<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<itemContainer xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://odyssee.univ-amu.fr/items/browse?tags=Litt%C3%A9rature+fran%C3%A7aise+--+Histoire+et+critique+--+P%C3%A9riodiques&amp;sort_field=added&amp;output=omeka-xml" accessDate="2026-06-09T10:57:12+02:00">
  <miscellaneousContainer>
    <pagination>
      <pageNumber>1</pageNumber>
      <perPage>25</perPage>
      <totalResults>2</totalResults>
    </pagination>
  </miscellaneousContainer>
  <item itemId="147" public="1" featured="0">
    <fileContainer>
      <file fileId="2202" order="1">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RP-50038_Annales-Droit-Lettres-1905_T01-1.pdf</src>
        <authentication>df22eb68c7f71aaec960b64f4273d800</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10225">
                    <text>DES
r» y

Facultés de Droit et des Lettres
D A I X

Tome I _

N° 1

J a n v ie r - IMIsirs

±905

( LETTRES)

■
■

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, EDITEUR
4, Rue Le GoIF, 4

IMPRIMERIE BARLATIER
19, Rue Venturc, 19
1905

�• -

'

... .
■

.

.

-■

'

-,...

.

..

...

■ /•»

-

■
■

• - ..

‘
•

' •*-

SO M M AIR E
'
Avertissement..................................................... ......................
i :vv'.'y:... ■

F. Belin. L’édit de 1679 et l’enseignement du droit dans
nos anciennes Universités............................................
P. Gaffarel. La première Restauration à Marseille . . . .

Ï

1
3
15

j:

.iw '
■■ -

ABONNEMENTS
10

I

!

;

■é ë ï ;

12

francs

■

-

■

3

-

;:

�5 0 J f U
ma

s i*
x

Avertissement

r '£.

U.

&lt;?
&amp;03H}0'!&amp;

Le Conseil de l’Université ayant bien voûta fournir les premières
ressources nécessaires pour ta publication d’un recueil périodique
commun aux deux Facultés de Droit et des Lettres, nous croyons
devoir donner quelques indications sur le caractère de ce recueil.
Bien des fois déjà, depuis plusieurs années, ce projet avait été
discuté, et des raisons de divers ordres l’avaient fait ajourner. Nous
n’iynorons pas, notamment, que l'on se plaint, non sans raison, du
nombre toujours croissant des périodiques, et particulièrement des
revues d’un caractère trop général, où des articles de chimie on
d’histoire naturelle coudoient des études sur la poésie grecque on
Vépigraphie romaine,
Mais nous sommes obligés aussi de constater que les revues spé­
ciales, d’un maniement bien plus commode assurément, ont poin­
ta plupart à leur disposition beaucoup plus de matières que de
ressources, et qu’un article qu'on leur adresse en janvier a bien
des chances de ne voir le jour qu’en décembre. D'autre part, ces
revues paraissant presque toutes à Paris, il y a quelque intérêt poin­
ta province, et surtout pour les Universités provinciales, à mani­
fester par des recueils spéciaux, bien à elles, leur activité scientifique.
A vrai dire, nos Annales offriront moins de diversité que
beaucoup de publications analogues, la Faculté des Sciences et
l'Kcole de Médecine ayant, depuis plusieurs années déjà, chacune
leur organe particulier. De plus, pour éviter la confusion des ma­
tières, nous avons séparé nettement les deux ordres de disciplines
1

�2
que comporte le nôtre. Chaque fascicule sera consacré exclusive­
ment, et à tour de rôle, soit ci des articles juridiques, soit ci des
articles littéraires ; et la pagination en sera différente, de manière
et permettre de réunir tous les fascicules d’une année en deux demivolumes.
Les Annales ne seront pas une Revue, au sens ordinaire du mot :
elles ne comporteront ni comptes-rendus bibliographiques, ni chro­
niques, mais seulement des articles de fond, et, de préférence, des
articles d’une certaine étendue ; il pourra arriver, par exemple, que
tel fascicule n’en comprenne qu’un seul. Ces articles se rapporte­
ront naturellement à loutes les matières enseignées dans les deux
Facultés ; mais les éludes de langue et de littérature, d’histoire et
d’institutions locales g auront une large place; nous espérons
donner ainsi à nos Annales un caractère original, et comme
leur marque propre.
Le Comité de Rédaction :
MM. G. Buy, L. D ucros, A. B ouvier -B angillon ,
J. B renous , E. V ermond , M. Clerc .

Secrétaires de la Rédaction :
Droit : M. César -B ru .
Lettres : M. M. Clerc .

�L’ÉDIT DE 1(179
MT

Par F. BELIN
Recteur de l’Académie d’Aix

Dans l’hisloire de l’Enseignement supérieur en France, l’Édit
de 1679, on ne l’a peut-être pas assez remarqué, est d’une impor­
tance capitale. Pour la première fois, le Roi fait de l’Enseigne­
ment du droit, donné jusqu’alors avec une certaine indépendance
par les diverses Universités du royaume, un véritable service
public ; le Chancelier de France est chargé (2) de ce département
nouveau ; et, dans les provinces, il a pour représentants et exé­
cuteurs de ses ordres MM. les Intendants. Afin de ne point
inquiéter les Universités provinciales, si jalouses de leurs vieux
privilèges, le Roi laisse à peu près intact l’appareil extérieur de
leurs libertés ; elles continuent à élire, suivant leurs anciens sta­
tuts, les officiers qu’elles placenta leur tête ; elles administrent,
comme elles l’entendent, les deniers de la bourse commune ; et
elles conservent toujours, bien que plus strictement limitée (3),
(1) Cet article est extrait d’un ouvrage, actuellement sous presse, qui a pour
titre : «Histoire d ’une Université provinciale sous l’ancien régime».
(2) « C’était le Chancelier qui dirigeait encore toutes les Universités île
France, nommait, encourageait, surveillait les professeurs et leur donnait de
l’avancement, cherchant à multiplier les établissements soit laïques, soit ecclé­
siastiques, polir relever les études, « qui ne languissent que trop dans le
temps présent », disait-il. » (Le Chancelier d'Aguesseau, sa conduite et ses
idées j)olitiqucs, etc., par M. Francis Monnier, Paris, 1863).
(3) Voir l’Arrest du Conseil d’Etat du 19 mai 1687, qui règle la juridiction de
l’Université de Besançon : « L’Université jugera eu dernier ressort des actions
civiles purement personnelles, qui seront intentées par devant elle, d’écolier à

�leur juridiction particulière ; mais l’important, l’essentiel poul­
ie Souverain, je veux dire l’action sociale que les Universités,
parleur enseignement, exercent en particulier sur la jeunesse
qui fréquente les Facultés de Jurisprudence, c’est le Roi qui
désormais va la diriger, la régler et la faire concourir à l’achè­
vement de l’unité qu’il se propose d’établir dans les esprits, en
attendant que, pour les choses de la foi, il essaie bien tôt de l’im­
poser aux consciences.
C’est lui qui arrête les programmes d’un enseignement qui
sera partout (1) à peu près uniforme ; c’est lui qui iixe la durée
de la scolarité (2), que les Facultés n’auront plus le droit d’abré­
ger ; c’esL lui enfin qui édicte les obligations (3) de nature
diverse, imposées désormais aussi bien aux professeurs dans
leurs chaires qu’aux écoliers qui veulent, après examen, obtenir
tel ou tel degré. Le choix des professeurs, d’autre part, lui appar­
tiendra en réalité et sans conteste ; car, s’il détermine les condi­
tions du concours, obligatoire (4) lorsqu'une chaire se trouve
vacante dans une Faculté, il se réserve toujours le droit, dont il
sait user du reste, de nomination directe, quitte à affirmer que,
pour celte fois seulement, il déroge à la règle qu’il a lui-même
établie. C’est lui que les Universités consultent, quand il y adésacécolier, île professeur à professeur et de suppost à suppost, comme aussi des
actions qui ne comporteront pas de peine afflictive et infamante, même de la
prison pour quelques jours à l’égard des écoliers ; et, dans les dits cas. les
jugements seront exécutés, sauf lorsqu’il s’agira de prison hors de la ville et
d’exécutions réelles sur les biens, au sujet desquels on sera obligé de prendre
Parcatis au Parlement ».
(1) Voir les Règlements approuvés par le Roi pour les Universités de Paris,
d’Orléans, de Bourges, d’Angers, de Reims et de Poitiers. (Recueil des Édits,
Déclarations, Arrest, etc., imprimé par l’ordre de Monseigneur le Chancelier,
Paris 1712, p. 33-57).
« Sa Majesté aurait jugé qu’il était important de terminer ces différents et
d’établir en même temps les précautions nécessaires, telles qu’elles ont été
apportées dans les autres /acuités du droit civil et canonique pour faire fleurir
dans celle d’Aix l'élude de la jurisprudence ». (Lettres patentes sur Arrêt
concernant les docteurs en droitagrégés de l’Université d’Aix, données àVersailles le 30 Janvier 170*1 et enregistrées au Parlement le 20 juin suivant).
(2) Édit île 1679, article vi.
(3) Déclaration du Roy du 6 aoust 1682.
(4) Même Déclaration, article xix.

�f)
cord (1) sur l’interprétation ou l'exécution de ses Déclarations ;
et, s’il apprend qu’on trangresse quelque part l’une de scs pres­
criptions, c’est lui qui se charge de rappeler (2) à l’obéissance les
professeurs qui s’en sont écartés. Il devient delà sorte, mais sans
le proclamer, le maître absolu des hommes et des choses dans
(1) Le Comte de Pontcharlrain à Causse, professeur de droit cl recteur de
Wnivcrsité de Montpellier, à Versailles le 13 janvier 1701 : « Vous me deman­
dés ma décision sur trois difficultés que vous me proposés. Sur la première
qui regarde l’augmentation d’émoluments accordée aux aggrégés;... sur la
seconde question qui regarde les inscriptions.......La troisième question dépend
de scavoir (etc.) » (Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV,
recueillie et mise en ordre par G. H. Depping, Paris, 1851-1855, t. iv, p. 021,
622 et 623).
Voir également la lettre du Chancelier Le Tellier à de Harlay, du 12 jan­
vier 1683, sur « les difficulté* que proposent les docteurs régents de la Faculté
de droit d’Angers, venues en exécution de la Déclaration [d’avril 1679|, vériffiée
au Parlement ». (Correspondance administrative, t îv, p. 605).
Au sujet de « l’ouverture et de la clôture des études de droit » voici ce
qu’écrivait, à la date du 16 juin 1701, au Premier Président du Parlement
d’Aix, le Chancelier de France : c&lt; Monsieur, ce que vous me proposez par
votre lettre du 4mc du mois sur le temps de l’ouverture et de la closture des
études de droit dans l’Université d’Aix me paraît si juste et si raisonnable
que la seule chose qui me fait peine sur cela est que vous ne m’ayez pas pro­
posé dès l’année dernière de remédier à un inconvénient qui me paraît aussi
sensible qu’à vous. Cependant, comme vous ne m'envoyez point les arrêts
dont vous me parlez et qui me sont nécessaires pour dresser une déclaration
qui déroge à celle du 20 janvier 1700, il ne m’est pas possible qu’elle puisse
être donnée avant la vacation de cette année. Tout ce que vous pouvez faire
est de dire aux professeurs de ma part qu’ils peuvent, dès le premier juillet,
faire cesser les éludes de droit ». Je suis, etc. •— Enregistré par nous, secré­
taire de l’Université, le 1er juillet 1701. (Délibération de l'Université du
1er jour de juillet, Registre xxrv).
(2) « J’apprends que les professeurs de l’Université de Caen continuent à
répéter les estudes de droit, quoi' que cela leur ait esté deffendu expressé­
ment par un arrest du Conseil d'Estat du 28 février 1704.. .. Je suis surpris
qu’au préjudice d’un arrest aussi solennel....... ils ayent la témérité de conti­
nuer à répéter. » (Le Comte de Pontcliartrain à l’oucaut de Magnv, intendant
de Caen, le 8 juillet 1707. — Correspondance administrative, t. iv, p. 641).
« J’apprends que vous abuser de votre qualité d’agrégé . .. pour faire con­
férer les degrez de bachelier et de licentiez en droit à des personnes qui en
sont absolument incapables, et que vous faites mesrnes antidater des inscrip­
tions....... ; si ces faits sont véritables, je ne manqueray pas de donner les
ordres convenables pour vous faire punir comme vous le méritez. » (Le
Comte de Pontcliartrain à un docteur en droit agrégé de l’Université de Bordeaux, 10 mars 1709. — Correspondance administrative, t. iv, p. 643).
Voir également une lettre que le Comte de Pontcliartrain écrit aux profes­
seurs de la Faculté de Droit de Bordeaux à la date du 1“ février 1700. (Corres­
pondance administrative. I. îv, p. 618),

�l’Enseignement supérieur ; c’est à lui seul qu’on a recours ; cl
c’est vers lui que toujours se tournent les regards, car il est le
dispensateur de tontes laveurs, aussi bien pour les maîtres que
pour leurs écoliers (1).
(1) « Je veux bien accorder à celuy pour qui vous m’escrivez la dispense
d’estude dont il a besoin....... 11 ne lui fallait pas moins que votre crédit, pour
obtenir une grâce aussi singulière. » (Le Comte de Pontcliartrain à l’Évêque
de Soissons, 1er mai 1701. — Correspondance administrative, t. iv, p. (1211).
« L’Acteur a dit qu’il a reçu une lettre de Mgr le Chancelier adressée à
MM. les docteurs et professeurs du droit de l’Université en date du 22e du
courant, portant qu’attendu que MM. de la Roque et de la lîcyiiarde ont
étudié le temps porté par les règlements pour les Universités du droit, et
qu’ils se trouvent prêts de rendre leur loy le lendemain qu’elle leur aura été
donnée, ils peuvent par ce moyen être admis à soutenir leurs thèses pour la
licence, sans s’arrêter à l’usage qui est introduit dans notre Université, à
cause que cela les empêcherait de se faire recevoir avocats jusques à la ren­
trée du Parlement, qui est au mois d’octobre prochain ; requérant le d. s1'
Acteur que la dlc lettre soit lue....... sur quoy, lecture faite de la d. lettre don­
née à Versailles le (1° du courant et signé Boucherat, a été unanimement déli­
béré que la d. lettre sera enregistrée après la dle licence des s,s de la Roque
et de la Rcynarde, auxquels il sera, suivant l’ordre de Mgr le Chancelier, donné
des points dans la chapelle du Collège, en suite de la messe qui sera célé­
brée à cet effet tout présentement, pour les rendre après-demain jour de
dimanche, après l'of/ice des vêpres, » (Délibération de la Faculté de Droit du 29
mai 1099. — Registre de l’Université, xxiv).
Ënregistration de dispense d'Estude pour Monsieur le Chanoine du Chaffaut : « Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, comte de
Provence, Forcalquier et terres adjacentes, à nos amés et féaux Conseillers les
Gens tenant notre cour de Parlement de Provence salut. Notre cher et bien
amé Joseph de Maurel du Chaffaut naguère chanoine en l’église métropoli­
taine de S'-Sauveur de la ville d’Aix, bachelier en théologie et en droit, âgé
d ’environ iO ans, nous a très-humblement fait remontrer qu’il désirait nous
rendre ses services à l’exemple du s1' André de Maurel son père, qui est con­
seiller honoraire au d. Parlement, et se faire pourvoir de la charge de notre
conseiller clerc en notre Cour de Parlement de Provence, vacante depuis cinq
iiiois par le décès de M. René de Barrême, dernier titulaire : mais il n’en peut
obtenir les provisions, attendu qu’il est seulement bachelier en droit depuis le
27 mars dernier, pourquoy il a recours à nous et nous a très-humblement fait
supplier de U13' vouloir accorder nos lettres de dispense sur ce nécessaires. A
ces causes, voulant favorablement traiter l’aspirant, et reconnaître en sa per­
sonne les services qui nous ont été rendus par notre amé et féal eonscr en
notre dite Cour de Parlement, le sr André de Morel du Chaffaut son père,
depuis 48 ans qu’il exerce le d. office avec toute l’intégrité possible, et ceux
de ses frères capitaines dans les régiments de Champagne et des Touches, qui
ont donné des marques de leur valeur dans toutes les occasions, dont il nous
reste une entière satisfaction, espérant que le d. Joseph de Maurel aura le
même désir et attachement pour notre service, Nous lui avons permis et
accordé, permettons et accordons, par ces présentes signées de notre main,
d’obtenir son degré delicencié en droit, pour ensuite être reçu au serment d’avo-

�Ce « rétablissement », comme l’appelle (1) Louis XIV, des étu­
des de droit dans tout le Royaume, ou, pour parler plus exacte­
ment, celte réglementation uniforme et minutieuse imposée aux
Facultés de droit, qui, avec les Facultés de médecine, dans la
plupart des Universités provinciales, comptaient seules des
étudiants et seules ou à peu près, délivraient des lettres de
bachelier, de licencié ou de docteur, ne tarda pas à amener des
conséquences qu’il n’était pas malaisé de prévoir, mais dont on
semble ne s’êlre ni préoccupé ni soucié. Aussitôt que les Décla­
rations royales eurent permis de constater que le pouvoir cen­
tral revendiquait pour lui seul le droit d’organiser l’enseigne­
ment juridique et médical (2), les pouvoirs locaux le lui
abandonnèrent sans réserve, lui laissant le soin de l’étendre ou
de le fortifier désormais à son gré. On avait vu autrefois, dans le
midi de la France, les villes de Valence (3) et de Montpellier, la
ville d’Aix (4) elle-même, offrir à des maîtres illustres, pour les
cat, encore qu’il n’aijt fait le temps (l'élude prescrit par notre déclaration et qu’il
lui manque environ six semaines tl’clude, dont nous l’avons, de notre grâce spé­
ciale, pleine puissance et authorité royale, relevé et dispensé, relevons et dis­
pensons par les d. présentes. Si vous mandons que les présentes vous ayez à faire
registrer et de leur contenu, jouir et user le d. s1 Joseph de Maurel, exposant
pleinement et paisiblement, cessant et faisant cesser tous troubles et empêche­
ment à ce contraires. Car tel est notre plaisir. Donné à Marly le 14e jour de
Mai de l’an de grâce 1698 et de notre règne le 56mo. Signé Louis; et plus bas,
par le Roy, comte de Provence, signé : Coi.niîivr à l’original et scellé.
Enregistré Je 22e may 1698 par nous secret™ soussigné.
Signé : Isnardy,
J’ai retiré les lettres
secret,
enregistrées
Signé : Maurel. »
(Registre iv de l’Université, p. 72).
(1) « Édit du Roy pour le Rétablissement des Études du droit canonique et
civil et du droit français dans toutes les Universitez du Royaume, donné à
Saint-Germain en Laye au mois d’avril 1679. » — Recueil des Édits, Décla­
rations, etc , t. icl’, p. 26)
(2) « Edit du Roy portant règlement pour l’étude et l’exercice de la Méde­
cine, donné à Marly, au mois de mars 1707 ». (Recueil des lidits, Déclarations,
etc., t. il, p. 999).
(3) Histoire de l'Université de Valence, par l’abbé Nadal, p. 39 et 48. — Ger­
main, Etude historique sur l’Ecole de droit de Montpellier, p. 41. (Mélanges
d ’Histoirc et d’Archéologie, t. v).
(4) Histoire de l'ancienne Université de Provence, première période, p. 220 et
221.

�—

i

8

—

attacher à leur Université, des gages élevés et sûrs; et, dans les
traités que passaient les Communautés avec ces fameux doc­
teurs, elles n’avaient jamais émis la prétention de limiter ou de
diriger un enseignement, qu’elles se contentaient de rétribuer.
Elles n’auront plus, au xvme siècle, la tentation de s’imposer,
pour le bon renom de leur Université, pareils sacrifices. Qui
d’ailleurs voudrait répondre à leur appel, quand la voie de la
dispute est la seule ouverte au docteur qui aspire à occuper une
chaire, et quand l’autorité royale peut seule en dispenser un can­
didat? Et puis quel est le maître étranger de réputation déjà
acquise, qui consentirait à suivre un programme qu’on lui
aurait d’avance tracé, une méthode qu’il aurait le droit de
trouver insuffisante ou stérile ?
Ce n’est pas que dans l’Edit de 1679 il n’y ait aucune innova­
tion : la Royauté avait compris, ce que n’auraient sans doute
pas admis, si on les avait consultées, les vieilles Universités,
que renseignement, traditionnellement distribué dans les
Facultés de droit, ne donnait plus satisfaction aux besoins
multiples d’une société qui se transformait depuis deux siècles ;
toutefois, liàtons-nous de le dire,ce fut dans un autre intérêt que
celui de l’enseignement juridique, ce fut pour assurer dans tout
le royaume l’unité de la jurisprudence que Louis XIV voulut
que le droit français (1) fût, publiquement et en langue fran­
çaise, enseigné dans toutes les Facultés de droit civil et cano­
nique. Cent ans plus tard, quand il eût été nécessaire, les
esprits s’éveillant en tous sens, d’élargir, surtout dans les
facultés de droit, le champ ouvert aux études spéculatives ou
pratiques, on attend vainement de nouvelles déclarations roya­
les, pendant que les villes se désintéressent de plus en plus de
la fortune de leur Université, que rien ne distingue plus, d’ail­
leurs, de l’Université voisine ; et pendant que les professeurs
trouvent qu’il est pour eux plus avantageux et plus sur d’ins(1)
« Et afin de ne rien obmettre de ce qui peut servira la parfaite instruc­
tion de ceux qui entreront dans les charges de judicaturc, nous voulons que
le droit français, contenu dans nos ordonnances et dans les coutumes, soit
publiquement enseigné. » (Article xiv de l’Edit du mois d’avril 1679).

4
I

�—9 —
truire, dans les limites qu’ont tracées les Édits royaux, et sans
les franchir jamais, les écoliers qui se destinent au barreau ou
à la pratique de la médecine.
A partir de 1707, si l’on n’accorde pas au décor, ou à quelque
pratique particulière, une importance exagérée, on constate que
runiformité s’est étendue et lègue en maîtresse dans toutes les
Universités provinciales ; qui en connaît une par le détail peut
être assuré de ne se point tromper, s’il veut par elle juger des
autres : elles ont été toutes, et peu à peu, reconstituées sur le
même modèle.
Il ne faut pas juger de l’Édit de 1679 sur son titre : préparé
par une enquête ordonnée et méthodique sur la situation de
toutes les Universités du Royaume (1), il vise plus haut et plus
loin qu’une simple réforme de l’enseignement du droit ; il veut
atteindre le mode de recrutement en usage jusque-là au barreau,
comme dans la judicature ; il est la conséquence et, pour ainsi
dire le prolongement, depuis longtemps prévu (2), de la réforme
des codes, commencée 13 ans auparavant. Pour assurer le
succès de ce qu’il appelle « la réformation de la justice » ; pour
qu’il n’y ait pas seulement unité dans la jurisprudence, mais
encore unité d’esprit chez ceux qui sont chargés d’appliquer ses
ordonnances, le Roi tient à ce que futurs avocats et futurs
magistrats soient astreints aux mêmes études, suivent les mêmes
programmes et soient instruits par des maîtres offrant à son
gouvernement les mêmes garanties. Il interdit donc partout l'en(1) Cette enquête fut ordonnée en 1687. — Voir l’article que j’ai publié sur
ce sujet dans la Renne internationale cte l'Enseignement supérieur, n° du
15 mai 1898.
(2) Préambule de l’Edit du mois d’avril 1679. «Le publicq ne doute pas que
Votre Majesté, dans le progrez de son application pour la Réformation de la
justice, ne considère le restablissement de la profession publique du droit
romain dans les Universilez de son royaume... comme un moyen très-utile
et très-nécessaires pour achever son ouvrage et donner à toute la France des
juges babilles et csclairés....... L’on oze assurer V. M. qu’elle ne peut rien
faire de plus utile ni de plus effectif pour la réformalion de la justice ».
(Mémoire sans date ni nom d’auteur, mais placé entre un « Mémoire pour la
Réformation de la justice » du 19 juin 1665 et le « Titre dixième des Procé­
dures siu' la Possession des Bénéfices et sur les Régales » du 21e mars 1666. —
Mélanges Clairambanlt, «Réformation de Injustice », vol. 613).

�— 10 seignement libre du droit ; les « si Meurs » (1), comme on les
appelait dans l’Université de Paris, ne seront plus que des répé­
titeurs à domicile ; et, à côté de l’enseignement de l’État, ne
pourra plus s’élever un enseignement individuel et indépendant,
où il y aurait place pour l’esprit de critique et d’examen.
Louis XIV ne veut point faire des Facultés de Droit de véritables
écoles d’études juridiques, où les régents seraient libres de dis­
serter devant leurs élèves sur les origines du droit, ou bien
encore sur les imperfections et les lacunes de la législation nou­
velle ; les régents sont uniquement chargés d’expliquer et de
commenter des textes, dont les prescriptions ne (2) souffrent
point d’exceptions ; on ne leur demande, comme le dit en termes
exprès le préambule, que de former des magistrats « instruits
des principes de la jurisprudence ». Si les Ordonnances royales
ont besoin d’être ou complétées ou modifiées, ce n’est point à la
science des Régents en droit que le Roi fera' appel ; il consultera
ses Ministres et ses Conseillers d’Etat, quelques conseillers de
ses Parlements (3), ou bien encore les avocats les plus renom­
més du barreau de Paris ; ce qu’il se propose avant tout, c’est
d’enfermer étroitement dans les obligations d’un enseignement
purement professionnel les maîtres des Facultés de droit : le
temps de la puissance des légistes est passé.
(1) « Je vous fuis cette lettre, pour vous dire que vous devez contenir les
sifleurs, ou docteurs particuliers dans les termes du dit Édit (Édit d’avril l(i79),
au désir duquel ils doivent simplement faire des répétitions, comme il se pra­
tique en théologie et en philosophie, sans faire aucunes assemblées chez eux
ny donner aucuns escrits. Il serait mesme bon de les obliger à ne faire aucu­
nes répétitions qu’aux écoliers qui prendroient des leçons publiques, ou qui
aufoient satisfait aux trois années requises par la déclaration et fait leurs
actes. » (Le chancelier Le Tellier au Lieutenant Civil, à Saint-Germain, ce
30 déc. 1679. — Correspondance administrative, t. iv, p. 599).
(2) Voir la « Déclaration du Hoy du 2 may 1683 », qui ordonne que l'Ordon­
nance royale de 1667 sera exécutée en Roussillon ; et 1’ « arrest du Conseil du
21 juillet 1683 », qui établit une chaire de droit français en l’Université de
Perpignan, pour enseigner l’ordonnance de 1667.
(3) Domat, que Boileau appelle « le restaurateur de la Raison dans la Juris­
prudence », et dont d’Aguesseau, dans les « Instructions à son tils », fait un si
grand éloge, ne fut point appelé, comme d’autres, à exposer scs idées sur la
« Réformation » des études juridiques. Dans la section n du titre XVII de ses
(, Lois civiles dans leur Ordre Naturel » il se contente de constater qu’il y a
souvent « abus » dans la façon dont les « degrés » sont conférés dans les
Universités.

�— 11 —
Eu même temps qu’il rend plus régulières et plus uniformes
dans toutes les Universités les études juridiques, toujours dans
le même but, le Roi en allonge la durée et prend des mesures
pour que l’assiduité des écoliers soit sérieusement contrôlée. Il
est frappé, comme Colbert, du nombre excessif des officiers de
justice; et, ^’il n’ose point, comme on le (1) lui propose, trans­
former en établissements d’enseignement technique tant de
petits « Collèges de latin », qui ne sont que la « pépinière » des
«chicaneurs », en retour, et en vue de détourner «les fils de mar­
chands, ou de laboureurs enrichis», de l’inclination déjà inquié­
tante qu’ils manifestent pour les charges publiques, il oblige les
étudiants en droit à s’inscrire tous les trimestres, de leur propre
main, sur des registres dont il a soin de contrôler l’exactitude ;
il les contraint à présenter à leurs professeurs, au jour de
l’examen, leurs cahiers de notes écrits de leurs propres mains ;
et bientôt on devra s’assurer que tous les écoliers résident au
clief-lieu (2) même de la Faculté. Ce n’est pas tout : l’indulgence
des Facultés de droit était devenue si abusive que, plus d’une
fois, avant même d’avoir achevé sa deuxième année (11) d’étu­
des, un écolier obtenait ses lettres de docteur; désormais nul ne
pourra être admis au degré de doctorat qu'après quatre années
(1) Voir mes « Recherches sur l’Enquête relative aux Universités et Collèges
du Iloyaume, ordonnée en 1667 par Louis XIV ». (/ternie Internationale de
l'Enseignement supérieur, n °du l5 mai 1898).
(2) « Aucun étudiant ne pourra être admis à s’inscrire, n’v à commencer ou
continuer ses études dans une Faculté, s’il ne demeure et ne fait sa résidence
actuelle dans la Ville où la dite Faculté est établie, à peine d’être déclaré
déchu du temps d’étude et des degré/ qu’il pourrait y avoir acquis, s’il est
prouvé dans la suite qu’il faisait sa résidence ailleurs, dans le temps qu’il pré­
tend avoir étudié en la dite Faculté ». (Arrest de la Cour de Parlement de
Paris du 9 août 1700. V. Recueil des Edits, Déclarations, Arrests cl Règlements
concernant. . les Esludes de d ro it... imprimé par ordre de Monseigneur le
Chancelier », Paris, 1712, tome premier, p. 569). — L’article 10 de l’Edit de
1707 portant Règlement pour les Facultés de Médecine est, sur ce point, for­
mel : « Les étudiants seront tenus de marquer précisément... le lieu de leur
demeure, qu’ils ne pourront faire ailleurs que dans la ville où la Faculté,
dans laquelle ils estudieront, sera établie, le tout sous peine d’être déchus »,
etc.
(3) Histoire de l’Ancienne Université de Provence, première partie, p. 520 et
p. 526, note 4.

«

�—

12

—

passées près d’une Faculté ; et, si l’on ne doit plus imposer aux
futurs avocats, comme aux futurs juges (1), que la possession
de la licence en droit, les lettres de licence ne seront délivrées
qu’à ceux qui auront, par des attestations authentiques, prouvé
qu’ils ont effectivement, pendant trois années consécutives (2),
suivi les cours d’une Faculté de droit, avec le risque, « en cas
d’incapacité », d’être « renvoyés pour étudier (3), pendant six
mois on un an ». Ce que le Gouvernement du Roi veut au fond,
c’est éloigner des études juridiques, et des emplois auxquels
préparent ces études, les jeunes gens qui rendraient à l’Etat
plus de services, soit en continuant le métier de leurs pères,
soit en s’adonnant au négoce ; et ce n’est point le chancelier Le
Tellier, qui contresigne l’édit de 1679, c’est Colbert, dont on
connaît (4), sur cette matière, les sentiments et les desseins
depuis longtemps arrêtés.
Il n’est point surprenant, dès lors, qu’il y ait, dans cet Édit,
en dépit de son litre, deux parties absolument distinctes. Dans
les quinze premiers articles, le Roi « règle le temps de l’Estude
dans les principes de la Jurisprudence » et « la manière » dont
on sera « admis après les dites Esludes aux degrez de licence et
de doctorat »; les quatre articles suivants, au contraire, visent
uniquement ceux des gradués en droit, qui veulent se présenter
au serment d’avocat ou entrer dans les charges de judicature ;
et c’est l'application de ces quatre articles, qui, insensiblement,
par l'effet seul du temps, va diminuer, puis à peu près ruiner
l’influence prépondérante, que s’étaient, depuis plus d’un siècle,
dans la Corporation universitaire, arrogée les docteurs agrégés
de la Faculté de droit d’Aix.
Avant 1679 nul ne pouvait être avocat postulant, juge ou
(1) « [Les] juges des seigneurs, qui ressortissent immédiatement au Parle­
ment, [sont] tenus d’être licenciés ». (Recueil de Consultations sur diverses
m atières... par M. François de Cormis, avocat consultant au Parlement de
Provence, à Paris. . 1735).
(2) Édit du mois d’avril 1679, article VU.
(3) Même Edit, article X.
(4) Voir mes « Recherches sur l’Enquête relative aux Universités et Collèges
du Royaume » de 1667, déjà citée.

�— 13 —
conseiller dans le ressort du Parlement de Provence, s’il n’était
pourvu du grade de docteur en droit ; on ne s’inquiétait guère
de savoir si le candidat avait fait auprès d'une Université des
études juridiques régulières et complètes ; il montrait ses lettres
de docteur, et elles tenaient lieu de tout.Désormais,je le répète,
on exigera de quiconque voudra obtenir le grade de docteur en
droit quatre années (1) réelles d’étude, sinon de présence sur les
bancs de la Faculté ; mais, comme cette scolarité risque de rebu­
ter par sa longueur, l’Ecolier, qui voudra être reçu par la Cour
en qualité d’avocat, ou bien encore acheter une charge de robe,
pourra se contenter du diplôme de licencié en droit, qu’il
obtiendra après trois années d’étude. Les conséquences de celle
règlementation nouvelle ne vont point tarder à apparaître, à la
grande tristesse des docteurs agrégés de la Faculté de droit
d’Aix. Autrefois, tout docteur en droit, à moins, et c’était chose
rare, qu’il ne trouvât suffisant le « doctorat à la petite manche »,
entrait, aussitôt après sa réception, dans la Corporation univer­
sitaire ; et la Corporation était justement Hère de compter parmi
ses membres presque tous les conseillers et avocats du Parle­
ment. Il n'en sera plus de même à l’avenir; avocats et magistrats
estimeront à peu près inutile, pour le but qu’ils poursuivent, la
possession du doctorat ; le doctorat, qui était le diplôme de
règle, deviendra le diplôme d’exception (2); dès lors, le recrute­
ment des docteurs agrégés se fera chaque année avec plus de
peine ; on ne remplacera guère ceux qui fatalement disparaî­
tront; et l’on ne verra plus entrer dans la Corporation univer­
sitaire que les docteurs en droit, dont l'ambition avouée sera
(1) Edit du mois d’avril 1679, article VIII.
(2) Voir, première et deuxième partie, la statistique des Gradués. « Il est
nécessairement à remarquer que c’est l’Edit de 1679 qui a ralenti cet empres­
sement [pour le doctorat] ; avant ce même édit, on était promu au docto­
rat per sullmn, mais, du depuis, les degrés de baccalauréat et de licence
étant devenus indispensables, et le dernier suffisant pour remplir toutes les
charges de robe, on a négligé le doctorat, soit à cause qu’on ne peut l’obtenir
qu’à grands frais, soit parce qu’on est obligé de garder une année d’interstice,
pendant laquelle la plupart des licenciés perdent l’Université de vue ». (Archi­
ves départementales des ISouches-du-lthône. Archives ecclésiastiques, série 1,
G, Archevêché d’Aix, G, n" 31 ; liasse 182, n°25).

�d’obicnir prochainement, par la voie du concours ou par la
faveur royale, une chaire de régent dans la Faculté. Ces nou­
veaux docteurs ne seront point une force pour l’ancienne Corpo­
ration, car ils y apporteront, avec un esprit nouveau, la
résolution arrêtée d’être, à leur tour, les maîtres de l’Université.
Comme le disent les mémoires locaux, ils travailleront à rendre
professorale (1) l’Université d'Aix, qui, jusque-là, était doctorale;
et la lutte, que dans ce but ils vont entreprendre et poursuivre
sans relâche, lutte qui se terminera à leur avantage, durera plus
de trente ans.

(1) Huitze, Histoire manuscrite de la ville d ’Aix, t. iv, p, 997 et s. q.

�L A

PREMIÈRE RESTAURATION A MARSEILLE
Peur P a u l G A F F A R E L

La Chute de l'Empire

Nous connaissons Ions, pour les avoir subis, les pénibles
moments d’angoisse qui nous étreignent quand nous sommes
dans l’attente de quelque catastrophe. Il semble que le cours
ordinaire de la vie est suspendu et que le danger que l'on
redoute va éclater formidable et irrévocable. Celle inquiétude,
ce malaise, ce pressentiment d’un malheur prochain la France
entière les éprouvait aux premiers jours de 1814. Jamais année
ne commença sous d’aussi fâcheux auspices. Le territoire
national était de toutes parts envahi ou menacé par des nuées
d’ennemis, d’autant plus impatients de vengeance que leur
humiliation avait été prolongée. Les alliés étaient déjà entrés
en Hollande, en Alsace, en Franche-Comté. Ils avaient franchi
les Pyrénées. Toutes nos côtes étaient bloquées, et à cette
marée humaine qui battait nos frontières nous ne pouvions
opposer que des débris d’armées. Les meilleurs de nos légion­
naires étaient encore ou prisonniers en Russie, ou retenus en
Espagne, ou assiégés dans les places fortes allemandes, que
Napoléon, dans son fatal aveuglement, s’était obstiné à con­
server. Il est Vrai que des masses de conscrits avaient été levés,

�-

16 —

mais on était las de ces appels répétés, et même, sur certains
points, on commençait à se révolter. Dans les premiers jours
de janvier, près de 250.000 conscrits manquaient à l’appel.
63.000 seulement avaient rejoint leurs dépôts, et encore ne
pouvait-on utiliser leurs services, car ils n’étaient ni instruits,
ni habillés, ni armés. Ces jeunes recrues se sont pourtant fait
un nom dans l’histoire. Les Marie-Louise, ainsi qu’on les
appela par allusion à leur jeunesse et à leur air naïf, reçurent
bravement le baptême du feu dans la terrible campagne de
France, et se montrèrent les égaux en vaillance de leurs aînés
de la Grande Armée.
A Marseille, malgré le voisinage et les attaques incessantes
de la flotte anglaise, on paraissait, tout au moins dans le monde
officiel, ne pas douter de 1issue de la lutte engagée. Les
fonctionnaires, depuis le préfet Thibaudeau, si redouté pour
son inflexibilité qu’on l’avait surnommé Barre de Fer, jusqu’à
l’amiral Ganteaume, commissaire extraordinaire de la 8me divi­
sion militaire, et au maréchal Masséna, commandant supérieur
de la division, affectaient la tranquillité la plus absolue, cl
rivalisaient entre eux de zèle et de compliments emphatiques à
l’adresse de Sa Majesté l’Empereur et Roi. Le maire lui-même,
marquis de Montgrand, bien que bonapartiste fort tiède,
entassait circulaires laudatives sur affiches ultra dynastiques.
La grande préoccupation du conseil municipal semblait être de
trouver des rues ou des places auxquelles on pourrait attribuer
le nom des deux généraux résidants à Marseille, du Muy et
Dejean (1), ou bien d’imaginer des moyens de persuasion pour
engager les gardes nationaux retardataires à rejoindre leurs
corps,mais la durée ou plutôt la perpétuité de l’Empire n’étaient
même pas mises en question.C’était bien un gouvernement natio­
nal, et librement accepté que celui à la tête duquel se trouvait
Napoléon. Les documents de l’époque sont unanimes à cet
égard. « La masse de la population ne connaît que l’Empereur
et l’Empire, » lisons-nous dans les mémoires de Mollien.
« L’Empereur peut compter sur la classe ouvrière », écrivait
(1) Délibération du Conseil municipal du 15 et du 21 janvier 1814.

�—

il

—

•

Savary. « La confiance dans le génie de l'Empereur est sans
bornes», ajoutait Pasquier. «Je suis forcé de dire, avouait
François de Neufchâteau, un ennemi caché, que la majeure
partie des citoyens, surtout les négociants, tiennent à Bonaparte.
On aura peine à le croire, quand on pense que, sous lui, toutes
les opérations commerciales ont été anéanties, mais l’amour de
l’égalité l’emporte. Us craignent de voir revenir les privilèges. »
Les rapports de police ne varient pas dans l’expression de ces
sentiments. Certes, si l’Empereur, bien inspiré, s’était confié à
ce peuple qui l’aimait, qui était fier de lui, s’il s’était mieux
souvenu de son origine, si en un mot il eût pensé à la France,
et non à sa dysnatie, il aurait pu disposer à son gré des forces
de la nation, et qui sait les surprises que lui aurait ménagées
l’avenir!
Il est vrai que les ennemis de l’Empire commençaient à s’agiter
et même à s’organiser. Ils n’étaient pas nombreux mais influents.
C’étaient de riches bourgeois, froissés dans leurs affections de
famille par les exigences de la conscription, ou lésés dans leurs
intérêts par la guerre commerciale soutenue avec tant d’àpreté
par l’Empereur. lisse groupaient volontiers autour de quelques
nobles, émigrés rayés de la liste ou hobereaux de province, qui
avaient gardé une attitude non pas précisément hostile, mais,
à tout le moins indifférente, et n’avaient ni accepté, ni même
recherché les faveurs de l’Empire. Quelques-uns d’entre eux
avaient même eu le courage d’entrer en relations avec les Anglais
qui bloquaient la côte, et avaient esquissé un semblant de cons­
piration, mais ils avaient été dénoncés et impitoyablement
fusillés. Ceux qui n’avaient pas encore perdu tout espoir d’une
prochaine restauration entretenaient avec soin une sorte de
clientèle dans le peuple, ouvriers attachés à leurs maisons, jar­
diniers ou vignerons cultivant leurs propriétés de père en fils,
portefaix ou pêcheurs que la surveillance anglaise empêchait de
gagner leur vie ; mais tous ces royalistes en expectative
n’osaient manifester trop haut leur opinion. Us se défiaient non
sans raison des sévérités de l’administration impériale à leur
endroit. Us n’ignoraient pas qu’au moindre soupçon le terrible
2

�— 18 —
Thibaudeau n’hésiterait pas à dépêcher leurs Jils dans quelque
régiment de gardes d’honneur, ou à les précipiter eux-mêmes
dans un cachot plus que discret. Les murailles du Chàteau-d’If
ne se dressaient-elles pas à l’horizon, et les sombres cachots
de la forteresse redoutée étaient-ils tous remplis 1 Si donc les
adversaires de l’Empire souhaitaient sa chute, ils n’osaient pas
l’avouer. Ils se contentaient de colporter de salon en salon quel­
ques plaisanteries d’un goût plns ou moins douteux sur les
princes et les princesses de la famille régnante, ou des allusions,
qu’ils s’efforçaient de croire spirituelles, aux évènements contem­
porains. Peut-être se passaient-ils, de main en main, dans de
mystérieux conciliabules, la fameuse circulaire écrite par le pré­
tendant, le comte de Provence, le futur Louis XVIII, et datée
d’Hartweel, en Angleterre, le 1er janvier 1814. Voici les passages
essentiels de celle circulaire, alors manuscrite, et qu’on ne se
communiquait qu’en tremblant, car, du moment où le territoire
était envahi, tous ceux qui en auraient été trouvés porteurs,
auraient été traduits devant un conseil de guerre, qui ue les aurait
pas épargnés :
« Le moment est enfin arrivé où la divine Providence semble
prête à briser l’instrument de sa colère. L’usurpateur du trône
de saint Louis, le dévastateur de l’Europe éprouve à son tour
des revers. Ne feront-ils qu’aggraver les maux de la France, et
n’osera-t-elle renverser un pouvoir odieux que ne protègent plus
les prestiges de la victoire? Quelles préventions ou quelles
craintes pourraient aujourd’hui l’empêcher de se jeter dans les
bras de son roi et de reconnaître, dans le rétablissement de sa
légitime autorité, le seul gage de l’union, de la paix et du
bonheur que ses promesses ont tant de fois garanti à ses sujets
opprimés? » Suivent les promesses : « Le Roi réitère l’assurance
que les corps administratifs et judiciaires seront maintenus
dans la plénitude de leurs attributions, qu’il conservera leur
place à ceux qui en sont pourvus et qui lui prêteront serment
de fidélité ; que les tribunaux dépositaires des lois interdiront
toute poursuite relative à ces temps malheureux ; qu’enfin le
Gode, souillé du nom de Napoléon, mais qui ne renferme en

�— 19 —

1

grande partie que les anciennes ordonnances et coutumes du
royaume, restera en vigueur, si l’on en excepte les dispositions
contraires aux dogmes religieux... etc. »
Malgré ces attaques, l’Empire restait toujours debout, et, tant
que la question militaire ne serait pas tranchée, il était au moins
inutile de discuter la forme du gouvernement. 11 est vrai que la
situation empirait de jour en jour. Les alliés continuaient leur
marche envahissante. Ils étaient battus, mais ils ne se lassaient
pas et, peu à peu, se resserrait autour de Paris le cercle d’inves­
tissement. Sans doute les bulletins de victoire se succédaient,
mais les alliés n’avaient pas encore éprouvé une de ces défaites
retentissantes, qui, jadis, terminaient les campagnes, et il n’était
que trop visible que les ressources nationales s’épuisaient, et
que le découragement commençait à paralyser la défense natio­
nale. Dès la fin de mars cessèrent brusquement les nouvelles.
C’était un silence de mauvais augure. Les bruits les plus sinis­
tres commencèrent à circuler. Les autorités cachaient-elles la
vérité, ou bien la correspondance officielle était-elle brusque­
ment interrompue ? Celte pénible incertitude se prolongea plu­
sieurs semaines. On savait bien que Lyon était tombé au pouvoir
des Autrichiens, que Wellington était entré à Toulouse, et que
les Bourbons avaient été proclamés à Bordeaux, mais ce
n’étaient que des rumeurs que rien n’avait confirmé. D’ailleurs,
Thibaudeau, Masséna, Ganteaume continuaient à affecter la
sécurité la plus profonde, et, comme ils avaient la force en
main, et qu’on les savait parfaitement capables d’en user, nul
encore n’osait se déclarer, mais plus d’un drapeau blanc était
déjà préparé, et on n’attendait plus qu’une occasion pour les
déployer au grand jour.
Le 13 avril seulement fut affichée sur tous les murs de Mar­
seille une proclamation de la régente Marie-Louise. Elle était
datée de Blois. Elle annonçait l’évacuation de Paris. C’était
l’aveu de la chute définitive et fatale de l’Empire ! Les Marseillais
ne s’y trompèrent pas, mais, comme les autorités impériales
étaient toujours en place, et que de nombreuses patrouilles

�—

20

Circulaient dans les rues, ils n’osèrent pas se prononcer encore
et attendirent les évènements : Ils allaient se précipiter (1).
Dans l’espoir de réchauffer l’enthousiasme de la population,
le préfet Thibaudeau avait ordonné, pour le 14 avril, une grande
revue à la plaine Saint-Michel. Les troupes de ligne s’y rendi­
rent sous le commandement des généraux du Muy et Dejean.
Leur attitude fut correcte mais froide. Les soldats n’ignoraient
plus la catastrophe, et, songeant à leurs camarades si glorieu­
sement tombés dans les plaines de Champagne, ils ne pouvaient
s’empêcher de penser à ce qui les attendait, si la guerre
continuait. Quant aux deux cohortes de la garde nationale,
commandées par le comte de Panisse et par Gavotly, elles ne
surent pas contenir l’expression de leur mécontentement, et,
quand il passa devant elles, Thibaudeau fut accueilli par des
murmures significatifs. Il n’était pas habitué à de semblables
manifestations, aussi rentra-t-il très ému à la Préfecture, se
demandant s’il fallait user de rigueur ou céder aux circons­
tances.
Sur les quatre heures de l’après-midi, alors que les rues eL les
places étaienl couvertes de promeneurs et d’oisifs guettant les
nouvelles, on signale tout à coup sur la route d’Aix, et bientôt
sur le cours Saint-Louis, des cavaliers qui agitent des drapeaux
blancs et poussent le cri de Vive le Roi! Ce sont des jeunes
gens, Albert d’Albertas, LageL du Podio, c’est l’avocat Caire,
l’agent secret des Bourbons, qui sont allés au-devant du
courrier, ont appris la capitulation de Paris et la proclamation
de Louis XVIII, et, tout heureux de la nouvelle, se sont empres­
sés de l’apporter à Marseille, n’hésitant pas à arborer la cocarde
blanche et à pousser le cri encore séditieux de Vive le Roi ! mais
(1) La plupart de ces détails sont empruntés au « Procès-verbal de ce qui
s’csl passé à Marseille les 14, là, 16 cl 17 avril 1814, à l’occasion de la recon­
naissance el de Ut proclamation de Louis XVIII, roi des Français (sic) ». Voir
à la Bibliothèque de Marseille (V a. d. 50, in-80) un recueil factice intitulé :
Pièces diverses imprimées en Provence à l’occasion de la première Restauration
cl des Cent Jours. — Id. (I'. a. d. t° 1 Recueil d’affiches. — L ardiek, Histoire
populaire de la Révolution en Provence. Peragallo, Malheurs et espérances
de Marseille.

�—

21

—

les postes militaires, interdits, les laissent passer, et tout autour
d’eux, comme une traînée de poudre, éclate un enthousiasme
communicatif. Dans tous les quartiers a la fois se répand la
nouvelle. Les ouvriers quittent leurs ateliers, les portefaix
laissent leur besogne, et de toutes les ruelles de la haute ville se
précipite une populace enfiévrée, poussant déjà des cris de
vengeance et roulant scs Ilots confus dans la direction de la
Préfecture.
Thibaudeau était, à Marseille, le représentant direct du
gouvernement. Par sa raideur, par son empressement à exécuter
les ordres les plus sévères de son maître, il avait accumulé
contre lui bien des haines ; aussi était-il, en quelque sorte, la
victime désignée aux rancunes populaires. Voici le terrible
sonnet, composé par un certain M. A. d’Aix, qui circulait, déjà
depuis quelques jours, dans Marseille.
Assassin de ton roi, du meilleur des monarques,
Vénal républicain, suppôt de la Terreur,
Dont le visage affreux porte les noires marques
D’un brigand qu’a vomi le Tartarc en fureur,
Toi qui disais jadis : J’adore la Montagne!
Toi d’un usurpateur aujourd’hui courtisan,
Cœur de sang altéré que l’horreur accompagne,
Des murs des Phocéens exécrable tyran !
Monstre d’ambition, qui, grâce à ta souillure
T’élevas tout sanglant à notre Préfecture
Pour nous faire endurer mille tourments divers,
Tremble ! Le monde entier te déteste, t’abhorre,
Et l’équité du ciel va soudain faire éclore
Le jour où Tbibcaudcau doit rentrer aux enfers.

Ce n’était pas là de vaines menaces. Bientôt se forme un
rassemblement tumultueux qui, poussant des cris de mort,
arrive à la Prélecture. La guérite du factionnaire est renversée
et la sentinelle bousculée. Déjà gémit la porte cochère sous les
coups redoublés des assaillants. Déjà se montrent ces brigands

�qui ne sortent de leurs repaires qu’aux jours de massacre et
à leurs côtés tourbillonnent les mégères, qui ne sont que leurs
trop dignes compagnes. Un crime est imminent. Quelques
minutes encore et Thibaudeau va être assassiné. Par bonheur
se rencontra un homme de cœur, un garde national, le notaire
Barthélemy, qui parlementa avec la foule, et réussit à gagner
quelques minutes. Il permit ainsi d’organiser la résistance.
Pendant cetemps, à l’Hôtel de Ville, le maire Montgrand et
l’un de ses adjoints du Demaine, apprenaient la nouvelle. Une
toide menaçante se pressait aussitôt autour de l’édifice muni­
cipal, demandant à grands cris la proclamation du Roi et le
drapeau blanc. Le maire et l’adjoint n’avaient encore reçu
aucun avis officiel. Ils se décidèrent à aller à la Préfecture et
de là chez l’amiral Ganteame. Comme les rues principales
étaient obstruées par la foule, ils essayèrent de passer par des
ruelles détournées, mais ils furent aussitôt reconnus, entourés
et acclamés. C’est à la tête d’un véritable cortège hurlant et
vociférant qu’ils parvinrent jusqu’à la rue Mazade, non loin de
la Préfecture.
Ace moment le notaire Barthélemy essayait de contenir les
énergumènes qui voulaient assassiner Thibaudeau. Montgrand
et du Demaine se rendent compte de l’imminence du danger,
et, avec une décision qui les honore, se jettent au plus épais
de la foule, et essayent de la calmer. Quelques citoyens
dévoués, surtout des gardes nationaux, se joignent à eux, et
s’efforcent de retenir les assaillants. Us n’auraient point réussi
si l'heureuse inspiration de l’un d’eux n’eut détourné leur
colère. « C’est à la colline Bonaparte qu’il faut courir, s’écriet-i!. Avant Thibaudeau, il faut renverser le tyran dont la statue
se dresse comme une menace au dessus de la ville. » En effet,
un nouveau cortège se forme, qui, par le cours Bonaparte, se
rue à l’assaut de la colline. Les jardins sont saccagés, mais la
colonne surmontée du buste impérial résiste à toutes les
secousses, et c’est seulement le lendemain que des hommes du
métier réussirent à enlever l’effigie détestée, mais le socle
restera debout.

�Montgrand avait profité de la diversion pour s’esquiver. Du
Demaine l’avait rejoint dans son hôtel. Ils rédigèrent de concert
une proclamation, qu’ils envoyèrent à la Mairie. L’adjoint
Raymond, qui était resté en permanence, en lit aussitôt la
lecture du haut du balcon, et, précédé par les agents de ville,
suivi par les gardes nationaux qui avaient arboré la cocarde
blanche, la lut de nouveau, à la lueur des torches, dans tous les
carrefours de la ville : « Marseillais, l’acte constitutionnel que
nous proclamons rend à la France et à l’Europe le bonheur et
la paix. En ce jour mémorable tout bon Français sera pénétré
des sentiments de respect, d’amour et d'inviolable fidélité, dus
à l’auguste monarque (pie la France entière replace au trône de
scs ancêtres. Ces sentiments sont le garant le plus sûr du calme,
de l’ordre et de la tranquillité que tous les bons citoyens sont
intéressés à maintenir, et qui sont aujourd’hui le premier
devoir que nous impose notre dévouement à Louis XVIII, notre
souverain. » Cette proclamation, pourtant bien anodine, fut
accueillie par des cris d’enthousiasme. Comme par un coup de
baguette magique de joyeuses illuminations furent improvisées,
et des chœurs s’organisèrent pour chanter l’air, devenu subite­
ment populaire, de l’opéra de Richard Cœur de Lion, et qui
avait été accommodé aux circonstances, O Richard, o mon Roi,
l’univers te couronne.
Pendant ce temps, que devenaient les autorité impériales ?
Les plus déterminés ou plutôt les plus fanatiques des Ro3ralistes de fraîche date, après avoir saccagé les jardins de la colline
Bonaparte, étaient revenus à la Préfecture pour en finir avecThibaudeau (1). Le général Dejean, qui avait avec le Préfet quelque
vague ressemblance, fut pris pour lui, et on allait lui faire subir
un mauvais parti, quand il fui reconnu el dégagé. Quant à Thibaudeau il fut assez heureux pour s’esquiver. Il se cacha d’abord
dans une remise, qui dépendait de l’hôtel du général du Muy,
(1) Lire dans le Recueil factice de la Bibliothèque de Marseille (r. b. g. 17 n.
Un mol sur Thibaudcan, ex-préfet île Marseille. Il est singulièrement maltraité,
et même calomnié. Cf. Anecdote et quatrain sur Thibandeau (dans le même
recueil).

�— 24 —
puis trouva un refuge auprès de l’amiral Ganteaume. C’est là
que, sur les dix heures du soir, vinrent le trouver Montgrand et
du Demaine, pour l’engager à fuir. Thibaudeau ne voulait pas
les écouter. Il avait encore conservé tonies ses illusions. « Si je
nie déclarais pour le nouveau gouvernement, disait-il, si je
jetais mon bonnet par dessus les moulins, je pourrais rester en
place. » Montgrand le conduisit alors sur un des balcons de l’hô­
tel, et le fonctionnaire récalcitrant put entendre les cris de mort
poussés contre lui par les enragés qui le cherchaient encore à la
Préfecture. II tenait bon néanmoins, et voulait jusqu’au bout
remplir son devoir. L’amiral Ganteaume trancha la situation :
En vertu des pouvoirs discrétionnaires dont il était investi, il
donna l’ordre à Thibaudeau de sortir sur le champ de Marseille.
C’était l’envoyer à la mort, tant était grande la surexcitation
populaire, mais on prit soin de lui donner un déguisement. On
le fit accompagner par Goupil et par l’ingénieur Penchaud, et
tous les'trois, prenant des chemins détournés et à pied, réussi­
rent à sortir de Marseille par la porte d’Aix. Au point du jour les
fugitifs arrivèrent à Marignane. De là ils se jetèrent dans la Crau
où ils errèrent pendant trois jours, trouvant à grand peineun abri
et de la nourriture. Ils finirent par arriver à Tarascon, s’y firent
reconnaître, et purent enfin gagner l’intérieur.
Thibaudeau fut aussitôt remplacé, à titre intérimaire il est vrai,
par le conseiller de préfecture Gras-Salicis : C’était un ancien
avocat, très conciliant, très modéré, travailleur énergique, mais
qui n’avait pas l’esprit de décision et l’autorité qui convenaient
aux circonstances. Aussi bien il n’accepta ces fonctions que par
dévouement, car il était souffrant et aspirait au repos. Recon­
naissons, à son honneur, qu’il ne recula pas devant la terrible
responsabilité qu’on lui imposait, et qu’il réussit à maintenir
l’ordre dans ces moments troublés.
Quant à Ganteaume et à Masséna, bien que déconcertés par
l’imprévu des événements, et, à la première heure, fort hésitants,
ils comprirent rapidement qu’il était inutile de résister à la
volonté nationale. Ils envoyèrent donc leur adhésion au nouveau
gouvernement. Bientôt même, par l’exagération de leur zèle, ils

�— 25 —
chercheront à faire oublier leurs premières hésitations, mais ils
ne parviendront pas à inspirer confiance. Ils seront toujoursconsidérés comme suspects, et, au lieu d’utiliser leurs services, on
les confinera dans des positions secondaires.
Le lendemain, 15 avril, la joie populaire se donna toute car­
rière. On avait enfin reçu des nouvelles officielles de Paris. Un
gouvernement provisoire y avait été installé, et le ministre inté­
rimaire de l’intérieur et des cultes, Bcnoît(l), annonçait la chute
de l’Empereur : Après une vive critique du régime déchu, « où la
religion n’avait obtenu qu’une protection illusoire, où l’indus­
trie avait été sacrifiée à de vains systèmes, où nos relations avec
les peuples voisins avaient fait place à la funeste manie des con­
quêtes, où un petit nombre de braves et une multitude d’enfants
sans vêtements et sans armes ont eu à combattre l’Europe
entière, irritée par mille outrages dont nous n’étions pas moins
révoltés que ceux auxquels ils s’adressaient », le ministre décla­
rait que la paix allait être bientôt signée, que les soldats prison­
niers commençaient à rentrer dans leurs foyers, et que partout
on déposait les armes. Il ne parlait qu’au nom du gouvernement
provisoire, et ne prononçait même pas le nom de Louis XVIII,
mais on connaissait les dispositions des souverains alliés, on
savait que les princes de la maison de Bourbon, déjà rentrés en
France, avaient été accueillis par une immense acclamation. 11
était facile de prévoir la prochaine restauration de la Légitimité.
Aussi l’amiral Ganteaume crut-il pouvoir prendre sur lui d’or­
donner d’arborer le pavillon blanc sur tous les édifices publics
et jusque sur les vaisseaux en rade. A ce signal (2) toutes les
fenêtres se garnirent de blanclies parures, sur lesquelles on dis­
posa, en guise de trophées et de guirlandes, les verdures nais­
santes que l’on alla couper sur les bords de l’Huveaune, et dans
tous les jardins publics ou privés. Il y eut même à ce propos de
singuliers abus. On eut soin de s’approvisionner surtout aux
dépens de ceux qui passaient pour Bonapartistes ; si bien, que
(1) Circulaire du 5 avril 1814.
(2) Cf. Ilermile de Saint-Jean on tableau des mœurs et fêtes marseillaises
depuis le rétablissement des Bourbons, n° 1, p. 2.

�— 26 —
quelques jours plus tard, le 7 mai 1&lt;S14, Gras-Salicis fut obligé
de prendre l’arrêté suivant : « Considérant qu’un grand nombre
d’habitants, à l’occasion de l’heureux changement qui rend à la
France son roi légitime, manifestent le désir d’élever des arcs de
triomphe en feuillage surdivers points de la voie publique.......
Considérant d’un autre côté, qu’il nous est parvenu beaucoup de
plaintes sur les dégâts que plusieurs particuliers, par l’effet d’un
zèle peu réfléchi, ont commis dans les campagnes pour s'y procu­
rer la verdure et le branchage destinés à ces arcs de triomphe,
sans en avoir demandé la permission aux propriétaires, et même
quelquefois malgré leur refus », défense de vendre des feuilles et
des branchages sans le «consentementpar écrit du propriétaire».
Ces rustiques décorations furent alors remplacées par des porti­
ques en toile, ornés d’emblèmes, de ligures allégoriques, et aussi
de vers aussi insipides que le sont en général les poésies de cir­
constance. De ces palais improvisés les plus remarqués furent
l’arc de la rue des Pucelles, et celui que construisit dans la rue
Paradis le marchand de papiers peints Philippon.
Dès la première heure de cette seconde journée de la Restau­
ration la Mairie avait ordonné de saluer par 101 coups de canon
l’heureux avènement de Louis XVIII. Le général commandant
d’annes, de son côté, avait prescrit la même mesure à l’arsenal.
C’est au bruit de ces détonations répétées que le Conseil munici­
pal se réunit à l’Hôtel de Ville. Il commença par transmettre à
Talleyrand, chef du gouvernement provisoire, l’expression de
scs remercîments, puis rédigea la déclaration suivante : « Consi­
dérant que les actes arbitraires et despotiques de Napoléon
préparaient depuis longtemps sa chute ; que les entreprises les
plus téméraires et les plus désastreuses n’ont fait, à cet égard,
que devancer l’ouvrage du temps ; que l’on doit à la réunion de
ces causes l'accomplissement des désirs de toute la France et
son heureuse régénération ; pénétré de tous les sentiments que
le rétablissement du roi légitime inspire à tous les Français, le
corps et le Conseil municipal, quoiqu’ils aient déjà manifesté
leur vœu par l’adresse transmise à Son Altesse le prince de
Bénévent, déclarent la renouveler avec joie en adhérant à la

�déchéance de Napoléon Bonaparte, au rétablissement de
Louis XVIII, roi de France, ainsi qu’aux droits héréditaires de
son auguste famille. » Au même moment et sur un autre point
de la ville, dans le cabinet du nouveau commissaire général de
police, Pavie de Vandœuvre, se réunissaient les principaux
fonctionnaires et les commandants de la garde nationale. L’un
d’entre eux, le notaire Barthélemy, celui qui la veille s’était si
courageusement opposé à l’assassinat de Thibeaudeau, demanda
qu’on chantât un Te Deum et qu’on fit une procession à NotreDame de la Garde. L’amiral Ganteaume ne cacha pas sa surprise,
a Me prend-on pour un capucin? », demanda-t-il avec amer­
tume. « Non, lui répondit-on, mais vous êtes Provençal, marin
et catholique. Vous ne pouvez hésiter.» L’amiral finit par accor­
der son consentement, mais de mauvaise grâce, et on s’empressa
d’informer la Mairie de la décision prise.
Les conseillers municipaux étaient encore en séance. Ils déci­
dèrent aussitôt qu’ils prendraient part à la manifestation, que
le Te Deum sei'ait chanté à l’église Saint-Martin et qu’ils assiste­
raient à la procession. En outre, des quêtes étaient prescrites
pour les pauvres et pour les prisonniers de guerre. Une affiche
spéciale serait rédigée pour inviter la population à ces diverses
cérémonies.
Les Marseillais n’avaient pas attendu l’invitation de la Mairie
pour se livrer à la joie. De très nombreux conscrits réfractaires,
assurés de l’impunité, étaient descendus de toutes les collines
voisines, avec drapeaux blancs et rameaux d’olivier. Ils remplis­
saient les rues de leur tumulte joyeux, brisant partout les
insignes impériaux, détruisant les aigles qui décoraient les
édifices publics, et exigeant le retrait des drapeaux tricolores
qui étaient encore arborés. Us promenaient en triomphe quel­
ques bustes de la famille royale, retrouvés ou improvisés pour
la circonstance, et parfois, quand ils rencontraient de jeunes
filles, les entraînaient dans d’interminables farandoles.
Quelques-uns d’entre eux, sans doute ceux qui avaient eu
directement à souffrir, pour eux ou pour leurs parents, de la
tyrannie impériale, songèrent alors à délivrer les prisonniers.

�— 28 —
Il y en avait beaucoup dans l’intérieur de la ville, surtout des
jeunes gens qui avaient cherché à esquiver le service militaire.
Il y en avait aussi au Château d’If, mais beaucoup moins qu’on
ne pensait, car l’imagination populaire avait toujours exagéré le
nombre des botes de celte Bastille Provençale. Des groupes
menaçants se formèrent sur la place du Palais de justice qui
réclamaient l’élargissement immédiat des prisonniers. Ganteaume n'en était plus à compter ses actes de faiblesse. Il se
laissa arracher l’ordre de mise en liberté. Aussitôt se vidèrent
les cachots, et les ex-détenus grossirent les groupes tumultueux
qui parcouraient la ville en manifestant leur joie par des chants
de triomphe et aussi par de fréquentes stations à tous les caba­
rets. Quant aux prisonniers du Château d'If, il n’y en avait que
onze : l’abbé Desmazures, un exalté dont le grand crime était
d’être allé à Savone baiser les pieds du pape Pie VII, et de ne pas
avoir assez caché ses opinions royalistes, Alexandre Ricord,
ancien accusateur public à Perpignan, enfermé comme com­
plice de Mallet ; trois des compagnons de Polignac qui depuis
longues années expiaient la maladresse qu’ils avaient commise,
en se laissant surprendre par la police napoléonienne. Ils se
nommaient d’Hozier, de Rocbcllc et Roussillon. Ce dernier était
un officier de nationalité suisse. Les six autres prisonniers
étaient également des étrangers, deux officiers napolitains qui
n’avaient pas voulu servir Joseph Bonaparte, ou des annexés
malgré eux, quatre gardes d’honneur belges accusés de conspiration. Ils furent portés en triomphe dans les rues de Marseille,
cl, pour leur faire oublier leur mésaventure, on leur promit soit
des indemnités, soit de belles situations.
Comme les victimes de l’Empire et leurs libérateurs ne se
contentaient pas, dans l’ardeur de leur zèle, de détruire les
emblèmes impériaux, et commençaient à attaquer les propriétés
privées, Gras-Salicis, qui était encore pénétré des traditions
administratives du gouvernement tombé, crut devoir mettre un
terme à ces manifestations qui choquaient ses habitudes d’or­
dre et de régularité. Dès le soir du 15 avril, s’armant d’un arrêté
du gouvernement provisoire qu’on venait de lui transmettre, il

�— 29 —
Ordonna « que tous les emblèmes, chiffres et armoiries, qui ont
caractérisé le gouvernement de Bonaparte, soient supprimées
et effacées partout où ils peuvent exister ; que celle suppression
soit exclusivement opérée par autorité de police ou municipale,
sans que le zèle individuel d’aucun particulier puisse y con­
courir ou les prévenir; qu’aucune adresse, proclamation,
feuille publique ou écril particulier ne contiendra d’injures
ou d’expressions outrageantes contre le gouvernement ren­
versé, la cause delà patrie étant trop noble pour adopter aucun
des moyens dont il s’est servi. » C’était peut-être beaucoup
demander à une populace tout enfiévrée par une longue patience,
mais cet acte de sage modération rallia les suffrages de tous
ceux qui répugnaient aux mesures violentes. Il donna plus de
partisans à la Restauration que ne l’auraient fait de sanglan­
tes exécutions.
Le samedi, 16 avril, fut marqué par un évènement important :
l’entrée des Anglais à Marseille. Les Anglais croisaient depuis
longtemps dans le golfe. Ils étaient au courant par leurs espions
de tout ce qui se passait dans la grande ville ; mais, bien que le
drapeau blanc flottât sur les forts, ils n’osaient pas s’aventurera
portée des canons, car la cessation des hostilités n’était pas
encore officiellement dénoncée, et ils redoutaient quelque coup
de tête de l’amiral Ganteaume. En effet, ce dernier se souciait
fort peu de livrer à l’ennemi héréditaire le premier port du
royaume. Sous prétexte de faire observer les règlements sani­
taires, il rappelait, avec une certaine brutalité de formes, que,
même aux pires époques de la Révolution, on avait toujours obéi
à ces sages prescriptions : « Et, ajoutait-il, lorsque tout nous
présage le retour de l’ordre et du bonheur, lorsque chacun de
nous doit signaler son amour pour la patrie, son dévouement au
Roi, par une obéissance scrupuleuse aux lois, nous avons sous
les yeux le scandale d’une violation manifeste de celles qui assu­
rent la salubrité publique. Sur plusieurs points de la côte, il y a
eu des communications avec les bâtiments insurgés. De pareilles
infractions ne peuvent être tolérées, sous quelque prétexte que
ce soit. »

�— 30
Il esl des circonstances, nul ne l’ignore, où les règlements sont
violés en quelque sorte par nécessité. Ganteaume ne les avait-il
pas violés le premier lorsque, en 1799, il avait ramené d’Egypte
et débarqué sur les côtes françaises, sans seulement se soucier
des lois sanitaires, le brillant général, qui pourtant abandonnait
son armée pour aller renverser le gouvernement ? Aussi bien les
Marseillais ne tinrent aucun compte de la circulaire de l’Amiral.
Entre la Hotte anglaise et la côte provençale des communications
s’établirent, presque régulières età titre officiel. La municipalité
lit davantage : elle invita expressément les Anglais, en qualité
d’alliés et de défenseurs de la royauté, à entrer dans le port et à
prendre part aux fêtes de la délivrance. L’amiral Pelham, le
futur lord Exmouth, accepta l’invitation, et détacha de la Hotte
deux frégates qui pénétrèrent dans la rade, jetèrent l’ancre tout
près du port, et saluèrent les forts d’une salve de vingt-et-un
coups de canon, à laquelle il fut immédiatement répondu.
Un canot parlementaire descendit alors à terre les comman­
dants des deux frégates et leur état-major. Tous portaient la
cocarde blanche. « Le peuple de Marseille, lisons-nous dans la
Note détaillée, les a accueillis avec les transports de la joie la
plus vive, envisageant dans ce premier rapprochement le réta­
blissement des relations amicales qui, après une interruption si
longue et si désastreuse, rendront à cette ville la liberté du com­
merce et de la navigation, indispensable à son existence et à sa
prospérité. » Les officiers (1) anglais furent aussitôt conduits à
l’IIôlcl de Ville, où ils arrivèrent au moment précis où le Conseil
en sortait pour assister au Te Deum et à la procession. On leur
proposa de rentrer en séance, mais ils eurent le bon goût de
refuser et se joignirent au cortège. Ils assistèrent à la double
cérémonie, mêlés à l’élat-major du général du Muy, et ce fut
ainsique, pour la première fois depuis de longues années, frater(1) Le Journal des Débats du 28 avril 1814 rend compte en ces termes de
l'arrivée des Anglais : « Le peuple conduit comme en triomphe dans la ville
les commandants anglais. .. Ces braves assistèrent au Te Deum et à la proces­
sion de la Vierge-de-la-Garde, protectrice de Marseille. Ils concoururent par
leur aumône, ainsi que la masse des habitants, à former une somme assez
considérable pour le soulagement des prisonniers de guerre. »

�— 31
nisèrent des officiers qui, jusqu’alors, 11e s’élaient renconlrés
que sur des champs de bataille.
Invités par legéuéral duMuy à un banquet auquel assistaient les
principales autorités, les officiers anglais furent, ensuite conduits
au théâtre, où l’on jouait Richard Cœur-de-Lion. Les fameux
couplets de circonstance furent applaudis avec frénésie, surtout
par les dames qui, agitant leurs mouchoirs blancs, jetèrent aux
officiers étrangers les bouquets qu’elles tenaient en main, et leur
prodiguèrent les compliments. A la sortie du théâtre, des faran­
doles s’organisent dans les rues, et tous y prennent part, même
de graves francs-maçons, qui portaient en triomphe le buste de
Louis XV1I1 pour en faire l’inauguration dans leur loge.
Les fêtes et réjouissances ne pouvaient se prolonger indéfini­
ment, car les vivres commençaient à manquer, les paysans des
environs étant tous descendus en ville. Il fallut se remettre au
travail et reprendre le cours des occupations habituelles. Sans
doute il y eut encore, les journées suivantes, des processions
dans les rues, des banquets et des congratulations, des feux de
joie et des danses, mais la vie normale recommença : il 11’y eut
qu’un gouvernement de changé. Aussi bien celle révolution
s’accomplit sans secousse. Il est même singulier, tant les
esprits étaient montés, qu’il y ail eu si peu d’excès commis.
Quelques devantures de magasin endommagées, des vitres bri­
sées, des arbres hâtivement dépouillés de leur parure, quelques
gourmades et beaucoup de cris, tout se borna là. Il n’y eut pas
de sang versé. Il faut savoir gré de cette modération à nos ancê­
tres. Combien est-il fâcheux qu’ils n’aient pas toujours suivi la
même tradition, et comme il eût été à désirer que les révolutions
qui suivirent ressemblassent à cette première chute du Bona­
partisme !
C’est à l’excellente attitude de la garde nationale, ou comme
on le disait alors, des gardes urbaines qu’il faut reporter le
principal honneur de cette absence d’excès. Les gardes natio­
naux avaient fait tout leur devoir et plus que leur devoir. Ils
11’avaient cessé de circuler en ville, dispersant les attroupements
trop bruyants, et empêchant toute manifestation compromet-

�tante. Ainsi que l’écrit l’auteur de la Note détaillée, « leur noble
dévouement prenait sa source dans un attachement aussi sin­
cère que profond pour l’auguste souverain qui vient d’être rendu
à la France, et trouvait sa récompense dans la paix et le
bonheur que cet événement présage à toute la nation. » Nous
n’avons certes pas le droit de suspecter la sincérité de ces senti­
ments, mais beaucoup de ces gardes nationaux étaient des
royalistes de bien fraîche date, et, s’ils n’hésitèrent pas à se
mettre ainsi en avant, c’est qu’ils n’étaient nullement assurés
des dispositions de la troupe de ligne, et prenaient leurs pré­
cautions contre un retour offensif.
Les soldats, en effet, n’avaient pas appris sans douleur la
chute du général qui les avait si souvent conduits à la victoire.
Ils croyaient à la trahison. Ils souffraient dans leur amour
propre en pensant aux égards et aux compliments que l’on pro­
diguait aux Alliés, tandis qu’on semblait se délier d’eux. Sans
doute on leur avait bien promis de respecter toutes les situations
acquises et de conserver tous les grades, mais ils n’étaient pas
satisfaits et se réservaient. Leurs chefs, Masséna et Ganteaume,
avaient bien envoyé leur adhésion au nouveau gouvernement,
mais en termes assez froids. Une proclamation en date du
18 avril, et signée par eux, avait simplement annoncé la cons­
titution d’un gouvernement provisoire et la déchéance de Napo­
léon : « Ayez confiance, ajoutaient-ils. Nous espérons que vous
verrez bientôt régner sur la France le souverain qui fera cesser
toutes les calamités qui la désolent depuis longtemps, mais en
attendant que chaque citoyen continue à vaquer à ses affaires ».
Certes, ce n’était pas là faire preuve d’un enthousiasme bien vif
pour le nouveau gouvernement. L’attitude était correcte, mais
le zèle paraissait bien peu ardent.
Une circulaire du ministre intérimaire de l’intérieur, Benoît,
en date du 20 avril, augmenta le mécontentement de la troupe.
Benoît affectait de la laisser de côté et ne se préoccupait que de
la garde nationale : «Je vous recommande, écrivait-il aux pré­
fets, d’arrêter le départ des gardes nationaux de toute dénomi­
nation, mis en activité soit par des décrets impériaux, soit par

�d’autres actes de l’ancien gouvernement, et de prendre toutes
les mesures nécessaires pour rappeler ceux qui ont été dirigés
sur l’armée ». Il s’étendait ensuite sur les devoirs des gardes
nationaux « destinés principalement à préserver la commune du
pillage et des excès que pouvaient commettre des détachements
isolés, et à arrêter les fuyards français qu’elles conduiront à la
Mairie », ce qui était en quelque sorte faire des milices urbaines
les surveillants et au besoin les adversaires des troupes régu­
lières. La circulaire de Benoît fut très mal accueillie par l’ar­
mée, et, certainement, si un chef énergique et justement popu­
laire se fût alors constitué le défenseur des soldats injustement
mis en suspicion, il aurait du jour au lendemain acquis le droit
de dicter ses conditions, mais ni Masséna, ni Ganteaumc
n’étaient de taille ou d’humeur à jouer ce rôle. Les autres maré­
chaux non seulement ne protestaient pas, mais encore se
ralliaient ouvertement à Louis XVIII. L’un d’entre eux, et non
le moins connu, Augereau, venait même de rédiger une procla­
mation (1) retentissante où il affirmait, avec l’ardeur d’un néo­
phyte, ses sentiments royalistes : « Soldats, vous êtes déliés de
vos serments. Vous l’êtes par la nation en qui réside la souve­
raineté, vous l’êtes encore, s’il était nécessaire, par l’abdication
d’un homme qui, après avoir immolé des millions de victimes
à sa cruelle ambition, n’a pas su mourir en soldat. La nation
appelle Louis XVIII sur le trône. Jurons donc fidélité à
Loids XVIII et à la Constitution qui nous le présente. Arborons
la couleur vraiment française, qui fait disparaître tout emblème
de la Révolution, etc. »
Malgré ces pressantes adjurations, l’armée, si elle ne restait
pas hésitante, demeurait froide : mais les évènements se
succédaient. Coup sur coup on apprenait l’arrivée à Marseille,
le 19 avril, du lieutenant-colonel Mollot, qui exhibait les pou­
voirs à lui conférés par Armand de Polignac, et de Sémallé,
commissaire extraordinaire du comte d’Artois. Louis XVIII
(1) Valence, 16 avril 1814.

�— 34 —

était alors officiellement proclamé à l’hôtel de ville (1). Quel­
ques jours plus tard, le 10 mai 181-4, on recevait la déclaration
de Saint-Ouen, du 2 mai, par laquelle le nouveau souverain
affirmait sa résolution de régner conformément à la Constitution
qu’il octroyait à ses sujets. Peu à peu le calme se faisait dans
les esprits. L’armée se résigna donc, surtout quand elle apprit
que son ancien chef, renonçant définitivement à la lutte,
acceptait la souveraineté dérisoire qu’on lui avait jetée en
en aumône et s’acheminait vers son nouveau royaume.
Si les soldats de Napoléon conservèrent jusqu’au bout pour
leur général l’attitude et les égards qui convenaient aux cir­
constances, il n’en fut pas de même pour les Provençaux, qui
profitèrent du passage de l’ex-empereur à travers le pays pour
assouvir de vieilles rancunes et se venger misérablement.
Napoléon, escorté par des officiers étrangers, avait quitté Fon­
tainebleau le 20 avril. Il arriva à Avignon le 26 du même mois.
Les Royalistes du Comtat voulurent arrêter sa voiture. Il fallut,
pour la dégager, recourir à l’intervention de la force armée.
Ce fut surtout le lendemain, dans la petite ville d’Orgon (2)
que la manifestation faillit devenir tragique. Les habitants
donnèrent à Napoléon le spectacle de le pendre et de le fusiller
en effigie. Un Italien, l’abbé Ferrugini, secrétaire du cardinal
Gabrielli, était présent et voici son témoignage: « Bonaparte
devait déjeuner à Orgon. Il ne le peut, tous criant : mort au
tyran ! vive le Roi ! On brûle en sa présence son effigie. On lui
en présente d’autres qui ont le sein couvert de coups et qui
sont teintes de sang. Quelques uns montent à sa voiture, lui
présentant le poing en lui disant : meurs, tyran ! Des femmes
armées de pierres crient : rends-moi mon fils ! D’autres crient :
Tyran, crie Vive le Roi ! et il le crie pendant qu’une partie de
ses gens s’y refuse. Ce spectacle m’a déplu. Il m’a paru peu
conforme à l’honneur, à l’humanité, à la religion. Il est tombé,
cela doit suffire. »
(1) Le procès-verbal est signé par le maire Montgrand, et par les adjoints
Raymond, de Gaillard, tle Cibon, Mossy, Millot et du Domaine.
(2) Itinéraire de Buonaparie depuis son départ de Doulevant jusqu'il son
embarquement à Fréjus. 1 vol. in-8°, 1814, p. 33.

�— 35 —
Voici comment un de ces poètes de circonstance, comme il
s’en trouve toujours pour flatter les passions du moment, a
raconté ces scènes tragiques.
En arrivant dans le Comtat,
Il sent qu’il change de climat ;
Brusquement on le remercie
De ses bontés pour le grand Pic.
Arrivé chez le Provençal,
Cela n’est pas bien égal.
Partout on lui fait la chamade,
On veut lui faire la bravade.
Des arcs de triomphe nouveaux
Sont dressés par les Provençaux.
Ils suspendent sur son passage
Son horrible et vilaine image.
Elle est dégoûtante de sang,
Et teint sa voiture en passant,
Pour lui rafraîchir la mémoire
Des traits sanglants de son histoire.

Comme le danger devenait pressant, Napoléon se résigna à
revêtir un uniforme autrichien, et, laissant à sa place en voilure
un domestique nommé Vernet, courut plusieurs postes à franc
étrier. Arrivé à l’auberge de la Calade, à deux lieues d’Aix.
« Je suis un officier de l’escorte, dit-il, qu’on prépare le dîner de
l’Empereur » — « Je serais bien fâché, riposta l’aubergiste, de
préparer le dîner d’un tel monstre ! Je voudrais le voir écorché
vif pour tout le sang qu’il a versé. » Cet outrage acheva de
décourager Napoléon. La tradition rapporte qu’il cacha sa tête
entre ses mains et pleura. Il ne voulut pas se mettre à table et
se lit porter à manger dans sa voiture. Son escorte le rejoignit à
grand peine; les paysans l’avaient lapidée à Lambesc et à SainlCannat. Les vitres de la voilure, où l’on croyait que se trouvait
l’Empereur, avaient toutes élé brisées.
Arrivé à Aix seulement à deux heures après minuit, Napoléon
dut encore subir la curiosité de certains Royalistes qui eurent
l’indiscrétion de diriger leurs lanternes sur lui, et, l’ayant
reconnu, l’insultèrent grossièrement. Celle fois l’Empereur ne

�— 3(5 —
sul pas contenir son indignation ; il ne cacha pas au sous-préfet
qui était venu assurer sa sécurité combien il était mécontent
des Provençaux. Entre Tourves et Brignoles on crut au
renouvellement du scandale d’Orgon, mais un détachement
de soldats avait été envoyé au devant de l’escorte, qui dissipa
l’émeute. Brignoles fut traversé ventre à terre, et on arriva
enfin au château du Luc. La princesse Pauline Borglièse y
attendait son frère. Son premier soin fut de lui faire quitter
l’uniforme autrichien qui le déshonorait. Elle essaya de le
réconforter par de bonnes paroles, mais le coup était porté, et
l’exaspération, d’ailleurs légitime, de Napoléon était à son
comble. De fait l’expiation était rude, et la chute lamentable.
Aussi bien ce fut la dernière station de ce calvaire. Cent fan­
tassins et cinq cents cavaliers avaient été envoyés au Luc par
Masséna. Ils protégèrent rembarquement de Napoléon à Fréjus,
le 28 avril, sur la frégate anglaise 1’Ündaunted, qui le conduisit
à Porto Ferrajo le 4 mai.
Napoléon n’est donc plus en France. L’armée a fait sa soumis­
sion, tous les fonctionnaires ont envoyé leur adhésion, la grande
masse de la nation semble ralliée au nouveau régime. La Res­
tauration est un fait accompli. Il n’y a plus qu’à réparer les fau­
tes et faire oublier les malheurs passés.
Nous n’avons pas ici à raconter l’histoire de la première Res­
tauration et nous ne voulons en retenir que les épisodes qui
intéressent plus particulièrement nos annales provinciales. Le
premier soin de tout gouvernement qui se respecte est d’assurer
son fonctionnement en se préparant des ressources II était natu­
rel (|ue le représentant direct de l’Administration, le préfet inté­
rimaire Gras-Salicis, se préoccupât tout d’abord des voies et
moyens pour faire rentrer les impôts. Dès le 18 avril 1814, il invi­
tait, par voie d’affiche, tous les citoyens à payer par avance
leurs contributions, et se disait autorisé par le ministre intéri­
maire des finances, baron Louis, « à prendre les mesures néces­
saires pour seconder le zèle des contribuables, et procurer au
trésor, le plus promptement possible, les fonds qu’exige le ser­
vice ». Un commissaire extraordinaire du Roi, envoyé à Mar-

�seille pour la circonstance, le marquis de(l) Boisgelin, renouve­
lait ces injonctions, mais avec un ton d’autorité qui déplut fort,
quelques semaines plus tard. C’étaient surtout les contributions
indirectes, les droits réunis, comme on disait alors, dont le
recouvrement était pénible, car les princes de la maison de
Bourbon, en rentrant en France, avaient, un peu légèrement,
annoncé la suppression de ces droits réunis, et, sur la foi de ces
promesses aventurées, on ne voulait plus les payer. Gras-Salicis
fut obligé de rappeler à la réalité les contrevenants. « Il est des
sacrifices nécessaires, leur disait-il (affiche du 23 juin). Le nom
de droits réunis vous était devenu odieux par les abus auxquels
on avait pu se livrer, mais il est aujourd’hui sanctifié, puisque
Louis XVIII l’a prononcé. D’ailleurs des adoucissements déjà
prononcés le rendront moins rigoureux ». Il n’y avait pas à se
dissimuler que des engagements avaient été pris, et qu’on n’en
tenait pas compte. Comme l’administration disposait de moyens
coercitifs, il fallut bien se résigner à payer, mais la déception fut
grande, et, du jour au lendemain, la Restauration se lit ainsi
beaucoup d’ennemis.
On avait également promis à la chute de Napoléon de consi­
dérer comme irrévocable la vente des biens du clergé et des
émigrés. Une masse de petits propriétaires était directement
intéressée à celle sage, et politique mesure, mais les partisans
de l'ancien régime, émigrés ou prêtres, se prétendaient frustrés,
et annonçaient à grand bruit qu’ils allaient rentrer en possession
de leurs domaines. Ce n’étaient là que des rumeurs sans fonde­
ment, mais qui jetaient l’inquiétude dans les esprits. Dès le
30 avril 1814 (2), Gras-Salicis adressait aux maires des départe­
ments une circulaire confidentielle : « Je ne vous ai pas laissé
ignorer que des agitateurs connus par les désordres qu’ils ont
excités à toutes les périodes de nos discussions, cherchaient
(1) Circulaire de Gras-Salicis, en date du 12 niai 1814, relative à la réception
du marquis de Boisgelin, que l’on traitera « comme les Sénateurs, quand ils
arrivent dans leurs Sénatoreries, d’après l’article 15 du titre IX du décret de
messidor an xii . »
(2) Voir affiche analogue du 5 mai 1814.

�— ,38

}!

encore à s’emparer aujourd’hui du mouvement spontané qui
s’est manifesté partout et qu’ils profitaient même du calme qui l’a
suivi pour égarer le peuple par des insinuations perfides ». Il les
engageait à se mettre en garde contre les propagateurs de fausses
nouvelles et particulièrement contre ceux qui annonçaient la
prochaine éviction des acheteurs de biens nationaux. Il était
certainement d’une bonne politique d’accuser de ces bruits ten­
dancieux les adversaires de la Légitimité, mais les paysans et les
bourgeois, qui étaient les principaux acheteurs de ces propriétés,
ne s’y trompèrent pas. Troublés dans leur quiétude, ils gardè­
rent à la Restauration une rancune d’autant plus tenace qu’elle
était cachée, et deviendront ses ennemis résolus.
Aussi bien le Préfet intérimaire avait si bien conscience de la
mauvaise impression produite qu’il se croyait obligé de revenir
sur ses déclarations. Le 14 mai, à propos d’un Te Deiun ordonné
pour célébrer l’entrée de Louis XVIII à Paris et surtout à propos
de la publication de la fameuse déclaration de Saint-Ouen, par
laquelle Louis XVIII, roi de France et de Navarre depuis dixneuf ans, daignait octroyer une Constitution à ses sujets, il
adressait aux maires la circulaire suivante : « La malveillance,
toujours en opposition avec le bien général, ne cesse de s’agiter;
elle profile des moindres circonstances pour égarer le peuple,
pour le tromper sur ses véritables intérêts, pour lui inspirer des
craintes, pour faire naître la défiance, pour dénaturer les inten­
tions, etc. C’est toujours la même marche, la même tactique.
Ainsi, lorsque la France entière applaudit avec enthousiasme au
retour de ses légitimes souverains, lorsque nous jouissons
d’avance du bonheur que nous préparent les changements qui
viennent d’avoir lieu, des hommes inquiets, sans consistance,
ennemis de leurs concitoyens et fraudeurs par habitude, ont osé
répondre que Sa Majesté refusait d’accepter la Constitution et
d’en reconnaître les principes. Sa déclaration suffit pour détruire
ces vaines insinuations, Louis XVIII parle en père à ses sujets,
il ne veut que les rendre heureux. La Constitution proposée par
le Sénat portait l’empreinte de la précipitation. Sa Majesté désire

,

�qu’une matière de cette importance soit méditée avec soin. Des
commissions prises parmi les représentants de la Nation et dans
le Sénat sont appelées à coopérer à sa perfection. Que celle
déclaration, monument éternel de l’amour le plus vrai, de la
sollicitude paternelle, soit connue le plus promptement possible
dans toutes les parties de votre commune ; que vos administrés
en connaissent les principes et soient pénétrés des sentiments
qui l’ont dictée. C’est par des actes de celle nature qu’ils appren­
dront à apprécier les vertus de celui que le ciel appelle pour
présider à leurs destinées. »
Malgré cet optimisme de commande, il n’en était pas moins
avéré que le Roi substituait à la Constitution votée par le Sénat
une Constitution consentie, ou, comme il le disait, octroyée par
lui, c’est-à-dire qu’il n’acceptait pas le dogme de la souveraineté
nationale et se considérait toujours comme souverain par la
grâce de Dieu. Ce fut une désillusion nouvelle pour tous les
citoyens, et ils étaient nombreux en France, qui s’étaient imaginé
que le frère de Louis XVII s’accommodait aux nécessités des
temps nouveaux et n’était pas le souverain de ceux qui n’avaient
rien appris et rien oublié.
On avait encore espéré que, rompant auec les détestables tra­
ditions de l’Empire, on laisserait à la presse une liberté relative.
Sur ce point les engagements étaient formels, mais ils furent
rompus avec une désinvolture sans pareille. Dès le 24 avril
1814 paraissait une ordonnance où il était dit que « la liberté de
la presse, qui doit être la sauvegarde des citoj'ens, ne doit pas
devenir un moyen d’insulte et de diffamation. Dans les circons­
tances présentes, un pareil abus, et surtout celui qu’on pourrait
faire des pamphlets et des affiches publiques deviendrait facile­
ment une arme perfide dans les mains de ceux qui pourraient
chercher encore à semer le trouble parmi les citoyens ». En
conséquence, pour composer un placard ou une affiche, une
autorisation de la préfecture de police sera nécessaire et il sera
défendu « aux colporteurs de crier et de vendre quoi que ce
soit qui ne serait pas revêtu de celte autorisation. »
De tout ceci résulte que, dès les premi ers jours de la Restaura-

�— 4» —
tion, il y avait malentendu entre le Gouvernement et la popula­
tion. On avait promis une Constitution et, par un habile
subterfuge, on l'octroyait au lieu de l’accepter. On avait promis
l’abolition des Droits réunis, et ils étaient maintenus ; promis
de respecter les biens nationaux cl on les menaçait ; promis de
respecter la liberté de la presse, et elle était déjà entravée. Sans
doute le changement était de trop récente date pour qu’on osât
publiquement manifester sa déception, mais plus d’un, en son
for intérieur, regrettait déjà la chute de l’Empire. Si, quelques
mois plus tard, le trône des Bourbons fut renversé sans résis­
tance, ne faut-il pas faire remonter la cause de celte chute
sans exemple dans l’histoire à la profonde désaffection et aux
rancunes inspirées par ces fautes multiples?
Pourtant, à ne considérer que les apparences, tout était à la
joie. Compliments, congratulations, promesses mirifiques, rien
n ’était épargné. Le Moniteur (1) enregistrait avec soin les com­
pliments emphatiques adressés au Roi par la ville de Marseille :
« Marseille s’est toujours distinguée par son amour et son res­
pect pour ses Souverains Légitimes et surtout pour l’auguste
Maison de Bourbon. Lorsque Sa Majesté vint honorer cette ville
de sa présence, elle a pu juger des sentiments de ses habitants.
La destinée de Marseille a été de voir fondre sur elle tous les
fléaux, dès le moment où l’autorité tutélaire et légitime des
Bourbons n’a plus été à même de la protéger». Le Roi avait
répondu en ces termes : « Je suis sensible aux sentiments que
vous m’exprimez au nom de ma bonne ville de Marseille. Je me
ressouviens toujours avec plaisir de l’accueil que j ’ai reçu dans
ses murs. Elle peut compter surina protection. » C’était le tour
de la Chambre de Commerce qui, le 21 juin 1814, présentait au
Roi une adresse de compliments et de protestations, mais sans
négliger pour autant ses intérêts, car elle lui demandait le réta­
blissement de l’édit de 1(309, qui accordait la franchise au port :
et le Roi, trop habile pour s’engager à fond, faisait cette réponse

(1) Extrait du Moniteur Officiel (»» mai 1814).

�— 41 —
ambiguë, mais qui ouvrait la porte à toutes les espérances :
a Je reçois avec plaisir les sentiments que vous m’exprimez au
nom de la Chambre de Commerce de Marseille. Je ferai toujours
tout ce qui dépendra de moi pour rétablir la prospérité d'une
ville aussi intéressante. »
Ces promesses étaient-elles sincères, l’avenir l’apprendrait;
mais on voulut croire à leur réalité, et ce fut dans tout le
Midi comme une explosion de reconnaissance. Dès le 5 mai
1814, le Conseil municipal avait acheté et fait restaurer un
portrait de Louis XVIII qui se trouvait entre les mains d’un
particulier. Il ordonna que le buste du Souverain serait rétabli
sur la façade de l’Hôtel de Ville, mais seulement « quand on
aurait de l’argent. » Il est vrai qu’on trouva tout de suite
l’argent nécessaire « pour faire poser à l’Hôtel de la Préfecture
une glace à l’endroit où se trouvait précédemment placé le
portrait de Bonaparte. » La dépense s’éleva même à 1071 l’r. 50.
On décida encore « de faire le changement de décoration
convenable dans la salle du Conseil de Préfecture, ou autres
appartenant à l’Hôtel, qui renferment des devises ou allégories
relatives au gouvernement aboli. » On trouva même des fonds
pour contribuer au rétablissement à Paris de la statue de
Henri IV. A cet elfet fut votée, dans la séance du 1er juin ( 1),
une somme de mille francs, et on regretta « que la situation
fâcheuse des linances communales ne permit pas d’offrir une
somme plus forte et plus analogue aux sentiments de respect et
d’amour pour la mémoire du meilleur des Rois. »
Il
est curieux de rechercher la preuve de ces sentiments ultraroyalistes dans les poésies de circonstance qui furent alors
composées. On sait ce que valent en général ces élucubrations.
Le vide des idées le dispute à la vulgarité de l’expression. Qu’on
nous permette d’en reproduire quelques-unes, à titre de docu­
ment historique. Voici d’abord le Baume Souverain pour toutes
les blessures révolutionnaires, fleurs île lis à l’eau-de-vie.
(1) Délibération du Conseil municipal, en date du 9 mai.

�- 42 —
I

Approchez-vous, grands et petits,
Nobles, bourgeois et militaires.
Voici la perle des onguens,
Le plus puissant des vulnéraires.
Pour vous en servir au besoin,
Dans un bocal de Moscovie
Faites infuser avec soin
Des fleurs de lis à l’eau-de-vie.
II

Une dame, dont vous cl moi
Déplorions l’état pitoyable,
Allait périr en désarroi
Sans ce remède incomparable.
Trois grands docteurs venus du Nord
Ont, pour guérir sa maladie,
Ordonné d’un commun accord
Des fleurs de lis à l’eau-de-vie.
III

De nos modernes charlatans,
L’impuissante et grande fabrique
L’avait, après de longs tourments,
Livrée au soin d’un empirique.
C’était fait d’elle pour toujours,
Et dans une affreuse agonie
Elle aurait terminé ses jours
Sans quelques lis à l’eau-de-vie,
IV
Plein d’audace et d’avidité
Cet impudent et fier bravache
La disait en pleine santé,
Quand il la saignait sans relâche.
Ainsi soignée outre raison
Et par la diète anéantie
Elle n’a dû sa guérison
Qu’aux fleurs de lis à l’eau-de-vie.

�— 43 —
V
Grâce à ces trois savants docteurs
Que le Ciel a conduits en France,
La dame vit et sans douleurs
Est en pleine convalescence.
L’empirique disgracié
A déguerpi notre patrie,
Honteux d’être mystifié
Par quelques lis à l’cau-de-vie.
VI
De tous vos anciens commettans,
Français, ne craignez plus la ruse.
Uu seul lis pour ces charlatans
Est une tête de Méduse.
Sans autre cérémonial,
Pour les frapper de léthargie
Présentez-leur votre bocal
Des Heurs de lis à l’eau-de-vie.

Celle chanson 11’esL pas dénuée de sens, et la forme en est
même parfois heureuse, mais que dire de VEpithalame allégori­
que, destiné à célébrer le mariage de la France et de l’âge d'or !
Tous les Dieux de l’Olympe sont convoqués, avec leurs attri­
buts, leurs titres et dignités. Ils assistent à l ’hymen, el même à
la naissance du premier lils issu de cet hymen, qui n’est autre
que d’Albertas, le préfet qui venait de remplacer Gras-Salicis !
Nous ne pouvons que citer : tout commentaire serait superflu.
D’Albertas, digne fruit du divin mariage,
Que ma lyre vient de chanter,
Reçois de tes foyers un naturel hommage
Que tu sus toujours mériter.
Ainsi que le soleil succède à la nuit sombre,
Tu viens, par tes vertus, égayer nos coteaux.
Puisses-tu, d’Albertas, couler des jours sans nombre
Dans le sein de la joie el des bons Provençaux.

�- 44 —
C’est avec la même réserve ou plutôt avec le même étonne­
ment que nous citerons encore le premier des sept couplets
chantés au Grand-Tliéàtre par un M. Gubiant :
Amis, enfin voici le jour
Où notre joie éclate et brille.
Répétons-le ce cri d’amour,
Ce cri d’une même famille.
Ventre saint-gris, au nom du fils d’Henri,
Français, du fond de l’âme,
Des anciens preux redis le cri chéri :
Mon Dieu ! mon Roi ! ma Dame !

Un poète anonyme de Château-Gombert, dans la banlieue de
Marseille, trouva l’occasion favorable et donna libre carrière à
sa verve en publiant ce qu’il intitule pompeusement le Chant
Royal :
I
Vive le Roi !
Digne objet de noire tendresse.
Vive le Roi,
Louis dix-huit de bon aloi !
Ah ! que tout Français s’empresse
De crier avec allégresse :
Vive le Roi !
II
Vive le souverain Pontife !
Le fds aîné de notre foi,
II l’a délivré de la griffe
De l’àigle et d’un nouveau calife.
III

Vive aussi le duc d’Angoulêmc
Du martyr roi,
Gendre et neveu tout à la fois.
Un jour sa main, du diadème,
Parera 1 épouse qu’il aime.
Vive le Roi !

�— 45 —

rv
Vivent les rois
Alexandre, Guillaume et Georges !
Réunissons-les tous à la l’ois.
Que d’eux l’Europe se rengorge
Et chante en chœur à pleine gorge,
Vive le Roi !
V
Que ce cri partout retentisse:
Vive aussi l’empereur François !
Il a fait le grand sacrifice
De sa fille et de sa milice.
VI
La conscription est abolie
On laissera chacun chez soi.
On n’ira plus perdre la vie
Dans les déserts de Moscovie.
VII
La Révolution est finie,
Vive le Roi !
Soyons à lui de bonne foi.
Qu’il nous pardonne et qu’il oublie
Tous nos torts et notre folie.

Nous ne parlons que pour mémoire des satires et des épigrammes lancées contre le souverain tombé. Leur médiocrité
dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Qu’il nous suffise de
citer (1) l’Origine des Bonaparte, l’Ode composée par « G***, chef
de fabrication à la manufacture royale des tabacs à Marseille », la
Recette pour la piqûre des bulletins, l’Histoire politique, bizarre
et véritable de Nicolas Buonapcirte, sur un faux air de Gaspard de
il) Toutes ces pièces sont réunies dans un recueil factice de la Bibliothèque
de Marseille. (T b. g. 17 n.).

�— 46 —
Busse ; La nouvelle et dernière Confession générale de Nicolas
Buonaparte dans sa prison ; La Lanterne magique de la rue Impé­
riale ; Le a mea culpa » de Nicolas Buonaparte ; Lettre de Buona­
parte à Pluton, dieu des enfers, et réponse de Platon à Buona­
parte ; Le Cri de la Provence fidèle à son Roi contre l'usurpateur
corse détrôné (en vers) ; Conversation du Diable avec Nicolas ;
YArrivée de Nicolas à l’Isle d’Elbe et réception des habitants, etc.
Aussi bien veut-on un spécimen de ces lamentables élucubra­
tions. Voici comment se termine le dernier poème que nous
venons de citer :
Nicolas, dans cette île, occupe tout son tems
A de très grands projets, attendant le printems.
Sa santé, nous dit-on, paraît être assez bonne,
Un nombreux domestique a soin de sa personne.
Il a trois médecins qui sont tous occupés
A conserver scs jours utiles et sacrés.
Qu’on se rassure donc si l’on a quelques craintes,
Son cœur n’est point à bas, ni ses Ibrccs éteintes,
On nous lait espérer qu’avant moins de trois mois
Il sera devenu le plus épais des rois.

Les auteurs de ces rhapsodies sont prudemment restés ano­
nymes. N’oublions pas que, dans le cortège des Neuf Muses, ne
figura jamais la Muse de la poésie politique !

�Les Fêtes royalistes de la première Restauration
àM
arseille

I
En France, et surtout dans le Midi, on perd rarement l’occa.
sion de célébrer par des fêles, soit des anniversaires, soit des
événements politiques. Après les malheurs de la campagne de
France en 1814, alors que tant de familles étaient en deuil et que
les armées étrangères n’avaient pas encore quitté le sol de la
patrie, il peut sembler étrange que nos pères aient eu la pensée
de se livrer à des réjouissances. Ils le firent pourtant, et, rien
que dans les derniers mois de l’année 1814, ils célébrèrent, sous
prétexte de manifester leurs sentiments royalistes, de nom­
breuses fêles dont le récit est relaté tout au long dans les écrits
du temps.
C’est tout d’abord l’avènement de Louis XVIII qui est commé­
moré à grands fracas le 15 avril 1815 (1), et d’après un pro­
gramme qui sera souvent renouvelé, salves de canons, pavoise­
ment et illumination des édifices publics, Te Deum et bals popu­
laires. Les dépenses pour celle première fête ne s’élevèrent pas
très haut, seulement à la somme de 8.140 fr. 40, et elles furent
approuvées par délibération du Conseil municipal en date du
11 mai 1814. Au 15 mai (2), grande fêle destinée à célébrer l’en­
trée solennelle à Paris de Louis XVIII, avec musique enragée
dans les rues, danses en plein air et illuminations. Au
(1) Archives municipales de Marseille. A. 101-103, 35 pièces. Cf. Hcrmitc de
Sainl-Jean, n° 1.
(2) Hermite de Sainl-Jean, n" 2.

�— 48 —
16 juin (1), distribution solennelle des lis accordés par le Roi à
la garde urbaine, remise et bénédiction des drapeaux qui lui
ont été offerts par les dames marseillaises. Au 15 juillet (2)
nouvelle effusion de joie officielle, actions de grâces et réjouis­
sances publiques à l’occasion de la paix. Le maire avait faiL
appel à la bonne volonté de scs concitoyens : « Quoique la
reconnaissance empressée des Marseillais ait, dès les premiers
moments de l’heureuse Restauration, réuni ces deux événe­
ments dans l’objet des actions de grâce et des réjouissances
qui ont été antérieurement célébrées dans celte ville, ils join­
dront encore, dans la circonstance actuelle, leurs vœux et leurs
transports d’allégresse au concert général des bénédictions qui
s’élèvent en ce moment dans toute l’étendue du Royaume pour
remercier Dieu des bienfaits d’une paix si désirée». Les Mar­
seillais, en effet, étaient partisans déclarés de la paix. Rs en
saluèrent l’annonce avec une joie sincère. On remarqua qu'à la
cathédrale le Te Deum fut entonné par toute l’assistance, et,
jusque dans la rue, les passants ne s’abordaient qu’en se
serrant la main et la gaieté sur le visage.
La cérémonie du 25 juin (8), un service funèbre à la mémoire
des membres de la famille royale frappés par la Révolution,
avait eu un caractère plus austère. Le préfet provisoire, GrasSalicis (4), l’avait préparée longtemps à l’avance. Le maire
Montgrand avait, de son côté, prié le prédicateur en renom,
l’abbé Denans, de se charger du panégyrique qui serait pro­
noncé à la messe solennelle. Denans avait accepté cette tâche
délicate. « Il est bien honorable pour moi, avait-il écrit (5) au
(1) Hermite de Saint-Jean, n" 7.
(2) Ici., A. 101-103, 12 pièces.
(3) Archives de Marseille, A. 101-102, 24 pièces. Hermite de Saint-Jean, n” 8.
(4) Circulaire de Gras-Salicis. « Toutes les autorités sont invitées à y assis­
ter en costume avec le crêpe au bras, à l’épée et au chapeau, ou telle autre
marque de deuil que leur costume comportera. MM. les curés sont invités à
prononcer un discours qui retrace les vertus des illustres personnages cpii
sont l’objet de cette cérémonie funèbre. »
(5) L’oraison funèbre prononcée par l’abbé Denans a été analysée et repro­
duite en partie par l'Hermite de Saint-Jean, n° 9. C’est une amplification de
rhétorique, froide et solennelle. On ne comprend pas, à distance, l’admiration
dont elle fut l’objet de la part des contemporains.

�- 49 —
maire, le 21 juin, d’être destiné à faire l’éloge funèbre des
augustes victimes pour lesquelles le Conseil municipal de la
ville de Marseille a volé un service religieux et solennel. Je ne
me dissimule pas qu’il me sera impossible de justifier votre
choix et de répondre à l'attente des auditeurs, mais je pense
qu’en faveur du sujet on sera moins exigeant et c’est ce qui me
rassure en donnant mon acquiescement à la proposition que
vous avez bien voulu me faire ». Montgrand (1) avait, en outre,
ordonné de suspendre tous les jeux et d’interdire la circulation
des voitures au jour lixé pour la cérémonie jusqu’à deux heures
après midi. Il avait même pris (2) la précaution d’enjoindre aux
propriétaires et locataires des maisons sises sur le Cours, la
la rue d’Aix, la rue Dauphine, etc., de tenir leurs portes et fenê­
tres ouvertes à cause des décharges de l’artillerie pendant la
cérémonie. C’est à Saint-Martin que le service fut célébré en
grande pompe, car la cathédrale de la Major était trop petite
pour contenir l’assistance. Les fabriciens de Saint-Martin
avaient tenu à faire seuls les frais de la décoration funèbre. Dès
le «SI mai, avant même que le jour de la messe solennelle fût
définitivement fixé, ils avaient fait part à la Mairie de leurs
intentions. Ils ne poussèrent pourtant pas la générosité jusqu’à
payer les musiciens qui jouèrent pendant la messe de Requiem,
car on a conservé la note des frais et celle note fut réglée seule­
ment le 30 janvier 1822. Elle s’élevait à 336 francs, dont 174 francs
pour les vingt-neuf artistes qui se joignirent à l’orchestre des ama­
teurs, 15 francs pour le chef d’orchestre, ce qui était vraiment
bien peu, 12 francs pour le maître des chœurs, 78 francs pour
les treize chantres, 6 francs pour le louage d’une contrebasse,
5 pour les chandelles usées pendant les répétitions et 22 aux
domestiques chargés du transport des instruments. La musique,
à ce moment, pouvait bien être déjà, suivant une définition

(1) Arrêté du 20 juin.
(2) Arrêté du 2ii juin. Cf. lettre de Pascalis, commandant la place par
intérim, à Montgrand, pour le prier d’ordonner que cent hommes soient
emploj'és à la police intérieure de l’église et quinze à l’escorte du cortège.
4

�- 50 fameuse, le plus désagréable de tous les bruits, mais ce n’en
était pas le plus cher.
Nous ne parlons que pour mémoire des l'êtes religieuses qui
lurent célébrées avec un éclat extraordinaire, la Fête-Dieu (1)
eu juin 1814, la Saint-Louis (2) le 25 août, et les processions qui,
suivant l’antique usage, déroulèrent un pompeux cortège à tra­
vers les rues de la vieille cité. Ces fêles se répétaient chaque
année, et elles ne présentèrent rien de particulier. Les Marseillais
réservèrent leur enthousiasme et ne se mirent réellement en
frais que pour la réception des membres de la famille Royale.
La duchesse douairière d’Orléans, la veuve de PhilippeÉgalité, la mère du futur roi des Français, Louis-Philippe, fut la
première accueillie avec ces honneurs extraordinaires. Elle
vivait depuis longues années en Espagne, à Minorque, très à
l'écart, mais respectée par tous les partis. Elle avait manifesté le
désir de revoir la France. Le maire Montgrand, informé de ce
désir, s’empressa de lui adresser au nom du Conseil Municipal
une invitation pour la prier de débarquer et de séjourner à Mar­
seille. La princesse accepta et répondit une lettre fort digne,
que nous reproduisons à titre de document historique intéres­
sant (26 mai 1814).
« Je suis dans un pays très sain. Voilà bientôt dix-sept ans
que j’ai été envoyée dans celui qui a donné l’exemple d’une
résistance efficace à l’invasion. J’ai à remercier la Providence
de m’avoir donné la force de résister à mon tour à tout ce que
j’ai éprouvé. Celte même Providence m’accorde la consolation
de rentrer dans ma patrie, rendue à ses anciennes habitudes, à
ses anciennes affections pour la famille de ses souverains légiti­
mes. Pendant tout le temps que j’ai été privée d’habiter celle
chère patrie je n’ai négligé aucune occasion d’exprimer à mes
compatriotes ma sensibilité aux sentiments qu’ils m’ont toujours
témoignés. Je crains, sur mes organes affaiblis par tant d’épreu(1) Archives de Marseille, A. 101-103, 7 pièces.
(2) kl , 2 pièces, Hcrmite de Saint-Jean, n° 21. Cf. lettre de la Supérieure
de la Visitation, Agathe Leblanc, au maire, pour l’inviter à la fête, l°rjuin 1814.
Hcrmite de Saint-Jean, n° 5.

�A'es l’effet de celle sensibilité, et cependant je suis impatiente
de l’éprouver. Je pourrais en accélérer le moment en débarquant
là où on ne soumet pas à des épreuves les vaisseaux venant de
Malion, mais, mon empressement à faire connaître aux Mar­
seillais ce que leur intérêt pour moi me fait éprouver, l’empor­
tant sur d’autres considérations, je me garderai bien, malgré
cela, de donner le mauvais exemple, de chercher à éluder les
sages lois qu’ils ont adoptées pour préserver leur pays du fléau
qui l’a trop souvent afiligé. So}'ez mon bon interprète auprès de
ces intéressants Marseillais, en attendant que je leur exprime
moi-même, ainsi qu’à vous, les sentiments de voire affectionnée
à atous servir. Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Peulhièvre,
duchesse d’Orléans.
La duchesse d’Orléans débarqua,en eliet, à Marseille, dans les
derniers jours de juin 1814 (1). Les règlements sanitaires étaient
alors inflexibles. Même les princes de sang étaient tenus de les
observer. Elle entra donc au Lazaret afin d’y purger sa quaran­
taine comme venant d’un pays contaminé par l’épidémie, mais
il était convenu que les délais seraient abrégés, et que, pendant
son séjour dans celte triste résidence, on lui accorderait à elle
et aux gens de sa suite toutes les libertés et toutes les distrac­
tions compatibles avec les règlements. Pendant ce temps la
la Municipalité se préparait à la réception solennelle.
A la séance du Conseil Municipal du 4 juillet 1814 il était décidé
que la porte d’Aix serait réparée et ornée d’un arc de triomphe,
que le cortège passerait par les rues d’Aix, Saint-Martin, du
Mont-de-Piété, le Cours, la Cannchièrc, les rues Saint-Fcrréol
et Mazade jusqu’à la Préfecture. La garde nationale prendrait
les armes. Les habitants seraient invités à arroser les rues et à
tendre leurs maisons. A la sortie du Lazaret des salves seraient
tirées, ainsi qu’à la porte d’Aix et à l’hôtel de la Préfecture. Le
maire et les autorités attendraient la duchesse à la sortie du
Lazaret, ainsi que vingt-quatre jeunes filles, habillées de blanc
qui lui présenteraient des fleurs et des compliments. Un Te
(1) Cf. J1ermile de Saint-Jean, nos 10, 11, 12,

�Deuin serait célébré à Saint-Martin. Le soir illumination géné­
rale, et toutes les dépenses resteraient à la charge de la ville.
Le lendemain 5 juillet la Mairie faisait atlicher le programme
des fêtes, et invitait les citoyens à manifester leurs sentiments
en tapissant et en illuminant leurs maisons. Quant au préfet
d’Albertas, qui entrait alors en fonction, et dont c'était le
premier acte officiel, il s’adressait en ces termes à la_ popula­
tion: « Appelé à des fondions dont, jusqu’à présent, mes senti­
ments autant que les circonstances m’éloignaient, j ’aurais
aujourd’hui manqué à mes devoirs, si je ne m’étais efforcé de
donner à ce bon roi, pour le léger sacrifice de mes goûts et de
mes habitudes, une preuve de mon amour. S’il m’en eût coûté
quelque chose, j ’en serais déjà bien récompensé par le témoi­
gnage que votre conduite lui donne du vôtre, et il est doux à
votre compatriote de vous en marquer ici sa reconnaissance. »
Le 7 juillet la duchesse d’Orléans sortit du Lazaret. Les
hauteurs depuis le rivage jusqu’à la porte d’Aix étaient occu­
pées par les rangs pressés d’une foule bruyante. Les maisons
étaient tendues de draps blancs, et à toutes les fenêtres étaient
suspendus des drapeaux blanc. Le maire, accompagné de ses
adjoints, et en compagnie du général Dejean et de quelques offi­
ciers anglais en grand costume, présenta tout d’abord ses
hommages. A peine la duchesse était-elle montée dans sa calè­
che, au bruit des décharges de l’artillerie, que vingt-quatre
capitaines marins (1) se présentèrent: c’étaient d’anciens pri­
sonniers de guerre, internés à Mahon, et qui devaient leur déli­
vrance aux bons soins de la duchesse. Ils dételèrent les chevaux
et traînèrent eux-mêmes le carosse. Arrivée à la porte d’Aix, la
duchesse fut une seconde fois haranguée par le préfet Albertas,
entouré de tout le monde officiel. Elle se rendit ensuite à l’église
Saint-Martin, se frayant à peine un passage à travers les rangs

(1) On a conservé les noms de ces capitaines: Roux, Rouquet, P. Ayraud,
.1. Ayraud, Rupon, Foucard, Borrély, Carence, Durbec, Jobert, Bertrand,
Pitalugue, Aprosv, Merle, Honoraty, Griffon, Julien. Couturaud, Blain, Terras,
Varsv, Nicolas, Coron.

�épais d’un populaire qui se grisait de ses propres acclama­
tions (1).
Après le Ta Deum la voiture s’engagea sur le Cours. Les
bouquetières offrirent à la duchesse des Heurs splendides et lui
adressèrent un gracieux compliment. Dans la rue Saint-Ferréol
de jolis enfants, costumés en anges ou en amours, lui présen­
tèrent une couronne de (leurs de lis. A la Préfecture elle fut
reçue par la députation des jeunes fil les désignées par la Muni­
cipalité.L’honneur de faire partie de ce groupe virginal avait été
chaudement disputé (2). Elles 11’élaient plus vingt-quatre, mais
trente-cinq, et elles auraient été trente-neuf si trois d’entre elles,
Ml|c Séjourné et les soeurs Guérin n’eussent été malades et une
absente, M"c de Flotte. Voici le nom des jeunes tilles qui figu­
raient à la cérémonie. Il ne sera pas sans intérêt de retrouver
dans celte liste des noms bien connus à Marseille, Ml|Cs Montréjan 11, Pastré, Place, Michel, Beaussier, Bouge, Bernadac,
Boulier, Durand, Allard, Blancard, Martin, Jourdan, Fine,
Girard-Romagnac, Beaumont-Lemaître, Blancherry, Toscan du
Terail, Folsch, Laugier-Coulomb, Dejean, Latour du Pin, de
Gampou, Boissier, deux Reboul, deux Lasalle, trois Bleschamp
et trois Bernard. Mlio Montréjault avait été chargée d’adresser le
compliment au nom de ses compagnes, et, parait-il, elle s’ac­
quitta fort bien, sans gaucherie et sans trop de hardiesse, de sa
délicate mission.
On remarqua que la Duchesse n’avait écoulé les jeunes filles
que d’une oreille distraite. Elle semblait chercher quelqu’un et
regardait de côté et d’autre. On sut bientôt qu’elle avait perdu
un épagneul favori, dont elle avait eu l’imprudence de ne pas
vouloir se séparer, et qui s’était égaré dans la foule, mais on
retrouva promptement ce compagnon des mauvais jours, et on
s’empressa de le lui rendre.
Le lendemain 8 juillet arriva à Marseille le duc d’Orléans qui
se rendait de Paris à Palerme pour y retrouver sa femme et ses
(1) Archives municipales. Rapport du commissaire Malvilan (8 juillet).
(2) Sauf par Mllc de Pontevès, qui refusa, et par M11» Demandols qui ne se
présenta pas.

�— 54 —
enfants. Bien qu’il eût grand hâte de revoir sa mère qu’il avait
quittée depuis vingt ans, et avec laquelle il ne s’était jamais
retrouvé depuis celle époque, il ne pouvait que traverser
Marseille sans y prolonger son séjour. Reçu à son arrivée par
Montgrand et Alberlas, qui lui adressèrent leurs compliments
officiels de bienvenue, il se rendit tout de suite à la Préfecture,
et, dans son empressement à se jeter dans les bras de la
Duchesse, descendit à pied la rue d’Aix pour arriver plus vile.
La foule était encore très nombreuse, mais la réception fut
plus froide. On eût dit qu’il portait la peine des égarements
paternels et que les Royalistes de Marseille se défiaient du
fils de Philippe-Egalité, de l’ancien lieutenant de Dumouriez.
Aussi le Duc ne resta-t-il auprès de sa mère que le temps néces­
saire pour les préparatifs de son voyage à Païenne.
La Duchesse, charmée de la bonne réception qui lui était
faite, prolongea son séjour. Elle reçut les unes après les autres
les députations de tous les corps constitués. On remarqua le
bon accueil qu’elle fit à la Société Académique de médecine,
qui lui fut présentée par le docteur Robert, et surtout aux
professeurs et aux élèves du Lycée. Il est vrai que ces derniers
avaient emprunté, pour lui adresser leurs hommages, le langage
des Dieux. « Madame, avaient-ils dit :
Avant de vous connaître, instruits à vous aimer
Par Florian et par Dclille,
Que n’avons-nous comme eux cette grâce facile
Qu’ils savaient mettre à s’exprimer.
Nous aurions célébré votre auguste présence
En vers touchants et pompeux ;
Mais pardonnez à notre insuffisance,
Comme la crainte aussi l’amour a son silence.
Le mortel interdit se tait devant les Dieux.

Le lj'cée de Marseille avait alors pour proviseur un partisan
déterminé des Bourbon, Dubruel. Il avait obtenu, dès les pre­
miers jours de la Restauration, le droit de donner à rétablisse­
ment qu’il dirigeait le nom de Lycée du Comte de Provence (1) ;
(1)

H e r m ilc

de

S a in t-J e a n .

n° 12.

�— 55 —
et, comme le remarqué un contemporain, « il était digne à tous
égards d'obtenir celte faveur, car il a résisté, dans ces derniers
temps d’orage, à toutes les causes qui semblaient destinées à le
détruire ». Le 11 juillet la Duchesse rendit aux Lycéens la visite
qu’ils lui avaient faite. Le jeune Basset, doué d’une fort belle
voix, eut l’honneur de chanter devant elle quelques couplets de
circonstance :
Princesse auguste, sur nos bords
Nous vous voyons enfin paraître.
Jugez à nos joyeux transports
Si nos cœurs savent vous connaître.
En contemplant ces traits chéris
Ce doux refrain vient sur nos lèvres :
Vive la paix ! Vive Louis !
Et les Bourbons et les Penthièvres.

'WÊÊ»mÊimtÊÊiÿSÊÊÊà

* On (1) ne saurait exprimer l’air de bonté et de satisfaction
avec lequel la princesse a accueilli ce tendre hommage de l’en­
fance, et de jeunes coeurs qui croissent pour la religion, le roi et
la patrie, à l’ombre des vertus et de la paix. »
La Duchesse ne voulut pas quitter Marseille sans prier les
autorités marseillaises de transmettre à leurs concitoyens l'ex­
pression de son contentement (14 juillet). C’est ce que s’mpressa
défaire le préfet d’Alberlas : « La Duchesse a tout vu et je lui
obéis en vous disant que tout ce qu’elle a pu vous exprimer par
ses yeux, par scs paroles, par loute sa contenance, n’est pas, ne
peut pas être ce qu’elle ressent cl ce qui reste dans son cœur.
Marseillais, bénissez le jour qui efface l’odieuse célébrité que
des brigands, qui nous étaient étrangers, avaient donnée à votre
nom en vous le dérobant. C’est hier que vous étiez les Marseil­
lais 1(2) »
Deux mois plus tard, le duc d’Orléans (3), accompagné de sa
femme Marie-Amélie, de son fils aîné le duc de Chartres, et de sa
sœur, la princesse Adélaïde, débarquait à Marseille, et, confor(t) Hcrmilc de Saint-Jean, n° 12.
(2) Proclamation du S juillet,
(3) Hennite de Saint-Jean, n° 16.

�— 56 —
mément à la promesse qu’il avait faite au Maire, annonçait son
intention d’y séjourner quatre jours pour visiter la ville et pren­
dre part aux fêles données en son honneur. Montgrand était
alors absent. Ce fut l’adjoint Raymond qui le remplaça. Tout se
passa d’après le programme de la précédente réception, c’est-àdire qu’il y eut force harangues à la sortie du Lazaret, prome­
nade triomphale à travers la ville, Te Daim à Saint-Martin et
visite des corps constitués à la Préfecture. Nous n’avons pas à
décrire de nouveau celte cérémonie. Quel que soit le régime,
quelles que soient les circonstances, c’est toujours le même
déploiement d’uniformes, les mêmes protestations plus ou moins
sincères, le même abaissement des échines et des caractères. Ce
qui peut-être paraîtra plus intéressant à nos lecteurs, c’est ce
qu’on pourrait appeler les dessous de la fête. Nous avons
retrouvé le mémoire des frais de réception du Duc d’Orléans, et
certains détails ne manquent pas de piquant. Les dépenses de
l'entrée s’élevèrent à 3.242 fr. 12, y compris 120 francs de fleurs,
565 francs de parfums, et 623 fr. 50 de confitures, vins et bougies
offerts au prince suivant un antique usage. La réparation du
chemin du Lazaret avait coûté 80 francs, et l’arrosage du dit
chemin 36 francs. L’ar de triomphe de la porte d’Aix avait été
estimé comme charpente 34! fr. 83, comme menuiserie et cou­
verture d’un égoût 266 fr. 33, scellement des poteaux 70 fr. 30,
peinture 77 francs, tentures et tapisseries 750 francs. Les salves
d’artillerie et la location d’un tapis pour le Te Deum à SaintMartin n’avaient coûté que 48 francs, mais le concours des tam­
bourins avait été évalué plus haut, 120 francs, pins 64 fr. 16
d’écharpes et de rubans. Total égal 3242 fr. 12. A la Préfecture
on n’avait rien épargné : 700 francs pour location de meubles,
550 francs pour l’éclairage, 136 francs pour le nettoyage, 55 francs
de fleurs, 44 fr. 20 de pour boire aux palefreniers, et, ce qui sem­
blerait bien extraordinaire s’il s’agissait d’un pays moins bureau­
cratique que la France, 50 francs de papier, de plumes et
d’encre !
Le 19, grande revue à la plaine Saint-Michel. Le duc d’Orléans
avait revêtu pour la circonstance l’uniforme de garde national,

�-

57 -

et portait un shako orné d’un panache hlanc à la Henri IV. Il
commanda diverses manœuvres, qui furent bien exécutées. Les
spectateurs applaudissaient avec frénésie. « Pour moi, écrit un
contemporain dans un accès d’enthousiasme, je me crus un
instant transporté à la plaine d’Ivrv, et voir reparaître le grand
Prince, sous la moderne armure, et la dignité chevaleresque du
jeune Héros qui, à la tôle des troupes, semblait être tout animé
de son ardeur guerrière, et de son véritable esprit français. » Les
princesses assistaient à la revue dans une calèche découverte.
Elles furent saluées par les acclamations de la foule, mais ce fut
le (Ils aîné de Louis-Philippe, le jeune duc de Chartres, qui
obtint le succès le plus écrasant. Tous les gamins de la ville,
juchés sur les arbres, lui firent une véritable ovation et l’accom­
pagnèrent jusqu’à la résidence.
Un grand bal et une représentation de gala au Grand-Théâtre
avaient été offerts aux Princes. Le bal fut donné au Gymnase le
19 août. Le Duc y parut avec son costume blanc et or de colonel
général des hussards. La Duchesse, enceinte de l’enfant qui
s’appellera plus tard le duc de Nemours, se fit excuser à cause de
son état. La princesse Adélaïde, sa belle-sœur, lit les honneurs
à sa place. Elle était en habit de gala, mais les Marseillais
remarquèrent, non sans malice, que la régularité de ses traits
était singulièrement compromise par « les boutons hérédi­
taires », qui, malgré le fard, n’étaient que trop visibles. A ce
bal assistaient les jeunes filles qui formaient aux princesses
comme une escorte d’honneur. C’étaient les mêmes qui avaient
déjà figuré à la réception de la Duchesse douairière, sauf deux
malades, Mllcs Girard-Romagnac et Vidal, et deux absentes,
Mll,s Bernard et Guérin. Les frais s’élevèrent à 4087 fr. 07 c. dont
69 francs de menuiserie, 48 francs de machines, 229 fr. 17 c. de
décoration, 102 francs de bouquets, 234 francs pour l’orchestre,
300 francs pour l’éclairage, 130 francs de nettoyage et 2915 francs
de rafraîchissements. Il parait que, sous ce dernier rapport,
rien n'avait été épargné, et les chroniques du temps rappellent
que les invités, sans doute échauffés par leur loyalisme, ne
démontrèrent que trop par leurs visites répétées aux buffets que
les glaces et les liqueurs étaient de bonne qualité.

�— 58 —
Nous ne voudrions pas insister davantage. Qu’on nous per­
mette d’indiquer comment furent répartis les 2000 billets d’invi­
tation lancés par la Mairie. Raymond en garda pour lui 200 et
en donna 50 à Madame de Montgrand, 20 aux commissaires de
police, 76 aux conseillers municipaux et 288 aux 18 commis­
saires du bal. Le préfet en reçut 50 pour sa part, le sous-préfet
10 et les conseillers de préfecture 20. Quant aux fonctionnaires
on délivra 7 billets au secrétaire de la Mairie, 4 au receveur
municipal, 20 aux employés des contributions, 50 aux magis­
trats, 30 à la Chambre de Commerce, 30 au Tribunal de Com­
merce, 25 aux Prudhommes, 40 aux consuls, 70 au général du
Muy et à son état-major, 25 à la marine, 30 au corps de santé, 25
à l’enregistrement, 40 aux douanes, 30 aux droits réunis et à
l’octroi, 10 à la monnaie, 10 aux hospices, 35 au Bureau de bien­
faisance, 6 au Mont-de-Piété, 6 à la Régie, 6 à la Poste, 240 à la
garde nationale, 30 aux lanciers de la garde, 30 à l’artillerie, (i
au receveur général, 30 au contre-amiral Hermitte, 70 aux
demoiselles de l’escorte, 2 à l’Observatoire, 48 aux quadrilles
d’honneur, 6 aux juges de paix et pas un aux membres de l’Uni­
versité !
Le lendemain 20 août soirée au Grand-Théâtre (1), pour
laquelle les frais s’élevèrent seulement à 416 fr. 24 dont 279 fr. 85
pour la décoration de la loge et 136 fr. 50 pour les rafraî­
chissements. Si à ces dépenses spéciales on ajoute 336 francs
pour le Te Deum, 102 francs pour divers transports, 54 francs
de voitures et 659 francs d’illumination, on arrive à un total
général de 10.432 fr. 33 c., ce qui, certes, était beaucoup pour
une ville, dont les finances étaient obérées, et seulement pour
quatre jours de fêtes.
Nous n’avons point parlé de la signature du contrat de M1|G
Bleschamp, la jeune fille qui avait été chargée de débiter aux
princes le compliment de bienvenue, ni de la visite des profes­
seurs et élèves du Lycée. Signalons, à ce propos, que le duc crut
devoir rccorder la décoration du Lvs à un élève de cet établisse(1)

H c r m ite d e S a in t- J e a n ,

n° 7. On jouait

J e a n de P a r is

et le R e t o u r

d es L is.

�— 59 ment, le jeune Eugène Martin, qui lui avait été présenté (1)
« comme le sujet le plus distingué du lycée, et qui donne les
plus grandes espérances dans la carrière parcourue avec tant
de gloire par les Lagrange et les Leilnilz ». C’élail vraiment une
récompense prématurée, mais quel est le gouvernement qui a
résisté au plaisir d’augmenter le nombre de ses partisans en
distribuant ainsi ces hochets de la vanité !
La famille d’Orléans quitta Marseille le 22 août, non sans
avoir subi de nouveaux discours et de nouvelles protestations.
La grossesse avancée de la duchesse lui faisant craindre d’être
incommodée par le cahotement de la voilure, elle se décida à
s’embarquer aux bouches du Rhône pour remonter ce fleuve
jusqu’à Lyon et continuer sa roule par eau jusqu’à Paris,
recueillant partout, sur son passage, les hommages officiels et
obligée de ne voyager qu’à petites journées pour satisfaire la
curiosité et l’empressement des populations.

Il
La réception du comte d’Artois (2), qui suivit de près celle de
la famille d’Orléans, fut un véritable évènement historique. Le
comte d’Arloisjouissait alors d’une populariléque ne justifiaient
pourtant ni les services rendu à la cause royale, ni la capacilé
du prince ; mais il avait payé de sa personne ; il était l’héritier
présomptif du trône. 11 avait deux lils, Angoulême et Berry, et
une belle-lille, la fille de Louis XVI, autour de laquelle des
malheurs immérités avaient créé une légende. Il était donc
attendu comme une sorte de Messie réparateur, et l’attente avait
exaspéré l’enthousiasme populaire. Sa visite, depuis longtemps
promise, n’eut lieu qu’aux premiers jours d’octobre, mais elle
(1) Hermite de Saint-Jean, n° 19.
(2) X. Procès-verbal de ce qui s’est passé à l'arrrivée et pendant le séjour à
Marseille de son Altesse Royale, Mohsieur, Comte d'Artois, colonel général des
gardes nationales de France, 1 1. in-4°, 88 pages. Marseille, Mossy, 1814, Hcrmile de Saint-Jean, nos 21, 22, 28, 2t, 25, 26, 27,28, 29, 80,81, 31,33, 34, 35, 36
37. — Archives de Marseille. Dossier Fêtes et Cérémonial.

�— C,0
fut l’occasion d’une série de fêles, dont le souvenir s’cst perpétué
à Marseille, et dont nous allons essayer de tracer le résumé.
L’entrée du comte d’Artois avait été Jixée au l 01' octobre.
Le maire de Marseille, longtemps à l’avance, avait pris ses pré­
cautions pour que la réception fût splendide. Craignant que les
appartements réservés au prince et à sa suite ne fussent pas
meublés assez somptueusement, il avait fait appel à la complai­
sance des citoyens, et bon nombre d’entre eux, soit par zcle
monarchique, soit par désir d’attirer sur eux les faveurs gouver­
nementales, s’étaient prêtés à ses désirs. C’est ainsi que l’on
emprunta à Roger Dupré, au receveur André et au banquier
Vidal trois tapis, qualifiés de très beaux par l’inventaire.
Mendret en met quatre, Lagano deux, et Rigord, Dunan, Pascal,
de Bonneval et le payeur de la Marine, chacun un à la disposi­
tion de la Municipalité On recourut même à la bonne volonté
des Eglises. Ainsi, la paroisse de Saint-Victor prêta un très
grand tapis, et celle de Saint-Martin un autre portant les armes
royales. C’est surtout pour l’éclairage que l'on se mit en frais.
On conserva aux archives de la Ville diverses lettres, fort curieu­
ses à cause de leur ton de servilité, et relatives au prêt de
lustres ou de girandoles : ainsi, Cliiappaz envoie à la mairie
deux girandoles et quatre chandeliers en argent; Baccuct, père,
un quinquet à cinq branches « au dernier goût » et six chande­
liers dorés ; Baccuet, fils aîné, quatre chandeliers dorés, deux
girandoles et deux quinquels à bras; Double, un globe à trois
bougies et deux candélabres ; Guillon (ils, un lustre en cristal à
six branches; David Marini, une « hollandaise à quatre bran­
ches, garnie de cristal », quatre quinquels et deux candélabres
dorés. Le grand-rabbin Mardochée Roqucmartine est tout dis­
posé à décrocher « le grand lustre du lemple » ; Antoine Hesse
et le Directeur général des contributions indirectes seront très
heureux si on veut prendre dans leurs maisons tel objet du mobi­
lier qui conviendra. Voici, du reste, comment s’exprime un de ces
obligeants prêteurs, le courtier royal Fraissinet (t): « Je viens
(1) Lettre du 20 septembre 181t.

�61

—

d’apprendre que la ville a besoin de lustres, candélabres cl quinquels à plateaux pour les têtes qui doivent être données à
S. A. R. Monsieur. Désirant contribuer avec tous mes conci­
toyens à ce devoir, je viens vous offrir deux quinquets ou lampes
à la Girard que j’ai chez moi, et divers lustres à quinquets et
plateaux qui sont à la campagne de S. M. le roi Charles IV, au
quartier Sainte-Marguerite. Si ces objets pouvaient être utiles
pour les l'èles que la ville prépare, je considérerai comme une
faveur de les prêter à la ville, ainsi que tout ce que je puis pos­
séder chez moi, heureux si je pouvais témoigner par là mon
excessif dévouement à la famille auguste des Bourbons. »
Le maire de Marseille avait également songé h organiser
à l’avance les quadrilles d’honneur qui figureraient au grand bal
donné par la Ville. Il avait dressé avec un soin minutieux non
seulement la liste des danseurs, mais aussi celle des commis­
saires. « Votre attachement au Roi et à son auguste famille, leur
avait-il écrit, me persuade que cette honorable désignation ne
peut que vous être agréable et qu’elle sera acceptée avec empres­
sement. » En effet, la plupart des élus acceptèrent l’invitation.
Quelques-uns même avaient remercié avec des effusions lyri­
ques: Bernardon fils, Tournadre, Dudemaine, Grosson de Montmirail, Boissicr, Verdillon, Rouflio, vicomte de Sainl-Gervais,
F. Anthoine, Eslier, Jules de Gaillard, de Flotte, Defogue,
Finette, Reynaud, marquise de Dedons, etc. Il s’en trouva pour­
tant quelques-uns qui déclinèrent l’offre du maire : les uns,
Barbarin, Crozel César et de Marin, sans donner d’excuse ; les
autres, Salavy fils, Olivier, née Spitalier, Arnaud, Couturier,
Larache, de Magallon, Roux-Giraud et Baux, parce qu’ils sont
malades. Caille vient de se fouler le pied, Reboul a une blessure
à la jambe, Lombardon a lait une chute de cheval, Lemée est en
deuil ; Bonnet, Baron, Beaussier, Bonneville, Lieutierde Marin,
Chaix, sont en voyage ou à la campagne ; Mesdames Valbelle
d’Albertas et Ruffo de Bonneval, nourrissent de petits enfants ;
Madame de Roccofort trouve que sa tille est trop jeune : « sa
timidité naturelle et son goût particulier lui font une loi de s’abs­
tenir de toute démarche qui tendrait à la faire remarquer. »

�—

62

Rigordy et Dcssolliers avouent ingénuement qu’ils ne savent
pas danser, et l’enseigne de vaisseau Gantés qu’il n’a pas d’uni­
forme convenable. Quant à Archias Olive, il se contente d’allé­
guer « plusieurs raisons impérieuses », mais sans les énumérer.
Malgré ces refus ou ces excuses, le maire réussit à organiser faci­
lement les quadrilles d’honneur, car il n’avait vraiment que
l’embarras du choix parmi les Marseillais, qui aspiraient à l’hon­
neur de figurer au bal devant une Altesse Royale.
Aussi bien le Maire de Marseille avait si bien prévu les moin­
dres détails (1) de la réception princière, qu’il s’élait enquis des
goûts du comte d’Artois en matière culinaire, et le chevalier de
Castellane-Majaslre lui avait adressé le billet suivant, qui sans
doute révoltera les amateurs de nos mets nationaux. «Je suis
chargé de vous prévenir que la cuisine à l’huile incommode
S. A. R., et (jue, par conséquent, vous devez soigneusement évi­
ter de lui faire servir aucun ragoût dans lequel il pourrait y en
entrer ».
Tout est donc prêt, les tapis sont tendus, les girandoles prépa­
rées, les danseurs avertis, les cuisiniers ont reçu de formelles
instructions. Il n’y a plus qu’à recevoir le prince.
Il se trouvait alors à Aix. Montgrand et Raymond, le comte de
Panisse, commandant de la garde nationale, et les capitaines
Barthélemy, Slrafibrello et Alexis Roslan allèrent au devant de
lui jusqu’à celte ville. Soixante cavaliers de la garde nationale
se portèrent à sa rencontre jusqu’aux hauteurs de la Viste et
l'escortèrent jusqu’à Marseille. Arrivé à Saint-Louis, il fut reçu
par quatre-vingts marins, ceints de l’écharpe ver le à ses
couleurs, qui dételèrent les chevaux de sa voiture, et le traî­
nèrent jusqu’à Arène. A Saint-Lazare il entendit les premiers
compliments du Maire et des principales notabilités, et monta
dans une calèche découverte, aux armes de Marseille, en com(1) Il avait fait demander à chacun des curés de Saiut-Cannat, de Saint-Ferréot, de Saint-Laurent, de Saint-Victor et de Saint-Martin 400 chaises, et aux
recteurs de Saint-Théodore, de Notre-Dame-dU-Mont-Carmel, de Saint-Vin­
cent-de-Paul et de Saint-Lazare toutes celles dont il pourrait disposer. (Let­
tres du 20 septembre 1814). Il avait également demandé au colonel du 83' régi­
ment d’infanterie de prêter sa musique pour le grand dîner de gala. (Lettres
du 20 septembre, conservées aux archives de Marseille.

�— 63 —
pagnie des ducs de Maillé et d’Escars. Il était précédé par deux
piqueurs, par deux héraults qu’on avait affublés pour la cir­
constance d’un costume moyen âge, et par un cavalier bardé
de fer, dont la présence symbolique ne rappelait que trop que
le prince, qu'on recevait en si grand apparat, n’était qu’un
chevalier du temps jadis. Autour de la voiture étaient groupés
les gentils hommes de la suite, Puységur, capitaine des gardes
Filz James, et Bruges aides de camp, marquis de Pressac et
d’Hautpoul. A la porte d’Aix, Masséna en grand costume, le
préfet d’Albertas, les généraux et les fonctionnaires saluèrent
le prince, et lui adressèrent les compliments officiels de bien­
venue. Le comte d’Artois monta alors à cheval, entouré de
Masséna, des généraux du Muy, Dejean, Grenier, Sivray, et d’un
nombreux état major. Les troupes et la garde nationale for­
maient la haie, on leur avait donné le pas sur la gendarmerie,
et les troupes de ligne (1). Des masses de populaire, contenues
à grand peine par les soldats, se pressaient sur le passage du
prince, en poussant des cris furieux qui ne laissaient pas que
de l’étonner, car il était encore peu habitué à ces démonstra­
tions enthousiastes. Avant d’arriver à la Préfecture, où des
appartements lui avaient été préparés, il eut à subir les compli­
ments des jeunes gens de la ville qui l’arrêtèrent au Cours, et
à accepter un bouquet des bouquetières, de beaux fruits des
dames de la halle et du poisson des poissonnières.
Les unes et les autres lui adressèrent des compliments en pro­
vençal, spirituellement tournés, et qui sortaient de la banalité
courante. Voici le compliment des bouquetières.
L’abeyo (2) de race marrido
Toutei Ici tlours voulié suça ;
Mai l’ieri, qu’es la plus poulido,
L’avian dans nostre couar, la pousqué pas touca.
Aro l’ieri flouris et l’abeyo es fugido.
Ei Bourbon per toujours juran fidelila.
(1) Lettre à ce sujet du chevalier de Cas tellanc-Maj astre, secrétaire général
de la Préfecture, au Maire (30 septembre 1814). — Archives de Marseille.
(2) Une abeille de la race maudite voulait sucer toutes les fleurs, mais le
lis, la plus belle de toutes, elle ne put la toucher, car nous le portons dans
notre cœur. Maintenant le lis a fleuri et l’abeille est en fuite. Aux Bourbons
pour toujours jurons fidélité.

�— 64 —
Les fruitières s’exprimèrent en ces termes :
Naoutré ( 1) conncissen pas l’intrigo,
Mai vou diren senso façon a
Qu’à Nicolas fnren la llgo.
Et dounaren la poumo à Bourbon.

Le comte d’Artois, auquel on avait tait la leçon, lit semblant
de comprendre ces piquantes allusions, et leur répondit : « Vous
remereiéu ben ! t On ne s’attendait pas à celle réplique, aussi
les applaudissements éclatèrent-ils avec frénésie.
Lorsque le prinee arriva enfin, par la rue de Rome, à la Pré­
fecture, trente jeunes Marseillaises, « que Flore elle-même sem­
blait avoir parées », ainsi que l’écrit galamment le rédacteur
anonyme de la Relation des fêles, groupées avec art à l’entrée
des salons, le reçurent avec de gracieux sourires et des applau­
dissements passionnés. L’une d’entre elles, Ml|c de Flotte, prit
la parole en leur nom. « La réponse (2) du prince fut celle d’un
véritable chevalier français. L’esprit cl le cœur n’ont eu qu’un
langage. »
Une des questions auxquelles les Marseillais attachaient alors
le plus d’importance était la création d’un port franc à Mar­
seille. Ils s’imaginaient que la franchise leur rendrait la prospé­
rité d’autrefois, et ils espéraient bien que, comme don de joyeux
avènement, les Bourbons s’empresseraient de rétablir cette ins­
titution de l’ancien régime. Le comte d’Artois se trouvait à
l’heure fortunée oi'i les promesses ne coulent rien. Il était
d’ailleurs d’une ignorance absolue des questions économiques,
et personne dans son entourage n’était capable de le renseigner.
Entendant tout le monde autour de lui parler de franchise, et
trouvant sans doute à ce mot je ne sais quelle saveur de circons­
tance, il laissa entendre qu’il était partisan de celle mesure. Le
bruit s’en répandit aussitôt, et lorsque, dans la soirée, le prince
(1) Nous, nous ne connaissons pas l’intrigue. Et nous vous dirons sans
façon qu'à Nicolas (Napoléon) nous ferons la figue, et que nous donnerons
la pomme aux Bourbons.
(2) Hermite de Saint-Jean, n° 26.

�- 65 se montra au Grand-Théâtre, il fut salué par d’unanimes accla­
mations. On jouait la Partie de chasse d’Henri IV et les Héritiers
Michonet. Un vieil acteur très réputé, Richard-Marlelli, avait
reparu sur la scène et repris son ancien rôle. Il le joua si bien
et avec tant de conviction que les assistants, ravis, ne laissèrent
échapper aucune des allusions politiques dont la pièce est rem­
plie, et manifestèrent leur satisfaction par des applaudissements
frénétiques. L’enthousiasme se convertit en délire lorsque, pen­
dant l’entr’acte, un acteur vint chanter ces couplets (1) impro­
visés par Sabin Peragallo :
I
Par la franchise
Nous réussissons toujours bien.
C’est par là qu’on nous prise,
El le commerce ne vaut rien
Sans la franchise.
II

Sur la franchise
Nous pouvons compter aujourd’hui,
Si nous obtenons l’entremise
Du prince, l’exemple et l’appui
De la franchise.

Le comte d’Artois, saisi et emporté par le tourbillon, se pen­
che alors au balcon de la loge, et, sans trop savoir ce dont il
était question, promet qu’il portera devant le Roi la cause des
Marseillais, et assure qu’ils peuvent compter sur lui pour obte­
nir la franchise. C’est au bruit de battements de mains ou plutôt
de cris formidables que le prince peut enfin regagner ses
appartements.
Le dimanche 2 octobre la pluie tombait par torrents. La foule
circulait néanmoins dans les rues, commentant la bonne nou­
velle que venait d’annoncer une proclamation du maire. Le
(1) D’autres couplets, tout aussi médiocres, composés par llourgoing de
Saint-Hippolyte, avaient été auparavant chantés sur la scène. Voir Hermite
de Saint-Jean, u“ 36.

�— 60 —
Conseil municipal se réunissait aussitôt en séance extraordi­
naire et décidait l’envoi à Paris de députés pour remercier de la
laveur accordée et eu hâté)' Fexécution.
A onze heures du matin, une messe suivie de Te Deiim (1) Tut
célébrée à Saint-Martin. Le comte d’Artois qui y avait assisté
lit ensuite sa visite à l’Hotel-Dieu et à la Charité. C’est le
moment pour les princes de trouver dans leur cœur d’heuréuses
inspirations ou de répéter tes mots préparés par leurs ministres.
Le comte d’Artois possédait l’art delà représentation. Il prodigua
aux malades les encouragements, aux médecins et aux sœurs
les compliments, daigna trouver mauvais qu’on eût supprimé
le vin des rations, et lit espérer dans les revenus de prochaines
améliorations. Autant de promesses qu’il était aisé de faire,
mais moins facile de tenir.
Tous les corps de fonctionnaires, toutes les sociétés n’avaienl
pu assister à la réception de la veille. Un grand nombre d’étran­
gers avaient également demandé à être présentés. Le prince
rentra à la Préfecture, et donna audience à tous ceux qui
n’avaient pas encore obtenu celte faveur.
A six heures, grand banquet de quarante-huit couverts,
préparé dans la salle de la Bourse (2). Celte salle avait été
tendue de draperies blanches et ornée de fleurs à profusion. Ue
loin en loin se détachaient en lettres d’or des inscriptions com­
posées pour la circonstance par Paschalis (3). Elles brillaient
plutôt par l’intention que par l’exécution.
1) Voir aux archives de Marseille (Dossier Cérémonies) une lettre datée
d’Aix le 30 septembre 1814, et envoyée au maire par le chevalier de CastellancMajastre, secrétaire général de la Préfecture, pour le prévenir que le Te Deum
ne sera pas chanté à l’entrée du prince à Marseille, mais seulement le dimanche
à l isstie de la grand’messc.
(2) Les négociants, auxquels on avait enlevé la Bourse en ne les prévenant
que très peu de jours à l’avance, étaient fort mécontents. Voir lettre de protes­
tation adressée au maire par la Chambre de Commerce, en date du 23 sep­
tembre. (Archives de Marseille, dossier cité).
(3) L’Académie de Marseille avait, de son côté, envoyé d’autres inscriptions.
Voir lettre du président Croze-Magnan au maire (19 septembre 18141. —
Archives de Marseille. (Dossier du cérémonial.)

�— f&gt;7 —
L’aigle se perd dans les tempêtes,
Dont son aile orgueilleuse excitait les fureurs,
Et les lys sans combat refleurissent vainqueurs.
Grâce en soit aux Bourbons ! De toutes les conquêtes
La plus sûre est celle des cœurs.

Lu table avait été dressée au milieu de la salle. Comme pièce
de milieu figurait un vaisseau en sucre surmonté d’un pavillon
blanc. Tout autour, à hauteur du premier étage, une galerie
avait été dressée pour permettre à la foule de circuler. A l’arrivée
du comte d’Artois, le maire se porta à sa rencontre : « Le jour
où Votre Altesse Royale honore de sa présence le siège principal
de l’administration, lui dit-il, sera consigné dans nos annales
comme un des plus beaux qui aient brillé pour la ville de Mar­
seille, mais la mémoire en sera bien plus profondément gravée
dans nos cœurs. » Parmi les quarante cinq convives figuraient
Masséna, Gauleaume, de Muy, Dejean, ainsi que Mesdames de
Monlgrand, d’Albertas, Raymond, Millot, Gauleaume, de
Simiane, Dejean, du Domaine. Le maire avait voulu, suivant
l’usage, servir lui-même le prince, mais ce dernier l’avait forcé
de prendre place à table, laissant l’honneur de ces services
domestiques aux deux adjoints Raymond et Millot. Pendant
tout le dîner alternèrent une musique militaire et des fanfares.
Les invités se rendirent ensuite dans la grande salle de l’Hôlelde-Ville, qui avait été décorée de tentures blanches, parsemées
de lis d’or. Dans la salle du Conseil, on avait placé les portraits
de Louis XIV et de Louis XVIII. Ce dernier avait été peint en
1777, alors que le comte de Provence était encore bien jeune,
mais il avait le mérite de l’authenticité. Un concert fut
donné (1), suivi d’un feu d’artifice. Suivant le vieil usage mar­
seillais, des tonneaux de goudron (2) enflammé avaient été
disposés sur la colline de Notre-Dame-de-la-Garde, en face du
balcon de l’Hôtel de Ville, qui roulaient le long de la pente en
(1) Le morceau te plus applaudi fut une Cantate de Iïerton, chantée par les
élèves du Bureau de Bienfaisance, dirigée par Albrand.
(I) On avait craint un instant de ne pas avoir assez de tonneaux gou­
dronnés. I.c maire en avait demandé à Toulon. Le préfet maritime, amiral
Lhermite) avait été obligé de refuser. (Lettre du 17 septembre.) Il avait égale*

�68

-

projetant de vives lueurs. Le comte d’Artois parut goûter ce
divertissement, car il se montra à diverses reprises au balcon,
salué par la foule qui débordait sur les quais et qui, pendant
toute la nuit, témoigna sa joie par des danses en plein air et
de gigantesques farandoles, auxquelles prirent part tous les
assistants. Les employés de la mairie avaient demandé et
obtenu pour eux et leurs familles l’autorisation de monter sur
les toits de l’édifice pour assister à la fête et mêlèrent leurs
acclamations à celles de la foule qui garnissait les quais (1).
Le lundi 3 octobre, le temps s’était remis au beau. Les
Marseillais, que les ondées de la veille avaient gênés dans
l’étalage de leur ferveur monarchique, prirent leur revanche en
encombrant les rues dès la première heure. Il est vrai que le
programme de la journée était bien chargé. A neuf heures, messe
solennelle dans l’église de la Trinité, puis grande revue (2) à la
Plaine Saint-Michel. Près de cinq mille soldats y assistaient.
Le comte d’Artois distribua une vingtaine de décorations de
Saint-Louis, entre autres au général Dejeanet au commandant
Paschalis. 11 eut soin de le faire d’après l’antique cérémonial et
sans oublier aucune des formules de la réception. Masséna qui
commandait le défilé, et qui pourtant avait assisté à des fêtes
autrement importantes, a(fecta un enthousiasme de com­
mande. « Vaqui un véritablé princé ! » s’écriait-il en montrant
le comle d’Artois de son épée, et la foule d’applaudir avec rage.
Après la revue, visite à la fabrique de savon Lombardon et
Paye n, une de ces solides maisons qui jadis avaient fait la gloire
et la fortune de Marseille. Toujours ingénieux dans leurs à-propos, les ouvriers avaient fabriqué en sa von un buste de Louis XVIII,
ment exprimé tous ses regrets de ne pouvoir envoyer en rade de Marseille un
vaisseau de guerre pour saluer le prince, mais il avait équipé et expédié un
canot d’honneur, et permis à douze officiers d’assister aux fêtes de Marseille.
(Lettres des 18 et 20 septembre). Archives de Marseille. Dossier du cérémonial.
(1) Lettre du 17 septembre conservée aux archives de Marseille.
(2) Les 58"“ et 83"“ régiments formaient la garnison. Le 83rao, autrefois le
102"'°, avait déjà donné des gages de ses sentiments royalistes. Le duc d’Artois,
pour le récompenser, autorisa tous les officiers et soldats à porter la décoration
du lis.

�— (59 —
avec celle spirituelle inscription : « Il efface toutes les taches ».
Pendant ce temps, avaient commencé dans le port, au milieu
d’un énorme concours de population, les joutes et les jeux de
bigue. Le comte d’Artois arriva pour distribuer les prix, non
sans témoigner sa satisfaction aux prud’hommes des patrons
pêcheurs, qui, suivant la tradition, avaient rempli l'office de
juges. Cédant aux prières de quelques-uns d’entre eux, il s’em­
barqua sur un canot, et fit le tour du port, envoyant des baisers
aux Marseillaises parées de leurs plus beaux atours, et ne ména­
geant ni les saluls, ni les poignées de mains aux rudes pêcheurs
qui l’entouraient.
A neuf heures, bal de gala donné par la ville au Grand-Théâ­
tre. On avait eu le tort de distribuer plus de billets que la salle
ne pouvait contenir de spectateurs, aussi les retardataires furentils refoulés, et bien des toilettes chiffonnées. On prétend même
que des dames, qui se trouvaient dans une position intéressante,
n’eurent que le temps de rentrer chez elles. N’auraient-elles pas
aussi bien fait de ne pas en sortir ! Lorsque à son tour le comte
d’Artois entra dans la salle, les six quadrilles d’honneur qui
avaient été organisés à l’avance commencèrent leurs gracieuses
évolutions, et le prince prit un tel plaisir à circuler dans la foule
et débiter des compliments aux dames qui l’entouraient qu’il
prolongea fort tard sa veillée et ne rentra à la Préfecture que
très avant dans la nuit.
Le mardi 4 octobre, était la dernière journée que le comte
d’Artois avait promis aux Marseillais de passer dans leur ville.
Aucun programme spécial de fête n’avait été préparé à l’avance,
mais tout le monde était en mouvement, et jamais il n’y eut
(1) Les invitations avaient été ardemment disputées. On a conservé aux
archives de Marseille (Dossier du cérémonial) diverses lettres, les unes pla­
tes, les autres aigre-douces, au sujet de ces invitations. Voir les demandes de
Chaptal, négociant, du professeur de l’école royale de navigation de Jarry de
Mancy, officier supérieur, de Simone Cacchia, consul des deux Siciles, qui
réclame quinze billets d’entrée pour les officiers d’une corvette napolitaine,
et dont, paraît-il, on se défiait, car on lui demande les noms et qualités de
ces officiers. — Voir également la demande du commissaire général de la
marine pour douze officiers, venant de Toulon, (Lettres du 22, 23, 27, 29 sep­
tembre 1814).

�70 —
autant d’animation dans les rues. La garde nationale avait ima­
giné de recevoir au Pharo son colonel général. Le comte d’Artois
s’y rendit, non sans avoir visité auparavant l’Hôtel des Monnaies,
où l’on frappa, en sa présence, une médaille en or ornée d’une
inscription relative à sa visite, et une soixantaine de médailles
en argent, avec inscription identique, qui furent distribuées à
son entourage. La garde nationale était rangée en ordre parfait
sur le plateau du Pharo. Une corvette sicilienne et une frégate
anglaise qui se trouvaient en rade saluèrent le prince de leurs
canons, quand il pénétra sur le champ de manœuvre. Le comte
de Punisse lui présenta les compliments de la garde, et, sur
sa demande, ordonna divers exercices militaires. Le prince
lui témoigna sa satisfaction en lui conférant la croix de SaintLouis, et en l’invitant à répéter après lui la formule du serment
de fidélité.
Au centre du Pharo avait été préparée, sous une tente élé­
gante, un table de quinze couverts. Aux quatre coins de celte
tente, quatre lentes semblables avaient été dressées pour les
invités. Tout autour de vastes tables s’allongeaient où prirent
place les gardes nationaux, Au delà de l’enceinte, à laquelle on
accédait par des arcs de triomphe, s’étageaient sur les pentes de
la colline près de 80.001) spectateurs, qui prenaient part à la fêle
par leurs vivats répétés et leurs pittoresques acclamations. La
scène était grandiose. C’était bien là une démonstration popu­
laire, et, bien que l'unanimité des sentiments soit difficile à
obtenir dans une semblable foule, tous les cœurs semblaient
alors vibrer à l’unisson. Le comte d’Artois était visiblement
ému. Il se montra fort gracieux, pria, malgré l’étiquette, les con­
vives de se couvrir à cause du vent, et, ce qui fut très remarqué,
fit honneur aux plats et se comporta à table en vrai Bourbon
Deux Marseillais, Berteaux et Peironet, avaient composé et ils
chantèrent des couplets de circonstance, qui, vraiment, sont
lamentables et que nous ne reproduisons que parce qu’ils
donnent la note de l’époque.

�— 71 —
I
Soldat, descends de tes créneaux.
Mets aux genoux de ta maîtresse
Vieille gloire et jeune héros,
Mais choisis la paix sans faiblesse.
II
Du champ d’amour au champ d’honneur
Que Mars ait toujours ton hommage.
La paix est fille du courage
Comme elle est mère du bonheur.

Le Comte d’Artois fut mieux inspiré quand il se leva et, d’une
voix forte, porta la santé de la Garde nationale et de l’Armée
française, Il y eut un moment d’enthousiasme indescriptible.
Tous les assistants lui répondirent, aux cris répétés par l’écho
des collines voisines, de : Vive le comte d’Artois! Les musiques
militaires entonnèrent l’air, alors national, de : Vive Henri IV!
et les vaisseaux Sicilien et Anglais mêlèrent de nouveau la voix
grandiose de leurs canons à ce concert unanime de joie popu­
laire. Ce n’est pas tout, et ce dernier détail donne à la fêle un
caractère tout méridional, une gigantesque farandole s’organise
à laquelle prennent part officiers et soldais, femmes et entants,
fonctionnaires même, et les danses se prolongent jusqu’à l’Hôtel
de Ville, tout illuminé, et que colorent de feux divers les pièces
d’artifice disposées autour d’une statue équestre de Henri IV. Le
comte d’Artois avait certes le droit de se déclarer satisfait et les
Marseillais étaient d’autant plus heureux qu’aucun accident
n’avait troublé ces quatre jours de fête.
Quelques Marseillais furent particulièrement heureux du
séjour du coude d’Artois : ceux auxquels il accorda la Légion
d’honneur. Ils étaient, certes, nombreux, tellement nombreux
que le secrétaire général de la Préfecture, deCastellaneMajastre,
était obligé d’adresser, le 28 octobre, au maire de Marseille, la
lettre suivante : « Il m’est impossible de vous transmettre la
liste que vous me demandez des personnes qui ont obtenu des

�-

72 —

décorations de Saint-Louis et de la Légion d’Honneur... Le
travail de S. A. R. n’ayant pas été arrêté conformément aux états
que j ’ai eu l’honneur de lui soumettre. Quelques-unes des per­
sonnes qui figuraient sur ces états en ont été rayées ; d’autres,
qui ne s’y trouvaient pas, y furent portées par S. A. R. et la liste
que je pourrais vous adresser aujourd’hui serait très infidèle. »
Celte liste, nous pouvons la dresser. Elle compte cinquante-cinq
noms: ceux de Montgrand, promu officier, et, à titre de cheva­
lier, ceux de Rigordy, de Fabry-Borelli, Guion, Boissier, Gravier,
Martin-Gompian, Renaud, Boissier, Bouge, Desmoulins, Lautard, Joyeuse, Goulet, Raymond, de Gaillard, du Demaine,
de Scibon, Millet, Gravier cadet, Borelly, Raymond de Trets,
Roux, Chaix, de Village, Sarret, Court, Bernard, de Paul, de Pontevès, de Montblanc, Bérard, Roccoforl, de Cbomel, Artaud,
Heurlault-Lamerville, Spitalier, Riquier, Devoulxainé, Laurens,
Chaudon,Royer-Dupré, Martin, Goujon, Gras-Salicis, deCampou,
Pellissier de Pierefeu, Ganleaume, Lombardon, Lepeintre, LagetLorieux, Laforêt, de Malijaï, Caire.
Quant aux chevaliers du Lys, on les décora par fournées.
Ainsi (I), tous les capitaines au long cours et officiers de la
marine marchande, qui sollicitèrent l’honneur de servir de bate­
liers et de rameurs au prince pendant son séjour, reçurent tous
le brevet de l’ordre du Lys et l’autorisation de joindre au ruban
blanc une rosette verte, aux couleurs du comte d’Artois (4 octo­
bre 1814). Les divers gouvernements qui se sont succédé en
France ont, parfois abusé des décorations, mais ce n’est vraiment
qu’en 1814 que l’on a imaginé de distribuer des marques de dis­
tinction non plus à des individus mais à des corporations. Ce
n’est certes pas le moyen de les faire apprécier.
Le départ du Prince pour Toulon avait été fixé au mercredi,
à octobre. Toutes les autorités de la ville l’attendaient pour lui
(1) Archives de la mairie. (Fêtes et cérémonies'. Ils se nommaient Pitahigue, Foucanl, Roustan, L'ibani, Eyraud, tous capitaines, et Rouquet,
Guion, Teruse, Coulomb, Rouden, Gaubert, Brillant, Laugier, Carême,
Durbec, Roustan, Griffon, Richard, Ulain, Terras, Varsy, tous officiers
marchands.

�-

73

- -

adresser leurs adieux, sur la place Castellane. Déjà se dressait
sur celte place l’obélisque, qui, dans l’origine, avait été dédié
au roi de Rome. Le maire venait de provoquer une délibération
du Conseil municipal en vertu de laquelle cet honneur était
déféré au comte d’Artois. Il en avertit le Prince, qui accepta ce
dernier hommage du loyalisme marseillais, et annonça qu’à son
retour de Toulon il passerait encore quelques heures à Marseille.
La garde nationale à cheval l’escorta jusqu’à Aubagne.
Le jeudi 6 arriva à Marseille une lettre du comte de Maillé,
écrite de Toulon par ordre du comte d’Artois, pour annoncer
qu’il avait été enchanté de la réception de Marseille, et confirmer
la bonne nouvelle que le Roi accordait à la ville la franchise de
son port comme avant la Révolution. La joie est alors débor­
dante et l’on décide, pour le retour du prince, d’improviser un
arc de triomphe sur la roule de Toulon.
Le samedi 8 octobre le prince revint, en effet, de Toulon. La
garde nationale à cheval s’était portée à sa rencontre jusqu’à
Aubagne, et, tout le long de la.roule, les gardes nationaux à
pied s’étaient groupés et saluaient le cortège de leurs acclama­
tions répétées. Le maire, le préfet, les généraux le haranguèrent
à la place Castellaue et le suivirent à la Préfecture, où les atten­
dait un grand dîner. Le soir il parut au Théâtre où l’on jouait
le Calife de Bagdad, et où furent encore chantés quelques cou­
plets de circonstance.
Un contemporain, l’Hermile(l) de Saint-Jean, remarque à ce
propos que « si tous ces couplets étaient remarquables par les
sentiments qu’ils exprimaient, la plupart annonçaient plutôt de
bons Français que de bons poètes, mais il était permis dans
cette mémorable soirée de suivre plutôt l’impulsion de son cœur
que les élans de son esprit. » Il a conservé, comme moins
médiocres que les autres, deux de ces pièces de circonstance,
signées Aug. A. et V. Nous avouons que nous ne partageons pas
son admiration. Voici, d’ailleurs, la seconde de ces prétendues
poésies :
(1) [Iermitc de Sainl-Jcan, n° 34.

�71

Fille de l’antique Pliocée,
Marseille, cesse de gémir ;
Jouis de la gloire passée,
Jouis du plus bel avenir.
Ah ! pour toi, comme pour la France,
Plus de malheurs, plus de soucis.
Louis paraît, et l'espérance
Marche à grand pas devant les Lis.

Accueille, prince magnanime,
Les vœux que fait à cet instant
Un peuple que l’amour anime,
Un peuple soumis et constant.
Oui, si le Marseillais fidèle
A l’honneur, aux dames, au Roi,
Pouvait désirer un modèle,
Prince, il le trouverait en toi.

Honneur à la fleur adorée !
Gloire au drapeau de nos aïeux !
Sa couleur pure et désirée
Brille avec éclat en ces lieux.
Il nous annonce ta présence,
Et ramène ce cri chéri :
Vive le Roi ! Vive la France !
Vive d’Artois ! Vive Henri !

Le dimanche 9 octobre,après avoir entendu la messe à l’église
Saint-Martin, messe pendant laquelle les spectateurs entonnè­
rent le Domine salvnm fac Regem, le comte d’Artois visita la
manufacture de corail Magi, Garambois et Angiennne. La fabri­
cation des bijoux en corail était une des plus anciennes et des
plus prospères industries marseillaises. On avait raison de l’en­
courager, et on a eu grand tort, depuis celte époque, de la négli­
ger ; mais les ouvriers n’étaient pas dans leurs ateliers à cause

�du dimanche, et le prince ne put qu’admirer les produits de
leur travail. Il visita ensuite le cabinet Constantin Stamali, où
étaient reproduites en liège les ruines des principaux monu­
ments de l’antiquité. Ces visites le conduisirent à l’heure du
départ. On l’accompagna jusqu’à la porte d’Aix, où il subit une
dernière harangue de Montgrand, et eut le loisir de contempler,
mais non d’admirer, l’inscription placée par l’adjudant-commandanl Paschalis sur l’arc-de-triomphe dressé par Penchaud.
Celle inscription, dans laquelle Marseillais rimait avec regrets,
se terminait par ces vers de mirliton :
Dis au meilleur des rois que leur sang, leurs richesses
Sont l’appui de son trône, et prêt à nous quitter,
Songe que mon tribut ne pourrait acquitter
Les souvenirs que tu nous laisses.

Ce souvenir s’est, en effet, perpétué. Si Marseille, pendant
toute la Restauration, fut une des citadelles du royalisme, si,
à Marseille, se sont longtemps maintenues les traditions et les
espérances royalistes, ne faut-il pas faire remonter la cause de
ces sentiments au séjour du comte d'Artois et aux fêles qui le
signalèrent ?

�— 7fi

III.
Les derniers m
ois de la première Restauration

Après les fêtes, les affaires. Après les démonstrations popu­
laires, les actes de l’administration. C’est ici que le tableau s’as­
sombrit, et qu’aux espérances, ou, si l'on préfère, aux illusions
de la première heure succèdent les déceptions et les déconve­
nues de la réalité.
Dès la fin du mois de juin 1814, le préfet intérimaire GrasSalicis avait été remercié de ses services et remplacé à la Préfec­
ture par le marquis d’Albertas. C’était un royaliste (1) de bon
aloi, très suspect au gouvernement impérial, mais qui, tout en
gardant son indépendance, avait su se faire respecter. Profondé­
ment et sincèrement dévoué à la Légitimité, il se rendait compte
de la situation et était disposé à tous les ménagements. En des
temps moins troublés, il aurait passé pour un administrateur
modèle. Au moins faut-il lui savoir gré de n’avoir jamais abusé
de scs pouvoirs, et d’avoir maintenu Marseille et le département
dans une tranquillité relative.
La grosse affaire était toujours d’assurer le recouvrement de
l’impôt. Or, le paiement des contributions directes était fort
arriéré, car, dès le 28 juillet (2), Albertas était forcé de rappeler
les contrevenants à l’ordre. Quant aux contributions indirectes,
ou droits réunis, comme le gouvernement n’avait pas encore osé
se prononcer en déclarant le mal fondé de la promesse d’abo­
lition faite inconsidérément par le comte d’Artois, on se refusait
(1) Lettres d’Albertas au maire de Marseille(23 juin 1814) pour lui demander
de nouveaux sceaux, ainsique le timbre et les cachets nécessaires.
(2) Cf. circulaire du 9 septembre, relative à la vérification de la gestion des
percepteurs.

�à payer les droits réclamés parles employés de celle administra­
tion. Albertas lut obligé d’intervenir. Le 8 août 1814, il publiait
l’ordonnance suivante : « Je vois avec la plus vive douleur la
coupable opiniâtreté des contribuables pour solder les imposi­
tions indispensables au maintien de la sûreté et du crédit public.
J’avais espéré (pie les redevables, qui, par crainte, allaient au de­
vant des demandes du gouvernement passé, s’empresseraient de
concourir par leur exactitude aux vues paternelles d’un roi juste,
et hâteraient, par cette rentrée devenue nécessaire, l’époque où
Sa Majesté pourra faire ressentir à ses peuples les bienfaits de
l’ordre et de l’économie qu’il désire mettre dans toutes les par­
ties de l’administration... Si, dans quinze jours, la perception
des impôts indirects n’est pas en toute activité, des garnisaires
obtiendront ce qu’il m’eût été plus doux de devoir à l’obéissance
des contribuables et à la connaissance de leurs véritables inté­
rêts. » Cette mise en demeure ne réussit qu’à exaspérer les récal­
citrants. Ils n’obéirent pas davantage. Le 3 septembre 1814,
Albertas était obligé de renouveler scs injonctions, mais il se
heurta contre une mauvaise volonté invincible. La question ne
fut jamais nettement tranchée. D’autres révolutions étaient
encore nécessaires pour rétablir l’ordre dans nos linances.
Les partisans de l’abolition des droits réunis éprouvèrent une
autre déception. Ils avaient espéré (pie la culture du tabac cesse­
rait d’être un monopole entre les mains de l’Etat. Plusieurs
d’entre eux avaient même déjà commencé des plantations sur
divers points du département. Une circulaire préfectorale en date
du 1eraoût 181-1 les rappela brusquement à la réalité. Rien n’était
changé. L’Etat seul, comme parle passé, autorisait la culture du
tabac, et se réservait l’achat des récoltes.
Les Marseillais qui avaient sollicité et obtenu le rétablissement
du port franc, en avaient profité, un peu prématurément, pour
ne plus payer les droits d’entrée. Albertas leur lit compren­
dre (1) assez brutalement qu’il y avait loin d’une promesse à
l’exécution de celte promesse. « Informé, disait-il, que, depuis le
(1) Circulaire du 8 octobre 1814.

�moment où Sa Majesté a daigné faire connaître que la franchise
du port serait accordée à Marseille, plusieurs individus ont
voulu se refuser à l’acquittement des droits d’entrée, droits qui
ont toujours été étrangers à la franchise du port, je rappelle au
public que, jusqu’à ce que Sa Majesté ait fait connaître l’époque
et le mode de la franchise, les règlements existants seront main­
tenus. Ce serait se rendre indigne de la faveur que le Roi annonce
et assure à Marseille que d’opposer le moindre obstacle ou délai
à la stricte exécution des dits règlements. » Certes, le marquis
d’Albertas avait tous les droits de son côté, mais ce rappel à
l’ordre choquait bien des intérêts et dissipait bien des illusions.
Le nombre des mécontents augmenta.
Il est un seul point sur lequel les réclamants obtinrent gain
dé cause. Le bruit s’était répandu que, dans cette restauration
de l’ancien régime, on abolirait les poids et mesures décrétés
par la Convention pour revenir à l’ancien système. La mesure
était grave, car on s’était habitué à la nouvelle institution, et ce
n’est jamais impunément que le commerce renonce à des usages
établis. De vives réclamations s’élevèrent. Alberlas demanda les
intentions du gouvernement, et il eut la satisfaction de pouvoir,
le 6 août 1814, adresser à ses administrés la proclamation sui­
vante: « L’établissement de l’uniformité des poids et mesures
en France est une institution trop d’accord avec les grandes vues
d’utilité publique qui règlent toutes les déterminations de Sa
Majesté pour qu’on ait pu croire que cette institution ne serait
pas maintenue.... Le Roi a décidé que l’établissement du système
métrique serait continué sur le plan qui a été suivi jusqu’à
présent. »
Après avoir assuré, dans la mesure du possible, la bonne ges­
tion des finances, il était nécessaire de réorganiser la police. II
n’y avait sur ce point qu’à conserver les traditions impériales.
Suivant l’expression de Napoléon, Alberlas n’avait qu’à changer
les draps du lit de Thibaudeau et qu’à s’v coucher. C’est ce qu’il
s’empressa de faire. Il trouva même la besogne si bien préparée
qu’il conserva presque tous les anciens agents de son prédéces­
seur, notamment les commissaires de police. En effet l’ordre,

�—- 79 —
qui n’avait jamais été sérieusement troublé, lut promptement
rétabli. On commença (1) par régulariser la situation des mili­
taires en congé limité ou illimité, des soldats de l’ancienne garde
et des officiers en non activité. La plupart d’entre eux rentrèrent
dans leurs anciens corps. Quant aux déserteurs (2) ou plutôt
aux réfractaires, dont le nombre était considérable, des revues
d’appel en tirent revenir sous les drapeaux un grand nombre.
Très rapidement l’armée se trouva reconstituée, ce qui était une
consolation pour le passé et une garantie pour l’avenir.
Le préfet s’occupa également de faire rentrer les armes, les
objets d’habillement ou d’équipement, qui, dans les derniers
temps de l’Empire, avaient été distribués un peu à la légère, et
dont les détenteurs faisaient un scandaleux trafic. Une première
fois déjà, le 8 juin 1814, Gras-Salicis avait adressé une circulaire
aux maires pour interdire les achats d’armes ou d’équipements
militaires appartenant à des déserteurs ou à des soldats en non
activité. Le 28 juillet, Albertas renouvelait cette interdiction, et
l’adjoint Raymond, sur sa prière, lançait une circulaire relative à
la restitution des armes et des effets militaires. « Eli invitant
pour la dernière fois nos administrés à restituer les armes et
et effets militaires qu’ils auraient pu conserver par négligence,
nous croyons devoir les prévenir qu’un plus long délai les ren­
drait coupables, et les exposerait à des perquisitions fâcheuses,
et à être poursuivis selon la rigueur des lois. »
Nous ne pouvons qu’approuver la circulaire préfectorale du
10 août 1814, relative à la délivrance et au visa des passeports,
ainsi qu’à la surveillance des étrangers ; celle du 20 juillet qui
invitait les aubergistes, maîtres d’hôtels ou de maisons garnies,
ci logeurs quelconques, à tenir un registre exact de tous les
voyageurs de passage ; celle du 15 décembre contre les jeux de
hasard ; celle du 20 février 1815 sur la suspension de la chasse ;
celle du 20 janvier contre la dévastation des bois ; celle du
26 janvier sur l’éclienillage des arbres : ce sont là des mesures
(1) Circulaire du 11 juin 1814.
(2) Circulaire du 24 novembre 1814.

�— 80 —
purement administratives, et nul ne sera fondé à les trouver
déplacées.
Peut-être, habitués comme nous le sommes à ne pas ménager
le tabac, trouverons-nous légèrement vcxatoire l’arrêté du
5 août 1814, par lequel, sous prétexte d’éviter les incendies, et
sur la demande du capitaine du port et du commissaire de police
Mazoiller, il était interdit de fumer sur les quais. Le préfet
allait même jusqu’à ordonner que des patrouilles circuleraient
incessamment pour arrêter les délinquants, ou tout au moins
pour leur dresser procès-verbal. Le général Dejean mettait
en outre à la disposition des surveillants les soldats du poste.
Quelques jours plus tard, le 10 août, l’adjoint Gaillard, remplis­
sant par intérim les fonctions de maire, étendait encore l'ex­
clusion : « Nous rappelons aux habitants les prohibitions faites
par les anciens règlements de fumer sur le port, dans l’intérieur
du port, sur tous les quais et dans les promenades publiques,
et les invitons à s’y conformer sous peine de... etc. » 11 en fut de
cet arrêté comme de toutes les mesures que ne justifie pas l’in­
térêt public. Malgré les patrouilles et malgré les amendes, on
continua de fumer à l’intérieur du port, et il n’y eut pas plus
d’incendies que par le passé. Tant il est vrai que l’exagération
est toujours inutile.
Voici, par contre, d’autres mesures, imposées peut-être par
les circonstances, mais qui prêtaient le flanc à la critique.
Quelle était la nécessité d’exiger des rouliers et charretiers, par
la circulaire du 20 août 1814, qu’ils fissent inscrire sur une
plaque de métal, leurs nom, prénom et domicile ? Pourquoi les
forcer à se tenir constamment en tête de leurs chevaux, et à
laisser la chaussée libre de moitié, sous peine de procès-verbal ?
11 est vrai que d’Albertas ajoutait : « Il est douloureux d’avoir à
renouveler, sous des formes coercitives, des règlements qui inté­
ressent la vie des imprudents qui refusent de s’y conformer » ;
mais, au fond, si on prenait contre les rouliers ces précautions
minutieuses, c’est qu’ils passaient pour animés d'un mauvais
esprit, et partisans secrets de l’Empire.
Nous n’approuverons pas non plus l’ordonnance du 18novem-

�—

81

bre 1814 relative aux contres (les charrues, aux pinces et aux
leviers des carriers. Il était enjoint de les marquer au nom du
propriétaire, et de les transporter chaque soir à son domicile.
On craignait apparemment qu’ils ne fussent transformés en
instruments de guerre civile. Cette singulière défiance ne donnet-elle pas comme la note de l’époque ?
Nous condamnerons également l’ordonnance du 25 octobre 1814,
par laquelle les citoyens étaient invités à se présenter devant
leurs commissaires respectifs, et à se faire inscrire sur des
registres spéciaux. N’était-ce pas le renouvellement de celle
fameuse carte civique, qu’on n’avait exigée qu’aux jours les plus
sombres de la Révolution ?
Que dire de la fameuse loi du 18 novembre 1814, relative à la
célébration des fêtes et dimanches, loi Draconienne, impossible
à exécuter, et qui fit tant d’ennemis à la Restauration! Dans leur
zèle réactionnaire, et espérant se concilier les bonnes grâces du
clergé, quelques magistrats municipaux avaient déjà pris les
devants, et interdit les bals cl autres réjouissances pendanl la
célébration des offices du dimanche. L’adjoint Raymond, maire
intérimaire de Marseille, considérant que « ces divertissements
réunissent des vagabonds, des nervis, des filles publiques dont
l’assemblée présente l'aspect le plus hideux et donne fréquem­
ment lieu à des scènes scandaleuses qui troublent la tranquillité
publique » avait prié le Préfet de prendre un arrêté interdisant
toute réunion de ce genre sans autorisation préalable. Albertas (1 )
avait donné son consentement : mais le préfet de l’intérieur,
Beugnot, allait dépasser toute mesure par sa fameuse loi. Doré­
navant il serait défendu, les dimanches et jours de fête, aux mar­
chands d’étaler et de vendre, les ais et volets des boutiques
ouvertes, aux colporteurs et étalagistes de colporter et d’exposer
en vente leurs marchandises dans les rues et places publiques,
aux artisans et ouvriers de travailler extérieurement et d’ouvrir
leurs ateliers, aux charretiers et voituriers employés à des
services locaux, de faire des chargements dans les lieux publics
(1) Circulaire du 25 avril 1814.
(i

�— 82 —
de leur domicile. Ce n’est rien encore ! Défense aux cabaretiers,
traiteurs, limonadiers, maîtres de paume ou billards de donner
à boire et à jouer pendant le temps de l’office dans toute ville au
dessous de cinq mille âmes. Toute infraction serait punie d’une
amenda minime de cinq francs, toute récidive serait passible des
peines de police les plus sévères ! Et pour que nul n’en ignorât,
le Roi, qui signait cette ordonnance, ajoutait : « car tel est notre
plaisir, et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous
y avons fait mettre notre scel».
Nous respectons toutes les croyances, mais quand une religion
appelle ainsi à son aide, et pour de minutieuses observances, le
bras séculier, ne se condamne-t-elle point par avance à quelque
terrible réaction ! On ne saurait croire les passions et les haines
que souleva celle loi Beugnot. De toutes parts s’élevèrent des
protestations indignées ; mais l’ordonnance fut rigoureusement
exécutée. On conserve à la préfecture des Bouches-du-Rliône de
nombreux dossiers relatifs à la stricte exécution de la loi. Il fallut
courber la tète et se résigner, mais dans tous les rangs de la
société, aussi bien de la part des bourgeois que de celle des
paysans, la réprobation- fut générale. La Restauration aurait
cherché à se faire des ennemis qu’elle n’aurait pas mieux réussi.
On se demande par quelle singulière contradiction la Préfec­
ture autorisa les fêtes du Carnaval et l’usage des masques
pendant les jours gras. Peut-être par opposition à certaines
mesures d’ordre prises par le gouvernement impérial? Voici
l’ordonnance municipale du 19 janvier 1815, approuvée par
Albertas, relative à ces l'êtes : « Les divertissements d’usage
pendant le Carnaval avaient été interdits pendant plusieurs
années en France. Cette mesure prise par un gouvernement
oppressif et toujours soupçonneux ne peut être employée sous le
règne des Bourbons. Louis XVIII, père et ami de son peuple,
n’exige pas de sacrifices inutiles. Les masques sont donc permis
jusqu’au mercredi 8 février prochain », mais à la condition
expresse que les personnes déguisées n’auront ni bâtons, ni
épées, ni armes d’aucune sorte, et qu’elles ne s’introduiront
point par force dans les magasins ou les maisons.

�— 83 —
Aussi bien on se préoccupait à la Préfecture des amusements
publics. A diverses reprises se retrouve dans les dossiers le nom
de Verteuil, directeur du Grand-Théâtre. On se déliait de lui. Il
était suspect de bonapartisme. Albertas demanda un rapport
détaillé sur son compte, et voici la réponse que lui adressa4 le
5 août 1814, le maire de Marseille: « Je n’ai jamais eu direc­
tement connaissance que le sieur Verteuil ail nourri des opinions
contraires au bon ordre et différentes de celles qui doivent
animer tout bon Français, et qu’il ait tenu une conduite répré­
hensible sous ce rapport. Je sais cependant qu’on l’accusait dans
le public d’être partisan de Bonaparte. Le spectacle fut même
une fois interrompit par la demande que firent les spectateurs
de lire des billets jetés sur la scène et dirigés contre le sieur
Verteuil. L’autorité supérieure s’opposa à cette lecture, sur
laquelle il ne fut nullement insisté. Depuis lors rien. On pour­
rait croire que l’opinion du public était plutôt l’ouvrage de
la méchanceté d’ennemis secrets qu’une accusation fondée
sur des motifs légitimes. » Verteuil s’il avait des ennemis avait
aussi des partisans. Averti des griefs qu’on lui imputait et
désireux de conserver sa place, il s’efforça de donner toute
satisfaction au parti dominant. En toute circonstance se produi­
sirent sur la scène des manifestations royalistes. Pas une fête ne
fut célébrée sans que des couplets de circonstances ne fussent
chantés qui exaltaient les vertus de la famille Royale. Il est vrai
que Verteuil se dédommagea pendant les Cent Jours, et ne cacha
plus ses véritables sentiments ; mais, pour le moment, on croyait
pouvoir compter sur lui.
Pour bien connaître l’histoire de la première Restauration à
Marseille et dans les Bouches-du-Rliône, il faudrait suivre au
jour le jour les délibérations des conseils municipaux et lire les
feuilles publiques du temps ; mais les registres des délibérations
sont en général remplis de détails oiseux, nomination ou rempla­
cement de fonctionnaires, règlements de pensions, etc. Quant
aux journaux, ils sont d’une insignifiance extrême, et se conten­
tent la plupart du temps de reproduire les actes officiels. Veuton savoir comment s’est opérée la Restauration dans presque

�— 84 —
tonies les commîmes du département : il suffira de parcourir un
des dossiers conservés aux archives préfectorales. Ce qui s’esl
passé dans une commune, s’est reproduit dans toutes les autres.
Afin de ne pas mériter le reproche de monotonie, nous nous con­
tenterons d’analyser le dossier relatif à la petite ville de SaintRémy (1).
Le maire de Saint-Rémy se nommait Blanc. Il était de la race
de ces magistrats, nombreux en tous pays, cpii sont toujours dis­
posés à servir le gouvernement en place. Ainsi qu’il l’écrivait, le
9 mai 1814, au préfet intérimaire Gras-Salicis, après avoir été
successivement royaliste constitutionnel, puis girondin, il avait
été forcé d’émigrer. Revenu après le neuf thermidor, il avait
accepté, toujours par nécessité, les fonctions de président du tri­
bunal de district. Thibaudeau, en 1805, l’avait nommé d’office
maire de la commune, et il avait conservé ce poste pendant toute
la durée de l’Empire. « Enfin, le gouvernement oppresseur fut
renversé par un coup de providence et nous voilà dans la jubi­
lation. Chacun se répand en actions de grâces sur le retour de
notre légitime Roi. » Mais le nouveau converti rencontra parmi
ses concitoyens des royalistes qui le trouvèrent trop tiède et lui
firent une sourde opposition. « Une poignée d’hommes qui, la
plupart, ont moins souffert que bien d’antres, cherchent à s’em­
parer presque exclusivement des circonstances actuelles ; ils
veulent devancer en tout l’autorité locale, il s’en isolent et for­
ment comme un peuple à part qui ne reconnaît plus l’autorité. »
Menacé par ces énergiunènes qui n’existaient que trop réellement,
c’étaient déjà les voltigeurs de 1814, Blanc s’imagina qu’une pro­
clamation suffirait pour ramener à l’ordre ces partisans compro­
mettants de la légitimité. Il engagea ses concitoyens « à se défier
des perfides insinuations de ces hommes, bien peu nombreux
sans doute, mais très actifs, qui, dans tous les temps et à toutes
les époques d’une révolution qui vient de finir, enthousiastes
outrés de toutes les révolutions, se sont signalés dans tous les
mouvements pour et contre notre dernier roi Louis XVI, pour et
(1) Archives de la Préfecture de Marseille, Police, n° 3869.

*

�85 contre l’affreux système anarchique, e tc ... Il en csl parmi vous
qui ont eu de longues erreurs et de grands torts : que ceux-là ne
les oublient jamais, afin de pouvoir les faire oublier aux autres,
el qu'ils se tiennent dans une prudente réserve; mais que ceux
qui ont souffert et qui sont assez heureux pour être placés dans
celle position avantageuse de n’avoir qu’à pardonner, se livrent
tout entier à ces généreux sentiments ». Il concluait par cet appel
à l’obéissance absolue : « Payez toutes vos contributions avec
exactitude, aimez-vous, soulagez-vous les uns el les autres,
vacquez à vos travaux domestiques, mais parlez peu et surtout
ne discutez jamais sur les actes du gouvernement. Si vous en
parlez, que ce soit pour y applaudir, pour en assurer l’exécution,
el jamais dans un esprit de critique et moins encore de contra­
diction ». Certes, il était difficile de se montrer plus gouverne­
mental, et le maire espérait que ses administrés, rendant justice
à ses intentions, renonceraient à toute opposition. Afin de donner
à ses idées la consécration de l’autorité supérieure, il adressa au
préfet intérimaire copie de sa proclamation et lui demanda son
avis. Gras-Salicis ne pouvait que se féliciter d’avoir à faire à un
fonctionnaire aussi dévoué. Il s’empressa d’envoyer ses compli­
ments (1). « Je ne peux qu’applaudir aux sentiments que vous
avez exprimés. Ils sont bien ceux qui, dans cet heureux
moment, animent lous les fonctionnaires publics, et ceux que
le Roi réclame de tous ses sujets. » Blanc, malheureusement
pour lui, avait trop présumé de la bonne volonté de scs conci­
toyens. Non seulement les intransigeants de la royauté per­
sistaient à le considérer comme un intrus, mais les bonapar­
tistes et lous les partisans de la Révolution ne lui pardonnaient
pas ses palinodies, et continuaient à répandre et sur lui et
sur le gouvernement les bruits les plus sinistres. Il était visible
que sous l’influence de ces bruits la commune se désaffectionnait, et que la masse des habitants ne cachait plus ses
regrets. Afin de couper court à ces défaillances de l’opinion,
Blanc résolut de recourir au moyen qui lui avait déjà réussi,
(1) Lettre de Gras-Salicis du 30 mai 1814.

�- 80 —
et lança une seconde proclamation. Ce document (1) est curieux
à connaître. Il nous donnera comme l’état d’âme des habitants
d’une petite ville provençale deux mois seulement après la chute
de Napoléon, et il nous édifiera en même temps sur les procédés
administratifs de l’époque.
« Instruit que certaines personnes se permettent de calomnier
les souverains alliés de la France en supposant à certains d’entre
eux des intentions contraires au dernier traité de paix et des
projets hostiles contre Sa Majesté le roi de France et de Navarre ;
qu’ils affectent par ce moyen de semer des inquiétudes parmi
le peuple, ce qui tend à altérer la confiance (pie tout bon Français
doit avoir au gouvernement paternel de Sa Majesté, et à répan­
dre des doutes sur sa stabilité ; considérant qu’il importe essen­
tiellement au maintien de l’ordre public de prévenir les suites
lâcheuses que pareil propos pourrait avoir, et qu’il est de notre
devoir d’empêcher la propagation de ces nouvelles conlrouvées,
etc... nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 1° Il est
défendu à tous nos administrés de répandre sur le gouvernement
de Sa Majesté et sur les vues et les projets qui peuvent l’intéresser
de la part des puissances étrangères aucune nouvelle qui ne soit
point consignée dans les journaux approuvés par le gouverne­
ment. 2° Il est pareillement défendu de se permettre d’improuver
publiquement les actes de Sa Majesté, et de parler contre ses
agents et les dépositaires de son autorité, sauf à un chacun, en
l'état de libellé de la presse, d’écrire et de signer son opinion
et ses vues, parce que alors la responsabilité qui pèse sur l’écri­
vain donne à l’autorité publique les moyens, avoués par la Cons­
titution, d’une défense légitime et d’une répression légale. 3° La
surveillance la plus active sera exercée à cet égard, et tous ceux
qui contreviendront aux dispositions de la dite ordonnance
seront dénoncés, poursuivis et punis selon la rigueur des lois.
4° Tous les bons citoyens sont invités à nous instruire conliden(1) Extrait du registre des actes du maire de la ville de Saint-Rémi, l*1'juillet
1814. La pièce est signée, avec un cachet très bizarre, l’aigle impérial barré
parun Vive le Roi, tracé à la main. Blanc avait sans doute utilisé les papiers
officiels de l’administration tombée.

�87 —
tiellement de tout ce qu’ils pourront apprendre de contraire au
gouvernement de Sa Majesté. Ils doivent compter sur la discré­
tion la plus sage de notre part, dans le cas où ils seraient bien
aises de rester inconnus. »
Défense de parler, presque de penser, encouragement à la déla­
tion, menaces de répression énergique, tel était le gouvernement
idéal que rêvait pour ses concitoyens un maire de Fan 1814 ! Le
plus singulier c’est qu’il était de bonne foi. Il croyait agir dans
l’intérêt commun. 11 espérait que l’administration supérieure
approuverait une seconde fois ses faits et gestes. Comme GrasSalicis venait d’être remplacé à la Préfecture par le marquis
d’Albertas, Blanc s’empressa d’envoyer sa proclamation au nou­
veau représentant de l’autorité, et lui demanda son avis. La lettre
d’envoi figure au dossier. Elle est datée du 2 juillet. Après avoir
accablé le préfet de compliments emphatiques, et s’être déclaré le
plus dévoué de ses serviteurs, Blanc énumère avec complaisance
les mesures qu’il a prises. « J’ai cru, ajoute-t-il avec naïveté, qu’il
était bon de couper court à certains propos, et je crois même qu’il
ne serait point mal de généraliser ces défenses dans le départe­
ment. LTn peuple parleur est presque toujours un peuple indocile,
et il est temps enfin que, dans un respectueux silence sur les
opérations du gouvernement, on prenne l’habitude d’obéir en
perdant celle de raisonner sur des matières, presque toujours
hors de la portée des raisonneurs. »
Albertas avait trop de tact pour apprécier et ces compliments
exagérés et cet excès de zèle. D’un autre côté, il lui était difficile
de paraître éprouver plus de tiédeur dans les sentiments que son
subordonné. Il se contenta d’un accusé de réception (1), conçu en
termes plus que froids, et le termina par un coup de patte admi­
nistratif : « J’ai reçu, Monsieur, jointe à la lettre que vous m’avez
fait l’honneur de m’écrire le 2 courant, l’ordonnance de police
que vous avez prise pour arrêter et défendre les bruits et nou­
velles qu’on répand dans votre commune. Je ne puis qu’approuver
cette ordonnance et vous inviter, pour l’avenir, à adresser directe(1) Lettre d’Albertas, lfl juillet 1814.

�88

—

ment les actes de votre administration à M. le sous-préfet de
l’arrondissement. » Blanc s’attendait sans doute à de plus chauds
compliments. Ce rappel au règlement semble avoir refroidi son
ardeur, car le dossier de Saint-Rémy ne contient plus aucune
pièce relative à son administration. Il est probable qu’il comprit
l’impossibilité de régenter plus longtemps ses concitoyens. Peut
être même, prévoyant quelque révolution prochaine, se préparaitil, d’ores et déjà, à quelque nouvelle transformation politique.
Si les fantaisies administratives d’un tyranneau local pouvaient
troubler la tranquillité des habitants d’une petite ville, à Marseille,
emportés par le mouvement des grandes affaires, ni le maire, ni
les conseillers municipaux ue pouvaient se permettre de sembla­
bles vexations. Tout au plus pourra-t-on s’étonner que quelques
uns d’entre eux, à la séance du ü septembre 1814, aient demandé
qu’on enlevât le nom de l’ancien préfet, Charles Delacroix, à la
halle qu’il avait fait construire, « attendu que ce nom compro­
mettrait la sécurité publique. » Ce n’était là sans doute qu’une
vengeance rétrospective, et, en tout cas, bien mesquine, mais, en
général, les questions traitées avaient un caractère d’utilité qu’il
est impossible de méconnaître. Aussi la question de la franchise
du port fut longtemps agitée, avant d’être résolue par la déclara­
tion du comte d’Artois. Les arguments furent soigneusement
étudiés, et c’est en connaissance de cause (1) qu’une Commission
chargée de rédiger un rapport spécial, et composée des citoyens
Lepeintre, Cresp, Martin, Compian et Bernadac, conclut à la
nécessité de faire un appel à la bienveillance royale, et de se
concerter avec la Chambre de Commerce (2) pour envoyer à Paris
une députation chargée de demander au Roi cette marque de
faveur. Nous signalerons encore comme une mesure de bonne
administration l’acte en vertu dqqiiel, l’amiral Cosmao Dumanoir
(1) Séances du 5 niai, du 9 mai et du 20 juillet 1814.
(2) Les envoyés de la Chambre de Commerce étaient Pierre Perron, Pierre Fi­
lasse et Pierrc-Honoré de Roux. Ils arrivèrent à Paris en juin 1814, et soumirent
au gouvernement l’objet de leur mission. L’ordonnance du 20 février 1815 leur
donna satisfaction, mais avec tant de restrictions et d’entraves qu’on fut
obligé de reculer la mise en vigueur.

�89 —
ayant débarqué à Marseille 4.000 vieux soldats, provenant de la
garnison des îles Ioniennes, qu’il était allé rapatrier avec l’escadre
de Toulon, et ces soldats étant sans ressources, car ils n’avaient
pas reçu leur solde depuis de longs mois, le Conseil municipal,
afin de ne pas s’exposer à quelque émeute regrettable, résolut,
par délibération du 80 juillet, de leur faire une avance de 20.000
francs. Cette sage mesure fut approuvée par la Préfecture et
l’ordre public ne fut même pas compromis. C’était le général
Donzelot qui commandait la garnison de Corfou. Il avait réussi à
se maintenir dans l’archipel malgré les attaques réitérées des
Russes, des Autrichiens et des Anglais. Il s’était même concilié
les sympathies des insulaires, grâce à la fermeté de son adminis­
tration. Quand ses soldats débarquèrent à Marseille, ils y furent
très bien accueillis, car ils avaient fait tout leur devoir. Le 31
juillet les généraux du Muy et Dejean les passèrent en revue aux
Allées de Meilhan, au milieu d’une énorme affluence, et les
soldats, exilés par les cris d’enthousiasme poussés par la foule,
se mirent à l’unisson, et crièrent à leur tour Vive le Roi ! Vive les
Bourbons !
Signalons encore la délibération du 16 août 1814, relative
à une demande de rétablissement du siège épiscopal à Marseille.
Lors du Concordai, en effet, Marseille n’avait pas été désignée
parmi les villes qui seraient dotées d’un évêque : cet honneur
avait été réservé à Aix. Pendant toute la durée de l’Empire,
aucune réclamation ne s’était produite sur ce sujet, mais, comme
on commençait à parler ouvertement d’un prochain rema­
niement des diocèses, le Maire de Marseille se crut autorisé à
prendre les devants. « Parmi les déplorables et nombreuses
innovations produites par la Révolution, dit-il, l’une de celles
que Marseille doit le plus regretter est l’anéantissement de son
siège épiscopal, siège antique qui remonte aux premiers âges du
christianisme et qui en a été en quelque sorte le berceau dans la
Gaule.... Il est difficile de ne pas reconnaître qu’un seul évêque
ne peut suffire à l’administration de sept diocèses aujourd’hui
(1) Hcrmitc de Saint-Jean, u«» 14 et 15.

�90
réunis à l’archevêché d’Aix, savoir Aix, Arles, Marseille, Toulon,
Fréjus, Grasse, Vence, auxquels il faut ajouter plusieurs démem­
brements des diocèses de Riez et de Glandevès. » Aussi les récla­
mations sont-elles incessantes. D’ailleurs, il est nécessaire que
toutes les autorités soient réunies à Marseille : « Ne serait-ce pas
créer pour elle seule une exception aussi préjudiciable que
fâcheuse, puisque une ville qui est en quelque sorte la seconde
du royaume reste assimilée par son régime spirituel au plus petit
village. » Le Roi sera donc respectueusement supplié de faire
disparaître cette anomalie, et de rétablir le siège où se sont assis
les Belzunce et les de Eelloy. La demande était justifiée : elle
sera favorablement accueillie, et, en 1818, sera installé le nouvel
évêque de Marseille.
Tout donc paraissait rentré dans l’ordre, et les rouages de la
machine administrative fonctionnaient régulièrement. Les appa­
rences étaient pourtant trompeuses. La joie officielle n’existait
qu’à la surface, et, si le nouveau gouvernement paraissait
accepté par tous, c’était par lassitude plutôt que par conviction,
par indifférence plutôt (pie par reconnaissance. En réalité la
Restauration avait des ennemis, d’autant plus sérieux qu’ils
s’appuyaient sur les masses profondes de la population. Les
soldats, par exemple, ne cachaient pas leurs regrets. Ils avaient
bien arboré la cocarde blanche, et ils obéissaient aux ordres
qu’on leur donnait. Ils prenaient même part aux manifestations
extérieures, processions, messes solennelles, revues, pour les­
quelles on demandait leur concours, mais ce n’est pas impu­
nément que des militaires, plusieurs années de suite, se sont
habitués à se considérer comme les camarades et les amis d’un
grand général. Depuis que Napoléon leur avait versé le vin géné­
reux de la victoire, et les avait en quelque sorte grisés de sa
propre gloire, ils s’étaient dévoués à sa fortune. Jamais chef
n’exerça sur ses hommes pareil ascendant. Aussi, quand il
tomba du trône après des catastrophes dramatiques, dont le
souvenir hantait encore les imaginations, non seulement il ne
fut pas oublié, mais encore on le regretta. Les généraux, il est
vrai, se rallièrent au nouveau régime. Plusieurs d’entre eux

�91

—

affectèrent même un zèle trop bruyant pour être sincère. Nous
connaissons déjà les palinodies de Masséna! mais les soldats
restaient partisans de la Dynastie déchue. Plus d’un conservait
dans son havresac la glorieuse cocarde qui, depuis vingt-cinq
ans, conduisait les Français à la victoire. Quelques uns d’entre
eux même, plus hardis ou plus impatients, exprimaient tout
haut leurs sentiments et s’exposaient à de graves punitions. Ce
n’était jamais pendant le service qu'ils manifestaient ainsi leurs
regrets, mais souvent, très souvent même, assis à la table des
cabarets tenus en général par d’anciens camarades, ils disaient
tout haut leurs espérances et les exprimaient en chansons
grossières, que les circonstances rendaient séditieuses. C’était là
un premier symptôme de désaffection, d’autant plus grave qu’il
n’était pas isolé. Non pas précisément à Marseille, mais dans
la banlieue, et dans quelques petites villes voisines, à Cuges
par exemple, à Roquevaire, surtout à Châteaurenard, des
vignerons, des ouvriers, parfois de petits bourgeois provo­
quaient les assistants à la révolte en entonnant des chansons
grivoises contre le Roi. C’étaient surtout les soldats licenciés
sous prétexte d’économie et réduits aux expédients pour trouver
du jour au lendemain des moyens d’existence qui exhalaient
ainsi leur dépit ou leur fureur, et qui bientôt, ne se contentant
plus de propos inconsidérés, déblatérèrent en public contre les
Bourbons et leurs adhérents.
Il n’y avait pas que les soldats de mécontents. Le peuple
commençait à s’agiter, car les Bourbons ne tenaient aucune des
promesses dont ils s’étaient montrés si prodigues à leur rentrée
en France. L’annonce de la suppression du plus impopulaire
et du plus vexatoire des impôts, celui des droits réunis, autre­
ment dit de la régie, avait été bien accueillie. Or, cet impôt
constituait une des sources les plus importantes de la fortune
publique. Y renoncer c’était se priver de ressources indispen­
sables. Le gouvernement l’avait si bien compris qu’il avait
ordonné de continuer à percevoir les mêmes droits que par le
passé, mais les cabareliers et leurs habitués, les débitants et les
consommateurs, prenant à la lettre les engagements de la

�— 92 —
Royauté, ne voulaient plus payer ces droits réunis. De là, entre
eux et les agents du lise, des tiraillements et des querelles. Il y
eut même des coups échangés, sans parler des procès-verbaux
dressés et des amendes exigées. Sans doute force resta à la loi,
mais les Provençaux apprirent une lois de plus à leurs dépens
(pie les révolutions ont lieu souvent en laveur des individus,
mais presque jamais en faveur des institutions.
L’ordonnance du 18 novembre 1814 sur l’observation des
dimanches et fêtes augmenta le mécontentement. Elle jetait un
soudain désarroi dans les habitudes. Non seulement elle violait
la liberté de conscience, mais encore elle gênait des intérêts
multiples. En outre, par cet audacieux retour vers le passé, elle
défiait en quelque sorte l’opinion publique. Beugnot avait cru
faire un acte d’habile politique en la proposant à la signature de
Louis XVIII ; on ne saurait croire combien cette loi enleva de
partisans à la légitimité. Quant à l’Eglise, qui avait sans doute
espéré que ce coup d’autorité affermirait son pouvoir, il l’ébranla.
Une autre maladresse commise par le gouvernement fut de
réveiller les souvenirs les plus douloureux de la Révolution, et
d’exciter des rancunes ou des regrets en ordonnant des céré­
monies expiatoires en l’honneur de certains anniversoires. Du
moment où le Roi, rentrant en France, avait accepté la situation,
il avait par cela même jeté l’oubli sur le passé. Il n’aurait pas
dû écouter quelques conseillers mal avisés qui le persuadèrent
de la nécessité d’affirmer la foi monarchique de la France par
des services funèbres, célébrés dans le pays entier, au jour
anniversaire de la mort de Louis XVI (1). Les Royalistes furent
peut-être heureux de trouver cette occasion d’étaler au grand
jour leurs sentiments réactionnaires, mais les fonctionnaires
qui devaient leur situation à la Révolution furent peu flattés
d’avoir à faire amende honorable en figurant à une cérémonie
qui était la condamnation de leur conduite. Quant aux soldats
et surtout aux officiers qui avaient versé leur sang sur tous les
(1) Voir l’ordonnance des vicaires-généraux capitulaires pour la célébration
de cet anniversaire, 12 janvier 1815. Hennite de Saini-Jean n* 39.

�— 93
champs de bataille de l’Europe pour maintenir, avec tontes ses
conséquences, l’évènement du 21 janvier, il est probable (pie
leur irritation fut plus grande encore que celle des fonction­
naires. Le pire est que les Royalistes, excités et mis en goût par
cette première démonstration, songèrent à célébrer d’autres
services en l'honneur des autres victimes de la famille royale.
On ne sait où se seraient arrêtés ces hommages posthumes, et
assurément intempestifs, si d’autres évènements n’avaient brus­
quement interrompu cette résurrection malheureuse du passé.
Si donc la Restauration avait été bien accueillie au début,
tant de fautes avaient été commises, tant (le maladresses accu­
mulées qu’une réaction devenait inévitable. Or les ennemis du
gouvernement se tenaient aux aguets. Le souverain de l’ile
d’Elbe n’attendait qu’une occasion pour profiler de ces fautes.
En effet, on apprenait tout à coup, en mars 1815, qu’il venait de
débarquer en France et précipitait sa marche sur Paris. La
première Restauration était terminée.

Marseille — Typ et Lith. B arlatier , rue Venture, 19.

���UNIVERSITÉ D’AIX-MARSEILUE

PU B L IC A T IO N S

SU B V E N T IO N N É E S
PAR

Le Conseil Municipal de Marseille
Le Conseil Général des Bouclies-du-Iihône
Le Conseil de l'Université

Annales de la Faculté des Sciences

Annales des Facultés de Droit
et des Lettres

r

Annales de l’Ecole de Médecine
et de Pharmacie

Marseille. — Typ- et Lith. B arlatier , rue Venture,

19

.

�</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2198" order="2">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RES-50038_Annales-Droit-Lettres_1905_T1-2.pdf</src>
        <authentication>c8c4ee6082bcec35da5d483f1a08931c</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10220">
                    <text>NALES
.

/

î·,';·: ..
.,'

-

/'

'.'

.'

.

.•.•

,

..

&lt;.\

· -... f

••'.1

\

DI~S

·'.

.. f4'

1

~.J)
'.,{,i::'.

r

{",

,.;
·C.!:-- ~ -0-: -ô."'1·~·;':'4Y
~~-

,-:"',;"

Facultés de Droit et des Lettres
.'

.

...

..

• : ..r

..

'.:"

.. . .
~

.

.

1905
Tome 1 _ n°
N° 2 2
Droit

........ "

,

~

'.~

.

.

"

.l"

-.

....

.....

'

.1

~'.

•

••••.

..

•

'.c.

. . . . . . .; .

•

.

.A..v-ril - J u..i:n.

:1.906

-.

..
....

"

(DROIT)

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR
. 4, Rue Le Goff, 4

IMPRIMERIE BARL i\ 1ER
19, Rue Venture, 19

1905

....

�NALES
.

/

î·,';·: ..
.,'

-

/'

'.'

.'

.

.•.•

,

..

&lt;.\

· -... f

••'.1

\

DI~S

·'.

.. f4'

1

~.J)
'.,{,i::'.

r

{",

,.;
·C.!:-- ~ -0-: -ô."'1·~·;':'4Y
~~-

,-:"',;"

Facultés de Droit et des Lettres
.'

'.~

Tome 1 _
.

...

..

........ "

,

• : ..r

..

~

'.:"

.. . .
~

.

.

N° 2

.

.

"

.l"

-.

....

.....

'

.1

~'.

•

••••.

..

•

'.c.

. . . . . . .; .

•

.

.A..v-ril - J u..i:n.

:1.906

-.

..
....

"

(DROIT)

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR
. 4, Rue Le Goff, 4

IMPRIMERIE BARL i\ 1ER
19, Rue Venture, 19

1905

....

�SOMMAIRE'.

.:/

'.

d. Delpech et A. Marcaggi.
Manuel de pratique parlementaire
de Thomas Jefferson.

ABONNEMENTS
10 francs
Union postale ......... , . . , ." .. "............ ". 12
3
Un fascicule séparé . . ..................... ~ .
France"" ....... . .......... "....... "..... "."..

'!" ~,

&gt;

~

••

. -,",".

.......

•

.... .......

t

,

_.!

' . ";,

..

'~

•• "

1

. ".

: ""

r.'-

:

.

~ ..

• •- ..

.......

�.,'

J,

,,'

RULES AND PRACTICE
of

THE UNITED STA TES SENA TE AND HOUSE OF REPRESE

MANUEJ~
,',

.....

.

"/

DE

"

,'-

;"

'.,!'.-

"

'

])E
•

..

\ .
"

:

Thomas JEFFERSON

!I

.

'.
EDITION

FHANÇAISE

Avec Hnc Il/trodllctioll el des 'Sotcs de ré/ërellccs :
EL, en Appendice, les Règlements des Chambres américaiIles,
PAR

Joseph DELPECH

et

Antoine MARCAGGI
Avocat à la Cour d'appel d'Aix

Professeur agrégé de droit public
à l'Université ({'Aix-MOl'seille

Les règles de pratique parlementaire conte~
nues dans le Manuel de Jefferson auront auto"
l'Hé de loi en cette Chambre dans tous les cag
où elles ne sont pas incompatibles avec leg
règles, les Ordres permanents de la Chambre;
ct les règle s conjointes du Sénat el de la Cl1al11"
hre d es H(,pl'C~seJllnnts,
[1I&lt;'u1c sul' cie /« C/Hf/llbj'c c/C'~ J:"jJn':sclllallls,
uc/oJll&lt;'rJ

lIèglc C,' i.\'IIf, le / û s&lt;'}Jlelll/l /'e 18:;1,1

MARSEILLE

PARIS
P01 - TE~IOING)

CO/llllle

HlPRDIERIE

ÉDITECR

IIAR LATIER

Hl, Hue Venture) 19

4\ Huc Le Golf, 4

1905

40

�.,

"

.,::.'.,

;'::'::1
, 1

···.·1

/

•

-'

&lt;!hO.

�LÉ

MANUEL DE PRATIQUE
':

.

.-:.~

...

•• • •:~).t

-

.

_ ..

PARLE~IENj!~

DE JEFFERSON '

• ....

.

~"

"."

.

et la Salle de Travail [droit public] de la

~-

"

&gt;".

r

~ ::~"-y;)\
c.

Fa~l~. d~ ,D~Oitd~~~~

"

.
;

..

, '
:

,"

.

.

.,.~.....

.~' .

;.

,

-

--

\t-.'» /

l
::~~~.;!./

"

-~

w...

.~:

-

Dans ses merveilleuses Études de droit constitutionnel [2 e éd.,
1885, p. 88, 93, 94J, qui risquent fort de n'être jamais « un livre
daté et dépassé », M. Boutmy relève de singulières erreui's d'interprétation en des ouvrages de droit public jadis réputés; sur
quoi, il recommande aux personnes curieuses de connaître les
institutions étrangères « de ne se fier à aucune traduction, cette traduction eût-elle l'autorité d'un nom COlllme celui de
Tocqueville, - et de remonter aux originaux» : car, sans un
texte authentique et correct, dont les expressions peuvent être
étudiées et pesées dans la langue nlême de leur auteur, on n'est
sûr d'aucun de ses pas (1). Il en est de cette idée, comme de ces
deux autres affinnatiol1s, par exemple, que la science vériiable,
en particulier la science du droit public, ennen1Ïe des idées préconçues, vivant de faits et de critique scrupuleuse, ne peut se
passer de documents originaux et fidèles, ou encore que l'ensei~
gnement du droit, pour être « donné de grande manière (2) », doit
développer la production et que l'enthousiasme de l'amphithéâtre, suiYHnt le mot de Vangerow, doit unir les efforts, nécessairemen t divisés, des disciples et des maîtres en un faisceau convergeant, sous une mêllle discipline, à la mise en commun des résul(1) Cpr. Aucoc, De l'élude des législations étrangères, dans la Rev. cJ'iliq . de
législ. et de jUl'isp., t. XXI, anll. 1892, p. 25 et sv. ; - LYON-CAEN, dans le . Bull.
de la Soc . de législ. comp. , t. XXY J, 1897, p. 126.
(2) Discours du juge Olivier Vlendcll Bolmes, l'eproduil dans l'Americall
Law Review, décembre 1886.

�4

.~

:

~

.

.. ...
'

"

. :-:'

-

",

.... -.

-

~~

"

.'

.' .

- '

.~

JOSEPH

DELPECH

tats. Toutes sont indiscutables; nul plus que moi n:est convaincu
de leur yérité; cependant c'est par une traduction du Jefferson's
llfazuzal ol parliamentary practice que j'inaugure la série des
publications de notre Faculté.
Je la liyre sans illusions sur ses mériLes intrinsèques, sinon
Blême sur son utilité; en pleine conscience de ses faiblesses
mais ayec le dessein fort énergique d'attirer sur l'essai qu'elle
représente les critiques sévères et fécondes de ceux qui, sans
arrière-pensée et avec une bienveillance ,:raie, n'hésitent jamais
à s'inLéresser m~me à des œuvres conçues en dehors des COIn-entions, réalisées avec une droiture absolue, uniquement inspirées
par l'ardeur du prosélytisme eL la volonté de poursuivre un but
impersonnel qui doivent être l'àme de l'enseignement et la fin
de toule existence. Les esprits accoutumés aux travaux si parfaits de la Sociéte de legislation cOIrlparée eL aux publications très
importantes de la Bibliothèque internationale de droit public
[Boucard et Jèze] auraient, j'en ai quelques craintes, des motifs
pour nlépriser cette nl0deste édition; je leur demande, tout au
contraire, de lui faire crédit: la fortune de l'œuvre originale,
quand je l'aurai rappelée, et le mode nouyeau eluployé pour
sa traduction française, quand je l'aurai expliqué aussi en toute
liberté de pensée et de langage, constitueront peut-être des
raisons suffisantes pour les y décider .

.

Il exisle, il eu croire l'un des plus chanrianLs morceaux qui
cOIuposent Les plaisirs de la vie de Sir John Lubbock (1), une
lutte pour l'exislence et une survivance des plus aptes panni les
livres aussi bien que parmi les animaux et les plantes. Celte
réflexion est pleinemenl justifiée pour le Manuel composé par
Jefferson alors que, yice-président des États-Unis, il dirigeait
les délibérations du Sénat.
(1) The ju/'idical Review, Edimbourg, t. III, 1891, jan\'ier, E, NYs , Etudes de droit intcJ'/laliollal, HW1, p, ilOï.

rappelé par

�AYANT-PROPOS

5

A vrai dire, il n'esffait aucune nlention de cel ouvrage dans

la toute récente (1899) Cyclopœdia of political science de John
J. LABOR, VO Jefferson, t. II, p. 639, ni dans la plus ancienne et
d'ordinaire assez complète Biographie générale de DIDOT, eod.
O
U [J. Chanul] , t. XXVI, p. 611-631. Il n'en est point question non
plus dans les monographies consacrées à Jefferson, comme celle
de M. Cornelis de \Vitt (1), gl'aYe lacune ·qui fonderait un important grief contre cet ouvrage, dégagé presque pour son sujet de
loute sympathie, s'il n'était plus gravement encore vicié par la
sévérité de quelques jllgenlents qll1il énonce ou même la
passion anti-démocratique avec laquelle il est parfois écrit.
D'une manière générale, au reste, - Bryce excepté, qui se
contente, en une note (trad. fr., t. r, Ch . Du Sénat) de reproduire,
sinon même de résumer la Règle adoptée, le 15 .s~ptembre 1837,
(1) Le jugement, que le texte cf-dessus formule surtout eu égard an livre de
M. Cornelis DE WITT [1 re éd., Paris, Didier, 1861. in-8 o ; - 2e éd., Paris, 1871,
in-16. - Collection de quatre articles parus dans la Revlle des Dell.t:-Mondes ,
livraisons des 1er avril 1857, 15 mai 1858,15 juillet185.9 et 1er septembre 1860J doit
être entendu d'une manière tonte relati"e : il est toute une série d'ouvrages
publiés en Amérique sur Jefferson , que je n'ai pu consulter, et dont voici les
principaux d'après leur cote à la Bibliothèque Nationale:

.' .....

.John T. MonsE. - Thomas Jefferson. - Boston , 1883, in-lG. - Pz. 513 .
.John Robert InELAND. - l1istOl'!1 of.. . Thomas .Jeflèrson . - Chicago, 188(),
in-8 o • - Pb. 3059.
Henry ADAMS. - Hisfory of tlle CniLed Stafes of' America , dllring the first
administra/ion of Thomas .Jefferson. - ~ew- York , 1889, 2 "01. in-Boo - Ph.
,'1282 .
S. E. FORMAN. - The lire and writillgs of Thomas Jefferson , including all 01
/zis important llttewnces on pllblic qI/estions , compiled (rom State papcrs , and
from llis pril'ate correspondance . - Indianopolis , Bowen-Merrill, 1900) in-8°.Pz . 961.
[Rpr. CALEB CUSHING. - A Elzlogy on John Adams and Thomas Jefferson,
[pronounced iu Newhuryport , July, 15: 1826J ... - Cambridge, Hilliard and
~leteale , 1826, in-16. - Ph. 349 .
M. le Recteur de l'Université d 'Aix-Marseille ayant bien voulu , avec sa très
grande affabilité, appuyer la demande de communication que je fis de ces
ouvrages , j'espérais, un instant, une dérogation aux règlements de la B. N.
prohibant le prêt d 'ouvrages à unique exemplaire. Il lil'a fallu expérimenter
[Dépêche de M. h~ Ministre de l'Instruction publique à M. le Recteur, en date
du 24 mars 1905] que le reproche d'insuffisante documentation est souvent
injuste à l'encontre de ceux qui travaillent en province, ct ne peuvent, à certains moments , se distraire, même pOUl· voyages d'étude::;, de leurs occupation s
professionnelles .

�JOSEPH DELPECH

par la Chambre des Représentants, et reproduite en exergue de
cette publication, - les auteurs, français, anglais ou américains,
qui ont écrit sur l'histoire et la vie politiques des États-Unis,
auxquels je demande mon éducation générale, ou que j'ai spécialement consultés àceUe occasion, n'en parlent point ;je ne conn~tis
guère, en effet, pour l'avoir indiqué, que M. Ramon, en une
note, peut-être discutable, de sa thèse de doctorat en droit (1),
où il fait la description du Bal'clay's Digest (2), et M. Jozon, disant,
en une communication, des plus sèches, sur Les Règlements des
deux Chambres des États-Unis de l'Amérique : « La connaissance de la pratique parlementaire, comme disent les Américains, constitue une véritable science de l'ordre le plus relevé,
qu'il est aussi rare que méritoire de posséder. On cite ceux qui
y sont arrivés :·ce sont, en général, des jurisconsultes ou des

..-, ,,'

..

~

...

i

'.

."

:.
'.

~l

...

••

~'. ~

..

,.

.......

..

~ ~

.... "'.&lt;r

','.'

:

...

(1) La préparation et le vote du budget en ' Angleterre el allx États- Unis ,
Paris, 1891 , p. 256, note 1. - Etant dOllné le silence des auteurs sur l'ouvrage,
et des recueils officiels (qui , tous, en reproduisent le texte), sur l'époque de
son apparition , il est assez délicat de préciser l'année au cours de laquelle fut
édité le Manuel. M. Hamon donne la date de 1801 comme celle de la viceprésidence de Jefferson et de la publication de son livre C'est apparemment
la reculer trop, jusqu'aux limites extrêmes: cette année est justement celle
où, John Adams ayant été attaqué, en riposte, pal' un très sévère pamphlet
d 'Hamiltoll, le colonel Burr, dont les républicains voulaient faire le viceprésident de l'Union, fut, pour la présidence même, en hallottage avec Jefferson,
et où celui-ci fut, le 17 février, nommé président au 36e tour d 'un scrutin de
ballottage commencé, selon la Constitution, à la Chambre des Représentants,
le 11 février [V. le 4e tableau, Electoral Yotes for president and vice-president ,
dans le volume, Senate Manual, 57 t h Congress, .2d. Session, edit. of february
5, 1903, - Washington, Government printing office -, p . 511]. - C'est de
1797 à 1801 que se place la vice-présidence de Jefferson, préféré, à la première de ces dates , par 68 voix contre 59, à Thomas C. Pinckney, de la
Caroline du Sud.
(2) M. BARCLAY, qui fut longtemps l'un des Clerks du Congrès, a laissé, sons
le titre de Digest of the mIes and practice of tlle Rouse of l'epl'esentatives,
une codification classant, par ordre alphabétique, toutes les matières comprises dans la Constitution of tlle U. S , le Jefferson's Manual, et les Rules and
Ol'del's of tlle H. of Repr. L'édition que je consulte est de Washington, 1875.
- Ce recueil, dont l'intérêt persiste, me paraît, toutefois, devoir être présentement complété et combiné avec l'ouvrage, de même nature, de Thomas
MAC KE E, Constitution of the United States. Jefferson's Manual. The rules of
the House of l'epl'esentatives of the fifty-foul'th (5ft) Congl'ess, and À digest and
manual of the El. of l'ep . of the U. S . - Washington, 1898, - dont la précieuse
bibliothèque de la Société de législation comparée possède un exemplaire .

�AVANT-PROPOS

7

hOlumes d'État énlinents. Les présidents des deux Chambres
sont fréquemment obligés d'avoir recours à leurs lumières, et se
trouvent en partie placés sous leur dépendance. Ce que les
Américains appellent la pratique parlementaire comprend certaines règles de fond, mais elle comprend surtout des règles de
forme. Plusieurs ouvrages ont été publiés sur la . matière. Le
premier et le plus connu, celui qui a servi de modèle aux suivants,

,
"

.

•

• -'

..' ..

'.. .. -

,....

~

.

~

?

~.

;"

\.

.,

"

&lt;

~

':,- ".""

... ,

'~.-.:'

;',.

"

..

'.

•• •

,. .~

•

.t

..

'..,.

. ....

•••

'

...
:

_

.), .'-

,

'."'

. . .: /

..

~ - ~. -'. ;,...:.
,,'

.'

~.

'"':,',

s.

"
'"

'

~

...

"

...

....

'.

..

~"""

- .. - ~.

."
0',

o'
~

•

1 ..

-.

~

...

'1:

0'

"

..,

.,'

~

.

est dû à Jefferson (1). »
L'éloge est fondé, mais il est trop bref : pour l'œuvre à
laquelle il s'applique, il faudrait, comme pour toutes d'ailleurs,
suivant les avertissements classiques en pareille matière,
dégager et liquider en quelque sorte ce que le temps lui a enlevé
et ce qu'il lui laisse, puis, déduction faite de la somme des
insuffisances et des défauts, estimer par différence la haute
valeur de l'excédent. A certains égards, les développements y
sont incomplets, les faits trop discrètement utilisés, les propositions légèrement flottantes ou peu catégoriques, et -les prévisions retenues. A d 'autres, cette sécheresse et cette circonspection n'ont rien d'extraordinaire, étant donnés la date ancienne
qui est celle du Manuel, et le milieu tout nouveau pour lequel il
fut composé.
L 'Union était alors h peine établie, et le mode fédéral essayé
aux États-Unis, tandis qu'au sein de l'Europe constituée en
luonarchies cOlupactes ou ahsolues, les nations les plus avancées
dans la yoie de la liberté politique, l'Angleterre et la France,
. avaient organisé ou travaillaient à adapter le gouvernement
représentatif, suivant les besoins de la conscience nouvelle. Ici
et là, on s'en souvient, la préoccupation commune avait été de
ménager pal' le suffrage populaire le sentiment national devenu
plus consistant, et par le régime politique le règne de l'opinion;
luais, on le sait égaleluent, le mode constitutionnel d'organisation des pouvoirs y était demeuré abs'o )unlent al~tinonlique.
Aussi bien, et pour ne prendre que le seul exemple intéressant à
(1 ) Bull. de la Soc, de législ. comp., t. v, 1876, p.388.

�8

• , ~

JOSEPH DELPECH

relever ici, le Sénat, organisé par les constituants de P.hiladelphie ,
loin d'incorporer, conllne les chambres hautes du continent, un
prestige immémorial, une tradition· respectée, ou . bien des
intérêts collégiaux et de classe, était, en réalité, destiné, tel un
congrès de diplomates, à représenter les souverainetés antérieures au pacte de 1787, et receyoir périodiquen1ent son manda t
des législatures élues au sein desquelles prennent corps les
intérêts généraux de chaque État (1). Dans de pareilles conditions, cette assemblée, accréditée et soutenue par la majorité
des citoyens, avait, dès le principe, une autorité de même
nature et au n10ins équivalente à celle de la Chambre des représentants qu'elle devait, dans la suite, réduire et dépasser; toute
manifestation, extérieure ou intérieure, de son activité devait,
de la sorte, arrêter l'attention, et les mesures estÎlnées par ce
corps législatif utiles et .opportunes ne point rencontrer d'obstacles ou de retards. Or, les articles constitutiollnels (2) avaient
inscrit, au nombre de ses prérogatives, le droit de rédiger et
modifier soi-même l'un de· ces Hèglen1ents, qui sont, à l'Ol'dinai·re des choses, une nécessité et, en moyenne, lU1 bien pour
les asselnblées délibérantes (3) ; et il en avait usé, en arrêtant ce
corps de résolutions qui, plusieurs fois remanié ou complété,
constitue le Règlement actuel dù Sénat, cité par fragments dans
le texte du l\lanllel et reproduit, pour le surplus, à la fin de cette
hrochure.

'!

,.

, -J
"1

(1) BOUTMY, ÉlémenLs d 'llne psychologie politique dll pellple amel'lcain ,
Paris, 1902. p. 163 lCpr. Étlldes de droit consLitllt. , 2" éd . , 1885, p. 126 à 131.1:
«... Le Sénat reçoit une investiture qui est, en un sens, tout aussi nationale;
le pays se reconnaît en lui autremcnt, mais avec un sentiment aussi sûr et
aussi plein, que dans la Chambre des représentants. . .. . Les citoyens de la
m.ajorité des États, d'abord des plus petits et des moins peuplés, puis de ceux
qui se sentent en minorité éventuelle sur une question vitale, le considèrent
comme leur sauvegarde contre le despotisme du reste. Il est animé, soutenu ,
accrédité de toute la force de leur esprit public ... »
(2) Art. 1, sect. 4, n. 2 : Each HOllse may determine the Rllles of ils
Proceedings ... .
(3) V. sur cette idée ce que j'ai dit dans la 5e des Études de droit parlementaire que, sous le titre de ( Chronique constitutionnelle de France », imprimc ,
chaque trimestre,' la ReUlle dll droit pllblic et de la science politique , t. XXI' ,
1905, Il " 1 (,ianv.-fév.-mars), p. 187, 19j, sq .

�AVÀ~T-PROPOS

'.

.':

"

-.
.,'

....

~..

.

'.',

L'

•

l , '• •

",;.

"-. . . . . . .;.... - ..
-,'

..

'.

:.

"

.- ......

"

.. "

",

':".

9

Mais les dispositions prises en un pays pour fixer la -procédure
parlementaire ou législative ne peuvent que gagner à une
explication, - Blême peu synthétique, - qui porte sur elles une
ample information pour ajouter judicieusement à chacune un
degré de détennination; qui vivifie l'ensemble, trop pauvre et.
sans reliefs, des règles abstraites par des exemples utilisés
comme des corrections ou des nuances; et qui, serrant la réalité
de près, par l'abondance et la précision des détails, constitue le
précieux répertoire du développement ou des déformations
survenues à un instrument constitutionnel ou règlementaire.
Tel est le mérite, quant à la mesure fort divers, mai~ partout
sensible, de livres comme ceux d'Erskine May, de Pierre, de
Cushing ou de Mancini (1). Dans cette catégorie, le iYlal1llel de
Jefferson, s'il ne sort point de pair, tient au moins la place d'une
œuvre considérable par la netteté générale de l'exposition et des
remarques accidentelles de haute politique, la recherche
curieuse des précédents à rapporter et la parfaite mesure des
observations fournies.
Etude assez serrée et méthodique, le llfanllel contraste, soit
avec les polémiques d 'une époque où de regrettables errements
ou excès s'étaient, depuis l'avènement de John Adams, glissés
dans l'administration publique el les chmnbres du Congrès, soit
même arec le ton assez familier à Jefferson, que ses historiographes, en souvenir des luttes par lui dirigées il ]a même
époque contre Hamilton, accusent d'avoir ignoré souvent les
conditions des luLtes courtoises et introduit l'usage des mauvais
procédés dans la vie publique. - Esquisse ordonnée selon un
plan tout au l1loins facile, il avait, en outre, le mérite d'une
forme neuve, et l'allure d ' un ouvrage dogmatique. Ce n'est point
à dire qu'antérieurement à lui, il n 'existât aucun recueil de pré(1) EnsKINE MAY, A trealise OH tlIe laiv , pl'ivilegcs, pl'oceedings andllsage of
Parliament. 10c éd. , 1893, Londrcs ,- Eugène PIERR E, Tl'. de dl'. polit., électiJl'. eL
parlem. , 2c éd. , 1\302, Paris.- Luther Stcarns C USHING , Elements of the lawand
praciice of legislative Assemblies in the U. S. of America .ne éd. , 189n. Boston .MA ;\' CINI et G .U _EOTTI , Sonn e e IIsi deI Parlamenio. BOlllC , 1891.

-'

~.

J,:.

�...

.' ... ~:.
:

1 \

. . ._ _ _ •

- _ _. , b

10

..

'

..
:r-

•

• •

....
."'

...
, .

..'

-

°.0

•

"':

. . . .~ : .

.

.

.

,
'.

JOSEPH DELPECH

cédents OU collection d'Acts et d'Ordonnances (1) ;. au surplus,
son auteur, fûurnissant lui-même la preuve de l'étendue de ses
connaissances et de l'exactitude de ses dires, prit fréquemment
le soin de couper le texte de références, que j'ai, dans des conditions à indiquer ci-après, reproduites, réfonnées ou complétées.
Mais, il faut le faire relnarquer, le caractère était singulier de
ces ouvrages spéciaux à la Grande-Bretagne, et composés du
XVIe au XVIIIe siècle: ceux de Sir Simonds d'Ewes (2), d'Henry
Elsinge (3) ou de Grey (4), par exemple, sont des compilations
limitées au règne d'un souverain, des descripLions de procédure
ou des cQllections chronologiques de faits parlementaires ; le
plus important de tous nlênle, celui d'HatseU (5), ~omposé pour
une grande fraction avec les notes de lord On slow, qui fut,
de 1727 et pendant trente-trois ans, Speaker de la Chambre des
Comnlunes, est, à mon gré, trop limité dans son but comme
dans son titre: Precedents of proceedings in the HOllse of Commons ; sans doute , des Observations accompagnent la nomenclature des résolutions ou incidents copieusement rapportés
en tête de chaque division; l'œuvre tout entière n'en demeure
pas moins fragmentaire, peu synthétique, et de lecture pénible,
(1) V. notamment HENRY SCOHELL, A collection of Acts and Ordinal1ces made
in the Parliament 1640-1656. - London, Henry Hills, ]658, 2 vol. in-fo•
(2) The Journals of all the Parliamenis during tlle Reign of Queen Eli:::abcth 1
both of the HOllse of Lords and HOllse of Commolls. - Heyis. a. pub!. by P .
BOWES. - London. Sterkey, 1682, in-fa.
t3) The manner of holding Pal'liamenls in England. - London , Richardson,
1768, in-12.
(4) Debates of the HOllse of Commons , from ... 1667 lo .. . 1704·, Collected by the
Hon. Anchitell GREY. - London, 1769, 10 vol., in-8°.
(5) Au moins da us la 2c édition, en 4 volumes, in-qO [1. Privilege of Pal'liament; II. Membel's , Speaker, etc. ; III. Lords and Sllpply " IV. Conference
and impeachment ], London, Luke Hansard, 1818. - Cette édition, assez rare,
existe à la Bibliothèque de l'Université d'Aix-Marseille que, tour à tour, avec
la plus érudite décision, et une persévérance éclairée, M~I. Edouard Joul'dan
et Félix Moreau ont assez richement dotée d 'ouvrages de droit public. J 'ai pris
prétexte du dépouillement que j'en a.i fait pour compléter régulièrement de
références à ses dherses parties le texte de Jefferson qui citait seulement, et
encore d'une manière accidentelle, la 1 re édition ; ces références· sont de la
catégorie des notes sur lesquelles je m'expliquerai infra p. 33 et que, pOlU'
la fidélité de l'édition , je donne entre [].

�AVANT-PROPOS

·~

.'

..~.

"

.... .

.. . ".

"1

Il

quoiqu'à un degré moindre que celle des livres tout à l'heure
rappelés.
En vérité, il est possible que la forme énumérative ou chronologique de ces publications dérive pour partie de l'absence en
Angleterre de véritables règlements (1), au sens où la technique
parlementaire entend cOl11munément ce terme; celui-ci évoque,
en effet, pour des théoriciens, la notion (qu'il serait intéressant
de creuser) de loi unilatérale, et, pour les exégètes, l'idée de
recueils coordonnés, plus ou llloins brefs, de maniement rapide,
aux dispositions conçues en forme impérative pour établir le
principe et régler l'activité d'une collecLion fortement articulée
d'autorités méthodiquement échelonnées, dont les attributions
sont ramifiées pour ménager au mieux l'expression de ce que le
peuple veut ou paraît vouloir, dont les plus hautes ont pouvoir
génél:al ou accidentel de direction ou de contrainte sur les autres,
et dont le rôle, au cas de conflit, est de rétablir, sans préjudiciable retard, le jeu harmonique du mécanisme. -- En tout cas,
la supériorité paraît devoir être reconnue, mênle à mérite égal,
aux œuvres descriptives, à celles qui, destinées au rôle de
Manuels ou construites en la manière de Commentaires, prétendent, par leur caractère, à une autorité sur les groupes
délibérants, et prennent, de l'ordonnancement même des
matières, une consistance singulière .
(1) On ne saurait, en effet, appliquer cctte dénomination et reconnaître ce
caractère au groupement très peu méthodique des quelques Ordres, qui,
déclaratifs d'une loi générale ou d'un usage du Parlement, et dénommés
Standing Orders par opposition aux Sessional Orders d'autorité limitée à la
session ou à la législature durant laquelle ils sont faits, ont force égale dans
tous les Parlements successifs jusqu'à annulation ou approbation par la
Chambre qui les établit. La conviction sera sur ce point aisée pour quiconque
lira la traduction que mon collègue, M. Moreau, et moi, avons d'après des
r.ompilations officielles lSlanding Orders of lhe HOllse ol Lords, excepl as to
local and personal bills and judicial business, Hl02, 78 p., pet. in-16], ou
puisées aux sources officielles et d'usage courant 1The Standing Orders of the
House of Lords and Commons relative 10 privale bills for session 1905, also
Oll pllblic bllsiness in the House ofCommolls, Vacher, 1905, Westminster House,
pet. in-1G], donnée, dans notre édition des Règlements des Assemblée~ législative.&lt;;, t. I, p. 93 à 1~8 et 260 à 291, des textes intéressant les bills publics dans
les deux Chambres du Parlement Anglais. - Cpr. CUSHING, op. cil., Il. 785,
p. 309.

�12

A plus forte raison en est-il ainsi lorsqu'elles émanent d 'un
esprit net et délié, fécond en arguments et habile dans la discussion, mais naturellement contenu et sobre de développements
verbeux; tel était précisément le tempérament de Jefferson,
auquel le dépit de John Adams imputait de n'avoir jamais pu
« dire deux mots de suite ») , n~ais dont l' histoire plus équitable
fait, suivant le mot du président Roosevelt, un grand honllne du

-'.

.;:

.......

. ':'. ~' ... '

~.

".:"

~"., .. ':J

'" .

......
:

..

,.-;.

..

." .....
...

...... "

.

.,~

"

.

" .

'.:.'

. .

JOSEPH DELPECH

~.'

-

.

:..

.

,

~

:

.

.

second rang, et, en tous cas, rapporte le dédain légitime pour
les « orateurs restés avocats dans la vie politique ») et les « gens
dont le métier est de tout mettre en question, de ne rien céder,
et de parler à l'heure ». Par ces seules raisons, abstraction faite
même du contraste si plein et si curieux qui existe entre les
chambres anglaises on françaises, d'une part, et le congrès
américain, d'autre part, au point de vue de l'œuvre parlementaire, l'on s'expliquerait suffisamment le succès du AfanlZel. On le
comprend mieux encore, quand, l'ayant Ill, on a retrouvé chez
son auteur maintes traces d'un sens affiné des choses politiques,
. et spécialement de l'autorité nécessaire des prescriptions règlelnentaires ou constitutionnelles; aussi bien, l'une des prenlières'
utilités d'un ouvrage de droit parlell1entaire est-elle d'établir et
de balancer, entre autres idées, celles-ci, que, s'il y a toujours '
quelque solution de continuité dans les institutions humaines
non susceptibles de perfection, de symétrie cL d'absolu, il y aurait
grave danger à laisser libre carrière ~l l'absolutisme collectif, au
despotislne sans responsabilité et sans recours des majorités
passagères; les Règlements, et les Traités qui ont ou auraient
pour but d'expliquer lesdits règlements à divers point de vue,
documentaire ou doctrinal, historique ou juridique, ont, en
effet, la bienfaisante 111ission d'apprendre aux curieux et aux
agents politiques que la force, conseillère parfois de versa~iIes
désirs et de folie tyrannique, n'est
sabilité et dégagée de dangers (1).

-

j~mais

exempte de respon-

..
(1) C'est l'idée que, pour la tyrannie des assemblées, ROY E R-C0l4 LARD, glosant ce mot de Gouverneur MORRIS: « Si je choisissais un maître, je prendrais un tyran unique ; car j'aimerais cent fois mieux être dévoré par un
tigre qùe ron gé par la vermine )1, - trndui sait ain si, d'après une version de

�AVANT-PROPOS

:'

13

Jefferson, tenant le fauteuil au Sénat,. eut de ces l!tiles vérités
un sentiment aussi vif qu'une intelligence avisée du rôle, en
bien des circonstances difficile à réduire à une sagesse empirique, qui, en tous pays, incombe aux présidents d'assemblées,
quelles que soient les différences nlises entre ceux-ci par l'origine de leur foncLion (1). Il traduisit l'une et montra l'autre
dans son l1fanzzal ol parliamental'y pl'actice, auquel les Américains, toujours hardis et énergiques à fixer les conditions de
leur vie, firent cet honneur d'accorder azztorité de loi, dans tous
les cas où les idées, enfennécs dans ses pages, pourraient
trouver application et ne contrediraient point aux Ordres
permanents spéciaux des Représentants et aux règles conjointes
des deux Chambres américaines. Ils en décidèrent ainsi, le

.

15 septembre 1837, en une résolution qui est devenue la 54c du
Règlement actuel de la Chambre des Représentants.
Le fait est curieux enLre tous, et tel qu'il ne peut Inanquer de
saisir tout esprit qui en est pré"enu. Je le connus, avec surprise,
lorsque je traduisis ledit rè"glement, pour l'insérer au deuxième

..

'

"

,

'.'

,

"

'
,'"

,

~I. DE NOAILLES, DCC D'.AYE~ [Les publicistes alltcncaills cL la Cow;LiLLlLion des
Etals-Cllis, dans Le Correspondant, n u du 10 février 18ï7, p. -!lI, noteJ : It is

nothing hut a sovereignty of brute force , and a most absolute form of
absolute power. Before this sovereigllty, without rule, without limit, without
cluty and without conscience, there is neither constitution, nor law, lleither
good nor avil, nor past, nor future. The will of to day Hnnuls that of
yesterday, without ellgagillg that of to morrow. The pretentions ofthe most
capricious and the most extraYagant tyranny do Ilot "go so far , because they
are llOt in the same degrec diseng:lged from aIl rcspollsability . - V., au
surplus, SUl' ces crises d'emportement sans frein , et les raisons déterminantes
de ces puissants mouvements , une page, profonde et admirahlement venue .
d'une étude de ?IL G. Dt.::IlEs:-:u" sur Le spiriLualisme, dans les AlI1Ia[es de
l'l.'nivcrsiLé de Grenoble , t. xn, H.104, p. 5GG.
(1) J'ai eu l'occasion de montrer [Reu. du droit public el de la sc. poLil. ,
t. XXII, 1905, p. 198J, que l'institution de la présidence, comme tout organe
politique, s'adapte aux conditions de la yie nationale, s'organise selon l'état
social des peuples et suit la loi de leur histoire, le président ayant été tour ù
tour, ou pouvant être, soit un personnage installé auprès de la Chambre par
un pouvoir étranger, dont il ne songe qu'à être le délégué ou hien est accidentellement le successeur éventuel, soit l'élu de l'assemblée, auqnel cas il
est, suivant les temps et les pays, ou bien l'homme de tous délibél:'ément
cantonné dans un rôle impartial, on bien l'homme de quelques-uns , gardant
par suite les allures d'un chef de parti, et guidé , il l'occasion , par de tous

�14

JOSEPH DELPECH

volullie des Règlements des Assemblées législatives ~nh'epris en
collaboration avec n10n collègue M. Félix Moreau, professeur
de droit administratif à l'Université d'Aix-Marseille. Il fait
songer, comme la moderne reproduction de vieilles choses,
à cette antique Constitution de 426, aux détails encore assez
in1précis, par laquelle Théodose II et Valentinien III (C. T., l, 4,
De resp . prud., 3) établirent entre les écrits des jurisconsultes le
système de la majorité des voix avec préférence pour Papinien (1)
- et, de luanière moins immédiate, à des œuvres privées, Le
gl'and Coutumier de Normandie, la Très ancienne Coutume de Bretagne et la Practica forensis de Masuer, qui furent, on le sait (2),
dans l'ancien droit, finalement considérées comme des coutumes
officielles. La similitude de procédés à plusieurs siècles de
distance fut vraisemblablement insoupçonnée, tout comme est
vicieux peut-être un rapprocheluent, sur l'admissibilité duquel
j'ai seulement le témoignage oral de M. le professeur Duguit, de
l'Université de Bordeaux, toujours curieux des travaux d'autrui

•

~

,-"1

. '.
'.'

..

. . '."",
... "...' .

autres soucis que celui d'être le protecteur né des droits de la minorité. Dans
la réalité des choses, le vice-président des Etats-Unis, celui que les humoristes
américains ont parfois appelé c( Son Excellence superflue » (WOODROW
WILSON, Le gouvernement congressionnel, collect. Boucard et Jèze, 1899,
p.260J a une physionomie moins accentuée, en tant qu'étranger à l'assemblée
qu'il dirige , il n'est pas plus fonctionnaire de l'exécutif que membre ou partie
de la législature , et ne tire quelque dignité que de sa vocation éventuelle à la
présidence de l' Union. En tout état de cause, pour tous, quels que soient leur
caractère et leur rôle constitutionnels, les difficultés dans la direction des
débats, par exemple, ou encore quant au maintien de l'ordre et à la représentation extérieure de l'assemblée, risquent de se présenter, et elles sont
telles que Sir Reginald F . D. PALGRAVE, dans son Introduction à la 10e édition
d'ERSKINE MAY. peut très justement, p. x et XI, dire avec Sir Matthew White
Ridley : c( The occasions are frequent , and they occur most unexpectedly,
when the Speaker is called upou , unaided and alone, and at once, to decide
upon difficult points which may have supreme consequences - points
which reqllire not only accurate Imowledge of the fOl'ms and procedure of
the house, hut which demand the greatest courage and firmness to apply
those precedents to the exigencics of the moment )). Le secours est, dès
lors, manifeste que présente pour leur solution un livTe de consultation aisée,
de référen ces précises et d e doctrine claire, comme le Manuel de Jefferson .
(1) V. Paul-Frédéric GIRARD, Manuel élément. de dr. rom., 3e éd., 1901 , p.
72 . - Cf. Paul KRUEGER, Hist. des sources du dl'. romain , Collect .•Mommsell
et Marquardt, trad. Brissaud , 1894, p. 352.
(2) ESMEIN,

COUl'S

élém. d'MsL. du

dl'.

{ran ç . , 3e édit. ) p. 730,733, 73i.

�!

'

.'

AVANT-PROPOS

15

comnle le sont généralelnent ceux qui sèment en ab9ndance les
idées neuves et savent, comme théoriciens et comme hommes,
s'acquérir des élèves et des amis.
Toujours est-il, suivant une remarque faite tout au début de
cette Introduction, que le Manuel, officiellenlent consacré conlnlC
source de droit parlementaire, et peut-être sans pareil commc
lumineuse description de la procédure législative américaine, n'a
pas été utilisé (1), étant adnlis, avec quelque invraisemblance,
qu'il soit connu de beaucoup; ceux qui le lurent n'en ayant,
en tous cas, ni fait lnention, ni résumé la substance, la curiosité
vint de le consulter. Et la traduction en fut faite dans des conditions sur lesquelles doivent être fournies maintenant quelques
explications, tout conlme sur les raisons finalement décisives
de sa publication.

'.

"

.
.

..

' .

...~.

.. '

-

•

_ •• '

•

~ ~

1

Celui qui fut le lneilleur de mes premiers élèves en doctorat
politique à l'Université d'Aix, et aussi le plus décidé, avec une
belle énergie et par son effort intelligent, à faciliter le succès
d'une « Salle de travail ») aux débuts difficiles et tâtonnants,
M. Antoine Marcaggi, en avait, avec moi, cet hiver, presque
complètement, établi une version française. L'œuvre originale
nous avait, en effet, selnblé, sauf les réserves précédemnlellt
indiquées, Inériter l'hommage que lui prête son pays d'origine,
et nous cherchions, avec une impatiente satisfaction, le recueil
de France qui en voudrait donner l'édition; notre doyen,
M. Georges Bry, qui fut, dès la première heure, porté de sympathie et prêt aux encouragements pour une organisation de travaux quelque peu inusitée dans les Facültés de droit, mais éven(l) Il ne l'a point été même, à proprement parler, dans les ( Mélanges
politiques et philosophiques, extraits des Mémoires ct de la Correspondance
de Thomas Jefferson, précédés d'un essai sur les principes de l'école américaine et d'une traduction de la Constitution des Etats-Unis, avec un commen~
taire tiré, pour la plus grande partie , de l'ouvrage publié sui- cette
Constitution, par 'Vïlliam Raville, L. L. D., par L. L. CONSEIL » (Paris, Paulin,
1833, 2 vol. in~ 8o, cotés à la Bibliothèque Nationale Zmo. 50980).

�'

•

• 1.

16

, ,.

..........

'.

.~ ;' .. '. . .. .'

....

JOSEPH DELPECH

tuellement utile au milieu où elle réussira, avait llégocié avec
la rédaction des Annales, en voie d'établissement aussi, des
Facultés de droit et des leUres d'Aix. Et l'achèvenlent du manuscrit eût été précipité, si je n'avais éprouvé, cene fois pour
en concevoir sur l'heure quelque tristesse, la vaste science
bibliographique de Illon nlaître, l\tf. Ferdinand Lm'naude : le
professeur de droit public général à l'Université de Paris,
jugeant l'essai aixois de travail collectif, et rappelant ses propres vues sur Les formes de l'enseignement dans les facultés de
droit et des sciences politiques (1), me signala d'abord, puis et sur
demande lue communiqua de sa très riche bibliothèque, une
publication faite, en 1814, chez Nicolle, du Manuel de Jefferson,
par le baron Louis-André PICHON (2).
En fait , il est des ouvrages, dont une réédition en forme
nouvelle fut la bien accueillie, telle la traduction du Federalisl
donnée en 1902 par la Bibliothèque internationale de droit public,
alors que les impression et réimpression de 1792 et de 1795
sont, à l'heure actuelle, d'une excessive rareté. Néannloins}
M. Marcaggi eùt délibéreluent tenu son travail pour inutile, et
j'aurais, avec les plus grands regrets, nlais sans hésitation aussi,
sacrifié la première œuvre de la ( Salle de travail », si les plus
minutieuses recherches (3) n'avaient donné pleine raison à cette

.'

~

.

.

\

'

.......

(1) Communication faite au Congrès de l'enseignement supérieur ell 1900,
dans le volume publié sur les travaux de ce Congrès (Chevalier-Marescq,
1900j , p. 382 et sv. , - et dans la Revlle internationale de l'enseignement,
t. LXI, 15 mars 1901 , p . 229 et sv.
(2 ) V. sur la yie extrêmement agitéc dudit baron Pichon, qui fut le père
du fameux collectionneur., les détails quc donnent la France littéraire , de
,T. -i\I. GUÉHAUD, t. 1\' (Didot , 1830: , p. 223, et ln GnA~DE E~cYCLoPÉDIE , t. XXYI ,
V o Pichon: p. 859.- Il est assez curieux en tous cas dc remarquer que 1'éditioll
de Jefferson n'est point mentiollnée à la liste des écrits du baron d~l1s la
XOllvelle biographie générale, publiée par Didot frères , t. XL, p. 81.
(3) Elles ont été singulièrement facilitées,- à moins même qu'ils n'en aient
tout le mérite,- par tous ceux auxquels je me suis adressé, et que nous tenons
à remercier d'une façon toute spéciale: Mi\I. les professeurs Duguit (Bol'deaux),
Timbal (Toulouse), Carré de l\Ialberg (Nancy), Le Fur ~Caell), Lameire \Lyon),
Gheusi \Toulouse), - Mi\!. les agrégés Politis (Poitiers) , Hémard (DijOiJ"
Demogue (Lille: , Bernard 'Grenoble ); Basdeyant (Rennes:' Holland ..(Alger); mon ami Georges Fourgassié, docteur en droit, adjoint à la Bibliothèque du
Sénat, et mon camarade Gaston de i\Jorelli, aYOcat à la Cour d'appel de
Paris .

�AVANT-PROPOS

:

....

.

~:

.

:

...... . . .

',.:'

,:'

-..
. . ." ..
.

"",,:""

.:
•

.

. ' ."

•• 4

~

.... '.;

..
. , . ,...
.

:

.... :

-,

...

..

../

..~: ..

.

17

affirmation de M. Moreau, instruit de l'existence du livre, qu'il
n'y avait point eu lieu de m'en parler, parce que, d'expérience,
il le savait introuvable.
Les libraires-antiquaires avertis ne purent le fournir; il n'est
pas dans les grands dépôts parisiens, tels que Sainte-Geneviève,
l'Arsenal, la Mazarine ou le Luxembourg; nulle bibliothèque
universitaire ne le possède, pas plus d'ailleurs qu'un texte américain quelconque de Jefferson; il n'est qu'ü la Chambre des
députés, sous la rubrique BD in-So, 167, et à la Bibliothèque
Nationale, coté Ng. 543, bl:oché, et non découpé encore. Sorti de
l'imprimerie Mame et frères, il a pour titre « ft/anuel du droit parlementaire, ou Précis des règles suivies dans le Parlement d'Angleterre et dans le Congrès des États-Unis, pOilr l'introduction, la
discussion el la décision des affaires, compilé à l'llsage du Sénat
des États-Unis, par THO~lAS JEFFERSON, ancien président des
États-Unis. - Traduit de l'anglais par L.-A. PICHON, ancien
agent diplOll1atique, ancien conseiller d'État, etc ... »
Dire C01l11uent cet ouvrage est plus souvent une glose qu'une
traduction, maintes, fois coupé d'erreurs ou déprécié par des
lacunes, et accidentellement, de l'aveu 111ême de ses notes,
imprécis et peu assuré d'avoir pénétré Je sens ou suivi l'argun1entation de l'original, serait commettre une chose 111alséante,
succomber à une jalousie dégradante COll1me 111esquine, oublier
quant à une œuvre d'Amérique cette règle que les nationaux de
ce pays ne doivent point avoir exprimée seulement pour le
foot-baIl Hit the line hard,. clon't fOlll and don't shiJ'k, but hit the
line lIard, enfin et surLou t dépasser le but qu'avec nlon collaboraLeur l\farcaggi j'ai recherché par la"présente traduction et qui
eut cette forLune, indispensable en ce monde au succès de toute
initiative, d'êLre compris~ et aussi accepté, par deux générations
d'élèves s'agrégeant d'eux-mèmes à la « Salle de travail ».
L'histoire de cette traduction (ce n10t de bonne foi ne doit
prêter à aucune interprétation maligne) est la définition de ee
hut, la description de cette initiatiye en voie de progrès. Une
raison de l'exposer résulterait, au hesoin, de ce fait que le pro2

�l;

18

....

.

fesseur Cézar-Bru (dont la très indépendante et loyale amitié,
au vu de l'expérience faite dans le domaine du droit constitutionnel, voulut une consécration officielle de ma Salle de travail),
a, pour cette année, projeté, avec notre distingué collègue Morin,
l'essai de pareil mécanislne pour le droit privé; ce qui appelle
naturellement l'attention sur le principe et les raisons de pareil
rouage. Mais la plus sÎlre excuse est peut-être qu'étant l'h~stoire
d'une création de la Faculté de droit d'Aix, elle peut paraître
ici, en un organe régional, dont ce sera sans nul doute la
meilleure utilité de répondre à quelques esprits assez chagrins
ou trop pressés, il y a quelques mois encore (1), pour reprocher à l'Université d'Aix-Marseille de ne point jouer le rôle
d'excitatrice et d'initiatrice fanlilier à la plupart des autres
Universités.

~.

. .
~

-- &lt;

.o.

;. _

...

..

..
;

JOSEPH DELPECH

.

...
;

,

.

"

.

.~

Il n'est pas rare d'entendre que les Facultés de droit, même
après que leurs cadres ont été élargis et que les programnlcs
en firent de véritables « écoles de sciences morales et politiques )) ayant Inission de rendre aussi claire et aussi cOlnplète
que possible la conscience des idées cachées au fond des institutions, ne sauraient rêver autre chose que la préparation aux
grades, et point du tout d'enseignement supérieur proprement
dit, de science, et de recherches savantes : avec la même foi
sereine dans les anciennes affirmations qu'on leur impute à
satiété et sans contrôle, on les représente toujours fidèles a"v ec
exclusivisme au procédé interprétatif et géométrique, immobilisées dans des études et des 111éthodes surannées, dépourvues
d'esprit philosophique; M. Liard, avec une compétence, pour
(1) Il Y n, au reste, dans bien des revues , comme un parti-pris, dérivant de
l'état d'esprit dont il sera tout à l'heure question au texte, de méconnaître ce
que, dans certains domaines indéfinis , comme l'histoire et la sociologie ,
pourrait donner la coordination des efforts entre Facultés de droit et des
lettres; ce sont de singulières préoccupations, au nombre desquelles on ne peut
certainement mettre le souci de conserver une trop minime clientèle d'étudiants ,
qui inspirent certaines demandes toutes récentes, par exemple celle.[Boissonade,
dans la Rev. de synthèse histoI'. , t. IX, 1904, p. 165J de faire passer tout l'enseignement de l'histoire aux Facultés de lettres, par suppression des chaires des
Facultés de droit.

�AV ANT- PROPOS

19

bien des raisons sans égale encore, a pu constater que· « sous la
double influence des sciences historiques et d'un régiule de
liberté où tout probl~nle se pose et se discute , peu à peu les
Facultés de droit se sont ouyertes à d'autres objels et il d'autres
méthodes, .... et n 'enseignent plus seulement pour le prétoire et
pour la barre, mais aussi pour la science et la vie sociale (1 ) ));
des esprits, entre tous éminents, tel M. Gabriel Monod, n 'en
persistent pas moins à écrire que « la Faculté de droit est essentiellement un institut professionnel, une école de droit, où l'étude
historique et philosophique du droit est étouffée par la préparation aux examens (2) ». -- Par ailleurs, il est aussi commun
de donner comme « spé~ÎIl1en des travaux qu'il ne faut pas
faire » les thèses de doctorat auxquelles « la Faculté de droit a
le tort de donner comme une consécration officielle », et de
rall1ener ces lùêmes écrits au « type des imprimés qui, tout en
valant à leur auteur un titre encore relativement considéré, sont
d'une radicale inutilité pour le travailleur sérieux (~ » .

.....

,,"

t

•

".

.

~

.....

"

~.

.
.

.. '

"

,',

(1) L'Enseignement supérieur en France, 1789·1893, t. II (1894 ): p. 398. L'ancien directeur de l'enseignement supérieur au ministère de l'Instruction
publique avait, opposant l'ancien et le nouvel état de choses, écrit déjà daus
son livre "Cniversités et Facultés, 1890, p. 81, 84 [V. le même texte, dans la
Revue des Deux~Jlondes, 15 février 1890, p. 868-9J : (C C'étaient des écoles, mais
des écoles qui tenaient un peu du sanctuaire. " C'était toujours la façon des
géomètres, qui partent de principes immuables et en déduisent les conséquences, et non celle des historiens pOUl' qui la loi sort des faits, s'explique
pal' un ensemble donné de faits et se modifie avec les faits. La critique historique, avec ses investigations et ses inductions, ses hardiesses, ses incartades, ses hypothèses, son mouvement et sa vie n 'y pénétrait pas. La faute
n'en était pas aux Facultés, mais à leur origine . Elles étaient restées ce que
le Consulat avait fait d'elles, (les écoles pratiques de jurisp1'lldence ... Elles
s'acquittaient admirablement de cette tâche ... , mais l'esprit était demeuré le
même, el avec l'esprit les méthodes , l'allure et les résultats de l'enseignement. ..
- [Depuis que des ferments nouveaux furent pour les facultés de droit un
principe de renouvellement et de vie] , les Facultés y ont gagné de n'être plus
considérées comme l'antichambre des prétoires, mais comme des institutions
ayant leur fin en elles-mêmes, et, sans rien négli ger de leurs devoirs professionnels, elles on t pris une conscience chaque jour plus nette et plus agissante
de leurs devoirs envers la sciellce. . . »
(2) La réforme de l'École normale , dans la Revue historique , t. LX~XI\' ,
janvier-février 1904, p. 86 .

(3) G. BN. [G. BourginJ, dans la Rcv. (['hisl. modcme cl ronlemp . , 13 janvier 1903, p. 395.

,

�20

'.

,

'"

",p, •

. . ..

--

~'.

.. ,

;

~

.

'.:;

~'.

JOSEPH DELPECH

Par combien d'injustice, sans nul doute inconscienle, el par
quelle triste 111éconnaissance de l'esprit actif, et de progrès
parfois éclatant, qui règne dans les Facultés de droit, est viciée
la première allégation, ce n'est point ce que j'ai le dessein de
démontrer; je n'aurais, d'ailleurs, qu'un titre à parler, l'expérience prise auprès de certains de n1es maîtres que ceux-ci
avaient, à n"en pouvoir douter, le secret des meilleurs moyens
d'enseigner, et la conviction puisée dans l'étude de leurs livres,
comparés à certaines œuvres très réputées, issues de disciplines
différentes, que plusieurs de ces livres étaient, à un titre tout au
l110ins égal à celtli de ces œuvres, admirablemen t appropriés
aux deux fonctions de l'enseignelnent supérieur, le progrès et ]a
diffusion de la science; mais cette expérience est ancienne et
définitive, cette conviclion très nette et assurée, en présence
surtout de certaines initiatives ou organisations; et j'attends la
preuve, impossible à faire, que nous travaillons moins que
d'autres d~ns un but désintéressé ct de manière scientifique. Pourquoi le deuxième jugement est, à certains égards, exagéré,
erroné comme le sont souvent ]es formules brèves dont la clarté
impressionnante est trop de fois acquise par le sacrifice des retours d'idée et des notations précises, je le lllOntrerais aisélnent
par l'exemple des quelques monographies, qui, chaque année,
assez régulièremenL en province et très cOlnmunément à Paris,
témoignent, de probante manière, tout ensel11ble de la valeur de
l'enseignemenL reçu de la chaire, et des qualités propres à ces
docteurs, sérieuse érudition, remarquable vigueur d'esprit,
habileté consomluée de dialecLique, connaissance approfondie
des littéraLures élrangères, pleine possession des 111éthodes historique et erilique. Commenl, par ailleurs el pour le plus grand
nombre, il est cependant fondé, je n'hésite pas plus ü le reconnaître, qu'à essayer, le cas échéant, une critique, âpre et peut-êlre
redoutée, des vices de méthode et défauts de documentation,
erreurs on inhabiletés dont se rendent coupables des étudiants
négligents on mal préparés; mais le relnède serait, peut-être ,
pour les thèses, comme il a élé fait pour les examens, par une
sévérité hardie, « de meltre dans le grade plus de science que

�A Y ANT-PROPOS

21

par le passé ». La Salle de LI'uvail am'ail finalem enl cette utilitl\
(et ce serait déjà un réel serYice rendu par elle), si elle n'avait
surtout une fin plus avouable, un principe d 'ordre plus élevé, un
plan à plus large portée .

·' .

\

.

..

,.

:......

- ....

1

Aussi bien, celte fin réside-t-elle toule dans le dessein de [aire
sentir ü l'esprit et de laisser au souvenir des étudiants ceHe
vérité que ce qui est la force, ou pourrait être la raison d'impuissance, de l'enseignement comme de toute fonction sociale,
c'est la pratique, ou le dédain, entre individus de la coopération,
tant celle-ci est une loi de la vie en toutes choses et éternellement (1). Le temps n'est plus, au reste, Inême dans le monde du
travail, où chacun pouvait aller sans s'inquiéter de l'œuvre des
autres, et les bien inspirés ont été ceux qui vantent et pratiquèrent le « collectivisme de bon aloi », où la personnalité de
chacun n'est en rien diminuée, parce que nulle sOlunission n'est
exigée, mais où chacun , sans rien abdiquer de l'indépendance
de sa pensée, a, par le travail diversifié et diYisé, le hénéfic('
d 'une précieuse solidarité intellectuelle (2).
C'est là l'une des leçons apprises de mes lnaitres, que j'emportai à Aix , impatient de la faire fructifier, assuré qu'à suivre
de loin les traces de ceux auxquels, il des titres divers, je dois
tout, je ne saurais risquer de m'égarer, cOllyaincu aussi que la
meilleure manière d'honorer ceux qui ont été ou veulent
demeurer nos guides, c'est de continuer leur œuvre tout au
moins avec le mêlne esprit de dévoûnlent. Le désir de rendre
aux autres un peu de la bienveillance vraie et du concours éner(1) Maurice BLONDEL , L 'Aclion, Essai d' une critique de la "ie et d'une
science de la pratique, Th. doct. lettres, 1893, p. 24~ : « .•• Ainsi le maîtr~ et
le disciple s'unissent l'un il l'autre sous l'ascendant ct dans un réciproque
amour d'une même et commune vérité . C'est parce que la science est indigène
en chacun et impersonnelle en tous qu'elle peut lever et fructifier sous l'excitation de la parole enseignante .. . . Ce serait amoindrir le rôle du maître que
de voir en lui un stérile aceouchcUl' des intelligences; il apporte la vie et
l'amour ; et la communication des pensées est une image de l'union. qui
féconde les corps ~ ptùç. »)
(2) Jean BmssA UD, Discours à la Fête de Cujas , dan s Je Rccueil de l'Académie
de législation de Toulouse, t, L, 1901-1902, fi. 8,

�22

'.

'.

:

""

JOSEPH

DELPECH

gique, qui In'avaient été à moi-même prodigués-, fut aInSI le
principe de cette Salle de travail, dont l'accès est ouvert aux
étudiants de doctorat politique, pour laquelle l'abondance des
concours était la condition même du bien qu'un jour peut-être
elle aura réalisé, et qui, à titre gratuit de par l'idée nlême de son
institution, pourrait bien être pour notre Faculté de droit l'un
de ces « instituts spéciaux» visés par ~1. Gabriel Monod, à
l'occasion de la réforme de l'École normale, « où ceux qui en
auront le désir et la vocation consacreront une autre partie
de leur activité et où ils seront payés en proportion de leur
travail ».
Cependant la manière de l'organiser et le programme à lui
assigner demeurèrent, plusieurs mois, imprécis en ma tête, et
furent, aussi longtemps, la cause de tâtonnelnents que souffrirent
sans critique les pren1Ïers témoins et coopérants de l'œ~vre; mais
ces jeunes gens, avec la généreuse sympathie de leur àge, avaient
de suite senti l'éventuel avantage et les obligations immédiates
résultant pour eux de cette promesse, ferme dès la prenlière
heure, que, hors l'amphithéâtre où ils sont trop souvent les
ayants-droit et les victimes réelles d'une « méthode des semailles
sans culture» (Hauriou), ils seraient traités, non plus comme
auditeurs, Inais en élèves associés dans un laboratoire de
recherches à une œuvre d'information, et tous aidés par chacun
dans l'aboutissement de travaux apparemment distincts, mais
dont la condition serait d'avoir des points de repère comlnllllS
et de procéder de l11èmes vues d'ensemble; avec le président
Roosevelt (1), ils doutaient (( qu'il soit possible de surestimer
(1) La vie intense (trad. de Faucigny-Lusinge et Izoulet, 1904), p. 265. - Les
contes de fées déjà le disaient, tel celui que M. Rodolphe DAR ESTE rappelait,
il y a quelques années, à la Société de législation comparée, - qui traduirait
fort bien l'utilité pratique de ma Salle de travail quant à l'œuvre qui y a été
instaurée, - et suivant lequel, « un jeune prince étant condamné à trier des
grains d'espèces différentes qui remplissaient un grenier, la seule vue de ces
grains le mit au désespoir lorsqu'arriva une armée de fourmis }l laquelle il
avait rendu quelques services, et qui firent sa besogne en peu d'instants.
Voilà ce que peut l'association quand elle est bien ordonnée et disciplinée.
quand chacun sait ce qu'il doit faire et s'en acquitte fidèlement». (Bullet. de
la Soc. de législ. comp., t. XIV, 1885, p.201).

�AV ANT-PROPOS

". ."

~

.'.

~

.

;

~

'.. .

.

.
.....: .... .,.-

. ...
'

'

....

,

..

. : '.:.: .:"., .

•

.

. . . .' . . . . . . .

~1

_.

......

.}

'

.

'.

'~ ,

..

'

\:.

..."

....

23

le bien accompli par le simple fait de l'association avec un but
commun», et ils pensaient que, « quand l'intérêt commun est
élevé, et le but commun particulièrement digne, le bien accompli
est naturellement bien des fois accru »; or, ils m'avaient, de leur
propre expérience, garanti cette ancienne constatation que le
manque d'organisation de travail est, pour la masse des
étudiants, dans l'enseignement de nos Facultés, un écueil
auquel remédie assez mal l'institution des Conférences facultatives réduites bien souvent, par la force des choses, la pratique
de certains groupes ou les exigences de quelques milieux, à une
préparation peu distinguée et finalement assez stérile de
l'examen; et deux générations déjà se sont, par adhésions distancées (ce qui est une preuve de leur indépendance) accordées
sur l'utilité, prônée par moi, de l'exécution d'une œuvre, qui
impliquerait chez les auteurs la pratique de mêmes méthodes
sous l'action d'une inspiration commune, et dont toutes les
parties, bien découpées et sans excessive ampleur pour leur plus
sûre étude, constitueraient, sinon autant de chapitres définitifs,
du moins de très importantes contributions au développement,
d'un sujet vraiment un et de grand intérêt .
C'était, en somnle, rêver d'adapter dans une petite Faculté de
droit le principe des Séminaires allelnands, qui fut chez nous, à
l'occasion, celui de l'École normale ~t des conférences dans les
Facultés des sciençes, et d'après lequel « jamais l'enseignement
n'a été le monologue du professeur en face d'auditeurs passifs;
c'est le colloquÏlzm actif du maître et des élèves, le maître apportant sa méthode et sa science; les élèves, leurs ébauches et leurs
essais de parole et de plume (1).» - Décider la chose et l'exécuter
était et demeure périlleux; car pareille initiative est de celles à
qui il est réservé d'éveiller les résistances ou du moins les défiances, dont les courtes patiences se lasseraient tôt, pour lesquelles
il faut entre autres conditions un tenlpérament fougueux et la
détermination de ne point se tenir à l'écart de la luite, et qui par
(1) LIARD, UniveJ'siiés ei facultés, p. 54: et dans la Revue des Deux-Mondes,
l5 décembre 1889, p. 916.
.

�24

là-n1ème forcent leurs auteurs à èl voir deux fois raison. Avoir
persisté dans le dessein est, pour partie (je me hâte de le dire,
pour pouvoir exprimer à ces collègues rna gratitude et mon
amitié), le résultat des encouragelnents qui me furent, dès la
première heure ou constamment, donnés, avec la plus compréhensÏYe et pénétrante intelligence, par le professeur de rare
intellectualité et de relations exquises qu'est M. Edouard
Jourdan, et tour à tour par les agrégés Rémard et Robert
Caille mer, Schatz et Morin, avec lesquels de fréquentes conversations, sîues, libres et variées, m'ont fait utilelllent éprouver
combien peu les spécialités si nécessaires de concours impliquent séparation, dès lors que chacun, se souvenant de l'idée
exprimée par M. Liard que « la science est intelligence et l'intelligence lien », est prêt ~l faire pénétrer dans ses travaux le
résultat des efforts d'autrui. En arrêter le détail fnt toutefois
chose lente et malaisée.

'.'

"'1.

,JOSEPH DELPECH

li.,

Il était impossible de songer pour Aix à ce que la Faculté de
droit de Toulouse a YU établir par l'initiative hardie et heureuse
de M. le professeur Randou.
A Toulouse, « pour les étudianLs, disait M. Rauriou, da ils
le rapport fait au Conseil de l'Université le 22 décembre 1903 (1),
la Faculté de droit essaie maintenant d'organiser des travaux
pratiques scientifiques ... Le pivot de la combinaison est une
salle de travail pour chaque conférence avec les livres appropriés, particulièrement des recueils de jurisprudence et des

.... ; .. , .....

....
,.'

""

-.-'
'.

,

.

'

....
(1) Rapport concernant l'année 1902-1903, p. 10, 11. -- Rpr. le rapport de
~l.

'&lt;

le doyen DELOUl\IE, au même Conseil de rUniyersité , le 9 décembre 1904,
p. 31 : « Aucune modification dans l~ mode d'aménagement primitif n'est plus
utile à la vie et au trayail de nos étudiants, et c'est pOUl' cela que nous portons
de ce côté notre particulière attenlion. Il n'y a chez nous ni travaux pratiques ,
ni laboratoires pour attirel' vers le centre d 'études ceux qui nous quittent
chaque jour, pour le reste de la journée, en sortant des cours du matin .
Nous n'avons que la grande bibliothèque pour offrir, contre les importuns et
leurs redoutables impulsions à domicile, un refuge au travail des mieux intentionnés ; mais là ils sont habituellement très nombreux, et · surtout ils n'ont
pas la disposition facile des livres usuels et des collections de textes qu'ils ne
peuvent pas non pIns aisément se procurer chez eux. C'est justement ce qu'ils
devraient trom'cr auprès de nous ct c'est ce que nous voulons établir ... »

�A. VA.~T-PROPOS

25

recueils de textes où puissent être faites des recherches. L'exercice le pIns fécond paraît deyoir être une recherche en COl11mun
entreprise par le professeur sous les yeux des étudiants, avec
les instruments de travail de la salle. Rien ne se rapproche plus,
en effet, de l'expérience de laboratoire instituée sous la direction
d'un chef de travaux. Cette recherche en conlmun d'un point
d'histoire ou d'une solution de jurisprudence est l'axe -des
trayaux ; elle suscite, chemin faisant, des recherches accessoires
confiées à chacun des étudiants et qui leur constituent un travail
personnel intéressant. » Des salles de travail, avec bibliothèques
spéciales, telle est, en effet, la création dont la Faculté de droit
n'a p' us aujourd'hui qu'à poursuivre la généralisation à tous les
enseignements; mais enlre loutes, l'une, la prell1ière établie,
celle qui a l'œuvre avancée, et partant le mécanisme le pIns
compliqué, m'avait frappé; M. Rauriou qui l'institua et la
dirige, y a transporté son cours de droit adminislratif pour le
doctorat: convaincu , ft juste titre, que les enseignements de
doctorat souffrent tont ensemble de la raréfaction de l'auditoire
et du caractère approfondi qui est celui de toute monographie
ardue sur un sujet spécial, il a renoncé ü l'allure didactique,
dogmatique et déductive du cours pour associer les élèves à la
rrcherche des matériaux et à l'échafaudage, et par cet apprentissage, leur donner, durant leurs dernières années d'études et
en yue de l'avenir, l1lie mélhode de travail (1) .
(1) L'institution , - dont la pensée fut ainsi d'éviter le eours ressemblant « à
une répétition aux quinquets sur la scène vide d'un théàtre , avant une représentation publique qui n'arr he jamais )J ,et le but est de procéder en commun à
des analyses minutieuses et d'aboutir par des inductions provisoires il une synthèse, - est assez curieuse pour qu'il ne soit point déplacé de reproduire ici
la partie essentielle de la description que M. HAt:nIO U lui-même en a donnée ,
dans un article: Création de salles de lravail po Ill' conférences et COUl'S de
doctoral ù la FaclllLé de droit de ITniveJ'sité de Toulollse, inséré par la Rev.
internat. de l'enseignemC1lt , 15 juin 1901, t. LXI , p. 547-558: ( Je suis assis à
la même table que mes auditeurs et sans costume officiel ; un vieil appariteur.
qui a le sellS de l'esthétique spéciale aux facultés de droit, m'a conseillé de
ne pas mettre la robe dans ce c:l.dre trop simple. J'ai suivi ce bon ayi~. Nous
trayaillons ensemble, c'est moi qui parle , mais on me fait passer les volume s
dont j'ai besoin, on me cherche un arrêt, quelquefoi s on le lit ft ma place. A
l'usage les institutions sc perfectionnent. Ayçc cett ç méthode dç reçherches ,

�:'~.

-, ...... .

:~.

... ... ~-

26

,.
".;

... ~: ..

:

.:

".'

:' :" ,: ' . .1

JOSEPH DELPECH

A Aix, den de semblable ne pouvait être fait, étant présupposé,
ce qui est fort douteux, que le droit constitutionnel se puisse
prêter à des manipulations de documents aussi aisées que les
,d isciplines pour lesquelles il existe en abondance des textes à
lire et des décisions de jurisprudence à commenter. La raison
en est double, la première d'ordre intérieur, la deuxième de
caractère personnel. - Notre bibliothèque universitaire a le
très grand souci de rendre le travail individuel aisé, et même de
souffrir un prêt tolérant; mais, comme les règlements, de date
ancienne, n'ont pas prévu le détachenlent de livres ou de collections au profit de groupes, je n'ai pu obtenir (1), après un vœu

, -j

: r

':o........... : •• :

."'

'. ~

.;.

.~ ~:

.....,

....

'.

..

~

.'

'.

'.'

.
..

..
•J

.

;","

,.

"'1"

....

~

.....

,

'.

...

avec ce cours dépourvu de l'ossature nette des divisions déductives aunoncées
à l'avance, avec ces leçons pleines de longues analyses et de digressions, avec
ces lectures d'arrêts, il était à redouter que relève ne vît plus nettement le
texte du cours, que celui-ci ne s'évanouît en une sorte de causerie dont on ne
saurait plus fixer en des notes les contours ...... Une fois dans notre salle de
travail, rapproché de mes étudiants, le remède m'est apparu très simple , Le
texte de chaque leçon devait être établi après coup d'une façon officielle et en
collaboration. Pour chaque leçon, à tour de rôle, un des auditeurs, comme
sténographe ou greffier, prend les notes in-e:l:lenso et après coup rédige ces
notes sur un cahier officiel, je corrige cette rédaclion ct ainsi se trouve constitué le corrigé officiel du cours qui demeurera dans la salle de travail à la
disposition de tous et, à la fin de l'année, prendra place aux archives. . . . .. »
(p. 556-7). - Ma Salle de travail ne ressemble à celle de M. Hauriou que
par le défaut de tout appareil.
'
(1) Il en est allé tout autrement à Toulouse. V. HAURIOU) op. ei loe. dit., p . 551:
« Pour garnir la bibliothèque des livres indispensables , nous ayons eu recours
à un procédé simple quand on trouve partout de bienveillants concours, mais
qui, évidemment, ne saurait être que provisoire. La bibliothèque universitaire
a bien voulu consentir à détacher dans notre local trois collections très spé. ciales, le Recueil des Arrêts du Conseil d'Étai depuis l'année 1870, la Revue
générale d'administration, la Revue du Droit public, plus un exemplaire du
Traité de la juridiction administrative de M. Laferrière, et un bon Code. Le
. procès-verbal de prise en charge de ces volumes a été signé par le professeur
et par tous les membres de la conférence, qui se trouvent ainsi être solidairement responsables. Ils ont accepté cette solidarité gaiement, se connaissant
tous déjà depuis plusieurs années puisqu'ils sont étudiants en doctorat de la
même promolÏon. Nous procédons d'ailleurs à un récolement très rapide tous
les quinze jours. La communication aux 1ecteurs de la EiLl:othèque universitaire a été organisée par l'intermédiaire du professeur )). - Je ne cesserai,
pour ma part, de souhaiter et réclamer, sans beaucoup l'espérer, le détachement de collections, comme les Archives parlementaires ou le Moniteur universel, et à défaut de cette faveur, et pour remédier par achat à ce refus de
prêt, quelques généreuses s\lbVentiolls.

�AVANT-PROPOS

'"

"

"

....

.

"

....'. '.

'. ~ ~

.

1

: ••••

,

• ',-.

.

o'

.' . '

~

:.- .

~

....

,

."

.

,

.

27

provoqué de la Faculté et même après demande au Ministère
fortement appuyée par mon cher maître M. Berthélemy, l'ÏIIStallation, désirée pour quelques nl0is~ de certaines histoires
politiques, en une pièce autre que celles occupées dans l'immeuble de la Faculté de droit par la Bibliothèque universitaire. Par ailleurs et surtout, je sentais, quoiqu'issu d'un concours
spécial de droit public, combien, le cas échéant, eùt valu contre
ma ténlérité cette remarque de M. Hauriou sur son procédé
« qu'avec l'ancienne agrégation universelle, avant le régime des
spécialités, (il n'aurait) pas conseillé à un agrégé frais émoulu
d'employer cette méthode qui demande un certain acquis )) ;
j'avais, en effet, la pleine et prudente conscience que l'entreprise
rêvée pannoi est de celles qui conduisentles associés «jusqu'au
nu-fond de roc)) du caractère et de la capacité, et n'autorisent
sur nul de ces deux points les défaillances.
Aussi, je limitai les essais, de février à juin 1904, de telle
manière que M. le doyen Bry, faisant rapport, le 22 novembre
suivant, au Conseil de l'Université d'U~l mécanisme rudimentaire
qui lui avait été expliqué seulement par bribes, pouvait dire: « Ce
qui distingue les Séminaires ou Salles de travail, c'est la collaboraLion plus complète du travail de l'élève avec celui du nlaÎtre.
Les élèves en doctorat, dont la culture est plus avancée, sont
plus aptes à profiter d'exercices de cette nature. M. Delpech a
voulu en faire l'essai, cette année, avec les six étudiants qui
suivaient les cours destinés à la préparation du premier
examen de doctorat politique. Hésitants tout d'abord, les élèves
se sont fait inscrire l'un après l'autre à ces conférences pureluent facultatives. Ils ont vite compris tout l'intérêt qui s'attachait à cette comnlunauté de vie scientifique, à cette direction
donnée en vue des connaissances bibliographiques, des recherches de (ous les documents nécessaires à l'étude approfondie
d'un sujet. On trouve dans ce « laboratoire juridique » le moyen
de préparer des nlonographies et des thèses, et je sais que, cette
année, les élèyes, réunis dans la Salle de travail, ont, en collaboration, traduit un ouvrage de droit constitutionnel américain,
[C. MASON, Veto power, Boston, 18901 qui sera utile à certains

�28

.JOSEPH DELPECH

d'entre eux pour leur thèse de doctoral» (1). - .L a Salle de
travail avait ainsi, dès son origine, affecté une utilité, sinon
imprévue, du 1110ins inessayée: elle était un laboratoire, non
d'enseignenlent, mais seulement de recherches, où je tàche, par
une préparation toujours lnéditée à l'avance, sauf certaines
inspiration') imprévues, de nlultiplier les moyens d'information et d'éviter les fouiJJes désorientées et stériles aux étudiants
occupés à la préparation des thèses de droit constitutionnel dont
ils ont accepté de moi le sujet.

..

- .'

Toutefois, ilmanquaiL encore à l'œuvre un caractère d'unité:
le choix des monographies, - s'il eÎlt été capricieux et si la
pensée lui fût demeurée étrangère de se limiter à un sujet,
d'ailleurs vaste, pour en extraire, par morceaux, de nlanière
successive ou concomittante, touLe la substance inexploitée, eût risqué de cOlllpromettre, par la dispersion des e.t forts, les
chances de succès d'une ~oJlaboration, qui demeurera peut-être
obscure, mais qui, achevée, aura été, je l'espère, utile, parce
qu'a toujours été nécessaire et fécond le labeur patient et obstiné
,des metteurs en œuvre et des travailleurs de second rang. La
voie ln'eût été, le cas échéant, indiquée par les souvenirs gardés
de la composition d'un livre, dans l'histoire duquel j'ai eu une
certaine part, celui que, sous la direction d'un inoubliable maître
de conférences, M. Pillet, professeur d'histoire des traités à
l'Université de Paris, firent sur Les Fondatellrs du droit iniernatiOJlal, la plupart des candidats de 1903 à l'agrégation de droit
public (2). Une antre circonstance surtont devait y aider: sur

(1) Rapport a1lnuel ail Conseil de l' Cniversilé, 1903-1904, p. 33.
(2) Ce vol., in-8 o , 1904, Paris, Giard et Brière, 691 p. contient des mono. graphies sur l'itoria [par BarthélemyJ , Gentilis [Nézard], Szzarez lRollandl,
Grotius [Basdevant], Zozzch [Scelle] Puffendorf [Avril], BynkersllOek [Delpech],
Wolf [Oliye], l'atiel [Mallarmé], G.-F. de Martens rBailhy]. - « Il me serait
très agréable, dit M. PILLET, en sa Préface, p. v, YI, XXIX, de raconter comment, très frappé de l'insuffisance de la littérature juridique en- matière
d'histoire du droit des gens) j'aurais engagé nos candidats à l'agrégation du
droit puhliç à réunir leurs forçes et à comhler cette laculle. Ce début n'aurait

..

'

�AVANT-PROPOS

'.

'

.'

. . .", . ,,"

"

.....:.

/

'".

.

..

-

~'.

'-'

.

.

.....: ..

.....

..

'

~

29

ce même Cours Mirabeau, qui, sous sa voûte luagnifique, abrite,
durant certaines heures du jeur, la vie de la cité, et dont
J.-J. Weiss, qui fut professeur à Aix, rappelle le charme dans
la préface des Essais Sllr l'histoire de la littérature française,
j'avais confié à l'esprit, vif et curieux, délié et fineluent cultivé,
de mon collègue M. Moreau, l'intérêt qu'il y aurait éventuelleIuent à trouver dans le texte, l'histoire ou l'application des
Règleluents des Assemblées législatives une voie non encore
abordée pour de sérieuses et neuves études de droit constitutionnel ; nous étions convenus tous deux que, dans ce domaine
où quelques œuvres à peine se détachent géniales ou excellentes,
la lumière pourrait peut-être, non sans profit, être portée sur
d 'autres points qu'un exposé plein de dogmatisIlle ou la critique
extraordinairement puissante dcs « principes» ; le projet naquit
ainsi de publier, en français, les textes, à tout le nloi11s bien peu
connus, des Règlements des assemblées législatives ; nous l'avons,
à cette heure, après bien des difficulLés, réalisé, si bien que les
deux gros volumes des traducLions sont sous presse. Mais voici
que, tous les projeLs et les travaux s'unissant con1lne les parties
d'uIl même enseInble, les éludiants en doclorat politique, chaque
selnaine réunis plusieurs heures en une salle de la Faculté ou
dans ma nlaison comme en un laboratoire, avec mon aide (ou,
pour parler une langue plus académique, sous ma direction),
utilisant ces textes lraduils, demandant des ressources à nlon
fichier, el opérant des fouilles dans les collections parlementaires possédées ou empruntées par la Bibliothèquc uniyersitaire, travaillent, depuis décembre 190-l-, à une série d'études

qu ' uu défaut , il serait tolalement inexact. L'idée première de cc lra\'ailll 'est .
pas de moi, mais de l'un de nos jeunes docteurs , M. Delpeeh, actuellement
chargé de cours à la Faculté de droit d'Aix-en"Provence . . .. , C'est bien une
histoire des doctrines de :ces jurisconsultes que nous possédons-là, histoire
écrite par des hommes qui ont lu leurs ouvrages (il n 'est pas inutile de le
dire), et qui possèdent du reste des connaissances étendues en droit international. Gn pareil livre n 'existait l)as; il existe maintenant .. , . . En l'écrivant,
il s ont rendu un réel service il la science », - C'est un pareil éloge que, toutes
proportions gardées an besoin , je rê"erais pour les monogl'aphies qui sortiront
de la Salle de travail.

�30

....

.

, .

r

•

JOSEPH DELPECH

sur La vie intérieure des Parlements, les différentes formations et
la pratique des assemblées représentatives modernes (1).
De la sorte, ici encore, comme tout à l'heure, pOlU l'œuvre
conlme pour le caractère de la Salle de travail aixoise, la force
des choses et l'évolution de - Ines études personnelles nous ont,
mes élèves et moi, en dehors de tout vain souci d'originalité,
fait dépasser l'habile organisation de M. Hauriou; au surplus,
nous croyons désirable et vraie pour nous l'appréciation donnée
par celui-ci sur le rouage nouveau dans les Facultés qu'il a
imaginé et porté, à Toulouse, à un haut degré de perfection:
« Il faut (dit-il, op. et loc. citt., p. 558) que la loi soit lue en son
entier, qu'il en soit fait quelque part le conunentaire perpétuel;
c'est un rite social nécessaire. En même temps, le cours magistral doit être le balancier régulateur du fonclionnement des
Facultés de droit, mais il ne doit pas être seul: à côté de lui il
y a place pour des rouages plus nlodestes produisant un travail
plus direct. Il en est à ce point de vue des Facultés de droit
comme des assemblées parlementaires, toutes proportions gardées; il Y faut de grandes séances publiques qui soient conlnle
des crises de comnlunion en la loi, mais à côté il faut aussi
le travail continu, à la [ois préparatoire et complémentaire, des conlmissions. ))

(1) Voici une liste des différentes monographies cu progrès, qui donnera
vraisemblablement une idée de leur nouveauté et de leur intérêt comme écrits
universitaires:
1. Présidents et bureau des assemblées législatives.
2. Les communications du gouvernement avec les Chambres.
3 .. La représentation du gouyernement dans les Chambres .'
-1. La séance publique.
5. La liberté -de la tribune dans le débat puhlic.
6. L'indemnité parlementaire.
7. La clôture de la session.
8. Les comités des assemblées législatives.
9. Conditions d'exercice du droit d 'amendement.
10. Le droit d'interpellation en France de 1789 à 1830.
11.»
»
de 1830 à 1852.
12.
»
de 1852 à 1875.
13. Le pouvoir disciplinaire des assemblées sur leurs membres.
14. De la disposition de la force armée par les autorités parlementaires.

�AV ANT-PROPOS

..

-

~.

..
,'.'~

,

~

.

.

. .

.
,

...

"

.... ,.

r ••.

31

Il devait cependant nous être donné de la dépasser plus
encore, par la publication de « travaux désintéres's és », dont
l'espoir avait été, par l'éminent professeur, déclaré ;( impossible
tout de suite, surtout avec les exigences de la loi militaire»,
Je le déclare avec d'autant plus de simplicité, et d'énergie aussi,
que l'idée preIuièren'en vient pas de nloi, Iuais d'un collègue ,
à ~ l'amitié franche et dévouée , M. A. Bouvier-Bangillon: à
ses yeux, la Salle de travail, dont il ne me dissimula jamais
certains écueils ou quelques risques, devait, par amour-propre
ou prudence, étendre son activité au-delà de la préparation des
thèses de doctorat, à certains égards peu conforme aux traditions et aux convenances académiques, et d 'attrait un peu
inquiétant comme l'est toujours la nouveauté. Quelle que fût
ma conviction que des critiques, le cas échéant aisées à réduire
par une invitation à inliter ou une discussion sans merci, ne se
produiront point, je cherchai vite avec lequel de mes élèves et à
quelle œuvre en relation très étroite avec l'ensemble de nos
études je pourrais travailler. J'ai déjà dit, au cours de cette Introduction, quelle aide résolue la Salle de travail avait, dès sa naissance, trouvée dans 'M. Marcaggi, et aussi par quel accident et
pour quelles raisons le Manuel de Jeff~rson m 'avait été signalé
et nous avait frappés.
Je n'ai plus rien à ajouter à l'histoire que je viens de donner,
et de la Salle de travail, et de cette première traduction. Certains, et ils n'auraient pas tort, la trouveront trop longue. Si je
n'ai pas cédé à la tentation qui Iu'est, plusieurs fois ; venue, en
écrivant cette Introduction, d 'y renoncer, ou de la beaucoup
réduire, c'est par espoir que dans quelques années la Salle de
travail aura donné sa lnesure, et aussi par plaisir de sentir la
force de synlpathie qui y unit toute notre équipe; or, j'ai lu,
d'une part, que « les associations, qu'aucun intérêt matériel n 'a
créées, qui se sont fornlées pour le service d'une idée, et se
développent par le concours incessant de volontés libres et
spontanées, attachent avec raison le plus grand prix à- leurs
souvenirs, et sentent le besoin de se reLreluper sans cesse dans

�.«-.... - •

....'

"'

.. ' -. -- ..

'

32

JOSEPH DELPECH

leur origine, de se relier à l'œuvre accomplie dans le passé, afin
de ne jamais s'écarter de l'esprit qui a présidé ~ leur naissance (1) », - et, d'autre part, qu'« il faut bâtir ..... des telnples
qui ne soient pas faits avec la Inaill, mais rivés avec des cœurs;
car, cette sorte de lual'bre, veinée de rouge, est, seule, en vérité,
éternelle (2) ).
Mazères-Lezon s, 18 septembre 1903 .

Joseph DELPECH,
Professeur agrégé de droit public
à l' Université d'Aix-Marseille .

.\
, (1) Dt;
p.66.

\2)

B UlT , Discourti .. . . , Bllll. d e la Soc. de léyisl. comp. , 1.

Rr.;SIUi' ,

BRU!\HE S,

XXI,

18U2,

The erowll of ·W old Uliv e, Sect. 2, § 84, cité par Henriette-Jean

Rllskill cl la Bible , 1901, p. 135.

�A_VIS SUR LES NOTES ET ABRÉVIATIONS
J

"':

,.

.......
~

: .......

~

......
;.

.

......
..

....

..

..... :..

~ ~,'

....

." r

.;.

~

'.
•

d'""

;7:",'"

".-".

~.
fil

=

....

..
•

.....
,.

'. ..' ..

11'

~

",

.

~

...

•

Le texte du l"Ianual of parliamenlary pracJ ice a été, je l'ai dit au déblü
de l'Introduction ci-dessus, maintes fois réimprimé; il figure notamment, à côté des Articles de confédération, de la Constitution et du
Règlement de chaque Chambre, dans les compilations officielles faites
pour les membres du Congrès. Il y est accompagné des références que
Jefferson avait jointes à son exposé de la pratique établie ou au développement de son opinion propre. A l'heure présente, c'est, à mon
avis, le tort de ces références, telles qu'elles persistent dans les plus
récentes éditions, en particulier dans celle employée par 1\L Marcaggi
et moi comme base de notre publication [57th. Congl'ess, 2d. Session,
Docllment no 227. - SE~ATE MANUAL .•. , edit. of febl'lUll'Y, 5, 1903. ·W ashington , Governmenl prinling Office] d'être plus incommodes
encore qu'incomplètes : ainsi celles qui sont données à l'œuvre
d'Hatsell, le plus précieux des recueils de vieux faits et usages
parlementaires que je connaisse, sont trop rares et faites d'après
l'édition de 1776, laquelle fut bien amplifiée par celle de 1818. Il m'a
donc paru intéressant, quand je le pouvais, d'en réformer et compléter un certain nombre. D'où, une double catégorie de notes:
les unes, reproduites en la forme abrégée qui est la leur aux volumes
américains, à ceci près que, ci-dessous, dans l'Index des abréyiations, j'ajoute, d'après le catalogue du British Museum, ce qui n'exisle
point auxdits volumes, le titre de l'ouvrage auquel elles furent
empruntées; - les autres, tirées des Debales de Grey ei' des Precedents
of ]Jl'oceedings d'Hatsell, multipliées et remaniées, et distinguées des
précédentes par une insertion entre ri.

CHANDL.

COKE.

=--=

l1w history wld }Jroceedings of lhe HOllse of
Commons from the Resloratioll to the present lime ...
collected from the besl authorilies. - London, R. Chandler, 1742-44. 14 vol. in-8°.

CHANDLEH. -

The finit part of the lnstitliles of [he lawes
England. - 1628, in-fo.
The second (- (ollrlh) pa1'l . . . London, 1797.

COKE.

3

0/

�34
ELS.

A V ANT- PROPOS

= ELSINGE. -

The manner ol holding Parliamenl.s in England.

London, 176S ; in-So.

- The mellwd of passing bills in Parliamenl. -- 5 vol.,
London, 1744, in-4°
d'EwEs. = d'EwEs. -

The severall voles and resolulfons agreed upon
by both Houses ol Parliamenls ... - 1641, in-4 o.
HAKEw. = HAKEWILL. - Modus tenendi Parliamentum, etc ... - Lon.

~..

don, 1671-79, in-12 .

.'

HALE.

=

The jurisdiction of the Lords House, or Parliament
considered accol'ding to antient records. - London, 1796,

HALE. -

.-

in-4° .

'

. '-

LEX PARL. '

..

\

... .

Lex Parliamentaria, or a l'realise of the Law and custom
ol the Parliaments of England, by G[eorge) P.[etyt),
"Vith an appendix of a case in Parliament between sir
F. Goodwyn and sir J. Fortescue, for the Knight's place
for the county of Bucks. - London, 1690, in-Se.

NALS.
RAP.

=:

NALsoN. - A true copy of the Journal ol the High Courl ol
Justice, for the tryal of K. Charles 1. - London, 16S4.

= RAPIN. "-

The hislory ol England. - 2c éd., J.-J. and P.

Knapton, London, 1732-1751, in-fo.
RUSHW. = RUSHWORTH. - Historical collections ol Privale Passages ol

"

'.

.:~

.... : '.

":.

""

'"

.'

State weighly malters in Law remarkable proceedings in
Parliamenls. - G. Thomason, London, 1659.
SCOB. = SCOBELL. - Collection of Acts and Ol'dinances of general use
made in the Parliament begun and held at Wetsminster

.

,

.'''."

the third day of Nov. 1640. - London, 165S, 2 vol. in-fo.
- Memorial ol the melhod and manner of proceedings in
Parliament in passing Bills. - 1657, in-12.

"

.

.

'",

-

The power ollhe Lords and Commons in Parliameni
- London, 16S0, in-4 o.
SELD. = SELDEN. - A briefe discourse concerning the power of the
Peeres and Commons of Parliament. - 1640, in-4°.
Sl\IOL. = Sl\IOLETT . - The history ol England from the Revolution lo
the end ol the american wa!' ... - New edit., Cadell,

üi point of Judicalure.

5 voL, London, 1793, in-So.
TOWN. = TOWNSEND. -

WOODD.

.. '

1

Hislory ol the House ol Commons, fi'om the
Convention Parliament of 1688-9, to the passing of the
Reform Bill in 1832. - 2 vol. London, lS43, in-Su.
WOODDESON. ~ A syslematical view of the laws of
England. - 3 vol. London, 1792, in-So .

�.,

1

~-

PRÉFACE DE JEFFERSON

.: ..

..

. ....
.

"

~.

.

-

,.,

,

00'"

~

0,

:

.....~'.

•

of"

:"1,,:' ,,"
' ••••

' .,/

",0

......

",

°

o'

'-'",

.:.

La Constitution des États-Unis, établissant une législature
pour l'Union d 'après certaines formes, autorise chacune des
branches de cette législature à « déterminer les Règles de ses
délibérations 1). Le Sénat a donc édité quelques règles pour son
fonctionnement; mais, comme celles-ci ne s'appliquent qu'à U~l
nombre de cas restreint, il s'en est renlis à la décision de son
président, sans débat et sans appel, pour toutes les questions
d'ordre qui se présentent au sujet ou au défaut desdites règles.
De la sorte, le pouvoir du président a un champ très étendu;
abusivement exercé, il pourrait avoir une grande influence sur
les délibérations et les résolutions de l'assemblée. Il faut donc
que le président sente sérieusenlent le poids du crédit fait à son
pouvoir discrétionnaire) et aussi la nécessité de recourir, pour
se guider, à quelque système de règles connu, à telle fin qu'il
ne soit pas libre de se laisser aller au caprice ou à la passion et
que nul ne soit ~utorisé à l'en accuser. Mais à quel système de
règles doit-il recourir, conlme complémentaires de celJes du
Sénat? A cette question, il ne peut être fait qu'une seule réponse.
Force lui sera de se référer au systènle de règles adopté pour
le gouvernement de quelques-uns des corps législatifs de ces
États ou de celui qui a servi de prototype à la plupart d'entr'eux.
Ce dernier est le nlodèle que nous avons tous étudié, alors que
nous connaissîons malles variantes· qui y avaient été apportées
dans nos différents États. Sa substance est consignée en des

;'t;:

•••. 1(

�36

~

't.
•

• J"

••

'.

..

" •

THOMAS JEFFERSON

publications qui sont en la possession de beaucoup bu à la portee
de tous. Ses principes sont sans nul doute, en tant qu'il s'agit de
diriger les débats d'une assemblée d-élibérante et de dégager de
celle-ci le sentiment exact, combinés aussi sagement que n'Îll1porte quel autre règlement qui pourrait parvenir à notre connaissance. Enfin, l'acquiescement que, jusqu'ici, lui a prêté le
Sénat, dans les occasions où il s'y est référé, lui a donné une
sanction approbative.
Par suite, considérant la loi des délibéraLions du Sénat COlllll1e
composée des préceptes de la Constitution, de la procédure
établie par le Sénat, et, à leur défaut, des règles du ParlemenL
Langlais l, j'ai essayé de compiler et ranger ci-après toutes celles
qui reçoivent application dans la pratique ordinaire, en comparant les règles du Parlement et celles du Sénat lorsqu'elles se
ressenlblent tout comme lorsqu'elles diffèrent. Je l'ai fait aussi
bien pour avoir ce recueil sous la main comme guide que pour
faire connaître au Sénat l'étalon d'après lequel je juge et désire
ê·t re jugé. Je ne puis douter de la nécessité de citer les sources
de mes renseignenlents; l'excellent livre de M. Halsell est la
principale; cependan t, comme il n'a traité que quelques points
généraux, j'ai dù avoir recours à d'mitres autorités pour appuyer
un certain nombre d'autres règles de procédure commune, qui
ne rentraient pas d~lllS son plan. Dans quelques cas l'autoriLé
est citée à l'a ppui du passage tout entier; en certains elle porle
sur le texte pris dans son ensemble; pour d'autres, elle ne
s'applique qU'~l une partie du texie, dont le surplus est déduit
de règles et de principes connus. QuanL ~l quelques-unes des
formes les plus usuelles, aucune autorité écrite n'est, et ne peut
être, indiquée, aucun écrivain n'ayanL jugé ilécessaire de répéter
ce que tout le lnonde était présumé savoir: leur exposé repose
donc sur leur notoriété.
Je suis conyaincu que d'autres auLorités pourronL souyent
être prodnites . contre les règles que je donne comme principes
parlementaires. L'examen des dates leur enlèvera généralement
toute importance: la procédure des assemblées fut, dans les
temps anciens et pendant longtemps, imparfaite; peu arrêtée et

�;\IANCEL DE PRATIQt:E PARLEMENTAIRE

embarrassanle; elle a cependant luarché consbllnmenl vers
l'uniformité et la précision, et atteint, il l'heure actuelle, une telle
aptitude ~l remplir sa fin qu'on ne peut guère désirer ou espérer
un nouveau progrès.
Je suis cependant loin d'ayoir la présomption et la croyance
de ne m'être mépris snI' aucun cas de la pratique parlementaire,
spécialement sur ces formes inférieures, qui, parce qu'elles sont
pratiquées quotidiennement, sont supposées connues de chacun
et, par suite, n'ont pas été l'objet d'nne rédaction. Les moyens
dont nous disposons, dans cette partie du globe, pour avoir des
renseigneillents à cet égard, ne sont point parfaits; lnais voici
que j'ai commencé une esquisse, que, tour à tour, corrigeront et
complèteront ceux qui -viendront après nloi, jusqu'à ce qu'ils
aient constitué, à l'usage du Sénat, un code de règles propre ' à
lui assurer la précision dans les affaires, l'économie du temps,
l'ordre, l'uniformité, et l'impartialih~.

.:.

"

...

'

• •

r

: .... .

••

~

~

,

....

'

.

"

...

~

.

.

�.
~' ... "': .... = i~:
.
\

'"

;'~'~. "~ :--:~

~~

..

'

:.'.: .'

:;. - ,"

.

'"

~,

'.

..
",

",
"

J

•

�~

"

..

SOMMAIRE

""

Section 1. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI.
XVII.
XVIII.
XIX. XX. XXI. XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII. -

Importance des Règles. Nécessité d'adhérer aux
Règles.
Législature.
Privilège.
Elections.
Qualifications.
Quorum.
Appel de la Chambre.
Absence.
Speaker.
Adresse.
Comités.
Comité de la Chambre entière.
Audition des témoins.
Distribution des affaires.
Ordre.
Ordre relatif aux documents.
Ordre des débats.
Ordres de la Chambre.
Pétition.
Motions.
Résolutions.
Bills.
Bills: - Autorisation de les présenter.
» : - Première lecture.
» : - Deuxième lecture.
» : - Renvoi à un comité.
: - Rapports des comités.
» : - Deuxième renvoi à un comité.
» : - Examen des rapports.
» : - Quasi-comité.
» : - Deuxième lecture à la Chambre.
»
: - Lecture de documents.

�40

THOMAS

Sect. XXXIII.
XXXIV.
XL~V.

--.

XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLVIII.
XLIX.

;;;

L.

LI.
LII.
LIlI.

.... .
'-

......

. ":'.

..

'

....

r,· .- .....

•

'-

.. ;.., .....

,

"
~.

J"

..

..

;.

...~. ~.

.
."

......

.JEFFERSO~

Bills: - Questions privilégiées .
» : - Question préalable.
» : - Amendements.
» : - Diyision de la question.
» : - Questions concurrentes.
» : - Questions équivalentes.
» : - La question.
: - Troisième lecture.
» : - Division de la Chambre.
» : - Titres.
» : - Nouvel examen.
Bills envoyés à l'autre Chambre.
Amendements entre les deux Chambres
Conférences.
Messages.
Sanction.
- Procès-verbaux.
Ajournement.
La session.
Traités.
- Impeachment.

�RULES AND PRACTICE

of
THE UNITED STATES SENA TE AND HOUSE OF REPRESENTA T/VES

:

'

MANUEL DE PRArrlQUE PARLENIENTAIRE

Les règles &lt;le pralique parlementaire contenues dans le Manuel de Jefferson auront autorité de loi en cette Chambre dans tous les cas
où elles ne sont pas incompatibles avec les
règles, les Ordrcs permanents dc la Chambre,
&lt;,t les règles conjointes du Sénat et d e la Cham]wc des Heprésentants.
[ R ègle .YLll' de (a ChamlJ/'e des Reprtfselllwl/;: .
WIO/'/" C rnnllI/(' R"gle r.XY/ff, le 1.i septembre 18.i ï. 1

Importance des Règles
SECT.

1. -

NÉCESSITÉ D ' ADHl~ RER

Arx

Rj.~GLES.

1\1. Onslow, le plus autorisé des Speakers de la Chambre des
Communes, avait coutume de dire : (( que, dans sa jeunesse, il

avait souvent entendu [onnuler par des gens àgés et expérimentés, ce principe « qu e rien ne tend pIns à livrer le pouvoir
:'t l'exécutif cL à ceux qui agissent avec la majorité de la Chambre des Communes, qu' un abandon ou nne violation des règles de

�42

THOMAS JEFFERSON

procédure; que ces formalités, lorsqu'elles furent instituées par
nos ancêtres, servaient à refréner et à contrôler les actes de la
majorité, et qu'elles étaient, danS bien des cas, une sauvegarde
et une protection pour la minorité contre les entreprises du
pouvoir ». Le principe est certainement encore aussi vrai et
aussi fondé en raison: il est toujours loisible à la majorité
d'arrêter, grâce à son importance numérique, les mesures
impropres proposées par l'opposition; aussi, les seules armes
par lesquelles la minorité puisse se défendre contre les entreprises du gouvernement sont les formalités et les règles de procédure, qui furent adoptées de temps en temps, lorsqu'on l.es
jugeait nécessaires, et qui sont devenues la loi de la Chambre;
c'est donc uniquement par leur stricte observation que la minorité pourra être protégée contre les irrégularités et les abus que
ces fonnalités ont eu pour but d'éviter et que la folie du pouvoir
n'est que trop souvent capable de suggérer aux majorités fortes
et heureuses (1).
Que ces dispositions règlementaires soient ou ne soient point
les plus rationnelles, la chose n'est réellement pas d'un bien
grand intérêt. L'existence de la règle importe plus que la règle
elle-nlême; il est nécessaire que, dans la discussion des affaires,

..
~.

.41

..

""

,'.

. ;""

.

...

'_

soit assurée une unité de procédure, qui ne dépende, ni du
caprice du Speaker, ni de l'humeur tracassière des membres de
la Chambre. Il est très essentiel de maintenir l'ordre, la bienséance et la régularité dans un corps public digne (2).

...

.'

.

~

SECT.

II. -

LÉGISLATURE

Tous les pouvoirs législatifs délégués dans cette Constitution
sont conférés à un Congrès des États-Unis, qui se composera
d 'un Sénat et d'une r.hambre des Représentants (3).
En compensation de leurs services, les Sénateurs et les Repré(1) [II. HATS., 236-238J.
(2) [II. HATS., 208J .
(3) [Constit. des f::tats-l nis , art. 1; sect . 1,
I12, 350J.

"
DARE STE ,

Les COllstil. mode1'11es ,

�l't"".

~IANUEL

DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

43

sentants recevront une indemnité qui sera fixée par une loi et
payée sur les fonds du Trésor des États-Unis (1).
SECT.

..'

-"" .....

......

.'
- -........
"

:

.

. ~ :' ... .: .
...........
.;.

.....

.""'"

...........

'.

".

-,

':.

\

..

..
. .. . .
~

'

.

.

'.

'" .,.

III. -

PRIVILÈGE

Le privilège des luembres du Parlement, parti de débuts
nlodestes et obscurs, a progressé, pendant des siècles, d'une
façon ferme et constante. Des réclamations à son sujet paraissent
avoir été élevées de temps en telups et renouvelées jusqu'à ce
qu'elles aient été accueillies dans un nombre de cas suffisant
pour servir de fondement à un droit commun (2). Nous ne pouyons donc qu'indiquer l'étal de développement auquel ce privilège est maintenant parvenu.
Il est reconnu, à l'heure actuelle : loQue les luembres du
Parlement ne peuvent, jamais et en aucun Jieu, être recherchés
~l raison des discours prononcés dans la Chambre à laquelle ils
appartiennent; - 2° Que, pendant la durée de ce privilège, ils
ne peuvent, ni eux-nlêmes, ni leur femme, ni les gens de leur
maison (familiares suz), pour aucune matière les concernant, être
arrêtés ni tenus de suivre un procès civil; - 3° Ni être détenus
s'ils sont rassemblés avant le telnps de leur privilège (3); - 4° Ni
poursuivis, ni cités, ni assignés durant une juridiction quelconque ; --,., 5° Ni convoqués comme témoins ou jurés; - 6° Que
leurs terres et leurs biens ne peuvent pas non plus être saisis;
- 7° Que leur personne ne peut être violentée, ni leur honneur
diffamé. Or, par un effet de la pratique des courtes « prorogations i) établie avec la connivence de la Couronne, le temps
pendant lequel l'immunité les couvre, aboutit, en fait, à les
soustraire d'une manière constante à l'action de la justice. Dans
un cas, toutefois, ce privilège a été relâché , par l'Act 10 ,
Geo. III, c. 50 (4), qui permet aux procédures judiciaires de
suivre leur cours contre eux.- De ce fait que toute définition de
l'immunité a été toujours repoussée , il résulte que le privilège
(1) [Ibid., art. 1, sect. 6, ibid . , 353].
(2) [1. HATS., 205J.
(3) ELS. 217. - [1. GREY, 1;l3J .
(4) [1. BLACKST . , 290J.

�44

~

...

~.

'"

,;.,'

.. '

'.

--.';

.~.

.....

1

.

...

THOMAS .JEFFERSON

doit, sans cesse, se déyelopper; la doctrjne est aussi bien que
« la dignité et l'indépendance des membres du Parlement sont
sauvegardées par le caractère indéfini de leur privilège» et que
« les principes d'après lesquels ils agissent, ainsi que la manière
de procéder, dépendent entièrement de leur conscience, et ne
sont ni déterminés ni constatés par des lois spéciales à cet
effet (1) ».
Ce fut probablenlent par réaction contre cette tendance du
privilège à toujours augmenter que, dans leur soüci de veilJer à
ce que la loi oblige tout le Blonde d'égale nlanière, et en particulier à ce que ceux dont elle émane ne se soustraient point euxmêmes à son action, les auteurs de notre Constitution n'ont
accordé qu'aux Sénateurs et aux Représentants ut singuli le privilège de ne pouvoir jamais être arrêtés, hors le cas de trahison,
de félonie, ou d'atteinte à la paix, pendant leur présence il la
session de leurs Chambres respectives, ou le temps nécessaire
pour y alJer ou en revenir, et de ne pouvoir, nulle part ailleurs,
être recherchés pour les discours prononcés ou les opinions
émises dans l'une ou l'autre Chambre (2).
Par suite du droit général qu'ils ont « de faire toutes les lois
nécessaires et utiles à hi mise à exécution des 'pou voirs qui leur
sont conférés (3) )), ils peuvent pourvoir, par une loi, à la règle- .
Inentation nécessaire pour la jouissance efficace de ce privilège.
Cette loi n'ayant pas encore été faite, leur privilège paraît être
ainsi déterminé actuellement: 1 L'acte d'arrestation est nul ab
initia (4) ; - 2° Le membre arrêté peut être n1Ïs en liberté, sur
1110tion, ou ~l suite d'un habeas corpus de l'autorité fédérale ou de
l'État, suivant les cas (5), ou par un ÙJl'it de privilège énlané de
la chancellerie (6), pour ceux des États qui ont adopté cette
partie des lois de l'Angleterre (Ordres de la Chambre des
0

'.

''''~.,

(1) [1. BLACKST., 285-287J.
(2) [Constit. des Ét.-Ull. , art. 1, sect. flJ.
(3) [Ibid., art. 2, sect. 8J.
(4-) II. STRA., 983. - [1. BLACKST. , 29] ].
:;') ) II. STlu. 989. - [1. BL\CI{ST. 292. - I.
(fi: [1. HA TS. , 67J.

HATS .,

167] .

.

'

�~IANUEL

DE PHATIQUE

PARLE~IENTAIHE

45

Communes~

20 février 1550 (1); - 30 L'arrestation étant illégale,
le fait d'y avoir procédé constitue un délit, pour raison duquel
le fonctionnaire coupable et ceux qui l'ont aidé sont passibles
d'une action ou d'une accusation par devant les cours ordinaires
de justice (2), comme dans les autres cas d'arrestation arbi(raire; - 4° La cour chargée de connaître de l'affaire est tenue
d 'agir conllUC dans les autres cas de procédure arbitraire et peut
aussi, comme dans les hypothèses de ce genre, voir ses décisions
confirmées ou réformées par les cours supérieures.

,

-'.

,.-

Le temps nécessaire pour se rendre au Congrès el pour en
reyenir n'étant pas déterminé, sera naturellement apprécié dans
chaque cas particulier par c~ux qui auront sur lui II statuer.
Tant qu'en Angleterre, l'on comprenait, con1lue on le comprend
ici, que le pri vilègc concernait seulement l'immunité d'arrestalion eundo, l11orando et redeLlndo, la Chambre des Con1luunes (3)
décida èlle-même, « qu'il fallait entendre par là un temps convenable (1580). - La loi nc limite pas non plus la durée assez
strictement pour qu'il faille exiger de l'intéressé que, dès.la
session close, il se mette immédiatement en route pour retourner
en son État; elle lui laisse, au contraire, le temps de régler ses
all'aires privées et de préparer son voyage -; elle ne lui fixe même
pas très exactement un itinéraire, et ne lui relire pas sa protec-

.....

1)

,

'

..

....'

;

"

..

..... -.

~

,

."'-

."

(1 ) [ Aucune r ègle semblable ne figurc , à l'hcure actuelle, dans le recueil des
Standing Orders of the HOllse of C011lmOllS as amendcd of to the close of session
1905, [Vacher and sons , éd ., V/estminster House, 1905, pet. in-16J, dont j'ai
cu un exemplaire par l\1. Ft'ancis Seymour Stevenson, membre du Parlement,
et que nous avons traduit, 1\1. Félix Moreau et moi, dans notre pnblication des
Règlements des assemblées législatives. - Il est: à la vérité, question du privilège
dans la 8c division [Privilèges et Comité des privilèges] des Standing Orders
oftlle HOllse of Lords (1902 , 78 p.), n. LXIV il LXXXIII, dans notre édition , p. 114 à
119; mais rien de semhlable au texte ci-dessus n 'y est dit ; le S. O. LXXIX , qui
parle d'habeas corplls, est ainsi conçu : Défallt dll privilège contre 1lI1 wril
d'habeas corplls (8 juin 1757). - Aucun Pair ou Lord du Parlement n 'a de
privilège de pairie ou parlementaire , s'il est contraint par procédure des
Cours de "T estminster-Hall pour ohéir à un writ d'haheat; corpus dirigé contre
lui »] ,
•

l2; [1.

HATS. ,

,3) [1.

HATS.,

206J.
40,1001.

�.

....

-.

-,,'

"

46

.:

.

~~

..., ....

..

,

;'

~'-

,-

....

""': .....
......

"':.."

"le''',

',.: ..

,',;; ...

:',

"

',-

.:"

......

:

"

.,',

.... :.

".

"

THO~IÀS

JEFFERSON

tion, s'il s'écarte légèrement du plus direct, atlendu qu'il y a
peut-être été contraint par quelque nécessité (1).
L'immunité d'arrestation protège, naturellement, contre touLe
sommation dont la non- observation est sanctionnée par une
arrestation de la personne, telle une citation en défense ou en
témoignage, ou encore une assignation de jury (2) ; la chose est
juste: un membre de la Chambre a, en effet, à renlplir dans un
autre lieu des devoirs supérieurs à ceux qui viennent d 'être
indiqués. Lorsqu'un représentant est retenu loin de son siège
par l'effet d'une citation, les 40.000 personnes qu'il représente
perdent leur voi~ dans la discussion et dans le vote, tout conlme
si leur représentant s'était volontairement absenté; lorsqu'un
sénateur est retenu loin de son siège par une assignation, l'État
qu'il représente perd la moitié de sa voix dans la discussion e l
dans le vote, comme au cas d'absence volontaire (3). L'énornle
disproportion des maux ne soutient pas la conlparaison. Dans ces IÎlnites, il n'y aura vraisemblablement aucune divergence d'opinions quanl au privilège des deux Chambres du
Congrès; il en est autrement dans les cas suivants. En décelnbre
1795, la Chambre des Représentants fit emprisonner deux individus, nommés Randall et Whitney, pour avoir tenté de corrompre la probité de certains de ses membres; elle considéra
qu'il y avait dans pareille manœuvre injure et violation des privilèges de la Chambre; les faits ayant été prouvés, Whitney fut
retenu en prison quinze jours, Randall trois selnaines, et ils
furent tous deux blâmés par le Speaker. - En mars 1796, la
Chambre des Représentants décida qu'un cartel adressé à un de
ses nlembres constituait une violation des privilèges de la
Chambre; toulefois, des explications et des excuses suffisantes

.
(1) II. S'rUA ., 986.
(2) [1. HATS., 112, 118, 119. 123, 172, 175. J
(3) [CrR. une disposition absolument originale, ct, à ma connaissance,
unique, touchant cet ordre d'idées , qui fignre au RÈGLEM E NT D U R E ICHSTAG ,
art. 60, alin. 3: (l. • • Si , pendant la durée de l'exclusion, un vote a lieu sur
une question autre que celle relative au règlement. et dan s l equ~l la voix
du membre exclu pourrait avoir la m ajorité, le vote doit être recommencé à
la séance suivante». (MOUEAU et DELPECH , op. cit. , t. l , p. 37.)].

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

. / ..

i.

47

furent fournies et la poursuite n'alla pas plus loin. - L réditeur
de ( L'Aurore », ayant inséré dans son journal, le 19 février 1800,
quelques passages diffalnatoires pour le Sénat et ayant fait
défaut à comparaître, ordre fut donné de l'emprisonner. Dans le
débat élevé sur la légalité de cet ordre, ceux qui en étaient partisans insistèrent sur ces idées que la loi naturelle donne à tout
individu et à toute réunion d'individus, le droit de se défendre
soi-même; que tous les fonctionnaires publics sont essentiellement investis du droit d'assurer leur propre conservation'; qu'ils
ont le pouvoir imprescriptible de faire tout ce qui est nécessaire
au plein accomplissenlent des charges qui leur sont conférées;
que, toutes les fois où des prérogatives sont concédées, les
moyens de les mettre à exécution s'ensuivent nécessairelllent et
implicitement ; que nous voyons, par exenlple, le Parlenlent
anglais exercer le droit de punir les injures qui lui sont faites ;
que les législateurs de tous les États exercent le même pouvoir,
et que toutes les cours ont la même compétence; que, si nous ne
possédions pas ce droit, nous serions à la merci d'un intrus qui
pourrait franchir nos pertes et rendre impossible, par du bruit
et du tumulte, l'examen des affaires ; que, si notre paix doit être
perpétue.Ilement troublée par la diffamation des journaux, il ne
nous sera pas loisible d'exercer nos fonctions avec le calme et la
sagesse nécessaires; et qu.-nous devons, par conséquent, avoir
le pouvoir de punir ces perturbateurs de notre tranquillité et de
nos délib~rations. A quoi l'on répondait que les lois accordent
expressément au Parlement et aux cours d'Angleterre la connaissance des injures; que les législatures des États ont le l11ême
. pouvoir parce que leur souveraineté est absolue , pour autant
qu'elles représentent leurs commettants et ont tous les droits,
sauf celix que les Constitutions respectives leur ont expressé11lent refusés; que les cours des divers États possèdent la même
prérogative par l'effet des lois de leur État, ct celles du Gouvernement fédéral par celui d'une loi du Congrès consacrant le principe adopté dans chaque Étal ; que, par conséquent, aUCUR de
ces corps ne tire sa cOll1pétence d'un droit naturel ou nécessaire,
mais seulement d 'une loi expresse; que le Congrès, à aucun titre,

�48

..

~

.'

'-

~&amp;~

-....

"

-'.-

:

-'

. . . ..:. ".-

~

.-:'...~..!'

..... ' ..

"

.. :.

'

..

'.

'

.. •. ':
"

.. ~

"

'"

.

-

'.

...

..:.

,: ._;:T'
• J

~'.

..
~.

-:'

.. ::
:.

".'

.• ' •
_.:

•

•

•• :

..

.
•

\

.;

•

-

,'.:.. -

,"

.&amp;r

,"

THOMAS JEFFEHSO:'\

ne possède, ni un pareil pouvoir de droit naturel ou nécessaire,
ni d'autres pouvoirs que ceux formellement accordés par la
Constitution; que celle-ci a donné expressément aux membres
des assemblées l'avantage de ne pas être arrêtés, le privilège de
n 'être recherchés en aucun lieu pour les discours prononcés
dans leur Chambre respective, et à l'Assemblée elle-mênle
pouvoir disciplinaire à l'égard de ses membres et au sujet de
ses délibérations; que, pour ces cas, aucune autre règleluentation n 'est nécessaire, la Constitution servant de loi; que, de
plus, conformément à l'article de la Constitution qui autorise
les membres du Congrès à faire toutes les lois n-écessaires' à la
n1Ïse à exécution des pouvoirs dont ils sont investis par le statut
fondamental, les membres peuvent assurer, par sanction
légale, l'exercice paisible de leurs fonctions, c'est-à-dire la
punition des injures , des émeutes ou du huuulte fait en
leur présence, etc.; 111ais que, jusqu'à ce qu'elle soit faite,
cette loi n'existe pas, et que, si elle n'existe pas, c'est par
suite de la négligence personnelle des intéressés; que, toutefois, en attendant, ceux-ci ne sont pas sans protection,
attendu que les magistrats ordinaires et les cours de justice ont
cOlupétence pour punir les désordres inexcusables et les diffamations, et que même leur propre Sergent d'armes, lequel peut
désigner discrétionnair~ment des dé~gués pour l'aider (1) dans
l'exercice de ses fonctions , a pouvoir d'agir contre les désordres
de peu d'importance ; qu'en exigeant pour la répression une loi
préalable, la Constitution a eu le souci tant de l'inviolahilité du
- citoyen que de celle du représentant; que, si une Chambre, statuant dans la forme régulière d 'un bill , prétendait à des privilèges trop étendus, elle pourrait, quant à cette décision, être
tenue en échec par l'autre, et toutes les deux par le Président;
que 111ê1Ue, si pareille loi était pro111ulguée, le citoyen saurait y
échapper. En réalité, si une J:&gt;ranche de la législature peut
définir son propre privilège sans contrôle, si elle peut n'y pro(1) [Ill. (iRBY , 59, 147, 255. J - V. sur le rôle et l'autorité du Sergent
d'armes , une loi du 1er octohre 1890 (i\IoHEA u et DELPECH, op . cil. ).

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

,'.

'

. ....

:

"

.......

.' ...

:."

~

céder que suivant l'occasion, si elle peut garder la loi ~ecrète, et,
après l'accomplissement du délit, faire de sa sentence à la fois la
loi et le jugement dudit fait, si les cas d'injures doiyent rester
indéterminés, et n 'être qualifiés qu'après coup suivant les passions du nl Oln en t, enfin s'il n 'y a de limitation ni dans le mode
ni dans la mesure de la répression, la situation du citoyen sera
yraiment précaire. - Le temps décidera laquelle de ces opinions
doit préyaloir. Là où il n'y a pas de loi établie, le jugement d 'un
cas particulier ne peul régir que ce cas et perd avec lui son
autorité. Quand un cas nouveau, ou mème un cas selublable se
présente, le jugement à intervenir doit tout à la fois établir et
appliquer la loi, par quoi il fait naître les Blêmes questions et
les luêmes discussions que toute loi nouvelle. Peut-être, en
attendant, le Congrès, soucieux de la sécurité des citoyens aussi
bien que de sa propre protection, déclarera-t-il législativement
ce qui est nécessaire et propre à le IneUre en mesure d'exécuter
les pouvoirs dont il est investi, et, en conséquence, édictera-t-il
une règle dans l'intérêt général, qui servira de norme à la conduite des citoyens ct en même temps inspirera les jugements
qu'il sera lui même appelé à prononcer dans sa propre cause.
L'immunité d'arrestation existe par le seul fait de l'élection;
avant qu'une nomination ne soit définitive, un représentant élu
peut être désigné pour faire partie d'un comité et est à tous
égards comme un luembre d'assemblée Ipgislaliye, si ce n 'est
qu'il ne peut voter avant d'avoir prêté serment (1).
Chacun doit, à ses risques et périls, savoir quels sont les
luembres de chaque Chambre dont l'élection a fait l'objet d'un
rapport fayorable (reilll'iWd of record).
Sur une plainte en vÎolation de privilège, le coupable peut, ou
être assigné, ou être remis en la garde du Sergent d'armes (2).
Le privilège d'un membre est le privilège de la Chambre. Si
donc un nlembre y renonce sans autorisation~ cet abandon est

(11 D 'EwES, 642 col. 2; 643, col. 1. c. 23. - [1. HATS. , 133, 166. J
(2) [I.

..

49

GREY ;

88) 95. -

L

HATS.,

PET. ~llsCEL. PAHL. , IHI. -

122, 161.J

LEX P.\ I\ L.,

�50

';,"

.;

"

. !,"

.:-

.....

",

.

. . " .' . .....

,

:'

.. ~.,,'

.~

'

...... ~...

'.

~:"

-.

t

.. i:

.'0 • •'

,'

..

. . . . .:

' .. -

'~,,'- •

THOMAS JEFFERSON

un motif suffisant de peine à prononcer contre lui, mais ne
saurait entraîner renonciation au privilège de la Chalubre (1).
Les luembres des assemblées ne peuvent être reche)'chés en
aucun autre lieu à raison des discours prononcés ou des opinions éluises par eux dans l'une ou l'autre Chambre (2).
Au surplus, il faut restreindre l'application de cette règle aux
actes faits en la Chambre en conformité dé la pratique parleluentaire (3) ; car, un membre ne doit pas bénéficier d'un pri vilège contra m,Ol'em pal'liamental'ium, pour dépasser les limites
imposées par son rang et son devoir .
Si la Chambre est instruite d'une faute commise par un de ses
lnembres., nulle personne, ni nulle cour ne peut, sans violer les
droits de la Chambre, connaître du fait, jusqu'à ce que celle-ci
ait puni le coupable ou l'ait renvoyé devant la juridiction
cOlupétente (4).
Le privilège appartient à la Chambre, et a pour but de
restreindre la compétence des cours inférieures, Inais non celle
de la Chambre elle-même (5); en effet, tout ce que l'on dit dans
la Chambre est soumis à sa censure; aussi des délits de cette
sorte ont été sévèrement punis, par des rétractations imposées
à la barre, l'emprisonnement décidé dans la tour, l'expulsion
ordonnée de la Chambre, etc ... (6).
~ Le Speaker viole l'ordre, s'il refuse de poser une question qui
es't à l'ordre (7).
Dans les cas nlêmes de trahison, de félonie, d'atLeinte à la
paix, pour lesquels le privilège ne couvre pas le crÎlne en soi (8),
le membre du Parlement bénéficie d'une procédure extraordinaire. L'affaire doit d'abord être portée devant la Chambre,

(1 ) [III

GREY,

140, 222. ]

(2) Const. des Ét.-Un., art. 1er , sect. 6. -Pl'otest ofCommons io James! .

54, p. 211.
663.
(4) LEX PARL., 63.
(5) II. NALSON. 450.- [II. GREY, 399.J
(6) SCOE., 72. - LEX PARL., 6, 2. - [1. HATS., 93, 94.J
(7) [V. GREY, 133. - II. HATS., 112.J
(8) [1. HATS. , 18,20, 31, 89, 144, 154, et IV. 359-383J.

1621. (l) 1.

II.

RAPIN, tl°

RUSH.,

J

-

�-'. :.

....
MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

pour que celle-ci puisse apprécier le fait, et le fondelnent de
l'accusation, et voir jusqu'à quel point cette sorte de procès peut
affecter son privilège. S'il en était autrement, il serait possible à
l'une des autres branches du gouvernement, et mênle à un
particulier quelconque, par une accusation de trahison, de
distraire un membre de son service dans la Chambre, et de faire
ainsi de toute la Chambre, en distrayant ses membres les uns
après les autres, aussi souvent qu'il lui plairait (1). Aussi, il est
admis qu'un luembre mis en jugement pour cause de félonie
doit demeurer à la Chambre jusqu'après sa condamnatioll; car
il peut arriver à quiconque d'être accusé et jugé pour félonie,
ou tout 'autre crime du mênle genre, alors qu'il n'est pas
coupable (2).
Quand l'intérêt public exige la nlise' en état d'arrestation d'un
membre, ou bien lorsqu'à la suite d'une enquête publique
l'affaire semble nécessiter qu'on s'assure de ]a personne d 'un
nlembre, ]a pratique est que la Chambre soit avisée imnlédiatement, afin qu'elle examine les raisons déterminantes de
pareilles procédures et prenne la décision à son sentiment convenable (3). Toutefois, la comnlunication est postérieure à
l'arrestation (4).
Il est nécessaire, dit Hatsel1, à la bonne conservation des privilèges de chacune des branches de la législaLure, qu'aucune ne
puisse empiéter sur l'autre, ni s'immiscer dans les affaires qui
y sont en cours, de manière à détruire, ou simplement à
influencer cette indépendance dans la discussion qui est essentielle à un conseil libre. Aucune d'elles ne doit, par conséquent, s'occuper, ni des bills ou autres affaires en cours, ni des
yoLes intervenus, ni des discours prononcés par les différents
membres dans l'autre branche de la législature, jusqu'à ce
que communication lui ait été donnée en la forme parle-

..

",

,"

,

....,

;

...

,

-

.

.;

;...,

'.

~

',-

~

~

-

': ~ .... '.
."

'.

"

.~.

...

~

.

.

.'
l.\.. • •

'~'.

,

... '"
.'

'#' . . . .

~.'

:"

:....

• • • '.:"

. .'

.

....

0;"

••••

,- .,.'

~

.'

.

...

.'

....

"

51

.

~

&lt;.'

(1) Decl. of the Comm. on the l(ing ~s declaring Sir John Hot1w11l a iJ'aiter ,

586.
(2) D'EwES, 283, col. 1. (3) [II. BATS., 363, 364. J
(4) [1. BLACKST., 292.J

•

IV. RUSHW.,

,

'

"

•.• .\2'

,

LEX

PARL. ,

133.

�:,

.
52

THO~lAS

JEFFERSON

luentaire accoutumée (1). Ainsi, le fait pour le' Roi d 'avoir pris
connaissance du bill pour la suppression des soldats en discussion devant la Chalnbre, d 'avoir proposé une clause proyisionnelle pour un bill avant que celui-ci ne lui ait été présenté
par les deux Chambres, d'avoir exprimé son lnécontentement
à l'égard de certaines personnes, et au sujet de propositions
l'ailes au Parlement pendant la discussion et]a préparation d 'un
bill, sont des violations de privilèges (2) ; de même, le
1ï décelubre 1783, fut censuré, comme une \'iolalion des pri yilèges fondamentaux, le fait de rapporLer l'opinion, ou ]a prétendue opinion, du Roi sur un bill ou une délibération en cours
devant l 'une des deux Chambres du Parlement, dans le hut
d'influencer le vote de ses luembres (3).
SECT.

IV. -

ÉLECTIO:\'S.

Lc Lemps, le lieu et le mode d 'élecLion des Sénateurs et des
Représentants seronL réglés par la législal ure de chaque État;
toutefois, le Congrès pourra , à toule époque, par une loi, faire
oU nlo.d ifier ces règleluenls, sauf ce qui a Lrai t au lieu de l'élection des Sénateurs (4).
Chaque Chambre sera juge des éleclions, des résullats des
élections et de la capacité de ses membres.
SECT.

V. -

QCALIFICATIO NS .

Le Sénat des ÉtaLs-Unis sera composé de deux sénaLeurs pour
chaque État, choisis, pour six ans, par la législature de chaque
I~tat ; chaquc sénateur aura une voix.
Dès leur réunion, ~l la suite de la première élecLion, les sénateurs seront répartis en trois groupes aussi également que
possible. Les sièges des sénateurs du prenlier groupe seront
vacants au bout de deux ans, ceux du deuxième au bout de
quatre, et ceux du troisième au bout de six, de telle façon qu'un
,1) SELO. JUST. 53. - [II. BATS. ) 355J.
(2) II . NALS. , 743. - [II. H.~TS. : Appendice n O 7,
\3) [II. HATS. , 354J .
(4-) [CollsliL . des Étals-'Cuis , art. 1er , sect. -!J.

447 ~ -!54J.

�~IANUEL

"

. ...
'

"

~

...

-......

;.."

'~.

.,' .

. ' . JO, •

~

'~

..

_...

.

~;

. ..

~.

,

...

~

"

.' . .
- '.:

"

...

.

;

"

-,

-

...
,~-:"

"

".

~

."

;

,

.~

......

;-

,,'

.-

~

,.'

..

"

.'

.

~

~

........
.

DE PHATIQVE PAHLEMENTAIHE

;')3

tiers du Sénal soit élu tous les deux ans. Si des yacanccs se
produisent par démission ou autrement pendant que la législature d'un État n'est point en session, le pouvoir exécutif de cet
État pourra faire des nominations provisoires jusqu'à la prochaine réunion de la législature, laquelle pourvoira alors auxdites
vacances (1).
Nul ne pourra être sénaLeur, s'il n'a atteint l'àge de 30 ~ns,
s'il n'est citoyen des Etats-Unis depuis neuf ans, et s'il ne réside
pas, lors de son élection , dans l'Etat qui Je nomme .
La Chambre des Représeutants sera composée de membres
choisis, tous les deux ans, par le peuple des diyers Etats; les
électeurs de chaque Etat devront posséder les qualifications
requises des électeurs de la branche la plus nombreuse de la
législature de l'Etat (2).
Nul ne peut être Représentant s'il n'a atteint l'âge de 25 ans,
s'il n'est citoyen des Etats- Unis depuis sept ans, et s'il ne réside
pas, lors de son élection, dans l'Etat qui le lùnume.
Les Représentants et les taxes directes seront répartis entre
les divers Etats compris dans l'Union proportionnellement à
leur population respectiYe [laquelle sera déterminée en ajoutant au nombre total des personnes libres, y cOll1pris celles
engagées ~l service pour une durée lÎlnitée, et à l'exclusion des
Indiens ne payant pas l'inlpôt, les trois cinquièmes de toutes les
autres personnes (3)J. Le recensement pour l'époque présente
sera fait dans les trois ans de la première réunion du Congri's
des Etats-Unis, et les suiyants tous les dix ans après le prenlier,
de la manière qui sera législativement prescrite. Le nombre desReprésentants ne pourra pas être supérieur à un par 30.000 habitants; mais chaque Etat devra avoir au nloins un Représentant.
Les répartitions des Représentants faites dans la Constitution
de 1787, et dans la suite par le Congrès, furent les suivantes (4) .
(1 ) [Constit ., art.1 cr , sect.3J.
(2) [Constil., art. 1er , sect. 2J .

(3) [La partie de la clause entre crochets a été modifiée par le Xlye Amendement § 2J.
(4) [Les dates placées ail dessolls et cl droite du trait plein sont postérieures
à la première édition du Manue1l.

�-

"

.. . 1'•• "

,

.- _.

~

ÉTATS

'"

~

:S

r00
r-

'"

',,1

', ... '. ·1

!'

:

~. ~
:

••

.:,

--.,

'~", "1

':'.:
~,

..........'

Maine (n) . .........
New-Hampshire •.. , .
Massachusetts .......
Rhode-Island ........
Connecticut. ........
Vermont .•........ , .
New-York ... .......
New-Jersey .........
Pensylvanie ......•..
Delaware .. . ........
Maryland ... .......
Virginie .............
Caroline du Nord ....
Caroline du Sud ....
Georgie .. , ..... , ....
Kentucky, ...... , ...
Tennessee (0) ., .....
Ohio (p ) .............
Louisiane (q) .. ......
Indiana (r) ..........
Mississipi (s ) . ..•....
Illinois (i) .... .......
Alabama (u). .......
Missouri (v) ..... ..
Arkansas (lU) ... ' ....
Michigan (x) , .......
'

"-'ô.

..

;

....
..

~.! ....

.....
",'.

1

-,
.-;_1.;.

:,

":.'"

.' ..

,".:.

r-

......

-

-

-

4
14
2
7
2

5
17
2
7
4
17

-

3
8
1
5

6
4
8
1
6
10
5
5
3

-

-

10

5
13
1
8
19
10
6

2
2

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

;.:'

,,-:

....

......... .

'.

- .
~" '

'!o",

..

......

6

20
2
7
6

27

6

6

23
2
9
23
13
9
6
10
6
6

6
3

=1-

-

-

-

-

-

-

--

-

:::::,

~
0

0

~

~

00

18
1
9
22
12
8
4

-

-

;.'

.

-

0

m

......

U I --~......

'-'

o
o
I.&lt;J
......

0

-

~

7
6
13
2
6
5
34
6
26

1
'9
22
13
9
7

12
9
14
3
3
1
1
2
1
-

00

-

......

-

~

5-

0
.."..
00

0

LQ

g

00

00

......

8
7
5
4
12 10
2
2
6
-!
5
440 34
6
5
28 24
1
1
8
6
21 15
13
9
9
7
9
8
13 10
13 11
19 21
3
4
7 10
2
4
3
7
5
ï
2
5

-

1
3

-

......

6
3
Il

~

......

-

S

~

0

0
00
00

t ....

-

~

5
5
2
3
10 11
2
2
2
44
4
3
3
3
33 31 33
5
5
7
1
25 24 27
1
1
1
6
5
6
13 11
9
8
7
8
6
4
5
8
7
9
10
9 10
10
8 10
21 19 20
4
6
5
11 11 13
5
6
5
9 14 19
7
8
6
7
9 13
2
43
4
9
6

......

-

4
2
12
2
4

s
0

-

m
00
......

4
2

13

~I
~1
41
21
14 !

2

21

5

51

2

2

34
7
28
1
6
10
9
7
10
11
10
21

34
8
30
1
6
10
9
7
11
11
10
21

2
37
10
32
1
6
10
10
7
11
11
10
21

6

6

7

13
7
20
8

13
7
22
9
15
6
12

13 1

14

5
11

!

2: 1
9
16
7
12

Floride (y) .. ........ 1
2
1
2
2
3
Iowa (.:) ...... , ..... 2
- 6
9 11 11 11
Texas (1) ....... .... - fj 11 13 16
2
- - - 4
Wisconsin (2) ....... - - - - - 3
6
8
9 10 11
Californie (3) ., .. ' " - - - - - 2
3
46
7
8
Minnesota (4) ····.01 - - - 2
3
5
7
9
Oregon (5) ........... - - 1
1
1
2
2
Kansas (6) .......... - - - - - - 1 3 7 8 8
Virginie de l'Ouest (7) - - - - 3
4
3
4
5
Nevada (8) ........... 1
1
1
1
1
Nebraska (9). ... ... - - - - ~ 1 1 3 6 6
Colorado (10) .. ...... - - - 1
1
2
3
Dakota du Nord (11) . - - - - - - - - - 2
2
Dakota du Sud (12) .. - - - -- - - - - - - l 2
Montana (13) ... . .... - - - - 1
1
..
Washington (14) , ... - - - - - - - 2 3
Idaho (15) ........... - - - - - 1
1
Wyoming (16 ....... - - - - - 1
1
Utah (17) .......... . • - - - - - - - 1
1
- - - - - - - - - - - 1TOTAL .........• 63 105 141 181 212 240 223 234 241 293 325 357 386

=1

,

-

-

.

_

-,

-

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE
( a)

55

D'après la Constitution.

(b) D'après un Act du 11: avril 1792, un Représentant par 33 .000 habitants. -

"
.' - ... _;-:.
'.

-,

, "

."

-

"

"' . "
,',

" '0,:

,

r,

:

'

'

,-

.

.'

l,

•

Premier recensement.
(c) D'après un Act dn 14 janvier 1802, un Représentant par 33.000 habitants.Deuxiéme recensement.
(d) D'après un Act du 21 décembre 1811, un Représentant par 35.000 habitants. - Troisième recensement.
(e) D'après un Act du 7 mars 1822, un Représentant par 40.000 habitants. Quatrième recensement.
Ct) D'après un Act du 22 mai 1832, un Représentant par 47.700 habitants. Cinquième recensement.
(g) D'après un Act du 25 juin 1842, un Représentant par 70.680 habitants. Sixième recensement.
(h) D'après les Acts du 23 mai 1850 et du 30 juillet 1852, un Représentant
par 93.423 habitants. - Septième recensement.
(i) D'après un Act du 4 mars 1862, un Représentant par 127 . ~ 81 habitants. Huitième recensement.
(j) D'après les Acts du 2 février et du 30 mai 1872, un Représentant par
131.425 habitants. - Neuvième recensement.
(k) D'après un Act du 25 février 188~ , un Représentant par 151.911 habitants.- Dixième recensement.
(1) D'après un Act du 7 février 1891 , un Représentant par 173 901 habitants. - Onzième recensement. '
~m) D'après un Act du 16 janvier 1901, un Représentant par 194.182 habitants. - Douzième recensement,
(n) Avant le 3 mars 1820, le Maine était une partie du Massachusetts, et
s'appelait le District dll Maine .. ses représentants étaient mis au nombre de
ceux du Massachusetts. A la suite d'uu accord entre le Maine et le Massachusetts , le Maine devint un État distinct et indépendant, et il fut incorporé
comme tel dans l'Union , par Act du Congrès du 3 mars 1820, - l'incorporation devant avoir lieu le 1er du même mois. Le 7 avril 1820 on accorda au
Maine 7 représentants, qui devaient être enlevés an Massachusetts.
(0) Incorporé par Act d\.l Congrès du 1er juin 1796, avec un Représentant.
(p )
30 avril 1802,
(q)
8 avril 1812,
(r )
11 décembre 1816,
(s )
10 décembre 1817,
\ t)
3 décembre 1818,
(nI
14 décembre 1819,
(u)
2 mars 1821,
(w)
15 juin 1836,
(x )
26 janvier 1837,
(y )
3 mars 1845,
(z)
3 mars 1843,
(1 )
29 décembre 1845,avec deux Représent'
29 mai 1848, avec trois Heprésentants.
(2)
(3)
9 septembre 1850, avec deux Représent s
(4)
11 mai 1858,
(5)
14 fénier 1859, avec un Représentant.
(6)
29 janvier 1861 ,
(7 )
20 juin 1663, avec trois Représentants.
(8)
31 octobre 1864, avec un Représentant.
(9)
,1er mars 1867,
(10)
1er août 1876,
(11)
22 février 1889.
(12)
22 février 1889.
(13)
22 février 1889.
\14)
22 février 1889.
3 juillet 1890.
(15)
(16)
10 juillet 1890.
(17)
16 juillet 1894.

�"

~

THOMAS ,JEFFERSO N

:' ~

........

.... : ....: .
.. .. -

..

.'
•

...

'~.

.,-

:.

~.

.~

;"

•

1"

....

: .-,

SECT.

••

"';'

•

Lorsque des vacances se produiront dans la représenLation
d'un Etat, le pouvoir exécutif de cet Etat, émettra des writg
d'élection pour combler ces vacances (1).
Nul Sénateur ou Représentan L ne pourra, pendant le temps
pour lequel il aura été élu, êlre nommé à un emploi civil sous
l'autorité des Etats-Unis, qui aurait été créé, et dont les énloluments auront été augmentés pendant cette même période;
et nulle personne occupant un enlploi dépendant des Etats-Unis
ne pourra être membre de l'une des deux Chambres tant qu'elle
conservera cet emploi (2) .

""

'.

'.

"

o'•

•••

-

., '

',,"

VI. -

QUORUM

La 111ajorité de chaque ChaInbre constituera ]e quorum
nécessaire à la validité des délibérations; mais un nombre
nloins élevé peut s'ajourner de jour en jour et être autorisé ü
exiger par contraintc ]a présence des mell1bres absents, de ]a
Inanière et sous les pénalités que chaque Chambre pourra
fixer (3).
En généra], le fauteuil (chail') n'est point occupé tant que ]e
qZZOl'lzm requis pour l'expédition des affaires n'est pas atteint,
à moins qu'après une attente suffisante il n'y ait plus espoir de
le réunir; le fau teuil est alors occupé et la Chambre s'ajournc.
Chaque fois où, au cours d'une délibération, un nlembre s'aperçoit que le quorum n'est pas réuni, il peut demander le comptage
de ]a Chambre; si celle-ci n'est pas en nombre, la délibération
est suspendue (4).
rAu Sénat.]

Regle III

1. Apres qLZe le président a pris le fautellil, si le qLZorum
est atteint, le procès-verbal de la précédente séance est lu, et
toutc crrellr de rédaction corrigée. Cette leclzzre ne doit pas
(1) Constit., art. 1, sect. 2.
(2) Constit., art. 1, sect. 6.
(3) Constil . , art. 1, sect. 5.
(-1) [II. RATS. , 173-178J.

�~IANUEL

DE PHATIQUE PAHLEl\IENTAIHE

57

55
être suspendlle, hors le cas de consentement ll11ânime; touie
proposition d'amender ou de corriger le procès-verbal sera
considérée éomme llne question privilégiée et solutionnée
sans désemparer.
2. Le qllorllm est formé de la majorité des sénateurs
régulièrement élus et assermentés.

l.-

~i-

SECT.

ut
,

al'
iii-

!t
e
é

~

VII. -

ApPEL DE LA CHA~1BHE.

Pour l'appel de la Chambre, chacun se lève, à l'appel de son
nom, et répond; les absents ne sont alors que notés, et aucune
excuse ne peut être présentée jusqu'à ce que la Chambre ait été
complètement appelée. Les absents sont alors appelés une
seconde fois, et, s'ils sont encore absents, leurs excuses sont
entendues. Ordo de la Chambre des Commllnes, 92 (1).
Les lnembres se lèvent pOUl' se [aire reconnaître, la voix étant,
dans une telle foule, un indice insuffisant de leur présence.
Toutefois, dans un corps aussi peu nOIn1)reux que le Sénat des
États-Unis, la peine de se lever peut être inutile.
Des ordres d'appel pour des jours différents pellvent exister
en même temps (2).

1

Règle F,

Au Sénal·l

~

2.

Si, à. W1 moment qllelconqlle des séances qllotidiennes, llll
sénatellr met en dOllie la présence du quorum, le président
donnera aussitôt au secrétaire l'ordre de faire l'appel. et il
en annoncera le résultat: le tOlll azzra liell sans débat.

1 ) [Ici, comme supra, p. -15, note 1, il est impossible de retrOllYer trace
de cette règle dans la dernière édition des Standing Orders de la Chambre
des Communes. La seule disposition Oll il soit parlé d 'un appel est le S. O.
25 : (( Comptage de la Chambre allx séances du soir . - A une séance quelconque
dll soir, la Chambre ne sera pas comptée ayant dix heures; mais si, sur une
di\'ision au sujet d'une question quelconque dans une séance du soir, a vaut
dix heures. quarante membres Ile sont certainement pas présents , l'âfIaire
sera suspenduc jUScrlÙ\ la prochaine sénllcc .... . , ctc. » (:\fOTIE .-\(.: ct DELPECH
op. cit. , t. J , p . 2ï3).
', 21 [II.

HATS.,

g6.]

�ô8

THOMAS JEFFERSON

SECT.

[Au Sénat.]
"

...

VIn. -

ABSENCE.

Règle V.

:',

1. Auclln sénateur ne peut abandonner le service du Sénat
sans congé.
2. Ci-dessus reproduit
3. Si l'appel révèle le défaut de quorum, la majorité des
sénateurs présents pourra ordonner au Sergent d'armes de
solliciter, et au besoin d'exiger, la présence des sénateurs
absents; cette mesure sera prise sans débat.. en atlendan t
son exécution, et jusqu'à la réunion du quorllm , nul débat ,
ni motion, sanf celle d'ajournement, ne sera admissible.

..
..

.·.··.1

SECT.

4

••••

"

"

:-.
•••••• "

••

-o.

IX. -

SPEAKER.

Le Vice-Président des États-Unis sera président du Sénat,
mais n'aura droit de vote qu'en cas de partage des voix (1).
Le Sénat choisira ses officiers, ainsi qu'un président pro tempore pour renlplacer le Vice-Président lorsque ce dernier est
absent ou bien renlplit les fonctions de Président des États-Unis.
La Chanlbre des Représentants choisira son Speaker et ses
autres officiers.
Lorsqu'un seul candidat est proposé, et qu'aucune opposition
n'est faite, il n'est pas d'usage au Parlenlent de poser une question à la Chambre; Inais, sans question, les membres qui
proposent cette personne, la conduisent au fauteuil. Cependant,
s'il y a opposition, ou bien si une autre personne est proposée,
une question est posée à la Chambre par le Clerk (2). - La
Inênle procédure a lieu quant aux questions d'ajournement (3). Ainsi la Chalnbre, sans Speaker, discuta et échangea des
nlessages et réponses avec le Roi pendant huit jours, jusqu'à ce
qu'elle fut prorogée (4). On la vit aussi s'ajournant de jour en
jour pendant quatorze jours.
(1)
(2)
(3)
(4)

lConstit., art. 1, sect. 3. J
[II. BATS., 218.J
[VI. GREY , 406.J
1. CHAND. ) 33J , 335.

�;\lANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

59

Au S~nat, un président pro tempore pour remplacer le VicePrésident absent est proposé et élu au scrutin. On considère sa
mission conuue tenninée lorsque le Vice-Président vient prendre
le fauteuil, ou lorsque le Sénat se réunit de nouveau après les
vacances.
[Au Sénat]
~

o

•

:

0:

1

0(

4

•• r

~,

Of

,'.

..

•

•

' . ' • •_ . , "

0°.

~

,,·0

~

•

. ",

.

~

.

,

.

'

.... --."'~'.•

..'

'-'.'

,

.
..

~

1

•

~

.-',
'1.'

.',
'"...

0

"'

..

' •.

,
o

~

. ...

:

~

'
"

'.'

..

:- .. '.

....

~

. ...
'.

: .'

-

Règle 1

1. A défal.lt dl.l Vice-Président, le Sénat cboisira un président pro tempore .
2. A défaut du Vice-Président, et 'en attendant l'élection
du président pro telnpore, le Secrétaire du Sénat, ou en son
absence le Chief-Clerk, l'emplira les fonctions de président.
3. Le président pro tempore aura le droit de désigner en
séance publique,' OU, s'il est absent, pal' écrit, un sénateur pour
l'emplir les fonctions présidentielles j cette substitution ne
devra pas dépasser un ajournement, à moins de consentement llnanime.

•f - ·

~

.'

",

•

.

.-

"

'0.'

'0'

Dans des cas où le Speaker était Inalade, d'autres Speakers pro
tempore furent désignés. Ainsi, il arriva 1, H., 4., pour Sir John
Cheyney, et Sir William Sturton et 15, H., 6, pour John Tyn'el,
le 27 janvier 1656; le 9 mars 1658; le 13 janvier 1659.
Sir Job Charlton étant Inalade, Seynlour
fut élu le 18 février 1673.
et non point
Seymour étant nlalade, Sir Robert Sawyer
sünplement
fut élu le 15 avril 1678.
pro tempore (1) .
Sawyer étant malade, Seymour fut élu .
Thorpe ayant été exécuté, un nouveau Speaker fut élu
31, H., VI, et, le 14 Inars 1694, Sir John Treyor désigné. Il n 'y a
pas d'exelnples plus récents (2),
La Chambre peut, à son gré (3), éloigner un Speaker et ins- .
tituer un Speaker pro iempore (4).
(1) 1. CRAN D. 169, 276, 277.
\2) [III. GREY , 11. - II. HATS., 215.J - 4. INsT., 8. - LEX PARL " 263.
(3) [II . GREY, 186, et V. id., 534.J
(4) [La durée des fouctions d 'un président pro tempore est nettement définie
par les résolutions suivantes, que le Sénat adopta les 10 et 12 janvier 1876
. (1'" Session, 44e Congrés, 1875-76 ) :
1 La fon e t ion de président pro tempore n'expire pas lors de la réunion
0

'"

".

�(JO

THO~IAS

SECT.

"'!. • '

.'

•

p

..
..

.
.. '

#'. . . . .

~

.

.
.~

~.

..

"

',"

X. -

ADRESSE.

Le président donnera de temps en temps au Congrès des renseignements sur l'état de l'Union, et attirera son attention sur
les 111esures qu'il croira nécessaires et utiles (1) .
Une adresse conjointe des deux Chambres du Parlenlent est
lue par le Speaker de la Chanlbre des Lords; elle peut être
présentée par les deux Challlbres en corps, ou par un COlllité de
chacune d'elles, ou par les deux Speakers seulement. Une
adresse de la seule Challlbre des COnll11UneS peut être présentée
par la Chanlbre tout entière ou par le Speaker (2), ou par ceux
de ses lllell1bres qui font partie du Conseil privé (3).
SECT.

'

.JEFFEHSO~

XI. -

COMITÉS.

Les conlités penllanents (Standing commitfees), tels ceux des
privilèges et élections, etc . . . , sont ordinairenlent nommés à la
première réunion, et restent en fonctions jusqu'à la fin de la
session. Le premier nonlnlé est généralement autorisé à renlplir
les fonctions de président (Chairman) ; néaIlll10ins c'est là une
question de courtoisie, chaque comité ayant le droit strict d'élire
un cJwirman, pour le présider, poser les questions et rapporter
les délibérations du comité (4) .
IAu Sénat.l

Règle XXIV.

1. Pour la nomination des comités permanents, le Sénat ,
il moins qu'il n'en soit alltrement ordonné, procèdera pal'
scrutin pour nommer séparément le chairman de chaque
du Congrès qui suit la première session (artel' tllc fil'st l'ccess ), si le Vic(' ~
Président ne se présente pas pour prendre le fauteuil;
20 La mort du Vice-Président n 'a pas pour effet de rendre vacante la charge
de président pro tempore ;
30 La fonction de président pro tempore dure scIon le gré du SénatJ .
(1\ Constit. , art. 2, sect. 3.
,2) L CHA;'W. , 298, 301. - [IX . Gnu, 4ïi~J .
(3) [II. HATS . , 388. J
(4) 4 INsT. , 11 , 12. -Scon., 9. - [ I. GREY, 122.1

�~IÂNUEL

DE PRATIQUE

PARLE~IENTAIRE

61

59

Vice;re sa
endre
~s les

.. -:
présirection
en son
lent.
mer en
Ir pOUl'
ion ne
nsente-

ers pro
.r John
Tyrrel,

point
ment
ore (1) .

".

.....

fut élu
Il n'y a
l'

et ins- .

263.
mt définie
nvier 1876
la réunion

.

4..~·' r

comité, ensuite pal' lm seul scrutin p0l!l' les autres
membres de ce comité. La majorité absolue (majority of
the whole number of yotes) sera nécessaire pOllr l'élection
dil Chairman des comités permanents; pOllr l'élection des
alltres membres, la majorité relative (plurality of yotes)
suffira. Les autres comités seront nommés par un scrlltin
uniql.le, il moins qll'il n'en soit autrement ordonné et la
majorité relative suffira.
2. Lorsquc le Chairl1lan d'un comité reslgnera ses fonctions, ou cessera de servir dans llll comité, et que le Sénat
aura au/orisé son président à pourvoir il la vacance, cela
s'entendra simplement, il nwins qu'il n'en soit autrement
ordonné, de compléter le nombre des membrcs du com.ité.

Dans ces conlÏtés, les lnell1brcs doivent parler debout, et non
pas assis, bien qu'il y ait lieu de croire qu'il en était autrelnent
autrefois (1).
Leurs délibérations ne doiyent pas être publiées, car elles
n'ont aucunc valeur Lant qu'elles ne sont point confirmées par la
Chambre (2).
Ces comités ne peuvent non plus recevoir une pétition quc par
l'intennédiaire de la Chml1bre (a).
Quand un conlité est chargé d e procéder à une enquête, si l'un
de ses nlelnbres établit qu'il est impliqué dans ladite enquête, le
èomité ne peut agir contre le membre, lnais doit faire un rapport
spécial pour enquêter sur ce nlcmbre (4).
Dès que la Chmubre est en séance, et qu'un cOluité en est
prévenu, le Chail'man a le devoir strict d'intelTOlUpre sur le
ChaIl1p la réunion du conüté, et les ll1embres celui d'aller prendre
leur service à la Chambre (5).
Il paraît que, pour les conütés joints de la Chambre des Lords
eL de la Chambre des COll1111UneS, chaque comité agissait illtégra-

(1) D'EwES, 630, col. 1. - -1 PAUL. HIST., 4-10. - [II. HATS. , 107, note *.J
(2) RUSHW., 3e part., II. H. - SCOB. , 39. - [III. GltEY, 401. J
(3) [IX. GREY, 412.J
(-1) [IX. GREY, 523. 1
(:5 ) II. NEJ.s., 319.

�62

THO~IAS

JEFFERSON

lement dans certains cas (1). Dans d'autres, on n'aperçoit point,
s'ils ont, ou non, agi de la sorte (2).
SECT.

I

••

w
r

..

:......

'.
":".

,- ..

.. ,...
"

...... .:' -...

....

~ ... , ~.,/,

.

.- .

':

..'

..

~.

~

... -.... ~..

....

XII. -

CO~lITÉ DE LA CHA~IBRE ENTIÈRE.

Les discours [royaux], Inessages et autres affaires de grande
Îlnportance sont ordinairelnent renvoyés au Comité de la
Chambre entière (3), où les principes généraux sont rédigés en la
forme de résolutions préalablenlent discutées et amendées jusqu'à ce qu'élles affectent une Inanière qui réunisse l'approbation
de la majorité. Ces résolutions, rapportées et approuvées par la
Chmnbre, sont alors renvoyées à un ou plusieurs comités choisis
(select committees), suivant que le sujet se divise lui-mème en un
ou plusieurs bills (4). Les propositions tendant à établir une
charge sur le peuple doivent particulièrement être faites en
premier lieu dans le Comité de la Chambre entière: le sentiment
de toute la Chalnbre est mieux recueilli dans le comité, parce
que dans celui-ci, chacun parIe aussi souvent qu'il lui plaît (5).
Le Chail'man désigné par le Speaker est comnlunélnent accepté;
toutefois, ce comité, comme tous les autres, a le droit d'en élire
un, si l'un de ses membres fait, avec l'agrélllent du cOluité poser,
quant à ce, la question (6) .
La Chambre se transfornle en COlllité de la façon sui vante :
sur motion, le Speaker pose la question « Que la Chambre se
transforme maintenant en Comité de la Chmnbre entière pour
exan1Ïner telle affaire», qu'il indique. Si à cette question il est
répondu affinnativenlent, il quitte le fauteuil, et va prendre une
place ailleurs, comme un nlenlbre quelconque; et le nlembre
désigné comme ChaÎl'man s'assied à la table du Clerk (7).
Le quorum nécessaire dans le Comité est le mênle que dans la
(1) I. CHANDL., 357,462. - [VII. GREY, 261,278,285, 338.1
(2) [VI. GREY, 129, et VII, 213, 229, 321. J
(3) [VI. GREY, 311.J
(4) SCOB., 36, 44.
(5) SCOB., 49.

(6) Scon., 36. (7) [SCOB., 36.J

.

\

[III.

GHEY,

301.1

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

....--.

.

.. 0

_."'

~

~

\.'

~

.

•

:

.

~~
..

."
.

." r

~

.~....

~'.

•

'..

...

;.

....

~

.."

".

o."r

...

... ~

_:.... -r ..

""'.'

, "

.~

,

'....~

:'.~

.....

•

1

.. , ' f "

: ..

~~

•

"

.
~."

..

..

~

63

Chanlbre ; si, par hasard, il fait défaut, le Chairman, sur une
nlotion ou une question, arrête la réunion; le Speakér reprend
le fauteuil, et le Chairman ne fait d'autre rapport à la Chainbre
qu'une relation des motifs pour lesquels le Comité s'est dissous.
Lorsque l'envoi d'un Inessage est annoncé pendant que se tient
le Comité, le Speaker prend le ,fauteuil et reçoit le message, le
Comité ne le pouvant (1).
Dans le COlnité de la Chambre entière, une fois, les compteurs
d'une division n'étaient pas d'ac:cord sur le nonlbre des voix;
une chaude et confuse discussion s'éleya, et il y eut danger
qu'on ne la solutionnât par la violence. Le Speaker prit le
fauteuil; la Inasse fut 'placée de force sur la table; là-dessus les
membres reprirent leurs places, et le Speaker dit à la Chambre
« qu'il avait pris le fauteuil sans ordre, pour ranlener la paix
dans la Chambre ». Quelques Inembres protestèrent contre cette
façon d'agir ; mais elle fut généralenlent approuvée conllne
ayant été le seul nloyen de dOlnpter le désordre. Chaque membre
fut requis ensuite de, se tenant debout à sa place, s'engager à ne
pas aller plus ayant dans la voie qui avait été ouverte au sein du
grand comité; ce qui fut promis (2).
En une autre occasion, un COlnité de la Chainbre entière
s'étant dispersé en désordre, et le Speaker ayant repris le fauteuil
sans ordre, la Chambre fut ajournée. Le lendemain, le Comité
fut, de ce fait, considéré comnle dissous, et le sujet en discussion
COlnme de nouveau sounlis à la Chambre, qui le solutionna sans
se reformer en comité (3) .
Nulle question préalable (pl'evious question) ne peut être
posée en Comité; le COlnité ne peut non plus, conllne les autres,
s'ajourner (4). Toutefois, si ses délibérations ne sont pas terminées, il arrête sa réunion, sur une question; la séance de la
Chambre est reprise, et le Chairnlan fait rapport que « Selon
l'ordre qui lui a été donné, le Comité de la Chainbre entière a
(1) [11. RATS" 176.J
(2) [III. GREY, 128.- II.
(3) [HI. GREY, 130.J
(4) [11. HATS., 118,]

HATS.,

201, note ;.]

�THO~JAS

',l',

,'1'

.....

. ~"I
.. ' . ' \

"1

..

~"

••

JEFFERSON

procédé à l'examen de telle matière, que cette discussion esL
avancée; Inais que le tenlps a manqué pour épuiser le sujet, et
qu'il a reçu l'ordre de denwnder l'aulorisation de siéger encore»).
Sur quoi la question est posée de savoir si l'autorisation est
accordée, et pour combien de tenlps la Chalnhre se transformera encore en comité (1). - Si, au contraire, le Comité a
épuisé la Inatière à lui renvoyée, un membre propose « Que le
Comité mette fin à sa réunion et que le Chainnan fasse rapport
des délibérations à la Chambre». Lorsque cette décision est
prise, le Chairmall clôt sa réunion, le Speaker reprend le fauteuil ; le Chairnlan l'infornle que le Comité a épuisé la matière
dont il avait été saisi, et que lui-lnènl~ est prêt à faire son
rapport lorsque la Chalnbre jugera convenable de recevoir
celui-ci (2). Si la Chambre en a le loisir, ses Inembres crient
généralement: ( Tout de suite, tout de suite», et le Chainnan
fait alors son rapport; à l'inyerse, s'il est tard, ils crient
« denlain, denlain» ou « lundi», etc ... , ou bien encore une
1110tion est faite dans ce but, et la question est posée de savoir
« Si le rapport doit ê~re entendu denlain ... , etc ... »
En ce qui concerne les autres points, les règles de procédure
sont les nlêmes que celles de la Chambre (3) .

.

'

SECT.

.'

XIII. -

AUDITION DES TÉMOINS.

La conllnune renonllnée est une base suffisanLe pour que la
Chalnbre procède à une enquête, et décide mênle une accusation (Résolution de la Ch. des Communes, l, Car. l, 1625) (4).
Des témoins ne peuvent être produits qu'après que la Challlbre
a préalablelnent ordonné une enquête (5), auquel cas les ordres
de cOlnparution ne doivent pas être émis en blanc (6).
(1) et (2) Scon., 38.
(3) Scon.,39. -- [Les dispot:iitions qui figurent, ~l l'heure actuelle, au Règlement de la Chambre des Communes, S. O. 51 à 53 (MOHEAU et DELPECH, op.

cil., t.

l, p. 280, 281), n'ajoutent rien au texte du Manuel ci-dessus traduit.]
(4) [1. GREY, 16-22, 92, et VIII, 21 , 23,27, 45.J
(5) [Il. HA TS ., 137. ]
(6) [III. GURY , 51. J

�65

l\IANUEL DE .PRATIQUE PARLEMENTAIRE

.'

~

-

Lorsqu~u,ne

..

--:-

--/

"

.

..

.. ....
,

"

..
.

',

.

'-

\

.

,

l

~;

.,
~.
('

.. ~

,.

"

......

: ..

"
•

" .... "

..

"

...

,

~

t".

, ,',

.'

'.

.,

•••

, ' ..

personne est interrogée devant un C01llité ou à
la barre de la Chambre, si un nlelnbre désire lui poser une
question, il doit s'adresser au Speaker ou au Chairman q.u i
répète la question à ladite personne; 011 lui dit: «Vous entendez
la question? - Répondez-y.» Mais, si l'utilîté de la question est
contestée, le Speaker ordonne au témoin, au conseil et aux
parties de se retirer; car aucune questioIi ne peut ètre proposée, posée on discutée deyant eux (1). Les questions sont
parfois rédigées déjà par écrit ayant l'introduction du ténl0in (2).
Les questions posées doi yent être relatées dans les procèsverbaux (3). Mais le témoignage donné en réponse deyant la
Chanlbre n'est jamais noté par écrit; il doit l'être, au contraire,
s'il est donné devant un con1Ïté, à telle fin qu'il soit connu de la
Chambre qui n'était point Ù Inème de l'entendre (4) .
Si l'une des deux Chambres a hesoin de la présence d'une
personne qui est en la garde de l'autre, elle delnande à cette
dernière de pouvoir la faire placer sous sa garde (5).
Les ll1elnbres font connaître à la Chmnbre, de leur place, ce
qu'ils savent de toute affaire, sur laquelle il est enql1èté à la
barre (6).
L'une des deux Chambres peut demander, mais non exiger, la
c01nparution d'un melnbre de l'autre. Elle doit exprimer sa
requête dans un message à l'autre Chanlbre, indiquer clairement
le but de la comparution, afin que l'individu yisé ne soit interrogé sur aucun sujet inutile. La Chambre sollicitée donne alors
à son ll1elnbre l'autorisation de comparaître, s'il le Yeut; elle
attend de savoir de ce 11lelnhre lui-lnêlue s'il consent à c01llparaître, et, jusqu'à ce q n'elle le sache, elle n'exmnine pas le llles~
sage. Cependant, lorsque les pairs siègent connue cour de justice
crÎluinelle, ils peuvent ordonner la comparution, à nloins qu'il

(1) lU. HATS. ) U!.l
(2) [II. HATS., 142 ; - V. GREY, 64 .]
(3) [III. GREY , 81. J
(4) [VII. GREY, 52,334. J
(5) [III. HATS. , 51, 63, 74 .J
(6) JOlLl'11 . li. ole ., 22jUllY. 174-1--1:5 .

5

�.........

66

THOMAS JEFFERSON

ne s'agisse d'un cas de mise en accusation (impeachment) par les
COlnmunes; en ce cas, il doit y avoir une requête (1).
Des conseils ne doivent être entendus que sur .les bills privés,
point sur les bills publics, et ils ne doivent jamais l'être que sur
les difficultés de droit que la Chambre indiquera (2).
SECT.

":",

. '.,
"

.

.~.~

'.

'.

'"

..

.~.

'.~~'

.
','

..

.

.
.

....
.

'

'

.....
.... '

","-

', ..

',

XIV. -

DISTRIBUTION DES AFFAIRES.

Le Speaker n'est pas lié par des règles strictes quant aux bills
ou aux autres matières dont la Chambre doit, de préférence à
d'autres, s'occuper; ce point est laissé à son appréciation, à
lnoins que, sur cette question, la Chambre ne décide de donner
la priorité à un sujet déterminé (3).
Il est cependant nécessaire d'établir un ordre pour les affaires,
afin de guider le président, et d'elnpêcher que des membres,
individuellement, ne fassent venir en dehors de leur tour légitime des nlesures favorites ou par eux patronnées spécialenlent. Cet ordre est encore utile pour diriger les appré ...
ciations de la Chanlbre, lorsqu'il lui est proposé de s'occuper
d'une manière spéciale, au préjudice d'autres qui, d'après
l'ordre général des affaires, devraient préalablement retenir son
attention.
Au Sénat, les bills et les autres docunlents dont l'asseInblée
est saisie, et sur lesquels elle est en état de statuer, sont classés
tous les matins et traités dans l'ordre suivant:
1) Les bills prêts pour une deuxième lecture sont lus, afin qu'ils
puissent être renvoyés aux cOlnités; mais, si lors de leur lecture,
il n'est fait aucune motion de les renvoyer à un COll1ité, ils sont
déposés sur la table et enrôlés sur la liste générale, pour être
repris à leur ·tour.
2) Après midi, sont soull1is à l'adoption les bills prêts à cet
effet.
3) Les rapports, dont la Chambre est saisie, et qui peuvent
(1) [III. HATS., 10~21. (2) [X. GREy,61.J
(3) HAIŒW" 136.

IX. GREY, 306, 406, et X, 133.]

�MANUEL DE PHATIQUE PARLEl\IENTAIHE

'1.

.. -"

" :-

.: '-.-.: ..
.(

"

--

.......

."

-:.

...

67

servir de base à un bill, doivent être exalninés, afin que le bill
puisse être lnis à l'ordre.
4) Les bills et autres affaires pendantes devant la Chambre et
non achevées à la précédente séance doivent être repris au point
où ils avaient été laissés, et continués, qu'ils aient été entrepris à
leur tour ou sur ordre spécial.
5) Ces matières étant" expédiées, il est suiyi, pour la préparation et l'expédition des affaires, l'ordre de la liste générale des
bills et autres doculnents, et chaque article est traité suivant le
rang d'ancienneté déterminé par la date de sa première introduction à la Chambre. Les rapports sur les bills ont la date
nIême de ces bills.
[Au Sénat, la distribution des affaires était, du temps de
Jefferson, établie dans l'ordre suivant :
1) Propositions antérieurement présentées.
2) Rapports des comités antérieurement entendus.
3) Les bills .de la Chambre des Représentants, et ceux intro_
duits sur autorisation spéciale, qui ont été lus une première fois,
sont lus une deuxième; et, s'ils ne sont pas renvoyés à un
comité, examinés (considered) dans le Comité de la Chambre
entière, et traités suivant le mode accoutumé pour les autres cas.
4) Après midi, les bills grossoyés du Sénat et les bills de la
Chambre des Représentants, en troisième lecture, sont soumis à
l'adoption.
5) Si les matières ci-dessus énumérées sont terminées avant
une heure, la liste générale des bills, comprenant ceux qui sont
l'objet d'un rapport par un comité après deuxième lecture et
ceux qui sont l'objet d'un rapport par un comité sur reo.voi,
est reprise, et l'ordre est ohservé suivant lequel ces bills ont été
. rapportés au Sénat par leurs comités respectifs.
6) A une heure, si aucune affaire n'est en cours, ou bien s'il
n'est fait aucune motion de procéder sur d'autres affaires, les
ordres spéciaux, en tête desquels figurent les affaires restées
inachevées la veille, sont appelés] .

N.-B. - Le classement est présentement établi COlnme suit par
les Règles VII, VIII et IX:
Règle

VII~

1. - Apl'ès la lecture du Pl'oces-verbal, le président communiqllera au Sénat les messages dll Président, les rapports

�88

~.

,-

et communications des chefs des Déparlements. executifs, les
azztres conznu.znications adressées au Sénat, les bills, résolutions conjointes et autres messages de la Chambre des Représentants dont l'examen n'a point été achevé le jour précédent
et qui l'estent Sllr la table. Le président les appellera dans
l'ordre suivant:
Présentation des pétitions et requêles.
Rapports des comités permanents el choisis .
Introduction des bills el résolutions conjointes .
Résolutions concurrentes ou autres.
TOlltes ces affaires seront accueillies et traitées dans cel
ordre, à moins que, pal' consentement unanime, il n'en soit
cmtrem.ent adonné.
2. - Jllsqu'à ce qLle l'achèvement des affaires du matin
ait eLl liell et ail été annoncé pal' le président, ou qu'il soit
llne heure, aucune motion de procéder à l'examen d'ull bill,
d'une résolution, d'un l'apport de conlié, ou autre sujet inscrit
à l'ordl'e du jour (calendar) ne sera admise pal' le président,
à moins de consentement unanime; auquel cas~ la 111.Otion.
ne sera pas sujette à amendement, el il sera slalllé sans débal
Silr les avantages du sujet proposé.

.
. . ',

,

. :.

~~

....

..

~

•

lI'
l'

"

~

.

....
'/.

3 el 4-. - Clauses relali "es à la matière des pétitions,
infra, p. 80.

.,.

•

:-.

...

.......
.-

,"'

~

~.

.

.""

.

..

'

."

... "t

'.'

,'

.
'

''1

' ",

';.

THOMAS JEFFEHSON

....

~

i'j, -- Le président, et tOllt sénatelLr, peut, li n'importe
quel l11.oment, poser oa soumettre ail Sénat, llll bill Oll une
autre aff'aire envoyée all Sénat pal' le Président des ÉtatsUnis ou la Chambre des Représentants, et toute qllestion
discutée il ce même mom.ent sera suspendae à cet effet. Une
molion de ce genre sera décidée san:; débat .

Au Sénat.]

Règle VIII.

A la conclusion des afraires du m.atin pour chaque joUI', li.
moins que, SUI' motion, à Ull moment quelconqlle, il n'en ait
autrement décidé, le Sénat procèdera à l'examen de l'ordre
du jour (calendar) des bills et resolutions, et continllera
son examen jusqu'à 2 heures [Résol . du 10 août 1888J; les
bills et résolutions non combattus seront enlrepris dans leur
ordre, et chaqlle sénatellr aura le droil de parlel une fois
pendant cinq minutes seulement SUI' chaque question; les
oppositions pellvent se prodllire il tOllt moment des débats:

.' .

�~IANUEL

DE PRATIQUE

PAHLEMENTAIHE

69

mais, SUl' motion, le Sénat peut continller son examen,. cet
ordre COI11.mencel'a immédiatement après l'appel des résollltions conCllrrentes et alltres, et il allra la priorité sur le~
affaires non terminées ct les alltres ordres spéciaux. TOlltefois si, nonobstant les critiqlles, le Sénat poursuit l'examen
d'une matière qllelconqlle, les dispositions précédentes relatives all débat ne s'appliqueront pas.
Toutes les motions présentées avant dellx heures de procéder à l'examen d'une affaire quelconque seront décidées sans
débat,

rAu Sénat.]

.

.
,"

~'..

......

...

..
'.
"

Règle IX,

Allssitôt après que l'examen des affaires inscrites à l'ordre
du jom' (calendar) allxqlZelles il n'est pas fait d'opposition
est achevé, et à deux hellres mz plus tard, s'il n'y a pour ce
moment aUClln ordre spécial, l'ordre dlljoll], des ordres généJ'aux sera repris et pOllrsuivi dans son ordre, en commençanl
pal' l'affaire qui vient dans l'ordre dlZ tableau immédiatement après le dernier sujet traité. Dans ce cas, sauf en présence
d'une motion de s'ajozzrner, de procéder à l'examen des
affaires exécutives ou des qllestions de privilège, les matières
sllivantes seront toujozzrs à l'ordre comme motions privilégiées, savoir:
1°) Une motion de procéder il l'examen d'un bill d'appropriation ou de finance;
2°) Une motion de procéder à l'examen d'un autre bill de
l'ordre du jOllr, cette motion n'étant pas susceptible d'amendement;
3°) Une motion de laisser de côté le slljet cn cours,
laquelle aura pour effet, si elle est admise, de laisser ledit
sl~jet, sans préjudice, à sa place sm' l'ordre dujoZlr;
4°) Une motion de mettre cette affaire cl la fin de l'ordre
dujour.
Chacune des Jrzotions précédentes sera résolue sans débat,
aura la priorité dans l'ordre ci-dessus indiqué, et pourra
être considérée comme étant de la natZlre et jOllissant de tous
les avantages des questions d'ordre.

De cette façon nous ne perdons pas le tenlps à discuter ce que
nous devons entreprendre. Nous faisons chaque chose en son
temps et nous poursuiyol1s un sujet du commencelllel1t à la fin;

�_.

~

..'-

. ".

. "

70

nous débarrassons la Chambre des affaires, au fur et à mesure
qu'elles lui sont souril.Ïses, et nous évitons par là, jusqu'à un
certain point, leur immense accumulation à la fin de la session.
Ce classement toutefois n'est possible que pour les affaires
dont la Chambre est saisie. Une nouvelle affaire peut être proposée à la Chambre à un lnoment où aucune question ne lui est
_soumise. Ainsi en est-il des propositions originelles et des
rapports sur les bills; de mêIne pour les bills émanant de l'autre
Chambre, desquels la réception a lieu à n'importe quel nlOlnent,
et la première lecture aussitôt que la question pendante à la
Chambre est réglée; et aussi pour les bills introduits sur
autorisation, desquels la première lecture est faite atÎ mOlnent
même de leur présentation. Ainsi encore les messages de l'autre
ChaInbre concernant les amendements aux bills sont eXaIninés
aussitôt que la ChaInbre a épuisé la question en cours, à moins
que leur impression ne soit demandée en yue d'un eXaInen plus
sérieux. Des ordres du jour peuvent être annoncés, Inême
lorsqu'une autre question est soumise à la Chambre.

.'
..
---

.

..

:'

",

THOMAS JEFFERSON

1

SECT.

~

1

...:

~...

1-

XV. -

ORDRE.

Chaque Chambre peut faire elle-même son règlement (ihe
l'l.ZZes of ifs pl'oceedings); punir ses 111embres pour conduite
désordonnée et, expulser l'un d'eux, à la 111ajorité des deux tiers
des voix (1).
D'après le Speaker On slow, au Parlelnent « les exemples font
l'ordre ») (2). Mais, d'après Prynne, on ne peut appeler coutml1e
du Parlement ce qui n'a été fait que par un Parlement (3).
SECT.

XVI. -

ORDRE RELATIF AUX DOCUMENTS.

Le Clerk ne doit laisser enlever de la table, ni soustraire de sa
garde, nul procès-verbal, registre, compte ou écrit quelconque (4) .
. (1)
(2)
(3)
(4)

[Constit., art. 1, sect. 5.J
[II. HATS. , 237 .J
[1. GREY, 52.]
[II. HATS., 265, 266 . ]

�i\IANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

M. Prynne fut blânlé pour avoir, dans un Comité de-la Chambre entière, corrigé sans ordre et à l'insu du Comité, une erreur
•
commise dans un bill (1).
Un bill ayant disparu, la Chambre décida que tous ses menlbres établiraient et signeraient une protestation « devant Dieu
Tout-Puissant et cette honorable Chambre que ni moi, ni
personne à Ina connaissance n'a pris ou ne cache en ce moment
un bill intitulé ... etc.» (2).
Lorsqu'un bill a été grossoyé, il est renlis entre les l11ains du
Speaker, lequel ne doit l'abandonner à quiconque pour en
prendre connaissance (3).

.,....

,

.

--

'".

"

... .
"

... ... :.. .

~

~

'.-

SECT.

.

•

't.,

.

"-.

.

....'

",

',"

. .

... . ... ~' .
',-

.

,.;

' ..

. .

~.

.

....

"

""'....

"

~. "

,-

:.

•

ORDRE DES DÉBATS.

~.

[Au Sénat.]
.-;-'-

l

XVII. -

Lorsque le Speaker est installé au fauteuil, tous les lnel11bres
doh~ent être assis à leur place (4).
Lorsqu'un membre désire la parole, il se lève, à sa place, tête
nue, et s'adresse, non point à la Chal11bre elle-mênle ou à un
Inenlbre en particulier, Inais au Speaker, qui l'interpelle par son
nom, afin que la Chambre sache qui parle (5). Mais les membres qui sont indisposés peuvent être autorisés à parler assis (6).

.....

,

71

.

Règle XIX.

1) Quand un sénateur désire prendre la parole, il doit
se lever et s'adresser au président ,. il ne doit pas continuer
tant qu'il n 'a pas été reconnu; le président reconnaîtra le
sénateur qui s'adressera d'abord à lui. Dans le débat,
aUClln sénateur n'en interrompra un autre sans son
consentement; pour obtenir ce consentement, il s'adressera
d'abord au président. Aucun sénateur ne parlera plus de

(1) 1. CHAND. , 77.

(2) [V. GREY, 202.J
(3) TOWN . , col. 209.
(4) SCOB., 6. - [V. GREY,403J.
(5) SCOB., 6. - d'EwES , 487, col. 1 id. 108.J
(6) [II. RATS., 104. - 1. GREY, 143.J

-.

[II. RATS., 107 -

IV, GREY, 66 et VII

�72

THOMAS JEFFERSON

deux fois sm' toute question en discussion sans la permission du Sénat, lequel statuera SUI' ce point sans débat.

. 1;: -.
'.

4) Si un sénateur, pal' ses paroles ou autrement, viole le
règlenzent du Sénat, le président ozz tout sénateur quelconque peut le l'appeler Ct l'ordre,. quand un sénateur aura été
l'appelé à l'ordre, il s'assiéra et ne continuera pas sans l'alltorisation du Sénat qui, si elle est accordée, ne le sera que
SUI' promesse pal' ledit membre de continuel' selon le règlement. Cette motion sera résoille sans débat .

: .
-. . . . . .

.,

. .....

~

.~

"

....

,

•

t ... ••

, ,'

..

•

-"

.'

,

S) Si un sénateur est l'appelé à l'ordre pOZZI' des paroles
prononcées au cours de la discLlssion, Slll' la · demande de
l'offensé ou de tout autre sénateur, les paroles répréhensibles
seront notées pal' écrit et lues à la table pour l'édification du
Sénat .

r

"

Quand un melnbre se lèye pour parler, aucune question ne
doit être posée; il doit être entendu, à nloins que la-Chan1bre ne
s'y refuse (1).
Si deux ou plusieurs men1bres se lèvent à peu près en même
ten1ps pour parler, le Speaker détermine lequel s'est levé le premier, et il l'appelle par son non1; sur quoi celui-ci continue à
parler, à llloins qu'il ne s'asseye yolontaireillent pour céder son
tour à l'autre, Mais quelquefois la Chambre n'approuve pas la
décision du Speaker, auquel cas est posée la question « Quel
men1bre s'est levé le pren1Îer '? (2) »
Au Sénat des États-Unis ]a décision du président est sans
appel.
Aucun 111elubre ne peut parler sur le Inêlne bill plus d'une fois
le lnême jour, ni n1ême un autre jour si la discussion a été
ajournée. Mais, si le bill est lu plus d'une fois dans le n1êlne jour,
il peut prendre la parole une fois à chaque lecture (3), Un
changement d'opinion lnême ne donne pas droit d'être entendu
une deuxième fois (4).
(1) [IV. GnEY. 390, etV. id. 6, 1-13. J
(2) Seos. : 7. - d'EwES , 43-i, col. 1,2. - [II. HATs. , 106. J
Cpr. supra., Règle XIX: cl. l, Sénat.
,3) HAKE\\' .• li8. - SCOB. , 58. = [II. HATS., 103, 105, note
(-i) S~[YTH'S Cmlw., L" 2, c. 3. - AnCAN, PAUL. , 17.

:t-,

233

Il.

'r.1
.

�:.........

..

ft:

•

•

~IANUEL

~.

~.'

;;. '.
,',

, ,.

...

'

'1'"

c ~.

.'
..:'.
,

.'

:

.

.-

~

... .: ': ...

';

. r

~

.......

, , . ...

1\.

0"

••

DE PRATIQUE

PARLE~lENTAIRE

73

Mais il peut être pennis à un membre de prendre de nouveau
la parole (1) : pour éclaircir un point de fait (2) ; - ou sinlplelnent pour s'expliquer sur une partie lnatérielle du discours (3),
- ou sur la forme on les termes de la question, à condition de s'en tenir uniquement à cet objet et de ne pas empiéter
sur le fond (4) ; - ou sur les Ordres de la Chambre, lorsqu'ils
sont violés, en s'en tenant à ce point seul et en n'empiétant pas
sur la matière elle-même (5).
Cependant, si le Speaker se lève pour parler, le lnelllbre ~ qui
est dehout doit s'asseoir, afin que le Speaker puisse être entendu
le prenlier (6). Au surplus, bien que le Speaker puisse, de droit,
parler sur les questions d'ordre et être entendu le prelnier, il lui
est interdit de toucher à un autre sujet, sauf le cas où il est nécessaire à la Chmnbre d'être instruite des faits qui sont il la
connaissance personnelle du Speaker, auquel cas celui-ci peut,
alors, avec l'autorisation de la Chambre, exposer le point de
fait (7).
Nul ne doit parler en mots impertinents, ou, en dehors de la
question, d'une façon superflue ou démesurée (8).
Nul ne doit parler Inal et d'inconYenante luanière des délibérations de la ChaIllbre, ni rappeler une résolution antérieure, il
moins qu'il ne yellille conclure son discours par une nlotion
d 'annuler cette résolution (9) ; néalunoins, tant qu'une proposition soumise à examen denleure en voie d'aboutir (in fieri),
nlême si elle a été rapportée par un comité, les critiques dirigées
contre elles ne sauraient être tenues ponr critiques de la
Chmllbre (10).
Personne ne doit, en parlant, désigner de son nonl un

lnen~!)re

(1) [Exceptions: 1° '''hat iS)lIlrlcl'stood hy a speaking; 2' What is understood hy the same qucstion . J
(2 ) [III. GREY, 357, 416 .J
3) [II. HATS., 104-.J
(4) et (5) MEMORIALS l;&gt;l HAIŒw , 29, rn.
(6 , TOWN ., col. 205 . - i\h:;\IOlt . 1:-; HAKEW ., 30, 31.
(7) [III . GrlEY , 33. J
(8) Scou, 31 , 33. - HALE PABL . , 133. - [II. Hus , 230, 233 note ~ .1
(U) HUSHW., p. a, v. 1, fol. J2.
(10) [IX. GREY , 508 .J

�74

THOMAS JEFFERSON

présent; sont adnlÎses seuleIllent la désignation par le sIege
[circonscription électorale dans la Chan1bre] ou l'indication qu'il
s'agit du membre qui vient de parler, qui a parlé en sens
contraire sur la question, etc. (1); - ni non plus s'écarter du
sujet pour attaquer la personne d'un Inembre détenlliné (2) par
des IllotS, injures, railleries ou incivilités (3). Les conséquences
d'une mesure peuyent être réprouYées en tern1es sévères; n1ais
c'est faire des personnalités, contrairement à l'ordre, que d'incrinlÎner les n10tifs donnés par ceux qui se font les défenseurs de
cette mesure. Le Speaker çloit retenir quiconque disgreditul' a
maleria ad peJ"sonam (4).
Personne ne peut interron1pre le discours d'autrui en sifflant,
en toussant, en crachant (5), en parlant à haute voix ou à yoix
basse à autrui (6). Personne ne peut non plus se tenir debout
pour interronlpre celui qui parle (3), ni passer entre lui et le
Speaker, ni se pron1ener à h'ayers la Chambre (8), ni prendre
des livres ou documents sur la table, ni y écrire (9).
Néanllloins, si la Chambre n'est pas du tout disposée à écouter
un de ses membres, dont elle essaie de eouvrir la voix par des
conversations ou tout autre bruit, ce membre n'a rien de mieux
à faire que d'accéder au désir de la Chambre et de s'asseoir; car
il est très rare que la Chan1bre se rende coupable sans raison
sérieuse d'un n1auvais procédé de ce genre, ou qu'elle n'écoute
pas un membre lorsqu'il dit des choses dignes de son attention (10).
Si des appels répétés n'établissent pas. l'ordre, le Speaker peut
désigner par son non1 le melllbre qui s'obtine à persévérer dans
sa conduite irrégulière (11); sur quoi la Chambre peut ordonner
MEM. IN HAKEW .} 3 ; - SMYTH'S COMW. , L. 2, c. 3 .
SeoB., 31. - HALE PARL., 133. - [II. HATS. , 231, 1'1*.J
SMYT'HS COMW., L., 2, c. 3.
[Ordo Comm., 19 avril 1604. II. HATs., 230.J
SeoB , 8. - n'EwEs, 332, col. 1 ; 640, col. 2.
[VI. GHLY , 332. J
SeoB., 6. - n'EwEs, 487, col. 1.
(7) TOWN., col. 205. - MEM. IN HAIŒW., 31.
(8) SeoB., 6. - [II. HATS. , 236.J
(9) [II. BATS., 236.J
(10) [II. HATS., 106.J
(11) [II. HATS., 231. J

(1)
(2)
(3)
(4)
(5)
(6)

�~IANUEL

..",.:
.... . ~ ' ..;..

h

~

.

:1 "

:" '"'

:.;-

,.,.

......

/'

' ."

'

.

·T .."': .. :

. -.
...........

. .,

.

~

...~

"

...

",

..

,~

.
." ..

.
'~.,,,:
~~'.

. ...

,..

,,; : ~ ......,

.

•

,.',

.'

..

.......

.
.. 11-.

"

..

...... :

..

...

.

';.

"'

.

..

DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

7f&gt;

audit lnenlbre de se retirer. Celui-ci doit alors être entendu dans
ses défenses, puis se retirer. Le Speaker expose ensuite l'offense
commise, et la Chambre examine quelle punition elle veut
infliger (1).
Sur les cas de bagarres et de luttes dans la Chambre des
Conllnunes, et la manière de procéder dans ces cas, les auteurs
se sont expliqués et doivent être consultés (2).
Quand des paroles vives ont été échangées ou qu'une luUea
eu lieu entre lnembres, la Chambre, pour la protection de ses
lnembres, leur demande de déclarer, de leur place, qu'ils ne
donneront aucune suite à leur querelle (3), ou leur ordonne de
s'en remettre au Speaker qui règlera leur différend et fera
rapport à la Chalnbre (4); - et, s'ils refusent, ou bien jusqu'à ce qu'ils aient pris l'engagelnent dont s'agit, ils sont mis
en état d'arrestation (5).
Les paroles offensantes ne doivent pas être relevées avant que
leur auteur ait achevé son discours (6). A ce lllOInent, la personne qui proteste contre elles et qui désire les voir notées par
le Clerk à la Table doit les répéter. Le Speaker peut alors
ordonner au Clerk de les consigner dans ses minutes; mais, s'il
ne les juge pas offensantes, il diffère son ordre. Si la réclamation
devient, au sein de la Chambre, assez générale, il donne l'ordre
au Clerk de noter ces paroles, telles qu'elles sont rapportées par
celui qui proteste. - Elles fOrInent alors une partie des minutes;
lorsqu'elles sont lues à l'offenseur, celui-ci peut contester qu'elles
soient ses paroles lnêmes, et la . Chambre doit trancher ce point
par une question, Le membre peut alors les justifier, expliquer
dans quel sens il s'en est servi, ou faire des excuses. Si la
Chambre se trouve satisfaite, aucune autre procédure n'est
nécessaire. Mais, si deux membres persistent à réclamer l'avis
de la Chainbre, l'auteur desdites paroles doit se retirer avant
(1) [II. HATS. , 231, 234 note *, 238.]
(2) [III. GREY, 128 ; IV. 328 ; V, 382 ; VI, 254 ; X, 8 .1
(3) [III. GREY , 128, 293 ; V, 280.J
(4) [III. GREY, 419.J
(5) [IX. GREY, 234, 312.J
(6) [V. GREY, 356 ; VI, 60. - HATS., 268 note *, et 272 .]

�-\ ..
~.

li'

"
'".-

-.

, .. -

'

..

... "'.'--.,::' .':... / -

'". ",
•

1

..

,

'

'.\

..'

.....

...-

'.

_,,'

0,'"

..

-:

'

..

..~. .'

"

..

-\

.

. .......

"

.

.

~.

,

:-

......

J

76

.. .

.

...... '

_

..

.'

'

,.

~

,

.. -:,"

THO~JAS

JEFFERSON

que la question ne soit posée, et la Chambre est consultée (1).
Lorsqu'un Inembre a parlé, ou que la ChaInbre s'est occupée
d'autres affaires, après que les paroles offensantes ont été prononcées, celles-ci ne peuvent plus donner lieu à la censure. Cette
règle est édictée dans un but de sécurité comnlune~ et pour
éviter les confusions qui pourraient se produire si les paroles
n'étaient point notées immédiatement. Autrefois, elles pouvaient
l'être le Inênle jour, à n'inlporte quel Inoment (2).
Les paroles offensantes prononcées dans un comité doivent
être consignées par écrit, conune à la Chambre; mais, aux fins
de blânu', le comité ne l~ ent qu'en faire l'apport à la Chambre (3).

. ....

~

[Au Sénat ..]

'

V. infra,

SECT.

XIX, Règle XIX , d . 2 et 3.

Au Parlelnent, il est contre l'ordre de parler irrévérencieusement, ou séditieuselnent, du roi (4).
C'est violer l'ordre qu'indiquer, au cours de la discussion, ce
qui a été dit sur le même sujet dans l'autre Chambre, ou quels
y ont été les yotes particuliers ou les majorités; en effet, l'opinion de chaque ChaIl1bre doit se former en toute indépendance,
et ne doit pas être influencée par les délibérations de l'autre; or,
les indications dont il s'agit peuvent avoir pour effet de conduire
ü des malentendus entre les deux Chambres (5).
Aucune des deux ChaIllbres n'a pouvoir sur les membres ou
les fonctionnaires de l'autre; elle doit se plaindre d'eux il la
ChaInbre à laquelle ils appartiennent et laisser à celle-ci le soin
de les punir. Lorsqu'une plainte se produit au sujet de 1110tS
déplacés prononcés par un nlell1bre de l'autre Chanlbre, un châtÎlnent est difficile à obtenir, à cause des règles qui sont relathres
à la consignation inlmédiate des paroles et ont paru d'une observation nécessaire pour la sécurité des membres. C'est pourquoi
(1) [II. HATS. , 269, - IV, GREY , 170; VI, 59. J
(2) MEM. IN HAIŒW., 71. -- [II. HATS. , 265 , 269 note *.--=- III. GREY, Ml' etIX
514 .J
(3) [VI. GREY , 46 ,J
(4 ) SMYTH'S Cmnv. , L , 2, c, 3. - [II. BATS" 235, notes et ~. J'
(5) [VIII. GREY, 22. J

'r

�~IANUEL

\

.

DE PRATIQUE

PARLE~IENTAIRE

77

la Chambre, et plus spécialement le Speaker, a le deyoir d'intervenir sur le champ et de ne point laisser passer sans les ~relever
les expressions susceptibles de n10tiver une plainte de l'autre
Chalnbre ou donner lieu entre les deux Chambres à des procédures ou nllüuelles accusations qui ne pourraient qu'avec peine
être tenninées sans difficultés et sans trouble (1).
Aucun lllembre ne peut assister à la discussion d'un bill ou
d'une autre affaire dans laquelle il est intéressé, et, tant qu'il ne
s'est pas retiré, nul autre n1elllbre ne peut, quant à ces objets,
prendre la parole.
Il est de règle, si du rapport d'un comité ou de l'examen des
témoins dans la Chambre, il résulte une charge contre un
Inembre, que celui-ci, COlunle il sait sur quels points il doit fair e
porter sa défense, soit entendu sur ces points avant qu'une question ne soit proposée ou décidée contre lui. Il doit donc être
entendu, et se retirer avant qu'une question quelconque ne soit
proposée. Si c'est la .question elle-mênle qui constitue le grief,
comme il arriYe dans les cas de dolation de l'ordre ou d 'affaire
née au cours de la discussion , le grief doit être exposé (c'est-àdire la question proposée), et le Inembre doit d'abord èlrc
entendu, puis se retirer (2).
Tout melnbre doit se retirer lorsqu'un bill ou une question
touche à ses intérêts pri yés. Bien Illienx, chaque fois que cet
intérêt est apparu, la voix de l'intéressé a été défalquée des votes
nlême déjà émis. Dans un cas si contraire, non seulenleilt aux
lois de · la décence, Inais encore au principe fondamental du
pacte social, qui défend à quiconque d'ètre juge dans sa propre
cause, il y ya de l'honneur de la Chmnbre d'observer strictelnent
cette règle pratiquée depuis un temps inlluélnorial (3).
Nul Inelnbre ne doit entrer dans la Chalubre la tête couvcrtc,
ni aller d'une place à une autre avec son chapeau sur la tête, ni
Inettre son chapeau en entrant ou en paI~tant" tout autant qu'il
n'est point assis à sa place (4) .
(1) [Ill. H . . TS ., 73. J
,2 [II. HATS., 167 note", nO .J
(3 ) [YI. GnEY, 328 - II. HATS., 167. J
(4)

SCOB ....,

6.

�78

THOMAS JEFFERSON

Une question d'ordre peut être ajournée pour pernlettre la
recherche des précédents (1).
Au Parlement, toutes les décisions du Speaker peuvent être
contrôlées par la Chambre (2).
SECT.

...

... - -:

.

.,

..

.:\

"

. .......

.

[Au Sénat.]

.."

~~

•

-

~

-4

"

...
~-

.~.

'1

.
. . ......
"

.

"

:

~. or

I!"':' .;. .' _...

... --:.

. _.

...,.~

"
'
........

.. ....
.;

..

-......

..: ...
",O:'

Règle XXXV.

,.

.~

.. '.

ORDRES DE LA CHAMBRE.

La porte de la Chalubre doit obligatoirement rester ouverte,
nlais elle doit être gardée par les portiers ou les Sergents d'arnles
préposés à cette garde (3).

"

"1

XVIII. -

.'

,

";.

&lt;

SUI' une motion faite et appuyée de fel'mel' les portes du
Sénat pOlll' la discussion de toute affaire qui peut, à l'avis
d'un sénateur, réclamer le secret, le président ol'donnera
l'évacuation des galeries, et les pOl'tes l'esteront fermées pendant la discussion de celle motion.

Le cas où un melnbre demande l'exécution d'un Ordre permanent de la Chambre est le seul où il puisse insister sur n'inlporte
quel point. En effet, conlme il est déjà intervenu une résolution,
toute personne a le droit d'insister pour que le Speaker ou tout
autre officier chargé de son exécution la fasse exécuter, et aucune
discussion ne peut avoir lieu, ni aucun délai être accordé à ce
sujet. Ainsi, s'il existe un ordre à ce sujet, tout membre a le
droit de faire évacuer la Chalnbre ou les galeries, ou de faire
décider par la Chalnbre si le quorunl est ou non atteint (4). Pour
savoir jusqu'à quel point un ordre est obligatoire, on consultera
les auteurs (5).
Mais, lorsqu'est intervenu un ordre de s'occuper d'une affaire
spéciale à un jour déterminé, la question, lorsque cette affaire
est appelée, doit être posée de savoir « Si la Chanlbre veut l'examiner de suite ». Lorsque les ordres du jour portent sur des
(1) [11. HATS., 165.J
(2) [III. GREY, 319.J
(3) [II. HATS., 165 note
(4) [II. HATS.,187, 195.J
(5) HAKEW., 392,

+.]

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

79

matières d'importance ou de grand intérêt, la discus,sion ne doit
pas être entamée jusqu'à l'heure où la Chambre est ordinairement au cOlllplet [c'est-à-dire midi pour le Sénat].

..

:~

,,-

.'

"

...

,

•. f..

"

"

.. ...
"

t"

• .'

.. ~,

'*

'.

1

'.

.,,"

~

.

•

,

'"

.

..'

,.

..

1 •

..

~

~

.. .~.
. .,01'

.....

...

o~.

't

\

:.

•

.... .

,'\

•

' .. -

•

~..

~....

.'1"'-

4"

;.::

..

...

.~

.'. .'
,~-

•

'

'

.: .. , .

\

,'-

" .... ~...

,

~-,,"

"
"

..

.'

.. ~.

..

.

.-~

.t-

.1

....... ..

..
'

,"..

;-

~."...

.... : .

Of • •

'"

... :

','
'

. . . . . . . .-!!"

•

......

f'

••

,·0

.... ' .

.:

..

.
:., .

..

......

'.

Règle X.

1) Toute matière peut être transformée en ordre spécia 1
par un vote des deux tiers des sénateurs présents; lorsqu'est
arJ'Ïvé le moment ainsi fixé pour son examen,.le président
doit la soumettre au Sénat, à moins qu'il ne l'este des affaires
inachevées du jour précédent ; et si finalement elle n'est pas
terminée ce jour-là, elle prendra place Sl1r l'ordre du jour
(calendar) des ordres spéciaux, dans l'ordre du moment où
elle est devenue spéciale, à moins que, par l'effet d'un ajournement, elle ne devienne une affaire en suspens.
2) Lorsque deux ou plusieurs ordres spéciaux auront été
faits pour le même moment, ils auront la priorité suivant
l'ordre dans lequel ils auront été séparément fixés, et cet
ordre ne pourra être changé que pal' décision du Sénat,
Toute motion de l1wdifiercet ordre, ou de passel' à l'examen
d'autres affaires, sera résolue sans débat.

•••

.;

...

"

.
" ....

..

[Au Sénat.]

'.,

:

.'

.

'.
",

.:-

Les ordres du jour peuvent être l110difiés à tout llloment, et
un nouveau peut être établi pour un autre jour (1).
Lorsqu'une session touche à sa fin, et que tous les bills inlportants sont présentés, la Chambre, pour en enlpêcher l'interruption par des bills sans importance, prend quelquefois la
résolution qu'aucun nouve~u bill ne sera introduit, sauf le cas
où il lui serait renyoyé par l'autre Chambre (2) .
Tous les ordres de la Chambre cessent de produire leur effet
avec la session ; aussi toute personne arrêtée en exécution
d'ordres selublables peut, à la clôture de la session, être élargie .
par l'effet d'un habeas corpus (3).
L'autorisation de fixer les règles de ses délibérations donnée à
chaque Chambre par la Constitution n e yise que les cas (légis(1) [III. GREY, 48,313. J
(2) [III . GREY, 156. J
(3) RAUl. , 120.- Parliament, 1 Ley. 165 ., Piichal'cl's Case .

�80

latifs, exécutifs et judiciaires) qui sont soumis par la Constitution, et qui se rattachent ou sont nécessaires à -l'exécution
desdites règles. Mais quelquefois des ordres ou des résolutions
sont insérés dans les procès-verbaux, qui n'ont aucun rapport
avec les cas ci-dessus visés ; ainsi en est-il ùe l'acceptation
d'invitations à se rendre à des services religieux, de prendre part
à des processions, etc.... Il ne faut considérer ces ordres et
résolutions que comme facultatifs pour ceux qui veulent participer à la cérémonie, et, par conséquent, conlme à tort insérés
dans les comptes rendus (records) de la Chambre.

..- .'

;

. .

-,

THOMAS JEFFERSON

~

,'':'"

........

.. .... r~

SECT.

.-

41'

",~

..

-

0;,'

:, .....

.......:..

..-

'•••

~

.'

.

,

.'

"

.

XIX. -

PÉTITION

(1).

Une pétition delnande quelque chose. Une remontrance ne
contient aucune prière (2).
Les pétitions doivent être signées par les pétitionnaires (3), il
lllOins que les pétitiollnaires ne soient présents, ou incapables
de signer, et que les pétitions ne soient certifiées par un
nlelnbre (4). Pourtant, sur une question, le Sénat reçut
(14 nlars 1800) une pétition qui était non signée, lnais qui,
d'après l'affirmation du n1en1bre qui la présentait, avait été écrite
tout entière de la lnain du pétitionnair~, dont le nOll1 se trouvait
inscrit au commencement. Il est nécessaire, si la demande en
est faite, qu'un membre, ou une personne étrangère à la Chambre,
certifie qu'il connaît l'écriture du pétitionnaire (5). La pétition
doit être présentée par un nlelnbre, - non par le pétitionnaire,
lequel doit l'ouvrir, en la tenant à la lnain (6).
(A suivre).
\,1)
(2)
(3)
(4)
(5)
(6,

[II. HATS. , 153, 188, ct III (On matters of supply), 226-243. ]
[1. GitEY, 58. ]
Scon., 87. - [IX. GREY , 362. - II. HATS., 1û3.]
[III. GHEY, 418!]
[VI. GREY, 36.]
[X. GHEY , 57.J

Marseille. -

Imprimerie du Sémaphore, rue Venture, t9 ..

�'.'

""'.,.:

.
,.

~.

:. .,Y

.....

." ~

",'

.... ~ ..

'.

1 .. · · '

."

."

'.,

•

.i.'

.: ~
'.'

-.

-"....

,'.:
:

..

~...... ,&amp;.• •

'.,

.. ,
:' ~

--: .. ..

..'

:'

.'

...: .

.

~.

"

�UNIVERSITÉ D'AIX-MARSElLLE
.

\...

...

.

.

.. "

,
,

,0

.'"

,

,

PUBLICATIONS SUBVENTIONNEES

'0

PAR

"or'

. '.
.

Le Conseil ;.Vllnicipal de Marseille
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône
Le Conseil de l'UnilJersité

.

~~nnales

o.

.'
;" 0

••••

0

.'

••

, . ' . :.

~

Annales des Facultés de Droit
et des J.Jettres

0,

..
..
0

de la Faculté des Sciences

'

".

•

&lt;

,'r

'"

•

'.

,

Annales de l'Ecole de Médecine
et de Pllarnlacie

Le Directeur-Gérant: Michel
Marsellle. - Typ. et Lith.

'.

BARLATŒR,

rue Venture,

19.

CLERC.

�TABLE DES MATIÈRES

".

Pages

(Joseph Delpech) . .................... . .... . .

3-32

Avis sur les Notes et abréviations.. . ............... . ..... .

33,34

AVANT-PROPOS

....

".

"J....~.

:

"

.'

s.

,-

Manual of parliamentary practice :
Préface de Jefferson ... ................. '" " . ' ....... .
Somn1aire ........................ . .... . ........... .
Sections 1 à LIlI ....... . ............ " .............. .
Index alphabétique. . . . .. . . .. . .-. . , ................ .

35-37
39
41-158
159-173

Appendices. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . ..
I. Règlement du Sénat des États-Unis ............... .
II. Règles de procédure et pratique d~ Sénat siègeant
dans les procès &lt;l'impeachment. . . . . . . . . .. . ....

175
176-189

~-

• •

...."...~

"'. :

.
'&lt;1

. .
~

-.

•

:, '

.......:

'-

Marse1lle. -

Typ. et Lith. BARLATIER, rue Venture, 19.

190-196

�,

,

.......

"

.. " ~ ..:'
,"

\ ••

iii

�•

•'

1"-

',.11

·' ,

����</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2204" order="3">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RP-50038_Annales-Droit-Lettres-1905_T01-3.pdf</src>
        <authentication>9c41d1f2f6f222b6271cd3582af7e227</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10227">
                    <text>50 àM

NNALES
&gt;v"A

DES

Facultés de Droit et des Lettres
D A I X

1905 - n° 3
Lettres
Tome I

N° 3

JT
■u_illet-Seîpteixx]or'e ±905

( LETTRES)

m

PARIS

MARSEILLE

F O N T E MOIN G, É D I T E U R
4, Rue Le GofF, 4

IMPRIMERIE BARLATIER
19, Rue Veuture, 19

1905

�50 àM

NNALES
&gt;v"A

DES

Facultés de Droit et des Lettres
D A I X

Tome I

N° 3

JT
■u_illet-Seîpteixx]or'e ±905

( LETTRES)

m

PARIS

MARSEILLE

F O N T E MOIN G, É D I T E U R
4, Rue Le GofF, 4

IMPRIMERIE BARLATIER
19, Rue Veuture, 19

1905

�SOMMAIRE I

Michel CLERC. — Éludes critiques sur la campagne de
C. Marius en Provence .................
Hors texte. — Carte générale du théâtre des opérations.
Léopold CONSTANS. — Mistral et son œuvre........................

ABONNEMENTS
France...........................................................................

10 francs

Union p ostale.............................................................

12

Un fascicule sép aré.....................................................

—
3 —

�ÉTUDES CRITIQUES
SUR LA CAMPAGNE

DE C. MARIUS EN I»RO
H
Pai’ M icliel C L E R C

l»KELIMh\A]KES

J ’en (reprends, après bien d’aulres, d’éludier une question qui
a déjà été étudiée tant de fois qu’elle peut paraître épuisée. C’est
qu’il m’a semblé, après un examen minutieux et des lextcs
anciens et de la topographie, qu'aucun presque des multiples
problèmes qu’elle pose n’a reçu encore de solution vraiment
satisfaisante. D’une pari, les auteurs d’histoires générales, outre
qu’ils ne peuvent entrer suffisamment dans le détail, ignorent
naturellement la topographie locale ; d’autre part, les érudits
provençaux, soit ceux des siècles derniers, soit même les plus
récents, ne connaissent pas toujours les textes anciens autant
qu’il le faudrait, et surtout, je n’aurai que trop l’occasion de le
montrer, leurs appréciations et leurs hypothèses sont la plupart
du temps viciées par un esprit systématique de patriotisme ou
d’amour-propre local mal placé, avec lequel le véritable esprit
scientifique n’a rien à voir. Je ne veux pas dire, loin de là, que
leurs travaux soient négligeables : il y a au contraire beaucoup
à en tirer, et je ne manquerai pas de le faire, cl d’exposer,
à propos de chaque question, leur opinion, en disant, s’il y a
lieu, pourquoi je ne la partage pas.

�96

MICHEL CLEÎIC

1. — L ’a r r i v é e i i e s B a r b a r e s .

Il esl nécessaire, tout d’abord, de rappeler, le plus brièvement
possible, les évènements des années précédentes, depuis le début
de l’invasion des bandes barbares (1).
En l’année 113 avant notre ère, les Romains, mailles et de la
Macédoine et de la Narbonnaise, et depuis lors en contact avec
les populations remuantes des Alpes à l’Est et à l’Ouest de
l'Italie, avaient entrepris contre elles une série d’opérations
pour assurer leurs nouvelles frontières. Peu à peu, ils avaient
été amenés à s’avancer jusqu’à la région du Danube, où ils
se heurtèrent à un peuple nouveau, les Cimbres et les Teutons,
tribus d’origine germanique, venues, pour des causes encore
obscures, des bords de la Baltique. Ces tribus, qui d’abord
avaient marché droit devant elles, du Nord au Sud, une fois
parvenues dans la région du Danube, avaient tourné à l’Ouest.
La première rencontre avait été néfaste pour les Romains : le
consul Papirius Carbo avait été battu et mis en déroule près de
Neumarkt en Carinlhie. Les barbares ne songèrent point
d’ailleurs à profiter de leur victoire pour envahir l’Italie, ce qui
montre bien qu’elle n’était point an début le but qu’ils se propo­
saient. Ils reprirent leur marche à l’Ouest, grossis clc deux
tribus gauloises helvétiques, les Tigurins et les Toygènes, et
tous ensemble débouchèrent, quatre ans après, en Gaule, par le
passage du mont Genèvre. Le consul M. Junius Silanus, qui
essaya de les arrêter, on ne sait trop où, fut battu en 109, et
toute la Gaule fut inondée par les envahisseurs, qui se portèrent
pourtant de préférence sur les régions de l’Ouest et du Nord,
où les Belges seuls firent une belle résistance.
Le Sud demeure intact jusqu’en 107, où les Helvètes battent
et tuent le consul L. Cassius Longinus en Dauphiné. Mais, même
à ce moment, si la Province est traversée par les barbares, elle
(i) Je me borne à renvoyer aux histoires générales) Mommsen, Duruy.

�MARIUS EN PROVENCE

97

ne semble pas avoir élé occupée par eux : on voit, en cfl'et, en 106,
le consul Q. Servilius Cœpio aller jusqu’à Toulouse, à l’extré­
mité de la Province, pour s’assurer de la fidélité de la région, où
l’approche des barbares avait suscité un mouvement inquiétant
pour Rome. Mais enfin les barbares, après avoir ravagé toute la
Gaule, commencent à refluer vers la Province : aussi y a-L-il là,
en 105, deux armées romaines, l’une sous les ordres de Cœpio
qui est resté comme proconsul, l’autre sous ceux de Cn. Mallius
Maximus, un des deux consuls de l’année. Ces deux armées sont
à cheval sur le Rhône, probablement à la hauteur d’Orange. Un
legatus romain , M. Aurelius Seaurus, est défait dans une
première affaire ; puis le consul et le proconsul sont battus à
leur tour ; leur défaite, due cn grande partie à la mésintelligence
qui régnait entre eux, amène la destruction presque complète
de leurs armées, le 6 octobre 105 ; 60.000 Romains au moins
périssent.
Cette fois, rien ne protège plus l’Italie, si ce n’est un nouveau
caprice de ces hordes vagabondes, Elles disparaissent en effet de
nouveau, pour ne plus reparaître sur le Rhône qu’en 102, c’està-dire trois ans plus tard. Nous ne savons rien sur ce qui s’est
passé durant ces trois années, si ce n’est que nous constatons
un nouveau changement dans la direction que vont prendre les
barbares, et une séparation qui s’opère parmi eux: les Cimbres,
après avoir dévasté le pays compris entre le Rhône et les Pyré­
nées, passent en Espagne, d’où ils finissent par être expulsés par
les Celtihériens ; ils rentrent alors en Gaule, où ils rejoignent
les Teutons.
Où s’est opérée cette jonction? Depuis la bataille d’Orange, il
faut admettre forcément, quelque étrange que la chose paraisse,
que les Teutons avaient rebroussé chemin, puisque Marins à
son arrivée, et pendant plus de deux ans, ne trouva personne
devant lui. C’est donc que les Teutons avaient de nouveau
envahi la Gaule centrale et occidentale, et peut-être poussé
jusqu’à l’extrême Nord. C’est ce que semble prouver un épisode
rapporté par César (1), qui explique ainsi l’origine du peuple des
(1) B. G. II, 28, 4.

�98

MICHEL CLERC

Adualici, établi de son temps sur la Sambre: « Ce souL des
descendants des Cimbres et des Tentons, qui, lors de leur
marche sur la Province et l’Italie, laissèrent en deçà du Rhin
les bagages qu’ils ne pouvaient emporter avec eux, et en
confièrent la garde à six mille d’entre eux qu’ils laissèrent là.
Après le désastre de leurs frères, ceux-ci furent pourchassés par
leurs voisins, tantôt attaqués, tantôt attaquant, et finirent par
faire la paix, et par s’installer définitivement là, du consente­
ment de tous. »
Or, ces Aduatuques étaient dans le pays des Belges, c’est-à-dire
des seuls Gaulois qui eussent opposé aux barbares une résis tance
énergique. Il est donc évident que leur établissement n’a pu se
faire et durer qu’à la suite d’une convention conclue avec ces
Belges. On peut supposer qu’à ce prix tout le reste des bandes
s’engagea à évacuer définitivement le territoire belge. Et c’est
sans doute à partir de ce moment que les barbares prirent le
parti de se diriger enfin vers l’Italie, seul pays encore intact.
Celle résolution d’abandonner tous les impedimçnla semble
indiquer une décision définitive, prise en commun, à savoir la
marche sur l’Italie. Ayant dévasté successivement l’Allemagne
du sud, la Gaule et l’Espagne, et n’ayant pu s’établir nulle part,
les barbares comprennent qu’il faut frapper en Italie un coup
décisif.
La question la plus obscure, c’est de savoir où Cimbres et
Teutons se sont réunis. Le seul texte qui s'y rapporte est un
passage de l’Epitome de Tite-Live ((37), que voici: Cimbri....
reuersiqae in Gallican bellicosis se Tentonis conjiinxerunt. Le mot
bcllicosis n’offre évidemment pas de sens satisfaisant, et doit
être une mauvaise leçon des manuscrits. On a proposé de le
remplacer, soit par Veliocassis (Rouen), soit par Baiocassis
(Bayeux), soit enfin par Bellovacis (Beauvais): dans les trois
cas, ce serait toujours dans le pays des Belges, ou tout près de
là que se serait opérée la jonction. Et en effet, César dit que les
Cimbres aussi bien que les Teutons ont participé à la fondation
de la tribu des Aduatuques. C’est-à-dire que les Cimbres, reve­
nus d’Espagne, auraient de nouveau traversé toute la Gaule, du

�MARIUS EX PROVENCE

99

Sud au Nord. Si surprenante que la chose nous paraisse, il 11e
l'aul pas oublier que, pour eux, les distances 11e comptaient
guère : ils étaient habitués depuis des années déjà à la vie
nomade et, n’ayant pas de but précis, jamais pressés d’arriver.
En somme, tout cela demeure très obscur; il en est de même
pour le sort de la Province après la bataille d’Orange. Que
devinrent les établissements romains d’Aix, de Narbonne, de
Toulouse, les trois seuls existant alors? Les barbares, certaine­
ment, étaient tout à fait inexpérimentés dans l’art des sièges, et
César (1) nous montre les Gaulois réfugiés, pendant la tour­
mente, dans les oppida. Il est probable que les castella romains
résistèrent, au milieu des campagnes dévastées.
Un fait certain, c’est la terreur qui s’empara des Romains,
pour la première fois depuis l’explosion de cette guerre. Jusquelà, elle paraît avoir produit peu d’effet sur l’opinion publique:
on était habitué à Rome, depuis les affaires de Macédoine, aux
guerres débutant par des défaites. Mais le désastre d’Orange
avait ouvert les yeux: il n’y avait plus d’années ni dans la
Province ni en Italie. « La terreur à Rome fut grande, dit
Eu trope, aussi grande au moins qu’au temps d’Hannibal lors des
guerres puniques : on craignit une seconde prise de Rome par
les Gaulois. » Et Orose: « Ce n’est pas seulement le deuil qui fut
alors extrême à Rome, mais la crainte : 011 vo}'ait déjà les
Cimbres franchissant les Alpes et détruisant l’Italie. » En réalité,
la situation était grave, car les soldats commençaient à man­
quer. Déjà après la défaite de Silanus, on avait éprouvé pour les
enrôlements de telles difficultés, que le Sénat avait provoqué
l’abrogation des lois, dues à l’initiative de C. Gracchus, qui limi­
taient la durée du service militaire. D’autre part, un sénalusconsulte abrégea, comme après la bataille de Cannes, la durée
du deuil ; on fil jurer à tout Italien valide qu’il 11e quitterait pas
l’Italie, et l’on envoya dans tous les ports l’ordre d’interdire
d’embarquer les hommes au-dessous de trente-cinq ans.
Tout cela montre bien, et la grandeur du danger, et la cons(1) B. G. VII. 77, 12

�ion

MICHEL CLERC

cicnce que l’on en avait. Mais, d’autre part, ces défaites réitérées
eurent sur la politique intérieure le plus fâcheux contre-coup.
Depuis les Gracques, Rome est divisée en deux partis, les nobles
et les populares. La noblesse l'emporte depuis qu’elle a fait tuer
C. Gracchus ; mais le parti populaire, incapable encore, quoique
le plus nombreux, de ressaisir le pouvoir, guette toutes les
occasions de se venger : à chaque défaite nouvelle, il intente
une accusation aux généraux, issus de la noblesse, et qui n’ont
que trop fait preuve d’incapacité.
Successivement, Carbon, Popilius Loenas, le lieutenant de
Cassius Longinus, Junius Silanus, enfin Mallius et Cœpion,
furent décrétés d’accusation, et furent condamnés, ou bien
s’exilèrent avant le jugement.
La situation est donc très troublée, à l’extérieur et à l’intérieur.
El la guerre des Cimbres a une bien autre importance que la
guerre de Jugurtha, qui, en 105, vient de finir, et à laquelle
cependant les Romains ont porté beaucoup plus d’intérêt.
Jugurtlia, même vainqueur, n’aurait enlevé aux Romains qu’une
province ; les Cimbres menaçaient, comme Hannibal, l’Italie et
Rome même. Aussi Marius, vainqueur de Jugurtlia, ne reçut-il
que les honneurs ordinaires du triomphe, tandis que Marius,
vainqueur des Teutons et des Cimbres, fut surnommé le nou­
veau Romulus, le second fondateur de Rome, et qu’on lui offrit
des libations comme à un dieu.
En fait, celte guerre fit de Marius le personnage le plus en vue
de la République. S’il avait eu les talents politiques de César, il
aurait fondé, cinquante ans avant lui, la dictature à son profit.
Comme lui, il eut à sa disposition une armée qui lui était entiè­
rement dévouée, à cause des victoires qu’il avait remportées à
sa tête ; mais il n’osa pas ou 11e sut pas s’en servir.
Telle était la situation au moment où va s’ouvrir la campagne
décisive contre les barbares. Il fut heureux pour Rome que Cim­
bres et Teutons, après la bataille d’Orange, eussent rebroussé
chemin ; la guerre de Jugurtlia durait encore et retenait Marius,
alors le seul homme de guerre en vue. Mais, celte année même, il
parvenait, grâce à son lieutenant Sylla, à prendre Jugurtha, ce

�iMARIÜS EN PROVENCE

101

qui mit fin à la guerre, et il put accourir en Gaule, où il fut
prorogé clans le consulat, contrairement à la loi, cinq ans de
suite, de 104 à 100 ; cela montre mieux que tout la gravité du
danger, et à quel point l’on avait besoin de lui.

�102

Mic.iircr, ci.Kiu:

2. — L es

antécédents de

M a r ie s .

La vie de Marins comprend deux parties bien distinctes : sa
carrière militaire, sa carrière politique. El il n’a joué de rôle
politique qu’à cause des succès militaires qui firent de lui un
homme en vue. Non pas, bien entendu, qu’il n’ait rempli, dans
la première partie, que des fonctions militaires ; on sait qu’à
Rome, sous la république, carrière civile et militaire ne font
qu’une : les magistrats suprêmes, les consuls, sont à la fois les
chefs de l’administration civile et les généraux en chef, et il en
est de même, dans les provinces, pour les prêteurs. MaisMarius,
même une fois arrivé aux magistratures, s’il appartint bien à
un parti, ne fit guère, comme nous dirions, de politique, et
n’aspira pas à jouer dans la République de rôle personnel et
extra légal. Il ne devint chef de parti précisément qu’après la
guerre des Cimbres, et à cause de la popularité qu’elle lui avait
value. C’est donc cette première partie de sa vie, sa carrière
militaire, qui seule nous intéresse (1).
Marins était né en 156 à Arpinum ou près d’Arpinum, dans le
Latium, de parents, non sans doute pauvres, comme on l’a dit
sans preuves, mais à coup sûr obscurs. C’était non seulement
un plébéien, dont la famille paraît avoir été cliente de la famille
noble Herennia, mais ce que l’on appelait alors un homme
nouveau, c’est-à-dire dont aucun ascendant n’était encore parvenu
aux charges de la cité. Il passa sa jeunesse à Arpinum, et n’alla
à Rome que tard ; il fut élevé dans les vieilles mœurs romaines,
en campagnard, rompu à toutes les fatigues et à tous les travaux
corporels, mais étranger à toute culture intellectuelle.
Il fit ses premières armes en Espagne, sous Seipion Emilien,
dans la seconde guerre d’Espagne, celle qui se termina p arla
prise de Numance, en 136. Ces débuts de sa carrière demeurent
d’ailleurs obscurs ; nous savons qu’il fut tribun des soldats,
charge qui était alors conférée par le peuple, et non plus par les
1) Plutarque, Vie Uc Marins, et Salluste, Jugurtha, passim.

�MARIES F,N PROVENCE

consuls. On la réservait généralement aux jeunes gens de
grandes familles, qui commençaient par là leur carrière poli­
tique. A ceux qui n’appartenaient point à l’ordre sénatorial, il
conférait le rang de chevalier. Par contre, on exigeait certaines
garanties ; il fallait avoir fait un certain nombre de campagnes
en qualité d’olïicier subalterne. Il est donc certain que Marins,
homme nouveau, avait déjà servi, comme simple soldat, puis
comme centurion, sans doute en Espagne même; sa conduite
avait attiré sur lui l'attention de son général, qni le recommanda
à Rome.
S’il faut en croire Plutarque, c’est un mol de Scipion qui
aurait poussé Mai ins à entrer dans la carrière des honneurs. En
fait, il était superstitieux ; mais, de l’année 133 au moment où il
brigua sa première magistrature, il ne s’écoule pas moins de
quatorze ans, pendant lesquels nous ne savons ce qu’il devint, si
ce n’est que, d ’après l'inscription de Rimini qui relate loulé la
carrière, le cursus honorum de Marins (1), il fut membre du
collège des Augures. En 119, il fut élu tribun de la plèbe,
grâce, dit Plutarque, à l’appui de Caecilius et de Metellus, dont
la famille avait toujours protégé la sienne. Mais il avait dû for­
cément commencer par exercer la questure, et, pour pouvoir
briguer cette charge, il fallait faire preuve de dix ans de service
militaire. Comme on commençait ce service à dix-sept ans, cm
ne pouvait briguer la questure avant vingt-sept, ni l’exercer qu’à
vingt-huit ans. Marins, né en 156, n’a donc pu être questeur
avant 128, mais peut-être ne l’a-l-il été que plus tard. De plus,
entre l’exercice de la questure et celui du tribunal, il devait
réglementairement s’écouler deux ans : Marins y a mis beaucoup
plus de temps ; c’est-à-dire que sa carrière a été lente, comme il
arrivait généralement pour les hommes nouveaux.
En 119, donc, il est tribun de la plèbe. Son tribunal fut
marqué par une loi, présentée par lui, et qui tendait à réprimer
la brigue dans les élections, au moyen de mesures qui visaient
à détruire l’influencé des nobles. Plutarque lui prête à ce propos
(1) CIL, P , n» xvm, p. 195.

�104

MICHEL CLERC

une attitude des plus hautaines vis-à-vis des consuls, du Sénat
et de son protecteur Melellus, chose peu explicable, étant donné
surtout que ses bonnes relations continuèrent entre lui et
Metellus, qui plus tard le prit pour lieutenant. En fait, une autre
mesure démocratique, qu’il fit échouer, nous montre en ce
mom eut en Marins un homme qu n’était nullement inféodé au
parti populaire avancé, et qui ne recherchait pas la popularité à
la façon habituelle des ambitieux de ce parti.
Il brigua ensuite l’édilité, et échoua, aussi bien pour l’édilité
plébéienne que pour l’édilité curule. Cet échec ne devait pas
d’ailleurs entraver sa carrière, l’édilité étant une magistrature
dont l’exercice n’était pas obligatoire pour arriver à la charge
supérieure, la préture.
Il put donc briguer cette nouveile magistrature, et fut élu,
mais le dernier, en 114; encore fut-il accusé d’avoir acheté les
voix. Plutarque dit que dans cette nouvelle charge (qu’il semble
avoir exercée à Rome même) il se conduisit d'une façon satis­
faisante. Sorti de charge, il obtint, comme propréleur, le
gouvernement de l’Espagne ultérieure, c’est-à-dire de la région
qui comprenait le Portugal et le sud-ouest de l’Espagne, l’Estré­
madure et l’Andalousie. Connaissant, par ses campagnes
antérieures, le pays et les mœurs des habitants, il rendit de
réels services. Le pays était à peine pacifié ; il parvint à y
assurer la sécurité par une répression énergique du brigan­
dage. C’est vers ce temps, probablement après son retour à
Rome, qu’il entra par le mariage dans une famille patricienne,
la famille Julia, en épousant la tante du futur Jules César. C’est
une nouvelle preuve qu’à ce moment il n’avait pas encore fait
preuve d’opinions ultra démocratiques.
En somme, jusqu’ici, sa carrière a été lente et assez pénible,
et il n’a pas eu d’occasion de se mettre au premier rang. Toutes
les qualités dont il a fait preuve, et que rappelle Plutarque, la
force de caractère, la résistance à la douleur physique, la
constance infatigable dans les travaux, la simplicité et une
manière de vivre toute populaire, et aussi l’équité, nous mon­
trent en lui un excellent soldat, voire un excellent officier

\

�MA1ÎIUS EN PROVENCE

subalterne ; mais rien n’indique qu’il ailles qualités du com­
mandement. C’est la guerre de Jugurtha qui va enfin le mettre
en vue, et lui permettre d’arriver au consulat, charge à peu près
inaccessible aux hommes nouveaux.
En 109, Q. Caecilius Metellus, nommé consul, va faire la
guerre à Jugurtha ; c’était un aristocrate, mais d’ailleurs estimé
et respecté de tous. Il arriva en Afrique bien décidé à terminer
une guerre qui traînait depuis des années, grâce uniquement à
l’impéritie et à la vénalité de ses prédécesseurs. Il emmenait
avec lui Marins comme lcgatus. D’après Plutarque, Marius
aurait vu là l’occasion favorable qu’il guettait sans doute depuis
longtemps, et aurait résolu d’agir, non en vue des intérêts et de
la gloire de son général, mais uniquement en vue des siens.
En fait, nous sommes fort mal renseignés sur le rôle qu’il
joua là pendant deux ans, car Metellus fut prorogé dans son
commandement comme proconsul, et resta ainsi en Afrique en
109 et en 108. Salluste, par exemple, ne parle de lui qu’incidemment. Cependant on voit qu’il était, des deux lieutenants
de Metellus, celui que préférait le général. Dans une première
expédition (1), pendant la marche, Marius commande la cava­
lerie, et forme l’arrière-garde ; c’est un poste de confiance, en
présence d’ennemis qui ne cherchaient qu’à surprendre les
troupes en marche. Une autre fois (2), pour le combat même,
Metellus prenant le commandement de la cavalerie, c’est Marius
qui est à la tête de l’infanterie. Ailleurs encore (3), l’armée est
divisée en deux corps, formant deux camps, l'un avec Metellus,
l’autre avec Marius. Les deux corps se réunissent pour les
opérations importantes, mais agissent séparément pour les
coups de main et les razzias. Dans une dernière occasion
enfin (4), à l’attaque de Zama, Jugurtha surprend le camp
romain : c’est Marius qu’envoie Metellus, avec des cohortes
auxiliaires, « conjurant avec larmes son lieutenant, au nom de
(1) Jugurtha, -10.
(2) Ibid., 50.
(3) Ibid., 55.
(4) Ibid., 55.

�leur amitié et de ta république, de ne pas permettre qu’une
armée victorieuse reste déshonorée par un tel affront et que
l’ennemi se retire sans avoir été châtié. »
Marins nous apparaît en somme dans la guerre d’Afrique sous
un nouveau jour : c’est, comme nous dirions, un excellent divi­
sionnaire, exécutant avec zèle et intelligence les ordres de son
chef, cl capable, à l’occasion, d’initiative. Mais il n’y a rien là
encore qui puisse le mettre hors de pair; c’est à Metellus que
l’on rapporta, et avec raison, les succès de la campagne.
Comment se fait-il donc que Marius soit arrivé, et à obtenir le
consulat, et à remplacer Metellus dans le commandement en
Afrique ?
La question est des plus obscures. Nous entrevoyons seule­
ment tout un travail souterrain, qui nous montre Marius sous
un aspect tout nouveau, à savoir comme fort habile dans l’art
d’ourdir des intrigues. Demeuré en Afrique en 108 comme
legatus de Metellus devenu proconsul, Marius jugea le moment
venu de préparer sa candidature au consulat, auquel il semble
qu’il songeât depuis longtemps. Il soigna d’abord sa popularité
dans l’armée, au point que cela finit par déplaire à Metellus.
Une maladresse de celui-ci envenima les choses, et brouilla
définitivement les deux personnages. D’autre part, Marius noua
aussi des relations avec les indigènes, et à Rome même, il
chercha à gagner à sa cause la classe riche des negotiatores,
appartenant à l’ordre des chevaliers, et alors si influents.
Les circonstances, enfin, le servirent : elles étaient en effet
devenues favorables pour une candidature démocratique. Un
des tribuns de la plèbe de 109, G. Mamilius, avait demandé
et obtenu que l'on fil une enquête, à la suite de laquelle les
généraux prédécesseurs de Metellus en Numidie avaient été
condamnés, comme coupables de s’être laissé acheter par
Jugurtha. C’était un coup grave porté à la noblesse, dont profi­
tèrent naturellemet les démocrates.
Marius fut, en effet, élu consul pour l’année 107, et eut de plus
le commandement en chef pour la guerre de Numidie. C’est
alors, pour la première fois, qu’il prit ouvertement parti en

�MARIUS EN PROVENCE

107

politique, allant là où le poussait son intérêt personnel. Sans
doute, sa naissance, son éducation et ses goûts faisaient plutôt
de lui un démocrate; mais il était resté jusque là modéré, soit
simplement par esprit de discipline militaire, soit à cause de
ses relations personnelles avec les Metelli et les Julii, soit enfin
par prudence de l’ambitieux qui veut réserver l’avenir. Main­
tenant, il va lever le masque, se déclarer l’adversaire irré­
conciliable de la noblesse, et parler en successeur des Gracques,
en tribun démagogue.
En Afrique, Marins, devenu général en chef, mena la cam­
pagne avec vigueur et énergie, mais ni mieux ni plus vite que
Metellus. C’était une guerre d’un genre tout particulier, faite
dans un pays accidenté, coupé de régions désertes et sans eau,
contre un ennemi toujours fuyant et insaisissable. La stratégie
de Metellus avait consisté, l’ennemi se dérobant toujours, à ne
plus chercher à livrer bataille. Il avait razzié successivement les
parties les plus riches du pays, détruisant forts et villages, ter­
rorisant les habitants restés sur place, et établissant des postes
aux endroits les plus favorables. II forçait ainsi Jugurlba à
venir lui offrir lui-même le combat.
C’est exactement ce que lit Marins. Après quelques succès
sans grands résultats, sauf d’aguerrir les recrues, il se résigna à
enlever les uns après les autres les villages importants ou
gênants, de façon à dépouiller Jugurlba de tout, ou à le forcer à
combattre. Il fit preuve d’activité et de prudence, et aussi de
sang-froid lors d’une panique ; il sut donner l’exemple aux offi­
ciers et aux soldats. Il acquit par là un très grand ascendant sur
ses troupes, dont il put tout exiger. En même temps, il mainte­
nait parmi elles une stricte discipline, en faisant plutôt appel
au point d’honneur qu’en recourant aux châtiments, méthode
que ses ennemis lui reprochèrent, comme tendant uniquement
à assurer sur les troupes son influence personnelle.
Malgré d’incontestables succès, la guerre lira en longueur.
Comme toutes les guerres faites dans un pays d’accès difficile, et
où la résistance tient surtout à l’énergie et à l’influence person­
nelle d’un homme (Abd-el-Kader, Samory, Rabali), elle ne

�108

MICHEL CLERC

pouvait se terminer que par la capture de Jugurtha. C’est au
questeur de Marins, Sylla, qu'en revint l’honneur, grâce à une
entente entre ce dernier et Bocchus, roi de Mauritanie et beaupère de Jugurtha. Néanmoins, c’est Marins qui fut considéré
comme le vainqueur, puisque c’était sous son commandement
que la guerre avait pris fin.
Il avait été prorogé deux ans dans ce commandement; la
second année, 105, comme proconsul. Il fut alors nommé consul
pour la seconde fois, en son absence; et, le jour même de son
entrée en charge, le l 1,1, janvier 104, il triompha ex Africa de
Numideis et rege Jugurtha.
Entre temps, s’était produit (après la prise de Jugurtha, sem­
ble-t-il) le désastre d’Orange ; et c’est là ce qui avait amené la
seconde élection de Marins au consulat, élection illégale. Autre­
fois, en effet, il fallait, entre deux élections au consulat, un
intervalle de dix ans; et, depuis 151, celte réélection était même
interdite. Mais la fin de la guerre de Numidie avait causé dans
le peuple un grand enthousiasme ; le parti populaire, redevenu
puissant, vit en Marins un des siens. Il il’}' avait, en fait de géné­
raux en vue, que Metcllus, dont le peuple ne voulait pas, et lui.
Comme le dit Salluste, « à ce moment tout l’espoir et toute la
ressource de la cité étaient en lui ».
En somme, c’est plutôt grâce à l’absence de rivaux sérieux
qu’à des capacités hors ligne que Marins avait été désigné. Il était
soldat dans l’âme, et connaissait de son métier tout ce qu’on
pouvait en connaître par la pratique. Il avait une expérience
consommée, telle qu’on pouvait l’attendre d’un homme de
cinquante-deux ans ; il savait manier les soldats et en tirer tout
ce qu’ils peuvent donner. Bon tacticien, il ne semblait pas qu’il
y eût en lui l’étoffe d’un stratégiste de grande envergure ; il
n’avait rien d’un César ou même d’un Scipion. Mais, ce qui est
important, il était habitué à faire la guerre dans des pays diffi­
ciles et contre des ennemis déroutant la tactique habituelle, des
barbares. Contre eux, il avait fallu surtout une prudence de tous
les instants, qui n’excluait pas, d’ailleurs, les coups d’audace, et
des conceptions stratégiques simples, sans manœuvres bien

�MAlUUS EN PROVENCE

109

compliquées ni savantes. Il avait fallu aussi une connaissance
approfondie du pays et de l’état des lieux. Toutes ces qualités
paraissent avoir manqué aux généraux envoyés jusque-là contre
les Cimbres : Marius en fera preuve aussi bien dans sa cam­
pagne de Gaule que dans celle de Numidie.
Si l’on ajoute à cela des réformes tactiques d’une portée consi­
dérable, dues à son initiative, réformes qui, sans enlever à
l’armée romaine sa mobilité, lui avaient donné plus de cohésion
et d’aptitude aux manœuvres d’ensemble, l’on aura eu grande
partie les causes des succès futurs de Marius.

�110

MICHEL CLERC

il. — L ’a r m é e

r o m a in e e n

102. — L ’a r m é e

barbare.

LES EEFECTIFS EN PRÉSENCE.

: Recrutement et organisation. — L’année
romaine jusqu’à Marius est un organisme en rapport avec
le système politique de Rome, système encore aristocratique,
ou, si l’on veut, timocratique. Ne doivent le service militaire
que les citoyens qui ont à la conservation de la cité quelque
intérêt, à l’exclusion des prolétaires, les capile censi. Or,
ceux-ci deviennent de plus en plus nombreux et jouent un rôle
de plus en plus important dans les assemblées du Forum.
Et c’est eux qui, après la tentative avortée de démocratie
faite par les Gracques, feront la révolution définitive et établi­
ront le césarisme. Mais il a fallu pour cela qu’ils fussent d’abord
introduits dans l’armée, car c’est l’armée qui, seule, pouvait
opérer cette révolution. Ce fut précisément l’œuvre de Marius (1).
Il introduisit, en effet, dans le service militaire, deux innova­
tions capitales. Il lit entrer dans les légions les prolétaires, en
supprimant toute condition de cens, et il recruta ces légions par
des enrôlements volontaires, remplaçant l'ancien système des
levées obligatoires. Dès lors, seront soldats seulement ceux qui
veulent l’être, et à ceux-là l’on ne demandera que de faire preuve
d’aptitude au service.
Quels ont été les motifs qui ont amené Marius à opérer une
réforme si opposée aux idées romaines qui avaient eu cours
jusqu’alors? II faut remarquer que c’est dans son premier
consulat qu’il a pris ces mesures : or, il n’a point alors encore de
vues politiques, et ne songe qu’à la guerre. Il avait vu à l’œuvre
l’ancienne armée, et l’avait trouvée insuffisante. D’abord, il est
très possible que les hommes aient manqué ; il y avait alors,
L ’a r m é e

r o m a in e

1) Voir les histoires générales, Mommsen, Duruy, et les Mauuels d’an ti­
quités romaines, Marquardt, Bouché-Leclercq, Kraner, l’Armée romaine, et
Daremberg-Saglio, Excrcitus.

�MARIUS KN PROVENCE

T

f

111

ou Ire l’armée d’Afrique, une armée en Gaule, celle qui se lit
ballre sous Cassius Longinus; et j ’ai indiqué à quelles mesures
extraordinaires on dut recourir après la défaite d’Orange. Par
contre, les prolétaires étaient à Rome plus nombreux que jamais;
il y avait évidemment là des forces inutilisées. D’autre part, ces
armées de citoyens actifs avaient le. défaut, du moins dans ces
derniers temps, de n’être pas assez dans la main de leur général :
la cavalerie notamment, composée des plus riches, avait montré,
en Espagne, en 140, tellement d’insolence et d’insubordination,
qu’il avait fallu se passer de ses services ; c’est alors pour la der­
nière fois qu’on la voit figurer en campagne.
Le service militaire, à partir de Marins, va donc devenir un
métier, et aussi un moyen de gagner sa vie, par la solde et le
butin. Peu à peu les soldats, restant toujours en campagne, se
déshabitueront de la vie civile ; César les injuriera en les appe­
lant citoyens. Ils deviendront les hommes de leur général, et
auront intérêt à le rendre lonl puissant. Et c’est ainsi que César
conquerra le pouvoir ; et déjà Marins, après Vcrceil, donnera le
droit de cité à deux cohortes d’alliés, et à ceux qui l’accusent
d’avoir commis une illégalité, se bornera à répondre que le
bruit des armes l’a empêché d’entendre la voix de la loi.
Il n’en est pas moins vrai que les motifs premiers des réformes
de Marins ont été des motifs purement militaires, et que ces
réformes ont été amenées par la force des choses. Il est pro­
bable que ces mesures, militairement parlant, onl sauvé l’État;
de même que, beaucoup plus tard, au temps d’Arbogast et de
Slilieon, l’introduction dans l’armée des éléments étrangers.
Ces réformes dans le recrutement et la composition de l’année
romaine amenèrent des modifications dans la formation des
unités tactiques.
D’abord, la légion voit son effectif porté de 4.200 hommes à
0.000 (ou 6.200) ; et tous ces légionnaires deviennent des fantas­
sins de ligne, par la suppression des véliles ou tirailleurs qui,
jusque-là, faisaient partie de la légion, et sont maintenant
remplacés par des troupes auxiliaires. D’autre part, la vieille
division de la légion en liaslati, principes et triarii, disparait
8

�MICHEL CLERC

également, et la légion devient ainsi absolument homogène. A
tel point que les légions de César seront formées chacune de
soldats ayant le même nombre d’années de service ; elles seront
ou veteranæ, ou tironiun, ou proxime conscriptæ; plutôt que
d’introduire dans une légion des éléments nouveaux, on préfé­
rera laisser baisser l'effectif des anciennes.
Enfin, et ceci est le plus important, Marius remplaça la forma­
tion en manipules par la formation en cohortes. La formation en
manipules remontait, disait-on, au dictateur Camille; chaque
légion comprenait trente manipules, ou détachements, séparés
par des intervalles. Celte formation avait un avantage sur le
système primitif de la phalange, dans lequel la légion formait
un tout compact, à savoir qu’elle se prêtait mieux à évoluer sur
toute espèce de terrain, et donnait une grande mobilité à tous
les corps ; la preuve en fut faite à Pydna, en face de la phalange
grecque de l’ancien système. Marius, cependant, renonça à ce
système ; il ne supprima pas les manipules, mais ceux-ci ne
subsistèrent que comme subdivisions de la cohorte, qui remplaça
le manipule comme unité tactique. A tel point que, pour faire
connaître la force d’une armée, on donne le nombre de ses
cohortes, comme nous faisons aujourd’hui en comptant par
bataillons, cl non par régiments.
La nouvelle légion comporte dix cohortes, dont chacune com­
prend dix manipules (compagnies), chaque manipule se subdi­
visant en deux centuries (sections) de cinquante à soixante
hommes. Quels ont été les motifs de cette réforme tactique? C’est
que, les unités devenant plus fortes, la légion a plus de cohésion
et d’aptitude aux mouvements d’ensemble. Elle ne perd pas les
avantages de la formation fractionnaire en manipules,qui assure
sa mobilité. Et, par contre, elle acquiert une plus grande force
de résistance, en offrant moins de vides. Or, c’était là une néces­
sité que l’on comprit certainement dans la guerre des Cimbres.
Les barbares, les Germains comme les Gaulois, cherchaient le
succès dans l’impétuosité de la première attaque. Déjà, en 223,
le consul Flaminius, combattant les Insubres, avait dû modifier
dans ce sens l’ordre de combat habituel. Les intervalles entre les

�MARIUS EN PROVENCE

113

manipules, trop nombreux, leur permettaient de rompre les
lignes et de désorganiser l'ordre de bataille. Là contre, le vieil
ordre de bataille romain, la triplex acies, n’avait plus de valeur;
celte formation, dans laquelle les dix cohortes de chaque
légion étaient rangées sur trois lignes, en échiquier, quatre sur
la première ligue, trois sur la seconde, trois sur la troisième,
tous les intervalles étant égaux à la longueur d’une cohorte, avait
son utilité pour soutenir un combat de longue durée, mais non
pour résister à un choc violent et brusque. Aussi voit-on sou­
vent, depuis Marius, toutes les cohortes d’une légion rangées
sur une seule ligne.
C’est probablement le désastre d’Orange qui amena cette
réforme. Marius ht là preuve d’un véritable coup d’œil militaire :
il comprit la nécessité de rendre plus faciles les manœuvres en
masse, sans diminuer la facilité de l’ordre dispersé. La valeur
individuelle maintenant ne suffît plus, et l’issue de la journée
dépendra surtout des manœuvres d’ensemble.
Telle fut la nouvelle légion, réorganisée par Marius avant sa
campagne de Gaule : elle est toute formée d’éléments identiques,
et divisée en corps assez loris pour constituer de véritables
unités tactiques.
Nous sommes moins bien renseignés pour la cavalerie. Il est
certain qu’à partir de la Guerre sociale (90-88), elle n’est plus
composée de chevaliers romains ; mais il est très possible qu’il
en fût ainsi plus tôt déjà, lors des guerres de Numidie et des
Cimbres. Elle est dès lors recrutée uniquement parmi les alliés
italiens et parmi les auxiliaires.
L’armée romaine, en effet, ne comprend pas seulement les
légions, composées exclusivement de citoyens, mais deux sortes
d’autres corps, les « alliés », socii, et les anxilia. Les socii sont
les contingents fournis par les villes confédérées d’Italie et les
colonies latines. En général, leur contingent d’infanterie est le
même que celui des légions, et l’effectif de leur cavalerie est le
triple de celui de la cavalerie romaine. Les anxilia sont des
corps de troupes d’origine non latine ; ils sont recrutés dans les
provinces, ou même dans les pays où se fait la guerre, Main-

�lit

MICHEL CLERC

tenant qu’il n’y a plus de véliles, ils servent d’infanterie légère,
comme frondeurs et archers.
Enfin, de même que dans les armées modernes, il y a, en plus
des corps combattants, les corps spéciaux. C’esl d'abord le
génie, fabri, qui comprend des ingénieurs et des pionniers.
Ceux-là ne soûl pas incorporés dans les légions ; ils servent à
part sous les ordres du Præfectus fabrum, qui est chargé du
service des machines de siège et de jel, et qui dirige les
travaux des sièges. Sans les officiers de celle arme, les Fosses
Mariennes seraient inexplicables.
C’esl ensuite le train des équipages. Tout le gros bagage de
l’armée, lenles, machines, moulins, est porté par des voilures ;
chaque légion doit nécessiter au moins cinq cent vingt hèles de
somme. Les soldais portent eux-mêmes le reste, c’est-à-dire un
très lourd bagage, du blé pour quinze jours, des pieux, une scie,
une hache, une pelle, un panier, etc., sans compter, bien entendu,
les armes et l’armure. Pour arriver à marcher ainsi équipés, il
fallait un entraînement spécial, el souvent les soldats des auxilia
s’en montrèrent incapables. Là encore, Marius opéra une
réforme qui nous montre en lui un vrai soldat, connaissant
toute l’importance du détail. Il fit attacher les provisions el les
ustensiles à un pieu, que le soldat portait appuyé sur son épaule
droite ; il tenait son arme de jet de la main gauche et son
bouclier suspendu au bras gauche : de là le nom pittoresque de
mulets de Marins que l’on donna aux soldais ainsi chargés.
Une dernière innovation de détail date encore de ce temps :
c’était une nouvelle méthode d’exercice, inventée par le collègue
de Marius en Numidie, P. Rutilius Rufus, comme lui lieutenant
de Melellus. Elle était fondée, nous dit-on, sur le mode d’exer­
cice des gladiateurs, et avait pour but d’accroilre la valeur
individuelle du soldat.
Telle était l’armée nouvelle, due à Marius consul. Elle a dû
fonctionner déjà en Numidie : elle a fonctionné à coup sûr
contre les Teutons. Mais il est douteux que les réformes aient
été appliquées à l’armée de Gaule avant l’arrivée de Marius.
Pendant que celui-ci réorganisait à son gré l’année de Numidie,

�MARIES F.N PROVENCE

115

les consuls qui se succédaient en Gaule devaient suivre les
anciens errements. Et il n’est pas impossible que le désastre
d’Orange, en 105, ait été la cause principale et décisive de la
réforme proprement tactique, la formation par cohortes.
Armement. — L’armement, lui aussi, subit, sous Marins, une
modification. Depuis bien longtemps déjà, tous les soldats de la
légion (sauf les vélites) portaient les mêmes armes défensives,
constituant une armure complète, cuirasse, jambières, bouclier
et casque. Mais, jusqu’à Marins, les armes offensives différaient,
les triarii portant la pique, les haslati et les principes le javelot,
pilum. Marins supprima la pique, pour donner le pilum à tous
les légionnaires. Celle arme se composait d’une hampe de
bois de plus d’un mètre de long, supportant un fer de même
longueur, mais dont la moitié était creuse et fixée au bois par
des clous. C’était, uniquement, une arme de jet, dont la portée
moyenne paraît avoir été de vingt-cinq mètres environ. Lorsque
la pointe pénétrait dans un bouclier ou une cuirasse, le fer se
courbait facilement, devenait très difficile à retirer, et gênait
ainsi considérablement les mouvements du soldat frappé.
Marius, de plus, apporta à celte arme un dernier perfectionne­
ment, mais seulement dans sa dernière campagne contre les
Cimbres, celle d’Italie, qui se termina par la victoire de Verceil.
Il consistait à remplacer par une cheville en bois l’un des deux
clous qui reliaient le fer du javelot à la hampe ; sous le choc,
cette cheville se rompait, et l’arme traînait à terre, entraînant le
bouclier qu’elle avait louché. Mais, dès avant ce dernier perfec­
tionnement, le pilum était devenu l’arme nationale de l’infanterie
romaine.
L’autre arme offensive de cette infanterie était l’épée espagnole,
(jladius, épée droite et courte, à deux tranchants, qui, depuis le
temps d’Hannibal, avait remplacé l’épée longue.
Cette épée longue demeurait l’arme de la cavalerie, avec la
lance. Les vélites, qui n’avaient en fait d’armure que le strict
nécessaire, le casque et le bouclier, portaient comme armes
offensives plusieurs javelots plus légers que le pilum, et garnis

�116

MICHEL CLERC

d’une courroie, ainentnm, qui imprimait au trait une fois lancé,
un mouvement de rotation analogue, toutes proportions gar­
dées, à celui que produisent les rayures de nos armes à feu ;
on obtenait ainsi une portée beaucoup plus considérable,
d’environ soixante-cinq mètres.
Il n’y avait aucune différence entre l’armement des alliés et
celui des Romains. Par contre, l’armement des troupes auxi­
liaires offrait beaucoup de variété, les uns étant organisés à la
romaine, les autres conservant, avec leurs chefs nationaux, leur
armement national : par exemple les frondeurs et les archers,
pour la plupart originaires des îles Baléares ou de la Crête.
Au résumé, la véritable force de l’armée romaine consistait
dans son infanterie de ligne. Les Romains n’ont jamais eu de
bonne cavalerie nationale : de là vinrent notamment leurs
défaites dans la guerre contre Pyrrhus, où celui-ci fit des
charges de cavalerie en ligne, invention d’Epaminondas. En
Afrique, Regulus, vainqueur de l’infanterie carthaginoise, fut
accablé par la cavalerie de Xanthippe. Hannibal enfin dut la
plupart de ses victoires à ses cavaliers numides et gaulois, et fut
perdu lorsqu’ils l’abandonnèrent ; c’est par eux qu’il fut battu à
Zama. A partir de ce moment, les Romains firent un plus grand
emploi de la cavalerie, mais ils la recrutèrent exclusivement
parmi les auxiliaires.
Ce qui faisait la valeur de l’armement des légionnaires, c'est
la réunion entre les mêmes mains de l’arme de jet et de l’arme
blanche. Il y avait là, toutes proportions gardées, quelque chose
d’analogue au fusil avec sa baïonnette, et la salve de javelots
avant le corps à corps produisait l’effet des feux en ligne avant
la charge.
L'ordre de marche. — Polybe et Josèphe nous renseignent
d’une façon précise sur l’ordre de marche, agmen, d’une armée
romaine. Cet ordre, naturellement, variait suivant les circons­
tances ; mais il y avait des principes, que l’on suivait presque
toujours, et dont la connaissance aurait suffi pour épargner
bien des erreurs aux auteurs modernes qui ont traité de la
campagne de Marius en Gaule.

�MARIUS EM PROVENCE

117

L’ordonnance la plus ordinaire est la marche en une seule
colonne, ainsi constituée : l’avant-garde, composée de l’élite des
socii, appelés extraordinarii ; puis l’aile droite des socii ; les
bagages de ces deux corps ; puis la première légion, suivie de ses
bagages ; la seconde légion, suivie des siens ; enfin l’arrièregarde, formée de l’aile gauche des alliés. Les cavaliers sont, soit
à la suite de leur corps respectif (la cavalerie légionnaire), soit
sur les flancs (la cavalerie auxiliaire).
Celle ordonnance était évidemment simple et commode, mais
dangereuse si l’ennemi était à proximité. César blâma ses lieu­
tenants Titurius et Colla de l’avoir adoplée en présence de
l’ennemi ; il en était résulté, en effet, une défaite complète de ces
généraux par Ambiorix, près de Tongres, en 54; et le récit de
César montre d’une façon saisissante les défauts du système, à
savoir le désordre qui se met dans les rangs, et le désarroi des
soldais, qui 11e sentent plus le commandement.
Aussi, dans les circonstances dangereuses, en présence de
l’ennemi, et en terrain découvert, 011 se gardait bien d’inter­
rompre la colonne par les bagages. Les légions se suivaient à la
111e sans bagages, expeditæ ; puis venaient tous les bagages et
l’arrière-garde. Ou bien encore, la marche se faisait sur plusieurs
colonnes parallèles, chaque manipule non pas suivi, mais pré­
cédé de ses bagages; si l’ennemi paraissait, une simple conver­
sion à droite ou à gauche mettait les soldats en bataille, et en
avant de leurs bagages.
Enfin, la marche en carré, agmen qiiadmlum, dont, justement,
l’exemple que nous connaissons le mieux, est celui donné par
Marins en Numidie. Toute l’armée forme un carré, ou un rec­
tangle, creux. En tête et en queue, sont les légions, sans bagages;
sur le flanc gauche, la cavalerie ; sur le flanc droit, les auxilia,
archers et frondeurs ; les bagages sont dans le creux. C’était une
ordonnance excellente pour passer] de la marche à l’ordre de
bataille défensif, comme le fit ce jour-là Marius, une véritable
combinaison de la marche en colonne et de la marche en
bataille.

�118

MICHEI. CLERC

L ’ordre de bataille. — En bataille, chaque légion a ses dix
cohortes rangées sur trois lignes, en échiquier, à savoir : quatre
en première ligne, trois en seconde et trois en troisième; entre
chaque cohorte, l'intervalle est égal à la longueur d’une cohorte
même, et le même intervalle sépare l’une de l’autre les trois
lignes de cohortes : c’est là ce qu’on appelle triplex acies. Dans
chaque cohorte, les soldats sont sur dix rangs, formant ainsi un
front de soixante hommes. Le front total de la première ligne de
la légion est par conséquent de 240 hommes, avec trois inter­
valles, chacun de la longueur de 60 hommes.
Quant à l’ordre de bataille de l’armée entière, il peut, comme
l’ordre de marche, varier, mais ne comporte en somme que trois
formations. La formation la plus simple, et la plus ancienne, est
la formation en ligne droite; puis vient la formation oblique,
une des ailes se refusant, pendant que l’autre attaque. Enfin, les
deux ailes peuvent attaquer simultanément, le centre restant en
arrière, et ne s’avançant que lorsque les deux ailes ennemies ont
été tournées ou refoulées. Autrement dit, l’ordre de bataille est,
ou parallèle à l’ennemi, ou oblique, ou enfin mène l’attaque par­
les deux ailes. C’est cette dernière formation qu’emploiera Marius
à Verceil, mettant au centre le corps de Calulus, et aux deux ailes
ses propres troupes, qui devront mener l’attaque.
Une fois le combat engagé, la tactique est invariable. Arrivé à
une certaine distance de l’ennemi, ou bien lorsque l’ennemi est
arrivé à celle distance, les rangs s’ébranlent ensemble, prennent
le pas de course, et lancent les javelots, l’élan de la course aug­
mentant la force du jet ; puis on attaque à l’épée. Pour que cette
tactique produise tout son effet, il faut, et ceci est une remarque
sur laquelle je ne saurais trop insister, il faut un terrain parti­
culier; et, en effet, les Romains se placent toujours, si possible,
sur une pente légère, aboutissant à l’ennemi; ils descendent en
courant, lancent les javelots, puis chargent à l’épée. La charge
est fournie par les premiers rangs seuls; si l’ennemi n’est pas
rompu par celle première charge, les soldats rentrent dans la
ligne parles intervalles, se reforment derrière les rangs suivants
et ceux-ci chargent à leur tour; et ainsi de suite. Si toute la

�MARIES EN PROVENCE

119

première ligne a échoué dans ses attaques, les cohortes de la
seconde ligne passent par les intervalles du front de bataille, et
recommencent la même manœuvre.
On voit qu’il s’agit d’ébranler l’ennemi par une décharge, puis
de le rompre par le choc. Le but définitif, c’est le combat corps
il corps, non pas le corps , à corps individuel, comme aux
temps homériques, mais d'ensemble, sur toute la ligne.
Au résumé, l’année romaine, réorganisée par Marins, nous
apparaît comme un organisme simple, mais achevé dans son
genre, et le produit d’une longue évolution. L’armement en est
aussi parfait que possible avant l’invention des armes à feu,
puisqu’il réunit dans les mêmes mains l’arme de jet et l’arme
blanche. Quant aux formations, du système élémentaire de la
phalange, on est passé à un ordre fractionnaire plus savant, le
manipule; on l’a même poussé trop loin, et on en a senti
l’inconvénient pendant la guerre des Cinabres, où l’on a eu affaire
à un ennemi dont le premier choc était irrésistible. Marins, en
véritable homme de guerre, trouva un moyen terme: il sut
garder l’avantage de la mobilité, tout en augmentant la force de
résistance des unités tactiques.
L ’a r m é e b a r b a r e . — En face de l’armée romaine, il faut se
représenter cet ennemi, nouveau pour elle, qu’étaient les
barbares.
Les bandes d’envahisseurs ne sont point homogènes, mais se
composent d’un mélange de Germains (Cinabres, Teutons) et de
Gaulois (Tigurins, Toygèaaes). Ensuite, ce aa’est pas mae araaiée,
ce sont des tribus en naarclae. Il n'en est pas aaaoins vaxai que ces
tribus ont ballia des arnaées a-oaaaaiaaes régulières, et eaa rase cam­
pagne : il faut donc qu’elles aient eu uaae certaine organisation
îaiilitaire. Malheureusement, les auteurs anciens, naauvais obser­
vateurs, sont peu explicites là dessus; nous aa’avons de rensei­
gnements assez détaillés que pour la bataille de Verceil (1). Ils
suffisent d’ailleurs pour aaous aaaontier que, si les envalaisseiars

(1) Plutarque, Vie de Mcn-ius, 25-26.

�120

MICHEL CLERC

étaient (les barbares, ils n’étaient nullement des sauvages. Ils
avaient une organisation Irès simple, mais enfin une organisa­
tion. Même comme armement, ils avaient l'ait des progrès
depuis les temps déjà lointains des invasions gauloises. Les
Gaulois d’autrefois combattaient tête nue, armés d'une épée ou
d’un épieu. Maintenant ils portent la cuirasse, un petit bouclier,
un casque ; ils ont le javelot, mais ont gardé la grande épée qui
ne frappe que de taille.
A Verceil, l’infanterie barbare forme une phalange carrée
(c’est l’ordre primitif de tous les peuples), qui marche au pas et
en cadence, et offre un front égal à sa profondeur ; les hommes
des premiers rangs sont liés ensemble par de longues chaînes
attachées aux baudriers. Leur cavalerie comporte 15.000 hommes
qui portent une cuirasse de fer, un bouclier, un casque, deux
javelots, et l’épée longue.
Evidemment, pour une masse pareille, il n’y avait point de
manœuvre possible : elle ne pouvait que pousser droit devant
elle, essayant d’enfoncer les rangs ennemis par la force du choc.
Quant à la cavalerie, on voit qu’à Verceil elle essaya un mou­
vement tournant, pour prendre les Romains entre elle et l’infan­
terie barbare.
Sur l’ordre de marche, nous n’avons aucune donnée. Nous
savons seulement qu’à Verceil les tim bres avaient un camp
avec des retranchements, derrière lesquels étaient parqués les
chariots. Il semble bien cependant qu’en marche ils devaient
prendre certaines précautions, flanquer leurs convois. Il est à
remarquer, en effet, que jamais les Romains n’ont essayé de les
surprendre en marche.
— Reste une dernière question, très importante
pour l’intelligence de la marche simultanée des barbares et de
Marins, celle des effectifs des deux armées; mais là encore,
nous ne pouvons arriver à aucun résultat certain.
Pour ce qui est des Romains, nous n’avons qu’une seule
donnée: Marius a, à la bataille de Verceil, 32.000 hommes, et
Catulus en a 20.300. Ces chiffres paraissent bien faibles, pour ce
L es

e f f e c t if s .

�MARI US EN PROVENCE

121

suprême effort de Rome. Et il n’y a plus à alléguer maintenant
les difficultés de recrutement, puisqu’on prenait les soldats
parmi les capite censi. D’autre part, il n’y a plus d’armée retenue
enNumidie ou ailleurs. Et par contre, à Orange, où il y avait
aussi deux armées, on nous dit que les pertes des Romains,
entre citoyens et socii, atteignirent 80.000 hommes! On se
demande enfin comment à Aix, où Marins évidemment devait
avoir à peu près le même effectif qu’à Verceil, les Romains ont
pu massacrer cent mille barbares? La chose semble matérielle­
ment impossible. On est tenté de croire que les auteurs où
Plutarque a puisé ses renseignements ont diminué les chiffres
réels, pour rendre la victoire des Romains plus éclatante.
D’autre part, cependant, une armée consulaire ne comprend
d’habitude que deux légions, soit 12.000 fantassins et 600 cava­
liers. Qu’on y ajoute un nombre égal de socii, et un nombre
triple de cavaliers, soit 1.800, on a au total, 25.800 hommes en
fait d’infanterie et de cavalerie de ligne. R ne reste donc plus, en
admettant le chiffre de Plutarque, que 6.200 hommes pour les
auxilia, qui fournissent, outre l’infanterie légère, de la cava­
lerie ; au temps de César la cavalerie auxiliaire se monte au
quart de l’infanterie. Ce contingent d’auxiliaires paraît bien
faible ; il est vrai toutefois que pour eux il n’y avait pas de
règles fixes.
Peut-être les auteurs anciens n’ont-ils tenu compte que des
légions romaines ? Auquel cas Marins aurait eu cinq légions,
soit 30.000 fantassins et 1.500 cavaliers; et, au total, environ
70.000 hommes. Cela ne me paraît pas probable : à Orange, où il
y avait aussi deux armées, qui furent à peu près détruites, les
chiffres, qui paraissent plutôt exagérés, parlent de 60.000 on
de 80.000 hommes pour ces deux armées. J’estime, en somme,
qu’il faut admettre les chiffres donnés par Plutarque, d’une part,
parce qu’ils sont précis, et, d’autre part, parce que nous man­
quons de tout moyen de contrôle.
En ce qui concerne l’effectif des barbares enfin, nos renseigne­
ments sont encore beaucoup plus vagues. Plutarque estime le
nombre total des combattants à 300.000, avec un nombre plus

�122

MICHEL CLERC

grand encore de femmes et d’enfants. A la bataille d’Aix, les
Romains auraient tué ou pris plus de 100.000 hommes ; à la
bataille de Verceil, 120,000 auraient péri, sans compter ceux qui
se donnèrent eux-mêmes la mort, et 60.000 auraient été faits
prisonniers, ce qui fait un total de 280.000, concordant à peu de
chose près avec le premier chiffre. Mais, évidemment, ce ne sont
là que des chiffres ronds. Et les autres historiens anciens les
grossissent encore ; pour Velleius, il y aurait eu plus de 150.000
hommes tués à Aix ; pour Orose, 200.000, plus 80.000 faits pri­
sonniers ; enfin l’Epitome de Tite-Live porte ces chiffres à
200.000 morts et à 90 000 prisonniers.
Si maintenant l’on entre dans le détail, Plutarque nomme
comme ayant pris part à la bataille d’Aix, 30.000 Ambrons.
A Verceil, les Cimbres ont 15.000 cavaliers, et leur infanterie
forme un carré de trente stades de côté, ce qui équivaut à 5.550
mètres, près de six kilomètres ! Le chiffre paraît pourtant précis ;
mais comment l’entendre? Il est impossible qu’il s’agisse d’un
carré plein : en ne comptant qu’un homme par mètre carré, on
arrive à un total de trente-six millions ! Il ne s’agissait donc pas
d’une seule phalange, ni de milliers d’hommes en profondeur,
ce qui serait absurde, mais d’une série d’épais bataillons dont
l’ensemble formait un carré, le centre toutefois restant vide, ne
fùt-ce que pour permettre les mouvements. La chose ainsi com­
prise, une longueur de trente stades devient possible, entendue
pour le front de bataille entier des barbares, intervalles compris.
Et encore faut-il ajouter que, même ainsi interprétée, la donnée
de Plutarque offre bien des invraisemblances : comment Marius,
qui ne disposait que de 52.000 hommes, a-t-il pu prétendre
déborder sur ses deux ailes l’armée ennemie ?
Enfin, si l’on accepte le chiffre initial de Plutarque, celui de
300.000 combattants, il faut, en tout cas, le couper en deux, les
Teutons, qui combattirent à Aix, et les Cimbres, qui combatti­
rent à Verceil. Ils auraient, d’ailleurs, été plus nombreux à
Verceil qu’à Aix (180.000 tués ou pris, contre 100.000 seulement).
Au premier abord ces chiffres de Plutarque paraissent concorder ;
mais ne les a-t-il pas (lui ou l’auteur qu’il a suivi) fait concorder
après coup ?

�MAKIUS EN PROVENCE

123

Quant au passage qui nous montre les Teutons défilant pen­
dant six jours devant le camp de Marins, il n’y a rien à en tirer ;
l’énorme charroi que traînaient après eux les barbares, le grand
nombre des femmes cl des enfants, empêchent de comparer leur
marche à la marche normale d’une armée en campagne.
De tout cela, il n’y a à retenir que deux faits positifs. D’abord,
les barbares étaient beaucoup plus nombreux que les Romains,
certainement le double, peut-être le triple, mais certainement
aussi pas davantage. D’autre part, ils n’ont pas seulement été
vaincus : ils ont été détruits. Il faut donc que les Romains aient
compensé le défaut du nombre par une organisation plus
savante, et, surtout, par la supériorité du commandement. C’est
là que se fera sentir vraiment l’action personnelle de C. Marius.

��SOURCES ANCIENNES,

TRAVAUX MODERNES

S o u r c e s a n c ie n n e s . — Le dénombrement des sources directes,
c’est-à-dire des monuments remontant aux années 105 à 102
avant notre ère, contemporains des évènements, est vile fait : il
n’en existe aucun. Marins n’a jamais frappé de monnaies; et
s’il a existé sur notre sol des monuments architecturaux ou
sculpturaux ou des inscriptions commémorant sa victoire, ce
qui est fort douteux, il n’en reste pas trace. Je me borne pour le
moment à cette affirmation, à l’appui de laquelle j ’apporterai à
la fin de celle élude toutes les preuves désirables.
Nous sommes donc réduits aux sources écrites, que je vais
énumérer dans leur ordre chronologique, en en indiquant, aussi
brièvement que possible, la valeur.
Malheureusement pour nous, l’historien curieux et sagace
qu’est Polybe est mort vingt ans avant les évènenemenls qui
nous occupent. L’ouvrage le plus ancien, à notre connais­
sance (1), où ait été racontée la campagne de Marius, le livre 68
de T i t e - L iv e (qui a vécu de 59 av. à 17 ap. J.-C.) est, jusqu’à
nouvel ordre, perdu pour nous, et nous ne le connaissons que
par le maigre résumé de I’E p it o m e . Nous en sommes donc
réduits aux autres historiens romains, de valeur bien inférieure,
et qui d’ailleurs sont de plus en plus éloignés des faits.
C’est d’abord V e l l e iu s P a t e h c u l u s , dont l’histoire romaine
en deux livres, de l’année 30 de notre ère environ, n’est

(1) Peut-être, d’après un passage de Pline l’Ancien (XI, 104), un des lieute­
nants de Jules César, Oppiüs, qui avait écrit une Vie de son général, avait-il
écrit aussi une Vie de Marius; mais Pline n’en rapporte qu’une anecdote de
peu d’importance, et encore peut-elle provenir de la Vie de César;

�120

MICHEL CLERC

qu’un résumé. Velleius, qui a vécu sous Tibère, ne développe
guère que l’histoire contemporaine ; pour ce qui s’est passé
hors de l’Italie, il s’en lient aux livres les plus connus, TroguePompée, Cornélius Nepos. Ecrivain superficiel, il commet de
nombreuses erreurs matérielles. Ce qu’il y a de plus intéressant
à noter chez lui, c’est qu’il paraît accorder peu de confiance
à Tile-Live, avec lequel il est souvent en désaccord. D’ailleurs,
comme tous les Romains et Tile-Live lui-même, il est bien plus
orateur, rhéteur, qu’historien. Il ne nous fournit du reste que
quelques lignes (II, 12).
Son contemporain V a l è r e -M a x im e , dont l’ouvrage, Faits et
dits mémorables, n’est qu’un recueil d’anecdotes, nous en fournit
une (VI, I, 3), que rapportent du reste aussi Julius Obsequens
et Saint Jérôme.
Nous devons quelques renseignements, dont un d’impor­
tance (II, 4), à F r o n t in (40-103 ap.). Son ouvrage, Stratagèmes,
a de la valeur, connue écrit par un professionnel.
F l o r u s , qui a vécu sous Trajan, comme Tacite,nous a
laissé un abrégé de l’histoire romaine jusqu’à Auguste. C’est
un rhéteur élégant, qui ne voit guère dans l’histoire qu’une
apologie perpétuelle de Rome. Il nous intéresse par une quin­
zaine de lignes (III, 3) où il fait un récit plus que bref, mais
pourtant, nous le verrons, un récit suivi.
Puis nous tombons brusquement en plein quatrième siècle,
avec E u t r o p e , dont le Breviarium ab Urbe condita a été fait à la
demande de l’empereur Valens, vers 350; c’est une sorte de
mémento extrêmement sec (V, 1).
Vers la même époque se place A u r e l iu s V ic t o r , à qui l’on
attribue l’opuscule intitulé De viris illustribus Urbis Romæ,
compilation peu authentique. Il ne nous fournit que quelques
lignes (67), qui ne nous apprennent rien que nous ne sachions
par ailleurs.
C’est enfin, vers la fin même de l’empire, O r o s e , vers 450.
Orose est un prêtre chrétien, espagnol, qui a composé une
Histoire allant de la création à l’an 417, et visiblement inspirée de
la Cité de Dieu de saint Augustin. 11 veut démontrer qu’il y a une

�MAKI US EN PROVENCE

127

Providence, et, pour cela, il s'attache à montrer surtout les
malheurs des temps passés, dont il dresse comme le catalogue,
guerres, pestes, etc. Ce n’est donc pas un véritable historien ; il
se soucie assez peu du détail précis. Mais il a eu entre les
mains et suivi de bonnes sources, que nous n’avons plus,
notamment Tite-Live, qu’il imite eà et là d’une façon indé­
niable. Et c’est lui qui nous a laissé, en somme (V, 16), le récit
le plus détaillé de la campagne, après celui de Plutarque.
En définitive, tous ces écrivains n’ont pour nous de valeur
que faute d’autres; mais tous ont lu Tite-Live, et doivent, sauf
peut-être Velleius, le reproduire plus ou moins. De là vient leur
réelle importance pour nous : leur valeur dépend en somme de
la valeur de Tite-Live lui-même. Quelle est-elle donc?
Tout d’abord, Tite-Live n’est pas contemporain des faits en
question : mais il n’en est pas non plus très éloigné, étant né
quarante-deux ans après la bataille d’Aix. De premier ordre
comme écrivain, c’est, pour nous modernes, un historien très
incomplet. Il a fait l’histoire telle que la rêvait Cicéron, nui nus
oratoris. Pour lui, l’histoire doit être le panégyrique de Rome,
dont la gloire est l’idée maîtresse de son livre ; d’autre part, il
n’écrit que pour les gens du monde, et évite les détails techni­
ques : il veut avant tout faire une œuvre d’art. Enfin, il est peu
politique, et il n’entend rien à l’art de la guerre.
Il a bien eu à sa disposition et consulté de bonnes sources, à
savoir les anciens annalistes romains, surtout, à vrai dire, les
plus récents ; mais il n’a pas cherché à les contrôler, d’où résul­
tent chez lui beaucoup d’inexactitudes de détail. II n’a jamais
consulté les documents originaux, comme le faisait Polybe, qui
nous a conservé la teneur des anciens traités entre Rome et
Carthage, dont Tite-Live ne parle même pas. Son critérium
historique, c’est simplement la vraisemblance : c’est-à-dire qu’il
n’a rien de l’ériulit.
D’autre part, Tite-Live n’apporte dans ses récits aucune mau­
vaise volonté, aucun parti pris ; il n’altère jamais sciemment la
vériLé. Et il a lu tous les auteurs antérieurs ; s’il ne s’est pas
livré à des recherches personnelles, il a fait une compilation de
bonne foi, soumise à une certaine idée d’ensemble.
u

}

�128

MICHEL CLERC'

Par conséquent, la narration qu’il avait faite de la campagne
de Marins, narration qui est devenue à son tour la source
principale des historiens postérieurs, car l’histoire de Tite-Live
lit oublier tous ses prédécesseurs, a pour nous une valeur en
rapport avec la valeur même des sources dont il s’est servi.
Or il n’était pas très éloigné des événements, et entre eux et lui
ont vécu une série d’annalistes et de mémoiristes qu’il a à coup
sûr utilisés.
Les annalistes, c’est Q. Glaiidius Quadrigctriiis et L. Valerius
Antias, qui vivent tous les deux sous Sylla, et sont par consé­
quent des contemporains de Marins. Tite-Live cite souvent le
dernier, à qui il reproche notamment d’exagérer les chiffres.
C’est encore L. Cornélius Sisenna, qui avait écrit une histoire
des guerres contemporaines, mais qui paraît avoir été plutôt un
romancier qu’un véritable historien.
Parmi les mémoiristes, trois sont d’importance capitale,
comme ayant connu Marins intimement et joué un rôle à côté
de lui : P. Rutilius Rnftts, l’ancien collègue de Marins en
Numidie ; Lntatins Catuhis, son collègue en 102 ; enfin Sylla.
C’est dire en un mol que Tite-Live a eu à sa disposition des
matériaux de premier ordre, mais des matériaux comme il
les aimait, à savoir de seconde main. Evidemment, il aurait
mieux valu pour nous qu’il dépouillât les archives, la corres­
pondance de Marins et ses rapports aji Sénat ; mais on ne peut
lui demander ce qu’il n’a jamais été dans ses intentions de faire.
Reste une dernière source, de beaucoup la plus importante,
puisque nous n’avons plus le texte original de Tite-Live. C’est
un historien grec, P l u t a r q u e . (Un autre écrivain grec,
D o r o t h e o s , un des historiens d’Alexandre, nous fournit un
détail, d’ailleurs assez étrange). Outre un certain nombre de
passages concernant Marius et épars dans les biographies de
Sylla et de Sertorius, nous avons eh entier la biographie de
Marius.
Quelle eh est la valeur ? Je suis obligé, étant donnée l’impor­
tance exceptionnelle pour nous de ce document, d’entrer dans
un peu plus de détails.

�MARIUS EN PROVENCE

129

Plutarque, né vers 46, mort vers 120 de notre ère, vit deux
cents ans après les événements qu’il raconte. Il se place donc,
chronologiquement, un peu avant Florus, et il n’est précédé que
par Velleius Palerculus, Valère-Maximc et Frontin, sans parler,
bien entendu, de Tite-Live. Ses biographies sont quelque chose
de très particulier (1). Il avait commencé par écrire celles des
empereurs romains, d’Auguste à Vitellius, c’est-à-dire en somme
par faire, comme nous dirions, de l’histoire contemporaine. De
tout cela, il ne reste que les vies de Galba et d’Ollion, qui se font
suite, sans interruption ; et il devait en être à peu près de même
pour les autres : il rappelle, en effet, au début, ce qu’il a dit dans
celle de Néron. C’était donc une véritable œuvre historique, un
très utile complément de Tacite. Toutefois, ce n’était point abso­
lument de l’histoire, témoin l’auteur lui-même : « Ce détail des
choses qui arrivèrent alors n’appartient qu'à une histoire générale ;
il suffit donc au but que je me propose de ne point passer sons
silence les événements et les malheurs qui signalèrent l'époque de ces
empereurs ». Le récit de Plutarque, dans ces biographies (écrites
sans doute à Rome , oèi il professa la philosophie sous les
Flaviens), n’en est pas moins très documenté, et les anecdotes,
comme les réflexions morales, y tiennent assez peu de place.
Toutes différentes sont les autres biographies, qu’il n’a écrites
que plus tard, une fois de retour à Chéronée sa patrie. Elles sont
intitulées Vies parallèles, et groupent en effet deux à deux la
biographie d’un grec et celle d’un romain, suivies d’une sorte de
résumé en forme de parallèle. C’est une conception aussi factice,
aussi contraire que possible à l’esprit historique : Marins y
figurait en face de Pyrrhus 1(ce parallèle est perdu).
C’est que Plutarque se proposait un but très particulier, qu’il
a nettement défini lui-même à plusieurs reprises, notamment
dans les vies de Timoléon, d’Alexandre, et de Nicias : « Quand
je commençai à écrire ces Vies, ce fut pour faire plaisir à d’autres;
mais c’est pour l’amour de moi-même que je les continue aujour­
d’hui, et avec une prédilection particulière. L'histoire m’est comme
(1) Voir H. Peter, Die Quellen Pluiarchs in tlcil Biogi'ctphieen der Riiinef.

�MICHEL CLERC

un miroir, où je porte les yeux pour tâcher, autant qu'il est en moi,
de régler ma vie et de la former sur les vertus des grands hommes.
Rien ne ressemble plus à un commerce familier que la façon dont
ïen use avec eux ; car j'exerce tour à tour, envers chacun d’eux,
une sorte d'hospitalité, en leur donnant place dans ces écrits : je
les fixe près de moi, je contemple ce qu'ils ont eu de grand, et ce
qu'ils étaient, et je choisis entre leurs belles actions celles qui
méritent le plus d’être connues... Appliqué à l’élude de l’histoire,
occupé de composer ces Vies, je m'instruis moi-même en recueillant
sans cesse dans mon âme les souvenirs des hommes les plus
vertueux et les plus illustres ; et, si je contracte, par la contagion
de la société où je suis obligé de vivre, quelques dispositions
vicieuses, dépravées et indignes d’un homme d’honneur, il me
suffit, pour la repousser et la bannir loin de moi, et pour calmer,
pour adoucir ma pensée, de me tourner vers ces parfaits modèles de
sagesse et de vertu , »
Ailleurs, il prévient qu’il n’exposera pas tous les faits connus,
ni dans tout le détail, mais en abrégé ; —qu’il n’écrit point
l’histoire, mais des biographies; —que, souvent, un fait minime
est plus important pour éclairer l’àme d’un homme, révéler ses
vertus ou ses vices, que le récit d’une bataille ou d’un siège.
Enfin, il ne prétend point rivaliser avec Thucydide pour l’expo­
sition des faits, et se jeter à tort et à travers dans les batailles
terrestres et navales, et dans la politique.
Nous voilà dûment prévenus : Plutarque ne s’astreint ni à
l’ordre chronologique, ni même à faire un récit suivi ; il ne
prétend pas être complet ; ni exposer des vues politiques et le
mécanisme des institutions, comme le fait Polybe. Il fait œuvre
morale, non historique, où les anecdotes sont tout aussi impor­
tantes que les faits sérieux. L’histoire n’est pour lui qu’une
trame légère, qu’il recouvre de broderies capricieuses : tout lui
est bon pour arriver à son but, qui est d’édifier et aussi de
plaire. Ajoutons à cela qu’il cet grec, et que, malgré son séjour
à Rome, il ne l’a jamais connue qu’imparfailement, notamment
pour ce qui est des institutions.
Aussi, comme valeur historique, nul écrivain ancien peut-être

�MAKIUS KN PROVENCE

131

n’a été plus discuté. En fait, il est impossible de porter sur lui
un jugement d’ensemble : ce qui est vrai d’une de ses biogra­
phies ne l’est pas d’une autre ; elles nécessitent autant d’études
particulières. En effet, sa manière de concevoir une biographie
l’amène à se servir de ses sources d’une façon spéciale. Ses
sources principales ne sont nullement les grands historiens qui
ont écrit l’histoire des Etats, comme Xénoplion, Ephore, Polvbe
ou Tite-Live. Il est attiré de préférence par les écrits consacrés
spécialement à ses héros : pour les Romains, ce sera les
mémoires de Sylla, de Volumnius, de Messala, amis particuliers
de Brutus ; la vie de Caton d’Utique par Tlirasea, son partisan
politique ; la vie de Cicéron par son affranchi Tiron. Des
histoires générales, il n’utilise que celles qui ont un caractère
plus particulièrement biographique , comme les Annales de
Fabius et de Valerius Anlias, qui parlaient surtout des exploits
de leur famille. C’est seulement lorsque ce genre de documents
lui manque, que Plutarque a recours aux histoires générales.
Il résulte de là que les biographies de contemporains ont bien
plus de valeur que les autres. El de là aussi vient la nécessité
de contrôler ses sources, lorsque la chose est possible. Or, le
résultat de ces recherches est fort différent pour les vies des
Grecs et celles des Romains. Pour les Grecs, Plutarque a le coup
d’œil plus libre, une connaissance plus complète des sources,
choisies plus soigneusement ; on sent qu’il se meut dans une
littérature qui lui est familière, la sienne. Il en est autrement
pour les biographies romaines ; familiarisé assez tard avec
la littérature romaine, il n’a pas un sens très net de l’évolution
historique du peuple romain, ni l’intelligence complète des
particularités de l’esprit romain. Il est donc naturel que
souvent il ait moins bien choisi ses sources. Enfin, quoi qu’il
eût lu beaucoup d’auteurs latins, une fois de retour dans sa
petite ville de Chéronée, il dut avoir à sa disposition beau­
coup plus de matériaux pour les biographies des Grecs que
pour celles des Romains; pour ces dernières, il dut générale­
ment se borner aux notes prises autrefois à Rome, et à un
auteur unique.

�132

MICHEL CLERC

Dans le détail, on constate le même manque de critique que
dans le choix des sources : il lui est arrivé plusieurs lois de se
référera un écrivain qui dit tout autre chose que ce qu’il lui
fait dire. Il est probable d’ailleurs que, dans ce cas, il a tait une
citation de seconde main, et d’après un auteur inexact. Au
contraire, d’une façon générale, là où Plutarque se réfère direc­
tement à ses sources, il mérite pleine confiance.
En somme, les biographies romaines sont, en général, infé­
rieures, j ’entends comme valeur historique, aux biographies
grecques. Et, par malheur, la biographie de Marins est une des
moins bonnes de toutes. Elle a été composée sous l’influence des
mémoires de Sylla (qu’il cite aux paragraphes 25, 26, 35). Sans
qu’il y prenne parti aussi complètement que dans la vie de
Sylla, on voit que Plutarque est prévenu contre Marins, et tout
son récit, cl ses appréciations, s’en ressentent. Cela est surtout
vrai pour les passages où Marins et Sylla paraissent l’un à côté
de l’autre, passages pour lesquels les mémoires de Sylla ont été,
sans doute possible, la source de Plutarque. On peut le constater
notamment pour la guerre de Numidie, où Plutarque s’écarte
complètement de Sallusle. Il en est encore de même pour la
bataille de Verceil, où il diminue Marias au profil de Catulus, et
cela pour des considérations vraiment enfantines.
En dehors des mémoires de Sylla, Plutarque se réfère encore,
pour la carrière politique de Marius, à Rutilius Rufus. Quant à
sa campagne de Gaule, il ne cite personne ! sauf un certain
Alexandre de Myndos, à peu près inconnu, qui semble avoir
publié un recueil de prodiges.
On comprend combien, en pareil cas, il est difficile d’indiquer
quelles ont été les sources de Plutarque. C’est un jeu auquel on
s’est livré pourtant avec ardeur, surtout en Allemagne, et à
propos duquel M. U. de Willamowitz-Môllendorf a dit, avec
autant de bon sens que d’esprit : « Plutarque est un écrivain
infiniment instruit et d’infiniment de lecture; les jeunes auteurs
de dissertations qui charcutent une Vie d’après la formule, ont,
par contre, fort peu lu, et s’étonnent lorsque, dans les Fragmenta
hisloricorum græconim, ils rencontrent la mention d’un ancien

�MARIUS EN PROVENCE

133

ouvrage perdu dont Plutarque et Athénée ont seuls tait mention.
Il ne leur en faut pas davantage pour présenter cette Vie comme
une jolie mosaïque où chaque phrase de Plutarque est Fille d’un
père étranger. »
Dans l’espèce cependant, c’est-à-dire pour la biographie de
Marius, le problème n’est peut-être pas insoluble. Puisque
Marius n’avait pas écrit de mémoires, il n’y a guère que deux
hypothèses possibles. Au début et à la Fin de la Vie, Plutarque
cite Posidonios, un Grec contemporain de Marius, qui avait
composé une histoire, continuation de celle de Polybe, histoire
allant au moins jusqu’à l’année 86, et où nous savons qu’il y
avait beaucoup de descriptions de pays et de peuples étrangers.
Or, Posidonios avait voyagé, notamment en Gaule ; c’est à lui
que Strabon et Diodore ont emprunté ce qu’ils rapportent
des mœurs des Gaulois, Athénée ce qu’il rapporte des Ger­
mains. II est donc très possible que Plutarque l’ait mis à contri­
bution pour la guerre des Cimbres.
Ou bien il faut admettre que Plutarque a suivi Tite-Live, qui
d’ailleurs avait connu aussi l’ouvrage de Posidonios. En fait,
les anecdotes de Plutarque sur les mœurs des barbares sont
aussi bien dans le goût de l’un que de l’autre. Ce n’est là assu­
rément qu’une hypothèse, mais en somme la plus probable: de
nombreux détails de Plutarque, notamment les §§ 3, 17, 27, 29,
concordent en elfet avec des passages de Valère-Maxime (VIII,
15, 7; I, 2, 3; V, 2, 8), et avec d’autres d’Orose (V, 16); on peut
donc en conclure que les uns et les autres se réfèrent à la même
source; or, cette source, pour le dernier, est certainement TiteLive.
Si cette hypothèse est fondée, il faut conclure que tous les
textes concernant la campagne des Cimbres qui nous sont
parvenus procèdent d’une source à peu près unique, TiteLive, lequel n’avait puisé que dans des ouvrages de seconde
main, et non dans les pièces d’archives ; seulement, ces ouvrages
étaient contemporains des faits qu’ils racontaient. De là provien­
nent sans doute le vague de ces récits et le manque de précision,
aussi bien pour les détails géographiques que pour les détails

�134

MICHEL CLEIIC

stratégiques; il n’y a là rien qui sente l’homme du métier. D’où
résulte pour nous la nécessité d’étudier à fond les questions
topographiques et stratégiques que comporte celle campagne:
c’est le seul moyen de contrôle qui demeure à notre disposition.
— Je me horne, pour le moment, à une
simple indication bibliographique de ces travaux, dont l’étude
critique se placera naturellement au fur et à mesure de l’exposé
des faits. El je laisse de côté la bibliographie des nombreux tra­
vaux relatifs à la question spéciale des Fosses Mal iennes, que
j ’indiquerai ultérieurement.
Tout d’abord, je mentionnerai brièvement les ouvrages anté­
rieurs au dix-neuvième siècle, h savoir les anciennes histoires
locales, histoires de la Provence ou d’Aix, celles de N o s t r a d a m u s , de R a y m o n d d e S o l i e r , de B o u c h e , de P i t t o n , de d e
H a i t z e , de P a p o n . Pour les faits qui nous concernent, seuls
Pitton et de Haitze offrent quelque développement, et se livrent
à une discussion critique. D’ailleurs, tous les systèmes de ces
anciens auteurs ont été plus ou moins repris par les auteurs
modernes.
T ravaux m o d er n es.

XIXe siècle. — Parmi les histoires générales, il faut retenir
des Gaulois d ’AMÉDÉE T h i e r r y , où le dépouillement
des textes anciens est fait en général d’une façon assez complète,
mais où il prend avec ces textes des libertés souvent excessives;
il fait notamment d’Aix, avant la bataille, un tableau charmant,
qui n’a que le tort d’être de pure fantaisie.
E n s e c o n d l i e u , la Géographie de la Gaule romaine, d ’EiiNEST
P Histoire

D e s j a r d i n s , œ u v r e , c o m m e o n le s a i t , tr o p p e u m é t h o d i q u e , et
o ù il e s t fa c i le d e r e l e v e r d e s e r r e u r s ; la c o n n a i s s a n c e d e s l i e u x

y

e s t u n p e u s u p e r f i c i e l l e ; m a i s l'o n

y

trou ve des id ées in g é­

n i e u s e s , et, s o m m e t o u t e , la m a r q u e d ’u n h o m m e d u m é t i e r .

La Statistique des Bouches-du-Rhône, de 1824, n’est pas très
développée pour celle partie; les auteurs y usent et abusent des
étymologies, lesquelles sont, la plupart du temps, fantaisistes. Il
ne faut s’en servir qu’avec toute espèce de précautions.

�MARIUS EN PROVENCE

13Ô

Le chanoine C a s t e l l a n , Dissertation sur les plaines d’Aix
et de 'frets où Gains défit les Ambrons et les Teutons (Mémoires
de la Société des Antiquaires de France, 1832), ne traite que
de la dernière parlie de la campagne, la bataille d’Aix.
M e l c h i o r T i r a n , Etude d’un camp retranché aux environs
d’Aix (ibid., 1840), développe, lui aussi, surtout cette partie; il
en est de même pour R o u c i i o n -G u i g u e s , Les Saliens (Mémoires
de l’Académie d’Aix, VIII).
Parmi les ouvrages plus récents, figurent toute une série de
travaux de I. Gilles, Campagne de Marins dans la Gaule (1870);
Marins et Jutes César (1871) ; Précis historique et chronologique des
monuments triomphaux dans les Gaules (1873). Ces ouvrages ont
une certaine importance à cause de la connaissance étendue et
exacte des lieux qu’avait l’auteur; mais ils témoignent d’une
connaissance tout à fait insuffisante des langues anciennes et de
l'histoire générale de l’antiquité. Surtout on y constate, nous le
verrons, un manque absolu de sens critique (1).
La Campagne de C. Marins contre les Teutons ( 1891), du c a p i ­
t a i n e b r e v e t é ( a u j o u r d ’h u i c o m m a n d a n t ) D e r v i e u , e s l i m p o r t a n t e
c o m m e é t u d e d e s l i e u x e t, s u r t o u t , à c a u s e d e s c o n n a i s s a n c e s
s t r a t é g i q u e s d e l ’a u t e u r .

Cette brochure a donné lieu à des Observations de M. M. d e
D u r a n t i l a C a l a d i î (1892), où l’auteur se livre à une discussion
très serrée, non seulement des théories du capitaine Dervieu,
mais de tous les auteurs antérieurs. Cette discussion est appuyée
sur une connaissance parfaite des lieux, au moins pour la der­
nière partie de la campagne (2).
J e n e s i g n a l e q u e p o u r m é m o i r e la b r o c h u r e d e M. E m i l e d e
S a i n t - E u t r o p e , Observations d’un Provençal sur les écrits relatifs
à la défaite des Ambrons et des Teutons aux environs d’Aix (1892),
q u i n ’a a u c u n e v a l e u r .

(1) Gilles a répété à satiété les mêmes théories dans tous ses ouvrages, et
notamment dans les derniers, Le pays d’Arles, Le pays d’Aix, auxquels il est
inutile de renvoyer.
(2) M. de la Caladc a publié eu 1901 un second opuscule sur la question, où
il discute le système que j ’exposerai plus loin, et dont j ’avais esquissé les
grandes lignes dans un cours public (Rapport présenté à l’Académie d ’Aix,
1901).

�136

MICHEI, CLERC

L’ouvrage de M. W . H. B ullock H a l l , The Romans on the
Riniera and the Rhône (1898) est un ouvrage de vulgarisation,
d’ailleurs fort bien fait, par un homme qui connaît bien le pays ;
mais il ne traite la question qui nous intéresse que brièvement.
Le dernier travail sur la question même est celui de
M. B érenger-F éraud , La campagne de Marins en Provence (1895).
C’est, à l’encontre de tous les précédents, un gros livre de
550 pages, où la plupart des textes anciens sont traduits, et de
longs passages des auteurs modernes transcrits, ce qui en fait
une compilation assez commode.
Tels sont les sources antiques du sujet et les travaux modernes
auxquels il a donné lieu; il s’agit maintenant d’utiliser les unes,
et de faire, au fur et à mesure, une critique détaillée des autres.

�III
LE PREM IER CAMP DE MARIES

L ’a t t e n t e . —Marins,

au rapport de Sallusle (1), fut élu consul,
pour la seconde fois, pendant qu’il était encore en Numidie, et
on lui donna comme province la Gaule. Celle élection, faite
dans ces conditions inusitées (la présence du candidat était
requise, sinon par la loi, du moins par l’usage), et l’élection du
collègue qui fut donné à Marins, C. Flavius Fimbria, un homme
nouveau lui aussi, montrent bien que le pouvoir est passé alors
aux mains du parti démocratique.
Marins entra en fonctions, selon l’usage, le 1er janvier de
l’année suivante, 104. Il fut renouvelé dans ses pouvoirs quatre
fois de suite, et resta ainsi consul du 1er janvier 104 au 31 dé­
cembre 100.
En dehors de ces dates, nous n’en avons qu’une seule pré­
cise : c’est celle de la bataille de Verceil, 30 juillet 101 ; elle nous
permet d’affirmer que Marins était reparti de Gaule pour l’Italie
assez longtemps auparavant, puisqu’on nous dit qu’il fit venir
son armée en Italie : il l’avait donc précédée.
D’autre part, il n’a pu arriver en Gaule dès le commencement
de 104 : c’est à ce moment qu’il faut placer la célébration du
triomphe sur Jugurtha, et la réunion du Sénat où Marins, contre
les usages, parut en robe de triomphateur (2).
(1) Jugnrthci, 114.
(2) Il est possible que ce droit eût été conféré à Marius par une loi spéciale.
On l’avait déjà fait pour Paul Emile, et on le fit plus tard pour Pompée, non
pas, il est vrai, pour les séances du Sénat, mais pour les jeux du cirque
(De viris illust. 56; Velleius, II, 140); et c’est ce que donne à croire l’ins­
cription de Rimini, qui mentionne cette entrée de Marius en robe triomphale
dans la Curie.

�138

MICHEL CLERC

En somme, il a résidé dans la Province des premiers mois de
104 jusqu’aux premiers mois de 101, soi! trois ans.
Pour son troisième consulat, il fut élu (avec L. Aurelius
Orestes) cette fois encore sans s’être rendu à Rome. Plutarque
explique cette faveur par l’équité dont il avait fait preuve à
l’armée,même au détriment de ses proches, et aussi à ce que l’on
attendait les barbares au printemps,et que les soldats nevoulaient
pas entendre parler d’un autre général (1). Naturellement, il
garda sa province (2). Pour son quatrième consulat, au contraire,
il n’en fut pas de même; au moment où allaient s’ouvrir les
comices, Orestes mourut, et Marins fut obligé de venir à Rome
pour les présider. De nombreux candidats étaient en présence,
appartenant au parti de la noblesse; mais le tribun de la plèbe
L. Apuleius Saturninus, gagné par Marins, travailla le peuple
pour lui. Quant à Marius lui-même, il feignit de refuser une
nouvelle élection, affecta tout an moins de ne pas s’en soucier.
Saturninus lui reprocha alors de trahir la patrie, en se dérobant
au commandement au moment du danger. On voyait bien, dit
Plutarque (3), que ce n’était qu’une feinte, et assez mal ourdie ;
mais le peuple sentait aussi qu’on avait besoin de Marius, et le
renomma, en lui donnant pour collègue Q. Lutalius Catulus,
qui était aimé des nobles, sans être mal vu du peuple. Voilà un
de ces passages de Plutarque auxquels il est bien difficile
d’ajouter foi : est-il vraisemblable que Marius ait même feint de
vouloir résigner son commandement avant d’avoir combattu?
Ce récit, puisé sans doute dans les mémoires de Syila, ne prouve
en réalité qu’une chose, à savoir que le parti aristocratique
essaya cette année de reprendre le dessus, et que, s’il fut assez
fort pour faire passer Catulus, candidat malheureux depuis 10(5,
il ne le fut pas assez pour renverser Marius.
Pour la Province, c’est une situation toute nouvelle. Aupa­
ravant, lorsque c’était un des consuls qui y exerçait le eomman(1) Vie de Marins, 14
(2) Cicéron, De proninciis consiilaribiis. 8, 10,
(3) Ibid.

�MAIIIU S UN PROVENCE

139

demeni, s’il venait à être prorogé, il l’était comme proconsul;
et si l’un des nouveaux consuls venait dans la province, il se
subordonnait le proconsul, d’où surgissaient des difficultés et
des conflits incessants. C’est ce qui était arrivé avec Q. Fabius
consul et Domilius proconsul, avec Malliûs consul et Cœpion
proconsul. Maintenant, au contraire, l’imperium, tout en restant
toujours annuel en théorie, et renouvelé chaque année, sera
en fait pendant trois ans dans les mêmes mains, de façon
ininterrompue : il y a, en un mot, unité de commandement. On
peut penser que l’on avait fini par sentir les inconvénients de
l’ancien système. Et, sans doute, l’on n’avait pu prévoir les
inconvénients non moins graves qu’allaient entraîner ces grands
commandements prolongés, dont se serviront Pompée et César.
Il va de soi que, sous Marins consul, il n’y a point, comme
nous dirions, de gouverneur de la province. Marins commande
seul, et l’armée, et la province. Lorsqu’il s’absente pour aller à
Rome, il est remplacé par un de ses legali. En d’autres termes,
il a été pendant trois ans le maître absolu de la Province.
La tâche à résoudre par Marins peut se résumer en deux
mots. Il s’agissait d’attendre d’abord l’ennemi, et de l'attendre
patiemment. Cet ennemi, en effet, on savait qu’il était parti,
mais on savait aussi qu'il reviendrait un jour ou l’autre. Il
s’agissait ensuite, non de remporter sur cet ennemi une victoire
plus ou moins brillante, mais de le détruire, ou, tout au moins,
de le rejeter pour jamais en dehors et de l’Italie et de la Pro­
vince, qui n’était dans la circonstance qu’un avant-poste de
l’Italie.
Quant aux conditions dans lesquelles se trouve placé le
général romain, elles ne sont pas moins nettes. Marins sait
qu’une attaque immédiate n’est pas à craindre : c’est ce que
prouve le travail considérable des Fosses Mariennes, qu’il put
faire entreprendre. Il a donc eu tout le temps nécessaire pour
choisir à loisir un posle d’observation, et un poste de combat,
deux choses, nous le verrons, absolument distinctes. Il eut le
temps aussi de parcourir et de reconnaître tout son terrain ; en
un mot, de diriger la campagne, au lieu d’accepter simplement

�140

MICHEL CLERC

le combat lorsqu’arriverait l’ennemi, comme paraissent l’avoir
fait ses prédécesseurs.
Le premier soin du général romain devait être de choisir un
emplacement pour y établir son camp. Certains érudits
modernes supposent qu’il a eu, avant l’arrivée des barbares,
plusieurs camps successifs : c’est une hypothèse non seulement
inutile, mais en contradiction avec tout ce que nous savons du
reste de la campagne. Aussitôt les premières reconnaissances
opérées, Marins a dû choisir l’endroit le plus favorable, et s’y
tenir. De ce centre unique ont rayonné, nous le verrons, de
petits corps d’opérations, qui agirent sur les tribus gauloises
suspectes, et assurèrent la sécurité du pays.
Encore moins faut-il supposer, comme on l’a fait aussi, qu’il
y eut plusieurs camps romains simultanés. Outre que c’était
contraire aux habitudes romaines, lorsqu’il n’y avait qu’un
consul présent, Marins n’avait pas assez de monde pour l’épar­
piller ainsi. Il devait, au contraire, tenir ses troupes massées, à
cause et de leur petit nombre, et du grand nombre et de la
manière d’attaquer en masse de l’ennemi qu’il attendait.

�MAIllUS EN PROVENCE

141

L ’e m p l a c e m e n t du c a m p . — Où fut situé cet unique camp de
Marius ? La question est de grande importance : l’emplacement
de ce camp est en effet le point de départ d’une marche dont
tout le monde à peu près admet (pour des raisons assez diffé­
rentes, il est vrai) le point d’arrivée, la plaine qui s’étend entre
Trels, Ponrrières et Pourcieux.
Or, pour cette recherche, j’estime qu’il faut d’abord écarter
résolument deux sortes d’arguments dont certains modernes ont
usé et abusé, aussi bien pour. Marius que pour Hannibal et
César, à savoir les vestiges de monuments antiques, et les
étymologies.
Pour ce qui est des étymologies d’abord, on a trop souvent
oublié que la science des étymologies est une science précise,
reposant sur la connaissance approfondie des divers idiomes,
anciens et modernes, parlés successivement dans un pays. Et
entre toutes les étymologies, celles des noms de lieux sont par­
ticulièrement délicates, surtout celles de ce que l’on appelle
les lieux-dits. Ces noms sont ordinairement fort anciens, et
en Provence, contiennent certainement beaucoup de voca­
bles ligures, mais qui nous sont parvenus sous une forme
romanisée. Il faut avant tout éviter de bâtir un système sur les
étymologies seules ; elles ne doivent venir qu’à l’appui d'autres
considérations, et, surtout, elle doivent être déduites scientifi­
quement, suivant les lois, positives et connues, de la dérivation
du latin en français.
Or voici les étymologies que l’on trouve dans la plupart des
ouvrages que j ’ai énumérés, et sur lesquelles s’appuient les
auteurs pour affirmer que le camp ou les camps de Marius se
trouvaient à tel ou tel endroit ; la Camargue, C. Marii Ager ; —
Meyreuil, Mariolam ; — Marmet, Meta Marii; — Fontmarin (près
de Rognes), Fons Marii ; — Meyrargues, Marii agger ; — Mérindol, Marii dolium (!) ; — Maries, Marii statio, etc. — Bien

�MICHEL CLERC

entendu, tous ces noms anciens sont purement supposés, et ne
se trouvent dans aucun document, romain ou du moyen âge.
De même, Marignane, le Mariset, coteau entre les étangs de
l'Estomac et de l’Engrenier, ont été rapportés à Marius. Mais on
est allé plus loin : Malosse, près d'Aix, est devenu un témoi­
gnage de la bataille : mata ossn (Rouchon-Guigues) ; les Mourtissoun, près d’Eyragucs, devient morlui sont (Gilles). Enfin
M. Bérenger-Féraud n’est pas éloigné de croire que l’expression
populaire provençale, chère notamment aux charretiers, fai tira,
Marins, pourrait venir des soldats de Marius, impatients de
combattre, et demandant à leur chef de les mener au combat !
Qui ne voit qu’avec un pareil système on peut placer un camp
de Marius dans tous les endroits dont le nom commence par G
ou par M ? Il n’est pas, je pense, besoin d’insister davantage sur
le peu de sérieux de pareilles assertions. En fait, deux étymo­
logies seulement, pour toute cette question, paraissent certaines :
celles des noms de la ville de Fos et de l’étang de l’Estomac.
Tout d’abord parce que les noms anciens, Fossæ et Stomalimné, ne sont point des noms supposés, mais des noms réels;
ensuite, parce que les noms actuels sont régulièrement dérivés
de ces noms anciens ; et, enfin, parce qu’à l’appui de ces étymo­
logies viennent, nous le verrons, toute une série de considé­
rations d’ordre différent.
Les ruines de monuments prétendus romains que l'on a
signalées à l’appui des mêmes hypothèses ne sont pas plus
significatives. La Provence entière est remplie de débris antiques,
les uns romains, les autres pré-romains. Or, pour ce qui est de
débris incontestablement romains, il ne suffit pas de découvrir
un champ couvert de débris de poteries pour affirmer qu’on se
trouve en présence d’un camp. On est trop porté à voir partout
des vestiges d’un étal de guerre, et à oublier qu’il y avait, alors
comme aujourd’hui, des villes, des bourgs, des hameaux, des
fermes et des cimetières. Et l’occupation romaine ayant duré des
siècles, jusqu’au moyen âge, il est généralement impossible de
dater les objets comme les débris de poteries, d’ustensiles ou
d’armes, qui ont persisté, toujours semblables, pendant des
siècles.

���MARIUS EN PROVENCE

143

En fait, tous les débris d’époque romaine que nous possédons
sont bien postérieurs au temps de Marins. El, pour ce qui est
d’affirmer que tel emplacement a été celui d’un camp romain, il
faudrait y avoir trouvé des objets significatifs, comme ceux que
l’on a découverts à Mirebeau (Côte-d’Or) ou à Néris-les-Bains, à
savoir des briques portant la marque de la légion ou du corps
auxiliaire qui les a fabriquées. Or, nulle découverte de ce genre
n’a été encore faite en Provence.
Quant à l’enceinte fortifiée du camp, il est bien inutile d’en
rechercher les traces, étant donnée la manière très spéciale dont
se faisait ce genre de fortification. Si l’on a pu retrouver quel­
ques traces de camps romains, à Jublains, Limes, Montargis,
c’est qu’il s’agit de camps permanents, véritables camps retran­
chés, faits pour durer : ce qui n’est pas le cas du camp de Marins,
qui devait pouvoir être évacué du jour au lendemain. Enfin, il
faut absolument exclure de nos recherches toutes les fortifica­
tions en pierres que l’on a attribuées à Marius : le Pain-deMunilion, Enlremont, Caronle, Constantine, n’ont rien à voir,
ni avec Marius, ni avec les Romains : ce sont des stations pré­
romaines, des villages indigènes fortifiés.
On se serait épargné beaucoup d’erreurs et de tâtonnements si
l’on s’était souvenu qu’un camp romain était quelque chose
de très précis et d’à peu près invariable dans sa construction et
sa forme.
Un camp romain, à l’époque qui nous intéresse (1), a la forme
d’un carré, parfois d’un rectangle. On l’installe, autant que
possible, sur le penchant d’une colline. Il est divisé intérieure­
ment en quatre parties à peu près égales par deux grandes
avenues se coupant à angle droit. La partie antérieure, celle qui
fait face à l’ennemi, est occupée par les légions, l’autre, par les
alliés, derrière lesquels se plaçait l’état-major. Tout cet espace
occupé parles troupes (qui sont logées sous la tente, ou, en cas
de séjour prolongé et d’intempéries à craindre, dans des bara­
quements) est séparé par un espace libre, de deux cents pieds de
(1) Daremberg-Saglio, Castra.
10

�144

MICHEL CLERC

large, du retranchement qui enveloppe le tout. Ce retranchement
consiste toujours en un fossé, derrière lequel se dresse un
remblai en terre surmonté lui-même d’une palissade. Quelque­
fois des tours en bois s’élèvent sur ce rempart. Naturellement,
lorsqu’on sait que le camp doit être occupé pendant plus d’une
nuit, on le fortifie plus soigneusement ; les remparts sont alors
munis de castella, redoutes placées en saillie sur la ligne
d’enceinte.
Ces quelques indications suffisent pour montrer dans le camp
romain quelque chose d’absolument différent des camps
modernes. La faiblesse des armes de jet le rend presque inatta­
quable ; c’est une petite ville fortifiée, et dans laquelle on peut
rester presque indéfiniment, en refusant de livrer bataille. Pour
l’établir, il n’est pas besoin d’une position forte : le camp se
suffit à lui-même ; il est plus commode de l’établir sur une
colline, parce que de là on voit plus loin ; mais cela 11e rend
guère le camp plus fort.
Que l’on se rappelle enfin qu’une troupe en marche campe
tous les soirs : c’est là la première occupation, au bout de l’étape.
Si les troupes ont à faire un arrêt qui peut se prolonger, comme
c’est le cas pour Marins, le camp, pour être mieux et plus soigneu­
sement fortifié, n’en demeure pas moins semblable aux camps
ordinaires, pour la forme et le système de défenses.
Etant donnée l’absence de tous vestiges antiques significatifs,
nous sommes réduits, pour déterminer l’emplacement du
premier camp de Marins, de son camp d’attente, aux renseigne­
ments fournis par les textes anciens, et aux considérations
d’ordre topographique et stratégique.
Les textes anciens sont au nombre lie deux seulement. Plu­
tarque (1) : « II établit son camp près du Rhône » ; de là, on voit
les barbares, qui essaient de le forcer, puis qui défilent devant.
Orose (2) : « Il plaça son camp près de l'endroit on le Rhône et
l'Isère se reniassent. »
(1) 15 : ...itapà xqi Pooavtj).
(2) V, 16, 328 : cum ju x ta Isarœ Rhodantque fliiinind, hbi in sese ùonflimnt;
castra posuissei.

�MARIUS EN PROVENCE

145

De ces deux textes, le second seul paraît très précis, et mérite
d’être vu de très près. Quoi qu’il en soit, sur ces deux textes les
érudits modernes ont échafaudé toute une série d’hypothèses,
que nous allons examiner.
Raymond de Solier se borne à indiquer comme emplacement
« à l'embouchure du Rhône »; Bouche et de Hailze, au milieu
de l’ile de la Camargue; Papon, auprès d’Arles; Desjardins
(Aperçu historique sur les embouchures du Rhône, 1866) à Champtercier, à quatorze kilomètres au-dessous d’Arles, un peu audessus de Mas-Thihert. Puis le même Desjardins (Rhône et
Danube, 1870) le place à Arles même. Il a d’ailleurs renoncé
plus tard à ce second système.
Je me dispenserai de faire une critique détaillée du système
qui place le camp de Marins en Camargue, parce que personne
aujourd’hui ne l’admet plus ; il n’y a plus là qu’un simple
renseignement à titre de curiosité. Le système, dans toutes ses
variétés, peut se réfuter d’un mot : toutes les hypothèses faites
dans ce cas supposent que l’ennemi venait de l’Ouest, et avait à
traverser le Rhône. Or, quelle apparence qu’il l’ait traversé en
Camargue, pour être obligé d’en passer successivement tous les
bras, sans parler des étangs et des marais situés entre ces bras?
Et, sans parler de l’insalubrité d’un établissement là, le camp
n’aurait commandé aucune route, et Marins n’aurait eu de là
aucun moyen d’empêcher les barbares de marcher sur l’Italie ;
enfin, en supposant que les barbares aient débouché là, le
général romain courait le risque de se voir jeté à la mer ou dans
les étangs.
Le choix d’Arles même n’est guère plus heureux. Il est à peu
près hors de doute qu’Arles alors était entouré de plus de marais
ou d’étangs qu’aujourd’hui ; de plus, Arles ne constituait pas
une position stratégique, n’étant point sur la route de l’Italie. Il
n’y avait aucune raison pour que les barbares débouchassent là.
Pitton a un système encore plus bizarre. Pour lui, la Fosse
Maricnne est un canal qui joint l’étang de Garonte à la mer ; et
le camp de Marius est à Marignane « nom qu’on peut tirer de
Marins » ; là, il est jrrotégé à dos par les montagnes et par

�Marseille, et par devant, par les marais de la plaine de Berre et
de La Fare. Outre que loules ces hypothèses ne reposent sur
rien, on se heurte toujours à la même impossibilité : Pitton
suppose que les barbares arrivent par la Camargue, et l’empla­
cement est tout à fait en dehors de la route naturelle qui, du
Rhône, mène en Italie.
Enfin, la S la tis ti que,Ti ra n, Sa u reI (Les Fusses Mal iennes, 1865),
deRevel (Congrès archéologique d’Arles, 1876), placent le camp de
Marins entre les étangs d’Engrenier et de l’Estomac, ou à Fos
même. Saurel veut même qu’il y ait eu trois camps : l’un à Fos,
le second entre les étangs d’Engrenier et de l’Estomac, le
troisième entre l’étang d’Engrenier et celui du Poura ! Il n’y a
évidemment pas de raison pour ne pas continuer. Inutile de
dire que, pour Saurel, tous les débris romains, si nombreux dans
cette région, proviennent de Marins. Je me bornerai à faire à ce
système une seule objection, dont l’évidence s’impose. Si Marins
a campé au bord de la mer, quel besoin avait-il de faire creuser
un canal ? Il est vrai que Saurel y a répondu : c’était pour faire
plaisir aux Marseillais!
Si l’on a pu si longtemps se contenter de systèmes aussi insou­
tenables au premier examen, c’est que l'on avait étudié trop peu
attentivement les textes, et pas compris ni ce que voulaient les
barbares, ni ce que voulait Marins.
C’est là le grand service qu’ont rendu Gilles (Les Fosses
Mariennes, 1869), et Aurès (Nouvelles recherches sur le tracé des
Fosses Mariennes, 1873) : ils ont compris que la région de la
Camargue n’avait jamais pu être utilisée par Marins, et qu’il
avait fallu, pour établir son camp, une région montagneuse,
propre à servir de poste d’observation ; une région d’où il put
dominer le Rhône, sans être englobé dans ses embouchures ;
enfin une région qui commandât les routes conduisant en Italie.
Gilles a indiqué comme emplacement la chaîne des Alpines, et ce
système a été généralement accepté : Desjardins même s’y est
rallié. Il subsiste seulement des divergences sur le point précis
des Alpines où se serait établi Marius : Gilles a choisi d’abord
Saint-Gabriel, qu’ont accepté Aurès et Desjardins. Puis il a

�MA1UUS EN PROVENCE

147

changé d’idée (Campagne de Marins dans la Gaule, 1870), et
remplacé Saint-Gabriel par Sainl-Remy, adopté également par
Salles (Congrès archéologique d’Arles, 1870). Enfin M. BérengerFéraud désigne, pour remplacement du camp romain, le massif
des Alpines lont entier ! En réalité, il n’a fait qu’adopter le
dernier système de Gilles, qui, dans son ouvrage des plus
confus, parle à la fois de Saint-Gabriel, qui aurait été le port du
camp, de Sainl-Remy où aurait été le camp même, et des Baux,
qui auraient été la forteresse du camp ! C’est assez dire combien
tout ce système manque de clarté et de précision.
A elles seules, ces incertitudes sont de nature à nous mettre
en défiance. Et le point de départ de tout le système est mauvais.
Gilles est parti de la question des Fosses Mariennes, et c’est de
la solution qu’il a donnée à cette question qu’a dépendu le choix
de l’emplacement du camp. Il y a là un défaut de méthode
évident : ce n’est assurément pas le canal qui a déterminé rem­
placement du camp, puisque le canal, au contraire, n’a été
creusé que pour alimenter le camp.
Ajoutez à cela que Gilles a été amené à choisir Saint-Remy et
les Baux par d’autres considérations, à savoir la présence, aux
Baux, de deux bas-reliefs, dits les Trémaïè et les Gaie, doirl il a
tiré des conclusions absolument inadmissibles. L’hypothèse des
Alpines mérite d’ètre examinée en détail ; mais, d’ores et déjà,
il est absolument impossible d’admettre, comme emplacement
du camp de Marins, les Alpines en gros. Il faut se décider pour
un lieu précis : il est absurde de faire occuper par une armée de
32.000 hommes une chaîne montagneuse de plus de trente kilo­
mètres de longueur et de sept à huit de largeur, et de la lui faire
occuper sur les deux versants. C’est contraire aux principes les
plus élémentaires de l’art militaire, et complètement opposé aux
habitudes constantes des Romains en matière de campement.
Il nous faut donc, ou trouver dans les Alpines un point parti­
culier convenant aux intentions de Marins, ou renoncer aux
Alpines,et chercher ailleurs, toujours en nous appuyant sur les
deux textes anciens, sur la topographie, et, surtout, sur
l’idée maîtresse de toute la campagne dirigée par Marius.

�148

MICHEL CLERC

Tous les érudits modernes sans exception admettent sans dis­
cussion que les Teutons venaient de l’Ouest, et, plus ou moins
explicitement, qu’ils venaient d’Espagne. Dans ce cas, ils
avaient forcément à passer le Rhône, et ils avaient intérêt à le
passer le plus bas possible, aussitôt après avoir, toutefois,
dépassé la Camargue, où cette opération, nous l’avons vu, eût
été à peu près impraticable.
Or, les Cinabres seuls étaient passés en Espagne, et ce n’est
pas eux, mais les Teutons, qui ont combattu à Aix. Cinabres et
Teutons se sont d’abord rejoints, nous ne savons où, mais très
probablement dans la région du nord de la Gaule, d’où ils ont
repris leur marche eaa commun, celle fois avec un but également
commun et pi-écis, à savoir, l’Italie. Les Cinabres devaient y
entrer par le Nord, à travers la Suisse et le Tyrol, et, très pro­
bablement, par le col du Breiaaaer (cette dernière partie de la
guerre souffre aussi beaucoup de difficultés ; aaiais il est certaiia
que la bataille décisive s’est livrée sur l’Adige, dans la régioia de
Verceil-Vérone). Il faaat eaa conclui'e qaae les Teuloaas, eux aussi,
venaient du Nord ou du Nord-Ouest. Plutarque dit bien (1) :
« Les Teutons et les Ambrons marchèrent à travers le pays des
Ligurbs, contre Marius, dia côté de la aaaer » ; aaaais il oppose là
la direction de la mer à celle des grandes Alpes de Suisse ; il ne
veut pas dire que Marius a longé la côte (2). Autrement dit : les
Teutons voulaient prendre, pour aller en Italie, la route la plus
aaaéridionale, doaac. la plus rapprochée de la îaaer.
Qu’en conclure, sinoai qu’ils aae venaient nullement du
Languedoc et de la région à l’ouest du Rhône ? Ils descendaient,
d’ores et déjà, la vallée du Rhône, avec les Gimbres, qui, eux,
avaient quitté celte vallée sans doute à la hauteur de Lyon.
Maintenant, sur quelle rive du Rhône marchaient les Teutons ?
c’est ce que nous aurons à exaiaainer plus loiu. Et il va de soi
que, s’ils sont sur la rive gauche, ils n’auront point à le franchir,
(1) 15 : TeiLoVEç S I xcù Ajiêpcovsç S ià Atyiio)v im Mâpiov mscpà OâXatrav.
(2) Uapx avec l’accusatif a deux sens : le long de, mais aussi vers, dans la
direction de.

�MARIÜS EN PROVENCE

149

et que, s’ils sont sut* la rive droite, ils devront le franchir, mais
en ayant à leur disposition beaucoup plus de lieux de passage
que s’ils venaient d’Espagne.
Mais, pour le moment, c’est-à-dire pour nous aider à déter­
miner l’emplacement du camp romain, il ne nous suffit pas de
savoir d’où venaient réellement les barbares et quels étaient
leurs projets : il faut encore nous rendre compte de ce que
pouvait en savoir Marins.
Or, lorsque Marius arrive, il ne trouve devant lui personne.
Il sait bien que les barbares sont partis, et aussi où ils sont
allés ; là-dessus il fut sans doute renseigné suffisamment par les
indigènes et par ses espions. Mais, ce qu’il ne pouvait savoir,
c’est quand reviendraient les barbares, ni lesquels reviendraient;
serait-ce les Cimbres, arrivant d’Espagne, ou les Teutons, arri­
vant de la Gaule du Nord ? ou enfin, tous les deux réunis ? et
par où arriveraient-ils ?
Marins, dans celle incertitude, était donc obligé, jusqu’au
dernier moment, de surveiller à la fois la route de l’Ouest cl la
route du Nord. Comme il ne pouvait disloquer son armée trop
faible, il lui fallait trouver un poste unique lui permettant de
surveiller à la fois des deux côtés, et de se porter rapidement là
où besoin serait. Enfin, il lui fallait couvrir également les routes
menant en Italie.
Ces routes, alors comme aujourd’hui, étaient nombreuses :
le Grand-Saint-Bernard, le Petit-Saint-Bernard, le Genèvre,
le Viso, enfin les cols de l’Argenlière, de Tende et de Cadibone.
Evidemment, Marius ne pouvait les couvrir toutes ; il lui aurait
fallu pour cela se porter sur le Rhône, beaucoup trop loin au
nord ; il se serait alors trouvé trop éloigné de sa base d’opéra­
tions, trop en l’air. Et, d'ailleurs, il était bien invraisemblable
qu’une cohue comme l’armée des barbares passât par les grandes
Alpes, dans la région du Grand ou du Petit-Saint-Bernard. A
priori, le plus probable était qu’ils prendraient la roule de la
Corniche, c’est-à-dire le col de Tende ou celui de Cadibone, et
c’est, en effet, ce qu’ils voulurent faire. Mais enfin, ils auraient
pu, à toute force, essayer de refaire le chemin d’Hannibal ; et, en

�150

MICHEL CLERC

fait, les Cimbres oui pris par le Brenner. Dans ce cas, si Marius
ne pouvait arriver à temps pour les arrêter an début, il était
obligé, on de se jeter à leur suite dans les montagnes, manœuvre
des plus dangereuses ; ou, comme autrefois P. Scipion, de
rentrer en Italie pour attendre l’ennemi au débouché des monta­
gnes, perdant ainsi tout le bénéfice de la campagne commencée,
c’est-à-dire de la lutte hors de l’Italie. Il fallait donc que Marius
surveillât au moins celle de ces roules qui parait avoir été relativement la plus facile et la plus fréquentée, celle du Genèvre.
C’était déjà celle qu’avaient prise, en sens inverse, les barbares,
pour envahir la Gaule en 109.
Or, la véritable route du Genèvre, c’est la vallée de la Durance.
Il est vrai que si Hannibal a, comme je le crois, emprunté cette
roule, il l’avait fait d’une façon très particulière, remontant
d’abord la haute Isère, puis le Drac, pour ne rejoindre la
Durance que dans la partie supérieure de son cours. Mais il
l’avait fait mû par des considérations très spéciales : enlever à
Scipion tout espoir de l’atteindre ; éviter les populations gau­
loises trop proches de Marseille, qui devaient lui être hostiles ;
enfin gagner un territoire où il savait trouver des alliés. Si les
Teutons passaient par là, ils n’avaient aucune de ces raisons
pour agir de même, et ils avaient tout intérêt à suivre constam­
ment la vallée de la Durance.
En un mot, Marius n’avait véritablement à surveiller que deux
routes : la vallée de la Durance et la route de la Corniche,
celle-ci étant, d’ailleurs, la plus connue, comme la plus ancienne,
la plus facile et la plus fréquentée. Les étapes obligatoires en
sont Aix, Saint-Maximin, les Arcs, Fréjus, puis la Corniche pro­
prement dite.
Enfin,il fallait encore que Marius guettât l’arrivée de l’ennemi
de deux côtés, au nord et à l’ouest, autrement dit, sur le Rhône
et sur la Durance ; selon la direction d’où ils viendraient, les
barbares devraient forcément passer l’un ou l’autre de ces cours
d’eau.
Voilà, si je 11e me trompe, quelles sont les données topogra­
phiques et stratégiques du problème.

�MÀRIUS EN PROVENCE

Revoyons mainlenant, à la lumière de ces explications, et de
plus près, les deux textes déjà cités.
Plutarque : Marins mit son camp auprès du Rhône, irapà -m
'PoSavà). La préposition uapâ signifie près de ; le camp n’est pas
sur le Rhône : ce serait km nô Pooavoj ; mais ce mot près a un sens
précis, et non vague : c’est être vraiment près. Ainsi, dans
Xénophon (Analmse, V, 2, 2), ôpuîÇeuOai irapà -ÿ Xsppovijor.tj) veut dire
« être mouillé près de la Chersonèse », à coup sûr, en vue de la
terre.
Plutarque ajoute que les barbares, une fois arrivés et campés;
provoquèrent les Romains au combat ; ils avaient donc, pour
camper en vue du camp romain, une place suffisante. Enfin, les
Teutons, n’ayant pu forcer le camp romain, défilent tout le long
de ce camp, pour aller prendre la route des Alpes, par Aix.
Je rappelle maintenant le texte d’Orose : Juxta Isarae Rhodanique flumina ubi in .sr.se confhiunl. Là-dessus, E. Desjardins,
suivi par tous les autres, déclare qu’il « faut écarter d'abord la
phrase de Paul Orose, qui établit le camp de Marins au confluent
de l'Isère, et du Rhône, ce qui est en désaccord avec tous les autres
témoignages. » Or, tous ces autres témoignages se réduisent à un
seul ! J ’avoue que, pour mon compte, je ne me résigne pas facile­
ment à rejeter, à priori, un texte aussi précis de fauteur le plus
important pour nous après Plutarque, et qui avait sous les yeux
l’ouvrage de Tite-Live.
Th. Mommsen, lui, admet au contraire ce texte sans discus­
sion : « Marins, dit-il, attendait l’ennemi, bien approvisionné et
fortement posté au confluent de l’Isère; il gardait ainsi les deux
uniques roules militaires de l’Italie, celle du Petit-Saint-Bernard
(par où Mommsen croit qu’a passé Hannibal), et la voie longeant
la mer. »
Le système de Mommsen est bien difficile à admettre. Le
confluent de l’Isère et du Rhône est entre Tain et Valence. Or,
là (je parle uniquement d’après la carte, ne connaissant pas
personnellement le pays), on ne voit pas d’emplacement indiqué
pour un camp retranché, un camp d’observation. C’est une
région de plaine, sauf une simple butte où est le village de

�MICHEL CLERC

Cliàteauneuf, sur la rive gauche de l’Isère, à cinq kilomètres de
l’embouchure. Celle distance conviendrait bien pour la distance
du camp romain au Rhône ; mais, par contre, les dernières
pentes du Vercors sont à quinze kilomètres, à vol d’oiseau, du
Rhône, ce qui est beaucoup trop. Et surtout, c’est beaucoup trop
loin de la base d’opérations des Romains, à savoir la partie de
la Province réellement soumise, la région d’Aix-Marseille.
Mais ce n’est pas tout, et l’on va voir que cette position ne
pouvait servir qu’au cas où les barbares viendraient du Nord,
ce que, nous l’avons vu, Marius ne pouvait savoir encore. Si au
contraire ils débouchaient par l’Ouest, et passaient le Rhône peu
au-dessus d’Arles, Marius était coupé de ses communications;
malgré la supériorité de sa marche, il lui était impossible de
revenir à temps : il y a en effet 170 kilomètres de Valence à
Arles. Il ne pouvait plus atteindre les barbares là où il le
voulait, et était dès lors obligé de les suivre. Battu, il n’avait
plus de ligne de retraite ouverte sur Marseille, et était obligé de
se jeter en pleine Gaule, au milieu de populations mal sou­
mises, et sans doute rendues hostiles par sa défaite.
Et pourtant, il me semble impossible qu’Orose ait pu inventer
ce détail d’un confluent du Rhône et d’une rivière. Il est plus
croyable qu’il s’est trompé sur le nom de cet affluent. J ’avoue
d’ailleurs qu’une correction paléographique au texte ne paraît
pas possible : Isara n’offre évidemment aucune similitude
ni avec le nom de la Drôme (Druna), ni avec celui de la
Durance ('JDmentia). Mais il n’est pas impossible qu’Orose ait
fait une confusion, et se soit rappelé mal à propos la bataille de
l’Isara, gagnée par le consul Fabius sur les Allobroges en 121.
Dans tous les cas, j’estime que, s’il faut résolument écarter la
mention de l’Isère, il faut retenir celle d’un confluent. Or, il ne
peut pas plus s’agir de la Drôme que de l’Isère, pour les mêmes
raisons, l’éloignement de la mer : il faut donc admettre qu’il
s’agit de la Durance.
Représentons-nous, en effet, Marius campé au confluent de
cette rivière : il commande à la fois la route des Alpes par la
vallée de la Durance, et la route de l’Italie par Aix. Si les bar-

i

�MARIUS EN PROVENCE

153

baies arrivent par l’Ouest, en franchissant le Rhône, il n’y a,
entre le confluent de la Durance et Arles, que 26 kilomètres. Il
peut donc être prévenu et arriver à temps pour les précéder ou
les suivre, à sa guise, sur la route qu’ils choisiront, aussi bien
celle des Alpes que celle de la Corniche.
Avant d’aller plus loin, il faut répondre à une question qui se
pose tout d’abord. Pourquoi Marius n’a-t-il pas mis son camp à
Aix, où les Romains avaient établi, depuis dix-liuit ans déjà, un
castellum, et qui était situé sur la roule d’Italie? Parce que Aix
était trop éloigné du Rhône et de la Durance, pour que de là
Marius pût voir arriver les barbares. Et surtout, parce que,
placé là, il aurait été à cheval sur la route même que suivirent
les barbares, ce qu’il ne fallait pas. Il ne s’agit point, en effet,
pour Marius, de leur barrer la route à un endroit quelconque,
mais bien de les arrêter là où la topographie lui permettra de
les cerner et de les détruire. Or, Aix est précisément l’entrée
d’un défilé aboutissant à un endroit de ce genre. Si Marius se
postait là, il s’exposait, en cas de combat, à ne pas remporter
une victoire décisive, ou à voir les barbares prendre un autre
chemin, cl lui échapper.
Au résumé, le camp des Romains devait être assez près du
Rhône pour avoir vue sur le fleuve; — il devait, aussi, être près
de la Durance, par conséquent près du confluent de ces cours
d’eau ; — il devait être situé près d’une plaine capable de recevoir
toute l’armée des barbares; — enfin il devait se trouver sur la
route qu’ils suivirent pour aller à Aix, sans toutefois la barrer.
Y a-t-il, dans les Alpines, à Saint Gabriel ou à Saint-Remy,
ou ailleurs, une position satisfaisant à toutes ces conditions?
En premier lieu, je me dispenserai de discuter l’hypothèse qui
met le camp de Marins aux Baux. Si l’on fait des Baux une
simple forteresse, un réduit appuyant le camp, qui aurait été à
Saint-Remy, on suppose un fractionnement de l’armée romaine
contraire et à toutes les traditions et à tous les besoins du
moment. Si l’on en fait le camp unique de Marius, ce camp
aurait tourné le dos à l’ennemi au cas où il serait venu par la
Durance; enfin, même l’ennemi venant par le Rhône, le camp
en est à quatorze kilomètres, ce qui est beaucoup trop.

�154

MICHEL CLERC

Mais ici interviennent les considérations archéologiques invo­
quées par Gilles; j ’estime qu'il me suffira de les rappeler pour
en faire justice.
Le premier des bas-reliefs sculptés dans le roc que Gilles veut
rapporter à Marins est connu dans le pays sous le nom de
Trémaïé, que l’on traduit généralement par les Trois-Maries; il
semble, en effet, que la superstition populaire ail vu là une
représentation de la légende célèbre des Saintes-Maries de Pro­
vence. En voici la description, que j ’emprunte à M. Héron de
Villefosse (1), après l’avoir, d’ailleurs, vérifiée sur place. Sous
une arcade surmontée de palmetles et soutenue par deux co­
lonnes, sont trois personnages debout, de face, de grandeur natu­
relle. Le premier à gauche est un homme drapé; il a les pieds
nus, les cheveux courts; il esL légèrement tourné vers la figure
du milieu. Celle-ci, plus grande que les autres, doit être une
divinité (Diane?); son bras droit est nu; sa coiffure, élevée,
était ornée d’un diadème... Son vêtement, serré, est attaché sur
l'épaule droite; de la main droite elle paraît tenir un arc. La
figure de droite est une femme voilée, la tête légèrement inclinée
vers la figure du milieu. Au-dessous est gravée une inscription,
très fruste aujourd’hui, où l’on lit F. CALDUS, et, probablement,
PRO SALUTE.
Voici maintenant l’explication donnée par Gilles de ce monu­
ment incontestablement romain. Il représente la propliétesse
Marthe entre Marins et sa femme. Plutarque raconte, en effet,
que, « lorsque celte propliétesse allait sacrifier, elle portait une robe
de la plus belle pourpre, attachée avec des agrafes, et une pique
entourée de bandelettes et de guirlandes. » Mais la principale source
à laquelle se réfère Gilles est Raban Maur, archevêque de
Mayence au neuvième siècle, et dont la vie de sainte Marthe,
« quoique très certainement apocryphe (!), remonte cependant à l'ori­
gine de la tradition. » Or, on y voit, paraît-il, que « sainte Marthe
était Syrienne et coiffée d'une tiare blanche en poils de chameau, en
usage chez les Orientaux. » « C’est surtout à cela qu’on la recon­
id) CIL.,

XII, 979.

�MARIUS EN PROVENCE

loo

naît sur la stèle des Baux », et aussi à ce « qu'elle est grande
comme nous la trouvons dans la légende (Plutarque ne dit rien de sa
taille, mais nous devons la croire élevée, puisque toutes les statues de
sainte Marthe la représentent grande comme dans la stèle des
Baux), maigre et sèche comme une prophétesse, comme une femme
sur le retour de l'àge. » Quant à Marins, il a « le cou fort et musclé
qui annonce la vigoureuse constitution de l’homme des champs, et
ses traits, quoique défigurés par le temps, permettent d'g rcconnaitre celte austérité de nature et de mœurs mentionnée par Plu­
tarque d’après la statue de Kavenne. » Enfin, le troisième person­
nage « ne peut être que Julie, femme de Marins... A l'opposé de la
Syrienne, elle est grasse et potelée. »
On trouvera peut-être superflu l’expose de ces rêveries, qui
confluent au burlesque; mais, pour qui a pu constater avec
quelle facilité de pareils racontars s’introduisent dans les his­
toires locales et deviennent, pour les érudits locaux, un article
de foi, c’est une sorte de devoir de tâcher de les détruire. En
fait, les Trémaïé représentent une scène extrêmement répandue:
c’est une dédicace à une divinité, laquelle est figurée elle-même
entre les dédicanls. Ici, il s’agit probablement d’une divinité
locale des montagnes, assimilée à la Diane chasseresse romaine.
Quant à l’autre monument invoqué par (filles, et que l’on
désigne dans le pays sous le nom assez énigmatique de « les
Gaïé », où naturellement Gilles voit un souvenir du nom de
Gaius Marins, il consiste en deux bustes en bas-relief, avec une
inscription absolument fruste aujourd’hui, où l’on ne voit plus
que SERVI FILIA (1). Le tout est placé dans une niche ornée de
moulures, taillée dans la paroi même du rocher, qui là est en
pente. Gilles y voit un autel destiné aux sacrifices humains ! Et
il reconnaît encore, pour les personnages, Marthe et Marins :
« le bas de la figure de Marthe a quelque chose d’étrange ;
on dirait, de prime abord, qu’elle est terminée par une grande
barbe » (et, en effet, il s’agit bien d’un personnage barbu). G’esl
tout simplement un bas-relief funéraire, probablement du mari
( 1) CIL., XII, «J80.

�MICHEL CLERC

et de la femme. Il serait d’ailleurs naïf de s’étonner de la pré­
sence de ces monuments en cet endroit, toute la région étant
remplie de débris gallo-romains de toutes les périodes.
Les Baux écartés, restent les deux localités indiquées succes­
sivement par Gilles dans les Alpines, Saint-Remy et SaintGabriel.
Saint-Remy, l’ancien Glanum, renferme une quantité d’ins­
criptions romaines et de débris de toutes sortes, remontant tous
à l’époque impériale. En fait de constructions, l'on y vrnit, outre
le célèbre tombeau des Julii et l’are de triomphe, le reste d’un
mur qui doit avoir été le mur d’enceinte. Gilles n’a pas hésité à
reconnaître dans ce mur le mur d’enceinte du camp de Marius,
comme si un camp romain avait jamais été ceint d’un mur de
pierres.
Au dessus de la ville, s’élève le plateau dit des Antiques, ainsi
nommé à cause du tombeau des Jules et de l’arc de triomphe
qui y sont situés. Ce plateau s’élève en pente douce à partir de
la ville actuelle, qui est en plaine, jusqu’au sommet, où sont les
monuments, et cela sur une longueur d’environ 1.200 mètres.
De ce sommet, l’on découvre toute la plaine, mais l’on ne voit
pas la Durance, qui coule à treize kilomètres de là ; encore
moins voit-on le Rhône, qui est à quinze kilomètres en droite
ligne à l’Ouest ; quant au point même du confluent, il est
masqué par la Montagnette. Avec les armes modernes, cette
position pourrait suffire, pour commander les routes du Rhône
et de la Durance ; mais il n’en pouvait être de même dans l’anti­
quité. Et une distance de quinze ldomètres ne concorde pas avec
le mot mpi dont se sert Plutarque, qui veut évidemment dire
que Marius de son camp voyait le fleuve.
Il y a d’ailleurs d’autres difficultés. A Saint-Remy, les barbares
n’auraient nullement été obligés de défiler devant le camp
romain ; la plaine qui s’étend entre Châteaurenard et SaintRemy est assez large pour qu’ils aient pu passer à une bonne
distance du camp. Enfin, si le plateau des Antiques Constituait
Une excellente position pour un Camp ordinaire, un camp d’où
l’on peut livrer bataille, avec celte longue pente douce comme

�l’aimaient les Romains, si commode pour attaquer, c’était au
contraire une mauvaise position pour une armée qui voulait
rester sur la défensive (nous verrons que Marins était décidé à
refuser le combat en cet endroit), étant d'un accès trop facile
pour résister sûrement au choc furieux des barbares.
L’emplacement de Saint-Gabriel est à coup sûr préférable. A
quatre kilomètres seulement du Rhône, Saint-Gabriel commande
aussi bien le sud que le nord des Alpines. De là, l’on peut voir
venir d’Arles ou de Tarascon ; le plateau est plus élevé et d’accès
plus difficile que celui de Saint-Remy. Mais, non seulement on
ne voit pas la Durance, mais elle est masquée par la Montagnette. C’est-à-dire que ce poste d’observation, utile si les bar­
bares venaient par le Rhône, ne servait à rien s’ils venaient par
la Durance,
Toutes ces difficultés m’ont décidé à renoncer au massif des
Alpines, et à chercher ailleurs. Le texte d ’Orose me paraît,
malgré l’erreur de nom, d’une importance capitale. Rappelonsnous que les barbares connaissaient déjà la région ; qu’ils
étaient venus en 105 jusqu’à Orange, et sans doute plus loin
encore au Sud. Pourquoi ne reprendraient-ils pas la même
route ? Pour une masse en marche, la rive gauche du Rhône est
singulièrement plus commode que la rive droite ; les collines y
sont bien plus éloignées du fleuve, et la région de plaine y est
bien plus large. 11 n’y a aucune raison pour que les barbares
soient venus de l’Ouest ; il y en a au contraire de bonnes pour
qu’ils soient venus du Nord, qu’ils aient longé le Rhône, sur sa
rive gauche, et traversé par conséquent, non ce fleuve, mais la
Durance.
O r, pour surveiller ce confluent, je ne vois qu’une seule
position possible, à savoir, non pas les Alpines, mais la Montagnette, à laquelle personne, à ma connaissance, n’a songé. La
Montagnette est un massif d’onze kilomètres de long, et de cinq
et demi sur sa plus grande largeur ; la hauteur maxima en est
de 162 mètres. C’est un massif très net, une sorte d’île entre le
Rhône et, probablement, un ancien bras de la Durance, qui
s’élève immédiatement au dessus de la plainej en pente rapide.

�Iô8

MICHEL CLERC

Là aussi, l’on a découvert de nombreux vestiges d’antiquité.
Près de Boulbon notamment, au lieu dit Pied de Bouquet, la
partie qui regarde le Rhône est une falaise à pic supportant un
plateau en pente douce. On y a trouvé (1), outre quelques traces
de murs, d’innombrables tessons de poteries gallo-romaines. Il
va de soi d’ailleurs que ces vestiges dénotent l’existence là d’un
village, et nullement d’un camp. D’ailleurs, si l’on a de ce
plateau une vue étendue sur le Rhône, on ne voit pas la
Durance.
C’est évidemment à l’extrémité nord du massif qu'il faut
chercher. Or il y a là, à l’est de Barbentane, un plateau, appelé
plateau de Beauregard, que je ne crois pas que l’on ail encore
signalé. C’est un plateau de vastes dimensions, tombant presque
à pic sur la plaine, et d’où la vue s’étend sur un horizon
immense, jusqu’au delà d’Avignon. Il est situé juste en face du
continent de la Durance, que l’on voit aussi nettement que
possible. Il y a là," en un mol, toutes les conditions qui nous ont
paru nécessaires : place suffisante pour y asseoir un camp;
situation très forte et dominant les deux cours d’eau ; vaste
plaine dans laquelle se répandront les barbares; de là, Marius
surveille également la roule de la Durance et la roule d’Aix.
Si les barbares, qui suivent la rive gauche du Rhône,
traversent la Durance près de son embouchure, ils passeront
devant le camp, qui est à deux kilomètres seulement de la
rivière. Remarquons que, en tout état de cause, les barbares ne
pouvaient traverser la Durance qu’entre la Monlagnelle et le
Lubéron. Marius ne pouvait évidemment se poster au Lubéron,
c’est-à-dire au delà de la Durance, ni à l’extrémité orientale des
Alpines, où il eût été trop loin du Rhône. Mais, même en admet­
tant que le passage s’effectuât dans la région du Lubéron, vers
Orgon, Marius avait tout le temps de les rattraper, par une
marche plus rapide à travers un pays de plaine.
Que si au contraire les barbares arrivaient par l’Ouest, et fran(1) Fouilles de MM. M artinet Bout de Charlemont ; ef Bulletin Archéo­
logique, 1900.

�159

MA1UUS EN PROVKXCK

chissaient le Rhône, a Aramon par exemple, on même plus bas,
entre Arles el Tarascon, eL de là prenaient la plaine de Maillane,
Marins se trouvait immédiatement sur leur flanc. Enfin, même
s’ils passaient au sud des Alpines, Marius n’avait qu’à longer la
Montagnette, et à gagner de là les Alpines ; c’élait en tout
vingt kilomètres, dont six seulement en plaine, c’est-à-dire à
découvert.
Je ne vois pas d’autre emplacement possible que celui-là,
si l'on veut tenir à la fois le Rhône et la Durance, garder la
roule des hautes Alpes et celle d’Aix. Le plateau de Beauregard
est excellent comme poste d’observation, non pas comme poste
de combat ; il ne barre nullement la route, il la surveille
seulement.
Evidemment, ce n’est là qu’une hypothèse ; mais tous les
autres emplacements ne sont pas moins hypothétiques, puisque
nulle part l’on n’a trouvé de débris significatifs. Et celle hypo­
thèse a l’avantage de concorder mieux avec les deux textes
anciens, et de s’accorder mieux avec les éventualités dont la
prévision s’imposait à Marins. Au dire de Sylla lui-même (1 ),
Marius n’avait pas de rivaux dans l’art de la castramétation ;
par quoi il faut entendre sans doute non seulement Part de
disposer et de fortifier un camp, mais surtout, celui de choisir
un emplacement favorable ; ce qui est faire œuvre, non plus
d’ingénieur, mais de slralégiste. C’est donc à la Montagnette,
comme étant le point le plus favorable, la sentinelle avancée de
la Provence, que nous mettrons le point de départ de toute la
campagne, dont la plaine de Trels est le point d’arrivée. Ces
deux points extrêmes donnés, la détermination de la roule
suivie par les deux armées leur sera évidemment subordonnée ;
et même la question obscure du tracé des Fosses Mariennes
sera, on le verra, singulièrement facilitée, si l’on éloigne ainsi le
camp de Marius de la région des embouchures du Rhône.
(/I suivre).
(1) Pline l’Ancien, XVI11, 7,

11

��MISTRAL ET SON ŒUVRE®
P ar Léopoltl CONSTANS

M e s d a m e s, Me s s ie u r s ,

Mes premières paroles doivent être et seront pour remercier
M. le Ministre de l’Instruction publique de France, qui a bien
voulu me déléguer pour représenter ici, non seulement l’Univer­
sité d’Aix-Marseille, ou mieux l’Université de Provence, — permetlez-moi de lui donner ce nom, bien qu’il n’ait rien
d’officiel, — mais encore les études provençales. Je dois remer­
cier aussi bien sincèrement M. le Commissaire général qui m’a
désigné au choix du Ministre et qui a approuvé avec le plus
bienveillant empressement le sujet de conférence que je lui
proposais.
Si d’autres que moi, plus érudits ou plus éloquents, eussent
été mieux qualifiés pour vous parler de la littérature d’Oc au
moyen âge, peut-être a-t-on pensé que, du moment qu’il s’agis­
sait de la Renaissance littéraire provençale, le professeur qui,
depuis dix-sept ans, est chargé, à Aix et.à Marseille, d’un cours
d'Histoire de la langue el littérature provençales, où les œuvres
des Félibres reçoivent leur part légitime, et qui habite d’ailleurs
la Provence depuis un quart de siècle, avait, à défaut de talent
suffisant, quelque compétence en la matière.
Dans ces conditions, je n’ai pas besoin de justifier devant vous
le choix d’un sujet qui s’imposait. En attribuant, en effet, le prix
(1) Conférence faite à l’Exposition universelle de Liège, le 17 juillet 1905.

�&gt;I::01*0LI) C O N STATS

Nobel au plus illustre représentant de la Renaissance provençale,
au génial poète de Maillane, l’Académie suédoise atout récemment
consacré la célébrité mondiale de Mistral, et une assemblée
comme celle-ci ne trouvera certainement pas un pareil sujet
trop particulier et indigne de sa bienveillante attention.
Frédéric Mistral est né dans la commune de Maillane (Bou­
ches-du-Rhône) le 8 septembre 1830, le beau jour de NotreDame de Septembre, comme il le dit dans la courte autobiogra­
phie qu’il a placée en tète de la première édition de ses Ilesd’Or.
Son père était un propriétaire aisé qui dirigeait lui-même
l’exploitation de ses terres, « un grand et beau vieillard, digne
dans ses propos, terme dans son commandement, bienveillant
au pauvre monde, rude pour lui seul »; sa mère était une simple
« fille de la terre » qui entendait à peine le français. L’un et
l’autre étaient fortement attachés à la vie simple, active des
anciens ; ils donnaient à leurs gens l’exemple du travail et les
considéraient comme faisant partie de la famille.
L’enfance de Frédéric s’écoula dans la paix et dans la pleine
liberté des champs. Le jour, il accompagnait les ouvriers de la
ferme, dont il suivait avec intérêt les travaux, ou bien il s’en
allait seul à travers la campagne, laissant ses regards errer sur
l'horizon lumineux de son pays et sur cette ligne des Alpilles qui
rappelle les collines de la Grèce, emplissant à la fois ses yeux et
son âme des nobles et douces impressions de cette belle nature
provençale, qui fait les gars robustes et les filles belles et
gracieuses ; ou bien encore, étendu dans l’herbe à l’ombre d’un
mûrier ou d’un olivier, il rêvait sans souci de l’heure, observant
les mœurs des insectes ou celles des oiseaux. Le soir, il écoulait
avec ravissement sa mère qui, tout en filant son rouet, lui disait
quelques veilles légendes du pays, quelques contes facétieux, ou
lui chantait une de ces chansons de chemineau mendiant qui
sont comme un écho lointain de l’àme populaire. Ainsi se déve­
loppait librement chez l’enfant prédestiné l’imagination spon­
tanée et l’amour de la nature. Il fallait cependant songer à lui
apprendre quelque chose. L’école primaire du village, dont on

�M ISTRAL KT SON (LUVUE

163

essaya, ne réussit pas à retenir ce jeune sauvage épris de
liberté, et sou père, fatigué de lui voir faire l’école buissonnière
et ne voulant pas laisser en friche sa vive intelligence, l’envoya
comme interne dans un pensionnat libre d’Avignon.
Ce fut, comme on pense, un grand changement dans la vie de
Frédéric. Subitement transporté,à dix ans, entre les quatre murs
d’une espèce de prison, d’où il ne pouvait apercevoir qu’un coin
du vaste ciel qu’il avait l’habitude de contempler dans son
immensité, soumis, sans transition, à des occupations stricte­
ment régulières, ceeffarouché surtout de se voir incompris ou
raillé s’il parlait la langue qui était l’expression ordinaire de ce
qu’il pensait et sentait » (1), il y eut pour lui une période pénible
d’acclimatation. Mais bientôt il se mit à l’œuvre et ne tarda pas à
se laisser prendre au charme de l’antiquité classique. Homère
et Virgile l'enchantèrent par leur poésie voisine de la nature,
surtout lorsqu’il crut y retrouver, comme il le dit naïvement,
« les idées, les mœurs et les coutumes du pays maillanais. »
En 1845, l’heureuse étoile de Mistral amenait, comme profes­
seur, au pensionnai où le jeune écolier s’essayait à traduire en
vers français Théocrile et Virgile, Joseph Roumanille, fils d’un
jardinier de Saint-Rémy (non loin de Maillane), qui depuis
quelque temps déjà avait conçu l’ambition de relever son parler
maternel, presque exclusivement employé à des récits burles­
ques ou à de fades bergeries. Roumanille venait de terminer son
recueil des « Pâquerettes » (// Margaridéto), où il s’était essayé à
exprimer avec naturel et simplicité des émotions vraies et des
impressions poétiques. Reconnaissant en Mistral des qualités
sérieuses, mais frappé de la gêne qui se laissait voir dans ces
essais d’un tout jeune homme dont les élans naturels étaient
comprimés par l’imitation de Chénier et de Lamartine, il
l’engagea à écrire en provençal, et pour l’y décider, lui montra
quelques uns de ses propres essais. « A peine m’eùt-il montré »
écrivait Mistral trente ans plus tard, « à peine m’eût-il montré,
dans leur nouveauté printanière, ces gentil-les fleurs de pré,
(1) G . P a ris,

Revue de Paris,

t. v , p . 483.

�J(54

LÉOPOLD CONSTANS

qu’un beau tressaillement s’empara de mon èlre, et je m’écriai :
« Voilà l’aube que mon àme attendait pour s’éveiller à la
lumière ! » J’avais bien, jusque-là, lu quelque peu de provençal,
mais ce qui me rebutait, c’est que notre langue était toujours
employée en manière de dérision... Roumanille, le premier sur
la rive du Rhône, chantait dignement, dans une forme simple et
fraîche, tous les sentiments du cœur. Nous nous embrassâmes,
et nous liâmes amitié sous une étoile si heureuse que, depuis
trente ans, nous marchons de compagnie pour la même œuvre,
sans que notre affection ou notre zèle se soient ralentis jamais.
Embrasés tous les deux du désir de relever le parler de nos
mères, nous étudiâmes ensemble les vieux livres provençaux,
et nous nous proposâmes de restaurer la langue selon ses tradi­
tions et caractères nationaux : ce qui s’est accompli depuis, avec
l’aide et le vouloir de nos frères les fëlibres. »
Ce ne fut cependant qu’après l’achèvement de ses études
classiques que leva pleinement la bonne semence jetée par
Roumanille dans l’âme de son élève. Revenu à Maillane, il
ébaucha un poème en quatre chants, li Meissounié, espèce de
Géorgiques provençales qu’il hésita à publier. Son père, qui
sentait que Frédéric n’avait peut-être pas l’étoffe d’un agriculteur
pratique, voulut, en homme prudent, l’acheminer vers une
carrière qui lui permît d’utiliser l’instruction acquise et l’envoya
étudier le droit à Aix. Là, une active correspondance avec
Roumanille, qui avait bien vile deviné « dans cet enfant un
enfant sublime », comme il l’écrivait plus tard à V. Duret (1), le
confirma dans sa résolution de renoncer définitivement à la
versification française, et il envoya à son maître de gracieuses
poésies, que celui-ci inséra dans le recueil des Provençales, où il
réunissait pour la première fois les vers des poètes proven­
çaux qui reconnaissaient sa direction.
De retour au mas paternel près de Maillane, en 1851, et ayant
obtenu de son père la liberté de se choisir une carrière, il préféra
(1) Lettre du 16 mai 1859, publiée, avec un certain nombre d’autres, par
M. b. Ritter, dans Le centenaire de Diez, Genève, 1894.

�MISTRAL ET SON GÏUVRE

165

n’en prendre aucune, la modeste aisance qui lui était assurée
lui permettant de se livrer, sans préoccupation de la vie maté­
rielle, à ses goûts désormais immuables, le culte de la poésie et,
comme il le dit lui-même, « la contemplation de ce que j’aimais
tant, la splendeur de ma Provence. » Quatre ans plus tard, à la
mort de son père, à la suite d’un partage de famille, il se retirait
à Maillane, en compagnie de sa mère adorée, et il n’a plus quitté
cet humble village, « où je souhaite », dit-il, « quand le bon Dieu
voudra, de mourir et d’avoir ma tombe, en face de ces collines
qui ont réjoui ma vue, asséréné mes vers et reposé mon âme. »
En 1858, Mistral arrivait à Paris avec le manuscrit de Mireille,
et, présenté à Lamartine, lui eu lisait quelques passages qui
l’intéressèrent vivement. L’année suivante, il lui en envoyait
une copie définitive, et l’on sait avec quel enthousiasme, dans un
Entretien littéraire justement célèbre, Lamartine présenta au
monde surpris le jeune et glorieux poète qu’il appelait un
« Homère champêtre. »
L’année suivante, Mistral, revenu à Paris en triomphateur, eut
à lutter contre les attraits dangereux de la Capitale, où l’on cher­
chait à le retenir et à le fixer. Mais il eut le bon sens de résister
aux séductions de la flatterie qui eussent pu tromper un esprit
moins délié et moins pondéré, et il revint définitivement se fixer
à Maillane. Son mariage, en 1877, avec une belle et intelligente
jeune fille de Dijon, Mllc Marie Rivière, qui comprenait merveil­
leusement l’âme du poète et partageait ses goûts, ne contribua
pas peu à le confirmer dans la résolution prise, résolution qu’il
a strictement maintenue.
C’est aujourd’hui un beau et robuste vieillard de 75 ans, en qui
il est facile de reconnaître le fier jeune homme à l’allure un peu
théâtrale du portrait dessiné par Héhert en 1864. L’œil s’est
adouci et un peu voilé, la chevelure toujours abondante a blanchi,
ainsi que la moustache et la royale ; mais la voix est toujours
expressive et musicale, le geste harmonieux, la simplicité et la
cordialité toujours les mêmes, avec une nuance de majesté douce
et sereine qui décèle la bonté naturelle et la noblesse de l’âme.
Nous n ’avons rien à changer à ce que disait en 1894 notre regretté

�1()()

LK O P O LI) CO N STAN S

maître Gaston Paris : « Tous ceux qui, dans ces dernières
années, ont visité ou rencontré Mistral en ont gardé la même
impression, celle de la grandeur dans la simplicité, de la force
calme jointe à la bonhomie. » Il reste le type de l’homme pro­
fondément attaché au sol, en qui s’incarnent les qualités de son
pays et de sa race. Lamartine disait, en 1858 (2), après avoir lu
Mireille, que « la Provence avait passé tout entière dans l’àme
de son poète. » S’il vivait encore, il ne pourrait que répéter avec
plus de force encore son affirmation, dont toute la vie et toute
l’œuvre de Mistral ont confirmé la vérité prophétique.
Nous avons dit en quelques mots ce qu’a été la vie de Mistral :
voyons maintenant ce qu’a été son œuvre.
Je ne vous ferai pas, Messieurs, l’injure de vous raconter
Mireille. Vous connaissez tous celte idylle merveilleuse qui
rappelle à la fois, comme on l’a dit, Daphnis et Chine, avec une
pointe de libertinage en moins, Hermann et Dorothée avec, peutêtre, un peu moins de relief, Paul et Virginie avec un sentiment
plus vrai de la nature. Je me contenterai, pour le moment, de
deux citations, qui me semblent bien caractériser ce qui est,
en somme, l’essentiel du poème, c’est-à-dire l’amour ardent de
Vincent pour Mireille et l’impression que cet amour fait sur
celle-ci.
Vincent voit venir vers lui son terrible rival Ourrias, le domp­
teur de taureaux, qui le menace de son trident. Il fait bonne
contenance, mais la peur de la mort l’étreint et il songe aussitôt
à celle qu'il aime (1) :
« Traître, oserais-tu ? » dit-il à peine. — Et résolu com m e un
m artyr, — il s’arrête... Au loin, caché dans les arbres, — était le mas
de son amante. — Il se tourna vers lui avec une grande tendresse, —
com m e pour dire à la pastourelle : — « Regarde-m oi, M ireille, pour
toi je vais m ourir. »
« Traite ! ausariès ? » faguè que dire,
E voulountous couine un m artirc,
T Nous suivons, naturellement, la traduction de M istral.

�167

MISTRAL ET SON ŒUVRE

S’aplanlo... Alin, alin, clins lis aubrc csconndu,
I aviè lou mas de sa m cstresso.
Se ic viré 'me grand tendresso
Counie per dire à la pastresso :
* Mirèio, espincho me, que vau m ouri per tu ! »

(Mireille,

cl). V ) .'

Voyons maintenant la scène de la déclaration :
Cachés dans l’om bre pie, — leurs m ains, petit à petit, se m êlaient
ensem ble.
Escoundu dins l’oum bro caieto,
Si man d’à p a u à pau se m esclavon ensèn.
Ensuite, ils se taisaient de longs intervalles, — et leurs pieds heur­
taient les caillou x; — et tantôt, ne sachant se dire autre c h o s e ,—
l ’amant n ovice — contait en riant les m ésaventures qui lui arrivaient
d’ordinaire : — et les nuits qu’il dorm ait sous le firmament,
P iei se teisavon de long rode,
E si pèd turtavon li code;
Et tantost, noun sachent que se dire autram en,
Lou calignaire nouvelàri
Countavo en risènt lis auvàri
Que i’arribavon d’o u rd in à r i,
E li niuc que dourm iè soulo lou fiermamen,
Et les dentées des chiens de ferme — dont sa cu isse portait encore
les cicatrices ; — tantôt Mireille, de la veille et du jour, — lui racontait
ses petits travaux, — et les propos de sa m ère avec son père, et la
chèvre — qui avait d ép ouillé de sa verdure (ravagé) toute une treille
en Ileur.
E d i cliin de m a sli clentado
Conlro sa cu eisso enca cretado.
E Mirèio, tantost, de la vuèio c dou jour
lé racountavo sis oubreto,
E li prepaus de sa m aircto
Em é soun paire, c la cahreto
Qu’aviè desverdega touto uno triho en (tour.
Une fois Vincent ne fut plus maître [de lui) : — sur l’herbe rude
la lande - couché, tel qu’un chat sauvage, il vint en rampant
ju sq u ’aux pieds de la jo u v e n c e lle ... — M a is p a r l o n s b a s , m e s l è v r e s ,
c a r le s b u is s o n s o n t d e s o r e i ll e s ! . . . — «M ireille! accorde-m oi de
faire un baiser !

de
—
—
te

�LEOPOLD CONSTANS

Un cop, Vincèn fnguè plus m èstre :
Sus l’erbo rufo dôu cam pèstre,
Coucha, com m e un cat-fer, vcnguè (le rebaloun
Toucant li pèd de la jouinetto. —
Mai p a r la i plan, o m i boiiqueto,
Que li boiiissoun an d'aurihelo ! . . .
— « Mirèio ! acordo-m e que te l'nguc un poutoun !
Mireille! » d it-il, « je ne mange ni ne b ois, — tellem ent tu me donnes
d’am our! — M ireille! je voudrais enfermer dans m on sang — ton
haleine, que le vent m e dérobe ! — A tout le m oins, de l’aurore à
l’aurore, seulem ent sur l ’ourlet de ta robe — laisse que je me roule en
la couvrant de baisers! »
Mirèio ! » dis, « mange ni beve,
De l’am our que de lu receve !
Mirèio ! voudriéu estrem a dins m oun sang
Toun alen, que lou vent m e l'aubo !
A tout lou m ens, de l’aubo à l’aubo,
Ren que sus l’orlc de ta raubo
Laisso-m e que me viéute en la poutounejant ! »
— « V incent! c’est là un péché noir ! — et les fauvettes e l le s pendulin es — von t ensuite ébruiter le secret des am ants. » — « N’aie pas
peur qu’on en parle, — car m oi dem ain, v o is-tu , je dépeuple de
fauvettes la Grau entière jusq u ’en Arles ! M ireille! je vois en t o ile
paradis pur ! »
— « V incèn! acô ’s u n p eca tn eg re!
E li bouscarlo em é li piegre
Van pièi di calignaire esbrudi lou secret. »
— « Agnes pas pou que se n’en parle,
Que iéu dem an, ve, desbouscarle
Touto la Grau enjusqu’en Arle !
Mirèio! vese en tu lou paradis cscrèt! »

Et après avoir raconté les amours, dans les eaux du Rhône,
de l’herbette aux boucles (ierbelo di frisoun), Vincent termine
par ces mots :
« Un baiser, puis ma mort, Mireille ! . . . et n ous som m es seuls! »
« Un poutoun, pièi ma mort, M ir è io !... e sian soulet! »
E lle était pâle », continue le poète, « lui, avec délices, — l’a d m ira it...
Dans son trouble, — tel qu’un chat sauvage, il se d resse alors, et

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

169

prom ptem ent — de sa hanche arrondie — la fillette effarouchée —
veut écarter la main hardie — qui déjà lui ceint la ta ille; il la saisit
de n ou veau . .
Elo ero palo ; éu pèr delice
La m ir a v o ... D ins son hroulice,
Coumo un cat-fer s’enàrco, alor, e vitam en
De soun anqucto enredounido
La chatouneto espavourdido
Vou escarta la man ardido
Que déjà l’encenturo; éu tournam ai la p r e n ...

Mais parlons bas, ô mes lèvres, — car les baissons ont des
oreilles ! . . . — « Laisse-m oi ! » gém it-elle, et elle lutte en sc tordant. —
Mais d’une chaude caresse déjà le jeu ne hom m e l’étreint, — joue
contre joue ; la fillette — le pince, sc courbe, et s’échappe en riant.

Mai parlen plan, o mi bonquelo,
Que li bouissoun an d’auriheto ! —
F en isse ! » elo gém is, c lucho en se loursènt.
Mai d’une caudo c.aranchouno
Déjà lou drôle l ’em presouno
(lauto sus g a u to ... La chatouno
Lou pessugo, se courbo, e s’escapo en risènt.

o

Et p uis après, v ive — et m oqueuse, elle lui chantait de loin. « Lan­
guette ! languette ! » — Ainsi eux deux sem aient au crépuscule — leur
blé, leur jo li blé de lune, m anne fleurie, heur fortuné — qu’aux
m anants com m e aux rois Dieu envoie en abondance.
Em'aco pièi la belugueto
De liuen, en se trufant : « Lingucto !
Lingueto! » ié cantavo. . Es ansin, eli dons,
Que sem enavon à la bruno
Soun blad, soun poulit blad de luno,
Manno flourido, ur de fourtuno,
Qu’i pacan com m e i rèi Diéu li mando aboundous.
(Mireille, ch. V).

Lamartine a toujours persisté dans celle erreur de prendre
Mistral pour un paysan de génie. Ce qui l’avait surtout frappé
dans son œuvre première, c’était la spontanéité, le naturel, et
cela l’empêclia toujours de voir combien chez lui l’art venait en
aide à la nature. La strophe suivante de l’ode que lui adressa le

�170

LÉO PO LD

CONSTANS

poète lors de la publication de Mireille, strophe qu’il plaça en
tête du poème, n’était pas pour détruire son erreur :
Je te consacre M ireille : c’est m on cœ u r et m onôm e, — c’est la fleur
(le m es ans ; — c’est un raisin de Cran, qu'avec toute sa feuille — te
présente un paysan.
Te counsacre M ir è io : es m oun cor e m oun amo,
Es la flour de m is an ;
Es un rasin de Grau, qu’em é toute sa ramo
Te porge un païsan.

(Iles (l’Or,

A L amartine ).

Et cette croyance à une espèce de génération spontanée expli­
que que Lamartine ait conseillé à Mistral de s’en tenir h Mireille,
car, disait-il, on ne fait pas deux chefs-d’œuvre comme celui-là
dans une vie. La publication de Cctlendal, en 1866, trois ans
environ avant sa mort, dut, sans doute, le détromper, mais
nous n'avons pas la preuve formelle de ce changement d’opinion :
il est toujours dur pour un vieillard de se déjuger.
La vérité, c’est que Mistral est assez resté un homme de la
nature pour produire l’illusion de la naïveté épique, mais en
même temps il est trop érudit pour être tout à fait naïf ; et d’ail­
leurs Lamartine, quoique élevé à la campagne et y ayant passé
la moitié de sa vie, n’était pas assez campagnard pour ne pas
être ici dupe des apparences.
Caleiulal, la première œuvre de l’àge mûr de Mistral, ne saurait
plus être séparé aujourd’hui de Mireille, qu’il complète à tous les
points de vue et qu’il dépasse, à mon sens. Je suis absolument
sur ce point (le l’avis du Maître, qui a expliqué lesuccès moindre
de son second poème par l’éducation encore incomplète du
public, même du public provençal, au regard des choses de
Provence. Je crois avec lui que plus l’usage de la langue renou­
velée se répandra, plus on pénétrera dans l’intelligence de ce
poème savant, trop savant peut-être, mais qui atteste un génie
plus vigoureux, plus étendu, plus varié surtout que Mireille.
L’amour idéalisé et en partie symbolique de Calendal pour
Esterelle, à la fois princesse des Baux dans la réalité et fée dans

�MISTRAL ET SONT ŒUVRE

171

la légende, ne lut pas aussi bien compris du grand public que les
amours plus près de la nature de Mireille et de Vincent. Cette
œuvre essentiellement artistique,et dans laquelle, comme l’a dit
Mistral, « prédomine l’imagination », ne pouvait, en effet, être
aussi populaire que l’œuvre presque entièrement spontanée
produite par la jeunesse en Heur du Poète. Il y a d’ailleurs dans
Calendal un défaut grave de composition, qui devait impres­
sionner fâcheusement la critique : c’est l’abus des digressions
historiques ou légendaires.
Déjà dans Mireille, tel ou tel épisode pouvait sembler rattaché
au sujet par un lil bien ténu, comme, par exemple, l’éloge
d’Arles mis dans la bouche du petit chercheur d’escargots,
Andreloun, ou la légende du Trou de la Cape, où fut englouti,
avec ses bêles et ses gens, un riche propriétaire qui faisait fouler
son blé dimanches et l'êtes, ou encore la légende de la sorcière
Taven guérissant par ses conjurations Vincenet, qu’on préfé­
rerait voir guéri plus naturellement grâce aux bons soins de
Mireille. Et Mistral l’a, du reste, implicitement reconnu, puisqu’il
a rejeté parmi les notes, dès la deuxième édition, comme retar­
dant l’action, la description de la fête de Noël, le souper calendal
et la cérémonie si intéressante du Cacho-fw (Bûche de Noël).
Dans Calendal, ce défaut est bien plus sensible, puisque la
plus grande partie du long récit du héros au chef de bandits
Séveran, récit qui n’occupe guère moins des deux tiers du poème,
est composé d’épisodes qui ne sont pas tous bien intimement liés
à l’action. Certes, une partie de ce récit aurait pu être transformé
en actes et la vraisemblance y aurait gagné, car il est difficile
d’admettre qu’un homme comme l’époux d’Esterelle puisse
écouter si longuement le jeune héros qui s’attache à exciter sa
jalousie, en racontant ses exploits héroïques et ses amours avec
celle qu’il a si indignement trompé. Mais, celte réserve faite, et si
l’on admet que « Mistral a voulu rappeler et consacrer, pour ses
compatriotes et pour les étrangers, toutes les gloires de la Pro­
vence (1) », et que c’est là le véritable sujet de son poème, dont
(1) G. Paris, Revue de Paris (181)41, t. vi, p. 77.

�172

LÉOPOLD CONSTANS

les amours élhérées deCalendal et d’Esterelle ne sont que le pré­
texte, on reconnaîtra qu’il a parfaitement réussi et que ces
tableaux successifs qu’il nous a peints « forment, pour son pays,
un incomparable musée historique et légendaire ».
Mais ce qu’on doit admirer sans réserve, c’est l’art avec lequel,
dans ces décors si beaux où se déroulent ses poèmes, Mistral fait
agir et se mouvoir les nombreux personnages qui peuplent la
scène. Je me permets de citer ici un des Français du Nord qui
ont le mieux réussi à comprendre le grand poète du Midi, j ’ai
nommé Gaston Paris :
« C’est dans la représentation de la vie provençale qu’est le
vrai triomphe de cette poésie. Rien ne manque au mouvant
tableau. La culture sous toutes ses formes, la plantation, le
labour, les récoltes diverses, depuis la fauche et la moisson
jusqu’à la cueillette des olives, les vieux usages rustiques, les
fêtes des laboureurs, leurs courses, leurs danses, leurs chansons;
et l’élevage dans les montagnes et les plaines, les longs troupeaux
dévalant des Alpes, la capture des cavales sauvages delà Camar­
gue, la ferrade des taureaux ; les industries primitives, comme
celles du bûcheron, du vannier, du pêcheur ; et les repos à
l’ombre, et les festins, et les longues farandoles, et les tambou­
rins, et les jeux des enfants et des jeunes filles ; et sur les rochers,
dans les forêts, sur l’herbe, dans l’air, dans l’eau des torrents, des
ruisseaux, du grand fleuve ou de la mer, parmi les arbres tous
familièrement connus et marqués d’un mot, parmi les mille
plantes indigènes que le français ne sait pas nommer, la vie
bruissante, frémissante, joyeuse des animaux qui courent,
rampent, volent ou nagent, mêlée à la vie humaine qui travaille,
qui souffre, qui aime, qui prie, qui chante. C’est un immense
tumulte de vie qui nous enveloppe de son bruit, de son cha­
toiement et de son ardeur. Mistral est par excellence le poète de
la vie et du mouvement (1). »
On l’a dit bien des fois, mais il ne faut pas se lasser de le redire,
car c’est la vérité même, Mistral est un Grec égaré en plein dix(1) G. Paris, Revue de Palis (1894), t. VI, p. 77-78.

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

173

neuvième siècle : il est Grec par sentiment profond et légè­
rement panthéiste de la nature qui est en lui, Grec par sa façon
de concevoir le monde, qu’il considère à la fois « comme un spec­
tacle et comme une lutte », Grec encore par la sincérité de
l’expression et son adaptation parfaite à la vérité et à la vie. Il
ne faut donc pas l’accuser d’outrecuidance pour avoir osé, dans
la première strophe de Mireille, s’intituler amble escoalan clou
grand Oumèro, et Lamartine lui donne raison, quand, annonçant
au monde la naissance d’un grand poète épique et faisant con­
naître le merveilleux poème que venait de lui dédier Mistral, il
termine ainsi son célèbre Entretien littéraire : « On dirait que,
pendant la nuit, une île de l’Archipel, une flottante Délos, s’est
détachée d’un groupe d’iles grecques ou ioniennes et qu’elle est
venue sans bruit s’annexer au continent de la Provence embau­
mée, apportant avec elle un de ces chantres divins de la famille
des Mélésigènes. »
Le sentiment de la nature éclate dans toute l’œuvre de Mistral,
et cependant ce serait fausser le sens des termes que de parler de
naturalisme à propos d’un poète qui ne voit dans la Nature que
grandeur et qu’harmonie. Personne plus que lui n’a le sens du
réel; mais, en vrai poète qu’il est, il relève et transfigure sans
invraisemblance les objets les plus bas et les êtres les plus
vulgaires.
Au fond Mistral, malgré son attachement inébranlable à la foi
de ses pères est, tout comme Aubanel, un payen de nature
transformé par l’atavisme chrétien. En lui se combattent le
mysticisme religieux et une foi dans la puissance de la Nature
qui Louche au panthéisme. « O superbes géants, » s’écrie
Calendal, s’adressant aux mélèzes qu’il va abattre, a à superbes
géants, qui d’une involontaire crainte me remuez le cœur, oh !
pardon! et salut. Et toi, Venlour, qui, sans effroi, as sur ton
front subi tant de tourmentes, maintenant pour toujours lu vas
perdre ta chevelure ! »
Et à propos de la chute du premier mélèze ; « Eh bien!
majestueux comme un pape, dans son manteau impérial quand
je vis enveloppé ce mélèze, qu’ainsi je précipitais de l’empire, à

�vous le dire franchement, un frisson de cimetière me passa dans
le corps, ainsi qu’aux assassins. »
Et Esterelle, après avoir blâm é cet exploit inutile, sinon
criminel, s’écrie :
Laissez-lcs vivre! car à profusion — sourd clans leurs troncs la
sève, — car ils sont les lils aînés, les nourrissons inséparables, - - la
joie, la colossale gloire — de la nourrice u n iverselle ! — Laissez-lcs
vivre et de ses ailes — vous recouvrant aussi, va glousser d’allégresse
La grande cou veu se!... Ah! la Nature, — si vous écoutiez son lan­
gage, — si vous la courtisiez, au lieu de la com battre m écham m ent, de
scs m am elles — deux Ilux de lait, souverainem ent doux, — jailliraient
sans tarir, et dans les brandes — ruissellerait le m iel pour votre
n ourriture...
Leissas-lèi vièure! car a jabo
Sourgènto dins si trounc la sabo,
Car soun li nourrigat, li fièu ameirasjsi,
La gau, la glori couloussalo
De la nourriço universalo!
Leissas-lèi vièure, e de sis alo
l ’eréu vous recalant, de joio vai clussi
La grande clusso !... Ah ! la Naluro,
S’escoutavias sa parladuro,
Se la calignavias, cn -liogo malamen
De i’ ana contro, de si p ousso
D os m ousto de la, mai que douço,
ltajarien sèm pre, e dins li brousso
ltegoulariè lou mèu pèr vostc abalim en...
(Calendal, ch. Vil).

Cet amour intense qu’il a pour la Nature nourricière et bien­
faisante, cette sensibilité passionnée fait qu’il ne saurait décrire
l’amour humain sans y mêler les forces naturelles et les êtres
animés ou inanimés. Les exemples abondent dans tout son
oeuvre; nous citerons au hasard quelques exemples :
Le poète cherche à faire comprendre par une série de compa­
raisons l’amour de Mireille et de Vincent :
Et le clair de lune qui donne — sur les boutons de narcisse ; — cl lu
brise d’été qui frôle, au jou r tom bant, — les hautes barbes des épis,

�175

MISTRAL HT SON ŒUVRE

— quand, sous le m ol chatouillem ent, — en m ille et m ille ondula­
tions — ils se trém oussent d’am our, com m e un sein qui palpite ;
E lou clar de luno que dono
Sus li bouton il de courbo-dono ;
E l’aurcto d’estiéu que frusto, à jo u r fa li,
L’auto barbeno dis espigo,
Quand, soulo la m olo coutigo,
En m ilo e m ilo rigo-m igo
Se fringouion d’am our couine un son trelbuli ;
Et la joie éperdue — qu’éprouve le cham ois, lorsq u ’à ses traces —
il a senti, tout un jour, dans les rocs du Queyras, — les chasseurs qui
le poursuivent, — cl qu’enlin, sur un pic — escarpé com m e une tour,
— il se voit seul, dans les m élèzes, au m ilieu des glaciers ;
E la joio desm em ouriado
Qu’a lou cham ous, quand à si piado
Toul un jour a senti, dins li ro dôu Queiras,
Li cassairc que lou fan courre,
E qu’à la lon go, sus un m ourc
E scalabrous coum c uno lourre,
Se vèi soûl, dins li m êle, au m itan di counglas ;
Ce n’est qu’une rosée, au prix — des courts m om ents de félicité —
que passaient alors M ireille et V in cen t.. . .
N’es qu’uno cigagno, en coum paranço
Di m oum enet de benuranço
Que passavon alor e Mirèio e tV in c è n ...
E t lo r sq u e M ireille et V in c e n t to m b e n t e n la c é s d e la b ra n ch e
du m û r ie r q u i v ie n t d e cr a q u er so u s leu r p o id s :
Frais zéphyrs, (vent) largue et (ven t) grec, — qui des bois rem uez le
dais, — sur le jeu n e couple que votre gai m urm ure — un petit m om ent
m ollisse et sc taise ! — F olles brises, respirez doucem ent ! — Donnez
le tem ps (pie l'on rêve, — le tem ps qu’à toul le m oins ils rêvent le
bonheur !
Fres ventoulet, Larg e Gregàli,
Que di bos boulcgas li pâli,
Sus lou jouine parèu que voste gai murmur
Un m oum enet m ole et se taise !
F ôlis aureto, alcnas d’aise !
D onnas lou tèm s que l ’on pantaise,
Lou tèm s qu’a tout lou m ens pantaison lou bonur !

12

�176

LÉOPOLD CONSTANS

Toi qui gazouilles dans ton lit, — va lentem ent, va lentem ent, petit
ruisseau 1 — Parmi les galets sonores ne fais pas tant de bruit ! — pas
tant de bruit, car leurs deux âm es — sont, dans le m êm e rayon de feu,
— parties com m e une ruche qui e s s a im e ... — Laisscz-les se perdre
dans les airs pleins d’étoiles !
Tu que lalcjes dins ta gorgo,
Vai plan, vai plan, pichouno sorgo !
D in treti cascagnôu m ènes pas tant de brut !
Pas tant de brut, que si dos amo
Soun, dins lou m em e rai de flamo,
Partido couine un brusc qu’c is s a m o .. . .
Leissas-lèi s’em plana dins lis èr benastru !

Si nous passons à Cctlendal, les exemples sont peut-être encore
plus nombreux.
Voyez cette invocation superbe d’Esterelle prenant la Nature
entière à témoin de son amour :
« Arbres du mont Gibal 1 bois de pins, — bois d’yeu ses, m yrtes et
genévriers ! — et toi, soleil couchant! et toi, lande tranquille ! — et
toi, mer superbe ! à l’agonie, je vous prends, m oi, pour tém oins de
mon éternel h y m é n é e ! .,, Oiseaux de la forêt, chantez le chant
de noce ! »
« Aubrc dou mount Gibau ! pincdo,
Ensiero, nerto e m ourvenedo !
E lu, soulèu tremount ! e tu, cam pèstre siau !
E tu, mar supcrbo ! à l ’angôni,
Vous prene, iéu, pèr testim ôni
De m oun eterne m atrim oni ! . . .
Aucèu de la fourest, cantas lou canl nouviau ! »
(Ch. XII.)

El ce merveilleux passage de la déclaration de Calendal à
Esterelle :
« Regarde : la Nature brille — autour de nous, et se roule — dans
les bras de l’Été, et hum e — la dévorante haleine de son liancé fauve.
« Regardo : la Naturo brulo
A n osle entour, e se barrulo
Dins li bras de l’Estiéu, e clnilo
Lou devourant alen de soun novi roussèu.

�MISTRAL KT SON ŒUVRE

1
7
7

Les pitons clairs et bleus, les c o llin e s — pâles et m olles de chaleur,
— tressaillent, remuant leurs m a m e lo n s... Vers la mer : chatoyante et
lim pide com m e verre, — aux avides rayons du grand so leil — jusques
au fond elle se laisse voir, — par le Var et le Rhône elle se laisse
caresser. »
Li serre clar e blu, li colo
Palo de la calour c m olo,
Boulegon trefouli si m o u r r e ... Ve la mar :
Courouso e lindo couine un vèire,
Dôu gran soulèu i rai bevèire
Enjusqu’au founs se laisso vèire,
Se laisso coutiga per lou Rose et lou V a r .. . »
(Ch. I.)

Ce qui fait que les descriptions de paysage dans Mireille et dans
Calendal, au lieu de nous fatiguer, nous attachent, au contraire,
et nous charment, c’est que, le plus souvent, elles servent à nous
intéresser aux acteurs du drame et ne constituent pas un vain
ornement. 11 suffit, pour s’en convaincre, de lire les pages admi­
rables où le poète retrace le douloureux pèlerinage de Mireille
aux Saintes-Maries à travers la Crau et la Camargue. Dans
Calendal, ces descriptions sont peut-être un peu moins inti­
mement rattachées au personnage qui en est l’occasion, mais
elles sont tout aussi exactes et peut-être encore plus brillantes.
Il semble tout d’abord que cet amour passion né de la Nature,
ce panthéisme presque inconscient, doive fatalement donner aux
tableaux amoureux du Poète une couleur fortement sensuelle,
Voyez, par exemple, cette admirable scène du bain de 1’Anglore,
dans le Poème du Rhône, que je vous demande la permission de
citer ici par anticipation :
Par une nuit brûlante l’Anglore, qui ne peut trouver le sommeil,
est descendue sur la rive du Rhône :
« A terre, la petite laissa d’un coup tom ber sa chem isette, et dans le
Rhône, ardente et tressaillie (tressaillant), lentem ent elle entra,
penchée, croisant les m ains sur le frém issem ent de ses deux seins de
vierge. Au prem ier frisson, avec un soupir elle fit halte un m om ent,
hésitante, et de côté et d’autre tourna, tout ém ue, les yeux autour
d’elle dans l’obscurité, où elle croyait toujours qu’entre les arbres
quelqu’un, dévêtue, l’épiât de loin. Puis, peu à peu, dans l’eau m oel­
leuse du courant, elle s ’enfonçait encore, vivem ent éclairée par les

�178

LKOPOLD CONSTANS

rayons de la lune baisant sa nuque fine, sa jeu ne chair d’ambre, ses
bras potelés, ses reins bien râblés et scs petits seins harm onieux et
ferm es, qui se blotissaient com m e deux tourterelles dans l’éparpil­
lem ent de sa chevelure. ( E l le tr e m b l e a u m o i n d r e b r u i t ) .
« Et de descendre. Mais jusq u ’à la ceinture, cl puis p lus haut, tout
aise de se sentir vêtue par le manteau fastueux du torrent, elle ne
pensa plus qu’au bonheur de son être m êlé, confondu avec le grand
Rhône. Le sable sous ses pieds était si doux ! Une im pression m oite,
une fraîcheur tiède l’enveloppait d’un charm e halitueux ( d ’u n i m o u r o u s c h a în a l ’a g o u l o u p a v d ) . A fleur de peau, à fleur de carnation,
mignardement les ondes tournoyantes lui faisaient des baisers, des
chatouillis, en murmurant de suaves paroles qui lui donnaient des
spasm es d é p la is ir ... »

Cesl (dora quelle croit noir au fond de l’eau le jeune dieu du
Rhône sous la forme d'un beau jouvenceau qui lui présentai! en
souriant une fleur dé joue.
Voilà certes un tableau qu’on ne peut guère s’empêcher de
trouver sensuel, cl cependant il esl chaste, au fond, parce qu'il
est essentiellement vrai et qu’on le sent inspiré par un sentiment
vrai de la Nature. On peut en dire autant de l’admirable scène
entre Vincent et Mireille au cinquième chant, que je vous citais
tout à l’heure. Mistral peint la vie réelle, c’est vrai, mais ce n’est
point un réaliste. S’il exalte les petits, s’il chante de préférence
les vanniers de Valabrègue et les pêcheurs de Cassis, il n’est pas
une de ces humbles figures qu’il n’éclaire d’un reflet idéal.
M. Saint-René-Taillandier lui a reproché d’avoir fait parler en
princesse les paysannes qui dépouillent les cocons ; mais, comme
on l’a dit, «dans ce milieu tout épique, le ton s’élève sans effort,
la médiocrité, la laideur même s’embellissent et se transfi­
gurent sans invraisemblance (1). »
D’ailleurs, quelle est l’œuvre d’art vraiment belle où le choix
n’intervient pas et où n’entre pas une dose d’idéal Aussi les
héros de ses poèmes, partis de si bas, tendent-ils toujours à
s’élever plus haut par un effort persévérant. Voyez Vincent et
Mireille ; voyez surtout Esterelle et Calendal. Vous connaissez la
(1) Hémon, Rev. polit, cl liltér., juillet 1885.

�179

MISTRAL ET SON ŒUVRE

déclaration bridante du premier chant : « Tais toi,» dit Esterelle
— « Non ! la terre et Fonde parlent, cl de partout exaltent la
passion et le cri et le besoin d’am our... Oh ! mais rassure tou
effroi ! Viens, je te conduis à l’autel : —une vie, si longue qu’elle
soil, —jamais n’apaisera les ardeurs de ma faim. » Admirable
cri de passion, dont il convient de rapprocher les strophes non
moins enflammées, mais d’un idéal si pur, dans lesquelles
Calendal peint à Séveran ses sentiments à l’égard d’Esterellc :
« Le corps de mon amie est beau com m e le jour! — Mais une perle,
honneur du Gange, — peut d’aventure être m angée par un pourceau...
— Ce que j ’adore, m oi, à cette heure, c’est l ’Ange — qui incarne son
séjour dans celte perle.
Lou cors de mon amigo es bèu coum e lou jour !
Mai une pcrlo, oiinour dou Gange,
P ou arriba qu’un porc la m ange...
Vuèi, ço qu’adore, iéu, es l’Ange
Que dins aquelo perlo encarno soun séjour.
L’am our des sens, pâture abjecte, — com m e un vertige m aintenant
me passe : — de ma céleste sœ u r j ’adm ire m aintenant le beau — interne ;
et de cet intérieur où s’enivre ma vue, où j ’entre, m oi, — tant qu’il me
plaît, il n’y a pas de peintre — qui puisse seulem ent en retracer
l’en seigne...
« ... L'amour dou cors, pasturo basso,
Coume un lourdige aro me passo :
De ma eelèslo sorre amire vuèi lou bèu
Interiour; e d’aquéu dintre,
Tant que m e plais, i’a ges de pintre
Que p oscon soulam en n’en rauba lou sim bèu...
O m erveilles et joie de Pâme, — vou s êtes le vrai paradis ! O feux —
où se purifie l ’amour, où il s’em brase! — O pénétrant m élange de
deux en un! O sym phonie — harm onieuse, tendre, insinuante, — qui
dit tout! O bonheur et délicieux trouble ! ».
O m eraviho e gau de l’arno,
Sias ben lou paradis ! O flamo,
Ountc se purifico e s’abrando l’amour!
O penetranto m escladisso
De dons en un ! O cantadisso,
Tendro, acourdado, couladisso,
Que dis tout ! O bounur e delicious coum bour!... »
(Calendal, ch. X.

�180

LEOPOLD CONSTANS

Nous sommes obligé de passer rapidement sur la partie
lyrique de l’œuvre de Mistral.
Déjà dans Mireille (ch. III), il avait fort habilement introduit
dans l’action la chanson de Mngali, la belle insensible,en faisant
dire à l’amoureuse de Vincent, taquinée par ses compagnes, que,
plutôt que de se marier, elle se ferait nonne. Vous connaissez
cette belle légende, qu’on retrouve chez les peuples les plus
divers, et que cisela d’une façon si exquise le jeune poète
maillanais :
O Magali, ma tant aim ée, — mets la tête à la fenêtre ! — Ecoute un
peu cette aubade — de tam bourins et de violon s.
O Magali, ma tant amado,
Mete la tèsto au fenestroun !
Escouto un pau aquesto aubado
De tambourin et de viouloun.
C’est plein d’étoiles, là-haut ! — Le vent est tom bé, — Mais les étoiles
pâliront — En te voyant...
Ei plen d’estello, aperam ount !
L’auro es toumbado,
Mai lis estello paliran,
Quand te veiran !

Maintenant je com m ence enfin à croire — que tu ne parles pas
en riant. — Voilà mon annclet de verre — pour sou ven ir, beau
jouvenceau !
Aro coum ence enfin de crèire
Que noun me parles en risènt.
Vaqui moun aneloun de vèire
Per souvenenço, o bèu jouvent !
— O Magali, tu me fais du bien !... — Mais, dès qu’elles t’ont vu, —
O Magali, vois les étoiles, — Comme elles ont pâli!
O Magali, me fas de ben !...
Mai, tre te vèire,
Ve lis estello , o Magali,
Coumo an pâli !

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

181

La prière de Mireille aux Saintes Maries, si pathétique dans
sa naïve simplicité, est tout à fait en situation, et la ballade, de
ton populaire, sur le bailli de Suffren ne fait pas mauvaise figure
au chant premier.
Si l’on ne trouve pas de morceaux de forme lyrique dans
Calendal, où d’ailleurs le lyrisme déborde de toutes parts, ni dans
Nerte, qui est essentiellement un conte, il n’en est pas de même
de la tragédie de Ici Reine Jeanne, composée postérieurement à la
publication des Iles cl’Or, où l’on n’en compte pas moins de cinq,
et du Poème clu Rhône, qui renferme, entre autres pièces lyri­
ques, cette exquise chanson des Vénitiennes qui, à elle seule,
suffirait à assurer la renommée d’un poète ordinaire. La belle
Norine a laissé tomber dans la mer son anneau ; le pêcheur qui
le lui rapporte lui demande pour récompense un baiser sur la
bouche :
« De jour nul ne se baise, — car nous verrait quelqu’un. » — « De
nuit, sous la tonnelle, nul ne nous [re] connaîtra. » — « Mais la lune
illum ine — là-haut dans le ciel grand. » — « Dans le bocage om breux —
m es bras te cacheront. » — « De m on corset la rose — a changé de
couleur. » — «Au rosier p iqu ons-n ous, — avant que la fleur tom be.»
« De-jour noun se poutouno,
Que nous veirié quaucun. »
— « De niue, souto la louno,
Nous councira degun. »
— « Mai la luno clarejo
Amount dins lou cèu grant. »
— « D ins lou bos que som brcjo
Mi bras t’amagaran. »
— « La roso qu’ai au jougnc
Vai chanja de coulour. »
— « Au rou sié fau se pougne,
Avans que toum be flour. «

Mais les plus importantes de ses pièces lyriques ont été réunies
par Mistral, avec quelques petits poèmes, et publiés en 1875 sous
le titre de : les Iles d’Or (lis Isclo d'Or). Ce nom, qui est celui d’un
groupe d’îlots arides et rocheux que le soleil dore de ses rayons
sur la plage d’Hyères, convient bien à ce groupe brillant de

�182

LKOPOLD CONSTANS

petites pièces, très variées de ton et de forme, où le Maître a
enfermé l’expression (le ses émotions poétiques. Outre divers
poèmes isolés, dont plusieurs, comme La fin du Moissonneur et
Le Tambour d’Arcole, comptent parmi les chefs-d’œuvre du
volume, le recueil contient plusieurs parties: les chansons, les
romances, les sirvcntes, les rêves, d’autres encore, entre
lesquelles sont distribuées les diverses pièces qui le composent.
Il y a dans ce livre « des morceaux admirables, des odes, des
sirvcntes, où s’épanche, soit avec amertune, soit avec enthou­
siasme, mais toujours en Ilots lumineux et sonores, la grande
passion du poète, son amour pour la Provence et pour la Cause
à laquelle il s’est voué (1). »
Nous ue dirons rien de particulier, faute de temps, sur les autres
pièces, dont certaines, comme la Mante religieuse (Prègo-Diéu),
la Rencontre, YOde à la reine Jeanne, sont d’une poésie exquise,
mais nous ferons exception pour quelques-uns des sirventes.
Les Iles cl’Or nous offrent à la fois l’histoire psychologique de
Mistral et, en quelque sorte, l’histoire de la Cause qui a toujours
été sa constante préoccupation. Il y a dans ces poésies de circons­
tance un Mistral tout à fait personnel, tel que nous le faisaient
pressentir déjà Mireille et Calendal : nulle part ailleurs on ne
peut mieux saisir ses sentiments et scs idées. « Dans tous ces
vers, si variés de ton, de couleur et de mesure, court la sève d’un
même esprit. L’énergie d’une passion maîtresse leur commu­
nique à tous un mouvement lyrique d’une admirable puissance :
cette passion, c’est l’amour de la Provence, c’est ce patriotisme
local, signalé et combattu, tout d’abord, connue un péril par
certains écrivains et publicistes (2), » qui l’avaient insuffisam­
ment étudié, mais auquel on commence aujourd’hui à rendre
pleine justice.
Qu’on lise l’ode A la Race latine, ([lie nous avons entendu
déclamer par le poète, de sa belle voix d’alors, aux fêtes latines
de Montpellier, sur la place du Peyrou, le 25 mai 1878 (Auboura

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

183

le, raço lalino), ou même cette Comtesse, qui provoqua jadis de si
vives protestations ; qu’on lise ensuite le Tambour d’Arcole et les
admirables strophes du Psaume de la Pénitence, inspirées au
Poète par nos malheurs de l’année terrible, et l’on comprendra
que si Mistral a toujours aspiré de toute son âme au relèvement
de sa Provence, s’il a même entrevu, ce qui sera peut-être l’œuvre
du vingtième siècle, une fédération des nations latines, jamais
il n’a songé à opposer la petite patrie à la grande, et toujours il a
approuvé la devise de son fidèle disciple, le regretté « capoulié »
Félix Gras : « J ’aime.mon village plus que ton village, j’aime ma
Provence plus que ta province, j’aime la France plus que tout ».
Je ne saurais trop insister, Messieurs, sur cette idée directrice,
qui seule peut nous faire comprendre et apprécier la grande
œuvre de Mistral, à savoir qu’il a toujours été inspiré par l’amour
de sa province et qu’il n’a jamais eu d’autre but que son
relèvement.
Voyez avec quels accents il l’invoque, comme sa muse inspi­
ratrice, au début de Calendal :
Ame (le m on pays !... — Par la grandeur des souvenirs, — loi qui
nous sauves l’espérance ; — toi qui, dans la jeu n esse, m algré la mort
et le fossoyeur, — fais reverdir et p lus chaud et p lus beau le sang
des pères ; — toi qui inspirant les doux Troubadours, — telle que le
m istral, fais ensuite gronder la voix de M irabeau,...
Amo de m oun pais ! . . .
Pèr la grandour di rem em branço
Tu que nous sauves l’esperanço ;
Tu que dins la jou in esso e plus caud e plus bèu,
Maugrat la mort e l ’aclapaire,
Fas regreia lou sang di paire ;
Tu qu’ispirant li dons troubaire,
Fas pièi mistraleja la voues de Mirabèu, ..

Ame éternellem ent re n a issa n te ,— âm e jo y eu se et itère et v i v e , —
qui hennis dans le bruit du Rhône et de son vent ! (vent (l’Ouest) —
âm e des bois pleins d'harmonie — et des calanques pleines de soleil,
— (le la patrie âme pieuse, — je t’appelle ! incarne-toi dans nies vers
provençaux !

�LEOPOLD CONSTANS

Ame de longo renadivo,
Amo jouiouso e flèro e vivo,
Qu’endilies dins lou brut dôu Rose c dou Rousau !
Amo di sèuvo announiouso
E di calanco souleiouso,
])e la patrio amo piouso,
T ’apelle ! encarno-te dins mi vers prouvençau !

Ici rien d’artificiel : c’est l’âme même du poète qui s’exhale en
un cri d’une sincérité absolue, dans des vers vibrants qui nous
forcent à partager son émotion.
Voyez maintenant avec quelle douce mélancolie il raconte la
décadence de la langue des vaincus obligée de se réfugier chez
les pâtres, et de quel lier accent il affirme sa résurrection
prochaine.
Et, ivre de son indépendance, — jeune, plein de santé, heureux de
vivre, — lors on vit tout un peuple aux pieds de la beauté, — et par
leurs los ou vitupères (leurs éloges ou leurs blâm es) — cent trouba­
dours faisant florès, — et de son berceau, dans les vicissitu d es, —
l’Europe souriant à notre gai-savoir...
« ... E trcfouli d’èstre deliéure,
•fouine, gaiard, urous de viéure,
Se veguè tout un pople i pcd de la bèuta,
E pèr si laus o vitupèri
Cent troubadour, fasènt l’em pèri,
E de soun brès dins li tem pèri
L’Europo sourrisènto à nostc gai c a illa ...
O fleurs, vou s étiez trop p récoces ! — Nation en fleur, l’épée
trancha — ton épanouissem ent. Clair soleil du M id i, —- tu dardais
trop ! et les orages — sourdem ent se form èrent : détrônée, — m ise
n u-pieds et bâillonnée, — la langue d’Oc, Hère pourtant com m e
toujours,
O Jlour, crias trop proum eirenco !
N acioun en flour, l ’espaso Irenco
Toun espandido. Tu, clar soulèu dou Miejour,
Trop dardaiaves ! Li trounado
Se coungreièron : destrounado,
Messo à pèd nus, badaiounado,
La lcngo d'O, pam ens flèro coum c toujour,

�I

185

MISTRAL ET SON ŒUVRE

S’en alla vivre chez les pâtres — et les m a r in s... A son m alheur —
nous, gens de terre et gens de mer, som m es restés fidèles. — Brune,
aujourd'hui, elle m anie la rame et le râteau ; — m ais la Nature est son
palais, — pour couronne elle a les étoiles, — et pour m iroir les ondes,
et pour rideau les p in s...
S’enanè viéure encù di pastre
E di m arin... A soun mal-astre,
G entde terro e de mar, sian dem oura fidèu.
Bruno, au-jour-d’uei, rem o e rastello ;
Mai la Naturo l ’encastello,
A pèr courouno lis cstello,
Lis oundo a pèr mirau, li pin a pèr ridèu...
Langue d’am our, s’il y a des fats — et des bâtards, ah ! par saint
Cyr ! — tu auras à ton côté les m âles du terroir ; — et tant que le
Mistral farouche — bram era dans les roches, om brageux, nous te
défendrons à boulets rouges, — car c’est toi la patrie et toi la liberté I »
Lengo d’am our, se i’a d’arlèri
E de bastard, ah ! pèr sant Cèri !
Auras dùu terradou li m ascle â toun cousta ;
E tant que lou Mistrau ferouge
Bramara dins li roco, — aurouge,
T’apararen à boulet rouge,
Car es tu la patrio e tu la liberta ! (1) »

Mistral ne sépare jamais le maintien de la langue ancestrale
de l’exercice des droits qui appartiennent à un peuple libre :
« Et que toujours la noble langue d’Arles — en pays provençal se
m aintienne et se parle, » dit le prem ier con su l d’Arles, s’adressant
à la reine Jeanne à son entrée dans la ville. — « Je le jure, » répond
la reine.
« E que tous tèm s la noble lengo d’Arle
En pais prouvençau se m antèngue e se parle. »
— « Lou jure. »
{La rèino Jan o, iv,

10)

Le mépris dans lequel cette langue est tombée et la honte
qu’ont certains de la parler lui arrachent des cris de colère et
d’indignation :
(1) Paroles attribuées par Calendal à son père (Ch. IV).

�186

I.KOl’OI.D CONSTATS

« Croyez-vous que ce ne soit pas énervant, — quand vous dites :
« Ma mère m ’a m is au m onde », — d’entendre sans cesse cette rengaine :
« Qui t’a m is au monde, il faut l'étouffer; — il faut, bien qu’elle soit
pure et belle, — tarir la source vive ; — il faut cracher contre ton
ciel ; — il faut faire taire le zépliir qui chante — à la lucarne, et dans
ton feuillage — il faut détruire les nids d’oiseaux ! »
Eli ! b ien , non. Depuis Aubagne — ju sq u ’au V elay, ju sq u ’au
Médoc, — nous la garderons, qui qu’en grogne, — notre rebelle
langue d’Oc. — Nous la parlerons dans les bergeries, — à la m oisson,
au dépouillem ent des cocons, — entre am oureux, entre v oisin s ; —
nous la parlerons avec l'eau à la bouche, — en pressant nos olives, —
en foulant nos raisins...
Et puis, si pour l’armée il faut laisser foin et luzerne, — nous r e m ­
porterons iila caserne — pour nous garder de l’ennui...
Oh ! les im béciles gobes-m ouches — qui en sèvrent leurs enfants —
pour les bouffir de suffisance, de fatuité et de gloriole ! — Qu’ils se
noient dans leur bourbier ! — Mais toi, des fils qui te renient — et qui
répudient ta langue — ne t’inquiète pas, ô ma P rovence ! — Ce sont
des fils mal venus qui auront tété de m auvais lait. »

Mais les lions (ils restent inébranlablement attachés à leur
mère :
Mais les aînés naturels, — vous, les bruns gars — qui dans le parler
ancien — vous parlez avec les jeunes filles, — n’ayez crainte : vous
resterez les maîtres ! — Tels que les noyers rustiques, — robustes,
gaillards, calmes, inébranlables, — bien qu’on vous pressure et qu’on
vous maltraite, — ô paysans (comme on vous appelle), — vous resterez
maîtres du pays. »

Les vers que je viens (le citer font partie d’une pièce composée
en 1888 et insérée parmi les sirueni es dans la dernière édition des
Iles d’or. Le titre : Espouscado, « cinglement », en indique assez
bien le but. C’est, au fond, le même sujet qu’avait traité Mistral
dans la Comtesse, bien qu’ici la forme allégorique le dissimule, et
que certaines strophes violentes, où l’auteur semble avoir été
entraîné par la logique à pousser son allégorie jusqu’à ses
extrêmes limites, aient trop longtemps égaré une partie du public
sur les véritables sentiments du Poète. C’est surtout aux
suivantes que je fais allusion ;

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

187

Ceux qui n’oublient pas, — ceux qui ont le cœ u r haut, — ceux qui
dans leur dem eure rustique — sentent le souffle du m istral, — ceux
qui aim ent la gloire, — les vaillants, les hom m es d’élite.
Ah ! si l’on savitil me comprendre !

Ah !

si io n voulait me suivre !

En criant : place! place ! - hardi ! les vieux et les jeu nes, — nous’
partirions tous en bloc, — avec la bannière au vent ; — nous parti­
rions com m e une trom be — pour enfoncer les portes du grand
cou ven t !
Ah ! si, etc.
Et nous dém olirions les grilles — derrière lesqu elles pleure nuit et
jour, — derrière lesq u elles jour et nuit est claquem urée — la jeune
nonne aux beaux yeux. — Malgré la sœ uràlre, — nous bouleverserions
tout.

Ah

! si, etc.

Aquèli qu’an la mcmôri,
Aquèli qu’an lou cor aut,
Aquèli que dins sa bôri
Senton giscla lou mistrau ;
Aquèli qu’amon la glori,
Li valènt, li majourau,
A h ! se m e sa b ie n e n te n d r e !
A h ! s e m e v o u lie n s e g i ii !

En cridant : « Arrasso ! arrasso !
Zou ! » li vièi e li jouvènt,
Partirian toulis en raço
Emé la bandiero au vènt ;
Partirian coume uno aurasso
Per creba lou grand couvènt !
A h ! s e , e tc .

E demoulirian la claslro
Ounte plouro jour-e-niuc,
Ounte jour-e-niue s’encastro
La moungeto di beus iue...
Mau-despiè de la sourrastro,
Metrian tout en dès-e-vue !
A h ! s e , e tc .

Au fond, dan s tout cela, il ne s’agit que de l’ém ancipation de
la province étouffant sou s une centralisation e x cessiv e,et du droit

�188

LEOPOLD CONSTANS

(les idiomes locaux à être librement parlés et par suite enseignés.
La preuve en est dans l’œuvre entière de Mistral pendant les
quarante années qui ont suivi. Elle est aussi dans ces vers de
Victor Balaguer, l’illustre poète de VAtlantide, vers placés en
épigraphe en tête du fougueux sirventes : « Morta diuhen qu’es,
mes jo la crech viva. — On dit qu’elle est morte, mais moi, je
la crois vivante. »
Les années qui ont suivi l’apparition de Ca/enda/jusqu’en 1884,
ont été surtout consacrées par Mistral à la recherche et à la mise
en œuvre des matériaux linguistiques qui sont devenus le Trésor
du Félibrige. Ce travail d’érudition bénédictine, « qui résume
non seulement les divers dialectes de la langue d’Oc, mais
encore, dans l’infinie variété de ses noms de lieux et de famille,
de ses coutumes, de ses traditions et de ses légendes, l’histoire
entière des pays du midi de la Loire, » a été, comme on sail,
honoré du grand prix Jean Raynaud, de 10.000 francs, en 1800,
par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Cependant, à
de longs intervalles, Mistral plantait là la science, et en com­
pagnie de sa Muse toujours aimée, faisait un peu d’école buis­
sonnière. « C’est ainsi que naquit Nerte, composée en marchant
— comme d’ailleurs presque tous les poèmes de Mistral — au
hasard des jours de paresse et de promenade. L’œuvre garde de
cette origine une impression de délicieuse ingénuité. On y sent
le plein air, pourrait-on dire. En voici en quelques mots le
sujet :
Nerle (ce joli diminutif du nom d’Esther signifie d’ailleurs
« myrte » en provençal), une petite châtelaine blonde, douce et
bonne aux humbles, a eu son âme vendue au diable par son
père. Après mille aventures, prise de voile, couvent forcé et
enlèvement, noces et royale chevauchée, prestiges infernaux
dressant, pour la tenter, au milieu de la lande, les mille aiguilles
d’un palais d’or, retraite au fond d’un bois mystique, où à l’heure
ardente de midi, quand, sur le roc brûlant aux parfums des
lavandes, dahsent les féeries du mirage, le solitaire voit dans
l’air bleu passer des apparitions d’anges, elle est enfin changée
en pierre à forme de nonne et sauvée de l’éternelle damnation,

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

189

ainsi que sou bel ami Rodrigue de Luna, neveu du pape
avignonnais Benoît XIII et sacripant des plus sympathiques (1). »
Le cadre est bien restreint : Avignon, Arles et Château-Renard,
demeure du petit roi Louis II (Loiiisel) ; l’histoire bien rapetissée
et bien locale. Mais quelle grandeur simple et quelle couleur
poétique dans cette restitution de la l'orte vie d’autrefois. « C’est
le grouillant Avignon des Papes avec ses trafiquants levantins,
ses cardinaux drapés de pourpre, ses pèlerins, ses bateleurs, ses
aventurières et ses moines, ses excommuniés qui implorent, ses
gens de guerre et de marine qui se battent au cabaret, ses prédi­
cateurs en plein vent, ses flagellants dont le dos saigne, ses
écoliers, ses belles dames, et ses bandes de gamins qui courent
en donnant la chasse à un juif. C’est l’humble cour chevaleresque
d’un roitelet provençal. C’est le petit Arles républicain, avec un
lion pour seid roi, un lion en chair et en os, nourri dans un
palais spécial que l’on montre encore (2). »
Que de naturel, quelle franche et saine gaieté dans ce tableau
de l’entrée en Avignon de la princesse d’Aragon, qui vient pour
épouser le roi Louis !
Le peuple dit : « La belle reine ! — Voyez quels yeu x ! Ils fondraient
le g iv r e... — Le fiancé, certes, est assez beau, m ais elle, voyez-vous,
a un charm e parfait! — Les autres dam es à côté d’elle, — que sem ­
b len t-elles? R ien __ Elle a tout pour elle! — On dit qu’en Arles, après
dem ain, — il doit la conduire à Saint-Trophim e, resplendissante de
diam ants. — Il faut que d’am our la terre fume — pour la princesse
d’Aragon ! — Il faut que de N ice à Tarascon —nous ne fassions qu’une
farandole! — De tout feuillage qui pend (des arbres) — il faut qu’on
fasse une jo n ch ée! — On va, dit-on, sem er les sous avec la charrue,
à p lein es raies. — Et si quelqu’un veu t chercher querelle — au grand
Saint Père Benoit, — gare au petit roi L ouis! — Dame Violande est
richissim e : — neuf galions du fond à la cim e sont chargés d’or làbas, au Grau, — où les retient le m istral......c’est la dot de la Reine. —
Qu’ils rem ontent vite, m alep este! — et qu’ils déchargent heureu­
sem ent! — N euf galions, coquin de sort ! — Le Roi pourra livrer
bataille... — Et dim inuer, s’il veut, les tailles — du pauvre m onde
p roven çal... — Si l’on dim inuait au m oins le sel! » — Du tem ps qu’on
plaisante ainsi — et que la foule bavarde, — Nerte, etc.
(1) Cl'. Paul Arène, Gil Bios du ‘20 avril 1884,
(2) Cf. Paul Arène, /oc. cil,

�190

LEOPOLD CONSTATS

Lou pople dis : « La ljcllo rèino !
Vès quetis iuc ! Foundon la b r è in o ...
Lou nôvi, certo, es proun poulit,
Mai elo a’n gàubi, vès, coum pli !
Lis autri dono, contro a q u elo ,
Que sem blon? R è n ... A tout per elo !
— Dison qu’en Arle, après-dem an,
Eu, resplendento de diamant,
La dèu cou n du rreà Sant-Trefum c...
— Fau que d’am our la terro fume
Per la princesso d’Aragoun !
— Fau que de N iço à Tarascoun
Faguen rèn qu’uno farandoulo!
— l)c touto ramo que pendoulo
Fau que s’eslraic un terro-sôu !
— Van semena, dison, li sou
Emé l’araire, à plen de rego.
— E se quaucun vou cerca brego
Au grand sant paire Benezct,
Garo davans lou rci Louiset!
— Dono Viôulando es richissim o :
Non galioun, de i'ouns en cim o,
Soun carga d’or alin au Grau,
Ounte li coto lou Mistrau...
A co’s la doto de la Rèino.
— Que lèu rem ounlon, m alapeinol
E que descargon en bon port!
— Nôu galioun, couquin de sort !
Lou Rèi poudra liéura bataio...
— E dem eni, se yôu, li taio
Dou paure m ounde prouvençau...
— D em eniguèsse au-mcns la sau! »
Ansin dou tems que se galejo
E que la foulo cacalejo,
N erto, etc.

Celte simple histoire du bon vieux temps, familière et même
naïve, mais seulement en apparence, est parfois aussi douce­
ment ironique et, comme les fantaisies d’Arioste, semble alors
vouloir se railler un peu elle-même. L’amour même s’y montre,
non point rustique et idyllique comme dans Mireille, mais radine
et galant, et même un peu méphistophélique du coté de
Rodrigue, et mêlé de quelque coquetterie chez Nerte. J1 faut lire
cette merveilleuse scène entre les deux jeunes gens pendant la

••

�191

MISTRAL E T SON ŒUVRE

chevauchée d’Arles : « Le papillon va au rosier, » dit Rodrigue,
en abordant la jeune fille, et il lui explique son départ d’Avignon,
après la fuite du pape à travers le souterrain de Château-Renard.
Puis il lui fait un tableau si effrayant et si charmant en même
temps, des tentations diaboliques en ce qui concerne l’amour,
que Nerte ne peut s’empêcher de s’écrier : « Oh! taisez-vous.
Je ne sais trop comment cela se fait, mais chaque fois que votre
bouche dit quelque chose, je reste interdite. Jamais personne ne
me parle ainsi. Cela ressemble à une rouge boisson, qui m'attire,
qui me délecte, qui, tout à coup ensuite, m’étourdit. Voyez, je
perds la tète, et si je vous savais moins dévoué au Saint-Père,
je vous croirais l’ami du Diable. »
Ici encore, comme dans Mireille, comme dans Calcndal, la
Nature entière s’intéresse à l’amour et lui prête ses séductions.
Ecoulons Rodrigue (1) :
« N crtc », d it-il, « vous parlez com m e une sainte. — Mais la chanson
du rossignol — vous répondra que le bonheur, — au m ois de mai,
c’est, dans l’azur, — d’être libre sur la branche — et de faire résonner
franchem ent sa jo ie... Quand on est resté cinq ans, tout seul, — entre
les m urs d’un château-fort, — dont le rem ugle vou s écœ ure, — ch !
qu’il fait bon être dehors ! — Voyez, regardez autour de nous : —
tout en gardant leurs brebis, les bergers — font devant leurs bergereltcs — des cabrioles sur l’herbe. — En suivant son sillon, — le
laboureur siffle, tout gaillard ; — dans les b lés verts, les sarcleuses
bavardent et p oussent de petits cris de joie ; — les m uletiers, dans
les sentiers, — font sonner les grelots de leurs m ulets ; — dans les
prés les faucheurs, — les p êcheurs le long des canaux, — les jeunes
Filles dans leurs m a s — et les chasseurs dans la lande, — tout cela
va, vient, bouge, — le sang en effervescence... — Ecoutez doncautour
de nous : — ce n’est qu’un bruissem ent et qu’un bourdonnem ent, — un
m urm ure confus qui m onte des touffes de roseaux et des fourrages. —
L’eau chante dans le ruisseau ; — le poisson folâtre dans le courant ;
tout est luxuriant de vie. — La sève court avec vigueur — sous
l’écorce des branches, — et dans toute fleur il y a un rayon de m iel.
— Rien ne veut périr : — tout p ousse, tout fructilie, — tout est en
joie cl tout pullule, — cl la lum ière du soleil — inonde ce vivant
tableau... — A ussi le Roi et sa brillante fiancée — sem blent conduire
en b elle h u m e u r — le grand triom phe de l ’Amour. — Et nous aussi,
J ) On no u s p a r d o n n e r a les qu e lq u e s ch an g e m e n ts que n o u s n o u s som m es
p e r m i s de faire à la t r a d u c ti o n donné e p a r Mistral.

13

�192

LEOPOLD CON'STANS

Nerte, nous sommes de la fête ! — Et vous voudriez, vous, que je
réprime, moi, l’élan de tout mon être ! — ... Vous voudriez, Nerte,
que sur la souche — j’arrache les grappes naissantes ? — Non ! Le
rouge breuvage — chez moi aussi provoque le désir : — de la
sémillante jeunesse — vive la fougue et l’humeur vagabonde ! —
Nerte, laissez là vos craintes ! — Le temps est clair, la mer est belle
— ...A vec l’ami qui vous appelle — Émbarquez-vous : sur les Ilots
calmes — nous nous laisserons aller ensemble dans l’immensité lumi­
neuse ; — et nous parlerons de ce qui unit, — et nous cueillerons ce
qui est beau, — avant que l’ombre et l’oubli — jettent sur nous leur
couverture... — « Voyez les calandres », fit Nerte, — « Comme elles
s’élèvent dans le ciel ! — Ah ! si nous pouvions être oiseaux ! —
Rodrigue, voyez les hirondelles : — elles nous ont rasés de leur petite
aile... — Elles portent bonheur, n’est-ce pas ? Leur cri — dit sans
cesse : « Jésus-Christ ! »
a Nerto, parlas coum o uno santo ;
Mai, dis, lou roussignôu que canto
Vous respoundra que lou bonur,
Au m es de mai, es dins l’azur,
Es d’estre libre sus la branco
E d’esbrudi sa joio franco...
Quand sias resta cinq an, soûlas,
Dins li paret d’un castelas,
E n f un frcscun que vous acoro,
Ab ! que fai bon èstrc deforo !
Vès, espinchas à nostrc entour ;
Cardan si fedo, li pastour
Fan, davans si pastourelelo,
Sus l’erbo la cam bareleto ;
En reguejant dins li gara,
Lou bouié siblo, nlegoura ;
Dins li blad verd li sauclarcllo
Charron c quilon, riserello ;
Li m ulatié dins li draiùu
Fan cascaveleja si m iôu ;
Dins li pradello li segaire,
Long di roubino li pescaire,
Li chatouneto dins si mas,
E li cassaire sus ferm as,
Tout aco vai, vèn e boulego
Emé lou sang en petelego. .
A noste entour escoutas dounc :
l ’a qu’un zinzin e qu’un bourdoun,
l ’a qu’un murmur que m ounto arrage
Di rouseliero e di larrage.
L’oundo cascaio dins lou rièu ;

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

193

Lou pèis foulejo clins lou briéu ;
Tout es lu sèn t de gaiardige :
La sabo cour em é drudige
Souto la rusco di ramèu,
E’n touto flour i’a ’n rai de mèu.
Rèn voù m ouri : tout sort, tout greio,
Tout es en dèstre e tout coungreio,
E la lum iero clou soulèu
Inoundo aquéu v iven t tablèu...
Peréu lou Rèi, sa novio ilustro,
Que lou soulèu noun escalustro,
Sèm blon condurre en bcllo im our
Lou grand triountle de l’Amour.
N erto, em ai nautre sian di fèsto !
E voudrias, vou s, qu’enfroum inèsse,
Iéu, l’enavans de tout m oun èsse ?
Nerto, voudrias que su la souco
D esm aienquèsse li rasin ?
Nani ! lou heure crcm csin
A iéu tambèn me fai ligueto :
De la jouvenço belugueto
Vivo la fogo e lou varai !
Nerto, quitas vôstis esfrai !
Lou tèm s es sol, la mar es b cllo...
Em é l’ami que vou s apcllo
Em barcas-vous : sus li risènl
Nous laissaren escourre ensèn
Dins l’em planado lum inouso ;
E parlaren de ço que nouso,
E culiren ço qu’es poulit,
Avaus que l’oum bro em é l’oublid
Tragon su nautre sa cuberto...
— Vès li calandro », faguè Nerto,
« Coume s’enauron dins lou cèu !
Ah ! se poudian èstre d’aucèu !
Roudrigo, vès li dindouleto !
N ous an rasa de soun aleto...
Porton bonur, parai ? Soun cricl
Fai rèn que dire : « Jèsus-C ri. »

La Reine Jeanne, tragédie en cinq actes el en vers,publiée en 1890,
est un essai de réhabilitation de Jeanne Ire, reine de Naples et
comtesse de Provence, que l'on accusait de complicité dans

�194

LÉOPOLD CONSTÀNS

l’assassinat de son premier époux, André de Hongrie, et qui vint
à Avignon se faire absoudre par le pape Clément VI, à qui elle
avait vendu celle ville.
Le thème, traité au point de vue provençal, se trouve déjà, du
reste, dans une pièce des Iles d'Or datée de 1866, où le Poète se
voit combattant pour la princesse, encore populaire en Provence,
et s’estimant assez récompensé par un de ses Sourires. C’est, de
plus, une tentative louable pour appliquer à la tragédie, c’est-àdire à la plus haute forme de l’art dramatique, la langue proven­
çale, dont s’était déjà servi Aubanel dans un drame proprement
dit, le Pain du péché (louPan donpeccat). Il est fâcheux que celte
pièce n’ait pu encore être représentée sur le théâtre antique
d’Orange, où ses luxueux cortèges pourraient se développer à
l’aise et qui fournirait un cadre à souhait pour les grands et
magnifiques décors qu’elle sollicite. Elle pourrait aussi, avec ses
intermèdes lyriques, être facilement transformée en opéra, et
le bruit avait couru, il v a une dizaine d’années, que le maître
provençal Ernest Reyer y songeait : nous ignorons ce qu’est
devenu ce projet. A la lecture, malgré de très belles pages narra­
tives et lyriques, la pièce peut sembler un peu froide, surtout
pour des lecteurs non-provençaux.
Et l’auteur s’en rendait bien compte, quand il écrivait dans la
préface : « Pour juger cette pièce, il faudra donc se mettre au
point de vue des Provençaux, chez lesquels telle allusion, locu­
tion ou tirade, qui laissera froid le spectateur ou lecteur ordi­
naire, réveillera peut-être, et c’est un peu notre espoir, une
émotion particulière. »
L’opportunité du choix de l’alexandrin a d’ailleurs été contestée,
nous ne comprenons pas bien pourquoi. Est-ce parce que ce vers
est naturellement monotone, avec son couplet traditionnel de
deux vers rimant ensemble et l’alternance régulière des rimes
masculines et féminimes ? Mistral, il est vrai, dans ses deux
grands poèmes de genre épique, Mireille et Calendal, avait fort
bien réussi à éviter celle monotonie, en inventant une strophe de
forme originale, où le vers de douze syllabes est habilement
mélangé au vers de huit syllabes et n’occupe, d’ailleurs, que deux
places, non consécutives, sur sept :

�A travès de la Cran, vers la niar, dins ii Ida,
Umblc escoulan dou grand Onmèro,
leu la vole segui. Couine èro
Rèn qu’uno chato de la terro,
En foro de la Cran se n’es gaire parla (1).

Il est vrai encore que les //esc/’Orprésentent une grande variété
de rythmes, ce qui montre la science profonde du poète cl la sou­
plesse de l'artiste, et que plus tard, dans le Poème du Rhône, en
s’essayant au vers blanc dans des conditions toutes particulières,
Mistral devait prouver sa maîtrise d’une façon encore plus écla­
tante. Il est donc permis de croire que, s’il l’eût voulu, il ne se
fut pas laissé arrêter par la difficulté d’imaginer, pour la Reine
Jeanne, une forme nouvelle.
Il a cédé, ici, sans doute, à l'influence de la tradition française,
pensant, ce qui est incontestable, que la vivacité du dialogue
obvierait au danger de la monotonie. Il est vrai qu’il s’est oublié
parfois dans des tirades un peu longues et qu’on pourrait consi­
dérer comme des hors-d'œuvre, entraîné qu’il était soit par ses
souvenirs de l’histoire de Provence, soit par l’attrait de la
description. Mais, oserions-nous nous plaindre en lisant des
passages comme celui-ci, d’ailleurs relativement court, sur la
poésie enchanteresse des flots azurés de la Méditerranée :
J EA.XNE

S,

La m er est une enchanteresse. — D epuis que j ’ai m is le pied sur
l’onde souriante, — je me sens envahir d’un bien-être délicieux. —
Tout fuit : la rive, les m alicieux échos — de la terre, les chagrins et
les deuils de la vie. — Dans l’éblouissem ent de l’abîm e serein je m
e
délecte. — La voile blanche coupe le som bre azur du ciel. — Le
clapotis des flots danse en jets d’étin celles — diam antincs. Moitié nus,
les ram eurs balancent — à l’antique le branle de leur corps : ils se
p loien t,— se dressent tous ensem ble, et en chœ ur — ils m urmurent le
cêleusme p lain tif qui leur donne l’accord. — Bravo, m es galériens !
Sous leur épaulée vigoureuse, — le flot qui nous entoure se creuse, là
derrière, - en long sillage, im age fugitive, des joies d’ici-bas que la

1)

M ir e ille ,

début,

�LÉOPOLD CONSTANS

vague engloutit. — Au milieu des tentures, des pavois de pourpre
et d’or, je som m eille bercée. — Je voudrais, dans le clair (la clarté)
pouvoir me fondre ! — Un vague sentim ent de l’infini de Dieu —• me
fa s c in e ... La mer est belle, la m er est am oureuse, et sa gloire est
lim pide : c’est une reine heureuse !
Jano

La mar es uno encantarello.
D espièi qu’ai m es lou pèd sus l’oundo riscrello,
Iéu me sente envahi d’un soûlas d elicious.
Tout fugis : lou ribas, li resson m alicious
De la terro, li lagno e li dôu de la v i d o ...
Davans lou gourg seren me cliale esbalau vid o.
La vélo s’em blanquis dins l’encrour dôu cèu blu.
Danson, li marejou, en giscle de belu
Diamantin. Li remaire, à mita nus, boulegon
Li balans de soun cors à l’antico : se plegon,
Se drèisson tôuti ensèn, c murmuron en cor
Lou soulôm i plagnènt que ié douno l’a c o r d ...
Brave, mi galiot ! Sa vigourouso em pencho
Recavo, eila-darrié, lou (lot que nous encenclio
En longo tirassiero, image fugidis
Di joio d’eiçavau que l’crso aproufoundis.
Entre-mitan li les di rougi pavcsado,
Di pavesado d’or, iéu penèque, bressado.
Voudriéu dins lou clarun me foundre, se poudiéu !
Un vaigue sentim en de l’infini de Dieu
Mc p iv e llo . . . La mar es bello, es am ourouso,
Es lindo dins sa glori, es une rèino urouso !

Et alors reprend le chant monotone des rameurs, interrompu
par le monologue de Jeanne.
Chant des Rameurs
Le Gabier

Je vois un grand portail — qui couvre toute la route
et ses m aisons — passeraient au-dessous.

— M arseille

L a Chiourjie

Portail ou non portail, — com m e si ce l’était, allons-y tout de
m êm e, — lanière, lanière, — et vogue la galère !

�MISTRAL IÏT SON ŒUVRE

197

Soalomi
Lou G a b i é
Iéu vese un grand pourtau,
Que cuerb touto la routo .
Marsiho e sis oustau
lé passarien dessouto.
L a Chourmo

Pourtau o noun pourtau,
Fascn courae se l ’èro,
Lanlèro, lanlèro,
E vogo la galèro !

Le Poème du Rhône, publié en 1897, le dernier en date des
grands poèmes de Mistral, contient douze chants : c’est le chiffre
adopté par le Maître à l’imitation de Virgile pour ses poèmes
narratifs. Je le classe sans hésiter parmi les œuvres épiques,
malgré son ton parfois un peu familier et qui rappelle alors celui
de Nerte, et cela non à cause du merveilleux délicat qui le
traverse d’un bout à l’autre, mais parce que le véritable sujet
est, sous une forme symbolique, la glorification de la Provence
considérée dans son grand fleuve, de même que dans Calcndal
le Poète avait chanté la Provence des montagnes et de la mer, et
dans Mireille, la Provence de la plaine et des marécages, la Cran
et la Camargue. Le sujet apparent est la transformation de la
navigation à traction de chevaux par l’introduction de la
navigation à vapeur, et la destruction du vieux bâteau le Caburle
par le bateau nouveau le Crocodile, sujet auquel se mêle habile­
ment, du commencement à la lin du poème, l’idylle amoureuse
de l’orpailleuse YAnglore (le lézard gris) et du prince d’Orange,
qui se fait complaisamment passer aux yeux de celle-ci pour le
Drac, génie protecteur du Rhône.
Cette légende populaire du Drac, que Mistral a développée
d’une façon si charmante dans le poème du Rhône, n’est d’ail­
leurs pas encore éteinte. On montre au Museon Arlatcn un battoir
trouvé, il y a peu de temps, entre les mains d’une lavandière des
Saintes-Maries-de-la-Mer, à l’embouchure du Petit-Rhône. Ce

�LIÎOPOLI) CQNSTANS

battoir est surmonté d’une espèce de lézard, figurant le Drac. Sur
les côtés sont gravées des croix inscrites dans des cercles et
d’autres signes cabalistiques, qui oui la propriété d’empêcher les
lavandières d’être emportées par le lutin au fond des eaux,
comme il arriva, si l'on en croit Gervaise de Tilbury (1), à celle
jeune femme de Beaucaire qui y resta sept ans à allaiter un
rejeton du toujours jeune et séduisant protecteur du fleuve.
La jeune orpailleuse du confluent de l’Ardèclie et du Rhône,
YAnglore, s’est pénétrée, dès l’enfance, des légendes qui cou­
raient sur le Drac : la scène du bain nous la montre comme
hypnotisée et dominée par une idée (ixe, la présence dans les
eaux du Rhône d’un lutin se présentant ordinairement sous la
forme d’un beau jeune homme qui préside aux destinées du
fleuve. Le prince d’Orange, Guilhen, chez qui l’imagination
rêveuse des hommes du Nord se trouve subitement en contact
avec la chaude poésie du Midi, se laisse aller volontiers à
l’attrait de l’inconnu, séduit par ce qu’il entend dire de cette belle
enfant, fille de la Nature. Et il n’est nullement étonné quand,
montant sur le Caburle à son passage, elle le reconnaît pour le
dieu du Rhône. Elle est tellement persuadée qu’il est le Drac
que, lorsqu’il lui dit : « Si je te disais que tu le méprends, que
tu parles au lils du roi de Hollande », elle répond sans hésiter :
« Mon Drac, je dirais que tu te tranligures en toute forme qui
t’est agréable, et que, si tu t’es mis prince d’Orange, ainsi que tu
le fais accroire à la barquée (à l’équipage), c’est pour quelque
lubie ou fantaisie folâtre qui passe ma compréhension... Mais je
te connais, moi, de longue date, et, mon beau Drac, à quoi bon le
cacher? Va, je t’ai deviné rien qu’à ton air de prince, à ta charnurejeune et fraîche comme l’eau, au bleu clair de tes yeux et à
ta bouche plus dorée et plus fine que la fleur d’iris jaune! » Il
n’y avait rien à répliquer : Guilhen lui dit en l’embrassant :
« Approche un peu ton cœur plein d’harmonie contre le mien,
que je l’entende battre ! Ne regarde pas dans l’eau, elle est trop
profonde ; ne regarde pas le ciel, il est trop vaste ; regarde
(1)

O lic i i m p e r i a l i a .

�MISTRAL HT SON (KL'VRK

RK)

dans mon âme où lu es le soleil resplendissant! » Mais elle,
écartant de sa ceinture la main aventurée du jeune prince :
« Vois, » dit-elle, « en voici là-dehors vers le rivage, de la
fleur ipic tu cherches! » El elle s’échappa, riant comme une
enfant, à l’orée du bateau. Et quand son amoureux résigné, Jean
Roche, lui apprend l’aventure nocturne de Guilhen avec les
belles Vénitiennes embarquées à Valence, elle n’a pas un instant
l’idée qu’il s’agisse ici simplement d’une trahison humaine et elle
s’écrie : « O toi, qui m’apparus si beau, deviendrais-tu si vite le
dragon que l’on prétend ? Oui, on me l’a bien dit, que, traître
comme l’eau, quand tu nous a fascinées, tu nous trompes... Mais
tu étais si mignon, si joli quand tu m’offrais la fleur des loues
que tu tenais sous les eaux dans la main, en ondoyant avec
l’onde enjôleuse qui me berçait tout doux au clair de lune! Oh !
vois-tu, si lu m’as trahie, Drac, je me noie ! »
Nous avons dit tout à l’heure que le véritable sujet du poème
était la glorification de la Provence considérée comme riveraine
du Rhône : c’est ce qui explique et justifie, en partie du moins,
les nombreuses digressions légendaires ou historiques amenées
par la vue des divers points de la vallée devant lesquels on
passe. Je dis : « justifie en partie », car quelques-uns de ces
morceaux, bien (pie supérieurement traités, sont un peu péni­
blement amenés et forment placage, comme l’inondation du
Rhône racontée par Appien, ou la mort du pape Pie VI à
Valence et le passage de Pie VII allant sacrer Napoléon ; comme
aussi le récit, d’ailleurs fort émouvant, du danger couru par
l’Empereur se rendant à Pile d’Elbe de la part de l’hôtesse d’un
relais, qui, ayant perdu deux (ils à la guerre, jurait qu’elle tuerait
le tyran, si jamais elle le rencontrait, et qui se jette à scs pieds,
quand elle apprend qu’il est devant ses yeux. L’idylle qui se
déroule tout le long du poème est d’ailleurs délicieuse, et bien
qu’elle n’atteigne pas à la grâce naïve de celle de Mireille et de
Vincent, et que la main de l’artiste s’y laisse voir davantage, elle
n’en est pas moins fort intéressante comme marquant le point
extrême du développement du génie créateur du Maître.
Mais le véritable sujet, répétons-le, c’est la glorification du

�200

LÉOPOLD CONSTANS

grand lleuve et en particulier de la partie de la Provence qui le
borde. Voyez avec quel enthousiasme Mistral décrit l’arrivée du
Caburle dans le territoire provençal, après qu’il a franchi les
arches dangereuses du Pont-Saint-Esprit !
La Provence apparaît, car son entrée, c’est le Pont-Saint-Esprit, avec
ses piles et ses vingt arcs superbes qui se courbent en guise de
couronne sur le Rhône. C’est là la porte sainte, la porte triom phale de
la terre d’amour. L’arbre d’olive, le grenadier, fier de sa floraison, et
les maïs aux grandes chevelures ornent déjà les côtes et les alluvions.
La plaine s’élargit, les orées verdoient ; dans la clarté, le ciel s’emparadise; on aperçoit les Ubacs (le versant nord) du Yentour. Le princillon d’Orange et la petite glaneuse d’or croient pénétrer d’em blée
dans la b én éd ictio n .. . (1)

Et ailleurs, il appelle la Provence une Palestine (2).
La forme du Poème du Rhône est aussi curieuse que nouvelle.
Il est fait de vers blancs de dix syllabes, tous à terminaison
féminine, c’est-à-dire avec l’accent tonique sur la dixième
syllabe. Ce que cette disposition pourrait avoir de monotone est
corrigé par la précaution qu’a eue l’auteur de varier la syllabe
accentuée finale de telle sorte que la même voyelle (ou diph­
tongue) ne reparaît jamais à moins de huit ou dix vers d’inter­
valle. D’ailleurs, la forte accentuation du provençal fait que
l’absence du mélange des syllabes masculines aux syllabes fémi­
nines à la finale a moins d’inconvénient qu’elle n’en aurait en
français. L’harmonie du vers réside ici surtout dans le rythme :
la césure est tantôt à la quatrième syllabe, tantôt à la sixième (3),
tantôt, mais plus rarement, à la cinquième ou à la septième,
et dans ce cas, la syllabe qui suit la césure est souvent
proclitique (4).
(1) Ch. VII, str. 57.
(2) Ch. V, str. 48.
(il) Van parti de Lioun — à la primo aubo...
Li veiturin — que règnon sus lou Rose.
(4) Galoio et bravo — li Coundrièulen. Sem pre...
Li dauron lou carage, — counie un brounze...
le l'as lou conte — de la Rarbo-Bluio.

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

201

Quand on entend prononcer le nom de Mistral, on pense
aussitôt au merveilleux poète épique de Mireille et de Calendal,
au charmant conteur de Nerte ou du Poème du Rhône, au lyrique
sublime ou pénétrant des Iles-d’Or. Mais on aurait une idée
incomplète du génie si souple et si varié du Maître si l’on
ignorait l’exquis prosateur qu’il est, et surtout la finesse de son
esprit, qui a quelque chose de vraiment attique.
J ’ai peine à croire à la réalité de cette anecdote, que M. Bergerat (Figaro) attribue à Mistral dans une conversation avec
Théophile Gauthier : « Ah! cher maître, » lui aurait-il dit, « quel
dommage que vous écriviez dans un dialecte que personne
n’entend et qui n’est plus en usage que chez une centaine de
personnes savantes ! » Et comme le poète d’Emaux et Camées le
regardait sans oser comprendre : « C’est le français que je veux
dire », aurait ajouté Mistral. Cette boutade a sans doute été
inspirée à un Parisien homme d’esprit par ce qu’il savait de la
haute idée qu’a Mistral de sa langue, et de la noble fierté du
poète maillanais. Peut-être aussi son auteur a-t-il voulu montrer
sous une réalité concrète la bonhomie spirituelle du Maître, en
lui attribuant un mot qui pourrait être regardé comme une
galejado («facétie») de haut goût. En etlét, bien qu’une grande
partie du public, même dans le Midi, ignore ce point, Mistral
est un galejaire, comme tout bon provençal, c’est-à-dire qu’il
excelle à taire rire, d’un rire franc et ingénu, mais un galejaire
qui jamais ne tombe, comme il arrive à tant d’autres, surtout
parmi les patoisants, dans la grossièreté, ou la gauloiserie vul­
gaire. Ses paysans — car ce sont surtout des paysans qu’il met en
scène — ont de l’esprit sans afféterie, et leurs bons mots, comme
leurs actions plaisantes, sont presque toujours relevés d’une
pointe d’idéal, de même que, nous l’avons vu, ses amoureux
tendent sans cesse à s’élever au-dessus des vulgarités de l’amour
sensuel.
C’est en 18(50, s’il faut en croire le bibliographe fort bien
renseigné Edmond Lefèvre, que Mistral dissimula pour la
première fois sa personnalité sous le pseudonyme du Cascarelet,
signature commune à Mistral et à Roumanille (accidentellement

�202

I.KOl’Or.D CONS'l'ANS

à de Berluc-Perussis, à Anselme Mathieu el à Félix Gras), pour
les galejado (petits contes, facéties et bons mots) de VArmand
pronvençau, mais qui, après la mort de Roumanille (1891), n’a
plus guère désigné que Félix Gras.
Voici, à litre d’échantillons, quelques-unes de ces facéties :
Le treizième de la cochonnée (186A).
Un fermier trouve à table, en lionne com pagnie, son propriétaire,
qui, après divers propos plaisants, lui dem ande ce qu’il y a de neuf à
la ferme. Il répond que la truie a fait treize porcs ^ t qu’elle n’a que
douze m am elons. «Ah! par exem ple, dit le bourgeois, là Dame Nature
a fait erreur ! car le treizièm e, com m ent fera-t-il ? — Bah ! » répondit
le fermier, « il fera com m e m oi, Monsieur : il regardera! »
Le maître fut penaud et invita à s’asseoir le fin com père.
L ’Ornière (1867).
Quand vous autre dises, pamens ! (Ces m ots reviennent quatre fois
en quinze lignes com m e un refrain, ce qui donne au récit un air de
naïveté). En m angeant de la m orue, une paysanne s’étrangle. Comme
on la portait en terre, le lendem ain, les porteurs buttent dans une
ornière : la bière tombe el la morte ressuscite. Un an après, elle
attrappe une bonne pleurésie et meurt en trois jours. Et son mari
dit en pleurant aux porteurs : « Cette fois, au m oins, prenez garde à
l’ornière. »
V oici m aintenant le dernier ou l’un des derniers con tes signés Lou
Cascarelct par le maître de Maillane. Il est de 1891. Dans les Arm and
des années suivantes, Mistral n’a plus rien publié sous ce pseudonym e.

L a Vie en Camargue.
(,1e passe sur la m ise en scène, place du Forum, en Arles.)

l|

I

« Quand vous battrez la Camargue ou la Cran pour chercher un
maître, » dit le vieux m aillanais Jean Barre à un groupe de jeunes
volets de ferme qui l’entourent, « avant de traiter, regardez bien les
chiens du mas et voyez s’ils sont gras ou m aigres. Si les chiens sont
gras, c’est une baraque où l’on fait m auvaise chère. S'ils sont
m aigres, au contraire, enfants, rappelez-vous que la vie y est bonne.
Comment cela se fait-il ? Je vais vou s le dire. C’est que, dans une
maison où la vie est m auvaise, les valets, écœ urés, jettent sous la
table la soupe et les lé g u m e s... Alors les chiens s’em plissent la panse
(fan ventre). Et s’il est bon, le ragoût, les valets achèvent tout,
nettoient les p la t s ... Alors les chiens souffrent. »

�MISTRAL HT SON ŒUVRE

203

Que dire de la langue et du style de Mistral ? Les quelques eitalions que j ’ai apportées ici ne peuvent vous en avoir donné
qu’une idée bien incomplète : il faut lire l’ensemble des œuvres
du maître, et il faut les lire, non pas dans la traduction fran­
çaise de l’auteur, quelque bien qu’on doive en penser, mais,
si l’on peut, dans le texte provençal, dont aucune traduction ne
saurait rendre complètement la vigueur expressive, la couleur
et l’harmonie.
« Ce peuple de la Provence rhodanienne, que nous peint
Mistral, « a dit un critique célèbre, » a une âme à lui, qui s’est
façonnée pendant des siècles sous l'influence de la nature qui
l’entoure et de la vie qu’il mène ; elle s’est exprimée dans sa
langue, parfois avec brutalité, mais souvent aussi avec une force,
une originalité et une délicatesse extrêmes ; et ce que celte âme
a conçu, cette âme seule est en état de le rendre. C’est ce qui
justilie la tentative des Félibres : eût-elle poétiquement échoué,
elle nous aurait encore légué des documents d’un haut intérêt,
car on ne connaît pas une langue par des grammaires et des
dictionnaires, il faut la voir vivre. Mais, au moins, avec Mistral,
la tentative a pleinement réussi, et la langue provençale lui devra
d’être conservée pour les siècles à venir dans toute sa beauté,
toute sa grâce et toute sa lleur ; que dis-je ? elle lui devra de
s’être connue elle-même, d’avoir développé toutes les puissances
contenues en germe dans son sein, d’avoir fait vibrer toute sa
musique latente, d’avoir exhalé tous ses parfums inconnus
d’elle-même. Le génie d’une langue ne se révèle tout entier que
s’il est évoqué par un grand poète : ainsi l’amour dort dans un
cœur qui s’ignore ; si celui qui doit l’éveiller ne se présente pas,
ce cœur pourra se fermer sans avoir soupçonné les trésors qu’il
recélait ; mais vienne le prédestiné qui dira le « sésame» attendu,
et tout le printemps qui y sommeillait sans se connaître s’épa­
nouira en une vie ardente et embaumée (1) ».
« Le style de Mistral, dans les passages [très nombreux] où il a
pleinement réussi, estime merveille de concision, de mouvement
eide lumière(l). » Je n’en citerai pour preuve, après G. Paris, que
(1) G. Paris, Revue de Paris, 1894, h vi,

�204

LEOPOLD CONSTANS

ce passage de Mireille (le jeune chercheur d’escargols Andreloun
parle à Mireille en la conduisant vers la lente où campe sa
famille): « Voyez-vous la toile de notre tente, mouvante à la
bise ? Voyez, sur le peuplier blanc qui l’abrite, mon frère Not
qui grimpe 1 Bien sûr, il attrappe des cigales, ou regarde peutêtre si je reviens à la lente. Ah ! il nous a vus ! Ma sœur Zclle,
qui lui prêtait l’épaule, se retourne, et la voilà qui court vers
ma mère pour lui dire que, sans retard, elle peut apprêter le
bouillabaisse. Déjà dans le bateau se courbe ma mère, et elle y
prend les poissons qui sont au frais. »
Et il ne serait pas difficile de trouver dans Mireille et ailleurs
d’autres passages de celte perfection.
Les comparaisons, le plus souvent empruntées aux specta­
cles de la Nature, sont toujours justes, ingénieuses, expressives :
Sur les hauteurs de la Provence maritime, de même que le soir,
pour rassembler leurs chèvres, les chevriers sonnent du chalumeau,
de même ma trompe marine frappait les échos des gorges d’azur.
(Cal. VII, p. 269).
(A propos des nations s'affranchissant de la servitude romaine.)
Le Rhône, qu’a raidi un rigoureux hiver, craque tout d’un coup
et débâcle : les flèches de glace, aux âpres éperons des ponts de
pierre, vont à grand bruit se rompre, rebondissant contre les piles
dont elles ébranlent les flancs, et les éclats se précipitent l’un sur
l’autre, pêle-mêle, d’un terrible élan. Mais, comme une île entre les
vagues, apparaissait le pur profil de la Provence, comme une île for­
tunée, pleine de danses et de chansons (1). (Cal. IV, p. 134.)
(1) Mais la traduction ne saurait rendre la merveilleuse harmonie imitative
du morceau, et reproduire ni le fracas de la première strophe, ni la douceur
apaisante de la deuxième :
Per un m arrit ivèr lou Rose enregouï
Ansin tout en-un-cop cracino
K se desclaus : li matassino
1s esperoun di pont de peiro van
A grand bru t se roumpre ; reboumhou
Contro li pielo que desloumbon,
E lis esclapo se trestoumbon
Uno sus l’autro, à bôudre, em’un terrible vanc.
Mai, eoume une isclo entre lis erso,
Apareissié la cara esterso
De la Provenço, coume une isclo de soûlas
E cantarello e baladouiro.

�M ISTIU L ET SON ŒUVRE

205

Les m élèzes, « solennels pipeaux que la b ise à plein larynx fait
chanter connue des orgues. » (Cal. VII, p. 275).
C’était (les com pagnons) une enragée cohue de jeunes hom m es fiers :
par les sentes et les rapides ravins d’une gorge, lorsqu ’il pleut à
brassées, les eaux farouches, qui avec le tonnerre ja illissen t des
nuages et qu’accélère la descente, à la mer, m oins affreuses, tom bent
des p récip ices; — m oins féroces, m oins irrités, les frelons p êle-m êle
s’agitent voletant, et dans l’air qui frém it dardent leur aiguillon en
bourdonnant avec strideur, lorsqu’aux gazons, broutilles, ronces et
chausse-trapes, qui environnaient une souche, un bûcheron a m is le
feu pour flamber leur nid. (Cal. VIII, p. 285.
(La chaîne des forçats descend le long du fleuve).
Avec des yeux torves — passèrent les forçats : tels les fantôm es —
de la barque à Caron. — Ainsi le trantran de la vie, — le bien, le
mal (la joie, la tristesse) — Vont se précipitant, vont confusém ent, —
entre le jour et la nuit, — sur le fleuve du tem ps qui se déroule et
fuit (Rhône, VIII, p. 190).
Le Crocodile (le vapeur) l’enlraine (le Caburlé) dans son courant
et, com m e un dogue (qui) se bat les babines de ce qu’il lient, — pêlem êle secoue le convoi bouleversé (Rhône, XII, p. 328 ).

Quelle grâce dans ces comparaisons de Nerle :
« Ne faites pas com m e l’am andier, » — dit la jeu n e châtelaine —
«qui, pour avoir trop tôt fleuri, se perd. »
... « Ah! pensez-y, seigneur R odrigucs! — Le raisin verd agace les
dents, — et les vains plaisirs du m onde - ne laissent, en d isparais­
sant, que poussière. »

Peut-être, cependant, pourrait-on trouver celle-ci un peu
risquée (Poème du Rhône, IV, p. 105) :
Sur les bouquets de bois d’où sortent les aubes, — avec leurs troncs
épais qui blanchissent — ronds et lisses ; on dirait les cuisses — de
quelque nymphe ou déesse géante.

J ’ai essayé, Messieurs, de vous faire connaître dans ses
grandes lignes l’œuvre littéraire de Mistral, mais vous auriez
une idée très imparfaite de la personnalité du Maître, si je ne
vous disais quelques mots de l'action qu’il a exercée sur les
Provençaux d’abord, puis peu à peu sur le Midi tout entier et
sur les nations d’origine latine, depuis un demi-siècle.
Roumanille semble avoir tout d’abord limité son ambition ail

�206

LÉOPOLD CONSTANS

relèvement de sa langue maternelle, et il avait trouvé en Mistral
un confident de sa pensée et un intelligent auxiliaire de son
projet. Mais celui-ci ne tarda pas à concevoir la possibilité d’un
réveil national par la réhabilitation de l'idiome de son pays.
C’est ce (pie pressentait déjà, dès 1851, un éminent lettré, ami et
conseiller de Roumanille, Saint-René-Taillandier, comme on
peut le voir par ces lignes d’une lettre qu’il lui adressait, lettre
récemment publiée par M. Mariéton (IJ: « Je comprends que
vous soyez forcés d’admettre de braves gens qui ont plus de
bonne volonté que d’inspiration ; mais la colère de M. Mistral
me charme. Voilà un vrai poète, qui prend au sérieux comme
vous celte renaissance de la poésie provençale : il sent vivement
les tristes destinées de celle langue q u ia donné l’essor à toutes
les littératures nationales de l’Europe, et il siffle les mauvais
poètes. Voilà un digne héritier des maîtres du x i i ° siècle." »
Mistral avait sérieusement collaboré à la réforme orthogra­
phique provoquée par Roumanille, réforme qui était la base de
la rénovation linguistique et littéraire qui préoccupait les deux
amis. Il allait prendre une part importante à la rédaction de
VArmanà proiwençau, l’organe officiel de l’Association fondée
au château de Fontségugne, près Gadagne (Vaucluse), le 21 mai
1854, par sept jeunes poètes, qu’unissait un ardent amour pour
la langue du berceau cl un commun désir de travailler à sa
renaissance. C’étaient : Joseph Roumanille, Frédéric Mistral,
Théodore Aubanel, Anselme Mathieu, Alphonse Tavan, Paul
Giéra et Eugène Garcin, remplacé en 1868 sur la liste officielle
par Jean Brunet, lorsqu’il eut publié son livre, désavoué depuis
par lui, Français du Nord et du Midi. Celle association prit, dès
le premier jour, le nom de Félibrige, et ses membres celui de
Fé libres.
On a dit (2) que, pour assurer le triomphe de « l’Idée » à
laquelle il a voué sa vie, Mistral « serait capable d’immoler sans
hésitation— sacrifice presque surhumain — sa renommée per(1) G r a n d e Encyclopédie, art. Frédéric M i s t r a l .
(2) G. Paris, R e v u e d e P a r i s , 1894, t. v., p. 497.

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

207

sonnelle». Il est difficile d’affirmer quel sérail, si l’alternative
pouvait se présenter, ce qui semble impossible, le choix que
ferait le Maître ; ce qui est certain, c’est que l’on voit transpa­
raître à travers toute son œuvre une idée fixe, une passion
toujours dirigée vers le même but, qui est le relèvement de la
race méridionale par le retour à la langue ancestrale. Ce but
est celui que poursuivent les Félihres.
D’où est sorti ce mot de Felibre, mot jusque là inconnu, mais
dont la forme sonore et l’originalité plut tout d’abord, dès que
Mistral l’eut proposé à ses amis ? Le Maître lu-même a pris soin
de nous apprendre, dans son Trésor, qu’il l’avait emprunté à une
poésie populaire. Cette poésie, Mistral l’a publiée dans YAioli
du 17 octobre 1894, sous le titre d’Oraison de saint Anselme. Ce
saint y est présenté comme entendant, au Paradis où il est
transporté (dans une vision), les explications (pie la Vierge
donne à son divin fils sur ses sept douleurs. Voici ce qu’elle dit
de la quatrième douleur.
La quatrièm e doulour qu’ai souferlo pèr vous,
O m oun fiéu tant precious,
Es quand vou s perdeguere,
Que de très jour, très niue, iéu noun vous rctrouvere,
Que dins lou tèm ple crias,
Que vou s disputavias
Em é li tlroun (1) de la lèi,
Emé li sèt felibre de la lèi.

[Refrain]
Me fugliè’n coutèu de doulour
Que me tranquè lou cor, me travessè m oun amoj
Emai à vous,
0 moun fiéu tant precious i

El Mistral ajoute qu’il a recueilli ce curieux document dans
les environs de Maillane, vers 1848, de la bouche d’une femme
qui s’appelait Marthe, et aussi de celle de quelques jeunes filles,
qui, travaillant dans des ateliers de lilagc de soie, répétaient
(1) Mot aussi inconnu que felibre, dit Mistral, Trésor, s. v.

�208

LEOPOLD CO.VS TAXS

celle oraison populaire pour se distraire, et que c’esl lui qui le
proposa à ses amis de Fonlségugue pour désigner les adeptes de
la Renaissance provençale.
Bien que la version catalane et la version castillane que l’on
possède de celle poésie ne contiennent pas le mol felibre, mais
seulement celui de sabnts (cat.) ou celui de doctores (castillan),
il est bien probable qu’il faut y voir, comme le veut M. Janroy,
l’espagnol féligrès, qui signifie « paroissien », ou plutôt « (ils de
l’église », filins Ecclesiæ.
Voyons maintenant ce qu'est, ou plutôt ce que fut à l’origine
le Fèlibrige.
D’après le statut de 1862, délibéré à Apt, et qui est essentiel­
lement l’œuvre de Mistral, « le Fèlibrige a pour but de conserver
longtemps à la Provence sa langue, son caractère, sa liberté
d’allure, son honneur national et sa hauteur d’intelligence »
(article 1er). Et l’article 2 ajoute ces mots caractéristiques de la
doctrine mislralienne, mois absents du statut de 187(5, mais qui
ont été textuellement repris dans celui de 1905: « Le Fèlibrige
est gai, amical, fraternel, plein de simplicité et de franchise. Son
vin est la beauté, son pain est la bonté, son chemin est la vérité.
Il a le soleil pour flambeau, il tire sa science de l’amour et place
en Dieu son espérance ». Rien, comme on voit, dans cette défi­
nition, ne laissait encore entrevoir les revendications d’ordre
social et politique qui devaient plus tard être formulées. Entrons
dans quelques détails.
Les cinquanlc-et-une années d’existence que compte le
Fèlibrige peuvent se diviser en trois cycles. Le premier, qui va
de la réunion de Fontségugne, le 21 mai 1854, à la publication
des Isclo d’or (1875), comprend deux périodes, dont la première
se termine à l’apparition de Mireille (1859). C’est la période de la
fixation de l’orthographe et des chansons, la période casanière,
comme on a dit, celle où la vie félibréenne se concentre dans
VArmand proiwençan, fondé par Roumanille en 1854 ( lro année
1855) et rédigé par les félibres, le plus souvent dissimulés sous
des pseudonymes : Ion felibre de Bello-Visto (ferme de Mistral),
Ion f. di Jardin (Roumanille), Ion f. de la Miôugrano (Aubanel),

�.MISTRAL ET SON ŒUVRE

etc., mais destiné uniquement à la Provence el au contint
Venaissin (tant pèr la Prouvenço que per la Countat). Mistral, à
côté de beaux poèmes, parmi lesquels lu i1le au premier rang la
Communion des Saints (la Coumunioun di Saut), y commence
« l’exposition de ces lumineux aperçus sur l’histoire et la langue
provençales dont ses œuvres ultérieures furent le magnifique
développement (1) ».
La deuxième période continue la première, mais déjà l’horizon
s’agrandit. Désormais YArmand aura pour sous-titre : Joie,
récréation et passe-temps de tout le peuple du Midi (Joio, soldas e
passo-tèms de tout Ion pople don Miéjour). Après l’apparition
triomphale de Mireille, Roumanille publie ses principaux re­
cueils de vers et de prose, Aubanel sa Grenade eutr’ouverte (Miôugrano entreduberto), où il s’affirme poète lyrique de premier
ordre, Anselme Mathieu sa Farandole, Alphonse Tavan son beau
recueil Amour el pleurs (Amour e Plour), Arnavielle ses Chants
de l’aube (Cants de l'aubo), Louis Roumieux son Rappel (Rampelado) et sa gaie comedie : Qui veut prendre deux lièvres èt la fois
n’en prend pas (Quan von prene dos lèbre à la fes n'en pren ges),
qui introduit le théâtre dans la littérature nouvelle. Les femmes,
le clergé lui-même entrent dans le mouvement. Un Irlandais
(Irlandais par la naissance, mais bien Français de cœur) avait
été séduit, à son passage 11 Avignon ; il apprenait la langue de
Mistral et de Roumanille et publiait bientôt un charmant recueil
de vers : les Papillons bleus (li Parpaioun bln) (1868), que devait
suivre plus tard un second recueil : les Traces de la Princesse (li
Piado de la Princesso) (1882). L’apparition des Iles d’Or de Mistral,
venant huit ans après celle de Calendal et des Charbonniers de
Félix Gras, clôt brillamment celte glorieuse période pendant
laquelle les chansons rieuses de la première heure avaient pris
peu à peu l’allure et le ton d’hymnes patriotiques.
Ainsi peu à peu l’idée faisait son chemin. Mais ne l’oublions
pas, Messieurs, c’est Mistral qui le premier a pressenti le déve­
loppement futur de l’idée félibréenne ; c’est lui qui le premier
(1) Gaston J o u r d a n n c , H i s t o i r e d u F é l i b r i g e , (Avignon, 1S07), p. 16.

�I.KOPOU) ( ONSTANS

a vu qu’il ne fallait pas borner ses efforts au relèvement de
la langue. Déjà, dans Mireille, une strophe du neuvième chant,
où il dut effacer, par la volonté de l’imprimeur, le mot de
« traîtres » appliqué aux chefs de la Croisade contre le Midi,
et aussi plusieurs notes qui parurent trop hardies, montrent
qu’il prenait peu à peu conscience de sa mission. C’est en
exaltant le sentiment de la race et en y entraînant les Félibres,
c’est en prouvant à son pays l’existence d’une race méridionale
à travers les siècles, c’est en mettant en lumière les droits
imprescriptibles de son peuple, qu’il est parvenu à faire d’une
renaissance littéraire une «Cause » patriotique,un grand intérêt
social, et qu’il a transformé le Félibrige primitif de Roumanille
en un Félibrige national, qui, s’étendant de Nice à Bayonne et
de Montpellier à Périgueux, a entraîné même dans son orbite
les Méridionaux de Paris, dont la puissante Association, quoique
administrativement indépendante du Félibrige officiel, s’y
rattache néanmoins de très près. L'Ode aux Catalans, la Chanson
de la Coupe et le véhément sirventes de la Comtesse sont les
témoignages éloquents de cette action puissante.
A la suite de Mistral, les félibres se montrent pénétrés d’un
violent amour pour la pelile patrie, et bientôt se produisent des
tentatives isolées pour tirer d’une évolution littéraire la réno­
vation sociale qu’elle ne semblait pas d’abord comporter. Mais
c’est seulement dans le deuxième cycle, qui va de 1875 à 1892
environ, que ces vagues aspirations prennent corps et que l’idée
d’une union latine est soutenue et propagée par de vaillants
champions, comme Auguste Fourès, Xavier de Ricard, le baron
Charles de Tourtoulon, Roque-Ferrier et d’autres moins connus.
Le voyage à Barcelone de Mistral et d’autres félibreg d’élite
en 1868, voyage suivi la même année de celui du patriote catalan
Balaguer en Provence, avait scellé l’union cordiale de la Cata­
logne et de la France méridionale, union à laquelle s’agrégea
l’Italie lors de la célébration du cinquième centenaire de
Pétrarque à Avignon et à Vaucluse, les 18, 19 et 20 juillet 1874.
Enfin en 1878, aux fêtes latines de Montpellier, provoquées par
la Société pour l'élude des langues romanes, la Roumanie étant

�211

MISTRAL E T SON ŒUVRE

venue se joindre au concert des grandes nations latines, on
put, dès ce moinenl, considérer comme constituée, du moins
sur le terrain de la littérature et des idées, la fédération des
peuples romans, présage heureux d’unions plus importantes
encore dans l’ordre politique.
Le second cycle du Félibrige (18/5-181)2), que quelques-uns
appellent période de la prose, bien que les Œuvres poétiques de
liante valeur n’y manquent pas, non seulement pour Mistral, mais
pour bien d’autres, a vu, en effet, la prose de langue d’oc s’affirmer
avec succès et montrer que les idiomes naguère encore flétris du
nom de patois étaient capables de se hausser, même en prose, à
l’expression nohle ou élégante d’idées sérieuses, ou même
d’idées élevées. Les Papalines et les Rouges du Midi, de Félix
Gras, sans compter ses discours comme Président (Capouliê)
aux fêtes annuelles de sainte Estelle, les traductions de la Genèse
de Mistral, les homélies (en partie imprimées) du Père Xavier de
Fourrières, en sont une preuve éclatante pour la langue inistralienne. Mais bien d’autres œuvres de talent en provençal non mis(Xalieii, comme le Diamant de Saint-Maime, d’Eugène Plauchud
de Forcalquier, ou les Pauvres {la Pauriho), du Marseillais Valère
Bernard ; en languedocien, comme les beaux poèmes rustiques
de Langlade et de Fourès ; en béarnais, comme la Beline de
Camélat, ont fait la même démonstration pour ceux des félibres
qui revendiquent leur indépendance linguistique et ne croient
pas devoir accepter,comme langue littéraire unique, leprovençal
régénéré par Roumanille, Mistral et leurs premiers disciples. Ce
droit, pour chacun des dialectes de la langue d’oc, de prendre
sa place légitime dans la renaissance littéraire de la France
méridionale, ne saurait, disons-le en passant, être sérieusement
contesté. Si, en effet, les productions en vers ou en prose de ces
indépendants ne peuvent prétendre à imposer comme langue
littéraire unique le dialecte dans lequel elles sont écrites, comme
les chefs-d’œuvre de Mistral l’ont fait pour la langue rhoda­
nienne, on ne peut refuser à leurs auteurs le mérite non seu­
lement d’avoir épuré leur langue naturelle, mais encore, et
surtout, d’avoir rendu au peuple de leur province, en les parant
u*

�212

LÉOPOLD CONSTANS

des riches couleurs de la poésie ou du relief d’une prose respec­
tueuse d’elle-même, des idées qui étaient primitivement siennes
et que l’oubli des traditions ancestrales faisait depuis longtemps
sommeiller.
En 1892, une nouvelle période semble s’être ouverte pour 1eFélibrige avec la déclaration de fédéralisme qu’un petit groupe de
jeunes félibres méridionaux habitant Paris présenta à Félix Gras,
récemment nommé Ccipoulié, lors de sa première visite dans la
Capitale. On y proclamait la nécessité d’une organisation poli­
tique et sociale nouvelle, comme étant la résultante naturelle de
la renaissance littéraire des quarante années précédentes. Quel­
ques mois plus tard, le lauréat de jeux floraux septennaires,
Marins André, déclarait solennellement adhérer à ces revendi­
cations, ce qui amenait l’insertion dans YAioli, journal officieux
du Félibrige que venait de fonder Mistral, d’une note destinée à
dégager l’Association de toute solidarité et déclarant qu’elle
« entendait rester, comme elle l’avait toujours fait, en dehors de
tout débat politique ou religieux. »
Celte déclaration de neutralité, plutôt bienveillante, montrait
que le Consistoire était divisé sur cette question, et qu’il n’osait
prendre sur lui de condamner officiellement des doctrines qui,
utopie hardie aujourd’hui, pouvaient être la vérité de demain.
D’ailleurs, la note était évidemment inspirée par Mistral, qui,
quoique n’ayant jamais dissimulé qu’il était partisan d’une large
autonomie provinciale, a cependant toujours refusé de devenir le
chef agissant d’un mouvement politique.
« Quan tèn sa lengo tèn la clan que di cadeno lou delièuro, qui
tient sa langue lient la clef qui le délivre de ses chaînes, » s’est-il
contenté de dire, et il a voulu être poète, et rien que poète, res­
tant invariablement attaché depuis son adolescence à son village
natal, qu’il n’a quitté que rarement et pour de courtes absences,
refusant toute investiture élective, répondant par une fin de non
recevoir très ferme aux offres qui lui ont été faites à diverses
reprises d’un fauteuil à l’Académie, parce qu’il lui aurait fallu
quitter le coin de terre où il était né. « C’est la beauté de la vie
du poète. » a dit fort justement G. Paris, « et c’est le secret de sa

�MISTRAL HT SON ŒUVltR

213

grande poésie d’avoir, à l’âge des ardeurs inquiètes, conçu ce
plan d’existence, et de l’avoir réalisé sans défaillance. »
Quand on cherche aujourd’hui à avoir l’opinion intime du
Maître sur les aspirations des jeunes et sur des ardeurs que les
anciens peuvent regarder comme inconsidérées, on a l’impression
d’un optimisme serein et imperturbable : « Mon rôle est fini, »
dit-il, « c’est aux jeunes à remplir le leur et à apporter leur pierre
à l’édifice. » Des encouragements vagues, donnés le sourire aux
lèvres avec une noble simplicité, voilà tout ce qu’obtiennent de
lui ceux qui voudraient s’appuyer sur sa haute autorité pour se
lancer dans la voie de l’action. Plus que jamais, on le voit, il
est décidé à rester spectateur, sinon désintéressé et insensible,
du moins inactif des efforts tendant à une révolution politique ou
sociale. Il semble tout attendre de la rénovation de l’état moral
du peuple par un retour aux mœurs antiques.
11 l'au t le voir au milieu de ce Museon arlaten, qu’il a fondé en
1898, et qui est la preuve matérielle de son action féconde et de
son désir conscient de ranimer dans le peuple provençal lame
des ancêtres endormie par plusieurs siècles d’une centralisation
étouffante. Il faut l’entendre, lorsque l’occasion se présente (et
il la saisit volontiers), expliquer aux visiteurs, quels qu’ils
soient, touristes ou étrangers, bourgeois, ouvriers ou paysans,
l’origine de ces milliers d’objets qui rappellent des usages et des
mœurs plus ou moins abolis, des légendes et des croyances plus
ou moins vivantes dans les campagnes de Provence, ou décrire
les scènes naïves — habilement représentées par des personnages
divers — du Souper calendal ou de la chambre de l’accouchée
(la jasen). On sent qu’il a pour tous ces souvenirs de la vie
simple et saine d’autrefois une affection vraiment filiale; on sent
qu’il attend de cette riche exposition permanente, non pas la satis­
faction d’une curiosité vaine pour les passants, ou d’une curio­
sité intelligente pour les savants et les folk-loristes, mais, pour
son peuple, de salutaires leçons de choses et le développement
de cet amour instinctif que tout homme porte en soi pour la
petite patrie.
Mistral partage désormais son temps entre l’organisation de

�214

I.KOPOLD CONSTANS

son musée provençal el la révision de ses mémoires, dont il nous
faisait espérer, il y a un mois à peine, la très prochaine publi­
cation. Il considère sa tâche comme accomplie.
Non qu’il se désintéresse de l’avenir de l’œuvre puissante qu’il
a créée: loin de là. Nous l’avons vu encore, à la dernière réunion
du Consistoire dans l’ile de la Barthelasse (Avignon), prendre
une part active à la discussion des nouveaux statuts que le
Capoulié Pierre Devoluy présentait à notre approbation, et tout
en laissant la plus grande liberté à l’expression de toutes les
opinions, ramener parfois à la juste mesure, par une simple
observation marquée au coin de la sagesse et du bon sens, des
exagérations qu’expliquaient la jeunesse de certains majoraux
ou l’ardeur du sang méridional.
On attend beaucoup, pour l’avenir du Félibrige, de celle
réforme des statuts, dont les traits essentiels sont l’adaptation à
la loi sur les Associations du P 1' juillet 1901, qui permettra au
Félibrige de jouir des avantages de cette loi libérale, et la simplifi­
cation des rouages administratifs. Cette simplification aura,
on l’espère, pour conséquence l’extension presque indéfinie de
l’Association par le rattachement de tous les groupes qui, à un
litre quelconque, poursuivent le développement de la vie provin­
ciale, non seulement par les lettres et la pratique de la langue
du berceau— ce qui était à l’origine le but essentiel poursuivi
par les Félibres, — mais encore par les arts et les manifestations
variées de l’activité humaine.
Telles semblent bien être les espérances de Mistral. Mais peutêtre, à certaines heures, tout en se félicitant du chemin parcouru,
songe-t-il à la lenteur et aux incertitudes de la marche en avant
dans la voie qu’il a ouverte. Hier encore, à la dernière fête de
Sainte-Estelle, tous ceux qui assistaient au banquet dans la salle
du Lion d’Arles ontpu être frappés, comme moi, du fait suivant.
Quand le vénéré Maître, après avoir chanté d’une voix assurée le
premier couplet de la chanson de la Coupe sainte, est arrivé à
cette strophe :
D’un ancien peuple fier et libre — nous som m es peut-être la fin ; —
et si les Félibres tombent, — tombera notre nation.

�MISTRAL ET SON ŒUVRE

215

D’un vièi poplc fier cl libre
Sian b essai la finicioim ;
E, se toum bon li F elibre,
Toumbara nosto nacioun,

sa voix s’est brisée dans un sanglot. Et il en a été de même à la
strophe suivante, qui exprime de si hautes espérances :
D ’une race qui regerme — peut-être som m es-nous les prem iers
jets ; — de la patrie nous som m es peut-être les p iliers et les chefs.
D’uno raço que regreio
Sian bessai li proum ié gréu ;
Sian bessai de la patrio
Li cepoun cmai li priéu.

Mais bientôt il a surmonté son émotion, et c’est d’une voix
ferme qu’il a achevé le chant mystique.
Comment expliquer cette défaillance momentanée du Maître?
Un doute sur l’avenir de la Cause était-il subitement entré dans
son esprit? Se demandait-il ce qu’il adviendrait après lui des
résultats obtenus après un demi-siècle d’efforts ? J’aime mieux
croire qu’il avait tout à coup eu conscience de la fragilité de
l'humaine destinée et qu’il songeait à la mort toute récente de
f avant-dernier survivant parmi les sept de Fontségugne, Alphonse
Tavan, mort qui le laissait désormais seul pour diriger et sou­
tenir le grand mouvement d’émancipation provinciale. Que
dis-je : seul? N’avait-il pas autour de lui ses fidèles disciples, (pii
venaient d’acclamer le Capouliè Devoluy proclamant solennelle­
ment sa foi dans l’avenir du Mistralisme ? Le Mistralisme, c’est
ainsi que semble devoir s’appeler désormais le Félibrige, dégagé
des tendances politiques et sociales où quelques esprits ardents
voulaient depuis quelque temps l’entraîner. Le Mistralisme
semble, en eftet, appelé à de brillantes destinées. Il durera sans
doute autant que la gloire du poète de génie que ce nom
rappelle, gloire qui, vous en êtes tous convaincus, Messieurs,
subsistera tant qu’il y aura dans le monde des hommes sensibles *
à la beauté pure et sereine du génie provençal, si merveilleuse­
ment incarné dans le Maître de Médiane.
Marseille. — Typ. et Lltli. BARLATie r , rue Venture, 19.

���PU B LIC A TIO N S

SU B V EN TIO N N EES

Le Conseil Municipal de Marseille
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône
Le Conseil de l’Université

Annales de la Faculté des Sciences

Annales des Facultés de Droit
et des Lettres

Annales de l’École de Médecine
et de Pharmacie

Le Directeur-Gerant : Michel Ciæiu
Marseille. — Typ- et Lith. B a r l a t ie r , rue Venture, 19.

�</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2199" order="4">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RES-50038_Annales-Droit-Lettres_1905_T1-4.pdf</src>
        <authentication>cda4ebecc712f57beadaf2155d512d77</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10221">
                    <text>DES
.,

.'

,
•

,

'.

"lo.

..

•

.

•

.'.~

-'

....
".

!

~'.."

•

• /1'"

•

... : :

.. '

'C• •

'

•

."

~ ~.

•
,0

"' ..

;"'~.
"

"',

o.

".

' ..

!'

•

\

i,"

D'AIX

•

1905
Tome 1 - n° 4
Droit

1'7'"' ."

.

',';

. '.. : . ,'. .; . o.: ',....

.'

Octobre-Décen:l.bre
, ..

..

,

...

Facultés de Droit et des Lettres

':t . . .

.

"t'

"'

..

,

.'

"'

:1. 90S

;',,',

.. ".

(DROIT)
,

.

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR

IMPRIMERIE BARLATIER

4, Rue Le Goff, 4

19, Rue Venture, 19

1905

�DES
.,

.'

,
•

,

'.

"lo.

..

•

.

•

.'.~

-'

....
".

!

~'.."

•

• /1'"

•

... : :

.. '

'C• •

'

•

."

~ ~.

"t'

...

Facultés de Droit et des Lettres

•
,0

D'AIX

':t . . .

"' ..

i,"

•

Tome 1
;"'~.
.

"

"',

o.

".

' ..

!'

•

\

1'7'"' ."

.

',';

. '.. : . ,'. .; . o.: ',....

.'

Octobre-Décen:l.bre
, ..

..

,

"'

..

,

.'

"'

:1. 90S

;',,',

.. ".

(DROIT)
,

.

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR

IMPRIMERIE BARLATIER

4, Rue Le Goff, 4

19, Rue Venture, 19

1905

�SOMMAIRE-

d. Delpech et A. Marcaggi. .. .

~

Manuel de pratlque parlementaire

de Thomas Jefferson (Suite et fin).

ABONNEMENTS
,

'.

France ....................................... .
. :,- ..

tO francs

Union postale... . . . . . .. ..... . .......... ... . t2
Un fascicule séparé. ..... .. ....... . ...... .

. .;

3

�RULES AND PRAC TIGE
of

THE UNITED STATES SENA TE AND HOUSE OF REPR

• 1

MANUEL DE PRArrIQUE PARLENIEN!rAIRE

0
•

0

"

\'

'.

0

(Suite)

l Au

Sénat.]

Regle VII, cl. 3 et 4.

3) TOLlte pétition ou, requête sera l'envoyée sans poser la
question, à moins qu 'une opposition Ile soit faite à ce l'envoi.
Dans ce cas, toutes les propositions pour la réception ou le
l'envoi de cette pétition, requète Oll autre écrit, seront mises
en discussion dans l'ordre où elles ont été t'aites " elles ne
seront pas susceptibles d'amendement, sauf poui' y ajouter
des instructions.
4-) Chaque pétition OH requête sera signée pal' les pétitionnaires Oll autellrs du mémoire, portera all verso lin bref exposé
de son contenu , et sera présentée et l'envoyée sans débat. Mais
aucune pétition, aUCllne requète OLl autre écrit, signé de
citoyens OH de sujets d 'une puissance étrangere, ne sera l'eçu,
à moins qu'il ne soit transmis mz Sénat pal' le Président.
[Sen. JOlll'n., 4ge Congrès, 2e sess., p. 280: Quand l'ordre sera
donné d 'imprimer des pétitions ou requêtes dans le registre du
Congrès, cet ordre devra être considéré COn1l11e s'appliquant
seulement au texte de la pétition; les signatures de Jadite
pétition ou requête ne seront imprimées que sur un ordre
spécial du Sénat.]

6

--'" .

�&amp;2

- .~.

~

Régulièrement, pour l'admission d'une pétition, ~lne motion
doit être faite et appuyée, et la question posée de savoir « Si la
pétition doit être adnlise» (1). Toutefois le cri poussé dans la
ChaInbre «Admise », ou lnênle le silence de la ChaInbre, dispense
de la fornlalité de la question. La pétition doit être alors lue à la
table et recevoir une solution.

.... '

.
...........

".

\.

THOMAS JEFFERSON

~

.

SECT.

.. .

,"
.~

...

.....

-,

..

. ~'.

,
....
... '

.

;-. .....

.

-,

.......
'

",

MOTIONS.

Lorsqu'une lnotion est présentée, eIie ne doit être lU mise en
question, ni discutée, tant qu'elle n'a pas été appuyée (2).
Alors, nlais alors seulement, la Chambre en est saisie, et la
nlotion ne peut plus être retirée qu'avec son autorisation. Si la
Chambre ou le Speaker le requiert, la motion doit être rédigée par écrit, et le Speaker doit en donner lecture à la Chambre
aussi souvent que, pour son édification, un lnenlbre réclanle
cetle lecture (3).
[Au Sénat.l

.. .... -.

XX. -

~

..

,.

....

.......

.

Règle XXI.

1) Toutes les motions seront rédigées pal' écl'Ït, SUl' la
demande dzz président ou J'un sénateur, et seront lues
avant d'ètre discutées .
2) Toute l11.otion ou résolution peut être retirée ou modifiée
pal' son allteur à n'importe quel moment, avant une décision,
un amendement ou un. ordre de passel' aux voix; toutefois
une motion. de deuxième délibération ne peut pas ètre retirée
sans autorisation.

On peut se denlander si un lnelnbre peut faire une motion
d'ajournelnent ou d'ordre du jour pendant qu'un autre parle. Il
ne le peut pas. Lorsque deux nlelnbres demandent en même
temps la parole, celui qui s'est leyé le prenlier doit être entendu,
et un autre lnelnbre violerait l'ordre s'il interronlpait celui
(1) [III. BATS., 2:12.J

(2) Scon., 21.
(3) [Il. BATS" 112. J

�MANUEL DE PRATIQUE PARLÉi\IENTAIRE

\

•

..

",~. ~

•

...

. ..

.

~.

'J.o··
•

..

~

'-,1

.

L
~

:

..

.....

.

. ,., .._.-

"

'" •

.

t',

."

.

•

.'

.

~

. ~ ... "'.

.

.. ;.

.'

,

qui parle, à nloins que ce ne fût pour le rappeler à.l'ordre (1).
Lorsque cette question d'ordre est tranchée, l'audition du
discours doit être continuée jusqu'à son achèyelnent. Une
proposition d'ajournelnent, d'ordre du jour ou de question,
faite par des luembres assis et çle leur place, n'équivaut point
à nlotion : une nlotion ne peut être faite par un melnbre qu'en
se leyant et en s'adressant au Fauteuil. Des delnandes de cette
nature sont en soi des violations de l'ordre, auxquelles le
lnembre qui s'est leyé peut pi,êter attention comnle à une
nlaI'que de l'hostilité de la Chalnbre à toute discussion ultérieure, nlais nonobstant lesquelles il a, s'il y tient, le droit de
continuer .
SECT.

"

••

h

'

....

",

..

;',

•

.. .

,
l

"

•

;

.," .:'
\

'

... '-. ......

. .,"

.

\

..

'-

"
.

.......

.

: ."

~ ~

.-

.... .

. .

XXI. -

....

RÉSOLUTIONS.

Lorsque la Chanlbre conll11ande, c'est par yoix d' « Ordre )).
Mais les faits, les principes, les propres opinions ou projets
de la Chambre sont exprinlés sous fOrIne de résolutions.
Une résolution d'accorder des crédits aux Clerks ayant été
proposée, il fut objecté qu'elle n'était pas adnlissible (in arder) et
l'objection fut admise par le Fauteuil; il en fut appelé deyant le
Sénat (par le président lui-mênle, désireux de l'ayis de l'assemblée parce qu'il delneurait un doute dans son propre esprit,
touchant la portée de la Règle XX, cl. 2). La décision fut réfornIée (Journal dll Sénat, 1er juin 1796). Je pense que le point sur
lequel le doute existait, c'était la question de sayoir si un crédit
peut être alloué autrelnent que par un bill .
SECT.

...

83

XXII. -

BILLS •

.

. ..

'

[Au Sénat.]

Règle XIV, cl. 2.

2) Chaque bill ou résolution conjointe sera hl trois fois
avant d'ètre adopté. Ces lectures seront failes à trois jours
différents, à moins que le Sénat n'en ordonne autrement, à
(1) [II. HATS., 106.J

�84

THOi\IAS JEFFERSON

l'unanimité. A chaque lecture, le président indiquera si
c'est la première, la deuxième Oil la troisième.
SECT.

''\

..

.. : .
"

:r;,
J"

....

:.

" ..

;

"','

.

'r

_.

.'

..

","

..

-

•

.

..

,

\

:

, ••

~

XXIII. -

Lorsqu'un menlbre désire présenter un bill sur nne matière
déterminée, il en expose les nlotifs à 13 Chalnbre en ternles généraux, et conclut en delnandant « l'auLorisation de présenter un
bill intitulé ... , etc. ». L'autorisation lui ayant été accordée après
une question posée sur ce point, un comité est nOlllmé pour préparer et présenter le bill. Celui qui propose et celui qui appuie
le bill sont toujours nOlllmés pour faire partie de ce con1Ïté, et,
en outre, une ou plusieurs aùtres personnes (1). Le bill doit
être présenté bien écrit, sans ratures ni interlignes; faute de
quoi, le Speaker peut le refuser (2).
[Au Sénat.]

1,,",

~

"",

."

. ......,
;'

=... :'.. " .' ~ . "

-~ -::

: .....

:',

..

.. .
r'· . '

~

•

~,

•

.

Règle XH1, cl. 1.

1) Chaque fois qu'un bill, OH llne résolution conjointe,
sera proposé, son introdllction, s'il y est fait opposition,
sera différée d'un jour.
SECT.

. '.

BILLS: AUTORISATION DE LES PRÉSENTER.

~," "

.. '.

......

XXIV. -

BILLS: PRE:\IlÈRE LECTURE.

.

Quand un bill est présenté pour la preInière fois, le Clerk le
lit à la Table et le remet au Speaker qui se lèye et indique à la
Chambre quel est le titre du bill, qu'il s'agit de la pren1ière
lecture, et que la question est de sayoir si le bill doit être lu
une deuxième fois. Il s'assied alors pour permettre aux oppositions oe se Inanifestcr. S'il n'est fait aucune opposition, le
Speaker se lèye de nouyeau, et pose la question: « Le bill serat-illu une deuxième fois'? (3) ». Un bill ne peut pas être anlendé
en première lecture (4). Il n'est pas non plus d'usage de le
(1) HAJ{EW., 132.- Scon ., 40.
(2) ScoB.,.41. - [1. GlŒY, 82, 8.f. .J
(3) HAJŒW., 137, Hl.
(4) [VI. GREY, 286. ]

�~

.

.. ..
~IANUEL

DE PRATIQUE

PARLE~1ENTAmE

85

combattre à ce nlonlent; la chose est pourtant possible, ct le bill
peut être là-dessus repoussé (1).
SECT.

.. .

XXV. -

La deuxième lecture doit régulièrement ayoir lieu à un autre
jour que la première (2). - Elle est faite de la Table par le
Clerk, qui remet ensuite le bill au Speaker. Le Speaker se lève,
et indique à la Chamhre quel est le titre du bill, qu'il s'agit de
la deuxième lecture, et que la question est de sayoir si le bill
deyra être renyoyé à un comité (commilled), grossoyé (engrossed),
ou lu une troisièl11e fois. Mais si le bill vient de l'autre Chambre,
comnle il arrive toujours grossoyé, le Speaker indique que la
question ya être de sayoir « Si le bill doit être lu une troisièl11e
fois? ». Et ayant qu'il n'ait ainsi fait rapport sur l'état du bill,
personne ne doit parler sur ce bill (3).
[Au Sénat.]

.'
t:

: ......

BILLS : DEUXIÈi\1E LECTURE.

Règle XIV, cl. 3.

3) Aucun bill, ou résolution conjointe, ne pqul'ra ètre
J'envoyé à lm comité, ou modifié, tant qll'il n'aura pas été
hl deux fois; après quoi, il pourra être renvoyé à lin
comité)' les bills et résolutions conjointes présentées SllI'
autorisation, et les bills et résolutions cOl~iointes de la
Chambre des Représentants seront lus Hne fois, el penvent
être lus deux fois dans le même jour, s'il n'est fait aUCllne
opposition à leur l'envoi,' mais, à moins de consentement
unanime, ils ne seront, ce jOllr-là, ni examinés comme
dans le Comité de la Chambre entière, ni discutés, sauf en
ce qui concerne leur renvoi.

.

'

-.

Au Sénat des Etats-Unis, le vrésident fait rapport du titre du
bill; dit qu'il s'agit de la deuxièlne lecture; que le bill doit être
nlaintenant examiné COl11nle dans le con1Îté de la Chambre
entière; et que la question sera alors de savoir « Si le bill doit
(1) D'EwES, 335, col. 1,
(2) HAIŒW., 143.
HAKfWi'.! 143, 146.

(3:

�86

THOMAS JEFFERSON

être lu une troisièn1e fois» ou « Si le bill doit être
comité spécial ».
SECT.

XXVI. -

BILLS: RENVOI A UN CO~HTÉ

r~nYoyé

à un

(Comnzitment).

Si, sur Inotion ou sur question, il est décidé que le bill sera
renyoyé à un con1Ïté, la proposition peut être faite de renYoyer
ledit bill, soit au COll1ité de la Chalnbre entière, soit à un COll1ité
spécial. Au cas de renyoi à ce dernier, le Speaker procède à la
nomination du cOlnité. Tout 111elnbre peut aussi proposer une
personne, que le clerk doit inscrire comn1e Inelnbre du cOlnité.
Mais la Chan1bre a un pouvoir de contrôle sur les Inell1bres et le
nOlnbre de ces Inelnbres, lorsqu'une question est posée contre
l'un d'eux, et elle peut toujours nOlnmer ou réyoquer qui elle
veut.
[Au Sénat.]

Règle XXVI, Cl. 1.

1) Quand des motions sont faites de renvoyer une affaire
à un comité spécial ou à un conzilé permanent, la question

du l'envoi à un comité pel'lnanent doit être posée la première.
Une simple motion de l'envoi ne sera pas susceptible d'amendement, si ce n'est pour y ajouter des instructions .
~

'.

"

,

'

'.

'. ., . .

Doivent faire partie du comité ceux qui s'opposent à des
parties détern1Ïnées du bill, n1ais non ceux qui prennent la parole
directement contre le fond 111ên1e du bill; car, celui qui yeut
111ettre con1plètell1ent à néant un bill ne youdra pas l'an1ender (1) ;
ou bien, con1lne l'on a dit (2), l'enfant ne doit pas être confié à
une nourrice qui ne prendrait pas soin de lui (3). C'est donc une
règle constante que « nul ne peut être employé à une affaire
contre laquelle il s'est déclaré ». Lorsqu'un 111embre opposé à un
bill se voit désigné pour faire partie du comité, il doit demander
à être excusé. Ainsi, le 7 mars 1606, sur question posée,
(1) HAKEW., 146; - TOWN. , col. 208. (2) et (3) [V. GREY. 145, et VI. 373. ]

n'EwEs , 634, col. 2. -

SCOB. , 47.

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

87

M. Hadley, qui s'était prononcé Cl&gt;ntre le fond même du bill,
fut dispensé de faire partie d'un comité (1).
Le Clerk. peut remettre le bill à n'Ïlnporte quel Ineinbre du
conlité (2) ; néanIl10ins il est d'usage de le relnettre à celui qui
est le prenüer désigné.
Dans plusieurs cas, la Chambre a ordonné au conlité de se
retirer Ïlnmédiatement dans la salle du cOlnité, d'examiner et de
rapporter le bill en état, au cours de la séance mêIne de la
Chambre (3). Quand la Chainbre ne lui a pas assigné le tenlps
et le lieu de sa réunion, un comité se réunit où et quand il
yeut (4) ; Inais les melnbres ne peuvent agir que réunis, et point
du tout en donnant séparément leur ayis ou leur consentement,
- car le rapport d'un comité n'est constitué quc de ce qui fut
accepté dans un comité présentement réuni.
La majorité du conlÎté constitue le quorU1n nécessaire pour
délibérer (5).
Tout nleinbre de la Chainbre peut assister aux travaux d'un
comité spécial, ll1ais il ne peut yoter ; il doit céder sa place aux
Iueinbres du comité et siéger en dessous d'eux (6).
Le comité a plein pouvoir sur le bill ou tout autre document
qui lui est renvoyé, sauf pour en changer, soit le titre, soit le
fond (7).
Les documents sOlllnis à un comité spécial ou au cOlnité
de la ChaInbre entière peuycnt être un bill, des résolutions, un
projet d'adresse, etc ... , et émaner du comité ou lui avoir été
renvoyés. Dans tous les cas, ils sont lus une première fois en
entier par le Clerk, ensuite, paragraphe par paragraphe, par le
ChaÏl'man (8), lequel, s'arrêtant ù chacun, pose, si elles sont
proposées, les questions tendant à aIl1endenlent. Dans le cas de
(1) Scon., 46.
(2) TOWN., col. 138.
(3) SCOB., 48.
(4) [VI. GREY, 370.J
(5) ELSYNGE'S MetllOd of passing bills, 11.
(6) SCOB., 49.
(7) [VIII. GREY, 228.J
(8) SCOB., 49.

�88

-.

,";...

••

\

.

...... ..
-

(0

THO:\fAS .JEFFERSON

résolutions sur des sujets distincts, émanant du comité luimênle, une question est posée séparément pour chaque résolution..,qu'elle soit ou non l'objet d'amendenlent, et aucune ne l'est
finalelnent sur l'ensemble (1) ; que si, à l'inverse, ces résolutions
ont trait au même sujet, une sellle question est posée sur
l'ensemble. S'il s'agit d'un bill, d'un projet d'adresse ou de tout
autre texte élnanant du comité lui-même, le ChaÎl'man procède
par paragraphes; il pose, si elles sont [onnulées, les questions
tendant à amendement, parvoie d'additions ou de suppressions;
mais il ne pose aucune question quant à l'adoption des paragraphes séparément. Pareille chose est réservée pour la fin,
lorsqu'est posée la question de l'adoption de l'enselnble tel qu'il
est anlendé ou était avant d'être amendé. S'il s'agit d'un document qui est renvoyé au comité, les questions tendant à alnendement, s'il en est fonnulé, sont posées; lnais aucune question
finale ne l'est quant à l'ensemble; car toutes les parties du texte
ayant été déjà adoptées par la ChaInbre, elles subsistent naturellement, tant qu'elles ne sont point 1110difiées ou supprilnées par
un Yote. Mais, si le comité est hostile à l'enseluble du texte, et
s'il ne croit pas possible de l'aInéliorer par des alnendelnents, il
ne peut pas le repousser; il doit le reLourner à la Chambre sans
amendement et ft cette occasion présenter ses objections .
L'ordre naturel à observer pour examiner et amender un
document est de commencer au début et d'aller jusqu'au bout
paragraphe par paragraphe. Cette règle est si strictell1ent
observée au Parlement que, quand une partie finale a été
anlendée, il est Îll1possible de revenir sur les décisions antérieures, et ce aux fins de modifier une précédente partie. Sans
doute, ce frein est important dans des assemblées nombreuses (2). l\tIais au Sénat des États-Unis, bien qu'en général on y
eXaIl1ine et amende les paragraphes dans leur ordre naturel, il
est permis de revenir en arrière; et il semble, en fin de compte,
que cette faculté présente dans ce petit corps plus d'avantages
que d 'inconvénients.
(1 ) [II.
(2) [II.

HATS,
HAT S,

118-121. J
208. J

�)1ANUEL DE PRATIQUE

:

' .

".

.

~

1

PARLE~1ENT A IRE

89

La pratique parlementaire n'offre qu'une seule ~xception à
cet ordre logique de COllll11encer par le début: Quand un bill est
entrepris dans le comité [de la Chambre entière] ou en deuxièllle
lecture, l'exanlen du préambule est différé jusqu'à l'achèvement
de toutes les autres parties du bill. La raison en est qu'en examinant le fond même du bill, on peut y apporter des nlodifications
qui nécessitent par la même occasion des modifications du
prémnbule (1).
A cet égard, le cas suivant arriva au Sénat, le 6 niars 1800 :
Une résolution conçue sans préambule avait déjà été amendée
par la Chambre, de telle manière qu'il ne re~tait que quelques
mots de la résolu tion primitive; une 1l10tion.fut faite d 'y ajouter
un préambule, dont la physionomie était toute différente de celle
de la résolution; l'auteur donna à entendre que dails la suite il
proposerait au corps même de la résolution un amendelnent
correspondant. Il lui fut objecté qu'un préanlbule ne peut pas
être examiné tant que l'examen n'a pas porté sur tout le corps
111ême de la résolution. Le préambule fut cependant adopté,
parce qu'en fait l'examen du corps de la résolution était à sa fin,
et que cette résolution avait été amendée dans toute la Inesure
possible, et, en vérité, à tel poin t qu'il ne restait presque rien
de la résolution primili ve. Tel est bien le moment d'examiner
un préambule; et c'est à la Chambre de détern1Ïner si celui qui
est proposé cadl:e avec la résolution. L'auteur de la motion cidessu~ rappelée anlÏt sans doute fait savoir qu'il présenterait
postérieurement une proposition portant sur le fond mêllle de
la résolution; 111ais la Chambre n'en était pas saisie, et la proposition restait dans l'esprit de son auteur qui pouvait l'y laisser.
Les règles de la Chambre ne peuvent s'appliquer qu 'à ce qui lui
est effectivement sou mis. La pratique du Sénat permet aussi de
revenir sur des parlies antérieures ou postérieures d 'un texte
discuté pour les amender; elle ne souffre point que les amendenlents rapportés à la partie postérieure du document enlpêchent
ceux qui le seraient à la parLie antérieure, et vice-versa.
(1) Seoa . , 50 . -

[VII. GREY, 431. J

�90

THOMAS JEFFERSON

[Au Sénat.]

Lorsqu'un bill ou une résolution est accompagné d'un
préanlbule, la question sera d'abord posée SUl' le bill ou la
résolution, pllis SHi' le préambule qui peut être retiré pal' son
auteur, avant qu'il n'ail été amendé, OH que le passage
aux voix n'ait été ordonné,. il peut aussi être déposé SUI' le
bureau, sans préjudice pour le bill ou la résolution, et ce
sera une solution définitive de ce préambule.

"

-.

,.

"

.

. ..

~...

...

-

'. , -1

]

...•.

.... . .~
-,,";

Règle XXIII.

Quand un comité a tenniné la discussion de l'ensenlble, un
membre propose que le comité interrompe ses réunions, et que
le ChaÏl'man rapporte le texte à la Chambre avec ou sans amendement, sui.vant les cas (1).
Une fois qu'un vote a eu lieu dans un comité, il ne peut plus
être modifié que par la Chambre, attendu que le comité est lié
par son vote (4 juin 1607).
Le cOlnité ne peut ni raturer, ni interligner, ni surcharger le
bill; il doit noter les anlendenlents sur une feuille spéciale, en
indiquant quels nlots doivent être ajoutés ou supprÏlnés (2), et
à quels endroits ils se trouvent, par des références à la page, à
la ligne et au mot du bill.
SECT.

XXVII. -

RAPPORTS DES CO~HTÉS.

.
Le Chairman d'un conlité, se tenant debout à sa place,
informe la Chambre que le comité auquel tel bill a été renvoyé,
l'a examiné, et lui a donné à lui-même l'ordre de le rapporter
sans aucun amendement ou (suivant les cas) avec divers mnendements, et qu'il est prêt à le faire quand il plaira à la Chambre
d'entendre ce rapport. Et il peut, comme toute autre personne,
faire la motion que cette audition soit immédiate; mais le cri
poussé par la Chambre « De suite, De suite! », dispense généralement de la forlnalité de la motion et de la question. Le
(1) SCOB., 53. (2) SCOB., 50.

[II.

HATS,

205.J

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

Chairman lit alors les amendements, et la partie du bill à laquelle
ils se rapportent; il expose successivement les modifications et
les-raisons qui ont poussé le comité à faire ces amendements, et
va ainsi jusqu'à ce qu'il arrive à la fin' du bill. Après quoi, il les
dépose sur la table du Clerk, qui liL les anlendenlents rapportés
sans lire la partie du bill à laquelle ils correspondent; ces
documents restent ensuÏLe sur la table, jusqu'à ce que la
Chambre juge bon de discuter le rapport (1) .

·'
.

91

- . ,...
.
-

[Au Sénat.]

Règle XXVI, cl. 2.

Tous les l'apports des comités, tOLltes les motions de
décharger llll cOllzilé de l'examen du sujet, et toules les
matières dont les comités seront déchargés, seront différés llll
jour avant d'être examinés, à moins que, pal' consentement
Llnanime, au Sénat, il n'en soit autrement ordonné.

Le rapport une fois fait, le comité est dissous, et ne peut plus
fonctionner sans une nouvelle délégation de pouvoirs (2).
Cependant il peut recevoir à nouveau compétence par un vote,
et la même matière peut être de nouveau confiée à son étude (3) .

. . :-

-

.'

..

. . . t: .

.....

SECT.

XXVIII. -

BILL; DEUXIÈME RENVOI

à

UN COMITÉ

(Recommitment) .
,

..

'

.

Après qu'un bill a élé renvoyé à un COlllité et a fait l'objet
d'un rapport, il ne doit pas nornlalenlellt être renvoyé une
deuxième fois à un COlllité ; né31UllOins, dans les cas inlportants
ou pour des raisons spéciales, il est quelquefois renvoyé à un
comilé, et le plus souvent au 111ême comité (4). Si un rapport
est de nouveau renvoyé à un comiLé avant d'avoir été adopté
par la Chanlbre, tout ce qui a été déjà fait en comité ne conserve
point de valeur; la question tout entière est soumise à nouveau
(1) SCOB. , .52. - HAKEW ., 148.
(2) SCOB., 51.
(3) [IV. GREY, 361.J
(4) HAKEW. , 151.

�92

THOMAS JEFFERSON

au comité, et une nouvelle résolution peut être proposée, tout
comnle si aucune n'était antérieurelnent intervenue (1).
Au Sénat, en janvier 1800, après un premier renvoi, le Sa/uage
bill fut renvoyé trois autres fois à un comité.
Il est possible de renvoyer à un comité une clause particulière d 'nn bill,
, sans lui renvoyer le bill tout entier, ou bien
encore de renvoyer une partie d'un bill à un comité et une autre
partie à un autre.
SECT.

..
.

~.

..

'

XXIX. -

BILL ; EXAM E N DE S RAPPORTS.

Lorsque la Chambre examine le rapport d'un texte émanant
du comité, elle procède exactem:::nt connne le comité lui-même.
A la Chambre, comme au comité, lorsque, sur des questions
distincLes, les paragraphes ont été adoptés seriatim (2), il n'y a
point lieu de poser une question sur l'ensenlble du rapport (3).
Lorsque la Chalnbre s'occupe d'un bill rapporté avec amendements, le Clerk ne lit que les amendeJnents. Le Speaker lit
ensuite le premier et à s)n sujd pose la question; il continue
ainsi jusqu'à ce que tous aient été adoptés ou repoussés: avant
quoi nul autre amendement ne peut être admis, ~l moins qu'il
ne s'agisse d'un anlendement à un .amendement .
• Lorsqu'il a terminé les amendements du 'comité, le Speaker
s'arrête pour donner le temps à la Chambre de proposer des
anlendements au corps mêlne du bill; il agit de même si le bill a
été rapporté sans amendements; il ne pose d'autres questions
que celles rendues nécessaires par les amendements proposés; et,
quand il a tout terminé, il pose la question de savoir « Si le bill
doit être lu une troisième fois ».
SECT.

XXX. -

QUASI-CO~IlTÉ.

Si, sur motion ou sur question, le bill n'est pas renvoye a un
comité, ou encore s'il n'est fait aucune proposition de le ren(1) [II. HATS., 120.J
(2) [V. GnEY} 366 ; VI. 368 ; VIII. 47 , 104 , 360. J
(3) [V. GnEY, 381. J

�l\LANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

93

voyer à un comité, le Sénat des Etats-Unis et le Parlement procèdent alors d'une façon tout à fait différente. Il faut d'abord
exposer la première.

[Au Sénat.]

Règle XV, cl. 1 et 2.

1). Tous les bills, et résolutions conjointes, qlli allront été
l'objet de dellx lectures seront d'abord examinés par le Sénat,
en comité de la Chambre entière; après quoi, ils seront l'apportés ml Sénat, et tOllt al11.endenzent fait dans le cO!fZité de la
Chambre entière sera de nouveau examiné pal' le Sénat,'
après quoi, des amendements pellvent encore être proposés.
2). Lorsqu'aura été ordonnée la troisième lecture d'un bill ou
d'une résolution, il ne sera plus possible, à moins de consel1.tement unanime, de proposer des amendements,' mais il
sera possible, ci n'importe quel moment, avant l'adoption d'un
bill Oll ~d'llne résolution, de proposer son l'envoi à lUZ comité;
lorsque le bill Oll la résolution reviendra du conzité, il sera
inscrit sul' l'ordre du jour (calendar), et, de nouveau, examiné
pal' le Sénat en comité de la Chambre entière.

Le Sénat agissant quand il est fOrIné en cOlnité de la Chambre
eutière (Committee of the Who le) ou en quasi-comité, procède
exactement de la façon accoutumée dans un véritable coinilé
de la Chambre entière, et n'admet aucune question sauf sur

.' .

. . .
~

les amendements. Quand tout est terminé, la réunion du
quasi-cOlnité est considérée conllue finie; la séance de la ChaInbre reprend sans qu'à cette fin soit nécessaire une 1110tion, une
question ou une résoluLion, et le président rapporte que « la
Chambre agissant connne un comité de la Chambre entière, a
examiné le bill intitulé ... etc ... , et y a apporté divers amendements, dont il doit maintenant faire rapport à la Chambre ».
Le bill est alors soumis à la Chambre comme il l'aurait été s'il
avait été l'apporté d'un comité, et les questions doiyent être de
nouveau régulièrement posées sur chaque anlendement; cela
fait, le président s'arrête pOUl' donner le temps à la Chambre de
proposer des amendements au corps du bill; après quoi, n pose
la question de savoir « Si le bill sera lu une troisièlne fois J). ,

�94

THOMAS JEFFERSON

Une motion tendant au renvoi d'un bill à un con~ité spécial
peut être présentée luême après que la tentative d'anieliùer ce
bill a été poun;,uivie en quasi-comité. Si elle est admise, elle
produit les mêmes effets que plusieurs votes tendant à ce que le
comité soit suspendu: la Chambre reprend sa séanc.e, décharge
le comité de la Chambre entière et renvoie le bill à lin comité
spécial. Dans c~ cas, les amendements déjà admis tombent. Si
ladite motion n'est pas admise, le quasi-comité resLe dans le
statl.l-ql.lo.

·:.1

Il y a disc~ssion sur le point de savoir jusqu'à quel point cette
quinzièlue Règle soumet la Chambre, fornlée en quasi-comité,
aux prescriptions qui régissent les délibérations du comité de
la Chambre entière.
Les points sur lesquels il y a dissemblance avec la procédure
de la Chambre sont les suivants: - 1° En comité, tout membre
peut prendre la parole aussi souvent qu'il lui plaît; - 2° La
. Chanlhre peut repousser ou nlodifier les yotes d'un conlÏté,
lorsqu'ils lui sont rapportés; - 3° Un cOlnité, lnême de la
Chambre entière, ne peut pas renvoyer une affaire à un autre
comilé ; - 4° La question préalable ne peut jamais être posée
dans un comité: le seul moyen d'y éviter une discussion inutile
est de proposer la suspension du comité, et, s'il y a quelque
crainte que la nlême discussion ne soit tentée lorsque la Chanlbre
se formera de nouveau en comité, la Chambre peut décharger
le comité de sa mission et procéder elle-même à l'examen de
l'affair~, en écartant la discussion inopportune au moyen de la
question préalable; - 5° Un comité ne peut pas réprimer une
violation de l'ordre dans la Chambre ou dans les galeries (1); il
ne peut qu'interrompre ses réunioni, et rapporter le fait à la
·Chambre qui le punira.
Le premier et le deuxième de ces points s'appliquent au quasicomité du Sénat, ainsi qu'il est établi par une pratique quotidienne ; mais il semble que ce soient les seuls auxquels la quinzième Règle ait voulu les soumettre. Le quasi-comité, en eff~t, n'en
(1) [IX.

GREY,

113.]'

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

95

est pas n10ins une Chambre, et, par conséquent, bien qu'à certains
égards il agisse conllue un cOlnité, à certains autres il conser ï;;
son caractère de Chambre. Ainsi: 3° Il est d'usage courant qu'il
renvoie les affaires à un comité spécial; - 4° Il admet la question préalable (1): s'il n'avait poÏIJ.t celte faculLé, il n'aurait aucün
moyen d'empêcher une discussion inopportune, attendu qu'il n e
lui est pas possible, COlnme à un comité ordinaire, d'éviter cette
discussion, en se retransformant en Chambre; au moment où il
voudrait, comme Chambre, reprendre cette luatière, la vingtcinquième Règle le déclare, en effet, de nouveau quasi-comité ;5 r, En cas de violation de l'ordre, il exercerait sans aucun doute
ses pouvoirs disciplinaires comme une Chambre; - 6° COluine
la Chambre, il vote sur les questions posées par Oui et Non;7° Il reçoit des messages du Président ou de l'autre Chainbre ; 8° Au cours d'une discussion, il peut accueillir une n10tion
d'ajournement, et il s'ajourne comme une Chainbre, et non
comme un comi lé.
SECTION
: .. \,

XXXI. -

DEUXIÈME LECTURE -A LA CHA?llBRE

..

.

~ .

..

,.

Au Parlement, lorsqu'après la deuxième lecLure, un bill n'a
point été, sur motion ou question, renvoyé à un con1Ïté, ou
encore si nulle proposition n'a été faite de le renvoyer à un
comité, le Speaker cn lit le texte, paragraphe par paragraphe,
en s'arrêtant à chacun d'eux et en ne posant de question que
sur les amendements formulés; et, lorsqu'il l'a lu tout enlier, il
pose la question « Si le bill sera lu une troisième fois », lorsque
le bill vient de l'autre Chainbre, - ou, lorsque il émane de la
Chambre elle-même, « Si le bill devra être grossoyé et lu une
troisième fois ». Le Speaker reste assis pour lire, mais se lève
pour poser les que~tions. Le Clerk se tient debout pour faire leslecLures.
En fait, le Sénat des États-Unis a tellement l'habitude
d'apporter de nombreux anlendements nlatériels aux bills lors
(1) [Cpr.lI.

HATS.,

116.J

�96

.'

.'

..

'

.....

THOMAS

JEF~ERSON

de la troisième lecture, qu'il est entré dans la pratiql~e de ne pas
grossoyer un bill jusqu'à ce (IU'il ait éLé adopté. Cette pratique est
irrégulière et dangereuse; car, de cette façon, le texte que le Sénat
adopte n'est pas celui qui est envoyé à l'antre Chambré, et celui
qui est envoyé à l'autre Chambre comme l'acte du Sénat n'a
jamais été YU par ce corps. En incorporant dans le texte des
aillendeinents nombreux, délicats et illisibles, le secrétaire peut,
de bonne foi, cOlllmeltre des erreurs qui ne pourront jamais
plus être réparées.
Les partisans du bill arrivé en cet état l'ayant rendu aussi
parfait que possible, c'est le mOlllent pour ceux qui lui sont
complètement hostiles de commencer leur attaque. Tous les
efforts tentés auparavant sont désordonnés; car, beaucoup de
ceux qui ne conlptent pas se montrer au dernier moment favorables au bill désirent cependantle laisser parvenir à son état de
perfection, afin de prendre le temps de l'examiner et d'entendre
ce qui sera dit pOUl' le défendre, sachant bien qu'après tout
ils auront assez d'occasions de lui opposer leur veto. Les deux
dernières phases de l'eXalllen du bill sont donc réservées à ces
choses, - c'est-à-dire à la question de savoir si le bill doit être
grossoyé (engl'ossed) et lu une troisième fois, et finalement s'il
doit passer. La première de ces discussions est généralelnent la
plus intéressante, parce qu'alors If' sujet tout entier est nouveau
el attachant, et parce que, COlnme les opinions des membres ne
se sont pas encore manifestées par un vote décisif, l'issue
demeure la plus douteuse. C'est donc à ce moment qu'a 1ieu la
lutte principale entre les partisans et les adversaires du bill, eL il
importe que sur cette question chacun forme son sentÏlnent
d'une façon déci si ve ; fauLe de quoi, il perd la principale bataille;
et le hasard et le calcul peuvent empêcher, et empêchent souvent les opposants, de se rallier utilement, pour la dernière
question « Le bill doit-il passer? ».
Lorsque le biB est grossoyé, son titre doit être écrit au dos
(indol'sed), et non dans le hilllui-mêlne (1).
(1) HAKEW., 250.

�97

MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

SECT.

XXXII. -

LECTURE DE DOCUMENTS.

Lorsque des documents (papel's) sont soumIS à la Chambre,
ou renvoyés à un comité, tout membre, avant d'être obligé de
voter sur eux, peut les faire lire unc fois à la table; maïs c'est
une erreur grave, quoique commune, de croire qu'il a le droit de
faire lire, toties quoties, nonobstant la volonté de la Chainbre, les
actes, procès-verbaux, comptes rendus ou documents déposés
sur la table. Les retards et les interruptions que cette facullé
occasionnerait prou vent l'impossibilité de son existence. Il y a
cependant une· convenance si Il1anifeste à permettre à tout
membre de s'instruire, aussi complètement que possible, d'une
question sur laquelle il doit voter que, 100;squ'il désire une
lecture, s'il est constaté que c'est réellement pour s'infonner, et
non point pour gagner du temps, le Speaker ordonne la lecture
sans poser la question, s'il n'y a pas d'opposition. Mais, si quelqu'un s'y oppose, la question doit être posée (1).

[Au Sénat.]

.'

~

Règle XI.

.

Lorsqlle la lecture d'lZn document est annoncée et qu'il y
est fait opposition, la qllestion doit être résoille, sans débat,
pal' llll vote dll Sénat.

C'est également une erreur de croire qu'un m~mbre a le droit,
sans que la qucstion soit posée, de déposer un Jiyre ou un document sur la table et de le faire lire sous prétexte qu'il contient
une infraction aux priyilèges de la Chambre.
Pour la mên1e raison, un membre quelconque n'a pas le droit,
sans y être autorisé par la Chambre, de lire de sa place un document auquel il fait des objections. Mais la Chambre n'use jamais
de celte rigueur, sauf lorsqu'il est abusé intentionnellement et
évidemment de son temps et de sa patience.
~1)

[II.

HATS.,

121.]

7

�98

THOMAS JEFFERSON

Un membre ne peut mênle pas, sans autorisat~on, lire le
propre discours qu'il aurait rédigé par écrit. Cette interdiction
a pour but d'éviter le gaspillage du temps de la Chambre, et,
par conséquent, ne s'applique qu'en présence d 'une intention de
commettre semblable abus (1).
On examinait au Sénat le rapport fait par un de ses comités
sur un bill de la Chambre des Représentants; une motion de
lire au Sénat le rapport du comité de la Chanlbre des Représentants sur ce bi!! fut rejetée (28 février 1793).
Autrefois; lorsque des documents étaient renvoyés à uli
com ité, il était d 'usage de les lire; nlais, depuis peu, les titres
seuls en sont lus, à moins qu'un 111embre n'insiste; personne
ne peut alors s'opposer à leur lecture intégrale (2).
SECT.

.

'.

:

~

XXXIII. -

QUESTIONS PRIVILÉGIÉES

La Chambre n'est pas saisie d' un bill, tant que celui-ci n'a pas
été remis au Clerk pour qu'il le lise, ou tant que le Speaker n'en
a pas lu le titre (3).
En règle générale, la preillière question posée est celle qui a
été la première formulée et appuyée (4) . Mais cette règle cède à
ce qu'on peut appeler les questions privilégiées, et les questions
privilégiées sont, par rapport les unes aux autres, d'un rang
différent.
Une nlotÎon pure et simple d'ajournement passe avant toutes
les autres (5) ; s'il en était autrement, la Chambre pourrait être
(1) [II. GIŒ Y, 227. J
(2) [II. HATS , 121, 163 à 185. J
(3) L E X PAHLI AM , 26!. - ELSYl"GE Jlem .. 85. - [II. HATS., 112.J
[Jefferson citait aussi Ordo Ch. Comm. 61/-. - Le S. O . qui porte pour l'ins~
tant ce numéro dans la compilation précitée est relatif aux « Avis des pri ères ».
Celui qui se rapproche le plus du point visé au texte est le S. O. 31, Présentation Oll introduclion, et première lecture des bills, dont la 2 me partie
[7 février 1902J dit : c( Un membre peut, s'il le juge utile, après en avoir donné
avis, présenter un hill sans un ordre de la Chambre pour cette présentation;
en ce cas, le titre du bill sera lu par le Clerk à la Table ; il sera alors considéré comme ayant été l'objet d'une première lecture , et enfin impriIné ».]
(4) SCOB., 22, 28. - [II. HATS. , III, et n. ::: .J
(5) [II. HATS ., 113, note *] .

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

99

indéfininient maintenue en séance conLre sa volonté. Cependant
cette motion ne peut pas être accueillie lorsqu'une · autre question est déjà posée, et pendant que la Chambre est occupée à
voter.
[Au Sénat.]

Règle XXII.

Les règles ci-après déterminent les motions qui ont droit à
la priorité (precedence) de la façon suivante:
Quand une qnestioIJ est pendante, ancune motion ne peut
être accueillie, sauf celles: de s'ajourner,
de s'ajourner à une date fixe, ou lorsque le Sénat
s'ajourne,
de s'ajourner à une date fixe,
de prendre un congé,
de procéder à l'examen des affaires exécutives,
de déposer sur la table,
de remettre indéfiniment,
de remettre à un jour fixe,
de renvoyer à un comité,
d'amender.
Ces différentes 111.otions auront la priorité dans l'ordre où
elles sont énumérées .. les motions d'ajournement, de congé,
d'examen des affaires exécutives, de dépôt sur la Table seront
résolues sans débat.
Rpr. la Règle IX, déjà citée supra, p. 69.

Les ordres du jour (orders of the day) ont la priorité sur toutes
autres questions, sauf celles d'ajournement (adjournment),
c'est-à-dire que la question impliquée par un ordre de cette
nature est rendue privilégiée pro hac vice. L'ordre est une
abrogation de la règle générale en vue d'un cas particulier. C'est
pourquoi aucune autre discussion n'est permise sur la quesLion
qui était soumise à la Chambre, lorsqu'un membre demande la
lecture de l'ordre du jour ; si la discussion pouvait, en effet,
continuer, elle pourrait ocèuper touLe la séance et déj.ouer
l'ordre. -- Pour avoir droit à la priorité, cette motion [d'ordre
du jour] doit viser des ordres du jour en général, et aucun

�100

":

:.-:.~

..

-

THO~IAS

JEFFERSON

ordre en particuHer; et, si la question est adulise de savoir
« Si la Chambre yeut passer maintenant aux ordres du jour? »,
ceux-ci doivent être lus et examinés suiyant leur rang (1); car
pi'iorité d'ordre assure priorité de droit, laquelle ne peut disparaître que par l'effet d'un autre ordre spécial.

....

[Au Sénat.]

•

t"

.' ,

&gt;'7~

\

'.Y'"(

Règle X [Textë déjà cité, supra , p. 79.]

Après les ordres du jour, viennent d'autres questions privilégiées qui demandent de longues explications.
Il est bou que, dans toute assemblée parlementaire, il y ait
certaines fonnes de questions déLenninées de façon à lui perIllettre de décider convenablement de toutes les propositions qui
peuvent lui être soulnises. Telles sont: 10 La question préalable;
- 2° la remise indéfinie; - 3° l'ajournement d'une question à
un jour fixe; - 4° le dépôt sur]a table; - 5° ]e renvoi à un
cOlnité ; - 6° l'amendement.
Il faut bien comprendre le~ circonstances particulières de
l'emploi de chacune de ces questions.
1° La qllestion préalable (the previous question) a éLé créée
pour empêcher momentanément l'expression on la discussion de
Lelle proposition qu'il est inutile ou inopportun d'examiner
inunédiatement (2).
2° Mais, COlnlne la question préalable ne débarrasse de la proposition que pour un jour, et COnlll1e cette n1ême proposition
p.e.ut~~re l'eproduite le lendemain, si la Chambre veut la rendre
impossible pour tout le teulps de la session, elle la déclare
remise (postpone) indéfiniment (3). Cette mesnre enlève valeur
Ü ]a proposition pour toute ]a session, exactement comme un
ajournement inùéfini équivaut à une dissolution, ou le report
d'une affaire sine die à son abandon.
3° .Lorsque, sur une motion qu'il convient de régler, des renseignements font ùéfaut, on bien lorsqu'une affaire plus pres1

(1) [II. HATS., 115.J
(2) [II. HATS., 115.]
(3) [Cpr. II. HATS., 209.J

�MANUEL DE pnATIQUE

101

sante doit occuper immédiatement le temps de la Chambre,
celle-ci prononce l'ajolll'nement de la qllestion Oll de la discllssion
à tel jouI' fixe de la session (adjourn a question or debate to a
definitive day) qui réponde à ses vues (1). Et, lorsque la discussion ajournée sera reprise, ceux qui ont déj~l. pris la parole ne
pourront plus la reprendre (2). Quelquefois cependant on a abusé
de cette règle, en ajournant la question à un jour au-delà de la
session, pour s'en débarrasser du Inême coup comme on l'aura i t
fait par une remise indéfinie (postponement indefil1.ilej.
4° Lorsqu'une matière réclame l'attention immédiate de la
Chambre, mais que celle-ci veut se réserver de reprendre la proposition quand il lui conviendra, elle en ordonne le dépôt Slll' la
table (lying or the table).
5° S'il est jugé nécessaire d'amender et de mûrir la proposition
plus que les formes de la Chalnbre ne le peuvent permettre, le
renvoi à un comité (comnlit) est décidé;
6° Si la proposition est bien digérée et ne nécessile que des
amendements simples et peu nombreux, - et spécialement si ces
amendements sont d'une grande importance,- la Chambre procède elle-même à l'examen et aux amendements.
La pratique du Sénat s'écarte de cette gl'udation régulière des
formalités. Comparée à celle du Parlement, ell~ est la suivante:

·

.

,,'
,

PARLE~1ENTAmE

'-

PARLE~IE~T

SÉNAT

......
Remise indéfinie.. ... .
Ajournement ........ . .... . '
,'"

Remise à un jour au-delà de la session.
Remise à un jour de la session.
Remise indéfinie.
Dépôt sur la table. , . . . . . . . . { D'
1
Il
epot sur a ta ) e.
A

Par conséquent, dans sa huitième Règle (actuellement XXII),
suivant laquelle, lorsqu'une question est soumise au Sénat, nulle
nlotion ne peut être accueillie, sauf celles tendant ü faire poser
la question préalable, remettre, renvoyer à un comité, ou amender, le 1110t « remise» (postponement) doit être interprété dans le
(1) LU. HATS., 113-115.]
(2) [Il. !fATS . ! 106J

�102

. .... .

sens large, et non point d'après son acception parlementaire. La
règle du Sénat établit donc, comnle questions prIvilégiées: la
question préalable, la remise, le renvoi à· un con1Ïté, et l'amendenlent.
Mais l'on peut se demander si ces questions sont privilégiées
les unes par rapport aux autres, ou bien si elles sont sur le même
pied, de telle manière que le principe commun « Prelnière proposée, preInière posée» leur est applicable. Ce point a besoin
d'être expliqué. Elles peuvent entrer en conflit de la façon
suivante:

~

",."

;

THOMAS JEFFERSON

1. Question préalable, et Remise,
Renvoi à un comité,
Amendement.

...... ..
,"'

l

2. Remise, et Question préalable,

Renvoi à un comité.
Amendement.

3. Renvoi cl
.

lZll

comité et Question préalable,
Remise,
Amendement.

l

Dans les premier,
deuxième et troisième
groupes, et dans le premier membre du quatrième groupe, la règle
« Première proposée,
première posée » est
.applicable.

4. Amendement et Question préalable.

Remise,
Renvoi à un comité.

.

:

..,,J'.-',

: . ~ .. ",

.'

"

Dans le premier grollpe où la question préalable est posée la
prenlière, l'effet produit est bien particulier, attendu qu'elle
empêche de poser, non seulement avant, mais même après elle,
les questions subséquentes de remise ou de renvoi à un comité;
en efIet, admettre la question préalable revient à décider que la
question principale (the main qllestion) sera posée de sllite, et ce
serait aller contre cette décision que de remettre ou de renvoyer
à un conlité; et repousser la question préalable revient à
décider que la question principale ne sera pas posée de suite; or,
de ce fait, la Chanlbre est dessaisie de ladite question et il ne lui
reste plus rien à relllettre ou à renvoyer à un COlllité. De sorte
que voter, soit pour, soit contre la question préalable n'est jamais
un procédé qui permette aux partisans de la remise ou du renvoi
à un comité d'arriver à leur fin. Le point sera· examiné plus loin
de savoir si la proposition peut être amendée.

�MANUEL nE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

. . '..........

t

.
1

....

~ •

.

: ".

103

Deuxième groupe. - Si la remise est acceptée, la proposition
n'est plus soumise à la Chambre; en conséquence, la question
préalable, le renvoi à un comité ou un amendement n'ont plus
de raison d'être; au contraire, si la remise est repoussée, la
question principale peut alors être, ou écartée par la question
préalable, ou renvoyée à un comité, ou soumise à alnendelnents.
Le troisième groupe donne lieu aux mêmes observations que le
deuxième .
Quatrième grollpe. - S'il est proposé, d'abord d'amender la
qpestion principale, puis de lui appliquer la question préalable,
la question d'an1endement doit être prise la première.
Si amendement et remise sont en conflit, la remise est d'abord
mise aux voix, comme le serait au Parlelnent la question équivalente d'ajourner la question principale. La raison en est que la
question d'amendement n 'est pas supprimée par la remise ou
l'ajournement de la question principale, n1ais reste encore
soulnise à la Chambre, lors de la reprise de la question principale, et, si la Chan1bre n'avait pas la possibilité d'ajourner
l'affaire tout entière, il pourrait arri ver que, par la longueur du
débat qui aurait lieu sur l'amendelnent, l'occasion fùt perdue de
traiter d'autres affaires urgentes.
Amendement et renvoi à lUZ comité. - La question du renvoi à
un comité, n1ême si elle a été proposée la dernière, sera posée la
pren1Îère ; car elle vient, en réalité, à l'appui de la proposition
d'amender. Scobell (1) dit que « tout le monde peut, nonobstant la motion d'amender un bill, en demander le renvoi à tel
comité, et la question du renvoi au comité doit être posée la
première ».
Les observations ont porté jusqu'à présent sur le cas de deux
ou de plusieurs questions privilégiées en conflit, lorsqu'elles
sont, toutes, proposées sur la question originelle ou principale;
on va supposer maintenant que l'une d'elles soit proposée, non
point quant à la question principale, originelle, mais au sujet
d'une question secondaire, e. g. :
(1)

SCOB.,

46.

�104

.. '

THO~IAS

JEFFERSON

Supposez qu'une motion ayant été faite d'ajourner, de renvoyer à un comité ou d'amender la question prIncipale, la
proposition soit formulée d 'empêcher l'effet de cette motion en
posant à son sujet la question préalable. - La combinaison
n"est point permise, ~ar ce serait trop embrouiller (em.bal'l'ass)
les questions que les laisser libreluent chevaucher les unes sur
les autres; le mêlue résultat peut être obtenti d'une façon plus
simple, - en votant contre l'ajournement, le renvoi à un conlité,
ou l'mnendemcnt (1).
c

Supposez qu'une luotion ayant été faite de poser la question
préalable, de renvoyer à un comité ou d'mllender la question
principale, une autre motion soit faite, de remettre celle qui
tendait à la question préalable, le renvoi à un conlité ou l'amen. dement de la question principale. - 1° Il serait absurde de
renlettre seulement la question préalable, le renvoi à un comité
ou l'amendement, et de séparer ainsi l'accessoire du principal;
mais elle peut être reluise d'une façon distincte de la question
originelle, parce que la huitième (22 0 ) Règle du Sénat ' dit que,
lorsqu'une question principale est soumise à la Chambre, nulle
nlotiol1 ne peut être accueillie, sauf celles de renvoyer il un
comité, d'amender ou de poser la question préalable en ce qui
concerne la question originelle; c'est aussi la doctrine parlementaire. Par conséquent, la 1110tion de reluettre la nlotion secondaire au nloyen' de la qnestion préalable, de la renvoyer à un
comitÉ ou de l'amender ne peut pas être admise. - 2° C'est là un
enchevêtrement des questions les unes dans les autres qui n'est
point permis afin d'éviter la confusion. - 3° Le lllême résultat
peut être obtenu plus sinlplement en votant contre la question
préalable, le renvoi au comité, ou l'amendeluen~.
Supposez que le renvoi à un comité soit proposé d'une motion
de poser la question préalable, de remettre ou d'amender. Il est
loisible de donner contre cette proposition les première,
deuxième et troisième raisons indiquées ci-dessus,

~ 1)

[II.

H,-\TS .,

113-118. J

�MANUEL DE PRATIQUE

.

_.

~..

r •

~

....

."!\.~.: •

...
. )7':'"'

"'....

~

.' '..

~

~

..

•

:

• -0;.

•

".

...... • •

'

• '

PARLEMENTAIRE

105

Supposez que la proposition soit faite d'amender une motion
tendant à poser la question préalable. Il faut répondre que la
question préalable ne peut pas être amendée. L'usage parlementaire, aussi bien que la neu vième Règle du Sénat, ont ainsi
fixé la fonne de celte question: « Faut-il poser maintenant la
question principale?», c'est-à- dire à l'inslant présent; et,
comme il n'y a qu'un instant présent, il ne peut s'agir de modifications. Il est sans utilité de remplacer ces mots par « delnain »
ou ( tout autre moment », et il n'yen a point d'exeInple. - Mais
supposez une motion d'amender une nlotion de remettre, tendant par exemple à rem placer un jour par un autre, ou une date
indétern1Ïnée par une date fixe. L'utilité que présente cet amendement lui confère le privilège d'être joint à la motion secondaire et privilégiée, c'est-à-dire qu'il est permis d'amender la
motion de l'ajournement d'une question principale. Ainsi, nous
pouvons amender le renvoi à un comité d'une question principale, en ajoutant, par exemple, « avec pouvoir de procéder à un
enquête, etc ... » De même, il est permis de proposer un amendement à un aluendement; Inais la nlotion ne serait pas permise
il un autre degré, c'est-à-dire si elle tendait à amender l'amendeInent d'un amendement proposé à la question principale; cette
faculLé conduirait à une trop grande confusion; il faut tracer la
limite ~l quelque endroit, et l'usage l'a fixée après l'amendmnent
d'un amendelnent (sous·anlendmnent). Le même résultat peut
être recherché en rejetant l'amendement d'un amendement, et
en faisant ensuite une motion à l'enconLre de l'amendement
comme si l'on désirait l'amender; en cette forme, la mo1ion
n'est plus, en effet, qu'un amendement à un amendement .

. ,.

[Au Sénat.]

Règle XXVI, cl. 1.

Qlland des motions sont {'aites de l'envoyer une matière à
un comité spécial ou à un comité permanent, la question clu
l'envoi à un comité permanent doit être posée la première;
une simple motion de l'envoi ne sera pas susceptible d'amendement, si ce n'est pOUl' y ajouter des instructions.

�106

THOMAS JEFFERSON

l Lorsque est inscrite une somme dans

\.

:.

..
.0'

.'

~

r.

./.'

un blanc, la somme la
plus forte doit être mise la première en question, d'après la
treizième Règle du Sénat (1) contrairement à la règle du ParleInent qui donne la préférence à la somme la plus faible et au
délai le plus long (2). J
Cette nlanière n'est poinL considérée COlnme constitutive d'un
amendement à une quesLion, mais comme équivalente à autant
de questions originales, alternatives ou successives. Dans toutes
les questions de délai et de nombre, nous devons examiner: si le
plus grand renferme le plus petit, ainsi qu'il en est quant aux
questions de savoir quel sera le temps d'une remise, le nombre
des menlbres d'un cOlnité, le montant d'une amende, la durée
d'un emprisonnement, le délai d'alnorlissement d'un enlprunt,
ou le terme ad quem dans tous les autres cas; la question doit
alors procéder a maximo," - ou bien, si le plus petit renferme
le plus grand, comme il en est dans les questions de limiLation
du taux de l'intérêt, de fixation du jour de clôture de la session
par ajournement. ou d'ouverture de la prochaine session, de
déternlination du temps auquel un acL sera applicable, ou
d'établisselnent du terme a quo dans tous les autres cas, où la
question doit procéder a minimo. Le but de ces combinaisons
est de ne point commencer à cette extrême limite, qui, inférieure
au désir de chacun, ne pourrait être repoussée par personne, et
qui, adoptée, rendrait impossible toute proposition d'en dépasser les termes; il est, au contraire, de commencer à l'autre
limite extrême qui ne réunirait en l'état que l'adhésion de peu
de personlles, et, dès lors, d'en augmenter ou réduire le chmnp
jusqu'à ce que puisse être réuni un nombre de voiX' suffisant à
former une majorité (3). « La bonne quesLion, en pareil cas,
n'est pas celle sur laquelle, et au-delà de laquelle, tout le nlonde
serait d'accord, mais celle de sRvoir s'il doit être fait une addition ~t la question (4) ».
(1) Cette Règle a été abrogée.
(2) [III. GREY, 382, et V, 179. -

(3) lUI. GREY, 376, 384, 385.J
(n [1. GREY, 365.]

II.

t{ATS.,

III, note

~,

et III, 166, 183-186.J

�l\lANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

107

Il existe une autre exception à la règle de la pri9rité dans le
cas de nlotion tendant au retranchement (strike out) ou à l'adoption (agree) d'un paragraphe. Les 1110tions d'amender doivent
être présentées ayant qu'un vote intervienne sur le retrait ou
l'adoption du paragraphe tout enlier.
Mais il y a plusieurs questions qui, étant incidentes à toules
les autres (incidental ta every one), ont la priorité, qu'elles soient
ou non privilégiées: ainsi, une question d'ordre, souleyée à
propos de toute autre question, peut être tranchée avant
celle-ci (1).

'.

[Au Sénat].

".

Règle XX.

1. Une question d'ordre pellt être soulevée à Cl11 moment
qllelconque des débats, sauf pendant ql.le le Sénat vote pal'
division; et, à moins ql.l'elle ne soit de la compétence du
Sénat, elle sera résoll.le sans débat par le président et susceptible d'appel devant le Sénat. Quand un appel est formé,
toute qllestion d'ordre sllbséquente qlli pellt s'élever avant la
décision SUI' cet appel sera résolue par le président sans débat,
et tOl.lt appel sera résolu en une fois et sans débat. Tout
appel peut être déposé sur la table sans préjlldice pour la
question en cours d'examen, et devra donc être considéré
comm.e confirmant la -décision du président.
2. Le président pellt soumettre toute question d'ordre à la
décision du Sénat.

Si une question de priYilège s'élève au sujet d'une question,
ou à la suite d'une querelle entre deux 111embres, o~ pour toute
autre raison, elle passe ayant l'exmuen de la question originelle
et doit être tranchée la première.
Lecture des documents relatifs à la question soumise à la Chambre.
- Cette question doit être posée avant la question principale.
Demande d'autorisation de retire/' une motion (to withdraw a
motion). - La règle du Parlement étant que, lorsqu'une luotion
est faite et appuyée, la Chambre en est saisie, et que cette lTIotion
(1) [II.
(2) [II.

HATS.,
HATS. ,

119.J
121.J

�108

THOMAS JEFFERSON

ne peut êLre retirée sans autorisation, il résulLe des termes
mêmes de la règle que l'autorisation peut être accordée, et, par
conséquent, qu'elle peut être demandée, et que la question peut
être posée.

SECT.

.'

. ~ '.. .

..:..........

..

~.

XXXIV. -

QUESTION PRÉALABLE

(Previolls qllestion)

Lorsqu'une question est soumise à la Chambre, tout membre
peut proposer la question préalable: « Cette question (la question principale) doit-elle êlre posée maintenant?». Si elle est
adoptée, la question principale est alors posée Îll1luédiateluent,
et nul ne peut plus prendre la parole, soit pour ajouter quelque
ch03e à ladite question, soit pour la modifier (1).
Si la question préalable est proposée et appuyée, le présiden t
demandera: « La question préalable doit-elle être posée luaintenan t ? ». Si les Non l'emportent, la question préalable ne sera
pas posée (2).
D'après M. Hatsell, ce genre de question semble avoir été
introduit par Sir Henry Vane, en 1604 (3). Lorsque la question
était posée en cette forme : « La question principale doit-elle
être posée? », les votes néga~ifs ayaient cet effet d'écarter la
question pour toute la session ; mais, depuis l'emploi des
Illots : « posée luaintenant, now Pllt», le rejet n'écarte la question
que nlomentanément ; autrefois, en vérité, jusqu'à la fin du
débat (4), aujourd'hui pour le jour seulement de la discussion et
pas pour plus longtemps (5).
Avant la ·question : « La question principale doit-elle êlre
posée maintenant ?», tout luembre peut avoir déjà pds la parole
sur la question principale; s'il en était autrement, il lui serait
absolUluent impossible de la prendre (6).
(1) HAIŒW., Mem. 28. - [IV. GUEY, 27.J
(2) [II. HATS., 116.]
(3) [II. HATS., 111, notes et t. - If. GUEY, 113,114 et III, 384-. J
(4) [IV. GREY, 43.J
(5) III. GUEY, 113, 114.J
(6) H.-\KEW ••11em., 28,

*

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

,.

·.

"

109

La vraie occasion d'user de la question préalable ~e rencontre
lorsqu'est mis en avant quelque sujet de caractère délicat à
l'égard de hauts personnages, etc., ou dont la discussion risque
d'amener des constatations aux suites fâcheuses. Alors la question préalable est proposée, et, suivant la pratique nloderne, la
discussion de la question principale suspendue, et le débat
limité à la question préalable. L'emploi de la question préalable
a été étendu abusivenlenl à d 'autres cas; mais elle y a constitué
une procédure gênante ; d'autres formes parlelnentaires plus
simples rempliraient tout aussi bien les mêlnes services ; par
conséquent, il n'en faut pas favoriser l'usage, mais le réduire
dans des lilnites aussi étroites que possible.
Est-il possible d'muender une question principale après qu'il
son sujet a été proposée et appuyée la question préalable ?
Hatsell (1) dit qu'on s'est demandé s'il était possible d 'admeLlre
un amendement à la question principale, après que la question
préalable fut proposée et appuyée, et posée du Fauteuil (il veut
dire par là après que le Speaker l'eut mise en discussiOli). Il
déclare que l'amendement peut être accueilli après que la ques~
tion préalable a été proposée et appuyée, luais ne peut plus
l'être après qu'elle a été posée du Fauteuil. Dans ce dernier cas,
il pense que les partisans de l'amendeluent doivent voter que la
question principale ne sera pas posée maintenant, et, là-dessus,
proposer leur question amendée, laquelle, devenue par le fail de
l'amendement une question nouvelle, n'est plus la même que
celle qui vient d'être repoussée, et par suite peut être proposée
comme une nouvelle question. En réalité cette manière de procéder compromet certainelnent la question principale en divisant
ses partisans, parmi lesquels quelques·uns peu vent, en effet,
mieux aimer l'accepler sans amendement que la yoir complètement repoussée; tandis que d'autres peuvent yoter, con1lue
l'indique Hatsell, que la question principale ne soit pas posée
maintenant, dans le but de la représenter sous une forme
amendée. Grâce il cette nlanœuvre au sujet de la question préa(1~

[II.

RATS.,

122-12·1; J

�110

.,"

&gt;

.

-.

"

.

;..,

.

"

j_. , . .

~

." r-

'.

~

•

,-

"..

-

,'.

...": .: -'. .. ". . ' '1

•

J

,..

... _

• ~..

..

.

'.~'"

',,'
:

.

..

.
•

.

_'.' l

",

"

.

•

THOMAS JEFFERSON

lable, les ad versaires de la question principale, voient se
joindre à eux, dans le premier scruLin, les adversaires de
l'amendement, et ils mettent ainsi les partisans de la question
principale dans l'elubarrassanle situation de se rallier comme
il~ peuvent. - Il indique égaleluent, à l'appui de celte opinion
que la circonstance décisive pour savoir si un amendement peut"
ou ne peut pas, être accueilli, est le fait que du Fauteuil la
question préalable a éLé posée. Toutefois, comme la règle est
que la Chambre est saisie d'une question aussitôt que celle-ci a
été proposée et appuyée, le fait que cette question a été posée
a ussi du FauLeuil ne peut faire que la Chambre en soit plus ou
moins saisie. On peut dire, en vérité, que, la question préalable
ayant pour but d 'écarter une question qu'il n'est pas opportun
de discuLer, ce but pourrait être déjoué par la proposition
d'amender, et le fait d'incorporer l'objet de la question principale dans la discussion de cette motion. Mais le but de la question préalable peut également être luanqué par l'effet de la
lnanœuvre consistant à proposer, comme l'indique M. Hatsell,
d'amender la question après que la décision a été prise au
scrutin de ne pas poser la question originelle. Il reconnaît aussi
que la pratique admet des amendeluents préalables, et il ne
cite que quelques exemples anciens en sens contraire .
Au total, je pense qu'il vaut nlieux trancher la question ab
inconvenienti, c'est-à-dire qu'il faut savoir s'il est préférable de
permettre à une partie de la Chambre de faire échouer une
proposition en posant à la hàte la question préalable, et en
obligeant ainsi à poser la quesLion principale sans l'muender, ou
bien de permettre à l'autre partie de la Chambre d'imposer, d',une
façon incidente tout au nloins, une discussion que la première
préfèrerait éviter. Ce dernier inconvénient est peut-être le
moindre, d 'autant que le Speaker peut, en restreignant rigoureusement la discussion au seul mllendement, empêcher toute
incursion vers la quesLion princ~pale, et d'autant aussi q\.l'un
gr~nd nombre des cas dans lesquels la question préalable est
demandée sont de vrais sujets de discussion publique (propel'
sllbjects of public discussion) et ne doi vent point, quant à cette

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

111

discussion, être gênés par une règle111entation formelle_(obstrc~te:
by a fOl'malily) qui n'a été introduite que pour des questi Ol-:~
d'un caractère particulier (of a peculial' charQcter).
SECT.

.......

.

..

'

XXXV -

A:\ŒNDE~lENTS.

Lorsqu'un amendement est proposé, tout 111ernbre qui a prÏ!':
la parole sur la question principale peut la reprendre sur
l'amendement (1).
Si un amendement incompatible ayec un antre déjà adopté
est présenté, la ChaInbre trouvera dans cette contradiction une
raison suffisante pour le repousser; toutefois, le Speaker n'est
pas compétent pour le supprÏIner, comme s'il était contre
l'ordre. Car, sïllui était pertuis de faire rentrer des questions
de concordance dans les questions d'ordre (vortex of order), il
pourrait usurper le droit de s'opposer aux modifications importantes, et anéantir la volonté législaLive au lieu de la servir.
Des amendelnents peuvent être proposés, tels nlême qu'ils
nl0difient (alter) la nature de la proposition. C'est un nloyen,
en effet, de se débarrasser d'une proposition que de lui donner
une acception tout autre que celle voulue par ses auteurs, de
façon que ceux-là mêmes votent contre elle (2). Un nouveau
bill peut être introduit (ingrafted), par voie d'amendement, sur
ces mots: « Qu'il soit ordonné ... eLc. (3) .
Si l'amendenlent proposé consiste à retrancher (by leaving out)
certains nlots, il peut être proposé, connue anlendement à cet
amendenlent, de supprinler une partie des mots de l'alnendeInent; ce qui revient à les maintenir dans le bill (4). La question
parlelnentaire à poser est toujours celle de savoir « Si les nlots
doivent faire partie du bill ».
Si l'anlel1denlent rJroposé consiste dans l'insertion d'un paragraphe ou de partie d'un paragraphe, ses partisans, avant que la
(1) Scon.; 23.
(2) [II. HATS., 109, 113, et IV, I1.J
(3) [1. GUEY; 190,192.J
(4) [II. HATS., 110, 117.J

�112

\

.

THO:\IAS JEFFERSON

question ne soit posée de savoir s'il doit être insé]~é, peuvent,
par amendements, le rendre aussi parfait qu'il leur est possihle.
S'il est admis, il ne peut plus être amendé dans la mêrne phase
de la procédure parce qu'un yote de la Chambre l'a adopté en
celte forme. De Illême, si l'amendelllen t proposé consiste à
supprimer un paragraphe, ses partisans doivent, avant que la
question de la suppression ne soit posée, le rendre, par des
amendements, aussi parfait qu'ils le peuvent. Si, après que la
question a été posée, le dernier paragraphe est l11ainlenu, il ne
peut être ultérieurement proposé de l'amender, car le vote défayorable à sa suppression éql1ÏYaut à un yote d'adoplion en la
forme où il était.
Lorsque l'amendement proposé consiste à supprimer certains
mols et à en ajouter certains autres, la manière d'exposer la
question consiste à lire d'abord, en entier et dans sa forme présenle, le passage à amender, ensuite les 1110ts dont le retrancheInent est proposé, puis ceux dont l'addition est demandée, enfin
le passage en entier, tel qu'il sera après amendement. Et la
question, si la demande en est faite, doit alors être divisée, et
posée d'abord sur la suppression. Si celle-ci est adoptée, la
question est posée alors de l'insertion des mots ' proposés. Si
celle-ci est repoussée, la proposition peut être faite d'insérer
. d'autres nlots (1).
Au cas de rejet d'un amendement proposé par moLion et
consistant à retrancher certains nlots et à en Illettre d'aulres à
leur place, une autre Illotion peut être faite de supprimer les
nlêmes mots et de les remplacer par d'autres d'une porlée entiè . .
rement différente de ceux dont l'insertion avait été proposée par
la première molion. Si celte dernière motion est repoussée, une
autre peut alors être faite de retrancher les mêmes nlots et de
n'en mettre aucun autre à leur place, et cette proposition doit
être acceptée. Pareilles combinaisons sont possibles, parce que
supprimer et substituer A est une proposition; retrancher et
insérer B. est une proposition différente, et retrancher et ne rien
(1) [II.

HATS.

110, 118. J

�,113

l\1ANVEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

Illettre en place est encore une auLre proposition; et le rejet
d'une proposition n'eillpêche pas d'en présenter unë différente.
Le cas ne changerait pas non plus si, la première lllOtion était
divisée, la question posée d'abord de la suppression, et celle-ci
repoussée; car, de luèl1le que poser la question d'un seul coup
et pour la question tout entière n'aurait point empèché une nouvelle proposition, de Blême la poser sur la 1110itié seuleillent de
la question ne saurait entraîner un autre résultat (1).
[Au Sénat]

..

,.'

Règle XVIII.

Si la question en. discussion contient plusieurs propo ..
sitions, tout sénateur peut en. demander la division, réserve
faite d'une molion de supprimer el d'inst?rer, laquelle ne
peut pas être divisée,. mais le rejet d'une motion de supprimer el d'insérer llne proposition n'empêche pas une motion
de retrancher et d'insérer une autre proposition,. elle n'empêche pas non plus une simple motion de retranche/''' le
rejet d'une motion de retrancher n'empêchera pas non plus
llne motion de retrancher et d'insérer. Alais, lorsqu'une
motion de retrancher et d'insérer est pendante, la partie à
.retrancher et celle à insérer doivent, au point de vue de
l'amendement, être considérées comme une question, et les
motions d'amender la partie à retrancher azzront la priorité.

Mais, s'il a été décidé de supprimer les mots et d'insérer à leur
place A, il n'est pas possible ensuite de supprimer A et d'insérer B. L'auteur de B aurait dû indiquer, pendant que la discu s~
sion de A avait lieu qu'il proposerait d'insérer B, auquel cas
ceux qui auraient )?référé cette ~olution se seraient réunis pout
rejeter A.
(1) Dans le cas de division de la question, et de vote contre la suppression l
j'émcts en hésitant l'opinion que j'exprime au texte. Je ne trouve aucune
autorité dans le sens indiqué, et je sais que la question peut êh'e considérée
sous un aspect différent. On peut penser qu'après décision prise, d'une façon
distincte, de ne pas supprimel' le passage, la même question de suppression ne
peut être posée de nouveau , même s'agissant d'une insertion différente.
J'estime encore plus raisonnahle et plus convenahle de considérer la suppression et l'insertion cornme ne formant qu'une seule proposition; néann1oins,
je me rendrais, sans hésiter, à toute preuve que la solution contraire est d'usage
au Parlemcnt. (JefTel'son ).
8

�114

.
.... /~ ~ :. ','
... 1

:

...

...

'

•

.

.;

.
.-'

",

.........

~

:

~

..

THOMAS JEFFERSON

Cependant, après que A a été inséré, il est possible de proposer
le retranchement d'une partie du paragraphe originel qui
comprend A, pourvu que la partie à retrancher soit assez substantielle pour constituer réellement une proposition différente.
On en revient alors au cas ordinaire de suppression d 'un paragraphe antérieureluent amendé. Rien n'empêche non plus une
insertion de dispositions nouvelles au lieu de A et de ce qui s'y
rapporte .
Le 25 janvier 1798, une nlotion fut faite au Sénat de remettre
jusqu'au second mardi de février l'examen de quelques amenr-d ements proposés à la Constitution; les nlots « jusqu'au second
mardi de février» furent repoussés par voie d'amendement. On
proposa alors d 'ajouter: « jusqu'au premier jour de juin ». On
objecta que l'addition n'était pas possible, attendu que la question aurait dù être posée d'abord sur le délai le plus long et que,
par cOI~séquent, après qu'on s'était prononcé contre le délai le
plus court, on ne pouvait en mettre un plus long en question.
On répondit que cette règle ne s'appliquait qu'au cas où il s'agit
de remplir des blancs laissés pour l'indication d'un délai. Mais,
lorsqu'un laps de t emps déterminé fait partie d'une nlotion , il
peut être supprimé aussi bien que toute autre partie de la motion,
et, une fois qu'il est supprimé, la possibilité existe d'admettre
une nlotion tendant à l'insertion d 'un autre délai. En fait, ce
n'est qu'après que les nlots relatifs au délai sont retranchés, et
que, par conséquent, l'indication du temps est laissée en blanc,
que la règle peut commencer à s 'appliquer, en autorisant toutes
les propositions de délais différents et la pos~tion des questions
successives quant au délai le plus long; s'il en était autrelnent,
l'auteur de la proposition pourrait rendre impossible l'établissement des délais longs en insérant dans sa proposition un
terme court dès le début, attendu que, jusqu'au moment où ce
délai restreint serail supprimé, l'insertion d'un plus long serait
impossible, et que, si cette insertion n'est point autorisée après
la suppression du délai court, elle est toujours interdite.
Supposez que la première proposition ait été d'anlender en
supprinlant les mots « le second mardi de février », et en insé-

�115

MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

,

.

rant à lelll~ place « le 1er juin» ; ·il aurait donc été r~gulier de
diviser la qtiestion, en posant d'abord la question de suppression, ensuite celle d'insertion. La manière de procéder actuelle
a précisément cet effet; Inais, au lieu d'une seule nl0tion eL de
deux questions, il y a deux motions et deux questions, - la
Inotion élant divisée aussi bien que la question.
S'il était préférable de réunir en un seul bill les matières
contenues dans deux, il n'y aurait qu'à rejeter l'un et incorporer
son dispositif dans l'autre par voie d'anlendement. De même,
s'il était préférable de distribuer en deux bills la substance
d'un seul, on pourrait en distraire une partie par voie d'aI11ende'ment, et de celte nlême partie faire l'objet d'un nouveau bill.
Lorsqu'il y a lieu de transposer une section, une question doit
d'abord être posée afin d'enlever cette section de la place où
elle est, et une autre ensuite afin de l'insérer à l'endroit désiré.
Bill adopté pal' llne Chambre avec des blancs. - Les blancs
peuvent être reI11plis par l'auLre Chambre au nl0yen d 'amendeInents, renvoyés à la preInière Chambre, et par elle adoptés. (1).
Le nUI11éro placé devant la section. d'un bill n'étant qu'une
indication marginale, et non une partie du texte nlême du bill ,
c'est le clerk qui les détermine. - La Chambre, ou le comité,
ne doit amender que le texte.

",

SECTION

. ..
,'

-

..

XXXVI. -

DIVISION DE LA QUESTION

Lorsqu'une question comprend plusieurs parties, elle peut
être divisée en deux ou plusieurs questions (2). Mais ce droit
n'appartient pas aux membres individuellel11ent; son exercice
implique le consentel11ent de la Chambre. Car, qui doit décider,
si une question est ou non complexe, - quand elle est COlTIplexe, - en conlbien de propositions elle doit être divisée? Le
fait est que la seule façon de diviser une question complexe est
d 'y proposer des amendements, et la Chambre statuera après
(1) [III.

HATS .,

115.J

(2) HAIŒW~, Mém. , 29.

.J

�116

"

"

.

THO~IAS

JEFFEHSON

qu'une question ·a ura été proposée, à nloins qu'elle n'ordonne la
division. Ainsi, le 2 décembre 1640, s'agissanf de -l'élection dès
Chevaliers de Worcester, la nlotion fut faile et accueillie de
diviser la question en deux, c'est-à-dire une pour chaque
Chevalier (1). De nlême, chaque fois qu'une question réunit
plusieurs noms, ceux-ci peuvent être séparés, et mis en question
un à un (2), Ainsi, le 17 avril 1729, sur observation que ]a question était. cOIuplexe, il y eut division par voie d'amendelnent (3).
Le bien-fondé de ces observations ressort avec évidence de
l'exposé des difficultés résultant de la dix-huitième Règle du
Sénat, suivant laquelle « Si la question en discussion contient
plusieurs propositions, tout sénateur peut en demander la
division »,
30 mai 1798, Bill des étrangers en quasi-comité. - Par voie
d 'amendement deux nouvelles clauses avaient été ajoutées à
une section et à une clause du bill primitif. Sur une lnotion de
retrancher la section ainsi amendée, la division de la question
fut demandée, Pour pouvoir]a faire, il fallait d'abord poser ]a
question sur ]a suppression ou bien de la première c]a use ou
bien de quelque partie distincte de la section. Mais, lorsqu'il ne
reste plus d'une section que le dernier membre et les clauses il
est ilnpossible de les séparer, de manière à ce que le dernier
inembre soit luis en question tout seul, parce que les clauses
pourraient être ainsi luaintenues COlllme exceptions à une règle
qui aurait été rejetée, - ou bien parce que les nouvelles clauses
pourraient être remises une deuxième fois en question alors
qu'elles avaient déjà été examinées une première fois à la nlême
lecture; ce qui est contraire à la règle. La question doit être
posée sur la suppression du dernier membre de la section ainsi
amandée. Les exceptions sont ainsi détruites avec la règle; ce
qui enlpêche toute inconséquence. Pour êlre divisible, une
question doit cOIuprendre des points tellelnent distincts et
tellelnent complets par eux-mêmes que, si l'un d'eux est sup(1) [11. HATS. , 118, 119, note
(2) [IX. GUEY , 44-1.J
(3) [II. HATS . , 110.J

~. J

�~IANVEL

DE PRATIQVE PARLEMENTAIRE

117

primé, les autres restent entiers. Au contraire, une clause
ou une exception, qui ne contient point un ordre distinct ne
constitue point une disposition ou une proposition complète.
31maÏ. - Le même bill fut soumis au Sénat. Il contenait une
clause d'après laquelle le bill ne serait pas étendu (1) à tout
ministre étranger; (2) à toute personne à laquelle le Président
aurait délivré un passe-port; (3) à tont nlarchand étranger qui
se confonnerait aux règlelnents que le Président devait prescrire. La division de la question fut demandée en ses éléments
les plus simples. Elle fnt effectivement divisée en quatre parties,
la quatrièm-e comlnençant anx mots « qui se confonnerait .. etc. »
L'objection fut faite que les mots « tout marchand étranger » ne
pouvaient être séparés de ceux qui les modifiaient « qui se
conformerait.. etc. », parce que ces mots, à êlre maintenus seuls,
ne renfermaient aucune idée substantielle et n'auraient pas de
sens. Mais, étant admis nlême que la division puisse être opérée
d'un paragraphe en questions distinctes, et de telle façon que
chacune d'elle ait une individualité propre, la Chambre pouvait,
après avoir adopté, sur question, les prelnières divisions,
retrancher les mots « tout lnarchand étranger », de telle sorte
que les nl0ts les nlodifiant se rattachaient aux catégories de
personnes précédelnment énumérées' et modifiaient lesdites
catégories.
Lorsqu'une question est divisée, après que la question a été
posée sur le premier nlelnbre (du bill proposé), la discussion
de l'amendement s'ouvre sur la deuxiènlc. C'est, en effet, une
règle connue que tout Inembre peut se lever et prendre la parole,
à n'importe quel moment, avant que la question n'ait été tout il
fait solutionnée, et discuter de l'affaire le pour comme le contre.
Mais la question B'est pas complètement posée lorsque le vole
n'a porté que sur le premier melnhre. Il reste encore à trancher
une moitié de la question, d'une manière à la fois positi\'e et
négative. (ExecLlf. JOLl/'Il., 25 jllin 1795). Même décisioll qq
président i\.danls!

�118

THOMAS' JEFFERSON

SECT"

XXX VIL -

QUESTIONS CONCURRENT~S

(Coexisting questions). .. :- .

•

'~ ••'t

...

La question est concevable de savoir si la Chalnbre peut -être
saisie de deux nl0tions ou de deux propositions en lnême temps,
de telle sorte que, lorsque l'une est résolue, la question soit
posée sur l'autre, sans qu'elle doive être à nouveau proposée Il
faut distinguer. Lorsque le vote d'une remise (vote ol adjoul'nment) interronlpt la discussion d'une question, la Chambre en
est, par le fait même, dessaisie; l'affaire ne lui est plus sounlise
ipso facto à la séance suivante, et doit, au contraire lui être
représentée en la forme ordinaire. Il en est de mênle lorsque la
diséussion est interrompue par un ordre du jour. De même,
çertailles autres questions privilégiées qui écartent la question
principale (question préalable, remise, renvoi à un comité) en
dessaisissent la Chambre. Mais une motion d'amender, de
reLirer, de lire des documents, de poser une question d'ordre ou
de privilège, ne fait que suspendre la question, dont la Chalnbre
demeure toujours saisie, après que ces motions ont été décidées.
Aucune questions hors les privilégiées ne peut donc être soulevée pendant qu'une autre est soumise à la Chambre, la règle
étant que, lorsqu'une motion est faite et appuyée, nulle autre ne
peut être reçue si elle n'est une question privilégiée.
SECT.

XXXVIII. -

QUESTIONS ÉQUIVALENTES

(Equivalent questions).

Si, sur une question de rejet (rejection), un bill est retenu
(retained), il passe, de droit, à la lecture suivante (1). Et, si une
question pour la deuxième lecture est repoussée, la chose équivaut à un rejet du bill, sans qu'il y ait besoin d'autre question (2).
On trouvera ailleurs l'énoncé des cas et dans quels_cas il faut
poser la question _de rejet (3).
(1) HAKEW., 141. - Scon" 42.
(2) [IV. GREY, 149.J
(3) ELSYNGE'S Memol'., 42.

�~IANUEL

"

p

'.

119

Lorsque les questions sont absolument équivalentes, de telle
sorte qu;adopter l'une 'équivaut, sans qu'il puisse y avoir le
moindre doute, à repousser l'autre, la solution de l'une tranche
nécessairement l'autre (1). Ainsi, refuser de supprimer équivaut
à vouloir maintenir; aussi bien, la même question serait enjeu
deux fois si celle d'adopter était posée après celle de suppri.
111er. Il n'en serait pas ainsi s'il s'agissait d'amendements
discutés entre les deux Chambres: le rejet d'une n10tion de se
désister (to recede) n'équivaut pas à la volonté manifestée d'insister
(to insist), attendu qu'il y a une autre alternative, laque11e est
d'adhérer (to adhere).
Au cas où un bill émanant d'une ChaIllLre est adopté par
l'autre avec un amendement, et où une motion faite dans la
Chambre dont le bill émane de se rallier à l'an1endenlent est
repoussée, la question est de savoir s'il résulte de là un yote de
rejet, ou bien si la question du rejet doit faire l'objet d'un 'vote
exprès? Les questions se rapportant aux amendements qui
émanent de l'autre Chambre sont(1) d'adopter; (2) de repoussel;;
(3) de renoncer; (4) d'insister; (5) de persister.

'

,',

"
•

DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

1° Adopter (agree).
l L'une d'elles tranche nécessairement
2° Repousser (desagree) \ l'autre; car le positif sur l'une est
exactement l'équivalent du négatif sur
l'autre, et aucune autre alternative n'est
possible. - Sur chacune de ces nlotions
peuvent être proposés des amendel11ents
à l'amendement; ainsi, s'il est proposé
de la repousser, les partisans de l'alnendel11ent peuvent, avant que ne soit
posée la question de rejet, le rendre,
par des amendements, aussi parfait
qu'il est loisible.
3° Renoncer (recede).
On peut alors ou insister ou persister.
4° Insister (insist).
On peut alors ou renoncer ou persister.
5° Persister (adhere).
On peut alors ou renoncer .ou insister.

l

(1) [IV.

GREY,

157'.] ;

�120

THOMAS JEFFERSON

Par conséquent, voter n~gativement
sur l'une de ces questions n'équivaut
pas à un vote affirmatif dans l'autre
sens: il n'y a pas, de l'une à l'autre,
une union intilne tellelnent nécessaire
qu'elle puisse autorisér le secrétaire à
en déduire un autre vote; car, pour
chacune, deux alternatives restent encore ' possibles, et la Chambre peut
adopter l'une ou l'autre.
SECT.

XXXIX. -

LA

QVESTIO~.

La question doit d'abord être posée en la forme affinuative,
ensuite sous l'aspect négatif.
Après que le Speaker a posé la question avec une fornulle
affirmative, tout membre qui n'a pas déjà pris la parole sur la
question peut se le\'er, et pa.rler avant que n'ait été posée la
partie négative; car, la question n 'est pas épuisée tant que la
formule négati\'e n'a pas été posée (1).
[Au Sénat].

.'

Règle XIX. [Texte déià cité, sllpra, p. 71].

Mais, dans les affaires couranles el de peu d 'importance,
com111e la réception des pétitions, les rapports, le retrait des
111otions, la lecture des documents; etc .. , et, lorsqu'aucune opposition ne se manifeste, le Speaker présuppose, le plus souvent,
le consentement de la Chambre, et ne lui donne pas la peine de
trancher formellement la question (2).

,

'.

SECT.

XL. -

BILLS: TROISIÈME LECTURE.

Pour empêcher que les bills ne passent par ~urprise; la Chambre décide, par U11 Ordre permanent, que leur adoption ne soit
pas proposée avant une heure déterminée, et elle indique une
heure à laquelle la Chambre est généralement au compl~t (3).
(1) SCOB. , 2:t. - [11.
(2) SCOB., 22. - [II.
(3) HAKEW ., 153 .

HATS.,
H ATS.,

102. J
109, 119 . -

Y. GR EY, 129, et IX, 301. J

�:\IANVEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

· '\

. 0

•

121

An Sénat, il est d'usage de ne point poser la q~estion de
l'adoption d 'un bill jusqu'à midi.
Lorsqu'un bill est rapporté et admis à la troisième lecture, il
ne peut pas être procédé, ce même jour, à la troisième lecture et
à l'adopLion du bill; car celui-ci seraiL adopLé sur deux lectures
faites le nlême jour.
Lors de la troisième lecture, le clerk lit le bill et le relnet au
Speaker qui en indique le titre et annonce qu'il s'agit de la troisième lecture du bill, et que la question sera de savoir « Si le bill
(pass) doit passer )). Âutrefois le Speaker, ou ceux qui préparaient
un bill, préparaient aussi un exposé sommaire de son contenu,
que le Speaker lisa!t, lorsqu'il indiquait l'état (state) du bill au
moment des différenles lectures. Quelquefois cependant, il
lisait le bill lui-même, en particulier au moment · de son adoption (1). Depuis peu, au lieu de suivre ces errements, au moment
de la troisième lecture, il indique le contenu intégral du bill mot
pour mot; seulement, au lieu d'en lire les parties fonnelles :
« Qu'il soit ordonné ... etc. )), il indique « Que le préambule
expose ceci et cela; - que la première section porte que ... , etc:,
- la deuxième section que ... , etc.
Mais le Sénat de l'Union est dispensé de ces deux fonnaliLés;
le résumé ne donne qu'un aperçu imparfait du bill, et est susceptible d'en donner un faux; et l'exposé intégral constitue une
perte de temps inutile, aussitôt après que le clerk a fait du bill
une lecture complète, étant donné surtout que chaque membre
a en mains une copie imprimée du bill.
Un bill en troisième lecture ne doit être renvoyé à un comité,
ni quant à son objet, ni quant à sa substance, mais seulenlellt
pour y recevoir quelque clause particulière; néanmoins, on a
toléré la chose quelquefois, mais au titre tout il fait exceptionnel (2). Ainsi (27 El. 1584), un bill fut renvoyé il un comité
lors de sa troisième lecture, après qu'il l'ayait déjà été lors de la
dernière, mais le fait fut déclaré hors d'usage (3).
(1) HAIŒW., 136, 137 , 153. - COlŒ,
(2) HAKEW., 156.
(3) D'EwES, 337, col. 2 ; 414 , col. 2,

2~ ,

115.

�122

&lt;' •

,

-.

,'.

,.

•

'!.

."

'....

.'"

'-..

~..

.-.

. ...• -

•

..
.

~".

'

THO~fAS

JEFRERSON

Lorsqu'une disposition essentielle a été omise, p}utôt que de
raturer le bill et de le rendre ainsi suspect, une clause est ajoutée
sur un' papier séparé, grossoyé, appelé postillon (rider), qui est lu
et sur lequel la question est posée trois fois (1). 'T out lnembre a
le droit de produire un postillon sans demander d'autorisation(2).
Il est de règle générale que les amendements proposés à la
deuxièlne lecture doivent être lus deux fois, et ceux proposés h
la troisième trois fois; il en est de même de tous les amende
ments émanant de l'autre Chambre (3).
C'est avec une grande et presque invincible répugnance que
sont admis des amendements lors de celle lecture, parce qu'il s
occasionnent des ratures ou des interlignes. Quelques fois une
clause est retranchée d'un bill; d 'autres fois il en a été raturé (4).
Le nloment est alors bien trouvé pour remplir les blancs; il
serait particulièrelnent dangereux, en effet, que ceux-ci soient
remplis plus tôt et pour l'heure modifiés par des ratures.
Lors de cette lecture, le bill est discuté à nouveau, et, le pl us
souvent, discuté beaucoup plus à ce moment qu'à aucune des
lectures antérieures (5).
La discussion sur la question de savoir si l'on procèdera à la
troisième lecture a révélé aux partisans et aux adversaires du
·bill les arguments sur lesquels chacun s'appuie et ceux qui
paraissent influencer la Chambre; les uns et les autres ont eu le
temps d'en trouver de nouveaux et de donner une autre forme
aux anciens. Le premier vote a nlontré les forces de l'opinion
favorable au bill et donné une base pour préjuger l'issue du
débat, et la question de l'adoption du bill qui est actuellement
pendante est la dernière occasion qui sera jamais fournie à ses
partisans et à ses adversaires de l'adopter ou le repousser.
Lorsque la discussion est terminée, le Speaker, tenant le bi Il
dans ses mains, pose en ces termes la question de son adoption:
(1) ELSYNGE' S Mem., 59_ I. BLACKST_ , 183. examples of riders, III. HATS. , 388, 435. J
(2) [X. GREY, 52. J
(3) TOWN., col. 19, 23-28.
(4) [IX. GREY, 513. J
(5) HAIŒV{., 153.

[VI.

GREY,

335. -

For

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

123

« Gentlemen, que tous ceux qui .sont d'avis que Je bill doit..

.......-. -

.~ ,

"'"

'.

,,;'

pass'er disent: Oui ».; pu-is, et après que les Oui ont été émis:
« Que tous ceux qui sont d'avis contraire disent: Non.. » (1).
Le bill une fois adopté ne peut plus être modifié sur aucun
point (2).

- ..

. r·

SECTION
.

,

~

.

. ," -

"-

.;

.

.',

\

"'. ~

......

XLI. -

DIYISION DE LA CHA.;\IBRE

~

...

',"

'-.,

- -·1

Lorsqu'ont été posées les questions pour et contre le bill, et
qu'il y a été répondu, ]e Speaker déclare d'après le hruit des
Oui et des Non, s'il se trouve par là éclairé, quel est le parti qui
l'emporte, et sa décision constitue l'opinion de ]a Chambre .
Mais, si le Speakei' hésiLe à dire quelle est la voix qui domine,
ou bien encore si; aval11 qu'aucun autre membre n'entre dans ]a
Chambre ou qu'une nouvelle proposition ne soit faite (après
cette propositio·n ' il' serait trop tard), un l11embre se lève et
déclare qu'il conteste ]a décision du Speaker, celui-ci doit faire
procéder à un vote de la Chambre par division (3).
Quand la Chambre des Communes vote par division, un des
partis sort et l'autre reste dans la Chambre. On a considéré
comme important le point de savoir lequel sortira et lequel
restera, parce que le parti qui reste s'accroit des indolents, des
in iifférents, des inattentifs. La règle générale est, par suite, que
ceux qui votent pour le maintien des décisions de la Chan1bre
restent, et qu'au contraire doivent sortir tous ceux qui sont pour
l'introduction d'une nouvelle lllesure ou d'uue modification ou
d'une manière de procéder contraire à celle qui existe déjà.
Mais cette règle' comportè'dè nombreuses exceptions et modifications (4), ainsi que le montre le tableau suivant, qui indique
quels sont ceux qui doivent sortir:

(1)

HAIŒ'V.,

154.

(2) HAKEW .. 159.

(3) SCOB. 24. - [II. HATS., 18ô, 202 note *.J
(4) RUSH., p. 3, fol. 92. - COKE, 12, 116.- SCOB., 43, 52. 29. - n'EwEs , 505, col. 1. - [II. HATS., 195-198.J

HATŒW.

Mem. , 25,
.

�124

THOMAS JEFFERSON

Pétition (1). -

Réception .. .
. 1 Les Oui.
Lecture . . . .
Dépôt sur la table.
Rejet après refus de dépôt sur la Les Non.
table. . . . . . . . . . . . .

Renvoi à un comité ou continuation de l'examen . . . .
Bill (2). - .Introduction . . . . . . . . .
Première et deuxième lectures.
Grossoiement ou troisième lecture.
Procédure à tout autre moment
Renvoi à un comité.. • . . . .

Les Non.

Au comité de la Chalubre entière

Les Non.

A un comité spécial. . . .
Rapport d'un bill tendant au dépôt
sur la table. . .

Les Oui.
Les Non.

Lecture immédiate
. . . . . . . \ Les Oui
Pour la prise en considération
P . .1. 30, 251
d'un bill dans trois mois. . . .
Deuxième lecture des amendements.

~

Les Non.

Deuxième lecture d'une clause présentée après audition du rapport fait sur un bill. . . Les Oui.
Pour l'admission d'une
P. J. 334
clause . . . . . . . . .
Grossoielnent avec les alnen395
dements • . . . . . . . 1

'.....'

Troisième lecture Îlnmédiate d'un bill. Les Non. 398
Admission d'un p0stillon.
Adoption . . . . .
Impression. . . .

, (1) [II.

HATS.,

(2) [Il,

liA.TS.,

203.J
203 ]

Les Oui. 209

�125

MANUEL DE PRATIQUE PARLEi\IENTAIRE

C omifés (1). -

Que A occupe Je fauteuil. . . . .
Adoption de l'ensemble ou d'une
partie du rapport.. . . .
TransforIuation iUllnédiatc de la
..
Chmnbre en comité . . .
Speaker (2). -- Qu'il abandonne Ïlnmédiaiement
le fauteuil après ord re de se
former en cOlnité. . . . . . .
Qu'il prenne une ordonnance ailx
fins de nouvelle élection. . . .
lIfembl'es (3). - Que nul ile s'absente sans autorisation . . . . . . . . . . . .
Témoins. - Qu'ils soient interrogés dayantage.

.

Qllestion préalable.. . . . . . . . . . . . . . .
Blancs. - Qu'ils soient remplis avec indication
de la sommc la plus forle. . . . . .
Amendemenfs(4). - Que les IUOtS ... fassent partie
de . . . . . . . . . . . . . .
Lords (5).- DeuxIème leclure de leur mnendement
}lI/essage. - Réceplion.. . . . . . . . . . . : .
Ordres dlljollr (6). - Lecturc inllnédiale. Ay. 2 h.
Apr.2h.
Ajollrnemellt (7 ). -- Jusqu'au prochain jour de
séance. Avant 4 heures. .
Après 4 heures . .
En dehors d 'un jour de
séance (à moins de résolution préalable). . . . .
Au-delà du 30janvier. . . .
Séa nces. - Pour siéger un dimanche ou un autre
j our qui n 'est pas un jour de séance
ordinaire.
(1) [II. HATS., 204. J
(2) et (3 ) [II. HATS. , 205, 206. J
(i ) [II. HATS. , 207, 208. J
(5) [II. HATS., 208. ]
(6) [II. HATS., 210 .J
(7) [II. HATS., 209.J

Les Non.
P. J. 291

i
Les Oui.
P. J. 344
Les Non.

Les Oui.

Les Non.
Les Oui.
Les Non.
Les Oui.
Les Non.

Les Oui .
Les Non.
Les Oui.

�126

THOMAS JEFFERSON

Lorsqu'un des , p~rtis est sorti, le Speaker désigne deux scrutateurs du côté des Oui et deux du côté des Non, lesquels
commencent par .cqmpter les Inembres présents dans la
Chambte et en rapportent lc nombre au Speaker. Ils se placent
ensuite en dedan.s çles portes, deux de chaque côté; ils comptent
ceux qui élaient sortis au fur et à mesure qu'ils rentrent; et ils
en indiquent le chiffre au Speaker (1).
U ne erreur .cQllll11ise par les scrutateurs peut être rectifiée
après qu'ils ont rendu comple de leurs opérations au Speaker (2).
Mais, dans lys .d~ux Chambres du Congrès, ces complications
sont évi tées. Ceux qui sont favorables à la question discutée se
lèyent d ' abord ~ et sont comptés. p~r. l~ présiden t ou le Speaker
pendant qu'ils se tienrient debout à leur place. Puis ils
s'assoient; après quoi, ceux qui sont hostiles se lèvent et sont
comptés de la même 111anière.
Au Sénat, en cas de partagè, le Vice-président fait connaître
son opinion, qui décide.
La Constitution a cependant ordonné que « Les votes pour et
contre des mem,bres des deux Chambres sur toute question
seront consignés au procès-yerbal, sur le désir expriIllé par un
cinquième desmenlbres présents (3) ), et encore que, dans ]e
cas de nouyel examen d'un bill désapprouvé par le président et
renyoyé avec ses objections, « les votes des deux ChaI11bres
seront exprimés par oui ou par non, et les n0111S des 111embres
votant pour ou contre le bill consignés, avec leur vote, au
procès-verbal de leur Chambre respective (4). )
Lorsqu'il est propo.s é de voter par Oui et par Non, le président
ou le 'Speaker ~ndigll:e : « Que ]a question est de savoir, par
excmple, si le bill doit passer, qu'il est proposé que les voix
pour et contre soient inscrites au procès-verbal ; - Que, par
conséquent, ceux qui sont de cet avis (que le bill passe), se
lèvent ». S'il estime ,e t , déclare qu'un. cinquième des membres
(ll
l2 )
(3)
(.1)

HAIŒw. Mém., 26. - [11. HATs., 198-'202.J
[II. HATS., 199 et 200, note t .J
[Art. 1) sect. 5, cl. 3. J

[Art. 1, sect. 7, cl. 2.J

�-':"

MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

127

s'est leyé, il dit alors : « Que ceux qui sont d'avis d'~doptel; le
bill (that the bill shall pass) répondent Oui, et que ceux qui sont
d'un ayis contraire répondent Non »), Le clerk fait alors l'appel
des membres par ordre alphabétique, note le Oui ou le Non de
chacun, et en remet la liste au président ou au Speaker qui
proclame le résultat. Au Sénat, s'il y a partage, Je secrétaire
appelle le nOln du Vice-président et note Je vote pour ou contre,
qui est écrit par ce] ni-ci et délennine la décision de la Chambre.
[Au Sénat.]

Quand le vote pal' Qui ou pal' Non est ordonné, les noms
des sénateurs seront appelés pal' ordre alplwbétiqlle, et
chaque sénatellr, à moins qll'il ne soit excusé pal' le Sénat,
déclarera, sans débat, approuver ou désapprollver la question ," et aucun sénateur ne pourra voter après que le président allra proclamé le résllltat ," mais il pourra, pOllr des
raisons sLlffisantes, et avec le consentement unanime du
Sénat, changer ou relirer son vote. Aucllne proposition de
sllspendre ceile règle ne sera possible, et le président ne devra
acclleillir aucune requète tendant à la suspendre pal' consentement unanime .

.".

.....

...

0- . : "

• '.

~

.4"

......

,

.:

"

".

'.

Règle XII, cl.t.

"

.

A la Chambre des COlTIll1UneS, chaque membre peut yoter
d'une façon ou de l'autre (1); et un membre qui était présent
au lnoment où la question a été posée, ne peut pas s'en aller, et
nul ne doit participer à un vole par division, qui n'était pas
dans la Chambre lorsque la question a été posée (2).
[Au Sénat.l
Règle XII, cl. 2.

Cette dernière règle s'applique également lorsque le vote a lieu
par Oui et par Non, dans les cas où le président pose en même
(1) SCOB. , 24.

(2) [11.

HATS., 1~6". J

/

�:..- .

128

...............
"

., .

..
.

........

....

~.

,

.

THOlIAS JEFFEnSON

temps les questions pour et contre, et où, pour toutes les deux,
le vote commence et se poursuit pari passll. Lorsque la question a été posée en la fOrIne ordinaire, ladite règle s'applique,
si la question contre le bill a déjà été posée; lnais, si elle n'a
pas été posée, le luembre qui arriye, et Inênle un membre
quelconque, peut prendre la parole, et même proposer des amendements dont le résultat est de faire ouyrir de nouveau la discussion et retarder considérablement la question. Et, COlllll1e les
nouveaux argl1lnents peuvent avoir modifié l'opinion de ceux
qui avaient déjà voté en faveur du bill, la question affirmative
doit être posée de nouveau. Donc, si le membre qui arrive peut
faire reprendre une queslion en prononçant simplelnent quelques paroles, il serait inutile de lui dénier ce droit au vue d 'une
sim pIe demande de sa part.
Pendant que la Chambre vote, aucun membre ne peut parler
ni quitter sa place; si l'on craint, en effet, quelque erreur, la
Chanlbre doit voter de nouveau (1).
Si, pendant le vote par divisiol1, une difficulté s'élève sur
quelque question d'ordre, le Speaker doit la trancher péremptoirement, sauf, si sa décision est irrégulière, le droiL pour la
Chainbre de la censurer ultérieurement. Le Speaker convie
quelquefois des Inembres qui ont une longue expérience à
l'assister de leurs conseils; ce qu'ils font, en demeurant assis à
leur place et la tête couverte pour éviter à leur intervention
l'apparence d 'une discussion; lnais il ne peut en être ainsi
qu'avec l'autorisation du Speaker, sans quoi le vote par division
pourrait durer plusieurs heures (2).
L'avis de la lnajorité l'emporte, car la [e x majoris partis est la
loi de tous conseils, élections ... , etc . .. , lorsqu'il n'en est pas
d'expresse manière disposé autrement (3). Mais, en cas de partage de la Chambre, semper preswnatlll' pro negante, c'est-à-dire
que la loi ancienne ne doit être 1110difiée que pnr la majorité (4).
(1) HAIŒ\V. , Mem , 26 . ...... [11.
(2) [II. HATS., I98-20~. J
(3) HAIŒ W., 93.
(4) TOWN. , col. I3·! '

HATS. ,

197. J

�:\!ANUEL DE PRATIQUE

"

PAHLEMENTAIHE

129

Mais, au Sénat des Etats- Unis, en cas de partage-1 la voix du
Vice-président est prépondérante (1).
LOI'que, dans le comptage de la Chambre pour une division,
le défaut de quorum est constaté, l'affaire demeure exactement
en l'état où elle se trouvait au moment du yote par division, et
doit être reprise à ce nIême point un autre jour (2).
Le 1er mai 1606, sur la question de savoir si un membre qui
avait voté pour pouvait s'asseoir, el modifier son vote, k Speaker
rappela le pl'écédent de 1'1. Morris, l'attorney des gardes, en
39 Eli=., qui, dans un cas analogue, avait modifié son vote (3).

SECT.

XLII. - Trnms.

Lorsqu'un bill a été adopté, et pas avant, son titre peut êlre
amendé et doit être fixé par une question; le bill est alors renvoyé ü l'autre Chambre.

Sr:CT.

XLIII. -

NOUVEL EXAMEN

(Recol1sideralion ) .

En janvier 1798, un bill ayant été amendé à la deuxièlne
le&lt;:ture, puis repoussé lors de la question posée de savoir s'il
serait « lu une troisièlue fois », il fut sauvé par la ,'olonté
manifestée d'examiner ~l nouveau la question. En pareil cas, les
votes de rejet et de nouvel examen se détruisent l'un l'aulre
comme les quantités positive et négative d'une équation, et
doÏYent être considérés COIllme effacés des procès-verbaux. Le
bill est, de la sorte, encore susceptible d'être amendé, exactement
comme il l'était avan t la troisième lecture~ c'est-à-dire que
toutes les parties du bill sont susceptibles d'amendement, sauf
celles qu'un vote définitif avait arrêtées dans cette phase de leur
examen. De même, le bill peut aussi bien être renvoyé encore à
un comi té.
\1) [Constit. des Et. - Cnis , Art. 1, Sect. 3, cl. 4. J
(2) [II. BATS., 175. J
(3)

HAIŒW.,

Mem." 27.

�130

THOMAS JEFFERSON

[Au Sénat.]

Règle XIII.

1) Quand une question a été tranchée par le Sénat, tout
sénateur faisant partie de la majorité sur celle question
peut, le même jour ou l'Ull des deux qui suivent la présente
séance, proposer un nouvel examen; si le Sénat refuse de
délibérer à nouveau, ou si sur un nouvel examen il confirme
sa première décision, aucune autre motion de nouvel
exàmen ne sera admise., à moins de consentement unanime.
Chaque motion de nouvel examen sera trarlchée par llil
vote à la majorité ; elle peut être déposée sur la table, sans
affecter la question au sujet de laquelle elle est faite; ce sera
une solution définitive de la motion.
2) Lorsqu'un bill, une résolution, un rapport, un amendement, un ordre, ou un message, sur lequel un vote est inter-·
venu, ne sera plus. entre les mains dll Sénat et aura été
communiqué à la Chambre des représentants, la motion de
·n ouvel examen devra être accompagnée d'une motion de
requête demandant à la Chambre de retourner le projet; il
sera statué sur cette dernière motion immédiatem.ent et sans
débat; si elle est rejetée, ce sera une solution définitive de la
motion de délibérer à nouveau .

..

. -

,. .

.. . ~.~

i' La règle sur le nouvel examen d'une question n'y apportant
ni limitation de temps ni aucune autre condiLion, il y a lieu de
se demander. s'il n'existe pas de limitation. Il ne peut pas y avoir
de nouvel exanlen d'un bill, si, après son vote, la Chambre est
dessaisie du texte sur lequel il avait été adopté, si, par exemple,
un vote ayant eu lieu pour l'adoption d'un bill, celui-ci a été
enyoyé à l'autre Chanlbre. Lorsqu'au contraire le texte demeure
en sa possession, ainsi qu'il arrive au cas de rejet du bill, quand
ou sous quelles conditions le bill cesse-t-il d'être susceptible de
nouvel examen? C'est ce qui reste à établir, à moins que la
Chambre ne soit amenée à modifier cette façon anormale de
procéder, en considérant ce droit de nouvel examen COlnme
équivalant au droit de gaspiller le temps de la Chambre en

C*) [La XIIIe Règle actuelle (au texte ci-dessus reproduit) établit précisément
la limitation dont Jefferson signalait le défaut. Nole des lraductw/'s. l

�~IANUEL

..

. ',"

'

.....

-

,\

' ....

-~

,

.

-' . . .

..

.. . .... ~... ..

o•

".

~ .~-

,

.' .

.

'.

.

....

DE PRATIQUE

PARLEMENTAIRE

131

agitations répétées sur la même question en sorle qye l'on ne
sait jan1.ais le lnoment où la question sera lnll1chée. Au Parlement, ' lorsqu'une queslion a été réglée une fois, elle
ne peut plus êlre remise en discussion au cours de la m ême session, mais doit être tenue pour la volonté de la Chmnbre (1). Et
lorsqu'un bill a été rejeté, il n'est pas possible d'en présenter un
autre de même nature durant la même session (2). Cependant;
il' ne faudrait pas élendi'e cétte règle, et défendre de poser la
même question aux différentes phases ' de l'examen d'un biIr;
car, dans chacune de ses phases, le bill est soumis à l'appré...:
ciation de la Chambre dans son ensemble et quant ü chacune de
ses parties; et il est susceptible d'amendement, par addiLion ou
i"etranchement de certaines dispositions, encoi'e que -le-nlême
amendement ait déjà' été accepté ou repoussé dans une des
phases antérieures de la procédure 'SUI; bills ,. Ainsi, pour les
rapports des con1.iLés, par exen1.ple porir le rapport fait à l'occasion d'tine adresse, c'est la n1.ême quesfion qui est soumise à la
Chambre, et qui peut être librement discutée (3). De même, les
ordres de la Chambre ou les instructions données à des comités
peuvent être détruits. Ainsi, un bill émanant d'une Chambre,
envoyé -à l'autre et rejeté par celle- ci, peut être proposé de
nouveau dans la première, adopté et renvoyé à la secOlide (4) ;
ou bien, si, au lieu d'être rejeté, il est laissé de côté, ou amendé
après une première lecture, il est permis d'en présenter un autre
dans le même but ayant le mêlue titre ou un titre différent (5).

• -

[Au Sénat].

Règle XXVI. [Texte cité supra, p. 105J.

Divers expédients sont utilisés pour atténuer les effets de cette
règle, par exemple, l'adoption d'un act interprétatif, si quelque
point a été omis ou mal exprimé, ou d'un act pour renforcer un
autre act, rendre l'exécution de celui-ci plus efficace, ou rectifi.er
(1) TOWN S., col. 67. - HAKEW., Mem., 33.
(2) HAIŒW .. 158. - [VI. GHEY,392. J
(3) TmvNs " col. 26. - [II. HATS., 191, 204.J
(4) [II. HATS , 189, 203 , et Ill , 437 ,J
(5) HAIŒW., 97, 98.

�132

.'

.'

....

.-

THOMAS JEFFERSON

des erreurs qu'il contenait (1); l'instruction peut aussi être
donnée à un comité chargé d'un bill de recevoir- une clause
rectificative des erreurs d'un autre bill. Ainsi, le 24 juin 1685,
une clause fut insérée dans un bill pour rectifier une erreur
commise par un greffier en grossoyant un bill de subside. La session peut aussi être close pour un, deux, trois jours ou
davantage, et une nouvelle être ouverte ; mais alors toutes les
affaires en cours doivent être terminées; sinon, e1les tombent et
doivent être c01l1mencées de nova (2); il est possible encore de
reprendre une partie d'un sujet déterminé dans un bill spécial
ou de le reprendre d'une façon différente (3).
Dans des cas très importants, l'observation de celte règle n'a
pas été assez stricte et assez littérale pour arrêter complètement
des délibérations indispensables. Ainsi, lorsqu'en 1762 (4)
l'adresse sur les préliminaires de paix fut repoussée à une voix
de majorité, étant données l'importance de la question, et la
faiblesse de la Inajorité, la même question fut reproduite en
substance, sauf quelques mots qui ne figuraient pas dans la
rédaction primitive et qui risquaient de nlodifier l'opinion de
quelques luembres ; elle fut adoptée. On estima que les raisons
déterminantes ü agir ainsi étaient plus fortes que les objections
tirées des formes.
Un second bill peut êLre aussi adopté comme prolongement
d 'un act de la même session, ou encore afin d'augmenter le
temps fixé pour l'exécution dudit act (5); car il n'est point, en
pareil cas, en contradiction avec le premier act.
'1) [II , HATS " 127, 128, 131. ]
(2) [II. H\TS., 133, 187.J
(3) [VI. GnEY, 304, 316.J
(4) [Le texte américain , Senaic Ma/wal , p. 131, porte « prelilllinaries of peace
in 1782 » ; on Iit, au contraire, daus II . H ATS" 1762, « On the 9th of Decemher
1762, the Commons came to a resolution to address the King in the prelimimu'ies of p ence .. . , e tc . )) - Comme il s'agit sÎlremcut des préliminaires du traité
de Paris, c'est le tcxt e de Jefferson qui fixe la vraie date du précédent. Nul
d oute n 'est possible, au reste , quand on a lu, ibid. HATS . , note Y. , le détail
de l'incident survenu aux séances du vendredi 23 , et du mercredi 27 fé vrier 1762 ;
les t ermes dans lesquels sont conçus la note d'Ha tsell et le texte de J efferson
liont, en effet, les mêmes (J. Delpecll ).J
(5) [II. HATS., 128, 131 , 132. J

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

XLIY. -

SECT.

".

BILLS

E:\'VOYÉS

(sent)

i33

Ù L'AUTRE CILUIRRE.

Le dépôt est quelquefois ordonné sur la table d ' un hill émanant de l'autre Chambre (1).
Lorsque des bil1s adoptés dans une Chambre et envoyés ü
l'autre ont pour hase des faits spéciaux qui demandent à être
prouvés, la coutume existe de demander, par nlessage ou dans
une conférence, le fondement et la preuve de ces faits; et, si
cette preuve résuHe de documents ou de témoignages, el1e est
immédiatement communiquée (2).
[Au Sénat. ]

Règle XX".

Un comité des bills grossoyés (engrossed), composé de trois
sénatellrs, chargé d'examiner les bills, amendem.ents et résolntions conjointes, avant qLl'ils soient hors la possession dLl
Sénat, sera nommé [comme comité permanent], all commencenlent de chaqlle Congrès, avec autorisation de rapporter en
forme .de bill, Oll ailtrelllent.

SECT.

. .
.... '

.

"

...

..

XLV. -

AMENDEMENTS ENTRE LES DEUX CHA~mRES •

Quand l'une des deux Chambres, par exemple la Chambre des
Communes, envoie un bill à l'autre, celle-ci peut l'adopter avec
des amendements. Dans ce cas la procédure, ordinairement
suivie, consiste en ce que la Chalnbre des Communes désapprouve (disagree) l'amendement; que les Lords insistent (insist)
dans l'amendement; que la Chambre des Communes insiste sur
sa désapprobation; que les Lords persistent (adhere) dans leur
amendement, et que la Chambre des Communes persiste dans sa
désapprobation. Une Chambre peut insister (the term of insisting) autant de fois qu'elle le veut, pour tenir la question
ouverte . Mais, la prem ière fois qu'une Chambre déclare persister,

(1) [II .
(2) [lII.

HATS.,
HATS . ,

129.J
70,71. ]

�134

;.

....

:'
,

.

-.

"

"

..

.... " .:
'. ~

:

THOMAS JEFFERSON

elle force par là-même l'autre à renoncer (]'eced~) ou à persister aussi; auquel cas la question est ordinairement abandonnée (1). Cependant, on trouve dans les derniers tenips des
cas où une deuxième fois il fut décidé de persister. Il faut
cependant qu'une solution définitive intervienne à un monlent
donné; sans quoi, les transactions entre les deux Chambres
deviendraient interminables (2). Aussi Sir John Trevor dit que
le terme « insister » a été introduit récemment (1679) par les
Lords dans l'usage parlementaire (3). Ce fut certainement une
innovation heureuse, en tant qu'elle multiplie les occasions
d 'examiner les modifications susceptibles d'amener les Cham-:bres à s'entendre. Cependant l'une des deux Chambres est libre
de négliger le terme d' « .insister » el dès le principe (in the
first instance) de « persister» (4); mais cette manière n'est
pas respectueuse pour l'autre Chal11bre. A l'ordinaire des choses,
la . pratique parlementaire exige au moins deux conférences
libres avant que ne soit émise la déclaration de « persister » (5).
Chacune des deux Chambres peut renoncer à son anlendement,
et adopter le bill; ou renoncer à désapprouver l'amendement
et adopter le bill tel qu'il est, ou avec un amendement; auquel
cas la désapprobation et la renonciation se détruisent mutuellenient, et le sujet del11eure au point où il était avant la désapprobation (6).
Mais la Chambre ne peut pas, avec un aillendement, renoncer ou
insister sur son amendement, pour la mêmeraison qui l'empêche
de saisir l'autre Chanlbre . d'un anlendement ~l un act qu'elle a
précédel11ment adopté. Elle peut l110difier un amendement émané
de l'autre Chambre en greffant sur lui un nouvel amendement,
parce qu'elle ne lui a jaIllais donné son assentiment; 111ais elle
ne peut pas anlender son propre anlendement (7), parce que, sur
(1) [X.

GREY,

148.J

(2) [III. HATS ., 450. J

(3) [VII.

GREY ,

94.1

(4) [X. GREY, 146.J
(5) [X. GREY, 147.J
(6) ELSYNG E , 23. - [IX.

(7) [IX.

GREY,

GREY ,

363, et X. 240. J

476. J

�MANUEL DE pnATIQUE PARLEMENTAIRE

135

la question posée à son sujet, elle l'a adopté en la forme qu'il
a présentement [Sénat, 29 mars 1798]. De même, lorsqu'une
Chambre a persisté dans son alnendement, et que l'autre
Chambre a adopté celui-ci avec un amendement, la pren1Ïère ne
peut pas se départir de la fornle qu'elle a imprinlée à l'amendement en y persistant.
A propos d'un bill de finances, les Lords proposèrent des
amendements qui étaient devenus, par suite du retard du bill,
incontestablement nécessaires. La Chambre des Communes les
repoussa cependant, sous prétexte qu'ils empiétaient sur les
pri vilèges qui sont les siens en matière de bills de finances;
mais elle offrit elle-même d'ajouter au bill, pour produire l'effet
voulu par les Lords, une clause qui n'aurait aucun lien avec les
anlendements de la Chambre des Lords; elle faisait valoir que ce
moyen était soutenu par des précédents et qu'il n'était pas d 'un
emploi contraire aux règles parlementaires dans un cas difficile
et auquel il ne pouvait être remédié d'aucune autre nlanière (1).
Mais les Lords refùsèrent, et le bill fut repoussé (2). Il en est
d'autres exemples (3). La Chambre des Communes déclara également contraire aux règles parlementaires de retrancher, dans
une conférence, quoi que ce tüt d'un bill qui avait été approuvé
et adopté par les deux Chambres (4).
Une motion d'amender un amendement émanant de l'autre
Chambre a la priorité sur toute Inotion d'approuver ou de
désapprouver.
Un bill émanant d'une Chambre peut être adopté par l'autre, .
avec un amendement.
Si la Chambre dont il élnane accepte l'amendement avee un
amendement, l'autre peut accepter ce dernier amendement avec
un amendenlent; car, ce n'est là que le deuxième, eL non le
troisième degré, étant donné que, pour la Chambre qui commence
à amender, le premier amendement sous le bénéfice duquel est
(1) [III.

HATS ..

437 sq., 451 sq .. ]

(2) 1.. CHANDL., 288.
(3) 1. CHANDL .. 311.

(4) 1.

CHANDL. ,

312. - [VI.

GREY,

274.J

�136

THO?lIAS JEFFERSON

adopté le bill, constitue une partie du texte, et que c'est le
seul texte qu'elle ait accepté. L'amendement apporté à ce texte
par la Chambre dont il émane n'est dOllc qu'au premier degré, et
un nouvel amendement apporté à celui-ci par la Chambre qui
amende n'est qu'au deuxième degré, c'est-à-dire n'est qu'un
sous-anlendement, et peut, par conséquent, être admis. 11 en est
exactement de même, lorsque, en deuxièlne lecture, une Chambre apporte un amendemel~t à un bill qui émane de l'autre; lors
de la troisièllle lecture, cet amendelnent est devenu partie du
texle, et, si un amendement y est proposé, un amendement à cet
amendement est encore recevable, parce qu'il est au deuxième
degré.
SECT .

.,

.

.

"

-: " .

•

1

XLVI. -

CONF~: RENCES.

C'est ordinairement à l'occasion des amendelnents entre les
deux Chambres que sont demandées des conférences; néanmoins,
il peut en être demandé dans tous les cas olt il y a di\'ergence
d'opinion entre les deux Chambres louchant les affaires qui sont
pendantes entre elles. La demande de conférence doit cependan t
toujours émaner de la Chambre qui est en possession de docunleuts (1).
Les conférences peuvent être pures et simples ou libres. S' ..lgissant d'une èonférence pure el simple, la Chambre qui en
fait la demande prépare un exposé écrit de ses raisons, lequel est
lu et remis, sans débat, aux commissaires délégués par l'autre
Chambre il la conférence; mais il n'y est fait pour l'instant
aucune réponse (2). Ensuite, l'autre Chambre, si elle est satisfaite,
vote que les raisons invoquées la satisfont, ou bien elle ne dit
rien; si elle n 'est pas satisfaite, elle déclare dans une résolution
lesdites raisons insuffisantes, et elle demande une conférence an
s'ujet de la précédente conférence, où des répliques écrites aux
raisons alléguées sont lues el remises de la même façon que

(1) [1. GRE Y, 425. - III.
(2 ) [ IY. GR EY, 144 . J

HATS.,

46, 53 et IV . 3.48. 49.J

�MANUEL

,

J.

' .

..' :

. ......

:'

DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

137

ci-dessus (1). Ces conférences ont surtout pour but de fournir à
la nation tout entière, et à la postérité, la justification de
chacune des Chambres, et la preu \'e que l'insuccès d'une mesure
nécessaire ne lui est pas imputable (2). Dans les conférences
libres les commissaires discutent librement de vive voix, échangent des propositions en vue des modifications qui pourront être
faites ultérieurement en la forme parleluentaire et rallier l'opinion des deux Chambres. Chaque groupe de commissaires rapporle par écrit ü sa ChaInbre respective la substance de ce qui a
été dit de part et d'autre, et la chose est consignée sur les procèsverbaux (3). Ce rapport ne peut êlre ni muendé, ni changé,
conune pourrait l'être celui d'un comité. [JOlll'lI. dll Sénat,
24 mai 1791 ] .
Une conférence peut être demandée par une Chambre ayant
que celle-ci ait pris une résolution de désapprouver, à'insister
ou de persister (4). Dans ce cas les documents ne sont pas
laissés aux 111ains des autres membres de la conférence, mais
sont repris pour seryir de base au vote à intervenir. C'est là la
façon d'agir la plus raisonnable et la plus respectueuse; car,
comme les Lords Je dirent avec insistance dans un cas particulier: « On considère connue inutile et indigne de la sagesse
du Parlement de raisonner et de discuter contre des résolutions
arrêtées et dans des conditions olt il est impossible de déter miner une cOll\'iclioll (5) »). La Chambre des Communes dit
aussi qu' « une déclaration de « persister» n'est jamais faite
dans une conférence libre, où la discussion est permise (6) ».
(1) [Ill. GU EY, 183. J
(2) [IiI. GREY, 255.J
(3) [X. GREY, 220. - IV. BAl's., 35-38.J
(4 ) [IV. BATS. , 48-50. J - Il s'est présenté au Sénat quelques cas où un e
conférence fut demandée immédiatemcnt, après que le Sénat avait ado pté un
Lill de la Chambre en y apportant des amendements, et avant que la Chambre
eiH émis un vole désapprouvant lesdits amendements. Voyez: JOUI'Il. du
Sénat, 2 mc session , 42 mc Congrès, p. 581 et 10û3 ; 3 mc session, 45 me Congrès ,
p. 433; 1"0 session , 48 mc Congrès, p. 628 et 6-13. Voyez aussi COllgressiollal
Record, t. xv, part. -1, p. 30ï5 et ·HOO (l re session , 48 me Congrès) où le principe
fut discuté.
•
(5) [Ill BATS, 411 J
(6) [X GREY , 137. J

�138

..

THOMAS JEFFERSON

.Dans un autre cas, les Lords tirèrent objection de - ce que la
Chambre des Conlmunes demandait une conférence libre après
avoir résolu de persister; la Chambre des Communes affirma
cependant que rien n'était plus dans le rôle parlementaire que
de réunir des conférences libres après une déclaration de persister (1). Et, de fait, on trouve des exemples de conférences, et
de conférences libres, demandées après une résolution de
désapprouver (2), d'insister (3), de persister (4), et même de
persister, énlise une deuxième fois ou de façon définitiye (5). Et
dans tous les cas où des conférences sont demandées après un
vote de désapprobation, les comnlissaires de la Chambre qui a
demandé la confére-n ce doivent laisser les documents aux
commissaires de l'autre Chambre, ou bien, dans le cas où
ceux-ci refuseraient de les recevoir, les laisser sur la table dans
la salle des conférences (6).
Après la réunion d'une conférence libre, il est d'usage de
continuer à agir au moyen de conférences libres, et point du
tout de revenir à une conférence pure et simple (7).
Lorsque la réunion d'une conférence pure et simple a été
refusée, il est possible de demander ceBe d'une conférence
libre (8).
Lorsqu'une conférence est demandre, il en faut indiquer le
sujet; sinon, la conférence doit être refusée (9). Les conférences
sont demandées quelquefois pour procéder à une enquête sur
un délit ou -un crime comnlÏs par un membre de l'autre
Chambre (10), ou sur le fait que l'autre Chambre n'a pas pré(1)
(2)
(3)
(4)
(5)

[III.
[III.
[Ill.
[III.
[III.
(6) [III.
(7) [III.
(8) [1.

RATS _,
RATS.,
HATS. ,
HATS.,
HATS . ,
RATS.,
HATS. ,

GREY,

448.]
431 , 43; , 439 , 463, 468,485, 489, 515, - et IV, 41,42, 44-,47 , 49 .]
458, 473, 476, 490,519, - et IV, 40, 42, 47, 49, 50 .]
448, 469, 478, - et IV. 41 , 43, 45 , 46. ]
448J.
450 - X. GREY, 146.J
448. - IX. GREY, 229.]

45. J

(9) Jefferson citait, à cet endroit, un Drd H. Comm , 89, lequel u'existe plus,
daus le dernier Recueil des St. Oret. , sur lequel nous avons, M. Moreau et moi,
établi la traductiou qui figure , t. l , p. 259-291 , dans nos Règlements dês Assemblées législatives. - Sur le point visé par Jefferson , on consultera plus utilement I. GREY, 425 et VII, 317 (J. Delpecll).
(10) 1. CHANDL. , 304. - [VI. GREY, 181.J

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

"

"."

".

1

~ ~

.

139

senté an roi un bill adopté par les " deux Chambres J1), ou sur
une information reçue relativement à la sûreté de l'État (2). De
nlême, lorsqu'une Chambre estime que l'autre s'est écartée des
règles du Parlement, elle demande une conférence pour qu'ensemble elles s'accordent sur ce point (3). Ainsi, lorsqu'un message contraire aux usages parlementaires est envoyé, c'est, au
lieu d 'une réponse essayée, une conférence qui est demandée (4).
Autrefois les Chambres se communiquaient quelquefois dans
des conférences une adresse, des chefs d 'accusation, un bill
amendé, un vote de la Chambre, les condiLions d 'un concours
des deux Chambres à un même vote, ou un message du roi (5);
aujourd'hui il n'est plus procédé de cette façon (6).
Une conférence a été demandée après la première lecture d 'un
bill (7) ; c' e~t un cas unique.
[Au Sénat.]

Règ le XXVII.

La présentation des rapports des comités de conférences
sera toujours admissible, sauf pendant la lecture du procèsverbal, lorsqu'une question d'ordre ou d'ajournement est
pendante, ou quand le Sénat vote pal' division; après son
admission, la question de procéder à l'examen dll, l'apport,
si elle est soulevée, sera posée immédiatement "et résolue
sans débat.
SECT.

XLVII. -

MESSAGES.

Les messages entre les deux Chambre"s ne peuvent être
envoyés que lorsque toutes deux siègent (8). Ils sont reçus pen ...
dant une discussion, sans qu e célIe ci soit, ~ raison d 'eux,
ajournée (9).
(1) [VII. GREY, 302.J
(2) [X. GREY, 171.J
(3) [X. GREY, 148.J
(4) CUI. GREY, 155.J
(5) I. "TORBUCK' S Deb"., 278. - L
VII . 80 ; VIII. 210, 255; X. ::93.J
(6) [VIII. GREY, 255 .J
(7) [1. GREY, 194.J
(8) [III. HATS. , 12, 19.J
(9 ) [UI. HATS., 26.J

CHANDL .,

49, 287. - [VI.

GREY ,

128, 300, 387;

�140

,..

. ..

THOMAS JEFFERSON

Au Sénat, les porteurs de messages sont introdui!s, en tout
état des affaires, excepté pendant que 1° une question est posée;
2° un yote par Oui et par Non est ouyert ; ou 3° un dépouillement des scrutins effectué. Le premier cas est de courte durée;
le deuxième et le troisième sont de ceux dans lesquels une interruption peut amener des erreurs difficiles ü réparer. Il en a été
ainsi décidé le 15 juin 1798 .

~

"

.
[An SénaL]

.,

Règle XX l'III.

1) Les messages du Président des États-Unis ei cellX de la
Chambre des représentants pellvent être reçus à n'importe
quel moment des délibérations sanf pendant le vote en
division, la leciure du procès-verbal, la discussion d'llnc
question d'ordre Oll d'une motion d'ajol1rnement.
2) Les messages seront envoyés à la Chambre des représentants par le secrétaire, qui devra allparavant notifier la
décision du Sénat sm' tous les bills, résolutions conjointes ou
alltres résolutions qui peuvent êtrc communiqllés à la
Chambre ou pour lesqllels le concours de celle-ci est reqllis ;
le secrétaire devra aussi notifier et remettre all Président des
États-Unis tOlltes les résolutions et autres comml1nications
qui peuvent lui être adressées pal' le Sénat.

A la Chambre des représentants, comme au Parlenlcnt,
lorsque la Chambre est formée en comité, au moment où un
messager se présenle, le Speaker prend le fauteuil pour rece"oir
le message; il le quitte ensuite pour que la Chambre se reforme
cn comité, chacune de ces choses étant faite sans question ni
interruplion (1).
Les messagers ne sont pas salu~s par les nlembres, mais par
le Speaker pour le compte de la Chambre (2).
Si, en remettant leur message, les messagers commettent
quelque erreur, ils peuvent être autorisés, ou même invités, à ]a
réparer (3). Ainsi, le 13 mars 1800, le Sénat ayant apporté deux
(1 ) [IV. GREY, 226.J
(2) [II. GREY, 253, 274 .J
(3) [IV. GREY , 41.J

�MANUEL DE PRATIQUE PARLE;\IENTAIRE

,-1

•

141

amendements à un bill émanant de la Chambre d~s représentants, son secrétaire se trompa et n'en délivra qu'un, lequel,
isolé, était inadmissible; la Chambre le désapprouva et notifia
cette désapprobation au SénaL ; l'erreur fut ainsi découverte; le
secrétaire fut enyoyé à l'autre Chmnbre pour la réparer; la
correction fut admise, et il fut statué à nouveau sur les deux
am endelnen ts.
Dès que le messager qui a apporté les bills de l'autre Chambre
s'est retiré, le Speaker, tenant les bills en sa main, fait connaître
à la Chambre « que, par son messager, l'autre Chambre a envoyé
certains bills» ; il en lit ensuite les titres, et remet les bills au
secrétaire pour être gardés en lieu sùr jusqu 'à ce que leur lecture
soit appelée (1).
Il n'est pas d ' usage qu' une Chambre fasse savoir à l'autre le
nombre de voix grâce auquel un bill est passé (2). Une Chambre
a cependant quelquefois recommandé un bill, COlllll1e très
important, à l'attention de la Chambre à laquelle elle l'envoie (3).
De même lorsqu'une Chambre a rejeté un bill émanant de
l'autre, elle n'avertit point cel1e-ci, et le sujet est passé sous
silence, afin d 'éviter des discussions inutiles (4).
Au Congrès, le rejet est, au contraire, notifié par Inessage, à la
Chambre dont le bill émanait.
Une Chambre ne pose jamais à l'autre une question par voix
de message, mais seulenlent dans une conférence; questionner
n 'est point, en eITet, envoyer un message (5) .
Dne chambre peut envoyer un message à l'autre, lorsque
celle-ci, saisie par ]a première d'un bill néglige de s'en occuper (6). Mais, s'il n 'y a dans le cas que simple inattention, il est
préférable d'agir en dehors de toute forme, au moyen de communications entre les Speakers oules membres des deux Chambres.
Lorsque le sujet d'un message est de nature à pouvoir être
(1) HAK E W ., l n.
(2) [X. GUEY, 150. ]
(3) [III. HATS. , 30. J
(4) I. BLA,C '~ST ., 183.
(5) [III. GREY, 151, 181.J

(6) [III.

HATS.,

30. - V.

GREY ,

154 .J

�142

THOMAS JEFFERSON

communiqué aux deux Chambres du Parlement, on s'attend
ordinairement à ce que cette communication soit faite aux deux
Chambres le même jour. Cependant, en un cas où le messagè
était accompagné d'une déclaration originale signée par la partie
à laquelle se rapportait le message, la Chambre n'attacha aucune
importance au fait qu'il avait été ·envoyé à une seule, motif pris
de ceque, la déclaration étant originale, il n 'était évidemment point
possible de l'envoyer aux deux Chambres en nlême temps (1).
Le roi ayant envoyé des leUres originales à la Chambre des
Communes , il exprinla ensuite le désir qu'elles lui fussent
i:etournées pour les pouvoir communiquer aux Lords (2).
SECT •

•

·1

.'

'

..

'

.

XLVIII . -

SANCTION

(Assent).

La Chambre qui a reçu un bill et qui l'a adopté peut le présenter. à la sanction du roi, et elle doit le faire, enc.o re que, par
un message, elle n'ait point notifié l'adoption à l'autre Chambre.
Cependant la notification par message est une formalité qui
doit être observée entre les deux Chalnbres pour des raisons de
convenance et de bonne harmonie (3). Ce serait violer les règles
du Parlenlelll q'ue de ne pas sounlettre le bill au roi (4).
Lorsque les deux Chambres du Congrès ont adopté un bill,
celle qui a statué la dernière notifie cette adoption à l'autre et
remet.le bill au Comité joint de l'enrôlement, le.quel veille à ce
que leJit bill soit réellement enrôlé sur parchemin (el1l'olled
Ùl pal'chment) : A l'enrôlelnent, le bill ne doit pas être écrit par
paragraphes, mais ·en bloc et tout d'une pièce, afin que les
blancs qui séparent les paragraphes ne puissent laisser de place
·pour des altérations (5). Il est ensuite re"mis au clerk de la
Chambre des représentants, pour être signé par le Speaker. Le
clerk le conlmunique au Sénat, par voie de message, aux fins
qu'il y soit signé par le président. Le secrétaire du Séùat le
(1) [ HATS., 36i , 368.J
(2 ) 1. CHAN DL . 303 .
(3) [II. HATS. , 3:'1 6.J
(4) [II. HATs. , 35i .]
(5) [IX. GIŒY , 143.J

�~IANÜEL

DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

143

renvoie au Comité de l'enrôlement, qui le soumet au président
des États-Unis. Celui-ci, s'il l'approuve, le signe, le dépose aux
rôles du département d'État, et notifie, par message, à la Chambre dont le bill émane qu'il l'a approuvé et signé. Cette Chanlbre
en informe l'autre par message. Si le Président désapprouve le
bill, il le renvoie, avec ses objections, à la Chambre dont ce bill
émane; celle ci consignera les objections in-extenso dans son
procès-verbal, et procèdera à une nouvelle délibération. Si,
après ce nouvel examen, le bill réunit les deux tiers des voix de
cette Chambre, il sera renvoyé, jointes les objections du
Président, à l'autre Chambre qui le discutera également une
deuxième fois; s'il y est approuvé également par les deux tiers
des mel11bres, il deviendra loi. Tout projet qui n'aura pas été
renvoyé par le Président dans les dix jours (dimanches non
compris) de la présentation qui lui en aura été faite, aura force
de loi, tout COl11nle s'il avait été signé, à 1110ins que l-e Congrès,
en s'ajournant, n'ait rendu le renvoi impossible, auquel cas le
bill ne deviendra pas lQi (1).

.

,,'

•

,

....

"

1

~.

•

.,'

•

Tous ordres, résolutions ou votes nécessitant le conéours du
Sénat et de la Chambre des représentants · (réserve faite des
questions d'ajournement) seront présentés · au Président des
États-Unis, et, avant de devenir ex·écutoires, devront être
approuvés par lui, ou, s'il les rejette, adoptés· une deuxième fois
par les deux tiers des membres du Sénat et de la Chal11bre des
représentants, suivant les, règles et les prescriptions déterIninées quant aux bills (2).

SECT.

XLIX. -

PROCÈS-VERBAUX

(Joul'nals).

Chaque Chall1bre tiendra un procès-verbal de ses délibérations' et le publiera de tenlps de temps, sauf les parties qui, à
son avis, doivent être tenues secrètes (3).

(1 ) [Constit. des États-Unis , art. 1er , ' sect. 7, cl 2 et 3.J
(2) et (3) [Ibid :' art. l Oi', sect. 5, cl. 3.]

�144

THOMAS

[Au Sénat.]

JEFFERSO~

Règle IV.

1) Les délibérations du Sénat seront brièvement et soil'apportées au procès-verbal; les messages du
président en leur entier, les titres des bills et résolutions
conjointes, toutes les Farties tOllchées pal' les amendements
proposés, chaque vote, et llll bref exposé dll contenu des
pétitions, mémoires ou doclllnents présentés alI Sénat devront
y être insérés .
[)neu~ement

. . .' ~•.

'

.

f

2) Les procédures législative, exécutive el législative
secrète, ainsi que les délibérations dll Sénat siègeant comme
Cour d'impeachment, seront l'apportées chacune SUI' lin
registre distinct.

,..

~

'

..

.- "

Lorsqu'une question est interrompue par le yoLe d'un ajoul'nelllent ou le passage aux ordres du jour, la question origineIJe
n'est jamais insérée au procès-verbal, aLLendu qu'eIJe n'a jamais
été, ni la matière d'un yote, ni le préliminaire d'nn vote;
lorsqu'elle est, au côntraire, écartée par la question préalable,
il est nécessaire d'indiquer la première question, afin d'introduire et de rendre intelligible la seconde (1).
De même, aussi, lorsqu'une question est différée, remise ou
déposée sur la table, la question originelle, bien qu'elle ne
motive point un voLe, doit être mentionnée dans le procèsverbal, parce qu'elle fait partie du yote de renvoi, de n'lllise ou
de dépôt sur la table.
Lorsque des amendements sont apportés ~l une question, ils
ne sont pas insérés, dans les procès-ycrLaux, séparés de la
question; 111ais seule est relatée la question que la Chambre a
finalement adoptée. La règle de ne consigner aux procès-verbaux
que ce que la Cha111bre a adopté est fondée sur une grande prudence et sur le bon sens; beaucoup de questions peuvent être
émises qu'il ne convient pas de publier dans la forme où elles
ont été faifes (2).
Dans les deux Chambres du Congrès, sont consignées aux
(1) et (2) [II.

HATS. , 115~118- J

�~IANUEL

DE PRATIQUE

145

PARLE~IENTAIHE

procès-verbaux, toules les questions pour lesquelles un cinquième des membres présents aura demandé un yote par Oui et
par Non, qu'elles aient été adoptées ou repoussées (1).
Le premier ordre donné d'imprimer les yoles de la Chamhre
des Communes date du 30 oclobre 1085 (2).
"

. -.'

"'

.'
"

Quelques juges ont pensé que les procès-verbaux de la
Chambre des Communes ne son t pas des registres publics
(records), 11lais seulement des aide-mémoires (remembrances).Cette
opinion n'est pas fondée en droit, JOllrl1. Ch. Comm.. , 17 mars
1592 (3). Car les Lords ont dans leur Chambre un pou voir de judicature; les melubres de la Cha mbre des Communes, dans la leur,
ont un pouvoir de j udicalure, et les deux Chambres on t, conjoin tement, un pouvoir de j udicaLure; le registre du clerk de la Chambre
des Communes est un regislre public, ainsi qu'il est affirmé par
un Act du Parlement, 6 H. VIII c. 16; 4 Inst., 23, 24; et chaque
membre de la Chambre des Communes occupe une place judiciaire,4 Inst., 15. Au tilre d'actes publics, les procès-verbaux sonl
ouyerts à tout le monde, ct il suffit qu'un yole de l'une des deux
Chambres ait élé imprimé pour que l'aulre en puisse prendre
connaissance. L'une des deux Chambres peut nommer un
comité avec mission d'examiner les procès- verbaux de l'autre
cL de faire rapport de la décision prise par celle-ci dans un cas
parLiculier (4). Tout membre a le droit de consulter les procèsverbaux, d'en extraire les yoles et de les publier: puisqu'ils sont
des acles publics, tout le monde peut les consulter el publier (5).
Si la Chambre est informée qu'une erreur ou une omission a
élé commise dans un procès-verbal, elle peut nommer un comité
avec mission d'examiner ce procès-verbal, de rectifier l'erreur et
de faire rapport à ce sujet (6).

(1 ;. [Cons/iL. des Elals- L'nis, art. 1, sect. 5, cl. 3 in fille.]
(2) I. CHANDL. 387.
(3) LEX PARLIAM.) 114-, 113. - I--IAw, P(ul. , 105.

(4) [II. HATS.) 356, et III, 33-35.J
(5) [VI. GREY, 118, 119.J
(6) [II. HATS., 266. 354.J

10

�i46

THO~IAS JEFFERSON

[Règle III, Texte cité supra, p. 56.J

[Au Sénat.]

SECT.

-.

"

....
.,.

,

.. '

.'.
••

:~

...... - .,

'.

'0.

•

~O'

L. -

AJOURNEMENT.

Les deux Chambres du Parlement ont, séparément, la faculté,
non contrôlée, de s'ajourner.
Le roi n'a aueun pouvoir de les ajourner; il ne peut que
manifester un désir à cet égard, et il est laissé à la sagesse et à la
prudence de chacune des deux Chambres d'accéder, ou non, à
cette requête, suivant qu'elle le juge à propos (1).
D'après la Constitution des États-Unis, un nombre de nlembres
inférieur à la majorité peut s'ajourner de jour en jour. « Mais,
aucune des deux Cham·b res, pendant la session du Congrès, ne
devra, sans le consentement de l'autre, s'ajourner pour plus de
trois jours, ni à un autre lieu que celui dans lequel les deux
Chambres doivent siéger (2) ... Et, dans le cas de désaccord entre
elles sur la durée de leur ajournenlent, le président peut les
ajourner à tel nlonlent qu'il jugera convenable (3) ».
Une motion d'ajournement pur et simple ne peut pas être
amendée, en ajoutant, par exemple, les mots: « A un jour déterminé» ; il peut être demandé uniquement « Que cette Chamhre
s'ajourne nlaintenant »; et, si la question est adoptée, la
Chambre s'ajourne au prelnier jour de séance, à nloins qu'elle
n'ait préalablement pris la résolution « Que, lorsqu'elle arrêtera
ses travaux, elle s'ajournera à un jour particulier », auquel cas
la Chambre s'ajourne ~l cette date (4).
Lorsqu'il est utile que la Chambre suspende sa séance pendant
un temps réduit, par exemple pour tenir immédiatement une
conférence, elle s'ajourne pour la durée de son bon plaisir (5),
ou pour un quart d 'heure (6).
Lorsqu'une question tendant wl'ajournement est posée, il n 'y
(1 ) I.
(2)
(3)
(4)
(5)

BLACI&lt;ST,

186. - [II.

HATS. ,

311 , 315, 317, 321. - V.

[COliS lit . des Éials- L'nis, art. 4, sect. 5, cl. 4. J
[Ibid., art. 2, sect. 3, in medio. J
[IL HATS. , 113. J
[II . HATS. , 209, 319. ]

(6) [V.

GREY,

331. J

GREY,

122 .J

�MANUEL DE PRATIQUE

147

PARLE~lENTAIRE.

a d'ajournement que quand le Speaker l'a prononcé ~1). Et, par
courtoisie et déférence, aucun membre ne quitte sa place avant
que le Speaker ne soit sorti.
SECT.

"1

~ ,

,

:

'.
',;'

.

."

..

.

.

.

'

,~

..

....

.-

.

'".~

..
...._

. . ......

.

'

.....

...

LI. -

LA

SESSION.

Le Parlement a trois n1anières .de se sép~Œer, savoir: l'ajournement, la prorogation ou la dissolution par le roi, ou l'expiraLion du temps pour lequel ses luembres avaient éLé élus. La
prurogation et la dissolu Lion constituent ce que l'on appelle la
session, pourvu qu 'un act ait été adopté. Dans ce cas, toutes
les matières en cours sont interrompues, et doi ven t être reprises
de novo à la réunion sui vanLe du Parlement, si elles ne sont
point abandonnées (2) .
L'ajournement, qui est le fait du Parlement lui-même, n 'est
que la conLinuation de la session d'un jour à l'autre, ou pendant
une semaine, un mois, etc., ad libitum. Toutes les affaires pendanLes demeurent in statu quo, et, quand le Parlement se réunit
de nouyeau, quel que· soit l'éloignement des temps, elles sont
reprises au point où elles avaient éLé laissées, sans qu'il soit
besoin de les entamer à nouveau (3). La session tout entière du
Parlement est considérée, en droit, comme un seul jour, ct
ren10nte à sa première heure .
[Au Sénat.]

Règle XXXII.

A la deuxième session, ou à toute session suivante du
Congrès, les affaires législatives du Sénat, qui avaient été
laissées inachevées à la fin de la session immédiatement précédente, seront reprises et continuées comme s'il n'y avait eu
aucun ajournement; et tous les documents envoyés aux
comités, et sur lesqllels il n'aura pas été fail de rapport à la
fin de la session du Congrès, seront . retollrnés au Secrétaire
du Sénat, et conservés jusqu'à la session suivante de ce
Congrès, au coùrs de laquelle ils devront ètre l'envoyés aux
différents comités qui en avaient été antérieurement saisis.
(1) [V. GREY, 137 .J
(2) et (3) I. BLACKST., 186. -

INsT. , 7, 27, 28. -

LEX

PARLIA;\J,

C. 2.

�148

THOMAS JEFFERSON

Des comités peuvent être nomlnés pour sIeger pendant la
durée de l'ajournement, mais non pendant celle ({e la proro-

...

.. ···1
~

.....

'"

"

1

: .... __

.1

'_.1

'".

gation (1). Aucune fraction ni de l'une ni de l'autre Chambre ne
peut être maintenue, après la fin dB la session, dans des fonctions
parlementaires, sans le consentelnent des deux autres branches
du Parleluent. En pareil cas, un bill constitue lesdits n ~ embres
commissaires pour une affaire particulière.
Le Congrès ne se sépare que de d eux façons, sa ,"oir par ajournement ou dissolution résultant de l'expiration du temps fixé à
ses pouvoirs. Qu'est-ce donc qui constitue pour le Congrès la
session'! Une dissolution clôL certainement une session, et la
réunion du nouveau Congrès en commence une autre.
La Constitution autorise le Président « à convoquer, dans les
occasions extraordinaires, les deux Chambres ou rune d'elles (2) .»
Si la convocation est faite par proclamation du Président, elle
ouvrira une nouvelle session; et il s'ensuivra que la réunion
précédente fut une session. De même, si la réunion a lieu en
exécution du paragraphe de la Constitution d'après lequel
« Le Congrès se réunira au moins une fois l'an, et cette réunion
aura lieu le premier lundi de décembre, à moins qu'un autre
jour n 'ait été fixé par une loi (3) » ; dans ce cas, une nouvelle
session s'ouyrira; car, même si la Chambre s'était ajournée pour
ce jour-là, l'acLe d'ajournement disparaîtrait devant l'autorité
plus haute de la Constitution, or la réunion du Congrès a lieu
d'après la ConstiLution, et non par l'effet de l'ajournement. Nous
avons ainsi déterminé quelles bornes délimitent la session.
Dans d 'autres cas, cette liInite est fixée par un vole conjoint de~
deux Chambres qui autorise le président du Sénat et le Speaker
à clore la session à un jour déterminé. Il est, quant à ce, procédé
ordinairement de la façon suivante: « Le Sénat el la ChaInbre
des représentants décident que le président du Sénat et le
Speaker de la Chambre des Représentants sont autorisés à clore

(1) I. CHANDI. , 50 . - [V . GREY, 374, et IX. 35{) .J
(2) [Constil. d es Eials-L'nis , art . 2, sect 2, in mcdio. ]
(3) [Ibid., al:t. 1, sect. 4, cl. 2.]

�MANUEL DE PRATIQVE PAHLEl\ŒNTAIHE

149

la présente session en ajournant leurs Chambres l:especti"es
le .. . ... jour de ...... ».
En indiquant plus haut que la fin de la session Llrrête les
affaires pendantes devant le Parlement, iln 'a point élé parlé des
affaires judiciaires pendantes devant la Chambre des Lords,
telles que inlpeachments, appels, ou lVritS of error. Ces affaires
sont, de droit, conlinuées à la session suivanle (1).
Les impeachments sont, de mê·me, continués d eyant le Sénat
des Étals-Unis.
SECT.

LII. · -

TUAITÉS.

Le Président des États-Unis pourra, sur l'ayis et du consentement du Sénat, conclure les trailés, il condition que ceux-ci
soient approuyés par les deux tiers des sénateurs pré.s ents (2).
[Au Sénal.]

Règle XXXVI, Cl. 3.

Toutes les communications confidentielles failes ail Sénat
pal' le Président des États-Unis seront tenlles secrètes pal' les
sénateurs et les employés dil Sénat,' et tOllS les traités dont le
Sénat aura été saisi, et toutes les observations , décisions et
procédures qui s'y l'apportent, seront aussi tenus secrets,
jl1Sqll'à. ce qll'une résolution du Sénat lève l'obligation dLl
secret, ou il moins que lesdits traités n'aient été examinés
ell séance exécutive publique.
"

..

,.

Règle XXXVII, Cl. 3.
TOlls les traités conclus avec les triblls indiennes seront
examinés, et il sera staillé Sllr eux pal' le Sénat en séance
publique Oil législative, à m.oins qll'ils ne lui aienl éié transmis confidentiellement pal' le Président, allqllel cas il sera
prononcé à huis-clos.

Les trailés sont des actes législatifs. -- Un traité est la loi de
l'É1al; il ne diffère des autres lois qu'en ce qu'il doil être consenti
par une nation étrangère, i. e. par ce motif qu'il n'est, ~l l'égard de
(1)

R.-\YM. ,

120, 384.

(2 ) [COllSlit . des Etals-Cnis, art. 2, sect. 2, cl. 2.J

�150

THOMAS JEFFERSON

celle-ci qu'un contrat. - Dans tous les pays, à mon avis, sauf
en Angleterre, les traités sont conclus par le pouvoir législatif;
et, même en Angleterre, s'ils touchent aux lois de l'État, ils ont
besoin de l'approbation du Parlement. [Ware, v. Hylton. 3
Dallas's Rep., 223]. Il a été reconnu, par exemple, que le roi de
la Grande-Bretagne ne peut pas, par un traité, faire d'un
étranger un citoyen de l'État (1). Un Act du Parlement fut
nécessaire pour yalider le traité américain de 1783. On pourrait
citer de nombreux exemples de pareils Acts. Dans le cas du
traité d'Utrecht, en 1712, les clauses commerciales de ce traité
durent être approuvées par le Pal:lement; un bill présenté dans
ce but fut repoussé; en fait, la France, qui était l'autre partie
contractante, consentit à ne pas insister sur ces clauses, et
adhéta au reste du traité (2).
D'après la Constitution des États- Unis, cette partie de la législation n'est confiée qu'à deux des branches dc la législature
ordinaire, - au Président qui propose les traités, ct au Sénat
qui peut les repousser. La Constitution n'a pas déterminé
d'une façon précise à quelles matières s'étend ce pouyoir; et
nous-mêmes nous ne sommes pas tout à fuit d'accord. 10 ) On
adnlet que le traité doit toucher aux intérêts de la nation étrangère partie au contrat; sans quoi, il serait purcment et simplement nul , comme res inter alios acla. - 2 La Constitution ne
peut avoir voulu comprendre dans le pouyoir général de conclure
les traités que les matières qui sont ordinairement réglées par
traités et qui ne peuvent l'être autrement. - 3°) Elle doit avoir
voulu en excepter les droits réservés aux Etats, le Président et
le Sénat ne pouvant bien certainement faire ce que le gouvernement, toutes ses branches conlprises, ne saurait faire en
aucune façon. - 4°) Elle doit avoir voulu en excepter aussi les
matières de législation, qui nécessitent le concours de la
Chambre des représentants. Cette dernière exception est toutefois contestée p2r quelques auteurs qui se fondent sur ce que le
droit de conclure les traités ne comprendrait plus de la sorte
0

(1)
(2)

VATTEL ,

li". 1, c. 19, sect. 214.
Rist. modo Eur., 457 . -

IV . RUS S EL,

SMOLLET,

)

242 , 246.

�MANUEL DE PRATIQUE

.......
."

.

"
~

",

..

"

,

PARLEMENTAIRE

151

que très peu de lnatières. Moins il en comprend, mieux cela
vaut, disent d'autres. La Constitution a pensé qu'il était sage
d'empêcher le Sénat et l'exécutif de mêler et confondre nos
affaires avec celles de l'Europe. En outre, comme le pouvoir
exécutif seul dirige les négociations, il n'est pas plus déplacé de
soumettre à la ratification de la Chambre des représentants les
clauses qui nécessitent son intervention que de les soumettre à
la ratification du Sénat. Mais cette exception est rejetée comme
non-fondée. Si l'on examine, par exemple, Je traité de commerce
avec la France, on voit que, de ses trente-et-un a~·ticles, à peine
quelques minimes parties de deux ou trois d'entre eux ne
seraient pas touchées par ces exceptions, et demeureraient
matière de traités.
Les traités étant considérés, de même que les lois des ÉtatsUnis, comme la loi suprême de l'Etat, il va sallS dire qu'un act
du pouvoir législatif seul pourrait les déclarer violés et annulés.
C'est ce qui a eu lieu dans les rapports avec la France en 1798.
Il est dans l'usage de l'Exécutif, lorsqu'il soumet un traité à la
ratification du Sénat, de lui communiquer également-la correspondance des négociateurs. Cette communication fut omise lors
du traité avec la Prusse; réclamée par le Sénat, dans le vote du
12 février 1800, elle fut accordée. En décembre 1800, dépôt fut fait
devant le Sénat de la convention conclue, ]a même année, entre
les Etats-Unis et]a France, et en mêllle temps du rapport sur les
négociations fait par les envoyés; les instructions des agents
n'avaient point été communiquées, le Sénat les réclama et le
Président les transmit.
L'appel nominal est le nlode de votation employé pour les
ratifications,
[Au Sénat.]

Règle XXX VIl.

Lorsqll'lln tl'aité sera devant le Sénat allX fins de ratification, il devra être III une première fois; et nulle motion ne
pOllrra être présentée à SOlI sujet, sauf celles tendant à son
l'envoi à lzn comité, à son impression secrète pour l'llsage
dll Sénat, à la remise de l'obligation du secret, ou à l'examen
en séance exécutive publique.

�152

THO~lÂS

JEFFEHSON

Lorsqu'lln traité est J'apporté pal' un comité avec Oil sans
amendement, à moins qlle le Sénat n'en ordo1111e autrement
il l'llnanimité, il doit l'ester un jour pOlir être examiné;
après quoi, il pellt être lu llne deuxième fois, et examiné
com.me dans le comité de la Chambre entière; il sera traité
pal' articles; et les amendements l'apportés pal' le comité
seront d'abord réglés, après quoi d'antres pOlll'ront ètre proposés; et quand tous seront épllisés, la procédure sllivie pal'
le Sénat conforménzent à celle du comité de la Chambre
entière fera l'objet d'lln l'apport; si le traité est amendé, la
qlZestion sera: « Les sénateurs veLllent-ils adopter les amendements admis dans le comité de la Chambre entière?». Et
les amendements seront examinés séparément, ou en bloc si
allcun sénatellr ne s'y oppose; après quoi, de nOlweallX
amendenzents pOllrront ètre proposés. A toutes les phases de
cette procédure, le Sénat pellt lever l'obligation du secret
relative all traité, on procéder il l'exmnen dLl traité en séance
exécutive publique.
Les décisions ainsi prises seront ranzenées à la fonne d'lme
résolution de ratification avec ou sans amendements 3uivant
les cas; elles seront proposées nn antre jour, à moins qlle, pal'
consentement llnaninze, le Sénat n'en décide autrement; à ce
moment, aUCiln amendement ne sera reçLl, sallf pal' consentement Llnanime.
POUl' la qllestion finale de délibérer et de consentir cl la
ratification dans la forme adoptée, le conCOLlrs des deux
tiers des sénateurs présents sera nécessaire, mais la simple
majorité suffira ponr tOlltes les alltres motions et questions
relatives au traité, excepté pOilr llIle motion de remettre indéfininzent (postpolle indefinitely), laquelle nécessitera la
majorité des dellx tiel's.
2) Les traités transmis ail Sénat pal' le Président pOLlr élre
ratifiés seront repris à la deuxième session Oil cl la session
sllivante du mème Congrès au poini où ils avaient été laissés
Clll moment dLl dernier ajournement de la session au COllrs
de laquelle ils avaient été transmis all Sénat. llfais toutes
les procédllres Sllr les traités cesseront d'exister avec le
Congrès et seront reprises à l'ollverture du Congrès sLlivant,
comme si allCllne procédllre antériellre n'avait eu lieu.

3) Traités concllls avec les triblls indiennes.-- CL. . dessus
reproduil p. 149.

�~IÂNUEL

DE PRATIQUE PAHLEMENTAIRE

SECT.

LIlI. -

153

IMPEACHMENT.

La Chambre des représentants seule a le droit de meltre en
accusation (power of impeachment) (1).
Le Sénat seul aura le droit de juger tontes les mises en accusation. Quand il siégera à cet effet, ses membres seron t tenus à
la prestation du serment ou à l'affirmation. Quand le Président
des États-Unis sera l!lÏS Cil jugement, le Chief-Justice présidera.
Nul ne pourra être déclaré cou pable (conuicted) qu'à la majorité
des deux tiers des membres présents. Dans le cas d'impeachment,
le jugement de condamnation ne pourra prononcer plus que la
perle de la charge et la disquali fication à posséder aux Étals-Unis
une charge impliquant honneur, COnfi[\IlCe ou profit. Mais la
partie déclarée coupable n'en sera pas moins exposée et sujette
à accusation, procès, jugement et châtiment selon la loi (2).
Le président, le vice-président et tous les officiers civils des
États-Unis peuvent être révoqués de leur fonction sur impeach-

ment et condamnalion pour trahison, corruplion et autres délits
ou crimes graves (3).
Le jugement de tons les crimes} sHuf dans les cas d'impeachment, sera prononcé par un jury (4).
Telles sont les prescriptions de la ConstiLution des f:tats-Unis
quant aux impeachments. L'exposé qui suit est un aperçu des
princi pes et de la pratique de l'Angleterre sur le même sujet (i)).
Jllridiction. - Les Lords ne peuvent pas mettre un de leurs
melubres en accusation, ni s'associer à une accusaLion , parce
qu'ils sont les juges (6). Ils ne peuvenL non plus agir contre un
membre de la Chambre des COllllllunes que sur une plainte de
celle-ci. (7). Les Lords ne peuvent pas davantage, aux termes de
la loi, juger un ll1embre de la Chambre des Communes pour un
crim e crlpital sur l'information du roi ou d'un particulier,
(1 ) ct (2) [Cons fit. des ÉtaLs-L'nis, art. 1, sect . 3. cl. (j ct

(3 )
(-1-)
(5 )
(6)

7.1

[Ibid., art. '2, sect. ·1 1
[ COIlStit. d es ÉLals-Cnis , art. 3 sect. 2, cl. 3.J
[IV. HAT S ., 56-346. J
ct (ï ) SELD. J/ldie . in Parlial11 ., 12, 63 , 81 . - [IY . RATS .) 78-83.J

•

�154

. THOMAS JEFFERSON

parce que, en général, l'accusé a droit à être jugé paF ses pairs;
mais, sur une ·a ccusation émanant de la Chanlbre des Communes, ils peuvent agir contre le coupable, quelles que soient
sa qualité et la nature du crime; car ils ne s'attribuent pas euxmênles un procès de droit commun. La Chambre des Communes tient donc lieu de jur~', et le jugement qui est rendu sur
sa poursuite tient lieu de verdict. Ainsi les Lords ne font que
juger, mais ne font pas passer le coupable en jugement (1). Toutefois Wooddeson conteste qu'un luembre de la Chambre des
Communes puisse être aujourd'hui mis en jugeluent pour un
crime capital devant les Lords, même par la Chambre des Comluunes; et il cite le cas de Fitzharris, accusé de haute trahison
en 1681, dont les Lords renvoyèrent l'affaire à une cour inférieure (2).

f

~

•

\

'....:.

"'-.

,

.'.

.

'.

.'"

Accusation (3). - La Chambre des Communes, en tant que
grand jury de la nation, est chargée de mettre en mouvement la
justice pénale. La procédure généralement suivie consiste à
adopter une résolution portant accusation criminelle contre le
délinquant présllnlé et d'envoyer ensuite un membre accuser
oralement ce délinquant à la barre de la Chambre des Lords au
nom de la Chambre des Communes. Ce membre fait connaître
qu'il va produire les chefs d'accusation , et demande que le délinquant soil éloigné de son siège ou emprisonné, ou que les pairs
prenne.nt des mesures. pour sa comparution (4).
Sommation. _.. Si la partie ne comparaît pas, il est émis des
proclamations lui donnant un jour pour conlparaître. Lorsque
celles-ci reviennent, elles sont examinées attentivement; si une
erreur y est relevée , de nouvelles proclamations sont envoyées,
accordant un jour. Si l'inculpé ne comparaît pas, ses biens peuvent être saisis, et la poursuite continuée.
(1 ) Ibid ., 6, 7 .
(2) [VIII. GREY. 325-327 . J - - IV. BLACKST. , 25 . - [IV. BAT S . , 60notc *, 61 ,
84, 128 note *, 130, 158 not e *, 163 note * ; 170, 216 et note il", 259, 272 r.o1c * ,
4(8-410, et App. 423-428.J - III. SELD. , 1604, 1610, 1618, 1619, 1041 ; IX. 1656 ;
LX,\:. III , 1604-18. - II. 'VOODDESON , 576 , 601.
(3) [Cpr. IV. BATS., ch. 2, p . 104-249: From the accession of James l io the
Revolution ; - Ch. 3, p. 250-346 : From tlle Revolution to the year 1780. J
(4) [IV. BATS. , 113, note t. J

•

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

155

Chefs d'accusation. - Les chefs' d'accusation (articles) de la
Chambre des Communes remplacent l'acte d'accusation (indictment). Ainsi, d'après l'usage du Parlement, il n'est pas nécessaire de se servir de mots spéciaux pour un impeachment basé
sur des écrits ou des paroles (1).

·

~'

..

"
"

.

Comparution. - S'il comparaît, et si son affaire est capitale,
l'accusé répond en état d'arrestation; il n 'en est toutefois pas
ainsi si l'accusation est générale. Il ne peut y avoir emprisoilnement que sur des accusations spéciales. S'il ne s'agit que d'un
délit, il répond, s'il est Lord à sa place (2), s'il est Commoner à la
barre et en liberté, à moins que les Lords ne trouvent dans sa
réponse un motif de le faire ell1prisonner, jusqu'à ce qu'il ait
trouvé à fournir caution, et de crainte qu'il ne s'enfuie (3). Une
copie des chefs d'accusation lui est remise et un jour fixé pour y
répondre (4) . Pour un délit, l'inculpé peut comparaître en personne, ou répondre, soit par écrit, soit par procureur (5). En
règle générale, celui qui est accusé d'un délit doit répondre, qu'il
soit en liberté ou arrêté, au mOll1ent où la Chambre des Com111UneS formule sa plainte conlre lui (6). Si la Chambre des Communes l'a déjà [ait ell1prisonner, il répond COlnme prisonnier.
Néanmoins on peut, en quelque sorte, appeler cetle procédure
judicium parillm SLlO/'llm. Conformément au droit commun, les
parties peu yen t se faire assister d'un conseil quand il s'agi t de
délits; elles Ile le peuvent point pour le cas d'affaires capiLales (7).
Réponse . .- Il n 'est pas nécessaire dans la réponse (al1.swer) (8)
d'observer rigoureusement certaines formes. L 'inculpé peut
s'ayouer coupable sur un point, et fournir des mqyens de défense
sur les autres; ou bien, réservant toutes exceptions, il peut nier
(1) [Sache uer. Trial, 325, IV. H ATS. , 256, 284, 302-305.J - II. \VOODD ., 602,
605, - Lords'Journ., 3juin 1701. - [VI. GR E Y, 324. J
(2) [IV. HATS., 377, 459, 468, J
(3) SELO . , 98, 99.
(4) I. RUSHW., 268. - I. CLAR , Hisi. of tlle Reb" 379.
(5) SELO , 100, 101 , 102, 105 .
(6) SELD. , 100-102, 105 .
(7) SELO. , 102, 105. - [IV. H ATS. , 111 note , 1i5, 180, 220, 225, 289 note t .J
(8) [IV. HATS, , 71 , 146, 158, 173 , 261,269 . ]

�156

THOMAS JEFFERSON

le tout ou fournir une réponse spéciale il chaque chef d'accusation séparément (1). Par contre, il ne peut, à la barre, solliciter
gràce de l'impeachment (2).
Répliques, dupliques. - Il peut y avoir des répliques (l'cplication), dupliques (l'ejoinder), elc. (3).
Témoins (-1). - La pratique est de leur faire prêter serment,
et de les' entendre en séance publique de la Chambre; un comité
peut également être nommé qui les entendra en comité, soit sur
des interrogatoires arrêtés par la Chambre, soit comme il le
jugera convenable (5).
'...

Jury. - Dans l'afl'air~ d'Alice [Pierce (6) J, il Y eut une liste de
jurés dressée pour son procès devant un comité (7). Mais l'action
était engagée sur une plainte, et non sur un impeachment de la
Chambre des Communes (8). Il ne deyait également s'agir que
d'un délit, car les Lords spirituels siégèrent dans l'affaire; or,
ils ne siègent que pour les délits (9), et non pour les a lTaires capitales (10). La sentence pronollça la confiscation de ses terres et
de ses biens (11). Sel den dit que c'est le seul cas qu'il ait trouyé
mentionné au Parlement dans lequel un jury fut constilué pour
des délits; mais il ne doute point qu'un jury doitêtre désigné si
le coupable s'en remet lui-mênle au jugement de son pays, et il
ajoute qu'il ne saurait en être ainsi ·au cas d'impeachm.ent intenté
par la Chambre des Communes, car elle est in [oco proprio, el
aucun jury ne doit être constitué (12). Lord Berkeley (6 Éd. III)
(1) I.

n- l SHW.,

2ï4 , et II. 1374. - Lords'Jol/fII., 13

110Y.

1643. -

II.

WOODO.,

607.

(2) WCOOD. , 615.~ II. Slale Trials, 735. - [IV. HATS. , ~o~, note -:', :253, note §,
299, 400, 404, 405.J
CI ) SELo., 114. -- Jal/fil. de la Cil. des Comm. , (j mars 164~-41 . - [VIlI.
GREY, 233. - IV. HATS., 282. J
(4) [IV. HATS., 288, 313.J
(5) SELO., 120, 123.
(6) SELO ., 122, 163,148, 188.
(7) [Le Senate Jfal/lwl , p. 151, dit bien: .\lice Pierce. Je pense quïl s'agithien
plutôt d'Alice Perrers, qui fut la maîtresse d'Edouard III , et dont le procès.
engagé sous le règne de Richard II , en décembre 13ï7 , est indiqué lY. HATS.,
75 (J. De1pecll ).J
(8), (10) et (11) 1. SELo. , 123, 163. 148 183.
(9) [IV. HATs. , 176 .]
(12) SELo., 124.

�:..-

.
;\[ANVEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIHE

"

~ ••

~ ~'.

1 •

r

."

.-

...

157

fut pOlll'sui"i pour cause de meurtre de L. 2 (1), sur U).le dénonciation du roi, et non point sur une mise en accusation de la
Chambre des Communes, laquelle eÎlt été, de ce fait, patl'ia sua;
il renonça au bénéfice de ~a pairie, et fut jugé par un jury de
Gloucestershire el de Warwickshire (2). En fait, dans 1 H. VII, la
Chambre des COnlll1UneS déclare qu'elle ne doit pas être considérée comme partie à un jugement rendu, ou à rendre, en Parlement ; toutefois, on l'a généralement considérée, avec plus
d'exacLitude, ainsi qu'il a été diL plus haut, comme le grand jury;
car la conception de Selden, qu'elle est la pa/ria Slla de l'accusé
eL que les Lords jugent silnplement l'incul pé, mais ne le font pas
passer en jugement, est inexacte. Il est indéniable que ce sont
les Lords qui jugent; car ils interrogenL les témoins sur les fails,
et acquiltent ou condamnent sui vant leur intime conviction. Et
Lord Hale (3) dit: «( Les pairs sont juges du droit comme du
fait », par conséquent du fait comme du droit.
Présence de la Chambre des Communes. - La Chambre des
Communes doit assister à l'interrogatoire des témoins (4). Elle
peut, ou y assister jusqu'au hout, comme' comité de la Chambre
entière, on bien, à son gré, ilOmmer des commissaires pour
diriger l'enquête (5). Et le jugement ne doit pas être prononcé
tant qu'elle ne le demande pas (6). Mais la Chambre des COlnlllunes ne doit pas assister à J'impeachment lorsque les Lords
examinent la défense et les preuves, et arrêtent leur jugement.
Il est cependant nécessaire qu 'elle assiste à la défense et au
jugement dans les affaires capitales (7) comme non capitales (8).
Les Lords discutent entre eux leur jugemenL ; ils yotent d'abord
sur la question de culpabilité ou de non culpabilité; et, s'ils
(1) [IV. HATS., 81110te *.J
(2) SELD., 126.
(3) II. HALE P. C., 275. - [IV.
(4-) SELO., 124.

HATS.,

81-83.J

"r

(5) JOI/TIl. de la Cil . des Comm., 4 févr. 1709-10 .- II.
OODD . , 614.- BUSH"' . !
Tl'. of Sfran·. , 37. - [Sur ce même précédent du comte Strafford , IV. HATS .• 172,

173, 176.J
(6) SELo., 124. - - [IV. HATS . , 230, 315, 316, 319.J
(7) et (8) SELD ., 58, 158, 162. - [IV. BATS. , note t.]

�158

THOl\lAS JEFFERSON

condamnent, la question ou la sentence particulière est arrêtée
dans les tern1es et la n1esure qui semblent adoptés par le plus
grand nombre (1).

..

.

'

,

. '.

.

.' .

'.

,,~.

.

•

"-,

1

•

•

. '.

trI

Jugement. - Les arrêts de n10rt en Parlement ont été strictement réglés par la lex terrée, qu'ils ne peuvent pas modifier,
et point du tout par le caprice de la Chambre. Ces arrêts ne
peuvent, ni omettre une partie quelconque d 'un jugement légal,
ni y ajouter. Les sentences du Parlement doivent être seculldum,
non ultra legem (2). Bien que les procès ùe celte nature ne
ressemblent pas aux autres quant aux forn1es extérieures, ils ne
difIèren t cependant pas essentiellement des poursuites cri mi:.
nelles devant les cours inférieures. Ce sont les lnêmes règles de
preuve, les mêmes définitions légales des crimes et châtiments;
les impeachments ne sont point, en effet, créés dans le but de
modifier la loi, mais dans celui de la rendre plus effective à
l'encontre de délinquants trop puissants. Le jugement doit donc
être tel que l'exigent les principes légaux et les précédents (3).
Le Chancelier rend les jugements en matière de délits; autrefois
le Grand-Sénéchal les' prononçait dans les affaires de "ie et de
mort (4). Mais aujourd'hui l'intervention du Grand-Sénéchal
n 'est plus jugée nécessaire (5). Pour les délits, la peine corporelle la plus forte a été l'emprisonnement (6). La sanction du
roi est nécessaire pour les condamnations capitales (7), mais
non pour les délits (8) .
Continllation. - La dissolution du Parlement n'interrompt pas
un impeachment, et le nouveau Parlement peut le reprendre (9).
(1) SELD. , 167. - II. WOODD., 612.
(2) SELD. , 168, 171.
(3) II. WOODD. , 611. - VI. Staie Trials , 14.
(4 ) SELD. , 180. - [IV. HATs. , 201 .J
(5) II. '''OODD. , 613.
(6) SELD., 184.
(7) Secus II. WOODD ., 614.
(8) SELD. , 136.
(9) Journ. des Comm. , 23 déc. 1790 ; des Lords , 15 mai 1791. 618. - [IV. HATS , 121 , Ilotes::: et §, 128 note *, 196-228.]

II.

VlOODD. ,

�INDEX ALPHABÉTIQUE (1)
'

..
A
Pages

N'est pas peni.1Ïse sans autorisation.. . . , , .. , . . .
58
Prévision en cas d' - ' .. , ...... , .. . , , .. , , . . ... , . . . . . . . . . .
58
ACCUSATION. - La commune renommée est un bon fondement
à une procédure par enquête et même par- . ......... ' . . . .
64
ADRESSE. - Mode de présentation ........... . ... , . . . . . . . . . . . . .
60
AJOURNEUENT. - Règles et dispositions relatives à 1'-....... , . .
146
La motion d' - ne peut pas être amendée .... . " ..... , ....
146
Toute question est arrêtée à suite d'un-. . . . . . . . . . . . . . . . . 118
Modes et manières d'- de session, discussion. . .. ... ... 146-149
Est prononcé par le Speaker.... .... ... ............ . ....
147
A lieu, lorsqu'il est pour plus de trois jours, prononcé par
votes concurrents. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. '.... '"
146
Prévisions en cas de désaccord quant à l' - . . . . . . . . . . . . . . 146
Effets de 1'- sur les affaires en cours. . ........ .........
146
AMENDEMENT. - Il peut changer complètement le sujet ....... .
111
Le paragraphe que la Chambre refuse de retrancher ne
peut pas être amendé. . ..................... . ............ . 112
Un "bill nouveau peut être greffé sur un autre - ........ "
111
Procédure relative aux amendements entre les deux
Chambres .... ......................... , ................ . 133
Une motion de sous-amendement faite par l'autre Chambre
a la priorité sur une motion d'approuver ou de désapprouver 135
L'amendement apporté par une Chambre à un bill de
l'autre devient texte même du bill et peut être amendé au
deuxièlne degré ............... , ........ . ..... . ........... . 135
Pour les amendements entre les deux Chambres la question est: 10 d'adopter; 20 de repousser; 30 de renoncer;
40 d'insister ; 5° de persister .............. ~ ........ ' .. . ..
119
Proposé dans le comité de la Chambre entière, tombe par
l'effet d'un l'envoi .. ...................... , ................ .
94
Proposé, et incompatible avec un amendement adopté,
ABSENCE, --

....

t

._0

1."'

.... ;:.

".'

..

,

'.

.4."

."

(1) C'est, sauf quelques très légères modifications et additions nécessaires
celui qui se trouve dans les éditions américaines (Note des tradllcteurs).

�•

•

~1.

160

I~DEX

ALPHAB É TIQUE

Pages

peut faire l'objet d' une question. -. . . . . . . . . .. . .... , ... _. . . 111
Peut être amendé avant son adoption, mais non après....
112
Aux fins de sllppression, et rejeté: le paragraphe dont la
suppression est proposée ne peut pas être amendé. .. .....
112
Aucun amendement identiqlle ou équivalent à un amendement rejeté ne peut être proposé.. . . . . . . . . . . .. ............
112
Aux fins d'insertion de choses nOllvelles : jusqu'à quand il
est susceptible d'amendement ultérieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
111
A~IENDEME~TS AUX BILLS. - (Voir aussi Bills) o. • ••..• . . • • _ • . • •
92
Procédures relatives aux-, et ordrc de proposition des -.
87
Comment ils doivent être rapPol'Iés .......... . .. . ....... ,
90
Tombent à la suite de nouveau l'envoi à 1lI1 comité.. . . . . . .
93
Leclllre des - . . .............
92
Ne sont pas recevables au ll'oisieme degré. . . . . . . . . . . . . . . . 105
Discussion de la nature, et concordance des - . . . ... ... 111-115
La Chambre ne peut pas revenir, ou insister, sur son propre amendement au moyen d'un amendement..... . ........ 134
Le Speaker ne peut refuser de les recevoir, sous prétexte
de contradiction . ..... _. .. ............. . ............... . ..
111
ApPEL DE LA CHAMBllE. - Procédure en cas d'- .. .. . '" ... . . .
57
ApPROPRIATION. - Peut être réalisée par "oie de résollltion . ... ,
83
A-RRESTATION. - Discussion du privilegc relatif à 1'- . . . . . . . . . . .
44
Prend (Le privilège) fin avec la session. . . .. .. .....
79

."

o' •••••• .

••••••

_

••

• ••• •.• •••

B

"

..

BILLS. - Grossoyés, ne doivent pas être examinés. .. . . . . ..... .
71
Les errellrs ne doivent pas être corrigées à l'insu du
conlité ....... . .... . . . . . . . . . .. ...... . . .............. . .. .
71
Ne doivent pas être enlevés ou cachés . . .. . ...... " ... '"
70
Doivent être bien écrits, sans quoi le Speaker peut les
refuser. " .................. . ... . . . ................ . ... '.
8-1
Introduction, lecture et renvoi à un comi! é ......... . .. " 83-86
Les amendements tombent s'ils sont renvoyés à un
dellxieme comité.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
94
Une clause particulière peut être renvoyée à un deuxième
conlité . . .. . ............ . ........ ' ... o ' . •• " • • ••• • ••••• • •• •
92
Ne peuvent pas être amendés en pl'emiere leclLlre. . . . . . . . .
8-1
Amendements, manière de les traiter ... . ............ o. 111-115
Procédure lors de la deuxieme lectllre.. . . . . . . . . . . . . . . . . .
85
Rejetés, si la deuxième lecture est refusée.. . . . . . . . . . . . . . . 118
Moment de les attaquer ou combattre .... ' . . . . . . . . . . . .. 93-122
Un bill peut être greffé sur un autre. . . . . . . . . . . . . . . . . .• . . . 111
Une Chambre peut adopter avec des blancs qui seront
remplis par l'autre ..... . ........ . ....... . ..... . . .......
115

�161

MANUEL PE PRATIQUE PARLEMENTAIHE

Pagel;

' ..

-

..

Formes suivies lors de la troisième lecture . .... . .... ;...
120
Peuvent être renvoyés à un comité ...... " ......... . ...
121
Sont amendés par postillons.. . .. ........................
122
Les blancs sont remplis.. ... . ........... . ...............
122
Le préambule doit être examiné en dernier lieu. . . . . . . . . .
89
Ne peuvent pas être modifiés après adoption... . . . . . . . . . . .
123
.A la fin de la session, aucun bill nouveau ne peut être introduit, ù moins qu'il ne soit envoyé par l'autre Chambre..
79
Doivent recevoir trois lectures, etc.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
84
Comment ils sont introduits sur avis et autorisation. . . . .
84
Formes de leur introdllction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ..
84
Procédure lors de la deuxième lecture. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
85
Comment et à quel comité ils sont renvoyés.. . . . . . . . . . . . .
86
Doivent être lus deux fois avant d'être renvoyés fi Lln comité.
85
Ne doivent pas être renvoyés à des adversaires avérés. . . .
86
Renyoyés, peuvent être remis à tout membre du comité.
87
Amendements entre les deux Chambres, façon de procéder.
133
Par qui ils doivent être portés d'une Chambre à l'autre. . .
HO
Peuvent être spécialement recommandés à l'attention de
l'autre Chambre......... . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141
Si une Çhambre néglige ' de s'occuper d'un bil1, l'autre
Chambre peut en faire un rappel.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
141
Comment ils sont enrôlés, signés et présentés au président. 142
Ne doivent pas être enrôlés par paragraphes, mais en bloc.
142
Amendements aux - : La Chambre qui amende ne peut
pas les retirer ou insister au moyen d'un amendement ultérieur ......................................... . ...... ' .... ' .
134
Dangereuse pratique d'adopter les bills avant qu'ils ne
soient grossoyés. . . . . . . . . . . . . . . . .. ...... .. ...... ........
95
Amendements aLlX amendements entre les Chambres :
Quand ils sont recevables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
135
L'amendement à un amendement de l'autre Chambre a
la priorité sur une motion d'adopter ou de repousser.. . . . .
135
Procédure sur les - dans le comité de la Chambre entière .. 87-91
Titres: moment auquel ils sont rédigés. . . . . . . . . . . . . . . . . .
129
Nouvel examen: Quand et comment la question peut être
proposée.. .. . . . . .. .......................................
129
Nouvel examen: A quel moment il doit être proposé. . . . . 130
»
: Effet d'un yote de - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
130
Chaque Cbambre peut retirer son amendement et adopter
le bill.. . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . .
134
. Emanant d'une Chambre, rejetés par l'autre, peuvent
être présentés de nouveau à la Chambre qui les a rejetés.. . . 131
Moyens pour réparer les omissions dans les - ........... • 131
Manière de procéder, lorsqu'ils sont basés sur des faits
qui réclament éclaircissement. ... , . . . . . . . . . . . . . . . . . .
131
11

�162

INDEX ALPHABÉTIQUE

Pages

'.....

"

Effet d'un vote d'insister ou de persister .. .......... '. ' ... .
Les conférences doivent être demandées par la Chambre
qui est en possession des documents ............. . .•......
Les documents relatifs aux - doivent être laissés aux
commissaires de la Chambre qui a accordé la conférence. .
Le l'apport doit être fait d'abord à la Chambre qui a
accordé la conférence.. ................... . ..............
Le rapport ne peut pas être modifié ou amendé comme
peut l'être le rapport d'un comité ............ ............
A une conférence, il est impossible de retrancher d'un bill
quoique ce soit qui ait été adopté par les deux Chambres. . .
Procédure quand les bils sont repoussés. . . .. . . . . . . . .. ..
Non renvoyés dans les dix jours, deviennent loi, à moins
qu'un ajournement n'intervienne... . .................... '. .
BLANCS. - La première proposition doit avoir pour objet le
délai le plus long ou la somme la plus forte.... . . . . . . . . .. 106,
Des bills peuvent être adoptés avec des - qui seront
remplis par l'autre Chambre ....... . ........ _ ." ........
Formation de la règle pour remplir les - ..... , ...... ..

..

133
136
138
136
137
135
143
143
114
115
114

c

-.

.'

.

'",
r'.

. ;

CHAIRMAN des comités: est ordinairement le premier membre
désigné ... ' ............................................. .
60
- du comité de la Chambre entiere : peut être élu ........ .
62
CHAMBRE. - Division de la Chambre, comment elle est vérifiée. 123, 126
CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS. - (Voir Représentants). . . . . . . . . .
54
CHAPEAUX. - Moment auquel il faut les ôter.. . . . . . . . . . . . . . . . . .
77
CLERK. - Pose les questions avant l'élection du Speaker. . . . .. . .
53
Fait les lectures debout. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .
95
Numérote les sections. . . . . • . . . . . . . . . .. ............ . ....
115
Peut corriger les erreurs qu'il commet dans la communication des messages. .................................... 140
COMITÉS. - Ne peuvent pas faire d'enquête sur leurs propres
lnembres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
61
Ne doivent pas être en séance en même temps que la
Chalnbre.. . . .............................................
61
Le premier membre nommé peut agir comme président ;
mais ils peuvent élirè leur président. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
60
Manière d'en nommer les membres, et contrôle exercé sur
ceux-ci par les Chambres .. , . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
86
Procédure en comités.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .
87
Ne peuvent raturer, interligner ou surcharger des bills . .: .
90
~e peuvent pas procéder à nOllvel examen, et faire une
modification de leur propre vote. . . . . . • . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
90

�,-

163

MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

Pages

'

. -..
~

..

.

.'

"

'

..

...... :.

Comment ils rapportent les amendements .......... ; .... .
Peuvent être nommés pour siéger pendant un ajournement.
Ne peuvent pas recevoir de pétiLiollS, si ce n'est par l'intermédiaire de la Chambre ......... . " . ..... . .............. .
Un membre élu, et dont l'élection n'a pas fait l'objet d'un
rapport (retul'ned), peut être nommé dans un - . . . . . . . .. ..
Comités permanents ... ..................... '" . " ..... , ..
Formes et procédures usitées dans les - , .. , ..... . ..... .
Comités joints: comment ils agissent. .... ' ............. .
Avertis que la Chambre siége, ils sont obligés de surseoir.
Composition et mode de nomination. ' ................. "
Temps et lieu de leur réunion, quand et où il leur pl&lt;lÎt ... .
Ne doivent pas être hostiles à un sujet qui leur est renvoyé.
Tout membre d'un comité hostile à une mesure renvoyée
à ce comité doit demander à être excusé . ...... . .. . ........ .
Majorité et constitution d'un quorllm . ............ . ..... ' .
Doivent agir de concert, et non par consultations 'séparées.
Les membres de la Chambre peuvent assister à leurs
séances . ......... " . .... , ............ ' ...................
Leurs pouvoirs à l'égard des bills, ................... ' ...
Mode d'établissement des l'apports. , . .......... . ..... ,.
Ont le contrôle absolu d'un rapport renvoyé à un comité.
Leur dissollltion subséquente au rapport fait... . . . . . . . . . .
Peuvent être remis en vigueur par un vote .............. ,
Peuvent être déchargés des instructions ...... , . . . . . . . . . .
Quand ils peuvent siéger pendant un congé ..... ' " .... ..
Effet d'un renvoi au comité, lorsqu'un bill a été amendé
dans le comité de la Chambre entière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

90
148

61

49
60
60~61

61
61
60
87

86
86
87
87
87
87
90
91
91
91
131
148
93

COl\IlTB DE LA CHAMBRE ENTIÈRE. - Grandes affaires ordinairement renvoyées au -..... . . . . .. . .. , ....... . .. ' ....... .
62
62
Peut élire son président. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .... . ....... .
Le Speaker peut reprendre le fauteuil s'il s'y produit un
grand désordre ... .... ........... . ... . ................ .
63
Procédure et manière d'y traiter les affaires du Sénat. ... . 93-94
63
Dispersigll en désordre . .... . . . ...... " ............. , .. .
63
Ne peut pas remettre .. ' ................... . .......... .
63
Rapport sur les procédures ....... " ...... '. " ........... ,
Un bill amendé en quasi-comité de la Chambre entière peut
94
être renvoyé à un comité spécial.. . . . . ., ............ , .... .
Cas dans lesquels les amendements qui y sont présentés
94
disparaissent. . .. ..,.,........ , .... .. ......... . ...... .
Particularités au -, ........... , .. , ...... , .............. . 93-95
COl\:lMUKICATIONS. - Confidentielles, doivent être tenues secrètes;. 149
COMMUNE RENO;\IMÉE, - Base d'action .. , .... , , ....... , .. ,.....
COMPTAGE DE LA CliAMBRE. - (Voir Division de la Chambre).

64
123-128

�16-1

INDEX

ALPHABÉTiQUE

Pages
CO~FÉREXCES.

- Possibilité d'en tenir deux avant un vote de
persister .. ... " ........... ,.. ..,.'..... ..,..............
Doivent être demandées par la Chambre qui est en possession des documents . .... , . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne peuvent apporter aucune modification à ce que les
Chambres ont adopté. ......... .... .............. . .....
Discussions sur la natllre et circonstances de la tenlie desRapports des - : Ne peuvent pas être amendés ou modifiés.
Les docllllzenis sont laissés aux commissaires de la Chambre accordant la -.... . .. ..... . ...... .... . . . ... . .. ....... .
Quand, par quelle Chambre et à quel moment, la demande en doit être faite. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
COXSEIL. - Peut être entendu sur les bills privés et les points de
droit .. .. ' .................. . ........ ....................
CORRUPTIOX. - Cas de Randall et de 'Vlütney, violation de
privilège ................ , ...... . ......................... .

13!
136
135
136
137
137
137
66
-l6

D

Personne ne doit parler d'une façon impertinente,
longue, ni superflue.. . . . . . . . .. .................... .... . .
73
Nulle interrllption n'est possible tant que les deux aspects
de la question n'ont pas été posés. ..... . ....... .........
130
Formes et convenances à observer dans les -. . . . . . . . . . .. 71-78
Le Speaker n'est jamais autorisé à s'engager dans le -, sauf
pour les questions d'ordre ........ . ..................... .
73
73
S'il se lève pour parler, il doit être entendu le premier ... .
Il peut appeler un membre par son nom en cas de
7-1
violation persistante de l'ordre dans les - .................. .
Un langage inconvenant n'est point admis pour qualifier
73
les délibérations de la Chambre ............................ .
Des injLlres, plaisanteries ou termes déplacés à l'égard des
membres de la Chambre ne doivent pas être employés dans
7-1
les- ................................ . ................... .
Un membre peut prendre la parole à chaque lecture d'un
72
bill ........ . .......
Des membres qui échangent des gros mots ou des coups
peuvent être requis de promettre, de leur place, de ne point
pousser plus loin leur querelle. . . . . . . . .. ................
75
La critiqzze des délibérations de la Chambre est impossible.
73
Un membre ne doit pas être appelé par son nom dans le73
Les personnalilés sont défendues ......... ' ..............
73
Les motifs ne doivent pas être accusé~ . .. .. . . . . . . . . . .. ..
74
Toute violation d'ordre dans le - doit être réprimée
par le Speaker.
7-1

DÉBATS. -

ç

i

••

•

••••••••

•••.••

,

.

"

•••

••••••••

,

•••••

,

•

i

•

•••••••••••••••••

• • • • • • • • • • • • , • •• •

• •

�~lANUEL

16;)

DE PRATIQUE PARLEMENTAIHE

Pages

Les fermes déplacés d'un discours ne doivent pas être
relevés tant qu'il n'est point achevé, mais doivent être notés
i nllnédiatcll1Cnt. . , , , ... , ... . .............. . ..... . ......... .
Les discours, délibérations Oll voles de l'autre Chambre ne
doivent pas être mentionnées dans le - ...... '. .. . ..... .
Le Speaker doit intervenir de suite pour réprimer un
écarl de langage envers l'autre Chambre. . . . . . . .. . . ..... . .
Un membre dont les intérêts privés sont engagés dans une
question doit se retirer... . . . . . .. .......... . ... . .. .... ..
DECORUM. DÉFI. -

(Voir Débats) . ... " ........ ' "

Violation de privilège .. "

75
76
77

.77

.... . ............ . 71-78
46

..

DJ~LAI

LE PLUS LONG. - Question à poser la première, en remplissant des blancs ................ , . . . .. . . ... .. ......•....

114

DÉPÔT SUR LA TABLE. - Matières qui peuvent être reprises Ù
tout nlonlent..............................................

101

DÉSORDHE DANS LE COMITÉ DE LA CHAMBRE ENTIÈRE. - Le
Speaker doit reprendre le fauteuil s'il y a grand -.........
Procédure en cas de - . . .... . . . ............... , . . . . . . . . •

63
73

DIFFA~IATION.

- Violation de privilège .......... . '. ......... . .

47

DISCOURS. -

Ne peut pas, de droit, être lll, s'il est écrit. . . . . . . .

98

DISTRIBUTION DES AFFAIRES. - (V. Ordre des al/aires).
DIVISION DE LA CHAMBRE. -- Mode de comptage des voix. . .

123-128

DIVISION DE LA QUESTION .. . .. . ..... ~: ........ . ..... . .... '.

115-117

DOCmlENTS ET JOUHNAVX. - Ne doivent pas être enlevés de la
table du Clerk. . . . . . . . . . ... .... . ... '" . . . . . . . . . . . . . . . . .

·"

DOCUMENTS. - Règles relatives à leur conservation. . . . . . . . . . . . .
Une motion tendanl à lectllre des - doit être posée avant
la question préalable ... . ........ . ................... . ....
Des '- renvoyés le titre seul est ordinairement lu . .. .. . . .
Sont laissés aux commissaires de la Chambre qui a accordé
la conférence . ......... ' . . . . ..... . ........... . ... .. . .. . .
Se rapportant aux bills Oll amendements envoyés ù l'autre
Chall1bre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

70
71

107
98
137

133

E
ELECTIOXS. - Temps, lieu et mode.. . .. ............... . . . ."
Leur vérification a lieu dans chaque Chambre. . . . . . . . . . . .

52
52

ENQuÎnEs. - La commune renommée suffit ù les motiver... . ..

64

ERREURS. - Dans un bill ne peuvent être corrigées en comité
de la Chambre entière sans ordre du comité. . . . . . . . . . . . . . . .
Peuvent être corrigées par une disposition d'un aulre bill
ou par un nouveau bill... . ...... . . ..... .................

71

132

�166

INDEX ALPHABÉTIQUE

Pages

Le Clerk peut corriger une erreur qu'il commet en communiquant un message. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
EXÉCUTION D'ORDRES PERMANENTS. - Aucun débat ni délai n'est
admis........................ . ... . ........................
Tout membre a le droit d'insister pour l' - . . . . . . . . . . . . . .
...
,

.

140
78
78

F

:

FÉLONIE. - Manière de procéder en cas de trahison, violation
de la paix ou - .............. . .. . ....... . ..... . ........ " 49-51
G

GALERIES. - (Voir Tribunes ).

..

~

h1PEACH~IENT.

- Esquisse de la loi du Parlement quantà 1'-. 153, 158
INCOMPATIBILITÉ DES AMENDEMINTS. - N'entraîne point leur
suppression. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . .
111
INSISTER (Motion, vote ou résolution d'). - Question discutée
sur les amendements entre les deux Chambres ...... " .. 133-134
Effet d'un vote d' - " . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
133
Sur l'exécution d'un Ordre permanent. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
78
INTÉRÊTS ENGAGÉS. - Nul membre ne doit assister à la discussion d'un bill dans lequel il a des - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
77

J
JOURNAL. - Doit être tenu par chaque Chambre.. . . ....... . .. .
14~
Le - de chaque Chambre doit être publié ......... . ..... .
143
Doit mentionner tous les votes . ...... '. . ............... .
144
Doit contenir un exposé sommaire des pétitions, documents, etc.. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
144
Les titres des bills et les parties touchées par des amendements doivent être insérées dans le - ....... ' _.. " ....... , 144
Soumis à l'examen éventuel de l'autre Chambre ........
145
Règles directrices pour sa rédaction, et la correction
de certaines errellrs .. ......... , ........................ 144-145
L

LECTURE DE DOCUMENTS. - Question sur la - .................
D'UN DISCOURS. - N'est pas de droit sans autorisation.

107
98

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIRE

167
Pages

LECTURE DU RAPPORT D'UNE CHAMBRE. - N'est pas de droit
dans l'autre Chambre.. . . . . . . .. . . . . . .. ............... ....
LUTTES ET TUMULTE DANS LA CHAMBRE. - Comment il y est
mis fin........ . ....... . ............................

98
75

M

.....
~

"

. ..-..
"..

"#

~

..

..

\. . . . . . .

~

MAJORITÉ. - Décide dans les questions générales.. . . . . . . . . . . . . .
128
MEMBRES ET OFFICIERS D'UNE CHAMBRE. - Ne dépendent pas de
l'autre .. , .... . ... , ...................................... '.
76
Doivent voter lorsque la question est posée, mais ne le
peuvent s'ils étaient absents au moment où la question a
été posée: .... " ... . ......... . ... . ........ . . . .............
127
Doivent se retirer, mais peuvent être entendus, lorsqu'est discutée une question, les concernant eux-mêmes ou
leurs intérêts particuliers. . . . . . .. ........ . ..... ..........
77
MÉMORIAL. (Voir Pétitions).
MÉPRISES. (Voir Erreurs).
MESSAGES. - Ne peuvent pas être reçus dans le comité de la
Chanlbre entière...... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
63
Entre les Chambres: Sujet, discussion des - ....... ' . . . . 139
MESSAGES. - Ceux de l'Exéclltif' doivent être adressés aux deux
Chambres en même temps. . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. .........
141
Temps et Formes de leur réception. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
Les erreurs commises en les communiquant peuvent être
corrigées . . . ........................ " ....................
140
Servent au J'appel par l'une des Chambres à l'autre des
bills non traités ................ ' .......... . ' ............
141
MINORITÉ. - Protégée par l'adhésion aux règles. . . . . . . . . . .. ...
42
MODIFICATION DE VOTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
129
MOTS DÉPLACÉS. - Comment et quand ils sont nolés .. .. ... .
75
MOTION. - Ne doit pas être posée ou débattue tant qu'elle n'est
pas appuyée. . . . . . .. ...... ......................... .....
82
Peut être rédigée par écrit.......... ... . .. . ......... . ..
82
Doit être lue pour l'édification d'un membre aussi souvent
qu'il le désire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
82
Celle de remettre n 'est pas à l'ordre lorsqu'un membre a la
parole (the 11001') ......... ............ ' ... . ...............
82
Privilégiée: ce qui doit être discuté ................... ' 98-108
Retirée de la Chambre par remise, etc . . (Voir Questions). 118
N

NOUYEL EXAMEN. - Pour les bills, ordres, instructions, etc. .. .

129

�168

INDEX

AI.PHABÉTIQUE

o
Pages
OFFICIERS DE CHAQUE CHAMBRE. - Modes de nomination ou
d'élection. Leur indépendance ü l'égard de l'autre
ChaLnbre ........ " . ................................ 58, 59, 76
O~SLOW.

-

Son opinion sur l'importance des règles .. , ......

OPPOSITION AUX BILLS. -

Moment convenable.. . . . . . . . . . . . ..

41

89, 122

ORDRE ET QUESTION D'ORDRE.- Violé par le Speaker en ne posant
pas la qLlestion . .......................................... .
Au Parlement « les exemples font l'ordre »........ -.. .
Documents relatifs à!' - (Voir DocLllnenls).
Dans le débat (Voir Débats).
Les termes déplacés prononcés dans un comité doivent
être notés et rapportés à la Chambre. .. . ......... _..... . . .
Le Speaker peut appeler par son nom le membre qui
trouble l'ordre .................... ' .. , ..... , .. . .......... .
Questions cl' -. Peuvent être remises........ ...........
La décision dLl Speaker sur les questions d' - peut être
contrôlée ............... , ........... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le comité de la Chambre entière ne peut pas punir une
violation d' - . . ................ " ................. ......
Si une difficLllté se présente lors de la position de la question, le Speaker doit la trancher péremptoirement. . .. ....

128

ORDRE DES AFFAIRES. - Nécessité d'adhérer aux règles. . . . . . . .
Au Sénat. .. '.' .......... .. . ...........................
ORDRE DU JOUR. - Comment et quand il doit être appelé., ....
Peut être modifié à tout moment .......... . ........ .
Ne peut pas être.proposé pendant qu'un membre a la parole.
A la priorité sur toutes les questions. ......... . ....... .

66
67
73
79
82
99

ORDRE DE LA CHA~IBRE. - Prend fin avec la session . .. ......
Un membre de la Chambre peut insister sur l'exéclltion
d'un Ordre permanent. .. .......................... . ......

79

ORDRE et RÉSOLUTION. -

83

ORDRE SPÉCIAL. -

Distinction ... _. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

50
70

76

74
78
78
76

78

Règles relatives à un - ................... " 79, 89

p
PAPIERS. - (Voir Documents et

.Jolll·nall ~L).

PARLEMENT. - Chaque Chambre du - peut s'ajourner indél
pendamment de l'autre: . . . .. . ..... :......................

146

PERSISTER (Motion, vote ou résolution de).- Discussion et objet
de la question. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Effet d'un vote de - . ................ . .. . . ............

119
119

�~lANUEL DE PRATIQUE PARLEMENTAIHE

169
Pages

La Chambre qui persiste ne peut pas s'écarter de la forme
qui a été fixée par le yote de - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. "
Deux conférences doivent précéder le yote de -.. .. . . . ...
PÉTITION ct RE:\fONTRANCE. - Distinction .......... " ..... . ..
PÉTITION. - Doit être présentée par un membre ............... .
Doit être signée ou écrite par le pétitionnaire ..... " .... .
Doit parvenir au Comité par l'intermédiaire de la Chambre
PORTES. - Règles relatives à leur fermelure et ù leur garde. . . .
POSTILLONS. - Les bills grossoyés peuvent être amendés par - .

134
134

80
80
80
80
78
122

PRÉAMBULE. - Doit être examiné en dernier lieu.. . . . . . . . . . . . . .
89
PRÉSIDENT DU SÉNAT. - Désigné par la Constitution. . . . . . . . . . .
58
PRÉSIDENT pro tempore. - Doit être choisi en l'absence du
yice- président. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...
59
A quel moment sa fonction prend fin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
59
PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS. - Formes suivies pour la présentation et signature des bills par le - ............. ' ...... . . ..
142
PRIORITÉ DES MOTIONS. - Discussion ........ . ............... . 98-108
PRlYILÈGE (du Parlement) ... '. .... .................... . .. . 43-52
A progressivement augmenté ....................... " "
43
Des Sénateurs et des Représentants. . . . . . .. . ........... . 43·-49
Des Sénateurs: son interprétation ......... . .......... ' .
44
Des deux Chambres: cas de violation .. ................ . .
46
D'une Chambre, par rapport à l'autre, ou il une branche
coordonnée de la législature.. . . . . . . . . . . . . .. ..... ........
51
De chaque membre: résulte de son élection, et est privilège de la Chambre.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
49
Peut être vérifié aux risques de la partie qui le yiole. . . . .
49
Toute renonciation est impossible .................. , . . . .
49
Il Y a violation du - par le Speaker si celui-ci ne pose
pas une question qui est à l'ordre .... ' . ...................
50
En cas de violation du -, la partie qui en est coupable est
citée ou requise. . . . . . . . . . . . . . . . .. ............. ..........
49
La violation du - par les membres est punissable seulement par la Chambre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . .. . . . . . . . . . .
50
Violation du - par le roi ou par le pOllvoil' exécutif. . , ...
52
Les lpembres d'une Chambre ne peuvent pas être cités
par l'autre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. '"
65
Aucune des deux Chambres ne peut exercer d'autorité
sur les membres ou les officiers de l'autre. ...............
76
Toute question de - a 13 priorité sur la q.llestion originelle.
107
Q

QUALIFICATION

DES

SÉNATEURS ............ . ............. ' .

52

�170

INDEX ALPHABÉTIQUE

Pages

QUERELLE. - Dans un comité, doit être réglée par la Chambre.
Déclaration des membres qu'ils ne la pousseront pas plus
avant ................................................. .
Une question de privilège qui en résulterait doit d'abord
être réglée. . . . . . . . . . . . . . .. .... '" .... . ............... .
QUESTION (Division de la). - Comment elle est faite ... . .. '" ..
Quelles questions sont divisibles... . . . . .. . . . . . . . . . . . .. .•
La - doit être telle que chaque partie ait une existence
propre. ............ .... . ...... ...........................

.'.

."-:

.

..... ..

75
107
115
116
116
107

QUESTION PRÉALABLE - Son but et son effet........ . . . . . . . . . . . .
108
Ne peut pas être amendée . .. , ....... , ". '.. ...........
104
Un amendement à une question principale peut-il être proposé après que la question préalable a été proposée et
appuyée ... " .......... ". . .... .........................
109
Ne peut pas être posée dans le comité de la Chambre entière.
63
Peut être posée dans un quasi-comité. ........ . ........
94
Discussion.. .. ...................................... 108,109

,\

"

QUESTION D'ORDRE (accidentel). - Jusqu'à quel point elle passe
avant toute autre... . ...................... , ... ..........

63

0'1.

. -

~.

.

. .
,

.

QUESTIONS. - Règle générale sur leur position . .. '. ...... .... 98-99
Considérations sur la pri.orité de certaines- . . . . . . . . . . . . .
99
Enlevée à la connaissance de la Chambre par l'effet d'une
relnise ..................................... , ............. . 118
Les membres ne peuvent, ni parler, ni circuler, pendant
128
que la question est posée ................ '. . ............ .
Doivent être tranchées péremptoirement si une difficulté
128
est soulevée ....... . ............................... ' .. . .. .
Une Chambre ne peut poser aucune question à l'autre,
141
si ce' n'est dans une conférence . ... " ..................... .
QUESTIONS CONCURRENTES. - Causes qui suspendent et écartent
de la Chambre une question existante .................... .

118

QUESTIONS ÉQUIVALENTES. - Ce qui est considéré comme-. . . .
118
Comment elles sont tranchées par olli ou par nOll.. • . • . . • .
127
Leur reprise a lieu in statu quo lorsqu'elles ont été
suspendues à raison du défaut de quorum . . ' . . . . . . . . . .. .. 56-129
QUESTIONS PRIVILÉGIÉES. - Quelles elles sont.. . . . . .. . ... ' .. 98-108
En remplissant les blancs .. ... , ..... ............. . .. 106, 114
En ordonnant le renvoi à lm comité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
103
L'amendment à lm amendement de l'autre Chambre a la
priorité sur une question d'approuver ou de repousser.. . . .
135
Une motion d'amendement a la priorité sur une moti{)n
de suppression d'un paragraphe. ........ ................
107
QUORUM. - Sa nécessité, et sa détermination. . . . . . . . . . . . . .

56

�MANUEL DE PRATIQUE PARLEMENAITRE

171
Pages

Tout membre peut demander un comptage de la Chambre
dans le but de vérifier l'existence du - .................... 56,78
Non atteint suspend la question.. .....................•
56
R

.~

,.

RANDALL et WITHNEY. - Cas de violation de privilège.. . . . . . . . .
46
RAPPORTS D'UN COMITÉ. - Commeut il est à leur égard procédé
dans la Chalnbre .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
92
RAPPORTS 'D'UNE CHA~fBRE.-Ne doivent pas être lus dans l'autre,
s'il y est fait opposition. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ......
98
RÊGLES. - Leur importance; nécessité d'y adhérer. . . . . . . . . . . .
41
RÈGLES ET ORDRES DE CHAQUE CHAMBRE. - A quels cas ils
s'appliquent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 78-80
Résolution ou motion d'insister sur l'exécution d'un Ordre
existant .............. , . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . .
80
Tous les ordres prennent fin avec la session . . , . . . . . . . . . . •
79
REMONTRANCE ET PÉTITION. - Distinction ... '. ........ .... ..
80
RENONCIATION (Vote de). - Discussion......... .. .............
119
Touchant des amendements entre les deux Chambres, la
question sera: 1° d'approuver; 2° de repousser; 3° de renoncer ; 4° d'insister; 50 de persister. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
119
Lorsqu'une Chambre persiste, l'autre doit renoncer, ou
persister aussi. ................... .......... ...........
135
La Chambre ne peut pas renoncer à ses propres amendements par voie d'amendement.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
134
RENVOI AU-DELA DE LA SESSION ....... " . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
100
RENVOI INDÉFI TJ , - Fait disparaître la question pour la session.
100
RÉPARTITION DES REPRÉSENTANTS (Tableau de) de 1787 à 1893...
54
REPRÉSENTANTS (Chambre des). - Composition .............. .
53
Doit choisir son Speaker et ses autres officiers. . . . . . . . .. .
58
Pouvoirs de la - relativement à ses règles et à la conduite de ses membres. . . . . .. . ................... '.. . ... .
70
RÉSOLUTIONS. - Les faits, principes et opinions peuvent être
exprimés dans des -. . . . . . . . . .. • ........................ .
83
Quand elles doivent être présentées pour être approuvées
RETRAIT DES MOTIONS. - Règle du Parlement ........ '" . ' .' . ...
107
RETRANCHEMENT. - Un paragraphe peut être achevé avant la
question de -.. . . . . . ..... .......... .....................
112
RETRANCHEMENT et INSERTION. - Discussion ...... . .. " .... . 111, 112

s
SANcnoN. -

Donnée à un,bill par l'Exécutif. .. , ... ' .... ,...

142

�172

I~DEX

ALPHABÉTIQUE

Pages

'. ' .. .

_ ••.. ,!

'

SCHUTATIWRS. - Leur mission de compter sur une division de la
Cllambre ..... ' . ....................... ............. . .....
SECTIONS DES BILLS. - Sont numérotées par le Clerk.. ... . ...
SÉXAT. - Composition et division en classes.. . . . .. . . . . . . . . . . . . . .
Choisira ses officiers, etc.... . . .. .... . ................ Pouvoir du - relativement à ses règles ct à la conduite
de ses 111elUbres ..... " ......................... .........
En cas de pariage des voix, le yote du vice-président
décidera ....... '. . ................ .......... . ..........

Ajourne/nenf ............... ~ . . . . . . . . . . . . . . . .. ..... ....
Se~sioll . ................ .'. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
SESSION. - Définition des éléments constitutifs de la - . . . . . . . .
SOMME PLUS FOHTE. - Question posée la première, en remplissant les blancs.... .. ........ ....... . .......................
SPEAKER. - Election, procédure de l'élection, et l'évocation du par la Chmubre ..........' .... . ............. . ... ' . •.......
Absence du - en cas de nlaladie. . . . . . . . . . . . . . .. .......
Yi ole l'ordre en ne posant pas la question. . . . . . . .. . . . . . .
Ne doit pas prendre la parole, si ce n'est sur les questions
d'ordre, et doit être entendu le premier ...... . ...... " . . . ..
Fait les lectures assis, et se lève pour poser les questions. .
Ne peut pas refuser un amendement sous prétexte d'incompatibilité. .........•.................................
Doit trancher péremptoirement les questions d'ordre qui
se présentent lorsqu 'il pose ]a question, et peut demander
l'avis (les membres âgés. . . . . . . . . . . . . . . . ..... . ........... ,

126
115
52
58

70
126
146
148
147
106
58
59
50
73
95

111

128

T

.,

.....

TÉMOINS. - Comment ils sont cités, interrogés, etc .......... .
64
9'6
TITRE. - Doit être au dos des bills grossoyés ................ .
Quand il doit être rédigé ou amendé ...... '. . ........ .
129
THAHIsox. - Manière de procéder en cas de - ... " ...........
50
TRAITÉS. - Doivent être conclus par le Président et le Sénat. . .
149
Doivent être tenus secrets jusqu'à ce que l'obligation du
secret soit levée ......... ' '" ... . .. . .............. .. .....
149
Sont des ac/es législalifs . .............. '. ..........• ...
149
Peuvent être an11lz1és par un act de la législature.. . . . . . . . .
151
Les docllments doivent être communiqués avec le texte
des - ....................................................
151
Procédure pour la lectllre et la ratification (par appel
nominal) des -" . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 151-152
THANSPOSITION DES SECTIONS .......... : . .. .... ..............
115
TRIBUNES. - Evacuation des - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

78

�l\aNUEL DE PHATIQUE

PARLEl\IENTAIHE

173
Pages

Le COl1lit(~ de la Chambre ellliere ne peut pas punir pour
désordre dans les -.. ....... . ............... . ...... . ... 76, 94

v
•••. , . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

49

Un membre ne peut pas voter tant qu'il n'a pas prêté
serlnent... .. . .. .... .... . ............... . .................
Tout membre doit -, et ne doit voter que s'il est présent.
11Jodificalioll des votes. . . . . . . . . .. ..... ..... ...........

49
127
129

VlOL.\TIOX DE PIUVILÈGE ••••....•••. '
VOTE. -

VOTE PAR

our

ET PAR NON:

Doit être demandé par le cinquiéme des membres .. .. .
Doit avoir lieu par ordre alphabétique... . .. . .......... . .
Tout membre présent doit voter, à moins qu'il n'ait une
eXCllse . ......... . .... " ... '. . . .......................... .
Après qUe la décision est annoncée, aucun membre ne
peut plus voter. . . . . . . . . . . . .
. . . . . . .. . .. . ..... . ... .

..

126
127
127
127

w
\VHIDŒY ET RANDALL. -

~

.

Cas de corruption. . . . . . . . . . . . .. ....

46

�.

'.

"

. '.

! -.

�APPENDICES

, .

..

'..

.......

Nous avons, l\1. Marcaggi et moi, respecté et suivi dans l'édition française l'habitude américaine d'intercaler dans le texte du Manuel
certaines clau3es des Règles ou les Règles mêmes du Sénat des
États-Unis. Celles-ci se trouvent, de la sorte, à peu près reproduites;
néanmoins celui qui lira l'explication, demeurée importante et à
certains égards sans pareille, donnée par Jefferson de la procédure
législative, sera peut-être curieux d'avoir à sa disposition le Règlement
tout entier; c'est pourquoi je reproduis ci-après la traduction des
Standing Rules for conducling bllsiness in the Senate ·of the United
States, telle que nous l'avons donnée, mon collègue M. Moreau et moi,
dans le tome II de nos Règlements des Assemblées législatives. - J'y
ajoute, à titre de curiosité, celle des Rules of procedllre and practice in
the Senate when sitting on impeachment trials, qui sont reproduites
dans le Senate Manual, p. 171-180.
.

�lï6

APPENDI CE

l

Règlenlent du Sénat

SO~nI.A IHE

Désignation d'un sénateur pour la présidence.
Serments.
Début des séances quotidiennes.
Procès-verbaux.
Quorum. Réquisition des sénateurs absents.
Présentation des leUres de créance.
Affaires du matin.
Ordre des affaires.
(Suite).
Ordres spéciaux.
Oppositions à la lecture d' un document.
Votes.
Nouvel examen.
Bills : Résolutions conjointes et résolutions.
Bills: Comité de la Chambre entière.
Amendements aux bills d'appropriation.
Un amendement peut être déposé sur la table, sans préjudice pour le bill.
Amendements. - Division d' une question.
Débat.
Questions d'ordre.
Motions.
Priorité des motions.
- Préambules.
- Nomination des comités.
- Comités permanents.
Renvoi aux comités; motions de décharger un comité
de l'examen d'une affaire, ct rapports des comités
pour différer.
- - Rapports des comités de conférence .
- Messages.
- Impression de documents.
- Retrait de documents.

1. II. -III. IV. Y. VI. VII. VIII. IX. X. Xl. XII. XIII. XIV. XV. XVI. -

xvn.

.

:

XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.

XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.

�177

RtGLEMENT DU StNAT

XXXI. -

"

Renvoi des pétitions sur lesquelles le _rapport est
défavorable.
XXXII. - Affaires continuées d'une session .ù l'autre.
XXXIII. -- Privilège du parquet.
XXXIV. - Règlement de l'aile du Sénat au Capitole.
XXXV.
Séances ù huis clos.
XXXVI.
Séances exécutiyes.
XXXVII .
»)
: Procédure des traités.
XXXVIII.
»
: Procédure des présentations.
XXXIX.
Le Président reçoit copie des registres des séances
exécutives.
XL. - Suspension et modification des règles.

-

Serments requis par la Constitution et la loi (Hègle 22).

RÈGLE

1. -

Désignation d'lin sénateur pOlll' la presidence.

1, 2, 3. - V. suprfl, Section IX, p. 59.

..
'

.. ..
..

.

...... .

~

.'"

'.

.. .

....... .
':

4. - Dans les cas de 1110rt dn vice-président ou de transmission
des attributions et des pouvoirs du président et du vice-président, le
président pro [empore aura le droit de désigner par écrit un sénateur,
pour remplir, en son absence, les fonctions présidentielle~; le sénateur
ainsi indiqué aura lui-même le droit de désigner el'l séance publique
ou par écrit, s'il est absent, un sénateur pour remplir les fonctions
de président; mais cette substitution ne devra pas dépasser un
ajournement, à moins de consenlement unanime .

~

",

RÈGLE

II. -

Serments, eLc .

Les sermenls ou affirmations requis par la Constitution et prescrits
par la loi devront être prêtés et signés, avant l'entrée en fonctions,
par chaque sénateur, en séance publique du Sénat.

.

Rf~GLE

III. -

Début des séances quotidiennes.

1 et 2. - V. supra, Section VI, p. 56.
Rt~GLE

VI. - Procès-verballx (Journal).

1 et 2. - V. supra, Section XLIX, p. 144.
RÈGLE

V: - Quorllm. - Réquisition des sénateZlr absents.

1,2 et 3. - V. supra, Sections VII et VIII, p. 57 et 58.
1~

..... . ,

�i7s

APPENDlCE

RÈGLE

&lt;: •

.. "

.

~

t"

~

Présentation des lettres de créance . .

1. - La présentation des lettres de créance des sénateurs élus et
toute autre question de prérogative seront toujours admissibles, sauf
pendant la lecture ou la correction du procès-verbal, la discussion
d'une proposition d'ajournement ou le vote du Sénat; toutes les questions soulevées ou faites à propos de la présentation de ces lettres de
créance seront poursuivies jusqu'à leur épuisement.

.

~ ~.

':104

VI. -

...

'

••

,

2. - Le secrétaire mentionnera les certificats d'élection des sénateurs en enregistrant, sur un livre bien relié et à ce destiné, la date de
l'élection, le nom de l'élu, le chiffre des votants, la date du certificat,
avec le nom du gouverneur et du secrétaire d'État qui l'ont déjà signé
et contresigné, et l'État qui a élu le sénateur .

1&gt;.

.~

....

-

.

RÈGLe

1, 2, 3, 4, 5. -

VII. -

Affaires du matin.

V. supra, Section XIV, p. 67 et 68.

RÈGLE

VIII. -

Ordre des affaires.

V. supra, Section XIV, p. 68.
RÈGLE

...

'

....,

.

..

. ..

~

'.:

','
'.
-,

'.,..,.
.'

•

oÔ"

•

:

'..

., ',-

. .' ~ ..
".

'

(Suite).

V. supra, Section XIV et XXXIII, p. 69 et 99.
.'~

~.",.''''

RÈGLE

X. -

Ordres spéciallx.

-t·-..

...

1. et 2. - V. supra, Section XVllI, p. 79 .

. . :...
.'

Ordre des affaires

•

. :., .. :.r.

.........:

~~

IX. -

.

. ~:

.'

...

'!....o'

..

RÈGLE

.. '

XI. -

Opposition à la lecture d'ull document .

V. supra, Section XXXII, p. 97 .

.......
RÈGLE

XII. -

Votes, etc.

1. - V. supra, Section XLI, p. 127.
2. - Quand un sénateur refuse de voter à l'appel de son nom, il est
requis de faire connaître les raisons de son refus, et, après qu'il les a
données, le président doit soumettre au Sénat la question: « Pour les
motifs qu'il a indiqués, le sénateur peut-il être excusé de voler? », et
la question sera résolue sans débat. Ces formalités seront acco,lllplies
après l'appel et avant l'annonce du résultat du vote; aucun acte s'y
rapportant ne devra être fait après cette proclamation .

.

l,.

�.~

.

..

...~

RtGLEMENT DU

RÈGLE

XIII. -

st NAT

179

Nouvel examen.

1 et 2. - V. supra, Section XLIII, p 130.
RtGLE

."

•

.; -,:-.
\

Bills: Résollltions conjointes el résolutions.

1. - V. supra, Section XLI, p. 127.
2. - V. supra, Section XXII, p. 83.
3. - V. supra.
4. - Tout bill ou résolution conjointe, qui reviendra d'un comité
et n'aura pas été lu auparavant, sera lu une fois, et, s'il n'y est pas fait
d'objection, deux fois dans le même jour, et mis à l'ordre du jour
(calendar) au rang déterminé par la date de son retour. Et tout bill ou
résolution conjointe, introduit sur permission spéciale, ainsi que tout
bill, ou résolution conjointe de la Chmnbre des représentants, dont il
aura été fait une première et une deuxième lectures sans renvoi à un
comité, sera placé sur l'ordre du jour, s'il est fait une opposition à ce
que l'examen en soit poursuivi.

.'

'1,

XIV. -

.

5 . - Toutes les résolutions seront différées pendant un jour, à fin
d'examen, à moins que, par consentement unanime, le Sénat n'en
décide autrement.
RÈGLE

XV. -

Bills: Comité de la Chambre entière.

1 et 2. - V. supra, Section XXX, p. 93.

.,
"

3. - Lorsqu'un bill privé est en examen, il est permis de proposer,
pour le remplacer, une résolution du Sénat renvoyant le cas à la
Court of daims, dans les conditions prévues à l'Act approuvé le
3 mars 1883 .

-:

~.

. , .....
RÈGLE

XVI. -

Amendements allX bills d'appropriation.

Tous bills généraux d'appropriation seront renvoyés au comité
d'appropriation, sauf les bills suivants qui seront renvoyés privativement comme il est indiqué ci-dessous, savoir :
Les bills faisant des appropriations pour les rivières et les ports,
au comité du commerce ;
Les bills d'agriculture, au comité de l'Hgriculture et des forêts;
Les bills relatifs à l'armée et à l 'Académie militaire, au comité des
affaires militaires;
Les bills indiens, au comité des affaires indiennes;
Les bills de la marine, au comité dcs affaires navales;
Les bills de pensions, au comité des retraites;
Les bills des postes, au comité des Post-Offices et des Post-roads.
Et il ne sera rc'çu aucun amendement à un bill général d'appropria-

J

�180

.0;

APPENDICE

tion, dont l'efI'et serait d'augmenter une appropriation d(~jà contenue
dans le bill, ou d'y ajouter un nouvel article d'appropriatioÎl, à moins
qu'il ne tende à abroger les dispositions d'une loi existante, d'un
contrat, d'un Act, ou d'une résolution antérieurement adoptées par le
Sénat au cours de la session, ou qu'il ne soit proposé par un comiLé
permanent ou choisi du Sénat, et en conséquence de l'avis donné sur
le crédit par le chef d'lm département exécutif.
2. - Tout amendement aux bills généraux d'appropriation proposé
par ordre d'uu comité permanent ou choisi du Sénat, et tendant à
augmenter une appropriation déjà contenue dans un bill, ou il y
ajouter de nQuveaux articles d'appropriation, devra, au moins un jour
avant son examen, êlre renvoyé au comité d'appropriation, et, quand
il sera proposé comme bill, aucun amendement tendant ù augmenter
les sommes indiquées dans ledit amendement ne sera accueilli; de
même, les amendements proposant de nouveaux articles d'appropriation aux bills concernant les rivières et les ports, seron', &lt;1\'ant
d'être examinés, renvoyés au comité du commerce; et les amendements aux bills établissant des routes de postes, et ceux proposant
de nouvelles routes de postes, seront, avant d'être examinés, renvoyés
au comité des postes ct routes de postes.
3. - Relativement à un bill général d 'appropriation, ne seront
admis, ni les amendements proposant une législation générale, ni non
plus un amendement qui n'est pas analogue ou ne se rapporte pas à
la matière contenue dans le bill; de même, tout amendement à un
article ou à une clause de ce bill ne sera point admis s'il ne s'y
rapporte directement; et toutes les questions de pertinence des
amendements selon la présente règle, si elles sont soulevées, seront
soumises au Sénat, et tranchées sans débat. Tout amendement à un
bill général d'appropriation peut être déposé sur la table sans préjudice pour le bill.
4. - Il ne doit être admis ù nn bill général d'appropriation aucun
amendement dont l'objet est de pourvoir à une réclamation particulière, à moins que ce ne soit pour abroger les dispositions d'une
loi existante ou d'un contrat, lesquelles seront citées en face de
l'amendement.
HÈGLE

XVII. -- Un amendement pellt èLl'c déposé
sans préjudice pOlll' le bill.

Slll'

la table

Lorsqu'ull amendement proposé ù une mesure pendante est déposé
sur la table, iln'entraÎncra pas avec lui cette mesure et ne lui préjudiciera pas.
RÈGLE

XVIII. -

Amendements. -

V. stIpi'O; Section XXXV, p. 113.

Division d'Ulle question.

�R~GLEMENT DU S~NAT

nl~ GLE

181

XIX. - Débat.

1, 4 et 5. - Y. supra, Section XVII. p. 71.
2. - Aucun sénateur, pendant le rl~bat, ne devra directement, ni
indirectement, sous quelque forme que ce soit, imputer à un O;u
plusieurs autres sénateurs une conduite ou un mobile indigne et
malséant.
3. - Aucun sénaleur, dans le déhat, ne parlera d'une manière
offensante pour un Etat de l'Union.
RÈGLE

1 et 2. -

XX. -. Qllestions d'ordre.

V. supr::l, Section XXXIII, p. 107.
IH:GLE

1 et 2. -

XXI. -

l\fotions.

Y. su pra, Sec lion XX, p. 82.
RÈGLE

XXII. -

Priorité des motions.

V. supra, Section XXXIII, p. DD .
Ih~GLE

XXIII. -

Préambllies.

V. supra, Section XX"I, p. 86.
Rf:GLE

XXIV. -

Nomination des comités.

1 et 2. - Y. supra, Section XI, p. 60.
RÈGLE

XXV. - Comités permanents.

1. - Les comités permanents ci-après seront nommés au commencement de chaque Congrès, avec autorisation de rapporter en forme
rle bill ou autrement:
Un comité d'agriculture et des forêts, composé de 11 sénateurs;
d'appropriation, composé de 13 sénateurs;
pour examiner et contrôler les dépenses intéressant le
Sénat (contingent expenses), composé de 5 sénateurs; Toutes les résolu lions relatives aux paiements en argent
sur le fonds intéressant le Sénat ou créant une charge
sur ce fonds lui seront renvoyées.
du cens, composé de l1sénateurs ;
du service civil et des éconoI lies (Retl'Gnchmenl), composé
de 9 sénateurs;

�-182

'.j
1

~

..,.

'~

....

~

;-."

.

APPENDICE

Un comité des pétitions, composé de 14 sénateurs;
de surveillance des côtes et des îles, composé de 9 sénateurs;
de défense des côtes, composé de 11 sénateurs;
du commerce, composé de 17 sénateurs;
des corporations organisées dans le district de Colombie,
composé de 5 sénateurs;
du district de Colombie, composé de 13 sénateurs;
d'éducation et du travail, composé de 9 sénateurs;
des bills grossoyés (engrossed), composé de 3 sénateurs, qui
examinera les bills, amendements et résolutions conjointes avant qu'ils ne soient hors la possession dtl
Sénat;
des bills enrôlés (enrolled), composé de 3 sénateurs, qui
aura le pouvoir d'agir conjointement avec le même
comité de la Chambre des représentants. Tous deux, ou
l'un d'eux, examinera les bills ou résolutions conjointes,
qui auront été adoptés par les deux Chambres, pour voir
s'ils sont régulièrement enrôlés; et après que lesdits bills
auront été signés par le speaker de la Chambre et par le
président du - Sénat, ledit comité, quand ils auront pris
naissance au Sénat, les présentera immédiatement, au
président des Etats-Unis d'Amérique en personne, et
indiquera au Sénat le fait et la date de cette présentation ;
d'établissement et de perfectionnement de l'Université des
Etats-Unis, composé de 11 sénateurs;
.
pour examiner les différentes branches du service civil,
composé de 7 sénateurs ;
des finances, composé de 13 sénateurs;
des pêcheries, composé de 9 sénateurs, auquel seront
envoyées toutes les affaires relatives à la pêche et aux
pêcheries;
des relations extérieures, composé de 13 sénateurs
de conservation des forêts et de protection du gibier, composé de 11 sénateurs ;
d'inspection géologique (geological survey), composé de 7
sénateurs;
d'immigration, composé de 11 sénateurs;
d'amélioration du Mississipi et de ses affluents, composé
de 7 sénateurs;
des affaires indiennes, composé de 15 sénateurs;
des déprédations indiennes, composé de 11 sénateurs;
du canal interocéanique, composé de 11 sénateurs;
du commerce international, composé de 13 sénateurs;
d'irrigation et d'amélioration des terres arides, compo~é de
13 sénateurs ;

�RÈGLEMENT DU SÉNAT

..... ... "", ..:. ~
,

.'

183

Un comité de justice, composé de 13 sénateurs
de bibliothèque, composé de 3 sénateurs, lequel aura le
pouvoir d'agir conjointement avec le même comité de la
Chambre des représentants;
des manufactures, composé de 7 sénateurs;
des affaires militaires, composé de 11 sénateurs;
des mines et du travail dans les mines, composé de
9 sénateurs;
des affaires navales, composé de 11 sénateurs;
d'organisation, de direction et de dépenses des départements exécutifs, composé de 9 sénateurs;
des îles du Pacifique et de POI'to-Rico, composé de
11 sénateurs;
du chemin de fer du Pacifique, composé de 9 sénateurs;
des brevets, composé de 7 sénateurs;
des pensions, composé de 13 sénateurs ;
des Philippines, composé de 13 sénateurs;
des postes et routes de postes (post-J'oad), composé de
14 sénateurs;
des impressions, composé de 3 sénateurs, lequel aura le
pouvoir d'agir conjointement avec le même comité de la
Chambre des représentants;
des réclamations de terrains privés (Priva te land claims),
composé de 7 sénateurs ;
des privilèges et élections, composé de 13 sénateurs ;
des bâtiments et terrains publics, composé de 12 sénateurs,
lequel aura le pouvoir d'agir conjointement avec le
même comité de la Chambre des représentants ;
d'hygiène et de quarantaine nationale, composé de
9 sénateurs ;
des terres publiques, composé de 13 sénateurs;
des chemins de fer, composé de 11 sénateurs;
des relations avec le Canada, composé de 9 sénateurs;
des relations avec Cuba, composé de 11 sénateurs;
de révision des lois des Etats-Unis, composé de 9 sénateurs;
des pétitions révolutionnaires (revolutionnary claims) ,
composé de 5 sénateurs;
des Règlements, composé de 7 sénateurs ;
des territoires, composé de 11 sénateurs;
des chemins de transport au bord de la mer, composé de
9 sénateurs .
7 . - Les comités d'examen et de contrôle des dépenses éventuepes du
Sénat, d'impressions et de bibliothèque, dureront et
pourront agir jusqu'à la nomination de leurs .succ·~~seurs.

�APPENDICE

CO~IlTÉS CHOISIS.

..

"

,-"

.",

Pour rechercher la condition du Potomac l'iuC/' {l'ant, à vVashingtoll,
composé de 7 sénateurs;
Pour le vote des femmes, composé de 5 sénateurs;
Pour des at~lénagements supplémentaires à la bibliothèque du
Congrès, composé de 5 sénateurs;
Pour le transport et la vente des produits alimentaires, composé de
5 sénateurs ;
Pour les expositions inùustrielles, composé de 13 sénateurs;
Pour les cinq tribus civilisées des Indiens, composé de 5 sénateurs;
Pour la banque nationale, composé de 5 sénateurs;
Pour rechercher les criminels sur les territoires indiens, composé
ùe 3 sénateurs;
Pour les étalons, poids et mesures, composé de 5 sénateurs.

XX VI. - Renvoi allX comités; motions de décharger Ull
comité de l'examen d'une affaire et l'apports des comités pour
différer.

RÈGLE

t. - V, supra, Sections XXVI, XXXIII, et XLIII, p. 86, 105 et 131.
2. - V. supra, Sections XXVII et XLIII, p. 91 et 131.
RÈGLE

XXVII. - Rapports des comBés de conférences.

Y. supra, Section XLVI, p. 139 .
.

.....

...

,",

RÈGLE
.,
,':"

.~..

...

~

','

..

,

'.

....

'.

XXVIII. - Messages .

1 et 2. - V. supra, Section XLVII, p. 140.
RÈGLE

XXIX. - Impression

de"~docLlments.

1. - Toutes motions d'imprimer des documents, rapports et autres
matières transmises par chacun des départements ~exécutifs, ou d'Îlnprimer des mémoires, requêtes, documents annexés ou tous autres
écrits, à l'exception des bills du Sénat ou de la Chambre des représentflnts, résolutions soumises par un sénateur, communications
émanant des législatures ou conventions légalement nommées des
États respectifs, et les motions d'imprimer par ordre des comités
permanents ou choisis du Sénat, seront, à moins que le Sénat n'en
ordonne autrement, renvoyées au comité des impressions. Et si un"e
motion est faite de renvoyer à un comité avec instructions, il sera
. toujours admissible d'y fljouter une motion d'imprimer.

2. - Les motions d'imprimer des numéros supplémentaires seront
aussi renvo.yées au comité desîmpressions; et, lorsque le comité fera

.r

�R~GLEMENT DU S~NAT

18:')

un rapport favorable, le rapport sera accompagné d'une estimation de
dépense y relathre; et, quand le prix de l'impression de -ces numéros
supplémentaires dépassera la somme de cinq cents dollars, le concours
de la Chambre des représentants sera nécessaire pour en ordonner
l'iLnpression.
3. - Toüs les bills et résolutions conjointes introduits, sur permission, ou rapportés d'un comité, tous les bills et résolutions conjointes
reçus de la Chambre des représentants, et tous les rapports des comités
seront imprimés, à moins que, pour l'expédition des affaires (lu Sénat,
ils ne soient dispensés de cette impression.
RÈGLE

XXX. -

Retrait de docllments.

1. - Aucune requête ou document présenté au Sénat, à l'exception
des traités originaux sur lesquels il a été définitivement statué, ne peut
être retiré des archives si ce n'est par ordre du Sénat. Mais si un Act
est voté pOlIr donner satisfaction il une réclamation privée, le secrétaire est autorisé à transmettre à l'agent chargé de donner cette
satisfaction le dossier relatif à la pétition.
,2 . - Aucune requête ou autre document sur lequel aura été fait un
rapport défavorable ne pourra être retiré des archives du Sénat, il
moins que copies n'en aient été refusées au bureau du secrétaire.
RÈGLE

.. ". .

Renvoi des pétitions
est défavorable.

XXXI. -

Slll'

lesqllelles le l'apport

Toutes les fois qu'un comité du Sénat auquel une pétition a été
renvoyée fait un rapport défavorable, et que ce rapport est accepté, la
motion ne pourra être admise de retirer des documents des archives
du Sénat dans le but de les renvoyer ù une autre session, à moins que
le demandenr ne présente une pétition établissant qu'une nouvelle
prenve a été découverte depuis le rapport, et exposant la substançe
de cette nouvelle preuve; mais, quand il n'y aura pas cu de rapport
défavorable, le secrétaire devra renvoyer tous les documents au
comité devant lequel ces pétitions sont pendantes.
RÈGLE

XXXII. -

Affaires continllées d'une session il l'ailtre,.

Y. supra, Section LI, p, 1-17,
R'::GLE

XXXIII. - Pl'ivilége dll parqllet (floor)

Aucune personne Ile sera admise au parquet du Sénat, pendant
qu'il siège, sauf:
Le Président des États-Unis et SOI1 secrétnire particulier;
Le Président élu ct ]e Yice-président élu des États-Unis;

�186

...-

'\

.
','

APPENDICE

Les anciens Présidents et Vice-Présidents des États-Unis;
Les juges de la Cour suprême;
Les anciens sénateurs et les sénateurs élus;
Les officiers et employés du Sénat, dans l'accomplissement de leur
mission officielle;
Les anciens secrétaires et sergents d'armes du Sénat;
Les membres de la Chambre des représentants et les membres élus;
Les anciens speakers de la Chambre des représentants;
Le sergent d'armes de la Chambre et son principal lieutenant, et le
clerk des deux Chambres et son suppléant;
Les chefs des départements exécutifs;
Les ambassadeurs et ministres des États-Unis;
Les gouverneurs des États et des Territoires;
Le général en chef de l'armée;
Le premier amiral de la marine sur la liste d'activité;
Les membres des législatures nationales dcs États étrangers;
Les juges de la Court of claims ;
Les commissaires du district de Colombie;
Le bibliothécaire du Congrès, et le bibliothécaire adjoint chargé c:e
la bibliothèque de droit;
_ L'architecte dn Capitole;
Le secrétaire de la SmiLhsonian Institution;
Les secrétaires des comités du Sénat, et les secrétaires des sénateurs
dans l'accomplissemcnt de leurs fonctions. Les secrétaires des sénateurs, pour être admis au parquet, doivent être régulièrement désignés et portés comme tels sur les listes du secrétaire du Sénat.
RÈGLE

. .~

XXXIV. - Règlement de l'aile dll Sénat all Capitole.

1.. - La salle du Sénat ne peut être employée à un autre usage que
la tenue des séances.

2. - Le comité des règlements devra établir toutes les règles
et règlements relalifs à ces parties du Capitole, à ses passages et
galeries, y compris le restaurant, qui sont ou peuvent être réservées
à l'usage du Sénat et de ses officiers, pour être mis en application
sur l'ordre du président. A l'ouverture de chaque session, des règlements devront être établis, au sujet de la galerie des reporters du
Sénat, qui remettront son occupation à la bonne foi des reporters des
journaux quotidiens, en indiquant de ne pas dépasser une place par
journal.
RÈGLE

XXX V. - Séances à hllis-clos.

V. supra, Section XVIII, p. 78.

�R~GLEMENT

R~GLE

".-

"

R~GLE

XXXVII. -

f, 2 et 3. -

..
".'

.

'

..

,

.

:r ••

..

-

Séances exécutives: Procédure des traités.

V. supra, Section LU, p. 149 et 151.

,

(Nominations) .

• -;

•

......: .....

.;

....

;.

f. -, Quand des présentations seront faites au Sénat par)e Président
des États- Unis, et s'il n'en est pas autrement ordonné, elles seront
renvoyées aux comités compétents, et la question finale sur chaque
présentation sera: (.\ Le Sénat veut-il donner son avis et consentir à

.'

'

XXXVI. - Séances exécutives.

RÈGLE XXXVIII. - Séances exécutives: Procédure des présentations
..

'

,'1

.

,

187

f , - Quand le Président des États-Unis se rendra au Sénat, dans la
salle du Sénat, pour l'examen des affaires exécutives, il siègera à la
droite du président. Quand le Sénat sera conyoqué à un autre lieu
par le Président des États-Unis, le président du Sénat et les sénateurs
se rendront au lieu indiqué, avec les officiers du Sénat dont la présence sera nécessaire ,
2. - Quand 'il s'agira d'une affaire confidentielle ou exécutive, à
moins qu'elle ne soit examinée en séance exécutive publique, la salle
du Sénat sera évacuée par tout le monde, sauf par le secrétaire, le
chief-clerk, le principal clerk législatif, le clerk exécutif, le clerk des
minutes et procès-verbaux, le sergent d'armes, l'assistant huissier, et
tous autres officiers dont le présidentjuget:'a la présence nécessaire; et
tous ces officiers jureront de g~rder le secret.
3. - V. supra, Section LII, p. 150, et la note (1) au bas de la page.
4. - Tout sénateur ou officier du Sénat qui divulguera les affaires
ou procédures secrètes ou confidentielles du Sénat sera passible, s'il
est sénateur, de l'expulsion de ce corps, et, s'il est officier, du renvoi
du service du Sénat, et d'une peine infàmante (pzznishment for
contempt).

"

,

DU StNAT

"

",

'

(1) Dans la séance exécutive du 21 mai 1883,
Ordonné que l'obligatiou du secret serait levée quant au rapport suivant du
comité des règlements , savoir:
Le comité des règlements auquel était renvoyé une question d 'ordre soulevée par un sénateur du Maine (M. Frye), au sujet d e la clause 3,
Règle XXXVI, conclut que cette règle étend le secret à chaque phase de
l'examen des traités, y compris le fait de la ratification; qu'il ne doit être fait
aucune modification à cette clause des règle m ents ; que le secret, quant au
fait de la ratification des traités, peut être de l~ plus grande importâ'nce, et
qu'il ne doit pas être levé, si ce n 'est par ordre ,du Sénat, ou jusqu'à ce que
e traité ait été rendu public par une proclamation du Président,

.

.,

"

•

�1&amp;~

APPE:\'DICE

cette présentation'? » Cette qucstion nc sera posée, ni lc jour où la
présentation est faite, ni celui où elle est rapportée par un comité,
sauf en cas de consentement unanime.
2. .. - Toute information communiquée, ct toutes les remarques
faites par un sénateur, lorsqu'il est statué sur une présentation, nu
sujet du cara&lt;:tère ou de la qualification de la personne proposée,
ainsi que tous les votes sur cette présentation, seront tenues secrètes.
Si cependant des charges sont apportées contre une personne présentée, le comité peut, à son gré, les notifier à l'intéressé, mais le
nom de la personne qui a apporté ces charges ne sera pas divulgué.
Le faiL qu'unc présentation a été faite, ou celui qu'elle a été acceptée
ou rejetée, ne sera pas considéré comme un secret.
3. - Quand une présentation est nccepléc ou rejetée, tout sénnteur
votant avec la mnjorité peut demander un nouvel examen, le jour
même où le vote a eu lieu, ou l'un des deux jours qui suivent la séance
exécutive actuelle du Sénnt. Si une notification de l'agrément ou du
rejet de la présentation a été envoyée au Président avant l'expiration
du délai pendant lequel une motion de nouvel exntnen peut être faite,
cette motion sera accompagnée d'une autre demandant au Président
de retourner ladite notification an Sénnt. Toute motion de nouvel
examen sur une présentation peut -être déposée sur la lable sans
préjudice pour la présentation, et scra une solution définitive de la
motion.
4. -- Les présentations agreees ou rejetées par le Sénat ne seront
pas renvoyées par le s ecrétaire au Président jusqu'à l'expiration du
délai accordé pour faire une motion de nouvel examen, ou tant que la
motion de nouvel examcn est pendante, à moins qu'il n'en soit ordonné
autrement par le Sénat.
5 . .- Quand le Sénat doit s'ajourner ou prendre un congé de plus
de trente jours, toutes les motions de nouvel examen sur une présentation agréée et rejetée par le Sénat, qui seront pendant~s au moment
de l'njourncment ou du congé, tomberont, ct le secrétaire renverra
toutes ces présentations au Président, commc ngréées ou rejetées ]lnr
le Sénnt, suivant le cas.
6. - Les présentations, qui ne sont ni agréées ni rcjetées pendant
la session au cours de laquelle elles ont été faites, ne seront plus
examinées à une session postérieure, si elles ne sont faites de nouveau
au Sénat; ct, si le Sénat s'ajourne ou prend un congé de pIns de trente
'jours, toutes les présenta Lions pendnntes et sur lesquelles il n'aura
pas été définitivement statué au moment de l'ajournement ou du
congé, seront renvoyées par le secrétaire au Président, ct ne seront
plus examinées que si elles sont de nouveau faites au Sénat par le
Président.

:j

" ~i

..

r

.'

�R~GLEME~T

R~GLE

DU S~NAT

189

XXXIX. - Le Pl'ésidenll'eçoil copie des l'c,qistl'es
des séances exéczztives.

Le Président des États- Unis recevra, de temps eIl temps, une copie
authentique des registres exécutifs du Sénat; mais aucun autre extrait
des procès-verbaux exécutifs ne sera délivré par le secrétaire, si ce
n'est sur ordre spécial du Sénat; et aucun document, sauf les traités
originaux transmis au Sénat par le Président des États-Unis, et sur
lesquels il a été définitivement statué, ne seront délivrés par le bureau
du secrétaire sans un ordre exprès du Sénat.
RÈGLE XL. -

Sllspension el modification des Règles.

Aucune motion de suspendre, modifier ou amender une règle ou
partie d 'icelle ne sera admissible, si ce n'est sur un avis de jour, donné
par écrit, indiquant la règle ou partie &lt;le règle dont la suspension,
la modification ou l'amendement est proposé, et le motif de cette proposition. Toute règle peut être suspendue sans avis, par consentement
unanime du Sénat, sauf ce qui est dit à la clause 1, Règle XII.

Serments reqllis pal' la Constitution et la loi,
à prêler d'après la Règle II,

PAU LES SÉNATEURS: Je ... jure (ou affirme) solennellement que je
soutiendrai et défendrai la Constitution des États-Unis contre tout
ennemi étranger ou intérieur; que je lui prêterai sincère fidélité et
obéissance; que je prends cet engagement librement, sans aucune
réserve, ni dessein de m'y soustraire; que je remplirai bien et fidèlement les devoirs de la charge dans laquelle je vais entrer; que Dieu
me prête aide.
11 juillet 1868 , 15 Stat., 85.
PAH LE SECHÉTAIHE: Je . .. jure (ou affirme) solennellement que je
soutiendrai la Constitution des États-Unis.

Et, comme complément du précédent .:
Je ... , secrétaire du Sénat des États-Unis d'Amérique,jure (ou affirme)
solennellement que je remplirai loyalement et fidèlement les devoirs
de ma charge, au mieux de mes connaissances ct de mes capacités.
l el'juill 1ï89, 1 Stat. , 23.

�190

APPENDICE

II

Règles de Procédure et Pratique du Sénat
siègeant dans les procès d'impeachment.

1. - Quand le Sénat sera aVIse par la Chambre des représentants
qu'elle a nommé des commissaires pour diriger une accusation contre
quelqu'un, et qu'elle leur a ordonné de porter les chefs d'accusation
au Sénat, le secrétaire du Sénat informera immédiatement la Chambre
des représentants que le Sénat est prêt à recevoir lesdits commissaires, pour qu'ils exposent ces chefs d'accusation, conformément à
l'avis donné.

lI. - Quand les commissaires nommés pour soutenir une accusation seront introduits à la barre du Sénat et indiqueront qu'ils sont
prêts à exposer les chefs d'accusation contre une personne, le président ordonnera au sergent d'armes de faire une proclamation. Ayant
fait la proclamation, le sergent-d'armes répètera les paroles suivantes: « A tous il est enjoint de garder le silence sous peine d'emprisonnement, pendant que la Chambre des représentants expose au
Sénat des États-Unis les chefs d'accusation contre ... . . » ; après quoi
les chefs d'accusation seront exposés, et le président informera les
commissaires que le Sénat prendra, au sujet de l'accusation, la décision
qu'il convient et dont il sera donné avis à la Chambre des représentants .
Ill. -- Ces chefs d'accusation présentés au Sénat, à une heure de
l'après-midi du jour qui suit cette présentation (le dimanche excepté),
ou plus tôt si la chose est ordonnée par le Sénat, celui-ci procèdera à
l'examen desdits chefs d'accusation et continuera à siéger de jour en
jour (excepté les dimanches) après le commencement du procès
(à moins que le Sénat n'en ordonne autrement), jusqu'à ce qu'un jugement définitif soit rendu, et aussi longtemps qu'il le jugera nécessaire.
Avant de procéder à l'examen des chefs d'accusation, le président
défèrera le serment ci-après prévu aux sénateurs présents et aux
autres membres du Sénat lorsqu'ils se présenteront, et il sera du devoir
de ces personnes de le prêter.
IV. - Quand le Président des États-Unis, ou le Vice-président des
États-Unis auquel seront passés les p9uvoirs et les devoirs de la

�PROCÉnURE n'IMPEACHMENT

191

fonction de Président, sera accusé, le Chief-Justice de la Cour Suprême
des États-Unis présidera; dans les cas qui requièrent hi présidence
du Chief-Justice, le président du Sénat lui donnera avis de la datc et
du lieu fixés pour l'examen des chefs d'accusation, comme il a été
déjà dit, avec requête de se présenter; et le Chief-Justice présidera le
Sénat pendant l'examen des chefs d'accusation et le procès de la
personne qui y est accusée.

...

.

~

V. - Le président aura le pouvoir de fa i.re , oufaire faire, par lui-même
ou par le secrétaire du Sénat, tous ordres, mandats, citations et commandements autorisés par les présentes Règles ou par le Sénat, et de
faire exécuter par la force tels autres règles et ordres in the premises
que le Sénat peut autoriser ou établir .

""

.......

.ft-..,..

•

. :.. .'. . '.

".

'" :

•

l

"
~

- ,.;

':'

. ':
"!(

:l . . . . .

....

••

VI. -- Le Sénat aura le pouvoir d'exiger la présence des témoins;
dé forcer l'obéissance à ses ordres, mandats, citations, commandements, jugements; de maintenir l'ordre; de punir d'une manièrc
sommaire le mépris de son autorité et la désobéissance il ses ordres,
mandats, citations, commandements, jugements, et de faire des ordres
légaux, d'établir les règles et règlements qu'il jugera nécessaires ou
avantageux aux fins de justice. Et le sergent-d'armes, sous la direction
du Sénat, peut employer telle aide et assistance qu'il juge nécessaire
pour contraindre, exécuter ou ramener à effet les ordres légaux,
mandats, citations et commandements du Sénat.
VII. - Le président ordonnera tous les aménagements nécessaires
dans la salle du Sénat, et celui qui dirige le procès ordonnera toutes
les formalités de procédure pendant que le Sénat siègera aux fins de
décider sur une accusation, et toutes les autres formalités du jugement,
pour lesquelles il n'est pas fait d'autres prévisions, et il règle ra toutes
les questions de preuve et toutes les questions incidentes, et ce règlement sera tenu comme jugement du Sénat, à moins qu'un membre du
Sénat ne demande un vote formel du Sénat à ce sujet, car ce règlement
sera soumis au Sénat pour la décision. - Il peut aussi, à son choix,
du premier coup, soumettre cette question à un vote des membres de
l'assemblée. Le vote sur toutes les questions de (~ette nature aura lieu
sans division, à moins que celle-ci ne soit demandée par un cinquième
des membres présents, auquel cas elle sera accordée.
VIII. - Après la présentation des chefs d'accusation et l'organisation du Sénat, ainsi qu'il vient d'être dit, une citation à comparaître
sera remise à l'accusé, elle exposera lesdits griefs et lui enjoindra de
se présenter devant le Sénat aux jour et lieu fixés par le Sénat et
indiqués dans cette citation, de produire sa répouse ù ces chefs
d'accusation, et de s'en tenir et de se conformer aux ordres et jugements du Sénat. Cette citation sera signifiée par tel fonctionnaire ou
telle personne qui sera indiquée dans le commandement, tel nOlllbre
de jours avant celui fixé pour la comparution qui sera fixé dans ce
commandement, soit par la délivrânce d'une copie certifiée à la

�192

-• • 1;

APPENDICE

personne accusée, soit, si celle-ci ne peut pas être aisément trouvée,
par copie laissée à la dernière résidence connue de l'accusé, soit au
lieu ordinaire de ses affaires dans un endroit en évidence; et si, de
l'avis du Sénat, cette signification est impossible, avis de comparaître
sera donné ù l'accusé de toute autre manière, par publication ou
autrement, comme il paraîtra utile; et si la citation ne peut pas être
signifiée dans la mani ère ci-dessus indiquée, les procédures ne seront
pas arrêtées, et une autre signification sera faite dans une forme
ordonnée par le Sénat. Si l'accusé, après signification, ne comparait
pas en personne ou par avoué, au jour ainsi fixé comme il est dit
ci-dessus, ou si, comparaissant, il ne produit pas sa réponse aux
chefs d'accusation, le procès continuera comme s'il plaidait non
coupable. Si l'accusé plaide coupable, le jugement peut être rendu
sans autres procédures.
IX. - A 1~ h. 30 de l'après-midi du jour fixé pour le relour des
assignations dirigées conlre la personne accusée, les affaires législatives et exécutives du Sénat sont suspendues; le secrétaire du
Sénat déférera à celui qui les retourne le serment suivant: « Je .....
jure solennellement que le l'cloUI' des assignations fail pal' moi SUl' le
procès commencé le ..... jOlll' de ..... pal' le Sénat des Elals-Unis
conll'e . . . .. est sincèrement fail, et que j'ai exécuté celle citation
COlllme il est ci-dedans spécifié; que Dieu me vienlle en aide. »
Ce serment sera inséré en entier sur les registres

." "1
.

~

'.

, &lt;

.Or_·. 4

.

"

"

.. ' ..

X. - La personne accusée sera alors appelée ù comparaître et ù
répondre aux chefs d'accusation dirigés contre elle. Si elle comparaît,
ou si quelqu'un comparaît pour elle, celte comparution sera mentionnée, ct indication spéciale sera faite de la circonstance que l'accusé a comparu par lui-même ou par agent ou attorney, étant nommée
la personne qui comparaît et la qualité en laquelle elle comparaît.
Si elle ne comparaît pas soit en personne, soit par agent ou attorney,
"le fait sera aussi mentionné .
XI. -- A 12 h. 30 de l'après-midi du jour désigné pour le procès
d'impeachment, les affaires législatives et exécutives du Sénat seront
suspendues, et le Secrétaire donnera avis c\ la Chambre des représentants que le Sénat est prêt à procéder sur l'accusation de ....... .
dans la salle du Sénat, et qUç cette salle a été préparée pour recevoir
la Chambre des représentants.

xn. - L'heure .à laquelle le Sénat siègera sur les procès d'impeachment, sera 12 heures (à moins qu'il n'en soit autrement ordonné) ;
quand cette heure sera arrivée, le président du Sénat l'annoncera;
après quoi, celui qui dirige le procès ordonnera de faire la proclamation et le cours du procès continuera. L'ajournement du Sénat
siégeant dans un tel procès n'opèrera pas comme un ajourp.ement du
Sénat; et, sur cet ajournement, le Sénat reprendra l'examen de ses
affaires législatives et exécutives.

�PROCÉDURE

193

D'nIPÉACHl\lENT

XIV. - Le secrétaire du Sénat rappellera les règles de - procédure
dans les affaires d'impeachment comme dans le cas de procédures
législatives. et ces règles seront rappelées de la même manière que les
règles de procédure législative du Sénat.
XIV. - Le conseil des parties pourra se présenter et être entendu
sur l'impeachment.
XV. - Toutes motions faites par les parties ou leur conseil seront
adressées au président, et, si celui-ci ou un sénateur le demande, elles
seront rédigées par écrit et lues à la table du secrétaire.
XVI. - Les témoins seront examinés par une personne du côté de
celui qui les a produits, et contre-examinés à nouveau par une
personne de l'autre côté.
XVII. -- Si un sénateur est appelé comme témoin, il prêtera serment, et déposera de sa place.
XVIII. - Si un sénateur désire poser une question à un témoin, ou
présenter une motion ou un ordre (réserve faite d'une motion d'ajournement), cette question sera rédigée par écrit, et posée par le
président.
XIX. - Durant tout le temps que le Sénat siège sur une affaire
d'impeachment, les portes du Sénat seront tenues ouvertes, à
moins que le Sénat n'ordonne leur fermeture pendant qu'il délibère
sur les décisions à rendre par lui.
XX. - Toutes questions préliminaires ou interlocutoires et toutes
les motions seront discutées pendant un temps qui n'excèdera pas
une heure pour chaque côté, à moins que, par un ordre, le Sénat
n'étende ce délai.
XXI. - L'affaire, de chaque côté, sera ouverte par une personne;
la discussion finale sur le fond (the merits) sera faite par deux personnes de chaque côté (à moins que, sur demande spéciale, il n'en
soit ordonné autrement par le Sénat) ; la discussion serfl ouverte et
fermée pour le compte (on the pari ) de la Chambre des représentants.

'.

XXII. - Sur la question finale de savoir si l'accusation est acceptée,
les voix seront recueillies sur chaque chef d'accusation séparément,
et, si, sur un des chefs présentés, l'accusation n'est pas acceptée par
le vote des deux tiers des membrcs présents, une sentence d'acquittement sera rendue; mais, si la personne accusée dans lesdits chefs
d'accusation est convaincue sur l'un d'eux par le vote des deux tiers
des membres présents, le Sénat prononcera un jugement, et une copie
certifiée de ce jugement sera' déposée à l'office du secrétaire d'État.
XXIII. - Tous les ordres seront donnés et les décisions prises}3ar
Oui et par Non; ces scrutins seront mentionnés sur le registre et auront
lieu sans débat; ils seront toutefois soumis à l'effet de la Règle VII, le
cas excepté où les portes seront fermées pour la délibération; auquel
13

�194

cas, aucun membre ne pourra parler plus d'une fois sur u,ne question,
ni pendant plus de dix minutes sur une question interlocutoire, ni
pendant plus de quinze minutes sur une question finale, à moins
d'un consentement général donné par le Sénat sans débat; toutefois
une motion d'ajourner peut-être décidée autrement que par Oui et Non
(yeas aàd nays), à moins que ce mode de scrutin ne soit demandé par
un cinquième des membres présents. Les quinze minutes accordées
ci-dessùs le seront pour la délibération entière sur la question finale,
et non pour la question finale sur chaque chef d'accusation.

.'...
~

... .,
... ~.

;.

-

XXIY. - Les témoins prêteront serment dans la forme suivante:
« l'OllS. ' . ... jllrez Oll affirmez (suiyant les cas) qlle le témoignage qlle
VOllS allez donner dans la cause actuellement pendante entre le Sénat des
des États-Unis et ......... sera la vérité, tOllte la vérité, et rien que la
vérité; que Dit:ll VaLLS vienne en aide ii. Ce serment sera différé par le
secrétaire ou par toute autre personne dûment autorisée.

,.
• •

~

• J. .

: -.
' . :~\

.

APPENDICE

.

.
Formule d'une assignation délivrée SUI' la demande des commissaires, SUI' impeachment, de la partie accusée Oil de son conseil.

" .. -

"

: ......

-;

....., .

..

. ........

, " ..
....

.,;':.

.

.

~.'

. ...... - ,
'

...

. .

,,~

o.'

:J

: ....... , . . .

"

A ............... Salut.
Vous et chacun de vous êtes enjoints par la présente de comparaître devant le Sénat des États-Unis le ...... jour de ...... dans la
salle du Sénat, dans la ville de Washington; et là, de témoigner sur
ce que vous connaissez dans la cause qui est devant le Sénat et dans
laquelle la Chambre des représentants a accusé ............ .
Ne manquez pas .
Témoin ...... '. et président du Sénat, dans la ville de Washington,
ce .... jour de ..... l'an ..... de Notre Seigneur et. ... , de l'indépendance des États-Unis.
Le président du Sénat.

1.

Fonrwle d'envoi pour la signification de ladite assignation.
Le Sénat des États-Unis à ........ ' .. Salut.
Vous êtes requis par la présente de signifier et retourner selon la
loi l'assignation ci-incluse.
Fait à \Yashington le ..... jour de ...... l'an .... de Notre Seigneur
et . . ..... de l'indépendance des États-Unis.
Le secrétaire du Sénat.

�PROCÉDURE

D'IMPEACHMENT

195

Formule du serment déféré aux membres du Sénat
siègeant dans les procès d' impeachmen t.
Je jure solennellement (ou affirme, suivant le cas) que, dans
toutes les choses relatives aux procès d'impeachment de. . . . . . .. . ...
actuellement pendant, je rendrai une justice impartiale selon la Constitution et les lois; que Dieu me vienne en aide.
o~ .

• ..,

6

Formule des assignations données et signifiées à la personne accusée.
LES ÉTATS-UNIS n'AMÉRIQUE,

. :.

·,.0·.1

'.'
"

.

SS. :

Le Sénat des États-Unis à ... , .. ,. Salut.
Attendu que la Chambre des représentants des États-Unis d'Amérique a exposé le .... , jour de. , ..... au Sénat les chefs d'accusation
contre vous, le dénommé, .......... , de la façon suivante:
(Ici sont insérés les griefs d'accusation)
Qu'eHe demande que vous, le dénommé .. , .' ..... soyez amene a
répondre aux accusations formulées dans ces articles, et que ces procédures, examens, procès et jugements soient faits conformément à la
loi et à la justice;
Vous, le dénommé., '" ,., .. " êtes, en conséquence, enjoint par la
présente de comparaître devant le Sénat des États-Unis d'Amérique,
dans sa salle de séance, en la ville de Washington, le. , .. jour de .... ,
à 12 heures 30 de l'après-midi; et là, de répondre auxdits chefs
d'accusation, et là aussi, de vous conformer, et d'obéir aux ordres,
commandements et jugements que le Sénat des États-Unis fera in the
premises conformément à la Constitution et aux lois des États-Unis.
N'y manquez pas.
Témoin. , .... et président dudit Sénat, dans la ville de 'Vashington,
le ... ,. jour de, . .. ,l'an
de Notre Seigneur, et ..... de l'indépendance des États-Unis.

.y.

* .y.

Formule de commandement au dos de ladite citation à comparaître.
LES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE,

SS :

Le Sénat des États-Unis d'Amérique à .... " . , , ., Salut,
Vous êtes requis par la présente de délivrer et de laisser à .. '. ,s'il
peut être aisément trouvé, et sinon à sa résidence llabituel1e, ou
au lieu ordinaire de ses affaires, dans LUi endroit en évidence, une

�196

APPENDICE

copie exacte et certifiée de la citation à comparaître ci-incluse, ains
qu'une copie de ce commandement; et, quelle que soit la façon don t
vous exécuterez la signification~ qu'elle soit faite ' a u moins', , , . , . jours
avant le jour de la comparution indiquée dans ladite citation à
com paraître.
Ne manquez pas; et retournez cette citation à comparaître et ce
commandement, avec, au dos, mention de vos procédures, le jour ou
avant le jour de la comparution mentionnée dans ladite citation à
comparaître.
Témoin .. , . , .... '. et le président du Sénat, dans la ville de
vVashington, le ..... jour de .... , l'an. , .. de Notre Seigneur et.",. de
l'indépendance des États-Unis.
Tous les exploits seront signifiés par le Sergent d'Armes des ÉtatsUnis, il moins qu'il n'en soit autrement ordonné par la Conr.

xxv. - Si, à un moment quelconque, le Sénat ne peut pas siéger
pour l'examen des chefs d'accusations au jour et il l'heure fixés, le
Sénat peut, par un ordre adopté sans débat, fixer un jour et une heure
pour reprendre cet examen.

\

",

.:

.

..7-~

......

'

",

,

�TABLE DES MATIÈRES

".

Pages

(Joseph Delpech) . .................... . .... . .

3-32

Avis sur les Notes et abréviations.. . ............... . ..... .

33,34

AVANT-PROPOS

....

".

"J....~.

:

"

.'

s.

,-

Manual of parliamentary practice :
Préface de Jefferson ... ................. '" " . ' ....... .
Somn1aire ........................ . .... . ........... .
Sections 1 à LIlI ....... . ............ " .............. .
Index alphabétique. . . . .. . . .. . .-. . , ................ .

35-37
39
41-158
159-173

Appendices. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . ..
I. Règlement du Sénat des États-Unis ............... .
II. Règles de procédure et pratique d~ Sénat siègeant
dans les procès &lt;l'impeachment. . . . . . . . . .. . ....

175
176-189

~-

• •

...."...~

"'. :

.
'&lt;1

. .
~

-.

•

:, '

.......:

'-

Marse1lle. -

Typ. et Lith. BARLATIER, rue Venture, 19.

190-196

�,

,

.......

"

.. " ~ ..:'
,"

\ ••

iii

�•

•'

1"-

',.11

·' ,

����</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2205" order="5">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RP-50038_Annales-Droit-Lettres-1906_T02-1.pdf</src>
        <authentication>9f7663db7896059239f8ca0532f70531</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10228">
                    <text>1906 - n° 1
Lettres

��SOMMAIRE :

Paul GIRBAL. — La Vie et l'Œuvre de Georges Guihal.......
M ichel CLERC.
Mors texte.

—

Etudes critiques sur la Campagne de
C. Marius en Provence (suite) . . . . . .

- Cartes : Les embouchures du Rhône et le
canal de Marins.
Du Rhône à A ix .
D’Aix à Saint-Maximin ; le champ
de bataille.

E. SPENLÉ. — Henri Heine et l'Ame Contemporaine

ABO NNEM ENTS
F ra n c e ......................
.......
Union p o s ta le .........

. 12

Un fascicule séparé

3

�����SO W
L À

VIE ErlP L’Œ UVRE DE GEORGES
Par

Paul

G IR B A L

Le 24juin 1905, l’Université d’Aix-Marseille a perdu un homme
qui l’avait servie pendant dix-huit ans avec un insigne talent, un
zèle infatigable et une rare modestie. Georges Guihal, nommé,
sur sa demande, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres
d’Aix, en 1883, n’avait abandonné qu’en 1901 une tâche dont il
s’était toujours acquitté avec autant de conscience que de
distinction. De lui-même, quand il avait compris que ses forces
physiques ne tarderaient pas à le trahir, il était descendu de sa
chaire, estimant trop haut l’enseignement vers lequel l’avait
attiré une vocation irrésistible, pour consentira lui consacrer
désormais une somme de travail et d’efforts inférieure à celle
qu’il jugeait nécessaire.
Il avait bien gagné le repos qu’il prenait après plus de
quarante ans de labeurs universitaires, mais il ne lui fut pas
donné d’en jouir longtemps. La fatigue qui l’obligeait à se séparer
d’un public toujours heureux de l’entendre, d’élèves toujours
conquis par son érudition, sa méthode, son dévouement, était
l’indice d’un mal dont il ignorait toute la gravité. Elle le guettait
depuis quelques années, l ’implacable maladie qui devait, après
de longues souffrances, l’arracher à l’affection de sa famille, de
ses amis et de sa Faculté. Elle finit par avoir le dessus, malgré
l’énergie avec laquelle son àme vaillante et douce essayait de
dominer la douleur, malgré la résistance qu’avec une constance
et un courage admirables sa digne compagne ne cessait d’opposer
aux progrès du mal, en femme dont l’intelligence et le cœur
appréciaient toute la valeur de la noble vie quelle s’efforcait
de prolonger.
Marie-Louis-Edmond-Georges Guihal était né à Gaslres (Tarn)
le () septembre 1837 ; il appartenait à une des familles les plus
A

�•M m
te ®

li

V

v :; V

PAUL GIHBAL

honorables el les plus estimées (le celle vieille ville languedo­
cienne. Venus des Cévennes, il y a plusieurs siècles, les Guibal
ont développé, à Castres, l’industrie des lainages qui continue à
être une source de richesse pour tout le pays.
Au dix-huitième siècle, la branche à laquelle Georges Guibal
se rattachait, fournissait à la France de vaillants serviteurs;
Jacques Guihal, officier de dragons dans le régiment de Conti,
méritait par son courage la décoration de l’Ordre du mérite, qui
remplaçait pour les protestants la croix de Saint-Louis ; il
déploya la même bravoure dans les armées de la Révolution, et
un portrait conservé par la famille le montre portant deux épées
d’honneur en sautoir. Il avait un frère qui devint général et prit
part à l’expédition de Saint-Domingue, où il trouva la mort sur
le champ de bataille. Comme beaucoup de protestants du Midi,
les Guibal jouèrent un rôle actif dans la période révolutionnaire
el impériale ; l’un d’eux, David Guibal, l’arrière grand-père du
professeur d’Aix, lut nommé député du Tarn au Corps Législatif.
Malgré les beaux étals de service de leurs aïeux, les parents de
Georges Guibal, dont la fortune avait souffert de la crise commer­
ciale provoquée par la Révolution de 1848, menaient une exis­
tence simple et austère. Dans ce grave milieu, leur (ils reçut une
empreinte qui ne s’effaça jamais; héritier d’une longue tradition
de travail et d’honneur, il sentit de bonne heure qu’il était tenu
de se consacrer à quelque tâche noble et utile; en même temps
sa conscience acceptait librement les fortes convictions reli­
gieuses qui se transmettaient depuis des siècles dans sa fam ille;
il en faisait les idées directrices de sa vie morale, car sa raison
les jugeait nécessaires et son cœur les trouvait efficaces; il
devait leur rester üdèle jusqu’à son dernier jour.
Il lit de brillantes études au collège de sa ville natale; élève
d’élite, il fut l'orgueil de ses maîtres, il les combla de joie en
entrant à vingt ans à peine à l’Ecole Normale. Aussi laborieux
dans les conférences que dirigeaient des maîtres comme Egger,
Hatzfeld, Caro, Cliéruel, Zeller, qu’il l’avait été dans les modestes
classes de son petit collège, il était récompensé de l’ardeur et de
la conscience qu’il apportait à l'élude de l'histoire par un
brillant succès au concours d’agrégation: il était reçu le second
en 1860.
Nommé au sortir de l’Ecole professeur d’histoire au lycée de
Versailles, il continue à déployer beaucoup d'activité; il fait

�LA VIE ET l ’ œ u v r e DE GEORGES GUIBAL

III

ses cours au lycée et prépare sa thèse de doctorat. Le 3 mars
1863, il déposait en Sorbonne un volumineux manuscrit, où il
avait mis en œuvre les documents les plus variés pour élucider
l ’épisode le plus dramatique de l ’histoire de France au moyen
âge, la croisade des Albigeois.
Il est assez probable qu’un double motil' l’attirait vers les
victimes de Simon de Montfort et d’innocent III : d’abord les
hérétiques dont il allait retracer l’histoire avaient vécu et lutté
dans la province à laquelle il appartenait par la naissance;
l’Albigeois, le Minervois, le Lauraguais, le Toulousain étaient
des pays qui lui étaient familiers ; sa ville natale avait même été
un des foyers de l’hérésie Cathare; ensuite la résistance des
populations méridionales à l’orthodoxie catholique ne pouvait
manquer de l’intéresser en l’aidant à comprendre quelques-unes
des causes du succès relatif que la Réforme protestante devait
obtenir dans la France du Midi trois siècles et demi plus tard.
Sa thèse était intitulée le Poème de la Croisade contre les A lb i­
geois, ou l’Epopée nationale de la France du Sud. Elle avait un
caractère à la fois littéraire et historique.
Le jeune érudit commençait par étudier en elle-même, au
point de vue critique, la Chanson de la Croisade, dont le lexle
avait été publié par Fauriel en 1837. Il montrait avec beaucoup
de sûreté dans les déductions et de précision dans les raison­
nements, quelle était l ’œuvre, non d’un poète dont les opinions
s’étaient modifiées au cours de la composition du poème, ainsi
que l’avait supposé Fauriel, mais de deux poètes bien différents
d’inspiration, de tendances et de talent. Puis il traçait un
vivant tablean de la société féodale de la France du Midi au
moment de la sanglante crise qui avait consommé sa réunion
avec la France du Nord.
Il y avait de la hardiesse de la part d’un jeune savant de vingttrois ans à choisir un pareil sujet. Il fallait toute l’ardeur
confiante de la jeunesse et une extraordinaire puissance de
travail pour entreprendre une tâche qui exigeait la mise en
œuvre d’une masse considérable de documents; il fallait surlouL
une sagacité, une pénétration peu communes et un esprit critique
très développé pour tirer de renseignements parfois obscurs ou
partiaux, toujours vagues ou incomplets, un exposé clair, équi­
table, logique, des luttes qui avaient mis aux prises le Midi
hérétique et le Nord orthodoxe.

�IV

P A U L GIRBAh

Après Fauriel, Raynouard, Schmidt, Hurler, le futur doc leur
composa une œuvre originale où l'on peut admirer l’abondance
cl la précision des détails, l’ingéniosité des aperçus, la vivacité
des récits, l’élégance et la vigueur du style, eu même temps que
l’impartialité et la justesse des conclusions. L ’enquête avait été
conduite avec une telle méthode, les témoignages avaient été
comparés avec une telle sûreté, que l’on n’a plus grand’cliose à
a jouter à ce que Guihal avait cru pouvoir affirmer sur les causes,
le caractère, les conséquences de la Croisade, sur les intentions
et les responsabilités de ses promoteurs. La pitié pour les
victimes ne rendait pas l’historien injuste pour les vainqueurs ;
la perspicacité de ses jugements n’avait d’égale que leur
modération.
« Il y avait, disait-il par exemple, dans la pensée de l’Eglise,
au moment où elle se préparait à remanier, à refondre la Société
du midi, plus d’une inspiration large, bienfaisante, chrétienne,
digne de la grande Eglise du moyen âge, de celle qui avait plus
d’ une fois fait tomber les armes des mains sanguinaires des
barons, réprimé le désordre et institué la Trêve de Dieu (1) ».
Et après avoir énuméré toutes les mesures bienfaisantes dont
l’initiative revenait à la papauté et à ses agents, il ajoute : « Ces
dispositions prises évidemment sous l ’inspiration de l’Eglise, ne
la justifient pas sans doute de tout le mal qu’elle a causé au
M idi; mais l ’impartialité de l’histoire nous fait un devoir de
recueillir ces vues et ces intentions, qui appartiennent ù un
ordre d’idées bien plus élevé, bien plus rapproché de la vraie
civilisation que les brutales inspirations de la société féodale et
chevaleresque du Midi. Appréciées, jugées comme elles méritent
de l’être, elles nous préserveront de ces vulgaires eL banales
déclamations, qui ne voient dans la Croisade que le déborde­
ment furieux d’un fanatisme satanique (2). »
En discernant les intentions équitables et bienfaisantes de
l'Eglise, en condamnant la brutalité et la violence des moyens
qu’elle avait employés pour triompher, Guibal avait bien démêlé
les deux aspects de cette tragique histoire : d’un côté l’élévation
incontestable de la politique qu’avait conçue la noble intelligence
du pape Innocent III, de l’autre la violence odieuse dont usèrent

(1) Le Poème de la Croisade,
(2) Ib., p. 537.538.

p.

535.

�LA VIE ET L’ ŒUVRE DE GEORGES GUIHAL

V

pour réaliser son programme ses représentants, les légats, et ses
défenseurs, les croisés.
C’esl à une conclusion analogue qu’aboutissait naguère le
savant professeur de la Sorbonne, M. Luchaire, dans son livre
si clair, si solide, si vivant, Innocent I I I et la Croisade des
Albigeois.
Après une thèse si remarquable, qui lui valut une médaille
d’or de la Société savante de Toulouse et le litre de membre
correspondant de celte Société, Guibal était tout désigné pour
occuper une place brillante dans l ’Enseignement supérieur. Il
avait achevé de s’y préparer en allant prendre contact avec la
science historique allemande aux Universités d’Heidelberg et de
Munich. A Heidelberg, il entendit les leçons du professeur
Hausser sur la Révolution française, il en fut vivement frappé et
il résuma les impressions qn’il avait éprouvées dans un article
que publia une Revue dé Toulouse.
Après avoir fait un court séjour au Lycée de Carcassonne, il
fut envoyé au Lycée de Strasbourg, et presque aussitôt, dans le
courant de l’année 1807, il était chargé de suppléer Fustel de
Coulanges que la maladie forçait d’interrompre son cours. Il
s’acquitta de celte tâche, qui lui était confiée à litre gracieux,
sans suspendre ses classes au lycée, et il fournit une tellesomme
de travail que sa santé fut un moment gravement compromise.
Il donna à la Faculté des Lettres de Strasbourg une série de
leçons sur Arnaud de Brescia et les Hohenstaufen. En les rema­
niant et en les complétant, il pouvait publier l’année suivante un
volume du plus v if intérêt sur la question du pouvoir temporel
de la papauté au moyen âge.
Il avait dù prendre un congé à la suite de cet effort excessif.
Quand scs forces furent rétablies, on le nomma à la Faculté de
Strasbourg suppléant du Professeur de Littérature française.
Il avait le droit d’espérer m ieux; des promesses verbales lui
avaient été faites au sujet de la chaire d’histoire que laissait
vacante le départ de Fustel de Coulanges. Malgré l’affection et
l ’estime que lui témoignait le Recteur de l’Académie, son ancien
maître, M. Chéruel, malgré le plein succès qu’avaient obtenu ses
leçons sur Arnaud de Brescia, ces promesses ne furent pas
suivies d’effet.
Son premier cours professé devant un auditoire de faculté
avait été aussi brillant que solide ; il attestait une érudition fort

�VI

PAUL GIRBAL

étendue et prouvait le souci fort louable de jeter quelque lumière
sur les problèmes de la politique contemporaine, en élucidant les
problèmes analogues qui se sont posés dans le passé.
Dans son cours et dans son livre, Guibal a raconté les diverses
tentatives qui furent faites au xnme et au xnimc siècles par
Arnaud de Brescia d’abord, par l’empereur Frédéric II ensuite,
pour enlever aux papes leur pouvoir temporel sur la ville de
Rome, et les forcer à se contenter de leur autorité spirituelle sur
l’Église.
En 1867, une pareille étude offrait un intérêt d’actualité qui
avait séduit le libéralisme de Guibal. La question romaine, qui
élait depuis 1862 la cause d’inextricables difficultés entre les
gouvernements de France et d’Italie, ne recevait pas de solution
satisfaisante. La Convention de septembre 1864, exécutée en 1866
sans enthousiasme et sans conviction par les parties intéressées,
n’avait contenté personne, ni Pie IX, ni Victor-Emmanuel, ni
les partisans, ni les adversaires du pouvoir temporel du pape ;
l ’affaire de Menlana ne tardait pas à prouver, en 1867 même, que
la transaction imaginée par Napoléon III n’était qu’une demimesure d’une efficacité fort précaire.
Sans rien retrancher de l’impartialité qu’il pratiquait comme
la première vertu de l’historien, Guibal exposait les péripéties
d’une querelle qui était une sorte de Question Romaine au
moyen âge. Il montrait dans Arnaud de Brescia un adversaire
résolu de la réunion du pouvoir politique et du pouvoir religieux
entre les mains du chef de l ’Église catholique, dans Frédéric II,
disciple plus ou moins conscient d’Arnaud, un souverain qui
faillit arracher au pape l’autorité temporelle que celui-ci s’arro­
geait et sur Rome et sur l'Italie presque tout entière ; eniin il
suivait la destinée des doctrines qui avaient fait un moment
d’Arnaud de Brescia le tribun des Romains affranchis, jusqu’à
l’époqué où Charles d’Anjou, venu en Italie pour défendre le
pouvoir pontifical, détruisit la puissance des Hohenstaufen dans
les Deux-Siciles, et du même coup lit triompher les prétentions
de la papauté sur Rome et son territoire.
Dans ses recherches, Guibal avait pris pour guide l’ouvrage
magistral de Gregorovius sur la ville de Rome au moyen âge ;
il avait confirmé par ses découvertes personnelles les vues
pénétrantes du grand savant pour qui l’histoire de la Rome des
papes n’avait pas de secrets. Il avait eu la bonne fortune de voir

�LA VIE ET l ’ œ u vre DE GEORGES GUIHAL

VII

et d’entendre parler sur la Rome occupée par Pie IX et convoitée
par Victor-Emmanuel, Gregorovius lui-même, pendant un séjour
qu’il avait fait deux ans auparavant à Reichenliall, dans la haute
Bavière, et il avait emporté une impression très forte des raisons
par lesquelles Gregorovius, « étranger et supérieur à tout pré­
jugé étroitement gibelin et germanique », avait défendu la poli­
tique de l’Italie et « justifié ses espérances ».
L ’étude des faits, conduite avec l’unique désir d’arriver à la
vérité, soigneusement préservée de toute pensée de polémique,
l’amenait à se ranger au nombre des amis de l’Italie « une e^
affranchie «.D ansles théories d’Arnaud de Brescia il voyait une
doctrine « riche d’idées fécondes qui devaient s’épanouir dans
l’avenir;..... elle fondait la légitimité et l’indépendance du pou­
voir laïque ; elle rappelait l’Eglise dans ces limites du domaine
spirituel, où les progrès de la civilisation tendent de plus eu
plus à la renfermer. C’étail le point de départ de la grande
théorie, qui, remaniée et travaillée par le génie politique de
l ’Italie, aboutit à la fameuse formule: l’Église libre dans l’État
libre. » (1).
S’il constatait que la Papauté au xmc siècle avait fini par
remporter la victoire sur ceux qui voulaient arracher le chef de
l’Église à la politique et aux préoccupations temporelles, il
concluait en disant que « la victoire qu’elle avait remportée ne
lui avait pas été bonne », qu’en défendant son pouvoir temporel
avec tant de violence, « elle avait porté à l’Empire un coup
mortel, à elle-même de profondes atteintes. » (2).
En tenant un pareil langage, le jeune professeur donnait la
preuve de son profond et sincère libéralisme. Ennemi de toute
solution extrême, repoussant à la fois les prétentions ultramon­
taines et les fantaisies garibaldiennes, il souhaitait comme
règlement définitif à « l’implacable conflit entre le pouvoir
spirituel et le pouvoir temporel » le respect réciproque de leurs
droits « sous la double sauvegarde de la justice cl de la liberté. »
Après avoir fourni cette brillante contribution à l’histoire de
la Querelle du Sacerdoce et de l’Empire, il délaissa pendant
trois ans ses études préférées pour s’occuper de belles-lettres.
On l ’avait maintenu dans la chaire de littérature française
comme professeur-suppléant. Il eut ainsi le douloureux honneur
(1) Arnaud de Brescia, p. 129-130.
(2) Ibid. p. 290.

�&lt;
V III

l’Al’L C.I1U1AL

d’être le dernier professeur chargé de cet enseignement dans la
capitale de l ’Alsace.
Il était à son poste quand éclata la guerre entre la France et
et la Prusse. L ’érudit, que passionnaient les grands événements
historiques, allait devenir témoin et acteur dans un drame réel
de l’issue duquel dépendaient l’intégrité et l’honneur de la Patrie.
Comme ses compatriotes d’adoption, il sentait que l'Alsace
était l’enjeu que les Français risquaient dans la lutte ; mieux
renseigné qu’à Paris, il comprenait qu’au premier revers de nos
armées, l ’Alsace connaîtrait les souffrances de l’invasion. Sa
famille alarmée le pressait de revenir à Castres, mais il voyait
trop clairement son devoir de citoyen et de professeur pour
hésiter une minute à l’accomplir : « Vous savez si je vous aime,
écrivit-il aux siens, mais il est une chose que j ’aime encore plus,
c’est mon devoir. » Il reste à Strasbourg pendant toute la durée
du siège pour s’associer dans la mesure de ses forces à l’œuvre
de défense. Il prit sa part des souffrances physiques et morales
que le bombardement de la ville et la capitulation firent endurer
aux malheureux habitants de Strasbourg. Sa conduite fut celle
d’ un homme de cœur, indifférent à son sort, uniquement
préoccupé du sort de la France, trouvant que le sifflement des
obus au-dessus des maisons était moins déchirant que celui des
fifres prussiens sur la place Kléber et sur le Broglie.
Si périlleux que fût le devoir (1 ),il le remplit noblement parce
qu’il lui était doux de le remplir, d’abord parce qu’il obéissait
au vœu de la patrie, ensuite parce que c’était Strasbourg qu’il
défendait, Strasbourg que l’ennemi entendait bien arracher
pour toujours à la France. II avait suffi à Guihal de quatre ans
de séjour dans celle ville pour devenir Strasbourgeois de cœur.
Il s’était épris de la plus profonde affection pour la reine des cités
alsaciennes, dont le charme séduit quiconque est sensible à la
poésie pénétrante des souvenirs. Strasbourg, avec sa physio­
nomie originale que deux siècles de vie commune avec la France
n’avaient en rien modifié, lui apparaissait non pas comme une
forteresse d'où tes canons français menaçaient le pays allemand,
niais comme un lover où deux civilisations concentraient leurs

(1) La chambre qu'il occupait fut ravagée pendant son absence par l'explosion
d'un obus, et il dut accepter l’hospitalité dans une maison amie, celle du
savant professeur de la Faculté de Théologie protestante, R. Reuss

�LA VIH ET l ' œ u vre DH GEORGES GUIHAL

IX

rayons bienfaisants, où deux génies, qui avaient tout profit à se
comprendre, le génie allemand, le génie français, entraient en
contact, échangeaient quelques-unes de leurs qualités et se
pénétraient harmonieusement. Il aimait la Aille qui avait
francisé l’Alsace, tout en restant germanique à bien des égards,
la ville où il retrouvait le souvenir de Gœthe à côté de celui de
Kléber, où il entendait chanter en français le choral de Luther
et, avec un accent allemand, la Marseillaise, où il pouvait, le
même jour admirer la cathédrale, ce miracle d’élégance et de
solidité de maître Erwin de Slcinbach, et dans le temple SaintThomas, le tombeau de Maurice de Saxe, ce chef-d’œuvre de
majesté et de grâce du sculpteur parisien Pigalle.
Il ne quitta Strasbourg que lorsque les Prussiens en furent
les maîtres; il emportait des souvenirs qui ne devaient jamais
s’effacer de sa mémoire, les souffrances endurées pour la patrie
avaient trempé son patriotisme. Comme il le dit lui-même dans
une conférence d’une éloquente simplicité et d’une émotion
contenue qu’il fit à Castres et à Montauban sur le siège auquel
il avait assisté, il voyait désormais la France sous les traits
d’une jeune femme qu’il avait aperçue portée mourante sur une
civière le jour où les Allemands faisaient leur entrée à Strasbourg.
Cette patrie agonisante, il voulait qu’ un miracle lui rendît la vie
et la force; ce miracle, il l’espérait du dévouement de tous les
Français pour leur mère, et, donnant l’exemple, il fit des
démarches pour s’engager comme volontaire dans l’armée de la
Loire, espérant que sa connaissance de l’allemand lui permet­
trait de rendre des services. Mais au moment où ces démarches
allaient aboutir, l’armistice fut conclu.
11 ne crut pas avoir payé suffisamment sa dette à son pays
par une si noble conduite. La France vaincue avait besoin d’un
gouvernement réparateur ; aux yeux de Guibal aucun gouver­
nement ne pouvait mieux jouer ce rôle qu’un régime à la fois
républicain et libéral. Il estima qu’il devait son concours aux
hommes politiques qui donnaient leur adhésion raisonnée et
réfléchie à la République, parce que c’était elle qui divisait le
moins les Français, et il accepta d’être le rédacteur en chef d’un
journal fondé à Toulouse et dont le titre le Progrès libéral était
à lui seul un programme.
Malgré le succès qu’obtenaient les articles politiques qu’ il
publiait dans ce journal, il se sentait attiré de nouveau vers les

�X

PAUL GIRBAL

éludes désintéressées et calmes, vers l’enseignement de l’histoire
où il savait qu’il trouverait de nouvelles raisons pour justifier
l’amour de la liberté et de nombreux exemples pour susciter le
dévouement de tous à la patrie.
Nommé en 1871 professeur d’histoire à la Faculté des Lettres
de Poitiers, il choisit pour sujet de ses premiers cours la
Tradition liberale en France, d’abord de 1802 à 1789, puis pen­
dant la Révolution française. Après avoir montré que l’attache­
ment à la liberté n’avait jamais été complètement banni de
France, même pendant le siècle où avait lriompbé la monarchie
absolue, il entreprenait de suivre à travers la Révolution la
destinée des principes libéraux qu’avaient exprimés avec éclat
les Cahiers des Etals-Généraux de 1789 ; il racontait les efforts
tentés pour les faire triompher, il exposait les causes de l’échec
qu’ils avaient subi. Il estimait dans la leçon d'ouverture de son
cours de 1872 qu’il abordait un sujet d’études assez triste,
« l’histoire d’une série de défaites, d’une magnifique espérance
douloureusement déçue, d’une généreuse aspiration trompée » ;
mais il croyait l ’heure opportune « pour étudier les erreurs et
les défaillances, les égarements et les malheurs du passé », et il
invitait son auditoire à « puiser dans cette étude des avertisse­
ments et des leçons. »
L ’intérêt de la patrie réclamait de l’histoire impartiale qu’elle
travaillât aussi pour elle tout en travaillant pour la vérité ;
Guihal voulait se servir de l’histoire comme d’une grande force
morale capable de contribuer au relèvement de son pays.
C’est pour cela qu’il écrivit un peu plus tard un ouvrage
remarquable par la composition et le style où, laissant momen­
tanément de côté les recherches originales, il résumait pour le
grand public les travaux des érudils les plus compétents sur la
longue et lamentable période de notre histoire qui va de
Philippe V I de Valois à la fin du règne de Charles VII. Il mettait
en lumière tous les faits qui attestaient la formation et les pro­
grès du Sentiment national en France pendant la guerre de Cent
Ans. Tel était du reste le titre du livre où il montrait d’abord le
patriotisme se manifestant après le désastre de Poitiers et le
traité de Brétigny, inspirant les efforts violents et infructueux
d’Etienne Marcel, mettant d’accord Charles V, Du Guesclin et le
peuple de France ; ensuite il décrivait la crise démocratique et
sociale du début du xve siècle, crise désastreuse qui avait aboli

�LA VIE ET L’ŒUVRE DE GEORGES GUIBAL

XI

un moment, chez la plupart des sujets de Charles VI, le senti­
ment de l’indépendance nationale, qui avait fait de Paris la
proie du bourreau Capeluche, puis le butin offert par le duc de
Bourgogne, pour prix de son alliance, au roi d’Angleterre,
Henri V. Enfin il retraçait l’œuvre de Jeanne d’Arc, en qui il
voyait, avec Quiclierat, Michelet, Simeon Luce, s’incarner
l’amour de la France. Dans ce beau livre, qui est en même
temps une belle action, Guibal avait mis tout son talent et tout
son cœur.
En 1883 il quitta la Faculté de Poitiers, sur sa demande, et
alla occuper la chaire d’histoire que la mort d’Hermile Reynald
laissait vacante à la Facultéd’Aix. Quelques années auparavant,
il avait contracté avec la capitale de la Provence le lien le plus
doux et le plus tort ; il avait trouvé à Aix la compagne qui
réjouissait sa vie, qui était si digne de son affection, si heureuse
de s’associer, à ses travaux, si hère de faciliter sa tâche en
l’entourant de ces soins attentifs et délicats qu’un cœur aimant
est seul capable d ’imaginer. A Aix il allait trouver une seconde
famille, celle de sa femme, où chacun éprouvait la sympathie la
plus vive pour ses qualités de cœur et d’esprit, où il a eu la joie
de se sentir entouré d’une estime cl d’une affection qui croissaient
avec les années.
Aix allait être la dernière étape de sa carrière, et la plus
brillante ; il était fixé dans le milieu intellectuel et moral qui lui
convenait le mieux.
Il fut tout de suile conquis par les charmes intimes et les
attraits austères de la vieille cité provençale, il comprit et
partagea son pieux attachement à tous les souvenirs de son
glorieux passé, il s’associa aux craintes quelle manifestait avec
vivacité toutes les fois qu’elle se croyait menacée de perdre ses
prérogatives universitaires. Il aima Aix, comme il avait aimé
Strasbourg ; sa carrière avait trouvé son cadre naturel, elle allait
se dérouler désormais paisible et laborieuse au milieu d’une
société où se perpétuent des traditions séculaires de travail,
d’étude, d’amour désintéressé des sciences et des belles-lettres.
Il connut à Aix les joies les plus vives et les plus pures ;
entouré d’amis qu’attiraient son noble caractère, sa parfaite
urbanité, sa science qui n'avait d’égale que sa modestie, il vit
venir à lui, sans les demander, tous , les honneurs que sa ville
adoptive pouvait lui offrir. Son cours public d’histoire était une

�X II

PAUL (illUJAL

lelo pour les amateurs de beau langage et de solide érudition ;
les applaudissements d’un auditoire toujours nombreux, récom­
pensaient son infatigable activité. Scs élèves lui faisaient
comprendre par leur affectueux respect tout le prix qu’ils
attachaient à son enseignement, la reconnaissance qu’ils éprou­
vaient pour le soin et le dévouement avec lesquels il dirigeait
leurs études, encourageait leurs travaux. Ses collègues le choi­
sissaient pour leur Doyen, et quand il renonçait à conserver la
direction de la Faculté, ils applaudissaient à la distinction tout
à fait justifiée par laquelle le Ministre conférait au Doyen démis­
sionnaire l’honorariat, en récompense du zèle et de la conscience
qu’il avait apportés dans l’accomplissement de sa tâche.
L ’Académie des Sciences et Belles-Lettres d’Aix le nommait
membre en 1884, l’élisait pour la présidence en 1898 et 1899. La
municipalité d’Aix, rendant hommage à sa compétence en
matière bibliographique, lui faisait une place dans, le Comité de
surveillance et d’achat de la Méjanes, la plus belle des b iblio­
thèques municipales de France, et la plus riche en documents
manuscrits et imprimés sur l’histoire de la Provence pendant
l’Ancien Régime. Enfin, le Gouvernement récompensait sen
dévouement à l’Université cl au pays en le nommant chevalier
de la Légion d’honneur.
Celle période d’années heureuses fut pour Guihal une période
de féconde activité. Il fit de fréquentes incursions dans l’histoire
locale cl consacra quelques années à l’étude de la Révolution en
Provence. Il découvrait à la Méjanes et dans les dépôts publics
d’Aix et de Marseille des documents originaux d ’une grande
valeur et dont personne n’avait encore tiré parti ; des amis lui
confiaient des lettres inédites qui permettaient de mieux
connaître la vie de l'orateur en qui la Révolution provençale et
la Révolution française s’étaient incarnées à leur début. En
puisant à ces diverses sources, Guihal composa trois ouvrages
qui font revivre la Provence pendant les premières années de la
crise révolutionnaire : seuls les deux volumes, Mirabeau et la
Provence, ont été publiés du vivant de l’auteur en 1887 et en 1891 ;
le troisième, le Mouvement fédéraliste en Provence, ne tardera pas
à être édité par les soins de Mmc Guibal et de son frère, M. Alfred
Bourguet, le disciple et, pour mieux dire, le fils intellectuel de
Georges Guibal.
L ’histoire de Mirabeau ne pouvait pas être renouvelée après

�La Vu-: et l'œuvre le geokges guibal

X III

les travaux de L. (le Loménie, de son lils Charles de Loménie et
d’Alfred Stem. Mais il restait plus d’un point obscur dans la
jeunesse de l ’orateur, et à côté du rôle retentissant qu’il avait
joué dans la Constituante, de l’activité qu’il avait déployée secrè­
tement auprès de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il y avatt
son rôle de tribun en Provence, de défenseur des amis de
l’ordre et de la liberté que la démagogie anarchiste menaçait à
Aix et à Marseille. Guibal a compris tout l’intérêt qu’offrait la
double histoire d’un Mirabeau directement mêlé aux événements
de la Révolution provençale, et d’une Provence s’engageant à la
suite de Mirabeau, et bientôt plus vile que lui, dans la voie de
la démocratie égalitaire.
Il faut lire son premier volume pour comprendre les origines
de l ’ambition de Mirabeau ; on y voit exposées avec une incom­
parable précision les causes de l’interminable conllil qui mit
aux prises le terrible Am i des hommes et son indomptable lils ;
on saisit sur le v if l ’habileté sans scrupule du roué d’ancien
régime, qui sait conquérir la popularité, et le sens pratique de
l ’homme d’état, qui eut d’emblée l’instinct et le don du Gouver­
nement, que les difficultés exaltèrent au lieu de le paralyser, qui
fut d’autant plus maître de lui que la situation était plus mena­
çante ; on comprend les contradictions au milieu desquelles
Mirabeau semble s’être complu pendant toute sa vie, parce qu’il
se croyait capable de trouver à toutes une solution pratique et se
savait de taille à l’imposer bon gré mal gré,
Dans le second volume, il y a moins de choses originales sur
Mirabeau, car il s’agit de la partie de son existence qui se
confond avec l’hisloire de la Révolution. En revanche, Guibal y
expose, avec une sûreté d’information, un relief, une intensité
de vie qui sont tout à fait remarquables, les progrès de l’anarchie
révolutionnaire à Marseille et à Aix, la dissolution complète de
toute organisation sociale en Provence, et les prodromes de la
conquête jacobine qui va renverser en quelques émeutes les
autorités substituées par la bourgeoisie libérale aux pouvoirs
émanés de l’ancien régime.
Il est impossible de tracer un tableau plus dramatique et plus
saisissant de vérité que celui où Guibal fait revivre Aix pendant
les trois journées de décembre 1790, heures sinistres où éclate
la puissance du démagogue, l ’abbé Rive, «tribu n qui tenait à la
fois de Marat et deGoullion », et où se manifeste l’activité de son

�XIV

PAUL GIRBAI.

club exclusivement populaire, « les vénérables Frères anlipolitiques », auxquels il prêchait le partage des terres, le refus
des impôts et l’exécution sommaire des partisans de la contrerévolution. Cette première explosion de démagogie terroriste
frappe d’effarement les administrateurs qui viennent d’entrer
en fonctions ; elle coûte la vie à l’avocat Pascalis, un des pro
moteurs du mouvement révolutionnaire dès 1788, à M. de la
Rochette et à M. de Guiramand, qui sont pendus par la populace
sans autre forme de procès dès qu’elle s’est saisie de leurs per­
sonnes ; elle a son épilogue à Marseille, déjà troublée par des
émeutes qui ont chassé les troupes des forts de la ville et amené
l’assassinat du major de Beausset, le seul des officiers des forts
qui avait eu le courage de faire son devoir. La victime de l’anar­
chie qui se développe à Marseille est le commandant-général de
la garde nationale, Lieulaud, l’ami, le protégé de Mirabeau, cou­
pable d’avoir pris au sérieux ses fondions de chef de la force
publique et d’avoir travaillé à maintenir l’ordre dans la ville, à
garantir la sûreté des personnes et des biens. Plus heureux que
Pascalis, Lieulaud est arraché à ses adversaires par un vole de
la Constituante, mais le décret qui l’élargit de prison ne peut
pas être exécuté en plein jour, c’est à la dérobée que l'exconnnandant est mis en liberté, et il est obligé de s’enfuir de
Marseille.
En exposant avec une vigoureuse simplicité les péripéties de
ce double drame local, Guibal ne laisse rien ignorer des passions,
des craintes, des fureurs, qui éclatent au moindre m otif; il fait
comprendre sur un théâtre restreint la profondeur de la
secousse qui ébranlait la France entière.
Dans le troisième volume qu’il n’a pas eu le temps de publier,
il avait coordonné les résultats de ses dernières recherches sur
une période encore fort mal connue dans le détail. La question
de la résistance tentée contre la Montagne par les départements
du Sud-Est, sous l ’inspiration de la Gironde, avait fait l’objet
des dernières leçons publiques de Guihal ; il avait vivement
intéressé son auditoire et on peut être assuré qu’un accueil aussi
favorable est réservé par le public savant au livre qui lie tar­
dera pas à paraître sur le Mouvement fédéraliste en Provence.
Arrivé au terme de sa course, Guibal a vu venir la mort sans
inquiétude. Elle était la messagère du repos que sa foi lui pro­
mettait, elle pouvait venir maintenant qu’il avait accompli sa

�LA VIE ET l ’ œ u v r e DE GEORGES GUIBAL

XV

tâche. Il avait le sentiment qu’il avait eu le privilège de faire de
ses dons naturels l ’usage le plus utile. Il avait pu se passionner
pour de nobles causes, la patrie, la liberté, la vérité ; il avait pra­
tiqué la vertu sociale par excellence, la tolérance, et la première
des vertus chrétiennes, la charité. Il s’élait tenu à l’écart de tous
les fanatismes, même de celui qui, sous prétexte d'affranchir les
esprits, n’est que du fanatisme à rebours ; il avait tenu la balance
égale entre les droits de la tradition et les exigences de la con­
science. Cet admirateur du sage et savant Peiresc savait aussi
comprendre la beauté de l’œuvre de Félicien David, car il était
ouvert à tout ce qui fait honneur à l’esprit humain dans quelque
domaine que ce soit. Quoiqu’il vécût surtout dans la compagnie
des hommes du passé, il était plein de sympathie pour ceux qui
croient de leur devoir de s’engager dans des voies nouvelles à la
poursuite d’un idéal qui s’impose à leur cœur, el il trouvait de
fortes paroles pour montrer que les secousses douloureuses qui
parfois interrompent le cours traditionnel des choses sont néces­
saires et bienfaisantes. « La tradition, disait-il dans un discours
à l’Académie d’Aix, est une lumière et une force. Elle nous
éclaire, nous soutient, garantit nos pas de chute, notre pensée
de l’isolement funeste où notre esprit pourrait s’égarer et s’épuiser,
associe le passé à notre œuvre, et notre œuvre à celle du passé.
Mais elle doit aider notre faiblesse sans enchaîner notre liberté.
Il faut que la conscience se réserve le droit de la juger et au
besoin de rompre avec elle pour permettre le renouveau de
l’humanité aux époques fatidiques où, suivant le mot de l’apôtre,
les choses vieilles sont passées. »
Cette profession de foi, qui peint l’homme, permet de com ­
prendre la sérénité et la droiture que Guihal apportait dans tous
ses actes de citoyen el de professeur, dans tous ses jugements
de critique et d’historien. D’allure timide et réservée, ilélait très
ferme dans sa conduite et ses convictions. Avait-il à justifier ses
actes ou à défendre ses croyances, cet homme, d’ordinaire si
doux et si calme, devenait ardent et passionné; devant certaines
oppositions qu’il ne jugeait ni justes ni raisonnables, il avaitla
repartie vive ; il soutenait alors son opinion avec la fougue
bouillante de l’homme de cœur qui ne consent à s’incliner que
devant le droit et la vérité.
Sur toutes les questions essentielles, il avait eu de bonne heure
des idées claires, ces idées claires lui avaient donné une con-

�XVÎ

PAUL GIHBAL

science L'enne, cl celle conscience ferme lui avait permis d’avoir
le plus heureux des caractères, un caractère où se combinaient
harmonieusement l’affabilité, la simplicité, la franchise, la
bonne humeur.
Tous ceux qui l’ont connu d’un peu près — et je considère
comme une précieuse fortune d’avoir été de ce nombre — ont
gardé le souvenir de ce visage grave qu’illuminait un rayon de
bonté, de ces yeux qui ne demandaient qu’à sourire dès qu’ils
s’arrêtaient sur une figure amie, de celte parole vive et péné­
trante qui respirait la cordialité et la distinction. Tous ceux qui
l’ont connu de la sorte, amis, collègues, élèves, n’ont pas varié
sur les sentiments d’affection, d’estime ou de respect qu’ils lui
avaient voués; ils sont unanimes à reconnaître que peu de
carrières ont été aussi bien remplies que la sienne, que sa
vie et son œuvre sont de celles qui font vraiment honneur à
l’Université.

�ETUDES CRITIQUES
SL'H

LA CAMPAGNE DE C. MAKIUS EN PROVENCE

( su ite )

��IY

LA FOSSE IMARI ENNE 0

1. — S ou rces a n c ie n n e s e t T r a v a u x m o d e r n e s .

De lous les problèmes que soulève l’histoire de la campagne
de Marius, celui du tracé du canal creusé par les Romains est le
plus difficile à résoudre ; pour parler franchement, je ne crois
même pas que l’on puisse arriver à une solution définitive, les
textes étant insuffisants, et la topographie, par suite des condi­
tions toutes particulières de la région, étant loin de nous offrir
les mêmes ressources que pour l’histoire de la campagne. Mais
comme, là encore, on a émis des hypothèses de toute sorte, dont
la plupart n’ont fait qu’embrouiller la question, ce ne sera pas
un travail inutile que de la reprendre entièrement et d’essayer
de montrer au moins quelles sont les véritables données du
problème, parfois étrangement méconnues. J’espère arriver eu
tout cas à indiquer quels étaient exactement le but et la nature
du travail entrepris par Marius, et à déblayer le terrain d’un
certain nombre de théories aussi aventureuses qu’inutiles.
Le sujet a donné lieu à toute une bibliographie spéciale, que
voici :
Ail'. S a u r e l , Fossæ Marianæ, ou recherches sur les travaux de
Marius aux embouchures du Rhône, 1865.
E. D e s j a r d in s , Aperçu historique sur les embouchures du Rhône;
(1) Voir tome I (1905), fascicule 3, p. 97 et suiv.

�4

MICHEL CLERC

travaux anciens et modernes ; Fosses Maliennes ; canal du BasRhône., 186(j.
G il l e s , Les Fosses Maliennes et le canal de Saint-Louis, 1869.

E. D e s j a r d in s , Nouvelles observations sur les Fosses Maliennes
et le canal du Bas-Rhône ; le port des Fosses Maliennes : le camp de
Marins, 1870.
Emile B e r n a r d , Noie sur le canal de Marins ( Répertoire des
travaux de la Société de. Statistique de Marseille,XXXII, 1874-1879).
A urès, Nouvelles recherches sur le tracé des Fosses Maliennes et
sur remplacement du camp de Marins, 1873.
G il l e s , Encore les Fosses Maliennes, 1873.

Salles , Noie sur le canal et le camp de Marins ( Congrès archéo­
logique, Arles, 1876, dans le compte rendu de 1877).
E. D e s j a r d in s , Géographie de la Gaule romaine, tom es i et

ii,

1877-1878.
B l a n c a r d , Un mot sur les Fosses Maliennes ( Congrès archéolo­

gique, Arles, el Revue des Sociétés Savantes, 1877).
B l a n c a r d , Chartes de Saint-Gervais lès Fos, 1878.
B l a n c a r d , Monnaies attribuées aux Fosses Maliennes ( Mémoires

de l’Académie de Marseille, 1889).
Les

lexlcs anciens

relatifs au canal de Marius sont peu

nombreux; je vais les citer par ordre chronologique, en les
traduisant aussi exactement que possible, et en transcrivant les
passages essentiels :
1. _

S t r a h o n (d éb u t du p rem ier siècle de n otre ère), IV, 1, 8.

(( IIspl 8s twv toj 'Pooavo’j 7Xou.y.TM7 IloA’j ëw î ,usv STt'.x'.u.a. T'.uaîw,
©•(Ta; eîvai prj TTSVxâaTopov, àÀXà oiaxopov ’ApxspdSwpos.oè Tplaxopov
)ivs'.. Mâpio; 8s îWxspov opwv vutpÀoj-op.ov yivéjjtevov sx
asu; y.7.1

8’j t s laêoXov,

tÿ,;

7:p07yio-

xatvr,v sxsps Suipuya, xal xaûxv) osçàuSvc; xà

7s),sov xoù - ot7.ij.oj MaroaXubxaiç sSwxsv àpwxsîov xy.xà xov 7xpà;
”A|j.ëpwv7.; xal Twuysvoù; iroXsjj.ov. "K; oj tsXojxov yjvéyxavxo tcoàjxs),Ÿj, TïoarTÔasvo'. toj; àvaîsXsovxa; xal xoj; xaxayopivo'j;. "Opuo; oùv
SXl

[J. h S’. 6 ’J 7 S Î7 7 îX o a

017. TS

XY)V J.7.êpQT7|T7. X7.1

X7,V

- p o T / M G CS X7.1

T7jv Ta-stvoTYjTa xvj; ywpac, wtts ur, xaôopâaSai. jJ.7|0 ’ eyyù; sv xal;
ojaaspîai;. A'.o~sp o( My.xxy.A'.wxa1. Ttûpyo’j ; y.véxtTjaav 77,0.5'.a, sljo'.-

�a

MA1UUS KN PROVENCE

xeuojjievoî. TlàvTa TOCiiîov xV y wpav y.y.l Bïj tŸ)î ’E'j.i'J'.ai ’ApxQ.'.oo;
xàvTauS»: îopuaavTO isoôv, ytooiov à coX«66vrsî o tïo'.s î v î Jtov xà crxoU.aTa TOU TTOTaULOU. 'Vrap;«sÏTat os :wv Èx6o),üv xoà l’ooavo'j ),m.vol
OàÀaxxa,, xaÀoùax B£ 2xO[J.a.).ÛAVY,V oxxpaxx o’ £'/£'. 7txp.~oX'/.a. xal
a

è’jû&lt;|/si. Ta A 7|V 0 Eviot. o-u/xaxripîÔü.Yio'av

xofç &lt;rxôux&lt;n xoü

'PooavoG., xal [J.i'k’.'TTa oî tpŸi'Ta.vxîç
)iyovxs; o'jx: exeîvo' 000s T*P ï7' ’[AOà XŸjV ) a [av/|V. »

xo’j

~oxa-

« Au sujet des bouches du 1
(iv c-m e siècle au. J. C.), el dit qu’
Artéinidore (I I e siècle') lui en donne trois. Plus lard Marins, en
voyant l’embouchure obstruée par l’ensablement et devenue
d’une entrée difficile, creusa un lit nouveau, et y ayant reçu la
plus grande partie du fleuve, le donna aux Marseillais en récom­
pense de leur valeur pendant la guerre contre les Ambrons et
les Toygènes. Ils en retirèrent une grande richesse, faisant payer
à la montée et à la descente.

Cependant, maintenant encore,

l’entrée demeure difficile à cause de la rapidité du courant, de
l’ensablement, et aussi du peu d’élévation du pays, qui fait qu’on
ne la voit pas même de près, par mauvais temps. C’est pourquoi
les Marseillais ont élevé des tours de signaux, eux qui ont fait
leur ce pays de toutes les façons; ils ont bâti là aussi un temple
à Artémis d’Ephèse, choisissant comme emplacement l’île que
forment les bouches du fleuve. Au-dessus des embouchures du
Rhône, se trouve un étang marin, qu’on appelle Stomalimné
(étang de. Vembouchure) ; il renferme beaucoup de coquillages et
abonde en poissons de toute espèce. Quelques-uns l’ont compté
parmi les bouches du Rhône, et notamment ceux qui disent
qu’il en a sept, et qui, en ceci comme en cela, se trompent : il y
a en effet, entre les deux, une montagne, qui sépare l’étang du
lleuve. »
2. - - P omponius M êla (m ilieu du premier siècle), De situ
orbis, 2, 5 : Inler eam (Massiliam) el Rhodamim, Maritima Avaticorum stagna assidet. Fossa Mariana pariem ejus amnis navigabili alveo efjundit. « Entre Marseille et le Rhône,

Maritima

Ifi'A

Si/® ;ï!

�MICHEL CLERC

6

Avaticorum est assise sur un étang. La Fosse Marienne déverse
dans un lit naA'igable une partie de ce fleuve. »
fl. — P l in e l ’A n c ie n (seconde moitié du premier siècle),
III, 5 ; après avoir dit que le Rhône a trois bouches, il ajoute :

Tertium idemqne amplissimnm, Massalioticum (nppellatnr). Ultra,
fossæ ex Rhodano faclæ, C. Marii opéré et nomine insignes. « La
troisième et la plus large est appelée la Massaliotique... Plus
loin sont les Fosses tirées du Rhône, célèbres par le travail et le
nom de Marins. »
4. — P l u t a r q u e (début du second siècle) : Vie de Marins,
15 ; 16 :

rtuv9xvôp.svo; 8è xoù; 7îo),£|ju' ouç 6 Maploi èyyùç slvai, St.à vayltov
’jTTîpSaXs xàç ”A) jisiç, xal TEiyia-aç &lt;7xpaxÔ7xs8ov Txapà xw ’ Pooavÿ
Ttoxajaw, uuvrçyayev si? aùxo yop'oyiav acpOovov to; [utiSétioxe napà xov
xoù crup.ïlpovxoç AoytfffAov ÈxSiaaGely] Si svS-iav xûv àvayxanov eîç
p.âyr[V xaxatrxrjval. Trjv 8è xofÀiSrjv uv sSsi xù t7xa.xsup.axi, paxpàv
xal txoAuxsAï ) Tipôxspov oùaav repo? xà)V 9âÀaatrav, aùxôç eîpyàa’axo
paSîav xal xayeïav. Tà yàp xxopaxa xoù 'PoSavoù, TZpbç xà; àvaxouàs
xvjç OaXâxcrTiÇ, ÎAÛv xs ttoD ctiV Xauêdvovxa xal 0ïva, Txvÿ.ÿ [SaOsi
c7'jp.7ïETcO,'/]piv7;v uto xoù xiXùSoivoç, yaù.îTïôv xal Ètuttovov xal jïpayùTuopov toi; 'Tt.xayioyolç è~oUi xov sl'a-TtLouv. 'O ok, roé'paç èvxaùôa xôv
crxpdxov uyoÀâÇovxa, xacppov pieyâÀY|V èvéêaAs, xal xaux-fl xroÀù uipoç
xou Ttoxa.p.oü p.îxaaxr,Ta;, Txepw’.yayev sU stxix/iùsiov aiyiaAov, paOù
u.èv xa'. vaual pisyàXaiç STtoyov, /sïov 8s xal dxXuaxov axopia Aaëoùcrav Txpùx X7jv GaAaxaav. Aux/j p.sv oùv à-rx’ sxsîvou x/,v èuwvujaîav xxi
yuAdxxîi.
. ... ’ IîpwpsQa, Tcoxspov âX)\Ouç otvapivsi piayoupilvouî ûrcèp xrjç ’lxaAiaç, vyuïv 8s Xsixoupyoïç ypÿjTSXai Sià Tcavxôç, oxav Sevrai xdtppou;
opùa-trêiv, xal txyi),ov ÈxxaOalpsiv, xal Ttoxapioûç xivaç ixapaxpsTOiv.
« Apprenant que les ennemis étaient proches, Marins passa les
Alpes par le chemin le plus court ( après son élection au quatrième
consulat, au début de 102), et, ayant établi son camp auprès du
Rhône, il y entassa une quantité inépuisable de provisions ; il
voulait que jamais le manque du nécessaire ne le forçât à en
venir aux mains quand il n’y aurait pas intérêt. L ’arrivage par

�MARI U S EN PROVENCE

7

mer de ce dont il avait besoin pour l’année était jusque-là long
et coûteux ; il le rendit facile et rapide. En effet, les embou­
chures du Rhône, à cause du refoulement opéré par la mer,
recevant quantité de limon et de sable, que la vague comprime
en boue épaisse, offraient aux navires chargés de blés une
entrée difficile, laborieuse et étroite. Marins, employant à cela
son armée qui n’avait rien à faire, creusa un grand fossé, y fil
passer une bonne partie du fleuve, et le conduisit à un endroit
commode du rivage, là où il est profond, capable de recevoir de
grands navires, et en même temps plat, et mettan t l’embouchure
à l’abri des vagues.

Depuis lors ce canal a gardé et garde

encore le nom de Marins. »
« ( Plaintes des soldats) demandons (à Marius), d’abord s’il
attend d’autres soldats qui combattent pour l’Italie, et s’il ne
nous emploiera jamais que comme manœuvres, lorsqu’il faudra
creuser des fossés, nettoyer des bourbiers, et détourner des
cours d’eau. »
5. — P tolémée (m ilieu du second siècle), 11,9,2 : énumérant
les accidents de la côte en partant des Pyrénées, il place les
Fosses Mariennes après Agde,et avant la bouche occidentale du
Rhône. Disons tout de suite que c’est une erreur, peu explicable,
mais incontestable, et qu’il n’y a pas lieu de tenir compte de ce
texte.
6. — Solin (troisième siècle), II : C. Marius bello Cimbrico
factis manu fossis invitavit mare, perniciosamque ferventis Iîhodani navigationem temperavit. « C. Marius, dans la guerre des
Cimbres, fit venir la mer dans des fosses creusées à la main,
et régla la dangereuse navigation du Rhône impétueux. »
7. — I tinéraire d’A n to n in . C’est un tableau, plus ou moins
officiel, des routes, avec l’indication des distances et des stations,
de l’empire romain au ivc siècle; c’est une œuvre impersonnelle,
dont le premier fonds peut remonter au second siècle, au temps
des Antonins, mais qui a été certainement remanié au quatrième.
Il comprend deux parties, un itinéraire terrestre et un itinéraire
maritime. Sur le premier, figure, après Marseille, sur la roule

�(le Rome ;'t Arles, Calcaria, à 14 milles de Marseille (Calcaria
paraît être les carrières de chaux de Calas, sur la route de Mar­
seille en contournant l’étang de lierre); puis, Fossas Maria nas,
h ,‘14 milles de Calcaria, et à 3.1 milles d’Arles. Il ne peut évidem­
ment s’agir du canal, mais d’une ville. Sur le second itinéraire,
celui des ports,

ou lit : « De Marseille à Incarus ( Carnj),

12 milles; d’Incarus à Dilis posilio (cap Couronne) 8 m illes;
de Dilis à Fossas Marianas, port, 20 milles; deFossis ad Gradum
Massilitanorum, fluvius liliodanus, 16 milles. »
8.

T able de P eutinger . Ce document, remanié à diverses

reprises, jusque sous Justinien, remonte, comme origine pre­
mière, au temps d’Auguste. On y voit Fossis Marinais à 33 milles
d’Arles, et autant de Calcaria. Une vignette nous représente le
port, avec des constructions en hémicycle, très analogues à celles
qui représentent, sur la même carte, le port d’Ostie.
9. — A nonyme de R avenne . Ce document ne parait pas
antérieur à Charlemagne, mais reproduit en grande partie des
documents antérieurs, notamment la table de Peutinger. C’est
une série de noms, sans aucune indication de distances ; Fossis
Marinais, ville, y paraît deux fois.
Au résumé, et pour ne retenir pour le moment que l’essentiel
de ces renseignements, on constate ceci :
Il est question jusqu’au vic siècle au moins de Fossa Mariana
ou de Fossæ Mariante.
Ce mot désigne deux choses différentes : un canal, et dans ce
cas il est mis indifféremment au singulier ou au pluriel ; un
port de mer, et dans ce cas il est toujours employé au pluriel.
Marins a construit ce canal aiin d’approvisionner son armée
par le dehors. Au premier abord, il semble qu’il aurait pu faci­
lement faire vivre celle petite armée de 30.000 hommes sur la
Province. S’il ne l ’a pas fait, c’est sans doute qu’il a voulu
ménager les habitants, qu’il tenait à avoir pour alliés, et qui
avaient eu déjà à souffrir des ravages de l’ennemi après la défaite
d’Orange. On peut se demander aussi si Marins n’a pas tenu à
favoriser les paysans et les négociants italiens, en leur permet-

�ma ni us

i :\ Provence

9

tant ainsi d'expédier facilement leur blé, principale nourriture
des soldats romains.
11 semblerait, à prendre Plutarque au pied de la lettre, que
Marins n’ait

fait

creuser le canal que pendant la dernière

année de son séjour. Cela est inadmissible : il a au contraire
certainement procédé à ce

travail dès le début, lorsqu’il

savait qu’ il n’avait pas à redouter d’attaque immédiate, et
non quand l’ennemi approchait, c’est-à-dire quand le canal
était devenu inutile.
Enfin, c’était un canal maritime, alimenté par le Rhône, et
débouchant largement dans la mer.
Ce travail, qui au premier abord parait très simple, était en
réalité très compliqué. Il s’agissait de résoudre un problème
auquel les ingénieurs

modernes ont donné deux solutions

successives et différentes : le canal d ’Arles à Bouc, le canal de
Saint-Louis. Aussi, avant de chercher à retrouver le tracé du
canal de Marins, laut-il se rendre compte de ce qu’ il a voulu
faire, connaître exactement les termes du problème, que Strabon
et Plutarque ont indiqué d ’une façon trop vague. Et il faut aussi
ne pas oublier que Marins n’était point en Narbonnaise le gou­
verneur d’une province pacifiée, mais un général en campagne,
qui n’avait pas l’intention de faire une œuvre d’utilité publique
durable, mais bien un ouvrage de campagne.

�10

MICHEL CLERC

2. — N a t u r e du p r o b l è m e ; le s c a n a u x chez l e s a n c ie n s .

Le problème à résoudre était celui de la barre (1).
Il y a deux sortes d’embouchures de fleuves : les estuaires et
les deltas. L ’estuaire est une baie unique, large et profonde
(Seine, Loire, Garonne) ; le delta est un promontoire saillant en
mer, où le fleuve projette plusieurs bras (Rhône, Pô, Tibre,
Danube, Mississipi, Gange). On a cru longtemps que la forma­
tion des deltas était spéciale aux mers sans marée, et qu’elle
était due aux apports du fleuve, que les mouvements contraires
du llux et du reflux ne viennent point disperser.
Cette théorie est inexacte, et les choses se passent d’une façon
plus compliquée : à preuve, l’Escaut, la Meuse, le Rhin, qui ont
un delta, alors que les fleuves voisins, l’Elbe et le Weser, se
terminent par un estuaire. A toutes les embouchures, estuaires
ou deltas, s’applique en réalité une théorie plus générale, for­
mulée par Elie de Beaumont, en vertu de laquelle la mer tend
partout à s’entourer d’une ceinture complète, d’un cordon litto ­
ral, et cela, quelle que soit la forme apparente de l’embouchure.
« La mer, dans les endroits où elle n’a pas une grande pro­
fondeur, modifie la forme de son lit, en entassant les matières
qu’elle met en mouvement, et en donnant au fond une certaine
inclinaison, qui est plus en harmonie avec ses mouvements.
Elle agile les matières qui le couvrent, et tend à en élever une
partie sur ses bords, sous la forme d’un cordon qui marque la
limite de son domaine. Les barres sont le prolongement sousmarin de ces levées de galets, de ces accumulations de sables
qui forment les dunes, qui seulement sont tracées un peu
au-dessus du niveau des hautes mers. Au moyen de ce méca­
nisme, la mer se renferme, pour ainsi dire, chez elle... En
général, la mer obstrue les entrées des rivières, et celles-ci ont

(1) Voir Alfred Léger, Les
(Paris,1875),p. 858 et suiv.

tra v a u x p u b lic s ... a u x

tem ps des R om a in s

�/L

MARIUS EN PROVENCE

11

une profondeur considérable à une certaine distance de leur
embouchure. Eu ce rapprochant de la mer, il y a un endroit
moins profond : c’est cet endroit qu’on appelle la barre. En
dedans de la barre, on est en rivière ; en dehors, on est en mer.
La question difficile pour entrer en rivière n’est pas de franchir
un endroit plus étroit, mais de passer l’endroit où les matières
s’entassent et où la mer brise avec plus de force. Les matières
ainsi entassées ne laissent que le vide nécessaire pour donner
passage aux eaux de la rivière. Si elles s’entassaient plus haut,
les eaux seraient arrêtées, et il se produirait une écluse de
chasse naturelle : c’est là ce qui limite la hauteur de la barre. »
Ainsi, la barre n’est qu’un cas particulier du cordon littoral,
lequel se forme partout ; c’est une partie de ce cordon, abaissée
et immergée au passage des fleuves. Donc, la barre n’est pas due
uniquement à la précipitation des apports fluviaux: c’est un
phénomène autant maritime que fluvial, qui se produit même à
l’embouchure d’un fleuve limpide, ou d’un canal. Et dans ce
cas, ce sont les vagues elles-mêmes qui apportent les matériaux,
par exemple pour l’Adour, dont le lit, jusqu’à 25 kilomètres en
amont de Bayonne, est de vase ou de sable fin, tandis que la
barre est formée de gros sables et de graviers venant des falaises
de la côte d’Espagne. Partout, dans les estuaires ou dans les
deltas, se vérifie cette loi, que la profondeur est moindre à la
barre, et plus grande en amont : le Rhône, qui n’a que 2'" ôO à la
barre, a, d’après Surrell, jusqu’à 19 mètres à la Tour-SaintLouis ; la Neva a 4 mètres à la barre, et 20 à Pétersbourg. Les
choses étant ainsi, on doit considérer qu’un delta n’est qu’un
ancien estuaire graduellement comblé, la masse des alluvions
fluviales

se trouvant supérieure à ce que la mer peut en

emporter. Cette barre présente, pour la navigation, de graves
inconvénients, non seulement à cause du manque de profon­
deur, mais, surtout, à cause de son instabilité. La barre, en
effet, n’est pas fixe ; elle se déplace, tantôt dans un sens, tantôt
dans l’autre, c’est-à-dire en avant ou en arrière, selon que
l ’influence de la mer ou celle du fleuve prédomine. Elle se
déplace aussi dans le sens latéral ; d’une façon générale, la partie

�MICHEL CLE1U'.

de la barre qui correspond au milieu du fleuve est plus basse
que les parties voisines des rives ; c’est ce qu’on appelle la
passe. Mais le vent, ou une crue du fleuve, peuvent porter cette
passe à droite ou à gauche. II peut même arriver qu’une partie
de la barre émerge : c’est ce que l’on appelle, pour le Rhône, un
lheiJ, qui divise de nouveau le fleuve en deux bras.
De là résulte, pour les grands navires, l'impossibilité de péné­
trer dans l ’embouchure des fleuves à barre, qui perdent ainsi
toute leur utilité commerciale.
Quel est le remède à cet inconvénient ? Dans les océans et les
grandes mers ouvertes, il y a un remède naturel, à savoir les
courants littoraux. Ce sont des courants marins, réguliers et
constants (Gulfstream, Equatorial, Austral, du Malabar), qui
longent les côtes dans un sens toujours le même, avec une
grande rapidité, et à une grande profondeur. Ces courants, ren­
contrant les embouchures des fleuves, emportent les apports
fluviaux sur les côtes voisines, et les y déposent avec une régula­
rité parfaite, de sorte que la barre ne peut se former.
On a cru longtemps qu’il existait dans la Méditerranée un
courant de ce genre; partant de Ceuta, il aurait longé l’Afrique
de l'Ouest à l ’Est, et serait revenu par les côtes d’Europe, de
l’Est à l’Ouest.
Une foule de faits bien connus s’opposent à l’existence de ce
prétendu courant. S’il existait, tous les fleuves qu’il rencontre
devraient porter leurs dépôts dans le même sens, sur chaque rive
de la Méditerranée: or, l’Argens a comblé le port de Fréjus, qui
est à sa gauche, tandis que le Tibre e lle Danube déposent des
deux côtés à la fois, et que le Nil dépose à gauche (alors que,
comme l’Argens, il devrait déposer à droite).
D ’ailleurs, Reybert a procédé, de 1854 à 1860, aux bouches du
Rhône, à des expériences tout à fait probantes. Elles ont
démontré qu’il n’y a point de courant général constant, qu’il n’y
a que des courants locaux, variables suivant de très nombreuses
circonstances, et, surtout, superficiels; au-dessous de 2n,50, les
appareils les plus sensibles sont demeurés immobiles.
C’est pourquoi il a fallu avoir recours aux remèdes artificiels.

�MAIUUS EN PROVENCE

13

De lous,. le moyen le plus simple esl le dragage; mais il a le
défaut de n’èlre que provisoire, demandant à être renouvelé sans
cesse; et de plus, il déplace l’obstacle, mais il ne le supprime
pas.
Un second moyen consiste à faire emporter les troubles par
un courant, en maintenant toujours l'eau agitée. Au xvm c siècle,
la Compagnie française des Indes Occidentales le lit pour la
passe du Mississipi, en faisant traîner sur le fond du Meuve de
grandes herses de fer. Le gouvernement des Etats-Unis a repris
ce procédé en 1852. On empêche ainsi les eaux troubles de
se déposer; mais, là encore, l’effet n’est pas durable, et cesse dès
que l’on arrête les travaux.
Un troisième système consiste dans la construction de jetées
el de digues, el nous en trouvons un exemple intéressant, préci­
sément pour le Rhône. Dans ce système, il s’agit de resserrer la
masse d’eau dans un canal plus étroit, et de la jeter à la mer par
une embouchure unique. On produit ainsi une chasse assez
violente pour nettoyer la passe à une grande profondeur. C’est
ainsi qu’en 1852 l’ingénieur Surrell ferma les graus par où
s’épanchait une partie du grand Rhône et prolongea les deux
rivages de la branche principale au moyen de digues conver­
geant l’une vers l’autre, de façon à doubler la force du courant.
La passe fut, en effet, déblayée : mais la barre se reforma plus
loin. La profondeur de la passe qui était, avant l’opération, de
l m80, descendit à 2, puis à 4 mètres, mais finit par revenir à son
point de départ.
Même échec au Mississipi, en 1857; les ingénieurs ont déclaré
qu’il serait nécessaire, pour maintenir l ’œuvre, de prolonger les
jetées de 225 mètres par an, et, de plus, de changer l’entrée
quand ces jetées seraient devenues par trop longues !
Pour l’Adour, où les alluvions sont bien moindres, les résul­
tats ont été plus satisfaisants; de même pour le Danube (bouche
de Soulina), où l’on a poussé une jetée à 100 mètres en mer el où
agit un courant local; et encore admet-on que, vers 1916, le
système ne pourra plus fonctionner.
Pourquoi Marins n’a-t-il pas employé ce système? D’abord, les

�14

MICHEL CLERC

anciens ne paraissent pas l’avoir connu ; ensuite, il aurait exigé
beaucoup plus de travail, la construction de jetées dans la mer
étant singulièrement plus difficile que le creusement d’un canal.
Marins a compris qu’il ne fallait pas essayer de combattre des
obstacles naturels invincibles ( incorrigibles, dit Vauban, en
parlant précisément des embouchures du Rhône), et qu’il fallait
les tourner; et il a employé un autre et dernier système, le
meilleur de tous, à savoir la canalisation latérale.
Les Romains (1) désignent sous le nom de fossa des canaux de
tout genre : canaux d'écoulement, comme ceux qui servent
d’émissaires à des lacs, canaux de dessèchement, comme ceux
des marais Poniins, canaux de drainage et d’irrigation, enfin
les canaux de navigation.
Ces derniers sont eux-mêmes de deux sortes. Les uns relient
entre elles des rivières appartenant à des bassins différents, de
façon à supprimer les transbordements, à la façon de nos
canaux à point de partage ; les autres ont pour objet de tourner
une embouchure de fleuve impraticable, à la façon de nos
canaux latéraux.
Parmi ceux-ci, je citerai la Fossa Claudiana, qui faisait
communiquer directement avec le Tibre

le

nouveau port

d’Ostie creusé par Claude pour remplacer l’ancien, ensablé dès
le temps de Strabon. Ce canal, curé par Trajan, a fonctionné
jusqu’au cinquième et peut-être au sixième siècle ; il est devenu
aujourd’hui le fleuve même, sa branche principale.
Sur le Pô, la Fossa Augusta parlait du port de Ravenne et
rejoignait la branche du Pô la plus voisine, celle de Primaro :
Ravenne devenait ainsi le port du fleuve. Mais Ravenne, comme
Oslie, était située dans la zone des atterrissements : aussi estelle aujourd’hui à 7 kilomètres de la mer.
Sur le Rhin, la Fossa Drusiana était un canal latéral débou­
chant dans le Zuyderzée : c’est Drusus qui l ’avait l'ail creuser,
afin d’y faire passer sa flotte pour appuyer les opérations en
(1) Darsmberg-Saglio, Fossa.

�15

MARIUS EN PROVENCE

Germanie, après avoir essayé vainement de régulariser le cours
du Rhin. Ce canal est devenu aujourd’hui l’Yssel.
Sxir le Danube enfin, la Fossa Trajana, inachevée, était un
canal au sud des bouches, par le lac Kara.
On voit par ces quelques indications que le canal de Marius
t

n’était nullement, chez les Romains, un fait isolé. Mais, à notre
connaissance, il est le premier en date de tous les travaux de ce
genre. Il a été creusé exactement dans le même but, et dans les
mêmes conditions, que le fut plus tard le canal de Drusus : il
s’agissait dans les deux cas de remplacer le bas tleuve, innavi­
gable à cause de la barre, par un fleuve artificiel et temporaire ;
et cela, dans un but uniquement stratégique.
Le problème, maintenant, est nettement posé : il s’agissait
uniquement, pour Marius, d’arriver dans le Rhône sans avoir à
en franchir la barre. 11 n’était nullement question, pour lui,
d’éviter la navigation du Rhône, parce que le courant en était
trop violent; au contraire, il voulait se servir du fleuve.
Ce problème, d’ailleurs, est double : où était la prise d’eau au
fleuve? où était l ’embouchure maritime du canal? Et, pour le
résoudre, nous ne devrons pas perdre de vue ce principe, que
Marius devait nécessairement chercher les moyens les plus
simples et les plus rapides. Enfin, pour arriver à une solution,
il est nécessaire de reconstituer, avec toute la prudence voulue,
l’état de la côte et de l’embouchure du fleuve, autrement dit du
delta, au temps de Marius.
C’est sur ces bases que nous allons maintenant examiner les
diverses hypothèses présentées par les érudits modernes, et, si
elles nous

paraissent

contradictoires

problème, en proposer une nouvelle.

avec

les termes du

�16

MICHEL CLERC

«î. — La T opographie.
«
La première question à résoudre, pour qui veut essayer de
retrouver le tracé du canal de Marins, c’est la reconstitution de
l’état des lieux vers la (in du second siècle avant notre ère. Le
problème est d'une dillicullé extrême, mais on ne peut l’éluder,
à moins de s’exposer au risque de faire passer le canal sur des
terres qui n’existaient pas alors.
Ce n’est pas d’ailleurs sans beaucoup d’hésitation que j ’entre­
prends cette étude préalable, n’étant pas absolument convaincu
du bien-fondé des assertions des ingénieurs et des géographes
contemporains au sujet de l’accroissement du delta du Rhône.
On a fait remarquer avec beaucoup de raison (1) que, cinq
mille ans avant notre ère, le delta du Nil était à peu près aussi
étendu que de nos jours : pourquoi n'en serait-il pas de même
de celui du Rhône ? Tout le vaste triangle compris entre le
confluent de la Durance, Celle et Fos, est formé d’ une nappe
épaisse de cailloux roulés, apportés, à la fin de la période
glaciaire, par le Rhône et la Durance. Si toute la partie de
cette Crau primitive qui dépassait ou affleurait la surface de la
mer fut recouverte par les alluvions dans un temps relativement
restreint, il n’en est pas de même pour la partie sous marine,
et il serait vain d’essayer d’évaluer comment se comportent les
limons là où celle Crau descend dans la mer en talus.
Cependant, comme les chiffres de distances indiqués par les
auteurs anciens semblent bien indiquer qu’Arles était alors
moins éloignée de l’embouchure du grand Rhône qu’aujourd’hui, et comme d’ailleurs les conclusions auxquelles j ’aboutis
en fin de compte pour la Fosse Malienne subsisteraient quand
même on admettrait que le delta n’a pas changé depuis lors, je

(li .1.Colin, A n n ib a l en G au le (18U4), p. 37 et suiv. 11 est vrai que sur lit
eôte tl'Egyplc existeun courantlittoralprofondetrapide.

�MA Kl US EN PHOVEXCK

17

me décide à indiquer, à Litre d’hypollièse évidemment indémon­
table, quel est le (racé de la côte et du cours du fleuve qui
me paraît résulter des données des auteurs anciens et des
calculs faits par les savants modernes.
Il faudrait, tout d’abord, être lixé sur le nombre et la direc­
tion des bras du Rhône à celle époque. Or Timée, au troisième
siècle avant notre ère, donne au Rhône cinq bras ; Polybe, au
second siècle, deux seulement ; Artémidore, au premier siècle,
cinq ; Slrabon, au premier siècle de notre ère, six ; Pline, à la
lin du même siècle, trois ; Plolémée, au début du second siècle,
deux ; Feslus Avienus,

à la lin du quatrième, cinq ; enfin la

table de Peulinger, trois.
Ces divergences proviennent-elles d’erreurs ?ou de la manière
de compter les embouchures, suivant que l’on comptait ou non
comme telles les simples graus ? ou enfin y a-t-il eu réellement
des changements dans le régime de ces embouchures? II est
probable, sans que cela exclue les autres hypothèses, qu’il y a
eu en effet des changements ; c’est ce que montre l’histoire du
fleuve dans les temps modernes.
Voici en effet ce qui s’est passé, pour le grand Rhône, et
depuis le mo5'cn âge seulement (1). Le fleuve débouchait jus­
qu’en 1583 au grau de Passon, près de Saint-Louis, et cela,
semble-t-il, d’après

un article des statuts de la république

d’Arles, depuis le treizième siècle. Le 24 août 1583, à la suite
d’une inondation, le fleuve se reporta plus à l’Ouest, par ce
qu’on appelle le liras de Fer on du Japon, où il se terminait par
plusieurs graus. En 1711, il se jeta dans un petit canal de dessè­
chement, qu’il effondra : c’est le lit actuel. Vers 1725, le Bras de
Fer est complètement comblé. Enfin les graus de l’ouverture ont
varié ; ceux du Sud, Eugène, Roustan,. Piémançon, sont fermés
aujourd’hui.
Ces quelques détails suffisent pour montrer qu’il serait abso­
lument chimérique de vouloir rechercher l’état du cours infé-

(1) E. Desjarilins, A p erçu

h is lo r iq iu u ..

�18

MICHEL CLERC

rieur du Rhône et le nombre de ses embouchures il y a deux
mille ans.
Peut-on arriver à des résultats plus satisfaisants pour l’état
de l’intérieur, de la région d’Arles ?
Un fait paraît certain : c’est que le niveau de la campagne
d’Arles était alors presque partout inférieur à celui des eaux
moyennes du Rhône. Les digues, qui aujourd’hui vont de Beaucaire et de la Montagnetle à la mer, n’existaient pas; les eaux du
Rhône se répandaient ainsi librement (1), des Alpines à la mer,
arrêtées seulement à l’Est par la Crau, plus élevée. Les étangs
actuels, du Grand Clar ou de Peluque, de Meyranne, des Cha­
noines, ne sont que le reste d’anciens étangs plus vastes et plus
profonds. Comme l’ont bien montré les ingénieurs Aurès et
Lenthéric, tout ce pays a passé par une période vraiment mari­
time, où il était recouvert par une série, non de marais ou
d’étangs marécageux comme aujourd’hui, mais de véritables
étangs communiquant plus ou moins librement et d’une façon
plus ou moins constante avec la mer par l’étang du Galéjon. A
cette façon de voir, déjà émise autrefois, Papon objectait qu’il
était impossible que la grande ville qu’était alors Arles eût ainsi
vécu au milieu des marais. Mais c’est que ces étangs, je viens de
le dire, n’étaient pas des marais : ils le sont devenus à cause des
apports continuels du Rhône, qui les ont peu à peu comblés, et
en ont ainsi élevé le sol. C’est alors qu’a commencé la période
paludéenne, qui sera sans doute suivie à son tour d’une période
agricole, lorsque tous les marais auront été complètement assé­
chés, comme le sont déjà ceux des Baux.
Mais, de ce qu’il faut se représenter les étangs arlésiens diffé­
rents autrefois de ce qu’ils sont aujourd’hui, s’ ensuit-il que l’on
puisse en délimiter le pourtour au temps de Marius ? Non, et
voici les seuls faits positifs que nous connaissions. Des actes de
940 appellent îles le village

de

Caslelet eL la montagne de

Cordes ; du Caslelet à l’étang de Peluque, s’étend l’eau, slagnum.
En 1409 encore, on allait d’Arles à Montmajour en bateau, et on

(1; Dante dit, en parlant d’Arles, # o v e ’l

Iioda.no sta g n a

» (E n fe r , ix, 112).

�MARIUS EN PROVENCE

19

a pu le l'aire jusqu’au commencement du dix-septième siècle.
A partir de ce moment, la disparition des étangs a marché beau­
coup plus rapidement, parce que ce n’est plus seulement les
causes naturelles qui ont agi: en 16-12, Van Ens entreprit le des­
sèchement des marais d’Arles, et en dessécha 2.860 hectares. Il
ne faisait d’ailleurs que reprendre en grand un travail commencé
depuis des siècles, puisque dès le temps du roi René on travaillait
à cet assèchement.
Si l ’on ajoute à celle superficie d’étangs desséchés ceux qui
existent encore, on arrive à reconstituer un vaste ensemble,
analogue à l’étang de Berre, entre les Alpines, la Grau et le
Rhône.
Par où s’alimentaient ces étangs? A cela Aurès répond : non
par le Rhône, mais par la Durance; à savoir par une dérivation
de cette rivière qui passait entre Rognonas el Châteaurenard,
devant Saint Gabriel, et se jetait dans les étangs. Celle Duransole
aurait duré jusqu’au douzième siècle. Ce système a été adopté
par E. Desjardins, qui pense même que c’était là le cours prin­
cipal de la Durance. Tout ce bras aurait coulé des lacs d’Arles à
la mer par le Galéjon, formant ainsi un cours d’eau parallèle au
Rhône, et la Montagnette aurait été une île.
On a oublié sans doute que la carte de Peutinger met déjà le
confluent de la Durance là où nous le voyons actuellement ! A
cela Desjardins répond que l’on ne peut tirer aucune induction
du dessin des fleuves dans ce document, dessin par trop conven­
tionnel. Je le concède pour le dessin en effet, j ’entends le détail
du cours des fleuves; mais il en est tout autrement pour les
embouchures : la carte mettant l’embouchure de la Durance
entre Avignon et Ernaginum, c’est qu’assurément elle ne se jetait
pas dans la mer par le Galéjon. Cet état de choses a sans doute
existé, mais aux temps géologiques, c’est-à-dire à une époque
presque aussi éloignée de Marius que de nous-mêmes (1).

(1)L’ingénieurGautier-Descottes a faitremarquer que la région d’Arles est
séparée de laDurance par toute la cran d’Eyguières, ce qui semble exclure
toute possibilité d’une dérivation de la Durance dans les étangs arlésiens.
(Le Musée, org a n e de la S ociélé A rch é o lo g iq u e d’A rle s , 1877, p.123;l'article
estun compte-rendu du premier volume de la Géographie de Desjardins).

�20

MICHEL CLERC

Il faut, d’une manière générale, se garder de déplacer sur la
carie le cours d’un fleuve sans raisons positives. Or, si nous
avons des textes pour le Rhône, toutes les théories échafaudées
sur la Duransole reposent uniquement sur des documents
empruntés à la seule Statistique des Bouches-du-Rhône, laquelle
énumère une série de faits prétendus sans en donner la preuve,
n’alléguant que des textes vagues et qui n’ont pas la portée
qu’elle lui attribue.
Il faut faire cependant exception pour un document d’authen­
ticité incontestable, l’inscription de l ’église de Saint-Gabriel,
l’épitaphe de M. Fronton Eupor, d’Aix, qualifié de batelier sur
mer, ncwicularius marinas, à Arles, et patron des bateliers de la
Durance, nauiarum Dnienticorum, et des utriculaires d’Ernaginum, utriclarium corporalorum Ernaginensium (1). Si invrai­
semblable que cela nous paraisse, il faut bien admettre que la
Durance, la basse Durance naturellement, était navigable (ou
llollable) au second siècle de notre ère (c ’est la date que les
caractères permettent d’assignerà l’inscription de Saint-Gabriel).
Mais cela ne prouve point, comme on l’a voulu, qu’Ernaginum
fût alors situé sur un cours d’eau, celui qui aurait alimenté les
étangs, les utriculaires n’étant point, comme on l’a cru, des
bateliers, mais de simples fabricants d’outres destinées surtout
au transport de l ’huile et du vin (2).
Reste enfin une dernière question topographique à examiner,
cl celle-là est pour nous la plus importante : c'est l’état de la
côte au premier siècle avant notre ère.
Le point capital à élucider, c’est le prolongement de la région
des embouchures. D’après les calculs de l’ingénieur Surrell, le
Rhône apporte à la mer 21 millions de mètres cubes de limons,
dont 17 passent par le bras principal.

Depuis l’année

102

jusqu’en 187(5, où Desjardins faisait ce calcul, cela donne un
total de il milliards 1517 millions de mètres cubes. Comme il

(1)CIL, XII,982 ;cf. 721.
(2)Voir sur cette question, sidébattue, la bibliographie à peu près com­
plète dans leI liilh 'lin ép ig ra p h iq u e , III, 1883. p. 232 (Ç a n ta re lli ).

�Jo

makius

i:.\ l’HOVKxe.r:

21

'

n’y a point de courant littoral qui puisse disperser ces apports,
ils restent donc là où le fleuve les dépose. Mais on ne peut
arriver, par ce calcul, à estimer l’avancement de la côte, parce
que, à mesure qu’elle avance dans la mer, elle trouve une mer
plus profonde ; la couche d’alluvion ne peut se répandre hori­
zontalement ; elle forme un talus, dont la surface horizontale
croît d’autant moins rapidement que la profondeur augmente,
Il est certain qu’à une époque géologique relativement récente,
l ’embouchure du Rhône était à Arles, ou plutôt à Fourques, et
que la Camargue tout entière est formée d’alluvions.
Voici maintenant quelques faits précis qui témoignent de
l ’avancement de la côte. La tour Saint-Louis a été bâtie en 1737,
sur le rivage : or elle est aujourd’hui à sept kilomètres de la mer
(grau de Pégoulier), ce qui donne une moyenne de 57 mètres
par an pour l’avancement de la terre sur la mer. A ce compte,
en 2000 ans, les alluvions du Rhône auraient allongé la terre
ferme de 114 kilomètres, ce qui reporterait bien au-dessus
d’Arles, à Pont-Saint-Esprit ! Cela suffit pour prouver (pie le
calcul est faux. El, en effet, pour ne signaler qu’un fait, les
eaux du grand Rhône sont concentrées depuis 1711 dans un bras
unique, ce qui fait que tout se dépose sur un seul point, tandis
qu’auparavant les alluvions se dispersaient de divers côtés. Et
d’autres phénomènes naturels interviennent : là où le Rhône
n’arrive pas, le rivage dans celle région tend plutôt à reculer
devant la mer : c’est ainsi que le phare de Faraman, construit
en 1836 à 700 mètres de la mer, y touche aujourd’hui. El il
semble bien qu’il en soit de même à Fos.
D'une façon générale, les terrains où passent les bras du
Rhône ont gagné, les terrains qui sont à l’est et à l'ouest de
ceux-là sont restés immobiles, ou ont plutôt perdu. A Fos, les
vestiges romains sont nombreux, et il n’est pas impossible que
l ’eau en recouvre d’autres plus importants. A l’Ouest, aux
Saintes-Maries, la célèbre inscription desJunons Augusteset une
autre encore (1) (cl de très nombreux tessons de poterie) ténioi-

(1)CIL. XII, 028 ;4101 ;cl. C.Jullian. J o u rn a l

des Savants,

ISSU,p.603.

�22

MICHEL CLERC

gnent que ce territoire existait à l’époque romaine, et qu'il n’a dû
subir depuis lors que des changements insignifiants. Il est vrai
que le petit Rhône est beaucoup moins actif que le grand.
Entre ces deux points fixes, Fos et les Saintes-Maries, quel
tracé devons-nous adopter pour la côte ?
Où coulait le Rhône oriental ? où débouchait-il ? D’après
l’Itinéraire Maritime, il y avait, de Marseille à Incarus (Carry),
12 milles (18 k il.); d’Incarus à Dilis positio(capCoH/'o/me), 8 (12);
de Dilis à Fossis Marianis, 20 (30). Ce dernier chiffre ne peut
s’entendre qu’à condition de faire le tour de l’étang de Caronte
et d’en mesurer les deux rives. Et, en effet, cet étang ne devait
pas être alors séparé de la mer, mais devait former un golfe.
On aboutit ainsi à la Pointe Saint-Gervais, au pied môme de la
colline de Fos. Enfin, de Fossis Marianis ad graduin Massilitanorum (le yrau des Marseillais), qui était, je le rappelle, le
bras le plus oriental et le plus important du lleuve, il y avait
1(5 milles, ou 24 kilomètres.
Or, en allant tout droit de Fos à l’Ouest, on arrive au lieu dit
La Pèbre. Mais comment savoir quel était le dessin de la côte
qu’on longeait? Elle pouvait offrir des saillants et des rentrants;
il faut supposer qu’elle ne formait pas une ligne droite, et
raccourcir par conséquent la distance réelle, la distance à vol
d’oiseau, entre les deux points. Mais enfin, de la Pèbre au Rhône
actuel, il y a 7 kilomètres ; il n’est pas probable que les sinuo­
sités en aient absorbé autant, 7 sur 24. Il faut donc conclure que
le Rhône coulait alors plus à l’Ouest qu’à présent, de trois à
quatre kilomètres plus à l’Ouest.
Pour l’embouchure, nous la trouverons si nous

pouvons

couper cette première ligne par une autre allant du Nord au Sud.
Or, nous avons, pour celte seconde ligne, deux indications
également précises, mais en complet désaccord! L ’ une nous est
donnée par l’Itinéraire Maritime : A gradu per fluvium Rhodanuni
Arelatam, m .p . XXX, ce qui fait 44 kilomèlres. L ’autre provient
d'un historien des plus consciencieux, Am mien Marcellin (qua­
trième siècle), qui s’exprime en ces termes : «L e Rhône écumeux

�23

MARIUS EN PROVENCE

s’unit à la mer de Gaule par une large baie, distante d’Arles de
dix-huit milles environ », ce qui ne fait que 25 kilomètres (1).
On voit que la différence est considérable; et, cliose remar­
quable et qui donne beaucoup à penser, le chiffre de l’Itinéraire
nous amène, à très peu de chose près, à l’embouchure actuelle.
E. Desjardins, gêné par ce texte, se contente de dire qu’il n’ y a
pas à en tenir compte, parce que c’est une erreur évidente, et qu’il
est impossible que l’embouchure fût alors là où elle est actuel­
lement (2). Certainement, les manuscrits peuvent contenir une
erreur sur ce point; mais comme on ne peut le démontrer, on
n’a pas le droit de l’affirmer a priori: on pourrait,en effet, aussi
bien le faire pour le texte d’Ammien Marcellin.
On pourrait songer à concilier ces deux textes en admettant
que, si l ’Itinéraire compte la distance sur le fleuve même, per
fliwium, en y comprenant les détours, Ammien parle d’une
route de terre, comme l’indique bien l’expression octavo decimo...
lapide. Mais quelle serait cette route? Il y a eu probablement
une voie romaine allant d’Arles à Fos;

mais, outre qu’elle

comptait au moins 24 milles, ce n’est pas de l’embouchure du
canal que parle Appien, mais bien de celle du fleuve. En admet­
tant qu’il y ait eu, le long du fleuve, mais n’en suivant pas
toutes les sinuosités, et jusqu’à son embouchure, un chemin
plus ou moins charretier, il est impossible qu’il y ait eu 12 milles
de différence entre cette voie terrestre et la voie fluviale.
On ne voit donc pas de solution possible à cette difficulté;
il faut adopter l’un des deux

textes et rejeter l’autre, sans

pouvoir donner plus de raisons valables pour un parti que
pour l’autre. Sauf peut-être celle-ci : puisque, d’après l’Itinéraire
lui-même, il y avait une différence dans le cours du fleuve alors
et aujourd’hui dans la direction Est-Ouest, il pouvait bien y en
avoir aussi une dans celle du Sud au Nord.
Si donc l’on admet le texte d’Ammien, et que l’on mesure ces

(1) G éog ra p h ie de la G aule ro m a in e , I,p.214.
(2)XV, 11,18 : Spumeus Rliodanus Gallico mari incorporaturp e r p a h ilu m
s in u m , quem votant Ad gradus, ab Arelate oclavo decimo ferme lapide
disparatum.

�MICHEL CLERC

25 kilomètres en parlant d’Arles sur le cours actuel du fleuve,
on aboutit au Grand-Passon. Or, mettre là l’embouchure serait
inconciliable avec la première donnée de l’Itinéraire (16 milles
de l'embouchure à Fos); cela irait à peu près comme latitude,
mais non comme longitude : c’est beaucoup trop près de Fos. II
faut donc prendre la moyenne avec la donnée précédente, et
reporter l'embouchure entre le Grand-Passon et la Pèbre, soit
vers le mas des Chariots.
Et il laid en somme se représenter le cours du Rhône, à partir
d’Arles, à peu près ainsi. D’Arles, le fleuve suivait son lit actuel
jusqu’à Beaujeu; de là, il se dirigeait sur la tour duValat, et
cet ancien cours est marqué par les marais de Grenouille!, de
Saint-Seren et de Redon.
Aujourd’hui, l'embouchure du Rhône se trouve à 9 kilomètres
plus loin, si l’on compte directement du Sud au Nord, et à
22 kilomètres, si l’on prend l’embouchure principale actuelle,
celle du Sud-Est.
Enfin nous voyons qu’au temps d’Ammien l’estuaire n’était
pas encore comblé, puisqu’il désigne l’embouchure par le mot
de sinus, golfe. La côte devait décrire, non, comme aujourd’hui,
une courbe convexe, mais une courbe légèrement concave, entre
Fos et les Sainles-Maries ; et le Galéjon comme le Valcarès
devaient être plus largement ouverts sur la mer qu’aujourd’hui.
Tels sont les seuls résultats à peu près positifs auxquels on
puisse aboutir : rétablir la région des étangs arlésiens ; suppri­
mer la saillie centrale du delta, gagnée par le Rhône depuis
Am m ien; admettre même que la côte, au temps de Marins,
c'est-à-dire 400 ans plus tôt, devait s’avancer encore un peu
moins au Sud qu’au temps d’Ammien. En estimant, comme je
l’ai fait, qu’elle ait gagné 9 kilomètres du Nord au Sud en
1700 ans, cela ferait 2 kilomètres en 400 ans, de Marins à
Am m ien; il faudrait alors l’arrêter à la hauteur du milieu de
file des Pilotes. Si l’on prend la moyenne dans l’espace compris
entre le Meuve actuel à l’Est, le Bras de Fer au Sud, et la Pèbre

�MAIUl'S EX PROVENCE

2Ô

il l’Ouest, on pourra placer l’ancienne embouchure vers le mas
des Marquises (1).
Mais, et j ’insiste là-dessus, il faut laisser intacte la cote et à
l'est et à l’ouest de celle région, côte qui a plutôt reculé devant
la mer. La mer en somme tend là à empiéter sur le rivage, cl y
réussit là où le fleuve ne vient pas compenser, et au delà, les
érosions.
Il est absolument certain en effet qu’il y a des vestiges de
l’époque romaine et àFos (nous y reviendrons), et aux SainlesMaries, et sur le Valcarès (2).
Le territoire sur lequel il faut chercher le tracé du canal de
Marins est ainsi délimité plus strictement : c’est un triangle
compris entre Fos, le mas des Marquises, et l’étang de Meyranne. Et la bouche orientale du Rhône était alors plus éloignée
de Fos qu’aujourd’hui.
C’est dire qu’il nous est impossible de retrouver l’emplace­
ment précis de la prise d’eau du canal dans le Rhône, puisque
nous ne savons pas exactement où coulait le fleuve. Une des
solutions du problème ne pourra donc être qu’approximative ;
par contre, l’autre peut et doit être positive, puisque la côte à
l ’est du fleuve n’a pas changé.

(1) D’après M. Lenthérie (Le Rhône, II, p. -1(&gt;(&gt;),lerivage seseraitavancé
plus au Sud, jusqu’à Chamonc. Je me garderais bien, dans une question
aussi problématique, de discuter cette différence de deux kilomètres ou
deux kilomètres et demi, point sur lequel M. Lenthérie peut très bien avoir
raison en fait,d’autant plus qu'il ajoute que peut-être était-ecun îlotavancé
dans la région des embouchures, s'il n’apportait comme preuve, et comme
unique preuve de cette assertion, un document qui n’a aucunement lesens
nilaportéequ’illuiattribue.C’estun fragmentd’inscriptionromaine,trouvée,
non comme l’écrit M. Lenthérie, dans les marais de laCamargue, mais en
pleine ville de Nîmes (CIL, XII, 3313et a dd.). Ily estquestion de la rivedu
Rhône, et d’un port, probablement fluvial, dont le nom commençait par C’
seule lettreconservée. C’estvraiment trop peu pour en déduire qu’elle men­
tionne « à la fois le rivagedu Rhône, leterritoirede Chamonc etle port qui
s’y trouvaitetqui devait êtreàla foisun port en mer etun portde rivière».
(2) Flonest, Sépultures antiques de ta Camargue ( Mémoires de l’Académie
du Gard, 1879-1880'.

�MICHEL CLERC

26

4. — L es H y p o t h è s e s .

Les données précises que nous avons essayé d’établir dans les
pages précédentes manquaient aux premiers érudits qui se sont
occupés de la question, lesquels ne connaissaient pas les lieux,
et insuffisamment les textes.
Au xvic siècle, les traducteurs et commentateurs des auteurs
anciens, Mercator, Nostradamus, etc., croient que la Fosse
Malienne est « le canal du Rhône qui passe par le Languedoc »,
c’est-à-dire, je pense, le canal d’Aigues-Mortes. Pour d’autres,
c’est le bras oriental actuel du Rhône, que Marius aurait élargi ;
pour d’autres enfin, c’est au contraire le bras occidental, ou
Petit-Rhône, aboutissant aux Saintes-Maries.
Nicolas Sanson suppose que la Fosse Malienne était un canal
allant du Rhône à Martigues, à travers la Grau.
Bouche a un système très compliqué. Marius aurait fait deux
travaux distincts, d’où le pluriel fossæ. Il aurait d’une part
ouvert ou creusé le canal de Caron te pour faciliter l’accès de
l’étang de Berre. D’autre part, il aurait creusé un canal commen­
çant près de la tour de Bouc, touchant à Fos, et traversant la
Grau pour rejoindre le Rhône, en passant par le Galéjon.
Pour Papon, le canal de Marius allait du Rhône oriental au
Galéjon.
La Statistique le fait partir du Rhône à un mille au-dessus de
son embouchure et aboutir à l’étang de l’Estomac, à peu près
sur la ligne du canal d’Arles à Bouc. Je rappelle qu’elle place le
camp de Marius à Fos.
Pour Saurel enfin, le canal suivait la direction du Galéjon et
de l’étang de Ligagnau, et gagnait le Rhône en ligne droite. Le
débouché en était au Galéjon ; Marius avait trois camps, à Fos,
et entre les étangs de l’Est; une chaussée faisait communiquer
ces camps avec le canal, qu’il avait creusé, n’en ayant pas besoin
pour lui-même, « non seulement à l’instigation des Marseillais,
mais encore avec leur aide, puisqu'ils étaient les seuls intéressés à
son exécution » !

�MARIUS EN PROVENCE

27

J’estime inutile de discuter aucun de ces systèmes, qui n'ont
plus pour nous qu’un simple intérêt de curiosité, et que je n’ai
rappelés qu’à ce titre, et pour être complet. L ’étude sérieuse de
la question n’a commencé véritablement qu’avec les ouvrages de
Desjardins, Gilles, et des ingénieurs Bernard et Aurès (1), dont
je vais maintenant exposer et discuter les. systèmes, avant
d’arriver à une conclusion définitive.
D e s j a r d in s ( Aperça historique sur les embouchures du Rhône,

1866). — Le camp de Marius est au-dessous d’Arles, à Champtercier; le canal part de la branche principale du Rhône (dont
l’embouchure est alors à la hauteur du mas des Marquises) à
14 kilomètres au-dessous d’Arles; ce canal a formé un bras du
Rhône jusqu’aux temps modernes; il est encore représenté par
une série d’étangs ou marais, ceux de Capeau, de Trincanière, de
Redon, de Ligagnau. du Galéjon. De là, il passe par un chenal
bordé de digues qui subsistent encore en partie et qu’on appelle
les Codoulières, jusqu’au sud de Fos, où il a son débouché, et,
plus lard, un port. C’est là le canal primitif, celui de Marius.
Plus tard, au temps de Strabon, on lui ouvrit une seconde issue
par le Galéjon, d’où le pluriel Fossæ; c’est là qu’étaient les deux
tours, qui sont le Moulin de la Roque et Castellaz.
Dans les Nouvelles observations sur les Fosses Mariennes,
publiées en 1870, postérieurement au livre de Gilles, Desjardins
maintient son système, mais il place le camp de Marius à Arles
même.

G il l e s (Les Fosses Mariennes, 1869. — Campagne de Marius en
Gaule, 1870). — Voici le sommaire du système, d’après l’auteur
lui-même : « Les Fosses

Mariennes étaient la tranchée que

(1) La question a ététraitéeaussi, à plusieurs reprises, par M. l’ingénieur
en chef Ch. Lenthéric, mais brièvement et à peu près exclusivement d’après
lestravaux de Bernard etd’Aurès ;jeme borne à renvoyer au dernieren date
de sesouvrages :Le R h ôn e , h isto ire d 'u n penne, t.n, 1892.On regrettequedans
ces ouvrages, même dans ledernier, si remarquable àtant d’égards, l’auteur
ait fait tant decas, pourlapériodeantique, des prétendues traditions locales,
etaitacceptésanscontrôlelesdiresdelaStatistiqueou autresdu même genre,

�2,S

MICHUr, CI.KIIO

Marins /il ouvrir an sommeI de la plaine d'Arles, pour dériver
dans son thalweg la plus grande partie des eaux de la Durance.
La fosse, qu'il remplit ainsi de ses eaux, débouchait à la mer par
l ’étang du Galéjon : mais le port d’arrivée était à Ernaginum, dans
l'intérieur des terres, à 60 kilomètres de Fos, là même où Marins
avait établi son dernier campement. C'était donc une véritable
fosse marine, en ce sens que les navires g pénétraient par la mer. »
Voici ies arguments allégués par l’auteur en faveur de cette
théorie au premier abord surprenante. Il est impossible de
mettre la prise du canal au Rhône; en effet, Plutarque dit que le
transport des vivres par mer était long; c’est donc que l’embou­
chure du Rhône était alors à son extrême limite, au grau
d'Orgon (1 ). Il en résulte que la distance du fleuve à la mer était
telle que le canal, faute de pente suffisante, aurait dû avoir, pour
tirer, comme dit Plutarque, la plus grande partie du fleuve, une
largeur et une profondeur excessives. Aussi, Plutarque s’esl-il
trompé, et a-t-il pris la Durance pour le Rhône.
Les barbares viennent de l’Ouest, de Nîmes à Beaucaire, pour
passerai! nord des Alpines. Marins a son camp dans les Alpines
cl son port à Ernaginum. Il ne commence à creuser le canal que
lorsqu’il apprend l ’approche de l’ennemi; ce ne peut donc avoir
été un ouvrage important.
La Fossa se divisait en deux parties : l'une, d’Ernaginum à
la Durance : c’est la Duransole, que Marins a élargie ou appro­
fondie; l’autre, d’Ernaginum à la mer, n’était qu’un vaste étang
où il jeta les eaux venant d’Ernaginum; c’est alors toute la plaine
qui forma une immense fosse dont les eaux débouchaient dans
la mer par un grau situé entre Fos et le Rhône. Les tours se
dressaient des deux côtés du Galéjon. A cela, Gilles ajoute de
longs développements tout il fait inutiles et des preuves qui n’en
sont pas, notamment les passages de la Statistique auxquels j ’ai
déjà fait allusion, et où il est question de la navigation des
étangs.
Ce système étrange a eu du moins deux mérites : il a montré
que le camp de Marius ne pouvait avoir été dans la Camargue,

�MARIUS EN PROVENCE

29

et il a obligé à renoncer aux prétendues digues des Coudoulières (je reviendrai sur ce point).
Mais, pour loul le resle, il est absolument inconciliable avec
les textes anciens. Ce n ’est pas seulement Plutarque qui se serait
trompé en mentionnant le Rhône au lieu de la Durance : ce
seraient Strabon, Mêla, Pline, tous antérieurs à Plutarque. La
raison qui fait mettre à Gilles l'embouchure du Rhône au grau
d’Orgon est véritablement enfantine, et tous les itinéraires
anciens nous prouvent le contraire. D’autre part, c’est dès son
arrivée que Marins a fait travailler au canal, puisque c’est par là
qu’il comptait ravitailler son armée, et qu’il n’aurait jamais pu
exécuter cet ouvrage pendant les quelques semaines qu'a duré la
campagne proprement dite. Enfin, la plaine inondée dont parle
Gilles n’aurait pas constitué un canal. En admettant, ce que je
ne puis faire pour ma part, que toute la plaine de Saint-Gabriel
à Fos ait été à l’état de marais ou d’étang, comment aurait-on
navigué dans celte immense étendue d’eau, où les fonds n’au­
raient évidemment

pas

été

partout les mêmes? Comment

aurait-on pu, là-dedans, tracer et reconnaître un chenal? Jamais
les Romains n’auraient appelé fossa un travail de ce genre; ils
appliquaient bien ce mot, nous l ’avons vu, à toute espèce de
canaux, mais à des canaux seulement.
Les travaux les plus considérables sur la question sont dus à
des ingénieurs des Ponts et Chaussées, qui connaissaient admira­
blement la région, et appuyaient leurs théories de faits scientifi­
quement établis.
C’est d’abord E. B e r n a r d (Note sur le canal de Marins, 1871).
Il a repris un système indiqué déjà d’ailleurs par d’Anville, à
savoir que le canal de Marins est reconnaissable dans un ancien
bras du Rhône, le Bras Mort.
Il débouchait en mer, non pas à Fos, puisque Strabon dit que
l’entrée en est difficile à cause du peu d’élévation de la côte : or
Fos est sur une colline. Bernard met donc l’embouchure au
Galéjon. Il reconnaît bien que l’Itinéraire terrestre d’Anlonin et
la Table de Peutinger placent à Fos la ville de Fossæ Marianæ ;

�MICHEL CLERC

30

mais d’autre part, il veut que l’Itinéraire maritime, qui place l'ou­
verture du canal à 40 milles de Marseille, le mette au Galéjon. Il
arrive à ce résultat en refusant de compter, comme je l’ai fait,
les deux côtés de l’étang de Caronle, et il en donne pour raison
que l ’on aurait rencontré à Bouc le cordon littoral, qui aurait
empêché la navigation.
Il reconnaît que la vignette de Fos dans la Table de Peulinger
ressemble beaucoup à celle d’Oslie ; cependant, dit-il, on n’y
voit pas les jetées s’avançant dans la mer qui figurent dans la
vue d’Oslie ; Fos,la ville des Fosses, n’aurait donc pas forcément
été située près du débouché du canal, lequel était au Galéjon, à
six kilomètres de Fos.
La Fosse Malienne d'ailleurs était bien un canal artificiel,
communiquant librement avec le fleuve ; il a donc dû subir la
même loi que toutes les branches du Rhône. Or les anciens bras
du Rhône sont atterris dans la partie supérieure de leur cours;
dans la partie inférieure, ils ont des berges encore reconnais­
sables ; ils sont bordés à droite et à gauche par des terrains plus
élevés, formés de limon et de sables, et cultivables ; enfin le fond
du lit est un marais. A l’endroit où un bras débouchait dans la
mer, il y a des atterrissements qui présentent tous les caractères
d’un estuaire : à savoir, des étangs, qui ne sont que le reste
d’anciens graus, et des terrains bas, constitués par du sable
couvert d’une mince couche de limon fin, qui sont les restes des
anciens theys de l’embouchure.
Le Bras Mort présente bien tous ces caractères. Il s’embranche
sur l’ancien bras de l’Escale au Pas de BouChet, et-aboulil près
de la Roque du Galéjon. Près du Pas de Bouchet, il est atterri;
c’est une simple roubine, qui sert aux mas voisins ; puis il
s’élargit à mesure qu’on s’éloigne, et les bords en sont nettement
dessinés par des talus. Les terrains qu’il traverse sont légèrement
en relief; enfin le plafond forme un marais continu. Il débouche
par deux ouvertures : l’une dans le Galéjon, l’autre plus au Sud,
par la loue de Goulevieille, où sont des atterrissements analogues
aux theys.
Le bras de l’Escale aurait existé déjà au temps de Marius, et

�MARIUS EN PROVENCE

31

aurait même été un bras important. C’est celui qui forme un
coude en face du Pas de Bouchet, puis oblique à gauche, en
allant à l’Ouest. Quant à l’estuaire, il devait être alors vers le
Mas des Chariots. Bernard admet en effet que les 16 milles que
l’on comptait de Fos au Grau des Marseillais partaient du
Galéjon; et le point qui se trouve à 16 milles du Galéjon et à
18 milles d’Arles tombe

dans l ’étang de Fangassier.

Pour

l ’auteur, l ’Escale, prolongée, se rattacherait au Bras du Japon,
qui se dirige précisément sur l’étang de Fangassier. Mais cela ne
serait vrai que pour l’époque de l’Itinéraire et d’Ammien
Marcellin. Au temps de Marius, le cours du llhùne aurait été le
même, mais le grau aurait été plus rapproché d’Arles, vers le
Mas des Chariots.
Cela donné, la prise au Rhône du canal de Marius était au
Pas de Bouchet : c’était l’emplacement le plus favorable pour
échapper aux atterrissements qui envahissent les bras à leur
origine. Au sommet de l’anse concave que dessine le Bras Mort
a dû se trouver une ile (c ’est la règle en pareil cas), et en effet,
elle est encore reconnaissable. Le Rhône était donc divisé là en
deux bras, et le canal n’a été que le prolongement de l’un des
deux. S’il avait été creusé ailleurs, ou bien l’entrée en aurait été
promptement comblée, ou bien le canal serait vile devenu le
bras unique du fleuve, au détriment de l’autre bras, comme
cela est arrivé pour le Tibre et l’Yssel.
Ce caual allait ainsi du Pas de Bouchet au Galéjon. Il n’y eut
d’abord qu’une seule Fossa ; on en creusa plus lard une seconde,
quand l’embouchure de la première fut obstruée, d’où le nom
pluriel de Fossæ. L ’une des deux passait au nord, l’autre au sud
de la Codoulière nord.
Bernard admet, enfin, que le camp de Marius était à SaintGabriel, et que le canal servait, non pas à amener les bateaux
devant le camp même, mais simplement à leur permettre
d’entrer dans le Rhône.
Celte étude, que j ’ai tenu à exposer en détail, est une œuvre
des plus sérieuses, appuyée sur une connaissance parfaite des

�32

M1CHKL CLERC

lieux. Il y a, nous le verrons, beaucoup à en garder. Mais il
m’est impossible d ’y adhérer entièrement. Je ne comprends pas
que l ’on puisse, dans un pareil sujet, faire abstraction de Fos :
Fos ne peut être (comme le veut Bernard) Marilima Avaiicorum,
et ne peut être que Fossæ Marianæ. Non seulement l’étymologie
est évidente, et d’une authenticité incontestable, mais la vignette
de la Table de Peutinger est non moins significative; et enfin
c’est là, et là seulement, qu’il y a en abondance des vestiges de
l’époque romaine. Comment veut-on que le port du canal ait
été situé ailleurs qu’à l’embouchure de ce canal ? Enfin l’expli­
cation du pluriel Fossæ n’a pas davantage de valeur, et n’est
qu’une simple hypothèse, indiquée sans doute faute de mieux.
Mais le grand mérite de Bernard a été de montrer que le canal
de Marins était bien un canal s’embranchant au Rhône, et un
canal destiné uniquement à éviter les embouchures du Jleuve ;
il a de même parfaitement indiqué les conditions exigées pour
la réussite de l’œuvre. Il faut seulement faire encore des réserves
pour le tracé qu’il propose, parce qu’il s’est trompé en ce qui
concerne le Bras du Japon, qu’il a cru ancien, et qid n’a été
créé qu’entre 1583 et 1587.

A urès,Nouvelles recherches sur le tracé des Fosses Mariennes, 1873.
L ’ouvrage commence par une étude topographique et hydro­
graphique sur la région qui s'étend de la mer à la Durance, sur
la rive gauche du Rhône. L ’auteur admet que les Teutons vien­
nent d’Espagne, par Nîmes et Beaueaire, el que Marins est
campé à Ernaginum. Le canal débouche dans le golfe de Fos, au
grau de Galéjon, où se voit la bouche profonde dont parle
Plutarque.
De là, les vaisseaux vont, sans transbordement, jusqu’au
camp même, non pas par le Rhône, mais par les étangs el la
Duransole. Le pluriel Fossæ vient de ce qu’on a approfondi el
élargi la Duransole, d’Ernaginum aux étangs ; on a de même
élargi et approfondi les canaux naturels entre les étangs. Mais
ce n’est pas tout, et il a fallu faire un troisième ouvrage, à savoir
un canal du Rhône aux étangs. Pourquoi ? parce que les varia-

�M.VKIUS EN PROVENCE

33

lions de niveau des étangs et du Rhône faisaient que tantôt c’est
le fleuve qui se déversait dans les étangs, et tantôt les étangs
dans le fleuve. Le niveau des étangs s’élève en hiver, les torrents
des Alpines leur apportant de l ’eau ; il s’abaisse en été. Le Rhône,
au contraire, monte en été, lors de la fonte des neiges alpines,
et baisse pendant l’hiver. Or, un courrier apporta à Marins la
nouvelle de son cinquième consulat sur le champ de bataille
d’Aix : les élections consulaires ayant lieu six mois avant
l’entrée en charge des élus, et celle-ci étant lixée au premier
janvier, les élections ont eu lieu le premier juillet. Les deux
camps ont dû être levés vers la fin de juin, la campagne n'ayant
duré que quelques jours. Donc, l’ouverture du canal entre le
Rhône el les étangs a été faite en été : on a introduit l’eau du
fleuve dans les étangs et ainsi élevé leur niveau, de façon à les
rendre dans toutes leurs parties accessibles aux grands navires.
De là, Aurès conclut à l’existence à Arles de deux ports, un
sur le Rhône, l’autre sur les étangs, et il invoque à l’appui de
celle opinion le vers d’Ausone :
Ponde, duplex Arekde, tuos, blaiulci hospilo, purins.
Plus tard, les Marseillais ont élargi le canal entre les étangs
et le Rhône, partie qu’avait déjà sans doute élargie le travail des
eaux mêmes, coulant tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre;
et c’est de ce canal qu’ils se sont servis de préférence pour aller
à Arles. La prise de ce canal était, en effet, en aval el le plus
près possible d’Arles.
Enfin, ce n’est pas Marius, c’est encore les Marseillais qui,
plus lard, ont créé un port à l’embouchure maritime du canal.
Ce port était situé entre le Galéjon el Fos, à peu près au milieu,
vers l’étang de la l’ ousse ; il n’était pas sur la mer, mais dans
l’intérieur des terres. Cet étang débouchait sur la mer par un
canal maritime à un mille de distance du grau de Galéjon. Quant
aux ruines de Fos, ce sont celles de Maritima Avaticorum.

Toute la théorie des relations entre le Rhône el les étangs
repose sur ce que l’ouverture du canal se serait faite en été ; or

�84

MICHEL CLERC

nous ignorons en réalité à quel moment de l’année se faisaient
les élections au temps de Marins, ou plutôt, nous savons que la
date en était des plus variables. Et il faudrait admettre, en ce
cas, que Marins aurait attendu le mois de juin 102 pour faire
fonctionner son canal, c’est-à-dire au moment où il n’en aurait
plus eu besoin. Et ce canal n’aurait pu fonctionner en hiver.
Duplex A relate ne veut pas dire qu’ Arles eût deux ports diffé­
rents : cela désigne tout simplement, comme aujourd’hui, Arles
et Trinquetaille, quartier qui avait une grande importance à
l’époque romaine, comme le prouvent les nombreuses décou­
vertes qui y ont été faites. Et Ausone ne dit pas : deux ports ; il
dit tes ports, pluriel qui désigne simplement l’ensemble des
bassins de la rive droite et de la rive gauche, comme nous
disons à Marseille les ports de la Joliette.
C’est vraiment torturer les textes à plaisir, et tout cela pour
appuyer une théorie préconçue, reposant sur une idée très
exagérée de la continuité des étangs d’Arles au Galéjon. Il y a là
une confusion constante entre des phénomènes

des

temps

géologiques et ceux d’une époque après tout relativement peu
éloignée de nous. Ces trois systèmes de

canaux sont une

conception terriblement compliquée, dont ne parle aucun auteur
ancien. On n’a jamais trouvé de débris antiques au grau du
Galéjon, et, par contre,

ceux de Fos sont par trop visibles.

Enfin Marius aurait entrepris là une série de travaux aussi
longs et pénibles qu’inutiles : Aurès n’a pas compris le véritable
objet du canal, qui n’était qu’un canal latéral d’embouchure,
destiné à permettre l’entrée facile dans le Rhône, et à amener
ainsi les bateaux au point du Rhône le plus rapproché du camp,
mais non au camp même.

Salles,Note sur le canal et le camp de Marius, 1876.
L ’auteur place le camp de Marius dans la Camargue d’abord,
puis à Saint-Remy, comme Gilles. Mais pour lui, le canal est un
canal dérivé du Rhône, et non de la Durance. Il admet le tracé
de Bernard par le Bras de l’Escale, le Bras du Japon, le Mas des
Chariots. Quant au débouché du canal, il n’était pas à Fos,

�MARIUS EN PROVENCE

35

puisque Strabon le dit invisible el que Fos est visible à cause de
sa colline : c’est le Galéjon, au nord de la Roque (système
Bernard). Enfin, il faut distinguer le port des Fosses Maricnnes,
créé à l'embouchure du canal de Marins, c’est-à-dire au Galéjon,
avec la ville des Fosses Mariennes, qui s’étendait au pied même
du village actuel de Fos, vers la pointe Saint-Gervais.
Je n’insiste pas sur ce système peu original, qui ne fait guère
que reproduire celui de Bernard, et je me borne à indiquer que
la distinction entre la ville et le port des Fosses Mariennes est
contraire à tous les textes anciens.
Postérieurement à tous ces travaux, Desjardins est revenu sur
la question, à deux reprises même, dans sa Géographie de la
Gaule romaine. Au tome premier (1876), il place le camp de
Marius à Ernaginum ; la prise

du canal au Rhône est au-

dessous d’Arles, el faite pour augmenter le canal naturel d’écou­
lement des étangs alimentés par la Duransole ; c’a été un simple
travail d’approfondissement. La

Fosse

proprement

dite est

représentée par les marais de Capeau, Icard, les étangs de Trincanières, Ligagnau, Landres et Galéjon. L ’embouchure maritime
est au Galéjon, entre la Roque et Castellaz. Il renonce aux
Codoulières, après la démonstration faite par Gilles et Bernard
que ces prétendues levées ne sont que des cordons littoraux. Il
estime, toutefois, que les ingénieurs romains ont dû les utiliser,
en creusant l’espace compris entre les deux, de façon à obtenir
une seconde fosse, parce que l’accès de la première (le grau du
Galéjon) n’était pas assez profonde ni assez sûre en tout temps.
Cette deuxième fosse, creusée entièrement de main d’homme,
bifurquait, au nord de Galéjon, à l ’Est, et aboutissait au sud de
Fos et de l’étang de l’Estomac. L ’entrée en était plus facile, pdrce
qu’elle empruntait l’eau de la mer. Quant au port, il ne fut créé
que plus lard. Enfin Desjardins admet le double port d’Arles,
imaginé par Aurès.
Dans le tome second (1878), Desjardins admet que Marius
n’a fait que l’entrée de Fos, et que c’est les Marseillais qui ont
fait celle du Galéjon ; c’est près de cette dernière qu’étaient les

�MICHEL CLEHC

36

tours cl le temple dont parle Strabon. C’est pourquoi Strabon et
Mêla emploient l’expression de Fossa, Pline, Ptolémée, et les suivanls celle de Fossae.
C’est-à-dire qu’en somme il a renoncé à son système p ri­
m itif: il admet à peu près les idées de Gilles cl d’Aurès pour
l’alimentation supérieure du canal des étangs par la Durance, et
les idées de Gilles, Bernard et Aurès, pour le débouché du canal
au Galéjon. Ne pouvant, avec raison, renoncer à Fos, il a eu
l'idée bizarre d’imaginer au canal deux débouchés, dont l’un, le
second en date, dû aux Marseillais : or, celte embouchure est
précisément, des deux, la plus éloignée de Marseille !

Blanc,aud, Les Charles de Saint-Gervais-Iès-Fos, 1878.
Comme point

de départ, Blancard adopte le système de

Bernard : le canal part du Rhône, là où le Bras Mort sort de
l ’Escale pour s’écouler dans le Galéjon. Le lit de l’Escale n’était
pas encore desséché à la fin du xvie siècle ; c’est en 1587 qu’il
fut délaissé pour le Bras du Japon. Quant au Bras Mort, il était
déjà appelé ainsi au xuie siècle.
Le canal débouchait en mer au sud de la montagne de Fos,
tout à côté de l’étang de l’Estomac. Quant au Galéjon, il n’existait
pas encore au xmc siècle. Une charte de 1269, relatant une
enquête faite sur la limite du territoire d’Arles, indique comme
limites la Crau, depuis les Alpines jusqu’au Rhône. Dans ce
document sont cités non seulement des localités (désignées par
leur nom seul, la Fit/airole, le Coucou, la Pissaroté), mais des
ponts, des tours, des marais, des églises, désignés comme tels,
c’est ainsi qu’on y voit « locus qui dicitur Galaion, el a dicta loco
de Galaion protenditur usque in Odor qui est in ripa maris, et sic
usque ad Rhodanum volvilur dictum territorium

Or, en allant

d’Entressen au Rhône, en passant par le Galéjon, il n’est pas
question d’étang ; Galaion est désigné sous le nom de locus, lieu
habité, tandis que, entre Barbegal et Mouriès, il est dit « includendo paludes ».
Les tours des Marseillais seraient le moulin de la Roque et la

�MARRIS EN PROVENCE

'M

tour de Bouc, laquelle, dès 1225, appartenait à Marseille « de temps
immémorial &gt;:.
Dans ce court travail, l’auteur a le grand mérite de respecter
les lextes anciens et d’apporter quelques documents curieux.
Mais ces documents ne jettent, en somme, pas grand jour sur la
question, et celle question, Blancard ne l’a pas traitée à fond,
adoptant de prime abord un des systèmes antérieurs cl se bor­
nant à y apporter une modification.
Qu’y a-t-il, maintenant, à retenir de tout cela ? l'étude des
lextes anciens bien faite par Desjardins, qu’une singulière timi­
dité vis-à-vis des théories émises par les ingénieurs a malheu­
reusement empêché d’en tirer tout le parti possible ; cl une
étude approfondie des lieux et des conditions dans lesquelles le
canal était possible, faite par Aurès et, surtout, par Bernard.
Mais partout nous nous trouvons en face d’idées trop systé­
matiques, et nous constatons aussi que les textes ont été généra­
lement traduits par à peu près. Partout enfin (sauf chez Bernard
et chez Gilles, qui, lui, exagère dans le sens contraire) l’idée que
la Fosse Malienne était un travail gigantesque, digne en un mol,
des Romains.
Aucune de ces hypothèses n’est donc complètement satisfai­
sante. Les unes écartent Fos, qui est une des bases essentielles
de toute recherche ; les autres ne se rendent pas bien compte du
but de Marins. Mais en somme, avec les travaux de Desjardins,
d’Aurès, de Bernard et de Blancard, nous avons toutes les
données positives possibles pour arriver à une solution plus
satisfaisante du problème. Il s'agira d’en combiner les parties
démontrées, de chercher la solution sans idée préconçue, et,
surtout, d’éviter les systèmes compliqués : la solution la plus
simple sera sans doute la meilleure.

�38

MICHEL CLERC

5. — T r a c é du c a n a l .

Je considère d’abord comme acquis, à la suite des recherches
sur le premier camp de Marius, que celui-ci avait procédé au
creusement du canal dès qu’il cul fait choix d’un emplacement
définitif pour son camp d’attente ; — qu’il s’est servi du canal
pour ravitailler ses troupes pendant tout son séjour ; — que le
canal était un ouvrage de campagne, exécuté dans un but pure­
ment militaire, et nullement une affaire commerciale; seulement
il a été fait comme tout ce que faisaient les Romains, solidement,
d’où sa longue durée après la campagne : qu’il dût s’ensabler
avec le temps, c’était non seulement possible, mais sans doute
prévu par Marius, à qui il suffisait qu’il durât quelques années
au plus ; — que ce canal ne menait pas de la mer au camp
romain, mais de la mer au Rhône navigable; ce 11’était donc pas
un canal latéral, remplaçant le fleuve, comme nos canaux laté­
raux à la Loire et à la Garonne, mais un canal d’embouchure,
comparable au canal d’Arles à Bouc, et, mieux, au canal de
Saint-Louis. Plutarque ne parle en effet que de la difficulté
d’entrer dans le Rhône, et non de celle de naviguer une fois
entré dans le fleuve. Cela admis, les navires arrivaient dans le
Rhône jusqu’au confluent de la Durance, où le débarquement
s'opérait, à deux ou trois kilomètres seulement du camp de
Beauregard.
La prise du canal était au Rhône. Mais il faut se souvenir que
toutes les mesures anciennes concordent pour placer l'embou­
chure orientale du fleuve à cette époque plus à l’Ouest et plus au
Nord qu'aujourd’hui, à savoir entre l’ilc des Pilotes et les étangs
qui sont au sud du Valcarès. L ’expression d’Ammien Marcellin,
paluhis sinus, prouve que le fleuve se terminait de son temps
par une large embouchure, un estuaire; le cordon littoral devait
donc être encore sous-marin, et il n’y avait que peu, ou point,
de theys.
Il faut mettre la prise du canal le plus près possible, non pas

�MARIUS EN PROVENCE

39

d’Arles, mais, au contraire, de l’embouchure du fleuve : audessus de la barre, là où est la plus grande profondeur. J’estime
d’ailleurs qu’une plus grande approximation est impossible. En
tout cas, Desjardins la place beaucoup trop haut : c’est absolu­
ment inutile pour ce que se proposait Marius. D’autre part, le
tracé indiqué par lui, les marais de Capeau, de Trinquanière, de
Ligagnau, etc., n’offre pas, comme l’a montré Bernard, les carac­
tères d’un ancien liras (ce que serait devenu en ce cas le canal) :
on n’y voit ni atterrissements à la partie supérieure, ni berges,
ni marais à la partie inférieure. Enfin Desjardins suppose qu’il
y avait à l’entrée une porte-écluse, fermée pendant la période
oii le Rhône charrie des limons ; c’est une pure hypothèse, dont
nous ne connaissons pas d’exemples chez les Romains ; et il y
aurait eu, pour la manœuvre de cette porte, des difficultés
techniques presque insurmontables.
Le tracé par le Bras Mort, que propose Bernard, est, au con­
traire, li és acceptable, à condition toutefois qu'on le prolonge
jusqu’à l’ancien cours du Rhône tel que j ’ai essayé de le rétablir.
Le canal devait s’amorcer, je l’ai déjà dit, le plus près possible
au-dessus de l’embouchure du fleuve. Il passait ensuite près de
l’extrémité nord du Galéjon. Pour ce qui est de ce dernier étang,
les conclusions de Blancard me paraissent un peu excessives :
il pouvait y avoir à la fois un locus et un étang de ce nom ; mais
certainement cet étang n’était pas, au temps de Marius, ce qu’il
est de nos jours : il devait être plus largement ouvert sur la mer,
et former plutôt un golfe qu’un étang.
Sur les Codoulières, il n’y a pas de doute possible : ce sont
bien, comme l’ont démontré Coquand (le premier, je crois),
Bernard, Gilles et Aurès, les restes d’anciens cordons littoraux,
constitués par des cailloux emportés par la mer de la falaise
Saint-Gervais : ce qui prouve que le rivage est rongé à l’Est, et
que les débris en sont emportés à l’Ouest par le ressac. El nous
pouvons approximativement les dater.
La Codoulièrc du Nord, en effet, est remplie de tessons de pote­
ries romaines ; elle ne peut donc être antérieure à celte époque,
et, a fortiori, celle du Sud non plus ; j ’ai d’ailleurs recueilli dans

�40

Micm:i, ci.hiîc.

celle dernière aussi de nombreux tessons du même genre,
j ’entends des tessons ayant été longtemps roulés par la mer et
faisant bien partie du cordon même, cl non jetés plus tard à sa
surface.
Voici l’orientation et la direction de ces Codoulières, qui ne
sont pas figurées sur la carte de l’élal-major. Celle du Sud, la
mieux conservée, part de 500 mètres environ du rocher de Saint
Gervais et va jusqu’à 500 mètres du Galéjon ; à l’origine, elle est
recouverte actuellement par des dunes de sable. Celle du Nord
est moins bien conservée et disparaît de jour en jour. Elle devait
partir du rocher même de Fos, longer le canal d’Arles à Bouc,
sur la rive Nord, pendant 1.600 mètres; puis, un kilomètre plus
loin, elle passe au sud du canal ; elle se dirige ensuite sur le
Galéjon ; on la retrouve de l’autre côté de l’étang, tout le long de
la loue de Goulevieillc, sur une longueur cie 1.500 mètres, et elle
forme la lisière du bois de Lansac. L ’écartement entre les deux
est de 875 mètres à l'Est, et de 1.050 à l’Ouest.
Il est à remarquer que la plus éloignée du rivage actuel,
donc la plus ancienne, celle du Nord, là où elle touche au
Galéjon, n’est guère qu’à deux kilomètres du rivage ; et elle
va; à l’Est, se rapprochant de plus en plus de ce rivage, où
elle se détachait de la falaise même. C’est donc que la plage a été
augmentée, depuis les temps romains, de celle largeur d’environ
deux kilomètres à l’ouest de Fos; et Fos est le point précis où
s’arrête celle augmentation : jusqu’à Fos, les alluvions ont gagné
sur la mer, et englobé peu à peu les anciens cordons littoraux ; à
Fos, au contraire, c’est plutôt la mer qui a gagné sur la terre.
Fos est donc bien le point terminus, à l’Est, de la zone des alluvions du Rhône, tandis que l’embouchure du Galéjon

est

encore comprise dans celle zone.
Quant à l’embouchure du canal, elle n’était certainement pas,
comme le veulent la plupart des érudits modernes, dans le
Galéjon (1). Etant donnée la longue durée du canal, et surtout

(1) L’étymologie, que l’on cil donne pour preuve, du nom du marais de la
Foux, fossa, est inacceptable :c’est fo n te m ;ily a en effet des sources au
bord de ce marais, et même, paraît-il,au fond.

*a

�MA1UUS EN PROVENUE

41

du port, dont il est question pendant des siècles, il est indispen­
sable que cet emplacement soil marqué par des débris antiques.
Si l’on peut écarter celte condition pour le camp de Marins, qui
a duré moins de trois ans, on ne le peut pour une ville aussi
importante que celle que nous montre la Table de Peulinger. Or
l ’on n’a jamais rien trouvé sur les bords du Galéjon ; cl d’ailleurs
il est inadmissible que le port de la Fosse ail été ailleurs qu’à
l'embouchure même de celle Fosse.
Le canal allait donc, sans doute en ligne droite, ou presque, du
Rhône au nord du Galéjon (qu’il traversait peut-être) et de là à
l’anse Saint-Gervais (1). Il avait parfois une longueur d’une
trentaine de kilomètres, longueur considérable sans doute (le
canal de Saint-Louis n’en a que cinq), mais qui n'était certai­
nement pas au-dessus des moyens des ingénieurs romains, étant
donné surtout le nombre d’ouvriers que Marins avait à sa dispo­
sition.
La difficulté principale, en somme, gît dans ce terme pluriel
de Fossæ, qui n’apparaît, d’ailleurs, qu’avec Pline l’Ancien,
c’est-à-dire dans la seconde moitié du r 1 siècle de notre ère, soit
150 ans après Marins.
Avait-on été obligé, comme le suppose Bernard, de remplacer
par un nouveau canal l’ancien, obstrué en tout ou en partie? Ce
n’est pas impossible; mais je croirais plutôt que le canal reçut
celle dénomination parce qu’il devait rencontrer sur son par­
cours quelques étangs, comme le Galéjon, qu’il réunissait après
que les seuils en eurent été approfondis. Il aurait ainsi constitué,
si l’on veut, plusieurs sections, que l’on aurait pu considérer,
surtout plus tard, comme autant de canaux différents. Remar­
quons, en effet) que rien n’indique que par ce pluriel Fossæ on

(1)Acliard (■G éogra p hie de la P rove n ce, ailmot Foz-les-Martigues),prétend
que, lorsdu creusement du canalde communication entrel’étangde l’Estomac
cl lamer.quifutterminé vers 1777(Acliard écriten17cS7),on découvrit«dans
lesanciensvestigesdes fossesde Marius, une quantitéprodigieusedemédailles
romaines d’argent et de cuivre. » On sedemande àquoi l’on abienpu recon­
naîtreces anciens vesliges d'un canalqui,dans tous lescas, n’apaspu scpro­
longerau delàdelapointe Saint-Gervais, ni,parconséquent, être coupé parle
canal de l’Estomac.

�MICHEL CLERC
entendît seulement deux canaux, comme on le comprend géné­
ralement, je ne sais pourquoi. Quelques mots de Plutarque me
paraissent faire allusion à ce genre de travaux : il parle, en effet,
de fossés à creuser et de boue à enlever (xatppoùç ôpûor&lt;mv, Trq’/.àv
èxxy.Sa(psLv).
Peut-être aussi le développement que prit postérieurement la
ville où était le port til-il prendre l’habitude de la forme plurielle,
désignant à la fois le canal et la ville.
Quant à l'hypothèse de Blancard, qu’on aurait creusé plus
tard de nouveaux canaux pour mettre en communication la
Fosse avec l’étang de l’Estomac, et celui-ci avec la mer, elle est
assurément ingénieuse, mais elle demeure à l’état d’hypothèse
pure, qui ne s’appuie sur rien, et que rien ne justifie.
Si la longueur du canal était assez considérable, il ne faut en
exagérer ni la largeur, ni la profondeur. Gilles, sous prétexte que
Strabon fait jeter dans le canal par Marins xo txÀéov xoù icoxau.o'j,
qu’il traduit par la plus grande partie du fleuve, prétend qu’il
aurait alors fallu lui donner 1100 mètres de largeur sur cinq de
profondeur ! Je crois qu’il ne faut pas prendre à la lettre cette
expression de l’auteur grec, et que la véritable traduction est :
une bonne partie du fleuve, ou, peut-être, l 'excédent du fleuve,
c’est-à-dire une quantité suffisante pour la navigation du canal,
sans tarir le bras du fleuve (1). C’est ce que veut dire Plutarque,
qui, lui, parle non de xo
ov, mais de -oXù pipoç xoû ■rcoxap.oü.
En fait, le canal d ’Arles à Bouc n’a que 22 mètres de largeur,
sur2 de profondeur. Il est, à cause de cela, insuffisant pour les na­
vires de mer modernes, et ne peut recevoir que ceux qui ne jaugent
pas plus de 110 tonneaux. Et le canal de Saint-Louis, fait pour
les nécessités de la navigation moderne, a (50 mètres de large et
7 de profondeur. Mais il ne faut pas comparer les navires des
anciens aux nôtres : ceux-là, beaucoup plus petits, calaient
beaucoup moins (2). Le canal actuel d’Arles à Bouc, un peu plus
(1) To itXÉov ne désignerait-il pas le bras principal du Rhône, par opposition
aux autres ?
(2) D’après une description de Lucien (Navire, 5), on voit qu’un des plus
grands bateaux porteurs du blé d’Egypte en Italie, au second siècle de notre
ère, avait environ 54 mètres de longueur, 14 de largeur et 13 de profondeur,

%

�MARIUS EN PROVENCE

43

profond, aurait été bien suffisant. Que l’on songe, encore une
fois, que le canal de Marius était un ouvrage de campagne, fait
en somme pour des bateaux chargés de blé, dont il était facile
d’arrêter une fois pour toutes le tonnage et le tirant d’eau.
Le creusement du canal n’a donc offert aucune impossibilité
matérielle, avec une armée d’ouvriers. Il y a eu certainement des
difficultés venant de la nature du sol : la superficie, c’est-à-dire
des terres plus ou moins vaseuses, recouvre partout un banc de
poudingues qui forme la base de la Cran ; ces poudingues
forment une couche très dure, et c’est pourquoi l’on a été obligé
de donner une si faible profondeur au canal d’Arles à Bouc, et,
aussi, afin de l ’éviter, de longer la berge du fleuve au-dessus de
Beaujeu, ce qui fait faire au canal un coude considérable.
Il faut reconnaître que le point d’embouchure, à Fos, était
admirablement bien choisi, et il est surprenant que cette consi­
dération n’ait pas frappé les ingénieurs modernes, qui ont été
séduits par l ’apparence de bouche naturelle qu’offre le Galéjon.
Mais c’est à Fos, je l ’ai indiqué, que s’arrêtent les alluvions du
Rhône et, d’autre part, c’est le seul endroit qui forme sur le
rivage une légère saillie. Que les navires aient abordé là pendant
plusieurs siècles, c’est ce que prouvent surabondamment les
milliers de débris de jarres que l’on y a trouvés et que l’on y
trouve, pour ainsi dire, tous les jours.
A coup sûr, les constructions importantes que nous montre la
Table de Peulinger ne datent pas du temps de Marius; elles
auraient été inutiles, les navires alors entrant aussitôt dans le
canal, pour se rendre aussi vile que possible à leur unique desti­
nation, le confinent de la Durance. Il a fallu cependant cons­
truire au moins un quai pour faciliter l’accostage, et quelques
bassins pour les réparations inévitables. Quant aux construc­
tions qui figurent sur la Table de Peutinger, elles datent du
quille comprise. Quant au tonnage, ces données ne suffisent pas pour permettre
de le déduire, car il faudrait connaître, outre les dimensions, les formes du
navire. Mais nous savons que les plus grands bateaux marchands ne portaient
pas plus de 10.000 talents, ce qui équivaut à 250 tonnes, ou, comme tonnage, à
175 « net » ou 400 de « déplacement ». (Cecil Ton-, in Darembërg et Saglio,

Navis.)

�MK.MKI. C.I.1ÎIU.

temps où Fos, devenu véritable port de commerce, recevait de
l’intérieur des marchandises pour l’exportation ; il a fallu alors,
non pas seulement des quais d’embarquement, mais des entre­
pôts. Etant donnée la prospérité si rapide que prit la Gaule
Narbonnaise dès le règne d’Auguste, il n’est pas impossible qu’il
faille les rapporter au premier siècle de notre ère.
Ce n’est qu’après le creusement du canal que l’étang de
l’Estomac a pu prendre ce nom, et précisément à cause du canal.
Ce nom de Svôpa, la Bouche, si visiblement conservé dans
l’appellation moderne, faisait allusion, non à l’embouchure du
Rhône, beaucoup trop éloignée (c'est le Galéjon qui seul aurait
pu s’appeler ainsi), mais à l’embouchure du canal.
On a cherché où pouvaient être les tours des Marseillais dont
parle Strabon, et naturellement on les a trouvées, un peu
partout, dans toutes les tours de signaux plus ou moins
anciennes qui parsèment la côte. J’estime, pour ma part, que
c’est là une tentative inutile. Peut-être la tour de Bouc et la
Roque du Moulin sont-elles, comme on le veut, des construc­
tions anciennes, plus ou moins refaites (1). Mais elles sont
chacune à cinq kilomètres de l’emboucluire du canal ! Strabon
veut évidemment parler de tours qui étaient à l’entrée même, et
celles-là, comme le canal, ont disparu. D’autre part, je m’étonne
que l'on ail pu conclure, de la nécessité où se sont vus les
Marseillais d’élever ces tours, que le canal ne débouchait pas à
Fos, sous prétexte que la colline de Fos, qui a 34 mètres de
hauteur, est facilement visible de la mer, et que des tours là
auraient été inutiles. La colline, en effet, est bien visible du
large : mais encore est-elle à deux kilomètres de l’anse où devait
déboucher le canal. Or il ne suffisait pas aux marins de voir la
colline : il fallait aussi voir l’entrée du canal, la passe. Les tours
n’étaient donc point sur la hauteur, mais sur la plage; et c’est
précisément parce qu’il ne se trouvait point là de hauteurs que
l ’on en avait construit d’artificielles.
(1) Sur les anciennes cartes, la dernière est désignée sous le nom de roque
de Dow-, ou Odour ; Blancard propose l’étymologie de oSoupo;, sentinelle,
étymologie trop ingénieuse ; la véritable est sans doule tout simplement

turrem.

�MAKl US EN PROVENCE

45

L'importance ancienne de Fos est montrée, non seulement par
les poteries dont j ’ai parlé, mais par des vestiges très reconnais­
sables de citernes et d’aqueducs. Les habitants prétendent qu’il
y a plus, et que l’on distingue nettement sous l’eau, par temps
très calme, des ruines de jetées et de constructions diverses.
J'avoue ne pas avoir réussi à les voir, mais j ’ai recueilli moimême celle assertion de la bouche de personnes tout à fait
désintéressées dans la question. Et en vérité, bien que ce soillà
une tradition répandue en mains endroits, sans parler de la
célèbre ville d’Ys, il n’y a à cela rien d’impossible. 11 serait facile
d’ailleurs de s’en assurer : ce serait l’a (Taire de quelques jo u r­
nées de scaphandrier.
Blancard a cru avoir trouvé des monnaies à légende grecque,
provenant de Fos (1). Ces monnaies, que l’on donnait comme
trouvées à lierre, portent au côté droit l’image du taureau cornupèle, avec la lettre (1&gt;, qu’il explique par la transcription grecque
deFossæ. Mais on ne voit pas bien comment la ville de Fossæ
aurait pu prendre, entre Marins et César, assez d’importance
pour frapper monnaie, ni pourquoi elle aurait eu alors d’autres
monnaies que celles de Marseille, à qui Marius avait donné le
canal. Et après César, le canal, quoique nous ne le sachions par
aucun texte positif, a dû évidemment devenir la propriété de la
colonie romaine d’Arles, à qui l’on donna presque tout l’ancien
territoire de Marseille, et qui engloba complètement, à l’Est et à
l’Ouest et jusqu’à la mer, les quelques kilomètres carrés que l ’on
laissa aux Marseillais (2). En fait, tous les débris anciens trouvés
àFos sont purement romains, et les numismatisles sont d'accord
pour reconnaître dans les monnaies en question des monnaies
de Phi ion te.
Il y a encore d’autres monnaies que l’on a proposé de rapporter
à la ville des Fosses, ou plutôt une monnaie unique, trouvée
« dans le sud du département des Bouclies-du-Rhone », et qui
porte, au droit une tête d’Apollon, au revers un lion rugissant,
(1) Monnaies attribuées aux Fusses Mnriennes (Académie de Marseille,
1888-1892).
(2) V oir C. Jullian, Bulletin épigraphique. V (1885), p. 105 et suiv.

�46

MICHEL CLERC

avec la légende K AIN I-K H TO N (1). Ces Caenicenses sont un
peuple inconnu par ailleurs ; mais Ptolémée cite un fleuve
côtier appelé Kainos, dont l'embouchure se trouvait entre le
Rhône et Marseille (2). Ce fleuve ne peut donc être que la
Touloubre ou l’Arc.-Nous ne connaissons pas le nom de la
Touloubre dans l’antiquité; quant à l’ Arc, nous avons vu déjà
qu’il paraît s’être appelé Secoanos, et encore cela n’est-il rien
moins que certain. D’ailleurs, il est fort peu probable que le nom
de fleuve Kainos ait donné naissance à l’ethnique Caenicenses ;
je ne crois pas qu’il y ait d’exemple de dérivation de ce genre.
Mais voici en quoi cela louche à la question que nous traitons.
On a pensé que ce fleuve Kainos n’était autre que le canal de
Marius, que Strabon désigne, dans le passage transcrit plus
liant, sous le nom de branche nouvelle du fleuve, xa,,vrlv owpuyjx.
Celte expression, le nouveau bras, serait devenue le Nouveau,
tout court, qui aurait été pris, à torl ou à raison, par les géogra­
phes postérieurs, pour un véritable fleuve, sur les bords duquel
auraient habité les Caenicenses. Il suffit, je pense, d’exposer
cette hypothèse pour montrer combien sont fragiles les bases
sur lesquelles elle s’appuie, et en faire justice. Que le Kainos soit
la Touloubre, ou qu’il soit l’Arc, qu’il ail un rapport avec les
Caenicenses ou non, il est évident qu’il n’y a qu’une similitude
fortuite entre ce nom propre et l’épithète dont s’est servi Strabon
en décrivant le canal de Marius.
Millin, enfin, a publié (3) un autre petit objet qui proviendrait
de Fossæ Marianæ et en porterait le nom. C’est une sorte de
sceau en plomb trouvé en 1808, non à Fos, comme le dit inexac­
tement Millin (qui, d’ailleurs, assigne successivement comme
lieu de la trouvaille Trinquetaille, puis Fos), mais, d’après le
premier possesseur de cet objet, Jacques-Deidier Véran, d’Arles,
« à la pointe de la Camargue ». Voici comment le décrit ce

(1) E. Desjardins, Géographie de lu Gaule romaine, ir, 88.

(2) it, 10, 8.
(3) Voyage dans les départements du midi de la France, îv, p. 28, n. 1, et
Atlas, pl. LXXI, n°s2 et 3.

�47

MARIUS EN PROVENCE

dernier (1) : « II porte un Neptune en relief, tenant de la main
droite un dauphin, posant le pied gauche sur la proue d ’un
navire, lel qu’il est représenté sur le revers de plusieurs médailles
romaines, notamment sur celles d’Agrippa. La

légende est

FOSSA. Il paraît avoir servi au même usage que les plombs
des ballols expédiés par le commerce ou appliqués par la
Douane. » Millin, lui, pense que « c’élail peut-être une marque
qu’on donnait à ceux qui ont creusé le canal, ou plutôt, à ceux
qui étaient chargés de l ’enlretenir. » L ’hypothèse de Véran est
assurément plus vraisemblable que celle de Millin. Mais, ce qui
paraît beaucoup plus probable encore, c’est que l’objet, dont je
n’ai pu retrouver la trace, élait faux (2).
Combien de temps a pu continuer à fonctionner le canal,
après que Marius l’eût donné à Marseille? Desjardins parle de
cinq ou six siècles, mais aucun des documents qu’il allègue à
l’appui de cette opinion n’est concluant; il en résulte simplement
que l’on naviguait de la mer dans le Rhône jusqu'au cinquième
siècle. Or, il est bien évident qu’ on y a navigué de tout temps,
avec plus ou moins de difficultés: avant le creusement du canal,
on y naviguait déjà, puisque c’est pour remédier aux difficultés
de cette navigation que Marius avait entrepris ce travail (3).
Un diplôme du temps de Chilpéric II (715-720), publié par
Pardessus (4), et où il est dit que le monastère de Corbie est
confirmé dans la possession des douanes de Fossæ, que lui a
concédée Clotaire III (650-670), ne me paraît pas plus probant.
Il prouve bien, en effet, que Fos subsistait et était un port, mais
non que le canal subsistât. Même le canal détruit, Fos pouvait
avoir encore une certaine importance, comme le port le plus
(1) Blancard, Monnaies attribuées aux Fosses Maliennes, p. lt)t), d’après un
manuscrit de Véran.
(2) M. Férigoule, Conservateur du Musée d’Arles, veut bien m’écrire que cet
objet n’est pas au Musée, et qu’il n’en a pas connaissance.
(il) Un passage de Polybe (III, -12) montre que lors de l’arrivée d’Hannibal
sur le Rhône, les riverains entretenaient des relations régulières avec la côte,
et avaient des embarcations passant du fleuve dans la mer.
(4) Diplomala et chartœ, n, 30‘J, n" 1)1.

�48

MICHEL CLEKC

rapproché du Rhône, et la ville la plus proche d’Arles, même
par terre.
Cependant, si l’on songe à la grande prospérité d’Arles sous
le bas Empire, on est tenté de croire que le canal subsistait,
et que c’est grâce à lui que la grande ville du Rhône était
véritablement un port maritime. Mais il est surprenant que les
textes anciens n'y lassent aucune allusion

positive, et, je le

répète, les preuves écrites de ce fait nous manquent. Tout ce que
l’on peut dire, c’est qu’il n’y a aucune impossibilité matérielle à
ce que le canal ail duré fort longtemps : il était, en effet, beau­
coup mieux situé qu’Ostie, que Ravenne,et même que le canal
actuel de Saint-Louis; à l’abri des alluvions du Rhône, il n’avait
à redouter que ses propres apports. Un dragage régulier devait
donc suffire

pour

le maintenir en étal.

C’est,

d’ailleurs,

exactement le cas aujourd’hui pour le canal Saint-Louis, avec
lequel la comparaison s’impose.
L ’ouvrage de Desjardins {Aperçu historique sur les embouchures
du Rhône) a été composé pour exposer et défendre le projet du
canal Saint-Louis, dû à Hippolylc Peut, et celui de Gilles (Les
FossesMariennes et le canal de Saint-Louis) pour le combattre.
Or voici le sort que prédisait Gilles à ce canal (en 1869) : « La
plage empiète tous les ans sur la mer, le fond de celle-ci s'exhausse ;
les dragues ne devront jamais cesser de fonctionner, les dignes de
s'allonger, pour entretenir le canal, cette ville qu’on rêve sm ses
bords, dans ce marais fangeux et insalubre, et qui doit détrôner
Arles, Bouc, et qui sait, peut-être même Marseille, ne sera jamais
qu'un séjour pestilentiel et inhabitable. . . Le canal de Saint-Louis,
si on l'achève, subira, quoi qu’on fasse, et dans moins de trente ans,
le sort d’Ostie, de Péluse, d'Aigues-Mortes, de Fréjus. Les taureaux
et les cavales de la Camargue y pâtureraient déjà les salicornes, s’il
avait cet Age ! »
A cela les faits répondent aujourd’hui. Le canal, commencé
dès 1868, a été achevé en 1870. En 1877, la ville n’avait encore
que 800 âmes : en 1905, elle en a 1900.
En 1881, le total du commerce était de 29.822 tonnes, dont
22.686, presque la totalité, pour le cabotage, et seulement 6.186

�49

MAKIUS EN PROVENCE

pour le commerce extérieur, importations et exportations com ­
prises. En 1903, il était de 384.626 tonnes, dont 153.055 pour le
cabotage (entrée et sortie),et 231.571 pour le commerce extérieur,
à savoir 115.577 pour l’importation et 115.994 pour l’exportation ;
soit, en vingt-deux ans, une augmentation de 354.804 tonnes.
Et notons que Saint-Louis a à lutter avec bien des obstacles :
la navigation du Rhône, qui aurait grandement besoin d’être
améliorée, à tel point que beaucoup de bons esprits pensent que
l’on aurait dû commencer par décider la création d’un canal
latéral au Rhône avant celle du canal de Marseille au Rhône ; et
la rivalité de Marseille. Mais enfin il est prouvé aujourd’hui que
l’œuvre était viable ; sans doute Saint-Louis n’a pas pris et ne
prendra jamais l’extension d’une de ces villes qui en Amérique
grandissent démesurément en quelques années ; mais il vit et se
développe régulièrement.
Les sondages opérés auparavant, de 1841 à 1872, avaient fait
concevoir des craintes sérieuses pour l’entretien du canal. On
avait cru constater que la profondeur du golfe diminue, que
l’eau en est moins salée; on disait que les poissons de mer se
raréfiaient, et qu’on aurait pris à Bouc des poissons du Rhône (?)
Aussi avait-on proposé de rouvrir les graus fermés, de manière
à rejeter les alluvions sur la Camargue. Tout cela, décidément,
paraît avoir été fort exagéré. Le canal se maintient; on drague
simplement chaque année dans le chenal d’accession de l ’écluse
au Rhône ; tous les trois ou quatre ans, on drague dans l’écluse
même ; chaque année enfin, après sondages, ou drague dans le
bassin et le chenal.
En somme, le canal de Saint-Louis, au bout de trente ans, a
fait ses preuves de vitalité : a fortiori le canal de Marins, qui
débouchait à Fos, en dehors de la zone d’alluvion. Cela prouve
de la part des ingénieurs romains des connaissanées fort précises
et un coup d’œil des plus sûrs. L ’œuvre, entreprise dans un but
spécial et pour les besoins du moment, a duré, parce qu’ils
l ’avaient bien étudiée et n’avaient rien laissé au hasard. Quelle
a pu être la part prise par Marius dans l’indication du tracé?
nous l’ignorons ; mais il est certain que c’est lui qui a eu l’idée
de l’œuvre, conception essentiellement militaire : cela suffit
pour qu’il ait mérité de lui laisser son nom.

4.

��V

L ES PREMI EUES 0 P E RÀT10 NS
L’ARRIVEE DES BARBARES

PREMIÈRES

OPÉRATIONS.

Nous sommes fort mal renseignés

sur la vie de l'armée

romaine pendant les longs mois d'attente, de 104 à 102 : Plu­
tarque en effet ne fait point un récit suivi de la campagne ; il
ne mentionne que quelques laits isolés, et à propos d’autre
chose.
Il est certain toutefois que Marins commença par établir dans
l ’année une discipline des plus strictes, chose que ses prédéces­
seurs paraissent avoir fort négligée :
« Pendant la campagne, il exerça son armée, l'habituant à des
marches de toute sorte cl à de longues étapes, obligeant les
hommes à porter eux-mêmes leur bagage, et à préparer euxmêmes leur nourriture. Aussi, longtemps après, les soldats
laborieux et exécutant sans répliquer tout ce qu’on leur ordon­
nait, étaient appelés les mulets de Marius (1).
« Ce retard lui donna le temps d’exercer ses hommes, de leur
inspirer de l ’audace, et, surtout, de se faire connaître à eux. Sa
rigueur dans le commandement, son inflexibilité dans le châti­
ment, une lois qu’il les eût habitués à ne pas commettre de
fautes et à ne pas désobéir, leur parurent chose juste et salutaire j
la violence de sa colère, la rudesse de sa voix et son air farou-*
Vie de M ariu s, 13i

�Ô2

MICHEL CLEHC

che, avec un peu d’habitude, leur parurent redoutables, non
pour eux, mais pour l’ennemi. » (1).
D’autre part, il lit preuve à l’occasion d’un esprit de justice
inflexible, qui ne contribua pas peu à lui assurer la confiance
des soldats. C’est ainsi qu’il n’hésita pas à acquitter avec éloges
un soldat qui, pour se défendre des violences d’un officier de la
suite de Marins, et le propre neveu de celui-ci, C. Lucius,
l’avait tué (2).
Enfin il veilla aussi au bien-être matériel des troupes, en accu­
mulant dans son camp des approvisionnements tels que la
disette ne fût jamais à craindre. Mais, s’il s’occupait activement
du bien-être des soldats, il ne les laissait pas dans l’inaction :
les travaux du canal, considérables, ont dû exiger de leur part
de grands efforts, et amener de grandes fatigues ; nous en retrou­
vons leclio dans le discours que leur prête Plutarque (3). Mais
ces plaintes mêmes montrent bien l’empire qu’il avait pris sur
les troupes, et la confiance qu’elles avaient en lui.
Il y eut cependant, durant ces années d’attente, quelques opé­
rations militaires. Plutarque n’en mentionne qu’une

seule.

Pendant son second consulat, en 104, par conséquent dans la
première année de son séjour, Marins avait comme lieutenant
Sylla : celui-ci s’empara du roi des Tectosages, Copill (4). Nous
savons que la ville principale des Tectosages, Toulouse, avait
été soumise par les Romains à la suite d elà dissolution de la
confédération arverne, après les victoires remportées par Fabius
et Domitius en 122-121 sur les Arvernes elles Allobroges, et avait
reçu une garnison romaine. En 106, la ville s’était soulevée, et
avait emprisonné la garnison romaine, excitée, nous dit-on, par
l ’espoir de l’arrivée des Cimbres (5). C’est donc que les envahis­
seurs avaient dans la ville un parti ; mais le parti contraire
introduisit les Romains dans la ville, que le consul Q. Servilius
(1
(2
(3)
(4)
(5)

17c tic Marins, 14.
Ibid., 14.
Ibid., 16.
Vie tic Sylla. 4.
Dion Cassius, frug. xc.

�MARIUS EN PROVENCE

53

Cœpio châtia cruellement. L ’expédition de Sylla, deux ans plus
tard, prouve que le pays était encore mal soumis, et qu’une
partie au moins des Gaulois était prêle à se joindre aux envahis­
seurs. Le passage de Plutarque, malgré sa brièveté, est impor­
tant : il nous montre Marins se tenant au courant de ce qui se
passait dans toute l’étendue de la Province et jusque sur la
Garonne, rayonnant partout de son camp, et lançant en cas de
besoin des colonnes volantes. 11 voulait évidemment,

avant

l ’arrivée des barbares, s’assurer des Gaulois, et empêcher un
soulèvement général du pays conquis.
C’est sans doute à cet évènement qu'il faut rapporter une.
anecdote de Frontin (1). Marius, voulant éprouver la fidélité des
Gaulois et des Ligures, aurait envoyé dans les différentes cités
des lettres, avec ordre de ne les décacheter qu’à un moment fixé.
Il les redemanda avant ce moment, et constata quelles avaient
été décachetées, d’où il conclut que les indigènes nourrissaient
des projets hostiles à l ’égard de Rome. L ’anecdote, il est vrai,
répétée bien des fois chez les auteurs anciens, est suspecte, tout
au moins sous celle forme précise.
A cc moment, Marius entretient encore avec Sylla de bonnes
relations. Après l’avoir eu comme questeur en Afrique, de 107 à
105, il a fait de lui, en Gaule, sou lieutenant ou l’un de ses lieu­
tenants : le choix des legati dépendait en effet entièrement du
général en chef, tandis que les questeurs étaient nommés par le
Sénat. Par contre, en 103, sous le troisième consulat de Marius,
Sylla n’est plus que tribun des soldats ; et encore semble-t-il ne
plus servir en Gaule : c’est alors en effet qu’il rend un grand
service à Rome en empêchent les Marses de se soulever, au
moment où la guerre dite Sociale est imminente. Puis il passe
sous les ordres de Calulus, le collègue de Marius dans son qua
trième consulat, en 102.
En dehors de Sylla, nous connaissons deux autres lieutenants
de Marius. En 103, le consul dut quitter l’armée pour aller

�54

MICHEL CLERC

briguer son quatrième consulat, la loi exigeant la présence des
candidats. Il avait cependant été élu, pour la seconde et pour la
troisième fois, sans avoir fait acte de présence ; mais celte fois
son collègue élait mort, et il fallait qu’il présidât les comices. Il
laissa le commandement de l’armée à M’Aquileius. Ce person*
nage fut plus tard son collègue au consulat, en 101 ; c’est lui qui
mit fin à la guerre, un instant dangereuse, des esclaves; enfin
il fut pris et mis à mort par Mithridate (1).
L ’autre légat de Marins dont il est fait mention est M. Claudius
Marcellus, qui prit une part brillante à l’action décisive qui
terminera la campagne. Plutarque ne dit pas formellement qu’il
eût le litre de legatus ; mais, étant donnée la mission de
confiance dont le chargea son chef, il paraît bien difficile qu’il
ne l ’ait pas eu.
Enfin, à un rang inférieur, figure un personnage qui était
destiné à une grande célébrité, Q. Sertorius. Il avait fait ses
premières armes en Gaule en 106, sous Ccepio ; à la bataille
(l’Orange, blessé cl son cheval tué, il avait traversé le Rhône à
la nage et tout armé. Il faisait donc partie des débris de celle
armée, que Marius avait recueillis, et dont il avait su remonter
le moral (2). D’intelligence vive et facile, Sertorius avait appris
la langue gauloise (.’!); à l’approche des barbares, il s’habilla en
Gaulois, pénétra dans le camp ennemi, et vint rendre compte à
Marius de ce qu'il avait vu et entendu. Ce passage de Plutarque
est très intéressant, en ce qu’il nous montre, non pas que les
Teutons fussent Gaulois, mais qu’il y avait des Gaulois parmi
les envahisseurs, soit qu’il s’agît des Tigurins et des Toygènes,
tribus gauloises des Helvètes, ou de bandes recrutées sur leur
passage dans la Gaule propre (4). Ce service, ajoute Plutarque,
fut très apprécié de Marius ; et Sertorius dans le cours de la
campagne accomplit encore beaucoup d’autres exploits.

(1) Cf. Pauly-Wissowa, s.

i&gt;.

(2
)V
égèce, m
.1
0
.
Plutarque, Vie de Sertorius, 2.
(4) Orosc, V, 1(&gt; : Gallorum cl Germanornm f/entes,

�M.VRIUS EN PROVENCE

OU

Voilà les seuls renseignements que nous ayons sur la campa­
gne avant l’arrivée des barbares, et sur la vie et les opérations
de l’armée de 104 à 102.

�MICHEL CLERC

L ’a r r iv é e

des r a r b a r e s .

A quel moment de celte année 102 arrivèrent les barbares ?
Là-dessus nous en sommes réduits ans conjectures. Et nous 11e
sommes guère mieux renseignés sur la question de savoir quels
étaient ces barbares. Pour l’Epitome, comme pour Plutarque, il
s’agit des Teutons et des Ambrons ; pour Strabou, des Ambrons
et des Toygènes ; pour Florus, des Teutons seuls ; pour Orose
enfin, des Teutons, des Cimbres, des Tigurins et des Ambrons.
Il y a aussi, parmi les auteurs anciens, deux versions sur la
manière dont s’étaient divisés les barbares, et sur leur plan de
marche. Pour Plutarque, ils se sont séparés avant d’arriver en
vue du camp de Marins, les Cimbres devant envahir la haute
Italie par les Alpes (le col du Brenner '?), les Teutons par la
Corniche. Pour Orose au contraire, les barbares attaquent tous
ensemble le camp de Marins, et ne se séparent qu’après celle
attaque manquée. L ’assertion d'Orosc est peu vraisemblable,
quoique, ne l’oublions pas, il place le camp plus haut que nous ne
l’avons fait, à la jonction du Rhône et de l’Isère. En ce cas, il
faudrait admettre que la jonction des barbares s’était faite non
loin de là : il serait incompréhensible en effet qu’ils fussent
descendus du nord de la Gaule jusqu’à Tarascon, ou même
jusqu’au confluent de l’Isère, pour avoir à remonter cnsuile-de
Rhône, pour pénétrer en Suisse.
D’ailleurs, sur ce point, Plutarque seul s’exprime en termes
nets, et même assez détaillés :
« Les barbares s’étant séparés en deux partis, les Cimbres
prirent par le Norique ( Bavière, Autriche, Sti/rie) pour marcher
d’en haut contre Catulus, et forcer ce passage ; les Teutons et les
Ambrons marchèrent en Ligurie contre Marins le long de la
mer ».
Il est visible, d’après ce passage, que les Teutons et les Ambrons
s’étaient déjà séparés des Cimbres avant d’arriver au contact
avec Marins.

�MARIUS EN PROVENCE

57

Enfin, à la bataille d’Aix, ne figurent, pour Plutarque, que les
Teutons et les Ambrons, et ce sont les Cimbres qui seuls se
dirigent sur l’Italie : il n’est question ni des Tigurins ni des
Toygènes. Orose n’y fait figurer que les Tigurins et les Ambrons;
Florus, les Teutons seuls. L ’Epitome parle de Teutons et d’Am­
brons, comme Plutarque, et évidemment, comme Tite-Live, qui
concordent ici. C’est cette dernière version qui paraît préférable.
Nous verrons en effet que la présence des Ambrons n’est pas
douteuse, et que celle des Teutons paraît également prouvée par
le nom tout germanique du roi Teutobod. Au contraire, on ne
peut reconnaître s’il y avait aussi là des Gaulois, quoique l’anec­
dote relative à Sertorius semble l ’indiquer.
Je reprends maintenant le récit. Les barbares, dit Plutarque,
campèrent, et provoquèrent au combat l’armée romaine. Il n’y
a pas lieu de révoquer en doute ce détail ; c’était là, en effet, une
habitude des

barbares du Nord,

aussi

bien

Gaulois

que

Germains, habitude dont l’histoire antérieure de Rome nous
offre maints exemples. Marius, du haut de son poste d’observa­
tion, se garda bien de bouger, et défendit toute sortie :
« Marius ne tint nul compte de leurs défis ; il retint ses soldats
derrière le retranchement, réprimanda durement les téméraires
et appela traîtres à la patrie ceux qui cédaient à la colère et vou­
laient combattre. Il ne s’agissait pas d’ambitionner des triom­
phes et des trophées, mais de savoir comment dissiper celte nuée
d’orage et sauver l ’Italie. C’est ce qu’il disait en particulier aux
officiers et aux généraux ; pour les soldats, il les faisait placer à
tour de rôle sur le retranchement, et leur ordonnait de regarder,
pour les accoutumer à la figure des ennemis, au son de leur voix,
étrange et sauvage, à leur armure et à leurs mouvements ; avec
le temps, il leur rendit ainsi familier ce qui leur avait paru
effrayant... Non seulement cette vie journalière fit disparaître
la frayeur, mais, devant les menaces des barbares et leur jac­
tance insupportable, leur courage s’échauffa et s’exaspéra ; car
non seulement les ennemis dévastaient tous les environs, mais
ils venaient attaquer le retranchement avec beaucoup d’inso-

�MICHEL CLERC

lence et (l’audace. Aussi leurs plaintes cl leurs récriminations
arrivèrent jusqu'à Marins ; « Quelle lâcheté Marins a-t-il donc
reconnue en nous, pour nous écarter du combat, comme des
femmes, gardés et sous clef?

Allons,

avec

des sentiments

d’hommes libres, demandons-lui s’il attend d’autres soldats qui
combattent pour l'Italie, et s’il ne nous emploiera jamais que
comme manœuvres, lorsqu’il faudra creuser des fossés, nettoyer
des bourbiers, et détourner des cours d’eau. Alors c’est pour cela
qu’il nous a exercés à tous ces travaux, et c’est là l’œuvre de ses
consulats qu’il va montrer aux citoyens ? Ou bien craint-il le
sort de Carbon eide Cœpion, que les ennemis ont vaincus? mais
ils étaient loin d’avoir la réputation et la valeur de Marins, et ils
avaient une armée bien inférieure. Mais encore vaudrait-il mieux
agir et essuyer comme eux un désastre, que de contempler sans
bouger les ravages que souffrent nos alliés (1) ».
Il y a à relever là, au milieu des amplifications oratoires fami­
lières aux auteurs anciens, une phrase typique ; « Il ne s'agit pas
de remporter une victoire, mais de sauner l'Italie ».
Fronlin ajoute au récit de Plutarque un détail plaisant, bien
dans le goût de l’esprit romain. Un Teuton provoquant Marins
en duel, celui-ci lui aurait répondu « Que ne le pends-tu, si tu as
envie de m ourir? » Et il aurait ajouté, en lui montrant un vieux
gladiateur : « Si lu vaincs celui-ci, je me battrai avec toi. »
L ’anecdote est plus ou moins véridique, cela va de soi ; mais elle
s’accorde bien avec tout ce que nous savons par ailleurs de
Marins: il n’y avait en lui rien des héros chevaleresques de la
vieille Rome, qui combattaient les chefs gaulois en combat
singulier, comme Marcellus, qui de sa main avait tué le roi des
Gésales Virdumar. C’était un soldat très pratique et très moderne,
qui prisait l’habileté tout autant que le courage.
D’autre part, à ses propres soldats qui se plaignent de leur inac­
tion et demandent à combattre, Marins, charmé de ces plaintes,
répond qu’il ne se défie nullement d’eux, mais « q u ’il attend,
d’après l’ordre de certains oracles, le moment et le lieu où il

�59

MARI US EN PROVENCE

faudra combattre et v ain cre» (1). Ce mot si caractéristique
prouve à n’en pas douter que Marins avait dès lors son plan
arrêté. Il savait maintenant où était l’ennemi, et quel en était,
approximativement, le nombre. Sachant son camp inexpugnable,
il n’avait plus qu’à attendre tranquillement que l’armée barbare
dessinât son mouvement et prit, ou la vallée de la Durance, ou
la roule du bord de la mer. Il avait certainement préparé un plan
de campagne pour ccs deux cas possibles, dont

le second,

d’ailleurs, était de beaucoup le plus probable : les Teutons, étant
au sud de la Durance, allaient prendre la route d’Aix.
Plutarque place ici toute une série de détails singuliers relati­
vement à l ’état d’esprit des soldats romains. Si bizarres qu’ils
nous paraissent, il n’y a pas lien d’en révoquer en doute
l ’authenticité : Plutarque cite en effet des faits et des noms
précis, et d’autre part l’esprit supertilieux des Romains nous
est bien connu :
« Marins menait avec lui, en grand respect, et portée dans une
litière, une femme de Syrie, nommée Marthe, cloîtrait des sacri­
fices sur son ordre. Le Sénat l’avait chassée, un jour qu’elle avait
voulu l’entretenir et lui prophétiser l’avenir. Elle s’était alors
tournée du côté des femmes, et les avait persuadées, surtout
la femme de Marins, parce qu’un jour, assise à ses pieds, elle
lui avait annoncé avec succès quel serait le vainqueur dans un
combat de gladiateurs ; clic l’avait envoyée à Marins, qui en fut
dans l ’admiration. Elle l’accompagnait constamment, en litière,
cl, pour les sacrifices, portait une robe de pourpre à agrafes, et
une lance décorée de bandelettes cl de couronnes. Celte comédie
fit que beaucoup de gens se demandaient si Marins y croyait
réellement, ou s’il le feignait, et jouait un rôle avec elle.
« Alexandre de Myndos (2) raconte aussi, à propos de vau­
tours, une histoire surprenante. Deux deccs oiseaux paraissaient
toujours, avant une victoire, au-dessus de l'année, et l’aecom1) Vie de Marins, 17.
(2) Cet auteur avait écrit, probablement clans ta première moitié du premier
siècle de notre ère, une Histoire des animaux, qui eut beaucoup de succès, et
Vin Recueil de légendes, relatives aussi surtout à des animaux.

�GO

MICHEL CLERC

pagnaient, reconnaissables à leurs colliers de bronze. Les soldais
les leur avaient mis, après les avoir pris, puis relâchés. Depuis
ce temps les soldais, lorsqu’ils les reconnaissaient, acclamaient
les vautours ; et lorsque, dans une marche, ils apparaissaient,
ils s’en réjouissaient comme d’un heureux augure (1) ».
Parmi ces anecdotes, l’épisode de la prophétesse Marthe a
donné lieu à toutes sortes de rêveries qu’il serait oiseux de
discuter ici. C’est elle que Gilles reconnaît sur la stèle

des

Baux, tandis que d’autres l’ont identifiée avec la Marthe de la
légende chrétienne de Saint-Lazare. Ce ivest pas, d’ailleurs,
seulement à l’armée que l’on fut ému de ces prodiges : le même
état d’esprit se manifesta à Rome et dans toute l’Italie, abso­
lument comme au temps de la guerre d’Hannibal :
« Beaucoup de signes apparurent... D’Amérie et de Tuderte,
villes d’Italie, on annonça qu’on avait vu la nuit, dans le ciel,
des lances de feu et des boucliers, d’abord séparés, puis allant
les uns contre les autres, et offrant les dispositions et les mouve­
ments de combattants. A la fin, les uns ayant cédé, les autres
les ayant poursuivis, tous s’étaient précipités vers le couchant.
Vers le même temps aussi, arriva de Pessinonle Balabacès,
prêtre de la Grande Mère, annonçant que la déesse, du fond de
son sanctuaire, lui avait annoncé que les Romains tireraient de
celte guerre la victoire et une grande puissance. Le Sénat ayant
ajouté foi à ce rapport, et ayant décrété l’érection d’un temple à
la déesse en l’honneur de la victoire, Batabacès parut devant le
peuple et voulut l’entretenir également de cela ; mais le tribun
de la plèbe Aldus Pompeius l’en empêcha, le traitant de char­
latan, et le chassa violemment de la tribune : or c'est ce qui fit
croire surtout aux paroles de cet homme. Aldus, en effet, au
sortir de l ’assemblée, à peine rentré chez lui, fut pris d’une
lièvre telle que, au vu et su de tout le monde, il mourut dans
les sept jours. »
L ’anecdote la plus surprenante en ce genre est celle qui nous
est parvenue dans un fragment de Dorotheos (2), un historien
(1) Vie de Marins, 17.
(2) Plutarque, Moralia, i, p. 382 (Diclot),

�MARIUS EN PROVENCE

61

d’Alexandre, d’époque indéterminée : peut-être, il est vrai,
a-t-elle rapport, non à la campagne contre les Teutons, mais à
celle de l’année suivante, contre les Cimbres.
« Marins, en guerre contre les Cimbres, ayant eu le dessous,
sut par un songe qu’ il vaincrait, s’il sacrifiait auparavant sa
fille ; il en avait en effet une, qui s’appelait Calpurnia ; faisant
passer ses concitoyens avant la nature, il la sacrifia et vainquit.
Et aujourd’hui encore il y a en Germanie deux autels qui, à
cette date, retentissent du son des trompettes. C’est ce que dit
Dorothéos, au livre IV de ses Italiques. »
On reconnaît en somme là un vieux mythe que l’on retrouve
dans toutes les religions anciennes, comme le prouve l’histoire
de la fille d’Agamenmon et de celle de Jephté. Quel rapport peut
avoir celle légende avec Marius, c'est ce qu’il nous est impos­
sible de discerner : peut-être y a-t-il là une légende germanique,
mal comprise cl mal interprétée par l ’historien grec.
Ce qu’il y a à retenir de tout cela, c’est l’étal général des
esprits, frappés par l’imminence et la grandeur du danger;
et aussi que, dès lors, le merveilleux se mêlait déjà au réel, la
légende commençant à se former au temps même où se faisait
l’histoire.
Nous ne savons pas combien de temps durèrent les tentatives
faites par les barbares pour attirer Marius hors de son camp;
elles durèrent sans doute quelques jours, jusqu’à ce que tous
les barbares fussent réunis dans la vaste plaine qui s’étend entre
Barbenlane et Rognonas.
Une fois réunis, et voyant leurs tentatives pour livrer bataille
en rase campagne inutiles, ils se décidèrent à donner l’assaut au
camp romain :
« Les Teutons essayèrent, Marius restant coi, d’enlever d’as­
saut le camp ; mais reçus du haut du retranchement par une
grêle de flèches, et ayant perdu un certain nombre d’hommes,
ils résolurent de passer outre, comptant passer les Alpes sans
difficulté (1) ».

�(52

MICHEL CLERC

L ’Epi lome dit que Je combat lut très violent, cas Ira summa vi
oppugnala. D ’après Orose, il n’aurait pas duré moins de trois
jours : continue Iriduo circa Romanorum castrapugnauerunt, si qao
paclo cxcuterent vallo, algue in ægtios campos effunderenl. Je note
en passant que l’expression s’applique bien mieux au plateau
assez élevé de lieauregard qu’à l'insignifiant plateau de SainlRemy.
L ’échec des Teutons s’explique facilement : un camp romain,
fortifié à loisir, et défendu par toute une armée rangée derrière
les palissades, était à peu près imprenable, surtout pour des
barbares. Il est d’ailleurs à remarquer que les assaillants n’insis­
tèrent pas, ne songèrent point à transformer l’assaut en blocus.
Leur but n’était pas de se battre, mais bien de continuer leur
route : comme le camp romain ne barrait nullement celle roule,
ils passèrent outre et la reprirent tranquillement. El sans doute
ils n’eurent plus que du mépris pour cet ennemi qui n’osait pas
sortir de ses retranchements, et se soucièrent peu de ce qu’il
pourrait faire après leur départ. C’est ce sentiment qui ressort
des railleries que Plutarque et Florus mettent dans leurs bou­
ches à l’adresse des soldats romains:
« Ils passaient tout près (du camp romain), et demandaient
par raillerie aux Romains s’ils n’avaient pas de commissions
pour leurs femmes : car bientôt ils seraient auprès d’elles » (1).
A en croire Plutarque, les barbares, lors de leur départ,
auraient mis six jours pour défiler devant le camp romain. Il
est impossible, de déduire de celle donnée le nombre des
barbares; mais la donnée en elle-même n’a rien d’aussi sur­
prenant qu’elle peut le paraître au premier abord. En effet, si
l ’on ouvre l’ouvrage classique du général Von der Golz, La Nation
année, l’on y voit qu’un corps d’armée moderne mobilisé
comprend une quarantaine de mille hommes, soit 25 bataillons,
&lt;Sescadrons, 96 pièces d’artillerie, 3 compagnies du génie, 3 déta­
chements sanitaires, 2 équipages de pont, à quoi il faut ajouter
1(500 voitures pour les munitions, les bagages et le train; le tout,
(1

llnd,

; cf. Florus I, &lt;)7.

�MA MUS EN PROVENCE

63

inavcliani sur une seule route, y occuperait une longueur de
Gü kilomètres, et ne mettrait guère moins de trois jours pour
défiler. Or les barbares devaient avoir beaucoup plus de chariots,
emmenant les femmes et les enfants, sans parler du butin des
précédentes campagnes, ce qui devait ralentir singulièrement la
marche. L ’assertion île Plutarque n’a donc rien d’ invraisem­
blable; mais elle n’est pas autrement significative.
Là s’arrête la première partie de la campagne, l'attente. Que
faut-il penser de la conduite de Marins pendant toute celle
période? Pour Mommsen, s'il n’a pas osé courir les risques
d’ une bataille, c’est qu’il n’avait pas confiance dans ses troupes.
Pour Duruy, Marins aurait dû se jeter sur celle longue bande en
marche; s’il y a manqué, c’est qu’il n’avait pas les hautes
qualités du général. Ces deux appréciations me paraissent éga­
lement mal fondées. Les soldats de Marins, au boni de trois
années d’exercices et de travaux continuels, étaient autrement
aguerris que ceux des armées précédentes. Et Plutarque nous
montre qu’ils avaient pleine confiance , comme Rome

tout

entière, dans leur général. 11 y avait là d’ailleurs beaucoup de
ses anciens soldais de Numidie, sur lesquels il pouvait compter
pleinement. Et comment se serait-il décidé à livrer, quelques
jours plus lard seulement, une bataille décisive, avec les mêmes
soldats? Si l’on a mal apprécié la conduite du général romain,
c’est qu’on a mal compris ce qu’il voulait: non pas battre les
ennemis, ni les rejeter ailleurs, mais les détruire d’un seul coup.
Or l’emplacement aurait été fort mal choisi pour cela : battus,
les Teutons se seraient éparpillés de tous les côtés, pour se
reformer plus loin. J’estime, tout au contraire, que Marins a fait
preuve d’ un mérite très rare chez un général : il a su attendre, et
ne s’est laissé forcer la main, ni par l’ennemi, ni par ses
propres soldais.
Il y a une autre question que l'on pourrait se poser. Pourquoi
Marins n’a-l-il pas empêché les barbares de passer le Rhône? Il
semble que, en face d’une pareille cohue, l’opéralion eût été
facile. Mais dans ce cas encore les barbares se seraient rejetés
sur la Gaule de l’ouest, quittes à revenir plus lard, el la cara-

�64

MICHEL CLERC

pagne si soigneusement préparée n’aurait pas abouti. Mais,
surtout, si Marins n'a pas fait celte tentative, c’est que les
barbares n’ont point eu à passer le Rhône, autrement dit, qu’ils
sont venus du Nord, et en suivant la rive gauche du fleuve.
Quant au passage de la Durance, Marins n’avait aucun intérêt à
l’empêcher, au contraire ; la Durance franchie, les barbares ne
pouvaient plus désormais que prendre la route d'Italie qui passe
par A ix ; cl là le général romain allait les attendre, celle fois
pour le combat, sur un terrain connu de lui, et où il pourrait
manœuvrer en toute liberté.

�LA MARCHE DES DEUX ARMÉES JUSQU’A AIX

Le point d’arrivée des deux armées parties du nord de la
Montagnelte est, à n’en pas douter, Aix, pris, bien entendu, au
sens le plus large du mot, c’est-à-dire la région d’Aix, ciica
Aquas Sextias, dit l’Epilome, Tvpôç toï? xyAovyivenç uSact, Ssl-nois,
dit Plutarque. Le but des barbares est clair : arriver en Italie
par la voie la plus facile, à savoir le tracé de la future voie
Aurélienne. Ils devront passer par Aix, Saint-Maximin, Brignoles, le Luc, les Arcs, Fréjus, puis suivre la côte, par Antibes
et Nice, et entrer en Italie par le col de Cadibone (qui n’a que
490 mètres d’altitude, plutôt que par le col de Tende, qui en a
1873) entre les Alpes et l’Apennin. Ils se trouveront ainsi du
coup en pleine Lombardie, et prendront à revers l’armée de
Calulus, qui attend les Cimbres venus probablement par le
Brenner.
En dépit de traditions locales, ou prétendues telles, qui n’ont
aucune valeur, il n’y eut point de combats avant que les bar­
bares fussent arrivés là où eurent lieu les deux seules rencontres
dont parlent les auteurs anciens. Il y eut, de part et d’autre,
jusque là, une simple marche, sur laquelle nous ne possédons
aucun renseignement. Là dessus, nous en sommes réduits aux
hypothèses laites parles érudits locaux. Mais l’on va voir aussi
que l ’on se heurte à un certain nombre de nécessités topogra­
phiques, et par conséquent stratégiques, qui limitent singuliè­
rement le champ de ces hypothèses, et permettent en somme de

�MICHEL CLERC
reconstituer dans ses grandes lignes, avec beaucoup de vraisem­
blance, la marche des deux armées ennemies.
Tout d’abord, il y a, au début, deux grandes directions possi­
bles, et il n’y en a que deux : les armées ont marché ou au nord,
ou au sud des Alpines.
Sur ce premier point, les auteurs modernes sont partagés : les
plus anciens penchent pour le Sud, les plus récents, pour le
Nord. Mais, pour les premiers, l’hypothèse est forcée, parce
qu’ils mettaient le camp de Marius en Camargue, ou sur l’étang
de Berre (Bouche, Pilton, de Ilailze, la Statistique, Tiran). C’est
à partir de Gilles que, plaçant le camp dans les Alpines, on est
amené forcément à faire passer les armées an nord de cette
chaîne de collines. Pour nous, nous ne discuterons qu’en
prenant comme base l’hypothèse que le camp de Marius était à
la Monlagnette, ce qui d’ailleurs, en l’espèce, revient au même
que s’il avait été dans les Alpines.
Or, même de là, il n’est pas impossible a priori que les armées
aient pris la route du Sud : dans ce cas, elles auraient longé
toute la Monlagnette du Nord au Sud, passé entre Tarascon et
Saint-Gabriel, puis longé toute la chaîne des Alpines jusqu’à
Mouriès ; là, ou bien il fallait traverser 15 kilomètres de Grau,
ou bien continuer à côtoyer les collines, par Aureille et
Eyguières. Eniin, à partir de ce point, les deux roules possibles,
celle du Nord et celle du Sud, se confondent.
Celte hypothèse soutire des difficultés : l’espace utilisable est
relativement restreint, resserré qu’il est entre la montagne et les
étangs de la région d’Arles (les marais des Baux). Et il était bien
difficile d’éviter de traverser une partie de la Grau. Mais enfin,
il n’y a point là d’impossibilités : les hordes barbares, depuis
c[ue Marius avait refusé le combat, devaient marcher sans
crainte, et sans liàte ; elles pouvaient donc se resserrer pour
traverser les défilés.
Néanmoins, je regarde comme plus probable que c’est par le
nord des Alpines qu’ont passé les barbares : il y avait là en
effet, s’étendant devant eux, et dans la direction générale qu’ils
suivaient, Ouest-Est, une vaste plaine. Là, ils pouvaient se

�67

MARIUS EN PROVENCE

déployer à l’aise, et marcher sur plusieurs colonnes de front ;
ils pouvaient remplir toute la région qui comprend Graveson,
Maillane, Eyragues, Mollégès, Orgon, Eygalières.
Il est évident que là aussi il y a des difficultés. Il faut aussi,
en effet, sortir de là par un défilé, pour arriver à Salon, soit par
Eyguières, entre le mont Menu et le mont du Défends ; soit,
plutôt, par le perluis de Lamanon, où passent la roule et le
chemin de fer actuels. Après celte étape, le chemin redevient
facile, par Salon, Pélissanne, Eguilles, ou Pélissane, La Barhen,
Sainl-Cannal.
Enfin, d’Orgon, il y a encore une roule possible, celle qu’in­
dique Gilles,

par Sénas, A llein s, Lambesc,

Saint-Gannat,

Eguilles.
Entre les deux systèmes, il est impossible de décider, puisque
nous n’avons pour nous guider ni textes anciens, ni monuments
archéologiques. Nous ne connaissons pas davantage l'état du
pays à ce moment ; il est bien probable que la plupart des
villages actuels existaient déjà, mais nous n’en sommes pas
sûrs. Gilles

invoque à l’appui de

son opinion les routes

romaines ; mais, sauf celle qui du littoral conduisait en Espa­
gne, elle n’existaient pas encore ; il ne devait y avoir là que des
chemins naturels, plus ou moins entretenus ; quant aux roules
marseillaises dont parle Gilles, elles n’ont jamais existé que
dans son imagination (1). Enfin, il ne faut pas se représenter les
barbares comme une armée moderne en marche, ni même
comme celle de Marius. Ce sont des bandes distinctes, autant
que de tribus, ayant chacune leurs convois, avec des troupeaux
de femmes et d’enfants ; elle doivent profiler, pour s’étaler à
leur aise, de tous les pays de plaine qu’elles rencontrent, et user,
pour la marche, de toutes les voies naturelles possibles.
Avant d’aller plus loin, revenons aux textes de Plutarque et de
Florus.
« Lorsque les barbares eurent défilé, et pris de l’avance,
Marius, ayant décampé lui aussi, les suivit lentement (inr/.o\où(ki
(1) Voir C. Jullian, Bulletin épigraphique, v, 1885 p. 19 et suiv.

�68

MICHEL CLERC

u^lo/jv), s’élablissani toujours près et à côté d'eux (èyyîi; jj.ev àel
Ttap’ aürroù; sxsîvou; îSpuipevoç), dans des camps fortifiés, et choi­
sissant des emplacements forts d’assiette, afin d’être en sûreté
la nuit (1 ).»
F

lores

: Marias mira statim velocilate occapalis compendiis

prævenit hostem, priorcsque Teulones sab ipsis Àlpium raclicibus
adseculus...
« Marins aussitôt, avec une rapidité étonnante, prenant les
raccourcis, prévint l ’ennemi, et ayant atteint d ’abord les Teutons
au pied même des Alpes... »
Ces deux textes sont, malgré leur brièveté, d’une importance
capitale, et d’ailleurs nullement contradictoires, quoi qu’on en
ait dit (Bérenger-Féraud), si l’on sait les comprendre. Ils ne
s’excluent nullement l’un l’autre, mais sc complètent : ils
représentent chacun un point de vue différent.
Comment devons-nous nous représenter la marche de Marius ?
Tous les érudits modernes, jusqu’à et y compris Dervieu, ont
été induits en erreur par une mauvaise traduction de Plutarque,
celle d’Amyot et de ceux qui l’ont remanié, Coraï par exemple :
« Marias sc mit à les suivre tout bellement à la trace, se logeant
toujours à leur queue, le plus près qu’il pouvait. » Or Plutarque ne
dit que ceci : que Marius partit après eux, et ne s’éloigna pas
d’eux, et pas autre chose. Mais il ajoute qu’il campa toujours
sur les hauteurs, ce qui prouve bien qu’il n’était pas derrière
eux, car les barbares évidemment, eux, ne marchaient pas sur
les hauteurs, mais en plaine.
« Les barbares, dit liés bien La Calade, traînaient après eux
leurs femmes, des enfants, des vieillards, des bagages, et une
multitude de chariots. Ils étaient persuadés (dit Plutarque) qu’ils
franchiraient les Alpes sans obstacle. Ils durent, en conséquence,
marcher autant que possible dans les plaines et suivre les
chemins battus. Les Romains, au contraire, choisissaient des

(1) Vie de Marins, 18.

�MARIUS EN PROVENCE

f.Û

lieux forts d’assiette, c’est-à-dire les points élevés et peu acces­
sibles. Ils ne suivaient donc pas la même roule. »
J’ajouterai ceci, c’est qu’une marche de ce genre eût été
contraire à tous les principes de l’art militaire, et il est surpre­
nant que le capitaine Dervieu ait partagé cette façon de voir.
Elle aurait présenté en effet toute sorte d’inconvénients. Si
Marius avait marché derrière l’ennemi, et qu’à un moment
donné il eût voulu le dépasser, cela lui eût été impossible : il
était dès le début condamné à rester toujours derrière les
barbares. D’autre part, l ’ennemi, ayant pris quelque avance,
pouvait s’arrêter, taire brusquement volte-face et se mettre en
ordre de bataille, tandis que l’adversaire continuant sa route,
serait venu se heurter à lui, encore en ordre de marche. Une
marche de ce genre ne se comprend que lorsqu’il s’agit de
poursuivre une armée battue, mais non d’observer une armée
encore intacte. En 1812, les Russes se sont bien gardés de
procéder ainsi : les cosaques seuls poursuivaient directement
l ’armée de Napoléon, tandis que le gros de l’armée russe longeait
le flanc gauche de la Grande Armée.
Marius donc n’a pas suivi, au sens littéral, l’ennemi : il a
marché parallèlement à lui en gardant toujours le contact. Il est
possible que pendant quelque temps encore il soit resté dans
l’incertitude de la roule que prendraient définitivement les
barbares.

Si

ceux-ci

longeaient

la

Durance jusque

vers

Meyrargues, c’est qu’ils voulaient continuer à la suivre et passer
par le col du mont Genèvre. Si au contraire ils passaient par
Eyguières ou Lamanon, l’incertitude cessait immédiatement.
Enfin s’ils prenaient par Alleins, Marius ne serait fixé qu’une
fois qu’ils seraient arrivés à Lambesc, une fois les collines
franchies.
Cela posé, Marius a-t-il marché au nord ou au sud des
barbares, sur leur flanc gauche, ou sur leur liane droit? Sur ce
point, La Calade seul s’exprime d’une façon formelle : il met
l’armée de Marius au sud de celle des barbares.
« M arius... avait un grand intérêt à rester en communication
avec les Massaliotes ses alliés, et, pour ne pas se laisser couper

�70

MICHEL CLERC

du côté où il pouvait espérer du secours, ou du moins une ligne
de retraite plus sûre, il dut chercher à se tenir plutôt vers le
flanc droit des barbares, et à s’établir au sud de leurs cam­
pements. »
Gilles, à ce qu'il semble, car il s’exprime d ’une façon des plus
confuses, la met au contraire au Nord.
Pour ce qui est de la marche dans la région des Alpines, la
réponse est facile : elle dépend absolument du système que l’on
adopte. Si l’on fait passer les barbares par le Sud (Fontvieille,
Maussane, Mouriès), Marias est sur leur flanc gauche, et au Nord ;
si, au contraire, ils passent au Nord (Maillane, Eygalières),
Marins est sur leur flanc droit, et au Sud. Et c’est, décidément,
l’hypothèse la plus vraisemblable : si les barbares avaient pris
par le Sud, il y aurait eu trop peu d’espace pour les mouvements
des deux armées, et il aurait été bien diffici 1e à Marius d’éviter
tout choc, et de maintenir sa marche indépendante.
Celle discussion montre que, pour arrivera une solution satis­
faisante de tous ces problèmes, il est nécessaire d’en considérer
à la fois toutes les données, au lieu de considérer séparément
Marius et les barbares, cl nécessaire aussi d’appliquer à l’un
tout ce que l’on admet des autres.
Nous supposerons donc que les barbares ont défilé dans la
vaste plaine qui s’étend entre les Alpines et la Durance, jusqu’à
Orgon. Là, il est de toute impossibilité que Marius les ail suivis
au sens propre du mot : en plaine, avec ses 30.000 hommes, il
se serait exposé à être cerné de loules parts, et pris entre les
barbares et les Alpines, ou entre les barbares et la Durance. Il
était bien inutile d’ailleurs qu’il les suivît, puisqu’il savait bien
que là ils ne pouvaient sortir que par Orgon. Le général romain
pouvait donc, laissant les barbares continuel- leur marche à
l ’Est, se défiler tout le long de la Montagnette, de façon à n’avoir
à faire en plaine que six kilomètres, entre la Montagnette et les
Alpines, pour suivre ensuite le pied de celte dernière chaîne. Il
ne faudrait pas se représenter en effet Marins, parce que
Plutarque nous le montre campant sur les hauteurs, comme
juché tout le temps sur les sommets des montagnes ; il en était

�MARI US EN PROVENCE

71

simplement assez rapproché pour pouvoir y choisir sa position
pour chaque nuit.
De la Monlagnelle à Orgon, il y a environ, en ligne droite,
25 kilomètres, pour les barbares. Pour Marins,il faut en compter
une quarantaine, soit 15 en plus, ou trois ou quatre heures de
marche pour de vraies troupes, ce qui est insignifiant. Marins
pouvait donc à volonté suivre, accompagner,

ou devancer

l’ennemi.
Je ne sais pas cependant s’il n’est pas préférable de se repré­
senter autrement la marche de Marins, Il paraît certain que,
pendant toute cette marche des deux armées, et jusqu’à leur
arrivée dans les environs d’Aix, il n’y eut point d’engagements.
Or, il est bien difficile que les barbares, si peu stratégistes qu’ils
fussent, n’aient pas su que Marins avait décampé et s’était mis
lui aussi en marche. Si les Romains avaient défilé le long des
Alpines, les Teutons auraient dû avoir la tentation de les y acculer,
ou de les forcera s’y éparpiller. Il est donc vraisemblable que,
si les barbares ont bien su que Marins avait quitté son camp,
du moins il ne l’ont point vu. Marins, à ce. moment, n’avait
pas intérêt à garder le contact immédiat avec l’ennemi, sachant
d’avance par où celui-ci déboucherait forcément. Il a donc pu,
une fois en plaine, se défiler non pas devant, mais derrière les
Alpines ; des vedettes et des coureurs lancés sur la montagne
suffisaient pour le tenir constamment au courant des mouve­
ments des barbares. El la chaîne de collines, qui le protégeait
et dérobait absolument sa marche, offre cependant plusieurs
passages assez faciles pour qu’il pût la traverser rapidement en
cas de besoin : il y a en effet trois passages, par les Baux, par
Maussane et Saint-Remi, par Mouriès ou Aureille et Eygalières.
Que l ’on n’objecte pas à celle hypothèse le mot de Plutarque,
STîTjXO/.o’j Oîi.. . . ’e yyù; piv

à .e \

x a l Tïa.p’ aùvo’j ; exeÎvo'jç wp'jôpsvoç.

Même derrière les Alpines, Marins était tout près de l’ennemi ;
et, surtout, il est pour moi certain qu’il a manœuvré de celte
façon dans la dernière partie de la campagne : la bataille finale
et son issue demeurent incompréhensibles si à un moment
donné Marins ne s’est pas défilé derrière la montagne. II est donc

�72

MICHEL CLERC

légitime d’admettre qu’il avait déjà eu recours à uuc manœuvre
semblable lorsqu’il suivait, sans être vu, l’ennemi.
Combien les deux armées ont-elles mis de temps pour arriver
à Orgon ? Marins aurait pu opérer celte marche en deux jours
facilement ; quant aux barbares, il est difficile que, pour faire
25 kilomètres, ils aient mis beaucoup plus longtemps : trois
jours paraissent être un maximun, même pour leur marche
lente.
On peut se demander pourquoi Marins ne les a pas arrêtés à
Orgon. Pour la même raison qui a fait qu’il ne les avait pas
empêchés de passer la Durance : à Orgon, il pouvait bien les
empêcher de passer, mais non de s’enfuir et de se porter ailleurs.
Pour ce que projetait Marins, ce n’est pas un défilé qu’il lui
fallait ; les barbares étaient trop nombreux pour s’y engager
jamais tous à la fois ; il n’aurait pu qu’y surprendre leur avantgarde ou leur arrière-garde, ou, tout au plus, les couper en deux
corps, dont l’un, quelle qu’eût été l’issue du combat, lui eut
I

probablement échappé.
Il en est de même pour une autre position, où il semble que,
stratégiquement, Marins aurait pu se poster : à savoir les passes
d’Eyguières et Lamanon (dans l’hypolhèse, bien entendu, où
les barbares seraient passés par là). Arrêtés là par les Romains,
les barbares pouvaient se rejelter sur la Durance et, changeant
de route, la remonter.
An résumé, il n’y avait là aucune position favorable pour l’exé­
cution des projets de Marins, et l’on comprend très bien que
toute celle partie de la route, de la Monlagnette à Orgon, se soit
effectuée sans combats.
Pour toute celle première partie du chemin à parcourir, il n’y
avait en somme, pour les barbares, qu’une seule route possible.
D’Orgon à Aix, au contraire, j ’ai déjà indiqué qu’il y en avait
plusieurs. On peut admettre en principe qu’ils ont pris la plus
large et la plus facile. Il faut alors exclure la route LamanonSalon, et de Sénas aller à l’Est, comme l’indique Gilles, par
Alleins, Lambesc, Saint-Cannat et Egaillés.

�MARIUS liN PROVENCE

Mais, ici, les difficultés redoublent. Non toutefois pour les
barbares : ils suivent (en gros) la roule nationale n° 7, de Paris à
Antibes, qui n’est autre qu’une dépression naturelle entre Alleins
et Lambesc. Mais, une fois engagés dans la région de plaine,
Lambcsc et Saint-Cannat, que devient Marins ? Pour rester
fidèles au texte de Plutarque, il n’y a que deux hypothèses possi­
bles : il ne s’engage pas en plaine à leur queue, mais il les suit
sur les hauteurs, à savoir sur celles de droite ou sur celles de
gauche.
A mon avis, le parti que l’on prend sur celle question est
capital : de là dépendra forcément l’emplacement que l’on assi­
gnera aux armées pour le premier combat. Si Marins suit par le
Sud, il est évident qu’il s’y trouvera encore au moment de l’enga­
gement, à moins d’admettre qu’il traverse les barbares à ce
moment, chose évidemment impossible en plaine.
Or, d’Alleins à Aix, en se maintenant au sud de la grande
roule, il faut passer par Vernègues, Aurons, La Barben, puis
prendre, au Grand-Coudoux, la chaîne de hauteurs qui bordent
l’Arc, pour déboucher sur Aix par Ventabrcn, Saint-Pons, les
Milles, et prendre position sur le Montaiguet.
Seulement, là, il n’y a point de série continue de hauteurs :
il faut traverser successivement des collines et des vallons, dont
aucun ne domine la plaine. Voici, en effet, les cotes d’altitude :
Lambesc est à 180 mètres, Saint-Cannat à 190, Egaillés à 274,
les Plàtrières à 381 ; et d’autre part, sur la route qu’aurait suivie
Marins, La Barben n’est qu’à 120, Ventabren à 203. 11 n’y a donc
nulle part là de position où il ait pu camper en surveillant l’en­
nemi et en le dominant.
M. de la Calade argue que Marius avait intérêt à se tenir au sud
des barbares, afin de rester en communication avec Marseille
pour ses approvisionnements, et pour trouver là aussi une ligne
de retraite possible. J’avoue n’être pas très frappé de cet argu­
ment : je crois plutôt qu’il avait intérêt à s’interposer entre les
barbares et la Durance, route toujours possible pour eux. Quant
aux approvisionnements, comme ils se faisaient par le canal et
le Rhône, Marseille importait peu à ce point de vue ; Marius

�MICHEL CLERC
restait maître de ses communications et de ses services d’arrière
avec le Rhône au confluent de la Durance. En cas d’échec enfin,
il trouvait là une ligne de retraite bien meilleure que Marseille,
où il courait le risque d’être jeté à la mer : à savoir la vallée de la
Durance et le Rhône, où les barbares, allant en Italie, ne le pour­
suivraient certainement pas, et où il pourrait se reformer pour
reprendre la poursuite. Au nord des barbares, Marins est abso­
lument sûr de la direction qu’ils prennent, et, en cas de succès,
leur coupe toute retraite, puisqu’ils seront pris entre la mer et
lui. Au sud d’eux, il peut, battu, être jeté à la mer ; vainqueur,
les voir s’échapper au nord.
Si maintenant l'on examine le terrain au nord de l’armée bar­
bare, on constate qu’il y a là une série de hauteurs bien mieux
dessinées et bien plus favorables pour la marche parallèle qui
était la marche de Marins. C’est, à partir de la fin des Alpines,
le mont Menu, le mont du Défends, cl toute une série de collines,
dites chaîne de la Trévaresse, qui bornent la Durance et domi­
nent vraiment la plaine : en face deLambesc, qui esta 180 mètres,
la colline s’élève à 300 au moins; et elle se maintient jusqu’à
Meyrargues entre

300

et 350. De même,

de Meyrargues,

en allant du Nord au Sud, jusque vers Saint-Marc, on a des
hauteurs continues de 300 mètres. Je ne me dissimule pas que
l'on peut faire à ce système une objection. Il faut que Marins,
pour passer du flanc droit des barbares à leur flanc gauche, ait
coupé leur armée. Je necrois pourtant pas qu’il l'ail fait. Ce qu’il
a dû faire, c’est, ou les précéder, ou, plutôt, les laisser passer, à
la hauteur de Lamanon. Là, une dernière hésitation était encore
possible : passé Orgon, les barbares pouvaient encore, à la
rigueur, prendre la roule de la Durance. C’est pourquoi Marins
s’arrête à Lamanon, et là, attend qu’ils aient défilé. Les barbares
une fois à Allcins, tout est fini : ils ne peuvent plus prendre que
la route d’Aix à Saint-Maximin. Marins est alors libre de les
suivre par le Nord ou par le Sud, comme il lui plaira. J’ai déjà
indiqué les raisons pour lesquelles j’estime qu’il a pris la route
du Nord. 11 y en a encore une autre : si Marins a marché au sud
des barbares, on peut à la rigueur expliquer le premier combat.

�MARIUS EN PROVENCE
Mais le second, la bataille décisive, devient incompréhensible :
il aurait fallu, en effet, au général romain effectuer une marche
énorme, an risque d’arriver trop tard au point voulu, ou bien
traverser en plaine toute l’année barbare, cequi est inadmissible
en bonne stratégie. Seule donc, l’étude détaillée de la fin de la
campagne et des deux combats qui la terminèrent pourra nous
donner la solution générale du problème.

��VII

LE PREMIER COMBAT

1 . — L a t o p o g r a p h ie . — L es t e x t e s .

Toute l’étude de la campagne de Marins et notamment de la
bataille qui l ’a terminée repose sur un postulat : à savoir que le
récit de celle bataille fait par Plutarque n’est pas fantaisiste,
mais qu’il est précis même dans le détail. Or je rappelle que
Tile-Live (59 avant — 17 après notre ère) a commencé à écrire
vers l’an 27 ; le livre (kS, celui qui nous intéresse, tonnait à peu près
le milieu de l’ouvrage, qui en comportait en tout 142. Ce livre a
dû, par conséquent, être écrit quelques années avant notre ère ;
c’est-à-dire qu’il s’est écoulé près de cent ans entre l’événement
et le récit de l historien. Ce récit, d’autre part, a été composé
uniquement d’après les annalistes et les mémoiristes, et non
d’après les documents officiels, comme la correspondance du
général en chef et ses rapports au Sénat. Orateur plus qu’hislorien, Tile-Live a dû choisir de préférence les traits qui lui per­
mettaient de retracer de l’affaire un tableau brillant. Il n’avait
d’ailleurs aucun motif qui put le pousser à être inexact et à
dénaturer les faits ; mais il n’a pas non plus songé à faire œuvre
de slratégisle, comme l’a fait par exemple Thiers pour les cam­
pagnes de Napoléon ; il a visé surtout au pittoresque, et aussi à
exalter la valeur romaine. Enfin T ile-L iv e ne connaissait pas
personnellement le pays ; pour lui-même, la disposition du
tleuvc, des collines, etc., tout cela devait rester dans le vague ; il
ne semble pas qu’il y ait eu, dans son récit, en dehors du nom
d’Aix, un seul nom de lieu cité.

�78

MICHEL CLERC

S’il en est ainsi pour Tite-Live, a fortiori en est-il de même
pour Plutarque, qui, écrivant près de cent ans après Tite-Live,
et ne connaissant pas plus que lui le pays, n’a fait que reprendre
son récit, en l’accommodant à sa propre tournure d’esprit. Il a
dû, à son tour, faire un choix parmi les détails, négliger quel­
ques uns de ceux que lui fournissait Tite-Live, et en ajouter
d’autres pris à d’autres sources. Mais, tout comme Tite-Live,
Plutarque a visé au pittoresque

Quoi qu’il en soit, il ?aut

accepter ce récit tel qu’il est, ou renoncer à en tirer parti.
Le plus grave reproche à faire à Plutarque, c’est que nulle
part n’apparaît chez lui l'idée maîtresse de la campagne et de la
bataille qui la termine : pourquoi est-ce là que s’est engagée
l’action, plutôt qu’ailleurs et qu’à un autre moment ? Que vou­
laient les barbares? qu’a voulu Marius? pourquoi la défaite des
barbares est-elle devenue une extermination, sans qu’il y ait eu
même de poursuite?
A toutes ces questions, sur lesquelles les auteurs anciens res­
tent muets, la topographie vient nous fournir la réponse, et avec
une clarté aveuglante, j ’entends à partir d’Aix. J’affirme en effet
que, s’il y a plusieurs hypothèses possibles pour l’itinéraire
suivi par les armées du Rhône à Aix, il n’y en a qu’une seule
pour expliquer la marche des barbares à partir d’Aix jusqu’à la
fin de la campagne, et qu’il n’y a également qu’une seule hypo­
thèse possible pour la position de leur armée et de l’armée
romaine lors du deuxième combat. 11 n’y a matière à discussion
que sur l’emplacement du premier combat, c’est-à-dire sur la
marche de Marius pendant ce temps. Il ne faut pas faire dépendre
la marche de Marius du lieu que l’on assigne pour le combat,
mais faire le contraire. Autrement dit, si nous arrivons à recon­
naître clairement le but que se proposaient chacun des partis en
présence, la topographie imposera à leur marche des conditions
nécessaires, et l’on sera obligé de mettre les emplacements du
premier et du second combat là seulement où les ennemis ont
pu et dû se rencontrer, et non ailleurs. Or, la topographie à
partir d’Aix est très simple, et très caractéristique. Les barbares
suivent la vallée de l’Arc, jusqu’à sa source. Cela constitue deux

�MARIUS EN PROVENCE

79

parties bien distinctes. D’abord, d’Aix à Château-Roussel, c’est
une série de défilés, une vallée étroite, bordée de très près par
les hauteurs que projette du Nord la chaîne de Sainte-Victoire
(Tholonet, Cengle), et au Sud par les derniers contreforts de la
chaîne de l ’Etoile (Meyreuil, Fuveau). Puis, entre ltousset et
Peynier, c’est un changement de décor complet, et saisissant :
une vaste plaine s’ouvre, encadrée au Nord et au Sud par des
collines formant chaîne, et très abruptes. Ces collines s’élèvent,
celles de Regaignas, au Sud, de 700 à S00 mètres, et la fin de la
chaîne de Sainte-Victoire, au Nord, de 700 à 1.000. A l’Est au con­
traire, la vallée est fermée par une chaîne de collines beaucoup
plus basses, et, surtout, de pente beaucoup plus douce, attei­
gnant au maximum à peine 440 mètres. La dépression maxima
se trouve près île Fourrières : c’est là que passent actuellement
et la grande route et le chemin de fer.
La haute Arallée de l’Arc est donc une vaste plaine, formée par
deux défilés à l’Ouest et à l’Est, mais par deux défilés très diffé­
rents : celui de l’Ouest (Aix, Meyreuil, Beaurecueil) se continue,
plus ou moins large ou resserré, sur une dizaine de kilomètres ;
celui de l’Est, à Pourcieux, est beaucoup plus court. A l’Ouest,
la vallée n’est pas fermée, mais seulement encaissée. A l’Est au
contraire, elle est fermée: des hauteurs continues séparent là la
vallée de l’Arc de celle de l’Argens ; mais ce sont des hauteurs
très faibles, permettant un passage facile sur un espace assez
large. Ainsi, delacolline de Pourcieux à cellede Fourrières, soit
sur sept kilomètres, l’Arc coulant en plaine à la cote de 1147 mè­
tres, ces collines ne s’élèvent qu’à 390 mètres, hauteur à laquelle
passe la roule actuelle, et le maximum de hauteur, qui se trouve
derrière Pourrières, n’est que de 451 mètres. Une armée peut
donc passer là sur un front étendu, sans se trouver dans un
défilé. EL, une fois engagé dans la plaine, c’est par là qu’il faut
absolument sortir, à moins que l’on ne rebrousse chemin; quant
à passer en masse par le Nord ou par le Sud, c’est absolument
impraticable. En d’autres termes, celle vallée est un cirque, un
véritable piège, d ’où il sera impossible de sortir si les deux extré­
mités sont solidement occupées.

�Il suffit de faire, non en chemin de fer, mais en voiture ou à
pied, la route d'Aix à Pourrières, pour que le plan de Marins
vous apparaisse avec une évidence irrésistible. Les collines de
la ligne Pourcieux-Pourrières ont été son poste de combat défi­
nitif, celui qu’il avait choisi depuis trois ans pour le cas, le plus
probable de tous, où les barbares prendraient la route d’AixSainl-Maximin pour passer en Italie. Il connaissait l'emplace­
ment, ne fùt-ce que pour y avoir passé lorqu’il alla briguer son
quatrième consulat, et au retour : Plutarque nous dit en effet
qu’il revint rapidement, doncpar la route la plus courte, qui est
précisément celle-là.
Et là, nous trouvons toutes les conditions requises : une place
suffisante, et exclusivement sur les hauteurs, pour toute l’armée
de Marins ; — une place suffisante, et dans la plaine, pour les
barbares; — une position, pour Marins, qui ne commande pas
seulement la route d ’Italie, mais qui la barre, qui est à cheval
sur celle roule même; — les deux armées ne peuvent pas ne pas
se heurter là, les uns voulant passer, et ne pouvant plus passer
que par là, et les autres voulant les en empêcher, et ne le pou­
vant que là; — enfin la forme même du cirque, fermé de toutes
parts par des hauteurs considérables, explique que la défaite des
barbares ail entraîné leur extermination : la garnison du castellum d’Aix renforcée a suffi pour occuper le défilé de Meyreuil
et couper toute retraite par l’Ouest.
Je ne fais pour le moment qu’indiquer tous ces points, sur
lesquels je reviendrai en détail. J’ai dû commencer par la fin
pour faire comprendre l’idée maîtresse de toute la campagne,
laquelle doit éclairer tout ce qui a précédé.
Je reprends maintenant le récit de Plutarque, depuis l’arrivée
des deux armées dans la région d’Aix.
« Avançant ainsi, ils arrivèrent à l’endroit qu’on appelle les
Eaux Sextiennes; de lit il ne leur restait plus que peu de chemin
à faire pour arriver aux Alpes. Aussi Marins se prépara-t-il à
combattre là, et choisit pour son camp un lieu, fort à la vérité,
mais où l’eau était peu abondante, voulant, dit-on, par cela

�81

MAUIUS EN PROVENCE

même exciter le courage des soldats. Beaucoup s’en plaignant,
et disant qu’ils souffriraient de la soif, il leur montra du doigt
une rivière qui coulait près du camp retranché des barbares, et
leur dit que c’était là qu’il fallait acheter l’eau au prix de leur
sang. « Pourquoi donc, répondirent-ils, ne nous mènes-tu pas
aussitôt contre eux, tant que notre sang coule encore dans nos
veines? » II leur répondit d’une voix tranquille : « Tout d’abord,
il faut fortifier notre camp. »
« Les soldats, quoique irrités, obéirent; mais la plus grande
partie des valets, n’ayant d’eau ni pour eux, ni pour les bêtes de
somme, descendirent en foule à la rivière, portant, avec leurs
cruches, qui des haches, qui des cognées, quelques uns des épées
et des lances, comme décidés à avoir de l’eau même au prix
d'un combat. Ils ne furent attaqués d’abord que par un petit
nombre d’ennemis : car la plupart étaient en train de manger,
après le bain, ou se baignaient. En ce lieu, en effet, coulent des
sources d ’eau chaude ; et les Romains surprirent une partie des
barbares s’amusant à l’entour et se livrant au plaisir et au
charme du lieu. A leurs clameurs, il en accourut un plus grand
nombre, et il devint difficile à Marins de retenir les soldats, qui
craignaient pour leurs valets; et la partie la plus belliqueuse
des ennemis, ceux qui auparavant avaient vaincu les Romains
sous Mallius et Cœpion(ils s’appelaient les Ambrons, et taisaient
à eux seuls plus de trente mille hommes), s’élançant, coururent
à leurs armes. Le corps alourdi par la mangeable, mais l’esprit
joyeux et épanoui par le vin, ils s'avancèrent donc, non pas
emportés en désordre par une marche furieuse, ni en poussant
des cris inarticulés, mais frappant leurs armes en mesure, el
marchant tous ensemble, ils répétaient souvent leur propre nom
Ambrons; soit pour s’exhorter les uns les autres, soit pour
effrayer d’avance les ennemis en se faisant ainsi connaître. Les
premiers des Ilalioles qui descendirent contre eux furent les
Ligures, qui, entendant leur cri et le comprenant, répondirent
eux aussi que c’était leur nom national; les Ligures s’appellent
ainsi en effet comme race. Ce nom retentit donc lréquemment
et des deux côtés, avant qu’on en vint aux mains; el les chefs
(&gt;

�82

MICHEL CLERC

s’étant mis à leur tour des deux côtés à crier, et cherchant à
l’emporter les uns sur les autres par la puissance de leur cri,
ces clameurs excitèrent et enflammèrent les courages. Le
passage du cours d’eau disloqua les Ambrons; ils n’eurent pas
le temps, après l’avoir franchi, de reformer leurs rangs, mais,
les Ligures tombant aussitôt au pas de course sur les premiers,
le combat s’engagea. Les Romains venant au secours des Ligures
et se portant d’en haut contre les barbares, ceux-ci, cédant au
choc, s’enfuirent, et la plupart, précipités les uns sur les autres,
lurent tués là, le long de la rivière, qu’ils remplirent de sang et
de cadavres. Quant à ceux qui étaient passés, les Romains les
massacrèrent sans qu’ils osassent faire tête, tandis qu’ils fuyaient
jusqu’à leur camp et à leurs chariots. Là les femmes, sortant
avec des épées et des haches, et poussant, de rage, des cris aigus
et effrayants, repoussaient également et les fuyards et ceux qui
les poursuivaient, les uns comme traîtres, les autres comme
ennemis ; confondues avec les combattants, et arrachant de leurs
mains nues les boucliers des Romains et saisissant leurs épées,
elles supportèrent les coups et les blessures jusqu’à la mort avec
un courage invincible. Ce combat sur les bords du fleuve fut
dit-on, livré ainsi plutôt par hasard que d’après la volonté du
général.
« Lorsque les Romains, après avoir détruit une bonne partie
des Ambrons, revinrent en arrière, et que la nuit fut survenue,
l ’armée ne fut pas accueillie, comme d’habitude après un succès
pareil, par des chants de victoire, des buveries dans les tentes,
de la gaieté pendant le repas ; elle n’eut même pas ce qui est le
plus agréable pour des hommes ayant heureusement combattu,
un sommeil paisible : ils passèrent toute cette nuit dans le
trouble et la crainte. C’est que le camp n’avait encore ni retran­
chement, ni palissades ; des myriades de barbares demeuraient
intactes, et les lamentations des Ambrons qui avaient échappé
et qui s’étaient unis à eux ressemblaient, dans la nuit, non à des
plaintes ou à des gémissements d’hommes, mais à, des hurle­
ments et à des mugissements de hôtes fauves, mêlés de menaces
et de chants funèbres; tout cela, montant d’une telle foule,

�MARIUS EN PROVENCE

83

retentissait sur les montagnes d’alentour et dans la vallée de la
rivière. Un bruit effroyable remplissait la plaine; les Romains
étaient frappés de crainte, et Marius lui-même d’étonnement,
s’attendant à un combat de nuit désordonné et confus. Cepen­
dant ils ne sortirent ni celle nuit, ni le jour suivant, mais ils les
passèrent à se reformer et à se préparer. » (1).
C’est un récit pittoresque et dramatique au plus haut point,
mais où l ’anecdote tient, à notre goût, trop de place : nous
aimerions mieux que fauteur nous eût donné le nom du ruisseau,
et indiqué à quelle distance d’Aix le combat s’est livré.
Quelques passages demandent un commentaire.
Tout d’abord, le rôle joué par les valets d’année, qui aidera à
comprendre un épisode essentiel de la seconde bataille. Ces
valets étaient très nombreux, et se divisaient en plusieurs caté­
gories. Les muletiers et charretiers, agasones, muliones, formaient
un personnel considérable : au temps de César, une légion com­
porte plus de 600 bêtes de trait, pour le service de campement ;
Sylla, au siège d’Athènes, a 20.00!) muletiers. Aussi étaient-ils
organisés, par sections de 200 animaux, ayant chacune à leur
tête un valet d’armée, avec un fanion. De plus, il y avait les
valets proprement dits, calones, esclaves affectés au service des
officiers et des soldats, et qui étaient également embrigadés;
enlin les cantiniers, qui étaient des hommes libres.
Sous l’empire, le total de ces valets arriva à dépasser l’effectif
des troupes; mais il était déjà considérable sous la république,
puisqu’il est question dans le De bello africano de muUitiido
servonim.
Ce nombre de valets et leur organisation expliquent que l’on
trouve plusieurs exemples de généraux les uldisant, pour les
travaux de fortification, et même pour le combat; et dans ce
cas, ils utilisaient les haches et cognées qui leur servaient
habituellement d’outils.
En second lieu, il faut relever l’assertion de Plutarque rela­
tivement au nom d’Ambrons que se seraient attribué aussi les
Ligures.
(1)

Vie de M arius, 1S-20.

�84

MICHEL CLERC

On a beaucoup discuté, sans grand résultat, sur l’origine el
l’habitat prim itif des Ambrons. Les auteurs anciens en font un
peuple celtique; mais on sait combien est fréquente, chez eux,
la confusion entre Celles et Germains. Comme, en fait, on ne les
voit jamais apparaître dans l’histoire qu’en compagnie des
Cimbres et des Teutons, dont l’origine germanique est indiscu­
table, l ’hypothèse la plus probable est qu’ils venaient, comme
eux, des régions du nord de l’Europe centrale, et qu’ils étaient
de race germanique. Mais l’anecdote rapportée par Plutarque peut
en suggérer une autre, à savoir un rapprochement entre le nom
des Ambrons el celui des Ombriens, Umbri. Ceux-ci, au dire de
Pline l ’Ancien (1), passaient pour la nation la plus ancienne
de l ’Italie, bien antérieurs aux Etrusques, qui s’étaient établis par
la force chez eux. On sait que ces Ombriens nous ont laissé un
fort curieux monument de leur langue dans les célèbres Tables
Eugubines.
Si donc la tradition rapportée par Plutarque a une valeur
historique, et s’il n’y a pas là quelque confusion faite, non par
lui, mais par les soldats mêmes de Marias, trompés par quelque
similitude de noms purement fortuite, il faudrait admettre
ceci : les Ombriens seraient le premier rameau détaché d’une
souche commune, d’où seraient sortis plus tard les Ligures
proprement dits ; et un troisième et dernier rameau, resté
en arrière, nous ne savons où, dans l’Europe centrale, aurait été
entraîné, bien des siècles plus tard, par la grande migration des
Cimbres et des Teutons. On sait en effet que celle-ci, composée
en majorité d’éléments germaniques, en comprenait aussi
d’autres, par exemple celtiques, comme les Helvètes. Et, dans
ce cas, il faudrait conclure que, le premier el le dernier rameau
ayant gardé leur nom prim itif d’Ombriens ou Ambrons, celui
de Ligures avait été pris par les autres postérieurement à leur
émigration, dans un des pays occupés par eux, et n’aurait,
pour eux, désigné que certaines tribus, tandis que les Grecs et
les Romains l’auraient étendu abusivement à toutes les tribus
congénères.

(1) lit, lit, 1.2,

�MARIUS EN PROVENCE

85

Enfin, il y a lieu de faire remarquer le rôle rempli dans
l’année de Marins parles Ligures, qui faisaient évidemment
partie des troupes auxiliaires que l ’on levait dans les provinces.
Les Ligures dont il est question paraissent d’ailleurs avoir été
levés non dans la Province, mais dans la Ligurie italienne.
Or, c’est à partir de Marins que les auxilia ont joué un rôle
plus considérable.

C’est eux en effet qui remplacèrent les

vélites, ou troupes d’infanterie légionnaire légère, supprimés
par Marius. Les auxiliaires, il est vrai, fournissaient aussi la
plus grande partie de la cavalerie : mais ici il s’agit évidem­
ment de fantassins. Ces fantassins étaient organisés en cohortes,
comme l’étaient depuis Marius les troupes légionnaires ; mais
ces cohortes n’étaient pas groupés en légions. Chacune d’elles
était commandée par un praefeclus, et ne renfermait que des
hommes d’une même nation, à cause de la communauté de
langage, qui facilitait le commandement, et aussi parce que les
hommes conservaient leur armement national.
Cet armement, tantôt se rapprochait beaucoup de celui des
légionnaires, et comportait le casque et le bouclier, l’épée et la
la lance, seulement de formes différentes, et tantôt en différait
complètement : ainsi les Crélois, les Numides, les Baléares,
étaient archers et frondeurs. Quel était l’armement des Ligures
de l ’armée de Marius? Il semble que s’ils eussent eu des armes
spéciales, comme la fronde, Plutarque l’aurait indiqué ; au
contraire, ils paraissent jouer le même rôle que les légionnaires,
et charger, comme eux, à l’arme blanche.
Pourquoi est-ce eux qui ont chargé les premiers? Parce que,
dans le camp, les auxiliaires étaient placés le plus près de la
porte prétorienne, face à l’ennemi. Cela prouve, soit dit en
passant, que l’arrangement du camp n’avait pas été modifié,
depuis Polybe, par Marius : les troupes étrangères en occupent
toujours la partie antérieure. Au temps de Trajan, au contraire,
d’après Hygin, ces troupes sont au centre du camp, enveloppées
par les Romains, parce que les étrangers sont alors beaucoup
plus nombreux, et qu'on éprouve le besoin de les surveiller.

�86

MICHEL CLERC

En dehors de ces détails, il y a à retenir du récit de Plutarque
dix traits essentiels (1) :
1° Marins veut combattre là où il esL arrivé, parce que, une
fois ce lieu passé, les barbares seront tout près des passages des
Alpes.
2° Il campe, comme d’habitude d’ailleurs, sur un lieu fort,
c’est-à-dire une colline, puisque les Ligures, puis les Romains,
descendent. Il n’y a là guère d’eau, comme sur toutes les colli­
nes apparemment! Plutarque ne dit point d’ailleurs qu’il n’y
en eût point, mais qu’elle n’était pas abondante : cela ne peut
avoir qu’un sens, à savoir qu’il y avait, au bas même de la
colline, un ruisseau, et un mince ruisseau.
3° Les barbares sont campés : ils étaient donc arrivés depuis
quelque temps déjà.
4° Marins déclare qu’il faut avant tout fortifier le camp ; or,
fortifier le camp étant toujours le premier soin des Romains,
c’est qu’ils ne faisaient qu’arriver. II paraît évident, de plus,
que les barbares ne les avaient pas vus arriver, et qu’ils furent
surpris.
5° Les valets romains et les barbares ont peut-être combattu
sur les deux bords du ruisseau, mais le camp barbare est sur
une seule rive, et non à cheval sur ce ruisseau, qui les sépare
du camp romain. Près du camp barbare, coulent des eaux
chaudes.
6° Plutarque, qui appelle ce premier combat « le combat du
fleuve », ne parle plus de ce cours d’eau dans son récit du second
combat.
7° Le combat fini, le camp romain n’est pas encore fortifié.
C’est que Marius n’a pu le faire pendant le combat. Il ne paraît
pas cependant avoir engagé toutes ses troupes, mais il devait
les tenir toutes prêtes à donner.
8° Les barbares n’attaquent ni la nuit suivante, ni la journée
du lendemain ; ils passent ce temps à se préparer à un nouveau
combat. Il semble donc bien qu’ils ne se remettent pas en
(1) Voir, pour les n™ G et 0, la suite de ce récit au chapitre suivant.

�MAIUUS EN PROVENCE

87

marche, qu’ils ne changent pas de place. Le second combat a
lieu le surlendemain du premier; mettons, si l’on veut, pour
lixcr les idées, que le premier a lieu le lundi, et le second le
mercredi.
9° Au matin du jour où s’engage le second combat, la palis­
sade du camp romain est achevée.
10° Le premier combat aurait été livré, dit-on, malgré la
volonté de Marins.

Avant de discuter ces divers points, il faut passer en revue
les autres textes, qui peuvent compléter ou contredire celui de
Plutarque.
E p it o m e : « Duobus præliis circa Aquas Sextias liostes dele-

vit.— Il détruisit les ennemis en deux combats dans les environs
d’Aix. )?
V e llf .iùs P a t e r c u l u s : « Circa Aquas Sextias cum Teulonis

con flixit... 150,000 priore ac poslero die ab eo trucidatis (soit
les lundi et mardi) . — Il en vint aux mains avec les Teutons dans
les environs d’A ix.... Il en massacra le premier jour et le lende­
main, 150.000. »

F i.orus ne parle que d’un seul combat « in loco quem Aquas
Sextias vocant »; les ennemis occupent la vallée et le fleuve,
« vallem fluviumque medium liostes tenebant », et les Romains
n’ont pas d’eau : on se demande si Marins ne l’a pas fait à
dessein ?

O rose : « Marins posl digressum hoslium castra movit, et
collem occupavit, qui campo et fluvio, ubi liostes sesc diffuderant, imminebat. Quumque exercitus ejus aqua ad potandum
deesset, querelisque omnium coarguerelur : aquam quidem in
conspectu esse respondit, sed eam ferro vindicandam. Primis
itaque calonibns cum ‘ clainore in pugnam ruenlibus, subsecutns exercitns mox justo certamine

compositis ordinibus

hélium geslum, et viccre Romani. Quarto die produclae rursus
utrinque in campum acics ».

�88

MICHEL CLERC
« Marins, après le départ des ennemis, leva son camp, et

occupa la colline qui dominait la plaine et la rivière où les
ennemis s’étaient répandus. Comme son armée manquait d’eau
à boire, et que tous l’assiégeaient de leurs plaintes : « l’eau,
répondit-il, vous la voyez d’ici, mais il faut la conquérir par le
fer. » Là dessus les valets s’étant précipités les premiers au
combat à grands cris, l’armée les suivit, el bientôt on combattit
en bataille rangée et en rangs formés, et les Romains l’empor­
tèrent. Le quatrième jour, les deux armées marchèrent de
nouveau l’une contre l’autre (donc le mardi et le jeudi). »
Une chose est absolument certaine, malgré le silence de
Florins : c’est qu’il y eut deux combats. Reste à voir où ils
furent livrés, et si tous deux le furent sur le même emplacement,
ou en deux endroits différents. Là-dessus, les érudits modernes
sont très partagés, el il y a lieu d’examiner et de discuter leurs
systèmes, avant de donner notre conclusion personnelle.

�MARIUS EX PROVENCE

89

2. — E x a m e n des h y p o t h è s e s .

Je commence par le dernier des dix points indiqués, le plus
facile à résoudre. Oui, le combat a bien été livré malgré la
volonté de Marins, et la preuve en est qu’il s’engagea avant que
le camp fut fortifié, ce qui était absolument contraire aux habi­
tudes romaines, le camp devant servir de refuge en cas de
défaite. Il est donc possible que Marins ne fût pas encore arrivé
au poste qu’il comptait occuper définitivement ; et, même une
fois le combat engagé, il est possible que, s'il ne l’a pas poussé
à fond, c’est parce qu’il a jugé que l ’emplacement se prêtait mal
à son projet de destruction complète de l’armée barbare. En
somme, l ’argument est plutôt en faveur de l’hypothèse que les
deux combats se sont livrés en deux endroits différents : je ne
vois pas pourtant qu’aucun des partisans de celte hypothèse ait
songé à l ’invoquer. Dans tous les cas, il est visible que, pour
Plutarque, si le premier combat a pu être livré contre la volonté
de Marius, il n’en a pas été de même du second, qui a au
contraire été voulu par le général romain.
Ce premier point réglé, j ’arrive à l’exposé des hypothèses, en
ne mentionnant que celles qui émanent d’érudits locaux,
connaissant les lieux, et ayant étudié la question en détail.
P a p o n , T i r a n , D e r v ie u : les deux combats se sont livrés sur

un seul et même emplacement, qui est, non pas le voisinage
immédiat d'Aix, mais la région de Pourrières ; il y a entre eux
quelques différences de détail.
B o u c h e , L a S t a t is t iq u e , G il l e s , B e r e n g e r - F é r a u d : le pre­

mier combat se livre à Aix, Marius étant sur la rive droite de
l’Arc, au nord des barbares.
P it t o n , D e H a it z e , R o u c k o n -G u ig u es , de L a C a l a d e :

le

premier combat se livre à Aix, Marius étant sur la rive gauche
eje l’Arc, au sud des barbares.

�90

MICHEL CLERC

Ce partage (les opinions entre un nombre à peu près égal
d’auteurs suffit pour montrer la difficulté de la question.
Il faut ajoutera ceux qui admettent que le premier combat a
eu lieu près d’Aix, le chanoine Caslellan, qui, lui, met l’armée
romaine à cheval sur les deux rives de l'Arc !
« (L a plaine d’Aix), à l’ouest de la cité, a pour limites les
collines d’Arbois cl celles de Ventabren. II est constant par
l’histoire, témoin Plutarque, que les barbares en étaient les
maîtres et que le général romain se trouvait retranché à l’extré­
mité. Mais où placerons-nous son camp ? A droite et à gauche
de Roquefavour, à l’entrée du vallon étroit par où coule la
rivière de l’Arc, tout près de l’ermitage de Sainl-IIonnorat dont
parle une charte de Conrad le Pacifique, roi d’Arles ou de P ro­
vence, en date de l’année 963.
« Le rocher coupé à pic, dit la Baumace, dont une grande
caverne porte encore le nom Mari, abrégé de celui de Marins, lui
servait au Midi de rempart inaccessible : car d’ailleurs, à peine
le lit de la rivière y laisse au pied de l’espace pour y faire passer
une voiture. Le couchant et le levant, en pente rude, étaient
défendus par des murailles épaisses, construites sans mortier.
Ce qui en reste en est la preuve évidente. Le Nord, seul endroit
que la nature n’eût pas fortifié, avait, outre le mur, un grand
fossé creusé dans la roche vive, dont une partie se voit encore.
La superficie du local est de 250 mètres de long, sur 225 en
large; il pouvait contenir en tout, d’après l’estimation des per­
sonnes de Part, environ 25.000 hommes.
« On y apercevait autrefois les divisions des rues du camp, et
les fondements en bâtisses des casemates ou habitations des
soldats, avant que les défrichements modernes en eussent bou­
leversé toute la surface, aujourd’hui en grande partie encom­
brée par des monceaux de pierres.
« La colline à gauche, en face, au delà de l ’Arc, également
occupée par les Romains, et qui les rendait maîtres du cours de
la rivière, n’offre plus que de faibles restes de fortifications. »
La réfutation de ce système est des plus faciles. L ’oppidum
dont il est question n’a rien de commun avec un camp romain ;

�MÀRIUS EN PROVENCE
et puis, cette élude d’un point particulier de la campagne ne se
relie pas à une élude d’ensemble ; pourquoi Marins serait-il
venu à Roquefavour, point qui n’est pas sur la route des bar­
bares, la route d’Italie ? Nous écarterons donc tout d’abord ce
système.
En fait, Castellan paraît avoir admis implicitement, pour la
marche de Marins et des barbares, le système de Bouclie, par
lequel je commence : les barbares ont traversé la Grau, longé le
nord de l ’étang de Berre, et remonté l’Arc. Marius, qui les suit,
campe aur le monticule de Pié-Redon ; battus, les Teutons
s’enfuient à l’Est, suivant la rivière, et Marius les rejoint près
de Pourrières. Le premier combat a eu lieu au Plan d’Aillanne,
plaine entre Roquefavour et les Milles.
« Il y a de l’apparence que tandis que les Teutons banquetaient
étendus en la plaine aux deux bords de cette rivière (l’Arc),
l’armée de Marius venant du côté d’Arles et de la Grau s’arrêta
vers le. quartier du lieu Saint-Pons au côté droit de la rivière
sur un tertre appelé aujourd’hui Piéredon où il y avait faute
d’eau. »
Pié-Redon est un monticule triangulaire d’à peine 300 mètres
de côté, insuffisant pour un camp romain. Et il se trouve à
cinq kilomètres de l ’eau que Marius montrait à ses soldats, à
moins d’admettre que cette eau fût celle, non de l’Arc, mais de
la Touloubre, à deux kilomètres au Nord. En somme, Bouche a
été amené à ces conclusions par la façon dont il s’était repré­
senté la marche des deux armées, marche par la Crau, dont j ’ai
montré plus liant l’impossibilité.
La Statistique a repris ce système en y ajoulanl quelques
embellissements :
« Les barbares trouvèrent le premier camp retranché aux
environs de Miramas, et la difficulté des vivres commençant
à se faire sentir, ils envoyèrent un détachement le long de la
Toulouhre, tandis que le gros de l’armée descendit vers l’embou-

�MICHEL CLERC
chure de l ’Arc et remonta ensuite celle rivière jusqu’à Aix. Le
détachement fut attaqué près du lieu où fut depuis érigé le
temple du Vernègue, dans le vallon de Maison-Basse, et après
un combat meurtrier il fut poussé sur les bords de la Durance et
exterminé aux environs de Mallemort. Le gros de l ’armée essuya
aussi un écliec considérable au Baou de Marius, près de Ventabren, dans une plaine située le long de l’ Arc, qui est connue sous
le nom de Plan d’Aillane, et où l’on trouve une grande quantité
de fers de lances, de tronçons d’épées fort larges et beaucoup
d’ossements. Ces deux combats furent livrés, non pas par l’armée
de Marius, mais par les troupes que ce général avait postées
dans tous les camps retranchés et qui durent être secondées par
les habitants du pays.
« Cependant Marius, qui suivait les barbares à petites journées,
vint camper sur la rive droite de l’Arc, entre le camp retranché
d’Entremont et la forteresse de Sextius. La position, avec très
peu de travail, devenait inexpugnable, mais l’eau manquait
absolument... Le premier com bat... se donna sur les bords
mêmes de l’Arc, aux environs du ruisseau de Pinchinat, et les
barbares

vaincus furent chassés

de Mariolum, aujourd’hui

Meyreuil, où ils avaient leur camp. »
Les prétendus combats précédant celui d’Aix n’ont jamais
existé que dans l ’imagination des auteurs de la Statistique.
D’autre part, Marius s’est bien gardé de disséminer sa petite
armée dans ces prétendus camps retranchés, qui n’ont rien de
commun avec un camp romain. Les trouvailles d’armes faites
çà et là ne prouvent rien : on en fait partout de semblables, dans
des tombeaux ordinaires. Les habitants de ces oppida, César
nous l’indique, s’y sont réfugiés lors du passage des barbares,
et ceux-ci, poursuivant leur route vers l’Italie, ne les ont certai­
nement pas assaillis.
Dans ce système, enfin, l’emplacement du camp de Marius est
des plus vagues : entre Entremont et Aix, ou à Saint-Eutrope.
Et les barbares sont à Meyreuil ! de Saint-Eutrope à l’Arc, il y a
trois kilomètres ; et l ’armée de Marius, qui chasse les barbares
de Meyreuil et rentre ensuite dans son camp, aurait fait ainsi

�MARIUS EN PROVENCE

93

quinze kilomètres I En un mol, la question n’a [tas été sérieuse­
ment étudiée, malgré l ’abondance de détails narrés par les
auteurs, détails tous de pure fantaisie.
Elle a été mieux étudiée par Gilles et par Bérenger-Féraud, qui
ne diffèrent d’ailleurs l’un de l ’autre que par des détails.

G illes :
« Les deux armées sontdescendues aux Milles par Eguilles; les
barbares se sont campés sur les coteaux au Nord, et c’est dans ces
conditions qu’a eu lieu la bataille... Mais pourquoi Mariusa-L-il
choisi ce campement, si ses soldats devaient y manquer d’eau ?
Pourquoi n’a-t-il pas obliqué à droite pour éviter les barbares et
se rapprocher du Lar ? Celte manœuvre lui était facile et n’aurait
en rien modifié sa tactique ! C’est qu’il avait un m otif plus
sérieux que celui d’aiguiser le courage de ses soldats : le manque
d’eau fut l’occasion dont il se servit pour se faire forcer la main
par son armée, laquelle n’ayant plus peur des barbares, se lassait
de les suivre ainsi à la p iste... Il trouvait, par dessus tout,
l’occasion naturelle de livrer bataille avec toutes chances de
succès, sachant qu’il n’aurait affaire qu’avec les 30.0Ü0 Ambrons
séparés, par les gorges situées au delà d’Aix, des Teutons déjà
arrivés dans la plaine de Pourrières. »
.Te me bornerai, pour réfuter ce système, à rappeler l’objection
que l’auteur s’est faite à lui-même, à savoir que Marins se serait
fait forcer la main par ses soldats pour combattre ! On ne voit
aucune raison pour que Marins ail campé là, ni pour qu’il y ait
combattu. Eu admettant avec Gilles que les Ambrons aient
formé l’arrière-garde des barbares (ce qui, nous le verrons, est
une erreur), Marius risquait de voir le reste de leur armée, dé,à
engagée dans le cirque, rebrousser chemin pour secourir les
Ambrons, ou au contraire lui échapper pendant ce temps.
Bérenger-Féraud admet, lui aussi, que les Ambrons formaient
l’arrière-garde, et que le combat a été voulu par Marius. Mais il
y a en plus, chez lui, une prétention à l’exactitude dans le détail,
qui est quelque peu puérile. Le rôle qu’il assigne à une légion

�MICHEL CLERC

94

auxiliaire témoigne d’ une connaissance insuffisante de l’organi­
sation des années romaines. Mais, en dehors de ces détails, il y
a un certain nombre d’assertions absolument incompréhen­
sibles : les Romains et les barbares sont tous deux sur la même
rive de l’Arc, la rive droite : comment les auxiliaires postés sur le
Montaiguet peuvent-ils alors commencer l’attaque ? c’est donc
eux qui traversent la rivière ? puis les Ambrons la traversent à
leur tour, passant de la rive droite sur la rive gauche. Enfin, les
Celto-Lygiens sont (à la page 469) sur le Montaiguet, et (à la
page 472) sur la rive droite de l’Arc ! Enfin, j ’avoue ne pas com­
prendre ce que c’est que « prendre en enfilade le lit d’ une
rivière ».
Il n’y a rien de tout cela dans Plutarque, et les choses s’y
passent beaucoup plus simplement : Marius est sur une colline,
les barbares dans la plaine; le cours d’eau est entre eux deux,
et ce cours d’eau est visible du haut de la colline où sont les
Romains. Evidemment, la masse des barbares ne peut avoir été
resserrée sur le lit même de l’Arc; il fallait qu’ ils eussent leurs
coudées franches, et de la place, au moins sur l’une des deux
rives. C’est donc trop de faire occuper par les Romains à la fois,
comme le fait Bérenger-Féraud, la Bougerelle et le Montaiguet :
il ne reste alors plus de place, même pour les seuls Ambrons,
à moins de les étendre à l’infini le long de la rivière.
J’ajouterai que, d’après des renseignements que j ’ai tout lieu
de croire exacts, la carte dressée pour les travaux du canal du
Verdon, sur laquelle s’appuie l’auteur, passe pour avoir été faite
dans un esprit tendancieux : on aurait forcé certaines cotes
pour n’êlre pas obligé d’arroser certains terrains, et, notamment,
les mamelons sur lesquels Bérenger-Féraud fait camper Marius
ne s’élèveraient pas en réalité au-dessus de la plaine environ­
nante.
Dans

tout cela, il y a trop d’hypothèses, et d’hypothèses

inutiles, et trop de fantaisie : il faut se borner à suivre Plutarque
et ne pas y ajouter. C’est une façon d’écrire l’histoire par trop
subjective, dont l’exemple, d’ailleurs, avaiL déjà été donné par

�MARIUS

EN

PROVENCE

Amédée Thierry dans son récit de la bataille d’Aix, ré cita la
lois fantaisiste et vague :
« Eaux-Sextiennes, située près de la petite rivière d’Arc qui
portait alors le nom de Camus, était un des lieux de plaisance
des magistrats et des riches citoyens de la Province. La beauté
des sites et par dessus tout l’abondance des sources thermales,
si recherchées des Romains, y attiraient un assez grand con­
cours de monde dans les jours brûlants de l’été; des ! ains
publics avaient été construits, et rien n’y manqnait de ce qui
peut contribuer à l’agrément de la vie. La horde ne s’arrêta pas
longtemps dans ces murs : après avoir enlevé toutes les provi­
sions qui s’y trouvaient, elle alla au Levant, ranger ses chariots
par delà le Camus en deux quartiers

séparés : celui des

Ambrons, placé très près de la rivière, était en même temps le
plus rapproché de la ville. Marius ne larda pas à arriver, et,
suivant sa lactique ordinaire, il vint prendre position sur une
colline isolée qui s’élevait entre la ville et les campements
ennemis et dominait tout le vallon. »
C’est là ce que l ’on peut appeler un exemple à ne pas suivre,
ou la façon dont il ne faut pas écrire l’histoire.
En Somme, le système inventé par Louche, repris par Gilles
et amplifié par Bérenger-Féraud, me paraît inadmissible. Sans
préjuger la question de savoir si Marius se trouvait au nord
ou au sud des barbares, il n’est pas conforme aux données essen­
tielles du problème : ou il n’y a pas de place suffisante pour
l’armée romaine, ou il n’y en a pas pour les barbares; ou l ’on se
trouve trop loin de la rivière, ou l’on s’en trouve trop près;
dans le système de Bérenger-Féraud, les valets romains allant à
l’aiguade ne devaient pas forcément rencontrer les barbares :
ils n’auraient eu qu’à aller la chercher un peu en aval du camp,
et non en amont; il est bien évident, au contraire, que, s’ils ont
engagé la lutte, c’est qu’ils ne pouvaient pas faire autrement.
Tout cela vient de ce que les érudits dont je parle, même ceux
qui ont entrepris l’étude de la campagne tout entière, comme
Gilles et Bérenger-Féraud, ne se sont fait une idée nette, ni des

�96

MICHEL CLEHC

projets des barbares, ni du plan de Marins ; ils n'onlpas de vue
d’ensemble, permellant de s’élever au-dessus des détails; ils
perdent constamment de vue l’idée maîtresse, directrice de la
campagne.
Passons à l ’examen de l’autre système, qui place le camp de
Marins au sud de l’armée des barbares.
P itton : Le camp de Mari us est à Marignane ; les barbares
traversent la Camargue, arrivent par la rive droite de l’Arc;
Marins campe au Montaiguet, et, après le combat, vient camper
sous Aix.
D e H aitze : De même ; sauf que pour lui il n’y a pas eu de
déplacement après le premier combat, et que le second a eu lieu
sur le même emplacement.
R ouchon-Guigues s’accorde avec eux pour le premier combat,
mais place le second à Pourrières.
Ce système enfin a été repris et étudié à fond et dans le détail
par M. de la Calade .
« A l’heure où le premier combat allait s’engager, les Romains
étaient postés sur les hauteurs de la rive gauche de l’A rc; les
Ambrons étaient campés sur le bord de l’Arc, à proximité de
celle ville; et les Teutons étaient répandus à l’Ouest, peut-être
jusque près des Milles, ou dans la plaine inclinée vers la rivière
qui, au couchant d’Aix, s’étend jusqu’au quartier de la Bougerclle. ..

Lorsqu’on a lu le récit de Plutarque, et pour peu qu’on

connaisse les environs d’Aix, il semble impossible d’hésiter sur
l’emplacement de l’action décrite par l’historien grec.

Nous

avons, en effet, pour déterminer ce point, ce qu’on appelle en
géométrie deux coordonnées certaines : le cours de l’Arc d’une
part, et de l’autre la position de la ville qui doit son nom à ses
sources thermales. Les barbares... se baignent dans des eaux
chaudes. Ils sont donc campés sur la rire droite de l’Arc, là où se
trouvent ces eaux Ils oïd à passer la rivière pour attaquer l’armée
romaine : celle-ci est donc nécessairement sur la rire gauche. ...
Les Romains avaient pris une position difficilement accessible,

�MA1UUS EN PROVENCE

97

où il est inutile de rechercher les vestiges d’un camp retranché,
puisque le général engage scs soldats à se forlifier avant d’en
venir aux mains. Mais le pied de celle hauteur doit être haigné
par la rivière. L ’eau 11e peut être que très près de la position des
Romains, puisque les valets d’armée n’hésitent pas à aller la
puiser, une cruche d’ une main, une épée

de l’autre, pour

abreuver les chevaux qui sont dans le camp. Or, toutes ces
conditions sont exactement remplies par les collines du M011taiguet, qui s’élèvent en face de la ville d’Aix, sur la rive gauche
de l’Arc. Les crêtes de celle chaîne, qui dominent le cours d’eau
de plus de cent cinquante mètres, les pentes rapides, difficiles à
gravir, qui plongent le plus souvent dans le lit de la rivière, ren­
dent assurément celte position très forte. L ’eau manque sur les
sommets. Vis-à-vis est placée la ville d’Aix avec ses sources
thermales à deux kilomètres des bords de l’Arc. De sorte que, si
les barbares se baignent à Aix, il ne leur faut pas plus de vingt
minutes pour accourir là où le combat s’est engagé. Ils en sont
bien plus près encore, s’ils prennent leur bain dans le petit cours
d’eau naturel par lequel s’écoulent les eaux de la ville pour se
jeler dans l ’Arc. Quant aux valets de l’armée, dix minutes leur
suffisent pour descendre des hauteurs et venir puiser de l’eau à
la rivière.
« La disposition des lieux concorde donc parfaitement avec les
circonstances caractéristiques de la bataille ; mais, de plus, elle
peut expliquer un détail du récit de Plutarque... le passage du
fleuve a rompu l’ordonnance des Ambrons; ils sont chargés vigou­
reusement par les Romains qui les culbutent dans le lit du cours
d’eau et massacrent ceux qui sont passés, et qui, n’osant faire
tète, s’enfuient jusqu’à leur camp. Comment se fait-il que ces
troupes, qui ont franchi la rivière, aient pu, en fuyant, atteindre
leur camp sans la repasser?... O11 a supposé que les barbares
pouvaient avoir, en deçà de l’Arc, un camp dont Plutarque ne
parle pas. Cela est, en effet, très possible, car, en aval du point
où s’appuie actuellement le viaduc du chemin de fer, le lit de la
rivière s’écarte peu à peu du pied des collines, laissant sur la.
rive gauche un espace triangulaire, à peu près uni et en pente
7

�98

MICHEL CLEKC

douce, d’une cinquantaine d’hectares de superficie,.. Sur celle
petite plaine, quelques milliers de barbares avaient pu asseoir
leur camp. On comprend alors comment les valets de l’armée
romaine ne furent attaqués d’abord que par un petit nombre
d’ennemis. Les Ambrons, qui se baignaient sur la rive droite,
vinrent ensuite prendre part à la lutte, en passant la rivière. Ils
furent taillés en pièces par les légions romaines, et ceux qui ne
purent repasser l’Arc cherchèrent à se réfugier dans le camp de
la rive gauche, où la résistance désespérée et inattendue des
femmes et l’obscurité de la nuit mirent fin au combat. »
J’écarterai d’abord de cet exposé, comme inutile, toute dis­
cussion sur le fait que les Ambrons ont repassé le ruisseau, et
sur l’hypothèse de l’existence d’un second camp sur la rive
gauche de l’Arc : les barbares, dit Plutarque, n’osèrent pas faire
front ; c’est donc qu’ils s’enfuirent, et il est inutile d’ajouter
qu’ils repassèrent le ruisseau ; c’est évident. Les Romains, qui
en massacrèrent beaucoup au passage même, poursuivirent jus­
qu’à leur camp ceux qui avaient réussi à passer l’eau, et la pas­
sèrent par conséquent après eux.
En lui-même, le système est très admissible. Le Monlaiguet
est une hauteur suffisante, et même favorable, pour l’établisse­
ment d’un camp romain ; l’Arc est à lionne distance ; la plaine
d’Aix également suffisante pour contenir les barbares ; enfin,
c’est bien là que sont, aujourd’hui encore, les eaux chaudes.
Sur plusieurs points, j ’accepte pleinement les conclusions de
La Calade : pour moi comme pour lui, Marius n’a pas suivi ser­
vilement les barbares, mais il les a escortés en flanc, et les a, au
besoin, précédés ; — les Ambrons sont, non l’arrière-garde des
barbares, mais bien leur avant-garde ; — Marius a donc pu faci­
lement arriver sous Aix en même temps que cette avant-garde,
et bien avant le gros de leur armée.
En revanche, ce système souffre plusieurs difficultés, qui me
paraissent insolubles : 1" Il faut admettre,

comme

le fait,

d’ailleurs, l ’auteur, que les Romains, depuis leur départ, ont
toujours marché au sud des barbares ; 2° ou bien que Marius,
d’abord au nord des barbares, a passé, à un moment dcnné, au

�MARIUS EN PROVENCE

99

sud d’eux, et qu’il l’a fait soit en les précédant, soit après les
avoir laissés passer.
Or, je ne puis admettre ni l ’une ni l ’autre de ces hypothèses,
et j ’ai déjà dit pourquoi.
Enfin, il reste à expliquer la dernière marche de Marius, du
Monlaiguet à Pourrières. Ou Marius a fait une marche énorme,
en passant en dehors et au sud du cirque, par Luynes, Gardanne, Auriol, Saint-Zacharie et Saint-Maximin, ou bien il est
entré dans le cirque, ne fût-ce que de Meyreuil à Beaurecueil
(comme l’admet La Calade), ce qui eût été une manœuvre
infiniment dangereuse.
Je ne puis doue me rallier à ce système, non plus qu’au précé­
dent. Mais l’exposé, tel qu’il en est fait par La Calade, a du
moins ce grand mérite : avant même d ’arriver à l’examen du
troisième système, celui de Papon, Tiran, Dervieu, qui admet­
tent un seul et unique champ de bataille, il pose nettement et
force à résoudre les trois questions suivantes : Marius, lors du
premier combat, se trouve-t-il au nord ou au sud des barbares,
soit dès le début, soit qu’il les ait traversés ? — les Ambrons for­
ment-ils l’avant-garde ou l’arrière-garde de l’armée barbare ? —
enfin quelle importance faut-il attacher à la mention faite par
Plutarque des eaux chaudes, mention qui forme l’argument le
plus fort de La Calade, et qui est, en effet, le plus embarrassant
pour ses adversaires ?
Nous pouvons essayer de résoudre, avant même de passer à
l’examen du troisième système, ces trois problèmes, auxquels
j ’en ajouterai un quatrième : les deux armées ont-elles changé
de place après le premier engagement ?
I.

— La première question, celle de savoir si Marius a marché

au nord ou au sud des barbares, n’a jamais été examinée pour
elle-même, au point de vue uniquement stratégique : les auteurs
concluent dans tel ou tel sens suivant l'emplacement qu’ils
assignent aux deux armées pour le premier combat.
Gilles : les deux armées arrivent en suivant la même route, ce
qui est stratégiquement impossible ; toutes deux sont donc,
puisque pour lui elles arrivent d’Eguilles, sur la rive droite de

�100

MICHEL CLERC

l ’Arc. Seulement, pour faire cadrer son récit avec celui

de

Plutarque, il fait franchir l’Arc par les barbares, sans donner
aucun m otif de cette manœuvre, absolument inexplicable en
effet, les barbares n’ayant aucune raison de quitter une rive pour
l ’autre.
Bérenger-Féraud, plus conséquent avec lui-même, admettant
pour les deux armées le même itinéraire, fait défiler les barbares
sous Aix, toujours sur la rive droite du fleuve. Il se trouve alors
obligé, pour expliquer le combat de la rivière, de supposer que
les Ambrons la traversent du Nord au Sud pour aller combattre
un corps romain détaché sur le Monlaiguet.
La Calade seul a, sur la question, une opinion ferme, qu’il
formule avant de faire le récit du combat. Pour lui, Marins est,
dès le début, au sud des barbares, et il y reste jusqu’après le
premier combat. Il combat en allant du Sud au Nord, l’Arc se
trouvant entre les deux parties, et les eaux chaudes sur la rive
droite, qui est celle où sont postés les barbares. Et il donne la
raison sur laquelle il s’appuie : c’est que Marins veut rester en
communication avec Marseille ; mais on sent que la véritable
raison est tirée du récit même du combat, c’est-à-dire de la
nécessité de mettre les Romains sur l’autre rive que celle où sont
les barbares, qui sont sur la rive droite, celle où coulent les
eaux chaudes.
J’ai déjà indiqué que l’argument des communications à garder
ouvertes avec Marseille ne me paraissait pas convaincant. Le
centre de ravitaillement des Romains, ce n’était ni Marseille, ni
même la Province, mais l’Italie, sans quoi le travail de la Fosse
Marienne serait inexplicable. Marins avait, au contraire, dès le
début de la campagne, intérêt à empêcher les barbares de se porter
au Nord, sur la Durance, et à les tenir enfermés entre l’Italie, la
mer, et lui : il est donc plus probable a priori qu'il a fait roule
au nord de l’armée ennemie.
Mais, dans toute la première partie de la campagne, celle qui
se déroule dans la région des Alpines, il lui était matériellement
impossible d’opérer celle marche par le Nord, puisqu’il n’y avait
rien entre la Durance et les barbares ; il les a donc suivis, forcé-

�MARIUS EN PROVENCE

101

ment, par le Sud, puis il a dû passer au nord de l’ennemi dès
qu’il l’a pu. Or, à partir de la fin des Alpines, s’élève une série
de hauteurs, le Mont Menu, le Mont du Défends, la Trévaresse,
qui aboutit aux environs d’Aix, et qui se trouvait au nord des
barbares ; et ces hauteurs, je l’ai indiqué, sont plus élevées et
plus continues que celles du Sud.
D’autre part, je suis très frappé d’une chose : depuis qu’ils ont
inutilement assailli le camp romain, les barbares, non seule­
ment n’ont plus de combat à livrer, mais paraissent agir en
toute sécurité. C’est donc que Marins n’est plus en vue. Il faut
en conclure qu’il ne lésa pas suivis servilement, ni par derrière,
ni même en flanc, mais qu’il s’est dérobé, qu’il est devenu, pour
l ’ennemi, invisible. J’estime donc qu’il a longé les Alpines au
Sud, et qu’il a, ou bien devancé les Teutons au passage de
Lamanon, ou plutôt, comme je l’ai déjà indiqué, qu’il les y a
volontairement laissés passer avant de s’y engager lui-même. De
là, il est passé aussitôt sur la Trévaresse : il n’avait nullement
besoin de les suivre, puisqu’ils ne pouvaient aller qu’à Aix et
Saint-Maximin, où il pouvait, lui, par le Nord, facilement arriver
avant eux.
Dans cette position, Marius peut garder ses communications
avec le port de la Fosse, et assurer son ravitaillement par
l’arrière ; vainqueur, il prend les Teutons entre lui, la mer et les
Alpes ; vaincu, il bat en retraite dans la vallée de la Durance ou
dans celle du Rhône, sans pouvoir ni être entouré, ni coupé. Il y
a donc, en un mot, des raisons de toute espèce pour que la
marche de Marius se soit effectué par le Nord, et ces raisons,
j ’insiste là dessus, ne sont pas tirées du récit du combat : elles
lui sont, pour ainsi dire, antérieures et extérieures.
II.

— Pourquoi la première rencontre s’cst-elle faite avec les

Ambrons ? Pour Gilles et Bérenger-Féraud, les Teutons sont
déjà parvenus dans la plaine de Pourrières ; les Ambrons forment
l’arrière-garde, et sont fort éloignés du gros. La Calade incline
à faire au contraire des Ambrons l’avant-garde. Il allègue pour
Cela deux raisons. Les Ambrons, fiers de la victoire remportée

�102

MICHEL CLEUC

par eux sur Cœpion, avaient dû demander à marcher en avant ;
et ils étaient parents par la race et la langue des indigènes
ligures, donc plus aptes à servir d’éclaireurs à l’armée.
La seconde raison a peu de poids : même en admettant que
les Ambrons fussent d’origine ligure, il est peu probable que la
langue des deux peuples se fût conservée identique depuis leur
séparation ; la preuve en est que lors du combat, les Ligures
furent surpris de ce cri « Ambrons », et ne se doutaientpas qu’ils
fussent de même race qu’eux. La première raison a plus de
valeur : le service d’avant-garde, étant généralement considéré
comme un poste de danger et d’honneur, a pu être revendiqué à
ce titre par les vainqueurs d’Orange.
Mais voici un autre argument, que j ’estime plus décisif.
Marins suit sur le (landes barbares, ou les devance, d’une façon
constante ; et nous sommes, dans tous les cas, tout près de
remplacement de la bataille décisive : en admettant qu’il y ait
eu marche entre les deux combats, il n’y a pas plus d’un jour de
marche entre les deux champs de bataille. Si les Ambrons for­
ment l ’arrière-garde, tout le gros de l’armée a déjà défilé, et se
trouve déjà loin, puisqu’il n’entend pas la bataille et ne vient
pas au secours des Ambrons. L ’armée est donc entrée complè­
tement (comme l ’admet Bérenger-Féraud) dans la plaine de
Trets. Si elle a continué sa marche pendant que les Ambrons se
battaient sous Aix et toute la journée du lendemain (et on ne
voit pas pourquoi elle ne l’aurait pas fait), les barbares, se
déployant à leur aise et marchant facilement dans celle vaste
plaine, auront franchi la passe avant que Marius soit arrivé.
Celui-ci, en effet, ne peut entrer dans la plaine à leur poursuite,
ce qui le placerait entre eux et les Ambrons : il sera donc obligé
de faire un long détour au sud des monts de Regaignas et de
l ’Oljnnpe. Même en admettant, avec Bérenger Féraud, que les
barbares ont fait halte, la longueur de la route à parcourir par
Marius reste la même. Et, comme il n’a pas marché la nuit qui a
suivi le premier combat, il lui faudra faire tout ce trajet dans
la seule journée du lendemain, et trouver encore le temps de
camper et de faire manger les troupes à l’heure habituelle!

�MARIUS EN PROVENCE

103

Comme l’étape aurait été de plus de 50 kilomètres, la chose est
absolument impossible.
En fait, Marius a dû de préférence se maintenir à la hauteur
de la tête des colonnes barbares, pour pouvoir les devancer au
besoin, Ainsi s’explique . que l’avant-garde barbare soit arrivée
la première (à Aix ou à Pourrières, peu importe), que Marius
soit arrivé en second lieu, peu de temps après elle, et, en troi­
sième lieu, le gros de l’armée barbare.
Il y a donc toute espèce de probabilités pour que les Ambrons
aient formé l’avant-garde, même si l’on admet Aix pour premier
champ de bataille ; ces probabilités deviennent une certitude,
si l’on admet que le premier combat, comme le second, s’cst
livré à Pourrières.
III.

— Le seul argument véritablement frappant en faveur du

système qui veut que le premier combat se soit livré sous Aix,
et aussi que Marius ait marché par le Sud, c’est la mention
laite par Plutarque des eaux chaudes. Mais La Calade seul en a
vraiment tiré parti, en faisant de ce fait précis le point d’appui
et comme le centre de tout son exposé ; chez Gilles cl BérengerFéraud, ce n’est pas une des parties essentielles de la démons­
tration.
Je résume l’argumentation de La Calade. Nous avons, pour
établir la position respective des deux armées, deux coordon­
nées, l’Arc, les eaux thermales actuelles. Or les barbares se
baignent dans ces eaux thermales : ils sont donc sur la rive
droite, où elles se trouvent ; eL ils ont à passer la rivière pour
attaquer les Romains : c’est donc que ceux-ci sont sur la rive
gauche.
En soi, le système est inattaquable : à moins que l’on ne
démontre qu’il y avait aussi des eaux thermales ailleurs, ou
bien que cet épisode des barbares s’y baignant est une pure
invention de Plutarque.
Tiran et Dervieu ont supposé, en effet, qu’il avait pu y avoir
ailleurs des sources thermales. A quoi La Calade réplique, avec
raison, qu’il ne suffit pas de le supposer, mais qu’il faudrait le
démontrer.

�MICHEL CLERC
Or les géologues affirment que la région de Fourrières ne pro­
duit point de sources de ce genre, et que le terrain n’est point de
ceux qui peuvent en fournir. D'après le Guide Joanne, il y aurait
cependant à Pcvnier une source d’eau chaude, dont je n’ai pas
connaissance autrement. Par contre, j ’ai pu constater qu’un
bassin situé près de Pourrières, et que l’on m’avait affirmé
contenir de l’eau chaude, était parfaitement froid, le 4 décem­
bre 1898. Enfin, à la même date, j ’ai vu, en effet, non pas à Pour­
rières, mais près de Pourcieux, des sources chaudes dont l’exis­
tence m’avait été signalée par M. l’abbé Esparial, curé

de

Pourcieux. .Te me garderai bien, d’ailleurs, d’en exagérer l’im ­
portance. Tout d’abord, ces sources sont loin d’être constantes :
elles n’apparaissent, d’après les observations fort bien faites de
M. Esparial, qu’après des pluies abondantes, ce qui fait que
ceilaines années elles n’apparaissent pas. Elles sont toujours
peu abondantes : dans les meilleures années, quelques femmes
peuvent y laver leur linge. Enfin la température en est peu
élevée, car elle ne dépasse pas 16 degrés, alors que l’eau de la
rivière en marque 8.
Il est bien évident que ces modestes sources ne peuvent se
comparer aux eaux abondantes et régulières d’Aix. Aussi n’en
ai-je parlé qu’à litre de curiosité, et ne veux-je en tirer d’autre
conclusion que celle-ci : que l'affirmation qu'il n’y a jamais eu
d’autres sources thermales dans la région d’Aix est peut-être
trop absolue; si faibles que soient celles de Pourcieux, il y a là
un indice d'un état de choses qui a pu être plus actif autrefois.
Strabon ne nous dit-il pas que les eaux d’Aix, depuis le temps
de la bataille, sont devenues froides ? Il veut dire, sans doute,
qu’elles sont devenues moins chaudes ; mais cela prouve tou­
jours que, du temps même des Romains, il s’était opéré un
changement dans le régime de ces eaux. Il a pu en être de même
pour les sources de Pourcieux.
Examinons maintenant de plus près ce passage du récit de
Plutarque. Plutarque ne dit pas formellement que les barbares se
baignaient dans ces eaux chaudes : ils se baignaient, dit-il, car
il y a là des sources chaudes. Mais, si abondantes que l’on suppose

�105

MAI’
,IUS EN PROVENCE

ces sources, combien d’hommes ont pu s’y baigner à la fois?
Il est évident qu’ils pouvaient se baigner en beaucoup plus
grand nombre dans la rivière ; or, pour Plutarque, c’est la
plupart d'entre eux qui se baignaient, ou prenaient leur repas.
En somme, cette mention des sources thermales est là acci­
dentelle, et Plutarque ne la développe pas : c’est une sorte de
parenthèse qu’il ouvre, à tel point que ce membre de phrase est
inutile au reste de la phrase. On pourrait croire que ce passage
a été ajouté au texte de Plutarque par quelque scholiaste dési­
reux de montrer ses connaissances géographiques. Mais je dois
dire qu’il n’y a pas sur ce point de désaccord entre les manus­
crits, ni de variantes,

qui

permettent

de

soutenir celle

hypothèse.
Une dernière remarque : Plutarque est le seul à parler de ces
sources, tous les autres auteurs anciens ne parlant que de la
rivière.
Faut-il, en dernière analyse, attacher à ce mot de Plutarque
l’importance d’un renseignement topographique précis ? Que l’on
se rappelle le passage où T ile-L ivc nous dépeint Hannibal
montrant à ses troupes l’Italie du haut d’un col des Alpes. Or,
l’Italie n’est pas visible de la plupart des sommets par où
Hannibal a pu passer, notamment du mont Genèvre. Il n’y a là,
selon toute probabilité, qu’un artifice, ou de l’historien orateur
ou du général lui-même, un simple détail pittoresque ajouté au
tableau.
Ici, de même, Plutarque, sachant que le combat avait été
engagé par les valets d’armée qui allaient chercher de l’eau et
qui avaient trouvé les barbares se baignant, a rappelé les eaux
chaudes qui faisaient la célébrité d’Aix. Et pourtant, il est
évident que les valets n’allaient pas puiser dans ces eaux chaudes,
mais bien dans l’Arc, et que c'est sur les bords de l’Arc que le
combat s’engagea.
Evidemment, il est toujours regrettable, étant donné que l’on
ne possède sur un sujet qu’une seule source, d’y apporter des
modifications ; encore est-il moins grave d’y retrancher que d’y
ajouter quelque chose. Etant donné le caractère de l’œuvre de

�100

MICHEL CLERC

Plutarque, rien de moins surprenant que de le voir introduire
dans son récit un détail, exact en lui-même, mais qui n’est pas
à sa place.
Plutarque parle aussi de la beauté et du charme du lieu, qui
ont contribué à faire arrêter là les barbares. En vérité les bords
de l’Arc près d’Aix, sont, à nos yeux, assez pittoresques en été ;
mais j ’imagine que les Teutons recherchaient autre chose que le
pittoresque, çt que la vaste plaine qui s’étend de Trels à
Pourrières, remplie de fermes et de cultures, bien plus large que
celle d’Aix, bien plus découverte, leur parut bien plus favorable
pour une halle.
Au résumé, il faut, ou attacher une grande importance à ce
détail des eaux chaudes, et en faire la base même du récit, et
alors l’on se heurte à des difficultés, graves pour la marche
jusqu’à Aix, et inextricables pour la marche d’Aix à Pourrières ;
ou y renoncer résolument. D’un côté, on rencontre des dificultés,
mais, de l’autre, des impossibilités. En voici la preuve.
Si les deux combats se sont livrés à Pourrières, les deux
armées évidemment n’ont pas changé de place, pas marché
entre les deux ; elles ont forcément marché, au contraire, si le
premier combat s’est livré à é ix et le second à Pourrières. Aussi
La Calade s'efforce de démontrer qu’elles ont marché :
« Plutarque n'affirme nullement que les armées soient restées
immobiles entre les deux batailles ; il se tait seulement sur ce
point. En ce qui concerne les barbares, il dit oi a/,v é-rf/Jlcv oivs
vjxtck, o'jzs

r7j; I tt'.oûitt.ç fuipxç, ce qui veut dire qu’ils ne
survinrent pas, qu’ils n'intervinrent pas, dans la nuit ni le jour
suivant. Et, comme on vient de dire que Marins s’attendait à un
combat de nuit dont il craignait le désordre, ce passage signifie
évidemment que les ennemis ne l'attaquèrent pas. Puis l’historien
continue ainsi : à).),à auvTaTTOvveç Éautoù; xal TtapacrxEua^ôpsvo'.
Sis-rsXouv, c’est-à-dire qu’ils passèrent tout ce temps à se ranger
ensemble et à se préparer. Or une armée peut se préparer, se
ranger, pour une marche comme pour une bataille... Quant à
Marins, il envoie Marcellus opérer son mouvement tournant, et
il a soin que ses troupes dorment après le souper. Ce repos des
soldats dans la soirée n’exclut nullement des mouvements

�MARIUS EN PROVENCE

107

exécutés le matin. Donc ceux qui pensent que, dans la matinée
qui a suivi la bataille d’Aix, les armées ont changé de place ne
contredisent pas formellement le texte de Plutarque. Ils se bornent
à suppléer ce qui manque dans son récil, à combler une lacune. »
Plutarque, au contraire, me paraît absolument net sur ce
point. Qu’est-ce que peut bien signifier « passer une nuit et un
jour il se préparer et à s'organiser », si cela n’exclut pas absolument
l’idée de marche? Cela veut dire que les Ambrons ont enseveli
leurs morts, recueilli leurs blessés, et, surtout, ont attendu que
le gros de l ’armée dont ils n’étaient que l’avant-garde arrivât,
pour s’apprêter en commun à un combat général.
Or, si les Ambrons n’ont pas bougé, Marius n’a pas bougé
davantage, puisqu’au surlendemain, pour recevoir l'ennemi, il
range son armée devant son camp. Et comment Plutarque, qui
indique le mouvement exécuté par le lieutenant de Marius,
Marcellus, n’aurait-il rien dit d’un mouvement exécuté par
Marius lui-même ?
Donc le second engagement a eu lieu sur le même terrain que
le premier.
Et ainsi s’explique que Marius ait engagé le premier combat
malgré lui. Il était bien arrivé où il voulait, mais il ne faisait
qu’j' arriver, et n’avait pas eu le temps de dresser son camp.
Notons en passant qu’il ne s’est exposé au contact avec les
barbares que là où il l’a voulu : jusque là il n’a point été en vue
pour eux : il n’jr a pas eu possibilité d’un combat, même d’un
combat improvisé comme celui qu’il livre un peu malgré lui dès
sou arrivée. Ainsi s’explique encore que les Ambrons, dans cette
première affaire, aient combattu seuls : c’est une avant-garde,
campée à l’extrémité orientale de la plaine, où elle attend que le
gros ait rallié. Battue, elle ne cherche pas à forcer à elle seule
le passage ; elle attend que la jonction soit opérée, d’où celle
journée d’intervalle entre les deux batailles.
Il restera maintenant à trouver un emplacement qui explique
toutes les phases des deux combats, sauf toutefois l’épisode des
sources thermales. Car, si l’on admet cet épisode, il faut être
conséquent avec soi-même, et placer les deux combats à Aix,
comme l’a bravement fait de Hailze. Mais ce sj'slème est abso-

�108

MICHEL CLERC

Initient inconciliable avec l’épisode de la marche de Marcellus,
avec les charges de la cavalerie romaine dans la plaine, et,
surtout, avec le fait que les barbares ont été exterminés. Nous
• •
,
. ^
sommes ainsi amenés à examiner le troisième et dernier sys­
tème, celui qui veut que les deux batailles se soient livrées dans
les environs de Fourrières.
P apox a très bien vu les difficultés de la question, et les con­
tradictions du texte de Plutarque : « Après quelques jours de
marche, les deux armées arrivèrent à la rivière l’Arc, dans
une plaine située entre Trets et Pourrières, au delà d’Aix. » Et
il ajoute en note : « Nous plaçons cette bataille dans la plaine de
Trets, suivant l’opinion commune. Il faut pourtant convenir
que le récit de Plutarque n’est guère propre à nous faire con­
naître en quel lieu elle nous fut donnée. Cet auteur semble insi­
nuer que ce fut aux portes de la ville d’Aix, près de l’endroit où
sont les eaux thermales. Il dit ensuite que les corps morts
engraissèrent les terres des Marseillais, quoique Marseille soit à
cinq lieues de la ville d’Aix, où les Romains avaient mis une
colonie. Ce défaut d’exactitude prouve que Plutarque ne con­
naissait point le pays, et qu’il faut plutôt déterminer la position
du champ de bataille par la connaissance que nous avons du
local, que par le récit de cet historien. »
Les réflexions du savant oratorien me paraissent on ne peut
plus judicieuses, et toute la critique scientifique de la campagne
est là en germe. Seulement Papou semble ne pas avoir eu le
courage de son opinion et a montré beaucoup de timidité dans
la façon dont il a essayé de reconstituer les évènements : « Les
Teutons s’arrêtèrent dans la plaine, sur la rive gauche de la
rivière, et Marins établit son camp de l’autre côté sur une
hauteur qui n’avait point d’eau. »
Tout cela demeure très vague, et l'on ne voit pas pourquoi les
barbares sont sur la rive gauche, ni, d’une façon précise, où
sont Marins et les Romains.
T iran : « Prenons pour base des opérations du général
romain le camp du Pain-de-M unition.......

établissons que

Marius, sachant les Teutons campés sur la rive gauche de l’Arc

�MARIUS EN PROVENCE

109

vers Tegulata, soit venu, en passant par la vallée de Vauvcnargues, prendre position au sommet de ce mamelon où exis­
taient probablement des ouvrages auxquels il mit la dernière
main; admettons enfin qu’après avoir dressé là son prétoire et
gardé auprès de lui une légion romaine, il avait échelonné le
reste de ses troupes sur les sommets inaccessibles de SainteV ictoire.... alors tout s’explique, tout s’enchasse et se coordonne
naturellement dans les relations des anciens auteurs. »
11 faut noter que le titre complet de l’ouvrage de Tiran est :
Eludes sur uu camp retranché aux environs de la ville d'Aix, et
Nouvelles recherches sur Marins.
Or,

ce prétendu camp romain est formé par une triple

enceinte en pierres, et les fossés en sont creusés dans le roc! Cela
n’a jamais été ni un camp romain, ni un camp quelconque :
c’est un oppidum ligure. Et qu’y aurait fait une armée romaine,
juchée à plus de 400 mètres au-dessus des barbares? et comment
aurait-elle attaqué, la descente étant des plus pénibles?
Tiran a eu le tort de faire dépendre l’historique de toute la
campagne de l’étude d’un point particulier qui n’a aucun rap­
port avec celle campagne. Le seul point intéressant, et qui
d’ailleurs n’est qu’indiqué et non développé, est celui-ci : Marins
serait arrivé (d’où?) par Yauvenargues et Claps, au nord des
barbares, et masqué à eux par le massif de Sainte-Victoire.
Le commandant Dervieu a eu tort, lui, d’accepter comme dé­
montré le système de Tiran. Dans une élude trop peu développée,
il indique bien du moins les avantages d’une marche parallèle
de Marins exécutée par Vauvenargues :
« Continuant leur marche,

les Ambrons et les Teutons se

dirigent sur Aix, et de là, remontant la rive gauche de l’Arc,
s’avancent sur Saint-Maximin. Cessant un instant de les suivre,
le consul romain dirige ses légions d’Aix sur Vauvenargues et
Claps, contournant ainsi par le N o rd ic massif de Sainte-Vic­
toire, que les barbares contournaient en même temps par le
Sud..... Sacrifiant la commodité de son armée aux avantages de
la position, Marius établit son camp sur une hauteur appelée le
Pain-de-Munilion. »

�MICHEL CLEKC

Il esl assez surprenant qu’un militaire ait accepté rem pla­
cement du Pain-de-Munilion, même en « sacrifiant la commo­
dité de l'armée aux avantages de la position ».
Aussi, les adversaires de celle hypothèse, La Calade, BérengerFéraud, ont-ils beau jeu pour y faire des objections irréfutables
(laissant de côté la question des eaux chaudes). Ils montrent
avec raison que le Pain-de-Munilion est trop élevé, trop loin de
l ’Arc : il est impossible que de là Marius ait montré la rivière
qui coule à six bons kilomètres. El

cet épisode de Marius

montrant la rivière à ses soldats est certainement à retenir; ce
n’est pas seulement Plutarque, mais tous les auteurs qui le
mentionnent,commed’une chose qui avait frappé l’imagination.
J’ajouterai que, sur le Pain-de-Munilion, il n’y a pas d’eau du
tout, et qu’il ne peut donc s’agir que de l’Arc. Enfin, une objec­
tion non moins grave, c’est l’impossibilité de se représenter les
valets allant chercher de l’eau à six kilomètres, soit douze aller
et retour, et remontant avec leurs cruches une hauteur de
400 mètres, très abrupte, et aussi les barbares montant à l’assaut
d’une pareille position.
Tout cela est inacceptable. J’ajoute une dernière considération.
Marius, au Pain-de-Munilion, se serait trouvé dans une position
excentrique, et n’aurait en rien gêné les barbares qui voulaient
aller à Saint-Maximin.
Encore une fois, il n’y a pas là de vue générale, d’étude
d’ensemble de la campagne depuis ses débuts jusqu’à la lin. On
trouve, dans tous ces travaux, des détails intéressants à retenir,
mais on n’y trouve nulle part un système cohérent et satisfaisant.
Nous sommes donc obligé d’avoir recours à une hypothèse
nouvelle, pour laquelle je considérerai d’ores et déjà comme
acquis deux points, quitte à apporter encore des arguments
nouveaux : il faut résolument écarter l’épisode des eaux ther­
males, et admettre qu’il n’y a pas eu de marche entre les deux
combats et que, par conséquent, ils ont été livrés sur le même
terrain.

�111

MAÎIIUS EN PROVENCE

3. — L e

p r e m ie r

combat

:

expo sé

Tous les systèmes proposés ayant été successivement examinés
et écartés comme erronés ou insuffisants, il faut maintenant
reprendre la suite des faits depuis la mise en marche des deux
armées, et faire l’exposé de cette marche, depuis l’arrivée des
barbares jusqu’à la bataille décisive.
Je rappelle, sans y insister, les raisons qui m’ont poussé à
mettre le camp de Marins, non dans les Alpines, mais à la
Montagnette. Il devait surveiller deux routes à la fois, celle du
Nord et celle de l’Ouest, ou du Rhône et de la Durance ; en fait,
c’est par le Nord qu’arrivent les barbares, qui ont longé la rive
gauche du Rhône, plus large que la rive droite ; ils n’ont donc
eu à passer que la Durance; — et ce premier camp de Marins est
un poste, d’observation, non un poste de combat. Une fois la
Durance franchie par les barbares, Marius est lixé : ils s’en vont
en Italie par la route d’Aix. Dès lors, parmi tous les plans qu’il a
pu méditer depuis trois ans, et pour toutes les éventualités, il y
en a un qui s’impose, et dont l’exécution est d’ailleurs facile, vu
sa connaissance des lieux, le petit nombre cl la mobilité de son
armée, et aussi l’inhabileté des barbares en fait de stratégie.
Après avoir assailli inutilement le camp romain, les barbares
reparlent, sans que Marius fasse rien pour les en empêcher, et
traversent toute la plaine qui s’étend entre la Durance et les
Alpines. Marius alors décampe. La condition essentielle pour
la réussite de son plan est qu’il n’entre pas de nouveau en
contact avec les barbares avant le moment voulu. Au premier
abord, cela paraît contradictoire avec un passage de Plutarque :
£~Y;xoÀO'j0s', ayloTjV, Èyyj; piv àsl xal iras’ aùroù^ ÈxsivoLK lo p 'j ôp»voîJ

mais si l ’on prend cette phrase au pied de la lettre, non
seulement la chose est en elle-même impossible, mais les
barbares auraient à chaque fois assailli le camp de Marins,
comme ils l’avaient fait lorsqu’ils l’avaient découvert pour la
première fois. Cela veut dire en réalité qu’il se tint à la hauteur

~ ~

éà

�112

MICHEL CLERC

des barbares, de façon à ne jamais les perdre de vue. Mais il a
soin d’éviler la plaine cl longe les bailleurs, c’est-à-dire d’abord
loule la Monlagnette, du Nord au Sud, franchit rapidement
ensuite les cinq ou six kilomètres de plaine entre la Monlagnette
et les Alpines, puis prend celte nouvelle chaîne sur son flanc
sud, parallèlement aux barbares (par Saint-Etiennne-du-Grès,
Maussanc, Aureille, Eyguières, le mont Menu, le mont du
Défends).
Il a une vingtaine de kilomètres à faire de plus que les Teutons
pour arriver à la passe de Lamanon, ce qui est insignifiant. 11
n’est pas probable que ceux-ci eu aient fait plus de huit à dix par
jou r; ce n'est pas une marche militaire, c’est une émigration ;
et ils sont en plaine, pillant tout sur leur passage, comme ils le
feront dans la plaine de Trets. Au début, Marins marche à
marches forcées ( mira stalim velocitale, dit Florus), pour se
tenir à la hauteur de leurs têtes de colonnes ; il arrive ainsi le
premier à Lamanon, franchit rapidement la passe et s’engage
dans la Trévaressc, par Alleins. Il se trouve dès lors sur le flanc
gauche des barbares, et il y reste définitivement.
Quant à ceux-ci, ils suivent la route naturelle que leur offre la
plaine : ils débouchent d’Orgon, passent à Sénas, franchissent
les dernières hauteurs d’AIleins à Aurons,

puis traversent

Lambesc, Saint-Cannat, Aix.
Marins continue à suivre régulièrement la courbe que décri­
vent les hauteurs (direction générale, Vernègues,Rognes, SaintGannadet, Venelles). Il débouche enfin sur son terrain d’opéralions définitif, au nord-est d’Aix,

vers Saint-Marc. Il suffit

d’indiquer ces directions générales, et il serait puéril d’essayer
de reconstituer la route des deux armées dans tous ses détails.
Dans celle seconde partie de la campagne, Marins a encore à
faire un peu plus de chemin que les ennemis, mais pas assez
pour qu’il risque de perdre son avance.
Il faut absolument renoncera l’idée émise parTiran, BérengerFéraud et autres, que la roule que devait suivre Marins ait été
comme jalonnée de camps retranchés et munis d’approvision­
nements. Il s’approvisionnait par l’arrière, et portait avec lui,

�113

MARIES EN EROVENCE

comme d’habitude d’ailleurs, le plus de vivres possible, chose
que facililail la sobriété bien connue du soldat romain ; de plus,
il ne s’agit que d’ une campagne de quelques jours. Quant aux
habitants, ils se sont renfermés dans leurs oppida, sur les
hauteurs. Les barbares marchent lentement : il n’y a plus
d’ennemi en vue ; ils n’onttrouvé personne devant eux à Orgon,
personne à Lamanon ou à Alleins ; ils doivent croire que Marius
est resté dans son camp ou ne les suit que par derrière et de
loin ; ils n’ont aucune idée de la manœuvre hardie par laquelle
il les précède pour les attendre en un point donné.
A partir d’Aix, les choses se passent de même : les barbares ne
trouvent aucun ennemi au défilé de Meyreuil, ni jusqu’à l’entrée en
plaine, à Roussel. Ils y entrent donc sans défiance, les Ambrons
en tête, et s’y répandent à loisir, en pillant, de Roussel à Pourcieux, et de frets à Fourrières, lis ont dû mettre beaucoup de
temps pour franchir le long et étroit défilé de Meyreuil-Rousset ;
il a fallu défiler en une seule et longue colonne, qui, une fois en
plaine seulement, a pu se reformer en plusieurs colonnes marcha n l
parallèlement. Arrivée devant une nouvelle série de hauteurs à
franchir, la tète de colonne fait halte, attendant que toutes les
Colonnes soient rassemblées dans la plaine; elle n’a d’ailleurs
aucune idée que celte nouvelle passe puisse être défendue, et
qu’il puissey avoir à combattre; les hommes de cette avant-garde
se reposent et s’amusent, dans celle plaine fertile et sans doute,
alors comme aujourd’hui, riche en vignobles.
Pendant ce temps, Marius a continué sa marche par le Nord ;
et il est entré dans la chaîne de Sainte-Victoire, où il est plus
masqué que jamais, par Vauvenargues, Claps ; il est entré ensuite,
au-dessous du Pain-de-Munition, dans les bois de Pourrières.
Le détour qu’il fait ainsi est assez long, et les chemins ne sont
pas très faciles, mais ils ne sont nullement impraticables. Aussi
a-t-il reperdu un peu de son avance, et ne débouche-t-il enfin
sur son terrain que lorsque déjà les Ambrons sont en bas.
Tout le monde, sauf de Hailze, est d’accord sur remplacement
du deuxième combat, qui est la plaine de Trets-PourrièresPourcieux. Mais ce qui a fait désigner cet emplacement, ce sont
s

�114

MICHEL CLERC

des raisons lout extérieures, l’étymologie des noms de SainteVictoire et de Pourrières, et aussi la présence dans cette région
de ruines d’un monument désigné, même sur la carte de l’ÉtatMajor, sous le nom d’Arc de triomphe de Marius : on s’appuie
alors sur les étymologies et le monument pour affirmer que la
bataille a eu lieu là, et on argue ensuite de ce que la bataille a
eu lieu là pour en déduire la valeur des étymologies et l’authen­
ticité du monument ! Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser
de l’une et de l’autre.
Mais, si lout le monde admet que la bataille a eu lieu dans les
environs de Pourrières,

personne,

même le

commandant

Dervieu, ne me semble avoir bien vu le terrain, ni bien compris
le plan de Marins. Ils sont pourtant, l’un et l’autre, des plus
simples.
Le terrain est une vaste plaine en forme de cirque, comprise
entre deux défilés, l ’un à l’Ouest, l’autre à l’Est. Celui de l’Ouest,
ou de Meyreuil, est long et étroit; l’Arc y coule resserré entre
les contreforts de Sainte-Victoire et de l'Étoile. Si Marius eût
voulu l’occuper, il aurait été impossible aux barbares de le
franchir ; posté entre Meyreuil et Beaurecueil, il pouvait bou­
cher absolement le passage. Ce passage, on peut, il est vrai, le
tourner, en contournant le massif de Meyreuil, par Luynes,
Gardanne, La Barque, c'est-à-dire parla vallée du petit ruisseau
de Luynes; mais ce chemin, plus long, n’est guère plus facile,
étant tout aussi étroit.
Or, Marius n’a pas défendu ce défilé. Pourquoi? Remarquons
que si l’on admet que le premier combat a été livré sous Aix,
qu’on place le camp de Marius à la Bougerelle ou qu’on le place
au Monlaiguet, en aucun cas ce camp ne barre le passage : les
barbares battus pourront rétrograder et chercher une autre
route ; ils ne sont pas encore engagés dans le défilé. Qu’il y ail
eu combat là, cela ne peut s’expliquer que si vraiment ce combat
a été livré contrairement au désir de Marius, et si Marius a
décampé aussitôt après.
Mais la première seule de ces deux propositions est vraie : le
combat a été livré trop tôt pour Marius, mais il l’a bien été

�MAIilUS EN' PROVENCE

115

sur le terrain qu’il avait lui-même choisi. « Il faut acheter cette
eau de votre sang... mais d’abord fortifier notre camp » : c’esl donc
une position définitive qu’occupe l’armée romaine. Marius n’a
pas voulu combattre en avant du défilé, parce que tout le résultat
d’un combat même heureux aurait été d’empêcher les barbares
d’y entrer. Or Marius veut au contraire qu’ils y entrent : c’esL
là le but final de toute la campagne qu’il a entreprise.
Une fois les barbares entrés dans le défilé, il leur sera impos­
sible d’en sortir s’ils sont battus; jamais leur cohue, désordonnée
et poursuivie par l’ennemi, ne pourra repasser l’étroit défilé
qu’elle a franchi lentement et tranquillement à l’aller. Et la gar­
nison du castellum d'Aix, si minime qu’on la suppose, suffira,
aidée au besoin de quelques bandes d’indigènes, pour boucher
la sortie.
Or, au Nord et au Sud, il n’y a pas d’issue non plus ; partout
s’élèvent des hauteurs abruptes de 600 à 800 mètres. La partie la
plus accessible, entre Peynier etFuveau, est encore à 400 mètres
eide plus elle est,d’une topographie compliquée : il n’y a pas là
de large voie naturelle comme il en faut pour une horde qui
traîne des milliers de chariots. C’esl là que passe la roule
actuelle de Sisteron à Toulon, par Fuveau, Peynier, Roquevaire,
Aubagne.
A l’Est enfin, le défilé est très différent de celui de l’Ouest : là
se déploient en arc de cercle des collines basses. La plaine est à
270 ou 380 mètres d’altitude, et les collines ne s’élèvent pas à
plus de 390 à 440, et encore s’élèvent-elles en pente douce. C’était
là un emplacement à souhait pour l’établissement d’un camp
romain : une pente, douce, et s’abaissant du côté de l’ennemi.
Posté là, Marius tiendra tout Je passage, l’unique passage ; il
faudra que les barbares l’enlèvent, ou ils seront perdus, et ce
vaste cirque, en cas de défaite, deviendra pour eux une vraie
souricière, d’où pas un n’échappera.
Tel a été, dès le début, le plan, très simple, de Marius : ne pas
inquiéter l’ennemi ; pour cela, disparaître; s’assurer de sa route;
le devancer légèrement, et prendre position sur son passage, à
un endroit où il ne pourra plus reculer, ni s’échapper à droite
ou à gauche.

�ilB

M1CIIËL CIÆKC

Or la région Aix-Saint-Maximin est la première région favo­
rable qu’il y ail sur sa route depuis qu’il a quitté les bords du
Rhône ; son plan, il n’a donc pu le mettre à exécution plus tôt.
S’il est vainqueur dans cette première occasion, la campagne est
finie. Si au contraire il est battu, il aura une ligne de retraite
facile par Ollières, Rians, Peyrolles, d’où il regagnera la vallée
de la Durance. Ou encore, par Seillans, Barjols, Salernes, il
échappera aux barbares, tout en continuant à marcher parallè­
lement à eux ; et il pourra recommencer la même manœuvre,
tenter le même coup, par exemple sur l’Argens, entre le Muy et
Roquebrune, où la topographie s’v prête également.
En un mot, battu sous Pourrières, Marius ne sera pas cerné ;
avec son armée disciplinée et mobile, il peut espérer échapper
par le Nord, se reformer, puis reprendre sa marche à l'Est, et
user de la même tactique, la seule utile en l’espèce, en un autre
endroit analogue au premier. Il avait dû prévoir un échec pos­
sible à la première tentative, et se réserver d’autres champs de
bataille sur la route, jusqu’au col de Cadibone.
Mais je ne crois pas que nulle part il ait pu en trouver un aussi
favorable que celui de Pourrières ; il ne manque pas, sur cette
roule, de défilés, mais nulle part on ne rencontre de cirque aussi
vaste et aussi bien clos au Nord et au Sud. De plus, Pourrières
était encore assez près de son point de départ pour que le ravitail­
lement demeurât facile ; mais, à mesure qu’il continuera sa route
vers l’Italie, il deviendra de plus en plus difficile. Marius avait
donc toute espèce d’intérêt à réussir sa manœuvre du premier
coup, et devait compter sur le succès.
Reste à voir maintenant si cet emplacement réunit toutes les
conditions que nous avons jugées nécessaires pour expliquer le
premier combat.
l u II y a de la place, et pour l’année barbare, et pour l’armée
romaine, largement ; pour les Romains, je le répète, c’est un
emplacement fait à souhait.
2° L ’eau ne manque pas; l’Arc coule au pied même de la
colline; mais là, ce n’est qu’un mince ruisselet; pour en avoir
davantage, il faut s’avancer dans la plaine, où il devient assez

�MA lu l ’S EX PROVENCE

117

rapidement plus abondant, grâce à de petits affluents. Ce ruis­
seau, ainsi grossi, est visible du sommet de la colline. C’est là
que les valets ont rencontré les barbares, établis dans la plaine
à quelque distance de la colline.
3° Pour ce qui est du camp des barbares, les hommes se sont
sans doute répandus dans toute la plaine et sur les deux rives
de l ’Arc. Mais il n’y a visiblement qu’un seul camp; ce camp
est près du ruisseau, et (on verra tout à l’heure pourquoi) sur la
rive gauche ; les barbares sont obligés de traverser pour attaquer
les Romains. On comprend, d’après le récit de Plutarque, que
les deux partis ne sont pas loin l’un de l’autre : les Ambrons
n’ont pas encore rétabli leur ordre de bataille dérangé par le
passage de la rivière, que déjà les Ligures leur tombent dessus.
Or, de la colline à l ’Arc, là où il devient un pou large, il y a
moins de mille mètres, ce qui est l'affaire de quelques minutes.
Battus, les Ambrons repassent l’Arc en désordre, poursuivis
jusqu’à leur camp par les Romains. Mais, la nuit venant, Marins
donne le signal de la retraite cl ne fait pas assaillir le camp,
jugeant cette attaque impossible de nuit.
On voit que, sauf la mention des eaux thermales, tout le texte
de Plutarque s’explique parfaitement. C’est l’unique objection
que l ’on puisse faire à cette hypothèse, objection qui tomberait
si les eaux chaudes de Pourcieux avait été alors plus impor­
tantes qu’elles ne le sont actuellement.
Peut-être

peut-on préciser davantage.

Un

camp

romain

n’occupe guère qu’un carré de (550 mètres ou, au maximum,
750 de côté, c’est à dire une place

insignifiante sur cette

longue rangée de collines. A priori, celui de Marins devait être
plus près de Pourcieux que de Pourrières : il devait, en effet,
garder la dépression naturelle par où passent aujourd’hui la
route d’Antibes et le chemin de fer. Cependant, il ne pouvait
pas être absolument à cheval sur cette route, parce que la
colline, là, s’infléchit trop au Sud-Est et ne regarde plus la
plaine. Au contraire, à quatre kilomètres plus haut, entre les
fermes de la Bastide-Blanche et des Caunes, se dresse une sorte
d’éperon faisant face au coude que dessine l’Arc. Là, le sommet

�MICHEL CLERC

(le la colline esl à 440 mètres, la Bastide-Blanche est à 314, et
l’Arc à 266 ; la différence maxima est donc de 174 mètres, sur
une longueur de deux kilomètres et demi ; et de la BaslideBlanclie au sommet, la différence est de 126 mètres, sur une
distance de 1.500 mètres, soit 0,084 par mètre. C’est donc une
position très forte, mais d’où la descente est facile, sans être
très longue. Quant à l’eau, il y en a au pied même de la colline,
mais peu abondante ; puis l’Arc s’écarte et coule dans 1a direction
de l ’Ouest.
Dans cette hypothèse, les barbares étaient forcément sur 1a
rive gauche ; leur camp était dans 1a plaine, à peu près sur la
route actuelle, entre Sacaron et Saint-Andiol. Au premier abord,
la plaine qui s’étend sur la rive droite de l’Arc, plus large que
celle de 1a rive gauche, paraît plus favorable comme empla­
cement. Mais les Ambrons en sont à leur dernière étape avant
le passage. Il est très possible qu’ils soient arrivés en suivant, en
effet, la rive droite par Chàteauneuf, c’est à dire par la roule
actuelle; mais ils ont été obligés de passer l’Arc pour franchir
le passage là où il est le plus bas, et de déboucher ainsi entre
Ollières et Saint-Maximin, au sud du camp romain. De là à
Saint-Maximin, par la route actuelle, il y a dix kilomètres, c’est
à dire une étape faisable, même pour les barbares, en un seul
jour. C’était donc bien la dernière étape avant le passage du
défilé, et Marius était arrivé à temps.
Il est bien entendu que ces emplacements précis que j ’assigne
aux deux armées sont purement hypothétiques, et que cette
hypothèse ne peut être contrôlée. Mais c’est de toutes la plus
vraisemblable, et elle est de tous points conforme aux données
de Plutarque, de même qu’à celle de Florus « vallem flnviumque
medium hostes tenebant » et enfin à celle d’Orose « collem occupavil,
qui campo et fluvio, ubi hostes sese diffuderant, imminebat. »
Si donc l’on voulait donner à la bataille le nom de remplace­
ment précis sur lequel elle s’est livrée, il faudrait l’appeler, non
pas la bataille d’Aix, ni même, comme le font certains érudits
pour la seconde affaire, la bataille de Fourrières, mais la
bataille de Pourcieux. Mais il vaut évidemment mieux garder

�119

MARI US EN PROVENCE

l ’expression un peu vague qu’emploient les écrivains anciens,
qui ne connaissaient, en fait de noms géographiques pour toute
cette région, que le nom de la ville romaine d’Aix, et continuer
à l ’appeler la bataille d’Aix.
Une fois admis que c’est là que s’est livré le premier enga­
gement, il devient évident que les Ambrons formaient l’avantgarde.
Le combat, visiblement, s’est engagé dans le courant de
l ’après-midi, peut-être assez tard : il s’est terminé à la nuit,
sans avoir été poussé à fond. C’est une nouvelle preuve que
Marius était bien arrivé sur son champ de bataille définitif. Les
Romains, en effet, n’avaient pas l ’habitude de camper si tôt
dans la journée; s’ils se sont arrêtés en plein jour, c’est qu’ils
ne devaient pas aller plus loin ni ailleurs.
Une autre conséquence

nous apparaît

plus

visiblement

maintenant, à savoir l’impossibilité que ce premier combat ait
eu lieu sous Aix, au point de vue chronologique. Supposons
qu’il y ait eu lieu.
Par où est venu à Pourcieux Marius vainqueur? Les Ambrons
étant l ’avant-garde, il a pu, matériellement, prendre le défilé de
Meyreuil, puis la route de la plaine. Mais c’était une marche
extrêmement dangereuse : il pouvait être rejoint, se trouvant
encore en plaine, par une partie des barbares, qui l’auraient vu
décamper ; il lui aurait donc fallu se battre de nouveau, cette
fois dans une situation défavorable. Si au contraire on le fait
passer par le Nord ou par le Sud, par Vauvenargues ou par
Saint-Zacharie, on lui impose une marche impossible à exécuter
en une seule journée.
Ici, il est vrai, l’on peut invoquer le texte d’Orose « quarto die
productæ rursus in campum acies ». Marius aurait eu alors deux
jours pour effectuer cette marche. Eh ! bien, j ’estime que ce laps
de temps est encore insuffisant : il avait à faire 50 kilomètres
par le Sud, ou 40 par le Nord, et, dans les deux cas, en mon­
tagne ; c’est-à-dire qu’il s’agissait de longues et fatigantes étapes,
qu’il a dû éviter à tout prix à ce moment décisif, où il importait
d’avoir une armée reposée et prête à combattre.

�MICHEL C1.E1IC

D’ailleurs, Orose ne peut à lui seul contrebalancer tous les
autres textes ; et là dessus Plutarque est par trop net; il s’écoule,
après le premier combat, une nuit, toute la journée et la nuit
du lendemain, puis la bataille décisive s’engage au jour.
Voici enfin un dernier argument, que j ’estime le plus fort.
Marins, s’ il voulait prendre les barbares dans le cirque, avait un
intérêt capital à ne pas se montrer à l’entrée du délilé. Là, il ne
pouvait pas les détruire; vainqueur, il risquait fort de les
détourner de leur route. Il devait donc éviter à tout prix le
contact en cet endroit; et il est inadmissible qu’il y ait eu là, et
pour la première fois, un contact forcé et non voulu par lui
avec les barbares.

Il est non moins incompréhensible que

ceux-ci, battus et ayant vu ensuite les Romains décamper,
sachant où ils étaient, aient continué néanmoins leur route et
se soient résignés à entrer dans la plaine pour attaquer une
position qu’ils pouvaient encore tourner. Il est impossible qu'ils
aient continué leur marche insouciante des jours précédents:
ils sont maintenant forcés de savoir qu’ils vont avoir de nou­
veau à combattre, et de se préparer à ce nouveau combat. Ayant
laissé décamper leur ennemi vainqueur, il est inadmissible qu’ils
continuent leur marche dans une région que sa présence rend
si dangereuse.
Tout devient clair, au contraire, si l'on admet que, le premier
combat livré, les deux armées restent sur leux-s positions.
Marins, forcé de combattre un peu trop tôt, ne s’engage pas à
fond, et n’attaque pas le camp ambron. Les Ambrons, le lende­
main, îx'attaquent pas non plus, comprenant enfin que toute
l’armée romaine est là, et que le passage est barré. Ils attendent
l’arrivée des Teutons, et pressent sans doute cette arrivée; il
semble bien, en effet, que ceux-ci soient arrivés dès le soir
même. Les chefs confèrent, et décident d’attaquer, d’enlever le
camp romain et de forcer le passage. Toute la journée du lende­
main est employée à ces préparatifs ; les Teutons campent, peutêtre sur la rive droite de l’Arc, à la hauteur des Am brons; on
fait rentrer dans le camp tous les impedimenta, et les colonnes
d’attaque se forment devant le camp. Pendant ce temps, Marius,

�MAUIUS UN PltOVUNCK

121

dès les premières lueurs du jour, fortifie son camp, puis attend.
Il n’a pas intérêt à attaquer avant que tous les barbares soient
réunis ; et de plus, il a intérêt à les laisser attaquer et monter à
l’assaut.
De ce répit d’un jour et de deux nuits, Marius profita encore
pour préparer une manœuvre qui devait rendre le succès décisif.
« Pendant ce temps, Marius (il y avait au-dessus de la tête des
barbares des creux boisés profonds et des vallons couverts de
bois) envoie là Claudius Marcellus avec trois mille légionnaires,
lui ordonnant de s’y mettre silencieusement en embuscade, et
d’apparaître sur les derrières des combattants (1). »
Par où s’est effectuée cette manœuvre ? Entre Pourcieux et
'frets, l ’Olympe présente toute une série de contreforts parallèles
qui se terminent dans la plaine en forme d’éperons, à trois ou
quatre kilomètres de distance les uns des autres. Entre eux, et
notamment entre le premier,

en partant de Pourcieux, et

l’Olympe même, se creusent des vallons qui aboutissent à la
plaine. Ces vallons sont d’accès facile, et absolument masqués
pour les observateurs qui se trouvent dans la plaine. L ’aspect
de ces vallons est très frappant au premier coup d’œil, et l’on se
représente immédiatement les creux profonds et les vallons boisés
dont parle Plutarque. Au Nord, rien de pareil : la montagne va
s’écartant de plus en plus de la rivière, et ne projette aucun
contrefort qui offre un couvert.
Ajoutez enfin que ce premier vallon est à une faible distance
de l’emplacement que j ’ai assigné au camp romain, une dizaine
de kilomètres au plus, ce qui rend la marche de Marcellus des
plus faciles.
Il y avait donc là toutes les conditions voulues pour arriver à
une destruction complète des barbares. Marius était arrivé à
temps pour barrer l’unique passage; il occupait une position
forte, d’où il dominait l’ennemi, tout en pouvant le combattre
facilement; — il pouvait manœuvrer à couvert pour opérer un
(1) Vie de Marins, 20.

�V III

LA BATAILLE DÉCISIVE

Lo deuxième combat, la bataille

décisive qui termina la

campagne, nous est raconté par Plutarque assez longuement.
Cette fois, il ne s’agit plus d’un engagement livré à l’improvistc,
mais bien d’une bataille rangée, voulue des deux parts. Son
récit toutefois est moins long et moins détaillé que celui qu’il a
fait de la bataille de Verceil, pour lequel il a utilisé les mémoires
de Sylla et ceux de Calulus : sur les deux pages que consacre
Plutarque à la bataille d’Aix, il y a la moitié d’anecdotes
inutiles :
« Quant au reste des troupes ( celles que n'avait pas emmenées
Marcellus), Marius, après leur avoir fait prendre leur repas en
temps voulu et les avoir fait se reposer, les rangea en bataille dès
le jour, les plaçant en dehors du retranchement, et envoya sa
cavalerie en avant dans la plaine. Les Teutons s’en étant aperçus,
n’attendirent pas que les Romains qui descendaient sur eux
fussent arrivés en plaine pour combattre, mais, s’armant rapi­
dement et avec rage, ils s’élancèrent sur la colline. Marius alors,
envoyant de tous côtés les commandants, donna l’ordre de
s’arrêter et de tenir bon ; lorsque les barbares seront à portée, de
lancer les javelots, puis de tirer l’épée, et de les pousser vigou­
reusement avec les boucliers. Car, le terrain étant glissant poul­
ies barbares, leurs coups n’auraient pas de force, et leur marche
d’ensemble ne tiendrait pas, les corps étant, à cause de l’inéga­

�MICHEL CLEllC

lité du terrain, dans une agitation et un mouvement continuels.
En même temps qu’il donnait ces conseils, on voyait Marius les
mettre le premier en exécution ; il n’était, en effet, inférieur à
personne physiquement,

cl il dépassait tous les autres de

beaucoup en audace.
« Les Romains donc s'opposant à eux, et arrêtant, par leur
choc, l’ascension des barbares, ceux-ci, pressés, reculèrent peu
à peu dans la plaine ; et les premiers déjà se rangeaient en
bataille sur un terrain uni, lorsque des clameurs éclatèrent cl le
désordre se mit parmi ceux qui étaient derrière. Marcellus, en
effet, n’avait pas laissé échapper le moment favorable: le tumulte
lui étant parvenu par dessus les collines, il avait fait lever son
monde, et était tombé en courant, et avec de grands cris, sur le
dos des barbares, massacrant les

derniers. Ceux-ci, faisant

retourner ceux qui étaient devant eux, remplirent vite de trouble
toute l ’armée ; chargés des deux côtés, ils ne tinrent pas long­
temps, mais, rompant leur ordre, ils s’enfuirent. Les Romains,
les poursuivant, en prirent vivants ou eu tuèrent plus de cent
mille (1). »
Les autres auteurs anciens ne nous fournissent à peu près
rien. Rien dans l’Epitome, rien dans Velleins, rien dansEutrope;
Florus ne connaît qu’une seule bataille, qui s’est livrée sur les
bords de la rivière ; il ajoute seulement quelques détails sur le
roi Teutobod. Orose seul nous fournit quelques lignes :
« Le quatrième jour ( apres le premier combat), les deux armées
se mettant de nouveau en bataille combattirent jusque vers midi
avec un succès à peu près égal. Mais alors les corps des Gaulois,
sous la chaleur du soleil, se mirent à ruisseler et à fondre comme
de la neige, et ce fut jusque dans la nuit un massacre, plutôt
qu’un combat, qui

se prolongea. Deux cent mille guerriers

furent tués dans cette campagne, quatre-vingt mille pris, à peine
trois mille, dit-on, s’enfuirent. »
(1) Vie de Marins, 20-21,

�MAKIUS EN PROVENCE

125

C’est là dessus que les érudits modernes ont échafaudé, leurs
hypothèses. Tout le monde est d’ailleurs d’accord en gros : on
place Marius sur la rive droite de l’Arc (et les barbares aussi
sans doute) et le combat s’engage du Nord au Sud, ou du NordOuest au Sud-Est. Mais on 11e s’entend plus pour le détail des
positions occupées.
St a t is t iq u e

: Marius est sur les hauteurs du Cengle, jusqu’aux

environs de Puyloubier ; Marcellus remonte (par où ?) la vallée
de Vauvenargues jusqu’à Claps, puis se poste dans les vallons
boisés entre Puyloubier et Pourrières. C’est-à dire qu’il ne se
trouve pas derrière l’ennemi !
Ca s t e lla n

: Marius occupe une partie de la montagne Sainte-

Victoire, qui va en s’inclinant au-dessus de Puyloubier jusqu’au
delà de Pourrières ; Marcellus est près de Pourcieux, dans les
ravins de l’Olympe (ce qui l ’aurait obligé à faire une étape
énorme).
L a C a e a d e : Marius occupe le plateau du Cengle ; il range son
armée en bataille sur ces pentes, entre Roussel et Puyloubier,
vis-à-vis de Trets, et taisant face au Sud-Est. Marcellus marche
par Puyloubier et Puits de Rians sur le Pain de Munition, et, de
là, descend vers Pourrières.
Tous trois en somme admettent que le camp de Marius est sur
le Cengle, ou à l’extrémité de la chaîne de Sainte-Victoire.
Hè r e n g e k - F é h a u d : Le camp de Marius est plus bas, sur le
mamelon où s’élève Château-Roussel; Marcellus se glisse (?) à
travers les bois de Pourrières.
G il l e s

: Marius, après le premier combat (qui a été livré aux

Milles, où il se trouvait au nord des barbares), a continué à
marcher sur la trace des barbares qui, eux, continuent à suivre
la future voie Auréliennc, par le Tholonet, Beaurecueil, Châteauneuf, etc. Ils dressent leur camp à la Petite-Pégèrc, de chaque

�126

MICHEL CLERC

côté de la rivière, et jusqu’à Pourrières. Marius s’arrête à deux
kilomètres en aval, au Logis-Neuf, où la route est coupée par
celle qui va de Trets à Puyloubier; il se déploie à droite et à
gauche sur les mamelons qui s’étendent de l’Arc aux contreforts
de Sainte-Victoire ; pour être tout à fait exact, je dois dire que
Gilles n’emploie pas le terme de mamelons, mais celui de mottes
de terre, qui seul lui paraît traduire exactement le mot grec
Àéooç (!), lesquelles mottes ne s’élèvent que de six à huit mètres
au-dessus de la plaine ! Les barbares font volte-face, et com­
battent le dos tourné au chemin qu’ils veulent suivre ! Quant
à Marcellus, il va de Puyloubier au Pain de Munition, sans
que l’auteur nous dise par où il débouche, et en vérité l’on serait
fort embarrassé de la faire déboucher par un endroit quelconque.
T

ir a n ,

D e r v ie u ,

admettent que les deux combats ont eu lieu

sur le même emplacement : ils placent Marius sur le Pain
de Munition, et font passer Marcellus vers Pourcieux et l’Olympe.
Tout cela est inadmissible. .le l’ai déjà indiqué pour ce qui est
de la position du Pain de Munition. On ne va pas jucher une
armée qui veut combattre, sur une hauteur de 615 mètres, de
pente extrêmement raide ; et l’emploi de la cavalerie devien t,
dans ces conditions, absolument impossible.
Le Cenglc est moins élevé que le Pain de Munition (48Ü mètres);
mais les pentes en sont aussi beaucoup trop raides : même en
dehors de la barre proprement dite du Cengle, entre Kousset et
Puyloubier, la pente est beaucoup trop rapide pour les manœu­
vres de l’infanterie romaine, et, aussi, pour qu’on puisse essayer
de monter à l ’assaut.
L ’auteur a été séduit par l’aspect formidable de cette barre du
Cengle, qu’il décrit très exactement :
« Le Cengle est une montagne qui domine la plaine au NordOuest. Elle forme comme un gradin appuyé au versant méri­
dional de Sainte-Victoire, eL se compose d’un plateau ondulé,
d’une altitude de plus de 501) mètres au-dessus du niveau delà

�MARI US EN PROVENCE

127

mer, que le pic, surmonté aujourd’hui par la Croix de Provence,
domine à son tour d’une hauteur à peu près égale. Ce plateau a
la forme d’un segment circulaire, ou plutôt elliptique, dont la
corde a 6 kilomètres de long, et la llèche environ 1.800 mètres.
Sa superficie dépasse 11 kilomètres carrés. Il n’est accessible
que par ses extrémités Est et Ouest, par Puyloubier d’un côté et
le Tholonet ou Beaurecueil de l’autre ; car son périmètre courbe,
dont la convexité est dirigée vers le Sud, est formé par ce qu’on
appelle la Barre clu Cengle.
« C’estunesuite continue de rochers à pic, un rempart naturel,
une sorte de falaise, beaucoup trop élevée pour que l’escalade
en soit possible, sauf sur quelques points connus des bergers et
des chasseurs. Au-dessous de la barre, le terrain descend, par
une descente rapide mais praticable, au Midi, vers la colline de
Châteauneuf-le-Rouge, qui forme encore un étage inférieur
avant d’atteindre le niveau de l’A rc; au Sud-Est, jusqu’à la
plaine qui s’étend dans la direction de Pourrières.
« .Quand on sait qu’ une bataille mémorable a été livrée au
pied de la montagne du Cengle, il me paraît difficile de ne pas
être frappé de l’importance militaire d’une pareille position.
Une armée romaine, établie sur le vaste plateau que j ’ai décrit,
eût été, ce me semble, absolument inexpugnable. A l’abri de
toute attaque, du côté du Nord, par la montagne de SainteVictoire, dont le versant méridional est impraticable, elle serait
garantie, ail Midi, par le rempart infranchissable de la barre, et
quelques travaux, comme les Romains savaient les faire,
auraient achevé facilement son système de défense sur les côtés
vulnérables du levant et du couchant, J’ajoute que la voie Auré*
lienne passait précisément entre la barre et Chàteauneuf, de sorte
que le Cengle, mieux encore que le Pain de Munition, constitue
celte position de /lanc, par rapport au passage obligé des Teutons,
dont parle M. Dervieu.
« Je ne puis croire qu’une situation aussi avantageuse ait
échappé à la sagacité de Marius, surtout si, d’avance, il avait
choisi la plaine de Pourrières pour y livrer la bataille décisive.
Je suis persuadé qu’il avait établi un de ses camps retranchés

�128

MICHEL CLERC

sur ce plateau... qu’il y laissa même une petite garnison char­
gée.... de garder un poste aussi essentiel. »
Celle position en effet serait excellente comme camp d'obser­
vation, parce qu’elle est inattaquable ; mais ce ne peut être une
position de combat. Et cela est surtout vrai pour un ennemi
venant de l’Ouest; elle pourrait plutôt servir dans le cas contraire,
contre un ennemi venant de l’Est. L ’idée moderne d’une position
commandant une. roule, qui a évidemment influencé l’auteur, est
inapplicable ici, vu le peu de portée des armes de jet : Marins
posté sur le Cengle n’aurait nullement empêché les Teutons de
suivre leur route ; même vainqueur, les barbares auraient pu
s’enfuir juste dans la direction où il ne fallait pas. Il fallait que
la route l'ùt non seulement commandée, mais barrée. Et Marius
vaincu là n’aurait eu aucune ligne de retraite possible : il lui
aurait fallu ou fuir par le défilé de Meyreuil, où il aurait été
écrasé par les barbares, ou escalader les pentes de SainteVictoire ! C’était là une grosse imprudence, que n’aurait jamais
commise Marius.
Dans les hypothèses de Gilles et de Bérenger-Féraud, il n'v a
pas d’objection à faire pour l’altitude des positions occupées par
Marius (237 et 241 mètres), si ce n’est que celte fois c’est plutôt
trop peu ; il ne s’agit là que de mamelons insignifiants, tandis
que d’après Plutarque, les barbares eurent à escalader une vraie
colline. Mais, surtout, pourquoi placer le camp de Marius plutôt
là qu’ailleurs ? Il n’y a point là de position militaire ayant une
valeur propre, et répondant à un plan quelconque.
J’estime inutile d’insister sur tous ces points, et je préfère
exposer ma propre façon de voir, qui est infiniment plus simple.
Marius est resté dans son camp (vers la Bastide Blanche); les
Ambrons vaincus sont restés dans le leur (vers Saint-Andiol).
Les Teutons ont campé, ou derrière les Ambrons, ou, plutôt, de
l’autre côté de l’Arc, vers la Grande Bastide. Le combat s’enga­
gera donc de l'Ouest à l’Est, direction suivie jusque là parles
deux armées, et non du Nord au Sud.

�MAKI US EN PUÛVENCE

129

Marius déploie sa cavalerie sur son aile droite, dans la plaine
de Fourrières, où elle harcèle les Teutons. Ceux-ci de leur côté
montent à l’assaut de la position romaine, qui est forte, mais
cependant accessible. Marcellus, caché jusque là dans les ravins
boisés de l ’Olympe, débouche derrière leur liane droit. Marius
barrant le seul passage possible, les barbares sont rejetés dans
la plaine, où ils sont pris entre les Romains, les montagnes du
Nordet duSud, et le défilé dé l ’Ouest ; ainsi s’explique facilement
l'effroyable tuerie dont parle Plutarque.
Dans ce système, aucune difficulté : le deuxième combat est la
reprise du premier, sur le même emplacement. Il n’y a que deux
différences : les Romains n’ont plus affaire aux seuls Ambrons,
mais aussi aux Teutons ; et ils laissent les barbares monter à
l’assaut de leurs positions.
On peut essayer de se représenter l ’ordre de bataille de Marius,
de la façon suivante.
Son infanterie est rangée sur la colline, occupant un espace
plus large que la face du camp.
En admettant, comme nous l’avons fait, que Marius ail eu sous
ses ordres 30.000 hommes (il en a 32.000 à Verceil), on doit les
répartir ainsi : 2 légions romaines de 0.000 hommes, soit 12.000 ;
autant de socii, 24.000 ; 000 cavaliers légionnaires, et le triple,
1.800, de cavaliers socii, soit 2.400; au total 20.400 hommes; il
reste 4 ou 5.000 hommes pour les auxiliaires, la garde du général
et les services divers.
Les deux légions romaines occupent le centre, rangées par
cohortes sur trois lignes. Aux deux ailes sont les légions de socii ;
aux ailes extrêmes, les auxiliaires.
L ’ordre le plus habituel est Yacies triplex, où les cohortes
forment trois lignes. La cohorte, de 000 hommes, est formée sur
dix rangs, et offre par conséquent un front de 00 hommes. Il faut
ajouter à celle longueur de la cohorte l’intervalle qui la sépare
de la cohorte suivante, intervalle égal à la longueur de la cohorte
elle-même. De sorte que la longueur d’une légion en bataille est
de sept cohortes ou de 420 hommes. En admettant pour chaque
homme un espace de 0"'G5 centimètres, ou a un front de

�130

MICHEL CLERC

273 mètres. Deux légions occupent donc 546 mètres ; en ajoutant
les deux légions de socii, on arrive à 1.092 mètres, auxquels il
faut ajouter 117 mètres pour les intervalles entre les légions. En
ajoutant enfin aux ailes les cohortes auxiliaires, on a un déve­
loppement total d’au moins 1.600 mètres.

Il faut toutefois

défalquer les 3.000 légionnaires de Marcellus, soit une demilégion, ou cinq cohortes. Quant à la cavalerie, il n’y a pas à la
faire entrer en ligne de compte, puisqu’elle combat dans la
plaine.
Il semble que ce front de bataille ait été bien restreint pour
faire face à la masse des barbares, et couvrir tout l’espace utile.
De Fourrières à Pourcieux, il y a en ligne droite cinq kilomètres
et demi, dont le front romain occupait à peine le quart.
Aussi est-il possible que Marins ait adopté une autre formation,
la formation en ligne droite, fronte longa. Mettant les cohortes
sur deux rangs seulement, et non plus sur trois, on étend sensi­
blement le front. Mais peut-être aussi a-t-il été inutile de recourir
à cette formation, vu la manière de combattre des barbares, qui
faisaient masse sur un seul point.
Quant à la manière de combattre des Romains, elle est très
nettement indiquée par Plutarque: ils se mettent en marche,
prenant l’offensive pour attaquer les barbares au bas de la
colline ; mais, voyant que ceux-ci montent eux-mêmes à l’assaut,
ils font halte lorsqu’ils les voient arrivés à portée de trait,
lancent leurs javelots, puis chargent à l’épée, en se couvrant du
bouclier.
Celle tactique demeure, au point de vue moderne, très compré­
hensible. Il s’agit d'ébranler d’abord l’ennemi par une décharge,
ce qui est aujourd’hui le rôle de l’artillerie et des feux d’infan­
terie, puis de le rompre par le choc ; le but final est le corps à
corps, non individuel, mais d’ensemble, sur toute la ligne. Je
rappelle que d’ailleurs la charge n’est pas fournie par toutes les
cohortes de la première ligne : les premiers rangs seuls chargent;
si l’ennemi n’est pas rompu, ils reviennent se reformer, par les
intervalles, derrière les rangs suivants ; ceux-ci chargent à leur

�iMARIUS EN PROVENCE
lOLir,

131

et ainsi de suite. Si toute la première ligne a échoué, les

cohortes de la seconde ligne, passant par les intervalles, recom­
mencent la même manœuvre.
La marche-manœuvre de Marcellus est également facile à
comprendre.

Dissimulé dans les

creux des contreforts de

l’Olympe, il a attendu que le fracas de la bataille parvînt jusqu’à
lui, pour donner, non, comme le veut Bérenger-Féraud, sur les
femmes et les enfants, c’est-à-dire sur le camp des barbares,
mais sur les derniers rangs de leurs troupes, déjà arrêtés et mis
en désordre par l’écliec de l’assaut tenté par les premiers.
Sur ce point, Fronlin est plus détaillé :
« Marins auprès des Eaux Sextiennes, ayant l’intention de
combattre le lendemain contre les Teutons, envoya de nuit (1)
Marcellus avec une petite troupe de cavalerie et d’infanterie, et
pour lui donner l’apparence d’une foule, fit partir avec eux des
muletiers et des valets armés, et quantité de bêles de somme
couvertes de housses, pour leur donner une apparence de cava­
lerie; et il leur ordonna, dès qu’ils auraient compris que le
combat était engagé, de descendre sur les derrières de l ’ennemi.
Celte apparition inspira une telle terreur, que les ennemis les
plus acharnés prirent la fuite (2) ».
Au premier abord, il semble surprenant que l’on ait songé à
employer des valets d’armée pour une manœuvre de ce genre,
assez délicate. Mais il y a dans Tite-Live plusieurs exemples du
même fait, notamment lors d’une bataille livrée aux Gaulois
par le dictateur C. Sulpicius en 355 :

(1)En réalité, il me paraît bien difficile que Marcellus aitexécuté cette
marche, en collinesetsous bois, de nuit. Pendantlanuitqui a suivilepre­
mier combat, Marius adû garder toutsoninonde sous lamain.C’est pendant
lajournée du lendemain, et jusqu’à la nuit tombante, que Marcellus a dû
exécutersonmouvement. Et pendant ce temps, ajoute Plutarque, lereste de
l'arméeprenaitson repas du soir, puissereposait:ils’agitbien dulendemain
du premier combat, ce qui prouve, une fois de plus, que l’armée n’a pas
quittéson campement.
(2) il, 4.

�Mic h e l

clerc

« Il fit enlever aux mulets leurs bâts ; et, leur laissant seule­
ment deux housses, il les lit monter par des muletiers auxquels
il donna les armes de prisonniers ou d’esclaves. II mêle au
millier d’hommes ainsi recruté une centaine de cavaliers, et
leur ordonne de filer de nuit sur les hauteurs au-dessus du camp,
et de se cacher dans les bois » (1).
Ces pseudo-cavaliers, apparaissant pendant la bataille, firent
mine de couper les Gaulois de leur camp. Sans nul doute, les
barbares, Gaulois ou Germains, étaient plus sujets à la panique
qu’ une armée disciplinée; il s’agissait donc beaucoup moins de
livrer un combat effectif que de produire un effet moral ; et l'on
connaît le mot du maréchal de Villars : « L'homme esl ainsi fait
qu'il craint davantage un péril sur ses derrières que vingt périls
de face ».
Dans les ravins dont j ’ai parlé, nulle part il n’est impossible
tic passer, avec les chevaux tenus en main.
Le succès de celle manœuvre fut dû surtout à l’opportunité de
l’attaque de Marcellus. Les barbares sont montés à l ’assaut de la
colline où étaient les Romains; ils ont été repoussés, et sont
redescendus en mauvais ordre; ils sont en train de se reformer
dans la plaine, et évidemment déjà les Romains sont descendus
et chargent leurs tôles de colonnes. Et nous connaissons bien le
mode de combattre, les qualités et les défauts des Germains et
des Gaulois : « Invicta ilia rahies et impetus, quem pro virilité
harlmri habent, celle rage invincible et celle impétuosité, qui
chez les barbares lient lieu

de courage », dit Florus (2), et

encore « primas impetus major quam virornm, sequens minor
quant feminarum, leur premier élan est d’une vigueur surhu­
maine, mais le suivant d’une faiblesse plus que féminine. »
Et Fronlin s’exprime à peu près de même : « Fabius Maximus
non ignarus Gallos prim o impelu prævcilere (3), Fabius savait
que les Gaulois valent surtout par le premier choc. »

�MARIUS EN PROVENCE

133

C’est dire que Marccllus profita du découragement causé par
l’échec de l’assaut, et de la première fatigue des barbares.
Il y a, dans le récit de Plutarque, des lacunes visibles. Les
barbares prennent la fuite, les Romains les poursuivent, ef
s’emparent de leur camp. Tout cela demeure vague, de même
que la durée de la bataille, qui a commencé au malin, mais fini
nous ne savons pas quand. D’après Orose, les barbares auraient
tenu bon toute la matinée; ils auraient cédé lorsque la chaleur
du soleil les aurait incommodés ; et le combat, ou le carnage,
aurait duré jusqu’à la nuit. Peut-être faut-il placer ici un pas­
sage de Frontin, que l’on applique d’ordinaire au premier
combat (1 ): « C. Marins, victis prælio Teutonis, reliqnias eoruni,
quia nox circumveneral, circumsedens, sublatis deinde clamoribus,
per paucos snorum territavit, insomnemque hosiem delinuit, ex eo
adsecutns, ut postero die inreqnietnm facitins debellaret ».
« Marius, après avoir vaincu les Teutons, fit entourer, parce
que la nuit était venue, les restes de leur armée; faisant alors
pousser subitement de grands cris, il les terrifia et tint ainsi,
avec peu d’hommes, l’ennemi éveillé; il arriva de la sorte, le
lendemain, à le vaincre plus facilement parce qu'il n’avait
pas reposé ».
Je pense qu'il s’agit de la nuit qui a suivi le second combat et
non le premier. Frontin en effet nomme les Teutons et non les
Ambrons. Il les dit entourés par les Romains, ce qui ne pouvait
se dire après le premier combat. Le mol reliqnias serait de même,
dans ce cas, également impropre. Enfin, après le premier
combat, Marius n’avait aucun intérêt à voir les barbares rester
éveillés, puisque rien n’aurait été aussi dangereux pour lui
qu’une attaque nocturne, possible en ce cas. C’est les barbares
eux-mêmes, au contraire, que Plutarque nous représente pous­
sant celle nuit là des hurlements en signe de deuil.
Il est possible, d’après cette anecdote, que Marius n’ait pas eu
le temps d’enlever les deux camps barbares avant la nuit; ne

�134

MICHEL CLERC

voulant pas de combal de nuit, il aurait remis la dernière attaque
au lendemain, en faisant couper loute retraite aux ennemis du
côté d’Aix et en les maintenant sous la crainte d’une attaque
imminente pendant toute la nuit.
Au résumé, toutes les indications de Plutarque sont expli­
quées par la topographie : la cavalerie dans la plaine, sur la
droite romaine, vers Pourrières ; Marcellus, dissimulé dans les
vallons boisés qui sonl sur sa gauche, débouche vers la Beissanne; les légions sont rangées en avant du camp, le débordant
de chaque côté; le passage esl ainsi complètement fermé. Quant
à la cavalerie, elle a sans doute continué à charger sur la droite
pendant le combat même : c’est-à-dire que les barbares étaient
assaillis de tous les côtés, en tète et sur les deux flancs.
Plutarque ne parle plus de la rivière. Florus, qui ne fait des
deux combats qu’un seul, s’exprime en ces lcrmcs, où l'on reconnaîl l’exagération de sa rhétorique habituelle : « Ea cæcles
hoslium fuit lit victor romanns crnenlo fliunine non pins aquæ
biberit quam sanguinis barbcirormn ; il y eut un tel carnage des
ennemis que le Romain vainqueur ne but pas, dans la rivière
ensanglantée, moins de sang des barbares que d’eau. » En fait,
que l’on admette ou non que le premier combat ail eu lieu à Aix,
il est évident que le second a eu lieu aussi sur les bords de la
rivière. Mais elle n’y a pas joué le même rôle que dans le
premier; dans le premier, les barbares surpris par les Romains
passent le fleuve au moment même du combat, qui s’engage sur
les bords mêmes de l’Arc. Dans le second, les barbares ont formé
leur ligne de bataille en avant de la rivière dès le matin, puis­
qu’ils montent à l’assaut. Ou probablement même, leurs colon­
nes sont des deux côlés de la rivière ; ils la longent, et n’ont pas
à la traverser, pas plus que les Romains qui les poursuivent.
Etant donnée la topographie, il est certain que la défaite dut
amener l’extermination des barbares ; c’était l’issue fatale d’une
lutte à l ’arme blanche dans un espace clos de toutes parts. Il est
d’ailleurs impossible d’arriver à une évaluation positive du
nombre des morts. Pour Plutarque, c’est plus de 100.000 hommes

�MARIUS EN PROVENCE
qui furent tués ou pris ; pour l’Epitome, c’est 200.000 qui furent
tués, 90.000 pris ; pour Eutrope cl Orose, 200.000 furent lues,
80.000 pris, 3.000 s’enfuirent. Velleins enfin fait périr 150.000
barbares dans les deux combats.
Au premier abord, il semble que l’Epilomc, c’est-à-dire TiteLive, soil la meilleure source : en fait, c’est celle donnée qui est
la plus invraisemblable ; elle est d’ailleurs bien dans les habi­
tudes de Tite-Live, comme le montre notamment son récil des
guerres puniques. C’est, en somme, le chiffre de Plutarque qui
demeure le plus acceptable : cent mille hommes tués ou pris,
c’est la totalité des combattants. Cela représente une victoire à
un contre trois, due à la discipline des troupes, à la supériorité
du commandement, et à des conditions topographiques uniques.
D’après Eutrope et Orose, le roi des Teutons Teulobod
(Teuloboc est une mauvaise lecture, due à une fausse analogie
avec Bocchus) aurait été tué dans la lutte. Florus, au contraire,
dit qu’il fut fait prisonnier et qu’il figura au triomphe de Marius.
Plutarque parle seulement (1) de « rois des Teutons » qu’il
emmena enchaînés en Italie et qu’il montra aux ambassadeurs
des Cimbres avant la bataille de Verceil. Les détails donnés par
Florus ne permettent pas de douter que Teulobod ait en effet
figuré au triomphe : a Rex ipse Teutobocluis, qnaternos senosque
equos transilire soliliis, vix uniim, eum fugerel, asceiulit, proximnqne in sailli comprehcnsiis insigne spectacnlnm Irininphi fuit :
qnippc vir proceritatis exiniiæ super Iropea sua eminebal.

Le

roi Tcutobod lui-même, habitué à fatiguer à la course quatre et
même six chevaux de suite (2), en trouva difficilement un pour
s’enfuir, et, saisi dans un défilé voisin, fournit au triomphe un
spectacle peu ordinaire : car, d’une taille

gigantesque,

il

dépassait le trophée formé de ses propres armes. »
Plutarque indique d’une façon plus précise, au moins dans
les termes, l’endroit où auraient été pris les « rois teutons » dont
il parle : eaXwTav iv xaîç ”A7,ïîs&lt;n cpsuyovTsç utco Srf/.o’Javwv, ils

(1) Vie de M a rin s , 24.
(2) Et non pas, comme on le traduit généralement, « habituéà sauter par
dessusquatreetmême six chevaux », ce qui n’offre aucun sens.

�MICIIEI, CLERC.

furent pris, fuyant dans les Alpes, par les Séquanes.

Ce

passage prouve, soit dit en passant, que tout ne fut pas fini le
jour même de la bataille, et qu’ il y eut, au moins le lendemain,
et peut-être les jours suivants, poursuite des fuyards qui avaient
pu s'échapper isolément. Mais on est très embarrassé pour
déterminer l’emplacement de ces ÏYjV.ocm'.. S’agil-il du peuple
gaulois bien connu des Séquanes, qui occupait la

région

comprise entre le Rhône, la Saône cl le Rhin? Il semble bien
dillicile, non pas même que les Romains les aient poursuivis
jusque-là, cela va de soi, mais même qu’ils aient obtenu des
Séquanes, alors tout à fait en dehors de leur influence, la
livraison des fugitifs (1). Aussi admet-on généralement qu’il
faut voir dans ces Secoanoi ceux dont parle Etienne de Byzance,
se référant d’ailleurs à une source de valeur, Artémidore
d’Eplièse, géographe qui vivait vers l’an 100 avant notre ère :
(( ÏYjXÔxvo; TïOTao.ôî Maa-xa/.'.o&gt;7&lt;o7, à » ou 7Ô

ï Qv ./qv

I' y/.oy.vo1
,,

m;

’Ap7î|j.îoo)p&amp;î èv -pw7Y, ; — le Secoanos est un fleuve des Mar­
seillais ; de là vient l’ethnique Secoanoi, comme le dit Artémi­
dore. » Un autre manuscrit porte -o/.'.c, ville, au lieu de 7:077.po;,
fleuve. D’abord, il est extrêmement rare qu’ un nom de lleuve
forme un ethnique ; ensuite on ne sait où placer ce fleuve
Secoanos. Plolémée (2) dit, en effet, que le premier fleuve à
l’Est après le Rhône est le K«&lt;vo; : or le premier fleuve après
le Rhône, c’est la Touloubre. Nous savons d’autre part, par un
document épigraphique positif,

que

l’Huveaune s’appelait

Hubelna (8). Il ne reste donc plus pour le Secoanos que l ’Arc,
et les Secoani seraient des riverains de l’Arc, peut-être ceux de
la haute vallée, c’est-à-dire la région de Pourrières-Pourcieux.
Mais tout cela demeure très incertain (4).

(1)Les Séquanes sont alors ennemis des Eduens, les alliés des Romains
en Gaule.
(2)1 1 ,10, 8.
(3)C.Jitlliau,B u lle tin E p ig ra p h iq u e , v,]).75.etvi,p.171.
(4) O11 peut se demander s'il n'y aurait pas entre le nom Secoanos et le
nom de l'Arcau moyen âge. A r. A ru m , Lctri, le même rapport qu’entre les
deux noms anciens de la Saône, A r a r et S a u con n a . L’un aurait pu être la
dénomination ligure,l’autrela dénominationgauloise. Ceseraitlemot gaulois

����MARIUS EX PROVENCE
Une dernière anecdote nous est racontée par la plupart des
auteurs, sauf Plutarque ; elle se rapporte à la lin de la bataille,
et est assez énigmatique. Florus dit que les femmes germaines
demandèrent aux vainqueurs « libertatem et saceniotinm, — la
liberté et le sacerdoce », et que, ne pouvant l’obtenir, elles se
suicidèrent. Orose est un peu plus explicite : les femmes ger­
maines demandent qu’on les respecte et qu’on les consacre au
service des dieux et des vierges sacrées. Enfin saint Jérôme
est beaucoup plus précis et nous permet de nous rendre compte
de la réalité (1).
« La nation des Teutons.... combattant, auprès d’Aix, contre
Marins, fut vaincue. Trois cents de leurs matrones, apprenant
qu’elles devaient être livrées comme captives à d’autres hommes,
supplièrent d’abord le consul de les donner comme esclaves au
temple de Gérés et de Vénus. N ’ayant pu l’obtenir, et le licteur
les repoussant, elles massacrèrent leurs petits enfants, et le
malin furent trouvées mortes, étranglées au moyen de lacels, et
se tenant toutes embrassées. »
On voit qu’il ne s’agit plus, ni de garder la liberté et d’exercer
un sacerdoce, ni, non plus, de toutes les femmes germaines. Ce
sont trois cents femmes qui demandent à être esclaves de
prêtresses romaines, sans doute des Vestales (2). Ce chiffre
précis de trois cents donne à penser qu’il s’agissait des prêtresses
qui accompagnaient toujours les Germains en campagne. Ainsi
comprise, l’anecdote n’a plus rien d’absurde ; et elle est bien
conforme à ce que nous savons, par Tacite et Valère-Maxime,
de la moralité des femmes germaines, cl aussi de la brutalité

qui auraitpersistépour l'Arc,le mot ligure pour la Saône, car ilsemblebien
que Sciu con na et S cqu a n a sont le même mot, ligure d’après M. d’Arbois de
Jubainville.Mais, d’autrepart laSaône aportéencore un autre nom, donné
comme leplus ancien des trois, B rig o u lo s , etleradical de ce mot, b rig , est
également ligure (Cf. O.Jullian R evue des Etudes anciennes, 190(1,p. 471 et
suiv.). On a supposé aussi que le Secoanos d’Artémidorc et le Kainos de
Ptolémée sont le même cours d’eau, c’est-à-dire la Touloubre. La question
me paraît insolublejusqu’à nouvel ordre.
(1)L e ttre 91, à A g e ru c liia .
(2) C’estce que ditValèreMaxime, vi, 1,3,qui rapporte aussi,brièvement,
l’anecdote.

�MICHEL CLERC
habituelle des soldats romains en général et de Marius en
particulier.
Sur tout cela, Plutarque est muet; tandis qu’il insiste sur la
joie de l’armée, et les récompenses qu’elle décerna à Marius (1).
« (Les soldats), s’étant emparés des lentes, des chariots et de
toid le bagage, décidèrent de donner à Marius tout ce qui n’avait
pas été détourné. Et, doté de ce magnifique présent, on estima
qu’il n’avait même pas ce qu’avait mérité son habileté militaire,
à cause de

la

grandeur du danger. D ’autres ne sont pas

d’accord, ni sur ce don du butin, ni sur le nombre des morts.
Ils disent que les Marseillais se servirent des ossements pour
enclore leurs vignobles (2), et que la terre, à cause de la décom­
position des cadavres, et des pluies tombées pendant l’hiver,
s’engraissa tellement, et fut pénétrée si profondément par celte
putréfaction, qu’elle produisit, l’été, une quantité prodigieuse
île fruits.
« Après la bataille, Marius lit mettre de côté, parmi les armes
et les dépouilles des barbares, les belles pièces bien conservées,
celles qui pouvaient figurer avec éclat à son triomphe ; il lit
entasser les autres sur un grand bûcher et offrit un sacrifice
magnifique. L ’armée y assistait en armes et couronnée; luimême, revêtu de la toge bordée de pourpre et ceint suivant
l’usage, saisit un flambeau allumé et l’élevant de ses deux mains
vers le ciel, allait mettre le feu au bûcher. On vit alors arriver à
cheval, à toute vitesse, quelques-uns de ses amis et il se fit un
grand silence, tout le monde restant dans l’attente. Lorsqu’ils
furent près, ils mirent pied à terre et saluèrent Marins, lui
annonçant qu’il était élu consul pour la cinquième fois, et lui
remettant les dépêches qui le lui annonçaient. Cette grande joie
s’ajoutant à celle de la victoire, l’armée témoigna son plaisir par
des clameurs et des bruits d’annes entrechoquées, et les généraux
ayant de nouveau couronné Marius de laurier, il mit le feu au
bûcher et acheva le sacrifice. »

(1) Vie de M a rin s , 21-22.
(2) Quelquestraducteurs modernes ont compris que ces ossements avaient
servi d’échalas pour les vignes!

�MA mus EN PROVENCE

139

Il y a à relever là la mention des vignobles appartenant aux
Marseillais ; ils occupaient donc alors le territoire qui fut donné
plus tard, après la prise de Marseille par Jules César, aux
colonies d’Aix et d’Arles. L ’avaient-ils occupé d’eux-mêmes?
Leur avait-il été donné par les Romains? J’inclinerais à adopter
celle dernière hypothèse. C.Sextius Calvinus, après avoir occupé
l’oppidum ligure d’Aix (1) (Enlremont) en 122, avait donné aux
Marseillais le rivage ligure avoisinant. Il a donc bien pu agrandir
aussi leur territoire dans la vallée de l’Arc.
Quant au passage célèbre sur la putréfaction des cadavres qui
engraissèrent la terre, c'est, nous le verrons, l’origine première
de la prétendue étymologie de Fourrières et de presque toute la
légende de Marins en Provence.
Relevons enfin la mention de l’incendie qui consuma la masse
des armes laissées sur le champ de bataille par les Teutons. On
s’est étonné souvent que l’on n’ait jamais fait là de grandes
trouvailles d’armes ; c’est que tout ce qui n’a pas été brûlé, c’està-dire le fer, a disparu par oxydation.
Reste une dernière question, celle de la date de cette bataille.
M. Bérenger-Féraud a essayé de restituer toute celte chrono­
logie de la façon suivante :
« Passage du Rhône du 25 mars au 6 avril.
« Provocation des barbares au combat contre le camp des
Alpines du 6 au 8 avril.
« Commencement de leur marche vers l'Italie le 11 avril.
« Fin du passage des barbares devant le camp retranché,
16 avril.
« Mise en roule de l’armée de Marius, 17 avril.
« Affaire contre les Ambrons, 22 avril.
« Arrivée de l’armée romaine sur le terrain où devait se livrer
la bataille de Fourrières, 23 avril.
« Bataille de Fourrières, le 24 avril.
« Poursuite des vaincus, depuis le 25 avril jusqu’au 10 mai.

(1) Strabon,iv, 1,5.

�140

MICHEL CLERC

« Cérémonie du bûcher, le 15 mai.
« Départ de Marins pour Rome après le désastre de Catulus,
vers le 10 juin.
« Arrivée de l’armée de Marins aux environs de Verceil, vers
le 20 juillet.
« Bataille terminale, le 30 juillet.
On voit qu’il met les batailles d’Aix cl de Verceil la même
année : or, à Aix, Marins est consul pour la quatrième lois, avec
Catulus pour collègue ; à Verceil, il est consul pour la cinquième
lois, depuis le I e' janvier, avec M’ Aquilius, et Catulus est pro­
consul ! La bataille d’Aix est, d’après Eusèbe, de l’Olympiade
169,3, ou après la fondation de Rome 652, soit 102 avant notre
ère, et la bataille de Verceil est de 101.
En fait, la seule date précise qui nous ail été transmise est
précisément celle de la bataille de Verceil, qui, nous dit Plutar­
que, fut livrée après le solstice

d’été,

trois jours avant la

nouvelle lune d’août, ce qui correspond au 30 juillet 101. Quant
à l’anecdote d’après laquelle Marins aurait reçu sur le champ de
bataille même d’Aix la nouvelle de son élection au consulat pour
la cinquième fois, il n’y a rien à en tirer. D’abord l’anecdote en
elle-même est suspecte, la nouvelle arrivant ainsi par trop à
propos ; et, surtout, nous savons qu’à celle époque il n’y avait
rien de fixe dans la date des élections consulaires ; elles avaient
lieu souvent aux mois de juillet ou d’août, mais souvent aussi
plus tard.
Il y a un autre argument que l’on a fait valoir pour démontrer
que la bataille avait été livrée en été, à savoir le passage où
Orose nous montre les Teutons accablés par la chaleur du
soleil. Mais cela demeure bien vague : pour les barbares, le
soleil de Provence devait être très chaud non seulement en
juillet-août, mais, on peut dire, d’avril à octobre. El il est
possible aussi que l’anecdote dérive de Plutarque, et doive se
placer en réalité lors de la bataille de Verceil.
M. E. Pais, lui (1), a fait remarquer que, si dans cette région
(1) Rivista cli Sloiict ctniicci. 1900, p. 195.

�1-11

MAUiL'S EX l’ HÜVEXCli

où coulaient à la lois des eaux froides et des eaux chaudes, les
Teutons préféraient se baigner dans ces dernières, c’est que l’on
ne devait plus être en été ; là chose, ajoute-t-il, est d’autant plus
frappante, que, d’après les auteurs anciens et notamment Dion
Cassius, les frères d’armes des Teutons, lesCimbres, ne connais­
saient que l’usage des bains froids.
J’estime, pour ma part, que c’est attacher beaucoup trop
d’importance à ce détail des eaux chaudes, qui a tant de
chances, je l ’ai

montré, de

n’être qu’un enjolivement

de

Plutarque.
Il y a une autre raison, indiquée également par E. Pais, et qui
me parait avoir beaucoup plus de valeur, à savoir la mention
des grandes pluies qui

survinrent peu de temps après l.a

bataille (1). Les pluies, en effet, sont infiniment rares en Provence
pendant l’été, tandis qu’elles sont ordinaires en automne, saison
que Plutarque comprend évidemment

sous

le nom général

« d’hiver », opposé à l’été.
Notons encore que, d’après Orose, c’est seulement à partir de
midi que les barbares commencèrent à souffrir de la chaleur du
soleil, ce qui s’applique beaucoup mieux à l’automne qu’à l’été.
Enfin, il est surprenant qu’il se soit écoulé tant de temps
entre la bataille d’Aix et celle de Vereeil : un an, si l’on admet
pour la bataille d’Aix le mois de juillet ou d’aoùt. La roule
qu’avaient à parcourir les Cimbres était, il est vrai, plus longue
et plus difficile que celle des Teutons ; mais un an paraît cepen­
dant excessif. Aussi me rallierais-je volontiers à l’opinion de
E. Pais, et placerais-je la bataille d’Aix en octobre ou novembre.
On voit que, sur ce point, on n’arrive pas à la certitude. Il est
plus facile de déterminer la durée de la campagne, depuis la
mise en marche des deux armées : elle a été très courte. Les
barbares ont eu à faire une centaine de kilomètres, mais presque
toujours en plaine. A huit kilomètres par jour, cela ferait une
douzaine de jours ; avec les haltes, on arrive à quinze ou vingt,
pas davantage. Il

s’agit donc d’une campagne longuement

(t)Plutarque ne ditpasformellement quellessurvinrent peu detempsaprès
labataille, mais eela résultede contexte.

�142

MICHEL CLERC

attendue, longuement préparée, menée en quelques jours, et
terminée par un coup de foudre.
L ’importance du service rendu par Marius à Rome en cette
circonstance est incontestable ; il ne faut cependant pas en
exagérer la portée. Il est plus que douteux que même les Teutons
et les Cimbres réunis eussent réussi là où avait échoué Hannibal,
et pris Rome. Ils auraient ravagé et dévasté l’Italie, comme
l’Espagne et la Gaule, et fini par disparaître devant la discipline
et la ténacité romaines. La gloire de Marius a été due non seule­
ment à la grandeur du service rendu, mais aussi à ce qu’il
avait mis fin à une longue série d’échecs, et détruit d’un seul
coup un ennemi jusqu’alors invincible.
L ’établissement créé enNarbonnaise quelques années aupara­
vant, a été à ce moment, pour Rome, un l'ait de la plus grande
importance; la victoire d’Aix a singulièrement facilité celle de
Verceil. La véritable tactique était d’arrêter les ennemis avant
qu’ils eussent passé les Alpes : Catulus l’essaya contre les
Cimbres et échoua, parce qu’au nord desgrandes Alpes il manqua
d’ une base d’opérations assurée, et qu’il se trouva sur le sol
étranger. Marius, au contraire, grâce aux conquêtes de Calvinus
et de ses successeurs, a pu transporter les avant-postes de Rome
dans la Provence, et en faire ainsi le boulevard de l’Italie.
Pour la Province elle-même, les conséquences ont été consi­
dérables. En dehors de Marseille, pour les Ligures et les Gau­
lois de touLe la région, Rome n’est plus désormais seulement
une conquérante, une maîtresse : c’est aussi une protectrice, qui
assure la sécurité contre toute attaque du dehors, Débarrassée
enfin du péril qui la menaçait depuis des années, la Province va
reprendre sa vie normale ; elle sera administrée, non plus par
un chef de guerre en campagne, à pouvoir indéfiniment pro­
longé, mais par des magistrats réguliers, à pouvoir annuel,
comme les provinces pacifiées de la République. Le procès de
Fonleius, trente ans plus

lard, montrera le développement

intense pris par la Province après la guerre des Cimbres, en fait
d’agriculture, de commerce, d’industrie, et au point de vue de la

�MARIUS EN PROVENCE

143

romanisation. Si la fondation du caslellum d’Aix, en 122, avait
clé la prise de possession officielle du sol par les Romains, c’est
de la bataille d’Aix, en 102, que date, en fait, l’entrée de la Pro­
vince dans la vie générale de la république romaine.

(A suivre).

��Ear*

E.

SPENLÉ

On vient de célébrer, il y a quelques semaines, au cimetière
de Montmartre à Paris, le cinquantenaire de Henri Heine. C’est
peut-être l ’heure, non point d’entreprendre une révision des
jugements passionnés et contradictoires portés sur l’illustre
écrivain, mais plus modestement de déposer une couronne sur
cette glorieuse tombe allemande — qui esL en même temps une
tombe française — et, avec l’aide des remarquables travaux
parus dans ces dernières années en France même (1), d’essayer
de fixer en une esquisse rapide les traits de cette figure atta­
chante et expressive de poète.
Assurément Heine est un des types les plus représentatifs et
les plus composites de notre civilisation européenne. Trois tra­
ditions, trois âmes distinctes semblent se mêler et se combattre
en lui. Juif, il l’est resté par un attachement profond qu’il ne
craindra pas de reconnaître courageusement à certaines heures
et qui se révélera avec une puissance insoupçonnée dans la
crise religieuse de ses dernières années. Cette voix du sang, ce
génie de la race, on a cru les reconnaître dans l’extraordinaire
ténacité chez lui de l ’instinct vital, dans ces facultés opiniâtres
de résistance qui maintiendront son cerveau lucide au milieu de

(1) Signalonspourmémoire parmi cestravauxfrançaisl’étudedeM. Ducros :
Paris,1880,— la thèse de M. Legras :H e n ri H eine
Paris, 1897, — et enfin tout récemment l’étude de M. Henri Liclitenberg'er :H e n r i H eine penseur, Paris,1905.

H e n r i I le in c et son tem ps,
poète,

10

�140

E. SPENLÉ

la plus cruelle maladie, de la paralysie envahissante, et le feront
se raccrocher désespérément à la vie, à la vie quand même, si
horrible qu’elle soit. C’est aussi de sa naissance juive et de son
éducation religieuse qu’il prétendait tenir le besoin impérieux
de justice qui a été comme l’instinct atavique de sa race, qui a
soutenu celle-ci et l’a rassemblée au cours de ses incessantes
pérégrinations et de ses longues tribulations. Et c’est ce même
besoin impérieux de justice, de justice terrestre, immédiate, qui
constitue ce qu’il y avait en somme de résistant et de passionné­
ment sincère dans ce qu’on peut appeler l’idéal politique de
Henri Heine. Car il y avait chez ce poète de l’amour un fonds de
révolte, qui remontait parfois en brûlants sarcasmes, qui écla­
tait tout à coup dans l’âpreté terrible de certaines de ses antipa­
thies, de certaines de ses haines. Mais, par une anomalie
déconcertante, qui semble contredire tout ce qui précède, il s’est
assimilé en même temps toute la sentimentalité de l’Allemagne
romantique, essentiellement rêveuse, idéaliste, chrétienne. Lui,
le révolté clairvoyant, il sera aussi le paladin de l’amour roman­
tique, le chantre extasié de la Fleur bleue aux mystiques par­
fums. Lui, le sensuel ardent, épris de luxe et de volupté, il
trouvera des mots d’exquise idéalité, et parmi ses vers libertins
mainte fleur du Calvaire fait éclore son douloureux calice. Et
puis voici une troisième tradition, toute française celle-là, voire
même parisienne, faite de clarté, de logique, d’élégante simpli­
cité, de scepticisme délicat et de fine raillerie. Juif par la chair
Allemand par cette poésie intime du cœur que nos voisins
appellent du nom de « Gemiit », il est devenu Français d’adop­
tion par l’intelligence et l’esprit. Comme il disait lui-même, il a
été « le rossignol allemand qui a fait son nid dans la perruque de
M. de Voltaire ».
Seulement ces traditions diverses, ces héritages successifs ne
se sont pas fondus en un patrimoine commun, solide, de tout
repos. C’est ce qui fait de lui un caractère non seulement com­
posite, mais vraiment «d é c a d en t», c’est-à-dire anarchique,
dissonant. Qu’on jette un simple coup d’œil dans la correspon­
dance du poète. Sapersonnalilé s’y étale avec quelque chose de

�HENRI HEINE ET l’AME CONTEMPORAINE

147

fiévreux, d’agilé, de passionné et de décousu. Nous assistons à
un déshabillé parfois un peu cynique, où apparaissent des
dessous équivoques : continuels embarras d’argent, vanité
d’auteur toujours en éveil, relations parfois douteuses, démar­
ches un peu louches, brouilles et raccommodements. On a l’im­
pression de ces intérieurs en désordre — tel que sera, hélas !
plus tard celui de Heine à Paris — où l’on croit toujours sur­
prendre l’écho d’une querelle de ménage. Et ce désordre extérieur
est souvent l’indice d’un désordre intime plus caché. A de
pareils caractères l ’expérience de la vie est toujours hostile. Ils
n’ont ni la volonté tenace des conquérants, ni la docilité atten­
tive des calmes. Leur idéal est bien souvent un caprice pas­
sionné, un enthousiasme de jeunesse — un rêve — à la déroute
duquel ils assistent douloureusement. C’est là le sombre drame
des dernières années de Henri Heine.
« Le classique c’est ce qui est sain ; le romantique c’est ce qui
est malade », par cette formule célèbre Goethe définissait à
l’avance nos instincts décadents. Parmi ces fleurs un peu mala­
dives, idoles dans les serres chaudes de la décadence moderne,
une des plus troublantes est celle qu’on a appelée « l’ironie de
Henri Heine ». Car ce fut là une des marques de celle sensibilité
vibrante, versatile et passionnée. Voyez cette figure glabre de
dandy byronien, aux traits blasés, à l’ovale voluptueux, encadré
de boucles rebelles, avec le front pâle des rêveurs mélancoliques,
mais aussi avec les petits yeux malicieux, pleins de défis
narquois sous les paupières mi-closes et clignotantes, avec le
nez fortement accentué et surtout avec ces lèvres fines, aux
sinuosités mobiles, délicatement sensuelles, retroussées aux
deux coins par un imperceptible pli d’ironie, par un de ces
«souris fins et voluptueux » dont parle Baudelaire, «où la fatuité
promène son extase » — lèvres passionnées, ferventes et mo­
queuses, qui ont tant aimé et tant blasphémé I Voilà Heine à
trente ans. — El maintenant, quelque vingt ans plus tard, voyez
celte même figure — est-ce bien la même encore ? — émaciée,
creusée, ravagée, aux traits douloureusement tirés. La paralysie
a clos les paupières ; elle a figé les lèvres dissimulées, enfoncées

�sous une barbe touffue ; elle a de ses doigls infatigables creusé
et fouillé ce masque à demi mortuaire, où la sensibilité et le
mouvement sont comme éteints et qui dans sa muette douleur a
je ne sais quelle lointaine ressemblance avec une figure de
Crucifié agonisant. Elle lui a fait en même temps une beauté
nouvelle — une beauté d’outre-tombe, toute de douloureuse
spiritualité.
S’imagine-t-on tous les contrastes inouïs entre lesquels cette
sensibilité d’artiste a été déchirée et comme écartelée ? Et ce ne
fut point là seulement l’œuvre d’une interminable agonie. On a
voulu reconnaître chez le poète comme un stigmate de dégéné­
rescence que dès le berceau la nature a imprimé dans sa chair
et qui fait que toutes les sensations vives dont était avide cette
chair de volupté se sont peu à peu changées en autant d’indi­
cibles tourments. C’est comme une goutte de poison versée
d’abord au fond d’une amphore profonde et qui communique à
tout le breuvage je ne sais quel arrière-goût âcre, je ne sais
quelle amertume corrosive et persistante. Qu’on écoute par
exemple l’étrange aveu par où le poète ouvre un de ses chants
d’amour :
Vergiftet sind mcine Lieder —
W ie kônnt’es anders sein ?
Du hast mil-ja Gift gegossen
Ins blühende Leben liinein (1).
Qu’on lise encore ce passage d’une lettre écrite l’automne de
183(5 d’Aix-en-Provence — lettre écrite en français et dont je
respecte les irrégularités du style :
« Vous auriez une juste idée du triste état de ma santé morale
— écrit-il à une de ses amies parisiennes — si vous saviez quelle
réaction se fait depuis peu dans mon esprit par rapport aux
doctrines religieuses dont on me connaît l’adversaire. Mes
opinions sont en contradiction avec mes sentiments ; je porte

(1) a Empoisonnés sont nies chants — et comment en serait-il autrement ?
— Ne m’as-tu pasversé du poison— danstafleur de ma vie ? ».

�HENRI HEINE ET L’AME CONTEMPORAINE

149

un chapelet de roses sur la tête et la douleur dans mon cœur.
J’ai soif d’unité morale, de faire harmoniser mes opinions avec
mes sentiments ; il faut que j ’arrache toutes les feuilles roses de
mon chapelet, afin qu’il ne reste qu’une couronne d’épines, ou
que j ’anéantisse toutes les souffrances de mon cœur et que je les
remplace par de nouvelles joies. Mais, hélas ! je les combats en
vain, ces douleurs ; elles sont cuirassées et les armes les plus
acérées de la raison s’émoussent contre elles ». Insoluble conflit
où sa vie s’est comme épuisée. « Je porte un chapelet de roses
sur ma tète et la douleur dans mon cœur », retenons celle
formule si simple ; elle exprime à merveille ce pessimisme de la
volupté qui se trouve à la racine de l’ironie de Heine.
Et ce n’est pas tout. Il y a au fond de celle ironie un sentiment
plus subtil, plus complexe, plus délicat encore, et qui fait
comme un accompagnement en sourdine à toute notre pensée
contemporaine, qui en est comme une des harmoniques essen­
tielles. C'est le sentiment douloureux des dissolutions et des
trahisons inévitables, la poésie intense et nostalgique des choses
qui finissent et qui ne reviendront plus, la perception inquiète
de l’universel déclin et de l’universelle fugitivité, parfois aussi
l’effort désespéré ou ironique avec lequel nous nous attachons à
retenir celte fuite éperdue, à vouloir fixer notre rêve passionné
ou candide dans celle réalité friable, inconsistante, en perpé­
tuelle mutation et en perpétuelle décomposition. « Toutes
choses sont dans un continuel écoulement — on ne se baigne
pas deux fois dans le même fleuve » -

ces paroles d’un sage de

l’antiquité nous les avons faites nôtres ; elles nous obsèdent —
non plus seulement au spectacle du cours extérieur des choses,
niais encore et surtout à la contemplation de ce qu’on appelle
les réalités intimes de la vie. — L ’ironiste moderne ne croit plus
à rien d’éternel, de durable, de permanent. Depuis plus d’un
siècle il assiste à la dissplulion de toutes les croyances, de
toutes les disciplines religieuses, philosophiques, morales.
a J’ai déjà vu passer bien des nuages semblables, superbes et
azurés, au-dessus de ma tête — dit le vieux lézard philosophe
des « Reisebilder » — et le soleil du lendemain les a fondus et

�150

E. SPENLÉ

dissous dans le néant dont ils étaient sorlis. Il n’y a qu’une seule
véritable philosophie et celle-là est écrite en hiéroglyphes éter­
nels sur ma propre queue. » L ’ironiste moderne ne croit pas à
la durée de ses propres sentiments. Il connaît trop bien la
machine sensitive avec ses brusques revirements pour voir dans
ces serments éperdus, dans ces rêves d’éternel bonheur autre
chose qu’une duperie plus ou moins naïve, qu’une hyperbole de
langage. L ’amour lui apparaît comme une illusion, la plus pré­
cieuse sans doute, mais aussi la plus fragile de toutes, qui ne se
rajeunit que par un perpétuel changement. C’est sur ce chapitre
surtout que Heine s’est révélé comme un des grands initiateurs
de la sensibilité moderne, comme un des maîtres du pessimisme
amoureux contemporain, lui qui possédait à un si rare degré ce
don étrange, déconcertant, à la fois de sentir éperdûment, de
savourer tout le mensonge de son rêve passionné et chimé­
rique — et puis de projeter au même instant sur cette lave brû­
lante du sentiment une froide et impitoyable réflexion. De là
cette insaisissable nuance à la fois de passion et de réflexion, de
rêve intense

et de scepticisme ironique,

de ferveur et de

moquerie, bref, de nihilisme sentimental qui communique à la
plupart de ses « lieds » d’amour un caractère si troublant. Enfin
l’ironiste moderne ne croit même plus à la durée de son « moi ».
Ce qu’on appelle communément un « caractère» — qu’on se rap­
pelle simplement l'image de l ’ours pyrénéen Atta Troll — c’est
peut-être la dernière des superstitions, le résultat d’un long
dressage que nous impose la société ou encore un préjugé utile
à notre avancement, à notre « action » dans le m on de— mais
contre quoi proteste sans cesse une interprétation plus souple,
plus compréhensive, plus artistique aussi delà vie.
Voilà quelques-uns des symptômes qu'annonce en littérature
l’ironie affinée d’un Heine. Voilà par où il a séduit et enchanté
toute une génération d’hommes et de femmes romanesques, cpii
ont aimé en lui un de ces ardents et passionnés que la vie a
déçus, qui en ont savouré tout le mensonge et qui, selon le mol
de l’un d’entre eux, « sont malades du mal de ceux qui désirent
trop ». Mais n’y a-t-il donc que cet aspect négatif, ce « sourire

�HENRI HEINE ET l’âME CONTEMPORAINE

151

destructeur » dans l’ironie de Heine? Non, ce qu’elle exprime
encore, c’esl, d’abord, le pathétique absolument véridique de la
vie, non plus celui des destinées exceptionnelles, mais celui de
ces natures mêlées, « doubles », composées à la fois d’idéalité et
de matière, de passion et d’égoïsme, de ciel et de boue qui, en
somme, constituent ce qu’on peut appeler l’homme n grandeur
naturelle ».
C’est l ’homme moderne dans son costume et dans son atti­
tude de tous les jours, en habit de gala ou en veston d’intérieur,
avec ses dissonances, ses contradictions et ses faiblesses, — et
en ce sens on a pu parler même d’un certain « réalisme » chez
Heine. Et puis il y a aussi dans celte ironie un signe des temps.
Le xvm e siècle, même le xvm e siècle vollairien, sceptique ou
révolutionnaire, est encore essentiellement doctrinaire. Aux
dogmes anciens il ne fait que substituer des dogmes nouveaux,
non moins immuables et infaillibles, qu’il les appelle du nom
de Nature, de Raison ou de Sentiment. Mais avec le xixe siècle
quelque chose de nouveau est entré dans les moeurs. C’est le
sentiment de l’universelle relativité et mobilité, le sentiment
que dans l’ordre des vérités, aussi bien des vérités morales ou
sociales que des vérités d’expérience scientifique, il n’est rien
d’immuable, de définitif, d’arrêté. C’est là, avons-nous vu, un
des éléments de l’ironie de Heine. C’est par là aussi qu’il prend
place dans cette lignée d’esprits libres,

tels que- Goethe,

Schopenhauer ou Nietzsche, qui ont conçu une culture euro­
péenne nouvelle, dégagée de toutes les cultures traditionnelles
du passé, véritable humanisme nouveau. Et il a cru pouvoir
annoncer celte ère nouvelle, qui commence à peine à poindre
dans l’Europe d’aujourd’hui, qui remplira les siècles futurs et y
provoquera une profonde transformation morale et sociale.
Mais de cet idéal nouveau, dont il a senti l’inquiétude, il ne
nous apporte aucune formule positive et acceptable.
En lui le passé et l’avenir, la vieille âme romantique et les
temps nouveaux, aux dures exigences, se sont livrés un combat
acharné, et ce sont précisément ces contradictions qui en font
une des âmes les plus agitées, les plus anarchiques, mais aussi

�152

E. SPENLÉ

les plus représentatives des temps nouveaux. Là est sonoriginaI ilé. Ainsi il est devenu l’émouvant interprète de nos dissonances
modernes. Il n’est pas, comme Goethe, un problème de culture.
II est plutôt un problème de décadence. Comme penseur il
n’édifie pas ; il détruit plutôt. Comme poète il trouille et il
inquiète, mais il ne guérit pas. Il nous apprend surtout à lire en
nous-mêmes : il nous apporte des clés nouvelles qui ouvrent
quelques uns des compartiments les plus secrets de l’àme
contemporaine.

Marseille. — Ti'l&gt;. ci Litli.

b a u l a t ik k ,

rue Veinure,

19.

��UNIVERSITÉ D’AIX-MARSEILLE

P U B L IC A T IO N S

S U B V E N T IO N N É E S

Le Conseil Municipal de Marseille
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône
Le Conseil de l'Uninersité

Annales de la Faculté des Sciences
Annales des Facultés de Droit
et des Lettres
Annales de l’Ecole de Médecine
et de Pharmacie

Le Directeur-Gérant : Michel
Marseille. — TyP- et Lith. Barlatier, me Venture, 19.

Clerc.

�/

50U 1

&lt;f*
t g

*\X - Ma 4ï\

ANALES

3« ^
S -P #
$
‘^ J _^. o?
&lt;y
5: ^

\ V rA l

DES

&amp;I

« D

Facultés de Droit et des Lettres
DAIX
Tome II

N° 2

J-u.illet-Se^tem.lDX'e

1906

( LETTRES)

MARSEILLE

PARIS
FO N TE M O IN G ,

IM PR IM E R IE

ÉD ITE U R

B A R LA TIE R

19, R ue V e n tu re , 19

4, R u e L e Goil', 4

1906

:fÉ

�</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2200" order="6">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RES-50038_Annales-Droit-Lettres_1906_T2-1.pdf</src>
        <authentication>2e0701d16a77a566cb75f7423314aa0d</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10222">
                    <text>NALES
DES
," ,

-

.
-'.:

.

",

','

.. ....

.. ~.

..

de Droit et des Lettres

.

n'AIX

..

. ;...

1906 - n° 1
Droit

......
0&lt;,
,

. .;

...

..

' "

:

. . . . . . . ."

..
#

..

":

......

-. "

.,'

..

~

.

;

.~

.."

..

.

"

~'..

'....

(DROIT)

PARIS

MARSEILLE

4, Rue Le Goff, 4

1908

�NALES
DES
," ,

-

.
-'.:

.

",

','

.. ....

.. ~.

..

de Droit et des Lettres

.

n'AIX

..

. ;...

......
0&lt;,
,

. .;

...

..

' "

:

. . . . . . . ."

..
#

..

":

......

-. "

.,'

..

~

.

;

.~

.."

..

.

"

~'..

'....

(DROIT)

PARIS

MARSEILLE

4, Rue Le Goff, 4

1908

�..
~-

'-

........ .

SOlV~MA

Gaston MORIN. ..
•

....

• •' J

" ~

,

. . .
.~

;.
'f

,

IRE ·

A propos de la maxime (( Error commllllis
facit jus ».........•........•......... .

1

•

La formation ""du droit français
médiéval et les IrmJUllX de .IliUm;
f'ic](er ... ...•................

33

Salle de travail
de Droit civil. - La Fauie, le Risqlle, l'Abus
dll Droit.................................

59

Robert CAILLEMER. -

Charles CÉZAR-BRU et Gaston MORIN. -

ABONNEMENTS" .
France........................................

10 francs

Union postale.. .. ........................ ... . 12
Un fascicule sépm'é ....... , .......... . .... '.. . .

... .:

'.

3

�LA SÉCURITÉ DES TIERS '
DANS LES TRANSACTIONS 11\f~10BILr
ET LA MAXIME

Error Communis facil jus
Par G. MORIN

A propos d'une thèse récente: LONIEWSKI. - Essai sur là
rôle actuel de la maxime" Error communis facit jus "

,' \

(Thèse d'Aix, 1905)

Il n'est personne qui méconnaisse aujourd'hui que le droit et
les institutions obéissent à la règle éternelle de la vie: le nlOUvement, l'évolution.
Cette évolution, nous la constatons, non pas seulement dans le
passé; nous la surprenons encore au n1Ïlieu de sa tâche dans le
présent, nous la ' prenons en quelque sorte sur le fait, dans la
jurisprudence ou sur le terrain du droit comparé.
Et c'est là tout l'intérêt et toute l'importance de la méthode
historique appliquée à l'étude du droit actuel.
Les formules juridiques, les lois s'élaborent dans le présent
comme elles se sont élaborées dans le passé, c'est-à-dire dans
une étroite dépendance avec le milieu social.
A l'époque actuelle, la répercussion dans le domaine du droit
des grands changements économiques survenus au cours du
XIX e siècle apparaît particulièrement nette: nous assistons à une
crise de l'individualisme, à un développement progres~if de
l'étatisme et du droit collectif.
Cette transformation de l'idée du droit se manifeste dans
1

•

1

�....
2

. -.

~

. ..... .~

. ,t.

~:

:.

~

.
#

"

;
J

',,:"

:... :.

.........

..

'

.... : .......

.

...... ',' • •

.

,
G. MORIN

toutes les institutions du droit privé. La théorie de .la fornlation
des actes juridiques, notamnlent, se renouvelle. Les législations
les plus récentes accusent à ce point de vue une réaction contre
le principe de l'autonomie contractuelle, et un retour vers le
matérialisme et le formalisme. La préoccupation dominante,
ce n'est plus tant, désornlais, le respect de la volonté individuelle que la sécurité des tiers et les nécessités du crédit, c'està-dire de la confiance, dans les transactions. La justice demande
que toute acquisition d'un droit faite de bonne foi ne puisse
engager la responsabilité de l'acquéreur et l'exposer à une perte
quelconque. L'utilité sociale exige que l'on épargne aux contrac··
tants les recherches d'intention toujours délicates et hasardeuses,
qu'on leur donne un signe nlatériel et concret leur pennettant
un diagnostic facile et sûr. Suivant l'expression d'Ihering (1) la
forme devient pour les actes juridiques ce qu'est « pour la
monnaie l'empreinte)) qui dispense de·toute vérification du titre
et du poids, en un mot de la valeur des m.onnaies.
Ce sont ces idées qui, dans le domaine des transactions
inlnl0bilières, ont fait naître (2) l'institution bien connue des
livres fonciers et le système dit « de la foi publique» que voudrait
introduire en France la Commission du cadastre (3).
On connait l'idée maîtresse du système: L'inscription des
transferts des droits réels au livre foncier prouve la légitinlité
des droits dont elle relate le transfert. Le tiers qui contracte
avec une personne inscrite au livre foncier a par cela seul la certitude de traiter avec le véritable propriétaire. Il n'a pas à se
préoccuper autrement de la validité du droit qui lui a été
transmis. En d'autres termes, il y a concordance parfaite entre
l'apparence du droit et le fond du droit.
(1) Ihering. Esprit du DJ'oit romain. Tome III, p. 187.
(2) Il est intéressant de rapprocher de cette régression vers le formalisme, en
matière de transmissions immobilières; le mouvement parallèle qui s'accuse
dans le domaine de là. formation des obligations par la théorie de la déclaration
de volOnté. Voir Code civil allemand , articles 116 à 144.- Saleilles. De la déclaration de volonté, contribution à ['étude de ['acte juridique dans le Code civil
allemand, Pichon, 1901.-- Georges Dei'eux. De l'intuprétatiol1 des ac-1es juridi'"
ques pJ'ivés. Thèse, Paris, 1905.
(3) V. Besson. Les livres foncieJ's ct la réforme hypothécaire, Delamotte, 1901.
-- Procès-veJ'baux de la Commission du cadastre.

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

"

"

&lt;

:

....

3

Cette concordance si favorable à la sécurité ,des transactions,
peut très souvent faire défaut dans l'état actuel de notre légis-:
lation, par suite du caractère psychologique, occulte de la source
des dr~its; et de l'organisation , incomplète, .fragmentaire, de la
publicité des transactions imnlobilières. Très souvent, il peut
arriver qu'un droit n'existe pas entre les mains de 'celui qùi a là,
prétention de le transmettre, sans que ce défaut 'de 'droit, puisse
être connu du tiers acquéreur.
Il y a dès lors opposition entre l'apparence du droit et le fond,
du droit (1). Pour le même droit, il y a un titulaire apparent et
un titulaire véritable. Et l'on aperçoit le conflit qui va s'éle'vel'
entre le titulaire véritable et les tiers, au cas où le titulaire
apparent aurait disposé du droit.
Or, ce conflit s'est présenté dans deux hypothèses parHculiè~
ment intéressantes, à raison du nl0uvenlent jurisprudentiel
auquel e.nes ont donné naissance. Nous faisons allusion: d'ë:.Ibord,
à la question classique des actes de l'héritier apparent; ensuite, à
la question toute récente des hypothèques consenties par uile
congrégation non autorisée, qui a été dissoute par application de'
la loi de 1901 - ou par les prêtes-noms de la congrégation.
Sur ces deux questions qui présentent d'ailleurs au point de
vue juridique une très' grande analogie, la jurisprudence a mis,
au service de la protection des tiei.'s, successivenlent, "1es deux
Inêmes procédés techniques.
En ce qui concerne les actes de disposiLion de l'héritier apparent, la jurisprudence, dans une première phase, s'est efforcée
de tourner, sans la heurter, la règle classique que celui qui traite
avec quelqu'un qui n'a pas de droit ne peut avoir de droit. Elle
a reconnu à l'héritier simplenlent apparent le pouvoir de
transmettre.
Nonlbreux. furent les systèmes imaginés par les arrêts ou les
(1) Il convient de noter ici les effets que le légistateur français attache luimême à l'apparence du droit de propriété, quant à la preuve de ce droit: Je fais
allusion à l'institution si importante de la possession et· des actions
possessoires.

�4

G. MORIN

auteurs pour justifier ce pouvoir dans la personne .de l'héritier
apparent (1).
La Cour de Cassation, dans trois arrêts célèbres du 16 janvier 1843 (2), s'appuya sur le caractère collectif qu'elle reconnaissait à la saisine. Tous les parents appelés à la succession d 'un
de cujus, tous les parents jusqu'au douziènle degré auraient la
saisine. L'héritier le plus diligent qui s'est luis en possession de
la succession n'est donc point un étranger par rapport à elle. Il
a le droit d'adn1Ïnistrer jusqu'à l'acceptation du plus proche; et
de ce droit d'administrer, la Cour déduit le droit de disposition.
Une autre théorie fut proposée par Denlolombe (3). L'héritier
apparrnt serait le mandataire de l'héritier véritable. C'est comnle
tel qu'iL pourrait valablenlent aliéner.
Ces divers systèmes sont aujourd'hui universellement abandonnés: celui de la Cour de Cassation reposait sur deux affirmations gratuites: saisine collective et droit de disposition
découlant du droit d'administration.
Le système de Demolombe n'était guère plus admissible.
Comment admettre qu'un mandat conférant des pouvoirs très
larges, allant jusqu'au droit d'aliéner, puisse prendre sa source
dans le seul silence du véritable héritier?
Aujourd'hui le fondement des décisions jurisprudentielles est
tout différent.
Les arrêts ne contestent plus l'absence totale d~ droit chez
l'héritier apparent. Ils admettent hardiment que l'on peut
acquérir un droit, nIème en traitant avec quelqu'un qui n'a pas
de droit, et cela, par application de la maxÏIue « En'or
communis facit jus.
Ainsi la bonne foi des acquéreurs, l'erreur conUllune et invincible dans laquelle ils sont tombés, doit les protéger contre toute
action. L'error comluunis a par elle-luènle un effet translatif.
Telle est l'argumentation sur laquelle s'est appuyée ouverte(1) Pour leur énnmération et leur discussion, v. Baudry-Lacantinerie et
Wahl. · Traité des successions. Tome l, pages 572 et suiv., nO 12, 33 ef suiv.
(2) D.43.1.4-9 et 52. S.43 . L97 et 107 .
(3) Demolombe. trazté des successions. Tome II, n° 241 I:!t suiv,
O

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

5

ment la Cour de Cassation dans ses derniers arrêts (1); telle est.,
semble-t-il, sa doctrine définitive.
D'ailleurs, il est nécessaire que l'héritier apparent possède un
titre sérieux, et que l'erreur des tiers qui ont traité avec lui soit
complèteluent justifiée. La jurisprudence se réserve le droit
d'apprécier les circonstances, et de mesurer en quelque sorte
l'erreur.

:

'

.'

'

Relativement aux hypothèques congréganistes, la question,
très neuve, mérite de plus anlples développements.
Comment le problème s'est-il posé devant les tribunaux?
Un emprunt a été effectué par une congrégation non autorisée
ou par la personne interposée (Congréganiste - ami laïque ou
ecclésiastique de la congrégation - société civile ou commerciale) qui sert de masque à la congrégation.
Une garantie hypothécaire a été consentie au créancier de la
congrégation, sur un inlmeuble détenu par la congrégation, ou
par la personne interposée. En exécution de la loi du 1er juillet
1901, la liquidation des biens de la congrégation dissoute est
ouverte. Le liquidateur actionne spontanément en justice les
créanciers hypothécaires, en réclamant du tribunal la nullité de
l'hypothèque; ou bien, c'est un créancier hypothécaire qui a
pris l'initiative d'ouvrir la procédure de saisie-immobilière
contre le liquidateur. Le liquidateur fait opposition à la saisie.
Dans les deux cas, la justice est appelée à se prononcer sur la
validité de l'hypothèque consentie par la congrégation ou par un
prête-nom de la congrégation, c'est-à-dire par quelqu'un qui n'a
que l'apparence du droit.
Dans les décisions très nombreuses qui ont été rendues sur
cette délicate quèstion (2), nous rencontrons l'un et l'autre des
(1) Voir notamment un arrêt récent sur l'affaire de la Boussinière, Cassation
26 janvier 1897. D. 1897.1. 33 avec une ilote de M. San'ut. Et à propos de cet
arrêt un article très pénétrant de M. Charmont dans la Revue critique, 1902.
Examen doctrinal. Jurisprudence civile, p. 16 et suiv.
(2) Signalons un jugement - isolé - du tribunal de Versailles, qui proclame
l'impossibilité juridique, quelles que soient les circonstances de fait, de
l'hypothèque congréganiste; Versailles, 29 mars 1905. Gazette du Palais j ' 1905 f
~MOL

�6

o'

~

.-~ . .

deux procédés: déjà relevés, à propos des actes de l'héritiel~
apparent.
', Tou't d'abord, un , arrêt très important de la Cour d'Aix, du
4 mai 1905 (1); a reconnu à la coIigi~égatiOl{non autorisée le pou:.
voir 'deeoIis.entii' va]ablelnent une hypothèque, pour cette raison
que,' à eôté , d~ la non existence légale de la;congrégation, il y a
son existence de fait; et que cette société de fait, constituée
par, la congrégation illicite, a le pouvoir de conférer une
hypothèque '(2).
L'argumentation de cet arrêt n'a pas, eu d'écho. La conceptiotl
d~ la société de fait conlll1e support de l'obligation hypothé'~aire
pataît abandonnée. E,t il devait ,en ~tre ainsi? selon nous (3).
" On invoque, en faveur ,de la théorie de la société de fait (il
faudrait, ' pour ' être exact, pa'r ler de congrégation de. fait), la

....

.l:'

~.

,

,........

.... ; ....
..

'

"

...

'\.

.

..

...-

(1) Gaz. des Tribunaux , 8 juillet 1905.
(2) Voici l'un des considérants de l'arrêt où appai'aît clairement la thèse:
« Considérant. .. qu'il n'en est pas moins à retenir que le contrat (de constitution, d'hypothèque) a été co-uclu à une époque où les congrégations non
autorisées, quqiqu'inexistante~ au poiut de vue juridiqué, avaient urie existence de fait q~i devait se prolonger jusqu'en 1901 avec l'assentiment implicite
et parfois explicite de' la loi (Aix, 20 mars 1905); que la jurisprudence les
regardait comme constituant des sociétés de fait; ,
et qu'à ses yeux les membres qui les composa,ient avaient conservé leur
éapaeité personnelle; que les tiers contractaient journellement avec eux ;
qu'il est absolument inadmissible que les engagements qu'ils ont pu prendre,
en agissant ut singuli, aient été anéantis par la loi du 1er juillet 1901. »
, (3) S'ur cette grave question , que nous ne pouvons que résumer au texte,
qui est celle de savoit' si, d'une manière générale, les congrégations non autorisées peuvent être considérées comme des sociétés de fait pour la liquidation
dé leûi~s biens ouverte en vertu de la loi de 1901: Voir d'abord dans les travaux
préparatoires de la loi de 1901 les discussions soulevées à propos de l'article 18 :
Chambre des Députés, séances des 27 mars et 28 mars 1901. Débats parlementaires. Chambre. 1901, tome l , pages 971 et suiv., pages 1003 et suiv.- Sénat.
Séance du 22juin '1901. Débats parlementaires. Sénat 1901 pages 1046 et suiv.Çl~ambre. Séance ,du 28 juin 1901. Débats parlementaires, Chambre. Tome II,
pages 1660 et suiv.
'
Voir en outre: En faveur de l'idée de société de fait : Consultation de
Me B~rb~ux. Gazette dcs Tribunallx. 28 février 1901. - Hébrard. Dll sort des
biens d'une association en cas de dissoZlltion. Thèse . Paris 19112 (voir notamrn'entles pages 19 et suiv., et 154 et suiv:
En ,sens contraire: Laurent. Principes de droit civil. Tome VI. nO .166, pages
225 et suiv. - Beudant. Note sous un arrêt de la Cour de Paris du 21 février
1879. D. 79.2.225. ' - Lémery et Delasalle. Lois nouvelles', .ter dééembre 1905.
2e partie, no 8, pages 166 et suiv. et nOS 13 et suiv. , pages 172'et suiv ..

�0 ......... :

.

...... :

.

.....

".

•

-:..

LA SÉCURITÉ DES TIERS

,.

:.

....

•

,:"

............

. ,.

. ... _....

..
.

.

.

~

"

... ." : ~ .'...;

".

7

jurisprudence antérieure à la loi de 1901, qui aurait admis sans
réserve l'idée de société de fait, et qui constituerait au profit des
tiers qui ont contracté avec la congrégation, avant la loi de 1901,
un droit acquis s'imposant au législateur de 1901.
Mais on peut répondre:
En premier lieu, que cette jurisprudence se présente, en
réalité, sous forme de décisions peu cohérentes, souvent même
contradictoires .
Tout d'abord, il est un très grand nombre de décisions judiciaires qui, avant la loi de 1901, ont décidé, en conséquence du
principe que les congrégations religieuses non autorisées sont
dépourvues d'existence légale, qu'elles ne peuvent ni acquérir,
ni posséder, ni mênle ester en justice; et que tous les actes faits
par elles ou à leur profit, soit directement et en leur propre
nom, soit indirectement, par l'intermédiaire d'un · de leurs
membres, sont nuls. En ce sens: Arrêt de la Cour d'Aix du
27 janvier 1825 (1) et jugenlent du Tribunal de la Seine du
3 avril 1857 (2).
Mais à côté, il est des décisions judiciaires très nombreuses
qui invoquent l'existence de fait de la congrégation pour en
tirer des conséquences, tantôt au détriment de la congrégation,
tantôt à son profit; à son détri~ent, pour proclamer la respon ..
sabilité de la congrégation vis-à-vis des tiers. (Cassation
30 décembre 1857) (3); à son profit, pour défendre les biens
détenus par la congrégation contre les usurpations des tiers.
(Cassation 1er juin 1869) (4).
S'il est assez difficile de faire sortir une théorie d'ensemble de
ces quelques décisions-types de la jurisprudence antérieure à la
19i de 1901, il serait à coup sûr téméraire d'en conclure que la
jurisprudence admettait. que la congrégation se doublait nécessairement d'une société de fait portant toutes ses conséquences.
(1) O. 1825. 2.131.
(2) D. 1858. 2.49. Affaire célèbre de la marquise de Guerry contre la cOIllmunauté de Picpus: affaire plaidée par Emile Ollivier pour Mme de Guerry,
Berryer pour les dames de Picpus et Dufaure pour l'un des supérieurs
assignés.
(3) D. 58. 1.21).
(4) D. 69. 1.315. Affaire Parabère.

�8

.
·f·

:

".'

• • • . • .,. . •

.. .- .

.

\

,+
",

.4

.",

..

.....

.-

... ~

.. '

.'

:

'. . . . . . .

!l.~ ~..

;'

"

.'

':".

"

\".

','

:',

......

't.

~

.
.'

..

..

,"

...

'.

.

.'_'

G. MORIN

D'ailleurs, quand bien même la jurisprudence aurait
consacré d'une façon absolue la théorie de la société de fait,
cette théorie n'en serait pas moins, selon nous, restée inadmissible, même avant la loi de 1901.
Comment admettre une théorie, qui aurait eu pour effet de
donner aux congrégations non autorisées ùne capacité plus
étendue qu'aux congrégations autorisées? (1)
Sans doute, certains jurisconsultes, faisant appel au bon sens,
ont dit : Une association qui a fonctionné pendant un certain
temps, qui a un local, un lIlobilier, un personnel, n'est pas un
être fictif. C'est, quoi qu'on fasse et quoi qu'on veuille, une
réalité concrète. La congrégation n'est pas un néant: c'est un
fait.
Peut-être y a-t-il ici un jeu de mots. Un fait, cela est l'évidence, n'est pas le néant. Mais ce fait est-il générateur de droit'?
Voilà tout le problème. Et si la loi a décidé qu'elle ne consacrerait ce fait par aucun droit, c'est un néant juridique.
A côté de l'argument de bon sens, on invoque des textes.
En vertu de dispositions formelles, en vertu de l'article 42 du
Code de Commerce et de l'article 42 de la loi du 24 juillet 1867,
la nullité d'une Société pour défaut de publicité n'est pas opposable aux tiers, partant aux créanciers. (Tout le monde est d'accord pour appliquer à toutes les nullités les règles régissant la
nullité pour défaut de publicité). C'est donc la loi elle-même qui
a institué le régime de la Société de fait. Ne convient-il pas
d'étendre, par analogie, cette solution aux congrégations?
Mais avant d'appliquer aux congrégations non autorisées le
système érigé pour les sociétés, on devrait tout au moins commencer par établir, sans conteste, que ce système s'applique aux
sociétés illicites. Et c'est là ce qui précisément est très vivelnent
discuté.
Au surplus, quand bien même la jurisprudence antérieure
à la loi de 1901 aurait consacré sans réserve et dans toutes ses
applications le système de la société de fait, quand bien même
(1) Voir la note de Beudant déjà citée. D. 79. 2.225.

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

~

."

.. ~""

-'

.;"

..

'" "

,

• ':.

...

"."

!

.....

'.
"

".'

.

..

9'

ce système paraîtrait conforme aux exigences de la raison et des
textes avant la loi de 1901, ,i l ne pourrait plus être soutenu dans
l'état actuel de notre législation. Car il est repoussé par la loi de
1901; et cette loi, nous le croyons, est rétroactive.
Tout d'abord, l'incompatibilité entre la théorie de la société
de fait et la loi, de 1901 fut démontrée d 'une façon décisive, selon
nous, au cours des travaux préparatoires, par M. WaldeckRousseau, alors président du Conseil (1).
Le projet de loi était de retour il la Chambre. M. WaldeckRousseau s'efforça de prouver, contrairenlent aux prétentions
de M. Viviani, auteur d'un amendement_déposé en ce sens, qu'il
était inutile d'insérer dans la loi l'exclusion de toute idée de
société de fait, la loi contenant des dispositions incompatibles
avec cette idée :
« Oui, me dira-t-on, la Congrégation ne pouvait pas acquérir,
mais il s'est formé une société de fait qui a pu acquérir. Cette
question est tranchée de la manière la plus positive et la plus
formelle par la disposition (de l'article 18 de la loi) qui permet
la revendication au propriétaire, qui s'était autrefois dessaisi, pour cette raison élémentaire que la loi cvnsidère qu'il
ne s'est pas valablement dessaisi. Si dans l'économie du
projet et dans le texte de la loi, on admettait que derrière
la Congrégation, une personne comme la société de fait
a pu se constituer, il est manifeste que la revendication
ne pourrait pas être admise; par conséquent, rien n'est plus
clair, rien n'est plus certain que le sens de ce paragraphe. Ce
sont les héritiers de ceux qui avaient donné autrefois qui sont
restés propriétaires et, par conséquent, celà exclut absolument
l'hypothèse de la société de fait. »

Que la loi de 1901, qui répudie la théorie de la société de fait,
soit rétroactive: c'est ce qui résulte, selon nous, et de l'esprit
général de la loi et de l'ensemble de ses dispositions.
La loi de 1901 excepte délibérément les congrégations
(1) Séance du 18 juin 1901. Débats parlementaires, Chambre, 1901. Tome II,
page 1660.

�10

..

"

.

:

.........
'

"

0 ....... •

••
:.'

'. :

•

•

0

~ ',. :". 1

- . . . 0

..

~

&lt; ......

.......

.'

",

,

. ....,

,-~...

'1
,

'

G. MORIN

du droit commun des associations. Le législateur ne s'est
pas préoccupé seulen1ent de l'avenir. Il s'est avant tout
et par dessus topt placé en face de la situation de fait existante,
dont il a voulu assurer la cessation. Dans les travaux préparatoires, l'idée est affirmée continuellement que la loi ne peut avoir
d'efficacité, qu'autant qu'à la dispersion des personnes se
joindra la dispersion effective des biens.
Et maintenant, les textes de la loi règlent la liquidation des
biens et les revendications qui pourront être exercées. Comment
prétendre que cette liquidation et ces revendications ne s'appliqueront qu'aux biens à venir?
Ainsi on peut affirmer que le législateur a voulu que la loi
soit rétroactive.
La Cour de Cassation s'est d'ailleurs prononcée dans ce sens
par un arrêt du 8 février 1904 (1).
Telles sont les multiples raisons pour lesquelles la théorie de
la société de faiL doit être rejetée.
Ajoutons, en terminant, que la Cour de Cassation a définitivement repoussé cette opinion, par un arrêt du 26 juillet 1905
rendu sur conclusions-conforn1es de M. le Procureur général (2).
La conception de la société de fait étant écartée (3), les tribunaux, pour protéger les créanciers hypothécaires de bonne foi .
ont eu recours à l'argumentation déjà employée par eux pour
valider les actes de disposition de l'héritier apparent. Ils ont
consacré l'application aux hypothèques congréganistes de la
maxÏlne : « Errol' communis facit jus ).
(1) Cassation chambre civile, 8 février 1904. S. 1905, l, 17. (Note importante
de M. Chavegrin). D. 1904, l, 117. (Réquisitoire de M. le Procureur général
Baudoin).
(2) Gazette des Tribunaux. n° du 28 juillet 1905.
(3) Si la congrégation non autorisée ne peut être regardée comme une
société de fait, si donc il y a chez elle absence totale de droit, ce n'est pas
seulement l'hypothèque qui est nulle, c'est encore la créance principale que
garantissait l'hypothèque. La congrégation ne pouvait pas plus s'engager purement et simplement qu'hypothécairement. Les tribunaux accordent alors à
ceux qui ont prêté des fonds à la congrégation, l'action de in rem verso.
« L'action de in rem verso, dont on ne trouve au Code civil que des applica-

�LA SÉCutuTÉ DES TIERS

:

....

.\

Il

Les décisions sont très nombreuses, formant dès aujourd'hui
un corps imposant de jurisprudence.
Nous avons, tout d'abord, des décisions très importantes de
la deuxième chambre du tribunal de la Seine: jugements du
4 mai 1905 (1) et du 19"juillet 1905 (2).
Les procès soulevés par la liquidation des congrégations
furent d'abord exclusivement dévolus à la prelnière chambre.
Depuis l'année judiciaire 1904-1905, une partie de ces affaires a
été attribuée à la deuxième chambre. Et c'est ainsi que la
deuxième chambre a été appelée à statuer sur la validité des
créances hypothécaires le 10 juin 1905 (3).
Enfin signalons deux arrêts très impo.rtants de la Cour de
Paris: l'un du 12 juillet 1905 (4), l'autre du 25 janvier 1906 (5) .
La Cour de Cassation ne s'est pas encore prononcée.
Toutes ces décisions judiciaires (sauf réserves en ce qui
concerne le jugement de la deuxième chanlbre du tribunal de la
Seine du 10 juin 1905) admettent expressénlent ou implicitement
que la maxime « Errol' comnlunis facit jus » peut avoir pour
effet de valider les droits réels consentis par un propriétaire
apparent.
Cependant, toutes ne valident pas la constitution d'hypothèque sur laquelle elles avaient à statuer.
C'est qu'il existe des conditions à l'application de la maxime
tions spéciales, doit être admise d'une manière générale, comme sanction de
la règle générale d'équité qu'il n 'est pas permis de s'enrichir aux dépens
d'autrui. 0 (Aubry et Rau. Tome 6, § 579).
Sur l'action de in rem verso en général: Voir essai d'une théorie de l'enrichissement sans cause dans le droit civil français. Ripert et Teisseire. Revue
trimestrielle du droit civil. 1904 n° 4, p. 727 et suiv. - sur l'application de
l'action à notre matière: Lémery et Delasalle. Elude SUl' le passif des congrégations non autorisées. Lois nouvelles, 1er décembre 1905. 2° partie, n° 17 et
suiv .. p. 176 et suiv. et 15 décembre 1905. 2" partie, n O48 et suiv., page 207 et
suiv.
.
(1) Gaz. Palais, 1905, 2.119.
(2) Gaz. Palais, 1905, 2.158.
(3) Gaz. Palais, 1905, 2.119.
(4) Gaz. Palais, 1905, 2.158. Gazette des Tribunaux, n° du 4 aoflt. Les conclusions conformes à l'arrêt et très importantes de M. l'Avocat général Blondel
se trouvent rapportées in-extenso dans ce numéro de la Gazelle des Tribunaux.
(5) Gazelle du Palais, nO du 14 mars 1906.

�12

G. MORIN

« Error communis facit juS» : et la maxime ne peut bien évi-

.

"

"

..

~.

\

.

"

:

demment produire en droit son effet créateur que dans les cas
où elle peut, en fait, recevoir son application.
Or, si l'accord semble exister entre les cours et les tribunaux
sur les effets de la maxime; relativement à son domaine
d'application, des divergences éclatent.
Un point, cependant, est acquis : L'erreur de droit ne peut
engendrer le droit. L'erreur de fait seule est créatrice. D'où cette
conséquence: Le créancier a-t-il contracté soit avec la congrégation elle-même agissant à visage découvert, soit avec un
prête-nom dont il ne pouvait en fait ignorer le caractère de personne interposée? L'hypothèque est nulle, parce que le créancier
n'a pu commettre qu'une erreur de droit, consistant à croire
qu'une congrégation pouvait être autorisée sans un acte du
pouvoir législatif; ou qu'une congrégation non régulièrement
autorisée était apte à conférer le droit hypothécaire.
(En ce sens: jugement du tribunal de la Seine du 4 mai 1905
et du 19 juillet 1905 déjà cités, notamment jugement du 4 mai
1905) (1) . .
Donc il faut nécessairement supposer, pour l'application de
la maxime, les circonstances de fait suivantes: l'hypothèque a
été consentie par un prête-nom de la congrégation. Le créancier
a pris par erreur le prête-nom pour le vrai propriétaire.
Mais quand l'erreur de fait, cause de la bonne foi du créancier, est-elle une erreur commune?
Voilà le point délicat, sur lequel les décisions rapportées, se
séparent.
Une idée d'ensemble paraît toutefois pouvoir être dégagée; il
semble que l'erreur commune doit présenter ces deux caractères:
d'être commune, c'est-à-dire partagée par la presque unanimité
des gens, et d'être invincible, c'est-à-dire telle qu'il est à peu
près impossible d'y échapper.
(1) « Attendu, en effet, que la seule erreur qui puisse couvrir l'h1.·égularité
d'un acte est celle portant sur un fait ayant, malgré sa fausseté, présenté tous
les caractères de la vérité et ayant été unanimement tenu pour vrai pendant
un temps plus ou moins long, »)

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

13

Mais qui ne voit la place laissée à l'arbitraire des-tribunaux,
et la question ne sera-t-elle pas nécessaireillent une question
d'espèces?
C'est bien là l'idée qui ressort de la lecLure de l'arrêt de la
Cour de Paris du 12 juillet 1905 (ainsi que des conclusions de
l'avocat-général qui le précède). Cet arrêt relève et précise avec
un soin extrême toutes les circonstances de fait particulières à
la cause, et susceptibles de mettre en évidence la bonne foi du
créancie~' hypothécaire.
Et il conclut dans les ternles suivants:
« Attendu que X ... , a partagé l'erreur commune contre
laquelle la prudence humaine ne pouvait le prélllunir ).
Au contraire, le dernier arrêt signalé, du 25 janvier 1906,
paraît s'attacher à un criteriunl plus objectif.
Il pose en principe que l'erreur comillune et invincible est
suffisaUllllent prouvée et vaut droit acquis, par ce seul fait qu'au
moment de la conclusion du contrat hypothécaire, la société
prête-nonl avait la détention incontestée des immeubles donnés
en gage, et que précédemment de nombreux prêts avaient été
faits 6 à des sociétés civiles, dans des conditions analogues,
tant par des particuliers, que par le Crédit Foncier de
France. » (1).

....

L'exposé que nous venons de faire successivement de la
jurisprudence relative aux actes de l'hériLier apparent et de
celle relative aux hypothèques congréganistes, nous montre le
rôle important que joue dans la pratique actuelle la maxinle :
c: Errol' COlllll1Unis facit jus » comme argument en fayeur de
la validité des actes du propriétaire apparent.
Mais il ne suffit pas de constater qu'en fait les tribunaux

"
•

J.'

•

;

.

(1) (l Considérant qu'il résulte des renseignements et documents fournis à
la Cour qu'à l'époque où les consorts D.. .. ont traité avec la société civile,
ils ont partagé sui' la qualité et la capacité des coutractants, propriétaires
apparents de l'immeuble, une erreur commune et invincible, qu'expliquel'aient suffisamment la détention incontestée des immeubles par la ;ociété
civile et les nombreux prêts faits antérieurement à des sociétés civiles dans
des conditions analogues, tant pal' des particuliers que par le Cl'édit Foncier
de France, prêts et hypothèques dont la validité n'était point suspecte. »

.

\

�.

'-.-'.

.

........

14

'..

..•

.....

\

-~-

.

"

...

.... .. '

..... "':'" ~ 41.:

-

, ' , J ' -•

.'

...

1

:....... .

.:: ~ .

".

.

..

..

,.'

'4o

"

1

~.

'

G. MORIN

appuient leurs décisions sur la maxime. Il faut encore et surtout
se demander si c'est avec raison qu'ils l'appliquent.
Or, le problème de la valeur qu'il convient de reconnaitre à
l'adage: « Errol' communis facit juS)) dans notre droit actuel, a
fait l'objet d'une thèse récente, qui émane de l'Université d'AixMarseille, à laquelle elle fait grand honneur.
Cette thèse qui a pour auteur M. Loniewski · (1) est intitulée:
« Essai sur le rôle actuel de la nlaxime : Error communis facit
jus ».
L'auteur a tenté une construction d'ensemble, une théorie
générale de l'erreur comnlune dont il admet, dont il étend même
toutes les applicatiol1sjurisprudentielles (2), en leur donnant un
fondel11ent philosophique et juridique .
Je voudrais, dans cette étude, esquisser une critique de celte
thèse en tant au nloins qu'elle considère l'adage « Errol' communis» conlnle une justification suffisante de la validité des
actes du propriétair~ apparent.
Comment, sel0!l nous, et contrairenlent à la jurisprudence et
à M. Loniewsld, l'adage est insuffisant, pour remplir la fonction qu'on veut lui attribuer .
De quelle manière, il convient de le conlpléter.
Et, de la fOrI11ule doctrinale à laquelle nous serons parvenus,
quelles conséquences tirer pour l'explication des solulions
j uris prudentielles.
Tels sont les trois points que nous voudrions préciser et un
peu développer.
Ainsi l'on aperçoit l'objet exact de ce travail et la méthode·
auquel il obéit.
Nous ne cherchons ni à critiquer ni à légitimer les résultats
de la jurisprudence protectrice des tiers acquéreurs.
Nous nous bornons à les enregistrel; comme l'expression
. (1) Alfred Loniewsld «Essai sur le l'ôte actuel de la maxime: Errol' communis facit jus;» Thèse d'Aix, 1905.
(2) La thèse, cependant, à raison de sa date, n 'envisage point la qnestion des
hypothèqnes congréganistes. Mais elle traite très longuement du ·problème
des actes de l'héritier apparent- ~e qui est au fond, nous l'avons vu! le même
problème,

�..
.

.'

",

LA SÉCURITÉ DES TIERS
-#'. ,... '.

nécessaire - au sens philosophique du terme - d'un besoin
social de crédit, c'est-à-dire de confiance dans les transactions.
Mais la justification juridique donnée par la jurisprudence ne
s'impose pas comme ses solutions. C'est elle qu'il convient de
soumettre à une critique sévère et de réviser.
Telle doit être notre tâche.
Aussi bien le rôle du judste n'est-il pas d'adapter perpétuel~
lenlent la technique juridique aux exigences de la vie, de mettre
en harmonie l'évolution juridique et l'évolution sociale?

".s·

.' ..

,.

"~.'

'. . ..:.
~.'

'.
'.

.
't• •

'

..

:

"

-',

"

"~

......

15

~.

.

~

.

~

"

1

{

'.

.' -:

.

.
........

L'étude que nous entreprenons est l'étude eritique d'un seul
des nombreux effets attachés par la jurisprudence à la maxime
« Error conlmunis facit juS» : l'effet translatif de droits réels.
La thèse de M. Loniewski a - nous l'avons déjà indiquéune portée beaucoup plus large. Mais à la lecture de l'ouvrage,
on s'aperçoit que tout s'y tient étroitement; et qu'en pm'ticulier, le rôle que l'auteur fait jouer à l'adage pour la solution du
problènle des actes du propriétaire apparent, est une conséquence logique et nécessaire de sa conception d'ensenlble sur
l'erreur commune.
Il nous faut donc donner un aperçu général de la thèse, avant
de concentrer notre attention sur le point qui nous intéresse
particulièrement.
M. Loniewsld étudie successivement l'histoire de la maxime,
son fondement rationnel, ses conditions d'exercice et ses effets.
L'histoire de la maxÏIne fait l'objet d'un chapitre premier
intitulé « Existence de la maxime » (pages 17 à 32).
L'auteur suit la maxime dans les diverses phases qu'elle a
traversées.
D'après lui, c'est à tort que l'on a attribué à l'adage latin une
origine romaine. (Section 1. Droit romain, p. 18 à 22). Si · certaines solutions adoptées en droit romain sont celles-là nlênletoJ
que commande la maxime, nulle part du moins les juriscon-

�.......

16

.

.

"",

.. :. '.

......

...
.

'

.. .

'

- .'

"
.\

... , ..
'J

' ; il

,'i

-

~_

•

~

•

'..

... .
.....

:

. . . . __

••

0"

'.

\

.;':'"

'.

:".

.

.

•

".

,"

""

:

G. MORIN

sultes rOlnains n'ont formulé la nlaxime «( Errol' cOlnmunis facit
juS» dont on leur attribue la paternité. M. Loniewski cite notamment à ce sujet la célèbre loi Barbarius Philippus (1), consacrant la validité des actes faits par un esclave élevé à la dignité
de prêteur, dans l'ignorance où l'on était de son véritable étal.
Des considérations de pure équité, et non la maxinle, sont invoquées en faveur de la solution.
Ce sont les jurisconsultes de l'ancien Droit (Section II, l'ancien
Droit, p. 22 à 26) qui, les prenliers, ont formulé le brocard;
nlais, d'ailleurs, à propos des écrits des jurisconsultes romains
et notamment, en commentant la loi Barbarius ; si bien que, par
une déformation historique curieuse, la paternité de la maxime
elle-nlêrue fut attribuée aux jurisconsultes romains; et la maxime
fut d'un usage courant pour la solution d'espèces analogues à
celles de la loi Barbarius, sans autre justification, d'ailleurs,
qu'une préLendue reconnaissance par le Droit romain (2).
Arrivant au Droit actuel (Section III, Droit actuel, pages 26
à 42), M. Loniewski relève, à côté du silence de tous nos codes
sur la maxime, un avis du ConseH q'État du 2 juillet 1807, qui
s'occupe de l'erreur commune et qu fut rendu dans les circonstances suivantes: Avant 1807, les secrétaires de nlairie, simples
employés dépourvus de tout caractère officiel, avaient délivré
sous leur signature de nOlnbreux extraits des registres de l'étatcivil, au lieu et place de l'officier de l'état-civil lui-même, seul
compétent. Or, ces extraits avaient été légalisés par l'autorité
compétente. Un certain nombre avaient nlême été produits en
justice et avaient servi de base à des décisions. L'irrégularité fut.
soumise au Conseil d'État qui, ayant alors, en vertu de la Constitution de l'an VIII, le pouvoir d'interpréter les lois, rendit
(1) L. 3, D. De officio prœ torpm. (Lib. l, titre X, IV).
(2) Les hypothèses où la maxime était appliquée daus l'ancien Droit ne sont , à

peu de chose près. que la répétition les unes des autres. Il s'agit le plus
souvent d'un acte accompli par uu officier public, incapable ou incompétent,
dont uue erreur commune a dissimulé l'incompétence ou l'incapacité. Nos
auciens juristes appliquèrent encore la maxime aux r apports avec les incapa~
bles et spécialement au cas où des tiers avaient contracté avec une femme
mariée dont ils croyaient le mari mort, alors qu'il était encore vivant, .

�-. .. ..

"\~

.....

"

17

LA sÉCUiUTÉ DE"S TIERS

",

.....

.

\

.

'

.
41•

'!'.

....

"

'r

"

des avis qui avaient force légale. Le Conseil, tout eIi interdisant
dans l'avenir la pratique incriminée, valida pour le passé les
extraits abusivement délivrés, et il consacra fornlellement, dans
les motifs qu'il donnait à sa décision, la maxime « En'or
cOl11l11unis » (1).
Sans doute, il convient de ne pas méconnaître cet avis légal
de 1807. Dans l'espèce qu'il a envisagée et dans les espèces
analogues, on doit considérer qu'il a donné la solution des '
conflits qui peuvent s'élever. Mais il serait arbitraire de vouloir
généraliser et d'étendre au delà de ces limites la pensée des
conseillers d'État.
Ainsi la tradition n'est pas d'un grand secours sur la question
de l'erreur COl11mune.
Le droit romain n'a pas traité la question.
Les jurisconsultes de l'ancien droit parlent très brièvement de
la maxime, et encore toujours à propos d'espèces particulières
et sans jamais s'élever jusqu'à une théorie d'ensemble.
Le législateur, par l'avis de 1807, a procédé de même.
Et cependant, la maxime joue un rôle très important auprès
des tribunaux (2).
La conclusion qui se dégage du rapprochement de la jurisprudence avec la tradition et la loi: c'est qu'il n'y a aucune
concordance entre la chose jugée et cette tradition et cette loi.
On ne peut notamment tirer argument décisif ni des précédents
(1) ( Considérant. .. 40 , que de tout temps et d~ns toutes les législations, l'erreur commune et la bonne foi ont suffi pour couvrir dans les actes et même
dans les jugements des irrégularités que les parties n'avaient pu ni prévoir,
ni empêcher.,. Ces actes susdits doivent jouir de l'authenticité ».
'
(2) Les nombreuses applications jnrisprudentielles de la maxime sont
relatives:
10 Aux actes irréguliers dressés par des officiers publics. Il y a eu erreur
commune portant sur l'irrégularité de l'acte - irrégularité qui peut tenir :
ou bien à ce que l'officier public lui-même ne présentait pas toutes les candi·
tions d'aptitude voulues par la loi (Ex.: jugement rendu par un juge qui
n'avait pas l'âge requis; acte passé devant un notaire étranger que l'on croyait
Francais; ou encore: affaire célèbre des mariages de Montrouge: mariage
céléb~'é par un conseiller municipal délégué irrégulièrement par le m"aire de
Montrouge) ; - ou bien à ce que l'officier public étant d'ailleurs parfaitement
capable et compétent, ce sont les témoins instrumentaires qui ont figuré à
l'acte, qui ne présentaient pas toutes les conditions requises. (C'est la ques"

2

�..

",'

-..

~

~

18

-'"J •.•• ,

'.'

•

··· ·.0'

·: .. ··0

.

--!;.'

.

- .'

'
'-l:.~, "

':' :......

J;

l,

',';.

..

.... - ..

"

:"
••••

.

-.'.

,"';"

.~

.

•

,

'Ir~

";"

~

.... :

-, .,:

-

'

..

.

'-1-

1

...

,

.:

...... ,:.

~.

.

,,'

..

-

~

,'.

.
•

.... .,

"

.

~

-:.

..

G. MORIN

historiques, ni de l'avis de 1807, pour soutenir la validité des
actes du propriétaire apparent. L'hypothèse est en vérité trop
différente de toutes celles qui avaient été résolues jusque-là par
l'application de l'adage.
L'auteur va dès lors chercher à légitimer la maxime dans
toutes ses applications jurisprudentielles, non d'après la loi,
mais d'après son fondement philosophique et juridique.
L'étude de l'histoire de la Inaxime était donc le préambule de
la recherche de son fondement.
Cette recherche fait l'objet du Chapitre II (Fondement de la
maxÏlne, p. 42 et suiv.) .
C'est ici le cœur mêlne du sujet, la clef de voûte de la
construction.
L'auteur fait sienne cette doctrine si suggestive de M. Lévy
que tout droit repose sur une croyance, non pas sur une croyance
individuelle, mais sur une croyance sociale.
Or, qu'est-ce que l'erreur comnlune, sinon une croyance de la
collectivité?
Voilà donc l'erreur commune qui, si l'on peut parler de la
sorte, nlonte en dignité. Elle n'est plus, seulement, comnle on
l'admet généralelnent, une cause de dérogation au droit
commun, dans l'intérêt de l'équité; elle devient une véritable
~ource de droit .
D'un pareil fondement donné à la maxime découlent logiquement des conséquences très importantes, d'abord quant aux
conditions d'exercice de la nlaxinle (1), (Chapitre III, p. 94 à
tioll de la capacité putative des témoins. Exemple: UUe personne qui assiste
à une donation est, sans qll'on ait pu le prhoit', parente au degré prohibé du
donataire. D'où nullité de la donation, si l'on n 'admettait; qu'en vertu de
l'erreur commune, la capacité lmtative équivaut à la capacité réelle).
2 Aux actes passés avec un incapable, mineur, femme mariée, interdit,
failli. L'erreur commune porte sur l'incapacité.
3° Aux actes d'aliénation faits par un propriétaire appal'ent. C'est l'hypothèse
qui nous occupe dans ce travail).
Sur toutes ces applications jurisprudentielles de la InaxÏiiie voir, outre
la thèse de Loni~wski, Valàbrègue: De la maxime aErrorcomnüznisjacitjllS»)
Revue critique 1890, p. 30 et ~uiv.
(i) Relevons, dans ce chapitre, ce qlli constitue l'une des pài'ties les plus
origiilales et les plus neuves du livre tout entier; Jusqu'iCi en matière d'erreut'
0

;

'.

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

19

166), ensuite quant aux effets de la maxime (Chapitre IV, pages
166 il 217) sur lesquels il convient de s'arrêter un peu longuement puisqu'aussi bien, l'un d'entre eux, et le plus important,
est l'objet de la présente étude.

..

~.,

-'

"

1

';

..... ..

•

(

"~:

. . . . . .-

...
J

-'

..

'

...
..

;.

",
~

'"

'~ ...:
... .

",

. ' ,.;

r.

..

",.

.'

Que l'erreur commune couyre l'irrégularité d'un acte de l'état
civil ou d'un acte notarié, ou bien qu'elle fasse adnlettre l'équivalence de la capacité putative à la capacité réelle d'un témoin
instrmnentaire, ce sont là des effets, d'ailleurs traditionnels, que
tous les jurisconsultes sont d'accord pour adlnettre.
M. Loniewski constate qu'il en va tout autrement, s'il s'agit
de considérer l'erreur conunune comme nlode de valider les
actes de disposition d'un propriétaire apparent.
C'est donc sur ce point et à propos des actes de l'héritier apparent qu'il fait porter tout l'effort de son argumentation. (V. les
pages 185 à 217. Rapprocher les pages 89 à 92).
Il emploie tout d'abord une tactique négative. Les auteurs qui
s'opposent à la validité des actes du propriétaire apparent inyo·
quent la maxinle: « Nelno dat quod non habet. » C'est à elle
qu'il convient de s'attaquer.
Ceux qui expliquent le transfert des droits par cette maxiIne
raisonnent de la manière suivante:
L'adage .« Neulo dat quod non habet » implique COlnme con~
séquence l'identité de situation dans les actes juridiques entre
l'ayant-cause et l'auteur.
Sans doute, il est des hypothèses où, en vertu de textes forcommune - et telle cst encore la solutiol1 de l~ jurisprudence - on établissait
une distinction entre l'erreur de fait et l'erreur de droit; la première seule
étant capable de fonder le droit" Il n'est aucune raison désormais de discerner.
En vain objecterait-on l'adage « nul n'est censé ignorer la loi»; cet adage
n'a pas la portée absolue qu'on lui attribue. Il établit une présomption qui
admet la preuve contraire. Et voici maintenant la conclusion tout à fait curieuse
que l'auteur rattache à l'effet créateur de l'erreur de droit: Reproduisant une
définition courante, il nous dit que l'erreur de droit consiste dans l'hal)Ït ude
générale d'une fausse interprétation ou de la non application d'une 10i.~ Or,
qu'est-ce quP. cette habitude générale, sinon l'usage, la coutume? Donc l'erreur
de droit, c'est la coutume contraire à la loi. Et ainsi se trouve posé, et résolu
par l'affirmative, en dépit de certaines hésitations de langage de l'auteur, le
grave problème du pouvoir abrogateur de la coutume et de la jurisprudence
par rapport à la loi.

�20

,

. ......

'

:

,

"

r~"

'..

.

- -

.'

'.

...

...
.~

•

•

•

,.
",

\0

~'

"'.

°,

.

"

G. MORIN

mels (art. 958, 2.279 du Code civil, art. 717, al. 2 et· 3 du Code de
Procédure civile), l'ayant-cause a des droits que n 'avait point
l'auteur. Mais ces textes dérogent à la règle « Nemo dat ». Or
cette règle est exigée par le bon sens le plus élémentaire.
Donc ces textes ont une nature exceptionnelle, et il n'est pas
permis d'en étendre la solution, dans le silence des textes.
Contre une pareille conception de l'adage « Nemo dat »,
M. Loniewski dirige (p. 202) ]a critique déjà adressée par
M. Lévy (1).
Voici le sens de la critique:
Dire que la reconnaissance par la loi du droit de propriété de
celui qui traite avec un « non dominus » constitue une exception
à la règle « Nelno dat», c'est dire que par la vertu de la loi, un
non-propriétaire peut conférer à autrui le droit le plus absolu
que l'on puisse avoir sur une chose: le droit de propriété; c'est
dire que quelqu'un qui n 'a rien peut donner tout.
Or cette conclusion est nlanifestemelJ.t absurde. Le brocard
« Nenlo dat», pris à la lettre, est nécessairement au-dessus de
la VOlOlHé du législateur. Car, si le législateur est maître souverain dans le domaine du droit, les faits s'imposent à lui. Il ne
peut pas plus faire que l'on donne ce que l'on n 'a pas qu'il ne
peut violer les règles de la nunlération.
Le brocard ne peut donc souffrir aucune dérogation.
On ne peut dès lors y voir la cause, le fondement de la tral1s . .
mission des droits. Il est puremen t et simplement la traduction,
en langage vulgaire, du résultat pratique très fréquent, mais non
point nécessaire des actes juridiques: l'identité de situation
eiltre l'ayant-cause et l'auteur (2).
Ainsi c'est en vain que l'on voudrait étayer la nullité des actes
d'un propriétaire apparent sur la maxinle « Neillo dat quod non
habet ».
(1) Emmanuel Lévy. Preuve par titre du droit de propriété immobilière.
Thèse, Paris, 1896, pages 88 et suivantes ,
Dans le même sens , voir ma thèse: La sécurité des acquéTeurslle bonne foi
et les droits dll véJ'itable propriétai e dans les transactions immobilières . Paris
1902. Pages 48 et suivantes.
(2) Sur le caractère des adages juridiques, Voir Cha\'egl'Ïn. Grd. Encyclo'"
pédie au mot brocard.

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

-\

. . .~:.

'. ......

'.

21

Abordant maintenant la partie positive de son argumentation,
M. Loniewski soutient que ces actes sont valables, p~rce que le
droit de l'acquéreur de bonne foi repose sur la croyance COlnnlune, et que la croyance commune est le vrai fondement de
l'acquisition des droits.
Telle est la thèse.
Il convient, avant de la discuter, et afin d'en saisir la portée,
de mettre en pleine lumière, le sens de celte expression de
croyance, et de croyance collective, que - nous l'avons déjà
dit - M. Loniewski emprunte à M. Lévy el dont il donne une
interprétation peut-être inexacte, en tout cas un peu imprécise.
La doctrine de M. Lévy (1) nous semble impliquer une dis ..
tinction fondamentale entre deux points de vue:
Envisageons tout d'abord la société au point de vue dynamique et dans le cours de son déyeloppement. Considérons les
modifications du droit objectif, abstrait, de la norme Juridique;
en d'autres termes des institutions, conlme la famille, la
propriété.
Toute l'évolution se résume dans un perpétuel déplacement
de droits, dans une continuelle violation des droits acquis sous
l'influen~e de la conscience collective qui abolit les droits conune
elle les fait naître. Qu'est-ce que la suppression de l'esclavage,
qll;'est-ce que la suppression de la féodalilé, sinon une suppression des droits acquis du propriétaire d'esclaves ·ou du propriétaire féodal ? (2)
M. Lévy considère alors que le droit est d'essence relative,

.'

,"

~

(1) Lévy. Outre le thèse déjà citée: Responsabilité et contrat, Revlle critiqlle 1899, pag. 36 et suiv, - L'affirmation dll droit collectif (conférence).
L'exercice du droit collectif. Revlle trimestrielle de droit civil 1903, pag. 95
et suiv.
(2) V. Lévy, L'affirmation du droit collectif, page 24. M. Lévy considère
alors que l'histoire est essentiellement réyolntionuaire, puisqu'elle aboutit
toujours à u'n e violation de droits acquis. Oui, sans doute, au point de vue
du résultat, mais non au point de vue des moyens. Ce déplacement de droits,
cette violation de droits acquis, si parfois elle s'opère d'une manière brusque
et violente - et ce sont alors les Révolutions - s'effectue normalement d'une
manière insensible au cours des siècles. L'historien seul, par l'observation
du passé, en a la conscience nette, et non pas les hommes qui ont été les
acteurs de cette histoire.
. Le processus de l'évolution se ramène à une lutte perpétuelle entre deux

�22

• •"

"

..

;."

"'

..
....

l'

.-.
.

:".~.

'.,

-

... '.

.
~

.~

." J

"'

..

. .. .
.~.

;

.

.

.'..

"

G. MORIN

qu'il change avec la croyance sociale, expression elle-Inême du
besoin (1).
Voilà un premier sens du terme croyance. Dans ce premier
sens, la croyance est le fondement des transformations du droit
dans le temps. Nous SOlnmes donc loin de la lnatière qui nous
qccupe.
Plaçons-nous maintenant au point de vue statique et à l'un
des stades de l'évolution sociale, par exemple dans notre législation actuelle. M. Lévyestinle que toutes les solutions de la loi,
toutes les décisions de la jurisprudence répondent au besoin de
confiance nécessaire à l'action des homnles. Inconsciemment
et par la force fatale des choses, les tribunaux, sur toutes les
questions, et notamment en validant les acLes du propriétaire
apparent, obéissent aux néeessités de la confiance, du crédit (2).
Cette confiance, c'est encore la croyance. Et voilà le deuxième
sens du terme croyance.
Dans ce deuxième sens, la croyance est le fondement philosophique du transfert des droits accomplis entre individus, sous
l'elnpire d'un état législatif déterminé. C'est cette croyance qui
nous intéresse. C'est elle que traduit la maxime: Errol' communis facit jus.
Ainsi les deux formes de croyance peuvent coexister. Par
exemple, dans l'hypothèse des actes consentis par un héritier
apparent, la croyance synonyme de confiance est à la base du
instincts: l'instinct novateur et l'instinct conservateur qui se heurtent et se
contrarient sans cesse dans la société comme chez l'individu. Le mouvement
est indomptahle, mais l'homme est indomptablement révolté contre le mouvement. Il veut vivre, il veut agir; il lui faut alors une hase d'action . En
d'autres termes, il y a dans l'homme un hesoin de fixité: D'où pas de religion
sans dogme, pas de langue sans grammaire, pas de rapports sociaux enfin
sans droit, c'est-à-dire sans règles provisoires mais nécessaires.
(1) Cette conception de la croyance commune, variable suivant les époques,
comme fondement du droit ne présente pas tout l'attrait ni aussi tout le
péril des conceptions toutes nouvelles. Dès le xvu Dle siècle, Pascal devançant
les conclusions de l'histoire par une intuition de génie, écrivait dans les
Pensées: «Rien suivant la seule raison n'est juste de soi. Tout hranle avec le
temps. La coutume fait toute l'équité , par cette seule raison qu'elle est reçue i
c'est le fondement mystique de son autorité ». Pascal. Pensées - Chapitres l ,
IV, V.
(2) Lévy, Responsabilité et contrat. Revue critique, 1899, pages 361 et suiv.

�.:;...,..

....... :

,

.;-.-

t

:-"

LA SÉCURITÉ DES TIERS

"

.

:.:.' ..

........

l,.'

t · ....

...

~.

\

-.

...

. :. .....
,.

""':.

....

,

.

. ~ .".

~

.

. ,
'1.

..
..

.'.

'

...

•• "

.

'\,

,.'"

"

.. -

'

'.'

,"

:"

....
. "' .. -

23

droit du tiers acquéreur, tandis que la croyance collective, base
du droit objectif, par conséquent base de notre ordre successoral,
est en faveur de l'héritier véritable.
Donc, si l'on veut rattacher la .m axime « Error communis
facit jus », envisagée comme procédé de transfert des droits, à
la théorie de M. Lévy sur la croyance, il faut dire que cette
maxime synlbolise non pas la croyance collective, fondement du
droit objectif; mais le besoin de croyance, c'est-à-dire de
confiance dans les transactions, en d'autres termes les exigences
du crédit.
C'est seulenlent à cela que se ramène le rattachement de
l'adage aux idées de M. Lévy. Et la démonstration n'est, dès
lors, pas très ayancée,
Car les effets, que la jurisprudence attribue à la maxime, ne
sont pas juridiquement expliqués, parce que l'on a reconnu que
les besoins du crédit les justifient économiquement.
La jurisprudence, en effet, en yalidant les actes du propriétaire apparent, ne reconnaît pas seulenlent à l'erreur commune
sa faculté traditionnelle de création du droit; mais encore une
faculté translative. L'apparition du droit de l'acquéreur trompé
est nécessairement précédée de la disparition du droit du véritable propriétaire. Il y a violation de son droit acquis au profit
des nécessités du crédit.
Comment expliquer cette violation du droit acquis?
M, Loniewsl:i, tout en proclamant en principe que l'idée de
croyance, c'est-à-dire l'idée de crédit, suffit à tout, a le sentinlent de la difficulté (1); et il cherche à justifier accessoirement
la destruction des droits du véritable propriétaire. Mais, en
vérité, la raison qu'il nous donne, n'équivaut-elle pas à l'absence
de raison? « Si le véritable héritier perd ses droits, c'est, selon
toute vraisemblance, parce que l'acquéreur de l'héritier apparent
acquiert les siens (2) ».
Conscient de l'insuffisance de l'explication, il hésite à faire
(1) Voir les pages 89 à 92 et 209 à 217,
(2) Page 89.

�24

'

'.

..

'.'-.

. . . ._ :

:.

r

_~

'.

Op

••:.

'''.:'

• ....

.'

,.

/

-

.

•

-

1.

.'

..

o·'

.

"

~

,,::,'1..'

..

.
.':

, ......

-

",

.~

..
.

t'·

,
-'

"",

..

" i'

..

........

.

.....
.'

:

." ...
'

..

-.

. .

.... '.

..

•

porter à sa doctrine toutes ses conséquences logique~. Il propose
quelques tempéranlents (en contradiction avec le besoin de
sécurité du crédit).
« Il serait d'ailleurs malhabile de poser en théorie pure, et
abstraction faite de toute considération de fait, une règle trop
absolue (1) l).
Et ailleurs, précisant sa pensée, après avoir posé son principe
que l'erreur commune valide les actes du propriétaire apparent,
il ajoute:
« Dans tous les cas, pourtant, il ne saurait être fait un pareil
sacrifice des droits du propriétaire. Toutes les fois que la
moindre imprudence, la nloindre négligence pourra être reprochée à l'acquéreur, c'est lui qui devra succomber (2) ».
Enfin dans les dernières pages de son ouvrage (3), il indique
cette idée, qu'il qualifie d'ailleurs lui-même d'utopique, que le
propriétaire évincé dans l'intérêt social devrait obtenir une
compensation de la société - nous dirons : une indelnnité
d'expropriation.
Ainsi, de l'aveu même de notre auteur, l'adage : « Errol'
communis facit jus 1) est insuffisant pour remplir la fonction
translative qu'on veut lui attribuer. Et la nécessité s'impose, dès
lors, de le compléter.
De quelle manière ?
C'est ce que M. Loniewski, nous pouvons le dire sans exagération, ne nous indique nullement. Car, en vérité, l'on ne peut
faire état des atténuations si fuyantes, si inconsistantes qu'il
apporte à la logique de son système.
C'est donc ce qu'il nous faut examiner maintenant par nous
mê_m e .

(1) P. 91.
(2) P. 213.
(3) P. 214 à 217.

'

.. " '.

G. MORIN

�.... -..
.....

_

,'1

...

~

4'

\..

" . "".

_

... ' ............

..
Co

.

..

'

LA SÉCURITÉ DES TIERS

25

II
.
.

.- .

...

.....

..'

.

.~.

.

4.

" ..

..

'.

".

~'''.'

~

.

..

...

'.

-

....

,,"

,~

:

-.

.. ,.

~

,

,

,

,' .

. ... ....

.. ..'

~

"

.

~

"

··Il

'.
..

'

...
~."

.

' ,

...

-

.-~

..

-

..""

..

."

\

.~.~

...... r';..

~

J

.-.;

..

-;:'

..

Le problème consiste à trouver une explication de la suppression du droit acquis du propriétaire véritable, suppression
qui permetti'a au tiers de bonne foi d'acquérir en vertu de la
maxime « Errol' conll11unis facit jus ) .
Il ne s'agit pas d'une justification rationnelle. Nous cherchons
simplement quels sont les principes juridiques qui se dégagent
de l'analyse des faits.
Analysons donc la situation respective du tiers qui acquiert
un droit inattaquable, et du véritable propriétaire qui perd la
revendication.
Le tiers acquéreur a été victime d'une erreur. Le dOlllmage
causé par l'erreur n'est pas mis à la charge de la victime, 111ais
à la charge du véritable propriétaire.
Q~'est-ce à dire? sinon que le véritable propriétaire est responsable juridiquement de l'erreur. Car la responsabilité juridique
consiste précisément dans l'obligation pour une personne de
réparer un domnlage subi par une autre personne.
Ainsi la perte de la revendication est la sanction de la responsabilité du propriétaire.
C'est bien là l'idée de M.Lévy qui, dans l'article déjà cité (1),
considère la validité des actes de l'héritier apparent COlllme une
application de l'idée de responsabilité.
Mais quel est le fondement de cette responsabilité? D'après
M. Lévy, c'est que le propriétaire véritable a trompé par action
ou par omission la confiance dont autrui avait besoin. Or, « les
autres sont responsables envers nous dans la . mesure où nous
avons besoin d'avoir confiance en eux pour agir. » En d'autres
termes, la responsabilité du propriétaire est fondée sur un manquement à l'obligation générale de ne pas tromper la con~ance
nécessaire à l'entretien des relations sociales.
(1) Responsabilité et contrat.

�.
• '

•

•

"•

.,..

~"_-

... 0;,

::.

~

',

- ....

.

'

..,. .. ....

--

}-

.. ~ -'

" ...

~. "'~

.......

".;

--;

26

G. MORIN

Et nous croyons que cette opinion explique fort bJen le fondement profOlid de la responsabilité civile.

-

,'':'

Peut-être seulement manque-t-elle un peu de précision. Poussant pl us loin l'analyse, demandons-nous quel qualificatif juridique l'on doit donner à la responsabilité du véritable propriétaire?

1

.

Peut-on dire qu'il y a de la part du propriétaire la faute de
l'article 1382?

'.'.

.

•

'-l

"

'" - '.'

Evidenlment non. L'un, au moins, des éléments caractéristiques de la faute, l'intention de nuire à autrui, ne se rencontre pas ici. On ne peut en effet présumer l'intention de nuire
chez le propriétaire véritable, par exemple chez l'héritier
lorsqu'un tiers s'est emparé des biens successoraux.

., . . . .

.

.

... \

En réalité, le lien de causalité, qui existe enlre le propriétaire
véritable et l'erreur, est, en principe, purenlent objectif. L'action
ou l'omission du propriétaire véritable a créé un risque pour le
crédit public. Sa responsabilité est, dès lors, celle du risque créé,
analogue à la responsabilité des accidents du travail survenus
aux ouvriers qui pèse sur le patron, en vertu du système du
risque professionnel et de la loi du 9 avril 1898.
-

..

.'J

,

."

........ -

............ .

"

....

. ,.

'.,

,

...

"

'"

.

~.

~

.

~ ....

,

,',
...

t

...

II.!'.!'

,-

.'

,

... .
"'

"

.. .

-

.1\

••

.

Mais la théorie du risque, c'est la responsabilité des dommages
causés sans intention de nuire et dans l'exercice parfaitement
licite du droit; c'est la responsabilité des cas fortuits (1) .

,

:

....

~

"'- :

.'

"."
'.:'-

.

\
-:'

II&gt;

..

;.

.r .•

Or, il peut y avoir des hypothèses où le non-exercice de son
droit par le véritable propriétaire peut être considéré comme
illicite, où, par suite, la théorie du risque n'est plus en cause.
On peut dire qu'aujourd'hui, en jurisprudence, et sur le
terrain des faits, les droits et notamment le droit de propriété
ne sont pas considérés comme une fin en soi, mais cornIlle

(1) Voir Teisseire. Essai d'une théorie générale sur le fondement de la
responsabilité. Thèse d'Aix, 1901, p. 114 et suivants. - Saleilles. De l'abus de
droit. Rapport présenté à la première sous-commission de révision. du Code
civil. Bulletin de la Société d'Études Législatives, 1905, no 4, p. 336.

�LA SÉCURITÉ DES TIERS

":,
....'! •.

"

des moyens pour at teindre un but. Si le titulaire d'un droit,
détourne le droit de son but, l'exercice est abusif (1).
Or ne peut-on pas dire que le but primordial du droit, c'est
son exercice, que si les droits nous sont donnés, c'est pour nous
en servir?
Donc, quand la jurisprudence fait perdre son droit au propriétaire véritable, parce qu'il ne l'a pas exercé, alors qu'il le
pouvait, elle consacre un résultat identique au fond à celui
qu'elle adopte, lorsqu'elle reconnaît un abus de droit. La différence apparente, c'est que le propriétaire est allé en deçà de son
droit, au lieu d'aller au delü.
Mais c'est le cas de d~re que les extrêmes se touchent (2).
Voilà donc ce que nous devons ajouter à la Inaxime « Errol'
comnlunis facit jus » pour justifier la validité des actes du
propriétaire apparent: le risque créé par le propriétaire véritable et parfois l'abus du droit (sauf réserves de terminologie).

--

",

. - ..

". - ;

.

.

'. ." ..

- . .. . ".

','

'.

27

,"

III
'.

'.".

"

-.
. .
• .-!-

0:,'"

•••••"

.• Jo:,

..

.

:

:

. . . "" .. -

-~

.,

Il nous faut maintenant - et ce sera le complément de notre
démonstration - retrouver le risque créé ou l'abus de droit
dans les diverses situations où la jurisprudence valide les actes
du propriétaire apparent.
(1) Voir sur l'abus du droit, outre Saleilles, article déjà cité, Charmont, l'abus
du droit. ReVlle trimestrielle de droit civil . 1902, pages 113 et suivantes.-Desserteux. Ablls de droits, conflits de droits. Revue trimestrielle de droit civil, 1906,
n° 1, p. 119 - et surtout. Josserand. De l'abus des droits. Rousseau 1905. Voir aussi dans Bufnoir: Propriété et contrat (pages 808 et 809) un rapprochement très intéressant entre la notion d'abus du droit et la notion de
cause dans la création des obligations. Consulter également un article sur la
responsabilité par MM. Cézar-Brll et Morin. Annales des Facultés de Droit et
des Lettres d'Aix, Avril-Juin 1906.
(2) Au fond cette application de la théorie de l'abus des droits au droit de
propriété, avec la très large extension que nous lui donnons, implique une
conception spéciale du droit de propriété. Le droit de propriété n'est plus
un simple droit c'est-à-dire une prérogative, un privilège pour son titlllaire. La
propriété devient une fonction sociale. Elle implique des devoirs.- Sur cette
conception voir le beau livre de M. Ham'iou: La Science sociale traditionnelle, p. 125.

�28

G. MORIN

A

'"'

,

. '.

"'",

:-

~ ~8'

p.~).:' ....

.'

..

-."

,

.....

. . ,'-.

...'

"

:

"-'"
.

•

\.

.:
\

Il s'agit tout d'abord de l'hypothèse d'une aliénation consentie
à un acquéreur de bonne foi par un héritier apparent.
L'héritier véritable n'a pas pris possession des biens héréditaires qui lui revenaient. Son inaction a créé un risque pour
le crédit public. Il sera responsable, encore qu'aucune négligence ne puisse lui être reprochée; par exemple, si un testament
qui l'institue légataire' n'a pas été produit; ou bien que la
possession de l'hérédilé a été attribuée par les juges à un individu sans droit, en vertu d'un testalnent falsifié .
Il y aura abus du droit, si l'héritier vérilable n'a pas donné
de ses nouvelles, sans autre raison que son caprice ou son
indolence. Il aurait dù agir; il aurai t dù prendre possession des
biens héréditaires.

,;~

.'

....

.,

-~-

.

-

:."

.;

..

B.

........

.'

-.'

'" .

"',

. ;. . . . . .

::.
•• p

&lt;

...

....

'.

..... .......

1

Considéron.s nlaintenan t la solulion jurisprudentielle relali vement aux hypothèques consenties par le prête nom d'une congrégation, au profit d'un créancier victime d 'une erreur commune.
Qui joue ici le rôle de propriétaire véritable?
Remarquons que le liquidateur n'a pas de droit propre. Il
n'est qu'une expression juridique qui remplace provisoirement,
dans les difficultés de la liquidation, chacun de ceux auxquels
l'article 18 de la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d'association donne vocation à recueillir les biens que le législateur a
voulu soustraire à la détention congréganiste.
Le liquidateur représente les appelés de l'article 18, c'est-à-dire
les congréganistes apporteurs et les auteurs de libéralités .
Les cas où une dell1ande en revendication est recevable de la
part des congréganistes sont limitativement énumérés. Ce sont
les suivants:
10 Le congréganiste prouve qu'un bien lui appartenait avant
son entrée dans la congrégation ou lui est échu depuis, spit par
succession ab intestat en ligne directe ou collatérale, soit par
donation ou legs en ligne directe (art. 18, § 5).

�LA SÉCUHITÉ DES TIERS

.')

.

'.

"."

-'

":

....

'

"

.
. .......

,

.'

29

2° Le congréganiste réclame un bien proyenanf d'un don ou
legs qui lui a été fait autrement qu'en ligne direcLe. Ici sa reyendi cation ne triomphera qu'à condiLion de détruire par la preuve
contraire la présomption d'interposi lion de personnes qui pèse
sur lui en vertu de l'article 17 (art. 18, § 6).
Les biens donnés ou légués peu vent être revendiqués par le
donateur, ses héritiers ou ayants-droit ou par les héritiers ou
ayants-droit du testateur. Si d'ailleurs la donation ou le legs
étaient affectés par l'.acte de libéraliLé à une œuvre d'assistance,
les biens donnés ou légués ne peuvent être revendiqués qu'à
charge de pourvoir à l'accomplissement du but assigné à la
libéralité (art. 18, § 7 et 8).
Telles sont les seules actions qui, d 'après l'énumération de
l'article 18, peuvent être dirigées contre la liquidation.
Et la jurisprudence considère cetle énumération comme limitative : Elle n'admet donc ni la revendication- par les congréganistes des biens acquis à Litre onéreux après leur entrée dans
la congrégation, ni la revendication du vendeur d'immeubles (1).
La différence faite par la loi entre le vendeur et le donateur
s'explique: Le vendeur a atteint le but de .s on contrat; il a
touché son prix, il n'est pas intéressant.
Donc les immeubles acquis à titre onéreux et les ÏI)lmeubles
vendus à la congrégation, tombent dans la masse à partager .
Remarquons d'ailleurs que ceUe masse se composera également des biens qui n 'auraient pas été revendiqués dans le délai
de six mois, à partir de la publication du jugement ordonnant la
liquidation et non1111ant un liquidateur (art. 18, § 9).
L'actif net de la masse doit être réparLi entre les « ayantsdroit» nous dit l'article 18 § 12, c'est-à-dire suivant les uns (2)
aux congréganistes, suivant les autres à l'Etat; et nous croyons
que cette deuxième solution s'impose juridiquement, si l'on
(1) Sur le refus de l'action en revendication du vendeur d 'immeubles, voir
un arrêt de la Cour de Paris du 28 février 1906. Gazelle des Tribunau x , nO du
26 et 27 mars 1906.
(2) Hébrard. Du sort des biens d'une. associaLion en cas de dissolution ,
Thèse déjà dtée.

�30

.....

,

"

.'

:...

.

\~

...

.. : ..

.'

~

~

..

':

....

;

.........
~:

,.

,.'

"

G. l\lOIUN

repousse comnle nous l'avons fait et comme le fait la Cour de
cassation, la théorie de la Société de fait (1).
Ces développements étaient nécessaires pour nlontrer quelles
personnes peuvent se trouver, dans la réalité, en face des
créanciers hypothécaires: Le propriétaire véritable qui, dans le
système jurisprudentiel sera tenu de respecter la constitution
d'hypothèque, variera suivant l'immeuble sur lequel l'hypothèque aura été cOllstituée. Ce sera: ou bien le donateur, ou bitn
un congréganiste ou l'enselllble des congréganistes, ou bien
l'Etat.
Il est facile de justifier dans tous ces cas le maintien de
l'hypothèque.
1° L'immeuble hypothéqué est revendiqué par le donateur.
Pourquoi le donateur devra-t-il respecter l'hypothèque? Son
acte de donation a paru le dépouiller au profit du prête-nonl de
la congrégation. Mais cet acte ostensible n'était pas conforme à
la réalité. Ayant donné à un ·i ncapable de recevoir, il a conservé
la propriété. Il y a u-ne opposition entre l'apparence du droit et
le fond du droit tout à fait analogue à celle que l'on rencontre
dans la théorie des contre-lettres prévue par l'article 1321 du
Code civil. Or, dans cette théorie, l'acte ostensible vaut seul à

_'

.

(1) Article 18 de la loi du 1er juillet 1901.
..... Les biens et valeurs appartell{lnt aux membres de la congrégation
antérieurement à leur entrée dans la congrégation, ou qui leur seraient échus
depuis, soit par la succession ab intestat en ligne directe, ou collatérale, soit
par donation ou legs en ligne directe leur seront restitués.
Les dons et legs qui leur auraient été faits autrement qu'en ligne directe
pourront être également revendiqués, mais à charge par les bénéficiaires de
faire la preuve qu'ils n'ont pas été les personnes interposées prévues · par
l'article 17.
Les biens et valeurs acquis à titre gratuit, et qui n'auraient pas été spécialement affectés par l'acte de libéralité à une œuvre d 'assistance, pourront
être revendiqués par le donateur, ses héritiers ou ayants-droit, on par les
héritiers ou ayants-droit du testateur, sans qu'il puisse leur être opposé
aucune prescription pour le temps écoulé ayant le jugement prononçant la
liquidation.
Si les biens et valeurs ont été donnés ou légués en vue de gratifier non les
congréganistes, mais de pourvoir à uue œuvre d 'assistance, ils ne 130urront
être revendiqués qu'à charge de pourvoir à l'accomplissement du hut assigné
à la libéralité.
Toute action ou reprise en revendication devra, à peine de forclusion, être

�",

LA SÉCURITÉ DES TIERS

l'égard des tiers, à raison du risque qu'il constitue pour le
crédit. Il en sera de même ici;
20 L'immeuble hypothéqué revient à l'un des congréganistes,
ou bien il entre dans la masse qui est liquidée et dont la valeur
est répartie entre les divers congréganistes (si l'on entend par
les ayants-droit au reliquat: les congréganistes).
Le congréganiste ou les congréganistes ont mis à la disposition
du prête-nOlll le bien qui a été hypothéqué. Ils ont, ce faisant,
créé un risque pour les créanciers. Ils en sont responsables, et
perdent pour cette cause la revendication;
30 Enfin c'est l'État qui se trouve en face des créanciers .
L'État a tendu un piège au crédit public en laissant vivre juridiquement, c'est-à-dire lraiter avec les tiers, un organisme qu'il
devait un jour détruire.
Le non-exercice de son droit de dissolution équivaut à un
abus du droit.

&gt;..

. ..'

,

,
~

"..

'.
~

,

1

•

~.

.

...'

~_;

.;

•

'.

......

.

.~

.

\'

'.

31

~.

Résumons:
-.

... ~....

~

..
~:.' -~

';.. !:-.

.....

'.

'. ;'.:.r

...

-

'1·

~

;

..

.

.~. -~::

" :. ',: ..-. ....

;.

-., ....~
'.'

..

.'"

~~

''''

.
•

"

'.

.. '.'

. .....

Nous avons étudié le procédé employé par la jurispru~ence
pour suppléer à l'insuffisance de notre législation actuelle, en ce
qui concerne la sécurité des tiers acquéreurs dans les transactions immobilières .
La maxime « Errol' communis facit jus », invoquée par les
tribunaux, nous a paru insuffisante à remplir la fonction translative que l'on voulait lui faire jouer .
Les tribunaux ont procédé ici de la mênle façon qu'en bien
des matières: Ils ont innové en conllllentant, - en abusant,
peut-on dire, de la maxime (( Errol' comm unis faci t jus )~, c'est-àdire en la détournant du but prévu par ceux qui l'avaient
formée contre le liquidateur dans le délai de six mois à partir de la publication du jugement.
Passé le déla i de six mois, le liquidateur procédera à la yente en justice de
tous les immeubles qui n 'auraient pas été revendi qués, ou qui ne seraient pas
affectés à une œ uvre d'assistance
. . ..... S'il n'y a pas de contestation, on lorsque tontes les actions formées
dans le délai prescrit auront été jugées l'actif net est r éparti entre les ayantsdroit.

�.32

imaginée. Si la maxime explique l'acquisition d~l droit par le
tiers, elle ne justifie pas la disparition préalable du droit acquis
du véritable propriétaire.
Elle doit dès lors être complétée par l'idée de responsabilité
du propriétaire, reslJonsabilité fondée sur les théories du risque
et de l'abus des droits, c'est- à-dire sur cette idée que le propriétaire a nui et parfois mênle a tendu un piège à la croyance
nécessaire à l'action des hOlnmes.
Et cette responsabilité est, non plus individuelle, c'est-à-dire .
d'individu à indiyidu; mais sociale, c'est-à-dire de l'individu
envers la collectivité. L'individu est tenu envers la Société de ne
pas gêner le crédit.
La jurisprudence, par sa théorie de la validité des actes du
propriétaire apparent, postule la solidari té.
Et c'est ainsi que notre étude est une illustration de cette crise
de l'individualisme, de ce développement progressif du droit
collectif que nous signalions dans notre introductioll.

:.::... .."
'

ç:. ", •

'.

',.

,~~::,

~

'.'

~. -,

..

..
,

..

.........

'~

.:

.

~

.. . . ... ,...., : ~,...

:

. -~ .'

.,. - .

-. ...

:. ...

..

'

.
-...:.

&lt;

l,

~

,'

.

..

.-

.

..

..

G. i\IORIN

•

. -'1
.

~.."

.-

','

.....:: .. " ,

'

. ~.

.

. .... -.: .
.,.
:-.;.

".'

.. ..,.....
.

.

~

'

.

.. ,

-:--...

- lit;

�.'

~ .. "

JO

_.

-

....

- .....

LA

FORMATION DU DROIT FRANCAIS
MÉDIÉVAL
•
ET

.' ....
"

.

LES TRAVAUX DE JULIUS FICKER

:....

"

....

'
;

",

.... -

")

"'f'

'.

'

..

0°

.-

, ••

'

Robert. CAILLEMER
"

~.

:'

"

.
,

,

..

,
,

"
• "

~

JI
.;.

~

o'

.'

~~
l ' o · ..

:.

.,

'

"

......

','
•

PAR

~,'

• • . • • • • • •.1

'O·

"

,.

.. '

.'

' ,"
....

/.

'0

,

-

~

\ '0 .• - '-.' "'.

°0

........
....

",

,,:&gt;

Julius Ficker est mort le 10 juillet 1902, laissant inachevé le
grand travail sur les successions chez les Germains orientaux,
qu'il avait commencé en 1891. Telle quelle, l'œuvre du professeur d'Innsbruck est déjà consIdérable, elle comprend quatre
gros volumes et deux demi-volumes, dont le dernier, paru seulement après la mort du maître, a été édité en 1904 par un autre
professeur autrichien,connu par ses publications de textes et ses
savantes études sur le droit du Tyrol, M. Hans von Voltelini.
Lorsque, en 1891, parut le début du magistral ouvrage, celui-ci
s'annonçait comme une étude des régimes successoraux du droit
gernlanique. Au fond, le but 'et la pensée première de ce travail
étaient autres. Ce que voulait l'auteur, c'était déterminer la filiation des coutumes des diverses races germaniques, rechercher
les liens de parenté qui existaient entre elles. Des études antérieures SUl' le droit lombard et sur le droit espagnol avaient déjà
conduit Ficker à une classification des races germaniques at:ttre
que celle que l'on admet couramment. Il a voulu approfondir la
question en élargissant le champ des recherches, désiran,t
àrriver à un tableau d'ensemble de la filiation des coutumes
germaniques.
Par de telles recherches, l'historien du droit pensait pouvôir
éclairer bien des côtés obscurs de l'histoire générale des Germains. L'étude des coutumes médiévales lui donnait des indices
3

�34

- _.

..

-.

ROBERT CAILLEl\ŒR

pour la détermination &lt;les étapes et des routes de migration des
Germains au moment des grandes invasions_ Tandis que
d'autres historiens, en ces matières, pour suivre les peuples dans
leurs déplacements, prenaient pour guide tantôt le type physique, tantôt les produits de l'activité industrielle ou artistique,
tantôt les croyances religieuses, tantôt la linguistique ou la toponymie, Fieker a pris pour criterium certaines particularités du
droit, choisies avec soin. Si ses conclusions pouvaient être
admises, elles seraient extrêmement précieuses pour l'histoire
des invasions germaniques, histoire qui reste si obscure, parce
que les rares chroniqueurs, occupés de quelques faits politiques
bruyants ou des aventures de quelques races royales, ne nous
renseignent pas sur les migrations des peuples, sur leur direc-·
tion, sur leur intensité.
Ces particularités caractéristiques, Ficker les a empruntées à
la matière du droit privé. Les institutions privées, à la différence
des institutions politiques, ne se modifient qu'avec lenteur dans
un milieu de formation purement coutumière, con1lue le fut,
jusque dans les temps modernes, le monde germanique. Et
même, ~ans le droit privé, un domaine spécial ·semble à Ficker
particulièrement riche en critères de la filiation des coutumes:
c'est le droit de la famille dans ses différentes manifestations,
droit des gens mariés ou droit héréditaire. Les formes du
mariage, le régime des biens entre époux, l'ordre des successions reposent sur des idées profondément ancrées dans l'esprit
des masses. Le~Ir organisation échappe, beaucoup plus que les
créations politiques, à l'action des volontés conscientes des
générations successives (1). Disons tout de suite que Ficker a
abusé de ce postulat de la stabilité du droit coutulnier. Il a
exagéré cette idée, si juste en elle-même, et n'a pas su la renfermer dans son domaine raisonnable, parce qu'il n'a pas cherché
(1) Tout ce qui a paru des Untersuchllngen est rèlatif aU droit sticcessoraL
Mais Ficker espérait, après avoir terminé l'examen de l'Erbenfolgê, étudier les
formes du mariage dans les diverses races germaniquesj et il a laissé, en
manuscrit, un long travail sur ce point (Verlobung und Trauung in XII und
XIII Iahrhundert), travail qui sera peut~être publié.

�~ ~

:'

. :-..

-;

.-

LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

. ..
"

'.

.

..... ~'
;

"

"

.-

~

'.'

. , --

.

~

.
' . . . è:"

. .

,

'-

!l,;'"

.

~

-

~

....

',-

.

..

~

•

-'A.'"

,t,

: . . . ....... ~ • ~

..........
••

., •• '

.....:

•

~

......

'

....

......

.' .

. ..
,

.

1

"

::

~

..

.

",

, ..:

35

le véritable fondement de cette stabilité. Et c'est -précisément
cette exagération, cette confiance aveugle dans les renseignements que fournissent les ressemblances ou les diflérences entre
les coutumes, qui constituera, en grande partie, le point faible
de son énorme travail et la source de ses erreurs.
La méthode suivie a conduit Ficker à des résultats qui
s'écartent sensiblement des idées COlnmunes. Il n'a pas peur de
ces divergences ; il ne craint pas de heurter les opinions courantes, et il avoue que ses idées doivent paraître révolutionnaires
à beaucoup, et rencontrer de nombreuses résistances. Comnle
Ficker le dit lui-même, un esprit de contradiction, à l'égard des
idées admises communément, semble s'être incarné en lui.
Mais il est un point fondamental, sur lequel Ficker s'écarte
de la plupart de ses devanciers, et que nous voudrions surtout
dégager dans cette étude, car il intéresse directement l'histoire
du droit français.
Tous ceux qui s'occupent de notre ancien droit connaissent
la théorie soutenue en 1880 par M. Rudolf Sohm, dans le prenlier volume de la Zeilschrifl der Savigny-Sliflung, sur la
formation des coutumes lnédiévales (1). L'histoire du droit de
la période franque ne serait, d'après lui, que l'histoire du pro~
grès continu du droit des Francs saliens. Ce progrès, qui
commence dès l'époque mérovingienne, s'accentue avec les
Carolingiens. Le droit salien, droit officiel de l'empereur carolingien, supplante tour à tour le droit des autres races. La
législation des capitulaires, généraux à tout l'Empire, en est
inspirée. La bigarrure des anciens Volksrechle s'efface devant
cette conquête du droit franc. Seuls, le droit romain et aussi,
dans une certaine lnesure, le· droit lombard, survivent à cette
disparition générale des droits non francs. « Dès le IXe siècle, il
n'y a plus, dans toute la France, qu'un seul Volksl'echt, le droit
salien » (2), et toute l'histoire du droit médiéval n'est que
« l'histoire de la réception du droit des Francs occidentaux en
(1) R. Sohm, Fl'iinkisches Recht und romisches Recht, Z. der SavignyStittung, l, Germ. Abth., p. 1 et suiv.
(2) lb., p. 17 .

.. ~ ..:o

. ,.

�,

;

36

~

'0.

. o.:

.

-.

..",

....

"'. -

ROBERT CAILLEMER

Allemagne » (1). Au commencement du XIe siècle; dit encore
M. Sollln, il n'y a plus que trois sortes de droit privé : le droit
romain, le droit lombard, et le droit franc salien (2). L'ancien
droit français, dès lors, n'est qu'une combinaison de droit salien
et de droit romain. Droit ripuaire, droit burgonde et droit
wisigothique ont été élin1Înés, et ne doivent point figurer parIn '.
les ancêtres de notre droit médiéval.
Cette thèse de Sohm n'était pas absolument neuve. Déjà, en
1878, Paul von Roth avait cherché, dans une étude sur le droit
des gens mariés en Allemagne, à dégager l'action du droit
matrimonial franc sur le droit des autres races gennaniques (3).
Sohm reprend la nlême idée, affü:mant que seul le droit matrimonial saxon a quelque peu résisté à cette francisation générale.
Il essaie de suivre, dans d'autres domaines juridiques, le progrès
des idées franques; et il retrouve, dans le droit public, dans
l'organisation judiciaire, dans le droit des fiefs, le même phénomène. En particulier, l'histoire de l'investiture, de l'Auflassung
et de la l'echte Gewel'e lui semble caractéristique. Tandis que
Roth admettait la coexistence, en Allemagne, de deux domaines
juridiques, le domaine du droit franc et celui du droit saxon,
Sohm supprime ce dernier. La coutunle de Normandie ou celle
de Paris peuvent servir de commentaires au Sachsenspiegel.
Toutes les idées fécondes du moyen âge et lnême des temps
Inodernes : réforme de Cluny, philosophie médiévale, croisades,
sont nées dans le pays des Saliens. Par ailleurs, ' le vieux droit
franc, importé par les Normands en Angleterre, par l'Angleterre
dans ses colonies, a fait le tour du monde. Tous ces pays sont
des provinces de l'ancien droit français: « La Lex Salica peut
contempler avec fierté les droits, puissants et nombreux, qu'elle
a engendrés» (4). Les principes de 1789 n'ont-ils pas, eux aussi,
leur origine dans les pays francs saliens? C'est l'histoire qui se

(1) Sohm, p. 66.
(2) lb ., p. 14.
(3) Von Roth, Das deutsche eheliche Güterrecht, Zeitschrift für vergleichende
Rechtswissenschatt, 1, 1878, p. 39 et suiv.
(4) Sohm, p. 69.

�- ". "" -:..:

~

..

1

--

-- - '-

"

....

._~.

LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

..

'.'

".'

~

-'

• 'Iô...
.~

•

:

1

~.

_

. .'.

10.

~

•

.

•

., .
,_\

"

;;:

'.

"

37

recommence, et l'Allemagne nloderne, comme l'Al.lemagne de
l'époque franque, recueille les idées qui ont germé en France,
dans les pays de race salique (1).
La thèse ainsi développée par Sohm a trouvé de nombreux
partisans. Presque tous cependant la restreignent dans des
limites plus modestes, la rejetant sur certains points essentiels.
M. H. Brunner se tient sur une réserve prudente et n'admet
qu'une action limitée du droit franc: action plus forte en
Souabe, en Bavière, en Thuringe, plus restreinte en Saxe (2).
M. Heusler admet bien qu'il y eut « une impulsion puissante,
dans les mœurs, dans l'économie sociale, dans l'art, dans la
science, partie des terres bénies de la Moselle et du Rhin, et
allant dans la direction de l'Est et du Nord: de nouveaux
besoins juridiques se sont fait jour, et il a fallu, pour les satisfaire, de nouvelles institutions juridiques »; le droit franc a,
plus vite que les autres droits nationaux, senti le besoin de ces
créations juridiques nouvelles, et, grâce à cette priorité, il a pu
servir de modèle à toute l'Allemagne. Mais M. Heusler conteste,
sur de nombreux points, la thèse de M. Sohnl; il n'admet pas que
le droit féodal allemand soit exclusivement du droit féodal
franc; il n'admet pas que l'investiture soit une institution purement franque par ses origines; il n'admet pas non plus que le
droit des gens mariés soit inspiré par des idées franques: si les
coutumes franques ont pu avoir leur action sur les bords du
Rhin, en Franconie, et dans les parties de la Thuringe et de la
Souabe colonisées par les Francs, la communauté entre époux
de la Westphalie et de la Basse-Saxe et celle des pays souabes· et
bavarois reposent sur des principes tout différents (3). M. Schroeder, tout en admettant, dans ses traits généraux, la thèse de
Sohm, fait les mêmes réserves; et notamment il pense que, si un
droit franc a exercé, sur l'ensemble des coutumes germaniques,

(1) Sohm, p. 84.
(2) H. Brunner, Grundzüge der deutschen Rechtsgeschichte, 2e éd" 4 1903,
p.32, 95.
(3) A. Heusler, Institutionen des deutschen Privatrechts, l, Leipzig, 1885,
p . 19-23.

�38

'-

. ~ ~ ~ :.-..

~

"":.

.-

...

.

-

.

..

. '. .

. .

.

"

-

&gt;

~. '

..
.' . . . . .

..
'

..

~

'.

'.

~

"

.

.

'.

'...

~.'

!

:
. . . . . . . .:

".f",

ROBERT CAILLEMER

cette action unificatrice, c'est le droit ripuaire, et non pas,
comme le croit M. Sohm, le droit des Francs saliens (1). Par
ailleurs, MM. Gerhard von Seeliger et Felix Dahn critiquent la
distinction, fondamentale pour Sohm, entre le Reichsrecht et les
Volksrechte, nient l'antithèse que Sohm établit entre eux, et
enlèvent ainsi à sa thèse un de ses points d'appui essentiels (2).
Malgré tout, la thèse de Sohm reste debout, et en particulier
ces auteurs, qui en critiquent les exagérations, n'hésitent pas à
admettre l'action unificatrice du droit franc sur les coutumes des
Germains établis en Gaule (3). Dans une série de précieux
articles, sur lesquels nous aurons à revenir, M. H. Brunner,
recherchant ce que fut le vieux droit franc, ne craint pas
d'enlprunter des arguments au droit flamand, au droit de la
Normandie, de la Bretagne ou de la Bourgogne, tout autant qu'au
droit parisien. C'est admettre implicitement la francisation de
tout le droit de la France coutumière.
Or, Julius Ficker a pris le contre-pied de cette thèse de Sohm.
Nulle part sans doute il ne la prend directement à partie, mais,
d'un bout à l'autre, son ouvrage en est la perpétuelle négation.
Dans le droit de famille, il ne retrouve l'action du droit franc
que dans un domaine géographique très restreint. Partout
ailleurs, dans l'Europe occidentale, il suit à la trace, à travers
tout le nloyen âge, jusque dans les textes du XIIIe siècle ou -du
XVIe, des législations non franques, apportées en France, comme
en Italie, en Espagne ou en Allemagne, par des races non franques, par des Germains que seul un lien lointain de parenté
unit à la race franque. Dans la formation du droit de la France,
. de l'Italie, de l'Espagne, il attribue même une place prépondérante à l'action des idées juridiques des Germains orientaux, du
groupe gothique-vandalique et du groupe scandinave.
(1) R. Schroeder, Lehrbuch der deuischen Rechtsgeschichie, 3e éd., Leipzig,
1898, p. 638.
(2) DaIm, Die Konige der Germanen , VII, 2 (Leipzig, 18~'4) . p . 3i et s ; VIII ,
3 (1899), p. 29 et s. - G. von Seeliger, Historische Vierleljahrsschritt,. III (1898).
(3) Schrôder, l . c . : ( En France, peu -à-peu, le droit franc a pris possession
de tous les pays de droit coutumier, puis, ayec la conquête normande, de
l'Angleterre, de Naples et de la Sicile. »

�LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

o

.

~.

•• or

....

,:..

..

.. ..

0. . . . .

.,'

. ....'

. '.

"

.

.'

,.'
~

:

"

··f":
,.'

:~

...

" " ..

39

Dans les quelques pages qui suivent, nous voudrion~ exposer
rapidement les idées de Ficker sur la formation de notre ancien
droit français, et réunir en un court tableau d'ensemble les idées
disséminées dans ce grand travail. Ce tableau n'a pas encore été
fait, et pourtant il serait très utile; car, dans ces Unlersuchungen,
parues lentement et par fragments, les matières sont rangées
dans un ordre qui ne senlble répondre à aucun plan logique
préconçu. Le professeur d'Innsbruck nous en donne la raison. A
chaque étape nouvelle de ses études, l'auteur, avant de s'appuyer
sur les résultats par lui dégagés, croyait, dans sa probité scientiiique, devoir répondre aux critiques que l'on avait déjà
adressées à ses idées, revenir en arrière, retoucher et modifier
plus ou nloÎns profondément son point de vue primitif, si bien
que la même question est parfois traitée à quatre ou cinq endroits
différents. Comme l'ouvrage est resté inachevé, le bilan des
résultats n'est pas dressé (1). Nous voudrions, en ce qui touche
le vieux droit français, suppléer à cette lacune, grouper méthodiquement les résultats épars dans l'œuvre de Ficker; nous
voudrions ainsi dégager la part qui revient, d'après lui, dans la
formation des coutumes françaises, d'un côté au droit des
Germains de l'Ouest, des Francs, de l'autre au droit des Germains
orientaux. Nous voudrions indiquer enfin les réserves nécessaires, les points qui, soit dans la méthode de l'auteur, soit dans
ses résultats, nous paraissent sujets à la critique ou même
inacceptables .

...
(1) C'est surtout dans le tome IV, 2" partie (Theilung des Elieguts), que l'on
trouve une tentative de classification générale des coutumes médiévales, mais
beaucoup de points essentiels sont traités ailleurs.

�40

ROBERT CAILLEMER

CHAPITRE PREMIER
1. .

.'

."

Classements et filiations de . coutumes
proposés par Julius Ficker

§ 1. -

. ....

...~.

.

O.'." ' . •

GERMAINS OCCIDENTAUX.

Parmi tous les Gel'mains de l'Ouest, les Francs sont les seuls
qui se soient installés en Gaule. Tout le monde admet que leur
action, sur le droit français nlédiévaJ, aété grande. Mais l'accord
. cesse, quand il s'agit de préciser quelle a été cette influence,
quel a été son champ d'action géographique. D'autre part, un
sÏInple examen des coutumes médiévales montre que, à l'intérieur même des coutumes auxquelles on peut assigner une
origine franque, une certaine diversité règne. De là deux questions connexes, la question de l'extension du droit franc, et
celle du groupement interne des coutumes franques.
D'ordinaire, on se contente d'opposer l'un à l'autre les deux
rameaux bien connus de la race franque, le rameau salien, dont
le champ d'action est le pays appelé plus tard Francia, et le
rameau ripuaire, installé dans la vallée moyenne du Rhin.
Ficker, après s'être contenté tout d'abord de cette classification
bipartite, a observé que, entre le droit parisien et le droit de la
vallée rhénane, s'intercalait un droit différent de l'un et de
l'autre, qu'il a proposé d'appeler: droit lorrain, bien que, pour
lui, ce droit s'étendît bien au delà des limites de la Lorraine.
Des trois groupements, ainsi dégagés, deux seulement, le
117estfriinkisches Recht et le Lothl'ingisches Recht, int~ressent le
droit français; ce sont d'ailleurs les seuls dont Ficker se soit
longuement occupé .

�LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

..

\

.....
•

~
•

• o,ç

'..

..
.

'.

.

..
.....

.
",

.

,.

"';:'

','

.,

".'

"

"

0'

..

41

1. - DROIT DES FRANCS OCCIDENTAUX. - Julius Ficker s'est
particulièrement attaché à l'étude du droit des Francs de
l'Ouest, et lui a consacré la lnoitié de son troisième volume.
Rigoureusement, ~es coutumes sont en dehors de son sujet,
puisque, sans contestation possible, elles se rattachent au droit
des Westgermanen. Mais Ficker pense que ce sont les coutumes
des Francs de l'Ouest qui, mieux que toutes les autres, nous
retracent le droit primitif des Germains de l'Ouest. Il espère, en
les comparant aux coutumes des Germains orientaux, pouvoir dégager les points communs à toutes les races germaniques,
le point de départ de toutes les évolutions de leurs coutumes.
On sait le débat qui règne s'ur la forme originaire de la fan1Ïlle
chez les Germains. Ce serait, pour la majorité des auteurs allemands nl0dernes, une famille patriarcale. Pour MM. Brunner,
Schrôder ou von Amira, ce point est établi et ne se discute
même pas. D'autres auteurs, comme Dargun ou M. Andreas
Heusler, croient à une forme maternelle de la famille, antérieure,
en Germanie, à la fonne patriarcal~ Ils pensent que, primitivement, faute d'unions stables et de puissance maritale, l'enfant
se rattachait seulement à sa mère et aux parents de sa mère. Ils
s'appuient, pour le démontrer, sur des arguments divers,
empruntés, soit au droit comparé, soit à l'épopée germanique
ou scandinave, soit enfin à des textes des Leges, en particulier
de la Lex Salica, où ils retrouvent des vestiges de l'idée
matriarcale .
Ficker adopte nettement le second de ces points de vue, et il
essaie de retracer, en partant de ces données, une histoire de la
famille franque. Il tente d'établir que, chez les Francs, avant
l'introduction du mariage régulier, l'enfant ne se rattachait
point à son père (1). Aussi bien, dans les coutu'mes franques,
ne retrouve-t-on aucun lien entre l'enfant naturel et celui qui l'a
conçu. Non seulement l'enfant naturel ne succède pas à son
(1) Ficker, nOS 949 et s. Allant encore plus loin que Ficker, quelqu~s auteurs
ont soutenu que, même en plein moyen âge: au XIIe siècle, dans les classes
populaires, chez les Gemeinfreien, les parents maternels succédaient de préférence aux parents paternels: Ernst Mayer, Deutsche und franzosische

�!. --

•

42

. '-

\-

..

ROBERT CAILLEMER

père (à moins que celui-ci ne lui fasse donation de ses_ biens ou
ne lui confère des droits successoraux par un acte tel que ceux
que nous trouvons dans les formules de Sens, n° 42, et appendice n° 1, a) ; mais mème l'on ne trouve pas, dans les coutumes
de la région parisienne, avant le XIVe siècle, d'obligation, pour
le père naturel, de subvenir à l'entretien de son enfant; et toute
recherche de la paternité naturelle a été, pendant longtemps,
inLerdite en droit français (1). La situation des enfants nés hors
mariage, au moyen âge et dans les temps nlodernes, nous indiquerait ainsi ce qu'était, avant l'apparition du mariage, la
condition commune de tous les enfants vis-à-vis de leur père.
Peu à peu cependant, et cela dès avant les invasions qui les
ont amenés en Gaule, le nlariage stable s'est introduit chez les
Francs. Mais il est né, dans ce peuple, non pas du rapt ou de
l'achat de la femme, mais d'unions inférieures avec des esclaves,
et, d'autre part, d'accords librement conclus entre l'homme et
sa compagne, accords tendant à établir, dans leurs relations,
une certaine fixité (2). Le prix de cet accord est la dos, le
douaire, qui constitue, à l'époque franque et plus tard aussi, la
condition de la régularité du mariage. Cette dos est toujours,
chez les Francs, remise directement à la femme elle-lnème ; elle
n'est jamais donnée aux parents de la femme; elle est le prix
de la cohabitation et de la vie en commun : « au coucher
ensemble gagne la femme son douaire ». La naissance d'un lien
stable entre l'homme et la femlne devait avoir, comme conséquence, l'établissement d'un rapport certain entre le père et
l'enfant, et, par suite, l'apparition d'un droit successoral entre
l'enfant, d 'une part, et, d'autre part, le père et la famille
du père.
Mais le lien le plus fort resta, pendant longtemps encore, le lien
Verfassungsgeschichie, l, p. 419. Ces auteurs s'appuient sur un texte du
cartulaire de Notre -Dame de Paris, éd . Guérard, l, p . 376, qui appelle à
succéder l'avunculus et la matertera, et n'appelle pas l'oncle et la tante
paternels.
(1) Ficker, nOS 1416 et s.
(2) Ficker, n os 885 ct s.

�LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

"

:.

~

, ......

"
:

"

."

:

'

~

..

,',

"' .

1

.
. =.. ,' ' ... _: ..

l'"

'-

..

;,

t.

':'

~

"

',~

... . ..

. . .

..'..,,'.

.......... . . ".
'

'.'

.

..

"

l,'

. '..

0' •

•

"~

43

qui unissait l'enfant à la mère et aux parents de la mère. Même
dans des coutumes nlédiévales, la condition de la n1ère détermine la condition de J'enfant; et la noblesse maternelle des coutumes champenoises est un reste de cette ancienne conception
matriarcale. L'enfant, nous dit la vieille coutume de Champagne
du XIIIe siècle (art. 6), peut, en renonçant à la fortune de son
père roturier, garder la situation sociale et la noblesse de sa
mère; et d'autres textes semblent bien I?rouver que, primitivement, c'était la noblesse de la mère qui seule importait (1).
D'autre part, tous les enf-ants nés d'une même femme sont,
vis-à-vis d'elle, sur un pied d'égalité, et lui succèdent également.
Nul n'est bâtard de par sa mère, dit un vieux brocard; et peu
importe aussi l'union dont l'enfant est né. Cette égalité n'a été
rompue qu'après coup. Peu à peu, et cela dès avant l'action du
droit canonique, se sont développées des idées hostiles aux
enfants nés hors mariage. D'un autre côté, on a pu considérer
que la dot que la femme apportait à son mari, le jour de ses
noces, devait servir de dotation aux seuls enfants qui naîtraient
de cette union, à l'exclusion des enfants d'un autre lit: de là un
droit de préférence, au profit de ces enfants, sur le mariage de
leur mère: droit que l'on trouve dans quelques coutumiers de la
région parisienne, et qui ne se rencontre d'ordinaire que dans
la classe des nobles; ce sont là des anomalies récentes et
rares (2) .
Enfin, le patrimoine maternel est, soit en vertu des mœurs,
soit même en vertu du droit positif, immobilisé, verfangen au
profit des enfants; et la nlère ne peut en disposer à leur détriment. Comme le disent les Établissements de Saint LOllis (1,68),
(1) Ficker, n° 908, se réfère sur ce point aux études de M. Guilhiermoz,
Bibliothèque de l'École des Chartes , L, p. 509 et s. - V. aujourd'hui Guilhiermoz, L'Origine de la Noblesse, p.353 et s. M. Guilhiermoz ne souscrirait certes
pas aux conclusions que Ficlœr tire de son article. Pour lui, si l'idée d'une
noblesse maternelle a pu surgir, c'est parce que pendant longtemps nobles et
. Francs se confondaient, serfs et vilains étant réunis en une seule classe. Dès
lors, pour naître libre, il fallait être né d'une femme libre, conformément à un
principe bien connn.
(2) Ficker, nos 834 et s.

�44

.

".'

.

.

,,~'..

.

..

,

'.

...

.

~;.

\

ROBERT CAILLEMER

dame n'est que bail de son heritage, puis que elle a heir masle; et
l'o.n retro.uve la même règle dans le Livre de Jostice et de Plet (1).
Dans ce patrimo.ine maternel ainsi réservé aux enfants, Ficker
fait figurer la dos co.nstituée par leur père au profit de la mère;
et il pense que la dos a dû être, de très bo.nne heure, co.nsidérée
co.mme devant servir de ·do.tation, no.n seulement au profit de la
femme survivante, mais même au pro.fit des enfants à naître du
mariage en vue duquel cette dos était constituée; l'idée du douaire
des enfants est donc une très vieille idée; et, grâce à elle, indirectement, une partie importante (le tiers ou la moitié) du patrimo.ine du père va être attribuée aux enfanLs (2).
Cette présence du do.uaire des enfants, dans les coutumes
franques, a d'autres effets. Peu à peu, le dro.it successoral des
enfants à la fo.rtune de leur père s'est co.nstitué. Mais, tandis que
tous les enfants d'une nlême femme partagent également sa succession, la succession du père binube ou trinube ne SP. partage
pas également. Car les enfants du premier lit prélèvent intégralement le douaire de leur mère, et les douaires des enfants des
autres lits ne portent que sur le reliquat de la fortune paternelle.
C'est seulement à la fin du nloyen âge que le douaire des enfants
est entré en pleine décadence, et a été restreint au cas où l'enfant
renonçait à la succession de son père, co.nformément il la règle
nouvelle et récente d'après laquelle : Nul n'est héritier et
douairier (3).
En dehors du douaire, aucune part du patrimoine paternel
·n'est réservée aux enfants; c'est le résultat de l'absence primitive
de tout lien entre l'enfant et son père. Dans . les coutull1es de la
région parisienne, le père peut librement disposer de tous les
biens que le douaire n'atteint pas: propres, acquêts ou meubles.
L'institution de la légitime est une institution récente, venue de
la renaissance du droit romain. Quant à la réserve des quatre
ulnts des propres, elle ne co.ncerne que le testall1ent, mode de

(1) Ficker, no 855.
nOS 817 et S., 875 et
(3) Ficker, nOS 823 et suivants.

(2) Ficker,

S.,

1533 et s.

�.

..

LA FORMATION DU DROIT FRANÇA~S MÉDIÉVAL

45

;

. ....

~

.~ .

•

., .

'.

.

...

'.-

"

"':..

.

.',

.~ .. '

.. ', ~

......

,"

',.

.....,

. e '-·,
,'

...... . ..

....... -

~

..'

~.

,. .

.

....: ~

'.

.'

.

.

.

disposition né tardivement, et qui, se réalisant d'ordinaire aux
approches de la mort, heurte les vieilles idées germaniques, qui
exigent, pour la stabilité d'une aliénation, que celle-ci soit faite
en pleine santé et accompagnée d'un transfert immédiat. La
réserve des propres protège d'ailleurs tous les parents, si éloignés
qu'ils soient; elle ne concerne pas spécialement les relations
entre le père et l'enfant (1). Sur un seul point, la liberté de disposition du père a été restreinte. Dans les coutumes de la région
parisienne, le père ne peut pas avantager un de ses enfants au
détriment des autres ; et les enfants qu'il aurait gratifiés de son
vivant doivent rapporter, à sa mort, les biens par lui donnés:
soit seulement lorsqu'ils viennent à IR succession, soit même
quand ils y renoncent (2).
Les idées féodales ou nobiliaires ont altéré, sur de nombreux
points, le développement logique du droit successoral des coutumes franques. Le droit d 'aînesse et le pdvilège de masculinité
s'y rattachent. Il en est de même pour le droit, que les coutumes
ftanques-occidentales accordent au père noble, de réduire ses
filles à une portion n1Înime de ses biens, à un simple « chapeau
de roses», tandis que, chez les roturiers, subsiste le principe
d'égalité entre les enfants (3). C'est encore à l'action du droit
féodal que Ficker rattache ce curieux mode de partage des fiefs,
que l'on relève dans les coutumes de Chartres, de Dreux, de
Chàteauneuf-en-Thimerais, et d'après lequel les fiefs propres du
père vont aux enfants du premier lit, les fiefs acquêts à ceux du
second. Ce sont là des anomalies nées relaLivement tard. Et l'on
voit à quel point Ficker s'écarte ici de l'idée, exprimée notamInent par M. Guilhiermoz, d'après laquelle c'est le droit des
milites, des chevaliers, des nobles; qui se rapproche le plus du
droit des hommes libres de l'époque fra nque, parce que, les roturiers, les vilains n 'étant que des serfs dont la condition s'est
améliorée, leur droit n'est pas autre chose qu'un ancien droit
servile modifié.
(1) Ficker, nOS 827 et suivants, 880, 1530 et suivants.
(2) Ficker, nOS 1061 et suivants.
(3) Ficker n os 1092 à 1095.

�,

-

:

... ..... - ~ ~- ...

:

46

-,

.....

.

-:.

,"

.~

,.

:

•

t

'"

.4', ;.: " .•.-',:,'

"

"

l"

. '. '

1

_"

•

. .....

".

-

ROBERT CAILLEMER

D'autres traits, non moins accusés, caractérisent encore le
droit successoral parisien. A défaut d'enfants, les meubles et
aussi, d'ordinaire, les conquêts vont aux ascendants et, à leur
défaut, aux collatéraux les plus rapprochés en degré, et cela sans
aucune tente entre les lignes paternelle et maternelle, sans
aucune distinction entre les hommes et les fenlmes, entre les
agnats et les cognats. Les coutumes où l'on trouve une fente ou
une retente entre les lignes ont, pour Ficker, une autre origine.
Quant aux propres (et dans les coutumes franques un bien
devient propre dès qu'il a fait l'objet d'une dévolution successOl'ale), ils retournent à la ligne, paternelle ou maternelle, dont
ils proviennent; c'est la règle paterna paternis (Fallrecht); et
Ficker, dans de longs développements, peut-être très contestables, en tous cas très nourris et très intéressants, rattache
cette règle aux origines mêmes de la faluille franque; elle a
pris naissance à un moment où l'enfant ne succédait pas à
son père, ni le père à son enfant, où, dès lors, les immeubles
du défunt, provenant tous de sa famille maternelle, devaient
échoir en principe à la mère et aux parents de la mère : il
n'y avait d'exception à ce principe que pour les immeubles
donnés par le père à son enfant; ceux-là revenaient à la
famille paternelle, non pas en vertu d'un droit de succession,mais en vertu d'un droit de retour: Rückfall der Materna
als Erbgut, der Paterna als Schenkgut (1).
Le retrait lignager, lui aussi, est très ancien; il s'est organIse,
comm.e la succession aux propres, d'abord au profit de la Sippe
de la Inère pour les biens que l'enfant avait recueillis de la
succession de sa mère, plus tard aussi au profit de la famille
paternelle pour les biens venus du père. Par cette séparation
très nette entre deux lignes , paternelle et maternelle, en Inatière
de succession aux propres comme en matière de retrait lignager,
le droit franc-occidental se différencie nettement d'un grand
nombre d'autres coutumes de Germains de l'Ouest, qui appellent
tous les parents indistinctement au retrait et à la succession des
(1) Ficker, 11'8 921 et S., 960.

�LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

&lt;,..' •

- ......
&lt;

":".
~

.' .
:0

,

0 ..

'O'

.

-

".'

'.

,

..,;.

0"

,

.....

,; 0

"',,'

p

'

..

&lt;,

-

'."

,

. . ."

' ..

o.

r,

_

.

•

" ".-

f'

'. .

"

......

~

for

..

-

\',

.'

!

47

propres (1). On sait d'ailleurs que la règle patenza paternis n'est
pas appliquée de même dans toutes les coutumes. Et Ficker
cherche à établir, contrairenlent à l'opinion courante, que le
système ancien est celui des coutumes de simple côté, que ce
système se trouve dans presque tous nos anciens coutumiers.
Les systèmes des coutumes de côté et ligl1e et des coutumes
souchères ne sont nés, dans ce groupe parisien, que tardivelnent,
à la fin de notre ancien droit, pour corriger certains abus
fâcheux de la règle paterna paternis, et enlpêcher que les propres
ne vinssent, par retrait ou par succession, à des branches de la
famille auxquelles ces biens n'avaient jaillais appartenu (2).
Enfin, Ficker croit que, dans les coutulnes franques-occidentales, la communauté de biens entre époux est très ancienne
et remonte plus haut que le moyen âge : conlnlunauté s~
partageant égaleillent, à la dissolution du mariage, entre le
nlari et la femme; communauté conlprenant les nleubles et les
acquêts faits pendant le mariage (3). Ce sont là autant de traits
qui différencient cette communauté d'autres conlmunautés que
nous retrouverons dans d'autres coutumes. Ils achèvent de
donner au droit de la région parisienne sa physionomi~
particulière.

.
II.- DROIT LORRAIN.- Entre le groupe des Francsoccidentaux
et le groupe des Francs orientaux s'intercale le groupe que Ficker
appelle: groupe lorrain. Ce groupe de coutumes est loin de
présenter la Inême cohésion géographique que le précédent. Le
domaine du droit lorrain s'étend, au Nord et au Sud, bien au
delà des limites de l'ancien duché de Lorraine, de la HauteLorraine. Il se retrouve, au Nord, dans la Basse-Lorraine, le
Luxelnbourg, le pays de Liège, Je Limbourg, le Brabant, le
,Hainaut; et même, séparé des pays précédents par le droit très
différent de la Flandre wallonne, le droit de l'Artois et celui, de
la Flandre flaillingante se rattachent par quelques traits à ce
(1) Ficker,

nOS

(2) Ficker,

n OS

(3) Ficker;

n OS

1568 et s,
922 et s.
1349 à 1352 i 1362 et

s .

�48

""-

~-'

"..

..:., .

"."

:

ROBERT CAILLEMER

groupe lorrain. Au sud de la Lorraine, Ficker range dans le
même groupement la Bourgogne (duché et comté), le Bourbonnais, le "Nivernais et le Berry. Il y aurait donc, tout autour
du droit franc de la région parisienne, un demi-cercle de droits
lorrains (1).
Ficker se proposait d'étudier en détaH ces coutumes lorraines.
Peut-être, dans les abondantes notes qu'il a laissées, ses élèves
trouveront-ils la nlatière d'une publication ultérieure sur ce
point (2). En tout cas, dès maintenant, on aperçoit assez clairement les traits qui, à ses yeux, caractérisent les coutunles
lorraines. Ces traits concernent soit le droit s~ccessoral, soit le
droit des gens mariés. Par malheur, comme on va le voir, le
groupe lorrain manque absolument, sur un point comme sur
l'autre, d 'honl0généité.
1° Et d 'abord, au point de vue successoral, il est aisé de
dégager, dans la nlasse des coutumes lorraines, un premier
sous-groupe: ce sont les droits bien connU3 sous le nom de
Verfangenschaftsrechte, les coutunles de dévolution. Elles se
rencontrent princip~lement dans la Basse-Lorraine (3). Tant que
dure l'union conjugale, le père et la mère peuvent librenlent
disposer de tous leurs biens. Par contre, dès que l'un des époux
vient à mourir, s'il y a des enfants nés du mariage, la situation
du conjoint survivant change complètement. Toute la fortune
immobilière du ménage, quelle que soit son origine, est désormais réservée, verfangen au profit des enfants. Il se produit à
leur profit. une dévolution du patrimoine immobilier. Si le
conjoint survivant se remarie, les enfan ts qui naîtront de ces
unions nouvelles ne recueilleront que les biens acquis pendant
l'union dont ils sont issus. Telle est du nl0ins la construction
générale de ces coutumes, qui présentent de nombreuses
variantes. Elles établissent, en somnle, un système de partage
(1) Fickel', nos 569 (note) , 810, 811.
(2) Cf. Untersuchungen, VI, 1, p. 11.
(3) On retrouve , chez les Francs orientau x, dans la vallée du Rhin. ce système
de la dévolution. Mais il manque, à ces coutumes des Osttranken, les particularités diverses que nous signalerons plus loin .

�49

LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

'

•

,

"

inégal entre les enfants nés des divers lits (bettungleiche
Theilung) (1).
Ce mode de partage se rencontre surtout dans le groupe
compact des coutumes de la Basse-Lorraine. Mais on le retrouve
encore ailleurs, dans des pays qui, géographiquement, en sont
plus ou moins éloignés, par exemple dans la coutume de la
ville d'Arras et dans d'autres coutumes locales de l'est de
l'Artois (2). Il est plus curieux de le relever encore dans la
coutunle orléanaise, telle que la décrit le Livre de jostice et de
plet, et dans la coutume · de Lorris, te!le que la rapporte le
procès-verbal de la rédaction de la coutume d'Orléans de 1509 :
les enfants du pren1Îer lnariage recueillent seuls les propres et
les acquêts faits pendant l'union dont ils sont issus; les enfants
du second lit recueillent les acquêts ultérieurs et les meubles.
Ficker, fidèle aux idées qui dirigent toute son étude, n'hésite
pas à conclure à la présence, en Orléanais, de groupes ethniques apparentés à ceux de l'Artois et de la Basse-Lorraine (3).
Dans d'autres CoulUllies du groupe lorrain, la dévolution n'a
pas lieu, et dès lors ce mode de partage, très inégal, entre les
enfants nés de différents lits, ne se produit pas. Mais l'on n'en

. . .'

f

.-

.·.·.4
.
,'.

'.

,

'.
.'.

'"

.
~''''.:

... .
,

(1) Pour être exact, il convient de remarquer: 10 que l'on retrouve ce mode
de partage dans des coutumes où le motif qui l'a fait introduire d'ordinaire (la
dévolution , semble faire défaut où le cpnjoint survivant garde le droit de
disposer des immeubles, sans être gêné par une Verfangenschafi au profit des
enfants du premier lit; mais, s'il n'en dispose pas, ces immeubles sont .
attribués aux enfants du premier lit seuls. C'est ce qui arrive, par exemple,
dans la coutume de la ville de Metz, Xl, 13 \ Bourdot, Il, 405). - 2° Ces coutumes
varient sur l'attribution des conquêts faits pendant la viduité qui a séparé les
deux unions du conjoint binube; tantôt ils sont attribués aux enfants du
premier lit (sic. coutume de Metz précitée, XI, 13 et 15), tantôt à ceux du
second. - 30 Ces coutumes varient sur la succession des meubles; tantôt ils
sont attribués en bloc aux enfants du dernier lit; tantôt ils sont répartis
également entre tous le~ enfants, sans distinction de lit.- Il Y a beaucoup
d'autres variantes; certaines coutumes n 'appliquent ce système de partage
qu'à la succession du père. Souvent tous les meubles échus au conjoint binube
de la succession de ses ascendants sont attribués aux enfants du premier lit,
même si cette succession ne s'est ouverte qu'après la dissolution du premier
mariage. - V. Ficker, nOS 625 et suivants.

(2) Ficker, n° 739
(3) Ficker, n° 835.
4

�50

'.-. ' .

.•~

r

,'-

'.

'.

ROBERT CAILLEl\ŒR

arrive pas pour cela au système parisien du pal~tage par têtes.
Dans la succession du parent qui a contracté plusieurs unions,
les enfants nés de chaque union forment un groupe distinct, et
chacun de ces groupes prend, dans cette succession, une part
égale, qui ensuite se partage par têtes entre les enfants qui
composent le groupe. Ce sont les coutumes dites de lit brisé. On
trouve ce nlode de partage (betlgleiche Theilung) dans la coutume de Franche-Comté, article 45, dans la vieille coutunle du
duché de Bourgogne publiée par Ch. Giraud, et dans l'ancienne
coutunle de Lorraine &lt;i.e 1519 (1).
La succession des ascendants et des collatéraux dans les coutumes lorraines se différencie de même, à plusieurs égards, de
celle du droit parisien. Tandis que celui-ci attribue, à défaut
d'enfants, les meubles et les conquêts au parent le plus proche,
on trouve en Lorraine et en Bourgogne le système de la fente,
c'est-à-dire du partage par moitié des l11eubles et des conquêts
entre la ligne paternelle et la ligne maternelle (2). Cette idée de
la fente n'est pas, il est vrai, appliquée rigoureusement et logiquement dans toutes les coutumes du groupe; souvent elle ne
concerne-ni les frères et sœurs, ni les ascendants; elle ne vise
que la succession des collatéraux; dès lors un ascendant d'une
ligne recueille toute la succession, sans aucun partage avec les
collatéraux de l'autre ligne (3). Ficker attache à ces particu-larités une grande importance.. Pour lui, le système prin1itif est
le systènle très simple du droit parisien, exclusif de toute tente
entre les lignes; le droit lorrain aurait, après coup, évolué plus
ou moins complètement vers le système de la fente, et nous

(1) Ficker, n° 478 ; ancienne coutume de Lorraine, éd. Bonvalot, p. 93 ;
Giraud, Essai sur l'histoire du droit français, II , p. 269 et 276. Il faut noter
que les rédacteurs de la coutume du duché de Bourgogne en 1459 (VII, 15) et
de la coutume de Lorraine en 1594- (II, 2) ont fait disparaître le système du lit
brisé et institué le principe du partage par têtes entre tous les enfants. Bourdot
de Richebourg, II, p . 1122 et 1176.
(2) Ficker, n° 475. V., p. ex., la coutume de Lorraine, IX, 5 (Bom'dot, II ,
p. 1107); la coutume de Verdun, II, 18 (ib., II, p. 428), etc.
(3) V., p. ex., la coutume de l\1etz, XI, 27 (Bom'dot, II, p . 406) : la fente
intervient quand il n'y a ni frères ni sœurs, ni ascendants. Ficker, n os 569,585.

�.....

..,
,.

.:

LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

........

•

,

. ~.

.

"

......

.... ....

. ....

~..

.'

:';.
, ..

dirons plus loin par quelle influence ethnique Fiéker explique
cette évolution.
De plus, dans ces coutumes, on trouve formulé çà et là le
principe que les meubles. et les conquêts ne remontent pas, ni en
ligne directe, ni même en ligne collatérale, si bien que les cousins excluent les oncles : ainsi dans l'ancienne coutume de
Dijon; ainsi encore dans la vieille coutume de Lorraine et dans
la coutume de Verdun; ainsi à Santhoven en Brabant (1). Il n'y
a là rien de commun avec la règle: propres ne remontent du droit
parisien, car celle-ci, précisément, ne concernait ni les meubles ni
les acquêts, et de plus elle ne s'appliquait pas en ligne collatérale.
Ici encore, les coutumes lorraines ont dû s'écarter, après coup,
des principes successoraux anciens qui se sont conservés dans le
droit parisien.
Nous retrouvons enfin, dans ces coutumes lorraines, la règle
patéJ'na paternis. Mais, tandis que les coutumes franques-occidentales ont été jusqu'au XVIe siècle des coutumes de simple
côté, on trouve de très bonne heure, dans le groupe des droits
lorrains, le type plus accusé des coutumes de côté et de ligne:
ainsi dans les coutumes de Namur et de Limbourg, ainsi
encore dans la coutume de Bourbonnais;· on le trouve même
déjà dans le Liure de jostice et de plet, tandis que Beaumanoir
et les autres coutumiers du XIIIe siècle ne fonnulent que le
système de simple côté; et ~ette nouvelle particularité conduit
Ficker à affinner de rechef l'origine lorraine de la coutume
orléanaise (2).
2° Le droit des gens mariés présente, lui aussi, des particularités qui le différencient profondément du droit parisien. Il y a,
dans ce groupe lorrain, des coutumes qui connaissent, comme
les coutumes de la région parisienne, la communauté mobilière

&lt;

:'

~.

...:..

t

,-

~,:.

... · . , .

' . _

••••

,".

~.

'. " - _..

, ...

.~ ~ .

. .'
·· .or;' : ~ ....

'.':

... ' :. "&gt; '~.'. : : .....
•

1-

' :~ ••• ~.

•

:"

...... .o

....

. ....
'.:.

.,

• • : .• : .

..' .'.

.

.

1

...

.~'

T
.

• '

. ,
:...... .

:'

\

"

"._

:'

~.
:

....

......
',

51

..

..

(1) Ficker, nOS 423, 972, et les textes cités: Pérard, Recueil, p. 357; ancienne
coutume de Lorraine de 1519; éd. Bonvalot, p. 104; coutume de Verdun, II, 16
(Bourdot, II, p. 427). V. encore la coutume des bailliages de Nancy, V~sges et
Allemagne (articles réformés de là coutume lorraine), II, 9 (Bourdot, II,
p. 1123). « Au defaut desdits peres et meres, ayeuls ou ayeules, les cousins sont
preferables aux oncles en ce que sera des meubles et acquests. »
(2) Ficker, n° 929.

".

�52

~..

.... .

.... .. . .

.. - , ' .
• • "' ..

.. ..
~.

,.'
'041 • • '

. . ...

.....

.
q ...

...... -".

-.

•

.

1.,1. _"'

1

1

·"r

:

......

' ..

.1
1

ROBERT CAILLEMER

entre époux~ se partageant par moitié à la dissolution du
mariage : telles sont les coutumes du Duché de Bourgogne, de
Bourbonnais, de Berry; tel est aussi, mais seulement pour les
nobles, le droit de la coutume de Franche-Comté. Mais, dans
les autres coutumes du groupe, soit dans les coutumes de dévolution, soit aussi dans la coutulue générale de Lorraine (1), on
ne retrouve plus cetLe communauté mobilière. Le conjoint survivant, mari ou femme, recueille la totalité des meubles du
ménage, et en dispose à son gré. Ficker croit que cette atlribution de tout le mobilier au conjoint survivant est le résultat d'un
développement progressif; que, comme le droi t parisien, le
droit lorrain est parti de l'idée de communauté, mais que les
coutumes lorraines ont attribué au conjoint survivant, outre
sa part de communauté, un préciput de plus en plus considérable. Il voit des vestiges de ce développement dans quelques
coutunles qui, tout en nlaintenant le principe de la comnlUnauté, atlribuent déjà au survivant un préciput nlobilier important. Ce préciput, en grossissant, a fini par absorber tous les
nleubles, et à faire disparaître la part de communauté qui,
primitivenlent, était attribuée aux héritiers du conjoint prédécédé (2) .
Les droits du conjoint survivant ne se limitent pas aux nleubles; ils porLent aussi sur la fortune inllnobilière du ménage. En
Basse-Lorraine, dans les coutumes de Verfangenschafi, le
conjoint survivant a un droit d'usufruit sur les inlmeubles dont
la propriété est dévolue aux enfants: tantôt sur la totalité des
immeubles, tantôt sur la moitié seulement. Ce droit d'usufruit,
qui appartient aussi bien au Inari survivant qu'à la veuve, ne
prend naissance qu'à la dissolution du Inariage, et il s'exerce
sur les immeubles tels qu'ils se trouvent à ce moment.
En Haute-Lorraine et dans les coutumes rnéridionales du
groupe lorrain, le droit d'usufruit est nettement unilatéral: il
n'appartient qu'à la veuve, et porte sur la moitié des immeubles
(1) Schuhert, Le droit des gens mariés dans
19'01, p. 34.
(2) Ficker, nos 1369, 1370.

\,

la coutume de Lorraine,

�LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

53

du mari. C'est le dOllaire, que nous avons déjà rencontré dans le
droit franc-occidental. Mais un trait essentiel sépare ce douaire
lorrain du douaire parisien, et le rapproche du droit d'usufruit
que les coutumes de la Basse-Lorraine attribuent au conjoint
survivant. La veuve prend son douaire sur les biens du mari
dans l'état où ils se trouvent à la dissolution du mariage. Le

.-

'.
~

-:.. .. ~

•

·c·

.... ......
~.

.

..

.&gt;

,.,"

,

:

•• '

......

"

-..
... :

-.

..
..

•

sien, qui, donnant à la femme, à dater du mariage, un droit
ferme sur son douaire, était plus favorabte à la douairière. Ainsi,
dans la vieille coutume de Poitou, s'il faut en croire un passage
du Livre des droiz et comandemens, § 127, le douaire atteignait les
biens du mari tels qu'ils se trouvaient à la mort du mari, tandis
que les rédactions récentes de la coutume poitevine sont conformes au système du droit franc-occidental. De n1ême, à Chaumont-en-Bassigny, le système lorrain fut écarté lors de la
rédaction de la coutume en 1509, et fut remplacé par le système
parisien (2) .

"

"

. .......

- ..:

1

D'autres coutumes, qui admettaient primitivement le même
système, l'ont ensuite abandonné pour adopter le système pari-

. ,, .
s"

,

mari, tant que dure l'union conjugale, peut, à son gré, aliéner
tous ses biens; la femme ne pourra pas, comlne en droit parisien,
réclamer son douaire sur les immeubles aliénés et poursuivre
les tiers acquéreurs. Telle est la disposition des coutumes de
Lorraine, de Bourgogne, de Bourges, de Bourbonnais (1) .

'.'

.. ,'

"

.'

~

....

",

(1) Schubert, op. cit., p . 120, prétend que la femme, en Lorraine, a un droit
ferme sur son douaire à dater du mariage. Mais v. les développements plus
complets et plus précis de P . Garnier, Les gains de survie de la veuve en
Lorraine, Nancy, 1903, p. 73 et suiv . ; cf. aussi p . 66 et suiv. - Il est certain
toutefois 'que quelques jurisconsultes 100Taios ont essayé de rapprocher sur
ce point le droit lorrain du droit commun de la France du Nord, en donnant
à la femme une hypothèque garantissant son douaire: ainsi Fabert, cité ib.,
p. 67. - V, encore, pour la Bourgogne, Robin, Le droil des gens mariés dans
la coutllme dlZ duché de Bourgogne, Paris, 1900, p. 164 : le douaire coutumier,
n'étant pas garanti contre les aliénations du mari , n'est qu' une « illusion »
dans le duché de Bourgogne. Pour le Berry, v. H. Mallard, Étude sur le droit
des gens mariés d'après les coutumes de B erry, Saint-Amand, 1905, p. 124
et suiv.
(2) Ficker, n OS 629, 784, 816. - Comme Fabert en Lorra ine, La Thaumassière
en Berry a voulu, pal' voie doctrinale, tenter la même transformation,
Mallard, op. cit., p. 128.

�54

·
.,...~

... ..
'

..~

.'

ROBERT CAILLEMER

Les développements qui précèdent ont déjà permis d'apercevoir un autre trait encore de ce droit des gens mariés, b'ait
commun cette fois à toutes les coutumes du groupe : c'est
l'ampleur des pouvoirs du Inari, tant que dure la vie commune.
Le mari n'est arrêté, dans son pouyoir de disposition sur sa
fortune personnelle, ni par une réserve au profit des enfants,
ni par un droit éventuel de la femme à un douaire. Même, dans
de nombreuses coutunles, le nlari peut, à lui seul, disposer des
biens immeubles de sa femme: particularité que l'on relève dans
beaucoup de coutumes de dévolution et aussi dans de vieilles
coutumes bourguignonnes (1). Il faut ajouter que, dans ces coutumes ~u groupe lorrain, les parents peuvent avantager à leur
guise l'un de leurs enfants aux dépens des autres, chose que les
coutumes parisiennes prohibaient plus ou moins complètement.
Les coutumes de Lorraine, de Bourgogne, de Bourbonnais, de
Berry, sont des coutumes de préciput, et autorisent, dans une
mesure variable, un partage d'ascendant (2), Ces coutunles
prennent, il est vrai, des mesures pour que le père de famille
n'abuse pas de son droit; elles exigent, par exemple, que les
enfants ne soient pas privés de leur légitime; mais l'institution
de la légitime est chose récente et postérieure à la renaissance
du droit romain. Elles exigent encore que ce partage soit fait
par donation entre-vifs, et non par testament, et elles assimilent
au partage testamentaire le partage fait dans un certain délai
avant le décès du disposant: vingt jours en Bourgogne, quatorze
jours en Bourbonnais. Le testanlent, l'acte au lit de mort,
répugne aux idées des Germains. Malgré ces restrictions, il y a
un contraste très net sur ce point entre les coutumes du groupe
lorrain et le principe d'égalité qui règne dans les coutumes du
(1) Ficker, nOS 774 et s.- Adde le texte d'une ancienne coutume de Bourgogne,
dans Ch. Giraud, Essai sur l'histoire du droit français, II, p . 271. - Robin,
Le droit des gens mariés dans la coutume du duché de Bourgogne, p. 66,
179.
(2) La coutume de Bourbonnais défend aux parents de faire à .l'un des
enfants une libéralité par acte distinct (sauf dans le contrat de mariage de
l'enfant); mais elle autorise le partage d'ascendant, entre tous les enfants, au
gré des parents.

�LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

. .

....

~

.;'" - .....

. -.,

.

.

'1'~....

&lt;

. . ...

...

'"

.-'

-~

,'.

... ~ ..

"

"

"',

~.

.

.
"

-. ..
\:

".

,

&amp;5

groupe parisien. Ici encore, le vieux droit orléanais se "rattache,
non pas au droit franc-occidental, mais au droit lorrain; dans
le Livre de jostice et de plet, il est déclaré (XII, 21, 5) que
a quantque pere et mere fet, si est estable » (1).
Tels sont les traits qui caractérisent le groupe lorrain, et l'on
aperçoit vite que les coutumes qni le composent sont très disparates et ne constituent point un groupement honl0gène. Elles
s'opposent, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, aux
coutumes voisines des Francs occidentaux, des Francs orientaux
ou des Burgondes, mais elles nlanquent de cohésion interne .
Ficker ne s'en étonne pas. Il cherche à expliquer pourquoi le
droit lorrain, parti des mêmes idées directrices que le droit
franc-occidental, a évolué ainsi dans une direction très différente et dans des sens parfois fort variés. Conformément au
point de vue fondamental de ses recherches, il attribue ces
divergences et ces variantes à des apports ethniques, à la
présence, dans les pays lorrains, de populations non franques;
et, pour lui, ces éléments ethniques sont venus du Nord, de
la région des bords de la Mer du Nord, en particulier de la
Frise. L'idée de la fente, que nous avons signalée en Lorraine,
se retrouve dans le droit frison; et l'une de ses conséquences
les plus notables, le rattacheinent des demi-frères et des demisœurs à une seule ligne (paternelle ou maternelle), tandis que
les frères et sœurs germains succèdent dans "les deux lignes,
est formulée également par les coutumes de la Frise et par le
Landrecht de Saarbrück (2).
De plus, parmi ces coutumes lorraines, il y a quelques coutumes locales qui n'attribuent aux filles, en concours avec les
fils, qu'une demi-portion: ainsi à Malines ou à Mons (3); or, ce
(1) Ficker, n û S 784 in fine, 1070, 1071.
(2) Ficker, nOS 656, 1266.
(3) D'autres coutumes, assez nombreuses , de la Haute-Lorraine et de la
France du Nord , appliquent la même règle aux successions féodales: ainsi les
coutumes de Sedan, de Verdun, de Bar, ou encore les coutumes du Vermandois et de la Champagne. Mais il s'agit, dans ces pays, d 'une règle spéciale
aux fiefs, et née seulement avec la féodalité. Il n 'y a donc pas, pense Ficker,
ft en faire état pour l'histoire de la filiation des coutumes .

•" t

�56

., .
.' . ..

.

"

:','

,
',~

:

'."

- .'

..

,
.. :.

..........

........
,~' t .

,

. ROBERT CAILLEMER

mode de partage, ce Drittelsrecht des filles, caractérise, aux
yeux de Ficker, le groupe des coutumes danoises et frisonnes.
Ailleurs, dans le Landrecht de LO€n et à Leeuw Saint-Pierre aux
environs de Bruxelles, on trouve un mode de partage dans
lequel deux fils prennent autant que trois filles; c'est le Zweifünflell'echt des filles, qui se rencontre dans le droit frison de
Butjading (1).
Ficker en conclut que des populations, parties des côtes de la
Mer du Nord entre l'Ems et le Weser, ont pénétré vers le Sud, et
se sont mêlées, en Lorraine, aux populations franques. Il y a eu,
concurremment à la marche des Francs de l'Est à l'Ouest, des
mouvements de populations frisonnes du Nord vers le Sud. Et
Ficker retrouve, beaucoup plus loin encore, dans les hautes
vallées de l'Oberland bernois, certains traits qui caractérisent
pour lui le droit frison. De ces mouvements de peuples, antérieurs peut-être aux grandes invasions, l'histoire n'a gardé
aucun souvenir; mais précisénlent Ficker pense que le droit
comparé doit servir à compléter les lacunes des sources
historiques.
Mais ce n'est pas seulement avec le droit frison que le droit
lorrain offre des similitudes. On relève, comme nous l'avon_s vu,
dans certaines coutumes lorraines, une distinction entre un
cercle étroit de parents, enfants, frères et sœurs, ascendants,
qui succèdent d'abord à tous les biens du défunt, et d'autre
part le cercle plus large des collatéraux, qui recueillent la
succession d'après les principes de la fente et de la règle paterna
paternis (2). Cette admission de tous les ascendants au sein
du cercle étroit de la famille se retrouve en droit suédois. Par
ailleurs, le droit lorrain rappelle certaines particularités d'un
autre droit encore, le droit de la Rhétie.
Or, pour Ficker, toutes ces coutumes, suédoises, frisonnes ou
rhétiques, se rattachent à un même groupe général, le groupe
(1) Ficker, nos 1176 à 1119.
(2) Ficker, n° 673. Cf. la curieuse expression de la coutume de la ville de
Metz, XI, 27: «Celuy qui decede sans enfans, freres ny sœurs, ni descendans
d'eux, pere ny mere, grand pere ny grand mere, est dit mort en la coustume .•

�.,

LA FORMATION DU DROIT FRANÇAIS MÉDIÉVAL

.'

:

".

l,.

.. '

."

..
•

'"

.~

.'

'.

'."

,.

.....

~ .,'

1

57

danois; et le droit lorrain, apparenté d'un côté au droit franc,
se trouve constituer, à d'autres points de vue, un rameau du
droit danois. Mais, par là même, il s'écarte du droit des Germains de l'Ouest. Ficker, contrairelnent aux idées admises
couramment, classe en effet parmi les Germains de l'Est, non
seulement les Danois ou les Suédois, mais aussi les Frisons.
Notre auteur se proposait précisément de dégager, dans le groupenlent général des droits des Germains, cette situation intermédiaire des coutumes lorraines; il voyait en elles une mine
féconde de renseignements sur la filiation des coutumes germaniques. Par malheur, il n'a pas eu le temps de préciser sur ce point
ses idées, et il ne les a indiquées que très sommairement (1) .
La place qu'il assigne au droit lorrain dans la formation des
coutumes françaises est plus grande encore que les développements qui précèdent ne pourraient le faire supposer. Car, pour
Ficker, les coutumes lorraines ont eu, loin de la Lorraine, leurs
filiales. Le droit pyrénéen présente, sur le versant français
comme sur le versant espagnol, des particularités locales,
isolées au milieu de coutunles très différentes, et qui sont étroitement apparentées au droit lorrain. Le mode de partage des
coutumes de lit brisé se retrouve en Gascogne. Dans les coutumes de Marsan, Tursan et Gabardan, de Saint-Sever, de Dax,
les enfants partagent pal' ventrées la succession de leurs parents
(2). La fente entre les lignes paternelle et maternelle se rencontre en Aragon et en Biscaye (3). On trouve surtout, dans le
sud-ouest de la France, une série de coutumes qui, comme les
coutumes lorraines, pernlel tent aux p3rents d'avantager à leur
gré l'un de leurs enfants et de partager entre eux leur fortune:
ainsi les coutumes de Bayonne, de Labourd, de Sole, de Dax, de
Saint-Sever, de Bordeaux, de Limoges autorisent, dans une
mesure variable, le père de hnnille à répartir ses biens entre ses
enfants; et, de l'autre côté des Pyrénées, les Fueros de Navarre,
de Biscaye, d'Oviedo, d'Aragon consacrent la même possibilité
(1) Cf. 11°S 569 (note), 1179.
(2) Ficker, no 479.
(3) Ficker, no 475.

�58

.• "".

ROBERT CAILLEMER

du partage d'ascendant (1). Et Ficker, après quelques hésitations, ne résiste pas à la tentation de voir, dans ces dispositions,
le résultat d'une lointaine pénétration d'éléments ethniques
lorrains.
C'est encore, loin de la France, le droit des Assises de Jérusalem qui, aux yeux de Ficker, est apparenté avec le droit
lorrain beaucoup plus qu'avec le droit franc-occidental. Les
Assises de la Cour des bourgeois (c. 170) décident que chacun
peut à son gré partager ses biens entre ses enfants, et donner à
l'un plus qu'à l'autre (2). D'autre part, le douaire de la veuve
porte seulement sur les biens que le mari possède au jour de
sa mort, tout comme dans les coutumes lorraines (3). C'est
donc que les croisés, les « Francs », qui ont fondé le royaume de
Jérusalem, ont apporté avec eux, en fait de droit franc, beaucoup moins le droit parisien que le droit de la Lorraine ou de la
Bourgogne.

. -:\

(1) Ficker, n° 1072.
(2) Ficker, nO 1070.
(3) Ficker, n° 816.
,

,

(A suivre) .
. :.. """ ....

."

�SALLE DE TRAVAIL DE DROIT CIVIL
. ,.

SO US LA DIRECTION

~

.

....

.

..

"

..

.

;

De M. CÉZAR-BRU, professeur et de M. MORIN, Chargé de Cours

#.

.

~

à la Faculté de Droit d'Aix.

., ....

COMPOSÉ E

..... .

":

1

.. '

De MM. BERTRAND, BOSC, MADON, PÉCOUT et SAUDINOT,

..

. . ....

~

. .

,

..

,,' J,

~ ' ••

Candidats au Doctorat ès-sciences juridiques.
,4.

Objet des Recherches de rannée scolaire 1905-1908 :
/

LA RESPONSABILITE

~

•

.

....

.. ~,

,,"~'

•

. '! ....
.. "

•

p

~

•

1

'
~~

~."

.f ...""

;a.

.

.. ", . . .

":"_

1
-:

•

",

";"'"

.,
".

.....

:'",

;

,'.

','

.

-

'.

.....

"

..

".

-

'.., Po"

.:.... '-"':

- ~'.. .

"
,-,

..

,,'

'

....... :
.......

"

'&lt;

"

~.

.',- ...

,'.1"

~-

,(.

.-.,..

~-"

.'

,"

0'"\.0

'Z'

: ..

'.

'

•

.

,
..

.

,'"

:

A la Faculté de Droit d'Aix, une salle de travail de droit privé
fonctionnait cette année pour la première fois. J'ai voulu habituer
les étudiants à travailler avec méthode, leur apprendre à faire les
recherches. nécessaires autour d'un sujet, éveiller surtout leur esprit
de réflex ion et de critique. Je leur ai soumis ce problème si passionnant et si complexe de la responsabilité; nos étudiants s'y sont
consacrés avec plaisir; le résultat de leurs étlldes el surtout de leur
critique a été tel qn'il m'a paru digne d'être rendu public,' voilà
l'explication de l'article qui suit.
C'est un simple article, ce n'est pas un traité complet de la ]'esponsabilité. Et cet article est lui-même comme la photographie de nos
travaux.
Chacun de nos étudiants a d'abord lu un ou plusieurs -des
ouvrages ou articles écrits dans ces dernières années SUI' la responsabilité. Il en a rendu compte oralement et après critique faite pal'

�' -... ; '

60

,_:- .

..
~

r

~

'• • '

.~

';'

0'

.' "" • ~
,""

'

"
-,

-.'

",

"'L'.

"

'0'

....~

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

M. Morin et pal' moi, il a résumé pal' écrit la doctr~ne de l'ouvrage
et les observations critiques adoptées pal' notre conférence.
Nous avons. ainsi parcouru divers stades. Nous avons repris la
théorie de la faute: nous avons été unanimes à la trouver insuffisante; nous avons Cl'll, un instant, que les besoins pratiques
devaient être satisfaits complètement pal' llne théorie assez large du
risque,' mais nOllS avons dû taire Ull pas de plus, constater qu'il y
avait place pour une théorie et une pratique de l'ablls du droit.
Enfin, une étude assez complète des clauses de non responsabilité
nous a conduits à rattacher la question de leur validité à la
théorie de l'ablls dll droit.
. Il ne faut pas chercher dans notre article ce que nous avons,
intentionnellement, voulu n'y pas mettre: ni une étude complète de
.la théorie de la faute, ni une analyse détaillée des ollvrages qui ont
essayé de la compléter ou de la détruire: cela a été fait, bien fait,
c'eût été une répétition sans profit. On ne trollvera Ras non plus
dans notre .article une nomenclature complète des décisions de jurisprudence, qui ont été, maintes fois, relevées, notamment par
MM. Josserand et Planiol. Nous n'avons pas voulu écrire un article complètement documenté. Nous avons VOUlll sllrtout mettre
en lumière un dOllble mouvement de faits et d'idées. Nous avons
cherché à dégager la substance des principales théories et des ,
décisions les plus intéressantes, nous les avons mises en contact
avec les réalités, les besoins et les sentiments de la pratique et
nous avons cherché un ou plusiellrs principes qui pllissent expliquer
d'abord, toutes les sentences de nos tribunaux, à mon sens tOlltes
parfaitement équitables, donner ensuite satisfaction aux nécessités
actuelles de no,s relations si complexes, si enchevêtrées, de plus
en plus empreintes d'un caractère social qu'elles n'avaient pas
ou qu'elles avaient à un degré moindre autrefois, je veux dire,
quand une conception purement individualiste de nos droits
paraissait à tous suffisante, quand des groupements de personnes, de forces, de èapitaux n'avaient pas suscité des inégalités
sociales profondes, des infériorités manifestes au point d~ vue de la
liberté de contracter et de la possibilité de défendre ou de protéger
la personnalité physique et morale.

�61

LA RESPONSABILITÉ

. ''':'

.

.:.

,

Nous ne nous flattons point d'avoir trouvé des choses tÎ'ès neuves,
encore moins une théorie définitive. Nous avons cru que nos conclusions étaient un peu différentes de celles proposées jusqu'ici, peutêtre plus simples OH du moins plus humaines et plus près de la
réalité, dans tous les èas, dignes d'ètre connues, pal' suite discutées,
approfondies, dans un travail de plus longue haleine et d'étendue
plus vaste que celui-ci.
{ju'il me soit permis, dans cette courte introduction explicative,
de féllciter nos jeunes étlldiants de leur bonne volonté et ·de leur
travail, de les remercier sllrtont du profit personnel que j'ai retiré de
nos études faites en commun avec mon collaborateur lU. Morin .
jI,!. Morin pense, comme moi, je le sais et crois pouvoir l'écrire, que
des réunions comme la notre sont aussi utiles allX maîtres qu'aux
élèves. Je lui dois des 1'emerciements particuliers, en mon nom et
au nom de nos étndianls, pour son infatigable ardeur qui, seule,
nous a permis de faire paraître les lignes qui suivent en tenlps utile,
je vellX dire, aussitot la salle de travail fermée pour l'année
scolaire qui s'achève. Nos étudiants, la Faculté d'Aix tout entière
et moi plus que personne, souhaitons 'de le posséder l'an prochain
da.ns le triple l'ole de maUre, de collègue et de collaborateur . .

,,'t .

.
";

.:, -.

,""

.1.

:

,

..
.'

"

','"

.: "

,

1: "."
CÉZAR-BRU .

. :

:

"'....

l'

�.....

!

."

.....

~"

;:

.....

"

...
"

·............ .

....

... '

...... , '

.....

;;

'\

.

:...,.:"

.

.....
"

......

"

,.

,

,"

""

"-.

......

~.

'

.

�LA }-'AUTE,

RISQUE,
L'ABUS DU DROIT
I~E

PAR

Charles CÉZAR-BRU,

Gaston MORIN,

Professeur à la Faculté de Droit
de l'Université d'Aix-Marseille.

Chargé de Cours à la Faculté de Droit
de ru ni versi té d'Aix-Marseille.

1

I~A
"

,

.. ,

. .,'... ~:

.

,,~

,

.'

..

. . ..
'

FAUTE

"

... :' ..

L'article 1382 C. C. et la théorie de la faute ont été pendant
longtemps tenus pour la seule base juridique et rationnelle de
la responsabilité. Dans ces dernières années, la jurisprudence et
la doctrine ont essayé de briser ce cadre devenu trop étroit .
M. Planiol (1) a entrepris de démontrer tout récemment que ces
efforts étaient vains, irrationnels, ne pouvaient aboutir qu'à la
proclamation de l'injustice. Tout s'explique et tout doit s'expliquer par l'idée de faute.
Nous ne prétendons pas que l'idée de faute a fait son telnps
et qu'elle doit être bannie de notre droit. Il y a toujours eu et il
y aura toujours des fautes commises : elles entraîneront la
responsabilité pécuniaire de leur auteur, si elles ont occasionné
un préjudice à autrui.
Mais après de longues réflexions, nous croyons fermément
(1) Revue Critique 1905, p. 277 et 1906, p. 20;

�.. '.

..

..".

'..

oIS

•

64

~,

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

que, sans injustice, il ya des cas de responsabilité ~ans faute.
Les arLicles de M. Planiol ne nous ont pas convaincus; ils
reproduisent sous une forme plus neuye et plus habile les
vieux arguments; mais ils laissent persister le malentendu
qui dure encore; on veut appeler faule ce qui ne l'est pas, même
pour le code civil.

~.

",.~ ,'~.. ' " .~": \

1° Exposé et critique de la théorie de M. Planiol. - On peut
résumer, croyons-nous, exactement, de la manière suivante la
théorie de M. Planiol : La faute est un CI protée », elle se présente
sous différentes formes qui peuyent se rainener à trois catégories .

..
... :
....

-

.

'.

1° Fautes contre l'honnêteté: fauLe morale, acte déloyal, mal.-

~

... " .

. :..

honnête, faits qualifiés crimes, délits, elc .
2° Fautes contre l'hahileté: ce sont les acLes de lnaladresse,
physique ou intellecLuelle.
3° Fautes contre la légalité: cerLains actes constituent des
faules bien qu'ils ne soient ni malhonnêtes, ni maladroits: ce
sont des actes interdits par la loi pour des raisons d'utilité
pratique.

..

-

."

.

Dans la troisième catégorie de fautes (fautes contre la légalité), la cause qui fait naître l'action en justice est évidente:
Il y a eu un dommage causé par un acte illicite; la loi
défendait l'accomplissement de cet acte; l'acte accompli, il y a
lésion d'un droit. C'est donc la prohibition légale, implicite ou
formelle, qui crée l'action en réparation quand le dOlllmage se
produit. Pour les deux autres catégories de fautes , la raison de
la responsabilité de leur auteur est la 111ême. Sans doute les
actes de malhonnêteté et de malhabileté sont déjà des « fautes »
en eux -ll1ênies et sans que la loi intervienne; ces actes sont
déjà sanctionnés par la loi morale. Mais cette sanction morale
ne donne pas aux tiers une action en indemnité; cette sanction,
c'est la loi civile qui la crée: « défense de léser autrui soit par
des actes malhonnêtes, soit par des actes nlaladroits ». En définitive toule faute est une contravention à un principe lég~l, à une
obligation préexistante. Il n'y a pas de fautes ni de responsabilité, s'il n'y a pas d'acte illicite: « Une faute est une faule, non

�-;-

,.

&lt;.

65

LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

pas parce qu'elle est dommageable, mais parce qu'elle est
illicite :J.
Avec pareille doctrine nous n'avons, ce nous semble, pas fait
un pas. Car il reste à déterminer ce qui est licite, ce qui est
illicite et on ne nous indique aucun critérium de distinction.
Quand il ya faule, il ya acte illicite, nous l'admettons. Quand
on enfreint une défense fonnelle de la loi, il y a faute, nous
l'adnlettons encore; mais la .loi étant muette, et un préjudice
matériel existant en fait, il faut nous demander si l'acte de
l'auteur a été licite ou illicite; c'est bien l'idée de M. Planiol
et pour y rép&lt;?ndre nous ne pouvons que nous demander: Y
a-t-il ou non faute? C'est le cercle vicieux parfait.
En elle-nlême l'idée n'est pas exacte. L'acte peut n'être pas
illicite et entraîner une responsabilité. J'achète une machine à
vapeur neuve, vérifiée, éprouvée; elle fait explosion et on ne
constate aucune imprudence, négligellce, faute, maladresse,
aucun vice de construction. Où y a-t-il quelque chose d'illicite?
Nulle part; il Y a cependant une responsabilité. Après l'épouvantable catastrophe de Courrières, on a émis l'hypothèse
qu'elle pouvait ètre due à des troubles sismiques: supposons
que cette hypothèse soit la vérité, qu'on ne relève aucune faute,
imprudence, négligence ni de la Compagnie, ni de ses ingénieurs; supprimons par la pensée la loi de 1898; n'y aurait-il
pas responsabilité de la Compagnie envers les victimes? Nous
le croyons. Mais nous touchons par là à la responsabilité de~
propriétaires en tant que propriétaires, nous y reviendrons tout
~l l'heure, et cela nous conduira à la théorie du risque.
Est-il exact, encore, que l'inhabileté, la maladresse, l'imprévoyance, l'imprudence, soient des fautes? D'abord l'article
1383 ne le dit pas: on le lui fait dire. Il établit plutôt une
antithèse entre l'idée de faute de l'article 1382 et la négligence
ou l'imprudence. A Ja fin de son élude, M. Planiol invoque les
principes .rationnels et philosophiques; ces principes, croyonsnous, ne permettent pas de faire de la faute un ~(protée .»,
d'appeler faute la négligence, l'imprudence, l'inhabileté, la maladresse. L;idée de faute implique l'intention de nuire, la volonté
5

�66

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

mauvaise; il Y a, dans l'idée de faute, un élément psychologique, un fait volontaire. La conscience populaire, qui vaut bien
les raisonnements des jurisconsultes, a trouvé une expression
frappante et caractéristique: l'auteur de l'acte a fait exprès _de
commettre cet acte, il est en faute; il est en faute encore, quand
il a fait exprès de s'exposer à la production de l'acte et de ses
conséquences (vitesse excessive des automobiles). La conscience
populaire jugera et le juge frappera sévèrement. La conscience
individuelle est d'accord avec la conscience populaire: l'individu se reproche une faute commise; une maladresse peut lui
laisser des regrets, non des remords (1). Le juge et le public
sont plus indulgents à celui qui ne l'a pas fait .exprès. L'idée de
faute est à notre sens inséparable d 'une idée de moralité; nos
développements sur l'abus du droit ajouteront quelque force à
cette affirmation. Si ce n'était pas là l'idée de notre Code civil,
l'article 1383 n'aurait pas été écrit: on a senti que la faute
n'englobait pas tout, on n'a pas voulu risquer de laisser échapper les cas de négligence et d 'imprudence qui ne sont pas des
fautes au sens strict, exact, rationnel, psychologique du mot.
M. Planiol, ayant posé son principe, en déduit a priori
toutes les conséquences logiques, au risque peut-être de se
~l1ettre en désaccord avec les faits, et avec les textes. Les pages
que M. Planiol consacre aux articles 1384 et 1386 et aux théories nouvelles échafaudées sur ces textes en jurisprudence et
en doctrine sont tout à fait curieuses. Très habilement, M. Planiol déplace l'axe de la jurisprudence actuelle: il nous montre
les arrêts recherchant toujours l'idée de faute et la proclamant.
Nous ajouterons qu'ils ont bien raison. Les 111agistrats ont
entendu proclamer du haut de la chaire: en dehors de la faute il
n 'y a rien; ces magistrats ont été élevés et conlme nourris par
par les principes du droit romain; ils cherchent d'instinct le
terrain solide, l 'argument indiscuté et indtscutable ; la faute;
(1) Il Y a une.nuance entre la maladresse et l'imprudence ; celle ~ci se rapproche davantage de la faute par la part de volonté qu'elle suppose; l'imprudent
veut s'exposer à la production d 'un dommage et aussi est-il plûs sévèrement
jugé et traité qne le maladroit; mais l'imprudence n'est pas encore la faute;
c'est-à-dire la cause directe, initiale, volontaire, du dommage.

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT
.,.

l

"'-:

.

....... :

,

...

~

'-"

~~:,.

..

,

"

.~.'

'

,

..

..'

"'.

-.

-..

'.

", 1.. • ;

•

!

\

.......

"

:'
...

,

,'~

,
~'..

.

.., ' " ,

~~

. . . . . . . . '.

•

...

•

j

• ,.

...
".'

,

.: ...:, .. '.. " ... ~ .:
.'
... -

..... '

"

.,.,~ ..

,

,

.

f'·

. . ." ; - '

t

...

67

Il

. .. -: .

.-

~.

..

"', ......

.. .
,

....

............

s'ils la trouvent, fut-ce en la dénaturant et en l'objectivant, ils
la proclament et ils sont couverts. Mais quand ce terrain est
trop étroit, ils savent en franchir les limites, abandonner l'idée
de faute, poser en principe que le propriétaire est responsable
en tant que propriétaire (Cass, 19 avril 1887 . D. 88.1.27, S. 87.1.217,
cité par M. Planiollui-même).
Les décisions nombreuses rendues en matière de travaux
publics ne se rattachent pas davantage à l'idée de faute; elles
sont gênantes pour la théorie de M. Planiol, et il est conduit à
chercher une explication de la responsabilité de l'Etat. Elle
serait sa.tisfaisante, si elle n'était incomplète. Il y a inconvénient
de voisinage, dit-il; soit, mais alors c'est la théorie du risque
(voir plus loin) ; il Y a dépassement de droit, ajoute-t-il : non, car
le travail publicne peut pas avoir d'autres conséquences, ni être
exécuté d'autre manière (creusement d'un tunnel et tarissement
des sources; construction d'un talus de chemin de fer qui
empêche un Inoulin de tourner au vent). Il y a, en réalité,
rupture d'équil~bre, il y a un fort et des faibles, et il n'y a pas
de raison, ni en équité, ni en conscience, pour que les faibles
supportent définitivement le préjudice causé; il n'y a pas non
plus utilité.
Arrivant au cœur même de sa théorie, M. Planiol doit y
faire rentrer, malgré leur rédaction, les articles 1384 et 1386 ; il
ne peut le faire, croyons-nous, qu'en dénaturant l'un et en déclarant l'autre tout à fait inique. Sur l'article 1384, il écrit: « Corn..
ment un homme peut-il, sans son propre fait, être responsable
du fait d'une chose? La raison se refuse à comprendre et la
conscience à approuver. Aussi n'y a-t-il là qu'une ellipse et le
fait des choses don t l'homme est véritablement responsable n'est
que la conséquence de ses fautes. Pour que le dommage causé
par une chose puisse engager la responsabilité humaine, il faut·
que l'on puisse découvrir dans le passé de la chose nuisible un
acte de l'h0111me qui soit la cause initiale du malheur survenu
et qui s'y soit incorporé. » Ne faut-il pas pour retrouvel' sous
ce développement le texte si simple de l'article 1384 être véritablement prévenu? Ne faut-il pas vouloir, quand même, intro-

�68

.....

~

,

:

'-

,

".

",

...
"

..

.

\ ..

......

,

.

•••• ,.t

•• "

:

"

~ ~ ~

"

.
'

... ...
,

"

,.

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

duire l'idée de faute là où elle n'a que faire, parce qu'on a posé,
en principe et a priori, qu'on ne pouvait pas s'en passer. L'article 1384 peut se comprendre comme contenant en germe la
théorie du risque, que rarticle 1386 développe. Mais on a condamné d'abord cette théorie; donc il faut trouver à ces textes
une autre explication. « L'article 1386, continue M. Planiol,
paraît bien dépasser le cercle des responsabilités dues à une
faute et rendre le propriétaire responsable des vices de sa ·chose
par cela seul qu'il en a la propriété. Le caractère évidemment
injuste de cette disposition de la loi dans les applications exceptionnelles qui viennent d'être signalées trouve une ,certaine
excuse atténuante dans cette considération que ces applications
sont rares .... Tirer de là le principe d'une responsabilité objective pour en faire le principe dominant du droit c'est se faire une
règle de conduite d'après une exception infime et injustifiée. »
Toutes ces affirmations passent à côté du texte et dépassent,
d'ailleurs, la portée de nos théories. On touye le texte évidemment
injuste, parce qu'on parL de l'idée de faute, et qu'on se refuse à
chercher à côté ou en dehors de cette idée. « Si la montagne
Pelée, écrit M. Planiol, avait été une propriété privée, aurait-on
rendu son propriétaire responsable des désastres de la Martinique )) ? Non, à coup sûr, car ce propriétaire n'aurait pas été
propriétaire du dessous (1), encore moins du feu souterrain dont
il n'avait pas et ne pouvait pas avoir la garde. Changeons
l'hypothèse un peu, pensons à Courrières, reportons-nous à ce
que nous disions plus haut et demandons au senLÎlnent populaire de se prononcer .
Toute question de responsabilité implique une question de
satisfaction; un certain équilibre a été rompu, il faut le rétablir; il faut que la victime et l'opinion publique jugent la
réparation nécessaire et la trouvent suffisante. Cela est juste ou
injuste qui est cru ou considéré conlme tel, et alors la théorie
(1) Je crois très fermement que, en législation, le propriétaire de la surface
ne devrait pas être considéré comme propriétaire du sous-sol non approprié et
non appropriable par lui, notamment du gisement minier, et que, même el1
droit, cette propriété est très contestable. - C. -B.

\,

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

"

:

.

. .

'~..

.

."

'

...
....

~

,
",

......

..

69

de la faute ne compte plus. Le problème de la responsabilité a
toujours été envisagé du côté de l'auteur du préjudice, c'est du
côté de la victime qu'il faut l'étudier et on comprend que la
responsabilité puisse, qu'elle doive être objective. Si les applications directes de l'article 1386 sont rares, la jurisprudence a
montré que le principe contenu dans le texte était susceptible
d'applications nombreuses et pratiques. Un honune du xxe siècle,
moins impassible qu'un jurisconsulte romain, ne peut souffrir
qu'en dehors de l'idée de faute commise par l'auteur du préjudice,
la victime soit nécessairement responsable, soit, donc, en quelque sorte, présumée en faute. En lui accordant réparation, il
aura la sensation très nette et très exacte 'de ne pas lui faire la
charité, mais de reconnaître son droit. Nous ne prétendons pas
d'ailleurs « faire de l'article 1386 le principe donlinant du
droit. )) Changer un principe unique pour un autre principe
unique, serait vain et aussi dangereux. En droit, il n'y a pas de
principe unique; il y a des principes multiples et complexes
comme les réalités de la vie. Vouloir tout ramener à l'unité, c'est
s'engager dans une fausse route. On ne peut pas généraliser, pas
plus qu'additionner des choses de nature différente; tout esprit
non prévenu s'étonnera qu'on veuille appliquer le même principe, la même règle de droit, au préjudice voulu, intentionnel, et
au préjudice résultant de l'accident. Aussi la théorie classique, quoique si bien défendue par M. Planiol, est-elle en déroute devant certaines décisions jurisprudentielles. M. Planiol
s'efforce, mais en vain, de les rattacher à la théorie de la faute;
s'il ne le peut, il les condamne. Cependant nous les croyons,
nous, fort bien rendues.
A propos d'un arrêt d'Aix (12 juin 1904 D. 1904, 1.263) (1),
M. Planiol dit, en somme, ceci : La Cour déclare le propriétaire d'une enseigne responsable du dommage causé par sa chute
à un passant et justifie cette responsabilité par sa seule qualité
de propriétaire; mais elle donne à celui-ci un recours contre
l'entrepreneur, poseur de l'enseigne mal établie: donc, en réalité,
(1). Voy. Planiol" op. ciL, p. 92 et 93.

�.. -

. ~ .. :. ~:..-

_•

..t.. :
!'

: ....
,

... "

....... .

"..

70

.-

. ....

~~..

..

:.

~ ,',

~

.' ":.

"

"

'

"

"

,

"J

,.

~ _~..

~

..

• 1
..

"

......

-

-

'..

.

..

.........

-,

"

.. ..
&lt;

"-

~

,",

-

..'

'. ..

'~

'~".. \.

~

....

...- '

~•• '""
.'.:.,. ..

4"
:

.,.
~,."

".
"

. ."....

~

..

~

.. :'

... :: ..
........

......1

..

,

",

"

. ...

1

/

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

le jugement est basé sur l'idée de faute. En cela, croyons-nous,
M. Planiol se trompe. La question du recours est tout à fait hors
du débat et ne change pas la portée de la décision.
La victime s'est adressée à l'auteur du dommage responsable,
le propriétaire de l'enseigne. Il y a un, intérêt juridique considérable à déclarer celui-ci responsable en dehors de toute idée de
faute: d'abord il n'appartient pas, II ne doit pas incomber à la
victime de rechercher qui a posé l'enseigne, car ce poseur peut
être introuvable, de plus il peut être insolvable, tandis que le
propriétaire de l'enseigne tombée est connu et solvable. C'est
comme si on me disait: un fusil acheté par moi chez un armurier
ayant éclaté dans nles mains, adressez-vous à celui qui a fabriqué
le fusil et l'a vendu à votre armurier; ou encore, un câble électrique se brise, tombe et me blesse; la compagnie qui l'a utilisé
ne me devra pas des dommages sous prétexte que son fournisseur l'a trompée et est en faute. Qu'il y ait eu, à l'origine, faute
commise par un autre, peu importe à la victime: elle a subi un
préjudice du fait d'une chose et le propriétaire de cette choSe,
en l'utilisant, s'est rendu responsable des risques de cette
utilisation.
M. Planiol s'indigne à tort, à notre avis, contre le jugenlent
du Tribunal de la Seine du 23 janvier 1903, (D. 04, 2.262). Un
plancher est imprégné d'acide sulfurique par le fait d'un locataire antérieur, fait inconnu du propriétaire; ce plancher imbibé
d'eau laisse couler des infiltrations à "l'étage inférieur (toujours sans le fait du propriétaire) ; l'eau qui tombe mélangée
d'acide sulfurique cause des dégâts à une imprimerie: le propriétaire est déclaré responsable. « Voilà où mènent les mauvaises formules et les théories trop absolues, s'écrie M. Planiol
(op. et loc. cit., p. 95). Qui était en faute? Un locataire antérieur. Les propriétaires sont-ils donc responsables des faits et
gestes de leurs locataires? Et si un locataire était un criminel,
s'il avait caché des explosifs sous le plancher, le propriétaire
serait-il responsable de leur explosion? » Pour notre part, sans
hésitation, nous répondrions oui, deux fois oui ! nous sommes
a peu près assurés que l'opinion publique serait avec nous. Ltr

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

,

,

...
:

•

t."

•

.,

. :..............

",

-

&lt;.

l"

.--.

.'

/

...... '~ .., .
'. ~ :

._,

71

propriétaire n'a commis aucune faute, mais il doit" subir le
risque de son droit de propriété. Quand il y a préjudice, il y a
toujours une victime de ce préjudice. Cette victime ne doit
supporter définitivement le préjudice que s'il est tout entier et
exclusivement imputable à son activité. Sinon pourquoi la victime plutôt que l'auteur direct ou indirect, volontaire ou involontaire du préjudice? Beaucoup d'auteurs oublient trop ceci:
quand on déclare que personne n 'est responsable d'un préjudice, c'est la victime qui assume cette responsabilité. Pourquoi,
puisque, par hypothèse, elle n 'est pas en fautp ? Ou alors vous
la présumez en faute par le seul fait du préjudice subi, puisqu'il n'y a pas, dites-vous, de responsabilité sans faute.
Après avoir condamné ce jugement de la Seine, M. Planiol
n'a-t-il pas craint de se contredire en approuvant quelques
lignes plus loin les arrêts de Paris du 20 août 1877, (S. 78. 2.48),
ct de Grenoble du 10 février 1892, (S. 93. 2.205) qui admettent
la responsabilité d'une comnlune à la suite de la chute d'arbres
plantés sur les voies publiques? M. Planiol impute l'un de
ces arrêts à l'influence personnelle de M. Larombière et nous en
sommes bien aises, car cela nous permet de constater que
tous les révolutionnaires ne sont pas recrutés pal'nli les juristes
de ces dernières années. Mais M. Planiol s'efforce en vain de
justifier la solution par une sorte de présomption de négligence et par « un sentiment confus de la solidarité»; avec sa
théorie, elle n'est pas justifiable.
Ce sentiment de la solidarité n'est peut-être plus aussi
« confus », ·il s'est accusé, ses contours se sont précisés, il est
ressenti, il est appliqué. La loi sur les accidents industriels de
1898 en est une preuve. M. Planiol prétend « éliminer systématiquement » les arrêts relatifs à des accidents industriels avant
1898. Quoi qu'il en dise, les motifs de cette jurisprudence,
qu'il qualifie de tendancieuse, n'ont pas disparu, puisque la loi
de 1898, Inênle étendue par les lois du 30 juin 1899 et des
12-15 avril 1906, n 'a pas réglenlenté tous les accidents. Le pl~O..,
blème reste entier et « le mouvenlent d'opinion qui réclaInait une indemnité au profit de l'ouvrier blessé en dehors

�-.

....

".;

72

.

:'~'

.'

.. '"

....

~:..

-

...,:.

,'.'

....

~

1- ':'.

.:

'';'.

•

.....

.J' "

.

......

..

....
......
~

--:'

.'

,

.'

"

.'

.

~.

.

..

...

',.r';'

,

"
•

'. 0"

• ~

.

,'

r

~..

,.

.. '

r.

., ..

,.. ~
•

J

'f

-.-.

."'....

-

.'

,',

,".

,
"

. . :......
ç'

..:.'

:'

..

'

;-

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

de toute faute du patron» est un mouvement juste, raisonnable
et créateur de droit. Peu nous importe qu'il conduise « à faire
dire au législateur du Code civil des choses auxquelles il n'a
jamais songé» (pour cette bonne raison qu'il ne pouvait pas y
songer). Le Code civil a des lacunes, le droit ne doit pas en
avoir. Le sentiment de la justice, le sentiment de l'équité sont
variables comme toutes choses humaines: actuellement nous
trouvons injuste que la victime d'un accident soit seule à en
supporter les conséquences. Si aucune faute n'a entraîné cet
accident, si la victime appartient à la catégoi'Îe de ceux que la loi
de la vie contraint à s'exposer à l'accident, il ne faut pas ' que le
risque soit pour elle, mais pour l'auteur originaire de l'accident .
Nous déplaçons le risque, nous direz-vous? Peut-être, mais dans
tous les cas la théorie de la faute est insuffisante, parce qu'elle
est incomplètement juste ; à côté d'elle, il y a place pour la
théorie du risque. pour une plus large justice.
La théorie de la faute et la théorie de la responsabilité ne sont
pas une seule et même chose. « Etre civilement responsable, a
écrit M. Planiollui-même au commencement de son article, c'est
être obligé de réparer, au moyen d'une indemnité pécuniaire,
un dommage souffert par une aulre personne. » Cette définition
est parfaite, mais elle laisse libre la recherche des circonstances
dans lesquelles l'obligation de réparer le préjudice existera .
Cette définition permet d'expliquer la responsabilité par la
faute, mais elle n'implique pas cette seule idée de faute et elle
laisse la porte ouverte à d'autres explications et à d'autres
circonstances.

2° Exposé et critique de la théorie de M. Hauriou. -

Avant

d'exposer la théorie du risque, nous devons discuter l'opinion
d'un autre défenseur de la théorie de la faute, défenseur non
moins autorisé que M. Planiol et dont la défense est à peu près
de la même date (1).
Une différence profonde sépare toutefois la théorie de
M. Hauriou et la théorie de M. Planiol. M. Hauriou â répudié la
(1) Voy. Hauriou. Note au Sirey 1905, 3.113.

�.... -.....

LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

;. .'.

!néthode a priori, il observe, il raisonne sur les ' observations
faites. Cette méthode l'a conduit à constater la pratique de la
théorie du risque et il ne cherche pas à expliquer par la théorie
de la faute les décisions jurisprudentielles qui relèvent directement de la théorie du risque, notamment la jurisprudence du
Conseil d'État en Inatière de dommages résultant de l'exécution
des travaux publics. M. Hauriou, avec sa très haute autorité,
nous paraît mieux conlprendre le rôle de l'interprête du droit :
ne construisons pas des théories imaginées, nlachinées d'avance,
applicables, quand même, et applicables seules dans toutes les
hypothèses; le droit se forme, se développe et fonctionne à côté,
au-dessus, en dehors de ces théories toutes faites. Nier ce droit
de la pratique, nier les conséquences de la théorie du risque,
c'est nier l'évidence, c'est, et ceci est plus grave, comnlettre une
erreur. Par cette méthode et par cette constatation, M. Hauriou
rentre dans notre camp. Voici comment il conserve un pied
dans l'autre.

~

1',-:0.

..-

:

-.' ,

.............

, •• z

..

...

. ', .. -.

..........
,"

...,

,

".

73

:r

•

A ses yeux, la théorie du risque est, dirions-nous, de race
juridique inférieure. C'est une théorie primitive destinée à être
remplacée par la théorie plus scientifique de la faute. C'est la
force brutale qui doit un jour céder le pas à la force morale; la
simple constatation des faits matériels doit être accompagnée
ou même précédée de l'analyse psychologique de la conscience
de l'auteur de ce fait. La théorie subjective a historiquement
supplanté la théorie objective.
M. Hauriou affirme ce processus historique plus qu'il ne le
démontre dans le passé; il s'attache plutôt à le- démontrer dans
le présent. C'est l'industrialisme moderne qui a fait naître ou
renaître la théorie et la pratique du risque; mais, précisément,
cet industrialisme est un fait historique nouveau, récent; la
théorie du risque a paru nécessaire, et suffisante pour la solution
des problèmes soulevés par les conflits industriels; elle disparaîtra devant la théorie de la faute. M. Hauriou en voit une preuve
dans une jurisprudence nouvelle du Conseil d'État qui ·a provoqué sa dissertation. Le Conseil d'État admet qu'i] peut y avoir
faute de service public résultant de mauvais actes de gestion, que

�74

, ... ,.

..'

.~

.. '

....

~

..

.

,"

Jo

..

.::

"

.'

'.

".'

..

,~

•

"

&lt; ..

,

.

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

cette faute de service public entraîne la responsabilité de l'État.
Cette théorie spéciale est étrangère à notre sujet ou du moins
elle ne l'intéresse que comnle fait historique. Le Conseil d'État
avait appliqué et appliquera encore la théorie du risque aux
dommages causés par les travaux publics. Il refusait de reconnaître la responsabilité de l'État pour faits de service public,
désormais, il admet cett~ responsabilité, si le fait de service
public est un fait fautif. Le Conseil d'État s'élève donc de la
théorie du risque à la théorie de la faute. C'est le processus
historique.
Cette conclusion nous paraît un peu hâtive. Le Conseil d'État
aura évolué le jour où, en matière de travaux publics, il exigera
la faute de l'État pour accorder une indemnité à la victime;
mais nous n'en sommes pas là. Actuellement, il crée un droit
nouveau, ou, si l'on préfère, il fait rentrer dans le cadre des
rapports de l'État avec les citoyens un ordre de faits nouveaux~
les actes de gestion; si la théorie de M. Hauriou était tout à fait
exacte, le Conseil d'État aurait dû appliquer à cette matière, à
ce fait historique nouveau, la théorie du risque.
On nous objectera peut-être: l'exécuHon des travaux publics
ordonnée par un acte de puissance publique est un acte de
gestion, c'est donc dans la même matière que le Conseil d'État
a évolué. Soit, ce sont des actes de gestion, nlais d'une nature
très spéciale, des actes qui touchent au droit de propriété lequel
relève à la fois de la théorie du risque et de la théorie de la
faute, tandis que les actes de gestion en général ne relèvent
peut-être pas de la théorie du risque, lnais seulement de la
théorie de la faute ou de la théorie de l'abus du droit. (V. Infra.)
M. Hauriou ne nous fera sans doute pas cette objection, car
il semble distinguer très nettement les travaux publics et la
faute de service public: la preuye en est dans son désir de voir
la théorie de la faute venir perfectionner la théorie de la responsabilité résultant des travaux publics. N'est-il pas étonnant, si
la théorie de /M. Hauriou est tout à fait exacte, que le Conseil
d'État n'ait pas déjà réalis(~ l'évolution sur cette rruestion qu i
n'est plus ni neuye, ni nouvelle.

�.'

.
LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

'

..

......
"
'

.

.'

~

/,

. ' '..

-- ;.

.
J'

1

~

.

or

-""

."
"'. "

...

"

..'

..

. . . . . ..

,,"

'

.

,",

.......

75

M. Hauriou ne restreint-il pas, d'ailleurs, trop le champ
d'application de la théorie du risque? Elle a un domaiue plus
étendu que celui de l'industrialisme et des accidents du
travail; elle se présente à l'occasion de l'exercice de la plupart des droits (1) et dans toutes les branches de l'activité
humaine (2). L'évolution indiquée par M. Hauriou est donc,
croyons-nous, trop nettement marquée. Peut-être y a-t-il
parallélisme, relation de causalité entre la théorie de la
faute et la théorie du risque, nous ne croyons pas qu'il y ait eu
succession, ni qu'il y ait hiérarchie.
La théorie du risque étant inférieure, M. Hauriou souhaite,
disions-nous, la voir remplacée par la théorie de la faute, notamment dans la lnatière des travaux publics. Ille souhaite au nom
de la justice et de la morale, car la théorie du risque entraîne la
condamnation d'un non coupable, non coupable, parce que non
fautif; car la théorie du risque insensibilise le cœur et l'esprit :
le patron par exemple ne se souciera plus des chances d'accidents contre lesquels il est assuré.
Nous répondons: 10 La théorie isolée, unique de la faute est
encore plus injuste. Avec elle on cherche un coupable, on
s'inquiète peu ou point de la victime; si celle-ci n'est point
indemnisée, elle supporte le préjudice, elle est responsable. On
ne peut expliquer cette responsabilité que par une présomption
de faute ou du culpabilité. Sur quel principe de justice peut-on
établir cette présomption de faute?
. 20 La théorie du risque n'est pas immorale. En aggravant la
situation de l'auteur du dommage elle est, au contraire un agent
puissant de progrès et de perfectionnement . Ce qui est immoral,
ou plutôt ce qui peut engendrer des situations immorales, c'est
l'assurance. C'est elle qui rend le cocher ou le chauffeur insoucieux des piétons, qui permet au patron de négliger son outillage,
de ne pas prendre des précautions plus nlÏnutieuses. Supprimez
par la pensée l'assurance: le cocher, le chauffeur, le patron,
(1) Voir sur l'étendue de la théorie du risque, p . 88.

(2) Le Conseil d'État lui-même tend à interpréter largement la théorie du
risque et applique la loi de 1898 à l'État.

�.' : ..

76

.....

.....

........

.
"

•

~

._

1

~. ~

. '..

.

"

"

.

"

-

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

veilleront avec plus de soin et de vigilance, ils ·s'entoureront
de plus grandes précautions, ils feront l'impossible pour diminuer les chances d'accidents devant la certitude de payer une
indemnité.
Et c'est par là, qu'à notre avis, le risque évolue vers la faute,
qu'il y a perfection plus grande non pas précisément d 'une
théorie par rapport à l'autre, mais du résultat qui tend à une
aggravation de la respollsabilité. Expliquons-nous. La théorie
du risque fonctionnant seule multiplie les précautions contre
les accidents, les mêmes précautions sont employées par tous
ceux qui se trouvent dans des circonstances semblables, elles
deviennent d 'usage courant, comme une clause devient de style
dans un contrat: à ce nloment, celui qui n'use pas de ces
précautions habituelles et courantes est en faute. Sa responsabilité sera aggravée parce que sa conduite sera jugée plus
sévèrement, car il y a eu omission volontaire et consciente. La
théorie du risque a étendu le domaine de la faute. La possibilité de production du risque diminue, le champ d'application
du risque se rétrécit dans l'espace, à nlesure qu'augmente le
progrès industriel et que celui-ci fait considérer conUlle des
fautes des actions ou de~ omissions conscientes autrefois considérées comme normales, aujourd'hui considérées comme
contraires à la moralité moyenne et courante .
Il y a marche du risque à la faute; il n 'y a pas évolution. L'évolution suppose la disparition de l'état antérieur ou s,a transformation. Le risque, en ~tendant le domaine de la faute, subsiste.
Toutes les précautions prises, tous les progrès réalisés, la surveillance la plus minutieuse n'évitent pas toujours l'accident. Le
fait brutal de l'accident n'a pas, ne peut pas avoir d'autre solution juridique que la théorie du risque: ou il faut donner au
mot et à l'idée de faute un sens qu'ils n'ont pas, ou il faut établir
une présomption de faute injustifiable.
Nous croyons pouvoir invoquer à l'appui de ces idées la très
intéressante espèce que voici soumise au Tribunal de eommerce
de Marseille (1).
(1) Tribunal de comm. de Marseille, 21 juin 1906. Boyer, président. ( Petit

Marseillais du 24 juin).

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS

"

:

"

."

nu

DROIT

77

Le 28 juin 1905, il était présenté, aux guichets du Crédit Lyonnais, à Marseille, une lettre sur papier conllnercial, à en-tête de
la Savonnerie Marseillaise, signée du non1 de l'administrateur
délégué M. A. Fabre, priant le Crédit Lyonnais d'établir, au non1
de Jean Matheron et de remettre au porteur de la lettre, un
chèque de 2.985 fI'. 10 centimes sur sa succursale d'Aix-en-Pro·
vence. Sur la présentation de cette lettre, le Crédit Lyonnais a
établi et relnis, comme il lui élait indiqué, le chèque qui a
été encaissé à Aix.
Il fut ensuite reconnu que la leUre était l'œuvre d'un faus_
saire et d'un escroc, et la Savonnerie Marseillaise refusa d'accepter le débit du chèque en question. Qui, de la Savonnerie
Marseillaise ou du Crédit Lyonnais, devait supporter les conséquences du détournement commis? Aucune faute, proprement
dite, ne put être imputée à aucune des deux parties: s'il n'était
rien allégué, d'une part, à l'encontre de la Savonnerie Marseillaise, la signature de l'administrateur M. Fabre était, d'autre
part, si habilement imitée que le faux devait passer inaperçu,
même en comparant, comme l'exige la pratique courante, la
signature de la lettre avec la signature déposée de l'administrateur.
Faisons application, à l'espèce, de la théorie de la faute
qui
a subi le dommage? Le Crédit Lyonnais était la victime directe.
Or, aux termes de l'article 1382, la victÏIne, pour obtenir réparation du dommage, doit prouver la faute de l'auteur du dommage; mais l'auteur n'é.tait pas la Savonnerie et elle n'avait
commis aucune faute.
Faisons application de la théorie du risque: on serait tenté
de dire au premier abord: Le Crédit Lyonnais n'est que le caissier, l'agent de la Savonnerie; c'est elle qui. a payé, qui a agi, qui
doit supporter les conséquences de son activifé, sauf à
prouver la faute personnelle de son caissier qui n'en a pas
commis.
Le contrat intervenu entre le ~anquier et la Savorinerie est,
croyons-nous, plus compliqué. Le Crédit Lyonnais a la garde et
la responsabilité des fonds de la Savonnerie, il est en compte-

�~

....

78

,~

....

'fI&gt;'

*T'

-.

-~.

, :.

~

• •. '

•

....

.'

~

:

".

.'

CÉZAR-BRU ET G. MORIN

courant avec elle, et, par suite, il peut être ou débiteur ou créancier, et il est impossible d'admettre qu'il puisse devenir créancier
en se laissant escroquer une partie des fonds à lui confiés. Quand
il paie, il fait acte d'initiative propre et personnelle, il agit à ses
risques, il doit supporter le dommage causé par le vol, sauf à
prouver que ce dommage est imputable à une faute de la Savonnerie .

.. "- "
....

c.

Le Tribunal, cependant, a partagé la responsabilité entre le
Crédit Lyonnais et la Société en compte-courant avec lui.

l

« Attendu que les escroqueries de cette nature se multiplient
d'une façon si inquiétante qu'il devient nécessaire, en dehors
d'une faute caractérisée, de rechercher si les parties n'auraient
pas dû ou pu prendre des Inesures de précaution plus grandes
pour assurer la sincérité de la renlise des fonds et prévenir le
détournement.
« Que ce résultat peut être atteint par dhrers moyens isolés ou

combinés, dont ies uns dépendent du déposant, les autres du
dépositaire et d'autres encore de l'accord des deux parties;
« Que c'est ainsi,

.,'

","

..
.,

.' ,

,-

.:

.
.',

"

dans le premier cas, que le déposant
pourrait et devrait, pour des opérations de cette nature, acçréditer auprès de la maison de banque un ou plusieurs de ses
employés ou préposés, à l'exclusion de toutes autres personnes'
que, dans le second cas, le banquier pourrait se faire confirmer
téléphoniquement l'ordre de création du chèque ou faire porter
ce chèque à domicile en mains propres;

"

;

........."

\

~
,'~",

,

'.

'

. '..

'

.~.

:J":

,'~ ,

. -, ' ..
.....

'

t ••

'

.,,~

cc Que enfin, pour le troisième cas, le déposant pourrait Ül.re,
et le banquier exiger, la création d'un chèque sur la place, qui
serait échangé contre le chèque à émettre sur le dehors; que, si
' un ou plusieurs des moyens ci-dessus eussent été employés; le
détournement eût été certainement évité; qu'on peut donc considérer que, dans ce fâcheux incident, il est équitable de partager
finalement la responsabilité par nloitié, en attirant tout particu'"
lièrement l'attention des intéressés sur la nécessité e! l'urgence
des mesures à prendre désormais pour mettre fin à un système
de vol que les errenlents actuels et l'habileté des faussaires

�" • •1.

LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

79

rendent trop facile et trop fréquent; pour ces motifs_, le Tribunal
partageant les responsabilités, condamne le Crédit Lyonnais à
renibourser à la Savonnerie Marseillaise la somme de 1.492 fr. 55,
soit la demi-somme payée le 28 juin à un inconnu, sur la production d'un document faux, avec intérêts de droit et dépens
partagés. ~

..r'I..

;-

,.'

.

... /

..

.'

~

.".

Notre théorie ainsi illustrée, revenons à elle.
Est-il vrai que l'assur~nce rende immorale la théorie et la
pratique du risque, que celle-ci aboutira toujours, nécessairelnent, à des résultats Ïlnmoraux. Momentanément, c'est
possible. Mais la loi de l'offre et de la demande produira là
encore son effet. Les compagnies d'assurance incendie refusent
d'assurer celui qui subit trop de sinistres; l'assureur accidents
fera de Inême ou augmentera les primes et l'assuré aura encore
intérêt à ne pas avoir d'accidents.

",

,

...

""

'

,'.-

L'idée du Tribunal est bien la nôtre. Le risque de vol augInentant, la théorie de la faute est insuffisante; cette augmentation du risque doit faire prendre des précautions plus grandes
de part et d'autre, et sans attendre que la pratique de ces précautions se soit généralisée, le Tribunal décide, en somme, qu'il
y a faute, faute objeCtive, à ne pas les avoir prises et partage la
responsabilité, parce que ces précautions devraient être réciproques (1). Le risque plus fréquent et plus grand a conduit à
la faute objective et plus large

..

Toutes ces considérations nous amènent à conclure ceci :
...

'

".

1° Hu'y a pas lieu de supprimer, dans aucune Il1atière, la

théorie du risque et de la remplacer absolument par la théorie
de la faute. Ce déplacement s'opèrerait au détriment de la victime dont nous croyons juste et utile de bien mettre le droit en
lumière;
2° La théorie du risque tend à la théorie de la faute parce
qu'elle est un facteur de développement des précautions contre
les accidents; par là, elle améliore encore la situation de la
(1) Cette solutiou est aussi assez en harmonie avec la théorie sur la responsabilité de M. Teisseire (V. page 84).

;

,

�..

~

.:

80

........

.!

•

,"

:. .. ~.

~

;

.'
~"

•.

.

." ..

"

,

,

... :

"

'\ ,

.
.'

,"

~. ~

."

-"

. ~ ......

.
","

,

,• J.

.~

'. ."

.... '...
~.

~...

'

."

.'-

•

--

..

~.

."_.

.... ' \ .
';

.

..... ~ ..

' '',

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

victime, qui touchera une indenlnité plus forte quand l'accident
sera dû à une faute;
3° En nlatière de travaux publics nous désirerions, comme
M. Hauriou, voir apparaître l'idée de faute et voir disparaître
cette quasi présomption d'infaillibilité des ingénieurs; mais
notre désir devrait avoir pour conséquence, non pas de sacrifier
la victÏlne, c'est-à-dire de lui accorder l'indemnité seulement au
cas de faute, mais d'améliorer sa situation en lui accordant
tOlljours réparation du préjudice causé (risque) et une indemnité supplémentaire, si les ingénieurs avaient pu et dû éviter le
préjudice (faute). Précisons bien, nous faisons abstraction de la
faute lourde de l'ingénieur, engageant sa responsabilité personnelle, parce qu'il aurait agi en dehors de ses fonctions,
ou dépassé la normale des erreurs tolérées. Nous supposons
toujours la responsabilité de l'État dans le cas où on verrait une
faute dans le fait d'avoir pu accomplir le travail public de façon
moins préjudiciable pour la victime;
4° Si M. Hauriou croyait devoir adlnettre notre théorie, il
n'aurait pas besoin, reconnaissant la nécessité sociale de
décharger la victime du fardeau de la preuve, d 'admettre « dans
la mesure raisonnable une présomption de faute à la charge de
l'entreprise. » Quelle sera la mesure raisonnable et même cette
mesure le sera-t-elle jamais? On a le droit de faire supporter à
chacun les conséquences de son activité, on n 'a pas le droit de
présumer une faute, un manquement à la morale individuelle,
collective ou sociale. La théorie de la faute est conlll1ode pour
l'administration dont elle sauvegarde les intérêts en rendant sa
responsabilité moins fréquente. On conçoit que le Conseil
d'État ait, dans un intérêt adn1Ïnistratif, esquissé une théorie de
la faute du service public. Mais si dans les deux espèces rapportées au Sirey et annotées par M. Hauriou l'acte fautif était
évident, il ne sera pas toujours aussi facile de le découvrir. Le
Conseil d'État ayant, pour l'avenir, adnlis en principe la responsabilité de l'État pour faute de service public, sera amené à
rechercher en quoi consiste la faute, à détenniner quând il y
aura faute. Et alors ne fera-t-il pas, ne sera-t-il pas obligé de

�81

LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT "

..
.,"

.:...

...

J

~.

:

faire ce qu'a fait, ce qu'a dû faire la jurisprudence cIvile?
N'arrivera-t-il pas à ce qu'on a appelé, par respect pour la
théorie classique, la faute objective; or la faute objective, c'està-dire la faute existant indépendamment de tout acte volontaire
de l'auteur, résultant d'un concours de circonstances de fait,
c'est le risque.
Conjecture pour conjecture, celle-ci nous paraît très plausible,
ear elle s'appuie sur ce qui s'est passé devant tous nos tribunaux
c.ivils, la Cour de Cassation à leur tête (1).
(1) Dans l'espèce même SUl' laquelle raisonne M. Hauriou (soldat tué par une
balle en manœuvres ) nous sommes presque en présence d'une faute objective.
On ne relève, en effet, aucune intention malveillante ni de J'État, ai de ses préposés. Nous disons presque, car le tir ne devait pas être fait à balles mais à
blanc. Si le tir avait été commandé à balles, il y aurait eu risque ; dans
l'espèce il y avait au moins faute de surveillance des préposés de l'État, mais
le Conseil d'État ne se préoccupe pâs de la rechetcher. Il statue en fait. Il y
a faute du service public, parce qu'une balle a tué un soldat alors qu'il ne
devait pas y avoÎl' de balles.

.....

"

'f'

...

.... ...... .......

.
..

...

d

'

,,'

.'

........

*

6

,

&lt;

�C. CÉZAR-BI\U ET G. MORIN

II

,

.

".:

""...

i't.

&lt;.

,

"

..-~.

L..
•

-

.• '

_.

,

,';

..

~

•

~

LE RISQUE

,,,"

,',

",.'"

J

:.• ·c •• ,

"

Après la théorie de la faute, nous avons étudié la théorie du
risque C/)nune fondement de la respollsabilité juridique.

'

L'un de nos étudiants nous a tout
d'abord présenté d'une façon sommaire la genèse de cette théorie,
son élaboration progressive en jurisprudence, en législation, en
doctrine.
Sous l'influence croissante à l'heure actuelle des idées de pitié
sociale, la considération de la victime dans les accidents tend à
prévaloir. Or, le llloyen de diIninuer pour elle la charge des
accidents, c'est l'élargissement de la responsabilité juridique,
c'est-à-dire de l'obligation pour une personne de réparer le do:&gt;
mage subi par une autre personne,
Et voilà la raison de l'évolution du fondement de la responsabilité à laquelle nous assistons aujourd'hui. Dans la théorie classique de la fa ute, il fallait entre le domnlage et la personne obligée
de le réparer un rapport de causalité nlorale: la volonté de
causer le dommage.
Pour étendre la responsabilité, on utilisa tout d'abord le sys
tème des présomplions de faute qui, lorsqu'elles prennent le
caractère de présomptions irréfragables vont jusqu'à supprinler,
en fait, la nécessité de la faute.
Puis le droit finissant, COlnme toujours, par se conformer "au
fait, on en vint à nier la condition de faute dans le criterium de
la responsahilité.
Les tendances nouvelles se sont fait jour depuis longtemps en
jurisprudence ; tout d'abord, en ce qui concerne les obligations
Genese de la théorie. -

i

.'

:.

'"

..-••., ....... 'f'o.: . . . .
............

'.

. .... . ,
. ' - ..

..

"

..;-;" ~

.....
,

"

.

~

",

","

.

.~

'

.

..

...

"-

~

"i

,

.:-:-:' .....

"

r .......

,,:

".

•

I~

.. "

•

~

-

:,

•

......

;

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

,

. ."

~

",

~" '~

.

l,

...

,

.

83

de voisinage. C'est ainsi que le pl~opriétaire d'un domaine est
passible de dommages-intérêts envers les voisins, s'il installe
une usine d'où s'échappent des exhalaisons délétères de nature
à préjudicier aux récoltes (1) ou s'il fonde un hospice de tuberculeux (2). De 111ême une compagnie de chemin de fer est responsable du préjudice causé aux riverains de la voie ferrée, soit par
les funlées (3), soit par les étincelles (4) qui s'échappent des
locomotives. Dans le même sens, les tribunaux admettent que le
fait d'explOiter une maison de tolérance fonde par lui-même la
responsabilité vis-à-vis des voisins (5).
Dans ces diverses hypothèses, il s'agit de dommages causés
dans l'exercice parfaitenlent licite du droit, et sans aucune intention de nuire. Par conséquent la jurisprudence écarte la notion
classique de faute (encore que parfois le terme de faute figure
dans les arrêts) ou plus exactement elle ajoute à la responsabilité
des fautes celle des accidents survenus dans l'exercice normal
des droits, c'est-à-dire la responsabilité des risques (6).
Mais c'est la jurjsprudence du Conseil d'état qui a fait le pas
le plus considérable en cette niatière. Elle admet d'une façon
absolue que les dOlllmages causés par l'exécution de travaux
publics doivent toujours être réparés, sans qu'il y ait à rechercher si une faute a été comnlise, dès que les travaux dépassent
par leur importance ceux qui sont dans les usages courants
de la propriété et qui auraient pu être faits par un particulier(7).
L'idée de risque ainsi accueillie par les tribunaux a été for-

.. ~

'..

.

(1) Nîmes, 30 avril 1895 (O. 1895.2.335).
(2) Limoges, 5 février 1902 (O. 1902, 2.95).
(3) Cass., 3 janvier 1887 (O. 1888, 1 ,39).
(4) Toulouse, 6 mai 1902 (D . 1902, 2.413).
(5) Montpellier, 18 février 189i (S . 1898, 2.160) .
(6) Sur l'ensemble du mouvement jurisprudentiel en matière d'obligations de
voisinage et pour son interpl'étation voir, outre la thèse capitale de M. Ripert:
De l'exercice du droit de propriété dans ses rapports avec les propriétés voisines, une note importante de M. Lacoste, Sirey, 1900, 2.169 et un article
intéressant de M. Appert: des droits du Propriétaire vis-à-vis de ses voisins.
•
Revue trimestrielle de Droit ciuil, 1906, n° 1, pages 71 et suiv.
(7) Conseil d'État, 11 mai 1883 (Sirey 1885, 3, 25). 5 mai 1893 (Sirey, 1895,
3.1. (Note de M. Hauriou), 21 juin 1895, (Sirey 189ï . 3,33. (Note de M. Hau ~
riou). Voir Ham'iou. Précis de droit administmlif. 4e édition, p . 699 et suiv.

�.-"'

-.
....

•

0

..

84

"-' .

:

.'

~

~

. .: .... ~;"

mellement consacrée par le législateur dans la loi du.9 avril 1898
substituant le risque professionnel à la faule comme fondement
de la responsabilité du patron en cas d'accidents survenus à ses
ouvriers (1).
Mais, bien avant la réforme de 1898, et en présence des
lenteurs que rencontrait par voie législative la réforme projetée,
deux auteurs ~ MM. Saleilles et Josserand (2), guidés tout à la
fois par la conscience des besoins pratiques et les nécessités (le
]a justice sociale, s'avisèrent de soutenir que l'intervention
dulégisJateur était inutile pour donner un fondement plus large
à la responsabilité patronale, que l'on pouvait du Code civil
lui-même faire sortir toute la théorie du risque professionnel
en se fondant sur l'article 1384. L'article 1384 10 déclare, en effet,
que l'on est responsable des choses que l'on a sous ' sa garde.
C'est la responsabilité du fait des choses, ou la responsabilité du
risque créé par la chose qui nous appartient.
On voit donc combien, de nos jours, la théorie de la responsabilité s'est transformée.
Or, de ce triple mouvement jurisprudentiel, législatif, doctrinal, M. Teisseire nous a présenté la synthèse et conlme la
nlise au point dans sa thèse si importante: « Essai d'une théorie
générale SUl' le fondement de la responsabilité. » (Aix, 1901) .

- • • .r

;.

"',..'

\"'

~.

.

......

"":.

\.

.. .'

".

~

....

,'.

~

• '1'

• ~

..

'

• • • • ••

"

..'

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

,'..

: ~.,

Il convenait d'en faire une étude spéciale.

'.-

Exposé et critique de la théorie de AI. Teisseire. - L'oun age
est divisé en trois parties: Première partie: Le problème de la
responsabilité (pages 1 à 16). Deuxième partie: solutions actuellement adnlises (pages 16 à 131). Troisième partie : He~herche
d ' une solution (pages 131 ~ 331) .

C'est la solution personnelle de M. Teisseire qui devait, seule,
retenir notre attention.
(1) Citons également comme dispositions législatives consacrant une responsabilité sans faute: l'article 262, 1" dtl Code de commerce, la loi du 29 décembre 1892 sur l'occupation temporaire en matière de travaux publics,. la loi du
8 juin 1895 sur la revision des procès criminels et correctionnels.
(2) Saleilles. Les accidents du tmvail et la responsabilité civile (1897 ). - Josseral1d. De la responsabilité du fait des choses inanimées (1897) .

. .'

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

.

~.

,;

,

.,"

, .
. -

:."

85

L'auteur ne présente pas son système du fondement de la
responsabilité comme une interprétation extensive et, peut-on
dire, très libre du Code civil et des adicles 1384 et 1386. Partisan
de la méthode qui, à côté de la loi, accepte la libre recherche
scientifique comnle source de droit, c'est successivement SUI" le
terrain de la justice et de l'utilité sociale qu'il se place pour
résoudre le problème de la responsabilité. Voici à quel système
il aboutit.
On est impuissant contre un dommage, en tant que fait
accompli. Toute la question est de savoir qui en supportera
définitivement la charge. Et c'est tout le problème de la responsabilité.
. Pour le résoudre, M. Teisseire écarte l'idée traditionnelle de
culpabilité et attribue la charge pécuniaire du domnlage ft
l'activité dont est issu le d0Il1111age. Mais, le plus souvent, le
dommage n'est pas le seul fait de l'auteur apparent. La plupart
du temps, il y a choc, rencontre de deux activités; en d'autres
termes, la victime a coopéré à l'aecident. Il faut alors discerner
par l'analyse la part d'initiative de cl~acune des activités en
présence, afin de faire supporter à chacune la part du dOIl1mage
résultant de son fait.
On arrive à cette fornlule: «Tout dommage doit être réparti
entre l'auteur et la victime dans la nlesure où chacun d'eux l'a
causé par son fait. »)
M. Teisseire applique ensuite sa formule à diverses catégories
d'hypothèses.
Relnarquant qu'il n 'y a que trois manières concevables de
causer un dommage, il diseerne la responsabilité du fait personnel, celle du fait des choses et celle du fait d'autrui.
Le fait personnel, c'est celui qui émane directement de la
personne. Ex.: un individu en blesse un autre d 'un coup de
poing. Presque toujours, pareil fait aura causé à lui seul le
dommage tout entier. Il y a relatiolldirecte entre le dommage et
l'activité de l'auteur du dommage. L'auteur devra réparation
intégrale.
M. Teisseire applique ensuite sa formule au dommage causé

�C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

.-

.' .
.

.... .

~

"..

..

.. " ... .'.

.

'

..

.~..

...

.

pari) l it des choses. Cl On est responsable du fait des choses
comme on est responsable de son propre fait. )) Mais la chose
peut n'être que la cause principale du dommage, non la cause
unique. Il faut examiner le rôle de la victime et la responsabilité qui doit lui incomber.
Enfin, le fait d'autrui. On répond du fait d'autrui, du fait des
préposés, parce qu'on doit répondre non seulement de son
activité propre, Inais encore des activités étrangères qu'on a
asservies, qu'on a fait siennes, pour diminuer son labeur ou
augmenter sa puissance. Seulement, l'activité dont on répond
est une activité douée elle-mêlue d'initiative et de volonté.
L'étendue de la responsabilité du commettant dépendra du
degré d'indépendance du préposé; elle sera en raison inverse de
cette indépendance.
Tels sont les principes directeurs que propose M. Teisseire et
dont il fait l'application concrète à la responsabilité du voiturier et à celle du patron en cas d'accidents du travail. La Ici
de 1898 lui apparaît comme la luise en œuvre de sa théorie.
En somme, la thèse de M. Teisseire détermine, non pas
seulement et conformément à son titre, le fondement de la
responsabilité, mais encore les effets de la responsabilité, c'està-dire le montant de la réparation .
Sur ces deux points, nous en avons pleinement adopté les
conclusions. Nous avons été seulement amené à la suite de nos
discussions à formuler les deux observations suivantes:
Première observation: M. Teisseire substitue ou, pour ëLrc
plus exact, ajoute comme critérium de la responsabilité juriciique à la responsabilité morale: l'activité.
Ne pourrait-on admettre, en outre, COlnme il l'indique,
d'ailleurs, dans la conclusion de ·sa thèse (v. p. 325 et suiv.) une
responsabilité non plus de l'activité, mais du patrimoine.
L'individu serait responsable par ce seul fail qu'il a un patrimoine, qu'il représente et symbolise ce patrimoine: Le fou,
auteur d'un dommage, serait alors responsable. Il estl d'après
nous, socialement nécessaire d'arriver à cette solution. Si je
reçois une balle de revolver dans la rue, que m'importe que le

�..... -

. ..

,LA FAUTE, LE RISQUE, t'ABUS DU DROIT

~

,

"

:

coup ait été tiré par un fou ou par une personne saine d'esprit.
Si l'un et l'autre sont insolvables, je supporterai le poids du
dommage; si l'un et l'autre sont solvables, pourquoi le supporterais-je et pourquoi pas le patrimoine du fou?
Il Y aurait ainsi, quant au fondement de la responsabilité,
trois cercles concentriques: 1° Responsabilité fondée sur un
lien l'no1'al de causalité (faute); 2° -Responsabilité fondée sur
un lien psychologique de causalité (activité); 30 Responsabilité
fondée sur un lien mécanique de causalité (patrimoine).
Et "l'intérêt "dë discernér entre les"trùis fônde'inents se présenterait quant au quantum de la réparation. Peut-être pourrait-on
tenir compte de la faute pOU:l: 'àugmenter la condamnation. Ce
serait alors l'idée de peine privée qui a fait l'objet d'une thèse
récente remarquable (1).

.

,

"

~

...

"

....
"

"

~,

. .
'

.........

.,.

.

.

.'

. ' ..'.'

~

"

...

'J

..

87

,

"

Dellxième observation: Il semble que si l'on étend, comme
nous le faisons, le domaine d'application de la théorie du
risque, cette théorie va sanctionner l'exercice de tous les droits
sans ex~eption. Car, semble-t-:il, ~ès qu'il y a dommage, il y a
lieu à réparation. Et il n'est pas un seJll de nos actes qui, en
un certain s,ens, direc~ement qu in4irect~ment~ ne cause à
autrui un domlnage .
Une pareille conclusion serait erronée. Selon nous, l'on ne
doit pas dire que dans tous les cas où il y aura dommage, il y
a nécessairement responsabilité. Il est, au contraire, des droits
pour lesquels la théorie du risque reste théorique.
Envisageons, en effet, les divers droits ou facultés qui peuvent
appartenir à une personne. On peut les classer en deux grandes
catégories: Les droits purement internes, dont l'homme est l'objet
en même temps que.Je sujet. Exemple : le droit à la liberté, à
l'honneur, au nom.
A côté, les droits extérieurs à l'homme, c'est-à-dire dont l'objet
est hors de lui. Ces droits extérieurs se subdivisent à leur tour
en droits sur les choses (c'est le droit de propriété et ses déme.m(1) Louis Hugueney, l'Idée de peine privée en droit contemporain. Paris.
l\Ullsseau, 1904.

�88

. '".

"

..

:-.0

,..

..

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

brements) et en droits sur les personnes qui peuvent dériver soit
. d'un rapport de famille (c'est la puissance paternelle ou l'autorité maritale), soit d'un rapport d'obligations, soit enfin de la loi
stricto sensu (exemple: Droit de grève, droit de critique
littéraire) •
Or, si l'on considère maintenant ces divers droits au point de
vue de leur but, on s'aperçoit qu'il faut rapprocher les droits
internes et le droit de propriété; leur but, c'est l'intérêt égoïste
de celui qui en est investi. Le dommage causé à autrui dans
l'ex.ercice du droit est un accident qui ne rentre pas dans la
destination du droit, donc qui engage la responsabilité. Les
droits sur les personnes, les rapports d'obligations et les droits
légaux, au contraire, existent à l'encontre de quelqu'un. Le
dommage causé par leur exercice est pleinement conforme à la
destination du droit; il est, peut-oIl dire, voulu par le législateur,
cunforme à la nature et à l'effet du droit et ne peut, par suite,
engager aucune responsabilité. Exemple: Droit de correction du
père dans les rapports de famille; droit de poursuivre en justice
et droit de saisir dans les droits contractuels; droit de critique
littéraire et droit de grève surtout: car, qu'est-ce que la grève,
sinon un moyen de coercition qui aboutit à un dommage subi
par le patron?
Donc, pour conclure, sont seuls sanctionnés par la théorie du
risque: le droit à la liberté et ses dérivés, et le droit à la propriété qui est, peut-on dire, le poste avancé de la liberté.
Est-ce à dire que les autres droits qui échappent à la théorie
du risque n'engageront jamais la responsabilité de leurs titulaires? ou ne convient-il pas d'admettre, à côté de la notion de
risque, la notion d'abus?
Tel était le problème qu'il nous a, alors, fallu aborder.

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

89

III
0·'0

.-

DE L'ABUS DU DROIT

Bibliographie. - La théorie de l'abus des droits a donné
lieu à une littérature juridique extrêmement importante: Voici
la liste des écrits que nous avons relevée sur cette question:

.
0'

. - .....

~

. ..

:

.

•

·0"

Porcherot de l'Abus du droit (thèse, Dijon, 1901;
Bosc, Essai SUl' les éléments constitutifs du délit civil (tI èse,
Montpellier, 1901, p. 7, 8 et suiv.) ;
Charmont, L'Abus du droit dans Revue trimestrielle de droit
civil, 1902, p. 113 et suive
Salanson, de l'Abus du droit (thèse, Paris, 1903) ;
Germette, Essai SUI' les l'apports de l'élément matériel el de l'élément intentionnel dans 111 responsabilité civile (thèse, Paris, 1903);
Josserand, de l'Abus des droits (Paris, 1906);
Planiol, Traité élémentaire de droit civil (3 0 édition, 1905) If,
p. 278 et suiv.: nOS 862 et suiv.
Saleilles, de l'Abus du droit, rappol'l présenté à la première
sous-commission de la Commission de révision du Code civil dans
Bulletin de la Société d'études législatives, 1905, p. 325 et suiv. ;
Desserteaux, Abus de droits ou conflits de droits, dans Revue
trimestrielle de droit civil, H}06, p. 119 et suiv.;
: Ajoutez: Notes de jurisprudence: Esmein, notes sous Cass.,
29 juin 1897 (Sirey, 98,1.17) et sous divers dans Sirey, 98, }.65;
Hauriou, Sirey. 1905, 3.17, avec tout un complément de
références.
Josserand, Dalloz, 1906, 2.105.

�90

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

Le temps ne nous permettait pas de nous livrer à une analyse
approfondie de tous ces articles ét de toutes ces Ilotes. Dans
cette longue liste, nous avons retenu, pour y concentrer toute
notre attention, trois études particulièrement importantes et pal'
l'ampleur des développements et par la différence des points de
vue qu'elles accusent entre elles. Nous voulons parler:
1° De l'article de M. Charmont dans la Revue trimestrielle de
droit civil;
2° Du rapport de M. Saleilles à la Commission de révision du
Code civil ;
3° De l'ouvrage de M. Josserand.
Analyse des principales doctrines. - 1° Charmont l'Abus du
droit, dans Revue trimestrielle de droit civil, 1902, p. 113 et suive
C'est à propos des deux thèses que nous avons citées, celle de
M. Bosc, Essai sur les éléments constitutifs du délit civil, et celle
de M. Porcherot, de l'Abus du droit, que M. Charmont nous
présente, non pas tant une théorie précise aux contours bien
déterminés que des considérations 'générales sur l'abus du
droit.
......
,.

......

- .....

..

'

.

',-;

.

..
ifl

':r'

'.

t·,..

," v.: .,'" ,,_. : ...

..... ,.:

0"

r

-.

~.

i "

~

1

,....

-

- .
--

..

~...

'.', ,. , ..~ :"". :. ~
~••

.

..

...

'

'

.

'.
'.'

.......

'.

.... :... "~ ':. .. .
....-.

'.'"
"

'1'

•. : 1
'

..

Ces considérations sont tout d'abord philosophiques et historîques. M. Charmont relève que l'abus du droit a été la forme
juridique constante, dans toutes les législations, de l'évolution
sociale, notamlnent de l'évolution de la famille et de la puissance
paternelle (p. 119); mais il constate que la théorie de l'abus du
droit s'est particulièrement développée de nos jours. C'est, selon
lui, la conséquence des transformations dans la conscience juridique de notre époque de l'idée même du droit et de son fondelnent (p. 119 à 122). En France, pendant 'longtemps, et sous
l'influence persistante de la philosophie du XVIIIe siècle, le fondement du droit fut placé dans l'idée de liberté. M. Beudant, dans
son Introduction all COllrs de droit civil (page 7), dit encore:
« Le droit est une propriété inhérente à la nature humaine: Il
aérive pour l'homme des besoins légitimes et des aspirations de
son être, de sa fin ; en d'autres termes il se confond avec lâ liberté
humaine, dont il n'est qlle le dérivé ou l'application. » Avec une

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

.....

. ...
'

:

,.'

~

~ . ,',

..

.......

;

'Op

...

..

",".

,

.....

.

....
':

.

..

.:.:.1.' ~',

.'

...

.....

,

0...

.,.

~

:

'III

••

."

',"

"

..

91

telle conception, on ne peut bien évidemnlent demander aucun
compte à celui qui exerce son droit. Sans doute, par le fait même
de l'état de société, nos droits subissent des limitations, lnais
dans ces limites. notre liberté reste entière; rien ne gêne notre
activité.
Aujourd'hui, une réaction se manifeste contre cet individualisme, au nom des idées de justice sociale et de solidarité. Les
frontières de la nlorale et du droit se sont déplacées. La
conscience collective estime qu'un individu peut être responsable dans l'exercice de son droit. D'où la théorie nouvelle de
l'abus du droit.
Mais quel va être alors le critérium qui permettra de reconnaître l'abus du droit? C'est le point de vue juridique (pages 122
et suiv.). Pour M. Charmont, l'élément constitutif de l'abus du
droit, ce n'est pas seulement l'intention de nuire à autrui dans
l'exercice du droit; c'est le détournement du droit de son bzzt économique et social. C'est donc l'idée de but qui est ici caractéristique.
Et M. Charmont relève, à ce propos, dans une note, un rapprochement très intéressant fait par M. Bufnoir entre la théorie de
l'abus de droit et celle de la cause où M. Bufnoir voyait égaleInent cette préoccupation du but (Bufnoir, Propriété et contrat,
p.809).
2°) Saleilles, de l'Abus du droit, rapport présenté à la sous-commission de la commission de révision du Code civil (Bulletin de
la Société d'Études législatives, 1905, pages 325 à 350) .
Faut-il placer la théorie de l'abus de droit au frontispice du
Code civi1, dans le titre préliminaire lui-même; et en faire un
principe général qui domine l'ensemble de notre système juridique; ou bien faut-il rattacher cette théorie à l'article 1382 dont
elle ne serait que le développement? Telle est la questio.n que
le rapport présenté par M. Saleilles .a pour but d'examiner.
Pour cet examen, M. Saleilles présente une description détaillée des décisions de la jurisprudence. Cette analyse a pour
objet de différencier l'abus du droit des autres sources de la
responsabilité juridique, au point de vue du ·domaine d'application et au point de vue des effets. Ce qui amènera l'auteur

�92

."

..

1"

: -.....

,,~~ •.... ;~
..

-t."

','

".

"".

.. ".

,";'-

••

oC:'

:
'.'

'.

~

....

-.

~

. r

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

à cette conclusion, qu'il faut soustraire la théorie. de l'abus du
droit au domaine étroit et insuffisant de l'arLicle 1382.
C'est à propos du droit de propriété que M. Saleilles étudie le
mouvement de la jurisprudence qui s'est développée sur le
terrain de l'article 1382. Il divise à ce point de vue les décisions
de la jurisprudence en trois classes:
Dans une première classe, figurent les arrets qui Olit cherché
à délimiter le contenu du droit de propriété. L'étendue du droit
de propriété, en vertu de cette jurisprudence, est constituée par
l'ensemble des usages et du milieu ambianL ; chaque propriété
est solidaire de sa voisine, solidaire de sa situation et, par
conséquent, des habitudes locales du quartier, de la ville, de la
région où elle se trouve placée. Ainsi rien d'illicite aans les
émanations d'une usine située dans un quartier industriel; fait
illicite au conLraire dans les 111êmes émanations se produisant
dans 'un quartier de luxe. Le droit de propriété ainsi délimité,
toutes les facuItés comprises dans le contenu de ce droit sont
licites, indépendamment de toute intention nuisible, les autres
facuItés ne sont pas forcément illicites, mais rentrent dans le
domaine des faits de liberté qui deviennent délits ou quasi
délits, quand ils nuisent à autrui.
Dans une deuxième classe, rentrent les arrêts qui ont déclaré
illicites, uniquement à raison de leur but intentionnel, des actes
licites en eux-mêllles par leurs conditions extérieures et 111atérielles. Exemple: Un propriétaire construit sur son mur une
fausse cheminée uniquement dans le but d'obslruer la vue du
voisin. Il ya là un acte contraire au droit, auquel il n'est pas
juste, auquel il serait antisocial que la loi vint prêter son
concours. Tel est l'abus du droit.
Enfi~l, à côté de la question du contenu du droit et de la question de l'abus dll droit, il ya une autre tendance qui a fait son
appê:lrition sur le terrain des faits industriels et dans le domaine
du droit administratif: c'est la théorie du risque.
Quel intérêt pratique y a-t-il à distinguer la thé.?rie des
risques de celle de l'abus du droit? Quels sont.les efl'ets respectifs des deux théories?

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

93

La réparation du dOlnmage, lorsqu'il y a risque, ne peut
jamais aller jusqu'à la suppression de la cause d'où le dommage
provient, car cela reviendrait à supprimer le droit lui-mênle.

.....

.

~

....

,.

"

&gt;

'.

Au contraire, l'abus du droit étant un acte contraire au droit
et présentant un caractère antisocial, ce n 'est pas seulement sur
le terrain de la responsabilité que la loi doit l'entraver, ce qUi
est le domaine unique de l'article 1382, mais sur le terrain de la
prévention ; il se peut qu'il y ai t possibilité, par la voie du
référé par exemple, d'empêcher un acte contraire au droit de se
commeLtre, Nous n e sommes plus dans le domaine de l'article 1382.
Pour finir, indiquons la formule par laquelle .M. Saleilles
propose de définir l'abus de droit (p. 348): « Un acte dont l'effet
ne peut être que de nuire à autrlli, sans intérêt appréciable et
légitime pOUl' celui qui l'accomplit, ne pellt jam.ais constituer Ull
exercice licite d'un droit. ))
3° Josserand, De l'abus des droits, (Paris, 1905, Arthur Rousseau, 89 pages).
L'ouvrage de .M. Josserand est un exposé très complet, très
clair et très vivant de la question.
L'auteur étudie successivement l'abus des droits en législation
comparée, puis dans la jurisprudence et dans la législation
française. Il nous présente ensuite un « Essai d'ulle théorie
générale de l'abus des droits. »
L'abus des droits en législaLion comparée fait l'objet du
chapitre premier (pages 7 à 17). Dans une synthèse très saisissante, .M. Josserand relève deux grandes tendances entre lesquelles se partage d'une façon très inégale le nl0nde juridique
à l'heure actuelle. L'une, la tendance individualiste, d'après
laquelle les droits qui appartiennent aux individus portent en
eux-mêmes et au profit de leurs titulaires leur pleine justification et leur fin. C'est le courant qui l11ène la race anglosaxonne au témoignage des jurisconsultes anglais et américai.ns.
L'autre est la tendance sociale suivant laquelle les droits
n'existent pas pour leurs seuls titulaires, mais dans l'intérêt de la
collectivité. Les droits ne peuvent plus, dès lors, être employés

�94

...
. ! ...

. . . . ...

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

indifféremment à toutes les besognes. La responsabilité de ceux
qui les exercent peut être engagée. D'où la conception de l'abus
des droits. Cette conception est arrivée en Allemagne au stade de
la consécration législative. L'article 226 du Code civil alleluand
dit en effet : « L'exercice d'un droit n'est pas permis lorsqu'il ne
peut avoir d 'autre but que de causer dommage à autrui »). En
Suisse, la théorie est à la veille de triompher officiellement,
car l'article 3 deuxième alinéa du projet du Code civil fédéral,
est ainsi conçu: « Celui qui abuse évidemnlent de son droit ne
peut jouir d'aucune protection légale. »
Dans son chapitre II intitulé: « L'abus des droits dans ia
jurisprudence et dans la législation française, » (pages 17 à 43),
M. Josserand analyse les applications jurisprudentielles de
l'abus des droits en envisageant successivement les droits extracontractuels et les droits contractuels. Sans reproduire toutes
les décisions relevées par M. Josserand, indiquons les plus caractéristiques.

a) Droits extra-contractuels : 1° En ce qui concerne tout
d'abord le droit de propriété, les Tribunaux décident depuis longtemps que l'exercice du droit, dans le seul but de nuire à autrui,
est abusif. Exemple : un propriétaire élève sur son toit une
fausse cheminée, uniquement pour gêner la vue de son
voisin (1); ou bien un propriétaire organise méchalnment sur
son fonds des manifestations bruyantes pour effrayer le gibier
et rendre impossible ou infructueuse la chasse projetée par son
voisin (2).
Mais l'intention de nuire ~ autrui n 'est, d 'ailleurs, pas une
condition nécessaire de l'obligation de réparer. Pour que l'obligation prenne naissance, il suffit que l'acte accompli dans l'exercice du droit de propriété ne soit d'aucune utilité pour l'auteur.
C'est ce qu'a décidé récemlnent la Cour de Cassation (3) en
condamnant à des dommages-intérêts nl1 individu qui avait
(1) Colmar, 2 mai 1855 (D. 1856, 2, 9.)
(2) Paris, 2 décembre 1871 (D. 1873; 2. 185).
' (3) Cassation, 10 juin 1902, (D ; Uj02, 1,454 ).

�......

'4.

LA FAUTE, LE JUSQUE, L'ABUS DU DROIT

~..

..

.."

..,

.. ~.

.'

.

"

exécuté sur son terrain des fouilles de nature à nuire au voisin.
La Cour ne relève, dans ses motifs, ni la mauvaise foi ni
l'intention de nuire, mais l'inutilité des travaux qui nuisaient à
la source voisine. Le but du droit de propriété, c'est l'intérêt
personnel du propriétaire :
,

'

......

..r"

".

~

.:;'

,

./

~

..... .

:'.;

*."

95

1

"

2° Droit de recourir aux voies légales. Une jurisprudence
constante décide que celui qui figure à un procès soit, comIne
demandeur, soit comme défendeur, peut être condamné à des
dommages-intérêts, s'il a agi par pure malice ou de m'auvaise
foi (1). Ici, d'ailleurs, comnle en matière de propriété, l'intention lie nuire n'est pas toujours requise, la faute lourde
suffira. Comme le droit de proprièté, le droit de saisir la
justice n'est ouvert aux particuliers que pour la défense de
leurs droits et de leurs intérêts légitimes. Il y a abus à s'en
servir dansuù 'autre but.
3° M. Josscrand nous indique ensuite des hypothèses d'abus
des droits en matière de liberté de la presse et de droit de
réponse (2) ;

• • • • •"

Jo -

. . . ."

."

1

_,.

...

••

'."

....... :
.

. ""
~

..

"

4° Il arrive au droit de grève. La jurisprudence considère la
grève comme un moyen accordé aux ouvriers pour la défense de
leurs int.érêts professionnels. Si les grévistes poursuivent un but
différent, il y aura abus; et par suite la grève sera pour eux une
source de responsabilité (3) .

·r-.···

.,"':.

.

b) En ce qui concerne les droits contractuels, M. Josserand
relève une série d'applications de la théorie de l'abus des droits:

'.

1° Dans la conclusion ou le refus de conclusion du contrat. A
ce propos il signale un jugement du Tribunal civil de Bordeaux
déclarant un patron responsable à raison d'un refus d'embauchage motivé par la circonstance que les pollicitants faisaient
partie d'un syndicat (4) ;
(1) Cassation! 11 juin 1890 (D. 1891, 1. 193).
(2) Casso 20 mai H.lOO. (D. 1901, I. 137).'
(3) Cass o 9 juin 1896. (D. 1896, I. 582).
(4) Trib . civil Bordeaux . 14 décembre 1903 (S. 1905, 2.17 avec une Dote de
M. Ferron), et Req. conforme 13 mars 1905. (D. P. 1906, 1. 113).

�96

".

~.

.

.

.

.

.

•.••

~

..

'

'.,1.-,

.

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

2° Dans l'exécution des contrats;
3° Dans la résiliation des contrats. C'est la jurisprudence qui
s'est développée sur l'interprétation de la loi du 27 décembre 1890
modifiant l'article 1780 du Code civil. L'idée générale qui paraît
se dégager de c~tte jurisprudence un peu confuse, c'est que le
demandeur a droit à une indemnité, lorsqu'il prouve que l'autre
partie a fait de son droit un usage abusif et préjudiciable (1).
M. Josserand nous présente la synthèse de toutes ces décisions
jurisprudentielles dans son chapitre III : « Essai d'une théorie
générale de l'abus des droits» (p. 43 il 89). Il nous donne ce
criterium: « Un droit ne peut être réalisé impunéluellt (et encore
sous la réserve de la théorie du risque) qu'à la condition d'être
mis par son titulaire au service d'un objectif licite, d'un motif
. légitime » (page 56, Comparez la page 5 et la page 85).
Comme M. Saleilles, il admet, à côté de la condanlnation à des
dOl1uuages-intérêts, la réparation en nature comme sanction de
l'abus des droits (p. 64 et suiv.).
Enfin dans les dernières pages de son ouvrage (p. 68 et suiv.),
M. Josserand répond aux diverses critiques de forme et de fond
dirigées contre la notion de l'abus des droits; et il indi~ ue la
place de cette notion dans la théorie générale de la responsabilité .

..

.
'

.

;:
•

'f'

Appl'éciation cl"itique. - Notre critique a porté simultané~ent
sur ces trois éLudes: Toutes les trois obéissent à la mênle
méthode: Elles ne présentent par l'abus des droits comme une
notion àbstraite, conforme à la raison et à la justice, et devant,
COlume telle, commander les décisions des tribunaux. Pour
nos auteurs, la théorie de l'abus des droits est plutôt détenninée
par les solutions de la pratique qu'elle ne les détermine. Elle les
fonnule, luet de l'ordre parmi elles, aide à nous les rendre
conscientes.
Or, c'est précisément cette méthode qui adapte la théorie aux
faits et non les faits à la théorie, que nous avons cherché à appliquer dans l'ensemble de nos investjgations sur le problème de la
responsabilité.
(1) Casso 22 et 28 juillet 1896 (D.1897, 1. 401).

�97

LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

C'est pourquoi~ à la suite de MM. Charmont, Saleilles, Josserand, nous n'avons pas fait porter la discussion sur les résultats
de la jurisprudence qui nous ont paru la conséquence nécessaire
de cette part de fatalisme que l'on est obligé de reconnaître dans
les transfûrnlations économiques et sociales. Notre examen a
porté sur l'abus du droit considéré conlme explication juridique
de l'évolution jurisprudentielle. A. - Nous avons envisagé la
théorie en elle-lnême et prise isolément. B. - Nous avons
ensuite cherché à la situer dans l'ensemble de la théorie de la
res ponsabili té.
A. - Envisagée en elle-nlême, la théorie nous a paru soulever
deux principales questions:

...

Première question : Cette fonnule, l'abus des droits est-elle
concevable logiquement?
Deuxième question: Si la formule est admise, quel est son
contenu?

.........
-"

..

'.

1, " .

."

..

, .," . -'"

..

,

"

o.

,,"

~,

~..

.....

..

.'

';

.

"

..."

.
'.''-

" ..
'

....

.

.

.

"

"

:-

,"

.

.;'.

-#

.'. :

Première QLlestion. - Pour certains auteurs, et notamment pour
M. Planiol (1), la notion d'abus des droits serait contradictoire:
« Le droit, dit-il, cesse où l'abus commence; et il ne peut pas
y avoir usage abusif d'un droit quelconque par la raison irréfutable qu'un seul et nlême acte ne peut être tout à la fois conforme
au droit et contraire au droit. »
Ce raisonnement ne nous a pas paru décisif. Dans le langage
courant lui-même, l'absence de droit et l'abus de droit ne se
confondent p.as, COlnme le prétend M. Planiol. Prenons un
exemple: Je vous loue un cheval. Et je stipule avec le plus
grand luxe de détails l'usage que vous pourrez en faire. Vous
ne pouvez vous servir du cheval que dans les limites tracées
par le contrat. Votre droit d'usage a une limite objective. Si
YOUS en .sortez, vous sortez de votre droit. Au contraire~ je vous
.loue un cheval purement ct simplement, sans indications de
conditions. Votre droit est à contenu illimité. Si vous surmenez
le cheval, si par exemple vous lui faites trainer de trop loui·ds
(1) Précis, 3e édit., t. II, p . 284, no 871.
1

�98

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

fardeaux, on dira, non pas que vous sortez de vot_re droit, mais
que vous abusez de la permission, c'est-à-dire du droit qui vous
a été accordé.

.
,-

Traduisons ces observations en langage juridique: Les droits
constituent des prérogatives ou des facultés déternlinées qui
nous appartiennent soit en vertu d'un contrat, soit en dehors de
tout contrat. Ce sont des permissions que nous tenons ou
d'autrui ou de la loi: d'où la distinction (que nous avons rencontrée dans l'ouvrage de M. Josserand) des droits contractuels
et des droits extra-contractuels .

:.

-.
-..

'.
".

','

.... . :

.

"

Cela étant, admettre l'abus des droits, c'est admettre qu'un
droit soit contractuel, soit extra-contractuel qui n'est limité dans
son contenu ni par le contrat, ni par la loi, rencontre une limite
dans les principes de l'équité supérieure au droit strict.

: .

~

.-

Or, il en est ainsi en matière de droits contractuels, depuis
l'époque reculée où le droit romain, admit à côté des anciens
contrats de droit strict, les contrats de bonne foi. Dans les
contrats de bonne foi, en effet, l'étendue de l'engagement n'était
plus ]imitée à l'avance et par les termes du contrat. Il y avait
place pour l'appréciation équitable du juge. Or, aux tel'l~leS de
l'article 1134 du Code civil « les conventions doivent être exécutées de bonne foi. »
L'originalité de la théorie de l'abus des droits consiste donc
seulement à admettre, pour l'interprétation des droits extracontractuels, les pouvoirs arbitraires concédés au juge par
l'article 1134 en Inatière de droits contractuels; en d'autres
termes, à dire qu'il y a pour tous les droits autre chose qu'une
limite rigide et fixée d 'avance-. Et en vérité, il n 'y a rien là de
contradictoire.
Reste à savoir quelle est cette autre limite. Cela dépend du
contenu que l'on donne à la notion d'abus des droits.- Et telle
est précisément la deuxiènle question que nous avons examinée. Deuxième question . - L'étude du contenu de la l1oti5&gt;n d'abus
des droits cOlnprend nécessairement, tout d 'abord, la détermination du domaine d'application de l'abus des droits, mais aussi

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

99

l'indication des effets de l'abus, quand il est reconnu par les
tribunaux.

.

En ce qui concerne le domaine d'application de l'abus des
droits, nous nous trouvions en présence de deux critériums:
l'un, celui de M. Saleilles, qui caractérise l'abus des droits par
« l'intention de nuire, sans intérêt appréciable et légitime » ;
l'autre, qui paraît être celui de MM. Charmont et Josserand,
d'après lequel l'abus des droits consisterait dans « le détournement du droit de son but économique et social 1.'.

:;" .-

Dans la première conception, l'exercice d'un droit devient
abusif, à raison de l'intention qui l'inspire.
"

.......
"

Dans la deuxième. il est abusif, s'il constitue en lui-même un
fait anormal, encore que l'auteur ait agi sans malveillance.

.

.
."

.
.....

.'

-~

~"'.

..

..

,

'.,.
*.' ~

Nous avons délibérément opté pour la deuxième conception,
la première nous paraissant restreindre la portée des décisions
jurisprudentielles, comprimer les tendances actuelles de la pratique en se rapprochant trop de la notion de faute. Nous avons
vu, en effet, par l'analyse du livre de M. Josserand qu'en ce qui
concerne notalnment le droit de propriété, le droit d'agir en
justice, le droit de grève, l'intention de nuire n 'est pas pour les
tribunaux le seul critérium de l'abus des droits .

•

Ainsi, les droits nous sont apparus non pas comme des fins
en soi, mais comme des moyens destinés à réaliser une fin qui
leur est extérieure. Et nous proposerions cette formule: « L'abus
des droits consiste à prendre le moyen pour la fin. » Tel est le
domaine d'application de la théorie.
Quels sont maintenant ses effets?
Avec MM. Saleilles et Josserand, nous avons admis une différence entre le risque et l'abus des droits au point de vue de la
sanction: en cas de risque, on ne peut admettre qu'une réparation pécuniaire; en cas d'abus, une réparation en nature chaque
fois qu'elle est possible et même l'opposition préalable à ex~cu­
tion par les moyens de procédure préventive. (Par exemple: les
tribunaux ordonneront la démolition de la chenlinée élevée par

�100

,

'.

'

le propriétaire pour nuire à son voisin, ou ne valideront pas
une poursuite judiciaire) (1).
La différence entre les deux situations s'explique: le risque
c'est le dommage causé dans l'exercice normal du droit. ] ,a
répa~tion du risque en nature exigerait la disparition du droit
lui-même dont l'exercice reste cependant légitime et utile à la
société. L'abus du droit étant l'exercice anormal du droit peut
être supprimé sans atteindre l'exercice normal du droit, le seul
conforme à la nlorale sociale et aux besoins pratiques.
~ }~;{::f)~&lt;")

,..

....

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

B. - Restait à situer la théorie de l'abus des droits dans la
.' orie générale de la responsabilité .

.'&lt;~o;?4~
v c la doctrine de l'abus des droits, c'est la notion de
'&amp;.--

cu]pal " de responsabilité morale qui réapparaît après avoir
disparu dans ]a théorie du risque. Faut-il alors voir dans l'abus
des droits un retour offensif de ]a vieille idée de la faute?
Evidenlment non.
Si, en effet, dans l'abus du droit comme dans ]a faute, il y a
un élément moral, cet élément moral est bien différent dans les
deux cas: Dans la faute, il s'agit d'un élément psychologique
et individuel; dans l'abus du droit, il s'agit d'un élément
concret et social.
En d'autres termes, le problème soulevé par la notion de la
faute aquilienne était un problème de conscience individuelle .
.En matière d'abus des droits, c'est un problème de conscience
collective. Et si l'on veut encore parler de faute, c'est à la condition de dire faute sociale, c'est-à-dire acte contraire à l'ordre
public et aux bonnes luœurs, et si ces IllotS paraissent vagues
ou ambitieux, nous dirions contraire à l'intérêt général, à
l'honnêteté, à la moralité, commerciale ou civile, moyenne, qui
délimitent le sentiment très net du juste, de l'équitable, à un
moment précis de l'évolution du droit (2).
,~~

'. '. ,...
;

:

,'~

...

',

';.",

(1 ) Voy. notamment à propos de l'art. 1166, C. C. Dijon 27 déc. 71, S. 71 2.277.
(2) Notre article était déjà livré à l'impression quand a pallU, dans la
Revue critique de juin 1906, un article de M. Georges Ripert intitulé: L'exercice des droits et la responsabilité civile (à propos de quelques études récen,.
tes) (p. 352 à 366). C'est une analyse, mais surtout une critique de la théorie

�101

LA FAUTE, I.E RISQUE, L'ABUS DU DROIT

Nous croyons pouvoir appliquer nolre théorie de l'abus du
droit aux clauses de non responsabilité et par là éclairer d~une
assez vive lumière le principe de leur validité ou de leur non
validité, en matière de transports terrestres et mari times.
Un point a toujours été au-dessus de toute discussion. Nul ne
peut s'exonérer de la responsabilité de son dol et de sa faute
lourde: semhlable stipulation serait non-seulement un abus de
droit, mais une faute caractérisée réyélant l'intention de nuire.

.. '
.....

~

...

. .. .1

•••

••

.. .

.'. ~ ."
~."

~

~.

....

,'~

.. :...... .

.,:

....

~ ~

• i,

' .•.

,::'" .....

,
":'

.:, .

..

Si on se place sur le terrain de l'accident, un raisonnement à
priori conduirait à l'admission pure et simple des clauses de
non responsabilité (1), elles aboutiraient à un simple déplacement de la responsabilité el on concevrait que la victime éveil--: ..
tuelle consentît à la supporter, c'est-à·dire à supprimer -fa
théorie et la pratique du risque. Mais si, du raisonnement a
de l'abus des droits L'auteur examine successivement la genèse et la teneur
de la théorie. Sur le premier point, M. Ripert retrace avec une grande finesse,
mais sans mettre l'histoire des doctdnes en contact avec les faits, l'évolution
qui est allée de la faute au risque et du risque à l'abus du droit. Quant à la
teneur de la théorie, il envisage les formules de MM. Josserand et Saleilles
qu'il paraît adopter cumulativement :. exercice anormal du dl'oit (Josserand) ;
exercice normal mais sans but utile et avec intention de nuire (Saleilles),
(p. 365 et 366). Seulement il apporte des réserves qu'il exprime d'une manière
peut-être un peu imprécise: « M. Josserand aurait pu, dit-il (p. 362), montrel'
qu'il y a des droits qui ne sont pas susceptibles d'abus, pal'ce que lem' exercice a un but utile, pal'tant légitime, indépendamment de toute volonté de
leur auteur )1; n'est-ce pas la conception purement individualiste du droit
portant sa justification et sa fin en lui-même, - conception négative de l'abns
de droit - qui subsiste au moins pour certains droits qu'il conviendrait peutêtre d'ailleurs d'iudiquer. Ainsi l'auteur restreint le domaine d'application de
l'abus de droit. En outre, il se sépal'e complètement de MM Saleilles et
Josseralld en ce qui concerne la sanctiou de l'abus du droit qui, selon lui, ne
peut être qu'une sanctiou pécuniaire comme la sallction du risque, « Supprimer dans la mesure du possible (p. 364) les effets de l'acte accompli, en prévenir au besoin la réalisation, n'est-ce pas déclal'el' que l'acte accompli est
contraire au droit? Cela nous paraît évident. On en arrive à laisser le juge
maître absolu de la délimitation des droits, libre de restI'cindre les prérogatives légalement conférées au titulaire. C'est aller à l'encontre même du but
que se propose le législateur en conférant des dl'oits : permettre d'exercer
librement son activité sous certaines limites.
Nous nous demandons ce qu'il reste alors de la théorie de l'abus du droit
si précisément. comme nous croyons ravoir démontI'é. elle consiste à ilssigner aux droits en dehors des limites strictes et lég"islatives, des limites
laissées à l'appréciation des tribunaux ct reposant sUl' l'équité.
(1) L.)'on-Caen et Henault, Malluel de Ur. Corn., Be édit. 1906, p. 370. note 1.
»)

7*

.

\.

�102

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

priori, on descend à l'examen des situations pratiques, on recherchera : 1° pourquoi la victime éventuelle accepte ce déplacement
de responsabiHté, et 2° dans quelle mesure elle l'accepte.

- !,"

......

';

,',

".

;'

~

'.'

.. '

1.

..

-.'

..

_

.

.... . .

','

..

",

'

...

~

1° Elle l'accepte parce qu'elle perçoit, sous une forme quelconque, un équivalent, diminution de tarif de transport par
exemple; la différence entre l'ancien et le nouveau tarif est unp
sorte de prime d'assurance payée par la Compagnie à la victime
qui est son propre assureur. Mais supposez l'absence d'équiyalent, et supposez qu'un monopole commercial ou industriel
impose aux particuliers la clause de non responsabilité, celle-ci
n'a plus aucune base équitable, elle est contraire à l'honnêteté
commerciale moyenne, elle est nulle car il y a abus de droit.
2° Même en receyant un équivalent, 'la vicLime éventuelle
n'ac.c epte pas absolument la clause de non responsabilité, ou
plutÔt elle ne l'accepte que sur le terrain de l'accident, sur le
terrain du cas fortuit, de la non imputabilité directe au fait du
co-contractant, dl:! transpodel1r. Et c'est en somme ce qu'a
décidé la jurisprudence depuis 1874 (1).
Quand une Compagnie de transports a stipulé sa non responsabilité, la victime du dommage est néanmoins admise à prouver
la faute de la conlpagnie; on dit couramment, et les arrêts
elllploient ce langage, que la clause de non responsabilité a pour
effet un renyersement de la preuYe. C'est parfaitement exact, en
considération de l'article 1784 C. C. et de la présomption de faule
qu'il fait peser sur le voiturier. En réalitp, c 'est le retour pur et
simple au droit commun de l'article 1382; ce droit commun peut
être condensé dans cette formule: la victime d'un dommage en
supporte en principe le poids, si elle ne prouve la faute commise
par l'auteur du dommage. Donc, concluons: même sur le terrain du risque la clause de non responsabilité est abusive dans
la mesure où elle tendrait à l'exonération du fait du stipulant; il
ya abus de droit: la disparition de l'elfet voulu étant possible,
elle se réalise par la nullité de la clause.
Notons enfin que la théorie de l'abus du droit comme la
(1) Lyon-Caeu et Renault, op. et loc. cit.

�LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

103

"

,

'

....

.

. '.
.~

.-r

•

•

•t

~

0°

~

":;

..

......_:. ......

..........
",'

ç"

~.

1

'.

•

0. . . . .

~..
0"

.. '

O'

"

:'. ':

.

" .

.

'"
-'.

.

théorie du risque tend à une extension du domaine de, la responsabilité, et par la même cause: la création d'un nouvel état
d'esprit du public et d'une conception plus large de l'équité, des
droits du faible contre le fort.
Le risque provoque la clause de non responsabilité; elle est
d'abord acceptée parce que la victÏIne reçoit un équivalent tangible appréciable, la diminulion du tarif. Mais, ce tarif diminué,
le comnlerce l'adopte, et après quelques années d'usage, le public
a complètement oublié le tarif ordinaire plus élevé. Le tarif
exceptionnel est considéré comme le tarif normal, la rémunération, Inême diminuée, qu'on paie au transporteur est jugée
suffisante, oll·ne comprend plus pourquoi il n'est pas responsable:
Errol' cOlllmllnis facil jus (1). Son outillage, ses procédés d'exploitation se sont perfectionnés; on estime que le transporteur
abuse de son droit en prétendant ne pas employer ces perfectionnements à une sécuriLé plus grande, d'auLant plus impérieusement exigée que le progrès a rendu à peu près impossible le cas
fortuit, l'accident: le transporteur ne doit plus pouvoir s'exonérer
même du simple risque (2) .. On proteste contre toute prétention
de ce geure et on vote la loi du 17 mars 1905 (3), qui déclare nulle
toule stipulation de non responsabilité.
Nous avons considéré, j llsqu'ici, le contrat de transport terrestre. Envisageons, maintenant, très somnlairement d'ailleurs,
le contrat de transport maritime. Le problème de la validité des
clauses de non responsabilité s'y' pose dans deux hypothèses
différentes: 10 On peut supposer - le cas est d'ailleurs rare (1) Voh' sur cette maxime l'article de M. Morin; Annales de la Faculté de
Droit et des Lettres d'Aix, 1906. Droit n° 1, page l.
(2) Si ce point de vue est exact, peut-être faudrait-il regretter la loi de 1905
elle produir. cette conséquence de po lisser les Compagnies de transport à ne plus
diminuer leurs tarifs. Auparavant, elles les avaient diminués pour s'exonérer
de leur responsabilité et leur responsabilité s'était cependant maintenue; elles
auraient pu persister dans cette voie, car, en somme, au moins pour uu temps,
elles y avaieut avantage.
(3) Art. 103 U. Com, c( Le voiturier est garant de la perte des objets à.
transporter hors les cas de force majeure. - Il est garant des avaries antres
que celles qui proviennent du vice propre de la chose ou de la force majeure.
- (Ajouté par la loi du 17 mars 1905) : Toute clause contraire insérée dans
toute lettre de voiture, tarif ou autre pièce quelconque est nulle. »

�104

C. CÉZAR-BRU ET G. MORIN

une clause de non responsabilité jnsérée dans le cOl~trat d'affrèteInent qui vise les fautes ou le fait de l'armateur lui-mème. 2° La
clause de non responsabilité est relative aux fautes ou au fait
du capitaine, à sa baraterie. Cette clause se rencontre dans tous
les cOllnaissements.
1° Clauses excluant la responsabilité de l'armateur à raison de
son fait ou de ses fautes.

La jurisprudence prononce d'une façon constante la nullité de
]a clause (1). En d'autres termes, elle applique la solution de la
loi du 17 mars 1905. Et notre théorie de l'abus des droits justifie parfaitement cette jurisprudence, comme elle explIque cette
loi.
..

2° Clauses excluant la responsabilité de l'armateur à raison
des fautes ou du fait du capitaine.

:.

.....
-',...
•

, '
0'"10

....

.

Ici, la jurisprudence a évolué. Jusqu'en 1888, les arrèts font
une distinction entre les fautes du capitaine. Le capitaine est,
à la fois, le commandant du navire dont i] a la conduite et l'agent
commercial de l'armateur. Il peut commettre des fautes en l'une
ou 'l'autre de ces deux qualités. tes premières sont appelées
fautes nautiques: ce sont les fausses manœuvres dans ]e gouyer:
nement du navire (ex. : i] a donné une mauvaise direction au
navire; il n'a pas observé les règlements établis pour éviter les
collisions en mer). Les deuxièmes sont appelées fautes commerciales: c'est le défaut de soins pour les marchandises à bord;
ce sont les négligences cOlllliüses dans le chargelllent ou Je
déchargement des marchanclises, leur arrimage vicieux.
La jurisprudence décidait que la clause de non responsabilité
était valable pour les fautes nautiques, nulle pour les fautes
conunercia]es (2), pour cette raison que les fautes na utiq ues son t
conunises en cours de voyage il des moments où le capÏl:::lÏne
n'est pas et ne peut pas être surveillé ni par l'armateur, ni par
son fondé de pouvoir ; tandis qu 'en ce qui concerne les fautes
(1) Voir Revue internationale du droit maritime, année 1890-1~9t, p 24-l.
(21 Rouen, 31 janvier 1887. Uevue inle1'1lationale de dl"Oit maritime, 1887-1888.
page 18.

�..,
LA FAUTE, LE RISQUE, L'ABUS DU DROIT

--

.'
/

~

• f"

•

commerciales, beaucoup d'entre elles, au moins, sont commises
au port de chargement ou au port de déchargement. c'est-à· dire,
en des endroits où la surveillance du capitaine est possible et
souvent facile, parce que l'armateur s'y trouve ou y a un représentant.

.

.

".

'
"

~

..

.

•

......
.

"',

.

~;

105

:

..

.

'

....

"."-

Depuis un arrêt de Cassation du 31 juillet 1888 (1), les Tribunaux ne font plus cette distinction. La validité de la clause
d'exonération, en ce qui concerne toutes les fautes, devient la
règle courante de la jurisprudence. Depuis lors, la jurisprudence
n'a plus varié qu'en ce qui concerne les règles de preuve qu'elle
applique en cette matière.
Lorsqu'il y a perle ou avarie, la cause peut être, en dehors du
cas fortuit, de la force majeure ou de la faute du chargeur, la
faute du capitaine ou celle de l'arnlateur. De la première, seule,
l'armateur peut se décharger. Or, pendant longtemps, la jurisprudence, en cas de perte ou d'avarie, appliquait l'idée d'une
présomption de faute de l'armateur. D'où cette conséquence,
que l'armateur, pour pouvoir invoquer à sori profit la clause
d'exonération, devait, lorsqu'il était actionné en donllnages~
intérêts par un chargeur, prouver la faute du capitaine. Depuis
un arrêt de Cassation du 18 juillet 1900 (2) la présomption est
renversée: La perte, l'avarie sont présumées dues à une faute du
capitaine. Donc la clause de non responsabilité pourra être
invoquée par l'armateur sans qu'il ait aucune preuve à fournir.
Ce sera au chargeur à prouver la faute personnelle de l'armateur,
s'il veut repousser l'effet de la clause d'exonération .
Par cette solution nouvelle donnée à la question de preuve, ]a
portée de la clause de non responsabilité a été singulièrement
étendue. Il y a ·donc une grande antinomie enlre le droit du
transport terrestre et le droit du transport maritime.
Il conviellt, d'ailleurs, de remarquel' que la campagne est
depuis longtemps menée au sujet des clauses de non responsabilité par le commerce contre les armateurs et que cette caln(1) Sirey, 1888, 1.465.
(2) Revue internationale de droit maritime, tome

XVI,

p. 146.

�106

'

pagne, ce mouvement d'opinion, ont abouti, dès 1886, au dépôt
d'une proposition de loi (1).
Or, on peut se dell1ander si les réformes proposées ne pourraient pas se réaliser par voie d'évolution jurisprudentielle.
Les arrêts invoquent pour la validité de la clause l'article 353
du Code de commerce qui permet au propriétaire d'un navire de
se décharger sur l'assureur ' des conséquences de la responsabilité des fautes du capitaine . . Donc, disent-ils, il n'est pas
contraire à l'ordre public que . l'armateur se décharge de la
responsabilité des fautes du capitaine. Et l'on ajoute qu'en fait
cela s'explique par l'impossibilité pour l'arnlateur de surveiller
le capitaine.
Mais on peut répondre qu'il faut aussi regarder la clause du
côté de celui qui souff~'e du dommage, du côté de la victime,
c'est-à-dire du chargeur qui, lui ~ussi, ne peut exercer aucune
. surveillance sur le capitaine à la discrétion complète duquel se
ti;Q~vent les marchandises. A-t-il librement débattu la clause?
Voilà la question que doivent se poser les tribunaux. Et s'il
. ~pparaît que non, c'est qu'alors l'armateur a commis un abus
du droit de contracter et qu'en conséquence la clause doit être
annulée .

.. ,,
.....
"

... ~.

v

•

-

..

'.

-. .

- ........

... "
-;

C. CÉZAR-BRU ET G . . MORIN

.,

... "

.- -

(1) Une proposition de loi ajoutant à l'article 281 , C. Corn. , plusieurs
dispositions sur la responsabilité des armateurs, a été déposée à la Chambre
des Députés, le 10 avril 1886, par MM. Félix Faure, J. Siegfried, etc. (Journal
Officiel, documents parlementaires, Chambre 1886, p. 1347) .

...... :

Ma l'sellle. -

.

\

Ilhprlmerle du Sémaphorl,

BARLATIÈR.

rue Venture. 19.

��.";,

.- .
Ja

..;.

-

:

,-

~

.
."-,

.,.'

..... .

.,

.. -

�---,-'~

. . .....
"'

:

. i

--

,

...

ro.;

-',

--

".~'1

_'-

'.~ "

... ..

~ :

.' ..

;

'!"OI't'

. .

'., ' ~~

:,"

.,'

.1.
.'

........

~ '-',

"

......

'.'

~ ~

'

':.'

:..

"or

... ::

.

.;,-.

- ...

'"J..

......

';

.'

'. ,.4:.-:

.:

..

,"

'

..

.

'

'

.!

'

"

.'

.....

..
"

'.'

�UNIVERSITÉ D'AIX-MARSEILLE

,

PUBLICATIONS SUBVENTIONNEES
PAR

Le Conseil ..Municipal de' Marseille
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhdne
fi ..
Le Conseil de rUniIJersité

.Lt\nnales de la Faculté des Sciences

:

.,'.
•

~ ••

' ~

•

•

.

..

,.'

,.

.. ' ...... ~

c,'
p':.

....

",

-.

"

:

.

:":

:"

~.

&lt;1'

'."

.'

'"

,,'!'.

....
.. ....

Annales des Facultés de Droit
et des Lettres

.
;

.

.

'.

~

.

'!'

"

.
......

Annales de l'Ecole de Médecine
et de Pllarn18cie

o'

,
•

Le Directeur-Gérant: Michel
Marsellle. - Typ. et Lith. BARLATIER, rue Venture, 19.

CLERC.

�ALES
';O,

, -

.
_.,

.

1

.

.

,

,',
.{

~"::

'.
:'

,

"

l ' ."-

.,:"

"

•

.

-

"

.......

-

• :-' : . • -

,',

.

;.

~

' ~

".~

,

-

.

~

.

",'.
.. - •

,.

'."'

.. ~ .'

D'AIX

..,:

,

- • . -'.#.,
"

...

Facultés d&amp; Droit et des Lettres

.

..

.

.

DES

'.'

'.,-:'

.-

Tome Il _
. ';

-

"
;.

"
'

"

"'.'"

'

,

"
',.

..

...... .
,

. ".
,

-

."

N° 2

# . -• •

. '. ' .:;

'~'.'

-

.

\

.....

......

Octobre-Décer.nbre

","

.",'

-

.

..
'"'

-.

:1.906

~.

. ~ -.... .."

(DROIT)

'l'

.. ".

PARIS
FONTEMOING,

l\IARSEILLE

..

ÉDITEUR

IMPRIMERIE BARLATIER
19, Hue Venture, 19

4, Rue Le Goff, 4

1906

�SOMMAIRE-

Paul LACOSTE. Son portrait. Discours prononcés sllr sa lombe..... . ........................ .
Robert CAILLEMER. - La famille dans les anciennes coutumes germaniques. .. ....... ............... . .. .
B. RAYNAUD. - L'Action sociale en .face des lois .naturelles
-de l'Économie Politique. . . . . . . .. . ... . ............. .
Henry BABLED. - I~e role des capitaux dans les Colonies
rl'fIIlçaises .... . .................................. .
ÉCROLOGIE. -

·

.

107
117

145
163

TRAVAUX SCOLAIRES:

Thèses de Doctorat .................. , .............. ' .' . ... .. .
A. dOURDAN. - La prescription d'après le Code doit
allemand. . . . . . . . . . . • . . . . .. . ................. ,....
A. MARCAGGI, - Les messages présidentiels en France et
allx Étals-Unis.. . ... :........... . ............. ..
W. OUALID. - Le libéralisme économique de l'Angleterre.

209
210
212

215

VARIÉTÉS:

Recrutement et organisation des Armées
(Collfél'ence faite à la Faculté de Droit d'Aix)...

Capitaine GOTHIÉ. -

ABON~EMENTS
iO francs

France ...................... .

Union postale.......... .......... ..... ... . i2
Un fascicule séparé. . ... ..

.. ... .. .

3

220

�'.

SOJ,JJ

.. "'." ~ -

~

..

-;
"l" ...

"

~.

-.

, .

.'

�'.

.'

,.. ...
't• •

,

.,-'

&lt;1-,.

".'

'

.....
~

"

......

...... ....

..........

"

'
.\

.. . '..
~

...: ....

,

....

:1

0.

�~

'.

ANNALES
DES

FACULTÉS DE DROIT ET DES LETTRES
D'AIX

�"
- .....

'l' . . . . .

.. " ...
',' '..... 1
'"

,
•

t,f

"

&gt;

�</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2197" order="7">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RP-50038_Annales-Droit-Lettres-1906_T02-2.pdf</src>
        <authentication>e9bd429f3a48e855b316a7cf1fb20e76</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10217">
                    <text>5 0 Mil

Facultés de Droit et des
D A I X

1906 - n° 2
Lettres
Tome II — N° 2

J -u.illet-SejptemlDr'e

1906

( LETTRES)

PARIS
f o n t e m o in g ,

MARSEILLE
IMPRIMERIE BA RL ATI E R
19, Rue Venture, 19

é d it e u r

4, Rue Le Gofl', 4

1906

�5 0 Mil

Facultés de Droit et des
D A I X

Tome II — N° 2

J -u.illet-SejptemlDr'e

1906

( LETTRES)

PARIS
f o n t e m o in g ,

MARSEILLE
IMPRIMERIE BA RL ATI E R
19, Rue Venture, 19

é d it e u r

4, Rue Le Gofl', 4

1906

��LES CEINT JOURS A MARS
( 1815)

JPaivl GAFFAHEL

Depuis les prem ières sem aines de l’année 1815, dans louL le
Midi, circulaient de sourdes rum eurs (1). On annonçait le pro­
chain débarquem ent de l ’em pereur Napoléon sur les côtes de
Provence, à la tête de plusieurs m illiers de soldats, décidés à ne
reculer devant aucune des nécessités de la guerre afin de rendre
le trône à leur ancien chef. Peu à peu ces rum eurs prenaient
corps. On signalait des allées et venues incessantes entre l’ile
d ’Elbe et le continent. On arrêtait au passage de prétendus
négociants qui n’étaient que des ém issaires déguisés. Le cabinet
noir interceptait des correspondances suspectes. De l'étranger
on recom m andait la plus stricte surveillance. On était en un
mot dans l’attente de quelque grave événement, et déjà se répan­
dait dans les masses populaires cette vague inquiétude qui est
toujours l’annonce et le prélude d ’une révolution politique.
Le gouvernem ent royal p ourtant n ’était pas autrem ent ému,
et les fonctionnaires affectaient même la plus superbe indiffé­
rence à ces projets qu’ils taxaient volontiers de chim ériques. A
peine si, dans les docum ents officiels, il est fait allusion au
rem uant voisin, dont on connaissait pourtant et l’am bition elles
regrets. Il y a peu d ’exemples dans l’histoire d’un pareil aveugle­
m ent! Est-ce que les Bourbons et leurs partisans ferm aient
(1) Voir lettre d’un père à son' fils, officier français. — Marseille, Dubié,
1815. — Bibliothèque de Marseille. Recueil factice. T. b. g. 17 n.

11

�PAUL GAFFAREL

volontairem ent les yeux à la lum ière, ou bien, comm e on l’a
prétendu, est-ce qu’une vaste conspiration s’étendait sur la
France entière avec la connivence des autorités, et l’assentim ent
tacite de la nation ? Les puissances alliées, ou du m oins deux
d’entre elles, l’Angleterre et l’Autriche, m écontentes de la to u r­
nure qu’avaient prise les événements, désiraient elles, comme
on l’a encore écrit, m ettre de nouveau l’Europe à feu et à sang
afin de retirer dans la confusion générale de nouveaux avantages,
et étaient-elles décidées à soulever une conflagration générale
en laissant à Napoléon toute liberté d’agir? Il est probable q u ’il
y a du vrai dans toutes ces allégations : c’est-à-dire que les
Bourbons ne com prennaient rien aux nécessités deleu r position,
que l’Em pereur avait conservé de nom breux partisans, et que
les alliés, m écontents les uns des autres, n’attendaient qu’une
occasion pour s’entre-déchirer. Napoléon, bien informé et résolu
à tirer parti des circonstances, crut venu le m om ent d’agir, et
quitta l’île d’Elbe.
Nous n’avons pas à raconter ici celte prodigieuse aventure,
cette m arche triom phale à travers la France qui, en vingt jours,
conduisit de Porto-F errajo à Paris l’E m pereur et les quelques
centaines de soldats qu’il avait associés à sa fortune. A Marseille
on n ’apprit le débarquem ent que dans la nuit du 3 m ars 1815.
Le m aire, M ontgrand, ne crut pas devoir com m uniquer tout de
suite cette grave nouvelle à la population. Il se contenta (1)
d’avertir les com m issaires de police, cc Un débarquem ent a eu
lieu sur les côtes de la Basse Provence, leur écrivait-il le 4 m ars.
L’im prudence de cette dém arche, avec 8 à 900 hom m es de
troupes, peut donner à penser que l’on a compté sur des intelli­
gences dans l’intérieur. Il est donc très im portant de surveiller
avec soin tous les m ouvem ents, de recueillir tous les propos, de
suivre avec attention les colporteui's de tout genre, les voyageurs,
etc., et de ne pas perdre de vue les gens qui donneraient le
m oindre m otif de suspicion. Vous m ’instruirez de suite par de
simples billets sans cachet de ce que vous apprendrez. T out cela
(1) Archives de Marseille. Dossier police.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

155

doit être fait avec prudence, sans donner de la méfiance ni
alarm er le public. Au reste il sera rassuré par une proclam ation
qui sera affichée cet après-m idi. »
Le m aire partageait donc l’illusion comm une. Il ne croyait
pas à l’im portance de celte tentative. Il eut été volontiers de
ceux qui s’en félicitaient, car ils trouvaient ainsi le moyen légal
de se débarrasser d ’un adversaire gênant. A les entendre, quel­
ques compagnies de gendarm es suffiraient pour arrêter l’u su r­
pateur, qu’on livrerait ensuite à la vindicte publique. Ils ne
soupçonnaient ni l’élan des populations vers celui qui, à tort ou
à raison, personnifiait la Révolution, ni la force de l’opinion qui
se prononçait énergiquem ent contre tout retour à l’ancien
régime. Pendant plusieurs jours, alors que Napoléon se diri­
geait par la m ontagne sur Grenoble, ni le m aire, ni le préfet, ni
aucune des autorités civiles et m ilitaires ne p aru t se douter de
la prochaine victoire de celui qu’ils affectaient de nom m er l’ogre
de Corse. Ce qui peut-être les entretenait dans cette aveugle
confiance, c’est que la grande masse du peuple à Marseille était
sincèrem ent royaliste. Les M arseillais avaient eu trop à souffrir
du régime im périal pour en souhaiter le retour. Les ouvriers du
port, les pêcheurs, leurs femmes surtout, affichaient dans leur
langage des sentim ents ultra royalistes, et ne perm ettaient pas
q u ’on en exprim ât publiquem ent de contraires. Ainsi le 6 m ars,
un certain Joseph Grim aud (1), sans doute quelque ancien
soldat, s’étant perm is de c rie ra plusieurs reprises Vive l’Em pe­
reur! fut entouré par une foule furieuse et menacé de mort.
Sans le secours de la garde nationale il aurait été mis en pièces
par les femmes, qui déjà l’avaient saisi. Bien que surpris par
cette explosion inattendue de bonapartism e, M ontgrand affecta
de la considérer comme une m anifestation isolée, et se contenta
d ’en prévenir le préfet. Ce qui d’ailleurs l’encourageait dans
sa confiance, c’était l’attitude du chef m ilitaire de la région, du
m aréchal prince d’Essling.
Malgré ses longs et glorieux services, Masséna, depuis 1813,
(1) Archives de Marseille. Lettre du maire au procureur du roi (t&gt; mars 1815).

�156

PAUL GAFFAREL

avait été relégué dans le com m andem ent de la huitièm e division
m ilitaire. C’était une retraite anticipée qu’on lui avait imposée,
et dans un m om ent où il aurait pu rendre de réels services à
cause de son incontestable m érite m ilitaire et surtout de l’ascen­
dant qu’il exerçait sur la troupe. Le m aréchal, à ju ste titre
mécon tent, n ’aurait donc pas m ieux dem andé que de se rallier
à la m onarchie, m ais les Bourbons, qui n ’avaient pas oublié le
grand rôle qu’il avait joué, le tenaient en suspicion. Au lieu de
le relever de sa disgrâce, ils l’avaient confiné dans son obscur
com m andem ent. Les M éridionaux, de leur côté, ne subissaient
qu’avec peine son autorité et ne lui tém oignaient qu’antipatbie
et défiance, en sorte qu ’il n’osait pas se prononcer et attendait
les événements. Il est plus que probable qu’il fut m is au courant
de ce qui se préparait à l’île d’Elbe et q u ’il ne lit rien pour s’y
opposer. On a beaucoup parlé de sa trahison (1) ; m ais il était
trop avisé pour se com prom ettre ouvertem ent. Il préférait ne
pas se prononcer et se réservait d’agir d’après les circonstances.
Il est certain que le m aréchal n’ignorait rien de ce qui se
passait à File d’Elbe. A diverses reprises lui furent dépêchés des
ém issaires directs. Il ne paraît pas les avoir encouragés, mais il
ne fit rien non plus pour les dissuader. Peut-être même était-il
de connivence avec certains d’entre eux. Un certain Vincent (2)
avait été arrêté et mis en prison au Palais de Justice de Marseille
pour s’être opposé aux provocations de certains officiers de la
garnison. Il y rencontra diverses dames qui, débarquées de l’île
d’Elbe, avaient été provisoirem ent retenuesà Marseille. C’étaient
Mmc Rousseau, dont le m ari était prem ier officier de bouche de
l’Em pereur ; Mmc Deschamp, femme du fourrier du palais ;
Mmc Sénés, dont le m ari était prem ier quartier-m aître de la
garde im périale, et Mmc Bertrand, la femme du grand m aréchal.
Vincent gagna leur confiance, et l’une d'elles, Mmo Deschamp,
(1)
La plupart des renseignements relatifs à la conduite de Masséna pendant
les Cent Jours sont empruntés à un dossier, conservé aux archives de la Pré­
fecture des Bouches-du-Rhône, où ont été réunis tous les documents relatifs
au commencement d’instruction dirigée contre le maréchal.
2) Dossier Masséna. Rapport Vincent, 15 novembre 1815.

�*

LES CENT JOURS A MARSEILLE

157

finil par lui avouer que l’E m pereur était toujours eu correspon­
dance avec ses amis de France et d’Italie, que cette correspon­
dance lui était adressée dans des caisses de citrons, à l’adresse
du grand m aréchal, m ais que l’E m pereur avait grand soin de
les défaire lui-même. Masséna avait déjà prom is son concours
et il avait expédié une lettre, enfermée dans un fromage, où il
annonçait la défection prochaine des garnisons de Marseille et
de Toulon.
Le rapport de Vincent est daté du 15 novem bre 1815. 11 est
probable que, dans son désir d’être bien noté, Vincent avait
exagéré ou même dénaturé ses souvenirs : mais il paraît
dém ontré que des relations presque régulières existaient entre
File d ’Elbe et le continent et que le m aréchal Masséna ne les
ignorait pas. Ce qui semble plus sérieux est la m ission de Pons
de l’H érault, intendant général de Napoléon à File d'Elbe, qui,
envoyé sur le continent à la fin de février 1&lt;S15, m ais reconnu
par le vicomte de Bruges et le général Erneuf, fut arrêté et
conduit au m aréchal. Ce dernier eut un long entretien avec lui,
et, par m esure de précaution,_ le lit conduire au Château-d’If.
Pons s’y lia avec, un colonel portugais, un faussaire, SaintMichel, et lui dévoila (1) les projets de l’exilé. 11 lui apprit en
même tem ps que M urat n ’attendait q u ’un signal pour se joindre
à son ancien m aître, et lui avait déjà envoyé de Naples un million
tout disposé dans des caisses cerclées de fer. C’étaient là sans
doute les produits de l'im agination de Vincent, m ais Pons n’en
était pas m oins le dépositaire de beaucoup de secrets, et, si
M asséna l’avait enfermé au Château d’If, c’était m oins pour le
p u n ir que pour le soustraire aux poursuites judiciaires. Aussi
bien le C hâteau-d’If était devenu comme un lieu de refuge poul­
ies partisans de l’Em pire. Tous les agents secondaires, su r­
veillants, geôliers, douaniers, étaient comblés de cadeaux par
les dam es détenues, café, tabac, m ousselines et ju sq u ’à des
m ontres ; aussi se m ontraient-ils peu exigeants et ferm aient-ils
volontairem ent les yeux sur bien des irrégularités. Pendant les
(1) Rapport Vincent.

�PAUL GAFFAREL

Cent Jours ils se firent donner par ces daines des certificats
élogieux dont ils se servirent auprès du nouveau préfet, F rochot.
Il est donc certain que Masséna, s’il ne connaissait pas les
détails de l’entreprise, n ’ignorait pas que le débarquem ent
devait être tenté.
Lorsque, quelques jours plus tard, eut été renversé le gouver­
nem ent royal, un des prem iers actes de Masséna, rallié aussitôt
à l’Em pire, fut de délivrer les prisonniers bonapartistes du
Chàteau-d’If. Dès le 10 avril 1815, il expédiait l’ordre au com ­
m andant du Château, T rahan, de rem ettre au lieutenant de
vaisseau Internet, com m andant la goelette L'Antilope, tous les
prisonniers provenant de File d’Elbe, et surtout Pons de
l’H érault (1). Aussi bien ce dernier se savait tellement en sûreté
qu’il donnait, au Chàteau-d’If, de grands dîners, pendant
lesquels il distribuait aux convives des cocardes tricolores et
buvait à la santé de l’Em pereur, sous les yeux com plaisants de
T rahan. Infernet n ’eut aucune peine à rem plir sa m ission. Dès
le 11 avril, T rahan lui rem ettait en m ains (2) propres non seu­
lem ent Pons de l’H érault, qui partait aussitôt pour Paris, m ais
s’arrêtait en chem in pour prendre possession de la préfecture du
Rhône. II lui livrait encore le pharm acien Bellorgeai, le secrétaire
Fourni, le cuisinier Chandelier, le capitaine m arin Pollicary, le
capitaine des m am eluks Paole, le capitaine de la garde
Demontet, le lieutenant Beaucardi, le libraire Am area, le lientenant de la garde F uturskoï et le capitaine d’artillerie Courtier.
C’étaient autant de tém oins com prom ettants, dont M asséna
était aise de se débarrasser sous prétexte de leur rendre la
liberté.
Deux autres citoyens furent plus tard accusés d’avoir connu
les intentions de Napoléon et d’avoir eu à ce propos de secrètes
conférences avec le m aréchal. L’un d ’eux se nom m ait Regnier (3).
Il était sous-inspecteur des revues à Toulon. Il au rait apporté,
dans la nuit du 3 au 4 m ars, d ’im portantes nouvelles à Masséna,
(1) Rapport Vincent.
(2) Dossier Masséna. Enquête du commissaire Caire.
(3) Id. Interrogatoire Regnier.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

159

au rait eu avec lui une entrevue qui se serait prolongée, et on
l’aurait vu sortir du quartier général, le 4 m ars an m atin,
tenant en m ain un gros rouleau de papiers. Regnier, quand on
l’interrogea plus tard, se contenta de nier purem ent et sim ple­
m ent. Comme on ne pouvait opposer rien de précis à ses alléga­
tions, on dut s’en contenter. Le second tém oin était le docteur
L autard (1) m édecin en chef des hôpitaux. Q uand on l’interrogea
une prem ière fois, le 19 janvier 1816, il répondit « q u ’ayant été le
m édecin de M. le m aréchal M asséna à l’époque précitée, il l’a
toujours entendu parler de sa m aladie et jam ais d’affaires poli­
tiques ». On com ptait en h a u t lieu paraît-il, sur la déposition
de L autard. Aussi l’im pression fut-elle m auvaise à Paris.
Decazes, alors m inistre de l’intérieur, écrivait à son sujet au
com m issaire général de police Caire : « il se trouverait étrange­
m ent com prom is par nom bre de docum ents qui, dans ce m om ent
sont entre nos m ains. Vous lui rappellerez q u ’il a été honoré des
bontés du Roi, décoré p ar lui, et q u’il lui doit de ne pas tra h ir ses
intérêts ». Mais L autard, qui certainem ent fut un des confidents
de Masséna, persista dans son m utism e. Lors d’un second in te r­
rogatoire, qui eut lieu le 24 février, «décoré, dit-il, par Sa Majesté
de la croix de la Légion d’honneur, c’est pour rester fidèle
à cet honneur q u ’il a déclaré s’en tenir à sa prem ière déposition».
Un troisièm e déposant, le banquier Vidal (2), lut beaucoup
plus explicite. Il avait reçu le 2 m ars 1815, de Cannes, une lettre
anonym e, où on lui annonçait le débarquem ent de l’Em pereur.
Il la com m uniqua à l’adjoint R aynaud, et, sur son conseil, la
porta à M asséna : « Cette lettre contenait le débarquem ent
d’environ douze cents hom m es au golfe Ju an , au nom bre desquels
on assu rait que Bonaparte était. Je déclare que M. le m aréchal
M asséna ne m ’a fait aucune question ou observation au sujet de
la dite lettre. » Il se contenta de la garder par devers lui et
congédia le com prom ettant banquier.
De tout ceci résulte que le m aréchal était au courant de ce qui
se préparait, m ais que, sans se prononcer encore, il attendait
(1) Id. Interrogatoire Lautard.
f2) Interrogatoire du 18 janvier,

�1(50

PAUL GAFFAREL

les événements. Il est cependant perm is d'affirm er que son rôle
fut louche et son attitude peu digne, car, ni dans un sens ni dans
l’autre, il ne p rit les dispositions que com m andaient les circons­
tances. Sans doute il ne trahit pas ouvertem ent, m ais il laissa
se consom m er la trahison, se réservant .d’en profiter. Il n ’au rait
eu qu’à donner son ordre, qu’à étendre le bras, et, comme il
disposait de toutes les ressources m ilitaires de la région, il est
probable que Napoléon aurait été arrêté dès les prem ières heures
de sa m arche. Il ne voulut pas prendre de décision et se m aintint
dans la stricte observation de ses devoirs m ilitaires. Les événe­
m ents allaient bientôt lui forcer la m ain.
Dès le 3 m ars des lettres privées avaient annoncé aux Mar­
seillais le débarquem ent de Napoléon. Les officiers (1) à dem isolde n ’auraient pas m ieux dem andé que de proclam er im m é­
diatem ent l’Em pire. Quelques-uns d ’entre eux, on a su (2) plus
tard leurs noms, Vachot, Magnan, L archier, Mossy, Allier, Abbé,
Garus, etc., s’étaient même réunis dans une bastide sur les
bords du Jarret, et parlaient de m archer sur la Préfecture. Un
prêtre corse, Campile, présidait ces m ystérieux conciliabules.
L’attitude de la population et surtout des ouvriers des ports
leur donna pourtant à réfléchir. D’ailleurs M asséna n ’avait pas
laissé pénétrer ses intentions. Ils sc contentèrent de grouper
leurs adhérents, et, eux aussi, attendirent les événements.
Dans la journée du 4 m ars la nouvelle se confirm a. Des attrou­
pem ent se form èrent im m édiatem ent dans les principaux cafés,
et bientôt dans la rue. Au café Casali les officiers de la garde
nationale, sous la conduite de l’un d’eux, le comte de Panisse,
résolurent de se rendre au quartier général, afin de supplier le
m aréchal de prendre des m esures contre 1’usurpateur. « Chemin
faisant, a plus tard déclaré l ’un d’eux, Hallaglia (3), nous voyons
affluer de toutes les rues latérales donnant dans la rue Paradis
une im m ensité d’h abitants qui venaient sc joindre à nous pour
le même m otif». Le m aire et le préfet se trouvaient en ce
(1) Dossier Masséna. Enquête du commissaire Caire.
(2) Id. Rapport de l’inspecteur de. police Hallbran, 10 janvier 1816.
(3) Dossier Masséna. Interrogatoire Battaglia (22 janvier 1816).

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

11)1

m om ent près du m aréchal. Quelques royalistes de m arque
s’étaient joints à eux, et tous, enfiévrés par la prodigieuse nou­
velle, réclam aient des m esures plus violentes les unes que les
autres. L'un d’entre eux, Séguier (1), qui sans doute im patientait
Masséna par son insistance, reçut de lui une réponse assez
sèche : « Tout cela n ’est rien ! Il faut m aintenir l’ordre en ville ».
Le com m andant de gendarm erie, Toscan du T errail (2), beau­
coup plus pratique, proposa tout de suite des m esures répres­
sives. Il se faisait fort, en se m ettant à la tète des gendarm es
disponibles, d’arrêter Napoléon au passage de la D urance. De
lait rien n ’était plus aisé. Quelques hom m es résolus auraient
alors suffi pour interrom pre la m arche de l’Em pereur. Avec sa
grande expérience m ilitaire Masséna s’en rendait compte, mais
il ne voulait pas prendre sur lui la responsabilité de la guerre
civile. 11 déclara donc au com m andant du Terrail que «. sa pré­
sence était plus utile à M arseille qu’ailleurs », et qu’il n’y avait
qu’à attendre les ordres de Paris.
N éanm oins, comme il se défiait de l’esprit d’initiative du
com m andant, il le pria de ne point parler de son projet au
préfet Albertas. « Je le verrai, lui dit-il, et lui en ferai p art moimême. » Du T errail fut indigné (il) de cette faiblesse; m ais il
n ’avait qu’à obéir : « Je ne cachai à personne, a-t-il dit plus tard,
m on opinion sur les m esures à prendre. Je la m anifestai p u b li­
quem ent, et je fus vivem ent affecté de ce q u ’elle n ’avait pas été
adoptée (4). » Les syndics des portefaix de Marseille, Félix
M aurin, Joseph Aubert, Guillaume M érentier, Pierre Simon et
Sauveur Rulf firent également savoir à Masséna qu’ils étaient
disposés à appuyer les gendarm es.
La prudente altitude du m aréchal exaspéra les partisans de la
Royauté. Ils descendirent dans la rue, se m êlèrent au peuple, et,
bientôt, des cris furieux som m èrent Masséna d’avoir à rem plir
son devoir, tout son devoir. Masséna, si brave devant l’ennemi,
(1)
(2)
(!!)
(4)

Dossier Masséna. Interrogatoire Séguier.
Ici. Interrogatoire Toscan du Terrail.
Id. Interrogatoire Toscan du Terrail.
Id. Interrogatoire des syndics.

�PAUL GAFFAREL

perdait son courage en face de la foule. Il crut nécessaire de se
m ontrer au balcon de son hôtel, un drapeau blanc à la m ain, et
prom it de rester fidèle aux Bourbons. C’était un prem ier enga­
gement. On voulut bien le croire sincère, m ais on le pria de
prendre sur le cham p les m esures nécessaires pour arrêter
l’usurpateur. Le m aréchal s’y engagea et ordonna, en effet, à un
de ses lieutenants, au général Miollis, de m archer contre Napo­
léon; mais, on se défiait de son zèle, et le préfet, m arquis
d’Albertas, jugea utile de recourir à d’autres m oyens de défense.
Le 4 m ars, au soir, était affichée sur tous les m urs de Marseille,
avec la signature d’Albertas, la proclam ation suivante : « Je
crois devoir opposer l’exacte vérité des faits aux récits m enson­
gers des agitateurs qui voudraient vous alarm er. Quelques sala­
riés de l’île d ’Elbe, repoussés par la fidélité du com m andant
d ’Antibes, après avoir débarqué le 2 à Cannes, se sont dirigés
sur Grasse et cherchent à gagner les m ontagnes du Dauphiné.
Un courrier, parti de Fréjus, en a donné la nouvelle au gouver­
nem ent. Le comte de Bouthilier, préfet du Var, les généraux
Abbé, Moranger et des troupes de Toulon sont à leur poursuite.
Le m aréchal prince d’Essling, fidèle à son légitime souverain
comme à la victoire, a pris des m esures pour les arrêter dans
leur m arche. Bénissons la Providence d’avoir inspiré à l’Exilé
de l’ile d’Elbe celle dernière et folle entreprise. Regrettons qu’il
ait évité noire déparlem ent, où il n ’eùt point trouvé de com­
plices, m ais la juste punition de ses forfaits. J ’espère vous
apprendre bientôt que la source des troubles q u ’on voudrait
renouveler est tarie pour toujours. »
Malgré ces félicitations de com m ande et ces assurances de
prochaine victoire, le préfet des Bouches-du-B hône n ’était pas
autrem ent rassuré. Com prenant d’instinct que les paroles ne
valaient pas les actes, il essaya d’user des moyens que la loi
m ettait à sa disposition. Il pouvait com pter sur le dévoue­
m ent (1) des gardes nationaux qui ne dem andaient qu’à entrer

(1) Voir l'adresse de la garde nationale de Marseille, rédigée par le comte
çte Panisse, et contresignée par plus de 3000 gardes nationaux (5 mars 1815),

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

163

en campagne, m ais il 11e s’en contenta pas. En sa qualité de
com m andant en chef de cette garde, et, en vertu de son droit de
réquisition, il ordonna la form ation d’une arm ée de volontaires,
pris, non seulem ent dans la garde nationale, m ais dans tous les
rangs de la population, et annonça qu’il se m ettrait à leur tète
et les conduirait bientôt au feu. Masséna, piqué au jeu, fit alors
un nouveau pas en avant, et, le 9 m ars, adressa aux M arseillais
la proclam ation suivante :
« L ’ennemi a passé avec trop de rapidité sur les frontières de
m on gouvernem ent pour q u ’on pût s’y opposer; m ais j ’ai pré­
venu en tem ps utile toutes les autorités qui peuvent l’arrêter
dans sa m a rc h e .... Les avis que j ’ai donnés ont eu tout le succès
que je pouvais en attendre. Ils ont empêché l’ennem i de trouver
sur son passage les auxiliaires sur lesquels il com ptait. Je suis
déjà prévenu officiellement que les débouchés du val Drôme et
du val de Nyons sont gardés; qu’une correspondance a été
établie de Gap à Valence par les m ontagnes du Diois pour
diriger les troupes suivant l'occurence; que le lieutenant géné­
ral Duvernet s’est porté de Valence au-devant de l’ennem i, sur
la route de Gap après avoir concerté ses opérations avec le
général M archand ; que M. le lieutenant général com m andant à
Lyon a réuni trois régim ents d’infanterie et un régim ent de
dragons. Toutes ces dispositions doivent vous rassurer. D’un
autre côté, je veillerai à ce que la tranquillité du paisible
citoyen 11e soit pas troublée, et je vous réponds que, secondé de
M. le m arquis d ’Albertas, votre préfet, et de vos autres m agis­
trats, je saurai la m aintenir dans son intégrité. H abitants de
Marseille, vous pouvez com pter sur mon zèle et mon dévoue­
ment. J ’ai ju ré fidélité à notre Roi légitime. Je 11e dévierai
jam ais du chem in de l’honneur. Je suis prêt à verser tout mon
sang pour le soutien de son trône. »
. Malgré ces belles protestations les M arseillais continuaient à
se défier du m aréchal. Bien que, dans ses entretiens fam iliers,
il affectât la plus superbe confiance, on ne croyait pas à sa
sincérité. Sans doute on répétait un de ses propos : « rassurezvous-vous. Le renard est traqué ! », m ais on savait aussi q u ’il

�164

PAUL GAFFAREL

avait ajouté en sourdine (1) : « Il faut qu’il y ait bien peu d’eau
pour que les canards ne se sauvent pas. » On p arlait aussi de
l’envoi d’un des aides de cam p, Porcher de Richebourg, à Grasse
pour avoir des renseignem ents certains, et du départ dans la
direction de Gap et de Grenoble de nom breux ém issaires du
m aréchal. On faisait rem arquer, non sans am ertum e, qu’un
sergent venait d’assasiner un factionnaire, Michel, des M arti­
gues, qui avait crié : « Vive le Roi », pt que ce sergent n ’avait
même pas été inquiété. Aussi l’incertitude était-elle grande, et,
malgré la surveillance de la police, les partisans de l’E m pereur
sentaient grandir leurs espérances. Ils com m ençaient même à
ne plus en m odérer l’expression. Quelques soldats enfermés au
fort Saint-Jean, l’histoire n ’a pas retenu leurs nom s, se croyaient
tellem ent assurés du succès prochain qu’ils n ’hésitaient pas à
s’adresser aux poissardes de la halle et essayaient de préparer une
m anifestation. &lt;c J ’ai l’honneur, écrivait (2) le m aire au préfet
(10 m ars 1815), de vous adresser sous ce pli une des lettres
écrites par des prisonniers du fort Saint-Jean aux poissardes. Il
y en a trois. Elles sont toutes les mêmes. Une espèce de porlelaix était chargé de les porter. Il a été arrêté par quelques
particuliers. L’un d’eux a dit qu’il était accouru au cri des
poissardes qui désignaient cet hom m e comme porteur de lettres
de Ruonaparte. Ce porteur les tenait entre m ains. 11 n’a fait
aucune difficulté de les m ontrer, et a même conduit ces gens-là
à la poissonnerie ville, où il en avait déjà rem is une, et q u ’ils
ont retirée. » On signalait d ’autre part de nom breux concilia­
bules entre républicains et bonapartistes. Rarras, l’ex-Directeur,
bien qu’il ne fût pas suspect de tendresse pour l’Em pereur,
était surveillé de près dans son château des Aygalades, car on
le supposait très capable d’un revirem ent politique, et tout
disposé à u n ir ses am is républicains aux partisans de l’E m ­
pire (3), afin de renverser plus aisém ent les Rourbons.« J ’avais,
(1) Faoura que l’aguc ben paou d’aigo, perquè leis canal s si saouvon pas.
Lettre d’un Marseillais au maréchal Masséna.
(2) Archives de Marseille. Dossier de la police.
(3) Archives de Marseille. Lettre du 25 mars.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

165

écrivait M ontgrand au préfet, d’après voire autorisation, visé
le passeport de l'ex-Directeur B arras pour se rendre à Aix en
Savoie. Il vient de m’écrire la lettre dont j ’ai l'honneur de vous
adresser la copie. Je ferai surveiller attentivem ent sa conduite
et les personnes qui auront des relations avec lui; » Une de ces
personnes, le capitaine en retraite M orin, avait justem ent été
dénoncée comme un émissaire dangereux. M ontgrand le recom ­
m ande à la surveillance toute spéciale de la police, et, comme
on l’avait vu m onter dans une voiture à Bédarride, il s’em pressa
d’écrire (1) à son collègue pour le m ettre en garde : « Cet hom m e
a été signalé comme suspect. Je vous invite à tâcher de le
découvrir et de le suivre dans ses actions. On pense qu’il est
venu à Marseille recruter pour l’arm ée rebelle. Dans le cas où
vous seriez convaiucu de scs crim inelles intentions, vous le
feriez arrêter et conduire chez M. le Préfet. »
Le m aire de Marseille, dans son émoi grandissant, m ultipliait
les m esures de précaution. Dès le 8 m ars, il s’adressait (2) au
comte de Panisse, m aréchal de cam p, inspecteur de la garde
nationale, et le priait de surveiller avec soin les allées et venues
entre M arseille et Toulon d’un côté, Marseille et Aix de l’autre.
Passeports exigés des étrangers et rem ise entre les m ains des
com m issaires de police de tous les voyageurs non m unis de ce
viatique, dem ande de rapports détaillés et journaliers sur l’état
des esprits, exécution stricte de toutes les consignes m ilitaires,
sans doute l’état de siège n ’était pas encore proclam é, m ais il
s’en fallait de peu! Quelques jours plus tard, le 20 m ars,
M ontgrand prenait des m esures encore plus sévères. Trois
corps de garde étaient établis à la barrière Saint-Lazare, à SaintJu st et sur le chem in de Toulon. Un com m issaire de police se
tiendrait en perm anence, pendant vingt-quatre heures, dans
chacun de ces postes, et il arrêterait, sans autre forme de
procès, tout courrier non m uni d ’un passeport, tout voyageur,
même tout piéton, « s’il n’est m uni d’un passeport délivré

(1) Archives clc Marseille. Lettre du 25 mars.
(2) Archives de Marseille. Lettre du 8 mars.

�166

w

PAUL GAFFAftEL

ailleurs que dans le pays occupé par l’ennemi. » En outre les
inscriptions chez les hôteliers, logeurs et fournisseurs seront
l’objet d’un examen attentif. Le préfet Alberlas, informé de ces
m esures, les approuvait toutes sans exception, ne com prenant
pas que l’excès de ces précautions attestait les inquiétudes
gouvernem entales.
L’alerte presque ridicule de Camoins donna la m esure de ces
inquiétudes. Le 12 m ars, on avait signalé sur les hauteurs de
Camoins la présence d ’une trentaine d’hom m es en arm es. On
sut plus tard que c’étaient des gardes nationaux d’Aubagne qui
poursuivaient quatre soldats détachés de la suite de Napoléon.
Les habitants de Camoins avaient pris peur et s’étaient enfuis
ju sq u ’à Marseille, sem ant la panique sur leur passage et annon­
çant la prochaine attaque des bonapartistes. On b attit aussitôt
la générale, et une cohue turbulente de volontaires se porta à la
rencontre des prétendus assaillants. On ne sut la vérité que deux
jours plus tard. Les volontaires en furent pour leurs frais d’hé­
roïsm e, et M ontgrand (1), très navré de celle piteuse dém ons­
tration, essaya d’en faire retom ber le ridicule sur les habitants
de Camoins : « Quand vous irez dans ce ham eau, écrivait-il au
com m issaire de police Bourguignon, dites-leur qu’ils devaient
aller au devant de l’ennem i, surtout s’ils n’étaient qu’au nom bre
de vingt-cinq hom mes! Le ham eau devait se lever en masse avec
des fusils de chasse pour aller reconnaître l’ennem i, le pour­
suivre, l’arrêter et le conduire devant les autorités supérieures. »
P endant que le m aire de Marseille donnait ainsi à ses subor­
donnés des leçons de stratégie, Napoléon poursuivait sa m arche
victorieuse. E n traîn an t à sa suite les régim ents ébranlés, escorté
p ar des populations en délire qui l’acclam aient comme le
sauveur de la patrie, il voyait tom ber devant lui, sans tirer un
coup de fusil, les portes des forteresses les plus redoutables, et,
d ’un élan irrésistible, accentuait son m ouvem ent sur la capitale.
Les autorités m arseillaises ignoraient-elles ces progrès, ou vou­
laient-elles sincèrem ent rester lidèles au m onarque légitime, il
(1) Archives de Marseille.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

167

est difficile de se prononcer sur ce point, mais elles agirent
comme si elles étaient persuadées de la chute prochaine de
l’usurpateur, et Marseille devint comme la capitale des régions,
qui ne voulaient pas encore s'incliner devant le fait accom pli.
Aussi le m aire s’empressa-l-il de taire afficher les dépêches (1)
plus qu’optim istes, qu’il reçut alors du duc d ’Angoulême. « Le
m aréchal Ney m arche à la tête de troupes sur la fidélité des­
quelles on peut com pter — un élan général se fait sentir, et tout
présage que la résistance du tyran sera opiniâtre et couronnée
de succès. »
Le duc d’Angoulême, si affirm atif dans ses espérances, était en
tournée dans les départem ents du Midi quand débarqua Napo­
léon. Le m inistère le chargea d’organiser une arm ée qui opére­
rait sur les derrières ou sur le liane des envahisseurs. 11
s’em pressa d’avertir Masséna cl lui annonça sa prochaine arrivée
à Marseille. Le m aréchal était ju sq u ’alors resté fidèle uses enga­
gements. Non seulem ent le drapeau blanc flottait sur tous les
édifices publics, m ais encore des m ouvem ents de troupes avaient
été ordonnés, et de pom peuses et retentissantes proclam ations
annonçaient aux populations du Midi la prochaine entrée en
campagne contre l’usurpateur. Masséna s’était même em pressé
de m ettre à l’ordre du jo u r la fameuse proclam ation de Soult,
alors m inistre de la guerre (8 m ars 1815). Nous la reproduisons
ici en tan t que docum ent historique de haute valeur, et comme
preuve nouvelle du peu de fixité des sentim ents politiques des
principaux personnages de l’E tat : « Soldats ! Cet hom m e qui,
naguère, abdiqua aux yeux de toute l’Europe un pouvoir usurpé
dont il avait fait un si fatal usage, B uonaparte, est descendu sur
le sol français qu’il ne devait plus revoir. Que veut-il ? La guerre
civile. Que cherche t-il ? Des traîtres. Où les trouverait-il ?
Serait-ce parm i ces soldats qu’il a trom pés et sacrifiés faut de
fois en égarant leur bravoure "? Serait-ce au sein de ces familles
que son nom seul rem plit encore d ’effroi ? Buonaparte nous
m éprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un sou(1) Dépêches du duc d’Angoulême au préfet Albertas, 13 et 14 mars 181(5.

�vcrain légitime et bien aim é pour partager le sort d’un hom m e
qui n’est plus qu’un aventurier. Il le croit, l’insensé, et son
dernier acte de démence achève de le faire.connaître. Rallionsnous autour de la bannière des lis à la voix de ce père du peuple,
à ce digne héritier des vertus du grand Henri. Il vous a tracéluiraèinc les devoirs que vous avez à rem plir. Il met à votre tête ce
Prince, modèle des chevaliers français, dont l’heureux retour
dans notre patrie a déjà chassé l’usurpateur, et qui aujourd’hui
va, par sa présence, détruire son fol et dernier espoir. »
C’était déjà beaucoup que d ’avoir perm is l’affichage de celle
proclam ation. Masséna pourtant ne crut pas avoir assez fait. De
concert avecM onlgrand et Alberlas, il rédigea (15 m ars 1815) une
proclam ation aux M arseillais, aussi em phatique que violente,
dans laquelle après avoir annoncé la prochaine arrivée du duc
d’Angoulême à Marseille, il ajoutait : « Il recevra de vous les
gages et les preuves indubitables du dévouement et de la fidélité
que les circonstances com m andent et dont vos cœ urs ont
toujours été pénétrés. Vous rejetterez toutes les m anœ uvres
perfides de quelques agitateurs, dont les insinuations tendent à
troubler l’harm onie, qui règne entre les braves gardes nationales
et les troupes de ligne. Leurs vœux coupables seront trom pés.
Rien ne pourra nous désunir. Il n ’y aura pour le citoyen et poul­
ie soldai qu’un seul cri, défendre au péril de nos jours le trône
de notre bon roi Louis XVIII. Vive le roi ! ».
En effet, lorsque le duc d’Angoulême fit son entrée à Marseille,
non seulem ent il fut reçu aux acclam ations de la foule, m ais le
m aréchal se m it à ses ordres et p arut disposé à le seconder de
tout son pouvoir. Le prince crut ou feignit de croire à ces protes­
tations intéressées. 11 se m ontra partout en public dans la
compagnie du m aréchal, et lui prodigua les témoignages de sa
confiance. Les M arseillais étaient m oins crédules. Le jo u r même
de l’entrée du prince, le docteur Niel (1), du h au t de son balcon, en
pleine rue Saint-Ferréol, s’écriait en désignant le m aréchal assis
assis à côté du duc : « Gare au traître! ». Un ouvrier se glissait
(1) Dossier Masséna. Interrogatoire Jordani, 21 février 181(5.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

169

auprès (lu prince, et sans se soucier du voisinage, criait à haute
v o ix : « Méfiez-vous du borgne!. » Au m êm e m om ent une
femme s’agenouillait devant Masséua, et les m ains jointes
« M aréchal ! ne trahissez pas ce bon prince. » Le duc d'Angoulême ne tin t pas compte de ces dénonciations. Comme il ne.
pouvait agir sans le concours efficace de Masséna, il repoussa
toutes les insinuations et affecta, au contraire, de com bler le
m aréchal de caresses eL de com plim ents.
L ’intention des Bourbons était d’organiser, ou plutôt d’im pro­
viser dans le Midi une arm ée composée m oitié de troupes
régulières, m oitié de volontaires, qui rem onterait la vallée du
Rhône et s’attacherait aux derrières de Napoléon, avec l’espoir
que, retenu en avant par d ’autres troupes, il serait refoulé et
pris de la sorte entre deux feux. Le concours de M asséna était
indispensable. 11 n ’osa pas le refuser, et quelques régim ents
reçurent l’ordre de p a rtir; m ais il n ’y avait pas à se dissim uler
que les dispositions des soldats étaient plutôt m auvaises. Mieux
a u ra it valu s’appuyer uniquem ent sur les volontaires, dont beau­
coup avaient déjà servi, et qui tous étaient anim és du désir
sincère de se rendre utiles à la Légitimité. Le jo u r même de son
arrivée, le duc d’Angoulême avait cherché à surexciter leur
bonne volonté, et voici la proclam ation q u ’il leur adressait :
« Braves h abitants du Midi, le bonheur que vous avait rendu
votre roi légitime est m enacé. Celui qui, pendant quinze ans,
dépeupla vos cam pagnes, anéantit votre com m erce, épuisa vos
fortunes, fut le bourreau de vos enfants, veut encore vous
enchaîner sous son joug de fer. Braves F rançais, vous ne le
souffrirez pas! Un pacte de neuf siècles a uni et confondu notre
bonheur et notre existence. Non, vous ne vous séparerez pas de
nous. P artout j ’ai vu sur mon passage de véritables Français.
Levez-vous donc pour défendre votre Roi que vos cœ urs ont
proclam é Louis le Désiré, pour défendre cette charte constitu­
tionnelle, gage de votre félicité, que son cœ ur paternel vous a
donnée. Ne vous bornez pas à des vœ ux stériles. Venez vous
ranger sous notre antique bannière : elle est le signal et le gage
de l’honneur et de la loyauté. Comptez sur nous; nous sommes
12

�ferm em ent résolus à ne jam ais vous abandonner. Des m esures
sont prises pour organiser et diriger vos nobles efforts : le succès
les couronnera. » Louis Antoine.
Comme réponse à. cette proclam ation, et le même jour
(17 m ars 1815), lorsque le duc d ’Angoulême se m ontra au grand
théâtre, un poète du cru, un certain Carvin aîné, fit exécuter
une cantate qu’il avait composée pour la circonstance. Ainsi
qu’il arrive d’ordinaire pour les poésies de ce genre, l’intention
vaut m ieux que l’exécution. On nous excusera si nous la rep ro ­
duisons dans ce travail. De pareils docum ents appartiennent à
l’histoire.
Français, sous le drapeau des lis
Restons toujours fidèles.
Aux Bourbons, à notre pays,
Ne soyons point rebelles.
Servons la France et les fils de nos rois,
Vengeons l’honneur du diadème,
Courons, volons à de nouveaux exploits
Sur les pas d’Angoulême.
Le triomphe n’est pas douteux
Pour un roi légitime,
Et toujours le courroux des Dieux
Retombe sur le crime,
Servons la France, etc.
Prince chéri, que notre amour
Dissipe tes alarmes,
Marseille ne veut en ce jour
Pour vaincre que des armes.
Nous mourrons tous pour les fils de nos rois
Et pour l’honneur du diadème.
Oui, nous volons à de nouveaux exploits,
Guidés par Angoulême.

Ce ne sont pas les seules élucubrations poétiques auxquelles
donnèrent lieu les évènements. Il est vraim ent singulier que
certaines personnes trouvent, aux m om ents les plus critiques
de notre histoire, les loisirs et la tranquillité d ’esprit nécessaires
pour célébrer en vers, d’ordinaire grotesques, les hauts faits ou

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

171

les exploits futurs de tel ou tel personnage contem porain. C’est
là un état d’àme fort complexe que, pour notre part, nous ne
parvenons pas à débrouiller, m ais que nous devons signaler.
Voici par exemple le Parallèle de l’illustre Bourbon avec le
fam eux Buonaparte, composé par un poète m arseillais, qui crai­
gnit sans doute de trop attirer l'attention sur lui, car il ne signa
point son œuvre :
Qui voudrait mettre en parallèle
Louis notre bon prince et sa noble maison
Avec ce vrai tyran qu’on prend pour un démon,
Et son engeance criminelle
Bien digne de Napoléon,
Admirerait à droite un sublime spectacle
Produit par toutes les vertus.
A gauche il maudirait l’infernal réceptacle
Des vices les plus combattus.
Il trouverait ici près de quarante lustres
D’un sceptre bien enraciné,
Et là des parvenus qui ne se croient illustres
Que par le vol de leurs aînés.
Il trouverait ici le pouvoir légitime
Dans une belle et chère main,
Et là l’usurpateur qui présente le crime,
Pour titre au pouvoir souverain,
Il verrait dans Louis notre honneur, notre gloire,
L’objet de nos plus doux souhaits,
Dans l’autre un étranger dont la sanglante histoire
Ternit le beau nom de Français.
Solon, Titus, Henri, Colbert, Socrate, Auguste,
Se dirait-il, sont dans Bourbon,
Et le maître cruel de l’infâme Locuste
Compose seul Napoléon.
D’où je conclus en easuiste,
D’accord avec la voix des cieux,
Que, pour être Bonapartiste,
Il faut être un monstre odieux.

L ’auteur d ’un sonnet intitulé Prêterez-vous serment de fidélité à
Bonaparte, est m oins réservé. Il signe bravem ent Urbain de
Marseille, et donne, dans le style et avec les idées de Joseph
P rudhom m e, une véritable consultation politique.

�172

PAUL GAFFAREL

Que me demandez-vous? Ah! je frémis d’horreur.
Faut-il, traître odieux, partager un grand crime?
Non, je serai fidèle à mon Roi légitime :
Le flambeau de mes jours est celui de l’honneur.
Je jure donc, je jure au Corse usurpateur
(Dût son injuste bras me choisir pour victime!)
Que des fils de Henri la race magnanime
Jusques à mon trépas animera mon cœur.
Périssent les vautours que vomit la Montagne !
Règne à jamais le Lis que la gloire accompagne,
Tombent les scélérats qui méprisent ses droits!
Français, toujours Français, je lui vouai mon être.
Comme je n’ai qu’un Dieu, Bourbon est mon seul maître.
Tels sont mes sentiments, mes serments et mes lois !

Un capitaine de l’armée royale, Dotneny de Rienzi, ne recula
pas non plus devant la responsabilité de la signature, et s’avoua
l’auteur de la Provençale, chant guerrier du Midi, dédié au duc
d’Angoulème. Reconnaissons tout de suite que cette Provençale
n ’était pas destinée à faire oublier la M arseillaise.

I
Napoléon voudrait encor ravir
Aux lils d’Henri leur antique couronne.
Fiers Provençaux, nobles appuis du trône,
Pour les Bourbons il faut vaincre ou mourir.
D’un vil tyran ne souffrons plus l’empire.
Plutôt la mort que son sceptre oppresseur!
Français, chantons dans un noble délire :
Vive le roi, la patrie et l’honneur.

II
Ah! trop longtemps sous son joug détesté,
La France en deuil vit triompher le crime.
Pour le punir tout devient légitime.
Son trépas seul nous rend la liberté.
D'un vil tyran, etc.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

173

fil

Notre bon Roi règne dans tous les cœurs,
Nous respirons grâces à son génie.
Il peut lui seul sauver notre patrie.
Son Antigone essuiera tous nos pleurs.
D’un vil tyran, etc.
IV
Il faut partir! Marchons tous aux combats !
S’il faut ma mort pour avoir la victoire,
Pour notre Roi, notre Charte et la gloire
Je veux mourir : mais nous ne mourrons pas !
D’un vil tyran, etc.

Après l’arm ée le clergé paya son trib u t de reconnaissance
poétique. L ’abbé M artin de Saint-Thom as composa, à grand
renfort d ’épithètes, neuf strophes, adressées à la garde urbaine
de Marseille, et qu’il intitula m odestem ent les Napoléoniques.
Voici les m oins m auvaises de ces strophes.
I
Amour sacré de la patrie
Pardonne à mon crédule cœur.
Quelques rimes d’idolâtrie
Pour celui qu’il crut ton sauveur.
Quel cœur alors aurait pu croire
Qu’en écrasant un Directoire
Qui couvrait tes enfants de deuil,
L’un d’eux, adopté par la France,
Ne la sauvait en apparence
Que pour lui creuser un cercueil !
IX
Perdez la coupable espérance,
Vils agents d’un usurpateur,
De courber de nouveau la France
Sous son régime destructeur.

�174

PAUL GAFFAREL

Le vrai père de la patrie
A, malgré votre perfidie,
Conservé chez les Marseillais
Un foyer d’amour, dont la flamme
Va bientôt électriser l'âme
De tous les autres bons Français.

En temps de révolution les actes sont toujours préférables
aux paroles. Le duc d’Angoulême fut sans doute très louché des
sentim ents ainsi exprimés par les poètes m arseillais, m ais,
comme le tem ps pressait, il préféra sans doute à.celte versifica­
tion l’ordonnance du 6 m ars qui « enjoignait à tous les gouver­
neurs, com m andants de la force armée, gardes nationales,
autorités civiles et même simples citoyens de courir sus à l’usur­
pateur, de l’arrêter et de le traduire incontinent devant un
conseil de guerre, qui, après avoir reconnu l’identité, provo­
quera contre lui l’application des peines prononcées par la loi. »
Cette mise hors la loi était complétée par la déclaration des
plénipotentiaires réunis au congrès de Vienne (13 m ars). Les
puissances déclaraient « que Napoléon Bonaparte s’est placé
hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennem i et
perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte
publique. » Restait, il est vrai, à exécuter ces m esures, m ais les
fonctionnaires qui entouraient le duc d ’Angoulême paraissaient
pleins de confiance. Le m aire de Marseille, M onlgrand, venait
même de s’engager à fond pour la cause royale, en adressant à
ses concitoyens, le 17 m ars 1815, un appel aux arm es.net et
précis pour les encourager à s’enrôler dans l’arm ée royale en
form ation : « La voix de l’honneur et du devoir a déjà retenti
dans vos coeurs. Vous demandez, avec une généreuse im pa­
tience, des arm es pour voler à la défense du inonai'que légitime,
à celle de la patrie qu’on ne peut séparer de lui, à la conservation
de vos intérêts les plus chers et les plus personnels. Ces arm es
vous sont offertes : vous allez les saisir. Nous invitons tous les
habitants de la ville et du territoire qui peuvent et désirent se
dévouer à cet honorable service, à se présenter au bureau m ili­
taire de la Mairie, dès la publication du présent avis, et au plus
tard ju sq u ’à lundi prochain, 20 du courant, à l’effet de s’y faire

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

175

inscrire et de recevoir les ordres relatifs à leur prom pte
organisation. »
Un assez grand nom bre de volontaires répondirent à cet appel :
les uns par conviction, les autres parce qu’ils se trouvaient sans
ouvrage et n’étaient pas fâchés de toucher une haute solde sans
courir de grands risques. On rem arqua, sans doute à cause de
leurs rodom ontades, l’adresse de gardes nationaux de Tarascon.
« Le Corse, cet odieux tyran que le ciel dans sa colère avait jadis
élevé sur la France pour la p unir du plus horrible des forfaits,
a osé quitter le lieu de son exil pour venir dans notre belle
patrie, trop longtem ps m alheureuse sous son effroyable dom i­
nation, y apporter les horreurs de la guerre civile... La garde
nationale de Tarascon sollicite l’honneur de m archer en masse,
ou par détachem ents, contre cet infâm e brigand. » Il n ’y avait
q u ’à profiter de la bonne volonté de ces foudres de guerre. Le
préfet et le m aire se m irent donc d’accord pour hâter l’arm em ent
et l’organisation de ces volontaires. On a conservé des (1) lettres
d ’Albertas à M ontgrand où il le prie de réserver « pour la défense
du roi et de la patrie » tous les frais de réception qu’entraînerait
la visite du duc d ’Angoulêmê. « Son Altesse Royale, ajoute-t-il,
ayant donné des ordres pour que la partie de la garde nationale
qui devra faire un service actif soit mise en état de partir, Son
Excellence M onsieur le Gouverneur me prévient q u ’il a prescrit
des dispositions pour que les pièces de campagne et les m u n i­
tions nécessaires lui soient fournies. Je vous prie d ’aviser sur le
cham p aux moyens de faire m ettre à la disposition de ce corps
les attelages des pièces et des m unitions. » Certes le m aire
M ontgrand était plein de bonne volonté, et il n ’aurait pas mieux
dem andé que d’agir sur le cham p et conform ém ent aux instruc­
tions reçues, m ais il se heurta contre l’inertie voulue des auto­
rités m ilitaires et la m auvaise volonté de certains entrepreneurs.
Il n ’y eut à vrai dire que le directeur du Grand-Théâtre qui se
signala par son em pressem ent. A la date du 6 avril (2), il pro(1) Archives de Marseille. Lettres du 14 et du 15 mars 1815.
(2) Archives municipales. Lettre du directeur au maire et du maire au préfet.

P avril.

�17(5

PAUL GAFFARKL

posait au m aire de donner une représentation extraordinaire
dont le produit serait affecté à l’arm em ent et à l’équipem ent des
Aolontaires royaux. M ontgrand accepta l’ouverture et dem anda
au préfet l’autorisation dont il avait besoin. Cette perm ission
lui fut accordée avec d’au tan t plus de facilité qu’il n ’y avait
déjà plus à se dissim uler que les troupes régulières n’obéissaient
qu'à contre-cœ ur. Il n ’au rait pas fallu fouiller dans la giberne
de beaucoup de soldats pour y trouver la cocarde tricolore qu’ils
ne dem andaient qu’à arborer de nouveau. Les officiers et les
généraux n’osaient pas se prononcer ouvertem ent, m ais, par
leur attitude, ils encourageaient les espérances de la troupe, et
leur indulgence était extrême à l’égard de tous ceux qui m ani­
festaient publiquem ent leur opinion, Sans doute la trahison
n’était pas consommée, m ais elle existait pour ainsi dire à l’état
latent dans les esprits. Le général Miollis ne venait-il pas de se
m ontrer dans une revue avec son ancien habit d’ordonnance,
encore orné de la cocarde tricolore ! On lui en fit l’observation,
et il rejeta la faute sur son valet de cham bre, m ais tout le
monde avait com pris. Un gouvernem ent énergique aurait, sur
le cham p, puni par une destitution celle singulière incartade,
m ais on feignit d’accepter ses explications et on le laissa à la
tète de l’arm ée royale chargée d’opérer contre B onaparte.
Ce n’était pas seulemen t de la résistance sourde m ais déjà de
l’opposition formelle des m ilitaires qu’avaient à triom pher les
autorités m arseillaises. Les entrepreneurs refusaient tout
service ou n ’obéissaient q u ’à contre-cœ ur. Dès le 7 m ars
1815 (1), à l’occasion d’une réquisition pour Iransporl des
canons de la garde urbaine, un certain Bouteille, voiturier,
dem eurant 13, rue du P etit-S ain t-Jean , refusait de partir. « Il
m ’a été signalé, écrit le m aire au préfet, comme le voiturier le
plus insoum is et le plus récalcitrant. Il est le seul qui se soit
refusé de fournir le nom bre de chevaux que la Commune lui a
dem andé. Il a m is à son refus une obstination et un ton d ’inso­
lence qui caractérise scs opinions sur le compte du gouver(1) Archives de Marseille.

�LES CENT'JOURS A MARSEILLE

177

nem ent. » M ontgrand dem andait une punition exemplaire, m ais
l’exemple fut contagieux. De jour en jo u r augm enta le nom bre
des fournisseurs qui se refusaient à tout service. Tantôt c’est un
certain Lasalvi (1), qui se plaint d’avoir épuisé scs ressources,
cl d’avoir déjà donné 2.500 capotes, 650 chemises et 1000 paires
de souliers. Il a cédé, dit-il, tous ses draps de Lodève. Il ne lui
reste plus que des draps de Bédarrieux, Carcassonne et Limoux,
m ais qui coûtent beaucoup plus cher, aussi ne confectionnerat-il les 1988 capotes qu’on lui dem ande encore que si on s’engage
à les lui payer 112 francs au lieu de 25 francs la pièce. Ses
collègues ne se com portent pas autrem ent. Aussi le préfet (2)
est-il obligé de constater à regret les retards apportés dans la
fourniture des shakos, havresacs, guêtres et chemises. A vrai
dire tous les fournisseurs m ilitaires sem blent s’être donné le
mot pour trouver des prétextes et inventer des retards !
Cette m auvaise volonté se retrouve dans l’absence des pré­
cautions les plus élém entaires pour assurer le fonctionnem ent
des nouvelles troupes. Ainsi les corps de garde sont in h ab i­
tables. « Je vous prie, écrit un officier (3) à M ontgrand, de
vouloir bien donner des ordres pour que le corps de garde de
la préfecture soit blanchi et le lit de camp raboté, car notre
m onde est obligé de passer la nuit sur des chaises, et le corps
de garde actuel doit servir au bureau m ilitaire de l ’état-m ajor,
qui est actuellem ent dans un appariem ent si hum ide qu’on
peut y attraper un rhum atism e. » Les corps de garde ne sont
même pas éclairés. Voici le billet (4) adressé par Jaunie à
Bouchet, conservateur des bâtim ents m ilitaires : « Vos corps
de garde sont occupés par de braves gens qui, bouillants
d ’ardeur et affectionnés à leur service, ne se rappellent qu’il leur
faut des chandelles q u ’au m om ent de les allum er. Il en est
même qui ne viennent qu’à 8 heures 1/2, m ais il n’est pas
possible que les m agasins soient ouverts à celle heure. »
(1) Archives de Marseille. Lettre à Montgrand du 7 avril 1815.
(2) Archives de Marseille. Lettre du préfet au maire, G avril 1815.
(3) Archives de Marseille. Lettre du 7 avril.
(4) Archives de Marseille. Lettre du 9 avril 1815.

�PAUL GAFFAREL

Donc m auvaise volonté bien avérée des fournisseurs se tra ­
duisant soit par des oublis volontaires, soit par des refus m al
déguisés, il n’y avait pas à se dissim uler que les troupes royales
de nouvelle levée étaient m al vues par une partie de la popu­
lation. Voici une dernière preuve de ces sentim ents de défiance.
Le docteur L autard, médecin en chef de l’hôpital Saint-Lazare,
très dévoué à ses fonctions, très honorablem ent connu par ses
services, avait espéré q u ’il serait dispensé de la corvée de loger
les m ilitaires des compagnies franches. Or non seulem ent on
lui imposa de nom breux garnissaires, m ais encore on les
autorisa à réclam er trois francs par jo u r au cas où il ne pourrait
pas les recevoir. L autard (1) protesta : « Qu’on n ’affecte pas,
écrivait-il à M ontgrand, d’affliger toujours les mêm es m aisons.
Q u’un avis au public fixe la somme d ’argent qu’on doit donner
aux m ilitaires qu’on ne peut ni loger ni n o u rrir chez soi. Je vous
prie de 11e voir dans ces projets que l’expression des sentim ents
d ’un citoyen qui souffre un peu trop de l’abus qu’il vous
signale. » Et Lautard était un partisan dévoué des Bourbons !
S’il était traité de la sorte et comme de juste m écontent, quels
ne devaient pas être les sentim ents des autres M arseillais ou
plus indifférents ou plus hostiles.
Aussi bien le préfet et le m aire com prirent que le tem ps était
passé des m énagements. Ils recoururent, comme s’ils se trou­
vaient en face de l’ennem i, au système brutal des réquisitions.
Nous ne pouvons énum érer ici, car elles encom brent encore les
dossiers des archives, les nom breuses réquisitions donl furent
alors accablés les M arseillais. En voici quelques-unes prises au
hasard : Le 21 m ars, lettre d’Albertas à M ontgrand pour le
prévenir « qu’il a fait m ettre, hier, des affiches pour provoquer
des souscriptions m ais elles n ’ont rien produit et il n ’y a pas un
m om ent à perdre. » II réclame, en effet, la fourniture im m édiate
de 1.400 bretelles, 2.500 shakos, 2.200 pantalons de loile, 1.250
chemises, 2.200 havresacs, 2.500 souliers et 1.100 tire-balles. Le
25 m ars, c’est l’adjudant général, chevalier de La Boulaye, qui,
(1) Archives de Marseille. Lettre du 7 avril 1815,

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

179

au nom du m arquis de Rivière et avec l’autorisation du préfet,
réquisitionne 2.000 pantalons de toile, 2.000 souliers et autant
de chemises, de bretelles de fusil, de gibernes, de porte-gibernes,
de capotes et de shakos. Le même jo u r, réquisition p ar Rivière
de 500 paires de souliers à envoyer à Aix dans la journée et par
Albertas de colliers pour chevaux et de baguettes de tam bours.
Le 30 m ars, réquisition de trom pettes qui ne seront fournies
que le 8 avril par Lippi et au prix rém unérateur de 60 francs.
Le 5 avril, A lbertas dem andera encore au m aire 25 cordes à
fourrage, des m usettes, des étrilles, peignes, brosses, ciseaux,
etc. Or, malgré le bon vouloir des autorités royalistes, leurs
efforts n’aboutissaient le plus souvent qu’à un pileux avor­
tem ent. On se heu rtait contre la m auvaise volonté cachée, mais
réelle, de l’adm inistration m ilitaire. Il devenait chaque jo u r de
plus en plus évident que le m aréchal Masséna n ’agissait que
contraint et forcé. Les officiers volontaires avaient beau lui
offrir leurs services; il les accablait de com plim ents, m ais ne
donnait aucun ordre ferme, Les capitaines de volontaires
d'Eslubi (1), D escarros et A rnaud racontèrent plus tard que,
plusieurs jo u rs de suite, ils s’étaient présentés au quartier
général, proposant de p artir sur l’heure, mais on leur avait
toujours répondu q u ’on n'avait ni arm es, ni m unitions, et quand
on se décida, vers le 18 m ars, à les envoyer à Aix, ils y restèrent
plusieurs jo u rs sans recevoir une cartouche. « Ce retard, a dit
l’un d ’eux, faisait crier tous les volontaires. » Un autre officier,
le lieutenant d’artillerie urbaine (2) Massot, partit, dès les
prem iers jours, avec 43 canonniers et 2 canons. Il reçut plus
tard un renfort de 58 hom mes et de 2 pièces, m ais on se contenta
de leur ordonner des prom enades inutiles. « P ar les m arches
que l’on nous imposa, on conclut que nous étions joués. »
L’opinion générale s’était même établie parm i les volontaires que
« s’il n’eut craint l’esprit du peuple, Masséna se serait prononcé
dès le prem ier jour. » Un autre officier, dont nous avons déjà

(1) Dossier Masséna. Interrogatoire de Borély. 17 janvier 1816.
(2) Interrogatoire de Massot, 19 janvier 1816.

�cité le nom, Séguier (1), fut plus hardi dans l’expression de son
m écontentem ent. Revenu à Marseille après une dém onstration
stérile dans la direction de Gap, il alla trouver le m aréchal :
« Eh bien, lui dit ce dernier en ricanant, vous n’avez donc pas
arrêté le général Chabert? » — « Il n’a pas dépendu de nous,
répondit Séguier outré de colère. J ’ai fait mon possible, m ais il
fallait en arrêter un autre avant lui! » L ’allusion était tra n sp a ­
rente et l’attaque directe. M asséna aurait dû faire em poigner
l’insolent. Tl craignit de provoquer un scandale. Il se contenta
de hausser les épaules, et, se to u rn an t vers un de ses aides de
camp, « les voilà bien, s’écria-t-il, les gens du Midi! » Il aurait
même ajouté : « 11 n ’y a pas ju sq u ’aux cailloux de ce m audit
pays qui ne soient royalistes. »
Une plaisanterie ne dénoue que rarem ent une situation em bar­
rassée. Dès le prem ier jo u r, le m aréchal avait fait doubler (2)
la garde autour du quartier général. Bientôt il ne se crut plus en
sûreté à Marseille et se réfugia à Toulon, sous prétexte de
défendre la place contre une surprise anglaise. Encouragés par
son exemple, quelques-uns de ses lieutenants usèrent de m oins
de m énagements. Le général Gazan à Grasse et le général Abbé
à D raguignan firent savoir, m algré les efforts désespérés de
Bouthilier, préfet du Var, qu’ils observeraient la neutralité.
Miollis osa davantage.
Quelques royalistes de m arque avaient, sans le consulter,
m ais en se servant de son nom, rédigé une affiche oû il était dit
que 7Ô0.000 soldats alliés m archaient contre la France, ou plutôt
contre Bonaparte et ses adhérents, qui étaient traités de Mamelucks. Miollis protesta. « M. le Maire, je vous prie de faire con­
naître par la voie de l’im pression et de l’affiche que je n’ai point
signé l ’écrit intitulé : Puissances alliées du Roi, où mon nom se
trouve ». Certes le général était dans son droit strict, puisque
on avait abusé de son nom, m ais le m om ent était-il bien choisi,
alors qu’on l’avait désigné pour com m ander les volontaires
(1) Interrogatoire de Séguier.
(2) Dossier Masséna. Interrogatoire Battaglia (22janvier 1S16) : « Il lit doubler
la garde de sa porte déjà très nombreuse.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

181

royaux, de jeter ainsi la désunion et de m arquer, par cet éclatant
désaveu, qu’il n’avait pas confiance en l’avenir? Sans doute, ni
de sa part, ni de la part de ses collègues, ce n ’était encore la
défection, m ais elle était im m inente. Aussi plus d ’un parm i les
volontaires Provençaux avait-il déjà perdu confiance, et s’inform ait-il si les chem ins de la retraite n’étaient pas interceptés.
Le Conseil général des Bouches-du-Rhône qui s’élail déjà
signalé par d’étranges adulations (1), affectait pourtant la plus
im perturbable confiance (2). «On vous trompe, on nous calom nie,
on vous dit que le drapeau tricolor (sic) ilolle sur nos rem parts,
que les autorités du Midi ont faussé leurs serm ents, trahi leur
patrie et abandonné leur Roi. N’en croyez rien ! Les Provençaux
sont tels aujourd’hui que l’histoire les dépeint. Leurs cœ urs
francs, leurs têtes ardentes sont incapables de perfidie et de
lâcheté. On peut les vaincre, les conquérir, m ais jam ais ils ne
s’aviliront. » Le préfet Albertas au contraire, plus au courant de
la situation, com m ençait à perdre la tête, et rédigeait d’étranges
proclam ations, qui achevaient de jeter le trouble dans les
esprits. T antôt il annonçait (8) les grands succès rem portés par
l'arm ée du duc d ’Angoulême, m ais en ajoutant : « Gardez-vous
des agitateurs. L’officier français est à l’abri du soupçon. Comme
vous il sent toute l ’étendue des dangers qui m enacent la France
entière ». T antôt il avouait (4) que la situation était comprom ise.
« Aucune nouvelle officielle, et je vous l’atteste, ne garantit
la certitude des nouvelles que des agilateurs font circuler et
qu’ils agravent. Q uand même elles seraient vraies dans tous
leurs détails, la patrie n ’en est pas m oins sauvée. Quels que
puissent être les succès éphém ères des réfugiés de l’île d ’Elbe,
la m asse des généraux qui ont fait la gloire des arm ées fran­
çaises est restée lidèle. Non, vous n’avez rien à craindre. Le fils
de la victoire, le m aréchal Masséna, est au m ilieu de vous. Il a
ju ré solennellem ent de défendre la France. Il la sauvera. C’est
la seule gloire qui lui m anquait ».
(1)
(2)
(3)
(4)

Délibération du Conseil général, séance du 29 mars 1815.
Id. Séance du 8 avril 1815.
Proclamation du 5 avril.
Proclamation du 30 mars.

�182

PAUL GAFFAREL

Pendant que l’infortuné m agistrat s’engageait si légèrement
en faveur d’un m ilitaire, dont la bonne foi était au m oins sus­
pecte, un seul hom me, et il ne s’im posait pas par la supériorité
de son génie, c’était le duc d’Angoulême, faisait son devoir sans
fracas et sans bruit. ïl n’essayait pas de cacher la vérité.
« L ’ennemi, à l’aide de quelques défections honteuses, écrivaitil (1), est entré dans Paris. Le roi suivi des m inistres, des m aré­
chaux, et d’un nom bre im m ense de généraux, d’officiers et de
sujets fidèles, a transféré son gouvernem ent au nord de la France,
et m ’a investi de celui du Midi. Je répondrai à sa confiance et à la
vôtre. Je m archerai à la tète de vos braves enfanls, tandis q u ’un
gouvernem ent central établi par mes ordres à Toulouse sera
chargé de diriger et de régulariser vos généreux sacrifices. Soyons
unis, habitants du Midi. A bjurons toute prétention, toute diver­
sité d ’opinion. Que toutes nos pensées se confondent en une
seule : celle de sauver la patrie et le Roi. » Ce qu’il disait, le duc
d’Angoulême était résolu à le faire: m ais le succès ne répondit
pas à ses efforts.
Les m auvaises nouvelles ne tardèrent pas. Avec quelques
troupes restées fidèles, le duc d ’Angoulême avait bien essaj'é de
rem onter la vallée du Rhône. Le 29 m ars il était arrivé à Montélim ar, et un de ses lieutenants, le duc d ’Escars, avait même battu
le général bonapartiste Lebel. Le 31 m ars l’arm ée royale bivoua­
quait à Pont-Saint-Esprit, et, le 2 avril, à Loriol, elle s’em parait
du pont de Livron sur la Drôme et refoulait les Im périaux sur
Valence. Ce fut son dernier succès. De tous les côtés des forces
accablantes avaient été dirigées contre le duc d’Angoulême.
Attaqué en face par Grouchy, menacé sur ses derrières par
Gilly, il dut rétrograder et bientôt fut acculé à la nécessité ou de
s’ouvrir par la force un passage à travers des régim ents fanatisés
ou de capituler. Il se résigna à cette dernière alternative, et à la
Palud signa une convention en vertu de laquelle son arm ée était
licenciée, et il obtenait pour lui et ses am is l ’autorisation de
s’em barquer à Cette pour l’Espagne.
(1) Proclamation du 31 mars.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

183

Ce lut pour les royalistes une cruelle déception, car ils
avaient en quelque sorte escompté le succès du duc d’Augoulême. Des bulletins pom peux de victoire avaient été composés
à l’occasion des escarm ouches de M ontélim ar et de Livron. On
y représentait le duc comme un preux des anciens jours : « il
a m ontré pendant l’action un calme inaltérable, celui qui
accom pagne la bonne cause, la cause que le ciel protège et que
la valeur des véritables Français fera triom pher. » A Marseille
surtout l’enthousiasm e royaliste avait fait explosion. Voici ce
q u ’écrivait (1) à la date du 5 avril le m aire au procureur du Roi :
« Placé par vos fonctions au m ilieu des M arseillais, vous êtes
tém oin comme moi de l’esprit dont ils se m ontrent anim és
depuis le prem ier m om ent de la crim inelle agression dirigée
contre le Roi et la patrie. Ce sentim ent qui enflamme la géné­
ralité des h abitants se m anifeste avec l’exaltation la plus
prononcée surtout dans la classe inférieure. Celte exaltation
même constitue peut-êlre en l’état la force la plus puissante
pour im poser au petit nom bre des partisans de l’iisurpaleur, qui
se perdent dans une im m ense population aussi fidèle que
dévouée. Les écarts auxquels l’excès de ce sentim ent pourrait
facilem ent entraîner la m ultitude ont été ju sq u ’à présent arrêtés
par le zèle éclairé que la garde nationale a constam m ent déve­
loppé pour réprim er toutes les violences et par la coniiance
qu’elle inspire au peuple. » M ontgrand était même si bien
persuadé du prochain triom phe du duc d ’Angoulême qu’il
l’annonçait à l’avance. « C’est le vœu unanim e des M arseillais,
s’écriait-il, vivem ent pénétrés du sentim ent que toute leur exis­
tence, comme celle de la France entière, dépend essentiellem ent
de cet heureux résultat ! »
Le réveil fut rude et la déception profonde. Depuis quelques
jo u rs circulaient des bruits sinistres. Les courriers de la poste
étaient interceptés. Le télégraphe ne fonctionnait plus. Peu à peu
à la confiance du prem ier jo u r succédait un énervement, et
bientôt une angoisse qui dégénéra vite en découragem ent. On
(1) Archives de Marseille. Lettre du 5 avril 1815,

�l’AUL GAFFAREL

annonça la défection du 38rac de ligne qui avaiL nettem ent refusé
de m archer, et, quand on voulut sévir, on s’aperçut qu’il était
trop tard. Masséna porta le dernier coup en enlevant la dernière
illusion. Depuis quelques jo u rs il se renferm ait dans un
m utism e significatif. Le 9 avril un ém issaire de Davout, le nou­
veau m inistre de la guerre, ayant réussi, en s’abandonnant au
Rhône dans une barque, à traverser l’arm ée royaliste, avec des
dépêches officielles qu’il rem it au m aréchal à Toulon même,
Masséna n ’hésita plus. 11 arbora la cocarde tricolore, la fit
prendre à son état-m ajor, et, dès le 10 avril, sans même chercher
à expliquer ou à excuser la soudaineté de sa volte-face, adressa
aux habitants de la 8mc division m ilitaire la proclam ation
suivante : « Un événem ent aussi heureux q u ’extraordinaire
nous a rendu le souverain que nous avions choisi, le grand
Napoléon. Ce doit être un jo u r de fête pour tous les Français. Il
est rem onté sur son trône sans qu’il y ait eu une goutte de sang
répandu. Il est revenu au sein d ’une fam ille qui le chérit. Béni
soit le ciel qui nous l’a redonné. Le m ilitaire revoit en lui le
héros qui l’a constam m ent conduit à la victoire. Les sciences et
les arts retrouvent leur protecteur. Faisons des vœux pour la
conservation de ses jo u rs et de sa dynastie. » En même tem ps,
et pour m ieux accentuer sa palinodie, le m aréchal faisait
conduire au fort Lam algue le préfet du Var, Boutliilier, légiti­
miste ardent, fort com prom is par ses excès de zèle, et le
rem plaçait par le sous-préfet Ricard. Il expulsait le gouverneur
de Toulon, un ancien émigré, de Lardenoy, q u ’il rem plaçait par
le général Eberlé, et destituait le contre-am iral de Gourdon et le
capitaine de vaisseau Garat. Il prononçait la mise en liberté
im m édiate de tous les détenus pour m atière politique et
spécialem ent des grenadiers de l ’ile d’Elbe faits prisonniers, lors
de leur débarquem ent à Antibes. Il ordonnait (1) que tous les
actes adm inistratifs ou judiciaires fussent rendus au nom de
l’E m pereur, et, pour associer le clergé à ces dém onstrations,
prescrivait des prières publiques, et annonçait une grande fêle
(1) Ordonnances du maréchal, en date du 12, 15 et 18 avril 1815

�185

LES CENT JOUIÎS A MARSEILLE

à Toulon. La défection était donc aussi complète que probable.
On eût dit que le m aréchal cherchait à racheter par l’exagéra­
tion de sa ferveur bonapartiste les dém onstrations ultra
royalistes de la veille.
Restait à soum ettre Marseille qui n'avait pas encore reconnu
le nouveau gouvernem ent, et dont la population, surexcitée par
les autorités royalistes, paraissait disposée à la résistance.
M asséna recourut tout de suite aux grands moyens. 11 envoya
au préfet Alberlas une lettre plus que significative qui lui parvint
le 11 avril : « J ’ordonne à M. le général comte Miollis de vous
réunir avec M. le Maire et quelques notabilités de la ville. Il est
chargé de vous signifier que, si, dem ain au soir, la cocarde et le
pavillon aux trois couleurs ne ilollent pas sur les vaisseaux et à
la m unicipalité, je m arche sur Marseille avec de l’artillerie et
suffisamment de troupes pour soum ettre la seule ville de l'Em pire
qui se refuse aux vœux de la nation, et à reconnaître le souve­
rain qu'elle a choisi, le grand Napoléon. M. le Préfet, vous
devenez responsable du mal qui tom berait sur Marseille. Vous
seid serez la cause des m alheurs irréparables d ’une ville forcée
par des soldats justem ent indignés. Plus de délais ! Marseille se
soum ettra ou je m archerai sur elle. » Il n ’y avait plus qu’à obéir.
L’eussent-ils désiré, ni Alberlas, ni M ontgrand, ni personne
n ’aurait pu essayer même un sim ulacre de résistance. Non seu­
lem ent aucune troupe n ’était en état de soutenir la lutte, m ais
encore les partisans de l’Em pire, surexcités par une longue
attente, avaient tout préparé pour une prochaine explosion. Il est
vraim ent curieux de suivre, dans les rapports de police (1), les
progrès de l’opinion bonapartiste à Marseille pendant tout le
mois de m ars et les prem iers jours d ’avril 1815. Dès le 15 m ars,
M ontgrand, écrivait au Procureur du Roi pour lui signaler un
certain Louis A ubernon, dit Louisel, un assez m auvais drôle,
d’ailleurs, et qui profitait des circonstances pour m enacer ses
ennem is de prochaines vengeances. « Je suis instruit, écrivait-il
trois jours plus tard au com m issaire de police Vachot, que des
(1) Archives de Marseille. Lettres du 15, 18, 21, 23, 29, 30, 31 mars, l«r, 4, 5,
7 avril 1815.
13

�186

PAUL GAFFAREL

hom m es arm és se réunissent depuis environ h u it jo u rs dans la
m aison n° 1, rue Saint-V ictor, dans l’enfoncement, et qu’ils y
tiennent des conciliabules. Cette m aison, entièrem ent isolée,
paraît très propre à favoriser cette réunion. » Il faudra, tout en
agissant avec la plus grande circonspection, cerner ce local, et
prendre tous les individus suspects qu’on y rencontrera. Le
même jo u r était arrêté u n certain Chantereau, hussard de la cin­
quièm e compagnie du prem ier escadron, qui avait été surpris
en pleine rue « porteur d’un portefeuille avec beaucoup de
papiers », sans doute des lettres ou des factum s bonapartistes,
qu’il s’était chargé de distribuer. Le 21 m ars, J.-B.-M athieu Morin
« prévenu d’avoir tenu des propos incendiaires dans la circons­
tance du m om ent (sic) » et Jean M uckler « prévenu d’espion­
nage » sont conduits en prison. Effrayé par l’audace croissante
des agents bonapartistes, M ontgrand essaie alors de tracer
autour de Marseille comme un cordon sanitaire. « Je vous invite,
écrit-il (1) le 21 m ars aux com m issaires de police, à apporter la
vigilance la plus active sur les voyageurs qui arrivent dans cette
ville, pour tâcher de découvrir, s’il est possible, le sieur
Viel-Castel (1), et tan t d’autres individus qui voudraient s’y
introduire pour tâcher d ’y répandre la terreu r et pervertir les
bons sentim ents qui anim ent les habitants pour notre auguste
et m agnanim e m onarque. » Ces précautions dem eurent inutiles.
Malgré la sévérité des ordres reçus, les agents bonapartistes
redoublent d’audace. Ils com m encent même à ne plus se cacher
et recrutent ouvertem ent des adhérents. « Je suis informé,
écrivait M ontgrand au com m issaire Renoux (23 m ars) qu’un
individu du quartier Sainte-M arguerite, dont l’opinion n ’est pas
très bonne, se perm et de recruter des paysans de ce quartier et
de celui de M ontredon pour form er une compagnie. Je vous
invite à vous assurer de la vérité de ce fait, et, s’il est vrai, vous
ferez arrêter ce recruteur. » Le fait n’était que trop vrai. Non
seulem ent cet im prudent ém issaire fut arrêté, m ais, en même
tem ps que lui, furent conduits en prison quarante-deux suspects.
(1) Autre lettre du 29 mars, adressée au maire de Bordeaux, au sujet du
même Viel-Castel (Archives municipales).

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

187

Le préfet trouva même que ces suspects n ’étaient pas assez su r­
veillés dans les prisons de Marseille, et il ordonna de les tra n s­
férer à Salon. On a conservé une réquisition du m arquis d ’Alberlas, à la date du 23 m ars, par laquelle il invite M onlgrand à
faire fournir une voilure à quatre colliers pour le transport des
femmes et des effets des quarante-deux prisonniers, qui vont
être transférés à Salon.
Dès lors, et comme l’écrivait un contem porain, c’est une
Saint-Barthélem y de patriotes. Le 29 m ars arrestation d ’Etienne
G uinchard, de Toulon, sans doute quelque ém issaire de Masséna;
le 30 de Pignol « prévenu d’avoir tenu des propos contre notre
bon roi, et considéré comme suspect ». Les femmes elles mêmes
ne sont pas épargnées. Le 31 m ars sont conduites en prison
Thérèse Julien et Magdeleine B ertrand « prévenues d’avoir tenu
des propos inconvenants dans les circonstances du m oment, qui
ne tendaient à rien m oins q u ’à troubler la tranquillité publique
et exciter le plus grand désordre dans la ville, puisque ces fem ­
mes ont failli être assassinées par le peuple et n’ont été préser­
vées que p ar la garde urbaine. » Une cabaretière de la rue
Desaix, la femme Bourillon, était également jetée en prison
(1er avril) cl son établissem ent fermé, car elle « est prévenue
d’avoir m anifesté des opinions contraires à l’am our et au respect
que nous devons à notre bon Roi, d ’avoir blâm é et même invec­
tivé les personnes qui donnent un essor à leurs sentim ents
d ’am our et de respect pour notre auguste prince. » Le plus
grave est que les citoyens chargés de m aintenir la tranquillité
politique, les gardes nationaux eux-mêmes, comm encent à
donner le m auvais exemple. Voici le triste aveu qu’est obligé de
faire le m aire de Marseille au m aréchal de camp com m andant
le départem ent et la place : « Un détachem ent de la garde
urbaine se dirigeant vers le fort Saint-Jean passait hier devant
le café du sieur Escoffier. Ce café a sur son enseigne les arm es
de F iance. Un soldat de cette troupe se perm it de dire qu’avant
dix heures du soir celle enseigne serait à bas. Il fut entendu de
beaucoup de personnes rassem blées devant le café. Je m ’en
rapporte à votre sagesse et à votre attachem ent pour le Roi sur

�PAUL GAFFAREL

les recherches à faire pour découvrir et réprim er l’auteur de ce
propos ».
Le m aire M ontgrand commençait si bien à se rendre compte
de l’inutilité de ses efforts pour retenir les M arseillais dans le
devoir, qu’il l’avouait avec m élancolie dans une lettre adressée
le 1er avril au procureur du Roi. « Depuis l’entrée du déserteur
de l’ile d’Elbe, je m ’aperçois que quelques individus se perm et­
tent d’élever la voix en sa faveur. Celle audace ne peut être
comprimée qu’en retirant de la société les individus qui se p er­
m ettent de pareils propos, et en les tenant enfermés dans les
prisons ju sq u ’à un nouvel ordre de choses. » En effet, il ordon­
nait, le il avril, l’arrestation de François Coulon, du logeurD enis,
de Toussaint lloure et de Félix Henri. Ce dernier (2) étail un
luthier, à peine âgé de vingt ans. Il fut conduit à l’hôtel de ville
à travers une m ultitude ameutée, « à la fureur de laquelle un
cortège nom breux de gardes nationaux eut bien de la peine à
le soustraire ». Le même jo u r était fermée la taverne MarieComte, place Neuve, n° 1. « Il a été tenu des propos injurieux
contre le Roi par des individus, qui ont parlé en faveur de
Bonaparte ». Le 4 avril arrestation de Pierre G irard (.5) « qui m ’a
été signalé comme recevant chez lui plusieurs individus dans la
soirée. Cette réunion n ’était composée que de gens qui s’entre­
tenaient des affaires du gouvernem ent, et qui tenaient des propos
inconvenants contre le roi : » Le 5, arrestation de Denis Pellen,
sur simple dénonciation d ’un certain D aum as, de Marie
M aurin, épouse F ournier, celle dernière dénoncée par son
coiffeur, et de J. David (4), venant de Toulon. Le régime de la
T erreur semble s’im planter à M arseille et la loi des suspects est
rem ise en vigueur.
R est vrai que M ontgrand se rendait compte des illégalités
(1) Archives municipales. Lettre du l«r avril.
(2) Rapport de police du 6 avril, conservé dans les archives municipales.
(3) Rapport de police du G avril, conservé dans les archives municipales.
(4) Ce dernier sera enfermé jusqu'au 20 avril. Voir lettre écrite le 22 août par
le Procureur impérial au commandant de la gendarmerie (archives
municipales).

�LES CENT JOUES A MARSEILLE

189

comm ises, et q u ’il plaidail. à l’avance les circonslances ané­
m iantes. « Je sens, écrivait-il (1) le 7 avril au procureur du Roi,
q u ’à l’égard de quelques-uns les docum ents recueillis sont in suf­
fisants pour établir une prévention légale, et peut-être même
pour donner les moyens de l’acquérir. 11 vous appartient de
prendre, dans votre sagesse, les voies que vous jugerez les plus
convenables. » C’est sans doute pour calm er ses scrupules
qu’il s’efforçait de recueillir des renseignem ents sur les personnes
arrêtées par son ordre, et en inform ait le procureur par cet
aveu (2) dépouillé d ’artifice : « Je m ’estim erai heureux et je me
ferai un véritable devoir de concourir en tout ce qui dépendra
de moi au succès du bien public, et au noble dévouem ent dont
vous vous êtes m ontré anim é dans les circonslances, où tous les
m agistrats, comme les sim ples citoyens, doivent rivaliser de
zèle et d’efforts pour défendre le trône et la patrie contre la plus
crim inelle agression. »
C’est sur un terrain ainsi préparé, c’est au milieu d ’une popu­
lation tiraillée en sens divers par des opinions contradictoires,
que tom ba la menace brutale de Masséna. Les royalistes
m arseillais avaient, le 10 avril, organisé une sorte de proces­
sion, et portaient en ville, en poussant des cris féroces, un buste
de Louis XVIII. Les bonapartistes avaient répondu à celte
provocation par des insultes. La guerre civile allait éclater dans
les rues, m ais la garde nationale intervint et rétablit l’ordre. Un
certain Reynaud, qui avait été signalé par l’exubérance de ses
paroles et l’obscénité de ses gestes, fut pourtant arrêté; m ais ce
fut la dernière victim e de l’adm inistration légitim iste. Tout à
c o u p o n apprenait la m arche des régim ents de Masséna contre
Marseille. Les soldats, consignés dans leurs casernes, pous­
saient des cris de joie. Les cocardes tricolores reparaissaient
au grand jo u r; les emblèmes naguère proscrits étaient hissés
aux balcons ou suspendus aux enseignes. Le m ouvem ent de
l’opinion devenait irrésistible. Préfet, m aire, adjoints sentaient

(1) Archives municipales.

(2)

A r c liv ie s m u n i c i p a l e s ,

Lettre du 5 avril 1815,

�PAUL GAFFAREL

le pouvoir s’échapper de leurs m ains. Ils cédèrent aux circons­
tances, et donnèrent leur démission. Le m arquis de Rivière,
com m issaire extraordinaire du gouvernem ent, qui se savait
plus directem ent menacé, s’em barqua en toute hâte pour l’Espa­
gne. Q uant aux royalistes, terrifiés et indignés, ils s’inclinèrent
devant le fait accompli, mais gardant au fond du cœ ur des
sentim ents de colère et de rancune, qui allaient s’envenim er
avec les évènements, et qui laissaient soupçonner de prochaines
représailles.
La transm ission des pouvoirs s’opéra sans difficulté. Ray­
m ond, l’ancien adjoint, fut nom mé m aire (1) par intérim . Il se
rendit d’abord à Aix, avec ses collègues de Cibon, de Campou et
du Demaine, et prêta sermenL de fidélité entre les m ains du
général Groucliy qui venait d’y arriver, pendant que sou collègue
Millot faisait arborer le drapeau tricolore, et prescrivait le port
de la cocarde aux trois couleurs. Raym ond alla ensuite à
Toulon, où Masséna le reçut plus que froidem ent. « Croyez un
hom m e qui ne vous a jam ais trom pés, leur dit-il. Des forces
considérables allaient être dirigées contre votre ville. L’arrivée
de votre députation en a seule arrêté la m arche. Votre soum is­
sion a ainsi prévenu de grands désastres. Continuez à les éloi­
gner en vous m ontrant paisibles et soum is. » Raym ond se le
tint pour dit, et s'efforça de prévenir tout désordre. Il faut lui
rendre cette justice que, tout en parlant le langage de la raison,
il ne s’abaissa jam ais à ces protestations de platitude, comme
on en rencontre trop aux époques troublées de notre histoire.
Ainsi, le 6 mai 1815, s’adressant à ses concitoyens (2), « l’égare­
m ent ou les intentions coupables de quelques hom m es dangereux,
leur dit-il, ont déjà plusieurs fois com prom is la tranquillité
publique et exposé la ville à des m alheurs que tout bon citoyen
ne peut s’em pêcher de déplorer. Des perturbateurs osent se
perm ettre de provoquer les m ilitaires par des cris et des chants
séditieux, de troubler l’harm onie qui doit régner entre eux et les
habitants, et de m anifester ouvertem ent un esprit d ’opposition
(1) Délibération du Conseil municipal du 11 avril 1815,
(2) Proclamation de l’adjoint Millot, 12 avril 1815.

�LES CENT .TOURS A MARSEILLE

191

au gouvernem ent. » Il leur conseille le calme. « Celle conduite,
ajoute-t-il, peut seule m ettre un term e à des excès que l’autorité
ne saurait tolérer, et garantir notre ville des m esures rigou­
reuses et sévères que les dépositaires de la force publique se
verraient à regret obligés de déployer. » (1). Ces sages exhor­
tations produisirent un bon effet, et l’ordre ne fut pas troublé.
Le choix du nouveau préfet, du rem plaçant d’Albertas, fut éga­
lem ent heureux. L’Em pereur désigna le comte Frochot, l’ancien
préfet de la Seine, en disgrâce depuis l’affaire du général Mallet,
mais dont il connaissait les talents adm inistratifs, et qu’il crut
utile de rem ettre en lum ière en lui confiant un poste d’honneur.
Frochot était l’hom me des m énagements. Il convenait à ces temps
de désordre m oral et d’incertitude politique. Si T hibaudeau, le
préfet de 1814, avait été rappelé, la Barre de Fer n ’au rait épargné
personne. Au lieu de tran ch er dans le vif, Frochot ne voulut
rien brusquer. Comme la réaction le dégoûtait et l’effrayait,
il aim a m ieux ferm er les yeux que sévir : aussi son indulgence
systém atique lui valut-elle de réelles sym pathies, et il laissa de
son passage à la Préfecture de Marseille un bon souvenir.
A côté de lui, et en qualité de com m issaire extraordinaire du
Gouvernement, avait été envoyé fiœ derer, un des confidents de
la pensée im périale. Lui aussi était hom m e de gouvernem ent, et
disposé à seconder par sa m odération les actes de Frochot. Il
est vrai qu’on leur avait adjoint, sans doute pour aiguillonner
leur zèle, et prendre, en cas de besoin, les m esures violentes qui
paraîtraient nécessaires, l’ex-convenlionnel Lecointe-Puyraveau.
Il avait été du nom bre de ceux qui avaient condam né Louis XVI
à m ort. Les royalistes ne l’ignoraient pas et le considéraient
comme un adversaire irréductible. Nommé com m issaire général
de police dans tout le Midi, et chargé à ce titre de toutes les
besognes ou louches, ou difficiles, Lecointe-Puyraveau, qui
d'ailleurs ne reculait pas devant les responsabilités de sa
charge, concentra sur lui toutes les haines. Le souvenir de son
(1) Cf. Proclamation analogue, également rédigée avec dignité, par l’adjoint
Cibon (15 avril 1815).

�PAUL GAPFARl'.r.

passage à Marseille est resté légendaire. Il fut comme le bouc
ém issaire des Cent Jours. On a pourtant exagéré sa sévérité,
m ais elle form ait un tel contraste avec la douceur de Frochot et
la m odération de Rœ derer que son nom est resté dans le Midi
comme le symbole de la tyrannie.
Q uant à Masséna il se décida à rentrer à M arseille, mais
comme il était déterm iné (1) à s’y im poser par la terreur, il se
fit précéder par une proclam ation peu encourageante : « Vous
vous laissez aller aux menées de quelques agitateurs qui veulent
troubler votre repos. Votre préfet et votre m aire, depuis plus
d ’un mois, n’avaient d’autre pensée que celle de vous faire faire
de fausses dém arches, et y m ettaient tous leurs soins. Je viens
de les destituer pour le bonheur et la tranquillité de votre ville.
Ecoulez la voix de vos nouveaux m agistrats : ils vous parleront
le langage de la raison. Eloignez de vous ces hom m es perfides
qui veulent prolonger vos inquiétudes, vous jeter dans le
désordre et l’anarchie, et attirer sur votre ville tous les maux
qui en seraient la suite. Soyez désorm ais calm es. Livrez-vous à
vos occupations journalières, suivez l ’exemple de toute la
France. Partagez son bonheur. Le grand Napoléon tient les
rênes du gouvernem ent. Vous serez heureux, si vous êtes
confiants et dociles. » A peine arrivé au quartier général, et sans
doute pour mieux dém ontrer à la population q u ’il ne se conten­
terait pas des dém onstrations ordinaires (2), il convoqua les offi­
ciers de la garde nationale, leur infligea un blâm e sévère pour
leur conduite passée, et « vous devez, m essieurs, leur dit-il d’un
air farouche, donner l’exemple. Vous devez m ettre autant
de drapeaux tricolores qu’il vous a plu en m ettre de blancs l’an
dernier. Faites des fêtes et réjouissez-vous de l’heureux retour
de notre auguste et légitime souverain. J ’em ploierai tous mes
soins pour lui faire oublier votre conduite. » Il les quitta pour
aller rédiger son fameux rapport à Napoléon, qui lui fut plus
tard si am èrem ent reproché. « Les ordres de Votre Majesté,

(1) Proclamation tin 14 avril.

(2) Ilossicr Masséna. Interrogatoire Séguiçr,

�I.ES CENT JOUllS

a

MARSEILLE

193

écrivait-t-il avec un am usant aplom b, ont éprouvé des retards
insurm ontables dans ma position. Les m ouvem ents excités dans
la 8° division et particulièrem ent à Marseille s’y m aintenaient
par la présence du duc d’Angoulême, par la m auvaise compo­
sition des autorités civiles, par les rapports constants qu’entre­
tenaient les agents des princes avec des m inistres étrangers, et
par des nouvelles controuvées toutes plus alarm antes les nues
que les autres pour les paisibles citoyens. » Le m aréchal faisait
ensuite à sa m anière l’historique des événem ents et concluait
en ces term es : « J ’aurai l’honneur de présenter à Votre Majesté
le tableau présentant les changem ents qui auront eu lieu dans
l’adm inistration. L’habitude que j ’ai du pays me met à même
de ne faire q u ’un choix d’hom m es bien formés et dévoués à
Votre Majesté. Je la supplierai d’y donner son approbation. Ma
présence est ici nécessaire, m ais j ’irai bientôt à P aris. »
Le m aréchal se rendit à Paris plus tôt qu’il ne pensait, et il
n’eut pas le tem ps d’exécuter l’hécatom be de fonctionnaires qu’il
m éditait, car il reçut subitem ent avis de son rappel. Il avait
rendu trop de services, et, soit qu’on se défiât de lui, soiL qu’on
rendit justice à sa capacité, on tenait à l ’avoir sous la m ain.
Napoléon lui donna donc une autre destination. Il le nom m a
gouverneur de Paris, m ais Masséna ne joua désorm ais qu’un
rôle secondaire. On désigna pour lui succéder un des généraux
sur lesquels com ptait l’E m pereur pour infuser un sang nouveau
à ses lieutenants, un des plus brillants officiers de la grande
arm ée, celui qui venait de rendre un dernier service en disper­
sant l’arm ée du duc d’Angoulême, Groucby. Il est vrai que
Grouchy ne lit que passer à Marseille. Napoléon avait besoin de
lui pour des opérations plus sérieuses. Il le destinait à un des
grands com m andem ents de l’arm ée q u ’il allait bientôt conduire
contre les alliés. Mieux aurait valu, pour la réputation de
Grouchy, que sa m auvaise fortune ne le conduisit pas dans les
plaines de Belgique, m ais il ne pouvait alors q u ’être recon­
naissant à l’Em pereur de la haute m arque de confiance dont il
avait été jugé digne. Il quitta donc le Midi et se rendit à Paris.
Le successeur de Grouchy fut

non

pas précisém ent un

�194

PAUL GAFFAREL

nouveau venu, m ais un oublié et presque un disgracié de
l’Em pire, le m aréchal Brune. Il avait alors cinquante deux ans.
Il s’élait rallié aux Bourbons, m ais on avait continué à le tenir
à l’écart. Il était donc libre de tout engagement : aussi acceptat-il la proposition de l’Em pereur. Dès le 24 avril il faisait son
entrée à Marseille, connaissant à l’avance l’hostilité de la popu­
lation, m ais ne se doutant pas de la violence et de l’intensité
des passions politiques. 11 courait au devant de sa perte et
allait bientôt tom ber victime de la fatalité.
Tels étaient les nouveaux adm inistrateurs de Marseille.
H éritiers d ’une situation équivoque et m al secondés par les
circonstances, ils accum ulèrent contre eux bien des haines, et
provoquèrent une sanglante réaction, dont les lam entables
épisodes n ’ont pas disparu de nos souvenirs.
Dès la prem ière heure se m anifestèrent les divergences
d ’opinion. Une grande revue avait été ordonnée à la plaine
Saint-Michel. La garde nationale avait été spécialem ent convo­
quée. Les légions obéirent. Leur attitude fut correcte, m ais
froide. Au m om ent du défilé, un des capitaines, Michel Bernard,
prit sur lui d ’arrêter le m ouvem ent de sa compagnie et rentra
directem ent en ville. C’était un acLe d ’insubordination fort
grave, m ais qui resta im puni, car il n ’y avait pas encore à
Marseille assez de soldats de l’arm ée régulière pour im poser, en
cas de conflit, les volontés du gouvernem ent. Groucliy com m an­
dait encore à ce m oment. Il précipita sa m arche sur Mar­
seille. Trois des régim ents qui venaient de faire cam pagne, et
étaient encore dans l’exaltation de leur récent succès, le
10mc chasseurs, le 6mC de ligne et un régim ent de lanciers
entrèrent en ville et s’ouvrirent un passage à coups de crosse
ou de lance. Les lanciers se signalèrent par leur brutalité. On
eût dit qu’ils avaient reçu pour m ission de répandre la terreur.
Il est vrai que les M arseillais ne se laissèrent pas effrayer. Des
querelles, presque toujours sanglantes, s ’élévèrent entre la
troupe et la population. Aux bravades des uns répondirent les
provocations des autres. Toute une série de duels com m ença.
Un ferrailleur de profession, un M arseillais surnom m é la Valse,

�LES CENT .TOURS A MARSEILLE

195

tua dans une rencontre fameuse un de ces lanciers provoca­
teurs. Il ne parvint à s’enfuir q u ’à grand’peine, et les cam arades
du m ort le vengèrent en redoublant d ’insolences. Ce n ’étaient
pas ces procédés qui pouvaient ram ener le calme dans les
esprits; aussi la crise était-elle à l’état aigu lorsque Brune prit
possession de son com m andem ent (24 avril 1815).
Brune arrivait à Marseille précédé par une m auvaise rép u ­
tation. On le considérait comme un des pires Jacobins. On
l’accusait même, d’ailleurs à tort, d ’avoir été directem ent mêlé
aux m assacres de septem bre 1792. Sa rapacité était notoire. Les
contem porains ont écrit que « Napoléon l’avait imposé aux
Provençaux comme un surcroît de châtim ent. » Il était pour­
tan t anim é d ’intentions conciliantes. Voici quelle fut sa pre­
m ière proclam ation. « Ma m ission m ’a semblé une carrière de
gloire civique. J ’avais bien appris que les craintes des com m er­
çants dans les expéditions m aritim es paraissaient mal assurées,
que la fantaisie d ’une jeunesse par caractère opposée aux
sentim ents des hom m es les plus sages, que le vertige d’un
am our-propre engagé inconsidérém ent pour le soutien d ’une
cause perdue, vous retiendraient quelque temps dans un doute
pénible », m ais ne faut-il pas s’incliner devant le fait accom pli ?
« Je sais que des agitateurs, que de vils agents de l’étranger, des
hom m es qui fondent leur fortune sur les discussions et le
pillage, jettent des alarm es dans les esprits, intim ident les
faibles, et parlent de leurs arm es rouillées comme d’un épou­
vantail qui doit inspirer une juste terreur, m ais cet arsenal
m oral est pitoyable..... » Brune s’im aginait naïvem ent que ses
adjurations à la paix seraient entendues. Dans son extrême
désir de ne recourir q u ’aux moyens pacifiques, il descendit
même à de puériles pratiques en courant après la popularité.
Souvent on le vit quitter son hôtel et quêter des applaudisse­
m ents dans les quartiers populaires, m ais il se h eurtait à des
préventions et ne recueillait que des brocards. « Qui ne l’a vu
écrit (1) un contem porain, s’abaissant au rôle d’agent m uni(1)

L

a u ta r d

,

ouvr. cité, p. 338.

�196

PAUL GAFFAREI.

cipal, passer en revue, le long des rues du Cours, la plèbe à
ses trousses, les enseignes à tabac sans en m anquer une seule,
et, lorsque la m alencontreuse fleur de lis oubliée el épargnée
frappait ses regards, le com ptoir était traité de royaliste, mot
que Brune croyait une injure, et menacé de clôture si l’emblème
bourbonien ne disparaissait pas sur l’heure. Le T urenne sans
culotte était surtout curieux à voir ren tran t m ajestueusem ent
au quartier, entouré d’enfants comme un tam bour-m ajor. »
Tout en faisant la p art des préjugés du m oment, il est donc
certain que le m aréchal, malgré ses prévenances, ne réussit pas
à s’attirer les sym pathies m arseillaises. 11 se rendait compte de
celle anim osité (1). De concert avec Lecoinle Puyraveau, il ne
cessait de signaler à l’adm inistration supérieure le m auvais
esprit des populations m éridionales. La garde nationale lui
sem blait anim ée de sentim ents si peu dynastiques qu’il dem an­
dait ou son désarm em ent im m édiat, ou son envoi dans le nord
de la France. Il se plaignait également de la mollesse de la
gendarm erie et du peu d’em pressem ent des fonctionnaires. Il
aurait voulu être investi du droit de proclam er l’état de siège à
Marseille. Voici la lettre que, dès le 9 mai, il adressait àD avout,
alors m inistre de la guerre : « L ’esprit du Midi est exécrable.
M arseille est le foyer d’où partent toutes les discordes. Toutes
les autorités sont à changer sous les rapports adm inistratifs et
judiciaires. Ne tombez pas dans l’erreur de croire q u ’il y en a
une seule de bonne. Celles qui paraissent le plus supportables
usent de dissim ulation. Si notre Napoléon est vainqueur, elles
se vanteront de leur fidélité. S’il y a des revers, elles prendront
les prem ières les fleurs de lis et la cocarde blanche. »
Malgré les soupçons du m aréchal, les autorités de Marseille
s’efforcaient pourtant, dans la m esure du possible, de com prim er
les sentim ents royalistes de la population. Dès le 18 avril, ordre
avait été donné d ’arrêter et de désarm er les m ilitaires de la
m aison du Roi, que l’on surp ren d rait dans le départem ent. Dix
(1) Proclamation du maire par intérim, Raymond, démontrant par l'excès
même des précautions, combien on craignait un conflit entre la population et

l’armée,

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

197

jours plus tard, le 28 avril, le même ordre (1) est renouvelé
». contre « ces m ilitaires qui doivent être arrêtés, désarm és, et
n’être m is en liberté q u ’après m ’être assuré qu’ils ne peuvent
être dangereux. » Le m aire écrivait (2) aussitôt aux com m is­
saires de police Vachol et Renoux pour leur enjoindre d’exécuter
ce désarm em ent avec la dernière rigueur. Toutes les compagnies
franches avaient été également désarm ées (3) et licenciées.
C’étaient surtout les émigrés, et spécialem ent ceux qui étaient
rentrés en France depuis le l 01' m ars 1814, qui étaient l’objet
d’une surveillance de tous les instants. Dès le 13 m ars 1815 un
prem ier décret avait clé lancé contre eux. Le 27 avril les com m is­
saires de police reçurent une circulaire (4) préfectorale où on
leur enjoignait d’envoyer sur ces émigrés des renseignem ents
très précis, de dresser leur liste nom inative « de faire connaître
la conduite qu’ils ont tenue, s'ils sont m ariés, s’ils ont des
enfants, et s’ils tiennent à une fam ille nom breuse, s’ils oui
obéi au décret de leur propre m ouvem ent, et s’ils re trouvent
encore dans votre com m une ; quelles sont les propriétés qu’ils
y possèdent, etc. » Le gouvernem ent prenait à l ’avance ses pré­
cautions, et préparait ainsi de véritables listes de proscription.
Les prêtres qui, lors de la prem ière Restauration, avaient fait
étalage de leurs sentim ents royalistes, étaient également sus­
pectés. Bon nom bre d’entre eux d’ailleurs n’avaient pas caché
leur hostilité. Ils avaient refusé de célébrer les prières publiques
et le Te Deum d’action de grâce ordonnés par Masséna, et, pour
triom pher de leur m auvais vouloir, il avait fallu toute une
campagne diplom atique, que conduisit avec beaucoup de tact et
d ’habileté le vicaire général de l’archevêché, M artin (5). Celle
curieuse lettre, que nous avons retrouvée aux archives de la
Préfecture le dém ontre am plem ent : « Vous n ’ignorez pas que
les mêmes moyens pour y parvenir n ’ont pu être employés dans
(1) Archives municipales. Lettre du préfet au maire, 28 avril 1815.
(2) Archives municipales, 28 avril 1815.
(3) Arrêté du préfet Frochot (20 avril 1815).
(4) kl. Lettre du maire au préfet pour l’avertir que la circulaire a été
envoyée aux commissaires de police.
(5) Lettre datée d’Aix, 25 avril 1815, adressée à la Préfecture.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

199

comme des adversaires cachés et dangereux. Il redoutait surtout
les m em bres des congrégations et à diverses reprises dem andait
sur eux des renseignem ents, tout disposé à sévir à la prem ière
incartade, surtout contre ceux dont la présence n’était pas léga­
lem ent autorisée. A la date du 5 ju in 1815, le m aire adressait à
ce sujet un rapport confidentiel à la Préfecture et annonçait
« qu’aucun corps religieux, tels que trappistes, jésuites, pères
de la foi, m issionnaires, ne sont établis dans le départem ent
que depuis le 1er avril 1814. » Malgré ces protestations, le
gouvernem ent ne désarm ait pas, car il sentait que le terrain
n ’était pas solide, et que, à l’heure du danger, émigrés et prêtres
pouvaient bien u nir leurs ressentim ents et leurs espérances.
Les fonctionnaires, même les plus m odestes, tels les agents
des postes, étaient aussi surveillés et soupçonnés. Voici la
curieuse lettre du m aire au préfet, eu date du 13 mai 1815,
sans doute quelque réponse à une dem ande de renseignem ents,
que nous avons trouvée aux archives m unicipales : « Il résulte
des inform ations qu’il n ’y a lieu à aucun reproche contre le
directeur et ses employés, et q u ’il n ’est jam ais parvenu sur leur
compte à l'adm inistration m unicipale aucune réclam ation. II
m ’a paru, au contraire, q u ’on était généralem ent satisfait de
l’ordre et de l’exactitude qui régnent dans les bureaux de cette
adm inistration. »
Bien autrem ent redoutables que ces inoffensifs agents étaient
les royalistes m ilitants. Ils n ’avaient pas désarm é. Ils étaient
même entrés en campagne. Quelques-uns d’entre eux se croyant
revenus au tem ps du Directoire, et cherchant à renouveler les
exploits des com pagnons de Jéhu, recom m ençaient à arrêter les
diligences. Le 21 avril, dans la banlieue im m édiate de Marseille,
à Saint-Antoine, ils avaient pillé la diligence de Lyon. Le préfet,
surpris et irrité de celte attaque qui pouvait se renouveler, avait
mis sur pied toute la gendarm erie. Le m aire, informé par un
rapport spécial du com m issaire A rnaud, p rit aussitôt des
m esures pour em pêcher le retour de sem blables attentats.
« Vous sentirez, écrivait-il aux com m issaires de police, com ­
bien il im porte à la société de réprim er par des poursuites et

�200

’AUL GAFTAREL

une punition exemplaire un prem ier acte de brigandage, dont le
renouvellem ent peut avoir des effets très dangereux pour la
tranquillité publique et la sûreté des com m unications. » En
efl'et, grâce à l'énergie de Lecomte Puyraveau, bien secondé par
par la m airie, il n ’y eut plus d’arrestation de diligences et
la sécurité publique fut assurée, au m oins à l’extérieur.
Il est vrai que, dans la ville même, persista un fâcheux esprit
d'opposition qui allait bientôt se traduire par des actes regret­
tables. Tantôt, sous prétexte d’un assaut d ’arm es, les m aîtres
d’escrime (1) de la ville ou des régim ents se provoquent à des
luttes rete n tissan te s, que l’autorité n’interdit qu’après de
longues négociations. Tantôt dans un des cafés de la ville, dans
l’établissem ent Casaly, les royalistes se donnent rendez vous,
déclam ent contre la tyrannie im périaliste, et préparent dans de
m ystérieux conciliabules des placards injurieux contre le
gouvernem ent et ses agents. Ils furent dénoncés, et, par ordre du
général Miollis, transm is au m aire et au général M aupoint,
com m andant la place par intérim : le café fut aussitôt fermé
(20 avril). Les royalistes se vengèrent de leur déconvenue en
jetan t des pierres aux passants cl en accablant d’injures les
citoyens dont ils suspectaient les sentim ents bonapartistes.
Inquiet de cette agitation qui pouvait facilem ent dégénérer en
rixes, le m aire pria le préfet et le com m issaire général de police
d’intervenir. « Il y a des femmes et des enfants parm i ces m alfai­
teurs, leur écrivait il le 25 avril (2), dont un était vêtu d’une
veste blanche de m ilitaire. » Lecomte Puyraveau n’était pas
hom m e à se laisser insulter im puném ent. II lit circuler des
patrouilles dans les rues. Tous les délinquants furent saisis et
incarcérés. L’ordre m atériel p arut rétabli.
L ’ordre m oral ne l’était pas. La jeunesse elle-même, follement
excitée par des m aîtres rem uants, avait pris parti. Les uns
s’étaient déclarés pour l’Em pire, et les autres pour la Royauté.
Les élèves du Lycée, sans doute sous l’inspiration du proviseur
(1) Lettre du maire au général commandant la place. G mai 1814.
(2) Archives municipales.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

201

Dubruel et de l’aum ônier abbé Denain, se signalèrent par
l’exaltation de leurs sentim ents royalistes (1). Le 2 mai 1815, le
colonel d’artillerie Rey, officier d’ordonnance de l’Em pereur, se
rendit au Lycée, déclarant q u ’il était chargé de prendre des ren­
seignements sur l ’esprit et les principes des professeurs et des
élèves. On le conduisit d’abord dans la classe de rhétorique, et
il dem anda aux jeunes gens s’ils aim aient l’Em pereur. Un m orne
silence accueillit cetle interrogation. Le jeune Renard eut le cou­
rage de se lever et de répondre non ! Interdits par celte m anifes­
tation, le colonel et les officiers de sa suile entrèrent dans les
autres classes depuis la seconde ju sq u ’à la quatrièm e. Partout,
ils furent reçus avec la même froideur. Il e s te r a i que sur tous
les m urs et ju sque sur la couverture des livres étaient tracées
des inscriptions de Vive le Roi ! En se retirant, le général Verdier
qui avait accom pagné le colonel Rey dans son inspection,
n ’hésita pas à annoncer au proviseur que « son affaire était faite ».
« T ant m ieux ! » répondit D ubruel, et, comme on craignait une
arrestation im m édiate, les élèves des hautes classes sortirent de
leurs salles tout disposés à résister aux m ilitaires. Ces jeunes
gens appartenaient en général à la bourgeoisie m arseillaise. Ils
avaient les opinions de leurs parents, et, plus im prudents qu’eux,
n’hésitaient pas à les afficher. Ce sym ptôm e élait significatif. La
désaffection élait profonde, puisque les enfants eux-m êm es la
m anifestaient, et, de jo u r en jour, se creusait le fossé qui séparait
les deux camps.
Aussi bien le conflit existait déjà à l’état latent entre civils et
m ilitaires. Les soldats se donnèrent le tort de la prem ière
agression. Le 29 avril, dans la taverne Hocm an, un carabinier du
16mc de ligne, Jean Pierre, insultait de paisibles bourgeois, et
prenait une attitude si provocante qu’un com m issaire de police
le faisait arrêter. Un fourrier du même régim ent, insulté par un
passant, dégainait el abattait le poignet d e l’insulteur. On voulut
l’arrêter, mais ses cam arades le défendirent. Il fallut, pour le
soustraire à la fureur de la populace, m ettre sur pied toute la
(1) Hermilc de Saint-Jean, ir 4,S.

14

�202

PAUL GAFFAREL

garnison. Le 4 m ai, une rixe éclatait entre bourgeois et soldats.
Deux ouvriers, Gentil et Roman, étaient grièvem ent blessés et
transportés à l’hôpital où ils m ouraient. Le procureur im périal
dem anda un rapport sur celte affaire. Le com m issaire qui le
rédigea, Vacliol, ne donna que des renseignem ents vagues et
sans précision. On en réclam a un second plus étendu, qui fut
envoyé à Lecointe-Puyraveau, m ais ne lui parvint que le 12 du
même mois. Voulait-on étouffer l’affaire, ou Vachot était-il de
connivence avec les agresseurs, on l’ignore ; en tout cas ses
victim es ne furent pas vengées.
Le 9 mai, nouvelle m anifestation royaliste. Le m ot im périal,
qui avait été substitué à celui de royal, sur les enseignes des
bureaux de la loterie, fut effacé. Lecointe-Puyraveau ordonna
une enquête, m ais qui n’aboutit pas (1). « J ’ai fait prendre des
renseignem ents pour tâcher de découvrir les coupables, lui écri­
vait le m aire. Les buralistes ont été interrogés sur cette infraction.
Ils ont répondu qu’ils ne connaissaient aucun de ces m alveil­
lants ; que le mot im périal avait été effacé pendant la n u it et
qu’ils ne pouvaient signaler aucun des coupables. » Mêmes
recherches inutiles à propos de l’affichage de placards roya­
listes : « J ’ai l’honneur de vous transm ettre un placard arraché
ce m atin par mes agents de police, et am pliation du rapport qui
en constate ; ce placard incendiaire ayant été enlevé un m om ent
avant le jour et en présence de plusieurs individus, j ’ai la sa tis ­
faction de reconnaître q u ’il n ’a pu être offert aux yeux du
public. »
Ce n’était doue pas encore la guerre civile, m ais, en fait, elle
était déclarée entre les deux partis qui se trouvaient en présence
et des deux côtés l’exaspération était telle que ceux-là même qui
auraient dù donner le bon exemple étaient les prem iers à se
signaler par leurs provocations. « J ’ai l ’honneur, écrivait le
m aire au préfet (9 mai 1815) de vous inform er que la tranquillité
a été troublée pendant quelques m om ents, le 7 de ce mois, sur
le Cours. Quelques officiers de la troupe de ligne se p riren t de
(1) Archives municipales. Lettre du 9 mai.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

querelle avec des bourgeois, au sujet des fleurs blanches que ces
derniers portaient à la boutonnière. Le peuple entoura ces m ili­
taires. La garde urbaine survint. Elle dissipa l’attroupem ent et
la tranquillité fut rétablie. »
A vrai dire, pendant toute la période des Cent joui s, Marseille
fut en état de révolte. Les anciens volontaires royaux avaient
bien été licenciés, et avaient reçu l’ordre de rendre leurs arm es,
m ais la plupart d’entre eux les gardèrent, attendant, non sans
frém ir, l’heure de la vengeance. Non seulem ent de nom breux
déserteurs s’étaient répandus dans la banlieue, m ais les conscrits
eux-mêmes ne répondaient pas à l’appel (1). C’est ainsi qu’à
Brignolles, au jo u r du conseil de révision, ils quittèrent en
m asse la ville et rejoignirent les réfractaires qui déjà tenaient la
campagne. Comme il arrive toujours aux heures troublées, des
brigands, couvrant leurs crim es du beau nom de dévouem ent à
la chose publique, com m ençaient à terroriser le pays. Le désor­
dre était universel, et, dans ce désarroi de l’opinion, les fonc­
tionnaires n’osaient plus prendre de décisions ou se perm ettaient
de singuliers accom m odem ents. Ainsi à M arseille ils ne laissè­
rent que le 13 mai le nom de l’E m pereur figurer su r les alfiches
officielles. A Grasse le sous-préfet ne s’avisa-t-il pas d ’expédier
aux com m unes de son arrondissem ent le num éro du Bulletin
des Lois qui contenait la dernière proclam ation de Louis XVIII,
sous prétexte q u ’il était nécessaire de com pléter la collection de
la feuille officielle. Dans beaucoup de localités, à l’occasion de
la cérémonie de la Fête-Dieu, les prêtres refusèrent de chanter
le Domine salvum fac imperatorem. A A ixles m agistrats ne vou­
lurent point paraître à la cérém onie du Champ de Mai. Les
im pôts ne rentraient plus nulle part, et la m isère devenait géné­
rale. Si on ne s’arrêtait sur cette pente fatale, le gouvernem ent
s’effondrait.
Brune avait espéré que le tem ps suffirait pour am ener la
réconciliation dans les esprits. Il eut le tort de trop com pter sur
(1) Arrêté de préfet F rocliot (19 mai 1815) contre les déserteurs, les réfrac­
taires et les embauclieurs.

�204

PAUL GAFFAREL

la m odération de ses adversaires. Com prenant qu’il avait fait
fausse route, et encouragé par l’énergique Lecointe-Puyraveau,
il se décida à proclam er l’état de siège (20 mai). « Considérant
que la place de Marseille se trouve par sa position topographique
place d’extrême frontière, nous la déclarons en état de siège elle
et sa banlieue. Celle m esure indispensable ne doit inspirer
aucune inquiétude ni aux citoyens, ni au commerce qui conti­
nuera à suivre les règlements usités de la m arine.., Les tribubunaux judiciaires continueront à exercer leurs fonctions pour
l’exécution des lois de l’Em pire, les autorités civiles pour le
m aintien de la tranquillité publique... Les seuls agitateurs, les
agents de l’étranger et les faiseurs de com plots seront jugés par
les tribunaux m ilitaires, que nous nous réservons d’établir, si
le cas l’exige. » Brune annonçait ensuite qu’il déléguait ses pou­
voirs au général Verdier, et plus spécialem ent au général
Bizannet, et il suppliait les M arseillais d’obéir au préfet Frochot
« si honorablem ent connu par son caractère bienveillant » et au
lieutenant de police générale, Lecointe-Puyraveau, « dont les
soins infatigables dans l’adm inistration delà police m éritent une
confiance entière. »
On a reproché au m aréchal Brune cette m ise en état de siège,
m ais il avait prêté serm ent de fidélité à l’Em pire et ne pouvait
faire m oins que de répondre aux provocations par des m esures
de défense. On lui a également reproché les arrestations q u ’il
ordonna et les destitutions qu’il prononça, m ais elles étaient
imposées par les circonstances. Il faut même lui savoir gré de
n’avoir usé qu’avec m odération de ses pouvoirs.
Dès le 22 m ai, le tribunal civil de Marseille, dont les m em bres
étaient à tout le m oins suspects de tiédeur, était réorganisé. Le
président Rigordy, les juges. Larget, D arluc et F abry étaient
destitués et envoyés en surveillance hors de Marseille. L ’avocat
Dum as, les avoués Bérard, Forloul et Caire, le notaire B arthé­
lemy, recevaient l'ordre de quitter im m édiatem ent leur rési­
dence. Les avocats T ardieu et Gras-Salicis, le savonnier Payen
et un jeune exalté, Laget de Podio, étaient expédiés à Chalonsur-Saône, avec défense d’en sortir sans autorisation. Un négo-

�LUS CENT JOURS A MARSEILLE

205

cianl bordelais, qui n ’avait use reprocher qu'une certaine intem ­
pérance de langue, Dum ail jeune, était arrêté et enfermé à PontSaint-E sprit. On exigeait de tous les citoyens, sous le nom de
cartes de sûreté, de véritables certificats de civisme, et, comme
on ne les accordait q u ’après enquête préalable, toute une partie
de la population se trouvait en état de suspicion. On a peine à
le dire, m ais de nom breuses dénonciations furent alors adressées
à la Mairie ou à la Préfecture. Nous ne voulons pas rem uer cette
boue, ni citer des nom s que nous avons eu le regret de retrouver
au bas de ces lettres ; m ais que de turpitudes furent alors com ­
mises ; que de vengeances privées se colorèrent du beau nom de
dévouement patriotique! Triste époque, certes, que celle qui
autorisa un pareil abaissem ent des caractères, et qui, m alheu­
reusem ent, explique et excuse d’atroces représailles !
Voici com m ent un contem porain, Hilarion Dusolliers, a parlé
de celte terreu r bonapartiste. « A défaut d’am our et de respect,
on voulut au m oins obéissance et résignation. On eut recours
aux m esures de rig u eu r; un grand appareil m ilitaire fut déployé.
Marseille est aussitôt convertie en place de guerre. Elle devient
le q u artier général de l’arm ée du Var. La ville est déclarée en
état de siège, et par là, l’autorité civile et m unicipale se trouve
annulée. Dès ce m om ent les soldats, à dem i-contenus ju s ­
qu’alors, cessent de se contraindre, et traitent les habitants en
peuple conquis. » En effet, un officier de voltigeurs frappe en
pleine rue, et sans motif, un citoyen honorablem ent connu,
T oussaint Senès, « ce qui a troublé la tranquillité de la rue,
écrit (1) à ce propos le m aire au général Bizannet, com m an­
dant l’état de siège, et donné lieu à un grand rassem blem ent,
dont les suites pouvaient devenir funestes. » Des soldats, ivres
pour la plupart, se répandent dans la ville, poussant des cris,
et forçant les h a b ita n ts ou à illum iner leurs m aisons ou à
arborer des drapeaux bicolores. On eût dit une ville prise
d’assaut. Ce n’était p ourtant que le prélude de scènes autrem ent
regrettables qui m arquèrent les journées du 2(3 et du 27 m ai,
(1) &amp;rçfiipes m unicipales, hctû'e du 25 mai 1815'

�PAUL GAFFAREL

P ar l'acle additionnel aux constitutions de l’E m pire qui
venait d’être voté à Paris par les Cham bres, les citoyens
avaient été invités à donner, sur des registres ouverts à cet
effet, ou leur adhésion individuelle ou les m olils de leur refus.
Les anciens Jacobins, les m ilitaires retraités, les libéraux, en
un mot tous les partisans du régime im périal couvrirent ces
registres de leurs signatures. Les royalistes qui se croyaient à
couvert par les déclarations gouvernem entales, jugèrent à
propos de s’abstenir. On leur en sut très m auvais gré. On
accusa même quelques uns d’entre eux de fom enter la guerre
civile, en excitant les gardes nationaux à ne pas arborer la
cocarde tricolore. Le général Verdier venait d’arriver à Marseille
pour com m ander l’état de siège. B rutal, em porté, ne m éna­
geant ni ses expressions, ni ses sentim ents, il s’adressa à l’une
des notabilités du parti, Raym ond de Trels, et le som m a de
s’expliquer. Ce dernier le fit sans le m oindre détour. Il lut
durem ent puni de sa sincérité. On l’arrêta brutalem ent en
pleine rue, et il fut expédié à Grenoble. Bon nom bre de ses amis
partagèrent sa m auvaise fortune. Ce fut en quelque sous la
pression des baïonnettes qu’eurent lieu les élections (1) pour la
Cham bre des Députés (13 m ai), et que fonctionna la nouvelle
C onstitution.
P ar indifférence ou par hostilité un très petit nom bre d’élec­
teurs se présentèrent aux urnes. Une infime m inorité, à peine
quelques douzaines de votants honorèrent de leurs suffrages à
Aix Fabry, l’un des secrétaires de Fouché, à Arles Rassis, juge
à T a ra s c o n ; à Marseille Orner Granet, d’Antoine, le général du
génie de Sonis, oncle de Mmc Joseph Bonaparte, mais qui n ’avait
de bonapartiste que la situation, et même dissim ulait assez mal
ses préférences légitim istes, Salavypère, Alexis Rostand, prési­
dent du tribunal de commerce et Boulant, un ancien officier,
qui passait pour rem placer trop facilem ent la réalité des affaires
par les chim ères de son im agination. Les députés de Marseille
n ’avaient été élus que par treize électeurs, et ils croyaient si peu
(1) Arrêté du préfet Frochot pour lu convocation des électeurs. (9 mai 1815).

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

207

soit à la durée, soit à l’efficacité de leur m andat, qu’un seul
d'entre eux, Boulant, se rendit à Paris. Encore n ’eut-il pas le
loisir ou le désir de prendre la parole. V raim ent ce n ’élait qu’un
sim ulacre de représentation nationale.
Le gouvernem ent affecta pourtant de prendre au sérieux ces
élections. Une grande fête fut ordonnée pour la célébration de
ce qu’on appela dans le langage ofliciel le Champ de mai. Il
s’agissait de provoquer une explosion de zèle bonapartiste. On
recourut aux pires m oyens. Les soldats, gorgés de vins et de
liqueurs, furent invités à ne pas m odérer l’expression de leur
enthousiasm e. Un régim ent très connu par son dévouem ent
aux choses et aux hom m es de l’E m pire, le 35me de ligne, était
arrivé à Marseille le 25 m ai, à la veille du jo u r fixé pour la
célébration de la fête. Les soldats furent autorisés à faire m ontre
de leurs sentim ents, et ils ne s’en privèrent pas. Au retour de
la cérémonie qui fut signalée par des cris ou plutôt par des
vociférations en faveur de l’Em pire, alors que les troupes
regagnaient leurs casernes, le 14mc chasseurs défilait sur le
Cours, lorsque un poste de gardes nationaux, conform ém ent
aux règlements m ilitaires, prit les arm es pour rendre les
honneurs. Sous prétexte de fraterniser, les chasseurs coururent
à eux en les som m ant d é c rier : « Vive l’E m pereur ». Les gardes
nationaux, qui étaient exaspérés par ces dém onstrations intem ­
pestives, gardèrent un silence obstiné. Les deux troupes étaient
en présence, et toutes les deux arm ées. Si p ar m alheur un coup
de feu était tiré, le sang allait couler. Il semble que les uns et les
autres aient eu le sentim ent de la responsabilité qui pesait sur
eux. Ils se contentèrent d’échanger quelques insultes, et se
séparèrent, les uns avec le regret de ne pas avoir imposé leurs
volontés, et les autres avec le pressentim ent de prochaines
querelles.
Dès le soir les soldats prenaient leur revanche. On avait
ouvert la porte des casernes. C’était à travers les rues un singu­
lier mélange d’officiers, de m am eluks, de nègres, et aussi de
prom eneurs, les uns portant en triom phe un buste de Napoléon,
les autres haussant les épaules et ne se gênant pas pour se

�208

PAUL GAFFAREL

com m uniquer leurs im pressions. Echauffés par la boisson, les
soldats prenaient peu à peu une attitude m enaçante. Déjà des
coups s’échangeaient. On racontait qu’un vieillard venait d’être
tué et deux femmes blessées. L'une de ces femmes, Gabrielle
Reynier (1), avait reçu un coup de sabre à la poitrine, avec
lésion au poum on. T ransportée à l’hôpital, on réussit à la
guérir, m ais elle souffrit d’une suffocation continue, et, comme
elle n’avait pas de moyens d’existence, il fallut venir plus tard à
son aide. Au bruit de ces violences, une sorte de panique s’em­
para de la population. Chacun de s’enferm er chez lui, et de
prendre ses précautions contre une attaque probable. En effet
les soldats, rendus furieux, tom bent sur les rares passants
qu’ils rencontrent encore et les forcent à crier : Vive l’Em pe­
reur ! Ils se présentent devant les postes du Cours et de l’Hôtel
de Ville, confiés à la garde nationale, et veulent de nouveau
forcer leurs cam arades à fraterniser. Sur leur refus ils se répan­
dent, comme des fous, à travers la ville, cassant les vitres des
fenêtres qu’on a l’im prudence de ne pas ferm er sur leur passage,
et forçant les citoyens à déployer le drapeau tricolore et à illu­
m iner. Ces scènes de désordre continuèrent toute la nuit. La
police restait im puissante, peut-être même indifférente. Ne
racontait-on pas que le général V erdier avait donné toute
licence à ses hom mes et les avait même encouragés à traiter les
« pékins » de Marseille, comme il avait naguère traité les
défenseurs de Sarragosse.
Bien que les M arseillais aient eu la sagesse de ne pas répondre
à ces provocations, on affecta de les considérer comme des
rebelles, qui n ’avaient gardé le silence que forcés et contraints.
Dès le lendem ain 27 mai, les soldats se rangeaient en bataille
dans les principales rues. Au centre de la ville le Cours était
occupé par la cavalerie, et quatre canons de campagne étaient
m is en batterie sur la Cannebière. On se serait cru en pays
ennem i ou au m om ent d ’une exécution m ilitaire. La garde
nationale n’avait pas hésité à tém oigner son m écontentem ent,
(1) Archives municipales, Lettre du maire au préfet,

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

209

Verdier, affectant de la considérer comme anim ée de sentim ents
hostiles, prononça (1) son licenciement. « Sa Majesté l’Em pereur
avant connaissance de l’esprit d’inquiétude et de m utinerie qui
agite une partie d'entre vous, sachant que cet état d’efferves­
cence, aussi préjudiciable à votre repos qu’à l’honneur national,
n ’est m aintenu que par de certains individus, qui, au m épris
des lois et contre votre propre sûreté, ont été mal à propos incor­
porés dans votre garde urbaine » en ordonne le licenciement.
Les arm es seront restituées « une heure après la publication de
la présente. » Une nouvelle garde sera reconstituée « dans
laquelle on n’adm ettra que les citoyens qui réunissent les qua­
lités exigées par la loi. T out étranger domicilié non légalement
à Marseille, tout hom m e appartenant à l’arm ée sous une déno­
m ination quelconque, tout hom m e ayant tait partie des com pa­
gnies franches, en sera sévèrem ent exclu. » Cette ordonnance
indigna les M arseillais, m ais toute résistance était impossible.
Les gardes nationaux n’eurent qu’à s’incliner et qu’à rendre
leurs arm es. Au m oins leur laissa-t-on le temps m atériel
d’opérer cette restitution. Mais V erdier eut grand soin de leur
faire savoir (2) que « passé ce délai ceux des gardes urbaines
qui ne feront pas partie de la nouvelle garde et qui n ’auront pas
rendu leurs arm es seront poursuivis conform ém ent aux dispo­
sitions de mon arrêté d’hier. Je désire et j ’espère ne trouver
aucun contrevenant. » Au même m om ent, de nom breuses
équipes de terrassiers reconstruisaient en toute hâte les
m urailles du fort Saint-Nicolas, et des canons, braqués sur la
ville, étaient hissés sur les rem parts. On se dem ande vraim ent
si Verdier, p ar ces menaces intem pestives, ne cherchait pas à
provoquer un m ouvem ent populaire afin de se donner le plaisir
de le réprim er. Cette fois encore les M arseillais eurent le bon
sens de ne pas s’exposer à quelque sinistre écrasem ent. Ils res­
tèrent entérinés dans leurs m aisons, m ais, toute la journée, et
ju sq u ’au m ilieu de la nuit, des patrouilles de chasseurs parcou­
rurent, à bride abattue, les rues de la ville, en poussant des cris
(1) Arrêté du 27 mai 1815.
(2) Arrêté du général Verdier (28 mai 1815),

�210

PAUL GAFFAREL

frénétiques de : Vive l’Em pereur ! « Les étincelles scintillant
dans la nuit sous le pied des chevaux, a écrit un contem porain,
le m artellem ent cadencé de leurs pas dans la solitude, au sein
d’un silence sinistre, im prim aient à ces scènes nocturnes on ne
sait quel caractère fantastique. »
Le régime m ilitaire a toujours eu le don d’exaspérer les
Marseillais. Bon nom bre d’entre eux étaient disposés à répondre
par des coups de fusil à ces attaques injustifiées. Les anciens
volontaires royaux répandus dans la banlieue, les réfractaires
et aussi les brigands qui guettaient l’occasion de descendre en
ville, n ’attendaient q u ’un signal pour se ruer sur la garnison.
On était même déjà entré en relations avec les Anglais qui
avaient reparu dans la rade, et recom m ençaient leur croisière
de blocus. Tout donc annonçait et préparait une prochaine
émeute. Mais le gouvernem ent im périal savait se faire respecter.
On n ’ignorait pas que ni Verdier, ni Lecointe-Puyraveau, ni
même Frochot n ’hésiteraient à recourir à la violence pour
im poser leur autorité. Mieux valait donc se résigner et attendre
l’issue de la partie décisive qui allait bientôt se jouer dans les
plaines de Belgique. C’est pour celte raison que, malgré
l’exaspération générale, il n ’y eut pendant to u t le mois de ju in
aucun trouble à Marseille. Les deux partis étaient en présence
et restaient sur leurs positions, m ais il y avait entre eux comme
une trêve tacite. De part et d’autre on se réservait.
P ar un décret en date du 9 mai 1815, il avait été ordonné que
tous les F rançais qui se trouvaient hors de France au service de
Louis XVIII ou des princes de sa m aison, et qui ne rentreraient
pas dans le délai d’un mois, seraient considérés comme émigrés
et traités comme tels (1). Le préfet invita aussitôt le m aire à
dresser la liste de tous ceux q u ’atteignaient les dispositions du
décret. Or, bon nom bre de M arseillais se trouvaient dans ce cas.
C’étaient de nouveaux suspects que l’on désignait ainsi aux
(1) Cf. Affiche du 12 juin 1815, signée Verdier. Frochot et Lecointe-Puyra­
veau, contre les officiers des anciennes compagnies franches, soupçonnés
d’avoir rejoint Louis XVIII, et dont les biens seront séquestrés, s’ils n’ont pas
dans les huit jours, réintégré leur domicile.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

211

vengeances du gouvernem ent : ce fut aussi un nouveau m olif de
m écontentem ent et d’anim osité pour la population m arseillaise.
En vertu des décrets du 9 et du 13 m ars 1815, tous les citoyens
français avaient été astreints à porter la cocarde tricolore. Ces
décrets n’avaient jam ais été exécutés. Ils n ’avaient même pas
été affichés en ville. On s’avisa tout à coup de les rendre obliga­
toires (1). mais ce fut un crève-cœur pour beaucoup d’habitants,
qui ne purent se résigner à porter ainsi sur eux comme une
m arque de servitude. Prise en elle-même, cette m esure était
insignifiante, m ais en politique les petites taquineries ont
souvent plus de conséquences que les lois les plus draconiennes,
et le port obligatoire de la cocarde tricolore acheva d’aliéner les
esprits, déjà bien mal disposés.
Aussi bien les sym ptôm es de m écontentem ent ne m anquaient
pas. Au 13 ju in le m aire transm ettait au com m andant de place
la copie d ’une lettre signée M artin, sans doute un pseudonyme,
qu’on avait trouvée sur l ’escalier de l’Hôtel de Ville, et qui conte­
nait de graves accusations contre le gouvernem ent. « Je crois
devoir vous envoyer celte pièce, ajoutait le m aire, pour que vous
soyez inform é des écrits anonym es qui peuvent circuler. »
Quelques jours plus tard, le 22 ju in , daté de Nice, m ais rédigé et
im prim é à Marseille, un violent appel était lancé par voies
d’affiches. « Français, aux arm es ! Cartouche a rom pu son ban.
Transfuge de l’île d ’Elbe q u ’il tenait de la générosité des
puissances, il vient, à l’aide de ses prétoriens, infester de nou­
veau le sol français. Fléau de l’Europe, déprédateur de nos
finances, m oissonneur de nos enfants, artisan de discordes et
de crim es, il ne rougit pas de souiller pour la seconde fois le
trône des Bourbons, purifié par le m eilleur des m onarques, par
Louis le D ésiré........ Quel est ce Corse? Sorti de bas lieu, d ’une
naissance douteuse, il ne sut pas même acquérir dans la noble
éducation, à laquelle il avait été conduit par la bienfaisance de
nos rois, cette élévation de l’àme qui caractérise le m ilitaire
français. Forcé de quitter le corps m ilitaire pour n ’avoir ni su,
(1) Archives municipales. Lettre du maire à Lccointe-Puyraveau, 13 mai 1815.

�PAUL GAFFAREL

ni oser se rendre digne d’y dem eurer, ce tim ide guerrier languis­
sait dans l’obscurité de sa famille, lorsque, par celte fatale
Révolution qui a loul bouleversé, il s ’élança dans l’arène à côté
des brigands qui distribuaient les palm es de la honte........
Quel a été le résultat du règne de cet em pereur de h asard ? Une
dépopulation énorme, des impôts sans m esure, une déprédation
épouvantable des finances, des guerres perpétuelles faites à
coups d’hom m es, des flots de sang versés, et la chute honteuse
de cet em pereur et roi si vaillant qui n’a su ni soutenir l’éclat du
trône, ni m ourir en soldat. »
A cette même date du 22 ju in , et sans doute après lecture de
cette affiche injurieuse, éclataient de nouveaux conflits entre
soldats et gardes nationaux. Voici le rapport (1) du m aire au
général Leseur, com m andant de la place. « Une patrouille de
chasseurs de la garde nationale, passant devant le poste de la
Comédie occupé par la troupe de ligne, n’a pas été reconnue par
les m ilitaires de ce poste. Vous verrez, de plus, que le poste de
la Patache, également occupé par la garde nationale, se m it
sous les arm es au m om ent où un détachem ent de troupes de
ligne passait pour se rendre au fort Saint-Jean. Ces derniers ne
répondirent pas aux honneurs qu’on leur rendait. Je vous prie
de vouloir bien donner des ordres à la troupe de ligne pour
q u ’elle réponde aux bons procédés que la garde nationale
exerce contre eux. » Ce n ’étaient plus hélas! à de puériles
revendications d’étiquette q u ’allaient s’attacher les suscepti­
bilités m unicipales. Au m om ent même où le m aire de Marseille
s’efforcait ainsi de faire respecter les droits de la garde natio­
nale, l’Em pire s’effondrait dans une lam entable catastrophe, et
la F rance s’abîm ait avec lui dans la même défaite.
La bataille de W aterloo fut livrée le 18 ju in 1815. On ne la
connut à Marseille que six jours plus lard, le 24 du même mois,
m ais de vagues rum eurs circulaient déjà. On ne sait en vertu
de quelle loi m ystérieuse, lorsqu’un grand m alheur fond sur
un peuple, la nouvelle ou plutôt le pressentim ent de ce désastre
(1)

A r c h iv e s m u n i c i p a l e s ,

Lettre dyi 23 juin

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

213

est toujours connu avant l’annonce officielle. A ucun avis (1),
aucune dépêche n’était arrivée à la Préfecture ; aucune corres­
pondance privée n’était parvenue à destination ; on se défiait
pourtant, car les bulletins de victoire avaient été brusquem ent
interrom pus, et rien ne troublait plus le silence officiel. Au
m atin du 25 ju in , on connut la triste vérité. V erdier en fut le
prem ier inform é. Dans sa stupeur il perdit la tête et ne put que
balbutier de vagues explications. Napoléon avait-il abdiqué, oui
ou non? Y avait-il en F ian ce un gouvernem ent légal? L’infor­
tuné général ne savait que répondre et conseillait la neutralité
en attendant des inform ations plus sûres. Sou devoir était
pourtant tout tracé : m aintenir l’ordre à tout prix, et se m ontrer
l'hom m e non pas de la dynastie m ais de la France. Il ne sut que
m onter à cheval et parcourir les rues en exhortant au calme. En
même tem ps, il prenait des précautions m aladroites, qui attes­
taient de sa part ou un profond découragem ent ou une im puis­
sance reconnue. Il ne se contenta pas de renouveler les dispo­
sitions les plus rigoureuses de l ’état de siège, m ais il consigna
en toute hâte la troupe dans ses casernes, il autorisa les officiers
retraités ou en demi-solde à se constituer en bataillon, le batail­
lon (2) sacré, comme s’intitulèrent fièrem ent ces défenseurs
com prom ettants du bonapartism e aux abois, et il les rangea en
bataille sur la Cannebière. La situation ne com portait pas ce
déploiem ent de forces, aussi la populace exaspérée descenditelle en m asse de la vieille ville, poussant des cris furieux et
bran d issan t bâtons ou couteaux. Les drapeaux tricolores sont
arrachés des balcons et foulés aux pieds. La cocarde blanche
(1) Les dernières dépêches officielles arrivées à la Préfecture, et portées à
la connaissance de la population par voie d’affiche, sont une lettre du roi
Joseph au maréchal Suchet, en date du 17 juin 1815, et relative à l’entrée en
Belgique, le rapport de Soult et la lettre de Davout relative à la bataille
de Flcurus et au combat des quatre Bras, 17 juin.
(2) Par arrêté du 29 avril 1815, Frochot avait déjà rappelé à l’activité, s’ils le
désiraient, tous les officiers à demi-solde, démissionnaires ou à la retraite
depuis le l°r avril 1814. Les marins avaient été également rappelés à l’acti­
vité (arrêté du 18 mai). Enfin, le 23 mai, Frochot avait adressé un nouvel avis
à tous les officiers en non activité, en les prévenant qu’ils n’avaient qu’à se pré­
senter pour être répartis en différents corps. Ainsi s’explique la présence à
Marseille, en juin 1815, de tant d’officiers non encore incorporés.

�214

PAUL GAFFAREL

est de nouveau arborée. Ce fut une jeune fille qui, malgré les
m enaces de cinq ou six chasseurs, déploya la prem ière le dra­
peau blanc dans la rue Saint-Ferréol. Quelques cafés, signalés
par leurs attaches bonapartistes, sont envahis et saccagés.
Bientôt accourent les paysans et les déserteurs de la banlieue.
Les brigands, tous joyeux, se m ontrent à leur tour, et, sous
prétexte de représailles, com m encent à piller el à incendier.
Quelques heures à peine se sont écoulées, et il n’y a déjà plus
de sécurité.
Verdier n ’avait qu’à m aintenir l’ordre et il le pouvait. Tous les
postes étaient occupés par ses soldats. Les réserves étaient m as­
sées autour du quartier général, dans la rue d’Arm ény, et le
bataillon sacré n ’attendait q u ’un ordre pour déblayer et la Cannebière et le po rt; m ais le général, de plus en plus affolé par le
sentim ent de sa responsabilité, ne savait que courir d’un poste à
l ’autre, conseillant le calme et ne com prenant pas q u ’en temps
de crise l’inaction est la pire des solutions.
P endant ce tem ps, au bru it du tocsin dont les sinistres appels
excitaient la fureur populaire, et dans ces rues étroites que
surchauffait un soleil torride, les royalistes se préparaient au
combat. Borély, com m andant de la garde nationale, réunissait
en toute hâte deux cents de ses anciens soldats, m ais que pouvait
cette poignée d’hom m es entre les soldats, qui ne dem andaient
qu’à com m encer la bataille et les ém eutiers, dont le nom bre
grossissait de m inute en m inute ? Déjà, sur la Cannebière,
entourés par une foule m enaçante, les soldats et le bataillon
sacré avaient, pour se dégager, fait usage de leurs arm es.
Un jeune hom m e nom m é Espanet (2), avait été assailli par
h u it ou dix soldats et percé de coups. Le m aire Raymond avait
une prem ière fois réussi à arrêter les hostilités, mais les
assaillants revinrent à la charge. La troupe ne pouvait tenir
longtemps contre les m asses qui l’entouraient. Elle b attit en
retraite vers les forts S aint-Jean et Saint-N icolas, m ais déjà
trois soldats avaient été tués et dix blessés.
(1) Hermile de Saint-Jean, n° 44.
(2) Hermile de Saint-Jean, n&lt;’ 44.

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

Au même m oment, le poste qui gardait le Palais de Justice
était attaqué p ar une foule exaspérée par les insultes et les
rodom ontades de ceux qui l’occupaient. Com prenant l’inutilité
de la résistance, les soldaLs cherchèrent à regagner le fort SaintJean, m ais ils furent im m édiatem ent débordés et ils allaient
être m assacrés sans l’intervention d’une compagnie de chas­
seurs de la garde nationale, com m andée par de Clérissy, qui les
escorta ju sq u ’au fort. Pendant la retraite, ils furent salués de
nom breux coups de fusil, qui tous ne restèrent pas inoffensifs.
Le m aire Raym ond était accouru p o u r essayer de les sauver,
m ais le feu continua. Un soldat fut tué à ses côtés, un garde de
santé eut la m âchoire emportée, et, tout le long du trajet, les
maisons furent criblées de halles. Les soldats réussirent pourtant
à s’enfermer dans les forts et tournèrent leurs canons contre le
peuple, qui, satisfait de celle prem ière victoire, se dispersa. Il
est vrai que les chasseurs de Verdier, lancés dans une charge
furieuse à travers les rues, et déchargeant leurs carabines contre
tous les porteurs de cocardes blanches, aidèrent à la dispersion.
La guerre civile était donc déclarée, et tout annonçait pour le
lendem ain une bataille sanglante dans les rues.
Verdier p rit à ce momenL une singulière résolution : celle de
quitter Marseille et de rejoindre à Toulon son chef de corps, le
m aréchal Brune. Tout en proclam ant l’état de siège, il annonçait
à la population la création d ’un gouvernem ent provisoire et
pren ait en secret ses dispositions pour un prochain départ.
A bandonnant ainsi à elle-même une grande cité q u ’il se recon­
naissait im puissant à diriger, et ne tenant aucun compte de la
situation, il se contenta de prévenir les autorités de sa déter­
m ination et leur offrit la protection de ses régim ents. Rœ derer
avait déjà quitté Marseille avant la crise. Frochot, qui se sentait
protégé par sa m ansuétude, resta ticîèle à son poste, mais
Lecoinle-Puyraveau, qui était particulièrem ent visé par les
haines m arseillaises, s’em pressa d’accepter la proposition du
général. Un de ses agents, un nègre, que sa m auvaise fortune
avait conduit de Toulon à Marseille, venait d ’être assassiné à
coups de hache. Il n ’ignorait pas à quels excès peut se porter la
fureur populaire. Aussi u sa -t-il de prudence et fit-il bien.

�PAUL GAFFAREI

Pendant que Verdier préparait son départ clandestin, le
m aire intérim aire de Marseille, Raym ond, bien secondé par les
officiers de la garde nationale qu'il avait groupés autour de lui,
s’efforcait de ram ener le calme dans les esprits, et prenait les
décisions que lui dictaient les circonstances. A la lueur des
flambeaux, il annonçait la nom ination de Borély comme chef
m ilitaire de Marseille. Ce choix était de tous points excellent,
mais la garde nationale n ’était pas assez nom breuse. Animée
des meilleures intentions, elle était incapable d’accom plir tous
ses devoirs, non seulem ent parce q u ’elle ne pouvait suffire à
tous ses services, m ais aussi parce que beaucoup de ses m em ­
bres croyaient sincèrem ent à la nécessité d’exterm iner Jacobins
et bonapartistes. D’ailleurs, des élém ents étrangers s’étaient
glissés dans ses rangs : c’étaient les pires fauteurs des crim es
civils, soit des bandits, soit des énergum ènes plus dangereux
encore. Aussi, pouvait-on s’attendre aux excès et aux abom ina­
tions qu’entraînent à leur suite les guerres civiles.
Dans la nuit du 24 au 25 mai, accompagnées des chefs civils et
m ilitaires, les troupes im périales battirent silencieusem ent en
retraite. Le bataillon sacré se la it joint, non sans peine, à ces
troupes démoralisées et m écontentes. Lorsque les officiers de ce
bataillon, si gravem ent com prom is, s’étaient m assés au milieu
de la nuit sur le cours Bonaparte, le peuple qui les surveillait
avait cru à une attaque im m inente. La veille au soir quelques
gardes nationaux s’étaient em parés par surprise de l’arsenal,
avaient fait m ain-basse sur les canons, et avaient im provisé sur
les hauteurs de la colline B onaparte une batterie form idable. Ces
canons furent aussitôt braqués contre le bataillon sacré, m ais
quelques officiers de la garde nationale em pêchèrent de les tirer,
et le peuple étonné livra passage au bataillon en péril, qui
tém oigna sa reconnaissance en poussant les cris répétés de vive
la garde nationale ! Q uant aux troupes régulières, elles furent
m oins favorisées. La retraite avait été si brusquem ent ordonnée
que plusieurs postes n ’avaient été prévenus que fort tard. Les
fantassins durent rejoindre soit isolés, so itp a rp e liis groupes. Ils
furent accueillis, surtout dans la direction de la porte d’Aix, par

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

217

dus coups de fusil, m ais tirés au hasard, et qui furent à peu près
inoffensifs. Sur la route de Toulon les paysans se joignirent aux
M arseillais, car ils craignaient un retour de Verdier. Des escar­
mouches assez sérieuses eurent lieu à Allauch, à Aubagne et à
Cassis. Une centaine de tués et de blessés restèrent sur le carreau.
On raconte même cpie la voiture du général V erdier fut criblée
de halles et qu’il n ’échappa à la m ort que par miracle. La nuit
couvrit de ses om bres celle lam entable retraite, et, quand de
nouveau le soleil se leva sur les campagnes, l’année de Verdier
se trouvait en sûreté derrière les collines de Cuges et de la Ciolat,
et l’armée royaliste, improvisée à Marseille, était la m aîtresse
incontestée de la ville.
Les soldats, en qu ittan t Marseille, n ’avaient pas caché qu’ils
allaient chercher des renforts à Toulon, et q u ’ils reviendraient
bientôt pour se venger des insultes reçues. Ils annonçaient
l’arrivée d’un régim ent fameux par l’intransigeance de son zèle
bonapartiste, le 35mc de ligne, et com ptaient sur l’activité et le
dévouem ent de leur chef, le m aréchal Brune. De fait rien encore
n’était décidé, Un gouvernem ent provisoire avait bien été ins­
tallé à Paris, m ais au nom de Napoléon II et nullem ent de
Louis XVIII. Les alliés vainqueurs n ’avaient pas encore fait con­
naître leur décision, et on n ’ignorait pas que deux au m oins des
souverains, non pas les m oindres, le Tzar et l’E m pereur d ’Au­
triche n ’étaient que m édiocrem ent disposés en faveur d’une
seconde Restauration. E n outre l’arm ée dite de la Loire était
intacte et redoutable, et dans toute la France, à Marseille même,
il y avait encore beaucoup de bonapartistes. Les menaces des
soldats de Verdier pouvaient donc se réaliser. Le m aréchal
Brune avait pris au sérieux son litre et ses fonclions.il avait
été rejoint p ar des bataillons venus de Corse. Il avait
formé un régim ent composé de volontaires italiens et ordonné
la levée en masse. Il est vrai que sur 2.000 conscrits il n ’avait
pu en réunir que 316 ; et encore, pour les retenir dans le rang,
avait-il dû les diriger sur Grenoble. Il n ’en avait pas m oins sous
ses ordres une véritable arm ée, peu nom breuse, m ais aguerrie,
qui lui suffirait non seulem ent pour tenir en respect les Anglais
15

�218

PAUL GAFFARËL

m enaçant les côtes provençales, m ais encore pour reprendre Mar­
seille et imposer ses volontés à tout le Midi. La situation était
donc critique, et, malgré W aterloo, le gouvernem ent im périal
avait encore de profondes racines dans les départem ents
du Sud.
Le m arquis d ’Albertas brusqua la situation. 11 rentra à Mar­
seille et reprit possession de la Préfectnre. Son prem ier acte fut
de proclam er de nouveau Louis XVIII ; m ais ses pouvoirs
n’étaient pas reconnus par tout le m onde. L ’avocat Caire, agent
secret des Princes, avait convoqué une assem blée extra-légale de
notabilités royalistes, et les avait organisées en Directoire inté­
rim aire : c’étaient le com m andant d e là garde nationale, Borély}
B runiquel de Rabaud et Romagnac, tous deux protestants,
Casimir Rostan, le chevalier de Candolle, et un négociant très
actif et très rem uant, Pierre Rebuffat. Caire s’était adjoint au
Directoire en qualité de com m issaire général de police. Les
directeurs s’installèrent en comité d’organisation. Le m arquis
d’Albertas, m is en présence des faits, eut la sagesse de sacrifier
scs incontestables prérogatives à la crainte de com prom ettre par
ses protestations les résultats acquis. Il annonça donc qu’il se
contenterait de prendre part aux travaux du comité. Un ordre
relatif s’établit aussitôt et Marseille eut de la sorte un sem blant
d’organisation.
Le prem ier soin des D irecteurs fut d’adresser au peuple une
proclam ation : « Louis XVIII vient de nouveau d’être proclam é
dans nos m urs. En attendant les ordres de notre souverain légi­
tim e ou ceux des Princes de son auguste famille, nous nous
sommes investis, par la force des circonstances, d’un grand
pouvoir et d’une grande responsabilité, m ais nous n ’emploierons
l’autorité dont nous sommes revêtus que pour m aintenir l’ordre
public et pour faire triom pher la cause des Bourbons et de la
France. Tous les bons F rançais sont appelés à la défendre,
l’obéissance et l’union étant aussi nécessaires que le courage. »
Prévoyant que les bonapartistes ne se laisseraient pas déposséder
sans résistance, les signataires de la proclam ation n ’hésitaient
pas à faire appel aux arm es. « La Provence et le Midi devien-

�LES CENT JOURS A MARSEILLE

219

dront, s’il le faut, une nouvelle Vendée plutôt que de retom ber
sous le joug du despotism e et des factieux qui se sont arrogé le
droit de disposer des destinées de la France. » Ils adressaient en
même temps un pressant appel au m arquis de Rivière pour le
prier de rentrer au plus vite à Marseille, au duc d’Angoulême
pour le supplier de revenir, et, ce qui donne la note caractéris­
tique de l’époque, au com m andant en chef des forces anglaises
dans la M éditerranée, à lord Exm outli, afin qu’il protégeât
Marseille contre un retour offensif des troupes de Brune et de
Verdier. Ils offraient ainsi, dans leur im patience, aux pires
ennemis de la France, l’occasion de se jeter sur une proie qu’ils
guettaient depuis longtemps, et d’occuper, sans tirer un coup de
fusil, le port le plus im portant de France. Ils com m ettaient un
crim e de lèse-patrie, m ais la passion politique a-t-elle jam ais
raisonné !
Ce triple appel fut entendu. Rivière et le duc d’Angoulême
annoncèrent leur prochain retour. Q uant à lord Exm outh, sans
attendre les ordres de son gouvernem ent, il se m it à la dispo­
sition des autorités m arseillaises, et leur proposa de débarquer
sans plus tarder. A vrai dire, ce fut lui qui trancha la question,
lui qui, prenant pied sur les quais de Marseille, term ina les
Cent Jours et inaugura la seconde Restauration.

��ÉTUDES CRITIQUES

LA CAMPAGNE DE C. MARIES EN PROVENCE
( su ite

I

et f in )

�••

�ÉTUDES CRITIQUES

LA CAMPAGNE DE C. MARIUS EN PROVENCE
( s u it e

I

et f in )

��LA LEGENDE DE MARIUS EN PROVENCE

1. — L a

t r a d it io n é c r it e .

Dans les études qui précèdent, j ’ai été amené par l’examen des
textes et des lieux, au sujet de la Fosse M arienne, com m eau sujet
des deux batailles, à des conclusions assez différentes de celles
que l’on avait généralem ent adoptées. J ’ai écarté ju sq u ’ici tous les
argum ents d’ordre étymologique et d’ordre archéologique, parce
qu’aucun de ces argum ents, au contraire des textes et de la topo­
graphie, ne s’applique à la question d’une façon évidente. Ces
nouveaux docum ents, il faut com m encer par les étudier en euxmêmes, et par en discuter l’authenticité, la date et l’attribution.
Il y a en Provence un grand nom bre de m onum ents d’archi­
tecture, d’inscriptions, de nom s de lieux, que l’on attribue aujour­
d’hui à Marius ou que l’on rattache à l ’histoire de sa campagne
contre les Teutons. Il s’agit d’établir si ces attributions ont été
faites à bon droit. Or, ce travail n’a jam ais été fait.
Il existe réellem ent aujourd’hui en Provence une tradition
relative à Marius ; m ais c’est grâce au travail incessant des
érudits depuis quatre siècles, qui a porté ses fruits. A ujourd’hui
le souvenir de Caius M arius et de sa victoire sur les barbares est
plus vivant, plus actuel, en Provence, que celui des évènements
de la Révolution par exemple. Ce n ’est pas seulem ent à Pourrières que l’on peut trouver, comme l’a constaté non sans surprise
M. Bullock Hall (1), une hôtelière ferrée comme un étudiant
(1) The Romans on the Riviera and the Rhône, p. 118,

�224

Mid i RT. CLERC

de Cambridge sur les œuvres de Plutarque. Il n’y a guère de
village où l’on ne trouve quelques personnes capables de vous
raconter l’histoire de Marins et de sa victoire : seulem ent ce n’est
pas à Plutarque, c’est à la Statistique q uelles vous renvoient,
en se bornant à citer cette autorité, devenue en Provence le véri­
table évangile de tous ceux qui s’intéressent au passé, évangile
auquel on croit, comme il convient, sans le discuter.
Bien entendu, l'im agination populaire: continue, incons­
ciemment, à broder sur ce thèm e. Si l’on a retrouvé, au
xvic siècle, le tombeau de Teutobod, bien des gens aujourd’hui
ne seraient pas étonnés que l’on retrouvât, en Provence, celui
de Marins ; il y a quelques années, l’on a apporté au Musée
Borélv une urne cinéraire en verre, découverte dans les environs
de Trets, et que le vendeur donnait gravem ent comme ayant été
le tombeau « du général rom ain Marins ». Peut-être était-il de
bonne loi.
Et d’autre part, le travail de l’érudition continue son œuvre
autour de la légende m arienne. Il n’y a guère d’année, a rem ar­
qué M. Bullock Hall, qui ne voie surgir quelque nouvelle
publication en l’honneur de Marius. Le deux m illième anniver­
saire de la bataille d’Aix a été, notam m ent, l’occasion d’une
m anifestation d’un caractère presque officiel. Le 20 décembre
1898, l’Académie d’Aix tenait une séance où il était donné
lecture de dix m ém oires, tous consacrés à la com m ém oration de
la bataille de l'année 102, et où le m onum ent de Pourrières et le
m ont de la Victoire occupent la place d'honneur (1).
Cette tradition m arienne enfin, Frédéric Mistral vient de la
condenser au début de ses charm ants Mémoires, en quelques
(1) Je suis obligé de me borner à eette brève indication, la séance n’ayant
pas été publique, et aucun des mémoires en question n’ayant encore été
publié. En voici rénumération complète, d'après les journaux locaux : Le
Monument de Marius, par M. Arbaud: — La Bataille d'Aix, par M. de La
Oalade ; — La Statue de Marius, le Buste de Martha, par M. Fonder ; — Le
Mont de la Victoire, par M. Marbot ; —Les Eaux Sexticnnes, par M. Cbabricr;
— Le Félibrige cl Marius, par M. Vidal ; — Les Monuments de la Victoire en
Provence, par M. de Gantelmi-d’Ille ; — Une Pensée de Ciccron, « propos de
Marius, par M. de Berluc-Pérussis; — Le Bi-millcnaire de la défaite des
Ambro-Teulons, par M. Guijlibert.

�MARIUS EN PROVENCE

225

lignes d’une poésie saisissante : « D’aussi loin qu’il me souvienne,
je vois devant mes yeux, au m idi, là-bas, une barre de m ontagnes
dont les m am elons, les ram pes, les falaises et les vallons
bleuissaient du m atin au vêpre, plus ou m oins clairs ou foncés,
en hautes ondes. C’est la chaîne des Alpilles, ceinturée d ’oli­
viers comme un m assif de roches grecques, un véritable belvé­
dère de gloire et de légendes. Le sauveur de Rome, Gains M arins,
encore populaire dans toute la contrée, c’est au pied de ce
rem part qu’il attendit les barbares, derrière les m urs de son
camp ; et ses trophées triom phaux, à Saint-Remy sur les Anti­
ques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le soleil ».
Mais de l’existence actuelle de cette tradition, l’on ne peut
conclure q u elle ait une valeur historique, c’est-à-dire qu’elle
dérive directem ent des faits. Il n’est pas diüicile, en effet, de citer
des exemples de ce que j ’appellerai de fausses traditions. Sans
parler du héros d’un des plus célèbres rom ans d’Alexandre
Dum as père, Dantès, et de son am i l’abbé F aria, dont on m ontre
consciencieusem ent le cachot au Château d’If, sans parler de la
m aison de Cil Blas que l'on m ontre au voyageur à Oviedo, ni de
la boutique de Figaro qu’on lui m ontre à Séville (1), M. Gaston
Paris a fait voir com m ent d’une légende populaire au x n r siècle
en Espagne, celle des infants de Lara, Manuel Fernandez y
Gonzalez a tiré en 1853 un rom an historique, im itation de ceux
de Dum as, qui eut un succès prodigieux, et qui a recréé, sur
les lieux mêmes, une tradition toute factice (2).
Mais il y a plus. Une tradition même reconnue authentique,
c’est-à-dire partant directem ent des laits, il reste encore à en
étudier la valeur historique. On sait que la Chanson de Roland
est sortie tout entière d’une ligne d’Eginliard, un contem porain
de Charlem agne: « Là périt Roland, com m andant de la m arche
de Bretagne». Une tradition subit toujours un lent travail de
cristallisation; il faut rem onter aux élém ents prem iers. El pour
(1) Gustave Reynier, Les origines de la légende de don Juan (Revue de
Paris, 15 mai 1906, p. 322).
(2) Gaston Paris, Les sept infants de Lara (Revue de Parfs, 15 novembre
1898, p. 373),

�226

MICHEL CLERC

cela, il faut faire l’histoire de la tradition elle-m ême, au m oins
depuis qu’elle est à l’état de tradition écrite.
C’est cette étude critique de la tradition relative au séjour de
Marius que je vais entreprendre m aintenant. J ’indique tout de
suite les points principaux de cette étude :
Y a-t-il en Provence des m onum ents triom phaux rappelant la
victoire sur les Teutons?
Y a-t-il des inscriptions com m ém orant cette victoire?
Le mont Sainte-Victoire doit-il son nom à celte circonstance?
Le nom de Pourrières vient-il de ce que là furent enterrés les
cadavres des barbares ?
Le prénom Marius, si fréquent en Provence, vient-il directe­
m ent de l’époque rom aine?
Je commence par l’étude de la façon dont s’est transm ise
jusqu’à nous la tradition. Il s’agit, en effet, d’établir avant tout
la chronologie des auteurs, et aussi leur valeur.
Les docum ents sur lesquels se fonde aujourd’hui la tradition
proviennent d’ouvrages de deux sortes : les uns sont de simples
recueils, soit d’inscriptions, soit de dessins, les autres, de véri­
tables ouvrages historiques, qui se servent des docum ents
publiés dans les prem iers et prétendent les expliquer. Je Arais
énum érer les uns et les autres, par ordre chronologique, afin
que l’on puisse reconnaître im m édiatem ent si les uns ont influé
sur les autres.
On peut dire que le père de l’historiographie provençale est
Jules-R aym ond d e S o l i e r , né à Perlais, nous ne savons en
quelle année, et m ort entre 1589 et 1595. Le prem ier, il tenta de
recueillir les inscriptions antiques de la Provence, les copiant
lui-m êm e ou se faisant envoyer des copies.. Son m anuscrit, en
latin, qui est à la bibliothèque Méjanes d’Aix, est probablem ent
antérieur à 1572 ; ce n’est pas précisém ent un ouvrage, mais
plutôt des notes, un brouillon, pour un ouvrage fu tu r; les
vingt-quatre prem ières pages m anquent. Une copie, provenant
du m arquis de Méjanes, dérive d’un autre exemplaire. Seul, le
chapitre relatif à Marseille a été publié, traduit en français, par

�MARIUS EN PROVENCE

227

Annibal de Fabrot, en 1615. Le m anuscrit de Solier a été connu
et utilisé par les érudits postérieurs, notam m ent par Bouche. Je
n ’ai pas eu encore l’occasion de le citer, parce que le récit qu’il
fait des deux combats (qu’il place tous les deux dans la région
de Pourrières) est très peu détaillé. Au contraire, il a une grande
im portance pour ce qui est des m onum ents attribués à M arius :
là, il est notre source la plus ancienne, et la plupart des écri
vains postérieurs ne font que répéter ce qu’il a dit. Donc, la
tradition écrite date pour nous de 1572 environ, c’est-à-dire de
la lin du xvi° siècle seulem ent.
François de B e l l e f o r e st a rédigé une Cosmographie univer­
selle de toul le monde (Paris, 1575), où il a publié sept inscrip­
tions d’Aix, qui paraissent avoir été copiées directem ent sur les
pierres mêmes.
Balthazar B u r l e , dit de la Burle, gentilhom m e servant de
Charles, cardinal de Bourbon, oncle d’Henri IV, puis audiencier
en la chancellerie de Provence, né à Aix et m ort là en 1598, a
laissé un m anuscrit, aujourd’hui à la bibliothèque de Carpentras, qui contient beaucoup d’inscriptions d’Aix et de la région ;
ce m anuscrit a été rédigé avant 1593.
Louis G a l a u p d e C h a s t e u il , né à Aix en 1555, avocat-général
à la Cour des Comptes, lié avec Malherbe, N ostradam us, le
président Fauchet, et m ort en 1598, s’occupa de droit, d’histoire
et de poésie, Il ax ait commencé une histoire d’Aix, qui est restée
inachevée, et qui fut en partie publiée par son fds en 1622 sous
ce-lilre : Recherches cl antiquités de la ville capitale de Provence.
Nous arrivons au x v n ° siècle, avec César de N o st r a d a m u s ,
fils du fameux Michel N ostradam us, de Salon. Son Histoire et
chronique de Provence, de 1614, ne contient rien d’original pour
la période antique.
P eir esc (1580-1637) avait formé à Aix un musée épigraphique

et archéologique ; il copiait avec grand soin les inscriptions
locales, et s’en faisait envoyer des copies par ses nom breux amis
et correspondants, Elles sont contenues surtout dans les deux
volumes m anuscrits qui ont passé de la bibliothèque de Carpentras à la Bibliothèque Nationale, et dans un troisièm e qui est

�228

MICHEL CLERC

resté à Carpentras. Ses lettres renferm ent, de plus, une foule de
renseignem ents archéologiques. Les copies d’inscriptions de
Peiresc ont été utilisées par tous les érudits suivants.
Solier, hurle, Peiresc ont été presque seuls à copier des textes
épigraphiques inédits, et c’est chez eux que les écrivains posté­
rieurs les ont pris.
Honoré B ouche a publié une Chorographie ou description de la
Provence et l'histoire chronologique du meme pays (Aix, 1664); la
plupart des inscriptions que l'on y trouve, sauf quelques-unes
d’Aix, sont copiées sur les ouvrages précédents; c’est surtout à
Solier qu’il em prunte.
Jean-Scolastique P it t o n , médecin, né à Aix en 1621, m ort en
1689, a écrit une Histoire de la ville d’A ix, capitale de la Pro­
vence (1666); il a eu entre les m ains les m anuscrits de Solier et de
Peiresc.
Honoré d e B u r l e , neveu de Balthazar, né à Aix en 1607, m ort
en 1692, a laissé un ouvrage m anuscrit (à la bibliothèque
Méjanes), intitulé Traclalus de situ et antiquitate Provinciæ Galliæ Narhonnensis, alias Braccatæ, vnlgo Provence. L’ouvrage, qui
est postérieur à 1668, contient une vingtaine d’inscriptions, et
j ’aurai l’occasion d’en reparler.
Au dix-huitièm e siècle, c’est toute une nouvelle série d’érudits,
dont le prem ier en date est Pierre-Joseph de H a itze , né à Cavaillon vers 1648, d’une fam ille basque (on prononce Hache), m ort
en 1786. Ses m anuscrits, conservés à la bibliothèque Méjanes,
contiennent, ou tre une Histoire de la ville d’A ix, qui a été publiée,
une foule de papiers relatifs à l’histoire et à la bibliographie
provençales, et de nom breuses copies de chartes.
E sprit D e v o u x , géomètre, a laissé un Plan géométral de la ville
et dehors d ’A ix, de 1753, et un Nouveau plan de la ville d’A ix , de
1762, en m arge duquel sont gravés des m onum ents, des m on­
naies, et des inscriptions, ces dernières prises d’ailleurs dans
des livres.
Jean -P ierre P a p o n , prêtre de l’O ratoire, a publié une Histoire
générale de la Provence en 4 volumes, de 1777 à 1786 ; les inscrip­
tions qui y figurent sont em pruntées pour la plupart à ses devaP’

�MARIUS EN PROVENCE

229

ciers, surtout à Bouche; quelques-unes cependant ont été copiées
directem ent sur les originaux.
Claude-François A ch a r d , m édecin, a laissé un Dictionnaire de
la Provence, en 4 volumes (1785-1787), et une Description histo­
rique, géographique et topographique... des villes... de la Provence
ancienne et moderne, en 2 volumes (1787-1788). C’est lui qui a
installé en 1802 le Musée de Marseille.
Jules-François Paul F a u r is de S a in t - V in c e n t , né à Aix en
1718, président au Parlem ent, m ort en 1798, avait formé un
musée épigraphique, archéologique et num ism atique im portant.
Le dix-neuvième siècle s’ouvre avec son fils Alexandre JulesAntoine F a u r is d e S a in t -V in c e n t , président à la Cour d’appel
d’Aix, qui a vécu de 1750 à 1819, et a publié un Mémoire sur les
antiquités, monuments et curiosités de la ville d’A ix (1818), une
Notice sur les lieux de Provence oii les Cimbres (sic )__ ont été
vaincus par Marins (1814), plus une foule d’articles dans les
Mémoires de l’Académie d’Aix et dans le Magasin Encyclopé­
dique de Millin, où l’on trouve beaucoup d’inscriptions d’Aix
inédites. Ses m anuscrits sont à la bibliothèque Méjanes, et les
inscriptions provenant de la collection F auris, au Musée d’Aix.
Albin-Louis M illin (1759-1818) a vécu, lui, à P aris, et publié
de 1807 à 1811 son célèbre Voyage dans les départements du midi
de la France, en cinq volumes, ouvrage qui fourm ille de rensei­
gnements de toute espèce. Il faut y joindre le Magasin Encyclo­
pédique, de 1795 à 1818.
La Statistique des Bouches-du-Rhône, publiée sous la direction
du comte de Villeneuve, préfet du départem ent, en quatre
volum es, de 1821 à 1829, a été rédigée, pour la partie qui nous
intéresse, par T o u lo u za n , professeur d’histoire au collège de
de Marseille (1781-1840).
De 1830 à 1849, a séjourné dans la banlieue de Marseille, à
Malpassé, un am ateur de curiosités qui n ’avait d’ailleurs rien
absolum ent d’un érudit, Marius C l é m e n t ; il avait rassem blé là
des inscriptions ram assées un peu partout, m ais surtout en
Provence, et qui sont m aintenant pour la plupart au Musée
Galvet d’Avignon.

�230

MICHEL CLERC

Vers la même époque ont vécu les frères B osq (Louis-Charles
et Paul-Jacques), à Auriol. Orfèvres et m écaniciens, ils étaient
peu lettrés, mais d’une activité infatigable; ils ont réuni chez eux
tous les m onum ents antiques trouvés dans la région, à partir
de 1824. Ils sont m orts, l’un en 1862, l’autre en 1866, et une
partie de leurs collections est entrée au Musée Borély. Ils ont
publié ou laissé en m anuscrit un grand nom bre de mémoires,
où l’on trouve quelques renseignem ents utiles, surtout pour la
topographie. Q uant aux érudits plus récents, je ne les rappelle
pas ici, les ayant déjà cités m aintes fois.
Ainsi, depuis 1572, on trouve une série ininterrom pue d’éru ­
dits s’intéressant aux antiquités locales, dont les uns se bornent
à recueillir et à en conserver les m onum ents, dont les autres
publient ces m onum ents et en tirent l’histoire. C’est là ce que
j ’appelle la tradition écrite, qui a été en somme condensée dans
la Statistique.
Pour nous, l’im portant est, non pas les théories et les hypo­
thèses de ces érudits, que j ’ai déjà critiquées, m ais les docum ents
et les traditions anciennes qu’ils nous ont transm is. Leur valeur
dépend, pour nous, beaucoup m oins de leur science que de leur
sincérité, et aussi de leur esprit critique. En cela, Peiresc est un
modèle accom pli : c’est un critique très éveillé et très averti, qui
ne se paie pas de mots cl n’accepte rien sans contrôle, et in ca­
pable de donner sciem m ent une inscription fausse, ou même de
com pléter arbitrairem ent une inscription incom plète (1).
Tel n’est pas, m alheureusem ent, le cas de tous les autres.
Il n’y a pas lieu d’insister longuem ent sur les inventions un
peu enfantines de Clément, qui n ’y m ettait pas m alice, et ne
songeait qu’à com pléter la décoration pittoresque de so n ja rd in
en encastrant dans tous les m urs des inscriptions, antiques
au tan t que possible, imitées, tant bien que mal, de l’antique,
(1) Il h pourtant recueilli dans ses papiers deux inseriptions d'Aix fausses,
dont l’une, relative précisément à Marius, est même grossièrement fausse
( cil, xii, 43*, 70*; cf. Revue Archéologique, xxxvi (1900), p. 431).

�MARIUS EN PROVENCE

quand les m onum ents authentiques lui faisaient défaut et qu’il
avait encore quelque trou à boucher (1). Il est surprenant que
l’on ait jam ais pu s’y trom per : Clément gravait tout bonnem ent
ses inscriptions en lettres m ajuscules m odernes, les U com pris,
et avec les points séparatifs sur la ligne même ! P ortant un nom
rom ain, il le faisait volontiers figurer sur ses inscriptions. Et
c’est sans doute aussi parce qu’il portait le prénom de Marius
qu’il eut l’idée de rappeler la victoire de son illustre hom onym e
sous cette forme ingénue : MARII PVGNA,
CAMP VS. V. C.
Mais supposons que des faux de ce genre, même com m is sans
m auvaise intention, se retrouvent au début de notre tradition
écrite, et que ces faux aient été acceptés, sans critique, par les
auteurs suivants : il est évident que toute cette prétendue tra d i­
tion s’en trouvera viciée, dès son origine.
Or on lit, chez Solier, une inscription soi-disant trouvée à Aix,
dont la fausseté ne fait de doute aujourd’hui pour personne, et
qui prétend com m ém orer le souvenir du fondateur d’Aix,
C- Sextius Calvinus :
SEXTIVS C a LVINVS HVJVSCE VR1Ï1S
F v NDATOR HOS AGROS
M ercvrio
V. S. L. M.

Bouche la donne également, avec une variante, et Pitton avec
deux autres variantes. Quel en est l’auteur responsable? C’est
Solier, à m oins que ce ne soit Burle, car c’est à ce dernier, et
non à Solier, que Bouche l’a em pruntée : « Comme il est marqué
dans les mémoires anciens qui sont dans l’élude du sieur Honoré
Burle, conseiller du roi au Siège général d’A ix, recueillis par son
aïeul (Ballliazar) personnage fort curieux el qui vivait en ce temps là
dans A ix ». Solier et B. Burle étant contem porains, l’un des deux
peut indifférem m ent avoir em prunté à l’autre l’inscription en
question.
(1) Voir C. Jullian, Bulletin Epigraphique, V (1885), p. 291 et suivant.

�232

MICHEL CLERC

Voici un second exemple. Solier donne comme l’ayant reçue
d'un pi ètre l’inscription suivante : râpes varia a varia romano
(équité). Bouche l’a publiée de nouveau comme ayant été trouvée
à Roquevaire au dire de Solier, En fait, l’abbé Albanès a m ontré
que cette prétendue inscription n’est autre chose que le début
d’une chronique de Roquevaire : Râpes Varia (ancien nom sup­
posé de Roquevaire) a Varo romano equile fundata est (1). On ne
peut donc pas dire précisém ent qu’il y ait eu là de la p art de
Solier un faux, puisqu’il s’agit d’un texte transform é mal à pro­
pos en inscription.
Il en est de même encore pour une autre assertion de Solier,
rapportée par Bouche : « J ’ai lu dans les écrits de Jules Raymond
de Solier qu’un certain advocat nommé Remusat lui avait dit que, de
son temps, la commune tradition du villaye de Trels élait que Tentobochus, roi des Teutons, y avait été enseveli, et que lui-même y
avait vu autrefois une pierre écrite où il se lisait distinctement le nom
de ce roi Teutobochus ». Solier lui-mêm e, dans le m anuscrit qui
nous est parvenu, s’exprime d’une façon plus générale : « Teutobochus... in oppidulo Trettensi sepultus esl : lestes sunt duo lapidum fragmenta in plalea publica, Teutobocchi nomine inscripta. »
Ici encore, on ne peut parler de faux : Solier n’a fait que recueillir
un récit, et il est visible qu’il n ’a pas vu lui-même les pierres en
question. Il a sim plem ent fait preuve de crédulité (2).
Au contraire, nous trouvons dans les papiers de Honoré Burle
toute une série d’inscriptions, que je ne reproduis pas, parce
(1) c i l . x i i . p. 33.
(2) Cette fois, les auteurs de la Statistique ont fait preuve, eux, de jugement et
de sens critique : « D’après ce témoignage positif (celui de Florus, qui fait figu­
rer Teutobod au triomphe de Marius), on voit quel fond l'on doit faire sur
les prétendus tombeaux trouvés en différents endroits avec cette inscription :
Tciüobochus Iiex. Les ossements gigantesques regardés comme le squelette
de ce roi ne sont autre chose que des ossements d’éléphants. L inscription et
le tombeau sont des accessoires inventés par quelques fourbes... M. Salze
possède une dent d’éléphant qui a été trouvée près de Mimet, au même endroit
où l’historien Bouche assure que l’on déterra le tombeau de Teutobochus. »
(il, p . 42, nc 1). Le roi Teutobochus n’est d’ailleurs pas le seul à qui l’on ait
attribué des os d’éléphants fossiles ; beaucoup de reliques conservées actuelle­
ment n’ont pas d’autre origine : mon savant collègue, M. Vasseur, Ta constaté
personnellement.

�MA1UUS EN PROVENCE

233

qu’elles n’ont pas de rapport direct avec mon sujet, et dont la
fausseté est m anifeste ( cil , x ii , 51*, 53*, 54*, 55*). Il est possible
d’ailleurs qu’il n'ait fait que les prendre dans les papiers de Baltliazar Burle, auquel cas celui-ci pourrait être l’auteur respon­
sable de l’inscription de Calvinus.
Mais c’est bien à Solier, et à lui seul, qu’il laut attribuer le
Sextus Furius, étymologie prétendue de Six-Fours, et la Dea SijIvarum trouvée soi disant à Aubagne. ( cil , x ii , 36*, 72*).
Donc, Solier et Burle sont également peu sûrs. En adm ettant
même qu’ils n’aient pas composé eux-mêmes ces textes faux, ils
ont m anqué tout au m oins de l’esprit critique le plus élém entaire
en les acceptant comme authentiques et en les recueillant. On
peut les excuser, si l’on veut, en rappelant qu’au seizième siècle
la confection des textes anciens faux était chose courante et
admise. Les érudits croyaient par là, et peut-être de bonne foi,
im iter sim plem ent l’antiquité, de même que le cardinal Bibbiena
en faisant en vers latins sa comédie Calandra. Mais il n’en est
pas m oins vrai que ce m anque de sincérité a pour nous ce
résultat, que, Solier et Burle étant à la base même de ce que l’on
appelle la tradition provençale, cette tradition nous devient du
coup suspecte.
Or, ce qui est vrai des prem iers érudits en question ne l’est
m alheureusem ent pas m oins des derniers, les plus récents.
La dém onstration a été faite, pour ce qui concerne Faillis de
Saint-V incent (le fils) par M. Otto Hirschfeld d’une façon irré­
futable (1). Cinq inscriptions, données par Saint-Vincent comme
provenant d’Aix, sont d’une évidente fausseté, et, sur les cinq,
une a été non seulem ent publiée par lui, m ais gravée sur le
m arbre ! pour le plaisir, sans doute, d’y faire figurer un Vincentius, ancêtre présum é de l’auteur. Ici, il n’y a pas d’erreur pos­
sible : nous prenons sur le fait et l’auteur et sa m anière de
(1) Gallischc Sliidien n, Vienne, 1884. — M. Hirsclifeld soupçonne aussi
Fauris de Saint-Vincent d’être l’auteur de la bizarre inscription grecque soi
disant trouvée à Marseille (cig, xiv , 2480) et dont la fausseté me paraît
évidente; je doute cependant que Fauris ait su assez de grec pour la
composer.

�MICHEL CLERC

procéder. Et nous verrons plus loin qu’il ne s’est pas borné aux
textes épigraphiques, ni aux inventions assez enfantines d’une
fermeture du temple de Janus ou d ’ancêtres rom ains, m ais qu’il
n’a pas hésité à fabriquer de prétendus docum ents du m oyenâge, pour appuyer ses théories sur la bataille d’Aix.
J ’ajouterai à cette liste d’érudits peu scrupuleux un dernier
nom, celui de l’auteur de la Statistique pour toute la partie qui
nous intéresse, Toulouzan, professeur d’histoire au Collège de
Marseille, m ort en 1840.
C’est à lui que l’on doit la prétendue lecture de la célèbre in s­
cription des Saintes-M aries (une simple dédicace aux Junons
Augustes) dont l’authenticité n ’est plus douteuse aujourd’hu i.
Voici ce q u ’elle est devenue sous la m ain de Toulouzan :
DM I • O • M ■L • CORN • BALBVS
p • A natiliorvm
AD R h ODANI
OSTIA SACRA ARAM

au lieu de
I u n o n ib v s
A vg •
V /// olt B a rbar a
OLDRA V • S ■L ■M •

V ■S ■L • M •

Et il ne s’agit pas seulement de la restitution conjecturale des
term es d’un texte perdu : Toulouzan prétend avoir retrouvé des
fragm ents de l’inscription, et il en donne un fac-similé (1).
On ne saurait trop insister sur la gravité du fait. Il s’agit ici,
non plus d’une simple fantaisie archéologique d’am ateur, m ais
d’un faux voulu et réfléchi, qui a pour but de fixer l’em placem ent
géographique d’un peuple que l’on ne sait encore où placer.
L’audace du faussaire, qui a prétendu faire une inscription du
tem ps de César, n’avait d’ailleurs d’égale que son ignorance des
lois les plus élém entaires de l’épigraphie rom aine, qui lui a fait
com m ettre dans ce texte de six lignes les bourdes les plus énor­
mes (2). Et néanm oins ce faux s’est introduit dans la plupart
(1) Statistique, n, p. 1126 et PI. XIII, fig'. 70 ; cf. c i l , x i i , 120*. — L’inscription
était, sans aucun doute, gravée sur la pierre antique que l’on voit aujourd’hui
dans l’église, mais que l’air de la mer a complètement effritée.
(2) Desjardins. Géographie de la Gaule romaine, ii, 77.

�MARIUS EN PROVENCE

des histoires locales, et beaucoup de personnes en Provence le
citent couram m ent, sans se douter de sa vraie nature.
&lt;
Le même Toulouzan a fait preuve, ailleurs encore, dans des
circonstances im portantes, d’une ignorance et d’une légèreté
singulières. N’a-l-il pas prétendu avoir trouvé, à Marseille, des
poteries et des m onnaies antiques dans des couches d’argile
recouvertes par les poudingues ! (1) Enfin, chargé, avec quel­
ques autres, de la surveillance des travaux de creusem ent du
bassin de Carénage, d’où sont sortis les m onum ents archéolo­
giques les plus im portants qu’ait fournis le sol de Marseille, il
n ’a fait, dans son m édiocre compte rendu, aucune m ention de
ceux de ces objets qui sont de beaucoup les plus intéressants,
les vases peints grecs, et n ’a même pas songé à noter dans
quelles conditions précises ont été faites les trouvailles.
Il est tem ps de conclure. L’histoire locale qui nous a été trans­
mise par la tradition écrite à p a rtir du xvic siècle est entachée
d’erreur et de fraude, et cela, depuis le début, et ju sq u ’à la fin.
C’est donc pour nous un devoir strict de ne rien accepter des
m onum ents dont elle nous parle, trouvailles, inscriptions, m on­
naies, etc., sans le soum ettre à un contrôle sévère. Nous devons
com pter pour rien Yautorité des auteurs, qu’il s’agisse de Solier
ou qu’il s’agisse de Toulouzan ; nous devrons rejeter tout ce que
nous ne pouvons plus vérifier aujourd’hui, et, avec les seuls
m onum ents existants et authentiques, s’il y en a, essayer de
refaire toute l’histoire de la tradition m arienne, de l’antiquité à
nos jours.
(1) M. Clerc, Le bassin cle Marseille, p. 7, nc 1 (Extrait du Bulletin Soc. Geog
de Marseille, 1901).

�M idi KL CLERC

L es M o num ents

com m ém oratifs .

A-t-il existé dos m onum ents com m ém oratifs de la victoire de
Marins à Aix sur les Teutons? Ces m onum ents, ou quelques uns
d’entre eux, existent-ils encore? Je commence par les plus signi­
ficatifs de tous, les inscriptions.
Nous ne connaissons en Italie que trois inscriptions relatives
à Marius (1). L’une a été trouvée dans la patrie même de Marius,
à Casamari, près d’A rpinum ; elle est gravée sur la base d’une
statue et énumère purem ent et sim plem ent les diverses charges
remplies par lui. La seconde est un fragm ent, trouvé à Rome,
près du mausolée d’A uguste, et aujourd’hui au Musée de
Naples; ce fragm ent reproduit identiquem ent quelques lignes
de la troisièm e et dernière inscription, trouvée à Arezzo, et
perdue depuis le xvie siècle, m ais qui a été à ce m om ent copiée
plusieurs fois correctement, et dont l’authenticité n’est pas
douteuse.
En France, les inscriptions m aliennes sont beaucoup plus
nom breuses : seulement, elles sont toutes fausses !
J ’ai déjà parlé de celle de Clément, Marii pugiui campus. Mais
les autres sont d’origine beaucoup plus ancienne, notam m ent
celle-ci, donnée par Solier comme étant de son tem ps à L am bese : Iri. vicloriæ. c. marii redientis ab bel., et que Bouche lui a
em pruntée et ainsi restituée : triplici vicloriæ C. Marii redientis
ab Heloetiis. Sur quoi de Hailze, se dem andant quelle pouvait
être cette troisièm e victoire, suppose qu’il s’agit du com bat que
les Rom ains eurent à soutenir, après la bataille d’Aix, contre
les femmes teutonnes !
Au xvne siècle, c’est un chanoine d ’Arles, Jean Roubaud, qui
fabrique, non plus seulem ent sur le papier, m ais sur la pierre,
(1)

cil , i 2,

n"= xvii, xvin ; et xi, 5782.

�MARIUS EN PROVENCE

237

l’inscription suivante, conservée encore au Musée d’Arles, et
dont Calvet avait déjà reconnu la fausseté (1) :
D

M

CALPHVR
NIÆ
CA II MA R II
CONS ■FILI.E
PIISSIMÆ
CIMBRORVM
VICTRICI

On voit que c’est l’anecdote rapportée par Dorotheos, que j ’ai
déjà m entionnée (2), qui a servi de thèm e au chanoine érudit
d’Arles.
Au com m encem ent du xix° siècle, c’est la région de Sisteron
qui fournit tout un groupe de docum ents de la même valeur,
publiés par le baron de Mévolhon ; et, celte fois encore, le faus­
saire a eu la constance de les graver sur pierre. Pour celles-là,
c ’est Valère-M axime qui a été m is à contribution, dans un
passage où il raconte qu’un certain H erophilus, m édecin-ocu­
liste, était parvenu, peu de tem ps après la m ort de César, en se
donnant comme le descendant de Marins, à une telle popularité,
que colonies, m unicipcs et corporations à l’envi voulaient l’avoir
pour patron. Sur quoi Antoine, trouvant qu’il devenait gênant,
le fit saisir et exécuter.
Les inscriptions en question, au nom bre de cinq, deux en grec
cl trois en latin, sont des dédicaces faites par cet Herophilus, et
rappellent le souvenir des victoires de son ancêtre M arius (3).
Elles sont d’ailleurs si m aladroitem ent rédigées, que l’auteur,
voulant donner la date de ces victoires, a mis étourdim ent
l’année avant Jésus-Christ, en la donnant comme l’année à
p artir de la fondation de Rome !
Voici m aintenant un autre groupe d’inscriptions, qui, quoique
(1) CIL, XII, 112*.
(2) Cf, supra, p. 131).
(3) CIL, XII, 147*, J48*,

�238

MICHEL CLERC

disparues aujourd’hui, paraissent bien authentiques, m ais qu’il
faut interpréter lout autrem ent que ne l’ont fait les prem iers
éditeurs. La prem ière est donnée par Bouche et Pitton comme
trouvée dans les ruines d’un aqueduc antique, auprès d’Aix,
attribué naturellem ent à Marins, alors que les aqueducs d’Aix
ne peuvent évidem ment rem onter qu’à l’époque im périale :
C. MAR EX DEF. F auris de Saint-Vincent l’a complétée et
interprétée à sa m anière : C. Marins fontem deiexil !
Deux autres ont été publiées, l’une par la Statistique, l’autre
par Tiran, comme trouvées, la prem ière « une borne énorm e »
près de la Grande-Pégère (ou Pugère), la seconde dans le te rri­
toire de Sénas. On lisait sur l’une MAR. T., sur l’autre MARII (1).
Toutes deux ont d’ailleurs disparu, et j ’ai vainem ent cherché
celle de la Grande-Pugère, qui gît peut-être enfouie sous un
am as assez considérable de blocs que l’on voit un peu au-dessous
de la route. Gilles n’a pas laésité à les lire : Marii tropæa !
En fait, l’hypothèse émise à ce sujet par C. Ju llian (2) me
paraît tout à fait vraisem blable, à savoir qu’il s’agit de bornes
lim ites entre le territoire d’Aix et celui d’Arles, bornes lim ites
dont plusieurs nous sont parvenues intactes, et qui portent
d’un côté FINES ARELAT(ENSIVM), et de l’autre FINES
AQUENS(IVM) (3).
Au résum é, il y a eu, à Rome, dans le pays natal de Marius, à
Arezzo, et sans doute dans d’autres villes d’Italie encore, des
inscriptions rappelant le souvenir de Marius et notam m ent de
ses victoires sur les Cinabres et les Teutons. S’il y en à eu en
Provence, ce qui est bien douteux, elles ne sont pas parvenues
jusqu’à nous.
Aux inscriptions, j ’ajoute im m édiatem ent les m onnaies.
« Parm i les curiosités, dit Pitton (4), que le sieur Lauthier,
apothicaire de cette ville (Aix), nous fait voir dans son cabinet
très curieux et très rare, il m ’a fait l’honneur de me com m u(1) c i l , x i i , 561, 562.
(2) Revue des Études anciennes, 1899, p. 54.
(3) Bulletin Epigraphique, v, 122, 281, et vi, 172.
(4) Histoire de la ville d ’Aix, p. 53.

�MARIUS EN PROVENCE

niquer une m édaille de métal à l’em preinte de la tête de Marius,
avec ces lettres C Marius V cos, et an revers quatre arcs de
triom phe en carré, où l’on voit des hom m es enchaînés, et des
images de quelques boucliers........Le revers a pour âme ces
paroles : Victoria Cimbrica ». La bonne foi de Fillon, comme
sans doute celle de Lautliier, a été surprise ; il est hors de doute
que Marius n’a jam ais frappé de m onnaies (1).
Nous savons d’une façon positive que des m onum ents d’archi­
tecture et des œuvres de sculpture avaient été consacrés, à Rome,
à la gloire de M arius. C’était, tout d’abord, le tem ple qu’il avait
fait élever lui-m êm e, et que rappelle l’inscription d’Arezzo,
tem ple dédié Honori et Virtuti, à l’H onneur et au Courage.
Vitruve, qui en parle évidem m ent de visu (ce qui prouve que
Sylla ne l’avait pas fait détruire), nous apprend qu’il avait été
construit par un architecte d’une grande science, C. Mutius ; que
les proportions des colonnes et de l’entablem ent en étaient
parfaites, et que s’il avait été en m arbre (et non en pierre), il
au rait compté parm i les plus beaux travaux de ce genre (2).
O utre ce tem ple, il y avait des trophées relatifs aux victoires
sur les Cimbres et sur les Teutons. Sylla les avait renversés, m ais
Jules César, pendant son édilité, les lit relever (&lt;1). Velleius,
qui relate aussi ce fait, s’exprime d’une façon plus vague, et
parle, au lieu de trophées, de monuments (4). Il ne peut s’agir,
cependant, que de ces trophées, puisque, je viens de le dire, le
tem ple avait été respecté par Sylla. Enfin, Valère-Maxime dit
explicitem ent que ces trophées étaient au nom bre de deux, l’un
sans doute pour les Teutons, l’autre pour les Cim bres (5).
On a cru les avoir retrouvés, et c’est sous le nom de Trophées
de Marius que Montfaucon a publié les m onum ents qui décorent
(1) M. de Gérin-Ricard signale au Musée Calvet d’Avignon une médaille à peu
près semblable à celle que décrit Pitton : il s’agit bien d'une médaille fausse,
fabriquée par les Padouans au xvi° siècle. (Bulletin Archéologique, 1902, Les
Pyramides de Provence.)
(2) Vitruve, Prœf., 7, 17.
(3) Suétone, Jules César, 11.
( 4 ) 11,43.
(5) vi, 9, 14.

�240

MICHEL CLERC

aujourd’hui l’entrée du Capitole (1). Q uoiqu’on n’en ait pas
encore déterm iné exactement l’àge et l’attribution, il est certain
toutefois qu’ils ne peuvent rien avoir de com m un avec M arins,
et qu’ils appartiennent à des temps très postérieurs. Q uant aux
« images de Marius et aux Victoires portant des trophées», dont
parle Plutarque (2), et que César, pendant son édilité, lit faire
secrètement et porter pendant la nuit sur le Capitole, il ne peut
s’agir évidem ment que de figures décoratives, sans doute en bois
doré, non destinées à durer.
Enfin, il-j'a eu aussi des statues de M arius. Plutarque en a vu
une en m arbre à Ravenne, où étaient exprim ées à merveille,
dit-il, l’austérité et la rudesse de sa physionom ie (15). Julius
Obsequens en cite une autre, qui se trouvait à Modène (4).
D’autre part, les inscriptions d’Arezzo, d’A rpinum et de
Rome étaient aussi gravées sur la base de statues; et c’est sans
doute d’après ces statues que Jules César fit faire l’image (en
cire, suivant l’usage) de Marius que l’on porta aux funérailles
de sa tante Julia, la veuve de Marius (5).
Aucune de ces statues ne nous est parvenue, et celles qui
figurent dans divers musées d’Europe sous le nom de M arius ne
portent ce titre que par pure hypothèse, et d ’une façon fort peu
vraisem blable. Et il en est de même pour les bustes.
Le seul m onum ent antique qui nous fasse connaître les traits
de Marius, du m oins tel que se les représentait l’artiste, car de
l’authenticité de ce petit m onum ent ne découle nullem ent
l’authenticité de l’image, est une pâte de verre, publiée par
Visconti, qui se déclare convaincu «que ce morceau est vérita­
blement antique ». Le buste de Marius y est gravé de profil, avec
son nom autour, C MARIUS VII COS (6).
Au prem ier abord, cette pauvreté en m onum ents paraît surpre­
nante. Mais, outre que beaucoup ont pu être détruits a dessein
(1)
(2)
(3)
(4)
(5)
(6;

Duruy en a reproduit un dans son Histoire des Romains, u, 489.
Vie cle Jules César, (i.
Vie de Marins, (i.
Liber prodigiorum, 130.
Plutarque, Vie de César, 7.
Iconographie romaine, Pl.jv, p" 3,

�MARIUS EN PROVENCE

241

pendant les guerres civiles, il ne faut pas oublier que ce n’est
pas l’iconographie de Marins seulement, mais celle de tous les
personnages du temps de la république, qui est fort pauvre, et
que ce n’est qu’à p artir de l’Em pire que la statuaire a pris les
proportions que l’on sait.
Il n’est pas douteux, en effet, que, au m oins pendant la
période qui a suivi im m édiatem ent le tem ps même de M arins,
les souvenirs de la guerre des Cimbres aient été fort populaires.
Nous en avons un indice curieux dans un passage de Cicéron où
il raconte lui-même que, voulant, à la barre, tourner en dérision
un adversaire sans doute fort laid, il le com paia à une enseigne
de boutique que l’on voyait sur le forum , et qui représentait un
bouclier sur lequel était figurée une tète de Ciinbre toute tordue,
la langue tirée et les joues pendantes (1). C’est là la vraie popu­
larité, celle que donne la caricature, et les boucliers à tête de
Cimbres étaient sans doute quelque chose comme nos têtes de
pipe, qui en sont, on le sait, le signe le plus positif.
En somme, si peu nom breux qu’aient pu être les m onum ents
com m ém oratifs des victoires de M arius en Italie, il a existé un
certain nom bre de ces m onum ents ; il n’y aurait donc rien de
surprenant à ce qu’il en existât aussi en Gaule, surtout dans la
région voisine du cham p de bataille d’Aix. El cependant, il y a
entre les deux choses une différence im portante qu’il faut noter
tout de suite. Marius est reparti de Gaule, pour aller com battre
les Cimbres dans la haute Italie, et cela certainem ent très peu de
tem ps après la bataille d’Aix ; et il n’est jam ais revenu en Gaule.
P lutarque dit form ellem ent que, devant l’échec éprouvé par
Catulus, on appela M arius, qui se rendit tout d’abord à Rome,
puis de là alla en toute hâte rejoindre Catulus, et enfin fit venir
son arm ée de Gaule sans aller la chercher lui-même. Il ajoute,
ce que confirme l’Epitom e, qu’à Rome, il refusa le triom phe
qu’on lui offrait (2). C’est donc qu’il ne regardait pas la cam(1) De Oratorc, 2, (i(i; ci'. Quinlilicn, vi, iî, 33. On sait que Cicéron, qui était
compatriote de Marius, avait célébré sa gloire dans un poème épique, intitulé
Marins, et dont treize vers nous sont parvenus, cités par lui-même dans son
traité de la Divination (i, 47; cf De Legibus, i, 1, 1 scg.; ad At(icun\, xn, 49),
(2) Vie de Marins , 24; Bpitonxe, lxvjii,

�242

MICHEL CLERC

pagne comme finie; et, en effet, après la victoire de Verceil, il
ne célébra qu’un seul triom phe, à la lois sur les Teutons et sur
les Cimbres.
Il est donc impossible que Marius ait fait en Provence ce qu’il
a fait à Rome, je veux dire qu'il ait fait élever lui-mêm e un
m onum ent com m ém oratif de sa victoire.
Les provinciaux auraient pu le faire eux-mêmes, dans les années
qui ont suivi, assurém ent. Mais il y a un fait qui doit nous
m ettre en défiance : tandis que les auteurs anciens, Strabon et
Florus, m entionnent les m onum ents triom phaux élevés par
Domitius et par Fabius en souvenir de leurs victoires sur les
Allobroges et les Arvernes en 121, ils ne disent pas un mot, et
Plutarque pas davantage, de m onum ents du même genre pour la
victoire d’Aix.
Il y a cependant un texte que les érudits provençaux, notam ­
ment Gilles, ont invoqué en faveur de cette hypothèse : c’est un
passage d’une épître de Sidoine Apollinaire (420-488 de notre ère)
adressée à Consentais, noble citoyen de Narbonne, d’où ils
concluent qu’il y avait, dans les environs d’Aix, deux trophées
en l’honneur de M arius. Mais il suffit, pour faire justice de cette
façon de voir, de citer le passage tout entier, au lieu d’en extraire
seulem ent, comme ils l’ont fait, deux vers : « Dernièrem ent,
comme tu allais sur ton coursier rapide à Phocée (M arseille) et
à celte Baies q u ’est Aix, villes illustres par leurs litres et par les
combats, par les trophées de deux consuls; car celle-là a eu à
lutter contre César, et contre la vaillante llolte conduite par
B rutus; celle-ci a été ensanglantée par les com bats contre les
Teutons, et a vu Marius triom phant du Cimbre abattu. » (1).
Nuper quadrupedanle dum citato
ires Phocida, Sextiasque Baias,
illustres titulisque præliisque
urbes, per duo consulum tropæa :
nam Martem tulit ilia Julianum,
et Bruto duce nauticum furorem;
ast hæc Teutonicas cruenta pugnas,
erectum et Marium cadente Cimbro.
Carmen

x x iii ,

ad Consentium

�Il est évident que tous les term es sont pris là au figuré, et que
le mot « trophées » y est synonyme de victoires. Pourtant, c’est
le texte unique qui a donné naissance à la croyance, chez les
érudits m odernes, qu’il y avait près d’Aix un m onum ent
triom phal de M arius ; et je suis bien convaincu qu’il faut cher­
cher là aussi la source de cette croyance chez les érudits du
xvie siècle, comme Solier, quoiqu’il ne le dise pas. El il est à
rem arquer que les uns et les autres com m ettent la même confu­
sion, en attribuant tous à A ix e ta u seul Marius les deux trophées
dont parle allégoriquem ent Sidoine Apollinaire, et non, comme
ils auraient au m oins dù le faire, l’un à Aix et à M arius, et
l’autre à Marseille et à César.
Ces deux trophées prétendus, on a voulu les retrouver, et,
naturellem ent, on y a réussi.
Ici encore, la base de toute la tradition écrite postérieure est
Solier. Il comm ence d’ailleurs par avouer franchem ent que rien
chez les auteurs anciens ne perm et de supposer l’existence de ces
m onum ents; m ais il ajoute que cela n’a rien de surprenant,
attendu que ces écrivains ne s’intéressaient qu’à Rome, et fort
peu aux provinces ; et il veut suppléer à leur silence :
« M arius victi hoslis spoliis, ut hos agros provinciales
m em oria sua illustres redderet, victorum im peratorum m ore,
duo lapidea tropæ a extrui jussit, unum supra viam Aureliam
in agio Porretensi, alterum ducentos passus ad ortum ubi liospitium Pegiera nuncupatum . Sed solo æquatorum extanl duntaxat
fundam enta, tran slatisad T rittas et Porreria oppida lapidibus.—
Marius, pour illustrer par son souvenir ces cham ps provinciaux,
selon la coutum e des généraux vainqueurs, ordonna d’élever,
des dépouilles de l’ennem i vaincu, deux trophées de pierre, l’un
sur la voie Aurélienne au terroir de Pourrières, l’autre, deux
cents pas au levant où est l’auberge appelée Pégière. Mais il ne
reste plus que les fondations de ces monuments rasés jusqu’au
sol, et dont les pierres ont été transportées à Trets et à
Pourrières. »
Que l’on rem arque bien que Solier ne se réfère ni à aucune

�244

MICHEL CLERC

autorité, ni même à aucune tradition. Et ces trophées, il ne les a
pas vus, puisqu’ils étaient déjà complètem ent détruits de son
tem ps (vers 1572). Or, chose grave, César N ostradam us, son
contem porain plus jeune, et qui est très avide de légendes, très
crédule, n’en parle pas ! Ce n’était donc pas une tradition alors
répandue, connue de tout le m onde? Serait-ce purem ent et
sim plem ent une invention de Solier?
Deux siècles après Solier, Papou, qui est un véritable histo­
rien, un esprit sérieux et critique, et qui connaissait très bien
les papiers de Solier, de Burle, etc., n ’en dit pas un mol : c’est
donc qu'il a trouvé négligeable cette prétendue tradition.
En revanche, elle a été reprise, et singulièrem ent développée,
par Pitton, de Haitze, F au ris de Saint-Vincent. El enfin Gilles,
jugeant que ce n’était pas assez de ces deux m onum ents dispa­
rus, en assigne encore à M arius quatre autres, qui, ceux-là,
subsistent encore : les deux bas-reliefs des Baux, dont j ’ai déjà
parlé, un autre qui est au Musée Borély, et le tombeau de SaintRemy. Ajoutons à cette liste un certain Château du Diable, dont
l’attribution est im putable, au dire de Pitton, à GallaupChasteuil, et l’arc-dc-triom phe d’Orange, qu’Alexandre B ertrand
revendique aussi pour M arius, et nous aurons un total de huit
m onum ents com m ém oratifs de la bataille d’Aix (1).
Il y a donc lieu d’exam iner successivem ent chacun de ces
m onum ents, et de se poser, à propos de chacun d’eux, ces ques­
tions : Est-ce un m onum ent triom phal ? Est-ce un m onum ent
triom phal élevé en l’honneur de M arius? A-t-il été élevé par lui,
ou après lui ?
Parm i les sept m onum ents en question, l’un, dit le Château
du Diable, a disparu. Il en est question chez deux auteurs seule­
m ent, qui écrivent à la même époque, Bouche et Pitton.
(1) Je juge inutile de discuter une hypothèse, d’ailleurs simplement indi­
quée en quelques mots par son auteur (T. Moutanari,AppuiUi Annibalici, dans
la Iiivista di Storia Antica, 1900, t. x, p. 239, n. 3), à savoir que le monument
d’Entremont, près d’Aix, aurait été un monument commémoratif de la bataille
d’Aix, et que les bas-reliefs qui le décorent auraient représenté la victoire des
Ligures Ambrons sur les Ambrons Teutons. Je me bornerai à dire que la
construction d’un castellum romain à Aix avait eu pour préface nécessaire la
destruction de l’oppidum ligure d’Entremont.

�MAKIUS EN PROVENCE

245

B o u c h e : « Les Rom ains contraignirent (dans

le prem ier
com bat, qui, pour Bouche, est livré sous Aix) les Teutons de
fuir à contre m ont de la rivière vers la ville d’Aix ju sq u ’à un
quartier où il y a un vieux bâtim ent dit aujourd’hui le Château
du Diable, qu’on croit par tradition avoir été le mausolée ou le
sépulcre jo int à un petit temple que Marins lit dresser puis après
pour y apporter et enferm er tous les ossem ents des Rom ains
qui avaient été tués en cette prem ière attaque ». (1).
P it t o n : « Les mémoires du sieur de Chasteuil-Galaup, très

savant dans l’antiquité, nous apprennent que sur le somm et de
cette m ontagne qui est vis-à-vis de la ville d'Aix du côté du
m idi (le Montaiguet), au pied de laquelle la rivière de l’Arc
roule ses eaux, il y avait autrefois un m ausolée érigé à la gloire
des R om ains qui avaient com battu en gens de cœ ur, et qui
néanm oins étaient succombés sous l’effort des arm es; j'a i
cherché fort curieusem ent quelques restes de cet édifice au
lieu même qui était désigné....... Quels soins que j ’aie apportés,
je n’ai jam ais découvert que quelques pans de quelques vieilles
m urailles ; si bien que je me suis toujours retiré de cette
recherche plus las que satisfait. » (2).
Il est évident.que la source des deux auteurs est la même, à
savoir Chasteuil-Galaup, d’après lequel « il y avait autrefois un
m ausolée» qu’il n’avait point vu lui-mêm e par conséquent. Pour
Bouche, il y a bien là un vieux bâtim ent ; m ais, chose bizarre,
pour Pitton, qui écrit cependant à la même époque, ce vieux
bâtim ent ne consiste que « en quelques pans de quelques vieilles
m urailles ». C’était encore beaucoup m oins que cela, au dire de
de Haitze : « C’est une bévue du vulgaire, dans laquelle Bouche
et Pitton ont trop aisém ent donné, de croire que la m asure
qu’on voit sur le penchant du Montaiguet, qu’on appelle le
Château du Diable, ait seulem ent quelque chose d ’antique, bien
loin de passer pour un m onum ent de la prem ière victoire de
M arius. Cette m asure est toute m oderne. Je l’ai visitée et il est
(1) Clioiographie, i, p, 423.
(2) llisloire de la Ville d ’Aix, p. 53.

�246

MICHEL CLERC

certain que les connaisseurs en antique n ’ont qu’à la voir pour
convenir de ce fait ».
De La Caladé, qui veut que le prem ier com bat se soit livré au
Montaiguet et pour qui la présence là d’un m onum ent rom ain
de ce genre serait d’un précieux secours, a essayé, malgré
l’assertion de de Haitze, non pas de retrouver le mausolée, mais
de dém ontrer qu’il avait bien pu exister. « Si les auteurs du xvn°
siècle, dit-il, n’ont pas vu les restes du mausolée, ce n ’est pas une
raison pour qu’il n’ait jam ais existé»; et il im agine, pour en
expliquer la disparition, que les m atériaux ont pu en être
employés pour la construction d’une des tours de signaux
élevées vers la lin du xive siècle, et donL l’une se trouvait préci­
sément dans le voisinage : « Qu’y aurait-il d’étonnant, si les
m atériaux du m onum ent rom ain avaient été employés à l’édifi­
cation de cette tour, que trois siècles plus tard on ne pût en
retrouver les traces? » A ssurém ent; mais il y aurait quelque
chose d é p lu s étonnant encore : c’est qu’on eût conservé au xvne
siècle, par la tradition, le souvenir d’un m onum ent déjà démoli
au quatorzièm e !
Il n ’y a donc rien à retenir d’un m onum ent aussi problém a­
tique. En adm ettant qu’il ait existé et qu’il ail été rom ain, quel
rapport pouvait-il avoir avec la victoire de M arius? Rien ne nous
indique qu’il portât une décoration quelconque, renseignant
sur son origine et sa destination ; ce pouvait donc être un simple
tom beau rom ain.
Je ne reviendrai pas sur les bas-reliefs des Baux, qui ont
déterm iné Gilles à placer là le camp de M arius, ou, plutôt, à y
placer une forteresse appuyant le camp de Saint-Remy, théorie
qui n’a pas de sens lorsqu’il s’agit de castram étation rom aine. Je
me borne à rappeler que ces modestes m onum ents ne sont ni des
m onum ents triom phaux, ni relatifs à Marius.
C’est également un m onum ent com m ém oratif de la victoire
sur les Teutons que Gilles reconnaît dans le m ausolée de SaintRemy. 11 adm et que l’arc de triom phe qui en est tout voisin est
dédié à Jules César et rappelle la chute d’Alésia (ce qui n’a rien
d’invraisem blable), et que le prétendu m ausolée est aussi un

�MARlUS EN PROVENCE

247

m onum ent triom phal, le trophée de M arius. Les deux m onu­
m ents auraient été élevés par César lui-même.
Il semble au prem ier abord que les bas-reliefs qui décorent ce
m onum ent devraient nous éclairer sur sa signification. En fait,
il n’en est rien, parce qu’il y a là un mélange de scènes réelles et
de scènes m ythologiques. C’est, à n’en pas douter, un m onum ent
de style tout grec ; or les artistes grecs du temps auquel nous
verrons qu’il faut le rapporter avaient l’habitude d’em prunter
aux œuvres antérieures, non seulem ent le style, m ais les sujets
de la leur. Ces œuvres antérieures étaient celles des sculp­
teurs d’Asie-Mineure et d’Egypte au temps des successeurs
d’Alexandre. L’école de Pergam e, notam m ent, qui lixa les types
des com battants barbares, surtout des Galates, que l’on repro­
duira pendant des siècles, jo uit d’une im m ense influence, qui se
répandit dans tout le monde grec, puis gréco-rom ain.
C’est ce qui explique que l’on trouve sur un m onum ent des
représentations qui sont absolum ent inapplicables au m onum ent
lui-mêm e : par exemple, sur l’arc de triom phe d’Orange, flguren t des vaisseaux, alors qu’il ne peut rappeler aucune victoire
navale, et des com battants arm és de cném ides, arm ure que n’ont
connue ni les Rom ains ni les Gaulois. La décoration est, en un
mot, traitée comme une pure décoration, de style convenu ; ce
n’est pas la représentation des scènes réelles que veut rappeler
pourtant le m onum ent; c’est tout au m oins un mélange des deux,
mélange dont les éléments sont très difficiles à discerner (1).
Sous la coupole sont deux statues, dont l’histoire est des plus
obscures. Achard prétend que Peiresc en aurait fait enlever les
tètes, ce qui paraît bien peu vraisem blable (2). Pour DurandMaillane, ce coupable serait l’intendant Lebret. On aurait ensuite
rem placé ces têtes, m ais par deux têtes d’hom m es, le restau­
rateur ayant cru reconnaître dans les personnages deux hom m es,
et non, comme on l’avait cru jusque-là, un hom me et une femme.
(1) Voir S. Reinach, Les Gaulois dans l'art antique (Revue Archéologique,
p . 345, 349).
(2) Description historique.... n, 446.

xiii ,

�MICHEL CLERC

Reste eniin l’inscription, gravée sur la frise, du côté du NordOuest :
SEX

L M - IVLIEI - C - F • PAKENT 1UVS ■ SVEIS

Déjà l’abbé Barthélem y l’avait lue comme elle doit être lue :
Sexlus, Lucius, Marcus Julii, Caii lilii, parentibus suis : Sextus
Julius, Lucius Julius, Marins Julius, fils de Caius Julius, à leurs
père et mère.
La beauté des caractères, la diphtongue ei employée pour
z, l’absence de surnom , les personnages n’ayant qu’un prénom et
un nom , prouvent à n’en pas douter que l’inscription date de la lin
de la République, ou, au plus tard, du règne d’Auguste. C’est ce
qu’avait déjà reconnu d ’ailleurs Calvet.
Et le m onum ent dans son ensemble confirme cette façon de
voir. Il a été, à vrai dire, longtem ps m al apprécié. Millin, de
Laborde, Mérimée, croyaient y reconnaître le style de la déca­
dence, et l’attribuaient au tem ps des A ntonins. Mais R runn a
très bien dém ontré que la sim plicité des formes architecturales
et la sobriété de la décoration ne perm ettent pas de l’attribuer à
une autre époque que celle de César ou d’Auguste (1).
C’est bien un tom beau : non seulem ent l’inscription le prouve,
m ais la forme n ’en est pas m oins caractéristique à ce point de
vue. Les m ausolées en forme de tours, rondes ou carrées, sont
en effet très nom breux dans le m onde rom ain ; je me bornerai à
citer le célèbre tom beau d’Igel et le tom beau d ’Aix si m alen­
contreusem ent démoli au xvm c siècle, m ais dont nous avons
des reproductions authentiques et fidèles.
A qui était consacré ce tom beau ? à un Gaulois que César
avait fait citoyen rom ain. La règle est en effet, dans ce cas, que
le nouveau citoyen prenne le prénom et le nom de celui à qui il
r
doit le droit de cité ; et c’est ainsi que l'on trouve en Gaule une
très grande quantité de Julii, qui tous devaient leurs droits à
Jules César. Le Julius de Saint-Remy devait assurém ent être un
Gaulois d’im portance, qui avait m érité par ses services d’être
(1) Kleine Schriflen, i, 71; cf. Denkmüler dur anliken Kunst, 1888.

�MAHIUS EN PROVENCE

249

récom pensé par lui. El il esl infinim ent probable que c’est lui
qui a fait élever à son bienfaiteur l’arc de triom phe auprès
duquel devait s’élever son propre tom beau (des deux, l’arc paraît
en effet le plus ancien). C’est dire que ces deux m onum ents sont
du plus grand intérêt pour l’histoire de la Province et de la
façon dont elle se rom anisa.
Mais, pour Gilles, ils sont bien autre chose encore : ce sont
deux m onum ents triom phaux, un arc et un trophée, et tous
deux ont été élevés par César, l’un pour glorifier ses propres
exploits, l’autre pour glorifier ceux de son ancêtre Marius.
Comme presque toujours, il est parti d’un fait exact en soi,
dont il a tiré, à son habitude, des conclusions démesurées : à
savoir, que les arcs de triom phe ont été, chronologiquem ent,
précédés par d’autres m onum ents, les trophées. Or nous savons
que deux de ces trophées érigés en Gaule Narbonnaise, ceux de
Fabius et de Dom itius, pour leurs victoires sur les Allobroges et
les Arvernes, étaient des tours décorées de trophées proprem ent
dits.
La tour de Saint-Rémy est donc un trophée. Elle n ’est pas
située dans le même plan que l’arc (qui est orienté aux quatre
points cardinaux) parce que l’attaque du camp de Marius par
les Teutons a eu lieu du côté qui fait face aux statues, si bien (pie
Marins, du haut de sa coupole, semble encore commander son
armée. Celle déviation est une anomalie qui aide à retrouver l’ori­
gine et l’attribution du monument. Sur les bas-reliefs figurent des
guerriers à casque cornu : ce sont les Teutons. Le bas-relief du
sud représente d’après la tradition locale le triom phe ; la figure
du fleuve tenant une urne, avec des roseaux, indique le Rhône,
l’Arc, l’Adige, les Fosses M aliennes. Au devant du fleuve sont
les deux consuls, M arius et Catulus, prêts à sacrifier. Il ne faut
pas voir là des sujets de fantaisie, parce que cela n ’expliquerait
pas le séjour dans ce camp de l'armée de Marius.
C’est toujours, on le voit, le même système de raisonnem ent :
on prouve par les m onum ents que Marius a séjourné là, et l’on
dém ontre l’attribution des m onum ents à Marius par la présence
de Marius en cet endroit.

�250

MICHEL

CLERC

Sur un des côtés de l’entablem ent, sous M arins, sont repré­
sentés, non pas, comme on le croit généralem ent, des tritons,
m ais le m onstre Sc}dla, qui n ’est autre que le symbole de Sylla,
placé à dessein sous les pieds de Marius ! Enfin les statues du
faîte représentent Marius et Catulus.
Quant à l’inscription, elle est fausse ! elle a été faite après
coup, au m üou au ive siècle ; elle est peut-être même chrétienne I
Et voici les raisons qu’en donne Gilles. D’abord il m anque la
formule funéraire habituelle, D. M. Ensuite, Juliei devrait être
placé après C. f. : c’est-à-dire que Gilles confond le nom rom ain
avec le surnom , qui en effet se place après la filiation, tandis que
le nom se place toujours avant. Enfin il n’y a pas de surnom , et
Gilles croit que dans l’antiquité rom aine Marius a été le seul à
n ’avoir pas de surnom , tandis que tout le m onde sait que l’usage
du surnom n’a été constante qu’à p artir précisém ent de Sylla.
Et, dans l’espèce, il s’agit d’un étranger naturalisé, c’est-à-dire
d’un hom me nouveau, qui ne pouvait donc avoir de surnom . Il
est vrai que les Gaulois faits citoyens rom ains ajoutaient souvent
à leur prénom et à leur nom nouveaux leur ancien nom gaulois
comme surnom , m ais c’est loin d’être la règle.
Gilles n’adm et pas non plus que ei prouve l ’ancienneté de
l’inscription ; et il invoque à l’appui de son opinion l ’inscription
du pont de Saint-Chamas, où cette diphtongue se trouve égale­
m ent, et qui d’après lui ne date que du tem ps de Constantin. Or
le pont de Saint-Chamas est, à n ’en pas douter, des prem ières
années du ier siècle de notre ère.
Enfin, dit-il encore,l’inscription n’est pas à la place d’honneur,
sous la face où sont les statues ; elle est sur un étroit entable­
m ent : c’est donc qu’elle a été gravée après coup. Mais c’est bien
pis à la Maison Carrée de Nimes, où l’inscription coupe une
m oulure, ce qui prouve qu’elle n ’avait pas été prévue par l’archi­
tecte; et pourtant, datée comme elle l’est, de l’an IV de notre ère,
elle n’a pu être faite après coup, et le m onum ent ne peut être
antérieur à elle.
Gilles donne encore une dernière raison, que je me reproche­
rais de passer sous silence, parce qu’elle m arque trop bien

�MARIUS EN PROVENCE

251

l ’esprit de tout le raisonnem ent : l’inscription est fausse, parce
qu’une inscription funéraire ne saurait se trouver sur un monument
triomphal !
La conclusion, pour lui, s’impose : le m onum ent est un tro ­
phée qui a été transform é plus tard en tombeau, probablem ent
par un chrétien. Ce trophée a été éleA7é, non par M arius, qui à
Saint-Remy n’était pas encore vainqueur des Teutons (alors
pourquoi le lui a-t-on élevé là?), m ais par son neveu César, qui
en même tem ps se fit élever là un arc de triom phe comm émo­
ran t la bataille d’Alésia.
Tout cela vient, au fond, de la m anie d’attribuer à un person­
nage célèbre tous les m onum ents antiques. Le grand nom bre de
vestiges rom ains qui se trouvent dans la région de Saint-Remy
a déterm iné Gilles à placer là le camp de Marius, qu’il avait mis
d’abord, et d’une façon beaucoup plus heureuse, à Saint-Gabriel.
Les notions les plus élém entaires d ’épigraphie dém ontrent que
l’inscription des Julii est une des plus anciennes de la Gaule, et
n’est pas postérieure au règne d’Auguste ; elle est donc forcé­
m ent contem poraine du m onum ent, qui ne peut évidem ment
être plus ancien que ce temps là. Gilles s’étonne qu’un simple
particulier, un indigène, ait été assez riche pour avoir, à cette
époque, un m onum ent funéraire aussi som ptueux. Là est ju ste­
m ent, pour nous, l’intérêt de ce m ausolée : il nous m ontre la
richesse de la Province et la rapidité avec laquelle elle se
rom anisa. Et il ne faut point s’étonner non plus de la beauté,
de la pureté du style de ce tom beau : nulle p art les com m u­
nications avec FO rient grec n’étaient plus faciles que là, grâce
au port de Marseille, et il est très probable que l’influence du
style grec s’y est fait sentir plus tôt q u ’à Rome m êm e; de là
l’aspect tout particulier de ces m onum ents de Saint-Rem y, de
Nîmes et d’O ran g e, qui a si étrangem ent déconcerté les
archéologues ju sq u ’au xixe siècle.
L’attribution à M arius de l’arc de triom phe d’Orange est-elle
plus soutenable ?
S ur la face Nord de cet arc était une inscription en lettres de

�252

MICHEL

CLERC

bronze, qui a d isp aru ; mais il a été possible de la reconstituer,'
grâce aux trous de scellement laissés par les cram pons dans la
pierre. La lecture de la prem ière ligne an moins, due à de Saulcy
et à Alexandre Bertrand, est certaine ; il en résulte que le tem ple
a été dédié à un personnage qualifié de fils d ’Auguste et petitfils de Jules César, c’est-à-dire à Tibère. D’autre part, sur un
bouclier des trophées figure le nom de Sacrovir, un des chefs de
la révolte gauloise de 21 après Jésus-C lirist. Il paraît donc
indiqué de dater l’arc d ’Orange de ce m oment, et de le rapporter
à ce fait même.
Néanmoins de W itle veut qu’il soit beaucoup plus ancien, et
qu’il commémore les victoires de Dom itius A henobarbus et de
Fabius Allobrogicus, les batailles de V indalium et de l’Isara, de
l’année 121 (1). 11 aurait été transform é en l’an 21 de notre ère,
et c’est alors qu’on y au rait gravé l’inscription en l’honneur de
Tibère. Il allègue comme preuve que cette inscription coupe un
cordon décoré d’ornem ents. Mais on observe la même singula­
rité, je l’ai déjà indiqué, à la Maison Carrée. Et combien il est
invraisem blable que l’on ait pu élever la construction colossale
qu’est l’arc d’Orange, beaucoup plus vaste et plus riche que ceux
de Saint-Remy, de Cavaillon, de Carpentras, qui lui seraient
pourtant postérieurs, à une époque où le pays était à peine
occupé par les Romains, et où Orange n’avait pas encore reçu de
colons. La raison alléguée par de W ilte est vraim ent insuffisante
pour une hypothèse aussi grave.
Il y a toutefois à retenir ceci, bien indiqué par Ch. Lenorm ant :
c’est que les arm es qui com posent les trophées sont gauloises,
et non germ aniques ; on y voit notam m ent la trom pette dite
carnyx, et les enseignes au sanglier. Cela devrait suffire pour
empêcher de rapporter à M arius ce m onum ent. On l’a fait p o u r­
tant, en faisant valoir le nom Mario qui se lit sur un des
boucliers, comme si le nom du vainqueur pouvait figurer sur
les arm es des vaincus ! D’ailleurs tous les autres noms qui
figurent de même sur des boucliers sont au nom inatif: Sacrovir,
(1) Revue Critique, 1882, p. 440.

�MARIUS EN PROVENCE

253

Sudillus, Boduaciis. Le nom Mario esL donc le nom inatif du nom
gaidois Mario, génitif Marionis.
Cette hypothèse, que l'on paraissait avoir abandonnée, a été
reprise récem m ent par Al. Bertrand, à propos de la découverte
d’un vase d’argent des plus curieux assurém ent, trouvé dans les
tourbières à Gundenstrup, dans le nord du Ju tlan d (1).
Ce vase porte une série de représentations d’une com plication
extraordinaire, dont la plus im portante est un défilé de guerriers,
cavaliers et fantassins, avec des casques à cornes ou à rouelles,
ou une tète de sanglier. Ils portent un long bouclier ovale ;
on y voit aussi la carnyx, tous détails qui se retrouvent sur l’arc
d’Orange. Et à côté de cela, l’on y voit une figure de dieu
accroupi, avec le torques, encore un type gaulois connu. Puis
viennent une foule d’autres ligures qui n’ont rien de gaulois et
sont d’un aspect tout oriental : par exemple, un dieu qui lient
de chaque m ain un anim al saisi par les pattes de devant, ce
qui rappelle un type assyrien bien connu.
Voici m aintenant les conclusions de l’auteur. Le vase a été
fabriqué là où il a été trouvé, c’est-à-dire qu’il est de fabrique
cim brique. Le défilé de guerriers représente l’arm ée cim bre en
m arche, à l’époque d e là grande invasion; q u a n ta leur arm e­
m ent, pour les Rom ains du tem ps de la lin de la République et
du com niencem enl de l’Em pire, c’est l’arm em ent typique des
peuples gaulois; et c’est pourquoi ces arm es gauloises figurent
surtout sur l’arc d’Orange. D’où il résulte, comme corollaire,
que cet arc a été élevé en m ém oire de la victoire de Marius sur
les Cimbres, lesquels étaient des Gaulois.
Mais qui ne sait, tout d’abord, que le lieu de la découverte ne
prouve rien pour l’origine d’un objet? A ce compte, les vases
grecs trouvés en E trurie seraient des vases étrusques, comme on
l’a cru d’ailleurs longtemps. Et l’on a découvert en Gaule, et
m êm e en pleine Germanie, des vases de terre cuite et de bronze
grecs, im portés là par le commerce, par la voie de Marseille
probablem ent.
(1) Revue Arehéologique, 1893, xxi, p. 283,

�254

MICHEL

CLERC

En fait, le vase de G undenstrup est à coup sûr le produit d ’une
industrie qui a subi des influences diverses, dont deux nette­
ment visibles, l’influence gauloise, l’influence orientale. Qu’y
a-t-il, au contraire, de germ anique ? Rien. Il est bizarre de
conclure que les Cimbres étaient des Gaulois de ce que les
costumes des personnages sont gaulois ; cela prouverait au
contraire que le vase est de fabrication gauloise, et im porté dans
le Jutland. Nous savons, en elfet, q u ’il y avait, même avant la
conquête rom aine, une industrie gauloise ; nous ne savons pas
s’il y en avait une dans le Jutland. Al. Bertrand conclut en ces
term es : « II faut en chercher l'origine dans une région voisine de
la Gaule, sans être, à proprement parler, gauloise, assez rapprochée
pour en avoir subi l’influence, assez éloignée pour être restée en
dehors des connaissances des historiens classiques. N'est-ce pas
désigner te Jutland? » A utrem ent dit, il attribue le vase à un
pays et à des hom m es dont on ne sait rien, et en conclut que ce
sont des Gaulois !
Voilà encore tout un système échafaudé sur une pièce unique,
mal connue, probablem ent mal interprétée, et de date fort
douteuse (1). L’arc d’Orange, par sa masse et par la beauté de
l’ornem entation, est postérieur au tem ps de Marius ; il date du
tem ps où la Province était déjà rom anisée, où la colonie fondée
là par César était bien établie. Peu im porte qu’Orange n ’ait pas
joué de rôle particulier dans la révolte de Sacrovir; les' exemples
sont nom breux d’arcs triom phaux élevés en l’honneur d’un
em pereur quelconque, et pour célébrer une victoire quelconque,
dans une ville quelconque. Et d’ailleurs il n’y avait pas de raison
non plus pour en élever un là à Marius, pendant la campagne
duquel Orange n’a pas joué non plus de rôle. Ajoutons cju’il
aurait été étrange de figurer sur le m onum ent des Cimbres, alors
que ce n ’était justem ent pas à eux, m ais bien aux Teutons que
M arius avait eu affaire en Gaule. Et ceux là du m oins, personne
(1) M. S. Reinacli estime que le vase de Gundestrup « loin d’appartenir à
l’époque des guerres des Romains contre les Cimbres, est de cinq ou six siècles
postérieur ». (L’Anthropologie, 1894, p. 456). Je partage complètement cette
manière de voir.

�MARIUS EN PROVENCE

255

ne conteste, pas plus Al. B ertrand que les autres, qu'ils aient
été de race germ anique, et non gauloise.
Je concilierais volontiers toute cette étude sur les prétendus
m onum ents m ariens par cette expression vulgaire, qu’il ne faut
pas chercher m idi à quatorze heures. Il est bien vrai qu’il y a
des m onum ents qui ont été désaffectés de leur destination p ri­
m itive (c’est surtout vrai pour les tom beaux) ; m ais c’est une
exception, qu’il ne faut pas invoquer à chaque instant. SaintRemy est bien le tombeau d ’un Julius ; l’arc de triom phe
d’Orange, daté par les nom s de Tibère et de Sacrovir, a bien
rapport à Tibère et à sa victoire sur Sacrovir. Ni leur em place­
m ent, ni leur date, ni leur décoration, ne les rattachent à
M arius (1).
Il n’en est pas de même, a priori, pour le dernier m onum ent
qu’on lui rapporte, le m onum ent des environs de Pourrières :
là, au m oins, l’em placem ent d’un m onum ent com m ém oratit de
la victoire est vraisem blable, puisqu’il s’élèverait sur le théâtre
de la bataille décisive. Reste à l’exam iner en lui-même.
Sur la carte de l’état-m ajor figure, près de la ferme de la Petite
Pugère, sur la rive gauche de l’Arc, et près de l’intersection de la
grande route de Paris à Antibes et de la route de Trets à P our­
rières, l’indication suivante : Arc de triomphe de Marias (rainé).
C’est devant cette ruine que les troupes, p araît-il, ju sq u ’en 1848,
battaient au cham p ; et personne aujourd’hui en Provence, ou
presque personne, ne doute qu’il y ait eu là un arc de triom phe
élevé à Marius, m onum ent que personne, il est vrai, n’a jam ais
vu, m ais dont la tradition a conservé le souvenir.
(1) Une théorie récente, et très séduisante, appuyée sur de profondes études,
veut que les monuments que nous appelons des arcs de triomphe aient été, non
point un monument impérial proprement dit, élevé à la gloire d’un empereur,
mais un monument civique local, et que tout arc ait été élevé par une colonie
romaine, dont il était en quelque sorte le symbole représentatif, quelque
chose comme le Beffroi des communes du moyen-âge (A. L. Frotingliam, De la
véritable signification (les monuments romains qu’on appelle arcs de triom­
phe. Revue archéologique, 1905, vr, p. 216 et suiv.). Je n'ai pas à la discuter
ici, et me bornerai à faire remarquer qu’elle ne contredit en rien mes conclu­
sions, au contraire, puisqu’il en résulterait que tous les arcs triomphaux de la
Provence sont bien postérieurs à Marius.

�256

MICHEL CLERC

Au prem ier abord, cet emplacement paraît assez peu heureux
pour y élever un m onum ent triom phal. Il semble qu’au lieu de
le m ettre ainsi en plaine, où il n’est vu de nulle part, il aurait
été mieux situé sur la hauteur où était le camp de Marins, ou
bien encore à Aix, ville rom aine la plus rapprochée du cham p de
bataille, et qui avait donné son nom à cette bataille.
Quoi qu’il en soit, ces ruines consistent en un m assif de
m açonnerie restangulaire, presque carré, de 6 m ètres sur 5m60,
entouré, à trois m ètres de distance, d’un m ur de clôture concen­
trique; l ’un et l’autre sont d’ailleurs, aujourd’hui au ras du sol,
A quoi a-t-on pu reconnaître que c’était un m onum ent triom phal,
et un m onum ent triom phal de M arius? A la tradition, nous
disent tous les érudits provençaux (sauf toutefois le chanoine
Castellan).
La plus ancienne tradition se trouvant consignée par Solier,
je transcris de nouveau le passage : « D uolapidea tropæa extrui
jussit, unum supra viam Aureliam in agio Porretensi; alterum
ducenlos passas ad ortum (que Gilles traduit, pour les besoins
de sa cause, par douze cents pas) ubi hospitium Pugiera nuncupatum . Sed solo æquatorum extant duntaxat fundam enta, translatis ad T rittias et ad Porreria oppida lapidibus. »
Ces m onum ents étaient donc déjà, du tem ps de Solier (vers
1572) détruits et complètem ent, au ras du sol ; s’ils avaient offert
encore une forme quelconque, il l’aurait m entionnée. E t il parle
de deux m onum ents, j ’ai déjà indiqué pourquoi. De ces deux,
lequel aurait subsisté? Mais, chose curieuse, plus on s’éloigne
du tem ps où ces m onum ents pouvaient être debout, et m ieux on
est renseigné sur eux ! Voici ce que Bouche écrit, vers 16(54 :
« Car ce grand bâtim ent solide et quarré, de trois canes de lon­
gueur, de tous les côtés entouré de quatre m urailles, à douze
pans de distance tout à l’entour de ce bâtim ent quarré, qu’on
voit encore à quelque dix ou douze pas, hors de la voie aurélienne, à m ain droite, allant d’Aix à Saint-M axim in, au terroir
de Pondères, et proche du pont de la petite Pégère, sur la rivière
de Car, à grand peine peut-il être autre chose que les trophées
que Marius y lit dresser, et qu’on nom m e encore aujourd’hui,

�MARIUS EN PROVENCE

257

par tradition, le T riom phe de Pourrières, ou peut-être l’autel où
Marins brûla les dépouilles... il est vrai qu’aujourd’hui l’érection
de ces trophées est démolie, et qu’il n’y reste plus que la base de
ce bâtim ent quarré sur lequel ils étaient élevés. J ’ai parlé autre­
fois à un honnête hom m e, digne de créance, qui me dit avoir
ouï dire à un hom m e fort ancien, qu’il avait vu en élat quelques
reliques de ces trophées, entre autres trois personnages en relief
soutenant un bouclier fait en forme de tuile, et de là est venu le
com m un dire, usité en Provence, du triom phe de Pourrières :
ils sont trois à porter une tuile. »
Bouche parle donc du m onum ent comme rasé au niveau du
sol, tout comme Solier, et comme aujourd’hui ; seulem ent il a
entendu parler d’une décoration de ce m onum ent, que Solier a
ignorée com plètem ent. Et il faudrait que l’hom me fort ancien
dont il parle fût terriblem ent ancien en effet, pour avoir pu
raconter à un contem porain de Bouche, vers l(i(&gt;4, qu’ii avait vu
des vestiges antérieurem ent au temps où écrivait Solier, c’est-àdire à 1572 !
Voici m aintenant de Hailze (1648-1736): « Près de la source de
la rivière est un arc de triom phe, et, un peu au-dessous un tro ­
phée pour tenir lieu de celui qui aurait dû être érigé des dépouil­
les des vaincus, si on ne les eût brûlées. Ces m onum ents, malgré
les injures du tem ps, se faisaient encore connaître dans le
seizième siècle pour ce qu’ils signifiaient. On rem arquait en ce
qui restait du prem ier un bas-relief représentant trois hom m es
qui élevaient un bouclier, d’où est venu le proverbe vulgaire de
cette province... la ligure d’une tuile représentant assez bien celle
d’un bouclier antique. Q uant au trophée, on en voyait encore de
nos jours les plus bas restes, qui étaient ses soubassem ents, qui
paraissent deux pieds en terre... un grand m assif quarré. » On
voit reparaître ici l’idée des deux m onum ents. L’un, l’arc de
triom phe, est placé près de la source de la rivière, em placem ent
bizarre s’il en fut, car la source de l’Arc se compose d’une m ul­
titude de ruisselets, et l’on se demande où aurait pu se trouver
ra re , dans les fourrés d'où ils viennent. Et c’est m aintenant de
çet arc, et de pet em placem ent, cjue vient le bas-relief, pour la

�MICHEL CLERC

description duquel il ne fait d’ailleurs, comme pour celle du
trophée, que reproduire les termes de Bouche.
Au xvm e siècle, la description se précise de plus en plus.
D’après Achard, les Rom ains élevèrent une pyramide, dont
il n’exisle plus que la base ; parm i les débris de cette pyram ide,
on a trouvé un bas-relief sur lequel étaient gravés trois soldats
soutenant un bouclier en forme de tuile.
Enfin on voit apparaître, au xixe siècle, des reproductions du
m onum ent. Millin écrit en 1808 (1) : « M. de Saint-Vincent
possède un dessin où M. de Gaillard en avait fait un obélisque...
M. de Gaillard possédait autrefois une tapisserie du xvi° siècle,
où ce lieu était représenté avec une pyram ide qui avait à sa base
trois esclaves enchaînés ». Voilà donc les soldats transform és en
esclaves. Et voici ce qu’écrit, quelques années plus tard, en 1814,
F auris de Saint-Vincent : « Le m onum ent était entier dans le
xve siècle » (com m ent peut-il le savoir ? il a eu soin d ’indiquer
le xve siècle, c’est-à-dire une époque antérieure à Solier, et pour
laquelle on ne possède plus aucune source) « Il fut représenté
sur une tapisserie qu’un seigneur de Fourrières, de la m aison
de Glandevès, lit faire à cette époque, et cette tapisserie a existé
jusqu’à la Révolution... J ’y ai vu une haute pyram ide portant
sur sa base, qui est carrée et fort élevée, un bas-relief qui
représentait trois soldats portant sur leurs épaules un grand
bouclier concave sur lequel était un général debout. Le village
de Pourrières avait pris pour ses arm oiries, à la fin du xivc siècle,
ce m onum ent ainsi figuré, et a conservé ces mêmes arm es ju sq u ’à
la Révolution. Un proverbe... etc... en com parant un bouclier à
une tuile par m anière de plaisanterie ! »
Toute cette description est un tissu d’affirm ations sans preuves,
d’inexactitudes et d’inventions. Il est évident que c’est de Saint(1) Voyage... ni, 111 —Voici d’ailleurs par quelles sages paroles conclut, en
ce sujet, l’antiquaire fort avisé qu’était Millin : « Ce sont les seules autorités
qui puissent faire penser qu’il y avait là un monument commémoratif de la
victoire de Marius ; car il n’est question de ce monument dans aucun histo­
rien ancien. Les fondements qui subsistent pourraient aussi bien avoir appar­
tenu à un fort, ou à un édifice qui aurait eu une autre destination que celle
qu'on lui suppose ».

�MARIUS EN PROVENCE

259

Vincent que Millin tenait ses renseignem ents. Or, (1e 1808 à 1814,
Saint-Vincent a trouvé moyen de reporter au xvc siècle la tap is­
serie, qu’il avait indiquée à Millin comme étant du xvie ; et, au
lieu d’une pyram ide entourée à sa base de trois figures, d'y
m ettre trois figures en portant une quatrièm e sur un bouclier.
Voilà une nouvelle preuve du peu de probité scientifique du
personnage, en attendant que j'en apporte une plus forte encore.
Que l’on rem arque d’ailleurs que, d’après Millin, Saint-Vincent
ne connaissait que le dessin de Gaillard-Lonjum eau, et non la
tapisserie même, tandis que Saint-Vincent insinue qu’il l’a vue
aussi : pourquoi alors l’aurait-il tu à Millin ?
Ce dessin de G aillard-Lonjum eau a été gravé par lui-même, et
la bibliothèque Méjanes possède un exemplaire de la gravure,
dédiée à Mme de Glandevès, née Gaillard, comtesse de Fourrières.
Dans la dédicace, il est dit que l'élévation (de cette pyram ide) est
représentéet ainsi que les circonstances de la bataille, sur une
ancienne tapisserie du château du même lieu. Or la gravure repré­
sente purem ent et sim plem ent une pyram ide sur base carrée
(com m e l’indique d’ailleurs Millin) et sans aucun bas-relief : les
trois soldats porteurs de boucliers sont dus à l’im agination de
Saint-Vincent.
Pour ce qui est enfin de cette fameuse tapisserie qui vient
jouer ici un rôle si inattendu, elle est signalée dans le Diction­
naire d’Expilly, en 1768, dans les term es suivants. Après avoir
dit que des débris de divers genres et des m onnaies sont
conservés dans le château de Pourrières, il ajoute : «où l'on voit
une ancienne tapisserie du dessin de Raphaël d’Urbin, qui repré­
sente les diverses circonstances du triomphe, ainsi que les m onu­
ments élevés ci cette occasion». Rem arquons qu’ici il est question
des « diverses circonstances du triomphe », tandis que GaillardLonjum eau parle des « circonstances de la bataille. » C’est à se
dem ander si aucun de ceux qui parlent de cette tapisserie l’a
vue, et si elle a vraim ent existé ! Mais c’est en somme Expilly
qui paraît le plus précis. On ne s’attendait guère, il est vrai, à
voir Raphaël en cette affaire ; m ais l’on com prend sans peine
qu’il s’agissait d’une de ces représentations de l’antiquité

�2(50

MICHEL CLERC

rom aine, de ces scènes de triom phes rom ains, chers à la Renais­
sance depuis Mantegna, et qui n ’avait d’autre rapport avec la
campagne de Marins que le hasard qui l’avait fait échouer dans
le château des seigneurs de Pourrières. Rem arquons en passant
que Saint-Vincent, qui, probablem ent, quoi qu’il en dise, ne l’a
lias vue, a eu soin de la dater d’un temps où, d’après lui, le
m onum ent était également intact.
De même, il prétend que les arm oiries de Pourrières rem on­
tent à la fin du xive siècle, toujours pour le même motif, pour
que ces arm oiries soient antérieures à la tapisserie et dérivent
par conséquent directem ent du m onum ent. Mais M. de Bresc,
dans son Armorial des villes de Provence, ne donne d’arm oiries à
Pourrières qu’à p artir de la fin du xv° siècle, et encore convient-il
d’ajouter qu’il ne fournit aucun document à l’appui de cette
assertion. Il ne produit en effet qu’une pièce de 1722, à savoir
un cachet où est gravée une pyram ide avec trois soldats, et il
ajoute seulem ent que le cachet doit être plus ancien (pie l’acte où il
figure. Gilles enfin, se référant à un m anuscrit d’Augard, aux
archives de Pourrières, reconnaît que cette ville n ’a pris d’arm oi­
ries qu’en 1697, et a adopté la pyram ide pour rappeler celle qui
avait existé dans son terroir.
Nous adm ettrons cependant, pour un m oment, que tout cela
soit exact : qu’il a existé au xv° siècle à Pourrières une pyram ide
telle que celle qu’on nous décrit, ornée du bas-relief en question;
que la tapisserie était du xv° siècle, et que les arm oiries de
Pourrières datent du xivc. Qu’est-ce que cela prouve, et quel
rapport y a-t-il entre tout cela et Marins ? Si la pyram ide a existé,
elle n ’a pu être (comme l’avait fort bien vu le chanoine Castellan)
qu’un m onum ent funéraire rom ain : c’est un type fort connu,
im ité par les Rom ains des m onum ents qu’ils avaient vus en
Egypte, et par conséquent postérieur à l’occupation de ce pays,
autrem ent dit au temps de Marins. Le spécimen le plus connu
de ce genre est le tombeau de G. Cestius à Rome, qui est du
tem ps d’Auguste.
Passons au bas-relief. Pour Bouche et de Haitze, on y voyait
trois Jiommes soutenant un bouclier en forme c}e tuile. F auris y

�MARIES EN PROVENCE

261

met un quatrièm e personnage, debout sur le bouclier ! C’est-àdire qu’il se représente un général rom ain triom phant comme
un chef barbare porté sur le pavois. Jam ais une pareille scène
n ’a figuré sur un m onum ent rom ain : si le m onum ent a existé,
et s’il était antique, il a été m al com pris et mal décrit. Mais je
croirais volontiers que c’est un vers du passage de Sidoine
Apollinaire que j ’ai déjà cité, qui a donné naissance, par une
fausse interprétation, à cette idée du pavois : Ereclum et Marium
cadente Cimbro.
Peut-être possédons-nous des fragm ents de ce fameux basrelief (1). Sur le nouveau plan de la ville d’Aix, d’Esprit
Devoux (1762), est décrit un bas-relief « en m arbre grec, de cinq
pieds de longueur et quatre pieds un pouce de hauteur, trouvé
auprès des ruines de la pyram ide triom phale de Gains Marins,
le long de la rivière de l’Arc, dans la plaine appelée depuis lors
de la Victoire qui est auprès de la ville d’Aix, où ce bas-relief a
été placé dans la cour de la m aison de M. le baron de GaillardLonjum eau, seigneur de Ventabren (2) ». Millin le décrit en ces
term es : « Il est occupé dans le m ilieu par des cannelures
sinueuses ; aux extrémités sont les génies du Sommeil et de la
Mort qui éteignent leurs flambeaux. On a écrit dessus : Partie
du m onum ent élevé par Marius après la défaite des Cimbres (sic).
Cette indication renferm e une erreur m anifeste ; ce m onum ent
est le devant d’un sarcophage qui, d ’après la forme des canne­
lures et le style des ligures, doit être du m c siècle de notre
ère (3). »
Ce bas-relief, ou du m oins des fragm ents reconnaissables de
ce bas-relief, se voient aujourd’hui au Musée d’Aix (4). Il n’v a
(1) Je dis peut-être, parce que, selon Expilly, qui écrit en 17(58, le bas-relief
dont les fragments sont aujourd’hui au musée d’Aix aurait été « déterré
réeemment » et n’aurait pas, par conséquent, été connu ni de bouche ni de
de Hailze ; à moins qu’il ne soit resté longtemps sur place avant d'être trans­
porté à Aix, où l’on aura pu croire que l’on venait seulement de le découvrir.
(2) Gaillard-Lonjumeau l’a d’ailleurs publié lui-même dans son album
Antiquités de la Ville d'Aix, 1760.
(il) Voyage, il, 241.
(4) Gibert, Catalogue du Musée d'Aix, nts 289 à 291.

�262

MICHEL CLERC

aucun m otif d’en révoquer en doute la provenance. Or, comme
le dit Millin, c’est bien un sarcophage; il peut donc provenir,
sinon de la pyram ide, du m oins d’un tom beau voisin. Main­
tenant, comm ent expliquer la confusion faite par les érudits,
entre ces figures symboliques encadrant des cannelures et des
hommes soutenant un bouclier? Je n ’oserais indiquer celte
hypothèse, si je ne connaissais un exemple d’erreur encore plus
surprenant : l’Aphrodite à la colombe trouvée à Marseille
(aujourd’hui au Musée de Lyon), statue en marbre, nous est
donnée par Grosson comme étant en bronze et tenant une
chouette! (1) P artant de là, je ne considère pas comme im pos­
sible que l’on ait pris pour une tuile cannelée la partie centrale
du bas relief, et pour des porteurs les figures d’angles (2).
En définitive, ce m onum ent est situé près d’une voie
rom aine, comme l’étaient si souvent les tom beaux rom ains. Ce
n’était point un m onum ent triom phal ; étant donné le plan, ce
ne peut avoir été un arc. Il est possible, quoique non dém ontré,
que c’ait été une pyram ide, ou, tout sim plem ent, un petit m onu­
m ent rectangulaire, entouré de la m urette d’enceinte lim itant le
terrain consacré. C’est le tom beau d’un inconnu, l’inscription
ayant disparu ; et il date certainem ent de l’Em pire.
(1) Cette statue, d'ailleurs, joue de malheur : Clarac (il0 1290 B, pl. 626 A),
la place au Musée Britannique !
(2) Quant au fameux proverbe soun 1res a poin ta un téoiilé, je me demande
s’il n’en faut pas chercher l’explication dans un tableau qui se trouvait, avant
la Révolution, dans la salle des Gardes de l’Hôtel de Ville d’Aix, et qui nous
a été conservé par la gravure (Cabinet des Estampes de Marseille, n° 667 ; Cf.
Achard, Description, p. 72 de l’introduction, due à C. F. Bouche). Il repré­
sentait les trois ordres par trois personnages, désignés sous les noms
d'Eglise, Noblesse, Tiers-Etat, qui supportent un écusson en forme de cœur,
sur lequel est figuré un personnage agenouillé devant un crucifix, avec le mot
Provence dans le champ. Le Tiers-Etat, un paysan, entouré de ses instru­
ments de travail, porte l’écusson sur les épaules et ploie sous le faix, tandis
que les deux autres personnages le soutiennent à peine d’une main. Ce qui
fait le plus grand intérêt de cette allégorie satirique, c’est que le tableau, à en
juger par le costume des personnages, remontait certainement au xvi» siècle.
Maintenant quel rapport pouvait-il y avoir entre ce tableau et Pourrières ?
Peut-être avait-il été, avant d’arriver à Aix, dans ce château des Glandevès où,
d’après Expilly, il paraît y avoir eu des amateurs de curiosités et d’objets
anciens.

�MARIUS EN PROVENCE

263

M. H. de Gérin-Ricard y a récem m ent effectué des fouilles,
qui, comme il fallait s’y attendre, n ’ont pas donné grand
résultat (1). Il en résulte cependant avec certitude que le m onu­
m ent n ’a pu être un « arc de triom phe »; m ais l’auteur ne croit
pas non plus que c’ait été un tom beau ; il partage, d ’ailleurs, l’avis
général, à savoir qu’il affectait la forme pyram idale, sur base
non carrée, m ais rectangulaire. Le principal argum ent que l’on
invoque à l’appui de celle opinion est l’existence, dans le village
même de Pourrières, d’une fontaine, dite la Fontaine-Vieille, et
qui présente, en effet, cette forme. La « tradition » veut que
cette fontaine ait été construite avec des pierres provenant du
« m onum ent triom phal » de M arins, el sur le même modèle, en
petit toutefois, car une pyram ide élevée sur les fondations de la
ruine s’élèverait à 12 m ètres au m oins, tandis que la fontaine
n’en à que 3,50. Or, pour moi, ces pierres n’offrent pas l’aspect
de pierres antiques; de plus, la fontaine porte deux dates, 1575
et 1631, indiquant sans doute l’une, la construction, et l’autre,
une réparation im portante. Mais, en 1575, nous l’avons vu le
« m onum ent de M arius » était rasé au niveau du sol, comme
aujourd’hui et sans doute depuis un temps im m ém orial. Comment
donc aurait-on pu songer à en faire une reproduction à P our­
rières (2) ? Je croirais plutôt que c’est la forme pyram idale de la
fontaine de Pourrières qui a suggéré aux érudits du xvi° siècle
l’idée d’une pyram ide sur le bord de l’Arc.
Comment a-t-on pu arriver, en somme, à faire de cet hum ble
m onum ent un m onum ent triom phal de M arius? On voit la
légende prendre corps peu à peu et se développer. Pour Solier,
il y avait deux trophées, détruits de son tem ps; Bouche a
entendu parler de bas-reliefs; puis Achard restitue le m onu­
m ent en forme de pyram ide ; enfin F auris (1e Saint-V incent
(1) Bullelin Archéologique, 1902, Les pyramides de Provence.
(2) Solier, qui écrit .avant 1575, ne mentionne naturellement pas la fontaine
de Pourrières. Il dit bien que les pierres du monument avaient été emportées à
Trets et à Pourrières; or, pourquoi aurait-on emporté ces pierres, si ce n'est
pour les utiliser, et qu’aurait-on fait, pendant plusieurs années, avant de
construire la fontaine, de matériaux d’une coupe particulière, inutilisables
pour toute autre construction qu’une pyramide?

�264

MICHEL

CLEIÎC

arrange à sa guise le bas-relief et lui donne un sens. Ce travail
vient d ’être complété par M. Bérenger-Féraud, de la façon que
voici. C’est la population reconnaissante qui a élevé à Marius un
m onum ent triom phal, pour lequel les Massaliotes ont sans
doute fait une partie des frais. Ce m onum ent représentait trois
guerriers, « un soldat rom ain, un auxiliaire (!) m assaliote, un
partisan celto-lygien », portant un bouclier sur lequel Marius
est placé, dans l’attitude triom phale des chefs barbares. On le
porte sur le pavois, pour rappeler qu’il a vaincu des barbares.
Mais Svlla fit décapiter le m onum ent, et les trois soldats restè­
rent portant un bouclier vide, q u ’on prit dès lors pour une tuile,
Enfin, il fut détruit par le temps et rem placé par une pyram ide,
avec trois soldats à la base, d’où est venu le dessin de la tapis­
serie ; et c’est vers la fin de l'Em pire, ou même au com m en­
cement du moyen âge, qu’a eu lieu cette réfection !
Dans tout cela, il n ’y a pas trace d’une tradition populaire
ayant conservé le souvenir du m onum ent et de sa signification.
D’ailleurs, il n ’en est jam ais ain si; c'est depuis une centaine
d ’années seulem ent que nous savons d’une façon positive que
les pyram ides d’Egypte sont des tombeaux ; la tradition n ’en
savait rien. Et nous n’avons aucune tradition relative aux m onu­
m ents d’Orange, de Saint-Rem y, de Cavaillon, de Carpentras,
de Vernègues, qui sont bien plus im portants que celui de Pourrières. Cette prétendue tradition n ’est pas autre chose qu’un
travail de reconstitution fait par les érudits locaux depuis le
xvic siècle, les uns de bonne foi, mais ignorants et sans critique,
comme Solier et Bouche, les autres également sans critique,
m ais aussi sans bonne foi, comme F auris de Saint-Vincent.
Amenés à placer à cet endroit, grâce à diverses considérations,
dont je parlerai plus loin, le cham p de bataille de M arius, ils ont
voulu à tout prix en retrouver des vestiges m atériels; or, il n ’y
avait point, dans toute la région, d ’autre m onum ent d’apparence
ancienne que celui-là. Et plus ils sont éloignés de la source de
celte prétendue tradition, plus ils sont affirm atifs et détaillés.
Solier s’exprim e en termes très vagues, et n ’a rien vu; Bouche a

�MAIÎIUS EX PHOVENCE

265

vu des débris et parle du reste par ouï dire; F aillis en parle
comme s’il l’avait vu et le restitue.
En même tem ps, le m onum ent devient la preuve que la
bataille a eu lieu là. Enfin, tout cela, pris dans les ouvrages de
Faill is, est recueilli par la Statistique, qui, pourtant, il faut le
reconnaître, exprime des doutes; et la popularité de la Slalislique en fait désorm ais, depuis tantôt un siècle, un article de
foi.
Il va sans dire que Gilles admet l’existence du m onum ent
triom phal de Fourrières. Mais cet unique m onum ent ne lui a pas
suffi, et il a retrouvé, là comme dans la région des Alpines, bien
d ’autres vestiges du passage de. Marius. C’est d’abord le bûcher
oïi M arius a brûlé les arm es teutonnes ! Il.se dressait à cinquante
m ètres au nord-ouest du m onum ent : « II y a là un amoncel­
lem ent de débris de terre calcinée mêlée de briques et de poteries
de toute sorte.... L’aspect change encore si on se rapproche de
l’escarpem ent qui surplom be le lit de la rivière, car ici le doute
et l’incertitude ne sont plus perm is ; les débris de toute nature,
poteries fines, coulées de fer, de cuivre, de plomb, objets entiers
que le feu n ’a pu attaquer, tout prouve qu’un riche butin a été
dévoré là par le feu ; nous avons rapporté de notre découverte,
en m oins de tem ps q u ’il n’en faut pour l’écrire, de nom breux
spécim ens de tous ces objets, et, entre au li es, une coulée de
plom b pesant plus de trois kilogramm es #. (1).
Or, Gilles sait et dit lui-même que la Petite Pugère est la Tegulala des itinéraires rom ains, située à 13 milles de Tourves, à
16 d’Aix. Tout le sol, sur un assez grand rayon, y est couvert de
fragm ents de poteries; q u ’ont-elles à voir avec des arm es et des
arm ures? Ce sont tout sim plem ent les vestiges d’une im portante
tuilerie, qui a fonctionné là pendant des siècles.
Plus tard, en 1895, Gilles a été frappé du caractère archaïque
(d’après lui) d’un cippe du Musée Borély (2). C’est un petit
(1) Campagne de Marius dans la Gaule, p. 124.
(2) Le deuxième trophée de Marius à fourrières,

�266

MICHEL CLERC

m onum ent rectangulaire couvert de trophées d’arm es en relief.
Sur la face extérieure, un torques gaulois est posé sur le col
d’une cuirasse qui simule une poitrine hum aine et sur laquelle
on a ciselé un semis de petits points triangulaires. A utour, sont
groupés deux épées dans leurs fourreaux et avec leurs baudriers
m unis de boucles; un casque; une rondache, dont le décor
consiste en lignes courbes rayonnant autour de l’umbo ; deux
trom pettes; deux javelots; un bouclier concave, qui a pour
épisème le foudre, et un autre, de forme hexagonale, décoré de
rinceaux gravés. La face latérale droite a pour ornem ent un
carquois rem pli de flèches ; une épée ; un poignard, dont le
m anche se term ine en tète d’aigle; un arc et une bipenne; une
pelle d’amazone, décorée d’un fleuron ; deux boucliers ovales,
couverts de rinceaux. Sur la face latérale de gauche sont sculp­
tés : un casque à panache ; une épée dans son fourreau et avec
son baudrier orné de quatre franges, dont chacune se term ine
par une pendeloque façonnée en feuille de lierre; un poignard,
un javelot, une lance et deux boucliers, l’un concave, l’autre
hexagonal (1).
L’attribution de ce m onum ent à Marins par Gilles repose sur
sa provenance. Or le catalogue le donne comme trouvé sur la
roule d’A ix à Toulon. Gilles n ’en a pas demandé davantage, et
déclare que « comme le lieu de départ n’est pas désigné, nous
devons croire que c’est sur la route d’Aix à Toulon par SaintMaximin, qui passe par les Pégères, c’est-à-dire au pied des
deux m onum ents 1 » D’autre part, « ce bas-relief ne peut s’appli­
quer au trophée pyram idal de la Grande Pégère, cette forme ne
com portant pas de décoration sculpturale; m ais elle concorde
au contraire avec celui de la Petite Pégère ( 2 )... Les deux
trophées île Pourrières, placés l’un à l’est, l’autre à l’ouest de la
plaine, sont donc les lim ites entre lesquelles la bataille eut
lieu.... et si nos troupes ont battu au cham p ju sq u ’en 1848 en
passant devant ces trophées (je remarque en passant que le second
(1) Catalogue Trottiner, il0 153.
(2) Ce que Gilles appelle ainsi, c’est la pierre portant la prétendue inscrip­
tion MART.

�MARIUS EN PROVENCE

267

était déjà an Musée en 1808) c’est que les Provençaux, en évoquant
ces grands souvenirs, ne sont pas des visionnaires, comme le
prétend M. D esjardins, m ais qu’ils ont conservé les antiques
traditions que leur ont léguées leurs pères. »
Ce nouveau m onum ent m arien, c’est, naturellem ent, le second
trophée dont parlent Sidoine Apollinaire et aussi Solier, saut que
Gilles transform e en 1200 pas les 200 dont parle ce dernier. Et
tous les caractères de la sculpture en dém ontrent la haute
antiquité.
Or tout cela repose sur une m éprise. C’est à Millin que l’on a
em prunté la provenance du m onum ent parce qu’on a lu légère­
m ent le passage où il en parle, en décrivant le m usée de
Marseille, et qui est ainsi conçu : « Un masque tragique en
pierre, qui a été trouvé sur le chemin de Toulon en 1803; une pierre
carrée chargée d'armes habilement groupées.... » (1). On voit que
c’est le m asque qui provient du chem in de Toulon (à Marseille
et non à Aix), et non le trophée, dont la provenance demeure
inconnue.
J ’ajouterai que, parm i les arm es qui le décorent, le torques
est gaulois, la trom pette germ anique ; et la bipenne est l’arm e
des Vindéliciens, population de la région du haut Danube,
soum ise par Tibère, auquel on pourrait donc avec quelque
raison attribuer ce fragm ent de m onum ent triom phal.
Ainsi s’évanouissent tous les prétendus m onum ents de la
victoire de M arins, depuis le problém atique Château du Diable
de Pitton, ju sq u ’à la dernière trouvaille de Gilles, et y compris
le plus célèbre, le plus universellem ent reconnu, la prétendue
pyram ide de Fourrières. En fait, personne n’a jam ais vu là que
ce ([lie nous y voyons nous-m êmes : des ruines inform es.
Faut-il s’étonner qu’il en soit ainsi ? Nullem ent, et le contraire
serait beaucoup plus surprenant. Dom itius et Fabius ont eu des
m onum ents triom phaux en Provence, parce qu’ils y sont restés
après leurs victoires, et qu’ils les ont élevés eux-m êmes. Marius
(1) Vogage... n i, 1G2.

�268

MICHEL CLEllC

est parti aussitôt, et n’est plus jam ais revenu. Qui donc aurait
élevé ces m onum ents? Aix n’était alors qu’une bourgade, ce
n’était pas encore une colonie rom aine ; et autour d’Aix il n’y
avait évidemment que des villages. Et dans quel intérêt les
aurait-on élevés? Ce n’est pas la reconnaissance qui a fait
édifier les m onum ents de ce genre, c’est l’intérêt et la flatterie.
On en élèvera partout à l’em pereur vivant, m ais pas à un chef
de guerre, qui, une fois parti, n’est plus l ien pour les indigènes.
On comprend très bien que Marius ait eu des m onum ents à
Rome, à Arpinum, et encore avait-il élevé lui-mêm e ceux de
Rome ; il n’y a pas, en réalité, de raisons pour qu’il en ait eu en
Provence. Ou plutôt, le véritable m onum ent de sa victoire, son
trophée, pour parler comme les érudits du xvic siècle, c’a été le
colossal bûcher fait des armes amoncelées des Teutons et des
Ambrons, que le consul enflamma lui-mêm e devant toute
l’armée rangée en bataille, symbole saisissant et tragique de
l’entière destruction de ces hordes barbares devant lesquelles
Rome avait tremblé durant plusieurs années.
Mais une nouvelle question se pose alors à nous : pourquoi
tous les érudits provençaux, anciens et m odernes, sont-ils
d’accord pour placer ce m onum ent triom phal ou ces m onum ents
triom phaux dans la région de Fourrières, même ceux qui,
comme de Hailze, admettent que la grande bataille a eu lieu
sous Aix? Cela ne vient nullem ent, chez eux, de ce que l’étude
topographique et stratégique des lieux les a am enés à placer à
Fourrières, soit les deux champs de bataille, soit au m oins le
dernier. Cela vient uniquem ent de deux étymologies, celle des
noms actuels du village de Pourrières et de la m ontagne SainteVictoire ; ces deux noms ont paru indiquer rem placem ent du
cham p de bataille, et, une fois cela adm is, ils en ont déduit tout
le reste.
Quelle est donc la valeur de celle théorie ? Nous trouvonsnous en présence d’étymologies concluantes, et de nom s vrai­
ment traditionnels ?

�MARI US EX PROVENCE

3. —

269

LES NOMS DE LIEUX ET LES NOMS ])'llOMMES

Il est adm is aujourd’hui par loul le m onde, non seulem ent
par les érudits locaux et l’opinion populaire en Provence, mais
par les auteurs d’histoires générales, Amédée T hierry, Duruy.
D esjardins, etc., que le nom de Fourrières est dérivé du has latin
Putridarias. qui viendrait lui-même de Campi putridi, et ferait
allusion au fait raconté par Plutarque, à savoir que la plaine de
T rets aurait été engraissée des cadavres des Teutons, et que le
nom de la m ontagne Sainte-Victoire est la forme christianisée du
nom du m ont delà Victoire, nom que cette m ontagne aurait reçu
dans l’antiquité en souvenir de la victoire de Marins.
C’est F auris de Saint-Vincens qui a, non pas émis cette double
assertion, m ais qui lui.a donné sa forme définitive dans sa
Notice sur les lieux de Provence où les Cimbres... oui êlé vaincus
par Marins (1814).
« Une charte, souscrite à Marseille, le jo u r des ides de juin,
de la deuxième année du règne de Conrad, copiée parM . de Ilailze
'dans le cartulaire de Saint-Victor, contient une donation du
comte Guillaume à l’abbaye de Saint-V ictor de Marseille, d’un
dom aine quod est in campo de Putridis, prope monlem qui dicilur
Victoriæ, vel Santo Venturi. Putridi est l’étymologie de P ourrières. C’est à l’extrém ité du territoire de Fourrières qu’est la m on­
tagne de la Victoire, mous Victoriæ, qui, dans les has tem ps, fut
nom m é mons Sanciæ Victoriæ. On consacra alors au culte chré­
tien un temple que M arins avait fait élever au somm et de celle
m ontagne, et Sainte-Victoire fut nommée la patronne de ce
tem ple. La m ontagne fut appelée en provençal Santo Vittori, et
par corruption Santo Venturi. Lorsque les gens de m er sont tout
prêts à entrer dans la rade de Marseille, ils aperçoivent le sommet
de celte m ontagne, et s’écrient alors : tou delubre de la Vittori !
Delubre en provençal signifie tem ple » (1).
(1) Ce passage j u mémoire de Saint-Vincent a servi de guide à peu près
pnicjue à Amédée Thierry pour son récit de la bataille d’Aix. L’historien a répété,

�270

MICHEL CLERC

Je n’hésite pas à déclarer qu’il y a dans cette page autant
d’erreurs que de mots, et, ce qui est pis, d’erreurs volontaires.
En voici les preuves.
D’abord, le mot délabré n’a nullem ent en provençal le sens que
lui attribue Fauris, qui pourtant savait le provençal. Frédéric
Mistral, dans son poème du Rhône, traduit délabré par réservoir
des monts (pour l’eau). Dans son Trésor du Félibrige, il le tra ­
duit par : moyen ou agent de délivrance, et il ajoute : « Nom de
lieu, qu’on rencontre dans les montagnes, et qui s’applique aux
endroits par où les torrents font brèche. Loa délabré doù mount
Venturi, quartier du mont Sainte-Victoire. Les m arins l’appellent
eux-mêmes délabré : Délabré es un signau de m ar ». Il y a,
ajoute-t-il, un autre delubre à Saint-Remy, près des ruines de
Glanum, et d’autres exemples encore.
Pour Pourrières, je crois, ju sq u ’à nouvel ordre, que l’étymo­
logie Putridarias a été lancée formellemenl par F auris ; on ne la
trouve en effet ni dans Solier, qui en donne tant, ni dans de
Haitze. Elle lui a été évidem ment inspirée par le passage de
Plutarque que j ’ai indiqué. La charte qu’il apporte à l’appui de
cette étymologie eu est évidemment une preuve excellente... si
elle est authentique. Il en donne, ou du m oins prétend en donner
la date exacte. Mais il y a, du dixième au treizième siècle, cinq
rois de Germanie, ou empereurs d’Allemagne, du nom de Conrad :
Conrad I, roi de Germanie, de 911 à 918; Conrad le Pacilique,
roi d’Arles, monté sur le trône en 987, et Conrad le Salique, roi
de Germanie en 1024, et roi d’Arles en 1033. La charte serait
donc de 938, ou de 1025, ou encore, de 1034. Or il y a aussi deux
comtes de Provence du nom de Guillaume, Guillaume Ier, de 9(58
à 992, et Guillaume II, de 1008 à 1018. On le voit, il n ’y a pas de
en les amplifiant, les assertions du prétendu érudit local, non seulement sans
songer à les vérifier, mais sans même prendre la peine de jeter les yeux sur
une carte : « Un temple fut construit et dédié à la Victoire, sur le sommet
d’une petite montagne qui bordait la plaine vers le levant, et où, selon toute
apparence, Marius avait offert son sacrifice (faction de grâce » [Histoire des
Gaulois, n, p, 22S). — Or cette petite montagne se dresse, et presque à pic, sur
la plaine, à plus de mille mètres, et cette plaine, elle la borde, non au cou­
chant, mais très exactement au nord !

�U

MARIUS EN PROVENCE

27]

concordance possil)lc entre leurs dates et celles des trois
prem iers Conrad (1).
Adm ettons qu’il s’agisse, non de comles de Provence, m ais de
vicomtes de Marseille ; l’erreur serait excusable. Il y a quatre
vicomtes qui se succèdent, de 940 à 1047. Ce pourrait être Guil­
laum e II, 940, ce qui donnerait la troisième année du règne de
Conrad Ier, ou Guillaume IV, 1037, ce qui donnerait la cinquième
année du règne de Conrad II. Q uant aux deux derniers Conrad,
em pereurs d’Allemagne, en 1138 et en 1250, outre qu’ils n ’ont
plus de rapport avec la Provence, à ces deux époques il n’y a
plus de Guillaume, ni en Provence ni à Marseille.
La charte serait donc du dixième ou de l’onzième siècle, et,
dans tous les cas, la date en est donnée inexactem ent. Elle a été
reproduite, d après F auris uniquem ent, par la Statistique, par
T iran, par Gilles, par tout le monde ; Tiran la fait du treizième
siècle, je ne sais pourquoi, ni lui non plus, sans doute.
Or cette charte, je m ’en suis longuem ent assuré, ne ligure pas
dans le cartulaire im prim é de Saint-Victor, ni dans les pièces
inédites du même cartulaire qui sont aux archives des Bouchesdu-Rhône. Elle n’est pas davantage, ce qui est plus grave, dans
les papiers de de Haitze, où prétend l’avoir prise Fauris, papiers
qui sont les uns à la bibliothèque Méjanes, les autres à celle de
Marseille, notam m ent dans les cahiers I et IV, qui sont précisé­
m ent des recueils de chartes. Et il est au m oins étrange que de
Haitze n’en parle pas dans son histoire d’Aix !
Après bien des recherches inutiles, j’ai trouvé dans l’exem­
plaire du Dictionnaire d’Achard de la Bibliothèque Méjanes, au
m ot Pourrières, une note m anuscrite, où celte charte est m en­
tionnée, et où l’auteur de la note dit qu’elle est citée par Solier !
Inutile de dire qu’elle ne se trouve pas plus dans les papiers de
Solier que dans ceux de de Haitze. Le savant conservateur delà
Méjanes, M. Edouard Aude, consulté par moi, me déclara, au
prem ier coup d’œil, que l’écriture de la note était, à n’en pas
douter, celle de F auris de Saint-Vincent ! J ’estime que voilà la
('.) Voir de Mas Latrie. Trésor de chronologie.

�272

MICHEL

CLERC

preuve failo, cl F aillis pris en flagrant délit (1). La fameuse
phrase a été fabriquée de toutes pièces par lui, et la charte n ’a
jam ais existé. La supercherie est d’ailleurs grossière, et il est
assez surprenant que, authenticité de la charte mise à part, on
ait si longtemps accordé créance à l'étymologie elle-même, et
aux conséquences qu’en lirait F auris.
En soi, l’étymologie n’a assurém ent rien d’absurde. Mais il y
en a une autre possible, que Mistral, avec sa vaste érudition et
son sens critique des plus éveillés, car il y a en lui un savant
auquel le poète n’a pas l’a il fort, a vue et indiquée dans le Trésor
du Félibrige ; Pourriero, bas latin, Porreiræ, Porreræ, Porreriæ ;
étymologie, pourri ; mais peut-être aussi porri, lieu où abondent les
poireaux. L’étymologie est moins noble assurém ent, m ais au
moins aussi vraisemblable. Mais, qu’elle ait ou non ce sens
étymologique, la forme Porreira est prouvée par une foule de
textes, et cela à partir de l’onzième siècle. En voici quelques-uns :
Cartulaire de Saint-Victor : 12 textes, s’espaçant de l’onzième
au quatorzième siècle :
Onzième siècle :
lia (104(&gt;) : ad Porrerias, deux fois.
2&lt;S’.9 (1050) : ad Porrerias.
(1)
Fauris de Saint-Vincent me paraît avoir eu l'habitude d’attribuer à
d’autres les assertions aventureuses dont il était le propre auteur. Seulement
il avait soin de les toujours puiser soi-disant dans des documents manuscrits,
et non imprimés, pensant sans doute qu'on n’irait pas vérifier. C'est ainsi qu’il
attribue à Peiresc le racontar absurde que voici : « Un des noms des peuples
du Nord qui ont été défaits par Marins.s’est perpétué en Provence d’une
manière assez singulière. Les paysans des environs d’Aix disent quelquefois à
leurs bêtes de charge, pour les exciter à marcher très vile : Ambrons, Ambrons !
Ils ne comprennent pas ces mots qu’ils prononcent. Peiresc, dans une lettre
à Gassendi, remarque qu’ils les répètent machinalement parce qu’ils les ont
entendu prononcer à leurs pères, et ainsi en remontant jusqu’aux temps des
batailles livrées par Marins aux peuples du Nord ; que cela se rapporte à ce
que dit Plutarque, que ces peuples s'excitaient à charger l’ennemi et à faire
une marche précipitée par ces mots, Ambrons, Ambrons, qui était le nom
d'une de ces nations que combattit et que vainquit Marius ». (Notice sur les
lieux de Provence, p. 12).
Ilien de pareil ne se trouve actuellement, bien entendu, dans la correspon­
dance de Peiresc et de Gassendi, et il serait bien surprenant qu’une letlrc
vue par Fauris ne fût pas parvenue jusqu’à nous (Voir Tamizev de Larrocjue,
L e ttr e s de P e ire s c .

iv),

�MARIES EN PROVENCE

273

121 (1065) : in Icrrilorio de Porrerias.
22't (1098) : ecclesia sancti T rophim i de Poreires.
848 (1113) : ecclesiatn parochialem de Porreriis.
Douzième siècle :
805 (1116) : témoins, Raim undo de Porreras, Rainaldus
de Porreras, Fuleo de Porreras.
807 (1117-1126) : témoins, R aim undus de Porreriis,
Rostagnus de P o rre riis, Rainaldus de
Porreriis.
814 (1136) : ecclesiam parochialem de Porreriis.
803 (1138) : Rostagno de Porreriis.
Treizième siècle :
Cartulaire des Baux, 159 (1213) : castrum deP orreiras.
Carlulaire de Saint-V ictor,946 (1223):R ainaudus de P orreriis;
in C a s t r o de Porreris.
Quatorzième siècle :
1131 (1337) : Vesianus de Porreriis.
Si, à p artir de l’onzième siècle, Pourrières s’appelle Porreira,
il n’a pu s’appeler de P utridis au dixième : quand placerait-on
la forme interm édiaire Putridarias ?
Si, au lieu de chercher l’étymologie de Pourrières, on avait
recherché comm ent s’appelait celte localité dans la série chro­
nologique des docum ents dont nous disposons (comme l’a fait
M istral), on aurait coupé court à cette pseudo-tradition.
Le nom de Sainte-Victoire est plus im portant que celui de
Pourrières : il rem onte bien plus h au t, et il est bien plus
significatif.
D’après F auris de Saint-Vincent, la m ontagne se serait appelée
dans l’antiquité Mons Vicloriæ, nom qui aurait été transform é
par les chrétiens en Sainte-Victoire.
En fait, nous connaissons dans l’antiquité une m ontagne qui
s’appelait Mont de Ici Victoire, mous Victoriæ, montagne qui se

�274

MICHEL CLERC

trouve en Espagne citérieure, près de l’Ebre (1) : nous n ’en
connaissons pas d’autres. C’est donc, pour la montagne proven­
çale, une simple hypothèse, et non pas un fait acquis.
Cette hypothèse n ’a rien en soi d’invraisem blable. Il y a en
effet, dans la Gaule Narbonnaise, un nom bre relativem ent consi­
dérable d’inscriptions relatives à la déesse Victoire, treize, dont
une à Nîmes, une à Aix, et les onze autres dans des pays où il
n’y avait pas de colonies romaines, à savoir de petites bour­
gades, ou des sanctuaires ruraux, perdus dans les montagnes,
comme Voix, Em brun, Gap, le Pègue, Aoste des Allobroges, la
Bâtie-Montsaléon, Chatellard dans la vallée de Barcelonnette,
Villeneuve près du lac Léman (2).
Il devient im m édiatem ent probable, par cette seule énum é­
ration, qu’il s’agit là, non pas de la divinité rom aine de la
Victoire, mais d’une divinité gauloise locale. O r, des treize
inscriptions mentionnées, six se trouvent dans la région des
Voconces, et la principale divinité de ce peuple était la déesse
Andarta, dont le principal sanctuaire était à Die. Celte A ndarta
des Voconces ne serait-elle pas devenue, lors de la rom anisation
du pays, la Victoire rom aine ? Pour peu que celte déesse gauloise
offrît quelques uns des traits qui caractérisent la Victoire, l’assi­
m ilation aurait été facile. Un passage de Dion Cassius, heureu­
sement cité par C. Jullian, apporte la preuve de cette hypothèse.
L’historien grec rapporte en effet que, lors de la campagne faite
par les Romains en 61 contre les Bretons (qui étaient des Celtes),
ceux-ci sacrifiaient surtout dans les bois de ’ASpâmr,, ’Avopdcrr/]
ou ’AvSav/i, car c'est ainsi qu’ils appellent la Victoire.
A ndarta peut donc être une vieille divinité gauloise de la
victoire, qui, à l’époque rom aine, se serait confondue avec la
déesse rom aine répondant à la même conception, et qui aurait
fini par traduire son nom en latin. Les exemples de cas de ce
genre abondent dans l’histoire de la religion gauloise.
(1) Tite Live, xxiv, 41.

(2) Pour tous ces textes, je renvoie en bloc à l'excellent article de C. Jullian,
Notes gallo-romaines, i, Sainte-Victoire, (Revue des Études anciennes, 1899),
article que je résume ici.

�MARIUS EN PROVENCE

27»

Or, à Voix, où l’on a trouvé une des inscriptions en question,
sainte Victoire est honorée comme patronne de temps im m é­
m orial : il est donc possible que le culte chrétien ne soit là qu’un
souvenir et une transform ation du culte ancien, et que la déesse
soit devenue au moyen âge une sainte, ou, si l’on veut, se soit
confondue avec la sainte du même nom. De cela encore, les
exemples abondent.
De tout cela il résulte en somme que le nom chrétien actuel
peut venir de l’ancien nom païen. Mais il ne s’ensuit pas du tout
que ce culte ancien de la Victoire ait été un culte com m ém oratif
de tel ou tel événement particulier et local, de telle ou telle
victoire ; c’était le culte général d’une déesse, de caractère soit
local, soit même général chez les Gaulois, comme semble l’indi­
quer le texte de Dion Cassius.
N’en serait-il pas de même pour Sainte-Victoire ?
Depuis quand la montagne s’appelle-t-elle ainsi ? G. Ju llian
cite un E xtrait d’un ancien inventaire dressé entre 1772 et 1790
(aux Archives départem entales des Bouches-du-Rhône). Il porte,
à la date du 17 janvier 1484, ceci : nouveau bail à Etienne
Reinaud, du vallon forçai, à l’ubac Sainte-Victoire (1).
C’est là, ju sq u ’à nouvel ordre, la m ention la plus ancienne que
nous connaissions du nom de Sainte-Victoire.
Mais cet inventaire, copié vers 1772 au plus tôt, a-t-il conservé
les formes authentiques des nom s propres, et ne les a-t-il pas
rajeunis, en les écrivant comme on les écrivait au xvm e siècle?
C’est plus que douteux, et nous allons voir qu’en deux autres
passages, l’un daté de 1336 et l’autre de 1462, nous trouvons pour
le même nom une forme différente.
Il paraît certain que Solier (1572) connaît le nom de Sainte-Vic­
toire : « De Rupe Victoriæ... eam vulgo a virgine vitæ sanctitate
conspicna, quæ ibi m onasticam degerit vilain, Venturiam dictarn
fabulatum est (unde Santo Aventure vulgo dicitur) ; rerum vero
antiquarum penetralia diligentius inquirentibus, eo sententiæ
(1) Un vallon forçai ou fourcal est un ravin qui traverse complètement une
montagne ; l'ubac est le Nord ; voir Mistral, Trésor du Félibrige, s. v.

�MICHEL CLERC

jam pridem itum est rupem liane non a V enluria virgine, sed e
Marii Victoria fuisse denom inatam . — Au sujet du rocher de la
Victoire... on raconte dans le vulgaire qu’il fut nom mé Venture
du nom d’une vierge célèbre par la sainteté de sa vie, qui y mena
la vie m onastique (d’où le nom vulgaire, Sainte Aventure) ; m ais
pour ceux qui recherchent avec plus de zèle les arcanes de
l’antiquité, ils sont depuis longtemps d’avis que ce rocher lire
son nom, non de la vierge Venture, m ais de la victoire de
Marins ».
Mais est-il possible d’avouer plus clairem ent que ce nom,
ce sont les savants qui le lui ont donné, en le rapportant à
Marins, que le peuple ne sait rien de tout cela, et que la sainte
dont la montagne porte le nom est pour lui une sainte quel­
conque, santo Venturi ou sainte A venture, et non sainte
Victoire? C’est là la preuve éclatante qu’au tem ps de Solier il n’y
avait point là de tradition populaire.
Il y a, pour arriver à une solution positive de. la question, une
difficulté plus grande que pour F ourrières; les nom s de m on­
tagnes sont, en effet, fort rares dans les docum ents, tandis que
les noms de localités s’y trouvent en grand nom bre. C’est ainsi
que le nom de Sainte-Victoire ne figure ni dans le carlulaire de
Saint Victor, ni dans celui des Baux, ni dans une quantité de
docum ents du même genre que j ’ai consultés. Le seul docum ent
vraim ent ancien que nous connaissions est cet extrait d’inven­
taire, où l’on voit la montagne citée sous ce nom en 1484. Or, dans
le même docum ent, au 17 août 1336, on lit : Testam ent de Guil­
laum e Reynaud de Vauvenargues, lègue à la chapelle SainteCatherine, à Notre-Dame de Perdigoly sainte Venture. Et, en
1462 : Collation de la vicairie de Vauvenargues et de SaintcVenture.
De même, en 1572, Solier lui-mêm e l’appelle du nom latin,
purem ent hypothétique et non fourni par des docum ents anté­
rieurs, de « Rupes Victoriæ », m ont de la Victoire, m ais non pas
Sainte Victoire; il connaît, au contraire, le nom bas latin
Venturia, et le nom populaire de son tem ps, Sainte-Aventure,
La montagne ne s’est jam ais autrem ent appelée que de ce

�277

MARIUS EN PROVENCE

dernier nom. Une lettre de Gassendi à Peiresc, de 1(535, parle de
« la Montaigne ou Rocher de Sainte-Aventure » (1). En 1(56(5,
Pitlon écrit : les paisans l'appellent Sanlo-Venturi. Spon, qui
passe à Aix en 1(574, parle de « la roche de Sainte-Victoire,
vulgairement dite de Saintc-Venture (2) » ; c’est d’ailleurs le prem ier
exemple connu de l’expression Sainte-Victoire, depuis l’inven­
taire de 1484. Enfin, Lam artinière, dans son Dictionnaire géogra­
phique de 1768, la nom me « Sainte-Venture, montagne de la
Provence, à trois lieues d’Aix. »
Le nom provençal est donc Venturi, qui a été francisé en Venture.
Et ce nom se présente sous diverses formes. M istral, Trésor du
Félibrige, au mot Venturi, cite un passage de César Nostradam us
(1614) où celui-ci appelle la montagne le m ont Sainte-Aventure ;
je rappelle en passant que César N ostradam us ignore complè­
tem ent la légende de Sainte-Victoire, comme celle de Pourrières.
Un dénom brem ent donné par la com m unauté de Vauvcnargues
en 1635 (aux Archives départem entales), dit que les habitants de
Vauvenargues m entionnent leur droit de faire paître leur bétail
sur la m ontagne dite Sainte-Bonaventure (3). Le botaniste Pierre
Pena, qui écrivait au xvic siècle, cite : E jugis arduis montis I).
Bonaventuræ (4).
Voilà la vraie forme populaire, en provençal Venturi, en
français Venture, d’où, pour le peuple, Aventure, Bonaventure.
Q uant au nom actuel de Sainte-Victoire, il est tout récent, et ne
date que du xvn° siècle.
Quel rapport y a-t-il, m aintenant, entre ce nom de Venturi et
celui de Victoire, qui se dit en provençal V ittori? Aucun.
L’origine du nom de la m ontagne est tout autre, et, celle fois
encore, elle a été parfaitem ent vue par M istral. « Venturi : il.
Vittori, lat. Victoria, nom de leiuine, Victoire. La mounlagno de
Santo-Ventnri.... on croit généralem ent que cette m ontagne fut

(1) Tamizey de Larroque, L e t t r e s d e P e i r e s c , IV, p. 547.
(2J Cité par C. Jullian, Z. c , p. 53, ;i° 1.

(3) C. Jullian, Z. c.,p. 52.
(4) L. Legré,

La

B o ta n iq u e

M a t h i a s d e L o h e l (M é m o i r e s d e

en P ro ven ce

l’Académie de

au

xvr

M arseille,

s iècle;

P ierre P e n a et

1890, p. 90,

n°

2).

�278

MICHEL CLERC

ainsi appelée en mémoire de la victoire remportée par Marius
sur les Teutons... Mais le mot Venturi pourrait aussi avoir la
même étymologie que le m ont Ventour. »
En effet, Ventour et Venturi sont évidem ment le même mot,
sous la forme m asculine et sous la forme féminine. Le vrai nom
du m ont Ventoux, sur les caries du xvm c siècle encore, est non
pas Ventoux, mais Ventour. Et ce nom dérive indubitablem ent
du nom de divinité Venturius, à laquelle sont dédiées deux
inscriptions rom aines, trouvées l’une à M irabel, près de
Vaison (1), l’autre à Buoux, au nord du Luberon (2). Il n’est pas
impossible que cette divinité ait été non seulement celle du
m ont Ventoux, mais la divinité générale des m ontagnes dans
toute la région provençale, divinité d’origine celte, ou, plutôt,
ligure. Le nom d’ailleurs dérive sans doute d’une racine analogue
au latin ventns. Au m ont Ventoux, ce nom ancien s’est conservé; à
Sainte-Victoire il a été transform é sous une double influence :
celle du travail continu des érudits depuis quatre siècles, et celle
de la religion, ou, si l’on veut, du clergé local, dont l’action n ’a
pas été moins efficace. En voici la preuve (3).
L’église paroissiale de Vauvenargues, la petite comm une située
en pleine chaîne de Sainte-Victoire, était placée autrefois, et
ju sq u ’à la fin du xvme siècle, sous le vocable de saint Etienne.
Mais, sur le territoire, existait une chapelle de Sainte-Venture,
dont la prem ière m ention connue rem onte à 1498. Dès 1526, on
voit apparaître une sainte Victoire, vierge, Victoria Virgo, dont la
fête se célèbre le 8 des calendes de mai (24 avril). En 1664, il
nous est parlé de la chapelle, sous le nom de Notre-Dame de la
Victoire. Enfin, après le Concordai de 1802, c’est l’église parois­
siale elle-même qui change de titulaire, et rem place saint
Etienne par sainte Victoire. Seulem ent, tandis que l’on ne
connaît canoniquem ent qu’une seule sainte Victoire, vierge et
( 1)

c il, x ii,

(2) CIL, XII,

1341.
1104.

(3) Je me permets de renvoyer, pour le détail et les références, à l’article que
j ’ai publié sur ce point particulier : S a i n t e - V i c t o i r e e t S a i n t e - V e n t u r e ( A n n a l e s
d e l à S o c i é t é d ’E l u d e s p r o v e n ç a l e s , 19041.

�MARIUS EN PROVENCE

279

martyre, la nouvelle sainte Victoire était célébrée comme vierge
seulem ent, tout comme l’ancienne sainte Venture de la petite
chapelle.
Mais voici qui est plus probant encore. Tandis que la fête de
la sainte Victoire canonique se célèbre le 23 décembre, celle de
sainte Venture, d ’après le docum ent de 1526 cité plus haut, et
un autre encore, de 1553, était le 24 avril. Il n’y a donc en réalité
aucun rapport entre les deux saintes et les deux cultes, l’un
général, l’autre absolum ent indigène, et, sans doute, d’origine
païenne. A ujourd’hui, cependant, on a poussé l’assim ilation
encore plus loin : la nouvelle sainte Victoire est devenue, elle
aussi, vierge et m artyre. Mais on n’a pas change la date de sa
fête, qui dem eure fixée au 24 avril; pourquoi? C’est qu’elle est
accompagnée d’un romavage, ce qui empêche de la m ettre en
hiver.
Enfin, cette fête de Sainte-V enture a encore donné lieu à des
affirm ations qui ne sont pas plus exactes que toutes celles dont je
viens d’essayer de m ontrer le peu de fondement. Millin parle
d’un pèlerinage qui, chaque année, partait le 24 avril de Pertuis
pour le m ont Sainte-Victoire; ce pèlerinage, d ’après les auteurs
locaux où Millin a puisé ses renseignem ents, aurait été une fête
com m ém orative d e là victoire de M arins.
Or, en réalité, ce n ’est pas le 24 avril, jo u r de la fête de SainteVenture, m ais bien le 24- ju in , qu’avait lieu ce pèlerinage, dont
l’habitude a subsisté jusque sous le second Em pire. La céré­
m onie essentielle de la fête consistait en un feu de joie, que
l’on allum ait, la nuit venue, et sur le somm et de la m ontagne, et
à Pertuis même, à un endroit d’où elle est visible. Les pèlerins,
qui form aient une sorte de confrérie, s’appelaient les Venturiers.
Q uant au sens de la cérémonie qu’ils célébraient, bien qu’eux-niêmes crussent, en toute bonne foi, com m ém orer la bataille
d’Aix, la date du 24 ju in suffit pour nous le révéler clairem ent.
Le 24 ju in , c’est la Saint-Jean, « la Saint-Jean d’été », fête
infinim ent plus ancienne que M arius, la fête du Soleil, qu’ont
célébrée de tem ps im m ém orial toutes les populations dites indoeuropéennes, et dont des traces subsistent encore dans beaucoup

�280

MICHEL CLERC

clc nos villages. Mais l’idenlité prétendue de
n ’est que le résultat d ’une confusion voulue :
Soleil, la ligure et païenne sainte Venlure,
sainte Victoire, demeurent trois conceptions
tinctes et irréductibles l’une à l’autre.

ces jours de fêles
l’éternel dieu du
et la chrétienne
absolum ent dis­

Au résumé, le nom de la montagne de Sainte-Victoire n ’est
donc pas un nom rom ain; ce n’est pas non plus un nom donné à
la montagne occasionnellement, en raison d’un évènement p arti­
culier. C’est un vieux nom indigène, plus ancien que l’apparition
des Romains en Provence, et que la langue populaire avait
parfaitem ent conservé, comme tant de nom s locaux. C’est la
tradition érudite qui l’a déformé, en rapprochant arbitrairem ent
Venlnri de Vittori, mot absolum ent différent du prem ier, et qui
n’a avec lui qu’une ressem blance toute superficielle. Non seule­
ment le m ont Sainte-Victoire n’a aucun rapport avec la victoire
de Marins, mais il n’a de rapport avec aucune victoire, pas plus
avec la déesse gauloise qu’avec la déesse rom aine, ni qu’avec la
sainte chrétienne de ce nom. C'est une vieille conception indi­
gène, et la montagne s’appelait déjà ainsi du tem ps de Marius,
et depuis des siècles (1).
On peut invoquer, en faveur de la tradition m alienne, un
dernier argum ent, la fréquence en Provence des nom s rom ains,
et notam m ent, celui de Marius. Rechercher à quand rem onte
l’usage de ce nom ne m anque pas d’intérêt, on va le voir.
Au Corpus Inscriptiomun Lalinarum , XII, sur vingt et une pages
d’index renferm ant les noms propres (ce cpii donne un total de
(1) Que l’on ne s’étonne pas d’une pareille confusion de noms. Qui ne
connaît, en Provence, l’étymologie et le vrai sens de ce nom bizarre de localité,
Pas-dcs-L aneiersC 'est P a s d e l ' a n c i c , « le défilé de Y a n x i é t é », nom qui se
retrouve dans plusieurs localités, pour désigner un passage de montagne à
aspect de coupe gorge. Et voici une autre déformation, due, eelle-là, non à
une confusion populaire, mais bien au n e rectification prétendue scientifique;
j ’en dois la connaissance à M. E. Aude, conservateur de la bibliothèque
Méjanes. Une chapelle d’Eyragues, connue sous le vocable de chapelle des
P i e u c c l l o (les Onze mille vierges, sans doute) est devenue, probablement grâce
à un curé érudit, Notre-Dame du P i e u x Z c l e I

�281

MAHIUS EN’ PROVENCE

plus (le sept mille nom s), ou trouve quarante personnages seule­
m ent (lu nom de M arins. E l il a 141 Pompée, et 470 Julii, ce qui
est relativem ent peu ; et cependant César et Pompée ont joué en
N aibonnaise un bien autre rôle que Marins, puisqu’ils y ont créé
des citoyens rom ains. Ces citoyens ont pris leur nom : ce n’est
pas, en effet, parce qu’un personnage était célèbre qu’un nouveau
citoyen prenait son nom, m ais bien pour des raisons person­
nelles. On voit qu’en somme le nom de Marins a été fort peu
répandu en Narbonnaise sous les Romains (4).
Au moyen âge, les textes sont bien plus significatifs encore :
on y constate que les nom s rom ains qui subsistent, mêlés aux
nom s barbares, sont précisém ent des noms insignifiants, qui ne
rappellent aucun personnage célèbre, comme Calvus, Calvinus,
Magnus, Rufus ( Cartulaire de l'abbaye de Lérins).
J ’ai cherché le nom de Marins (et aussi, par la même occasion,
celui de Sexlius, assez fréquent aujourd’hui à Aix) dans les
recueils suivants :
Cartulaire de l’abbaye de Lérins ;
C artulaire de Saint-Victor ;
Cartulaire des Baux ;
C artulaire de l’ancienne cathédrale de Nice;
Cartulaire de Notre-Dame de Bertaud, au diocèse de Gap ;
A lbanès, Charles provençales des archives des Bouches-duRhône ;
C artulaire m unicipal de Saint-M axim in ;
Archives paroissiales de Marseille aux xvic et xvne siècles ;
soit des docum ents s’espaçant de 798 au xvm c siècle, avec des
m illiers de noms.
Or, dans tout cela, il n’v a pas un seul Sexlius. Et j ’y ai trouvé
un seul M arius (cartulaire de Saint-Victor, n, p. 637, document
(1) A Saint-Pons, près de Nice, une inscription funéraire porte le nom de C.
/. M o g i o , qui a fait partie d’une c o h o r s L i g u r u m (CIL, v. 7891). Il
ii’est pas absurde de supposer que ce C. Marius Mogio, évidemment d’origine
indigène, devait ses noms romains à l’un de ses ancêtres qui avait servi sous
Marius : nous avons vu que dans l’armée d'Aix figuraient des Ligures italiens.
M a riu s C.

11)

�282

MICHEL CLERC

du ixe siècle) (1). Dans tous ces documents, les Pom peii, les
Ju lii, ont de même disparu: le cartulaire de Saint-Victor
m entionne seulement une Julia, et quatre Juliani.
La fréquence du prénom de Marius en Provence est donc une
chose toute moderne. Marius n’est pas non plus, comme on le
croit généralement, le m asculin de Marie, dont la popularité
viendrait de là, le nom de Marie étant très répandu. S’il en était
ainsi, on le trouverait très fréquemm ent au moyen-âge, ce qui
n ’est pas. Cette popularité date de l’expansion de la légende
m arienne fabriquée par les érudits locaux. Peut-être la Révolu­
tion y a-t-elle aidé, en m ettant à la mode les nom s antiques. La
fameuse phrase de Mirabeau siir les Gracques et M arius a pu
contribuer à faire répandre ce nom en Provence (2). Mais c’est
surtout, j’en suis convaincu, à l’expansion de la légende répandue
partout par la Statistique que l’on doit la m ultitude de M arius
que l’on rencontre aujourd’hui en Provence. Cela ne prouve
qu’une chose, la popularité actuelle de cette légende, m ais n’en
prouve nullem ent ni l’authenticité, ni même l’ancienneté.
Je conclus. Le souvenir de la victoire de Marius sur les
Teutons dans les environs d’Aix ne nous a été conservé ni par
l’épigraphie, ni par aucun m onum ent d’architecture ou de
sculpture, ni par les noms de lieux, ni par les nom s de per­
sonnes. Ju sq u ’au xvc siècle au moins, ou plutôt ju sq u ’au xvie,
il n’y a sur cet évènement aucune tradition locale. C’est la ren ais­
sance des lettres antiques, la lecture de Plutarque et de F lo ru ss
qui a rappelé cette ancienne histoire oubliée. Et, de Solier à
M. Bérenger-Féraud, c’a été un travail ininterrom pu, et dont
les résultats se sont infiltrés partout, et dans les ouvrages géné­
raux, comme ceux de Duruy ou de Desjardins, et dans la presse
(1) Il y a eu, au v r siècle, un saint Maritis, fondateur d’une abbaye att diocèse
de Sisteron, et qui paraît avoir été assez populaire dans cette région. Mais ce
personnage n’était pas d’origine locale, et était venu là d’Orléans. (A l b a n è s ,
G a l l i a c h r i s t i a n a n o v i s s i m a , A i x , c o l 665).

(2) Je remarque que pas un seul Marius île figure parmi les deux cent
trois membres du bataillon envoyé de Marseille à Paris en septembre 1792.
(F. Portai, L e b a t a i l l o n m a r s e i l l a i s d a 2 1 j a n v i e r (1900), p . 36 et s u i v . ) .

�MARIUS EN PROVENCE

et les ouvrages locaux, et enfin clans renseignem ent à tous
degrés. Tout le monde vit sur quelques données toujours
mêmes, acceptées sans contrôle, étymologies fantaisistes
sans fondem ent, le tout couronné par les faux de F auris
Saint-Vincent.

283

ses
les
ou
de

Nous avons là un exemple saisissant de la façon dont se for­
m ent, non certes toujours, m ais souvent, les légendes. Le point
de départ est un récit d’un écrivain ancien, plus ou m oins bien
traduit, et dont l’on veut retrouver tous les détails dans les lieux
que l’on connaît. De là une foule d’inventions, la plupart absurde s
(comme les nom s de lieux Marii ager, forts Marii, Marii clolium ,
Marii stcitio, etc.), m ais émises de bonne foi par des érudits peu
fam iliarisés avec les procédés vraim ent scientifiques. De là aussi
vient que tout le récit de la campagne a subi celte influence : les
textes ont été torturés, la topographie mal vue, les nécessités
stratégiques les plus évidentes m éconnues. Les nom s d’Aix, de
Sainte-Victoire et de Pourrières ont tout dom iné et se sont
imposés sans discussion aux érudits, qui ont tout subordonné à
cela. C’est-à-dire que non seulem ent la tradition est fausse en
elle-même, m ais qu’clle a faussé sur bien des points l’histoire,
que, sans elle, on aurait écrite autrem ent, d’une façon désinté­
ressée. Il faut ajouter ceci, qui n’est pas le m oins curieux. C’est
que cette tradition, pour m oderne qu’elle soit, se trouve vraie en
gros ! La plaine de Pourrières et le m ont Sainte-Victoire n’ont
aucun rapport, par leur nom, avec M arins; m ais ils n’en ont
pas m oins vu se term iner la campagne contre les Teutons par la
bataille décisive où Marius les détruisit. Les érudits, partis de
prém isses fausses, sont arrivés, toujours en gros, s’entend, à des
conclusions exactes. Leur théorie dem eure fondée, quoique les
preuves alléguées par eux m anquent de fondement. C’est qu’ils
ont été en quelque sorte guidés, comme malgré eux, par la topo­
graphie, qui est, pour les points essentiels, d’une clarté si aveu­
glante, qu’ils n ’ont pas pu, malgré toutes leurs idées préconçues,
en négliger les enseignem ents. Ce à quoi il faut donc résolume'nt
renoncer, c’est à l’idée que la tradition populaire ait gardé le
souvenir des évènem ents depuis l’année 102 avant notre ère

�284

michkl

CLERC

ju sq u ’à nos jours. Ce serait en histoire, à vrai dire, un lait
♦
exceptionnel : il ne s’est pas produit, et il ne pouvait pas se
produire.
« La tradition historique, dit Gaston Paris, à propos de Roland
à Roncevaux, est partout extrêmement courte : il est bien rare,
quoi qu'on en ait dit, qu’elle dépasse de beaucoup une généra­
tion » (1). C’est ce que l’on a pu constater d’une m anière frap­
pante sur le champ de bataille de W aterloo, où, en 1900, quatrevingt-cinq ans seulement après l’évènement qui bouleversa
l’Europe, un visiteur curieux du passé déclarait que « ses conver­
sations avec les paysans, les fermiers, les cabaretiers, les curés»
lui firent constater combien les « souvenances d’ef guerre »,
comme disent les W allons, étaient ancrés dans l’esprit des popu­
lations, mais à quel point aussi ces souvenances s’étaient déjà
déformées à travers les générations successives. La légende de
l’épopée fleurit ici plus vivace que partout ailleurs ». Et plus
loin, rapportant les paroles du curédeP lancenoit : «En arrivant,
il y a dix-sept ans, à Plancenoit, j ’interrogeai les vieillards
qui prétendaient avoir été mêlés aux évènements de 1815. Ils me
racontèrent d’abord des aventures extraordinaires, puis finirent
par avouer qu’ils avaient fabriqué ces récits de toutes p iè c e s...
Un vieux m endiant, qui se tint pendant plusieurs années au pied
de la Butte du Lion, racontait à tous les visiteurs qu’il avait
servi de guide à l’avant-garde prussienne; or il était né en 1820.
Plusieurs vieilles femmes gagnaient leur vie en racontant aux
Anglais les épisodes terribles dont elles avaient été soi-disant les
témoins. Toutes étaient nées après la bataille » (2).
S’il en est ainsi, au bout de moins d’un siècle, pour la tra d i­
tion locale sur la bataille de W aterloo, que penser d’une tradition
locale sur la bataille d’Aix, après deux mille ans ?
C’est pourquoi j ’ai, dès le début, écarté résolum ent celle p ré ­
tendue tradition, et refusé de m’appuyer sur elle pour quoi que
(1) R e v u e d e P a r i s , 15 septembre 1901, p. 242.
(2) H. Fiérens-Gevaert, W a t e r l o o l é g e n d a i r e ( R e v u e
19110, p 402 et 427).

de P a ris,

15 septembre

�MARIUS EN PROVENCE

285

ce fût. Elle n’est en effet intéressante à étudier qu’en elle-même,
comme un exemple excellent (le form ation d’une légende pseudo­
populaire, et comme preuve de l’influence que peuvent exercer
en pareille m atière les érudits. Cette étude forme l’appendice
naturel de recherches historiques sur la campagne de Marins ;
elle ne doit pas figurer dans ces recherches mêmes.
La vraie m anière, à mon sens, de conserver et de glorifier le
souvenir de l’exploit de Marins et du service rendu par lui à nos
ancêtres, n’est pas d’accueillir el d’entasser pêle-mêle et sans
critique toutes les im aginations de pauvres esprits comme
Solier ou d’érudits véreux comme F auris de Saint-Vincent. J'ai
pensé qu’il valait m ieux reprendre tout le travail par la base,
étudier à fond tous les docum ents authentiques, les éclairer par
un examen attentif des lieux, et, tout en faisant aux hypothèses
leur part nécessaire, n’adm ettre que ce qui p araîtrait dém ontré
conform ém ent aux exigences de la critique m oderne. C’était
déjà, il y a quelque cent vingt ans, l’avis de l’historien conscien­
cieux el sagace qu’était Papou, et je ne saurais m ieux term iner
qu’en citant de lui cette judicieuse réflexion (1) : « Nous ne sau­
rions trop nous tenir en garde contre l’illusion. Nous sommes
naturellem ent portés à rehausser la gloire de nos ancêtres ; et
lorsque ce penchant se trouve favorisé par des traditions popu­
laires, ou par les erreurs des historiens, et surtout des historiens
modernes, nous donnons dans un m erveilleux qui déshonqre
l’histoire, sans rien ajouter à la gloire de la patrie »,

(1)

H istoire g én éra te de P ro ven ce,

tome i, p. 537, ne 1,

Imprimerie du Sémaphore, B a r la t ier -Ma r se iix p

���UNIVERSITÉ D’AIX-MARSEILLE

P U B L IC A T IO N S

SU B V E N T IO N N E E S

Le Conseil Municipal de Marseille
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône
Le Conseil de l'Université

Annales de la Faculté des Sciences

Annales des Facultés de Droit
et des Lettres

Annales de l’Ecole de Médecine
et de Pharmacie

Le Directeur-Gérant : Michel Clerc.
M arseille. — Typ- et Litli, B a r l a t ie h , ru e V enture, 19.

�</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2201" order="8">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/147/RES-50038_Annales-Droit-Lettres_1906_T2-2.pdf</src>
        <authentication>020aae2b9962bbcbd6ba42d064b13a11</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10223">
                    <text>ANNALES
DES
"

.

"

."

"-.:'

"

••

.

..

..

1

.

.',.

.

~

...

.

~

'
Jo',

.

......

~

..

"

'Î'~-

:

•

'.

;.

',

.

.: - .-'.-

'"'.

L

",

.

-;

~

",'

-'

1906 - n° 2
Tome II
Droit

......
-:

•

•

..' .. '

1.

-'
-..

.

D'AIX

;,_: ~ s,,:..

....

Facultés de Droit et des Lettres

...

,"

.

..
........

'

:;

..

~ ..

'"

','

..

~

:

~."

- •

-',

....

,Jo ..

~

~

. ......

"

PARIS
FONTEMOING,

MARSEILLE
ÉDITEUR

IMPRIMERIE

4, Rue Le Goff, 4

BARLATIER

19, Rue Ventl1r.e, 19

1906

�ANNALES
DES
"

.

"

."

"-.:'

"

••

.

..

..

1

.

.',.

.

~

...

.

~

'
Jo',

.

......

~

..

Tome II
"

'Î'~-

:

•

'.

;.

',

.

.: - .-'.-

'"'.

L

",

.

-;

~

",'

-'

......
-:

•

•

..' .. '

1.

-'
-..

.

D'AIX

;,_: ~ s,,:..

....

Facultés de Droit et des Lettres

...

,"

.

..
........

'

:;

..

~ ..

'"

','

..

~

:

~."

- •

-',

....

,Jo ..

~

~

. ......

"

PARIS
FONTEMOING,

MARSEILLE
ÉDITEUR

IMPRIMERIE

4, Rue Le Goff, 4

BARLATIER

19, Rue Ventl1r.e, 19

1906

�,.

. : ". ~

". . .. .
~

'

"',

.

,"

. " , ~ '.

J

i·

'?.:.....

. . . . '"':

',' o.-.'

..... '.:"

~

.....

10',

''0

....

.. .,'

.}

.....

Oh'

.....

�TABLE DES MATIÈRES
.
.

~

;."

...

.~':"

LETTRES

r;:-::r-

Paul GIRBAL. - La l'ie et l'Œuvre de Georges Guibal . ......... '.. :-- I-XVI
Michel CLERC. - Etudes critiques sur la campagne de C.· Marius en'

.....

Provence (suite).. . ....................................... 1 èt 221
145
153

E. SPENLÉ. - Henri Heine et l'Ame contemporaine ...•.. '"
Paul GAFFAREL. - Les Cent Jours à Marseille (1815).....

,.'

DROIT
Gaston MORIN. - A propos de la maxime « Errol' rommunis faeitjus), Robert CAILLEMER. - La formation du droit français médiéval

.1

et les travaux de Julius Ficker (à suivre). . . . . . . . . . . . . . .. .
La Famille dans les anciennes coutumes
germaniques... .... .......... ...... ..... .... . .........
Ch. CÉZAR-BRU. - Salle de travail de droit civil de la Faculté de
droit d'Aix. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . ........ .
Ch. CÉZAR-BRU et MORIN. - La Faute, le Risque, l'Abus du
Droit ................................ '" ...... . ........... .
B. RAYNAUD. - L'Action sociale en face des lois nàturelles de
l'Économie Politique .. ....... '. . ......................... .
BABLED. - Le·rôle des Capitaux dans les colonies françaises ..... .

33

Robert CAILLEMER. -

. ....

;.

117

59
63
145

163

NÉCROLOGIE

Paul LACOSTE. -

Son portrait. Discours prononcés sur sa tombe. .

107

TRAVAUX SCOLAIRES

-

"

Thèses de doctorat.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . ............ .
A. JOURDAN. _. La PresctipLion, d'après le Code civil
allemand ...... .. ' .............................. .
A. MARCAGGI. - Les Messages présidentiels en France ef
aux États-Unis. . . . . . . .. . . . . .. . . . .. ...............
W. OUALID. - Le Libéralisme économique de l'Angleterre.

209
210
212
215

VARIÉTÉS

Recrutement et Organisation des Armées.
(Conférence faite à la Faculté de Droit d'Aix.). . . . . . . .

Capitaine GOTHIÉ.

220

~

�.,'

r

"

.~_

...

Dès le prochain fascicule, les Annales de la Faculté de Droit d'Aix
contiendront une Revue bibliographique des ouvrages de droit, français et étrangers .
...

Il ne sera rendu conlpte des thèses de doctorat qu'à titre très
exceptionnel et sur délibération spéciale du Comité de rédaction.

Prière d'adresser les volumes, en double exemplaire, à M. CézarBru, secrétaire de la Rédaction, 18, rue Noailles, Marseille .
.. ,
!'

. "
•

'

..

!!.

"

",

�'

.;

.

"

A tA MÉ~IOIRE
DE
\

.

lYI.

PAUI~

LACOSTE

Professeur à la Faculté de Droit de l'Université d'Aix-Marseille

DÉCÉDÉ LE 8 SEPTEMBRE 1906

••

0.

. .,'

�••

.

·r, . . .

"

. ".:,- ...
'

,

~

"

"....

.~."

/'. ;

.

-

,

'

�. ,

....

'-"

".&gt;

.

,~

"

: __o.

"

\

�"

",

0( •

",

;

\

•

f

.~

"

.

,

"

"

..;
".

'0"

PAUL LACOSTE
"

�-

-

~

.

~

"

_

--

-

._.--

. --

----------

- -.

-

-r

_

'"

.

La Faculté de Droit d'Aix a eu la douleur de perdre
un de ses lnembres les plus distingués, et sympathique
entre tous, le professeur de droit civil Paul Lacoste.
La rédaction des Annales de la Faculté de Droit s'associe au deuil cruel qui a frappé douloureusenlent la
famille de Paul Lacoste et l'Université d'Aix-Marseille.
Celle-ci a perdu un de ses meilleurs maîtres, et l'ensei- ·
gnelllent du droit en France un de nos plus distingués,
en 111ême temps que de nos plus modestes, civilistes.
Tous ses collègues avaient pour ses qualités d'esprit
et de cœur la plus haute estinle; son commerce affectueux et aimable leur avait inspiré à tous les sentiments
d'une sincère alllitié. Nous reproduisons, pour en témoigner, les discours émus qui ont été prononcés sur sa
tombe si brutalenlent ouverte, et nous prions sa veuve
et sa fille de voir dans cette publication l'hommage de
la reconnaissance de J'Université d 'Aix-Marseille pour
les services rendus par Paul Lacoste et le témoignage
de ~ympathique affection et de sincère amitié de tous
ses collègues de la Faculté de Droit d'Aix.

LA RÉDACTION.

.

•

-

-

-

+-'

-

~

~

~

-

.-

----

-- -

.-

~

�110

A LA ZlIEMOtRE nE M. PAUL LACOSTE

DISCOURS DE M. BELIN
Recteur de l'Académie

MESSIEURS,
,.
0-

~.

..... .

..
..

.'

, ~

,

'

..

"

.....

',.

'~.'

Il appartient à M. le doyen Bry de nous dire, avec l'autorité
attachée à ses fonctions, ce qu'a été le savant jurisconsulte, le
professeur éminent, que nous venons de conduire à sa demeure
suprême; mais nous, qui l'avons vu à ses derniers jours, devant
sa tombe si brusquement ouverte, quand la mort a, tout d'un
coup, brisé une vie dont le terme nous semblait si éloigné, nous
ne pouvons que verser des larmes. Que notre destinée est
précaire, et que l'avenir est pour nous toujours incertain et
voilé! Il Y a huit jours à peine, je lui serrais cordialelnent la
main; et, le sourire aux lè"res, nous parlions tous deux de
l'heurc prochaine où, sans crain te, il reprendrait ses travaux un
instant interrompus; et voici que soudain se dresse à son
chevet la grande Endormeuse, qui, d'un geste, l'emporte dans
la région de l'éternel somn1eil. Que pourrions-nous dire aujourd'hui à cette épouse abîmée dans sa douleur, écrasée sous le poids
de l'irréparable, et qui voudrait croire qu'il n'est point par Li
sans retour, celui qui faisait, hier encore, tout son orgueil et
foute sa joie; et à cette enfant, qui, dans sa naïveté, s'imagine
que son père chéri va bientôt revenir du grand voyage, et qui
Souvent l'appellera dans ses rêves?
En présence d'une catastrophe dOlnesLique qui jette ainsi
l'épouvante; quand le collègue, qui disparaît avant l'heure, nous
donnait chaque jour et sans ostentation, l'exemple de la générosité, du désintéressement, de l'oubli de soi pour les autres; et
qu'en retour il voyait venir ~l lui, au juste orgueil des siens, la
profonde et affectueuse estinlc de tous ceux qui l'approchaient,
toute parole hUlnaine est impuissante et ne saurait apporter de
consolation; ceux qui survivent génlissent et se courbent sans

�A LA l\IÉ~10IRE DE M. PAUL LACQSTE

111

demander à comprendre. Mais la Inort ne surprend JJoint celui
qui croit et espère; et notre ami avait l'àme assez haute et assez
chrétienne pour envisager sans effroi le vide et le néant de la
condition de l'homme. Pleurons-le pourtant: car, pour les siens,
pour lui, pour nous, il s'en est allé trop tôt; et, en même tenlps,
souhaitons de mourir, comIne lui, presque debout, et de laisser
autour de nous, au jour de l'inévitable séparation, d'aussi
sincères et d'aussi unanimes regrets.
Ami, Adieu.

DISCOURS DE M. BRY
Doyen de la Faculté de Droit

MESSIEURS,

. ;..,

..

..

"'.

.

.,,;

'~:';

0;,

..... ".

-.

"

...

..

.

...

.'

,~

'1

.

..

.~

,........ .

.'

'.'

'".

.

....
..

....: -

•

-~

,'.

.

~

""'-

C'est sous le coup d'une émotion profonde que je prends la
parole deyant ce cercueil. Rien ne pouvait faire prévoir la mort
soudaine et prématurée de l'ami que nous pleurons, la perte
cruelle que l'Uniycrsilé vient de faire dans la personne de l'un
de ses maîtres les plus distingués .
Ma tristesse s'accroît, en songeant à celle que vont éprouver
nos collègues, dispersés à l'époque des vacances, en apprenant
l'affreuse nouvelle. Elle devient plus profonde encore, à la
pensée de l'épouse qui pleure dans la Inaison en deuil, de
l'enfant, sa joie et son espoir, consolation douce et souriante
après les fatigues d'enseignements et de travaux, que son
dévouement à la science ne lui permettait pas de compter et de
restreindre.
Le souvenir des années qu'il a passées au milieu de nous dans
celle Faculté de Droit d'Aix, il laquelle tant de liens le rattachaient, se présente à mon esprit sous un jour, que la douleur
111 'empêchera de mettre en pleine lumière. Il In'aurait fallu plus
de temps et surtout moins de trouble dans la pensée pour

�112

" ",
....-

;

,4

..

:. .

.,
-'(1' ..

'-'. '
~

."

*
','

'. o' • • ~ .. '

"

.

;.

",

."

'.'

.........

.

.

........ .....

.,

;.

"

..

A LA MÉMOIRE DE M. PAUL LACOSTE

retracer, en des traits fidèles et complets, cette vie si bien
remplie et que la mort inexorable achève avant l'heure.
Paul Lacoste avait fait de brillantes études secondaires. Il en
retrouva la force et le chanl1e, lorsqu'il voulut songer à l'agrégation des Facultés de Droit. Il put se révéler aussitôt comme
l'un des maîtres de la parole, ajoutant à la profondeur du juge111ent, à la maturité de l'esprit, cette finesse de langage, celte
pureté de diction qui devaient conquérir tous les suffrages. Il
obtenait, en effet, le premier rang sur les soixante candidats qui
affrontaient, la 111ême année que ·lui, les épreu ves d LI concours.
C'était en 1885.
Il a tenu, depuis lors, les promesses qu'avait fait concevoir
son premier triomphe. Il enseigne tout d'abord le Droit romain
à l'Ecole d'Alger, et veut, après son départ, lui laisser quelque
chose de lui-même, en collaborant, chaque année, à la Revlle
Algérienne.
Il vient à Aix en 1887, et ses nouveaux collègues ne tardent
pas à lui donner toute l'estime que 111éritaient sa science et son
caractère.
Sa science! elle était vaste et profonde. On allait à lui comme
à un guide éclairé, n'ignorant aucune des difficultés de la
doctrine et des solutions qu'elle impose, habitué, par la réflexion
et la curiosité des recherches, à découvrir tous les chemins
tracés par la jurisprudence dans le domaine immense des interprétations juridiques. Ses collègues aimaient à lui soumettre
leurs doutes, les élèves trouvaient en lui un conseiller toujours
prêt à les accueillir avec bienveillance, et nul de ceux qui
l'avaient, un jour, consulté ou entendu, ne pouvait oublier
l'autorité de sa direction et la persuasion de son enseignelllent.
Il occupait l'une des chaires de Droit civil et ajoutalt à son
cours magistral celui de législation et de science financières. Il
enseigna, pendant quelques années, la législation coloniale, et
Blême le Droit musulman, à l'époque où notre Faculté possédait
encore une llonlbreuse colonie d'Egyptiens. Il avait ainsi parcouru, dans ses trop courtes années de vie juridique, line partie
de la Législation civile; du Droit public et de l'Economie poli-

�A LA MÉMOIRE DE M. PAUL LACOSTE

. . -.0-

.........

.'

.

"."- '.
...... ..
'

"'

:

\;

~

... "

;.

~.-:

.........
.,-;', ••• t

. ":

••

113

tique. Il n'avai~ pas jeté un simple coup d'œil rapid~ et superficiel sur ce vaste donlaine, mais il y était chaque fois entré, avec
la volonté de le bien connaître, afin d'enrichir le "patrimoine
scientifique de notre Université de son érudition consciencieuse
et éclairée.
Il donnait, tous les ans, au grand recueil de Sirey, des notes
approfondies, qui ajoulaient de la valeur à l'arrêt, dont il appréciait les décisions. C'est qu'il avait, au plus haut degré, toutes les
qualités qui font le juriste: un sens droit, l'mnour de la vérité et
de la justice, et cette pénétration des idées utiles et fécondes qui
ne dédaignent ni "les traditions du passé, ni les espoirs et les
impérieux besoins de l'avenir. Il ne nléconnaissait aucune des
influences qui modifient, suivant le milieu et les nécessités
sociales, les institutions et les lois. Mais il avait le respect des
principes qui sont la base des sociétés, et donnent aux individus
les garanties les plus précieuses.
Est-ce pour obéir à cette pensée qu'il publiait, il y a quelques
années, un ouvrage remarquable sur l'autorité de la chose jugée,
dont il faisait paraître, récenlment encore, une deuxieme édition.
Le succès de ce livre est le plus éloquent témoignage en faveur
de son mérite. Il restera comme une des preuves les plus convaincantes du talent de son auteur.
Son caractère! Il était la loyauté et]a dignité mêmes, cachant,
sous les apparences d'une simple et charmante bonl~omie, la
fermeté d'un esprit toujours maître de lui, dédaigneux des
compromissions, voyant clairenlent le devoir, sachant le dire et
sachant le faire. Et je sais qu'on ne venait pas s"e ulement
s'adresser au savant pour "le consulter, mais qu'on venait
demander à l'homme, au sens juste et droit, une inspiration, à
certains moments où l'esp.rit déconcerté hésite sur une ligne de
conduite, sur un parti à prendre.
Tout le monde connaissait la profondeur de sa science, la
sûreté de son jugement, la place qu'il occupait dans notre
Faculté. Il n'yen eut qu'un seul qui voulut l'ignorer toujours,
ce fut lui-nlême. Sa modestie était égale à son talent, et, s'il
ambitionnait un rôle au miliEu de nous, c'était celui d'être tou-

�114

,' .

'

.
..

. :' : .. ~

"

.,'

..'

.,

"

,

.

~

".'

,

.

,

A LA MÉMOIRE DE M. PAUL LACOSTE

jours le premier à se dévouer pour l'intérêt général, pour un service à rendre, pour une charge à remplir.
Il esL 1111 sentiment dont il a pu dès lors percevoir toutes les
délicatesses et l'exquise douceur: c'est l'affection profonde, c'est
la sympathie qu'il avait su conquérir parmi ses collègues et
toutes les personnes qui, dans celte ville, entretenaient avec lu i
les relations les plus sûres et les plus cordiales. Sa bonté lui
gagnait tous les cœurs, et l'on savait que, de lui çomme de ceux
qui l'entouraient et dont il inspirait les pensées, ne viendrait
jan1ais une appréciation malveillante.
J'ai goûté plus que tout autre, peut-être, les effets de cette bon té
qui console et soutient, de cet esprit qui grandit et élève, et je
comprends toute la tristesse que la disparition d'un tel homme
de bien doit causer, en sentant le brisement que j'éprotlve
devant ce cercueil.
C'est un adieu suprême qu'il faut lui faire au nom de ses collègues, de ses amis, de l'Université tout entière.
1\i-je le droit de le lui adresser encore au nom q.'une famille qui
jouit à Aix de la vénération de tous? Ai-je le droit de n11Ulll1uer
sur sa tombe un mot d'amour au non1 de celle qu'il avait choisie
pour con1pagne, et de ce petit ange, son orgueil et sa joie, qu'il
invoqua dans un dernier souffle COlllme pour retenir la vie, qu'il
aurait voulu voir gl andir à ses côtés pour charmer sa vieillesse?
Il en parlait si souvent, dans toute l'effusion de son cœur, que je
veux m'en souvenir devant SOB cercueil et lui redire l'adieu qui
le suit de l~ maison solitaire jusqu'à sa dernière demeure.
Adieu donc, cher Collègue et Ami, ou plutôt au revoir! Ce mot
de suprêüle espérance est le seul qui puisse consoler notre
douleur et adoucir l'amertume de nos regrets.

�1\ LA

J\1É~IOIRE p~ M. PAUL Li\C()ST~

115

DISCOURS DE ·M. CAISSON
Étudiant en Droit, au nom de (( l'Association des Étudiants )

•

•

,r..

,"

•

,.

.

~

~

... -

•

•

~

•

&lt;

MESSIEURS,
,..

.

~ '

,:.~

..
."

'J.'.

.- .

.,'.

..

,,'~

... ', :

.. .
~

..

.

."

.'

'.' ..

.

,

·;·· ...t

.,#'.'

~.

'.

.

.

P

.' ..

.

",."

l

-.

,

Au nom de tous les étudiants, de ses élè"es anciens et jeunes~
de tous ceux qui ont eu ù apprécier la valeur de son enseignement, j'ai tenu à apporter à M. I~acoste, au vénéré professeur
qui disparaît, un témoignage de sympathie profonde. Je n'e!l sais
pas de plus modeste, mais pas de plus sincère.
La faucheuse inexorable a, celte année, frappé sans pitié la
Faculté et l'Association. Après avoir accom pagné à leur dernière
demeure deux de nos regreLtés camarades, ne voilà··t-il pas que
nous avons aujourd'hui le pénible devoir d'y conduire un de nos
plus estimés professeurs. Cette mort prématurée nous atlriste
profondément, et si la Faculté perd un maître éminent, les étudiants perdent plus encore.
M. Lacoste n'était pas seulement un professenr distingùé, un
jurisconsulte de talent) nIais aussi un ami pour ses élèves, pour
les étudianls à qui il témoigna toujours une très grande soli icitude. A tous, il réservait un accueil plein d'une affectueuse tendresse et, dès les premiers Illots, on oubliait le maître pour ne
plus voir en lui qu'un ami plus âgé. D'un caractère bon et affable,
il suffisaiL de le connaître pour l'aimer.
C'est avec plaisir qu'il acceptait quelquefois de présider les
réunions de la conférence Portalis, éclairan t de sages conseils,
encourageant de ses avis ceux qui faisaient leurs prenliers
essais dans l'art~de bien dire.
Aussi, si notre drapeau n'est pas cravaté de crêpe, parce que,
jllSqll'Ü la dernière minute, nons ne savions pas s'il nous serait
possible de l'ayoi!', pour accompagner une dernière fois le maUre
que nous vénérions, croyez hien que le deuil est dans nos
cœlll'S,

�116

.

\

L

Hélas! M. Lacoste n'est plus. Il s'en va, emportant l'estime de
tous et ne laissant derrière lui que d'unanimes regl~ets. Je sais
que tous les étudiants partageront notre émotion douloureuse
en apprenant la fin du professeur aimé, je sais qu'ils auraient
tous pris part à ce triste cortège, si la n10rt avait attendu, pour
frapper, que nous fussions à nouveau réunis autour de ce maître
aimé. Nos camarades sont absents, mais je veux réunir toutes
leurs sympathies et en apporter l"hommage à l'homme' de bien
qui disparaît.
Je le fais avec une émotion de profonde tristesse, et, à ce noble
cœur, à ce. maître que nous pleurons aujourd'hui et qui nous
témoigna une si vive affection, j'adresse un dtrnier et suprême
adieu.

'

.

'.

.~

" \:

.

,,'--

•

'.

0"

1 ..

A LA MÉMOIRE DE M. PAUL LACOSTE

,.~

~."

,. ~

j'

-

..

" ..'

�DANS LES ANCIENNES COUTUMES GERMANIQUES(1)
PAR

Robert

CAILLEMER

Chacun sait la place considérable qu'occupe, dans nos relations
quotidiennes, le droit familial. NOlnbreuses sont les questions
qui se rattachent au droit de la famille: -conditions et formes du
mariage, réginle des biens entre époux, situation des enfants,
organisation de la parenté, régime successoral, liberté ou défense
de disposer de ses biens au détriment de ses héritiers. La solution
de ces problèmes variés dépend de la conception que l'on se fait
de la famille. Une large part de la vie des peuples nlodernes est
faite de la vie fanliliale. Et, lorsque l'on examine les caractères
de cette famille moderne, on peut être tenté de remonter vers I.e
passé, de rechercher ce que ' furent, autrefois, les organisations.
(1) Conférence faite à l'Université populaire d'Aix-en-Provence, le 31 janvier
1906; Cette conférence, destinée au grand public, ne comportait ni un exposé

détaillé des sources, ni un examen des très nombreuses controverses que soulèvent les points traités. Il nous suffit de renvoyer, une fois pour toutes, aux
travaux allemands de MM. Brunncr, Heusler (Institutionen des deutschen Privairechfs, II), von Amira, Sohm (Das Recht der Eheschliessllng, 1875), Schroeder
(Gescllichte des ellelichen Giiterrechts in Deuischland, 1863), Weinhold (Delltsclle
Fral/cn, 2e éd, 1882), Dargun (MuftereI!t und Rallbehe, 1883), Ficker (Untersucllllngen zur ErbCllfolge der os!germaniscllen Rechte, 1891 et s.) ; et aux trayaux
français de MM. Meynial (Nol/v. Rev . Rist. de Droit, XXII, 1898, p. 165 et s.) ;
Lefebvre (Leçons d'inirodudion générale à l'histoire du droit matrimonial
français, 1900,' , Brissaud ,Manllel d'histoire du droit français, p. 419, 1005,
1640) .

�"-

..

"

118

ROBERT CAILLEMER

fanliliales, de scruter l'antiquité des bases sur lesqu~Jles repose
notre famille moderne. Pour elle, comme pour toutes les institutions sur lesquelles nous vivons, une étude historique doit être
la base de toute étude critique. Elle permettra de juger, à leur
juste valeur, la solidité et la permanence - ou au contraire la
raison d'être temporaire et la relativité - des idées et des constructions juridiques du temps présent.

."

.. -

.-

•

~

'.

.,,"

....
i

'.

"

. :' .

.'

Pendant longtemps, l'on a regardé, comme formant le point de
départ de l'histoire de la famille, la fornle familiale connue sous
le nom de patriarcat, que l'on trouve, avec une netteté particulière, dans le droit de la République romaine. La famille est
groupée tout entière sous l'a\llorité du chef, du paterfamilias.
Représentant du culte des ancêtres, le père de famille exerce une
haute magistrature domestique. Choses et gens sont sous "sa
manHS, sous sa nlain: objets nlobiliers ou fonds de terre, esclaves,
enfants et petits enfants. La fen1ll1e Inariée est, elle aussi, sous
cette puissance. La femme qui se nlarie quitte définitivement
sa famille originaire et le foyer de ses pères. Elle entre dan~
la famille de son Inari; vis-à-vis de lui, elle sera con1lne
une fille, loco fili~; elle quittera ses dieux domestiques pour
prendre ceux de son époux; elle lui sera docile et fidèle, soumise
à sa puissance comIne tous les autres membres de la famille .
Dans ce système, aucun lien n'attache l'enfant à la famille de sa
mère. L'enfant n'a d'autres parents que les parents de son pè~e .
La parenté sera organisée sur un type purement agnatique, c'està-dire que la famille ne comprendra que des parents par les
mâles.
Telle aurait été la famille antique; et une longue série d'attén~lati9ns - on a même dit: une lente décadence - aurait conduit
à la famille moderne, par une élllancipation progressiye des
IndiYidus, par un affaiblissement continu de la puissance du pè~'~
de famille: évolution simple, faisant apparaître peu à peu l~
droit des femnles, diminuant la force du lien conjugal et de
l'~utorité maritale, laissant subsister entre la femme l.11ariée et
sa famille_d'origine des liens de plus en plus nombreux, aboutissant à la constitution d'"une double parenté à la fois agnatiqut;!

�tA FAMltt~

119

et cognatique, d'une famille comprenant à la fois les parents par

. ..

P·o:'

• 0

.. .

.

~

•

-

'- .. " .

.. .'

,

~:

..

J

'

. "-'"

,

',.

."
•

..

. , ....

.....

"'""

,."

;

.

:

....

..-

'

les l1làles et les parents par les fenllues.
Fustel de Coulanges, qui, à tant de points de vue, a rendu de
si grands services à la science his.t orique, fut, en France, l'un
des derniers représentants de ces conceptions. Dans sa Cité
ahtique, en des pages incOIllparables qui, quels que soient les
progrès de nos connaissances, resteront un chef-d'œuvre, il a
fait le tableau de cette société patriarcale primitive, de cette
famille groupée sous l'autorité du pater, réunie dans le culte des
ancêtres. Or, au nlOIuent lnême où il composait son ouvrage, le
caractère primitif de cette famille patriarcale était contesté et
attaqué de toutes parts. Les uns, suivant la voie ouverte par
Bachofen vers 1860, cherchaient à retrouvel~, nlême dans l'antiquité classique, des traces d'une conception des rapports entre
les sexes et des liens de parenté très différente de la conception
patriarcale; ils opposaient, aux règles juridiques indiquées par
les jurisconsultes de la ROIue classique, les coutulues tout autres
qui se reflétaient dans les traditioas et les vieilles légendes des
Indo-Européens. D'autres, de plus en plus nombreux, trouvant
trop étroite la voie ·ainsi ouverte, étudiaient le droit des peuples
restés en arrière dans le développenlent de lacivilisalion, le droit
des Indiens, le droit des Australiens, le droit des nègres africains .
Ces recherches, faites tout d'abord par des voyageurs ou des
explorateurs sans connaissances sociologiques suffisantes, devenaient peu à peu plus luéthodiques et plus précises. Et, de tout
cet ensemble de fails observés, se dégageait une conclusion de
jour en jour plus nette: à savoir que la fornle patriarcale de la
famille ne saurait être considérée COIume la première formé de la
fanülle ; qu'elle ne peut être que le produit d'un développement
séculaire, le résultat d'une longue évolution.
Nous ne voulons pas, pour l'instant, nous occuper du droit des
naturels de l'Australie ou de l'Amérique; et nous prendrons,
comme objet- de nos observations, des coutumes beaucoup plus
pradIes de notre droit moderne; des coutumes qui sont largenlent entrées dans la formation du droit de l'Europe occidentale:
les coutunles germaniques. Elles 11lériteüt une attention spéciale

�120

'.

. ~,. . ..

,

,. ~.

-";

,.

'.

~.:

ROBERT CAILLEMEit

au point de vue de l'histoire de la fal11ille ; car elles nous présentent un état juridique autre que le patriarcat; car elles nous
pernlettent de suivre les développel11ents du patriarcat; car enfin
une évolution continue a conduit, de ces coutumes, à notre droit
nloderne.
De plus, nous les connaissons assez bien. Car, à peine entrés
sur le sol de l'Empire rOlllain, au lendemain l11ênle des invasions,
les Germains ont constaté, dans des recueils de Leges, leurs coutumes. Et les renseignements positifs, parfois un peu maigres,
que nous donnent ces lois, peuvent être contrôlés et complétés
par les indications des auteurs latins qui ont visité la Germanie
ou fréquenté des Germains, César ou Tacite, et surtout à l'aide
des plus vieux nlonuments de la littérature germanique, à l'aide
des légendes des dieux et des héros de la Germanie. COllllUe les
Grecs, les Gernlains ont créé à leur propre image les héros et les
dieux; ils leur ont prêté leurs nlœurs et leur droit.
L'une de ces légendes nous retiendra surtout: c'est la légende
de Sigurd. Elle est née, vraisemblablement, en Allemagne chez
les Francs des bords du Rhin, dans les premiers siècles de notre
ère. Elle est, au nloins dans plusieurs de ses parties, contemporaine des grandes invasions, car nous y verrons figurer le roi des
Huns, Attila (1). Elle peut donc nous retracer le tableau de ce
qu'était la famille germanique vers le v e siècle; et, comme on ya
le voir, cette famille est très lQin du type patriarcal.

~

"."

-. 1
1

-1

Dans la société patriarcale, la base de toute organisation familiale est le nlariage, acte solennel, religieux ou civil, qui fait
(1) La Saga des Nibelungen nous est parvenue sous plusieurs formes. V. les
indications à cet égard et la bibliographie données par B. Symons, Helden sage, dans le Gnzndriss der germanischen Philologie de Hermann Paul, 2" éd. ,
III, p. 651 et s. Nous nous servirons principalement, non pas de la forme
allemande, plus récente, de la légende, mai s de la forme scandinave, plus
archaïque, que l'on trouve dans l'Edda, et aussi des chants populaires des
îles Féroé. Cf. Pineau, Les vieux chanis populaires scandinaves, Paris, 1901.
La Volsungasaga, œuvre en prose de la seconde moitié du xm e siècle, nous
donne un récit qui rappelle celui des Eddas , ct qui permet de le compléter.
Paul, 1. C. , p . 633.

�LA FAl\IILLE

.

-"

'.:.':.. ~-, .
.. '

-,

.

;.

';

l'

.. " :

l

~.
~

.~

..':'

!',i"'· ..

....

"

;

~',..,

.

.'

~," ~

.'

.... . . . ....

~

".

. . ....

~

,

121

passer la femme dans la puissance du Inari, qui en fait une sorte
de fille de son mari; elle est loco filiée, disent les jurisconsultes
romains.
Au contraire, dans la légende de Sigurd, soit dans les Eddas,
soit dans les plus anciens chants scandinaves, le mariage ne se
distingue pas des autres unions entre homme et fenIme. L'union
des sexes nous apparaît con1lne un état de fait, produisant
toujours les InênIes conséquences. On peut appeler celte union
un nIariage, Iuais ce nIariage résulte de la cohabitation, il naît
avec elle et disparaît avec elle. C'est l'union des sexes, seule, que
la coutume prend en considération.
Sans doute, on peut faire précéder de fêtes et de solennités
cette union; et la légende eddique raconte à ce propos une histoire burlesque, celle du pantagruélique festin offert par un fiancé
à la personne qu'il croit être sa fiancée, au gigantesque dieu
Thor, revêtu d'un grotesque déguisenIent féminin et dont
l'appétit yorace effraie tous les assistants (1). Sans doute aussi,
le lendeluain de la première nuit de noces, il est d'usage que
l'honlnle remette à sa compagne des cadeaux, une donation du
Iuatin (morgengabe), des anneaux d'or (2). Mais ce sont là des
traits accidentels, et non essentiels. L'un ou l'autre peuvent
Inanquer: l'union n'en existera ni plus ni moins, et aura toujours
, le même caractère juridique.
Il en est ainsi, par exemple, dans l'histoire de Sigurd, sous la
forme très archaïque que nous fournit une chanson des îles
Féroé, le Sjurdar Kyœdi, édité à Copenhague, en 1851, par
M. Halumershaimb, et dont E. de Laveleye a publié, en 1866,
une traduction françâise (3).
Sigurd, depuis qu'il a Inangé le cœur du dragon, comprend le
langage des oiseaux; et il apprend par eux l'existence d'une
(1) Pineau , loc. cil ., p . ïû et suiv.
morgengabe que, sous le h-offi de dos, Tacite nous
décrit. V. en ce sens Schrôder, LehrbuclI der deulsclIen Rechlsgeschichte,
3e éd., Il 69.
(3) Pineau, loc. cil., p . 185 et süiv . ; E . de Laveley ~ , La Saga des Nibelungen
dans les Eddas , 1866, p . 349 et sui".
(2) Peut-être est-ce cet ' e

�'.

122

'. -

~.

..

-. - . .'"

.... :
.. .

••

•

"'1.

~

".

•

, .

,,"

....

.1

RonERt CAILLt~IEH

jeune fille 111eryeilleusement belle, Brynhild, la· fille du roi
Budle. Brynhild, après avoir repoussé nlaints prétendants, s'est
retirée sur le Hildarhôy, dans une marche déserle du royaume
de son père. Elle y repose, revêtue de son armure, endormie sur
un fauteüil d'or, entourée de flammes. Seul, celui qui frmichira
le cercle de feu pouiTa l'épouser;
Sigùrd arriye, luonté sur son cheval Grane, et il passe au
mlIièu des flanllues.
« Sigurd en hâte se dirige vers ]a salle où personne avant lui
n'avait pu veilir; avec son épée il ouvre la porte. - Ayec son épée
il brise les verrous, il aperçoit la tant gracieuse fenllne couchée
en son armure. - Le vaillant Sigurd entre dans la salle; tout
autour de lui il regarde; il aperçoit la tant gracieuse femme,
seule sur soillit couchée. - Il aperçoit la tant gracieuse femme
qui dort en son armure; il brandit son épée tranchante; en deux
il fend ]a cuirasse.~ Se réveille Brynhild, la fille de Budle ; tout
autour d'elle elle regarde: Qui donc est le héros valeureux qui
lu'a fendu ma cuirassé? - NOnll11e-moi Sigurd, fils de
Sigmund; ce fut la reine Hjôrdis qui me mit au monde. - Je
suis venu des pays étrangers, ici près de toi. Je 111'appelle
Sigurd, fils de Sigmund, ô ma hien-aimée. »
Tout acte juridique est inutile; le consentement des parents
de Brynhild n'est pas nécessaire. En dehors de l'union de sexes,
nous ne relevons ici qu'un trait à 110ter : la double morgengabe :
« Il s'unit d'amour avec l'exquise fei1ll11e; et fut Asla, fille de
Sigurd, conçue à cette heure .. - Doucelnenl il passa ses bras
autour du cou de Brynhild: Je te le jure par ma foi, il n'est
de fausseté en mon cœur. - Douze anne;ux d'or il lui nlÎt sur
les genoux: Voilà pour notre pren1Ïère union d'amour. Douze anneaux d'oi" il nlit sur les genoux de la dame; et puis il
lui donna aussi le précieux anneau de reine. - Douze bracelets
d'or il lui mit aux bras : Voilà pour notre deuxième union
d'amour'. - C'était Sigurd, fils de Sigmund; les richesses ne
lui manquaient point; il entrelaça dans les chey eux de Brynhild
trois anneaux d'or » (1).
(1) Pineau , p. 202-204.

�123

LA FAMILLE

.

Ainsi, voilà une union régulière qui naît du seul fait de la
cohabitation; elle se brisera quand la cohabitation cessera.
Après sept mois passés sur le Hildarhôy, Sigurd quitte
13rynhild, et se met en quête de nouvelles aventures. Il tombe
dans les pièges que lui tendent Gjuke et sa femme, qui veulent
que Sigurd devienne l'époux de leur fille Gudrun. Chez ' Gjuke,
Sigurd boit un breuvage d'oubli; il ne se souvient plus des
serments fails à Brynhild ; il devient l'époux de Gudrun; il boit
ayec elle dans la même coupe nuptiale (1).
Une nouvelle union s'est formée ainsi, aussi régulière que
l'union d'autrefois entre Sigurd et Brynhild. Et cette pren1Îère
union est rompue, si bien rompue que Brynhild, tout en déplorant l'acte de Sigurd, se considère comnle libre, et pron1et à
Gunnarr de l'épouser, s'il arrive à tuer Sigurd. Vainement Sigurd,
auquel la mémoire est revenue et qui est tout honleux de son
oubli, veut-il renouer avec Brynhild les anciens liens. Elle le
repousse.

,.

"

. .. . :

.

. ..".

"

.

.
,

"

ft '

« Sigurd, au milieu du hall est debout, son bouclier d'or à la
main; la jeune Brynhild, la fille de Budle, de lui détourne les
yeux ..- Alors Sigurd prend la parole, le héros brillant: Quand
je serai de retour du bois, oui, je t'épouserai! - Lui répond
Brynhild (elle avait la langue prompte): Moi, je n'ainle pas
deux rois à la fois dans le même hall! - Répond Brynhild, la
fille de 13udle, le cœur lourd de soucis: Écoute, Sigurd HIs de
Sigmund, non, tu ne nl'épouseras pas! ))
La première union est rompue, et il faudrait une nouyelle
cohabitation pour la faire revi vre. Cela est très notable, car,
quand les Germains en seront venus au patriarcat, nous trou'"
ver0l1S tout autre chose; l'infidélité du mari ne rompra plus
l'union matrimoniale; celle-ci existera en dehors du fait de la
cohabitation, et ne cessera que par l'effet d'une répudiation.
Un tel régime est très loin, sans doute, de la promiscuité
absolue, et cela grâce aux nlœurs, qui sont relativement pures.
Mais, en droit, nous n'en sonllnes pas très loin. Il n'y a i?as,
(1) Pil1eau, p. 206.

9

�124

.'

. ~ . .~.. ' . '

... .....
~

·X

ROBEÜ:r CAl LLEl\IER

dans cette société, de différence entre mariage, concubinai oU
union libre. Toute union des sexes, durable ou pàssagère, offre
les mêmes caractères et produit les mêmes effets. Peut-être
luêllle quelques races gernlaniques ont-elles vécu sous un régime
de pronliscuité complète. On pourrait le croire, à lire la description que César nous donne des nlŒ1US des Suèves. Il nous
rapporte que, chaque année, dans chaque pagus, une portion de
la population 111âle part pour la guerre, tandis que les autres
deilleurent dans ie pagus, avec les femmes. L'année suivante,
ceux qui reviennent d'expédition restent au pays, et ceux qui
étaient restés au pays partent à leur tour pour la guerre. Un
tel régime ne paraît guère conciliable avec la fixité des relations
sexuelles (1 ).
Assurément, la société que nous décrivent les Eddas et les
chants scandinaves est très loin de la prOllliscuité. Cependant
elle en est éloignée en fait plutôt qu'en droit; elle en est
éloignée, parce que les 111ŒlUS et les sentiments populaires

'

..'.

(1) César, De bello gallico , IV, 1. - On peut même se demander si, dans des
temps reculés, les Germains n 'ont pas pratiqué des unions de frère à sœur,
caractéristiques d'nne promiscuité endogame. Les chants eddiques rapportent
l'histoire d'une guerre entre les Vanes et les Ases. Les Ases sont groupés
autour d'Odin; les Vanes sont sans doutes des divinités plus anciennes. Or
les Vanes pratiquent les unions endogames: Njôrdr a eu un enfant de sa
sœur. Mais on peut penser que les Vanes sQnt d 'origine, non pas germanique,
mais prégermanique ; qu'ils correspondent à de vieilles populations (celtiques
peut-être), chassées ou subjugées par les Germains. Pineau, l. cil., p. 86-90.
- On sait aussi quelles discussions soulève la question de la promiscuité. Il
y a des auteurs (i\Iorgan p. ex. ) qui voient dans cette promiscuité complète
la première foi-me de vie des sociétés humaines. D'autres, comme M. Durkheim , croient au contraire que la première humanité a été exogame, prohibant toute unioll entre membres d'un même groupe. Entre tous les traits
que nous relevons dans la société germanique antérieure aux invasions, un
seul est anciena: c'est la fragilité du lien conjugal et la persistance des liens
qui attachent la femme à sa famille originaire. La promiscuité endogame, que
l'on rencontre çà et là, est chose relativement récente; elle est le résultat de
l'affaiblissement des anciens groupes, et de la constitution de castes qui tienllent à conserver leur sang pur de tout alliage. Précisément, dans la Volsungasaga, Siofjotli est le fils d'une union entre frère et sœur, entre Sigmund et
Signy, et il représente ainsi, très pur, le sang des \Velsungen. V. R. Koegel ,
Gescllichte der deulschen Liiieral1lr, l , 2, p. 2U2. Les autres unions dont
parle la Saga des Nibelungen (union de Sigurd avec Brynhild et avec Gudrun,
de Gudrun avec Atli) sont nettement exogames.

�1

;

LA FAMILLE

....
~

..

.,
)

.-

."
,"

•

1' ..

'"

.
... .

.

1

-

.

~ -,

..

. ~
. ".......

.

-,'

:

.

'..

.

~

,:", .~ ... ,

'

..

t

•

,.:

125

sont fayorab1es à une certaine stabilité des relations sexuelles.
Mais il peut arri ver que cetle stabilité manque, dans des cas
exceptionnels. Par exemple, dans le chant populaire des
îles Feroé que nous citions plus haut, l'on relève un trait de
mœurs que l'on a signalé chez certaines populations indiennes,
chez les Natchez. Quand un guerrier doit mourir, on lui donne,
en guise de compagne de la dernière nuit qu'il doit passer en ce
monde, une vierge. Quand Hogne, le frère de Gudrun, attiré
par elle dans un guet-apens, succombe d'épuisement après le
long combat qu'il vient de soutenir contre les Huns d'Artala, il
demande la fille d'un iarl :
« Je n'ai pas de blessures; ce n'est point une grâce que je
yeux te demander. Prête-moi la fi]]e d'un iarl, cette nuit, pour
coucher .dans nles bras.
« Répondit Gudrun, sa sœur, en le raillant: Qu'on lui donne
la fille du porcher, cette nuit, pour coucher dans ses hras ».
Mais Artala, plus généreux, lui donne une fille de iarl, Helvik.
Une telle union, rlestinée à ne durer que quelques heures, est
aussi régulière que les autres. L'enfant qui naîtra aura, vis-à-vis
de son père, une situation juridique aussi forte que tout autre
enfant né d'une union durable. A l'aurore, Hogne donne ft
Helvik une morgengabe, de l'or et des anneaux rouges. « Le
hlatin, de bonne heure, le soleil rougissait la colline. Se leva la
fille du iarl, mais Hogne décéda (1) )).
Dans une telle organisation de l'union des sexes, l'on ne saurai t
-voir intervenir l'un des traits les plus nets de la fan1Ïlle patriarcale: le passage de la femnlc dans la maison et dans la famille
de son mari. Il peut arriver, sans doute, que la femme quitte ses
parents et suive l'hoil1me auquel elle se dol1ne. Mais il se peut
aussi qu'elle reste dans sa fai11Ïlle, dans les lieux oil elle a été
élevée, et que, dans ces unions, ce soit l'hohlme qüi change de
résideilce. C'est ce qui se produit pour la double union de
Sigurd. Il est venu trouver Brynhild sur le Hildarh6y, et, tant
qu'a duré leur union, Sigurd et Brynhild ont habité le Hildarhôy~
(1) Pineau, p. :l25.

�126

-&lt;

:

0"'

,

,-

-

HOBERT CAILLÈi\IEH.

Puis Sigurd abandonne Brynhild, va delneurer chez Giuki, et
s'unit à Gudrun, la fille de Giuki. C'est dans la Inalson de Giuki
qu'il résidera désonnais, et c'est là que se feront ses funérailles.
Gunnarr, poussé par Brynhild, et désireux de la posséder, a tué
Sigurd par trahison, dans la forêt. Les n1eurtriers ramènent le
corps de Sigurd dans la n1aison de Giuki, et, tout ensanglanté,
Sigurd repose une fois encore, dormant de son dernier sommeil,
auprès de sa compagne:
« Ils prirent le corps du jeune Sigurd; ils l'emportèrent à la
nlaison sur son bouclier ... Ils le déposèrent dans les bras de
Gudrun. L'épousée ne se réyeilla que quand le lit fut tout plein
de sang " Gudrun sur son séant se lnet ; elle essuie ses
blessures; elle baise sa bouche ensanglantée; de ses bras elle
entoure la tête de Sigurd (1) ».
Ainsi la femme ne quiLte pas sa famille, et ne passe point dans
la fan1ille de son Inari. Une fois l'union dissoute, elle demeure
dans sa famille originaire. Brynhild, abandonnée de Sigurd,
reste sur le Hildarhôy, où elle meurt de douleur. Gudrun, après
la n10rt de Sigurd, n'a aucune relation avec les parents de
Sigurd; elle vit au lnilieu de ses parents, de ses frères, qui peu
à peu la consolent. Ainsi la yeuye trouve des tuteurs dans sa
famille naturelle, et non pas, comme dans les sociétés à forme
patriarcale, dans la famille de son Inari.
Il Y a d'ailleurs une pierre de touche de l'organisation falni- '
liale : c'est le droit qui règle la vengeance du n1eurtre. Dans la
société, telle que nous la dépeint la légende de Sigurd, telle
aussi que nous la trouvons dans les Leges les plus archaïques,
COlnme la loi salique, l'État, la puissance publique exercée dans
l'intérêt de tous, occupent encore peu de place; l'État n'est pas
encore assez développé pour s'occuper des affaires qui naissent
entre particuliers; c'est aux individus, ou aux groupes sociaux
inférieurs, de s'arranger entre eux. Quand un lneurtre a été
commis, on ne considère pas alors, commg nous le faisons

(1) Pineau, p. 212. Selon d'autres formes de la légende, Sigurd est tué dans
le lit nuptial même.

-

-.

�LA FAMILLE

: ' ..

.'1 .

127

aujourd'hui, que ce meurtre soit un fait intéressant. la collectivité et susceptible de donner ouverture à une action des agents
de l'autorité publique. La vengeance du meurtre est affaire des
indiyidus et des familles; et un meurtre sera dès lors le signal
d'une guerre entre deux familles, celle de l'offenseur et celle
de la victime.
Or, à ce point de vue, nous trouvons, dans la vieille légende
eddique, la confirmation du trait que nous ayons essayé de
dégager: la persistance des liens qui attachent la femme, luême
quand elle a contracté avec un homllle une union régulière et
durable, à sa familIe d'origine. Le lien le plus fort, le plus sacré,
pour elle, est le lien qui l'unit à ses propres parents, à ses
frères. Ce lien-là est un lien primordial et stable, et qui ne peut
se briser, tandis que le lien qui unit la fenllne à son époux est
encore frêle et secondaire.
Dans les Nibelungen et dans les chants populaires des îles
Féroé, la légende de Sigurd a subi sur ce point des déforma-:
tions. Après la mort de Sigurd, tué par ses beaux-frères, son
épouse (Gudrun ou KriemhiIt) cherche avant tout à le Yenger;
c'est dans ce but de vengeance qu'elle épouse Attila (Artala ou
Etzel) et qu'elle fait tomber ses frères dans une elllbuscade où
ils succombent (1). Sous cette forme, la légende révèle un état
de droit relativement jeune, où le lien conjugal a fini par l'enlporter sur les liens qui unissent la femme à sa famille d'origine.
Au contraire, dans les Eddas et dans la Volsungasaga, nous
retrouvons le lien familial dans toute sa pureté et sa force
anciennes (2).
A près la mort de Sigurd, Gudrun, qui a longtelllps pleuré son
époux, finit par épouser Atli (Attila), le frère de son ancienne
rivale Brynhild (3). Atli songe à ,'enger sa sœur. Celle-ci n'a
(1) Pineau, p. 217 et S., 235 et s .
(2) V., dans notre sens, déjà Layeleye, La saga des l\ïbelllllgen dans les
Eddas, ]866, p. 137 et s.; Pineau, l. c. On est d'accord pour considérer, sur ce
point, le récit eddique comme le récit originaire: Cf. Paul , GnllldJ'Ïss" 2c éd.,
1Il, p . 658 et s. ; 664 et s .
(3) Il est probable que nous sommes ici en présence d'une ~aga nouyelle
originairement distincte de la Saga de Sigurd , et qui a, comme fondement his-

�128

ROBERT

CAILLE~IER

pas voulu survivre à la nou ,'elle du meurtre de Sigurd par les
frères de Gudrun. Sans doute, ceux-ci n'ont agi qu'à l'instigation
de Brynhild elle-nlême ; cependant Atli yoit en eux les auteurs
responsables de la nlort de Brynhild. Une guerre va surgir entre
les frères et l'époux de Gudrun; et, dans cette lutte, Gudrun ya
se ranger du côté de ses frères, oubliant qu'ils ont été les meurtriers de son premier époux, et se rappelant uniquelllent la force
des liens du sang.
Atli invite ses beaux-frères, Gunnarr et Hogne, à venir à son
palais. Gudrun cherche à sauyer ses frères, et leur envoie, pour
qu'ils ne tonlbent pas dans l'embuscade d'Alli, un messager
porteur d'un bâton runique. Mais les runes sont brouillées en
chemin; Hogne et Gunnarr poursui vent leur route. Hogne est
tué, Gunnarr est jeté dans une fosse pleine de serpents et mis à
mort à son tour.
Gudrun, qui jadis n'a point vengé son époux, venge terriblement ses frères. Non seulement, dans la lutte ouverte entre ses
frères et son époux, elle se range du côté de ses frères, mais elle
refuse avec indignation toute « composition », tout prix du sang
qu'Atli peut lui offrir. Un jour, pendant qu'Atli est à la chasse,
elle tue les enfants d'A Hi, prépare leurs viscères; elle les fait
manger à Atli, quand il est de retour, après l'avoir convenablement enivré; puis elle égorge son mari, met le feu au palais,
et bride Atli avec tous les siens:
« De tes fils, ô chef qui distribues les épées, tu viens de manger
le cœur dans du miel. Tu dois aimer, ô brave, le rôti de chair
humaine, à manger en buvallt de la bière à la place d'honneur.
- Tu n'appelleras plus à tes genoux Erpr ni Eitill heureux de
torique, la lutte entre Attila et les Burgondes, ct la destruction , cn 437, du
royaume que les Burgondes avaient fondé dans la vallée du Rhin. Le Gunnarr
des Eddas est peut-être le roi hm'gonde Gundicar ou Gundahar, tué dans cette
lutte avec les Huns d'Attila: Paul , III , p. 658. D'autre part on racon ta
après la mort d'Attila en 453, qu'il avait été tué alors qu'il reposait auprès
dc sa jeune épouse, sans doute de la propre main de celle-ci. Dans la légende ,
cette femme devient une princesse burgonde, qui venge sur son mari le
meurtre de ses parents. Paul, Ill, p . 659. Quoi qu'il en soit, ce qui est essentiel à
nos yeux, c'est l'attitude et le rôle que la croyance populaire attribùe à cette
femme , qui, pour venger ses frères , n'hésite pas à tuer SOIl mari.

�LA FAMILLE

boire; plus jamais tu ne Yen'as de ton trône les génér~ux princes
brandir l'épieu, caresser les crinières, faire caracoler leurs
chevaux ... »
« A son poignard elle donna à boire du sang de sa nlain
nleurtrière; elle lâcha les chiens; devant la porte de la salle,
réveillant les valets, elle jeta la torche enflammée, vengeant
ainsi ses frères. -- Aux flammes elle les liyra tous, ceux qui
étaient là-dedans, les meurtriers de Gunnarr, au retour de la
sombre forêt l S'écroulèrent les antiques piliers; les chambres
sacrées brùlèrent; brùla la demeure des Budlungar; brùlèrent
aussi les vierges au bouclier; nlortes, elles tombèrent dans les
flammes ardentes» (1).
Et la saga d'Atli admire cet acte de vengeance: « Jamais plus,
dit-elle, une autre femme ne portera ainsi le bouclier et ne vengera ses frères » (2).

· 0 .. :_.
L'

,

...

!

' 0

..

"

''',

.....

-:._+;

.:
1

..

O. . . . . .

'.:

.:~

~r-

• ,"'..

..

:

..

\ • 0:

'0,

,

.

129

°

~

0....

. .'
"

(1) AilaJwida,. Pineau, p. 253; Layeleye, Eddas, p. 280 et suiv. Dans le chant
s 'lÎvant, l'Ailamal, l'on retrouve le même récit., avec des amplifications et
d'autres 'particularités qui indiquent une origine plus récente. V. dans Paul,
Grzzlldriss, Mogk, Nordisclle Lilerafllren . § 9 (1 re éd., Il, 1, p. 88).
(2) Il convient de rapprocher de ce r~cit celui que nous trouvons dans la
Volsungasaga, c. 2 et suiv. On sait que ce document est le seul qui nous
donne des renseignements détaillés SlU' les ancêtres de Sigurd et qui nous
raconte leur histoire. Son aïeul, Volsungl', a eu de nomhreux enfants, et les
aînés sont deux jumeaux, Sigmund et sa sœul' Signy. Signy devient l'épouse
du roi Siggeir. l\lais bientôt une qucrelle surgit entre Siggeir et les parents de
Signy. Au cours des fêtes nuptiales, une main inconnue a planté, dans l'arbre
qui s'élève au centre de la demeure de Volsungr, une épée, meilleure que
toute autre épée. Seul entre tous les assistants, Sigmund est assez fort pour
l'arracher du tronc de l'arbre. Siggeir veut la prendre, mais Sigmund la lui
.refuse. Jaloux et furieux, Siggeir attire dans un guet-apens Voisungr et les
enfants de Volsungr. Volsungr est tué, ses enfants sont prisonniers, et ils
mourraient tous, si. dans cette lutte engagée entre son mari et sa famille originaire, Signy ne venait au secours de ses propres parents. Elle saU\'e la vie de
Sigmund, Celui-ci se réfugie dans la forêt, et Signy lui apporte tout ce qu'il
faut pour vivre. Elle sacrifie toute autre considération au devoir essentiel qui
lui incombe; elle doit, avant tout, venger les siens, et ses devoirs d'épouse ne
comptent pas à côté de ses devoirs de sœur. Elle f-nyoie à Sigmund les enfants
qu'eUe a eus de Siggeir, pour qu'il les tue; même, pour procur("r à Sigmund un
collaborateur dans l'exécution de sa vengeance, eUe vient le trouver dans la
forêt, ayant changé de visage pour qu'il ne la reconnaisse pas; ct, pendant
trois nuits, elle partage la couche de son frère. De cette union ya naître SinfjoUi; le sang de Velsungr coule très pur en lui avec son aide, Sigmund va
mener à bien son œuvre yengeresse. Dans la lutte nouvelle qui s'engage entre
Siggeir et Sigmund , Signy vient sans cesse en aide à sou frère. Sigmund et

�130

ROBERT

CAILLE~ŒR

-...... '

- '!

.

-:"

:..

......

.

.

~.

..

:,.'

.- .-." .
~.
.. ~ . '"

.....

~

-

••

..

~.

'

..
.

.
'

,

"

;..

..

'

'"

'.

....

...

La condition de l'enfant, les liens qui l'unissent à son père et à
sa mère sont essentielleillent déterminés par les idées admises
sur les unions conjugales elles-nlêmes. Dans les sociétés à forme
paLriarcale, le père, ayant son épouse sous sa puissance, aura
aussi un droit très fort sur les enfanLs qui naîtront de cette
épouse. La puissance paternelle est une conséquence de la puis-,
sance maritale. L'enfant né d'une femme appartient au maître
de la femme, comme les petits d'un troupeau appartiennent au
111aître du troupeau. L'enfant né d'un mariage régulier, éleyé
dans le clan de son père, se raLtachera ayant tout, peut-être
exclusivement, à la famille de son père. Il sera un étranger, au
contraire, vis-à-vis de la famille de sa 111ère, car sa mère elleBlême est devenue une étrangère vis-à ·yis de sa famille d'Oligine, le jour olt elle est passée sous la puissance d'un mari.
Quant à l'enfant né hors mariage, sa condition sera toute autre:
il appartiendra sellleillent à la fall1ille de sa Inère : son père et
les parents de son père seront pour lui des étrangers.
Or, nous ne retrou \'ons aucun de ces traits dans la société que
nous dépeignent soit les Eddas, soit les "ienx chan ts populaires
scandinaves, soit la loi salique. Et tout &lt;fabord, dans cette

1'(

Sinfjotli sont pris pJ.l' Siggeir et jetés vivants dans une fosse , dans laquelle ils
sont séparés l'un de l'autre pal' une large dalle, et qui est recouverte de
pierres ct de terre. ;\lais Signy leur apporte, avec des vin'es, l'épée mervt"i1leuse ; grâce à elle, ils peu ven t fendre la dalle qui les sépal'e; ils écartent l es
pierres et la telTe qui cou Vl'e leur sépulture. Alors ils se rendent au palais de
Siggeir, et y mettent lc feu. Signy a ainsi accompli jusqu'au bout son primo:dial devoir: son père et ses frères sont vengés. Maintenant, mais maintenant seulement, elle s Jnge à ses devoirs cl 'épouse; elle ne veut pas survivre
à Siggeir; elle se jette dans les flamme3, et meurt avec son époux et les gens
de Siggeir.
Cette histoire offre, avec le récit de la mort d 'Attila, une série de ressen-;,blances; peut-être les vien'X chants, que résume ici la Volsungasaga, ont-ils
seryi de modèle lorsque la Saga d'Attila s'est conslituée. Cf. Kœge1, GescIzichte
der clelllscIzen LillerClüzr, l, 2, p. 198 et suiv.; Paul, Gllzndriss ; ~e éd, lII ,
p, 652 et sniv.

�LA

·...
'"

. ....

.
.

'.'

:',

:

FA~lILLE

131

société, l'on ne trouye aucune différence entre les enfants «( légitimes » et les enfants « naturels ». Puisqu'il n'y a pas à distinguer entre plusieurs formes d'union des sexes, entre mariage
et union libre, tous les enfants doi vent avoir les nlêmes droiLs et
la même situation.
Tous se rattachent à leur père par un lien incontestable. C'est
un trait que l'on méconnaît parfois, lnais qui nous selllbie
éyident, à examiner Salis parti-pris les sources dont nous nous
sen'ons en ce moment. La Saga joinL régulièrement au nom
des héros le nom de leur père. Sigurd est « le fils de Sigmund»;
Brynhild, « la fille de Budle ». Pour frapper plus cruellement
Atli, Gudrun n'hésite pas à tuer les enfan ts qu'elle a eus d'Atli. Et
ce lien entre le père et l'enfant existe dans tous les cas, luème si
cet enfant est né de relations éphémères. Nous aYons rapporté le
récit d' un chant populaire scandinave, racontant l'union conhactée par Hogne, pour sa dernière nuit, avec Helvik, la fille
d'un iarl. Un enfant naîtra de cette union passagère. Or cet
enfant aura, comme tout autre enfant, une filiation paternelle
reconnue de tous. Hogne, mourant, prévoit ce que sera ce fils.
Il portera le nom de son père, et sa n1ère lui remettra, de la
part de son père, une ceinture de runes. Plus tard, il vengera
son père (1). La lisLe des parents appelés à succéder, que nous
donne la loi salique, nous indique que les fils succèdent à
leur p ère en première ligne; celte vocation semble si naturelle
que la loi règle seulement la succession à défaut de fils: « Si
quis nlortuus fuerit et filios non demiserit ... » (2) . Même après
les in vasions, alors que le mariage se distinguera des unions
inférieures, l'assimilation entre le bâtard et l'enfant né d'un mariage régulier vivra longtemps dans la conscience populaire (3).
Cependant le lien le plus fort est celui qui unit l'enfant à la
Inère et à la famille de la mère. La maternité est une notion
(1) Pineau , p. 225.
(2) L ex Saliea , t . LIX.
(3) V. les articles de 1\1. Bl'llllner, en pal ticnlier: Die 1111elzelicllc YaLerscJwjl
in den aclLeren germaniscllcn Rechicll (Z eilsclzrij l dcr Savig ny-St iftung , Germ .
AbU, . , XVII , p . 1 et sui\' . ; XXIII , p. Hl8 et sniv.).

�. .
/

132

ROBERT CAILLE MER

claire et simple; la paternité est une notion déjà plus raffinée,
absente chez de nombreuses espèces animales, absente aussi
chez l'humanité primitive. De plus, l'on a relnarqué l'importance
que prend, chez les populations sauvages, le lieu où l'enfant est
conçu, pour la détermination de sa parenté. Lors de la conception, l'air ambiant, l'esprit qui flotte autour des parents pénètre
dans le corps de la felnme, et une portion de cet air va former
l'esprit de l'enfant (1). Conçu chez son père, l'enfant se rattachera
au clan de son père; mais, s'il est conçu dans la famille de sa
n1ère, il aura,. comme parents, en première ligne, les parents de
sa mère.
Et c'est, en effet, ce qui arrive dans la société gerIllanique
primitive. Il y a, entre l'enfant et le père, un lien incontestable,
et cela est inévitable, du jour où il se crée une certaine fixité
dans les rapports sexuels, du jour où les mœurs, sinon le droit,
s'opposent aux unions d'un jour. Mais le lien le plus fort et le
plus sacré est celui qui unit l'enfant à sa n1ère et à la famille de
sa mère. Les vieux chants scandinaves racontent l'histoire d'un
jeune homme, Svejdal, ou Svipdagr, ou Sigurd, qui a reçu un
sort; il doit épouser une jeune fille · qu'il ne connaît pas, qui
habite au loin, et qu'il ne peut atteindre qu'au prix de Inille
dangers. Pour s'arIner dans la lutte, il ya trouver, non pas son
. père, qui est vivant, mais sa mère, qui est n10rte. Il frappe
violemment sur le terlre qui la recouvre, pour la réyeiller; elle
lui donne des arInes, et lui chante les runes qui le protègeront
en chemin:
« Ce fut le jeune Svejdal ; il se mit à appeler. S'en fendirent
les murailles et le marbre, et la montagne commença de s'écrouler. - Qui donc m'appelle ici, et me réveille si brutalen1ent?
Ne puis-je reposer en paix dessous la terre noire? '- C'est le
jeune Svejdal, ton fils chéri. Il voudrait tant avoir un bon
conseil de sa mère bien-aimée (2) )). Et la mère donne à son
enfant un cheval, une nappe) une corne, une épée, un navire.
(1) Durkheim, Année Sociologiqlle ,
(2) Pineau , p . 121

VIII ,

HI05, p . HG .

�LA FAMILLE

133

« Réveille-toi, Groa, dit une autre chanson. Réveille-toi, bonne

.-.

.'.

: . '" ..... '1: ....

feml11e! C'est moi qui t'éveille à la porte des morts. Ne te
souyient-il plus que tuas dit à ton fils de venir à ton tertre? ..
Et Groa commença: Je te chanterai d'abord le charme puissant
que Rindr chanta à Ran. Derrière tes épaules rejette ce qui te
paraît lourd. Aie confiance en toi-même ... Maintenant pars sans
crainte au devant du danger; aucun obstacle ne t'arrêtera. Sur
la pierre solide je me suis tenue à la porte (du tombeau) en te
chantant mes galdr. Emporte les paroles de ta mère, ô mon fils,
et les garde au fond de ton cœur! Le bonheur toujours t'accompagnera, aussi longtemps que tu ne les oublieras (1) ».
Et, de l11ên1e, un lien très fort unit l'enfant aux parents de sa
n1ère. Dans un passage fameux, Tacite nous rapporte que, chez
les Germains, l'oncle maternel (avuncLlllls) d 'un enfant a, vis-àvis de cet enfant, une situation comparable à celle de son père;
qu'il a même plus d'autorité que le père; que le lien qui l'unit
au fils de sa sœur est plus sacré et plus fort que celui qui unit
un père à son fils; que, quand on a besoin de cautions, de répondants, l'oncle maternel et le neyeu se prêtent unn1utuel appui (2).
Dans un des chants des Eddas, chant qui, il est vrai, n'appartient peut-être pas au fond primitif de l'épopée, Sigurd, ayant à
receyoir des conseils et voulant connaître l'ayenir, s'adresse à
son oncle maternel, Gripir : « Dis-moi, si tu le peux, ô frère de
11la mère, quelles seront les destinées de Sigurd? (3). »
.Le droit successoral s'est modelé sur ces idées. Si, dans la loi
salique, l'enfant succède à son père, le père et la famille paternelle ne recueillent pas la fortune de l'enfant 11lort sans descendants. Elle est attribuée à la mère, puis aux parents du côté de
la mère (frères ct sœurs du mort; sœur de la mère) (4).
(1 ) Pineau , p. 1~' 6, 133. Cf. encore , p . 147, l'histoire de Vonyed.
(2) Tacite, Gennania, c. 20.
(3) Lweleye , Bddas , p. 182. Cf. Paul , G1'lllldiss, 1"· éd , If, 1, p. 86.
(-!) Lex Salica , t. L1X. - II s'agit uniquernent de la fortune mobilière ; car
les immeubles, à défaut d 'enfants du défunt, retombent dans la communauté
de village. Les auteurs qui estiment que les Germains n'ont jamais connu
un système de parenté purement utérine, ont donné des explications variées
de ce titre de la loi salique. M. Brunner, notamment, y voit un capitulaire

�134

.. ,.

i;.
."

~

.

..

"

..

;.

' . ' :,:'.

..

'

"

.

ROBERT CAILLEMER

Et, dans la nlême loi salique, nous retrouvon~ la faillille
maternelle à un autre point de vue. Quand un individu a comnlis
un 111eurtre, et qu'il ne peut pas payer le prix du sang, le wergeld, il peut, par une procédure symbolique, rejeter sur ses
parents le fardeau de sa dette. Il se rend dans sa demeure, devant
de nombreux témoins; il ramasse de la terre aux quatre angles
de sa case, et, par-dessus son épaule, illa lance sur ses plus
proches parents. Puis il se déshabille, se déchausse, prend un
pieu à la main et part en bondissant. Il a rejeté ainsi sur sa
famille le poids du wergeld. Si sa famille ne peut payer, on offre
le meurtrier à trois Inarchés successifs; et, si nul ne se présente
pour le déliyrer en payant pour lui, alors, dit la loi, il doit payer
le ,vergeld avec sa vie: de Slla vila campanat.
Or, la loi salique nous donne la liste de ces proches parents
auxquels la terre doit être jetée. Les manuscrits, il est vrai,
comportent des variantes; mais quelques-uns d'entre eux nous
donnent une liste parfaitement d'accOl d avec celle que nous
trouvions en matière successorale: la terre doit être jetée
d'abord à la mère, puis au frère, puis à la sœur de la nlère et
aux enfants de la sœur de la mère, ensuite aux autres parents
nlaternels. Les parents du côté du père manquenl sur cette liste,
ou ne viennent qu'en dernière ligne (1). C'est la maternité qui
détermine la parenlé .
Et dès lors, la pire des guerres intestines sera celle qui séparera les parents par les fenlll1es. Dans la Vôluspa scandinave,
on décrit le temps de dépravation et de corruption générales qui
précèdera la catastrophe finale où le monde sombrera; et un
trait caractéristique de ce temps résidera dans les luttes entre
les systl'ungal', entre les enfants nés de deux sœurs: « Les frères
mérowingien , réglant seulement l'ordre successoral entre les Mllttermagen,
pour la moitié qui leur revient dans la succession; l'autre moitié serait prise
par les l'alermagen, dont le texte ne s'occupe point.
(1) Lex Salica, t. LVIII; éd. Hessels et I{crn, col. 374; v. aussi col. 372, 373.
- Il Y a, sur le sens des formalités de la Chrenecrllda , des divergences d'interprétation. V. BrUlll1er, Sippe und Wergeld (Z. der Sav.-Siifillng, "Germ. Abtlz. ,
t. III), et l'atticle tout récent de Hans Fehr, L'cher den Tilel58 der Lex Salica
(Z. der Sav.-Stitillllg , Germ. Abth. , t . XXVII ) .

�tA F .A~lILLE

135

se feront la guerre et deviendront les lneurtriers les uns des
autres; des enfants de sœurs briseront leur parenté » (1).
Ainsi, tous les Lraits que nous avons relevés concordent. Dans
la société germanique que nous dépeignent les Eddas et les
chants populaires du cycle de Sigurd (et lnême encore, çà et là,
la loi salique), la femme ne passe point dans la famille de son
nlari; et les enfants qui naissent de telles unions se rattachent
avant tout à leur nlère et aux parents de leur nlère. Nous avons
évité, à dessein, d'employer, pour qualifier cet état de la famille
germanique, le mot de matriarcat. Cette expression ne pourrait
être appliquée à la Germanie ancienne qu'à certaines conditions
et avec des réserves essentielles: à la condition qu'on ne sousentende point, COlllme on le fait souvent, sous ce terme, l'idée
d'un pouvoir politique aux mains des fenllnes, d'une gynécocraiie
dont il n'y a aucune trace; - et avec cette réserve que ce n'est
pas un pur matriarcat que nous rencontrons ici, puisque
l'enfant se rattache à son père par des liens juridiques très
solides. Ce qui est vrai, c'est que celte société germanique est
fort éloignée de la forme patriarcale.
II

1,... ......

..

.

~.

..

'.

':

•

Cette ancienne organisation de la famille n'a pas stHyécu
longtemps aux grandes invasions qui ont amené les Germains
sur le sol de l'Empire romain. Tantôt plus tôt, tantôt plus tard,
les populations germaniques ont évolué vers une nouvelle fOrIne
-familiale, vers le patriarcat.
On peut se demander quelles ont été les sources de celte
transformation. Vraisemblablement, l'état permanent de troubles
et de violences qui a accompagné les lnigrations du v e et du
VIC siècle a dû amener, chez les Germains, une recrudescence
de brutalité et de barbarie. Les mœurs, relativement douces,
que Tacite nous dépeint et que l'on retrouve encore dans la
légende.de Sigurd, ont dîl faire place à des nlœlUS plus rudes.
En même temp8, au basard des migrations, les anciens cadres
(1) Pineau, p. 438.

�136

.

•

:..

...

:

~

•

1.

.,:

•

~. ~ ,

..

...

.,

..

-.

............ .

.-

.

. ..
~

,"

. -.

"

'

"'.

.&gt;

.,
,

.

..

~.

,

..

.,
j

ROBERT CAILLEl\IER

sociaux, c1ans ou familles, ont dô se disloquer. Tout cela dutêtre éminemment favorable au développement du patriarcat.
Et, en effet, le prenlier élément qui, dans les sociétés humaines,
a conduit au patriarcat, semble bien avoir été un acte de
violence: le rapt, l'enlèyelnent de la felnme. L'homme, au lieu
de venir habiter dans la famille de la femme, enlève celle-ci,
l'emmène chez lui, la séquestre, la garde pour lui seul, la met
sous sa puissance. Les chants populaires et les légendes du
moyen âge contiennent de nombreuses histoires de ces rapts,
où la violence et la ruse se combinent. L'homme saisit la femme
par les cheveux et l'emporte sur son cheval; ou bien, spéculant
sur la curiosité féminine, il l'attire à bord d'un navire pour lui
nlontrer de belles étoffes et lui faire boire de bon vin.
Après avoir tué tous les défenseurs du gaard de la jeune fille,
« Lille Bror prit la jeune fille par ses cheyeux dorés; à l'arçon
de sa selle ill'aUacha ; - au pas de son cheval il se dirigea vers
la Roseraie; y vint envie à Lille Bror de se reposer un instant.
- Lille Bror prit la jeune fille dans ses bras: Que te semble, ô
belle denloiselle, d'un semblable mari? - Je te tiens pour nlon
seigneur et maître, ô toi qui m'es venu ravir par delà sept
royaumes » (1).
Voici lnaintenant la ruse: « La belle denloiselle descend au
rivage; voilà qu'elle aperçoit un batelier aborder ... - Oh ! j'ai
de la soie. Oh! j'ai du vin; Vous plaît-il, belle dell1oiselle, de
ln'acheter quelque chose? - La denloiselle, elle but du vin si
doux: s'endorinit sur les genoux du batelier. - La demoiselle,
elle but du vin sans méfiance : dans les bras du batelier s'endormit. - Le batelier, il dit à son pilote: Démarre-nloi le
ilavire tout doucenlel1t». Et la jeune fille ne se réveille que
quand ils ont pris le large. Elle cherche à se faire passer pour
une vénérable nlatrone, nIère de cinq fils et de neuf filles. Mais
le batelier reste inflexihle, le navire vogue toujours, et la jeune
fille n'a d'autre ressource que de se jeter à la nIer et de gagner
la rive à la nage (2).
(1) Pineau, l. c. p. 443.
(2) Pineau, p . 446 et s,

....

l.

�LA

FA:\I1LLE

137

A côté du rapt, de la yiolence ou de la ruse, il y a .place pour

un enlèvement légal et régulier de la femme. L'honllue, au lieu
de voler la jeune fille à ses parents, traite avec ceux-ci, l'achète
et l'emmène chez lui. C'est le mariage par achat, que l'on
retrouve dans l'ancien droit romain, dans l'institution de la
coemptio. Nous ne l'avons pas rencontre, quand nous ayons
analysé la légende de Sigurd (1). Au contraire, les lois rédigées
par les Germains après les invasions font luaintes fois allusion
à cet achat de la femme par son mari, à cette emptio puellae ;
elles nous parlent du pretillm pllellae qui est versé aux parents
de la felume, et qui, chez les Burgondes, porte le nom de
willemon (2). Ce mariage par achat apparaît vite comme la seule
forme régulière de mariage (3) ; le rapt et l'enlèvement finissent
par être considérés COlume des procédés blàmables et punissables, et les unions qu'ils engendrent sont regardées comme un
état de fait illégal et antisocial, jusqu'au jour où le mari régularise la situation en faisant après coup ce qu'il aurait dù faire
tout d'abord, en payant aux parents de la femme le prix d'achat
fixé par les coutumes.
Peut-être, à côté du mariage par achat qui fait définithement
passer la fenllue dans la puissance du mari, les Gennains ont-ils
conn u un mariage par location temporaire, ne plaçant la femme
sous l'autorité du mari que pour une période fixée d'a vance:

. "

....

..
"

(1) Dans un des chants de l'Edda, le Gripispa, Sigurd demande à son oncle
maternel Gripir de lui révéler l'avenir; et il lui pose cette qilestion : « Ne
puis·je acheter avec le trésor des fiançailles la vierge , la charmante fille d' ull
roi puissant ? ») (Laveleye. Edda , p. 187). Mais ce chant, fait avec des extraits
des autres chants , est l'un des plus récents de l'Edda. V. Paul, Grrllldriss;
1 re éd., II , 1, p. 86 ; 2·' éd. , III, 63::\.
(2) Les documents francs nous parlent d'un mariage pel' solidu11l et denarlu1n;
et l'on retrouve encore aujourd'hui le taux de 13 deniers dans les usages
populaires de certaines r égions de la France (Viollet, Histoire du droit civil
français , 3" éd ., 19 ~ 5 , p . 458). Peut-être le sou et le denier sont-ils le prix
d 'achat de la femme , et devaient-ils être pay és aux parents de la femme ; ils
sont nettement distincts de la dos de 60 solidi ct de la morgengabe .
(3) Saxo Grammaticus, énumérant les ordonnances du roi Frode, nous dit,
( Bella quoque Huthellos ex Danorum imitatione eelebrare preeepit, ae pe quis
uxorem nisi empLiciam dueeret. Vellalia siquidem cOllnubia plus stahilitatis
habitura censebat; tuciorem matrimonii fidem existimalls , quod precio firmu-'"
. i~etur ». Pineau, op. cil. , p. 442 .

�• P_,

•

138

HOBERT

C ÀILLE~1EH.

mode d'union que l'on trouve chez d'autres populations indoeuropéennes, par exemple chez les Celtes de l'Irlande (1). BeauInanoir, au XIIIe siècle, dans ses Coutumes de Beauvaisis, fait
allusion à un ancien usage, réprouvé et abandonné de son
temps, d'après lequel « il ayenoit qu'uns hons louoit une fame
dnsques a certain terme pour certain louier qu'il li donnoit pour
fere pechié a li (ou a autrui), et fesoit jurer ou fiancer a la fame
qu'ele li tenroit tal convenant ». Mais, sous la plume de BeauInanoir, ce n'est plus qu'un concubinage condamné par
l'Église (2).

t·

....

:

L'apparition de ces nouvelles formes d'unions, mmiage par
rapt ou mariage par achat, a eu pour résultat un abaissement de
la situation sociale de la femme mariée. Celle-ci, ayant les
invasions, dans la légende de Sigurd connue dans Tacite, nous
apparaît dans un état de liberté relative; elle conserve son
indépendance, elle garde ses Liens personnels; sa fortune ne se
confond point Çl.Yec celle de son époux. Au contraire, après les
invasions, la femme passe, corps et biens, sous la puissance,
sous le mundiunl de son mari; elle est ravalée au rang d'une
servante. Comme dit la loi burgonde (ch. 100), le mari a une
poteslas aussi bien sur sa fortune que sur sa personne: « Jubenlus
ut maritus ipse facultatenl ipsius nlulieris, sicut in ea habet
potestatem, ita et de 0111nes res suas habeat» ; et la Summa de
legibus Normannie, au Xln e siècle, s'exprÏlllera en termes tout
aussi nets : « Cunl eninl mulier stlb potestate yiri sui sit
constituta, Yir ejus de ea et rebus suis et hereditàte poterit
disponere ad sue arbitriUlll voluntatis » (ch. 100, n° 2).
La femine est abandonnée aux caprices du mari. Celui-ci
peut l'envoyer, comme servante, travailler chez autrui, il peut
mêlne la prostiLuer ; il peut la donner aux hôtes qu'il reçoit sous
son toît; et les lois lombardes et wisigothiques font allusion
(1) Dareste, Éludes d'histoire du droit, p . 363, 3G!) : Le livre d'Aicill , qui
complète le Senchus Môr, prévoit que la mÊme femme peut être mariée vingtet-une fois par ses parents. Avant la christianisation , les mariages pouvaient
être contractéf pour un an , el le terme habituel était le 1er mai.
(2) Beaumanoir, éd ; Salmon , n° 1137. Ct. Ficlier, 'CnieTsllchlingen, III, n o 896.

�139

LA FAMILLE

"'-

':.

6'

~.

.....

.'

..=
. ', .; ..
.

...

.

(pour le réprimer, il est vrai) à cet usage qne l'on trouve dans
beaucoup de populations sauvages, et qui consiste, quand on
reçoit un hôte, à lui prêter, pour la nuit qu'il passe dans la
demeure, la n1aÎtresse de la maison (1): usage où beaucoup
yoient un reste de la promiscuité ancienne qui aurait existé aux
origines de l'humanité; usage qui nous paraît plutôt, au Inoins
chez les Germains, avoir sa source dans les très larges pouvoirs
que le Il1ariage par achat donne au n1ari sur la femme.
Le mari a des droits sur sa femme; il n'a pas de devoirs envers
elle, et, notanlll1ent, le deyoir de fidélité ne saurait exister pour
lui. Il peut prendre d'autres compagnes. Les rois francs pratiqueront ouvertement la polygamie; ils auront de plus, à côté
de leurs épouses, des concubines; et, si la masse de la population pratique la monogamie, c'est, comme dans le Inonde
n1usulman actuel, parce que l'achat et l'entretien de plusieurs
compagnes est une lourde charge, que seuls les gens très riches
peuyeüt supporter.
Veuve, la fenllne ne reviendra plus, comme jadis, dans sa _
famille originaire. Elle suivra le sort des autres biens du ménage.
Elle demeurera sous la puissance des parents de son mai'i
défunt. Ils disposeront d'elle, et ils pourront la vendre,
moyennant un prix d'achat, que les coutumes saliennes appellent
le reiplls et qu'elles fixent à la somme de trois sous et un
denier (2), à un nouveau mari.
L'enfant, désormais, se rattache à son père et à la famille de
son père. Mais le lien qui unit le père à l'enfant change de
nature. Autrefois, c'était le fait de la conception qui comptait;
Maintenant l'enfant appartient à son père en vertu de la puissance
que le père exerce sur la n1ère; il lui appartient, comme lui
appartient le petit du troupeau; la puissance paternelle est ia
conséquence de la puissance maritale. Et, grâce à cette idée,
(1) Édit du roi lombard Liutprand, ch. 130 (733 ). - Lilltpraud défend aus si,
au cas de guerre privée, aux membres d ' uu parti d'envoyer leurs femmes
dans le clan ennemi pour séduire les adversaires, afin de pouvoir les exterminer plus facilement (ch. 1-11).
(2) Lex Salica, t. XLIV; Brunner, Silz . -Ber. der berliner Akad.) 1894, p. 1289
suiv.
10

�140

'

..

-" . . .

.....

. . ...

.....

.~

c.

~

.".

).

"

: . '. '~:'"
........

...

"

'.
"'

. ..
:0-:.:-••

-..

"'

.

ROBERT CA]LLEMER

vont surgir des institutions bizarres, telles que le. lévirat.
Impuissant à procréer, le mari se fera remplacer par son frère
ou par son voisin: usage que nous retrouvons chez les Hindous,
chez les Hébreux, chez les Grecs, et dans d'autres sociétés à fOrIlle
patriarcale; usage dans lequel on a voulu retrouver encore une
survivance de la prOllliscuité primitive, mais qui nous paraît
s'expliquer par la nature de l'autorité n1aritale, de ce droit
se111blable au droit de propriété: tout enfant qui nait de la 111ère
appartient au 111aÎtre de la n1ère (1).
Puisque le mariage est désormais distinct du concubinat, une
différence profonde, qui durera lusqu'à nos jours, va naître entre
l'enfant légitiIne et l'enfant naturel. L'enfant issu d'une union
sans prix d'achat, le bâtard, sera tenu pour un individu sans
droit, un Rechtlos. Il sera, dans la société dù moyen âge, un
réprouvé, que les coutulnes frapperont, qui ne pourra pas
recueillir de succession, pas même celle de sa n1ère, qui ne
pourra pas tester, dont le seigneur confisquera le patriInoine.
Logiquement, l'apparition du mariage par achat, générateur
de puissance maritale, aurait dù avoir pour conséquence la rupture de tous les liens entre la femme et la famille de la femme,
le rattachen1ent exclusif de l'enfant à son père et à la famille de
son père, et, dès lors, l'apparition d'une parenté rigoureusement
agnatique. C'est ce que nous observons, en effet, dans l'ancien
droit romain; et, dans certaines coutumes issues du droit
gern1anique, coutumes de l'Écosse ou de la Suisse, on trouve
des ordres de succession org~u1Ïsés sur un type netten1ent
patriarcal, et où seuls les parents par les mâles sont appelés
à succéder.
Mais ailleurs, cette évolution vers le pur patriarcat ne s'est
pas produite; et l'on a vu seulement apparaître, à côté de
l'ancienne famille maternelle, la famille double, dans laquelle
l'enfant se rattache aussi bien aux parents de sa mère qu'aux
parents de son père. C'est elle que mentionnent nos coutumiers
du 1110yen âge. C'est elle que nous connaissons aujourd'hui.
(1) V. les textes cités dans Dargull, Multerrecbi
particulier le LandrecM de Bochum, art. 52 .

• '

.~.4

••

~

ulld Raubehe, p. 45, en

�LA FAMILLE

..

,

.',.

141

Quelle que fùt la forme de la famille, maternelle., paternelle
ou mixte, les liens du sang constituaient, dans la société germanique, une lourde charge pour l'indi,'idu. Les nlembres de la
famille répondaient les uns des autres. Nous ayons yu COnll11ent
le débiteur insolvable pouvait rejeter sur ses proches le fardeau
de la dette; nous ayons yu comment, d'autre part, les parents de
l'individu tué étaient tenus de venger son meurtre. En justice,
les membres de la famille se soutenaient mutuellement; ils
yenaient, comme cojuranles, assIster de leur serment celui
d'entre eux qui était impliqué dans un procès. Ajoutons, comme
trait caractéristique de la force des liens familiaux, que l'indiyidu ne pouvait pas librement disposer de ses biens; au haut
moyen âge, il ne peut encore le faire qu'en obtenant le consentement, la laudafio de ses parents.
Aussi trouYe-t-on, dans les vieilles lois germaniques, une
institution curieuse, destinée à permettre à un individu, qui
trouve trop lourdes les charges familiales, de se dégager de ses
liens. Cet individu, nous dit la loi des Francs saliens (ch. LX),
doit aller devant l'assemblée judiciaire, devant le MalI; et là, en
pleine audience, il déclare qu'il rompt les liens qui l'unissent à
ses parents. Prenant quatre baguettes d'aune, il les brise audessus de sa tête, et les lance aux quatre coins du MalI. Désormais il n'aura plus de parents; il n'aura plus à prêter à des
proches l'aide du serment, ni à payer leur wergeld. Mais il n'aura
plus, par contre, la protection que ]a fanlille assure à ses
membres; il ne sera plus que sous la tutelle, en somnle incertaine et insuffisante alors, de l'État.
Lentement, la famille moderne est sortie de cette ancienne
famille de l'époque franque et du haut .nloyen âge. La famille
n'est plus, comnle jadis, un organisme de défense, de protection
et de lutte. Peu à peu, les liens familiaux se sont relâcbés~ Et,
au prenlier rang des facleurs qui ont con lribué à cet affaiblissement, il faut placer les progrès de l'État moderne, qui est venu

�142

,"

.

\

..

- . ..

,.'

,

".

' ..

ROBERT CAILLEl\fER

assurer directement à tous la justice et la police; qui a rem placé
et rendu inutile le patronage des groupements inférieurs qui,
jadis, absorbaient l'activité des individus; qui a émancipé ces
individus des tutelles familiales, comme il les a élnancipés de la
tutelle de cette autre famille, artificielle cette fois, qui s'est
appelée le groupenlent féodal. C'est à tort, en effet, que l'on
oppose l'individu à l'État. Pour que l'individu soit très libre, il
faut que l'État soit très fort. Quand l'État n'est pas suffisanlmellt
fort, quand il remplit incomplètement son rôle de justice et de
protection, alors on voit fleurir les groupelnellts inférieurs,
famille ou clan féodal, au sein desquels l'individu trouve sans
doute une garantie contre l'anarchie, nlais dans lesquels il
sacrifie une large part de son autonomie et de sa liberté.
En même temps que la force des liens familiaux se relâchait,
la fanlille se transformait à un autre point de vue. La condition
de la femme, qui était tombée très bas après les invasions, s'est
peu à peu rele\Tée, sous des influences multiples. Ce relèvement
a conduit, au cours du haut moyen âge, à l'élhnination de la
polygamie; peu à peu, on a reconnu à la fenune, qui jusqu'alors
n 'avait que des devoirs, des droits contre son mari; on lui a
donné, au XIX e siècle, le droit de se plaindre de l'adultère de son
nlari; on lui a laissé et on lui laissera des droits de plus en plus
étendus dans la gestion de ses biens propres; :on a fait, de la
fenlnle qui se marie, non plus une servante que l'on achète,
mais un être libre qui contracte.
De plus en plus, en effet, le lnariage nous apparaît comme une
union, non plus imposée, mais volontairement acceptée par les
deux parties. L'on s'est demandé si le mariage nloderne était un
contrat. Cette idée a été niée énergiquement par de savants
auteurs, effrayés par certaines conséquences, peu nécessaires
d'ailleurs et très contestables, de l'idée de contrat. Et pourtant,
le développement de l'idée de contrat a constitué partout un
progrès, dans les relations sociales comme dans les relations
familiales. Historiquement, le contrat social n'est qu'!.lne hypothèse peu probable; mais le contrat social, s'il n'est pas un fait
des origines de l'humanité, doit devenir une réalité présente et

�LA FAMILLE

-~

143

vivante des sociétés nlodernes. Et le progrès lnoden~e consiste
à substituer, aux anciennes obligations imposées par voie d'autorité et subies sans protestation possible, les contrats spontanément conclus ou acceptés par des êtres de plus en pl~lS
instruits de leurs droits individuels et des besoins sociaux, par
des êtres doués à la fois de liberté et de raison.

.

.\

�".,

. -.'

~ ....

"

.. ..

-"

:."

&lt;,

"

........

.

' ." .,..

~:

.....

~

,..

.

............

. ....

:.~ .

.
.

- ..

.

. '.

"",

..

._' ,

L

-

• •~

"
•

•

: -

~

1

p'",;'

of

l'

•

�L'ACTION

SOCI~~LE

EN FACE DES J./OIS NATUR}]JLES Dl] L'ÉCONOMIE POLITIOUE
1 ••

~

•

PAR
~:

".

.

"

.~"~.

~

. ...

13. FlAYNAUD

..'

.

.... '~,,: .;,..
'

.. -"'

~,

'"

.
.' .... , ..:

;

l .....

Beaucoup d'hommes d'action sont tout naturellement portés à
négliger les questions théoriques: pourquoi discuter, pourquoi
raisonner, pourquoi étudier? A quoi peuvent bien servir toutes
ces conférences, tous ces Jivres, toutes ses œuvres. Malheur,
répèteraient-ils volontiers avec Bossuet, à la connaissance stérile
qui ne se tourne pas à aimer !
Un si beau zèle ressemble fort à la hâte de ces voyageurs
qui parcourent un pays, au gré du hasard, ignorant de partipris toute carte ou tout renseignement précis. Ils croient mieux
voir et arriver plus vite au but: ils perdent du temps et parfois
s'égarent. Quélques minutes de réflexion, une pause au bord
du chemin, un rapide coup d'œil sur l'horizon lointain éviteraient à cet égard bien des nlécomptes.
Mais enfin l'expérience, la pratique, la vie, l'action sont
grandes nlaÎtresses de science et telle bonne volonté par la
pratique des faits et des hommes acquerra peut-être une
connaissance à tout prendre suffisante.
Si, cependant, en face de notre action et pour sa réussite m~me,
se posait par hasard, un problènle pratique, dont la solution
est indispensable, peut-être verrait-on la nécessité de l'envisager

�146

R.

RAYNAUD

en [ace et de l'examiner. Tel est précisément Je problème que
nous voudrions étudier.
Qui de nous, en effet, ici ou là, dans une œuvre ou une autre,
n'a pas entendu répéter: A quoi bon vous donner tant de mal!
Vous n'y pouvez rien.
L'objection vient d'abord de ceux en qui on voudrait trouver
des collaborateurs: argument de paresseux, défection polie,
dira-t-on, sans doute: luais enfin préjugé et préjugé néfaste,
puisqu'il prive bien des œuvres, d'énergies qui leur seraient
utiles.
Mais surtout c'est chez ceux-là luêlue à qui nous voudrions
faire quelque bien que la réponse est fréquente. Il règne dans les
n1Îlieux populaires une sorte de fatalisme inconscient, fait sans
doute de patience et de résignation, nlais aussi d'ignorance et de
préjugés, qui fige les âmes, dessèche les cœurs, décourage les
initiatives, arrête les efforts. C'est ainsi. .. il en a toujours été
ainsi et probablement il en sera toujours ainsi: c'est l'indifférence, c'est la passivité devant le fait, le sentiment vague et
confus que quelque force inconnue, qu'on appellera la chance ou
la destinée, domine les hommes. Alors on regarde d'un œil indifférent les braves gens qui veulent faire quelque chose, et au lieu
de les aider, de croire en leur œuvre, on attend patiemment leur
échec probable.
Si ce sentiment populaire inconscient luais réel existe, on
en voit aussitôt les suites fâcheuses: il diminue de moitié au
moins les chances de succès de celui qui agit. Sauvez donc un
noyé qui se croit irrémédiablement perdu et qui n'a pas assez
de foi pour croire son salut possible !...
Ainsi se pose le problème de l'Action Sociale elle luême
y a-t-il, en Économie Politique, des lois naturelles, c'est-à-dire de
ces rapports constants entre les phénomènes, qui s'imposent à
nous? La loi d'airain de Lassalle, la loi de Malthus sur la population, ou toute autre ont-elles une rigueur scientifique suffisante?
Devant ces lois, quelle a été l'attitude des hOlllmes qui, jetés
dans la vie pratique, faisaient de l'Art Social? Et pour nous
mêmes aujourd'hui, que disent de ces lois les pen~eurs?

�L'ACTION SOCIALE

•

...... .

~;

....

.

.'

.

.. . . . . . . .. .

'\;

'

_o.

.

....... . . ..... ,... ':' ':':.':..- .,...
~

'

,.

'/"

'. '~

.. -,.

'z'

.

"'

~

..

:'.'

,

147

Sommes-nous enserrés dans un inexorable cercle de fer ou
pou \'ons nous agir librement avec certitude de succès?
De la solution de ce problèlue dépendent, en effet, les résultats
de l'Action. On connait le sophisme habituel par lequel les
socialistes intransigeants repoussent tout palliatif, toute réforme
sociale, qui ne ya pas jusqu'à abolir le ln~stère d'iniquité et à
socialiser directement les moyens de production: « On travaille
en vain à améliorer votre sort, disait-on jadis: toute institution
de prévoyance, assurant la vie de l'ouvrier, diminue d'autant le
salaire, s'il est vrai que celui-ci tende, comme le veut la loi
d'airain, à se fixer à ce qui est nécessaire pour faire subsister
l'ouvrier et sa famille. Assurances, caisses de retraites, économats ... vanité et tromperie que tout cela. C'est défier la nature. »
Et aujourd'hui, quoique modifiée en ses tenues, c'est toujours la
nlême réponse en son fonds: «Si vraiment l'exploitation capitaliste est la cause de tout le lual, disent les socialistes, en vain le
Catholicisnle Social, l'École Coopérative, le Socialisme d'État
proposeront-ils des panacées: il faut couper le lllal en sa racine. »
. On voit par là l'importance de cette question de loi naturelle:
c'est la limite toujours posée à notre Action Sociale.
Depuis longtemps déjà, on a constaté combien cette doctrine
entraînait de funestes conséquences.
C'est ainsi qu'Henry Georges, parlant du recul des idées morales, écrivait (1) .

« Et quand nous arrivons à analyser et à chercher les idées
qui ont ainsi détruit l'espoir d'une vie future, nous trouvons
qu'elles ont leut' source non dans les révélations de la science
physique, luais dans certains enseignements de la science politique et sociale, enseignements qui ont eu dans toutes les directions une profonde influence. Elles ont leurs racines dans les
doctrines suivantes: il y a une tendance à la production exagérée
des êtres humains par rapport aux luoyens de subsistance: le
vice et la nlisère sont les résultats des lois naturelles et des
1110yens par lesquels se fait le progrès: le progrès humain ..est le
résultat d'un lent développement de la race ...
(1) Progrès et Pauvreté, Conclusion, p. 529.

�148

•

•

r

:"\..

:t,.

.-

-'

....
.-

~

. ......

.

~

'.'

..

',

",

.... ,.

•

1

...'.

~.

B.

RAYNAUD

« Ces théories, qui ont été généralement acceptées comme des
vérités prouvées, font ce que la science ne fait pas: -elles réduisent l'individu à un rôle insignifiant, elles détruisent l'idée qu'il
pourrait y avoir dans l'ordonnance de l'univers une certaine
considération pour son existence ou une reconnaissance quelconque de ce que nous appelons les qualités morales.
« II est difficile de concilier l'idée de l'immortalité de l'homme
avec l'idée que la nature prodigue les vies humaines et appelle
constamnlent à la vie des êtres alors qu'il n'y a pas de place pour
eux sur la terre.
« II est im possible de concilier l'idée d'un créaieur intelligent
et bon avec la croyance que la misère et la dégradation qui sont
le lot d 'une si grande partie de la race humaine, résultent de ses
lois; de même l'idée que l'homme, nlentalenlent et physiquement, est le résultat des lentes modifications perpétuées par
l'hérédité, suggère d'une lnanière irrésistible l'idée que c'est la
vie de la J'ace et non la vie de l'individu qui est l'objet de l'existence
humaine.
« Et c'est ainsi que s'est évanouie, continue H. Georges~
pour beaucoup de nous, et que s'évanouit encore pour un plus
grand nombre, cette croyance, qui, dans les batailles et les
malheurs de la vie, offre le plus grand appui, la consolation la
plus profonde. »
Ainsi, on le voit, toute action sociale, son succès auprès des
masses, est directement subordonné à l'idée, confuse sans doute,
mais réelle et certaine qu'elles auront de la rigueur des phénomènes économiques, à leur croyance au déterminismeimpitoyable
de la science. II nous est donc utile d'être mieux éclairés nousmêmes sur ces points, pour dissiper plus sûrement les erreurs
et les préjugés.
Or, si le Déterminisme Scientifique est aujourd'hui battu en
brèche de toutes parts et si les nombreux et remarquables
travaux de Critique scientifique contelnporaire font bonne
justice de la conception déjà vieille de Renan, du théorème
unique auquel était suspendu l'univers, il importe de ruiner
également le Déterminisme éconon1Ïque dont on a aussi tant

�L'ACTION SOCIALE

~_

.. ..

. '

.. .
_-:..

•

•

A

'•

•

'1

~

.

149

abusé et de \ 'amener à sa vraie notion l'idée de loi naturelle en
Economie Politique.
Il a donc semblé que pour bien asseoir toute action sociale,
l'encourager et la réconforter, rien n'était plus intéressant et
plus édifiant en un sens que l'évolution de l'idée de loi naturelle
en Econonlie Politique.
Nous verrons, en effet, dans une première partie, qu'à peine
dégagée par les physiocrates, cette idée de loi naturelle est
aussitôt connue d'une manière absolue: la loi naturelle est
fatale, universelle et nécessaire; l'action sociale est désarmée
devant elle et son seul rôle provisoire est de faire tomber les
interventions humaines, les prohibitions et les règlements qui en
viendraient troubler le jeu naturel.
Mais bientôt la réactiQn commence contre cette idée par trop
rigoureuse: nous en suivrons les étapes, en étudiant comment
cette idée a perdu son double caractère d'universali1 é dans le
temps et de l'espace, grâce à l'Ecole Historique et aux diverses
écoles d 'Economie nationale - et son caractère de nécessité avec les docti'ines connues sous le nom de Socialisme d'État: ce
sera l'objet d'une seconde partie.
Enfin, et comme conclusion, nous essayerons de préciser dans
quelle nlesure l'idée de loi naturelle a conservé sa place dans
l'Economie Politique contemporaine et quel est alors le très large
champ ouyert à notre action par cette nouvelle conception.

1
L'idée de loi naturelle apparaît pour la première fois dans
la science avec les Physiocrates. Sans doute on trouverait bien
avant eux quelques penseurs qui ont soupçonné cette idée ou
l'ont eue partiellement, mais ce sont là des questions d'érudition
pure qui ne peuyent entrer dans notre sujet. Déjà Montesquieu
avait formulé l'idée sous sa forme générale; mais son esprit
proprelnent économique appartient bien aux physiocrates. C'est
surtout l'idée de l'ensemble, de l'harmonie du tout, plus encore

�~

.'

..

150

,'.

" .-

RAYNAUD

que la loi de détail qui frappe les physiocrates. Mercier de la
Rivière, dans son ouvrage intitulé : Ordre naturel des sociétés
politiques, écrit: « L'ordre essentiel à toutes les sociétés particulières est l'ordre des devoirs et des droits réciproques dont
l'établissement est essentiellement nécessaire à la plus grande
multiplication possible des productions, afin de procurer au genre
humain la plus grande somme possible de bonheur et la plus
grande multiplication possible. )}

...

.," !

.

B.

Les physiocrates dépeignent cet ordre naturel: importance
fondanlentale de l'agriculture, loi du rendement plus que proportionnel, circulation de la richesse, etc .. ' Il n'y a donc qu'à laisser
agir: l'homme ne fait pas les lois déclaratoires de l'ordre essen-,
tiel, il se borne à les porter au 111i1ieu de la société, comme le
signifie le mot législateur: voilà pour l'organisation politique et
sociale.
Quant à l'ordre économique, il suffit, suivant la maxillle
célèbre, de laisser faire et de laisser passer. C'est d'autant plus
facile que les physiocrates sont optimistes et que cet ordre naturel
est providentiel: « Il faut bien se garder, écrit Quesnay, d'attribuer aux lois physiques les nlaux qui sont la juste et inévitable
punition de la violation de l'ordre mêllle de ces lois, institllées
pOUl' opérer le bien. »

,"

...

Cette première conception ne ya pas sans soulever quelques
objections de la part des adversaires de la secte des économistes,
et il est curieux de releyer une page peu connue de l'abbé
Galiani, qui semble vraiment écrite de nos jours: Incidelll111ent,
dans ses dialogues sur le commerce des blés, Galliani combat
l'idée des physiocrates sur l'ordre naturel, voici en quels ternles :

"

......

"

C'est un dialogue entre nn chevalier et un président de
Parlement:

« LE CHEVALIER. - La naiure ! Ne YOUS y fiez pas.
« LE PRÉSIDENT. - Comment! que je me méfie de la naiure ?
« LE CHEVALIER. - Et pourquoi non? Serait-il possible que
vous ne YOUS fussiez pas encore aperçu qu'elle ne prend pas garde
à nous et que c'est à nous à prendre garde à elle ...

�L'ACTION SOCIALE

"."

.
.........

"

','

151

« Sans doute, la nature est quelque cho~e d'inunel~se, d'indéfini, elle est le digne oUYl'age de son créateur. Et nous, qui
sommes-nous? des insectes, des atowes, des riens. Comparonsnous: Sans doute, la nature revient fidèlement toujours aux lois
que son auteur lui a données pour durer un temps indéfini.
Sans doute, elle remet toutes les choses en équilibre, nIais nous
n'ayons que faire d'attendre ce retour et cet équiljbre. Nous
sommes trop petits; le temps, l'espace, le mouyement devant
elle ne sont rien; mais nous ne pouyons pas attendre. Ne faisons
donc point alliance ayec la nature, elle serait trop disproportionnée. Notre métier, ici-bas, est de la combaUre ... »
Mais, on ]e yoit, la réac Lion pour être éloquente n'est pas
bien profonde ni bien topique. Galiani concède l'existence de
l'ordre nature], mais tâche - au point de vue de l'action - d'en
séparer le domaine des choses politiques: ce qui est, en sonune,
insuffi sant.

' ..

La conception une fois admise, la loi naturelle ne tarde pas à
être conçue d'une manière absolue.
Elle acquiert bientôt son double caractère d'universalité et de
nécessité.
' .'

.

t

... . . . . . .

. ',:' ..
'

.'. :

.

'.

"

..

Cet ordre est général autant que naturel: « Quiconque n'oublie
pas, écrit Turgot (Lettre à Mlle de Lespinasse, 1770), qu'il y a des
États politiques séparés les uns des autres et constitués diverselnent ne traitera jamais bien aucune question d'économie
politique. « Et c'est ce même Turgot qui fOrlnulepourla première
fois une loi naturelle rigoureuse à l'occasion des salaires: « En
. tout genre de travail, il doit arriver et il arrive, en effet, que ]e
salaire de l'ouyrier se borne à ce qui est nécessaire pour lui
procurer sa subsisLance. »
Universalité et nécessité, ce sont là les deux caractères qui vont
de plus en plus se dégager avec l'école classique anglaise surtout ayec Ricardo, Malthus et Stuart Mill. - Je ne rappellerai pas cette évolution qui est dans toutes les luémoires .: on
sait comment Ricardo dégagea la loi du salaire nécessaire et la
loi de la rente, Malthus la loi de la population, Stuart Mill y

�152

.... .
:

&lt;. •

~

•.:

.~....

•

"

•

•

\'.

..

.'

'.

-.......

.

&lt;

.

4". "",,

.:'

•

,0;.

•

~":':"."

.....

.::.'

.':

\

•

1

B. RAYNAUD

ajoute entre autres la théorie du fonds des salaires: rien n'est
plus intéressant que le détail et l'Ilistoire de ces lois économiques, leurs réactions respectiYes les unes sur les autres. Mais
tout ce que nous en voulons relever ici, c'est que par l'analyse
et par l'étude détaillée des lois, se dégage très netteluent l'idée
de loi naturelle, universelle et nécessaire.
Stuart Mill exprilne à son tour la conception de l'Homo œconOlnicus: sans doute il dist~ngue l'art social et la science, mais
il croit à la portée objectiye et réelle des lois économiques .
La doctrine se poursuit et se trouve encore formulée avec
force par Bastiat dans ses Harmonies économiques. Il fait un
dernier retour à l'optimisme: Les lois naturelles sont bonnes,
harmonieuses, les n1eilleures possibles quand on les laisse agir.
Quel est alors le champ ouvert à l'action socia le? Ayec les
physiocrates, le moyen d'action était l'évidence. Il est clair que
l'ordre naturel est agencé pour le mieux: il n'y a donc qu'à le
montrer et bientôt les hommes y reviendront. Mais en attendant
on ne redoute pas de faire appel à la contrainte pour faire
respecter cet ordre naturel: c'est alors la théorie du despotisme
légal. Les physiocrates vantent la Chine, l'ancienne Egypte, la
Russie de Catherine II : car le despotisll1e légal et le despotisme
personnel du législateur n'en font qu'un, celui de la force de
l'évidence. Ainsi l'action est contrainte à un double titre : soit
au non1 de l'évidence des lois naturelles dont le respect s'impose, soit au non1 de la loi qui supplée cette évidence.
Mais l'évidence a sans doute gagné du terrain, car avec le
développement de l'école classique, cette restriction du despotisme légal disparaît et avec Adam Smith surtout, avec Ricardo,
Malthus et Stuart Mill nous trouvons le plein développen1ent de
la liberté con1lue maxÎlne d'art social.
Mais le pessimisn1e, imposé par les constatations de la science,
a bientôt remplacé l'antique optimisme et c'est avec stupeur,
étant données les sombres perspectives que la loi de la Rente et
la loi de la Population ouvrent sur le monde, que Stuart Mill
souhaiterait un arrêt dans la Inarche des choses.
« Aussi ne puis-je éprouver, pour l'état stationnaire des

�i../ ACTtON

';

'.
":

'l\"

'",

~.

.~.
\

capitaux et de la richesse, cette aversion sincère qui se n1anifeste dans les écrits des économistes de la vieille école. Je suis
porté à croire qu'en somme il serait bien préférable à notre
condition actuelle. J'avoue que je ne suis pas enchanté de l'idéal
de vie que nous présentent ceux qui croient que l'état normal de
l'homme est de lutter sans fin pour se tirer d'affaire, que cette
l11êlée où l'on se foule aux pieds, où l'on se ·coudoie, où l'on
s'écrase, où l'on se l11arche sur les talons et qui est le type de la
société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l'humanité, au lieu d'être simplement une des phases du progrès
industriel» (1).
Il est surtout cu l'ieux de constater comment Malthus et Ricardo
n1aintiennent la doctrine de la liberté naturelle après leurs constations pessimistes.

' ."

.

'"

.,
..'

:.

.,

-

~.

'

153

SOCIALE

...

Ricardo, après son étude des lois du salaire - on sait que
c'est à la loi du salaire nécessaire qu'il avait abouti - conclut
ainsi: « Voilà donc les lois qui règlent les salaires, et qni font
le bonheur de l'immense majorité de tonte société. Ainsi que tout
autre contrat les salaires devraient être livrés à la concurrence
franche et libre des marchés et jamais les gouvernements ne
devraient chercher à la gêner par des règlements. »
.'
' . '\

, "

.'

.'

.....
. :-

4,--

La théorie de Malthus, elle aussi, a de sérieux et funestes
contre-coups sur l'Action sociale: elle a été élaborée en 1798
contre Godwin, qui dans son « Enquête concernant la justice
politique », croyait que les n1aux de la société provenaient des
vices des institutions humaines et proposait une sériede réformes.
Pour Malthus il faut les éviter à tout prix, car le bien-être
qu'elles 'créeraient produirait assurélnent un accroissement de
population: ce qui serait, avec la loi qu'il a formulée, un nouveau
l11alheur.
Bien plus, la tradition se continue: l'application des doctrines
de Malthus, faite par quelques uns de ses successeurs, a pour
effet de décourager tout effort actif pour l'amélioration sociale.
Ainsi par exemple Chalmers passe en revue, par ordre, lOtIS les
(1) Stuart Mill. Principes d'Économie Politique,

\'01. II,

p. 30-1.

�154

,

"

.......

: .. ..

..

}

'-."

.. ,

,

....... .
"r·;

È.

RAYNAUD

projets généralell1ent propiCes à l'amélioration de la condition
économique du peuple et les rejétte tous gravement, sous le
prétexte qu'une augmentation de confort all1Cnera une augmentation de la population, de sorte que le dernier état de choses sera
pire que le prelnier.
En tout cas, bonnes ou mauvaises, les lois naturelles existent
et notre action sociale se borne à les respecter. Liberté partout,
telle est la devise, qu'il s'agisse de l'action de l'Etat ou de celle
des individus. On connaît les célèbres applications de celte belle
nlaxill1C et les beaux résultats qu'elle a produits.
Pour l'Etat, abrogation de toute législation du travail en 1791,
efforts constants vers la liberté commerciale qui aboutissent, aux
environs de 1860, par le traité avec l'Angleterre, politique des bras
croisés, pour ne citer que les faits les plus marquants: si
l'Etat vOlllait intervenir, ce serait le péché du législateur, comme
l'écrit Spencer.
Pour l'individll, critiques violentes contre l'assistance et la
charité, qui empêchent sans doute la sélection naturelle d'agir
pleinement; liberté entière et sans limites à la plus âpre des
concurrences; contrat de travail réglé par la seule loi de l'offre
et de la demande; travail humain considéré COlnme marchandise; liberté illimitée de la spéculation.
En un mot, la devise est universelle: Liberté partout et souvent
derrière elle le malheur!
Ainsi dans cette première période, la science économique
dégage la loi universelle et nécessaire, avec conclusions optimistes ou pessimistes suivant les penseurs: l'action sociale
abdique devant ces lois: tel est l'aspect que nous présente l'école
classique dans son ensemble et dans son idée fondall1entale.

Il
Après ce développement de l'école classiquc, qui ~dmet une
loi naturelle, universelle et nécessaire, nous assistons à une
réaction profonde, qui se traduit par une nouvelle orientation de

�155

L'ACTION SOC1ALE

,. ...

.

~

.,

la politique économique, par de nouvelles directions d'Art
Social.
C'est d'abord le caractère d'universalité qui disparaît ou qui du
moins est pro[ondéluent nl0difié, sous la double action de l'Ecole
Historique Allemande et des diverses Ecoles d'Economie nationale, pour ne citer que les plus importantes.
L'Ecole historique allemande, grâce à l'idée de contingence et
de relativité, en germe dans toute étude historique, ruine ou du
moins ébranle singulièrement les lois éconOluiques, immuables,
perpétuelles: pour elle la nlatière économique et les rapports de
ses parties sont en perpétuelle transfonnation; il n'y a pas deux
époques qui soient identiques, pas plüs qu'il n'y a deüx hommes
de tout point semblables. Autre est l'éconOlnie du lnoyen-âge,
autre celle des tell1ps modernes: illes faut étudier respectiyell1ent
et en détail sans prétendre aux lois générales ct constantes; on
pourra seulement observer des types, des successions dans une
époque et pour un tèmps déterminé et arriver par là à quelque
chose de scientifique, mais ce ne sont plus les lois universelles.
M. Schmoller, par exemple, pour ne prendre qu'un des plus
modernes représentants de l'Ecole historique allemande, adlnet
bien théoriquement qu'il existe des régLZlarités semblables à des
lois. Mais pour lui il faut restreindre les investigations à un
certain état de culture économique; en supposant cet état de
cul.t ure stable, on se risquera à déterminer les lois d'évolution
par lesquelles ces divers états de culture éconon1Ïque dérivent
les uns des autres; enfin, on essayera une formule générale du
progrès économique et du progrès de l'humanité. Il y aura de
hardis prophètes, mais il est douteux, conclut-il, qu'on arrive
pour le moment à ces lois: la lnéthode historique et psychologique, qui est infininlent lente, ne le permet pas encore et ne le
permettra pe~t-être jamais.
D'autres yont plus loin et, se rattachant à l'Ecole Réaliste,
renoncent dès 111aintenant à toute succession constante, à toute
loi générale: seules, les nl0nographies, les études de détail ~ont
possibles. C'est le point extrême, exagéré d'ailleurs, de la nature
contre l'Ecole classique.
li

�156

.....
,

J

'"

.. - ....

'
"'

.' .

- .....

&lt;
'.~

•

.

.

"

".

. ......

.", . t:

RAYNAUD

Les Ecoles d'Economie nationale traduisent sur le terrain
pratique cette nouvelle conception théorique. Les écrivains
qu'on a rangés sous ce nom et dont les principaux sont List
avec son Système National d'Economie Politique, et, en
France, M. Cauwès, président de la Société d'Economie nationale, fondée en 1897, sont ayant tout préoccupés de ce fait qu'il
existe une société économique nationale dont il faut principalement tenir compte: La Politique Economique en doit poursuivre les intérêts généraux: en fait, c'est surtout par la politique douanière protectionniste que l'action s'est traduite mais
a doctrine est plus large et admet un plus vaste programme. Et
par là la loi naturelle, si loi il y a, est plutôt le phénomène économique et national, non plus uniyersel.

.'

.:

B.

.

C'est ensuite le caractère de nécessité de la loi naturelle qui est
contesté par l'ensemble des doctrines qu'on a appelées du nom
de Socialisme d'Etat.
Certes, le socialisme collectiviste avait déjà porté un premier
coup à cette idée de nécessité: on a, bien des fois, relevé la
contradiction intilne, aujourd'hui très apparente, qui se trouve
dans le système de Marx. On sait, en effet, que si K. Marx adopte
l'idée de loi naturelle classique, dans sa théorie de la valeur, en
y joignant l'idée de lutte des classes, c'est pour admettre que l'on
peul rompre avec cette évolution fatale avec la socialisation des
nloyens de production: fatales lorsqu'il les critique, Karl Marx
croit ces mêlnes lois contingentes lorsqu'il propose des moyens
de réfornle.
Et aujoiud'hui, une importante fraction des écrivains socialistes, Bernstein en tête, en arrive à douter de cette nécessité des
lois de l'évolution. Karl Marx, dit-on, s'est trompé en affirmant
le développement du capitalisme, par la concentration puissante
des moyens de production dans les Inêmes 111ai.ns: les faits
selnblent démentir ces préyisions et rien ne permet rl'affirnler
que l'avenir soit, d'une Inanière certaine, à la grande industrie.
Celte nouvelle fraction de l'Ecole socialiste admet par{aitement
la possibilité d'une série de réfonnes sociales successives : c'est
donc que la nécessité des lois n'est rien moins que certaine.

�,." ......
......

.'--.

- ...
.~ -

Li ACTION SOCIALE

~'

:",

.

"
. .

..... . . .

..

'.

.. .' .
'

. .:

-1'
,

'.

.:

,':
"

'''.;.''

-

"~'.

...

157

Mais c'est surtout l'Ecole socialiste d'Etat qui a ruiné l'idée de
loi naturelle nécessaire: tous les économistes qu'on a réunis
sous le nom de Socialistes d'Etat, dénomination qui comprend,
pour une bonne part, la réaction contre l'Ecole individualiste,
repoussent l'idée de nécessité; pour eux, l'état de choses actuel
doit être réformé sur bien des points: c'est l'ETAT, directeur et
organisateur de la sociéLé, qui peut et doit sans cesse intervenir;
ce n'est plus ici la loi naturelle qui est au premier plan, 111ais la
loi édictée par le législateur, la loi artificielle pourrait-on dire;
en Allemagne, c'est avec le SocialiSI'ne de la Chaire, 'Vagner,
Sclll11011er et Brentano, que se prépare et se réalise le grand
mOUyel11ent d'intervention de l'Etat par l'assurance obligatoire
et la réglementation du travail.
En mêl11e temps. le Socialisme d'Etat alnène une législation
sociale dans les divers pays; la liste est longue des lois qui, en
France, ont poursuivi une réforme sociale dans tous les
domaines.
Je passe rapidement sur ces constatations trop connues et
d'expérience quotidienne pour ainsi dire; nous n'avons qu'à
prendre conscience, du milieu d'action sociale où nous vivons,
sans qu'il soit besoin d'y insister.
On peut dire, d'un 1110t, que tout le terrain perdu par l'Ecole
classique est un don1aine où la nécessité des lois ne s'impose
plus et que l'Action Sociale a rec01Hluis :
Au point de vue de l'Etat, interyention croissante au 1101n de
la Justice et de l'Intérêt social dans les conditions du h"avail
pour l'hygiène et la sécurité des ouvriers; effort constant pour
faciliter et encourager toute institution d'mnélioration et de
progrès social. Par l'individu, admirable déyeloppen1ent, vitalité l11erveilleuse des institutions d'initiative privée: je n'en veux.
pour preuve que cette admirable exposition du Palais d'Eco-.
nomie Sociale et des congrès en 1900 où se résumait Inerveilleusement tout l'effort social du siècle tout entier!
Ainsi pendant cette série de phases l'Art et la Science Eco1.lon1ique vont en se séparant chaque jour davantage; à 111esure
que la Science, par diverses voies, prend possession de son vrai

�158

~&gt;

'.

B. RAYNAUD

terrain, qui est de chercher par l'analyse et l'abstraction les
rapports constants qui tendent à régler la 111arche des phénoInènes, l'Art Social, je veux dire la politique économique et
sociale, occupe toute celte part du réel délaissé par la Science et
s'y établit sans conteste: l'Action Sociale se déyeloppe sous sa
double forme de l'intervention de l'État et d'initiative individuelle.
Elle a retrouvé son yéritable et immense domaine, il n'y a pIns
d'autres limites à l'espérance d'amélioration et de progrès, que
la lassitude et la faiblesse humaine, qu'il dépend de nous de
reculer sans cesse.

•

III
· ;:

En présence de cette évolution, deux questions se posent qu'il
hous faut résoudre pour conclure:
1. - Il faut préciser autant que faire se peut, la 111esure dans
laquelle l'idée de loi naturelle subsiste en économie politique.
II. - Il faut tirer en second lieu quelques conclusions pratiques an point de vue de notre nction sociale.

..

....

~'

.

A près ce tra vail de critique, l'idée de loi naturelle se trouve
singulièremen t modifiée : au lieu de l'ancienne loi objectÎ ve,
réelle, fatale, agissant sur les évènements à la Inanière du destiü
antique, la loi naturelle n'est pIns conçue que comme une règle
idéale, abstraite, qui s'impose ~l la limite mais qui est loin de
traduire la réalité tout entière dans sa complexité.
Ainsi, par exemple, l'économie politique reconnaît que les
prix sont régis par la loi de l'offre et de la demande. Qu'est-ce à
dire? Ceci: Si les demandes augmentent, les prix tendent à
hausser alors qu'ils tendent à baisser si les offres s'accroissent.
Mais après avoir énoncé pareille formule, aYons-nous ' une loi
qui traduit la réalité dans son ensemble: Nullement les approxiInations successives des prix agissent à leur tour sur le nOlnbre
des offres et des demandes et 111algré les subtiles aIlalyses de
l'école autrichienne, la loi réelle de la yaieur échappe encore
pour une part à nos investigations;

�L ' ACTION SOCIALE

.. " ...
.

~.

159

De nlême la loi de la Rente est idéalement exacte, à supposer
uu étal. stationnaire de culture, à snpposer toutes ies terres
occupées, à supposer la population croissant sans cesse, toutes
conditions qui SOll-t loin d'être en fait réalisées,
En un mot on est en présence de ce que Caîrnes appelait très
justenlent les lois naturelles hypothétiques, non en ce sens
qu'elles sont une hypothèse dénuée de fondement, nullement,
mais en celui-ci: elles sont une abstraction prise sur la réalité, un
rapport conslant posé entre des conditions idéalement simples
qui sont bien loin de la complexité du réel.
« Une loi éconolnique, écrit Cairnes, exprime non l'ordre dans
lequel les phénOlllènes arriyent, mais une tendance dans laquelle
ils obéissent, d'où lorsqu'on l'applique aux faits extérieurs, elle
est vraie en l'absence des causes perturbatrices et représente par
conséquent une vérité hypothétique et non pas positive.» « Ainsi,
continue Cairnes ailleurs, il est donc évident qu'un économiste
raisonnant sur les faits incontestables de la nature humaine, le
désir de la richesse et la peine causée par le travail, et raisonnant
avec une logique rigoureusement exacte peut encore, s'il omet
de noter d'autres principes intervenant dans la question, être
conduit à des conclusions qlli n'ent allClln rapport avec la réalité
existante. »
Cela est tellement vrai que cette complexité du phénomène
économique par trop négligée et récenunent reconnue, a entraîné
une nouvelle spécialisation des diverses branches de l'économie
politique: on n'étudie plus seulenlellt aujourd'hui l'éconon1Îe
politique tout court: il y a l'économie industrielle, l'économie
rurale, l'économie coloniale. Ce n'est pas là pure question de mots
et d'étiquette: à Inesure qu'on reconnaissait mieux la complexité
et la diversité des phénomènes à étudier, on a senti le besoin de
les relier en une science spéciale et autonome.
Liées par la généralité de la loi, ces diyerses branches se sont
séparées par la diyersité du phénomène: au lieu d'observer les
phénomènes à leur point de départ, dans l'individu, où une
simplification par trop commode les dénature et les tronque; on
l~s saisit, à leur point çl'arriyée, dans leur épanouissemept social~

�160

.

!.~

.-

~

.:-

",

::

."

...

.. -.

_

.....
•

'

..

•. '.l"•

-.1'

..

.

:

~.

....

"

..

~.'

...

B. RAYNAUD

avec le perpétuel souci d'en conserver l'originalit~ et la spécialité: par exenlple, au lieu d'étudier le travail tout court, on
s'attachera successivement au travail industriel, puis au travail
agricole, en nlontrant les effets divergents de la division du
travail dans les deux cas.
Nous trouvons enfin une nouvelle preuve de l'évolution indiquée dans 'ce fait: une nouvelle science s'est constituée ou tend
à se constituer. A côté de l'économie politique, qui est exclusivement une science posant des lois hypothétiques, se crée chaque
jour une discipline nouvelle qui est -l'économie sociale. Celle-ci
s'attache à lnaintenir la complexité infinie et la contingence
extrême des faits sociaux.
Ainsi, sans rejeter absolument l'idée de loi naturelle, on peut
dire qu'elle demeure dans la science et dans la science seulement à l'état de loi hypothétique, sans que jamais le jeu de ses
lois établissent un déterminisme scientifique.
Et alors que sera notre action? C'est là la seconde des deux
questions à laquelle devait répondre notre conclusion.
Puisqu'il y a si loin de la science à l'art, nous devrons d'abord
étudier les conditions de notre action. Sans doute cette étude est
terriblement plus conlplexe, plus détaillée, plus longue qu'une
étude des principes scientifiques; mais qu'importe? si elle peut
aider et hâter les résultats pratiques.
Ensuite, nous lutterons de toutes nos forces contre le préjugé
socialiste de l'évolution fatale. Nous répèterons - parce que cela
est vrai - que l'avenir sera ce que les honlmes d'action l'auront
fait; nous lnaintiendrons la méthode, aujourd'hui acceptée, de
l'étude des réformes successi yes, point par point; à chaque
amélioration acquise, à chaque loi votée, à chaque institution
créée, nous enregistrerons le progrès, non pour nous arrêter,
mais pour montrer que vraiment on peut quelque chose contre
le lnal pour le bien . .
Enfin et surtout, nous réclamerons, pour notre amour des
réformes, tout le terrain abandonné par ces funestes. doctrines
de pessimisme scientifique: l'économie politique ne sera plus la
science néfaste, l'école de découragement et d'inertie.

�L'ACTION SOCIALE

~. '!

"

~' ..

..,.

.~.

~

;.

... -10

...

......

','

•

",.'

~',.+

•

'".

."...
4'·'

"

......

-' .. : .

"~••

1.

.:'

...

• '-:',

~

161

Les conclusions idéales qu'elle fournit nous seront un nouvel
encouragement à agir. De m ême que la science constate qu'une
terre longtemps cultivée retomberait à l'état inculte et sauvage
sans l'effort et l'éternel travail du laboureur, de mênle nous
saurons que sur le terrain économique et social, la somme de
bien-être et de bonheur existant a été faite par le travail et
l'effort humain et qu'elle ne se maintiendra ni n'augmentera que
par ce même effort.
Sur le terrain de l'art social, nous retrouverons la place largement ouverte à l'action et aux réformes sociales. Certes, tout
n'est pas fait, mais l'espoir renaît. Le cauchenlar qui bannissait
du monde moderne la croyance en une vie meilleure se trouve
ainsi détruit.
Sans doute, d'un côté, je veux dire parmi ceux qui enseignent
ou étudient l'économie politique, ce nlouvenlent est déjà en
train de se faire, tout de lnême qu'en philosophie le Positivisnle
et le Déterminislne ont perdu du terrain. Mais, de l'autre, dans
les classes populaires, il faut répandre ces idées de scientifique
contingence, il faut lulter contre cette résignation stupide devant
le fait, qui est au plus haut point déprimante et qui n'a rien de
scientifique.
Ainsi notre action sociale se ressaisit: sans doute, ce n 'est pas
le bonheur complet, ni le sombre malheur; c'est au moins le
champ libre ouvert aux bonnes volontés, l'espoir inimité vers
un idéal de justice sociale.

�',"

", .

:

.

.

"

"

."

.. .

'.~ -.'

.,.

"'

.-~ ". ,: :
.....

..,.

.....

"',

.

�-LE R()LE DES CAPITAUX
PANS

LES COLONIES

FRANÇAISES

PAR

Henry BA13LED
Professeur

il la FaeqIté de Droit d'Aix et ù l'Illstitqt Colonial de Marseille

\

.

Considérations générales.

~

.;

..

'.'

..

Aux colonies, comme dans la Inétropole, le capital est le
facteur indispensable de tout développement économique.
Outillage public et industries privées, tout est à créer, et rien ne
peut se créer sans lui (1).
Mais partout, mêmè pour les colonies à pOEulation indigène
très dense comme l'Indo-Chine, les ressources budgétaires sont
insuffisantes à doter les travaux publics indispensables. Ils ne
peuvent être entrepris qu'ayec l'apport des capitaux de la Inétropole. Il en est de même a fortiori pour les entreprises privées,
industrielles ou comnlerCiales. Il est rare que les initiateurs de
ces entreprises aient en leur possession les capitaux considérables
qui leur sont nécessaires. Ils den'ont faire appel au crédit pri vé
de la métropole, comme les colonies elles-lnèmes font appel à
son crédit public.
Ainsi donc, àce double point de vue,l'immigration des capitaux
est aussi nécessaire à nos colonies que celle des colons. Et cette
nécessité est q'autant plus in~périeuse que la n~ajorité de 1105\
-

-

(1) La question de la constitution et de l'organisation du eapital aux colonies
a été mise à l'ordre du jour des sessions de 1904: et 190:&gt; de -l'Iq.stitut colônial
international et a fait l'objet de deux rapports de ;\1. Sçharlaçh.- Cf. cO'11Hte~
nmdns 1904 p. 4~, 215, ~6~ , et 1905 p. 617.
-

�164

· " ~. .

HENRY BAB LED

colonies sont des colonies d'exploitation, caractérisées par l'in1portance prédominante des avances à exposer et des outillages à
établir. Les colonies de peuplement pourraient être à la rigueur
des colonies de prtits capitalistes. Les colonies d'exploitation
sont nécessairement des colonies de grands capitaux.
Mais à la différence de la plupart des hOnll11eS, les capitaux ne
connaissent ni frontières, ni patrie; ils iront au bout du monde
s'ils croient y trou ,'er le maximunl de sécurité ou de profit.
Aussi est-il nécessaire de leur assurer ces deux conditions pour
diriger leur exode vers nos colonies. Alors les plus modestes
épargnes, comme les fortunes les plus puissantes, s'associeront à
l'œuvre colonisatrice qui deyiendra celle de la nation tout
entière.
Mais un pareil résultat ne peut s'obtenir que s'il est prouvé aux
capitalistes qu'ils peuvent compter sur la collaboration loyale
et énergique de l'Administration coloniale. Trop souvent leur
initiative se heurte à l'indifférence, voire luême à l'hostilité des
fonctionnaires locaux, portés à voir dans les profits des colons
une atteinte directe aux prérogatiyes de l'État, et à revendiquer
pour lui l'intégralité des bénéfices des entreprises coloniales. Ces
tendances déplorahles, n'ont que trop souvent inspiré, ainsi qne
nous le verrons,les cahiers des charges des Sociétés concessionnaires de l'État aux colonies. Tantôt des clauses léonines les
mettent à l'entière discrétion de l'arbitraire administratif, tantôt
la clause de rachat permet à l'État de se réserver tous les profits
éventuels d'une entreprise, en ne laissant au capital engagé que
les risques.
Le résultat inévitable de ces traditions administratives est
d'habituer les capitaux français à se diriger vers les colonies
étrangères, de préférence aux nôtres. Et voilà pourquoi la question des capitaux est demeurée, con1me en témoignait naguère
M. Austin Lee, dans un rapport au Foreign-Office, une des plus
grandes difficul tés à résoudre par les colonies françaises.

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

165

CHAPITRE PREMIER

Classification des Capitaux engagés dans nos Colonies

Les capitaux se subdivisent, aux colonies comme dans la
Inétropole, en capitaux publics et capitaux privés.
Les premiers sont affectés à leur outillage économique général
(travaux publics de toute nalure, ports, phares, balises, voies
terrestres et fluviales, chemins de fer, etc.), les seconds sont
consacrés à leur nlise en valeur industrielle et commerciale.

I. --

Ils peuvent provenir: 10 du budget métropolitain (exécution
directe, subventions, garanties d'intérêt); 2° des budgets locaux
des colonies; 30 enfin d'emprunts publics négociés dans la
Inétropole .

".:..........

.

'

"

0

0

•

......... . .

o'

., • •

•f • •

...:'o.: ~.
.~

-.

o..",

LES CAPITAUX PUBLICS

•

10 Les capitaux publics fournis par la métropole tant
pour l'administration que pour les travaux des colonies
s'élèvent à environ 125 millions par an (Algérie et Tunisie
comprises). Mais dans ce chiffre ne sont contenues ni les
dépenses militaires de l'Algérie et de la Tunisie, ni les garanties
d'intérêt des chemins de fer algériens, ni les retraites des fonctionnaires coloniaux. En les faisant entrer, COlnme de juste, en
ligne de compte, c'est à plus de 200 Inillions qu'il faut évaluer
le chiffre des capitaux de l'État prélevés, pour le compte des
colonies, sur le budget annuel de la métropole.
Il ya là pour elle une lourde charge qui, d'après les règles de
l'autonomie budgétaire des colonies, devrait passer progressive-

�166

\.

HENR Y BABLED

lnent au compte des budgets locaux. Telle est la règle depuis
longtemps suide par les colonies anglaises, plus anciennes, il
est vrai, et plus économiqucnlent prospères que les nôtres.
2° Il est assez nlalaisé de faire \lne évaluation exacte des
r~ssourçes budgétaires affectées par les colonies à leur outillage
public. Elles sont en majeure partie absorbées par les frais
d'administration proprement dite. Il est facile au contraire de
supputer les capitaux publics imnligrés par voie d'emprunt. La
plupart de ces emprunts n'ont été en effet négociés qu'après
la loi du 13 avril 1900 qui a créé l'autonomie financière des
colonies.
3° Les colonies ont, comme la lnétropole, deux luodes d'enlprunts: 1° par voie d'appel direct au crédit; 2° par voie indirecte,
en accordant une garantie d'intérêts à des compagnies privées.
qui avancent le capital nécessaire à des travaux publics déternlinés : création de ports, chemins de fer, etc.

,~

'~. ' ~

.'

..",

.: .'

..

~

.. . .....' ..
..
"

"

Le lnontant de ces diverses variétés d'emprunts coloniaux
dépasse actuellement 900 millions, et ne tardera pas à atteindre
ayec les projets d'emprunts nouveaux plus d'un lnilliard. Leur
émission et leur affectation sont soumises ~l des règles rigoureuses, destinées à en assurer l'utilisation productiye et
l'amortissement (1).
Il n'en est pas de même pour le contrôle de l'emploi des
ressources des budgets locaux affectées aux travaux publics;
entrepris trop souvent sans plan d'enseluble, ils n'ont pas toujours donné de résultats économiques en rapport avec les sacrifices consentis.

II. -:-

LES CAPITAUX PRIVÉS

Nous qésignons ainsi, par opposition aux capitaux publics:
1° ceux qu'apportent avec eux les immigrants pour la mise en
(1 ) SAINT-GEI\MA.I~, Rapport SUl" le budget des colonies, 1906. - l?ierre l\1A,
Les emprunts des colonies françaises, Quest. diplôm. ~t col. l 16 féYl'i~r 1ge ~ ~t
1&amp; juillet l~(6 ~
.
.
.

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

167

yaleur de leurs concessions et entreprises (capitaux indi viduels);
2° ceux que 1éunissent à titre de fonds social les Sociétés de
crédit, d'industrie ou de commerce ayant pour but l'exploitation
économique de nos colonies (capitaux associés),
Les capitaux privés ne peuyent être évalués que d'une 111anière
très approximative à deux milliards environ - chiffre encore
bien insuffisant si l'on songe à l'immense étendue et aux possibilités presque illimitées de rendell1ent économique de notre empire colonial.

~

1

Cl',

,-

Capitaux individuels.

Ils peuvent ètre sollicités suivant leLit importance (petits et
1110yens capitaux) et suivant les catégories de èolonies, de plusieurs façons différentes.

A. --

:

~

....
l' ... ':

•

'.'

,,"

"

...

,,~:

",

COLONIES DE PEUPLEMENT

Premier procédé: Concessions agricoles parcellaires. - Elles
sont offertes aux colons lllunis d'un petit avoir, soit pour un
prix très nlodéré et avec grandes facilités de paiement (Tunisie,
Algérie), soit même à titre entièrement gratuit (Algérie, NouvelleCalédonie). Mais les conditions de nlÎse en valeur des lots
concédés, les frais d'achat d'un outillage agricole, et les avances
annuelles de culture nécessitent forcénlent l'apport de capitaux
nlodestes qui peuvent varier, suivant l'étendue des lots, de six il
douze nlÎlle francs (1).
Souvent même l'Administration (Algérie, Congo, Madagascar,
Nouvelle-Calédonie) exige, avant d'accorder un lotissenlent, la
justification d'un capital minimum immédiatement disponible.
Par malheur les calculs administratifs, volontiers optimistes,
(1) La statistique générale de l'Algérie pour 1.904 mentionne 75 lots d~ colonisation vendus, et 289 lots concédés dans l'année à des familles de 1196 colons
qui ont apporté avec eux des capitaux d 'une importance totale de 3.459.2-10 fi'.
soit en moyenne 1150 franc s cnyiron par famille de quatre personnes.

�168

•

-.'

•

... 1

HENRY BABLED

garantissent trop souvent le succès à des capitaux insuffisants
sans tenir compte des années de luauyaise récolte ou de 111évenie
des produits. Il en est résulté la ruine de trop nombreux colons,
déçus par les mirages des théories officielles (1).
Les crises agricoles qui désolent depuis plusieurs années la
Nouvelle-Calédonie et Madagascar ont démontré le danger des
entreprises conduites ayec des mises de fonds nlédiocres. On
évalue aujourd'hui à 25 ou 30.000 francs pour la Nouyelle-Calédonie, à 50.000 francs pour Madagascar le minimum des capitaux nécessaires aux exploitations agricoles, en raison des frais
de premier établissement et de la longue attente nécessaire ayant
d'obtenir des récoltes rémunératrices. Une exploitation normale
exigerait nlême 100 à 150.000 francs.
Dans ces conditions ce n'est plus aux petits nlais aux moyens
et lnênle aux grands capitalistes que s'adresse la colonisation
agricole.
Deuxième procédé: Métayage agricole pal' colons Français. Ce procédé présente sur celui des concessions l'ayantage de
n'exiger de l'agriculteur immigrant que de très modf'stes capitaux et de ne pas les exposer aux périlleux aléas dont nous
venons de parler. Il est acLuellenlellt propagé en Tunisie par la
Société des Fernles françaises.
Cette Société, créée en 1899 sur l'initiative de 1'.1. J. Saurin,
s'est transformée depuis 1905 en Société anonyme au capital de
un nlÎllion de francs; elle a pour but l'achat et le nl0rcellenlellt
de grands domaines fonciers en petites exploitations rurales
régies par maîtres valets ou offertes à des métayers français.
Les conditions générales de ces contrats de métayage sont les
suiyanies :
Leur durée est de trois, six, neuf ans ayec une première année
d'essai facultatif.
La Société fournit le sol (50 à 100 hectares), les bâtiments, les
(1) Cf. Notice officielle de la Nouvelle-Calédonie pOUl' -1900. - On estimait
nlors un capital de 5 à 6 000 francs suffisant pour la mi se en valeur d 'une
concession d 'une étendue de 20 hectares dont 5 il planter en caféiers.

�tË ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

.

.. .. ' :
'

.

~

.~.

..
.

'

.

'• . 0"\: •

... ,,:'

,. ...

,~
"

-

....
.

.'

.., '" :.

.

.

~'"

169

animaux de travail et de rente, la batteuse à vapeu,r pour les
céréales; le nlétayer fournit le petit 111atériel agricole (charrue,
charrette, nloissonneuse-lieuse) et la main-d'œuvre nécessaire.
La Société exige du métayer la justification d'un capital disponible de 2.000 à 3.000 francs en espèces, suiyant l'étendue de la
culture. Ce capital doit servir à l'achat du 111atériel agricole 111is
à sa charge (700 à 800 fr.); aux avances nécessaires pour vivre
une année ayec sa fmllille (600 à 1.200 Ir.); aux ayances nécessaires pour payer ses auxiliaires indigènes.
Le partage des produits a lieu par nloitié. En outre pour l'alimentation de sa fm11ille et de ses domestiques, le métayer a la
jouissance exclusive d'un jardin de 1.000 111ètres carrés, de' la
basse-cour et d'une vache laitière.
La Société garantit au métayer un nlÎninll11U de produits qui
assure son existence dans les années calmlliteuses. Cette garantie
varie de 1.000 à 2.000 francs par an, suivant l'étendue de la fernle
cultiyée. Les conditions de ces contrats sont en somme à peu
près celles en usage dans le Midi de la France. Toutefois certaines clauses accessoires nous semblent particlllièrell1ent rigoureuses pour les nlétayers (1).
Quoi qu'il en soit, il semble que le Gouyernement tunisien
pourrait s'inspirer de cette initiative et ajouter à la cOlllbinaison
des concessions foncières à paiements échelonnés, celle du
colonat partiaire ayec promesse de vente. Les conditions en
seraient nécessairement moins rigoureuses, puisque l'Administration n'a pas con1lue une société particulière la charge d'un
capital à rémunérer. Et le problènle toujours non résolu de
l'apport de la 111ail1-d'œuvre française et des petits capitaux
(1) Ex. : l'J La Société peut racheter à un prix moyen fixé par elle la part
de récolt,e de ses métayers, et exiger d'eux le remboursement, suivant un prix
également fixé par elle seule, d'un tiers des phosphates employés à l'amendement du sol.
20 La Société interdit à ses métayers de faire des travaux de culture sur
d'autres terres que les siennes, ce en quoi ils sont plus durement traités que
les khammès indigènes.
30 La Société se refuse à insérer clans ses contrats une promesse de vénte,
ce qui empêche ses métayers de profiter de la plus~value économique donnée
au sol par leur travail.

�170

HENRY BABLED

français en Tunisie pourrait y trouyer peut-être une solution
définiLi ye (1).
13. -

..

.. :,

:

".,.

. . . ' '1;

F

.:,

.. ~.

.....

_.

-

..

COLONIES n'EXPLOITATION.

Les petits capitaux peuvent trouver à s'y employer sous forme
d'actions des sociétés foncières, industrielles ou commerciales.
En raison des frais considérables nécessaires à la création des
cultures riches, les entreprises agricoles ne son t accessibles _
qu'à des capitaux moyens et plus sùrement encore aux grands
èapitaux des sociétés concessionnaires.
Au Congo on estime à 25.000 francs le capital nécessaire à la
miSe en yale ur d'une cacaoyère de 10 hectares, dont le rendelnent ne commence qu'à la sixièllle année et dure pendant
quinze à vingt ans, avec un produit annuel nloyen de 6 à
10.000 francs.
En Indo-Chine, la Direction de l'agriculture estime à 50.000
-francs le capital nécessaire pour la mise en valeur d'une conces"
sion d'étendue nloyenne (6 à 800 hectares).
Le capital nécessaire à un propriétairefollcier pour la créa Lion
d'une rizière avec nlétayage collectif indigène est d'environ
30.000 francs pour 1.000 hectares. La rizière rend, au bout de la
sixième année, de 8 à 10.000 francs par an .

";

.

-

§ 2. • . r._

Capitaux associés.

Nous avons ainsi désigné ceux que groupent sous forme
d'actions ou d'obligations les sociétés coloniales agricoles, industrielles, conunerciales ou de crédit.
Les combinaisons diverses que peuyent adopter dans les
colonies françaises les capitaux associés sont:
10 Toutes les formes légales des sociétés ordinaires en usage
dans la métropole, civiles ou commerciales;
(1) Cf. ACCARY. La pctile cullure ell T/lnisie. Thèse Paris Hl02. - H. LORIN.
Le métayage par {amilles françaises Cil Tlli1isie (Mémoires du Müsée social.
mai 1904).

�171

LE ROLE DES CAPITA tJX DA ~l S LES COLONIES FRANÇAISES

2° Une forme de société anonyme spéciale à cerlain~s colonies
françaises (sociétés coloniales priyilégiées). Le Congo français
en a été seul doté jusqu'ici, quoique théoriquenlent elles aienl
été également pré"ues par les décrets qui régissent les concessions foncières en Afrique Occidentale et à Madagascar.

A. -

,.)

.

!

.

:

."

;. . ~

:

.

•

: .' -'

;

.

LES SOCIÉTÉS COLONIALES ORDINAIi-ŒS.

La législation actuelle ne mentionne rien de particu]ier en ce
qui les concerne. Mais il peut être intéressant, tant au point de
yue légalqu'au point de yue économique; d'examiner théoriquement dans quelle Illesure la moyenne et la petite épargne
pourraient être sollicitées yers leur formation.
Si l'expansion de la puissance coloniale de l'Angleterre est
aussi considérable, a-t-on dit, c'est qu'elle a trouyé dans toutes
les classes de la nation les concours financÎers nécessaires. Ne
conviendrait-il pas de s'inspirer de cet exemple et de rendre les
entreprises coloniales accessibles aux plus modestes épargnes
en modifiant notre législation sur les sociétés et en autorisant
toutes les sociétés indistinctement à descendre pour leurs
actIons ou coupures d'actions jusqu'au taux minimunl de
25 francs? (1)
En faveur de cette réforme, on pourrait faire obser~\'er que la
ioi du 1er aoùt 1893 a déjà réalisé un pren1Îer progrès dans ce
sens. Elle autorise en effet les sociétés en commandite par
actions et anonylnes à diyiser leur capital en actions ou coupures
d'actions de25francs quandcecapital n'excède pas 200.000 fran~s,
à condition que leur yersement intégral précède la constitution
de la société, et à di viser leur capital en aclions d'au 1110ins
100 francs, RVCC versement obligatoire initial du quart, soit
25 francs, quand ce capital excède 200.000 francs.
Quant aux sociétés à capital variable, dont le capital initial
ne peut dépasser 200.000 francs, elles peuyent égalcnlent diviser
ce capital en parts de 25 francs, strictement nonlinatives, RyeC
versement initial réduit au dixièlne, soit à 2 fI'. 50 par action.
(1) Cf; Institut colonial international. - C. Rendus et l'apports : 1904 p. 365
et 1905 p. 619.
12

�172

.....
. "

....

...

.,.
t,;

or

-;.

......

•

;'.;

~'

..

~'.

'

...

.

... - .

...... -:. ~ .

• 1

..

,"

•

fo,

1 ~

•

.
"

,"

"'

':

..

.

"

"

'.

...
.

'

.....

-'

~...

.

HENRY BAB LED

Mais les sociétés dont le capital est inférieur à 200.000 francs
sont d'une application peu fréquente aux colonies, en raison de
l'exiguïté relative de leur rayon d'action. Elles ne pourraient
donc rendre que peu de services en dehors des coopératives
agricoles de culture ou de yinification dont on essaye actuellenlent de doter l'Algérie et la Tunisie.
Contre l'adoption de la réforme proposée, on a objecté que les
aléas des entreprises coloniales sont à leurs débuts trop considérables pour qu'on puisse les reconul1ander aux petits épargnants, et qu'il serait sage de ne les solliciter que pour des
emprunts publics bénéficiant de la garantie de la nlétropole,
ou pour des affaires industrielles d'une solidité déjà éprouvée.
Mais tant valent les hommes, tant yalent les entreprises. Deux
sociétés, placées dans les lnêmes conditions par leurs statuts et
leur capital social, peuvent aboutir en nlême tem ps, l'une à la
prospérité financière, l'autre à la ruine. Il faut se souvenir que
si les capitaux sont beaucoup, le travail de direction est plus
encore.
Enfin, toutes choses égales d'ailleurs, plus sera considérable
le capital de fondation d'une société, plus elle aura de chances
de solidité et de réussite. Et plus ce capital de fondation sera
morcelé, plus il aura de chances d'être souscrit, quelle que soit
l'importance de son chiffre, car si'une part il sera accessible aux
petits épargnants qui sont légion en France, et d'autre part leurs
risques seront limités à une faible perte en cas d'insuccès.
Aussi ne croyons-nous pas devoir nous associer à la réprobation 111anifestée par certains écononlÏstes contre la création
de puissantes sociétés coloniales à parts nlorcelées. Nos petits
épargnants n'ont été que trop sollicités par une foule de sociétés
anglaises de ce type, dont les titres se négocient couranUllent sur
le marché de banque de Paris. Leurs capitaux dirigés vers nos
colonies y trouveraient tout au moins la garantie d'un contrôle
administratif sur le fonctionnement des sociétés, qui fait totalement défaut pour nos placements à l'étranger (1).
(1) Dans un rapport de 1898 notre consul à Prétoria signalait que parmi les
nnombrahles valeurs minières du Transyaal négociées sur le marché de

�..

~

..

LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

B. - ' LES

173

SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES AGRICOLES

DANS NOS COLONIES DE PEUPLEMENT

Dans une étude récente, M. de Rocquigny (1) signale quelques
ingénieuses tentatives d'application des coopératives de production (Sociétés anonymes. à capital variable) à l'agriculture
algérienne.
. ,

a) Société coopérative agricole eL viticole d'Algérie. Elle
possède actuellement un capital de, 200.000 francs, réparti entre
300 actionnaires. - Le taux des actions est de 100 francs. Le
chiffre d'affaires annuel moyen est de 1.200.000 francs. Sur les
bénéfices, 40 010 sont répartis aux adhérents et 20010 aux actions,
en sus d'un intérêt statutaire de 5 010 ; 70.000 francs ont été
versés au fonds de réserve.

..

~

C'est une
coopérative de vente et d'expédition. Elle possède un capital de
38.000 francs divisé en parts de 100 francs dont le quart seul a
été versé, et fait un chiffre annuel moyen de 100.000 francs.
b) Société coopérative des primeuristes d'Oran.

",.'.,

0-

.

c) Gave coopérative de Dupleix . - Elle possède un capital de
30.000 francs, divisé en parts de 100 francs, dont le quart seul
a été versé, et a fabriqué en 1905 3.000 hectolitres de vin au prix
moyen de 10 francs l'hectolitre.

" ,. . .

d) Société des huileries de Guelma. - C'est une coopérative au
capital de 25.000 francs, divisé en 100 actions de 250 francs. Elle
verse ap.x producteurs d'olives de sa clientèle 20 010 de ses bénéfices, et 20 010 aux actionnaires, en plus de l'inLérêt statutaire
de 5 010. Le reste alimente un fonds de réserve.
Londres, au taux nominal d'une L. St. , 75 %
au moins ne correspondaient
à aucuue exploitation , voire mème à aucune concession effective. Environ
deux milliards de l'épargne française ont été s'engouffrer dans les spéculations
sud-africaines. Une bonne moitié est irrémédiablement perdue.
La loi de finances du 30 janvier 1907 (article 3) vient enfin d 'édicter quelques
mesures de préservation en ce qui concerne l'admission sur le marché fra!?çais
des titres des sociétés étrangères.
(1) Mémoires et documents du Musée Social 1906: La coopération dans

l'agriculture algérienne .

�iï4

I-iE:-JÎr\' llABLED

e) Village coopératif d'Oran. - Cette société a été créée eIi
1905 pour le défrichement et la mise en culture d'une concession
de 1.000 hectares située à 700 mètres d'altitude dans l'arrondissement de Sidi-bel· Abbès. C'est une société anonYlne à capiLal
variable, au capital initial de 5.600 francs, divisé en 112 actions
de 50 francs, dont le dixième seul ~ été versé Ïlnmédiatenlent, le
reste éLant payable en neuf mensualités. La société est tenue de
jusLifier dans le délai d'un an d'un capital de 100.000 francs. Les
actions ont droit à un intérê~ statutaire de 4 010 et à 20 % des
bénéfices. Le reste, soit 80010, ira aux Lrayailleurs associés ou
stagiaires que la société se propose d'installer sur sa concession,
et aux trayailleurs salariés qui leur viendront en aide.

C. -

LES SOCIÉtÉS COLONIALES PRIVILÉGIÊES.

Nous ayons déjà eu l'occasion de mentionner leur exisLence à
propos des concessions foncières du Congo français. Il conyient
de donner ici quelques détails sur leur organisation.
La rapide extension de notre empire colonial qui nous a dotés
en quelques années de cinq millions de kilomètres carrés de
terres nouyelles nécessitait un efi'ol't économique trop graIid,
semblait-il, pour la pénurie des ressources budgétaires locales et
le faible rayon d'action des entreprises pri vées.
Le sysLème des compagnies à charte de l'Angleterre et de la
Belgique, pl1issantes par lelirs capitaux et leürs privilèges
régaliens, trouya en France à partir de 1890 des partisans zélés et
a llssi en même temps des ad versaires irréductibles.
Malheureusement les nlinistres éphémères qui se succédaient
au départenlent des Colonies apportèrent sur cette question leur
incohérence de vues coutumière. L'on vit M. Chautemps en 1895,
et M. Guieysse en 1896, annuler de vastes concessions foncières
accordées par leur prédécesseur, M. Delcassé, au Congo et à la
Côte d'Iyoire. Ces annulations arbitraires furent elles-mêmes
annulées en 1897 par le Conseil d'Élat.
Au n1Ïlieu de cette anarchie, le Parlement fut saisi d'une
proposition Layertüjon telaliye à la création de COlnpagnies
privilégiées de colonisation.

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

175

En présence de l'hostilité 111anifestée par la Commission
sénatoriale chargée de son examen, le Gouvernemenf résolut de
se passer une fois de plus de l'approbation parlementaire.
Toutefois, conUl1.e il s'agissait d'instituer un droit nouyeau, qui
sortait toul à fait du cadre pré"u par le séllatus-consulte de 1854,
on jugea opportun d'esquiver la responsabilité de cette initiatÎye
extra-légale. En conséquence M.le ministre des Colonies Trouillot
fit créer, par décret du 16 juillet 1898, llne Commission extra
parlementaire des concessions coloniales, composée de membres
du Conseil d'État, de la Cour des Comptes, et des Directeurs du
Ministère des Colonies, Un décret du 13 noyembre 1899, enleya à
ces derniers voix délibératiye et fit entrer dans la Commission
huit délégués permanents des Chambres de Commerce de Paris,
de Lyon et des principaux ports de France.
D'ailleurs, cette Commission, composée aujourd'hui encore en
majorité de fonctionnaires de la Métropole, sans aucune adjonction de délégués coloniaux, ignore fatalement les conditions
économiques ou politiques des colonies intéressées. Ainsi
s'expliquent les clauses du décret et du cahier de charges-type
rédigés par elle pour le Congo français, les seuls d'ailleurs qui

··0"

.t

aient encore YU le jour : Ils constituent comme la synthèse du
formalisme ndministratif le plus étroit, le plus yexatoire et le
plus tyrannique.

•

�176

HENRY BABLED

CHAPITRE II

Condition juridique et économique des Société coloniales
privilégiées.

I. -

..

.~

.

~

CONGO FRANÇAIS

~

§ 1. -

Régime légal des Sociétés privilégiées.

Les règles qui les régissent ont été déterminées par le décrettype et le cahier des charges annexe, rédigés en 1899, par la
COlllmission des concessions coloniales (1).
A. . ' ...

'"

.

'

..

. '.

PRIVILÈGES CONCÉDÉS

Pendant une durée de trente années, les sociétés concessionnaires ont, sur toute l'étendue de leurs concessions, des droits
exclusifs de jouissance, d'exploitation agricole et forestière, et de
vente des produits de cette exploitation (ivoire, caoutchouc),
mais elles n'acquièrent aucun droit sur les gisements miniers
du domaine cbncédé.
A l'expiration de cette période de trente ans, elles deviendront
propriétaires des territoires et forêts mis en valeur, en confor111ité d'un certain nombre de prescriptions.

"

,','"

(1) La première application de ce décret-type et du cahier des charges qui
l'accompagne a été faite à la concession de MM. Tréchot frères, à la date du
31 mars 1899. (Bulletin du Ministère des Colonies, 1899, p. 896). Cf. sur l'historique de la question: LEFÉBuRE. Le régime des concessions ail Congo. Thèse.
Paris 1904 (1-39). - CUVILLIER-FLErRY. La mise en valeur dH Congo Français ,
Thèse, Paris 1904 (84-119).

•

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

"

177

Toutefois, ces prÏYilèges ne sont accordés que sous une triple
réserve:

•

0"

..

!,..

,"

....

10 Celle des droits résultant pour les tiers et des obligations
résultant pour les concessionnaires des stipulations des actes
généraux de Berlin et de Bruxelles, en date des 20 février 1885 et
2 juillet 1890 ;
20 Des droits antérieurement acquis par des tiers;
3° Des droits antérieurement acquis par des indigèues .

....~....

Ces restrictions ont déjà donné lieu à de très sérieuses diffic~lltés d'interprétation, yoire même à des échanges de notes
diplomatiques.

.~

B. -

OBLIGATIONS IMPOSÉES

1 Obligations relatives à la constitution légale des Sociétés. 0

.., -

,

";

0"

,

'

,.' • •

.
:... ~ ,

." ~ .'
','
,

'.'

..

"

. '.

"

.-."

.-

Elles apportent certaines dérogations au droit COlllmun des
sociétés anonymes ordinaires et ont pour hut d'assurer, d'une
n1anière plus stricte, la régularité de leurs opérations et de leur
fonctionnen1ent.
C'est ainsi que les concessionnaires fondateurs sont tenus de
se substituer, dans un délai de deux mois, une société anonyme
française, ayant un capital déterminé (généralement supérieur à
un million), dont le quart devra être immédiatement versé; le
capital-actions devra être au moins égal à la moitié du chiffre des
obligations à émettre. En ouLre, aucune émission d'obligations
ne pourra avoir lieu ayant le versement et l'emploi des trois
quarts du capital-actions.
Les fondateurs demeurent pendant trois ans solidairement
responsables avec la société de tous les engagements pris par
elle. Leurs parts bénéficiaires, s'il en est créé, ne pourront être
rén1unérées qu'après l'attribution d'un dividende n1inÎll1um de
5010 au capital-actions, et dévront rester nominatives tant qu~il
ne leur aura pas été fait au moins deux répartitions consécutives.
Enfin le Conseil d'Administration devra être composé pour
les trois quarLs de nos nationaux et le siège social être fixé en
terri toire français (art. 2 à 5),

�'"

.

178

HENRY BABLED

L 'État étant directement intéressé à la bonne gestion financière de ces sociétés, comme participant à leurs bénéfices, uq
clélégué du Ministère des Colonies devra être convoqué à toutes
les asselublées d'actionnaires et aura les mêmes droits d'insp ection et de contrôle que les commissaires des comptes.
.

..

",'

.

.

'1

; ~.

\

.J'&gt;..

'::

o.

\,'

:

~

.

J

.....

~

"

.

..

.,,-

.....

•

a) Dépôt d'un cautionnement;
b) Paiement d'une redevance annuelle progressiYe ;
c) Prélèvement de 15 0 10 sur les bénéfices annuels des
sociétés;
d) Contribution pour l'établissement de postes de douanes;
e) Contribution à la construction des lignes télégraphiques;
r) Construction de bateaux à vapeur, soumis à un droit de
réquisition, et au transport gratuit de la poste.

..

..........

:. ... .... ~

....

...

~.'"

2° Obligation relatives allX redevances fiscales des Sociétés.- Ces
. obligations diverses, édictées en principe dans le but de
contraindre les sociétés à une luise en valeur iIumédiate, ont
abouti à un résultat directement opposé, et constitué beaucoup
plus Ull.e entrave qu'un stinl.ulant à leur producli vité écononlique.
Elles se décomposent ainsi

"

,=- ...

0 ° .. "

"

"

Le caulionnenlelll exigé des sociétés immobilise actuellement
1.016.000 francs, sur 50 millions de capital.
La redevance annuelle était, pour les cinq premiers exercices,
260.000 francs par an. Elle s'élève actuellement à 424.500 francs
pour atteindre, de la onzième année à la fin des concessions
actuelles, une annuité de 533.000 francs.
La redevance annuelle, qui ne représente que 1, 2 0 10 du
capital des soc.iétés n'a rie.n que de légitilne; elle représente un
loyer presque nominal des domaines sur lesquels ont été attribuées les concessions. Elle contraint d'ailleurs les sociétés il
se nlettre inlluédiatement à l'œu "re, et augmente graduellement
avec la luise en valeur présumée de leurs concessions. Il en est de
nIème pour le prélèvenlelll de 15 0 10 sur les bénéJices nets
annuels. Redevance et prélèvement sont, aux termes de l'article 6
du décret- type, le prix de la concession. La participation aux

�LE ROLE DES CAPITAUX DA.NS LES COLONIES FRANÇAISES

.

~

.. ,

,"" ".-

....

,

179

bénéfices est en outrede nature à solidariser les intérêts de l'Élat
et des cOlIlpagnie3, et à leur assurer la collaboration bienyeillante d~ l'Adll1inistration coloniale. MalheureuselUellt~ les
espoirs fondés sur cette collaboratioq n'ont été clue trop fréquemlnent déçus.
Les deux premières redeyances constitl1ellt pour les sociétés
ùes charges modérées et justifiables ; il n'en est pas de nlême pour
les contributions qui suivent.
C'est à tort que la colonie a cru pouvoir meUre à la charge des
sociétés les frais d'une partie de son outillage public, avant
même que ces sociélés fussent entrées dans leur période productiye. Les ressources normales de ces travaux sont el doivent être
les ressources budgétaires, dont l'augmenta lion est subordonnée
elle-même à la mise en valeur des dOlnaines concédés.
Sans doute, comme le Congo éLait dépourvu en 1899 de
tout service de transport, il en résultait pour les sociétés la
nécessité d'organiser un service de navigation, et il était naturel
que la colonie s'efforçât d'en profiter. Mais il était excessif de
contraindre les sociétés, dès leurs débuts, à mettre à flot plus de
bateaux qu'elles n'en pouyaient utiliser ou de les réquisitionner
pour des trajeLs différents de leurs routes habituelles; de les
contraindre à assurer, par leurs propres moyens, et sous leui'
responsabili té personnelle: a) le sen'ice de la poste ct des
valeurs postales; b) le transbordement des marchandises et des
des voyageurs d'un bief navigable à un autre.
Enfin il y euL, dès les débuLs, comme il fallait s'y attendre de
la part de l'AdminisLration locale, maintes réquisitions illégales,
maints abus réitérés, qui aggravèrent encore le caraclère onéreux
des contributions sLipulées.
La répercussion exercée pal' les charges annuelles des sociétés
congolaises sur leur capital, de 50 millions environ, peut s'évalurr
d e la façon sui vante (1).

"
(1) Ces t:hiffres sont empruntés à M.

LEFI~ RCnE,

1. c. (p. 191· 194-).

�180

HENRY BABLED

Frais de constitution des sociétés: 2.500.000 F.
Cautionnements: 1.016.000 francs. ......
Redevances annuelles : 790.150 francs .....
(Prélevées sur le capital pour les trois
premières années)
Contributions pour les postes de douanes
et de télégraphes: 1.] 32 .000 francs.. ..
Constructions de bateaux: 4.320 .000 fr ....
Amortissement et entretien ùes mines:
3.080.000 trancs .. . . . ......... . .......

.D » 0/0
2 03 »
1 58 »

2 .36

»

8 65

»

6 16 »

F. 25 78

0 10

Il en résulte qu'un quart au moins du capital social minimum,
déjà bien insuffisant, qu'on exige des sociétés, ne peul être
employé au but, indiqué par leurs statuls, de la mise en valeur
des domaines concédés; seules les dépenses du service de
navigation peuvent être considérées COnlllle utiles, mais elles
sont notoirement trop lourdes eu égard au trafic actuel des
sociétés. Afin de diminuer leurs charges et leul s dépenses à cet
égard, certaines d'entre elles se sont déjà substitué des compagnies spéciales de batellerie :
C'est ainsi que la Compagnie des Messageries Fluviales du
Congo (au capital de 4 millions) s'est subrogée, avec autorisation ministérielle, à neuf sociétés; la Compagnie de Navigation
et Transports du Congo-Oubanghi (au capital de 1.200.000 francs)
à trois sociétés.
La batellerie fluviale des sociétés représentait en 1905 un
tonnage global de 500 tonneaux environ.
En résumé, dans l'intérêt commun des sociétés et de la colonie
elle-même, il faudrait ne leur imposer d'autres charges financières qu'une redevance faible au début, et lentement progressive; une participation égalenlent progressive d q l1s les bénéfices,
suivant leur importance; enfin, un service de navigation proportionné aux besoins des sociétés et dont l'importance p.ourrait
s'accroître avec le trafic. Les autres charges financières actuellement imposées aux sociéLés congolaises sont les unes , comnle

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

181

les cautionnements, des obligations inutiles; les autres, comnle
les contributions aux dépenses des postes de douanes et des
lignes télégraphiques, des obligations beaucoup trop onéreuses.

.
" •

• '

'!

t"

.... ".

~

..~ . "",

, ,.

. " ...

.

"

,.

3° Obligations relatives à l'exploitation industrielle des Sociétés.Les unes concernent la lnise en valeur progressive des périmètres
concédés, la création des factoreries, la plantation d'un minimum
de 150 pieds de caoutchouc par tonne extraite (1). D'autres
clauses sont relatives aux obligations des concessionnaires à
l'égard des indigènes dont ils devront respecter les coutunles,
l'organisation, les cantonnements administratifs; à la faculté
de rachat anticipé, soit total, soit partiel de leurs concessions
par l'État, pour des motifs d'intérêt public.
Cette dernière clause, arbitrairement interprétée, est de nature
à réserver à l'État toutes les chances, et aux compagnies tous les
risques de leurs entreprises.
En revanche, les compagnies concessionnaires, à la différence
des compagnies similaires de l'étranger, ne se voient concéder
aucun droit régalien: elles ne peuvent ni lever sur les indigènes
une taxe quelconque, ni même entretenir pour la défense de
leurs factoreries des forces personnelles de police. Sur leur
demande, le Gouverneur de la colonie pourra leur envoyer, en
lnettant les frais de transport, de logement et d'entretien à leur
charge, un détachement de milice coloniale; il pourra lnême
leur en imposer d'office la présence et le logement.

C. -

RESPONSABILITÉ DES SOCIÉTÉS

1° Sanctions prévues en cas d'infractions. - Les deux sanctions
capitales sont la déchéance et le retrait partiel de la concession.
Elles sont prononcées par décret, sur avis préalable de la Commission des concessions coloniales et après une nlise en demeure
non sui vie d'effet.
(1) Dcux an'êlés locaux, en date du 20 mai 1!)OG, pris en conformité du .décret
du 11 février 1906. sont venus rappeler aux Sociétés coucessionnaires, sous
menace de déchéance, l'exécution d e cette dernière clause (Cf. Quinz aine
coloniale 1906-2-418)

�182

HENRY BABLED

Les causes de déchéance sont les sui vantes :
1° Absence ou insuffisance de nlise en valeur des terres
concédées;
2° Actes de violence ayant causé l'exode ou la révolle des
indigènes;
3° Absence de paiement des redevances stipulées;
4° Cession ou affermage de tout ou partie du domaine
concédé, sans le consentement du ministre des colonies.

"

'

..

";-'

..

La déchéance porte sur l'ensemble de la concession, exception
faite pour les terres devenues propriété définitive du concessionnaire. Elle a pour but d'éviter les accaparements ou spécula.
tions stériles sur les territoires concédés.
Quant au retrait partiel de la concession, il est prononcé en
cas d'insuffisance du repeuplement en lianes de caoutchouc des
régions forestières d'extraction. Il peut amener le retranchement,
sur le domaine concédé, d'une suverficie de 40 hectares par
mille pieds manquants.
La déchéance on le retrait ne seraient d'ailleurs pas encourus,
s'il y avait empêchement résultant d'un cas de force majeure
dùment constaté.
Les autres infractions au cahier des charges sont punies par
des aInendes qui varient avec leur gravité.
Les différentes prescriptions imposées aux sociétés concessionnaires par leurs cahiers des charges
ont été une cause fréquente de conflits entre ces sociétés et
l'administration coloniale chargée d'en assurer l'exécution.
Un commissaire spécial du gouvernement auprès des sociétés
concessionnaires, institué par décret du 5 juillet 1902, devait
veiller au strict accomplissement des cahiers des charges.
U II autre décret du 11 février 1906 (article 13) a prévu la créa~
tion d'un service de contrôle local à placer sous la direction du
fonctionnaire précité, pour le seconder dans ses fonctions. Les
détails d'organi~alion doivent être réglés par arrêté du ~h e f de la
colonie.
Ce service doit avoir notamment pour but de contrôler l'exé.cu2° Contrôle des Sociétés. -

�tE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLO:'llIES FRANÇAISES

183

Hon des contrats de travail des iüdigèlies, passés e~l exécution
du décret de 1903; d'assurer ]a reconstitution des réserves de
caoutchouc; et enfin de prénll111Îr les sociétés concessionnaires
contre les infractions à leurs cahiers des charges et les
déchéances qu'elles pourrai en t encourir (1).
D. -

·

&lt;.

.~.",

ABSENCE DE TOUTJo:

RESPO~SABILITÉ DE L'ÉtAT

En dépit des redevances onéreuses et progressives stipulées à
son profit! l'État ne garanlit même pas aux sociétés concessionnaires une délimitation précise des territoires concédés. En cas
de conteslation sur ce point de la part soit de l'administration,
soit de concessionnaires limitrophes, il doit être procédé, à
leurs frais, par un délégué du Gouvernement, à une reconnaissance géographique contradictoire. S'il y a recours au minislre
des Colonies, ce dernier pourra envoyer un second délégué aux
frais des concessionnaires. Il peut résulter de cette clause pour
les compagnies d'énormes dépenses improductives.
D'autre part les limites des concessions, en cas de rectification
de frontières avec une autre Puissance, pourront être modifiées et
restreintes sans indemnité. L'État décline également toute
responsabilité en raison de dOllllUages pouvant résulter de l'insécurité du pays, d'une guerre élrangère ou d'une ré voIle des
indigènes.
~:fentionnons enfin une des clauses les plus léonines du cahier
de charges-type: aux termes de l'article 20, les concessionnaires
ne pourront, pou r refuser le paiement des redevances, arguer de
préjudices éprouvés du fait de l'administration, ou de toute autre
cause; la redevance est due par eux et exigible à la date indiquée,
sans pouvoir être compensée ni atténuée par les indemnités,
remises, frais de transport, etc., qu'ils croiraient être en droit
de réclamer à l'État ou à la colonie.
Ainsi l'État, en échange des lourdes redevances et des travaux
onéreux qu'il met à la charge des compagnies de colonisation,
(1) Cf. Instructions du ministre des Colonies au Commissaire général du
êongo (Jollrnal Officiel, 14 fé,rrier 1906).

�"
.~..

~.

-

,.'

184

~,

,

. "

'~

..... :

.'

.....

.....-

'.

"

..
-','

..

'

'.. ': 1.:- ,' ,' " .: .....
",'

'"

"
','

....

."

,
\

..... "
,.

.'

,

..

""

~

\

...-

'.

....

'.

, ....;. ..•
0'
-.

:

&gt;(

:

HENRY BAB LED

ne consent à prendre aucun engagement ferme, de nature à mettre
en jeu sa propre responsabilité; abstention d'autaI}t plus grave,
qu'à l'encontre des compagnies , privilégiées étrangères, les
sociétés françaises n'ont aucun droit personnel de police et de
taxation.
Quant à la police coloniale, insuffisante et lointaine, elle est
incapable d'assurer aux factoreries une sécurité quelconque .
Les taxations exigées en nature des indigènes lèsent les privilèges d'exploitation des sociétés concessionnaires et, bien loin
d'être utilisées ou dépensées sur place en travaux d'amélioration, s'en vmIt à Libreville ou à Brazzaville tenter d'équilibrer
des budgets déficitaires.
Et voilà comment en échange des redevances onéreuses qui
leur sont imposées, les sociétés n'ont qu'un privilège trop
souvent théorique et fictif: celui de la récolte de l'h'oire et du
caoutchouc.
Il semblerait, en résumé, que la préoccupation dominante du
décret-type congolais ait été la suivante:
A supposer qu'une Société de capitalistes eùt la velléité de solliciter une concession coloniale, quelles 111esures prendre pour
l'en dissuader? Et si, l11algré tout, cette Société opiniâtre venait
à obtenir sa concession, quelles I~lesures prendre pour l'empêcher d'en tirer le moindre profit?
La Commission des concessions coloniales paraît s'être ingéniée à donner d'une main et à retirer de l'autre; à traiter les
concessionnaires, sinon en ennemis, du nl0ins en suspects sur
lesquels il convient d'établir un contrôle étroit, méticuleux,
tracassier.

§ 2. -

Les Réalisations pratiques.

Avec de telles clauses et de telles conditions, une seule chose
étonne: la be]]e intrépidité, la témérité folle des capitalistes qui
ont osé exposer leurs capitaux à de pareilles aventures,· Mais les
uns se sont laissé séduire par les brillants résultats des compa-

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

185

gnies du Congo belge. Les autres ont vu dans ces sortes d'entreprises des affaires à lancer, des titres à écouler, de fortes
commissions à percevoir, et se sont désintéressés d'ailleurs
pleinement de leur avenir.
Il est aujourd'hui constant qu'un certain non1bre de ces
sociétés ont été uniquement constituées en vue de l'agiotage sur
leurs titres. Leurs fondateurs firent coter ces titres aux bourses
de Bruxelles et d'Anvers, et les négocièrent avec des primes de
50 010, avant même que les facloreries fussent créées, pour les
laisser retomber ensuite' à vil prix et les racheter à nouveau (1).
D'aulres sociétés étaient les filiales de maisons financières
yéreuses, telles que le Comptoir colonial français ou la Banque
de l'Afrique du Sud et furent englobées dans leur ruine.
Par ailleurs, la gestion d'une bonne partie de ces sociétés est
encore aujourd'hui déplorable.
Leurs conseils d'administration s'allouent de somptueux
j.etons de présence, 111algré une succession d'exercices obstinément déficitaires; en revanche, ils négligent de pourvoir leurs
agents locaux des capitaux d'exploitation ou d'échange les plus
indispens.ables et spéculent odieusement sur les services ou
' sur l'existence de ces malheureux.
Ainsi donc il serait inj uste de rejeter uniquement sur les
exigences démesurées de l'État l'insuccès de nos grandes sociétés
congolaises. Mais l'on doit reconnaître que de son côté l'Adn1Înistration locale a manifesté à leur égard une indifférence, une
incurie, voire même une hostilité si manifeste que le ministère des
Colonies lui-n1ême a fini par s'en én10uvo1r: « L'Administration,
dit une circulaire Ininislérielle du 18 février 1901, doit se pénétrer de cette vérité, que faciliter aux sociétés concessionnaires
(1) Les actions de la Société l'Ibenga, émises à 500 francs cn avril 1899,
atteignaient trois- mois après le c )Urs de 1. 200 francs! pour retomber, en 1902,
à moins de 200 francs, quoique entièrement libérées. Celles de la Société
l'Ongomo , émises à 250 francs. furent cotées en 1901 à 800 francs , et ne
valent plus rien à l'heure actuelle. Les actions des Sultanats, émisês à
500 francs , furent cotées en 1902 à 1.000 francs , pour retomher ensuite à leur
prix d'émission , etc. Cf. LEFÉB URE; L c., p. 288-293

�186

IfENRY

BABLED

leurs bénéfices, c'est en nlême temps travailler pour la colonie
qui est appelée à bénéficier des charges et redevailces de
toutes natures. »
En résumé les principales causes d'échec des sociétés
sionnaires au Congo Français paraisse11t avoir été!

.

.. .

..

,

-,

-...

..

'

.
.

,

,;

.

."

.

,

conc e s~

De la part de l'Administration: les exigences excessives et
déraisonnables des cahier~ de charges; l'insuffisance de l'outillage public de la colonie; la précarité de ses ressources budgé.:..
taires et par voie de conséquence la réduction des forces de
milice indigène au déh'iment de la sécurité et même de l'existence des agents des compagnies; le désintéressement complet
de l'Administration à l'égard du recrutement de la main-d'œu\Te
locale; l'absence de toute répression contre le pillage par les
indigènes des produits des concessions; la perception de l'Ï1npôt
indigène en nature au détriment inévitable des cOlupagnies
Concessionnaires.
De la part des compagnies concessionnaires elleS-luêmfS :
l'agiotage sur leurs titres; l'insuffisance et le gaspillage de leur
capital social; l'optimislne exceSSIf de leurs préyisions basées
d'après les rendements des compagnies esclavagistes du Congo
Belge; la concurrence ruineuse et les piiIeries rédproques des
sociétés les unes à l'égard des autres; l'impéritie trop fréquente
et les abus de pouvoir de leurs agents à l'égard des indigènes.
De la part des indigènes: le caractère rudimentaire de lents
besoins, qui leur fait dédaigner tout trayail suivi; leur indépendance de fait à l'égard de l'Administration et leur refus de
respecter des privilèges qui font échec à leurs usages traditionnels de jouissance et d'exploitation forestière; leur volonte
de ne céder les produits récoltés pal' eux qu'au plus offrailt, et
contre objets d'échange à lcur gré.
Dans ces conditions, pour la grande majorité des sociétés de
colonisation, il n'existe encore à l'heure actuelle aucun nloyen
pratique, ni de résoudre le problèlue vital de la maÏI~-d'œuvre,
ni de faire respecter les privilèges qu'elles ont si chèrcment
payés.

�LE itbtE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

. . .. "
'

,"

187

Les seuls remèdes possibles à celte situation ~ritiql1e et
presque sans issue, seraient les sui yants :
De ]a part de l'Administration: a) la liquidation du passé
financier de la Colonie par un enlprunt à long terme (1) ; b) l'outillage de ses ports et voies de communication terrestres ou
fhlYiales -; c) l'organisation de forces de milice suffisantes pour
assurer la sécurité des factoreries et le respect des droits concédés;
d) un concours loyal et persévérant à l'œuvre des compagnies
concessionnaires et un contrôle permanent sur leurs actes;
e) la rétrocession aux compagnies, sur la base de leurs prix
courants d'achat, du produit de l'impôt en nature (ivoire ou
caoutchouc) versé par les indigènes (2).
De la part des compagnies concessionnaires: a) l'augmenta;o
tion des forces productives et des moyens d'action; b) l'atténuation des frais généraux; c) la restriction ou la suppression de la
concurrence par une fusion plus ou nloins complète de trentedeux compagnies actuellement existantes; d) une meilleure et
plus équitable rémunération des produits et des services des
indigènes.

.

§ 3.- Le régillze légal des sociétés et le droit international.

."

........
•

".

z

..

.

.
.

...

-:

En dehors de toutes les difficultés que nous venons d'énumérer,
l'établissenlent des sociétés précitées a soulevé; en droit international, des questions fort épineuses .
La l11ajeure partie d'entre elles ont leurs concessions territo;.
riales situées dans le bassin conventionnel du Congo. Or, l'acte
de Berlin du 26 février 1885, dont la France est cosignataire,
interdit aux Hautes Parties contractantes de concéder dans
l'étendue de tout ce bassin, aucun nlonopole ou privilège
d'aucune sorte en l11atière conlnlerciale (Art. 5).
Ne pouvait-on pas prétendre que les privilèges de propriété et
d'exploitation forestière, concédés à nos sociétés coloniales,
faisaient échec à nos engagements internationaux?
(1) Ce projet d'emprunt vient d'être déposé au Parlement, février 1907;
(2) Cf. en ce sens, circu!àire ministér., 18 février 1901.
13

�188

.. -

HENRY BABLEÔ

La question n'a pas tardé à se poser en jurisprudence. Le
. tribunal et la cour d'appel de Libreville se sont prononcés pour
la négative (1) ; ils ont notamnlent déclaré que l'État, ayant dans
les colonies françaises la propriété de tous le~ biens vacants et
sans maître, en peut disposer à son gré; qu'il n'a pas entendu
abdiquer ce droit dans l'acte de Berlin; que le fait d'exploiter et
de vendre les produits d'une propriété privée ne constitue pas
un acte de connl1erce ; et qu'au surplus le privilège foncier des
compagnies C'oncessionnaires ne met nul obstacle à la libre
navigation des fleuyes et au trafic des commerçants étrangers
avec les indigènes, à l'égard des produits récoltés sur leurs
réseryes; qu'enfin le fait d'avoir, pendant un certain nombre
d'années, exploité les produits d'une forêt dOll1aniale, avec la .
siInple tolérance de l'Administration, ne peut constituer pour
l'exploitant aucun droit acquis; et que l'État ne fait qu'user d'un
droit strict en dépossédant l'exploitant irrégulier et précaire,
pour lui substituer un concessionnaire légal, permanent, grevé
au profit de la colonie de charges et de redevances productives.
Les traitants anglais déboutés par nos tribunaux saisirent de
la question les chambres de commerce britanniques. Onze
d'entre elles remirent entre les 111ains du ministre anglais des
affaires étrangères une protestation qui concluait à une dell1ande
d'arbitrage international.
La question offrait en effet pour le connuerce de l'Angleterre
un double intérêt, le lnême problèlue se posant, au point de vue
international, pour les compagnies concessionnaires du Congo
Belge, placées elles aussi dans le bassin conventionnel.
Une violente polémique s'est engagée à ce sujet dans les principaux périodiques coloniaux de France et d'Angleterre (1) .. Et
(1) Cml1pagnie du Congo occidental contre John Holt and 0 ). (Jugement du
24 sept. 1900; arrêt du 27 nov. 1901 ; cf. Bulletin du Comité de l'Afriqlle française , 1902, }&gt;. 61 , et 1903, p. 321.)
(1) Notamment : H. BARBOUX. Consultation pour les sociétés concessionnaires du Congo Français (Dépêche coloniale, 2 juin 1903). - Bos, Q. diplom.
et coloniales, 1er aoùt 1903.- ETIENN E. ReVlle parlem.entaire, 10 no vembre 1903.
- En sens contraire, MOREL, The British case in French Congo ("West african
Mail, septembre 1903 et Q. diplont, et coloniales, 15 septembre 1903 .

..
'

�-:-

...
LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

'.

,

•

: .. ·.r

.. : .

189

une savante consultation de Me Barboux s'est prononcée dans le
sens de la jurisprudence de nos tribunaux congolais . .
Nous ne saurions pourtant dissimuler, malgré nos sympathies
personnelles, que la thèse anglaise nous paraît fondée en droit,
sous le bénéfice de certaines distinctions.
D'une part, tant que nos cOll1pagnies concessionnaires n'exploiteront pas elles-mêll1es d'une façon méthodique, avec une main
d'œuvre indigène salariée et placée sous leur autorité directe, les
produits de leurs dOlllaines; tant qu'elles se borneront dans ces
dOll1aines à échanger, contre des objets de traite, le caoutchouc
récolté au hasard par les indigènes, leur exploitation aura le
caractère d'un monopole agricole en théorie, commercial en
réalité. Soutenir le contraire serait, croyons-nous, faire violence
aux nlots et nléconnaître les faits (1).
D'autre part, tant que nous ne constituerons pas aux indigènes
des réseryes pourvues de lianes à caoutchouc (ce qui était prohibé par les circulaires administratives de 1901, et n'est deyenu
licite que depuis 1903), nous les placerons dans l'impossibilité
pratique de faire avec les étrangers le seul commerce d'exportation dont le Congo soit susceptible, COlllmerce qui d'ailleurs
exigerait, pour éviter les déprédations des concessiQns européennes~ un contrôle permanent et sévère.
Il n'en sera différemment que le jour, lointain encore, 011
l'usage de la nlonnaie venant à se géliéraliser chez les indigènes;
ceux-ci pourront, avec le pécule de leur trayail salarié, acheter
les marchandises des traitants étrangers. Alors seuleillent ils
auront l'instrument d'échange qui, dans les conditions actuelles;
leur fait totalement défaut.
Aussi longtemps que l'une ou l;autre 'de ces conditions ne sert\.
pas réalisée, l'exercice des droits de jouissance domaniale des
compagnies équivaudra à 'un nlonopole commercial de nature à
faire échec aux stipulations de l'acte de Berlin.
Nous en concluons qu'il serait indispensable, non de recourir
lI) Cf, en ce sens la note nnglaise du 10 août 1903 aux Puissances signataires
de l'acte de Berlin. (Blllletin du comité de l'Afrique Française, octobre 1903}
p.321).

�190

Î!ENRY iU.13LED

conune le demandait la note anglaise de 1~03, au tribunal arbitral
de la Haye, nIais de réunir au plus tôt une Conféi'ence internationale pour nlodifier en tant que besoin l'acLe de Berlin dont
l'esprit, sinon la lettre stricte, a été plus ou moins nléconnu
dans le bassin conyentionnel, et dont le maintien paraît d'autre
part incompatible avec les nécessités de la mise en valeur des
colonies congolaises .
.

,-

..

§ 4. -

Les résultats économiques.

Un an à peine, après le décret qui créait la COlllmission des
concessions congolaises, quarante sociétés s'étaient constituées.
Le nombre s'en est, aujourd'hui, légèrelnent réduit.
Le domaine concédé à chacune d'elles est toujours borné par
des limites naturelles (ri Yières, lignes de partage des eaux), ou
géodésiques (parallèles de latitude et méridiens); il comprend
souvent le bassin enlier d'un fleuve ou d'une rivière.
La superficie en est d'ailleurs très variable et oscille entre
120.000 hectares (Société du bas-Ogooué) et 14 millions d'hectares (Sultanats du Haut-Oubanghi).
Aux quarante sociétés concessionnaires, il avait été distribué:
.

".

..

"

8 concessions de 100.000 à 500.000 hectares .
11
500.000 à 1 million d'hectares.
13
1 nlÎlIion à 2 millions d'hectares.
6
2 nlillions à 4 millions d'hectares.
1
4.300.000 d'hectares.
1
14 millions d'hectares.
soit au total 65 millions d'hectares ou 650.000 kilOlnèlres carrés,
ce qui représente un peu plus que la superficie totale de la
France, et près de la moitié de celle du Congo Français
(1.423.000 kilomètres carrés).
Il en faut déduire la superficie des réseryes indigènes qui
peuvent s'élendre approximativelnent 'sur le dixième· de celle
des concesslOlJs (arr. local. du 9 octobre 1903).

�-

~'.

-' . . LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

Ull

Pour l'exploitation de ces immenses domaines, il n~aYait été
exigé des sociétés qu'un capital absolument dérisoire, dont
l'insuffisance a élé pour beaucoup dans le naufrage d'un certain
nombre d'entre elles.
Le capital exigé variait d'ailleurs en raison directe de la
superficie de la concession, de son éloignement, de sa difficulté
d'accès.
Le capital initial atteignait pour:
3 concessions
19
12
.\

1

...

300.000 à 500.000 francs.
500.000 à 1 Inillion de francs.
1 Inillion à 2 nlillions de francs,
2 à 3 millions de francs.
9 millions de francs.

soit en tout 60.400.000 francs ainsi décomposés:
Capitaux français. .
belges . .
hollandais

.. .
'

.... ..
'

. ....
:..

'

-:.

....

f1'.

43.606.000
15.628.000
1.166.000

D'après les dernières statistiques (1905) sur ces quarante
sociétés, huit ont sombré définitivement, cinq d'entre elles
ont obtenu la résiliation de leur contrat, les trois autres ont
fusionné avec des sociétés voisines .
Les trente-deux sociétés sluvivanles représentent un capital
souscrit de 54.750.000 francs (dont 35.040.062 francs seulement
ont été effectivement versés). Quelques unes, ainsi que le constate l'accroissement annuel des exportations, sont entrées dans
la période productiYe. Et pour la première fois l'exercice 1904 a
vu sur l'ensemble des opérations les gains dépasser les pertes.
Les cinq premiers exercices (1900-1904) font encore ressor1ir un
excédent total de pertes de près de dix lllillions (1).
La situation des compagnies se serait encore paraît-il
mnéliorée en 1905. S'il en esL dont la liquidation on la déchéance
paraît de plus en plus inévitable, quelques unes en revanche
auraient distribué pour ce dernier exercice des di Yidel1des
(1) Cf. Pour plus amples renseignements: LEFÉBURE, 1. C., p. 267-295. coloniale dll Congo français, Paris 1906! p. 608-666 .

f ~ ftOUGET. ~'c:rpansion

�,

:

192

HENRY BABLED

variant de 15 à 30 010 de leur capital. La nloyenne de ces dividendes ressortirait, par rapport au capital engagé de 55 nlillions,
à un taux de 7 à 8 0 10 (1).
Exercices

-

.,

~

'

..

II"

•

'\

.04.'

~

...

_

3
2
3
8
12
»

Sociétés
en perte

29
30
29
24
20
»

Excédent
des gains

Excédent
des pertes

F. 2.583 332
4.255.077
3.668.253
1218.852
F. 1.860 .370
3.000.000

(prévision)

..

~

Près de cent millions ont déjà été affectés par les sociétés
concessionnaires à l'outillage public de la colonie (établissement
de services de transports fIu viaux, lignes télégraphiques et téléphoniques, etc.). Elles ont versé à l'État, de 1899 à 1935, pour
près de dix millions de redevances.
Enfin, grâce aux sociétés concessionnaires, l'exploitation
économique du Congo, qui ne dépassait pas encore en 1900 la
région côtière, progresse aujourd'hui vers l'intérieur, et ces
progrès se traduisent par:
IoLe doublement du commerce général de la colonie, qui est
passé de 10.597.650 francs en 1894 à 24.311.891 en 1905;
2 Une plus-value de plus de 500.000 francs dans les rendements fiscaux prévus pour le nlême exercice (2).

:- ."

. .

..

.

1900 ..•...
1901. .....
1902 ......
1903 ......
190-L .....
1905 ......

Sociétés
en gain

..
••

0

.'

.

En sonlme, malgré l'insuffisance nlanifeste de leurs capitaux
pour la mise en valeur de leur immense dOlllaine, les sociétés
concessionnaires sont devenues, sinon le seul, du moins le principal élément de la prospérité du Congo. L'Administration
locaie, qui s'es~ montrée jusqu'ici à leur égard tracassière et
sourdelllent hostile, devrait donc s'habituer à les considérer
comme des auxiliaires à seconder et non comnle des adversaires
à rançonner et à asser\'Ïr.
(1 ) Quinz. col, 1906. 1-34.

(2) Cf. Q. diplom. el coloniales, 16 déc. 1906. ses ressources , son avenir.

CAMBIEH. Le Con go français , .

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

II. :

l

193

AFRIQUE OCCIDENTALE ET ~1ADAGASCAR.

-0"

.~

.

-

.:.

......

'"

.:

...

,

.• y
'

~.

La constitution des compagnies privilégiées . de colonisation
y avait été préVlle dans les décrets relatifs aux concessions
foncières (décrets des 23 octobre 1904 et 3 juillet 1904) .
Aucune application pratique n'en a été tentée .
Pour l'Afrique Occidentale, la Comnlission des concessions
coloniales avait jugé utile, en 1899, de provoquer sur place une
enquête contradictoire. Ses résultats démontrèrent que l'opinion
presque unanime des intéressés était hostile à l'introduction de
ce régime. On fit observer que son adoption dans des pays de
colonisation active, peuplés de nombreux indigènes, aboutirait
à spolier en même temps les commerçants établis, soit sur la
côte, soit à l'intérieur, et les indigènes habitués à la jouissance
traditionnelle et libre du sol et de ses produits. Les rapports des
lieutenants-gouverneurs du Soudan et de la Guinée, et du
Gouverneur général de l'Afrique Occidentale furent non moins
catégoriques. Ils estimèrent que la création de sociétés privilégiées était de nature à enrayer le développen1ent norn1al et
progressif de la colonie et à entraver le recouvrement de l'ünpôt
de capitation sur les indigènes, en leur enlevant tout moyen de
s'en acquitter (1).
Ces avis étaient sages, et la Commission des concessions coloniales fut bien inspirée en s'y conformant. Le régime de n10nopole d'exploitation industrie]]e, qui a con1me corollaire
inévitable celui de l'exploitation conll11erciale, ne saurait être ·
admissible aux colonies que comme un remède extrême,
héroïque et temporaire, pour les seules possessions que le
régime de la concurrence indhriduelle et libre ne suffit pas à
développer. Et n1ême alors il serait aussi dangereux qu'illogique
d'imposer à une colonie l'imitation servile des décrets ou
(1) Bulletin de l'Afrique française, déc. 1899, snpplément, p. 186, avril et
juin 1!lOO. - Économiste fi'onçais, 31 mars 1~OO. Rapport de 1\1. Cyprien Fabre

�194

HENRY BABLED

cahiers de charges-types créés pour une autre colonie, nécessai·
rement placée dans des conditions économiques différentes.
La lneilleure nléthode pour faire immigrer dans nos colonies .
les capitaux dont elles ont besoin n'est pas d'y constituer des
compagnies privilégiées, dont les monopoles peuyent faire naître
des difficultés ou des abus de toute nature. Donnons à nos
colonies l'outillage public, la stabilité financière et douanière,
l'ordre et la sécurité nécessaires. Les capitaux y afflueront alors
d'ellx-Iuêmes, par surcroît.
,--

.......

..

~

!

. '
.. *

......

."

.... '

'",

.
' .....

4

,.

(,,..,

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

19;')

CHAPITRE III

Inventaire estimatif des capitaux engagés
dans nos Colonies

.

~

Dans ses rapports de 1904 et 1905 sur le budget des Colonies,
M. le sénateur Saint-Germain avait réclamé une enquête d'ensemble sur la valeur économique de nos colonies et l'importance
des capitaux consacrés à leur exploitation.
Sur des instructions du ministère des Colonies, en date des
21 décembre 1903 ct 15 août 1905, il yient d'être procédé à une
éyaluation d'ensemble, mentionnant pour chaque colonie:

".-

A, - Les capitaux publics ou fonds d'emprunt;
B. - Les capitaux privés engagés dans les industries de
toute nalure : agriculture, mines, entreprises de transport ou de
navigation, établissements de commerce et de crédit, inlllleubles
de rapport.

L'évaluation 5péciale à chaque colonie deyait luentionner :
.'

.. ..r"

. ": ..... .~ ."

...:,...
"

•• .l

.

•

"

~ '-

..

\'

"

....... , ....

"

,

.;.

.. . .,-;"-:'.'

. ...

',-

... . . ." ..
: ...

"

.a

~

,

'.

: ....

",

"

. ...

.....

' ,','"

. '.

....

.

...

--"

, ',

'.

'.'

1° Les di "erses catégories de capitaux ci-dessus énumérées;
2° La plus-yalue donnée à ces capitaux par le dé\'eloppement
de la colonisation;
3° Les diyerses catégories de capitalistes (français, étrangers,
indigènes ).
L'enquête prescrite put êLre luenée assez rapidement pour
être menLionnée dans le rapport de 1\1. Saint-Germain, sur le
budget de 1906 (ministère des Colonies).

§ 1cr,

---

Capitaux pllblics

La yaleur des capitaux publics de nos colonies, dont le rapport
précité ne fait pas ~lne 1l1.e11tion spéciale, peut être établie (rUne

�196

HENRY BAB LED

manière au moins approximative, en se référant soit aux diyers
textes des lois et décrets relatifs aux emprunts coloniaux; soit
aux statistiques particulières et situations budgétaires annuelles.

A. _.
1

EMPRUNTS COLONIAUX

EMPRUNTS RÉALISÉS

COLONIES
MONTANT

i

50 OCO.OOO
53.118.997
66.654-.955
40.000.000
75.000 .000
65.000.000
12.00) lOO

C,I .. ;'•... ,

Algérie

Départements.
Communes ••.
Tunisie ........
J)

Afrique

Occid le •

})

1

----DATE DE L'AUTêRISmON

L. 7 avril 1902.

CLHSRS ilE

GAllA~'fIE

EMPRUNTS
PHO.JETES

1

" " .... " li" :' ,. "'''' po" 1

,
L. 6 avril 1902.
L 10 janvier 1907.
L. 5 juillet 1903.
D. 21 avril 1905.

»

,
hec

g~r3ntie

Ile la Mrlropole

»

(Crédit Agricole Algéden)

»

.

:
_,

.......

- ......

.

_.-.

...

-..,-".
r."

~

100.000.000 L. 22 jan vier 19û7.

Congo français.
Madagascar .....
30.0(0.000 L.
»
60. OuO. 000 L.
»
15 000.000 L.
Inde française ..
4.380.000 L.
Indo-Chine .....
80.000.000 L.
»
200.000.000 L.
»
76.000.000 L
(en

TOTAL ......
"

,

g~rantie

seulem t ;

926.153 .952

5 avril 1897.
14 avril 1900.
19 mars 1905.
1fi" avril 1906.
10 février 1896.
25 décembre 1898
fi juillef 1901

»

»

75.000.000
(1905)

1

»

»
})

Sans garantit de la Mélropole

200 000.000
(1906)

.lfec garantie de la lWropole

------2i5.000.000

l

"

Sauf l'enlprunt de 12 111illions de l'Afrique Occidentale française, tous ces emprunts ont été sounlis à l'autorisation préalable
du Parlement: les uns parce qu'ils impliquent garantie de l'État;
les aulres en conformité des lois spéciales des 10 février 1896 et
5 avril 1897.
Trois de nos possessions seulement, l'Algérie, la Tunisie et
l'lndo-Chine, jouissent jusqu'ici d'un crédit public personnel et
autonome, et 'ont pu se dispenser de faire appel à la garantie de
la 111étropole.
Ainsi, le montant des emprunts contractés par nos colonies, y

1

�LE ROLE DES CAPlTAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

0-

197

con1pris l'Algérie et la Tunisie, s'élevait, au 1er février 1907, à
926 nlillions. Le n10ntant des emprunts actuellen1ent projetés et
réalisables à brèy{~ échéance est de 275 millions, ce qui portera à
1201 n1illions les capitaux consacrés par la métropole à l'outillage
public de ses colonies. Il y faut ajouter encore, pour la création
des points d'appui de notre flotte de guerre, les 60 Inillions votés
par le Parlement, dont une bonne part (dépôts de charbon,
bassins de radoub, jetées, etc) ' sera dépensée d'une n1anière
éconon1iquement producti YI:' pour notre industde des transports
maritimes. Ce Inilliard dont la n1ajeure partie a servi ou doit
servir à la création de voies de comn1unication nouvelles, est de
nature à doubler rapidement la puissance productive et la valeur
des capitaux privés actuellement investis dans nos diverses
colonies. (1)
B. -

STATISTIQUES OFFICIELLES ET SITUATIONS BUDGÉTAIRES
ANNUELLES

.... :..... .. :'
,

....

0"

00

&gt;

Il est à remarquer que les chiffres ainsi établis, ne se référant
qu'aux seuls emprunts coloniaux, ne peuvent fournir une évaluation complète des capitaux publics de nos ' colonies. Il
faudrait, pour l'obtenir, faire état des travaux d'utilité publique
exécutés soit sur leurs ressources budgétaires annuelles, soit
sur les subventions de la 111étropole, soit par l'entremise de
sociétés concessionnaires, pourvues de garanties d'in térêt de la
métropole (2).
Pour l'Algérie et la Tunisie, nous avons pu cOlnbler, partiellement tout au moins, cette lacune.
10 Algérie. - En analysant les renseignements des statistiques officielles les plus récenles (1904), le prix de l'outillage
public de l'Algérie peut être évalué à :
(1) Ce chiffre est bien peu de chose encore à côté de celui des emprunts des
colonies anglaises (12 millialods environ en 1905)0
(2) La seule colonie de la Réunion a reçu de la métropole à titre de subvention et garantie d'intérêt, pour son port et son chemin de fer légendait'es, de
1890 à 1904 la somme de 37 ° 788 229 francs. (Rapport Bourrat sur les chemins
de fer coloniaux, budget de 1906, po 244).

\0

�19R

Routes (74.000 kil.) ..... . .. ..... F.
Chemins de fer (1 ) (3.300 kil.) :
Actions ...... . . ........ .. .
Obligations ...... .... . .... ..
Garantie d'intérêt ............
Ports ... . . '" ...... . . . ..... .. .. .
Bâtiments publics, barrages, puits
artésiens . . ... . .. . ........... . .
Centres de colonisation .... .....
Aménagement des forêts . .. . . . ...

.. ,

. l'

HENRY BAB LED

70.000.000
81 .400.000
55l. 954 .000
553.000.000
30,000.000
100.000.000
20 .000.000
10.000.000

F . 1.416.354.000

.

Les capitaux nécessaires ont été fournis ainsi qu'il suit:
Emprunts de la colonie, des départements et communes ... . .. . ... , .. F. 169.773.000
Garanties d'intérêt dr.]a métropole...
553.000.000
Dépenses budgétaires de la colonie (2)
80.227.000
Capitaux privés (chemins de fer) .. . ..
633 .354 ,000
~

'.

...

;."

'

..

:.

..

"

.

'.

"

..

4

""",

...

.' ..

2° Tunisie. - Le prix de l'outillage public de la Tunisie peut
être évalué (octobre 1906) à 224 millions environ , sayoir :
Routes (3 .000 kil.) . . . . . . . . . . .. F. 30.000.000
Chemins de fer (1.160 kil.).....
109.000.000
Tran1\vays (33 kiL). . . . . . . . . . . .
4.800.000
Ports ........ . . .... . . ... . ... .
32.000.000
20.000.000
Travaux hydrauliques ...... . . .
28.200 .000
Bâtiments publics, yoirie ... . . .

F. 224 000.000 (3)
(1 ) Ministère des Travaux publics : statistiqu e des chemins de fer au
31 déc. 1904 (1906).
l2) Les crédits inscrits au budget algérien de 1906 ponr trayaux n eufs (routes,
ports, trayaux hydrauliques, forêts , etc.) dépassent 6.800.000 francs.
(3) Nous deyons les chiffres ci-dessus à la haute bienyeilIunce de ~I . Duhour"
(li~p: dire ~ teur des fipanccs du goUyerneplent tunisien ;

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

199

En défalquant, pour éviter un double emploi, 40 millions
d'emprunts dont il a été déjà tenu compte, il reste 184 Inillions
prélevés depuis vingt àns sur le budget de la Tunisie pour son
outillage public. En outre, le nouvel elnprunt de 75 lnillions
(1. 10 janvier Hl07) sera intégralement affecté au lnême usage,

_

..

".

"

..
;.

•

~.-. r ~

En dernière analyse, les capitaux publics de l'ensemble de
nos possessions coloniales peuvent être évalués approximativement ainsi qu'il suit:

}

..-

........
0'

.' .

• O'

Algérie, ..... . . .... . .... F. 1.416 .000.000
Tunisie. . . . . . . . . . . . . . . . . .
299.000.000
·
643
Aures
t
co1on les . . . . .
. 000 . OOO

l

Fonds d'emprunts et

,dépenses budgétaires.
!! Fonds
d'emprunts
seulement .

F. 2.358.000.000
0 \

Auxquels il convient d'ajouter:
Emprunts projetés (1906).
Points d'appui de la flotte ..

275.000.000
60.000.000
F. 2.693.000.000

§ 2. •.

: :
.....

_~

.'1;.

•

~

~

•.

Capitaux privés .

... i

..

"

..
;

.:

...

."

'

..

;

A. - Colonies autres que l'Algérie et la Tunisie. - Leur
évaluation, faite par l'enquête officielle du Ininistère des Colonies,
et reprodüite dans le rapport de 1\1. Saint-Gennain (1) ne peut
présenter qu'un degré d'approximation assez relatif; elle est en
outre nécessairement incomplète et laisse à l'écart l'Algérie et la
Tunisie.
Les capitaux industriels mis en œuvre dans nos colonies se
monteraient, d'après ce travail, à la somme de 1.726.285.000 francs,
ainsi réparlie :
(1) Cf. S AI:\'T-GERMAI:\', rapport sur le budget des eolonics potir 1906, - D. p ,
Sénat 1906, ll" 161.

�200

HENRY BABLED

10 Classification pal' colonies:

......
..

223.643.000
60 .450.000
190.044 .000
100.000.000
13.483.000
64 300.000
63.241.000
544.709.000
114 . 464. 000
11.822.000
80.885.000
100.000.000
138.000.000
21.244.000

Afrique Occidentale. .. . .. ........ F.
Congo .................... . ..... .
Madagascar. . . . . . . .. ...... . .. . . .
Réullioll ......................... .
COll1ores ...................... . .. .
Côte des Somalis. . . . . .. .... . ... .
Inde française. .. . ............... .
Indo-Chine ......... . ..... , ... . .. .
Nouyelle-Calédonie .......... . .... .
Etablissements français d'Océanie ..
Guyalle ................. , . , ...... .
Martinique . . . . . . . . . . . . .. . ...... .
Guadeloupe . ...... . . . .. . ......... .
Saint-Pierre et Miquelon.. . ...... .

'."

F. 1.726.285.000
2 Classification pal' nationalité des capitallx (en 1905) :
0

..

."'::...

.'

',

"

....

:...

',..

..

.'

..

......

~

~

.'
,'"

i

'.,-

..

Afrique Occidentale. F.
Congo (Ci es cOllcessionoaires)
Madagascar. . . .. ...
Indo-Chine. ... . ...
Nouvelle..Calédonie. .
Autres colonies .. . ..

Capitaux fran çais

Capitatlx étran gers

202 .053.000
43.606.000
95.920.843
422 .658.275
107 263.232
653.656.844

F. 21.590.000
16.794.000
33.490.G90
122 050.916
7.201.200
»

"

3 Classification pal' catégories d'industries:
0

Agriculture .. . ........... , F.
COnll11erce . . ... . . . ...... . . .
Industrie ...... . . . ... . .... .
A reporter ........ •

190.434.000
418.218.000
220 .347.00.0
828 .999.000

f

�tE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

201

828.999 000
42.527.000
218.782.000
428.000
22.325.000
123.000.000
490.224. DOü

Report ........ .
Transports par eau ........ .
Transports par terre .. . .... .
Pêcheries .......... . .. ..... .
Banques .................. .
Immeubles bâtis. . . . . . .. .. .
Placements di "ers. . . . . . . . . .

F. 1.726.285.000
Il nous reste à éyaluer, pour compléter ces données, les capitaux industriels engagés en Algérie et en Tunisie.
Nos inyesLigations nous ont conduits aux chiffres suivants:
B. Algérie. - Agriculture (1) : .
Constructions agricoles européennes. . . . ..
Matériel et lnachines agricoles ... . ....... .

F.

207.717.000
42.332.000

Terres appartenant aux Européens:

1 Plantées en céréales, 552.047 hectares
0

(valeur moyenne à l'hectare non défriché,
fI'. 100 ; capitaux fixes de défrichement par
hectare, fr. 400).,............ , .. . ..... , ..
2 Plantées en vignobles, 168.636 hectares
(valeur lnoyenne à l'hectare non défriché,
il'. 500; capitaux fixes d'anlénagement à
l'hectare! fI'. 3.500) ... . .. , ............... ;
3° Autres cultures, 901.101 hectares (valeur
1110ycnne à l'hectare non défriché, fr. 100 ;
capitaux fixes de défrichement par hectare,
fr. 400) .. . ... ; ; ......... ; . ...... ; . ... ; ..... ;

276.000.000

0

A reporter .... , . .. .

676,000,000

450 ,500.000
1.202.049.000

(1 ) Cf. Statistique générale de l'Algérie pOUl' 1904·, - Parmi les capitaux de
l'agl'iculture, 125.882.412 francs ont été empruntés au Crédit Foncier d'Algérie.
37.467.996 francs lui étaient encore redùs au 31 décembre 1904; les estimations de la valeur des terres sont établies approximativement par moi, d'après
leur coût moyeu d'achat et de mise en yaleur; indiqué sur les publications de
la Direction de l'Agriculture;

�202

HENRY BABLED

Report. ......... , .. .
Mines (d'après la moyenne de la valeur
du tonnage extrait X 20) ...... . ....... . . .. .
Pèclleries .............. . .. ' . " ........... .
Caisses d'épargne .............. . ....... . .
Mutualités européennes . . ........ . ...... .
Banque d'énlission (capital) ............. .
Crédit Foncier algérien (capital) ........ .

1·202.049.000
150.000.000
2 406.000
4.446.000
504.000
20.000.000
30.000.000
F.1.859.905.000

C. Tunisie (1) :
Constructions agricoles européennes. . . . . . . . . 20 luillions
Capitaux d'achat des terres imnlatriculées .. . . 200
»
Industrie minière .... . .. : . . . . . . . . . . . .. ... . 80
»
Pêcherie~ et thonaires . .. ...
15
»
1

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

315 millions

:-:"

.

~ ....

....

....
- ..

".

••

t

"."

"

."

"

Auxquels nous joignons pour Inémoire 98 millions, engagés
par des compagnies concessionnaires de travaux publics
(chemins de fer, ports, eaux, éclairage, etc), qui figurent aux
capitaux publics.
En dernière analyse, les capitaux privés de l'ensemble de nos
possessions coloniales peuvent être évaluées très approxÎl11:lLivement ainsi qu'il suit:
Algérie .............. F. 1.859.905.000 (2)
Tunisie. . . . . . . . . . . . .
315.000.000 (2)
Autres colonies.. . . . .
1. 726 285.000
F.3 .901.190.000
Soit en y joignant les
capitaux publics ...

2.693.000 .000
F. 6 594.000 .000

(1) Évaluations dues à la haute bienveillance de 1\1. Dubourdieu, di.J:edeur
des Finances du gouvernement tunisien.
(2) Non compris, faute de documents statistiques, les immeubles bâtis non
agricoles, appartenant à des Européens .

�203

Ln nOLE DES CAPITAUX DANS LES COLONŒS FnANçAlsES

Le chiffre représentant approximati yement l'ensenlble des
capitaux tant publics que privés, absorbés à l'heure actuelle
(fin 1906) par la mise en valeur de nos colonies est donc de
6.594 millions.
Cette évaluation est d'ailleurs certainement au-dessous de la
i'éalité, car il convient de rappeler qu'une partie de l'outillage
public de nos colonies a été exécutée au moyen de prélèvements
budgétaires annuels, dont auCune statistique précise n'a pu~ être
êtablie jusqu'à ce jour.
Par ailleurs, les chiffres précités sont destinés à s'accroître
ra pidement dans un avenir prochain. Le développenlellt de notre
outillage public colonial (ports, chemins de fer, centres de colonisation, etc.) est assuré par les 275 millions d'emprunts nouveaux actuellement ~l l'étude; il permettra la nlise en valeur de
richesses nouvelles dont nous n'ayons pu encore dresser dans
nos colonies aucun inventaire 111ênle approximaLif (sol, nlines,
forêts, pêcheries) ; Il provoquera l'apport de nouveaux capitaux
industriels; il donnera enfin à ceux déjà engagés dans l'œuvre
coloniale une plus-value infaillible et rapide.
Pour toutes ces raisons, les résultats numériques auxquels
nous sommes patvenus ne - peuvent donner qu'uile approxiInation neéessaireinent incomplète et temporaire (1);

§ 3. - Les Résultats éconollziques .
. ta productivIté des capItaux, tant publics que privés, engagés
dans nos colonies peut s'apprécier en partie par le développement du nlouvement de leurs échanges; soit avec la métropole,
soit avec les pays étrangers.
En 1904, la France ayait importé:
Des colonies ......... . .. . .. F. 157.587.468
De l'Algérie. . ...... ..... . ..
214.596.000
De la Tunisie. . . . . . . . . . . . . .
41. 769.000
F. 413.952.468
(1) M. Pierre lIIA (Q. diplom. ci colonia7es, juillet Hlüü 1 p. 84) ahoutit pal'
d'autres procédés à une évaluation sensihlement égale il la nôtre.
14

�204

HENRY BABLED

L'étranger a vait importé:
De nos colonies . . . . . . . . .
F. 209.190.506
De l'Algérie . . . . . . .. .......
57.602.000
De la Tunisie. . . . . . . . . . . . . .
35.063.000
F. 301. 855.506
SoiL pour l'ensemble de nos colonies une exportation totale
de 715.807.968 francs de capitaux d'échange, créés au moyen
de 6.59-1.000.000 francs de capitaux de production.
La France avait exporté:
" ers nos colonies.
"ers l'Algérie
"ers la Tunisie.

F.

194.188.623
310.920.000
46.000.000
551.108.623

L'étranger avait exporté:

".

,~

.

~.

,

.

....

.

,

vers nos colonies.
vers l'Algérie
vers la Tunisie.

F.

203.989.180
56.491.000
35.063.000
295.543.180

.'

soit pour l'ensemble de nos colonies une importation totale
de 846.651.803 francs.
Le commerce général de nos colonies avait été en 1904 :
715.807.968

+ 846.651.803 =

1.562.459.771 francs.

Leur conlnlerce avec l'étranger:
295.543.180

+ 301.855 .506 = 597.398.686 francs.

Leur commerce avec la France :
551 . 108.623
413.952.468 = 965.061.091 francs (1);

+

(1) Cf. LEGRAN D , Happort sur le budget de l'Algérie pour 1906. Rapport sur le budget de la Tunisie pour 1906.

Cl~AUMET ,

�LE

ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

205

Conclusion
Les chiffres ql:le nous ayons obtenus, pour considérables qu'ils
soient, ne doivent pas être considérés en eux-ll1êmes·. I1s doivent
être cOlnparés à la fortune générale de ]a France. Et nous trou-

"

.. .
'\

i
"-

"

'. ..

~ ~

. '.

'

,..

.' .....

".,

yerons alors qu'ils représentent une sonune bien infime, si l'on
songe que ]a fortune totale de notre pays peut être évaluée à
près de 210 lnilliards. Cette é"aluation s'obtient en lnultipliant
le chiffre de l'annuité successorale actuelle, (6 milliards environ,
d'après ]a dernière moyenne décennale) par le taux moyen de
survie d'une génération à l'autre, trente-quatre ans. environ.
Ces lnêmes chiffres doivent être également mis en regard de
celui des sacrifices pécuniaires que nous a imposés notre expansion coloniale. Or, on considère qu'elle nous a coùté depuis
vingt années plus d'un milliard, sans compter les lnilliers de
"vies précieuses sacrifiées pour cette cause.
Il est dès lors permis de conclure que le lnouvement
d'immigration de nos capitaux dans nos possessions coloniales
est à l'heure actuelle encore absolument insuffisant.
Celte insuffisance est d'autant plus manifeste que ]a France, en
raison du caractère stationnaire de sa natalité, de la richesse
toujours accrue de ses industries productives, est le pays
d'Europe où la puissance de l'épargne est la plus grande. On a
établi que l'épargne française s'augll1ente de 1 milliard et demi
de francs par an, ct que de 1900 à 19GO, plus de cinquante
n1Ïlliards de francs deviendront disponibles par le jeu des
alnortissements des obligations des villes, départelnents, compagnies de cheluins de fer et sociétés de crédit foncier.
Ces capitaux ne trouvant sur place que des emplois peu
productifs, en raison de l'ancienneté de notre outillage et de la
fréquence des crises économiques, s'exportent dans tous les
pays du Inonde et cet exode formidable s'est encore accentué,
depuis que nos déficits budgétaires croissants n1enacent la
fortune acquise de taxes nouvelles.

�206

, ,

.
:0,-:,:'0

:

.

' ..

"

.~:

".-:":"

...

HENRY BABLED

M. Paul Leroy-Beaulieu évaluait récenUllent à près de trentetrois Inilliards la yaleur des placements français 'à l'étranger;
ils augmenteraient d'une manière à peu près régulière de 450
à 500 millions par an et représenteraient à l'heure actuelle
1 nülliard et demi de reyenu.
Une enquête officielle poursuivie en 1902 par les soins du
ministère français des affaires étrangères, et confiée à nos
agents consulaires, a donné pour ces placements un chiffre légèrenIent inférieur, 30 milliards (1). Encore conyient-il de remarquer que ce chiffre était lllanifestement inférieur à la réalité.
La valeur de la fortune extérieure de la France ne pouvait être
estinlée comme le bilan annuel d'un établissement de crédit.
Elle n'a pu l'être d'une luanière approximatiye que dans ceux
des pays étrangers où le caractère défectueux de l'administration
et de la justice maintient nos nationaux en rapports constants
ayec la protection consulaire. Dans les autres, et ils deyiennent
les plus nombreux, les moyens d'information sont demeurés
insuffisants, et en plusieurs cas aucune éyaluation, mênle Îlicertaine, n'a pu être établie.
Ce formidable chiffre de trente milliards ne représente pas
seuleillent de puissants groupements financlers, des entreprises
industrielles et conllilercialeS. Les placements d'Ètats étrangers,
chellüns de fer, mines, canaux lllaritimes, appartiennent pour
une bonne part à la petite et à la moyenne épargne française.
L'on ne peut songer sans amerttulle aux lllilliards perdus pat
elle dans les banqueroutes de plusieurs Etats, dans les dénis de
justice et les confiscations de certains gouyernements exotiques,
dans les spéculations yéreuses des faiseurs d'affaires COSlllOpolites. L'on ne peut penser sans regret au prodigieux essor que
ces milliards perdus ou yolés auraient pu donner à nos colonies,
aux débonchés magnifiques dont ils auraient été la source pour
(1) J01l1'llCll officitl, 25 septembre 1902.
L'Europe a pris ]a plus grande part de nos capitaux d'émi gration : en
première ligne la Russie eU'Espagne ; puis l'Angleterre, l'Autriche, la Turquie,
la Belgique et la Roumanie . En Afrique, ils se sont portés surtouf en Egypte
et au transvaal; en Asie, vers la Chine et la Turquie d ' Asie; en Amérique,
vers lcs États-Uni s, le Mexique, la République Argcntin e et la Colombie .

�LE ROLE DES CAPITAUX DANS LES COLONIES FRANÇAISES

.'

notre industrie et pour notre commerce; car, s'il est yrai que les
peuples débiteurs cherchent de préférence à payer les peuples
créanciers en marchandises ct en produits, il est non moins
vrai que tout courant régulier d'importation tend il provoquer
nécessairement un courant d'exportation parallèle. C'est
double bénéfice quand ces relations s'établissent entre des
colonies et leur métropole; c'est double perte quand elles en
sont pri Yées,

."..

....

f'o,

.

',.

..

'. ,

~

'

...

..

.

...
""

•. :

•

-:

-.

"",

1

. :.

....

., " ...... , .

"~

'.

207

�-.

·

\.

�.~

TRAVA Ul

;

-~

r··

"

~. . . .

4

:',

......

.

.

'.

SCOIJ~t\IRES

..

.'
...... ,

...

~ ,.

1

;"'.

Sous cette rubrique, les Annales de la Faculté de Droit rendront compte des tra"aux de MM. les étudiants quand le comité
de rédaction les jugera dignes d'être portés à la connaissance du
public. Ce sera un encouragement et un honneur pour nos
jeunes auteurs, et ce sera en même temps l'affirmation de cette
idée et de ce fait que maitres et élèves collaborent chaque jour à
la découverte de la vérité scientifique et que cette collahoration seule constitue la "raie vie universitaire dont nos Annales
doivent être l'écho.

•

•

l'

1

.. '

.....

- ':.

~.

.'

-..

'.

Nous ne saurions nlieux inaugurer cette partie du recueil
qu'en insérant les pages du rapport de M. Delpech, professeur
agrégé à notre Faculté, sur les .concour~ de l'année scolaire
1905-1906, relatives aux meilleures thèses soutenues par
MM. Al. Jourdan, le fils de notre excellent et distingué collègue,
M. A. Marcaggi et M. William Oualid.
M. Delpech caractérise ces ouvrages en ces mots. Ce sont des
'œ uvres personnelles de méditation profonde, de lumineuse
techerche ou d'histoire importante, telles, en un mot, que, si
elles sont seulement « des nlonograpbies, dans le sens leplus
juste et aussi le plus loyal de l'expression », elles sont pour notre
honneur, révélatrices « d 'une forme d'art tout entière .... d'unè
éd ucation jluidique politique et économique aussi accompli
qu'achevée. ))

�210

THAYAUX SCOLAIRES

1. - La Pl'escription, d'apl'ès le Code civil allemand (1)
par M.

.~

..
'.

..

(

.

"-.

ALFRED

JOURDAN, docteur en droit.

Ce livre, présenté à la Faculté de droit d'Aix comme thèse de
doctorat (médaille d'or), cst beaucoup plus que l'ouvrage
professionnel très réussi; il répond par son originalité, sa
lnéthode, son esprit, sa richesse ou ses sources, à tous les
caractères de l'œuvre scientifique. Je l'explique.
A. - La pronlulgation et la mise en vigueur toute récente
encore du Code civil allemand auraient dù provoquer, si l'on en
juge simplement par l'intérêt de cette œuvre, une littérature
abondante; en fait, comme ce ne sont choses, ni aisée que de
projeter réellenlent une vive lunlière sur tant d'objets divers, ni
commune que de connaitre parfaitement la langue du droit gernlanique, les nl0nographies sont rares; mais c'est, à un double
titre, un honneur international pour les FaculLés françaises que
les 111eilleures publications soient l'œuvre indépendante de fils
d'universitaires: ainsi, ce que M. Léon Lyon-Caen fit, en 1904,
de manière peut-être définitive, pour « La condition de la femn:e
luariée allemande », M. Alfred Jourdan l'a fait cette année, de
nlanière consciencieuse et probe, avec un esprit pénétrant,
vigoureux et non attardé aux formules vides, pour lu Prescription d'après le Code civil allemand
Certains y regretteront, comme de légères taches, soit un
usage par trop rare de grands travaux, comme ceux d'Albrecht
et d'Reussler. ou des classiques histoires du droit allemand, soit
un oubli de tout rapprochement ou essai de comparaison entre
la théorie de la prescription en matière de droits individuels et
la coutume par rapport au droit social; soit aussi une indifférence excessive pour des problèmes de sociologie ou d'histoire,
tel celui de la perpétuité des droits tranSlllise à la législation
allemande, et critiquée à tort (p. 218) comme idée d'origine
romaine, alors que toutes les législations primitives la connais(1) l vol. pet. in-8",

RO USSEAU,

412 p.

�TRAVAUX SCOLAIRES

"

. .......

':

.

,

_.i.....

':'

211

s21lt sans nul doute comme une conséquence de l'origine divine
prêtée au droit, ou tel encore celui des raisons existant aux
délais de la prescription, lequel aurait tout au nloins amené
M. Jourdan à discuter les relations d'effet à cause, affinnées par
quelques auteurs, entre la prescription, la prescription d'an et
jour notamment, et la copropriété du clan sur la terre romaine
ou l'annuelle répartitioa des terres germaniques. Tous, par
contre, s'accorderont à louer l'mnpleur méthodique donnée aux
développements, le soin extrême dépensé pour la reprise à pied •
d'œuvre (cpr. p. 1-12, 21-3i) de tous les éléments du sujet, ou la
dialectique puissante révélée dans les discussions, qu'elles soient
d'exégèse, de droit pur ou de métaphysique. Et ceux mêmes que
la disproportion ?U la séparation des chapitres consacrés à la
prescription extinctiye (p. 35-272) et à l'acquisitive (p. 273-361)
étonnerait de prime abord, lui doivent concéder, d'une part,
qu'il existait trop de liens entre elles (p. 382-396) pour sacrifier
l'une ou l'autre, et, d'autre part, que, dans l'étude faite de
chacune, de l'acquisitive, par exelnple, toutes les institutions
qui sont avec elle en corrélation intiine, celles des droits réels
(p. 281 et suiv.) des livres fonciers (p. 288 et suiv.) ou de la
possession, sont expliquées seulelnent quant à l'essentiel et dans
la mesure indispensable à l'intelligence de la Inatière. Les
spécialistes à peine relèveront quelques formules ambigu ës su r
l'application de l'Llsl.lcapio aux l'es fUl'tivre, ou l'extinction des
actions édilitiennes; et les amateurs des constructions impeccables s'inquièteront de la place, en façade et hors lignes, faite aux
théories des Exceptions ou Einreden (p. 52-59), et de l'Action
(p. 60-107), sauf à lui reconnaitre le double mérite d'avoir, en
cet apparent hors-d'œu\Te de lecture fort ardue, montré
comment le concept de l'Ansprllch revient définitivement à celui
de l'adio romaine et, par les idées émises au cours d'une argumentation intrépide, sollicité les civilistes qui voudraient, au
nloyen de ce concept avantageux, jeter un pont entre les droits
pen:onnels et réels. Les esprits philosophiques enfin, arrêlés par
celte thèse (p. 18-27 et 361-380) que les facultés juridiques,
comme tout au monde, subissent l'action destructive du temps

�2.12

..

~"

.

'"

...

ft

'

TRAVAUX SCOLAIRES

niveleur, savent gréàM. Jourdan de la discussion qu'à propos du
fondement de la prescription il leur permet, pour établir, contre
ses dires, à l'encontre des apparences et nlaJgré les comparaisons, les deux choses que voici: d'abord qu'une abstention, si
elle n'est rien lllatériellement et COlllme acte physique, peut
impliquer quelque chose juridiquement comme lnanifestation
de volonté; ensuite, que le temps, sinlple cadre où tous les phénonlènes physiques et humains se déroulent, n'est point une
condition génératrice de la prescription, encore qu'il en soit
l'une des conditions, et n'est pas non plus, d'une manière générale, une force suffisante à elle seule, alors qu'il intervient
seulement parce qu'il faut du temps aux diverses forces agissantes, lllatérielles ou sociales, pour détruire dans le domaine
physique la cohésion des molécules, et, dans le champ juridique, assurer la succession des croyances collectives et le
triomphe progressif des idées de stabilité économique plus
recherché~ et d'ordre public mieux entendu. Bref, c'est une
œuvre qui honore la Faeulté où elle s'est produite et plus encore
soutient l'éclat d'un nonl toujours vénéré et connu dans le
nlonde et la 1ittérature juridiques .

-:.

. II. .

.,.'. -

.

~ ',

-

.....

1: ' .

...._

Les messages présidentiels en France
et aux États-Unis (1)
par ANTOINE MARCAGGI, docteur en droit.

.,

.

Non 1110ins intéressante, à des titres tout divers, d'ailleurs, est
l'étude de M. Antoine MARCAGGI sur Les messages présidentiels
en France et aux États-Unis.
Celui qui a connu, dans la Salle de travail du droit public,
les détails de la confection de cette œuvre et encou~'agé
les recherches, souvent infructueuses, de son auteur, doit à
celui-ci ùn témoignage de vaillance et des félicitations toutes
particulièl~es ; la tentative est nlême grande pour lui de repro(1) 1 vol. in-8°, LAROSE et TENIN, 183 P

�TRA V A UX SCOLAIRES

\

,.

.

".:,"

&lt;4

"."

~

:

213

duire ici publiquement les termes et les raisons des éloges, qu'en
dehors de grands professeurs ou publicistes, il a recueillis pour
les tranSluettre au lauréat de la Faculté d'Aix; s'il n'y cède
point, il veut tout a.u moins, après et avec la Faculté, dire
comment cette nlonographie, tout à fait neuve, comme exposé
et plus encore COlume documentation, quant au plan et eu égard
aux idées générales, constitue l'effort le plus louable vers la
synthèse et la construction, et il tient encore davantage à
ajouter que son iritérêt demeure tout entier, après des !ivres
extrêmement remarquables luêlue, sur « Le rôle du pouvoir
exécutif dans les Républiques 1110dernes», qui, faute d'avoir
dépouillé un à un les messages, n'ont rien dit presque sur la
portée et l'évolution comparées en France et aux États-Unis de
eette forme d'activité du chef de l'État. C'est son lueilleur titre,
en effet, d'avoir, des réalités et des textes, dégagé, d'une
111anière, sans doute définiti "e, une loi politique, suivant
laquelle là où, soit par les circonstances, soit par la Constitution, le président est appelé à exercer un pouvoir personnel, les
111eSsages sont très actifs, et là, au contraire, où le président ne
possède que des attributions effacées, les 111essages sont également effacés; et c'est aussi toute sa matière d'avoir montré
conlluent ces nlessages sont ici, en France, sans influence et
vides de progranlnles directeurs, tandis que là, aux États-Unis,
toujours plus, ils sont préoccupés de tracer à la législation son
cham-p d'action, et tout à fait propres à révéler, suivant le mot
d'un auteur, M. Barthélémy, « ce qu'a d'artificiel, de littéraire »,
quand on l'applique à l'époque actuelle, la thèse de l'infériorité,
par rapport à l'initiative formelle des pays parlenlentaires, des
« conseils» que donne au Congrès le président des États-Unis ».
Cette preuve, pourrait-on dire, M. Marcaggi l'a administrée en
deux parties, dont la méthode est apparenlluent contradictoire,
attendu que l'une est à tendances historiques, et l'autre plutôt
didactiques; mais ce serait bien le moindre reproche, car cette
allure différente était pres(Iue imposée par une antinomique
situation de fait; aussi bien, pour l'un des pays, il y avait tout
uniment à constater une importance décroissante, 11lême une

�214

\

.

,

".

TRAVAUX SCOLAIRES

dégénérescence du message, duc non seulement, ~ comme on
pourrait être tenté de le croire, à une dÎlninution dans la valeur
des hommes appelés à la magistrature suprême, mais plus
encore aux changements survenus dans les institutions et à la
perte par le chef de l'État, depuis 1848 et le temps de Thiers, du
caractère représentatif d'une force sociale; au contraire, pour
les États-Unis, et parce que les luessages, après avoir été au
début la suite des discours du trône de la couronne anglaise, ont
acquis une influence extrême, il y ayait lieu, avec les textes
même, d'abord d'en suivre l'usage afférent, sinon à chacune des
attributions du président, du moins aux plus essentielles (direction de la politique étrangère, administration intérieure du
pays, législation, nomination des fonctionnaires), ensuile et
d'après cette expérience, de discuter énergiquement la comparaison, trop répétée, faite par Bryce, du luessage à « un coup de
fusil en l'air». -- Il n'empêche que, dans l'exécution de cette
tâche, plusieurs poinls méritent des critiques, lesquelles procèdent toutes, peut-être, d'un seul et même défaut, celui d'une
extrême sécheresse en la forme d'ailleurs séduisante par son
laconislne, celui d'une hrièyeté excessi ve aussi dans l'expression
des idées générales bien dégagées el des vues à l'ordinaire
finement notées de psychologie polilique.
De lacunes, il n'en existe guère, sauf un appel trop peu
fréquent aux textes, qui, pour être de simples fails, ont droit
tout au Inoins à une c.itation; sauf aussi un usage trop rare de
certaines sources où les raisons, les précédents et les détails
sont en nombre variable, comme le Fédéralist, l'Histoire constitutionnelle de Slubhs et des llfém.oircs, tels ceux de M. Guizot.
D'insuffisances proprelllent dites, il n'yen a d'autres, In'a-t-il
semblé, que celles relatives au nlessage de démission de
M. Grévy et aux suites des messages, l'explication n'étant nulle
part écrite que, si les Chambres ne répondent pas an message
et en donnent simplement acte au président, c'est, connlle il
fut dit encore le 3 j llillet 1894, au sujet d'un nleS&amp;age de
M. Casimir Périer, parce que, si les Chambres pouvaient
répondl~e, elles s'adresseraient au président, ce que n'a pas

�TRAVAUX SCOLAIRES

215

voulu le législateur de 1875. Mais, de touches trop l~gères, il y
en a quelques-unes, soit au point de vue positif et fornlel, sinon
sur les diverses conceptions du message et sa distinction d'avec
les discours du trône dans les nlonarchies parlementaires, du
nloins sur sa place par rapport aux déclarations n1inistérielles
et aux autres modes de communication de l'exécutif avec les
chaIubres, - soit, au point de vue de la science politique, sur
des idées comme celle-ci, que, tant est grande la logique irréductible des faits sociaux, toute organisation de l'exécutif est
dominée, influencée ou déformée par les notions générales et les
vues adoptées sur l'objet du gouvernement, ou cette autre que,
tant il y eut d'exagération dans la grande théorie révolutionnaire
de la représentation par les seules asselublées, il y a (les ÉtatsUnis en font la preuve) de possibilité, et d'avantages au point de
vue de l'art politique à la dualité de la représentation de la
nation, tant par le chef de l'État que par le législatif. - Au
total, parce que son ampleur n'est point ainsi toujours suffi...
sante, parce que son trait aussi est parfois imprécis et sa
perspective souvent trop réduite, la thèse M. Marcaggi n'est
point une œU\Te de tout pren1Îer ordre; elle est tout au moins
des lueilleures, des plus utiles et des mieux venues.

.!

~

:'

••

",

."~

••

.'.

".

III. - Le libéralisme économique de l'Angleterre (1)
par 1\1 . 'V1LLIA '1 OUALID , docteur en di'oit.

Beaucoup de bien doit être dit aussi de ce travail, aux divisions
simples, aux propottiOIiS justes, à la documentation généraleIuent solide, et à la finesse tnaintes [ois révélée. Son luérite, et
il est grand, on le peut dire hardiment, consiste surtout à avoir
opposé un libéralisme qui a évolué depuis Adanl Smith, qui s'est
démocratisé et qui est resté vi yant, de la vie même de la nation,
à ce libéralisnie quelque pell cristallisé, prêt à affirmer une irréductible incompatibilité entre la liberté individuelle et le régime
(1) 1 vùl. in-S', 331 p ., Paris, 1906,

BONVALOT-JOCVE I

�216

..

"

:.

,,-

,

.

'l'RA VAUX SCOLAIRES

démocratique, et cantonné dans sa doctrine nég~tive, hostile
aux idées de solidarité et de législation sociale, où se complaisent les adeptes de la petite secte libérale française. - La voie
lui avait été tracée, du moins quelque peu indiquée: il lne souvient, en effet, dans cet ordre d'idées, d'unè étude sur L'Œllvre
économique de David Hume, que l'Université de Paris qualifiait,
il y a trois ans, de « trayail d'un véritable penseur », tant elle
dépasse par sa portée un simple essai de reconstruction, et dans
laquelle M. Schatz, établissant combien la production de RUIne
est pénétrée par sa philosophie et procède d'elle, avait nlontré,
chez cet écriyain, une formule de la théorie individualiste plus
souple et llloins étroite que celle élnise par certaines écoles
libérales qui se réclament d'elle et pourlant ne ]a continuent pas,
et je connais,parce qu'elles furent entre nous l'objet d'entretiens
multiples et de courtoises discussions, toutes les leçons presque où, depuis lors, notre ancien et distingué collègue a expliqué
doctrinalement, le développement du libéralisme au XIX e siècle,
et, dans le domaine des faits, l'action économique de l'Angleterre;
aussi il ne lne déplairait point d'asseoir, vis-à-vis de M. Oualid
et de quiconque, ce pelit point de correction uniyersitaire qu'un
étudiant, s'inspirant, comme c'est son droit, de l'enseigneillent
d'un maîlre,ne doit point imiter ces écrivains dont les fastueuses
références ont cette bénigne faiblesse d'omettre le livre ou l'auteur le plus pillé à toute hem e. - Ceci n'est en rien pour diminuer l'importance de cette monographie, contre laquelle il pourrait être élevé quelques griefs d'ordre varié: les uns, d'erreurs
accidentelles de législation, ou de faiblesses assez répétées dans
l'exposé de la doctrine libérale classique, de RUIne à Ricardo;
les autres, d'imprécisions ou plutôt de sécheresse dans la troisièllle partie : autant il y a, sauf l'observation que je viens de
faire, d'inforInations, de vie, de couleur même, dans l'histoire
du libéralisme naturaliste et évolutif d'Adanl Sn1Îth et de
Malthus, rationaliste et déductif de Ricardo et des radicaux
philosophes, pratique de l'Ecole de Manchester, renouvelé avec
Stuart Mill, Carlyle, Ruskin ou Dickens, et arrêté pOUl: l'heure,
au programme expliqué dans l'excellent ouvrage d'Herbert

�TRAVAUX SCOLAIRES

".

.-"

.
•

10,'

~

. . . . il-

~

:

.

-.

217

Samuel, - âtitant les réformations amples et précis~s sont à
la base des détails fournis sur la législation ou ,irière et foncière
ou la politique comnlerciale et coloniale de l'Angleterre, autant l'opposition des libéralismes britannique et français est
superficiellement établie, et la conclusion peu nuancée et partant peu conforme à la réalité: ainsi, d'une part, faute d'ayoir
assez accentué le contact avec les faits, soigneuselnent recherché
par l'un et hautainement négligé par l'autre, M. Oualid n'a point
mis en relief les résultats de cette divergence qui perpétue en
Angleterre la connaissance et la force des principes indi vidualistes et en France laisse l'éducation socialiste et étatiste
prendre le pas sur cette mênle doctrine libérale; et, d'autre part,
faute d'avoir assez étendu son rayon "isuel, il a méconnu combien le libéralisme, loin d'être tout dans la côterie blâmée, est
yraÎlnent, ou même uniquement, ailleurs, chez Nietzsche et chez
Ibsen, Renan ou de Curel, Tocqueville et Taine surtout, qui
donnent, tous deux, de l'histoire une interprétation indiyidualiste et ne craignent point d'accepter et préyoir la démocratie
comme un fait naturel et nécessaire; et il a négligé aussi cette
intéressante question de sa voir si les lnou Vell1ents démocratiques qui se rattachent aux diyers aspects du catholicisme
social ne sont pas inconsciemment inspirés par la plus pure
pensée libérale, celle des économistes qui assignent con1lne
seule fin à leur doctrine la libre et indispensable expansion de
toute personnalité humaine. Mais, je le répète en tel'lninant,
nlalgré ces critiques, l'œuvre deilleure tout entière debout, non
comme une « frêle esquisse », mais conune une « peinture
nourrie ».

�.;.\

.

"

,

.-

4

,

." . '" ,.

:

~

,
...

". ,

.

".'

�.. ".,.

. ..: .......
.;

~

..

POUl' la première lois, celle année, l'Uni vcrsitécl'Aix-Nlarseille, Sllr
les instances de 1\11\1. les Ministres de l'Instrllction publiqlle et de la
Cllerre, après accord entre M. le général commandant le XVc Corps
d'armée et M1\l. les Doyens, a ollverllln amphithéâtre de la Faculté
de Droit à des conférenciers militaires venus pOUl' instruire nos
étudiants de leurs devoirs de soldat. Par réciprocité, les pro{esseurs
de l'EnseignelTlent supérieur et plus particulièrement ceux de la
Faculté de Droit ont tenté en faveur de MM. les Officiers la vlllgarisation des principes des sciences juridiques.
Il nOllS a parll zztile d'imprimer dans nos Annales la première
conférence faite pal' M. le capitaine Coihié. Nous le prions lui, ses
camarades et ses chefs, de voir dans cette hospitalité la marque de
notre sympathie pOlll' l'armée et pour la tentative actuelle. Nous
avons, en outre,jugé cette publication utile à lUZ autrc point de Vlle .'
conserver llll document (et aussi dans notre prochain fascicule
publierons-nous, si nous en avons la place, les autres conférences de
l'année) qui permette de comparer avec ce qui a été fail ailleurs, de
critiqller la façon dont militaires ou professellrs auront compris
leul' l'olc, pal' suite de rendre utile, profitable et meilleure cette
institution nouvelle. En mon nom et ml nom de mes collègues, je
puis affirmer que nous ferons le Ineilleur occneil aux critiques ef
aux désirs qui nOllS seraient exprimés pal' ilfIU. les officiers.

15

�CONFÉRENCE
:.

~

~

1

._"

• •~ •

_

,'.

. ...-

-

..
,

.. '

"","

......
......

. ,'

-

~:::..

'. _.

1

.
••l. ...,"

:
,"_,

l

~_ •

'O,.

•

~

,

"

'"

RECRUTEMENT ET ORGANISATION DES ARMÉES

.'.......

"

,

.......

Faite aux Élèves des Facultés d'AiY-en-Provenc3, par le capitaine-breveté GOTHIÉ,
du 55 c régiment d'infanterie (1907)

,".

1

..

-

I. -

.. -.
,

1

\.;to",'...:"

.

"

."~, ,.'.: : ~,,:"., i.-.: ','

.

....

,

. ."'.....
......

'

"

",

'", ...

(.

~,:' ;",.

-. -;"-':'.:

.' ..
1 ' , ..

,

-

- : &gt;..

:'

~

•

. -.,-:.

'" .

&gt;
,",

........

,

.

'.'

Nécessité d'une Armée.

La guerre est inhérente à l'humanité absolument con1lue les
tempêtes sont inhérentes à notre planète.
Tous les peuples, petits et grands, aussi loin qu'on renlonte
dans leur histoire, ont toujours fait ou supporté la guerre et la
feront encore dans l'avenir.
Certes! la paix universelle est un rêve magnifique, à la réalisation duquel nous ne saurions trop travailler, mais c'est mallleureusement aussi une utopie, qu'on n'atteindra jaIuais, quoi
qu'on fasse.
COlnment peut-on croire, en eIIet, à l'union des peuples, quand
on assiste journellement à la .lutte des classes, des familles et
Inêlne des individus!
Comment peut-on parler de désarmelnent en présence de la
marée nlontante des peuples de race jaune, prêts à sublnerger
notre vieille Europe avec leurs cinq cents minions d'habitants 1
Comment peut-on parler de désannement devant ces dépenses
colossales et toujours croissantes, qui figurent chaque année au
budget de la guerre des principales nations européennes!
Il ne faut donc pas nous bercer d'illusions, et le falneux proyerbe latin, Si vis pacem, para belll.lm, n'a jamais ét.é plus vrai
qu'aujourd'hui.
En Allemagne, le budget de la guerre, qui s'élevait, en 1904, à

�VARIÉTÉS

221

807 millions, n10nte brusquelllent à 881 n1illions en 1905 et

«;lépasse 900 l11illions en 1906.
En onze ans, le budget des armées s'est accru de

61

en
25 010 en
20 o}o en
et seulement de 7 0 10 en

....... ".

.

'"

.
" . "•

_

~

. ' ,'\0"

..

••

..'

-~- '

"t

."

•J

1- • ". ~".

".

:";

"

010

Angleterre.
Allemagne.
Autriche.
France.

Vous voyez que nous somn1es largel11erit distancés par nŒS
voisins dans la préparation à la guerre et ce serait un crime
pour nous que de nous endormir dans une douce quiétude en
présence de ces formidables préparatifs.
La guerre est donc une nécessité à laquelle nous ne saurions
nolis soustraire, et un peuple qui ne se lèverait pas comme un
seul homnle sous le coup d'une injure grave ou d'une insulte
faite à son drapeau, qui n'accourrait pas à la frontière pour
défendreJ'intégrité de son solll1enacé, serait indigne de vivre et
devrait être rayé du rang des nations.
Songez, enfin, que depuis 1870 nous avons une terrible revanche
à prendre, et que nos l11alheureux frères, les Alsaciens-Lorrains,
qui gémissent depnis trente-six ans sous le joug de l'en vahisseur;
soupirent encore après leur délivrance et conlptent sur nous pour
la leur assurer. (Je vous en parle en connaissance de cause, étant
n10i-mên1e Alsacien).
Nous avons gagné la prennere manche à Iéna, nous avons
perdu la seconde à Sédan, à nous de travailler pour gagner la
belle sur les chan1ps de bataille de l'avenir.
.. C'est une question d'amour-propre national; c'est aussi et
surtout une question de vie ou de n10rt pour la Fl'ance 1
L'.alerte du Maroc est encore trop récente pour nous croire à
l'abri des fantaisies d'un honnue, qui a malheureusement entre
les mains un formidable instrument de guerre avec lequel nous
ne saurions trop cOlupter.
Que faut-il donc pour faire la guerre et se délendre?
Que faut-il pour faire respecter son drapeau?
Que faut-il enfin pour en imposer à tous?

�222

VAHlÉTÉS

Il faut deux choses:

'.

D'abord du cœllr! c'est-à-dire un patriotisnle ardent et éclairé,
prêt à tous les dévouements et capahle de tous les sacrifices;
Ensuite une armée, sur laquelle on puisse compter en toute
circonstance quoi qu'il arrive!
Comment sera recrutée cette armée dans un grand pays
con1lue le nôtre? Commen t sera-t-elle organisée et instruiLe '?
C'est ce que je vais m'efforcer de développer devant vous, aussi
brièvement que possible.

Il .. - Recrutement.
Aussi loin qu;on remonte dans l'anti&lt;luilé, on ne trouve que
trois systèmes de recrutement pour les années:
Armées mercenaires;
Années de métier;
Nations années.
A. - Armées Irzercenaires . ----- COnime leur nom l'indique, les
armées mercenaires ne sont recruLées que d'étrangers, faisant
profession de porler les armes eL mis à la solde d'un pays pour
en assurer la défense ou les besoins de conquête.
Tels étaient dans l'antiquité les barbares Lybiens ou nègres,
les InercenairC's asiatiques, les soldats grecs, à la solde des
Perses, des Assyriens, des Egyptiens, des Carthaginois et nlême
des Romains.
Tels sonL a11 moyen âge les archers écossais, les lansquenets
allemands, les hallebardiers suisses et les condottieri italiens,
que prirent à leur service les rois de France.
Tels sont de nos jours les régiments étrangers, que nous
entretenons en Algérie.
Assurément, ces années ont rel~du des services aux pays qui
les ont employées; mais elles lllanquaient tolalement de cohésion, ùe discipline et surtout du souffle patriotique qui,. seul, est
capable, à un nloment donné, ùe produire l'héroïslne et d'amener
la victoire.

�YARIJ~TÉS

223

Presque toujours elles ont entraîné la décadence rapide de
ceux qui s'en sonL servis · presque exclusivement. Exelllple:
Perses: au n r e siècle avant J .-C. (retraite des Dix Mille); Cailwginois : après Annibal; Romains: au momeut de l'invasion des
barbares; Contingents étrangers des armées de 1812 ei 1813 : à
la fin du Premier Empire en France.
Du reste, un peuple (lui n'est plus capable de se défendre
lui-même et qui est obligé d'ayoir recours à des étrangers pour
sauvegarder son indépendance est mùr pour l'esclavage.
Ce système, qui a été définiliyement condamné, n'est plus
employé de nos jours que pour certains contingen ls coloniaux,
servant uniquenlent dans les colonies.
&lt;

.r.

B. - Années de métier. - Les armées de lllétier se recrutent au
nloyen de yolontaires nationaux qui, moyennant certains ayantages pécuniaires ou autres, assurent en tous temps la défense
du territoire ponr le comple de la nation tout entière.
Ce système, qui a été employé longtemps en France et qui est
encore aujourd'hui en vigueur en Angleterre et aux États-Unis,
oITre le grand a nmLage de laisser à l'agriculture, au commerce,
il l'ind llstrie et aux heaux-arts une grande partie des forces yives
de la nation.
Les armées de mélier, plus que tou Les les autres, peuycnt arri ver
au suprême degré dé l'entraînement, de la cohésion et dc la
discipline; elles ont montré qu'elles étaient capahles de dévouenlellt et de sacrilice pour la patrie; mais elles sont devenues
absolument insuffisantes et trop faibles en présence des grandes
masses mises en mOUyemellt par les nations armées d'aujourd'hui.
L'Angleterre et les I~tals-Unis sont, du l'este, dans une situation toute spéciale, puisqu'ils sont protégés naturellement par
leur fameuse ceinlure et barrière d'argent, qu'ils ne veulent
laisser entamer ù aucun prix.
C. - Nations Clrmées. - Le systèn:e de la nation armée est
hasé sur le principe du seryice personnel et obligatoire pOllr tOilS :
tout homme valide appartient à l'année pendant une pél:iode
déterminée, variable suiY31ü les pays et selo~l les époques.

�224

. '"
.t'

.':',
,f

•

.....

l'

-,

.. "

.

"

..

•

'.

VARIÉTÉS

Bien compris et sagement appliqué, il donne le nombre aux
armées sans rien leur faire perdre de la qualité.
En obligeant tous les hommes valides à prendre part à la lutte,
il ennoblit l'impôt du sang et répartit les charges plus équitablement.
Ce principe, qui est adopté à peu près partout aujourd'hui, est.
le seul qui ait fait de tous temps les nations fortes et les peuples
prospères. Exemples: Grèce au siècle de Périclès; Rome sous
la République et l'Empire; Francs sous Clovis et sous Charlemagne; Prussiens sous Frédéric II et ses successeurs; Français
sous Napoléon.
Mais c'est surtout de nos jours, à la suite des succès de la
Prusse en 1866 et 1870, que ce service de recrutement a pris un
développement considérable.
La durée du service militaire, qui avait été fixée primiti veInent
à trois, cinq et sept ans au Inaximum, fut portée à vingt puis à
vingt-cinq années, de façon à constituer, à l'appui de l'armée
permanente ou active, des réserves instruites dans lesqüelle s
on pourra puiser largement selon les besoins.
Tous les homn1es valides passent, dans l'arn1ée active, le temps
strictement nécessaire pour acquérir une instruction Inilitaire
assez complète; on entretient ensuite cette instruction par de
courtes périodes d'exercices, échelonnées sur un certain nombre
d'années; les hommes deineurent le reste du temps dans leurs
foyers, mais y restent toujours ~l la disposition de l'autorité
Inilitaire, qui peut les rappeler en cas de guerre.
En résumé, l'organisation de la nation année permet d'utiliser
pour la guerre toutes les ressources, tant matérielles qu'intellectuelles d'un pays, tout en ne les absorbant que le temps stricteinent indispensable à ses besoins.
C'est grâce à ce système perfectionné que la Prusse a pu réunir
250.000 hommes en 1813, que l'Allen1agne a pu jeter sur la
France plus d'un million d'hommes en 1870, et que son année
actuelle (active, landwehr et landsturIn réunis) arrive à un total
formidable de plus de 3 millions d'hOlnmes instl'uits.
C'est aussi à ce système que s'est ralliée la France après ses

�VARIÉTÉS

.

c

'.

..

•

, -

1.,; ..

:.'

". _~

,

..

-. ', ....- :

:

..

:~

.:"

.....

.. "-'.

.

...•

.

,

': ...

f'~

~".".

~ ...

:.

" •• .c.

'.-:

'

~ ••

•

.-

. ..
. . ' '"

..... :

.

.

. .. ~

"

"

..

't.

1:

1.

•

1

\.

•

.

'

..

".

.
'

..
.......

'

..... .
'-

225

revers de 1870, revers qui étaient dus en grande partie à l'insuffisance de son armée de métier.
Trois lois de recrutement se sont succédé depuis cette époque:
La loi de 1872, qui établissait bien le principe du service
personnel et obligatoire pour tous, mais qui admettait les
dispenses et le volontariat d'un an;
La loi de 1889, qui abaissait de cinq à trois ans la durée du service dans l'armée active, su pprimait le volontariat et les dispenses
complètes, mais admettait encore certaines dispenses partielles
(soutiens de famille, étudiants, séminaristes, instituteurs ne
faisant qu'un an de service) .
. Enfin la loi du 21 mars 1905 ou loi de dellx ans, acLuel1ement
en vigueur, qui établit définitiyement le sen·ice égal pour tous,
supprime toutes les dispenses et fixe à deux ans seulement le
service dans l'arnlée actiYe, onze ans dans la réserye, six ans
dans l'armée territoriale et six ans dans la réserve de cette dernière.
Essayons de nous rendre compte des ressources en hommes
valides et instruits qui nous seront données par cette loi, quand
elle aura atteint son plein effet.
Il naît chaque année en France 500.000 garçons enyiron. Sur
ce nombre:
300 .000 atteignent l'âge de 20 ans,
250.000
l'âge de 28 ans,
200.00Q
l'âge de 35 ans,
180.000
l'âge de 40 ans .
Si l'on défalque de ces chiffres : les réformes pour cause
d'inyalidité, les honnnes classés dans les serviCes auxiliaires, et
les inscrits maritimes (nlariüe), enyiron 100.000 hommes en
tout, il reste en hommes valides:
Hommes

Arnlée active: deux classes, 200.000 hommés par
classe .... , . . . . . . . . .. . ........................ .
400.000
Réserve: onze classes, 150.000 hommes pal' classe .. 1.650.000
Territoriale: six classes, 100.000 hommes par classe.
600.000
&amp;éserve territoriale: six .cla&amp;ses, 80.000 hommes par
classe.. . . . . . . . . . . .
. ........ '. . . . . . . .. . ..... .
480 000
Soit au total. . . . . . . . . . . .. 3.130.000

�226

YARIÉTÉS -

chiffre absolument comparable à celui des Allelllands.
Les CADHES SUBALTERNES (sous -ofliciers, caporaux ou briga ..
cliers) son t recrutés :
Dans l'armée active, panui les hommes les plus intelligents et
les plus instruits de chaque contingent ou par yoie de rengageluents ;
Dans la réserve et la territoriale, parmi les ancicns gradés ou
les meilleurs soldats de l'arméc active.
Les

CADRES OFFICIERS

sont recrutés dans l'armée active

Par yoie de concours, soit directement dans certaines écoles
militaires (Saint-Cyr ou Polytechnique), soit parmi les sousofficiers après passage dans une école (Saint-Maixent, Saumur,
Versailles ou Vincennes);
Dans la réserve et la territoriale:
1° Parmi les anciens officiers ou sous-officiers de l'armée
acti ye retraités ou déluissionnaires ;
2° Parmi les élè.Yes des grandes écoles (Polytechnique, Forestière, Centrale, Normale supérieure, Ponts et Chaussées, ~1ines
de Paris et de Saint-Étienne) ;
3° Par yoie de concours, parmi l'élite des conLingents ayan t
accol11pli leur première année de service dans l'arméc acLi ,·c.

III. -

Organisation.

Celte armée, une fois recrutée, il faut l'organiser, l'instruire
et lui fournir toutes les ressources dont elle a besoin pour se
mobiliser, c'est-à-dire pour passer du pied de paix au pied de
guerre.
L'organisation des armées a yarié ayec les
époques et a toujours suiyi les progrès de l'armement, profitan t de toutes les grandes découyertes de la science et de
l'industrie.
Avant l'invention de la pozzdre, on ne se sen'ait connue arnles
offensi ves que d'armes de main (piques, hallebardes, épées ou
LES 'TROUPES. -

-..

..

~

�vÂRII~ TÉS

227

lnassues), ou d'arnles de jet (javelots, arcs ou fron_d es); d'olt
l'emploi exclusif d'infanterie et de cavalerie.
Hoplites, vélites et psilites dés phalanges grecques et légion s
romaines; cheyaliers, hallebardiers et archers des années du
moyen âge.
L'infanterie avait adopté le bOlwliel' comme arme défensi ye, la
cavalerie l'armure.
Quelques rares machines de guerre (chars armés de faulx,
tours portées par des éléphants, béliers, catapultes, balistes)
sont bien employées dans l'antiquité, mais disparaissent au
moyen àge.
Après l'invention de la poudre au XIIlC siècle apparaissent
pendant la guerre de Cent Ans les premières armes à fell (arquebuses, nlOusquels, canons). A la suite de la guerre de Cent Ans,
Charles VII crée les premières années pennanentes avec
arl iilerie.

Aux XV C, XVIC el XVII C siècles, la proportion des armes à feu
augmente, le fllsil remplac~ définitivement le nlousquet et en
1703 l'in \'ention de la balonnette à dOllille fait disparaître les
dernières piques.
L'artillerie prend une importance de plus en plus grande sou s
Louis XIV; elle fait partie intégrante du Corps de bataille et
joue bientôt un rôle prépondérant dans l'attaque ct la défense
des places (Vauban).
Enfin au XIX siècle, l'adoption des armes rayées ct se chargean t
par la culasse, l'in yen lion des chemins de fer, des télégraphes,
des téléphones et des ballons, l'emploi des poudres brisantes ct
de la poudre sans fumée, la création des armes il tir rapide
(fusils, canons et mitrailleuses), les progrès de la véloc.ipédie et
de l'automobilisme font faire des pas de géant à l'organisation
des armées.
Les années d'aujourd'hui comprennent ayant tout des
combattants (infanterie, cavalerie, artillerie et génie.
Les non-combafianis (train des équipages, gendarmerie, intendance, santé, trésor et postes, renlontes, elc. ) constituent les
serYÎces accessoires de l'armée-,
C

�228

VARIÉTÉS

L:infanterie, qu'on a appelée avec juste raison la reine des
batailles, forme la base des armées l'nodernes et eÎltre dans la
proportion des trois- cinquième des combattants. Elle est armée
du fusil à répétition et agit par son feu et surtout par le mouvement en avant.

_. La cavalerie, qui entre dans la proportion du septième des
combattants, tire du cheval sa grande n10bilité et agit, soit par
le feu, soit par le ('hoc. Elle est chargée de reilseigner le
comlnandement sur l'ennemi, d'éolairer la marche de l'infanterie
et de combattre tout ce qui lui est opposé, en particulier la
cavalerie adverse; elle n'hésite pas à se sacrifier au besoin pour
la défense comniune.
Les cavaliers sont armés, suivant la subdhision à laquelle
ils appartiennent, de la carabine à répétition, du revolver, de la
lance et du sabre; les cuirassiers portent encore le casque et la
cuirasse, derniers vestiges des armures du moyen âge, n1ais
qui, traversés par la balle, n'ont plus grande utilité aujourd'hui.
- L'artillerie, qui entre égalelllent dans la proportion du septième
des cOlnbattants, se subdivise en artillerie .de campagne,
artillerie de n10ntagne et artillerie de forteresse,. ·suivant sa
destination .

...

""

",

. L'artillerie de campagIle, qui est la plus nombreuse, est armée :
du canon à tir rapide (de 75 millimètres en France) ; elle
constitue l'ossature du .champ de bataille et sert à appuyer
surtout les attaques de l'infànterie; son personnel comprend des
conducteurs montés sur les attelages et des servants à pied (exceptionnellenlent à cheval dans les batteries li cheyal). Dans
les déplacements rapides, les servants à pied montent sur les
coffres des voitures.
L'artillerie de montagne, qui entre dans la composition des
troupes cie montagne, est destinée surtout à opérer dans les
régions très accidentées (Alpes, Algérie et Colonies) dépourvues
de routes carrossables. Elle est armée d'une pièce légère à tir
rapide et transportée à dos de mulets.
L'artillerie de forteresse n'est e11)ployée que dans l'attaque ou

�VARIÉTÉS

22~

la défense des places ou positions fortifiées ;. elle est arnlée de
pièces de gros calibre, très variables comme dimensions.
Depuis quelques années, on a .introduit parmi les batteries de
campagne quelques baLteries lourdes destinées à renverser les
obstacles que l'artillerie de campagne ne pourrait entamer, mais
ces batteries n'ont pas donné tous les résultats qu'on en attendait
à la dernière guerre russo-japonaise.
Les troupes du génie, qui sont les moins' nombreuses;
s'occupent de Inissions tout à fait spéciales, telles que: travaux
de fortification, attaque et défense des places, établissement des
ponts pour la traversée des cours d'eau, elnploi des chemins de
fer, des télégraphes, téléphones et ballons.
Les nécessités de comnlandement, d'instruction et d'administration ont fai t répartir les
hommes en groupes réguliers ou unités.
PETITES ET GRANDES UNITÉS. -

Les petites unités (compagnies, escadrons, batteries, bataillons,
réginlents et brigades), se composent de troupes de même arme ..

..... ..

.

~

, '.

. .. . . . . . . .
~

-.
... '.'.

,

\.

&gt;t

.'

Les grandes unités (divisions, corps d'armée et armées), com-·
prennent des troupes de toutes armes.
Ayant 1870, les petites unités . seules étaient constituées en
temps de paix; on créait au denlÏer moment des brigades, desdivisions, des corps d'arnlée, auxquels on donnait souvent des
chefs inconnus, ne connaissant pas dayantage leur personnel;
on improvisait à la hâte el très-incomplètenlent les différents
services accessoires (intendance, santé, etc.). La triste expérience de la guerre de 1870 nous a nlontré tous les inconvénients·
de cette organisation de la dernière heure.
Aussi, dès 1873, une loi nouvelle sur l',organisation de l'année,
loi qui subsiste encore aujourd'hui, décréta en France la formatiun, dès le temps de paix, de dix-neuf corps d'armée et la division du territoire en dix-neuf régions militaires correspondantes.
Chaque corps d'aJ'mée se recrute dans une seule et même région
et comprend: deux ou trois divisions d'infanterie; une brigade
de cavalerie; une d'artillerie de corps; une conipagnie' du génie.
de corps; une. compagnie d'équipage (le ponts; une compagnie

�230

•

:'1

,'

"

. .

.. ..
~

"

.

VAHII~Tl~ ~

de parc du génie; des ambulances; un parc d'artillerie de corps
d'armée.
Il est muni en outre de tous les services accessoires nécessaires (intendance, santé, train des équipages, etc,), complétés
en cas de guerre.
En princiqe une division d'infanterie comprend: deux ou trois
brigades d'infanterie; une cavalerie divisionnaire; une artillerie
divisionnaire; une compagnie du génie; une ambulance.
Les régiments de cavalerie qui ne font pas partie des corps
d'année sont réunis en divisions de cavalerie indépendantes, qui
peuvent être groupés en corps de cavalerie.
Un vingtième corps d'année avec une vingtième région correspondante on t été créés ces dernières années sur la frontière
de l'Est.
AR;\U:ES COLONIALES . Les armées dont nous venons de
parler conviennent bien aux grandes guerres européennes, en
vue desquelles elles ont surtout été constituées; mais elles sont
impropres aux expéditions coloniales, qui n'exigent pas de gros
effectifs, luais où il faul des hommes capables de résister aux
climats tropicaux.
D'où la nécessité, pour 1111 pays possédant des colonies, d'avoir
une armée coloniale, composée de troupes spéciales, recrutées
dans les colonies et encadrées par des contingents nationaux
(engagés ou rengagés) .
La campagne de Madagascar a prouvé en efTet tout le danger
qu'il y avait à uliliser aux colonies des troupes Inétropolitaines
insuffisamment entraînées aux climats tropicaux.

IV. - Instruction.
Chaque année les recrues (ieunes gens du contingent reconnus
valides par les conseils de révisioll) sont convoqlH~ es au mois
d'octobre et reçoivent aussitôt dans les régiments une instruction
intenshe, de façon à pouvoir entrer en campagne dès le printemps qui suit, si c'est nécessaire .
. Cetle instruction est perfectionnée ensuite dans des camps

�VAHIÉTÉS

~

.... .

• J. .....

231

d'instruction et aux difIérentes 11lanœU yrc~s qui sont organisées
chaque année.
Une fois dans la réserye, les hommes sont astrei nts à deux
périodes de vingt-huit jours chacune.
Enfin, dans l'armée territoriale, ils font une période de
treize jours.

~

V. Mobilisation et Concentration .
"

- :-.

Il serait ruineux pour un pays d'entretenir en permanence les
formidables effectifs en hommes et surtout en chevaux qui sont
nécessaires en campagne.
Aussi a-t-on réduit partout au strict indispensable les effecLifs
du temps de paix:
En France

.....

"

540.000 hom.mes.

t 140.000 cheyaux.

Le complément en homIrzes est demandé, à la réserye d'ahord,
à la territoriale cnsuite.
Les chevaux supplémentaires sont fournis par voie de
réq uisilion.
De plus, certains services accessoires, dont la néeessité ne
s'impose pas en temps de paix, ne sont fOl'll1és qu'en temps de
guerre; tels sont: les parcs, les convois, les boulangeries et
hôpitaux de campagne, etc.; leur nlatériel seul est constitué à
l'avance.
Enfin. certains approvisionnements tels que viyres, nlunitions,
111édicaments, cLc., dont l'entretien au complet serait très onéreux
pour les États ne sont constitués qu'en partie, quitte à les compléter au mOluent du besoin au moyen des ressources du .
territoire.
On y-oit donc que le passage du pied de paix au pied de guerre
sera un€ opération très importanle et très complexe, qui doit
être faite avec la plus grande rapidité: c'est ce qu'on appellê la
1110hi lisation.
La tuobilisation doit être prénte à l'avance dans ses moindres

�232

.

.... .
~

. ....

':

VARIÉTÉS

détails et faire l'objet d'un plan d'ensemble, nlis .à jour chaque
année.
En princi pe, les troupes sont mobilisées d'une façon cOlnplète
dans leurs garnisons du temps de paix et le conlplénlent en
honlmes et en chevaux est préleyé autant que possible sur
place.
Ces troupes, une fois mobilisées et pouryues de tout ce qui
leur est nécessaire (habillement, équipelnent, armement, munitions, vivres et matériel de toute sorte), sont concentrées ensuite
vers la frontière, sous la protectÎon de troupes de couverture, au
moyen des voies ferrées, dont tout le personnel et le Inatériel
sont réquisitionnés .
En 1870, l'absence conlplète de plans de nI0biiisation et de
transporL conbibua à causer notre perte.
Les troupes de l'arnlée actiye furent dirigées à la hàte vers la
frontière ayec leur effectif de paix, manquant de tout. Les réseryistes, provenant de tous les coins de la France, rejoignirent
leurs régiments où, quand et con1lne ils purent.
Les Allemands, au contraire, ne quiLtèrent leurs centres de
nlobilisation que lorsque tout fut te:rnlillé; aussi, dès les prenIières rencontres fûmes-nous écrasés par lenonlbre.
Aujourd'hui, fort heureusenlent, la sittration a bien changé;
notre nlobilisation et notre concentration sont préparées à
l'avance dans leurs nloindres détails; rien n'est laissé à l'inlprévu et des expériences concluantes sont faites chaque année
pour en perfectionner l'application.

CONCLUSION

EH résumé, gràce à notre situation nülitaire actuelle, nouS
pouyons regarder l'avenir ayec conflance.
Si, en 1870, a \'ec une Inauyaise organisation, des. effectifs
insuffisants et une artillerie inférieure, la victoire a pu osciller
entre les deux partis comme à Wœrth, à Spicheren, à Gravelotte

�VARIÉTÉS

..

~

.

"

'.

233

et nlême à Saint-Privat, cOlnbien plus aujourd'hui, avec une
organisation comparable à celle des Allenlands, des effectifs à
peu près équivalents et un armenlent supérieur, pouvons-nous
espérer acquérir la ,ictoire.
N'allez pas en conclure qu'il ne nous reste plus rien à faire et
que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
La loi de deux ans, en particulier, si bonne qu'elle puisse nous
paraître en théorie, soulèvera pas nIaI de difficultés dans son
application; il faudra lnettre toute notre organisation lnilitairè
en harmonie avec la nouvelle loi, afin de tirer le meilleur parti
possible des ressources qu'elle nous donne.
Vous voyez donc que le champ est encore assez vaste pour
occuper toute notre activité et absorber toute notre altention.
Du reste, un peuple qui ne progresse plus est bien près de sa
déchéance.
Si les châtiments corporels ont été proscrits depuis un certain
temps dans l'armée allemande, il n'en subsiste pas moins à
l'heure actuelle, chez les officiers, une certaine nlorgue hautaine,
chez les cadres inférieurs une brutalité é·ddente, qui éloignent
toute confiance et suppriment tout déyouenlent.
Chez nous, au contraire, à part quelques rares exceptions dont
le nOlnbre tend il diminuer de jour en jour, un véritable courant
de sympathie règne acluellelnent entre officiers, sous-officiers et
soldats. Le chefvoit dans son subordonné un collaborateur plutôt
qu'un inférieur; le soldat sent auprès de ses chefs une affection
qui se traduit par une sollicitude de tous les instants.
Je sais bien que certains individus, faisant profession d'internationalisme ou d'antimilitarisnle et intéressés à dénigrer l'armée,
vous diront tout le contraire et ne vous parleront des officiers et
des sous-officiers que sous le tenue méprisant de « brutes gallonnées )). Mais, ne vous laissez pas influencer par ces faux patriotes, qui ne prêchent la paix que par peur du danger et l'abolition
de l'année que par crainte du service n1Îlitaire.
J'en appelle à tous ceux qui sont déjà passés par la caserne, et
vous, les jeunes, vous ne tarderez pas vous-mêmes à le constater,
nous pouvons COlnpter sur le dévouement le .pll).s absolu de tous
nos soldats.

�234

·

YARIÉTÉS

Le I~""rançais, depuis l'officier le plus éleyé en gr~de jusqu'au
dernier petit troupier, donne facilement sa confiance, pourvu
qu'il sente une franche réciprocité de la part du chef; il s'assinlile avec une remarquable promptitude les intentions qu'on a
pris la peine de lui expliquer - ce qu'il faut toujours faire - et
alors, il y ya de tout son cœur.
Aujourd'hui, plus que jamais, la guerre réclame de tous les
exécutants initiative et intelligence; ce sont préciséluent les deux
qualités primordiales du caractère français.
Trayaillez donc à déyelopper ces brillantes qualités; soyez
cette jeunesse intellectuelle et forte avec laquelle on fait les
soldats vaillan ts eL les chefs accomplis; pratiquez les exercices
du corps et les sports de plein air, aHn d'augmenter yotre confiance en yous-même et yotre esprit d'initiatiye; nourrissez-yous
des magnifiques enseignements du passé qui fortifient les âmes
et trempent les caractères.
Alors, non-seulement YOUS paierez avec joie votre dette à la
Pati'ie, mais encore YOUS contribuerez à la rendre plus féconde
et plus prospère au dedans, plus aimée et plus respectée au
dehors!

'.

Capitaine Gon-HÉ .

'.

Marseill€i. -

Imprimerie du Sémaphore, BARLATlim, rue Venture, 19.

�.-'

--,
:.~

. ~ ~ :'.

'

".

'.

.~' (-

-

.

.. .

'-~

~

~":"

-.. .

-;
",

.'.

0"

."
'''0

. -

:.:

~

."::" .... ' . :

j,,:". ," ... '

,'f

-~

-:

-

�"

''';

,

..

• -Jo

•

.

.

',-'

, . ' . f . •••

,-'.

:,'

'. -,

. . ~.' .. :. -.,: :
,

;.

:.

. ' . _.

t.'~

.'

..'

'

..'-~ ::.~. .' -:

o·'

'

.. '.

,'":

'.~', ... ~ -

"

',

:~.'

'.:

-',

• .,.',

:

~. ," ~

.'. , .. : ....

.; . '. . -,:'

",

'",.
""-';

....

:

.
. '.:'
".:

,"',

.-.... '. • . - 'Ir.:-"...
. .
,"

r;

':.

,

',"

.....

.

~.'

:..

. ..' : ' ',.....

.. - '
t -."

•

....

.-'.

'.

.

••

'.
'-.

- .

.

. . . ....

........

• • •-

,,'

0,-.,'- . ,

or'

,.;.

"

-

. ....
.
~

.

."

:.
',-

"

-.-

;

-."

...... .

;". ~

.

..

-.,,~

~.'

'. .

-

,-

'.

,"f

..: .....
.

:

..

.
-~,~.

..

~:.

-'.. .

.

�</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
    </fileContainer>
    <collection collectionId="2">
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="1">
          <name>Dublin Core</name>
          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
          <elementContainer>
            <element elementId="50">
              <name>Title</name>
              <description>A name given to the resource</description>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="105">
                  <text>Publication en série imprimée</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
            <element elementId="41">
              <name>Description</name>
              <description>An account of the resource</description>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="8456">
                  <text>Périodiques imprimés édités au cours des 18e-20e siècles et conservés dans les bibliothèques de l'université et d'autres partenaires du projet (bibliothèques municipales, archives et chambre de commerce)</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </collection>
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3965">
                <text>Annales des facultés de droit et des lettres d'Aix</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="49">
            <name>Subject</name>
            <description>The topic of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3966">
                <text>Doctrine juridique française</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="3967">
                <text>Histoire</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="10224">
                <text>Littérature</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="39">
            <name>Creator</name>
            <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3968">
                <text>Université Paul Cézanne (Aix-Marseille). Faculté de droit et de science politique</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="7876">
                <text>Faculté des lettres et sciences humaines (Aix-en-Provence)</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="48">
            <name>Source</name>
            <description>A related resource from which the described resource is derived</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3969">
                <text>Bibliothèque droit Schuman (Aix-en-Provence), cote RES 50038/A/1905-1906</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="13064">
                <text>BU des Fenouillères - Arts, lettres et sciences humaines (Aix-en-Provence), cote RP 50038</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="45">
            <name>Publisher</name>
            <description>An entity responsible for making the resource available</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3970">
                <text>Fontemoing (Paris)</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="40">
            <name>Date</name>
            <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3971">
                <text>1905-1906</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="47">
            <name>Rights</name>
            <description>Information about rights held in and over the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3972">
                <text>domaine public</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="46">
            <name>Relation</name>
            <description>A related resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3975">
                <text>Notice du catalogue : &lt;br /&gt;&lt;a href="http://www.sudoc.fr/202458431"&gt;http://www.sudoc.fr/202458431&lt;/a&gt;</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="7987">
                <text>Vignette : https://odyssee.univ-amu.fr/files/vignette/RP-50038_Annales-Droit-Lettres-1905_1906_vignette.jpg</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="42">
            <name>Format</name>
            <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3976">
                <text>application/pdf</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="3977">
                <text>2 vols.</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="3978">
                <text>25 cm</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="44">
            <name>Language</name>
            <description>A language of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3980">
                <text>fre</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="51">
            <name>Type</name>
            <description>The nature or genre of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3981">
                <text>publication en série imprimée</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="38">
            <name>Coverage</name>
            <description>The spatial or temporal topic of the resource, the spatial applicability of the resource, or the jurisdiction under which the resource is relevant</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3985">
                <text>France. 19..</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="90">
            <name>Provenance</name>
            <description>A statement of any changes in ownership and custody of the resource since its creation that are significant for its authenticity, integrity, and interpretation. The statement may include a description of any changes successive custodians made to the resource.</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="3986">
                <text>Bibliothèque droit Schuman (Aix-en-Provence)</text>
              </elementText>
              <elementText elementTextId="13044">
                <text>BU des Fenouillères - Arts, lettres et sciences humaines (Aix-en-Provence)</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="7875">
                <text>Revue composée d’articles juridiques, économiques et littéraires de fond. S’ils se rapportent aux matières enseignées dans les deux Facultés, les éludes de langue et de littérature, d’histoire et d’institutions locales y garde une large place.</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="52">
            <name>Alternative Title</name>
            <description>An alternative name for the resource. The distinction between titles and alternative titles is application-specific.</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="7877">
                <text>Annales de la Faculté de droit d'Aix (Scindé en)&#13;
Annales de la Faculté des lettres d'Aix (Scindé en)</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="43">
            <name>Identifier</name>
            <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="7950">
                <text>https://odyssee.univ-amu.fr/items/show/147</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
    <tagContainer>
      <tag tagId="153">
        <name>Institutions politiques</name>
      </tag>
      <tag tagId="372">
        <name>Littérature -- Histoire et critique -- Périodiques</name>
      </tag>
      <tag tagId="373">
        <name>Littérature française -- Histoire et critique -- Périodiques</name>
      </tag>
    </tagContainer>
  </item>
  <item itemId="302" public="1" featured="0">
    <fileContainer>
      <file fileId="2281" order="1">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/302/RP-50038_Annales-Faculte-Lettres-1907_T01.pdf</src>
        <authentication>cb513a1f589ddba5a098d81ec1b6b45e</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10457">
                    <text>DE LA

I &gt;VV I X

Tome I

\

PARIS

MARSEILLE

FO N T EM OING, É D IT E U R
4, Rue Le Go fl', 4

IM P RIM E R JE R VR L AT 1E R
19, Rue Ven tare, 19
1907

��TABLE DES MATIÈRES

Pages

Paul MASSON. Les Compagnies du Corail. -- Elude sur
le Commerce de Marseille au xviu siècle el les Origines
de la Colonisation française en Algérie-Tunisie.................. 1-254

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, baulatieh , rue Venture, 17-19

��LES COMPAGNIES DU CORAIL

É T U D E
SLR LE COMMERCE DE MARSEILLE AU XVI' SIÈCLE
HT LES
Oiïjjiiies de la Colonisation française cil Alyérie-Tunisie
Par Paul MASSON

AVANT-PROPOS
Celle élude est due à l’heureuse découverte faite aux Archives
départementales de l’Isère d’une série de registres portant la
mention Compagnies du corail. M. Fournier, archiviste des
Bouches-du-Rhône, à qui revient l’honneur de celle trouvaille, a
bien voulu m’en faire part et me laisser le plaisir d’en tirer parti.
Le dépouillement de ces registres, communiqués un à un, a été
d’abord quelque peu décevant et rebutant. Il était permis d’es­
pérer qu’ils renfermeraient des correspondances, des actes et
documents divers, mais on n’y trouve exclusivement que des
comptes. D’autre part, l’état des manuscrits et de l’écriture, la
langue employée, mélange de provençal, d’italien et de français,
les abréviations et les signes conventionnels des comptables
d’alors, ont rendu souvent le déchiffrement difficile et même
impossible. Néanmoins, le travail a été poursuivi parce que
c’était une véritable chance d’avoir mis la main sur des docu­
ments de premier ordre, d’autant plus précieux qu’ils sont uni­
ques. Seuls, en effet, ils permettent de faire l’histoire des com1

�2
PAUL MASSON
pagnies du corail du xvie siècle, les premières compagnies
marseillaises, qui prennent rang parmi les plus anciennes
grandes compagnies de commerce françaises et même euro­
péennes. Ils jettent une lumière toute nouvelle sur les origines
de la colonisation française en Algérie-Tunisie, dont un ouvrage
récent n’avait guère pu que constater les obscurités (1). Enfin,
ils donnent une foule de renseignements sur la vie commerciale
du xvic siècle. D’autres chercheurs pourront y puiser les éléments
de plusieurs éludes sur divers points particuliers.
Voici quelques indications sommaires sur les registres
conservés dans la série En des archives de l’Isère.
En, 944. Gros registre in-folio de 600 pages environ (les 100 der­
nières en très mauvais état), reliure peau. Comptes des années
1566-69. Sur la première page on lit la mention : N° I, 1666.
Peut-être était-ce déjà le plus ancien des registres conservé à
celle date.
Eu, 945. Registre de 120 folios, en très mauvais état, décoloré
par les moisissures, pages détruites en partie. On y retrouve les
dates de 1570, 1571, 1585, 1586.
Eu, 946. Registre relié en parchemin de 489 pages, sur grand
papier timbréàdeux sols la feuille. Copie française du xvue siècle.
Excellent état.
Titre : Compte général et rapport de la Compagnie du courait
du royaume de Thunis dressé par nous Jean-Baptiste Cotta doc­
teur ès droit cidvocat en la cour et Laurent Brémond secrétaire
du commerce de celte ville de Marseille et en la forme portée pâl­
ies arrêts du roi nouvambre mil six cents vingt et G août mil six
cents cinquante neuf qu’est depuis le........... 1591 jusques au
9 juillet 1593.
En, 947. Registre de 558 folios, sans couverture. Copie fran­
çaise du x v iic siècle, en assez bon état. Comptes de 1591 à 1595.
Non colé, mais communiqué après le numéro 946.
Eu, 948. Registre de 254 folios, en forme d’agenda. Comptes
de 1583-1585.
(1) P. Masson . Histoire des établissements et du commerce français dans
l’Afrique barbaresque. Paris, Hachette, 1903.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

En, 949. Registre relié en parchemin d’environ 400 folios (les
derniers en grande partie détruits). Comptes de 1587 à 1591.
Eli, 950. Registre relié en parchemin de 270 folios (il commence
au folio 108). Titre : Libre de les despensos menudes per la Com­
pagnie du corail. Comptes de 1581 à 1586. Sur le premier folio
figure la marque ci-contre.
En, 951. Registre de 274 folios,
relié en parchemin. Très bon état
et très lisible. Comptes de 1570-72.
En, 952. Titre : Carnet des paye­
ments daoust 1618. 58 folios. Très
bon état.
En, 953. Registre de 41 folios. Très
bon état ; en français. Titre : Ce
premier de janvier 1598. Libvre de
comptes teneus a bone en barbarie
pour messieurs les participes de
lempreze du corail du négoce ses j'aict
pour eux durant la ministration de
Reimond Gallueil ayant charge de
escripvain a bone.
En, 954. Registre relié en peau,
marqué de fleurs de lys, avec fer­
moirs en cuir, 252 folios.
En tête : Lanno 159i al primo di nouvembre am (avemo)
commenchiato la compaignia nova de corailli a masacarès in barbaria. — Les derniers feuillets portent les dates de 1614, 1615.
En, 955. Registre de 269 folios. Très bon étal et très lisible.
Comptes de 1575-76, En provençal jusqu’au folio 80, puis en
français.
En, 956. Registre de 224 folios relié en peau. Comptes de 1576
à 1593 (comptabilité des opérations faites au Bastion).
Eu, 957. Registre relié en peau avec fermoirs, composé de
cahiers ayant chacun un foliotage spécial. Titre : Al nomine sia
del omnipotente Iddio Padre Figlolo e Spirito sanlo, Trino et Uno,
amen.

�4

PAUL MASSON

In questo libro sono Doi libri grandi con li snoi giornali di conti
renduti per me Ballista Salvetli alla compangnia vecchia dei
coralli cioe nno per la compagnia di carali XXIIII di X anni del
anno 15S2 sino al anno 1591 e uno per la compagnia di carati
XXX '1-2 di anni IIII del anno 1591 a tntto lanno 1594• e cominciono coma apresso sara nolato.
Da carie 1 sieno a carie 207 e il giornal del libro grande per la
compagnia di 24 carali e da carte 1 dopoi segnente il detto giornale
a carie 53 e il libro grande per délia compagnia di 24 carati.
Ba carie 1 dopoi il detto gran libres sino a carte 37 et il giornale
del allro libro grande por la compagnia di coraie XIX '/s. Da carte
1 dopo questo allro giornale sino a carte 28 e laltro libro grande
per délia compagnia di carali XIX J/s.
Très intéressant. Le Journal renferme tous les achats et ventes
de la compagnie récapitulés par année. Les Grands Livres donnent
les totaux des achats et ventes de chaque article pour les années
1582-91 et 1591-94. C’est le registre qui permet le plus facilement
de suivre les opérations de la compagnie.
En, 958. Gros registre relié en peau, avec fermoirs, d’environ
401) folios. En français ; écriture très line et nette. Bien conservé
sauf le haut des derniers folios. Comptes de 1575 à 1580.
En, 959. Deux cahiers non reliés, l'un de 29 folios (comptes de
1585), l’autre folioté de 78 à 119 (comptes de 158G).
Un cahier couvert en parchemin de 64 folios : livre de comptes
de Victorio Marchione, agent de la Compagnie à Bône.
Enfin, deux cahiers non cotés, l’un de 14 folios (comptes de
1579-82), l’autre de 12 pages : Giornale iemitlo per me Carlo de
Lorenzo per conllo de li magnifiai signori de la compagnia vecchia
de coralli de Chaui 19 1/., qui cd sno bastion di massachareze in
barbaria a die 24 giugnio 1594.
Ainsi les 19 registres ou cahiers des archives de l’Isère renfer­
ment un ensemble de comptes qui forment une série ininter­
rompue entre les années 1566 et 1594; la documentation est
particulièrement riche à partir de 1580. On pourrait s’étonner, au
premier abord, de la présence à Grenoble de documents dont
la place serait à Marseille. Il faut se souvenir que l’appel de

�5
nombreux procès provençaux, ou leur jugement en première
instance, était porté, sous l’ancien régime, devant le parlement
du Dauphiné, celui de Provence étant dessaisi pour cause de
suspicion. Tel fut le cas des interminables procès qui marquè­
rent la liquidation des compagnies du corail. Les historiens
de Marseille et de la Provence pourraient donc certainement
tenter aux archives de l’Isère d’autres recherches fructueuses.
Les riches archives des Bouches-du-Rhône ont permis de
suppléer en partie, sur divers points, à l’insuffisance des livres
de comptabilité de la Compagnie. Ceux-ci, par exemple, lais­
saient en pleine obscurité les débuts de la Compagnie; ils
permettaient de croire à tort quelle avait prolongé son existence
assez au-delà du xvic siècle.
Les archives notariales, mine inépuisable pour l’histoire
économique, sont à peine explorées à cause de la difficulté
d’accès et de la longueur des recherches. Il est à souhaiter que
leur versement aux archives départementales soit partout hâté.
Quatre noms de notaires sont cités à diverses reprises dans les
registres de la Compagnie du corail, ceux de Mes Aimard
Champorcin, d’Ollières, Gaspard Boyer, Michel Rebotaud. 11 a
été permis de lenler une exploralion approfondie et fructueuse
des registres des deux premiers, déposés aux Archives départe­
mentales. Les portes des études Guigou et Lamolle qui conservent
les actes de Mcs Boyer et Rebotaud sont facilement ouvertes aux
chercheurs ; même il faut louer le bel ordre des archives de la
première faciles à consulter.
Les officiers de l’Amirauté, nouvellement institués, transcri­
vaient sur leurs Registres des insinuations toutes les ordonnances,
arrêts du conseil, lettres patentes, concernant les choses
maritimes. Un récent inventaire facilite les recherches dans le
fonds de l’Amirauté aux Archives des Bouches-du-Rhône.
L’inventaire a été aussi publié pour le fonds de l’ancienne Cour
des Comptes de Provence qui a fourni à cette élude quelques
documents utiles.
Les très intéressants registres des lettres de naturalité,
conservés au même dépôt, font connaître les étrangers qui
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�6

PAUL MASSON

venaient s’établir à Marseille et leur origine. Ils mériteraient
de faire l’objet d’un travail particulier.
Les archives du Parlement de Provence, restées au Palais de
Justice d’Aix, n’ont complété que sur quelques points les
indications fournies par celles de la Cour des Comptes ou de
l’Amirauté. Celles de la Sénéchaussée de Marseille (archives
départementales) nous ont livré la traduction d’un commande­
ment du Grand Seigneur qu’on eût plutôt cherchée dans les
registres de l’Amirauté.
Il n’est jamais permis de se flatter d’avoir arraché aux archives
tous leurs secrets. Il y aurait certainement bien des découvertes
à faire dans les dépôts des notaires ; elles n’apprendraient sans
doute que des détails sans rien modifier aux grandes lignes.
L’histoire des compagnies marseillaises en Afrique est maintenant
bien connue, des origines jusqu’à la Révolution, sauf une lacune.
Il faudrait qu’une heureuse trouvaille, analogue à celle qui a
rendu possible ce travail, permît de faire la lumière sur la
période très obscure qui s’étend entre la destruction du Bastion
de France en 1604 et son rétablissement en 1628, période
marquée par de nombreuses et curieuses tentatives de restaura­
tion, marseillaises ou autres, qui prouvent l’attrait qu’exerçait
dès lors cette terre d’Afrique.
Je ne saurais présenter cette étude au lecteur sans exprimer
tous les remerciements que je dois : à M. Prudhomme, archiviste
de l’Isère, pour la rapidité avec laquelle il a bien voulu me faire
parvenir les registres de son dépôt ; à M. Fournier, non moins
complaisant qu’érudit, que tous les travailleurs se félicitent de
voir placé à la tète des belles archives des Bouches-du-Rhône ; à
M. Raimbault, l’aimable et distingué sous.-arcliiviste. Tous deux
m’ont souvent aidé dans des lectures difficiles. M. Raimbault,
majorai du félibrige, ne m’a pas ménagé les secours de sa
connaissance approfondie des dialectes, des vieux mots et des
usages provençaux.
Marseille, 15 juin 1907.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

7

CHAPITRE PREMIER
LES DÉBUTS DE LA COMPAGNIE DU CORAIL (1553-1580)
ET LA NOBLESSE COMMERÇANTE EN PROVENCE

La cessation de la longue lutte des Angevins et des Aragonais
pour la couronne de Naples, qui avait été si funeste à la Provence
et tout particulièrement à Marseille, marqua le commencement
d’une ère de relèvement. En même temps Marseille devenue
française inaugurait enfin son rôle moderne de grand port fran­
çais et commençait par» bénéficier de l’essor économique qui
suivit la lin delà guerre de Cent ans et les premières relations
avec l’Italie sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII. Le
xvie siècle s’était donc ouvert pour elle sous d’heureux auspices.
Mais l’événement imprévu des Capitulations allait en faire un
siècle de prospérité inespérée.
La vie du grand port et celle de la Provence même en furent
modifiées. Le gouverneur de Provence, amiral des mers du
Levant, avait maintenant, comme occupation spéciale, le soin de
s’occuper des relations avec les Turcs. C’est pourquoi le roi avait
cru nécessaire de créer auprès de lui le poste nouveau de « tru­
chement en langue turquesque et arabesque. » Les registres de
la Cour des Comptes de Provence montrent qu’il fut successive­
ment rempli par Claude Legrand jusqu’en 1571, puis successi­
vement par Claude Levantin, turc converti, jusqu’en 159(5, par
Ysnard Aycard.de Marseille, que remplaça en 1600 le Marseillais
Honoré Suffin. Le roi leur ordonnait de résider «près la personne
du gouverneur et notre lieutenant-général en notre pays de
Provence pour estre le lieu où plus communément se présentent
les occasions d’employer pour notre service ledit treuchemant. »
En fait, ils habitaient Marseille en permanence. Leurs lettres de
nomination parlaient des « honneurs, autorités, privilèges,
franchises » appartenant à leur charge. En réalité ces prédéces-

�8

PAUL MASSON

seurs des interprètes attachés à la personne du roi, qui devaient
vivre à la cour entourés de considération, et dont quelques uns,
comme les Pétis de la Croix ou les Rubin, devaient laisser un
nom parmi les orientalistes, devaient se contenter de vivre bien
modestement de leurs gages de 200 livres, portés en 1579 à
100 écus à la requête de Claude Levantin, « paouvre homme
estrange de nation turquesque s’estant fait baptiser pour prendre
le christianisme » et vieilli au service du roi. Les malheureux
truchemants devaient même sans cesse disputer et réclamer
pour obtenir le paiement de leurs gages. Officiers de finance,
Parlement, Cour des Comptes témoignaient envers eux la plus
mauvaise volonté. Les lettres de jussion répétées en faveur
de chacun d’eux jusqu’après 1600 attestent leurs longues
tribulations.
Cependant le nouvel office, indispensable au service du roi,
servait aussi très utilement les intérêts provençaux. L’alliance
turque, en effet, pas très heureuse dans la lutte contre les Espa­
gnols, avait immédiatement porté ses fruits sur le terrain
économique. Marseillais et Provençaux s’étaient lancés hardi­
ment dans les entreprises maritimes en Levant et en Barbarie.
Celles-ci furent particulièrement favorisées pendant la période
où l’union fut étroite, entre les lys et le croissant, c’est-à-dire
jusqu’en 1559 et même ensuite jusqu’après 1570.
Comment se fait-il que la première et la seule grande compa­
gnie créée à Marseille à ce moment de grand essor ait été une
compagnie du corail ? Le rôle joué par la pêche du corail dans
nos relations avec la Barbarie, l’àpreté avec laquelle Français et
Italiens se la disputèrent, ce litre porté longtemps par les
compagnies de commerce marseillaises établies en Algérie
paraissent incompréhensibles aujouid’hui que le commerce de
celte substance a perdu la plus grande partie de son ancienne
importance.
Mais, pendant des siècles, elle compta parmi les articles
essentiels du grand commerce. Sa destinée n’est pas sans
analogie avec l’ambre si recherché des peuples de l’antiquité et
dont le transport créa les premières routes commerciales entre

�9
la Baltique et les bords de la Méditerranée. Pour les échanges
avec les populations de l’Orient et tout spécialement de l’Inde le
corail était un des assortiments nécessaires des cargaisons.
Pline l’Ancien nous apprend quelle était l’importance du Iraiic
à l’époque romaine. « Autant, dit-il, nous attachons de prix
aux perles de l’Inde, autant les Indiens en attachent au corail...
Les grains de corail sont aussi estimés dans l’Inde, même par
les hommes, que les grosses perles de l’Inde le sont par nos
femmes.... Avant qu’on connût la prédilection des Indiens pour
le corail, les Gaulois en ornaient leurs glaives, leurs boucliers et
leurs casques. Maintenant l’exporlation rend celte matière si rare
qu’on ne la voit plus guère dans les pays qui la produisent. » (1).
On a retrouvé, en effet, dans la sépulture d’un chef gaulois,
dans la Marne, un collier composé d’amulettes de tout genre et
de brins de corail. C’étaient sans doute déjà les Marseillais qui
avaient donné aux Gardois le goût de celle parure, car les côtes
de Provence et particulièrement les parages des Stœchades (îles
d’IIyè res) étaient le principal lieu de production. On en pêchait
aussi dans la mer de Sicile autour des îles Eoliennes (Lipari) et
près du cap Drepanum. On estimait alors surtout le corail le
plus rouge et les Orientaux conservèrent invariablement ce goût
jusqu’aux temps actuels tandis que les caprices de la mode euro­
péenne se sont portés récemment vers le corail rose ou d’aspect
laiteux. Les Indiens n’en faisaient pas seulement des ornements,
mais ils portaient sur eux les brins de corail comme de pré­
cieuses amulettes. C’est encore chez eux le mode d’emploi le
plus usité aujourd’hui.
A l’époque des Croisades, quand le commerce avec les Indes
orientales par l’intermédiaire des pays du Levant prit une inten­
sité nouvelle, l’exploitation du corail devint aussi plus active.
Tandis que les Vénitiens s’adonnaient à la fabrication de la
veriolerie, autre article essentiel d’exportation, les Génois
semblent avoir exercé tout spécialement le commerce du corail
concurremment avec les Catalans. Ils pratiquèrent eux-mêmes
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(J) Pline, xxxil, 11, éd. Nisîird,

�10

PAUL MASSON

ou firent pratiquer la pêche sur les côtes de Barbarie qui four­
nissaient alors le plus renommé, sur celles de Sardaigne, de
Sicile et de Corse. Les habitants de cette dernière île, sujets de
Gênes, déjà incapables de tirer des ressources suffisantes de leur
sol ingrat, se livrèrent tout naturellement pour le compte de la
république au rude métier de corailleurs et y acquirent une
habileté traditionnelle.
La Provence, grande pourvoyeuse de l’antiquité, n’était déjà
plus, à la fin du moyen âge, qu’un centre de production secon­
daire quoique toujours activement exploité. Au xive siècle des
négociants marseillais s’associaient pour faire la pêche. On en a
la preuve dans les papiers du marchand Jaunie Stornell conservés
à l’hôtel de ville. Stornell, négociant et changeur, fut un des
bourgeois marquants de l’époque ; il remplit d’importantes
fonctions, lut membre du conseil, envoyé auprès du pape,
syndic, c’est-à-dire consul de la communauté. Or, en 1371, il
s’associe à Jehan Eliés afin d’engager un certain nombre de
patrons de barques pour faire la pêche depuis la fête de Pâques
jusqu’à la Saint-Michel (1).
En 1467 Jean Cossa, comte de Troyes et lieutenant-général
pour le roi René, concède la pêche sur les côtes de Provence à
une compagnie italienne ayant à sa tête René de Pazzi,
florentin, Jean de Martinis, et deux frères Mathieu et Ambroise
de Contarenis, vénitiens. René lui-même confirma le privilège
par lettres patentes du 22 mars 1468 données dans sa villa de
Sanary. L’intervention d’un des membres de la célèbre famille
florentine des Pazzi étonne moins quand on sait que le roi René,
chassé de Naples en 1442, passa par Florence où il fut comblé
d’honneurs, qu’il se lia d’une façon intime avec le chef des Pazzi
(1) Cartulaire de J. Stornell, fol. 38 recto. Document gracieusement commu­
niqué par M. Mabilly, l’aimable archiviste de la ville de Marseille, qui se
propose d’écrire une monographie sur ce négociant du xiv" siècle. Les mêmes
archives renferment plusieurs documents intéressants concernant un négo­
ciant opulent, l’un des plus marquants de la ville, Julien de Casaulx qui, par son
testament du 30 janv. 1394 laissa toute sa fortune aux hôpitaux de la ville.
Julien de Casaulx pratiquait la pèche du corail. Chaque barque porte alors
quatre hommes : un trelhie”, un popier, un proyer, un panai...gier. Le nom de
proyer subsiste seul plus tard.

�11
et qu’il voulut être le parrain de son petit-fils, ce René préci­
sément qui portait son nom. Plus tard un Pazzi exerça la
Jonction de clavaire et de viguier à Marseille.
C’était un beau cadeau que le roi faisait à son filleul en lui
cédant le monopole d’une exploitation réservée jusque là aux
Provençaux. Il est intéressant de constater cette association de
Florentins et de Vénitiens pour se procurer la précieuse denrée
nécessaire au commerce du Levant qu’ils pratiquaient. Le texte
des lettres, mélange de bas latin, de provençal et de français est
curieux par lui-même et par les clauses qu’elles contiennent.
« Primo demande ledit Guillaume (agent chargé de la procu­
ration de la compagnie italienne) au nom dudit René et compa­
gnie, susdits conducteurs, que leur soit concédée toute faculté de
faire pêcher le corail en tout lieu des confins de Provence, savoir
du Var au Rhône, et que nul autre d’aucune nation ne puisse
pêcher ou faire pêcher, excepté les sujets du roi, sous peine de
perdre les barques et ce qu’elles contiendront et deux marcs
d’argent appliqués la moitié à la cour et l’autre au dénonciateur.
En outre que les sujets du roi soient obligés de vendre les coraux
pêchés aux dits conducteurs ou à leurs officiers lesquels sont
tenus à la première requête de les acheter à des prix honnêtes
qui seront établis par accord. S’ils étaient vendus à d’autres les
acheteurs perdraient le corail donné moitié à la cour et moitié
aux conducteurs et les vendeurs perdraient l’argent donné moitié
à la cour et moitié au dénonciateur. Item que les conducteurs et
leurs officiers et employés aient un sauf conduit général du roi
sur terre et sur mer, soient affranchis de toute représaille en
temps de guerre. Item que par la majesté du roi il soit donné et
accordé un officier accepté et agréable auxdits conducteurs qui
soit juge en toutes les causes qui pourront se présenter et que
nul autre officier ne puisse s’entremettre dans ladite pêche du
corail. Item, s’il advenait que par corsaires ou autres personnes
sujettes de ladite majesté du roi fut fait dommage ou empêche­
ment à ladite emprèze, Sa Majesté ordonne que ces corsaires ne
soient reçus en aucun de ses ports mais traités en rebelles. Item
que lesdits conducteurs paieront à qui sera ordonné par Sa
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

Majesté pour le cens de ladite pêche quatre écus pour chaque
quintal provençal de coraux, qu’ils paieront sans fraude. Et
moyennant le paiement de ce cens ils seront libres de toute
gabelle présente et future. Item promettent lesdits seigneurs
conducteurs que chaque année ils donneront une belle branche
de corail audit seigneur gouverneur. Item que lesdits René et
compagnie ratifieront en forme authentique les présents
chapitres et commenceront à faire pêcher la première saison
suivante (1). »
La concession était accordée pour dix ans. Elle ne fut pas
renouvelée puisque, vers la fin de son règne, le roi René céda à
un de ses familiers, noble Jean Oclie, tous ses droits sur la pêche
du corail entre l'embouchure du Rhône et celle du Var, notam­
ment le privilège de prélever sur tous les pêcheurs les quatre
écus par quintal de corail. Jean Oclie obtenait en 1483 la confir­
mation de ce privilège de Jean de Baudricourt, lieutenant-général
de Louis XI en Provence (2). Cent ans plus tard, Pierre de
Liberlat rend à Henri IV le signalé service de remettre Marseille
sous son obéissance. Parmi de nombreuses « gratifications » le
roi lui accorde par lettres patentes de 1596, «par privilège spécial
et particulier qu’il puisse et lui soit loisible sa vie durant, privativement à tous autres, faire pesclier le corail aux mers et coste
de nostre pays de Provence et ce despuis nostre ville d’Antibou
jusques à Eos sans que autre que lui puisse faire la pesclie... »
Mais l’importance du commerce du Levant et spécialement des
relations de Marseille avec l’Inde par Alexandrie avait multiplié
les besoins de Marseille en corail. Donc les Marseillais s’en
allèrent pêcher en dehors de leurs côtes. Déjà, au x iiic siècle, ils
profitent de l’avènement de leur nouveau maître, Charles
d’Anjou, au trône des Deux-Sieiles pour obtenir la permission
de pêcher sur les côtes napolitaines jusque là réservées aux
rcgnicoles. Les fonds étaient particulièrement abondants dans
(1) Arch. des Bouches-du-Rhône. Rcg. de la cour des Comptes (Taurus)
B, 15. fol. 221-222.
(2) Ibid. B, 20, fol. 21, 23 avril 1483.

�13
le bras de mer qui sépare Capri de Sorrente ; les marins proven­
çaux se rencontraient là avec les corailleurs indigènes qui
peuplaient tout un quartier de Naples près de l’église du
« Carminé ». Charles d’Anjou en leur accordant la permission
avait stipulé à son profit l’abandon du dixième du produit de la
pêche (1).
L’établissement des Aragonais en Sicile et à Naples ferma aux
Marseillais l’accès des pêcheries de l’Ilalie méridionale. On vit
alors leurs barques sur les côtes de Corse et de Sardaigne qu’elles
fréquentaient déjà sans doute auparavant. Jean Forbin, le père
du fameux Palamède, qui devait remettre la Provence entre les
mains de Louis XI, possédait une» flottille qu’il employait à la
pêche du corail sur les côtes d’AIghero en Sardaigne. En 1444, il
s’associa avec son frère Bertrand, qui conclut, le 11 avril, des
contrats avec des équipages de corailleurs. On y trouve déjà les
usages maintenus plus tard par les Compagnies du xvie au
xvme siècle. Les patrons se louent à honorable Bertrand de
Forbin, négociant à Marseille, pour conduire les barques vers
Alghero, pour y travailler convenablement à son compte en
pêchant le corail et en le gardant jusqu’à la Saint-Michel sui­
vante ; ils s’engagent pour 15 florins par mois et reçoivent
45 florins d’avance (2).
Ce trafic dura tout au moins jusqu’aux premières années du
xvii° siècle. En 1602, des lettres patentes de Henri IV accordaient
à damoizelle Claire Dolivier la permission de sortir du royaume
tous les engins, agrès et vivres nécessaires pour l’équipement de
barques et la nourriture d’équipages. La noble damoizelle avait
« coutume depuis longtemps d’envoyer tous les ans quelque
quantité de barques en Corségue et Sardaigne pour faire la pêche
du corail, à quoi étaient employés plusieurs patrons et mari­
niers sujets du roi, tant de Marseille que de la Provence, ce qui
revenait au grand profit public et augmentation des droits du
LES COMPAGNIES DU COIIAIL

(1) Yver. Le commerce cL les marchands dans l'Italie méridionale au xm” et
au xive siècle, p. 130-131.
(2) Actes des notaires Julien et Vinatier, cités par le marquis de Forbin
d’Oppède. Monographie de la terre et du château de Saint-Marcel, p. 99-101.

�14
PAUL MASSON
roi, vu qu’elle faisait porter tout le corail qui se prenait es lieux
de ladite province. (1) »
Mais les Marseillais furent attirés sflrtout par la richesse des
fonds sur les côtes des confins des royaumes d’Alger et de Tunis.
Au xve siècle, la place avait été prise par les Catalans. En
1446, un négociant de Barcelone avait affermé le droit de pêcher
le corail sur toute la côte de Tunisie jusqu’à Bougie. Les Génois
leur avaient succédé. Leur situation venait d’être consolidée
par l’acquisition de l’île de Tabarka, devenue la propriété des
frères Lomellini. Tabarka, bientôt fortifiée par eux, était merveil­
leusement placée pour abriter les pêcheurs en cas de tempête,
pour leur donner un refuge en cas de brouille avec les Barbaresques, pour leur servir de magasin d’approvisionnement,
de ravitaillement, d’entrepôt des produits de la pêche.
Ce court historique montre suffisamment l’ancienneté et
l’importance de la pèche et du trafic du corail. Un autre fait
peut étonner, au premier ahord, dans l’histoire des compagnies
du corail qui va suivre, c’est le rôle considérable et même pré­
pondérant joué par les Corses. La prospérité de Marseille au
xvic siècle, les facilités nouvelles d’y faire fortune y attirèrent
quantité d’étrangers. Les précieux registres de lettres de natu­
ralité conservés aux archives des Bouches-du-Rhône attestent un
mouvement insolite de naturalisations au milieu du xvie siècle.
Parmi ces étrangers fixés à Marseille, les Italiens étaient en
majorité, Florentins, Génois, Lucquois, Pisans ou autres, mais
les Corses ne furent sans doute guère moins nombreux.
Cet afflux d’Italiens était dû en partie aux relations créées par
les guerres d’Italie, plus encore aux incessantes révolutions des
villes italiennes. Ce sont aussi les révolutions corses qui susci­
tèrent une active émigration de mécontents ou d’exilés. La situa­
tion de file, toujours soumise à des étrangers dans le cours de
son histoire, était devenue douloureuse au début du xvie siècle.
La fameuse compagnie de Saint-Georges la gouvernait pour le
compte de Gênes. Son administration, éclairée d’abord, était
(1) Arcli. B. du Rh. Amirauté, Insinuai ion s 1555-1620, 2U1Cpartie fol. 109.

�devenue despotique et tyrannique. Les principales familles
avaient été abattues, les anciennes institutions renversées. C’est
alors, paraît-il, que les dénis de justice donnèrent naissance à
la fameuse vendetta. De plus, les gouverneurs de Saint-Georges
ne semblaient s’occuper de la Corse que pour en tirer des profits ;
ils négligeaient tous ses intérêts et 11e se souciaient même pas de
la protéger contre les Barbaresques qui désolaient ses côtes. Les
Corses quittèrent l’île en masse. Une foule de jeunes gens allèrent
chercher du service dans les armées de Venise, de Milan, de
Florence, de Gênes, de Rome, de France et même d’Allemagne.
Le reste des insulaires, sauf imparti peu nombreux, était plein
de ressentiment contre les Génois.
C’est ce qui explique l’accueil fait aux Français en 1552.
Henri II reprenait la guerre contre Charles-Quint ; Gênes était
l’alliée de l’empereur. L’escadre française du baron Paulin de la
Garde se joignit à celle de Dragut pour conquérir la Corse. Dans
le corps de débarquement se trouvait Sampicro d’Ornano, venu
en France sous François Ier et bientôt célèbre par ses exploits. 11
commandait trois régiments avec le titre de maréchal de camp
et de colonel des Corses. Sampiero est resté le héros légendaire
dans sa patrie. C’est grâce à lui que l’île fut bientôt en grande
partie aux Français. C’est lui qui fut ensuite l’àme de la résistance
contre les Génois. Laissé sans secours lors de la conclusion de la
trêve de Vauxelles (1556), abandonné définitivement à la paix de
Cateau Cambrésis (1559) par laquelle Henri II restitua expressé­
ment la Corse aux Génois, Sampiero, indomptable, continua la
lutte sans espoir jusqu’à sa mort (1567).
Le plus clair résultat de cette passagère domination française
fut d’appesantir le joug des Génois sur l’île, de rendre plus actif
le mouvement d’émigration, particulièrement en France.
Déjà, avant 1550, ce mouvement avait amené de nombreux
Corses à Marseille. Plusieurs d’entre eux y avaient acquis de
belles situations. Or, la pêche du corail était chez eux de tra­
dition séculaire. Ils étaient au courant de l’organisation que les
Génois lui avaient donnée sur la côte africaine. Il n’est donc pas
étonnant qu’ils aient eu l’idée de fonder une compagnie et de

�PAUL MASSON

YWvl .

(WAxr\kj c\r
Y i Srtçw Ca

as-vUr

'^W cu/X Aé.

^I/Cv'rvv'. tv-? •
C| !p ccv^d
Yv.';
cv
K
\Y ot
tO fctA/dj
CvwTvUÉ

prendre pied à côté d’eux en pays barbaresque. Peut-être leur
animosité contre Gènes et leur esprit vindicatif leur servirent-ils
de stimulants.
Les Lenche, fondateurs de la compagnie du corail, étaient
originaires du cap Corse. Les habitants de cette péninsule du
nord de l’île passent pour avoir le caractère beaucoup plus entre­
prenant que le reste de leurs compatriotes. Tandis que ceux-ci
recherchent en France les fonctions publiques et se contentent
souvent des situations modestes de gendarmes, douaniers, poli­
ciers, les gens du Cap vont tenter la fortune en Amérique. Ceux
du xvic siècle se distinguaient-ils déjà de la masse des Corses
qui prenaient du service dans les armées d’Europe ? En tout cas,
ils étaient nombreux parmi les insulaires établis à Marseille.
Les trois frères Lenche, Thomas (1), Antoine, Visconte, y
étaient peut-être arrivés successivement. En tout cas, l’aîné
Thomas s’y trouvait peu après 1530 et s’y était marié en 1541
avec Hugone Napollon dont le nom porté par plusieurs familles
marseillaises, sans doute originaires de Corse, devait être
illustré plus tard en Barbarie par Sanson Napollon, le restau­
rateur du Bastion de France. Lenche avait obtenu des lettres de
naturalité en 1553. Il avait élé d’abord capitaine marin, puisque
les documents le qualifient de patron. Ces capitaines d’alors,
propriétaires souvent d’une part importante de leur bâtiment,
étaient donc de petits armateurs mêlés en même temps intime­
ment aux opérations de négoce. Ils étaient chargés souvent de
vendre la cargaison, d’en acheter une nouvelle. Aussi, après
avoir plus ou moins longtemps navigué, devenaient-ils négo­
ciants à leur tour. Le cas fut fréquent à Marseille au xvi° siècle ;
les exemples particulièrement nombreux dans l’histoire de notre
compagnie.
Lenclic était rapidement devenu un négociant en vue. Dès 1545
il avait pu acheter aux enchères une grande maison confisquée
par le roi à un certain Etienne Boniffacy, convaincu d’hérésie,
(1) Un acte de 1555 l’appelle Thomas I.anzo. Plus communément on écrit
au début Lencliou ou Lenclio, puis Lenche et de Lenche. Le nom corse était
sans doute Lencio.

�17
lioiir le prix de 820 écus d’or au soleil (1). C’élait l’année où le
président d’Oppède exécutait avec une odieuse violence l’arrêt
du Parlement d’Aix contre les Vaudois du Lubéron prononcé
en 1540. La persécution avait dû commencer plus tôt à Mar­
seille. C’est dans celte ville que François P1', se rencontrant avec
Je pape Clément VII, qui négocia le mariage de sa nièce Cathe­
rine de Médicis, promit en 1533 de poursuivre les hérétiques.
On peut penser que la maison de Lenehe, provenant d’une
confiscation, était d’une valeur supérieure à son prix d’achat.
En tout cas cette habitation, placée au cœur du vieux Marseille,
donnant d’un côté sur la Grand’Rue, de l’autre sur la rue du
Port, tout auprès de l’Hôtel de Ville, taisait du marchand corse
le voisin des meilleures familles bourgeoises de la cité. En 1557
il y joignait une « ruelle » voisine, louée 60 florins par an à
Gabriel Dedena, maître de hache, pour lui servir de magasin.
On place communément la fondation du Bastion de France,
par Lenehe, en 1561. Or, depuis huit ans au moins, il avait
constitué une importante compagnie pour l’exploitation de la
pèche du corail. Le plus ancien document qui la concerne est en
forme de lettres patentes datées du 17 août 1553, donnant per­
mission « pour Thomas Lenehe et compagnie pour porter pour
la pesche du courail de Barbarie robes de contrebande prohi­
bées et défendues ». Elles donnaient à la compagnie le droit
d’équiper tous les bateaux qui lui étaient nécessaires, d’em­
porter toutes sortes de vivres, d’agrès, « ensemble les bois,
legnames, clavaisons, estoupes, lillets, clapes, bois et autres
choses nécessaires pour l’entretenement adoub et réparation »
des bateaux. En outre la compagnie, pour la « sûreté, tuition et
défense » de ses bateaux, pourra « envoyer une ou deux frégates
équipées pour aller quérir ledit courail ». Enfin le roi promettait
toute sa protection tant aux pêcheurs qu’aux « facteurs, entreLES -COMPAGNIES DU CORAIL

()1 On peut comparer les prix suivants de maisons au xvi° siècle : 505 livres,
maison de marchand à Bourges (1563); 500 écus, maison d'un bourgeois à
Lyon (1579, ; 3.000 livres, maison de deux étages pour un conseiller au présidial,
Nîmes (1564) ; 5.800 livres, hôtel du comte d’Egmonl, à Arras (1568). Dans
d’Avenel. Hist. économ. de la propriété cl des salaires, t. n, p. 26.
2

�PAUL MASSON

metteurs et négociateurs» de la compagnie qui entreprenait en
même temps le trafic des marchandises de Barbarie.
Elle avait conclu auparavant un accord à Alger. « Nos
bien aimés Thomas Lenche, Peyron Bausset et Jehan Tihaud,
merchans de notre ville de Marseille, disent les lettres patentes,
nous ont fait remontrer qu’ils ont cy devant obtenu de haut
et puissant prince et roi d’Airguiers congé et permission de
pescliier du courail es pays de son obéissance et pouvoir
faire et rapporter ledit courail à noire royaume ». fine redevance
annuelle avait été dès lors stipulée par les Algériens. La per­
mission de pêcher impliquait naturellement celle de fonder des
établissements nécessaires à la vie et à la sécurité des pêcheurs.
Il est probable que Lenche avait fait depuis peu cet accord
avec les Puissances d’Alger et qu’il avait aussitôt constitué sa
compagnie. L’obtention de ses lettres de naturalité un mois
avant celle des lettres patentes avait eu sans doute pour but de
faciliter la délivrance de celles-ci.
Nicolas de Nicolay, valet de chambre et géographe ordinaire
du roi, chargé par lui d’accompagner à Constantinople l’ambas­
sadeur d’Aramont, passa à Bône en 1551. Il parle de la pêche du
corail qu’André Doria affermait alors au roi d’Alger moyennant
une importante redevance annuelle et il ajoute : « De fortune
nous y trouvâmes une nef marseillaise là conduite par un patron
corse pour le recueillir et de fait en donnèrent par présent à
l’ambassadeur plusieurs belles et grandes branches (1) ». Ce texte
intéressant montre que les Marseillais n’avaient pas encore
supplanté les Génois en 1551, mais qu’ils leur faisaient déjà
concurrence. Rien n’empêche de croire que ce Corse avisé, qui
cherchait à gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur du roi, ne
fût Lenche ou quelque capitaine à son service.
On lit dans un commandement du Grand Seigneur en faveur
de la compagnie, délivré en 1582, que les Lenche pêchaient le
corail en Barbarie depuis trente ou quarante ans. Ce texte offre
une précision qui n’est pas ordinaire aux documents de ce
(1) Les navigations, pérégrinations cl voyages..., par Nicolas de Nicolay,
p. 24.

�19
genre ; il devait bien y avoir exactement trente ans en 1582 que
Lenclie avait commencé son entreprise. Le même texte parle
d’un accord passé entre les Marseillais et les Génois et même
d’un achat en règle des établissements de ces derniers (1).
La formation de la compagnie du corail contribue à éclairer
une question controversée : la noblesse marseillaise avait-elle
le droit de commercer au début du xviü siècle ? On sait que,
quand plus tard Henri IV, Louis XIII, Louis XIV voulurent
permettre aux nobles de faire le commerce sans déroger, ils
heurtèrent fortement les préjugés de leur temps. Pour Marseille,
on a prétendu que l’autorisation royale remontait aux lettres
patentes données à Moulins le 10 janvier 1566 (2). Ces lettres
n’attestent en réalité que la nouveauté des préjugés nobiliaires
et leur influence croissante. De tout temps, comme dans les
républiques italiennes, les plus grandes familles marseillaises,
et même provençales, s’étaient adonnées au négoce. A Aix, la
capitale aristocratique, rien n’était plus commun que de trouver
le titre de noble marchand, nobilis mercator, accolé au nom de
seigneurs possédant fiefs. Même d’anciennes familles remontant
aux croisades, dont les membres remplissaient de hautes fonc­
tions à la cour du roi René, ne se tenaient pas à l’écart des
entreprises commerciales. Il en était de même jusque dans la
haute Provence, s’il faut en croire les exemples cités par l’histo­
rien de la ville de Sisteron. Quand Colbert fit faire des recherches
sur les faux nobles, l’ancienneté et la force des traditions mar­
seillaises fut facilement démontrée avec grand renfort de preuves
par un prêtre de Marseille, Marchetti, dans son Discours sur le
négoce des gentilshommes de la ville de Marseille et sur la qualité
de nobles marchands qu’ils prenaient il g a ccnl ans (3).
Marchetti explique très bien comment le roi fut amené à
publier, en faveur des Marseillais, ses lettres de 1566 sur la
requête des habitants. « L’un des principaux motifs qui les
convia de recourir à une autorité plus grande et plus forte que
LUS COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir le document à l’appendice, pièce n° iv.
(2) Voir, par exemple, De Loménie. Les Mirabeau, t. u, p. 33, note 1.
13) Marseille, Brébion, 1671.

�20

PAUL MASSON

n’était alors celle de la coutume, qui s’affaiblissait de plus en
plus tous les jours par le peu de cas qu’on commençait d’en
faire, fut le dégoût delà qualité de marchand que prit la noblesse
de ce temps-là pour s’accommoder à la vanité et au caprice du
siècle qui commença de la traiter de vile et de roturière. Le
mépris que l’orgueil public en faisait depuis quelques années,
jusqu’à porter nos gentilshommes à ne la prendre plus si faci­
lement ni si souvent qu’ils avaient accoutumé de faire, obligea
nos habitants à ne différer pas davantage de recourir à l’autorité
du souverain pour tâcher d’étouffer ce mépris dans sa naissance,
sans attendre qu’il fit un plus grand progrès dans Marseille ».
L’intervention royale arrêta-t-elle ce commencement de
discrédit jeté sur le commerce ou plutôt les traditions du moyen
âge restaient-elles encore bien vivantes à Marseille? En tout
cas rien ne peut mieux montrer le grand rôle de la noblesse
commerçante dans le port provençal à la lin du xvie siècle que
l’histoire des compagnies du corail. On y verra de vieilles
familles soutenir leur fortune et l’accroître par le négoce, des
roturiers devenus nobles par la fortune ne pas renoncer aux
entreprises qui les ont enrichis.
Les actes des notaires ne mentionnent que quatre des premiers
associés de Thomas Lenche. Deux étaient des roturiers, le
patron Jean Mouan ou Muan, bourgeois cossu, troisième consul
de la ville en 1554, et le patron Carlin Deydier que la tradition
adjoignit plus tard à Lenche comme fondateur du bastion. Son
rôle paraît cependant n’avoir été que tout secondaire.
Les deux autres principaux associés, Pierre Bausset et Jean
Riqueti, négociants des plus notables de la ville, appartenaient
en même temps à la noblesse. La particule, devenue d’un usage
courant au xvne siècle pour désigner les nobles, ne l’était pas au
moyen âge ni même pendant la plus grande partie du xvie siècle.
Pierre Bausset pouvait faire remonter authentiquement au
xnc siècle la noblesse de sa famille. Un de ses ancêtres, Jean
Bausset, capitaine de la galère royale de Marseille, avait été
pourvu par le roi René, en 1437, de l’office de secrétaire ordi­
naire en récompense de ses services. Son fils, Jean II, qui oble-

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

21

liait en même temps la survivance de cet office, accompagna ce
prince à Naples en 1442 à la tête de quarante-cinq arbalétriers
qu’il avait soudoyés et se distingua dans celle malheureuse
expédition. Ces hommes de guerre avaient été sans doute en
même temps des négociants. En tout cas, Pierre Dausset, sei­
gneur de Roquefort, qualifié de marchand dans tous les actes,
ne fut pas autre chose. Troisième consul de Marseille en 1537, il
obtint le second chaperon en 1560. Par la grosse fortune qu’il
acquit, il devait accroître l'influence de sa maison, éteinte avant
le milieu du xvme siècle.
Jean Riqueti, associé de Lenche et Bausset, n’est autre que le
fondateur de la puissance de la famille des Mirabeau, illustrée
par ses derniers représentants dans la seconde moitié du
xvme siècle. Son nom, orthographié diversement dans les docu­
ments du xvie siècle, est écrit Richetti dans les registres des
compagnies du corail. Honoré, son père, était venu de Digne
s’établir à Marseille dans les premières années du xvic siècle. Sa
famille passait depuis longtemps pour noble. Une enquête faite
en 1584 prouva que les Riqueti,établis d’abord à Seyne-les-Alpes,
appartenaient à la noblesse au xive siècle et put faire remonter
authentiquement la généalogie jusqu’à Pierre Riquet, consul de
Seyne en 1346. Mais la famille n’était pas riche ou ne l’était
plus car Honoré Riqueti vint évidemment à Marseille pour tenter
la fortune dans le négoce. Un acte de notaire de 1517, tout en
le qualifiant de noble, le montre faisant une association pour le
commerce rompue en 1521 (1). Quanta Jean Riqueti tous les
documents du x\T siècle, actes notariés ou autres, le qualifient
de marchand.
Cette désignation indignait plus tard YAmi des hommes et son
fils le grand orateur. Les Mirabeau eurent la faiblesse, commune
alors, de prétendre à une origine illustre et voulurent la prouver
en établissant leur généalogie. Il ne manquait pas, sous l’ancien
régime, de généalogistes complaisants, capables, moyennant
finance, de vieillir la noblesse des parvenus cl de les rattacher à
(1) V. Actes du notaire Jean Sicolle, 4 juillet 1517, fol, 2(&gt;o v°, 270 v° (étude
Lamotte).

�22
PAUL MASSON
d’illustres familles. C’est dans cette catégorie qu’il faut ranger
Jean-Baptiste l’Hermite de Soliers, dit Tristan, l’auteur de la
Toscane française (1661) et l’abbé Robert de Briançon qui publia,
en 1693, son ouvrage sur la noblesse provençale dédié au mar­
quis de Mirabeau (1). Les révolutions ayant amené beaucoup
d’Italiens de grandes familles en Provence, on aimait particu­
lièrement à se trouver pour ancêtre quelque banni fameux,
guelfe ou gibelin. C’est ainsi que, grâce à l’Hermite de Soliers et
à Robert de Briançon, les Riqueti devinrent des descendants des
Arrighetti, nobles florentins expulsés en 1267 par le parti guelfe
triomphant, qui contractèrent aussitôt en Provence une alliance
princière. Comment le descendant de tels hommes aurait-il pu
tomber au rang de marchand au xvie siècle? Aussi, les Mirabeau,
l’orateur et son père, s’évertuaient-ils à prouver qu’il y avait eu
erreur dans les pièces de l’enquête du xviü siècle qui qualifiaient
leur ancêtre Jean Riqueti de marchand.
Pourtant Riqueti, d’une noblesse bien plus obscure que celle
de son associé Bausset, ne possédant aucun fief, méritait ce nom
beaucoup plus que lui s’il était possible. Il fut non seulement
l’un des fondateurs de la compagnie du corail, mais il devait
survivre à tous les associés de la première heure, durer, à quel­
ques années près, autant que la compagnie elle-même. Pendant
sa très longue existence, devenu seigneur riche et puissant, il
ne cessa d’être le plus actif des membres de la société avec les
Lenclie; il en fut même le chef pendant les dernières années de
sa vie. Plus tard les Mirabeau reconnaissaient bien qu’ils devaient
beaucoup à cet ancêtre, fondateur de la grandeur de leur famille
en Provence. Ils n’auraient pas dû oublier que leur fortune leur
étaient venue exclusivement par le commerce, par l’initiative et
le long labeur d’un des grands marchands du xvie siècle.
Riqueti était déjà riche et très bien posé vers 1555. En 1562 il
allait être élu premier consul de Marseille alors que cette dignité
était réservée aux genlilhommes. Il se distingua brillamment
dans sa charge. La ville était menacée de la famine ; avec ses
(1) L’état de la Provence dans sa noblesse, parM. l’abbé R. D. B. Paris, 1693,
3 ia-12.

�23
deux collègues il avança mille écus d'or saus intérêts pour faire
des approvisionnements. Il s’occupa en même temps de mettre
Marseille en état de défense contre les huguenots du Languedoc
qui envahissaient la Provence ; mais, d’autre part, il lit tous
ses efforts pour soustraire les huguenots de la ville aux exécu­
tions populaires. Les passions étaient si fortes qu’il ne put
empêcher, au péril même de sa vie, l’un d’eux d’être massacré
presque sous ses yeux. C’est couvert d’un nouveau prestige, qu’il
épousa Marguerite de Glandevès et s’allia ainsi aux plus nobles
familles de Provence. En 1571 il est inscrit parmi les citoyens les
plus imposés de la ville avec une taxe de deux cents écus.
On ne connaît pas les noms des autres associés de la Com­
pagnie Lenche et on ne sait rien de plus sur son origine. Mais
cela suffit pour la distinguer, dès le début, des nombreuses
sociétés qui se formaient à Marseille et se rompaient souvent
peu de temps après, lorsqu’elles avaient atteint le but immédiat
qu’elles se proposaient. La fondation du Bastion de France
n’apparaît plus comme une initiative isolée et quelque peu
fortuite de deux obscurs Marseillais, Lenche et Didier, mais
comme l’entreprise mûrement concertée et soigneusement orga­
nisée, approuvée et soutenue par le roi, d’une société composée
de plusieurs des plus notables négociants de la cité.
On ne connaît pas davantage les opérations de la Compagnie
pendant les dix premières années de son existence, mais il est
certain qu’elles réussirent pleinement. Le seul acte qui les
concerne est une permission donnée au nom du gouverneur de
Provence, le comte de Tende, à Pierre Bausset et Thomas,
Lenche de faire porter en Barbarie la quantité de foin,
d’étoupes et de cotonine nécessaire pour radouber les bâtiments
employés à la pêche. Les sociétés entre négociants marseillais
n’étaient pas, en général, conclues à long terme. Plus tard, le
contrat d’association des compagnies du corail fut renouvelé,
tantôt pour trois, tantôt pour cinq ans. Il est donc probable que
notre première compagnie avait été plusieurs fois remaniée déjà
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Arch. municip. Reg. des délibérations, 1570-1574, fol. 182.

�24
PAUL MASSON
avant le mois de septembre 1564 qui fut le terme de l’un des
contrats. Elle avait, sans doute, des difficultés avec les
officiers de l’amirauté, car elle dut, à plusieurs reprises,
en 1563, en 1568, faire renouveler les permissions qu’elle avait
obtenues de faire la pêche et de charger sur ses bâtiments tout
ce qui lui serait nécessaire (1).
C’est à partir de ce renouvellement de 1564 qu’on sait pour la
première fois le nombre et le nom des participants; dès lors, et
sans interruption, la vie des compagnies de corail nous est
connue dans ses détails.
La société, qui s’intitule sur ses registres : La nostra compagnia délia pesca da coralli da Bnona, comptait onze participants
qui possédaient en tout 25 parts, carats ou quirats, dont voici la
répartition :
Patron Thomas Lenclie............................
M. Jean Richetti...........................................
M. Pierre Albertas, seigneur de SainlChamas......................................................
Patron Pierre deBattista............................
Patron Jean Muante (Mouan)....................
M. Joseph de la Seta....................................
M. Pierre Bausset.........................................
M. Jean Daysac, seigneur de Venelles....
Patron Carlin Dedier..................................
M. Jean Vernet . . •...................................
M. Jacques Moustier,..................................

6 carats
3 1/6
2 1/2
2
2
1
4
21/3
1
1/2
1/2
25 carats

L’épillièle de patron accolée au nom de Lenclie devenu gros
négociant rappelait ses modestes débuts de capitaine marin.
Jean Mouan, Carlin Didier, s’étaient créé une belle situation;
Pierre de Baptiste, Corse comme Lenclie, plus récemment fixé à
(1) Voir les lettres patentes du 12 octobre 1563 et du 23 juin 1568. Arch. du
Parlement (Aix, Palais de Justice), 13., 3328, fol. 1044 ; 3331, fol. 345.

�25
Marseille, venait d’obtenir ses lettres de naturalité et de ciladinage en 1559 (1).
Quant aux autres associés dont le nom était précédé du titre
de monsieur, ils appartenaient à la noblesse ou à la bonne bour­
geoisie. Pierre Albertas, l’iin des gentilshommes les plus mar­
quants de Marseille, était plus en vue que Pierre Bausset. Les
généalogistes faisaient venir sa famille d’Italie à Apt au
xive siècle (2) et son grand-père était passé d’Apt à Marseille vers
la fin du xve siècle. Son père avait rempli avec distinction les
fonctions de premier consul; Pierre lui-même avait été honoré
de la même charge en 1543 et devait l’être de nouveau en 1566.
Seigneur de Ners et de Picliaury (3), il venait d’acquérir d’un de
ses parents la seigneurie de Gémenos au prix de 20.400 écus d'or
au soleil et il achetait en 1563 celle de Sainl-Chamas (4). Son
rang et sa fortune ne l’empêchèrent pas de rester jusqu’à sa mort
l’un des membres les plus agissants des compagnies du corail,
ainsi qu’en témoignent leurs registres.
Il allait bientôt s’associer pour la curieuse entreprise de l’écar­
late avec noble Jean Daysac, seigneur de Venelles, qui devait
prouver son initiative hardie en essayant d’implanter en Pro­
vence plusieurs industries nouvelles. Daysac, troisième consul
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, registre Vulpes et Lepus, fol. 109.
(2) Nostradamus (Hist. de Provence, p. 420), rapporte que, de son temps,
on lisait à Apt sur la maison construite par le premier des Albertas l’inscrip­
tion suivante : Antonius Albertassiensis, natione Italus Albcnsis ex nobilibus Albertassiis montis Lupi dominis ortus bas aedes erexit primusque
Albertassiam gentem ab Italia in Provinciam traduxit anno MCCCLX. —
L’étymologie fantaisiste montre que les Albertas avaient voulu, suivant le
travers de l’époque, se rattacher à la vieille noblesse italienne.
(3) Ners et Pichauris, ancienne seigneurie, dépendant autrefois de la
paroisse de Pej’pin, canton de Roquevaire, arrondissement de Marseille. Les
ruines du château de Ners, connues sous le nom de Casteou Viei, dominent
la route de Marseille à Saint-Savournin, à 17 kilomèires de la ville. Ce châ­
teau, bâti dans une gorge, au milieu des bois, par les évêques de Marseille,
assurait le paiement d’un péage. Pichauris, à quelques kilomètres plus loin,
dans un vallon, n’est plus qu’une ferme.
(4) Voir les registres de la Cour des Comptes (Arcli. des B.-du-It.). B. 1001,
1287. — Il avait acquis, en commun avec Pierre Bausset, son associé de la
compagnie, le château de Roquefort, appartenant à l’Évêché de Marseille, et les
lettres patentes du 13 avril 1570 leur confirment la « haute moyenne et basse
mère impère et simple juridiction » de leur seigneurie. Arch. du Parlement
(Aix), B. 3332, fol 23.

�26
PAUL MASSON
de Marseille en 1557, acquéreur de la seigneurie d’Istres en
1567 (1), devait être élu second consul en 1575.
La famille délia Seta, originaire de Pise, s’il faut en croire les
lettres de naturalité de 1557 (2), était venue s’établir à Marseille
au début du xvi° siècle. Joseph, qualifié d’écuyer et seigneur de
Nans, représentait à Marseille la confrérie établie à Naples pour
le rachat des captifs en Barbarie. Sa noblesse ne l’empêchait
pas non plus d’être mêlé très activement à de nombreuses
affaires commerciales, ainsi qu’en témoignent les registres des
notaires. Deuxième consul de Marseille en 1567, il s’était signalé
en présentant à Charles IX d’énergiques doléances contre les
prétentions des ofliciers de l’amirauté. Enfin, les familles des
Vernet et des Moustier fournirent des consuls à leur cité;
Jacques Moustier allait obtenir lui-même le second chaperon
en 1572.
Ainsi, en 1564, la Compagnie du corail apparaît puissamment
constituée et recrutée parmi l’élite du commerce marseillais. On
en trouve une autre preuve en consultant la liste des juges du
commerce, ou juges consuls, choisis au nombre de deux chaque
année, toujours parmi les négociants les plus réputés, souvent
même parmi les anciens consuls de la ville. On y relève les
noms suivants d’associés de la Compagnie : Pierre Albertas
(1548), Jehan Daisac (1561), Joseph de la Seda (1563), Jehan
Daisac (1565), Jehan Riqueti (1567), Pierre Albertas (1568),
Joseph de la Seda (Sepeta) sieur de Nans et Sébastien Cabre,
sieur de Roquevaire (1569), Pierre Bausset, sieur de Roquefort
(1571), Jehan Riqueti, sieur de Mirabeau (1572). Dans ce second
exercice Riqueti se signala encore par un curieux conflit avec les
consuls au sujet de la possession d’une grande salle de l’hôtel de
ville qui servait de prétoire à la juridiction consulaire (3).
L’influence et les relations de famille des principaux associés
(1) Iteg. du Parlement. B., 3331, fol. 172 v".
(2; Registre Milvus, fol. 151 v“. Le nom est écrit de la Seta, délia Seta, de la
Cetta, de la Sèile.
(3) Léon Magnan. Histoire des juges consuls et du Tribunal de Commerce
de Marseille, p. 74-77.

�27
ne durent pas peu contribuer aux succès de la Compagnie.
Ceux-ci furent des plus brillants.
Thomas Lenclie, l’ancien patron corse devenu l’un des plus
riches négociants de la ville, élu second consul de Marseille
en même temps que son associé Pierre Albertas obtenait
la premier chaperon, put l’année suivante contracter une
alliance avec l’une des plus illustres familles de Provence. En
1565 il maria sa fille Désirée à Jean-Baptiste Forbin, sieur de la
Motte, chef de la branche des Forbin, seigneurs de Gardanne (1)
petit-neveu de Palamède le Grand et arrière petit-fils de ce
Jean Forbin qui pratiquait au xvc siècle la pêche au corail en
Sardaigne. J.-B. Forbin allait remplir en 1574 les fonctions de
premier consul de Marseille. Cette alliance devait rehausser
encore le prestige de la Compagnie. L’année suivante Lenche
logeait chez lui l’ambassadeur du sultan Hadji Morat et, par
l’entremise de son hôte, il obtenait d’être dispensé d’obéir aux
récentes ordonnances en démolissant une arcade qui touchait
sa maison (2).
Thomas Lenche ne jouit pas longtemps des succès qui cou­
ronnaient brillamment sa carrière; il mourut, en effet, sans
doute à un âge peu avancé en 1568. L’année suivante disparais­
sait un de ses associés de la première heure, Jean Mouan. La
Compagnie avait fourni pour les obsèques de son chef vingt-cinq
torches ou cierges (intorce) du prix de 33 livres. Elle lit les
mêmes frais pour Jean Mouan et, dès lors, dans les registres de
comptabilité, la dépense de vingt-cinq intorce annonça, régu­
lièrement la disparition d’un des associés.
La mort de Lenche et de Mouan n’amena pas de changement
important dans la société qui avait été renouvelée au bout de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir dans le registre 5 des Insinuations de la Sénéchaussée de Marseille
(Arch. dép. des B.-du-Rh.; fol. 156-158), le contrat de mariage, daté du
29 juillet 1565, de damoyselle Désirée Lenche et Jehan-Baptiste Forbin. Lenche
constitue « en doct et pour douaire » de sa fille la somme de 24.000 livres
tournois que Forbin confesse avoir reçues en présence du notaire Gaspard
Boyer, en 1632 écus pistoles et le reste en testons. En outre, Lenche donne
« en augment dudict douaire », les bagues, joyaux d’or, d’argent, perles et
vêtements quelconques appartenant à sa fille.
(1) Lettres du 22 octobre 1567. Arch. du Parlement, B, 33 31, fol. 170.

�28
PAUL MASSON
trois ans et pour le même terme en 1567. Elle ne comptait plus
que 24 carals au lieu de 25, Jean Daysac n’ayant gardé que
1 carat 1/3. Les héritiers de Lenche et de Mouan avaient conservé
leurs parts dans l’a; soeiation. Les premiers avaient pourtant
vendu un carat à un nouveau venu, «maître» Bastian Cabre qui
appartenait aussi à l’aristocratie marseillaise. Le grand-père,
habitant d’Aubagne, déjà qualifié de noble,y était mort en 1507 et
ses trois fils étaient venus s’établir à Marseille. Bastian ou Sébas­
tien Cabre avait été second consul en 1559 et en 1561 ; il était
devenu en 1563 seigneur de Roquevaire. Ses entreprises commer­
ciales continuèrent d’accroître sa fortune, si bien qu’il put faire
contracter à ses deux filles, Isabelle et Marquise, deux’superbes
mariages, l’un avec liant et puissant seigneur Jean de Castellane,
l’autre avec un membre de la branche marseillaise desDoria (1).
L’un de ses fils, Joseph, était élu premier consul en 1570; l’autre,
Louis, devait le devenir beaucoup plus tard en 1602. L’adhésion
du seigneur de Roquevaire donnait donc encore un surcroît
d’influence à la Compagnie.
Le renouvellement de 1570 ramena le chiffre des carats à
25 par l’attribution d’un carat à Jean-Augustin Catachiollo ou
Cataclioli. Celui-ci renforçait l’élément corse dans la compagnie ;
natif de Bonifacio, il venait de recevoir ses lettres de naturalité
en 1567.
J.-B. Forbin, gendre de Lenche, était devenu l’un des associés
de la Compagnie. C’est l’exemple le plus illustre de noble
(1) Branche fondée par Lazare Doria, établi à Marseille du temps du roi
René, dont son cousin et associé était conseiller et chambellan. Il était allié à la
puissante famille des Vento, d’origine génoise aussi, cjui donna des consuls à
Marseille au xv« siècle. Son fils Biaise, noble et négociant comme lui, fut le
plus illustre des Doria de Provence. Intimement mêlé à la vie de la cité, il est
peut-être le seul citoyen de Marseille, en dehors de Casaulx, qui ait été
investi trois fois des fonctions de premier consul, en 1517, 1533, 1547. Marié à
Marguerite Forbin, fille du seigneur de Gardanne, il était ainsi apparenté à
J.-B. Forbin, le mari de Désirée Lenche. Il était, de plus, lié avec plusieurs
des principaux membres de la Compagnie et, la même année 1567, il tient sur
les fonts baptismaux Honoré, le fils aîné de Jean Riqueti, et la fille du capi­
taine Nicolas Bausset. Cest son septième enfant, Gaspard Doria, qui épouse
en 1584 Marquise de Cabre, — Labande. Les Doria cle France. Paris, Picard, 1899
p. 80 et suiv,

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

commerçant que nous offre Marseille au xvi° siècle. Plus encore
que les Alberlas les Forbin appartenaient à la hante noblesse
provençale. C’étaient bien des gentilshommes d’épée. Pourtant ce
terme n’a pas grand sens ici. Au xv°, au xvie siècle, de nombreux
Forbin manient l’épée à l’occasion, mais ce sont surtout à la fois
des ruraux et des commerçants. Charles deRibbedans son inté­
ressant ouvrage sur la Société provençale au moyen âge, nous les
a présentés à diverses reprises comme des types de gentils­
hommes provençaux campagnards. Jean Forbin, le père du
fameux Palamède, grand armateur, que nous avons vu entre­
prendre la pêche du corail, représente bien sous ses différents
aspects le noble marseillais et provençal de la fin du moyen âge.
Propriétaire soigneux, en même temps que possesseur de navires,
il laisse à sa femme la jouissance de ses biens et stipule spéciale­
ment dans son testament (1453) qu’elle gardera ses porcs et ses
truies. Il n’était pas moins ardent à guerroyer quand il le
fallait. Au lendemain de l’incendie de Marseille par les Aragonais
en 1423, il avait lancé ses navires contre la flotte d’Alphonse
d’Aragon. Une autre fois que ce roi bloquait Marseille par mer
il coula son vaisseau pour fermer l’entrée du port à la flotte
ennemie. Il pourvoit la ville d’artillerie pour la défendre d’une
attaque; il fait construire la vieille tour Saint-Jean, encore
debout, qui lui coûte 2.000 florins d’or.
Ainsi ces multiples exemples prouvent bien que, jusqu’à la fin
du xvie siècle, la noblesse provençale conserva une physionomie
spéciale. C’est une noblesse qui travaille, toute différente de ces
seigneurs de la cour des derniers Valois, entièrement oisifs en
dehors des guerres, dépensant leurs revenus sans compter et se
ruinant. Bernard Palissy, l’infatigable travailleur, plein de
dédain pour ces courtisans, « mangeant leurs revenus en bra­
vades, despenses superflues, tant en acoustremens qu’aullres
choses»,aurait trouvé en Provence un spectacle moins attristant.
Dans le règlement de la succession de Thomas Lenche,
J.-B. Forbin n’avait gardé que trois carats au nom de sa femme
Désirée Lenche. Deux avaient été cédés par lui à Antoine Lenche,
frère cadet de Thomas. Celui-ci, venu peut-être plus tard à Mar7 Wl v o a

�PAUL MASSON
30
seille, n’avait obtenu ses lettres de naturalité qu’en 1568. Est-ce
parce qu’il les avait sollicitées seulement au moment de rem­
placer son frère à la tète de la compagnie? Il en avait pris, en
effet, la direction et devait porter à la fois à leur apogée sa pros­
périté et celle de sa famille (1).
L’association renouvelée pour cinq ans, en 1570, comprit
exactement les mêmes participants et le même nombre de
25 carats; Jean Vernet, Jacques Moustier et Carlin Deydicr,
successivement décédés, furent remplacés par leurs héritiers.
Antoine Lenclie avait débuté par un coup de maître. Il avait
fait un voyage à la cour en 1570. Son but était, sans doute, de
s’assurer d’une manière générale la faveur des conseillers
influents du roi, mais, plus particulièrement, d’obtenir que des
ordres fussent envoyés à notre ambassadeur, à Constantinople,
pour faire réussir la négociation que tentait la compagnie auprès
de la Porte. Le moment semblait favorable ; Claude du Bourg
venait de renouveler les Capitulations en octobre 1569. Ce qu’il y a
de certain c’est qu’un envoyé de la compagnie réussit à obtenir un
commandement du Grand Seigneur qui consolidait sa position
sur la côte barbaresque. Voici la traduction de cet important
document, par Honoré Sulïïn, interprète du roi à Marseille en
langue turquesque et arabesque. Elle figure à la suite du texte
arabe dans l’un des registres des insinuations de l’amirauté de
Marseille :
« Au valeureux seigneur des seigneurs, clément et magnanime,
vertueux et suprême, rempli de tout honneur et félicité, à lui
conçue par la grâce de la divine providence, au suffisant roi de
Algiers Jafer, la félicité duquel soit perpétuelle, et autre vertueux,
digne de tout honneur et gloire, lecadi de Algiers et à mes très
chers capitaines volontaires, que leur force soit augmentée, que
vous étant arrivé mon très haut et sublime commandement, vous
sera pour avis que Marce carèsetla Cale etboume, les trois baslions ensemble, compris le gouvernement de l’escale et trafic de

(1) Lettres portant provision de l'office de maître des ports en la ville de
Toulon pour Antoine Lenclie, de Marseille, 15 mai 1575. Arch. du Parlement,
il» 3332, fol. 1197.

�31
Bône, le tout concédé par mon liaul el sublime commandement à
Anthoine Linchou età ses participants, marchands de Marseille,
ce que auraient envoyé ici leur homme à ma haute porte, afin que
ne leur fût fait aucun trouble par les capitaines des galères, ni à
leurs personnes et facultés, nous ayant requis de n’être molestés,
ayant fait commandement ou commandé que, à l’arrivée démon
sacré commandement, vous soit enjoint que, toutainsi comme de
ancienneté et par à devant, en payant par chacune année ce que
est de coutume, de les laisser jouir de ladite escale et bastions et
que, tout ainsi que a été à devant, les laisser faire leur marche et
contracter, acheter et vendre parmi les Arabes, et leur être per­
mis de prendre pour leurs alimens, nécessaires pour leur entre­
tien, sans contrevenir à mon sublime commandement, que ne
leur soit donné aucun trouble ni empêchement par les capitaines
de mer, ni permettre que leur soit fait aucune difficulté, que après
la vue de ce mien haut et sublime commandement soit remis
en leurs mains, ainsi sachiez et prêterez foi à mon sacré signe
daté du commencement de la lune deregeb, année de leur pro­
phète 980, qui est du nôtre le premier de la lune du mois d’octobre
1572, à l’impériale résidence de Constantinople, traduit par moi
interprète de Sa Majesté, par la commission à moi donnée par
monsieur le lieutenant de l’amirauté. » Honoré S urfin , inter­
prète fl).
Ainsi le privilège de la pêche du corail et la possession de
ce qu’on allait bientôt appeler les « Concessions d’Afrique »
étaient dès lors assurés à la compagnie marseillaise, à la fois par
la volonté des Algériens et par la haute autorité du sultan, en
même temps que par la faveur royale. Chose curieuse, elle en
jouissait paisiblement depuis plus de vingt ans, et c’est au
moment où il semblait que sa situation fût affermie qu’elle allait
être attaquée. En effet l’éclat de ses succès et l’appât de ses
bénéfices allaient lui susciter, à Marseille même, d’ardents rivaux
et ouvrir pour elle une ère de difficultés.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Iteg. des Insinuations, 1555-1620, fol. 257-58. Arch. des IJouclies-du
Rhône. — Cf. le commandement de 1582, publié à l’appendice.

�PAUL MASSON

CHAPITRE II
LA COMPAGNIE DU CORAIL ET SES VICISSITUDES

(1580-1602)

A partir de 1580, la prospérité delà compagnie lut menacée
par une succession de calamités, de circonstances adverses, de
luîtes à soutenir contre des adversaires. Elle résista à tout pour­
tant et se fût maintenue jusqu’au xvne siècle, si, brochant sur le
tout, la discorde ne s’était pas mise entre les associés et n’avait
fini par amener la dissolution de leur association au début
même du nouveau siècle.
En 1580 elle était engagée depuis plusieurs années déjà dans
une lutte difficile dont on ne pouvait pas prévoir l’issue. Au
moment de son renouvellement, en 1575 (1), Henri III avait de
nouveau confirmé, par ses lettres patentes du 13 décembre 1574,
les privilèges accordés en 1553 (2). Pourtant, en 1577, arrivait à
Constantinople le négociant J.-B. de Nicolle, chef d’une compa­
gnie rivale qui s’était formée à Marseille pour supplanter celle de
Lenche. La longue querelle qui s’éleva prouve bien que les privi­
lèges ou permissions accordés par le vice-roi d’Alger, le roi de
France et le Grand Seigneur, équivalaient à un monopole de fait,
bien que le mot n’eût pas été prononcé, et étaient considérés
comme tels par Lenche et ses associés.
Nicolle arrivait chargé d’une lettre du roi pour son ambassa­
deur, Gilles de Noailles, abbé de l’isle, par laquelle S. M. lui
commandait « d’assister ledit Nicole de conseils et de toutes
autres choses qu’il pourrait.... et de seconder la volonté que
(1) La compagnie de 1575 compta 26 carats Par suite du désistement de
Jean Daysac et des héritiers de J. Vernet il y eut 2 carats 5/6 disponibles.
Jean Itiqueti, prenant 2/6, porta sa part à i! carats 1 2 ; les héritiers de
J. Moustier prirent 1/2 carat, et Antoine Lenche, doublant sa participation, eut
ainsi 1 carats. Voir, à l’appendice, pièce n"l.
(2) Arch. des B.-du-lth. Andrautù.v-Rcg. des Insinuations, fol. 382-86.

�����33
S. M. a d’aider ceux de ses sujets qui se veulent évertuer à faire
chose profitante au public comme sera l’entreprise dudit Nicole
et ses associés ». Nicolle obtint du G. S. tout ce qu’il désirait ; il
était en train de faire rédiger les commandements qui lui étaient
nécessaires quand on apprit l’arrivée à Constantinople, sur les
galères d’Alger, d’un Corse, parent d’Antoine Lenche. L’agent
du roi, Juyé, qui faisait l’intérim de l’ambassade, avait cru
devoir se plaindre à la cour des procédés de Nicolle. Celui-ci avait
réintroduit la coutume, qui « avait été quasi du tout levée avec
beaucoup d’honneur et réputation pour S. M. et grand soula­
gement de ses sujets », de faire des présents à la Porte. Cependant
Nicolle avait pour lui les ordres du roi ; Juyé le soutint et
demanda au grand vizir de n’ajouter aucune créance à ce que
pourrait lui dire le Corse envoyé de Lenche (1578) ».
La nouvelle compagnie obtint donc les commandements
qu’elle sollicitait et, bientôt après, des lettres-patentes d’Henri III
en date du 2 mai 1579, qui assuraient son complet triomphe.
« Nous aurions ci devant écrit au Grand Seigneur en faveur et
recommandation de notre cher et bien amé Jehan Baptiste de
Nicolle et ses associés de notre ville de Marseille, afin de leur
permettre la pêche du corail es mers îles et côte de Barbarie
ensemble le libre négoce et trafic des marchandises non prohi­
bées ce que le Grand Seigneur leur aurait libéralement concédé
en notre contemplation, outre ce gratifié ledit Nicolle, pour son
particulier et des siens, pour la pêche du corail et trafic d’un
lieu appelé Massacarès, audit pays de Barbarie, ains les édifices
et bâtiments que tenaient ci devant aucuns marchands gene­
vois.....sur quoi icelui de Nicolle, pour la plus grande sûreté et
afin de ôter toute occasion de révoquer notre intention en doute,
pour ce regard nous a très humblement supplié et requis vouloir
le tout autoriser par nos lettres à ce convenables et, d’autant que
le fait est de soi recommandable pour le bien et utilité qu’il en
peut revenir au public, aussi égard aux services par nous reçus
dudit de Nicolle, en deux voyages qu’il a fait devers ledit Grand
Seigneur où nous lui avions donné charge de quelque affaire
concernant notre service, dont il se serait bien et fidèlement
LES COMPAGNIES DU COIÎAIL

!(

�PAUL MASSON
34
acquitté à notre contentement et désir. A ces causes et autres à
ce nous mouvant, agréons le susdit pouvoir concession et
octroi par lui obtenu dudit Grand Seigneur..... le don desdits
lieux et édifices de Massacarès pour ladite pêche du corail
et trafic des marchands (1) ». Ces lettres avaient été enregis­
trées sans difficulté par le lieutenant général de l’amirauté de
Marseille qui avait rendu une ordonnance en conséquence le
14 juillet 1579.
Nicolle avait fait auparavant deux fois le voyage de Constanti­
nople pour le service du roi ; la cour devait souvent,dans la suite,
employer dans ses négociations des Marseillais, intermédiaires
à la fois commodes, avisés, et peu compromettants. Ce fut aussi
dans les traditions du gouvernement de savoir récompenser de
pareils services sans faire rien débourser au Trésor. Comme il
convenait les privilèges semblaient accordée à Nicolle en vue du
bien public : il s’agissait de remplacer à Massacarès des Génois
qui, sans doute, avaient disparu depuis longtemps pour céder la
place à la première compagnie marseillaise. De celle-ci il n’était
fait aucune mention ; ce qui laisse supposer que Nicolle et ses
associés avaient obtenu leurs lettres par surprise. Cependant, ils
étaient trop avisés pour avoir songé qu’elle s’inclinerait sans
rien dire devant les faits accomplis. Ils avaient fait insérer dans
les lettres-patentes des défenses très expresses de les molester, et
en même temps l’interdiction à toute cour et juridiction de s’oc­
cuper des procès et débats qui pourraient intervenir, lesquels
étaient évoqués au conseil du roi.
Allait-on voir deux compagnies marseillaises établies côte à
côte en Barbarie? Lenclie et ces associés firent un puissant effort
pour rester en possession de leur monopole et parurent d’abord
l’emporter. En 1580 l’ambassadeur Germigny vil arriver à Cons­
tantinople, sur une galiote d’Alger, le capitaine Salvety l’un des
principaux officiers de la compagnie Lenclie en Afrique. Il
apportait une recommandation du roi pour le grand-vizir en
faveur de cette compagnie, en même temps qu’un arrêt du conseil

(1) Registre des Insinuations de l’Amirauté, 1555-1620, fol. 477-479.

�35
rendu sur celle affaire. Germigny présenta les lettres du roi au
capitan pacha qui lui donna une réponse favorable. Tout parais­
sait remis en l’état quand la cour se dégagea une seconde Ibis ;
l’ambassadeur reçut d’autres lettres du roi à Sa Haulesse en
faveur de la nouvelle compagnie, portant révocation des précé­
dentes et de l’arrêt. C’est là un exemple du gâchis dans lequel
était tombé le gouvernement de la F rance pendant ce triste règne
de Henri III.
Sagement, Gennigny ne tint pas compte des dernières lettres
reçues et attendit de nouveaux ordres avant d’agir. Comme il le
disait, il serait dangereux de solliciter toujours de la Porte des
commandements contradictoires, « de quoi le Grand Seigneur
et ses ministres se moqueraient et irriteraient comme ils ont
fait ci-devant, au blâme et mépris de la nation. »
En attendant il faisait ressortir que le capitan pacha, Euldj-Ali,
était tout à fait favorable à Lenche. C’était lui qui, étant vice-roi
d’Alger, avait « baillé audit Lencio la Cala de Massacarère » et il
écrivait lui-même au roi que « difficilement autre que Lencio et
ladite ancienne compagnie en pourrait jouir et tirer profit. »
Ces désordres semblent avoir rendu confiance aux Génois
expulsés par les Français ; ils négocièrent aussi de leur côté.
Dans une instruction, en date du 5 septembre 1580, remise à son
secrétaire Berthier, qu’il envoyait au roi, Germigny faisait, en
effet, ressortir qu’il avait tenu à obtenir un commandement du
Grand Seigneur en faveur de l’ancienne compagnie, à cause de
« la pratique que les Génevois ont à cette Porte pour composer
avec le nouveau vice-roi d’Algiers de la pèche du corail et faire
avoir copalte (la ferme) d’icelui à la Cale de Massacarère, de
laquelle jouissent à présent les sujets du roi... seulement pour
conserver les sujets de Sa Majesté en possession de ladite Cale
et empêcher qu’elle ne retournât en mains étrangères, jusqu’à ce
qu’il ait plu à Sa Majesté établir sur icelle, par arrêt de son
Conseil, un règlement entre les deux compagnies ancienne et nou­
velle. » (1). En 1582, l’ancienne compagnie obtenait un nouveau
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) V. Charrière . Négociations de la France dans le Levant. T. ni, p. 766-767
et 629-931, en note.

�3(3
PAUL MASSON
el très exprès commandement adressé au vice-roi d’Alger qui
lui confirmait solennellement le monopole de la pêche el la pos­
session de ses établissements (1).
Bientôt après, Lenclie et Nicolle trouvèrent un terrain d’entente.
En 1584, ils fondèrent ensemble, pour l’exploitation de la pèclie
sur les côtes de Tunis, une compagnie dont il sera question plus
loin. Mais celte association fut rompue en 1586 el les contesta­
tions reprirent. En 1588, en 1589, les registres de la Compagnie
Lenclie portent des dépenses faites au procès contre JeanBaptiste de Nicolle. En 1591, un certain Jean Zeddes (?) est à
Paris pour poursuivre les sollicitations au sujet de cette affaire
et reçoit 579 écus d’or de bonne monnaie pour sa peine. Les
appuis grandissants que les Lenclie et leurs associés avaient à
la Cour finirent par faire reconnaître la justice de leur cause.
Ils avaient eu à se débattre contre d’autres tracas. Le pre­
mier consul français établi à Alger, le capitaine marseillais
Maurice Sauron, qui avait enfin pu prendre possession de son
poste en 1581, réclama aussitôt de la compagnie du corail le
paiement des droits de consulat. Celle-ci voulut s’y soustraire,
Sauron le fit citer devant le Grand Prieur, gouverneur de Pro­
vence. Antoine Lenclie se rendit auprès de celui-ci à Salon, en
avril 1583, pour plaider sa cause (2). Suivant l’usage, il ne négli­
geait pas les présents ; on voit la compagnie dépenser en 1584
deux écus d’or pour l’acliat d’une monine (singe), cadeau destiné
à M. le Grand Prieur. Il en coûtait plus cher à la cour où le capi­
taine Bausset, député en 1584, avait dû promettre à divers sei­
gneurs 163 écus d’or de divers présents, dont 60 écus pour deux
vcinos (couvertures d’apparat) de taffetas à la Siollo (de Chio ?).
(1) Voir, à l'appendice, le texte de ce document que sa précision rend parti­
culièrement important.
(2) On trouve dans un des registres, Eu, 918, des chiffres intéressants sur les
dépenses de voyage d'alors : 20 avril 1583. Payé à sieur Antoine Lenclie pour
êlre allé à Salon parler à M. le Grand Prieur.... et premièrement a demeuré
quatre jours à ses dépens, 13 liv. 4 s.; ensemble pour louage d’un cheval)
quatre jours à 16 sols, se monte 61 sols et 21 sols pour dépenses de son servi­
teur ; monte le tout 17 livres 12 sols (5 écus 52 s.). — 18 avril 1583, pour louage
de neuf chevaux pour aller à Salon. .. assavoir 8 chevaux 3 jours et 1 cheval
4 jours, à 16 sols, 7 écus 28 sols.

�37
Il fallut transiger; la veuve de Sauron reçut, en 1585, la somme
de 650 écus pour paiement de tous les droits contestés. C’était
le commencement d’une longue et funeste querelle qui allait
faire des consuls et des compagnies du Bastion des adver­
saires déclarés, au grand détriment de l’influence française et des
intérêts du commerce. La dispute avait même commencé dès
les origines du consulat. C’est en 1564 que des lettres patentes de
Charles IX avaient créé ce poste en faveur du Marseillais
Bertolle. Le Conseil de ville de Marseille avait décidé aussitôt
d’engager un procès contre Bertolle par devant le Conseil privé
du roi. Thomas Lenche, deuxième consul de la ville cette
année-là, avait pris la parole à ce sujet dans rassemblée
municipale (1).
LES COMPAGNIES DU CORAIL

C’est pendant ces pénibles contestations que Marseille fut
désolée à plusieurs reprises par les plus terribles pestes qu’elle
eût endurées depuis longtemps. Le fléau l’avait souvent visitée
dans le cours du moyen âge, malgré les rigoureuses quarantaines
imposées aux navires aux Vieilles Inlirmeries, situées dans l’anse
des Catalans. Les relations avec le Levant, où les loyers d’infec­
tion existaient à l’état peimanent, créaient un continuel danger.
Or la vigilance était quelquefois endormie, les procédés de
désinfection pas toujours efficaces. Il arrivait aussi que des
navires revenaient de points contaminés du Levant sans passer
par les Infirmeries de Marseille et apportaient la contagion dans
quelque petit port de Provence ; tel fut le cas en 1580. Déjà,
en 1530, Marseille avait été affreusement ravagée pendant plu­
sieurs mois. Mais la peste de 1580 devait rester longtemps tris­
tement célèbre sous le nom de grande peste. Il fallut celle de 1720
pour en effacer le souvenir et cependant le désastre du
xvme siècle ne fut pas plus considérable.
Le mal fut introduit à Cannes par un navire de retour du
(1) Voir les lettres patentes abolissant, à la requête des Marseillais, l’office de
consul de la nation française à Alger en Barbarie, « comme inutille et non
nécessaire ». (Moulins, jauv. 1566. Registres du Parlement de Provence.
B, 3330, fol, 196 y”).

�PAUL MASSON
38
Levant. C’était ordinairement les marchandises qui étaient le
véhicule des dangereux microbes; il paraîtrait qu’une femme,
passagère du navire, apporta celte fois le fléau. Il désola d’abord
tout le voisinage et particulièrement la ville de Grasse où le
nombre des morts s’éleva, dit-on, à 6.000 environ. De là il se
répandit dans toute la Provence maritime. Signalé à Aix en
juillet 1580, il sévit treize mois sans discontinuer. Parlement,
Cour des Comptes, officiers du roi, s’étaient hâtés de déserter la
capitale. Les chaleurs d’un été accablant succédant à des pluies
de printemps excessives avaient aidé à la propagation du
fléau. Sa malignité était excessive et peu de malades frappés
pouvaient espérer échapper à la mort.
Marseille, atteinte dès le mois de février, fut la plus éprouvée.
Le nombre des morts atteignit 20.000, suivant le vieil historien
Bouche qui recueillit les récits de témoins survivants, de 30.C00
d’après Ruffi. C’était presque le dépeuplement pour une ville qui
ne devait pas atteindre alors 50.000 habitants. La mortalité avait
été aggravée par une terrible famine. Les gens d’Aix avaient, en
effet, retenu au passage les blés des villages avoisinants d’où le
port tirait sa subsistance ordinaire. « La plupart des pauvres
gens étaient contraints de brouter l’herbe et se servaient de
viandes si fort inusitées qu’ils semblaient plnlôt des fantômes
vivants que des hommes (1) ». Il faut signaler le dévouement de
plusieurs officiers municipaux qui n’abandonnèrent pas la ville.
Le second consul, d’Olières, l’assesseur, Jean Doria, furent
victimes de leur dévouement. Pierre d’Antelmi, lieutenant du
viguier, survécut et le conseil lui vota une récompense de
150 écus d’or au soleil. L’automne et l’hiver amenèrent une
accalmie et les habitants rentrèrent. Mais le jour de Pâques
suivant (26 mars 1581), le fléau se ralluma. Ce fut une panique
indescriptible. On s’écrasait à la fois sur les bateaux pour fuir
par mer et aux portes de la ville, devenues trop étroites, pour
gagner la campagne. C’est à peine s’il resta dans les murs deux
à trois mille personnes. Cette fois-ci le viguier et les consuls

(1) Ruffi, p. 352.

�39
donnèrent l’exemple du courage. La ville échappa à un autre
danger. Un jour, trente ou quarante galères d’Espagne, qui croi­
saient devant le golfe, faillirent entrer dans le port par surprise.
Profitant d’une bruine épaisse, elles passèrent entre le Châteaud’If et la côte sans être vues. Heureusement la forteresse de
Notre-Dame de la Garde les découvrit et tira deux coups de
canon pour donner l’alarme. La population, réfugiée dans le
terroir, accourut en armes jusqu’aux portes pour les garder et
les Espagnols s’éloignèrent.
La santé fut rétablie en 1582, mais la contagion reparut de
nouveau sur divers points, en 1586, notamment à Aix et à Mar­
seille, où elle dura du 15 novembre au mois de mai 1587. De
nouveau la ville fut abandonnée. La crédulité populaire attribua
la prolongation inusitée du lléau aux maléfices d’un faux ermite
qui avait parcouru le pays, sous prétexte de soigner les pesti­
férés et s’était d’abord attiré une grande vénération; le soi-disant
ermite, dont Bouche raconte la curieuse histoire, fut brûlé vif à
Aix en 1588.
On conçoit quel trouble de pareilles épidémies devaient
apporter dans le commerce. Chaque fois que Marseille était
contaminée les négociants transportaient le siège de leurs opé­
rations à Cassis, à La Ciotat ou à Toulon, suivant que l’un ou
l’autre de ces ports restait indemne. C’est ainsi qu’en 1580-81, la
compagnie du corail se servit de La Ciotat; un de scs membres,
Augustin Catacholi, y tenait la caisse et y dirigeait le char­
gement et le déchargement des navires. Au milieu de ces perturbutions, le fisc tenait à ne pas perdre ses droits : l’ordonnance
royale du 24 août 1581 avait stipulé que les marchandises
débarquées à Cassis, La Ciotat ou Toulon, y paieraient les
mêmes droits de la table de la mer auxquels elles auraient été
soumises à Marseille (1).
Malgré tout, la compagnie du corail continuait à pros­
pérer. Elle était bien à son apogée, semble-t-il, quand l’asso dation fut renouvelée en 1585 (2). Celle-ci avait été réduite à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Archives du Parlement, B., 3334, fol. 678.
(2) Voir, à l’appeudice, l'acte d’assossietté extrait des registres du notaire
Champorcin.

�PAUL MASSON
40
24 carats (1) par suite de l’achat qu’elle avait fait de deux parts
à J.-B. Forbin, seigneur de Gardanne, le mari de Désirée
Lenclie. Elle comprenait deux membres nouveaux, Jean et
Pierre Olivier, possesseurs d’un carat que leur avait vendu
Nicolas Bausset, (ils aîné et héritier du vieux Pierre Bausset (2).
Celui-ci, continuant les traditions de sa famille, avait fait de son
fils un capitaine de galère et Charles IX, par lettres patentes de
1573 et 1574, l’avait pourvu du gouvernement important de la
forteresse du château d’If et des îles qui commandaient l’entrée
de la rade de Marseille. Sur l’ordre du roi, Nicolas Bausset avait
fait en 1575, sur sa galère, le voyage de Rome, et y avait rendu
de si grands services que, par lettres patentes de 1576, Henri III
lui avait accordé la survivance de ce gouvernement pour Jean
de Bausset, son fds aîné. Aussi est-ce lui que la compagnie avait
député à la Cour en 1584 pour y soutenir ses intérêts dans la
querelle contre le consul Sauron. Il allait jouer un rôle très
actif dans les troubles de la Ligue en Provence.
Pierre Albertas, un des fondateurs de la compagnie comme
Pierre Bausset, avait aussi disparu. Son fils aîné, AntoineNicolas d’Albertas, qui le remplaça dans la société, se paraît des
titres de seigneur de Saint-Chamas, Gemenos, Ners, Pichauris,
Dauphin, Saint-Maïme, du Tholonct et de Roquefort, de gen­
tilhomme ordinaire de la chambre du Roi et capitaine de
200 hommes de guerre. Il vient assez longtemps à la Cour et ne
semble pas s’être mêlé activement comme son père de choses
de négoce. Jean de Cabre, seigneur de Saint-Paul (3) et Louis de
Cabre, seigneur de Roque va ire, avaient aussi remplacé leur père,
Sébastien Cabre, dans la possession de ses carats. L’influence
accrue des représentants de celte génération nouvelle était
doublée par leurs alliances : Louis de Cabre avait épousé en
1576 la fille du premier président de la Cour des Comptes de

(1) La réduction avait été faite au renouvellement de 1582. Voir l’en tête du
registre E. II, 957.
(2) 12 sols payés à 12 garçons qui ont porté 24 torches à l'ensevelissement
de feu M. Bausset (3 juillet 1584). Registres delà Compagnie, E. II, 948.
(3) Saint-Paul les Durance, arrondissement d’Aix.

�41
Provence, Jean de Sade. Les liens de la compagnie faisaient
aussi contracter des alliances entre les familles des associés :
Jean de Cabre avait épousé Marguerite d’Albertas; Antoine
d’Albertas se maria en 1596 à Marguerite Riqueti, fille de Jean.
La fille d’Anloine Lenche devait devenir en 1592 la femme
d'Honoré Riqueti, frère de Marguerite.
La prospérité de la compagnie était surtout révélée par la
fortune croissante de ses deux principaux membres, Lenche et
Riqueti. Noble écuyer et puissamment riche, Antoine Lenche
avait dédaigné d’acquérir des fiefs. Il achetait des maisons dans
Marseille (1). Tout en l’imitant Jean Riqueti travaillait systéma­
tiquement à fonder la puissance territoriale de Mirabeau. C’est
en 1570 qu’il avait acheté la terre et la seigneurie de Mirabeau,
de Gaspard de Glandevès, parent de sa femme, pour la somme
de 21.000 écus de 48 sols pièce. Il acquit aussi la seigneurie de
Negréaulx (2) et ne cessa d’arrondir ces deux fiefs. Dans le
dénombrement de ses terres, fait lors de l'hommage prêté à
Henri IV en 1597, on mentionne les «aultres biens acquis audict
Mirabeau et son terroir par ledict Riqueti ». On y voit figurer
dix terres de la contenance de vingt charges en semences, une
terre de trois charges, une vigne, deux prés, sept terres de seize
charges, six terres de douze charges, etc. (3). Les registres des
notaires marseillais renferment un grand nombre d’actes d'achat
« de bastide et jardin ou de maison » pour Jehan Riqueti sieur
de Mirabeau.
C’est à ce moment que l’épithète de magnifique parut toute
naturelle pour désigner la compagnie et ses membres. On disait
« la magnifique compagnie du corail », les « seigneurs de la
magnifique compagnie. » Cette grandiloquence se retrouvait
dans la comptabilité de la compagnie ainsi libellée : « Le magni­
fique seigneur A. Lencio pour compte de la magnifique grande
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir par exemple dans les registres du notaire Clianiporcin : vente par
Pierre Bellon, marchand, d'une maison de « mil escus d’or sol » pour noble
Antlioine Lencho escuver de Marseille (25 septembre 158G, fol . 716). Lenche
signe toujours Antonio Lencio.
(2) Aujourd’hui Negreoux sur les bords de la Durance, non loin de Mirabeau.
(3) Cour des Comptes de Provence, B. 791, fol. vii-xr.

�PAUL MASSON

compagnie du corail.... a chargé sur le galion.... pour consi­
gner au magnifique capitaine Jean Porrata, gouverneur de
l’entreprise. » Pourtant les mauvais jours allaient bientôt
commencer pour la compagnie, avec les troubles de la Ligue
qui allaient particulièrement désoler Marseille, avec le refroidis­
sement progressif de l’amitié turque et algérienne auquel la
Ligue elle-même et son amitié pour l’Espagne ne furent pas
étrangers (1).
Il I '

Marseille s’était toujours distinguée par son zèle catholique.
La communauté avait envoyé deux cents hommes, soldés à ses
frais, au duc d’Anjou commandant l’armée royale et cette troupe
s’était distinguée à Jarnac (1569). Après la mort de Charles IX
les protestants avaient repris aussitôt les armes : ce fut la guerre
des Carcistes et des razats. Marseille fournit trois cents arquebu­
siers au chef catholique le comte de Carcès. Catherine de Médicis
était venue elle même rétablir la paix en 1579; puis, les pestes
de 1580 et 1581 avaient fait diversion.
En 1585, l’organisation de la Ligue dans tout le royaume vint
compliquer une situation déjà suffisamment troublée. Les catho­
liques, en désaccord sur la politique à suivre vis-à-vis des
huguenots, prenaient les armes les uns contre les autres. En
Provence, elle fut formée par le sieur de Vins et dirigée contre
l’autorité du gouverneur, le grand prieur de France, Henri
d’Angoulême, frère bâtard du roi. Dès lors, la lutte fut ardente,
à Marseille, entre la faction ligueuse et les bigarrais, comme on
surnomma les royalistes.
Pendant onze ans, la ville eut en permanence l’aspect d’une
place en état de siège. De forts corps de garde surveillaient les
postes pour éviter toute surprise ; un autre occupait l’hôtel de
ville. A tout moment, on courait aux armes ; pour se rendre aux
réunions de l’hôtel de ville, les bourgeois revêtaient la cuirasse
sous leurs vêtements et y cachaient des poignards.
Comme toujours, les ambitieux eurent beau jeu au milieu des

�43
troubles pour les faire servir à leur dessein. On vit les chefs
ligueurs réveiller de vieux sentiments d’indépendance, sans
qu’on puisse dire la part de sincérité qu’il y avait dans leurs
revendications comme dans leur affectation de zèle religieux. On
vit aussi se succéder les drames sanglants qui montrent à la fois
la violence des passions et la brutalité de mœurs de ces gens si
polis et si raffinés de l’époque de la Renaissance. Les principaux
membres de la Compagnie se signalèrent par un attachement
inviolable au parti du roi, surtout les Lenche et les Bausset, le
capitaine Nicolas, gouverneur du château d’If, et son neveu,
l’avocat, porteur du même prénom.
Les Bausset prirent une part active au renversement de la
tyrannie établie dans la ville par le consul Louis de la Motte
Dariès, le premier chef des ligueurs. Pris et remis au Grand
Prieur, Dariès, jugé sommairement, fut aussitôt pendu en sa
présence (13 avril 1585). Son émouvante exécution ne rétablit
pas le calme. L’année suivante, le colonel corse Alphonse
d’Ornano, ami des Lenche, fut l’intermédiaire qui fit connaître
au Grand Prieur les menées du gentilhomme marseillais Philippe
Altovitis, ancien partisan de Dariès. On sait comment Altovitis,
transpercé d’un coup d’épée par Henri d’Angoulême dans
l’hôtellerie d’Aix où il se trouvait, eut la force en tombant
de tirer son poignard et de le blesser à mort (juin 1586).
La réapparition de la peste ne ramena qu’une trêve passagère.
Aux élections municipales d’octobre 1587 les ligueurs et bigar­
rais firent un grand effort pour s’emparer des fonctions muni­
cipales. Nul ne remporta la victoire. Le premier consul fut bien
un ligueur, Nicolas de la Cépède, mais Antoine Lenche obtint
le second chaperon et le viguier Pierre d’Antelmy le soutenait.
Les deux partis, croyant être en état de triompher, entamèrent
une lutte violente pour devenir maîtres de la ville. Nogaret de
la Valette, commandant en Provence en l’absence de son frère
le duc d’Epernon, successeur du Grand Prieur, vint inutilement
apporter aux bigarrats l’appui de l’autorité royale. Il ne fit que
prouver son impuissance et dut quitter la ville livrée à
l’anarchie.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�44
PAUL MASSON
L’année 1588 devait être marquée par un nouveau drame.
Lenclie, homme résolu, chef reconnu des bigarrais, voulut,
semble-t-il, s’emparer de l’hôtel de ville par un coup de main
et en chasser les ligueurs. Ceux-ci avertis avaient renforcé le
corps de garde mais Lenche, malgré les conseils de prudence,
ne voulut pas renoncer à son dessein. Couvert d’une cuirasse et
le chaperon consulaire en tète, suivi d’une cinquantaine de
royalistes armés de toutes pièces il s’avance, un soir, vers le
poste qui l’accueille à coups de pistolets et d’arquebuses. Le
premier consul accourt aussitôt avec un renfort de ligueurs ;
les bigarrats sont mis en fuite et Lenche abandonné se réfugie
au couvent de l’Observance. Une assemblée générale, aussitôt
convoquée à l’hôtel de ville, décide de le suspendre de sa charge
et de faire informer contre lui comme perturbateur.
Cependant une troupe de ligueurs a découvert son asile. Au
matin « ayant eu avis qu’il était dans le couvent de l’Observance
le vont prendre là-dedans, le chaperon lui est ôté par un cardeur
à laine qui lui donne encore un soufflet et le mènent hors du
couvent. Etant à la porte, il est chargé à coups d’épée et de
pistolets et s’étant jeté dans l’Eglise il est poursuivi par ses
assassins et meurtriers jusqu’au devant du benoislier où il est
tué et massacré inhumainement et après délivré aux enfants
qui le traînent jusques au devant de son logis où il est recueilli
par ses domestiques et serviteurs avec les lamentations et
clameurs que ces accidents ont accoutumé d’apporter.» Telle fut
la fin lamentable d’Antoine Lenche racontée par un de ses plus
ardents partisans, l’avocat Bausset (1). Les deux premières
victimes de marque de la guerre civile avaient été des ligueurs;
ceux-ci avaient pris leur revanche.
Elle fut d’ailleurs complète ; la Ligue restait maîtresse de la
ville pour huit ans. La mort de son chef était un coup sensible
(1) M é m o ir e s c o n c e r n a n t les d e r n ie r s tr o u b le s d e la v ille d e M a r s e ille ,
d e p u is l’a n 158.) j u s q u ’e n 1596, par Nicolas de Bausset, lieutenant principal

en la sénéchaussée de ladite ville. Publiés par la Société historique de
Provence dans les Mémoires pour servir à l’histoire delà Ligue en Provence.
Aix. Makaire, 1866.

�45
pour la compagnie du corail ; mais, surtout, elle avait à redouter
la malveillance de la faction qui tyrannisait Marseille.
La Ligue semblait alors triompher dans tout le royaume. Elle
était maîtresse aux Etats de Blois de 1588. Marseille y avait
envoyé trois députés qui se distinguaient par leur exaltation.
L’un d’eux était Antoine-Nicolas d’Albertas; la division s’était
donc mise au sein de la compagnie. L’assassinat du Balafré, puis
celui d’Henri III, portèrent à son comble l’exaltation ligueuse.
En Provence, tout particulièrement, le parti royal semblait réduit
à une complète impuissance. Mais deux factions divisèrent
les ligueurs : l’une avait pour chef le comte de Carcès; c’était le
parti modéré, représentant les mêmes tendances que le duc de
Mayenne, hostile aux énergumènes de Paris; l’autre dirigé par
le sieur de Vins, puis par sa belle-sœur l’énergique comtesse de
Sault, n’hésitait pas sur le choix des moyens et ne reculait pas
devant les alliances étrangères.
Marseille, où les bigarrais n’osaient plus se montrer, fut
troublée par les luttes des deux factions ennemies. Pour faire
triompher leur cause, de Vins et la comtesse de Sault mirent
leur confiance dans Charles Casaulx, fils d’un marchand
originaire de Gascogne, qui s’était distingué par son audace et
sa violence dans les troubles précédents et avait su grouper
autour de lui des partisans résolus. Cependant, même en ayant
recours à l’émeute, Casaulx ne put réussir à se faire élire consul
ni en 1589 ni en 1590 ; les partisans du comte de Carcès restaient
maîtres de l’hôtel de ville.
C’est alors que la comtesse de Sault fait venir en Provence
l’astucieux Charles Emmanuel, duc de Savoie. Les Marseillais
étaient peu disposés à le recevoir. La comtesse accourt avec
Casaulx ; une nouvelle émeute, soulevée par celui-ci, le rend
maître de la ville où le duc fait une entrée solennelle et décide
l’envoi d’une députation qui l’accompagne à Madrid auprès de
Philippe II, son beau-père. Bientôt, le grand-duc de Toscane,
inquiet des menées du Savoyard, envoie ses galères à Marseille
pour surveiller les évènements. Nicolas Bausset, gouverneur
du Château-d’If, ennemi des ligueurs, traite avec l’envoyé du
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON
46
Médicis qui lui promet sa protection, laisse les Toscans débar­
quer dans les îles mais lient close sa forteresse.
La situation, déjà bien troublée à Marseille, le devient encore
plus par la brouille de Charles Emmanuel et de la comtesse
de Sault. Casaulx lui donne asile et se fait enfin élire pre­
mier consul (1591). Il repousse successivement deux attaques
du duc de Savoie (novembre 1591) et du comte de Carcès
(août 1592) et ces deux succès grandissent son prestige. C’est
alors qu’il fait nommer viguier un homme qui lui était tout
dévoué, Louis d’Aix. A partir de l’automne de 1592 ils exercent
pendant deux ans et demi un duumvirat dictatorial. La consti­
tution de Marseille n’existait plus et Casaulx resta premier
consul sans même être soumis à la formalité d’une réélection.
Des proscriptions et des confiscations de biens avaient marqué
son triomphe. Personne n’osait lui résister ouvertement ; mais
des complots avortés, œuvre d’obscurs mécontents, lui fourni­
rent des prétextes pour atteindre ses ennemis. Les Riqueti et
quelques autres sortirent de la ville pour aller offrir leurs
services à l’armée du roi. Pendant leur absence Casaulx fit
emprisonner la veuve de Lenche et Marguerite de Glandevès
femme de Jean Riqueti. Il alla voir celle-ci dans sa prison,
croyant pouvoir en tirer de l’argent, mais il dut y renoncer
devant sa hère attitude.
Cependant, tandis que la puissance et l’audace de Casaulx
grandissaient, l’abjuration d’Henri IV (juillet 1593) avait changé
la face des choses ; le roi avait été sacré à Chartres (février 1594)
et, avant même son entrée à Paris (22 mars), la plupart des villes
du royaume l’avaient reconnu ; en Provence Aix avait donné
l’exemple (janvier). Le seul prétexte aux dernières résistances
c’est que le roi n’avait pas reçu l’absolution du pape ; or, la
réconciliation longuement négociée fut enfin proclamée (sep­
tembre 1595). Aussitôt Mayenne et les derniers chefs ligueurs
entamèrent des pourparlers qui allaient aboutir à un accord
avec le roi (janvier 1596). Mayenne avait écrit aux duumvirs
pour les y faire comprendre ; ils avaient rejeté ses propositions.
Ainsi, au début de 1596, Marseille restait la seule ville du

�47
royaume, en dehors de la Bretagne où tenait encore Mercœur,
qui ne reconnût pas Henri IV. L’obstination de Casaulx semble
bien difficile à comprendre. Des historiens de Marseille se sont
enthousiasmés pour lui. Selon eux le farouche ligueur était un
homme épris des vieilles libertés de sa ville ; il aurait voulu
restaurer la république du moyen âge. Singulier anachronisme
s’il y songea réellement (1). Les écrivains royalistes du temps
ont au contraire accablé Casaulx et n’ont vu en lui qu’un ambi­
tieux sans scrupules, entêté à conserver coûte que coûte une
dictature péniblement acquise et qu’il ne pouvait abandonner
sans craindre des représailles.
Quoi qu’il en soit, lorsque le duc de Guise, nouveau gouver­
neur, entra en Provence avec une armée (21 novembre 1595),
Casaulx ne trouva d’autre ressource que de se jeter dans les bras
de l’Espagne. Lés vaisseaux espagnols furent introduits dans le
port et des troupes cantonnées dans la ville (28 décembre 1595),
tandis qu’une députation conduite par le frère du consul, le
notaire François Casaulx, allait signer à Madrid le traité du
20 janvier 1596 qui mettait la ville sous le protectorat de
Philippe IL
Le triomphe de la royauté, l’arrivée du duc de Guise, avaient
rendu courage aux ennemis de Casaulx; l’entente avec l’Espagne
avait excité bien des mécontentements. Un dernier complot
tramé contre le consul allait réussir.
Les principaux artisans furent des membres de la compagnie
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Le seul fondement de cette tradition locale qui peut bien n’être qu’une
légende est un passage de Gaufridi (Hist. de Provence, t. ii, p. 82G) qui,
écrivant en 1694, rapporte que Casaulx se serait ouvert de son projet à son
ami Robert de Ruffi « lequel ayant la fleur de lys fort avant dans le cœur »,
l’aurait supplié de se donner au roi de France. Timon-David, auteur d’une
intéressante Elude généalogique sur les familles de Casaulx, d’Aix et de
Libertat, remarque avec raison qu’il est étrange que l’historien de Marseille,
Ruffi, contemporain de Gaufridi, ait passé sous silence un fait qui, aux yeux
de ses concitoyens, eût grandement honoré son aïeul. Il faut, de plus,
rapprocher le récit de Nostradamus, contemporain, qui recueillit les dires
de témoins et d’acteurs des événements. Selon lui Casaulx était tiraillé entre
des influences diverses, celle de son fils Fabio a jeune homme de douce
et gracieuse nature », qui ne cessait de le supplier de se reconcilier avec le
roi, et celle de Nicolas David. 11 ne dit rien de ses projets de république,
p. 1022 et suiv.

�48
PAUL MASSON
Lenche. Au milieu de l’anarchie elle avait subi de profonds
remaniements lors du renouvellement de l’association, en 1591 et
en 1594. Elle avait d’abord été réduite à dix-neuf carats et demi
par l’exclusion deJ.-B. de Forbin.de Louis de Cabre, de Lazarin
Mouan, des héritiers de Carlin Didier, compromis dans l’agita­
tion ligueuse. En 1594 le nombre des carats fut relevé à vingt"
deux et demi par l’admission de quatre nouveaux participants
qui s’étaient distingués comme officiers au service de la
compagnie : Philippe Gasparo (1), Paul Porrata, Antoine-Marie
Salvety, Orso-Sanlo Cipriano, tous d’origine corse, même le
dernier venu d’Italie (2). Celui-ci devait marier son fils, JeanPaul de Cipriano, à Honorade de Forbin, fille de Désirée Len­
che, cousine germaine des deux fils d’Antoine (3).
Le clan des Corses était donc puissamment renforcé dans la
compagnie. Ils n’avaient pas oublié la mort de Lenche, leur
ancien chef, et la chute de Casaulx devait être pour eux une
vendetta attendue. De plus il y avait rivalité d’intérêts entre la
magnifique compagnie cl les tout-puissants duumvirs. Ceux-ci
n’avaient-ils pas eu l’idée en 1591 de fonder une compagnie rivale
qui fit en Tunisie la pêche du corail? II y avait donc eu, depuis
plusieurs années, concurrence entre l’ancienne et la nouvelle
compagnie. On peut penser que Casaulx avait profité de sa toute
puissance pour gêner des rivaux dont la plupart étaient ses
ennemis politiques. Ceux-ci en étaient réduits à acheter les
bonnes grâces de Casaulx et Louis d’Aix(4). En 1591 elle leur
(1) Appelé en 1599 Philippe de Gaspari, chef d’une famille noble qui devait
s’éteindre au milieu du xviii 0 siècle.
(2) Lettres de naturalité pour Orso-Sauto Cipriano, natif de Corsègue, retiré
en France depuis 1572, mai 1578. Cour des comptes de Provence. B, 67, fpl. 166.
— La compagnie figure d’abord sur les registres comme comptant vingt-cinq
carats. En effet, Forbin, ligueur repentant, Louis de Cabre et Cosme Deidier,
avaient été mis parmi les participants. Ils déclarèrent ensuite avoir été portés
par erreur sur le contrat d'association qu’ils n’avaient pas approuvé, s’abstin­
rent de participer à aucun des actes de la compagnie et furent en effet consi­
dérés comme n’en étant pas membres. Une copie de l’acte d’association, en
date du 24 novembre 1594, se trouve dans les papiers de Ferrenc (carton 2) aux
archives municipales.
(3) V. aux archives dép. des B.-du-Rh. le reg. 6 des insinuations de la séné­
chaussée, fol. 606, la copie du contrat de mariage.
(4) Louis d’Aix était déjà lieutenant du viguier.

�49
lait cadeau de deux superbes chevaux barbes achetés quatre
cents écus.
L’àme de la conspiration, ourdie contre eux dès le mois de
décembre 1595, fut l’avocat Nicolas Baussel, neveu du gouverneur
du Château-d’If. Parmi les membres de la compagnie, les fils de
JeanRiqueti, dont la mère avait été emprisonnée par Casaulx,
Bosnie, Deidier, François de Cabre, prirent une part active à
l’exécution. Nicolas Bausset a raconté longuement, dans ses
Mémoires (1), ses négociations avec le duc de Guise et les péni­
bles incertitudes des conjurés. Tout finit par réussir, grâce à
l’audace du capitaine Pierre Libertat, commandant de la porte
réale, et de son frère Barthélemy qui frappèrent Casaulx à mort
et ouvrirent la porte aux troupes de Guise (17 lévrier 1596). Les
Libertat étaient Corses (2) et en relations avec ceux de la compa­
gnie du corail. En 1599, Barthélemy y acquérait un carat (3).
Les conjurés avaient fait avec Guise un traité en règle où ils
stipulaient les récompenses qui leur seraient réservées. Henri IV
tint généreusement les promesses faites. Le gouverneur du Châ­
teau-d’If reçut pour son fils, en 1597, des lettres patentes de pro­
vision de l’office de receveur général du laillon en Provence,
office qu’il avait lui-même exercé. D’autres lettres de 1597 l’ap­
prouvaient d’avoir perçu pendant la rébellion un droit de 6 o/o
sur les navires qui aborderaient à Marseille, pour le rembourse­
ment des frais qu’il avait supportés afin de conserver sa forte­
resse au roi, lorsque les galères de Toscane étaient venues s’éta­
blir aux îles. Le neveu, Nicolas Bausset, fut pourvu, en 1599, de
l’office de lieutenant général de la sénéchaussée de Marseille (4).
Tandis que Barthélemy Libertat était proclamé viguier de Mar­
seille, à la mort de son frère en 1597, Ogier Riqueti, second fils
les

Compagnies du corail

(1) Voir la note de la page 44. Il s’attribue, peut-être à tort, le mérite de
l’initiative. D’après Nostradamus, très renseigné sur ces événements, c’est
Libertat, le premier, qui aurait songé à renverser Casaulx. Bausset n’au­
rait été que son instrument, p. 1026-27.
(2) Leur grand-père Barthélemy Libertat, marinier, avait reçu ses lettres
de naturalité en 1541.
(3) Eu, 954, fol. 141.
(4) Voir pour les lettres patentes du 21 fév. 1597 et les lettres de provision
du 18 mars 1599, les registres du Parlement, B. 3339, fol. 412 v°, 3340, fol. 331 v°.
4

�PAUL MASSON

de Jean, avait été nommé premier consul en remplacement de
Casaulx ; Désiré Moustier, autre membre de la compagnie, avait
aussi obtenu le deuxième consulat, tandis que Bausset était luimême assesseur des consuls. Ainsi la compagnie pouvait sc
féliciter d’avoir suivi dans les troubles le parti des bigarrats. Elle
participait au triomphe delà cause royale. Elle voyait ses mem­
bres à la tête de la municipalité marseillaise ou comblés de
faveurs par Henri IV. D’un autre côté, le rétablissement de la
tranquillité en Provence, les efforts de la diplomatie royale eide
Savary de Brèves pour raffermir l’alliance turque semblaient lui
promettre une nouvelle ère de prospérité. Malheureusement une
brouille inattendue entre les associés allait au contraire amener
sa dissolution après un demi-siècle de prospérité.
Depuis la mort d’Antoine Lenche, elle avait été dirigée par le
dernier survivant de ses fondateurs, le vieux Jean Riqueti.
Les fils de Lenclie, Thomas, sieur de Moissac, eL Antoine
n’avaient pas encore assez d’expérience, ni d’autorité, pour
succéder à leur père. En 1589, Thomas qui est au Bastion avec
sa mère, Jeanne dcBoquin, lui donne procuration pour agir en
son nom et le Parlement d’Aix, sur la requête de celle-ci, l’auto­
rise à user de ce pouvoir pour négocier et administrer. La
vaillante veuve du consul assassiné soutint donc les intérêts de
ses enfants (1).
Jusqu’ici l’entente avait été complète entre les Lenclie et les
Riqueti. Jeanne de Lenclie, fille d’Antoine, avait épousé
Honoré (2), le fils aîné de Jean Riqueti. Mais celui-ci mourut en
1597 ou 1598. Honoré, nouveau seigneur de Mirabeau, et son
frère cadet, Laurent, seigneur de Négréaulx, prirent, dans la
compagnie, la place de leur père (3). La direction leur en fut
(1) 10 mai 1589. Parlement, H. 3306, fol. 162.
(2) 11 fit bâtir sur la place de Lenche, habitée par son beau-père, un très bel
hôtel où son fils Thomas devait avoir l'honneur de recevoir Louis XIV
en 1061.
(3) D’après L’Hermite de Soliers (La Toscane française), Jean Riqueti eut
cinq fils : Honoré, Ogier, Pierre, Antoine, Thomas, et deux filles : Marguerite
et Claire. C’est, sans doute, Ogier qui est appelé Laurent sur les registres de
la compagnie du corail.

�51
aussitôt disputée par Thomas de Lenche, devenu noble et posses­
seur de fief, auquel son récent mariage venait de valoir de forts
appuis à la cour. Le 1er novembre 1590, il avait épousé Louise
d’Ornano, petite-fille du héros Sampiero et fille d’Alphonse
d’Ornano, ancien colonel des compagnies corses au service du
roi, lieutenant-général en Dauphiné, en 1587,à la suite d’exploits
brillants. De nouveaux services signalés, rendus au roi contre
les Ligueurs et les Espagnols, venaient de lui valoir le bâton de
maréchal de France. Le frère cadet du sieur de Moissac, marié à
Louise de Village, était entré dans une des familles nobles les
plus anciennes et les plus puissantes de Marseille. Pour tenir la
balance égale entre ces hommes jeunes et ambitieux, la compa­
gnie ne comptait personne parmi ses membres qui fût capable
de maintenir les traditions de forte unité et de concorde qui
avaient fait sa force et sa prospérité.
En 1597, les Lenche étaient à leur tour récompensés, comme
les Bausset et les Libertat, des services rendus par leur père
contre la Ligue. Le sieur de Moissac recevait des lettres patentes
datées de janvier 1597 portant « provizion du gouvernement et
traffic du Bastion de France au Massacarès. » Le préambule
rappelait que le lieu de « Massacarès dit le Bastion », qui
« servait de retraite aux sujets du roi associés à faire la pêche du
corail » avait été « ci-devant baillé en garde au feu sieur de
Lenche » et il n’était question que de confier au fils une charge
vacante par le trépas du père (1). En réalité, Antoine Lenche
n’avait jamais reçu pareille investiture et la charge de « gouver­
neur pour le roi » était une nouveauté qui donnait à son fils une
situation tout à fait en dehors de la compagnie. Le sieur de
Moissac avait sans doute sollicité l’intervention royale pour
assurer dans sa famille l’hérédité de la direction de la compagnie
et du commandement des établissements, considérés comme la
véritable propriété des descendants du fondateur. On allait
oublier de plus en plus au xvnc siècle que celui-ci, malgré tout
le mérite de l’initiative, n’avait agi que comme mandataire d’une
société.
LES COMPAGNIES DU COIUIL

(1) Iteg. des insinuations de l’amirauté de Marseille. Enregistrement et
texte des lettres patentes (fol, 24-7-249, deuxième pagination).

�PAUI MASSON

Aussi, les associés et à leur tète les Mirabeau, jaloux de voir
leur échapper la prééminence qu’avait eue leur père, protes­
tèrent contre ce qu’ils qualifiaient une usurpation. Le roi fut
supplié de « maintenir et conserver lesdils associés aux autorités
et privilèges à eux concédés par le feu roi Henri second en ses
lettres patentes du août 1553 desquels ils avaient bien et duement joui du depuis » et, en conséquence, de révoquer les lettres
de 1597 obtenues par surprise.
Cependant le sieur de Moissac avait envoyé en Barbarie son
frère Antoine qui se saisit, le 6 mai 1599, du Bastion et de tous
les établissements de la compagnie. En même temps il négociait à
Constantinople et obtenait, en 1600, un commandement du Grand
Seigneur, renouvelant celui de 1572 qui avait accordé à la
compagnie marseillaise les pêcheries et les concessions d’Afrique.
Mais il y avait entre les deux commandements une différence
significative de libellé. En 1572, il avait été accordé à« Antlioine
Lincliou et à ses participants marchands de Marseille ». Celui
de 1600rappelait seulement le nom d’Antoine Lenche, et substi­
tuait « Thomas et Antoine Lincliou au lieu et place de leur pèie
pour exercer ladite charge de capitaine des Bastions comme
aussi de la pèche. »
Les Lenche étaient ainsi bien armés pour soutenir la lutte
engagée contre eux par la compagnie. Les adversaires mirent en
jeu toutes les influences dont ils pouvaient disposer et épui­
sèrent toutes les ressources que pouvait leur fournir la procé­
dure pour trouver une juridiction favorable. Un arrêt du consul
du 8 février 1600 avait fait un premier règlement sur le différend.
Les Lenche, pensant que la coalition formée contre eux leur
rendrait les juges de Marseille et le Parlement de Provence défa­
vorables, obtinrent un arrêt du Grand Conseil du 29 février 1600
qui évoquait le procès au parlement de Grenoble. Leurs adver­
saires répondirent du lac au tac; sur leur demande, le conseil
privé, tenu à Grenoble le 30 septembre 1600, décida que la cause
serait instruite et jugée en première instance par les juridictions
subalternes de Provence. Puis, le 26 juin 1601, des lettres du
roi adressées au duc de Guise, gouverneur de Provence, et à

�53
Guillaume du Vair, premier président du parlement, leur
ordonnèrent d’ouïr les parties et de donner leur avis avant qu’il
lut jugé définitivement.
Mais Guise fut retenu quelque temps à la cour; les associés
en profitèrent pour remporter un avantage. Il était sans doute
connu comme plus porté à favoriser les Lenclie. En tout cas, du
Vair avait des attaches avec les membres delà compagnie, parti­
culièrement avec les de Bausset. En vertu de lettres royales du
13 août 1601, le premier président, en l’absence du gouverneur,
fut chargé de donner seul son avis. C’était au tour des Lenclie
de mettre enjeu leurs influences; sur leur demande, une décision
du conseil privé du 30janvier 1602 décida que du Vair surseoirait
de donner son avis jusqu’à ce que le duc de Guise fût revenu en
Provence et que ledit avis serait alors donné par eux « conjoin­
tement sans retardation. »
Tout fut réglé, en effet, sans retard. Le 25 mai 1602 Guise
donnait mission au sieur de Soubeyran de se transporter au Bas­
tion pour examiner sur place la situation et lui faire un rapport.
Soubeyran revint tout gagné à la cause des Lenclie et l’avis du
duc, envoyé le 13 octobre 1602, fut aussi favorable que ceux-ci
pouvaient l’espérer.« Nous, Charles de Lorraine, duc de Guise....
certifions à S. M. que, suivant son commandement, nous avons
envoyé exprès le sieur de Soubeyran au Bastion de France.....
qu’il nous a rapporté quy était fort nécessaire pour le bien du
service de S. M., qu’elle y mît quelqu’un pour y commander et
pour ce que le sieur de Moissac s’est acquis une grande créance
audit pays, tant à cause de feu son père qu’y a commandé un
long temps audit Bastion que pour ce qu’il s’y est lui-même fort
bien comporté depuis la mort de son père, nous estimons que
S. M. ne peut faire élection de personne pour commander audit
Bastion plus propre que ledit sieur de Moissac. »
C’était la première fois que les établissements marseillais
étaient visités au nom du roi et l’appui qu’ils pouvaient prêter
à la politique royale était aussitôt constaté. Dès lors il ne
s’agissait plus d’une simple querelle de marchands; son intérêt
étant clairement démontré, Henri IV n’hésita plus et trancha le
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON
54
différend par un coup de théâtre. Les lettres patentes données à
Fontainebleau le 26 novembre 1602 disaient très clairement son
sentiment : « Savoir faisons que, nous considérant qu’étant un
fait... dont la connaissance appartient à notre neveu le duc de
Guise, son avis est suffisant pour nous y faire prendre résolution
sans attendre celui du sieur duVair.....en considération que ledit
gouvernement n’a rien de commun avec le négoce et trafication des
marchandises et qu'il est question d’une affaire d’étal et d’un gouver­
nement par nous donné pour le bien de notre service, en quoi lesdils
associés ne sont aucunement intéressés et pour certaines autres
causes importantes à notre service, nous avons dit et déclaré....
que le sieur de Moissac demeurera pourvu dudit gouverne­
ment du Bastion de France, suivant les lettres de provision de
janvier 1597..... » En conséquence ceux qui étaient tentés de le
molester s’exposaient à être punis comme coupables de lèsemajesté.
Ainsi l’entreprise purement commerciale et privée des Lenche
et de leur compagnie devenait, au début du xvne siècle, une
«affaire d’état»; le roi possédait sur la côte d’Afrique une
forteresse commandée par un capitaine nommé par lui. Il y
avait bien dès lors un Bastion de France. Richelieu devait
soutenir et faire triompher celte théorie contre le fils même du
duc de Guise qui prétendit plus tard être seul propriétaire du
Bastion, comme acquéreur des droits des Lenche. Après une
lutte vivement conduite de part et d’autre, la victoire restait
à ceux-ci mais le résultat fut la dissolution définitive de la
Compagnie. La liquidation donna lieu à une série de procès
jugés par les parlemenls de Provence, de Grenoble et de Paris(l).
On considéra que l’association avait pris fin le 6 mai 1599, jour
où Antoine de Lenche avait occupé le Bastion. Rien n’était
encore terminé en 1616 (2).

(1) Voir une requête d’Antoine Riqueti, assignant devant le Parlement de
Paris Antoine et Thomas Lenche et autres intéressés dans la compagnie du
corail, septembre 1613. — Reg. du Parlement d’Aix, B 3344, fol. 833 v°.
(2) Tous les actes relatifs à cette querelle figurent dans le Registre des
Insinuations de l’amirauté de Marseille, fol. 247-262. On trouve aussi les
lettres patentes de novembre 1602 en faveur du sieur de Moissac dans le
cinquième registre de la sénéchaussée de Marseille, fol. 333.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

Donc les premières années du xvn° siècle avaient vu dispa­
raître au milieu de luttes pénibles la « magnifique » compagnie
du corail. Sa dissolution avait été un résultat indirect des
[roubles religieux qui avaient laissé dans les esprits de mauvais
ferments d’agitation. Marseille devait en souffrir pendant toute la
première moitié du xvn° siècle.
Malgré les renouvellements fréquents de l’association, la
variation du nombre des carats et l’admission de quelques nou­
veaux membres, c’était bien une seule et même compagnie qui
avait représenté la France en Barbarie pendant cinquante ans.
C’était d’ailleurs Je sentiment des associés eux-mêmes. Dans
leurs registres successifs de comptes on trouve fréquem­
ment cette formule : notre compagnie ancienne, notre compagnie
nouvelle. En 1591 le caissier tient à remarquer formellement
que la compagnie, réduite à 19 carats 1/2, est pourtant la même
que les précédentes de 24 et de 26 carats. On verra plus loin
quelles furent l’importance et la variété de ses opérations, mais,
rien que par sa durée et par ses succès ininterrompus, la
compagnie du corail mérite une mention à part dans l’histoire
des anciennes compagnies françaises. Elle avait heureusement
pu se passer de toute ingérence officielle. Les compagnies du
Bastion qui lui succédèrent au xvn° siècle devaient connaître
plus de déhoires que de succès. Personne ne devait jamais être
tenté de les qualifier de magniliques.

�PAUL MASSON

CHAPITRE III
UNIS COMPAGNIE MARSEILLAISE AU XVIe SIÈCLE
SON ORGANISATION, SON OUTILLAGE.

L’histoire de la compagnie du corail a évoqué le souvenir des
mœurs brutales d’un siècle où les esprits étaient pourtant si
délicats et si raffinés. Elle a montré le spectacle de la vie agitée
de ces négociants marseillais du xvi° siècle, si différents de pai­
sibles bourgeois, ceignant l’épée sans répugnance et revêtant la
cuirasse, ne redoutant ni la bataille, ni le tumulte de l’émeute,
ni les complots et les coups de main. L’étude de l’organisation
cl des opérations de la compagnie présente un intérêt tout
différent. Elle apprendra bien des détails intéressants sur la vie
commerciale au xvic siècle.
Ce n’est pas un fait banal de pouvoir étudier en détail le fonc­
tionnement d’une grande compagnie ancienne de quatre siècles.
Peut-être même est-ce une chance unique. Outre les précieux
registres de comptabilité, les actes d’association, celui de 1585
conservé dans les registres du notaire Champorcin (1), celui
de 1594, mêlé aux papiers de famille des Ferrenc, aux archives
de l'hôtel de ville de Marseille, fournissent des éléments
malheureusement incomplets. L’acte de 1585 se réfère à un
contrat antérieur passé chez maître Roj'er le 30 novembre 1574.
Malgré la précision de celle date, sans doide fausse, et des
recherches aux époques voisines, il a été impossible de mettre
la main sur ce contrat qui eût permis de retrouver les précé­
dents. C’est une mésaventure qui arrive assez fréquemment,
(1 Voir le texte à l’appendice.

�57
paraît-il, à ceux qui font des recherches dans les vieilles
archives des notaires.
Nos ancêtres ne connaissaient pas la variété des formes d’asso­
ciations commerciales ou industrielles qui se sont multipliées
au xix° siècle ; mais, déjà, sous l’ancien régime, on distinguait
trois types ordinaires : les sociétés en nom collectif, les sociétés
en commandite, les sociétés anonymes et inconnues. « Une
société en nom collectif, écrit Guyot dans son Répertoire de
jurisprudence, est celle qui a lieu entre deux ou plusieurs négo­
ciants pour faire en commun un certain commerce au nom de
tous les associés. Tous les actes de cette société se passent sous
le nom des associés qui l’ont contractée, soit que ces noms
soient exprimés chacun en particulier, soit qu’on les exprime
collectivement, en signant, par exemple, un tel et compagnie (1) ».
Cette définition conviendrait à peu près aux sociétés du même
genre aujourd’hui; elle s’applique assez exactement à notre
compagnie du corail, au moins à ses débuts. Le capital de ces
sociétés n’est pas fixé ; il y a association de personnes plutôt
que de capitaux : les associés engagent tous leurs biens dans les
affaires entreprises en commun. Aussi il n’y a pas émission
d’actions. Chacun des membres de la compagnie y possède un
intérêt qui peut être très variable. Doua les engagements des
divers membres sont souvent très inégaux.
A Marseille on appelait carat, quarat ou quirat la part d’in­
térêt de chaque associé. Cette dernière forme prévalut et le mot
s’est main tenu jusqu’à nos jours dans la langue provençale (2).
Quel était le sens primitif du mot carat (carato en italien) ? Au
xvne siècle on l’employait en français dans deux sens. Il dési­
gnait un poids minuscule pour peser et évaluer les diamants;
les orfèvres et monnayeurs l’employaient pour exprimer la
bonté ou le litre de l’or. « Les monna3reurs ou l’usage ont fixé la
perfection de l’or à 24 carats, quoique, cependant, on ne puisse
jamais si bien épurer ce précieux métal qu’il n’y manque
quelque quart de carat (8)». Ainsi, de l’or à 22 carats renfermait
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) V° Société.
(2) Sous aucune de ses formes il ne figure clans le dictionnaire de Mistral.
(3) Savary de Biaisions, D\ct. dit commerce, V" Carat.

�58
PAUL MASSON
deux parts d’alliage. Le sens de carat, appliqué aux parts d’in­
térêt d’une compagnie, dérivait de la même origine. Une com­
pagnie était constituée par un certain nombre de carats et le
chilïre de 24, qui correspondait à l’or fin, représentait en quelque
sorte le nombre normal pour une compagnie. C’est pourquoi
celle du corail avait compté au début 24 carats. Mais les circons­
tances pouvaient amener l’abandon du chiffre usuel eL préféré
et c’est ainsi qu’aux divers renouvellements de la compagnie le
nombre des carats fut tantôt porté à 25 ou 26, tantôt abaissé
jusqu’à 19 et demi.
Comme la compagnie connut le succès dès le début les sommes
engagées rapportaient de beaux bénéfices et les parts ou carats
élaient recherchées. Mais les détenteurs ne se souciaient guère de
les abandonner sans y être forcés par les circonstances. Elles se
transmettaient fidèlement en héritage ; sur vingt-quatre carats
trois seulement appartenaient à de nouveaux venus en 1585 et il
fallut les troubles de la Ligue pour faire entrer quatre nouveaux
participants. Par suite de la rareté de l’offre et de l’importance
latente de la demande, les parts atteignirent un prix élevé. Celuici représentait d’ailleurs, non seulement des bénéfices éventuels,
mais une partie des bâtiments marchands, des barques de
corailleurs, et des établissements divers de la compagnie.
On trouve dans les registres du notaire Champorcin, à la date
du 12 janvier 1583, l’acte d’achat par la compagnie elle-même de
deux carats cédés par Jean-Baptiste Forbin, pour la somme de
dix mille écus d’or sol, de soixante sols pièce, à payer dans le
délai d’un an (1).
Les sociétaires s’engageaient implicitement à participer à
toutes les opérations de la compagnie et à fournir l’argent néces­
saire, au prorata de leurs carats, au fur et à mesure des besoins.
L’acte de 1585 renferme une clause formelle dirigée contre les
(1) Fol. 35-37. Forbin agissait au nom de sa femme Désirée Lenche. Il recon­
naissait à sa femme la propriété des dix mille écus et il constituait en garantie
la terre de la Forbine à Saint-Marcel (propriété actuelle du marquis de
Forbin) qu’il s’interdisait d’aliéner ou d’hypothéquer. — A la suite (fol.31) est
une attestation du caissier de Forbin et de celui de la compagnie, en date du
10 juillet 1585, constatant que la somme de dix mille écus a bien été payée.

�59
défaillants ou négligents. Il paraît que, par la faute de ceux-ci,
la compagnie avait été obligée d’emprunter de l’argent pour ses
opérations courantes, « dont n’en venait que confusion et
perte ». Il était donc bien entendu, comme une condition indis­
pensable, sans laquelle « la renovellation de ladite société n’eût
été faite, (pie celui ou ceux desdits associés se trouvant refusants
ou défaillants au paiement de leur part et portion desdites fourni­
tures, lorsqu’ils en seront requis par ceux qui auront la charge
de recouvrer pour ladite compagnie, à la seule déclaration et
attestation desquels ont voulu et consenti être ajoutée pleine et
entière foi, dans huit jours après ladite signification... audit cas
seront entièrement privés de leur part et participation de leur
dite société. »
Ces appels de fonds étaient appelés des crues, coite dans les
registres écrits en Italien, plus tard des fournitures. Très fré­
quents ils pouvaient être d’importance très inégale. Le
31 mars 1569, la compagnie fait une levée de 2.500 livres au
carat, ce qui correspondait, pour 24 carats, à une dépense de
60.000 livres. Le plus souvent il s’agissait de 50 à 200 écus à la
fois, parfois de sommes inférieures à 100 et même à 50 livres.
La fréquence de ces demandes de fonds était très variable.
Dans le seul mois de mars 1571, il y eut des crues successives de
75, 34, 64, 16 et 1.000 livres par carat. Pendant les six derniers
mois de la même année le dernier jour fut régulièrement marqué
par une crue variant de 260 livres à 28 livres. En 1572, le caissier
enregistre trois crues le même jour, pour des objets différents, de
100, 48 et 17,8 livres. Ce système fut continué pendant toute la
durée de chaque association, parce qu’il n’y avait pas de fonds
de roulement suffisant constitué par une première mise de fonds
ou par les bénéfices des opérations précédentes. Chaque opéralion commencée avec une nouvelle mise de fonds était aussi
liquidée isolément dès qu’elle était terminée.
Si l’on avait tous les registres de la compagnie on y trouverait
le tableau complet des levées d’argent et ce tableau pourrait
donner une idée de l’intensité variable de ses opérations, sinon
de l’importance de celles-ci. En effet la compensation des achats
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�60
PAUL MASSON
et des ventes jouait un grand rôle en Barbarie comme à Alexan­
drie ou sur les autres marchés dans lesquels la compagnie luisait
des opérations. Bien des transactions étant laites sans débourser
d’argent, l’importance de celles-ci dépassait de beaucoup les
mouvements de fonds. Nous n’avons sur ceux-ci que des indi­
cations partielles. Par exemple dans le cours d’une année
(1567-68) il y eut sept appels de fonds successifs de 2.237 livres
10 sols, 122 livres 10 sols, 120 livres 10 sols, 500, 750, 245 et 500
livres, soil, au total, 4.475 livres 10 sols par carat. La compagnie
avait donc eu besoin celte année-là de demander aux associés
107.412 livres pour faire face aux dépenses. La compagnie de
26 carats de 1575 demanda quatorze fournitures du 1erjanvier
1575 au 24 septembre 1576. Elles s’élevaient au total à 2.053 livres
pour l’année 1575 et à plus de 3.300 pour les neuf mois suivants.
Dans ces vingt-un mois l'appel de fonds pour les 26 carats avait
été de 150 000 livres environ. Les registres conservés nous
donnent le tableau complet des levées de quatre années
(1588-91) ; il y en eut successivement pour 500, 1487,1043 et 1832
écus pistolets et de réaux, soit vingt-trois levées valant 4.862
écus de 3 livres 5 à 3 livres 10 sols, c’est-à-dire plus de 16 000
livres par carat. Les caissiers de la compagnie avaient compté
régulièrement le nombre des crues depuis le 1erjanvier 1575 ; on
en était à la 45mc à la lin de 1901, à la 70mc au milieu de 1595.
Elles furent moins fréquentes et moins élevées dans la dernière
période agitée de l’histoire de la compagnie. Du lul' novembre
1594 à la fin de 1598, la compagnie de 25 carats, pendant toute sa
durée, sollicita onze levées seulement s’élevant à 1736 écus par
carat. Enfin, la dernière compagnie de 22 carats 1/2, qui dut
cesser presque aussitôt ses opérations en 1599, en était à son
vingt-troisième appel de fonds à la lin de 1604, mais il s’agissait
de menues sommes avancées pour les dépenses de ses procès.
L’objet de chacune des levées était signifié dans les registres.
Tantôt il s’agit d’expédier un navire en Barbarie ; tantôt il faut
payer la solde des corailleurs ou des gens employés dans les
établissements de la compagnie, on ceux qui ont travaillé les
coraux à Marseille ; tantôt il faut acheter dçs blés, Quand il est

�I..ES COMPAGNIES 1)U CORAIL

01

(jiieslion de menues sommes, c’est pour envoyer quelqu’un à la
cour, à Savone ou à Gènes, ou pour recruter des corailleurs sur
la côte.
En même temps que les appels de fonds figurent sur les regis­
tres des fournitures en nature, à peu près aussi nombreuses. On
les rencontre toujours plusieurs fois par an pour le vin, moins
fréquemment pour les huiles. Huile et vin étaient, en effet, les
deux grands produits du terroir de Marseille et des environs. Il
n’était guère de membre de la magnifique compagnie qui ne
possédât de belles terres ou quelque grande bastide. De riches
propriétaires, comme Jean Riqueti, Pierre Bausset, Pierre
Albcrtas, devaient être heureux d’écouler une bonne partie de
leur récolte tout en évitant des avances de fonds en argent. Ceux
des membres qui ne récoltaient pas suffisamment trouvaient
commodément à se procurer le vin et l’huile nécessaires auprès
des autres associés. La compagnie, enfin, avait tout avantagea
se servir de ses propres membres comme fournisseurs sans subir
l’aléa, ni le tracas, de marchés conclus au dehors, sans supporter
le prélèvement de frais par les intermédiaires. On verra plus
loin quelle quantité considérable de vin et d’huile était consom­
mée pour la nourriture des équipages des bâtiments de com­
merce et des bateaux corailleurs, en même temps que pour celle
de la population des établissements de Barbarie.
Ainsi chacun des participants était en compte courant avec la
compagnie et son compte était régulièrement tenu en partie
double. A son débit figuraient les crues d’argent ou les fourni­
tures en nature, les sommes reçues par lui sur ce qui lui revenait
du partage du produit de la vente des marchandises vendues par
la compagnie : corail, épices, cuirs, etc. Il était crédité des som­
mes versées par lui ou des denrées fournies, des sommes qui lui
revenaient, au prorata de ses carats, sur les ventes opérées. Poul­
ies sommes à verser ou à recevoir il lui était compté au débit ou
au crédit, pour tout retard à partir du jour de l’échéance, un
intérêt de 10 o/o dont le taux fut maintenu uniforme pendant une
grande partie de la durée de la compagnie. Cependant on voit
aussi figurer (1591) le taux du denier douze, 81/3 o/o. Au 31 mars

�HüA/t-u-

PAUL MASSON
62
de chaque année, on réglait le doit et avoir de chacun des
participants.
La direction de la compagnie eut tout au moins le grand
mérite d’être simple et peu coûteuse. Elle resta naturellement
entre les mains des Lenche, fondateurs et principaux partici­
pants, sauf pendant les dix années qui suivirent l’assassinat
d’Antoine Lenche (1587). Elle passa momentanément à JeanRiqueti de Mirabeau pour être reprise ensuite par Thomas
de Lenche, sieur de Moissac. C’était un honneur qui était loin de
rapporter des bénéfices comparables aux magnifiques émolu­
ments des directeurs ou administrateurs-délégués actuels de nos
grandes sociétés. Thomas Lenche recevait 300 livres par an ; son
frère Antoine, en lui succédant, fit porter à 500 livres le prix des
soins qu’il donnait aux affaires de la compagnie. Jean Riqueli,
pour cinq années d’administration, reçoit 500 écus d’or en 1573.
D’ailleurs Lenche, auquel était confié le pouvoir exécutif,
devait s’entendre avec un véritable conseil d’administration,
comme nous l’apprend l’acte d’association de 1585 :
« Sont aussi demeurés d’accord que, pour le régime adminis­
tration et gouvernement du négoce et affaires de leur dite com­
pagnie. ... ont commis et député pour superintendants d’icelles,
savoir Antoine Lenche, le seigneur de Roquefort, le seigneur de
Mirabeau, de Gemenes, et Pierre de Batista, savoir ledit Lenche
pour accorder patrons à faire ladite pêche, pourvoir de bateaux
et engins nécessaires, constituer officiers pour ladite pêcherie et
aux navires vaisseaux d’icelles et à l’expédition de toutes choses
nécessaires à ladite pêcherie, écrire tant au roi d’Argier que
autres que sera besoin et répondre à leurs lettres, tant d’ici que
de là, en la Barbarie, pour les affaires de la compagnie, commu­
niquant toujours le tout aux autres superintendants ci-dessus
nommés, lequel Lenche et autres députés accorderont commandataires, patrons de nefs, vaisseaux, écrivains, tant pour le
régime et administration de ladite pêche, audit Bône, Massaquarès, la Galle et autres lieux de la Barbarie, que aussi pour
les voyages qui se feront aux parties de Levant ou ailleurs;
accorderont aussi tous ensemble ou la plupart un caissier et

�63
exacteurs et autres officiers qu’ils aviseront pour travailler et
tenir compte audit Marseille pour leur dite compagnie. »
Le conseil d’administration désigné par l’acte d’association
ne resta pas inactif. On voit, en effet, que Riqueti, Albertas,
Bausset, furent activement mêlés à la direction des aifaires.
Il faut faire ressortir un curieux détail de fonctionnement.
L’acte d’association interdisait aux participants de faire du
commerce pour leur propre compte, « ou par personnes interpo­
sées, auxdites parties de Bonne, Massaquarès, La Galle, Cap de
lloze et autres lieux circonvoisins, ni en aucun autre lieu des
limites portées par ledit arrêt de Sa Majesté et permission du
Grand Seigneur et roi d’Arger, sur la peine volontaire de 2.000
écus d’or sol » applicables un tiers à la ville, un autre aux hôpi­
taux, l’autre à la compagnie.
Pourtant, du consentement de leurs associés, les participants
s’entendaient couramment entre eux, pour une entreprise parti­
culière du ressort des opérations de la compagnie, et même avec
des négociants étrangers à celle-ci. On peut citer la compagnie
du vaisseau Saint-Andriou, qui revient de Barbarie, chargé de
cuirs et de laines. Cette association est composée de 21 carats.;
neuf des membres de la compagnie du corail y sont intéressés
pour quinze parts, et le caissier Borlaquin tient compte de celte
opération sur ses registres pour chacun d’eux (1594) (1).
Une autre fois il s’agit d’envoyer des blés et d’autres fourni-,
tares au Bastion. La plus grande partie des participants,
17 carats 1/2 sur 19 1/2, s’unissent pour affréter le vaisseau du
capitaine Reymondin, le charger de vivres à Marseille, compléter
le chargement à Pise par 263 sacs de blé et l’expédier au Bastion.
Celte compagnie partielle agit « pour le compte et service de la
compagnie générale » (1593). Sur le même registre il est question
d’une compagnie de 23 carats qui expédie le vaisseau du même
capitaine Reymondin, d’une autre de 21 carats pour le voj'age du
capitaine Carboneau.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Les neuf participants sont :Heoirs de Lenche 4 carats, sieur de Mirabeau 31/2,
sieur de Roquefort 3, sieur de Saint-Paul 2 1/2, sieur de Gemenos 2 1/2,
Jean d’Ollivier 1/2, François d’Ollivier 1/2, Désiré Moustier 1/4, Pierre
Moustier 1/4.

�PAUL MASSON

Au même moment (1593-94) fonctionne la « compagnie des
cuirs de Ligorne faite entre aucuns des participants de la
compagnie de 19 carats 1/2 et d’autres qui y ont été accueillis. »
Cette compagnie porte le nom de Livourne parce qu’elle fait une
série d’opérations dans ce port etàPise où elle est en relation avec
les seigneurs Berziglielly et Simon de Cipriano ; elle fait des
affaires avec le Bastion et se trouve en compte avec la compagnie
du corail.
Mais ces exemples multiples sont des années les plus troublées
des luttes de la Ligue et de la tyrannie de Casaulx. Peut-être
sommes-nous en présence d’expédients temporaires inspirés par
les circonstances, qui attestent combien le négoce était troublé
par les désordres.
On peut relever une autre particularité relative aux ventes des
marchandises de la compagnie. Celle-ci aurait dû, semble-t-il,
s’en charger elle-même, calculer la part du produit revenant à
chaque associé et la porter à son crédit. Tout autre était le
système adopté. D’après l’acte d’association de 1585, la vente des
blés, laines, cuirs de Barbarie, devait être faite par ceux que la
compagnie commettait et députait pour cet objet ; le produit
était destiné à couvrir les frais généraux et dépenses courantes.
On verra plus loin comment le corail était surtout réexporté à
Alexandrie. Quant aux autres marchandises, spécialement celles
achetées en Egypte en retour des coraux, elles étaient partagées
entre les participants « tout incontinent » qu’elles arrivaient à
Marseille « pour et aux fins que chacun d’eux puisse faire de sa
parta son bon plaisir et volonté». Alors les associés redevenaient
concurrents les uns des autres. Contrairement au texte de 1585
des blés et des coraux étaient même parfois mis ainsi en
partage.
Après l’une de ces opérations on voit même certains des asso­
ciés former une société pour vendre leur part en commun. Ainsi,
en 1593, une compagnie de 15 carats est formée parmi les mem­
bres de celle du corail qui en comptait 19 et demi. Elle charge
des coraux sur le galion Sainte-Claire qui part pour Alexandrie.
Le Sainte-Claire appartenait à la compagnie « générale », mais

�65
le caissier de celle-ci stipule nettement sur ses comptes que la
« générale » n’a point d’intérêts dans celte opération de vente des
coraux. Une autre fois (1586) on voit certains associés vendre à
Antoine Lenche la part des épices variées qu’ils ont reçue d’une
cargaison venue d’Alexandrie. Ainsi Lenche et ses coparlicipants
avaient su combiner heureusement les avantages de l’association
et de l’initiative individuelle. Ils s’unissaient en Barbarie et en
Egypte, là où l’action isolée eût présenté bien des risques et des
dangers. A Marseille, ils reprenaient leur liberté.
En poursuivant l’examen plus avant dans le détail on trouve­
rait que la compagnie du corail différait par bien des points de
son fonctionnement de nos sociétés actuelles à nom collectif. Au
début elle a une véritable raison sociale. Les actes disent : la
compagnie de Thomas Lenche, Jean Riqueti, Pierre Bausset, et
autres associés ; ils désignent plus ou moins de noms, toujours
au moins deux ou trois. Plus tard les noms disparaissent. Il
n’est plus question que de la compagnie du corail, qui ressemble
par là à une société anonyme. Il est admis aujourd’hui que les
associés ne peuvent pas céder leurs parts d’intérêt, que la société
finit de plein droit par la mort d’un des associés et se trouve
dissoute entre les survivants. Ces deux règles n’étaient pas obser­
vées par la compagnie du corail du xvie siècle.
L’importance des grandes sociétés ou compagnies d’aujour­
d’hui frappe souvent les yeux par la somptuosité ou la vaste
étendue des immeubles qu’elles occupent, de leurs bureaux et de
leurs magasins. Rien d’extérieur n’aurait pu révéler au visiteur
de Marseille l’importance de la « magnifique compagnie ».
L’entassement de la population et l’exiguïté des locaux dans la
ville ne lui avaient pas permis de concentrer ses opérations dans
une seule des hautes maisons pressées sur la rive du port ou dans
son voisinage ; aucune place libre n’existait pour en construire
une qui lui eût convenu. Il lui avait fallu louer, sur divers points,
plusieurs magasins dont chacun servait à l’entrepôt et à la mani­
pulation d’une marchandise particulière. On sait que les tradi­
tions du moyen âge, et particulièrement les habitudes corpora­
tives, avaient fait grouper dans un seul quartier ou dans une
LES COMPAGNIES DU CORAIL

5

�66

PAUL MASSON

seule rue les marchands et les artisans qui s’occupaient d’un
même produit. Des groupements de ce genre existaient à Marseille,
comme le rappellent certains noms de rue, mais pour les simples
artisans et boutiquiers. Les négociants armateurs n’avaient à se
préoccuper dans le choix de leurs magasins que de leur commo­
dité ; la proximité du port était naturellement l’avantage le plus
recherché.
La compagnie utilisa d’abord le magasin de Thomas Lenclie.
Après sa mort, on voit sa femme Ugona Lencio le lui louer
3 livres par mois. La même année, 1570, un autre magasin était
loué pour trois ans, à 26 livres 8 sols par an, et le monastère de
Saint-Victor demandait 61 livres 4 sols pour une maison avec
magasin.
Il y eut alors un magasin spécial pour les blés, un autre et
même deux, en 1575, pour l’épicerie, payés 60 livres par an, un
autre pour les cuirs. Celui-ci fut loué pendant toute la durée de
la compagnie à la familleNapollon, d’origine corse, à laquelle dut
sans doute appartenir plus tard le fameux Sanson Napollon. Les
longues relations de ses parents avec la compagnie explique­
raient tout naturellement le rôle qu’il devait jouer en Barbarie.
Enfin il est souvent question dans les documents de la maison
du corail. On peut conjecturer que celle-ci n’était autre que
l’immeuble loué aux moines de Saint-Victor dans le quartier
Saint-Jean, le plus important de ceux qu’occupait la compagnie.
Le cabiscol de l’abbaye, messire Vincens Virgini, toucha pour
sa location en 1595 la somme de 36 écus, c’est-à-dire environ
110 livres. Ce n’était évidemment pas le même que la Compagnie
payait près de moitié moins en 1570, car il semble que le prix
des loyers n’avait pas sensiblement changé. Le magasin de Napol­
lon, payé 72 livres en 1576, en coûtait 75 en 1589 et 25 écus, c’està-dire une somme nominalement égale, en 1595. Les pestes de
1580, 1581 et 1586 et les troubles de la Ligue, qui avaient aussi
dépeuplé la ville, sont peut-être la cause de la stabilité des loyers
à une époque de renchérissement général de la vie.
Un personnel assez nombreux de manœuvres étaient employé
pour transporter les marchandises du quai aux magasins, pour

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

la manipulation, le mesurage ou pesage des blés, des épices, des
cuirs, pour la confection des balles et la réexpédition au dehors
et surtout pour le travail du corail dont il sera question plus
loin. Mais, si la direction de la Compagnie était peu coûteuse,
ses bureaux n’étaient pas encombrés d’employés.
En dehors du directeur et des associés composant le conseil
d’administration, le seul emploi dont on retrouve la trace est
celui du caissier. Au temps où la Compagnie était qualifiée de
magnifique et peut-être même dès le début, cette importante
fonction était donnée à un négociant inspirant toute confiance,
ayant même un intérêt dans la société. C’est ainsi qu’on trouve
les noms de Honorât Armand (1), Alphonse de Baptiste, JeanAugustin Catacholi, Orso Santo Cipriano. Ils avaient la respon­
sabilité de la caisse sans toujours la tenir effectivement. Ils
confiaient ce soin à des sous-ordres (2), mais, dans les registres,
il n’est pas question de commis.
Le commerce de la Compagnie nécessitait l’emploi permanent
d’un certain nombre de navires. Il en fallait d’autant plus que
les Marseillais aimaient à employer dans leur navigation médi­
terranéenne des bâtiments d’un faible tonnage. A leurs débuts,
les associés n’eurent peut-être pas de bâtiments à eux. Mais
bientôt leurs succès les encouragèrent à se départir de leur
prudence; ils acquirent toute une flottille composée d’unités de
plus en plus considérables. Ils formaient donc une compagnie
d’armement en même temps que de commerce:
En 15G6, ils possèdent la nef Sainte-Claire qu’ils arment de
compte à demi avec une « Compagnie de la moitié du voyage de
la Sainte-Claire ». Le même nom figure pendant toute l’histoire
de la Compagnie sur les registres, mais évidemment porté par'
des bâtiments différents. En 1575, la Sainte-Claire appelée
galionnet, déjà quelque peu hors d’usage sans doute, est estimée
2400 livres seulement par la nouvelle Compagnie qui la reçoit
(1) En ISCfi, Honorât Armand achète un quart de carat à Jean Vernet. (Reg.
du notaire Jean d'Ollières).
(2) On peut citer les noms de Giraud Soseda, Claude Annan, Jean Mazury,
Paulin Borlaquiu, Jacques Thomassin.

�PAUL MASSON
(38
des mains de l’ancienne. En 1591, le vaisseau ou galion du
même nom est évalué à (5000 écus d’or par autorité du lieutenant
de l’amirauté, c’est-à-dire 18 à 20.000 livres (1). C’était un des
gros bâtiments du port de Marseille, exclusivement employé aux
voyages d’Alexandrie. La Compagnie tenait beaucoup à éviter
toute interruption dans ces voyages si fructueux pour elle. En
janvier 1592, on la voit donner 100 écus en présent au consul
Casaulx pour empêcher que la Sainte-Claire ne fût envoyée dans
l’Archipel charger des blés. Cet incident tout menu ne laisse pas
d’être instructif. Il rappelle que la municipalité de Marseille, en
vue de prévenir la disette, réquisitionnait parfois des navires,
que les îles et les pays riverains de l’Archipel fournissaient déjà,
comme plus tard, au xvn° siècle, des blés à la Provence et, enfin,
il montre que le terrible Casaulx, ennemi de la Compagnie,
n’était pas insensible à l’argent.
Dès 1566, la Compagnie était propriétaire d’autres bâtiments,
les deux nefs Saint-Michel et Saint-Nicolas, la barque SainteCatherine remplacée, en 1570, par un bâtiment neuf du même
nom. Le patron Raphaël Franquin, qui la commandait, en
possédait le sixième.
Entre 1585 et 1590, la compagnie avait à son service, outre le
gros vaisseau Sainte-Claire, deux autres vaisseaux ou galions, le
Saint-Jean et la Sainte-Marguerite. Les Lenche, armateurs à
leurs débuts, n’avaient jamais cessé de s’occuper d’armement
pour leur propre compte. On voit, en 1598, les héritiers
d’Antoine vendre à leurs coassociés le vieux vaisseau La Rose
pour 1100 écus (2). Les autres associés étaient dans le même cas,
particulièrement Jean Riqueti. Parmi les officiers de ces bâti­
ments, capitaines, patrons ou écrivains, on relève une série de
noms d’hommes qui devaient se distinguer plus tard, eux ou
leurs fils en Barbarie, tels les Porrata, les Salvety, Pierre Napollon, Pierre Reimon dit Merigon, Jean Gallifet, Orso SantoGipriano, François Estelle, et d’autres encore.

(1) Il est question, en 1587, d’une barque, la Sainte-Claire, achetée au patron
Gaimar de la Ciolat, dont le corps seul coûte 1396 livres 16 sols.
(2) Acte reçu par le notaire Michel Kebotaud (aujourd’hui Étude Lamotte).

�69
En dehors de ces gros navires employés an commerce, une
tartane était toujours affectée aux voyages rapides qu’il était
nécessaire d’effectuer en Barbarie pour le transport de messages
ou d’envoyés en cas d’urgence. Enfin, une ou plusieurs frégates,
petits bâtiments de construction spéciale, faisaient la police des
pêcheries et le service des établissements sur la côte de Barbarie.
Les comptes de la compagnie fourniraient en abondance, à
ceux qui voudraient prendre la peine de les en extraire, des ren­
seignements sur le coût des agrès, des réparations, du ravitaille­
ment d’un navire au xvie siècle. Ainsi la voilure de la SainteClaire coûta 235 écus d’or lorsqu’à la même époque, vers 1575, la
cotonine pour faire les voiles était vendue 10 sols la canne. Poul­
ie même galion, il faut payer les ancres 333 écus d’or 24 sols
6 deniers à Stéphane Pollero, de Savone, fournisseur ordinaire de
la compagnie pour les agrès de toutes sortes. En 1585, une ancre
qui pèse 12 Ca (1) 30 livres ne coûte pourtant que 19 écris 40 sols.
Les comptes de mailles de hache sont nombreux; on trouve
moins fréquemment de curieuses mentions comme celle-ci :
1 éeu 12 sols au peintre Teyssère pour avoir rebytat (repeint)
l’image de saint Jean qui ornait la proue du galion du même
nom.
L’insécurité des mers obligeait de munir les navires de pièces
d’artillerie qui leur permettaient de résister tout au moins à des
corsaires faiblement armés. Mais, pendant longtemps, soit que
l’insécurité fût moins grande que plus tard, soit par esprit d’éco­
nomie, la compagnie n’eut pas d’artillerie à elle.
C’était alors une industrie spéciale, exercée par des particu­
liers, de louer des pièces d’artillerie. Jusque vers la fin du
xviic siècle les souverains eux-mêmes devaient avoir recours à
leurs services dans les guerres. Des membres de la compagnie
pratiquaient celle industrie ; aussi trouvait-elle à se pourvoir en
partie auprès d’eux. Elle eut particulièrement recours à
Pierre Albertas, sieur de Saint-Chamas. De 1567 à 1570 trois versi
de bronze et cinq mascoli, placés sur le Saint-Michel, coûtent
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Cette mesure n’a pu être identifiée. Elle était supérieure à un quintal de
Marseille.

�70
PAUL MASSON
56 livres 8 sols 6 deniers de location pour chaque voyage de
Bône. Le même Albertas loue, en 1568, moyennant 105 livres,
cinq versi et sept mascoli de bronze à la barque Sainie-Claire
pour aller à Massacarès. En 1570, deux petits versi et quatre
mascoli pesant 4(57 livres, mis sur la ('régale de la compagnie,
lui rapportent 154 livres. La même année, un autre associé,
Jean Daysac, seigneur de Venelles, fournissait cinq versi pour
un voyage de la barque La Madeleine au prix de 55 livres.
Qu’était-ce que des mascoli ? Ce nom, sans doute peu usité, ne
se trouve pas dans les ouvrages techniques. Le nom de verse ou
vers, variante de barce, était, au contraire, employé couramment
au xvie siècle pour désigner une petite pièce d’artillerie dont on
se servait sur les navires. Dans un édit de mars 1584, Henri III
stipule que les navires de 30 à 40 tonneaux devront être armés de
deux doubles barces, que ceux de 50 à 60 en auront quatre et
l’armement devait s’élever jusqu’à douze pour les bâtiments de
110 à 120 tonneaux.
La compagnie avait alors trouvé plus avantageux d’avoir son
artillerie à elle. Peut-être qu’à cause de l’audace croissante et du
grand nombre des corsaires les loueurs d’artillerie pour navires
avaient été obligés de trop hausser leurs prix ou bien s’étaient
découragés d’exercer une industrie trop aléatoire. En 1587, huit
moijanncs, deux fauconneaux, vingt-un verses, vingt-deux mus­
cles coûtent aux associés 4.748 livres. Il s’agit ici de pièces d’ar­
tillerie plus fortes. La moyanne, ou couleuvrine moyenne, diffé­
rait de la couleuvrine ordinaire par sa moindre longueur et sa
moindre puissance. Un écrivain du début du xvn° siècle dit :
« les moyannes portent 4 livres de boulets et ont 7 pieds 1/2 ou 8
de longueur. » Leur dimension et leur force très variable pouvait
être, en réalité, supérieure ou inférieure à ces chiffres.
L’importance des armes de défense avait augmenté avec
celle des navires de la compagnie, avec l’insolence des cor­
saires et aussi avec la prospérité des « magniliques seigneurs».
En 1589, ils font encore achat dë deux moyannes de bronze pesant
30 quintaux pour le prix de 300 écus, à 10 écus le quintal. Les
munitions, tout au moins les projectiles, étaient beaucoup moins

�71
dispendieuses : en 1586, deux douzaines de boulets de pierre
pour l 'artillerie de la Sainte-Claire ne coûtent que 42 sols.
Veut-on savoir dans quelle proportion l’équipage d’un navire
entrait alors dans les dépenses de l’armement? Les registres de
la compagnie sont remplis de comptes relatifs à la gent des bâti­
ments de la compagnie ou de ceux qu’elle affrétait. Malheureuse­
ment il est difficile d’établir des comparaisons entre lescliiffres :
les équipages étaient payés au retour des voyages effectués et
nous ne connaissons exactement ni la durée du service accompli
ni le nombre des matelots payés. Il est néanmoins instructif de
savoir ce que coûtait, de ce chef, un voyage au Levant ou en
Barbarie.
En 1568, la gent de la nef Saint-Nicolas, au retour d’Alexandrie,
touche 2.431 liv. 7 s. 4 d. non compris la solde du patron et de
l’écrivain. C’était là un long et coûteux voyage. Ceux de Barbarie
duraient, d’ailleurs, proportionnellement autant. On voit la gent
des galions Saint-Jean et Sainte-Marguerite recevoir, au retour,
en 1585 et en 1590, des sommes variant entre 210 et 245 écus d’or,
y compris la paie des officiers. L’équipage moins nombreux de
la barque Sainte-Catherine ne touchait, au même moment, que
324 livres. Quatre voyages successifs, accomplis en Barbarie par
la Sainte-Marguerite, entre avril 1587 et novembre 1588, rapportent
au patron Antoine Marie Salvety elàses gens la somme uniforme
de 730 livres. Quelques exemples de paiements au mois fixent
les idées d’une manière plus précise. En 1568, la gent de la nef
Saint-Michel, retour de Bône, reçoit 151 liv. 6 s. pour 1 mois et
4jours. En 1585, l’équipage d’un vaisseau aussi considérable
touche 44 écus 44 sols pour un mois. Les prix n’avaient donc pas
sensiblement varié.
Ces salaires étaient répartis fort inégalement entre les olficiers
et l’équipage très faiblement rétribué. Ainsi, en 1585, un paie­
ment de la gent d’un galion, au retour d’un court voyage, sans
doute, est ainsi réparti : mariniers, 11 écus 41 s. 3 d. ; fadarni,
7 écus 47 sols 6 deniers; dépensier, 11 écus 41 sols 3 d. ; écri­
vain, 11 écus 45 sols 10 d. ; patron, 17 écus 4 sols.
L’écrivain, chargé autrefois sur les navires de commerce de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�72
PAUL MASSON
tenir les registres du bord, d’inscrire toutes les dépenses pour
l’armement et le voyage, les marchandises embarquées et débar­
quées, etc., jouait le rôle actuel des commissaires. Quant aux
fadarni, appelés ailleurs fadarins, c’étaient les novices ou
mousses; celte expression provençale était dérivée, paraît-il,
d’un terme catalan (1).
Pour la nourriture, le bon marché des denrées et peut-être
le ménagement un peu serré, ordinaire aux armateurs, per­
mettaient à la compagnie de s’acquitter de cette charge à des
prix qui nous paraissent d’un bon marché invraisemblable.
Autour de 1580 l’ordinaire de la gent était compté uniformément
pour la Sainte-Claire,aussi bien que pour le Saint-Jean et d’autres
vaisseaux,à quatre sols par jour, seul subside versé au dépensier.
Malgré tout les armements de la compagnie étaient loin de
correspondre à l’importance de ses opérations commerciales.
Pendant toute la durée de son existence, il lui fallut noliser de
nombreux bâtiments. Les Lcnclie furent d’une façon permanente
au nombre de leurs fréteurs. Les registres du notaire Cliamporcin renferment un acte intéressant de 1562 : achepl de
partie de nef pour Sieur Thomas Lenche et aultres après nom­
més (2). On y voit que le patron Michel Teisseyre de Marseille
vend les trois quarts de la propriété du navire le « Sainct
Victor Bonnadventnre », du port de trois mille quintaux, pour le
prix de 600 écus d’or d’Italie de 48 sols. Les acheteurs sont
Thomas Lenche et Pierre de Baptiste, chacun pour six carats,
Pierre et André Gonfaron et Louis Gay pour six autres carats,
les six derniers restant la possession du patron Teisseyre. Or ce
bâtiment, nommé couramment le Saint-Victor dans les documents
nostérieurs, fut ensuite régulièrement affrété par la compagnie
(1) D’après Jat (Glossaire nautique) lu forme catalane serait fadri, au pluriel
fadrins. Ja1 cite ce passage du I5. Fournier dans son Hydrographie ilGtll) :
« Les pages, garçons du navire que les Marseillais nommaient fadarins » et
il ajoute : « Nous avons vu quelquefois le mot fadrin, mais fadarin, jamais
ailleurs que dans la phrase du P. Fournier; aussi pensons-nous que fadarins
est une de ces fautes d’impression qui abondent dans YHydrographie ». Les
registres de la compagnie du corail prouvent que le mot fadarin était bien
employé couramment à Marseille.
(2) Voir le texte à l’appendicet

�73
du corail. Il eu fut de même pour le vaisseau la Rose, propriété
d’Antoine Lenche que la compagnie finit par acheter en 1598 ;
dès 1575 il faisait indifféremment les voyages de Barbarie ou
d’Alexandrie. C’était d’ailleurs une habitude adoptée par les
associés de noliser les mêmes bateaux quand ils s’adressaient
aux armateurs de Marseille ou à ceux de La Ciolat souvent mis
par eux à contribution.
Les conditions d’affrètement à cetle époque semblent avoir été
variées si l’on en juge par la diversité des paiements qui figurent
sur les livres de la compagnie. Tels navires étaient loués au
mois. Ainsi, en 1567, les armateurs du Saint-Victor reçoivent la
location de six mois et cinq jours pour un voyage d’Alger,
à 80 écus de 48 sols le mois, c’est-à-dire 192 livres.
En 1592 les propriétaires du vaisseau ta Cabrette touchent
200 écus pour deux mois d’un voyage à Livourne, mais la somme
réduite en forte monnaie ne valait que 138 écus ; le prix d’un mois
s’élevait donc environ à 210 livres. En 1595 une polacre exécute
plusieurs voyages à raison de 60 écus par mois. La nourriture et
les salaires des équipages restaient à la charge des armateurs.
En tenant compte de l’usure de leurs bâtiments et de l’amor­
tissement à prévoir, des frais courants de réparations, des
primes d’assurance, il devait leur rester de beaux bénéfices. Sur
les 80 écus donnés au Saint-Victor par mois il n’y en avait pas
50 à prélever pour les salaires et la nourriture de l’équipage.
Tous autres frais déduits il n’est sans doute pas exagéré d’évaluer
à 20 écus par mois ce qui constituait le bénéfice net des
armateurs, soit plus de 200 écus par an pour un navire de
800 écus, plus de 25 o/o d’intérêts du capital engagé.
Plus souvent les nolis sont payés pour la durée d’un voyage.
Entre 1585 et 1592 le même patron Jaumet Ingoiran reçoit pour
son vaisseau 1.521 écus pour un voyage à Valence, 400 écus pour
aller charger du vin à Barcelone cl le porter à Massacarès,
263 écus pour un voyage de Massacarès à Savone. Peut-être,
même en ce cas les prix avaient-ils été stipulés au mois.
Pourtant on voit le même Ingoiran recevoir la somme uniforme
de 720 livres pour trois voyages consécutifs de Massacarès à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�74
PAUL MASSON
Marseille et à Savone accomplis en 1587. Ce même chiffre est
payé à un patron de La Ciotat en 15(57 pour le même voyage (1).
Enfin les capitaines étaient payés aussi d’après le poids des
marchandises transportées. Divers exemples montrent que le
transport d’un cafïî (420 kilogs) de blé,du Bastion à Marseille ou
à Savone, coûtait entre deux écus et deux écus et demi autour de
1580. Ce prix qui ferait ressortir la tonne métrique à plus de
15 livres en monnaie d’alors, montre combien les transports
maritimes étaient plus coûteux qu’aujourd’hui. A la même date
une somme de 2.100 écusderéaux, apportée de Valence sur un
galion, paie 7 écus 21 sols de nolis. De Savone à Marseille
10.350 livres de fils et cordages pour les corailleurs paient 20
livres 14 sols.
Quelles étaient les catégories de bâtiments achetés ou employés
de préférence par la compagnie? Elle n’avait pas à se préoccuper
dans ses choix de répondre à des besoins spéciaux. Ses navires
étaient donc ceux des types courants à Marseille et ses regis­
tres pourraient fournir des indications, assez vagues d’ailleurs,
à ceux qui étudient les transformations des navires de com­
merce à travers les âges. Jusqu’au xvie siècle s’étaient perpétués
les formes et les noms du moyen âge. Alors apparurent de
nouveaux types, en usage à Marseille pendant toute la durée du
x v ii ° siècle et même au-delà. On peut se rendre compte de cette
transformation dans les livres de la compagnie. Dans la pre­
mière période de son existence on trouve les noms anciens :
nefs, (jalions pour les gros navires; gcilionnets, saettya ou sciittia,
londres, caravelles pour les plus petits. En 1585 la stagiera du
patron Claude Deterba porte des caisses de corail à Alexandrie.
Plus tard, ce sont déjà les noms courants à Marseille au xvii*
siècle : vaisseaux, polacres (2), barques. Les noms anciens et les
nouveaux furent d’ailleurs appliqués un moment indifféremment
aux mêmes navires, comme il arrive aux époques de transition.
(1) Il y aurait ici un point à éclaircir. La même somme (730 livres) est payée
pour le même voyage au patron Salvety qui commande un navire de la
compagnie.
(2) Je relève ce nom pour la première fois en 1594. — V. Jal. Glossaire
nautique ; mais quelques-uns de ces noms ne s’y trouvent pas.

�75
Ainsi, vers 1585, on disait aussi bien le galion ou le vaisseau
Sainte-Claire, puis le mot de galion disparaît définitivement des
livres de la compagnie avant la fin du siècle.
Quant aux dimensions et au tonnage de tous ces bâtiments
les archives de la compagnie ne fournissent aucun renseigne­
ment à cet égard; mais on retrouverait les chiffres dans les
actes des notaires. On a vu que le vaisseau le Saint-Victor était
du port de 3.000 quintaux. On ne parlait alors que de la portée
en lourd des navires ; il n’était pas question de leur jauge. Les
gros bâtiments de l’époque des croisades destinés à transporter
jusqu’à 1.500 passagers avaient disparu depuis longtemps parce
qu’ils n’auraient plus répondu à aucun besoin. Ainsi un bâti­
ment capable de porter 3.000 quintaux, équivalant à 270 tonnes
métriques, était déjà un spécimen assez important de la Hotte
marseillaise, bien qu’on y vît des gros vaisseaux de 10.000 quin­
taux. L’emploi courant de vaisseaux pour le commerce de
Barbarie, pour lequel on n’employait guère au xvn° siècle que
de médiocres bâtiments, polacres ou barques, serait une indi­
cation de la prospérité de ce commerce au xvi° siècle et de sa
décadence ultérieure s’il ne fallait tenir compte d’une autre
considération. En 1603 les consuls de Marseille obtiennent des
lettres-patentes, confirmant un arrêt du Conseil d’Etat, qui por­
tent inhibitions et défenses « d’envoyer trafiquer aux costes de
l’obéissance du Grand Seigneur des vaisseaux d’un port infé­
rieur à 7.000 quintaux et non munis de l’équipage nécessaire
pour se défendre des corsaires (1). » On pouvait espérer à la fin
du xvie siècle échapper à ceux-ci avec de gros bâtiments bien
armés. Au xvnc siècle aucun navire de commerce ne fut de
taille à braver les gros corsaires algériens ; les navires légers
avaient plus de chances d’éviter d’être pris en les gagnant de
vitesse.
A cette époque beaucoup de navires opéraient aux Iles leur
chargement ou leur déchargement sans entrer dans le port de
Marseille. Ils évitaient ainsi lés longs retards causés par les
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Arch. du Parlement (Aix). B, 3341, fol. 793.

�PAUL MASSON
76
sévères règlements relatifs aux quarantaines ou par le caprice
des vents. Avant l’invention de la navigation à vapeur et l’usage
des remorqueurs pour les voiliers, les périodes de mistral, où le
vent s’engouffrait avec violence dans l’étroit goulet du port,
interdisaient souvent pendant des semaines l’entrée et surtout la
sortie. De plus, en restant, aux Iles, les bâtiments évitaient le
paiement d'un certain nombre de droits. Le fermier du droit du
roi des drogueries et épiceries percevait une taxe à la fois sui­
tes épices venues du Levant et sur les coraux de Barbarie. La
gabelle du port était perçue au nom de la ville sur les marchan­
dises d’entrée sur le pied de 2 o/o de leur valeur.
Voilà qui explique pourquoi, même aux périodes où le com­
merce eut le plus d’activité, on n’eut pas trop à souffrir alors de
l’encombrement et de l'insuffisance du Vieux-Port. Bien plus,
les estampes du xvie et du xvn° siècle qui représentent des vues
de Marseille, montrent toujours son bassin presque vide de
bâtiments. Mais c’était là, peut-être, plutôt une convention
adoptée et maintenue par les dessinateurs, que l’expression,
même exagérée, de la réalité.
Entre le port et les Iles c’était donc un va et vient incessant de
barques occupées au transport des marchandises et des passa­
gers. La concurrence de nombreux patrons maintenait les prix
assez peu élevés pour une traversée souvent pénible de plusieurs
kilomètres. Aussi la compagnie du corail se contentait-elle
d’avoir recours à leurs services sans acquérir un matériel
spécial qu’elle n’eût pu occuper de façon régulière. Cependant,
il semble bien qu’en 1583 elle possédait un bateau particulier
affecté à ce service. Trente sols par voyage c’était le prix donné
vers 1580 au patron d’un bateau pour porter aux Iles des patrons
corailleurs, des victuailles, ou les officiers de l’amirauté chargés
de la visite de tout navire avant son départ. Celle-ci coûtait
alors d'ordinaire trois éens d’or (1), parfois quatre, plus un

(1) Le Parlement cl’Aix était alors à chaque instant saisi de plaintes par les
consuls des divers ports de Provence contre la cupidité des officiers de l’ami­
rauté. C’est seulement en 1599 qu'il tarifa uniformément leurs visites en les
fixant à « un écu pour les gros vaisseaux, un dcmi-écu pour les médiocres et
un quart d’écu pour les petits », Arch, de la Chambre de Commerce,

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

lésion d’usage au clerc du greffier. Mais, pour aller aux Iles, les
officiers demandaient jusqu’à six écus. S’il s’agissait de porter
des marchandises, on employait des bateaux plus gros dont
chaque voyage pouvait coûter jusqu’à trois livres et même
davantage. Les tartanes, qui servaient aussi au même usage,
étaient payées à peu près au même tarif. Ainsi, en 1586, le
patron Oget Giollet, qui effectua une série de voyages pour le
déchargement des épiceries apportées par le galion SainleClaire, reçut 1 écu 6 sols par traversée.
Telle était l’organisation de la compagnie, l’importance de ses
installations et de son outillage à Marseille. Mais c’est la Bar­
barie surtout qui était le théâtre de ses opérations. C’est là que
le tableau de son activité offre le plus d’intérêt. Il permettra
tout d’abord d’étudier les premiers établissements français et
les humbles débuts de notre colonisation en Algérie.

�PAUL MASSON

CHAPITRE IV
LES ÉTABLISSEMENTS MARSEILLAIS EN ALGÉRIE AU XVIe SIÈCLE

Les registres de la compagnie du corail jettent plus de lumière
sur l’origine des établissements français de la côte barbaresque,
restée jusqu’ici bien mal connue. Cependant ils sont loin de
dissiper toutes les obscurités.
Le commandement du Grand Seigneur, délivré en 1582 en
faveur de la compagnie (1), est jusqu’ici le seul document du
xvie siècle qui limite d’une façon précise l’étendue des côtes de
Barbarie sur lesquelles les Marseillais jouissaient du monopole
de la pèche du corail. Elle allait « depuis Monlefousque jusques
au cap Nègre ». Si l’on identifie le premier point avec le cap
Mafetoucli, promontoire médian du massif montagneux qui
s’avance entre le golfe de Philippeville et celui de Bône et pro­
jette à ses deux extrémités les pointes du cap de Fer et du cap de
Garde, on peut en conclure que les documents du xvne ou du
xvme siècle qui fixaient parfois Bougie comme le terminus occi­
dental des concessions d’Afrique, en étendaient singulièrement
le domaine primitif. Entre le cap Mateloucli et le cap Nègre,
aujourd’hui en Tunisie, la longueur des côtes, sans tenir compte
de toutes leurs sinuosités, était de 200 kilomètres environ.
C’était donc un domaine important abandonné par les Algériens
et parle sultan aux entreprises marseillaises.
Sur ce domaine les établissements furent-ils aussi anciens
cpie la compagnie elle-même? Quels furent les premiers créés?
Quand et pourquoi les Marseillais se décidèrent-ils à fonder les
autres ? Quelle était la nature de ces établissements? Toutes
(1) Voir, à l'appendice, pièce n° IV.

�79
questions auxquelles il n’est pas encore permis de répondre
avec une entière précision.
Pendant la période des débuts la compagnie, semble-t-il,
n’eut d’installation fixe qu'à Bône. Elle s’intitule « la nostra
compania délia pesca de coralli di Buona ». On trouve dans les
registres du notaire Champorcin une quittance de 1561 (1) par
laquelle les héritiers de Pierre Barrilan reconnaissent avoir
reçu de Thomas Lenclie le dernier paiement des gages qui lui
étaient dus pour avoir servi la compagnie comme soldat à
Bonne de Barbarie. La frégate de la compagnie stationnait alors
à Boue et Antoine Lenclie, qui dirigeait ses affaires en Afrique,
y résidait en 1568.
En fixant d’abord à Bône le centre de ses opérations, la com­
pagnie ne faisait que suivre les traditions du moyen âge. Les
Marseillais n’avaient cessé de trafiquer dans celte ville, cité la
plus commerçante de notre Algérie avec Bougie. Ils y avaient
possédé un fondonc et entretenu un consul. La population était
donc habituée à voir des Européens, à les laisser vivre dans la
•ville; ailleurs il y avait à redouter le fanatisme musulman. De
plus, le port était le meilleur de toute la côte. La prudence avait
donc inspiré le choix de la compagnie.
Pourtant Bône était quelque peu éloignée des pêcheries de
corail. D’autre part, la compagnie y était trop directement sous
la main du caïd, personnage puissant, le second après le bey
de Constantine dans la partie orientale de la Régence. Elle
excitait de trop près sa cupidité et celle des chefs d’une nom­
breuse milice. C’est pour cette double raison de commodité et
de sécurité que fut choisi l’emplacement définitif du centre des
opérations de la compagnie, loin de tout grand groupe de popu­
lation, plus près de La Galle que de Bône. Même son isolement
le mettait à l’abri des incursions des tribus voisines.
Ainsi fut fondé le Bastion de France, postérieurement à 1565.
Sur les registres apparaît en novembre 1567 la dénomination
suivante : la nostra compania délia pesca de coralli di MassaLES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Fol. 1524-25.

�PAUL MASSON
80
carès et Bona. On est tenté au premier abord de penser qu’il
s’agit de La Calle. Les Arabes avaient, en effet, baptisé cette ville
du nom de Merça’l Kliarez, « port de graines à collier » ou « port
aux breloques. » La richesse des parages de La Calle en corail
leur était connue depuis longtemps. Tous leurs géographes ou
voyageurs en parlent dans leurs Descriptions de l’Afrique.
Suivant Ibn Haoukal, il y avait là une ville prospère au milieu
du dixième siècle : « A une journée de distance de Badja se
trouve El Kliarez port où, à mon avis, on pêche le meilleur
corail ; on ne le trouve que là, à Ténès et à Ceuta, en face d’Algésiras en Espagne ; mais celui qu’on pêche à Ceuta est bien infe­
rieur pour la qualité à celui de Merça’l Kliarez. El Mensour y
avait établi un commissaire-inspecteur pour présider à la prière,
recevoir les impôts et examiner les produits de cette pêche. Dans
ia ville il y a des marchands très riches et des courtiers pour la
vente du corail. On fait cette pêche avec environ quarante
bateaux construits dans le port et montés chacun d’environ vingt
hommes. »
Un siècle après, au dire d’El Bekri, la ville restait très active.
Mais ce voyageur ajoute : « On construit à Merça’l Kliarez des
vaisseaux et des bâtiments de guerre qui servent à porter le
ravage dans le pays de Boum. Celte ville est le rendez-vous des
corsaires (1). » Le développpemenl de la piraterie fut cause de la
ruine de Merça’l Kliarez ; elle fut prise par le Génois Roger de
Loria en 1282 et ne se releva pas de ce désastre.
Les Italiens qui fréquentaient cette côte, peut-être les pêcheurs,
avaient pris l’habitude de désigner la ville sous le nom de La
Calla, le port. C’était, en effet, le seul abri que rencontraient les
navires à l’est de Bône, dans les parages où l’on pêchait le
corail.
Les Marseillais, recherchant l'isolement et transférant en
dehors du port traditionnel le centre des pêcheries de corail, lui
empruntèrent même son vieux nom. Ils appliquèrent la vieille

(1) Journal Asiatique, 3e série, t. su, p. 180-181; 5e série, t. xm, p. 73.
' T r a d u c t i o n s d e S la n e.
' f »■*.
t .V
A.

,U ■ ■ i
■ a
ï
! ,&lt;’Vf ' , V " y
3

'■
O

.■&lt;

�PI.

Malh co Fl o ri mi for.

����81
dénomination arabe de « port aux breloques » au point de la
côte mal abritée sur lequel ils s’établissaient et confondirent
Massacarès avec le Bastion. L’usage en fut bientôt tellement
consacré qu’il passa des registres et de la correspondance de la
compagnie aux actes officiels. On lit dans des lettres patentes du
22 janvier 1597 : « Massacarès, dit le Bastion de France, assis
au royaume de Tunis. » La géographie de la chancellerie royale
manquait de précision. Plus vagues encore étaient les connais­
sances des secrétaires du duc de Guise, gouverneur de Provence,
qui écrivaient dans un brevet de commission rédigé en 1602 :
« Le Bastion de France situé en Massacaretz. »
Très souvent, sur les registres de la compagnie, les deux noms
sont accolés ; il est question du Bastion de Massacarès. Malgré
leur imprécision, les documents font au contraire nettement la
distinction entre La Calle et Massacarès. Les bâtiments portent
des marchandises « à Bône, La Calle ou au Bastion à Massacharès. » Il en résultait donc cpie le nom arabe avait été détourné
tout à fait de son sens primitif et n’était plus jamais appliqué à
la ville qu’il désignait antérieurement au xvie siècle. C’est une
source de confusions que la confrontation des divers registres de
la compagnie finit par faire découvrir.
Pourquoi les Marseillais avaient-ils appelé Bastion leur nouvel
établissemcnl ? (1) Donnaient-ils déjà à ce vieux vocable pro­
vençal et italien la signification de construction fortifiée que les
Français du xvic siècle attribuaient au mol baslillon supplanté
plus tard par la forme provençale?
Sur la foi d’un des compagnons de Savary de Brèves,dans son
ambassade de 1605, on pourrait penser que le Bastion de France
du xvic siècle ne méritait en rien la qualification de forteresse.
« Ce Bastion, est-il dit dans la relation des voyages de M. de
Brèves, n’était point château ni forteresse, comme aucuns abusés
du vocable pourraient le croire, mais seulement une maison
plate édifiée par permission du Grand Seigneur pour retraite des
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir, sur remplacement, mon Histoire des établissements et du commerce
français dans l'Afrique barbarcsque, page 11-12.
6

�PAUL MASSON
82
Français pêchant le corail en Barbarie; sous couleur de laquelle
pêche ils enlevaient toutes sortes de marchandises. » Même un
mémoire de 1630 affirme que Lenclie obtint la permission
d’élever le Bastion « à condition toutefois de n’y faire aucune
fortification, mais seulement une maison et un magasin simple­
ment, pour servir à ceux qui pêcheraient le corail et qui feraient
négoce et trafic des marchandises dudit pays (1)».
Le narrateur des voyages de de Brèves avait mal vu ou bien
manquait de précision. Peut-être sa qualification de maison
plate s’appliquait-elle à la simple maison que la Compagnie
possédait, en effet, à Bône. Quant à l’auteur du mémoire de 1630,
il n’était pas très bien informé. En effet, les registres de la
Compagnie prouvent que le Bastion eut, dès le début, une petite
garnison, un approvisionnement de poudre, des arquebuses,
même de l’artillerie. En 1583, Jean Berault et autres poudriers
de Carpentras, fournissent 1145 livres de poudre de canon et
d’arquebuse. La défense était assurée par une enceinte et tout au
moins par des terrassements. Henri IV, écrivant au sultan en 1609
en faveur de la Compagnie qui se proposait de restaurer le
Bastion, sollicitait pour elle les privilèges accordés auparavant
à celle de Lenche, avec plein pouvoir de faire reconstruire le
Bastion « en la même forme qu’il était »et d’élever « des remparts
de terre, cabanes, magasins, fours et moulins esdits lieux pour
loger et conserver les coraillers, matelots et autres ». Bien aupa­
ravant, les lettres patentes du 23 juin 1568 avaient permis aux
associés marseillais de sortir du royaume des pièces d’artillerie
pour la garde et défense de leur fort. D’ailleurs, Sanson Napollon,
le négociateur du relèvement du Bastion, se borna plus tard à
demander l’exécution des accords conclus entre les Algériens et
la première Compagnie du corail et c’est bien ce que stipulait
le contrat fameux du 29 septembre 1628 : « El d’autant que
ladite place du Bastion et ses dépendances ont esté démolies
permettons de les pouvoir redresser et fabriquer comme elles
estoient anciennement pour pouvoir se garantir contre les Maures,
vaisseaux et brigantins de Majorque et Minorque ensemble. »

(1) Biblioth. nat. Mss. fr. 16.164.

�83
De l’ensemble des textes il ressort bien qu’entre le Bastion du
xvic siècle et celui du xvne il n’y avait pas de différence essen­
tielle. Sanson Napollon put seulement donner plus d’ampleur et
de solidité aux constructions et aux fortifications autorisées et
exécutées dès le début.
Au reste, les bâtiments même ne pouvaient guère être beau­
coup moins considérables puisque la pêche et le commerce
étaient au moins autant, sinon plus actifs qu’à aucune époque
du xviie siècle, puisqu’il fallait loger un personnel déjà nombreux.
Un inventaire fait le 6 mai 1599 évaluait « plusieurs meubles,
artillerie, bateaux et autres choses » qui se trouvaient au Massacarès, à 2611 écus. La désignation est bien vague, et l’inventaire
souleva des protestations par ses estimations trop défectueuses.
Peu auparavant, lors de la transformation de la Compagnie de
22 carats et demi en Compagnie de 19 carats et demi, « les meu­
bles, bateaux, engins, artillerie, bâtiments et toutes autres
choses » appartenant à la première, furent évalués à 7.000 écus
d’or après déduction de 1744 livres. 11 ne semble pas, malgré la
désignation des bâtiments, qu’il faille penser que la valeur des
constructions de toutes sortes des établissements était comprise
dans cette somme. En effet, dans l’inventaire dressé en 1590 ou
1591, lors de la dissolution de la Compagnie de 24 carats, les
« attirails et meubles servant à la pêche et au Bastion et encore
l’artillerie, sans y comprendre la place et bâtiments » avaient été
comptés 6.658 écus d’or. La valeur élevée des meubles et de ce
que renfermaient les établissements peut faire présumer quelque
peu leur importance. Mais il esl regrettable que les livres de
la Compagnie ne nous fournissent pas d’estimations plus
précises.
Il faut remarquer que le terme de Bastion fut souvent employé
pour désigner les autres établissements. Les teneurs de livres de
la Compagnie disaient : notre bastion de la Calle, du cap de
Kose ; termes beaucoup moins employés pourtant que celui de
Bastion de Massacarès. Le commandement du Grand Seigneur,
de 1572, parlait de la concession des trois bastions « Marce carés,
la Cale et Boume ». Enfin, le nom de Bastion de France ne
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

El

devint commun qu’au xvne siècle. Les documents du xvie siècle
disent le Bastion, Massacarès ou le Bastion de Massacarès. C’est
seulement dans les lettres patentes de 1597 déjà citées que figure
la mention : Massacarès, dit le Bastion de France.
C’est là que résidait le chef des Etablissements marseillais,
directeur général de toutes leurs opérations en Algérie, le « gou­
verneur de l’emprèse » comme l’appellent longtemps les docu­
ments. C’est vers la fin du xvie siècle seulement que l’appellation
de capitaine du Bastion prévalut.
Les Lenclie tinrent naturellement à se réserver dans la com­
pagnie ces fonctions qui les mettaient seuls en relations avec les
Barbaresques. Antoine Lenclie résidait à la Callc, puis à Massaçarès, aux appointements'de 500 livres par an, quand il fut appelé
à la direction de la compagnie à la mort de son frère, en 1568.
Ce contretemps lui fit momentanément laisser la place à un
capitaine corse mais il put bientôt la faire donner à son jeune
frère Visconte Lenclie. Celui-ci, après un apprentissage comme
écrivain à Bône, repartit en 1575 comme gouverneur de l’emprèse au service de la nouvelle compagnie de 26 carats (1). Mais
il mourut quelques années après, laissant de nouveau dans
l’embarras le chef de la famille.
Le commandement du Bastion fut du moins confié encore
aux mains d’un Corse, tout dévoué aux Lenclie et peut-être leur
parent (2). Le magnifique capitaine Jean Porrala, qui devait
rester une quinzaine d’années au Bastion, était le frère aîné de ce
Paul Porrala, commandant du galion Sainte-Claire qui finit par
acquérir deux carats dans la compagnie en 1594. Leur famille
originaire de Gênes y comptait parmi les nobles depuis la fin
du xiv° siècle. Leur grand-père avait vécu longtemps en Corse
connue commandant de la forteresse de Bonifacio et y était
mort. Les deux Porrata avaient sans doute embrassé la cause
française sous Henri II, du temps de Sampiero et avaient été
(1) Lettres cle naturalité pour Bisconte Lenchou, originaire de Corséguc.
Arcli. de la Cour des Comptes, lteg. Cometa, mars 1579, fol. 344 verso. Les
registres l’appellent toujours Bisconte ou Besconte Lenclie.
(2) Les Lenclie avaient pour mère Gentileta de Poi|itcn
j

�85
obligés ensuite de se retirer à Marseille. Des lettres-patentes
d'Henri III en date du 20 novembre 1582 investirent Porrala du
gouvernement du Bastion. Il serait intéressant de savoir si c’était
là une nouveauté et si l’intervention royale, comme il est pro­
bable, avait été sollicitée par la compagnie.
Jean Porrata, après son long séjour en Barbarie, rentra à
Marseille en 1597 et y obtint à son retour des lettres de citadinage
moyennant 50 écus d’or. On y fait valoir qu’il habite depuis
trente ans la ville « en laquelle il a apporté tous ses moyens et
facultés et négocié mercantilement sans discontinualion fl). » Le
séjour en Barbarie n’était donc pas considéré comme une
absence mais assimilé à la résidence à Marseille. Jean Porrata
mourut sans avoir été marié mais son frère Paul, enrichi au
service de la compagnie, fit souche d’une descendance qui
contracta des alliances avec les meilleures familles de Provence
au xviie siècle. Un troisième frère était retourné en Corse.
En se retirant Jean Porrata avait cédé la place aux fils
d’Antoine Lenche. On a vu comment Thomas, sieur de Moissac,
s’était fait attribuer par le roi le titre de gouverneur du Bastion
et comment les prétentions des deux Lenche avaient amené
la dissolution de la compagnie. On a vu qu’Anloiue Lenche
recevait, en 1568, 500 livres d’appointements seulement. Les
registres ne fournissent aucune indication sur les émoluments
de ses successeurs. A la fin du xvme siècle le gouverneur de la
Galle ne touchait pas moins de 4000 livres par an.
Le capitaine du Bastion avait pour lieutenant l’écrivain, dont
le nom dans les actes est sans cesse accolé au sien. Quelquefois
on les désigne ensemble sous le nom d’administrateurs du
Massacarès. Sur les navires d’alors le second officier, chargé
spécialement des écritures et des fonctions administratives,
portait ce nom d’écrivain. Il était naturel qu’une compagnie
d’armateurs, dont plusieurs avaient navigué, et qui employait
dans ses établissements beaucoup d’anciens capitaines ou
patrons de bâtiments eût adopté cette dénomination. On vit se
LES COMPAGNIES DU CORAIL

p) Lettres vérifiées par la Cour des Comptes te 5 juillet 1599. R, 78, fol. 511.

�86

PAUL MASSON

succéder dans ces fonctions Jean et Roland Borgarel, second de
Visconte Lenche, qui recevait 250 livres par an ; Baptiste Salvety,
corse, ancien capitaine marin, qui servit sous les ordres de
Porrata et remplit une mission importante à Constantinople en
1580 (1). Carlo de Lorenzo et Gabriel Calaman lui succédèrent.
L’écrivain, qui entrait plus que le gouverneur dans le détail
des affaires, aArait sous ses ordres le caissier, teneur de livres, et
le dépensier chargé de régler l’ordinaire, ce que les registres
appellent les dépenses menues de la place. Un scribe, qualifié
parfois de sous-écrivain, lui épargnait la besogne matérielle.
Celui-ci recevait 16 livres par mois en 1570.
Ni le gouverneur de l’emprèse, chargé surtout du maintien de
l’ordre et de la sécurité dans la petite colonie, des relations avec
les chefs barbaresques, ni l’écrivain lui-même ne s’occupait du
détail des opérations commerciales. Tous les achats et ventes
étaient effectués, sous leur autorité, par deux, autres officiers, les
facteurs, que nous appellerions les agents commerciaux de la
compagnie. On voyait de même, à la fin du xvie siècle, des
facteurs de la nation française, pourvus d’une commission
royale comme les consuls, dans diverses échelles, à Tripoli de
Syrie, à Alexandrie, par exemple, et au Maroc. L’office devait
disparaître dès les premières années du xvnc siècle. C’est au nom
des facteurs du Massacarès qu’étaient établis tous les comptes,
en doit et avoir, des marchandises achetées ou vendues en
Barbarie. Le caissier, gardien des fonds, leur délivrait, au fur et
à mesure des besoins, les sommes d’argent nécessaires. Chose
curieuse il est sans cesse question d’eux et leur nom n’est jamais
prononcé, si bien que nous ne connaissons aucun de ceux qui
dirigèrent le commerce de la compagnie en Barbarie.
Il était nettement stipulé dans l’acte d’association de 1585 (2)
que les facteurs, appelés ici commandataires, ne pouvaient com ­
mercer pour leur propre compte. Cependant la compagnie, pour
s’assurer de la fidélité de ces agents commerciaux, admettait une
tolérance. Dans toute opération faite pour son compte, ils pou(1) V. ci-dessus p. 26.
(2) Voir à l’appendice, pièce n° II.

�87
vaient acheter ou vendre personnellement une certaine quantité
de marchandises. C’était ce qu’on appelait leurs portées, c’est-àdire ce qui était transporté pour eux dans chaque cargaison.
Mais, pour que leur intérêt ne fût pas distinct de celui de leurs
commettants, il était bien entendu que ces portées étaient « incor­
porées avec les marchandises chargées et envoyées sur les vais­
seaux de la compagnie » et c’est seulement par l’entremise des
directeurs de celle-ci qu’ils pouvaient toucher le produit de leurs
opérations personnelles.
Tel était, au xvie siècle,^l’état major du Bastion qu’il est inté­
ressant de comparer à celui de la place de la Calle au xvine siè­
cle (1). Celui-ci, sensiblement différent et plus nombreux, ne
comptait pas moins de treize officiers. Pourtant la population de
la colonie marseillaise n’était peut-être pas très inférieure au
XVIe siècle. En tout cas, elle comprenait les mêmes éléments.
Au premier rang, les mieux recrutés et tes mieux payés, l’en­
semble des ouvriers qui composaient ce qu’on appela plus tard
la maistrance. A leur tête, les quatre ou cinq maîtres d’aisse (de
hache) et autant de calfats, employés à la réparation des bateaux
corailleurs. Ils recevaient 12 à 13 livres par mois ; le maître
charpentier 30 livres ; le maître calfaL 35 livres. Après ceux-ci,
la plus haute paye, 22 livres par mois, est donnée au remolar
(rémouleur) préposé au soin des couteaux qui servaient à
nettoyer le corail. Deux maîtres maçons ne reçoivent que 3 écus
48 sols; un maître ferraro (maréchal ferrant), 3 écus seulement;
un maître botaro et barilaro, pour la confection des tonneaux et
barils qui servaient au transport du corail, 2 écus ; un peyrollier
(chaudronnier), 8 livres. En 1583, la compagnie engage en même
temps pour l’emprèze trois labres (forgerons) avec un apprenti
(fabrillou), deux serraires ou serallyers (serruriers), un barrallyer ou barrillet, un rodellier (faiseur de roues, charron?) un
monuyer (?), un mallonayre. La présence de celui-ci prouve
que déjà les Provençaux du xvie siècle remplaçaient les plan­
chers dans leurs maisons par un carrelage en matons et qu’ils
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir Histoire des établissements et du commerce fiançais dans VAfrique
barbaresque, p. 424 et suiv.

�88
PAUL MASSON
avaient transporté cet usage en Barbarie. L’origine de l’industrie
provençale, si développée aujourd’hui, spécialement dans la
banlieue de Marseille, des carreaux, tuiles, briques et de la
poterie grossière, remonte très loin. L’emploi de ses produits
était assez invétéré pour que les Marseillais n’eussent pas eu
l’idée de transformer en parquets les bois qui entouraient le Bas­
tion. D’autre part, il est fait souvent mention de transport de
tuiles en Barbarie. L’emploi de ces deux matériaux permet de
croire que les constructions du Bastion ne méritaient pas ce nom
de cabanes employé dans une lettre de Henri IV au sultan, sans
doute avec, intention. Un peintre et un cordier étaient aussi atta­
chés au service du Bastion.
Puis il y avait les gens de bouche : meuniers, boulangers, cui­
siniers. Au mollin à sang, nom par lequel les Provençaux
distinguaient les moulins mus par des animaux des moulins à
vent ou à chute d’eau, servaient deux moliniers et un compa­
gnon du mollin. A la boulangerie travaillaient le maître du four,
plusieurs forniers ou compagnons de forniers, payés 6 à 10 livres
par mois, et un apprenti, le forneyron, qui devait se contenter
de 4 livres. Les talents des maîtres-queux n’étaient pas particu­
lièrement appréciés, ou la compagnie ne recrutait que des prati­
ciens de peu de valeur, car la plus haute paye qui leur est attri­
buée n’est que de 13 livres; d’autres, des compagnons sans
doute, n’en recevaient que 8. Il est aussi question de cozinoltiers,
de petits aides, mously (mousses) de cuzinier, payés 4 livres.
Enfin, les simples manœuvres, portefaix, charretiers, garçon
du moulin, recevaient un salaire inférieur aux plus humbles
hommes de métiers, de 3 à 6 livres par mois. L’homme préposé
au service de l’eau était un peu mieux traité; il gagnait ses
8 livres per tirai' laiguo du puits.
Le groupe des gens de métiers et manœuvres, qui coi'dait de
beaucoup le plus à la caisse de la compagnie, n’était pas le plus
considérable parmi les habitants de la petite colonie. Les corail­
leurs, dont il sera question au chapitre suivant, les plus nom­
breux de tous, ne faisaient apparition au Bastion que quand ils
ne tenaient pas la mer. C’était le service de la défense qui y

�89
retenait le plus grand nombre d’hommes. Les soldats veillaient à
la sécurité du côté des pillards des tribus voisines; les frégataires devaient protéger à la fois les barques des corailleurs et le
port contre les attaques de petits corsaires du voisinage. Les
soldats touchaient le plus ordinairement 8 livres par mois ou
deux écus d’or; les frégataires, traités à peu près également,
recevaient 9 et 8 livres. En 1575, on voit la compagnie engager
d’un seul coup trente-six soldats et dix-sept frégataires, trente et
quatorze en 1583. Les deux troupes devaient compter plus d’une
soixantaine d’hommes. Celle des soldats, commandée par un
chef nommé caporal, avait ses fifres pour les conduire à la
manœuvre et à la parade. Le caporal recevait un salaire double
de celui des soldats. Le nommé Orsello de Bertagne, qui fut
soldat puis caporal de 1565 à 1570, fut payé successivement 2 et
4 écus d’or par mois.
La petite garnison, armée d’arquebuses et d’arbalètes, suffit
toujours à écarter les pillards et les agressions locales, mais la
place n’était nullement armée pour résister à une attaque
sérieuse d’une troupe de quelque importance; ses canons ne
tirèrent jamais contre les milices turques envoyées de Bône ou
d’Alger. De même, la frégate n’était qu’un bâtiment modeste,
comme l’indique le petit nombre des frégataires, que le moindre
des raïs algériens aurait tenu à discrétion. En 1577, la com­
pagnie déclare armer sa ti'égate « pour défendre la Galle des
Génois et l’échelle de Bône de caïd Ossaïn Catalano ». Mais il ne
s’agissait que d’écarter de La Calle les barques des Génois de
Tabarca. Quant au renégat catalan, hostile aux Provençaux, il
ne disposait à Bône d’aucun bâtiment corsaire de quelque
importance. Le patron de la frégate recevait 7 écus par mois
vers 1570. Tandis qu’il avait la charge de la police des côtes des
Concessions, de petits bâtiments, londres, brigantins, men­
tionnés dans les registres, servaient sans doute de courriers entre
les divers établissements.
Au total, la population fixe de la colonie du x\T siècle devait
atteindre, sans les corailleurs et sans les employés maures, au
moins une centaine d’hommes, environ la moitié de celle de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�90
PAUL MASSON
La Calle au xvme siècle. La monotonie d’une vie de réclusion suice coin perdu d’Afrique et presque toujours entre les murs d’une
mauvaise bicoque de crainte d’une alerte, les maladies rendues
fréquentes par le climat et surtout par le voisinage de marais
malsains, la mortalité très grande, remplissaient de compassion
les voyageurs qui visitaient La Calle au xvme siècle. Déjà au
xvie siècle, les habitants se dégoûtaient vite de ce séjour
ennuyeux et dangereux. Si quelques employés y séjournaient des
années, les registres attestent que le personnel était fréquemment
renouvelé. La compagnie prenait souvent la précaution de faire
avec eux un contrat d’un an. Rapidement, la mauvaise répu­
tation du Bastion s’était répandue et le recrutement des gens de
métier ou soldats n’allait pas sans difficultés. Les maîtres de
hache venaient plus souvent des petits ports de la côte, Cassis,
La Ciotat, Saint-Tropez, que de Marseille. Quant aux manœuvres
ou soldats, il fallait solliciter les miséreux de tous les coins de la
Provence et jusque du Dauphiné. On en voit de Montélimar,
d’Embrun, de Grenoble.
Tous les gens de solde étaient nourris aux frais de la com­
pagnie mais celle-ci les laissait se vêtir à leur guise et à leurs
frais. Elle leur fournissait elle-même les draps du Languedoc
au prix élevé, pour l’époque, de 10 sols le pan, c’est-à-dire de
plus de quarante sous le mètre,et tout ce qui leur était nécessaire
en déduisant ces fournitures sur leurs salaires.
En dehors des officiers et des gens de solde vivaient les
barbiers, en même temps chirurgiens et apothicaires de la
colonie et le capellan ou aumônier. Le chirurgien-barbier rece­
vait de la compagnie 4 écus par mois; en outre, chaque homme
lui devait deux sols par mois et la retenue en était faite d’office
sur son salaire. Il semble qu’il y eut la plupart du temps deux
barbiers aidés d’apprentis les barbeirots; ils se partageaient sans
doute la clientèle et aussi les deux sols mensuels. Messire Pierre
Dalmas ou Daumas, prêtre de Cannes, qui conserva, de longues
années, les fonctions d’aumônier, n'était pourtant pas aussi bien
traité que le cliirurgien-barbier; un sol, seulement, était prélevé
chaque mois sur les salaires de chaque homme, pour sa subsis­
tance, et il n’est pas question de salaires payés par la compagnie.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

En dehors des portefaix ou hommes de peine que celle-ci
faisait venir de France en petit nombre, elle trouvait avantage à
recruter sur place des Maures du pays qui se contentaient d’un
léger salaire. C’étaient eux, notamment, qui accomplissaient les
corvées du dehors, réputées dangereuses, telles que la coupe et
le transport du bois, la garde des troupeaux. En cas de peste, ils
consentaient, à des prix encore très bas, à manipuler les mar­
chandises suspectes. Deux écus par mois leur suffisaient. Enfin,
on les employait fréquemment comme courriers pour porter des
messages aux autres établissements, à Bône, à La Calle, au cap
de Rose, ou auprès des chefs des tribus de la Mazoule. Le prix de
16 deniers était courant pour un de ces voyages ; parfois les
courriers en acceptaient douze. Des voyages de Tunis étaient
payés 4 écus ; pour trois écus seulement le gouverneur de l’emprèse pouvait cependant faire porter un message à Bizerte.
Nous sommes beaucoup moins renseignés sur les deux autres
établissements du cap de Rose et de La Calle. Bien qu’on leur
donnât aussi le nom de Bastions, leurs moyens de défense
étaient à peu près nuis. Le personnel était très peu nombreux et
les constructions consistaient surtout eu magasins. Ceux de la
Calle étaient particulièrement importants pour les blés. Le Corse
Battista d’Antonio, qui commanda de 1568 à 1573, prend le titre
pompeux de capitaine du Bastion du cap Rose, et son compa­
triote Jacomo de Godiano, qui servit longtemps à la Calle, reçoit
aussi ce titre. Mais on emploie de préférence pour ces officiers le
titre plus modeste de caporal ou corporal, qui correspondait
mieux à l’effectif plutôt réduit de leur garnison. Battista d’Antonio
ne recevait que 4 écus par mois, comme le caporal du Bastion,
guère plus qu’un simple maître de hache. Comme les tribus
voisines de La Calle, particulièrement celle des Nadis, étaient
connues par leur turbulence, la petite garnison de La Calle
était loin de vivre en sécurité ; il fallait parfois recourir à la pro­
tection des milices turques pour mettre à la raison ces incom­
modes voisins. C’est ainsi qu’en 1598 le comptable enregistre la
dépense suivante : «200 écus promis au caïd de Bône pour avoir
son camp pour aller contre ceux de Net (les Nadis) qui ont tué
les soldats de la Calle. »

�E «O h

K-;,: \f • :

tP

:

(

ml

;u

92
PAUL MASSON
A Bône, la vieille cité commerçante, et sous la protection
d’une importante milice turque, les Marseillais n’avaient pas
eu à prendre de précautions de défenses. Mais « la maison de
Bonne », malgré sa désignation modeste, était l’établissement
le plus important de la compagnie après le Bastion. Les opéra­
tions commerciales y étaient chaque année fort actives, et l’écri­
vain qui les dirigeait recevait un salaire élevé. La place d’écri­
vain de Bône était particulièrement appréciée et on y restait.
Visconte Lenche ne la quitta que pour commander au Bastion ;
son sous-écrivain, le Corse Monnet de Libertat, servit huit ans
et demi, à 16 livres seulement le mois. Victorio Marcliione, un
insulaire encore, qui les remplaça, y demeura plus de quinze ans
à 100 écus par an. Enfin, Raimond Gallueil, son successeur,
touchait 200 écus de salaire en 1598. Cette progression est
d’autant plus remarquable que les salaires des gens de solde
restèrent à peu près identiques à travers les fluctuations des prix
pendant toute la fin du xvi° siècle.
On trouve dans le plus grand détail, sur les registres de la
compagnie, tous les frais qu’entraînaient l’entretien et le ravi­
taillement des établissements. Il n’était guère de bâtiments
partant de Marseille pour celle destination qui ne leur portât des
matériaux divers : tuiles, malons, bois, ferronnerie, etc., des
munitions, poudre à canon et poudre d’arquebuse, et surtout
des vins, huiles et victuailles de toutes sortes. Tout ce qui servait
à la nourriture venait, en effet, de France, sauf le pain, la viande
et les fèves.
A lire le détail de tout ce qui était expédié, il paraît bien
que la compagnie ne traitait pas trop mal son personnel et
s’efforcait de lui adoucir les ennuis d’un séjour dépourvu par
ailleurs d’agréments. On a vu que les associés étaient appelés
fréquemment à fournir en nature les vins de leurs propriétés et
les huiles (1) nécessaires à toute cuisine provençale. Les vins du
(1) Quelquefois lu compagnie achetait des huiles du pays pour la « provision
de l’emprèse ». Le caïd Ramadan, de Bône, en vend en 1578 et sa femme
Asnisia en fournit eu 1591 (Eii, 956, fol. 200). Ce dernier compte, au nom de
la femme d’un caïd, est particulièrement curieux. Mais il faut remarquer que
ce Ramadan était un renégat de Nice.

�93
terroir de Marseille et des environs n’étaient pas les seuls
consommés au Bastion ; on en faisait venir d’Espagne, de
Valence. En 1592, pour 11e citer qu’un exemple, 1009 écus d’or
sont employés d’un seul coup en Catalogne en achat de vins
transportés directement à Massacarès. Quant aux huiles, la
consommation s’éleva, pour l’année 1586, à 128 écus, à 159 écus
pour 1591.
La dépense la plus considérable, après ces deux principales,
était celle des poissons salés. Leur consommation était rendue
nécessaire par la rigueur de l’observance des lois de l’Eglise qui
imposait alors l’usage des aliments maigres de nombreux jours
de l’année. C’était par centaines qu’étaient expédiés chaque année
les barils d'anchois et surtout de sardines de Provence ou
d’Espagne, de morue ou de thon. Les pommes, les châtaignes,
les noix, les ligues et les olives fournissaient à l’ordinaire
journalier un abondant contingent de fruits complété par les
dattes venues des oasis sahariennes. Les confitures, en moindre
quantité, étaient réservées sans doute à la table des officiers.
Peut-être avaient-elles des vertus spéciales comme ces cent boites
de dragées et ces vingt-cinq de cotignato restregnativo et lassalivo que le même apothicaire fournissait un jour à la compa­
gnie. Le Bastion recevait aussi du sucre et diverses épices. Enfin
les fromages d’Auvergne, de Majorque, ceux des chèvres de
Sardaigne surtout, faciles à conserver et très appréciés des
méridionaux, figuraient journellement sur les menus, si l’on en
juge par les énormes quantités consommées. Du 17 juin 1582 au
23 janvier 1591, la gent de solde du Bastion n’absorba pas moins
de 43.622 livres un quart de fromage sarde et majorquin, environ
14 livres en moyenne par jour.
Quant au pain et à la viande, le blé et le bétail étant achetés à
fort bon marché, la consommation, laissée sans doute à discré­
tion, était relativement bien plus considérable. Certain compte
nous apprend qu’en neuf ans et quatre mois 4.683 caffis de blé,
c’est-à-dire près de 20.000 quintaux, furent convertis en pain et
mangés à Massacarès. C’était environ 580 kilogrammes de blé,
qui pouvaient donner à peu près autant de pain à manger par
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�94
PAUL MASSON
jour. Or, avec les corailleurs et les serviteurs indigènes, les
hommes à nourrir ne devaient pas dépasser 250. Il faut admettre
qu’une partie fut consommée par les équipages des bâtiments de
la compagnie qui séjournèrent au Bastion. Les fèves achetées sur
place étaient aussi, à raison de leur bas prix, le légume le plus
abondamment servi. Dans le même espace de temps,-plus de
246 caffis, c’est-à-dire plus de 1.000 quintaux, avaient été
dépensés, soit une moyenne de plus de 30 kilogrammes par jour.
Si l’on ajoute que, entre les mêmes dates, les gens du Bastion
avaient mangé 920 moulons et 5.512 bœufs, plus d’un et demi par
jour et qu’en d’autres années le nombre des animaux abattus
pour eux paraît avoir été plus considérable, on aura sans doute
l’impression que les miséreux engagés par la compagnie
trouvaient en Barbarie une nourriture que leur auraient enviée
les paysans les plus aisés du royaume. C’était uniquement pour
la consommation de la place que la compagnie faisait garder aux
alentours un important troupeau qui dépassait parfois 1.000 têtes,
sur lequel les lions et les maraudeuis prélevaient leur tribut,
renouvelé par d’incessants achats.
Le dépouillement de ce que les registres appellent les dépenses
menues montre, en outre, avec quel soin la compagnie ravitail­
lait les établissements en tout ce qui était nécessaire à leur bon
entretien et à la vie des habitants. Les Provençaux du Bastion
étaient mieux approvisionnés en tout que leurs voisins les
Génois de Tarbarca si l’on en juge par ce fait que ceux-ci avaient
recours à eux pour divers achats. En 1582 ils empruntent
10 quintaux de poix pour réparer leur frégate ; d’autres fois du
biscuit. On voit même le gouverneur génois, le seigneur Spinola,
faire acquisition, tantôt d’une pièce de drap du Languedoc,
tantôt d’une horloge marseillaise qu’il paie 8 écus.
On ne sait pas au juste quelles furent les relations des
établissements marseillais avec les indigènes et surtout avec les
Puissances d’Alger dans la première période de leur existence.
D’après un mémoire très postérieur, inséré dans l’Encyclopédie
méthodique de la lin du xvmc siècle, les Algériens auraient
assailli les pêcheurs du Bastion et se seraient emparés de la

�95
place dès 1568. Mais il ne reste aucune trace de cette prétendue
catastrophe dans les livres de la compagnie. A cette date le
Bastion venait à peine d’être construit avec l’agrément des
Algériens. D’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale,
un récent historien (1) a parlé d’une attaque des Arabes en
1578, mais il n’est pas sûr que le passage visé concerne réelle­
ment le Bastion.
En l’absence de preuves contraires, il est permis de penser
que les relations, au moins avec le Divan d’Alger, furent bonnes
autant qu’elles pouvaient l’être avec un pareil gouvernement,
bien meilleures certainement qu’au xviic siècle. D’abord, le
gouvernement de l’Odjack était moins tumultueux et moins
désordonné au xvie siècle; la taïffe des raïs, moins puissante,
ne le poussait pas sans cesse à des mesures de violence et à la
violation des traités. L’alliance franco-algérienne, cordiale avec
François Ier et Henri II, vite dégénérée ensuite en défiance réci­
proque, n’en exerça pas moins son influence heureuse jusques
au temps de Henri IV. Enfin, le Divan et les principaux chefs
de la Régence n’avaient pas à se repentir du privilège accordé
à la compagnie du Corse Lenche; ils appréciaient le tribut
annuel payé au trésor, les bénélices du commerce qu’ils
faisaient eux-mêmes avec la compagnie, les cadeaux nombreux
qu’ils en recevaient.
Le tribut, désigné sous le nom arabe de lisme (lezma), resta
fixé invariablement à 1500 écus d’or pour l’année telle que la
comptaient les Turcs, c’est-à-dire pour douze mois lunaires.
C’était un surcroît de charge de 125 écus par an. Les paiements
étaient faits à Bône au nom du roi d’Alger, à des dates très irré­
gulières, tantôt pour quelques mois, tantôt pour plus de deux
années à la fois, comme le montre la comptabilité tenue par
l’écrivain de Bône, Viclorio Mareliione, de 1575 à 1585. Ce tribut
était bien inférieur à celui de 16.000 livres que Sanson Napollon
dut consentir en 1628.
Les bénélices commerciaux retirés personnellement par le
LÈS COMPAGNIES DU COKAIL

(1) P. H einrich . L'alliance franco-algérienne. D’après le mss. fr. 7101,

�PAUL MASSON

pacha d’Alger et les principaux chefs de son entourage, par le
caïd de Bône et les différents cheiks du voisinage du Bastion,
étaient pour eux une source de bénéfices plus importants. C’était,
en effet, avec les chefs beaucoup plus qu’avec de simples parti­
culiers que la compagnie faisait ses opérations commerciales.
C’est à eux surtout qu’elle achetait les grains de toutes sortes
dont l'exportation était théoriquement interdite ; c’est souvent à
eux qu’elle achetait encore les marchandises permises comme
les cuirs. Toute sa comptabilité est là pour le prouver (1). Or, il
était d’usage que la compagnie accompagnât les opérations de
quelque cadeaux; si elle vendait par exemple 183 cannes de
draps de Marseille elle en donnait sept en présent. Ces bénéfices
étaient parfois accrus par la violence. Cadder pacha vend du blé
au Bastion à 7 écus le caffi; il exige ensuite qu’on leluipayel2écus.
C’était là heureusement des bénéfices que le roi d’Alger se réser­
vait pour lui seul, principal client de la compagnie. Il faut
ajouter qu’on trouve très rarement trace dans les livres de cellesci d’extorsions de ce genre connues sous le nom d’avanies.
Il était plus sage de les éviter par des cadeaux volontaires et,
en effet, les bonnes grâces des chefs, à tous les degrés, étaient
achetées par des dons fréquents en argent ou en marchandises.
Lorsque la compagnie fut mise en péril par les prétentions de
la société concurrente de J.-B. de Nicolle, elle n’épargna pas l’ar­
gent pour se maintenir : 1.039 écus sont donnés d’un coup à Assan
pacha, 164 et 117 écus à deux caïds de son entourage. En dehors
de toute circonstance exceptionnelle, 271 écus sont distribués au
Bastion en 1592, 211 en 1593, 83 en 1594.
Les livres de comptes de la compagnie renferment de nom­
breuses listes de cadeaux en marchandises dont le relevé serait
curieux pour montrer à la fois quels étaient les goûts des Algé­
riens et quels produits nos industries d’alors pouvaient offrir
pour les satisfaire. En voici une qui figure à l’année 1591, telle
qu’elle est inscrite avec son pittoresque mélange :
(1) Voir spécialement le registre Eii, 956, particulièrement intéressant par
les nombreux comptes de chefs indigènes qu’il renferme. Cf. En, 919. Comptes
d’AIi Pichiuin, caïd de Bône, avec la compagnie, de 1576 à 1588.

�97
Lit à l'impériale(1) donné à Sidi Abd el Kader, garni de taffetas,
51 cens 8 sols 6 deniers.
Trente livres de fil d’or données à Aly Pichinin, 644 écus.
Dix fromages plezenlins (parmesan?) départis en présents à
plusieurs.
Quatre cadières (chaises) garnies de velours et deux étuis
garnis de velours présentés à Manat Bassa, à l’aga des janis­
saires et à d’autres.
Un caban d’écarlate polus doublé de peluche noire présenté à
Caïd Marnet ben (Fierai?) et à la mère d’icelui deux caisses de
noyer, une paire de peignes à lin et cinquante paires de lunettes.
Une chaudière de cuivre russy el une autre.
Une chaudière à Ali Pichinin.
Six chaises garnies de velours et franges d’or venues de
Naples, le prix desquelles est inclus en la somme de 361 écus
8 sols.
Douze écritoires.
Le tout représentait une dépense pour le moins supérieure à
6.000 livres. Il est extraordinaire qu’on n’y relève ni horloges ni
chaînes et anneaux d’or, présents très fréquents, sans doute
particulièrement appréciés, puisque la compagnie en vendait
aussi en Barbarie, parce qu’ils représentaient une valeur sou­
vent importante. Nicolas Féau, fournisseur ordinaire de la
: ompagnie, lui vend une horloge à sonnerie de 248 livres pour
le roi d’Alger, une autre de 150 livres et trois autres valant en
tout 194 livres pour un certain caïd. Lhie autre fois la fourniture
de maître Féau s’élève à 1.080 livres, savoir : 600 livres pour
une grande horloge faite à fanal et 312 livres pour trois autres
horloges faites d’autre sorte avec la campana (sonnerie) pour
toucher l’heure, et 144 livres pour quatre montres, deux sans
la sonnerie et deux avec elle et 24 livres pour une montre
donnée à Agi Morat. En 1570 la compagnie se surpasse. La
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Pour la garniture d’un lit à l’impériale fourni à Ali Pichinin, caïd de
Heine, 125 palmes de taffetas ermesin et 38 de soie de couleur coûtant 105 livres.
Maître Antoine Castagnier, peintre chargé de vernir le lit, demande 5 livres
8 sols seulement.

�98
f&gt;AUL MASSON
grande horloge faite par Nicolas Féaupour le roi d’Alger coule
840 livres.
En 1568 la compagnie dépensé d’autre part 2.562 livres pour
cinq chaînes d’or ; en 1589, deux chaînes et trois anneaux d’or
lui coûtent 1.141 livres sans compter une autre chaîne de
350 écus faite pour Hassan pacha, roi d’Alger. Les helles bran­
ches de corail n’étaient pas moins bien accueillies. D’autres fois
la distribution consistait uniquement en étoffes. La liste sui­
vante donne une idée des variétés offertes ou demandées :
Trente-trois cannes de draps sezains.
Dix cannes de draps arquinis.
Trois cent quarante-neuf cannes écarlates draps de Paris de
plusieurs sortes.
Deux cannes draps de Saint-Pons et Cahardès.
Quatre cent quatre-vingt-six cannes de satins et damas.
Onze cannes de draps de Londres.
Quatre cannes draps contray de Valence.
Vingt-trois cannes draps de Mallorque.
Trois cannes contray du Languedoc.
Cent deux cannes velours.
Une pièce draps carizee.
Sept cannes draps de Marseille façon de Paris.
Cent quatre vingt-trois palmes de satin.
Deux pièces coffoly de Valence.
Six cent dix-neuf cannes de damas.
Ecarlate rouge pour faire douze paires di basse (de bas ?
provençal) pour faire présenta Bône, à 31 livres la palme.
Un relevé d’ensemble fait en 1594 pour un certain nombre
d’années précédentes dépasse la somme de 10.000 écus d’or.
L’avènement des rois d’Alger était l’occasion de dépenses extra­
ordinaires et leur changement fréquent la renouvelait trop
souvent. En 1598 Hassan pacha reçut à son arrivée pour 1.174
écus de velours, salins, draps écarlates et autres marchandises.
En 1595 Simon de Cipriano, agent spécial de la compagnie,
dépense à Lucques 1.881 livres en étoffes de soie et en eaux
'n '

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

de senteur et à Gènes 2.496 livres en autres étoffes et quelques
fromages plezentins (de Plaisance, parmesan ?) pour le présent
deCadder pacha.
Dans les dernières années du xvie siècle la compagnie sent le
besoin de se concilier particulièrement la bienveillance des
raïs. En 1898 elle leur fait une distribution de 840 pains blancs
de 1 sol pièce.
Il est piquant de constater que ces chefs de la milice turque
avec lesquels la compagnie avait sans cesse à compter n’étaient
autres souvent que des renégats que leur zèle, leur habileté et
leur manque de scrupules faisaient arriver aux premiers rangs.
C’élaient des Espagnols, des Italiens, et tout particulièrement
des Corses. A plusieurs reprises même le caïd de Bône, de qui
dépendaient directement les établissements marseillais, fut un
renégat corse. En 1594 c’était Ramadan bey, originaire de Nice,
et cette même année trois renégats corses sont en comptes avec
Sa compagnie. Les officiers de celle-ci, Corses pour la plupart,
ne pouvaient manquer de profiter delà présence de leurs compa­
triotes parmi les Algériens. Par un penchant bien naturel les
renégats, sauf exception, étaient assez disposés à favoriser les
gens de leur pays et cet état d’esprit devait être particulièrement
marqué chez les Corses, très attachés à leur petite patrie.
De temps en temps, dans des cas pressants, un des principaux
officiers de la compagnie était dépêché à Alger avec un bâtiment
pour négocier auprès du vice-roi et du divan. Le meilleur moyen
île réussir était de venir les mains pleines. Plusieurs fois l’objet
du voyage fut de contrecarrer les efforts des étrangers pour
supplanter la compagnie ou pour commercer sur les côtes de sa
concession dont elle prétendait garder le monopole. Visconle
Lenche, pendant son commandement, dut se rendre à Alger
pour faire interdire aux Génois le port de La Calle et celui de
Bône ; la même démarche dut être renouvelée car les Génois
de l’ile de Tabarca devaient trouver bien gênant de ne pouvoir
fréquenter les ports voisins de l’Algérie. En 1591, le seigneur
Porrata, gouverneur de l’emprèse, fit de nouveau le voyage sur
la frégate de la compagnie, donna 454 écus à Cadder pacha

//■a

�100

PAUL MASSON

pour empêcher les Anglais de venir à Bône et pour faire chasser
leur consul d’Alger (1). D’ailleurs, pour éviter toute surprise, la
compagnie entretenait en permanence un agent qui la rensei­
gnait, la représentait auprès du divan et défendait ses intérêts (2).
De plus, à Marseille, elle ne négligeait aucune occasion de
faire valoir ses services auprès des Algériens ou auprès de la
Porte, quand l'occasion s’en présentait. En 1567 Morat raïs,
ambassadeur du Grand Seigneur auprès de Sa Majesté très
chrétienne, est l’objet de ses attentions. Thomas Lenche lui fait
cadeau de trente palmes de velours violet et lui prête 1.200 livres
pour son séjour en France. En 1576-77 c’est Ali Pichinin, le
renégat italien, qui vient à Marseille comme ambassadeur du
roi d’Alger. La compagnie lui prête 3.000 livres et règle à son
départ, à charge de remboursement, pour 1.409 écus de notes
diverses, parmi lesquelles voisinent des drogues, des bijoux et
des mémoires de violons. D’autres fois ce sont les galioles
d’Alger ou des raïs isolés qui paraissent dans le port ; c’est
encore la compagnie qui leur procure les cotonines pour leurs
voiles et les agrès dont ils ont besoin. Un raïs de Bizerte se
trouvant à Marseille, en 1583, elle donne 130 écus au Grand
Prieur d’Angoulême, gouverneur de Provence, pour le «régaler»,
puis le ramène en Barbarie sur un de ses galions.
La compagnie satisfaisait les Algériens et rendait en même
temps service aux familles des malheureux esclaves en Barbarie
en se chargeant de les racheter et de les ramener à Marseille.
On trouve dans les registres des notaires de curieux contrats oii
sont fixées avec soin les sommes versées à la compagnie par la
famille pour l’opération et les linfiles de sa responsabilité au
(1) Eu outre, la compagnie participait largement aux frais des ambassades
que la ville de Marseille envoyait à Alger pour entretenir les bonnes relations.
En 1591 elle prête ainsi 100 écus aux consuls pour aider la ville à « l’expédition
de M. deVilen, mandé en ambassade en Argiers ».
(2) Cetle agence fut longtemps exercée par le Marseillais Dcidier, puis par
un Corse de la famille Marcliione. Un des registres conservés aux Archives de
l’Isère (non coté) porte en tête : In Algier adi 28 ottobre 1585. Conto di denari
contanti quale si dispeiulano qua in Algier per il servizio de la compagnie del
coralo di Marsiglia per maue di me Cervone Mercliione. Les comptes vont
jusqu’en 1589.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

101

cas où le malheureux esclave délivré serait repris par les cor­
saires pendant le voyage de retour. D’autre part, la compagnie
se charge, pour le compte des Algériens, de racheter des Barbaresques sur les galères de France ou d’Italie. Un maure d’Alger,
ainsi racheté en Sardaigne, coûte 120 cens payés à Nicolo Salvago, gouverneur de Tabarca, qui avait sans doute servi
d’intermédiaire.
Enfin les associés ne perdaient pas de vue Constantinople et y
cherchaient des appuis. Parfois leurs ol'liciers y furent envoyés
en missions spéciales, Baptiste Salvety pour lutter contre J.-B. de
Nicolle, Antoine Lovico vers 1590. Plus souvent des présents,
pièces de draps écarlates ou de velours, furent envoyés aux
;-apitans pachas dont la bienveillance était particulièrement
nécessaire. D’ailleurs la compagnie ne négligeait aucune occa­
sion de s’attirer la bienveillance de ceux qui auraient pu lui
nuire. Antoine Lenclie va porter des cadeaux au pacha de Tri­
poli dont les corsaires auraient pu arrêter ses bâtiments sur la
i-Lite d’Alexandrie. En 1586 le gouverneur de Majorque, dont
les corsaires étaient redoutables aussi, reçoit deux jarretières de
soie noire qui ont coûté 4 livres 10 sols.
Malgré toutes les précautions et malgré leurs dispositions
plutôt favorables, il n’était pas possible avec les Turcs d’éviter
le violences et la compagnie n’y échappa pas. La situation des
éiablissemenls était particulièrement délicate quand la récolte
manquait en Barbarie. On se souvenait alors que l’exportation
des grains était sévèrement interdite et les Français étaient
accusés d’affamer le pays. D’autres occasions de les molester
naissaient facilement.
Du temps que Hassan pacha commandait à Alger en 1585,
huit esclaves chrétiens s’étant enfuis sur une frégate et sauvés
dans les bois, il lit investir le bastion du Cap de Rose où il pré­
tendait qu’ils s’étaient réfugiés. Les fugitifs restant introuvables,
Jean Porrata, gouverneur des établissements, fut conduit à
Alger el menacé d’être mis aux fers. Il dut dépenser 1.000 écris
pour accommoder l’affaire bien que l’accusation ait été reconnue
fausse, Le même Hassan pacha avait été cause d’une ardue

�102

PAUL MASSON

avanie faite par le vice-roi de Tunis Cadder pacha. Il 11’était pas
rare que les Turcs missent en sûreté des objets précieux au
Bastion en prévision des disgrâces qui pouvaient leur survenir.
Le pacha de Tunis avait confié à la garde d’Antoine Lenche,
alors qu’il était gouverneur, plusieurs Maures, ses débiteurs.
Hassan les fit mettre en liberté, sans doute parce qu’ils étaient
Algériens. Cadder se vengea et se paya en même temps de
créances irrecouvrables en saisissant pour 638 écus de marchan­
dises qu’Antoine Lenche possédait à Tunis; la compagnie dut
rembourser celui-ci.
Ce Cadder pacha, appelé plus tard au gouvernement d’Alger,
fit subir à la compagnie la plus grosse avanie qu’elle eût sans
doute supportée avant même d’avoir débarqué dans sa nouvelle
capitale. C’était au mois d’août 1595. Le jeune Thomas Lenche,
sieur de Moissac, était venu au Bastion, avait réussi à acheter
un certain nombre de chevaux, dont la sortie était particulière­
ment défendue, et les avait embarqués sur une polacre. Le
bâtiment fut pris par la galiote d’un corsaire algérien, Maniv
raïs, qui fut lui-même rencontré et arrêté avec sa prise par la
galère de Cadder en route de Constantinople vers Alger. Le
pacha affecta une violente colère, manda sur sa galère Lenche
et les deux principaux officiers du Bastion, Porrata et Salvety,
en les menaçant de les faire pendre. Il les tint quilles moyen­
nant 4.000 écus d’or qui lui furent comptés à Bône par Victorio
Marcliione. Ce fut l’occasion, entre Lenche et les associés qui
prétendaient le rendre seul responsable de cette somme, d’une
contestation portée devant le Parlement d’Aix. Peut-être donnet-elle l’explication de la brouille qui survint alors entre les
héritiers d’Antoine Lenche et qui amena la dissolution de la
compagnie (1).
Ces discordes intestines avaient éclaté précisément au moment
où l’union de tous les membres de la compagnie aurait été plus
nécessaire que jamais. L’alliance franco-algérienne n’existait
(1) Voir ci-dessus, chapitre premier. Le 22 janvier 1592 la compagnie voulant
sauver un chef qui lui est favorable, Ali bey, et auquel le pacha menaçait de
faire trancher la tête, distribue 200 écus aux janissaires.

�103
plus, en effet, que de nom et les dix dernières années dit
xvi° siècle sont remplies des plaintes des Provençaux contre les
violations des traités par les corsaires d’Alger.
Donc les Lenche ne jouirent pas longtemps de la capitainerie
du Bastion qui leur avait clé assurée définitivement par les
lettres-patentes du 26 novembre 1602. Cependant le gouverne­
ment royal avait dès lors son attention portée sur les Concessions
d’Afrique. En 1604 Savary de Brèves faisait insérer pour la
première fois dans les Capitulations, qu’il renouvelait, un article
relatif à la pêche du corail. Il n’y était pas question expressément
du Bastion mais de la confirmation des privilèges accordés à la
compagnie marseillaise par une série de commandements où
les noms des bastions de Massacarès, la Calle et Bonne, étaient
écrits. Or, par une singulière ironie du sort, au moment même
où le Sultan affirmait solennellement sa protection, le Bastion
était détruit, en juin 1604, par la milice de Bône sur l’ordre du
divan d’Alger.
Les souffrances d’une famine extrême avaient, paraît-il, soulevé
la colère delà population contre une compagnie accusée d’affa­
mer le pays par ses exportations. D’autre part, après la dissolu­
tion de la compagnie, Lcnclie n’avait pas continué régulièrement
le paiement des lisrnes accoutumées et c’est pour cela, sans
doute, que des mémoires postérieurs l’accusèrent de « mauvais
ménage » et d’avarice. Quoiqu’il en soit la catastrophe fut consi­
dérée comme un accident passager. Il ne fut pas un seul instant
question d’abandonner les établissements ; au contraire, Lenche
et le gouvernement s’occupèrent activement de les rétablir (1).
De Brèves, chargé d’exiger de la Porte des réparations pour
l’insulte faite et le dommage causé, obtint tout ce qu’il voulut: le
pacha d’Alger lut destitué et étranglé. Lui-même vint apporter à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Thomas Lenche ayant pu sauver les bateaux de pêche, dut recourir à
la protection du roi pour échapper à la saisie obtenue sans doute à Marseille
par ses anciens associés. V. archiv. du Parlement d’Aix (B, 3342, fol. 135
verso): Lettres-patentes accordant à Thomas de Lenche... mainlevée des
bateaux et attirails servant à la pêche du corail qu’il a sauvés de la démoli­
tion du Bastion de France par les janissaires d’Alger (Paris, 30 juillet 1004.
Les lettres suspendent pendant six mois toutes procédures à son encontre).

�104
PAUL MASSON
Alger en 1605 des commandements formels du Grand Seigneur,
Il est vrai que les Algériens lui refusèrent le rétablissement du
Bastion, mais, peu après, Lenche lui-même eut plus de succès.
Les Puissances n’avaient pas voulu obéir aux ordres venus de
Constantinople ni paraître céder à la contrainte de l’ambas­
sadeur français, mais il regrettait la disparition d’établissements
qui leur « apportaient beaucoup d’utilité ». Le sieur de Moissac
ccse transporta sur les lieux au péril de sa vie, disait un arrêt du
conseil de 1609, pour faire le rétablissement dudit Bastion et
continuation du négoce. » Il fut bien accueilli et obtint même en
1607 du divan d’Alger une lettre adressée à la milice et garnison
de Bône destinée à assurer sa sécurité. Il « a été trouvée bon,
d’un commun consentement, disait la lettre, que ledit Thomas,
ensemble six de ses compagnons, iraient demeurer à Bône et
autres de leurs chrétiens avec leurs bateaux iraient pêcher du
corail et, où ce que leur prendrait nuict, là demeureraient (1)
et pour leurs aliments de vivres les prendront dudit Bône, pou­
vant venir ici aller et tourner asseurement en France sans leur
être fait aucun trouble ni à leurs personnes ni bateaux, ni en
toutes autres choses leur appartenant. »
Lenche songea-t-il alors à former une nouvelle compagnie à
Marseille ou fut-il rebuté par l’hostilité de ses anciens associés?
Au même moment la renommée des établissements de Barbarie
et des gros bénéfices qu’y avaient réalisés les Marseillais dans la
pêche du corail et le commerce suscitait des convoitises et des
initiatives parmi les négociants des autres villes. Laurent et
Claude Sénés, bourgeois de Lyon, obtinrent du roi, le 24août 1608,
la permission de réédifier le Bastion à la réserve des droits des
Lenche. Ils constituèrent alors une compagnie dans laquelle
entrèrent « Jean Doria, gentilhomme servant de la feue reine
douairière, demeurant à Paris, rue Saint Boin, noble homme
Etienne Audouin deMontherbu secrétaire delà Chambre du roi,
noble homme maître Isaac Martin, sieur de Maunoir, François
Coustignon, secrétaire de la Chambre du roi, noble Nicolas
Bionneau du présent à Paris » et maître Jean Perrot.
( t)

IA o ù la n u i t lçs s u r p r e n d r a i t ils p o u r r a i e n t

l’e s t e r ,

�105
Il serait intéressant de pouvoir expliquer la formation de celle
nouvelle compagnie, par quel concours de circonstances, de rela­
tions de famille ou d’affaires, les divers membres s’y trouvèrent
réunis. La chose est tout au moins facile pour le principal associé
Jean Doria. Il était pelit-lils de François Doria venu de Gênes
en France à la lin du xve siècle et établi à Avignon, petit-neveu
de Lazare, frère de François, fondateur de la branche marseil­
laise de cette illustre famille. Son père, Sixte, avait quitté Avi­
gnon pour Carpentras où Jean était né en 1537. Attiré de bonne
heure à Paris, il était devenu gentilhomme servant de la reine
Louise de Lorraine, femme de Henri III, et avait acquis de
■ influence à la cour. Ses relations avec ses cousins de Marseille,
11ès liés avec les principaux membres de la compagnie du corail,
particulièrement avec les Riqueti et les de Cabre (1), rendent
toute naturelle son initiative.
Lanouvelle compagnie entra en négociations avec les Lenclie
et signa avec M. de Moissac un contrat passé par devant M° Jean
Houx, notaire royal à Bordeaux, le 22 novembre 1608, et ratifié à
Paris devant les notaires du Châtelet le 21 juillet 1609.
On ne s’explique pas très bien pourquoi pareil contrat avait
été conclu à Bordeaux. On ne voit pas non plus quel but pour­
suivait Antoine Lenche quand il chargeait sur la barque du
patron Rebolat, dans le cours de l’année 1608, « l’artillerie,
meubles et autre attirail de l’entreprise. » Il ne s’attendait sans
doute pas à la saisie pratiquée à leur arrivée à Marseille, à la
requête de Cosme Deidier, un des participants exclus de la com­
pagnie en 1591 et resté depuis en procès avec elle. Moyennes et
verses de bronze furent vendues à l’encan. Trois moyennes
pesant 3713 livres, à 31 livres le quintal, donnèrent 1156 livres
12 sols; trois verses pesant 528 livres, à 30 livres le quintal,
lurent payées 179 livres 9 sols.
Ainsi, les associés de l’ancienne compagnie ne trouvaient rien
de mieux que de se disputer en 1688 ce qui restait du Bastion
après le pillage de 1604.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir le chapitre I, p. 28; sur Jean Doria, voir Labatule, Les
France (Paris, Pjçard, 1899', p. 179-184 et passiip.

D o ria

de

�PAUL MASSON
106
Cependant, le rétablissement de la petite forteresse semblait
assuré par l’accord de la compagnie Sénés et des Lenche. Toutes
contestations furent définitivement réglées par l’arrêt du conseil
et les lettres patentes du 29 octobre 1609. Il était stipulé que,
malgré l’abandon du Bastion par le sieur de Moissac qui avait
été contraint de céder à la force, les droits qui lui étaient dus en
tant que capitaine lui seraient pajrés par tous ceux à qui le roi
avait accordé permission depuis 1604 d’aller faire du négoce
« au dit lieu de Massacarès et autres dépendances » et spécia­
lement par Claude Sénés et ses associés.
D’autre part, le roi, tout en maintenant les droits des Lenche,
accordait à la nouvelle compagnie toute sa protection. Par lettres
patentes de 1609, il lui avait donné formellement pouvoir d’aller
réédifier le Bastion « en la même place où il était. » Il écrivait à
ce sujet au sultan une longue lettre, le 15 septembre 1609. Après
lui avoir rappelé combien le négoce avait été profitable aux
sujets de la Porte du temps des Lenche, il l’avertissait de sou
dessein « de faire rétablir la pêche du corail et négoce de toutes
autres sortes de marchandises au Bastion de France, La Galle,
Cap de Roze, Bonne et autres lieux ». 11 lui demandait, en consé­
quence, de renouveler à Laurent et Claude Sénés et leurs associés
les privilèges accordés au sieur de Moissac, avec pleins pouvoirs
de faire reconstruire le Bastion « en la même forme qu’il était »
et d’élever « des remparts de terre, cabanes, magasins, fours et
moulins esdits lieux pour loger et conserver les coraillers, mate­
lots et autres. » La nouvelle compagnie reçut, en effet, les
commandements qu’elle sollicitait.
Les voies étaient donc bien préparées; il ne restait plus qu’à
agir en Barbarie. En 1610, Claude Sénés et le sieur delà Piotide,
écuyer de la grande écurie, se rendirent à Alger, y furent bien
accueillis et revinrent à la cour rendre compte de la négo­
ciation. On semblait toucher enfin au succès final. Des lettres
patentes du 30 décembre 1610 accordaient aux associés, avec
tout le luxe de précision nécessaire pour éviter toute contesta­
tion, la permission traditionnelle de sortir du royaume par le
port de Marseille « toutes les provisions et munitions néces-

�107
saires, gardes, mariniers, soldats, coraillers et pareillement de
se fournir d’arbres, antennes, antenolles pour les bateaux, tables
et ais de toutes sortes de bois pour bâtir et réédifier ledit
Bastion comme pour leurs maisons, cabanes, habitations, maga­
sins et moulins, construction des bateaux avec les courbeaux et
timons, clavezons de toute sorte et telle quantité de poix, éloupes et suifs qu’il sera requis, cotonines pour faire voiles et
toutes fil et sartie de toute sorte tant pour corailler que pour les
fourniments et équipages de leurs barques, vaisseaux et bateaux,
ensemble plomb pour les engins à corailler et tous les atraits et
équipages, munitions et provisions qu’il conviendrait... » Le
11 juillet 1611, passeport était accordé au sieur de la Piotide,
choisi par les associés pour commander au Bastion, qui se
disposait à partir (1).
Malheureusement les relations avec Alger, précaires déjà
depuis longtemps, plus mauvaises depuis 1604, s’étaient tout à
fait gâtées en 1609 depuis la fâcheuse affaire des canons de
Simon Dansa. On était tout à fait en guerre, le rétablissement
de la paix devait se faire attendre près de vingt ans et, avec lui,
le relèvement du Bastion.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir tous ces documents dans Reg. des Insinuations de l’Amirauté,
fol. 262-266, 282-285, 323-327.

�108

PAUL MASSON

CHAPITRE V
LA PÊCHE DU CORAIL ET LE COMMERCE DES EPICES

La pêche du corail avait été le prétexte de la concession solli­
citée auprès des Algériens et de la Porte par Thomas Lenche et
ses associés. Pourtant, au xvn° et au xvme siècle, elle ne devait
pas être toujours la préoccupation principale des compagnies
qui se succédèrent en Algérie. Elles cherchèrent, en effet, à
donner une extension de plus en plus grande au commerce des
produits du sol africain, interdit en principe, toléré dès le début,
officiellement permis après plus d’un siècle et demi d’efforts.
Mais, au xvie siècle, c’est bien la pêche qui est au premier plan
des opérations des occupants du Bastion. Leur association
méritait bien le nom de compagnie de la pêche du corail.
Au xvii0 siècle c’est justement aussi qu’elle adopta le nom plus
vague de compagnie du Bastion.
Donc jamais le nombre des bateaux employés à la pêche ne
fut aussi grand ni aussi constant. En 1576 et 1577 on trouve
52 et 54 patrons corailleurs au service de la compagnie, 46 en
1571, 43 en 1589. Leur nombre semble avoir oscillé surtout entre
35 et 45 ; il n’a dû jamais tomber au-dessous de 30. Ce dernier
chiffre devint au contraire exceptionnel plus tard. Un mémoire
du temps mentionne 21 bateaux employés au temps de Sanson
Napollon. Au milieu du xvme siècle, pendant les douze pre­
mières années de la compagnie royale d’Afrique, période pen­
dant laquelle la pêche semble avoir particulièrement langui,
elle occupa toujours moins de 20 bateaux, 14 seulement en 1753.
Après 1755 la compagnie royale lui donna une nouvelle impul­
sion; elle eut souvent à son service plus de 30 patrons, 38 en 1780,

�109
mais elle s'efforça, sans succès, de dépasser ce chiffre et
d’atteindre ceux du xvi° siècle. Les bateaux corailleurs, tous du
même type, étaient montés par sept hommes. C’est donc 200 à
.‘150 pêcheurs environ qui travaillèrent en personne au service
de la compagnie du corail.
L’entretien de la petite flottille donnait suffisamment de travail
aux maîtres de hache, calfats et autres artisans de la maistrance
du Bastion. Il est sans cesse question des fournitures de toutes
sortes que les bâtiments de la compagnie portent pour les répa­
rations : clous, clavaisons (cliiavagione), étoupes, poix, rames,
antennes, etc. Giacliet Napollon et ses héritiers, qui tenaient
magasin sur la rive du port, furent les fournisseurs attitrés de
es articles.
Quant aux engins spéciaux de la pêche, on ne les trouvait
pas à Marseille. Savone les fournissait ainsi que les fils pour les
réparer, les cordages (sartie) pour les traîner, et même le plus
souvent les cotonines pour faire les voiles. En 1583, on voit la
ompagnie faire l’achat de cinq balles de coton filé d’Alep pour
les envoyer à Savone (1) où elle les vend 657 livres. Elle fourissail sans doute la matière première pour des filets ou des
voiles que les fabriques italiennes devaient lui procurer. C’est
que la pêche était activement pratiquée sur les rives du golfe de
Cènes ; celle du corail, en particulier, y était plus ancienne qu’en
rovence. Le roi René n’était-il pas réduit à acheter les belles
branches de corail, que ses sujets ne lui fournissaient pas en
assez grande quantité, à Barcelone ou à des galéasses vénitiennes
été passage à Marseille.
La nécessité de s’approvisionner à Savone avait déterminé
tout un courant régulier et intéressant d’échanges. Les noms de
Jean et Stéphane Pollero, négociants de cette ville, reviennent
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Dépenses faites pour cinq balles de coton filé d’Alep pour envoyer à
Savone : pour port de magasin, 6 sols 6 d.; pour lou pezadour de la ville, 2 sols •
9 d.; pour la petite gabelle de la ville à 8 sols par balle, 40 sols; pour la gabelle
du roi, 40 sols; pour dix cannes de toile scapollony (toile d’emballage), 1 ccu
4(1 sols; pour six livres de corde à 2 sols 6 d. la livre, 15 sols; pour fil de
pollomar (?), il sols; pour emballage, 10 sols; pour seufary (?), 1 écu 8 sols;
pour la provision à 2 o/o, 4 écus 32 sols. Total des frais, 9 écus 23 sols 3 d.

�110

PAUL MASSON

sans cesse sur les registres des compagnies. En 1591, au moment
de sa dissolution, celle de 24 carats leur redoit 8.445 écus d’or.
C’est que les achats faits à Savone étaient très variés; outre le fil
àcorailler et les sarties, la compagnie trouvait meilleur compte
à faire venir d’Italie des agrès que pouvait lui vendre Napollon,
son fournisseur de Marseille, tels que rames, esquiroles, etc., ou
d’autres approvisionnements tels que poix de Calabre, poudre,
même des chaudières, chaudrons, ballons de fer.
Le grand avantage c’est que la compagnie n’avait pas à
débourser d’argent. Les Pollero lui prenaient, souvent au delà
de leurs créances, de grandes quantités de marchandises expor­
tées d’Afrique, cuirs, blés, fèves, en même temps que des épices.
Souvent de gros bâtiments de la compagnie apportaient direc­
tement des chargements entiers de Massacarès à Savone et le
fret était le même que pour Marseille. Chaque année, de petits
bâtiments faisaient le va et vient entre le port ligure et le port
provençal. Les fils et sarties payaient de nolis, par exemple,
4 sols par quintal de Savone (environ 110 liv. de Marseille?). Mais
le transport était, en outre, grevé par le paiement du fameux droit
de Villefranche, péage maritime exigé par le duc de Savoie de
tous les bâtiments qui passaient en vue des côtes du comté de
Nice. Le prince de Monaco, avec qui les Marseillais devaient avoir
tant de démêlés au xvn° siècle au sujet d’un droit analogue, ne
manifestait sans doute pas encore ses prétentions car on ne
trouve aucune mention de paiement de droit de Monaco au
xvi° siècle (1). Celui de Villefranche coûtait presque aussi cher
que le fret lui-même. Ainsi, 10.850 livres de fils et sarties paient
20 liv. 14 sols de nolis de Savone à Marseille et 18 liv. 10 sols de
droit de Villefranche.
Le plus grand obstacle au développement de la pêche au
xviii0 siècle c’était la difficulté de recruter des corailleurs. Peu à
peu les marins provençaux avaient été rebutés par un labeur
pénible, par les dangers d’une côte inhospitalière, par les atta­
ques des corsaires et les risques de l’esclavage, peut-être aussi
(1) Au sujet des deux droits, voir mon Histoire du commerce du Levant.

�'•‘•B1.

(1) Voir à l’appeilclice une liste de patrons corailleurs

A8#-s--««.Y-A..

par les difficultés plus grandes de la pêche et la diminution des
profits, car on se plaignait dès lors vivement de la dévastation
des fonds corallifères. Aussi, les compagnies d’Afrique en
étaient-elles réduites à former les équipages de leurs bateaux de
terriens qui devaient faire l’apprentissage de la mer en même
temps que celui de la pêche.
Au xvic siècle, les ports provençaux qui la pratiquaient tradi­
tionnellement depuis des siècles fournissaient des patrons expé­
rimentés. Les plus nombreux venaient de Cannes, de SaintTropez, de La Ciotat, c’est-à-dire des ports voisins des parages
où la pèche provençale avait toujours été la plus active et la plus
fructueuse. 11 en venait aussi de Cassis, d’Antibes, de Bonnes,
d’Hyères, de Cagnes, de Roquebrune. On en voyait qui restaient
longtemps au service de la compagnie; le patron cannois Monnet
de la Ribbe qui commandait un bateau en 1583, était encore en
Barbarie en 1592 (1).
Chaque année, suivant les besoins, la compagnie envoyait des
recruteurs dans les poils de la côte. L’un d’eux louche 1 écu 18
sols en 1583 pour un voyage de Saint-Tropez ; le même prix est
payé pour un voyage de Cannes. Les ports provençaux ne satis­
faisaient cependant pas toujours aux besoins et les recruteurs
poussaient parfois une pointe jusques sur les côtes de la rivière
du Ponent, dans le golfe de Gênes. Il est question plusieurs fois
fies patrons cl’Alassio. En 1583, Jean-Paul Gautier de SaintTropez est chargé par Antoine Lenche d’aller faire une tournée
sur cette côte et dépense 1708 écus d’or. Il en donne plus de 1350
à vingt-un patrons d’Oneglia qui signent un contrat d’engage­
ment, le reste à deux patrons d’Alassio, à un autre de Diano. On
lui compte 35 écus d’or 34 sols « en raison du voyage en rivière
de Gênes, tant aller que venir, louage de chevaux, uolis de tar­
tanes et frégates et dépense de bonne main » et 25 écus d’or 49 sols
«pour sa peine et travail qu’il a fait audit voyage. » Ce compte est
significatif : le recrutement n’était pas toujours des plus aisés.
Les conditions des accords, à peu près immuables, conclus

Brvl

ïm

\ bK*
«

�PAUL MASSON

entre les patrons corailleurs et la compagnie nous sont bien
connues. Les contrats peuvent être retrouvés, en effet, dans les
archives des notaires marseillais. On peut voir ceux de 1570, de
1575 (3 mars), de 1576, sur les registres du notaire Boyer. Us
étaient d’ailleurs souvent conclus et rédigés d’abord au pays
d’origine des patrons; les archives des notaires de Cannes
seraient particulièrement intéressantes à consulter. L’un d’eux,
pour avoir obligé dix patrons, c’est-à-dire rédigé leur contrat
d’obligation, reçoit 39 sols en 1586. Les patrons italiens engagés
en 1583 avaient signé un premier accord par devant les tabellions
locaux et l’avaient renouvelé à Marseille dans la maison de la
compagnie en présence du notaire Champorcin (1).
L’engagement était conclu pour une année qui commençait en
avril ou mai. Les corailleurs se rendaient à Marseille aux frais
de la compagnie qui les défrayait de tout jusqu’à leur embar­
quement et les transportait sur ses bâtiments en Barbarie. Le
capellan Pierre Daumas, qui vient de Cannes en 1586 avec sept
patrons corailleurs et leur gent, reçoit pour le voyage 15 écus
d’or. A leur arrivée, pour l’ordinaire d’un dimanche, la com­
pagnie les régale de poisson frit qui lui coûte 24 sols.
Avant de partir, les corailleurs recevaient deux sommes
d’argent, l’une en prêt, l’autre en don. La somme avancée variait
et suivit peut-être une progression : 60 livres en 1570, 72 en
1575, 40 écus de 48 sols en 1576, soit 96 livres, 50 écus d’or en
1586 et en 1588. Le don s’élevait ces deux années à 10 écus d’or.
La somme avancée devait être remboursée dans l’année par
une certaine quantité de corail, payé à un prix déterminé par la
compagnie, 34 sols ta livre. Ce corail devait être rendu à Mar­
seille au risque des patrons. De plus, ceux-ci devaient fournir
dans leur année une quantité minimum de corail, six quintaux
par exemple, sans quoi la somme donnée par la compagnie devait
aussi lui être remboursée en corail.
Le produit de la pêche appartenait pour les deux tiers à la
compagnie, pour l’autre tiers aux patrons. Leur corail était

�113
acheté par celle-ci au même tarif de 3-1 sols. Au xvmc siècle, les
prix que la compagnie royale d’Afrique payait aux corailleurs
avaient singulièrement haussé. Celui de 3 livres 10 sols en 1745
était un minimum qui ne put être maintenu. Pour recruter des
équipages et relever la pèche complètement tombée, elle dut
donner 15 livres en 1751, 23 en 1785, 24 en 1787. De plus, elle ne
se réservait qu’un huitième du produit de la pêche au lieu des
deux tiers. En revanche, au temps de Sanson Napollon, vers
1630, les pêcheurs ne recevaient que 20 sols par livre de corail,
mais les autres conditions n’étaient sans doute pas les mêmes.
Leur contrat mentionnait, par exemple, toutes les fournitures de
vivres qu’ils devaient recevoir gratuitement. Ceux du xvic siècle
ne payaient sans doute pas non plus les nombreux approvision­
nements que la compagnie expédiait au Bastion à leur intention.
C’étaient les mêmes d’ailleurs que pour la colonie des employés,
ouvriers et soldats, viandes et poissons salés, fromages, etc. On
voit figurer en plus le biscuit qui remplaçait en partie le
pain dans l’ordinaire des équipages en mer. Il est compté
t) llorins le quintal en 1576. En revanche, les corailleurs devaient
recevoir gratuitement les blets et agrès de toutes sortes. Au
xvme siècle, ils devaient acheter aux compagnies tout ce qu’ils
consommaient, engins, provisions diverses, nourriture. En
somme, les corailleurs du xvie siècle, obligés de céder les deux
tiers de leur pêche et beaucoup moins payés pour la vente de
l’autre tiers, étaient beaucoup moins bien traités que ceux du
xviiic. Si donc ils montraient plus d’empressement à se rendre
en Barbarie, c’est que, même en tenant compte d’autres
influences, la pêche devait être plus fructueuse.
Le recrutement des corailleurs étant bien supérieur à ce qu’il
devait devenir plus tard, les compagnies du xvic siècle n’eurent
pas avec eux tous les désagréments dont on se plaignait au
xvme siècle. Pourtant les contrats n’étaient pas toujours scrupu­
leusement respectés. En 1586, par exemple, les associés font
emprisonner à Marseille trois patrons qui avaient dérobé des
coraux et s’étaient enfuis de l’emprèse et décident de leur faire
faire leur procès. Les pêcheurs pouvaient être aussi tentés de
8
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON
v e n d r e l e u r c o r a il à h a u t p r i x a u x c a p it a in e s d e b â t im e n t s o u
p lu t ô t a u x p a t r o n s d e p e t it e s b a r q u e s q u i v e n a ie n t a u B a s t io n .
P o u r é v it e r c e tte c o n t r e b a n d e , d e s s o ld a ts é t a ie n t p la c é s e n s e n t i­
n e lle s u r la p la g e . L a c o m p a g n ie r e t e n a it c h a q u e

année

aux

p a t r o n s s u r le p r i x d e le u r s c o r a u x u n e p e t it e s o m m e , a u t o u r
d e 10 liv r e s , p o u r c e s f r a is d e g a r d e . I l e s t à r e m a r q u e r q u e , d a n s
le s a c c o r d s c o n c lu s p a r la c o m p a g n ie , i l n ’ e s t q u e s t io n q u e d e s
p a t r o n s c o r a ille u r s . C e u x - c i f o u r n is s a ie n t s a n s d o u te le u r s é q u i­
p a g e s e t s’a c c o m m o d a ie n t a v e c e u x s u iv a n t d e s u s a g e s t r a d i t i o n ­
n e ls . C ’é ta ie n t a u s s i le s m ê m e s e n g in s e t le s m ê m e s p r o c é d é s
d o n t l ’e m p lo i se t r a n s m e t t a i t d e p u is le m o y e n â g e e t d e v a it se
p e r p é t u e r j u s q u ’a u s iè c le d e r n i e r ( 1 ) .

L e l i t t o r a l a lg é r ie n n e

d e v a it p lu s , j u s q u ’a u x i x c s iè c le , f o u r n i r d e s q u a n t it é s d e c o r a il
a n a lo g u e s à c e lle s q u e

r e ç u r e n t le s m a g a s in s d u B a s t io n

au

x v i° s iè c le . V o ic i le s c h if f r e s d e s e n tr é e s r e le v é e s s u r le s r e g is tr e s
d e la c o m p a g n ie :
1578-79. .
1579-80 .
1580-81..
1 5 8 1 -8 2 ..
1 58 2 -8 3 ..

44.973 liv . 1/4 (2)
44.051
1/4
21.601
3/4
3.133 (année (le peste)
23.829
1/4

1 5 8 3 .... . 20.752 liv . 1/2
1584......... 18.391
1/2
1 58 5 .......... 20.038
1/2
))
1586.......... 19.765
1/2 (mojenne 25.724)
1587-91... 128.619

C ’e s t a u t o u r d e 1575 q u e le m a x i m u m d e la p r o d u c t i o n a v a it d û
ê tr e o b t e n u p u is q u e c ’ e s t a lo r s q u e f u r e n t e n g a g é s le s b a te a u x
e n p lu s g r a n d n o m b r e . I l n ’ y a v a it d o n c a u c u n e e x a g é r a t io n de

1730 q u i d is a i t : « I l y a v a it
180 c a is s e s p e s a n t
p o id s d e t a b le », s o it 27.000 l i v r e s . M a is c e la n ’ é ta it
d e p u is b ie n lo n g t e m p s . U n a u t r e m é m o ir e d e 1707,

la p a r t d e l ’a u t e u r d e ce m é m o ir e d e
a u t r e f o is

150 liv r e s

40 b a t e a u x

p lu s v r a i

q u i p ê c h a ie n t j u s q u ’ à

f a is a n t le c o m p t e t h é o r iq u e d e ce q u e p o u v a i t d o n n e r la p ê c h e
e n a n n é e n o r m a le , l ’é v a lu a it à

24.000 l i v r e s . M a is

d e là à la r é a lité

i l y a v a it lo in . T a x i l , a g e n t d e la c o m p a g n ie d ’ A f r i q u e , é c r iv a it
en

30

1726

:

«

D e p u is

p lu s

de

30

a n s , n ’y

a y a n t q u ’ e n v ir o n

b a t e a u x a r m é s , f a u t e d ’ a v o i r d e b o n s p a t r o n s , c e tte p ê c h e

n ’e s t a llé e q u ’à

150

q u i n t a u x a u p lu s » . M ê m e c e c h i f f r e de

(1) Voir mon Histoire des établissements, etc., p. 511.
(2) La livre de Marseille (poids de table) valait 388 grammes.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

15.000 livres dut être exceptionnel dans la première moitié du
x v iiic siècle. Pour ses années de début (1741-1750), la pêche de la
compagnie royale d’Afrique fut en moyenne de 8.527 livres ; elle
s’éleva à 11.000 de 1752 à 1760, à plus de 15.000 de 1760 à 1765,
parvint à dépasser 20.000, puis déclina de nouveau à partir
de 1785.
Ainsi, au temps de la domination turque, c’est au début de
l’exploitation par les compagnies françaises et vers la fin que les
rendements furent les plus élevés. Mais les chiffres les plus hauts
du xvie siècle n’en sont pas moins bien inférieurs à ceux qui
furent atteints au xixe siècle lorsque la cessation de la piraterie et
la disparition de tout privilège attira les pêcheurs, italiens
surtout, en foule vers les parages de la Galle. En 1836,
245 bateaux fréquentaient les côtes algériennes. En 1877,
263patrons retirèrent 33.287 kilos de corail vendus 2.311.000 francs.
Il pourrait être permis de se rendre compte de la valeur des
plaintes sur l’épuisement des fonds, répétées dès le début du
xvme siècle, en comparant les quantités pêchées au nombre des
bateaux, puisque ceux-ci, les engins et les procédés employés
étaient restés les mêmes. Mais les rendements étaient très inégaux
suivant les années : la fréquence des tempêtes, les menaces des
corsaires, pouvaient troubler la pêche ; en 1581 la peste l’avait
presque entièrement empêchée. Toutefois il est certain que la
pêche annuelle d’un bateau au xvme siècle était en moyenne très
sensiblement au-dessous des chiffres du xvie. Elle dépassait
souvent, et parfois de beaucoup, 600 livres au xvie siècle ;
c’était un beau résultat quant elle en atteignait 500 au xvm°. Il
est vrai qu’il fallait attribuer en grande partie la diminution à
l’infériorité avérée des patrons et des équipages.
Les registres delà compagnie du xvie siècle montrent, en elfet,
que les rendements variaient énormément par bateau suivant
l’activité, l’habileté et la chance des patrons. S’ils dépassaient
souvent les six quintaux stipulés dans le contrat de 1583 pour
que la prime de 10 écus d’or qu’ils avaient reçue au départ restât
leur propriété, certains d’entre eux n’apportaient au magasin que
des quantités bien inférieures. En septembre 1570, dans le cours

�lie

PAUL MASSON

d'une année, un patron a remis 705 livres de corail ; un autre 5(57 ;
un troisième, 304 livres du 10 décembre 1569 au 18 juin 1570. Sur
un compte du 15 décembre 1571 un patron figure pour 747 livres,
la plupart pour des poids variant entre 350 et 400 livres ; d’autres
pour moins de 200. Du 16 décembre 1576 au 8 avril 1577, dans la
mauvaise saison, 52 patrons apportent au magasin 6.938 livres :
la plus grosse part atteint 299 livres, les plus nombreuses
dépassent 100 livres ; quelques patrons figurent pour moins
de 10 livres.
Dans le corail livré au Bastion en bonites on distinguait les
brancame et les vaine. Les belles branches (brancame) étaient
cotées à des prix très élevés. Ainsi on estime 80 écus de 48 sols,
soit 192 livres, cinq branches du poids de 9 livres.
Le corail en rame comprenait diverses qualités. Il est difficile
de dire quelle était la correspondance entre les noms italiens
employés par la compagnie au xvie siècle et les désignations
usitées plus tard au xvuc et au xvmc. La qualité supérieure
portait le nom de toro fmo. Les quantités existant en magasin
étaient évaluées en réduisant les qualités inférieures en toro. En
1591 la compagnie détient 18.951 livres de coraux divers, elle les
estime à 4.318 livres de bon toro. Souvent le déchet est compté
exactement pour moitié : 480 livres de coraux en rame en font
240 de toro.
Voici, pour montrer les diverses désignations employées, un
décompte de 1.878 liv. 3/4 de corail ;
1185 liv. 1li coral toro
= 1185 liv. '/* toro
187.5 "fl
» toretto
= 62.4
172
» bastard
= 19.1
43.13
» toro de navigar =
4.9 1/2
291
» escaigles
= 8.1
1878.3 liv. 3/i
1279 liv. 1/2
On trouve répétées souvent ces diverses catégories.
Avant d’entrer en magasin le corail était nettoyé, sans doute
par les patrons eux-mêmes. En 1591 et les années suivantes il est
livré à un certain Jean de Combettes qui est chargé de le faire

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

tenailler sur place. Etait-ce une nouveauté? La compagnie avaitelle trouvé avantage à faire subir à son corail, au Bastion même,
une préparation moins sommaire ? On pourrait être tenté de
croire qu’à cause des troubles de la Ligue, ou pour d’autres
raisons, elle avait transporté en partie en Barbarie l’industrie du
corail, mais ce n’est qu’une simple hypothèse. Ce qu’il y a de
certain c’est qu’il n’y était jamais resté absolument brut. Les
chefs du voisinage et les Puissances d’Alger ne l’auraient pas
accepté ainsi dans les assortiments de cadeaux qui leur étaient
présentés et les indigènes 11e l’auraient pas acheté. En effet, des
quantités importantes du produit de la pêche restaient en Bar­
barie. En 1598 l’écrivain de Bône en reçoit du Bastion la valeur
de plusieurs milliers de livres pour le caïd et divers indigènes.
A lui seul, le Maure Mansour Ossif en achète 500 livres pour
700 écus. En 1599 le même marchand, le caïd et d’autres clients
en prennent 1.490 livres pour 2.071 écus. Des expéditions étaient
faites en outre directement en Italie, à Savone ou dans d’autres
ports.
Il s’en fallait donc de beaucoup que la totalité de la pêche prît
le chemin de la Provence. De 1575 à 1591 les entrées à Marseille
avaient atteint 242.600 livres, mais les pêcheurs en avaient
apporté au Bastion dans le même intervalle plus de 400.000
livres. L’entrée dans le port franc de Marseille était grevée d’un
droit de douane qui n’était pas une lourde charge. Il était perçu
par la ville au nom du roi et la franchise du port semblait sauve­
gardée par l’absence de collecteurs royaux ou de fermiers agis­
sant au nom du roi. Du 28 juin 1565 au 7 octobre 1567 M. Nicolas
Segliier, perçut 296 livres de droits. Il y avait, en outre, un droit
de gabelle sur les coraux du dehors qui coûtait 25 livres par an
en 1567.
(Testa Marseille que le corail était vraiment travaillé suivant
les goùls variés des clients européens ou exotiques qui l’ache­
taient. Il serait intéressant de savoir l’origine de cette indus­
trie marseillaise du corail qui traversa depuis le xvic siècle une
série de vicissitudes et qui passait aux yeux des étrangers pour
une des grandes curiosités du Marseille d’autrefois. En concur-

�118
PAUL MASSON
rence avec les ateliers de Gênes, de Livourne, de Naples, elle
sembla tomber à plusieurs reprises, se releva, était en pleine
activité au moment de la Révolution et subsista jusqu’au milieu
du xixc siècle.
Elle existait au temps du roi René qui eut des corailleurs à
son service ; l’un d’eux travailla pour lui en 1470 à raison de six
florins par mois (1) ; mais peut-être avait-elle été introduite par
le bon roi amateur de curiosités. Quoiqu’il en soit c’est au xvie
siècle sans doute qu’elle fut à son apogée.
Cependant rien d’analogue à la grande manufacture créée à la
fin du xvme siècle, à moins qu’on ne veuille accorder ce litre un
peu pompeux à la maison du corail de la compagnie. Là des
femmes travaillaient en permanence à racler et nettoyer le
corail.
L’un des registres de la compagnie (2) confient la comptabilité
spéciale qui les concernait pour les années 1581-1585. On }rtrouve
cette mention : Jonrnades de las /remos que an rasqlat saquejat
et ariat. Plus souvent il n’est question que de deux opérations :
Las fremos que rasclon courait et aussi/ saquegon. La seconde est
encore plus souvent omise. La plupart des ouvrières n’étaient en
effet employées qu’au travail du raclage. Les couteaux qui leur
servaient étaient payés par la compagnie 8 sols pièce. En 1575 elle
paie en une seule fois 4 livres 7 sols 6 deniers pour Vamotalure de
522 couteaux à racler. C’était alors le moment de la plus grande
activité de la pèche et il est possible que plusieurs centaines de
femmes aient été employées en même temps. Entre 1581 et 15(85
le nombre des ouvrières ne dépassa jamais 182. D’ailleurs elles
n'étaient pas employées régulièrement ; la compagnie les enga­
geait suivant les besoins. Chaque année il y avait des périodes
de pleine activité, sans doute lors des arrivages et, même à ces
moments, le chiffre des ouvrières, qui dépassait parfois cent,
tombait aussi jusqu’à soixante. Certains mois où le travail ne
pressait pas la compagnie ne gardait que ses ouvrières les plus
(1) Comptes du roi René, Archiv. des Bouches-du-Rhône. B, 2489,
fol. 45 verso.
(2) En, 950.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

anciennes dont on retrouve toujours les noms en tête des listes.
Il y en avait quatorze en 1582 et, bien qu’elles fussent attachées
en permanence à la maison du corail, elles avaient aussi parfois
des semaines de chômage. Il ne restait alors en service quedeux
chefs d’atelier, dont l’une portait le nom pittoresque de donna
Câlin Mangofigo, dame Catherine Mangefigue.
Les paiements faits régulièrement chaque semaine révèlent, en
outre, que les ouvrières, même aux moments de pleine activité,
ne trouvaient pas à remplir leurs six journées de travail. Les plus
anciennes, les plus favorisées, recevaient souvent le paiement
d’une semaine entière ; d’autres devaient se contenter du salaire
de quelques jours. Ainsi, au paiement du 13 janvier 1582, la
moitié des 108 ouvrières reçoit le salaire de cinq ou six journées ;
les autres, celui de deux à quatre ; quelques-unes n’ont travaillé
qu’un jour. Au paiement suivant du 20 janvier aucune des
femmes n’a travaillé plus de quatre journées; beaucoup deux
seulement. Cette irrégularité pouvait provenir aussi bien de
l’organisation du travail que des ouvrières elles-mêmes. Il est,
d’ailleurs, à penser que celles-ci pouvaient compter sur un autre
gagne-pain.
C’était, en effet, une main-d’œuvre qui n’exigeait pas un long
apprentissage et c’est pourquoi le salaire était médiocre, propor­
tionné cependant à l’habileté des ouvrières et à l’ancienneté de
leurs services. Les plus novices recevaient exceptionnellement
1 sol par jour ; la majorité, 2 sols et demi ; lesfemines employées
eu permanence, uniformément 3 sols. Seules les doyennes,
contremaîtresses, Câlin Mangofigo et Câlin Saxonne, touchaient
la haute-paie de 3 sols et demi (1).
Du 21 septembre 1581 au 7 avril 1852 les femmes avaient rasqlat
saqnegat (secoué) et ariat (?) 170 quintaux 26 livres 1/2 de
corail et reçu 322 écus 21 sols 6 deniers. Jusqu’au 4 août suivant,
la dépense pour 178 quintaux ne fut que de 212 écus 43 sols ; la
(1) Il est possible que la peste de 1581 ait jeté une perturbation dans le
travail ressentie pendant toute l’année 1582. Les années qui suivent, le nombl'e
des ouvi'ières n’atteint jamais 100, mais semble se maintenir plus régulier
entre 60 et 90. De plus, beaucoup d’entre elles touchent 3 sols par jour.

�120
1 ISF

PAUL MASSON

main-d’œuvre avait été payée beaucoup moins (1). En quoi
consistaient les trois opérations des femmes de la maison du
corail ? Il nous est impossible de donner à ce sujet des indica­
tions précises.
C’est à des spécialistes, les maîtres coraillers, qu’il appartenait
de travailler le corail bien nettoyé et prêt à être ouvré. Leur prin­
cipale besogne consistait à tenailler, c’est-à-dire à couper en
menus fragments et à tourner (toreggiare) les morceaux de corail
pour en faire des grains qui servaient à la fabrication de colliers,
de bracelets, mais surtout de patenôtres, nom sous lequel on
désignait les chapelets.
Ces maîtres recevaient naturellement des salaires beaucoup
plus élevés que les simples ouvrières de la maison du corail ;
10 cl 12 sols par jour en 1568, 15 pour quelques-uns ; leurs
apprentis reçoivent 6, 3 et 2 sols. Jean et Constant Cornillon,
Pierre et Félix Bruson, Antoine Isnart, Henrigho Codoneo,
Jean Jordan, Vincens Colomp, Arnaud Brunet, Pierre Chenault,
Jean Crozet, Claude Perret, figurent sur les comptes en 1567 ou
1568. Les frères Bruson reçoivent successivement plus de
200 livres pour journées de travail, du 8 décembre 1566 au
6 septembre 1567.
Les prix s’élevèrent un peu dans la suite. En 1584, sur
les six maîtres employés, quatre sont’payés 16 sols et deux 14. On
règle leur compte chaque semaine pour un travail intermittent :
du 11 août au 10 octobre, le travail cesse mais les semaines sont
plus remplies que celles des ouvrières. Au total, du 27 avril à la
fin de l’année, la compagnie leur paie 239 écus. Ainsi, à dater de
ce jour, la manufacture du corail coûta en salaires à la compa­
gnie 598 écus. Le métier était assez avantageux pour attirer les
étrangers nouvellement établis à Marseille. Tel était le cas de ce
Claude Perret au service de la compagnie dès 1568. Dans les
registres de la Chambre des Comptes de Provence, on trouve des
lettres de naturalité pour Claude Perret, maître corailler, et pour
(1) Du 11 août 1582 au 5 lévrier 1583, les paies s’élèvent à 379 écus 13 s. Gcl. —
Du 28 avril au l«rdécembre 1584, 358 écus 59 s. 6 d. —En 1585, 452 écus 18 s.Gel.

�MANUFACTURE DE CORAIL A MARSEILLE (XVIII- SIECLE)
Collection Ricard.

��LES COMPAGNIES DU CORAIL

121

son frère, « originaires » du lieu de Domiru (?), terre et seigneurie
de l’abbé de Saint-Claude en la Franche-Comté.
Le travail de polissage des « pater nos tri » ou grains de cha­
pelets était long et délicat. Ainsi le même maître, payé 15 sols à
la journée et employé aussi aux pièces, reçoit 21 livres 12 sols
pour avoir poli 4 livres et demi de paternostri à 2 écus la livre.
Aussi les grains de chapelets atteignaient-ils une haute valeur :
23 livres et demi de corail travaillé en patenôtres grands, moyens
et petits, estimés 48 livres la livre, sont comptés 1.128 livres
en 1575, moment de grande abondance de la pêche. Le corail
non poli en grains était vendu à des prix bien inférieurs. Les
assortiments des caisses étaient estimés ainsi qu’il suit en 1567
et 1568 : torofino 7 et 8 livres la livre, toro 3 livres et 58 sols,
ioretto fino 53 sols, têtes de corail 36 sols. Les prix avaient
beaucoup monté au xviii0 siècle. On estimait, par exemple,
en 1730, qu’une caisse de 150 livres, poids de table, devait pro­
duire 1.500 livres. Il est vrai qu’en tenant compte de la dépré­
ciation de l’argent la différence n’apparaît guère sensible.
Les patenôtres s’écoulaient en France et dans les pays voisins.
Des caisses assorties étaient vendues aussi chaque année à des
marchands catalans qui venaient à Marseille. Pierre Cayscia,
Michel Durai de Barcelone sont de gros acheteurs en 1568 et les
années suivantes. Benet Andréa, leur concitoyen, en prend
pour plus de 6.000 livres en 1570.
La même année, le Génois Antoine-Marie Spinola achète
100 quintaux à la lois. Savone offrait aussi un débouché, mais
les pêcheurs italiens fournissaient en grande partie à la consom­
mation de leur pays.
En définitive, malgré les achats de la Barbarie et de l’Europe
méridionale, la plus grande partie du corail du Bastion
prenait le chemin d’Alexandrie. On l’y transportait même par
grosses quantités de Massacarès sans passer par Marseille : le
galion Sainle-CAaire en transporte plus de 15.000 livres en 1591.
La compagnie trouvait un gros avantage à écouler la plus grosse
partie de ses stocks en Egypte, car c’est là qu’elle vendait son
corail le plus cher. En 1591, les 151 quintaux 61 livres du galion

�122
PAUL MASSON
Sainte-Claire, évalués à 9 livres 10 sols en bon argent, son!
comptés pour 45.609 écus. La comparaison avec les chiffres de
1567-68 cités plus haut montre que les prix avaient beaucoup
monté depuis. On ne dil pas quel était l’assortiment de ces
caisses. Ailleurs, dans une expédition pour Alexandrie, on dis­
tingue les catégories suivantes : toro novo, morier, brancame,
saquegiato.
Du marché du Caire les coraux s’écoulaient ensuite dans les
pays de l’Océan Indien, et dans l’Inde surtout, par l’intermé­
diaire des Arabes. L’argent provenant des ventes était employé
à acheter des marchandises de retour ou même l’échange de ces
produits d’Orient contre le corail était fait directement. Ainsi la
pêche du corail avait amené la compagnie à prendre une part
active au commerce du Levant, dans cette échelle d’Alexandrie
que les Marseillais n’avaient jamais abandonnée depuis les croi­
sades. Les capitulations de 1535 leur avaient ouvert tout grand
le vieux port égyptien. Sous la protection de leur consul, ils y
tonnaient une importante nation et, peut-être, avaient déjà
supplanté les Vénitiens dans le dernier tiers du xvie siècle.
La compagnie entretenait un agent en permanence à Alexan­
drie. Ce facteur est désigné ordinairement sous le nom de
commandataire. En 1570, c’est Pierre Hoslagier, plus tard
membre d’une compagnie de Tunis, rivale de celle qu’il servit
d’abord. Plus tard, Antoine Arnaud, Benoît Arman lui succè­
dent. En 1588 celui-ci reçoit 841 livres de salaires pour le temps
qu’il a servi la compagnie en Alexandrie. Entre temps, en 1585,
un navire de la compagnie est consigné à Ange Vento, viceconsul de la nation française.
Ce trafic du Levant, particulièrement fructueux, puisque les
associés vendaient à la fois leur corail à bon compte et faisaient
de nouveaux bénéfices sur les marchandises de retour, avait
pris un gros développement. La valeur même du corail ne suffi­
sait pas aux achats pour lesquels ils expédiaient à Alexandrie
de grosses sommes d'argent. En 1587 le galion Sainte-Claire
emportait, outre son chargement, 32.790 livi es ou réaulx d’Es­
pagne. La cargaison même n’était pas seulement composée de

�12.‘5
coraux. Les draps et d’autres tissus y figuraient; 011 y trouve
même des fromages de Sardaigne et d’Auvergne. C’est dès les
premiers temps de son existence que la compagnie avait eu
l’heureuse initiative d’étendre ainsi ses opérations. Déjà, en 1565,
ses galions revenaient d’Alexandrie chargés d’épices.
Ce sont, en effet, les précieuses denrées, objet traditionnel du
trafic sur les marchés du Levant, qui attiraient surtout les
Marseillais à Alexandrie. Les cuirs (1), les aluns et autres
marchandises mentionnées 11e prenaient qu’une petite place
dans les cargaisons. La route du Cap n’avait pas détourné tout
le vieux courant des échanges aussi complètement qu’on le
répète souvent.
Il eût fallu pour cela que les Portugais pussent se rendre abso­
lument maîtres d’un commerce que les Hollandais eurent plus
tard beaucoup de mal à accaparer. Même alors, au xvne siècle,
les marchés d’Egypte restaient pourvus d’épices ; au xvie, on les
y trouvait en abondance. Aussi les pays méditerranéens n’eurentils pas besoin d’aller se pourvoir à Lisbonne.
En 1586, un compte de vente d’épices, venues à Marseille sur
un seul navire, s’élève à 13.962 liv. 8 sols 3d. ou 4.654 écus
2 sols 9 d. pour la part d’un des associés, possesseur de deux
carats sur vingt-quatre. La valeur de ce chargement s’élevait
donc à près de 170.000 livres ; il en venait de bien plus considé­
rables. Il se décomposait ainsi :
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Poivre agi............................. 8.610 liv. .'1/0 en poids, vendus 9.902 liv. 7 s. 5 d.
Hcledin (gingembre)........... 3 117 1 / 2
1.324 4 6
Muscade................................ 997 1 / 2
947 12 6
Garofani (girofles) en sortes 561
561
— triés......................
65
105
Fusti di garofani (iiûches,débris) 38 .2/3
17 8
Cannelle................................ 126 3/4
348 14
Indigo.................................... 273
—
546
Gomme laque...................... 382
210 2
—
14.168 11/12 pour deux carats 13.962 liv. 8 s. 3 d.
—
—

L’assortiment était bien, à peu de chose près, celui de toutes
les cargaisons d’épices rapportées d’Alexandrie. C’était le poivre
(1) Eu 1588, achat de 11.048 cuirs alexandrins.

�124
PAUL MASSON
et le gingembre qu’on trouvait en plus grande abondance sur les
marchés d’Egypte; ou bien ces deux épices étaient les plus
demandées par les consommateurs du royaume. Le poivre est
généralement qualifié poivre agi ; pour le gingembre, on distingue
le belledin, le plus employé, le sorretin.
Cependant la prépondérance des achats de poivre n’était pas
aussi marquée que l’indiquerait ce compte de 1586. D’autres
exemples peuvent donner une idée plus nette des assortiments.
Voici la facture des épices et autres marchandises venues
d’Alexandrie sur le galion Sainte-Marguerite, le 10 mai 1585 :
69 capi (?) de poivre agy, 21 de gingembre belledin, 13 de
cannelle,20 de muscades, 6 de girofles,47 d’indigo, 13 dégommé
laque. En 1589, le galion Sainte-Claire apporte 10.826 pouds (1)
de gingembre belledin, 16.596 de muscades, 5.628 de cannelle,
8.429 de girofles, 1.700 d’indigo bagatel. D’autres fois il est ques­
tion d’encens, 11.272 livres pesant en 1587, de macis, 10.600 livres
en 1582.
La compagnie louait un magasin spécial pour contenir ces
chargements qu’elle appelait magasin de l’épice (espessi). Des
femmes y étaient employées au travail du triage ou garbellage.
Les précieuses denrées étaient vendues en partie sur place. On
voit des membres de la compagnie, Thomas Lenchc et son frère
Antoine, Jacques Moustier, se rendre acquéreurs de grosses
quantités, sans doute pour les revendre ensuite. La plus grande
partie pénétrait dans le royaume; Lyon et Toulouse offraient
les deux principaux débouchés. Chaque année, des négociants de
ces deux villes achetaient de grosses quantités. Pour 1567 et 1568,
on relève les noms des Toulousains Pierre Garandella, Louis
Pausi, Ramond Fous, Guillaume de Fos, Jean Assier, Bernard
Chahut, Philippe Odonet, Nicolas Bosquet, Antoine Denoault,
acquéreurs surtout de poivre, de gingembre et de girolles. De
1579 à 1582, 238.450 livres de gingembre, poids de Lyon, sont
vendues dans celle ville pour 43.485 écris; en 1582, 30.076 livres
de muscades pour 13.598 écus ; en 1586, il est question de
(1) Poids un peu supérieur à la livre marseillaise,

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

36.562 livres de cannelle d’une valeur de 20.800 écus; en 1584, un
portefaix confectionne 100 balles de poivres pour la même desti­
nation. Toulouse et Lyon servaient évidemment de centres de
distribution dans leur région. Pourtant des marchands de petites
villes s’approvisionnaient directement à Marseille. En 1568, on
peut citer Henri Delapalme, Jean Suehet, de Pézenas, et un autre
acheteur, de Sorèze. Henri Delapalme est encore acheteur en
1587, et Jean Fouquet, de Pézenas, en 1583.
11 est déjà intéressant de constater que les épices venues
d’Egypte pouvaient encore faire concurrence, à Toulouse, à
celles de Lisbonne qui devaient affluer à Bordeaux. Mais elles
pénétraient bien au delà de Lyon jusqu’à Paris. Ainsi Florent
Dargouges, Jean Sagniez, Mmc Salvansy, de Paris, sont en compte
avec la compagnie, en 1576-78. Bien plus, Rouen, marché d’où
celle-ci faisait venir des draps, lui prenait en retour des épices.
Adam Vaultier et Benet Muscial, de celte ville, qui achetaient,
en 1568, des poivres, girofles et autres épices du galion SaintNicolas, étaient en relations régulières avec elle. Celte année-là,
ces deux marchands lui vendent, en retour, du sucre. Dès le
milieu du xvie siècle, le Levant n’en fournissait donc plus assez
pour la consommation du littoral méditerranéen.
Enfin les épices, comme le corail, prenaient aussi en grande
quantité le chemin de l’étranger. La compagnie en expédiait à
ses correspondants de Barcelone et de Valence en Espagne, de
Savone en Italie. En 1583, elle vend du poivre au Milanais
J.-B. Ripa. On est un peu plus étonné de voir un marchand
anglais, Guillaume Geffort, faire des achats, de 1581 à 1583.
11 n’était pas le seul : en 1583, deux sols sont payés pour garbeller 120 quintaux de poivre, vendus à deux Anglais. Décidé­
ment le commerce des épices venues par les anciennes voies du
moyen âge était encore bien vivant dans la Méditerranée, vers la
fin du xvie siècle. Car la compagnie du corail ne faisait pas
exception ; les nombreux navires marseillais, qui faisaient
chaque année le voyage d’Alexandrie, revenaient chargés aussi
d’épices. Cependant leurs chargements étaient certainement plus
composites que celui du galion envoyé annuellement par les
Lenche et leurs associés.

�PAUL MASSON

La pêche du corail devait causer plus tard de fréquents
déboires au xvnc et au xvinc siècles. Seule la compagnie royale
d’Afrique put lui rendre une période de véritable éclat à la veille
de la Révolution. Entre 1780 et 1785, elle en lira ordinairement
150.000 livres de profil par an. Au xvic siècle, la pêche, beaucoup
plus active, donna surtout de plus gros bénéfices. Les prix de
revient étaient beaucoup plus bas; ceux de vente, quoique
moins élevés aussi, laissaient une marge très large de gain.
Mgis, surtout, la compagnie du xvir avait su donner l’organisa­
tion la plus profitable à la pêche en la combinant avec le com­
merce des épices. Il n’est pas téméraire de penser que cet heureux
maintien des traditions du moyen âge fut une des causes essen­
tielles de sa brillante prospérité. Aucune des compagnies qui
la suivirent ne put ou ne sut imiter son exemple. La déca­
dence, puis la cessation complète, du commerce des épices
en Egypte, à la lin du xvnc siècle, l’abandon des relations entre
ce pays et les Indes avaient changé, peu à peu, complètement la
situation. Dès lors, la pêche du corail ne devait plus être en rela­
tion intime avec le commerce du Levant.

(A suivre).

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, Barlatier, rue Venture, 19.

���LES COMPAGNIES DU CORAIL

ÉTUDE
SUR LE COMMERCE DE MARSEILLE AU XVL SIÈCLE
ET LES
Origines de la Colonisation française en Algérie-Tunisie

( suite et fin )

��LES COMPAGNIES DU CORAIL

127

CHAPITRE VI
LE COMMERCE DE L’ALGÉRIE ET LES INDUSTRIES FRANÇAISES

La magnifique compagnie du corail n’était pas une simple
entreprise de pêche. Sou trafic des épices à Alexandrie suffirait
à lui valoir le titre de grande compagnie de commerce; elle le
méritait bien davantage encore par l’ensemble de ses opérations
en Barbarie. Celles-ci résumaient à peu près tout le commerce
entre la France et l’Algérie au xviü siècle. Seuls quelques mar­
chands marseillais lui faisaient, à Alger même, une concurrence
peu active.
L’établissement des Turcs en Barbarie modifia gravement les
conditions de ce commerce qui avait déjà traversé bien des
vicissitudes durant le moyen âge (1). Tout bien considéré, la
connaissance, encore bien incomplète, de celles-ci 11e permet
guère de dire s’ils les améliorèrent ou s’ils les rendirent pires.
On serait tenté de pencher vers cette dernière opinion en son­
geant aux tribulations de toutes sortes que subirent les mar­
chands chrétiens en Algérie ou en Tunisie au xvne siècle. Mais
la situation fut bien meilleure au xvie et au xvmüsiècles, surtout
pour les Français. Quoiqu’il en soit, il est quelque chose qui
resta à peu près immuable à travers les siècles, ce furent les
objets d’échanges. Qu’on lise les documents du xmc ou ceux du
xvmesiècle, on y voit un pays dont la vie et les besoins écono­
miques sont restés les mêmes. A travers les bouleversements
politiques, les indigènes tirèrent les mêmes produits de leur sol
et demandèrent aux marchands d’Europe les mêmes assortiments
de marchandises.
(1) Voir de Mas Latrie. Relations et commerce de l'Afrique septentrionale
les nations chrétiennes au moyen â g e . Paris, 1886, in-8°.

uuec

�PAUL JIASSON

Malgré la décadence de l’agriculture, produite par l’arrivée des
Arabes, malgré l’oppression turque, souvent lourde pour le
paysan arabe ou kabyle, le Tell algérien avait continué d’être un
pays de céréales. Bien plus, l’Afrique du Nord, appauvrie et
redevenue peu à peu à moitié barbare, n’avait pas cessé, aux
époques les plus troublées de son histoire, de continuer à nourrir
les pays méditerranéens de l.’Europe.civilisée. De plus, les Arabes
avaient amené avec eux des troupeaux et surtout apporté en
Algérie leurs goûts de nomades. L’élevage avait donc pris un
grand développement dans un pays où d’immenses étendues ne
se prêtaient pas à la culture et offraient aux bergers de vastes
parcours. Aussi les cuirs et les peaux ont-ils été, pendant des
siècles, le principal article de trafic.avec les céréales.
L'exportation des blés était gênée par de sévères interdictions,
mais elle ne fut jamais empêchée. C’était, pour les chefs de tout
rang, prétexte à vexations, à cadeaux et aussi à accaparements;
de tous les commerces, celui des céréales était le plus monopo­
lisé entre leurs mains.
En fait, dès les débuts de son existence, la compagnie du corail
fit un trafic de blé important pour l’époque. Ses navires ne
reviennent guère de Barbarie sans en rapporter de plus ou moins
grosses quantités. Les achats sont, d’ailleurs, très variables
suivant l’abondance des récoltes. De juillet 1575 au mois d’avril
1577, ils s’élèvent à 1653 calïis (1); en 1577-78, à 1637 caffis ;
du 8 septembre 1578 au 9 mars 1579, à 18.663 éminées, soit en
six mois plus de 2.300 caffis. Un relevé de comptes donne, poul­
ies dix années 1582-91, un total de 14.592 caffis; de 863 caffis
pour les trois années 1592-1594. Pour ces treize années, le trafic
(1) Le caffi valait trois charges et demie de Marseille ; la charge 154 litres 79
ou environ 120 kilogrammes. Les caffis, sur les comptes de la compagnie,
sont souvent évalués en mines, dont il y avait 8 par caffi. Pour la vente à
Marseille, le blé est compté par émines qu’il ne faut pas confondre avec les
mines. L’éminée, comme on appelait plus tard cette mesure, valait, à Marseille
38 litres 70. Il y en avait donc exactement 14 par caffi. Mais les Barbaresques
faisaient toujours bonne mesure et, suivant l’expression des registres de la
compagnie, il sortait toujours du caffi plus de 14 émines, souvent même plus
de 16. Ainsi, d’après trois comptes divers, la compagnie put faire sortir d’une
même quantité de 140 caffis, 2.175, 2275 et 2.332 émines.

�129
aurait donc atteint seulement 6.491 tonnes métriques. Pourtant
la compagnie avait encore enlevé 1.732 cafïis en 1585, 2.536 en
1586 et, dix ans après, en 1596-97, elle allait jusqu’à 6.339 cafïïs,
c’est-à-dire plus de 2.660 tonnes.
On serait tenté d’expliquer ce dernier chiffre par une recru­
descence de la traite quand les troubles de la Ligue rendirent
fréquente la pénurie des blés en Provence, si, précisément, les
trois années 1592-1594 n’avaient été marquées par une dimi­
nution frappante de la traite. Il est probable, au contraire, que
ie commerce de la compagnie fut désorganisé, pendant la
période 1582-94, d’abord par la grande peste de 1581, puis par
les luttes politico-religieuses auxquelles elle fut mêlée. C’est
ainsi que la traite des blés, très faible les deux années qui
suivent la cessation de la peste, remonte à des chiffres élevés
en 1585 et 1586 pour retomber, en 1587, l’année de l’assassinat
d’Antoine Lenclie, jusqu’au moment où la mort de Casaulx et
la soumission de la ville à Henri IV ramènent le calme.
Alors les achats de blé atteignent le chiffre maximum de
1596-97. Mais il se peut que l’explication ne soit pas valable et
que la situation de la Barbarie ait eu plus d’influence sur la
traite que les événements de Provence.
En septembre 1593, les Berzighelly, négociants de Pise, en
relations avec la compagnie, envoient au Bastion un vaisseau
avec un chargement de 2.000 écus où 263 sacs de blé comptent
pour 748 ducatons et 300 sacs de seigle du Ponant pour 535, le
reste consistant en toile, sucre commun, sucre candy, confi­
tures, fromage et autres choses. Etait-ce que la famine sévit
cette année-là en Barbarie et que le Bastion lui-même eut
besoin d’être secouru ou de secourir les populations voisines ?
Quoi qu’on puisse penser de tout cela, il est fâcheux que les
statistiques les plus complètes des livres de la compagnie
soient celles d’une période anormale.
D’ailleurs, il ne faut pas oublier que 1.000 à 2.000 tonnes de
grains c’étaient de grosses quantités pour une époque où la
circulation des grains en dehors du pays de production était
chose exceptionnelle. Plus tard, à l’époque la plus active de la
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

traite des blés d’Algérie, à la fin du xvme siècle, la compagnie
royale d’Afrique exportera souvent plus de 10.000 cafTis par an.
Mais celLe compagnie devait donner une activité inconnue
jusqu’alors à un commerce qui était tombé souvent à rien
dans le cours du xvue siècle.
Rien que la compagnie du corail eût déjà à traiter surtout avec
les chefs et particulièrement avec le vice-roi d’Alger, qui lui
imposait parfois des achats à des prix exorbitants, elle était
obligée de multiplier les achats pour remplir ses magasins et par ­
faire ses chargements. Celte multiplicité des opérations, preuve
de la pauvreté des gens du pays, qui ne disposaient que de faibles
quantités de grains, donnait beaucoup de peine aux agents du
Bastion. C’est ainsi qu’un chargement de 3.836 mines, en 1583,
était le produit de 96 achats qui n’avaient pas dû être conclus
sans difficultés et dont beaucoup n’atteignaient pas 50 mines,
Bône, entourée de campagnes fertiles et peuplées, était naturel­
lement le principal marché des céréales. Pourtant les indigènes
en apportaient aussi directement aux magasins du Bastion,
de la Calle et du cap de Roze. Du mois d’août 1583 au mois
d’avril 1585, le capitaine de la Calle, Baptiste d’Antoine, achète
1.466 caffis, plus de 600 tonnes de blés.
Par suite du grand nombre des vendeurs et de l’existence de
quatre marchés, les prix d’achats variaient autant dans le cours
de la même année que d’une année à l’autre. A titre d’exemple,
voici les prix moyens de quelques années.
Caffi
1 5 7 6 ..., ..
1 5 7 7 ...,..
1 5 8 3 ....,.
1 5 8 4 ...,..
1 5 8 5 ... ..
1 5 8 6 ... ..

4 éc u s
4
5
3
3
4

00
88
36
84
28
00

0 écus
0
0
0
0
0

50
61
67
48
41
50

Eminée

Caffi

Eminée
1 5 8 7 ... .
1 5 8 8 .... .
1 5 8 9 .... .
1 5 9 0 .... .
1 5 9 1 .... .
1 5 9 6 .... .

4 écus
4
4
4
5
5

20
00
38
36
76
44

0 é c u s 525
0
50
0
548
0
545
0
72
0
68

Les prix étaient haussés et faussés par les exigences des chefs.
Avec eux, il est souvent question de six et plus souvent de sept
écus par caffi.
Le vice-roi d’Alger, Cader pacha, après avoir convenu de ce

�131
dernier prix exige une fois douze écus par caffi du blé qu’il a fait
conduire au Bastion. La compagnie, pour éviter que l’accepta­
tion de ce chiffre admis une première fois ne crée un fâcheux
précédent, fait désister le pacha de sa prétention moyennant un
cadeau extraordinaire déplus de 1.100 écus. Le prix très ordinaire
de quatre écus le caffi mettait le blé de Barbarie à près de un écu
le quintal métrique. On verra plus loin qu’il était toujours
revendu plus du double en Provence, jusqu’à quinze écus en
1588 et bien davantage dans les années qui suivirent.
Une partie des blés en magasin servait à l'alimentation du
personnel des établissements. Parfois des ventes étaient faites
sur place, à quelque tribu voisine menacée de la disette ou
à des capitaines de navires. Mais la plus grande partie était
transportée à Marseille. Les multiples distributions en nature qui
y étaient faites attestent l’importance des arrivages de blés pour
la subsistance de la ville. Le 4 mars 1586 la compagnie donne
trente-six émines à divers établissements charitables ou religieux;
huit à l’hôpital du Saint-Esprit, quatre à l’hôpital de SaintMartin, autant à celui de Saint-Jacques et la même quantité aux
couvents de Sainte-Claire, de l’Observance, des Minimes, aux
frères de Notre-Dame de Lorette, à la « luminaria délia misericordia ». C’était des libéralités ordinaires qui procuraient à la
compagnie prestige et bon renom.
Mais les distributions non gratuites étaient infiniment plus
nombreuses. Les associés eux-mêmes, tous leurs fournisseurs,
tous ceux qu’elle employait à Marseille, commis ou ouvriers,
femmes qui travaillaient à la maison du corail, demandaient
chaque année au magasin de la compagnie le nombre d’émines
qui leur était nécessaire. Enfin, sur les registres de comptes on
trouve de longues listes de femmes de ceux qui étaient en
Barbarie au service de la compagnie. En leur absence, celle-ci
fournissait au moins à leur famille le pain nécessaire ; les blés
distribués en petites quantités à la fois venaient en déduction du
paiement de leurs salaires. On voit le notaire de la compagnie
lui-même, Aimar Champorcin, recevoir un paiement d’actes en
nature, quatre émines pour une somme de douze livres.
LES COMPAGNIES OU CORAIL

�132
PAUL MASSON
Ce n'était pas un mince avantage pour les familles des
employés de la compagnie d’être mises à l’abri de la disette qui
sévit souvent à Marseille aux époques troublées de la fin du
xvic siècle. Lors de la grande peste de 1581 la famine sévit dans
toute la Provence et les gens d’Aix ayant retenu au passage les
graines que les Marseillais avaient coutume de recevoir de l’inté­
rieur, « la mévente, dit l’historien Bouche, les affligea jusques à
ce point que la plupart des pauvres gens étaient contraints de
brouter l’herbe et se servaient de viandes si fort inusitées qu’ils
semblaient plutôt des fantômes vivants que des hommes. » Ruffi,
qui, comme Bouche, put entendre les récits des contemporains,
écrit à propos du siège de Marseille par d’Epernon en 1593 : « La
ville se trouva dans une grande disette de vivres n’y étant pas
entré un grain de blé, ni par terre, ni par mer, depuis le mois de
février, de sorte que le menu peuple fut contraint de se sustenter
du ris, legumes, cliatagnes seiches, carrouges et autres fruits
qu’ils trouvèrent dans les magasins ; plusieurs firent du pain du
grain de millet et de canarie, de vesses, orobes, ers et autres, et le
pain de froment était si rare qu’à peine pouvait-on empêcher
que les pauvres gens ne le saisissent des mains de ceux qui le
portaient en sortant du four. »
On a vu ci-dessus que le consul Casaulx réquisitionnait des
navires pour aller chercher des blés dans l’Archipel. Il n’est
donc pas étonnant que la Compagnie ait fait des ventes à la
municipalité elle-même. Mais, tandis que plus tard, au xvnc et
xvme siècle, Marseille recevait assez de blés par mer pour contri­
buer à l’alimentation de la Provence et même du Dauphiné, tout
autre était la situation au xviesiècle. C’était du pays de Provence
que la ville elle-même tirait la plusgrandepartiedesa subsistance.
On ne comprendrait donc pas que les Marseillais eussent laissé
repartir par mer une partie des blés venus de Barbarie, si on ne
se souvenait que ceux-ci étaient beaucoup moins estimés par les
boulangers ou les. consommateurs que les farines de Provence.
C’est pourquoi il est souvent question de chargements réexportés
en Espagne ou en Italie, dans les villes qui étaient en relations
régulières de commerce avec la compagnie. Barcelone et Valence

�133
en recevaient souvent et Pollero, le grand négociant de Savone,
en achetait de grosses quantités. Même les expéditions pour ces
trois villes étaient toiles directement du Bastion. A ces clients
réguliers il faut joindre les accidentels : les jurés d’une ville de
Sardaigne, Largiuro (Larguier, la lyur) demandent plusieurs
lois leur approvisionnement à Marseille; il leur arrive même, en
un cas pressant sans doute, d’arrêter au passage et de prendre
par force les 200c,afiis du chargement du capitaine corse Auto
gneto. La ville et communauté de Minorque lait aussi des achats
successifs. En 1585 elle confie 6.300 écus à deux de ses habitants,
envoyés à Marseille pour se procurer des grains. Peut-être esl-ce
par les relâches fréquentes des navires de la compagnie que les
habitants des deux villes avaient appris à apprécier ses blés.
L’orge était déjà depuis longtemps la plus cultivée des
céréales algériennes après le blé; mais les Marseillais étaient
beaucoup moins désireux de s’en procurer. Aussi, de 1582 à 1591,
762 caffis seulement entrèrent dans les magasins du Bastion ;
l’achat de 150 caffis en 1586 est un maximum pour cette période.
C’est que la compagnie ne recherchait guère l’orge que pour la
nourriture de ses chevaux ; les indigènes le cultivaient d’ailleurs
surtout dans le même but.
Cependant de petits chargements d’orge arrivaient à Marseille.
Les prix d’achat étaient naturellement fort inférieurs à ceux du
blé, comme on le voit par les chiffres ci-dessous relatifs à la
même période :
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Emince

Caffi
1 5 8 3 ... . 2 é c u s
1584 . . i
1 5 8 5 .... . i
i
1 5 8 6 ....

40
92
44
75

0 écu
0
0
0

30
24
18
219

Éminée

Calfi
1 5 8 7 ...
1588 . . . . 2
1590 .. . . 2

10
08

0 é c u 255
0
263
0
26

Comme pour les blés, les vendeurs ne pouvaient disposer que
de faibles quantités; il en faut, par exemple, 55 pour fournir
625 éminées. D’ailleurs le pays était même trop pauvre pour
suffire à une exportation pourtant bien restreinte. Sur 615 caffis
achetés en 1583 et les années suivantes, 351 sont revendus aux
indigènes des tribus voisines des trois bastions et de Bône.
9*

�134
PAUL MASSON
Les achats de fèves dépassaient souvent en importance ceux
des orges. En 1586 ils s’étaient élevés à 236 caffis, à 630 en 1587
et 560 avaient été expédiés directement de Massacarès à Pollero
de Savone. Ces deux années les fèves avaient été payées 2 écus40
et 2 écus 30 le cal'fi. Les indigènes vendaient aussi d’autres
légumes secs, tels que pois chiches, appelés cèzes ou sèzes, et
haricots (fayoulx) qui figurent dans les chargements.
En dehors des grains et des légumes secs, la compagnie
achetait quelquefois des huiles d’olive, mais seulement pour la
consommation des gens du Bastion. La Provence était trop abon­
dante en fruits de toutes sortes pour que la compagnie trouvât
avantageux d’acheter ceux des indigènes. C’est à peine si on
parle parfois de quelques centaines de livres de dattes apportées
au Bastion. C’était alors une curiosité ; la Compagnie en faisait
des cadeâux. Des caisses de dattes sont aussi expédiées jusqu’à
Livourne et à Naples.
En définitive les débuts de ce commerce des produits de la
culture étaient bien modestes. Il devait falloir de patients efforts
longtemps. infructueux pour obtenir la permission régulière
d’exporter les grains, pour décider les indigènes à étendre leurs
labours, avant que les compagnies d’Afrique ne pussent prendre
une part sérieuse à l'alimentation de la Provence.
Au xvie siècle le commerce des cuirs, tout en nécessitant un
mouvement de fonds peut-être moins considérable, était beau­
coup plus intéressant pour la vie économique de la Provence,
parce qu’il alimentait de matière première une industrie de tout
temps prospère dans, les parties maritimes de la province, la
tannerie et la cordonnerie. Cette longue prospérité de deux
industries connexes parait au premier abord une anomalie dans
un pays qui n’a jamais eu suffisamment d’élevage de gros bétail
même pour subvenir à son alimentation et où la viande de bœuf
était une rareté avant les facilités de transports actuelles.
Mais les industries provençales comme la savonnerie et les
tissages, si importantes autrefois, ont toujours été étroitement
liées avec le commerce maritime, particulièrement celui de
Marseille. Les anciennes tanneries doivent, faire songer aussitôt
aux arrivages des cuirs du Levant et de la Barbarie.

�135
On peut retrouver les chiffres à peu près complets des achats
de cuirs depuis 1575 jusqu’en 1594. Du l°r mai 1575 au 13 avril
1582, la compagnie reçut 75.974cuirs de hœufsou vaches; plus
de 8(5.000 de 1582 à 1591, 27.789 de 1591 à 1594. Déjà, du 23 janvier
15(57 au 31 mars 1588. elle avait vendu 13.172 pièces. Ainsi une
moyenne de 11 à 13.000 peaux de hœufs semble avoir été assez
ordinaire. Le commerce des cuirs était d’ailleurs beaucoup plus
régulier que celui des blés et ne causait pas les mêmes ennuis;
nulle interdiction ne le gênait, il n’était assujetti qu’à un droit de
sortie de 10 o/o connu sous le nom de droit de caïd. Les seules
influences qu’il subissait étaient donc celles des variations delà
consommation locale des têtes de bétail pour l’alimentation des
indigènes et des peaux par leur industrie.
On distinguait dans les comptes les cuirs barbaresques prove­
nant des abattoirs indigènes, plus souvent appelés aussi cuirs
pelloux ou peloux et les cuirs du mazeau (1) (di macello) prove­
nant de l’abatage lait dans les établissements de la compagnie
pour la consommation de leurs habitants. En outre, les pellissons, ou peaux de veaux (?) étaient évalués aux pièces de cuirs
pelloux suivant une échelle variable. On Jes estimait tantôt aux
48/100° tantôt aux 54/100° d’une peau de bœuf.
Les cuirs peloux (2) ou barbaresques étaient fournis en
grande partie par Bôhe et provenaient surtout de la boucherie
de cette ville. Ainsi, l’agent Marchione envoya à l’écrivain du
Bastion, Salvetti, 25.613 peaux de 1582 à 1591, dont 4.963 pour la
seule année 1590 et 21.056 de 1591 à 1594. Il en venait aussi beau­
coup de la Galle puisque 5.596 cuirs et 7.240 pellissons y furent
achetés en 1578. Les années et les provenances influaient peu sui­
tes prix; on voit des achats échelonnés entre 40 et 45 écus les
100 pièces mais la moyenne se maintint invariablement à
40 écus pour les années 1585 à 1591. Comme les bœufs sur pied
n’étaient pas achetés plus de deux écus pièce par la compagnie,
la valeur relative attribuée à la peau était singulièrement élevée.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Masèu, masèl (italien macello) abattoir, boucherie.
(2) Achat de 10.438 cuirs peloux en 1595, 6.501 en 1598.

�136
PAUL MASSON
Les tanneries de Provence achetaient en grande partie tous ces
cuirs barbaresques apportés bruts à Marseille. Pour donner une
idée de la diversité des acheteurs et de leur provenance, voici
un relevé pris au hasard des curattiei i ou quorattieri, comme on
les appelle, en compte avec la compagnie pour les années 1567
et 1568. Leurs noms peuvent, en outre, intéresser des descen­
dants qui peut-être n’ont pas quitté la cité des ancêtres.
A ntibes : Jean Gaudin, Gaspard Giachin, Antoine Rubion.
Auriol : Berton Grimaldo, Barthélemy Grimault, Pierre Mau-

bert, Nicolas Pelissier, Nicolas Ripert.
B rignoles : Giachet Lions, Marmet Pinet, Antoine et Nicolas
Ripert, Jean Rosset, Antoni et Etienne Rous.
Cotignac : Pierre et Guillaume Carmagnole, Antoine Henri,
Estève.... et autres.
D raguignan : Honorât Berac, Honorât Castiglion, Jean Miglet,
Estève Magagnot, Honorât Parian, Estève Rencurel.
G rasse : Jean Antonieri, Pierre et Jean Bérart, Honorât Blanc,
Michel Bolïo, Domergue Bompart, Reimond Cavalié, Jean
de Crans, Cresp, Honorai Etran, Honorât Fumel, Francès el
Hugon Girault, Antoine Giachin, Jean Lambert, Guillaume,
Longier, Antoine, Cristol, Estève, Gaspard, Honorât, Jean,
Louis, Mathieu, Michel et Pierre Mercurin, Antoine et Jean
Mogins, Honorât Moment, Pierre Morel, Antoine Moton, Guil­
laume Mus, Jean Olivier, Antoni Pons, Francès Primiera ou
Pruniera, Jean-Antoine Rambault, Florent et Michel Ribié,
Jean-Antoine et Pierre Ripert, Jaumet Rona, Monet Serra,
Peiron Torre.
Istres : Thomas Adin, Jeannettin Ambroise, Fernand Rougier,
Emerigon Teisseire.
Marseille : Honorât Broglio, Jacquet Durant, Estève Fabri,
Francès Fanca, Truphème Gennan, Jean Girault, Francès
Gontier, Pulilre Herelier, Etienne Imar, Monet Martin.

�137
N ice : Jean Bain, Barthélemy Brunet, Luca Casciolto, Estève
Genonni, Jaunie Gerboyn, Anfous Marchot, Etienne Soliers.
Ollioules : Etienne Gillous.
Saint -M aximin : Antoine Niel.
S ignes : Honorât Jofret,
Il peut sembler difficile, au premier abord, d’admettre que
fous ces quorattiers ou curattiers fussent des tanneurs ; et on
serait porté à penser que certains d’entre eux, acheteurs d’un
petit nombre de pièces de cuirs, 25 ou 30 seulement, n’étaient que
des marchands de cuirs. Mais il faut se souvenir que l’industrie
d’alors était divisée entre de nombreux petits ateliers et rien
n’empêche de croire que tous ces acheteurs, petits ou gros, appar­
tinssent à la corporation des tanneurs, les comptes leur donnant
i tous le même titre et n’établissant entre eux aucune distinction.
D’ailleurs, le mot de curattier avait un sens très précis et il
semble bien certain que la compagnie revendait tels quels les
peaux brutes qu’elle recevait. Elle payait bien des journées
d’artisans mais c’était seulement pour tersegnare, c'est-à-dire,
peut-être, pour opérer un triage et un classement avant la
vente (1). Ce qui est certain c’est que ce travail était payé d’un
très haut salaire. Un certain Antoine Fanié reçoit 28 livres pour
vingt-huit journées pendant lesquelles il a travaillé à tersegnare.
Grasse apparaît sur cette liste comme le grand centre de
l’industrie du cuir en Provence. Ses quorattiers se distinguent
ion seulement par leur nombre, mais par l’importance de leurs
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) M. Crémieux, professeur d’histoire au Lycée de Marseille, mon excel­
lent collègue et ami, qui prépare, pour l’une de ses thèses de doctorat, une
édition définitive des Statuts de Marseille, fort mal et fort incomplètement
publiés par Méry et Guindon, a bien voulu me communiquer divers textes du
Livre VI, relatifs aux tanneurs (super arte curatarie et blancarie). Les cuirs
ne pouvaient pas être mis en vente sans que les diverses opérations de leur
préparation n’eussent été surveillées par des prud’hommes élus à cet effet et
sans que chaque pièce n’eût été successivement marquée par trois fers diffé­
rents. On pourrait penser que l’expression du xvi° siècle, tersegnare, dérivait
des anciens usages et signifiait l’apposition d’une marque. Mais il s’agit ici
de peaux brutes et non de cuirs tannés. D’autre part, on peut rapprocher le
mot tersegnare du mot terceja qui veut dire diviser les marchandises entrois
lots pour opérer un triage. Il est question de cuirs tersegiatz qui viennent
sur les navires de la compagnie. Cela veut-il dire des peaux déjà triées au
Bastion ?

�138
PAUL MASSON
achats qui se chiffrent par plusieurs milliers de pièces en 1568.
Leur renommée était, en effet, depuis longtemps établie. Ville
obscure jusqu’au xm° siècle, Grasse avait grandi tout à coup
au détriment d’Antibes. Une partie de la population du
port s’y transporta, soit à cause de l’insalubrité du
terroir, soit plutôt à cause des attaques fréquentes des
Barbaresques. L’évêché même y fut transféré vers 1250.
Au xrve et au xve siècle on vantait les produits de son
terroir et de ses industries, particulièrement les cuirs. Les
tanneurs avaient trouvé, paraît-il, le secret de préparer les peaux
à la poudre de myrte et de pistache, procédé qui les rendait
imperméables et d’un très long usage. Grasse avait aussi des
mégissiers et des fabricants de gants. Ses foires étaient très
fréquentées et les écrivains du xvi° et du xvne siècle ne parlent
jamais d’elle sans la signaler comme une ville peuplée et fort
riche. Il ne semble donc pas que la peste de 1580-81, qui y enleva,
dit-on, 6.000 habitants, ait porté un coup durable à sa prospérité.
Le travail du cuir, alors comme aujourd’hui, était surtout
actif dans la partie orientale de la Basse Provence. Parmi les
centres mentionnés ci-dessus, seul Istres se trouve à l’ouest de
Marseille. Des ventes importantes sont faites, en 1576 par
exemple, à Solliès, Cuers, Aups, Lorgues, bourgs du département
du Var. Les chutes d’eau ou les forêts qui avaient favorisé le
développement de cette industrie l’ont maintenue jusqu’à nos
jours dans plusieurs de ces villes ou villages provençaux.
Malgré son activité, la tannerie provençale n’absorbait pas tous
les cuirs arrivés de Barbarie ou plutôt la compagnie trouvait
avantage à en vendre à l’étranger. Barcelone et Savone étaient
encore les marchés ordinaires. Pollero achète 1.000 cuirs, par
exemple, en 1584 et son compatriote Ottavien Melcione est aussi
en compte avec les associés. En 1593, un certain nombre de
ceux-ci, joints à d’autres négociants de Marseille, constituent
une société particulière, en dehors de la grande, dite compagnie
des cuirs de Ligorne, qui avait pour but d’acheter des cuirs au
Bastion et de les écouler en Toscane. Elle envoya un agent en
Barbarie, Gaspard Reymond, qui put disposer de plus de

�139
7.500 écus, tandis qu’un autre agent, Simon de Cipriano, séjour­
nait en Toscane et étendait ses opérations jusqu’à Gênes. Les
principales furent faites avec les Berzighelly, négociants de Pise,
car Livourne n’était encore que le port des négociants restés
établis dans la vieille cité déchue.
Dans tous ces comptes de cuirs il n’est question ni de peaux de
moutons, ni de peaux de chèvres, bien que l’Algérie nourrît alors
comme aujourd’hui des millions de têtes de petit bétail. Mais
l’industrie indigène utilisait plus particulièrement leurs peaux
et, d’autre part, la demande ne devait pas être très forte, car la
Provence comptait alors beaucoup plus de moutons et de chèvres
qu’aujourd’hui. Les achats de peaux de moutons se chiffraient
donc à peine par quelques centaines par an, sans aucune
régularité.
C’est aussi à cause des besoins des métiers indigènes, et parce
que les Provençaux trouvaient chez eux la matière première, que
le trafic des laines brutes n’atteignit jamais une très grande
intensité. Entre, 1582 et 1594, il fut très faible puisqu’en douze
ans il n’atteignit pas tout à fait 60.000 livres. Mais c’est ici
surtout que cette période apparaît comme exceptionnellement
défavorable. En 1597, l’écrivain de Bône achète 89.524 livres de
Saines, 119,073 en 1598 sans compter les quantités fournies par
les autres établissements. Ces deux années-là, comme autour de
1580, la compagnie les avait payées un prix moyen de 2 écus le
quintal de 100 livres. Un certain nombre de balles étaient réex­
pédiées de Marseille en Catalogne.
Quelquefois la cire figure aussi dans les comptes pour des
achats de quelque importance : Cader bacha en vend pour
895 écus en 1592, chiffre sans doute exceptionnel, si l’on en juge
par les quelques milliers de livres que pesaient les chargements
des années suivantes.
L’élevage africain fournissait donc, dans l’ensemble, un
aliment de trafic souvént plus considérable que les produits du
sol, mais les animaux vivants n’entraient presque pas en ligne
de compte. On n’eut jamais l’idée de charger sur les bâtiments
bœufs, ni moutons. Seuls, les chevaux barbes tentaient quelques
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�141
varies sahariennes ou soudanaises. Déjà elles avaient abandonné
la direction de l’Algérie pour diverger vers le Maroc ou vers Tri­
poli. D’autre parties achats ne pouvaient évidemment consister
qu’en produits du sol et de l’élevage. Cependant il est au moins
un produit de l’industrie indigène qui figure dans les comptes
de la compagnie, les bernas ou barracans. Il s’agit sans doute des
étoffes de laine dont les indigènes faisaient leurs burnous et
qu’on assimilait aux grossiers lainages français connus sous le
nom de bouracans. La compagnie en achète un certain nombre
de pièces à Constantine ou à Bôneet les envoie au Bastion « pour
le service de l’entreprise ». En 1587 il est question de 15 bernas
fournis à diverses personnes, à Marseille, per caualli. S’agissail-il
de couvertures pour leurs chevaux? En 1598, 1936 sont achetés
à Bône. On les paie à Constanline tantôt à raison d’un demi écu
pièce environ, tantôt un écu et demi ; 90 bernus, grands et
petits, coûtent, en 1598, 71 écus. L’importance était minime,
mais le fait méritait d’être signalé à cause de son caractère
exceptionnel.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Déjà les importations de Barbarie en France ont montré les
relations intéressantes qui existaient entre ce commerce et tout
au moins une grande industrie provençale. Mais c’étaient les
exportations de la compagnie surtout qui exerçaient une
influence heureuse sur plusieurs branches du travail national.
Elle était malheureusement limitée; les Arabes étaient trop
pauvres pour consommer beaucoup de produits européens. Car
ce n’était pas le goût qui leur en manquait, témoin la variété des
achats faits par les chefs, et leur avidité à demander les cadeaux
en nature, représentés par des marchandises très diverses. Seuls
ceux-ci et les raïs, que la course enrichissait, pouvaient satis­
faire de luxueuses fantaisies. La pauvreté générale restreignant
fortement le cercle des acheteurs, beaucoup des indigènes en
relations avec les agents des établissements marseillais, préfé­
raient recevoir de l’argent en paiement de leurs grains, de leurs
cuirs.et de leurs bœufs.
Aussi n’est-il pas de bâtiment de la compagnie qui ne partît

�142
PAUL MASSON
pour la Barbarie emportant des sommes plus ou moins considé­
rables à consigner au Bastion ou à Bône entre les mains de ses
agents, tantôt quelques centaines, tantôt quelques milliers
d’écus. Du 13 août 1575 au 6 février 1578, les sommes ainsi
remises au Bastion s’élèvent à 29.150 écus d’or du coing d’Es­
pagne. En 1590 ligure un compte d’un certain nombre d’années
s’élevant à 68.027 écuspistolletz valant 76.236 écus au soleil (1).
C’était, en effet, les monnaies d’Espagne, pistoles et réaux, qui
servaient déjà aux opérations de la compagnie, de préférence à
la monnaie de France moins appréciée des indigènes et surtout
plus difficile à sortir du royaume. En 1568 on trouve la dépense
suivante : 1 livre pour le laquais et 2 écus au secrétaire du gou­
vernement pour les passeports de sortie de 17.000 livres et
1 liv. 16 sols aux gardes de la chaîne du port. II s’agissait sans
doute ici de sortir de l’argent de France. Il fallait donc avoir
sans cesse un approvisionnement de pistoles d’Espagne, et c’est
là probablement le secret des relations actives que la compagnie
entretenait soigneusement avec des villes telles que Barcelone
ou Valence ou avec Minorque (2).
Mais, en même temps, l’Algérie demandait régulièrement une
certaine quantité de produits manufacturés et spécialement des
tissus très variés.
Les draps sont restés pendant plusieurs siècles le plus gros
article de vente dans tous les pays turcs. C’était aussi celui
qui avait le plus de débit en Algérie. Il fallait, pour satisfaire
les goûts de luxe des chefs, recourir à des assortiments très
divers. Les draps de France n’y suffisaient pas et la compagnie
devait compléter ses achats à l’étranger (3).
(1) 1.000 pistoles valaient 1.116 écus, 13 sols, 4 deniers.
(2) La compagnie payait aux capitaines qui portaient ces sommes des
changes maritimes qui correspondaient à nos assurances maritimes En 1568,
1575, le taux des changes maritimes est de 50 o/o. Sans doute pour diviser les
risques ou pour intéresser tout le personnel au salut du bâtiment il arrivait
que les mariniers et l’écrivain fussent, comme le patron ou capitaine, chargés
du transport d'une certaine somme. La compagnie comptait également à leur
crédit un change maritime de 50 o/o. Il y avait là un système d’assurances
original si notre interprétation des comptes n’est pas inexacte.
(3) La draperie française était en décadence à la fin du xvi° siècle et le
royaume consommait quantité de lainages étrangers. V. Fagniez. L’Économie
sociale de la France sous Henri IV, p. 82.

�143
Parmi les premiers, les plus recherchés étaient les draps de
Paris et tout particulièrement ceux teints en rouge écarlate.
Celte couleur jouissait d’une faveur toute spéciale. En 1589
figure un compte de 9.781 écus. Les couleurs les plus demandées
étaient ensuite, au premier rang, le vert, puis le noir, le
violet (1).
Il est aussi question de draps d’or de Paris. Parfois les
comptes mentionnent des draps de France à la parisienne sans
indiquer leur provenance.
Les fabriques du Languedoc, dès lors en pleine activité et plus
à portée de Marseille, fournissaient à la compagnie des quantités
peut-être plus grandes de draperies d’un prix moins élevé. C’était
surtout les draps de Saint-Pons et ceux dits Cabardès, du nom
d’un pays des Corbières. Plus tard on devait les désigner sous
le nom générique de draps de Carcassonne. De 1582 à 1590,
années de faible trafic, la compagnie vendit 3.410 cannes de
Cabardès pour 8.501 écus ; la seule année 1589 avait consommé
112 pièces, c’est-à-dire pas loin de 1.400 cannes. L’exportation
des Saint-Pons semble avoir été sensiblement inférieure. Les
drapiers de Languedoc ne fabriquaient pas le précieux écarlate,
ou, du moins, ne le vendaient pas à Marseille. Les Cabardès les
plus demandés étaient verts. On trouve les appellations de
draps turquins, contrais, monréals, tanetles.
Parmi les autres draps de France, la compagnie à ses débuts
achetait des draps de Rouen, souvent mentionnés encore en 1568.
Les draps lins de cette ville étaient alors célèbres sous le nom de
draps du sceau. Plus tard, le nom des marchands rouennais et de
leurs étoffes n’apparaît plus, sans doute à cause de la commodité
beaucoup plus grande offerte par les draps du Languedoc. Outre
les frais considérables et la lenteur du transport, il fallait tenir
compte des droits acquittés sur la route au trésor royal. Un
paquet d’écarlates venu de Rouen paie 7 livres pour la gabelle
de Lyon et 1 livre de droit de stallage. Pour accroître leurs
bénéfices, les Marseillais songèrent à s’affranchir des fabricants
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) On cite les couleurs remezin, fueigamosta.

�144
PAUL MASSON
du royaume en traitant sur place les laines qu’ils recevaient par
mer. Sous l’influence de l’essor du commerce du Levant, qui
fournissait la matière première et le débouché du produit
fabriqué, diverses fabriques de draps furent donc créées au
xvic siècle. La compagnie du corail exerça son influence sur leur
développement. Elle vendait en Barbarie souvent plusieurs
centaines de cannes par an de draps de Marseille à la parisienne,
surtout de couleur rouge ou verte, des draps arquinis (d’archinna, d’archinia, arquerais) de cette dernière teinte, des draps
rouges à la marseillaise. Autour de 1590, toutes ces fournitures
lui étaient faites par Claude, Jacques et Désiré Mouslier, à la
fois fabricants de draps et membres de la compagnie comme
héritiers de Jacques Moustier, l’un des participants de la
première heure.
Mais elle fit plus et ses pricipaux associés furent parmi les
entrepreneurs de la fameuse manufacture de draps dite de
l’écarlate, établie à l’imitation de Venise. Depuis la seconde
moitié du xvc siècle, le puissant réveil industriel qui avait pris
naissance à la cessation des maux de la guerre de Cent Ans 11e
s’était plus arrêté. Les guerres d’Italie, l’activité économique
des règnes de Louis XII et de François I01', le mouvement artis­
tique de la Renaissance lui avaient donné au contraire une
impulsion plus forte. L’Italie, surtout, excitait l’émulation et il
s’agissait principalement d’introduire dans le royaume la fabri­
cation de ces tissus de luxe qui enrichissaient Venise, Florence,
Gênes, Milan. La Provence, que son voisinage et les malheu­
reuses prétentions de ses comtes sur la couronne de Naples
avaient mise depuis longtemps en relations fréquentes avec
la métropole, se signala naturellement dans ce mouvement
industriel.
En 1476, le roi René avait constitué à Aix la corporation des
fabricants de draps, mais il ne s’agissait que de draps ordinaires,
les cadis, dont la fabrication, toute française, s’est maintenue
dans la capitale provençale jusqu’au commencement du
xixcsiècle. Bien plus intéressants furent les efforts pour introduire
ou développer la culture du mûrier, la sériciculture et la fabri­
cation des soieries.

�145
Vers 1540 la ville d'Aix passa un contrat de cinq années avec
Antoine Carrai d’Avignon qui venait créer la fabrication de la
soie, des velours et des rubans. Pour lui fournir la matière
première, 10.000 mûriers furent plantés à Aix et dans les envi­
rons. La ville payait à l’industriel avignonnais le loyer de la
maison dite des trois rois, où il lit son établissement, ainsi que
celui d’un moulin à teinture. Au bout des cinq ans, le loyer fut
renouvelé pour une même période (1).
On peut rapprocher de cet effort les projets de culture de la
canne à sucre et de la fabrication du sucre, qui montrent que
l’initiative et la hardiesse s’égaraient jusqu’aux chimères.
De toutes ces entreprises, la plus importante et la mieux
conçue fut celle de l’écarlate. Elle fut concertée par l’un des
membres les plus hardis de la compagnie du corail, Jean Daysac,
, ieur de Venelles, avec un Vénitien établi à Marseille, Louis
Drera. Depuis quand celui-ci, qualifié de marchand, avait-il
quitté sa ville natale? Etait-ce un mécontent ou simplement un
homme d’humeur vagabonde, ou bien avait-il été attiré par
l’espoir de faire fortune dans une ville qu’éveillait une vie nou­
velle? Faut-il attribuer sa présence à un concours de circons­
tances fortuites ?
Quoi qu’il en soit, Jean Daysac, après être entré en pourpar­
lers avec Drera, obLint du roi la permission nécessaire pour
fabriquer à Marseille des draps à la façon de Venise. Il put
ensuite s’entendre avec plusieurs gros négociants marseillais et,
constituer une société. Le contrat conclu le 26 août 1570 dans la
maison du sieur de Venelles, par devant le notaire Cliamporcin (2), nous apprend que la compagnie ne comptait que sept
associés : Jean Daysac, sieur de Venelles, Pierre Albertas, sieur
de Saint-Chamas, tous deux membres influents de la compagnie
du corail, Nicolas du Renel, Albert Massilhon, Magdelon Lethelier, Jehan bon Jehan, Bernardini Bernardi. On verra plus loin
quelle était l’activité des relations de celui-ci, puissant banquier
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) V. Archives d’Aix, BB, 26, f&gt; 19.
(2) Registres du notaire Champorcin, 1570, fol. 1077-1081. Voir le texte de
cet acte à l’appendice.
10

�146
PAUL MASSON
de Lyon, avec les associés du corail. La participation des asso­
ciés, divisée en 24 carats, avait élé ainsi répartie : 9 carats pour
Daysac et Albertas réunis, 4 pour Massilhon, 2 pour du Rend,
Lethelier et Bernai di, 1 pour Jehan bon Jehan. Drera, chargé de
la fabrication, s’engageait à prendre pour lui quatre parts. Avant
toutes choses, il devait se rendre à Venise et « autres lieux circonvoisins » qu’il conviendrait, « pour faire accorder tels gens
ouvriers et experts audit négoce qu’il connaîtrait être nécessaires
pour le travail et vacation de ladite fabrication des draps et
teintures d’iceux, ensemble pour la facture des modèles et engins
qu’il aviserait lui être convenables ».
C’était là le point délicat, le problème dont la solution pré­
sentait beaucoup d’incertitude. En effet, le difficile pour ceu::
qui lançaient de pareilles entreprises était d’abord de trouver
quelqu’un qui se chargeât de leur révéler les secrets, soigneuse­
ment cachés, de la fabrication étrangère. Mais il n’était pas moins
indispensable de recruter au dehors des ouvriers bien au courant
de la main-d’œuvre et capables de former pour l’avenir des
élèves dans le pays. Or les trouver, même à prix d’or, n’était pas
toujours possible. En dehors de leur répugnance à quitter leurs
familles et leur pays, ces artisans étrangers étaient souvent
arrêtés par les pénalités très sévères édictées dans les villes
italiennes d’alors pour éviter que le personnel de leurs fabriques
ne fût embauché par des concurrents du dehors. Le patriotisme
,local était assez étroit ou aveugle pour faire supporter aux
parents les conséquences du départ d’un ouvrier considéré
comme une désertion. En tout cas, la législation prohibitive
interdisait à celui-ci tout espoir de retour.
Bien entendu, il était stipulé que tous les ouvriers vénitiens
que Drera croirait nécessaire d’engager viendraient jusqu’à Mar­
seille aux dépens de la compagnie. Ils devaient s’engager à faire
le voyage lorsqu’ils en seraient requis. Quant à Drera, son
retour était fixé au mois d’octobre pour préparer l’organisation
de la fabrication. Le délai rapproché indique bien que les asso­
ciés étaient décidés à sortir rapidement de la période des préli­
minaires.

�147
Drera était sans doute de retour à l’époque fixée et sa mission
avait été couronnée d’un plein succès, car au mois de décem­
bre 1570 la compagnie fut remaniée et établie sur des bases
beaucoup plus larges avec de nouveaux associés, parmi lesquels
les autres principaux membres de la compagnie du corail qui
suivaient l’exemple de Daysac et d’Albertas. En effet, dans l’acte
nouveau d’association en date du 30 décembre, signé de nouveau
dans la maison du sieur de Venelles par devant maître Champorcin (1), on trouve joints aux noms des premiers participants
ceux de Jean Riqueli sieur de Mirabeau, Antoine de Lenche,
Sébastien Cabre sieur de Roquevaire, Jean, fils de Barthélemy
de Roddes, Ascanio Roncaille et Pierre-Paul Nobili (Nobilly)
associés ensemble, Pierre Gardiolle. Le nombre des participants
porté à quinze était à peu près doublé. Un article du contrat
leur défendait de céder leurs parts sauf à leurs coassociés. Us
firent, en effet, entre eux, presque aussitôt une série d’échan­
ges (2). Letellier, qualifié de garde des munitions, puis Jean de
Roddes vendent à Massillion et à Gardiolle le carat qu’ils possè­
dent, sans doute alléchés par un bénéfice immédiat.
En définitive, en 1571, la compagnie reste divisée en trente
carats ainsi répartis : Daysac 4, Alberlas, Massillion, Gardiolle,
Drera, chacun 3, Riqueli, Cabre, Lenclie, Bernardini, Roncailhe
et Nobili associés, du Rend, chacun 2, Augier Perrel et maître
Antoine Bernardi « ayant charge des comptes et affaires de la
compagnie », tous deux accueillis en dernier lieu parmi les
associés, chacun un.
Comme la compagnie du corail, celle de l’écarlate était donc
une société en nom collectif dont les membres s’engageaient à
fournir, en proportion de leur participation, tous les fonds qui
seraient nécessaires à la marche de l’entreprise.
Drera devait avoir « la tutelle, charge, administration, régime,
sollicitude et superintendance de ladite construction. » Il était
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Registres du notaire Champorcin, 1570, fol. 1661-1667.
(2) Ces échanges' en date du 26 janvier, 15 février, 3 octobre 1571, figurent
sur ie registre de Champorcin à la suite de l’acte du 30 décembre 1570. — Le
1« mars 1574, Daysac cède à Antoine Bernardi un des 4 carats qu’il possède.

�PAUL MASSON

tenu (le fabriquer-.chaque année autant de pièces de draperies en
laines à la façon de Venise, « delà qnalité, sorte, bonté, couleur,
que la compagnie voudrait » pour toute la durée de la permis­
sion octroyée par le roi. Pendant tout ce temps, il ne prêterait à
personne ses services ni ceux de ses hommes. Les associés de
leur côté avaient à lui fournir toutes les laines et teintures qui
seraient nécessaires. Pour « les peines, vacations et industrie
dudit Drera et atin qu’il eût meilleur moyen et volonté de
l’employer à ladite fabrique » la compagnie lui paierait tous les
ans 4 écus de 48 sols pour chaque pièce de drap entièrement
achevée, teinte et prête à être mise en vente. Au bout de deux
ans, ce salaire serait abaissé à 3 écus. Moyennant quoi Drera
devrait suffire à son entretien, à celui de sa famille et de ses ser­
viteurs, mais la compagnie lui fournirait un logement qu’il serait
tenu d’occuper dans la maison où serait établie la fabrique. Au
cas où il violerait les conventions et où « ladite association et
compagnie ne viendrait en effet ou demeurerait en surséance
pour sa coulpe ou négligence », il serait tenu de rembourser tous
les « frais, mises et dépenses » des associés, « tous autres
dépenses, dommages et intérêts qui pourraient être soufferts et
outre ce de payer la peine volontaire de 500 écus d’or applicables
la moitié au roi et l’autre moitié à ladite compagnie. » Il fallait
que le Vénitien fût bien assuré du succès pour avoir accepté de
pareilles conditions.
11 était prévu que les draps chargés sur des vaisseaux pour­
raient être vendus en Levant ou Alger. Ceux qui seraient
envoyés en Sj'rie devaient obligatoirement être consignés à
Antoine Massillon, sans doute établi dans l’échelle de Tripoli, le
seul port de Syrie où les Marseillais eussent alors un consul, ou
dans la ville d’Alep même, le grand marché du Levant avec
Alexandrie. Ce marchand recevrait pour sa peine trois pour cent
sur le bénéfice net des ventes faites par lui. Mais son frère Aubert
Massillon, l’un des principaux associés, et son père s’engageaient
solidairement pour répondre de sa suffisance et probité. Ainsi
la compagnie s’assurait d’emblée dans le Levant un agent sur
lequel elle pouvait compter. Quant à la direction des affaires,

�149
des achats et des ventes, elle était remise au sieur de Venelles. Il
devait confier la tenue des livres à un homme expert dont il
répondait vis-à-vis des autres associés. Telle fut la constitution
intéressante de la nouvelle société. La présence parmi ses mem­
bres de Daysac, Albertas, Riqueli, Lenche, Cabre, possesseurs
de treize carats sur trente et tous personnages d’influence plus
grande que les autres coassociés, en faisait une sorte de filiale
de la magnifique compagnie du corail. L’indispensable était de
trouver un local convenable pour y installer la nouvelle fabri­
que. Le choix ou les pourparlers pour l’achat furent assez labo­
rieux puisque c’est seulement un an après, le 21 décembre 1571,
que fut signé l’acte d’acquisition, toujours par devant maître
Champorcin, notaire attitré de la compagnie (1). Pour 3500 écus
de 48 sols la compagnie achetait d’Anthoine Drivet, « honorable
homme » et marchand, une grande maison où il faisait la « curaterie », c’est-à-dire la tannerie, avec sa « crosle », deux jardins,
une étable et toutes ses dépendances. Touchant le couvent de
l’Observance et en partie entourée de jardins, la vaste tannerie
d’Anthoine Drivet se trouvait à l’extrémité nord de la ville.
L’importance du prix d’achat suffit pour attester celle de
l’immeuble qu’avaient choisi les associés. Quelques mois après
ils louaient à l’abbaye de Saint-Victor, le paroir du monastère
silué au quartier de Sainte-Marguerite. Le prix de location de ce
moulin à fouler les draps, situé sur les bords de l’Huveaune à
quelques kilomètres au sud de la ville, était fixé à 280 livres pal­
an (2).
Aucune clause de l’acte d’association ne stipulait que la fabri­
cation des draps serait limitée à ceux qui devaient être teints en
écarlate mais le nom donné couramment à la compagnie dans
les documents indique assez que la production de cette sorte de
draperies était sa préoccupation essentielle. Ce n’est pas seule­
ment auprès des Turcs de Barbarie ou du Levant que les draps
écarlates étaient recherchés. Depuis la célébrité de la pourpre
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir le texte à l’appendice,
(2) Arcli. départent, des B.-du-Ith. Abbaye de Saint-Victor. Actes et contrats.
Reg. A., fol. 397. Arrentcment fait contre les sieurs de l'escarlaltc.

�150
PAUL MASSON
antique la somptueuse couleur n’avait pas cessé d’être réservée
aux draps de luxe, de revêtir de son éclat les puissants et les
dignitaires. Les consuls de Marseille s’en paraient dans les céré­
monies. En 1585 c’est couverts de leurs belles robes d’écarlate,
sorties peut-être delà manufacture de leur ville, qu’ils reçoivent
magnifiquement la princesse Marie d’Autriche veuve de l’empe­
reur Maximilien II.
D’ailleurs quand les lettres patentes en date du 12 octobre
1572 confirmèrent la permission donnée aux associés de com­
mencer leur fabrication, il est question de draps d’écarlate à la
façon de Venise (1). Au mois de janvier suivant des lettres de
naturalité étaient expédiées pour Loys de Drera, natif de
Venise (2). Celui-ci, confiant dans l’avenir, avait fait venir avec
lui son frère, Baptiste, et s’était associé avec lui pour diriger la
manufacture. Par un acte notarié du 27 février 1575 il déclarait
que celui-ci participait aux trois carats qu’il possédait dans la
société.
Le succès avait, en effet, récompensé l’initiateur des Marseillais,
comme le prouve le haut prix bientôt demandé pour les parts de
la société. Le 3 avril 1579 (3), César Bernardini, marchand luequois demeurant à Lyon, tant pour lui que pour les hoirs de
Paul et Etienne Bernardini ses frères établis dans la même
ville, vend au Marseillais Charles Girenton les deux carats de la
compagnie de l’escarlatle, reconnus aux Bernardini dans l’acte
d’association de 1570. Le prix convenu était de 3.500 écus d’or
au soleil. A ce taux l’avoir liquide de la société valait 52.500 écus.
Plus tard, en 1586, on voit la compagnie conclure une transac­
tion au sujet de la maison où était installée sa fabrique. Les
neveux du vendeur Antoine Drivet réclamaient 1.000 florins
(1) Voir ces lettres clans les Registres du Parlement (Aix, palais de justice),
B. 3.332, toi. 1.343 v°; autres lettres royaux ayant même objet, du 5 avril 1574
et 27 septembre 1575.
(2) Cour des Comptes. B. 63, fol. 414. — Autour de 1580 Drera est associé à
un autre Italien, François Padoany, qui fait faillite. Arcli. du Parlement de
Provence. B. 3.335, fol. 392. Ce Padoany ou Padovani est en compte en 1576-78
avec la Compagnie du corail pour des épices.
(3) Protocoles du notaire Paris, fol. 505.

�151
comme représentant la dot de leur mère (1). En poursuivant les
recherches dans les registres d’autres notaires on trouverait sans
doute d’autres preuves de l’existence et de la vitalité de la fabri­
que des draps à la manière de Venise. Elle vécut tout au moins
autant que la compagnie du corail à laquelle elle était liée par
d’étroites relations.
Il semble bien d’ailleurs que l’entreprise de l’écarlate avait été
précédée d’autres tentatives de celle-ci pour apprêter au moins,
sinon pour fabriquer sur place, les draps d’exportation dont elle
avait besoin. L’industrie de la draperie existait en effet ;t
Marseille et les associés purent s’entendre avec des fabricants de
la ville. En 1567 et 1568 figurent plusieurs comptes avec des
tondeurs de draps qui ont travaillé pour la compagnie. Antoine
Iseran reçoit 28 liv. 10 s. 10 d. pour avoir tondu 20 pièces
mesclas de 285 cannes à 10 deniers la canne et d’autres pièces
d’écarlates à 2 sols la canne. Il avait aussi cousu et ficelé
99pièces monrials à 10 deniers pièce. Du 25 septembre 1567 à
lin février 1568 la tonte et mise en pièces des draps pour la
compagnie lui rapporte 34 livres et le 29 mai 1568 un autre
artisan, Joseph Renaud, est crédité de la même somme pour tonte
et apprêt de draps. D’autre part, la même année, Jacques
Moustier, un des participants de la compagnie, est créditeur de
diverses sommes pour teinture de draps en écarlate et en autres
couleurs. Le 31 décembre 1567 le caissier lui compte 1.168
livres pour teinture de 21 pièces d’écarlate rouge de 202
cannes 1 1/„ à 5 livres ‘/s la canne et de 2 pièces verte's de
19 cannes 12/3 à 18 sols la canne, plus 12 livres 10 sols pour 9
pièces de boucaran pour l’enveloppe desdites 23 pièces et 58 sols
pour le plissage desdites écarlates. Jacques Moustier devait être
l’un des principaux, sinon le principal fabricant de la place. On
a vu plus haut que ses héritiers étaient les fournisseurs ordi­
naires de la compagnie en draps marseillais.
Malgré tout, ni l’industrie locale, ni l’industrie nationale ne
pouvaient fournir tous les assortiments demandés par la
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Registres du notaire Çhamporcin, 4 mars 1586, fol. 116. — «Compagnie
de la panine des draps qui se composent à la manière de Venize. »

�152
PAUL MASSON
Barbarie. La compagnie du corail achetait pour les réexporter
quantités de draperies d’Espagne et quelque peu d’Italie.
Elle demandait surtout à l’Espagne des draps de Valence
écarlates, draps polvo ou polus, conffols, contrais ; les comptes
s’élèvent souvent à plusieurs milliers de livres. Venaient ensuite
les draps de Barcelone, écarlates, contrais : en 1596 on voit un
compte de 2.978 écus. Il est aussi question des draps de Majorque
et très souvent de draps d’Espagne sans aucune désignation
locale, nmriali, cordeillati ou accordeillati, particulièrement les
seizins et les vingtdeuxins, désignés parfois par les numérations
0/16 et 0/22.
Valence fournissait aussi des ftansades, couvertures de parade,
distribuées en présent et des franges de soie mêlées de fils d’or
et d’argent pour les orner (1).
Les achats en Italie paraissent avoir été exceptionnels. En
1567 il est question de draps cordellati blancs, gris, couleur de
bure et d’autres draps cramoisis fabriqués à Venise ; une seule
mention de draps de Naples a été relevée.
Mais l’Italie restait le grand marché pour les soieries de toutes
sortes. Devenue arabe au xe siècle, italienne au xivc, l’industrie
de la soie était restée presque un monopole de villes telles que
Florence, Lucques, Venise, Gênes. On désignait alors sous le
nom générique de draps de soie les velours, les satins, les damas,
très appréciés des Barbaresques. Sans doute que les efforts pour
introduire l’industrie des soieries en Provence, dont il a été parlé
plus haut, n’avaient pas eu de bien grands résultats. La ville
d’Aix pourtant n’avait pas renoncé à l’implanter chez elle. En
1573 elle était en négociations avec un velntier, propriétaire de
dix métiers, qui voulait venir s’établir chez elle (2). Il semblait
que la prospérité d'une pareille industrie fût liée à la production
de la soie elle-même et c’est pourquoi Marseille, dont le terroir
(1) Flansado, vieux mot marseillais ; les comptables écrivent : flassate. En
1585 une facture de 7 flassate de Valence monte à 338 écus ; 4 flassate de la
grande forme, 40 écus ; 3 flassate de la moyenne dimension, 24 écus ; 44 écus
pour des franges de soie, 100 écus de fils d’or et d’argent pour ces franges ;
25 écus de façon pour les franges, etc.
(2) Archiv. d’Aix, 11 novembre 1573, BB, 55, fol. 1.

�153
était trop aride pour les mûriers, laissait à sa voisine l’honneur
de ces entreprises.
Donc les draps de soie à destination de la Barbarie étaient
achetés à Gênes et à Savone d’où les bâtiments de la compagnie
les transportaient parfois directement au Bastion et à Bône. En
1527 le seigneur de Mirabeau en fait prendre à Pise pour 512 écus
par les « seigneurs » Ricard}1', qui les font porter à Gènes d’où ils
vont directement à Massacarès. La même année Simon de
Cipriano, agent de la Compagnie en Italie, achète une première
fois 30 cannes de velours, 200 de damas, 30 de satins et renouvelle
ces opérations dans les deux mêmes villes. Le trafic était alors
actif; de. 1584 à 1588, années au contraire médiocres, les facteurs
de Massacarès reçoivent 4.707 palmes de damas de plusieurs
couleurs, 142 palmes et demi de salines, 213 palmes de velours,
00 palmes de velours à fonds de satin, le tout d’une valeur de
2.585 écus. Le damas était toujours le plus demandé, puis les
velours ; on recherchait surtout la couleur cramoisi.
Il n’est pas toujours facile d’identifier la nature ni l’origine des
tissus multiples dont on relève les noms dans les comptes, tels
ces carizees distribués en présents au Bastion, dont on compte
89 pièces en 1591. En dehors des draperies de laine ou de soie il
est quelquefois question de toiles batiste, de toiles de Cambrai.
Quant aux toiles de Saint-Rambert dont le nom revient sans
cesse dans les comptes, elles n’étaient pas achetées pour la vente
en Barbarie ; la compagnie s’en servait exclusivement pour les
emballages de ses marchandises.
Au total ces tissus finissaient par former un groupe d’expor­
tations qui n’était pas négligeable. L’ensemble des autres
marchandises expédiées en Barbarie n’atteignait pas la même
valeur. Mais l’énumération en est curieuse. On y retrouve surtout
les articles qui étaient distribués en présents. Les chefs turcs
n’hésitaient pas à acheter pour satisfaire leurs fantaisies ce qu’ils
ne pouvaient arracher à la générosité de la compagnie. C’était du
(il et des boulons d’or (1) pour orner leurs riches vêtements, des
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Ali Pichinin, caïd de Bône, paie, en 1591, 8 écus pour la façon de 6 Boutons
d'or, 644 écus pour une chaîne d’or, 50 boutons d’or pleins de gomme, 30 livres
de fil d’or et 81 brasses de velours.

�154
PAUL MASSON
bijoux, chaînes et bagues, des étuis garnis de velours cramoisi,
des sièges garnis de velours à franges d’or, des lils de noyer à
l’impériale. Les horloges avaient, on l’a déjà vu, beaucoup de
succès et, en dehors des articles de quincaillerie fort peu vendus,
mention à part doit être faite des chaudrons de cuivre : un
compte de 25 vendus à Massacarès en 1591 s’élève à 23 écus. On
trouve encore signalé le papier, produit des manufactures de
Provence qui trouvait un large débouché dans le Levant ; l’alun
et le brézil employés par les indigènes dans la teinture de leurs
étoiles. Deux seuls produits alimentaires étaient quelque peu
demandés, les fromages et le miel : en 1543 le roi d’Alger en
reçoit 104 barils.
En somme les ventes de la compagnie en Barbarie étaient
d’abord beaucoup plus variées que ses achats. Leur valeur était
aussi bien supérieure si on met à part le corail. Celui-ci sortait
bien du pays, mais sans autre profit pour ses habitants que le
paiement de la lezma annuelle au divan d’Alger.
D’ailleurs la masse des indigènes qui peuplaient la partie
orientale du Tell restait étrangère au double trafic. La compa­
gnie, on l’a déjà remarqué, n’était en relations qu’avec les chefs.
C’était même avec les trois plus puissants, le vice-roi d’Alger,
le caïd de Bône et celui de Constantine, qu’elle faisait ses tran­
sactions les plus importantes. Ce dernier, auquel les docu •
ments du xvic siècle ne donnent jamais le nom de bey, ne semble
pas avoir eu la puissance, ni joué le rôle économique qu’il devait
prendre plus tard. Les caïds de Bône, presque toujours rené­
gats, Corses plusieurs fois, furent même à cause du voisinage et
de la richesse relative des plaines environnantes les principaux
vendeurs de céréales, de cuirs, de bœufs pendant touteda durée
de la compagnie. Leurs noms reviennent sans cesse sur ses regis­
tres. Cela n’empêchait pas, d’ailleurs, des marchands particu­
liers, renégats ou Maures, de participer activement au trafic de
la maison de Bône. Le Bastion, quoique assez éloigné, était
en relations aussi avec les gens de la ville voisine. Quant
aux agents du cap de Rose et de la Calle, ils avaient surtout à
trafiquer avec les chefs des turbulentes tribus voisines. C’est

�LF.S COMPAGNIES DU CORAIL

155

ainsi que la compagnie était en comptes avec le caïd et avec les
Maures de Seba (1), avec les cheiks des Ouled Mansour, des
Ouled Dyep, des Merdas.
#
L’impression qui résulte de ce rapide tableau, c’est que la
compagnie du corail faisait, en Algérie, un commerce aussi
étendu et aussi varié que la situation économique et politique du
pays le permettait. Même elle essayait d’étendre son activité au
dehors. On la voit envoyer un bâtiment à Tripoli ; plus souvent
elle expédie des marchandises en Tunisie. Elle vend aux Bernar­
dini, de Lyon, du colon filé acheté à Malte pour 10.3(51 livres en
une seule fois.
Par ses achats et ses ventes, elle exerçait sur la vie économique
de la Provence une influence utile. Elle procurait un certain
débouché à ses vins et à ses huiles. Elle en ouvrait un plus grand
à quelques produits de ses industries tandis que d’autres rece­
vaient d’elle leurs matières premières. Elle facilitait le ravitaille­
ment de Marseille, et la mettait à l’abri des disettes. Elle multi­
pliait ses relations avec l’intérieur du royaume. C’est avec Lyon,
le grand centre de distribution des pays du Rhône, ville de
grandes foires et surtout des grands banquiers d’alors, qu’elle
faisait le plus d’affaires; puis avec Toulouse et de nombreuses
villes du Languedoc. Dans un des règlements trimestriels opérés
chaque année on relève les noms de 79 négociants ou banquiers
lyonnais, dont quelques-uns sont en compte pour plus de
50.000 livres, et même l’un d’eux pour plus de 160.000. Les Tou­
lousains figurent au nombre de 16, dont l’un, Pierre Glolon,
bourgeois et banquier, pour 552.000 livres. On y voit aussi quatre
négociants de Carcassonne, trois de Montpellier ; Nîmes,
Romans, Montbrison, Tulle, Genève y sont représentés par un
nom. Ce document, daté de 1618, est d’ailleurs relatif à la liqui­
dation des affaires de la compagnie. On a vu que celle-ci éten­
dait ses achats et ses ventes jusqu’à Paris et jusqu’à la
Normandie. Enfin, hors du royaume, la fréquence de ses opéralions en Espagne et en Italie, d’un côté à Barcelone et à Valence,
(1) Les comptes mentionnent à diverses reprises des ventes de blés et de
bœufs par lassior (?) de Saba et de Benissala, par la romee (?) de Saba.

�PAUL MASSON
156
de l’autre à Savone, à Gènes et à Livourne, contribuait à déve­
lopper l’influence du commerce de Marseille sur les pays voisins.
Ainsi la multiple activité de la compagnie du corail méritait
d’être étudiée. Dans l’orgueil du succès les associés de la pre­
mière grande compagnie marseillaise, et l’une des plus anciennes
qui ait été formée dans les ports français, avaient quelque
raison de se dire les magnifiques seigneurs de la magnifique
compagnie.

�LES COMPAGNIES DU COHAIL

157

CHAPITRE VII
LES COMPAGNIES DE TUNIS

L’exisleuce des compagnies du corail marseillaises établies en
Tunisie fut loin d’avoir été aussi brillante et ne mérite pas
d’être étudiée avec le même détail. D’ailleurs les documents 11e
sont pas aussi abondants. Ils laissent encore planer beaucoup
d’obscurité sur l’origine, restée à peu près ignorée jusqu’ici (1),
des établissements français dans celte partie de la Barbarie.
Tunis disputée vers le milieu du xvie siècle par les Espagnols
et par les Turcs, reprise une dernière ibis par don Juan, le
vainqueur de Lépante, en 1573, était retombée définitivement
entre les mains des soldats du sultan en 1574. II semble que les
Corses qui étaient l’âniedes entreprises marseillaises en Barbarie
aient aussitôt voulu profiter de leurs relations d’amitié avec les
Turcs pour prendre pied en Tunisie. Une première compagnie
de Tunis fut, en effet, fondée par Antoine Lenche avec Jean
Porrata, le futur gouverneur du Bastion et Orso Santo Cipriano,
futur membre de la compagnie d’Alger, comme principaux
associés. Son existence resterait inconnue si elle 11’avait été en
compte en 1576 avec la compagnie établie au Bastion. Bisconle
Lenche, gouverneur de celui-ci, envoie de l’argent à Tunis à
Jean Porrata, agent de la nouvelle compagnie (2).
Antoine Lenclie avait jeté les yeux sur les côtes nord de la
Tunisie qui faisaient suite à la partie du littoral algérien où la
pêche du corail était pratiquée. Deux points, connus sans doute
depuis longtemps pour les commodités qu’ils offraient à la
(1) Voir inon Ilist. des Établissements fiançais dans l'Afrique barbaresque,
p. 19-20.
(2) Archives de l’Isère, Eu, 956 fol. 43, 135, 139.

�158
PAUL MASSON
pêche, lurent choisis pour les nouveaux établissements : le cap
Nègre et Fiumara salada.
Le premier devait jouer plus tard un rôle analogue au Baslion
en Algérie (1). Le second n’est guère mentionné que dans les
documents delà fin du xvie el du commencement du xviic siècle.
« La Fumaire salée, dit un mémoire de 1632, est une rivière
salée qui se jette dans la mer soixante milles près de Bizerte. »
La carte des côtes tunisiennes entre le cap Nègre et le cap
Blanc, à peu près à la distance indiquée de Bizerte, nous montre
le littoral des Mogod. Mais quel oued identifier avec la Fumaire
salée ?
Comme en Algérie, il avait fallu supplanter les Génois de
Tabarca établis dans ces parages avant les Marseillais. Le cap
Nègre était bien plus à leur portée que le Bastion et Bône.
Antoine Lenche s’était habilement servi de l’amitié du capilanpacha Euldj Ali, l’ancien vice-roi d’Alger, qui avait concédé à
son frère la pêche du corail en Algérie et; grâce à son appui,
avait obtenu une autorisation du Grand Seigneur. Mais les
Génois ne s’étaient pas tenus pour battus ; en 1580 ils étaient
rentrés en possession des pêcheries tunisiennes et c’était ai:
tour des Marseillais de crier à l’usurpation. Le capitaine
Salvety qui vint à Constantinople en 1580 à propos des démêlés
de la compagnie Lenche avec celle de Nicole (2), était sans doute
aussi chargé de négocier pour celte affaire. En effet, le comte
de Germigny, ambassadeur du roi à Constantinople, obtint des
commandements de Sa Hautesse en faveur des Marseillais. En
1581 deux ambassadeurs du Sultan vinrent à Paris et le roi les
entretint de celle affaire. Il fut entendu que l’un des deux
envoyés en quittant la France devait être transporté par les
galères ou vaisseaux du roi sur les côtes de Barbarie.Là il devait
joindre le capitan-pacha Euldj Ali « pour mettre la nouvelle
compagnie du corail, avec le bras et autorité dudit capitaine
Bassa, en possession des lieux de Cap Nègre et de Fiumar
(1) Voir l’ouvrage cité note 1.
(2) Voir ci-dessus, chapitre 2.

�159
Salade, au royaume de Tunis, en déjetant les Genevois (1). »
L’appui royal n’avait donc pas manqué à celle nouvelle entre­
prise marseillaise comme aux précédentes.
Ainsi lut fait et les Génois durent définitivement renoncer à
ces établissements en Barbarie qu’ils devaient à l’initiative
d’André Doria et des Lomellini.
Bientôt Lenclie crut utile de s’entendre avec Jean-Baptiste de
Nicolle, ce Marseillais chef d’une compagnie rivale, avec
laquelle il était en contestation depuis plusieurs années. Une
deuxième compagnie de Tunis fut fondée en 1584 par l’asso­
ciation de Lenclie et de Nicolle. De nouveau celte seconde
compagnie négocia pour obtenir les permissions nécessaires à
Tunis et à Constantinople. Puis, en règle de ce côté, elle se fit
délivrer aussi des lettres patentes du roi, enregistrées par le
Parlement de Provence le 5 mai 1584. Ces lettres, qui mention­
nent le nom de Jacques de Saint-Jelian connue principal
associé avec Lenclie et Nicolle, stipulaient expressément que la
nouvelle compagnie jouirait des privilèges concédés « à ceux
de l’autre première et ancienne compagnie composée d’autres
habitants et citadins de la ville de Marseille par eux dressée es
mers côtes et royaumes d’Alger. » On y voit que les associés
s’étaient groupés « tant pour faire exercer la pêche du corail es
mers îles et côtes de Barbarie au royaume de Tunis que pour
faire aussi exercer esdites parties et dépendances dudit
royaume au gouvernement de Tunis libre négoce et commerce
de toutes marchandises dont le trafic est licite et permis. (2) »
Mais l’entente fut bientôt rompue entre les associés ; Lenclie
se relira de l’association aussitôt reconstituée par Nicolle qui en
lestait le seul chef. Les lettres patentes du 19 décembre 1586
confirmaient celles de 1584 en sa faveur et au bénéfice de ses
deux fils Marc-Antoine et Gilles de Nicolle. En décembre 1588
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Charrière. Négociations. T. iv, p. 117 et 58-59 en note. — En 1585 il semble
d’après les comptes de la Compagnie algérienne que celle de Tunis comprenait
24 carats et que le Corse Pierre de Baptiste en possédait 15. Arcli. de l’Isère,
En, 949, fol. 30 et 33.
(2) Arch. des B.-du-Rh. Amirauté. Iteg. des insinuations 1555-1620, fol.
547-551.

�PAUL MASSON

un cliaouch de la Porte vint installer Nicolle sans doute au cap
Nègre et à la Fumaire salée {1). Ainsi la lutte entre les deux
compagnies marseillaises qui se disputaient le commerce et les
établissements de Barbarie avait fini par aboutir à un partage.
Mais il était dit que, dans tout le cours de leur histoire, les
compagnies de Tunis seraient bien rarement favorisées. Nicolle
ne jouit pas longtemps de sa concession, très convoitée, paraîtil, à cause des brillants succès de la « magnifique compagnie »
des Lenclie. La mort d’Henri III et le triomphe de la Ligue à
Marseille permirent à des rivaux de s’en emparer. Une quatrième
compagnie, formée en 1591, eut à sa tête les deux chefs ligueurs
bientôt maîtres de Marseille, Louis d’Aix et Casaulx. Cette com­
pétition commerciale jette un nouveau jour sur le rôle si contesté
des deux personnages. Elle nous les montre habiles à faire
servir leur influence à leurs intérêts personnels. Elle fait voir
que les Marseillais, au plus fort des troubles qui agitaient si
profondément leur ville, ne perdaient pas de vue les entreprises
commerciales. Par quelles circonstances le viguier et le premier
consul furent-ils amenés à entrer en lutte avec les Nicolle et à
leur opposer une compagnie rivale? Ceux-ci ou leurs adhérents
s’étaient-ils particulièrement signalés parmi les bigcirrcits dé­
testés? A ce compte la compagnie Lenclie devait être encore
plus suspecte aux deux proconsuls ligueurs, mais elle était trop
puissamment établie à la fois à Marseille et en Barbarie pour
qu’ils eussent osé s’attaquera elle.
Quoiqu’il en soit, ce n’est que deux ans après sa formation que
la compagnie Casaulx fut officiellement reconnue par lettres
patentes du duc de Mayenne en date du 23 janvier 1593. Est-ce
que les duumvirs étaientvus d’un mauvais œil par le lieutenantgénéral du royaume? Ils avaient, en effet, favorisé les entre­
prises du duc de Savoie en Provence, mais ils avaient rompu
avec lui depuis la fin de 1591 et s’étaient alors engagés à ne rece­
voir des ordres que du chef de la Ligue. D’ailleurs, avant d’obtenir
la confirmation royale, il avait fallu le temps de négocier à Tunis
(1) Ibid. fol. 146. (2me pagination).

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

eLà Constantinople. L’ambassadeur Savary de Lancosme, tout
dévoué à la Ligue, avait dû favoriser la compagnie auprès de la
Porte. Suivant la formule devenue de style, il était stipulé dans
les lettres du duc qu’elle jouirait des mêmes avantages que
l’ancienne compagnie du corail des Lenclie (1).
Cette quatrième société ne vécut à son tour que trois ans, mais
nous connaissons en détail ses opérations par un très intéres­
sant registre des archives de l’Isère qui a de plus l’avantage d’être
très commode à consulter. C’est, en elïét, un relevé des comptes
de la compagnie dressé par autorité du Parlement de Grenoble
en 1675 (2).
L’association formée en 1591 comprenait 32 quaratz ainsi
répartis :
Pierre Gérard............... . 9 Pierre de Vieu.............
i
i
Guilheaume Bedarides . 3 Claude Beaunier .........
i
Pierre Dhostagier......... . 3 Nicollas du Renel.........
i
Galléas Parassol........... 2 Honnoré Granier...........
i
Lazarin Bergier............. 1 Victor de LesLrade.........
Charles de Cazaulx .... . 1 Pierre Seignoret............... i
i
Jean Salty et Dandré ... 1 Pierre Randollet...........
i
Honoré Veuture............. . 1 Jean-Claude Amieil....
Pierre Rambaud........... 1 François de Cazaulx. .. 1/2
Joachim Ballue............. . 1 Louis Daix...................... 1/2
Aucun de ces noms n’était aussi marquant que ceux des
Bausset, des Albertas, des Riqueli et autres nobles négociants
qui avaient assuré dès le début à la compagnie Lenche une
solide influence eL d’importants capitaux. Les chefs, Louis d’Aix
et Charles Casaulx, ne figuraient pas parmi les principauxparticipants. Tous deux étaient, en effet, d’assez minces personnages,
de fortune médiocre et sans grande situation commerciale,
(1) Lellrcs et permission octroyées par M'i’ le duc de Mayenne lieutenanlgénéral de l’estât royal et coronne de France à Charles de Cazaulx escuyer et
premier consul de Marseille et autres participes en la nouvelle compagnie du
corail. Arch. des Bouches-du-Rhône. Amirauté. Insinuations, 1555-1620,
fol. 662.
(2) En, 946.
11

•|1 ; I|
' ■ :i f

■

il

�162
PAUL MASSON
comme le leur reprochaient avec trop de mépris leurs enne­
mis (1). Les lettres patentes de 1593 nomment à côté d’eux
comme principaux associés Jean-Claude Amieil, Jacques Ballue,
Nicolas du Renel, Claude Beaunier, tous possesseurs d’un seul
carat et gens obscurs. Nicolas du Renel était, dès 1576, en rela­
tions avec la compagnie Lenclie à laquelle il achetait des épices.
Pourtant, deux des autres participants, Pierre Hostagier et Pierre
Vieu, sieur de Noyers, écuyers, appartenaient à la noblesse
marseillaise. Le premier avait rempli les fonctions de second
consul en 1586; le second devait obtenir le second chaperon en
1600 et joue un rôle important en Barbarie vingt ans après.
Hostagier, l’un des citoyens les plus riches de Marseille, avait
grossi sa fortune dans le commerce d’Alexandrie où il avait
résidé; les Génois l’y avaient choisi comme leur consul et il
avait eu en même temps le litre de procureur-général des Pères de
Terre-Sainte. Il était allié à la puissante famille des Vento, pro­
priétaire du consulat des Français en Egypte. Ainsi, par une
curieuse rencontre, au même moment les Marseillais avaient
pour consul dans la principale échelle du Levant un descendant
de Génois, tandis que les Génois étaient protégés par un Pro­
vençal de vieille souche (2).
Cependant les parts semblent avoir été recherchées, car plu­
sieurs adhérents cédèrent aussitôt une partie de leurs carats, ou
même n’avaient souscrit que comme mandataires d’autres pér­
il) Nostradamus appelle les duumvirs « ces deux monstreux basiliques »,
« Casaulx homme tiré des questes et Louis d’Aix des galères. » Bouche,
Gaufridi, Rufli, Papou, ue sont pas moins sévères à leur égard. Ces
historiens ont présenté Casaulx et Louis d’Aix comme gens de basse origine,
« réduits à la mendicité » (Bouche). Timon-David dans une étude généalogique
sur leurs deux familles, a montré qu’ils appartenaient à deux familles hono­
rables, de la moyenne bourgeoisie. Le plus ancien des ancêtres connus de
Casaulx est un marchand de Gascogne, Vidal Casaulx, établi à Marseille en
1483. Le grand-père de Charles Casaulx s’était distingué dans la défense deMarseille en 1524 et avait été élu troisième consul en 1537. Son père, qualifié
de capitaine et d’écuyer, avait rempli diverses fonctions municipales. Charles
Casaulx, filleul de Charles Vento, viguier de la ville, remplit déjà à 28 ans
(1575), les fonctions d’intendant du port. La famille de Louis d'Aix était
plus modeste.
(2) Nostradamus, qui était de Salon, parle avec complaisance des Hostagier
issus de la même ville. Histoire de Provence, p. 1035-1036.

�163
sonnes. C’est ainsi que Pierre Gérard ne garda rien de ses neuf
carats partagés entre Renée de Rieux, dame de Castellane, Louis
Solicoffre et Antoine Guigou. Pierre-Marie Patron, Benoît
Ferrenc, les frères Vernet prennent une partie des carats des
frères Bédarrides. Ferrenc acheta son demi carat pour la
somme de 336 écus 2/3, de 60 sols. Etant donné, surtout, les cir­
constances peu favorables, c’était un vrai succès que la valeur
des carats ait atteint 673 écus avant même le début des
opérations.
Parmi les nouveaux associés un nom attirait particulièrement
l’attention, celui de la dame de Castellane, qui avait eu son
heure de fortune et de célébrité. L’histoire galante rapporte que
Renée de Rieux, née d’une illustre famille de Bretagne, devint
tille d’honneur de Catherine de Médicis et lit partie de ce fameux
escadron volant, rempli de femmes séduisantes, qui joua un si
grand rôle dans la diplomatie de la vieille reine. Elle éclipsa
toutes ses rivales et bientôt ne fut plus connue que sous le nom
de la belle Cliateauneuf. Pendant longtemps on ne crut pouvoir
mieux louer une femme qu’en la lui comparant. Charles IX
l’aima; le duc d’Anjou, son frère, ne put la voir sans la désirer.
Pour lui plaire il réclama les bons offices du poète courtisan
Desportes. C’est alors que celui-ci écrivit, en l’honneur de la
belle Cliateauneuf une partie de ces sonnets voluptueux qui for­
ment son recueil intitulé Diane, premières amours. Il y célèbre
en maints endroits cette abondante chevelure, « beaux nœuds
crêpés et blonds nonchalamment épars » qui excitaient l’admi­
ration générale (1).
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Dans les œuvres de Desportes (édition Michiels, 1858) voir, par exemple,
la pièce : « Cheveux, présent fatal de ma douce contraire » (p. 90), l’une des
préférées du prince, mais non l'une des meilleures. Desportes adressa luimême des pièces à mademoiselle de Châteauneuf, telle celle-ci, à de Cour
peintre du roi, successeur de François Clouet, sur son portrait :
Tu t’abuses, de Cour, pensant représenter
Du Chasteauneuf d’Amour la déesse immortelle ;
Le ciel, peintre sçavant, l’a portraite si belle
Que son divin tableau ne se peut imiter.
Comment, sans t’esblouyr, pourras-tu supporter
De ses yeux flamboyants la planette jumelle ?

�164
PAUL MASSON
La belle finit par se rendre après une certaine résistance à
l’ardente poursuite du prince (1572) et Desporles y gagna un
magnifique cadeau de 30.000 livres. Devenu roi de Pologne, puis
roi de France, Henri III voulut marier sa maîtresse au prévôt
des marchands de Paris, très riche bourgeois, puis à un cadet
de la maison de Luxembourg, qui refusèrent. Il s’était marié luimême sans rompre ses relations (1575). Mais, un jour, la favo­
rite osa braver la reine dans un bal et Catherine de Médicis
exigea son éloignement. De dépit, mademoiselle de Chateauneiu
épousa le Florentin Antinotti, capitaine des galères à Marseille.
Celui-ci ne s’étant pas cru obligé de lui rester fidèle en fut
cruellement puni. « L’ayant trouvé paillardant, dit le Journal de
l’Estoile, elle le tua virilement de sa propre main ». Philippe
Altoviti, le futur ligueur et meurtrier du grand-prieur, frère
bâtard du roi, prit à la fois la place d’Antinotti et sa veuve.
Henri III l’en récompensa en le faisant baron de Castellane.
Renée deRieux en eut une fille, nommée Marseille, belle comme
elle, dont la destinée devait être non moins agitée et tragique.
Après la mort d’Altoviti l’histoire perdait la trace de la belle
Chateauneuf et les biographes la faisaient mourir vers 1587. Il
est curieux de retrouver le nom de cette grande amoureuse, bien
vivante jusqu’après 1600, sur les registres d’une compagnie de
commerce dont elle est la principale associée. Cette Bretonne
Quelle couleur peindra sa couleur naturelle
Et les grâces qu’on voit sur son front voleter ?
Quel or égalera l’or de sa blonde tresse ?
Quels traits imiteront cette douce rudesse,
Ce port, ce teint, ce ris, ces attraits gracieux ?
Laisse au grand dieu d’Amour ce labeur téméraire,
Qui d’un trait pour pinceau la sçaura mieux pourtraire,
Non dessus de la toile, ains dans le cœur des dieux.
Quand le duc d’Anjou partit pour le siège de la Rochelle (1573j il commanda
au poète de langoureuses strophes d’adieu :
J’aimerais beaucoup n ieux que le ciel m’eût fait naître
Sans nom et sans honneur, pourvu que je puisse être
Toujours auprès de vous doucement langoureux,
Baiser vos blonds cheveux et votre beau visage,
Et n’avoir d’autre loi que votre doux langage.
J'aurais assez d’honneur si j’étais tant heureux.

�165
devenue Marseillaise est bourgeoisement occupée à arrondir sa
fortune. Son mariage avec Altoviti l’avait mise en relations avec
les ligueurs et particulièrement avec Casaulx. C’est elle qui avait
tenu sur les fonts baptismaux, en 1577, celte lille du capitaine
appelée Renée comme elle, que le premier consul devait marier
avec éclat en 1593. Cette année-là la fille de la belle Chateauneut
était marraine à son tour de la dernière enfant de Casaulx. Par
un autre contraste, cette Marseille Altoviti, élevée parmi les
ligueurs, devait tout sacrifier à son amour pour le duc de Guise,
destructeur de la Ligue en Provence, et finir par mourir de
l’abandon de son volage amant.
Nicolas David, devenu possesseur d’un demi carat, était l’un
des affidés du premier consul Casaulx. En décembre 1595 il
devait accompagner son frère, le notaire François Casaulx, à
Madrid, et signer le traité avec l’Espagne. S’il faut en croire
Nostradamus, bien informé sur ces évènements, c’est même ce
ligueur ardent qui aurait achevé d’entraîner Casaulx dans la
voie fatale. « David, dit le chroniqueur salonais, homme de sens
non vulgaire, doué d’un esprit fort pénétrant,... catholique
passionné, très roidement attaché au parti d’Espagne et très
habile homme, détourna toujours l’opinion que Fabio tâchait
d’imprimer avec larmes et prières dans le cerveau de son fol de
père (1) ». David n’eut pas le temps de revenir d’Espagne avant
la chute de Casaulx. Il se retira à Milan où la cour de Madrid
lui servit une pension de 40 écus par mois jusqu’à sa mort.
En définitive, après ces divers changements, la compagnie
resta ainsi composée :
Heoirs de Sattes.. 1 quarat
Renée de Rieux,
dame de CastelHonoré Venture.. 1 )
6
quarats
lane...................
Pierre Rambaud.. 1 ))
Pierre d’Hostagier 3 »
Joachim Rallue .. 1 ))
Galléas Parassol. . 2 ))
Pierre Vieu......... 1 ))
Louis Sollicoffre.. 2 )
Claude Beaunier.. 1 ))
Charles de Cazaulx 1 ))
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Histoire et Chronique de Provence, p. 1022.

�166
Honoré et Georges
Vernelz...............
Nicolas du Renel ..
Honoré Granier ...
Victor Delestrade..
Pierre Seignoret...
Pierre Randollet...
Jean-Claude Amieil
Antoine Guigou (1).
Guillaume Bédarrides....................
François de Cazaulx...................

PAUL MASSON

Louis Daix.............
1 quarat Antoine (2) Fer1 »
renc....................
1 ))
Simon Bédarrides.
Nicolas David.......
1 ))
Lazarin Bergier ...
1 ))
Pierre-Marie Pa1 ))
1 )&gt;
tron....................
1 »
2/3 ))

1/2 quarat
1/2
1/2
1/2
1/2

»
)
))
»

1/3 ))
32

1/2 )
Elle comptait donc 28 participants, c’est-à-dire un nombre
bien plus élevé que la société Lenche. Du 23 juillet 1591 à la fin
de 1593, ils furent appelés à faire huit versements de fonds
variant de 42 à 550 écus par quarat. Les six premiers, en mon­
naie courante de Nesles ou pinatelles (3), s’élevant à 1,605
écus 1/3 par quarats faisaient une somme de 51.370 écus. Les deux
derniers, en bonne monnaie, de 496 écus au quarat, donnèrent
15.872 écus d’or. Ces versements ne furent pas opérés intégra­
lement parles associés qui restaient redevoir, en 1594, 3.567 écus
de monnaie courante sur les six premiers et 4.498 sur les deux
derniers, soit au total 6.249 écus de bonne monnaie. Ainsi le
capital réellement engagé en trois ans d’opérations s’éleva
environ à 35.000 écus d’or au soleil.
L’acte d’association en date du 23 juillet 1591 n’a pas été
retrouvé faute de connaître le nom du notaire par devant lequel
il fut conclu (4). Il aurait permis d’étudier l’organisation adoptée
(1) Antoine Guigues, audiencier en la cour du Parlement d’Aix. Voir la quit­
tance de 310 écus d’or sol que lui délivre Claude Beaunier comme restant dû
ds ses fournitures à la compagnie, 9 janvier 1598. Registre du Parlement, B.
3341, fol. 021, v».
(2) Ailleurs, Ferrenc est appelé Benoît, l’un des Vernet, Antoine.
(3) Voir le chapitre 8.
(4) 11 est question dans les comptes de maître d’Ille.

�167
par les associés et de la comparer à celle de la compagnie
Lenche.
La direction des affaires était confiée à deux administrateurs,
pris parmi les associés, qui furent successivement Venture et du
Renel, Beaunier et Parassol à partir de 1592. C’étaient eux qui
avaient la gestion de la caisse et tout le maniement des deniers.
Ils avaient sous leurs ordres un teneur de livres Louis Félix et un
scribe Claude Beaulnier, sans doute le fils ou le neveu de l’admi­
nistrateur. On leur comptait en crédit 600 et 200 écus par an. Ces
salaires paraissent très élevés. Mais en même temps, il est relevé
qu’ils reçoivent l’un 75 et l’autre 25 écus pour leurs gages d’une
demi-année. C’est que les sommes en crédit sont exprimées en
monnaie courante de pinatelles ; les secondes en bons écus au
soleil dont la valeur était devenue quadruple. Un employé
subalterne, qui faisait fonctions d’encaisseur ou garçon de recet­
tes, figure sur le même compte pour 100 écus par an, c’est-à-dire
recevait en réalité sans doute 25 écus. Pour l’installation de
ses bureaux et magasins, la compagnie avait loué plusieurs
locaux importants dont le prix s’éleva pour les trois ans de son
existence à 328 écus en bonne monnaie. Sans doute pour
ménager ses capitaux insuffisants, elle ne fit pas d’autres dépen­
ses d’outillage à Marseille. Tunis devait être le centre de ses
opérations commerciales dans la Régence. La maison qu’elle
acheta était évaluée 550 écus en bonne monnaie; à ce prix elle
avait dû acquérir un important immeuble. L’achat valut mieux
ici que la location, car celle-ci avait d’abord coûté 110 écus
jusqu’au 17 août 1592, c’est-à-dire pour huit ou neuf mois sans
doute. L’acte d’association avait désigné un des participants,
Jean-Claude Amieil, dit Bulgon, « pour administrer les affaires
de la société à Tunis ». Bulgon s’y rendit en effet mais céda
bientôt la place à un autre associé Jacques Ballue remplacé luimême par Antoine Vernet à la fin de 1592. Vernet reçoit pour
son salaire 280 écus en bonne monnaie par an, somme très sen­
siblement supérieure à ce que touchait Antoine Lenche à Bône
vingt ans auparavant. Il avait sous ses ordres un écrivain, Jean
de la Roze, et un personnel assez nombreux puisqu’il fallait un
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�168
PAUL MASSON
troisième officier, le dépensier, économe de la maison, Jean
d’Aubagne. L’ordinaire de la maison de Tunis coûte 58 écus
10 sols, du 1er avril au 9 juillet 1594, ce qui suppose aussi un
certain nombre d’employés, ouvriers ou domestiques. Ceux-ci
n’étaient pas mieux traités que ceux du Bastion. L’un d’eux
reçoit 5 écus pour deux mois de gages.
Pour la pêcbe du corail, les associés délaissèrent l’ancien
établissement du Cap Nègre créé par les compagnies précé­
dentes, soit qu’ils voulussent éviter de plus graves conflits avec
la compagnie Nicolle qu’ils avaient supplantée, soit qu’ils fus­
sent persuadés de la plus grande richesse en corail des côtes
nord-est de la Régence. Bizerte, dont ils firent choix pour le
nouvel établissement, offrait en outre l’avantage d’être en rela­
tions faciles avec leur maison de Tunis.
Ils installèrent à Bizerte toute une petite colonie analogue à
celle du Bastion et dont l’organisation avait été sans doute
copiée sur celle-ci. Jean Claude Amieil y passa d’abord pour
présider aux premières opérations, puis Jacques Ballue la dirigea
sous l’autorité de Vernet, agent général de la compagnie à Tunis.
11 était secondé par l’écrivain, Jean de la Rose puis Pierre
Barbier. On dépensa 6 écus 3 sols en 1593 pour avoir la permis­
sion de faire un four. On construisit une chapelle, bien modeste
sans doute, car les dépenses pour l’orner ne sont pas nombreuses :
3 écus 10 sols pour fournitures diverses, un missaut (missel) et
un tableau, 1 pan 1/4 de satin pour des coussins destinés sans
doute au prie-dieu de M. l’administrateur. A côté de l’aumônier
on trouve encore le barbier, comme lui au service de la colonie ;
Elzias Bergier, le barbier de Bizerte, est peut-être le parent du
membre de la compagnie.
La dépense militaire n’est pas négligée : il est question de
143 livres de poudre à canon, de 480 boulets de 4 livres 1/2pièce,
d’arquebuses, d’une dépense de 34 écus 16 sols pour un faucon­
neau de bronze, pesant 290 livres, à 12 livres le quintal, avec
son affût, roue, cuiller et refouladour. Dans le détail des dépenses
on relève 23 écus de toile dont on fait 12 nappes, 50 serviettes et
bcmdières, sans doute pour le service de MM. les officiers. Les

�169
plais, assiettes, écuelles d’étain et plomb coûtent 21 cens 2 sols ;
or le plomb en lingot n’avait été payé que 2 écris 12 sols le
quintal.
Le compte des victuailles est imposant : 67.796 poux de
biscuit valant 2.420 écus pour toute la durée de la compagnie :
456 écris de pain biscuit jusqu’au 7 décembre 1591 et 168 pour
5.626 livres, du 7 au 30 du même mois. L’équipage d’un vaisseau
et les coraillers dépensent jusqu’au 24 décembre 1591 pour 700
écus de vin trempé et de vinaigre, somme qui paraît énorme.
Les sardines, fromages, confitures, fruits secs sont achetés en
quantité pour l’ordinaire de Bizerte comme pour celui du
Bastion.
Dès le début la compagnie avait engagé quatorze patrons
corailleurs et leur avait avancé 700 écus d’or. Mais elle n’avait pas
été heureuse avec eux ; l’engagement fut rompu, un procès
engagé ; il fallut taire un contrat avec d’autres patrons. Neuf
bateaux avaient été achetés à un certain Guillaume Pueclr pour
670 écus ; les cinq autres, tout neufs, revinrent à 108 écus pour
le corps seul des bâtiments. En 1594 leur nombre fut porté à 26.
C’était Savone, le marché ordinaire, qui avait fourni les engins
de pêche ; un agent de la compagnie avait fait tout spécialement
le voyage pour faire les achats nécessaires et n’y avait dépensé
que sept écus.
Cette flottille fut accrue d’une tartane achetée 250 écus aux
patrons Jaumet Boudin et Pierre Bompart à la fin de 1591. Bien
qu’elle eût exigé 124 écus de réparations et de frais de gréément,
l’acquisition n’avait pas été mauvaise car elle fut revendue le
1er avril 1593 pour 550 écus à deux autres patrons ; il est vrai
que, s’il s’agit les deux fois de monnaie courante, la dépréciation
de celle- ci avait été considérable dans l’intervalle. Les associés
ne poussèrent pas plus loin la dépense de leur outillage naval ;
l’achat de gros bâtiments de commerce, comme en avait possédé
la compagnie Lenche dès ses débuts, eût été pour eux une
dépense trop lourde.
D’ailleurs Bizerte n’était pas visité comme le Bastion par les
navires de la compagnie. Celle-ci ne les envoyait qu’à Tunis.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�17(1
PAUL MASSON
C’est par là que devaient passer à l’aller et au retour les corail­
leurs ou autres employés de Bizerte. Il en résultait un surcroît
de frais : le séjour de ces hommes à Tunis en 1592, pitance et
solde, coûte 219 écus et pourtant la dépense journalière d’un
corailler était comptée seulement 2 sols 1/s. Le passage d’un
patron de la Goulette à Marseille coûtait un écu.
Les frais de la pêche furent encore accrus en Tunisie par ce
fait qu’elle n’était pas pratiquée comme au Bastion dans les
environs immédiats de l’établissement. C’est autour du Cap Bon
qu’elle semble avoir eu le plus d’activité. Des janissaires sont
payés 1 écu 5 sols pour aller y chercher les coraux. Pour donner
abri aux pêcheurs, des installations sommaires avaient été faites
sur la plage : quatre cabanes avaient été payées, en 1592, 29 écus
d’or d’Espagne équivalant à 46 écus de France. D’autres bateaux
allèrent tenter fortune à Fiumara Salada sur la côte nord, tout
au moins en 1594. Il est question des dépenses qui y furent faites ;
un tasqaari tunisien reçoit 2 écus pour s’y rendre. C’était chose
ordinaire d’employer des indigènes comme courriers. D’autres
servaient régulièrement à Bizerte : deux saquegis y sont payés
21 écus pour trois mois.
Les résultats furent bien moins fructueux qu’ils ne l’avaient
été en Algérie. Du temps de la direction de Vernet, du 13 sep­
tembre 1592 au 9 juillet 1594, le produit de la pêche s’éleva à
8.247 livres 1/4, auparavant elle avait rapporté 6.556 écus ;
à 10 livres la livre, prix courant d’estimation, c’est moins de
2.000 livres qu’avait donné la première année. Sauf de faibles
quantités vendues sur place, tout le corail pêché était centralisé
à Tunis et delà expédié à Marseille. Avant l’embarquement il
fallait payer les droits de sortie ; puis le consul des Français,
Pena, prélevait son droit de consulat de 2 o/o ; à l’entrée à
Marseille la gabelle de 1 o/o était acquittée.
Les associés avaient dû créer une nouvelle manufacture de
corail qui n’eut pas l’importance de celle de l’ancienne compa­
gnie. Us avaient loué à cet effet une maison qui leur coûta
45 écus, du 29 mai 1593 à la Saint-Michel de la même année. Un
entrepreneur ou maître corailleur, Louis Pascal, reçoit 143 écus
la même année pour la manufacture de 12 quintaux.

�171
Copiant exactement autant qu’elle le pouvait les procédés des
Lenche, la compagnie envoyait la plus grande partie de ses
coraux à Alexandrie. C’est ainsi qu’elle en envoie 2.341 livres en
1592 sur le vaisseau Sainte Marguerite, capitaine Crousil, « sous
la commande de Louis Pascal ». Celui-ci, mandataire des parti­
cipants, était chargé par eux de vendre les coraux et d’acheter en
retour des épices. Il loucha pour son salaire 92 écus, dépensa
3 écus 17 sols pour provisions à Trapano et 8 écus 8 sols pendant
son séjour à Alexandrie. Les frais de voyage du vaisseau furent
comptés 1.854 écus ; le change maritime, c’est-à-dire l’assurance
sur les sommes fournies à Pascal, monta à 254 écus, toutes ces
sommes étant exprimées en bonne monnaie.
Du produit de la vente de ses coraux Pascal acheta 24.563 poux
de poivre, près de 26.000 livres; il en vendit sur place6.676 pour
payer les droits d’entrée exigés sur le corail et d’autres dépenses.
Le reste de sa cargaison de retour fut composée de 12.197 poux
d’encens, 1.081 de gomme laque, 1.044 de girofles, estimés
respectivement à 1.565, 475 et 450 écus. C’est seulement en
novembre 1593 que la Sainte-Marguerite rapporta ses épices à la
compagnie ; le garbelage ou triage lui coûta 2 sols par quintal
pour le poivre, 4 sols pour les girofles et l’encens.
Poivres, encens, gomme laque, girolles, dûment estimés au
cours du jour, fuient théoriquement répartis entre les parti­
cipants, suivant le nombre de leurs carats. La plupart en prirent
effectivement livraison ; d’autres les laissèrent entre les mains
des administrateurs. Tandis que ceux-ci étaient portés créditeurs
envers la compagnie de la somme fixée par l’évaluation des
marchandises, les autres, considérés comme débiteurs de la
même somme, préféraient courir la chance d’augmenter leurs
bénéfices en faisant une vente plus avantageuse. L’évaluation
totaledu chargement delaScn/i/e-Man/ueri/es’élevait àl9.916écus,
somme environ trois fois supérieure aux 23.410 livres que les
2.341 livres de corail avec lesquelles on les avait achetées
auraient été estimées à Marseille. Il faudrait défalquer les frais
considérables des voyages d’aller et de retour de l’agent Pascal,
le double fret, les assurances, les droits payés à Marseille et à
Alexandrie, pour trouver le bénéfice de l’opération.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

En attendant le succès de ce premier voyage la compagnie
avait envoyé à Constantinople un agent, Pierre Gérard, pour une
négociation, dont nous ne savons pas le succès, qui lui coûta
1.469 écus de bonne monnaie. Mais elle n’eut pas le temps de
donner à son exploitation tous les développements qu’elle
envisageait car elle allait se dissoudre en 1594 au moment où elle
venait à peine d’entrer en pleine activité.
C’est pour cela, sans doute, qu’elle n’eut le temps d’organiser
ni la traite des blés ni celle des cuirs, à moins que les Tunisiens
ne se fussent montrés plus rigoureux dans l’application des
interdictions relatives à la sortie des grains. Les associés
devaient même acheter à Marseille des blés pour la nourriture
des gens de Bizerte.
Ils ne trouvèrent pas non plus, en trois ans d’existence, le
temps de créer à Tunis un débouché important pour les draps
de France. Ils l’essayèrent pourtant, mais leurs ventes de
quelques pièces ne s’élevèrent pas à quelques centaines d’écus.
La plupart des étoffes variées qu’ils firent porter à Tunis, où
elles payaient 3 o/o d’entrée, étaient destinées à la distribution
de cadeaux.
C’est en partie pour n’avoir pas suffisamment élargi le champ
de ses opérations, comme l’avaient fait les Lenche, que la
compagnie ligueuse obtint un succès tout différent. Les brillants
bénéfices qu’elle espérait furent remplacés par des pertes
importantes.
Il faut dire qu’elle fut moins bien traitée par les Barbaresques
que l’ancienne compagnie du corail. La lisme annuelle fut de
2.000 écus d’or de bonne monnaie au lieu de 1.500. Puis il fallut
promettre au pacha Ossain (Hossein), dès 1592, un présent
annuel de 1.000 écus de bonne monnaie qui augmentait d’un tiers
la redevance. Déjà, pourtant, comme bienvenue, les premiers
agents de la compagnie avaient distribué d’importants cadeaux.
Jacques Ballue, à son arrivée, avait ainsi dépensé 1.400 écus
d'Espagne équivalant à 1.808 écus d’or de France. A Tunis ou à
Alger les distributions ne différaient guère. On y retrouve les
draps de soie, velours, satins, damas, cramoisis, verts ou noirs.

�173
Une veste pour le pacha demande 30 pans de velours noir
d’un écu le pan. A une audience on offre 12 cabans valant
103 écus ; cependant, pour laisser croire peut-être à une plus
grande valeur du cadeau, la compagnie paie 12 écus pour le droit
d’entrée de 3 o/o. Ce sont encore les draps écarlates, les serges
de Milan ou bien les meubles, lits à l’impériale, chaises de noyer
recouvertes de cordouan (cuir) rouge avec des clous dorés et les
inévitables horloges. Il fallait satisfaire, outre les Puissances de
Tunis, les autorités de Bizerte : le cheik, l’aga, le second aga et
plusieurs raïs influents figurent au compte des cadeaux. On trouve
un chiffre total de 4.051 écus d’or qui doit être grossi sans doute
d’une partie des 5.068 écus d’or qui figurent sous la rubrique
vague de : dépenses au royaume deThunis.
Ces largesses n’empêchèrent pas les Tunisiens d’imposer à la
compagnie diverses avanies sous divers prétextes. Un compte
d’avanies s’élève à 1.339 écus d’or de bonne monnaie. En une
seule fois une fuite d’esclaves coûte 1.170 écus. Ces extorsions
étaient singulièrement grossies par les changes lunaires, intérêts
usuraires exigés pour le délai qui s’écoulait entre la date de
l’avanie et celle du paiement toujours discuté ou différé pour
d’autres raisons. Une dette de 151 écus 32 sols est ainsi grossie
pour 6 mois 18 jours de 46 écus 53 sols ; puis, du 1er. avril au
30 septembre 1594, 65 écus 32 sols de changes lunaires sont
ajoutés à la nouvelle somme ; l’avance définitive s’élève à
234 écus 23 sols. En deux mois, mars-avril 1593, une somme de
25 écus est accrue de 4 écus ; 15 écus sont même exigés pour
intérêts lunaires de 50 pour les deux mêmes mois. A pareils taux
il n’est pas étonnant qu’on voie figurer dans les comptes une
somme de 7.539 écus de bonne monnaie pour le total des intérêts
lunaires supportés jusqu’au 9 juillet 1594.
Les personnes des corailleurs n’étaient même pas toujours en
sûreté. Un corailleur, Jacques Rey, ayant été mis à la chaîne sous
je ne sais quel prétexte, les autres patrons pêchent un jour de
fête et hors de leur service 35 livres de corail, destinées à son
rachat, que la compagnie leur paie 45 écus. Une autre fois il n’en
coûte que 6 écus pour faire délivrer deux corailleurs mis aux
LES COMPAGNIES DU COKAIL

�PAUL MASSON
174
galères. Le pacha Djafer demande 25écus pour délivrer deux mari­
niers de la compagnie. Il faut dire que la conduite de nos
Provençaux n’était pas toujours irréprochable et que ceux-là,
peut-être, avaient quelque peccadille ou tout au moins quelque
imprudence à se reprocher.
Ainsi la compagnie n’avait pas eu à se louer de ses relations
avec les Barbaresques malgré que les Tunisiens, d’humeur plus
douce que les Algériens, ne fussent pas mal disposés pour les
Français. Mais les nouveaux établissement marseillais avaient le
double désavantage d’être à Tunis sous la main du divan, à
Bizerte en contact avec une population turbulente de corsaires.
Les Lenche avaient agi sagement en mettant leurs comptoirs à
l’écart en Algérie; ils obéissaient peut-être à des préoccupations
analogues quand ils faisaient leurs premiers essais en Tunisie au
cap Nègre autour de 1575.
Enfin tous les déboires des associés ne leur vinrent pas du côté
des Turcs. On voit les administrateurs ordonnancer une somme
de 1.490 écus d’or« sur l’ordre de Louis d’Aix et de Charles
de Casaulx pour le rachat du chevalier Peychioliny et de
Fouquet Clericy, esclaves à Tunis. Les duumvirs maîtres de
Marseille étaient tout puissants dans la compagnie. Celle-ci dut
se trouver trop mêlée aux luttes intestines qui atteignirent préci­
sément à ce moment-là leur maximum d’acuité à Marseille.
L’attention prêtée à ces querelles ne put manquer de nuire à la
bonne direction des affaires.
D’ailleurs celle-ci semble avoir été confiée à des hommes sans
capitaux ni crédit. Il existe un curieux compte des débiteurs
insolvables de la compagnie qui ont été mêlés à l’administration
de ses affaires. Le total de leur dette monte à 7.002 écus d’or :
Claude Beaulnier et Parassol, administrateurs à Marseille, en
doivent 1.378 ; Jacques Ballue, administrateur à Tunis, 2.371;
Jean-Claude Amieil, qui l’y avait précédé, 1.196. Il manqua donc
à la compagnie ligueuse, dans des circonstances particulière­
ment difficiles, la direction ferme de négociants ayant fait leurs
preuves, au crédit solidement établi, comme les Lenche, les
Riqueti, les Albertas, les Bausset, qui avaient présidé au déve­
loppement de la première compagnie du corail.

�175
Dès le mois de septembre 1592 les associés manquaient d’ar­
gent liquide ; ils étaient obligés de recourir à l’emprunt pour
dégager des coraux hypothéqués à un patron de navires, Pierre
Evangelisla. Antoine de Foresla, baron de Trets, leur prête
2.575 écus au taux de 3 o/o pour trois mois, c’est-à-dire de 12 o/o
par an. Les troubles et la rareté du numéraire avaient dû faire
hausser le prix du crédit, sensiblement moins cher auparavant.
Au bout de trois ans les pertes s’étaient accumulées; rien ne
faisait prévoir une amélioration de lu situation ; les participants
décidèrent de ne pas renouveler l’association conclue pour celle
période. Les comptes arrêtés au 9 juillet 1594 affirmèrent une
perte totale de 44.791 écus, c’est-à-dire de 1.399 par carat.
Ce n’est donc pas l’entreprise de Tunis qui enrichit Casaulx.
C’est pourtant dans celte période, durant sa dictature (1591-1595)
que le consul se signale par de nombreux achats d’immeubles et
des placements de fonds, par ses libéralités, par son faste ; il
marie sa fille Renée, le septième de ses neuf enfants, en 1593 et
peut lui donner une dot de 2.000 écus d’or (1). A moins que
d’autres opérations commerciales aient été pour lui plus fruc­
tueuses, il faut convenir que le redoutable tribun sut profiter de
sa toute puissance pour établir rapidement sa fortune.
A la fin, la discorde s’était mise entre les associés. Leur
dévouement à la cause soutenue par Casaulx avait fléchi. A la
suite d’un attentat manqué contre lui aux fêtes de Noël 1594, le
premier consul, voulant en profiter pour se débarrasser de ses
ennemis, fit arrêter un des principaux des anciehs participants,
Pierre Hostagier. A la suite de la chute du premier consul, à
laquelle il avait sans doute travaillé, celui-ci fut parmi les
défenseurs de la cause royale qui reçurent des faveurs. On
trouve, en effet, dans les registres du Parlement de Provence,
des lettres royaux en date de juillet 1596 accordant à Pierre
Hostagier, écuyer de Marseille, la permission de placer dans ses
armoiries un « sur écusson d’azur à une fleur de lys d’or » pour
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Timon-David, ouvrage cité. D’après cet auteur, plutôt favorable aux
duumvirs, Louis d’Aix n’aurait pas retiré les mêmes profits de son élévation
au pouvoir.

�176
PAUL MASSON
récompenser sa fidélité et le dédommager des peines qu’il a
endurées pendant la rébellion de ladite ville (1), Il fut en outre
gratifié de la charge de « conseiller et maître d’hôtel » du roi.
Il n’est donc pas défendu de supposer que les rivalités politiques
et religieuses qui avaient influé sur la formation de la compa­
gnie n’avaient pas été étrangères à sa disparition.
Son histoire eut l’épilogue ordinaire des compagnies malheu­
reuses de l’ancien régime, une interminable liquidation pour­
suivie au milieu de procès. Par arrêté de la cour de Parlement
de Provence du 6 novembre 1620 « intervenu entre Claude Beaulnier, marchand de la ville de Marseille, fils et héritier de feu
Claude et M. Antoine Guigues, procureur en la cour, participe
en la jadis compagnie du corail au royaume de Tunis », il fut
ordonné entre autres choses que « à la diligence et aux communs
frais et dépens des participes qui se trouveraient solvables
chacun pour leur part à eux afférentes serait procédé la clô­
ture et affinement des comptes ».
Puis l’affaire fut remise entre les mains du Parlement de Dau
phiné qui, le 6 août 1659, rendait un nouvel arrêt « entre MarcAntoine et Jean-Etienne Guigues, enfants de feu Antoine Gui­
gues d’une part, demandeurs, et noble Dumas de Castellane,
sieur et baron d’Allemaigne, les lieoirs de feu Honnoré Venture
et de Barthélemy de Leslrade, Honnoré et Jean Seignoretz, noble
François et Anne de Bedarrides, tous parlicips à ladite compa­
gnie, défendeurs ». Il était encore ordonné de procéder à la
cc clôture et affinement des comptes généraux ». C’est seulement
le 3 avril 1675 que les experts Brémond et Colla, commis en vertu
de cet arrêt, remettaient leur rapport de clôture et demandaient
3.000 livres chacun pour leurs honoraires.
Les experts, en arrêtant leur révision au 9 juillet 1594 (2), jour
de la dissolution de la compagnie Casaulx, ajoutaient que les
comptes « passaient tout outre jusques en l’année 1600 ». En
(1) Parlement. B. 3339 fol. 328. — Cf. Nostradamus. Hist. de Provence,
p. 1036 (écu des Hostagier).
(2) Dépense de 400 écus payés à Barbier le 12 juillet 1.694 pour faire enre­
gistrer et publier la dissolution de la compagnie à la chancellerie de Tunis.

�177
effet, plusieurs des associés avaient essayé de continuer
l’entreprise.
C’est du moins ce qui semble ressortir d’un dossier des papiers
de la famille des Ferrenc, conservés dans six carions aux archi­
ves de l’hôtel de ville de Marseille. Celte famille de négociants,
dont l’un des membres, Benoît Ferrenc, avait fait partie de la
compagnie Casaulx, pratiqua au xvne siècle le commerce du
Levant, particulièrement à Alep et Alexandrie. Benoît Ferrenc
et ses héritiers eurent une contestation qui dura jusqu’après
1620 avec les anciens associés de la compagnie de Tunis au sujet
des fournitures d’argent ou de marchandises qu’il avait faites
pour les opérations engagées à partir de la dissolution.
Le dossier de cette contestation renferme donc le relevé de tous
les paiements faits jusqu’en 1602 avec le détail de ce qui fut donné
par chacun des participants. Dans les paiements indiqués on
relève bien des dépenses de liquidation, mais d’autres aussi qui
sont engagées dans des opérations nouvelles. Ainsi, le 15 novem­
bre 1595 on envoie 2.332 écus sur le vaisseau la Nègre (sic), et
cette somme est représentée en partie par la valeur des marchan­
dises variées qu’ont fournies les associés Parrassol, Beaunier,
Venture, Ferrenc. Le 18 mai 1598, les « intéressés à la jadis com­
pagnie du corail » confient 4.000 écus à Antoine Bérengier,
envoyé à Tunis « afin de racheter les esclaves et accommoder les
affaires ». Bérengier emportait des marchandises variées puisque
la réclamation de Benoît Ferrenc à ses associés portait précisé­
ment sur une caisse de bonnets fournie à Bérengier.
Tous les associés n’avaient pas participé à ces entreprises pos­
thumes ; les noms de onze (1) d’entre eux ne se retrouvent dans
aucun des comptes du dossier Ferrenc. Pierre Vieu, seigneur de
Noyers, est désigné à diverses reprises comme le chef ; Seigneuret, de Lestrade, Venture, Simon Bédarrides, Rambaud,
Parrassol, Beaunier, fournirent les sommes les plus importantes.
Ainsi, la compagnie de Tunis restait toujours dissoute, mais
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Renée de Rieux, dame de Castellanc, Pierre d’Hostagier, les deux Casaulx,
iîallue, du Renel, Amieil, Guigou, David, Bergiér, Patron.
12

�PAUL MASSON

ne pouvait se résoudre à disparaître. C’est que les Marseillais ne
songeaient nullemenlà abandonner leurs entreprises en Tunisie ;
bien plus, depuis dix ans, il y avait lutte pour la possession du
privilège de la pèche du corail en tre la compagnie ligueuse et les
anciens possesseurs.
En effet, J.-B. de Nicolle, dépossédé en 1591 par Casaulx,
n’avait pas cédé sans résister à ses tout-puissants rivaux. Depuis
trente ans, le vieux négociant, qui semblait voué à de perpé­
tuelles querelles, n’avait pas encore pu réaliser son rêve d’éta­
blissement en Barbarie, mais il s’y obstinait avec une singulière
ténacité. Il n’avait pas hésité à défendre ses droits devant le
Parlement ; mais quelle justice un bigarrât pouvait-il attendre
contre les chefs de la ligue marseillaise devant la faction ligueuse
qui rendait la justice à Aix ? La compagnie Casaulx n’avait,
d’ailleurs, pas négligé les confitures et dragées ; on en retrouve
un compte de 21 écus dans ses livres en 1593. Débouté, Nicolle
avait attendu sans doute le rétablissement de l’autorité royale
pour réclamer de nouveau contre les usurpateurs. Celte fois
l’affaire avait été portée devant le Conseil. Sa persévérance fut
récompensée. L’arrêt du Conseil du 3 avril 1602, rappelant le
privilège accordé à Nicolle en 1584 et 1586, condamnait les « occu
pâleurs » à se départir de la pèche avec défense à eux et tous
autres sur les peines y contenues d’empêcher le suppliant et ses
associés. »
Nicolle s’était alors heurté à une autre difficulté ; plusieurs de
ses associés moins obstinés que lui avaient renoncé à l’entre­
prise et refusèrent de la reprendre. Sans doute qu’il n’y eut pour
lui dans celte défection aucune déconvenue, car il est probable
que l’ancienne société dont il revendiquait les droits n’avait
plus qu’une existence absolument nominale. Mais, pour la régu­
larité de la procédure, il fallut assigner les associés récalcitrants
devant le Conseil qui déclara la compagnie dissoute par un
arrêt du 8 janvier 1603 et permit à Nicolle d’en constituer une
nouvelle. Pour plus de sûreté, celui-ci doutant que les officiers
du roi ou autres « ne voulsissent empêcher de jouir de l’effet et
contenu » des anciennes lettres patentes de 1584 et de 1586, s’en

�179
lit délivrer de nouvelles, datées du 3 mai 1603 qui les confir­
maient expressément (1).
Mais, au moment ou Nicolle triomphait enfin complètement
après une longue lutte, tous ses efforts allaient être rendus
inutiles par le mauvais état de nos relations avec les Barbaresques. Les Algériens venaient de détruire le Bastion et les
autres établissements marseillais en Algérie ; les pirateries des
corsaires d’Alger, de Tunis, de Tripoli, de jour en jour plus
redoutables, n’épargnaient maintenant pas plus les Français
que les sujes de l’Espagne, des états italiens ou des autres puis­
sances. De Brèves, envoyé en mission à Tunis et à Alger à son
retour de Constantinople, pour y porter des commandements du
sultan et essayer d’intimider les Barbaresques, faillit échouer
après avoir usé de tous les moyens de persuasion et ne put
signer qu’un accommodement à moitié satisfaisant. On remarque
qu’il n’y est fait aucune mention de la pêche du corail, ni des
établissements marseillais. Si de Brèves ne s’en occupe pas dans
ses négociations ce n’est évidemment pas qu’il ignorât l’existence
de ces établissements. Durant son long séjour à Constantinople
il avait eu à intervenir en faveur des compagnies du corail. Il
était même chargé de solliciter à Alger le rétablissement du
Bastion. On ne peut pas dire non plus que l’importance des
entreprises en Barbarie lui ait échappé. Son compagnon de
voyage et confident Jacques du Castel ne l’exagérait-il pas au
contraire quand il écrivait dans la Relation des voyages de
M de Brèves à propos de Tabarca : « Les Génevois y ont une
bonne forteresse munie d’artillerie et garnie de 200 soldats,
laquelle leur vaut un Pérou pour les diverses marchandises
comme grains, cuirs, cires, chevaux, qu’ils y chargent à vil
prix (2).
Si donc de Brèves ne s’est pas occupé à Tunis du rétablisseLES COMPAGNIES DU COIUIL

(1) Arch. des B.-du-Rh. Amirauté, registre des insinuations, fol. 116
(2rao pagination). — Cf. l’enregistrement des mêmes lettres patentes du 3 mai
1603 par le Parlement de Provence, B, 3342, fol. 37. Elles sont suivies de trois
arrêts du Conseil en faveur de Nicolle, eu date des 13 avril et 14 octobre 1602,
8janvier 1603.
(2) P. 354.

�PAUL MASSON
180
ment des Marseillais à Bizerte ou sur un autre point de la
régence, la seule supposition plausible c’est que Nicolle n’avait
pas réussi à reconstituer sa société et qu’il n’était pas possible
de négocier en faveur d’une compagnie inexistante.
Pour les années qui suivent, l’absence de documents et d’indi­
cations est complète. Mais il est certain que Nicolle ne put
parvenir à ses fins. Ce devait être un homme âgé ; peut-être
mourut-il et ses fils abandonnèrent-ils l’entreprise ou furent-ils
forcés d’y renoncer. Quoiqu’il en soit, des lettres patentes données
au nom de Louis XIII, le 15 mars 1611, nous apprennent qu’une
nouvelle compagnie avait été constituée dans les derniers temps
du règne de Henri IV et nous renseignent à la fois sur son but et
sur ses associés :
« Le roi dernier décédé... ayant ci devant concédé au sieur de
Monlherbu et ses associés la permission et pouvoir d’entre­
prendre la pêche du corail négoce et tralic libre des marchandises
au royaume de Tunis suivant les lettres patentes qu’il en avait
fait expédier et depuis fait poursuivre par son ambassadeur en
Constantinople et obtenu les cartes et pouvoirs du Grand
Seigneur en faveur dudit Monlherbu et associés portanl entre
autres choses pouvoir de faire et construire une place en lieu
commode au royaume de Tunis pour la sécurité desdits associés,
leurs commis facteurs et entremetteurs ensemble les patrons
corailleurs et autres qui seront employés par eux audit négoce
conformément à icelles le vice roi et divan dudit Tunis aurait
donné leurs lettres d’allachou et permission pour l’exécution de
tous lesquels pouvoirs. Ledit de Monlherbu et associés nous
ayant fait remontrer qu’ils désiraient faire partir ceux qui sont
nécessaires afin d’y former établissement et entre autres le sieur
de Taverny gentilhomme ordinaire de notre maison et ci-devant
premier capitaine d’un régiment de nos gens de pied pour
commander pour lesdils associés sous notre autorité en la place
qui sera construite audit royaume de Tunis laquelle servira de
retraite de sûreté pour ladite entreprise avec le sieur Bérengier,
Escarron, Jacques le Boi et autres de leur compagnie nous,
ayant ce que dessus bien agréable, vous mandons...., que vous

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

ayez à laisser sûrement et librement sortir et passer lesdits
sieurs de Taverny, Bérengier, Escarron, Jacques Le Roi et autres
qu’ils voudront emmener avec leurs armes et bagages (1). »
Jean Audoyn, sieur de Montherbu, ainsi que les sieurs de
Taverny, Escarron et Jacques le Roi, n’étaient ni de Marseille ni
de la Provence. Il n’en était pas de même de Bérengier, le
quatrième des principaux associés. La compagnie ligueuse
l’avait employé avant 1594 et nous l’avons vu chargé d’une
mission de'conliance à Tunis en 1598. Ce Marseillais fut sans
doute la cheville ouvrière de la nouvelle combinaison, à moins
que, en présence du renoncement des Nicolle, des gens de
l’entourage de la cour eussent eu l’initiative de tenter la
fortune et se fussent adressés à un Marseillais au courant de
l’entreprise pour les assister. Quoiqu’il en soit, il est intéressant
dénoter, que, dès le début duxviie siècle, les pays Barbaresques
et la pêche du corail attiraient l’attention d’autres négociants que
de ceux de Marseille.
Jean Audoyn, le chef de la nouvelle compagnie de Tunis, qui
s’intitule « notaire et secrétaire de la maison et couronne de
France », n’est-il pas le même que « noble homme Etienne
Audouin de Montherbu, secrétaire de la chambre du roi », l’un
des associés de la compagnie formée en 1608 parles Sénés de
Lyon pour relever le Bastion? (2) Au cas où il y aurait eu deux
Montherbu leur présence dans deux sociétés nouvelles formées
en dehors de Marseille indique qu’il y eut quelque relation entre
elles à leur naissance. Peut-être est-ce l’initiative des frères
Sénés qui donna à Jean Audoyn l’idée de se mettre à la tête d’une
seconde entreprise.
Celte sixième compagnie de Tunis n’a pas laissé d’autres
traces de son existence. Le sieur de Taverny dut exécuter son
voyage de Tunis et y trouver les circonstances peu favorables.
Pourtant on sait que le Marseillais Bérengier s’était acquit un
grand crédit auprès des Tunisiens et devait être employé à
(1) Arch. dép. des B.-du-Rh. Amirauté. Reg. des insinuations, 308.10
(2' pagination).
(2) Voir ci-dessus chapitre IV, p. 104.

�182

PAUL MASSON

diverses reprises dans les négociations fréquentes avec eux
jusqu’après 1625. En Tunisie comme en Algérie, aucune tenta­
tive de compagnie ne devait réussir avant que la forte inter­
vention de Richelieu n’eût mis sur un autre pied nos relations
avec les Barbaresques.
Ainsi, en Algérie et en Tunisie les, dernières années
du xvie siècle avaient fait perdre les fruits de cinquante
ans d’efforts. C’était le funeste résultat de l’anarchie et
des désordres de cette terrible époque de la Ligue qui avait
accumulé tant de ruines dans le royaume. L’insolence même des
Barbaresques ne s’était-elle pas accrue lorsque l’anarchie et la
ruine des finances avaient rendu pour longtemps impuissante
la marine française? Il ne fallait pas déplorer seulement la perte
des résultats acquis; les progrès de l’influence française avaient
été arrêtés pour longtemps. Après une longue série de vicissi­
tudes on peut dire que, vers 1690, les entreprises françaises
étaient moins solidement établies en Algérie et en Tunisie que
cent ans auparavant. Pourtant tout l’effort de notre diplomatie et
de notre marine avait été maintes fois employé en leur faveur
depuis 70 ans. Les succès des compagnies du corail du xvie siècle
avaient été d’autant plus intéressants et méritoires qu’ils avaient
été entièrement dus à l’initiative privée. Pas une seule fois elles
n’avaient eu recours à l’intervention royale en Barbarie pour
défendre leurs intérêts. Jamais elles n’avaient sollicité ces
visites des vaisseaux du roi qui devaient être renouvelées si
souvent dans le cours du xvne et du xvine siècle.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

183

CHAPITRE VIII
PR IX ET SA LA IR ES

Les livres de comptes de la compagnie du corail permettent de
faire une étude particulièrement intéressante des prix et des
salaires à Marseille dans la seconde moitié du ,xvie siècle.
Les renseignements sont nombreux en particulier sur les
outre de l’avantage d’être un port franc, lui assuraient un
avantage marqué sur les pays de l’intérieur du royaume,
produits alimentaires que les associés achetaient chaque année à
diverses reprises pour le ravitaillement de leurs bâtiments ou
des établissements de Barbarie. Ils fournissent en abondance
des éléments nouveaux pour des recherches sur le prix de la vie
et ses variations pendant une période de trente on quarante
ans connue précisément dans l’histoire économique par de
grands bouleversements dans le prix de toutes les choses
usuelles. D’utiles comparaisons peuvent en résulter : ainsi il est
curieux de voir si les commodités données à une grande cité
maritime, en relationsfaciles avec le dehors, qui jouissait en
Les indications relatives aux salaires sont précieuses pour
nous faire connaître la condition des domestiques, ouvriers, des
gens de métier dans le grand port provençal. L’intérêt en est
doublé par l’ignorance dans laquelle on était resté jusqu’ici à cet
égard. Le grand ouvrage de M. d’Avenel ne renferme que très
peu d’exemples pris en Provence. On en trouve encore moins
dans le livre si intéressant de M. Hauser sur les ouvriers du
temps passé (1), qui étudie ceux du xvi° siècle. L’ouvrage de
(1) D’Avenel. H is to ir e é c o n o m iq u e d e la p r o p r ié té , d e s s a la ir e s , d e s d e n r é e s e t
de to u s les p r i x e n g é n é r a l d e p u is V a n 1200 j u s q u 'e n l’a n 1800. Paris, Impri­
merie nationale, 1894, 4 in-8°. Henri Hauser, O u v r ie r s d u te m p s p a s s é (xv&lt; et
xvic siècles), 2» édition, Paris, Alcan, 1906.

�184
PAUL MASSON
M. de Ribbe sur la Vie provençale n’en contient qu’un très petit
nombre ; il s’occupe plutôt de propriétaires fonciers et nous
renseigne sur la valeur des terres.
Aussi serait-il très utile que quelqu’un se chargeât de
dépouiller minutieusement les registres conservés aux Archives
de l’Isère à cet unique point de vue. Les indications rassemblées
dans le présent chapitre sont loin de résumer, en effet, tout ce
qu’il serait possible d’y trouver. Elles sont faites plutôt pour
donner à d’autres chercheurs l’idée de dresser un tableau plus
complet.
Avant de parler des prix il est indispensable de fournir
quelques renseignements préliminaires sur les mesures et les
poids. Ceux qui étaient employés à Marseille au xvie siècle restè­
rent d’un usage courant jusqu’à la Révolution et les registres des
compagnies du corail 11e nous apprennent rien de nouveau à cet
égard. L’éminée ou mine (38 litres 70) servait à mesurer les
grains, tandis qu’avec les Earbaresques il fallait compter en
caffis (environ 420 kilos) ; il n’est pas question de la charge
(154 litres 79) qui devait remplacer l’éminée pour la mesure des
grosses quantités au x v iic siècle, lorsque le commerce des
céréales allait devenir beaucoup plus important. Le vin était
invariablement mesuré en milleroles (64 litres 384), l’huile en
milleroles ou en scandaux (16 litres 096). Les pièces de tissus
étaient évaluées en cannes (2m012)et en pans ou palmes(0m251),
qui équivalaient au huitième de la canne ; l’aune n’était jamais
employée.
Quant aux poids usités pour le corail, les épices ou d’autres
marchandises, c’étaient la livre poids de table (388 grammes) et
son multiple le quintal (40 kil. 793). Celui-ci, qui représentait
théoriquement 100 livres, était bien en effet figuré sur les
romaines, seul instrument de pesage usité, par une graduation
divisée en 100 parties. Mais celle-ci était calculée à partir de
20 livres, de façon à figurer au total le poids effectif de 105 livres.
L’usage avait fait ajouter ces cinq livres au quintal théorique
pour compenser en faveur des détaillants la perte du déchet.
Deux autres poids bien moins connus et tombés en désuétude

�185
au xvne siècle figurent dans les comptes de la compagnie ; l’un
était le pouds ou le poux. On voit des quantités d’épices, d’encens,
de corail, de biscuit, vendus par poux. Ces poux étant à diverses
reprises évalués en livres, il est facile d’en déduire leur valeur
qui s’élevait à 1 livre‘/.i exactement. Il n’a pas été possible de
savoir à quoi pouvait correspondre un autre poids très courammant employé pour les marchandises lourdes, spécialement
pour les métaux, filets de pêche, corail et ainsi figuré en abrégé :
O . Il est facile de reconnaître là le cantaro, poids usité particu­
lièrement en Italie. Il valait, parait-il, 150 livres à Florence, mais
variait suivant les villes, et même suivant les marchandises. Il a
été malheureusement impossible (1) d’évaluer à quoi corres­
pondait le cantaro des livres de la compagnie. Faute d’avoir pu
identifier cette mesure un grand nombre de prix relevés sur les
registres n’ont pu être utilisés.
Déjà, dans le chapitre consacré aux établissements de la
compagnie en Barbarie, on a parlé des salaires de ceux qui y
étaient employés ; dans celui de la pêche du corail, on a donné
suffisamment de détails sur le prix de revient et les prix de vente
de la précieuse marchandise. En parlant du commerce de la
compagnie au chapitre précédent, on a mentionné les prix
d’achat de tout ce que les associés faisaient venir de la Barbarie
et d’autres pays ou de ce qu’ils y vendaient. L’étude est donc
limitée ici aux prix de revient ou de vente à Marseille, aux
salaires payés aussi sur place par la compagnie. L’analyse n’est
pas poussée très loin parce que les éléments de comparaison ne
sont pas assez nombreux et n’offrent pas assez de sûreté. A serrer
les chiffres de trop près on risquerait d’aboutir à des conclusions
contestables.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voici, par exemple, trois comptes : 133 liv. 17 s. payées pour 21 quintaux
25 livres de fromage à 10 liv. le Cm; — 02 liv. 9 s. pour 1.874 livres de riz
acheté 15 liv. 8 s. le G1'0 ; — 8 liv. 1 s. pour 189 livres de prunes à 5 liv. le (&gt;°.
— Le calcul de la valeur du cantaro donnerait successivement environ 160,
408 et 118 livres. — On trouve aussi l'abréviation G™ dont le sens n'a pu être
déterminé. Exemples : 112 liv. 8 s. pour 20 Cra 7 liv. de fromage à 9 sols 42 le
Crn : — 27.043 livres pour 100 C™52 liv. de corail en branche vendu à Antoine
Marie Spinola, Génois, à 55 liv. le C"1,

�PAUL MASSON

186

En étudiant les prix du hlé et en les comparant à ceux d’autres
parties de la France, il faut se souvenir que les blés de Barbarie
étaient beaucoup moins appréciés que ceux de Provence. On ne
les achetait à Marseille qu’à cause de l’insuffisance des autres
et du bon marché de ceux-ci vendus souvent un tiers au-dessous
du cours des blés indigènes.
Blés de Barbarie vendus à Marseille
Prix de l’éminée
(38 lit. 700)

Prix de l’hectolitre

Prix de com paraison (hectolitre, (1)

1567.. 26 s.
1568.. 26
1570.. 48

3 1. 5 s. 7 d.
3 5 7 d.
6 4

1579..
1580..
1580..
1585..

42
60
81
52

5 8
7 15
10 9
6 14

2 1. 10 s. à 4 1. 9 s. Orléans, 1567.
2 1. 15 s. Nîmes, 1568 ; 3 1. 10 s. Paris,
1569 ; 4 1. 12, Albi, 1569.
3 I. 17, Albi; 2 1. 19 à 5 1. 16, Orléans ;
5 1. 10, Montélimar, 1570 ; 5 1. 6, Albi.
1571.
2 1.7, Caen; 4 1. 10, Paris; 5 1. 6, Albi ;
2 1. 19 à 5 1. Orléans, 1579.
5 1. 15, Albi; 2 1. 16 à 4 1. 6, Orléans,
1580; 31. li, Paris, 1581.

1585.. 54
1586.. 57
1587.. 56

6 19
7 7
7 4

1587.. 43
1587.. 60
1588.. 60

5 11
7 15
7 15

1591.. 59

7 12

Année

8 d.

7 1. 1, Albi ; 4 1. 5, Paris ; 5 1. 5, Grignan
(Dauphiné); 5 1.4 à 8 1. 6, Orléans,
1585.
16 1. 13 Albi; 8 1. 18 à 14 1. 2, Orléans :
6 1. 6, Châteaudun, 1586.
25 1. 13, Albi; 11 1. 10 Paris; 10 1. 3
Grignan (Dauphiné), 4 1.3 à 20 1.
7, Orléans ; 12 1. 13, Châteauneuf de
Marzenc (Dauphiné) 1587.
11 1. 10, Grignan (Dauphiné); 10 1.
Réauville (Provence) ; 11 1 16,
Nyons; 5 1.7, Yonne, 1588.
25 1. 17, Albi; 19 1. 5, Paris; 7 1. 12,
Orléans; 6 1. 13, Rousset (Dauphiné),
1591.

(1) Ces chiffres ont été calculés d’après ceux que fournit M. d’Avenel dans
ses tableaux chronologiques en emplo3rant les mesures locales. Le seul chiffre
concernant Marseille donnerait 3 liv. 13 s. pour le prix de l’hectolitre en 1593.
L’indication reproduite parM. d’Avenel est évidemment erronée.

�Année

Prix de l'émlnée
(33 lit. 700)

Prix de l’hectolitre

9 10
9 6 (1)

1591.. 73
1593.. 72

9 d.

1593..
1594..
1596..
1596..
1596..

3 d. 10 4
8 10
15 10
19 7
20 15

79
66
120
150
160

1597.. 180
1597.. 150
1597.. 140

23
19
12

6
7
2

5 1. 1, Orléans ; 15 1. 10, Brive ; 8 1.13,
Montélimar; 10 1. à 11 1. 10, Nîmes;
1593.
4 1. Châteaudun ; 7 1. 4 La Rochelle ; 5
à 6 1. 12, Orléans, 1594.
48 1. ; La Rochelle; 19 1. 0, Rosoy en
Brie (Seine et Marne) ; 6 1. 10 à 8 1.
Nîmes, 1596.

Le premier fait qui saute aux yeux c’est la hausse considérable
des blés indépendamment des variations considérables d’une
année à l’autre, ou dans le cours même d’une année, suivant
l’état des récoltes et des approvisionnements. Mais les chiffres
en livres et sols ne donnent pas une idée exacte de l’ascension
des cours. Rien de plus instable, en effet, que la valeur de la
livre tournois dans la seconde moitié du xvie siècle. Il faudrait
donc rechercher ces valeurs année par année et calculer ensuite
les prix exacts des blés traduits en monnaie actuelle. Malheu­
reusement , c’est chose impossible. Natalis de Wailly et
M. d’Avenel, qui ont dressé des tableaux de la valeur intrinsèque
de la livre aux différentes époques, d’après la quantité d’argent
fin qu’elle représentait, n’arrivent pas à des résultats concor­
dants. Les moyennes établies par M. d’Avenel sont décevantes
comme toutes les moyennes qui donnent souvent une idée très
fausse de la réalité. Cependant, le tableau suivant doit donner
une impression plus juste que le précédent.
(1) En 1592 la compagnie de Tunis dépense 300 écus pour 150 éminées. Ainsi
ce blé acheté à Marseille aurait coûté au moins 15 livres 10 sols l’hectolitre.

hj

rî

1

"à

llf t ii

1j

!

�188

PAUL MASSON

Prix du blé en francs d’après la valeur intrinsèque
de la livre tournoi (1)
1567 et 1568.,. F. 10 16
1570....................
19 28
1579...................
15 55
1580...................
19 91
1580.....................
26 85
17 31
1585............ . . .
17 86
1585.....................
18 89
1586......................
1 5 8 7 ...................
18 58

1587............... . . . F . 14 26
1587...............
1588..............
19 91
1591..............
19 53
1591...............
1593..............
23 90
1593..............
1594...............

La hausse, très nette dans les vingt ou vingt-cinq ans qui
précèdent 1590, apparaît cependant moins forte par suite de
la baisse de la valeur de la livre. Quant aux années qui suivent,
il est difficile d’en faire état autrement que pour constater la
perturbation et les souffrances apportées par les troubles de la
Ligue.
Le second fait qui ressort du premier tableau c’est que le blé
paraît avoir été souvent plus cher à Marseille que sur d’autres
points du royaume. Mais la comparaison est en somme beau­
coup moins défavorable qu’on ne pourrait s’y attendre a priori.
La Provence n’était-elle pas beaucoup moins favorisée sous le
rapport des céréales que beaucoup d’autres provinces et tout
spécialement que le Languedoc sa voisine? Il est vrai qu’un
texte de 1586 la cite parmi celles qui étaient les plus fertiles en
céréales (2), mais on sait quelle confiance il faut avoir dans ces
sortes d’énumération et les faits sont là pour prouver que le
climat et le sol ne favorisaient pas plus les laboureurs proven­
çaux du xvie siècle que ceux du xxe. Pourtant, des villes langue­
dociennes, comme Albi, peu éloignées des riches terres à blé du
Lauraguais payaient souvent le blé plus cher que Marseille. Ne
doit-on lias penser que l’importation des blés barbaresques ou
des autres qui étaient apportés par mer exerça une influence
heureuse très sensible sur le coût de la denrée la plus nécessaire
(1) Valeur moyenne intrinsèque de la livre d’après d’Avenel (T. i, p. 481) :
1511-1560. 3 fr. 34; 1161-72 3 fr. 11 ; 1573-79, 2 fr. 88 ; 1580-1601, 2 fr. 57.
(2) Cité par M. Fagniez. VÉconomie sociale de la France sous Henri IVi

p. 66.

�189
à l’alimentalion? Il semble surloiit qu’elle eul l’avantage de
régulariser les prix et d’amortir l’acuité des crises, sinon de les
éviter. Cette constatation ferait honneur à la vigilance de la
municipalité marseillaise qui prenait souvent des mesures
préventives pour assurer le ravitaillement de la ville. En effet,
saufTextraordinaire cherté de 1596 et de 1597, constatée aussi
dans la Brie, bien plus formidable encore dans l’Aunis, les écarts
d’une année à l’autre paraissent avoir été beaucoup moins
exagérés qu’ailleurs. La stabilité est particulièrement tout à fait
remarquable de 1586 à 1591, années marquées par des crises
graves à Albi, à Paris, en Dauphiné.
Enfin, ceux qui essaieront de comparer les prix du xvie siècle
aux nôtres ne manqueront pas de constater avec quelque étonne­
ment que, d’après la valeur intrinsèque des monnaies d’alors,
sans tenir compte du pouvoir supérieur de l’argent, l’hectolitre
de blé coûtait plus il y a trois cents ans qu’aujourd’hui. En réalité
donc l’écart en faveur des prix actuels était très considérable.
La compagnie fournissait du pain aux équipages de navires.
En 1584-1585, elle distribue quantité de pains d’un demi-sol. Ce
pain est compté de 9 deniers à un peu plus de 1 sol la livre. Il
s’agit ici de pain spécial fait pour être conservé et sans doute peu
différent du biscuit de mer actuel. Les pains d’un demi-sol sont
qualifiés parfois de pains biscuits. D’ailleurs il est souvent fait
mention de biscuit ; on l’estime à 33 sols 10 deniers le quintal
en 1567. Les prix avaient donc beaucoup augmenté en vingt ans
car, en 1585, le biscuit livré aux navires vaut 114 sols le quintal
marseillais. Mais tous ces chiffres sont difficiles à comparer. Sur
les registres de la compagnie de Tunis on relève pour la même
année 1592 les prix suivants de diverses fournitures de pain,
qualifié aussi parfois de biscuit : moins de 10 deniers la livre,
plus de 1 sol 1/2 et 2 sols. En 1591 le chiffre de 5 sols indiqué
évidemment qu’il s’agit d’une autre espèce de pain moins gros­
sière et montre un exemple d’une cherté loul à fait extraordi­
naire, surtout pour un achat en gros. II correspondrait, en effet,
en valeur intrinsèque, à 0 fr. 75 de notre monnaie.
Du prix du blé on peut rapprocher celui de l’orge : 37 sols
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

9 deniers l’éminée, en 1591 ; 39 sols en 1593. De la paille poul­
ies chevaux, litière ou nourriture, est payée le prix très bas de
13 sols 6 deniers le quintal. Du riz est acheté 7 livres 2 sols le
quintal en 1567, 15 livres 8 sols le cantaro en 1568. Vers 1570, la
compagnie en fait venir une quantité considérable à 8 deniers
la livre.
Voici quelques exemples de prix de vins, d’après les multiples
achats faits chaque année par la compagnie du corail.
Année

Millerole
(64 lit. 384)

Juin, août, oct. 1567.. 20, 24 s.
Odoliro 1567..
26
Sept. nov. déc. 1567..
36
1568..
20

Hectolitre

31, 37 s.
40
56
31

Prix de com paraison
Hectolitres (1)

Soissons, 65 s. ; Orléans,
40 s. ; Paris, 4 1. 13 s. ;
Brive, 31. 4 s., 1569.

37, 40
1568.. 24, 26
56, 62
1568.. 36, 40
Nyons, 21.10 s., 1570 ; Poi­
24
37
1570..
tou, 21. 10 s , 1571.
1575.. 24, 25, 36 37, 38 s. 9 d., 56 Orléans, 8 1. 10 s., Dauphiné
(Tin clairel), 7 1. 10 s., 1575.
Paris, 71. 9 s.; Nantes (vin
56, 62
1576.. 36, 40
d’Orléans), 20 1.; Soissons,
61. 19 s. à 8 1., 1576.
74
Boulogne, 121. 10 s., 1583
48
1583..
Orléans, 141. et 34 s., 1586,
74
48
1586..
Soissons, 5 1., 12 1. 4 s.;
Nîmes, 3 1., 1587.
77, 112, 93 Paris, 11 1. 11 s., 1589.
1589.. 50, 72, 60
105
1589.. 68, 53
17, 21 s. 8 d. Nîmes, 41. 6 s., 1590 ; 4 1.,
1591.. 11, 14
1591 ; Soissons 10 1. 4 s.,
Besançon, 31 1. 5 s., 1591.
1594.. 40, 42, 39 62, 65, 60 s. 6 d. Nîmes,34 à 45 s.; Paris, 151.
13 s., 1594.
Nîmes,45 s.; Brie, 14 1. 2s.,
56, 74
1595.. 36, 48
1595.

11 s’agit là de vins du voisinage ou du terroir même de Marseille (2), autrefois planté de vignes et d’oliviers avant que le
(1) Calculés d’après les chiffres fournis par d’Avenel.
(2) Vin du Languedoc pour porter à Massacarès, 42 livres le mogio (muids ?),
1570.

�191
canal de la Durance, en amenant de l’ean sur ce sol desséché,
n’ait permis d’y développer les prairies et la culture maraîchère,
plus rémunératrices aux environs d’une grande ville. On a vu
que c’étaient les participants eux-mêmes, propriétaires ruraux
en même temps que négociants, qui étaient les principaux, sinon
les seuls., fournisseurs de la compagnie. L’exploitation dû sol,
alliée à la pratique des entreprises commerciales et maritimes,
a déjà été signalée comme l’une des caractéristiques de la
noblesse marseillaise du xvie siècle et des grandes familles pro­
vençales en contact avec le grand port (1). Le village de SaintHenri, bien exposé au Midi sur les pentes sud des collines de la
Nerlhe, abritées du mistral, où Jean Riqueti récoltait en partie
les vins de ses « fournitures », a gardé jusqu’à maintenant une
vieille renommée pour la qualité de son cru. Le terrain de
Roquefort, la seigneurie de Pierre Bausset, entre Aubagne et
Cassis, possède encore un important vignoble.
Les prix de comparaison sont intéressants à rapprocher, mais
comment en tirer des déductions sans témérité puisqu’on ne sait
en général ni la qualité, ni même la provenance des vins dont les
prix sont indiqués. Il est pourtant très net que Marseille, qui
payait ses blés assez cher, était favorisée. Les vignobles de Pro­
vence produisaient, én effet, plus que la consommation locale ne
demandait. Déjà, pourtant, s’il faut en juger par les prix signalés
à Nîmes, la récolte languedocienne était vendue souvent moins
cher que celle de Provence.
On constate pour les vins la même tendance à l’augmentation
des prix, mais beaucoup moins marquée que pour les blés. On
ne retrouve plus à partir de 1575 ces taux de 20 à 25 sols la millerole qui étaient courants entre 1565 et 1570 ; ceux de 40 à 50,
c’est-à-dire presque doubles, sont devenus ordinaires et même
sont dépassés très souvent. Mais l’augmentation n’est pas régu­
lière. Il faudrait faire entrer en jeu, en dehors des influences
économiques générales, celle des récoltes et, sans doute, d’autres
encore. Elles expliqueraient comment, après avoir montéjusqu’à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir chapitres 1 et 2. — Cf. de Ribbe.

�PAUL MASSON
192
72 sols, la valeur du vin retombe autour de 40 la millerole en
1594 et 1595. Quant au prix relevé pour 1591, c’est un fait évidem­
ment tout à fait anormal.
La liste des prix pour les vins comme pour les blés est d’autant
plus intéressante qu’il s’agit de produits d’une même origine,
récoltés sur les mêmes terres pendant toute la période. Cepen­
dant, pour les vins, la qualité du produit varie beaucoup suivant
les années et pour des propriétés voisines, c’est ce qui explique
la diversité des cours pour une même année.
Traduisons-les en monnaie actuelle d’après la valeur intrin­
sèque du sou tournoi, comme nous l’avons fait pour les blés. Le
prix de vente des vins du terroir de Marseille oscille donc entre
2 fr. 15 et 14 fr. 40, cours exceptionnels de 1591 et 1589, tandis
que 5 fr. 55 était un chiffre normal avant 1575. Ainsi, contraire­
ment à ce qui a été constaté pour les blés, les vins pouvaient être
aussi bon marché au xviesiècle que de nos jours même en tenant
compte de la différence du pouvoir de l’argent.
A côté de la boisson ordinaire des équipages des navires ou
des habitants des établissements, la compagnie achetait aussi à
ses participants des vins de choix, des muscats, très appréciés
de tout temps des populations méditerranéennes, réservés sans
doute pour les fêtes et les réjouissances (1). On constate encore
une forte hausse des prix en vingt ans : le même muscat coûte
3 livres la millerolle, 4 livres 13 sols l’iieclolitre en 1567,
9 livres 6 sols exactement en 1588 et 1589. Contrairement à la loi
courante aujourd’hui le vinaigre naturel pouvait coûter beau­
coup moins cher que le vin, 5 sols la millerolle en 1575; il est
vrai qu’en 1570 on le paie jusqu’à 24 sols.
A celle époque, l’huile, en l’absence complète de beurre ou de
graisse, était un des produits essentiels de l’alimentation proven­
çale. La récolte du terroir de Marseille et des participants ne
suffisait pas aux besoins de la compagnie ; elle achelait souvent
des huiles de Toulon. Les qualités étaient très différentes si l’on

(1) La compagnie de Tunis achète du vin polir ses corailleurs 6 livres 4 sols
et 4 livres 10 sols la millerolle en 1593. S’agit-il aussi de vins de choix? Ou
bien la compagnie dut-elle subir des conditions onéreuses ?

�193
en juge par la diversité des prix d’une même année. Le scandai
de 16 litres est payé 43, 61 et 66 sols en 1567, de 37 à 44 sols
en 1568. Ainsi le litre valait de 2 sols 4 deniers à 4 sols environ.
En 1584 et en 1591 on relève les prix de 6 et de 8 sols le scandai,
sans doute pour des huiles lampantes de qualité inférieure. Poul­
ies huiles, la Provence était naturellement beaucoup plus favo­
risée même que pour les vins. En 1589 et en 1592 les gens
d’Orléans payaient une huile, dont nous ne savons pas la nature
il est vrai, 7 sols et demi et jusqu’à 12 sols la livre de 489
grammes.
Aucune valeur ne fut plus slable à Marseille que celle de
la viande. Pendant plus de dix ans, jusqu’après 1575,les bouchers
vendent le bœuf à la compagnie, 1 sol la livre (1) invariable­
ment. Puis la hausse semble commencer et progresser régulière­
ment, sans à coup ; en 1583 et 1584, la livre est payée 1 sol 1/2,
en 15861 sol 3/4. Il y a là deux faits assez surprenants : d’un
côté, la consommation considérable de viande de bœuf ; de
l’autre son bas prix. La Provence, en effet, et les environs de
Marseille en particulier, n’ont jamais été pays d’élevage. Avant
le développement des irrigations, toutes postérieures au
xvie siècle, dont Adam de Craponne était alors le génial initia­
teur, le gros bétail, plus difficile à nourrir, était encore plus rare.
Au contraire, moutons et chèvres étaient autrefois beaucoup
plus nombreux qu’aujourd’hui sur tous les pâtis aux herbages
maigres et parfumés des collines provençales. Aussi la viande
de mouton était elle de beaucoup la plus consommée et souvent,
encore aujourd’hui, elle remplace le bouilli de bœuf dans le pot
au feu du paysan provençal. Pourtant c’est uniformément du
bœuf que la compagnie achète pour l’approvisionnement de ses
navires ; il est très rarement question de moutons dans ses
comptes. De plus, les prix paraissent, proportionnellement à
ceux des autres provinces, aussi bas que ceux du vin produit
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) La livre de Marseille (poids de table) valait 388 grammes 51. — Prix de
comparaison : Orléans (livre de 489 grammes), 1 sol Gd. (1567), 2 sous (158G),
3 sous (1590); Nîmes (livre de 414 gr.), G deniers (1556), 1 sol 4 d. (1583),
1 sol 2 d. (1590) ; Clermont (livre de 489 gr.), 1 sol (1585) ; Artois (livre de 548,
grammes) 1 sol et demi (1588).
13

�194
PAUL MASSON
abondamment clans le terroir. Faut-il admettre que les bœufs de
Barbarie apporlaienl déjà à l’alimentation de la ville un appoint
considérable? Il est bien fait mention, en effet, de la vente de
quelques-uns de ces bœufs à Marseille, mais le fait paraît excep­
tionnel et il semble bien, comme il a été dit au chapitre précé­
dent, que les achats importants faits en Barbarie aient eu surtout
pour but le ravitaillement du Bastion, des autres établissements
ou des navires qui y touchaient. Il est plus probable que, comme
pour les blés, Marseille et la Basse Provence étaient alimentées
par les provinces voisines, Languedoc et Dauphiné, ou même
par la Haute Provence, moins dénudée et desséchée alors qu’au
jourd’liui.
Il reste difficile de comprendre pourquoi le mouton était payé
plus cher à Marseille, 15 deniers en 1568. Quant au porc il valait
17 deniers */, la même année ; il est payé plus de 3 sols en 1583.
Le bas prix de la viande au xvie siècle ne doit pas étonner ; pen­
dant tout le moyen âge le bétail sur pied, plus encore peut-être
que la viande de boucherie, avait été d’un bon marché
exceptionnel.
Pour l’approvisionnement des navires la viande salée et
surtout les poissons salés tenaient naturellement plus de place
encore que la chair fraîche. Le sel de Berre coûtait de 3 sols 3d.
à 3 sols 9 d. en 1567, 4 sols en 1570 le minot de 43 litres. La Pro­
vence, pays de petites gabelles, bénéficiait d’une situation favo­
risée, car on voit, par exemple, le minot de 41 kilogrammes
payé 8 livres 14 sols près de Paris en 1589, 5 livres 15 sols à Soissons en 1581 et 52 sols en 1571. Le bœuf salé, plus cher d’un
tiers que la viande de boucherie, valait 1 sol '/a autour de 1570.
Les chiffres ci-dessous donnent à la même époque le prix des
poissons salés :
S a rd in es d ’E sp a g n e, le b a ril
«
»
»
»
»
»
»
»

; 12, 16, 25, 26, 28 s o ls (1 ). 1567 et 1568.
12, 2 2 ,3 0 s o ls . 1570.
22 s o ls . 1575.
2 7 ,2 8 s o ls . 1583.
33 s o ls . 1590.

(1) Prix à Marseille, 1 florin 2 gros (17 sols ?) en 1180 ; — 20 sols le cent à
Nîmes en 1583 ; — anclioix, 7 liv. 7 s. le baril à Toulouse en 1G22.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

195

S a rd in es d e M a rseille, le b a r il : 16 et 17 s o ls . 1567.
»
»
12, 15, 17 s o ls . 1568.
»
»
13, 14, 18 s o ls . 1583,1584.
»
»
20 s o ls . 1590.
»
»
17 s o ls 10 d . 1591.
A n ch o is, le b a r il : 22, 25, 26 s o ls . 1567, 1568.
»
»
26, 28 s o ls . 1583, 1584.
T h o n , le b a r il : 9 liv . '/2 . 1583.
M orues, le c e n t : 95 s o ls . 1583.

Le renchérissement général semble donc avoir été beaucoup
moins marqué pour celle catégorie d’aliments, très utile, spécia­
lement alors, pour les nombreux jours de l’année où la nourri­
ture maigre était rigoureusement imposée par l’Église. De plus,
s’il est difficile de savoir à quoi correspondait à Marseille le
baril de poisson salé, on peut juger du moins par l’exemple de
la morue (1) le bon marché, qui nous semble exceptionnel, de
cette catégorie d’aliments. Il faut admettre que la pêche des
Malouins, qui approvisionnaient Marseille, était plus développée
et plus fructueuse qu’on ne l’imagine d’ordinaire pour cetle
époque.
En somme l’étude de ces cinq éléments essentiels de l’alimen­
tation populaire confirme les prévisions qu’il était permis de
concevoir d’après la situation du port provençal. Sauf pour le
blé et le pain, Marseille était une ville plutôt favorisée compara­
tivement à celles de l’intérieur.
Le commerce des épices, alors disputé par les Portugais et par
les anciens intermédiaires qui les faisaient arriver jusque dans
le Levant par la mer Rouge ou par le golfe Persique, passa par
une série de vicissitudes qui modifiaient diversement les prix,
surtout sur le marché d'Alexandrie où la compagnie les achetait.
Il n’est donc pas facile de démêler dans les chiffres ci-dessous
l’influence de la loi générale de la hausse des cours au xvic siècle.
De plus, les différences correspondent aussi à la variété des
qualités. Cependant le renchérissement des épices semble bien,
(1) Paris, 6 sols pièce (1588), 2 sols 1596 ; Nîmes (morue fraîche), 12 sols
pièce (1583) ; Orléans, 11 sols pièce (1577) ; 6 sols (petites morues, 1596).

�196

PAUL MASSON

à Marseille même, avoir été enrayé par l’affluence nouvelle de
ces denrées dans les entrepôts de Lisbonne et sur les divers
marchés d’Europe.
Prix des épices vendues à Marseille

Prix de com paraison

la livre

Poivre, agi ou bellcdin. 18, 22 s. , 1567, 1568 10 s., Elbeuf (1500), 9 s. 6 d.,
Soissons (1542), liv. de 489
gr. ; 20 s., Carpentras (1593),
liv. de 400 gr.
»
1575
26, 27
1583
»
22
1586
))
22, 24
Girofle............................. 45à48 s ., 1567, 1568 48 s., (1520), 24 s. (1549),
Flandre, liv. de 431 gr. ; 8
liv. (1587), près Paris, liv.
de 489 gr.
1586
))
35
))
1593
25
23 s. (1543), Soissons, liv. de
1568
Gingembre..................... 17, 18
489 gr. ; 9 à 17 s. (1550),
Flandre, liv. de 431 gr. ; 12
s. (1593), Carpentras, liv.de
400 gr.
D
1576
15
24 s. (1520) 22 s. (1550), Flan­
Canelle........................... 26
1576
dre, liv. de 431 gr. ; 55 s.
(1545), Soissons; 63 s. (1556),
Orléans, liv. de 489 gr.
))
1586
55
40 s. (1545), Soissons ; 29 s.
1586
Muscade......................... 19
(1556), Orléans ; 4 liv (1588)
près Paris, liv. de 489 gr. ;
16 s., en gros, (1550), Flan­
dre, liv. de 431 gr. ; 30 s.
(1593), Carpentras, liv. de
391 gr.

S’il faut en croire les tableaux de prix dressés par M. d’Avenel
depuis le xme siècle, le prix des jépices aurait subi, suivant les
années et les lieux, des fluctuations extraordinaires difficilement
explicables. Les précieuses denrées auraient été parfois moins
chères au xivc siècle ou au xvc qu’après la découverte de la roule
maritime des Indes orientales par les Européens et même que
de nos jours. Quoiqu’il en soif, le coût des épices restait élevé au
xvie siècle. Une livre de poivre équivalait à Marseille à vingt

�197
livres de bœuf. Encore faut-il remarquer qu’il s’agit ici de ventes
à des négociants en gros, dans le port d’arrivée. Quel ne devait
pas être le renchérissement quand ces mêmes épices arrivaient
au consommateur par une série d’intermédiaires, grevées de
frais de transport, de diverses taxes douanières et de péages?
Les exemples trop peu nombreux et trop peu concordants qu’il a
été permis de réunir dans le tableau ci-dessus ne permettent
guère de tirer des déductions précises. Il eût été intéressant pour­
tant de pouvoir comparer entre eux les marchés approvisionnés
en épices par Lisbonne et par Alexandrie.
Pour le sucre la compagnie, au lieu d’être importatrice et ven­
deuse, était obligée d’acheter ce qui était nécessaire à sa consom­
mation ; les prix sont donc d’un ordre tout différent. De plus, il
est nécessaire de faire attention à quelle catégorie de sucres ils
s’appliquent. Le sucre candi est payé 18 sols la livre en 1568; en
1591, la compagnie achète 15 sols la livre d’un sucre non
dénommé, 25 sols le sucre raffiné en 1592 (1). La baisse du sucre,
devenu produit d’alimentation indispensable à toutes les classes,
est un des grands faits économiques du xixc siècle. Aussi
les prix du xvic nous paraissent-ils singulièrement plus élevés
que ceux des épices auxquels ils pouvaient alors être comparés.
Vingt-cinq sols la livre marseillaise en 1591, c’était le cours de
8 fr. 25 environ pour le kilogramme d’une denrée qui vaut
0 fr. 70 aujourd’hui environ, sans tenir compte de la différence
du pouvoir de l’argent.
Quelle pouvait être l’extension de la vente quand une livre de
sucre représentait pour un ouvrier la valeur de plusieurs jour­
nées de travail? Aussi c’était l’époque où les confitures étaient
vendues comme une précieuse denrée par les apothicaires.
Ceux-ci avaient le mérite de ne pas faire payer leur maind’œuvre au taux de nos pharmaciens ou de nos confiseurs.
Leurs dragées coûtaient moins cher que le sucre, 10 sols la livre
en 1568, 18 en 1593.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) D’Avenel cite les prix suivants pour Orléans (livre de 489 grammes) :
13 sols en 1581,15 sols en 1584, 20 sois en 1591; 22 sols à Soissons en 1578; —
18 sols, sucre fin, Carpentras, en 1593 (livre de 400 grammes).

�198
PAUL MASSON
La même année on trouvait chez eux des confitures liquides à
14 sols (1 fr. 80) la livre, des confitures sèches à 20 (2 fr.50) et à
24 sols (1). Terminons cette revue des produits alimentaires par
quelques rapides indications. Les pommes, seul fruit frais de
conservation facile, sont achetées par la compagnie 7 sols le cent
en 1568, 8 en 1590, 2 écus 1/2 le quintal en 1593(2). Parmi les
fruits secs, consommés en bien plus grande quantité dans les
établissements de Barbarie, les châtaignes valaient 22 sols le
canlaro en 1568, 68 sols le quintal en 1584; les amandes cassées
16 livres le quintal en 1570 (3); des prunes de Brignoles (4),
5 sols 7 d. en 1567, des prunes noires 12 sols en 1570. Le prix
élevé des amandes révèle peut-être une culture bien moins
développée qu’aujourd’hui en Provence. En 1853, les lentilles
coûtent 108 sols le quintal, les haricots 96; en 1586 seize grosses
chaînes d’oignons sont payées 20 sols, une petite chaîne
d’aulx 2 sols.
On a dit quelle place importante était réservée au fromage
dans l’alimentation du personnel des établissements et des
navires de la compagnie. Celui de Sardaigne, le moins cher,
coûtait 1 sol 3 d. la livre en 1568, 1 sol 9 d. en 1586; celui
d’Auvergne, très apprécié, est payé 3 sols en 1584 et en 1590,
6 sols 1/2 en 1593 (5); du fromage de Briançon vaut 2 sols 6 d.
en 1583 ; une provision, sans désignation d’origine, est payée à
raison de 2 sols 8 d. en 1591. Pour un produit venant du dehors
le bon marché est à noter.
Des produits alimentaires passons aux matières premières. La
compagnie du corail vendait à tous les tanneurs de Provence de
grandes quantités de cuirs bruts de Barbarie. Les prix ci-dessous
sont donc, comme pour les épices, ceux de la vente en gros.
(1) 24 sols la livre (414 gr.) à Nîmes en 1590 ; 25 sols la livre de confitures
sèches (489 gr.) à Orléans en 1613.
(2) 1 sol 5 deniers à Orléans (1555) ; 11 sols 9 d. le millier (1528) ; 6 deniers
le cent à Soissons (1480).
(3) 25 livi'es le quintal d’amandes sèches à Marseille en 1630.
(4) Prunes de Brignoles, 4 sols la livre à Nîmes en 1647 ; prunes, 1 sol la livre
à Marseille en 1622 ; 6 deniers la livre à Orléans en 1556.
(5) Fromage d’Auvergne, 2 sols (1567), Dauphiné, livre de 420 gr. ; 1 sol
8 deniers (1584), Clermont, livre (?) ; 2 sols 6 deniers, 1593.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL
1567..........
1568.......... .
1569..........
1 5 7 0 .,..
1576.........
1 5 8 8 ....
1 5 9 2 ....

80, 85, 90, 100 éc u s
80, 90, 93, 100, 112 éc u s
106, 198, 110 é c u s
75, 80, 83, 84, 88 éc u s
115
»
130 à 160

192 à 240 liv r e s
192 à 268
254 à 264
180 à 211
276
510 à 605
390 à 480

199
le c e n t.
))
))
))
»
))
»

Il y avait chaque année diverses ventes où les cours variaient.
De plus, les Marseillais estimaient plus les cuirs du mazeau,
provenant des bœufs abattus au Bastion ou à la Galle et au cap
de Roze, que les cuirs pelloux vendus par les boucliers indi­
gènes. Ce sont les premiers qui valent 480 livres le cent en 1592
et 605 en 1588. Les cuirs venant d’Alexandrie étaient encore plus
recherchés ; en 1588, on les achète 7 liv. 3 s. pièce, donc
715 livres le cent. Pour les laines on relève les prix de 7 livres
3 sols, 7 livres 10 sols, 1 écu 36 sols le quintal en 1591 (1).
La cire, autre produit d’importation barbaresque, vaut le prix
élevé de 68 livres le quintal en 1592, 49 en 1595. On peut encore
signaler les matières premières suivantes ainsi cotées en 1586 :
l’indigo 40 sols la livre, la gomme laque 11 sols. En 1593 la
gomme laque a monté à 24 sols et l’encens coûte 37 livres le
quintal tout trié. La poix, le suif, le chanvre sont achetés par la
compagnie pour le radoub des bateaux ; la poix d’Espagne vaut
64 sols le quintal en 1570 ; celle du pays, moins estimée,
30 et 34 sols ; le suif coûte 3 sols 1/2 la livre en 1585 ; le chanvre
de Piémont 32 sols le cantaro en 1567. Le fer et le plomb sont
consommés en outils ou pour les constructions en Barbarie, en
même temps que pour les navires. Le fer de Leyde coûte 5 livres
le cantaro ou 6 livres 10 s. le ballon en 1568, 24 sols la livre en
1589. Le plomb acheté aux marchands catalans est payé7el8 livres
le cantaro en 1568. En 1591 et 1592 on trouve les prix très divers
.de 6 livres 12 sols et 11 livres pour le quintal ; la même année
1592 des boulets de canon valent 10 livres le quintal. Du bois,
sans indication de destination, coûte 5 sols le quintal en 1585. On
remarquera la cherté très grande de plusieurs de ces matières
premières.
(1) On relève aussi en 1591 les prix bien différents de 17 et 19 sols le quintal

�200
PAUL MASSON
Dans la catégorie des produits fabriqués les registres de
la compagnie fournissent des indications très variées, spécia­
lement pour les tissus. II serait possible de dresser le tableau des
prix de toutes les variétés de draps achetés dans le royaume et
revendus au dehors et de leurs fluctuations pendant trente ans.
Malheureusement la multitude de ces chiffres n’est pas aussi
instructive qu’elle pourrait l’être dans l’ignorance où nous
sommes des qualités des étoffes et de la largeur des pièces. Il n’y
a donc pas de hase solide de comparaison entre les prix d’alors
et ceux d’aujourd’hui, ni même pour se rendre compte de leur
accroissement au xvie siècle. Voici seulement quelques chiffres
à litre d’exemples. Ils deviendraient très intéressants si on
connaissait les prix de ces mêmes étoiles au lieu de la fabrication;
on verrait quel renchérissement leur imposaient à Marseille les
frais de transport, les intermédiaires^ les douanes intérieures ou
péages. Comme on peut trouver aussi les prix de vente de ces
mêmes draps en Barbarie ou au Levant on pourrait suivre ainsi
la marchandise de la fabrique jusqu’au consommateur exotique.
Du moins les chiffres ci-dessous montrent nettement quelles
étaient alors les étoffes de laine les plus estimées. Il s’agit des
prix d’achat payés par la compagnie.
Prix à Marseille (la canne) (1)
D rap s d e M a rseille, à la p a r isie n n e , r o u g e s et a u tres : 5 é c u s . 1589
»
»
»
5 et 6 é c u s. 1595.
»
à la m a r se illa ise
»
3 et 4 é c u s. 1598.
D rap s du L a n g u ed o c, m o n ré a ls tu r q u in s : 47 so ls , 1567 ; 52 so ls, 1575.
60 s o ls , 1567.
d e C lerm on t
d e S a in t-P o n s
5 liv r e s, 5 liv . 2 s . , 1567-68.
80, 88 s o ls . 1567.
C abard ès
4 liv ., 4 liv . 10 s ., 6 liv . 10 s.
1568.
5 liv . 16 s . 1589.
17 so ls 1/2 le p a n . 1591.
S é n é s tu rq u in s : 3 liv . 10 s. 1567 et 1568.
D rap s de P a ris, é c a r la te s:
8 é c u s . 1575.

(1) La canne de Marseille, de 2m0127, se divisait en huit pans. Le pan équi­
valait donc àOm2516.

�201

LES COMPAGNIES DU CORAIL

D rap s d e P a ris, éc a rla tes :
10 é c u s . 1585-86.
»
»
11 et 11 é c u s 8 s . 1587.
»
»
9 é c u s . 1589; 11 é c u s, 1591.
»
d iv e r s
10 é c u s 10 s. 1583.
D rap s d e P a ris, n o ir s
8
é c u s . 1591.
»
n o irs et v e r ts
7 é c u s . 1586.
»
v e r ts
9
é c u s. 1586.
»
v io le ts
8
é c u s . 1586
D rap s d e F ra n c e, d iv e r s, éc a rla tes, v io le ts,
v e r ts, n o irs :
58 é c u s 24 so ls , p rix m o y en
(la p iè c e ). 1582-89.
»
d e V a lréa s :
30 s o ls la c a n n e .1567 et 1568.
«
C a rizees
1 éc u 18 s o ls. 1586.
»
é c a rla tes
38 é c u s (la p iè c e ). 1589.
»
»
65 é c u s la p iè c e ; 1592. 45
é c u s d e b o n n e m o n n a ie .
»
b é ja r ris
4 é c u s (de 60 s .) li canne. 1591.
D raps d ’E sp a g n e :
3 1 iv . 18 s . 1570.
»
6 liv . 1570.
y&gt;
d e V a le n c e ,é c a r la te s p o lv o : 100, 108 é c u s (la p ièce ) 1595.
»
» cofF oly ro u g es 50 é c u s. 1595.
D rap s d e V en ise p a n n i b la n c s :
67 so ls la ca n n e . 1567.
»
»
b u reo
57 so ls. 1567.
»
co r d c lla ti b la n c
35 so ls. 1567.
D rap s éc a rtâ tes d e M ilan :
48 so ls le p a n . 1592.

Quelles que fussent les largeurs des pièces le prix des draps
nous semble singulièrement élevé si l’on observe qu’il s’agit de
prix de gros. Les écarlates de Paris arrivèrent à dépasser 5 écus
le mètre, les draps de Marseille, 3 écus. Ceux du Languedoc, plus
modestes, descendaient rarement au-dessous de 30 sols et même
de 2 livres.
Dans les achats de draps de soie, il n’est plus question de
pièces, ni même de cannes ; leur haute valeur les faisait vendre
par quantités beaucoup plus petites, ce qui rendait plus
commode de compler par palmes ou pans. Voici quelle était leur
valeur comparée en 1568 :
V elou rs c r a m o is i.. 42 s.
D a m a s c r a m o isi. . . 30 s. la palme.
v io le t. . . .
«
n o ir ..............
Satin c r a m o is i. . .
Soie de c o u le u r ..........
»

30
36
30
16

»
v e r t ....................24
»
b le u ................... 20
TalFetas a rm esin ,v ert,
ro u g e et b le u .............. 12

»
»

»

�202

PAUL MASSON

Ainsi, la canne aurait coûté 1(5 liv. 16 sols pour le velours
cramoisi, 12 livres pour le damas de même teinte. En 1576 les
prix sont montés à 60 sols le pan pour le cramoisi, à 50 et à
40 sols pour le rouge et le noir. Le renchérissement continua car
un lot de draps de soie divers est compté 1 écu en 1596. En 1592
des velours sont ainsi cotés : rouge cramoisi, 12 livres le pan ;
rose, 10 livres ; vert, 70 sols ; noir, 58. Du satin bleu et du damas
vert en valent également 48.
Les indications pour les autres tissus sont plus rares. La toile
batiste est payée 7 sols la canne en 1568,20 livres la pièce en 1575.
La pièce entière de toile de Sainl-Rambert pour les emballages
ne vaut que 4 liv. 4 s. à 4 liv. 8 s. autour de 1570. On paie la
loile à sacs 24 sols la canne en 1592. La cotonine, toile de coton
pour les voiles de navire, de qualité toujours constante, subit
nettement le renchérissement des prix : 9 sols la canne en 1568,
12 sols en 1583, 14 en 1589, 1590 et 1591, 18 sols en 1592. Il est
question de cotonine à 65 sols la canne en 1593; ce n’est plus
évidemment de la toile à voiles.
Terminons cette rapide revue par un bref tableau de divers
produits ou objets fabriqués :
C h a is e s d e n o y e r c o u v e r t e s d e fil ( p o u r
p r é s e n t s ) ............................................................................ 7 liv . 10 s. p iè c e , 1592.
C h a is e s d e n o y e r c o u v e r t e s d e c o r d o u a n
r o u g e e t c lo u s d o r é s (p o u r p r é s e n t s ) .. . 4 é c u s 5 s . , 1592 (m on n aie
C lo u te r ie ( c la v a is o n s , c l iia v a g li o n e ) .............
»
»
..............
»
»
.............
»
»
.............
L a n te r n e s p o u r c o r a i l l e u r s ...................................
R a m e s p o u r b a r q u e s d e c o r a i l l e u r s .............
»
»
........
A r q u e b u s e s .......................................................... ...............
»
e t le u r s f o u r n im e n t s .....................
»
»
. . . .............
A r b a lè t e s ................................................................................
P o u d r e d ’a r q u e b u s e o u à c a n o n .......................
»
&gt;&gt;
.....................
»
»
.....................
» f i n e ..........................................................................
» ....................................................... ...........

»

co u ra n te).
5 liv . 14 s . le b a llo n , 1567
25 liv . le ca n ta r o , 1568.
15 liv . le q u in ta l, 1570.
5 so ls la liv r e , 1592.
7 so ls Va p iè c e , 1570.
20 et 28 so ls la p a ire, 1575.
1 é c u , 1592.
30 so ls p iè c e , 1580 .
1 éc u 4 s o ls 8 d ., 1580.
64 so ls 8 d ., 1591.
16 s o ls 1580.
5 s o ls la liv r e , 1568.
8 so ls , 1575.
5 et 6 so ls, 1583.
60 liv . le ca n ta ro , 1568.
9 so ls, 1591.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

203

P a p ie r p o u r c a rn e t jo u r n a l.............................. 1 sol 6 d. la m ain, 1583.
P a p ie r p o u r g ra n d -liv re .................................... 8 sols, 1583.
»
»
................................... 20 sols la ram e, 1570.
P a p ie r fo u i p o u r m e ttre en caisse le co rail. 2 s. 6 d., 3 s la m ain, 1583.
Fil à co u d re les s a c s ........................................... 0 liv . 3 sols la livre, 1593.
R esti (d éb ris, co u p o n s ?) ................................. 2 sols pièce, 1567.
F il à c o ra ille r.......................................................... 10 liv. le can taro , 1568.
S artie (cordages p o u r tire r les filets ou
e n g in s).................................................................... 36 sols le can taro , 1570
id .
id
13 écus le q u in tal, 1591.
S cam polons (c o u p o n s? ).....................................46 liv. la balle, 1568.
C oton filé .................................................................60 liv . le q u in tal, 1583.
S av o n ................................................................... . . . 2 sols 6 d . la liv re, 1583.
C h an d elle.................................................................... 3 sols la livre, 1583.
»
1 sol, 1583.
C oton filé p o u r faire des c h a n d e lle s ........... 9 sols la livre, 1591.
V erres (p o u r le B astion)
f i n s ................ 1 sols 6 d. pièce, 1570.
»
co m m u n s..........11 sols la dou zain e, 1570.
F o u rc h ettes. .......................................................... 26 sols la douzaine, 1570.
P o lico re (?)...................................................................26 liv . le q u in tal, 1570.
M orana (M o rav a?)............................................... 5 sols la balle, 1570.
T onneaux (stiva di b o tte) p ay és d ’ap rè s la
c o n te n a n c e ........................................................... 12 sols la m illero le, 1567.
id.
id.
10
»
1567.
id.
id.
9 s., 1570.
id.
id.
16 sols, 1591.
R adasses v ieilles (1)............................................ 5 liv. 8 s. le q u in tal, 1591.

L’ensemble de tous les chiffres relevés permet de vérifier
nettement le phénomène bien connu du renchérissement de lous
les prix au xvic siècle. La période étudiée est un peu courte et
surtout la fin en est trop troublée pour qu’on puisse risquer des
comparaisons sur la rapidité de ce renchérissement à Marseille.
On est frappé aussi de ce fait qui heurte les idées reçues à savoir
que certains produits agricoles, spécialement le blé, étaient
plus chers autrefois et que le bon marché d’autres produits
alimentaires n’était pas aussi marqué qu’on pourrait le penser.
Cependant, il y avait à cet égard un contraste frappant avec les
produits manufacturés généralement beaucoup plus cofiteux
qu’aujourd’hui. La matière première était déjà plus chère et la
(1)
R a d a s s o , b a la i f a it a v e c d e v ie u x c o rd a g e s d o n t o n se s e r t p o u r n e tt o y e r
le p o n t d 'u n n a v ir e . — C h o se v ile o u u sé e . M i S T R W . D i c t i o n n a i r e p r o v e n ç a l fra n ç a is .

�PAUL MASSON

fabrication l’était encore davantage. Dans les tissus mentionnés
ci-dessus, on trouve des draps écarlates de Paris à près de
40 francs le mètre, des draps de Marseille à 23 francs, des velours
cramoisis à 123 francs. Et ce sont là les prix d’achats en gros
calculés d’après la valeur intrinsèque de la monnaie d’alors.
La comparaison des prix d’achats et de ventes des compagnies
du corail permettrait de calculer leurs gains sur chaque caté­
gorie de marchandises s’il était possible de tenir compte des
prix de fret et d’assurances entre Marseille et la Barbarie. Il est
du moins permis de constater que la différence entre le taux
des achats et des ventes laissait une large marge de bénélices.
On a déjà vu que ceux-ci pouvaient être très considérables sur
le corail.
Pour les blés, ils étaient très variables, le prix d’achat en
Barbarie étant particulièrement soumis à beaucoup d’aléas.
Mais des grains achetés couramment 4 écus le caffi jusqu’en
1590, c’est-à-dire 25 à 30 sols réminée, étaient souvent vendus
plus du double à Marseille. Quant aux peaux de bœufs payées
très fréquemment 40 écus le cent, elles étaient toujours reven­
dues plus de 80 et souvent même plus de 100. La différence attei­
gnait donc et dépassait 50 o/o pour les deux principaux articles
de trafic. Les bénéfices étaient moins élevés sur les produits
manufacturés et spécialement sur les draps exportés en Bar­
barie. Ainsi, en 1590 et en 1591, des draps de Marseille achetés
5 écus la canne sont vendus 8 écus. Si on songe aux énormes
frais généraux de la compagnie occasionnés par l’entretien des
établissements de Barbarie, par le paiement du tribut annuel,
par les cadeaux onéreux distribués et par les avanies excep­
tionnelles, on jugera qu’un bénéfice de 37 o/o, diminué par les
Irais du transport par mer, n’avait rien d’exorbitant.
Il serait très intéressant de pouvoir faire une étude parallèle
des salaires, de voir si le taux de la main-d’œuvre correspondait
à celui des prix, d’observer si la hausse fut aussi marquée. On a
soutenu qu’à cette époque où naquit le capitalisme moderne,
l’évolution économique profita exclusivement à la classe des
patrons. « Si les lois économiques avaient joué librement, écrit

�205
M. Hauser, la révolution sociale qui se produisait à cette époque
aurait dû avoir pour résultat, en même temps qu’une hausse des
prix, une hausse des salaires. Il y eut alors, entre les maîtres,
une sorte d’entente spontanée pour réserver au seul patronat les
bénéfices de la révolution (1) ».
Malheureusement les registres des compagnies du corail ne
permettent guère d’élucider la question en ce qui concerne
Marseille. Les comptes de salaires, aussi nombreux que ceux
d’achats et de ventes, ne sont pas aussi instructifs. Ils indiquent
trop souvent la somme due sans préciser la durée du travail
payé ou la tâche accomplie. Nous n’avons donc pas, pour les
divers métiers, des séries de prix suffisantes pour suivre leur
évolution. On pourrait cependant, en faisant des recherches
minutieuses sur les registres, allonger la liste des quelques
exemples qui suivent. Rappelons encore qu'il a été déjà parlé de
la main-d’œuvre employée dans les établissements de Barbarie
au chapitre qui les concerne et que d’autres indications ont été
données dans celui qui traite de la pêche du corail.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Salaires journaliers de manœuvres et gens de métiers
à Marseille
P o u r m e su r er le s b lé s au m a g a sin , 0 s o ls . 1585, 1586.
P o rtefa ix q u i d é ch a rg en t le b lé au m a g a sin (2), 4 so ls. 1586(prix u su el).
G ard ien d u v a isse a u S a i n t - J e a n d a n s le p o rt (le jo u r et la n u it), 6 so ls.
1586.
M aîtres d e h a c h e p o u r ra d o u b er le s n a v ir e s (3), 14 so ls. 1583 ; 15 so ls.
1586 (p rix u su els).
G arçon (a p p r en ti) d ’un m a ître d e h a c h e , 4 so ls. (1583).
M aîtres ca lfa ts p o u r ra d o u b er le s n a v ir es, 15 so ls, 16 s o ls . 1583 (prix
u su e ls).
G arçon (a p p r en ti), 7 so ls.

(1) Ouvriers du icmps passé (.YV0 et XVI'- siècles), Paris, Alcan, 2° éd. 1906.
Introduction, p. xxxvn.
(2) Manœuvres : Orléans, 4 sols à 7 sols 6 deniers (1584) ; Boulogne, 6 sols
(1585) ; Orléans, 6 sols (1586).
(3) Maîtres charpentiers : Nantes, 12 sols (1570); Issoudun, 8 sols (1598);
Nevers 13 sols (1600). — Les salaires des charpentiers et calfats à Marseille
étaient supérieurs à ceux des ouvriers similaires employés au Bastion ; mais
ceux-ci étaient nourris.

�PAUL MASSON
M esureurs de b lé au m a g a sin , 10 et 12 s o ls . 1586 (u su el).
C o ra illeu rs (p o u r te n a ille r ou to u rn er), 12 s o ls . 1568.
»
»
20 s o l s . 1585.
G arçon (ap p ren ti), 6 s o ls . 1568.
»
»
14 s o ls 1585.
R elieu r p o u r a v o ir r e lié d eu x m a in s de gran d p a p ier p o u r a jo u ter au
gra n d -liv re, 16 s o ls . 1583.
P a lefren ier (p allafarn ier) p o u r so ig n er le s c h e v a u x b a r b e s v e n u s de
B arb arie, 42 so ls p ar m o is . 1583.
F em m es, p o u r co u d re le s v o ile s, 5 s o ls . 1592.

L’exemple unique des corailleurs dont le salaire augmente
rapidement de 1568 à 1575 ne permet pas de contester la thèse
de l’aggravation du sort des ouvriers au xvi" siècle. D’ailleurs,
il est difficile d’établir des comparaisons avec les salaires des
autres villes parce qu’il s’agit ici d’une main-d’œuvre un peu
spéciale. Cependant, d’après les quelques rapprochements qu’il
est permis de l'aire, il semble que la rémunération des ouvriers
était peu différente de celle de villes du centre ou de l’Ouest
comme Orléans ou Nantes. On peut rappeler à ce sujet que le
travail n’était pas réglé à Marseille par l’organisation corpora­
tive. Mais, depuis le moyen âge, patrons et ouvriers étaient assu­
jettis à des règlements municipaux. Ceux des xme, xiv° et xve
siècles sont conservés aux archives municipales et leur destinée
devient obscure après la réunion de la Provence et de la ville au
royaume. Il serait intéressant de savoir combien de temps les
usages locaux survécurent aux efforts de la centralisation
monarchique.
Mentionnons à part une catégorie de salaires tout particuliers.
Fréquemment les comptes enregistrent des dépenses pour ports
de lettres. Avec Lyon la correspondance était des plus actives;
une lettre coûtait uniformément 2 sols ; les paquets de correspon­
dance, 4, 6 et 8 sols suivant leur importance. Qui se chargeait
de ces transports? S’agil-il ici des maîtres de la poste royale
mis définitivement au service des particuliers par l’édit de 1576,
des courriers de l’Université ou de courriers spéciaux circulant
entre les deux villes?
Les capitaines de navires ne demandaient pas davantage

�207
pour des transports beaucoup plus longs : une lettre envoyée
à Savone coûtait aussi 2 sols ; la dépense s'élevait à 3 seulement
pour Alexandrie, autour de 1580. Elle devenait immédiatement
plus forte quand il était nécessaire d’envoyer des courriers
exprès : un homme reçoit deux testons pour porter des lettres et
papiers à Aix. Un courrier expédié à Lyon louche 4 livres
16 sols (1569). Les frais de voyages d’hommes chargés de
missions spéciales étaient parfois très élevés. Deux hommes
qui vont à la Cio la t pour cromper (acheter) du vin, ne reçoivent
que 40 sols (1583); un autre qui fait sixvx^ages pour le service
de la compagnie, à Savone, à Massacarès, à Alger et à Bône, ne
demande que 144 livres (1568). Mais, en 1599, on voit un voyage
de Livourne (Ligorne) coûter 26 écus 5 sols, un autre à SaintTropez, 12 écus ; un laquais qui va à Grenoble, chargé de com­
missions pour un correspondant, reçoit 26 écus.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Pour conclure celte élude de prix et de salaires, il pourrait
sembler naturel d’essayer entre eux une comparaison et d’en
déduire des indications sur le degré de bien être des ouvriers
du xvie siècle. C’est une élude qui a été tentée souvent, en parti­
culier par M. d’Avenel. Mais les résultats ne peuvent être que
très contestables. En effet, le problème consisterait à grouper et
à doser tous les éléments nécessaires au bien-être matériel, de
l’homme, nourriture, logement, vêtement, etc., à totaliser
l’ensemble de la dépense, à la comparer aux salaires. Mais
comment déterminer ce qui est nécessaire à notre bien-être
matériel? Est-il rien de moins pondérable ? Tout dépend de nos
désirs, des besoins que nous nous créons. A chaque époque ces
besoins varient, non seulement suivant les classes et le milieu
social, mais pour chaque individu.
Comment donc faire pour les siècles passés un calcul qui
serait impossible même pour nos contemporains ? Un ouvrier
du xvic siècle ignorait l’existence du café et ne consommait pas
le sucre dont les ménages d’aujourd’hui ne pourraient se passer
sans privations. Le logement, le mobilier, le vêtement fourni­
raient des dissemblances aussi frappantes. A supposer même

�208

PAUL MASSON

qu’on connût les éléments de la vie matérielle nécessaire au
xvic siècle, comment en évaluer le coût sans faire intervenir la
notion de solidité et de durée? Tels draps grossiers ou telles
toiles d’autrefois, d’un prix beaucoup plus élevé que les tissus
d’aujourd’hui, offraient l’énorme avantage, de durer toute
une vie.
C’est donc avec raison que M. Hauser dans ses remarquables
éludes sur les ouvriers du xvic siècle, déjà citées, s’est abstenu
de toute comparaison avec notre époque. 11 a même poussé le
scrupule jusqu’à éviter de traduire en francs et en centimes les
salaires d’autrefois. Ainsi n’essayons pas de calculer, avec
chiffres à l’appui, ni même de savoir plus vaguement si les
Marseillais de tel ou tel métier étaient matériellement plus ou
moins heureux qu’aujourd’hui. Toutelois il est permis d’être
frappé de ce fait que le prix de beaucoup de choses nécessaires
à la vie élait, en valeur intrinsèque, souvent supérieur, égal ou
peu inférieur à ceux d’aujourd’hui, tandis que les salaires
restaient toujours notablement au-dessous. On pourrait peut-être
en conclure que, si les ouvriers du xvic siècle avaient eu les
mêmes besoins que ceux d’aujourd’hui, il leur aurait été moins
facile de les satisfaire.

�209

LES COMPAGNIES DU CORAIL

CHAPITRE IX
LA CRISE MONÉTAIRE AU TEMPS DE LA LIGUE. — MARSEILLE
ET LES BANQUES LYONNAISES

Les comptes des compagnies du corail sont particulièrement
intéressants pour étudier la situation monétaire à Marseille
dans la deuxième moitié du xvi° siècle.
Jamais les monnaies de France n’avaient été ausi belles et aussi
habilement monnayées que du temps de Henri II. L’écu d’or,
frappé depuis la lin du règne de Charles VII, et resté depuis
seule monnaie d’or du roi était aussi la première qui eût gardé
longtemps une fixité à peu près complète, de poids et d’aloi.
D’autre part son évaluation en monnaie tournois n’avait guère
varié depuis François I1"'. En 1549, sa valeur, augmentée d’un
sol, avait été portée à 46. Puis, pendant la plus grande partie
du règne de Henri II, il avait été pris pour 48 sols. Tout en
diminuant son poids d’un grain, on avait élevé sa valeur à
50 sols en 1561.
Les troubles des guerres de religion, qui commencèrent alors,
allaient avoir une influence funeste sur la circulation moné­
taire. Les monnaies d’argent et le billon d’argent ou de cuivre
inspiraient une confiance médiocre et l’on cachait l’or. Sa rareté
fit hausser sa valeur de plus en plus, sans que le peuple et le
commerce tinssent compte des évaluations officielles. En vain
le gouvernement essaya d’enrayer le mouvement en consacrant
lui-même le surhaussement. Le 22 septembre 1574 la valeur de
l’écu d’or au soleil fut fixée à 58 sols ; en 1575 à 60 sols. Mais la
hausse continuait et l’écu d’or en 1576 était demandé à 68 sols.
La cour des monnaies présenta des remontrances très judi­
cieuses au roi et aux Etats généraux île 1576. L’ordonnance
royale de septembre 1577 décida que les comptes devraient U

�210

PAUL MASSON

désormais êlre exprimés en écus et non en livres (1) et que le
taux de l’écn serait maintenu à 60 sols tournois.
Or, la situation monétaire n’était pas exactement la même
dans toutes les parties du royaume et le surhaussement de l’écu
d’or n’atteignit pas partout les mêmes proportions. Les registres
des compagnies de corail fournissent à ce sujet des indications
précieuses pour la Provence. Souvent ils donnent la valeur de
l’écu en sous ; ou bien des sommes sont évaluées en même temps
en livres et en écus. On y voit l’écu compté couramment 48 sols
en 1567 et 1568 ; quelquefois cependant 49 sols, 51 (le 22 mars
1568) et même jusqu’à 52 (octobre 1568). Le 26 mai 1568,
Thomas Lenche fait porter à son frère Antoine, à Bône, la
somme de 2.460 livres 12 s. représentée par 1.000 écus dont
112 écus castillans de 50 sols, 200 de 49 sols 1/9 et 688 de 49 sols.
En 1575 des écus pistollels portés en Barbarie sont comptés 58,
59 et 60 sols, 64 et 66 en 1576. Comme la valeur des
pistollets d’Espagne était, en général, supérieure à celle des écus
au soleil, il semblerait que le surhaussement fût alors plutôt
inférieur au taux atteint dans l’intérieur du royaume. C’est sans
doute que la ville et son commerce n’avaient pas été profondé­
ment troublés jusqu’en 1576.
Il n’en fut pas de même après 1589. A Marseille, comme dans
toute la Provence, la crise monétaire atteignit une acuité extra­
ordinaire. L’or était devenu de plus en plus rare et la monnaie
courante était surtout constituée par le billon d’argent connu
sous le nom de monnaie du Moulin. C’est en 1550 qu’Henri II
avait créé un atelier monétaire spécial pour la frappe de pièces
de 6 blancs et de 8 blancs dont la première valait 2 sols 6 deniers.
L’atelier étant installé dans l’hôtel de Nesle, ces monnaies
étaient désignées sous le nom de gros et demi-gros de Nesle. La
direction de la fabrication avait été confiée d’abord à Jacques
Pinatel. En Provence on appelait usuellement ces monnaies
Nesle et Pinatelles. Or, à partir de 1589, ce billon fut singulière*
(1) On peut remarquer, à ce sujet, que ta compagnie du corail agissait ainsi
bien avant l’ordonnance royale. Dans tous ses registres de comptes les
sommes sont évaluées en écus d’or au soleil.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

211

ment adultéré. Dès 1576 on en manquait pour les besoins
courants et l’ordonnance de septembre 1577 avait stipulé qu’il en
serait fabriqué dans les diverses monnaies du royaume, notam­
ment à Aix, sur le pied établi par l’ordonnance du 31 mai 1575
relative à la monnaie du Moulin. Mais, au milieu de l’anarchie
qui suivit la mort d’Henri III, des ateliers temporaires multiples
furent créés en dehors des monnaies royales. Chacun des partis
en lutte eut ses monnaies ; il y eut celles à l’effigie d’Henri IV, à
l’effigie du roi de la Ligue Charles X ; les politiques ou les
ligueurs modérés ne mettaient sur les leurs aucun nom de roi.
Quelle que fût leur origine, les monnaies de ces ateliers justi­
fiaient largement la méfiance croissante qu’elles inspirèrent.
Noslradamus, le vieil historien salonais, écrit à propos des
désordres dont il fut le témoin : « Voici un autre excès qui fera
plus de mal que la guerre : les marques de souveraineté sont
foulées aux pieds ; tout le monde bat monnaie dont le pied, le
poids et l’alloy sont tellement adultérés qu’une pièce d’or
surmonte le prix ordinaire de quatre. O combien d’hommes
déçus qui se croyaient alors riches et avoir le quadruple de leur
or (1). »
Nostradannis n’exagérait rien. En vain le Parlement de
Provence avait essayé d’arrêter la hausse. Des arrêts du 18 août
et du 12 octobre 1593 avaient rappelé l’édit de Poitiers de
septembre 1577 et fixé de nouveau à 60 sols la valeur de l’écu
d’or au soleil. En vain, à plusieurs reprises, la municipalité de
Marseille, sur la proposition de Casaulx, avait-elle aussi prétendu
fixer le prix de l’écu d’or.
Les comptes de la compagnie du corail évaluent alors toutes
les sommes en écus de Nesles ou de Pinatelles qu’ils réduisent
ensuite en bonne monnaie, c’est-à-dire en écus d’or de la
valeur légale de 60 sols. Ils constituent donc une source de
premier ordre pour étudier la crise monétaire à Marseille. On
peut comparer les chiffres de ces registres avec les évaluations
(1) Histoire et Chronique de Provence, p. 931.

�PAUL MASSON

212

de Bernard Zerbin (1), qui essaya de dresser un tableau du surhaussement des monnaie en Provence et avec les taux fixés par
la municipalité de Marseille.
Voici un tableau comparatif dont les chiffres auraient pu être
multipliés :
Dates

1 janvier
8 avril
19 avril
17 mai
26 juin
sept.
sept.
9 oct.
13 nov.
8 janvier
8 janvier
25 janvier
25 janvier
11 avril

1591..
» ..
/&gt;
))
» ,
)) . .
» .
» ..
»
1592..
» ..
» ..
»
»

REGISTRES DE LA COMPAGNIE
TABLEAU DE ZERBIN
Valeur
Valeur
de l’écu
Réduction de l’écu nesles Valeur
Valeur
de l’écu
ncsles
Sommes en bonne comparée
de la
au
en
monnaie (2) à l ’écu
monnaie
com parée à
ncsles (écu de 60 s. ) de GO s.
l'écu de 60 s.
soleil
courante

480
400
498
409
896
1098
36
30
375
300
100 75 19 s.
200 151 18 s.
400
300
225
300
123
77
104
63
1621 1297
34.59 s;. 21
230
182

0.833
0.821
0.822
0.836
0.8C
0.754
0.756
0.750
0.750
0.626
0.60
0.80
0.607
0.791

74 s.
75
79
80
80
82 (3)

48 s. 7 d.
48
45 s. 6 d.
45
45
43 10 d.

0.808
0.80
0.758
0.750
0.750
0.731

92

39 s. 1 d.

0.650

(1) Bernard Zerbin. A b r é g é d e la la r i/fe s u r le d e s b o r d e m e n t e t le s u r h a u s s e m e n t d e s m o n n o ie s , a d v e n u en ce p a y s d e P r o v e n c e e t lie u x circo n v o is in s d u r a n t les a n n é e s 1591, 1592 e t 1593 p o u r le sq u e lle s la C o u r a d é cla ré
e stre d e u s u p lé m e n t p o u r les s o m m e s p a y é e s p e n d a n t lescÏÏctcs a n n é e s . Arch.

des Bouches-du-Rhône. Fonds Nicolaï 79 — M. Raimbault, sous-archiviste des
Bouches-du-Rhône, qui amasse depuis longtemps des matériaux relatifs à
l’histoire monétaire de la Provence, a bien voulu me permettre de compulser
ses fiches sur le xvi» siècle.
(2) Rien n’indique dans les registres de quelle bonne monnaie il s’agit. On
pourrait penser que c'est l’écu d’or au soleil tel qu’il était évalué dans le
commerce de 1591 à 1594 (4m&lt;‘ colonne du tableau) ; mais la comparaison avec
le chiffre de Zerbin montre bien que cette bonne monnaie n’est autre que
l’écu d’or fixé à CO sols par l'édit de 1577, dont les prescriptions furent
renouvelées en 1593 par le Parlement de Provence. En prenant l’écu de 60 sols
comme base de ses comptes la compagnie se conformait aux ordonnances.
(3) La valeur des écus pistollets d’Espagne continuait à restera peu près la
même que celle de l’écu d’or au soleil. La cour des monnaies demandait, dans
ses remontrances de décembre 1576, que un écu pistollet et 2 sols ou 12 réales
forment l'écu d’or au soleil. Or, le 9 janvier 1592, la compagnie de Tunis confie
à son agent 2 300 écus pistollets qui sont comptés à 78, 82, 84, 85 et 86 sols ; le
23 août 1000 écus sont évalués 97 sols pièce ; en septembre leur valeur monte
à 103 sols.

�213

LES COMPAGNIES DU CORAIL
REGISTRES P E LA COMPAGNIE
Dates

12 juin
)) . .
8 juillet »
23 juillet »
13 août
»
3 sept. »
7 sept. »
15 sept. )) . .
24 sept. »
4 nov.
»
11 nov.
»
27 janvier 1593 ..
8 février » ..
21 février » ..
25 février »
6 mars »
10 avril
»
»
12 mai
25 mai
»
9 juin
»
» ..
24 juin
29 juin
»
12 août
» ..
7 sept. )) ..
9 sept. » ..
27 sept.
» ..
27 et 29 oct. » ..
9 et 10 nov. » ..
»
17 déc.
1 février 1594...

TABLEAU DE ZERBIN

Valeur
Réduction de l’écu nesles Valeur
Sommes en bonne
com parée de l'écu
en
monnaie
à l’écu
au
nesles (écu de 60 s.) de 60 s.
soleil

200
125
0.625
200
125
0.625
100 02.10 s. 0.620
1000 612.10 s. 0.612
40
24
0.60
9 fl 594
0.60
1000 588 4 s 0.588
800 500
0.625
150
75
0.500
200 107
0.535
200
92
0.460
101
43
0.425
100
40
0.400
1000 315
0.315
10
3
0.300
100
25
0.250
200
52
0.260
300
72
0.260
10 2 10 s. 0.213
200
54
0.270
400 100
0.250
100
25
0,250
400 105
0.262
000 150
0.250
100
25
0.250
23
100
0.230
300
60
0.200
62
0.248
250
1000 250
0.250

Valeur
de la
monnaie
courante

Valeur
de l’écu
nesles
com parée à
l’écu de 60 s

98
100
96
100

36 s. 8 d.
35 s.
37 s. 6 d.
33 s.

0.611
0.583
0.625
0.583

105

33 s. 4 d.

0.555

0.453
132 27 s. 3 d.
0.375
160 22 s. 6 d.
0.351
170 21 s. 2 d.
0.333
180 20
0.271
220 16 s. 4 d.
240 sols du 13 airil au12 «clulire

Ce tableau mériterait un long commentaire. On y voit que la
dépréciation des Pinatelles, déjà sensible au début de 1591 où
elle était de près d’un cinquième, atteignit son apogée en
novembre 1593: ce billon avait perdu exactement les quatre
cinquièmes de sa valeur. Tout en étant à peu près régulièrement
progressive, sa marche, comme il arrive en pareil cas, avait
procédé par saccades et soubresauts. C’est ce que montrent
particulièrement les chiffres de janvier 1592. Aussi ne faut-il
pas s’étonner des légères divergences entre les évaluations des
nesles en bonne monnaie tirées des registres de la compagnie et

�de celles qui ont élé calculées d’après les chiffres de Zerbin.
Ceux ci, d’ailleurs, s’appliquent aux mêmes mois, mais souvent
à des jours différents ce qui suffirait à expliquer les écarts.
Enfin, si l’écart était grand entre la monnaie courante dépré­
ciée et la monnaie de compte légale, de GOsols à l’écu, combien
ne l’était-il pas plus encore si on la comparait à l’écu d’or au
soleil. Celui-ci en se raréfiant de plus en plus avait vu sa valeur
surhaussée dans une proportion égale à celle où les Pinatelles
étaient dépréciées. C’est ainsi, par exemple, qu’au début de
mars 1593 l’écu d’or sol était recherché pour le triple de sa
valeur officielle, .les Pinatelles n’étaient acceptées que pour le
tiers. Dès la fin du même mois, ces dernières tombaient au
quart de leur valeur légale, l’écu d’or montait au quadruple.
En 1594 le caissier de la compagnie Borlaquin ne prend plus
la peine de mentionner pour chaque compte la réduction des
Nesles en bonne monnaie. Pourtant la crise n’avait pas cessé,
mais elle s'atténuait lentement. Le 30 mars 1594 avait été renou­
velée la défense d’exposer et de recevoir les écus à plus haut
prix qu’il n’était porté par l’édit de 1577, c’est-à-dire au-dessus
de GO sols. Mais le rétablissement progressif de la tranquillité
dans le royaume fit plus que les édits royaux pour arrêter
l’agiotage. Le 14 août 1595 Borlaquin établit de la façon suivante
son bilan: avoir, 85.520 écus Nesles 28 s. 8 d. réduits à 53.395 écus
11 s. 3 d. de bonne monnaie; — doit, 86.176 écus Nesles 50 sols
réduits à 56.029 écus 16 sols. Les deux réductions donnent pour
la valeur de l’écu de monnaie courante 0.624 et 0.650. Un autre
compte décaissé de la fin d’août donne 0.651. Au milieu de 1595
on était donc seulement dans la même situation, déjà très grave,
du milieu de 1592. C’est seulement après 1609 que la circulation
monétaire devait redevenir tout à fait normale. C’est en 1602
seulement que fut abolie la prescription de 1579 qui ordonnait
de dresser tous les comptes en écus au lieu de les calculer en
livres (1).
Il est particulièrement difficile de mesurer la répercussion
(1) Édit de septembre 1602. L’écu d’or sol du poids de 2 deniers 15 grains
sera reçu pour 65 sous.

r,

‘

l

4

�215
d’une crise monétaire sur la vie économique. On a dit, par
exemple, qu’en pareilles circonstances le prix des choses restait
le même, la hausse apparente étant simplement proportionnelle
à la dépréciation des espèces. Sans essayer de discuter une
question aussi ardue, pour la solution de laquelle nos registres
fourniraient des éléments, mentionnons en passant ce simple
fait. La compagnie de Tunis, achetant du biscuit pour la nourri­
ture de ses corailleurs de 1592 à 1594, paie successivement, poul­
ie même poids (1), 3 écus, 3 écus 5 s., 3 écus 10 s,, 4 écus, 4écus
1 s. 3 d., toutes sommes exprimées en bonne monnaie. Faut-il
voir dans cette hausse rapide le simple résultat de la misère
croissante, conséquence de l’anarchie, ou l’intluence de la
crise monétaire y fut-elle pour quelque chose ?
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Des spécialistes trouveraient dans les registres des archives de
l’Isère de nombreux renseignements sur les usages commer­
ciaux, sur les modes de paiements, les opérations de banque et
de change.
Les compagnies du Bastion au xvne siècle pratiquaient cou­
ramment les ventes aux enchères pour leurs marchandises de
Barbarie. Il semble que celles du xvi° siècle s’en défaisaient
plutôt à l’amiable. Il faut noter surtout qu’ils avaient recours
déjà au ministère des courtiers qui ont joué depuis à Marseille
un rôle tout particulier, bien moins important dans les autres
ports.
Divers exemples de paiements à des courtiers à la suite de
ventes de cuirs ou de coraux entre 1580 et 1585 montrent que le
taux de courtage usuel était d’environ 1/2 o/o, taux assez commun
encore aujourd’hui. Souvent il est indiqué que ventes ou achats
étaient faits au comptant, mais, plus souvent encore, des délais
de paiement étaient stipulés. Celui de six mois était fréquent.
Mais l’usage le plus ordinaire était de renvoyer les règlements de
comptes à des dates fixes de l’année au nombre de quatre.
C’étaient les paiements des Rois, de l’Apparition ou de Pâques,
(1) Les 100 poux ou 125 livres.

�216
PAUL MASSON
d’août et de la Toussaint. Ces quatre dates n’étaient autres que
celles des paiements de Lyon et l’histoire de la compagnie du
corail permet de mettre en lumière l’un des faits économiques
intéressants du xvie siècle. Ce fait c’est l’importance nouvelle
des relations entre deux grandes cités qui entrent alors toutes
deux dans une phase nouvelle de leur histoire. Marseille,
devenue ville française, débarrassée de la concurrence de Mont­
pellier et des autres ports languedociens du moyen âge, reste le
seul grand port français de la Méditerranée. Lyon, avec ses
industries, ses foires et ses banques, voit s’ouvrir pour elle une
ère de prospérité inconnue auparavant. En effet, c’est alors que
la grande cité du Rhône commençait à développer son industrie
de la soie, surtout depuis l’institution par François Ier de la
douane de Lyon, mais elle était par excellence la ville des foires
et, plus encore, celle des banques. Grand centre de distribution
du crédit, elle pouvait rivaliser avec les grandes villes de banques
étrangères telles que Augsbourg et Anvers. Comme celle dernière
elle n’avait conquis celle importance que dans la première partie
du xvie siècle. Comme le grand port du Nord, on l’avait vue se
transformer de place de foire en place de Bourse.
C’est Louis XI qui, par ses lettres patentes de 1462, avait ajouté
une quatrième foire franche à celles instituées par son père à
Lyon en 1419 et en 1443. Il avait assuré leur prospérité en leur
accordant les privilèges dont jouissaient les foires de Genève et
en interdisant à tous les marchands de se rendre à ces dernières.
La première de l’année, suivant la façon de compter du xve siè­
cle,était tenue le premier lundi après Quasimodo, la deuxième
commençait le quatre août, la troisième le trois novembre, la
quatrième le premier lundi après la fête des Rois.
Dès lors, les progrès financiers et commerciaux de la cité
rhodaiiienne avaient été rapides. Ils avaient à peine été inter­
rompus et retardés par le transfert des foires à Bourges en 1483.
Charles VIII, mieux informé de ses intérêts, les avait bientôt
rétablies en 1494. Nicolas de Nicolay, géographe et valet de
chambre du roi, chargé par Catherine de Médicis d’une « visi­
tation et description de ce royaulme », écrit en 1573 : « II faut

�217
noter qu’il n’y a foire, pour petite qu’elle soit, qu’en la place du
change à Lyon ne se traitent les millions d’or. » Depuis la fin
du règne de François Ier, les banquiers lyonnais étaient devenus
les grands prêteurs du roi de France, tandis que la politique
impériale était soutenue par les maisons d’Augsbourg et
d’Anvers. L’appât des gros intérêts offerts par les souverains
toujours à court d’argent avait donné un grand essor aux opéra­
tions des banques, mais les exposait aussi à des catastrophes
comme on le vit, en 1555, quand Henri II lança sur la place de
Lyon un véritable emprunt public désigné sous le nom de Grand
Parti (1).
Les plus anciennes et les principales maisons de banques
lyonnaises appartenaient à des Italiens, Florentins surtout,
Génois et Lucquois. Lyon, comme Marseille, avait alliré les
victimes des révolutions italiennes, les exilés, les mécontents, et
aussi, en grand nombre, les gens désireux d’accroitre leur for-.
lune ou de la faire. C’était un Médicis qui était venu fonder la
première banque vers 1445 et on lui attribue l’introduction de
l’usage des lettres de change à Lyon. Les lettres patentes de 14G2
seraient le premier document qui fasse véritablement mention,
à propos de Lyon, des lettres tirées de place en place.
De nombreuses maisons avaient suivi l’exemple des Médicis.
François Ier, qui les inquiéta en 1521, leur accorda l’année sui­
vante un sauf-conduit où sont énumérés les noms de 90 mar­
chands. Ils formaient une nation organisée à la tête de laquelle
était un consul assisté de quatre conseillers-procureurs. Plu­
sieurs de leurs maisons telles que les Capponi, les Gadaigne ou
Gadagne, les Spina, les Gondi, firent d’énormes fortunes. On dit
encore aujourd’hui à Lyon « riche comme Gadagne ». Les Gondi
ne furent pas les seuls à obtenir des lettres de naturalité et à
prendre rang parmi la noblesse française. Les Florentins de
Lyon se distinguaient par leur faste dans les cérémonies. Parlant
de l’entrée de Henri II à Lyon, en 1548, le chroniqueur écrit :
« Chevauchaient les pages de la nation florentine au nombre de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir E. Castclot. Les Bourses financières d’Anvers et de Li/on an
XVIe siècle. (Journal des Economistes, 15 mars 1898).

�218
PAUL MASSON
six, lesquels furent suivis de la Seigneurie au nombre de trentesept, montés sur de grands chevaux turcs et genests d’Espagne.
Lesdits seigneurs florentins vêtus de robes de velours cramoisi.
Au dernier rang, leur consul au milieu de ses conseillers. » Ils ne
se faisaient pas moins connaître par leurs libéralités en temps
de calamité publique. Aussi, on les voyait figurer parmi les
rentiers de la ville. On appelait ainsi ceux qui recevaient des
pensions en récompense de grands services rendus (1).
Les Italiens n’étaient plus seuls à faire la banque à Lyon au
milieu du xvic siècle. En dépit des efforts de Charles-Quint qui
voyait avec peine grandir le rôle de la ville française, les grandes
banques allemandes de Nüremberg et d’Augsbourg y avaient
créé des succursales. Seuls les Fugger, invariablement attachés
à la politique impériale, n’avaient pas suivi le mouvement.
Les dates des quatre paiements annuels de Lyon restèrent
ainsi établies au xvnc siècle, jusqu’à la Révolution : le Ie1' mars
pour la foire des Rois, le 1er juin pour celle de Pâques, le
1er septembre pour celle d’août, le 1er décembre pour celle de la
Toussaint. Le nom de paiement de l’Apparition pour celui de
Pâques était, sans doute, usité surtout en Provence. D’après
M. Lecoy de la Marche, l’historien du roi René, l’apparition
voisine de Pâques, date importante pour les Provençaux, était
celle du Christ aux saintes Maries, Marie-Madeleine, MarieSalomé et Marie de Cléophas qui avaient embaumé son corps
après le crucifiement. Selon le savant érudit, l’expression Foire
de l’Apparition et de Pâques ne se trouvera vraisemblablement
pas avant le milieu du xv° siècle, époque à laquelle le culte de
Marie-Madeleine devint plus populaire en Provence à la suite de
la découverte du tombeau des Trois Maries (2). Il y a une autre
raison qui empêche le terme d’être usité avant le milieu du
xve siècle, c’est que les foires de Lyon n’existaient pas. On peut
faire remarquer en passant que les deux noms ne sont jamais
accolés sur les livres des compagnies du corail. On lit tantôt:
(1) Voir : Comte de Charpin Feugerolles. Les Florentins à Lyon. Lyon,
1894, in-4n. — Yver. Ue Guadagniis. Paris, 1902 (Thèse).
(2) De Mas Latrie, Trésor de Chronologie, colonne 027.

�219
paiement de l’Apparition, paiement de Pâques. L’expression fut
d’ailleurs employée, mais rarement, en dehors de la Provence.
M. Bonzon donne en appendice de son intéressante étude sur la
banque lyonnaise (1) la traduction d’une lettre de change
conservée aux archives de Lyon. Elle est datée de Rome,
6 mars 1575 et le texte est ainsi reproduit : « Lors des prochains
paiements de la foire d’opposition (?) payez, etc. » Opposition qui
n’a aucun sens n’est évidemment qu’une erreur de lecture pour
apparition.
Il semblerait d’après la comptabilité des compagnies du corail
que les quatre paiements n’eûssent pas une égale importance,
au moins pour les Marseillais. Le nom de paiement des Rois
revient beaucoup moins souvent et même, à diverses reprises,
c’est le paiement d’Apparition qui suit immédiatement celui de
la Toussaint (2).
Les très intéressantes études récemment publiées (3) ont en
partie comblé l’une des rares lacunes qui existent encore dans
les travaux sur l’histoire lyonnaise. On sait, en effet, que le passé
de la vieille cité a été mieux étudié quecelui de toute autre ville.
Si le rôle brillant de la banque lyonnaise était resté fort mal
connu c’est peut-être que les érudits n’avaient osé s’attaquer à
un pareil sujet qui exige en même temps les lumières d’un
financier.
Le vieil historien Claude de Rubys, qui fut pendant près de
trente ans procureur-général de la communauté deLyon dans la
deuxième moitié du xvie siècle, a donné des indications très
précises sur les opérations effectuées aux quatre paiements
annuels. Elles étaient entièrement entre les mains des maisons
italiennes et c’étaient les Florentins qui avaient la haute main
sur elles. On en distinguait quatre successives. Il était procédé
d’abord à l’examen des lettres de change, à leur acceptation ou à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Alfred Bonzon. L a b a n q u e à L y o n a u x X V I e X V I I e e t X V I I I e siè c le s.
(Revue de l’Histoire de Lyon, 1902 et 1903).
(2) On trouve, d’autre part, l’indication de paiement de février, de carementrant. Sont-ce des façons de désigner le paiement des Rois ?
(3) Travaux cités de Charpin-Feugerolles, Bonzon, Yver, Castclot. - Ajouter
Vigne. L a b a n q u e à L y o n d u X V e a u X V I I I " siè cle . Lyon, 1902.

�220

PAUL MASSON

leur refus. Puis on arrêtait le jour où se feraient les paiements
tle la foire suivante. On fixait ensuite le coût de l’argent pris à
change, c’est-à-dire le taux de l’intérêt pour l’intervalle de
deux foires. Enfin le règlement de toutes les créances était fait
par compensation entre créanciers et débiteurs d’un même
négociant. « Et se paie quelquefois en cette façon, dit Rubys,
et sans débourser un sol, un million de livres en une seule
malinée (1) ».
A propos de ces dernières opérations, les plus importantes, qui
clôturaient les paiements, Jacques Savary, dans son Parfait
négociant (1674) emploie à peu près les mêmes termes. « Il se
paiera quelquefois en deux ou trois heures de temps un million
de livres sans débourser un sol ». En réalité le rôle de la banque
lyonnaise avait beaucoup grandi au xvn° siècle. Un mémoire du
temps dit : Nous trouvons des exemples de paiements où il se fit
de la sorte plus de vingt millions d’affaires sans que le déboursé
dépassât 100.000 écus ». El Savary de Bruslons écrivait peu après
dans son Dictionnaire : « L’on prétend que c’est la ville de Lyon
qui donne la loi pour le prix du change à la plupart des princi­
pales places de l’Europe. »
Ainsi, en plein xvT siècle, les paiements de Lyon donnaient
le spectacle du fonctionnement des Clearing lionses de nos jours.
L’éminent président de la Chambre de Commerce de Lyon,
M. Isaac, en rappelant récemment ce glorieux passé, ne pouvait
s’empêcher d’exprimer un regret et de constater que le «clearing
liouse » du xxe siècle n’était même pas ébauché.
Les livres de la compagnie du corail montrent bien que le
commerce de Marseille était dans la dépendance étroite des
banques lyonnaises. Le détail des règlements de comptes opérés
à Lyon durant de nombreuses années jette un jour nouveau sur
leur mécanisme. Les spécialistes y trouveraient sans doute bien
des éclaircissements - sur des opérations de crédit encore mal
connues et qu’il est souvent difficile de distinguer entre elles.
Tout au plus est-il permis à un profane de donner à ce sujet
(1) Histoire véritable de Lyon, 1(&gt;04 (chap. IX : Changes et paiements qui se
font quatre fois l’an en la ville de Lyon).

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

221

de rapides indications sans courir le risque de commettre
quelque grave confusion.
Toutes les affaires traitées parla compagnie en Italie, à Gênes,
Savone, Livourne, Pise, étaient liquidées parla négociation de
lettres de change à Lyon. Il n’apparaît pas qu’il en ait été de
même pour les opérations conclues en Espagne ou même à Tou­
louse. Une étude minutieuse permettrait peut-être de limiter de
ce côté le rayon d’influence des banques lyonnaises.
Les lettres de change, dans les livres de la compagnie, sont en
général payables à un certain délai de vue, deux jours, quatre
jours, et même douze. Si elles ont été payées avant il est question
d’un escompte ; on trouve les taux de 3/6, de 1/5 o/o. Il est tenu
compte naturellement par le banquier de l’agio sur les espèces
pour lequel il retient encore un tant pour cent déterminé.
Pour la souscription des lettres de change les négociants for­
maient de véritables associations divisées en parts et s’enga­
geaient par devant notaire comme pour une association com­
merciale.
Voici par exemple le modèle d’une de ces déclarations où les
membres de notre compagnies sont mêlés à des négociants qui
lui étaient étrangers :
« Ont été présents nobles Pierre Alberlas, sieur de SainlChamas, Jehan Riqueti, sieur de Mirabeau, écuyer de la pré­
sente ville, lesquels sachant avoir été faite une lettre de change
pour Roland.... et Nicolas Donzio de Messine delà somme de
2.455 écus adressée à eux-mêmes en leur maison à Lyon en date
du 18 juillet dernier, passée au nom desdils Albertas, de Riqueti
et Cie pour le renouvellement de laquelle ils et autres participes
en auraient passé procuration par devant moi notaire le 23 août
.... aux heoirs de feu Paulo et Stephanou Rernardi, César Bernar­
dini etCie, Ascanio Roncailhc et Pelro Panlo Nobili dudit Lyon.
A ces causes, iceux Alberlas et Riqueti ont déclaré et déclarent...
à noble Sebastien Cabre, Nicolas du Rend, présents et accep­
tants que lesdits Cabre cl du Rend participeront en ladite somme
de ladite lettre de change, à savoir ledit Cabre pour 3 carats

�222
PAUL MASSON
de 30 moulant 5(50 livres 14 sols et ledit du Renel pour 2 carats
de 30 (1) ».
La compagnie était en compte courant avec ses banquiers de
Lyon qui lui servaient de bailleurs de fonds. Elle recevait leurs
avances d'argent à bon compte. L’intérêt des prêts commerciaux
était alors relativement modéré. Charles-Quint avait autorisé le
taux de 12 o/o à Anvers, celui de 10 o/o était usuel à Lyon. Le
roi de France, obéré, devait offrir jusqu’à 16 et même jusqu’à
20 o/o pour obtenir les sommes dont il avait besoin. Le crédit de
la compagnie était solidement établi. On a vu que, lors des règle­
ments annuels, elle comptait ordinairement 10 o/o, suivant
l’usage de Lyon, et souvent même 8 1/3 seulement pour les
sommes que les participants avaient à leur crédit ou à leur débit
en compte courant. Elle trouvait à Lyon de l’argent à meilleur
compte encore en se servant d’une forme de prêt qui devint très
développée dans la seconde moitié du xviesiècle. C’était un prêt à
à court terme pour l’espace d’un trimestre ou plus exactement
pour.l’intervalle d’une foire à l’autre.
L ’e x p r e s s io n p e r l o s c a d n l o d i f e r i a , p o u r l ’é c h é a n c e d e fo ir e ,
e s t e m p lo y é e d a n s le s liv r e s d e la c o m p a g n ie , m a is le m o t fo ir e
s u ff is a it p o u r d é s ig n e r la m ê m e c h o s e e t o n p a r la it c o u r a m m e n t
d e s in té r ê t s d ’u n e fo ir e .

Le succès de ce genre de prêts fut tel que les capitaux des
banquiers lyonnais n’y eussent pas suffi. Par l’appât d’un intérêt
assez élevé, ils attirèrent l’argent des capitalistes et même des
négociants qui trouvèrent là un moyen commode de tirer des
revenus de leur argent sans le compromettre. Cet argent, mis
en dépôt dans les banques et distribué en prêts à court terme
courait un risque bien moindre que s’il avait été engagé pour
longtemps dans des entreprises ou des prêts à longue échéance.
C’est grâce à l’afilux de ces dépôts que les Italiens de Lyon
purent donner aux prêts à court terme le développement extra­
it) Déclaration pour noble Sebastien Cabre, sieur de Roquevaire, escuyer,
contre Nicolas du Renel, marchand, de Marseille (actes du notaire Vinatier
1574. T. n, fol. 2239.

�223
ordinaire qu’ils atteignirent. Le terme de deposito fut même
détourné de son sens comme celui de foire et devint commun
pour signifier les prêts de cette sorte (1). Couramment il est
question dans les livres de la compagnie d’argent preso a depo­
sito. M. Bonzon cite un curieux passage de la Prosopographie de
du Verdier, parue en 1573, qui montre combien l’usage des
dépôts de fonds dans les banques s’était généralisé : « Au com­
mencement du règne de François, premier du nom, les banques
furent introduites en la ville de Lyon par eslrangers : invention
très dommageable ne tendant qu’à la ruine totale des hommes...
leur dix pour cent de foire en foire, leur intérêt de l’intérêt, leur
cenlo per cento, sont cause que l’usure est si fréquente pour le
jourd’liui qu’il n’est dit fils de bonne mère qui ne prend usure
sur son prochain et encore s’en glorifie-t-on ». Du Verdier n’est
pas le seul écrivain du xvie siècle qui s’inquiète des nouvelles
facilités de prêter et d’emprunter. Nicolas de Nicolay en parle
dans sa Description de Lyon et juge celte manière d’emprunter
« beaucoup plus pernicieuse eldangereusequetouteslesautres».
L’Italien Guicliardin raisonne de même ; il se plaint que « les
commerçants ont délaissé le commerce proprement dit, source
de l’abondance, et que les gentilshommes ont cessé de s’occuper
de leurs terres pour s’y intéresser sous le couvert deprête-noms».
Mais, en regard des facilités dangereuses données à la spécu­
lation, il faut considérer les avantages donnés par l’essor du
crédit aux entreprises commerciales. La compagnie du corail en
usa largement. Tout en donnant à leurs dépositaires un intérêt
assez fort pour les satisfaire, les banquiers pouvaient céder
l’argent à bas prix aux emprunteurs qui offraient de solides
garanties. L’intérêt des sommes prises a deposito, d’une foire à
l’autre, était sensiblement inférieur au taux payé pour les
emprunts annuels ou à plus longue échéance. Il semble avoir
été d’ailleurs très variable. En 1508 et 1569 on relève sur les
registres de la compagnie les chiffres de 2 3jit 2 3/5, 2 f/.2, 2, 1 3/d
1 3/c o/o. Dans plusieurs de ces cas il s’agit d’un délai de foire
LES COMPAGNIES DU COILVIL

(1) M. Castelot, d’après Ehrenberg, parle des Deposili d’Anvers. Journal des
Econom., mars 1898.

�PAUL MASSON

particulièrement long, entre la Toussaint et Pâques. Ainsi, pour
un trimestre environ, le taux pouvait tomber à 1 1/8, c’est-à-dire
à 6 o/o par an. La compagnie trouvait de l'argent à Marseille aux
mêmes conditions, particulièrement auprès de ses membres les
plus riches, tels que Pierre d’Albertas, Joseph de la Sela et
d’autres.
Dans les prêts de cette sorte le banquier n’était donc souvent
qu’un intermédiaire entre le prêteur et l’emprunteur. Aussi, pour
prix de son service, percevait-il une certaine somme, en dehors
de l’intérêt de l’argent pris a deposito, sous le nom de provision
et courtage. Le mot de provision désigne-t-il ici, comme poul­
ies lettres de change, les garanties de remboursement offertes
par le banquier aux prêteurs dépositaires? Le taux du courtage
et provision est souvent fixé à 2 ou 2 */2 pour mille. Il est ques­
tion aussi de 2 pour mille et 1 pour marclio (?) de courtage.
Pour les avances d’argent faites à la compagnie, on parle sou­
vent d’argent pris à change. II semble qu'il ne s’agissait pas là
d’emprunts de forme particulière mais de prêts à court terme
analogues aux deposili. Faut-il entendre qu’en ce cas le ban­
quier prêtait ses propres fonds et n’avait à percevoir ni provi­
sion ni courtage? La distinction serait bien risquée.
La compagnie n’était pas seulement en relations avec les
maisons italiennes de Lyon pour des affaires de banques,
avances d’argent, négociations de lettres de change, paiements
par compensation. Ses correspondants lyonnais faisaient avec
elle d’importantes affaires commerciales et spécialement de
grands achats de produits d’importation.
On a vu qu’une grosse part des épices rapportées d’Alexan­
drie par les navires de la compagnie était écoulée à Lyon.
C’était par l’intermédiaire des grandes banques. Il n’y a pas à
s’étonner de voir celles-ci mêlées ainsi au commerce. La dis­
tinction entre la banque et le négoce n’était pas encore nette au
xvi° siècle. Les documents lyonnais d’alors donnent parfois
aux chefs de maisons italiennes le nom de banquiers, mais le
plus souvent ils les qualifient simplement de marchands.
Les règlements par compensation réduisaient au minimum le

�225
transport des espèces. Pourtant la compagnie avait besoin
d’argent monnayé pour ses opérations en Barbarie. D’autre
part ses comptes à Lyon se liquidaient en définitive par des
excédents d’actif; il y avait donc fréquemment des remises de
sommes quelquefois importantes de Lyon à Marseille. La poste
royale ne devait fonctionner entre Lyon et Marseille qu’au
début du x v iic siècle. C’était donc à des courriers particuliers
qu’il fallait confier le transport de l’argent et celui des lettres
de change. Les routes étaient peu sûres, la mission était donc
dangereuse en même temps qu’elle demandait un homme de
confiance. Pourtant, malgré les qualités dont ils devaient faire
preuve, il ne paraît pas que les courriers fissent payer trop cher
leurs services. On a vu que le port des lettres et paquets entre
Lyon et Marseille était fait à bas prix; on trouve aussi sur les
livres de la compagnie divers exemples de paiements pour des
transports d’argent. Ainsi, en 1568, le courrier Grand Pierre
reçoit 16 écus pour avoir apporté de Lyon deux charges de
deniers que lui avait confiée la maison Bernardini et Bernardi.
L’année suivante le courrier Thomas Morenc est payé 5 livres
4 sols pour avoir transporté la somme de 5.267 livres 12 sols.
On retrouve sur les registres de la compagnie les noms des
maisons lyonnaises avec lesquelles elle était en correspondance
suivie. Or, un ancien président de l’Académie de .Lyon, le
comte de Charpin Feugerolles, a fait de très intéressantes recher­
ches sur les Florentins établis à Lyon, sur la généalogie et le
rôle des principaux d’entre eux d’après les archives notariales
elles précieux registres des Nommées conservés aux archives
de Lyon. Les Nommées ou « valeurs et estimes des biens des
citoyens, habitans et ayans biens en la ville de Lyon et pays
à l’environ » fournissaient les indications nécessaires pour
l’imposition des bourgeois de Lyon d’après leur revenu. On y
peut donc faire des comparaisons très intéressantes sur la
fortune des principales familles lyonnaises.
La maison le plus en relations avec la compagnie du corail
fut celle des Bernardini et Bernardi. En 1569 les registres la
désignent ainsi : les héritiers de J.-B. Bernardini, Bernardi et
LES COMPAGNIES DU CORAIL

15

�PAUL MASSON

Cie; l’un des chefs portait le nom de Louis Bernardini. En 1587
la raison sociale est devenue Bernardini, Bernardi et César
Bernardini. La plupart du temps le comptable l’abrège de telle
façon qu’il est impossible de distinguer les noms exacts. Ces
principaux correspondants de la compagnie marseillaise
n’étaient pas des Florentins, mais des Lucquois, rivaux des
premiers. Ils comptaient parmi les opulents banquiers de Lyon,
si l’on en juge par les impositions élevées qu’ils supportaient.
Sur les registres des Nommées Jacques Bernardi et Jean Ber­
nardini, au début du xvi11 siècle, sont taxés pour leurs biens
meubles à 1000 livres. M. Bonzon insinue que ces Bernardi
pourraient bien être les ancêtres de Samuel Bernard, le fameux
banquier de la lin du règne de Louis XIV. Mais il faudrait
qu’une pareille supposilion fût étayée de quelques arguments.
Les Bernardi et Bernardini que leurs opérations de banque
et de commerce mettaient en relations régulières et constantes
avec la compagnie du corail furent entraînés plus loin. Ne les
avons-nous pas vus en 1570 prendre place parmi les premiers
associés de la fameuse compagnie de l’écarlate ? (1) D’autres Luc­
quois de Lyon, les Bonvisi, furent constamment aussi en
compte avec la compagnie marseillaise, spécialement autour de
1570. La maison, dirigée peut-être par deux frères, est ainsi
désignée en 1569 : Louis Bonvisi, Louis Benoît Bonvisi et Cie.
Un de leurs parents était venu de Lucques s’établir à Marseille
et obtint des lettres de naturalité en 1571 (2). Comme pour les
Bernardini, le commerce des épices importées à Marseille faisait
partie de leurs opérations ordinaires.
Mais les Florentins de Lyon prêtèrent aussi aux associés de la
magnifique compagnie le concours de leurs banques. Autour de
1585 trois des familles florentines les plus riches, les Capponi,
les Spina, les de Nobili étaient régulièrement en compte courant
avec elle pour des paiements de foires et pour le trafic des épices.
Les Capponi et les Spina disputaient aux Gadagne et aux Gondi
le premier rang dans la colonie florentine ; ils lui avaient fourni
(1) Voir le chapitre 6 'et l'appendice.
(2) Arcli.du Parlement (Aix). B. 3.332, fol. 286 V».

�227
des consuls. Plusieurs de leurs membres figuraient parmi les
rentiers de la ville en récompense des grands services publics
qu’ils avaient rendus. Au dire de l’historien lyonnais, Claude de
Rubys, le célèbre Laurent Capponi, lors de la grande famine de
1573 n’avait-il pas, pendant environ trois mois, pourvu à la subsis­
tance de 3 à 4.000 pauvres « auxquels il faisait distribuer en la
place qui est devant l’église des Carmes, pain, chair et potage de
riz. » Marié à la fille du plus célèbre des Gadagne, son immense
fortune lui permettait de pareilles libéralités. La maison du chef
des Spina, d’où l’on contemplait le Rhône et la Saône sur les
pentes de Saint-Clair, avait excité l’admiration du chancelier
del’Hôpilal en 1559. De 1580 à 1585 la compagnie du corail est en
relations avec les héritiers de Louis Capponi et Spina. S’agit-il
de Laurent Capponi mort en 1573 ?
Quant aux de Nobili leur situation était déjà très brillante à
Lyon au début du xvie siècle. L’un d’eux, Jérôme Denoble, est
porté sur les registres des Nommées, en 1515, pour 2.500 livres,
contribution énorme qu’il put d’ailleurs faire ramener à 1.500.
Aux paiements de 1575, Pierre Paul de Nobili est en compte avec
la compagnie du corail, ainsi qu’un autre Lyonnais du nom
d’Ascanio Roncaglia.
Or, sur l’acte d’association de la compagnie de l’écarlate du •
30 décembre 1570 (1) figurent à côté des Bernardini Eernardi,
Ascanio Roncailhe et Pierre Paul Nobili associés. Les deux
Italiens s’étaient-ils réunis pour celte entreprise particulière ou
appartenaient-ils à la même banque ? Ainsi les financiers de
Lyon surveillaient même les entreprises industrielles des
Marseillais et y engageaient leurs capitaux.
Enfin, parmi les correspondants de la compagnie du corail, on
rencontre, autour de 1590, des noms de banquiers qui n’étaient
pas des étrangers, si l’on en juge du moins par la consonnance
bien française de noms tels que Jean Guillemin et André Besson.
Les Italiens et les Allemands n’avaient donc pas complètement
découragé toute initiative parmi les sujets du roi.
LES COMPAGNIES DU COUAIL

(1) V. ci-dessus chap. (&gt;.

�228

PAUL MASSON

Le nombre et l’importance des maisons qui furent étroitement
mêlées à l’activité de la grande compagnie marseillaise gran­
dissent encore le prestige de celle-ci. Les habiles et hardis négo­
ciants qui la composaient semblent avoir très intelligemment
compris quelles nouvelles facilités le merveilleux essor de la
banque lyonnaise offrait au développement de leurs affaires.
Foires et banques, au xvie siècle, avaient singulièrement res­
serré les liens entre la métropole du Rhône et le port du bassin
rhodanien. L’essor définitif de la soierie lyonnaise et des autres
industries allait en créer de plus forts encore au xvne siècle.
Depuis quatre cents ans la situation géographique a fait sentir
de plus en plus la force de son influence. C’est pourquoi leur
évolution économique rapproche de plus en plus deux cités que
l’opinion irraisonnée du vulgaire peut seule faire considérer
comme rivales et que la nature a destinées à se compléter l’une
par l’autre.

�APPENDICE

. — Tableau synoptique de la répartition des carats lors des divers
renouvellem ents de la Compagnie du corail

1564 1567 1570 1575 1582 1585 1591 1594 1599
Thomas Lenche........................... 6
Jean-Baptiste Forbin, seigneur
de Gardanne, mari de Désirée
Lenche........................................ »
Antoine Lenche............................. »
Thomas et Antoine (fils d’Antoine Lenche)........................... »
Jean Riqueti, seigneur de Mira­
beau............................................. 37°
Honoré Riqueti et Laurent (fils
de Jean)...................................... »
Pierre Albertas, seigneur de Gémenos, etc................................ 2%
Antoine de Nicolas Albertas,
seigneur de Gémenos.............. ))
2
Alphonse de Baptiste Orsino
(ou seigneur d’Orsino)........... »
Héritiers d’Alphonse Orsino.... »
Joseph de la Seta, seigneur de
Nans........................................... i
Jean Paul de la Séde, seigneur
»
Héritiers de Jehan Pol de la
Setta............................................ »
14%
A reporter.

»

))

»

))

1

1
))
4

1
»

))
t

4

4

6

»

»

))
»
))

3
2
»

4

4

4

»

))

»

3

))
1

37° 37° 3% 3 lÂ 3% 3% 3% ))
» )) » » » )) )) 3 A
2/
))
2
»
»

2% 2% )) » » » »
)) » 2% 2% 2‘A 2‘A 2 A
)) »
2 2 2 2
» » )) » 2 )) »
» » )) )) » 1 1

i
i
i
» » »
» » »
14% 13% 16

))
1
))
14

»
i
»
14

))
»
1
14

))
»
1
13

»
»
1
12

�230

PAUL MASSON
1564

Report..................................
P ie r r e B a u s s e t, s e ig n e u r de H o q u e f o r t ...............................................
N ic o la s B a u sse t, s e ig n e u r d e B oq u e f o r t ...............................................
H é r itie r s d e N ic o la s e t C la u d e
A n to in e d e B a u s s e t .....................

14%

J e a n V e r n e t .........................................
H é r itie r s d e J e a n V e r n e t...............
J a c q u e s M o u s tie r ..............................
D é s iré e t P ie r r e M o s tie r ...............
C lau d e M o s tie r ..................................
J a c q u e s M o s tie r ................................

1575

1582

13%

16

14

4 .

4

4

4

»

))
»

))
)

»
»

% l% 1%
1
» »
» 1 1
» » »
))
% »
)) A A

%
»
))
»

2

))

))

%
»
»

Vi
»
»

»

»

2

»
O
£A

))
))

»
))

»
»

»

»
))
»
1
))

3
»
))
»

))
1

&gt;

»

»

»
1/
A‘
A‘
))

))

1585
14

12

3

3

3

»
))

»

))

»

3

))
))
))

)
))
))
»
))

»
))

))
))
»
0

1

))
))

»

))

))

'A
A
A

y,
. A
A

))

1
))

i

1
»

1
»

)&gt;
»

1
))

i
»

»

»

'A

%

))

»

»

»

A

%

J e a n e t P i e r r e O l i v i e r ....................
J e a n e t F r a n ç o is d ’O liv ie r ...........

))
»

))
))

))
»

»
»

1
))

P h ilip p e G h a s p a r o ....................... .
H é r i ti e r s d e P h ilip p e G h a s p a ro .

»
))

»
»

))
»

»
»

O rs o S a n to C ip r ia n o , s e ig n e u r
d e C a b riè s ........................................

»

»

»

P a u l P o r r a t a ......................................
J e a n P o r r a t a ......................................
A n to in e M arie S a l v e t t i ....................

&gt;
))
»

»
))
»

TOTAL DES CARATS..................

25

21

B a s tia n C a b r e ,
s e ig n e u r
de
R o q u e v a ir e .......................................
J e a n C a b re , s e ig n e u r d e S '- P o l..
L o y s C a b re , s e ig n e u r d e R o q u e v a ir e ....................................................

13

1599

)

))
2

»

14

1594

»

2

J e a n A u g u s tin C a ta c h io llo (Cat a c h o l y ) .............................................
P i e r r e e t S a m p ie r r e C a ta c h o llis .

1591

))

2

J e a n M o u a n .........................................
L a z a r in M o u a n ..................................
y.

1570

14%

J e a n D a y sa c , s e ig n e u r d e V e n ell e s ........................................................ 2
C a rlin D e d ie r ......................................
H é r itie r s
(M a rg a rid e
G onflar o n n e ) .................................................
C o sm e D e id ie r ....................................

1567

1
»
))

»
))
A
A
%

))
%
A
A

s
»

»
))

1
))

))
1

)&gt;
A

))

))

»
A
A
A
))
))

))

%

A

»

A

»

1
))

1
))

1
»

))
1

»
))

))
))

))
î)

1
))

»
1

»

»

))

2

1

1

))
))
))

»
»
»

)&gt;
»
))

»
))
))

»
))
))

1
))
1

))
1
1

25

26

24

24

25

22/

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

231

II. — Compagnie et assossietté faicte entre m essieurs de la
pesehe du corail à Marseille (1).
Au nom de D ieu soict il que, l’an m il cin q cens q u a tre vingtz et cin q
et le ving t h u ictiesm e jo u r de ja n v ie r av an t m idi, sach e n t to u s p résen ts
et à v e n ir q u e com m e so ict ain si que p a r ci d e v an t ait été faicte et
d ressée so ssietté et co m pagnie en tre m essieu rs A n thoine L enche,
n o b le N icollas B ausset, seig n eu r de R o q u efo rt, Jeh an R iq u etti, sei­
g n eu r de M irabeau, A n thoine de N icollas A lb ertas, seig n eu r de
G cm cnes, dam oiselle D ésirée L enche, fem m e el ép ouse de noble
Jeh an -B ap tiste F o rb in , seig n e u r de G ard anne, P ie rre de B aptiste,
L azarin M uan, Je h a n C abre, seig n eu r de Saincl P ol, Loys C abre, sei­
g n eu r de R o cov aire (2), Jeh an -P au l de la Sède, Jehan -A ugustin Catach o llo , les h é ritie rs de feu Ja q u e t M ostier, M argueride G onfaronne
relaissée à feu C arlin D eidier, Jeh an et P ie rre O liviers, de la p résen te
ville de M arseille, p o u r raiso n de la p esclic du co rail faicte aux
p a rtie s de B onne, M assaqueiras, la C alle, cap de Roze et a u ltre s lieux
circo n v o isin s au x q u els lad icte com pag nie a ac o u stu m é fere led ict
traficq u e et négotiatio n, su iv an t les a rrê ts d o n n és p a r Sa M ajesté et
p e rm issio n du G ran d S eig neur et ro y d ’A rgier et p o u r le tem ps et
espace de tro is an s, lesq u els a u ra ie n t été fixés su iv a n t l’acte p assé p a r
d e v an t m a ître G asp ard B oyer d u d ict M arseille en l’an née m il cinq
cen s sep tan te q u a tre et le d e rn ie r jo u r du m ois de nov em bre.
O r est-il que, d é sira n t les su rn o m m és icelle co m pagnie e stre c o n ti­
nuée p a r cy ap rè s ù l’a d v en ir, co n stitu és en le u rs p e rso n n es p a r
d e v an t m oy n o ta ire ro y al à M arseille soubzigné et des tesm o in g s cy
ap rè s nom m és, le d ict sie u r A nthoine L enche e n tra n t cl p a rtic ip a n t en
icelle com pagnie p o u r q u a tre q u iratz (suit l'én u m ératio n des p a rtic i­
p a n ts et de le u rs q u itra ts : N icollas B ausset 3, Jeh an R iqueti 3 1/2,
A n thoine de N icollas A lbertas 21/2, dam oiselle D ésirée L enche 1, P ierre
de B atista 2, L aza rin M uan 2, Jeh an C abre 1/2, L oys C abre 1/2, Jeh an P au l de la Sède 1, Jehan -A ugustin C atachollo 1, les h é ritie rs de feu J a c ­
q u es M ostier 1, M argueride G onfaron 1, Je h a n et P ie rre O liv ier 1; en
to u t 24 q u iratsjles q u els d essu s nom m és p résen ts, ta n t en leu r nom que
des a u ltre s ab sen ts qui v o u ld ro n t ratifier le p ré se n t acte et p ach es y
co n ten u es, ag réab lem en t et de le u r b o n n e v o lo nté, ont p assé et stip u lé
le p ré se n t acte de so ssietté et co m pagnie et icelle c o n tin u e r, su iv a n t
(1) D a n s le s a c te s q u i s u i v e n t o n a a jo u t é l’a c c e n tu a tio n e t la p o n c tu a t io n ;
l ’o r t h o g r a p h e d u t e x te a é té m a i n t e n u e .
(2) R o q u e f o r t, c o m m u n e d e s B o u c h e s - d u - R h ô n e , c a n to n d ’A u b a g n e , a r r o n ­
d i s s e m e n t d e M a r s e ille ; — M ira b e a u , c o m m u n e d e V a u c lu s e , c a n to n d e
P e r t u is , a r r o n d i s s e m e n t d ’A p t ; — G é m e n o s , c o m m u n e d e s B o n c h e s -d u -R h û n e ,
c a n to n d ’A u b a g n e , a r r o n d . d e M a rs e ille ; — G a r d a n n e c h . 1. d e c a n to n d e s
B .-d u -R h ., e n t r e M a rs e ille e t A ix ; — S a in t- P a u l- le s - D u r a n c e , c o m m u n e d e s
B .- d u - R h ., c a n to n d e P e y r o lle s , a r r o n d . d ’A ix ; — I l o q u e v a ir e c h . 1. d e c a n to n ,
a r r o n d . d e M a rse ille .

�232

PA UL MASSON

le u r ancien accord s u r led ict faict de la pesclie du co rail, trafficz et
négoce de m arch an d ises q u ’ils ont acco u slu m é fere, es m ers et lieux
ci devant spécifiés et co n ten u s au x d icts a rrê ts et p e rm issio n p a r eux
obtenues p o u r le tem ps et espace de cin q an s, le p re m ie r d esq u els a
aceom encé depuis le p rem ie r jo u r du p ré se n t m ois de ja n v ie r et sem ­
blable jo u r finissant, sous les paches et co n v en tio n s cy ap rè s déclarées
et acco rd ées en tre lesdictes p a rtie s p a r deues et m utu elles stipulatio ns
in terv en u es.
E t, p rem ièrem en t, sont dem eu rés d ’acco rd que lad icte com pagnie
sera exercée et co ntinuée en tre eulx, en ta n t que à ung ch escu n d ’eulx
touche, p o u r led ict tem p s de cin q ans. E t si au lcu n d ’eulx s’en v o u ld ra
d esm etre de sa p artic ip atio n , que tel, soy d em etan t, ne p o u rra
v en d re ne rem e tre sad icte p a rtic ip atio n , ain s d e m e u re ra to u sjo u rs au
am ble de lad icte co m pagnie et p a rtic ip é ci d essu s nom m és, icelle
co n tin u a n t et en au gm en tation d esd its p artic ip s, en ta n t que ung
ch escu n louche, tellem ent que ceux qui se d e m etro n t de le u rs dictes
p a rtic ip atio n s d im in u era le n o m b re d esd ictes ving t q u a tre q u iratz
que a esté red u ic te lad icte com pag nie, p ro p o rtio n n e lle m e n t selhon
que le u r ab o u c h e ra s u r ceulx qui co n tin u e ro n t à lad icte co m p ag n ie.
Item , sont au ssi dem eu rés d ’ac o rd que, p o u r le régim e, a d m in istra ­
tion et g ou vernem ent des négoce et affaires de le u r dicte com pagnie,
in cid en ts et d ep p en d an s d ’icelle, les d essu s nom m és assossiés au nom
de leu r dicte co m pagnie ont com m is et d e p p u té p o u r su p e rin te n d a n ts
d ’icelle, sav o ir : A nthoine L enchc, le seig n e u r de R oquefo rt, le sei­
g n eu r de M irabeau, de G em enes et P ie rre de B atista ; scav o ir ledict
L enche p o u r a c c o rd e r p a tro n s à fere lad icte p esch e, p o u rv o ir de
batcaulx et engins n écessaires, c o n stitu e r officiers p o u r lad icte pesch erie et aux n av ires v aisseau lx d ’icelle, et à l’ex p éd itio n de toutes
choses n écessaires, à lad icte p esch erie, esc rire ta n t au ro y d ’A rgier
que au ltre s que sera besoin g à re sp o n d re à le u rs le ttres, ta n t d ’ici que
de là, en la B arbarie, p o u r les affaires de lad icte co m pag nie, co m m uni­
q u a n t to u sjo u rs le to u t au x au ltre s su p e rin te n d a n s ci d essu s nom m és,
leq u el L enche et a u ltre s d ep p u té s ac c o rd e ro n t co m m an d ataires,
p a tro n s de nefs, v aisseau lx, escriv ain s, tan t p o u r le régim e et adm i­
n istratio n de lad icte p esch e au d ict B onne, M assaquarès, la Galle et
au ltre s lieux de la B arbarie, q ue au ssi p o u r les voyages qui se feront
aux p a rtie s de L evant ou ailleu rs ; ac c o rd e ro n t to u s en sem b le, ou la
p lu p a rt d ’eulx, un ca issier et ex h acteu rs et a u ltre s officiers q u ’ils
ad v ise ro n t p o u r tra v a ille r et te n ir co m pte au d ict M arseille p o u r leu r
dicte com pagnie, lesquels caissiers et a u ltre s, q u e s u r ce sero n t
com m is et dep p u tés au x d ictes a d m in istra tio n s et m a n eu v res, sero n t
ten us d o n n er bons loyaulx et v rais co m ptes et p re s te r le reliq u a
(deux m ots effacés) de tout ce q u ’ils a d m in istre ro n t et a u ro n t en charge
et de ce en p a ssero n t obligation p o u r lad icte re d itio n de co m p tes et
p restatio n de reliq u a à leu r dicte co m pagnie, là et q u a n t et touttesfois
que de ce en sero n t req u is, su iv an t lesd icts actes d ’oblig ation q ue su r
ce sero n t passés et sans que lesd icts d ep p u té s d e ssu s nom m és soient

�L E S C O M PAG NIES DU CO RA IL

233

en rien ch argés, ne co m p tab les, desdictes m an eu v res et ch arges s u s ­
d i t e s , ain s seu llem en t lesd icts caissiers et au ltre s te n a n t lcsdicts
co m ptes et san s au ssi q ue lad ictc co m pag nie ne p a rtic ip e en icelle,
p u isse n t au lcu n e ch ose d e m a n d e r au x d icts d ep p u tés ne au lcu n d'eux,
estan t ain si ac o rd é ex p ressém en t e n tre lesd icts p a rtic ip s.
Item so n t au ssi d em eu rés d ’a c o rd lesd icts associés que ung ch escu n
d ’eulx, en son esg ard et e n d r o it) et su iv an t le u rs p o rtio n s et p a rtic i­
p atio n s q ue d essu s fo rn iro n t, com m e p ro m e cten t fo rn ir le u r p o rtio n
q ue le u r ato u ch e ra et p o u rra a to u ch e r su iv an t le u rs dicts q u iratz,
to u t ce qui sera n é cessaire fo rn ir, ta n t p o u r l'a c h e p t des v ictuailles,
fo rn itu re s de viv res, solde d ’officiers, ach ep ts de m e rc h an d ise s et
to u s au ltre s afferes c o n cern a n t l’en tre ten em en t de le u r em p rin ze et
co m pagnie, p o u r l’e n tre len cm en t de l’cscole d esd icts B onne et au ltre s
lieux d e ssu s nom m és, so u lt, gaiges de m a rin ie rs, so ld ats, m aistran ce
et to u s a u ltre s q ue se ro n t au so u lt et gage de le u r dicte com pagnie,
p ro v ie n d ro n t a la p o rtio n et p a rt des p a tro n s et m a rin ie rs faisan t
lad icte p e sch erie, le to u t su iv an t ce q ue sera ad visé p a r lesdicts
d ép u tés et q u e co g n o istro n t estre besoin g et n ecessaire fo rn ir p o u r
l’e n tre ten em en t de le u r dicte co m pag nie et p o u r le proffict et utillité
d ’icelle.
E t p a rc e q ue la to u ta lle co n se rv atio n de lad icte com pagnie d e p p en d
de la p ro m p te fo rn itu re de to u t ce q ue ung ch escu n d esd icts assossiés
est ten u faire p o u r sad icte p a rtic ip atio n , à ce q ue le co rp s d ’icelle ne
so ict p lu s en p eyne à l’a d v en ir de p re n d re arg e n t à ch ange p o u r les
deffalhans et negligens, d o n ct n ’en ven o y t que confuzion et perte, p o u r
à ce o b v ier a esté co n v en u et acco rd é p a r p acte ex p rès et san s leq u el
la ren o v ellatio n de lad icte sossiété n ’eu st été faicte, que cellui ou
ceulx d esd icts assossiés se tre u v a n tz reffusantz e t deffaillians au
p aiem en t de le u r p a rt et p o rtio n d esd ictes fo rn itu re s,lo rsq u ils en se ro n t
re q u is p a r ceulx qui a u ro n t la ch arg e de re c o u v re r p o u r lad icte
co m pag nie, à la seulle d éclaratio n et ac testatio n d esq u els o n t v o lu et
co n sen ti e stre ad ju stées p ley n e et en tière foy, d an s h u it jo u rs ap rè s
lad icte signification, q u e d em ain te n an t p o u r lo rs luy so ict do n n ée p a r
to u te s p erfectio n s de délayes, au d ict cas se ro n t en tièrem en t p riv és de
le u r p a rt et p a rtic ip a tio n de le u r dicte so ssielté, en laq u elle de
m a in te n a n t o n t ren o n cé et ren o n cen t, s ’en so n t des p a rtis et des
p a rte n t, san s p o u v o ir p ré th e n d re au lcu n s proffitz ne esm olu m ents
d u d ict jo u r d u refu s ou deffalhem ent en là, sau lf seu llem en t d ’estre
p ay és et re m b o u rsé s de le u rd ic tc p a rtic ip a tio n de to u t ce que se
tre u v e ra lo rs en estât, ta n t en ceste ville, B arb arie, q ue ailleu rs, soict
des m a rc h an d ise s, v aisseau lx , b a rq u es et fo rn im en ts d ’icelles et to u tes
a u ltre s ch o ses d e p p en d an te s deladicte co m pag nie, su iv an t l’ap re ciatio n
et estim atio n q u ’en se ra faicte p a r e x p e rs.........
E n co res a esté acco rd é que, en co n tin u a tio n des p réc éd an tz p ach es
p o u rté es et co n ten u es au x actes de lad icte sossietté p a r cy d e v an t
faietz, que au lcu n d esd icts p a rtic ip s ne p o u rra traffiq u er en son nom
ny p a r p e rso n n es in te rp o sé es au xdictes p a rtie s de B onne M assaquarès

�234

PA U L MASSON

la Calle cap de Roze et au ltre s lieux circo n v o isin s au x q u els ladicte
com pagnie faicl lcd ict négoce 11 e m oings en au lcu n a u ltre lieu des
lim ites p o u rtées p a r lesdicts a rrê ts de Sa M ajesté et p e rm issio n du
G rand Seigneur et roy d ’A rgier su r la peyne v o llo n ta ire d e d e u x m il escus
d ’o r sol aplicable u n g tiers a sadicte M ajesté l’a u tre tiers au x h o sp ita u lx
d u d ict M arseille et l’a u ltre tie rs à lad icte com pagnie stip u lée p a r m oy
n o ta ire au proffit des ab san tz sans p o u v o ir estre au lcu n e m en t rem isée
quictée ni m od érée en au lcu n e façon et p o u r q u elq u e cause q ue ce
soict et o u ltre ce sero n t priv és de tous les proffitz q ue a u ro n t esté
faicts auxdictes em piètes qui se ro n t et d e m eu rero n t au beneffice de
ladicte com pagnie ainsi sero n t tan t seu lem en t rem b o u rsé s du fondz
p rin cip al quils a u ro n t forni au xdictes em plettes san s p o u v o ir dem an d er
au lcun au ltre profflt.
Item a esté accordé en tre lesd icts p a rtic ip s de lad icte co m pag nie que
lesd icts d ep p u tés ne p o u rro n t a c co rd er ne p e rm e ttre aux co m m an data ire s q ue sero n t p a r eux eslus p o u r led ict negosse ta n t au dict
B arb arie q ue aille u rs de p o u v o ir rien n e g o tier en le u r p a rtic u lie r ains
seu llem en t leu rs p o rtées que le u r sero n t ac co rd ées p a r lesdicts
d eputtés, les en v o y e ro n t et p re n d ro n t de p a rd e llà in c o rp o rées avecques les m a rc h an d ise s q ue se ro n t ch argées et envoyées s u r les
vaisseaulx de lad icte co m pagnie et p a rle co m pte d ’icelle et les reco u
v re ro n t p a r les m ains d esd icts d e p p u té s......
Sont aussi dem eu rés d ’ac o rd q ue ne sera p e rm is aux p a tro n s des
vaisseau lx de lad icte com pagnie p a sse r ne e n lev er au lcu n s passagiers
s u r iceulx v aisseau lx fors ceulx q u i se ro n t licenciés p a r ladicte
com pagnie ou aussi les a d m in istra te u rs qui sero n t ta n t au d ict Bonne
M assaquarès que cap de Roze, p o u rro n t iceulx re c e p v o ir de la p art
de là tan t p o u r y négocier que a u ltre m e n t au x d ictes esclielles.
D avantage sont dem eu rés d ’a c co rd lesd icts assossiés que in co n tin en t
que les corails, que D ieu ay d an t se ro n t p esch és, a rriv é s q u ’ils seront
au dict M arseille a p p a rte n a n t à celle co m pag nie, les fero n t tra v a ille r et
p ré p a re r lesdicts sieu rs d ep p u tés p o u r les 1ère n a v ig u e r au x parties
d ’A lexandrie ou au ltres lieux et en d ro icts q ue sera a v isé ...... E t poul­
ie reg ard des ro b es et m a rch an d ises que en p ro v ie n d ra ta n t dudict
corail que au ltres m arch an d ises fors et excepté to u ttesfo is de bledz
laynes et cu y rs que v ie n d ro n t desdictes p a rtie s de B a rb arie lesquelles
sero n t ven d u es p a r ceulx qui sero n t com m is et d ep p u té s p a r ladicte
com pagnie p o u r l’cn trctcn cm en t d ’icelle. T o u t le re ste , des lo rs et tout
in co n tin en t que sero n t a rriv é s au d ict M arseille, se ro n t p arta g és entre
lesdicts p artic ip s p o u r et aux fins q ue ch escu n d ’eulx p u isse fere de sa
p a rt à son bon p la isir et vo lu n té.
(L’acte se term in e p a r u n e o b lig a tio n des p a rtic ip a n ts qui engagent
tous leu rs biens dans l’association).
R egistres de M° C h am p orcin, 1585, fol. 76-81.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL
III,

235

— A ch ep t d e p a rtie de n e f p o u r s ie u r T h o m a s L en eh e e t a u ltre s
a p rè s n om m és.

Au nom de D ieu soict-il l’an à la nativ ité no tre seig n eu r m il cin q cens
so ix an te-d eu x et le treziesm e jo u r du m ois d ’ap v ril, rég n a n t le très
crestien p rin ce C harles neufviesm e de ce n o m , lo n g u em en t soit
av ecqu e félixité, am en.
S cachent to u s p résen ts et ad v e n ir que, estan t et p e rso n n ellem en t
estab lis en p résen c e de m oy, n o ta ire ro y al à M arseille, soubzigné. cl
des tesm oin s cy ap rè s nom m és, p a tro n M ichel T eissey re,d e la p résen te
ville de M arseille, leq uel, de son bon gré, ce rta in e sience, p u re et
lib é ra le vollu m té, p a r lui et les siens, h e o irs et su cce sseu rs q u e lco n ­
ques à l’ad v en ir, a v en d u et, p a r tiltre de sim ple p u re ferm e v allable
et irre v o c ab le v en d itio n , rem is et p e rp é tu elle m en t d ésem p aré au sieur
T h o m as L enehe, P ie rre et A ndré G onfaron, L oys Gay et P ie rre de
B aptiste, d u d ict M arseille, com bien quils s o ie n ta h s a n tz ......s c a v o ire st
tro is q u a rtz , syve dix h u ic t caratz, d ’ung n av ire nom m é S ain ct-V icto iir-B o n n a d u eiita re p a r lui acq u is de dam e F ran ç o ise de Foix,
co m tesse de T ende, de la p o rtée de tro is m il q u in tau lx ou en v iro n , se
tro u v a n t è p ré se n t en ce p o rt et av re de M arseille......scav o ir au d ict
L enehe six caratz, au d ict G onfaron et Gay au ltre s six caratz, au d ict
P ie rre de B aptiste six caratz, d e m eu ran t les a u ltre s six caratz au d ict
M ichel T e y sse ire ...... laq u elle vente led ict T ey sseire a faict au x d icts
a sch e p teu rs p o u r le p rix et m o y en n an t la som m e de six cens cscus d ’o r
d ilallie, de q u a ra n tc -h u ic t soulz to u rn o is la pièce, qui rev ie n t à deux
cens cscus p o u r ch asc u n q u a rt et p o u r ch acu n six c a ra tz ......... (Payé
en arg e n t co m p tan t reçu p a r T ey sseire; som m es fou rn ies p o u r l’acoup lem en t re p a re m e n t et éq uipaig e d u d ict n a v ire ). A été stip u lé que
« lcd ict M ichel T ey sseire s’est re te n u et réserv é, re tie n t et ré serv e le
d ro it de p a tro n aig e et seigneurie d u d ict n avyre, tan t q ue iccllu y
n av y re d e m eu rera en e s tâ t.. ..
R egistres de M15 C liam po rcin, 1562, fol. 556 v° — 559.

IV. — T r a n s l a t i o n d u c o m m a n d e m e n t e t p e r m i s s i o n o c t r o y é e p a r le
g r a n d s e i g n e u r d e C o n s t a n t i n o b l e a u x p a r t i c i p e s d e l’a n t i e n e c o m p a ­
g n ie d u c o ra il.

L’an m il six cens et u n g e tle treizièm e jo u r du m ois de m a rs p a r d ev an t
n o u s N icolas de V ento d o c teu r es droietz, co n seiller du ro y lieu ten an t
ac esse u r au siège de ceste ville de M arseille, co m p areu st M" G uillaum e
A rbo ussct, p ro c u re u r au d ict siège, p o u r et au nom des p a rtic ip s de
l’an tien n e co m pag nie du co rail, qui nous a u ro it dict p a r sa re q u ê te
que lad icte com pagnie a o b ten u un g co m m an d em en t du G rand S eig neur
en C o n stan tin o b le, co n c e rn a n t la p e rm issio n de la p esch e du co rail,
que lesd its associés ont faculté de faire faire au x p a rtie s de M assa-

�236

PAUL MASSON

carès la Galle B onne el Cap de R ose, et, d ’a u lta n t que lad ite p erm issio n
se trouve escripte en langue tu rq u e sq u e, nou s a u ro it req u is icelle
faire tran slate r en langue franço ise p a r le tru c h e m e n t de sa M ajesté,
p o u r ap rès leu r p o u v o ir serv ir ain sy p a r d ev an t et c o n tre q u ’il a p p a r­
tien d ra, ail bas de laq uelle req u ête et réq u isitio n nous, d it lieu ten an t,
au rio n s com m is à H o nnoré Suffin, in te rp rè te du ro y , fere la tra d u c tio n
requise, p a rtie appellée, p re sta n t p ré a la b le m e n t le serm en t en tel cas
requis.
Et, en v ertu de ce, A ntlioinc A rnaud, serg en t ro y al a u d ic t siège,
au ro it baillé assignation et ap pellé T hom as et A n thoine de L enches
seigneurs de M oyssac (1), p a rla n t à le u r m ère et fem m e d u d ict sieu r
de M oyssac à co m p aro ir p a r devant nous et led it Suffin, in te rp rè te du
roy, à ce jo u rd ’h u y à n eu f h e u re s, atte n d a n t dix d u m atin, p o u r veoir
p ro cé d er à lad ite tra d u c tio n ain si q u ’il a p p a rtie n d ra .
A dvenue laquelle h e u re assignée led it m a ître A rb o u sset, au dict
nom , nous au ro it d ’ab o n d an t req u is en p retc n ce ou deffault des p a rties
ad verses v o u lo ir defferer le serm en t a u d it in te rp rè te du ro y et à ces
fins q u ’il ait à p ro c é d e r à lad ite tra d u c tio n .
E t, au co n tra ire, nul ne se sero it p résen té ny co m p areu .
E t nous, d it lieu ten an t acesseu r, av o n s do n n é deifault c o n tre lesdits
T hom as et A nthoine de L enches, p o u r le proffict du q u el av ons faict
p re ste r le serm en t en tel cas re q u is au d ict Ilo n n o ré Suffin, in te rp rè te
du roy, de bien et deuem ent p ro c é d e r à lad icle tra d u c tio n selon D ieu
et co nscience.
E t, ce fait, icelui Suffin a
pro céd é en n o tre p résen c e à lad icte tra d u c tio n d u d ict co m m an dem ent
et p erm issio n escrip te en le ttre tu rq u e sq u e en lan gue fra n ço ise com m e
s’ensuict.
Le valeureux seigneur des seigneurs clém en t et m agnan im e, v ertu eu x
et su p rêm e de toute p réém in en ce et h o n n e u r, digne et plein de félixité
et ré p u ta tio n à luy o ctro y ée p a r la grâce de la divin e P ro v id en ce,
au suffisant et trè s p ru d e n t B eglierbey d ’A lgier, d u q u el la félixité soit
perp étu elle, et au v én érab le ju ste ju g e n o tre p ré sid e n t les p arfaits
m ou su lm ans, au m agnifie cady d ’A lgier en B arb ary e, d u q u el la v ertu
et science soit en au g m en tatio n et au cm in de la scale d ’A lgier.
D epuis la récep tio n d u divin et im p é ria l sigil n o stre, m anifeste vous
soit que l’am b assa d eu r de l’e m p ereu r de F ra n c e a m an d é u n e req u este
à m a sublim e el très h e u re u se P o rte nou s d isan t et signiffiant connue
en A lgier, T h u n ix et T rip o ly , lieu x et pays d u reig n e de B arb ary e et
Bona, ceux q u y p esch o ien t le co u ra il en ces m ers, nom m és A nthon
L enche et P ierre B ausset et ses co m paig nons, m a rc h a n s de M ar­
seille, souloy ent d ’an cien n eté p e sc h e r le co u ra il en ces lieux et allo yent
p a r cy devant à la scale de B ona, Cap de B o zee t C alla de M assacarès et,
p résen tem en t de nou veau, en v ertu de ce n o stre im p é ria l co m m an ­
dem ent, nous leu r do n n o n s am ple et seu re lib e rté à ce q u ’ils p u isse n t
(1) M oissac, c a n to n d e T a v e r n e s , a r r o n d . d e B r ig n o le s , V a r.

�L E S C OM PAGNIE S DU COR A IL

237

p e sch cr le co rail, d e p u is M oiitefousque ju sq u e s à la cap N ègre, p u is­
q u ’il nou s est m anifeste q ue la C alla du lieu de M assacarès dem eu re
et est au p o u v o ir d u d it L enclie et ses co m paig nons, l’ay an t acq u ise et
louée ju ste m e n t des G enevois. P a r quo y nou s luy co nfirm o ns la su s­
d ite Calle de M assacarès, avec to u s les au ltre s lieu x et escales q u ’ils
so u lo y en t p rem iè rem en t te n ir, d e d an s le M ontefousque et le Cap
N egro. L esquels, avec nos excellen ts co m m an d em en ts, ils ont lev é de
le u rs m ain s d é c la ira n t que n ou s ne v o u lo n s q ue lesd its A nthon L enche
et co m paig nons n ’aie n t seu lem en t à p a y e r q ue m il cin q cens escus
p a r an, p o u r lesd its lieu x et escalle que p rem iè rem en t ils so u lo y en t
te n ir et en co re à p ré se n t tien n en t, et q ue p e rso n n e ne puisse faire
p a ie r ne im p o ser davantage de m il cin q cens escus, ne m oin gt leu r
p o u v o ir lev er lesd its lieu x et que au lcu n g a u ltre ne p re n n e la h a r­
diesse de p e sc h e r en ces lieu x le co u ra il, p a rc e que ain sy est n o stre
volo nté, ne les m o le ste r ny tro u b le r en au lcu n e façon en leu rs
m aiso n s e t b a stio n s, ne faire au lcu n e v iolence, y ay an t d esp en d u
g rosse som m e d’arg en t, ny q u e p e rso n n e le u r p u isse lev er lesd its
lieux. E t ceux q u i v ie n d ro n t à p e sc h e r le co u ra il p o u r le service dud it
A nllion et ses co m p aig n o n s au x d its lieux, ta n t fran ço is que d ’au ltres
n atio n s et aux b a rq u e s, v aisseau x , et n av ires, frégates, b rig an tin es,
facu ltés, m e rclian d iscs et v iv res q u ’ils p o rte ro n t esdits lieux, q u y le u r
fero n t besoin g p o u r lad ite p esch e du co rail et négoce, et traffiq u an ts,
n egotian s, ils p u issen t p aisib lem en t p re n d re m erclian d ises et vituailles à suffisance p o u r le u r v iv re, ac h a p te r to u te s so rtes de m ereh an d ises, pourvoi! q u ’elles ne so ien t p ro h ib ées ni faict c o n tre les
can o n s et cap itu latio n s ju ré e s; p u isse n t négotier, trafiq u e r lib rem e n t
san s que p e rso n n e le u r pu isse d o n n e r fâch erie ni em p esch em en t
au lcu n g . Si que, p o u r le u r argent, ils p u issen t estre serv is de toutes
ch o ses n écessaires p o u r le u r co m m odité et viv re, et que p e rso n n e ne
les p u isse tro u b le r ni em p esch cr, a in s , au co n tra ire , a y a n t de
besoin g de fav eu r et ayde, les fa v o riser en to u t ce q u ’ils a u ro n
besoin g et q ue to u s p u issen t a lle r et v e n ir lib re m e n t et seu rem en t,
C om m andons à to u s cap itain es de nos gallôres, frégates, b rig an tin s
et v o lo n taires, p a tro n s et a u tre s officiers q u y g o u v ern en t en nos te rre s
m a ritim es, com m e B eglierbey, C ady et E nfin des cscalles n o stres,
q u ’ils ne lac en t ch ose c o n tra ire à n o stre su p rêm e et h e u re u x co m ­
m andem ent. E t s’ils le u r a u ro n t faict au lcu n g d e sp la isir ou em pes­
ch em en t ou b ien q u ’ils eu ssen t p ris q u elq u e ch ose de leu rs facu ltés,
faisan t ch ose c o n tra ire à la sévère ju stic e et can o n s et aux su p rêm es
C apitu latio n s ju ré e s, aien t à le u r faire re s titu e r leu rs facu ltés et
m e rclian d ises p e rso n n es et to u t ce quy le u r au ra esté p ris. E t to u s ceulx
q u y a u ro n t faict m al c o n tre les su sd icts les faire m e ttre in c o n tin e n t en
p riso n et faire en ten d re to u t in c o n tin e n t le faict ju ste m e n t com m e il
passe à m a sublim e et su p rêm e P orte. E t desp u is q ue sera p résen tée
req u e ste à m a h e u re u se P o ste, su y v a n t la resp o n se q ue v ou s en au re s
et nos su p rêm es co m m an d em en ts, tous au ssy to st les m e ttre s à exé­
cu tio n , su y v a n t ce quy vou s sera co m m an dé. S ur tels faicts n ou s a

�PAUL MASSON

req u is n o stre h e u re u x co m m an dem ent, co m m an dons à to u s c a p i­
taines et officiers, ta n t de te rre com m e de m er, q u ’ils ay en t à o b é ir à
ce q ue d e ssu s; p a rc e q ue d esp u is tren te ou q u ra n te an s en çà q u ’ils,
o n t pesché lesd its co uraulx, et d esp u is ce tem ps là ju s q u e s au jourd ’huy , ils d o ib v en t p e sch er à l’a d v en ir com m e ils so u llo y en t et ain sy
q u ’ils ont faict p a rle passé. E t sy, d esp u is, il vou s esto it m an d é co m ­
m andem ent de les em p esch er de p e sch er le co u ra il, traffiq u er et
négotier à leu r p la isir su iv an t l’o rd re et lim ite q ue d essu s, v o u s
ad v ertissan t de ne pas faire ou faire faire co n tre les ca n o n s et s u p rê ­
m es cap itu latio n s ju rées. E t tous c e u lx q u y n o u s v o u ld ro n t o b é y r les
descliassercz com m e d éso b éissan ts et, s’il sera de beso in g , les faire
en ten d re à m a su p rêm e P o rte.
E t puis, ay an t veu et leu ces p résen tes, v o u s les re to u rn e re s en tre
les m ains de ceulx q u y les vou s ont présen tées, d o n n an t e n tiè re foy à
n o tre sigil sacré et ain sy vou s le devez scav o ir.
D onné les calendes de l’au guste lune d u p re m ie r de C haban, en
l’année du p ro p h ète neu f cent non an te (1), en n o tre im p é ria le rési­
dence de C onstantinoblc.
E t com m e dessus a esté pro céd é à lad ite tra d u c tio n p a r led ict Suffin,
in te rp rè te du roy, en n o stre p résen ce, et c ’est led it Suflin et nous
signés.
Ve n t o .

H

onoré

Su ff in ,

I n te r p r è te d u r o y o r ü in è r e
e n sa v ille d e M a r s e ille a y p r o s é d é
corne d e ssu s.

S énéchaussée de M arseille. B, 5, 1601-1607, fol. 4-7 (a rc h . des
B ouch es-d u-R hô ne).

! f
1
; 1
ri :

•

V. — Noms des patrons eorailleurs engagés par la compagnie
en 1583, 1584, 1585 (2).
P an tellin i A gnès*.
A ntoine A rd isso n .
A ngellini A llart.
A ntoine A rluc.
A ntoine A llier
E stève A rluc.
M artin A m o u ret.
P ey ro n A rluc
H o n n o rat A rnaud, de C ànos (Can­
A ngeloto A rim ondo *.
Jacom o A rardo *.
nes) .
A nthoine A rardo *.
M onet A u b ert.
*

(1) 1582.
(2) Un certain nombre de ces patrons sont au service de la compagnie pen­
dant trois ou deux ans. On a ici des exemples des noms de famille et des pré­
noms des habitants des petits ports de la Provence orientale, de la Giotat à
Antibes. — Les noms marqués d’un astérisque sont ceux des patrons recrutés
dans le golfe de Gênes sur la Rivière du Ponent, à Oneglia, Alassio, Diano
Marino, dont il est question dans l’acte qui suit. La forme de leurs noms, plus
ou moins francisés, n’y est pas toujours la même : Pantelin Agnezo, .Jules
Figaretto, Joseph Balto, Anthonio Guargua, Nicollas Juge, Dominique Aousto.

�L ES

CO M PAGNIES DU COR AIL

Jean A u d ib ert.
D om enico A voust *.
G asp ard B abcglia.
P ey ro n B allart. "
Jeh an B ar, de B o n n e s.
A ntoine B ertra n d , d ’A n tib o u .
P ey ro n B esson, de C anos.
G eorgi B erg ier.
F ra n ç o is B lan q n art.
F ra n c h isc o u B lanc, de la Sioutad.
Jean B oisson.
Jo se p h B o to n *.
F ilip B ru ny ’ .
A ndriou B uen.
A ntoine C argues *.
G eorgi C h a n o .
Sim on de G laro.
Jacq u es C o rn illo n .
Jean de la G osle.
A n thoine D aoc.
H o n o rât D a u b o u r.
P an teln io D elpiann o.
L azaro D y lo ro .
N icolas D illo ro .
B arlholom eo E sterio *.
H o n o rât E v e sq u e .
M ano F e ra u d o n .
M arco F e rra n d .
Ju les F ig aro to u *.
H o n o rât F o rn ie r, de S aint-T ropez.
Jeh an F u g eiro n .
E stcve G abriel.
A ntoine G antelm i.
L a u re n t G arello.
A ntoine G arin .
P ey ro n G assin.
B arth o u m io u G autier, de S ain tT ro p ez .
M arguet G autier.
U gol G autier.
A n dré G ayant.
N icolas G azelle.
N icollo G iudiche*.
P ey ro n G rallier.
B arth élem y G ros.
P ey ro n G uez.
B ern ard G ydoart.

239

A uban Isn ard , de C anos
B arthélem y Isn a rd .
B oniface Isn a rd .
Jan o n Isn a rd .
N icollas Isn a rd .
F ra n c h isco u J o u r d a n .
B ern ard in J a n o a rt.
N icollas Ju g e.
A n thoine L am b e rt.
A nthoine L am b e rt M arignana (de
M arignane ?)
M ichel M aria.
B arthélem y M azardo *.
Jean M erle.
M artin M onet *.
P ey ro n M onnier.
Jeh an M ontaut.
A ntoine M ontollycu, de C annes.
H o n o rât M o n to llycu.
Jan o n M ontollycu.
B iaise M ur.
L au g ier N avilly.
B arthélem y O lliv ier.
Jeh an O rdano*
Jau m et P e y ro n .
B arth o u m io u P iclio n, de la Ciouta t.
G erentino P irra *.
H o norât P o rta n ie r.
Jean P ro zc .
S au v aire R a p h e l.
B aptiste R ib e ra .
M onet de la R ibbe, de C anos.
L a u re n t R oaze, de C anos.
P ey ro n R oaze.
P ich o n R oaze.
B arthélem y R o b a u d .
Jan o n ou Jo h an n o n R o stan .
L ouis R ougier, de S ain t-T ro p ez.
N icollas R ous*.
Jacom o S alligino.
F ran ço is S alin ier \
A ntoine Segni.
Jacom o S erviel *.
Jean Sibou.
B astian S to rra *.
B astian Stella*.

�240

P A U L MASSON

B arthélem y S troya.
B astian S troya.
Jau m et T a ro n .
A ntoine T y ra rd o u .
L au ren so u V enerand ou*.

Jam et V ial,
P an lh ely m o V ilp ianno .
B atin Viou *.
P au llo n Viou*.
A ugustino Viou

VI. — Prom esse pour m essieurs de la compagnie
de la pesehe du corail.

S achent tous p resan ts et a d v en ir que, l’an m il cin q cens q u a tre vingt
et trois et le cin quiesm e jo u r du m oy s de m ay av an t m idi, com m e
Jehan P au l G untier, du lieu de S ain t-T ro p p es, aie acco rd é les p atro n s
et au ltre s cy ap rè s nom m és, p o u r et aux lins de alc r s e rv ir m essieurs
de la com pagnie p o u r la pesclie du co rail, leq uel Jeh an P au l G ontier
leu r en au ra it faict p a ss e r acte d ’obligation receu p a r m a ître B arthélcm i Ilerm u n d o , n o taire du lieu del S aru, et au ltre n o ta ire de la riv ière
de D ian, les an et jo u r en icelles co ntenu s.
O r est-il que, co n stitu é en le u rs p e rso n n es p a r d ev an t m oy, notaire
ro y al à M arseille soubsigné, et des lesm oin gs cy ap rè s nom m és (suit
ré m u n é ra tio n : 21 p a tro n s d ’O nellio, 2 d ’A rassio, 1 de D ian (1), les
quels, en exécution de la p ro m e sse p a r eulx faicte a u d ic t Jeh an P aul
G ontier et satisfaisan t à icelle, ils o n t p ro m is et p ro m e tte n t au sieu r
P ie rre de B atista p ré se n t et s tip u la n t,... de soy em p lo y er, leu rs
eu v res et p erso n n es, à la dicte p eseh e b ien d e u em e n t et loyalem ent,
ain si que o n t aco u stu m é fere les a u ltre s q u i so n t em ployés à icelle
peseh e, aux m esm es p ach es, q u alités p o rtée s au x d icts actes p a r eux
passés avec led ict p a tro n Jeh an P au l G o n tie r...
(Suit la liste des 24 p a tro n s av ec l’in d ic atio n des so m m es reçues
p a r ch acu n d’eux en p rê t et en don . Le d o n est de 10 écus, le p rê t de
51 ou 52 écus. Les som m es sont à re n d re en co rail ; ils d o iv en t fo u rn ir
à la com pagnie au m inim um six q u in tau x de corail).
L esquels p a tro n s susnom m és, faisant le n o m b re de v in g t-q u atre,
o n tre ç e u lesdites som m es resp ectiv em en t, en p résen c e de m oy no taire
et tém oins soubz nom m és, ascav o ir tre n te tro y s escus d ’o r sol
et cinq soulz to u rn o is q ue sieu r A n thoine S ab atier, dict de M adam e,
à p résen t caissier de lad icte co m pagnie du co rail, lu i a payé p o u r
fere le co m plém ent des escus d ittalie a escu s d ’o r sol, la som m e
de
. E t de p lu s lui a été payé p a r led ict S ab atier, lu i a
payé tren te neuf escus et dem y p o u r a d jo u ster à sep t d esd icls p atro n s
deux escus p o u r ch ascu n p a tro n et ving cin q escu s à dix sep t au ltres
p atro n s, à raiso n dun g eseu et dem y p a r p a tro n , et le dem eu ran t
som m e ont dict av o y r receu p a r les m ains d u d ict p a tro n Jeh an Paul

(1) Diano Marino, Oneglia, Alassio, ports voisins sur la Rivière du Ponent,

à l est de Porto Maurizio. — Saru (?) doit être cherché dans le voisinage.

�L ES

241

COM PAGNIES DU COKAIL

G onticr du p ro p re a rg e n t touttesfois d ’icelle co m pagnie et s’en l'ont
te n ir ac cep te u rs bien payés et satisfaits et en o n t q u ité et q u ite n t
lad ite com pag nie, sans esp o y r de jam ais en fere dem and e. A laq u elle
com pag nie o n t p ro m is et p ro m e tten t les su sn o m m és re n d re et re sti­
tu e r lesd ites som m es à eulx cy d essu s resp ec tiv em e n t p restée s aux
ad m in istra te u rs de lad icte com pagnie, qui so n t au x p a rtie s de B arb arie
p o u rla d ic te e m p re z e ,e n ta n t de co rail, à la raiso n de tre n te q u a tre solz
la liv re p o u rté yci en ceste ville de M arseille au risc p e rd is et fo rtu n e
d esd icts p a tro n s. E t p o u r le reg a rd des a u ltre s som m es à eulz resp ec­
tiv e m en t do n n ées a esté faict à la co n d ictio n to u tesfo y s q u ils se ro n t
ten u s de p e sch er a lad icte em preze d edans ung an six q u in tau x de
co rail p a r ch ascu n g p a tro n . E t a faulte de ce fere lad icte som m e de
dix escus a euz do n n ée sera p a r cliascun d esd icts re n d u e et restitu é e à
lad icte co m pagnie en tan t de c o ra il à la m esm e m e su re, à raiso n de
tre n te q u a tre solz la liv r e . E t au su rp lu s a esté p e rm is d a v o y r le
p ré se n t acte p o u r ag réab le sans y c o n tre v e n ir q u ’ils re m b o u rse ro n t
de to u te d esp en se daum ag e et in té rê ts ...........
F aic t et p assé a u d ic t M arseille et d an s la m aiso n de lad icte com ­
p ag n ie.
R egistres de M” C h am p o rcin , 1583, fol. 276-279.

VII. — Accord et assossiation faicte et passée entre noble Jehan Deisac
sieur de Venelle, Aulbert Massilhon Nicolas du Renel et aultres.
S ach en t to u s p re sa n ts et a d v e n ir que com m e soict ain sy que nob les
Jeh an D eisac, s ie u r de V enelles, P ie rre A lb ertas, sie u r de SainlC ham as, sie u r N icolas du R enel, A lb ert M assilhoç, M agdelon L etlielier, Jeh an b o n Jeh an , m erch an tz de la ville de M arseille, B ern ard in y
B ern ard y , de L ion, ay en t p ro p o u zé et m is en d e lib eratio n de, avec
lay d e de dieu, fere fa b riq u e r q u a n tité de d ra p e rie s en ley nes, à la
façon et de la m esm e q u alité q u e ce fab riq u e n t en la cité de V enize, et
d ’a u ltre s so rtes q u ’ils ad v isero n t et le u r v ie n d ra à p ro p o s de fere,
su iv an t la p e rm issio n et licen se que a p ie u au ro y n o tre seig n e u r le u r
o c tro y er, d o n t ne tro u v a n t p e rso n n e q u ’il soict p lu s ap te et e x p é ri­
m en té en ce fait q u e m e ssire L ois D rera, m e rc h a n t d u d ic t V enize.
Au m oy en de q uo y, ce jo u rd ’h u y , v in g t sixiesm e du m ois d ’ao u st
m il cin q cen s sep tan te et dix, estab lis en le u r p erso n n e p a r (lavant
m oy, n o ta ire ro y al à M arseille soubzigné, et des tesm oin gts cy ap rè s
nom m és, lesd its sieu rs de V en elles......... lesq u els, d esiran tz m é tré en
ex écu tio n et en elfect le u r dicte d é lib ératio n , de le u r bon gré p o u r
eux et les siens, ont p assé le p ré se n t acte de asso ssiatio n e n tre eux et
co n v en tio n av ec led it D rera, p o u r leffect q u e d essu s, ain si q ue cy
ap re s sen su ict.
A ssavoir et p rem iè rem en t o n t co n v en u et a c c o rd é ...... q u e led it
D rera sera ten u , ain si que fere l’a p ro m is en v e rtu de ces p ré se n te s,
IG

�242

PAUL MASSON

de em p lo y er bien et loyallem ent sa p e rso n n e et h e u v res à ce licites et
co nven ables, p o u r la fab ricq u e et c o n stru c tio n de la q u a n tité des
d ra p s q u ’ils v o u d ro n t fere to u tes les an n ées, de la q u alité so rte bonté
e t co lleu r que lad icte com pag nie v o u d ra et d é lib érera fere d u ra n t le
tem p s q u e co n tien d ra lad icte p e rm issio n et lisen se o ctro y ée p a r Sa
M ajesté, leq uel D rera au ra la to u telle, ch arge et a d m in istra tio n , régim e
so licitu d e et su p erin te n d an ce de lad icte co n stru c tio n ..., don t, p o u r ce
faire, lesdits assossiés sero n t te n u s... fo rn ir et d é liv re r au d ict D rera
to u tes le sley n es tein ctu res et au llre sc h o se s q u i se ro n t n e c e ssa ire s...e t
iceluy D rera y em p lo y era sa p e rso n n e et h eu v re avec to u te dilligence
loyaulté et fidellité, à to u t son p o u v o ir et scav o ir, d u ra n t led it tem ps,
sans p o u v o ir v a q u er ni em p lo y er sesdites h e u v res et p e rso n n e p o u r
au lcung s au ltre s affaires p a rtic u lie rs d ’au lcu n g s a u ltre s que ce
so in ct...
(R ép artitio n des ca ra ts : V enelles et A lb ertas 9 ca ra ts, du R enel 2,
L etellie r2 , D rera 4, M assillion 4, B e rn ard in i 2, Jeh an bon Jeh an 1. En
to u t 24).
P o u r ra iso n desqu els q u a ra tz ch ascu n g d e sd ic ts asso ssiés sera tenu
de fo u rn ir et c o n trib u e r p ro p o rlio n n a b lc m e n t ce q ue sera nécessaire
cl co n v ien d ra fo rn ir à lad ite com pagnie p o u r faire lad ite h e u v re et
m a n u factu re........S era ten u led it D rera y e n tre r et c o n trib u e r p o u r ses
q u atre qu aratz et là où led it D rera n a u ro ic t m oyen de p o u v o ir fo rn ir
e ts u p lir p o u r sesdits q u a tre q u a ra tz... lin - sera p e rm is de p re n d re su r
son com pte arg e n t et ch ange p o u r tel tem p s et ain si que p le ra et bon
sem blera au sdits p a rtic ip s .........
Sont au ssy d em eu rés d ’acco rd lesd its p a rtic ip s que, p o u r les peynes
trav au lx v a catio n s et in d u strie de la p e rso n n e d u d it D rera, et afïin
q u ’il ayt m eilh eu r m oyen et vo llo n té de se em ployer à lad icte fabrique
p o u r lad icte com pagnie, icelle sera ten u e lu i p a y er to u tes les années
la som m e de q u a tre escus de q u a ra n te h u ic t soulz pièce de chascune
piece de d rap que se fera et p a re sc h ev c ra en tièrem en t, e sta n t teinctes
et p restes à estre expauzées en vente, estan t toutesfois lesd ites pièces
diceulx d rap s faictes de la façon et m ezure que lo n g a aco u stu m é faire
au d ict Venize, lesq u elles sallaires et som m e que d e ssu s se p ren d ro n t
et p a y ero n t au d ict D rera du b lo d et fonds de lad icte com pagnie,
m oy enent lequel sallaire et p rix q ue d essus icelluv D rera sera ten u se
loger et e n tre te n ir luy, sa fam ille, se rv ite u rs et c h am b rières, à ses
p ro p res coust et d esp an s d u ra n t led ict tem p s, o rm is to u tesfo is le
lo y er de la m aison en laq uelle se fero n t et c o n stru iro n t lesd its drap s,
dans laquelle led it D rera sera tenu faire sa d em eu ran ce et h ab itatio n ,
le lo y e r de laq uelle sera payé p a r lad icte com pagnie.
D avantage a été acco rd é et c o n v e n u ......... q ue led it D rera sera tenu
.........de se ach em in er au d ict V enise et a u tre s lieu x circo n v o isin s que
co n v ien d ra aller, p o u r illec a c c o rd e r tels gens o u v rie rs et experts
audict négoce quil co g n o istra estre n ecessaires p o u r le trav a ilh e et
vacation de lad icte fab riq u e d esd icts d ra p s et te in c tu re s diceulx,
ensem ble p o u r la factu re des m odelles et engiens q u ’il ad v ise ra lui

�LES

CO M PAGNIES DU COHAIL

243

e stre co n v en ab les et necessaires affin de se te n ir p re st p o u r v e n ir en
ceste ville lo rsq u ils en sero n t req u is p a r lad icte com pagnie, et icelluy
D rera de sen re to rn e r en ceste dicte ville p o u r faire ses a p re sts et aultre s choses q u i luy co n v ien d ra faire, p a r to u t le m ois d ’o cto b re p ro ­
ch ain ; lesq u els D rera et a u ltre s g e n s.......... qui p a r lu y se ro n t acco rd és
p o u r le négoce que d essu s, v ie n d ro n t au desp en s de lad icte com pagnie,
desp u is led ict V enise ju sq u e s en ceste v ille ,......
E n co re s ont ils co n v en u p a r au ltre p ach e que, esta n t lesd icts d rap s
laicts tein cts et re n d u s to u s p rests, la com pag nie les ch arg era s u r telz
v aisseau lx et p o u r telle p a rti que les ad v isero n t, soit en L evant ou
alh eu rs, p o u r les v en d re au m e ilh eu r proffict que faire se p o u rra
de lad icte com pag nie, et su iv a n t lo rd re et co m ission d ’icelle, et le
p ro v e n u diceulx se v e n d ra a le u r proffict et beneffice sans que au lcu n g
d e sd ic ts p a rtic ip s p u isse lev er ne p re n d re du fonds d ’icelle co m pa­
gnie, orm is de tro is en tro is ans à la fin d esq u els p o u rro n t, si b o n
le u r sem ble, p re n d re et d e sp a rtir le gain et proffict q ui, D ieu ay d an t, se
fera. Ne p o u rro n t au ssy au lcu n g d esd icts p a rtic ip s p o u v o ir asso ssier
ne re m e tre au lcu n g des q u a ra tz quils o n t et p a rtic ip e n t en lad icte
co m pag nie à au lcu n e au ltre p e rso n n e q ue à ceulx qui so n t nom m ées
en la p ré se n te asso ssiatio n et co m p ag n ie......
S em b lab lem en t ont acco rd é et co n v en u q ue led it sieu r de V enelles
tie n d ra ung hom m e ex p ert et tel q u il a d v ise ra p o u r te n ir le com pte de
a ra iso n de to u te lad icte com pagnie, ta n t des ach ep ts que ventes q u e#se
fero n t et du ré tré c i d ’icelles, au ssy des co m ptes et raiso n s q ue led ict
D rera a u ra b ailh é de lad icte fab ricq u e et factu re d esd icts d ra p s p o u r
leq u el hom m e led it sieu r de V enelles en ré p o n d ra en v ers lad icte com ­
pagnie.
E t, en o u tre, so n t d em eu rés d a co rd , lesdites p a rtie s, que, lo rsq u e
lad icte com pagnie en v o y era aux p a rties de S urie lesdicts d ra p s en
p a rtie s diceulx, se ro n t ten u s les en v o y er et co n sig n er en tre les m ains
de A nllioine M assilhon et nom à au ltre, p o u r, p a r icelluy, estre
v en d u s et c o n tra ctés au m e ilh eu r proffict et u ttilité q ue faire p o u rra
p o u r lad icte com pagnie et to u t ainsi que lu y sera o rd o n n é p a r les
ac co rd s d ’icelle co m pagnie, ù la ch arge touteffois q ue led ict A n thoine
M assilhon en u zera cl a d m in istre ra icelle ch arge bien d eu em en t et
loyallem ent, de la suffizance et p ro b ité d u q u el led ict A u lbcrt
M assilhon, son frère, ta n t en son p ro p re nom que en co res en q u a ­
lité et p ro c u re u r de A ugustin M assilhon, son père, sera ten u en
re sp o n d re et en d o n n e r bon co m p te__ , p o u r les sallaires et p ro v i­
sions d u q u el lad icte com pagnie a p ro m is lu y p a y er à raiso n de tro is
p o u r cen t du net p ro ad e.
E t finablem en t a esté co n v en u et acco rd é e n tre lesd ictes p a rtie s p a r
v alable et m utu elle stip p u la tio n que, là où led ict D rera ne o b serv e ro ict les p a ch es cy d essu s cspeciffiés et p a r lu y p ro m is, et que lad icte
asso ciatio n et co m pag nie ne v ic n d ro ict en effect ou d e m eu rero ic t en
su rsé an ce , p o u r sa co ulpe ou négligence, au d ict cas il sera ten u de
p a y er et ra m b o rse r à lad icte com pag nie to u s les fraix m izes et

�2U

PA UL MASSON

despences que p a r eulx a u ro ie n t esté f'aictes et se p o u rro n t faire p a r
cy ap rè s à l’ad v en ir, en sem ble to u s a u ltre s desp en ses daum ag es et
in th e re sts que p o u rro n t eslre soufferts, et, o u ltre ce, p a y er la peync
vo llo n taire de cinq cens escus d o r ap licab les la m oitié au ro y et
l’au ltre m oitié a lad ite co m pag nie..........
F aict et passé en la ville de M arseille et d a n s la m aison d u d it sieu r
de V enelles.
R egistres de M° C ham p orcin, 1570, fol. 1077-81.

VIII. — Achept de m eisons et jardins pour nobles Jehan Deysac, sei­

gneur de Venelles, Pierre Albertas, Jehan Riquetty et aultres de la
compagnie de l’em prese.
Au nom de D ieu soict-il, l’an m il cin q cens sep tan te ung et le vingt
unièm e jo u r du m ois de décem b re, rég n a n t le trè s crestien p rin ce
C harles, neufviesm e de ce nom , p a r la grâce de D ieu ro y de F ran ce,
conte de P ro v an ce, F o rq u a lq u ie r et te rre s ad jacen tes, long uem ent
soict-il avecques félixite, am en. S achent to u s p résen tz et a d v en ir que,
p a r d ev an t m oy, n o ta ire ro y al à M arseille soubzigné, et des tesm oings
cy ap rès nom m és, p e rso n n ellem en t estab li h o n o ra b le hom m e A ntlioine
D rivet, m arch an d de la ville de M arseille, leq u el de son b o n gré etlib érallc vollonté, p o u r lui et les siens, h o irs et su cce sseu rs q u elco n q u es à
l’a’d v en ir, a vandu et, p a r tillet de sim ple, p u re form e, v allable et
et irrév o cab le vendicion, rem is et p e rp e tu alle m en t d ésam p aré, sans
réten tio n au leu n e tacite et ex presse, à nob les et h o n o ra b le s p e r­
sonnes, Jeh an D eisae, sieu r de V enelles, P ie rre A lb ertas, sie u r de
N ers (1), Jeh an R iqueli, sieu r de M irabeau, S éb astian C abre, sie u r de
R ocovaire, B ern ard in i B ern ard i, de L ion, sieu rs A nthoine de L enzo,
A scanio R oncailhe, P elro -P au lo N obili, tous deux assossiés, P ierre
G ardiolle, N icollas du R e n d , A ubert M assallion, A ugier P e rre l, m aître
L ois D rera, v inisien , Jeh an bon Jeh an d u d ict M arseille et au ltres
assossiés au faict de l’em preze de la d ra p e rie en len n es, novellem ent
d ressée en cesle ville, en la m an ière de V enize et a u ltre s so rtes q u ’ilz
ad v isero n t et bon lu i sem b lera fere, ain si q ue a p e rt de le u r dicte
assossiation et com pagnie, acte reccu p a r m oy n o ta ire soubzigné en
lan néc m il cin q cents sep tan te et du tran tie sm e jo u r de décem b re, et
ce p o u r les p a rts et caratz que ch acun g d’eulx e n tre n t et p a rtic ip en t
en lad icle com pagnie, ta n t en le u r p ro p re nom s et chefs q u e com m e
cessionn aires et ay an t le d ro ict de au leu n g de lad icte com pagnie ainsi
que ci ap rès sera p a rtic u liè re m e n t déclaré.
A ssavoir et p rem ièrem en t lcd ict Jeh an D eisae, seig n eu r de V enelles,
p o u r tro is cairatz, led ict seig n eu r de N ers p o u r deux, led ict seig n eu r de
M irabeau p o u r deux, led ict sieu r S éb astian C abre p o u r deux, led ict

(1) Venelles, commune de l’arrondissement d'Aix. — Voir page 25 note 3. —
Roquevaire ch-1. de canton, près Marseille.

�L ES C OM PAG NIE S DU COR A IL

245

de L enzo p o u r a u ltre s deux, lesd icts B ern ard i et B ern ard in y p o u r
deu x .A scan io R oncailhe et P icrre-P au lo N o b illi.asso ssiés, ])onr deux,
sie u r N icollas du R cnel p o u r deux, led ict A u bert M assillon p o u r tro is,
led ict P ie rre G ardiollc p o u r tro is , led ict A ugier P e rre l p o u r un g ,
L o isD re ra p o u r tro is, Jeh an bon Jeh an p o u r ung, A n th o in e B ern ard i
p o u r ung et en co res led ict sieu r de V enelles, av ecqu cs A n th o in e
A lb ertas et co m pag nie p o u r ung ca ira t, p a r eux d esp u is acq u is p a r
cession, faisant en to u t le n o m b re de tra n te ca ira tz en lesquels
co nsiste toute la com pagnie de lad ite em preze du n o m b re d e sq u els
ach ep te u rs sont estes p ré sa n ts les cy ap rè s nom m és, assav o ir led ict
seig n eu r da V enelles, led ict s ie u r de N ers, le sie u r de M irabeau,
C abre, de L enzo, R oncailhe et du R e n d , stip p u lla n ts p o u r les au ltre s
ab san ts, su iv an t les p o u v o y r à eulx d o n n é p a r les a u ltre s de le u r
dicte com pagnie, ain si q u e ont d ic t a p a ro ir de le u r p ro cu ra tio n receue
par
B althezard R enozi, n o ta ire d u d ict M arseille........................
S cavoir est une g ran d e m aison q u e led ict D rivet a en la p ré se n te
ville de M arseille et au p rè s du co u v an t de l'O b serv an ce, en laq u elle il
av oict aco u stu m é faire la c u ra terie, av ecqu cs sa crotLe (1) to u te les
deux ja rd in s et son stable y jo u g n a n t, et tan t q u ’elle co n tien t, toute
av ecq u cs ses d ro icts et ap arten en ces, estan t assize et scituée au lieu
ja d ic t, a u p rè s de l’O b serv ance d u d ict M arseille, co n fro n tan t, d ’une
p a rt, avec une ru e tira n t v ers leglize m ajeure d u d ict M arseille qui est
e n tre la ch ap elle des fraires d issip lin és b la n cs d u d ict co u v an t de
lo b serv a n ce , et le ja rd in des h o irs de feu F ilip Félix, et, d ’a u tre part&gt;
av ecq u cs le ja rd in d u d ict co u v an t et avec la g ran d ru e tira n t v ers
la d o u b a d o u r d u d ict M arseille, et avec ses au ltre s co n fro n ts p lu s v é ri­
tab les si p o in t s’en treu v a ict, y co m p ren a n t au ssi en lad icte vante
ce rta in e ru e te sive an d ro n c (2) b ailh ée à nouvel bailh a l’e u Jeh an B aptiste D alm as p a r m essieu rs les m aîtres ratio n a u x de la co u rte des
co m p tes de ce pays de P ro v an ce, ainsi que a p e rl de l’acte du nouvel
b a ilh p ris et receu p a r m a ître (nom laissé en blanc), n o ta ire d u d ic t
M arseille, le ving t q u a trie sm e ju ille t m il cin q cens tre n te lm ict, estan t
lad icte m aison m o u v an te et s u r la d irecte m ajeure seigneurie du véné­
rab le ch a p itre de l’esglise m ajeu re d u d ict M arseille................
(Le p rix de v en te de la m aison, cro tte, étable, ja rd in s, est fixé à
2 700 écus de 48 so u s; une a u tre m aison « estan t lii au p rè s et to u t au
d a v an t de l’a u ltre » est ven d u e p a r D rivet p o u r 800 écus de 48 sous. De
cette som m e de 3.500 écus il y a à d é d u ire des som m es dues p a r
D rivet. Le paiem en t est ain si réglé : 150 écus co m p tan t, 850 écus au
carêm e p ro ch ain et le reliq u a t, soit 1.662 écus, au R'' ja n v ie r p ro ch ain .
R egistres de M* C ham p orcin, 1571, fol. 1763-67.
(1) Mot p r o v e n ç a l , cav e.
(2) M o t p r o v e n ç a l ( a n d r o u n ) , r u e ll e , cu l d e sac.

��INDEX SOMMAIRE
Affrètements (prix et conditions d’)
73-74, 110.
Aix (draps et soieries d’), 144-145.
Aix (Louis d'), viguier de Marseille,
46, 160-162,166, 174.
Albkrtas (Pierre), seigneur de SaintChamas, 24-27, 61-63, 69, 146, 223,
229, 241-242, 244.
Ai.rkrta s (Antoine-Nicolas d’), fils du
précédent, 40, 41, 45,229,231,232.
Alexandrie, 121-124, 177.
Allemands à Lyon, 218.
Ali P ichinin , caïd de Bône, 96, 100.
Altoviti (Philippe), baron de Castellane, 164-165.
Antibes, 136, 138.

Armand (Honorât), caissicrd’une com­
pagnie du corail, 67.

Artillerie des navires de commerce,
69-70.
Auriol (Bouches-du-Rhône), 136.
Aycard (Isnard), truchement, 8.
Banques de Lyon, 216-228.
Barcelone, 14, 109, 121, 125, 132, 138,
156.
Barques, bâtiments du xvi° siècle, 68.
Bastion de France, 17, 23, 30, 51,
53-54, 79-91, 103-107.
Bateaux corailleurs, 108-109, 114-115,
169.
Bâtiments de mer, voir navires.
B attista (Pierre de), associé d’une
Compagnie du corail, 24, 62, 72, 229,
231, 232, 235.
Baptiste (Alphonse de), fils du précé­
dent, 67,'‘229.
Bausset (Pierre), seigneur de Roque­
fort, 18, 20-21, 23-26, 40, 61-63, 65,
191, 230-236.
Bausset (Nicolas), seigneur de Roque­
fort, fils du précédent, 40, 43, 45, 49,
53, 230 32.
%

Bausset (Nicolas), neveu du précé­

dent, lieutenant-principal en la séné­
chaussée de Marseille, 44, 49.
B kaunier(Claude), associé d’une com­
pagnie de Tunis, 161-162, 165, 167,
174, 176, 177.
Bérengier (Antoine), négociant mar­
seillais, 177, 180-181.
Bernardini et Bernardi, maison de
banquiers-négociants de Lyon, 146147, 150, 155, 221, 225-226, 240, 241.
Bernus, ou barracans, étoffe de laine,
141.
Berzighhlly, négociant de Pise, fil,
129, 139.
Bijoux, 98, 154.
Bizcrte, comptoir de la Compagnie
de Tunis, 168-170, 172-174.
Blés, 63, 64, 66, 68, 91, 96, 110,128-133
172, 185-188.
Bœufs, 94, 139, 193-194.
Bône, port d’Algérie, 24, 31, 63, 79, 82,
92, 231, 236 ; caïd de Bône, 154-155.
Bonvisi, banquiers lucquois à Lyon,
226.
Bonnes (Var). 111.
Brèves (Savary de', am bassadeur à
Constantinople, 103-104, 179.
Briguoles (Var), 136.
Cabre (Sébastien), seigneur de Roquevaire, 26, 28, 147, 221, 230, 244.
Cabre (Jean de), seigneur de SaintPaul, fils du précédent, 40, 41, 230,
231.
Cabre (Louis de), seigneur de Roquevaire, frère de Jean, 40, 41, 48, 230,
231.
Cadeaux faits aux Barbaresques, 96-98,
154, 172-173.
Catfi, mesure pour les grains, 128.
Calle (la), port d’Algérie, 62, 63, 80, 81,
91, 231, 236, 237.

�248

PA UL MASSON

Cannes (Alpes-Maritimes), 111, 239.
Capponi, banquiers de Lyon, 217, 226,
227.
Cap Nègre (Tunisie), 78, 158, 160, 168.
Cap de Rozc (Algérie); 63, 91, 231.
Carat, part d'intérêt dans une com­
pagnie, 57, 58.
Casaulx (Charles), premier consul de
Marseille, 45-50, 68, 160-162, 165,
174, 175.

Casaulx (François), notaire, frère du
précédent, 47, 161,165, 166,

Cassis (Bouches-du-Rhône), 39, 90, IIP

Castellane (Renéede Rieux,dame de),

la belle Cbâteauneuf, 163-165, 177.
ou Catachoi.i (JeanAugustin), associé d’une compa­
gnie du corail, 28,39, 67, 230, 231.
Catalans pêcheurs de corail, 14.
Céramique provençale, 88.
Chaînes d’or, 98, 154.
Changes maritimes, 142.
Chevaux, 102, 139, 140.
Ciotat (la), 39, 90, 111.
Cipriano (Orso Santo), associé d’une
compagnie du corail, 48, 67, 157,
230.
Cire, 139, 199.
Comptoirs des compagnies du corail,
voir Établissements.
Confitures, 93, 197.
Contarenis (Mathieu et Ambroise de),
Vénitiens, 10, 12.
Corail ; importance ancienne, 8-14 ;
pêche, 9-14, 108-116, 126 ; patrons
corailleurs, 110-114, 169, 238-241 ;
produit de la pêche, 114, 115, 170 ;
qualités de corail, 116 ; industrie
du corail, 117-121, 170; maison du
corail, 66, 118; exportations de co­
rail, 121-123, 171.
Corse (pêche du corail en', 10, 13.
Corses ; pêcheurs de corail, 10, 14-16,
48 ; renégats, 99, 154.
Cossa (Jean), comte deTro3res, 10.
Cotignac (Var), 136.
Coton, 109, 155.
Courriers et messagers, 207, 224-225.
Courtiers marseillais, 215.
Cuirs de Barbarie, 64, 96, 110, 134 139,
172, 198-199, 204.
Catachiollo

Damas, tissus de soie, 152-153.
Dattes, 134.
D avid (Nicolas), fougueux ligueur,
associé d’une compagnie de corail,
47, 165, 166.
D aysac (Jean), seigneur de Venelles,
24-26, 28, 32, 140, 145-147, 230,
241-244.
Depositi. Voir Prêts de foire.
D eydier ou D idier (Carlin), associé
d’une compagnie du corail, 20, 24,
30, 48, 230.
D eidier (Cosme), fils du précédent (?),
105, 230.
Doria, famille marseillaise, 28, 38,
104-105.
Draguignan, 136.
Draps, 101, 123, 142-152, 173, 200-201,
204 ; — du Languedoc, 90, 98, 143,
200 ; — de Paris, 98, 143, 200 ; — de
Marseille, 98, 144-151, 200 ; — de
Rouen, 143 ; — de Valence (Espa­
gne), 98, 152, 201 ; — de Barcelone,
152, 201 ; — de Majorque, 98, 152 ;
— de Venise, 201 ; — de soie, voir
Soieries.
D reiia (Louis), Vénitien, directeur de
la manufacture de l’écarlate, 145-150,
241-244.
Ecarlate (Compagnie de 1’), 144-151,
241-245.
Ecus d’or au soleil, 166, 167, 209-214.
Employés des compagnies du corail,
voir Personnel.
Epices, 65, 66, 93, 100, 123-126, 171,
195-196, 224.
Equipages de navires et salaires, 71-72.
Espèces transportées en Barbarie,
141-142.
Etablissements marseillais en Algérie,
78-107 ; personnel, 84-92 ; entretien
et ravitaillem ent, 92-94; relations
avec les indigènes et les Algériens,
94-107.
Facteurs des compagnies du corail, 86.
Famines en Provence, 132.
F errenc , négociants marseillais, 56,
166, 177.
Fèves, 94, 110, 134.
Fium ara Salada, côte nord de la Tuni­
sie, 158, 160, 170.

�les compagnies du corail

Florentino, pêcheurs de corail, 10-12 ;
— à Lyon, 217-218, 225-227.
Foires de Lyon, 215-216.
F orain (Bertrand), négociant mar­
seillais, 13.
F orbin (Jean), négociant marseillais,
13, 29.
F orbin (Jean-Baptiste), seigneur de
Gardanne, 27-29, 40, 48, 58, 140,
229, 231.
Fret, voir Affrètements.
Fromages, 93, 99, 123, 154, 169, 198.
Gadagne. banquiers-négociants de

249

L enche (Désirée), fille de Thomas, 27,
40, 231.
L enche (Thomas), sieur de Moissac,

fils d’Antoine, 50-54, 62, 63, 85, 102106, 229, 236.
L enche (Antoine), frère du précédent,
50, 52, 54, 63, 85, 229.
L ibertat (Pierre), viguier de Mar­
seille, 12, 49.
L ibertat (Barthélemy), frère du pré­
cédent, 49,
Ligue (la) à Marseille, 42-50.
Lisme (lezma), 95, 172, 237.
Livourne, 64,139, 140, 156
Lucquois à Lyon, 217, 225-226.
Lyon, 124-125, 155, 215-228.
Marchandises diverses, 202-203.
Marseillais pêcheurs de corail, 12-14.
Martinis (Jean de), négociant véni­
tien, 10.
Massacarès, nom du Bastion de France
au xvi0 siècle, 30, 33, 34, 35, 51, 63,
80-81, 83-84, 231, 236,237.
Massilhon (Albert ou Aubert), négo­
ciant marseillais, 146, 147, 149, 241244.
Mesures, 128,184.
Miel vendu en Barbarie, 154.
Monnaies d’Espagne, 142, 170,172, 216,
212 ; — de France, 209-214.
Monthehbu (Etienne-Audoin de), as­
socié de deux compagnies du corail,
104, 180-181.
Mouan (Jean), associé d’une compa­
gnie du corail, 20, 24, 27, 230.
Mouan (Lazarin), fils du précédent,
48, 230, 231.
Moustier (Jacques), associé d’une
compagnie du corail, 24, 26, 30, 32,
124, 144, 151, 230, 231.
Moustier (Désiré), fils du précédent,
50, 63, 144, 230.
Moustier (Pierre), frère du précédent,
63, 230.
Moutons, 94, 139, 193-194.

Lyon, 217.
Galions, galionnets, navires du xvi°
siècle, 67-69, 74-75, 121, 124,125.
Gasparo (Philippe), associé d’une
compagnie du corail, 48, 230.
Gênes, 153, 156; ports delà rivière de
Gênes, 111, 240-241.
Génois ; pêcheurs de corail, 9, 14, 18,
34, 35, 99, 111, 158-159, 179; ache­
teurs de corail, 121.
G ermigny (comte de), ambassadeur à
Constantinople, 34-35, 158.
Gondi, banquiers-négociants de Lyon,
217.
Grasse, 38, 136-138.
Horloges, 97, 154.
H ostagier (Pierre), négociant mar­
seillais, 122. 161, 162, 165, 175-177.
Huiles, 61, 92-93.
Hyères, 111.
Iles de Marseille, 76-77.
Intérêt (taux de 1’), 61-62, 222.
Istres (Bouches-du-Rhône), 136.
Italiens à Marseille, 14; — à Lyon,
217-228.
Laines de Barbarie, 64, 139, 199.
L egrand (Claude), truchement, 7.
L enche (Thomas', fondateur de la
première compagnie du corail, 16-18,
23, 24, 27, 35, 37, 62, 65, 68, 72, 124,
129, 235.
K£Aç®UL enche (Antoine), frère du précédent, N apoli.on (les), familles corses éta­
blies à Marseille, 16, 66, 109.
16, 29-31, 32-36, 4f-44, 62, 79, 84,147,
Navires marseillais, 67-76.
157, 158, 229, 231, 232, 24|,
L enche (Visconte), frère du précé­ Nefs, navires du xvi“ siècle, 67-68, 74,
235.
dent, 84, 86, 92, 99. '
/frOAÎ- .

�250

PAUL MASSON

Prix; des blés, 130-131, 185-188, 204;
Nègre (cap), voir cap Nègre.
— de l’orge, 133, 189 ; — des fèves,
Nesles ou pinatelles, monnaie de
134; — des cuirs, 135; — des che­
billon, 166, 167, 210-214.
vaux, 140; — du pain, 99, 189; —
Nice, 136.
du vin, 189-192; — de l’huile, 192;
Nicolle (Jean-Baptiste de), chef de
— delà viande, 193-194; — du sel,
compagnies du corail, 32-36, 159-160,
194; — des épices, 195-193; des
178-180.
draps, 200-201, 204; des soieries,
Nouili, banquiers-négociants de Lyon,
201- 202; — de la vie, 207-208; —
147, 221, 226-227, 244.
prix divers, 141, 168-169, 197-199,
Nobles marchands à Marseille, 19 et
202- 204, 215, 235.
suiv., 28-29.
Provençaux-pêcheurs de corail, 10-14.
Nolis, voir Affrètements.
Noms divers (listes de), 67, 68, 72, 86,
104, 122, 124-125, 146, 147, 161-163, R e n é (le ro i), c o m t e d e P r o v e n c e , 1012, 118, 144-145.
165-166, 176, 177, 180, 181, 217, 238R iqueti (Honoré), négociant m arseil­
241, 244-245.
lais, 21.
Ociie (Jean), concessionnaire de la R iqueti (Jean), seigneur de Mira­
pêche du corail, 12.
beau, fils du précédent, 23, 24, 26,
Olivier (Jean et Pierre), associés
32, 41, 46, 50, 61-63, 65, 68, 147, 191,
d’une compagnie du corail, 40, 63,
229, 231, 232, 244.
230, 231.
R iqueti (Honoré), fils du précédent^
Olivier (demoiselle Claire d’), entre­
28,41,50,52,229.
prend la pêche du corail, 13-14.
R iqueti (Ogier ou Laurent), fière
Ollioules (Var), 137.
cadet d’Honoré, 49-50, 52, 229.
Orge, 133-134.
R oncailhe (Ascanio), négociant de
Ornano (Sampiero d’), célèbre capi­
Lyon, 147, 221, 244.
taine corse, 15.
Rouen, 125.
Ornano (Alphonse d’), fils du précé­
dent, maréchal de France, 43, 51,
Saint-Maximin (Var), 137.
Saint-Tropez (Var), 111.
Paiements de foires, 215, 218-221.
Salaires au xvr siècle, 87-90, 119-121,
Pain, 93-94, 99, 189.
167, 171, 204-207.
Papiers de Provence, 154.
P arassol (Galléas), associé d’une Salvety, officier d’une compagnie du
corail, 34, 48, 102, 158, 230.
compagnie de Tunis, 161, 165, 167,
Sardaigne (pêche du corail en), 10, 13.
174, 177.
P azzi (René de), florentin, chef d’une Satins, 152-153.
S auron (Maurice), consul à Alger,
compagnie de corail, 10-12.
36-37.
Personnel des comptoirs des compa­
Savone, port italien, 109-110, 121, 125,
gnies du corail. 84-92, 167-168.
138, 153, 156.
Peste en Provence, 37-39, 66, 119.
Sénés (Laurent et Claude), bourgeois
Pise, 63, 139.
de Lyon, chefs d’une compagnie,
Poids, 184-185, 193.
104, 106.
Poissons salés, 93, 169, 194.
P ollero, négociants de Savone, 69, Seta (Joseph, délia ou de la), négo­
ciant marseillais, 24, 26, 223, 229.
109-110, 133.
P orrata (Jean), gouverneur du Bas­ Signes (Var), 137.
Soieries, 98, 152-153, 201 202.
tion, 84-85, 99,101, 102, 157, 230.
P orrata (Paul), associé d’une com­ Soubeyran (sieur de), envoyé en mis­
sion en Barbarie, 53.
pagnie du corail, 48, 84, 230.
Prêts de foire, à court terme, 222- S p i n a , b a n q u i e r s - n é g o c i a n t s d e L y o n ,
217, 226-227.
223.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

251

Stornell (Jaunie), négociant m ar­
seillais, 10.

Vaisseaux du xvie siècle, 74-75.
Velours, 100, 101, 152-153.
Sucre, 93, 197.
Venise, 145-146, 150, 152, 241-243.
Suffin (Honoré), truchement, 7, 30-31, Vénitiens, pêcheurs de corail, 11-12,
230.
V enture (Honoré), associé d’une com­
pagnie de Tunis, 161, 16 \ 167, 177.
Tabarka (île de), 14, 158, 179.
V ernet (Jean), associé d’une com­
Tanneries de Provence, 134-138.
pagnie du corail, 24, 30, 32, 230.
Toiles, 153, 202.
V
ernet (frères), associés d'une com­
Toulouse, 124-125, 155.
pagnie de Tunis, 162, 167.
Tripoli de Syrie, 148.
Viande,
93-94.
Truchements en langue turquesque, Vieu (Pierre),
sieur de Noyers, associé
7-8.
d’une
compagnie
de Tunis, 161, 162,
Tunis, 157,167-170; rapports avec les
165,177.
Tunisiens, 172-174, 179.
Villefranche (droit de', 110.
Vins, 61, 92-93.
Valence (Espagne), 125, 132, 156.

t

��TABLE DES MATIÈRES
Pages
A v a n t - p r o p o s .............................................................................................................. . . .

1 -6

Ch a p it r e
»
»
«
»
»
»
»
»

I. — L e s d é b u ts d e la c o m p a g n ie d u c o r a il (1 5 33 8 0 ) e t la n o b l e s s e c o m m e r ç a n t e e n P r o ­
v e n c e .............................................................................................
7 -3 1
II. — L a c o m p a g n ie d u c o r a il e t s e s v ic i s s it u d e s
(1 5 8 0 -1 6 0 2 )............................................................................... 3 2 -5 5
III. — U n e c o m p a g n ie m a r s e illa is e a u x v i” s iè c le ;
s o n o r g a n is a tio n , s o n o u t ill a g e .................................
5 6 -7 7
IV . — L e s é t a b lis s e m e n t s m a r s e illa is e n A lg é r ie a u
xvi* s i è c l e .......................................................................... . . . 7 8 -1 0 7
V . — L a p ê c h e d u c o r a il e t le c o m m e r c e d e s é p i c e s . 1 0 8 -1 2 6
V I. — L e c o m m e r c e d e l ’A lg é r ie e t le s in d u s t r ie s
f r a n ç a is e s ................................................................................ 1 2 7 -1 5 6
V IL — L e s c o m p a g n ie s d e T u n i s ............................. 1 5 7 -1 8 2
V III. — P r ix e t s a l a i r e s ........................................................ 1 8 3 -2 0 8
IX . — L a c r is e m o n é ta ir e a u t e m p s d e la L ig u e .
M a r s e ille e t le s b a n q u e s l y o n n a i s e s ................ 2 0 9 -2 2 8

A p p e n d i c e ................................................................................................................................. 2 2 9 -2 4 5

I. — Tableau synoptique de la répartition des carats lors des
divers renouvellements de la compagnie ducorail.... 229-230
II. — Compagnie et assossietté faicte entre messieurs de la pesclie
du corail à {Marseille........................................................... 231-234
III. — Achept de partie de nef pour sieur Thomas Lenche et aultres
après nommés........................................................ ............... 235
IV. — Translation du commandement et permission octroyée par
le Grand Seigneur de Constantinoble aux participes de
I'antiene compagnie du corail........................................... 2.35-238
V. — Noms des patrons corailleurs engagés par la compagnie en
1583, 1584, 1585 ...................................................................... 238-240
VI. — Promesse pour messieurs de la compagnie de la pesche du
corail........................................................................................ 240-241

�PAUL MASSON

254

Pages
VII. — Accord et assossiation faicte et passée entre noble Jehan
Deisac, sieur de Venelle, Aulbert Massilbon, Nicolas
du Renel et aultres,........................................................... 211-2-14
VIII. — Achept de meisons et jardins pour noble Jehan Dej'sac,
seigneur de Venelles, Pierre Albertas, Jehan Riquetty
et aultres de la compagnie de l'emprese.................... 244-245
I ndex sommaire ............................................................................................... 247-251
TABLE DES GRAVURES

P lanche I. — M aison des de C abre, c o n stru ite en 1535.
»
»
»

II. — M aison de C abre (d é ta ils)........................
32
III et IV. — Vues du p o rt de M arseille au xviesiècle.
V. — M anufacture de co rail à M arseille........................•

Marseille. — Im prim erie du Sémaphore, barlatier , rue Venture,

32
80
120

- .

17 19

��</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2282" order="2">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/302/RP-50038_Annales-Faculte-Lettres-1908_T02.pdf</src>
        <authentication>e3a42f7c3dbf80ea1eb6067763ac6831</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10458">
                    <text>ANNALES
DE LA

D ’A I X

1908
Tome 2
Tome II

MARSEILLE

PARIS
FO N TE M O IN G ,

IM P R IM E R IE

É D IT E U R

B A R LAT1E R

19, Rue Venlure, 19

4, Rue Le Goll', 4
1908

�ANNALES
DE LA

D ’A I X

Tome II

MARSEILLE

PARIS
FO N TE M O IN G ,

IM P R IM E R IE

É D IT E U R

B A R LAT1E R

19, Rue Venlure, 19

4, Rue Le Goll', 4
1908

��T A B L E DES MATIERES

Pages

Louis DUCROS. — Jean-Jacques Rousseau. — De Genève à
l’ Hermitage (1712-1757)...............................................

Marseille. — Imprimerie du Sèinaiitiore,

barlatier,

1-418

rue Veinure, 17-19.

��JEAN-JACQUES ROUSSEAU
De

Genève

à

l’ H e r m i t a g e ( 1 7 1 2 - 1 7 5 7 )
PAR

Louis

DUCROS

AVANT-PROPOS
« J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise».
(Les Confessions).

An lendemain de la mort de Rousseau, La Harpe écrivait, dans
le Mercure de France, le 5 octobre 1778 : « Ceserailune chose inté­
ressante de suivre, dans tout le cours de la vie de Rousseau, les
rapports de son caractère avec ses ouvrages, d’étudier à la lois
l’homme et l’écrivain ». Tel est le but que je me suis proposé dans
cette étude, dont je ne me dissimule pas d’ailleurs l’extrême
difficulté.
Qu’il soit très difficile de pénétrer Rousseau, c’est ce que
savent de reste ceux qui l ’ont lu de près et ce qui, je le crains,
n’apparaîtra que trop, au cours de ce travail, à ceux qui le
connaissent moins. A n’envisager, en effet, que l’homme même,
tout est problème pour son biographe : quel fut, au juste, son
caractère? il n’en est pas de plus malaisé à démêler, parce que
Rousseau est pétri de contradictions. Tantôt égoïste et cynique, il
est tantôt, ou paraît, affectueux et tendre, épris d’héroïsme et de
vertu et il semble que c’est pour lui que Pascal ait écrit son
mot fameux sur l’homme : c’est un monstre incompréhensible.
1

�2

LOUIS DUCUOS

Quelle a été sa vie? il n’en est pas, on le jsait, de plus singu­
lière, de plus féconde en surprises, en contrastes, en aventures
de toutes sortes. A-t-il été réellement fou ? et, s’il l’a été, à quelle
époque de sa vie, c’est-à-dire, à quel moment de son œuvre,
l’est-il devenu ?
Or, toutes ces questions ne sont pas seulement intéressantes
par elles-mêmes : elles ont encore, et c’est pour cette raison qu’il
faut les étudier avec soin, une importance littéraire exception­
nelle, puisque Rousseau s’est à tel point exprimé et confessé luimême, non seulement dans ses mémoires, mais dans tous ses
autres écrits, qu’il n’est pas peut-être d’œuvre plus personnelle
que la sienne.
Et cette œuvre est immense : roman, pédagogie, politique,
questions de théâtre et questions religieuses, dans tous ces
domaines il a dit des choses neuves ou, si l’on veut, paradoxales
et qui, en tout cas, provoquent la discussion. J’aurai assigné, je
crois, à Rousseau son vrai rang parmi les littérateurs de son
époque, si je dis qu’en somme il a été l’esprit le plus original
(dans tous les sens du mot), l’écrivain le plus éloquent et le seul
vrai poète du xvm c siècle, avant la Révolution.
Pour ce qui est enfin de son inlluence sur la postérité, il ne
suffirait pas de dire qu’elle a été très grande, car elle a été telle
qu’aucun écrivain d’aucun temps ni d’aucun pays n’en a jamais
exercé une pareille. En littérature, — et pour ne rappeler que ce
que tout le monde sait, — chacun salue en lui le premier maître
du Romantisme français ; car, sans lui, les prédécesseurs mêmes
de ce Romantisme, un Chateaubriand et une Mmc de Staël n’au­
raient pas été tout ce qu’ils furent. El, hors de chez nous, on sait
ce que lui doivent, sans parler de l’auteur de la Critique de la
Raison pitre, les deux plus grands poètes de l’Allemagne, l’auteur
des Brigands et l’auteur de Werther.
En politique, nul n’ignore ce qu’est devenu le Contrat Social
dans les mains des théoriciens et des orateurs de la Révolution ;
et, en pédagogie, il a eu des disciples, et qui comptent, jusqu’à
l’étranger.
Le secret de son action extraordinaire est connu de ses lecteurs;

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

3

à la fois penseur, orateur et poète, Rousseau n’a pas seulement
dés idées fécondes ou brillantes ; il a surtout ce qui fait germer
et fructifier ces idées dans l ’esprit des autres : la chaleur com­
municative, la flamme du style, les frémissements de l’âme enfin
qui seuls peuvent expliquer cette influence vraiment singulière
de certains enchanteurs qui traînent comme à leur suite des géné­
rations successives de penseurs et d’artistes.
Voilà bien des raisons pour me faire pardonner la longueur de
celte étude. Quant à son opportunité, on me permettra de la jus­
tifier brièvement par celte seule considération que, si l’on a
beaucoup écrit, en France et ailleurs, sur Jean-Jacques Rous­
seau, on ne l’a pas peut-être étudié assez à fond ni, je le crois du
moins, avec l’impartialité nécessaire.
Pour ne parler que des auteurs les plus connus, Saint-MarcGirardin, dans son ouvrage, d’ailleurs si ingénieux, mais ina­
chevé, a parlé de Rousseau en adversaire politique, puisqu’il
déclare lui-même qu’ayant entrepris son cours en Sorbonne au
lendemain de 48, « c’était son Contrat social qu’il voulait exa­
miner, afin d’attaquer dans son principe la plus funeste erreur
de toutes celles qui égaraient en ce moment la société. » — En
1851, Morin, tout au contraire (Essai sur ta vie et les ouvrages de
J.-J. Rousseau, 1851) ne prend la plume que pour défendre Rous­
seau contre ses nombreux ennemis et pour se faire, comme il
dit, « l’avocat de Rousseau ». — Plus récemment, un auteur
catholique, M. Henri Beaudouin, a écrit sur Rousseau deux
volumes fort utiles (L a vie et les œuvres de J.-J. Rousseau, 1891)
que je ne me permettrai pas déjuger à cette place : je dirai sim­
plement que sur le même sujet je me propose d’écrire un ouvrage
très différent du sien.
En Angleterre, M. John Morley (Rousseau, 2 vol. London, 1891)
et en Allemagne M. Brockerholf ÇJ.-J. Rousseau. Sein Leben und
Seine Werke, Leipzig, 1874, 3 vo l.) ont écrit sur Rousseaû des
ouvrages consciencieux, intéressants même, je parle surtout de
celui de M. Morley, mais trop peu documentés et, à ce qu’il me
semble du moins, trop dénués d’esprit critique : par exemple, ils
ont trop ajouté foi aux récits des Confessions ; et d’ailleurs un

�4

LOUIS DUCIIOS

écrivain, allemand on anglais, peut-il apprécier pleinement un
écrivain français ? Il y a, il est vrai, un Français, très intelli­
gent et très érudit, le regretté Texte, qui a écrit sur Rousseau une
thèse des plus suggestives : J.-J. Rousseau et les origines du
cosmopolitisme littéraire, 1895. Mais, outre qu’il n’étudie dans
Rousseau qu’une question très particulière, j ’estime que Texte
s’est fortement mépris en voyant dans Rousseau ce qu’il n’a pas
élé vraiment, et ce qu’a été, à sa place, Mme de Staël, à savoir
l ’inventeur du cosmopolitisme littéraire, de cet état d’esprit que
Mmc de Staël précisément a appelé « l ’esprit européen ».
Mais si Rousseau n’élaiL pas, comme on l’a prétendu, un cos­
mopolite, qu’était-il donc? — Avant tout un Genevois, et il faut,
par conséquent, pour essayer de le bien comprendre, se demander
tout d’abord ce qu’est Genève et le caractère genevois ; c’est donc
par un rapide aperçu sur l’esprit genevois que je commencerai
celte élude (1).
Un dernier mot avant d’aborder mon sujet. Les Rousseauistes
me reprocheront peut-être de n’avoir pas attendu, pour écrire
mon livre, l’achèvement de l’œuvre si vaillamment entreprise
par la Société Jean-Jacques Rousseau. Je répondrai que s’il
faut, pour parler de Rousseau, attendre qu’une édition critique
de ses œuvres ait élé publiée, que sa correspondance ait été
complétée, attendre enfin tout ce qu’on découvrira d’inédit au
cours des âges, personne ne devra avant plusieurs générations
rien écrire sur Rousseau. N ’est-il pas permis, dès maintenant,
après avoir rassemblé les documents mis au jour et consulté les
manuscrits connus, en France et surtout en Suisse ; après avoir
essayé, ce qui est plus nouveau qu’on ne pense, de lire Rousseau
avec des yeux non prévenus, n’est-il pas permis, dis je, de

(1) M. Brédif a fait naguère sur Le caractère intellectuel cl moral de
Rousseau (1906), un livre utile et substantiel, mais dont le plan échappe au
lecteur. Et je n’ai pas besoin de rappeler les brillantes causeries de M. Jules
Lemaître, sur Rousseau, 1907. J’aurai plus loin l’occasion de dire mon senti­
ment sur l'ouvrage récent de M"1* Macdonald : J .-J. Rousseau, a neiv crilicism,
London, 1906. Enfin, il me suffira sans doute de mentionner ici le très vivant
et très impartial petit volume de M. Chuquet sur Rousseau dans la collection
des Grands écrivains français, de Hachette.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

5

hasarder une élude, qu’on s’efforcerait d’écrire aussi exacte et
aussi impartiale que possible ? Il m’a semblé qu’une telle
élude, au cas où la mienne aurait ces humbles mérites, pourrait
être utile pour un temps, et celle utilité toute provisoire suffirait
à mon ambition.

��JEAN-JACQUES ROUSSEAU

7

CHAPITRE PREMIER
GENÈVE

ET

L ’ E SPR IT

GENEVOIS

a O lac, sur les bords duquel j ’ai passé les douces heures de
mon enfance ! charmants paysages où j ’ai vu pour la première
fois le lever du soleil, où j ’ai senti les premières émotions du
cœur; hélas! je ne vous verrai plus. Ces clochers, qui s’élèvent
au milieu des chênes et des sapins, ces ateliers, ces fabriques,
bizarrement épars sur des torrents, ces sources, ces prairies, ces
montagnes qui m’ont vu naître, elles ne me verront plus (1) ».
Ainsi Rousseau, au soir de sa vie, évoquait, du fond de sa rue
Plâtrière, le souvenir, à la fois triste et doux, de son ingrate et
toujours chère Genève : c’est l’image de cette même Genève que
j’aimerais évoquer à mon tour pour préparer le lecteur à mieux
comprendre l’originalité du plus illustre de ses enfants; non que
je veuille décrire ce qui fait de Genève une « ville charmante »,
ainsi l ’appelle Claire d’Orbe ; ce n’est pas la Genève pittoresque,
avec son lac enchanteur, que je voudrais peindre, et comment
l’oserais-je d’ailleurs, après Rousseau? mais c’est, si je puis dire,
la Genève politique et morale, que je voudrais brièvement
esquisser, parce que c’est de cette Genève là que Rousseau tient
quelques-uns des traits les plus saillants de son caractère et
même de son génie.
Pour bien faire connaître Genève, il faudrait pouvoir raconter
en détail les émouvantes péripéties de son histoire. Mais, même
à ne la considérer que dans son ensemble et, si l’on peut dire,
(1) J.-J. Rousseau : Lettre à M. le prince de IJelozelski (27 mai 1773).

�8

LOUIS DUCROS

dans son sens général el philosophique, l’histoire de Genève va
nous montrer ces deux nobles choses : comment une petite cité,
entourée de puissants ennemis, réussit, à force de vigilance et de
courage, à sauver son indépendance politique; et comment
cette même cité, par la profondeur et la ténacité de ses convic­
tions religieuses, est devenue l’indestructible foyer d’une foi
nouvelle et le refuge assuré de tous ceux que cette nouvelle foi a
fait chasser de leur pays.
Et d’abord, l’histoire politique de Genève est comme une
longue veillée d’armes ; cette petite cité a contre elle, tour à tour
ou tout à la fois, l’Empereur, l’évêque et le comte de Genevois,
et, plus tard, le duc de Savoie, qui concentre dans ses mains les
droits de l’évêque et du comte : elle tient tête à tous ses ennemis
et, en les opposant habilement l’un à l’autre, elle arrive à les
annuler l’un par l’autre ; et, finalement, après avoir échappé à
mainte embûche et à des coups de main sans nombre, elle
réussit à rester une ville libre, maîtresse absolue de ses des­
tinées. Naguère encore, jalouse à bon droit de son glorieux
passé, elle célébrait, à la fois par d’originales études dues à la
plume de ses plus savants historiens, et par de brillantes fêtes
auxquelles prenait part le peuple tout entier, une des plus
grandes dates et des plus populaires de son histoire : c’est le
12 décembre 1(502, au milieu de la nuit, que les soldats du duc
de Savoie, en train d'escalader la ville, furent repoussés et préci­
pités du haut des murs. Genève, en effet, était défendue par des
remparts depuis le xvie siècle : mais, comme dans les cités anti­
ques, les meilleurs remparts, pour elle, avaient été, de tout
temps, les poitrines de ses bons citoyens : voilà pour l’histoire
politique.
Son histoire religieuse, à partir du xvie siècle, se résume dans
un nom: celui deCalvin. Calvin fut, pour cette Sparte moderne, ce
que Lycurgue avait été pour la Sparte antique : plus qu’un légis­
lateur, un régénérateur. Confondant, comme Licurgue, la mora­
le et la politique, il lit de la vertu d’alors, c’est-à-dire de la piété,
le premier devoir du citoyen; et, par Iarigueurde ses lois, mais
surtout par sa volonté de fer, il dompta la turbulente cité, lui

�9

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

donna, chose étrange ! non seulement une physionomie, mais
des mœurs nouvelles et la recréa vraiment à son image. Que
tout ne soit pas à louer dans son œuvre, c’est ce que la biogra­
phie

même de Rousseau nous donnera mainte occasion de

constater : mais ici encore, comme pour l’histoire politique, si
l’on envisage seulement le but atteint, on ne peut qu’admirer
l’énergie de la vieille cité qui, renouvelée et comme grandie par
le haut idéal moral que lui avait assigné son impérieuxdictateur,
se dressa fièrement, en face de la Rome des papes, comme la for­
teresse inexpugnable du protestantisme.
Or cette ville qui, après avoir si bravement défendu sa liberté
politique, assurait maintenant à tous les Réformés d’Europe la
liberté religieuse, combien comptait-elle donc
13.000 à peine.

d’habitants ?

Il est permis de dire, après cela, que Genève n’est pas seule­
ment la très belle ville aux quais magnifiques qu’admirent seule
les étrangers, mais qu’elle est encore une des plus vaillantes et
des plus nobles cités dont puisse s’enorgueillir la démocratie
moderne ; et l’on comprend alors que, d’être Genevois, cela
inspire une très légitime fierté.
Mais la fierté confine à l’orgueil : les fils de Calvin se sont-ils
gardés de ce travers ? nous abordons ici la psychologie du carac­
tère genevois. Les luttes journalières où, sans cesse, pour défen­
dre sa liberté, on expose sa vie, trempent le caractère et font le
vrai citoyen : mais ce citoyen, elles l’exaltent en même temps
et, lui donnant une très haute idée de sa valeur personnelle,
elles l’inclinent à l’orgueil. Le Genevois est foncièrement orgueil­
leux.
Il n’est pas vaniteux : le vaniteux, comme

le Français,

recherche les honneurs ; il les étale et il s’en vante, comme
aussi de ses hautes relations sociales, et il semble avouer,
par ses vanteries

même, que ces distinctions le rehaussent

à ses propres yeux, qu’il s’en trouve honoré ; vous ne croiriez
pas peut-être, s’il

ne vous le disait, qu’il

ait mérité

tant

d’honneurs et de si illustres amitiés : c’est pourtant vrai, et il fait
en sorte que vous en soyez informé : il y a une réelle humilité au

�10

LOUIS DUCROS

fond de sa vanité. Tout autre est l’orgueilleux : les distinctions et
les récompenses honorifiques, il les dédaigne, il n’en a pas besoin,
lui, pour oser s’estimer tout son prix ; il ne se vante pas, mais
son ton de voix, son attitude, son silence même, son silence sur­
tout en de certaines occasions, vrous font savoir de reste qu’il
sait tout ce qu’il vaut; tel est l’orgueilleux et tel est bien un peu
le Genevois, s’il est vrai qu’il croie avoir un double m otif d’être
content de lui : n’est-il pas d’abord «citoyen de Genève» et ces
mots-là n’onl-ils pas pour lui un aussi beau son que le litre
fameux : civis romanus sum ? N ’est-il pas ensuite protestant et ne
sait-on pas (un proverbe local l ’affirme), qu’il faut au moins
trois juifs pour faire un protestant de Genève? Rousseau lui-mê­
me aura-t-il de l’orgueil ? il n’en saurait manquer étant, on le
verra, de bonne famille genevoise. Seulement la nature l’a de ce
côté si copieusement pourvu qu’on pourrait dire qu’il y a autant
d’orgueil en lui seul que dans toute la ville de Genève.
Mais voici une autre conséquence de l’intensité de la vie
politique : s’il veut être prêt à repousser les attaques subites du
duc de Savoie, à éventer les complots de l’évêque et de tous
ceux qui en veulent à sa liberté, il faut que le Genevois soit tou­
jours aux aguets et sur le qui-vive ; qu’il ait l’œil, non seulement
sur l’ennemi déclaré, mais sur ses complices, il y en a toujours
dans la ville ; plus tard, sous la dictature de Calvin, il faut qu’il
se surveille lui-même s’il veut échapper à la redoutable censure
de MM. les Pasteurs : tout cela fait qu’on se replie en soi et
qu’on s’observe pour donner moins de prise au soupçon ; l’on
se méfie alors et l’on devient soupçonneux soi-même et suscep­
tible à l’excès. On ne s’apprête pas seulement à repousser
l ’offense, mais à la prévenir et, dès lors, là où elle est, on la croit
plus grave, et, là où elle n’est pas, on la supjiose et on n’en
souffre pas moins : ce sera exactement le cas de Rousseau.
On sait qu’il se brouillera successivement avec tous ses amis,
et sans doute il serait ridicule d’avancer que ses compatriotes
sont d’ordinaire ombrageux comme lui ; de même

que son

orgueil est unique, sa susceptibilité maladive n’est aussi qu’à
lui seul ; pourtant à l’origine de celle-ci il y a bien eu, je crois,

�11

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

quelque chose qu’on pourrait, sans trop d’impertinence, appeler
la susceptibilité genevoise.
Dans toute ville libre, comme Genève, il y a au moins deux
partis, les riches et les pauvres, et ces deux partis se disputent
sans cesse : ainsi le veut la liberté ; un parti qui se déclarerait
satisfait serait un parti qui abdique. Il en résulte qu’un bon
citoyen n’a pas le droit de penser que tout va bien dans la répu­
blique ; or jamais les citoyens de Genève n’ont manqué, si l’on
peut ainsi parler, au devoir républicain de trouver à redire à
ce qui est et de fronder les institutions ou les gens en place ;
et c’est pourquoi Genève avait mérité, dès le xvie siècle, qu’on
l’appelât « la cité des mécontents ». Evidemment, dans une
pareille ville, il y a tel quartier où le mécontentement sera par­
ticulièrement vif, où l’on sera révolté et même, si le naturel
n’est pas excellent, envieux de naissance et c’est le quartier
pauvre ; il s’appelle à Genève le quartier Saint-Gervais ; c’est là
que se recrute le parti des mécontents par excellence, de ceux
que, dans la langue du pays, on appelle les avenaires.
Or Rousseau enfant habitera assez longtemps ce quartier et
plus tard il s’y fera des amis et l’on peut dire, je crois, que
l’avenaire de Saint-Gervais ne sera pas étranger, par exemple,
aux violentes invectives du Discours sur l’inégalité contre les
puissants et les riches. Précisément on verra plus loin l’éclio que
trouveront dans le quartier Saint-Gervais les

déclamations

et les colères de ce discours.
Un trait encore pour achever le portrait : descendant des
Allobroges, le Genevois n’est pas exempt d’une certaine rudesse;
dans la conversation il s’applique moins à être aimable qu’à
avoir raison et il a raison un peu durement ; il sait fort bien être
ironique, mais son ironie n’est point légère; il n’a pas assez
fréquenté jadis à Ferney où il eût appris à glisser sans appuyer ;
il ne se contente pas, étant très avisé, de frapper juste, il frappe
un peu fort : Rousseau, lui, frappera de façon à assommer ses
adversaires ; il aura l’ironie accablante et on aura beau s’appeler
l’archevêque de Paris ou le roi de Pologne, aucun titre, pas
même le titre de femme — et il montrera bien par là qu’il n’est

�12

LOUIS DUCROS

pas né en France — ne préservera ses ennemis, on ceux qu’il
considère et traite comme Lels, de ses formidables coups de
boutoir. Il n’est pas un de ses amis, pas une de ses bienfaitrices,
qui ne se soit aperçu à ses dépens qu'il y avait en lui, derrière
le Parisien qui savait être très aimable, un Allobroge qu’on ne
soupçonnait pas, et qui brusquement A'ous insultait.
Voilà ce que j ’appellerai, avec ce qu’il y a ajouté de personnel,
/e caractère genevois de Rousseau. Essayons de préciser mainte­
nant en quoi son esprit est — ou n’est pas — de Genève.
Ecoutez parler ce citoyen, justement fier du rôle qu’il joue
dans la république, où il est « membre du Souverain » : il dit
très librement ce qu’il pense, même si ce qu’il pense n’est pas
l’opinion commune, même s’il est seul de son avis ; en un mot,
ce que Voltaire et les encyclopédistes reprocheront si amèrement
à Jean-Jacques, le Genevois le lait couramment : il fait « bande à
part » — et même assez volontiers, s’il est vrai qu’il ne manque pas
de goût pour le paradoxe : Rousseau, lui, en aura la passion. Mais,
beaucoup moins téméraire que Rousseau, le Genevois ne pousse
pas ses paradoxes très loin et ne les prend pas sans doute très
au sérieux ; car, il faut se hâter de le dire : l’esprit du Genevois
est, avant tout, essentiellement pratique. Il a le sens des affaires,
il sait comment il faut s’y prendre pour gagner de l’argent, ses
riches banquiers l’ont montré de reste et un vieux proverbe
nous assure que, si on voit un Genevois se jeter par la fenêtre,
on ne risque rien de s’y jeter après lui, parce qu’il y a sûrement
quelque chose à gagner.
Rousseau reprochait à ses compatriotes, par la bouche de
Claire d’Orbe, de « trop aimer l’argent », et ce n’est certes pas
un reproche qu’il méritera lui-même. Remarquons pourtant
que, s’il n’est pas intéressé, il n’est pas non plus prodigue : c’est
qu’à Genève, si les patriciens savent s’enrichir, les bourgeois, et
les Rousseau sont de la bourgeoisie, aiment avoir un ménage bien
tenu où recettes et dépenses s’équilibrent. Jean-Jacques de même
aura toujours de l’ordre dans son petit ménage: il tiendra un compte
exact de ses menues dépenses et paiera très strictement ses
petites dettes ; il aura un métier, parce qu’un bon bourgeois

�JEAN-JACQUES KOUSSEAU

13

doit songer au lendemain ; et ces habitudes d’ordre et d’écono­
mie, il ne s’en départira jamais dans sa vie aventureuse et dans
ses courses à travers l’Europe : il sera un nomade et un vaga­
bond ; il ne sera pas, du moins dès qu’il pourra gouverner sa vie,
ce qu’on n’est jamais à Genève : un bohème.
Cet esprit pratique et ce sens des réalités, le Genevois les a
appliqués de tous temps aux sciences naturelles qu’ont cultivées
avec tant d’éclat les Bonnet, les de Saussure, les Gandolle et tant
d’autres. Quand Rousseau touchera à la botanique, ce sera
plutôt en amateur, en « herboriste » suivant son mot, qu’en
savant ; ses lettres sur la botanique, il ne les écrira que très
longtemps après ses grandes œuvres et, quelle que soit la valeur
de ses herbiers, on ne s’inquiéterait pas de noter par exemple
qu’il savait distinguer le gentiana campestris du gentiana filiformis, s’il n’avait pas écrit les phrases que l’on sait par cœur
sur « l’or des genêts et la pourpre des bruyères ». Tandis que le
Genevois, épris de réalités, étudie volontiers la nature en natu­
raliste, Rousseau se plaît à y promener ses rêveries poétiques.
Et de même que le Genevois aime assez, on l’a vu, le commerce
de l ’argent, où il est un très prudent spéculateur, Rousseau ne
se plaît que dans les théories où il est le plus téméraire des
spéculatifs.
A l’inverse donc de ses compatriotes qui, en sciences comme
en affaires, sont très réalistes, il est, lui, le plus idéaliste des
hommes. Tout à l’heure nous constations que né, pour ainsi
dire, mécontent et frondeur, en cela il était bien de son quartier;
maintenant nous voilà amenés à dire au contraire que, théori­
cien et rêveur, c’est-à-dire, épris d’irréel, il n’est plus même de
son pays, du pays où les banques prospèrent et où les spécula­
tions, nullement chimériques,

se traduisent en sonnantes

réalités.
Je n’ai pas l’impertinence de prétendre qu’à Genève on ne
s’intéresse qu’aux réalités de la vie et aux sciences de la nature ;
des œuvres littéraires dans tous les genres me donneraient de
trop éloquents démentis ; mais voyons donc de quelles qualités a
lait surtout preuve l’esprit genevois dans ces sciences morales

�14

LOUIS DUCROS

précisément qui sont le domaine où s’est exercé le génie de Rous­
seau. Pour ce qui est de la morale proprement dite, il suffit de
noter en passant, tant elle saute aux yeux, la parfaite conformité
entre la tendance de Rousseau à moraliser et le plaisir qu’y sem­
blent prendre ses compatriotes : Rousseau prêchera son siècle,
comme les Calvinistes de Genève se prêchent les uns les autres,
et il y aura dans le Genevois Rousseau un prédicant intarissable :
voir tous ses sermons, c’est-à-dire toutes ses œuvres.
Tout prêcheur prend aisément le ton dogmatique : Rousseau
trouvait les Genevois de son temps « un peu pédants » et les
Genevoises «u n peu précieuses». Deux jolies ouvrières échan­
gent devant leur boutique des propos enjoués; supposez-les
françaises, vous devinez ce qui peut les faire rire ; mais nous
sommes à Genève : « Ecrivons notre journal, dit l’une ; c’est cela,
répond l’autre ; le journal le matin et tous les soirs le commen­
taire » ( Nouvelle Héloïse, VI, 5). Rousseau se moque d’elles : mais
lui-même, que fera-t-il donc toute sa vie, sinon écrire le journal
de ses impressions et de ses rêves? et quant au commentaire du
journal, pour mieux s’en acquitter, il se dédoublera et c’est ainsi
que nous aurons Rousseau commentateur, ou, comme il s’ap­
pelle, « juge de Jean-Jacques. »
Pourtant, il semblera aussi sortir de lui-même et nul, dans son
siècle, ne traitera avec plus d’ampleur les questions morales et
politiques. Tandis que ses compatriotes, en louchant à ces ques­
tions,

semblent redouter les conséquences extrêmes, — ils

auraient trop de peine à les mettre d’accord avec la réalité, qui
leur est chère avant tout, — il ira, lui, avec une intrépidité que
rien n’arrête, jusqu’au bout de tous ses raisonnements ; et tout
de même que les Genevois ne sont point très curieux de remonter
aux causes premières et aux origines, — les causes secondes sont
plus sures et très suffisantes à des naturalistes ; et quant à ce qui
est de l’origine des choses, n’a-t-on pas, sur ce point, la Bible et
Calvin pour édifier les esprits sages? — Rousseau, au contraire,
remettra tout en question, les principes de l’éducation, comme
les fondements des religions et des sociétés : un pur Genevois
n’aurait certainement pas écrit l’Émile ni le Contrat Social. On

�JEAN-JACQUES HOUSSE AU

15

peut donc avancer, je crois, que Rousseau a plus d’audace et de
profondeur d’esprit, qu’il est vraiment plus philosophe qu’aucun
de ses compatriotes : c’est le seul grand penseur qu’ait eu Genève.
Et enfin, dernière et suprême différence : si la nature n’a refusé
aux Genevois ni les facultés artistiques, ni certaines qualités
littéraires, telles que la solidité, l’ingéniosité ou l’humour, je ne
crois pas cependant qu’elle les ait doués de la grande imagi­
nation qui fait les poètes. Or, que Rousseau soit un grand ima­
ginatif, qu’il soit même le seul vrai peintre et le seul vrai poète
du xvm e siècle, c’est ce que nul ne conteste. Et précisément, ce
lac de Genève, il est le premier qui se soit avisé de le trouver,
ou, ce qui revient au même, de nous le faire trouver beau :
mais lui-même, pour le voir tel, il a dû s’en éloigner, changer
d’horizon, se dépayser enfin ; son génie a fait de même : il a eu
Genève pour patrie, et on l’oublie trop en France ; mais peutêtre aussi qu’on s’en souvient trop à Genève; car ce génie ne
s’est pleinement épanoui qu’en s’expatriant, disons le mot :
qu’en se francisant d’une certaine manière el dans de certaines
limites. En quelle mesure sa vie à Paris et aussi ses longs
séjours en Savoie, mais, par dessus tout, son étude des auteurs
français ont modifié le Genevois qu’il était de naissance, c’est ce
qui apparaîtra à mesure que nous avancerons dans cette étude,
de même que peu à peu chacune de ses œuvres nous révélera ce
qu’il ne doit ni à Paris, ni à Genève, mais à lui seul, ce qui le
distingue aussi bien de tous les Suisses que de tous les Français
de son temps et ce qui fait en définitive qu’il est bien vraiment,
comme il s’en vante sans cesse, un être unique, et ajoutons :
extrêmement compliqué. On sait que, par les bizarreries de son
caractère, il déconcerta ses amis, comme par l’étrangeté de son
génie il étonna ses contemporains ; ce caractère et ce génie,
même aujourd’hui, après tant d’études dont ils ont été l’objet,
ont gardé pour nous je ne sais quoi d’énigmatique.
Il m’a paru que le meilleur moyen de pénétrer, s’il est pos­
sible, cet homme singulier, qui prétendait « n’être fait comme
aucun des hommes qui existent», c’était de dégager tout d’abord
ce qu’il dut à son pays même, c’est-à-dire précisément ce qui

�16

LOUIS DUCHOS

était fait pour le rendre, en partie du moins, inintelligible à nos
Français du

x v iii0

siècle. Quand on parlait de lui dans les

cercles littéraires ou dans les journaux du temps, on l’appelait
couramment « le citoyen de Genève » ; mais que signifiait cette
appellation et que pouvait bien êti*e au juste un citoyen de
Genève, c’est une question qu’on ne se posait point : c’est à cette
question, vraiment primordiale pour qui veut connaître à fond
Rousseau, que j ’ai essayé de répondre dans le présent chapitre,
avec une témérité, et aussi une liberté de propos dont je devrais
peut-être m’excuser auprès des compatriotes de Rousseau : mais
je m’assure qu’ils ont assez d’esprit pour me prouver que je me
suis trompé quand j ’ai parlé de la susceptibilité genevoise.

�17

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

CHAPITRE II
LA FAMILLE DE ROUSSEAU

Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, le 28 juin 1712, d’Isaac
Rousseau et de Suzanne Bernard. La famille Rousseau nous est
suffisamment connue : c’était une famille de réfugiés français,
dont le représentant le plus ancien qu’aient pu atteindre les
généalogistes, Didier Rousseau, était venu se fixer à Genève au
xvi° siècle. Reçu «habitant » (1) dès 1549, il avait d’abord été
« vendeur de vin » à l’enseigne de la Main, puis libraire.

La

taxe qu’il dut payer pour obtenir le droit de bourgeoisie, et qui
était

proportionnelle aux

moyens d’existence du postulant,

prouve que Didier était très à son aise. Il se maria deux fois et
n’eut d’enfants que de sa seconde femme, Mie Miège, fille d’un
paysan Savoyard. Ainsi, aussi liant que nous puissions remonter
dans la série des ascendants de Rousseau, nous trouvons un
Bibliographie : Confessions, livre I. Noiw. Héloïse, VII, 5. — MussetPathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau. Paris 182, t. ii,
p. 258.— Steinlein : Revue Suisse, 1852,8. — Heyer : Une inscription relative à
Rousseau (Mém. de la Société d’histoire de Genève, t. ix i . — Dufour-Vernes :
Recherches sur J.-J. Rousseau et sa parenté. Genève, 1878. — Eug. Ititter :
La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau, Hachette, 1890. — Je me suis servi
de l’édition de Musset-Pathay (1826) en 25 volumes. D’ailleurs j ’indique tou­
jours l’œuvre et le chapitre de l’œuvre de Rousseau que je cite.
(1) Quiconque, nous dit M. Th. Dufour, venait s’établir à Genève, devait
en demander la permission au Conseil; il prêtait serment aux lois de
la cité et était reçu habitant, titre qui lui restait toute sa vie, s’il ne cher­
chait pas à devenir bourgeois ; ses enfants, nés à Genève, étaient appelés
natifs et ainsi de leurs descendants jusqu’à ce qu’ils fussent admis à la bour­
geoisie. Le nouveau bourgeois conservait cette dénomination et ses enfants,
nés après sa réception à la bourgeoisie, prenaient le titre de citoyens ainsi
que leurs descendants. Cette hiérarchie dura jusqu’en 1792.
2

�18

LOUIS DUCllOS

Français presque un Parisien (Didier était de Montlhéry) et une
Savoyarde, c’est-à-dire, d’un côté, le sang v if et l’esprit d élié:
Didier montra bien vite à Genève, par sa facilité à changer de
métiers et à y réussir, qu’il n’avait pas, quoique huguenot persé­
cuté, laissé son entrain et sa vivacité française à la frontière ; et
nous voyons, d’autre part, par cette tille de la Savoie qui est de
cinq générations en arrière, la plus ancienne aïeule, à nous
connue, de Jean-Jacques, comme un premier et fugitif rayon de
cet esprit savoyard qui est plus délicat et moins tendu que l’es­
prit genevois : Rousseau en subira plus tard et plus directement
la douce influence dans ses flâneries et rêveries à Annecy et aux
Charmettes.
1 Un Parisien uni à une Savoyarde, cela pouvait faire un ménage
très gai ; mais les deux époux, huguenots tous deux, avaient
planté leur lente dans la cité de Calvin : c’était s’engager, en
dépit de leurs origines et qui sait ? de leur tempérament, à vivre
saintement dans la crainte du Seigneur et du Consistoire. Or
cette IuLle, peut-être inconsciente, entre leurs instincts premiers
et l’austère discipline calviniste, lutte qu’il n’est pas téméraire
de supposer chez ces deux étrangers, transplantés à Genève, je la
retrouve, et cette fois manifeste, c’est-à-dire attestée par les
registres consistoriaux, chez la plupart des descendants de
Didier Rousseau.
Déjà même ne voyons-nous pas la femme de Didier admo­
nestée par le Consistoire pour avoir flâné dans la rue à l’heure
du catéchisme, et elle s’excuse en disant qu’il fallait «abreuver
ses bêtes » ; peccadille, à coup sûr, même pour ce temps et dans
cette ville ; mais tout de même, si on la l'attache aux remon­
trances adressées, ici au grand-père de Jean-Jacques pour ses
petites soirées dansantes, là à son père même pour diverses
fredaines et écarts de conduite plus graves, ne semble-t-il pas
que tous ces traits sont comme autant de petites révoltes de
l ’instinct national et, si l’on n’envisage que les ascendants mâles,
comme autant de protestations de cet esprit prim itif et gaulois,
qui, devenu « réformé », c’est-à-dire déjà assez austère, a quelque
peine à se faire genevois par-dessus le marché ?

�19

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Cette difficulté, que semblent avoir eue certains descendant de
Didier Rousseau, sinon à se faire leur place au soleil à Genève,
du moins à s’identifier complètement au caractère et aux mœurs
genevoises, ne nous fait-elle pas déjà pressentir et n’expli­
que-t-elle pas par avance ce bizarre antagonisme entre les deux
nationalités de Jean-Jacques ? Il sera trop français pour les
pasteurs suisses de son temps, comme il avait été tro p « citoyen
de Genève » pour ses amis de Paris.
Sans nous arrêter, plus qu’il ne convient, à cette préformation
lointaine, et forcément conjecturale, d’un génie si contradictoire,
descendons, pour arriver jusqu’à lui, et tout en continuant de
l’expliquer et, pour ainsi dire, de le deviner par eux, la suite
ininterrompue de ses ancêtres à partir de Didier, le chef genevois
de la famille Rousseau.
Jean Rousseau, le second fils de Didier, eut dix-neuf enfants,
dont le septième, David, fut le grand-père de Jean-Jacques.
David eut quatorze enfants, dont beaucoup moururent en bas
âge ; il lui resta six enfants, dont trois fils, qui furent horlogers,
comme l’avaient été leur père et leur grand’père : l’un d'eux,
Isaac, fut le père de Jean-Jacques ; l’autre, David, nous est à peu
près inconnu ; le troisième alla vivre en Hollande ; les trois autres
enfants de David, trois filles, qui furent les tantes de Rousseau,
Se nommaient : Théodora, Clermonde et Suzanne ; celle-ci, la
tante Suzon, devait remplacer au foyer la mère de Rousseau.
Le père et la mère de Rousseau nous sont beaucoup plus
connus que ses ancêtres : voyons cependant ce

que nous

apprennent, ou ce que peuvent nous suggérer sur ces derniers,
les archives et registres du temps. Les Rousseau sont horlogers
de père en fils: or à Genève, au xvnc et au xvm e siècle, un horloger
est tout autre chose qu’un vulgaire artisan (1). D’abord il peut
arriver à une très belle aisance; par exemple, Jean Rousseau,
(1) Coxe, qui visita la Suisse en 1774, écrit ce qui suit sur la ville de
Genève : « Les gens même de la dernière classe sont très instruits et il n’est
aucune ville en Europe où les connaissances soient aussi généralement
répandues. J’ai eu beaucoup de plaisir à m’entretenir de littérature et de
politique avec plusieurs marchands. » Essai sur l ’état présent de la Suisse)
trad. en français par Ramond, 1781, p. 340,

�20

LOUIS DUCROS

l ’arrière grand-père de Jean-Jacques, avait laissé en mourant
30.000 florins, ce qui est une fortune au xvne siècle. Que cet
héritage ait dû être partagé entre de nombreux enfants, que
même tel ancêtre de Rousseau, Didier, par exemple, le fondateur
genevois de la fam ille, ait laissé des affaires quelque peu
embrouillées, il n’en est pas moins vrai qu’il avait acheté — son
titre de bourgeois l’obligeait à être propriétaire à Genève, —
trois maisons et un champ, ce qui constituait alors une très
honnête aisance et ce qui suppose qu’il était parti de France
avec l’escarcelle bien garnie. Ainsi nous avons affaire à une
famille de bonne et solide bourgeoisie : Rousseau s’en souvien­
dra, même dans ses plus mauvais jours. Fils et petit-fils de bons
bourgeois, il n’était pas né pour être laquais. Il recherchera, on
sait avec quelle éloquente amertune, les causes de l’inégalité
parmi les hommes ; mais si je recherche à mon tour les causes
mêmes de cette amertume, je ne crois pas me tromper en
affirmant que l ’une d’elles, tout au moins, était le méconten­
tement du bourgeois déchu et aussi la sourde colère d’un homme
que, dans bien des situations de sa vie, ses ancêtres eussent
désavoué et qui pourtant, par l’àme et le génie, se sentait
supérieur à eux, comme à tous les bourgeois cossus de Genève
et d’ailleurs. Qu’il se l’avoue ou non, ses invectives contre la
société seront d ’abord la revanche du pauvre contre la mauvaise
fortune qui l’a déclassé ; et elles seront en outre un moyen pour
lui de donner habilement le change, non seulement à sa rancune,
mais aussi à l’amer souvenir des fautes et des bassesses qui
l ’auront pour un temps abaissé et avili.
Mais établissons de plus près la situation exacte de sa famille
au sein de celle société bourgeoise de Genève dont elle fait partie :
celte situation même va nous suggérer par avance une première
explication des ardentes révoltes de Jean-Jacques, non plus
contre la société en général, mais contre cette aristocratie gene­
voise à laquelle il donnera un si furieux assaut dans ses Lettres
de la montagne. Les Rousseau étaient de la bourgeoisie (1) : ils
(1) Brunetière a eu tort d’écrire : « Non seulement par leur situation
de fortune, mais par leur éducation, par leurs goûts, par toutes leurs habi-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

21

n’étaient pas de la haute bourgeoisie genevoise. Un citoyen,
dans une petite république comme Genève, ressemble si fort à
un autre citoyen, qu’il faut de toute nécessité, si l’on veut se dis­
tinguer de la foule et avoir un rang, hiérarchiser soigneusement
la république et tenir la main à ce que tous les degrés de celte
frêle hiérarchie ne soient franchis qu’à de certaines conditions,
lesquelles ne seront pas faciles à remplir. Or, quelqu’aisés et
même quelqu’intelligents que paraissent avoir été les Rousseau,
aucun d’eux ne fut des Deux-Cents ; nous aurons à expliquer
plus tard ce qu’était ce conseil : il suffit de savoir ici que qui y
était élu entrait par là même dans la haute bourgeoisie.
Celle-ci en outre, comme pour mieux marquer, en la figurant
aux yeux, son élévation, trônait dans la ville haute, laissant aux
simples bourgeois et au menu peuple les rues basses de la cité ;
et naturellement on était dans ces rues plus frondeur et plus
égalitaire que dans les rues hautes ; et d’avoir passé une partie
au moins de son enfance dans ces quartiers populaires, où
chacun avait la tête très près du bonnet, cela n’était pas un très
mauvais apprentissage pour qui devait écrire contre les patri­
ciens de Genève les Lettres de la montagne et contre tous les
privilégiés de l’univers le Discours sur l'inégalité et le Contrat
social.
A vrai dire, par sa mère, Suzanne Bernard, Jean-Jacques tou­
cha un instant à l ’aristocratie; mais son cousin Bernard qui
avait été son compagnon d’études et qu’il avait aimé comme un
frère chez le pasteur Lambercier, s’empressa de le tenir à distudes, père et mère, oncles et tantes, les parents de Jean-Jacques étaient
peuple, au sens le plus fâcheux du mot et lui-même devait mettre une vanité
singulière à le rappeler toute sa vie. La vulgarité de son origine et, de là, celle
de ses goûts, c’est le premier trait du caractère de Rousseau, celui qui le dis­
tingue de tous les écrivains de son temps, tous bourgeois ou presque tous,
quelques-uns même de l’ancienne marque et dont le premier soin, quand ils
ne le sont pas, est de se vêtir, de se conduire, surtout de parler et d'écrire
comme s’ils l’étaient. » Laissons « les autres écrivains de son temps » qui ne
sont pas en cause ici : mais pour ce qui est de Rousseau et de la famille de
Rousseau, l’erreur de M. Brunetière est manifeste: les Rousseau étaient des
bourgeois et Jean-Jacques, on le verra, resta bourgeois par certains côtés de
son caractère et jusque dans certains détails de sa vie. (Voir Brunetière : Mûries
critiques,
série, p. 259).

�22

LOUIS DUCROS

tance dès qu’il eut pris son essor : « il était un garçon du liant ;
moi, cliélif apprenti, je n’étais plus qu’un enfant de Saint-Ger­
vais. Il n’y avait plus entre nous d’égalité malgré la naissance ;
c’était déroger que de me fréquenter. » On sent, rien qu’à ces
mots écrits si longtemps plus tard, combien dut être vive cette
première blessure, faite à l’amour-propre de l’impressionnable
Jean-Jacques, par la main d’un ami et d’un très proche parent.
En vérité, si l’on rassemble tous ces menus faits, et en se gardant
du reste d’en exagérer l’importance,

n’apparaissent-ils pas

comme autant de signes avant-coureurs, et ne nous préparentils pas à voir surgir un jour le tribun fougueux que les orages
de la vie devaient peu à peu surexciter, puis soudainement
déchaîner sur le monde ? Quand éclata la fureur de ses premières
déclamations, ce fut, on le sait, une stupeur générale. D’où nous
vient celui-ci? s’écriait Voltaire, qui ne devait jamais réussir à
le comprendre ; il venait d’un quartier très lointain, dont les
manières et surtout les passions politiques étaient aussi étran­
gères que possible aux gens du monde et aux gens de lettres de
Paris : il venait du très démocratique el très turbulent quartier
de Saint-Gervais (1).
On sait que le Rhône coupe la ville de Genève en deux parties
inégales, dont l’ une, la plus considérable, située sur la rive
gauche, comprend les rues « hautes » et les rues « basses » ; et
l’autre, sur la rive droite, forme le quartier Saint-Gervais. JeanJacques, qui était né dans la Grand’Rue (rive gauche), sur l’em­
placement de la maison qui porte aujourd’hui le numéro 40,
passa et repassa le Rhône, habitant, cliez son père, tantôt dans
la Grand’Rue depuis sa naissance (1712), jusqu’en 1719 ou 1720,
puis, à cette dernière date, très probablement à Saint-Gervais,
où son père avait passé les premiers temps de son mariage et
où il paraît s’êlre établi après avoir vendu sa maison de la
(1) Un ami d’Isaac Rousseau, Marcel de Mézières, écrira à Jean-Jacques :
« Votre livre sur l'Inégalité des conditions, dédié à nous tous, grands et petits,
n’a jias eu le bonheur de plaire aux premiers. En effet, est-il naturel de sup­
poser quelque égalité entre des individus, dont les uns comptent deux ou trois
générations de syndics dans leurs familles et les autres, cinq ou six d’horlo­
gers et autres artisans honnêtes ? » (E. Ritter : La famille et la jeunesse de
Rousseau, 163).

�23

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Grand’Rue ; et enfin, quand il est mis chez Ducommun, dans la
rue des Etuves, encore dans le quartier Saint-Gervais. C’est à ce
quartier qu’il fait allusion, quand il parle de sa rupture avec
son cousin Bernard, lequel, remonté, après leurs années d’étu­
des communes, dans son quartier aristocratique, demeurait
trop haut désormais pour reconnaître un

apprenti

graveur

« du bas ».
Venons maintenant au père et à la mère de Rousseau : son
père était vraiment un drôle de corps; enthousiaste et versatile,
non seulement il changeait sans cesse de domicile, mais tantôt
il s’engouait d’un nouveau métier et l’horloger se faisait, pour
un temps, maître de danse; tantôt il s’éprenait d’un lointain
pays et, laissant là son violon comme il avait fait de ses outils,
laissant tout, même sa femme, qui était charmante et qu’il
aimait, il allait, de son pied léger, au bout de l’Europe, régler
sa montre et celle des autres sur l’horloge de Constantinople.
Les motifs de cette dernière fugue nous échappent : difficultés
d’argent ou, peut-être, comme on l’a supposé, querelles intes­
tines, non avec sa femme, mais avec la mère de sa femme qui
luisait ménage avec eux ? C’était fuir bien loin sa belle-mère.
Peut-être, puisque les deux époux « s’aimaient d ’amour tendre »,
l’explication de ce brusque départ est-elle uniquement dans le
désir de voir et l’humeur inquiète, laquelle déjà, avant ce loin­
tain voyage, avait inspiré à Isaac cette singulière clause d’un
contrat qu’il avait passé avec deux de ses camarades pour
donner en commun des leçons de danse : « Il sera permis au
sieur Isaac Rousseau de faire un voyage lorsque bon lui
semblera ».
Si nous en croyons les Confessions, Isaac Rousseau, ne pou­
vant obtenir la main de Suzanne Bernard, avait déjà, sur le
conseil de celle-ci, fait un voyage pour essayer de l’oublier.
Tout le monde voyageait, du reste, dans cette famille : Isaac
avait un oncle à Londres et un autre à Hambourg ; son frère
était établi à Amsterdam et son beau-frère mourut en Amérique ;
son cousin germain s’était fixé en Perse et son fils aîné, Fran­
çois, partit pour l’Allemagne et il ne fut plus question de lui. A

�24

LOUIS DUCROS

Genève, cette rue des nations, tant d’étrangers vous entretien­
nent de leur pays qu’on est tenté d’y aller voir et le Genevois
court le monde. Au xvm e siècle, la moitié de Genève avait émi­
gré, si l’on en croit la Lettre sur les spectacles et Rousseau n’exa­
gérait guère. Le territoire était très petit et les réfugiés affluaient
sans cesse : on allait chercher fortune ailleurs.
On a vu que les Rousseau ne craignaient pas de se mettre en
route; mais ce qu’il faut noter ici, c’est cet instinct migrateur qui
poussait le très instable Isaac à promener ses pénates à travers
la ville, ou même hors Aille (il ira se fixer à Nyon) et, sans
aucune raison sérieuse, semble-t-il, lui faisait déserter le foyer
conjugal. « Tu es Genevois, disait-il à son fils Jean-Jacques, tu
verras un jour d’autres peuples, mais quand tu devrais voyager
aussi loin que ton père... » et la suite. Jean-Jacques ne devait
pas aller aussi loin, mais il devait voyager presque toute sa vie ;
et sans doute ce ne fut pas sa faute s’il ne prolongea pas son
séjour dans certains pays ; pourtant nous le verrons se déplaire
en des endroits où il ne fait que d’arriver et en quitter d’autres où
il aurait certainement pu vivre tranquille : et, quand on cherche
la raison de ces départs subits, on ne la trouve pas; c’est qu’il n’y
en a pas d’autre que ce besoin de mouvement qu’il avait hérité
de son père : comme lui et dès les premières étapes de sa jeu­
nesse aventureuse jusqu’à ce qu’il finisse, après tant de courses
folles à travers l’Europe, par se fixer enfin et se terrer dans sa
rue Plâtrière, il ne sait pas trouver son assiette. On se contente
alors de dire qu’il quitte certains lieux parce qu’il s’y croit persé­
cuté ; mais, on le A’erra, cela n’explique pas toutes ses fuites.
Qu’il eût vraiment la manie de la persécution, c’est ce que nous
aurons à rechercher : il aArait, en tous cas, et nous saA'ons de qui
il la tenait, la manie du déplacement, qu’il a appelée lui-même,
dans les Confessions, « sa manie ambulante ». Il semble que,
expiant la hardiesse de ses ancêtres, qui s’étaient expatriés, il se
sentait lui-même, partout où il séjournait, un peu étranger et
dépaysé. Le foyer domestique avait été d’abord transplanté et
puis Isaac en avait été assez mauArais gardien et peu à peu, on
va le voir, par son humeur volage, il le laissa à peu près s’étein-

�25

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dre : ce n’est pas le vagabond Jean-Jacques qui songera à le
rallumer.
Sa mère, Suzanne Bernard, appartenait à une famille qui était,
nous disent les historiens genevois qui s’y connaissent, plus
haut placée que la famille Rousseau sur l’échelle sociale aux
multiples degrés de ce temps-là : un Samuel Bernard, jeune
paysan d’un village au pied du Salève, avait épousé la fdle de
son patron, un très riche négociant et, par là, il était entré, nous
dit-on, dans « la plus haute bourgeoisie, opulente et lettrée ».
Son fils, Jacques Bernard, grand-père maternel de Rousseau,
courut le guilledou, et mourut jeune, ayant vécu trop vite. Il
s’était marié avec une demoiselle Machard, fille d’un homme de
loi, et avait eu quatre enfants, dont la fdle aînée, Suzanne, fut
la mère de Jean-Jacques. La fortune personnelle de celle-ci
s’élevait à 15.000florins; « ma mère était riche », dit Rousseau;
presque riche, dirons-nous, et, en tous cas, plus que son mari,
Isaac, lequel dut faire un stage avant d’obtenir sa main.
Rousseau ne connut pas sa mère : elle mourut une semaine
environ après lui avoir donné le jour et nous-mêmes, malgré les
commérages et espionnages dont elle fut l’objet et qui sont reli­
gieusement consignés dans les régistres du Consistoire, nous la
connaissons trop peu pour savoir en quoi son fds pouvait lui
ressembler. Car qu’elle ait été vue au Molard , déguisée en
paysanne, pour assister à des farces de bateleur et, pour ce, verte­
ment tancée par la vénérable compagnie des pasteurs, — ou encore
qu’elle ait été remarquée par le résident de France, qui parla
d’elle à Jean-Jacques, ou même visitée trop fréquemment aux
yeux de MM. les Pasteurs, par un certain M. Sarrazin, cela
prouve qu’elle devait être agréable à voir et qu’elle aimait les
visites et même la comédie, et encore que MM.

les Pasteurs

avaient de bons espions; mais cela ne prouve rien pour les qua­
lités de cœur ou d’esprit qu’elle pouvait avoir et transmettre
à son fds (1).
(1) Disons pourtant que, d'après un passage des Confessions « elle des­
sinait, chantait, s'accompagnait du théorbe ; elle avait de la lecture et faisait
des vers. » C’est aux leçons de son oncle, le pasteur Bernard, que Suzanne
Bernard devait tout cela.

�26

LOUIS DUCROS

L ’influence du père, que nous connaissons mieux, est plus
certaine et nous la retrouverons dans la première enfance de
Rousseau.
En résumé, des bourgeois français et huguenots, alliés à des
femmes de Genève et des environs, assez aisés malgré quelques
revers de fortune, intelligents, actifs et instruits, comme l’étaient
généralement les réfugiés, tels furent les ancêtres de JeanJacques. Au point de vue physique, aucune tare dans cette
fam ille; ils paraissent tous s’être très bien portés et c’est ce que
nous ne devrons pas oublier quand nous rechercherons si JeanJacques fut réellement fou. Au point de vue moral, le milieu
aurait pu être excellent pour l’éducation d’un enfant, si Isaac
eût été, ce que paraissent avoir été les Rousseau jusqu’à lui, un
vrai chef de famille. Son incroyable légèreté ne compromit pas
seulement la fortune, mais encore l’héritage moral qu’il tenait
des aïeux et ne sut pas transmettre à son fils. Si Jean-Jacques
commença par être un polisson, c’est en grande partie à son père
qu’il en fut redevable.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

27

CHAPITRE III
l ’e n f a n c e

de

rousseau

Dans une rue montante et assez sombre, la Grand’Rue, qui,
d’une part, descend vers le Rhône el, de l’autre, mène à l’Hôtel
de Ville et à la cathédrale de Saint-Pierre, est une boutique
d’horloger; sur l’établi et parmi les outils, des livres qu’on ne
s’attend guère à trouver en pareil lieu : un Tacite, un Plutarque,
et aussi des romans laissés par la mère de Jean-Jacques ; sans
doute, l’Amadis de Gaule et l’Astrée, que contenait la biblio­
thèque de son grand oncle (et non de son grand père, comme il
le dit à tort) le pasteur Samuel Bernard. Après souper, le fils, un
enfant précoce aux cheveux noirs, aux yeux de feu, écoute
avidement les beaux mots et les grandes actions des héros grecs
et romains, ou les galantes aventures d’Amadis et de Céladon; il
en rêve la nuit, il en parle à table « les yeux étincelants, la voix
forte » ; un jour même, il étend la main sur un réchaud allumé
pour imiter le courage de Scévola.
C’est dans ces livres qu’il apprend à lire et se lait sa première
idée du monde : il la gardera toute sa vie. Quand il fréquentera
ses semblables, il les trouvera si différents de ce qu’il les avait
imaginés, qu’il se demandera presque sincèrement ce qu’aurait
pensé d’eux « la grande âme de Fabricius » ; el quand il se reti­
rera dans la solitude, il la peuplera d’êtres charmants et de
cœurs tendres, plus ardents, il est vrai, mais tout aussi angé­
liques que ces belles amantes qui, tout enfant, l’entraînaient sur
les bords fleuris du Lignon, loin de sa Grand’Rue et de la petite
Bibliographie : Confessions. I. Eug. Ritter : La famille et la jeunesse de
J -J. R.

�28

LOUIS DUCROS

boutique d’horloger, loin du monde réel, en un mot, qu’il ne
verra jamais exactement tel qu’il est.
Parfois, quand le père et l’enfant sont fatigués de lire, et ils
lisent jusqu’à la pointe du jour, jusqu’au moment où les hiron­
delles viennent les rappeler, si poétiquement encore, à la réalité,
ils s’interrompent pour parler de la mère disparue et, après
avoir rêvé ensemble, ils mêlent leurs souvenirs ou leurs regrets,
c’est-à-dire qu’après s’être échauffé l’imagination, ils se surexci­
tent les nerfs au milieu des embrassements et des larmes. Après
une telle éducation, on comprend tout le sens qu’il faut prêter à
ces simples mots de Jean-Jacques : a Je sentis avant de penser. »
On connaît le passage des Confessions : Mon père « croyait la
revoir en moi (ma mère), sans pouvoir oublier que je la lui
avais ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses
soupirs, à ses convulsives étreintes, qu’un regret amer se mêlait
à ses caresses; elles n’en étaient que plus tendres. Quand il me
disait: «Jean-Jacques, parlons de ta m è r e »; je lui disais:
« Eli bien ! mon père, nous allons donc pleurer » ; et ce mot seul
lui tirait déjà des larmes. « A h ! disait-il en gémissant, rends-la
moi, console moi d’elle, remplis le vide qn’elle a laissé dans
mon âme. T ’aimerais-je ainsi, si tu n’étais que mon fils ? ».
Pour compléter ce tableau d’intérieur, il faut voir la sœur
cadette d’Isaac, Suzanne Rousseau, « la tante Suzon », en train
de broder ou de chanter, et Jean-Jacques, comme il s’est dépeint
lui-même, assis à ses côtés, prenant plaisir à contempler son
« agréable figure » et à écouter ses « propos caressants » ; et
enfin, attachée à la maison et y étant un peu familière, sans
doute, comme dans tout ménage bourgeois, une jeune domes­
tique, « ma mie Jacqueline », qui avait « un si bon cœur et un
caractère si gai », au dire de quelqu’un qui la connut plus tard ;
c’est Jacqueline qui, lorsque le petit Jean-Jacques était enfermé
dans un galetas pour avoir déchiré ses livres de classe, allait le
consoler et le gâter. Tout cela formait un intérieur assez confor­
table et très doux et le vivant souvenir que paraît en avoir gardé
Rousseau a dû lui mettre au cœur le souci qu’il aura ,à travers
toutes ses pérégrinations et toutes ses aventures, de s’installer à

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

29

sa guise, c’est-à-dire, avec une simplicité bourgeoise et dans une
maison où il se sente bien chez lui.
Isaac Rousseau, qui n’était pas commode à vivre, — l’ombra­
geux Jean-Jacques avait donc de qui tenir, — s’élait signalé par
plusieurs querelles et batteries qui l’avaient fait citer devant le
Consistoire et réprimander : ses deux premières affaires, des
bagatelles, n’eurent pas de conséquences graves ; une troisième
fut plus sérieuse : il s’était emporté contre un propriétaire qui
l ’empêchait de chasser sur ses prés ; il l’avait couché en joue et,
un autre jour, il avait dégainé et l'avait blessé au visage. Il fut
condamné à trois mois de prison ; mais, au lieu d’attendre le
jugement, il avait mis lafrontière entre ses juges et lui et il s’était
lixé définitivement à Nyon, sur les bords du lac, à Irois lieues
de Genève. Puis, se souvenant qu’il avait laissé ses deux fils au
logis, il plaça l’aîné, François, dont je n’ai pas parlé, parce que
nous ne savons presque rien de lui, chez un maître horloger pour
y achever son apprentissage; quant à Jean-Jacques, il l’envoya
à Bossey, petit village aux environs de Genève, chez le pasteur
Lambercier. La vie de famille cessa dès ce moment pour JeanJacques : ainsi il n’avait pas connu sa mère et, dès l’âge de
10 ans, il n’avait plus de foyer : ces deux malheurs, qui pèseront
sur toute sa vie, peuvent servir, je crois, à expliquer certains
travers de son caractère

et même certaines lacunes de son

génie. Par exemple, aurait-il été si gêné et, pour dissimuler sa
gêne, si bourru, en présence des grandes dames qu’il fréquen­
tera plus tard, si la tendresse d’une mère ou, à son défaut, les
caresses des deux femmes qui la remplaçaient au foyer, avaient
encouragé, pour ainsi dire, l’excessive sensibilité de cet enfant à
s’épanouir et à se manifester librement sous l’œil indulgent des
siens ? et n’est-ce pas parce que ces premiers encouragements et
ces libres confidences des années enfantines lui auront manqué,
que sa sensibilité se surveillera et, par bravade, se hérissera dans
les salons parisiens, devant toutes ces femmes du monde dont
certainement le cœur de sa mère lui eût par avance appris le
secret? Sans doute il rencontrera sur sa route Mmc de Warens :
mais ce n’est pas tout à fait de la façon que je voulais dire que

�30

LOUIS DUCIIOS

cette singulière « maman » fera l’éducation de sa sensibilité. Et
serait-il téméraire d’attribuer aussi en partie à cette privation
dès la dixième année, de toute intimité féminine, celte âpreté
d’accent et cette intransigeance logique qui marqueront ses pre­
mières œuvres ?
Suivons le maintenant à Bossey, dans ce presbytère, dont il
nous a fait une si jolie peinture. Avec cet art, que personne n’a
possédé comme lui, de donner la couleur et la vie aux plus
insignifiants détails, il nous promène à travers la maison et le
jardin du pasteur Lambercier, nous fait assister à ses jeux
d’enfant, nous dépeint, et ils nous deviennent tout de suite fami­
liers, tous les hôtes de la maison : c’est d’abord la terrasse à
gauche en entrant, sur laquelle on allait s’asseoir l’après-midi
et qui fut le théâtre de la tragique aventure du noyer ; à l’inté­
rieur, la chambre de travail de Jean-Jacques ; le cabinet de
M. Lambercier à main droite avec « une estampe représentant
tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboi­
siers qui venaient ombrager la fenêtre et passaient jusqu’en
dedans » . Tous ces détails paraissent vrais : pendant qu’il écri­
vait ses Confessions, Jean-Jacques, qui avait tant de peine à se
rappeler certains événements plus importants de sa jeunesse,
n’avait aucun effort à faire pour revoir en imagination, et avec le
charme qui s’attache aux souvenirs de la première enfance, les
menus faits de son séjour à Bossey ; on reconnaît là cette régres­
sion mystérieuse de la mémoire qui, â mesure que nous vieillis­
sons, fait de plus en plus retomber dans l’ombre les choses d’hier
pour éclairer d’un jour tout nouveau les choses du passé, surtout
de notre plus lointain passé.
Je crois, par contre, qu’il se trompe, ou, qu’en tous cas, il
exagère un peu, quand il fait dater de Bossey son amour de la
campagne ; c’est qu’il revoit Bossey avec l’imagination de
l’homme fait qui a écrit la Nouvelle Héloïse. Il n’avait que douze
ans quand il quitta Bossey ; or, la campagne, à cet âge, c’est
surtout le plaisir de s’ébattre en plein air ou, comine il le raconte
lui-même, de « cultiver des petits jardins, de gratter la terre »,
Voire même de creuser des « aqueducs ». Et comme, d’ailleurs, il

�31

.JEAN-JACQUES ROUSSEAU

ne restaque deux ans à Bossey (et de Genève même, de «la Treille»
toute voisine de sa maison, il avait pu contempler la campagne à
loisir), je doute fort qu’il y prît déjà « ce goût si v if qui ne
devait jamais s’éteindre ». Il s’y retrempa surtout et fortifia ses
nerfs, par trop surexcités par les lectures nocturnes et les scènes
d’attendrissement que l’on sait dans la maison paternelle.
Le profit intellectuel de ces deux années d’études fut sans
doute assez mince : si M. Lambercier réussit à lui apprendre un
peu de latin, il l’eut bien vite oublié chez Ducommun et sur les
grandes routes; le profit moral fut, je crois, plus sérieux et,
malgré les défaillances qui suivirent, plus dui'able. Je ne veux
pas parler des sermons de M. Lambercier, qu’il

était tenu

d’entendre régulièrement tous les dimanches et qu’il écoutait
sans doute d’une oreille distraite; un sermon est bien long pour
un esprit si jeune et si impétueux ; mais il y avait le catéchisme
et ici il fallait répondre en plein temple et sous les yeux inquiets
de Mllc Lambercier qu’on aimait, nous dit-on « comme une mère
et peut-être plus » — on parle ainsi quand on n’a pas connu la
sienne — et qu’on avait tant peur « de chagriner». Et il y avait,
plus encore que les leçons de morale, la morale en action, je
veux dire : la façon dont on envisageait, dans ce milieu, et dont
on punissait certaines fautes de conduite. On commit la drama­
tique histoire de ce peigne de Mlle Lambercier qu’on accusait
Jean-Jacques (à tort, je veux bien l’en croire), d’avoir ébréché.
Il niait d’avoir touché le peigne et, malgré les exhortations et les
menaces, alors que

tout l ’accusait, semblait-il, il nia avec

opiniâtreté. Évidemment, pourM. Lambercier l’enfant mentait :
la chose paruttrès grave ; on fit venir son oncle et on lui infligea,
dit-il, « un châtiment effroyable ». La seule chose qu’il y ait à
retenir de cette anecdote (car je ne recherche en tout ceci que ce
qui a pu former, même de loin, le caractère de Rousseau), c’est
l’horreur qu’on avait, dans ce milieu, et qu’il put y puiser luimême, pour le mensonge, le vice, en effet, le plus antipathique à
un protestant. Qu’il soit devenu tout de même capable de mentir
plus tard, c’est ce que je chercherai à élucider et il n’en sera
alors que plus coupable ; mais ce qu’il ne fera jamais, c’est,

�32

LOUIS DUCROS

comme Voltaire, de désavouer effrontément ses livres, ou, comme
Diderot, dans YEncyclopédie, d’écrire une chose pour suggérer le
contraire au lecteur. Si Rousseau ment, il se croira obligé de
cacher ou de pallier un mensonge dont il aura honte, et toujours
il vantera sa franchise, sachant très bien que le premier devoir
d ’un honnête homme, c’est d’être vrai. Cette différence d’attitude
entre Rousseau et les Encyclopédistes (ceux-ci avaient toute une
théorie sur le mensonge utile) (1), et qui est à l’honneur de
Rousseau, je crois qu’il en faut chercher la principale cause
dans leur éducation première : Voltaire et les Encyclopédistes
étaient les élèves des jésuites ; Jean-Jacques avait grandi à
Genève et à Bossey dans des familles de huguenots.
Jusqu’au moment où il quitta Bossey, Rousseau ne vécut en
somme qu’avec d’honnêtes gens, lesquels étaient, par dessus le
marché, des esprits cultivés : les conversations et les exemples
de personnes qui lui tenaient de si près, et qu’il aimait avec
toute la fougue de son âme passionnée, déposèrent certainement
en lui des semences de moralité que les orages de sa jeunesse
empêcheront sans doute de porter beaucoup de fruits, mais
qu’ils n’étoufferont jamais complètement ; c’est en grande partie
le souvenir, persistant malgré ses fautes, de ce qu’il a vu et de
ce qu’il a été lui-même dans sa première enfance, qui l’em ­
pêchera de se fixer pour toujours dans le mal et de rester toute
sa vie ce qu’il va, hélas ! devenir si vite, et l’on verra pourquoi,
après Bossey, un vulgaire polisson (2).
Après quelques mois, et non pas, comme il le croit, deux ou
trois ans, passés chez son oncle et tuteur, Gabriel Bernard,
Rousseau fut mis en apprentissage, d’abord chez le greffier
Masseron, où il ne séjourna guère, ayant été trouvé « inepte » et
traité « d’âne » par son maître, puis chez le graveur Abel
Ducommun, lequel s’engagea, par contrat signé le 20 avril 1725

(1) Voir, sur ce point, mes Encyclopédistes, p. 201.
(2) « Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, élevé ensuite
avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j ’avais reçu dès
ma plus tendre eufance des principes, des maximes... qui ne m’ont jamais
tout à fait abandonné » (Rêveries : 3mo Promenade).

�33

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et moyennant 300 livres et 2 louis d’or d’épingles, « à nourrir et
coucher pendant cinq ans le dit apprenti, à lui apprendre sa
profession de graveur, à l’élever et instruire dans la crainte de
Dieu, comme il est convenable à un père de famille ». Le dit
père de famille avait 20 ans, et, du reste, était un butor qui
entretint son apprenti beaucoup moins dans la crainte de Dieu
que dans la crainte des coups, dont il était fort prodigue.
Nous ne connaissons, il est vrai, le maître graveur que par
l’affreux portrait que nous en a fait son apprenti et ce qu’en dit ce
dernier me paraît être doublement sujet à caution ; il a pu d’abord
le croire sincèrement plus méchant qu’il n’était en réalité en le
comparant forcément avec les gens qu’il venait de quitter; en
effet, des mains quasi paternelles de ce bon M. Lambercier qui
avait eu, à mes yeux, le mérite d’être réprimandé par ses graves
confrères pour son humeur trop enjouée (on l’entendait rire
de loin, nous dit Jean-Jacques), tomber sous la férule d’un
Ducommun, la chute était rude et l’impartialité difficile envers
le nouveau maître dans lequel on ne trouva qu’un « tyran ».
Mais qui ne voit, d’autre part, que plus ce tyran nous paraîtra
injuste et brutal, et plus nous donnerons raison à Jean-Jacques,
qui le rend responsable de sa démoralisation si rapide : toutes
les fautes qu’il a commises alors, il les avoue et, comme pour
mieux s’en punir, il nous les raconte par le menu ; il le dit sans
marchander : il devint fainéant et voleur, mais quoi ! son maître
l’avait littéralement « abruti ». Ce n’est pas, au moins, qu’il
volât de l’argent, cela il ne l’a jamais fait, il tient si peu à l’ar­
gent ! — il ne volait que des pommes à son maître,ou des asper­
ges à Mme Verrat; mais son maître ne l’avait-il pas lui-même
rendu friand, lui si sobre de nature, en le renvoyant de table au
moment où l’on y servait les meilleurs

plats ? et quant à

Mn'o Verrat, c’était son fils qui le poussait à voler pour son
compte ; un « apprenti » peut-il refuser quelque chose à un
« compagnon? » il volait donc des asperges dans leur primeur,
les vendait, avec quelle honte, grands dieux ! et donnait, sans
en soustraire un liard, tout l’argent au fils Verrat, qui s’offrail,
à lui et à un autre camarade, un bon déjeuner. Quant à lui,

�34

LOUIS DUCIIOS

Jean-Jacques, « très coulent de quelques bribes, il ne louchait
pas même à leur vin ». Remarquez enfin que si un jour il s’est
permis d’entrer par effraction dans le cabinet de M. Ducommun,
il n’en a profité que pour manier ses bons outils, « vol bien inno­
cent, puisqu’il n’était tait que pour être employé à son service ».
Or il y avait, dans ce cabinet, des recoupes d’or et des bijoux
précieux : il n’a pas même jeté sur ces objets un regard de
convoitise et pourtant il n’avait jamais plus de quatre ou cinq
sous dans sa poche ; mais voler des bijoux ou de la monnaie,
cela était lié chez lui à des idées de prison et de potence qu’il
fait même naître, tant il en parle avec effroi, dans l’esprit du
lecteur : comparés à de tels brigandages, ses petits vols à lui
heureusement ne sont, et le lecteur en convient sans peine, que
des « espiègleries ». Et tout ce qu’il raconte peut être vrai, mais
ce qui l’est plus sûrement encore, c’est son adresse à battre sa
coulpe sur les épaules de son maître : que Ducommun ait mal­
traité Jean-Jacques, c’est fort possible, mais Jean-Jacques (qu’on
relise les Confessions) le lui a joliment rendu; et si j ’ai insisté
un peu longuement sur ce premier récit de Rousseau (auquel je
n’ai fait qu’ajouter ce que le texte est chargé de nous suggérer),
c’est pour nous mettre en garde dès les premiers pas contre
certains pièges des Confessions : une des habiletés les plus sin­
gulières, et l’on pourrait dire, tant il y réussit merveilleusement,
une des prouesses les plus familières à Jean-Jacques, est de se
frapper la poitrine tout en montant au Capitole : nul n’a excellé,
comme lui, à encadrer ses vices dans le panégyrique de ses
vertus et à se faire pardonner ses pires fautes par le courage de
ses aveux et l'éloquence de ses remords.
En attendant, l’apprenti graveur était tombé dans la boue. Ce
qui l’empêcha de se perdre complètement, c’est sa passion pour
la lecture : il lut avec fureur tout ce qu’il trouvait dans la biblio­
thèque de La Tribu ; et, à ce propos, ne nous a-t-il pas donné
par avance une piquante réfutation de son premier Discours ?
qu’on l’écoute lui-même : «liv ré tout entier à mon nouveau goût,
je ne faisais que lire; je ne volais plus. » Il est donc certain, pour
prendre les termes mêmes de la question posée par l’Académie

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

35

de Dijon, que cette fois au moins « les lettres avaient contribué
à épurer les mœurs » de quelqu’un : mais ce quelqu’un n’avaitil pas été mis au monde pour incarner la contradiction ?
Au lieu des cinq ans, que stipulait son contrat d’apprentissage,
Jean-Jacques n’en passa que trois chez Ducommun. On sait
comment il s’affranchit : deux fois roué de coups par son maître
pour s’être attardé hors ville jusqu’après la fermeture des por­
tes, il se promit de ne pas s’exposer une troisième fois à pareil
accueil ; un dimanche donc (le 14 mars 1728) qu’il avait été
surpris de nouveau par l ’heure et avait vu se lever devant lui les
portes de la AÛlle, il «ju ra de ne plus jamais retourner chez son
maître », et prit la clef des champs. Faut-il ajouter foi au dra­
matique récit qu’il nous a fait de sa fuite dans les Confessions ?
On ne sait. Toujours est-il que, nous ayant donné pour unique
cause de cette fuite les sévices de son maître, il se trahit aussi­
tôt après et ne peut cacher sa joie d’aller à l'aventure et d’entrer,
comme il dit, « dans le vaste espace du monde », libre enfin et
maître de lui, rêvant « festins, trésors et château même, où il
serait favori du seigneur et de la dame et amant de la demoiselle.»
En réalité, dégoûté de son métier et de l’assujétisseinent auquel
il le condamnait, il n’attendait, je crois, que l’occasion de cher­
cher fortune.
En disant adieu à Genève et à la profession qu’il y apprenait,
il se donne l’air de regretter la vie tranquille et unie qu’il eût pu
y mener, si le sort l’avait gratifié d’un meilleur maître ; il aurait
été, dit-il, ccbon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon
ami, bon ouvrier, bon homme en toutes choses, » et il est cer­
tain qu’il ne fut à peu près rien de tout cela ; mais tout cela
n’aurait fait d’ailleurs qu’un homme comme tout le monde et ne
nous aurait pas donné le Rousseau que nous connaissons et
encore moins l'homme exceptionnel et absolument unique qu’il
croyait être : il fit donc bien de rompre sa chaîne et c’est de
quoi, s’estimant à son prix, il était encore plus convaincu que
nous quand il écrivait ce qu’on vient de lire.

�LOUIS DUCIIOS

CHAPITRE IV
LES ANNEES DE VAGABONDAGE

On vient de voir comment Rousseau est sorti de chez Ducommun : le voilà donc seul sur les grandes routes, c’est un vrai
vagabond. Il erra quelques jours, nous dit-il, autour de Genève
« nourri et logé par des paysans de sa connaissance». A force de
« voyager », il arriva à Confîgnon, en Savoie, à deux lieues de
Genève; le curé de Confignon s’appelait M. de Ponlverre et il
était gentilhomme de la cuillier; ce titre, fameux dans l’iiisloire
de Genève, attire son attention et curieux, dit-il, de voir comment
étaient faits les gentilshommes de la cuillier, il va, sans plus de
façon, faire visite à M. de Pontverre.
Le curé le reçoit très bien et, tout de suite, lui parle de l’hérésie
et l’invite à dîner; puis il entame sa conversion. Avant de voir
Jean-Jacques aux prises avec son convertisseur, je dois dire
que toute cette entrée en matière ne m’inspire aucune confiance.
Rousseau s’est enfui de chez son maître ; il lui devait, d’après
leur contrat, cinq ans de travail ; or, il a déserté au bout de la
troisième année; il lui doiL donc encore deux ans ou un dédit.
Il semble que sa première idée doive être de s’enfuir bien loin
de Genève pour échapper aux griffes de Ducommun ; et voilà
que, dans l’espace de deux jours, il n’a lait que deux lieues de
chemin. Celte lenteur est bien singulière ! je crois fort, et je dirai
tantôt pourquoi, qu’il tournait autour du presbytère. Si on l’en
Bibliographie : F. M ugnier : Madame de Warens et J.-J. Rousseau. C.
Levy, 1891. Confessions, I, 2. — Les Rêveries du Promeneur solitaire, IV' P ro­
menade.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

37

croit, c’est par hasard que tout à coup il se trouve devant la
maison de M. de Pontverre : « A force de voyager et de parcourir
le m onde... » ; il se rappelle que M. de Pontverre est gentil­
homme de la cuillier et, ma foi ! il va voir « comment est fait un
gentilhomme de la cuillier » : or ce titre, au lieu de l’attirer,
devait seul le mettre en fuite. Qu’était-ce, en effet, qu’un gentil­
homme de la cuillier ?
Dans la lutte séculaire que la ville deGenève soutenait contre les
ducs de Savoie, les alliés de ceux-ci, les seigneurs du pays, avaien t
formé contre Genève une ligue qui s’étendait jusqu’àLausanne.Un
jour, quelques-uns de ces seigneurs banquetaient au château de
Barsinel, près de R olle; échauffés par le vin, ils parlaient des
affaires du jour : « Amis, dit un Pontverre en portant sa cuillier
à sa bouche, j ’espère que, dans peu, nous mangerons ainsi ceux
de Genève. » Cette boutade, nous dit un historien de Genève (1),
fit fortune et la cuillier fut l’insigne de la nouvelle confrérie.
Chaque membre devait porter à son cou une cuillier d’or ou
d’argent suspendue par un cordon de soie. Le but avoué de ces
gentilshommes était de placer Genève sous le joug de la Savoie.»
Or, Isaac Rousseau (son fds a pris la peine de nous en donner
plusieurs témoignages), était un ardent patriote et certainement
il avait soufflé son patriotisme à celui qui sera si fier de s’inti­
tuler « citoyen de Genève ». Ce nom, par conséquent, de gentil­
homme de la cuillier, devait lui être particulièrement odieux et
j ’ai peine à croire qu’il fût si désireux de présenter ses hommages
à un Pontverre. A peine entré, voilà M. de Pontverre qui lui
parle de l ’hérésie : c’est peu vraisemblable; ce qui l’est bien
plus, c’est ceci : à cette époque, les conversions étaient très
nombreuses en Savoie et à Genève même une Chambre des
prosélytes avait été fondée en 1707, avec un capital de 10.000 écus,
pour convertir les catholiques au protestantisme. D’autre part,
en 1732, le pape Clément X II

enverra à l’évêque d’Annecy

600 écus romains pour les « nouveaux convertis. » Or, faire savoir
aux gens qu’on avait envie de se convertir, cela d’abord rendait
intéressant et vous faisait choyer et caresser par les catholiques,
(1) Jullien : Histoire de Genève, p. 141.

�38

LOUIS DUCROS

si on était protestant ; par les protestants, si on était catholique;
une fois converti, vous étiez gratifié d’une pension, protégé et
recommandé. C’est ainsi que, dans l’entourage même de JeanJacques, M,ne de Warens eut, pour sa conversion, 10 écus
romains, Mllc de Graffenried 6 écus, Mlle Giraud 3 écus, et
Claude Anet 1 écu.
Dans le registre de la Compagnie des pasteurs de Genève, on
lit précisément que « le sieur de Pontverre attire beaucoup de
jeunes gens dans cette ville (Genève) et les convertit et que le
public doit être averti (1) ».
Très probablement Rousseau connaissait quelques uns de ces
jeunes gens-là, qui devaient être, comme lui, très peu surveillés
de leurs parents ; en tout cas, le prosélytisme de M. de Pontverre
était « public » ; et, comme la conversion était la ressource des
naufragés (c’est encore

ce que nous montrera l’histoire de

M1» ' de Warens), je crois deviner pourquoi Jean-Jacques va
frapper chez M. de Pontverre; et si M. de Pontverre lui a parlé
de l’hérésie, c’est vraisemblablement parce que Jean-Jacques
s’est empressé, pour lui taire ouvrir sa bourse, de lui déclarer
qu’il était protestant:

il n’en tira qu’un bon dîner, arrosé

d’ailleurs d’un excellent vin de Frangi; il l’en récompense, dans
ses Confessions, en trouvant que M. de Pontverre n’était pas
« un homme vertueux » ; et pourquoi cela? parce qu’il aurait dû le
renvoyer à son père; et ainsi, si Jean-Jacques n’est pas rentré au
logis, c’est la faute du curé de Conügnon.
M. de Pontverre l’adresse à une bonne dame d’Annecy que
« les bienfaits du roi » avaient précisément retirée de l’erreur, et
Jean-Jacques est fort humilié qu’on lui fasse « la charité » et
qu’on « le recommande à une dame charitable », chez laquelle il
va d’ailleurs tout droit : pas tout à fait, car il flâne trois jours en
route; s’arrête, en vrai troubadour, devant les châteaux, et
chante, étonné que dames et demoiselles n’accourent pas à leur
fenêtre car, dit-il « il chante admirablement ». Cette dame
d’Annecy à laquelle on l’a adressé, c’est Mme de Warens et nous
(1) Gaberel : Histoire de l'église de Genève, 1853-62, t. m, 224.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

39

allons la retrouver au chapitre suivant; en attendant, elle
l’envoie à l’hospice des catéchumènes, à Turin, où on lui ensei­
gnera le catholicisme : et Rousseau qui, en nous parlant de sa
visite à Pontverre, tient à nous apprendre qu’il ne « songeait
pas à changer de religion et même qu’il envisageait cette idée
avec horreur » , Rousseau est allé chez une nouvelle convertie,
Mme de Warens, et de chez Mmc de Warens, il va tout aussi doci­
lement à l'hospice des catéchumènes : décidément l’horreur de
la messe ne l’empêche pas de faire tout ce qu’il faut, soit pour
attraper un bon dîner chez M. le. curé, soit, et il en parle luimême, un autre bon dîner chez Mme de Warens, soit enfin, car
c’est bien là son espoir, pour intéresser à son sort, à Turin,
quelques bonnes âmes catholiques. Elles le récompenseront
sans doute de son zèle et ne manqueront pas de reconnaître en
lui des talents variés, dont il a déjà une très haute idée ; car,
par exemple, si, dans son entretien avec M. de Pontverre, il n’a
pas réfuté les arguments de celui-ci, c’était de sa part pure
condescendance, car il se sentait (à 13 ans et au sortir de chez
Ducominun !) bien « plus savant » que le curé.
Et le père, Isaac Rousseau, que pense-t-il de l’escapade de son
fils ? car enfin si M. de Pontverre a eu l’indélicatesse de ne pas
lui renvoyer son fils, Ducommun, tout au moins, a dû le
prévenir. Isaac part effectivement pour Annecy, mais il y arrive
le lendemain du départ de son fils pourTurin. Que fait-il alors?
il pleure sur le sort de Jean-Jacques... et le laisse continuer sa
route: or Jean-Jacques allait à pied, et Isaac était à cheval ! et
de qui tenons-nous ces détails, si peu honorables pour Isaac ?
de son fils, qui a oublié certaine histoire du manteau de Noé
qu’il a certainement apprise au catéchisme du pasteur Lambercier. Au reste il nous renseigne très amplement et sur la conduite
de son père et sur les motifs de sa conduite. Isaac s’était remarié,
ce même Isaac dont Jean-Jacques nous avait dit : « Il ne se consola
jamais de la mort de ma mère ». Donc Isaac, inconsolable et
remarié, jouissait du revenu du bien laissé par la mère de ses
deux enfants tant que ceux-ci demeuraient éloignés de lui. Et
voilà pourquoi Isaac ne fatigua pas son cheval à poursuivre

�LOUIS DUCROS

Jean-Jacques sur la route de Turin. Tout cela est fort possible,
mais si Isaac ne fut pas un père modèle, le lecteur, qui le juge
ainsi d’après le récit de Jean-Jacques, se dit que Jean-Jacques
ne fut pas non plus le modèle des fils. Et ce trait nous apprend
en même temps, ce dont nous aurons lieu de nous souvenir dans
la suite, que, dans ses Confessions, Rousseau s’entend à merveille
à confesser les autres.
Le voici donc à Turin, à l’hospice des catéchumènes : je
néglige, bien entendu, les vilenies dont il a cru bon (pour bien
montrer qu’il « dira tout »), de salir le récit de son séjour à
l’hospice. Ce qui est intéressant ici, c’est la façon dont il va nous
raconter sa conversion.il est visiblement très embarrassé : lui,
en effet, l’adversaire du catholicisme, l’auteur de la lettre à
M. de Beaumont, il faut qu’il nous avoue qu’il s’est jadis converti
au catholicisme. Il n’y avait, à mon sens, qu’un seul moyen de
se tirer de ce mauvais pas, c’était de nous dire : « Ce que je Iis
était mal ; car on ne doit changer de religion que si on est
convaincu que la religion qu’on embrasse est supérieure à celle
que l’on quitte et, celle conviction, je ne l’avais pas. Mon excuse,
c’est que j ’étais un enfant, que j ’étais seul, livré à moi-même, et
que j ’avais faim : je m’étais figuré que, de me convertir, cela me
sauverait de l ’isolement et de la misère. » Mais tout cela, qui est
vrai, est beaucoup trop simple pour Jean-Jacques ; et que devien­
drait, après une telle explication, cette précocité d’esprit qui
faisait de lui un enfant exceptionnel ! On sait que, dans l’Emile,
il ne veut pas qu’on parle de Dieu à un enfant, à moins que cet
enfant ne soit, comme il l’a été, un petit prodige : « Trouvez des
Jean-Jacques à six ans et parlez-leur de Dieu, je vous réponds
que vous ne courrez aucun risque ». Et il ne voit pas que cette
extraordinaire précocité, qu’il se donne, rend sa conversion plus
inexcusable.
Donc il nous explique que sa conversion fut « difficile » ; il
était si intelligent et même si savant qu’il désespérait tous ses
convertisseurs; il céda pourtant ; mais c’est, dit-il, qu’il était
allé trop loin pour reculer; et puis, il s’était juré de ne plus
rentrer à Genève ; et enfin, se refuser à ce qu’on attendait de lui,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

41

après ce qu’il avait laissé espérer, cela demandait, c’est lui qui
le dit, « une rare force d’âme ». Il abjura donc : il fit, admirez
comme il sait à propos son histoire, il fit ce qu’avait fait
Henri IV, tout simplement !
Malheureusement la messe, qui avait valu à Henri IV Paris et
un royaume, ne lui rapporta que vingt francs : ce fut le produit
net de la quête qu’on faisait pour chaque converti ; renier la foi
de ses pères pour un louis, c’était un moins bon marché qu’il
n’avait cru. Entré à l’hospice le 12 avril 1728, il en sortit le 23 août.
Le voilà de nouveau sur le pavé avec ses vingt francs dans sa
poche ; c’était la misère, mais c’était aussi la liberté après une
fâcheuse réclusion de « deux mois », d’après les Confessions : on
voit que c’est un peu plus de quatre mois qu’il faut dire.
Léger de souci, du reste, aussi bien que d’argent, il se promène
dans la ville, va voir monter la garde, suit les belles proces­
sions ; un jour, s’étant trouvé devant le palais du roi, il voit des
gens entrer et, avec son naturel aplomb, il fait de même. Et
tandis qu’il dort sur le mauvais grabat d’une logeuse, à un sou
par nuit, très exact à faire sa cour, il assiste régulièrement à la
messe du roi, enchanté d’entendre de la très bonne musique (1),
mais étonné aussi de ne pas trouver là « quelque jeune princesse
qui méritât son hommage ». Il s’évertue pourtant, va s’offrir
de boutique en boutique pour graver un chiffre ou des armes
de vaisselle, et, comme il est joli garçon (c’est toujours lui
qui le dit), il plaît à une jeune marchande, Mmc Basile ; c’est une
brune extrêmement piquante, dont il a vite fait de toucher le
cœur, et l’on sait que de cette histoire galante, à peine ébauchée,
il a tiré un de ses plus jolis tableaux (2), auquel je renvoie le
(1) « J’assistais régulièrement tous les matins à la messe du roi ; ma passion
pour la musique commençait à se déclarer. Le roi de Sardaigne avait alors la
meilleure symphonie de l’Europe. » (Conf. P. I, L. II). Effectivement les
orchestres piémontais étaient fameux ; à la chapelle royale tous les matins, de
11 heures à midi, ou entendait l’orchestre du roi divisé en trois groupes qui
se répartissaient entre trois galeries assez éloignées ; ils s’entendaient si bien
qu’ils n’avaient pas besoin qu’on battît la mesure. (It. Rolland ; Rev. de Paris,
15 août 1905).
(2) Confessions, partie II, livre II.

�LOUIS DUCROS
lecteur ; car il ne s’agit pas ici de répéter les Confessions, mais
simplement de les résumer en les commentant de notre mieux
toutes les fois que nous n'avons pas les moyens de contrôler
Rousseau ; et ces moyens nous font particulièrement défaut pour
tout ce qui concerne le roman qu’il nous a laissé de son enfance
et des années qui précèdent son entrée chez Mm0 de Warens.
Son hôtesse lui trouve enfin une place chez une dame de
condition et il rêve aussitôt de grandes aventures ; mais ce qu’on
lui offre est une place de laquais ; il endosse donc la livrée et
entre au service de Mme de Vercellis. Il ne fut pas très content
de sa maîtresse ; d’abord parce qu’elle ne sut pas, « comme
c’était naturel, prendre en affection un jeune homme de quelque
espérance » ; sans doute Rousseau, et cela seul était naturel, se
sentait supérieur à sa condition ; mais ce qui excuse Mme de
Vercellis de ne pas l’avoir traité selon son mérite, c’est qu’il
n’était pas écrit sur le front de Rousseau qu’il serait un jour un
homme de génie. Autre grief contre Mn,c de Vercellis : elle man­
quait d’expansion avec son laquais, parfaitement! « elle voulait
que je lui rendisse compte de mes sentiments, mais elle ne s’y
prenait pas bien pour les connaître en ne montrant jamais les
siens. » Elle mourut, et, voyez son ingratitude ! « elle ne fit rien
pour moi. Elle n’avait vu en moi qu’un laquais. » Il me semble
vraiment qu’elle le payait pour n’y voir que cela. C’est chez
elle qu’eut lieu la célèbre aventure de Marion.
On connaît l’anectote si joliment contée, et dramatisée, par
Rousseau : dans la dissolution d’un ménage, beaucoup de choses
s’égarent ; Jean-Jacques, dans ce désordre, vole un ruban couleur
de rose et argent : on le trouve en sa possession et on veut savoir
où il l’a pris. Il se trouble, balbutie et finit par dire en rougis­
sant que c’est une servante, Marion, qui le lui a donné. On fait
venir Marion ; elle se tait, tandis que Jean-Jacques la charge
effrontément... Le comte de la Roque les renvoie tous deux en
disant que la conscience du coupable vengerait assez l’innocent :
prédiction qui, depuis, « n’a pas cessé un seul jour de s’accom-

(1) Confessions, I, n.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

'

43

plir. Ce souvenir cruel me trouble quelquefois et me bouleverse
au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fdle venir me
reprocher mon crime comme s’il n’était commis que d’hier... »
Voici quelles réflexions me suggère ce morceau si souvent
cité : Et d’abord pourquoi Rousseau s’est-il cru obligé de nous
raconter tout cela? j ’entends bien qu’il nous a promis l’histoire
A'raie, l’histoire entière et entièrement vraie, on sait comme il y
insiste, de toute sa vie ; mais vraiment des fredaines de gamin
ne nous intéressent guère, et j ’en dirais autant, sinon plus, des
détails répugnants dont il a souillé ses plus beaux récits de jeu­
nesse ; pourquoi, encore une fois, ne nous a-t-il rien épargné de
toutes ces fadaises, ou même, le mot n’est que juste, de toutes
ces saletés ?
C’est d’abord parce qu’il est un être exceptionnel, un être
unique, et il est naïvement convaincu que tout ce qui lui est
arrivé, absolument tout, doit intéresser l’humanité. Il prétend,
d’ailleurs, il le dit dès les premiers mots des Confessions, faire
une œuvre également exceptionnelle et unique, comme est sa
personne, et, pour mieux le prouver, il nous raconte des choses
que personne, en effet, avant lui, n’avait osé raconter, et il nous
invite par là à admirer son courage et sa noble franchise. Ce
n’est pas tout : quand il écrit ses Confessions, il se souvient,
qu’il le veuille ou non, qu’il a été catholique, et même, on le
verra plus tard, meilleur catholique qu’on ne croit. Or il sait,
comme tel, que, pour expier ses péchés, il faut les confesser et il
se confesse, et le titre même de ses mémoires est fort significatif
à cet égard ; il se confesse et s'absout en même temps, estimant, ce
qui n’est pas, sans doute, d’une bonne orthodoxie, que l’aveu
suffit comme pénitence. Qu’on remarque ce qu’il nous dit luimême à propos de son vol : « ce poids est resté jusqu’à ce jour
sans allègement sur ma conscience et je puis dire que le désir
de m ’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j ’ai prise d’écrire mes Confessions. »
Il a donc été aussi foin qu’on peut aller dans l’aveu de sa faute,
on vient de le voir par son propre récit. Et les biographes ingénus
de s’écrier : voyez comme il s’épargne peu I il emploie, pour se

�44

LOUIS DUCROS

charger lui-même, les termes les plus forts ; qui doutera, après
cela, de l’absolue sincérité de Rousseau ? — Selon moi, il a
surtout donné,

dans

ce récit, une preuve curieuse de son

habileté. Il espère bien, en effet, que le lecteur ému va trouver
que décidément il est trop dur pour lui-même ; car, après tout,
de quoi s’agit-il? d’un simple ruban I (1) on ne se flagelle pas
ainsi pour un ruban. Et, selon moi, pour que le lecteur fasse ces
réflexions, il le met sur la voie et les lui suggère lui-même en
présentant, avec une négligence affectée, les circonstances atté­
nuantes : « c’était un petit ruban... déjà v ieu x ... J’accusai
Marion de m’avoir donné le ruban... parce que mon intention
était de le lui donner... A peine étais-je sorti de l’enfance. » El
ceci qui est d’un bien fin psychologue : « Quand je la vis paraître,
mon cœur fut déchiré : mais la présence de tant de monde fut
plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition : je ne
craignais que la honte, mais je la craignais plus que la mort,
plus que le crime, plus que tout au monde. » Et il répétera les
mêmes choses longtemps plus tard dans sa quatrième Prome­
nade : « ce mensonge ne fut qu’un fruit de la mauvaise honte ».
Et celte explication est, d’ailleurs, fort plausible.
Mais surtout la suprême habileté de Rousseau dans ce récit d'un
méfait, comme dans beaucoup d’autres récits semblables que ren­
ferment les Confessions, c’est d’avoir peu à peu amené le lecteur
à lui accorder une conliance absolue, et l’on sait qu’il a trouvé des
biographes qui

11 e

jurent que par les Confessions; «com m ent,

disent-ils, douter de quelqu’un qui s’accuse si ouvertement de
fautes que, sans lui, on aurait complètement ignorées?» Rous­
seau a précisément besoin qu’on lui fasse crédit, car il aura à
répondre plus loin à des accusations qui lui tiennent infiniment
à cœur ; je veux parler de ses démêlés avec ses am is; et c’est
alors, c’est pour détruire les assertions de ses anciens amis, qu’il

(1) C’est justement la réflexion qu’a faite John Morlej- (Rousseau I, p. 30),
et que voulait, à mon sens, provoquer Rousseau. Et qu’ 0 1 1 lise Henri Martin :
« Tout le inonde connaît l’anecdote du ruban, en/antillagc qui aboutit, par le
vertige de la mauvaise bonté, à un véritable crime, remords de la vie
entière (!), expié par un aveu héroïque. » (Hist. de France. XVI, 63.

�45

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

aura besoin de toute la confiance du lecteur. Il espère donc —
et c'est là sa tactique, — qu’il se trouvera des gens — et il s’en est
trouvé, et il s’en trouvera toujours, — pour nous dire, si nous
sommes tentés plus tard de mettre

en doute sa bonne foi :

« comment voulez-vous qu’il mente l’homme qui, si loyale­
ment, sans omettre un seul détail à sa charge, nous a raconté la
tragique histoire de Marion » ?
De chezMmcde Vercellis, et après avoir fait la connaissance
de l’abbé Gaime, un esprit droit et ferme, que nous retrou­
verons ailleurs, puisqu’il doit

être

un jour

l’original

du

Vicaire Savoyard, Rousseau fut présenté an comte de Gouvon, premier écuyer de la reine, qui le recommanda à sa
belle-fille, la marquise de Breil. Celle-ci le prit à son service;
on

11e

lui donna pas celte fois la livrée d’un laquais, mais il dut

manger à l’office et servir à table : dure corvée pour cet adoles­
cent qui appartenait à la bourgeoisie de Genève et qui en outre
se sentait si supérieur à sa destinée ! on sait la jolie revanche
qu’il prit de sa mauvaise fortune, lorsqu’un soir, seul devant
les convives stupéfaits, il sut expliquer l’étymologie de la devise
des Solar : tel fiert qui ne tue pas. Si l’histoire est vraie, et
nous n’avons aucune raison d’en douter, il y eut là, pour son
amour-propre, une minute

bienheureuse qui le vengea des

humiliations et des amertumes de son vil métier. Mais celle
satisfaction ne lui suffit pas et il faut encore que le lecteur
apprenne l'impression qu’il avait déjà faite, et que cette scène
ne fit qu’aviver, sur le cœur de MIlc de Breil : il répand l’eau
qu’il lui offrait d’une main tremblante et Mlle de Breil en roiigit
jusqu’au blanc des yeux. Le roman, d’ailleurs, finit là, au grand
dépit et même au grand étonnement de Jean-Jacques, qui ne
doute de rien et s’est toujours cru irrésistible : il est vrai que
la destinée semblait vouloir encourager sa fatuité en le rame­
nant bientôt chez Mmc de Warens.
En attendant, le comte de Gouvon, impressionné par la scène
de la devise, recommande Jean-Jacques k son fils, l’abbé de Gou­
von, un abbé lettré qui lui donna des leçons de latin et surtout
d’italien : « j ’appris l’italien dans sa pureté », dit Rousseau et

�46

LOUIS DUCKOS

nous devrons nous rappeler ces leçons de l’abbé, lorsque nous
aurons à montrer que Rousseau connaissait très bien la littéra­
ture italienne et s’en est inspiré dans ses œuvres, particulière­
ment dans sa Nouvelle Héloïse.
Devenu, semble-t-il, le favori de la maison, il nous laisse
entendre, et cela jiaraît vraisemblable, que ses maîtres rêvaient
pour lui, sinon la haute fortune dont il parle, du moins un
poste plus relevé que celui de domestique : son malheur lui fit
rencontrer Bâcle ; qui était Bâcle ? un Genevois, son camarade
jadis chez Ducommun, quelque mauvais garnement sans doute;
mais il était « très gai et très bouffon ». Rousseau, qui s’engouait
très vite des gens, s’attacha à lui, ne vit plus que Bâcle, négligea
l ’abbé et ses leçons, négligea même les devoirs de sa charge, fit
tant et si bien qu’on le chassa : c’est ce qu’il Aroulait, car l’indis­
pensable Bâcle allait partir, et partir pour Annecy ; or Rousseau
entrevoyait, au bout du voyage, la figure souriante de M,nc de
Warens.
Le voilà donc de nouveau sur les grandes roules : pour vivre,
il a d’abord quelque argent, vite épuisé ; mais il a surtout la
fameuse fontaine de Héron, un cadeau de l’abbé. On montre
donc pour de l’argent la curieuse fontaine dans les cabarets,
puis un beau jour la fontaine' se casse au bon moment, car elle
commençait à les ennuyer. Heureusement, ils sont aux portes
d’Annecy. Ici Rousseau devient perplexe : c’est la seconde fois
qu’il vient demander asile à Mme de W arens; comment va-t-elle
l’accueillir? Sa perplexité est d’autant plus vive que, cette fois,
il n’est pas seul. Bâcle est sans doute un charmant compagnon
de voyage ; mais va-t-il être obligé de le présenter à sa bienfai­
trice? Il s’avise alors d’être ce très froid avec lui la dernière
jo u r n é e »; et l’autre, qui n’aurait pas été fâché sans doute de
faire

connaissance avec Mme de Warens et avec sa salle à

manger, lui dit adieu gaîment, les Confessions, du moins, nous
l’assurent ; et Rousseau put seul aller frapper à la porte de
Mrac de Warens chez laquelle nous allons le suivre.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

47

CHAPITRE V
CHEZ MADAME DE WARENS

Rousseau écrivait dans la dernière année de sa vue : « Aujour­
d’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans
de ma première rencontre avec Mme de Warens. Ce premier
moment décida de ma vie et produisit, par un enchaînement
inévitable, le destin du reste de mes jours (1) ».
Il est vrai, et celle rencontre est bien, en effet, l’événement
capital de sa vie. Essayons donc de démêler, à l’aide des docu­
ments, malheureusement trop rares, que nous possédons sur
elle, ce que fut cette femme singulière qui contribua, plus que
personne, à faire, du vagabond que nous avons dépeint jusqu’ici,
le Rousseau que tout le monde connaît.
Françoise Louise de La Tour était née à Vevey, le 31 mars
1699, d’une famille noble de la baronnie du Châtelard. Comme
Rousseau, à peine venue au monde elle perdit sa mère ; elle fut
élevée par ses deux tantes du côté paternel, les demoiselles de
Bibliographie. — J.-J. Rousseau : Confessions et Correspondance (passim). — Musset-Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau,
Paris, 1821, t. n. — Th. Dufour : J.-J. Rousseau et Madame de Warens. Notes
sur leur séjour à Annecij. Annecy, 1878. —- Mugnier : Madame de Warens et
J.-J. Rousseau, Paris, C. Lévy, 1891. — A. de Montet : Madame de Warens et
le pays de Vaud. Lausanne, Bridel, 1891. — Eug. Ritter : La famille et la
jeunesse de J.-J. Rousseau. Hachette, 1898.— A.-D. Perrcro : Madama di Wa­
rens. Appunti slorici e schiaramenti... Curiosità e Ricerclxe di Storia Subalpina, t. ni, Turin, Rocca, 1878. — Eug. Ritter : Articles sur les ouvrages de
MM. Mugnier et de Montet dans : Zeitschrift fur franzôs. Spr. and Literat.
1880, 2° vol. Annales Jean-Jacques Rousseau, t. u, 1908.
(1) Rêveries, dixième promenade.

�48

LOUIS DUCROS

La Tou r; son père s’étant remarié (autre analogie avec la des­
tinée de Jean-Jacques), Françoise resta avec ses tantes au Bas­
set, jo li plateau sur la colline qui s’élève à l’Ouest de la baie de
Clarens.
Son éducation fut très négligée : elle lut, sans choix et sans
les bien comprendre, des livres trouvés dans la bibliothèque
d’un médecin, son aïeul : c’était, singulière lecture pour une
toute jeune fille ! des livres de médecine et de philosophie.
De 6 à 10 ans elle passe surtout son temps, au Basset, à courir
la campagne avec les petites paysannes de Chailly et de là lui
vient peut-être le goût quelle aura plus tard de vivre dans la
plus grande intimité avec des inférieurs. Rentrée dans la maison
paternelle à Vevey, pour y voir mourir son père, et orpheline à
10 ans, elle retourne, avec sa belle-mère, au Basset, où elle passe
deux ans sous la tutelle de deux oncles. Elle est mise à 12 ans en
pension à Lausanne et cultive, tout particulièrement, le chant et
la musique; elle en donnera des leçons à Jean-Jacques. Elle
avait à peine 14 ans lorsqu’elle fut demandée en mariage par
Sébastien-Isaac de Loys, fils de Jean de Loys, seigneur de Villardin et capitaine d’une compagnie d’élection au service de
Berne. Elle avait fait, quoique très jeune, une assez vive impres­
sion sur son prétendant pour que celui-ci consentît à la condi­
tion que son père mettait au mariage : la renonciation aux biens
maternels. Françoise apportait en dot 30.000 livres (ce qui équi­
vaudrait à peu près à 180.000 francs d’aujourd’hui) ; le mari
héritait de la Seigneurie de Vuarens (le mot Warens qui a pré­
valu est l’orthographe germanique introduite par les Bernois), et
le mariage eut lieu le 22 septembre 1713; Françoise de Warens
n’avait pas 15 ans.
Les jeunes époux s’établirent à Vevey, où ils acquirent,
semble-t-il, assez vite une certaine considération, puisque nous
voyons que M. de Warens y fut nommé membre du Conseil des
Douze, — (Conseil qui était l’autorité dirigeante de la cité), —
et que les de Warens méritèrent, pour leur bienfaisance envers
l ’hôpital, d’être « loués » par le Consistoire, lequel ne passait pas
pour prodiguer ses éloges. Tout cela s’accorde assez mal avec les

�49

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

accusations que Rousseau, dans ses Confessions, n’a pascraintde
formuler avec une étrange légèreté sur la conduite de Mmc de
Warens à celte époque. Elle aurait eu pour amants M. de Tavel
et M. Perret; pour ce qui est du premier, un colonel, ami de
M. de Warens, on ne sait, en l’absence de tout document sur
son compte, ce que peut valoir l’accusation de Rousseau. On
connait mieux M. Perret ; on le connait assez même pour affir­
mer que Jean-Jacques l’a calomnié et sa protectrice avec lui.
M. Perret était un pasteur qui jouissait de l’estime publique,
qui avait vingt-cinq ans de plus que M"’c de Warens, était marié,
père de plusieurs enfants, et qui enfin « garda dans la haute
société de Vevey un prestige absolu jusqu’à sa mort, ce qui
aurait été, ce semble, impossible si le moindre soupçon avait
couru sur son compte. » (1). Jean-Jacques, il est vrai, est, à son
sujet, moins affirmatif que pour M. de Tavel ; après nous avoir
fait de celui-ci un très vilain portrait, il ajoute : « le ministre
Perret passa pour son successeur ». Et quoi ! Mmc de Warens l’a
accueilli et hébergé et, ayant entendu dire, Dieu sait par qui !
que M. Perret avait dû être son amant, il n’hésite pas à en infor­
mer la postérité ! Mais armons-nous de patience : il a, comme
on sait, bien d’autres choses à nous apprendre, et autrement
graves, sur le compte de sa bienfaitrice.
M. de Warens paraît avoir été, pour l’intelligence et la volonté,
inférieur à sa femme. Celle-ci, d’esprit vif, très entreprenante et
fort ambitieuse, crut toujours avoir le génie, alors qu’elle n’avait
que la manie, des affaires; c’est ce qui la perdit. Elle établit
une manufacture de bas de soie qu’elle agrandit sans cesse ;
pour payer ses entreprises commerciales et aussi ses dépenses
personnelles, elle poussa son mari à contracter des emprunts
ruineux. Malade, inquiète surtout de l’état de ses affaires, elle
alla faire une saison à Aix et s’y lia avec M,ne de Ronnevaux, une
catholique de Savoie, qui vraisemblablement reçut ses confi­
dences ; pour la distraire de ses chagrins et de ses soucis
d’argent, Mme de Bonnevaux essaya de la convertir et fit luire à
(1) De Montet, p. 53.

4

�50

LOUIS

DUCROS

ses yeux les honneurs qui ne manqueraient pas de récompenser
la conversion d’une aussi grande dame à celle cour du roi de
Sardaigne où son mari à elle était officier.
Rentrée à Vevey, Mme de Warens trouva que

ses affaires

avaient encore empiré ; la ruine paraissait imminente au prin­
temps de 1726. Si elle restait à Vevey, quelle déchéance et
quelles blessures d’amour-propre ! au-delà du lac, c’était le
salut, une aventure retentissante qui flattait peut-être sa vanité,
une vie nouvelle avec de nouveaux amis : elle se lit prescrire une
cure à Amphion et, en l’absence de M. de Warens, elle fit ses
bagages, sans oublier la vaisselle, le linge et l’argenterie, et le
14 juillet 1726 elle débarquait à Evian, où elle savait qu’était
alors le roi de Sardaigne, Victor Amédée II. Si l’on en croit
M. de Conzié, dont la relation, il est vrai, diffère un peu de ce
que nous disent sur le même sujet et Rousseau et M. de W arens ;
— mais M. de Conzié, alors attaché à la personne du roi, est un
témoin oculaire —, voici ce qui se passa : « Le roi allait à la
messe de l’église paroissiale, accompagné seulement de quelques
seigneurs de la cour, du nombre desquels était M. de Rernex,
évêque d’Annecy (plus exactement évêque de Genève-Annecy). A
peine le roi était-il entré dans l’église que Mme de Warens arrêta
le prélat par sa soutane, se jeta à genoux en lui disant les larmes
aux yeux : « in manus tuas , dom ine, coinmendo spiritum
meum ». Cet évêque s’arrêta en la relevant, il parla cinq à
six minutes avec cette jeune pénitente, qui de là se rendit direc­
tement au logis de ce prélat, lequel, la messe finie, alla la
joindre et, après une conversation assez longue avec elle, revint à
la cour, sans doute, pour en rendre compte au roi (1) ». Conduite
à Annecy, sous l ’escorte des gardes du roi, Mme de Warens, après
une instruction sommaire, abjura au couvent de la Visitation le
8 septembre, le jour de la Nativité de la sainte Vierge, « à
laquelle, écrivait-elle au roi, je sais que Votre Majesté a une
particulière dévotion ». Une pension de 1.500 livres récompensa
un si beau zèle et la nouvelle convertie s’installa à Annecy :
pensionnaire du roi, protégée par l’évêque, elle reçut chez elle la
(1) De Moutet, 71.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

51

meilleure société et c’était donc une vraie grande daine qui,
deux ans après, le dimanche des Rameaux, au moment d’entrer
à l’église, accueillait de si gracieuse façon le jeune vagabond que
lui adressait le curé de Pontverre : « elle prend en souriant la
lettre que je lui présente d’une main tremblante (une lettre en
« style d’ orateur », rédigée par Jean-Jacques), l’ouvre, jette un
coup d’œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne
qu’elle lit tout entière et qu’elle eût relue encore (Jean-Jacques
écrivait déjà si bien sans l’avoir appris !), si son laquais ne
l’eût avertie qu’il était temps d’entrer. « E h ! mon enfant, me
dit-elle d’un ton qui me lit tressaillir, vous voilà courant le pays
bien jeune; c’est dommage en vérité (et dommage aussi que
Jean-Jacques songe en ce moment à faire valoir une autre
personne que Mmo de Warens !). Puis, sans attendre ma réponse,
elle ajouta : allez chez moi m’attendre ; dites qu’on vous donne
à déjeuner; après la messe j ’irai causer avec vous ».
Deux jours après cette première entrevue, Rousseau partait
pour Turin et l’on a lu au précédent chapitre le récit de ses
aventures jusqu’au moment où il vient, pour la seconde fois, et
environ un an après, frapper à la porte de Mn,e de Warens.
L ’avisé Jean-Jacques ne s’était pas laissé oublier : il avait,
d’après les Confessions, tenu au courant Mmc de Warens de ce
qui lui était arrivé chez Mrae de Vercellis et chez le comte de
Gouvon, et Mmc de Warens lui avait donné toute sorte de bons
conseils sur la conduite à tenir chez les Gouvon où elle consi­
dérait, disait-elle, « sa fortune comme assurée, s’il ne la détruisait
pas par sa faute. » Et voilà que par sa faute il avait tout détruit
et qu’il était pour la seconde fois sur le pavé : comment Mmc de
Warens allait-elle recevoir ce jeune fou ? « C’est la Providence
qui me le renvoie » s’écria-t-elle, et il fut décidé que Jean-Jacques
celte fois s’établirait au Iogis.il nous a décrit, dans ses Confessions,
la vieille maison qu’habitait à cette époque Mmc de W arens à
Annecy (1) ; de sa chambre Rousseau avait vue sur la campagne
et il se rappelle avec joie que « depuis Bossey c’était la première
(1) Confessions I, 3.

�LOUIS

DUCROS

fois qu’il avait du vert devant ses fenêtres. » Au reste ce premier
séjour chez Mme de Warens fut assez court : arrivé au printemps
1729, dès Pâques de la même année, il entra au séminaire
d’Annecy où il resta jusqu’au mois d’août. Il a raconté en détail
comment un parent de Mmc de Warens, M. d’Aubonne, chargé
par elle de l’examiner, déclara qu’il était tout au plus bon pour
faire un curé de village, et Jean-Jacques entra chez les Lazaristes,
où l’évêque de Genève paya sa pension ; il y fit la connaissance
de l’abbé Gàtier qu’il a probablement calomnié (1) et qui, avec
l’abbé Gaîme, que nous connaissons déjà, reparaîtra sous les
traits du Vicaire savoyard.
Dans le récit que Rousseau nous fait des années, les plus belles
de sa vie, dit-il, passées à Annecy et plus lard à Chambéry, les
jolies anecdotes se pressent sous sa plume : comme je n’ai aucun
moyen de les contrôler, je ne puis que les rappeler brièvement
et les résumer de mon mieux ; car de les raconter tout uniment
après lui et d’après lui, ce serait d’abord parfaitement inutile (on
n’a qu’à ouvrir les Confessions), et ce serait sans doute aussi
donner gratuitement comme un air d’authenticité à toutes ces
gracieuses aventures que Rousseau nous a contées à cinquante ans
de distance et qui sont plutôt le roman que l’histoire de sa
jeunesse. Que reste-t-il donc à faire au biographe pour la
période qui nous occupe? deux choses, ce me semble : d’une
part, là où Rousseau a brouillé ou faussé les dates, les rectifier; et
nous le pouvons ici, grâce aux travaux d’érudition dont cette
partie de la vie de Rousseau a été l’objet ; ces corrections toutes
matérielles nous permettront de déterminer avec précision le
temps que Rousseau a passé chez Mmede Warens, temps précieux
pour l’éducation de son esprit et de son cœur ; et, d’autre part,
insister particulièrement sur les faits vraiment indéniables et
vraiment importants, qui marquent ses différents séjours à
Annecy et Chambéry, je veux dire : sur tout ce qui peut nous
faire connaître à la fois M'nc de Warens, l’influence qu’elle a
exercée sur Rousseau et les occupations auxquelles se livra
(1) Mugnier, Ma‘ de W. et J.-J. R. I. p. 59.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Rousseau aux Charmettes : comme on le verra, il y était occupé,
contrairement à la légende, de toute autre chose que de son
amour.
Chez les Lazaristes Rousseau ne fit, dit-il, que de la musique ;
ce que voyant, Mme de Warens le fit sortir du Séminaire et le
mit en pension chez un certain Nicolos que Jean-Jacques appelle
M. le Maître, ayant pris pour son nom ce qui n’était que le nom
de son emploi : il était maître de musique de la cathédrale.
Rousseau fut son pensionnaire pendant six mois, d’octobre 1729
à avril 1730. M. le Maître, laissons lui le nom qu’on lui donnait
évidemment à Annecy, était un bon homme, mais un ivrogne :
ayant eu avec le chantre de la cathédrale des démêlés du genre
de ceux que Boileau a contés dans son Lutrin, M. le Maître prit
le parti de fuir emportant avec lui la musique du chapitre la
veille même des solennités de Pâques, et Mme de Warens ordonna
à Jean-Jacques d’accompagner le fuyard et de l ’aider sans doute
à déménager la musique sacrée : c’est ainsi qu’elle faisait son
éducation morale. Mais elle avait, pour éloigner Jean-Jacques,
un m otif secret que celui-ci ne connut vraisemblablement jamais
bien, car « le peu que lui en dit plus tard Mme de Warens », et
qu’il nous redit, est très vague et paraît faux. Sans être complè­
tement renseigné nous-même, nous pouvons, grâce à certains
documents trouvés aux archives d’Élat à Turin et aux archives
du Sénat de Savoie (1), conjecturer ce qui occupait alors Mme de
Warens. Tandis que Rousseau escortait sur la route de Lyon le
sieur Nicoloz dit Le Maître, Mme de Warens se préparait secrè­
tement à partir pour Paris avec M. d’Aubonne. Le but précis de
ce voyage n’a pu être tiré au clair : il ne paraît pas avoir été très
honorable. Son compagnon de route, M. d’Aubonne, était un
intrigant et un aventurier : beau-frère, semble-t-il, de ce M. de
Tavel qui, si l’on en croyait Rousseau, avait été le premier
amant de Mmo de Warens, M. d’Aubonne s’était vu refuser ■.( la
noble bourgeoisie de Morges », où il avait un château, par

■

I . L. E. E. de Berne (souverains du canton de Vaud); il avait
(1) Ces documents sont reproduits dans l'ouvrage de M. Mugnier, p. 86.

�été à Paris proposer au cardinal de Fleury un plan de loterie qui
avait été rejeté. Arrivé à Annecy en 1729, l’année où Rousseau y
était venu lui-même pour la seconde fois, il était le conseiller de
Mme de Warens ; car, c’est lui qu’elle avait consulté sur ce qu’il
fallait faire de Jean-Jacques et c’est sur le beau conseil qu’il lui
avait donné qu’elle avait décidé d’en faire un curé.
Au printemps sans doute de 1730, une dame masquée, c’était
Mme de Warens, s’embarquait sur le Rhône à Seyssel ; elle était
accompagnée de deux hommes, dont l’un était Claude Anet, son
intendant, et l’autre M. d’Aubonne. Ils allaient entretenir l’ambas­
sadeur de Sardaigne à Paris, le comte Maffei, d’une affaire mys­
térieuse qui ne nous est pas connue, le mémoire que d’Aubonne
remit à l’ambassadeur n’ayant pas été retrouvé. Il est plus que
probable qu’il s’agissait à la fois « des droits de la maison de
Savoie sur Genève » (le roi de Savoie en cette même année 1730
avait nommé une commission pour « mieux éclaircir ces droits » )
et des établissements de propagande catholique que dirigeait,
dans le pays de Gex, l ’évêque de Genève, M. de Rernex, le patron
de Mme de Warens ; M. de Bernex était sans cesse en lutte avec
les Genevois, et justement à cette époque il faisait solliciter le
cardinal Fleury de repousser les demandes des Genevois qui
voulaient acheter des seigneuries dans le pays de Gex (1). C’est
surtout comme émissaire de l’évêque que dut agir Mm° deWarens;
quant au complot (fort probable) tramé par M. d’Aubonne,
elle le servit sans le connaître à fond et dans tous ses détails, s’il
est vrai que M. d’Aubonne l’ait très vaguement associée à ses
desseins pour avoir, auprès de l’ambassadeur Maffei, amateur de
jolies femmes, un précieux auxiliaire. Elle « ne sait pas le
détail de l’affaire », dit dans une dépêche M. Maffei ; le détail,
c’est fort possible : mais le sens et le fond même, elle était assez
line pour les deviner, et c’est parce « qu’elle ne voulait pas jouer
ce rôle de comparse auquel voulait la réduire M. d’Aubonne,
quelle demanda et obtint la permission de quitter son compa­
gnon et de se rendre à Turin » où était le roi (2).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

55

A son retour, Mme de Warens fut très surveillée : on la laisse­
rait aller, sans être inquiétée, soit à Annecy, chez elle, par
Seyssel, soit à Turin par Chambéry ; mais on devait l’empêcher,
au cas où elle en prendrait le chemin, de passer en Suisse ; il ne
faut pas, disait Maffei, « qu’elle communique avec des personnes
de sa nation » ; elle avait donc des communications intéressantes
à leur faire et on en devine aisément la nature. Il semble
qu’après avoir trahi, desservi tout au moins, à Paris, ses compa­
triotes, elle paraissait, à ceux qui l’avaient employée, assez
intelligente pour avoir deviné leurs projets, et assez peu sûre
pour les dévoiler et par là rentrer en grâce auprès de ses anciens
coreligionnaires. Un sieur Milonet, avocat ou juge subalterne à
Seyssel, chargé de la surveiller au passage, écrivait que «sa
conduite était problématique : il peut se faire qu’elle soit de
bonne foi catholique ; il peut se faire aussi qu’elle regarde en
arrière comme la femme de Loth. » Ainsi, on la croyait capable
de jouer double jeu.
Sans vouloir tirer, des documents dont nous nous sommes
servis, plus qu’ils ne contiennent, nous pouvons, tout au moins,
conclure avec certitude et que toute cette affaire était louche et
que celle qui y fut mêlée était une intrigante : les protecteurs
même qu’elle s’était acquis par son abjuration trouvaient qu’elle
était trop remuante, qu’elle luisait trop parler d’elle. Un ecclé­
siastique d’Annecy, l ’abbé Coppier, qui jouissait de la faveur
royale, et à qui Mmc de Warens s’était fait recommander, écrivait
à M. de Bernex : « Je viens encore de rendre mes meilleurs
offices à la pauvre Mme de Voirans (tout le monde prononçait
ainsi en Savoie). Cette bonne dame a pris la liberté d’écrire au
roi et de lui demander la permission de venir se mettre à ses
pieds à Tuxûn (la pension royale n’était pas très régulièrement
payée), ce qui lui a été accordé ; mais il faudra qu’elle s’en
retourne à Année)' et qu’elle prenne soin d’y mener une vie tou­
jours plus exemplaire et toujours plus retirée afin de se rendre
digne de la continuation de la pension dont Sa Majesté la favo­
rise. » Si l’on en croit le biographe de M. de Bernex, le P. Boudet,
Mme de Warens venait à peine d’abjurer le protestantisme que le

�LOUIS

DUCKOS

roi aurait dit d’elle : « M. l’Évêque, vos conquêtes sont bien
bruyantes ».
En résumé : inconsidérée et besogneuse, n’hésitant pas à
planter là son mari, à qui elle n’avait absolument rien à repro­
cher (leur correspondance le prouve), abjurant sa foi au moment
précis où cette adjuration, sincère ou non, l’affranchit de ses
créanciers; et enfin, nous le savons par des témoignages précis,
convertisseuse zélée (convaincue peut-être, mais certainement
rémunérée), des Vaudois ou Vaudoises qui veulent bien se laisser
séduire (et n’est-ce pas un peu à titre de nouveau converti que
Jean-Jacques a été accueilli par elle?) telle nous est apparue

Il 1J

jusqu’ici Mmc de Warens : c’est Rousseau lui-même qui nous
fournira bientôt de quoi achever son portrait.
Partie d’Annecy vers le printemps, Mmo de Warens ne fut de
retour chez elle qu’au milieu du mois d’août 1730. Rousseau,
parti avant elle avec Le Maître, avait abandonné son compagnon
dans la rue à Lyon, au moment où celui-ci était surpris d’une

I I I' I

atteinte d’épilepsie (il en a fait l’aveu que l’on sait dans ses
Confessions) ; il retourna précipitamment à Annecy et ne trouva
au logis que Merceret, la femme de chambre de Mmc de Warens.
Par crainte peut-être de déplaire à celle-ci, il n’osa loger sous le
même toit que Mllc Merceret, une soubrette de 25 ans environ ; il

iI

partagea le gîte de Venture. Qui était Venture ? un chevalier
d ’industrie dont la faconde, dit-il, l’avait ébloui et dont, ce qu'il
ne dit pas, les polissonneries n’avaient pas laissé de l’enchanter ;
on l’a vu se faire chasser de chez les Gouvon pour suivre sur les
grandes routes un certain Racle, qui était probablement « un
perruquier parti de Genève pour voir du pays » (1) ; au susdit
Bâcle il faut joindre une autre connaissance de Genève, retrouvée
également àTurin, Mussard, qualifié du surnom deTord-Gueule ;
et voici maintenant Venture ou, pour le nommer par le nom
qu’il se donne, Venture de Villeneuve ; tels étaient les jolis
compagnons dont Rousseau à cette époque, jeune polisson lui-

I

même, s’inspirait, ou suivant son mot, « s’engouait» tour à tour.
(1) E. Ritter. La Famille et la Jeunesse de J.-J. R., 205.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Nous l’avons vu d’ailleurs congédier lestement son cher Bâcle, au
moment où il devenait gênant, à la porte de Mn,e de Warens ; et
nous venons de le montrer se sauvant à toutes jambes dès qu’il
voit tomber dans la rue son ami et son maître de musique ; et
notons donc, pour nous en souvenir lors de ses fameux démêlés
avec ses amis de Paris, qu’il est très prompt à s’attacher — et à
se détacher.
Il avait d’ailleurs à Annecy de plus intéressantes connais­
sances que le sieur Venture : c’étaient Mlle Galley et Mlle de
Graffenried qu’il rencontrait, non au bord d’un « ruisseau »,
mais d’une belle rivière qu’il n’a pas nommée (c ’était le F ier) et
qu’il escortait jusqu’à Thônes (et non pas « Toune », comme il a
dit) ; et l’on s’est étonné que lui, peintre si fidèle à l’ordinaire, ait
négligé de nous dépeindre la route si pittoresque qu’il fit à cette
occasion: c’est que sans doute les deux belles promeneuses,
comme on l’a dit, auront cette fois absorbé son attention (1).
Bien des années plus tard, dans sa triste solitude de Wooton,
revivant par l ’imagination toute la journée passée « et si vite
passée » avec ces deux charmantes filles, il en éternisait le sou­
venir dans un des plus délicieux récits de ses Confessions.
Qui ne se rappelle ce début si plein de vérité, de jeunesse et
de poésie: « L ’aurore lin matin me parut si belle que, m’étant babillé
précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir
lever le soleil . . c’était la semaine après la Saint-Jean ; la terre
était couverte d’herbes et de fleurs . . . » et le trait qui est dans
toutes les mémoires : « Nous allâmes dans le verger achever
notre dessert avec des cerises : je montai sur l’arbre et je leur
en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à
travers les branches ». C’est dommage seulement que le souvenir
si vivant de ces rieuses et gracieuses filles n’ait réussi ni à faire
taire sa vanité (il n’a pu nous laisser ignorer l’impression qu’il
avait faite sur elles), ni à réfréner complètement sa sensualité :
il a beau s’appliquer à être chaste, il n’y réussit pas parfaite­
ment, ne serait-ce que par cette application même à nous mar-

(1) M. Mugnier, ibid., p. 72.

�58

LOUIS DUCROS

quer, par exemple, que ce dîner entre deux pures jeunes tilles
est bien supérieur, non pas seulement « pour la gaîté et la douce
joie, mais même pour la sensualité, aux soupers des petites
maisons de Paris ». L ’auteur de la Nouvelle Héloïse n’a pas la
touche délicate de l’auteur de Paul et Virginie. Et puisque nous
venons de citer la Nouvelle Héloïse, il est vraisemblable qu’il
pensait un peu à ses deux jolies voyageuses de Thèmes quand il
imagina ses deux amies, Claire et Julie, dans son roman :
n’a-t-il pas dit de MIle de Graffenried qu’il l’aurait mieux aimée
comme confidente, préférant Mu° Galley pour maîtresse, et
n’est-ce pas l’agréable situation où il placera Saint-Preux entre
Claire et Julie ?
Nous savons à peu près qui étaient ces deux jeunes filles qui,
par cette belle matinée de juin, se rendaient à Thèmes : l’une,
Mlle de Galley était fille de M. de Galley, co-seigneur de la vallée
des Clefs ; c’était probablement, d’après l’âge que lui donne
Rousseau, l’aînée, Claudine, qui fêtait ce jour-là sa vingtième
année ; et son amie, Mllc de Graffenried, était une nouvelle
convertie ; il y avait à Annecy une autre « nouvelle convertie »
que voyait fréquemment Rousseau ; c’était une amie de la
Merceret, une Genevoise, Esther Giraud (à qui il donne 37 ans,
mais qui n’en avait pas 28) et qui était toile de lui : mais elle lui
inspirait, dit-il, une profonde aversion. Il est à remarquer qu’il
vivait alors au milieu de jeunes filles et que ces jeunes filles,
parmi lesquelles, dit-il, et on l’en croit volontiers « il se plaisait
fort », étaient toutes ou catholiques de naissance ou converties
au catholicisme el, de la complexion amoureuse dont il était, il
y avait là pour lui une raison de plus d’être à cette date bon
catholique : de fait, il l’était assez pour admettre que les prières
de l ’évêque avaient subitement éteint un incendie qui menaçait
de dévorer la maison de Mmc de Warens et pour certifier par
écrit ce miracle : écrit fatal, qui tombera plus tard dans les
mains de Fréron au grand désespoir de Rousseau, devenu alors
grand négateur de miracles. C’est là un détail qui a son impor­
tance et que nous aurons à rappeler quand nous essaierons de
préciser l’évolution religieuse de Rousseau.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

59

Cependant Mn,c de Warens ne revenait toujours pas : impaliente de l’attendre, sa femme de chambre, Mllc Merceret, dont on
avait sans doute oublié de payer les gages, résolut de retourner
chez son père, qui était organiste à Fribourg.
Il

y a loin d’Annecy à Fribourg, et Anne-Marie (ce sont les

prénoms de la Merceret retrouvés par M. Mugnier), sans être
vraiment «b e lle », n’est pas « laide » non plus, nous dit Rousseau,
et elle doit être alors dans sa vingtième année : heureusement elle
a sous la main le chevalier toujours prêt à partir et à escorter,
quand on l’en prie, (car il ne s’offre jam ais), les jeunes filles seules
en excursion ou en voyage. Sa timidité d’ailleurs ou, comme il dit,
sa « sottise » est telle qu’elle les protège, non seulement conlre
lui, mais contre elles-mêmes, quand elles tombent amoureuses
de lui et aucune d’elles n’y manque. Est-il donc si irrésistible ou
n’est-il qu’un fat ? Sa fatuité n’est guère douteuse ; mais à l’âge
qu’il avait alors (de 18 à 19 ans), avec sa physionomie éveillée,
ses yeux pleins de feu et son esprit naturel, il avait de quoi inté­
resser des jeunes filles, qui étaient en Savoie plus libres et plus
expansives qu’on ne l’était en Suisse. Quoi qu’il en soit, JeanJacques fut pour Anne-Marie, d’Annecjr à Fribourg, et malgré
la longueur du voyage, un chevalier sans reproche — mais non
pas sans mérite, car il nous décrit, avec ces détails si déplai­
sants par leur précision et qu’il affectionne, toutes les tentations
auxquelles l ’exposa, mais en pure perte, la coquetterie de sa
compagne; croyons-le donc sur parole : qu'il ait, en effet, dans
ces circonstances, et dans d’autres semblables qu’il nous racon­
tera avec la même complaisance, joué ou non le rôle de Joseph,
cela importe moins qu’il ne croit à la postérité. Il remit donc la
Merceret intacte dans les mains de son père, qui l’invita à dîner,
et l’on se dit adieu. Plus tard, dans ses Confessions, en prenant
congé de la jeune fille, dont il ne parlera plus, son cœur s’atten­
drit à la pensée qu’il a peut-être alors laissé échapper le
bonheur : « Elle avait un vrai goût pour moi, j ’aurais pu suivre
le métier de son père et vivre heureux et tranquille à Fribourg ».
Mais hélas ! comme le dira un jour la plus illustre disciple de
Jean-Jacques et la plus infortunée : « la gloire est le deuil écla-

�60

LOUIS DUCROS

tant du bonheur », et, plus encore que Mme de Staël, Rousseau
semblera confirmer la vérité de cette triste maxime.
Ce qu’il est intéressant de relever, à propos de ce soupir de
regret qui échappe à Rousseau au moment où il prend congé de
son aimable compagne de voyage, ce n’est pas qu’il ait poétisé,
cela nous arrive à tous, les souvenirs de sa jeunesse, mais c’est
que, parvenu, au moment où il écrit cette partie de ses Confes­
sions, au sommet de la gloire, il exprime le regret de n’avoir pas
épousé la Merceret, c’est-à-dire une simple femme de chambre.
Et je ne prétends pas du tout que ce regret soit absolument
sincère (je ne le crois pas non plus tout à fait mensonger), et je
n’oublie pas davantage le prodigieux orgueil de Rousseau ; mais
que précisément, et malgré son orgueil, malgré les illustres
amitiés dont il s’est vu honoré, il ait eu l’idée, à cette époque de
sa vie — et de sa gloire — d’exprimer un regret si inattendu;
cela nous renseigne mieux que je ne saurais dire, et plus que
tout ce qu’il nous a appris lui-même, sur la simplicité, j ’allais
dire : sur la vulgarité de ses goûts ; et cela aussi, je crois, nous
prépare à comprendre pourquoi il se décidera, un jour, à défaut
de la Merceret, à épouser Thérèse.
Nous avons accompagné Jean-Jacques jusqu’à Fribourg :
mais il nous faut un instant rebrousser chemin pour raconter
une rapide visite qu’il fit à son père en traversant Nyon, où Isaac
Rousseau, on s’en souvient, s’était retiré et remarié. « En passant
à Genève, dit-il, il n’alla voir personne », et il fit bien : les Gene­
vois de ce temps ne devaient pas être tendres pour les renégats ;
mais, ajoute-t-il, il fut prêt à se trouver mal sur les ponts. Sans
doute il exagère, encore que nous le sachions impressionnable
à l ’excès ; et il est probable aussi que, s’il fut ému en revoyant sa
ville natale, la honte d’avoir abjuré la religion de sa famille et
de ses concitoyens était bien pour quelque chose dans une si
grande émotion. Et, quoiqu’il n’en dise rien non plus, il ne
devait pas être sans inquiétude sur l’accueil que lui ferait son
père, bon Genevois et, c’était tout un, bon calviniste. De fait, on
s’embrassa, on pleura (Isaac s’attendrissait et pleurait volon­
tiers) mais, nous dit Rousseau, mon père «n e fit pas pour me

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
ramener lout ce qu’il aurait pu faire. » D’abord la belle-mère de
Jean-Jacques ne tenait guère aie garderau logis : «e lle fit semblant
de vouloir me retenir à souper » ; c'était tout juste de la politesse ;
et puis Isaac avait peine à pardonner à son fils une conversion
qui lui faisait perdre ce fameux droit de bourgeoisie, l’honneur
de la famille. Rousseau nous le donne à entendre en paroles
vagues et embarrassées : «après le pas que j ’avais fait, il jugeait
peut-être que je n’en devais pas revenir. » Une lettre de Rous­
seau, écrite un certain temps après cette entrevue (1), nous fait
entrevoir les vrais sentiments d’Isaac Rousseau à l’égard de son
fils : il a très mal reçu celui-ci : « malgré les tristes assurances
que vous m’avez données que vous ne me regardiez plus pour
votre fils. » Et que lui reproche son père ? à coup sûr son abju­
ration, mais vraisemblablement aussi son escapade de Genève
qu’il n’avait pas dû lui pardonner, car Jean-Jacques, implorant
une réponse de son père, lui écrit : « ce sera la première lettre
que j ’aurai reçue de vous depuis ma sortie (admirez l’euphé­
misme) de Genève. »
Le vrai but, au reste, de celte lettre est d’obtenir des subsides :
« vos yeux se chargeraient de larmes si vous connaissiez à fond
ma véritable situation. » C’est qu’en effet il est alors dans la plus
extrême misère : on peut l’en croire quand il nous dit qu’étant
arrivé un soir à un petit village près de Lausanne, « i l entra
dans un cabaret sans un sou pour payer sa couchée ». Une chose
heureusement ne lui faisait jamais défaut dans les moments les
plus critiques : c’était l'aplomb. Il demanda à souper, dormit
d’un bon somme, lit le lendemain un bon déjeuner et, quand
sonna le quart d ’heure de Rabelais, il offrit de laisser en gage la
veste qu’il avait sur le dos : dépouiller ce pauvre jeune homme I
l’aubergiste avait si bon cœur (Rousseau y comptait bien) qu’il
refusa la veste — pauvre veste, sans doute, — et le laissa partir,
lui disant qu’il le payerait quand il pourrait. Rousseau affirme
« qu’il ne tarda guère à lui renvoyer son argent par un homme

(1) écrite de Neuchâtel en 1731, non 1732 comme l'a datée Musset-Pathay.
Voir Mugnier, 79.

�62

LOUIS

DUCROS

sûr » ; je crois bien qu’il s’acquitta — c’était assez son habitude
— mais pas si tôt qu’il le dit ici, car assez longtemps il fut aux
abois. Celte détresse protonde, où le replongeaient sans cesse sa
mauvaise fortune et ses coups de tête, risquait à chaque instant
de le conduire en un gîte qn’il aurait été dispensé de solder
et en définitive il faut lui savoir gré de n’avoir été qu’un vaga­
bond ; mais tant de souffrances et d’humiliations accumulées
ne seront pas perdues pour son éloquence et, plus tard, dans
ses cris de colère contre les riches et les grands seigneurs, on
retrouvera les rancunes du pauvre diable qui, sur le chemin
de Lausanne et ailleurs, se demandait le soir avec angoisse où
il trouverait à souper et à coucher. Çà et là pourtant il rencon­
trait de bonnes gens qui lui venaient en aide, comme l’aubergiste
de tantôt, et, quelques jours après, comme ce brave Perrotet qui,
faisant semblant sans doute de se laisser prendre à ses petits
mensonges (il se donnait pour un musicien de talent), lui offrait
à crédit, non pas, il est vrai, la pension entière (elle était, hélas !
de cinq écus) mais la demi-pension : une soupe à dîner et un
bon souper le soir.
Jean-Jacques parle avec effusion de ce Perrotet qui « était le
meilleur homme du monde » ; il remarquera un jour que si dans
« les états élevés l’intérêt et la vanité parlent seuls », c’est dans
les étals inférieurs qu’il a trouvé dans sa jeunesse tant de bonnes
âmes : et si, seul de tous les littérateurs de son temps, il aime
réellement le peuple, c’est un peu parce qu’il a au cœur le
souvenir encore vivant de tant de gens du peuple dont il peut
dire que, quand il a eu faim, ils lui ont donné à manger.
Nous lisons dans les Confessions, à cet endroit de sa vie, la
phrase suivante : « J’ai toujours trouvé dans le sexe (on disait
même d’ordinaire à cette époque : « le sexe enchanteur »), une
grande vertu consolatrice. ;; Par cette phrase, où il se peint
assez, du reste, avec son éternel besoin d’amitiés féminines,
Rousseau veut parler de l’agréable correspondance qu’il entre­
tenait alors, non pas peut-être avec les deux gracieuses excur­
sionnistes de Thônes (comme il l’affirme dans les Confessions),
mais avec Mlle Giraud ; (il demande, dans sa lettre à celle-ci, la

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

63

permission d’écrire à « l’aimable Mllc de Graffenried » et sa lettre
à Mllc Giraud est curieuse à plus d’un titre (été 1731) (1) :
On y voit d’abord qu’il a « encouru la disgrâce de Mme de
Warens » et il feint d’ignorer les fautes, au pluriel, qui l’ont pu
rendre coupable à ses yeux ; l’une de ces fautes est sans doute le
lâche abandon de ce pauvre Le Maître que Mme de Warens,
sachant ses infirmités, avait dû confier aux soins de Jean-Jac­
ques. Il assure ensuite sa correspondante de son inébranlable
attachement à la religion catholique ; et l’on voit quelles sédui­
santes prêcheuses, sans compter Mmc de Warens, l’aidaient nonseulement à résister aux objurgations de son père, mais encore,
semble-t-il, à triompher de ses remords, tout au moins du regret
qu’il éprouvait alors, en pays protestant, de s’être mis dans une
situation fausse : « Je risque, à chaque instant, d’être regardé
comme un fourbe et comme un espion. » Heureusement, sa
religion est si profondément gravée daus son âme « que rien
n’est capable de l’en effacer. » Et ceci n’était pas seulement pour
Mi'® Giraud, mais sans doute aussi pour Mme de Warens, à qui
« il n’ose prendre la hardiesse d’écrire. » Il est fort endetté, mais
qu’elle se garde bien d’en parler à Mme de Warens ; « j ’aimerais
mieux la mort qu’elle crût que je suis dans la moindre indi­
gence » ; seulement, comme il la prie de s’employer pour lui
auprès de Mmo de Warens, il doit espérer, tout de même, que
celle-ci sera instruite de son triste sort. Et enfin, il n’y a pas lieu
de faire remarquer que Jean-Jacques écrit encore

très mal,

ni de s’en étonner ; tout au plus peut-on enregistrer cette
lettre et celle de la même époque à son père (où l’im pro­
priété des termes le dispute à l ’emphase), pour noter tout ce qu’il
avait à acquérir avant de pouvoir écrire seulement son premier
Discours ; mais ce qui est bien plus curieux, c’est qu’à cette date
déjà, et malgré sa détresse et son

éternel vagabondage, il

s’escrime à rimer et à polir son style, et il envoie à M "c Giraud,

(1) Sur cette lettre voir Annales J -J . 11. n, 164 (Pages inédites de J.-J. R.
par M. Th. Dufour).

�64

LOUIS DUCIIOS

« sous le sceau du secret, quelques-unes de ses pièces (1) » ; où
les a-t-il brochées? dans quelque gîte de rencontre, ou peut-être
sur les grandes routes et pour tromper la faim ; et, ce qu’il faut
admirer encore, c’est sa belle confiance en lui-même : « Je n’ai
pas encore assez de vanité pour vouloir porter le nom d’auteur ;
il faut auparavant que je sois parvenu à un degré qui puisse me
faire soutenir ce titre avec honneur. »
Auteur ! s’il n’ose pas encore porter ce beau nom comme
poète, il s’en croit digne comme musicien ; et les Lausannois
vont apprendre à connaître le compositeur Rousseau ou plutôt,
car il avait pris l’anagramme de son nom, c’est Vaussore qui va
se révéler, et, puisqu’il s’agit de musique, il aura un nom qui
sonne bien : Vaussore de Villeneuve. Sa musique malheureu­
sement sonna moins bien aux oreilles des Lausannois, car
« depuis qu’il existe des opéras français, de la vie (c ’est lui qui
l’affirme), on n’ouït un semblable charivari. » Il a conté luimême, on sait avec quelle verve, comment, arrivé à Lausanne,
il s’était fait passer pour Parisien et pour maître à chanter, lui
qui ne savait pas déchiffrer un air ; et comment il s'était offert à
composer, pour un concert que donnait M. de Treytorens, une
pièce terminée par un menuet, — el le sabbat qui s’ensuivit.
Que sa pièce fût détestable, il n’y avait là rien d’étonnant : ce
n’est pas avec les six mois de leçons de M. Le Maître qu’il avait
pu devenir très savant en musique ; mais ce qui est fait pour
surprendre, c’est qu’il ait osé se donner pour compositeur et
qu’il ait soutenu effrontément cette gageure jusqu’au bout, alors
qu’il nous parle sans cesse, et avec raison, de son extraordinaire
timidité. Qu’est-ce donc qui lui avait subitement donné tant
d’audace? d’abord sa détresse même : ventre affamé n’a point de
(1) M. Th. Dufour nous a donné (Annales J.-J. R., u, 192-198) quelques
fragments inédits de Rousseau qu’il date du second trimestre 1731 : C’est un
plan d’idylle, fragments de cantate, et une pièce de vers. (Rousseau nous dit,
dans ses Confessions, que « croyant avoir du goût pour la poésie, il fit (à
Soleure, et après avoir lu les œuvres de J.-R. Rousseau) pour son coup d’essai
une cantate à la louange de Mme de Bonnac » (dont il va être question quelques
lignes plus loin). C’est une imitation très médiocre, avec vers faux, de J.-B.
Rousseau. Évidemment, « le coup d’essai » ne fut pas un coup de maître.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

65

peur; et ensuite cette idée juste qu’en pays protestant on se
connaissait moins en musique que dans le pays d’où il venait;
nous savons, par exemple, pour ne citer que quelques faits
probants, que ce n’est qu’en 1756 qu’il fut permis d’installer un
orgue à Genève ; et, dix ans plus tard, le pasteur Jacob Vernet,
reconnaissant que les Genevois avaient peu de goût pour la
musique, les excusait par cette raison que le climat de Genève
était nuisible à la voix (1) : mais c’était le puritanisme calviniste
qui était nuisible aux arts en général et à la musique en parti­
culier. Tout de même, Rousseau s’était exagéré en matière
musicale l’inexpérience des Lausannois et ses propres talents ;
son coup d ’audace (les timides sont quelquefois par bravade
terriblement audacieux), avait eu un succès de fou rire qui l’avait
subitement rendu célèbre dans toute la ville. Qui eût pu prédire
alors que cet enragé râcleur charmerait un jour de « sa musique
enchanteresse », c’est ainsi qu’on l’appellerait, le roi de France
et toute sa cour? mais ce n’était là qu’une des innombrables
surprises qu’il réservait au monde; et, en attendant, il végétait,
quêtant des leçons « qui ne venaient pas en foule », nous l’en
croyons sur parole ; réussissant pourtant à se faire prendre au
sérieux par « deux ou trois gros Teutclies aussi stupides qu’il
était ignorant » et qui l’aidaient au moins à payer sa demi-pen­
sion, voire même à faire une excursion au pays de Mme de Warens :
« J’allai à Vevey loger à la Clef (une plaque y rappelle encore ce
séjour de Jean-Jacques), et pendant deux jours que j ’y restai
sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m’a
suivi dans tous mes voyages et qui m’y a fait établir enfin les
héros de mon roman. » Son roman devait jeter une telle poésie
sur ces petites villes de Vevey, Clarenset Montreux, que désor­
mais le souvenir de Rousseau est inséparable de tous ces jolis
paysages du canton de Vaud et en double le charme pour le
promeneur : voici le lac, c’est le lac qu’il lui fallait dans ses rêves
« et non pas un autre » ; en lace de Vevey, c’est la Meillerie
et le souvenir de Saint-Preux et de ses promenades désolées à

(1) Voir sur ce point : Jansen : Rousseau als Musiker, Berlin, 1884.
5

�LOUIS DUCHOS
travers les rochers se lève aussitôt clans voire esprit; à gauche
on aperçoit la dent de Jamant et l’on se répète aussitôt ces mots
si simples, mais si pittoresques de Julie : « Quoique l’automne
soit encore agréable, vous voyez déjà blanchir la pointe de la
Dent-de-Jaman. » C’est que Rousseau ne s’est pas seulement
inspiré directement de la nature, ce qui rend sa prose si vivante
et si colorée; mais il a comme ajouté à cette nature une vie et
des couleurs nouvelles qu’il

puisait dans son ardente imagi­

nation : et désormais les bords du lac de Genève ne sont plus
beaux seulement de leur propre beauté, mais encore de. je ne
sais quelle beauté mélancolique et attendrissante dont les a
pour jamais imprégnés l’enchanteur qui les a fait connaître
et aimer.
De Lausanne Rousseau s’était rendu à Neuchâtel, où il passa
l’hiver de 1730 à 1731 ; il y avait, paraît-il, trouvé quelques éco­
liers, ce qui lui permit de manger à sa faim pendant quelque
temps et de courir le pays ; dans une de ses courses à travers
champs, il rencontre, un jour, dans un cabaret de Boudry
(en avril 1731) « un homme à grande barbe, avec un habit violet
à la grecque, un bonnet fourré », parlant un jargon que per­
sonne n’entend et que Jean-Jacques croit comprendre : il lui
parle, en effet, italien (il se souvenait des leçons de l’abbé de
Gouvon) et l’étranger lui saute au cou : Jean-Jacques sera son
interprète et sans doute moyennant quelques flatteries (Rousseau
n’y résistait jamais), le voilà lié à la fortune de cet étranger qui
lui fait oublier et perdre ses élèves de Neuchâtel.
Le mystérieux personnage, dont il vient de s’engouer et auquel
il servira de trucheman, est le révérend Père Athanasius Paulus,
de l’ordre des saints Pierre et Paul de Jérusalem, qui fait une
collecte pour le rachat d’esclaves chrétiens et pour le rétablisse­
ment du Saint-Sépulcre : c’est du moins le nom et la mission
qu’il se donne (1).
Rousseau

accompagne l’archimandrite,

c’est

ainsi

qu’il

l’appelle, à Fribourg et à Berne ; il prononce même dans cette
(1) Comme il résulte des « manuaux » des Conseils de Fribourg et deJBerne,
retrouvés par M. Ritter (La /amille cl Ici jeunesse de Rousseau, p. 208).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

67

dernière ville, en l’honneur du Saint-Sépulcre, une fort belle
harangue qui fut très goûtée et, pour que nous n’en doutions
pas, il nous en donne un résumé pathétique. Fribourg s’était
méfié et, après avoir accordé au susdit Père Paulus une patente
pour quêter, la lui avait retirée et l’avait prié « de quitter le
pays ».
De Berne on avait passé à Soleure, où l ’on s’empressa d’aller
saluer l’ambassadeur de France, M.de Bonac. Malheureusement
M. de Bonac, qui avait été ambassadeur à Constantinople, était
au fait de tout ce qui regardait le Saint-Sépulcre : il s’aperçut
vite que l ’archimandrite n’était qu’un charlatan et il mit brus­
quement fin à l’odyssée de Rousseau (1). D’après ce dernier,
l’ambassadeur, touché

du récit qu’il venait de lui faire, le

présenta à Mme l’ambassadrice et l’on décida « qu’il resterait
à l’hôtel en attendant qu’on vît ce qu’on pourrait faire de lui. »
Au reste, il fit impression, à l’en croire, sur tout le personnel de
l’ambassade, puisque le secrétaire, M. de la Martinière, en le
conduisant dans la chambre qui lui était destinée, lui dit :
« Cette chambre a été occupée sous le comte du Luc par un
homme célèbre du même nom que vous ; il ne tient qu’à vous de
le remplacer de toutes manières et de faire dire un jour :
Rousseau premier, Rousseau second. » 11 ne serait pas impos­
sible que M. de la Martinière lui eût tenu ce propos — les
secrétaires d’ambassade sont parfois facétieux, — mais JeanJacques ne nous a pas dit de quel sourire le propos fut accom­
pagné et si par hasard le futur Rousseau second, pour apitoyer
et intéresser à son sort M. l’ambassadeur, n’avait pas fait valoir
ses essais poétiques. 11 se pourrait aussi que Rousseau eût
commis quelques erreurs sur ce qui lui arriva à Soleure ; mais
admirez d’abord sa suffisance : « l ’expérience que je commen­
çais d’avoir modérait peu à peu mes projets romanesques ;

(1) Nous avons, de cette date, un premier écrit manuscrit de Rousseau : c’est
Une « lettre de Corchut à l’empereur Sélfm, son frère, tous deux fils de
Bajnzet, portée par le capigi cjui eût ordre de l’exécuter. Cette lettre a été
traduite des Vers turcs. » Lettre insignifiante, d’ailleurs, qu’a pu lui réciter
l’archimandrite. Voir Th. Dufour : Annales J.-J. R . n, 190.

�68

LOUIS DUCROS

et, par exemple, non seulement je ne devins point amoureux de
Mme de Bonac (et pourtant n’était-il pas le trucheman d’un glo­
rieux archimandrite !) ; mais je sentis d’abord que je ne pouvais
l'aire un grand chemin dans la maison de son mari. M. de la
Martinière en place et M. de Morianne, pour ainsi dire en sur­
vivance, ne me laissaient espérer, pour toute fortune, qu’un
emploi de sous-secrétaire qui ne me tentait pas infiniment. Cela
fit que, quand on me consulta (?) sur ce que je voulais faire, je
marquai l’envie d’aller à Paris » ; et, quinze jours plus tard, pour
condescendre à ce désir, M. l’ambassadeur lui donnait de quoi
faire le voyage. Mais comment se fait-il alors qu’après son aven­
ture de Soleure nous le retrouvions à Neuchâtel, d’où il écrit à
son père que ses élèves ne « veulent plus recommencer leurs
leçons ? » Il est vraisemblable, ainsi qu’on l’a supposé, que
« ce retour à Neuchâtel n’ayant pas été heureux, dans la détresse
où il tomba, Jean-Jacques battit le rappel de tous les côtés » ; en
même temps qu’il écrivait à son père et sans doute aussi à
l’ambassadeur, il envoya encore une lettre à Annecy à l’adresse
de M. de Bernex, l’évêque de Genève. « Ce grand évêque (dit-il
dans son Mémoire au gouverneur de Savoie) me recommanda à
M. le marquis de Bonac (1). » C’est alors sans doute, et sur la
recommandation du bon évêque que M. de Bonac voulut bien
chercher une place pour Rousseau et, comme

ses relations

étaient à Paris, c’est à Paris qu’il envoya Rousseau sans songer
à « le consulter ». L ’ambassadeur lui donna cent francs, et le
secrétaire interprète, M. de Merveilleux, une lettre pour un sien
ami, M. Godard, colonel suisse au service de la France, « qui
cherchait quelqu’un pour mettre auprès de son neveu, lequel
entrait fort jeune au service ; » et Rousseau, muni du tout, partit
pour Paris, le bâton â la main.
Il mit à faire ce voyage quinze jours qui lui parurent déli­
cieux: il voyait du pays, ce qui fut toujours son plus grand
bonheur ; il allait chez un officier et il le suivrait naturellement
dans sa rapide fortune ; officier à son tour, pourquoi n’enten-

(1) Eug. R itter,

ib id,

p. 210.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

69

drait-il pas dire un jour le maréchal Rousseau ? car sa myopie
n’était pas un obstacle invincible (il n’en voyait pas d’autre) à
son avancement : ne savait-il pas que le maréchal Scliomberg
avait, lui aussi, la vue courte? C’est en riant, bien entendu, qu’il
nous parle de toutes ces folles chimères qui l’amusaient et
faisaient son pas plus léger sur la route de Paris : ce que nous
en retiendrons pourtant nous-même, c’est que le sort a beau lui
être contraire; même alors, même réduit, comme ici, à accepter
des secours, et très probablement, on l’a vu, à les mendier, il ne
cesse pas de rêver les plus hautes destinées ; cela ne dénote
pas seulement une riche imagination, mais encore une ambi­
tion qui ne se contentera pas de peu et qui ne se découragera
pas aisément, et nous la verrons à l’œuvre.
Paris, qu’il rêvait plein de palais de marbre et d’or, démentit
furieusement l’idée qu’il s’en faisait: il y entra en mai 1731 par
le faubourg Saint-Marceau, et, au lieu des « superbes rues »,
qu’il avait imaginées, il ne vit que « de petites rues sales et
puantes, de vilaines maisons noires, des mendiants, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux (1) ». Au
fond il n’aimera jamais Paris ; mais, quand il l ’habitera plus
tard, et ne songera d’ailleurs qu’à le fuir, ce qu’il critiquera alors
ou plutôt ce qu’il maudira en lui avec l’âpre accent de la colère,
c’est, contrairement à ce qu’il lui reproche ici, son élégance et
son luxe ; et la seconde impression, quoique inverse de la
première, ne sera pas plus favorable à a cette capitale », comme
il l’appelle ici. Nous aurons, du reste, à démêler les causes très
diverses de ce « secret dégoût» qu'il fait, dans les Confessions,
dater de son premier voyage.
(1) Comparez Voltaire : « Candide entra par le faubourg Saint-Marceau et
crut être dans le plus vilain village de la Westphalie ». Candide, ch. XXII.
Le faubourg Saint-Marceau était le quartier le plus pauvre de Paris, « le foyer,
dit Mercier, de la misère obscure... Dans une des tabagies du faubourg SaintMarceau se réfugient pendant le jour les femmes les plus dégoûtantes des
environs du Pont-Neuf et du Louvre pour y dépenser quelques sols arrachés à
la luxure des Savoyards, des manœuvres et des filous ». ( Tableau de Paris, i).
Vers la même époque Marmontel s’était fait de loin, comme Rousseau, « un
tableau superbe et fantastique de Paris : mais cette illusion fut bientôt
détruite ». (Mémoires).

�LOUIS DUCROS

70

La place que le colonel Godard lui offrait auprès de son neveu
ne lui convint pas : on voulait faire de lui une espèce de valet,
alors qu’il s’était attendu à être « un vrai gouverneur ». Ce qui
lui restait des cent francs qu’on lui avait donnés au départ,
joint à un petit supplément que lui lit tenir le généreux marquis
de Bonac, l’aida à vivre, à vivoter plutôt, quelque temps : la
belle-sœur du secrétaire interprète de Soleure, Mme de Merveil­
leux, l’avait pris en amitié (ou en pitié), et lui avait offert sa
table, dont « il profita souvent ». Tout cela, en somme, ne
valait pas l’hospitalité de Mme de W arens: mais qu’était donc
devenue celle-ci ? il la demandait à tous les échos : Mme de Mer­
veilleux l’aida dans ses recherches, et on parvint enfin à
apprendre que la mystérieuse Mmc de Warens était repartie de
Paris depuis deux mois pour la Savoie, ou pour Turin, à moins
qu’elle ne fû t, comme « le disaient quelques personnes »
retournée en Suisse, — et celte dernière supposition s’accorde­
rait assez avec l’hypothèse, émise plus haut, qu’on redoutait
que Mme de Warens n’allât ébruiter en Suisse, pour se faire
valoir, l’affaire secrète à laquelle elle avait été mêlée. Quoi qu’il
en soit, Rousseau, ne pouvant douter de son départ, résolut
d’aller la rejoindre et, après ce premier et court séjour à Paris,
il refit à pied le chemin de Paris à Lyon.
Il eut, chemin faisant, deux aventures, dont la première, en lui
mettant sous les yeux les vexations des collecteurs d’impôts,
alluma dans son cœur « cette haine inextinguible, qui se déve­
loppa depuis, contre les oppresseurs du peuple ». C’est l’histoire,
qu’il a si joliment dramatisée, de ce paysan qui « cachait son vin
à cause des aides et son pain à cause de la taille », sachant bien
« qu’il serait un homme perdu, si l’on pouvait se douter qu’il ne
mourût pas de faim ». L ’aventure est très vraisemblable et elle
peut s’ajouter aux impressions de voyage d’Arthur Young et à
tout ce que nous savons de la misère des paysans à la fin de
l’ancien régime.
Sans croire, avec Rousseau, que sa rencontre avec ce paysan,
qui ne « prononçait qu’en frémissant ces mots terribles de com­
mis et de rats de cave » ait été « le germe de sa haine contre les

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
vexations qu’éprouve le malheureux peuple », — cette haine
aura bien d’autres motifs (plus personnels et partant plus pro­
fonds), — il n’est pas douteux cependant que ce qu’il vit ce jourlà lit une grande impression sur son esprit : il ne put manquer
de comparer la situation misérable du paysan français avec la
vie plus aisée et autrement libre du paysan suisse; et, plus tard,
quand il connaîtra les fermiers généraux, et c’est chez eux
surtout qu’il fréquentera à Paris, il saura mieux qu’aucun de
leurs convives et pour l ’avoir vu de près, d’où vient leur
immense fortune et qui paie en somme les somptuosités de
leurs soupers et les toilettes de leurs maîtresses : et c’est en
connaissance de cause qu’il pourra alors invectiver contre ces
« barbares publicains ».
La seconde aventure qu’il eut sur la route de Lyon mit à une
rude épreuve son esprit romanesque. On se rappelle que l'Astrée
était un de ces romans qu’il avait lus jadis tout enfant avec son
père et « c’était celui qui lui revenait au cœur le plus fréquem­
ment ». Il y pensa en approchant de Lyon, car le Lignon coulait
peut-être dans ces parages, et il eut l’idée d’aller y promener ses
rêveries en évoquant le souvenir des Céladon et des Sylvandre :
l’hôtesse, à qui il demanda la route du Forez, lui apprit que
c’était un pays de ressource pour les ouvriers, car il y avait
beaucoup de forges : elle l’avait pris pour un garçon serrurier !
et je crois bien que la méprise de la bonne femme à son sujet ne
calma pas seulement, comme il le dit, « sa curiosité romanes­
que », mais qu’elle mortifia un peu sa vanité : car il n’avait pas,
et surtout il ne croyait pas avoir, l’air d’un ouvrier.
Arrivé à Lyon, Rousseau alla voir, aux Chasottes, une amie de
Mmc de Warens, Mn° de Châtelet ; mais celle-ci, qui avait bien vu
Mme de Warens, à son passage à Lyon, ne put lui dire quelle
route avait prise, en quittant Lyon, l’énigmatique voyageuse,
soit qu’elle l’ignorât, en effet, soit qu’elle voulût se donner le
temps de demander à son amie si elle était encore disposée à
recevoir le pauvre diable qui s’était présenté en son nom .
En attendant, Rousseau, pour faire l’économie d’une chambre
d’hôtel, passait ses nuits à la belle étoile : mais il était jeune, il

�72

LOUIS DUCROS

était poète, et c’est bien réellement ce qu’il a éprouvé, je veux
dire : c’est le réel plaisir qu’il a goûté à dormir dans l’enfonce­
ment d’un mur de terrasse, par une belle nuit d’été, qui lui a
dicté la page célèbre : « il avait fait très chaud cejour-là ; la soirée
était charmante ; la rosée humectait l’herbe flétrie... ; le ciel de
mon lit était formé par les tètes des arbres; un rossignol était
précisément au-dessus de moi, je m’endormis à son chant ; mon
sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand
jour : mes yeux, en s’ouvrant, virent l’eau, la verdure, un paysage
admirable. Je me levai, je me secouai : la faim me prit, je
m’acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon
déjeûner deux pièces de six florins qui me restaient en co re».
On n’avait jamais mis, à coucher dans la rue, tant de belle
humeur et de fraîche poésie, et surtout personne, à cette époque,
n’avait trouvé ce secret de donner au lecteur, par la précision
des plus vulgaires détails, l’illusion complète de la réalité et de
la vie.
Cependant Rousseau, qui savait enfin, soit par Mlle du Châtelet,
soit par sa correspondante d’Annecy, Mllc de Graffenried, où
trouver Mme de Warens, alla droit à Chambéry : Mmc de Warens
s’y était installée, probablement dans l’été de 1731 ; c’est donc,
ce me semble, en 1731 et non, comme il le dit, en 1732, que
Rousseau, qui était parti de Paris peu de temps après y être
arrivé, donc peu de temps après le printemps de 1731, arriva à
Chambéry.
Comment Mme de Warens le reçut-elle ? C’était la troisième fois
qu’il venait frapper à sa porte et, celte fois encore, en l’abordant,
il avait lieu d’être inquiet sur l’accueil qui lui serait fait : n’avait-il
pas (ainsi nous l’a appris sa lettre de Lausanne à Mlle de Graffen­
ried), « encouru la disgrâce » de Mme de Warens, on ne sait pour
quel motif. Cette fois encore, M,no de Warens ouvrit sa maison au
« pauvre petit » ; et même, pendant son absence, et avertie sans
doute, par son amie de Lyon, Mlle du Châtelet, que Jean-Jacques
allait se mettre en route pour Chambéry, elle lui avait trouvé un
poste : Rousseau fut employé à la confection du cadastre et il eut
son logement chez Mmc de Warens, dans sa nouvelle maison de
Chambéry.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

73

Le comte de Saint-Laurent, receveur général des finances,
possédait à Chambéry une vieille maison qu’il ne parvenait pas
à louer; Mn,e de Warens devint sa locataire et, du même coup,
par «c e trait d’habileté », sa protégée; sa pension lui fut main­
tenue et, pour quelque temps, plus régulièrement payée. Malheu­
reusement, la maison était, dit Rousseau, « triste et sombre ;
pour toute vue un mur et, pour rue, un cul-de-sac ; des grillons,
des rats et des planches pourries ». Il est vrai que la maîtresse
du logis réservait à Jean-Jacques de quoi lui faire oublier toutes
ces incommodités.
Voilà donc Rousseau occupé pour un temps, en qualité de
«secrétaire», e t concurremment avec deux ou trois cents employés,
à dresser le cadastre du royaume de Savoie ; le poste était peu
lucratif, mais on vivait de peu à Chambéry, et surtout il tirait
enfin Jean-Jacques de la domesticité : « Depuis ma sortie de
Genève, écrit-il avec une légitime satisfaction, je commençai
pour la première fois de gagner mon pain avec honneur ».
Pour s’acquitter de ses fonctions, il doit apprendre l’arithmé­
tique et « il l’apprend bien, parce qu’il l’apprend seul ». Seul
aussi plus tard (Thérèse étant trop bornée pour l’aider), il tiendra
avec la plus grande exactitude ses petits comptes de ménage et
l’ancien employé du cadastre prendra note très scrupuleusement
de ce que l’on lui doit et de ce qu’il doit aux autres. Il s’essaie au
dessin avec cette ardeur qu’il met à toutes choses et on doit
l’arracher à cette nouvelle occupation qui compromet sa santé ;
celle-ci est, d’ailleurs, assez mauvaise pour que la sollicitude de
Mme de Warens lui impose le régime du lait.
Ayant accompli sa vingt-et-unième année, Rousseau réclame à
son père sa part de la succession maternelle ; il lui a écrit à Nyon
et lui donne rendez-vous à Genève ; mais Isaac s’excuse par
« une lettre de Gascon ». Jean-Jacques lui avait pourtant énuméré
toutes les dépenses qu’avait faites pour lui Mme de Warens, et
c'était, sans doute, pour dédommager sa bienfaitrice qu’il avait
fait appel à la bourse de son père. Mais Isaac, comme le lui
reproche son fils dans une lettre assez plaisante, oubliait « les
premiers devoirs de la politesse » en ne répondant pas même aux

�74

LOUIS

DUCROS

lettres dont l 'honorait une personne du rang de Mmc de Warens.
Rousseau donc, après un court séjour chez les Cordeliers de
Cluses, rentra bredouille à Chambéry et ayant dépensé quelqu’argent de plus à Mmc de Warens. A cette époque nous le
voyons mettre sans cesse à contribution la libéralité de Mmc de
Warens par de perpétuelles allées et venues, et se consoler des
dépenses qu’il lui fait faire en se disant que c’est tant de pris sur
les charlatans qui l’exploitent, (et ici ce n’est plus Isaac, mais
c’est peut-être bien Jean-Jacques qui est le Gascon).
Cependant, la situation de fortune de la « pauvre maman »
devenait de plus en plus précaire : tandis qu’elle se livrait plus
que jamais à « ses visions », c’est-à-dire, à celte manie d’entre­
prises qui avait ruiné jadis le ménage des Warens à Vevey, elle
perdait, en 1734, son meilleur protecteur, l’évêque d’Annecy,
M. de Bernex. Ce dernier lui léguait, il est vrai, une rente de
150 livres ; mais la pension qu’elle avait obtenue du roi ne lui
était plus payée et elle devait réclamer les quartiers arriérés en
se dépeignant comme «réduite à la dernière extrém ité», si on
continue à l’oublier. Sa maison n’en reste pas moins gaie et
ouverte à tout venant : on y fait de la musique, on donne des
concerts et même des soupers les jours de concert et ces soupers
sont « très gais et très agréables », car « on y dit le mot et là
chose ». La bonne société de Chambéry s’est retirée peu à peu
d’une maison si bruyante et si hospitalière aux chevaliers
d’industrie. Mais qu’importe ! n’a-t-on pas sous la main Canovas,
un camarade de Rousseau qui travaille avec lui au cadastre et
qui joue du violoncelle, et le P. Caton, un moine « homme du
monde » (Rousseau du moins le juge tel), sans oublier l’abbé
Palais qui a une « voix de bœuf » et Roche, le maître à danser, qui
joue du violon, ainsi que son fils : et violons et clavecin de faire
leur partie, tandis que la maîtresse de maison et le P. Caton
chantent leurs duos et que Jean-Jacques a l ’honneur de conduire
la musique, car c’est lui qui avec son bel aplomb tient le bâton
du chef d’orchestre.
Au milieu de ces folâtres ébats, que devient le prosaïque tra­
vail du cadastre ? on s’en dégoûte à la lin, car voilà bientôt deux

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
ans qu’on aligne des chiffres, et l’on donne sa démission « héroï­
quement » ; la pauvre maman s’était opposée à cet héroïsme
dont elle faisait tous les frais ; mais Rousseau avait « extorqué
son consentement par ses importunités et ses caresses »

et, à

l’en croire, il eut bien vite fait de remplacer sa paye de secrétaire
parles leçons qui lui vinrent en foule.
De quoi donc était-il alors, ou se croyait-il capable, de donner
des leçons ? de musique et de chant. Ce n’est pas qu’il possédât
vraiment ces deux arts : mais il y avait si peu de bons juges à
Chambéry et « dans le pays des aveugles (ce sont ses paroles) les
borgnes ne sont-ils pas les rois ? » Au reste, à défaut de la
science, il avait «le goût du chant », ce qui est quelque chose
après tout ; et n’oublions pas « son âge et sa figure » sur lesquels
il n’avait pas tort de compter, puisque, grâce à tous ces avan­
tages, il passa tout de suite pour « un bon maître. » Et les écoliè­
res d’accourir chez le jo li musicien, qui se voit recherché et
choyé dans le meilleur monde : « partout un accueil gracieux »
et « d’aimables demoiselles bien parées » (c ’est pour lui naturel­
lement quelles se font belles) et qui l ’attendent le sourire aux
lèvres et dont le cœur, il n’en doute pas, vole vers le sien. Il y
en avait de brunes et il y en avait de blondes : celle-ci, il l’avait
très bien remarqué, mettait des lleurs dans ses cheveux à son
arrivée ; celle-là lui préparait tous les matins son café au lait à
la crème ; ce n’était, il est vrai, qu’une « bourgeoisie», mais il
daignait honorer de ses leçons et de ses séductions les filles de la
bourgeoisie : au reste ces dames et demoiselles le caressaient en
pure perte, car il était (malgré ses aventures diverses) resté si
ingénu qu’il se prêtait à leurs agaceries avec sa « balourdise
ordinaire.»

Heureusement sa «bonne maman» veillait : elle

crut le moment venu de lui dessiller les yeux ; «elle vit que,
pour m’arracher au péril de ma jeunesse, il était temps de me
traiter en homme, et c’est ce qu’elle fit. » Comment elle s’y prit
pour faire du « petit » un homme, c’est ce que savent de reste
les lecteurs des Confessions et je me bornerai pour le moment à
rappeler que le répugnant récit que nous a fait Rousseau de son
prétendu déniaiseraient, on peut le lire au livre v de la première
partie des Confessions.

�(■
LOUIS DUCROS

76

A l’époque où nous sommes de la vie de Rousseau, et si nous
rapprochons des récits de ses Confessions les quelques lettres de
lui que nous avons de cette date, nous voyons poindre son ambi­
tion inquiète : sera-l-il musicien, sera t-il littérateur? S’il ne
doute pas de ses talents, il cherche sa voie et surtout il sent
très bien tout ce qui lui manque pour se faire un nom dans
n’importe quelle carrière ; et c’est vraiment avec un acharne­
ment méritoire qu’il s’évertue à combler les immenses lacunes
de son instruction première, si l’on peut toutefois parler de son
instruction à une époque où il n’est guère qu’un ignorant en
tout genre. Il va se livrer tour à tour aux études les plus diverses;
mais ce qu’il importe de noter ici, si l’on veut comprendre plei­
nement le succès final qui doit couronner un jour ses efforts,
c’est qu’il ne se contentera pas d’effleurer les sciences qu’il
aborde et

de

prendre un

« peu de chaque

chose,

à

la

française » : il lira, pour s’instruire, les ouvrages les plus longs
et les plus ardus, et il les lira et les relira lentement, avec
méthode, prenant des notes, faisant des résumés, apprenant
par cœur malgré sa mauvaise mémoire. Quand il se mit à étu­
dier sérieusement aux Charmettes, à partir de l’été de 1731, il
n’avait pas moins de 19 ans et, il s’en rendait très bien compte,
il avait tout à apprendre : comment donc, ayant commencé si
tard à s’instruire, a-t-il pu écrire des ouvrages que le génie seul
ne pouvait improviser, puisqu’ils supposent, à peu près tous,
des connaissances sérieuses et variées? C’est parce qu’il avait,
pour rattrapper, autant qu’il était possible, tout le temps perdu
à muser et à vagabonder, non seulement la fougue juvénile de
l’âme la plus passionnée qui fût jamais (son ardeur à l’étude le
rendit plusieurs fois malade), mais encore la persévérance et
l’esprit méthodique du protestant et du Genevois.
Impétuosité et entêtement à la fois, impétuosité à prendre un
parti et entêtement à s’y tenir, le parti-pris eût-il l’air d’une
gageure, voilà, je crois, deux traits essentiels, non seulement du
caractère, mais de l’œuvre entière de Rousseau : qu’on se rap­
pelle avec quelle passion et avec quelle suite il a soutenu ses
thèses les plus paradoxales. C’est à la fois avec celte ardeur et

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
celte obstination que nous allons le voir s’appliquer aux éludes
les plus diverses. Un autre trait de cette nature, et, sans doute,
de toute nature passionnée, c’est que Rousseau ne se développe
pas par un progrès tranquille et continu, mais par soudaines et
brusques saillies. Par exemple, il y a eu certainement en lui,
après son premier Discours, une crise morale que nous tâche­
rons d’expliquer : il y a eu, je crois, aussi une crise intellectuelle
que je fais dater de l’époque qui nous occupe : il se rend très
bien compte alors de tout ce qui lui manque pour devenir
l’homme qu’il voudrait être ; il souffre de son ignorance et de
son impuissance, et il en souffre d’autant plus cruellement qu’il
a le sentiment aussi v if que confus de tout son mérite ; obéissant
alors à je ne sais quelle voix intérieure, qui est comme l’appel
pressant et obscur à la fois de son génie, il se jette à corps
perdu, ne sachant où il pourra réussir, mais voulant réussir à
tout prix, dans l’étude de la musique, des sciences naturelles et
de ce qu’il appelle ingénuement, dans une lettre de cette date,
« les belles connaissances ». Nous pouvons poursuivre mainte­
nant, en les résumant, les aventures de sa vie au moment où
nous sommes parvenus.
Ayant dévoré le Traité de l’Harmonie, de Rameau, mais n’y
ayant pas appris, ce qui ne s’apprend pas dans un livre, l’art de
la composition, il n’eut de cesse qu’il n’allàt se renseigner chez
un certain abbé Blanchard, dont il se souvenait qu’il avait été le
maître de Venture, un nom que nous avons appris à connaître
et qui ressemble si fort à aventurier. L ’abbé Blanchard étant
maître de musique delà cathédrale de Besançon, voilà Rousseau
parti pour celte ville, soigneusement équipé par la généreuse
maman à qui ce coup de tête coûta, au dire de Rousseau, huit
cents francs. L ’abbé Blanchard, qui parait avoir été un joyeux
ahbé, puisqu’il n’était plus, par sa faute, maître de chapelle de
la cathédrale à l’époque où Rousseau lui rendit visite, ne donna
que quelques conseils à Jean-Jacques et un bon dîner : cela
suffit d’ailleurs pour que Rousseau

écrivît avec aplomb à

Mmc de Warens (le 29 juin 1733) le lendemain même de son
arrivée : « Tous ceux qui se serviront de mes principes auront

�78

LOUIS DUCROS

lieu de s’en louer et vous, en particulier, Madame, si vous voulez
bien prendre la peine de les pratiquer quelquefois ! » Il n'a donc
que faire de rester plus longtemps à Besançon ; mais avant de
repartir pour Chambéry, il veut s’assurer « si on se réjouira de
le revoir ». Qu’avait-il donc fait pour déplaire ? Une simple
étourderie, si l’on en croit le récit des Confessions : il avait laissé
dans un de ses habits, une parodie soi-disant janséniste de la
belle scène de Mithridate (1), que les employés de la Douane, au
bureau des Rousses, saisirent et sur laquelle ils rédigèrent, pour
se faire valoir, un émouvant procès-verbal. Peut-être l’affaire
était-elle plus grave qu’il ne l’avoue ; car, six ans plus tard,
Rousseau craignait qu’on ne s’en souvînt encore pour repousser
une demande de pension qu’il adressait au

gouverneur de

Savoie.
Une nouvelle sottise, on ne sait laquelle, faillit peut-être lui
coûter cher, et toujours, par contre-coup, à sa protectrice : dans
une lettre à son père du 26 juin 1735, parlant d’un court vovage
qu’il vient de faire, « il aime mieux, dit-il, pour son honneur et
son avantage, que cette lettre soit datée d’ici que de nulle part
ailleurs ». Voilà qui permet bien des suppositions et celle-ci, en
tous cas, que les Confessions ne nous ont pas tout dit.
Dans l’été de 1737, il se passionne tout à coup pour la phy­
sique, il fait des expériences et, en fabriquant de l’encre de sym­
pathie, il risque de s’aveugler, la bouleille lui ayant éclaté au
visage. Mmc de Warens est absente, Rousseau s’affole : il croit
avoir perdu la vue, il craint même de perdre la vie et il fait son
testament, testament fort curieux, où il se recommande à la
Vierge et à ses saints patrons, Jean et Jacques. Comme on l’a
fait remarquer, à cette époque, Rousseau, qui se croit très malade
et a très peur de l’enfer, est complètement dans les mains des
Jésuites, Dominicains et Cordeliers de Chambéry. Par testament
il donne de l’argent aux couvents « pour célébrer et faire célé­
brer des messes pour le repos de son àme, lègue à Mmc de

(1) Parodie insignifiante retrouvée par M. Eugène Ritter. Voir Mugnier,
p. 146.

�JEAN-JACQUES HOUSSEAU

79

Warens 2000 livres pour les dépenses qu’il lui a occasion­
nées (1) ».
Au reste, il ne fut malade que deux semaines (au lieu de six
qu’il dit dans les Confessions), et, une fois guéri, il alla à Genève
pour le règlement définitif de ses affaires. Cette fois son père
s’était décidé à venir et Rousseau, aidé par le résident de France,
M. delà Closure « qui lui parlait souvent de sa mère » (admirons
encore, en passant, sa délicatesse filiale), obtint 3.000 livres :
il touchera la même somme en 1747 à la mort de son père.
L ’argent, qu’il venait de touchera Genève, il le mit « aux pieds
de Mmc de Warens, qui l’accepta simplement et l’employa d’ail­
leurs presque tout entier à son usage. » Ainsi parle Rousseau,
mais on nous fait remarquer qu’il devait à un M. Charbonnel,
marchand de Chambéry, 700 livres, dette qu’il venait de recon­
naître dans son testament; et comme, d’autre part, il avait alors,
— il le croyait du moins — un polype au cœur et qu’il connaissait
à Montpellier un spécialiste de celte maladie, le voilà qui part, de
son pied léger, pour Montpellier, et naturellement avec l’argent
qu’il venait de toucher à Gevève : il lui restait le heau geste
d’avoir jeté cet argent aux pieds de Mme de Warens et le geste a
passé dans les Confessions. C’est le 11 septembre 1737 qu’il part
de Chambéry (non des Charmettes, où Mme de Warens n’est pas
encore)'. Le cheval le fatiguant trop, il prend une chaise à Grenoble
et se lie avec une joyeuse compagnie qui suivait la même roule.
Dans la dite compagnie se trouvait une M"10de Larnage, laquelle
« n’était ni jeune ni belle », mais elle n’était pas non plus, se
hâte d’ajouter la vanité du narrateur, « ni vieille ni la id e». Pour
l’apprécier à sa valeur, il fallait entrer aussi avant que possible
dans son amitié : Rousseau sait trop bien ce qu’il vaut lui-même
et tout l’intérêt que la postérité prendra à ses amours de table
d’hôte, pour nous priver du récit détaillé des progrès qu’il fit,
chemin faisant, dans l’intimité savoureuse de Mme de Larnage.
Sans le suivre ici dans toutes ses peintures, je relèverai plusieurs
traits significatifs.
'

(1) Testament du 27 juin 1737 retrouvé par M. Mugnier, p.

149,

�80

LOUIS DUCROS
D’abord, il se donne un faux nom : n’être qu’un Suisse et

s’appeler du nom bourgeois de Rousseau, ce n’étaient pas là des
titres suffisants pour briller près de ces dames dont deux étaient
de la noblesse : il sera donc Anglais et s’appellera Dudding. Il
est, pouvons-nous dire, coutumier de cette supercherie, car c’est
la seconde fois qu’il se donne un nom qui n’est pas le sien. Et
qui sait si, dans l’affectai ion, d’ailleurs courageuse, qu’il mettra
plus tard à signer ses livres contrairement à la coutume des
Philosophes, il

n’y aura pas quelque léger remords d’avoir

plusieurs fois renié le nom de son père?
Quoi qu’il en soit, Dudding-Rousseau ne manque pas, et le
contraire nous eût étonné, d’inspirer un sentiment très tendre à
Mme de Larnage : mais toutes les agaceries de celle-ci échouent
devant « sa simplicité de novice ». On aurait cru pourtant que
les leçons de choses qu’il venait de recevoir de Mme de Warens
l’avaient sorti du noviciat. Il faillit gâter ses affaires par son
attitude à l’église : on va un dimanche à la messe à SaintMarcelin et « sur sa contenance modeste et recueillie, il fut pris
pour un dévot ». Nous en concluons, nous, qu’à cette époque
Rousseau était réellement bon catholique ; car la façon dont il
écoule ici la messe concorde très bien avec l’esprit du testament
que nous avons cité.
Enfin l’entreprenante Mmc de Larnage triompha de sa « stupi­
dité » ; elle fut littéralement réduite à l’enchaîner, car a elle
passa un hras autour de son cou », et Rousseau fut heureux :
nous sommes fort heureux nous-même de l’apprendre et même
Rousseau nous comble en prenant soin de nous assurer que
Mmc de Larnage n’eut pas lieu de « regretter ses soins ». A Montélimar il passa trois jours tète à tête avec s a ... conquérante:
« O h ! ces trois j o u r s ! » s’écrie en se rengorgeant, et pour
exciter notre envie, l’auteur des Confessions, et le lecteur, égayé
par son affriolant récit, ne demande pas mieux, pour lui faire
plaisir,

que de s’écrier: heureux Rousseau!

mais comme

Rousseau ajoute aussitôt après qu’il a bien « regretté » ces trois
jours de bonheur parce « qu’il n’en est plus revenu de 'sembla­
bles », le lecteur cette fois s’étonne et trouve ce regret bien dur
pour Thérèse.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Mais laissons M'?lede Larnage (1) se morfondre à Saint-Andéol,
où elle attendra vainement celui qu’elle a eu tant de peine à
émoustiller; — au fait, si Rousseau l’a dépeinte si fringante,
n’était-ce pas pour se faire pardonner et pour s’excuser à ses
propres yeux, en y repensant plus tard, d’avoir si vile et si
joyeusement oublié, dans les délices de Montélimar, la bonne
dame de Chambéry ?
Suivons-le donc en route vers Montpellier : il s’arrête à Nîmes
et va voir le Pont du Gard. A l’inverse de Socrate à qui « les
arbres ne disaient rien », les arbres seuls parlent à Rousseau ;
mais les monuments, les tableaux et les statues (nous le verrons
mieux dans son séjour à Venise), ne lui disent rien : de tous les
arts, il n’en goûte vraiment qu’un seul, où d’ailleurs il est passé
maître : c’est la musique. N ’est-il pas surprenant, par exemple,
que, passant à Nîmes, la ville romaine par excellence, et qui
devait à ce titre l’intéresser, lui si enthousiaste de Rome, il n’ait
que quelques mots de critique dédaigneuse sur les arènes ? il
admire, il est vrai, le Pont du Gard, mais c’est, en grande partie,
à cause du paysage désolé qui l’encadre et le rehausse. Notons
encore que, dans les lignes si connues qu’il lui consacre et qui
sont dignes d’ailleurs de cet aqueduc merveilleux, il pousse ce
cri qui le peint au naturel : « que ne suis-je né romain! ». Ainsi,
il ne s’oublie pas, ni la haute idée qu’il a de lui-même ; et, tandis
que le Pont du Gard rapetisse et humilie, par sa masse impo­
sante, un spectateur ordinaire, lui il se redresse et se sent l’égal
de ceux qui bâtirent les arènes !
Il arrive, vraisemblablement entre le 18 et le 22 septembre
1737, .à Montpellier, dont il dit, dans ses lettres, tout le mal
possible: « les rues en sont sales, tortueuses, larges tout au plus
de six pieds; la cuisine est atroce, tout y étant préparé à l’huile
puante s. Quant aux habitants, « ils sont tous gueux par la
manière de vivre, la plus vile et la plus crasseuse qu’on puisse
imaginer (2). » Il logeait dans une maison de très pauvre appa(1) Sur Mlne de Larnage on trouvera quelques renseignements dans les
Annales J.-J. R , III, 74, 79.
(2) Lettre à Mmc de Warens, du 23 octobre 1737.

6

�JEAN-JACQUES HOUSSEAU

83

est fidèle, comme le savent tous ceux qui ont fait le pèlerinage
des Charmettes ; elle est d’ailleurs comme authentiquée par le
bail dont on a retrouvé la minute et où on lit ce détail : « sera
tenue la dite dame (de W arens) de rendre à la fin du bail la
somme de 174 livres pour le cheptel de deux bœufs et des
vaches qui lui ont été remis, outre dix brebis ou moulons, sept
poules et un c o q ... (1). »
Je ne referai pas, après les Confessions, ce roman des Charmeltes que tout le monde a lu : « qui de nous, s’écrie quelque
part George Sand, n’a vécu en imagination aux Charmelles les
plus beaux jours de sa jeunesse ? » Le temps seul qu’il avait
passé aux Charmettes permettait à Jean-Jacques, si on l’en croit,
de dire « qu’il avait vécu. »
Si je fais le compte de tout le temps qu’il resta chez Mme de
Warens, en défalquant ses nombreuses absences et son pré­
ceptorat chez M. de Mably (du 1er mai 1740 à fin 1741) et en
admettant l’hypothèse d eM .T li. Dufour qui affirme, avec preuves
à l’appui, que Rousseau était encore aux Charmettes le 10 juillet
1742 (2), je trouve que Rousseau a passé seize mois à Annecy,
six ans à Chambéry et deux ans et demi environ aux Charmettes
(du 24 juin 1738 à mai 1740, puis, après le préceptorat à Lyon,
du commencement de 1742 à juillet de la même année); ce qui
fait en tout un séjour de près de dix ans chez Mme de Warens. Si
l’on réfléchit maintenant que ce long séjour se place entre sa
seizième et sa trentième année, c’est-à-dire à l’âge où se forment
définitivement l’esprit et le caractère, on comprendra que ce fut
là vraiment pour Rousseau l’époque décisive de sa vie. Choisis­
sons donc ce momen t où il s’installe aux Charmettes pour essayer
de préciser quelle place il a tenue, non seulement dans la maison,
mais aussi dans le cœur de Mmc de Warens.
Lors de sa seconde visite à Mrac de Warens à Annecy (en 1729),
Rousseau nous parle d’un certain Claude Anet, comme d’un
domestique de Mlne de Warens. Plus loin, il nous montre celleci consultant son « fidèle domestique », si fidèle, en effet, que
(1) Mugnier : M"&gt;» de Warcns et J.-J. Rousseau, p. 175.
(2) Annales J .-J: Rousseau) II, 174.

�84

LOUIS DUCROS

Mme de Warens l’emmène avec elle dans le mystérieux voyage
lait à Paris en compagnie de M. d’Aubonne. Claude Anet est
donc l’intendant, l’homme de confiance de Mmo de W arens ; il
est plus que cela : lors de son séjour à Chambéry, Rousseau
découvre (en 1783) que Claude Anet est l’amant de Mmede Warens ;
il l’était sans doute depuis longtemps. De récentes recherches
nous permettent;, en effet, de compléter et de corriger le récit des
Confessions. C’est le 14 juillet 1726 que Mmc de Warens fuit à
Evian ; or le 25 mars de la même année, Claude Anet avait fait
lever à Montreux, d’où il était originaire, un extrait de son acte
de baptême, « ce que les paysans ne faisaient guère que lorsqu’ils
voulaient quitter le pays (1). » Cet extrait nous apprend qu’Anet
était né le 17 janvier 1706 ; il avait donc six ans de plus que
Rousseau et sept ans de moins que Mmc de Warens.
Son oncle était en 1726 jardinier de Mme de Warens ; or en 1726
Anet a 20 ans ; c’est la date de sa fuite à Evian avec Mme de W a ­
rens. Etant donné tout ce que nous savons de M,ne de Warens,
d’une part, et, d’autre part,ce coup de tête d’Anet, qui quitte tout:
famille, pays, religion même, pour s’attacher, lui, intelligent et
avisé (ainsi nous le dépeint Rousseau), à une femme alors rui­
née, n’est-il pas infiniment probable, comme on l’a pensé (2),
qu’à Vevey il était déjà son amant et que seule une passion
violente, et partagée, explique sa désertion ? Qui sait même si
cet amour ne fut pas une tout au moins des causes qui précipi­
tèrent la conversion et la fuite de Mmc de Warens, laquelle pou­
vait redouter le gros scandale d’un adultère en pays protestant.
Rousseau d’ailleurs nous dit d’Anet que « dans ses passions, il
était d’une impétuosité qui le dévorait au dedans. »
Il y a cinq ans qu’Anet est maître au logis quand Rousseau
revient à Chambéry et c’est la troisième fois que Mme de Warens
l ’accueille et le gâte, l’appelle «p e tit» et se laisse appeler «m a­
man». On devine l’effet de ces privautés sur le caractère pas­
sionné de Claude : il avait tout abandonné pour suivre Mme de
Warens et il se sentait peu à peu supplanté par quelqu’un qui
(1) Montet, p. 75.
(2) Mugnier, p. 119.

�FEAN-JACQUES ROUSSEAU
était plus jeune, plus féminin, plus enthousiaste, bref plus sédui­
sant quelui : un beau jour il tente de s’empoisonner avec du
laudanum. C’était, nous dit Rousseau, parce que Mme de Warens
lui avait dit «un mot outrageant». C’était plutôt pour un m otif
plus sérieux, que nous avons fait pressentir. Rousseau n’apprit,
dit-il, l’intimité entre Anet et Mme de Warens que par cet incident
tragique ; aussitôt le voilà jaloux : « je n’appris pas sans peine
que quelqu’un pouvait vivre avec elle dans une plus grande
intimité que moi ».
C’est l’époque où il a des écolières et c’est à Mrac de Warens
qu’il va raconter « avec simplicité » les agaceries de ses élèves et
de leurs mamans. Il veut évidemment exciter sa jalousie et se
faire aimer à son tour. Ce qu’il dit, dans ses Confessions, de la
sollicitude de Mmcde Warens « à le garantir des pièges auxquels
son âge et son état l’exposaient» est simplement absurde.
Cependant Anet, qui est «très clairvoyant», s’aperçoit des pro­
grès que fait Rousseau dans le cœur de sa maîtresse. Tout ceci
devait se passer en 1733 : d’après Rousseau, Mme de Warens,
Anet et lui formaient un trio si exemplaire que « les tête à tête
leur étaient moins doux que leur réunion.» Or en 1734, le 14
mars (nous le savons par son acte de décès), Anet moui'ait ;
de quoi?

« d ’une pleurésie, disent les Confessions, qu’il avait

gagnée en allant cueillir du génipi au liant des montagnes.»
A quoi quelqu’un, qui connaît le pays, objecte qu’au commen­

cement de mars on ne va pas cueillir des plantes aromatiques
dans les Alpes, « parce qu’on n’y trouverait alors que de la
neige (1). » Il n’est pas défendu de croire que Claude Anet était
mort de la trahison de Mmu de Warens.
Voilà donc Rousseau seul intendant : à la place du calme
et réfléchi Claude Anet qui, par son expérience et son bon
sens naturel, ai’ait tant d’autorité sur Mme de W arens et l’em­
pêchait de gaspiller, disait-il,

et ce mot prouve

son empire,

« l ’argent des au tres», règne maintenant au logis un jeune
homme sans empire sur lui-même, qui à chaque moment s’ab-

(1) Mugnier, p. 120.

�86

LOUIS

DUCROS

sente et paye ses voyages avec l’argent de Mmc de Warens.
Rousseau se rend compte qu’il n’a pas ce qu’il faut pour rem­
placer Anet ; il est même probable que, si les affaires de Mmc de
Warens vont de mal en pis, il y est pour quelque chose. Est-ce
parce que Mmc de Warens sentait qu’elle ne pouvait s’appuyer
sur lui qu’elle lui donna un successeur?
Dès son retour de Genève, vers le 10 août 1737, et avant donc
le voyage de Montpellier, Rousseau avait pu constater « qu’un
jeune homme était avec elle». Il s’appelait alors W intzenried
tout court ; plus tard il signera de Courtille, imitant sa maîtresse,
qui, au bas d’un acte notarié de celte époque, signe bravement :
Madame la Comtesse de Voiran.
Ledit Wintzenried — puisqu’il faut nous occuper de lui, —
paraît avoir été un solide gaillard et Rousseau était chétif et
malade ; autre avantage, il avait trois ans de moins que JeanJacques, lequel déjà en avait six de moins que son prédécesseur :
Mmc de Warens aimait la jeunesse !
Rousseau, qui avait supplanté Claude Anet dans le cœur de
Mme de Warens, souffrait de s’en voir chassé à son tour par ce
Wintzenried. Il a beau dans ses Confessions (qu’il faut rectifier
ici pour les faits et les dates), nous dire que ce nouveau ménage
à trois fonctionnait à merveille ; dans ses lettres à Mme de Warens
on surprend des cris d’impatience et de révolte. D’abord, il ne
voudrait pas de partage ; puis, tout en rongeant son frein, il
accepte le fait acquis ; parfois il semble (car en cette situation
louche ses phrases sont embarrassées et obscures), il semble,
dis-je, qu’il demande, et ce n’est vraiment pas trop demander,
une place au moins égale au foyer et dans le cœur de Mme de
W arens; mais cela même ne lui est pas accordé. On le laisse
seul, des mois entiers, et en plein hiver, se morfondre aux Charmettes : « il y a un mois et peut-être au-delà que je suis privé du
bonheur de vous voir ». Il écrit une autre Ibis : « quand un cœur
comme le vôtre a autant aimé quelqu’un que je me souviens de
l’avoir été de vous. » Ainsi il parle de leur amour au passé, et ce
Wintzenried, qu’il traite si cavalièrement dans ses Confessions,
quand il se querelle avec lui, c’est lui qui fait (lettre du 18 mars

�TE AN-JACQUES ROUSSEAU
1739), « ses excuses de bon cœur à son frère » ; car on a décidé
que c’est lui qui « a tort ». Le mot « solitude» se lit deux fois
dans le Verger des Charmettes, qui est de cette époque. Si on
essaie, en effet, de fixer les dates, on trouve qu’il passe seul aux
Charmettes l’hiver de 1738 à 1739 ; il y est encore en mars 1739,
Mme de Warens et W inlzenried vivant ensemble à Chambéry.
C’est au printemps de 1740 que Mmc de Warens lui trouvera une
place chez M. de Mably. Après son préceptorat, il resta encore six
mois environ aux Charmettes, comme on l ’a vu plus haut.
Rousseau donc a vécu aux Charmettes près de deux ans et demi,
et il y a vécu le plus souvent seul : les « volets verts de maman »
s’ouvrirent moins souvent qu’on ne le croirait à la lecture des
Confessions.
Nous verrons tout à l ’heure à quoi s’occupait Rousseau
dans sa solitude ; mais, avant de prendre congé de Claude Anet
et de Wintzenried, regrettons, avec le lecteur, que les Confessions
nous aient obligé de nous occuper d’eux. Je le dirai, d’ailleurs,
nettement : le récit détaillé que Rousseau nous a fait des amours
de sa bienfaitrice me paraît être la plus vilaine action de sa vie.
Rien ici, en effet, ne peut lui servir d’excuse. Quand il prend plai­
sir à nous étaler ses vices à lui et ses turpitudes, on peut trouver
ce plaisir singulier, mais du moins Rousseau ne fait tort qu’à
lui-même. Et même quand il outragera plus tard Mmc d’Epinay
ou trahira la confiance de Mme d’Houdclot, on pourra prétexter
que, dans le premier cas, c’est la rancune ; et, dans le second cas,
la jalousie, qui l ’égare; ici, au contraire, que pourrait-on invo­
quer en sa faveur pour le justifier d’avoir lâchement appris à
tout l’univers, qui va lire son livre, les pires erreurs d’une femme,
après qu’il en a profité? et comment se peut-il enfin qu’à défaut
de cette délicatesse d’âme, qu’on ne saurait attendre de lui, la
reconnaissance, du moins, la plus vulgaire et la plus grossière,
j ’entends la reconnaissance des sens, ne l’ail pas empêché de
parler ? Si paradoxal que cela puisse paraître, je crois que son
orgueil trouvait son compte à de pareilles confidences. Puisqu’il
prétendait ne ressembler à personne, n’était-ce pas en donner
comme une preuve indirecte, que de montrer dans sa vie des

�88

LOUIS DUCROS

aventures extraordinaires qui contribueraient à le singulariser?
Il ne lui déplaisait pas, par exemple, que l’on dît de lui que,
seul peut-être au monde, il avait eu celte étrange fortune de
vivre avec une «m a m a n » qui était à la fois sa maîtresse et la
maîtresse de son meilleur ami? « Ainsi s’établit entre nous trois
(M rae de Warens, Claude Anel et lui), une société sans autre
exemple peut-être sur la terre. » (1).
Et il suivait enfin la tactique que j ’ai déjà signalée dans ses
Confessions : qui donc pourra l’accuser de n’avoir pas dit toute
la vérité, alors qu’il a dit des choses qu’il aurait si bien pu
taire ? Mais si, comme je le crois, il a cédé encore ici au désir
d’inspirer confiance au lecteur par le cynisme même de ses
aveux, il s’est lourdement trompé dans les pages où il a confessé
Mmc de Warens. Pour écrire de telles pages, il fallait mécon­
naître complètement le lecteur français. Mais alors comment un
esprit si avisé a-t-il commis une si prodigieuse erreur ? C’est
précisément parce que lui-même il n’était pas français. Qu’on
me permette d’expliquer franchement toute ma pensée.
Je n’ai nullement l’intention d’insinuer — une telle insinua­
tion se détruirait par son absurdité même, — que les Genevois
d’aujourd’hui sont capables d’approuver les pages tristement
célèbres où leur compatriote, en déshonorant Mm0 de Warens,
s’est encore plus déshonoré lui-même aux yeux de la postérité.
Mais ces mêmes pages, je ne suis pas très sûr que les Genevois
contemporains de Rousseau, s’ils les avaient connues,

les

auraient condamnées pour les mêmes motifs qui nous les font
réprouver à cette heure. Ils en auraient, sans doute, en austères
puritains qu’ils étaient, blâmé hautement les peintures sen­
suelles ; mais, ce qui nous choque infiniment plus que la gros­
sièreté des détails, à savoir la lâcheté de ces révélations minu­
tieuses sur les secrets sentiments et la conduite privée d’une
femme, comment tout cela n’aurait-il pas trouvé grâce devant
ces pieux dénonciateurs qui étaient si empressés, les registres
du Consistoire en font foi à chaque page, à divulguer, avec
(1) Confessions, 1,5.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

89

toutes les preuves à l ’appui, et dans des rapports écrits, les
écarts de conduite, non pas seulement des hommes, mais même
des femmes ? la mère de Jean-Jacques n’avait pas échappé, on
s’en souvient, à l’investigation des rapporteurs et à la censure
du Consistoire qui les récompensait de leur zèle. Or Rousseau
avait passé son enfance parmi ces délations et ces commérages et
j ’en retrouve l ’écho dans les médisances de ses Confessions. Pour
ce qui nous occupe ici, je crois bien que c’est un peu le descen­
dant de ces délateurs calvinistes qui s’est complu à nous
dévoiler la vie intime de Mme de Warens sans en omettre une
défaillance et sans en effacer une souillure.
Quoique rabaissé, on l’a vu, à l ’humiliante condition d’amant
subalterne, Rousseau aurait, je crois, volontiers prolongé son
séjour à Chambéry, ou même dans cette demi-solitude des Charmetles, où il trouvait, après tout, bon souper, bon gîte et parfois
le reste. Et ce reste, tout réduit qu’il était, il s’en accommodait
en somme mieux qu’il ne veut nous le faire croire : certaines
lettres de cette date, où il prodigue ses salutations affectueuses
à « son bon frère », nous plaisent moins que d’autres, où l’on
croit surprendre un accent de révolte et où il se montre, comme
c’était assez son caractère, ombrageux et querelleur ; ici du
moins sa mauvaise humeur n’était que trop naturelle. En tous
cas, il paraît avoir été moins pressé de partir que Mmo de Warens

I
I

ne l’était de se débarrasser de lui. En 1740 elle réussissait à
l’éloigner. Après avoir essayé de faire de lui, si l’on en croit
Senebier (1), un directeur de diligences publiques, elle obtint
pour lui, par l’intermédiaire de ses amis, M. et Mme d’Eybens,
de Grenoble, un poste de précepteur chez M. de Mably, prévôt
général du Lyounais. « Je partis, dit Rousseau, sans laisser (et
je l’en crois), ni presque sentir (et j ’en doute), le moindre regret
d’une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné
les angoisses de la mort. » Ce qu’il regrettait surtout, c’étaient
les loisirs assurés des Charmettes et la société si agréable de
Chambéry; mais cet amour, qu’il sentait à peu près éteint, s’il

(1) Histoire littéraire de Genève, m, 255.

�90

LOUIS DUCROS

y tenait peut-être encore, c’était plus par souvenir et par jalousie
que par la vivacité de son affection. A cette date, MmedeW arens
avait 41 ans : c’était un grand tort auprès d’un jeune homme de
29 ans qui ne pouvait voir une jolie femme sans lui offrir son
cœur et qui faisait naguère chanter de sentimentales romances
aux jeunes filles de Chambéry. Comparée à ces demoiselles, la
pauvre maman était presque une vieille maman ; et ne serait-ce
pas parce quelle lisait tout cela dans les yeux du « petit »,
qu’elle se laissait aller jusqu’à ce « point d’aigreur » dont il
s’étonne et se plaint dans une lettre du 18 mars 1789? Rousseau
s’éloigna donc, en avril 1740, avec, je crois, un réel chagrin
qu’adoucissait pourtant la perspective, toujours séduisante à
son imagination, d’un changement de vie, et l’espoir, depuis
longtemps caressé, de faire valoir un talent et des mérites de
toute sorte qu’il avait été jusqu’ici le seul à apprécier. Avant de
le suivre chez les Mably, je voudrais essayer de préciser ici ce
que nous devons définitivement penser de Mme de Warens et
ce qu’elle a été pour Rousseau.
Si, à ce que nous savons d’elle par Rousseau, j ’ajoute ce que
nous en disent son ami, M. de Conzié, et son mari dans une
longue lettre qu’il écrit à son frère et qui nous a été conservée (1);
et si je fais la part, chez M. de Conzié, de l’amitié et aussi de la
galanterie, naturelle à un gentilhomme ; chez M. de Warens, de
la rancune que devait garder un mari abandonné et même ran­
çonné par sa femme, — voici ce que j ’entrevois : une femme
sémillante, rieuse, « la voix argentine », bonne et même géné­
reuse, aimant la société, où les grâces de sa personne et la
culture de son esprit, et aussi sa liberté d’allures et sa situation
irrégulière, lui attirent surtout l’hommage des hommes : les
femmes, on l ’a vu, peu à peu désertèrent sa maison, qui était
trop ouverte à tous, même aux passants et aux chevaliers
d’industrie, et qu’on sentait gouvernée, comme le cœur de la
dame elle-même, par des gens tels qu’Anet et Rousseau, en
attendant le pseudo-chevalier de Courtille.
(1) On trouve cette lettre dans l’ouvrage de M. Montet.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

91

Mais ce qui nous intéresse en elle, et bien plus qu’elle-même,
c’est l’influence qu’une telle personne put exercer sur Rousseau.
Cette influence fut, je crois, très grande el mêlée de bien et de mal.
Le mal d’abord: elle déprava Rousseau. Qu’on se rappelle, en
effet, tout ce qu’elle avait été pour lui : sa Providence, en premier
lieu, puisqu’elle l’avait à trois reprises recueilli, alors qu’il était
dénué de tout ; et ensuite, la première femme comme il fauL qu’il
avait, à l ’âge des passions naissantes, rencontrée sur son
chemin. Aussi s’esl-il fait de sa bienfaitrice l’idée la plus haute
qu’il ait jamais eue d’une femme. Elle est plus âgée que lui de
douze ans, c’est une grande dame, elle a l ’esprit orné et des
idées arrêtées sur toutes choses : voilà plus qu’il n’en faut pour
séduire un garçon de 20 ans, surtout quand ce garçon vient à
peine de quitter l ’habit d’un laquais et se voit subitement traité
d’égal à égal, que dis-je ? se sait aimé d’une femme qui est
baronne et qui reçoit chez elle, à celle date du moins, la
meilleure société du pays. Tout ce qu’elle dit et fait ne peut
qu’être parfait aux yeux de celui qu’elle comble de ses faveurs :
or, ces faveurs, Jean-Jacques doit les partager d’abord avec
Claude Anet, et plus lard, avec Wintzenried! c’est sa façon à elle
de s’assurer le dévouement de ses intendants ; pour être mieux
servie, elle se fait la maîtresse de ses serviteurs ; c’est donc le
spectacle de ses lucratives complaisances qu’elle donne à JeanJacques. Celui-ci croit l’excuser par la froideur de son tempéra­
ment, et il ne voit pas qu’il lui ôte, au contraire, l’excuse
qu’aurait pu lui donner la passion, si toutefois la passion ellemême pouvait faire pardonner la pluralité des amants. Le toit
de Mme de Warens abrite donc un ménage à trois et Rousseau
s’attendrit sur cette louchante harmonie : ne s’appelle-l-on pas
« frères ? » — « beaux-frères » eût été

presque juste, — et

« Maman » n’a-t-elle pas, en cette qualité, une égale tendresse
pour ses « petits » ?
Au fond, et nous l ’avons fait entrevoir, Jean-Jacques ne subit
pas sans un frémissement de sa chair et, nous voulons le croire,
sans une protestation de son âme, ce partage avilissant. Ses
brouilles avec Mmc de Warens, ses querelles avec Wintzenried

�92

LOUIS DUCROS

et, avant le règne de Wintzenried, la tentative de suicide de
Claude Anet et sa mort si imprévue, tout cela nous permet de
croire que ces trois hommes ne s’accommodaient pas, aussi
tranquillement qu’eût souhaité Mrae de Warens, d’un arrange­
ment qui lui paraissait à elle si naturel et, donc, qu’ils l’aimaient
et mettaient ses faveurs à plus haut prix qu’elle ne faisait ellemême. Pour elle, elle voulait moins des amants que des servants;
et, comme elle était habile et volontaire (son mari l’avait laissé
jadis faire à sa tête), et qu’au surplus elle était encore appétis­
sante, c’est bien le mot qui peut résumer le portrait que nous ont
fait d’elle Jean-Jacques et de Conzié, elle réussissait, malgré
leurs jalousies et leurs révoltes intermittentes, à les maintenir
et à les dégrader, en se dégradant elle-même, dans leur honteux
vasselage.
Telle fut, pour Rousseau, la femme qui fit l’éducation de
son cœur.

Si la mort de sa mère avait été, pour lui, « le

premier des malheurs », c’en fut un autre et bien plus grand,
que d’avoir été aimé — ou caressé — par Mme de Warens,
conjointement avec un Claude Anet, et un Wintzenried. Voici,
en effet, de quelle conséquence me paraît avoir été, pour sa vie
et ses œuvres à la fois, une telle promiscuité. D’une part, dans
sa Vie, s’il installe à son foyer une Thérèse Levasseur, dont il
n’est même pas le premier amant, et s’il a, à Paris, la fatuité de
croire que toute femme qui s’intéresse à son sort va, dès qu’il
l’en priera, se donner à lui, cette femme fût-elle une Mm“ Dupin
ou même une maréchale de Luxembourg ; et, d’autre part, dans
ses œuvres, si, imaginant une jeune fille selon son cœur, il trouve
tout simple, dès les premiers chapitres de son roman, de faire
tomber dans les liras de Saint-Preux celle qu’ il appelle la
vertueuse, la sublime Julie, — est-ce que toute celte vulgaire
sensualité et cette bassesse de sentiments, il n’en est pas en
partie redevable à la femme qui avait été et qui devait rester
pour lui l’idéal de la femme, celle qu’à vingt ans on admire sans
réserve et d’après laquelle on rêvera ou on appréciera toutes les
autres ?
Tout cela est vrai : il est très fâcheux que Rousseau, puisqu’il

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

devait rencontrer Mn,e de Warens, n’ait pas trouvé en elle une
tout autre femm e; mais, pourtant, s’il ne l’eût pas rencontrée ?
C’est ici que le point de vue change et que Mme de Warens nous
apparaît dans un bien meilleur jour. Par elle, sans doute, il ne
fut pas, comme il en avait tant besoin, réfréné ou redressé ;
mais, sans elle, il n’eût jamais été, très probablement, qu’un
vulgaire polisson (1 ); il n’eût pas écrit ses chefs-d’œuvre, ni
même, qui sait? un seul livre de valeur; bref, il n’eût pas été
Rousseau. Et c’est de cela, au fond, qu’il lui est reconnaissant
quand il nous vante complaisamment ses mérites et ses vertus;
il sait très bien que c’est chez elle, grâce à son hospitalité géné­
reuse et trois fois renouvelée, grâce aux précieux loisirs qu’elle
lui a faits, qu’il a pu enfin se livrer tout entier à l’élude, donner
un libre cours à ses réflexions et à ses rêveries, s’armer enfin
pour la lutte qu’il soutiendra un jour contre tous ses contem­
porains.
Si c’est aux Charmettes qu’il a vraiment goûté, comme il le
dit, « le court bonheur de sa vie », si c’est là « qu’il a vécu »,
c’est parce que c’est là qu’il s’est plongé avec délices dans
toutes ces sciences qu’il ignorait et dont les premières révéla­
tions sont si enivrantes pour un esprit jeune et enthousiaste,
capable, comme était le sien, de marcher sans autres guides
que des livres. Celui qui, dans sa jeunesse, a travaillé sans
maître, et qui, étudiant au gré de sa fantaisie et de sa curiosité,
a vu peu à peu se lever le voile qui lui cachait le monde, celui
qui a senti naître en lui de nouvelles énergies à mesure qu’il
apprenait des choses nouvelles, celui-là seul peut se faire
une idée de la joie profonde que dut savourer l’âme ardente de
Rousseau dans ses loisirs studieux des Charmettes. Il était né
pour tout comprendre et il n’avait encore rien appris, ou le peu
qu’il avait appris à Bossey, il l’avait bien vite oublié sur les

(1) Dans son épître à Parisot, Rousseau dira, en parlant de M“&gt;' de Warens :
Avant que sa bonté, du sein de la misère,
Aux plus tristes besoins eût daigné me soustraire,
J’étais un vil enfant, du sort abandonné,
Peut-être dans la fange à périr destiné.

�94

LOUIS

DUC110S

grandes routes. Avec la fougue de son caractère, il se jeta et
s’enfonça dans l’étude, et, peu à peu, au contact des philoso­
phes et des poètes, il sentait s’éveiller son génie : « je ne lisais
pas, je d év o ra is ;.... ; je me sentais entraîné vers l’étude avec
une force irrésistible. Je voulais acquérir des idées de toutes
choses . . . , et sonder mes dispositions naturelles».
Il veut d’abord se faire a un magasin d’idées » et il lit et
médite : Descaries et Platon, Locke, Malebranche, Leibniz, la
Logique de Port Royal. Voltaire est son modèle et, avec les
« Lettres philosophiques », il étudie son théâtre dont il goûte,
par dessus tout, Zaïre, cette tendre Zaïre qu’ il appellera plus
tard « la pièce enchanteresse. »
Il aborde les sciences et prend « pour guide le Père Lamy
qui, dans ses Entretiens sur les Sciences », a écrit une espèce
d’introduction générale aux livres spéciaux qui traitent des
sciences particulières.
« Après cela venait le latin » et il apprend Virgile par cœur.
C’est là le travail de la matinée. L ’après-midi appartenait « à la
récréation », c’est-à-dire à la lecture de livres d’histoire et de
géographie (1).
A tout ce que nous venons de dire, et que nous avaient appris
les Confessions et le Verger, il faut ajouter les pages manuscritas
que nous a révélées M. Th. Dufour (2). Nous y trouvons une
Chronologie universelle ébauchée et des cahiers de géométrie,
d’astronomie, des problèmes

d’arithmétique

et jusqu’à des

notes sur la « constitution des fortifications » et sur la généalogie
de la maison d’Autriche. Le tout paraît être de 1737 et se
rapporter à ses études de Chambéry, études qu’il complétera et
approfondira aux Charmettes.
(1) Aux auteurs déjà cités, Rousseau ajoute dans son Verger des Charmettes,
et pêle-mêle, Montaigne et La Bruyère, Fontenelle, Pascal, Télémaque et
Séthos, Cléveland et Spons, Racine et Horace; et plus d’un nom est sans
doute là pour le rime; nous aurons donc à contrôler les affirmations du
Verger (2) quand nous essaierons de dresser la liste des auteurs que Rous­
seau nous parait avoir lus sérieusement et posséder.
« Le Verger de Madame la baronne de Warens » parut d’abord à
Londres, chez Jacob Tomson, en 1739.
(2) Annales J. J. R,, i, 213; ii , 160.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

M. Ritter raille agréablement les voyageurs mal renseignés
qui, allant aux Charmettes, « croient faire une promenade sur
les collines de Cythère (1) ». En réalité et en résumé : Rousseau
a vagabondé sur les grandes

routes à travers la Suisse, la

Savoie et la France ; à Annecy et à Chambéry, il a aimé ; mais
aux Charmettes il a travaillé.
Il peut maintenant repartir pour Paris et s’y fixer : il en sait
assez pour faire ligure

parmi les hommes de lettres et les

grands seigneurs qui vont l ’accueillir; et, pour faire éclater son
génie, il ne faudra qu’une étincelle. Que l’Académie de Dijon
nielle au concours la fameuse question sur l’utilité des sciences
et des arts : Jean-Jacques n’aura qu’à la lire pour qu’aussitôt
tout ce qu’il a emmagasiné, dans sa studieuse solitude des
Charmettes,

lectures, réflexions, rêveries, fasse explosion et,

comme un volcan en éruption, se répande en flots brûlants
d’éloquence. Le monde fuL stupéfait de cette brusque révélation
et, encore aujourd’hui, on croit d’ordinaire que brusquement,
sans préparation aucune, et comme par une soudaine inspi­
ration, il est devenu tout à coup un écrivain et un orateur :
c’est qu’on n’a pas appris à connaître, comme nous venons de
le faire, le solitaire et l’étudiant des Charmettes.
(1) La Famille, cl la Jeunesse de R , p. 233.

�96

LOUIS

DUCROS

CHAPITRE VI
ROUSSEAU A PARIS E T A VENISE. —

R E TO U R A PARIS

I

ROUSSEAU

A

PARIS

(1742-43)

Nous avons laissé Rousseau au moment de sa vie où il va
occuper à Lyon, vers le 1er mai 1740, chez M. de Malily, prévôt
général du Lyonnais, un poste de précepteur, que lui a fait obte­
nir Mme de Warens. De toutes les qualités qu’il faut à un précep­
teur, il n’en possédait qu’une seule, mais il la possédait bien ;
l’assurance. Ses lectures, on l’a vu, avaient été sans doute variées
et même méthodiques ; mais il avait appris seul et son instruc­
tion était forcément très incomplète : un autodidacte n’a jamais
fait un bon professeur. Mais qu’importe ! L ’iioiume qui, à Lausane, s’était improvisé compositeur, et qui, à Chambéry, avait
appris la musique en l’enseignant, hésite si peu à se charger de
l’instruction de deux enfants à la fois qu’il offre, avant de fixer
son traitement,

de « se laisser éprouver

pendant quelque

temps. »
De ses deux élèves, l’un était v if et étourdi ; l’autre, stupide
et têtu comme une mule : entre les deux, le professeur se donnait
au diable; car ce qui lui manquait le plus, c’était, on le croira

B ibliographie : R ousseau : Les Confessions P. n, L. vii et la Correspon­
Le P. Castel : L ’Homme physique opposé à l'homme moral, 1756. —
Le C om te de V illeneuve-G uibert : Le portefeuille de Mm• Dupin, dame de
Chenonccaux, 1884. — E. R itter : La famille et la jeunesse de J.-J. H. —

dance. —

Annales J.-J. R.

ii.

�97

JEAN-JACQUES UOUSSEAU

sans peine, l’égalité d’humeur. Tantôt s’attendrissant jusqu’à
pleurer, tantôt s’emportant jusqu’à « extravaguer », au bout
d'un an il rompit sa chaîne (mai 1741) : l ’expérience toute­
fois, qu’il venait de faire aux dépens, comme toujours, de ses
élèves, ne sera pas inutile au futur auteur de l’Emile et déjà,
dans un Projet pour Yéducation de M. de Sainte-Marie, l’aîné de
ses élèves, projet écrit en 1741, on peut saisir les premiers linéa­
ments de son futur traité d’éducation. C’est donc à propos de
l’Emile que nous parlerons avec quelque détail de ce premier
«p rojet» de Rousseau.
II

resta en bons termes avec M. de Mably, bien qu’il se fût

montré un peu trop sensible à la beauté de sa femme et à la
bonté de son vin. Mais Madame n’avait pas prêté beaucoup
d’attention « à ses soupirs età ses lorgneries», et Monsieur s’était
contenté de le décharger du soin de sa cave. Qu’un précepteur
tombe amoureux de là mère de ses élèves, il n’y a rien là d’abso­
lument anormal : mais que le même homme qui est capable de
voler le vin de son patron, ce qui est plutôt le fait d’un laquais,
ait par surcroît l’aplomb de faire les yeux doux à la maîtresse
de maison, il y a là un mélange de friponnerie et de fatuité
qui nous montre bien ce que valent à cette date, au sortir de
chez Mme de Warens, le sens moral et la délicatesse de Rousseau.
A Lyon (où il repassera bientôt en quittant définitivement
Chambéry pour Paris), il lia connaissance avec deux Lyonnais
qui paraissent avoir été ses amis : Borde, qui s’occupait de
littérature et réfutera le premier discours de Rousseau, et Parisot, un chirurgien, « le meilleur et le mieux faisant des hom­
mes ». D’une épitre en vers qu’il écrivit à ce dernier, il semble
résulter qu’il se civilisa au contact de ses nouveaux amis et
que Lyon, s’ajoutant à l ’influence de la Savoie, contribua à le
polir, et, autant que cela était possible, à le dégenevoiscr un peu.
Nous retrouverons bientôt, et nous essaierons de préciser, toutes
ces influences très diverses et, on le verra, fort importantes,
quand nous étudierons ses premiers écrits.
En quittant les Mably, il retourna, comme il l’avait toujours
fait dans ses moments de détresse, dans l’hospitalière maison

7

�98

LOUIS

DUCROS

de Chambéry. Espérait-il, comme il le dit, ressusciter le passé à
force de condescendance et de bonne humeur? ou plutôt,
sachant bien que Wintzenried s’était pour toujours implanté au
logis, ne se contentait-il pas d’avoir son couvert mis, bien résolu
celle fois de ne plus disputer à l’intrus la place d’honneur?
Malheureusement si la bonté de Mmc de Warens était inépui­
sable, sa bourse ne l'était pas et Rousseau le savait mieux que
personne, lui quelle avait chargé, pendant son préceptorat, de
vendre à Mmc de Mably un pot en argent pour 5 louis.
Reçu donc sans empressement par Mme de Warens, qui ne
parvenait pas à payer ses dettes, Rousseau s’enferma avec ses
livres et réfléchit, dit-il, au moyen de venir en aide à la pauvre
femme. Ne se sentant pas assez savant pour briller « dans la répu­
blique des lettres », il songe à la musique qui lui avait été déjà
un gagne-pain et dont il avait étudié à fond la théorie ; et, à
force de travail, il finit par trouver un système de notation
musicale par chiffres.
Ce système lui parut si séduisant qu’il vit au bout la fortune
pour sa chère maman et sans doute aussi la gloire pour luimême ; et, muni de quelque argent qu’il avait rapporté de Lyon
(il n’avait donc pas tout donné à celle qui l’hébergeait), et aussi
de celui qu’il avait gagné à la vente de ses livres, il partit pour
Paris, non, sans doute, quoiqu’il ne le dise pas, sans avoir été,
comme à tous scs départs, bien équipé pour la

route par

Mme de Warens (1).
Il s’arrêta à Lyon pour voir les amis qu’il s’y était fait pendant
son préceptorat : Il avait connu, chez les Mably, les deux
frères du prévôt : l ’abbé de Gondillac et l’abbé de Mably. Il
retrouvera le premier à Paris ; le second lui donna des lettres de
recommandation, fort précieuses, pour Fonlenelle et pour le
comte de Caylus; et l’ami Borde lui-même, que nous connais­
sons déjà, « lui procura quelques bonnes recommandations
pour Paris » ; il le présenta à l’intendant qui le présenta au duc
(1) Il dut partir pour Paris dans l'été de 1742, car nous avons de lui une
lettre écrite encore aux Charniettes et datée du 10 juillet 1742 (voir Annales
J.-J. R. il, 174, 177).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

99

du Richelieu, alors de passage à Lyon.: « Le duc me dit de l’aller
voir à Paris, ce que je lis plusieurs fois » : on voit qu’il ne perdit
pas son temps à Lyon.
N’oublions pas « le bon Parisot », lequel méritait bien celte
épithète, puisqu’il paya la place de Rousseau à la diligence et
enfin, avant de quitter Lyon, faisons connaissance, il en vaut la
peine, avec « une aimable personne», nommée Mllc Serre. Il avait
connu et aimé celte jeune fille lors de son premier séjour à
Lyon; lors de ce second voyage, il la revit et la trouva encore
plus à son goût : que se passa-t-il au juste entre les deux jeunes
gens? Le Rousseau des Confessions, lorsqu’il séjourne pour la
dernière fois à Chambéry chez Mmc de Warens, « sent, dit-il, son
ancien bonheur mort pour toujours »; il ne peut plus supporter
de « vivre en étranger dans la maison dont il était l’enfant » ; et
cette fois c’est bien sans regret, c’est sans regarder en arrière
qu’il s’éloigne de Chambéry. S’il part, c’est parce qu’il « souffrait
trop dans celte maison, si pleine de souvenirs ». Or, arrivé à
Lyon, il écrit (1) à M "c Serre: « J’avais résolu de passer mes
jours dans une retraite qui s’offrait à moi (les Charmettes) ; vous
avez détruit tous ces beaux projets ; j ’ai senti qu’il m’était impos­
sible de vivre éloigné de vous et, pour me procurer les moyens
de m’en rapprocher, je tente un voyage (à Paris) et des projets
que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réussir ».
Cette lettre ne s’accorde guère avec le récit des Confessions : sans
vouloir concilier les deux textes, ni deviner ce qui se passait alors
dans l’âme de Rousseau, disons simplement qu’il a dû quitter
Mme de Warens

avec d’autant moins de regret qu’il allait

retrouver à Lyon M,le Serre.
Une autre contradiction, celle-ci plus grave, parce que Rous­
seau a ici altéré la vérité qui n’était pas à son avantage, se pré­
sente à nous entre les Confessions et la Correspondance. On lit,
en effet, dans cette même lettre à MUc Serre : « Je comprends,
(1) Suivant M. Dufour, la lettre à M1!* Serre serait plus ancienne. Voir, sur
cette chronologie très confuse et très mal établie, Annales J.-J. I{., n, 179.
Voir aussi sur Mn« Serre ; Eug. Hittcr : La Famille et la Jeunesse de J.-J. R.,
p. 289.

�100

LOUIS DUCKOS

Mademoiselle, qu’il n’y a de voire part à espérer aucun retour ;
je suis un jeune homme sans fortune ; .. . mais quoi ! vous
m’avez traité avec une dureté incroyable... Votre cœur (pourtant)
n’est pas moins fait pour l’amour que votre visage. Mon déses­
poir est que ce n’est pas moi qui devais le toucher. Je sais de
science certaine que vous avez eu des liaisons, je sais même le
nom de cet heureux mortel qui trouva l’art de sé faire écouler. »
Il semble dès lors que Rousseau n’ait qu’à se retirer et surtout
qu’à se taire. Que veut-il donc de cette jeune fille qu’il ne craint
pas d’offenser si brutalement ? « Hélas ! si vous vouliez m’écou­
ter, j ’ose dire que je vous ferais connaître la véritable félicité ;
personne ne saurait mieux la sentir que moi, et j ’ose croire
que personne ne la saurait mieux faire éprouver. Dieux ! si
j ’avais pu parvenir à celte charmante possession, j ’en serais
mort assurément... S’il était en mon pouvoir de posséder une
minute mon adorable reine sous la condition d’être pendu un
quart d’heure après, j ’accepterais cette offre avec plus de joie
que celle du trône de l’univers. » Mlle Serre ne l’exposa pas à
être pendu; et, sans plus commenter ces singuliers propos
d’amour, on voit que Rousseau joue auprès de celle jeune fille
le rôle d’un amoureux indélicat et éconduit. Qu’on écoule main­
tenant le récit des Confessions: « A ce voyage, ayant plus de
loisir, je la vis davantage ; mon cœur se prit et très vivement.
J’eus quelque lieu de penser que le sien ne m'était pas contraire :
mais elle m’accorda une confiance qui m’ôta la tentation d'en
abuser. Elle n’avait rien, ni moi non plus; nos situations étaient
trop semblables pour que nous pussions nous unir; et, dans les
vues qui m’occupaient, j ’étais bien éloigné de songer au mariage.
Elle m'apprit qu’un jeune négociant, appelé M. Genève, parais­
sait vouloir s’attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux;
il me parut honnête homme, il passait pour l’être. Persuadé
qu’elle serait heureuse avec lui, je désirai qu 'il l'épousât, comme
il a fait dans la suite; et, pour ne pas troubler leurs innocentes
amours, je me hâtai de partir, faisant, pour le bonheur de celle
charmante personne, des vœux qui n’ont été exaucés ici-bas que
pour un temps, hélas ! bien court ; car j ’appris dans la suite

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

qu’elle était morte au bout de deux ou trois ans de mariage.
Occupé de mes tendres regrets durant toute ma route, je sentis,
et j’ai

souvent senti depuis lors, en y repensant, que si les sacri­

fices qu’on fait au devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est
bien payé par les doux souvenirs qu’ils laissent au fond du
cœur (1) ».
La mémoire de Rousseau ici l’a singulièrement trahi puisque,
d’amant rebuté il passe au rôle d’ami généreux s’oubliant luimême pour celle qui lui aurait déjà donné son cœur. Mais com­
ment peut-il dire qu’en revoyant ce passé, il se sent encore
payé de ses sacrifices à la vertu ? encore ici, à la place de la
réalité, il aura, à distance, imaginé un petit roman vertueux et,
ce qui est un de ses plus grands plaisirs, il s’attendrit lui-même
à

nous le raconter (2).
Parti de Lyon vers la lin de juillet 1742, Rousseau arrive sans

doute à Paris au commencement d’août de la même année ; il a
alors en poche, nous dit-il, 15 louis, une comédie intitulée
Narcisse, son projet de notation musicale et aussi, ce dont il ne
parle pas, mainte pièce de vers et une tragédie intitulée le
Nouveau Monde. Il ne perd pas de temps pour tirer parti de ses
recommandations et de ses mérites; la modestie n’est d’ailleurs
pas ce qui l’empêchera de réussir : « un jeune homme qui arrive
à

Paris avec une figure passable et qui s’annonce par des talents

est toujours sûr d’être accueilli ». Il est, en effet, fort bien accueilli
par ces frivoles Parisiens dont il dira plus tard tant de mal. II
descend à l’hôtel Saint-Quentin, dans la rue des Cordiers, près de
la Sorbonne : « vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre » ; et
singulier quartier, aurait-il pu ajouter. Le quartier, ou, comme

(1) Confessions, P. II, 1. VII.
(2) Si Rousseau avait connu la suite de l’histoire de M11» Serre, non seule­
ment il n’aurait pas dit que M11» Serre « était morte au bout de deux ou trois
ans de mariage », puisqu’en 1752 M11» Serre, devenue M'»e Genève, avait un
troisième enfant; mais encore il n’aurait pas manqué, lui qui nous a conté
si complaisamment les faiblesses de Mme de Warens, de nous apprendre que
M. Genève et M11» Suzanne Serre, après avoir contracté mariage le 26 janvier
1745, avaient, le même jour, « déclaré de leur fait un enfant mâle, né le
12 novembre 1744. »

�102

LOUIS DUCROS

on l’appelait alors, le pays latin, comprenait la rue Saint-Jacques,
la montagne Sainte-Geneviève et la rue de la Harpe ; Rousseau
y pouvait coudoyer des Sorbonistes en soutane, des précepteurs
en rabat et des étudiants en droit, en médecine ou en chirurgie,
tous assez pauvrement équipés. C’est dans ce quartier qu’il a
d’abord la bonne chance de rencontrer un compatriote, Daniel
Roguin, lequel sera plus tard, et c’est un titre qui fait prodigieu­
sement honneur à son caractère, « le doyen de ses amis » ; par
Roguin il connaît Diderot, qui n’a encore que des « projets
d’ouvrage», et devient bien vite son intime ami. Il se presse de
faire valoir ses recommandations : par l’abbé de Mably, il entre
en relations avec M. de Boze, secrétaire de l’Académie des
Inscriptions (qui le présente à M. de Réaumur et ce dernier
l’introduira à l ’Académie des Sciences) et avec un Jésuite très
répandu dans le monde,le Père Castel. Un gentilhomme savoyard.
M. Damesin, lui procure deux utiles connaissances : «Tune, M. de
Gasc, président à mortier du Parlement de Bordeaux; l’autre,
M. l’abbé de Léon, jeune seigneur très aimable, qui brille alors
dans le monde sous le nom de chevalier de Rohan ». Grâce à ces
hautes relations, il a l’honneur de lire à l’Académie des Sciences
un mémoire sur son système de notation musicale ; mais il a la
douleur de voir son système méconnu. Il en appelle aussitôt au
jugement du public par sa Dissertation sur la musique moderne.
Mais comment trouver un libraire de bonne volonté ? la chose
est difficile pour un débutant, elle n’est cependant pas impossible;
car malgré sa timidité et sa farouche indépendance, le réfor­
mateur de la musique moderne (son ambition ne va pas à moins)
parvient, à l’aide d’un de ses commensaux de l’hôtel SaintQuentin, M. de Bonnefond, « hobereau boiteux », mais serviable,
à se faire imprimer : n’était-il pas «ju ste que son ouvrage lui
rendît le pain qu’il avait mangé en l’écrivant? » Mais l’ouvrage
ne lui rapporte pas un liard et, contre celte injustice des hommes,
rien ne peut prévaloir, ni l’appui de l’abbé Desfontaines, qui s’est
chargé de lancer le chef-d’œuvre, ni l’amabilité de tous les jour­
nalistes, « qui en dirent assez de bien ». 11 a beau enseigner
gratuitement la musique par son système à une jeune Américaine

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

103

el la rendre capable, au bout de trois mois, de déchiffrer quelque
musique que ce fut, « ce succès frappant reste ignoré » ; — et le
voilà sur le pavé de Paris : non pas pourtant tout à tait sans
ressources ; il lui restait quelques louis, qu’il s’empressa de
manger en se confiant à la Providence. Il venait de faire un effort :
il avait besoin, étant donné sa paresse et sa mauvaise santé, de
reprendre haleine. Il renonce, assure-t-il, à se pousser et même
à faire des visites indispensables. Pourtant ses rapports avec
l’Académie des Sciences lui ont fait faire connaissance avec « ce
qu’il 3' a à Paris de plus distingué dans la littérature » ; et, bien
qu’il renonce dès lors à voir les académiciens et même les gens
de lettres avec lesquels il s’est « faufilé », nous le vo 3rons excepter
de ses dédains Marivaux, l'abbé de Mabty et Fontenelle, c’est-àdire ceux qui peuvent lui être le plus utiles ; il lit même à
Marivaux sa comédie de Narcisse et Marivaux a la complaisance
de la retoucher ; mais, on le verra, elle n’en devient pas pour cela
meilleure.
Avec Diderot il s’entretient surtout de musique et c’est la
musique aussi qui est « un moyen de liaison » entre lui et Francueil, dont nous parlerons bientôt plus au long. Il me paraît
évident que, dans ce court séjour à Paris, qui précède son
voyage à Venise, c’est par la musique qu’il espère d’abord se
faire connaître : si le théoricien n’a pas été apprécié par l’Aca­
démie des Sciences, peut-être s’inclinera-t-on enfin devant le
compositeur qui va montrer bientôt ce qu’il sait faire avec son
opéra, lesMuses galantes. Car enfin il faut qu’on parle de lui ; qu'on
Je connaisse seulement, et de la notoriété il se charge d ’aller
bien vite à la glo ire: si, par exemple, il était cité comme 4e
premier joueur d’échecs de Paris, on le rechercherait dans les
sociétés et « son mérite ferait le reste. » Il s’acharne donc chez
Maugis à faire échec et mat les plus grands joueurs de Paris, les
Husson et les Philidor; mais il n’a pas la veine et, quittant la
partie, il s’avise enfin qu’à Paris, quand on a, comme lui, un
physique intéressant — et quelqu’aplomb, — on ne saurait man­
quer de plaire aux femmes et, par les femmes, d’arriver à tout.
Justement, en allant au café, il entrait quelquefois chez son ami,

�104

LOUIS

DUCROS

le Père Castel, homme de bon conseil, comme on va voir, car
sans lui, paraît-il, le sauvage Rousseau n’aurait pas songé à tirer
parti de sa jolie figure. Donc ce « fou » de Père Castel secoua
« la léthargie » de Jean-Jacques parles savoureux propos que
voici : « On ne fait rien dans Paris sans les femmes ; puisque
les musiciens et les savants ne chantent pas à votre unisson,
changez de corde et voyez les femmes. »
Ce Père Castel paraît bien avoir été, en effet, un original :
esprit cultivé etbizarre, il avait été précepteur chez Montesquieu
qui le consultait, c’est lui qui s’en vante, sur tous ses ouvrages.
De Montpellier, où il s’était fait connaître comme philosophe
et géomètre (1) et surtout comme auteur du Clavecin oculaire
(un système de notation musicale par les couleurs), il avait été
appelé à Paris par le Père Tournemine et par Fontenelle. C’est la
musique qui rapprocha Rousseau et le bon Père : « Rousseau ne
vint à moi en arrivant à Paris, dit le P. Castel, que parce qu’il
me connaissait à Genève même, me dit-il » et il lui parle, en
effet, de son clavecin oculaire.
Il essaiera, plus tard, dans son Homme physique opposé à
l’homme moral, de réfuter le second discours de Rousseau « avec
amitié ». Vous avez, ajoute-t-il, « mérité tout à fait cette amitié
par la façon franche et naïve dont vous vous présentiez à moi en
arrivant à Paris il y a peut-être douze à quinze ans, et il me parut
que vous étiez content de la franchise et de la naïveté avec
laquelle je répondis à la vôtre, jusqu’à vous donner entrée
auprès de quelques personnes distinguées capables d’honorer
votre mérite et de récompenser votre talent. » Il m’a semblé qu’il
valait la peine d ’extraire, d’un livre très oublié et très digne de
l’être, ce passage qui confirme les lignes consacrées, dans les
Confessions, au P. Castel.
Le dit Père avait conseillé à Rousseau de rendre visite à
Mmc de Rezenval (issue d’une illustre famille polonaise), chez

(1) Le P . Castel a écrit : « La mathématique universelle abrégée, 1728, des
Lettres philosophiques sur la fin du monde 1786, L ’Homme physique opposé à
l'Homme moral 1756 et un ouvrage b aro q ue et ennuyeux : Esprit, saillies et
singularités du P. Castel (édité p ar l’abbé de La P orte) A m sterdam , 1763).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

105

laquelle il trouverait Mme de Broglie, sa fille, et aussi Mn,e Dupin,
à qui le serviable jésuite avait parlé de lui et de son système
musical ; Mm" Dupin avait même « envie de le voir ». En l’enga­
geant à se faufiler dans le inonde, le bon Père avait dit à
Rousseau, en un jargon à la fois scientifique et galant, tout à fait
digne de Fontenelle et du xvm c siècle : «le s femmes sont comme
des courbes dont les sages sont les asymptotes : ils s’en appro­
chent sans cesse, mais ils n’y louchent jamais... » Rousseau,
après avoir longtemps hésité, dit-il, à suivre le conseil du père
Castel et ses formules géométriques, prend courage un beau
matin et, si l’on nous permet celte imagé, il se dirige, tremblante
« asymptote », vers la « courbe » gracieuse de Mrac de Bezenval.
Il est caressé et retenu à dîner : mais il s’aperçoit que le dîner,
auquel on le conviait, est servi à l’office, dont « il n’a plus envie
de reprendre le chemin ». Heureusement Mme de Broglie corrige
à temps l’impolitesse de sa mère et Rousseau a l’honneur de
dîner avec ces dames et d’être le commensal de M. le Président
Lamoignon. Celui-ci n’ayant pour tout talent que « le petit
jargon de Paris », Rousseau veut bien lui laisser le plaisir de
briller seul à table ; mais il se rattrape après dîner et, tirant de
sa poche son épître en vers à Parisot « qui ne manquait pas de
chaleur », il la lit et si bien que ces dames ne peuvent s’empêcher
de pleurer. Ce sera là sa vocation plus tard : ne pouvant faire
rire son siècle, comme Voltaire, il fera fondre en larmes toutes
les femmes qui le liront.
II

R o u sse a u

a

V e n ise

(1743-44)

Mme de Broglie ayant appris que M. de Monlaigu, ambassadeur
de France à Venise, cherchait un secrétaire, proposa Rousseau,
Bibliographie : Confessions, partie II, livre VII. — De Brosses : Lettres
d'Italie (Didier 1861). — Saint- Marc-Girardin : Du séjour de Rousseau à
Venise (Journal des Débats, 22 janv. 1862). — P. Faugère : J.-J. Rousseau à
Venise (Le Correspondant, 10 et 25 juin 1888). — A. Jansen : Rousseau als
Musikcr (Berlin 1884). — J.-J. Rousseau à Venise (1743-44) : Notes et docu-

�106

LOUIS

DUCROS

quelle avait rencontré chez Mme de Bezenval, sa mère et, après
des pourparlers rompus et repris,, Rousseau partit pour Venise
aux appointements de 1.000 francs et avec 20 louis pour son
voyage.
Arrivé à Lyon, il aurait bien voulu prendre la route du MontCenis pour embrasser, au passage, « sa pauvre maman » ; mais,
nous dit-il dans ses Confessions, il descendit le Rhône et alla
s’embarquer à Toulon. Or ceci est en contradiction avec une
lettre de M. de Montaigu à l’abbé Alary, un académicien qui
était de la société de Mmes de Bezenval et de Broglie et qui avait
contribué à faire entrer Rousseau au service de M. de Montaigu.
Ce dernier dit, dans cette lettre (et il n’a pas pu inventer ce détail
précis), qu’après avoir examiné le compte que lui avait présenté
Rousseau, il avait consenti à lui payer «. les cinq jours qu’il
disait avoir demeuré à Marseille pour attendre la felouque qui
le porta à Gènes, mais non point son voyage à Chambéry ».
Rousseau a donc eu ici, s’il est réellement allé à Chambéry, un
oubli bien singulier ; — à moins que ce voyage ne lui ait laissé
quelque mauvais souvenir dont il préférait ne pas parler dans
ses Confessions.
Avait-il les qualités requises pour être secrétaire d’ambassa­
deur? Sa physionomie avait plu à Mrae de Broglie et ses vers
l’avaient attendrie ; cela suffisait

amplement,

sous l’ancien

régime, pour faire figure dans une ambassade. L ’ambassadeur
lui-même avait dû sa fortune à Barjac, le valet de chambre du
cardinal Fleury, et n’était-il pas d’ailleurs capitaine aux gardes,
et, comme on sait, le métier militaire n’est-il pas une merveilleuse
préparation au maniement des affaires d’État? Il fallait un
diplomate, ce fut un officier qui l’obtint. L ’honneur qu’avait
M. de Montaigu de représenter le Roi auprès de la sérénissime
République lui était payé 30.000 livres, sans compter les frais
d’installation, ce qui équivalait au moins à 100.000 francs de
ments recueillis par V. Cerésoles, publiés par Th. de Saussure, 1885. — E.
Ritter : Les nouvelles recherches sur J.-J. Rousseau (Rev. des Deux-Mondes,
1" septembre 1897). — Aug. de Montaigu : Démêlé s du comte de Montaigu,
ambassadeur de Venise, avec son secrétaire, J.-J. Rousseau (Plon-Nourrit,
1904). — Phil. Monnier : Venise au xvm" siècle (Perrin, 1908).

�, .■

! 11
! Jf

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

107

notre monnaie. Comme l’ambassadeur ne donnait que 1.000 francs
à son secrétaire et que ce secrétaire faisait à peu près toute la
besogne, il y avait entre les services rendus et leur payement de
telles disproportions que Jean-Jacques, quoiqu’il n’en ait rien
dit, ne dut pas manquer d’y puiser un nouveau grief personnel
contre une société qui rétribuait si mal le vrai mérite.
N’avoir obéi jusqu’ici qu’à sa fantaisie ou aux caprices d’une
jolie femme, et entrer tout à coup au service d’un ex-capitaine,
c’était un complet bouleversement dans les habitudes et le genre
de vie de Rousseau. Suivons-le dans celte nouvelle carrière en
prenant pour guides, non seulement les Confessions, mais surtout
les recherches de Cérésoles et de Faugcre sur ce séjour à Venise.
Et d’abord, il n’était pas précisément, comme il s’intitule luimème, secrétaire d’ambassade, mais bien secrétaire de l’ambas­
sadeur, et il y avait cette différence fort importante entre les
deux titres que, tandis qu’on devait le premier à la nomination
du ministre lui-même, on ne tenait le second que du libre choix
de l’ambassadeur, lequel pouvait donc vous révoquer, comme
il vous avait nommé, de sa propre autorité. On faisait partie de
sa maison, on était son « domestique » ; ce qui ne veut pas du
tout dire, d’ailleurs, comme l’a méchamment insinué Voltaire
( Questions sur les Miracles), que Jean-Jacques fût le valet de
M. de Montaigu. On sait quel sens il faut attribuer à ce mol sous
l’ancien régime : Cosnac, par exemple, avait été, au xvne siècle,
le domestique du prince de Conti, ce qui ne l’empêchait pas
d’être archevêque d’Aix. C’est en ce sens que Rousseau, dans une
lettre officielle au ministre par intérim, du Theil, se dit « domes­
tique » de M. de Montaigu. Il convient même d’ajouter que
souvent le secrétaire d’un ambassadeur remplaçait celui-ci en
son absence et que, s’il se distinguait dans cet intérim, il pouvait
monter plus haut, dans la hiérarchie, jusqu’au titre de résident
ou de ministre plénipotentiaire. On devine si de telles perspec­
tives étaient faites pour enflammer l’imagination de Jean-Jacques
et si, par exemple, le droit qu’il avait de parler, l’épée au côté,
au nom de l’ambassadeur du Roi de France, devait enfler de
vanité, malgré ses principes républicains, le fils de l’horloger de

�108

LOUIS

DUCROS

Genève, l’ancien laquais de Mme de Vercellis ! Il se vengeait enfin
des injustices du sort et sa fortune celte fois répondait à son
mérite. Se rappelant plus tard avec quel frémissement d’orgueil
il s’était vu marchant après l’ambassadeur, avant ses gentils­
hommes et ses pages, il ne peut s’empêcher de s’écrier : « il était
temps que je tusse une fois ce que le ciel m’avait fait être! »
Comment se comportèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, l’ambas­
sadeur et son secrétaire? A le juger d’après les pièces diploma­
tiques qu’on a retrouvées de lui, ou qui le concernent, M. l’Am ­
bassadeur semble bien avoir été réellement ce qu’il est dans les
Confessions, un parfait imbécile. Pendant toute la durée de son
ambassade à Venise, la correspondance diplomatique du comte
de Montaigu se fait remarquer par une complète ignorance des
affaires aussi bien que de la langue française, et le passage de
Rousseau à l’ambassade est très nettement signalé par un certain
nombre de dépêches qui tranchent singulièrement sur tout ce
qui est de la main de l’ambassadeur. Les extraits que donne
Faugère des dépêches de Rousseau ne laissent aucun doute à cet
égard : dès l’arrivée de Rousseau, le style change et pour la
première fois l’ambassadeur fait usage des chiffres. La compa­
raison des pièces prouve donc surabondamment, ce qui ne peut
nous surprendre, que Rousseau était un secrétaire intelligent et
que son maître avait tout intérêt à le garder.
Pourquoi donc M. de Montaigu se sépara-t-il de Rousseau au
bout d’un an ? Ce dernier nous a conté tout au long ses démê­
lés avec son ambassadeur et, dans son récit, ce n’est naturelle­
ment pas l ’ambassadeur qui a le beau rôle : mais faut-il ajouter
foi à ce récit ? Les recherches faites dans les archives, tant à
Venise qu’à Paris, établissent en somme la véracité de Rousseau
pour la plupart des faits qu’il raconte; il est pourtant deux
points de son récit qu’il faut, ce me semble, rectifier. Le premier
est relatif à la rupture : d’après les Confessions, Rousseau aurait
demandé et même, comme on ne le lui accordait pas assez vile,
redemandé son congé ; d’après la lettre qu’il écrivit lui-même à
M. du Theil, c’est au contraire l’ambassadeur qui spontanément
l’aurait congédié, et cela résulte encore d’une lettre de M. de

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Monlaigu à l'abbé Alary : «je le lis venir dans mon cabinet et
lui signifiai qu’il n’était plus à mes gages.» En second lieu, dans
son récit, Rousseau se donne trop raison et se l'ait trop valoir :
par exemple, il affirme que, pendant la guerre de 1743, un avis
que, de son chef, il lit passer au marquis de l’Hôpital, ambassa­
deur de France à Naples, empêcha la révolte des Abruzzes ;
« ainsi c’est peut-être à ce pauvre Jean-Jacques si bafoué que la
maison de Bourbon doit la conservation du Royaume de Naples,»
affirmation qui rend le lecteur déliant ; et si le lecteur se met à
raisonner sur celte jactance, il sc dit qu’un homme qui parle
ainsi de lui-même et de ses services et qui, d’autre part, nous le
savons par les Confessions même, est si chatouilleux sur l’éti­
quette, si préoccupé de ses droits, devait faire, à tout prendre,
un secrétaire bien fatigant pour sou maître. M. de Monlaigu,
dans sa lettre à l’abbé Alary, se plaint avec insistance de « l’inso­
lence de Rousseau, causée par la bonne opinion qu’il a de lui ».
On voit que Rousseau se fâche un jour parce qu’il n’est pas placé,
dans la gondole de l’ambassadeur, au-dessus de ses gentilshom­
mes ; une autre fois, et la scène paraît peinte au naturel, il se
carre dans un fauteuil, au lieu de prendre la chaise qu’on lui
offrait et, dit Monlaigu, «pendant la dictée que je lui faisais,
cherchant quelquefois le mol qui ne me venait pas (il devait le
chercher souvent), il prenait ordinairement un livre et me regar­
dait en pitié. » Cette lettre rellèle aussi très naïvement la morgue
d’un grand seigneur malotru qui, parlant de son secrétaire, emploie
les expressions soldatesques dont il a pris l ’habitude à la caserne :
il le traite de « grand coquin et d’escroc», tout simplement; il lui
reproche enfin, et le mot est prononcé deux fois, «la mendicité »
d’où il l’a tiré.
Tant de grossièreté jointe à une si énorme sottise, voilà assu­
rément plus qu’il n’en fallait pour exaspérer Rousseau contre
les iniquités d’un gouvernement qui avait fait d’ un tel goujat un
ambassadeur, tandis qu’il laissait l’habile Jean-Jacques se mor­
fondre dans l’emploi de secrétaire. Pour nous, qui cherchons
sans cesse, dans les œuvres de Rousseau, ce qui a pu lui être
inspiré par ses souvenirs personnels, il nous semble que l’amer

�110

LOUIS DUCROS

souvenir de ses rapports avec son ambassadeur se retrouve
dans la péroraison fameuse de son Discours sur l’ inégalité des
conditions : « il est manifestement contre la loi de nature qu’un
imbécile conduise un homme sage. »
Ce n’est pas, à y regarder de près, que la situation de M. de
Montaigu fût bien brillante : un ambassadeur français était en
somme bien peu de chose à Venise. La sérénissime république,
indépendamment de sa traditionnelle méfiance à l’égard de tout
représentant d’une puissance étrangère, se montrait particuliè­
rement hostile aux représentants de la France, lesquels avaient
alors pour mission de la surveiller. A celle époque, en effet, les
sympathies de Venise étaient pour les Autrichiens, avec lesquels
nous étions en guerre et il s’agissait, pour nos envoyés, de
s’assurer au moins de la neutralité de la république. En consé­
quence de cette hostilité latente, un noble Vénitien se serait
gravement compromis, aux yeux de ses concitoyens, s’il avait
reçu chez lui, ou simplement salué dans la rue, l’ambassadeur de
France; pour les tenir éloignés du siège du Gouvernement, on
défendait d’ailleurs aux représentants étrangers de résider dans
les environs de la place Saint-Marc ; précautions aussi ridicules
qu’inutiles, car les ambassadeurs n’avaient pas de peine à
connaître par leurs espions les agissements de la république ;
et, d’ailleurs, bien plus que de notre guerre avec l’Autriche, on
se préoccupait à Venise, tantôt d’une rivalité entre les jolies
chanteuses des couvents de femmes, tantôt, suivant les expressions
du président de Brosses, « de la furieuse brigue entre les trois
couvents de la ville pour savoir lequel allait avoir l’avantage de
donner une maîtresse au nouveau nonce qui venait d’arriver ».
A celle époque, on voyait bien des rois sur la place Saint-Marc,
mais c’étaient ces têtes couronnées, ou plutôt découronnées, qu’y
avait rencontrées Candide, et qui « étaient venues passer le
carnaval à Venise ». Et, de fait, la grande affaire d’Etat, c’était le
carnaval, qui sc prolongeait indéfiniment. La Venise des plaisirs
et des fêles, et c'est celle-là surtout que connut Jean-Jacques,
c’était, nous dit sou récent et scintillant historien, M. Philippe
Monnier, « la claire et folle cité des mascarades, des sérénades,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

111

des embarquements pour Cy Ibère aux agrès d’or et aux lanternes
de papier ; » le libre et bienheureux séjour des plaisirs et des
grâces, dit Algarolti ; la Sybaris de l’Europe, s’écrie Foscolo. Un
trait seulement sur les mœurs de Venise à cette date et je
l’emprunte à de Brosses : « pendant le carnaval, on trouve, sous
les arcades des Procuraties, autant de femmes couchées que
debout » ; et, à propos de la padoana dont l’auteur des Confessions
a cru devoir entretenir ses lecteurs, voici un amusant détail qui
peut servir de commentaire au récit scabreux de Rousseau :
selon le même de Brosses, les courtisanes ont l’habitude de
rassurer leurs visiteurs « en répondant des conséquences par la
madone de Lorelte ».
Mais c’est la musique qui est la passion vénitienne par excel­
lence : « elle est, dit de Brosses, un affolement inconcevable ».
Venise avait alors sept théâtres, que fréquentait Rousseau, en
même temps qu’il s’enthousiasmait pour ces fameux conserva­
toires de femmes qui étaient alors la Pietà, les Mendicanti, les
Incurabili et l’Ospedaletto. « C’étaient des hôpitaux d’enfants
trouvés, sous la protection des principales villes aristocratiques
de la ville. On y gardait les jeunes filles jusqu’à leur mariage en
leur donnant une instruction musicale accomplie. Les élèves
apprenaient, non seulement à chanter, mais à jouer de tous les
instruments » (1). Jean-Jacques allait écouter les dimanches dans
les églises des motets exécutés par ces jeunes filles, et jamais il
ne manquait les vêpres aux Mendicanti : « je n’ai l’idée de rien
d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que celte musique ». De
Brosses nous dit que ces orphelines « chantaient comme des
anges; il n’y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie
religieuse, en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur
l’oreille, conduire l ’orchestre et battre la mesure avec toute la
grâce et la précision imaginables ». Ailleurs il nous parle d’une
certaine Zulielta, « la plus belle femme de l’Italie et dont il est
féru depuis qu’il l’a vue un jour déguisée en Vénus de Médicis ».

(1) Romain Rolland : La musique en Italie au xvm» siècle, lieviie de Paris,

15 août 1905.

�112

LOUIS

DUCROS

Voilà bien de quoi parfaire l’éducation esthétique et amoureuse
de Jean-Jacques.
J’essaierai de déterminer tout à l’heure ce qu’il apprit durant
son séjour àVenise ; ce séjour dura exactement douze mois et non
dix-huit, comme le disent les Confessions : arrivé à Venise fin
août 1743, il en repartit le 22 août 1744 (1). A en croire Dugast, un
officier qui avait servi dans le même régiment que de Montaigu,
Rousseau aurait été congédié parce qu’il n’avait pas su écrire ( ! )
une lettre convenable de félicitations, de la part de l’ambas­
sadeur, au duc de Biron, qui venait d’être fait maréchal : « C’est
là, dit Dugast, le vrai m otif pour lequel Rousseau s’est laissé
aller à son humeur irascible contre M. de Montaigu et en a parlé
défavorablement dans ses Confessions. Quelques années après,
M. de Montaigu, de retour à Paris, se trouva à l’Opéra un jour
qu’on représentait le Devin du Village. Enthousiasmé de cette
pièce, il demanda quel en était l’auteur. « Vous devez bien le con­
naître, lui répondit-on ; c’est Rousseau, votre ancien secrétaire ; il
a fait les paroles et la musique. — Quoi ! cet imbécile? » répliqua
M. de Montaigu ». L ’anecdote de Dugast est absurde et, si elle était
vraie, elle donnerait trop raison à Rousseau contre M. de Montaigu
qui n’aurait vu qu’un imbécile dans son secrétaire; mais elle
nous apprend peut-être ce que répétaient plus tard les envieux
de Rousseau au lendemain de son triomphe (2).
Le consul de France à Venise, M. Leblond, un homme intel­
ligent et pondéré, c’est-à-dire le contraire de ce que paraît avoir
été M. de Montaigu, eut, après le départ de Rousseau, à se plain­
dre de l’ambassadeur et, dans une lettre au ministre, parlant des
traitements indignes qu’il a reçus de son chef, il dit, entr’autres
choses, que « la fureur de son emportement altéra sa raison. » De
telles expressions, sous la plume d’un homme si maître de lui,
plaident singulièrement en faveur de Rousseau.

(1) D’après les papiers de famille de M. Auguste de Montaigu, Rousseau serait
arrivé à Venise le k septembre 1743 (et non 1742 comme M. de Montaigu l'a écrit
par inadvertance), p. 18.
(2) Paris, Versailles et les Provinces au xvni" siècle par un ancien officier aux
gardes françaises. (Dugast de Bois Saint Just), 2° édit. Paris, 1809, t. I, 162.

�113

JEAN-JACQUES IiOUSSEAU

De retour à Paris, Jean-Jacques essaya de se faire rendre
justice. II comprenait qu’il avait dû êlre précédé au ministère
par des rapports très défavorables de l’ambassadeur et il voulait,
d’une part, effacer la mauvaise impression produite à Paris par
son insuccès et par les plaintes de son chef; d’autre part, se
faire payer les sommes qui lui étaient dues par celui-ci : sur ce
dernier point, il obtint gain de cause, mais seulement après le
rappel de l’ambassadeur. M. de Montaigu, rentré à Paris, lui
envoya, dit Rousseau, « son maître d’hôtel pour solder son
compte et lui donner de l’argent », lequel dut être le très bien­
venu. Sans doute l’ambassadeur avait réussi lui-même à toucher
ses appointements; car jusqu’alors, si le secrétaire avait été
mal payé par l’ambassadeur, l’ambassadeur, lui, n’avait pas été
payé du tout par le gouvernement que ruinaient les frais de la
guerre contre l ’Autriche
Sur le premier point, savoir ses querelles avec l’ambassadenr,
on écouta Rousseau, on lit chorus, assure-t-il, avec lui, M. de
Montaigu étant connu au ministère pour ce qu’il était ; mais on
refusa d’intervenir : Rousseau étant étranger et nommé par
l’ambassadeur, sa querelle était une affaire privée à régler entre
son maître et lui. Naturellement il en prit prétexte pour fulminer
contre un gouvernement si indifférent aux justes plaintes des
particuliers, quand ceux-ci ne sont que de'simples secrétaires
et que leurs persécuteurs sont des grands seigneurs : « La justice
et l’inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l ’àme un germe
d’indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai
bien public et la vraie justice sont toujours sacrifiés à je ne sais
quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre et qui ne
fait qu’ajouter la sanction de l’autorité publique à l’oppression
du faible et à l’iniquité du fort. » En réalité, on l’a vu, l’autorité
publique n’avait pas à intervenir. Ce qui devait, d’ailleurs, empê­
cher « ce germe d’indignation » de se développer alors dans son
âme, c’est qu’il ne s’agissait ici que de son intérêt privé et que
« le pur amour de la justice idéale » est, selon lui, seul capable
d’émouvoir son cœur; — on 11 e le croirait pas à voir la façon dont
il se démène pour avoir gain de cause et à lire la lettre imperti8

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

115

Quoi qu’il en soit, la carrière diplomatique lui était désormais
fermée; avant donc de clore cette période de sa vie,

voyons

quel profit il a pu tirer de son séjour à Venise.
Tout d’abord, en tant que secrétaire intelligent d’un ambassa­
deur qui lui laissait tout faire, il avait louché, bien que sur un
pelil théâtre, aux choses delà politique. Il avait pu étudier sur
place et en le voyant fonctionner sous ses yeux, le gouvernement
d’une république, bien déchue sans doute de son antique splen­
deur et qui s’entourait de plus en plus de mystère comme pour
mieux cacher son irrémédiable décadence : mais ce mystère
n’était pas impénétrable pour qui avait à traiter avec le sénat,
et ce sénat, tout amoindri qu’il fût, avait dû garder quelque chose
de celle habileté et de celte finesse consommée qui lui avaient
fait une si grande réputation dans Fliistoire. C’est en tous cas à
Venise que Rousseau prit pour la première fois contact avec les
réalités politiques et, pour un esprit aussi ouvert que le sien et
aussi âvidé de s’instruire, c’était là un utile complément à des
études jusque là théoriques el un encouragement aussi à conti­
nuer ces études ; il nous dit justement dans ses Confessions que
c’est à Venise qu’il a conçu la première idée de ses Institutions
politiques tandis qu’il avait « l’occasion de remarquer les défauts
de ce gouvernement si vanté. »
En second lieu, Rousseau se perfectionna dans la langue et
apprit à goûter la musique italienne. Déjà, quand il était au ser­
vice du comte de Gouvon, il avait, dans les leçons que lui
donnait le bon abbé de Gouvon, « appris l’italien dans sa pureté
et pris du goût pour sa littérature ». Maintenant il voyait l’Italie
elle-même, en parlait la langue avec des gens du pays et de
toute condition et la littérature italienne prenait vie et couleur à
scs yeux ; car on ne sait jamais bien une langue et on ne com­
prend vraiment une littérature que si on a vécu chez le peuple
qui parle celte langue et quia mis dans sa littérature ses mœurs,
ses paysages, ses institutions, ce qui le fait rire et pleurer, tout
son passé et tout son génie. Rousseau, en quittant Venise, savait
désormais assez d’italien pour citer, au courant de la plume,
dans ses lettres, le Tasse et Métastase et, dans l ’étude de ses

�11(5

LOUIS

DUCHOS

œuvres, particulièrement de la Nouvelle-Héloïse, il y aura lieu
de rechercher l’influence, à mon sens très profonde, que les
auteurs italiens ont eue sur sa pensée cl sur son style.
Quant à la musique italienne, elle lui inspira, on l’a vu, une
réelle passion ; il allait en jouir au spectacle où seul, enfermé
dans sa loge, il s’abandonnait au plaisir d’entendre tout un long
opéra et à celle église des Mendicanti où les chœurs le plon­
geaient dans un ravissement délicieux. Aussi quand.de retour
à Paris, il verra éclater la querelle entre les partisans de la
musique italienne et les défenseurs de la musique française,
c’est pour les premiers qu’il prendra parti et il soutiendra leur
cause la plume à la main.
Et enfin les mœurs même de Venise ne furent pas sans
exercer quelque influence sur ce caractère impressionnable et
faible. Ces mœurs étaient très faciles et même très relâchées et,
sous certains rapports, que nous n’éprouvons pas le besoin de
préciser, l’éducation qu’il tenait de Mmo de Warens reçut, dans
certains milieux vénitiens, un complément dont sa complexion
amoureuse n’avait nul besoin.
D’autre part, et à envisager les choses du bon côté, la gaieté
et la frivolité vénitiennes venant s’ajouter à l’humeur douce et
sociable de la Savoie, ces deux influences conspirèrent à adoucir,
au moins un peu, la rudesse natale ; et sans doute ses compa­
triotes, les austères et moroses calvinistes qu’il avait laissés à
Genève, auraient eu quelque peine à reconnaître un des leurs
dans ce brillant attaché d’ambassade qui, « en bas de soie, en
veste brodée d’or » et masqué, se faisait conduire en gondole à
quelque galant rendez-vous ou bien à la Redoute pour y perdre
gaiement ses sequins. Ainsi, en résumé, Venise l’initia aux
affaires sérieuses, et à d’autres qui l’étaienl moins et, quand il
rentra à Paris, il était à la fois plus instruit et plus déluré; il
avait complété à Venise l’instruction politique qu’il avait puisée
dans les livres et l’éducation mondaine qu’il avait commencée
en Savoie dans les alentours de Mmo de Warens.

�R etour

de

R ousseau

a

P a r is

(1744-56).

Pour la troisième fois Rousseau vient à Paris. Le premier
séjour qu’il fit (m ai 1731 — fin de 1731) est négligeable: il n’a
alors que 19 ans ; il passe seulement quelques mois à Paris au
service d’un jeune officier et à la recherche de Mmc de Warens.
Son second séjour, dix ans plus tard, va de fin juillet 1742 à
mai 1743 et dure environ un an. La première fois il n’a fait que
voir Paris ; la seconde fois il y a noué, on s’en souvient, des
relations utiles; le voici à celle heure, après un séjour d’un an à

fl
il
■}Mr.

' -i il i

: il™}!

Venise, revenu à Paris fin août 1744.
Le Paris, dans lequel il rentrait en secrétaire peut-être

iM f r- l
/■

congédié, ce Paris que, malgré ses déboires et la médiocrité de

i

sa fortune, il ambitionnait de conquérir à tout prix, était alors,

1

comme on sait, le rendez-vous des hommes les plus distingués
de la France et de l’étranger: c’était, disait Galiani, « le café de
l’Europe ». Cette hégémonie de Paris, qui était celle de l’esprit

1I;’:''

et du goût, ne datait que du commencement du siècle. Comme
l’a dit un bon juge en ces matières, Lemontey, c’est seulement
il

dans les dix années de la Régence que l’influence de la cour sur
la capitale s’effaça peu à peu pour faire place « à l’influence de
la capitale sur le royaum e». Pourtant la population de cette
capitale, au moment où y revient Rousseau (1744), n’est guère
plus de 600.000 habitants ; et ce qu’on peut appeler, ce que
Voltaire, en effet, appelle « tout Paris », il entend par là « les
gens qui ont le goût des beaux-arts », s’élève « tout au plus à
3.000 personnes ». ( D ict. e n c y c lo p g o û t).
Ces gens de goût, c’est d’abord « la République des lettres »,
laquelle compte un petit nombre d’écrivains illustres : Fontenelle, leur do}'en, qui n’a à cette date que 87 ans, Montesquieu,
célèbre par ses Lettres persanes (son chef-d’œuvre ne viendra que
Bibliographie : Confessions, livre IV. Correspondance de Rousseau. Marmontel : Mémoires, livre IV. — Grjmm: Correspondance littéraire. — Mémoires
de M'»» d’Epinay (édit. Boiteau, I). — De Villeueuve-Guibert : Le Portefeuille
de Mm° Dupin. Lévy, 1884. — Schérer : Grimm, 1887.

fi
'ÏJÎ-

1

�118

LOUIS

DUCUOS

quatre plus tard), Marivaux, alors en pleine gloire, Voltaire enfin,
qui n’est pas encore le roi Voltaire, mais qui est sans cont es le
le premier poète du temps, le poète auquel vont les regards de
Rousseau, regards d’admiration et d’envie. II y a ensuite les
artistes, musiciens et peintres, et c’est avec les premiers, et
particulièrement avec Rameau,

que A'a avoir affaire Jean-

Jacques, auteur lui-même d’opéras et de traités sur la musique.
Au-dessous des hommes de lettres et des artistes célèbres, est
l’armée confuse des journalistes, gazetiers et folliculaires, les
frelons de la ruche, comme les appelait Voltaire : faiseurs de
libelles et de madrigaux, courant après la célébrité, ou après
une pension sur le Mercure, ou tout simplement après un bon
dîner chez les maîtres d’hôtel de la philosophie et de la
littérature.
Artistes, gens de lettres et gazetiers se rencontrent, soit dans
ces fameux salons, que leur célébrité nous dispense de décrire,
et dont la porte d’ailleurs est fermée à l’obscur débutant qu’est
Rousseau ; soit à la table de ces richissimes Mécènes, les Fer­
miers-généraux, chez lesquels va être reçu Jean-Jacques ; soit
enfin à l’un des trois grands cafés de ce temps : le café de la
Régence, où Diderot trouvera un jour le neveu de Rameau et
où il va habituellement, sans doute en compagnie de Rousseau,
pérorer et faire sa partie d’échecs avec le roi des joueurs, Pliilidor; le café Gradot (sur le quai de l’Ecole), dont les piliers
sont Maupertuis et Saurin ; enfin le café Procope (en face de la
Comédie), le plus illustre et le plus littéraire de tous, où l’on va,
en sortant du théâtre, discuter la pièce qui vient d’être jouée ; ce
café, suivant Marmontel, « est le tribunal de la critique et l’école
des jeunes poètes ». C’est dans ces cafés que Rousseau ira se
consoler de ses déboires, nouer des relations et prendre l’air de
Paris ; car, écrit-il à un de ses amis de Genève, « il y a une cer­
taine pureté de goût et une correction de style qu’on n’atteint
pas dans la province, quelqu’effort qu’on fasse pour cela ».
Dans ce Paris du milieu du xvm e siècle, on ne songe guère
qu’à avoir de l’esprit et à s’amuser. Bernis, qui rentra à Paris
en 1741, c’est-à-dire trois ans avant Rousseau, y constata que

�MMMM

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

(( la mode de l’esprit était devenue une maladie épidémique »,
niais qu’au reste la vie y était délicieuse ; car la société, cette
société que Rousseau va prendre à partie, lui lit l’effet « d’un
grand bal où chacun se coudoyait, se plaçait au hasard ou selon
son goût et ne cherchait qu’à passer agréablement quelques
heures ». Et maintenant, au milieu de ces gens aimables et
spirituels, que va faire notre Genevois ? il va d’abord faire
comme eux ou tout au moins s’y appliquer; car il ne sait pas
encore qu’une de ses meilleures chances de succès, c'est préci­
sément de n’être pas et de ne pouvoir devenir un Parisien,
mais bien d’être, égaré dans ce Paris élégant et vicieux, un
sérieux et un vertueux citojmn de Genève. Pour le moment, il se
faufile du mieux qu’il peut parmi les gens de lettres et ceux qui
les patronnent, bien résolu à tirer enfin parti de ses « talents
dont il avait jusqu’ici — c’est lui qui le dit — pensé trop modes­
tement ». Ces talents sont de deux sortes : littéraires et musi­
caux : il va les exercer, soit séparément en s’essayant dans la
comédie en vers ou en prose et même dans la tragédie, soit
simultanément en composant des opéras dont il fera les paroles
et la musique.
Il avait sur le métier, depuis quelque temps, un opéra intitulé
Les Muses galantes. Dès son retour à Paris, se confinant dans
son quartier solitaire, rue des Cordiers, près de la Sorbonne, il
réussit, au bout de trois mois de travail acharné, à mettre sur
pied son opéra. L ’opéra fini, il s’agissait de le faire jouer : par
son ami Gauffecourt, un horloger de Genève, arrivé à la fortune
par son mérite et sa jolie figure (la fourniture des sels du Valais
lui rapportait 20.000 francs de renies), Rousseau s’était fait pré­
senter chez un des Crésus du temps, M. de la Popelinière. Dans
sa somptueuse maison de Passy, le fermier général la Popelinière avait à ses gages le meilleur concert de musique de ce
temps. « Tous les habiles musiciens qui venaient de Paris, nous
dit Marmontel ( Mémoires, IV ), violons, chanteurs et chanteuses,
étaient reçus, logés, nourris dans sa maison et chacun à l’envi
brillait dans ces concerts. Rameau y composait ses opéras ; et,
les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il nous

�120

LOUIS

DUCROS

donnait sur l’orgue des morceaux de verve étonnants. Jamais
bourgeois n’a mieux vécu en prince et les princes venaient jouir
de ses plaisirs ». C’est devant ce public d’élite qu’on joua des
fragments des Muses galantes, au grand chagrin de Rameau,
l’oracle de la maison, qui prétendit que l’auteur « n’avait fait
que la musique française (d ’ailleurs détestable) et avait pillé la
musique italienne » qu’il avait cousue à son opéra ( Erreurs sur
la musique dans l’Encyclopédie, par Rameau, 1756). Heureuse­
ment M. de Richelieu, très intime avec Mme de la Popelinière,
voulut entendre l’opéra en entier et le fit exécuter à grand
orchestre, aux frais du roi, chez M. de Bonneval, intendant des
Menus. II fut, disent les Confessions, si transporté de l’harmonie
qu’il se promit de faire donner l’ouvrage à Versailles. Les Muses
galantes furent seulement répétées un peu plus tard à l’Opéra;
mais Rousseau retira sa pièce, prévoyant un échec.
Pendant ce temps, c’est-à-dire pendant l’hiver qui survint
après la bataille de Fontenoi (1745), on s’amusait beaucoup à
Versailles ; on y donnait des fêles et l’une d’elles devait être la
représentation d’un drame de Voltaire, La Princesse de Navarre,
qui, mise en musique par Rameau, était devenue Les Fêtes de
Ramire ; mais, pour la représentation, il fallait faire à la pièce
plusieurs changements à la fois dans les vers et dans la musique:
belle occasion pour Rousseau de montrer son double talent de
poète et de musicien. Chargé de cette besogne par le duc de
Richelieu (auquel il avait jadis été présenté à Lyon), Rousseau
voulut d’abord s’assurer de l’assentiment de Voltaire et il lui
écrivit, pour la première fois, une lettre très respectueuse,
commençant par ces mots : « Monsieur, il y a quinze ans que je
travaille pour me rendre digne de vos regards .. » R dira, plus
tard, parlant du séjour à Chambéry : « Rien de tout ce qu’écri­
vait Voltaire ne nous échappait. Le goût que j ’avais pris à ces
lectures m’inspira le désir d’écrire avec élégance et de tâcher
d’imiter le beau coloris de cet auteur (le coloris de Voltaire ! mais
tout le xvm e siècle pensait sur ce point comme Rousseau),
dont j ’étais enchanté. » Jusqu’ici, en effet, Voltaire est resté
l’idéal de Rousseau : la littérature pour lui, à cette date, c’est

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

121

surtout la poésie élégante, les épitres en vers, les jolies lettres,
les fines comédies, tout ce qu’on appelle alors « les belles-lettres »
et qui comprend ces genres légers où Voltaire est passé maître. Il
ne désespère pas, d’ailleurs, d’égaler celui-ci ; car, en retou­
chant l’œuvre de Voltaire, « il tâcha, dit-il, qu’on n’y sentît pas
la différence de style et il eut la présomption de croire avoir
réussi. » Lors de la représentation, Rameau (par jalousie, pré­
tend Rousseau) ne fit nommer que Voltaire sur les livrets qu’à
l’Opéra on distribue aux spectateurs, et Rousseau perdit à la fois
l’honneur de son ouvrage et les honoraires qu’il en attendait.
Ainsi il doit renoncer à l’Opéra ; s’il s’essayait dans la critique
littéraire? et il fonde, avec Diderot, le Persifleur, dont il ne
parut, d’ailleurs, que le premier numéro. Dans tous ces essais,
il est ingénieux, trop même; il a de l’esprit, cela se voit, il veut
en montrer plus encore et ne réussit qu’à écrire des comédies
travaillées, qui s’appliquent à être légères ; c’est du Marivaux
laborieux, un peu essoufflé ; en somme, il patauge dans des
genres qui ne sont pas le sien. Ainsi, il fait recevoir aux Italiens,
sans toutefois parvenir à la faire jouer, une comédie en un acte
et en vers, Narcisse : l’idée en est subtile et il savait très bien ce
qu’il faisait en la présentant à Marivaux ; c’est du marivaudage
sans l’aisance légère et la grâce du maître. La pièce fut jouée
seulement le 18 décembre 1752, et sans succès, à la Comédie
Française. En voici le sujet : un jeune fat, Valère, est amou­
reux d’Angélique, mais il est aussi amoureux de lui-même, tant
il se trouve jo li garçon. Pour le punir de sa fatuité, on fait son
portrait, mais on l’affuble d’une coiffure et d’une robe de femme
et, ce portrait ainsi féminisé, on le place sur sa toilette;
quand Valère voit cette jolie peinture, il devient amoureux de
l’original, qu’il cherche partout, sans se douter qu’il court après
lui-même, et que c’est de lui qu’il est épris. 11 est détrompé à la
fin, détrompé et, assure-t-il, corrigé à jamais — mais j ’en doute :
car il lui restera toujours ce souvenir, puisqu’il est naturelle­
ment fat, que, habillé en femme, il est vraiment irrésistible ; il
n’y a pas de quoi le guérir de sa vanité.
En résumé, prose et poésie, opéra, comédie et critique lilté-

�122

LOUIS

DUCROS

raire, Rousseau a essayé de tout et rien ne lui a réussi ; il est aux
abois. Un an après son arrivée à Paris, il écrit à son ami Roguin
(9 juillet 1745) : « privé de ressources et réduit à des espérances
vagues et éloignées, je lulle contre la pauvreté depuis mon
arrivée à Paris. » Grimm ( Corresp. litt. 15 juin 1762) le montre,
après l’insuccès de ses Muses galantes, vers 1745, « faisant d’assez
mauvais vers, dont plusieurs furent insérés au Mercure. Il faisait
aussi des comédies, donl la plupart n’ont pas vu le jo u r ... Dans
le même temps, il s'occupait d’une machine avec laquelle il
comptait apprendre à voler ; il s’en tint à des essais qui ne
réussirent point ; mais il ne fut jamais assez désabusé de son
projet pour souffrir de sang-froid qu’on le traitât de chimérique.
Ainsi ses amis, avec de la loi, peuvent s’attendre à le voir
quelque jour planer dans les airs. » Musset-Pathay estime que
ce projet, dont il n’y a nulle trace ailleurs, a été imaginé par
Grimm pour amener la plaisanterie de la fin : je ne suis pas de
son avis. Il faut bien se représenter ce qu’était Rousseau à cette
date : un vrai miséreux ; il cherchait, « dans un délaissement
effrayant, dit Grimm, à ne pas mourir de faim » ; et, en même
temps qu’à gagner son pain, ce gueux famélique s’ingéniait, avec
plus d’ardeur encore, à percer « n’importe comment &gt;&gt;, ce sont
ses propres paroles.

Et

ce n’est pas seulement cette fièvre

d’ambition qu’il convient de noter ici, pour expliquer plus tard
les étrangetés volontairement scandaleuses de ses œuvres ; mais
c’est encore sa fertilité d’invention et la souplesse de son intelli­
gence qu’il faut admirer : vers et musique, comédies et inven­
tions scientifiques, méthode nouvelle d’enseignement musical,
journal littéraire et bientôt concours académique, il essaie tout
cela à la fois ou tour à tour, et avec une passion telle qu’à
chaque insuccès (nous le savons par lui-même), il s’abat et tombe
dans la torpeur, ou dans quelque nouvelle maladie ; mais il se
relève soudain et prend feu pour quelque nouveau projet qui va
le rendre célèbre et qui ne lui donne pas même du pain : et il vit
ainsi, ou plutôt se consume dans la misère et l’obscurité —
jusqu’au jour où il entre en qualité de secrétaire, chez les
Dupin.

�123

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Les Dupin sont si intimement mêlés à la vie de Rousseau qu’il
convient de les faire connaître brièvement. En 1702, une demoi­
selle Dancourt avait épousé M. de Fontaine, commissaire de la
marine à Dunkerque. Mmc de Fontaine eut quatre tilles (non
trois, comme dit Rousseau) ; mais deux de ses tilles avaient pour
père, non pas M. de Fontaine, mais le fameux financier, Samuel
Bernard. L ’une d’elles devint Mme Dupin, l’autre M'ne de la
Touche; les deux autres filles (filles légitimes, celles-là, de
M. de Fontaine) furent la marquise de Barbançois et Mme d’Arty.
Cette dernière, « femme adorable », au dire de Rousseau, fut la
maîtresse du prince de Conti. Quanta Mrae de la Touche, elle fit,
dit Rousseau, une escapade en Angleterre

avec

le duc de

Kingston et Rousseau est exactement renseigné (1).
Des deux dernières, l’une, la marquise deBarbançois fut la cause
occasionnelle et, si Ton peut dire, romanesque, du mariage de l’au­
tre, MracDupin. « M rae Dupin, dit Rousseau (sans s’expliquer autre­
ment), fut le prix de l ’hospitalité de M. Dupin ». En effet, Mme de
Barbançois, revenant des eaux de Bourbon-les-Bains, fut arrêtée
par la maladie à Châteauroux, où elle ne trouva qu’un très
mauvais hôtel ; ce qu’apprenant, M. Dupin, receveur des tailles
à

Châteauroux, lui offrit un appartement chez lui, puis la

reconduisit à Paris. Enchantée du procédé, Mmc Fontaine pré­
senta Dupin à Samuel Bei'nard, lequel lui offrit en mariage sa
fille, qui devint par là Mn'° Dupin. Ajoutons que M. Dupin, avant
son mariage avec la fille de Samuel Bernard, était déjà veuf et
avait un fils, le séduisant Francueil, qui sera intime avec
Rousseau et deviendra l’amant d eM me d’Epinay (2).
(1) Il y a, clans l’ouvrage de M. Beaudouin sur Rousseau (i, 157), une erreur
singulière que je ne puis m’empêcher de relever en passant. M. Beaudouin dit :
« M“ e Dupin avait deux sœurs qui ne Ja valaient pas et dont l’une, Mmcd’Epinay,
jouera plus tard un rôle important dans la vie de Rousseau ». Mnle d’Epinay
n’avait aucun lien de parenté avec Mm” Dupin; et, puisque je suis en train de
relever des erreurs, j ’ajouterai que M. de Villeneuve-Guibert, arrière petit ne­
veu de Mme Dupin, en affirmant ( L e p o r t e f e u i l l e d e M m’ D u p i n , 3) que M111'Dupin
était née du mariage de M. de Fontaine avec M11» Dancourt est en contradiction,
non seulement avec Rousseau (« M‘”o Dupin était, comme on sait, fille de
Samuel Bernard et de Mlne Fontaine »), mais avec Mouffle cl’Angeville, qui dit
la même chose que Rousseau ( V i e p r i v é e d e L o u i s X V , 1783, i, 318).
(2) Francueil Dupin, nomme secrétaire du cabinet du roi et receveur général
des finances, devait épouser, en secondes noces une fille naturelle du maré-

�124

LOUIS DUCROS

C’est le Père Castel (que nous connaissons), qui avait intro­
duit Rousseau chez Mmc Dupin avant son départ pour Venise.
On sait quel rang tenaient à Paris, grâce à leurs prodigieuses
richesses, les fermiers-généraux : Samuel Bernard, dit Rousseau,
avait donné à Dupin, en même temps que sa charmante fdle,
« une fortune immense et la place de fermier-général » ; or cette
place devait rapporter environ 100.000 écus par an. Les fermiersgénéraux — et Rousseau va fréquenter chez eux jusqu’en 1757,
— s’ils n’appartenaient pas à la noblesse, n’avaient aucune peine
à y faire entrer leurs filles ; leurs richesses, dit Sénac de Meilhan,
devenaient la ressource des grandes familles obérées ; et, selon
Mercier, « la dot de presque toutes les épouses des grands sei­
gneurs était sortie de la caisse des fermes ».
La maison de Mme Dupin était une des plus brillantes de Paris ;
on ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs et cordons-bleus,
en même temps que les plus illustres parmi les gens de lettres.
Après qu’il lui eut présenté son ouvrage sur la musique, Rousseau
fut retenu à dîner, placé à table à côté de la maîtresse de maison,
caressé et invité à revenir souvent : il usa, dit-il, et abusa si
bien de la permission qu’il y allait presque tous les jours, y dînant
deux ou trois fois par semaine. C’est à l’hôtel Saint-Lambert
que recevait Mmc Dupin : cet hôtel, situé à la pointe de l’île SaintLouis, avait été construit au siècle passé par Le Vau, l’architecte
favori de Mazarin : le grand escalier était tout à fait majestueux
et les appartements, tous fort beaux, avaient été ornés de pein­
tures par Le Sueur et par Le Brun. « Le moindre effort d’imagi­
nation permet de reconstituer cette demeure ; car, à la différence
des appartements d’aujourd’hui, elle n’a pas besoin d’être meu­
blée pour ne pas paraître vide... Rien de plus facile aussi que de
la repeupler des hôtes qui l’habitaient ou qu’elle reçut : elle était
si bien laite pour les uns et les autres ! » (1)

chat de Saxe, Aurore, dont le fils, Dupin, fut, comme on sait, le père de
George Sand.
(1) H. Monnier : L ’art français au
Hachette, 1893, p. 240.

temps de Richelieu et de Mazarin,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

125

Celle qui recevait au dix-huitième siècle, dans cette demeure
princière, la meilleure société, Mme Dupin, avait, au moment où
elle accueillit Rousseau, 36 ans; mais, au dire de ce dernier,

«elle était encore une des plus jolies femmes de Paris». Ce qui
frappe, dans le portrait qu’a fait d’elle Nattier, c’est la grâce
piquante de la physionomie, la finesse et la douceur du regard
et du sourire et un certain air de candeur et

de chasteté qui

semble justifier l’excellente réputation dont elle jouissait selon

Rousseau et aussi, c’est tout dire, selon Mme de Deffand ellemême ; elle est sur ce portrait extrêmement séduisante.
Dès la première visite elle parut telle à Rousseau ; elle l’avait
reçu à sa toilette selon l’usage du temps. Qu’on se figure Rous­

seau, au sortir de sa « vilaine cham bre» de la rue des Cordiers,
après que le Suisse lui a ouvert la grande porte cochère, traver­
sant, non sans une émotion très naturelle, toute une file de cham­
bres luxueuses, pour arriver devant une de ces toilettes que Mercier

admire en ces termes ; « à côté d’un lit superbe, qui a l'air d’un
trône, une toilette d’or et de dentelles ; » et voici que, émargeant

de toutes ces fanfreluches, et l’accueillant de son frais sourire,
la jolie M"lü Dupin lui apparaît «les bras nus, les cheveux épars
et son peignoir mal arrangé. » Tout cela, qui lui est nouveau,
lui fait perdre la tète; un autre se serait ressaisi, une fois dans la
rue : quelle apparence, en effet, que « l a belle Madame D upin»

qui reçoit chez elle « une société si imposante », l’expression est
de Rousseau, et qu ia d’ailleurs, c’est encore lui qui parle, «u n
maintien si réservé», daigne recevoir les hommages d’un pauvre
diable Ici que lui ? Mais quand il a pris feu, rien ne l’arrête : il
n’ose pas toutefois lui dire qu’il l’aime ; car il comprend bien

que, pour parler d’amour à une Parisienne, il a encore trop l’ac­
cent savoyard ; mais il lui écrit : n’a-t-il pas un beau style, sans
parler de sa jolie figure ? Mmc Dupin fut insensible à tant de
charmes : en lui rendant sa lettre, elle le remit à sa place par
quelques mots dits très froidement et Rousseau, comprenant enfin
que Mmc Dupin différait, en certains points essentiels, de Mmc de
Warens, «renonça nous dit-il, à lui parler des yeux». Bien
qu’il nous ait habitués à ce genre d’incartades, c’est là, je crois,

�le plus bel exemple qu’il nous ail donné jusqu’ici de son incroya­
ble fatuité (1).
Un jour une grande dame de ce temps, Mmc de Montmorin,
disait à son lils : « Vous entrez dans le monde ; je n’ai qu’un
conseil à vous donner : soyez amoureux de toutes les femmes. »
C’est, on s’en souvient, le conseil qu’a donné à Rousseau le facé­
tieux Père Castel ; et Rousseau s’est empressé de le suivre :
seulement il a cette fois oublié de mesurer les distances. Si je
lais, à cette date, le compte exact (en supposant qu’il nous ait
tout dit), des femmes à qui il a fait la cour, je trouve, sans parler
de Thérèse, que Mm0 Dupin est la onzième — et il ne nous a pas
encore présenté celle qui, sous le nom de Sophie, va bientôt
incendier son cœur sous les ombrages de Montmorency I
Mmc Dupin lui tint quelque temps rigueur; il nous dit qu’elle le
lit prier par Francueil, son beau-fils, de cesser ses visites ; mais
ce qu’il ne nous dit pas, c’est qu’il lui écrivit, et à M. Dupin,
plusieurs lettres d’excuses que nous a fait connaître un descen ­
dant de Mmc Dupin, M. de Villeneuve : « Votre indulgence,
Madame, dit-il dans l’une d’elles, m’a fait rentrer en moimême, autant que votre mépris m’a touché... Daignez, Madame,
pour toute réponse, me rendre les sentiments favorables doni
vous m’aviez ci-devant honoré ; votre bonté le doit à mes
malheurs et votre équité à mon repentir». Retenons cette allu­
sion à « ses malheurs» et notons, dans une lettre à M. Dupin
la phrase suivante : « rempli de travers et de défauts, je sais
du moins les haïr : il est des retours sur nos fautes qui valent
mieux que de n'en pas avoir commis. » Nous avons là, sur le
repentir rachetant les fautes commises et supérieur même à
l’innocence, une théorie commode qui nous explique, très long-

(1) M. de Villeneuve-Guibert (Le portefeuille de Mme Dupin, 335) raconte
autrement, sans nous dire où il s’est renseigné, cette scène : « Rousseau ditil, s’était permis de faire une déclaration d’amour à Mmc Dupin, un jour qu’elle
jouait du clavecin et qu’il lui donnait une leçon de musique. Mra« Dupin se
leva et, lui disant : « Chantez-moi cela ». sortit en lui fermant la porte au
nez.» 11 me semble que la version de Rousseau est plus croVable, parce que
Rousseau dans des situations pareilles, retenu par sa timidité, ne parlait géné­
ralement pas, il écrivait ; le papier, comme on sait, ne rougit pas.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

127

temps à l’avance (elle était donc bien ancrée dans son esprit), les
aveux stupéfiants qu’il prodiguera à plaisir — et pour se racheter
— dans ses Confessions.
Le raccommodement se fit avec Mn,c Dupin, non « par un
caprice de celle-ci », comme le dit Rousseau, mais parce qu’on
se laissa toucher par les supplications (le mot n’est pas trop
fort) de Rousseau. Il écrivait, en effet, à M. Dupin, après avoir
imploré s l’indulgence de Mmc Dupin : « Il suffira que ma vue
ne lui soit pas odieuse à un certain point pour que je travaille
avec succès à devenir supportable (1). » On n’est pas plus
humble et nous n’en ferons pas un grief à Rousseau ; nous dirons
simplement que, pauvre hère à cette heure, il avait à cœur de se
faire rouvrir une maison où l’on connaissait « ses malheurs »
et où l’on était si hospitalier. Et, de fait, le fils de Mn,e Dupin
étant privé pour un temps (une semaine à peu près) de son gou­
verneur, Rousseau fut prié de veiller sur lui pendant ce court
espace de temps ; c’est, du moins, ce que nous apprennent les
Confessions, quoique, à vrai dire, dans une lettre de remercîments de Rousseau à Mmc Dupin (datée par M. de Villeneuve du
22 mai 1749 ; la date est-elle exacte ? et ne faut-il pas l’avancer de

plusieurs années ?) il semble résulter que Rousseau resta plus
longtemps qu’il ne dit auprès de M. de Chenonceaux; car il
promet de « s’attacher » à celui-ci et « qu’il trouvera en lui un
homme droit et franc qui lui dira la vérité sans aigreur et sans
flatterie ». Il n’y a pas lieu de s’arrêter à ces fonctions mal
définies, et qu’elles aient été plus ou moins durables, de Rous­
seau, auprès d’un jeune homme qui, « par sa mauvaise tête,
faillit déshonorer

sa famille ».

Le

Mémoire que présenta

Rousseau à M. Dupin « Sur l’éducation de son fils » est d’ailleurs
le même que Rousseau avait présenté à M. de Mably pour l’éduca­
tion de son fils, M. de Sainte-Marie, et que nous retrouverons
dans notre étude sur YEmile.
Voici maintenant Rousseau rentré à Paris après son séjour de
Venise : reçu, on l’a vu, chez Mmc de la Popolinière, il ne pou(1) De Villeueuve-Guibert ; Le p ortefeuille...,. p. 339.

�LOUIS DUCROS

128

vait, nous assure-t-il, se présenter chez M,no Dupin, ces deux
dames étant mal ensemble. Pourtant Thieriot, ce factotum
obséquieux, un des soupeurs les pins répandus de l’époque, et
qui avait son couvert mis dans les deux maisons hostiles, le
ramena sans peine, croyons-nous, chez les Dupin.
Francueil et Mme Dupin lui proposèrent d’être leur secrétaire :
l’avisé Rousseau accepta leurs offres, mais y mit la condition
que Francueil emploierait son crédit, avec celui de Jelyotte,
pour faire jouer les Muses galantes à l’Opéra. On a vu que Rous­
seau, par crainte d’un échec, retua son opéra ; il se consacra
tout entier à son emploi de secrétaire, car il fallait vivre: il avait
alors (s’étant mis, nous allons le voir, avec Thérèse) deux loyers
sur les bras. Il eut pendant deux ans un traitement de 8 à
900 francs,ce qui n’était pas mal alors pour un secrétaire, si j’en
juge par celte boutade de Voltaire : « Vous donnez 1.500 francs
à votre cuisinier ; c’est 1.000 francs de plus qu’à votre secré­
taire ». (Lettre à l'occasion de l’impôt du vingtième). Mercier nous
renseigne sur ce qu’on demandait alors à un secrétaire : « les
secrétaires sont des hommes qui donnent de l’esprit aux grands
et aux gens en place, esprit assez mal payé. La plume des gens
de lettres sert la judicature, la finance et le ministère : elle trace
successivement un plaidoyer, un livre économique,un mémoire,
un manifeste ». De fait, l’emploi de Rousseau ne fut pas une
sinécure : « Francueil, nous dit-il, suivait alors l’histoire natu­
relle et la chimie et faisait un cabinet (c'était la mode du temps).
Je crois qu’il aspirait à l’Académie des Sciences ; il voulait pour
cela faire un livre et il jugeait que je pouvais lui être utile dans
ce travail ».
Rousseau évidemment s’était vanté de ses connaissances en
chimie. Jadis, chez Mmc de Warens, il avait fait des expériences
chimiques et même un jour à Chambéry (le 27 juin 1737) qu’il
voulait faire de « l’encre de sympathie, la bouteille lui sauta au
visage comme une bombe » ; il crut, on s’en souvient peut-être,
qu’il allait mourir et c’est alors qu’ il lit ce testament dont nous
avons parlé.
Plus tard, en 1743 (avant son séjour à Venise) il avait com-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

129

mencé avec Francueil un cours de chimie chez Rouelle, le grand
chimiste du temps, « démonstrateur de la chaire de chimie au
Jardin du Roi ». Diderot suivra lui-même ces cours de Rouelle
qui avaient un très grand succès à Paris, où l’engouement était,
vers 1740, aux sciences naturelles. Nous savons, grâce aux
recherches de M. Théophile Dufour, que Rousseau en 1747 a
composé un volumineux traité de chimie (1200 pages manus­
crites, la valeur de trois volu m es) intitulé : «Institutions
chymiques ». C’est, selon M. Dufour, une œuvre personnelle qui
a été précédée d’un brouillon, et si cet ouvrage n’a très probable­
ment aucune valeur scientifique, il offre cependant pour nous
un double intérêt: il nous montre, d’une part, quel travailleur
acharné était Rousseau, même à l’époque (1747) où des distrac­
tions mondaines, dont je vais parler tout à l’heure, et ses
occupations chez les Dupin, semblaient devoir l’absorber tout
entier; mais surtout nous avons là un curieux échantillon de sa
prose en 1747, c’est-à-dire deux ans avant le Discours qui le
fera connaître. Or, des extraits qu’a publiés M. Dufour de
ces Institutions chymiques (Genève, brochure in-8°, imprimerie
du Journal de Genève, 1905), il ressort à mes yeux que Rousseau
a déjà ce style ferme et périodique qui caractérisera ses grandes
œuvres. Qu’on en juge par le passage suivant sur « Le méca­
nisme de la nature » :
« Nous ouvrons les yeux en naissant : nous voyons tout avant
que de rien connoîlre.et, rassassiés par une longue habitude, un
léger examen des objets sensibles a bientôt épuisé notre curiosité.
J’entends tous les hommes vanter la magnificence du spectacle de
la nature, mais j ’en trouve fort peu qui la sachent voir. Sur nos
théâtres d’opéra, l’un admire la beauté des voix, l’autre celle des
décorations, l’autre celle des actrices ; celui-ci n’écoule que
la musique, un autre ne s’occupe que du sujet, et ceux qui se
bornent à considérer les rouages, les cordes et les poulies ont
encore trop à faire, s’ils en veulent embrasser la mécanique tout à
la fois. Enfin, chacun donne son attention à un objet particulier;
rarement se trouve-t-il quelqu’un qui juge le tout sur chacune
des parties rassemblées et comparées. C’est ce qui arrive encore

9

�130

LOUIS DUCIÎOS

plus communément sur le théâtre de la nature, non pas au peuple,
car il admire sans savoir quoi, mais aux philosophes mêmes :
surchargés et comme accablés du poids de celle machine immense,
ils se contentent d’en considérer quelque ressort qui se trouve à
leur portée. Des papillons, des mouches sont capables d’épuiser
les lumières et les recherches du plus laborieux physicien. Mais
si chaque partie, qui n’a qu’une fonction particulière et qu’une
perfection relative, est capable de ravir d’étonnement et d’admi­
ration ceux qui prennent la peine de la considérer comme il faut,
que seroit-ce de ceux qui connoîtroient les rapports de toutes les
pièces et qui jugeraient par là de l’harmonie générale et du jeu
de toute la machine ? »
Je reviendrai sur ce travail de Rousseau, curieux à plus d’ un
titre, et je reprends l’histoire de ses rapports avec les Dupin.
Mmc Dupin avait,elle aussi,comme Francueil, un projet d’ouvrage,
pour lequel elle comptait utiliser les talents de son secrétaire.
Bernis nous parle de cet ouvrage assez irrévérencieusement dans
ses Mémoires : « M"|C Dupin, qui a toujours eu plus d’envie de
penser quelle n’a pensé, a travaillé dix ans pour prouver que les
hommes n’ont aucune supériorité, même corporelle, sur les
femmes. » Nous avons des fragments de ce livre, écrits par
Rousseau sous la dictée de Mme Dupin et aussi des études, dictées
sans doute de même au secrétaire, sur l’amitié, le bonheur et
l'éducation. On y lit, prises au hasard, des pensées comme
celles-ci : « L ’amitié polit les mœurs... Si la morale était plus
exactement suivie, tous les hommes s’estimeraient et s’aime­
raient... Quelquefois on se promet trop de certains amis; toutes
les fleurs ne sont pas des roses. » — Voilà donc les pauvretés que
devait transcrire, de sa plus belle main, l’homme que nous
connaissons et qui avait pour maxime que «lorsqu’on entreprend
un livre, c’est pour instruire le public de quelque chose qu’il ne
sait pas ? » Ses 800 francs d’appointement étaient vraiment bien
gagnés. Quant à nous, qui n’étudions la vie de Rousseau que
pour mieux comprendre les particularités de ses œuvres, quand
nous rencontrerons, dans son premier Discours, ses amères
invectives contre les femmes, « leur goût pusillanime » et leur

�.1KAN-JACQUES ROUSSEAU

131

fâcheuse influence sur les grands écrivains qu’elles rabaissent à
leur niveau, ne devrons-nous pas nous souvenir, comme il s’en
souvenait apparemment lui-même, des mortelles heures qu’il
avait passées à copier les étonnantes « pensées » de Mm” Dupin ?
Et, devançant les temps, j ’ajouterai que, d’avoir dû, pour vivre,
s’astreindre à un aussi pénible labeur, cela explique peut-être le
parti qu’il prendra plus tard, malgré les railleries de son
entourage, de se faire copiste de musique : cette copie-là était
moins exaspérante que l’autre.
Entre-temps il avait, il est vrai,

la consolation d’aller se

délasser à la campagne, chez les Dupin : c’est ainsi que dans
l'automne de 1747, nous le trouvons à Chenonceaux, dans ce
merveilleux château, vraie « maison

royale » ,

ainsi qu’il

l’appelle, achetée, comme on sait, par Henri II pour Diane
de Poitiers et alors propriété des Dupin. On

s’y amusait

beaucoup et on y faisait si bonne chère qu’il y devint « gras
comme un moine ». Il composait, pour l’amusement de la
société, des trios à chanter, des petits vers comme L'allée de
Sylvie, dont je parlerai plus loin et il répandit sa belle humeur
dans une comédie en trois actes, L ’engagement téméraire, qui n’a
d’autre mérite, dit-il, et il dit vrai, que beaucoup de gaîté. C’est
ingénieux et laborieux et on y lit des vers tels que ceux-ci :
Il serait fort plaisant que vous le pensassiez.
— Hélas ! et plût au ciel que vous me trompassiez

N’insistons pas et contentons-nous de dire qu’il n’a pas encore
trouvé sa voie (1).
En même temps qu’il fréquente ainsi, dans la haute finance,
chez les La Popelinière et chez les Dupin — et nous verrons
bientôt, dans un opuscule longtemps inédit, quels sentiments
éveillait dans son âme le spectacle de leurs richesses et de leur
(1) Rousseau fit en réalité deux séjours (bien qu’il n’ait parlé que d’un
seul) à Chenonceaux : l’un en 1746, l ’autre en 1747. L’Allée de Sylvie et la
première grossesse de Thérèse doivent se placer dans le premier des
deux séjours, comme l'a démontré M. Ritter (Revue d’histoire littéraire, 1900»
p. 314) ; le premier enfant de Rousseau a dû naître dans l ’hiver de 1746-47 ;
sa liaison avec Thérèse datait de l ’été 1746.

�132

LOUIS UUCROS

luxe, loules choses dont il paraît pourtant liés bien s’accom­
moder à Chenonceaux, — il se lie intimement avec quelques
gens de lettres; et cette liaison va, je crois, faire époque dans
l’histoire de sa pensée. C’est le moment où il se rencontre trois
fois par semaine au Palais-Royal, à l’hôtel du Panier-fleuri, avec
Condillac et avec Diderot (il connaitce dernier depuis 1742); il se
liera bientôt, en 1748, avec le lecteur du jeune prince héréditaire
de Saxe-Gotha, avec celui qu’il appelle dédaigneusement, quand
il le nomme pour la première fois dans ses Confessions, « le sieur
Grinnn ». On sait, en effet, qu’il deviendra plus tard sa bêle
noire ; mais alors on faisait de la musique ensemble sur le
clavecin du prince et bientôt on ne se quitta plus. L ’esprit de
Rousseau dut se développer singulièrement dans la société de
ces « philosophes » pour lesquels les lettres étaieut bien autre
chose que les belles-lettres, qu’avaient seules cultivées jusqu’alors
Rousseau, comme dans cet Engagement téméraire et dans celte
Allée de Sylvie, dont nous venons de parler. Pour ses nouveaux
amis, et surtout, pour son plus intime, Diderot, la littérature
embrassait loules les questions, philosophiques, sociales et
religieuses, qui s’agitaient aux approches de celte année 1750
qu’on peut considérer comme un tournant du xvm e siècle. A
l’époque où nous sommes, en effet (de 1744 au premier Discours
de Rousseau, 1749), les esprits vont s’émancipant de plus en
plus; l’on commence « à raisonner de tout », suivant le mot de
d’Argenson, avec la plus irrévérencieuse licence.

Justement

Diderot va être le plus fougueux démolisseur de ce temps et
Gri ni ni est, lui, une tête froide, un esprit vraiment critique,
aussi exempt que possible de toute espèce de préjugés. Rousseau
s’assied encore à la table du maître d’hôtel de la philosophie, de ce
baron d’Holbach, qui est le professeur d’athéisme du xvm c siècle;
et enfin il assiste à ces « dîners du bout du banc », chez
Ml|e Quinault où, les valets congédiés, on fait à Dieu son procès
et l’on dévoile sans barguigner les raisons d’être de la pudeur.
Tandis que, dans la société de Diderot, l’homme universel,
Rousseau s’enrichissait d’aperçus nouveaux sur toutes choses, il
refaisait sa philosophie avec Condillac, et il s’en souviendra

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

133

dans ses livres. Enfin, dans ce milieu très libre et très discoureur,
en même temps qu’il apprenait à discuter, il désapprenait son
catéchisme. Je ne me figure pas, en effet, l’hôte du baron d’Holbach
allant à la messe et s’y comportant en dévot, comme avait fait,
on s'en souvient, l’ami de Mme de Lainage sur la roule de
Montpellier; et j ’imagine que les bons pères jésuites n’auraient
plus reconnu, dans l ’ami de Grimm et de Diderot, leur fervent
disciple de Chambéry. Est-ce à dire que Rousseau soit devenu à
celte heure aussi incrédule que ses amis? nous avons deux
preuves du contraire. Dans ses Institutions chymiques (1747) je
relève une affirmation très ferme de l’existence de Dieu et un
dédain non dissimulé pour les incrédules et les athées, tels
précisément qu’étaient Diderot et ses amis. Voici le passage sur
Dieu : « Un Etre intelligent est le principe actif de toutes choses :
i! faut avoir renoncé au bon sens pour en douter, et c’est v isi­
blement perdre son temps que de donner des preuves d’une
d’une vérité si claire... » Et voici le passage sur les incrédules :
« les corps célestes se meuvent ; nous ignorons dans quoi et par
quels principes ; le soleil nous envoie chaque jour ses rayons
salutaires pour conserver sur la terre la vie et le mouvement;
sans lui tout périrait dans la nature. Mais ni le soleil, ni tous les
astres, ni tout le feu, ni tout le mouvement qui existent dans
l’univers, ne sont pas capables de produire la moindre de toutes
les plantes, ni le plus vil de tous les insectes : cet abîme de la
génération, dans lequel les philosophes se sont si longtemps
perdus, est encore aujourd’hui le désespoir des incrédules ; la
construction d’un corps organisé par les seules lois du mouve­
ment est une chimère qu’on est contraint d’abandonner à ceux
qui se payent de mots ».
Ces deux passages me paraissent très précieux parce qu’ils
confirment pleinementle fameux récit, que nous a fait Mmed’Epinay. d’un dîner chez Mlle Quinault ; ce dîner eut lieu, d’après
elle, quelques année plus tard (en 1751) ; mais il a sa place ici,
parce que les paroles qu’y prononça Rousseau et qu’a évidem­
ment transcrites avec fidélité Mme d’Epinay nous permettent
d’affirmer, ce qui est très important, que, même dans la société

�LOUIS DUCROS

134

de ses nouveaux amis, Rousseau u’a pas seulement gardé, sur
l’existence de Dieu, mais qu’il ose exprimer publiquement, des
sentiments très différents des leurs. Il convient de citer ici tout
au moins le plus important fragment de ce curieux récit : «On
servit. Les valets étaient sortis, et la porte fermée; Saint-Lambert et Duclos s’évertuèrent à tel point que je craignis qu’ils ne
voulussent détruire toute religion, et que je demandai grâce pour
la religion naturelle: «pas plus que pour les autres », m édit SaintLambert. Rousseau répondit qu’il n’allait pas jusque là, qu’il
disait avec H orace: ego sum paulo infirmior. La morale de
l’Evangile est la seule chose qu’il conserve du christianisme,
parce que c’est la morale naturelle qui constituait

ancienne­

ment tout le culte. Saint-Lambert le lui disputa bien un peu tout
d’abord;

mais laissons là la morale naturelle:

«Q u ’est-ce

qu’un Dieu, dit-il, qui se fâche et qui s’apaise ? »
Mademoiselle Quinault : Mais parlez-donc, marquis, est-ce
que vous seriez athée ?
A sa réponse, Rousseau se fâcha et murmura entre ses dents ;
on l’en plaisanta.
Rousseau : Si c’est une lâcheté que de souffrir qu’on dise du
mal de son ami absent, c’est un crime que de souffrir qu’on dise
du mal de son Dieu, qui est présent ; et moi, messieurs, je crois
en Dieu.
— Vous, Monsieur, qui êtes poète, dis-je à Saint-Lambert,
vous conviendrez avec moi que l’existence d’un être éternel, tout
puissant, souverainement intelligent, est le germe du plus bel
enthousiasme. — J’avoue, me répondit-il, qu’il est beau de voir
ce Dieu incliner son front vers la terre et regarder avec admira­
tion la conduite de Caton. Mais, Madame, cette notion est,
comme beaucoup d’autres, très utile dans quelques grandes
têtes, telles que Trajan, Marc-Aurèle, Socrate ; elle n’y peut pro­
duire que l’héroïsme ; mais c’est le germe de toutes les lobes. —
Messieurs, dit Rousseau, je sors, si vous dites un mot de plus. »
En effet Rousseau s’était levé et très sérieusement voulait fuir
lorsqu’on annonça le prince de ***)&gt; (1).
(1) Mém. de Mme d’Épinay, 1, 379.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

135

On le voit, s’il y a apparence que Rousseau, dans la société
des Diderot, des d’Holbach et des Saint-Lambert, a cessé d’être
catholique, il est certain qu’il n’a pas cessé d’être déiste ; et ce
déisme, que j ’aurai l ’occasion de préciser plus tard, qnand il
l’exposera dans ses œuvres, on peut dire dès maintenant qu’il est
très sincère. Il n’y a pas lieu, par exemple, de se demander si
Rousseau, quand il dit qu’il croit en Dieu, est sérieux ou se
moque de nous, — ce qu’il est parfois permis de se demander
quand Voltaire nous entretient de son divin horloger, voire
même quand il lui érige une chapelle. Mais il y a plus : en par­
lant comme il vient de faire chez Mlle Quinault, Rousseau s’est
exposé à faire rire les convives à ses dépens et j ’ai le droit d’en
conclure qu’il n’a pas peur du ridicule : or c’est là, pour tout
homme de talent, une très grande force, surtout, et ce sera pré­
cisément le cas de Rousseau, quand cet homme a des idées sin­
gulières à exprimer et que son genre de talent est essentielle­
ment oratoire. Pour le véritable orateur, en effet, le ridicule ne
doit pas exister ; un homme n’est éloquent, c’est-à-dire forcé­
ment un peu emphatique et outré, qu’à la condition de ne pas
se préoccuper des rieurs : Rousseau ne se serait pas livré à tous
ses emportements oratoires, ce qui veut dire : il n’aurait pas
écrit les trois quarts de son œuvre si, par exemple, il avait eu
peur de faire rire Voltaire.
C’est par Francueil que Rousseau fit la connaissance d’une
femme qui va jouer un grand rôle dans sa vie, Mme d’Epinay.
M110 d’Esclavelle avait épousé son cousin, M. d ’Epinay, fils de
Lalive de Bellegarde, fermier général. Ce dernier avait encore un
fils, M. de Jully et une fille que Rousseau devait rendre célèbre,
Mme d’Houdetot. Mme d’Epinay était alors la maîtresse de Fran­
cueil : «elle était positivement laide, nous dit d’elle la petite
fille de Francueil, George Sand, mais elle avait beaucoup de
physionomie. » C’était une femme charmante et une délicieuse
amie. Elle invita Rousseau, qui l’intéressait beaucoup, à l’aller
voir à la Chevrette, une des propriétés que possédait M. de Bellegarde au-dessus de Montmorency ; ( i l en avait deux autres voi­
sines : la terre d’Epinay, à une heure de Saint-Denis et la Bri-

�136

LOUIS DUCROS

che, près de Deuil). Rousseau trouva à la Chevrette (1748) une
société très gaie : M. deBellegarde, Mme d’Esclavelles, Francueil,
Mme de Maupeou et une amie de M"10 d’Epinay, Mlle d’Ette.
On y joua l’Engagement téméraire, de Rousseau, lequel fut nul
comme acteur : il avait étudié son rôle six mois et il fallut le lui
souffler d’un boni à l’autre : il nous a déjà appris qu’il avait
une très mauvaise mémoire.
Ainsi, après Chenonceaux, le voici à la Chevrette ; il est déci­
dément l’hôte des châteaux. Nous avons ici, je crois, un Rous­
seau qu’il faut saisir au passage et tenter d’esquisser, car il ne
sera pas longtemps ce qu’il est certainement à cette heure : un
Rousseau presque mondain, qui s’efforce d’être aimable et qui
est même quelque peu obséquieux. Non qu’il se soit défait
complètement (il y perdrait, même ici), de sa gaucherie et de
son «ourserie» ; mais, pour le moment, il fait plutôt patte blan­
che : il faut bien se faire accepter par cette société brillante, où
il ne figure que comme secrétaire de Francueil. En même temps,
du reste, qu’avec Mmc d’Epinay, il se lie avec Mme de Créqui et
Mmc de Chenonceaux comme il se liera plus tard avec quelques
unes des plus grandes dames du dix-huitième siècle. Nous aurons
alors le bataillon sacré des dévotes de Rousseau et il me paraît
intéressant de rechercher, pendant que nous l’étudions dans ce
cercle mondain de la Chevrette, par quoi il a su plaire aux fem­
mes de son temps.
Remarquons d’abord qu’à l’époque où nous sommes il n’est
pas encore célèbre ; ce n’est donc pas le prestige de l’écrivain qui
lui a valu les amitiés féminines dont je parlais tantôt ; c’est
bien ici à l'homme même que vont la curiosité et la sympathie :
mais en quoi donc ce Genevois assez mal dégrossi, et, en tous
cas, très peu parisien, peut-il intéresser ces grandes dames ? Il
y a d ’abord sa figure : était-il beau, était-il laid ? «lo rsq u ’il a
parlé et qu’on le regarde, dit Mmc d’Epinay, il paraît jo li ; mais
lorsqu’on se le rappelle, c’est toujours en laid. » Et voici le
témoignage de M"c d’Ette : « il est certain qu’il est laid, quoique
Mme d’Epinay le voie joli. » Ces deux jugements s’accordent en
somme en un point: M"° d’Ette parle de Rousseau absent et

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

137

Mffcd’Epinay se représente aussi Rousseau absent et à toutes deux
il apparaît positivement laid. D’où vient donc que, lorsque
Mlle d’Ettele regarde, elle le trouve jo li? c’est que la physionomie
de Rousseau est parlante : « il a le teint brun et des yeux pleins
de feu animent sa physionomie. »

Ces yeux, enthousiastes et

passionnés, attiraient et retenaient l ’attention : on croyait y lire
les orages d’une vie romanesque et aventureuse, et insensible­
ment on le questionnait sur son passé. Cette transition, du phy­
sique au moral de Rousseau, et de sa personne à son histoire, je
la saisis dans ces mots que Mn,e d’Epinay prête à M i1g d’Ette :
« On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce
n’est pas peu. J’espère que nous la saurons un jour. Nous pré­
tendions hier, la petite Maupeou et moi, qu’à nous deux nous la
devinerions. Malgré sa figure (laide), ses yeux disent que l’amour
joue un grand rôle dans son roman. — Non, lui dis-je, son nez
me dit que c’est la v a n ité.— Eh bien ! l’un et l’autre, a Parfai­
tement : on ne saurait dire s’il est plus vaniteux que passionné
ou l’inverse. (1)
Rousseau, lui, ne demandait qu’à répondre à ceux et surtout à
celles qui l’interrogeaient sur son passé, et à raconter son histoire.
Il la racontait à sa manière, de façon à intéresser, à attendrir
surtout ses belles questionneuses ; il se livrait, se confessait à
elles; c’était le meilleur moyen de loucher leur âme, rien n’intcressant une femme comme l ’histoire d’un cœur d’homme, de
ses malheurs, de ses passions ; or Rousseau, même sans broder,
avait largement de quoi satisfaire leur curiosité et gagner leur
sympathie. Qu’on lise

ceci qu’il écrivait déjà à Lyon pour

remercier et intriguer à la fois une dame, que sa physionomie
avait intéressée : a Vers pour Mme de Fleurieu qui, m’ayant vu
dans une assemblée, sans que j ’eusse l’honneur d’être connu
d’elle, dit à M. l ’Intendant de Lyon que je paraissais avoir de
l’esprit et qu’elle le gagerait sur ma seule physionomie :
(1) Mmo Macdonald {J.-J. R. A nem sludi] in criticism 1006) estime que c'est
M,lls d’Epinay qui a dit elle-même ce qu’elle a mis perfidement dans la bou­
che de Mlle d’Ette ; je veux bien, encore que le mot qu’elle aurait prêté à
M110d’Ette s’accorde assez bien avec ce que nous dit Rousseau de « cette amie
de M1"* d’Epinay, qui passait pour méchante. »

�138

LOUIS DUCROS

Déplace par le sort, trahi par la tendresse,
Mes maux sont comptés par mes jours,
Imprudent quelquefois, p e rs é c u té to u jo u r s , (déjà en 1740!)
Souvent le châtiment surpasse la faiblesse.

Voit-on comme il excite la curiosité par des allusions vagues
à ses malheurs, par des demi-confessions qu’il ne demande qu’à
compléter pour se l'aire plaindre et, s’il se peut, consoler.
La curiosité une fois éveillée, il racontait, comme il savait le
faire ; il n’avai t pas seulement ce talent de conteur et de coloriste
que révèlent ses Confessions, mais quelque chose déplus qu’on ne
voit pas dans ses livres : l’accent ému et le geste inspiré. Voyezle causant à la Chevrette en rase campagne avec Mmc d’Épinay.
Il s’agit encore de l’existence de Dieu que Saint-Lambert avait
niée chez Mllc Quinault ; Mme d’Épinay trouvait Saint-Lambert
« le plus fort ». Et Rousseau de répliquer : « Madame, quelque­
fois, au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux,
ou au milieu des ténèbres de la nuit, je suis de son avis. Mais
voyez cela, dit-il en montrant d’une main le ciel, la tête élevée et
avec le regard d’un inspiré. Le lever du soleil, en dissipant la
vapeur qui couvre la terre et en me montrant la scène mer­
veilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de
mon esprit... » ( Mém. I, 394). Et ce début d’une lettre publiée
par MM. Perey et Maugras, d’après le manuscrit de Mme d’Épinay:
« Nous avons fait aujourd’hui une promenade délicieuse. C’est
par dessus tout une conversation que j ’ai eue avec Rousseau,
qui m’a enchantée... Et la simplicité avec laquelle Rousseau
conte ses malheurs ! j ’en ai encore l’âme attendrie ». (Jeunesse de
Mme d’Épinay, 265).
Adroit à entretenir et à raviver, par sa parole ardente et ses
captivants récits, cet intérêt de curiosité qu’avait éveillé sa physio­
nomie à la fois intelligente et « bizarre », il s’insinuait peu à peu
dans le cœur des femmes (il avait fait vraiment la conquête de
Mm° d’Épinay), grâce à un autre don qu’il avait au suprême degré :
le don de s’intéresser à elles, à leur vie intime et à leurs souffrances
cachées. Des lettres de lui, postérieures, il est vrai, à cette époque
(mais il importe peu), sont pleines de conseils et de consolations

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

139

à l’adresse de femmes qui, ayant lu ses livres, se sont prises
d’affection pour sa personne et quile consultent en des situations
graves ou délicates. Mais déjà, avant la gloire, à l'époque même où
nous sommes, il a le talent de témoigner aux femmes celte tendre
sympathie qui provoque leurs confidences et semble demander
leur amitié. Il est lui-même d’ailleurs très féminin et très senti­
mental, de caractère et d’éducation ; son père, en effet, était-il
autre chose qu’une femme sensible et n’est-ce pas une femme
qui s’est chargée de son éducation? Et remarquez, toutes ses
œuvres en témoignent, qu’il s’intéresse vivement à tout ce qui
fait la vie d’une femme; le bonheur domestique, les soins du
ménage ( Nouvelle-Héloïse), l ’éducation des enfants ( l’Em ile) et
enfin, et par dessus tout, à ce qui est, particulièrement au
x v iiic siècle et chez les désœuvrés qu’il fréquente alors, la grande

affaire, je veux dire : l ’amour. Éternel amoureux lui-même, il a
déplus, on le voit, tout ce qu’il faut pour être comme le directeur
et l’ami des femmes. Justement, au moment précis où nous
sommes, il est le confident de deux femmes et même, notez ce
point, de deux rivales : l ’une est Mme Francueil, l’épouse délaissée :
« Je consolais de mon mieux cette pauvre femme » ; l’autre est
Mme d’Épinay, l ’amante, qui s’avise même de lui donner une
lettre pour Francueil. Rousseau se révolte, mais, « sans perdre
l’amitié et la confiance » de Mme d’Jipinay. Et il manœuvre si bien
dans « des relations orageuses entre ces trois personnes qu’il a
à ménager » que, non seulement elles lui confient leurs secrets,
mais il ne cache pas à l ’une des deux femmes l ’attachement qu’il
a pour l’autre.
El enfin, dernière séduction, la plus imprévue à la fois et
la plus irrésistible : tous ces hommes qu’il coudoyé, dans ces
châteaux de Chenonceaux et de la Chevrette, sont des hommes
du monde : ils tournent avec la plus grande aisance un compli­
ment et un madrigal, et rien ne leur est plus familier que les
formulés de la galanterie. Rousseau est brusque et fruste ; tantôt
emporté et tantôt rêveur, il est parfaitement déplacé dans un
salon. Quand il veut être aimable, il est gauche, et, s’il veut faire
un compliment, le compliment est outré, quand il n’est pas

�140

LOUIS DUCROS

impertinent, ou même grossier. « Il est complimenteur sans être
poli », dit de lui Mrac d’Épinay. Mais précisément cette attitude
si singulière et presque baroque a quelque chose de piquant
et de nouveau, donc d’extrêmement intéressant, pour ces esprits
blasés et, par moments, excédés des fadaises mondaines et
des belles manières : ce qui devait le perdre le sauva, lui créa
comme une originalité savoureuse ; on lui sut gré de n’être pas
comme tout le monde. Il était homme à s’en apercevoir tout
de suite et l’on sait s’il tirera parti de ses singularités ; mais
quelqu’intérêt qu’il ait eu plus tard à les exagérer et à les étaler,
il faut dire d’abord qu’elles tenaient, et j ’y reviendrai plus loin,
au fond même de sa nature; dès maintenant, et sans le faire
exprès, il n’est pas comme les autres. Or si, de se singula­
riser, cela est fait pour agacer les hommes qui ne supportent pas
qu’on soit aulrement qu’eux, c’est encore plus fait pour intéresser
et allacher les femmes, qui honorent volontiers de leurs faveurs
ces êtres à part quelles se piquent de deviner et quelles se font
un mérite de conquérir. Sous son enveloppe rugueuse, et sous ses
manières, gênées et guindées à la fois, de timide orgueilleux, les
femmes n’avaient aucune peine à discerner que, s’ il les fuyait ou
se donnait l’air de les fuir, c’était parce qu’elles l’impression­
naient beaucoup ; et peut-être, dans ce séjour à la Chevrette,
lisait-il à quelqu’une d’entre elles ces vers qu’il a composés vrai­
semblablement vers cette époque et qui sans doute ne sont
pas bons : mais le ton dont il les lisait et toute sa manière d’être,
tour à tour contrainte, et fougueuse par accès, en devaient
être un assez piquant commentaire :
VERS SUR LA FEMME
Objet séduisant et funeste,
Que j ’abhorre et que je déteste,
Toi que la nature embellit
Des ornements du corps et des dons de l’esprit ;
Qui de l’homme fais un esclave...
Toi, dont le front doux et serein
Porte le plaisir dans nos fêtes,
Toi qui soulèves les tempêtes

�JEAN-JACQUES UOUSSEAU

141

Qui tourmentent le genre humain,
Être ou chimère inconcevable,
Abîme de maux et de biens,
Seras-tu donc toujours la source inépuisable
De nos mépris et de nos entretiens ?

Il est trop clair qu’on ne « méprise » pas, quoi qu’il en dise, ce
dont on parle avec tant de chaleur et de colère à la fois.
On me pardonnera d’avoir insisté sur ce qui faisait, je crois,
de Rousseau, un être singulièrement intéressant pour les femmes;
je voulais essayer d’expliquer par là comment il s’est fait que des
femmes du monde comme M,nc d’Épinay et même de très grandes
dames, comme la maréchale de Luxembourg, ont eu pour lui
une très tendre amitié, dont elles lui donneront parfois des
preuves touchantes. Mais, avant de devenir l ’hôte de ces dames,
Rousseau s’est lié avec une femme d’une toute autre condition,
qu’il est temps de présenter au lecteur.
C’est pendant qu’il était en train de composer les Muses
Galantes (vers 1744) que Rousseau fit la connaissance de Thé­
rèse Le Vasseur. Fille, à ce que disent les Confessions, d’un
ancien ollicier de la Monnaie d’Orléans

sans fortune,

elle

avait été engagée pour travailler dans cet humble hôtel SaintQuentin où Jean-Jacques était retourné à son retour de Venise.
Comment se fil la liaison? d’une façon bien honorable pour
Rousseau, si nous en croyons les Confessions : Thérèse était
timide ; on la taquina à table, Rousseau prit sa défense; « i l
devint, dit-il, hautement son champion. » Il la protégea donc —
et lui lit un enfant. Il est très facile d’imaginer comment Rous­
seau devint l’amant de Thérèse. Il avait, nous le savons, un tem­
pérament de feu, mais il était très gueux à celte époque et c’est
même pour cela et non pas (quoi qu’il le dise), pour mieux
travailler, qu’il était retourné à son « vilain hôtel de la rue des
Cordiers. » Or justement Thérèse, si j ’ose m’exprimer ainsi,
pouvait lui faire crédit : elle se suffisait et même elle nourrissait
son père et sa mère. Elle avait, de plus, celle douceur du regard
et celte simplicité de manières qui étaient faites pour toucher
Jean-Jacques. « Elle crut voir en moi, dit avecaplomb Rousseau,
un honnête homme ; elle ne se trompa p a s .» J’allais ajouter

�142

LOUIS DUCROS

qu’alors elle fut vile détrompée ; mais en réalité « le cœur tendre
et honnête » de Thérèse n’était pas lonL à fait neuf, puisque la
« naïve » enfant avait déjà commis une faute, fruit, il est vrai, et
nous nous y attendions, « de son ignorance et de l’adresse de son
séducteur ». Quand elle en fit l’aveu à Rousseau les larmes aux
yeux, Rousseau poussa un cri de joie : il avait imaginé à ses résis­
tances et à ses pleurs une toute autre cause ; il croyait que Thé­
rèse ne voulait pas faire courir des risques à la santé de Son
amant. Trop heureux donc d’avoir mis la main sur une fille
«. saine », il s’empressa bien vite et cette impatience est, je crois,
le fin mot de l’histoire, de « donner un successeur à maman ».
Seulement, tandis que « maman » l’avait hébergé, il va être
obligé d'installer à ses frais Thérèse à l’hôtel du Languedoc, et
même de s’y installer avec elle ; car, ce qui n’avait été d’abord
qu’un « amusement » pour lui, était devenu bien vile « une
habitude » ; plutôt donc que de traverser tout Paris pour aller
voir sa maîtresse, il alla loger rue Grenelle Saint-Honoré ; il y fut
visiLé, plus souvent qu’il n’eût souhaité, par « le lieutenant crimi­
nel », (c’est la mère Le Vasseur qu’on appelait ainsi à cause de
son humeur grondeuse), et par le père LeVasseur, autre bouche
à nourrir. Pour surcroît d’ennui, Rousseau avait une nouvelle
crise d’une maladie mal définie et dont nous essaierons plus tard
(puisqu’il le faut), de disserter d’après les médecins qui s’en sont
occupés. D’ailleurs il se rétablit bien vite de sa crise, et, ayant
été volé, le 25 décembre 1751, il fit comme Diogène, lorsqu’il
constata qu’il pouvait fort bien se passer, pour boire, de son
écuelle. Le linge du petit ménage était fort beau : la lingère
Thérèse y avait sans doute pourvu; Rousseau, qui songeait

à

réformer son train de maison, et à le réduire au strict nécessaire,
supporta philosophiquement la perle de ses chemises fines et de
ses manchettes brodées et trouva que « la douceur de la vie privée
et domestique le dédommageait de tout ». Pour parler ainsi,
qu’avait-il donc trouvé en Thérèse ?
De rattachement, cela n’est pas douteux, et même l’attache­
ment d’un chien fidèle, puisque Thérèse le suivra sans mur­
murer dans toutes ses pérégrinations ; quelque mal qu’on ail

�JEAN-JACQUES UOUSSEAU

143

dit de Thérèse, il est, je crois, impossible de contester la cons­
tance de son affection pour Rousseau. Un autre point, sur lequel
les biographes sont bien obligés de s’accorder, puisque c’est le
témoignage de Rousseau qui les met d’accord, c’est l’ignorance
crasse et la bêtise invraisemblable de Thérèse : Rousseau mit
plus d’un mois à lui faire connaître les heures et ne put jamais
lui apprendre l’ordre des douze mois de l’année. Une union si
disproportionnée a révolté bon nombre d’historiens : je ferai
seulement remarquer que, s’il fallait s’indigner contre tous les
écrivains qui n’ont pas épousé, voire de la main gauche, des
femmes instruites et dignes d’eux, l ’hisLorien de la littérature ne
pourrait pas décolérer. Brockerhoff estime (I, 260) que Rousseau
était, en cette affaire, le meilleur et même le seul juge de ce qui
lui convenait le mieux : à la bonne heure ! et si, à ce faux
ménage Rousseau a trouvé son compte, comme il le prétend
dans ses Confessions (nous verrons d’ailleurs que son bonheur
ne fut pas, de son propre aveu, sans nuages), c’est tant mieux
pour lui et nous admettrons pour le moment, puisqu’il le dit,
que « par Thérèse il vécut h eu reu x »; tout au plus pourrionsnous constater, après ce qu’il nous a dit lui-même de Thérèse,
qu’il se contentait de peu, semblable à son ami Duclos à qui il
ne fallait, pour le combler, « qu’un peu de fromage et la pre­
mière venue. » Ainsi encore (pour le comparer à un autre de ses
contemporains), Clairault avait pris chez lui une demoiselle,
parce que, ainsi s’exprime Morellet, « en homme laborieux, il
voulait avoir sous la main les choses dont il avait besoin. »
Mais la question n’est pas là, du moins celle qui intéresse l’his­
torien de la littérature. Il importe peu en somme que Rousseau
ail eu plus ou moins de satisfaction à vivre avec Thérèse ; mais
ce qui importe beaucoup, c’est l ’influence que Thérèse a pu
avoir sur sa destinée ; et cela importe d’autant plus que Thérèse
a été très intimement mêlée à tous les événements de sa vie.
Un mot de Jean-Jacques dans les Confessions suffirait au
besoin à nous ouvrir les yeux sur l ’importance du rôle qu’a dû
jouer Thérèse auprès de lui : «E n Suisse, dit-il, en Angleterre,
eu France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce

�144

LOUIS DUCROS

que je ne voyais pas moi-même; elle m’a donné les meilleurs
avis à suivre, elle m’a tiré des dangers où je me précipitais
aveuglément ». On voit ce que fut Thérèse pour Rousseau et
l ’intérêt qu’il y a pour nous à connaître son caractère : mais ici
commencent les difficultés.
Nous ne pouvons, cela va de soi, nous en tenir absolument à
ce que nous dit d’elle son amant; et, d’autre part, ceux qui nous
ont parlé d’elle pour l’avoir connue sont, la plupart, des juges
trop prévenus contre elle, comme Diderot, Griinm et Mmc d’Epinay. Quant aux biographes de Rousseau, ils ont à peu près
unanimement accablé Thérèse de leur mépris, mais ils ne se
sont pas inquiétés de nous démontrer par des faits pourquoi
Thérèse leur semblait si méprisable. Senebier déjà, dans son
Histoire littéraire de Genève (1786, t. ni, 270) écrivait ceci : « Rien
ne contribua davantage à troubler la tranquillité de Rousseau
que l’empire de Thérèse Le Vasseur sur son esp rit... Comme si
elle eût été jalouse de Rousseau, elle repoussait tous ceux qui
pouvaient lui plaire; et lorsque Rousseau ne les écartait pas,
elle les empêchait de revenir par des refus constants et invinci­
bles. Plusieurs amis de Rousseau ont eu, à ce qu’ils m’ont dit,
la démonstration de ce procédé ; ainsi ceux qui n’ont pas péné­
tré ce mystère ont attribué mal à propos à Rousseau les bizar­
reries de sa femme ». Senebier ne nomme pas « ces amis » de
Rousseau ; et quels amis a donc eus Rousseau, qui ne soient
devenus ses ennemis et leur témoignage est-il donc recevable ?
Musset-Pathay (n, 198), à son tour, écrit : « Nous sommes per­
suadé que Rousseau dut à Thérèse la plus grande partie de ses
malheurs..., son humeur chagrine... » Mais Musset-Pathay ne
prouve pas qu’il ait raison d’être persuadé de toutes ces choses.
Les biographes, qui sont venus après ces deux auteurs, n’ont
guère fait que répéter, sous d’autres formes, des accusations ou
même des malédictions sans preuves à l’appui.
Le dernier et le mieux informé des Rousseauistes, M. Rittcr,
a protesté récemment contre des jugements si sévères et si peu
motivés ( Revue des Deux-Mondes, septembre 1897). Mais son
plaidoyer en faveur de Thérèse ne nous paraît pas convaincant.

�145

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Que Thérèse, en effet, comme le dit M. Ritler, se soit « acquittée
à merveille de son double emploi de femme de chambre et de
cuisinière » ; que, par exemple, la femme de chambre ait tenu
liés proprement la maison de Rousseau, comme l’atteste, en
effet, Bernardin de Saint-Pierre; et que la cuisinière comme
nous le raconte aves enthousiasme d’Escherny, ait servi aux
invités de Rousseau « de succulents légumes et des gigots de
mouton parfaitement rôtis », cela m’intéresse aussi peu que
si l’on m’assurait

que Thérèse,

en sa qualité de lingère,

devait très bien raccommoder les chaussettes de Jean-Jacques ;
car tout cela ne m’apprend pas ce que je voudrais savoir : le rôle
de Thérèse dans la vie de Rousseau. Ce rôle, M. Ritter n’y croit
pas : « On accuse Thérèse, dit-il, d’avoir sourdement aigri
Rousseau, de lui avoir monté la tête et de l’avoir brouillé avec
celui-ci ou avec celle-là ; vagues reproches qui s'évanouissent ou
se dissipent presqu'entièrement,quandon étudie de près chacun des
épisodes de la vie de Rousseau. » C’est bien ce que je compte faire,
conformément à la méthode suivie jusqu’ici ; et c’est pourquoi
notre jugement sur Thérèse se formera à mesure que nous la
verrons à l’œuvre, et peut-être alors serons-nous conduits à la
juger tout autrement que M. Ritler qui, pareil à l’auteur des
Confessions, s’est fait si galamment son « champion ».

10

�LOUIS DUCROS

146

CHAPITRE VII
L E DISCOURS SUR LES SCIENCES E T LES AR TS

Nous voici arrivés au Discours de Dijon : pour le

bien

comprendre et l’apprécier à sa juste valeur, il nous faut jeter un
rapide coup d’œil sur les écrits de Rousseau antérieurs à ce
Discours. Si j ’ai différé jusqu’ici l’examen de ces premiers écrits,
c’est parce qu’ils ont été pour Rousseau, j ’espère le démontrer,
un acheminement au Discours de Dijon ; ils doivent donc en
être, pour le critique, la préface naturelle.
Sans doute ces premiers essais sont intéressants par euxmêmes, puisqu’ils sont de Rousseau, et qu’ils nous montrent ses
lents progrès dans cet art d’écrire qu’il a appris louL seul: mais
ce que nous leur demanderons avant tout, c’est de nous renseigner
sur la tournure d’esprit de Rousseau, sur les idées qui le hantent
ou les chimères qu’il caresse avant d’écrire son premier Discours ;
car si nous arrivons à bien connaître ses façons de penser avant
1749, date de ce Discours, peut-être pourrons-nous mieux
répondre qu’on ne l’a fait jusqu’ici à certaines questions capitales
que soulève, non seulement le Discours de Dijon, mais l’œuvre
entière de Rousseau.
Parcourons donc, il en vaut la peine, ces premiers écrits de
Jean-Jacques, en n’insistant d’ailleurs que sur les fragments qui
auront quelque chose d’intéressant ou d’important à nous révé­
ler. Aux divers fragments, déjà indiqués ailleurs, ajoutons d’abord
un exercice de style, la traduction d’une ode latine qu’un proBibliographie : Confessions P. II, L. VIII, Quatre lettres à M. de Maleshcrbes.
— Diderot : Œuvres t. III. — Marmontel : Mémoires — Brunetière i Évolution
de la poésie lyrique, 1891, t. I ; Éludes critiques, t. III. — Maugras : Voltaire
cl Rousseau, 188(i. — Jules Lemaître : Jean-Jacques Rousseau, 1907.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

147

fesseur de rélhorique de La Roche, Jean Puthod, avait composée
sur le mariage du roi de Sardaigne et de Savoie, Charles-Emmamiel III avec Elisabeth-Thérèse

lille

du duc de Lorraine,

Léopold (1737). Ce n’est évidemment là qu’un exercice d’écolier,
amusant à noter au passage, parce qu’il est piquant de voir le
futur auteur du Contrat social s’exercer dans l’art d ’écrire par un
épilhalame en l ’honneur d’un mariage royal. Nous trouvons de
lui l’année suivante (1738) un travail qui ne nous surprend pas
moins, puisqu’il est relatif à une question purement scientifique;
c’est un article inséré dans le Mercure sous ce litre : «Réponse
au Mémoire anonyme intitulé : si la terre que nous habitons est
une sphère. » Voilà une nouvelle preuve qu’à Chambéry et aux
Charmettes (où il était alors), il n’a pas passé son temps, comme
le veut la légende, à se laisser caresser et choyer, mais à travail­
ler comme il n’avait jamais fait jusque là ; il s’intéresse même,
on le voit, aux questions scientifiques el, avec la suffisance que
nous lui connaissons, il aborde et tranche une de ces questions
el, tandis que le Mémoire qu’il discute était anonyme, il signe,
lui, sa réponse au Mémoire, car on lit, au bas de son article : Rous­
seau, Chambéry, 20 septembre 1738.

M’estimant moins savant

que Rousseau, j ’ai demandé à un professeur de la Faculté des
Sciences de Marseille ce qu’il fallait penser de l’article du
Mercure ; le jugement de mon collègue n’est pas favorable à l’au­
teur : «Rousseau ne dit rien de remarquable au sujet de la cour­
bure de la terre et sa lettre ne valait

pas l’honneur d’être

imprimée ; au surplus, je ne me flatte pas de bien saisir ce
qu’il veut dire, en admettant qu'il l’ait su lui-même, ce qui me
paraît douteux. » Cela dut lui paraître douteux à lui-même, JeanJacques, car il délaisse aussitôt les sciences pures pour se tour­
ner vers ce qu’on appelait alors les belles-lettres el, après avoir
composé en 1738 ou 39, aux Charmettes, un opéra-tragédie,
Iphis et Anaxarète qu’il eut, dit-il, le bon sens de jeter au feu —
et nous ne pouvons que l’en louer, à en juger par le fragment
que, paraît-il, les flammes ont épargné — , il écrit sa pièce de
vers intitulée Le Verger des Charmettes. Ce n’est pas en 1737,
connue le veut Musset-Palbay, que Rousseau composa le Verger

�148

LOUIS DUCROS

puisque c’esl seulement en 1738 que Mme de Warens s’installa
aux Cliarineltes. Il est probable que le Veiger était destiné à être
montré au roi, Charles-Emmanuel III, en même temps qu’une
demande de pension adressée par Rousseau au gouverneur de
Savoie (1). Or Rousseau parle de ce Mémoire dans une lettre à
M",e de Warens du 3 mars 1739 ; si donc le Verger est de cette
année-là, Rousseau, quand il l’écrivit, avait 27 ans.
Ce Verger des Charmettes nous apprend plusieurs choses :
d’abord, que Rousseau n’a pas reçu du ciel l’influence secrète ;
il n’a pas le coup d’aile qui fait le poète et on peut dire de lui ce
qu’on disait alors de Lemierre :
Même quand l’oiseau vole, on sent qu’il a des pattes.

Il y a sans doute, en lui, un vrai poète, mais c’est, comme chez
Chateaubriand, un poète en prose qui ne se révélera que plus
tard. Pour le moment, son idéal c’est Voltaire :
___ et toi, touchant Voltaire,
Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

Voltaire, en effet, restera son modèle tant qu’il n’aura pas
l’idée, et celte idée lui viendra lard, qu’il peut y avoir en litté­
rature une autre manière de penser et d’écrire, un autre style
enfin, que celui de l’auteur de la Ileniade et de Zaïre, de cette Zaïre
qui sera toujours pour lui « la pièce enchanteresse » ; il tâchera
donc d’imiter de son mieux son modèle et de « lui plaire »,
comme il le lui dira plus tard (dans la première lettre qu’il lui
écrira, en 1745), jusqu’au jour où il aura conscience de son génie
et de son originalité et que, de disciple, il deviendra le rival et
l’ennemi de l’auteur du Mondain.
Heureusement pour lui, il ne s’obstinera pas longtemps à
rimer en dépit de Minerve ; mais, au lieu de convenir, quand il
éprouvera le besoin de publier ses mauvais vers, qu’il n’est pas
né poète, — sa vanité ne trouverait pas son compte dans cet
(1) Voir, sur ce point, Mugnier, page 180, note. Voir aussi Annales J -J.-lt.
169. La première édition porte : « Le Veiger de Madame la baronne île
Warens à Londres, chez Jacob Tomson, 1139, in 8» (156 vers) ; trois ans après,
elle a 232 vers dans une deuxième édition.

Il,

�149

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

aveu — il fera précéder ses poésies d’un Avertissement où il
explique, avec assez d’embarras, que c’est ici l’ouvrage de son
cœur, non de son esprit, une espèce « d’enthousiasme impromptu
dans lequel il n’a guère songé à briller ». Il n’y a pas seulement
songé, il y a peiné, et c’est surtout ce qui fait que ses vers ne
valent rien. Quant aux fautes qu’on y pourra relever, « elles font
assez voir qu’il n’était pas fort empressé de la gloire d’être un
bon poète ». Au reste, on ne le trouvera jamais « occupé à faire
des vers galants ou de ces sortes de choses qu’on appelle des jeux
d’esprit » — c’est la poésie légère qu’il veut dire, cette poésie où
excellait son maître Voltaire ; bref, ne pouvant cueillir les
raisins, il les trouve trop verts et bons pour les petits esprits.
Une autre chose à noter dans cette poésie, c’est la variété de
ses lectures (nous en avons parlé plus haut), laquelle nous
explique la variété même de ses premiers essais et de ses œuvres
en général. Rousseau, nous l’avons dit, n’était pas l’ignorant que
certains auteurs se sont imaginé ; il avait beaucoup lu et, comme
il lisait seul, le crayon à la main, résumantses lectures et y réflé­
chissant longuement, certaines des théories qu’il développera
plus tard, il les devra à ses souvenirs aussi bien qu’à ses médi­
tations.
Et enfin, voici une dernière remarque, et de très grande consé­
quence, que je désire faire sur ce Verger des Charmettes ; je crois
distinguer, dans cette poésie, deux courants d’idées qui se croi­
sent, et comme deux inspirations quî se contrarient: d’une part,
le désir, très légitime, de montrer ses talents ( « on me connaît
assez»); l’ambition, soit de marcher un jour sur les pas du
« touchant V oltaire» ou de « l’aimable H orace»; soit de devenir,
qui sait ? un philosophe sur les traces « de Locke

ou de

Descartes », ou un moraliste célèbre, comme ce Montaigne et ce
La Bruyère « qu’il porte partout avec lui ». Et tout cela s’appelle
l’amour des lettres et l’ambition littéraire ; et s’il n’y avait que
céda dans le Verger, il ne vaudrait pas la peine de le relever, tant
ces aspirations et ces sentiments sont naturels chez un débutant.
Mais il y a, dans cette poésie, tout autre chose et presque le
contraire et c’est cette autre chose qn’il me parait très important

�150

LOUIS DUCROS

(on verra tout à l’heure pourquoi) de bien dégager : à travers
l’enthousiasme pour l’étude et le désir de se faire un nom dans
les lettres, je vois percer tout un ordre de sentiments très parti­
culiers, que l’auteur exprime gauchement sans doute, que je
crois pourtant très sincères et surtout très profonds, parce que
je les retrouve en maint endroit de la pièce. Et de peur de le
trahir et de forcer

mes inductions, je citerai ses propres

expressions.
Qu’il ressorte déjà de cette poésie qu’il se plaît à la campagne,
la constatation, étant donné ce que nous savons de lui, est pour
ainsi dire trop attendue pour que je m’y arrête.
Mais ce qui est bien autrement intéressant, c’est : comment
dirai-je? la disposition d’esprit et l’humeur très originale que
révèlent les expressions suivantes : « Solitude charmante »,
puissé-je « ne vous quitter jamais » ! Qu’il aille « sous un arbre
touffu » lire ou rêver, « il

11e

désire pas de bonheur plus par­

fait ». Ainsi, quand il fuira Paris et la société de ses amis, et les
petits soupers où l ’on disserte et les salons où l’on cause, ce 11 e
sera pas (ou, du moins, pas uniquement), comme on le lui
reprochera de tous côtés, pour se distinguer et se singulariser;
mais c’est, comme il le dira lui-même et le répétera à satiété,
sans jamais convaincre ses amis, parce qu’il aime la solitude.
Et pourquoi aime-t-il

être seul? Sans doute, c’est parce

qu’alors il jouit plus pleinement de la nature et qu’il entre en
communion plus intime avec elle ; mais c’est aussi parce qu’il y
a déjà en lui l’étoffé du misanthrope qu’il sera plus tard :
Pourquoi faire du bien dans le siècle où nous sommes ?
Se trouve-t-il quelqu’un, dans la race des hommes,
Digne d’être tiré du rang des indigents ?
Peut-il dans la misère être d’honnètes gens ?

Ce sont les ennemis de Mme de Warens qu’il fait parler ainsi,
mais l’accent qui est dans ses vers, c’est le sien et c’est déjà son
amère ironie. Nous avons justement à celte date, de M. de Con/.ié,
le voisin de Mmc de Warens et l’ami de Rousseau, un témoi­
gnage qui confirme nos inductions : « Jean-Jacques, dit-il,
me voyait journellement.

Son goût décidé

pour la lectine

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

151

faisait que Mrao de Warens le sollicitait vivement pour qu’il se
livrât tout entier à l’étude de la médecine, ce à quoi il ne voulut
jamais consentir. Comme il me voyait tous les jours et qu’il me
parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé
pour la solitude, et, je puis dire, un mépris inné pour les
hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs
faibles; il nourrissait en lui une défiance constante en leur
probité (1). »
Mais ce n’est pas tout : solitaire et misanthrope, et cela dès
1739, ayant, tout au moins, dès cette époque, le goût de la soli­
tude et une tendance marquée à la misanthropie, deux choses
d’ailleurs qu’explique un peu et qu’aggrave son état maladif, il
est encore, dans ses vers, quelque chose de plus : je remarque
que le mot vertu y revient sans cesse et c’est le dernier mot de
l’épître ; il se vante même (d éjà !) de marcher sur les pas de
Caton; l’éloge qu’il fait de Mmo de Warens le ramène toujours à
ceci : « Sage Warens, vertueuse Warens » ; s’il parle de sa
Muse, il l’appellera « ma Muse sévère » ; enfin il proclame
que :
« Son goût se refuse à tout frivole écrit
Dont l’auteur n’a pour but que d’amuser l’esprit. »

Car, au fond, dit-il :
Le cœur, plus que l’esprit, a chez moi des besoins.

Qu’est-ce à dire? et forcerons-nous le sens de ces vers, si nous
y trouvons, non pas, cela ne viendra que plus tard, l’affirmation
et l’ostentation de son rôle de censeur; mais, ce qui est bien plus
précieux, l’aveu involontaire, et naïvement réitéré, qu’il est un
esprit sérieux qui se suffit à lui-même, qui se plaît à moraliser
et à prêcher, qui, en un mot, « aux frivoles écrits et à ce qui
n’est qu’amusement de l’esprit », c’est-à-dire, en somme, à ce
qui fait, à cette date de 1739, presque toute la littérature aimable
et légère du xvm e siècle, préfère et oppose, quoi donc? préci­
sément ce qu’il appelle de ce mol qui revient sans cesse sous sa

�152

LOUIS DUCROS

plume : la vertu. Et ne voit-on pas que ce mot, sans cesse
répété, trahit chez lui le Genevois et le protestant qu’il est de
naissance et annonce le moralisateur et le prêcheur qu’il sera
plus tard? Sans doute, tout cela n’est ici, si l’on veut, qu’à l’état
d’aspirations et de tendances (et on va voir ces tendances
s’accentuer comme malgré lu i); mais c’est bien là, je crois, son
fond premier qui émerge et se fait jour et cela, notez-le bien (le
fait est rare chez lui), sans qu’il songe à le montrer et à l’étaler;
car le but de son épître n’est pas de se peindre, c’est-à-dire de
se vanter, mais de venger sa bienfaitrice de ses « calomnia­
teurs » et d’appeler sur elle l ’attention et les faveurs du roi de
Savoie.
C’est vers cette époque

qu’il écrit sa comédie intitulée :

Narcisse ou l'amant de lui-même. D’après Musset-Pathay, cette
comédie serait de 1734 et même, si on en croyait la Préface qu’y
ajouta Jean-Jacques (en 1752 ou 53), elle daterait de 1730, car
Rousseau y affirme qu’il l’écrivit à l’âge de 18 ans. Mais plus
tard il revient sur cette assertion et avoue que c’est seulement à
Chambéry qu’il composa Narcisse et que par conséquent lors­
qu’il a dit, dans sa Prélace, qu’il l’avait écrite à 18 ans, il a menti
de quelques années. Mmc de Warens ne fut à Chambéry, et
Rousseau avec elle, que de 1731 à 1738 et Rousseau vécut aux
Charmettes de 1738 à 1740. Si c’est dans ses loisirs des Cliarmetles qu’il a écrit cette comédie, comme il est vraisemblable,
il avait menti de dix ans quand il disait l’avoir composée à
18 ans. Et pourquoi ce mensonge, qu’il avoue lui-même plus
tard ? Peut-être pour montrer sa précocité, mais bien plutôt, je
crois, pour faire savoir au lecteur que, s’il a fait des comédies,
lui, l’ennemi acharné des spectacles, c’était il y a si longtemps
et dans un âge si tendre, qu’il n’y a pas à en tirer argument
contre lui. Qu’il n’eût pas d’ailleurs le génie comique c’est ce
que prouverait, si nous ne le savions de reste, la comédie de
Narcisse, dont j ’ai déjà eu l’occasion de parler. De Narcisse, la
seule chose qui nous intéresse, dans cette revue de ses œuvres
faite pour montrer le progrès de sa pensée, c’est la préface et
nous la retrouverons un peu plus loin, à sa date, car nous

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

153

aurons à la rapprocher de son premier Discours, qu’elle a pour
but de rectifier.
En 1740 Rousseau écrit ses deux épîtres en vers à Borde et
peut-être un peu plus tard (1740 ou 41), son épître, également
en vers, à Parisot. Borde et Parisot étaient les deux amis dont
nous avons parlé et qu’il avait connus dans ses deux séjours à
Lyon. Entre temps il avait aussi broché un opéra-tragédie, la
Découverte du Nouveau Monde (1740) qu’il jeta au feu, dit-il, mais
que le feu, à ce qu’il paraît, refusa de consumer, puisque nous
l’avons en entier : trois actes écrits en style classique; c’est
encore du très mauvais Voltaire. Laissons donc de côté, comme
s’il avait réellement péri dans les flammes, cet opéra-tragédie,
mais remarquons à son propos que la Muse de Rousseau n’est pas
toujours aussi austère qu’il l ’a dit dans le Verger des Charmettes,
puisqu’il s’adonne, de temps à autre, à ces frivolités littéraires
qu’il condamnait. C’est qu’au fond (et je reprends la thèse que
j ’ai énoncée plus haut, mais cette fois pour la développer et la
renforcer par les exemples que va me fournir Rousseau), il y a,
je crois, deux tendances opposées et deux inspirations qui se
succèdent et se contrarient dans son esprit et c’est justement
dans ces épîtres à Borde et à Parisot que se dessinent nettement,
à ce qu’il me semble, ces deux courants de sa pensée.
Dans la première des deux épîtres à Borde, la plus longue et
la plus intéressante, nous allons entendre parler tour à tour
les deux hommes qui sont en Rousseau à celle époque (1740)
et qui semblent se disputer à qui sera le maître de sa pensée.
Rousseau voudrait bien, dit-il, cueillir ce qu’il appelle « les
lauriers du Parnasse », et, de fait, il se laisse aller, à la fin de
l’épître, à chanter sur le mode lyrique la noble cité de Lyon,
ville à la fois riche et artiste, car Apollon et Plutus s’y sont
donné rendez-vous et c’est pourquoi Lyon est l ’ornement de la
France; unissant aux richesses de T yr le génie d’Athènes, Lyon
ennoblit le luxe lui-même et ce n’est pas seulement par ses
soieries que Lyon triomphe:
De mille éclats divers Lyon brille à la fois
Et son peuple opulent semble un peuple de rois.

�154

LOUIS DUCROS

Voila un beau et large vers pour louer la richesse ; mais, et
c’est ce qui fait le piquant intérêt de Pépître, ce vers triomphal
détonne avec toute la première partie de la poésie. Eu effet, être
un poète et surtout un « poète français », comment Rousseau
pourrait-il ambitionner celte gloire, lui qui est un barbare, lui
qui n’a « qu’une lyre rustique », et dont la muse est restée
« helvétique » ? Encore s’il n’élait que Suisse, c’est-à-diré « un
fier républicain connaissant mal les usages de France » ! mais
il est « pauvre » et j ’ajoute : envieux et aigri par la mauvaise
fortune ; et dès qu’il laisse parler ses rancunes, ce n’est plus des
vers pompeux qu’il trouve pour chanter « l’opulence », mais des
vers haineux et qu’il voudrait rendre dédaigneux et superbes :
Du riche impertinent je dédaigne l’appui ;
Le riche me méprise et, malgré son orgueil,
Nous nous voyons souvent à peu près du même œil.

Ainsi il rend au riche, parce qu’il est, lui, un fier républicain
de Genève, mépris pour mépris. Et qu’est-ce pour lui qu’un
homme riche ? un « vil Crésus », dont il n’ira pas « encenser les
sottises ». Et, chose curieuse, et dont il faudra se souvenir quand
nous aborderons les deux Discours : déjà à cette date de 1740,
c’est-à-dire neuf ans avant les pages dithyrambiques du premier
Discours sur l ’innocence et la félicité de nos premiers ancêtres,
il ne trouve rien de plus beau, pour exalter la pauvreté, que de
comparer les pauvres à ces premiers hommes dont ils font
revivre sur la terre la vertueuse frugalité :
0 vous qui, dans le sein d’une humble obscurité,
Nourrissez les vertus avec la pauvreté,
Dont les désirs, bornés dans la sage indigence,
Méprisent sans orgueil une vaine abondance,
Restes trop précieux de ces antiques temps,
Où, des moindres apprêts nos ancêtres contents,
Recherchés dans leurs mœurs, simples dans leur parure,
Ne sentaient de besoins que ceux de la nature !

Je le demande, est-ce qu’on ne surprend pas,

dans cette

curieuse poésie, comme aux prises l’un avec l’autre et parlant
tour à tour, sans arriver à s’entendre, ces deux hommes qui

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sont en Rousseau à cette date : l ’un, l’homme civilisé, ou qui
voudrait l ’être, qui a vécu à Lyon parmi des Français polis et
lettrés et qui s’essaie, à leur exemple, à goûter et à célébrer ce
qu’il appelle lui-même « l’innocente industrie », et encore « les
douceurs de la vie ». Et l’autre, l’homme naturel, et je veux dire
par là : non seulement le Genevois mal dégrossi, resté « rustique »,
comme il dit lui-même, mais le moraliste atrabilaire et plus que
cela encore : l ’ennemi, par dépit et esprit de vengeance, des
riches et des heureux de ce monde ; et enfin, car il est presque
tout entier dans ces vers, le rêveur qui se forge une félicité chi­
mérique et entrevoit vaguement cette félicité (il la peindra plus
tard avec sa poétique éloquence), dans l’àge d’or de nos premiers
parents. Et si maintenant à ces premiers linéaments que nous
avons déjà de Rousseau, nous joignons ce que va nous offrir
l’épitre à Parisot, nous aurons presque tous les traits essentiels
de sa physionomie.
On connaît les vers du Pauvre Diable, de Voltaire :
Quel parti prendre, où suis-je et que dois-je être ?
Né dépourvu, dans la foule jeté,
Germe naissant, par le vent emporté,
Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?
Comment trouver un état, un emploi ?
Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.

Ainsi, « le pauvre diable » qu’est Jean-Jacques à celte époque
(de 1740 à 1742) consulte son ami Parisot, ce chirurgien homme
de lettres, qu’il avait connu à Lyon :
Pèse mes sentiments, mes raisons et mon choix
Et décide mon sort pour la dernière fois.

Il oppose ici, comme il fera toute sa vie, au luxe démoralisant
des « nations puissantes », les vertus simples et la fierté répu­
blicaine de Genève.
Ces vertus et cette fierté, c’est ce qu’il a appris dès l’enfance :
Avec le lait chez nous on suce ces maximes.
Et l’esprit de ces maximes, c’est que « faisant partie du sou­
verain, c’est par les vertus d’un sage qu’il faut soutenir un si
noble avantage ».

�156

LOUIS DUCROS

Mais voici la difficulté : si c’est à Genève qu’on est vertueux,
ce n’est pas à Genève qu’on devient illustre, la littérature gene­
voise ne s’étant pas encore fait connaître au inonde, et d’ailleurs
il s’est fermé Genève par son abjuration. C’est donc vers la nation
corrompue, c’est vers la France, qu’il faut tourner ses regards,
si l’on veut, et notre homme en meurt d’envie, acquérir un
nom dans les lettres. Que'faut-il donc faire pour que ces frivoles
Français fassent attention à vous et à vos œuvres ? deux choses,
dont l’une lui est impossible et l’autre lui parait encore bien
difficile. La chose qui lui est et lui sera toujours impossible, c’est
de faire sa cour aux grands: plutôt rester obscur toute sa vie que
de « ramper bassement». Ramper! Ce mot énergique, il ne ledit
pas seulement ici dans la lettre à Parisol, mais — et la chose
vaut la peine d’être notée — il s’est servi de ce terme avilissant
dans chacune des pièces de vers qui précèdent. L ’on voit tout
de suite, par ce seul mot qui lui est familier, la distance infinie
qui le sépare d’un homme de lettres de ce temps, d’ un Voltaire,
par exemple, qui trouvait si aisément le moyen de faire sa cour
aux princes et aux rois sans qu’on pût vraiment l’accuser de
« ramper ». C’est sans doute parce que Voltaire avait, ce qui
manquera toujours à Jean-Jacques, le sentiment des nuances
aussi bien dans les attitudes que dans les expressions ; mais
c’est aussi pour celte raison très particulière que Rousseau avait
été laquais et que, comme en souvenir de son humiliant métier,
dans tout hommage rendu à un supérieur, il voyait tout natu­
rellement, je crois, la tète penchée du domestique qui attend des
ordres ; et de là tant de méprises et de douloureux malentendus
avec les grands seigneurs et les grandes dames qu’il fréquentera
un jour. Pour lui, être respectueux ou s’efforcer d’être aimable
avec un grand ou un riche, ce sera toujours faire acte de servilité :
ici même, dans l’épître à Parisol, il s’indigne de voir que ses
talents sont inutiles s’il ne s’abaisse pas à « des respects serviles».
On ne lui en demandait pas tant, même dans cette France, où
il ne voyait alors que de « vils esclaves » ; on ne lui demandait
(il l’éprouvera bientôt et aura lieu

de s’en applaudir), que

d’avoir du talent. Pour le moment, c’est ce qui lui manque le

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

157

plus et, à vrai dire, il s’en doute bien un peu dans celte épître ;
ou plutôt, pour préciser comme il fait lui-même, il n’a pas le
genre de talent qu’il faudrait pour réussir, et c’est là cette chose
très difficile dont je parlais tantôt, et sur laquelle il va .nous
fournir de très précieuses indications. Il dit :
Pour briller dans le monde il faut d’autres talents.

De reconnaître ce qu’il n’a pas, el ce qu’il faudrait avoir, c’est
déjà un progrès et ce progrès, il le doit à Mmc de Warens. Ce qu’il
dit d’elle ici et de sa dette envers elle est tout à fait juste et doit
prendre place dans touLe étude consciencieuse sur les précep­
teurs de Rousseau. Avant de connaître Mm° de Warens, il n’était
qu’un protestant rigide, un Suisse tout d’une pièce, qui lirait
vanité de ses hautaines maximes de sagesse et de sa « raideur
sauvage » et il tenait sur le monde et ses usages « des discours
insensés ». Mais ces discours,
Je les tenais alors, aujourd’hui je les blâme,
De plus sages leçons ont formé mon esprit...
J’abjurai pour toujours mes maximes féroces,
Du préjugé natal fruits amers et précoces,
Qui, dès les jeunes ans, par leurs âcres levains,
Nourrissent la lïerté des cœurs républicains ;
J’appris à respecter une noblesse illustre,
Qui même à la vertu sait ajouter du lustre.
Il ne serait pas bon dans la société
Qu’il fût entre les rangs moins d’inégalité.

Ainsi son séjour en Savoie, dans la société de Chambéry et
d’Annecy, moins austère et moins rude que celle de Genève, son
intimité avec M"’e de Warens, c’est-à-dire avec une femme élé­
gante et mondaine, ses amitiés à Lyon avec des gens d’esprit
comme ce Borde et ce Parisot, tout cela, il s’en rend parfaite­
ment compte, l’a dégourdi, affiné et assoupli, a fait de lui, le
mol est dans la lettre à Parisot, un « homme poli ». Et il a
abjuré ce qu’il appelle ses anciennes erreurs, et il s’est même
civilisé au point de s’écrier, l’aveu à de quoi surprendre dans
la bouche de Caton :
Rien ne doit être outré, pas même la vertu.

�158

LOUIS DUCllOS

Or voici maintenant le problème qui se pose pour lui et c’est
la solution même de ce problème qu’il demande à Parisot de
l’aider à trouver : suis-je maintenant en état de lutter avec
succès dans la carrière des lettres ?
De la gloire est-il temps de rechercher le lustre ?

Sans doute je me suis, grâce à Mme de Warens et à vous,
Parisot, rapproché de vous autres, Français et beaux-esprits,
causeurs spirituels et aimables poètes; mais, malgré tout, je me
sens encore si différent de vous I
De mes faibles progrès je sens peu d’espérance.

Car au fond, voyez-vous (semble-t-il ajouter), je ne puis jamais
oublier, quand je prends la plume, que je suis de Genève et que
j ’ai été pauvre et même domestique, et ceux qui me liront ne
pourront pas plus que moi l’oublier : mon accent genevois me
trahira toujours, et aussi mon ressentiment inextinguible contre
une société qui m’a si mal traité eL si longtemps méconnu. Tou­
jours, je le sens, quoi que je fasse et que j ’écrive, je serai repris
par ma « vaine marotte » et je partirai en guerre, « nouveau don
Quichotte », contre les iniquités sociales. Qu’irais-je donc faire
parmi vos faiseurs de « bons mots et de vers élégants ? » Mon
insuccès est sûr, car on ne manquerait pas de m’appeler (et c’est
le nom qu’il se donne dans cet épître) « le grand déclamateur ».
Sentez-vous maintenant comment l’étude attentive de ces épîtresen vers nous a merveilleusement préparés à comprendre et à
juger le premier Discours de Rousseau et même toutes les
grandes œuvres qui succéderont à ce Discours? En vérité, nonseulement le Discours de Dijon ne sera plus pour nous, ce qu’il
fut pour les contemporains et ce qu’il est resté pour la plupart
des historiens de Rousseau, une surprise et une énigme : mais
nous pouvons dire tout au contraire que le Rousseau que nous
connaissons maintenant était comme prédestiné à l’écrire, et que
le sujet imaginé par l’Académie de Dijon est comme fait pour lui,
tant il est accommodé, non-seulement à son humeur et à ses goûts,
mais à son genre même de talent. Dès l’instant, en effet, qu’il

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

159

s’agit de partir en guerre contre les arts, qui engendrent le luxe,
et de pourfendre les lettres, qui ne font que des poètes de salon,
son discours est prêt : il n’a qu’à lâcher la bride au barbare et au
sauvage misanthrope qui est en lui ; il n’a qu’à laisser s’épanouir
et s’espacer librement cette nature première contre laquelle il a
lutté vainement jusqu’ici ; son naturel, un instant refoulé,
reviendra au galop et sur une question que ne lui a pas du tout
révélée l’Académie de Dijon, mais qu’il a de longue date débat­
tue comme une question personnelle, parce que la gloire qu’il
rêve en dépend, sur ce thème donc de la valeur comparée des
lettres et de la vertu, vous allez entendre, c’est lui qui s’est
nommé d’avance, « le grand déclamateur ». Voltaire dit à son
« pauvre diable », découragé comme est jusqu’ici Rousseau :
Tu n’as pas d’aile et lu veux voler : rampe !
« Ramper », on l ’a vu (car c’est le mot dont il s’est servi tantôt),
Rousseau s’y refuse ; mais il voudrait « voler », car il se sent des
ailes. Eli bien ! l ’Académie de Dijon, en lui offrant un thème
admirablement approprié à son caractère et à son talent à la fois,
va lui fournir l ’occasion, si longtemps attendue, de « voler » et,
c’est là le point, de voler de ses propres ailes, je veux dire : de
conquérir la gloire non pas, comme il avait vainement essayé
jusque-là, en forçant sa nature, mais, tout au contraire, en
s’abandonnant à ses sentiments naturels et en donnant l’essor à
tout son génie.
De son séjour à Lyon nous avons, outre les épîtres à Rorde
et à Parisot, un « Projet pour l’éducation de M. de Sainte-Marie ».
Jean-Jacques, on s’en souvient, venait d’entrer comme précep­
teur chez M. de Mably, grand-prévôt de Lyon, et, à la lin de
l’année 1740, il expose à M. de Mably ses idées sur l’éducation
de ses deux fils, M. de Condillac et M. de Sainte-Marie. C’est
naturellement à la critique de l ’Em ile que doit se rattacher l'ana­
lyse de ce premier projet de Rousseau sur l’éducation; mais
j’en relèverai ici un ou deux traits qui me confirment dans l’opinionqueje me fais de l ’humeur et des idées dominantes de
Rousseau à cette date de 1740. Et d’abord c’est moins d’instruc-

�160

LOUIS DUCIIOS

lion que d’éducation que parle Rousseau dans ce Projet : il sc
préoccupe plus de former le cœur que l’esprit de ses élèves et il a
même, à cet égard, une phrase bien curieuse où il semble prélu­
der aux invectives de son premier Discours contre les sciences :
« Les sciences, dit-il, ne doivent pas être négligées, mais elles ne
doivent pas précéder les mœurs...; à quoi sert à un homme le
savoir de Vairon, si d’ailleurs il nesaitpas penser juste? que s’il
a eu le malheur de laisser corrompre son cœur, les sciences sont
dans sa tête comme autant d’armes entre les mains d’un furieux;
(il dira, dans le Discours de Dijon, que la nature a voulu nous
préserver de la science, comme une mère arrache une « arme
dangereuse des mains de son enfant »). De deux personnes éga­
lement engagées dans le vice, la moins habile fera toujours le
moins de mal ; et les sciences, même les plus spéculatives.

11 e

laissent pas d’exercer l’esprit et de lui donner, en l’exerçant, une
force dont il est facile d’abuser dans le commerce de la vie,
quand

0 11

a le cœur mauvais. »

On le voit, Rousseau est comme sur le chemin de sa première
thèse ; car ce qu’il dit se ramène à ceci : la science est mauvaise
sans la conscience et, à elle seule, elle ne donne pas la vertu.
Prenez deux vicieux ; le plus dangereux des deux, ce sera le
plus savant. Je crois donc pouvoir dire que non-seulement il a
réfléchi, dix ans à l’avance, sur la question posée par l’Académie
de Dijon, mais encore il penche déjà vers la solution qu’il adop­
tera plus tard et proclamera avec fracas.
Cette méfiance à l’égard des sciences, très surprenante en
somme chez quelqu’un qui est payé pour les enseigner, elle se
fait encore jour dans ce curieux passage : « La droiture du cœur
est la source de la justesse de l’eSprit... ; les gens les plus éclairés
ne sont pas toujours ceux qui se conduisent le mieux dans les
affaires de la vie ; après avoir rempli M. de Sainte-Marie de bons
principes de morale,

0 11

pourrait le regarder en un sens comme

assez avancé dans la science du raisonnement. » Ainsi c’est une
idée fixe chez lui de donner à la morale le pas sur la science et
la culture de l’esprit. Je trouve dans sa correspondance une
lettre à M. d’Eybens qui est de celte époque (antérieure sans

�161

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

doute de quelques semaines à son entrée chez M. de Mably, car
i l }7parle de son prochain préceptorat) et j ’y relève les lignes
que voici : « Il est bien vrai que j ’ai tâché de répondre aux soins
que Mmc de Warens a bien voulu prendre pour me pousser dans
les belles connaissances ; mais les principes dont je fais pro­
fession m’ont souvent fait négliger la culture des talents de
l’esprit en faveur de celle des sentiments du cœur et j ’ai bien
plus ambitionné de penser juste que de savoir beaucoup. »
Savoir beaucoup, c’est à quoi il ne pouvait prétendre, ayant
commencé bien tard ses éludes; et il ne faut pas oublier juste­
ment qu’il a tout intérêt à ce que ses « principes », comme il les
appelle, soient aussi ceux de M. de Mably, je veux dire : que
celui-ci ne demande pas un savant pour précepteur de ses lils,
car avec Rousseau il serait trop loin de compte. Mais la part
faite de ce qui a pu être ici une tactique de Rousseau, il reste
que partout nous retrouvons le moraliste, l’ami de la vertu, et
que sa manie moralisante et son affectation de beaux sentiments
l’entraînent, et c’est à quoi je voulais aboutir, à une hostilité
nettement proclamée contre la science et les savants (1).
Maintenant le voici à Paris dans la société des gens de lettres
et même des fermiers généraux : il est emporté dans le tour­
billon du monde, et, après avoir écriL en 1743 une comédie,
d’ailleurs insignifiante, les Prisonniers de guerre, nous le trou­
vons, quelques années après, installé à la Chevrette jouant un
rôle, on se le rappelle peut-être, dans une comédie en trois actes
et en vers de sa composition, VEngagement téméraire (1747). Ce
n’est ni meilleur ni pire que la plupart des comédies de salon de
cette époque et ce qui nous en paraît intéressant, c’est celle
conclusion pratique qu’on en peut tirer: le Suisse décidément se
civilise; il devient mondain et même auteur à la mode, car son
opéra les Muses galantes, joué d’abord, on s’en souvient, chez La
Popelinière, paraît cette année même de 1747, en répétition tout
(1) Et il prouve déjà qu’il est tout imprégné de Montaigne : « Je voudrais
aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête
bien faite que bien pleine et qu’on y requît tous les deux, mais plus les
mœurs... que la science. » (Essais, L. I, ch. XXV).

11

�162

LOUIS DUCROS

au moins, sur la scène de l’Opéra. Sept ans sont passés depuis
ses Epîtres moroses et prêcheuses, et, dans cette période qui va
de 1740 à 1747, nous n’avons plus rien de lui dans le ton chagrin
de l’épître à Parisot. A-t-il donc abjuré complètement ce qu’il
avait commencé déjà en 1740 à appeler ses « erreurs » gene­
voises, et Paris a-t-il achevé en lui la métamorphose ébauchée
à Lyon, j ’entends : la métamorphose du rêveur solitaire et
misanthrope en un bel esprit mondain et parisien? Oui, c’est ce
que nous ferait croire son genre de vie et ses productions litté­
raires pendant cette période, si nous n’avions pas « l’Allée de
Sylvie ».
En 1747, Rousseau est au château de Chenoneeaux, chez les
Dupin : « On s’amusa beaucoup, dit-il, dans ce beau lieu. »
L ’allée de Sylvie est une allée du parc qui longe le Cher et c’est
elle que Rousseau chante dans sa poésie. Supposez Voltaire à sa
place, dans une société si animée, où la comédie alterne avec
les bons repas et les joyeux propos : si l’auteur du Mondain
célèbre les plaisirs de Chenoneeaux, vous devinez le ton de ses
vers. Voyons, abstraction faite, bien entendu, delà différence des
talents poétiques, quel est l’air que va chanter Rousseau. Il
s’égare dans l’allée de Sylvie et son premier sentiment, c’est la
joie de s’y trouver seul, car il débute ainsi :
Qu’à m’égarer dans ces bocages
Mon cœur goûte de voluptés !
Que je me plais sous ces ombrages,
Que j ’aime ces flots argentés !
Douce et charmante rêverie
Solitude aimable et chérie
Puissiez-vous toujours me charmer !

Rousseau se sent heureux et ses vers sont cette fois harmo­
nieux et faciles ; il oublie pour un instant ses misères présentes
et ne veut pas songer au « douteux avenir » ; l’avenir viendra
assez tôt avec ses soucis et ses peines : à quoi bon les prévoir ou
les prévenir ?
Oh ! qu’avec moins de prévoyance
La vertu, la simple innocence
Font des heureux à peu de frais !

�JEAN-JACQUES KOUSSEAU

163

(et c’est ce qu’il développera dans son premier et son second
discours) :
L ’homme, content du n é c e s s a ire ,
Craint peu la fortune contraire
Quand son cœur est sans passion.

Et alors il critique les passions « sources de nos supplices » :
l’amour des richesses, l ’ambition, l’égoïsme, voilà les ennemis
de notre bonheur et voilà ce qui fait de nous des « mortels
méprisables ». Mais quoi ! N ’y a-t-il pas des passions innocentes
et Rousseau com baltra-t-il aussi « ces penchants aimables » qui
sont le partage des « cœurs tendres »? Le temps est beau, le Cher
murmure tout près de lui, il peut entendre l’écho des gaies
causeries ét les éclats de rire des dames au salon; il a peut-être
encore dans l’oreille quelque parole aimable, quelque compli­
ment d’une dame à son adresse, et il n’a pas manqué d’en être
flatté et, sans doute aussi, suivant son invariable coutume, plus
ému que de raison ; et alors il s’attendrit et se laisse aller à
écrire ces vers :
Une langueur enchanteresse
Me poursuit jusqu’en ce séjour;
J’y veux moraliser sans cesse
Et toujours j ’y songe à l ’amour !

A la bonne heure 1et vous vous apprêtez à l ’entendre soupirer
quelque molle élégie, car que luire dans l ’allée de Sylvie, à
moins qu’on n’y soupire amoureusement ? Eh bien ! il va faire
tout autre chose et je ne sache rien qui nous montre mieux le
fond de son âme, ce fond premier déjà entrevu par nous, que
les vers suivants écrits en un si beau lieu, au milieu des plaisirs

el des fêtes, et, notez-le bien, venant immédiatement après celte
invocation à l ’amour :
O sagesse, aimable chimère,
Douce illusion de nos cœurs,
C’est sous ton divin caractère,
Que nous encensons nos erreurs.
Chaque homme t’habille et sa m o d e .

C’est vague, mais il va préciser : « la mode » du jour à cette

�164

LOUIS DUC1IOS

dale, 1747, c’est d’habiller la sagesse sous le costume de la philo­
sophie. Eh bien ! c’est déjà à celte date la philosophie que
Rousseau ne craint pas de prendre à partie et de railler :
Tel, chez la jeunesse étourdie,
L e v ic e , instruit par la folie
Et d’un faux titre revêtu,
Sous le nom de p h ilo s o p h ie ,
Tend des pièges à la vertu.

Ainsi la philosophie peut être le contraire de la sagesse et de
la vertu, et en 1747 Rousseau a tout au moins une vague ten­
dance à se séparer de ses amis, les philosophes. Mais ce qu’il y
a de plus curieux et ce qu’on n'a peut-être pas remarqué, c’est
qu’en 1747, c’est-à-dire trois ans avant qu’il soit célèbre, Rous­
seau a comme marqué d’avance et cela, par l’élan spontané de
sa nature même, en cédant simplement à ses goûts naturels et
à ses antipathies instinctives, la place qu’il occupera plus tard
dans le siècle entre les philosophes et l ’église. On le sait, il
affichera la prétention de se tenir à égale distance de l’ortho­
doxie fanatique et de l’athéisme philosophique : or, ce juste
milieu qui lui créera une situation difficile, étrange et unique
au

x v i i i c siècle,

et fera de lui un original, est-ce qu’on ne l’entre­

voit pas ici et est-ce qu’on ne peut pas dire que Rousseau, dans
les vers suivants, s’est peint tel qu’il sera, quand il jouera le
rôle que l’on sait? Après avoir raillé la philosophie, il prend à
partie
Le fanatique austère
En guerre avec tous ses désirs,
Peignant Dieu toujours en colère
Et ne s’attachant, pour lui plaire,
Qu’à fuir la joie et les plaisirs.

Et voici la conclusion de cette étrange poésie qui devait
chanter l’amour et qui n’est qu’une méditation sur la vraie
sagesse :
Ah ! s’il existait u n v r a i sage !
Que, différent en son langage,

�165

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

(c’est-à-dire, différent à la fois du philosophe athée et du prêtre
fanatique),
Et plus différent en ses mœurs,

(et Rousseau ne sépare pas la spéculation de la conduite ; ainsi
fera-t-il lui-même dans sa fameuse réforme, nous le verrons
bientôt) ; que ferait donc ce « vrai sage » ? le voici :
D’une sagesse plus aimable (que le fanatisme),
D’une vertu plus sociable
Il joindrait le juste milieu
A cet hommage pur et tendre
Que tous les cœurs auraient dû rendre
Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu.

Eh bien ! il sera, lui, ce vrai sage, puisque, d’une part, il fera la
guerre au fanatisme et que, d’autre part, et malgré les railleries
des philosophes, il confessera Dieu dans toutes ses œuvres. «C e
juste milieu » ce sera la place qu’il tiendra bientôt dans la mêlée
des partis. Mais ce que je tenais à marquer ici, c’est que le rôle
qu’il va joner, ce n’est pas le succès de son premier Discours qui,
comme le répéteront ses amis, le lui dictera et le lui imposera
malgré lui : car ce rôle et celte altitude qui le caractériseront, il
y allait de lui-même, rien qu’en suivant sa pente naturelle. Voilà,
en tous cas, ce qu’était Rousseau à la veille du Discours de
Dijon : nous pouvons maintenant aborder

et apprécier ce

Discours (1).
Nous sommes en 1749 ; Rousseau a quitté son humble logis de
la rue Plâtrière et il est venu s’installer celte année même à
l’hôtel du Languedoc, rue Grenelle Saint-Honoré. Cette fois,
et grâce au « secours » de Mmc Dupin, il s’est mis dans ses meubles,
meubles plus que modestes, car presque fous sont ceux de
Thérèse; c’est, au quatrième étage, « un petit appartement » ;
on s'assied, pour souper, près de la fenêtre, sur deux petites
chaises posées sur une malle, et la fenêtre même sert de table ; le
(1) On voit à quel point je m’éloigne des conclusions de M. Jules Lemaître qui
écrit, au sujet du Discours de Dijon : « il s'agit de savoir... à combien peu il a
tenu qu’il ne l’écrivît pas ou qu’il l’écrivît autrement » (J.-J. Rousseau, p. 78).

�166

LOUIS DUCROS

souper : « un quartier de gros pain, quelques cerises, un petit
morceau de fromage et un demi-setier de vin. » Mme Dupin et
Francueil, dont Rousseau est le secrétaire, viennent de l’aug­
menter et, de 900 francs, ils ont porté ses honoraires à 50 louis,
soit 1200 francs environ. Avec sa femme et sa belle-mère à
nourrir, c’est juste suffisant pour ne pas mourir de faim. Dans
une lettre datée de l’année précédente, à Mmc de Warens, il
s’exprimait ainsi : « j ’use mon esprit et ma santé pour sortir, s’il
est possible, de cet état d’opprobre et de misère ».
Pourtant, avec ses goûts très simples, ce n’est pas, je crois, de
sa misère qu’il souffre le plus à celte date, mais de son obscurité.
Il croit avoir du talent et, pour le prouver, il a écrit de la prose et
des vers, des comédies et des opéras-tragédies, mais la gloire
n’est pas venue et il va avoir 40 ans et l’ambition le dévore : car,
d’être l’un quelconque des hommes de lettres qui forment le
cercle de Mme d’Épinay ou qui ensevelissent leur prose dans celte
Encyclopédie, à laquelle il travaille à celte heure, tout cela ne lui
suffit pas et ne peut apaiser sa soif de célébrité ; ce n’est pas une
place quelconque, mais la première qu’il voudrait conquérir
dans la république des lettres : « Je me disais : quiconque prime
en quelque chose est toujours sûr d’être recherché ; primons
donc n’importe en quoi » ; peut-être ajoutait-il même dans son
for intérieur : « et n’importe comment ».
C’est à ce moment de sa vie qu’il écrit son premier Discours.
On sait comment dans ses Confessions il a raconté la façon dont
il fut amené à l’écrire ; il nous faut transcrire son récit que nous
aurons à apprécier : « Cette année, 1749, l’été fut d’une chaleur
excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes (où
Diderot était emprisonné). Peu en état de payer des fiacres,
à deux heures après midi, j ’allais à pied quand j ’étais seul et
j ’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours
élagués à la mode du pays, ne donnaient presqu’aucune ombre ;
et souvent rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais à .terre,
n’en pouvant plus. Je m’avisai, pour modérer mon pas, de
prendre un livre. Je pris un jour le Mercure de France et tout en
marchant et le parcourant, je tombai sur cette question pro-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

167

posée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante :
« Si le progrès des sciences el des arts a contribué à corrompre ou
à épurer les mœurs. » A l’instant de cette lecture, je vis un autre
univers et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes,
j ’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut,
je lui en dis la cause et je lui lus la prosopopée de Fabricius
écrite au crayon sous un chêne. (Dans sa seconde Lettre à M. de
Malesherbes, il se représente, à la lecture du sujet proposé par
l’Académie de Dijon « tout à coup l ’esprit ébloui de mille lumiè­
res... ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à
l’ivresse. Une violente palpitation m ’oppresse, soulève ma poi­
trine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber
sous un des arbres de l’avenue et j ’y passe une demi-heure dans
une telle agitation qu’en me relevant j ’aperçus tout le devant de
ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j ’en répan­
dais »). Et le récit des Confessions se termine par ces mots que
contrediront les ennemis de Rousseau : « Il (D iderot) m’exhorta
de donner l’essor à mes idées et de concourir au prix.» Relevons
d’abord, pour n’en plus parler, deux erreurs toutes matérielles
dans le récit de Rousseau : le sujet mis au concours par l’Aca­
démie de Dijon parut, non pas en été, mais dans le numéro
d’octobre du Mercure; et le texte exact était le suivant : « S i le
rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les
mœurs. »
Si l’on en croit Marmontel, qui fait parler Diderot, les choses
ne se seraient point passées comme vient de les raconter Rous­
seau ; car Diderot ne se serait jms contenté de « l ’exhorter à
concourir », mais il aurait dissuadé Rousseau de répondre par
l’affirmative à la question posée ; « l ’affirmative, c’est le pont aux
ânes ! lui aurait-il dit ; tandis que le parti contraire présente à
la philosophie et à l ’éloquence un champ nouveau, riche et
fécond. — Vous avez raison, me dit Rousseau, après y avoir
réfléchi un moment, je suivrai votre conseil. » (1).
A qui donnerons-nous raison ? A Rousseau sans hésiter et il
(1) Marmontel :

M é m o ire s ,

1. VIII.

�168

LOUIS DUCROS

nous suffira, pour cela, de nous souvenir de ses essais antérieurs
au Discours de Dijon. En vérité, nous pouvons dire que son
premier Discours, il l’a pensé et repensé et même écrit par frag­
ments, avant de le composer pour l’Académie. Des deux hom­
mes que nous avons jusqu’ici rencontrés en Rousseau et que
j ’appellerai sommairement (les ayant déjà analysés en détail),
l'un, le civilisé et l’autre, le barbare, le premier, on l’a vu, n’a
produit que des œuvres médiocres, et pourquoi ? parce qu’il n’a
jamais pu, ce civilisé, c’est-à-dire, cet homme artificiel, tuer en
lui l’autre, le barbare, l’homme naturel qui partout, on s’en sou­
vient sans doute, reparaît et gronde pour ainsi dire, même dans
les poésies légères et les amoureuses élégies.
Or voici ce qu’a fait, selon moi, le programme de Dijon. La
question posée prête à deux solutions contraires et Rousseau a
dû les comparer et comme les essayer tour à tour. L ’affirmative?
s’il la choisit, il va faire encore œuvre banale et médiocre de bel
esprit ; c’est encore l’homme de lettres, qui parlera, et jusqu’ici
il n’a pas su parler. Mais la négative ! c’est-à-dire, exalter la
vertu aux dépens de la science, rien que d’y songer, Rousseau
frissonne ; le Genevois misanthrope qu’il y a en lui tressaille
et s’exalte : il entrevoit comme en une perspective magique les
développements superbes que comporte une telle solution et qui
l’attirent, tant il lui paraissent beaux, et qui « l ’éblouissent». Si
être inspiré, c’est dire avec toute son âme, et comme si ou y était
forcé, tout ce qu’on a à dire, je crois que Rousseau fut vérita­
blement entraîné alors par son inspiration : il laissa parler et
vociférer ce barbare qu’il réfrénait jusque-là et que la question
posée par l’Académie libérait et déchaînait, pour ainsi dire, et
lançait tout frémissant dans l’arène des partis.
C’est dire que je crois à la lettre au récit dramatique de Rous­
seau ; et je crois même à la prosopopée de Fabricius, écrite sous
le chêne désormais célèbre de Vincennes, et écrite non pas,
sans doute, sous sa forme actuelle, mais tout de même sous une
forme oratoire ; car, lorsqu’on est orateur, c’est toujours sous
forme oratoire

que se présentent vos pensées ; elles sortent

armées et vibrantes de votre cerveau et elles ne vous plaisent,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

169

pour ainsi dire, qu’exprimées en phrases éloquentes et sonores.
Rousseau plus tard, et il n’y paraît que trop, a dû retoucher
cette apostrophe à Fabricius ; il ne l’a définitivement rédigée

qu’après ces nuits d’insomnie durant lesquelles il tournait dans
sa tête et retournait ses périodes; mais l’essentiel, le sens général
et le mouvement du morceau, tout cela a dû être de premier
jet : « ô Fabricius, qu’eût pensé votre grande âme, si, pour votre

malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la lace pompeuse de
cetle Rome, sauvée par votre bras, et que votre nom respectable
avait plus illustrée que toutes ces c o n q u ê te s ? »... et la suite.

Ce qui se passa dans l’âme de Rousseau sur la route de Vincennes et cette explosion d’éloquence qui l’étonna, « l’éblouit» et

le ravit hors de lui même, les Romantiques seuls, qui, comme
on sait, l’ont continué à leur manière, devaient le comprendre
et le décrire, lorsque, par exemple, comme Alfred de Vigny, dans

la préface de Chatterton, ils essaieront d’expliquer leur délire
poétique : «Dans l’intérieur de sa tète brûlée se forme et s’accroît
quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve lentement et

sourdement dans ce cratère. Mais le jour de l’éruption, le saitil ? on dirait qu’il assiste en étranger à ce qui se passe en luimême, tant cela est imprévu et céleste. »

Avant d’apprécier ce premier Discours, il est nécessaire d’en
donner au lecteur, non pas une analyse détaillée, qui serait
fastidieuse, mais un rapide résumé, qui en dégage le plan et les
idées principales. Le Discours se compose de deux parties :
dans la première, surtout historique, Rousseau raconte, à sa
manière, le mal qu’ont fait les sciences et les arts ; dans la
seconde partie, plutôt philosophique, il démontre que tout ce

mal, les sciences et les arts, étant ce qu’ils sont, ne pouvaient
pas ne pas le faire.

Première partie : Les arts et les sciences apprennent sans
doute la politesse, mais ils ôtent la vertu et ils corrompent les
mœurs et en voici la preuve : Vhistoire nous montre que les
peuples, en se civilisant, se sont corrompus. Voyez la Grèce et
voyez Rome : la Grèce ignorante a deux fois vaincu l’Asie :
Rome succombe le jour où elle fait d’un Pétrone l’arbitre des

�170

LOUIS DUCROS

élégances. Au contraire, considérez les Scythes et les Germains :
ils sont barbares et ils subjuguent ceux qui avaient subjugué
l’univers.
Consultez d’ailleurs les vrais sages : que font, à Athènes, un
Socrate et, à Rome, un Caton ? Ils se moquent l’un et l’autre de
la science et des savants qui sont les corrupteurs des peuples.
Voilà ce qn’ont fait, au cours de l’histoire, les sciences et les arts
et ce qu’ils ne pouvaient poinL ne pas faire: on s’en rendra
compte si on les considère en eux-mêmes.
Deuxième partie : d’où viennent en effet, les sciences et les
arts ? L ’astronomie est née de la superstition, et l’éloquence, de
la flatterie et du mensonge ; on le voit par cet exemple, la source
des sciences et des arts est impure.
Quant à leur objet, il n’est autre que les vices et les erreurs
des hommes. Car, je vous le demande, que deviendraient les
arts sans le luxe, qui les nourrit ; à quoi servirait la jurispru­
dence si vous supprimiez les injustices des hommes, et quelle
serait la matière de l’histoire, s’il n’y avait ni tyrans ni guerres?
Le chemin qui mène aux découvertes scientifiques est semé de
dangers, c’est-à-dire d’erreurs et ces erreurs sont infiniment
plus dangereuses que la vérité n’est utile.
Par leurs effets, sciences et arts sont plus funestes encore,
puisque le plus certain de ces effets, c’est l’oisiveté. Si encore les
savants n’étaient que des oisifs ! mais

ils sont et rendent

sceptiques, et leur sceptisme détruit peu à peu la foi et la vertu.
Au reste, l’effet le plus déplorable des arts, c’est ce luxe, auquel
il faut revenir, car il est le plus grand ennemi de la vertu et de
la moralité publique ; il engendre la dissolutions des mœurs, et
celle-ci à son tour entraîne la corruption du goût ; et c’est de là
que viennent toutes les fausses élégances des auteurs contem­
porains. Que penserons-nous dès lors de l’imprimerie ? elle est
l’art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain. L ’essentiel,
ce n’est pas de bien dire, mais de bien faire, et, pour cela, il
n’est pas besoin de livres : il suffit d’écouter sa conscience. Voilà,
dans ses points essentiels, le Discours de Dijon. Ce Discours
nous intéresse à divers points de vue :

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

171

I. — Il est la première manifestation indiscutable du talent de
Jean-Jacques et il y a donc lieu d’apprécier ce talent tel qu’il se
montre dans ce premier ouvrage.
II. — Quelles sont, dans ce Discours, les idées qui appar­
tiennent en propre

à Fauteur,

quelles sont celles qu’il a

empruntées, et à qui ?
III. — Rousseau croit-il tout ce qu’il dit ici ? et ce sera le cas
de reprendre, pour la traiter à fond, la question, si souvent
débattue et si délicate, delà sincérité de Rousseau.
IV. — Il conviendra d’étudier la polémique suscitée par ce
Discours; car cette polémique, d’une part, nous montre quel fut
le succès du Discours ; et, d’autre part, elle force Rousseau à se
corriger, à se rétracter peut-être sur certains points, à donner en
tous cas, sur cette question et sur tant d’autres qui s’y rattachent
et qui reviendront sans cesse dans ses œuvres ultérieures, sa
pensée définitive.
V. — Enfin, sous les paradoxes et les exagérations de Rous­
seau, n’y a-t-il pas quelques parcelles de vérité? n’y a-t-il pas
d’abord ce que j ’appellerai la vérité contemporaine de Rousseau,
c’est-à-dire applicable à son époque ; e f n’y a-t-il pas, en dernier
lieu, des idées qui, même aujourd’hui, peuvent nous intéressere
provoquer encore notre réflexion ?
I
Ce discours a des défauts qui sautent aux yeux et dont le
premier est la déclamation ; le sujet y prêtait, y poussait même,
et surtout la négative qu’avait adoptée Rousseau : comment faire
le procès à la science sans déclamer ? et ce discours est ensuite
trop bien fait, je veux dire que les périodes en sont trop bien
conduites, trop soigneusement arrondies, les effets aussi trop
habilement ménagés. Rousseau fait ici sa rhétorique : tout
orateur doit commencer par là et il ne faut pas oublier que ce
Discours est le premier essai oratoire de Rousseau. Au reste,
ayant commencé tard à étudier et à écrire, j ’entends des œuvres
sérieuses, il prolongea sa rhétorique plus longtemps qu’il n’est

�172

LOUIS OUCROS

permis à un véritable écrivain, s’il est vrai de dire que, dans
l’orateur qu’il est déjà, el qui ira sans cesse grandissant, il y
aura, jusqu’à la lin, un incorrigible rhéteur. Par exemple, la prosopopée de Fabricius a élé trop travaillée et elle est devenue un
beau morceau oratoire dans lequel on ne retrouve certainement
pas toute l’émotion ni le sincère enthousiasme de la première
heure. Voilà les défauts et quelques-uns s’atténueront ou du
moins se dissimuleront dans les œuvres suivantes.
Mais à côté de ces taches, il y a des qualités de premier ordre
qui mettent Rousseau hors de pair. Ces qualités peuvent se
résumer en deux mots : c’est que Rousseau est déjà un écrivain
et un véritable orateur. L ’orateur s’annonce dès la première
phrase, laquelle est une large et belle période : « C’est un grand
et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du
néant par ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa
raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l’a enveloppé,
s’élever au-dessus de lui-même ; s’élancer par l’esprit jusque
dans les régions célestes ; parcourir à pas de géant, ainsi que le
soleil, la vaste étendue de l'univers ; et, ce qui est encore plus
grand el plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et
connaître sa nature, ses devoirs el sa fin. Toutes ces merveilles
se sont renouvelées depuis peu de générations » (c ’est-à-dire
depuis ce « rétablissement de sciences et des arts » à l’époque de
la Renaissance qu’avait en vue l’Académie de Dijon).
Dans ce Discours, Rousseau garde l’attitude que nous lui
connaissons déjà el qui, nous l’avons montré, lui était naturelle,
en face de cette société raffinée dans laquelle il se sent encore
étranger, malgré tous ses efforts pour s’acclimater et prendre l’air
du pays. Mais comme il saisit mieux maintenant, et surtout
comme il sait mieux exprimer les raisons de ses antipathies el
de ses rancunes ! et les défauts de ces sceptiques et de ces mon­
dains, comme il les met à nu et les stigmatise : « On n’outragera
point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec
adresse ; les haines nationales s’éteindront, mais ce sera avec
l’amour de la patrie. » Et depuis le jour où il chantait dans ses
vers l’inimitable auteur de Zaïre, ce modèle qu’il suivait de si

�173

JEAN-JACQUES HOUSSEAU

loin, voyez comme il s’est enhardi : « Dites-nous, célèbre Arouet,
combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre
fausse délicatesse ! et combien l’esprit de galanterie, si fertile en
petites choses, vous en a coûté de grandes ! »
Parfois, du milieu de ses déductions et à travers les arguments
qui se pressent, surgit quelque belle et naturelle image, qui
nous rafraîchit et nous repose des furieux assauts de son âpre
dialectique : « On a vu la vertu s’enfuir à mesure que la lumière
des sciences s’élevait sur notre horizon. » Et ailleurs le poète
et le rêveur qu’il y a en lui, et qui se dégageront peu à peu, lui
dictent déjà cette phrase harmonieuse et attendrie : « On ne peut
réfléchir sur les mœurs, qu’on ne se plaise à se rappeler l’image de
la simplicité des premiers temps : c’est un beau rivage, paré des
seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment
les yeux et dont on se sent éloigner à regret. »
Mais ce qui domine dans ce discours, et ce qui dut en faire,
pour les contemporains, l’étrange nouveauté, c’est le souffle
oratoire qui l ’anime d’ un bout à l’autre; c’est ce secret, qui
semblait perdu en France depuis que s’étaient lues les grandes
voix des orateurs sacrés du siècle passé, de dérouler, en un
style à la fois élevé et harmonieux, une longue suite de graves
pensées. Rousseau avait retrouvé l’art (ignoré de son siècle,
qu’on

11 e

l’oublie pas), de traiter des questions morales en un

langage approprié, c’est-à-dire,

de parler sérieusement des

choses sérieuses. Et enfin, dialecticien passionné, il porte le far­
deau de ses démonstrations logiques, non seulement sans
défaillance et sans fatigue, mais sans jamais laisser s’éteindre ce
qu’on peut bien appeler maintenant le feu de son génie ou, d’un
autre mot, l'enthousiasme qui fait les grands orateurs aussi bien
que les vrais poètes. Entendez de quel ton il gourmande ces
officiers de boudoir qui ne savent que bien mourir : « Avec
quelle ardeur les soldats feront-ils des marches forcées sous des
officiers qui n’ont pas même la force de voyager à cheval?
Qu’on ne m’objecte point la valeur renommée de tous ces
modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien
leur bravoure en un jour de bataille ; mais on

11e

me dit point

�174

LOUIS DUCltOS

comment ils supportent l’excès du travail, comment ils résistent
à la rigueur des saisons et aux intempéries de l’air. Il ne faut
qu’un peu de soleil ou de neige, il ne faut que la privation de
quelques superfluités pour fondre et détruire en peu de jours la
meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois
la vérité, qu’il vous est si rare d’entendre. Vous êtes braves, je le
sais ; vous eussiez triomphé avec Annibal à Cannes et à Trasymène ; César, avec vous, eût passé le Rubicon et asservi son
pays ; mais ce n’est point avec vous que le premier eût passé les
Alpes et que l’autre eût vaincu nos aïeux ».
En regard de cette ferme éloquence, nourrie de faits et d’idées,
qui serre et étreint un sujet et ne recule jamais devant les consé­
quences, si hardies ou si paradoxales soient-elles, comme
Voltaire paraît superficiel et frivole, Montesquieu prosaïque et
sec, Diderot simplement sonore, et Buffon lui-même, malgré ses
belles périodes, froid et pompeux ! Les ennemis même de
Rousseau, un Marmontel par exemple, seront obligés de recon­
naître et d’admirer cc dans ses premiers écrits, une plénitude
étonnante et une virilité parfaite » ; c’est que, ajoute Marmontel,
Rousseau, ayant commencé tard à faire des livres, « s’élait
donné le temps de penser avant d’écrire ».
Mais ce qui fait l’originalité de ce premier discours a été
marqué par un critique contemporain en des termes que per­
sonne ne pourrait se ilatter d’égaler, car l’auteur des lignes qui
suivent n’ est pas seulement un des hommes de lettres qui
connaissent le mieux et le plus à fond, quoique le jugeant à sa
manière, notre dix-huitième siècle ; mais il a été lui-même, et
c’est ce qui fait ici sa particulière compétence, un des premiers
orateurs de notre temps. Parlant de la « sensibilité » de Rous­
seau, Brunetière s’exprime ainsi :
« Elle a rendu d’abord, je ne dis pas à la poésie, mais à l’élo­
quence même, une possibilité d’être qu’on lui refusait alors
depuis une cinquantaine d’années. Nest-ce pas une chose bien
remarquable, en effet, que de 1704 à 1749, — c’est-à-dire du
jour oû Massillon descend de la chaire chrétienne, jusqu’au
jour oit Rousseau fait paraître son premier discours, - - ou ne

�175

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

trouve pas, parmi tant de chefs-d’œuvre de la prose française,
une seule page vraiment éloquente ? Pas

une seule ? je me

trompe ; et il y en a trois ou quatre d’éparses ou d’égaréés dans
les romans de l’abbé Prévost, dans

Manon Lescaut et dans

Cléveland. Mais qui lit aujourd’hui Cléveland ? On en cite une
ou deux aussi de Montesquieu dans son Esprit des lois. Mais il
s’y mêle à l’éloquence trop de peur d’en avoir, trop d’esprit et
d’ironie surtout, — d’ironie grave, mais d’ironie. Et quelle est
la raison de cette suspension ou de celte interruption de l’élo­
quence dans la langue, dans le pays de Bossuet et de Pascal ?
C'est qu’un homme éloquent est peut-être avant tout un homme
que rien

n’arrête

ni

ne gêne

dans

l’expression

de

ce

qu’il éprouve, ni les préjugés de son éducation, ni le respect des
conventions mondaines, ni la crainte du ridicule, ni la peur de
braver l’opinion, ni la défiance de soi-même. Tel fut Rousseau.
Et c’est pourquoi sous la seule impulsion de sa sensibilité, rien
qu’en passant par dessus les convenances ou les préjugés de son
temps, il a retrouvé du premier coup, dans son premier Discours
l’ampleur de la phrase, le sérieux, la gravité des mots ; la liberté
d’une allure ou d’un mouvement dont les sinuosités imitent le
mouvement de la passion même ; et enfin, et surtout, cet
accent personnel qui fait nôtres, exclusivement nôtres, qui nous
approprie et nous incorpore, en quelque sorte, les choses que
nous disons. N ’est-ce pas la définition de l’éloquence même (1 )?»
Brunetière, analysant la sensibilité de Rousseau, y voit la
source même de son individualité, et c’est en quoi je le contredirai
plus loin. Ce qu’il y a de proprement individuel dans ce premier
Discours et ce qu’un Rousseau seul pouvait écrire dans ce dixhuitième siècle, c’est ce que je rechercherai tout à l’heure, quand
j’essaierai de préciser jusqu’à quel point Rousseau a été sincère
dans ce Discours. Mais avant d’aborder cette dernière et si déli­
cate question, il faut maintenant, après avoir vu combien l’au­
teur du Discours de Dijon est original par la forme, chercher
s’il l’est aussi par le fond, c’est-à-dire parles idées, ou, si l’on
veut, par les paradoxes qu’il soutenait.
(1) Brunetière : L ’Evolulion de la poésie lyrique, 1894, t. I, p, 56.

�176

LOUIS

DUCROS

II
Ces idées eurent beau étonner et scandaliser les contem­
porains : elles notaient

rien moins que neuves.

Dès le

xvm c siècle, un bénédictin dom Cajot, n’eut pas beaucoup de
peine à découvrir (et à dénoncer dans un appendice h sa critique
de l'Em ile),

les larcins dont s’était rendu coupable l’auteur

du Discours de Dijon; el, plus récemment en Allemagne, M. G.
Krüger, dans une Dissertation-inaugurale, a patiemment, avec
un zèle louL germanique, fait le juste compte de tous les
emprunts de Rousseau. Il a intitulé son travail : Pensées étran­
gères contenues dans le premier discours de Rousseau (en alle­
mand, Halle, 1891) el son compte peut être exact, mais son titre
est faux et sa thèse ne prouve rien : si Rousseau a fait siennes
les pensées qu’il a trouvées chez d’autres, ces pensées ne sont
pas dans son ouvrage des « pensées étrangères », mais bel et
bien, et sans nulle contestation possible, des pensées de Rous­
seau : or, c’est ce qui est arrivé. Bien d’autres avant lui avaient
soutenu le paradoxe qu’il développe, mais leurs œuvres et leur
nom même sont profondément oubliés (1). Un seul de ces
auteurs fait exception, c’est Montaigne, et Rousseau en était tout
imprégné; mais qui donc, parmi nos écrivains sérieux, ne doit
pas quelque chose à Montaigne, à commencer par le plus sérieux
(1) Par exemple, dom Cajot trouve dans Agrippa une des principales sources
du Discours de Dijon ; niais, qu’est-ce qu’Agrippa? l’auteur d’un ouvrage laiia
très connu dès le xvi° siècle et intitulé : « Sur l’incertitude aussi bien que la
vanité des sciences et des arts; ouvrage joli et d’une lecture tout-à-fait agréa­
ble, traduit par le célèbre M. de Guendeville en trois tomes. » Leiden, 1726. Si
Rousseau a lu cet ouvrage indigeste, il ne lui doit rien ... que l’ennui de
l’avoir lu. L’on peut noter aussi le livre de Mandeville : « La Fable des abeilles
ou les fripons devenus honnêtes gens, avec le commentaire, traduit de
l’anglais. » La moralité de l’ouvrage est la suivante : « Le vice est aussi néces­
saire dans un état florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à
manger. » Il est possible ; mais de développercette idéeen quatre tomes, cela du
moins n'était pas « nécessaire &gt;&gt;à la marche delà civilisation. Bien que Rous­
seau ne cite Mandeville que dans son second Discours, on peut soutenir qu’il a
dû à l’auteur anglais l'idée, développée dans le premier discours, que les arts
sont nés de nos vices et, dans ce cas, il ne lui aurait pas pris grand chose qui
vaille.

�et le plus grand de tous, je veux dire Pascal. Le tout est de
savoir s'ils ont pensé à leur façon, et dit à leur manière, ce
qu’avait avant eux pensé et dit Montaigne; or c’est ce qu’a fait
Rousseau : suivant le conseil et l ’exemple de Montaigne luimême, les pensées qu’il a prises à ce dernier, il ne « les a pas
attachées, mais incorporées » à son discours. « S’il embrasse,
dit Montaigne, les opinions de Platon par son propre discours

(raisonnement), ce ne seront plus les leurs, ce seront les
siennes. »
Cette critique des savants et des livres, qui était chez Mon­
taigne, comme presque tout ce qu’il dit ou jette négligemment
dans ses Essais, une idée qui l’amuse et à laquelle il ne tient pas
autrement (imagine-t-on, en effet, Montaigne, sans sa « librai­
rie? ») est devenue pour Rousseau un principe essentiel, qu’il
proclame avec gravité et développe avec complaisance et convic­
tion; et il peut presque dire, lui-aussi, le mot fameux : ce n’est
pas dans Montaigne, mais en moi que je trouve tout ce que j ’y

vois. On peut voir, en lisant particulièrement le chapitre X X IV du
livre Ier des Essais, comment Rousseau a systématisé les rail­
leries de Montaigne sur la science et les pédants (1).
A Montaigne il faut naturellement ajouter son cher Plutarque,
que Rousseau retrouvait d’ailleurs, comme toute l’antiquité,
dans Montaigne et ce sont bien là les deux inspirateurs du pre­

mier Discours. Rousseau plus lard, dans ses Confessions, a
raconté que la nouvelle qu’il avait remporté le prix de Dijon
« réveilla toutes les idées qui lui avaient dicté son discours et
acheva de mettre en fermentation dans son cœur ce premier
levain d’héroïsme et de vertu que son p è re .... et Plutarque y
avait mis dans son enfance. » Montaigne et Plutarque com­
mentés, mais aussi transformés et enflammés et même, si l’on
veut, envenimés par un Genevois éloquent et misanthrope,
voilà bien, je crois, le fond de ce premier Discours.
(1) Y ajouter l'Apologie de Sebond et, pour voir comment Rousseau, même
eu s'inspirant de l'Apologie, s'éloigne de Montaigne, lire, par exemple :
Strowski : Montaigne, Alcan, 1906, p. 172.

�178

LOUIS

DUCROS

III
Maintenant Rousseau croit-il vraiment ce qu’il dit dans le
Discours de Dijon? On sait qu’il s’est vanté d’avoir systématisé
ses idées ; or la première assise de son système, c’est le Discours
de Dijon. S’il est donc vrai que tout se tienne dans ses œuvres et
si, dès sa première œuvre, il n’est pas sincère, il faut alors
l ’appeler, et quels qu’aient été ses mérites littéraires, un char­
latan de génie, et c’est bien au fond ce que l’ont accusé d’être ses
anciens amis de l’Encyclopédie. Pour eux, Rousseau s’est cru
engagé, par l’éclatant succès de son premier Discours, à défendre
jusqu’au bout, c’est-à-dire toute sa vie, des idées auxquelles
il ne croyait pas. Renoncer, en effet, à ces idées, c’eût été
renoncer aussi à la facile originalité qu’il leur devait; il s’entêta
donc, ayant d’ailleurs trop de vanité pour s’en dédire, à déve­
lopper, dans ses œuvres ultérieures, les bizarres principes de
son premier Discours ; et c’est pour cela qu’ayant, dans ce Dis­
cours, fait la gageure de combattre tous les partis et les idées
chères à ces partis, il écrira, pour soutenir à la fois sa gageure et
sa réputation, son second Discours, sa Lettre sur les Spectacles,
et le reste (1).
Avant tout, il est certain que si, comme on l’a tant de lois
répété, Diderot avait suggéré à Rousseau la réponse que fit
celui-ci à la question de l’Académie de Dijon, il lui aurait du
même coup soufflé, pour ainsi dire, les premiers mots d’un rôle
que Rousseau n’aurait fait ensuite que tenir de son mieux. J’ai dit
pour quelles raisons je croyais qu’il fallait laisser à Rousseau
toute la responsabilité du parti qu’il prit dans son Discours;
je désire pourtant ajouter quelques mots sur cette fameuse
conversation de Vincennes, parce que je voudrais arriver à
détruire une légende que les ennemis de Rousseau ont si bien
(1) Les amis de Rousseau pensaient tous, sur le D i s c o u r s d e D i j o n , ce
qu’écrivait, de ce même discours, le P. Castel que nous avons tait connaître au
jecteur : « Je pris cela, dit-il, à Rousseau, pour un discours de parade. »
( L 'h o m m e p h y s i q u e . . . . p. 2).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

179

réussi à accréditer que je la retrouve dans un livre récent
de M. Maugras : Voltaire et Rousseau, 1886, p. 13. M. Maugras cite
le récit de Marmonlel, que j ’ai donné plus haut, et il ajoute :
« Séduit par le raisonnement de Diderot, Jean-Jacques l’adopta
sans hésitation. » Je reprocherai à M. Maugras de s’être laissé
séduire lui-m êm e par le récit de Marmontel et de l’avoir
adopté « sans hésitation ».

Mais la question n’est pas si simple

que le croit M. Maugras : outre les raisons que j ’ai longue­
ment énumérées, raisons tirées, non seulement des affirmations
contraires de Rousseau, mais, ce qui m ’a paru décisif, des écrits
même de Rousseau antérieurs au premier Discours, il y a encore,
contre l’assertion de Marmontel (et de M. Maugras qui l’a prise à
son compte) le témoignage propre de Diderot, de qui pourtant
Marmontel prétendait tenir son récit. « Lorsque, dit Diderot,
Œuvres, III, 18) le programme de l’Académie de Dijon parut, il
(Rousseau) vint me consulter (?) sur le parti qu’il prendrait :
le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est celui que personne
ne prendra. — Vous avez raison, me dit-il. » Que Diderot, qui
prodiguait ses conseils à tous ceux qui n’en avaient nulle envie,
ait cru, après coup, que Jean-Jacques l’avait « consulté », il
ne faudrait pas connaître Diderot pour s’étonner de son illusion.
Mais, à supposer même que Rousseau l’ait consulté, la réponse
que Diderot prétend avoir faite à Rousseau ne prouve-t-elle pas
surabondamment que Rousseau était dès lors, au jugement
de son ami, assez audacieux, ou, si l’on veut, assez bizarre, pour
fuir de lui-même le fameux « pont aux ânes », c’est-à-dire le
lieu commun qui ne pouvait, après tout, tenter qu'un esprit naïf,
et Diderot ne supposait pas du tout cette naïveté-là à son ami. Si
on fit attentivement la page tout entière où se trouve le récit de
Diderot, on se convaincra que le sens que je donne à la réponse
de Diderot est bien celui qu’il voulait lui donner ; car ce mot de
Diderot : « le parti que vous prendrez est celui que personne ne
prendra », vient à ta suite de plusieurs alinéas, dans lesquels
Diderot s’efforce de démontrer qu’en tous ses écrits Rousseau n’a
été préoccupé que de prendre le contre-pied de l’opinion com­
mune. « Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, il eût

�180

LOUIS

DUCltOS

plaidé la noire dans les forêts dix Canada...», et alors vient
le paragraphe sur le Discours de Dijon (1).
Il me paraît donc bien prouvé que, pour ce Discours, c’esl
Rousseau qui a été le seul inspirateur de Jean-Jacques et j ’ajoule
que Diderot, pour son honneur, n’aurait pas dû laisser croire
qu’il avait poussé son ami à combattre les sciences et les arls.
Car que faisait donc Diderot dans ce donjon de Vincennes où

(1) P ou r être com plet, je dois ajo u ter une note m ise p ar V olney dans son
« Je tiens les faits
suiv ants de deux tém oins dignes de confiance, feu M. le baron d'H olbach et
M. Naigeon, m em bre actuel de l’In stitu t. D ans le tem p s où l’A cadém ie de
Dijon proposa son prix trop célèbre, D iderot était détenu au ch âteau de Vin­
cennes p ou r sa le ttre sur les aveugles. R ousseau allait le voir quelquefois : dans
l une de ses visites, il lui m o ntre l’annonce du prix. — F o rt bien, re p rit Diderot,
m ais dans quel sens prendrez-vous la q u estio n ? — D ans son sens, reprit
R ousseau ; est-ce q u ’elle p eu t en avoir deux ? les sciences et les a rts peuvent-ils
avoir d ’au tre effet (pie de co n co urir à la p ro sp érité des É tats ? — Eh bien !
re p rit D iderot, vous serez un enfonceur de p ortes ouvertes ! (ce fu re n t ses
propres term es). 11 serait bien plus p iq u an t de so u ten ir l’inverse. » Rousseau
p art, frappé de cette idée, com pose dans ce sens, et est couronné p ar l’aca­
dém ie de province. Q uelque tem ps après, d’H olbach et D iderot se prom enant
au G ours-la-R eine, re n c o n tren t R ousseau, l ’ab o rd en t, le co m p lim enten t sur
son to u r de force et R ousseau p laisante avec eux du succès de son paradoxe et
de la « bonhom ie » des académ iciens. Les critiqu es et les co n tradictio ns sur­
v in ren t ; R ousseau en fut irrité : d ’H olbach et D iderot, com pagnons habituels
de prom enade, le ren co n tren t aux T uileries : la q uestion revien t su r le tapis et
ils sont étonnés de tro u v er R ousseau tellem en t aigri et changé d’opinion qu’il
sou tient sérieusem ent, avec la véhém ence de son caractère, com m e vérité,
ce qu’il avait tra ité lui-m êm e de plaisanterie. D’H olbach en fu t frappé et dit à
D iderot : « Mon am i, cet hom m e, dans son p rem ier ouvrage, fera m archer
l’hom m e à q u a tre p attes » ; et la p ro p h étie ne fut que tro p vraie. — Ainsi,
voilà le point de d ép art du systèm e de l’hom m e qui a affiché p o u r devise :
Vitam impendero vero ; et cet hom m e au jo u rd ’hui trou v e des sectateu rs telle­
m en t voisins du fanatism e, qu’ils en v erraien t v olon tiers à V incennes ceux qui
n ’ad m iren t pas les Confessions. » ( Œuvres de Volney, P a ris, P arm an tier, 1825,
Tableau du climat et du sol des Etats-Unis d’Amérique (1803) :

t. IV, 412).

Nous savons par ailleurs (Leçons d’histoire prononcées à l'Ecole normale) que
l ’auteur des Confessions, comme il était naturel, déplaisait profondément au
froid et sec Volney. De plus, Volney était le disciple fanatique de d’Holbach et
de Naigeon et cela diminue la valeur de son témoignage. L’attitude un peu niaise
qu’il prête à Rousseau n’est guère admissible ; le fameux « pont aux ânes » est
remplacé ici par « enfonceur de portes ouvertes » ; et il se peut que Diderot ait
cru, après coup, en racontant la scène à ses amis, avoir dit les deux mots.
Mais le plus étrange, c’est que d’Holbach ait dit, avant Voltaire, que Rousseau
nous ferait &lt;i marcher à quatre pattes. » Qui eût jamais cru que d’Holbach eût
tant d’esprit? Ce qu’il faut retenir du récit de Volney, c’est l’acharnement des
« holbachiens » à faire suspecter l’inspiration spontanée, et partant la sincérité
de Rousseau.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

181

l’était venu voir Rousseau ? il corrigeait les premières feuilles de
YEncyclopédie, c’est-à-dire du monument qu’il était en train d’édilier à la gloire des arts et des sciences ; et son ambition, à ce
moment même, était de montrer à son siècle que la science seule
pouvait guider l’humanité sur la route infinie du progrès.
Si quelqu’un, au xvm e siècle, pouvait sérieusement douter de
l’efficacité de la science pour assurer le bonheur des hommes,
c’était Rousseau et je montrerai tout à l’heure pourquoi : mais
Diderot, l ’inspirateur et le directeur de l ’Encyclopédie, ne pou­
vait pas, sans se donner à lui-même un démenti scandaleux,
soutenir que les sciences et les arts ont corrompu l’humanité.
Conseiller donc une pareille thèse à son ami, c’eût été l’inciter
à proférer publiquement ce qui pour lui, Diderot, l’apôtre de la
science, ne pouvait être autre chose qu’un mensonge et qu’un
blasphème. Après cela, si l ’on s’obstine encore à vouloir, contre
toute évidence, attribuer à Diderot le premier mérite du Dis­
cours de Dijon, il faut bien que l’on sache que le rôle que joue­
rait alors Diderot en celte affaire serait le rôle peu glorieux d’un
impudent sophiste (1).
M. Lanson, qui a écrit d’ailleurs des pages si pénétrantes sur
Rousseau (2), dit, dans son Histoire de la Littérature française
(1895, p. 728) que « avant Rousseau, Diderot s'était franchement

(1) Qu’on relise sim plem ent ces quelques lignes qui, l’année m êm e où fut
R ousseau (1750), p araissaien t sous la sig n atu re de
dan s le pro sp ectu s q ui devait figurer en tête de
l’Encyclopédie : « Les sciences et les a rts ne p eu vent tro p co n co urir à illu s­
trer le règne d’un souverain qui les favorise ; p o u r nous, spectateurs de leurs
progrès, et leurs h isto rie n s, nous nous occuperons seulem ent de les tra n smettre à la p ostérité. Qu’elle dise, à l’o uv ertu re de notre d ictio nn aire : tel
était alors l’éta t des sciences et des b ea u x -a rts ; q u ’elle ajou te ses découvertes
à celles que nous avons enregistrées et que l’h isto ire de l’esp rit et de ses p ro ­
ductions aille d ’âge en âge ju sq u ’aux siècles les plus reculés. Que l’E ncyclo­
pédie devienne un san ctu aire où les connaissances des hom m es soient à
l’abri des tem ps et des révolutions, a Y a -t-il rien de p lu s co n traire à l ’esp rit
et à la lettre du discours de D ijon? E t si ce fou de D iderot, en m êm e tem ps
qu’il écrivait ces lignes, avait p u in sp irer le discours de D ijon (p o u r
ce qui est de lu i, je ne l’en crois pas incapable) ce sera it m a foi ! ta n t pis p o u r
lui. Voir enfin, s u r ce sujet, un passage de B runetière : E tu d . c ritiq ., n i, 275.
(2) Et qui a inséré, dan s la G ran de E n cy clop é d ie, un article su r Rousseau
qui est un m odèle de concision précise et de fine im p artialité.
couronné le d isco urs de
Diderot : celui-ci écriv ait

�182

LOUIS

DUCROS

déclaré l’homme de la nature. » C’est une erreur : en 1749, à
l’époque où Rousseau, dans son premier Discours, déclare la
guerre à la société et regrette l’homme naturel, Diderot n’a com­
posé que les Bijoux indiscrets, un roman licencieux et divers
opuscules philosophiques où l’on ne trouve aucune des idées
que Rousseau développe dans son Discours. Que Diderot ait été
plus lard le philosophe de la nature au xvm ' siècle, c’est incon­
testable ; mais les écrits où il se livre à son enthousiasme et,
nouveau Lucrèce, chante la nature en poète après l’avoir étu­
diée et scrutée en savant et particulièrement en physiologiste,
tous ces écrits-là sont postérieurs même au deuxième Discours,
à ce Discours sur l’inégalité, où Rousseau, le premier, allait, en
des pages toutes frémissantes de poésie, donner à son siècle
comme un récit épique des premiers âges de l’humanité.
Mais que l’auteur du Discours de Dijon ne doive rien au direc­
teur de l’Encyclopédie, cela ne suffit pas encore pour prouver
que Rousseau fut, en écrivant ce discours, pleinement sincère.
Ces questions concernant la sincérité d’un auteur sont toujours
très délicates — nous ne pouvons pas sonder les cœurs ; — mais
la question, pour ce qui est de Rousseau, est d’une difficulté
toute particulière et le problème à résoudre ici est, on peut le
dire, unique en son genre. Qu’on songe à ce que prétend Rous­
seau : que les sciences et les arts ont corrompu l’humanité ; et
le point de départ de toutes ses œuvres est cette étrange thèse !
Il vaut la peine vraiment de scruter un peu ces premiers com­
mencements de Rousseau ; et avant de se demander si, en com­
battant la science et la civilisation, il était peut-être dans le
vrai, il faut essayer de savoir s’il était vrai avec lui-même.
El d’abord de ce qu’il enfle la voix et de ce qu’il invective avec
trop d’emportement les sciences et les mœurs de son temps, il
n’en faut pas conclure que sa colère est feinte et que ses apos­
trophes ne sont que jeux de rhétorique. Il est orateur et mora­
liste : il est donc doublement entraîné à exagérer et à se fâcher.
Faisons abstraction de l’exagération permise au moraliste et à
l’orateur : il reste toujours le fond et l’idée maîtresse du dis­
cours ; or cette idée nous choque et nous révolte et nous ne pou-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

vons nous défendre, en lisant la diatribe de Rousseau, d’un
certain malaise et même de quelque agacement : peut-on sou­
tenir sérieusement que savants et artistes sont les corrupteurs
du genre humain ?
Encore si Rousseau avait écrit son réquisitoire, suivant une
expression célèbre, cum grano salis ! Mais non : il n’y a pas le
moindre grain d’ironie dans tout son Discours ; et, quand le roi
de Pologne insinuera que Rousseau a sans doute voulu « s’égayer
sur un frivole paradoxe », Rousseau sera pleinement fondé à lui
répondre que « le ton qu’il a pris dans son discours n’est pas

mm
rut ^ il

.

celui qu’on emploie dans les jeux d’esprit ». Il veut donc que
nous le prenions au sérieux : mais encore une fois le pouvonsnous? Qu’on me permette ici d’insister un peu ; caria résistance
que rencontre en nous Rousseau, ses contemporains la lui ont
opposée aussi, de sorte que, tout en cherchant à apprécier sa
loyauté d’écrivain

dans ce premier discours, c’est une page

d’histoire littéraire que nous sommes amenés à écrire. Rousseau
s’est parfaitement rendu compte de ce qu’il y avait, pour ainsi
dire, d’énorme et de stupéfiant dans sa thèse : « Quoi, s’écrie-til, comme effrayé des conséquences de sa théorie, la probité
serait fille de l ’ignorance ! la science et la vertu seraient incom­
patibles ! » mais il ne paraît pas en douter, puisqu’il ajoute :
« Que ces réflexions sont humiliantes pour l’humanité ! ». Or,
et c’est là surtout ce qui est fait pour nous surprendre et nous
mettre en défiance, ces humiliantes vérités, qui donc se croit en
droit de les formuler? Serait-ce par hasard un dévot qui,
comme Pascal, aurait du moins cette noble excuse que, s’il
humilie la raison humaine, c’est parce qu’il veut la prosterner
au pied de la croix? ou bien encore ce contempteur de la science
el des savants, serait-ce un simple ignorant, ou un esprit frivole
à qui l’on pourrait passer ses blasphèmes comme on pardonne
à ceux qui ne savent ce qu’ils font ? Mais nullement : cet
ennemi de la civilisation, on le rencontre chez les riches finan­
ciers et dans le salon des femmes d’esprit; ce détracteur des
lettres et des arts, c’est un musicien et un homme de théâtre qui
a fait des pièces de vers, des opéras et des tragédies. Mais voici

ml

�184

LOUIS

DUCROS

le comble : s’il sait écrire ou même plus simplement encore,
s’il est instruit, il ne peut pas du tout en rejeter la faute, puisque
faute il y a, sur ses parents, comme pourrait faire tout autre
que lui ; car cette instruction, c’est lui qui se l’est donnée et avec
quelle peine encore ! Mais écoutez-le lui-même dans cette note
hardie : « Je ne saurais me justifier, comme bien d’autres, sur
ce que notre éducation ne dépend point de nous et qu’on ne
nous consulte pas pour nous empoisonner. C’est de très bon gré
que je me suis jeté dans l’étude. » Or, ses amis, qui savaient
tout cela, qui avaient été ses compagnons de plaisirs et les confi­
dents de ses travaux littéraires, comment donc auraient-ils pris
au sérieux ses invectives contre les lettres et contre la société?
Et quand ils le verront s’enfoncer dans sa misanthropie, et
poursuivre sans trêve cette guerre que, par ce premier Discours,
il vient de déclarer à tout ce qu’il avait jusque-là aimé et cultivé
avec eux, comment ne l’auraient-ils pas accusé d’hypocrisie et
de fausseté? Et nous-mêmes aujourd’hui comment ferons-nous
pour croire à sa sincérité après tant de raisons que nous avons
d ’en douter ?
Nous y croyons pourtant : et nous n’avons pas besoin pour cela
de parler, comme tant d’autres ont fait, en avocat de Rousseau,
mais simplement en psychologue et en historien; je veux dire
par là qu’il suffit pour rendre justice à Rousseau, d’essayer d’une
part de pénétrer dans son âme, et, d’autre part, de bien com­
prendre la société où il vivait. Qu’on me permette seulement
cette restriction essentielle, c’est que je ne me porte pas garant
toutes les phrases du Dicours ; car, en dehors des écarts de
langage, toujours excusables chez un orateur, il y a, dans le
discours en question, des subtilités qui sont d’un sophiste, et il y
a même des outrances calculées qui sont d’un mystificateur.
Par exemple, vous ne pensiez pas naïvement, ô Jean-Jacques,
que si certains peuples sont restés dans l’ignorance, c’est parce
qu’ils « avaient appris à dédaigner les doctrines des philoso­
phes », puisque ces doctrines, leur ignorance même, que vous
vantez, les avait empêchés d’en connaître le premier mot. Et
vous seriez bien fàclié qu’on vous prît au mot quand vous

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

185

insinuez, n’osant le dire ouvertement, tant le souhait vous a paru
insensé, que ce serait peut-être un bien si tous les livres venaient
à disparaître dans un vaste incendie qui ne respecterait que
l’Évangile — et sans doute le Discours de Dijon. Quand Molière
pousse trop loin à votre gré certaines plaisanteries, vous lui
jetez à la tête, dans votre Lettre à d’Alembert, votre mot
fameux : « mais il fallait bien faire rire le parterre ! » et vous,
de même, quand vous poussez votre raisonnement jusqu’à ses
dernières et plus absurdes conséquences, on a le droit de vous
dire : vous ne pensez pas vraiment toutes ces choses et la preuve
en est que vous vous empresserez de les atténuer, ou de les
rétracter, dans vos réponses à vos critiques : mais il fallait
bien remporter le prix d’éloquence ! et aussi, car vous l’espériez
encore, n’ayant jamais douté de votre génie, il fallait bien
étonner le monde par un coup d’éclat; or, pour cela, vous le
saviez (et vous n’aviez pas besoin, n’esl-ce pas? des conseils d’un
Diderot, étant bien plus fin et plus avisé que lui), vous saviez,
dis-je, qu’il valait mieux frapper fort

que frapper juste et

imitateur ou, comme on disait, singe de Bourdaloue, vous avez
ainsi que lui « frappé comme un sourd. » Le rententissement
en a été immense, et le scandale aussi ; et c’est ce que vous
souhaitiez, car vous saviez encore qu’à l’époque et dans la
ville où vous viviez le scandale était le moyen le plus sûr de
conquérir la célébrité.
Telles me paraissent être les réserves qu’il comdent de faire :
mais alors que reslete-il du Discours? l’essentiel, puisqu’il en
reste le fond et l ’inspiration générale. Que le fond du Discours
soit bien le fond même de la pensée de Rousseau, c’est ce que
nous permettait déjà de préjuger l’éloquence même que nous
avons admirée : on peut être éloquent dans le faux, mais non
pas dans le mensonge, non pas en soutenant une thèse à laquelle
on ne croit pas. La véritable éloquence a, grâce à Dieu, un ton
de vérité qui ne trompe pas.Tout ce qui est éloquent est vrai, a dit
Mme de Staël : aussi les passages les plus vraiment éloquents du
Discours sont-ils ceux où la sincérité de l’auteur est la plus mani­
feste. Enlendez-le prendre à partie ces prétendus philosophes qui

�186

LOUIS

DUCROS

se figurent que, pour être original, il suffit de railler les mœurs
établies et de saper les vieilles croyances : «Ces vains et futiles
déclamateurs vont de tous côtés, armés de leurs funestes para­
doxes, sapant les fondements de la foi et anéantissant la vertu.
Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de
religion... Non qu’au fond ils haïssent la vertu ; c’est de l’opinion
publique qu’ils sont ennemis et, pour les ramener au pied des
autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. » Mais qu’ontils, du reste, tous ces hardis penseurs à mettre à la place de ce
qu’ils détruisent? toujours prompts à persifler et toujours prêts
à démolir, que savent-ils donc édifier ? « Quelles sont les leçons
de ces amis de la sagesse ? A les entendre, ne les prendrait-on
pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur
une place publique : Venez à moi, c’est moi seul que ne trompe
point? »
Mais à côté de ceux qui se croient des penseurs et prennent
pour du génie la fureur de détruire, il y a les simples amuseurs,
esclaves ceux-là de l’opinion ; et d’ailleurs tout écrivain de ce
temps subit plus ou moins cet esclavage, et même ceux qui
pourraient être originaux et trouver le grand se contentent du
joli, parce qu’ils ne songent qu’à plaire au public, et que ce
public, composé de jeunes étourdis et de femmes ignorantes, est
incapable de goûter le

vrai beau : «T ou t artiste veut être

applaudi ; les éloges de ses contemporains sont la partie la plus
précieuse de sa récompense. Que fera-t-il donc pour les obtenir,
s’il a le malheur d’être né chez un peuple et dans des temps où
les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en
état de donner le ton ; où l’un des sexes n’osant approuver que
ce qui est proportionné à la pusillanimité de l’autre, on laisse
tomber des chefs-d’œuvre de poésie dramatique et des prodiges
d’harmonie (italienné) sont rebutés ? Ce qu’il fera, Messieurs ? il
rabaissera son génie au niveau de son siècle et aimera mieux
composer des ouvrages communs qu’on admire pendant sa
vie, que des merveilles qu’on n’admirerait que longtemps après
sa mort. »
Et maintenant tout cela,

ces fausses élégances, cette fade

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

187

galanterie et aussi cet abaissement des caractères, c’est l’amour
du faste ou, pour l’appeler par son nom, et quoi que les Econo­
mistes du temps puissent inventer pour le défendre, c’est le
luxe qui en est la cause ; c’est la soif du luxe qui a perdu les
sociétés ; car, je vous en prie, «qu e deviendra la vertu quand
(pour briller) il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit ?....
C’est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du
luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par
hasard entre les hommes extraordinaires par leurs talents, il
s'en trouve quelqu’un qui ait de la fermeté dans l’âme et qui
refuse de se prêter au génie de son siècle et de s’avilir par des
productions puériles, malheur à lui ! il

mourra dans

l’indi­

gence et dans l ’oubli. »
Le voilà bien, profond et indéniable, l’accent de la sincérité,
et c’est cet accent-là, si on y prête attention, qui règne dans tout
le Discours de Rousseau ; mais de plus, on surprend par endroits,
comme ici, je ne sais quel cri du cœur: c’est le cri qui échappe à
ses rancunes accumulées contre une société si mal faite, une
société dans laquelle un ambassadeur comme Montaigu peut
être un parfait imbécile, tandis qu’un homme de talent, s’il est
pauvre, court risque de commencer par être laquais ! C’est le
cri de Figaro et comme la revanche du pauvre diable contre ceux
qui, pour tant de biens dont ils regorgent, comme ces fermiers
généraux, se sont donné la peine de naître, tandis que lui,
morbleu! perdu dans la foule obscure, il a dû s’évertuer en fré­
missant ; et, pour subsister seulement, il a dû faire tous les
métiers, même les plus avilissants. Et maintenant il est homme
de lettres : mais il est toujours sans le sou ! A quoi donc lui a
servi d’avoir, dans sa solitude, tant peiné pour apprendre ces
sciences et ces lettres dont les habiles seuls savent tirer parti
pour briller dans les salons et pérorer dans les Académies?
Comme tous ces gens d’esprit lui semblent mesquins et petits
à côté de ces grands hommes de l’antiquité, qui se préoccupaient
«de bien a g ir» et non pas « d e bien d ire! »

Et celte vie de

salon, comme elle est contraire à la vie de ses rêves, à celle
qu’on mène dans une cité de simples et d’honnêtes bourgeois,

�188

LOUIS

DUCROS

comme Genève, mais surtout à la vie aventureuse qu’il a menée
lui-même, loin des salons et loin des cités ! Et les réminiscences
de Plutarque se mêlent dans son esprit, pour l’exalter et l’ins­
pirer à la fois, au regret de sa patrie et aussi et surtout au sou­
venir des heures sublimes qu’il a passées à errer à travers
champs, sans autre règle que sa fantaisie : ainsi vivaient sans
doute, sans lois et sans maîtres, et ne songeant pas an mal,
puisqu’ils l’ignoraient, les premiers hommes qui ont, d’un pas
libre et fier, foulé le sol vierge des

antiques forêts !

-■ C’est

ainsi que je me représente l’état d’esprit qui dicta à Rousseau
son premier Discours.
Jusqu’alors cependant Rousseau n’avait eu contre la société
et les mœurs de son temps qu’une hostilité sourde et vague et
une colère impuissante, parce que cette société et ces mœurs, il
n’avait encore rien trouvé à leur opposer, et que, pour combat­
tre un état social,

il faut pouvoir, comme avait fait Tacite,

peindre un état contraire et prétendûment supérieur. L ’éminent
service que lui rendit, je crois, le programme de l’Académie de
Dijon fut de lui fournir l’occasion, qu’il semblait attendre, de
préciser ses griefs : ce programme venait à point lui suggérer un
thème merveilleusement fait pour déchaîner et expliquer à la
fois, et comme pour justifier à ses propres yeux, sa colère, si
longtemps contenue, contre les vices du temps. Cette même
année, et quelques mois seulement avant qu’il commençât son
Discours, il avait écrit ces mots à Mme de Warens ; « la bile me
donne des lorces et même de l’esprit :
« La colère suffit et vaut un Apollon. »
Mais cet Apollon n’avait pas suffi jusqu’ici, quoiqu’il endise, à
le tirer de l’obscurité où il se dévorait, de cet « état d’opprobre »,
dont il se plaignait amèrement à la même Mrac de W arens : c’esl
que a la colère » est impuissante à créer une œuvre d’art, si, en
même temps que d’elle-même, elle ne s’ inspire pas d’un idéal
qui l’élève jusqu’à l’indignation du poète ou l'enthousiasme de
l’orateur. Or, en ouvrant à l’imagination de Rousseau ces pers­
pectives enchanteresses sur l’innocence ingénue de la primitive

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

189

humanité, la question de Dijon permettait maintenant h Rous­
seau de dresser autel contre autel et d’opposer aux laideurs de
la réalité présente, non plus son mécontentement inutile et
aveugle, mais la claire vision, claire du moins pour lui, et pour
lui aussi inspiratrice, d’un passé radieux qu’il n’allait cesser
désormais de proposer en exemple à son siècle dégénéré.
Rousseau, qui se rend si bien compte des évènements de sa
vie intellectuelle, a très bien démêlé le genre de service que lui
rendit l’Académie de Dijon. « En admirant, écrira-t-il plus tard,
les progrès de l’esprit humain, il (lui-même, Rousseau) s’étonnait de voir croître en même proportion les calamités publi­
ques. Il entrevoyait une secrète opposition entre la constitution
de l’homme et celle de nos sociétés; mais

c’était plutôt un

sentiment sourd, une notion confuse qu’un jugement clair et
développé. L ’opinion publique l’avait trop subjugué lui-même
pour qu’il osât réclamer contre de si unanimes décisions. Une
malheureuse question d’académie, qu’il lut dans le Mercure,
vint tout à coup dessiller ses yeux, débrouiller ce chaos dans sa
tète, lui montrer un autre univers, un véritable âge d’or .....
réaliser en espérance toutes les visions par la destruction des
préjugés qui l’avaient subjugué lui-même, mais dont il crut
à ce moment voir découler les vices et les misères du genre
humain. » ( Rousseau juge de Jean-Jacques : Second Dialogue).

IV
Rousseau, étant retenu au lit par la maladie, avait laissé à
Diderot le soin de faire imprimer son Discours. Il reçut de son
ami le billet suivant : « Il prend tout par dessus les nues; il n’y
a pas d’exemple d’un succès pareil. » Rousseau était désormais
célèbre : on le devenait rapidement, et parfois à peu de frais,
au dix-huitième siècle. Un auteur, jusque là inconnu, écrivait
un simple discours d’une trentaine de pages, à la fois éloquentes
et paradoxales ; le discours était prôné par les amis de l’auteur
— et quel ami précieux en ce cas que l’exubérant Diderot ! —

�LOUIS DUCROS

190

On en parlait dans les cafés et les salons à la mode ; aussitôt
chacun voulait lire la brochure, connaître l’auteur, et de Paris,
ce « café de l’Europe », la renommée portait au loin, nous
allons le voir, le nom du livre et de l’auteur.C’est ainsi que deux
ans après le Discours de Dijon, l’ami de Rousseau, Grimm,
deviendra célèbre du jour au lendemain pour avoir pastiché la
Bible dans une simple brochure musicale que Voltaire proclama
spirituelle : et Grimm pouvait annoncer à son ami Gottsched
que son « Petit prophète de Bœmischbroda » avait à Paris un
succès prodigieux. « Un bon mot fait la fortune d’un homme »,
dit à cette époque Mercier.
Se rappelant plus tard son premier triomphe, Rousseau écrit
dans ses Confessions : « Cette faveur du public, nullement
briguée (mais si ardemment souhaitée, nous l’avons vu), me
donna l’assurance véritable de mon talent dont, malgré le
sentiment interne, j ’avais toujours douté jusqu’alors. » Cela
signifie: « Je n’en doutais pas du tout, mais le succès vint
confirmer pleinement l’assurance que j ’en avais toujours eue. »
Ce qui, mieux que ces lignes de Rousseau (un auteur étant
toujours suspect quand il parle de lui), et mieux aussi que
l’affirmation de Diderot très capable, comme on sait, de tout
exagérer et en particulier le succès de son meilleur ami ; ce qui,
dis-je, nous prouve, mieux que tout, le bruit que fit le Discours
de Rousseau, c’est le nombre (1) et même la qualité de ses
contradicteurs.
Une année après, l’abbé de La Porte dit du Discours de Dijon:
« Il a excité une dispute littéraire à laquelle toute la France a
paru prendre quelque part (2 ) ». Stanislas, ex-roi de Pologne et
beau-père de Louis XV, prit la plume pour réfuter Rousseau et
cette réfutation, partie d ’une main royale, dut ilatler singulière­
ment Rousseau. Les philosophes, on le sait, ne se tiennent pas

M.

(1)
(le Reÿnold a fait paraître dans la Revue de Fribourg (juillet 1904) «il
article, surtout bibliographique, intitulé : « Rousseau et ses contradicteurs ».
J’ai compté (18 pièces se rapportant au premier Discours.
(2) « Voyage en l ’autre monde ou Nouvelles littéraires de celui-ci. Paris,
Ducheslie, 1152, 2° P., p. 169. »

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

191

de joie quand un roi ou un prince entre en correspondance avec
eux ; or ici, c’était mieux qu’une correspondance : un roi entrait
dans la lice pour jouter contre l ’auteur du Discours de Dijon! il
y

avait de quoi tourner la tête, même à quelqu’un qui l’aurait eu

plus ferme que l’auteur de ce discours,
Une dernière preuve et intéressante (encore qu’aucun biographe
de Rousseau n’en ait jamais parlé) du grand retentissement de
ce Discours nous est fournie par un auteur étranger : le Discours
n’avait pas seulement « pris par dessus les nues » ; il avait pris
par dessus les frontières et, en avril 1751, un Allemand qui
n’était rien de moins que Lessing, lui consacrait un long article
dans une revue de Berlin, la Vossische Zeitung (1). Je ne sais si
Rousseau connut cet article, dont la fin l ’aurait particulèrement
flatté: « Que la France serait heureuse, si elle avait beaucoup
de prédicateurs comme Rousseau ! » Mais je ne trouve, dans
toutes ses œuvres, aucune mention de Lessing.
« A peine, dit Rousseau, mon discours eut-il paru, que les
défenseurs des Lettres fondirent sur moi comme de concert.
Indigné (?) de voir tant de petits messieurs Josse qui n’enten­
daient pas même la question, vouloir en décider en maîtres, je
pris la plume et j ’en traitai quelques uns de manière à ne pas
laisser les rieurs de leur côté. » Les réfutations, qui furent faites
du Discours sur les sciences, et que nous allons rapidement
résumer, sont pour deux raisons intéressantes à connaître : en
elles-mêmes, elles sont parfaitement négligeables, car il nous
importe peu de savoir comment tel académicien, de Nancy ou
d’ailleurs, a refait pour la millième fois l’éloge des lettres et des
arts. Mais ces réfutations ont provoqué des répliques de la part
de l’auteur attaqué et ce sont ces répliques qui nous intéressent :
elles ont, d’une part, amené Rousseau à se corriger, voire par­
ti) Lessing : « lias Neueste nus dem Reiclie des Witzes, Rellage zu den Berlinischen Staats = uud Gclehrten Zeitungen. On trouve ect article dans la
Deutsche Nationallitteratur, de Kürschner, 1. lx i , IR 'P ., p. 10. » Je relèverai
seulement ce trait dans l’article de Lessing : « Quand les vertus militaires
déclinent par suite de la diffusion des sciences, comme le prouve Rousseau,
eh bien ! est-ce donc un mal ? Sommes-nous ici-bas pour nous entre-dévorer ? »
Que les temps sont changés dans le pays de Lessing !

�192

LOUIS DUCROS

fois à se réfuter lui-même; mais surtout, et c’est leur principal
intérêt, elles l’ont poussé à développer pleinement ce qu’annon­
çait déjà son Discours, à savoir son redoutable talent de polé­
miste, et, ce qui vaut moins, son habileté et ses ruses d’avocat.
Le Mercure de France, de janvier 1751, avait analysé le Dis­
cours, après l ’avoir annoncé, comme il avait été publié, sans
nom d’auteur; mais comme il imprimait à la suite: « par un
citoyen de Genève », à Genève, chez Barrillot, 1751, — il était
aisé de nommer ce citoyen de Genève. On faisait connaître le
discours par des extraits, suivant l’usage du temps et on
concluait : « Ce discours, qui est pensé, écrit et raisonné de la
plus grande manière, est accompagné de notes aussi hardies que
le texte : on voit aisément que l’auteur s’est nourri l ’esprit et le
cœur des maximes de son pays. » L ’article était de Raynal,
directeur du Mercure et ami de Rousseau.
En juin 1751, ce même Mercure ayant publié des « Observa­
tions sur le Discours qui a été couronné à Dijon », Rousseau y
répondit par sa « Lettre à l’abbé Raynal ». Les « Observations »
n’offrent d’ailleurs aucun intérêt et la seule chose à retenir de la
courte réplique de Rousseau, c’est qu’il annonce que, « quand il
sera question de se défendre, il suivra sans scrupules toutes les
conséquences de ses principes » ; nous allons bien voir.
En octobre 1751, on ne fait plus seulement des Observations :
c’est une réfutation en règle que publie cette fois le Mercure.
Elle avait été lue dans une séance de l’Académie royale de
Nancy, par M. Gautier, professeur de mathématiques et d’his­
toire : « Un certain M. Gautier, de Nancy, le premier qui tomba
sous ma plume, fut rudement malmené dans une Lettre à
M. Grimm » (1). La Réfutation du Discours, qui est d’un bon
esprit, suit, et c’est là son tort, Rousseau pas à pas, divisant,
comme il l’a fait lui-même, son discours en deux parties : la
question de fait et la question de droit. Gautier défend assez
habilement contre Rousseau la politesse : « Si l’art de voiler

(1) « Lettre de J.-J. Rousseau à M. Grimm sur la Réfutation de son Discours,
par M. Gautier. » Masset-Pathay, I, 478.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

193

(ses vrais sentiments) s’est perfectionné, celui de pénétrer les
voiles a fait les mêmes progrès. On sait évaluer les offres spé­
cieuses de la politesse ; . .. le seul commerce du monde suffit
d’ailleurs (sans invoquer le progrès des sciences) pour acquérir
celte politesse ». Gautier louche en passant ce qu’il appelle
« l’orgueilleuse rusticité » de l’auteur. En bon professeur d’his­
toire, il réfute très bien les arguments historiques de Rousseau :
« les victoires des Athéniens sur les Perses prouvent que les arts
peuvent s’allier avec la vertu ». Il se contente de railler, ce qu’il
fallait faire, ce plaisant argument de Rousseau : « La nature,
(avait dit Rousseau), a rendu exprès la science difficile » ; Gautier :
« le labourage aussi; est-ce un avertissement qu’il faut crever
de faim? » Enfin, contre la thèse de Rousseau, que les sciences
et les arts sont nés de nos vices, Gautier les montre naissant de
nos besoins et ajoute qu’on l’a prouvé dans certain livre ;
allusion, sans doute, au Discours préliminaire de l’Encyclopédie,
paru trois mois auparavant, le 1er juillet 1751, et où d’AJembert
développe longuement l’idée soutenue par Gautier.
La réponse de Rousseau (Lettre à Grimin) est dédaigneuse; il
le prend de haut avec le professeur d’histoire de Nancy, à qui il
ne réplique d’ailleurs qu’en s’adressant à Grimm. Gautier ne l ’a
pas compris : comment l’aurait-il réfuté ? Le style de Rousseau,
c’est le point à noter, est en progrès ; il est plus nerveux, plus
ramassé que dans le Discours, et l ’auteur apprend de plus à ses
adversaires qu’il sait manier l’ironie : « On voit à chaque
page que l’auteur n’entend point ou ne veut point entendre

l’ouvrage qu’il réfute; ce qui lui est assurément fort commode
parce que, répondant sans cesse à sa pensée et jamais à la

mienne, il a la plus belle occasion du monde de dire tout ce qui
lui plaît. D’un autre côté, si ma réplique en devient plus diffi­
cile, elle en devient aussi moins nécessaire; car on n’a jamais
ouï dire qu’un peintre qui expose en public un tableau soiL
obligé de visiter les yeux des spectateurs et de fournir des
lunettes à tous ceux qui en ont besoin ».
Mais ce que Rousseau reproche à son adversaire, il n’a aucun
scrupule à le pratiquer lui-même : faire sembant de n’avoir pas
13

�194

LOUIS DUCUOS

compris et faire dire aux gens autre chose que ce qu’ils ont dit
pour en avoir plus facilement raison : « En parlant de la
politesse il (M. Gautier) fait entendre clairement que, pour
devenir homme de bien, il est bon de commencer par être
hypocrite et que la fausseté est un chemin sûr pour arriver à la
vertu. » Or Gautier avait dit simplement, — et sa remarque ne
manquait pas de finesse, et l’on peut même d’avance l’opposer
au développement célèbre de Rousseau sur la rusticité des
mœurs dans la Lettre sur les spectacles ; « On s’est plié
aux bienséances, souvent plus puissantes que les devoirs. Les
vertus sociales sont devenues plus communes... Combien

11 e

changent de dispositions que parce qu’ils sont contraints de
paraître en changer ! Celui qui a des vices est obligé de les
déguiser ; c’est pour lui un avertissement continuel qu’il n’est
pas ce qu’il doit être ; ses mœurs prennent insensiblement la
teinte des mœurs reçues. La nécessité de copier la vertu le
rend enfin vertueux ou du moins ses vices ne sont pas conta­
gieux comme ils le seraient s’ils se présentaient de front avec
cette «

rusticité » que regrette mon adversaire ». — Sur le

terrain historique, Rousseau habilement esquive la discussion :
il a affaire à plus fort que lui, Gautier étant professeur d’histoire
et il s’en tire par cette réflexion que, si l’on allait opposer auteurs
à auteurs, la querelle

s’éterniserait comme toute question

d’érudition : il est possible, mais qui donc a ouvert la querelle,
sinon Rousseau, en citant ses auteurs à lui ? Après s’être dérobé
sur « la question de fait », passant à la deuxième partie du
Discours et de la Réfutation, il reprend le ton cavalier et en un
style pressant et ferme, il réplique : « M. Gautier se contente,
pour me réfuter, de dire oui partout où j ’ai dit non : je n’ai donc
qu’à dire encore non partout où j ’avais dit non, oui partout où
j ’avais dit oui et, supprimant les preuves, j ’aurai très exactement
répondu. » C’est répondre, sinon « exactement » , au moins
spirituellement.
Sur un point Rousseau recule, mais il sait couvrir sa retraite :
« M. Gautier prend la peine de m’apprendre qu’il y a des peuples
vicieux qui

11 e

sont pas savants : et je m’étais bien douté que les

�JEAN-JACQUES IiOUSSEAU

195

Kalmouks cl les Cafres n’étaient pas des prodiges de vertu et
d’érudition. Si M. Gautier avait donné les mêmes soins à me
montrer quelque peuple savant qui ne fût pas vicieux, il m’aurait
surpris davantage. Partout il me fait raisonner comme si j ’avais
dit que la science est la seule source de corruption parmi les
hommes : s’il a cru cela de bonne foi, j ’admire la bonté qu’il a de
me répondre. » Mais précisément, si on lit de bonne foi le
Discours de Rousseau, on voit que la science et le vice sont
partout unis comme la cause et l’effet. Enfin il accorde ici, ce
qu’il n’avait pas fait dans son Discours, que la vertu n’est pas
l’inséparable compagne de l’ignorance et il cède donc du terrain,
quoi qu’il dise. Au reste, le vrai sophisme de Rousseau, que son
contradicteur n’a pas vu, est le suivant. Il dit : qu’on me montre
un peuple savant qui ne soit pas vicieux. Mais il n’y a pas
de peuple— savant ou ignorant — qui n’ait des vices. C’est à lui,
Rousseau, de nous montrer un peuple vraiment vertueux et,
après, nous examinerons s’il est savant ou non. Il fait une
pétitilion de principe : il suppose qu’à l’origine il y a eu de tels
peuples sans vices; mais c’est là la question, et il affirme ce
qu’il n’a pas vu ou encore il affirme ce qui à priori est impossible,
les hommes primitifs n’ayant sans doute pas été des anges.
Et voyez l’habile avocat qui s’empare d’un bon argument de
son adversaire pour le tourner à son avantage. Gautier avait dit :
mais il est pénible aussi de cultiver la terre, comme de s’ins­
truire ; la nature a-t-elle donc voulu nous éloigner par là de
l’agriculture, qui nous est nécessaire pour vivre? Justement,
s’écrie Rousseau, la nature a voulu que l’agriculture fût un art
pénible, mais savez-vous pourquoi ? c’est pour que, étant obligés
de travailler durement la terre, il nous reste moins de temps
pour ce qui est inutile et dangereux : l ’art et la science. Et Gautier
avait cru triompher dans son parallèle : l’agriculture demande
autant de peine que la science. Mais il ne voit pas la différence
entre les deux et la voici : « avec un peu de travail, on est sûr de
faire du pain, tandis qu’avec beaucoup d’étude, il est très douteux
qu’on parvienne à faire un homme raisonnable ». On voit le
subterfuge. I! n’y a qu’à dire à Rousseau : avec de l’étude on

�196

LOUIS

DUCIIOS

peut faire lin savant et cela vaut peut-être la peine de travailler ;
mais Rousseau demande à la science tout autre chose et il faut
convenir qu’il reste sur le terrain où il s’est placé : la science
ne fait pas la vertu.
Terminant par un argument ad hominem, il bafoue son adver­
saire, tout en le couvrant de fleurs. « Je remarque que M. Gautier,
qui me traite partout avec la plus grande politesse, n’épargne
aucune occasion de me susciter des ennemis : il étend ses soins
à cet égard depuis les régents de collège jusqu’à la souveraine
puissance. M. Gautier fait fort bien de justifier les usages du
monde : on voit qu’ils ne lui sont pas étrangers. Mais revenons à
la réfutation. Toutes ces manières d’écrire et de raisonner, qui
ne vont pas à un homme d’autant d’esprit que M. Gautier me
paraît en avoir, m’ont fait faire une conjecture que vous trouverez
hardie, et que je crois raisonnable. Il m’assure, très sûrement
sans en rien croire, de n’être point persuadé du sentiment que je
soutiens. Moi, je le soupçonne, avec plus de fondement, d’être en
secret de mon avis : les places qu’il occupe, les circonstances où
il se trouve, l’aurons mis dans une espèce de nécessité de prendre
parti contre moi. La bienséance de notre siècle est bonne à bien
des choses : il m’aura donc réfuté par bienséance ; mais il aura
pris toutes sortes de précautions et employé tout l’art pos­
sible pour le faire de manière à ne persuader personne. »
Voici maintenant le roi Stanislas qui descend dans l'arène.
Son discours parut d’abord sans nom d’auteur, mais Stanislas
laissa dire que l’auteur, c’élait lui ; et enfin le discours fut im­
primé par ses soins dans les « Œuvres du philosophe bienfai­
sant », qui sont ses œuvres (Paris, 1763, t. iv). L ’écrit du bon
Stanislas est honnête et banal : l’auteur

craint visiblement

d’être la dupe de Rousseau, s’il prend au sérieux ce qui n’est
sans doute, pour le lauréat de Dijon, qu’un jeu d’esprit. Quoi
qu’il en soit, la meilleure façon de le réfuter, c'est, lui semble-til, d’opposer fauteur à lui-même, c’est-à-dire l ’art et la science
dont il fait preuve à la haine qu’il affiche de la science et de
l’art. Comment donc sa science n’a-t-elle pas corrompu sa
sagesse, ou comment sa sagesse ne l’a-t-elle pas détourné de la
science ?

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Mettre Rousseau en contradiction avec lui-même, c’est la pre­
mière fois qu’on l’essaie contre lui. Ses adversaires plus tard ne
s’en feront pas faute : il s’en tirera comme il pourra et sa dia­
lecte sera souvent mise à de rudes épreuves.
Stanislas invoque, pour défendre la science et les savants,
« la curiosité naturelle à l’homme » ; mais il ne sait pas tirer
parti de cet argument, qui est excellent contre Rousseau,
l’apôtre de la nature et de tout ce qui est naturel. Il trouve un
autre argument, qui est précisément celui qu’il faut opposer à
Rousseau. Celui-ci avait dit : la science est partout unie au vice
et la vertu accompagne toujours l’ignorance. La réponse était,
nous l’avons dit, celle-ci : y a-t-il jamais eu un peuple, savant
ou ignorant, peu importe, qui ait été pleinement vertueux ?
Tout est là et Stanislas est sur la voie : « où vit-on jamais des
hommes sans défauts et sans vices ? » Mais il s’arrête court, et
termine en faisant remarquer que « l’on peut être bien savant
sans être fort poli », ce qu’on ne songe pas à lui contester.
Que sera, et c’est ici qu’est pour nous l’intérêt de cette discus­
sion, la réponse de Rousseau ? Va-t-il faire échec au Roi ? Il nous
dit avec une satisfaction marquée : « Le second (de mes criti­
ques) fut le roi Stanislas lui-même, qui ne dédaigna pas d’entrer
en lice avec moi. L ’honneur qu’il me fit me força de changer de
ton pour lui répondre ; j ’en pris un plus grave, mais non moins
fort (?) ; et, sans manquer de respecta l’auteur, je réfutai plei­
nement l’ouvrage. » Il prétend savoir qu’un jésuite, le P. Menou,
avait collaboré à l’ouvrage du prince et, se fiant dit-il à son
tact, il sut très bien démêler ce qui était du prince et ce qui était
du moine et cela lui permit de « tomber sans ménagement sur
toutes les phrases jésuitiques ». A supposer que son « tact » ne
l’ait pas trompé sur ce point, il l’a trompé lourdement en ceci
que le public, qui n’était pas dans le secret, ne pouvait savoir ce
qui, dans la réponse de Rousseau, était à l’adresse du roi et ce
qui était destiné au jésuite ; et le tout retombait donc sur le dos
du bon Stanislas, lequel était, pour tous, l’auteur delà réfutation
de Rousseau.
Au fond Rousseau était très embarrassé : il était infiniment

�198

LOUIS

DUCROS

fia lté d’avoir à combattre un si auguste adversaire et il savait
aussi ce qu’il lui devait ; mais il ne sentait pas moins ce qu’il
se devait à lui-même; car si Stanislas était duc de Lorraine et
avait été roi de Pologne, il était, lui, citoyen de Genève et il
fallait montrer au public que, pour un citoyen, la vérité était
au-dessus même de la majesté royale.
Il s’étonne, dans ses Confessions, que sa réponse au Roit ait
fait moins de bruit que ses autres ouvrages, car c’est « une
pièce unique en son genre : j ’y saisis l’occasion qui m’était
offerte d’apprendre au public comment un particulier pouvait
défendre la cause de la vérité contre un souverain même. Il est
difficile de prendre en même temps un ton plus fier et plus
respectueux que celui que je pris pour lui répondre. » En
réalité, le ton de Rousseau est plus respectueux que fier et
c’est ce qui frappe dès le début. La critique du roi avait paru
avant

celle de

M. Gautier : cependant Rousseau répondit

d’abord à M. Gautier et c’était peut-être pour que le ton qu’il
prend en s’adressant au roi parût plus respectueux, comparé
au ton hautain qu’il venait de prendre

avec le « certain »

M. Gautier. Son premier mot, après les remercîments pour
l’honneur qu’on lui a fait, est pour reconnaître que le discours
auquel il va répondre « est plein de choses très vraies et très
bien prouvées »; et de ces choses-là, il y en avait beaucoup plus
dans la critique de M. Gautier : mais M. Gautier « ne l’avait pas
même compris. » Puis Rousseau veut bien reconnaître que la
science est bonne en soi : ne vient-elle pas de Dieu? Mais alors
pourquoi la proscrire? C’est qu’elle n’est pas faite pour l’homme.
Pour qui donc, grands dieux! est-elle faite ? ou plutôt par qui
est-elle faite, si ce n’est par l’homme lui-même?
Oui, sans doute, continue-t-il en substance, j ’ai dit que la
science corrompt les nations, mais je n’ai pas dit que la science
et la vertu ne puissent pas s’entendre dans chaque homme en
particulier. — Ainsi ce qui peut être bon pour les individus ne
peut l’être pour les peuples, qui ne sont que des assemblages
d’individus !
Stanislas lui avait reproché de s’être servi de sa science pour
v

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

199

combattre la science. — Parfaitement, réplique Rousseau, et sa
réponse est ingénieuse : « Si quelqu’un venait pour me tuer et que
j ’eusse le bonheur de me servir de son arme,

me serait-il

défendu, avant de la jeter, de m’en servir pour le chasser de
chez moi ? » Et Stanislas, pour défendre les sciences, avait ingé­
nument énuméré les profits matériels qu’on en retire dans tous
les états. — Fort bien, réplique Jean-Jacques : « c’est comme si,
pour justifier un accusé, on se contentait de prouver qu’il se
porte fort bien, qu’il a beaucoup d’habileté ou qu’il est fort riche.
Pourvu qu’on

m’accorde que les sciences et les arts nous

rendent malhonnêtes gens, je ne disconviendrai pas qu’ils ne
soient d’ailleurs très commodes : c’est une conformité de plus
qu’ils ont avec les vices ».
Stanislas avait voulu montrer que les lumières font progresser
la religion et ici Rousseau triomphe aisément, car son siècle
tout entier, aussi éclairé qu’irréligieux, répond pour lui : « Les
sciences sont florissantes aujourd’hui, la littérature et les arts
brillent parmi nous : quel profit en a tiré la religion? la science
■s’étend et la foi s’anéantit ; nous sommes tous devenus docteurs
et nous avons cessé d’être chrétiens ». Puis, revenant sur cette
idée que l ’homme poli, par son hypocrite vertu, honore la vertu
véritable, il résume heureusement le débat en s’attaquant à la
fameuse maxime de La Rochefoucauld : « L ’hypocrisie, dit-on,
est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui, comme celui
des assassins de César, qui se prosternaient à ses pieds pour
l’égorger plus sûrement. »
Pour le fond, Rousseau, par des distinctions ou des conces­
sions déguisées, atténue peu à peu les aphorismes tranchants de
son Discours ; c’est ainsi que, après avoir distingué une bonne
et une mauvaise science, il distingue maintenant une ignorance
brutale d’une ignorance raisonnable et il est réduit, en fin de
compte, à se contenter de ceci : On peut être un très savant
homme et une parfaite canaille, de même qu’on peut être un
grand ignorant et un brave homme; ce n’était pas la peine
vraiment de partir en guerre et d’emboucher la trompette pour
venir s’échouer sur ces banalités !

�200

LOUIS DUCROS

Dans toutes ses répliques, on est bien forcé d’admirer les
ressources de sont talent, aussi souple dans la défense que vigou­
reux dans l’attaque, mais on est en même temps attristé ou
plutôt agacé de voir tant de finesse, et de subtile dialectique
employée à défendre une position intenable : car Rousseau a si
indissolublement lié la science et le vice, d’une part, l'ignorance
et la vertu, de l’autre, qu’il a maintenant toutes les peines du
monde à concilier sa thèse trop absolue avec le bon sens et la
vérité. El de vouloir sauver quand même, à l’aide de rectifica­
tions et de tours de force, l’essentiel de sa thèse, c’est cela qui le
rabaisse et fait, du grand orateur qu’annonçait le Discours, un
dîsputailleur pointilleux et un insupportable avocassier.
Mmc du Deffand écrivait un jour à Voltaire : « Il y a ici un
fameux joueur de violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle.
Un homme disait à un autre : « Monsieur, n’êtes-vous pas
enchanté? Sentez-vous combien cela est difficile? — Ah 1 Mon­
sieur, dit l ’autre, je voudrais que cela fût impossible ». C’est ce
que je dirais de tous les auteurs qui sautent à pieds joints sur le
bon sens, pour nous faire des raisonnements fatigants et faux.
Je mettrais à leur tête M. Jean-Jacques » (1). C’est plus particu­
lièrement à toutes ces répliques de Rousseau, que nous venons de
parcourir, que s’applique ce jugement de cc l’aveugle clair­
voyante » qu’était Mmc du Deffand.
Un dernier mot avant de quitter Stanislas. Il avait fait, dans
sa critique, un gros anachronisme (ce sont là jeux de princes) :
il avait dit que, si Socrate avait méprisé les sciences, c’est qu’il
voulait parla marquer son mépris pour les Stoïciens et les Epi­
curiens. Rousseau lui réplique très jolim ent : « Quand Socrate a
maltraité les sciences, il n’a pu, ce me semble, avoir en vue
l’orgueil des Stoïciens, ni la mollesse des Epicuriens... parce
qu’aucun de ces gens-là n’existait de son temps. Mais ce léger
anachronisme n’est point messéant à mon adversaire : il a mieux
employé sa vie qu’à vérifier des dates et n’est pas plus obligé de
savoir par cœur son Diogène-Laerce que moi d’avoir vu de
(1) Corresp. de AI1"' du Deffand, édit. S'» Aulaire, I, 176.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

201

près ce qui se passe dans les combats. » En vérité Voltaire n’eût
pas mieux dit.
Rousseau prétend, dans ses Confessions, que Stanislas, en
lisant la réplique qu’il s’était attirée, s’écria : « J’ai mon compte,
je ne m’y l'rolte plus. » Je doute un peu de l’authenticité du
propos,

car je trouve,

au contraire, dans

les œuvres du

Philosophe bienfaisant, une étude morale où Stanislas attaque
l'auteur du Discours sur l'inégalité. Ce qui est vrai, c’est que
Rousseau, dans ses nombreux duels littéraires, parut toujours
avoir l’avantage et c’est ce que constatait Stanislas lui-même
dans l’opuscule que je viens de citer; il y dit de Rousseau:
« Comme un nouvel Antliée, il devient plus tort chaque fois
qu’il est terrassé » ; chaque fois qu’il paraît l’être serait donc
mieux dit.
Un adversaire autrement vigoureux fut Borde, ce Lyonnais
ami de Rousseau que nous avons fait connaître et à qui Rous­
seau avait adressé, on s’en souvient, une très curieuse épître en
vers. Borde avait prononcé le 22 juin 1751, à l’Académie de
Lyon, un « Discours sur les avantages des sciences et des arts».
Ce discours est une réfutation en règle du discours de Rousseau
et il parut dans le Mercure de décembre 1751 et mai 1752 (1).
Grinun, alors l ’ami de Rousseau, trouve que le discours de
Borde, « faiblement pensé, ne luit rien à la question ». Le lecteur
en jugera tout autrement ; car il va voir Borde opposer aux
brillants paradoxes de Rousseau le langage du bon sens et de la
vérité ; je le résume très rapidement:
Dès ses premiers mots, Borde s’attaque au principe même d’où
Rousseau a tiré ses plus grands effets oratoires ; on est désabusé
depuis longtemps de la chimère de l’âge d’or : partout la bar­
barie a précédé Rétablissement des sciences. Puis il venge
noblement Athènes contre laquelle a blasphémé ce rustique
Genevois et qu’il a immolée à l’ignorante et sage Lacédémone :
« Cette belliqueuse Sparte que vous nous vantez sans cesse, mais
elle a fini par perdre ses mœurs, elle aussi. Et quant à Athènes,
(1) Il se trouve dans les Œuvres diverses de M. Borde, Lyon, 1783, t. iv.

�202

LOUIS DUCROS

est-ce que la gloire de l’esprit et celle des armes n’y avançaient
pas d’un pas égal ? Et pour ce qui est de la vertu, aux côtés
mêmes d’un Miltiade et d’un Thémistocle ne voit-on pas un
Aristide et un Socrate? Sans cette Athènes, que vous rabaissez à
plaisir, les hommes seraient restés dans une éternelle enfance.
Oui, la Grèce doit tout aux sciences, mais le reste du monde
doit tout à la Grèce ». Et à côté de ces belles paroles, je ne puis
me tenir de citer ici (car c’est une bien éloquente réplique à
l’absurde parallèle établi par Rousseau entre Sparte et Athènes),
ces lignes de l’Itinéraire où Chateaubriand veut précisément
donner « un mémorable exemple de la supériorité que les lettres
donnent à un peuple sur un autre ». Voici ce que dit l’Enchan­
teur avec son ordinaire magnificence de style : « Quand l’Europe
se réveille de sa barbarie, son premier cri est pour Athènes :
« Qu’est-elle devenue? » demande-t-on de toutes parts. Quand
on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si
on avait retrouvé les cendres d’une mère. Quelle différence de
cette renommée à celle qui ne tient qu’aux armes? Tandis que
le nom d’Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entière­
ment oubliée... Quelques pirates, qui se disent les descendants
des Lacédémoniens, font aujourd’hui toute la gloire de Sparte ».
On nous reproche nos vices, continue Borde : mais il y aura
des vices partout où il y aura des hommes (et c’est à quoi
Rousseau ne pourra répondre). Les petites vertus, que vous
prêchez, sont bonnes pour votre petite république de Genève;
vouloir nous y ramener, c’est contraindre un homme robuste à
bégayer dans un berceau. Rester dans l’ignorance I mais est-ce
possible, même aux premiers hommes, quand la mort gronde
sur leurs têtes, qu'elle est cachée dans l’herbe qu’ils foulent aux
pieds ? Vous vous targuez des erreurs des sciences : il est vrai, la
chimie n’a pas pu nous donner l’or qu’elle cherchait ; mais sa
folie même nous a valu d’autres miracles que nous ont livrés ses
analyses : vous voyez donc que les sciences sont utiles jusque
dans leurs écarts ; il n’y a que l’ignorance qui n’est jamais
bonne à rien.
Vous dites encore que les sciences sont nées de l’oisiveté et

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

208

qu’elles l’entretiennent ! pensez-vous donc (Rousseau ne le pen­
sait pas, mais il le disait et d’autres sont venus depuis qui l’ont
dit et fait croire « au peuple des travailleurs »), pensez-vous que
le citoyen que ses besoins attachent à sa charrue soit plus
occupé que l’anatomiste ou le géomètre? Vous déclamez contre
le luxe, produit, dites-vous, par la civilisation et la science. Mais
le luxe est né avec l ’humanité : lorsque les hommes allaient nupieds, le premier qui s’avisa de porter des sabots passa pour un
voluptueux. »
Voilà, résumés à grands traits et présentés peut-être, grâce à
ce raccourci, un peu plus vivement que dans le texte, les princi­
paux arguments de Borde. Cette critique dut fort importuner
Rousseau : d’abord parce qu’elle ne manquait pas de justesse ni
même d’habileté ; et puis parce que Rousseau se voyait obligé
de répéter ce qu’il avait dit dans son Discours et dans ses pré­
cédentes répliques.
Il fallait répondre pourtant, sous peine de s’avouer vaincu, ou,
tout au moins, ébranlé, par cette réfutation nouvelle, et l’amourpropre de Rousseau n’aurait pour rien au monde laissé croire
qu’il n’avait pas de quoi confondre tous ses adversaires : aussi
s’empresse-t-il, dans une note de sa nouvelle réplique, d’assurer
le lecteur « qu’il a longtemps et profondément médité son sujet,
et il ose dire que ses adversaires ne lui ont jamais fait une objec­
tion raisonnable qu’il n’eût prévue et à laquelle il n’ait répondu
d’avance» » Qu’il ait prévu tout ce qu’on pouvait dire contre sa
thèse, c’est ce que nous lui accordons bien volontiers, puisque le
bons sens suffisait pour cela ; mais qu’il 5' ait répondu victorieu­
sement, c’est tout autre chose : or il ne l ’a pas fait (parce qu’il ne
pouvait pas le faire) dans sa réplique à Borde.
Je ne relèverai dans cette réplique que ce qui m’en paraît
intéressant ou nouveau: « Le goût du luxe accompagne toujours
le goût des lettres. » — Mais Rousseau lui-même est un frappant
exemple du contraire, et l’on trouverait aisément mille exemples
semblables, puisque, pour les vrais savants et les vrais artistes,
l’art et la science tiennent lieu de tout, Par endroits, il glisse,
sans en rien dire, des restrictions à sa première thèse : « le goût

�204

LOUIS DUCROS

des lettres accompagne souvent le goût du luxe. » Souvent est
mis là pour écarter des objections bien faciles : Rousseau luimême ne fréquentait-il pas alors chez des gens de luxe qui étaient
ignorants comme des carpes? Il accorde que « les grands hommes
peuvent être impunément très savants » ; mais il n’a garde
d’expliquer comment, s’ils sont si savants que cela, ils ne sont
pas, d’après ses principes, corrompus jusqu’à la moelle ; et tou­
jours celte idée, qui reviendra sans cesse dans ses œuvres, que
les premiers hommes, étant ignorants, ne pouvaient être cor­
rompus : d’accord, mais ils pouvaient être pires, s’ils étaient de
simples brutes.
Et de temps en temps, au bas des pages, on tombe sur des
notes qui vous stupéfient. Ne croit-on pas rêver, par exemple,
quand on connaît l’homme qui a écrit les lignes que voici :
« l’homme et la femme sont faits pour s’aimer et s’unir ; mais,
passé cette union légitime, tout commerce d’amour entre eux est
une source affreuse de désordres dans la société et dans les
mœurs. » Et je n’y contredis pas, mais l’auteur de ces propos
vertueux vit en concubinage avec Thérèse Le Vasseur. Dans une
autre note, il reconnaît hautement que l’ignorance n’engendre
pas nécessairement la vertu ; mais très certainement dans son
Discours il disait ou laissait croire tout le contraire. Et il répète
encore que « tous les peuples savants sont corrompus » ; mais il
ne prouve pas — et tant qu’il n’a pas prouvé cela, il n’a rien
prouvé, — qu’il y ait quelque part des peuples innocents. Tantôt
il limite si fort la portée de ses assertions premières que ses
brillants paradoxes s’éteignent en de ternes banalités ; et tantôt
il veut au contraire se donner l’air de ne rien accorder à l’adver­
saire et, pour cela, à défaut de bonnes raisons, il trouve des
mots heureux qui le tirent d’affaire. Par exemple on dit que les
hommes sont nés méchants : « alors il ne faut pas donner des
armes à des furieux. « Et pourquoi d’ailleurs M. Borde veut-il
nous faire peur de la vie animale ? « il vaudrait mieux ressem­
bler à une brebis qu’à un mauvais ange. » Peut-être: mais les
premiers hommes étaient-ils vraiment des brebis ? on les com­
pare plus souvent et plus justement à des loups. Par moment

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

205

enfin Rousseau, pour ne pas se dédire, dit des choses ridicules.
On se rappelle le mot de Borde sur le
hommes : le premier

qui porta

des

luxe des premiers

sabots était donc un

voluptueux. A quoi Rousseau répond intrépidement : « il y
a cent à parier contre un que le premier homme qui porta des
sabots était un homme punissable, à moins qu’il n’eût mal aux
pieds. » C'est une réfutation par l’absurde, et faite par l’auteur
lui-même.
A la fin on est fatigué, et dégoûté, de le voir s’entêter à défendre
ce qui eût pu passer, présenté avec des restrictions, comme une
vérité partielle, comme un côté de la vérité. Mais non : il systé­
matise et il insiste lourdement : il a l’air de vouloir opposer une
digue à la civilisation et arrêter le cours de l’histoire. C’est
pour cela que Borde reprit la plume et le combattit dans un
« Second discours sur les avantages des arts el des sciences. »
« Je n’avais, dit-il, regardé le premier discours de M. Rousseau
que comme un paradoxe ingénieux et c’est sur ce ton que j ’avais
répondu. Sa dernière réponse nous a dévoilé un système » et
Borde s’en prend à ce système. Je ne le suivrai pas dans cette
seconde réfutation : sat prata biberunt. Je liens seulement à
citer, de ce second discours de Borde, une réflexion vraiment
ingénieuse (n ’esl-ce pas un devoir de noter de telles réflexions,
quand on les trouve dans de vieux livres que personne ne lit
plus ?) Borde a donc entrevu cette idée, juste et fine à la fois, que
certaines vertus perdent de leur mérite et changent même de
nom au cours des âges, à mesure que le progrès de la civilisation,
tantôt permet de se passer d’elles, parce qu’elles ne serviraient
plus à rien, tantôt nous les a rendues si faciles et si coutumières
que ce ne sont plus vraiment des vertus. Ainsi Rousseau avait
exalté « la continence » bien connue de Scipion. Borde s’empare
de cet exemple et il écrit : « l’antiquité a célébré comme un pro­
dige les égards de Scipion pour une princesse (la fiancée d’Allucius en Espagne) que la victoire avait fait tomber enlre ses
mains ; et, parce qu’il ne fut pas un monstre de brutalité, on
nous le propose encore comme un modèle héroïque. Pour moi,
je ne saurais admirer Scipion, à moins que je ne méprise son

�206

LOUIS DUCROS

siècle : mie action, dont le contraire serait un crime, n’a pu
paraître merveilleuse que parmi des mœurs barbares : c’était un
héroïsme alors, aujourd’hui nous n’y voyons qu’un procédé.» ( 1 ).
Rousseau dans ses Confessions (p. II, 1. V II), nous dit qu’il
négligea sa correspondance avec Borde, et voici la conséquence
de sa paresse : « on verra, dans M. Borde, jusqu’où l’amourpropre d’un bel esprit peut porter l’esprit de vengeance lors­
qu’il se croit négligé. » Et ailleurs (1. V III) : « J’avais tort
(avec M. Borde) ; il m’attaqua, honnêtement toutefois, et je
répondis de même. Il répliqua sur un ton plus décidé. Cela
donna lieu à ma dernière réponse, après laquelle il ne dit plus
rien. » Borde était maté, veut nous faire entendre Rousseau. En
réalité (et c’est là une singulière erreur de mémoire) Rousseau
ne répondit pas au second discours de Borde. Nous n’avons
qu’un simple projet de réponse, cinq ou six pages retrouvées par
Streekeisen-Moullou ( Œuvres et Correspond, inéd. de Rousseau,
1861, p. 315), où je ne relèverai que celte phrase qui se passe de
commentaire : «J e crois (dans mon Discours) avoir découvert
de grandes choses. » ( 2 ).
Rousseau cependant n’avait pas dit son dernier mot : il le lit
(1) Scipion respecta la fiancée d’Allucius, mais il y mit la condition
qu’Allucius deviendrait l’ami du peuple romain (Tite-Live, XVI, 50).
(2) Je ne dis rien ici, devant en parler quand j ’étudierai les rapports de
Voltaire avec Rousseau, de l’opuscule de Voltaire, T i m o n , auquel Rousseau ne
répondit d’ailleurs que par une note dédaigneuse de sa réponse à Stanislas.
Je trouve dans les Œ u v r e s de Borde (IV, 359) une lettre de Rousseau à
Borde au sujet du second Discours de celui-ci, Discours qu’il n’a pas encore
lu, dit-il, mais dont M. Duelos lui a dit beaucoup de bien et il assure Borde
(ce qui jure un peu avec le passage cité des C o n / e s s i o n s ) « qu’il n’a pas oublié
les bontés de Borde pour lui, ni son attachement pour Borde et que leur dis­
pute littéraire n’a pas causé dans son cœur la moindre altération. » Et ij
ajoute : « Vous êtes, de tous ceux qui se sont mis sur les rangs, le seul
adversaire que j ’ai craint... # Enfin à cette date (la lettre est de mai 1753)
Rousseau vit dans les meilleurs termes avec ses amis : «Vous me félicitez sur
le choix de mes amis et vous avez raison : jamais homme ne fut plus heureux
que moi à cet égard. » Je n’ai trouvé cette lettre ni dans la C o r r e s p o n d a n c e
de Rousseau ni dans le volume de Streckeisen-Moultou : Œ u v r e s e t C o r r e s p o n ­
dance
i n é d i t e s d e R o u s s e a u . Enfin dans l’édition des Œ u v r e s d i v e r s e s de
M . B o r d e , qui est de 1783, je remarque qu’on a imprimé B o r d e et non B o r d e s ,
comme portent toutes les éditions de Rousseau, ou d e B o r d e s , comme a écrit
(p. 316) Streckeisen-Moultou.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

207

connaître au public dans la Préface qu’il mit en 1752 à sa
comédie de Narcisse. Dans cette préface, on ne sait ce qu’on
doit admirer le plus, de la fermeté d ’accent de l’orateur ou de
la subtilité, j ’allais dire : de la rouerie du dialecticien ; je ne
crois pas vraiment, qu’avant cette brillante et déconcertante
dissertation, on ait jamais employé à la fois tant d’habileté
et tant d’esprit à se contredire et à se moquer du lecteur. Si nous
demandons à Rousseau quelle conclusion, après tant de contro­
verses, on doit enfin tirer de son Discours, et s’il faut décidé­
ment brûler les bibliothèques et les théâtres, fermer les collèges
et les académies et tout ce qui recèle un poison scientifique ou
littéraire : gardez-vous en bien, nous répond Rousseau : « mon
avis est de laisser subsister et même d’entretenir avec soin les
académies, les bibliothèques et les spectacles et tous les autres
amusements qui peuvent faire diversion à la méchanceté des
hommes et les empêcher d’occuper leur oisiveté à des choses
plus dangereuses. .,

Car, lorsqu’il n’y a plus de mœurs, il ne

faut songer qu’à la police... J’écrirai donc des livres et je ferai
des vers. Il est vrai qu’on pourra dire quelque jour : (et Dieu
sait si on le lui reprochera !) cet ennemi déclaré des lettres et
des arts fit pourtant des pièces de théâtre »; et ce discours sera,
je l’avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon
siècle. » Les sciences elles arts ont jadis corrompu les mœurs ;
mais maintenant, elles les empêchent de se corrompre davan­
tage. Mais comment expliquer ces deux effets contraires ? très
simplement : il n’y faut qu’une comparaison. « Celui qui s’est
gâté la santé par un usage immodéré de la médécine est encore
forcé de recourir aux médecins pour conserver sa vie. »
Et voici un dernier exemple de cet art souverain et souveraine­
ment dangereux, où Rousseau va de plus en plus se perfec­
tionner, et qui consistera à préparer par de très habiles prémisses,
puis brusquement à lancer d’ une main sûre, ces formules reten­
tissantes qui feront un jour le tour du monde. Voici d’abord la
préparation que je résume pour la mettre mieux en lumière : le
philosophe s’isole de la société et, par là, devient égoïste ; l’artiste
aime, lui, la société et la cultive, mais c’est pour s’y faire admi-

�208

L O U IS

DUCROS

rer ; el tous les deux, quoique par une conduite contraire, sont
donc coupables. Et voici la phrase finale et triomphale : « Si
le philosophe méprise les hommes, l’artiste s’en fait bientôt
mépriser et tous deux concourent enfin à les rendre méprisables ».
Et cependant Rousseau a écriL la comédie de Narcisse. C’est
que, lorsqu’il l’écrivit, « il n’avait pas le bonheur de penser
comme il l’ait aujourd’hui. » — Mais aujourd’hui qu’il n’est plus,
il le déclare lui-même, « séduit par les préjugés de son siècle »,
pourquoi publie-t-il cette comédie? — C’est (car il a réponse
à tout) pour prouver, sachant ce que vaut sa pièce, « à quel
point il dédaigne la louange et le blâme qui peuvent lui être
dus. » Les ouvrages de ce genre frivole, dont il est l’auteur,
« ce sont des enfants illégitimes que l’on caresse encore avec
plaisir en rougissant d’en être le père, à qui l’on fait ses derniers
adieux el qu’on envoie chercher fortune sans beaucoup s'embarrasser
de ce qu’ils deviendront ».
Et quand je lis ces dernières lignes, je ne puis m’empêcher de
me demander si la main de Rousseau n’a pas tremblé en les écri­
vant : c’est exactement avec celte désinvolture qu’à la date où il
écrivait ces lignes, il se débarrassait de ses « enfants illégitimes»,
en chair et en os ceux-là : mais le public n’en savait rien et, ras­
suré de ce côté, il n’a songé — la chose est visible, tant la phrase
est cadencée, — qu’à bien filer sa métaphore. Aussi est-ce avec la
plus mâle assurance qu’il conclut triomphalement sa préface :
cc Je conseille donc, à ceux qui sont si ardents à chercher des
reproches à me faire, de vouloir mieux étudier mes principes et
mieux observer ma conduite. y&gt;Et, à l’instar de ses chers Romains,
il monte au Capitole : on sait qu’il n’en oubliera plus le chemin.

V
Après avoir cherché jusqu’à quel point Rousseau, en traitant
son sujet, était vrai avec lui-même, je voudrais en quelques mots
me demander si, le traitant comme il a fait, il était dans le vrai,
ou plutôt et plus exactement, s’il n’y aurait pas dans son para-

�J E A N -J A C Q U E S

209

ROUSSEAU

doxe, un atome et, comme on dit. une âme de vérité. Pour m’en
assurer, j ’essaierai de répondre, aussi succinctement, mais aussi
précisément que possible, aux deux questions suivantes : d’abord
Rousseau a-t-il raison d’invectiver, comme il le fait, les artistes
et les littérateurs de son temps? ensuite a-t-il le droit d’étendre à
tous les temps (et il n’y manque pas) les reproches, au cas où ils
seraient fondés, qu’il fait à ses contemporains ? Voyons d’abord
dans son Discours, et c’est évidemment ce qui nous intéresse le
plus, la part de vérité, pour ainsi dire, contingente, relative
à son temps, lequel est le milieu même du xvm c siècle. On a
toujours tort d'envisager ce Discours en lui-même, sans se préoc­
cuper de l ’époque où il a été écrit : replacé à cette époque,
le Discours, on va le voir, a un tout autre sens et une tout
autre portée.
Ce que Rousseau reproche aux artistes, et surtout aux litté­
rateurs, ses contemporains, c’est la fausse élégance et la fausse
délicatesse, c’est « l’esprit de galanterie si fertile en petites
choses », ou même simplement l'esprit qui, à lui seul, est inca­
pable de trouver a ces beautés mâles et fortes qui font les vrais
chefs-d’œuvre ». Ces reproches de Rousseau sont-ils fondés?
Il suffit, pour en convenir, de songer un instant à ce qu’a été la
littérature pendant la première moitié du xvm e siècle : c’est, si
l'on veut, le triomphe du joli, du spirituel même et du gra­
cieux; mais les poètes de ce temps ne savent ce que c’est que la
poésie (Rousseau le leur apprendra plus tard) ; et les roman­
ciers, sauf un seul, Prévost

(dont Rousseau raffole),

ne

savent pas davantage ce que c’est que la passion, ou seulement
l’amour vrai; et les moralistes, comme Duclos, manquent de
profondeur ; et tous ensemble, prosateurs et poètes, quels que
soient leur esprit et leur savoir-faire, ils n’ont pas su offrir à
l’admiration de leur siècle une seule œuvre grande et forte, ce
qu’on peut appeler une œuvre de génie. Si d’ailleurs Ruffon et
Montesquieu semblent faire exception et contredire Rousseau,
on verra tout à l’heure que, bien au contraire, comme on disait
alors, « ils font pour lui » et donnent raison à sa thèse.
Que la littérature proprement dite ( j ’entends les œnvres
14

�210

L O U IS

DUCROS

d’imagination), de celle première moitié du siècle soit en déca­
dence sur la littérature du siècle passé, c’est ce dont conviennent,
on le sait, les contemporains de Rousseau et c’est même ce cpie
proclame sur tous les tons le plus illustre de tous, l’auteur de
Zaïre. Mais qu’elle est donc la cause de cette décadence? les
auteurs du temps la trouveront: celui-ci, Diderot, dans l’épui­
sement des genres et le peu de sujets nouveaux qu’ont laissé à
traiter après eux les grands dramatistes du siècle passé; d’autres,
dans le goût excessif de l’analyse philosophique; et ils peuvent
avoir raison, mais ce n’est pas ce que je me propose de discuter
ici : ce que je veux simplement dégager de tous leurs jugements,
c’est ceci : un seul homme au

x v iiic

siècle a osé dire que la

cause principale de « la corruption du goût », c’était « la disso­
lution des mœurs » ; et il ne l’a pas seulement dit, mais qu’on
me permette l’expression : il l’a crié à tout son siècle et ce
cri d’alarme, il le répétera avec plus de force et j ’ose dire : avec
plus d’éloquence, à mesure qu’il avancera dans ses œuvres.
Mais que l’âpre censeur du Discours de Dijon ait raison ici
encore, qui pourrait le nier? qui pourrait, en effet, contester
que, si jamais littérature a été l’expression d’une société, c’est
bien la littérature du xvine siècle? Or on sait ce qu’était, en
1749, cette société française qui avait assisté aux saturnales de la
Régence et qu’avaient pervertie, en même temps que boule­
versée dans ses fondements, les soudaines fortunes et les ruines
retentissantes provoquées par Law et son désastreux système.
Deux traits suffiront ici, non certes pour décrire cet état de
mœurs de la première moitié

du xvm e siècle,

que chacun

connaît, mais pour le rappeler simplement à l’esprit du lecteur.
Cinq ans avant le Discours de Dijon, Mmo de Châteauroux meurt;
qui va lui succéder dans le cœur du roi ? « La foule des préten­
dantes, dit Bernis, est infinie » (1). Le personnage « représen­
tatif » de cette époque, celui que chacun voudrait imiter, que
Voltaire accable de flatteries et qui est « son héros », c’est ce
duc de Richelieu dont le président Hénault résume, non sans
(1 )

Mémoires

I ; 108.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

211

envie, les innombrables fortunes en ces termes : « Il a été le
dompteur de toutes les femmes, au point que l’on a remarqué
celles qui lui avaient résisté. »
Une telle société se fit, on le sait, une littérature à son image ;
mais cette littérature libertine de la première moitié du siècle,
qu’on veuille bien le remarquer, les grands écrivains eux-mêmes
la trouvaient en 1749 fort plaisante, — puisqu’ils y collaboraient,
et qu’un Montesquieu, par exemple, aux fâcheuses libertés des
Lettres persanes devait ajouter les fadeurs du Temple du Guide,
que Voltaire allait pousser sa veine licencieuse jusqu’à l’achève­
ment de la trop fameuse Pucelle et que Diderot enfin, que nous
citons ici parce qu’il était l’ami intime de Jean-Jacques, avait
déjà montré, par ses Bijoux indiscrets, qu’il savait, quoique phi­
losophe, trousser tout comme un autre des contes indécents. On
11 e

peut donc, je crois, refuser à l’indignation vertueuse de

Rousseau le double mérite de Yà-propos et de l’originalité.
On ne peut pas non plus contester sa hardiesse : ce qu’il
attaque avec le plus d’acharnement, dans la société de son
époque, c’est justement ce qui en est l’ornement et la parure : ce
sont ces salons fameux dont la réputation s’étend alors dans
l’Europe entière et qu’on a depuis tant de fois décrits et célébrés.
Sans doute Rousseau a contre eux des griefs personnels, dont
j’ai mainte fois parlé : que sa critique des salons vienne avant
tout de son incapacité d’y briller à l ’égal de tant d'autres, qui ne
le valent pas, c’est ce que j ’accorderai volontiers et j ’irai même
jusqu’à avouer que je ne puis lire, sans songer à Rousseau, cette
réflexion amère d’Alfred de Vigny : « L ’élégante simplicité, la
réserve des manières polies du grand monde, causent non seule­
ment une aversion profonde aux hommes grossiers de toutes les
opinions, mais une haine qui va jusqu’à la soif du sang ». A
coup sûr, la haine n’ira jusqu’à celte horrible extrémité que chez
certains des plus tristes disciples de Rousseau, et qu’il eût
désavoués; mais cette haine va chez Rousseau lui-même, sinon
jusqu’à la soif du sang, du moins, jusqu’à la soif de vengeance,
et c’est bien ce qui rendra ses invectives plus âpres et plus
éloquentes : mais de ce qu’il se fâche, faut-il nécessairement

�212

LOUIS DUCROS

conclure qu’il ail tort? Ce qu’il reproche aux salons de son
temps et, sans hésiter, aux femmes qui en sont les souveraines,
c’est d’abord de rabaisser le génie à leur niveau, c’est-à-dire, de
le « proportionner à la pusillanimité » de leur goût étroit et
mesquin ; et c’est, en second lieu, d’étouffer l’originalité du
caractère, aussi bien que celle de l’esprit, en imposant aux
caractères la règle du comme il faut et aux esprits un idéal
convenu, le même pour tous. Or ces reproches sont à cette date
également justes. Que les femmes, à partir de l’hôtel de Ram­
bouillet, aient eu la plus heureuse influence sur les mœurs
qu’elles ont policées, et sur la langue, qu’elles ont épurée, et qui
en avait grand besoin, c’est une chose admise et parfaitement
sûre ; mais les services qu’elles nous ont ainsi rendus, elles les
ont fait chèrement payer aux lettres, et même à la société, et
c’est ce qu’a très bien vu Rousseau pour les lettres et la société
de son temps. « Je pense, dit Bernis à cette date, que le com­
merce des femmes a changé les mœurs des Français. Autrefois,
on n’était admis chez elles au plus tôt qu’à l’âge de trente ans;
jusqu’à celle époque les hommes vivaient avec les hommes, leur
esprit en était plus mâle et leur conduite en était plus ferme.
Aujourd’hui ce sont les femmes qui apprennent à penser aux
hommes : à dix-sept ans et quelquefois plus tôt, on est reçu
dans le monde; il est naturel, à cet âge, de regarder comme le
point le plus important de plaire aux femmes; on s’accoutume
de bonne heure à la mollesse, à la frivolité et l’on arrive aux
emplois la tête vide et le cœur rempli de faux principes ». (1).
S’il est vrai, comme le dit Rousseau dans son Discours, que
« les hommes seront toujours ce qu’il plaira aux femmes », et si
cela est vrai surtout aux époques où, comme à celle qui nous
occupe, les femmes sont les reines de l’opinion, les dispensa­
trices des emplois et les gardiennes des Académies, alors c’est
bien à elles et à leur mauvais goût, et pourquoi n’ajouterais-je
pas : à leur goût dépravé, qu’on a le droit de faire remonter la
responsabilité de tant de pauvretés littéraires qui encombrent
(1 )

Mémoires

( é d i t . M a s s o n , 1 , 100.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

213

noire dix-huitième siècle et de tant de vilaines histoires qui le
déshonorent. Sans compter que, à vivre de cette vie de salon, à
passer des soirées entières, aujourd’hui chez Mme Geoffrin et
demain chez Mlle de Lespinasse, à moins que ce ne soit chez le
baron d’Holbach ou chez M,ne d’Epinay — et l ’on peut voir dans
Morellet qu’il n’y a pas un seul jour de la semaine où il n’y ait
quelque salon ouvert, — on ne trouve plus le temps de faire des
œuvres achevées ou sérieusement méditées ; et, par exemple,
c’est en partie pour cela que Diderot n’a guère laissé que des
fragments d’ouvrages ou des ouvrages bâclés, tandis que les
grands écrivains du siècle, les Montesquieu et les Bufïon, les
Rousseau et même les Voltaire, s’ils ont pu écrire de grandes
œuvres, c’est parce qu’ils ont passé le meilleur de leur temps
loin des salons et loin de Paris.
Et enfin, que l’esprit de société, c’est-à-dire au fond que le désir
de plaire et la peur du ridicule aient été en France des entraves
à l’originalité de l’esprit et du caractère, c’est ce qu ’0 11 ne songera
pas sans doute à contester, mais c’est ce qui était particulière­
ment sensible à cette époque de sociabilité excessive où vivait
Rousseau. Veut-on avoir, sur cette uniformité des esprits, qui
conduit à la banalité des talents, le sentiment d’une personne
qu’on ne peut accuser, comme Rousseau, d’avoir un parti-pris
contre les salons, puisqu’elle gouverne à cette époque le salon
le plus renommé de tout Paris?

« Mmc Geoffrin, dit le baron

de Gleichen, comparait la société de Paris et ses individus à
une quantité de médailles renfermées dans une bourse, lesquelles
à force de s’être frottées longtemps l’une contre l’autre, ont usé
leur empreinte et se ressemblent toutes. »

Mais que son salon

contribuât à user ces empreintes, c’est ce qu’elle ne disait pas et
ce dont on ne peut douter, si on se rappelle seulement que W alpole disait d’elle à bon droit qu’elle était la plus belle personni­
fication qu’il eût jamais vue du « sens commun ». Qui ne recon­
naîtra dès lors que Rousseau, dans le passage suivant, outre
qu’il fait déjà pressentir celte dialectique pressante, à laquelle
on aura tant de peine à échapper, porte sur l’esprit et les mœurs
de son époque, un jugement que l’histoire ne peut que ratifier :

�214

L O U IS

DUCROS

« Aujourd’hui que des recherches plus subtiles et un goût plus
fin ont réduit l’art de plaire en principes, il règne dans nos
mœurs une vile et trompeuse uniformité et tous les esprits
semblent avoir été jetés dans le même moule; sans cesse la poli­
tesse exige, la bienséance ordonne; sans cesse on suit des usages,
jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et,
dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce
troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circons­
tances, feront tous les mêmes choses, si des motifs puissants ne
les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui on a
affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les
grandes occasions, c’est-à-dire attendre qu’il n’en soit plus
temps, puisque c’est pour ces occasions même qu’il eût été
essentiel de le connaître. »
Enfin si, dans sa critique exaspérée des petites manières et des
fines galanteries, Rousseau laisse trop apparaître le dépit de
l ’homme qui n’a, il l’a avoué lui-même, que l’esprit de l’escalier,
n’a-t-il pas cependant raison de dire que le vrai penseur et
l’homme de génie sont mal à l’aise dans un salon et qu’ils ris­
quent d’y perdre cette originalité qui fait leur mérite? Qu’on
lise (car nous nous efforçons

d’expliquer Rousseau par ses

contemporains), cette vive peinture que Duclos nous a laissée,
dans son roman les Confessions du comte de ***, du salon de
M,nc de Tonin (et c’est Mme de Tencin qu’il veut faire entendre).
Voici les convives à table : « toute dissertation et même toute
conversation suivie en était bannie. Il n’était, pour ainsi dire,
permis de parler que par bons mots. Mrae de Tonin et ses adora­
teurs partirent en même temps : ce fut un torrent de pointes, de
saillies et de rires excessifs. On tirait l’élixir des moins mauvais;
on renchérissait sur les plus obscurs. Je cherchais à entendre et
à pouvoir dire quelque chose ; mais, lorsque j ’avais trouvé le
mot,je m’apercevais que la conversation avait déjà changé
d’objet. » Et Duclos conclut : «tous ces bureaux d ’esprit ne ser­
vent qu’à dégoûter le génie, rétrécir l’esprit, encourager les
médiocres et donner de l’orgueil aux sots. »
Qu’il me soit permis, pour plus de précision encore, de citer

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

215

quelques dates et de rapprocher le Discours de Dijon de deux
œuvres contemporaines qui nous en feront mieux comprendre
toute Yactualité. Le Discours est de 1749 et c’est en 1747 que
Gresset vient de faire applaudir le Méchant. Justement dans sa
Préface de Narcisse (1752), où il dit comme on sait, le dernier
mot sur son Discours, Rousseau s’indigne du genre de succès
obtenu par la pièce de Gresset, lequel succès juge, selon lui, les
spectateurs ; « Cléon (le Méchant) ne parut qu’un homme ordi­
naire ; ses noirceurs passèrent pour des gentillesses, parce que
tel, qui se croyait un fort honnête homme, s’y reconnaissait
trait pour trait. » Mais quoi ! Cléon avait de l’esprit et l’esprit
alors excusait tout, comme il menait à tout.
C’est en 1751 que paraît la première édition du livre de Duclos,
alors très intime avec Rousseau : Considérations sur les mœurs de
ce siècle. Dans son chapitre sur « les gens à la mode », Duclos
écrit : « il y a peu de temps que cette expression, le bon ton, est
inventée. » Le bon ton, c’est « l’abus de l’esprit » ou, comme on
l’a appelé à cette date, « le persiflage ». Mais qui persifle-t-on
surtout dans les salons à la mode? Les persifleurs « se signalent
ordinairement sur tes étrangers que le hasard leur adresse. »
Qu’on se figure le Suisse Rousseau en proie à ces enragés persi­
fleurs : incapable de leur répliquer sur l’heure, il leur répondra
à loisir et déversera sa bile dans le Discours de Dijon ; et même

plus tard, car il est homme à ne rien oublier, il aura encore dans
l’oreille ces quolibets à l’adresse des « étrangers » quand, dans la
Nouvelle-Héloïse, il opposera à la voix douce des Vaudoises
l’accent moqueur de ces Parisiennes qui se plaisent à jouir de
l’embarras qu’elles donnent à ceux qu’elles voient pour la pre­
mière fois (1).
M. Jules Lemaître (2), qui est très sévère pour le Discours de
Dijon, conclut que « la thèse de Rousseau n’est qu’un vague
lieu commun, très fatigué déjà à cette époque, presqu’aussi
fatigué que le lieu commun de la thèse contraire ». Que la thèse
de Rousseau soit, en effet, un lieu commun, c’est ce que je reconHcl., P . I l , 1.
J.-J. Rousseau,

(1) Ar.
(2)

X X I.
p a r J u le s L e m a î t r e , p . 84.

�216

LOUIS

DUCROS

naîtrai bien volontiers ; mais j ’ajouterai que les lieux communs
ont été de tout temps la matière ordinaire et comme obligatoire
de l’éloquence : voit-on autre chose que des lieux communs dans
les œuvres oratoires de Bossuet ? Le tout est de savoir si Rous­
seau a su rajeunir et vivifier pour son temps ce lieu commun,
auquel cas il aurait fait une œuvre intéressante, malgré ses
défauts ; et c’est ce que fera, après lui, en reprenant ce même
lieu commun et en le traitant de la même façon, je veux dire par
la négative, un des premiers orateurs de notre temps, M. Brunetière, dana un de ses Discours de Combat (1). Le lecteur, qui
a pris la peine de me suivre dans toute celte discussion, recon­
naîtra, j ’espère, que, replacé et comme replongé dans le milieu
où il fut écrit, le Discours de Dijon reprend couleur et vie et
cesse d’être une banale déclamation.
Allons plus au fond encore : en définitive ce que Rousseau
défend et proclame dans son Discours (et ce qu’il proclamera de
plus en plus dans ses œuvres ultérieures), c’est, en face de l’esprit
de société et de l’esprit d’imitation, ce que nous appelons aujour­
d’hui d’ un mot : l ’individualisme ; et, de fait, il est bien l’indivi­
dualité la plus forte et la plus étrange de tout le xvm e siècle.
Mais comment a-t-il fait pour rester si personnel dans un monde
où il fallait, pour réussir, commencer par se faire semblable aux
autres ? et comment expliquerons-nous que, dans ce siècle si
civilisé et dans cette société si polie, un barbare se soit rencontré
qui, non seulement ne ressemble à personne, mais qui va mettre
sa gloire à rompre en visière à tous ses contemporains ?
Tel est le problème psychologique dont Brunetière a donné la
solution que voici : « Ce que Rousseau s’applique à noter, à
retenir et à développer de sa sensibilité, c’est ce qui le différencie,
ce qui l’isole, c’est ce qui le met à part du reste des mortels » ; et
ayant montré déjà que la poésie lyrique, c’est-à-dire personnelle,
se rattache comme à sa source, à Rousseau, qui a introduit
le moi dans la littérature, il se demande où était le principe pro­
fond de cette exagération de la personnalité ou, comme il dit
(1 ) B r u n e t i è r e :

L ’Art et la Morale.

�J E A N -J A C Q U E S

217

ROUSSEAU

encore, de l'égoïsme de Rousseau, et il trouve ce principe avant
tout dans la sensibilité même de Rousseau. 11 faut qu’on me
permette de citer cet important passage : « Vous montrerai je
maintenant les liaisons on les connexions nécessaires de cette
religion de soi-même (chez Rousseau) avec l’excès de la sen­
sibilité ? car la sensibilité n’est-elle pas, entre toutes, la faculté
qui nous fait nous? celle qui nous distingue de tous les autres
hommes? celle dont les caractères définissent à la fois la nature
cl le degré de notre individualité? Nos intelligences ne diffèrent
qu’à peine les unes des autres, en degré seulement... Au contraire
c’est vraiment en nature que nos sensibilités diffèrent ou s’oppo­
sent... Dupes ou victimes de nos sensations, nous courons
un risque perpétuel d’en devenir comme la proie, de passer
tout entiers en elles, de nous fondre et de nous confondre avec
les objets qui les provoquent, et notre Moi, sollicité de tous
les côtés en même temps est en danger de se répandre, de se
dissoudre, de s’anéantir dans le non-moi. Il se produit alors une
réaction violente ; nous essayons de nous défendre et de nous
reprendre et, ne trouvant pour cela de point d’appui qu’en nous,
de support que dans le sujet identique de nos sensations, c’est
ainsi que nous devenons, chacun pour nous, la fin, la raison
detre et le centre du monde. C’est, Messieurs, ce qui est arrivé à
Rousseau. » (1).
Laissant à Erunelière le langage métaphysique qu’il a cru
devoir prendre, je vais essayer de montrer très simplement que
toute cette déduction est fausse en elle-même et fausse, par con­
séquent, si on l’applique à Rousseau. — C’est donc, en résumé,
l’extraordinaire sensibilité de Rousseau qui l’aurait « isolé » de
ses contemporains et aurait fait de lui, aux dix-huitième siècle,
« un être à part », un seul entre tous ? Je n’en crois rien : sans
aucun doute, par sa sensibilité, on se distingue des autres,
de tous ceux qui ne sentent pas comme vous ; mais on s’en dis­
tingue sans le vouloir et sans le chercher ; on ne s’en sépare pas
à plaisir et surtout on ne s’oppose pas aux autres, et voit-on pour(!) Brunetière : L ’évolution de la poésie lyrique en France au xvui" siècle., I,
fit. KG.
14'

�218

L O U IS

DUCROS

quoi ? C’esl précisément parce qu’on en souffrirait trop dans sa
sensiblité même, puisque la sensibilité vous pousse au contraire
à sympathiser avec vos semblables, c’est-à-dire, à partager leurs
émotions et, si vous êtes écrivain, à leur l'aire partager les vôtres.
Remarquez, en effet, que tous les écrivains d’une vive sensibilité
vibrent à l’unisson de leur siècle ou le font vibrer à l’unisson de
leurs œuvres : que leur sensibilLié reste lidèle à ses origines
physiques et grossières, je veux dire : qu’elle soit sensuelle ou
voluptueuse, et vous avez les romans d’un Crébillon lils ou les
Vers d’un Parny, et le dix-huitième siècle se délecte aux œuvres
licencieuses de l ’un et de l’autre. Que la sensibilité s’épure, au
contraire, et s’élève à la sentimentalité poétique et vous aurez
celte élégie intitulée le Lac, dont Musset dira avec raison que
toute la jeunesse de son temps « a sangloté de ses divins san­
glots » ; et, si je cite le Lac, c’est, on le devine, parce qu’il a été
inspiré à son auteur par une page immortelle de la NouvelleHéloïse. Mais précisément Rousseau lui-même, quand il écrira ce
roman, tout débordant de sensibilité passionnée, il ravira tous
les cœurs et il fera pleurer tout son siècle : comment peut-on
dire, après cela, que sa sensibilité l’a isolé et mis à part et qu’elle
explique l’intensité de sa vie indiviudelle? Qu’on fasse donc la
sensibilité de Rousseau aussi vive, et même aussi maladive
qu’on vou dra— et je n’y contredirai pas,— celle sensibilité ne
peut, surtout à elle seule, rendre compte de l'isolement absolu
de Rousseau, de sa sécession volontaire loin de tous ses contem­
porains, encore moins expliquer son indomptable individualisme.
Mais, nous-mêmes, comment l’expliquerons-nous?
Quand on est un grand écrivain, ce n’est pas seulement par la
vivacité, ni par l’exacerbation de sa sensibilité qu’on se distin­
gue de la foule et même de ses égaux en gloire et en génie, c’est
encore, c’est surtout par la force ou l’ampleur, par la finesse ou
la souplesse, c’est-à-dire, par les qualités propres et distinctes de
son intelligence. On a trop répété que nos intelligences, et c'est
le mot de Brunetière, « ne diffèrent qu’à peine les unes des
autres et qu’au fond elles soûl toutes substantiellement capables
des mêmes vérités, et c’est pour cela qu’il n’y a qu’une géomé-

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

219

trie, qu’une physique et qu’une chimie. » Il n’y a sans doute qu'une
géométrie, mais tout le inonde n’est pas également capable de la
comprendre et il n’yaanssi qu’une astronomie et qu’une chimie,
niais tout de même il n’y a au monde qu’un Newton et qu’un
Lavoisier (1). Au reste, dans le domaine de l’intelligence, il n’y a
pas, comme on sait, que des vérités scientifiques ou géométri­
ques ; il y a, à côté des « vérités de géométrie », les « vérités de
finesse », et c’est de celles-là seules qu’il s’agit quand on parle
de Rousseau. Or si Pascal a été l ’auteur des Pensées, et si, seul
ae son siècle, il a pu écrire ce chef-d’œuvre, c’est trop évidem­
ment parce qu’il y avait une distance infinie entre son intelli­
gence et celle d’un homme du « commun », voire même de l’un
quelconque des messieurs de Port-Royal.
Brunetière, dans le passage qui nous occupe, cite un curieux
chapitre de Mmc de Staël, où celle-ci montre comment l’esprit de
société chez nous n’a cessé, depuis le dix-septième siècle, de
gêner et de proscrire l’individualité : mais justement ce chapitre
appartient à YAllemagne ( l re partie, chap. X X ) et Mn,e de Staël
professé, dans cet ouvrage, que « la supériorité des Allemands
consiste dans l’indépendance d’esprit cl dans l ’originalité indi­
viduelle». En effet, l’Allemagne, dont parlait alors Mme de Staël,
pouvait s’enorgueillir des deux plus grands originaux qu’elle ait
jamais produits et dont l’un était Kant et l’autre Goethe ; et si la
(1; Qu’on me permette à ce propos une anecdote : Mairan avait fait un
traité de géométrie qui avait reçu de grands applaudissements de l’Académie ;
mais Fontaine le désapprouvait : « Cela prouve, lui répliqua Mairan, que cha­
cun a sa petite géométrie. » [Correspond, de jUme du Dejfand. édit. Stc-Aulaire,
1. 47). Ce lecteur verra lui-même ce qu’il en doit penser. Me permettra-t-on
de rappeler qu’à la rigueur il y a plusieurs géométries, si la géométrie de
Lobatchewski'et celle de Riemann diffèrent essentiellement de la géométrie
(l’Euclide. Au reste ce que je veux prouver seulement, en tout ceci, c’est une
vérité de sens commun, à savoir qu’on se rapproche et qu’on s’unit par le cœur
plus que par l ’intelligence. . Comprendre les mêmes choses, dit M. Faguet, dans
son Pacifisme, (p. 251) et les comprendre de la meme façon est un lien moins
forl qu’être attirés vers les mêmes choses et avoir à l’égard d’autres choses
mêmes répulsions. Il semble que l’intelligence ait quelque chose de froid et la
sensibilité je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante et que compren­
dre en commun unit beaucoup moins que sentir ensemble. » Et c'est pourquoi
le patriotisme vrai, et qui unit vraiment, ce n’est pas celui qui raisonne,
mais c’est, tout simplement, la patrie sensible au cœur.

�220
s e n s ib ilit é

LOUIS

DUCROS

est à peu près absente de la

C r i t i q u e d e la R a is o n p u r e ,

ce n’est pas non plus à elle seule, il s’en faut, qu’on doit faire
honneur de ce chef-d’œuvre, précisément u n i q u e en son genre,
qui s’appelle F a u s t . De même, et sans comparer d’ailleurs des
œuvres si inégales, ce n’est pas davantage la sensibilité seule de
Rousseau qui a inspiré son Discours ; car il y a déjà dans ce pre­
mier Discours, et il y en aura davantage dans son second et
dans ses autres œuvres postérieures, des idées

g é n é r a le s ,

des

pensées, ou neuves ou étranges, et c’est par elles, autant sinon
plus que par sa

p a r tic u liè r e

sensibilité, que Rousseau est indivi­

duel et original. Et d’ailleurs où a-t-on vu, je le demande, que les
hommes les plus sensibles soient par cela même les plus vigou­
reux dialecticiens? Mais alors cette individualité incontestable,
qu’est-ce qui l’a fait naître ou fortifiée en lui ?
Rousseau est protestant, et protestant genevois, par-dessus le
marché, et c’est pour cela qu’il est si profondément et si incorri­
giblement individualiste. Tandis que, suivant les paroles mêmes
de Bossuet, « le propre du catholique est de préférer à ses senti­
ments le sentiment commun de l’église », le protestant, comme
on sait, se fait sa foi à lui-même, il est individualiste. Seul
parmi les philosophes, Rousseau a osé être religieux ; mais, de
plus, la religion qu’il professe, c’est la religion du seul Rousseau.
Brunetière s’est souvent amusé à citer le mot plaisant de
Madame, mère du Régent : « Chacun se fait son petit religion à
part soi « ; sans rechercher si ce n’est pas ce qu’a fait parfois
Brunetière lui-même, c’est, en tous cas, ce qu’a fait Rousseau.
Or, professer ouvertement en pays catholique, malgré les ana­
thèmes de l’église et les réquisitoires du Parlement, la libre foi
du Vicaire savoyard; et, en même temps, opposer aux plaisan­
teries irréligieuses de ses propres amis, et développer dans tous
ses livres, ce qu’un jour on a déclaré hautement à table à la
stupéfaction générale : « et moi, Messieurs, je crois en Dieu » ;
faire tout cela, dis-je, c’est montrer une indépendance d’esprit
dont aucun catholique

ni

au cu n

p h ilo s o p h e

n’est capable à

cette époque et c’est ce que pouvait faire seul, en plein xviu0 et
en plein Paris, un protestant de Genève.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

221

Je n’oublie pas que sans doute le Vicaire savoyard sera désap­
prouvé à Genève ; mais il ne le sera pas d’abord par tout le
inonde; et, même parmi ceux qui le désapprouveront publique­
ment par respect humain et par peur du Consistoire, plus d’un
sera secrètement pour Rousseau : en tous cas, Rousseau ne
Faisait, dans sa profession, et c’est l’essentiel,

que tirer les

conséquences naturelles et logiques, sinon du dogme calviniste,
du moins du principe protestant.
Mais il y a plus : la Réforme au xvie siècle s’était faite, en
grande partie du moins, au nom de la morale et ce que l’in­
flexible discipline de Calvin implanta dans la cité qu’il avait
faite à son image, ce fut, on le sait, un rigorisme intraitable, qui
s’adoucira sans doute avec le temps, mais dont les Genevois du
xv iiic

siècle étaient loin d’avoir libéré leur conscience. Cette

préoccupation constante et, pour ainsi dire, cette obsession de
la moralité qui distingue si profondément un écrivain genevois
quelconque, un Charles Bonnet, par exemple, des écrivains
français de la même époque, nous la retrouverons chez Rous­
seau; et c’est elle déjà, c’est le souvenir, ineffaçable en lui, malgré
tant d’erreurs et de souillures, de l’austérité ou, si l’on veut, de
la pédanterie calviniste, qui lui a dicté les censures morales de
son premier Discours et son hymne final à la vertu. Tout Gene­
vois eût signé ces lignes : « On ne demande plus d’un homme
s'il a de la probité, mais s’il a des talents ; ni, d’un livre, s’il est
utile, mais s’il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées
au bel esprit et la vertu reste sans honneur. » Le mot de vertu,
suivant le calcul qu’en a fait M. Ritter, revient quarante-trois
fois dans ce Discours.
Et c’est là en même temps (la morale nous ramenant toujours
à la pratique, c’est-à-dire à la réalité actuelle), ce qui lui a permis
de sortir des vagues généralités auxquelles prêtait trop le pro­
gramme de Dijon, et, s’inspirant de ce qu’il avait sous les yeux,
de tenir à ses contemporains un langage à la fois très net et très
inattendu. Paris, en cette année 1749, par la politesse de ses
mœurs, comme par les œuvres de ses littérateurs et de ses
artistes, était bien vraiment la capitale du monde civilisé et

�222

LOUIS DUCBOS

c’était ce que proclamait l’Europe entière, qui semblait s’y
donner rendez-vous pour admirer de plus près ses hommes de
lettres et ses femmes d’esprit. Or, à ce moment même, du sein
de ce Paris spirituel et mondain, surgit un homme qui, faisant
bon marché de toutes ces élégances et de toutes ces œuvres
d’art, vient dire brutalement à cette société, si satisfaite d’ellemême, que tout son luxe et ses lettres et ses arts réunis sont
moins beaux qu’une belle action, et qu’un grand savant et un
grand artiste valent moins qu’un simple honnête homme. A
distance, la diatribe vertueuse de Rousseau peut paraître une
banalité et un lieu commun ; elle était une piquante nouveauté
à l ’époque où elle parut, et elle fut même une surprise pour ceux
quelle attaquait avec le plus de violence, pour ces philosophes,
dont elle prétendait ébranler la toute récente royauté. Ne disait-il
pas, cet original, qu’il ne suffit pas à un siècle, pour se dire
grand, d’être et le siècle des lumières », et que toutes les philoso­
phies du monde n’apprennent pas la vertu, qui est cependant
pour l ’humanité la seule chose nécessaire ; et cette cliose-là,
chacun la peut trouver tout seul en interrogeant sa conscience.
Et celui qui parlait ainsi, autre nouveauté, ce n’était pas un
homme d’église, on ne l’eût pas écouté et son discours n’aurait
pas eu d’écho : qui se souciait alors de ce que pouvait dire en
chaire le P. Laugier ou le P. Griffet ? on était assis très au large
à leurs sermons ! Celui qui parlait de la sorte était un laïque, et
ce laïque était l ’ami des philosophes : on conviendra que tout
cela n’était pas banal. Qu’on lise, par exemple, le passage que
voici : « Qu’est-ce donc que la philosophie et que contiennent
les écrits des philosophes les plus connus ? quelles sont les
leçons de ces amis de la sagesse ? à les entendre, ne les pren­
drait-on pas pour une troupe de charlatans, criant chacun de
son côté sur une place publique : Venez à moi, c’est moi seul
qui ne trompe point? L ’un prétend qu’il n’y a point de corps et
que tout est représentation ; l’autre, qu’il n’y a d’autre subs­
tance que la matière, ni d’autre Dieu que le monde. Celui-ci
avance qu’il n’y a ni vertus ni vices, et que le bien et le mal sont
des chimères ; celui-là, que les hommes sont des loups et peu-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

223

vent se dévorer en sûreté de conscience. O grands philosophes !
que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos enfants ces
leçons profitables ? A'ous en recevriez bientôt le prix et nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu’un de vos
sectateurs. »
Ces lignes-là n’étaient pas les moins habiles, car les salons
n’allaient pas manquer d’applaudir et de faire fête à cet allié
inattendu qui ne craignait pas de railler ces impertinents philo­
sophes dont on ne pouvait souffrir l’outrecuidance grandissante.
En faveur de ses furieuses attaques contre la philosophie, on lui
passait toutes ses tirades contre le luxe et la politesse, et on
prenait le parti de s’en amuser.
Ainsi ce débutant se posait d’emblée en redresseur et en cri­
tique de tout son siècle ; il descendait seul dans l’arène et, ne
l’oublions pas, il faisait cela, il s’isolait, en un temps où l’on ne
réussissait que par les coteries : l ’Académie en était une, et
l’Encyclopédie allait bientôt en être une autre. Rousseau jouait
donc une grosse partie : il la gagna et son Discours eut, on l’a
vu, un succès prodigieux. Je ne voudrais pourtant pas exagérer
l’importance ni surfaire l’originalité de ce Discours. Je me doute
bien, par exemple, que Rousseau, en l ’écrivant, n’en avait pas
le moins du monde perdu de vue une certaine opportunité : il
pouvait y avoir alors, dans un certain nombre d’esprits, un
vague malaise résultant de l ’excès même de sociabilité ; mais il
ne faudrait pas aller jusqu’à voir là, comme l’a fait Brunetière,
« un esprit de réaction qui commençait à se faire jour contre le
caractère artificiel de la civilisation du siècle. » ( 1 ).
Cette « réaction », qui ne se manifestera que bien plus tard,
datera en réalité de Rousseau, et elle sera son œuvre. Voici, je
crois, ce qu’on peut se figurer : à de certains jours de lassi­
tude, ou d’énervement, on faisait un retour sur soi-même, on se
trouvait bien frivole... et l ’on courait à la comédie. Maintenant
qu’un auteur (comme aurait pu faire un prédicateur en vogue)
vînt vous faire honte de votre frivolité, l’on était prêt à l’ap(1) Manuel de Littérature française p. 333.

�224

LOUIS DUCROS

plaudir ; et plus il serait sérieux, amer même dans ses sar­
casmes, plus on prendrait goût à sa verte mercuriale (il y aura
toujours quelque chose de cela dans l’influence de Rousseau).
Un jour Mmede Sévigné est lasse des compliments et des louanges,
et elle s’écrie : « Il y a du ragoût à pouvoir être assurée qu’on n’a
pas eu dessein de vous faire plaisir. » C’est ce ragoût qu’offrit
aux esprits blasés le Discours de Dijon. Je ne puis m’empêcher
de croire que Chamfort a pensé à l’auteur de ce Discours, quand
il a écrit cette maxime : « Il y a des moments oû le monde
paraît s’apprécier lui-même ce qu’il vaut : j ’ai souvent démêlé
qu’il estimait ceux qui n’en faisaient aucun cas. »

VI
Le Discours de Rousseau n’a-t-il plus, pour des gens du ving­
tième siècle, aucune espèce d’intérêt ? Si l’on voulait bien y
regarder de près, on trouverait peut-être que la question posée
par l’Académie de Dijon est moins sotte qu’on ne l’a dit, et la
réponse qu’y fit Rousseau moins insoutenable qu’on ne le pense,
abstraction faite, bien entendu, de ses déclamations et de scs
sophismes. Par exemple, il est permis encore de se demander,
après Rousseau, s’il est bien sûr que la civilisation soit une
chose morale : et il est permis de répondre, avec Rousseau, que
la civilisation serait une chose immorale, si elle devait éternel­
lement réserver les biens de la terre à quelques privilégiés, soit
du rang, soit de la fortune. Et n’esl-ce pas justement pour cela
que cette même civilisation se heurte de nos jours au socialisme,
lequel a naturellement pour premier ancêtre

l’auteur du

Discours de Dijon. Mais c’est pins particulièrement dans son
second Discours que Rousseau s’attaquera à la civilisation
comme à la cause profonde des inégalités sociales ; ici,
dans ce premier Discours, il l’accuse surtout de corrompre
les mœurs et d’abaisser les caractères. (On verra d’ailleurs que
le second Discours découle logiquement du premier). Tenonsnous donc à la question même posée par l’Académie de Dijon :

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

225

le rétablissement des sciences et des arts peut-il, oui ou non,
contribuer à épurer les mœurs ? Que le lecteur se rassure : je ne
vais pas refaire le Discours de Dijon. Je ne veux, avant de me
séparer de ce Discours, que soumettre au lecteur deux ou trois
réflexions qui ne lui paraîtront peut-être pas déplacées.
Il y avait, dans la question posée, deux choses distinctes que
Rousseau a eu le tort de confondre : la science, ayant pour objet
le vrai, et l ’art, ayant pour objet le beau, leur influence sur les
mœurs ne pourra être la même, quelle que soit d’ailleurs celle
influence. C’est ce qu’a très bien vu Mn,e de Staël dans ses Lettres
sur les écrits de Rousseau : « Il ne fallait pas lier les arts aux
sciences, car les effets des uns et des autres ne sont pas les
mêmes. »
Que dirons-nous donc d’abord de la science? Peut-elle cor­
rompre les mœurs? C’est une pure bêtise de le prétendre, comme
a fait Rousseau : il n’y a évidemment aucun rapport entre la bota­

nique, par exemple et l’art de voler son prochain. Dirons-nous,
au contraire, que la science contribue à épurer les mœurs? On
le dit couramment, mais a-l-on raison de le dire? S’il n’y a pas
de rapport entre la science et le vice, comment peut-il y en
avoir entre la science et la vertu, puisque le vice et la vertu
sont choses de même nature? Bacon était l’homme le plus savant
de son siècle et il avait volé l’Etat. Je crois pourtant que la
science a indirectement une influence morale et moralement
bonne sur l’évolution de l’humanité. Ces premiers hommes,
dont nous parle Rousseau pour nous les vanter sans cesse, ils
étaient naturellement très ignorants : ils avaient peur de tout,
parce que tout était pour eux inconnu et mystérieux ; ils étaient
donc, en face d’une nature hostile et menaçante, poltrons et
lâches. C’est la science qui, peu à peu, a affranchi l’humanité
des terreurs folles que lui

inspirait le monde environnant;

l’honnne s’est redressé, a pris confiance en lui-même, il s’est
senti plus fort et il est par conséquent devenu plus fier : c’est le
chemin vers la dignité et la moralité. L ’homme faible est faci­
lement méchant et, pour se défendre, il a recours à la ruse : tous
les sauvages sont rusés.

�226

LOUIS DUCROS

Ce sentiment de la valeur humaine, les diverses sciences, à
mesure qu’elles se constituent, l’épurent et le fortifient. Par
l’histoire, pour ne prendre que cet exemple, l’homme se rend
compte des efforts et des progrès qu’a faits l’humanité à tra­
vers les âges, depuis les temps reculés où ses premiers ancê­
tres vivaient dans les cavernes jusqu’au jour où il a bâti des villes
et fondé des Etats; et par cet enseignement de l’histoire, il
acquiert une idée plus haute de l’humanité et il estime plus
l’homme et la vie humaine : c’est précisément à cette haute idée
que l ’homme est sacré pour l’homme qu’était arrivée au
xvm e siècle, et ce sera son éternel honneur, cette philosophie
française si humaine que Rousseau accable de ses sarcasmes et
de son injuste mépris.
Rousseau est ingrat envers les sciences et les lettres : si quel­
qu’un avait le droit d’en médire, ce n’était assurément pas lui.
Les statistiques démontrent que « tout vagabond contient
l’étoffe d’un malfaiteur et le devient tôt ou tard » (1). Qu’est-ce
donc qui a permis à Rousseau d’échapper aux inéluctables
conséquences de son vagabondage? En grande partie, l’étude et
la lecture. Quand il était apprenti chez Ducommun, il n’avait à
nous raconter que ses vols et ses mensonges ; un beau jour, il
loue

des livres chez La Tribu

et voici ce

qu’il constate

alors : « Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais
plus que lire, je ne volais plus. » Et quand, plus tard, dans sa
retraite studieuse des Charmettes, il dévorait les auteurs qu’il
nous cite, que de pensées élevées entrèrent alors dans son âmel
« La lecture agrandit l’âme », disait ce huron de Voltaire auquel
ressemble un peu notre Genevois, sauf qu’il n’est pas, lui, un
« ingénu ». Mais qu’on l’écoute encore lui-même. Il est sur la
route de Montpellier : il a promis à Mn,c de Larnage de l’aller
voir au bourg Saint-Andéol ; mais il décide tout à coup qu’il
n’ira pas et qu’il « ne trompera pas si indignement Mmo de Warens. » C’est peu de chose, mais qu’on lise les réflexions qui
suivent : « Cette résolution, je l’exécutai courageusement, avec
(1 ) Macé : Le service de la Sûreté.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

227

quelques soupirs, mais aussi avec cette satisfaction intérieure
que je goûtais, pour la première fois de ma vie, de me dire : Je
sais préférer mon devoir à mon plaisir. Voilà la première obli­
gation que j ’aie à l ’étude : c’était elle qui m’avait appris à
réfléchir. »
Que dirons-nous maintenant de Fart ? Ici la question n’est pas
si simple : l’art peut faire ce que ne fait pas la science ; il peut
contribuer à corrompre les mœurs. Et la preuve, Rousseau, ce
nous semble, la donne lui-même : « Nos jardins sont ornés de
statues et nos galeries de tableaux. Que penseriez-vous que
représentent ces chefs-d’œuvre de l’art exposés à l ’admiration
publique? les défenseurs de la patrie? ou ces hommes, plus
grands encore, qui l’ont enrichie par leurs vertus ? Non : ce sont
des images de tous les égarements du cœur et de la raison, tirées
soigneusement de l ’ancienne mythologie et présentées de lionne
heure à la curiosité de nos enfants, sans doute afin qu’ils aient
sous les yeux des modèles de mauvaises actions avant de savoir
lire ». Que Rousseau n’a pas calomnié l ’art de son siècle, c’est ce
que j ’ai essayé déjà de démontrer et ce que confirmerait au besoin
line page vigoureuse de Brunelière où l ’art du dix-huitième
siècle est qualifié « d’excitation perpétuelle à la débauche i&gt;. ( 1 ).
Mais ce verdict de Rousseau contre l ’art qui ne craint pas d’être
corrupteur de l ’enfance, ai-je besoin de faire remarquer que ce
n est pas seulement l’art de son temps qui le justifie et que, pour
donner raison à Rousseau — et à Brunetière, — il suffit d’un
regard jeté en passant sur nos murs et dans nos librairies ? Dieu
me garde de déclamer à ce propos sur les pas de mon auteur ; et
pourtant qui ne serait de mon avis si je disais, exactement
comme disait à ses contemporains l’auteur du Discours de
Dijon, que ce n’est pas avec de telles images et avec une telle
littérature qu’on forme un peuple de citoyens?
Mais il est temps de clore ces considérations. Si j ’ai parlé un
peu longuement du Discours sur les sciences, c’est, on le sent
bien, parce qu’il contient en germe la plupart des idées que
(1) Brunetière : L 'A rt et la Morale.

�228

LOUIS DUCROS

Rousseau va développer dans ses autres ouvrages. J’en mécon­
nais si peu, du reste, les imperfections et les défauts que c’est
par une line critique (elle n’est pas de m oi) que je résumerai
l’impression que laisse à un lecteur impartial cette première
œuvre marquante de notre auteur. Dans ses Confessions, Rousseau
nous dit qu’il connut Fontenelle dès 1741 et le fréquenta jusqu’à
sa mort : « Il n’a point cessé de me marquer de l’amitié et de me
donner, dans nos tête-à-tête, des conseils dont j'aurais dû mieux
profiler ». On ne peut pas dire, en effet, que le fougueux lauréat
de Dijon ait été un élève bien docile du prudent Fontenelle;
mais il est piquant de trouver, dans une page de celui-ci, une
réfutation anticipée du Discours de Dijon. Voici ce qu’a écrit Fon­
tenelle en 1683 : « Les habits changent, mais ce n’est pas à dire
que la figure des corps change aussi. La politesse ou la gros­
sièreté, la science ou l’ignorance, ce ne sont là que les dehors de
l ’homme et tout cela change; mais le cœur ne change pas et tout
l’homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais
la mode d’être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode
d’être désintéressé ne viendra jamais ». (1). Il me semble que,
de tous les contradicteurs de Rousseau que nous avons fait
parler, aucun ne l’a réfuté avec autant de finesse et en si peu
de mots.
(1) Dialogue des Morts: Socrate et Montaigne.

(A suivre).

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, Bar la t ie r , rue Venture, 19.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
De G e n è v e à l’H e r m i t a g e ( 1 7 1 2 - 1 7 5 7 )
PAR

Louis

D U GROS

( SUITE ET FIN )

CHAPITRE VIII
LA

«

RÉFO RM E )) DE ROUSSEAU

Rousseau a obtenu ce qu’il souhaitait si ardemment depuis
des années : il est connu, il est célèbre et il n’a qu’à se laisser
faire pour être partout recherché et caressé ; c’est le moment
qu’il choisit pour fermer sa porte et pour adopter un costume et
un genre de vie qui doivent le mettre à l’abri des invitations et
des curiosités. D’où vient cette bizarrerie qui surprend et décon­
certe ses meilleurs amis ? mais disons d ’abord en quoi consistait
ce qu’il a appelé sa « réforme personnelle ».
Il commence par modifier son costume : plus de dorure à ses
habits et plus de bas blancs; il prend une perruque ronde et
pose l’épée; il se défait même de sa montre. Francueil, devenu
receveur des finances, l ’avait nommé son caissier; il lui envoie
sa démission et se fait copiste de musique ; de cette façon, il est
son maître, et son nouveau métier lui donne du pain au jour
le jour. Désormais, indépendant par état, il pourra l’être dans
ses façons de penser et de dire; il ne relève plus que de luimême et de sa conscience, qu’il veut affranchir, elle aussi, de
tous les préjugés et sottes maximes du monde. Il ne fera désor­
mais que ce qui lui paraîtra « bon et raisonnable en soi », et
Bibliographie : Confessions, P.
Schérer : G rim m , 1887.

II,

L. VIII. — Marmontel

:

M ém oires.

—

�230

LOUIS

DUCROS

non ce qui passera pour bon aux yeux du monde; c’est ce
qu’il appelle « briser les fers de l’opinion ».
Que peut lui faire, en effet, l’opinion publique, puisqu’il a
renoncé à « tout projet de fortune et d’avancement et qu’il ne
veut plus vivre que dans l’indépendance et la pauvreté » ?
Ainsi, au lendemain de son succès, il renonce aux avantages
que lui assurait ce succès ; il se plonge volontairement dans la
médiocrité et l’obscurité; il n’est plus même homme de lettres,
il a un métier manuel : il est simple copiste de musique. Ses
amis, comme Diderot, n’y comprirent rien et ses protecteurs,
comme Francueil, crurent qu’il était « fou ». Et nous-mêmes, que
penserons-nous de sa conduite, si nous voulons la juger avec
équité?
Avant tout, disons-nous bien que nous n’avons pas affaire ici
à une de ces natures simples qui, en présence de deux partis à
prendre, choisissent ce qui paraît le meilleur à leur jugement et
à leur froide raison ; Rousseau est autrement compliqué. Pour
ne pas nous perdre nous-mêmes dans les replis et les arrièrepensées de cette nature, pétrie de contradictions, nous pouvons
ramener à deux les ressorts qui d’ordinaire le font agir : une
sensibilité excessive, un jugement très fin et très avisé. Parfois,
son jugement contredit, après coup, les emportements de sa
sensibilité ; et, de là, ses variations, ses tardifs repentirs, ses
volte-face, en un mot, qui étonnent et déroutent ceux qui
vivent dans son intimité. Mais, parfois aussi, et c’est ici le cas,
son jugement est secrètement d’accord avec les plus brusques et
les plus singulières impulsions de sa sensibilité ; et alors, grâce
à cet accord tout intime, Rousseau garde, dans sa conduite, une
fixité et une constance relatives ; il devait rester fidèle, en
effet, ou à peu près (ce qui est beaucoup pour lui), au plan de
conduite qu’il venait de se tracer.
Voyons donc pour quels motifs il avait adopté ce plan : tout
d’abord, c’est le succès même de son Discours qui semble l’y
avoir acheminé. Ce succès lui fit, pour ainsi dire, croire à son
paradoxe plus qu’il n’y croyait sans doute en le développant;
l’approbation de l’Académie de Dijon et les applaudissements

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

231

du public semblaient donner raison à sa thèse: allait-il donner
tort à l’Académie et au public? il ne se dit pas que, pour la
plupart des gens, son Discours n’était qu’un jeu d’esprit et une
simple gageure brillamment soutenue; Diderot, lui, n’y voyait
qu’un jo li thème à développer, qu’une de ces boutades ou de
ces feux d’artifice dont sa verve était coutumière et qui ne
tiraient pas à conséquence ; mais Rousseau n’était pas Diderot.
Il se distinguait de Diderot, comme aussi de ces poètes mon­
dains qu’il avait pris à partie dans son Discours, par quelque
chose de plus sérieux dans les convictions, de plus grave dans
la pensée, qu’il tenait, je l’ai dit, de son origine genevoise et de
sa qualité de protestant : il ne savait pas, comme eux, badiner
et faire de l ’esprit à propos des questions les plus hautes ; et, en
conséquence, il se figurait sincèrement que le public allait lui
demander compte de ses opinions. Il crut qu’on allait le pren­
dre au sérieux, comme il s’y prenait lui-même, surtout depuis
son premier succès, et qu’on allait enfin lui demander d’être
l’homme de son Discours. Je remarque que dans sa Préface de
Narcisse il écrit ceci : « Dès qu’un homme parle sérieusement,
on doit penser qu’il croit ce qu’il dit, à moins que ses actions ne
le démentent. » Et dans sa ccLettre sur une nouvelle réfutation
de son discours par un Académicien de Dijon », il avait déjà
écrit : « L ’auteur est si occupé de ses terres qu’il me parle de la
mienne. Une terre à moi ! la terre de Jean-Jacques ! En vérité,
je lui conseille de me calomnier plus adroitement... Et (en note)
si l’auteur essayait de me prouver que ce n’est point un crime
d’avoir une terre, je lui répondrais : il se peut que ce n’en soit
pas un pour d’autres, mais c’en serait Un pour moi. » On voit
par là combien était vive sa préoccupation de mettre sa conduite
d’accord avec ses écrits.
Or, plus il avait été outré dans ses critiques de la société et
violent dans ses diatribes contre le luxe et la politesse du siècle,
plus aussi allait éclater le contraste qui existait à ce moment
entre sa doctrine et sa vie ; et la malignité du public, pensait-il,
ne manquerait pas de s’en égayer à ses dépens : c’est ce que ne
pouvait accepter son immense amour-propre et c’est pourquoi

�232

LOUIS

DUCROS

il résolut de conformer sa conduite à ses maximes et de vivre
désormais comme devait le faire l’auteur d’un tel Discours :
c’est à-dire en paysan du Danube. De là cette réforme, que rien
ne faisait prévoir à ses amis et qui leur parut être un coup de
tête ; et, chose très curieuse, c’en était un, en effet, du moins
dans le sens que voici : Rousseau, nature éminemment sensible,
et de peu de volonté, s’était décidé, comme font tous les êtres
faibles, brusquement, et même dans l’exaltation de la fièvre. Il
venait d’avoir une recrudescence de ce mal dont il ne devait
plus guérir, et, dans le délire, il avait trouvé ce surcroît de force
ou, tout au moins, d’exaltation, dont il avait besoin pour pren­
dre une résolution aussi grave : mais cette résolution, il n’avait
pas perdu la tête au point de la former contraire à ses véritables
intérêts. Il renonçait au monde : mais il savait qu’il n’y pouvait
briller et son renoncement était d’accord avec sa vanité. Il en
convient d’ailleurs très franchement lui-même dans ses Confes­
sions : « Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton,
sans être en état de le prendre et de m’y assujettir, je m’avisai
d’en prendre un à moi qui m’en dispensât. Ma sotte et maussade
timidité, que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la
crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m’enhardir,
le parti de les fouler aux pieds. »
11

voulait donc vivre retiré dans son nouveau logement de la

rue de Grenelle, logement plus que modeste qu’il venait de
meubler grâce, il le dit lui-même, « aux secours qu’il devait à
Mmc Dupin. » Et surtout il vivait, dans cet humble logis, avec
quelqu’un qu’il n’était pas très fier de présenter aux grandes
dames qui était si curieuses de le voir, car ce quelqu’un était
une simple et assez peu intéressante ravaudeuse : et de cette
nouvelle raison de cacher sa vie il ne nous dit rien dans ses
Confessions, mais ce ne fut pas, sans doute, une des moins déci­
sives. Voilà, pour expliquer son nouvel et subit héroïsme
moral, bien des motifs qui n’ont rien d’héroïque, s’ils sont
très humains ; il en est, je crois, de plus relevés et qui lui font
plus d’honneur.
Le succès de son Discours lui avait donné, dit-il, «lapremière

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

233

assurance véritable de son talent » : or ce talent, il le savait
bien, n’avait pas, dans ce premier essai, donné toute sa mesure;
il se sentait en fond et savait qu’il pouvait faire mieux ; comme
il se connaissait très bien, il comprenait que son talent était
fait, d’une part, de méditation solitaire, et, d’autre part, d’enthou­
siasme et de passion, toutes choses qui n’ont pas cours dans la
vie mondaine; renoncer à cette vie et à toutes les frivoles obliga­
tions qu’elle entraîne, c’était donc se ressaisir dans la solitude,
s’armer pour de nouveaux combats, se fortifier en un mot pour
donner un libre essor à tout son génie.
Et enfin, je le crois du moins, Rousseau éprouvait le besoin
de mettre un peu d’ordre et d’unité, un peu plus d’harmonie,
pour ainsi dire, dans sa vie, si dispersée et si désordonnée
jusque là. II se souvenait, ce sont des choses qu’on n’oublie pas,
de l’intérieur très bourgeois et très doux où il avait passé son
enfance et il voulait, après tant d’aventures et de courses vaga­
bondes, après tant de nuits passées sur les grands chemins
et à la belle étoile, après tant de jours vécus et souvent gas­
pillés dans des maisons qui n’étaient pas la sienne, il vou­
lait, dis-je, avoir enfin un foyer, un véritable intérieur, très
humble à la fois et très propre, car il était resté et il restera, à
travers ses pérégrinations incessantes, un bourgeois de Genève.
Ce foyer, je le sais, manquera de bien des choses ; et on ne peut
pas dire que Rousseau, après son départ de la maison pater­
nelle, ait jamais vécu de la vraie vie de famille ; c’était pourtant
quelque chose de mieux, de plus stable, et de plus indépendant
surtout, que la domesticité où il avait vécu pendant si long­
temps. Vivant de son métier, il cessait d’être, comme tant de
littérateurs d’alors, le parasite ou l’obligé des grands seigneurs
qui les admettaient à leur table et se les attachaient par des
cadeaux ou des pensions. Cette indépendance, il la défendra,
sans doute, avec une humeur farouche et une susceptibilité
souvent fort ridicule; et pourtant elle allait lui permettre, celle
vie nouvelle et plus libre, de dire toute sa pensée sans ménage­
ment ni respect humain, puisqu’il ne devait plus rien à per­
sonne ; et tout cela mettait plus de sérieux et, il me semble

�234

LOUIS

DUCROS

aussi, un peu de noblesse dans sa vie. De cette façon, il s’obli­
geait lui-même à être de plus en plus l ’homme de ses principes,
qui étaient que la vertu vaut mieux que tout; il s’engageait à
être le représentant, au milieu de cette société uniforme et
légère, des idées sérieuses et personnelles, et cela le conduisait
à devenir plus personnel lui-même et plus épris de vertu.
La vertu, l’héroïsme même, il avait appris à les admirer dès
sa plus tendre enfance ; il s’était enthousiasmé pour les héros de
Plutarque et cette exaltation, à ce premier âge, lui avait été
salutaire, les impressions premières étant ineffaçables. Ne
parle-t-il pas, dans ses Confessions, de ce « premier levain
d’héroïsme et de vertu que son père et sa patrie et Plutarque lui
avaient mis au cœur dès sa première enfance ? » Il avait connu
à Genève ce qu’était la vie et les sentiments d’un citoyen; puis
les leçons religieuses, et, mieux que les leçons, les exemples
puisés dans l’intérieur honnête du pasteur Lambercier avaient
déposé dans son âme d’enfant des semences de probité, qui
n’avaient pas porté jusque-là de bien beaux fruits et nous
savons pourquoi ; mais ces semences n’avaient pas été complè­
tement étouffées. « Né, dit-il (troisième Promenade), dans une
famille où régnaient les mœurs de la piété, élevé ensuite avec
douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j ’avais
reçu, dès ma plus tendre enfance, des principes, des maximes,
qui ne m’ont jamais tout à fait abandonné ».
Il lui restait, en somme, de son éducation première, et aussi
des lectures sérieuses qu’il avait faites dans sa studieuse retraite
des Charmettes, des souvenirs qui l’aidaient maintenant à
remonter vers la lumière, qui allaient le soutenir à travers ses
défaillances et ses rechutes et ses fautes, hélas! sans cesse
renouvelées; car sa réforme, est-il besoin de le dire? est loin
d’être radicale et complète. Tenons-lui compte, tout au moins,
de cet effort vers le mieux et, pour être tout à fait juste envers
lui, n’oublions pas d’où il est parti et quelles sociétés avilis­
santes il a traversées : à courir les grandes routes, comme il a
fait, et à vivre tantôt au milieu des valets, tantôt chez une aven­
turière qui lui avait donné de si singulières leçons, il aurait pu

�1n
■ &gt;■

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

235

être, et il aurait été excusable de n’être que cela : [un simple
vaurien,

il

Voici quel fut le premier résultat de sa réforme et de sa réclu­
sion : quand on sut qu’il se cachait, on fut d’autant plus curieux
de le voir. Déjà, de soutenir les paradoxes de son Discours
cela avait paru une

singularité ; mais voici que

ce n’était

plus seulement les opinions de l’auteur, c’était sa vie même qui
était paradoxale. Quel original et comme il devait être drôle! et,
de toutes parts, pleuvent chez lui les invitations à dîner, « les
cadeaux, grands et petits » ; pour satisfaire le public, il aurait
fallu, dit-il, me montrer comme Polichinelle, à tant par per­
sonne. Certains biographes en concluent que tout cela, cette
belle réforme, n’était que comédie ; il refusait sa porte, mais
I &gt;i;',ï

c’est parce qu’il savait bien qu’on viendrait la forcer et qu’on le
rechercherait d’autant plus qu’il se déroberait : ainsi font les
femmes coquettes et les faux modestes. Cette recrudescence de
popularité, due précisément à son changement de vie, n’était pas,
en effet, pour surprendre Rousseau et je suis même sûr qu’il en
fut très flatté : je ne crois pas pour cela au plan machiavélique
qu’on lui prête et ma raison, c’est que cette nouvelle manière de

, V

vivre, il la garda et que, par exemple, il resta fidèle à ses maximes
dans une circonstance fort importante de sa vie, où son intérêt
immédiat était d’y être infidèle; cette circonstance, c’est la repré­
sentation du Devin du village.
Rousseau, on le sait, à travers ses essais littéraires, n’avait
jamais cessé de s’occuper de musique. Après son premier Dis­
cours, il avait fait un séjour d’une semaine ou deux chez un de
ses parents,Mussard, un ancien joaillier retiré à Passy : il y avait
esquissé un opéra qu’il termina à Paris et qu’il intitula le Devin
du village. L ’opéra fini, il s’agissait de le faire représenter :
Duclos, qui était bien en Cour et qui était devenu l’ami de
Rousseau, s’employa pour faire admettre la pièce qui, après
mainte négociation, fut enfin jouée à Fontainebleau en octobre
1752 (le 1er mars 1753 elle devait être donnée à l’Opéra). La pièce
alla aux nues : Rousseau, dans sa loge, qui faisait face à la loge
royale, où étaient le roi et Mme de Pompadour, put « savourer »

«M i!
- p

(C f ' f f l

[m m

�236

LOUIS

DUCROS

son triomphe; il nous en a fait un récit qui est très connu (Con­
fessions, P. II, 1. V III). Il entendait autour de lui « un chuchote­
ment de femmes qui lui semblaient belles comme des anges et
qui s’entredisaient à demi-voix : Cela est charmant, cela est
ravissant; il n’y a pas un son là qui ne parte du cœur. » Je
m’excuse de ne pouvoir apprécier les talents musicaux de Rous­
seau : heureusement Rousseau musicien n’intéresse pas direc­
tement l’historien littéraire et peut être étudié à part, comme il
l’a été, en effet, et copieusement, dans le savant ouvrage de
M. Jansen (1). Il me semble que Sayous nous fait bien com­
prendre, dans les lignes suivantes, ce qui fit le succès de la pièce
de Rousseau : « Il n’y a pas si loin qu’il semble du Discours
couronné par l’Académie de Dijon au Devin du village, venu peu
après. On se prit d’enthousiasme pour les amours naïves de ces
bonnes petites gens, comme on l’avait fait pour la prosopopée de
Fabricius. On trouvait un parfum de Suisse dans cette pastorale
d’un goût tout neuf. La musique elle-même, malgré la prédi­
lection déclarée de Rousseau pour la musique italienne, n’a, du
goût italien, que la simplicité de l’harmonie et la première place
donnée à la mélodie; les thèmes du Devin font penser bien plus
aux chansonnettes de la tante Suzon qu’aux airs des maîtres
d’Italie. Le tour en est suranné et le style vieillot, et ils n’auraient
pas eu tant de succès, sans la chaleur qui s’y fait sentir et les
endroits touchants qui, par endroits, les relèvent » (2). Le succès
du Devin devait être aussi v if à Paris qu’à Fontainebleau et il
fut durable ; j ’en donnerai pour preuve ce mot de Chamfort, dit
longtemps après la première représentation : « On disait de
J.-J. Rousseau : C’est un hibou. — Oui, dit quelqu’un, mais c’est
celui de Minerve; et, quand je sors du Devin du village, j ’ajou­
terai : déniché par les Grâces » (3).
Le lendemain de la représentation à Fontainebleau, Jélyotte
écrivait à l’auteur que le Roi était enchanté de sa pièce : « Toute
(1) Albert Jansen : Rousseau als Musiker, Berlin, Reimer, 1884.
(2) A. Sayous : Le dix-huitième siècle à l'Etranger, Paris, Didier, 1871, t. II,
245.
(3) Œuvres complètes de Chamfort, 1812, II, 140.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

237

]a journée, Sa Majesté n’a cessé de chanter, avec la voix la plus
fausse de son royaume :
J’ai perdu mon serviteur,
J’ai perdu tout mon bonheur. »
Le même soir le duc d’Aumont fait dire à Rousseau de se
trouver au château de Fontainebleau le lendemain sur les onze
heures et qu’il le présenterait au roi ; M. de Cury, qui lui fait
ce message, ajoute qu’on croyait qu’il s’agissait d’ une pension
et que le roi voulait la lui annoncer lui-même.
Que va faire Rousseau ? pauvre et avide de gloire, il va sans
doute courir au rendez-vous : il allait être complimenté par le
roi devant toute la cour et recevoir un subside dont il avait
grand besoin. Il n’alla pas à Fontainebleau. La nuit qui suivît
son brillant succès, au lieu de le bercer de rêves de gloire et de
fortune, fut pour lui « une nuit d’angoisse et de perplexité. »
Avec son ardente imagination, il se voyait devant le roi et se
représentait toute la scène qui allait se passer, une scène dont
ii pourrait être le héros, s’il avait l’aplomb et la présence d’es­
prit nécessaires, mais qui tournerait à sa confusion, il le sen­
tait d’avance et en frissonnait, s’il se montrait, à son ordinaire,
gauche et embarrassé. Rien sur, il lui échapperait quelque
sottise, une de ces «balourdises » dont il était coutumier: car
le moyen, pour le timide qu’il est, de paraître à son avantage,
d’être à la hauteur des circonstances, de trouver enfin et sans
hésiter, et en l ’accompagnant d’un sourire, un de ces mots justes
et profonds qu’on devait attendre d’un homme tel qne lui, de
celui qui était maintenant, aux yeux du public, un génie et un
sage ? Car, de parler simplement et de remercier tout uniment
comme aurait fait n’importe qui, c’est à quoi il ne songeait pas
un instant : il n'était pas permis à un Rousseau de remercier en
s’inclinant, comme le premier venu : sa vanité eut le dernier
mot et il retourna à Paris.
Maintenant sa vanité parla-t-elle seule dans cette nuit qu’il
nous représente, et nous pouvons l’en croire, comme si tragique
pour lui ? Un autre sentiment, il nous l’affirme, contribua à lui

�238

LOUIS

DUCROS

faire prendre la décision qui était si contraire à ses intérêts :
s’il acceptait cette pension qu’on lui offrait, c’était « un joug »
qu’il acceptait avec elle ; comment désormais oserait-il parler
d’indépendance et de désintéressement? On reconnaît là, dans
toutes ces raisons si différentes qu’il se donne, — sans parler de
sa maladie qu’il faut bien nommer ici, une rétention d’urine, —
les hésitations d’un caractère faible, qui flotte d’une résolution
à l’autre, et cherche de tous côtés, pour se décider, des raisons
ou des prétextes. Enfin, et pour en finir, le fait est là : il renonça
à la pension et ce renoncement était pour lui, dans sa situation
précaire, d’une telle conséquence, que nous pouvons bien admet­
tre avec lui que, parmi tous les motifs qui pesèrent sur sa déter­
mination, il y eut aussi un m otif honorable ; et c’était de ne
pas se démentir, d’agir conformément à son nouveau mode de
vie, de rester, comme il le dit lui-même, «conséquent avec ses
principes. »
Ses amis ne voulurent voir dans sa conduite à Fontainebleau
que mensonge et vanité; mais il convient, je crois, pour rendre
pleinement justice à Rousseau, de comparer son attitude en cette
circonstance et le nouveau genre de vie qu’il venait d’adopter
avec la manière de vivre des gens de lettres, qui n’ont cessé,
depuis lors, de le persifler. Voici d’abord celui que j ’appellerai,
sans le calomnier, l’écornifleur Marmontel : il est logé et nourri
chez La Popelinière un assez long temps; il est vrai qu’il va sou­
vent dîner chez l’ambassadeur d’Autriche, Kaunitz, qui « l’a pris
en amitié ». Il apprend un jour que l’Ambassadeur d’Angleterre,
lord Albermale, a pour maîtresse Lolotte : «J e m’en fit une amie ;
c’était un moyen sûr de me faire un ami de lord Albermale. » Je
ne parle pas de ses flatteries à la Pompadour, ni de ses visites à
l’abbé Terray, et à Mme Merlin «protégée » par Maupeou, pour
obtenir la faveur, lui, pourtant l’ami des Encyclopédistes, de
dédier son Bélisaire à Sa Majesté! Quant à Diderot, qui vante
sur tous les tons la fierté de son caractère, il a placé au centre de
sa bibliothèque, de cette bibliothèque que lui a achetée Catherine
pour lui en laisser la jouissance, le buste de l’impératrice de
toutes les Russies ; et « c’est là que le père, la mère et l’enfant

�239

Isl

vont, de temps en temps, faire leur prière du matin » Qu’on

FliFI

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

relise, dans ses œuvres, les hymnes qu’il entonne en l’honneur

■i il fi

de Catherine le grand, de celte Catherine sur qui pesaient les
plus graves soupçons d’assassinat : mais Diderot avait reçu de
son idole la somme assez rondelette de 60.000 livres et c’est pour­
quoi il voit en elle « l’image fidèle delà divinité.»
Que dirai-je de Grimm? — et je ne parle ici que de ceux qui
ont raillé sur tous les tons l’homme qui, pour avoir son gagnepain, c’est-à-dire, son indépendance, avait eu cette idée saugre­
nue, de se faire copiste de musique. — On connaît ce pied plat,
c’est Grimm que je veux dire : non content d’être le « plastron »
de Frédéric qui met d’ailleurs le comble à ses aménités berli­
noises en l’appelant M. de la Grimmalière, il se fait, avec quel
bonheur de courber l’échine ! » le souffre-douleur » de Cathe­

il

rine, qui l’a nommé colonel russe ! il a déjà obtenu je ne sais
combien de titres et de cordons; mais une chose manque à sa
félicité et c’est l’étoile polaire de Suède. Malheureusement, il
faut être noble pour avoir la polaire; et puis elle coûte cher :
qu’à cela ne tienne! il se fera baroniser à Vienne; ce bon land­
grave de Hesse fera tous les frais de sa baronnie (soit 4.000 flo­
rins) et le voilà, à la fois, étoilé et devenu M. de Grimm, baron
du Saint-Empire. C’est Grimm qui se moquera le plus, et le plus
amèrement, de Rousseau et de sa « copie » : en vérité le plus
ridicule des deux, ce n’est pas Rousseau ; et une « si misérable
courlisanerie », c’est le mot de Schérer sur Grimm, ôte à celui-ci
le droit de rire, comme il l’a si souvent fait et si cruellement,
des pires singularités de Rousseau. Grimm jouissait, sous la
Révolution, de 40.000 livres de rentes : les quarante sous parjour du « copiste » Jean-Jacques font, je crois, plus d’honneur
à la littérature.
Avant d’aborder le Discours sur l'Inégalité qui est, comme on
sait, capital dans l’œuvre de Rousseau, il me faut indiquer rapi­
dement, si je veux, comme on dit, être « complet », quelques
menus écrits de Rousseau. Voici d’abord une Oraison funèbre du
duc d’Orléans que l’abbé D’Arthy avait commandée à Rousseau;
c’est un discours insignifiant, où je relève pourtant cette phrase

!

�240

LOUIS

DUCROS

qui nous montre encore Rousseau sérieusement préoccupé de sa
réforme morale : « On ne remarquait point entre ses maximes
et sa conduite cette opposition monstrueuse qui déshonore nos
mœurs et notre raison. » Rousseau, à cette date, est précisément
désireux de faire cesser « l’opposition » qu’il y avait entre « sa
conduite » passée et ses « maximes » présentes. Un autre écrit,
également de peu d’importance, est un discours académique sur
« la vertu la plus nécessaire aux héros » (1751). Cet écrit figure,
dans les œuvres de Rousseau, sous le titre de « Discours sur
cette question, proposée par l’Académie de Corse. » Il n’y avait
pas proprement « d’Académie de Corse »; le général de Cursay,
commandant des troupes françaises en Corse (1748-1751), avait
restauré, à Bastia, l’ancienne Académie dite des Vagabondi, et
c’est celle ci qui avait proposé la question traitée par Rousseau.
Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’arrêter à ce e barbouillage acadé­
mique », c’est ainsi que Rousseau qualifia son Discours quand
il fut, à son insu, imprimé à Lausanne bien plus tard, en 1768.
Voici un dernier écrit plus curieux : depuis le grand succès du
Devin du Village, Rousseau, devenu presqu’une autorité en
musique, crut devoir dire son mot dans la fameuse querelle qui
s’éleva alors et passionna tout Paris entre le Coin du Roi et
le Coin de la Reine. On a raconté maintes fois cette querelle dont
Rousseau parle d’ailleurs lui-même dans ses Confessions. Voici,
pour faire court, comment l’a résumée Schérer dans son livre sur
Grimm (p. 52) : ce L ’opéra, qui se jouait alors à Paris, à l’Académie
royale de musique, ne jouissait que d’une faveur de convention.
Tout le monde s’ennuyait, bien que personne n’osât en faire
l’aveu, de cette déclamation musicale consacrée par l’autorité de
Lulli, et que toute la science de Rameau n’était pas parvenue à
faire sortir de sa monotonie. Sur ces entrefaites, arrivèrent à
Paris les Bouffes ou, comme on disait alors, les Bouffons italiens.
G’était une assez pauvre troupe, à laquelle l’Opéra fit la charité
de prêter ses planches, mais qui réussit d’ailleurs à merveille.
Deux sujets firent tout de suite la fortune de la bande : un chan­
teur, Manelli et la prima donna, M,,eT o n e lli... La médiocrité de
l’ensemble, reconnue par ceux-là même qui les patronnèrent le

�plus chaudement, disparaissait sous le charme d’un art inconnu
jusque là. Ils chantaient avec brio et ils chantaient du Pergolèse. » Le parti qui soutenait la musique française, composé
surtout, dit Rousseau, des grands, des riches et des femmes, se
rassemblait à l’Opéra, sous la loge de la reine ; l’autre parti, qui
était pour les Italiens, remplissait tout le reste du parterre et
la salle, mais son foyer principal était sous la loge du roi ; d ’où
vinrent ces noms de coin du roi et coin de la reine. Rousseau
et ses amis étaient pour la musique italienne que Grimm exalta,
aux dépens de la musique française, dans son Petit prophète de
Bômischbroda ; Rousseau écrivit, de son côté, sa Lettre sur la
musique française (1753). Le pamphlet de Grimm, qui eut un
succès fou, est un pastiche assez plaisant, quoiqu’un peu trop
long, de la Bible. La lettre de Rousseau est plus sérieuse ; elle
débutait par une impertinence à l’égard de la musique natio­
nale : rappelant l ’histoire, contée par Fontenelle, de la dent d’or
sur laquelle on discuta si longtemps, sans vérifier le fait luimême; et l’on sait qu’on s’aperçut à la fin que la dent n’était pas
d’or ; « pour éviter un semblable inconvénient, disait Rousseau,
avant de parler de l ’excellence de notre musique, il serait peutêtre bon de s’assurer de son existence et d’examiner d’abord, non
pas si elle est d’or, mais si nous en avons une. » Rousseau
raconte que sa lettre souleva contre lui toute la nation, qui se
crut offensée dans sa musique ; il prétend même que sa vie fut en
danger, car l’orchestre de l’Opéra avait fait le projet de l’assas­
siner. On a vu là l’outrecuidance ordinaire à notre auteur. En
réalité, Rousseau n’exagère ni l’importance de sa lettre, ni les
dangers qu’elle lui fit courir; j ’en donnerai pour preuves deux
témoignages contemporains. Le P. Castel dans L ’Homme moral
opposé à l’homme physique (p. 51), s’adressant à Rousseau, dit :
sur la musique italienne ou française, vous avez, il y a deux
ans, pensé faire une sorte de révolution dans les arts, sinon dans
les mœurs. » Et Sénac de Meilhan (dans son livre sur le Gouver­
nement, les mœurs el les conditions en France) écrit : « Ceux
qui connaissent la nation, qui l’ont vue s’enflammer pour des
musiciens, menacer la vie de Jean-Jacques Rousseau pour une

�242

LOUIS

DUCROS

différence de sentiment en musique... » Rousseau fut, en tous
cas, puni de son audace et très injustement, par un mauvais
procédé : on lui refusa son droit d’entrée à l’Opéra,bien qu’il eût
stipulé, en cédant sa pièce du Devin, qu’il aurait ses entrées
à perpétuité. Mais en voilà assez sur cet incident, dont on pourra
d’ailleurs trouver les détails dans les Confessions : j ’ai hâte
d’arriver au Discours sur l’Inégalité.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

243

CHAPITRE IX
LE DISCOURS SUR L ’IN É G A LITÉ

L’Académie de Dijon venait de mettre au concours, en 1753,
une nouvelle question : rechercher l’origine de l’inégalité parmi
les hommes. Rousseau résolut de concourir. Pour méditer plus
à l’aise sur ce grand sujet et travailler dans le milieu qui pouvait,
pensait-il, l’inspirer le mieux, il se fixa pour une semaine à SaintGennain : « Tout le jour enfoncé dans la forêt, j ’y cherchais, j ’y
trouvais l’image des premiers temps dont je traçais fièrement
l’histoire ; je faisais main basse sur les petits mensonges des hom­
mes; mon âme s’élevait auprès de la Divinité.» De ces méditations
sortit le Discours sur l’Inégalité. Rousseau n’eut pas le prix;
mais il eut mieux qu’une couronne académique; il agita et
souleva l’opinion publique et désormais, par ce Discours, il
avait donné sa mesure : il était l’homme le plus éloquent de son
siècle. De plus, il avait trouvé le principe qui va le guider désor­
mais dans ses recherches, car ce Discours est la clef de l'œuvre
tout entière de Rousseau. Grimm a dit avec raison : « Ce Discours
est peut-être, de tous les ouvrages de cet homme célèbre, le plus
original et le plus important.

11

contient les germes de tout ce

qu’il a écrit depuis ». ( Correspond. littér., X, 313). Il convient
donc d’étudier avec la plus grande attention ce second Discours
Bibliographie : Le Discours sur l’inégalité■ Confessions, P. II, L. VIII. —*
Lucrèce : De natura rerum, livre V. — Buffon ; Histoire naturelle. Epoques de
la nature. — Du Tertre : Histoire générale des Antilles, 1667, 4 vol. — P. Kolbes
Description du cap de Bonne-Espérance..., 1743. — Histoire générale des
Voyages, t. iii , 1747. — Lettre au sujet du Discours de Rousseau sur l’o rig . de
l’inég., par Philopolis (Ch. Bonnet), 1755. — Rousseau : Lettre à M. Philopolis,—
Émile Faguet : Le Socialisme en 1901,

�244

LOUIS DUCROS

de Rousseau. Pour cela, j ’essaierai d’abord d’en expliquer la
genèse, puis de l’analyser, et enfin d’en faire entrevoir toute la
portée.

L

a

Genèse

du seco nd

D is c o u r s

Voyons d’abord, et avant tout, dans quelle situation se trouvait
Rousseau, quelles préoccupations et quels sentiments particu­
liers l'agitaient au moment où il composa son second Discours.
En 1753, il habite encore, rue Grenelle-Saint-Honoré, un logis
plus que modeste, meublé, nous le savons, grâce « aux secours
de Mme Dupin ». Il vit là avec l’ancienne lingère de son hôtel,
Thérèse Le Vasseur. Y a-t-il des enfants à la maison? il pourrait
y en avoir : un est né en 1747, un autre en 1749 et un troisième en
1750; Rousseau les a tous les trois envoyés à l’hôpital et je me le
figure aisément, au sortir d’un de ces hôtels somptueux, où il a
vu la société la plus choisie, rentrant dans son triste logis pour
y entendre peut-être les plaintes, trop légitimes, de Thérèse
qui, elle, est restée mère, qui l’a été du moins assez, nous le
savons par Rousseau, pour s’opposer à cet horrible exode de
tous ses enfants. Gomment donc Rousseau a-t-il pu agir ainsi?
Il mangeait, nous dit-il dans ses Confessions, à une table d’hôte
où ces façons commodes de se débarrasser de ses enfants se
racontaient comme choses très ordinaires ; s’il a fait comme les
autres, c’est la faute de son milieu, c’est-à-dire de la société : la
société est donc mauvaise. Et d’ailleurs, que seraient devenus
ses enfants dans une société qui n’est bonne qu’aux riches?
malheur à l’enfant pauvre ! il sera plus sûr, à l’hospice, de ne pas
mourir de faim. Rousseau dira dans une note de son Discours
sur l ’inégalité : « i l est clair qu’il faut mettre sur le compte de la
société... l’exposition d’une multitude d’enfants, victimes de
la misère de leurs parents ». Et deux ans avant ce Discours, le
20 avril 1751,il écrivait à Mme de Francueil : « Il ne faut pas faire
des enfants quand on ne peut pas les nourrir? pardonnez-moi,
Madame; la nature veut qu’on en fasse, puisque la terre produit
de quoi nourrir tout le monde : mais c’est l’état des riches, c’est

�245

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

voire état qui vole au mien le pain de mes enfan ts... C’est un
malheur dont il faut me plaindre, non un crime à me reprocher ».
Voilà les raisons, ou plutôt les sophismes, dont il se paie et à
l’aide desquels il s’efforce de faire taire sa conscience et d’étouffer
ses remords : cependant ses remords, j ’en suis sûr, le ressaisis­
sent et passent, transposés, dans son Discours, pour l'envenimer, et
pour lui donner je ne sais quel âpre accent de révolte et de haine.
Mais entrons plus avant dans son àme : il a fait tout cela, c’est-àdire des crimes contre nature, contre cette nature même qu’il
exalte à celte heure ; il se rend compte de toute la gravité de sa
faute (il le dira un jour), et cependant il sent aussi, il n’en peut
douter aux transports qui l’agitent quand il écrit, il sent en lui
l’amour, plus que cela: l’enthousiasme de la vertu. Son enthou­
siasme est sincère, car il s’attendrit au récit d’une belle action et
il n’a pas tout à fait tort quand il affirme que « son talent était
moins dans sa plume que dans son cœur et né uniquement d’une
façon élevée et fière de penser. » Comment se fait-il donc, qu’avec
tous ces bons et nobles sentiments, il ait commis des actions
qu’il peut essayer d’expliquer, mais qu’au fond il sait être mau­
vaises et même abominables? D’où vient cette contradiction
étrange entre son cœur et sa conduite? C’est qu’il est né bon et
que la société l'a corrompu. Voilà la solution de ce poignant
problème et voilà aussi, ce que cherchait son àme désemparée et
angoissée, voilà sa suprême excuse : c’est la société qui rend
l’homme mauvais, car c’est elle qui a introduit l'inégalité parmi
les hommes, elle qui a fait des riches et des pauvres, des heureux
et des malheureux. Il est, lui, parmi les pauvres, et, de plus, il
n’est pas de ces pauvres qui se résignent : se résigner

1

il ne le

peut pas, parce qu’il y a trop de disproportion entre son génie et
sa pauvreté et que cette disproportion est une iniquité. Et il ne
le peut pas encore parce qu’il est un passionné et un vaniteux,
et parce que, de toutes les blessures d’amour-propre que lui a
faites celte inégalité choquante, entre son mérite et sa fortune,
est né en lui un sentiment, que n’ont connu ni Diderot, ni Grimm,
ni Voltaire : la haine du riche. Pour exprimer ce sentiment, ou
plutôt, cette passion mauvaise, il saura trouver, au cours de son
16

�246

LOUIS DUCROS

œuvre, des cris de colère et des formules enflammées; mais déjà,
dans le Discours sur l’inégalité, c’est celle haine du puissant et
du riche qui, s’ajoutant au remords de ses fautes, va lui dicter
ses plus ardentes invectives contre les inégalités sociales.
Nous avons de lui un opuscule inachevé, dont nous ignorons
la date exacte, mais qu’on peut placer, je crois, sans crainte de
se tromper, entre 1749 et 1756, c’est-à-dire à l’époque à peu près
de son second Discours. Or cet opuscule, intitulé Discours sur
les richesses, nous éclaire pleinement sur les dispositions d’esprit
où il se trouvait quand il écrivit le Discours sur l’inégalité. Deux
citations suffiront pour nous édifier : « ils (les riches) osent
transformer leurs amis en valets. » Il vient de dire « qu’il est
plus commode de donner un liard à un mendiant que de s’inté­
resser à son infortune », et il ajoute: « j ’avoue qu’il est plus
commode encore d’être dans un bon carrosse bien roulant qui,
pour toute réponse, couvre de houe le visage du pauvre. » Voilà
donc les réflexions qui lui venaient à l’esprit quand il songeait à
ces richissimes financiers chez lesquels il fréquentait alors. Nous
trouverons, heureusement, autre chose que des souvenirs et des
rancunes dans le Discours sur l’inégalité ; mais ce qu’il y aura
de personnel et de particulièrement ému, il me semble que nous
savons dès maintenant comment nous devrons l’entendre et
l’interpréter.
Après avoir rattaché à la vie et aux sentiments personnels de
Rousseau le Discours sur l’inégalité, il convient d’indiquer briè­
vement comment ce Discours peut s’expliquer en partie par
l'époque même où il fut écrit ; cette époque de notre histoire
étant connue, il me suffira de la rappeler au lecteur. On Aboyait
alors à Paris, devant la colonnade du Louvre, une foule de petits
fripiers qui étalaient en plein vent leurs sordides guenilles, et la
splendeur de l’édifice ne faisait que-mieux ressortir la misère de
ces petites gens. Splendeur et misère, ce contraste-là était en
raccourci l’image de la France, et jamais peut-être n'avait plus
éclaté à tous les yeux cette inégalité des conditions qui va faire
l ’objet du Discours de Rousseau.
Déjà Vauban, en 1707, dans son Projet de dime royale, portait

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

le nombre des familles aisées à

1 0 .0 0 0

; on peut, je crois, le porter

vers le milieu du siècle, à 15.000 environ sur 22 millions de
Français. « La France, dit Sismondi, présentait alors le contraste
le plus étrange : la vraie nation, celle qui habitait les provinces,
était réduite à un état de souffrance, de pénurie, d’oppression,
qu’elle n’avait jamais connu, même dans les siècles de la plus
grande barbarie. La France, au contraire, que connaissaient les
étrangers, celle qui se montrait à Paris et à Versailles était plus
brillante, plus enjouée qu’aux temps du règne de Louis XIV.
Dans les campagnes, la taille et les gabelles écrasaient l’agricul­
ture : à Paris, au contraire, d’immenses richesses circulaient
parmi les fermiers-généraux et les financiers. »
Or, d’une part, c’étaient précisément, on l ’a vu, ces fermiersgénéraux et ces financiers que fréquentait Rousseau à l’époque de
son Discours : les La Popelinière, les Dupin, les d’Epinajq dont
le train follement dispendieux ruinait des populations entières ;
et, d’autre part, ces populations des campagnes si misérables,
personne ne les connaissait mieux, n’avait vu de plus près leurs
misères que le vagabond Jean-Jacques ; qu’on se rappelle seule­
ment la soirée qu’il passa chez ce paysan qui « cachait son pain
à cause de la taille et son vin à cause des aides ; car il serait un
homme perdu si l’on pouvait se douter qu’il ne mourût pas de
faim. Tout ce qu’il me dit à ce sujet, et dont je n’avais pas la
moindre idée, me fit une impression qui ne s’effacera jamais. Ce
fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa
depuis dans mon

cœur

contre

les vexations qu’éprouve le

malheureux peuple et contre ses oppresseurs » ( Confessions, 1 . 1 ,
ch. IV).
Je sais quelle part il faut faire ici à l’exagération et, si l’on veut,
à la déclamation ; et je n’oublie pas davantage que le progrès des
idées et des mœurs avait en un sens adouci, et comme atténué,
au xvmesiècle, certaines inégalités sociales ; et une des meilleures
preuves, je crois, qu’on en pourrait donner, c’est justement
l’accueil empressé que les salons de Paris faisaient à de petites
gens, tels que Rousseau. Mais, d’une part, ce progrès des idées
avait fait les esprits plus indépendants et plus fiers ; et, d’autre

�248

LOUIS DUCROS

part, ce progrès des mœurs, en rapprochant, à Paris du moins,
les distances, les avait rendues plus sensibles et plus humiliantes,
les petites inégalités sociales étant celles précisément dont souf­
frent le plus les amours-propres. Au moyen

âge, la distance était

tellement infinie entre un baron et un vilain qu’on n’imaginait
même pas un autre ordre de choses et qu’on supposait l’ordre
actuel établi de toute éternité. Au

x v ii

P

siècle, les barrières

s’étant abaissées, les petits voyaient de trop près les splendeurs
des grands pour n’en pas être offusqués et ne s’en pas indigner :
c’est cette indignation même qui va éclater et gronder dans le
Discours de Rousseau.
Le Discours sur l’inégalité comprend : une Dédicace, dont
j ’aurai à m’occuper plus loin, car elle est intimement liée à la
biographie de Rousseau, une Préface, et des notes écrites posté­
rieurement au Discours et dont je parlerai après le Discours, et
enfin le Discours, qui se compose lui-même d’un court préambule
et de deux parties distinctes. Dans la première partie, Rousseau
fait une histoire, intéressante et curieuse de l’humanité avant la
création de la propriété et avant la naissance des sociétés ; dans
la deuxième partie, on voit naître, avec la propriété, les pre­
miers gouvernements et, par eux, se multiplier et s’accentuer les
inégalités sociales avec tous les malheurs quelles traînent à
leur suite.
Le vrai texte de la question posée par l’Académie de Dijon
(les œuvres de Rousseau ne donnent que le texte tronqué), était le
suivant : « Quelle est la source de l’inégalité des conditions
parmi les hommes ; si elle est autorisée par la loi naturelle. » Ou
le voit, le texte même de la question posée impliquait, comme
étant hors de doute, l’existence de la loi naturelle ; et on deman­
dait aux concurrents de juger les inégalités sociales par rapport
à celte loi, demande qui est, à elle seule, un témoignage dn
progrès des esprits, même en province, au milieu duxvm 0 siècle.
Les académiciens de Dijon semblaient, par leur question même,
provoquer toutes les audaces ; pourtant le Discours de Rousseau
allait dépasser leur attente ; j ’imagine qu’en le lisant les plus
avancés d’entre eux reculèrent devant les hardiesses de pensée

�et les témérités de langage que je vais analyser, et ils durent
opiner en séance à peu près comme Rousseau l’a fait dans ses
Confessions : « Ce n’est pas pour des pièces de cette étoffe que
sont fondés les prix des Académies. » Voyons donc en détail de
quelle étoffe est faite celte pièce fameuse.

INTRODUCTION
Il y a, selon Rousseau, deux sortes d ’inégalités : les unes,
naturelles et résultant des différences corporelles et intellectuel les;
les autres, politiques, créées par les privilèges de la richesse et de
la puissance. Existe-t-il, entre ces deux espèces d’inégalités, une
liaison essentielle ? il est, répond ironiquement Rousseau, inutile
de la chercher, si on cherche librement la vérité. Mais, à l’origine,
l’inégalité politique n'a-t-elle pas découlé de l ’inégalité natu­
relle? Rousseau, notons-le, ne s’inquiète pas de le rechercher.
Au moment où la violence fut remplacée par le droit, c’est-à-dire
la nature par la toi, on vit ce prodige que le plus fort se soumet­
tait au plus faible et c’est ce prodige qu’il faut expliquer. Les phi­
losophes, dit Rousseau, pour étudier le fondement des sociétés,
ont bien étudié l ’état de nature ; mais, erreur initiale, et qui
viciait leurs études : ils parlaient de l ’homme sauvage et ils pei­
gnaient l’homme civil. Et d’ailleurs l’état de nature a-t-il vrai­
ment existé? non, lisez la Bible: Adam est éclairé par Dieu.

i r-

Commençons donc par écarter les faits. — Rousseau veut dire
simplement, on s’est souvent mépris sur sa pensée : tes faits
nous sont inconnus, sont donc inexistants pour nous. — Consé­
quemment, il ne s’agira pas ici de vérités historiques, mais de

- ;

raisonnements hypothétiques ; voici ce qu’il entend par là :
l'homme naturel n’a pas réellement vécu, puisque chez le pre­
mier homme, et dès le lendemain de la création, les lumières de
Dieu se sont ajoutées aux lumières naturelles. Faisons tout de
même comme si Dieu n’avait pas parlé à l’homme et comme si
la raison ne s’était révélée à l’homme que très tard ; en un mot,
supposons l’homme dans les mains de la seule nature; et cet
homme naturel voyons, non ce qu’il a fait (il n’a pas existé) ;

j%
f

�LOUIS DUCROS

mais, à le supposer réel, ce qu’il a dû faire. Comment le savoir?
rien de plus simple : il n’y a qu’à lire dans le livre de la Nature.
Quel livre? demanderons-nous à Rousseau : nous connaissons des
livres écrits par Dieu, ou réputés tels, et ce sont les livres sacrés;
nous connaissons des livres écrits par les hommes et ce sont,
pour le sujet qui nous occupe, les histoires des peuples ; mais où
est le livre de la Nature et aussi qu’est-ce que la Nature? La nature
est la nature, tout le monde entend cela au xvm e siècle, et ce
mot magique n’a, paraît-il, pas besoin d’être défini. On ne
définit pas, en effet, les Divinités ; or la Nature est une déesse,
peut-être cachée (Dea abscondita), mais qui va ici se découvrir à
nous, car Rousseau est son prophète ; et n’est-ce pas, jugez en,
d’un ton prophétique qu’il annonce les révélations qu’il va faire
au genre humain, son auditeur . « ô homme, dans quelque
contrée que tu sois, écoute : voici ton histoire, telle que j ’ai cru
la lire, non dans les livres de tes semblables, qui sont menteurs,
mais dans la nature qui ne ment jamais. »
Ecartons ce charlatanisme et disons simplement que Rousseau,
ayant à traiter un sujet terriblement difficile, a fait exactement ce
que feront toujours ceux qui entreprendront d’écrire, c’est-à-dire,
faute de documents, d’imaginer les premiers âges de l’humanité.
Comme tous les auteurs aventureux de celte pré-histoire, il
est allé, et très sagement, du connu à l’inconnu ; il s’est aidé, par
exemple, de ce qu’on savait de son temps sur la vie des hommes
qu’on suppose le plus près de la nature, à savoir les sauvages ;
et, pour connaître ceux-ci, il a bel et bien puisé dans « les livres
menteurs de ses semblables », j’entends, des voyageurs qui
avaient écrit des récits de leurs voyages chez les peuples non
civilisés ; nous verrons comment il s’est servi de leurs ouvrages
et comment même il a, ce qui est assez piquant, répété trop
crédulement leurs « mensonges ». Il a ensuite, dans l’homme tel
qu’il est aujourd’hui, puisé de quoi construire l’homme primitif,
en essayant, comme on l’a toujours fait, de démêler ce qui
en nous est naturel; et nous ne pouvons, si l’on y réfléchit,
entendre par ce mot qu’une seule chose : est, ou nous paraît
naturel, ce que nous retrouvons toujours en nous sous tous

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

les déguisements et à travers les variations infinies des mœurs et
des coutumes ; par exemple : l’instinct de conservation, l’égoïsme,
la pitié, l’amour maternel. Attribuant alors, avec assez de raison,
ces instincts, ou d’autres semblables, aux premiers hommes,
il en a déduit leur histoire et celte histoire n’est vraisemblable
que pour autant que son inventeur a été perspicace et ingénieux.
Enfin, une histoire aussi conjecturale ne peut être intéressante
que si elle est écrite par un homme d’imagination et par un
poète, un poète seul pouvant se faire vraiment le contemporain
des premiers âges de l’humanité. Mais si l ’on apporte, dans
cette divination des âges anté-hisloriques, des idées préconçues
et des colères de polémiste, on pourra écrire des pages aussi
fausses qu’éloquentes : il y en a de telles dans le Discours de
Rousseau ; ce sont celles qui lui ont été dictées par ses rancunes
de déclassé; mais il y en a aussi de très belles et de très origi­
nales et ce sont celles que lui a soufflées le poète qui était en lui,
ce poète que nous avait fait pressentir le premier Discours et qui
va se dégager et se révéler pleinement à nous.

PREMIÈRE P A R T IE
Sans remonter à ces premiers âges du monde, où l’homme
n’était qu’un animal comme un autre ( l ’anatomie comparée
n’étant pas assez avancée pour nous renseigner sur ces origines
lointaines), Rousseau prend l’homme tel que nous le voyons
aujourd’hui : « marchant à deux pieds, se servant de ses deux
mains, comme nous faisons des nôtres, portant ses regards sur
toute la nature et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel. »
Le voilà, tel, ou à peu près, qu’il est sorti des mains de la nature.
11 vit heureux, parce qu’il a peu de besoins. Je le vois, dit
Rousseau, et il le voit avec son imagination de poète, se rassa­
siant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant
son lit au pied du môme arbre qui lui a fourni ses repas. Ses
premiers progrès, il les doit à l’imitation des animaux : ce n’est
que lentement qu’il s’achemine et « s’élève jusqu’à l’instinct des
bêtes. » — L ’homme a-t-il vraiment pris ce détour? A-t-il eu

�252

LOUIS DUCROS

besoin des leçons des animaux pour créer son industrie, pour
inventer les arts et pour apprendre à vivre en société? De
modernes sociologues l’affirment ; et il est possible, en effet, que
l’adresse ou la ruse de certains animaux lui ait suggéré certains
procédés de détail : il me paraît pourtant que, même sans l’aide
des animaux, l ’homme, rien qu’avec ses facultés naturelles, a
fort bien pu trouver tout seul la science, l’art, tout ce qui lui
donne, en un mot, non seulement le premier rang, mais une
place à part et fait de lui un être hors de pair dans la création.
Il est d’usage, depuis Montaigne, et Rousseau ici encore est son
disciple, d’exalter l’animal aux dépens de l’homme; mais il est
par trop facile de réfuter ces détracteurs, plus ou moins spiri­
tuels, de l ’humanité. Ainsi, et pour ne prendre qu’un exemple, il
est clair que l’homme ne court pas aussi vite que le lièvre; mais
il est un certain nombre de choses que le lièvre ne fait pas et ne
fera jamais : ne serait-ce qu’un civet de lièvre.
Au reste, après avoir fait l’homme, à l’origine, inférieur aux
animaux, Rousseau nous le dépeint, à l’état sauvage, bien supé­
rieur à l’homme civilisé. Sans doute, convient Rousseau, le civi­
lisé, avec toutes ses machines, l’emporte sur le sauvage; cepen­
dant ces deux hommes, mettez-les nus et désarmés, en face l’un
de l’autre, et vous verrez un combat plus inégal encore : mais ce
n’est plus le civilisé qui aura l’avantage. — Même dans ce corpsà-corps, je parierais plutôt pour le civilisé : la paléontologie nous
apprend, en effet, que les hommes primitifs étaient loin d’être
ces robustes géants qu’on a imaginés, par analogie avec les gigan­
tesques rhinocéros dont on a retrouvé les ossements énormes.
Ces hommes, dits paléolithiques (1), étaient, en réalité, plus petits
que les hommes actuels de taille moyenne. Ajoutez qu’ils se
nourrissaient très mal ; à cette époque très primitive où se place
Rousseau, les hommes, ne sachant pas encore faire du feu,
mangeaient de la viande crue : ce n’était pas ce qui pouvait les
rendre nerveux et forts. Au reste, la question est mal posée : il
ne s’agit pas, pour juger de la valeur respective du sauvage et du
(1) Voir Mortillet :

L e p ré h is to riq u e ,

p. 326.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

253

civilisé, d’imaginer un combat entre ces deux hommes ; Rous­
seau devait mettre, en face d’une bête féroce, ici un sauvage,
aussi vigoureux que ceux qu’il admire, là un civilisé, aussi faible
que ceux qu’il méprise, mais armé d’un bon fusil : et il aurait
dû nous dire de qui il aurait mieux aimé prendre la place, du
sauvage ou du civilisé. Si l’on voulait, à tout prix, maintenir
l’hypothèse de Rousseau, je dirais alors que l’expérience im agi­
née par lui, d'un combat singulier entre un sauvage et un civi­
lisé, a été plus d’une fois réalisée : ainsi, dans son voyage autour
du monde, La Pérouse s’amusait souvent à faire lutter ses mate­
lots avec les indigènes des terres où ils abordaient : presque
toujours les matelots avaient le dessus.
Dans son enthousiasme pour l ’homme primitif, Rousseau
nous le montre, une pierre dans une main, un bâton dans
l’autre, c’est-à-dire, avec les seules armes que lui a fournies la
nature, luttant avec avantage contre les plus terribles animaux ;
et même, ajoute-t-il, s’il a le désavantage, l’homme peut tou­
jours f u i r ; — mais si son adversaire court plus vite que lu i?
d’ailleurs, continue-t-il, aucun animal ne fait naturellement la
guerre à l’homme &lt;c hors le cas d’une extrême faim » — oui,
mais s’il a faim ? et il y a des loups qui ont une faim bien
vorace. Les Caraïbes, nous apprend Rousseau d ’après Corréal,
s’exposent hardiment dans les bois, armés seulement de la
flèche et de l’arc et « aucun d’eux n’a été dévoré des bêtes », —
ou, s’il l’a été, il n’est pas venu le dire à Corréal. En réalité, les
bêles monstrueuses des temps primitifs ont dû faire d’épouvan­
tables hécatombes des pauvres humains sans défense : « Si nous
songeons, dit un sociologue contemporain, que dans l’Inde plu­
sieurs milliers d’individus périssent chaque année sous la griffe
du tigre, nous comprendrons facilement ce qui devait arriver
dans les temps primitifs où l’homme, moins protégé que l’Indien
actuel, avait affaire aux tigres d’alors, plus vigoureux qu’aujourd’hui ( 1 ). »
Mais l’homme a, dit Rousseau, des ennemis bien plus terri(1) Cosentini :

La

S o c io lo g ie g é n é t iq u e ,

p. 03.

�254

LOUIS DUCROS

blés que les animaux, à savoir les maladies, lesquelles sont, ajou­
te-t-il, le lotde l’homme vivant en société. Rousseau, disons-le en
passant, fait bon marché des bêtes féroces : à Paris, dans sa rue
Saint-Quentin, elles lui apparaissaient évidemment peu redou­
tables. A propos des maladies, il nous prévient qu’il ne décla­
mera pas contre les médecins — il pourrait y en avoir parmi
ses juges à l’Académie de Dijon ; — il se borne donc à déclarer
que nous nous donnons certainement plus de maux que la
médecine n’en peut guérir : nous nous rendons malades à
plaisir par nos excès, nos veilles et nos éludes, et c’est ici que
Rousseau place son mot fameux : « Si la nature nous a destinés
à être sains (ce qui n’est pas douteux pour lui), j ’ose presque
assurer que la réflexion est un état contre nature et que l'homme
qui pense est lin animal dépravé ». — Mais si la nature nous a
donné un cerveau, ne serait-ce pas peut-être pour nous en
servir ?
Au reste, Rousseau va avec tranquillité continuer à se « dépra­
ver » lui-même, en continuant à « réfléchir » sur l’état de nature.
Donc ces heureux sauvages ne connaissent pas d’autres mala­
dies que les blessures et la vieillesse : Platon ne nous dit-il pas
qu’on employait, à la guerre de Troie, certains remèdes qui,
nous le savons maintenant, excitent certaines maladies? preuve
que ces maladies n’existaient pas encore ; et « l’on ferait donc
très aisément l ’histoire des maladies humaines en suivant celle
des sociétés civiles. » L ’argument est curieux : tel remède,
employé pour combattre une maladie, peut nous en donner une
autre ; donc, conclut Rousseau, on ne souffre pas encore de
cette autre. Il fallait conclure : donc on ne s’est pas encore
aperçu qu’il donnait cette autre et c’est là, peu s’en faut, l’his­
toire de la médecine. Voici un argument de même force et aussi
amusant : « Selon ce que rapporte Celse, la diète, aujourd’hui si
nécessaire, ne fut inventée que par Hippocrate. » Qu’est-ce que
cela prouve? tout simplement qu'on ne jeûnait pas systémati­
quement avant Hippocrate, mais non pas du tout, ce qui est
l’idée de Rousseau, qu’on n’eût pas besoin de jeûner, tant on
était sobre. Et cette conclusion de Rousseau, contraire à la

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

255

logique, ne l’est pas moins, je crois, à la réalité ; car les sauva­
ges, ne mangeant pas toujours à leur faim, et jeûnant même
souvent, mais malgré eux, devaient se jeter gloutonnement sur la
proie enfin conquise et se donner de formidables indigestions ;
et quTIippocrate eût déjà prescrit ou non la diète, la nature,
c’est-à-dire leur voracité seule, suffisait à la leur imposer. Qu’on
lise, par exemple, dans Lubbock ( L ’homme avant l’histoire,
p. 348), comment les sauvages d’Australie s’enduisent de graisse
tout le corps pour mieux entrer dans une baleine qui s’est
échouée sur le rivage, et qu’ils mangent toute crue ; « pendant
des jours entiers, ils se gorgent de celte viande pourrie. »
Il est vrai que Rousseau donne aux premiers hommes, avec
une santé à toute épreuve, une vigueur exceptionnelle ; « car il
faut bien se garder de confondre l’homme sauvage avec les hom­
mes que nous avons sous les yeux. » Voyez les animaux, tels que
le cheval, le taureau ou l’âne : domestiqués, ils s’abâtardissent ;
il en est ainsi de l’homme ; en se civilisant, il devient faible,
craintif et rampant. — C’est le contraire qui est la vérité : il ne
faut plus aujourd’hui, comme le faisaient jadis les poètes, célé­
brer l’âge heureux où (c ’est un vers de Dryden), « libre de tout
frein, courait dans les bois le noble sauvage » ; mais il convient
plutôt de s’attrister, avec les modernes sociologues mieux infor­
més, sur cet âge de fer où « privé de toute société (c ’est ainsi
que parle Bagehot) rampait dans les bois le sauvage tremblant.»
Ne savons-nous pas, par expérience, que le sauvage ne fournit
pas la moitié du travail que donne normalement l’ouvrier des
villes et qu’en conséquence, mal armé et à peine vêtu, l’homme
primitif avait peine à se défendre contre des animaux plus forts
et plus agiles que lui ? Rien n’est donc moins justifié que le
dédain de Rousseau pour les premières inventions de l’industrie
humaine : « i l est clair que le premier homme qui se fit des
habits et un logement se donna des choses peu nécessaires, puis­
qu’il s’en était passé jusqu’alors ». — Il s’en passait; mais quand
la bise soufflait, il grelottait ; il souffrit moins, du jour où il sut
se couvrir d’une peau de bête et s’abriter dans sa hutte de bois
ou de pierre.

�256

LOUIS DUCROS

Jusqu’ici Rousseau s’est surtout occupé de Yhomme physique
« simple machine

ingénieuse » ; il va maintenant envisager

l’homme moral : ce qui le constitue et le distingue des bêtes c’est,
dit-il, la liberté qui lui permet, ce que ne peuvent faire les bêtes,
de s’écarter des lois prescrites par la nature. Mais quel usage
l ’homme va-t-il faire de sa liberté? « Un chat mourrait de faim
sur un tas de fruits, quoiqu’il pût très bien se nourrir de cet ali­
ment qu’il dédaigne. ; » il ne connaît que la voix de la nature.
Nous avons sur ce chat l’avantage suivant: l’homme dissolu se
livre (précieux privilèges de l’esprit et de la liberté!) à des excès
qui le tuent. — Oui, mais l’homme, qui n’est pas dissolu, se fait
une bonne cuisine qui le fait vivre et très agréablement. Si, dès
ce premier stade, Rousseau songe à la débauche et non pas sim­
plement à l’art naissant de préparer les mets, c’est parce que,
dans les premières conquêtes de l’humanité, il ne veut voir
(comme dans son premier Discours) que les abus et les maux
dont il faut payer ces conquêtes ; et que progresser, c’est-à-dire,
user de notre « esprit », au lieu de nous borner à satisfaire les
naturelles exigences de nos « sens », c’est, il le répète, se dépraver.
Selon lui ce qui distingue véritablement l’homme de l’animal,
ce n’est pas tant l’intelligence que la liberté ; car, après tout, l'ani­
mal a des idées et « les combine » ; ainsi fait l’homme ; et, donc,
au point de vue de l’entendement, il n’y a, de l’homme à la bête,
de différence que du plus ou moins. Vaut-il la peine de faire
remarquer à Rousseau qu’un Montesquieu, qui vient de « com­
biner » après les avoir cherchés tant d’années, les principes des
gouvernements et des lois, et un chien qui combine machina­
lement quelques pauvres semblants d’idées, il y a un peu plus
qu’une différence de degré ? Mais pourquoi donc Rousseau tientil tant à faire de la liberté la seule marque distinctive de l’hom­
me ? pour mieux étaler ensuite le mauvais usage que l’homme
va faire de cette liberté qui le soustrait, pour son malheur, à la
clairvoyante tutelle de la bonne nature.
Rousseau continue (ou, plus exactement, je continue de résu­
mer Rousseau) : on peut discuter sur la liberté, mais il y a une
chose sur laquelle il n’est pas de contestation possible, à savoir :

�ce qui distingue très certainement l’homme de la bêle, c’est la
perfectibilité, fruit de la liberté humaine. L ’homme peut se modi­
fier; là bête, non ; elle reste toute sa vie ce qu’elle est en naissant.
On va voir à l ’œuvre celte précieuse perfectibilité : grâce à elle,,
l’homme acquiert des lumières et des vices qui le rendent très
malheureux et le font retomber plus bas que la bêle. « Il serait
pourtant affreux, s’écrie Rousseau, de louer comme un être
bienfaisant le premier qui suggéra à l’habitant des rives de
l’Orénoque l’usage de ces ais qu’on applique sur les tempes des
enfants, et qui leur assurent du moins une partie de leur imbé­
cillité et de leur bonheur originel. » Voilà, en effet, une consé­
quence affreuse, mais tout à fait logique, de sa thèse ; et il faut
donc regretter de n’être pas né sur ces bords heureux de l’Orénoque, au lendemain du jour où un vrai bienfaiteur de l’humanité
inventa ces ais merveilleux, protecteurs de notre ignorance et de
notre félicité primitives.
Quand Buffon trace, dans sa septième Epoque de la nature
(1778), les premiers progrès de l’humanité, je crois bien qu’il
songe à l’auteur du Discours sur l’inégalité, tant il prend le
contre-pied de toutes les affirmations de Rousseau. Aux thèses
de celui-ci, c’est-à-dire, au bonheur des sauvages isolés, à la
naissance tardive et funeste de la société, et enfin à la malé­
diction lancée contre la science, voici le tableau qu’il oppose :
« les premiers hommes, témoins des mouvements de la terre
encore récents et très fréquents, n’ayant que les montagnes pour
asiles contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes
asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait
sous leurs pieds, nus d’esprit et de corps, exposés aux injures de
tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces,
dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie ; tous égale­
ment pénétrés du sentiment commun d’une terreur funeste, tous
également pressés par la nécessité, n’ont-ils pas très promptement
cherché à se réunir, d’abord pour se défendre par le nombre,
ensuite pour s’aider et travailler de concert à se faire un domicile
et des armes ? » Et avec quel enthousiasme et quelle reconnais­
sance de savant Buffon salue « ce premier peuple de l’Asie digne

�258

LOUIS

DUCUOS

de tous nos respects, comme créateur des sciences, des arts,
de toutes nos institutions utiles ! » et il ajoute aussitôt, comme
pour mieux marquer la distance infinie qui le sépare de l’auteur
du Discours sur l’inégalité : « ce premier peuple a été très
heureux, puisqu'il est devenu très savant. » Enfin énumérant
les premières conquêtes de la science, il nous montre, avec une
légitime fierté, « l ’homme se rendant capable de modifier les
influences du climat qu’il habile et d’en fixer la température au
point qui lui convient, convertissant les déserts en guérets, les
bruyères en épis et changeant peu à peu la surface de la terre. »
Partout donc, et de plus en plus, l’homme a ajouté à la nature et,
au lieu de l'en plaindre ou de le maudire, comme fait Rousseau des
premiers inventeurs, Buffon admire et bénit le labeur intelligent
qui nous a donné le blé : « le grain, dont l’homme fait son pain,
n’est point un don de la nature, mais le grand, l’utile fruit de ses
recherches et de son intelligence dans le premier des arts ; nulle
part sur la terre on n’a trouvé de blé sauvage et c’est évidemment
une herbe perfectionnée par ses soins ; il a fallu reconnaître
et choisir, entre mille et mille autres, cette herbe précieuse, la
semer, la recueillir nombre de lois ; tout nous démontre que c’est
la plus heureuse découverte que l’homme ait jamais faite » ;
pages louchantes, que je n’ai pu m’empêcher de citer, tant elles
s’opposent heureusement aux furieuses déclamations de Rous­
seau contre les inventeurs « du fer et du blé qui ont perdu le
genre humain. »
A l’inverse des philosophes de l’Encyclopédie, pour lesquels la
raison sortit, armée de pied en cap, de la tête des premiers
hommes qui commencèrent à penser avec les prétendues
« lumières naturelles », Rousseau, qui devait écrire, aux débuts
de ses Confessions, le mot connu : « Je sentis avant de penser»,
comprend, mieux que les rationalistes de son temps, la primauté
des passions dans la vie et même dans l’intelligence : « c’est par
leur activité, dit-il dans son Discours, que notre intelligence se
perfectionne ; nous ne cherchons à connaître que parce que nous
désirons de jouir et il n’est pas possible de concevoir pourquoi
celui qui n’aurait ni désirs ni craintes, se donnerait la peine de

�JE AN-JACQUES ROUSSEAU

259

raisonner. » Les passions naissent de nos besoins el elles pro­
gressent avec nos connaissances ; et le sauvage, qui est si dénué
de connaissances, n’a que les passions qui naissent des besoins
vraiment naturels. Aussi les seuls biens qu’il connaisse dans
l’univers sont « la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls
maux qu’il craigne sont la douleur et la faim », mais « non pas
la mort », car l’animal ne sait pas ce que c’est que mourir. —
L’animal, c’est possible, mais l’homme ? et je dis : l’homme le
plus près de la nature et le plus prim itif qu’on puisse imaginer.
Je conçois d’une tout autre manière ses premiers sentiments en
présence de la mort : cet être qu’il aimait, avec qui il vivait et
jouait naguère, qui a peut-être pansé ses blessures (puisque
Rousseau ne refuse pas aux premiers hommes la pitié), cet
être qui avait fini comme par faire partie de lui-même, il le voit
tout à coup gisant inerte et décoloré ; il l ’appelle en vain : il
dort, il va sans doute se réveiller ; il essaie de réchauffer ses
membres glacés ; son compagnon est muet et sourd ; que s’est-il
donc passé ? le sauvage ne comprend pas (comprenons-nous
davantage ?) et alors il réfléchit sur ce spectacle où se perd son
obscure intelligence ; il médite, en un mot, sur la mort, et de
cette méditation vont naître les religions et les philosophies.
Faites que l’homme ne meure pas et jamais il ne songera à
philosopher sur sa destinée et à imaginer des dieux qui protè­
gent les morts et les font revivre ailleurs.
Rousseau est bien forcé de convenir que la connaissance de la
mort et de ses terreurs est une des premières acquisitions de
l’homme ; cette acquisition, il ne l’a faite, dit-il, qu’en « s’éloi­
gnant de la vie animale. » Comme si l’homme avait jamais été
un pur animal ! que sa raison ait sommeillé longtemps, il faut
bien le croire ; mais elle n’est pas née en un jour, le jour où il
se serait élevé de l ’animalité à l’humanité. La raison humaine
est née avec le premier homme et, encore que rudimentaire, elle
s’est éveillée et elle s’est exercée dès l’instant que l’homme a
promené sur l’ univers ses premiers regards, étonnés et interro­
gateurs. Mais je reprends, avec Rousseau, l’histoire de la primi­
tive humanité*

�260

LOUIS DUCROS

La prévoyante nature avait tout fait pour assurer à nos
premiers ancêtres les bienfaits de l’état sauvage ; pourquoi, eu
effet, les sauvages de Rousseau désireraient-ils améliorer leur
sort ? « leur imagination ne leur peint rien et leur cœur ne leur
demande rien. » — Mais alors que font-ils donc de leur imagi­
nation ? et, par exemple, quand la nuit s’étend sur la forêt, estce que, dans leur veille inquiète, leur imagination n’est pas
même capable de leur représenter les mille dangers que recèle
pour eux l ’obscurité de la nuit ? et ne voient-ils pas, du sein des
ténèbres, et avec leur imagination encore, ce soleil qui va se
lever et leur apporter, en se montrant, comme aux animaux euxmèmes, la joie de vivre et de revoir leurs semblables ? et que fontils donc aussi de leur cœur ? est-ce que leur cœur ne tressaille
pas de douleur ou d’allégresse quand ils perdent ou retrouvent
les objets ou les êtres familiers qui leur sont devenus si chers?
Sans doute les philosophes du dix-huitième siècle avaient tort de
se représenter les premiers hommes trop semblablesà eux-mêmes
et Rousseau est infiniment plus près de la vérité dans sa pein­
ture de l’humanité primitive ; mais il exagère en sens inverse,
et afin d’élargir l’abîme, dont il a besoin pour sa cause, entre le
sauvage et le civilisé, il fait du sauvage une brute satisfaite, et
satisfaite d’une vie si pauvre, si enfoncée dans l’animalité, qu'on
a peine à comprendre comment une brute pareille a pu devenir,
même dans la suite des siècles, l’homme que nous connaissons
et que nous sommes. Pour passer de cette brute à cet homme il
faudrait plus qu’un progrès, même indéfini ; il faudrait une méta­
morphose et un miracle : aussi Rousseau ne sait-il comment
expliquer une aussi étonnante transformation.
Les philosophes mettaient dans le premier homme un Ency­
clopédiste anticipé, et ils retrouvaient aisément dans cet homme
leur philosophie et leur religion, qu’ils appelaient alors natu­
relles. Rousseau, lui, n’ayant pas même mis dans le premier
homme le principe et le commencement des progrès futurs, se
demande inquiet, ne sachant que résoudre, si, dans des progrès
tels que sont le langage et l’écriture, il n’y aurait pas quelque
chose de surnaturel. Comment, par exemple, l’homme est-il arrivé

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

à parler, c’est-à-dire à se faire comprendre de ses semblables ?
« qu'on pense, dit Rousseau, aux peines inconcevables et au
temps infini qu’a dû coûter la première invention (?) des lan­
gues ; » et il s’enfonce dans l’obscur problème de l’origine du
langage. II y a, dans les pages qu’il consacre à celle question
mainte vue ingénieuse; mais je ne cherche ici que la suite des
idées et, dès lors, je m’étonne que Rousseau, parlant de l’art de
communiquer ses pensées, l’appelle « un art sublime », alors
que cet art va être le premier véhicule de celte civilisation tant
abhorrée par lui : il devrait plutôt le maudire, comme il a
maudit, dans son premier Discours, l’art de propager les pen­
sées et qu’on appelle l’imprimerie. Tant y a que « cet art
sublime » du langage, Rousseau ne sait comment le tirer de
l’intelligence rudimentaire de ses premiers humains ; puis, le
problème lui paraissant insoluble, il en laisse la discussion à
qui voudra l ’entreprendre : ce n’était pas la peine de l’aborder,
ni surtout d ’interrompre, pour un si mince résultat, le cours de
ses investigations sur les inégalités sociales (1). De sa disserta­
tion sur le langage il retient toutefois un argument singulier en
faveur de sa thèse: si le langage a été si difficile à inventer, c’est
parce que la sage Nature voulait, pour notre bien, nous main­
tenir dans le silence et, par là, nous empêcher de nouer entre
nous ces relations funestes qui vont devenir la sociabilité.
L’honnne, en effet, selon Rousseau, pouvait très bien se passer
de son semblable, tout comme les singes et les loups (?) ; « on
m’objectera, je le sais bien, que riionnne seul eût été misérable;
mais qu’entend on par ce dernier mot ?... misérable implique
privation et douleur; or, l’homme seul est libre, son cœur est en

(1) Rousseau reviendra sur cette question de l’origine du langage qui
préoccupa beaucoup le dix-huitième siècle, très curieux de rechercher les
origines de toutes choses, des idées, des religions, de la société, ou, comme
dans le Discours même de Rousseau, des inégalités sociales. Rousseau a écrit
au Essai sur l'origine des langues dont la date est inconnue. M. Lanson
(Grande Encyclopédie) propose la date de 174!) ; l'Essai est très certainement
postérieur, car Rousseau y cite plusieurs fois, et notamment à la fin, la
« Grammaire générale et raisonnée de Port Royal » publiée par Duclos : or,
cette publication de Duclos est de 1754.

17

�262

L O U IS

DUCROS

paix, son corps est en santé; où voyez-vous, je vous prie, qu’il
soit misérable? » — La réponse est trop facile : il ne sera pas, en
effet, misérable, ou, du moins, il ne le sera pas longtemps, car il
sera mangé par ceux (bêtes ou gens) qui vivent en société.
Dans son panégyrique du sauvage, Rousseau rencontre sur son
chemin Hobbes, pour qui l’homme est naturellement méchant ;
mais Hobbes, entre autres défauts, n’a pas vu que l’homme a une
qualité qui réfute sa doctrine; cette qualité est la pitié. Rousseau
reprendra, dans sa Préface, cette idée si importante, de la pitié
naturelle à l’homme, et nous verrons alors ce qu’il a su en tirer.
Pour le moment, il se contente d’affirmer que la pitié n’est nulle
part plus énergique que chez le sauvage; ici, en effet, nous
avons l’animal spectateur s’identifiant pleinement avec l’animal
souffrant. En doutez-vous ? Voyez, dit Rousseau, une querelle
dans la rue ; qui sépare les combattants? la canaille, « les
femmes de la h a lle» ; le philosophe, lui, se sauve; il sait rai­
sonner, il n’aura qu’à s’argumenter un peu pour empêcher la
nature, qui se révolte en lui, de l’identifier avec celui qu’on
assassine. » — Si Rousseau avait vécu jusqu’à la fin du siècle, il
aurait vu que « la canaille » s’entendait très bien à couper les
têtes, et il est même fort probable qu’on lui eût coupé la sienne,
comme on lit à tant d’autres, qui étaient infiniment plus révolu­
tionnaires que lui. Il aurait constaté, en tous cas, que la pitié,
qu’il a d’ailleurs tant de raison d’accorder, même aux premiers
hommes, n’est pas l’apanage de « la populace, ni des femmes de
la halle » ; car on vit alors ce que savaient faire de simples
« tricoteuses » ( 1 ).
(1) C’est ici que se place le morceau sur « le philosophe qui se bouche les
oreilles pour s’endurcir aux plaintes d’un malheureux ». Ce morceau, Rous­
seau l’a attribué, dans ses Confessions, aux conseils de Diderot et il ajoute,
dans une note qui a été souvent reproduite, que c’est Diderot qui a donné à
ses écrits, tant qu’il s’est laissé diriger par lui, « ce ton dur et cet air noir ».
Il attribue, dit-il encore, « l ’humeur noire de Diderot à celle que lui avait
laissée le donjon de Vincennes ». Il est possible, mais sur ce point j ’ai des
doutes que je soumets au lecteur ; quand Rousseau écrivit son Discours, en
1753, il y avait quatre ans que Diderot était sorti, non pas du donjon, mais
simplement du château de Vincennes, où il ne resta qu’un mois el dix jours,
avec la permission de se promener dans le pare et de recevoir qui bon lui

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

263

Mais sur cette idée de commisération, — et, à la fois, pour faire
valoir son sauvage et pour persifler les philosophes qui font tout
dériver de la raison, — Rousseau s’échauffe et il montre triom­
phalement tout ce que le sauvage en a tiré : des mœurs, des lois
et des vertus (toutes choses qu’on croyait, d’après lui-même,
être l’œuvre de la société) ; et quelles mœurs bibliques ! « nul
sauvage n’est tenté de désobéir à la douce voix de la pitié » ; et
la bête de tout à l’heure devient, peu s’en faut, un chérubin.
Voyons donc ce que lui dicte cette douce voix : « c’est elle qui
détourne tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant ou à
vieillard infirme

sa subsistance acquise avec peine » ; c’est

idéal, mais attendez: « ... si lui-même espère trouver sa subsis­
tance ailleurs. » — Très bien, mais s’il ne la trouve pas? Je crois
vraiment que « le faible enfant et le vieillard infirme » sont plus
sûrs de manger tranquillement leur soupe dans notre infâme
société ; car si la voix impérieuse de la loi, c’est-à-dire du gen­
darme, a dû se faire entendre dans le monde, c’est apparemment
que « la douce voix de la pitié » ne parlait pas assez haut, et cela,
quoi qu’en dise Rousseau, dès les commencements du monde ;
car celte voix était le plus souvent étouffée, même chez les meil­
leurs, par la voix, ou plutôt, par le cri de la faim.
Au reste, « ce frein salutaire», c’est ainsi que Rousseau appelle
la commisération naissante, devenait bien inutile, car les hom­
mes n’avaient alors entre eux aucune espèce de commerce; (alors
pourquoi leur donner la commisération, s’ils n’en pouvaient
rien faire? ou plutôt comment pouvait-elle naître entre eux, s’ils
ne se voyaient qu’en passant?) Ils ne connaissaient donc, ne se
fréquentant pas, ni l’estime, ni le mépris, ni la vanité (des homsemblait, voire sa maîtresse, Mrae de Puisieux. Ce n’était pas là une prison
bien dure et je ne crois pas que Diderot y eût laissé sa belle humeur.
M. Epinas, dans son intéressante étude sur « le système de Rousseau »
(Rev. internation, de l'Enseignement, 1895) dit que Rousseau « avait raison
d'attribuer à sa communauté de pensée passagère avec Diderot », ce ton dur
et cet air noir qui régnent dans le Discours sur l ’inégalité et il cite, à l’appui
de son affirmation, un passage de Diderot qui est bien, en effet, dans « le ton »
indiqué : mais ce passage est emprunté au « Supplément au voyage de Bou­
gainville », que Diderot ne devait écrire que très longtemps (1772) après le
Discours sur l’inégalité.

�264

LOUIS

DUCROS

mes qui ne connaissent pas la vanité ! ce n’est pas au siècle de
La Rochefoucauld, qu’on aurait imaginé, même dans la primitive
humanité, des hommes dépourvus d’amour-propre et rien ne
montre mieux que cette psychologie naïve de l’homme primitif
d’après Rousseau combien la connaissance de l’àme humaine et
de ses facultés les plus fondamentales avait baissé d’un siècle à
l’autre). D’ailleurs, pour dire que le sauvage n’est pas vaniteux,
il faut n’avoir jamais vu un sauvage avec sa figure tatouée, ses
plumes dans les cheveux et toute sa parure de carnaval ! Et c’est
Rousseau qui parle ainsi, c’est lui qui n’a pas aperçu, dans l’âme
primitive, la vanité ! il a oublié, lui qui pourtant ne fait guère
que cela, de s’interroger : il aurait trouvé en lui-même, s’il s’était
bien regardé, une vanité si formidable et si profondément enra­
cinée, qu’il lui aurait été impossible de concevoir un homme
aussi étonnemmenl contraire à Jean-Jacques Rousseau. Pour ce
qui est de « l’estime », elle naît des premiers rapports des hommes
entre eux : le plus tort ou le plus adroit devenant bien vite leur
chef ; c’est même plus que de l’estime qu’ils ont pour lui, c’est
un respect qui lient de la superstition. « Le mépris » enfin ne
leur est pas davantage inconnu, puisque c’eslle sentiment naturel
du fort pour le faible : Rousseau, qui a tant observé les enfants,
n’avait ici qu’à se rappeler de quel air, tout naturellement, un
enfant en regarde un autre qui est plus chétif, moins bien vêtu,
ou seulement plus petit que lui.
Les premiers hommes n’avaient pas la moindre notion du tien
et du mien (c’est ce que nous verrons mieux dans la seconde
partie du Discours, où Rousseau étudie le droit de propriété), ni
aucune véritable idée de la justice (ce que je crois très vrai : cette
idée-là vient tard aux hommes, et il en est qui ne l’acquièrent
jamais) ; ils ne songeaient pas à la vengeance : c’est ce que
dément l’histoire des premiers peuples connus ; et même la
vengeance y était sans merci, parce que c’était la tribu tout
entière qui vengeait l’insulte faite à l’un de ces membres. Ainsi
les hommes vivaient en paix. — Il n’y avait donc point de fem­
mes parmi eux? Je veux dire qu’ils ne connaissaient donc pas la
passion de l’amour ? Cette passion, qui met aux prises les ani-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

maux eux-mêmes, laissait-elle donc les hommes en repos?Rous­
seau distingue, dans l’amour, le physique du moral ; le moral,
c’est tout ce qu’y ajoute notre imagination; c’est, selon lui, un
composé de sentiments factices nés dans la vie de société,
et inventés d’ailleurs par

les

femmes

pour

mieux

établir

leur empire. Le moral de l’amour était complètement ignoré
des premiers hommes, lesquels se contentaient de la première
venue : c’est Rousseau qui l ’affirme et peut-être cette fois s’est-il
trop souvenu de lui-même. Mais admettons l’hypothèse de
Rousseau : si les hommes ne connaissent de l’amour que le
physique, ils sont alors semblables aux bêtes et qui n’a vu les
combats sanglants des mâles pour la possession d’une femelle?
les premiers hommes vont, de même, s’entre-tuer pour la con­
quête de quelque Hélène préhistorique: pas du tout, et Rousseau,
après n’avoir vu dans nos premiers parents que des mâles et des
femelles, abonde en dissertations physiologiques pour montrer
que tout se passe en douceur dans ces accouplements bestiaux;
adroitement à ces unions éphémères et prétendûment pacifiques
il oppose la galanterie et le libertinage contemporains, qu’il
trouve, à bon droit, détestables: pourtant le jour est prochain où,
à la simplicité « naturelle » de Thérèse, il préférera les charmes
« mondains » d’une femme qui est un des ornements de cette
société si corrompue ; et Mme d’Houdetot lui fera très aisément
faire une infidélité, non seulement à Thérèse, mais à ses vertueux
principes sur la galanterie.
Rousseau se résume ainsi : « Concluons donc qu’errant dans
les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile, sans
guerre et sans liaison, sans nul besoin de ses semblables, comme
sans nul désir de leur nuire, peut-être sans jamais en recon­
naître aucun individuellement, l’homme sauvage, sujet à peu
de passions, et se suffisant à lui-même, n’avait que les senti­
ments et les lumières propres à cet état ; qu’il ne sentait que ses
vrais besoins, ne regardait que ce qu’il croyait avoir intérêt de
voir, et que son intelligence ne faisait pas plus de progrès que
sa vanité. Si, par hasard, il faisait quelque découverte, il pouvait
d’autant moins la communiquer qu’il ne reconnaissait pas

�266

LOUIS DUCROS

même ses enfants. L ’art périssait avec l’inventeur. Il n’y avait
ni éducation, ni progrès; les générations se multipliaient inuti­
lement; et chacune partant toujours du même point, les siècles
s’écoulaient dans toute la grossièreté des premiers âges, l’espèce
était déjà vieille, et l’homme restait toujours enfant. » Ce tableau
ne manque pas de grandeur, ni même, je crois, d’une certaine
vérité et Rousseau a raison ici, il convient de le redire, contre
les philosophes de son temps — et contre les poètes de tous les
temps — qui ont célébré les délices de l’àge d’or. La vie humaine
primitive a dû être singulièrement précaire et se réduire à bien
peu de chose: pourtant les premiers hommes étaient-ils vrai­
ment si imbéciles et si grossiers que les dépeint Rousseau ?
étaient-ils, par exemple, « sans liaison », et le premier besoin
d’un être n’est-il pas de se lier, de s’attacher à un autre être ? et
de prétendre que ces pauvres humains vivaient dans une telle
nuit morale qu’un père même « ne reconnaissait pas ses enfants »,
ah ! je ne puis m’empêcher de le dire : une idée pareille ne pou­
vait venir qu’à l ’homme qui avait pu se détacher à tel point des
siens qu’il n’avait pas même songé à leur mettre un signe qui
pût les faire retrouver un jour; de sorte qu’il se trouvait dans la
situation même oû il imaginait les premiers hommes ; si on
lui avait montré ses enfants, il ne les aurait pas « reconnus ».
Ce qui fait, selon Rousseau, qu’il y a très peu d’inégalités
entre les premiers hommes, c’est qu’ils n’ont pas besoin les uns
des autres, chacun se suffisant à lui-même : il n’y a donc, au
fond, ni forts, ni faibles, ou, tout au moins, ni oppresseurs, ni
opprimés ; que ferais-je, en effet, de votre soumission? Je n’ai
pas besoin de vos services: n’ai-je pas deux bras comme vous?
— Très bien, mais tous les bras ne sont pas égaux, et ceux qui
ont les plus forts biceps, ou, ce que néglige Rousseau, ceux qui
sont les plus malins, commanderont bien vile aux malingres et
aux sots ; et voilà des tyrans et des esclaves 1 Ainsi inégalité à
peine sensible, presque nulle, suivant Rousseau, dans l’état de
nature. Sans doute l’homme naturel a reçu en puissance la per­
fectibilité, mais il n’en a su rien faire. Qu’est-ce donc qui a
réveillé l’homme de ce sommeil léthargique? « des circons-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

tances fortuites qui pouvaient ne jamais se produire ». Voyons
donc ces «causes étrangères» qui ont fini par tirer l’homme
de sa bienheureuse imbécillité. C’est en vain, 'en effet, que la
nature l’avait dressé, le front haut, les yeux au ciel; les premiers
hommes avaient, paraît-il, des yeux pour ne rien voir et même
des « vertus sociales » pour vivre éternellement étrangers et
indifférents les uns aux autres. Quels sont donc ces « hasards »
qui ont fondé les sociétés? On ne les peut deviner que par des
conjectures; mais les conséquences qui découlent des conjec­
tures de Rousseau ne seront nullement conjecturales (sic), car
sur les principes qu’il vient d’établir on ne saurait bâtir un sys­
tème d’où il ne tire les mêmes conséquences ; ces principes
sont inébranlables, et la raison, c’est qu’ils sont de Rousseau.
Nous n’avons qu’à nous incliner, sauf à lui appliquer les vers
de son ami Saint-Lambert, qui disait en riant des Jansénistes :
Ils ont eu l’art de bien connaître

L’homme qu’ils ont imaginé.

SECONDE P A R T IE
Dans la seconde partie de son Discours, Rousseau va recher­
cher les origines de la société et il entre en matière par un cri
d’une superbe éloquence : « Le premier qui, ajrant enclos un
terrain s’avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez
simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.
Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’hor­
reurs n’eùt point épargnés au genre humain celui qui, arra­
chant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables :
« Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous
oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ! »
Mais l’idée de propriété n’est que le dernier terme de l’état de
nature ; il y a eu, avant l’établissement de la propriété, bien des
progrès qu’il importe de résumer et, pour bien montrer la suite
des évènements et la succession des connaissances qui ont dû
nécessairement précéder l’idée même de propriété, il faut suivre

�268

LOUIS DUCROS

la vie du sauvage jusqu’au jour où elle aboutit à la vie sociale.
Dans sa première partie, Rousseau s’est plu à décrire l’état de
nature comine un état durable et fixe ; dès le début de sa
seconde partie, il nous présente l’état de nature en mouvement
et se modifiant avec le temps; car il se rend compte que cet état
ne peut être immuable, l’homme se trouvant sans cesse aux
prises avec des difficultés qu’il lui faut vaincre à tout prix, s’il
veut vivre. Voici d’abord les obstacles opposés par la nature
elle-même, qui maintenant apparaît à Rousseau moins bonne
mère et moins bonne nourrice. Les arbres sont hauts: comment
atteindre à leurs fruits ? et il y a ensuite la concurrence des ani­
maux qui disputent à l’homme les fruits de la terre; il y en a
même (ils cachaient donc leur jeu ?) qui en veulent à sa propre
v ie ; comment l’homme va-t-il triompher de ces obstacles et de
ces ennemis ? les pierres et les branches d’arbres sont sous sa
main : il s’en fera des instruments et des armes.
Et voici maintenant la diversité des climats, des saisons, des
terrains, qui oblige les hommes à varier leur genre de vie et à
déployer toute leur industrie. Le long des rivières, ils inventent
la ligne et l’hameçon et deviennent pêcheurs et ichthyophages ;
dans les forêts, ils se fabriquent des arcs et des flèches et se font
chasseurs et guerriers ; enfin ils découvrent le feu et peuvent
faire cuire les viandes et se réchauffer en hiver. Peu à peu des
comparaisons s’établissent dans l’esprit du sauvage entre lui et
les autres êtres ; il comprend vaguement que les uns sont plus
faibles, plus petits ou plus lents que les autres, et toutes ces
réflexions ébauchées font naître en lui une prudence machinale
qui lui indique les précautions les plus nécessaires à sa sûreté :
« les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développement
augmentèrent sa supériorité sur les animaux en la lui faisant
connaître. » Cette deuxième partie du Discours, comme la pre­
mière du reste, abonde en vues justes et en fines remarques ;
mais tout cela est épars et infécond ; car Rousseau ne sait rien
tirer de ses idées les plus ingénieuses et les plus vraies. C’est
ainsi, on l’a vu, que dans la première partie, ayant mis dans
l ’homme primitif, non pas, comme le faisaient les Encyclo-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pédistes, un mobile unique, l’égoïsme, mais

269
un second qui

contrebalance le premier, la pitié, il ne sait pas déduire de ce
second principe d’action les conséquences infinies auxquelles
il conduisait naturellement ; il va même l’oublier en route.
L ’homme donc, à mesure qu’il progresse, s’aperçoit de sa supé­
riorité sur les animaux et son premier mouvement est un mou­
vement d’orgueil : orgueil bien naturel, puisqu’il est fondé ;
mais Rousseau n’y voit, avec la vanité, que le point de départ de
la domination prochaine des forts sur les faibles et nous allons
donc commencer à nous gâter. Bientôt le sauvage est « instruit
par l ’expérience que l’amour du bien-être est le seul mobile des
actions humaines ( l ’homme n’est donc plus altruiste comme
dans la première partie ; il n’est ici qu’un vulgaire égoïste ; a-t-il
donc, dans sa marche en avant, laissé en chemin la pitié, comme
trop lourde à un piéton ?). Il s’aperçoit, sans doute, qu’il peut
compter sur ses semblables dans quelques rares occasions :
mais c’est seulement quand leur intérêt s’accorde avec le sien ;
dans ce cas, il s’unit à eux pour autant que dure le besoin pas­
sager qu’ils ont les uns des autres; c’est la première idée des
engagements mutuels,

formés

et maintenus

seulement par

l’intérêt présent et sensible ; dès que cet intérêt s’évanouit,
«le troupeau» se disperse. Et cependant l’humanité continue
de progresser : « bientôt, cessant de dormir sous le premier
arbre, ou de se retirer dans les cavernes, on construit des buttes
de branchages qu’on s’avise d’enduire d’argile et de b o u e »; et
c’est là, avec la distinction des familles, une première forme de
la propriété. D’ailleurs si l’on ne cherche pas à s’approprier la
cabane du voisin, c’est uniquement « parce qu’on ne peut s’en
emparer sans un combat très v if avec la famille qui l’occupe ».
Quant à imaginer que le chef de famille a un droit quelconque
sur sa cabane, que cette cabane doit lui appartenir, puisqu’il a
pris la peine de la construire, c’est, paraît-il, une idée qui ne
vient alors à personne.
A se grouper dans une même cabane, on se rapproche et on
s’aime ; on s’entraide, ce qui est un bien ; mais l’aide qu’on
trouve en autrui dispense de certains efforts, procuredu loisir,

�270

LOUIS

DUCROS

et ce loisir, les hommes l’emploient bêtement à « se procurer
toutes sortes de commodités inconnues à leurs pères. » C’est le
premier joug qu’ils s’imposent, sans y songer, et la première
source des maux qu’ils préparent à leurs descendants; car ils
s’amollissent eux-mêmes ; ces commodités de la vie, elles
perdront bien vite, à l’usage, tout leur agrément et « l’on sera
malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder ».
Mais voici que tout va changer de face : les hommes, jusque-là
errant isolés dans les bois, s’assemblent et se fixent dans cer­
taines contrées, et les nations commencent à naître. Les familles,
par le voisinage permanent, se lient les unes aux autres ; « à force
de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore ». Succé­
dant au pur besoin physique qui, jusque-là avait, en des rencon­
tres fortuites, accouplé les sexes différents, l’amour naît enfin
dans les cœurs; mais Rousseau se hâte de montrer de quel prix
l’homme va payer l’acquisition de ce sentiment redoutable :
« la jalousie s’éveille avec l’am our; la discorde triomphe et la
plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain ».
Rousseau tient, on le voit, à son idée, très naïve, que, dans les
unions rapides et sans lendemain des êtres primitifs, tout se
passait en douceur.
Le genre humain continue à s'apprivoiser, c’est-à-dire à se
corrompre : parmi ces voisins, qui prennent l’habitude de se
réunir devant les cabanes ou autour d ’un grand arbre, les uns
chantent et dansent mieux que les autres, ou parlent mieux, ou
sautent plus loin : « C’est le premier pas vers l’inégalité, et vers
le vice » en même temps; car d’être et de se sentir plus consi­
déré que le voisin, cela fait naître la vanité d’un côté et, de
l’autre, la honte et l’envie. De là naquirent les premiers devoirs
de la société ; car celui qui se croit outragé volontairement voit,
dans l’outrage, le mépris de sa personne et cet outrage, il le punit
selon le degré d'estime qu’il a pour sa propre personne, c’est dire
que sa vengeance sera terrible ; et ainsi les hommes deviennent,
par ce premier essai de sociabilité, cruels et sanguinaires. Les
sauvages actuels en sont là : c’est faute d’avoir remarqué com­
bien ils sont déjà loin du premier état de nature, qu’on a calom-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

271

nié l’homme naturel ; rien n’est si doux en réalité que l’homme
dans son état vraiment primitif.
Pour Rousseau, il y a un moment où l’homme est tout ce que
la nature veut qu’il soit pour son plus grand bonheur : c’est le
moment où il est placé « à égale distance de la stupidité des
brutes et des lumières de l ’homme civil. » Il n’est plus alors
une bête et n’est pas encore un citoyen; et a ce période de
notre développement dut être l’époque la plus heureuse et la
plus durable.» Cette époque est, pour nous qui l’avons, hélas!
dépassée, à jamais regrettable; car c’est la demi-civilisation des
sauvages et l’exemple de ceux-ci, qu’on a presque tous trouvés à
ce point de la civilisation, semble confirmer que le genre
humain était fait pour s’en tenir là. C’est sans doute parce que
vous êtes trop corrompus et trop vieux que vous ne savez pas
apprécier les beautés de la vie sauvage, ni seulement imaginer
« cette véritable jeunesse du monde. » Rousseau la comprend,
lui, et il la raconte même comme s’il l’avait vécue et, dans toutes
ses œuvres, il sera inconsolable de l’avoir perdue. Car, remarquez-le, si l’homme est sorti de cet étal bienheureux que lui
avait ménagé la prévoyante nature, ce n’est pas du tout par le
développement normal de ses facultés,

mais par l’effet de

« quelque funeste hasard qui, pour l’utilité commune, eût dù ne
jamais arriver. » Ne nous attardons pas à démontrer que la
civilisation n’est pas née d’un hasard et relevons ici une idée
juste et une phrase superbe. L ’idée juste (que j ’exprime un peu
autrement que n’a fait Rousseau, mais l’idée est sienne), c’est
qu’un grand changement se produisit le jour où l’homme ne fit
plus tout seul les choses dont il avait besoin pour vivre, et
inventa des arts qui nécessitaient le concours de plusieurs
ouvriers ; il se rendit par là dépendant d’autrui; et voici une
magnifique période, où se trouve une part de vérité, car un sur­
plus de civilisation s’accompagne toujours d’un surcroît de
souffrance : « Dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours
d’un autre, dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir
des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’intro­
duisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se chan-

�272

LOUIS

DUCROS

gèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur
des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la
misère germer et croître avec les moissons. » Voilà certes, et j ’y
reviendrai, de la grande éloquence, mais il me faut suivre pas à
pas, avec Rousseau, l’évolution de l’humanité.
La métallurgie et l’agriculture sont les deux arts qui produi­
sirent cette grande révolution ; car ce sont le fer et le blé qui, en
civilisant les hommes, ont perdu le genre humain. Du travail de
la terre naquit la propriété, puisque c’est « le travail seul qui,
donnant droit au cultivareur sur le produit de la terre qu’il a
labourée, lui en donne par conséquent sur le fond, au moins
jusqu’à la récolte, et ainsi d’année en année ; ce qui, faisant une
possession continue, se transforme en propriété. » Les terres
partagées et, sans doute, également partagées à l’origine, furent
inégalement cultivées par leurs possesseurs, ceux-ci étant plus
forts ou plus adroits les uns que les autres ; et de là vint l’inéga­
lité des fortunes et tous les maux qui sont inséparables de cette
inégalité. On se crée alors de nouveaux besoins et, par là, on
s’assujettit à toute la nature, et ce qui est plus fâcheux encore, à
ses semblables, dont on devient l’ esclave, même en devenant
leur maître : le riche n’a-t-il pas besoin des services du pauvre
et comment le pauvre se passerait-il des secours du riche? Le
pauvre se fera donc, pour capter ces secours, « fourbe et artilicieux »; il voudra devenir riche à son tour, dût-il faire son
profit aux dépens d’autrui, et « tous ces maux sont le premier
effet de la propriété et le cortège inséparable de l’inégalité
naissante. »

L ’inégalité a vraiment un bien triste cortège;

remarquons seulement qu’il est incomplet, puisque Rousseau a
oublié, à côté des maux, en elfet inévitables, de faire figurer les
biens, non moins certains, qui découlent de la propriété et de la
civilisation.
Si la pauvreté a été l’ouvrière des vices signalés plus haut,
nous devinons quels vont être, sous la plume de Rousseau, les
méfaits de la richesse : les riches ne songent qu’à subjuguer et
asservir leurs voisins, « semblables à ces loups affamés qui,
ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

273

nourriture et ne veulent plus que dévorer les hommes. » On peut
dire ici de Rousseau que sa haine l’affole; car il fait même, sans y
prendre garde, les riches plus méchants que les loups : si les
loups mangent les hommes, on dit du moins qu’ils ne se man­
gent pas entre eux. L'inégalité, une fois installée au milieu des
hommes, s’accroît sans cesse par les abus de la force et « par les
brigandages des pauvres », aussi bien que « par les usurpations
des riches » ; à sa suite, l’ambition et l’avarice s’emparent des
cœurs et, à peine née, la société est en proie à d’horribles guerres.
La pitié était née avec les premiers hommes et la justice avait
commencé, dans la jeunesse de l’humanité, à faire entendre sa
voix encore faible ; mais maintenant il n’y a plus ni pitié, ni
justice, et il semble que, devenue si misérable par sa faute,
l’humanité va p érir: « L e genre humain, avili et désolé, ne pou­
vant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions
malheureuses qu’il avait faites, et ne travaillant qu’à sa honte,
par l’abus des facultés qui l ’honorent, se mit lui-même à la
veille de sa ruine ». La situation, en effet, paraît inextricable :
les riches ne peuvent défendre que par la force des usurpations
dues à la force seule, et les pauvres eux-mêmes, devenus pro­
priétaires par leur industrie, ne peuvent pas fonder sur de
meilleurs titres leur propriété. Le travail pourtant, d’après Rous­
seau lui-même, semblait avoir créé le droit de propriété; mais
ce n’était qu’une illusion, car on peut, paraît-il, toujours dire
au travailleur : pourquoi vous payez-vous, à nos dépens, d’un
travail dont on ne vous a pas chargé? « Ignorez-vous qu’une
multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous
avez de trop et qu’il vous fallait un consentement exprès et
unanime du genre humain pour vous approprier, sur la subs­
tance commune, tout ce qui allait au-delà de la vôtre? »
Voilà ce que dit « le droit naturel », que Rousseau d’ailleurs
n’a garde de définir, ce qui lui permet de le faire parler comme
il veut. Mais s’il faut que personne n’ait besoin de ce que je
possède et si je ne puis posséder sans la permission du genre
humain, on peut alors me disputer la moindre motte de terre et
il n’est pas étonnant qu’arrivés à ce stade de leur développe-

�274

LOUIS

DUCROS

ment, les hommes passent leur temps à se battre. Il faut vivre
pourtant et, pour cela, commencer par déposer les armes. Mais
comment les malheureux mortels se mettront-ils en paix ? Ce
sera, ressource bien imprévue, en consacrant et en affermissant
cette inégalité même qui était cause de tous leurs maux. J’essaie,
ne pouvant être aussi éloquent, d’être plus clair et plus précis
que n’a été Rousseau dans tonte la seconde partie de son Dis­
cours. Si je comprends bien toute cette histoire partiale de
l humanité écrite par un pauvre haineux, c’est à un plan
machiavélique des riches qu’est due l’institution d’un gouverne­
ment reconnu de tous, où tous crurent trouver leur intérêt,
puisqu’il assurait la paix, mais où quelques uns seulement, les
riches, trouvèrent leur profit, puisqu’il assurait leurs usurpa­
tions. Unissons-nous, dirent les riches aux pauvres, pour pro­
téger nos personnes et nos biens ; et nos forces, au lieu de les
tourner contre nous-mêmes, « rassemblons-les en un pouvoir
suprême qui nous gouverne tous selon de sages lois ». Les
habiles et les ambitieux se joignirent aux riches avec l’espoir de
trouver un protecteur dans le maître ; les naïfs crurent aisément
à la nécessité d’un arbitre pour régler leurs perpétuelles que­
relles, et ainsi : « tous coururent au devant de leurs fers, croyant
assurer leur liberté » et leur repos. Ainsi fut scellé à jamais
l’asservissement du genre humain ; car la multitude des faibles
ayant volontairement signé ce pacte de dupes avec une poignée
d’astucieux et de forts, la société fut fondée sur des bases iné­
branlables, puisqu’elle reposait sur le consentement universel.
J’ai précisé de mon mieux la pensée, parfois confuse, de
Rousseau ; je ne crois pas l’avoir faussée ; car, arrivé à cette
conclusion de ses développements et à cet aboutissement
suprême de tous les progrès antérieurs, Rousseau s’exprime
ainsi : « telle fut ou dut être l’origine de la société et des lois,
qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles
forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle,
fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité,
d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable et, pour le
profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

genre humain au travail, à la servitude et à la misère. » La loi
civile dès lors détrône peu à peu sur toute la terre la loi natu­
relle ; dès qu’une société

est fondée quelque part,

il

s’en

fonde partout, car « pour faire tête à des forces unies, il faut
bien s’unir à son tour. » Pourtant de société à société, et faute
d’entente internationale, règne encore la loi de nature, qu’on
transforme en un vague droit des gens pour rendre possible le
commerce des divers Etats. Mais ce commerce est sans cesse
troublé, parce que les Étals « se ressentirent bientôt des incon­
vénients qiii avaient jadis forcé les particuliers de sortir de
l’état de nature ; les nations se firent donc la guerre » et de là
naquirent... : sans doute ces vertus guerrières tant célébrées
naguère et si amèrement regrettées par l’auteur du Discours sur
les lettres et les arts, ces vertus qui faisaient alors de la belli­
queuse Sparte une « cité de demi-dieux »

et sans lesquelles

s'éteignait dans les âmes « l’amour de la patrie », — Non, Rous­
seau tient aujourd’hui un autre langage : « de là naquirent,
dit-il, les guerres nationales,

les batailles, les meurtres qui

font frémir la nature et choquent la raison et tous ces préjugés
horribles qui placent au rang des vertus l’honneur de répandre
le sang humain » — Pourtant, si l’on se bat pour la patrie?
et n’est-ce pas en invoquant la patrie que dans le Discours sur les
lettres, « la grande âme de Fabricius » reprochait aux Romains
de ne plus verser leur sang généreux sur les champs de la Grèce
et de l’Asie? Rousseau oublie sa belle prosopopée, il oublie même
ses chers héros de Plutarque qui sont pourtant de grands
patriotes ; mais ses héros à celle heure sont des « sans-patrie » ;
qu’on l’écoute lui-même : la commisération naturelle revit encore
« dans quelques grandes âmes cosmopolites qui franchissent les
barrières imaginaires qui séparent les peuples et qui, à l’exemple
de l'Etre souverain qui les a créées, embrassent tout le genre
humain dans leur bienveillance. » Comment donc expliquer ce
changement, ou plutôt cette contradiction flagrante, entre le
premier et le second Discours de Rousseau? — tout simplement
par ceci : l’avocat plaide une autre cause. Il s’agissait, dans le pre­
mier Discours, de discréditer les sciences et les arts et tout était

�276

LOUIS

DUCROS

boa pour prouver leurs effets funestes ; voyez : ils amollissent
les âmes, ils étouffent en elles les vertus guerrières et l’amour de
la patrie. Mais il s’agit maintenant de tout autre chose : il s’agit
de maudire l’esprit de société qui fonde les nations et met entre
elles ces frontières que défendaient jadis (et comme on les en
louait !) les Fabricius et les Scipion, mais qui ne sont plus mainte­
nant, la cause étant autre, que des « barrières imaginaires » ; et
dès lors qu’on ne nous parle plus de Sparte et de Rome, ni de leurs
erreurs sanguinaires ; n’est-ce pas chez elles (et je cite le second
Discours) que « les plus honnêtes gens apprirent à compter parmi
leurs devoirs celui d’égorger leurs semblables ? » On comprend
pourquoi j ’ai rapproché ici le second Discours du premier : Rous­
seau ne songe jamais qu’à la thèse qu’il soutient ; il en poursuit
aveuglément toutes les conséquences logiques, surtout si elles
sont émouvantes ; plus tard, et sous le coup des objections, il se
ressaisit et raccorde comme il peut ses prouesses dialectiques.
Eblouir avant tout, et s’éblouir tout le premier, des feux de son
éloquence ; puis, le feu d’artifice tiré, c’est-à-dire l’effet produit
(et il faut qu’il soit foudroyant, fût-il d’ailleurs contraire à l’effet
d’un précédent Discours), ramasser tous les traits épars et discor­
dants, et, à force d’ingéniosité et de subtilité, les rassembler en
un faisceau adroitement lié, pour présenter finalement au monde
un système soi-disant formé et arrêté de longue date : telle sera,
et nous le verrons mieux par la suite, la très habile et très peu
loyale tactique de Rousseau. Sans aucun doute, il a deux idées
fixes dont il ne démord jamais : la nature est bonne et la société
mauvaise ; mais comme il ne sait pas bien ce que c’est au juste
que la nature, il ne peut faire nettement le départ de ce qui est
naturel et de ce qui ne l’est pas ; aussi le voyons-nous ici faire
honneur à la société de ce qu’on peut tout aussi bien attribuer

à

la nature, et inversement. Quant à la sociéLé elle-même, il en a
une notion si peu précise qu’il flétrit dans son second Dis­
cours ce qu’il a exalté dans le premier, à savoir le patriotisme
qui fonde et soutient ces sociétés particulières qu’on nomme des
nations. El ce changement de front d’un Discours à l’autre, non
pas, si l’on veut, sur les principes (la nature est et sera toujours

�277

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

bonne et la société toujours mauvaise), mais sur ce qu’il convient
tic trouver bon dans la nature et mauvais dans la société, ne peut
s’expliquer que par les besoins de la thèse nouvelle à prouver,
par les entraînements de l’éloquence et par ce que j ’appellerai la
logique intermittente de Rousseau. Sans être toujours conséquent
avec lui-même (et je ne lui reproche pas de ne pas l’être toujours,
mais je dis qu’il se vante à tort de toujours l’être), il le sera,
pour ainsi dire, de livre en livre, et seulement avec les idées
maîtresses du livre nouveau. L ’unité de son œuvre n’en sera pas
complètement détruite ; mais elle sera moins dans des idées qui
s’enchaînent que dans deux sentiments qui s’appellent et se fortilient l’un l’autre: l’amour mystique de la nature, d’une nature
qu’on aime d’autant plus qu’on la définit moins ; la haine invé­
térée du riche, et de la société qui n’est faite que pour les riches;
ajoutez toutes les passions secondaires qui résultent de ces deux
inclinations primordiales, aussi fortes et aussi enracinées l’une
que l’autre. Il y aura donc, dans celle œuvre, unité d’inspiration,
parce que c’est, en définitive, l’âme passionnée de Rousseau qui
l’inspirera tout entière.
Quelle fut la forme du « gouvernement naissant » ? indécise au
début (car l’état politique était presque l ’ouvrage du hasard), et
pleine d’imperfections auxquelles on remédiait tant bien que
mal, à mesure que les révélait l’expérience ; en somme, une
constitution, faite ainsi au jour le jour pour répondre aux
exigences incessantes d’une société en développement ne pou­
vait être qu’une constitution détestable, puisqu’elle était l’œuvre
du temps. Ce qu’il aurait fallu, c’était d’abord «nettoyer l’aire »
et ensuite, comme fit Lycurgue à Sparte, élever avec des maté­
riaux neufs un bon édifice. On reconnaît là la chimère qui a
hanté plus ou moins tous les philosophes du dix-huitième siècle :
abolir le passé et fonder sur la raison une société nouvelle. C’est
ce que prétendront faire leurs disciples plus ou moins intelli­
gents, quand ils aboliront l’ancien régime : seulement pour
construire leur nouvel édifice, ils ramasseront la plupart des
matériaux dont ils auront jonché le sol. — Le plus grand vice du
gouvernement naissant, c’est « la facilité qu’avaient les infrac18

�LOUIS

DUCROS

teurs d’éviter la conviction et le châtiment des fautes dont le
public seul devait être le témoin et le juge. » Ainsi le peuple s’est
montré, à l’origine, incapable de se gouverner lui-même et c’est
Rousseau qui nous l’apprend : voilà une constatation qu’il
conviendra peut-être de rappeler plus tard à l’auteur du Contrai
social. Pour faire cesser les désordres nés de cet éparpillement de
l’autorité, on concentra celle-ci en quelques mains et l’on créa
des magistrats pour faire respecter les délibérations du peuple.
Mais qu’on ne l’oublie pas : si les peuples se sont donné des
chefs, ce n’est pas pour le plaisir d’obéir à des maîtres, ce n’est
pas par goût de la servitude, c’est « pour défendre leur liberté. »
Ne jugez pas des premiers hommes d’après les esclaves que vous
avez sous vos yeux dans vos cités asservies. Dans ces sociétés
primitives, les peuples n’étaient pas encore
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître.
C’est par une image poétique de ce genre que Rousseau, poète
lui aussi, oppose l’homme barbare et libre à l’esclave civilisé :
« Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre
du pied et se débat impétueusement à la seule approche du
mors, tandis qu’un cheval dressé souffre patiemment la verge et
l’éperon, l’homme barbare ne plie point sa tête au joug que
l’homme civilisé porte sans murmure et il préfère la plus ora­
geuse liberté à un assujettissement tranquille. » La phrase et
j’allais dire : la strophe est vibrante et, pour en faire de plus
belles sur cette même image, Victor Hugo et Barbier n’auront
qu’à trouver des rimes.
Le despotisme ne saurait, comme on l’a prétendu, dériver de
l’autorité paternelle, si douce par nature ; et d’ailleurs, n’est-ce
pas de la société civile que dérive cette autorité elle-même, bien
loin d’en être la source, comme on l’a aussi prétendu à tort. Et
le despotisme n’est pas davantage le gouvernement originaire
que se sont donné les hommes ; car ce gouvernement est la loi
du plus fort, et c’est précisément contre les criants abus de cette
loi tyrannique qu’on cherchait un refuge dans le gouverne­
ment. Et quand même le pouvoir arbitraire aurait été le premier

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

279

pouvoir connu, il ne pourrait servir de fondement à la société,
car il est par essence illégitime. L ’établissement d’un corps poli­
tique étant lin contrat entre le peuple et ses chefs, le peuple ne
peut, même par contrat, aliéner sa liberté dans les mains d ’un
despote ; car les parents,

en admettant qu’ils puissent se

dépouiller eux-mêmes de ce bien suprême, la liberté, n’ont pas
le droit d’en dépouiller leurs enfants et le contrat ne lierait donc
plus les générations nouvelles. (On voit dans tout ceci le germe
du Contrat social). Mais les contractants eux-mêmes, soit le
peuple et les magistrats, n’ont-ils pas toujours le droit de révo­
quer à leur fantaisie le contrat conclu d’un commun accord ? et
dès lors nous allons retomber dans le désordre et l’anarchie.
Heureusement la volonté divine intervient ici pour donner à
l’autorité souveraine un caractère sacré et inviolable qui ôte aux
sujets le funeste droit de déchirer le contrat.
Le gouvernement fut monarchique, aristocratique ou démo­
cratique « suivant les différences plus ou moins grandes qui se
trouvèrent entre les particuliers au moment de son institution ».
Par exemple, si un seul était beaucoup plus puissant que tous,
il était seul chef ou monarque, et ainsi de suite. Et naturelle­
ment les gouvernements, une lois fondés, consacraient et aggra­
vaient les inégalités sociales qui leur avaient donné naissance.
Et voici comment Rousseau résume les progrès de l’inégalité
dans ces différentes révolutions : « L ’établissement de la loi et
du droit de propriété fut son premier terme ; l’institution de la
magistrature le second; le troisième et dernier fut le change­
ment du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que
l’état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque ;
celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisième
celui de maître et d ’esclave, qui est le dernier degré de l’inégalité
et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres ». Ce progrès
vers l’esclavage est fatal, car les vices, qui ont rendu nécessaires
les institutions sociales, vont en rendre l’abus inévitable et ces
vices sont toujours l ’ambition, la vanité, la soif des distinctions.
Si Rousseau pouvait entrer ici dans les détails, il montrerait
aisément, dit-il, que les quatre inégalités principales (de richesse,

�280

LOUIS

DUCROS

de rang, de puissance et de mérite personnel) vont se multipliant
sans cesse et multipliant autour d’elles les passions mauvaises,
les rivalités et les catastrophes. « C’est du sein de ce désordre et
de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête
hideuse et dévorant tout ce qu’il aperçoit de hon et de sain dans
toutes les parties de l’État, parvient enfin à fouler aux pieds les
lois et le peuple, et à s’établir sur les ruines de la République... ».
C’est ici le dernier terme de l’inégalité et le point extrême qui
ferme le cercle et touche au point de départ, tous les citoyens
devenant égaux dans la servitude; nous retombons même ici
dans l’état de nature, puisque le despote n’est le maître qu’autant
qu’il est le plus fort. Seulement, nous n’empruntons ici à la
nature que ce qu’elle a de plus mauvais, le droit du plus fort ;
pour tout le reste, nous sommes aussi éloignés que possible de
la nature, puisque chaque pas en avant nous en a écartés et
nous arrivons, en lin de compte, à ce résultat suprême et lamen­
table ; « L ’homme originel s’étant évanoui par degrés, la société
n’offre plus qu’un assemblage d’hommes artificiels et de passions
factices qui n’ont aucun vrai fondement dans la nature ». Pour
montrer à quel point nous sommes dégénérés, Rousseau nous
fait voir combien est enviable le sort d’un Caraïbe, et misérable
le sort d’un civilisé ; et voilà ce qu’on gagne à vouloir « se
distinguer » !
Rousseau conclut, et sa conclusion est à citer parce qu’on
y voit, d'une part, que, si sa pensée manque de précision
et de clarté, quand il s’agit de définir la propriété et le droit
positif, elle est au contraire d’une clarté lumineuse, accom­
pagnée d’éclairs et de tonnerres, dès qu’il s’agit d’anathématiser
les puissants et les riches : « Il suit de cet exposé que l’inégalité,
étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force et son
accroissement du développement de nos facultés et des progrès
de l’esprit humain et devient enfin stable et légitime par l’éta­
blissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l’iné­
galité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au
droit naturel, toutes les fois qu’elle ne concourt pas, en même
proportion, avec l’inégalité physique ; distinction qui détermine

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

281

suffisamment ce qu’on doit penser à cet égard de la sorte d’iné­
galité qui règne parmi tous les peuples policés, puisqu’il est
manifestement contre la toi de nature, de quelque manière qu’on
la définisse, qu'uu enfant commande à un vieillard, qu’un
imbécile conduise un homme sage, et qu’une poignée de gens
regorge de superflu, tandis que la multitude affamée manque du
nécessaire ».
Si j ’essaie de dégager la pensée de Rousseau et aussi, tenant
compte de sa Préface, déjuger sa méthode, voici ce que je trouve :
Le droit naturel est fondé sur la nature de l ’homme, mais quelle
est cette nature,

ou,

en d’autres termes, qu’a été l’homme

naturel? Il est impossible de retrouver celui-ci, la société l’a
trop déformé et défiguré; qu’on lise cette belle comparaison :
« semblable à la statue de Glaucus, que le temps, la mer et les
orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à
un dieu qu'à une bête féroce, l’âme humaine, altérée au sein de
la société par mille causes sans cesse renaissantes, par l’acqui­
sition d’une multitude de connaissances et d’erreurs, par les
changements arrivés à la constitution des corps et par le choc
continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé d’apparence
au point d’être méconnaissable, et l’on n’y retrouve plus, au lieu
d’un être agissant toujours par des principes certains et inva­
riables, au lieu de cette céleste et majestueuse simplicité dont
son auteur l ’avait empreinte, que le difforme contraste de la
passion qui croit raisonner et de l’entendement en délire ».
Il faut bien pourtant se faire une idée de l ’homme naturel,
c’est-à-dire de l ’homme tel qu’il doit être de par sa nature même ;
car, pour juger de ce que vaut l’homme social, il faut pouvoir le
confronter avec l’homme naturel, la société, encore une fois,
n’étant légitime que si elle est conforme à la nature ou, ce qui
revient au même, au droit naturel. Puisqu’o/i ne peut pas se
passer, si l’on veut aboutir, de poser en principe ce que fut
l’homme de la nature et que cet homme nous est d’ailleurs
inconnu, eh bien 1imaginons-le, non pas au hasard, arbitraire­
ment, mais en partant des données primordiales de la conscience,
« en méditant sur les premières et plus simples opérations de

�282

LOUIS DUCUOS

l’âme humaine» ; el sur ces bases, vraiment naturelles, construi­
sons l’homme originel et, de ses vrais besoins nous déduirons ses
droits et ses devoirs. Pour savoir alors si les droits et les devoirs,
fondés plus tard par la société avec les inégalités qui en décou­
lent, sont légitimes, nous n’aurons qu’à comparer ces droits et ces
devoirs sociaux avec les droits et les devoirs naturels que nous
venons d’établir. « Laissant donc tous les livres scientifiques,
qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes tels qu’ils se sont
faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de
l’âme humaine, j ’y crois apercevoir deux principes, antérieurs à
la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être
et à la conservation de nous-mêmes, et l’autre nous inspire une
répugnance naturelle à voir périr ou souffrir... nos semblables.»
Et ailleurs : « il est bien certain que la pitié est un sentiment
naturel ».
Qu’on me permette d’intercaler ici une réflexion : « la pitié
personnelle », c’est-à-dire : se mettre à la place du malheureux et
sympathiser avec lui ; plaindre le faible et lui tendre la main et
arriver ainsi, par une pente toute naturelle, à aimer ce malheureux
et ce faible et à rechercher leur société, rien ne nous attachant
plus aux autres que nos bienfaits ; et enfin, la pitié achevant son
œuvre, assurer à ce faible une protection contre le fort : voilà,
à mon sens, tout ce que Rousseau pouvait et devait déduire
de celle pitié qu’il appelle lui-même « un pur mouvement de la
nature » ; cela revient à dire qu’il pouvait, s’il n’avait pas rai­
sonné de parti pris, fonder sur la nature même la société et le
droit ; car en somme, la société, c’est avant tout le besoin naturel
que nous avons des autres, et je ne dis pas seulement de l’assis­
tance, mais de l’affection, de l’amitié des autres ; et le droit n’est,
à l’origine, et même dans son fond, et, s’il doit servir à quelque
chose, il ne peut être, que le droit du faible contre le fort. Mais
toute celte déduction était trop contraire au but de l’auLeur et
l’eût empêché, par exemple, de maudire congrûment, dans .sa
seconde partie, la société ; et il ne tire de celte belle idée, jetée en
passant, de la pitié naturelle, c’est-à-dire de l’altruisme, que
l’occasion de faire valoir les sauvages : il nous les montre très

�JEAN-JACQUES llOUSSEAU

accessibles à la pitié, tandis que les civilisés ont été endurcis
pendant des siècles ; et par quoi? par cela même qui, selon moi,
aurait dû, au contraire, fortifier en eux « l ’am itié» naturelle :
par la fréquentation assidue de leurs semblables! (1)
Je reviens à la méthode de Rousseau : tout cela, état de nature,
homme originel, ce sont de pures hypothèses. Rousseau en
convient parfaitement : ne prenez mes recherches « que pour des
raisonnements hypothétiques et conditionnels ». Seulement,
chemin faisant, il nous les donne bel et bien pour des vérités
historiques : « ô homme, voici ton histoire » ; et il y a là, quoi
qu’il ait essayé d’invoquer après coup pour sa défense, une
ambigüité fondamentale qui vicie tout son Discours. Comment
expliquer cette faute initiale? Pourquoi, connaissant très bien la
fragilité de ses constructions, se donne-t-il l’air, au cours de son
récit, tant il est convaincu de ce qu’il avance, de les fonder sur
une base véritablement historique? C’est, à mon sens, parce qu’il
se rend très bien compte que, voulant flétrir avant tout la société
actuelle, ce n’est pas au nom d’un passé problématique qu’il
pourra l’anathématiser, mais seulement au nom de la vérité et
de l’histoire. Il faut que, arrivé au moment où il va décrire
le passage de l’état de nature à l’état civilisé, il ait le droit
de dire à ses contemporains : voilà ce que fut réellement
l’homme et voici ce que vous en avez fait !
Et puis, son imagination lui peint de si vives couleurs ces
premiers âges de l’humanité qu’il s’enchante lui-même de ses
descriptions ; son tableau lui paraît si beau et si vivant, ce qu’il
est du reste, qu’il ne soupçonne plus que l’original ait pu être
tout autre, c’est-à-dire, inférieur à son rêve. Mais il y a bien plus :
comment, je vous prie, cet homme naturel, si bon et si doux, ne
serait-il pas l’homme véritable des premiers âges, puisque c’est
1) T a n d i s q u e R o u s s e a u

n e s o n g e q u ’à r é f u t e r H o b b e s e t M a n d e v ille , il lu i

éc h a p p e d ’é c r ir e la p h r a s e s u iv a n t e :
v e rtu s

sociales

sde

la p it ié n a tu r e lle d é c o u le n t to u t e s le s

(/ ), à s a v o i r , l a g é n é r o s i t é , l a c l é m e n c e , l ’ h u m a n i t é . . . l ’ a m i t i é .

»

P r é c is é m e n t , j e n ’ e n d e m a n d e p a s d a v a n t a g e à R o u s s e a u , s i c e n ’e s t d e s e m e t t r e
d’a c c o r d a v e c l u i - m ê m e e t , p a r e x e m p l e , d 'a c c o r d e r c e t é l o g e , t o u t à f a i t i n a t ­
te n d u , « d e s v e r t u s s o c i a l e s » a v e c s e s m a l é d i c t i o n s s a n s c e s s e r é p é t é e s c o n t r e
tou t c e q u i e s t « s o c ia l ».

�284

L O U IS

DUCROS

dans son propre cœur que Rousseau en a puisé tous les traits ? Il
a, en effet, la meilleure de toutes les raisons pour croire que
le portrait qu’il nous fait de l’homme prim itif est parfaitement
ressemblant; car l’original, c’est lui-même! L ’homme bon, les
hommes gâtés par la société : c’est Rousseau né bon, se sentant
et se proclamant tel malgré ses chutes, et imputant celles-ci à
la société qui l’a fait déchoir ; mais la bonté native subsiste
si bien en lui que personne « n ’oserait dire qu’il est meilleur que
lui ». Les orages de la vie et la corruption sociale ont défiguré
Glaucus et le font méconnaître de ses semblables ; mais sa nature
étant au fond restée la même, Glaucus, lui, se reconnaît et se
retrouve à travers toutes ses souillures, et il sait bien qu’il est un
dieu ! Pour peindre donc au naturel cet homme primitif, qui
ne connaissait ni la haine ni l’envie, Rousseau n’a eu qu’à
descendre en lui et qu’à se peindre lui-même. Et si le lecteur
hésite à me suivre dans mes déductions, s’il croit que je fais tort
à Rousseau en supposant gratuitement qu’il ait une si haute
idée de lui-même, qu'il se détrompe donc en écoutant parler
Rousseau : « D’où le peintre et l’apologiste de la nature, aujour­
d’hui si défigurée et si calomniée, peut-il avoir tiré son modèle,
si ce n’est de son propre cœur ? il l’a décrite comme il se sentait
lui-m êm e... En un mot, il fallait qu’un homme se fût peint
lui-même pour nous montrer ainsi l’homme primitif. » ( Troi­
sième dialogue).
C’est là, si l’on veut bien y réfléchir, la plus étonnante preuve
que Rousseau nous ait donnée, je ne dis pas de son orgueil (il
éclate partout), mais de son incapacité absolue de se déprendre
de lui-même et d’oublier sa propre personne dans l’œuvre qui
devrait être par essence la plus impersonnelle qui soit au monde.
Supposez, en effet, que tout autre écrivain que Rousseau s’applique
à remonter le cours des âges pour nous décrire les mœurs
naïves des premiers hommes : il s’efforcera, avant tout, sans y
réussir pleinement, je le sais, puisque c’est impossible; mais il
s’efforcera tout au moins, parce que c’est là la première chose à
faire, de s’oublier et de s’effacer, lui, l’homme d’une civilisation
avancée, pour se donner, autant qu’il le pourra, une âme primi-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

285

tive, c’est-à-dire aussi différente que possible de la sienne. Et
bien! Rousseau fait tout le contraire : il se regarde dans le
miroir pour mieux peindre l’homme primitif. N’est-il pas, par sa
haine de toute mondanité, le contemporain de ces premiers
hommes, sauvages et bons comme il est lui-même? Où pour­
rait-il donc trouver un meilleur et plus pur exemplaire de l’âme
primitive, si ce n’est chez cet être exceptionnel qui, errant à celte
heure dans la forêt solitaire de Montmorency, se sent si près de
la nature et si loin des hommes, de ces Parisiens surtout, les
plus pervertis des hommes, parce qu’ils en sont les plus civi­
lisés?
Je disais tantôt que l’unité de la pensée de Rousseau était
moins dans la cohérence d’un système que dans la prédomi­
nance de deux principes essentiels qui inspirent toute son œuvre
(bonté de l’homme naturel, c’est-à-dire isolé; méchanceté de
l’homme social); ces deux principes, à leur tour, nous voyons
maintenant qu’ils se ramènent tous les deux à un sentiment très
profond, qui est la source intarissable, tantôt bouillonnante et
trouble, tantôt fraîche et pure, suivant les époques et suivant
les œuvres, de tout ce qu'a imaginé Rousseau. Or ce sentiment
n’est autre que le sentiment même qu’il avait de lui, de ses
faiblesses (c’est la part de la société), de sa bonté (c ’est le fond
permanent de la nature, de sa nature). Et ainsi, s’il est vrai que
jamais pour aucun autre écrivain, plus que pour Rousseau, ne
s'est vérifié aussi pleinement le mot de Pascal : « Tout notre
raisonnement se réduit à céder au sentiment » , on peut, en
l’appliquant encore à Rousseau, le compléter en disant que tout
son raisonnement se réduit à céder au sentiment.......qu’il a de
lui-même.

L

es

I n s p ir a t e u r s

de

R

ousseau.

La question posée par l’Académie de Dijon : « Quelle est la
source des inégalités sociales ? » est aussi vieille que le monde ;
car, dès que les hommes se sont partagé la terre, les propriétés

�286

L O U IS

DUCUOS

sont devenues très vite inégales, les propriétaires étant euxmêmes inégaux en force et en intelligence, et il y a eu dès lors des
riches et des pauvres. Voilà la « source » première de l’iné­
galité des conditions, elle n’est pas difficile à trouver. Rousseau
a très bien vu que l’origine de l’inégalité, c’est la propriété.
Partout, en effet, où il y a propriété, il y a inégalité de pro­
priétés. « C’est un principe certain que là où il n’existe pas
d’autre revenu que celui des terres, les grandes propriétés
doivent peu à peu engloutir les petites, et c’est le règne de l’aris­
tocratie » ( 1 ).
Maintenant cette inégalité est-elle « autorisée par la loi natu­
relle », c’est-à-dire, en termes plus simples, est-elle juste ? C’est
là ce que demandait l’Académie de Dijon et c’est aussi ce que se
sont demandé, à travers les âges, non certes ceux qui profitaient
de cette inégalité, mais tous ceux qui, en pâtissant, ne la
pouvaient croire « autorisée » par la justice, et la plainte de
ces déshérités est écrite dans l’histoire de tous les peuples. C’est
cette plainte qu’ont exprimée et fait entendre aux riches (car la
piété est fort heureusement, comme l’a dit Rousseau « natu­
relle » au cœur de l’homme), ceux qui, avec plus ou moins
d’éloquence, ont pris la défense des faibles ; et ces avocats des
petits et des faibles ont été... tous les prédicateurs de l’Evan­
gile, depuis les premiers pères de l’Église, jusqu’à Rourdaloue
prêchant son sermon « sur l’aumône » et jusqu’à Rossuet pro­
clamant du haut de la chaire (c l’éminente dignité des pau­
vres » ( 2 ).
(1) Barnave : In tr o d u c tio n à la R é v o lu tio n fra n ça ise, écrite en 1791-1792,
publiée en 1815, remise en lumière par Jaurès dans son H is to ire socialiste.
(2) De même que Rousseau s’accorde ici avec les prédicateurs chrétiens pour
exalter les pauvres, il se rencontre encore, dans son premier Discours, avec
maint père de l'Église, pour condamner les lettres et les sciences et l’on sait
enfin que la L e ttre à d 'A lc m b c rt su r les spectacles rappelle en maint endroit
le traité de Bossuet, les M a x im e s et R éfle x io n s su r la C om éd ie.
11 est facile de comprendre comment l’auteur du V ica ire S a voy a rd s’est
trouvé être, en trois au moins de ses ouvrages, comme un allié inattendu
de l ’Église : ce qu’était pour l’Église l’homme dans les mains de Dieu, c’està-dire avant le péché, il l’est, pour Jean-Jacques, dans les mains de la nature,
c’est-à-dire avant la société. Pour Jean-Jacques, l’homme est un « sauvage »
déchu qui se souvient du a désert ». D’un côté, le péché social ; de l’autre, le

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

287

Si donc tant de gens avaient comme répondu d’avance à la
question de l’Académie de Dijon et y avaient, aussi Lien que
Rousseau, quoique pour des raisons différentes, répondu par la
négative ( l ’inégalité des conditions n’est pas conforme à la jus­
tice), il me paraît assez oiseux de rechercher, comme on l’a fait,
quels ont été, sur le sujet traité dans le second Discours, les
prédécesseurs de Rousseau. Ce sujet étant sans doute éternel
(puisqu’il y aura toujours des pauvres parmi nous), et chacun
l’ayant traité du reste suivant les idées de son temps et suivant
son inspiration personnelle, les seules choses qui peuvent nous
intéresser, dans le Discours de Rousseau, c’est d’ahord de voir
comment ce qu’il dit peut s’expliquer par sa vie même et par
l’époque où il vit, c’est-à-dire par la choquante inégalité des
conditions à celle époque ; c’est ensuite de se demander comment
il a exprimé ses idées sur un tel sujet, quelles facultés d'orateur
ou de penseur il a déployées dans son Discours et j ’ai déjà traité
tous ces points l’un après l’autre. Il ne reste donc plus, ce me
semble, qu’à déterminer avec précision l’originalité de sa pensée ;
et, pour cela, il faut rechercher, non pas quels écrivains ont
traité avant lui le même sujet que lui, mais dans quels livres il a
puisé quelques-uns des matériaux de son Discours ; en un mol,
quels ont été, non pas, il faut renoncer à les énumérer, les pré­
décesseurs, mais bien les inspirateurs de Rousseau.
Ce n’est pas seulement, comme il le proclame, dans « le livre
de la nature », entendez du reste par là : dans son imagination,
mais c’est encore dans de vrais livres, que Rousseau a pris la
matière de son ouvrage. De ces livres, que nous allons citer, il a
lu les uns jadis, et s’en souvient à propos quand il écrit; les
péché originel, ont introduit dans le monde à peu près les mêmes maux et
les mêmes vices et Rousseau se rencontre donc avec l’Eglise pour leur faire la
guerre.
Sur les curieux rapprochements qu’il est permis de faire entre l ’auteur du
second Discours et ses prédécesseurs ecclésiastiques, on peut lire, outre la
thèse si solide de M. André Liclitenberger sur le S ocia lism e au d ix -h u itiè m e
siècle (1895), de piquants articles de M. Henri Joly dans le C orrespon d a n t
(1891) et quelques pages intéressantes de Duméril : Influence des jésuites
sur le mouvement des idées au dix-huitième siècle (M é m . de l’A ca d ém ie de
Dijon, 1874).

�288

L O U IS

DUCROS

autres, il les a feuilletés en vue de son Discours. Voici d’abord
les auteurs que Rousseau connaissait de longue date, qui étaient
ses auteurs préférés, et dont nous retrouverons tout naturelle­
ment certaines pages dans son travail. En première ligne, je
revois l ’inévitable Montaigne, avec

son chapitre singulier

(Essais, I, 30) sur ces « Cannibales », qui sont de si braves gens,
et envers qui nous sommes si injustes par la simple raison
« qu’ils ne portent point de hauts de chausses ». Comme il avait
déjà fait dans son premier Discours, Rousseau reprend, dans
son second, et développe à sa manière, c’est-à-dire avec sa
fiévreuse éloquence, la boutade de Montaigne sur « ces barbares
qui ont gardé dans leur pureté les lois naturelles ».
Mais Montaigne ne lui avait donné là qu’une simple indica­
tion ; Rousseau avait trouvé bien mieux dans son cher Télé­
maque, puisqu’il y avait trouvé le pays de ses

rêves, cette

Bétique fortunée où tous les biens étaient communs et les peu­
ples exempts de tous nos vices : « en voyant ces hommes,
Télémaque se réjouissait qu’il y eût encore au monde un peuple
qui, suivant la droite nature, fût si sage et si heureux tout ensem­
ble, et il disait : « Nous regardons les mœurs de ces peuples
comme une belle fable et il doit regarder les nôtres comme un
songe monstrueux. » J’aurai à parler abondamment de Télé­
maque à propos de l’Em ile; je me contenterai de dire ici que
Rousseau, si bien fait d’ailleurs pour goûter « l’esprit chimé­
rique » de Fénelon, n’avait eu, pour songer à la Bétique, qu’à se
rappeler le temps heureux des Charmeltes oû il se délectait à la
lecture de son auteur favori.
En même temps et sur la même ligne que Télémaque, Rous­
seau avait fait figurer jadis, dans son Verger des Charmettes,
Sethos; qu’est-ce que Sethos? un interminable et fort insipide
roman historique sur l’ancienne Egypte, écrit par Terrasson
en 1731 et dont le grand succès est bien une des meilleures
preuves qu’on puisse donner à la fois de la patience de nos aïeux
et de l’heureuse nouveauté de la Nouvelle-Héloïse. Rousseau a pu
se souvenir de ce bon peuple des Atlantes qui, au livre VIH,
faisait l’admiration de Sethos : « Ce pays sacré était un exemple

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

289

de l’innocence où se conservent quelques hommes, éloignés du
commerce des peuples pervertis par le luxe et l’ambition. Selhos
ajouta que leur nation lui rappelait l’âge d’or, non pas tel que
les hommes corrompus se le représentent, mais tel que l’amour
de la félicité publique en faisait souhaiter le retour à des hommes
sages » ; et Rousseau sera un de ces derniers. De tels passages
ont pu flotter dans la mémoire de Rousseau et l’encourager dans
sa guerre à la civilisation, d’autant plus que l’un de ces passages
(sur la Bétique) avait pour auteur un éminent archevêque et
l’autre (sur les Atlantes) un très savant professeur au Collège de
France, membre de l’Académie française ; mais comme je ne
vois que de vagues rapprochements à faire entre les romans de
Fénelon ou de Terrasson et le Discours sur l’inégalité, il faut
chercher ailleurs les sources où a dû puiser Rousseau pour com ­
poser son Discours. J’en signalerai avec certitude deux fort
différentes, dont la première est le cinquième livre de Lucrèce :
des deux parties dont se compose le Discours, la première et la
plus intéressante, ce que j ’appellerai : la divination, faute de
documents, de la vie humaine primitive, avait été déjà esquissée
par Lucrèce; quant à la seconde partie, celle qui contient plus
particulièrement les faits et les preuves, Rousseau en a pris les
éléments dans de curieux livres de voyages dont je parlerai
tout à l’heure.
On connaît la fresque grandiose où le génie fougueux de
Lucrèce a comme brossé à grands traits la vie misérable de nos
premiers parents : « ils habitaient les antres des montagnes, les
profondeurs des bois et cherchaient dans les broussailles un
abri pour leurs corps incultes contre les violentes atteintes du
vent et de la pluie... Vénus accouplait dans les bois de gros­
siers amants, unions toutes fortuites, formées par l’emportement
effréné de l ’homme ou par l’offre de glands et de fruits sau­
vages ». Il y avait là de quoi inspirer le poète qu’était Rousseau
et j ’imagine que c’est à la lecture de ces pages frémissantes que
son imagination a pris feu ; rivalisant alors avec ce génie auda­
cieux qu’il était capable, sinon d’égaler, du moins de commenter
dignement, il a, comme lui, et avec les mêmes couleurs que lui,

�290

L O U IS

DUCKOS

montré aux yeux la rudesse bestiale de nos premiers ancêtres :
car c’est là le véritable emprunt qu’il a fait à Lucrèce. Tandis
que tous les auteurs du dix-huitième siècle se complaisaient en
d’idylliques peintures d’un âge d’or invraisemblable, Rousseau,
qui avait su lire Lucrèce (il l’a cité mainte fois dans ses œuvres),
nous paraît plus près de la vérité, quand il décrit la rude exis­
tence de ces hommes des bois qui ont, les premiers, creusé de
leurs mains la dure écorce de notre planète. Mais il ne faudrait
pas dire, ou faire entendre, que Rousseau a pillé Lucrèce (1). Il
se sépare au contraire de Lucrèce parce que son but principal
étant de montrer combien l’état de société est inférieur à l’état
(1 ) Comme l’a fait Martha : L e poèm e de L u crè ce, 1873, p. 300. M. Jules
Lemaître dit dans son livre sur J .-J . Rousseau (p. 106) que Rousseau a fait
« à sa façon l’histoire de l ’humanité depuis les premiers âges, un peu comme
Lucrèce, au cinquième livre de son poème ou comme Buffon, dans la septième
Epoque de la Nature, mais avec, plus de développement et dans un tout autre
esprit ». M. Lemaître a noté avec justesse ce qui distingue Rousseau de
Lucrèce ; mais sa phrase pourrait faire croire que Rousseau, de même qu’il
s’est inspiré de Lucrèce, a pu s’inspirer des E p o qu es de la N a tu re , deBuffon,
et, en particulier, de la Septième Epoque. Or cela est matériellement impos­
sible, cette Epoque n’ayant paru qu’en 1778; et j ’ai montré d’ailleurs, plus
haut, qu’elle diffère du Discours de Rousseau jusqu’à en être la contradiction
peut-être préméditée.
Rousseau s’est sans doute souvenu de Buffon, mais c’est de l 'Histoire
n a tu re lle , que Buffon était, depuis 1749, entrain de publier. Précisément dans
son chapitre des « Variétés de TEspèce humaine », Buffon, qui est très loin
encore de la haute sagesse qui devait lui dicter ses E poqu es, s’exprime ainsi :
(et Rousseau ne dira pas mieux quatre ans plus tard dans son Discours) : « un
sauvage, absolument sauvage, serait un curieux spectacle pour un philosophe...
Peut-être s’il lui était donné d’en voir un, verrait-il clairement que la vertu
appartient à l’homme et que le vice n’a pris naissance que dans la société »,
C’est, on le voit, la thèse même de Rousseau, lequel n’a fait que systématiser,
et enflammer à la fois, de vagues idées qu’on trouvait alors dans bien des
livres, tant religieux que profanes. Dans ces livres, je ne citerai, parce qu’il
était alors, et q u ’il devait cire p o u r Rousseau, le plus important de tous, que
l ’E s p rit des lois, paru cinq ans avant le Discours sur l’inégalité. Au Chapitre III
du livre I, Montesquieu écrivait ces étranges paroles : « Sitôt que les hommes
sont en société, ils perdent le sentiment de leur faiblesse ; 1’ég a lilé , qui était
entre eux, cesse, et l ’état de gu erre co m m e n ce. » La réflexion, qu’inspire à
Sainte-Beuve ce singulier passage de Montesquieu, s’appliquant bien plus
encore à Rousseau, je la transcris ici : « Comme si la cupidité physique, le
besoin et la faim, ce sentiment aveugle que toute jeunesse a de sa force, et
aussi cette rage de domination qui est innée au cœur de l’homme, ne devaient
pas engendrer dès l ’a bord les rixes et les guerres ». ( Causeries du lundi,
VII, 67).

�JEAN-JACQUES HOUSSEAU

291

de nature, il maudit, on l’a vu, l’époque funeste où les hommes
s’unirent par des liens sociaux, celle époque que Lucrèce, au
contraire, nous vaille en si beaux termes : « les enfants, par
leurs douces caresses, domptèrent l’esprit farouche de leurs pères.
Alors firent entre eux amitié ceux dont les habitations se tou­
chaient ; ils cessèrent de s’insulter et ils se recommandèrent
mutuellement leurs enfants et leurs femmes 'de la voix el du
geste ; le plus grand nombre observa religieusement le traité,
autrement le genre humain eût péri tout entier ». C’est, on se le
rappelle, sur un tout autre ton que Rousseau enregistre les
premiers essais du groupement parmi les hommes ; et, seconde
différence qui découle de la première, tandis que Rousseau
s’applique à nous faire envier le bonheur et la santé robuste de
l’homme naturel, Lucrèce s’apitoye sur ces malheureux qui
« offrent aux dents cruelles des bêtes féroces une proie vivante
et remplissent de leurs gémissements les bois et les monta­
gnes ». On voit donc à quoi se bornent les emprunts, qui ne
sont d’ailleurs que probables, de Rousseau : c’est pour une
partie seulement de son tableau qu’il s’est peut-être inspiré de
Lucrèce, mais cela d’une façon générale et sans copier servile­
ment, comme on l’a encore dit, certains détails, tels que ces
chênes où Lucrèce mène les premiers humains pour les repaître
à la moisson des glands : on oublie qu’il y avait sans doute
aussi des chênes dans la forêt de Montmorency et je veux
rappeler par là que c’est cette forêt, où il composa son Discours,
qui fut en somme la grande inspiratrice de Rousseau ; c’est elle
qui a im prim é, à certains de ses plus heureux développements,
je ne sais quelle étrange et agreste poésie : on sent parfois
circuler entre les lignes l’air salubre des grands bois, avec la sève
qui monte dans les liges et la vie qui germe ou éclate brusque­
ment ; et parfois même, à travers les branches, il y a des
échappées soudaines sur le ciel bleu. Ce n’est pas parce qu’il a lu
tel ou tel auteur que Rousseau a pu écrire d’aussi belles pages :
« la source » où, pour les écrire, il a puisé, c’est tout simplement
la source de poésie qui était en lui. « En considérant l’homme tel
qu il a dù sortir des mains de la nature, je vois un animal moins

�292

LOUIS

DUCROS

fort que les autres, moins agile que les autres, mais, à tout
prendre, organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se
rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau,
trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni scs
repas... La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle et couverte
de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à
chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toute
espèce.. . » C’est en songeant sans doute à de telles pages, et à
d’autres semblables que j ’ai citées au cours de mon exposé, que
Brunetière a pu dire avec raison que « Rousseau nous a rendu
le sens oublié des choses primitives, qu’il a reculé les perspec­
tives de l’humanité, qu’il nous a donné enfin (et enseigné à
Chateaubriand en particulier) le sens de la diversité des époques
de l’histoire (1) ». Je ne puis, en tenant compte, bien entendu,
de toutes les différences de temps et de génie, m’empêcher de
penser à Rousseau quand je lis ces paroles que se fait dire sur
lui-même Loti, dans ses Fleurs d’ennui (p. 104) : « Ce qui est très
particulier chez vous, ce qui donne à vos livres cette étrangeté,
c’est l’indépendance avec laquelle vous paraissez vous dégager
de tout ce que trente siècles ont apporté à l’humanité pour en
revenir aux sentiments simples de l’homme primitif. »
On vient de voir comment s’y est pris Rousseau pour imaginer
la vie des premiers hommes. Mais cette partie, proprement
imaginative de son œuvre, il fallait, pour l’accréditer auprès du
lecteur et lui donner un air de vérité, la rattacher à quelques
réalités bien certaines, ou, tout au moins, bien certifiées par
des auteurs dignes de foi. Les mœurs des sauvages n’étant, aux
yeux des gens du xvm e siècle, qu’une simple survivance des
mœurs primitives, il était naturel que Rousseau cherchât, dans
les livres de voyages, des faits et des remarques à l’appui de
sa thèse. Les faits, invoqués par lui, sont un peu disséminés dans
le corps même de son Discours ; mais il les a groupés et détaillés
dans ses Notes. On va voir que la comparaison des textes
consultés par Rousseau avec le parti qu’il en a tiré fournit
(1) Brunetière : Evolution de la poésie lyrique, I, 58.

�J E A N -J A C Q U E S

293

HOUSSEAU

matière à de curieuses observations. Par exemple, son panégy­
rique de la vie sauvage était écrit d’avance, mais il s’est bien
gardé d’en parler, dans l’ouvrage de du Tertre ( Histoire générale
des Antilles, 1667, 4 vol.) qu’il invoque et cite uniquement pour
prouver l’adresse des sauvages. Or, du Tertre avait écrit (t. n,
p. 357) ce qui suit : « Les sauvages des Antilles sont les pins heu­
reux, les moins vicieux des hommes et les moins tourmentés de
maladies. Us sont tels que la nature les a produits, ils sont égaux ;
nul n’est plus riche ni plus pauvre que son compagnon; ils
bornent leurs désirs à ce qui leur est précisément nécessaire », —
et voilà presque toute la matière de la première partie du
Discours, laquelle aurait paru évidemment moins originale si
Rousseau avait cité du Tertre plus longuement. Dans la note 9,
parlant des relations des voyageurs, il dit qu’elles sont « pleines
d’exemples de la force et de la vigueur des sauvages ». Au reste,
ajoute-t-il, il « tire au hasard quelques exemples des premiers
livres qui lui tombent sous la main ». Les exemples qu’il cite
sont extraits d’un gros ouvrage de Pierre Kolbe (et non Kolben,
comme le portent toutes les éditions de Rousseau), sur les
Hottentots (1) ; mais ces exemples ont été si peu «. tirés au
hasard », que Rousseau a prudemment passé sous silence des
passages de Kolbe fort amusants, qui auraient éclairé et égayé
ses lecteurs,... mais contredit formellement sa thèse. Il a lu,
comme moi, mais il a négligé de citer les pages où Kolbe nous
parle « de l ’excessive malpropreté des Hottentots et de leur
puanteur » ; où il nous montre « leurs cheveux jamais peignés ;
il s’y amasse tant de poussière et de vilenies que, se collant à la
longue les uns aux autres, ils ressemblent à la toison d’un
mouton noir remplie de crottes ». Plus loin, l’auteur avertit que
« les dames, sur qui les dégoûtantes descriptions font une trop
vive impression, doivent sauter cet article » et l’article en ques(1) Description du Cap de Bonne-Espérance, où l ’on trouve tout ce qui
concerne l’histoire du pays, la religion, les mœurs et les usages des Hottentots
et l’établissement des Hollandais, tirés des Mémoires de M. Pierre Kolbe,
maître ès-arts, dressés pendant un séjour de dix années dans cette colonie
où il avait été envoyé pour faire des observations astronomiques et physiques,
3 vol. Amsterdam, 1743.
19

�294

LOUIS DUCROS

tion explique consciencieusement de quelle façon Hottentots
et Hollentotes dégustent les petites bêles qu’ils ont sur la tête et
tout ce qu’ils font enfin pour «-apaiser la faim où les jette leur
abominable « paresse ». Rousseau se contente de vanter, d’après
Kolbe, « l’agilité des Hottentots et leur extraordinaire légèreté à
la course » ; mais il se garde bien de nous dire par quelles pra­
tiques cruelles, s’il faut en croire Kolbe, les Hottentots rendent
leurs garçons si agiles.
Rousseau a feuilleté également la vaste collection, dirigée par
l’abbé Prévost et intitulée : Histoire générale des Vogages ; il cite
le tome III (publié en 1747) ; mais il se garde bien de nous dire
qu’on lit, dans ce tome, à l'encontre de sa théorie, que « les nègres
des côtes d’Afrique sont misérables, impudents et lâches..., et
lascifs et voleurs » ; et, quant à l’étonnante vigueur qu’il prête,
on s’en souvient, aux sauvages qui ne sont, selon lui, jamais
malades, elle est démentie dans ce même volume par l’énumé­
ration des affreuses maladies qui affligent les Mandingues, —
mais ce n’est pas là ce que Rousseau voulait démontrer. Au
début de son Discours, il écrit son mot fameux: « Commençons
par écarter les faits », voulant dire seulement par là que ce
n’est pas de vérités historiques qu’il va être question, mais de
simples raisonnements hypothétiques ; et on peut à la rigueur,
en l’interprétant ainsi, lui passer ce mot qu’on lui a si souvent
reproché. Mais, pendant qu’il se documentait pour fortifier ses
raisonnements, il s’est dit certainement, s’il ne l’a pas cette fois
écrit : « écartons les fa its... qui nous g ê n en t»; et en consé­
quence, il n’a retenu de ses lectures, je crois l’avoir démontré,
que ce qui cadrait avec son système. Je devais signaler le
procédé, sans lui en faire d’ailleurs un trop grand crime : il y a
tant d’historiens qui ne procèdent pas autrement.

Lus A d v e r s a ir e s
Rousseau, parlant dans ses Confessions, de son Discours sur
l’inégalité, dit qu’ il «n e trouva dans l’Europe que peu de lecteurs

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

295

qui l’entendissent et aucun de ceux-là qui voulût en parler » ;
c’est dire nettement que tous ceux qui en parlèrent n’y enten­
dirent rien. En tous cas Rousseau ne répondit, nous le verrons,
qu’à Charles Bonnet, peut-être parce que Bonnet était un homme
considérable ; (car, à lire la réponse de Rousseau, celui-là non
plus ne l’aurait guère com pris); tandis que ses autres adver­
saires, étant d’obscurs polémistes, ne valaient pas l’honneur
d’être réfutés.

Ceux d’entre eux qui ont signé leur critique

n’étaient, en effet, sauf Fréron, guère plus connus au

x v i i i 0 siècle

que de nos jours; mais la plupart, craignant sans doute d’attirer
sur leur tête quelqu’une de ces foudroyantes répliques que
Rousseau avait lancées naguère aux contradicteurs de son pre­
mier Discours, s’abritèrent prudemment sous l’anonymat. C’est
ainsi que Grimm, annonçant en mars 1756, une lettre à M. B.,
citoyen de Genève, par M***, citoyen de Paris, écrit que «les gens
d’esprit voient très bien les défauts du système de Rousseau;
mais ils n’ont pas envie de l ’attaquer. » Et il ajoute, ce qui
montre bien que les adversaires de Rousseau étaient négli­
geables ; « nos petits auteurs ne se lassent pas d’écrire des plati­
tudes ou des sottises contre lui. » Nous avons, du reste, sur le
genre de succès qu’obtint Rousseau,

et l’admiration mêlée

d’effroi, qu’il inspira à ses lecteurs, le très curieux témoignage
d’un contemporain. Garat, dans ses Mémoires sur la vie de
Suard (I, 164), s’exprime ainsi : « (les philosophes) enivrés de
tant d’espérances fondées sur les progrès de la raison, prophéti­
saient une Jérusalem de la philosophie qui aurait plus de mille
ans de durée. A ce moment, une voix inconnue s’élève, non du
fond des déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés
et de cette philosophie, où tant de lumières faisaient naître tant
d’espérances. Elle s’élève, tout se lait un instant pour l’écouler ;
et, au nom de la vérité qu’elle invoque, c’est une accusation
qu’elle intente, devant le genre humain, contre les lettres, la
science et la société elle-même. Ce n’est pas, comme on l’a dit,
le scandale qui fut général; c’est l’admiration et une sorte de
terreur qui furent universelles. » Je retrouve la même impression
sur Rousseau dans les « Œuvres du Philosophe bienfaisant » (du

�rw -

1

„ ii'vt. T k

296

L O U IS

DUCROS

ï

roi Stanislas). Il s’adresse à un auditeur supposé, Cléanle ; il

1

vient de combattre les idées du premier et du second Discours
de Rousseau : « pardonnez, Géante, ce trait de vivacité contre
un génie plus redoutable qu’on ne croit. .. Je me suis éloigné de
mon sujet en courant après le citoyen de Genève que je n’ose me
flaLter de ramener et de qui je crains, comme d’un Vésuve une
fois ouvert parmi nous, quelque nouvelle éruption plus dange­
reuse. »
Grimma dit vrai: les critiques du Discours sur l’inégalité, si l’on
excepte Charles Bonnet, n’ont guère dit que des « platitudes » (1).
Voici justement la Lettre annoncée par Grimrn, d’ un citoyen de
Paris (1756) ; l ’auteur admire les grands talents de Rousseau et
regrette qu’il n’en fasse pas un meilleur usage. Il prend contre
Rousseau, on ne sait pourquoi, la défense delà religion; suivent
quelques banalités platement écrites et c’est toute sa Lettre. Un
autre, M. J. N. T. Y. (Genève, 1755) trouve que le Discours est
très bien écrit, mais que tout de même, quoi qu’en dise Rous­
seau, la société a du bon. Une femme (c ’était Mme Belot, depuis
présidente de Meynières ; mais elle ne se nommait pas), trouvait
à dire des choses plus intéressantes. Par exemple, ceci : « par
qui l’homme aurait-il été civilisé, s’il n’était pas né pour l’être,
et, s’il est né pour l’être, comment ne le serait-il pas ? » El encore
ceci : « comment imaginer que M. Rousseau, né sauvage, serait
demeuré (avec la faculté de se perfectionner, qui est le propre de
l’homme d’après Rousseau) aussi stupide qu’un Caraïbe? » Et ce

iil

mot, qui est bien d’une femme : « un sauvage n’est-il donc pas en
état de faire la comparaison d’une vieille avec une jeune et
d’une femme bien faite avec une femme difforme? »
L’objection suivante méritait d’être faite à Rousseau : « cer­

f p - J
PiP
fe.’:;î'v' * «U
•
N t

"■

li:

tains peuples ne sont peut-être pas originairement des brutes;
des révolutions, qu’on ignore, ont pu les replonger dans la
(1) Barbier a dressé, en 1823, dans sa « Notice des principaux écrits relatifs
à la personne et aux ouvrages de J.-J. Rousseau », une liste (incomplète) des
écrits publiés, au xviip siècle, contre le Discours sur l’inégalité.
M. André Liehtenberger (dans son ouvrage déjà ciié) a ajouté (p. 136) un
certain nombre d’ouvrages à ceux qu’avait cités Barbier. Ces ouvrages sont la
plupart anonymes et (ceux du moins que j ’ai lus) fort insignifiants.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

297

barbarie. » Enfin c’est le bon sens qui parle par la bouche de la
Provinciale (c ’est le nom qu’a pris Mmo Belot), dans les lignes
suivantes : « M. Rousseau met toujours en parallèle les inconvé­
nients de la société avec les avantages de la vie sauvage ; il
faudrait aussi peser de bonne foi les inconvénients de la vie
sauvage et les avantages de la société. » A coup sûr un tel
« parallèle » était l’équité même et Rousseau le savait bien; mais
ce qu’il ne savait pas moins, c’est que, s’il avait voulu être équi­
table, il n’aurait pas écrit son Discours.
En mars 1756 Grimm annonce : L'homme moral opposé à
l’homme physique de M. R. ; l’opuscule avait ce sous-titre :
« Lettres philosophiques, où l’on réfute le déisme du jour. »
L ’auteur, qui se nomma plus tard, n’était autre qu’une vieille
connaissance de Rousseau, le P. Castel. Pas trop mal avisé, notre
jésuite a pressenti que « le principe de M. Rousseau est une
semence de révolte. » Il dit encore avec non moins de perspica­
cité ; « Un homme d’une imagination forte, qui n’a qu’un but et
qui y va toujours, est un homme à craindre. '&gt; Il l’interpelle et le
gourmande comme s’il lisait l’avenir : « vous semez dans notre
nation un levain d’aigreur qui est capable d’altérer noire carac­
tère naturellement sociable. » On se souvient que le bon Père
avait, lui, un caractère naturellement gai. Il n’a rien perdu de sa
gaîté, car rappelant le mot de Rousseau sur la noble liberté du
sauvage : « oui, dit-il, quand il pleut, il est libre de se mouiller. »
Le sauvage est doux et heureux, dit M. Rousseau: « que ne le
prend-on au mot? Qu’on le transporte au milieu des vrais sau­
vages, nu, libre, gai et content I »
Fréron, à son tour (1), essaie de tourner en ridicule (c’était sa
tactique ordinaire), « Rousseau l’animaliste », qui nous a donné
l’homme-bête, après que La Mettrie nous avait donné l’hommemachine. Classique et puriste, il lui reproche des expressions
basses et rampantes, telles que : « travailler à bâtons rompus » et
« battre les buissons. » Son style est, paraît-il, dur et raboteux.
— Il est plutôt un peu âpre et tendu, mais singulièrement vigou-

(1) Année

Littéraire,

1755, t. iv.

�298
reux. — Et Fréron

LOUIS DUCROS
11 e

manque pas de crier au plagiat ; Rousseau

n’a fait que mettre en paradoxe : Hobbes, Puffendorf, Burlamaqui
et surtout Locke. J’aurai à étudier de près, à l’occasion du
Contrat social, les emprunts que Rousseau a faits à tous ces
auteurs. Je me contenterai de dire ici que Rousseau s’accorde
avec Locke pour affirmer que « les lois municipales des pays ne
sont justes qu’autant qu’elles sont fondées sur les lois de
nature. » Mais si Locke, dans son Gouvernement civil, parle
« d’un accord par lequel on entre volontairement dans une
société », il ajoute aussitôt que « cet accord lui même est naturel
à l’homme. »
La critique la plus sérieuse fut celle de Philopolis (Charles
Bonnet) publiée dans le Mercure d’octobre 1755 (1). Charles Bon­
net, dont nous aurons l’occasion plus tard de parler plus longue­
ment, était un savant naturaliste genevois, membre correspon­
dant de l’Académie des Sciences de Paris et membre associé de
la Société Royale de Londres; sa science, sa piété, sa grande
fortune, l’estime de ses compatriotes faisaient de Bonnet un per­
sonnage considérable et tout cela donnait plus de poids à sa cri­
tique. Au reste, il rend justice aux grands talents de Rousseau,
il admire le coloris de son étrange tableau de la vie sauvage ; il
regrette seulement que l’auteur ait adopté des idées si opposées
au vrai et si peu propres à faire des heureux. Il ne discutera pas
toutes ces idées; il propose simplement à Rousseau d’appro­
fondir ce raisonnement bien simple qui lui paraît renfermer ce
qu’il y a de plus essentiel dans la question : si l’état de société
découle des facultés naturelles de l’homme, il est naturel à
l’homme. Celte perfectibilité, dans laquelle Rousseau fait consis­
ter le caractère qui distingue éternellement l’homme de la brute,
devait, du propre aveu de l’auteur, conduire l’homme au point
où nous le voyons aujourd’hui. Vouloir que cela ne fût point
serait vouloir que l’homme ne fût point homme. L ’aigle qui se
perd dans la nue, rampera-t-il dans la poussière, comme le ser
(1) Lettre au sujet du Discours de M. J.-J. Rousseau de Genève sur l’ori­
gine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, par Philopolis, citoyen
de Genève.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

299

pent?'— Bonnet était naturaliste. — Et il était aussi bon chré­
tien : L ’homme sauvage n’est point du lout l’homme que Dieu a
voulu faire; Dieu a fait des orangs-outangs, qui ne sont pas des
hommes ; et ainsi M. Rousseau déclame... contre Dieu. Au nom
du bon sens et de la Providence, prenons l’homme tel qu’il est ;
laissons aller le monde comme il va et soyons sûrs qu’il va aussi
bien qu’il pouvait aller ; s’il s’agissait de justifier la Providence,
Leibniz et Pope l’ont fait et leurs ouvrages font honneur à la rai­
son. Son unique but, dans cette Lettre, est de faire sentir à
l’auteur combien ses plaintes continuelles sont superflues et
déplacées.
Bonnet

veut manifestement

dégager la responsabilité de

Genève que Rousseau, par sa Dédicace, avait semblé associer à
ses paradoxes. Au reste, il n’oublie pas que Rousseau est un
compatriote qui peut, avec un meilleur emploi de son génie,
faire honneur à son pays; et il n’oublie pas non plus qu’il ne
fait pas bon fâcher M. Rousseau : « s’il m’était échappé quelque
chose qui pût déplaire à M. Rousseau, je le prie de me par­
donner. » J’ai dû insister sur cette Lettre de Bonnet, pour que
l’on comprît mieux la réplique, plus intéressante pour nous,
de Rousseau. Cette réplique, non datée, est intitulée : Lettre â
M. Philopolis. En voici la substance : L ’état de société est
naturel à l ’homme, dites-vous: la vieillesse aussi; supposons
qu’on ait trouvé le moyen d’accélérer la vieillesse et que les
sages

s’empressent d’en

user pour

secouer

les passions;

(ainsi ont fait les hommes, veut signifier Rousseau, en accélé­
rant la société). Selon moi, la société est naturelle à l’espèce
humaine comme la décrépitude à l’individu; il faut des arts,
des lois...? oui, comme des béquilles au vieillard. Toute la
différence est que l’état de vieillesse découle de la nature seule
de l’homme et que l’état de société découle de la nature du
genre humain, non pas immédiatement, comme vous le dites,
mais seulement, comme je l’ai prouvé (il n’a rien prouvé), à
l’aide de certaines circonstances extérieures (il n’a pas dit les­
quelles), qui pouvaient être ou n’être pas, ou du moins arriver
plus tôt ou plus tard. — Voilà bien des affaires : oui ou non,

�300

LOUIS DUCROS

l’homme est-il naturellement sociable ? Oui certes ; alors il
s’associe à ses semblables aussi naturellement et aussi fatale­
ment qu'il marche et parle. Quand cela? il est très facile de
répondre : il parle dès qu’il peut; il s’associe de même. Retarder
la naissance de la société, comme l’aurait voulu Rousseau,
l’homme ne le peid pas, puisqu’il ne peut rien contre sa nature;
et il ne le doit pas, puisque le seul crime, pour Rousseau, est de
contrarier la nature.
Habilement Rousseau s’esquive vers l’optimisme de Leibniz,
qu’il combat avec de bonnes raisons ; puis, s’attaquant à Philopolis : si tout est bien comme il est, tout était bien comme il
était avant qu’il y eût des gouvernements et des lois; il fut
donc au moins superflu de les établir ; et Jean-Jacques alors,
avec votre système, eût eu beau jeu contre Philopolis. Enfin, si
tout est bien comme il est, il est bon qu’il y ait des Saxons, des
Esquimaux et des Caraïbes qui se passent de notre police, des
Hottentots qui s’en moquent et un Genevois qui les approuve.
Leibniz lui-même conviendrait de ceci. — Rousseau manque
ici de probité dans la discussion. Les Hottentots, dit-il, n’ont
pas notre police. A coup sûr, mais ce n’est pas la question. Ontils une police ? Cela n’est pas douteux. Les récits de voyages,
et je parle de ceux dont il s’est servi pour son Discours, expo­
sent tous, sans exception, la police des sauvages dont ils décri­
vent la vie. — Voici la conclusion de Rousseau ; « Remarquez,
Monsieur, que, dans cette affaire, comme dans celle du premier
Discours, je suis toujours le monstre qui soutiens que l’homme
est naturellement bon et que mes adversaires sont toujours les
honnêtes gens

qui, à l’édification

publique,

s’efforcent de

prouver que la nature n’a fait que des scélérats. » A quoi il
n’est que trop aisé de répondre : personne ne l’a traité de
monstre; Bonnet a dit simplement qu’il

était « un esprit

chagrin », et cela, non pas du tout parce qu’il fait l’homme
naturellement bon, mais uniquement parce qu’il fait l’homme
civil irrémédiablement corrompu. Ses adversaires n’ont jamais
dit, non plus, que la nature n’avait fait que des scélérats, mais
qu’elle avait fait l’homme à la fois bon et mauvais, ce qui est
aussi incontestable que banal.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

301

On peut compter aussi, parmi les adversaires de Rousseau,
l’auteur du Mémoire qui fut couronné : le 18 août 1754 l’Aca­
démie des sciences et Belles-Lettres de Dijon tint son assemblée
publique pour la distribution des prix. M. Gelot, procureur du
Roi, lut un Rapport où il censurait les Discours qui n’avaient
pas été couronnés. Il démontre que l’inégalité des conditions est
nécessaire dans toute société, qu’elle est fondée sur la Loi
naturelle et que « l ’homme étant né pour la société, la néga­
tive de cette proposition serait une absurdité. » (Mercure de
France, février 1755). Cette dernière phrase visait, évidemment
le Discours de Rousseau. J’ai pu lire le Discours qui eut le
prix; il parut en 1754 sous ce titre: « Discours qui a remporté
le prix de l’Académie de Dijon par M. l’abbé Talbert, cha­
noine en l ’église illustre de Besançon. » Le chanoine s’accorde
avec Rousseau pour trouver que tout était parfait dans l’état
de nature, c’est-à-dire, pour lui, avant le péché. Depuis, le
désordre s’est introduit dans le monde et avec lui les inéga­
lités de rang, de fortune. Heureusement la religion a consacré
ce nouvel état de choses, et elle nous aide à en supporter les
imperfections inévitables. Et le bon chanoine termine ses
honnêtes platitudes par cette phrase latine : « Quæ sunt, a Deo
ordinata sunt. » Il n’y a qu’à répéter : Amen.
Avant de clore cette liste des adversaires de Rousseau, je ne
puis me tenir de citer ici une page, écrite deux ans avant le
Discours sur l’inégalité, et qui en est une très piquante et très
judicieuse réfutation anticipée. Cette page est de l ’un des plus
fermes esprits du dix-huitième siècle, de Turgot.

Dans une

lettre à Mmo de Graffigny, à propos des Leltres péruviennes de
cette dernière, Turgot s’exprime ainsi : « La distribution des
conditions est un article bien important et bien facile à justifier,
en montrant sa nécessité et son utilité : Sa nécessité, parce que
les hommes ne sont point nés égaux; parce que leurs forces,
leur esprit, leurs passions rompraient toujours entre eux l’équi­
libre momentané que les lois pourraient y mettre. — Que serait
la société sans cette inégalité des conditions? Chacun serait
réduit au nécessaire ou plutôt il y aurait beaucoup de gens qui

�LOUIS OUCROS

nen seraient pas assurés. On ne peut labourer sans avoir des
instruments et le moyen de vivre jusqu’à la récolte. Ceux
qui n’ont pas eu l’intelligence, ou l’occasion d’en acquérir,
n’ont pas le droit d’en priver celui qui les a mérités par son
travail. Si les paresseux et les ignorants dépouillaient les labo­
rieux et les habiles, Ions les travaux seraient découragés et la
misère serait générale. Il est plus juste, et plus utile pour tous,
que ceux qui ont manqué ou d’esprit ou de bonheur prêtent
leurs bras à ceux qui savent les employer, qui peuvent d’avance
leur donner un salaire et leur garantir une part dans les produits
futurs. Leur subsistance alors est assurée, mais leur dépendance
aussi. Il n’est pas injuste que celui qui a inventé un travail pro­
ductif, et qui a fourni à ses coopérateurs les aliments et les
outils nécessaires pour l’exécuter, qui n’a fait avec eux pour cela
que des contrats libres, se réserve la meilleure part, que, pour
prix de ses avances, il ait moins de peine et plus de loisir. Ce
loisir le met à portée de réfléchir davantage, d’augmenter encore
ses lumières; et ce qu’il peut économiser sur la part, équita­
blement meilleure, qu’il doit avoir dans les produits, accroît ses
capitaux et son pouvoir de faire d’autres entreprises (1). »

C o n c l u s io n

et

po rtée

du s e c o n d

D is c o u r s

Si Rousseau a pris la plume, [dit-il] dans la Préface de sa
deuxième Lettre à Borde, et ce qu’il dit à Borde il le répétera
sans cesse, c’est pour être utile à l’humanité; son but principal,
unique, c’est « le bonheur de l’humanité. » Dès lors on est en
droit de lui demander : qu’est-ce, à vos jreux, qui est utile
à l’humanité? en d’autres termes, que devons-nous faire pour
être heureux et quelle conclusion pratique devons-nous tirer de
votre Discours? Il ne sait pas; ou, du moins, il ne le sait pas
très bien au moment où il écrit son Discours : c’est que son
« système », quoi qu’il en ait dit plus tard, n’est pas encore
complètement arrêté dans son esprit, puisqu’il y manque une
(1) Œuvres de Targot (édit. Daire), 1844, t. ir, p. 785

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

303

conclusion nette et claire. Ce qu’il y a de plus clair, en effet,
clans ce Discours, c’est le sentiment qui le lui a inspiré, et,
puisque nous avons affaire à un orateur, nous pouvons être
sûrs que ce sentiment se trahira en lui dictant, comme on dit, le
mot de la fin. Or ce mot, quel est-il? C’est qu’il est « mani­
festement contre la loi de nature qu’une poignée de gens regorge*
de superflu, tandis que la multitude affamée manque du néces­
saire. » Et très manifestement aussi, c’est là une protestation
très vibrante contre la société, telle qu’elle existe : mais est-ce à
dire que nous devions « détruire les sociétés, anéantir le tien et
le mien et retourner vivre avec les ours? » C’est Rousseau
lui-même qui tire cette conséquence, mais c’est pour la repousser
dédaigneusement; « il aime autant, dit-il, la prévenir que de
laisser à ses adversaires la honte de la tirer. » Le malheur est
qu'il la formule mieux qu’il ne la détruit; car, si ce n’est pas là
ce qui découle de ses principes, qu’il nous dise alors ce qu’il en
conclut lui-même. Il s’en lire (note 9) par une prosopopée parfai­
tement inintelligible : « O vous, à qui la voix céleste ne s’est
point fait entendre, et qui ne reconnaissez, pour votre espèce,
d’autre destination que d’achever en paix cette courte vie,
reprenez votre antique innocence; allez dans les bois perdre la
vue et la mémoire de vos contemporains. Quant aux hommes
semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours
l’originelle simplicité; ceux, en un mot, qui sont convaincus que
la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au
bonheur des célestes intelligences; tous ceux-là.... respecteront
les liens des sociétés dont ils sont membres, obéiront scrupu­
leusement aux lois... »
De ces deux catégories d’hommes, je reviendrai tout à l’heure
sur la première; la seconde comprenant tous ceux à qui les pas­
sions ont fait perdre leur originaire simplicité, c’est-à-dire, à peu
près tout le monde, on peut dire que Rousseau conseille à
l’immense majorité des hommes de continuer à vivre parmi
leurs semblables, sauf à y vivre en braves gens; et l’on peut
trouver qu’une conclusion aussi honnête répond peu aux pré­
misses révolutionnaires du Discours.

�304

LOUIS DUCROS

Je sais bien que dans le Discours Rousseau a très fort vanté
« un période de développement des facultés humaines qui,
tenant le milieu entre l’indolence de l’état prim itif et la pétu­
lante activité de notre amour-propre, dut être l’époque la plus
heureuse et la plus durable. Ce fut là la jeunesse du monde »,
"laquelle, ajoute-t-il, subsiste encore chez les sauvages. Mais
Rousseau ne prétend pas du tout nous « rajeunir » jusqu’à
faire de nous des sauvages et son Discours se termine donc sur
un regret... d’avoir perdu notre jeunesse, et sur une résignation
mélancolique, mais fort raisonnable, aux lois de la société. Ce
n’est donc pas seulement à un résultat modeste, c’est à un
résultat négatif qu’ont abouti tant d’efforts de dialectique et tant
de beaux cris d’éloquence.
Rousseau ne devait pas s’en tenir à cette résignation et, pour
ainsi dire, à cette abnégation de l’homme naturel. Il va peu à peu,
en s’inspirant de ses goûts pour les plaisirs champêtres, pour la
simplicité des mœurs et la calme existence des gens de la cam­
pagne, préciser son idéal de vie heureuse; et cet idéal, il le
présentera comme la conclusion logique (ce qu’il pouvait sou­
tenir) et depuis longtemps arrêtée dans son esprit (ce que je ne
crois pas exact), à la fois de son Discours sur l’inégalité et de
ses grands principes sur la nature et la société. Il peut dès lors
se vanter d’avoir « un système » que nous allons, non pas
définir, il ne l’a jamais formellement défini lui-même, mais,
pour ainsi dire, montrer en action : car il l’a fait pratiquer par
les personnages de sa Nouvelle-Héloïse et, particulièrement, par
Volmar et Julie. Sans empiéter sur l’étude que je dois faire plus
tard de ce roman, il me paraît opportun d’indiquer ici comment
celte œuvre de Rousseau se rattache très directement au Dis­
cours sur l’inégalité, puisqu’elle en est, à mon sens, le couron­
nement. Je crois qne l’idée du personnage de Volmar flottait
vaguement dans l’esprit de Rousseau dès son second Discours;
elle prit corps dans la Nouvelle-Héloïse et l’apparition de Volmar
va dès lors donner un sens au passage de Rousseau que je viens
de citer. Ce passage était pour nous une énigme : c’est que Rous­
seau, quand il l'écrivait, ne faisait encore qu’entrevoir un de

�ces êtres chimériques qui, sans forme bien définie, hantaient si
souvent sa rêveuse imagination. Qu’on me permette de citer le
passage dont je n’ai donné plus haut qu’un court fragment :
« O vous à qui la voix céleste ne s’est point fait entendre, et qui
ne reconnaissez pour votre espèce d’autre destination que
d’achever en paix cette courte vie ; vous qui pouvez laisser au
milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets ;
reprenez, puisqu’il dépend de vous, votre antique et première
innocence ; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des
crimes de vos contemporains et ne craignez point d’avilir votre
espèce en renonçant à ses lumières pour renoncera ses vices. » —
Volmar sera précisément cet homme « à qui la voix céleste ne
s’est point fait entendre », puisqu’il est athée ; et il ira vivre loin
des villes, au milieu des champs et des bois. Mais c’est surtout
Julie qui sera la conclusion attendue et, cette fois, pleine et
entière, du Discours sur l’inégalité.
Si l’homme est malheureux — parce qu’il y devient vicieux, —
dans la vie de société ; et s’il ne peut, d’autre part, revenir à
l’état de nature, c’est-à-dire à l’état d’innocence qui est à jamais
perdu, car on ne redevient pas, de sociable « naturel », pas plus
que de vieux on ne redevient jeune ; n’y a-t-il plus, pour nous,
d’autre ressource, comme nous le conseillait finalement le Dis­

P
w

cours, que de nous accommoder, tant bien que mal, de nos
souffrances et de nos vices? Rousseau a trouvé mieux, et ce qu’il
faut faire (ce que nous demandions vainement au Discours),
c’est la vie tout entière de Julie qui va nous l’apprendre : Julie
n’est plus innocente, mais elle est devenue vertueuse ; l’humanité
peut faire comme elle et, pour mieux l’imiter, il faut qu’elle
renonce, comme Julie, au séjour des villes ; car le retour à la
terre prépare le retour à la vertu et, par la vertu, nous rend le
bonheur. Par là, nous ne revenons pas, c’est impossible, au pur
état de nature, mais nous nous en rapprochons le plus qu’il est
possible aux civilisés que nous sommes ; et nous n’arrivons pas
davantage à reconquérir l’innocence première; mais ce que
nous conquérons est bien supérieur à l’innocence même, à cette
innocence dont les premiers hommes n’avaient pas même

mm

�306

LOUIS DUCROS

conscience et qui ne leur coûtait pas le moindre effort. Au
contraire, la vertu après la jante, c’est là ce qui est méritoire,
parce que c’est là ce qui ne se conquiert pas sans effort et sans
lutte; aussi la récompense est-elle au bout et c’est le bonheur
dans la paix des passions. Voulez-vous assurer ce bonheur?
ajoutez-y la paix des champs. « Le travail de la campagne
rappelle au cœur l’âge d’or. Qu’on regarde les prés couverts de
gens qui fanent et chantent, les troupeaux épars; insensiblement
on se sent attendrir ; c’est la voix de la nature qui amollit nos
cœurs farouches... Autour de Julie, tout vit dans la plus grande
familiarité, tout le monde est égal, parce que les dames sont
sans airs et les paysannes décentes; la douce égalité qui règne
ici rétablit Yordre de la nature. » ( Nouv. Hèl. Partie V. Lettre 8).
Quant à Julie elle-même, « le ciel semble l’avoir donnée à la
la terre — et Rousseau l’a donnée au monde — pour montrer
(à la fois) Yexcellence dont une âme humaine est susceptible et
le bonheur dont elle peut jouir. Ce bonheur, on ne l’acquiert
qu’en faisant tout le contraire de ce qu’on fait dans les pays
civilisés : « S’il fallait dire avec précision ce qu’on fait dans cette
maison pour être heureux, je croirais avoir répondu en disant :
on y sait vivre ; non dans le sens qu’on donne en France à ce
mot, qui est d’avoir avec autrui certaines manières établies par
le monde ; mais de la vie de l’homme et pour laquelle il est né. »
(Partie V, Lettre 2). Rousseau, quand il écrivait ces lignes avait
réussi à préciser son rêve de vie heureuse ; il en avait, pour
ainsi dire, trouvé la formule, comme il fallait s’y attendre, en la
cherchant dans son cœur et en l’incarnant dans une femme.
Laissons, pour le moment, cette femme que nous étudierons
de plus près avec le roman auquel son nom est attaché, et inter­
rogeons encore une fois le cœur de Rousseau. Je disais tantôt que
la conclusion du second Discours, c’était la Nouvelle-Héloise ;
mais ce n’est là, après tout, qu’une conclusion fictive ; en voici
donc une qui est bien vivante et même dramatique, car cette
conclusion, c’est la propre vie de Rousseau, celle du moins qu’il
s’efforce de vivre de plus en plus, depuis sa réforme morale. Lui
aussi il a été, et bien plus que le commun des hommes, corrompu

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

307

et gâté par la société ; mais il s’est amendé depuis, et de la lange
où il était tombé, il remonte tous les jours un peu plus vers
la lumière, parce que chaque jour il se ressaisit davantage dans
sa bonté native. Et ainsi toutes ses fautes, dont la société d’ailleurs
était surtout responsable, il les a effacées par son retour à sa
première nature-, et, s’il n’est plus innocent, comme le furent les
premiers hommes, il est du moins vertueux ; car il vit, au
moment où il compose, loin des villes corruptrices, et l’enthou­
siasme qu’il ressent pour la vertu, son amour de l’humanité, lui
sont de sûrs garants de sa moralité actuelle. Qu’on ne lui dise
donc pas que son système est faux ou chimérique : la preuve
qu’il n’est pas chimérique, c’est qu’il le v it; et la preuve qu’il
n’est pas faux, c’est qu’en le vivant, il se sent heureux. Désormais
donc il n’éprouvera aucune honte à raconter sa vie passée ; et, au
contraire, il prendra plaisir à s’en glorifier. L ’aveu naïf, cynique
même, de ces turpitudes, dont il est maintenant si bien guéri,
fera éclater aux yeux de tous le mérite qu’il a eu, étant parti de
si bas, d’être parvenu au faîte où il est monté. Il me semble que
nous comprenons mieux ainsi la franchise effrénée et comme
dévergondée qui s’étalera un jour dans les Confessions. Que cette
étrange façon de se confesser (et aussi de s’absoudre par sa
confession même) soit, pour Rousseau, une nouvelle occasion de
s’enorgueillir, c’est ce qu’il est inutile de relever ; mais ce qu’il ne
faut pas perdre de vue, c’est que, dans ses plus grandes jactances,
il est sincère avec lui-même. Or, c’est cette sincérité, je veux
dire : c’est la conviction profonde qu’il est, maintenant qu’il s’est
retrouvé, supérieur à l'homme qu’il fut jadis, et supérieur aussi
immensément aux autres hommes, c’est cela même qui fait sa
force, soulienL et réchauffe son éloquence.
On voit dès lors pourquoi son fameux système, il le proclame
si haut et le défend avec tant d’àpreté contre les objections et les
ironies de ses adversaires : ce n’est pas seulement parce que ce
système est la preuve péremptoire (pour lui), qu’il est bon logi­
cien et qu’il a su échapper à toutes ces contradictions qu’on lui
reproche sans cesse et de tous côtés ; mais c’est encore parce que
ce système se confond avec sa vie. Le dit système n’était pas

�308

LOUIS DUCROS

définitivement arrêté, quoiqu’il l’ait prétendu plus tard, dès son
premier, ni même dès son second Discours ; il s'est fait et est
devenu, en même temps que lui devenait, ou tout au moins s'effor­
cait sérieusement de devenir autre et meilleur ; il l’a perfec­
tionné en travaillant à se perfectionner; mais du jour où il
l’a supposé — c’est-à-dire où il s’est senti — parfait, il y a cru
comme à lui-même, et l’on sait s’il avait foi en lui! (1)
Mais il y a de ce Discours une conclusion autrement impor­
tante que celle qu’a imaginée Rousseau : c’est celle qu’en a tirée la
postérité. A la suite de ce petit écrit, qui n’a que cent pages, deux
idées sont entrées dans le monde et y ont eu une fortune inouïe.
La première, qui prêtait surtout, on n’allait le voir que trop, au
développement littéraire, c’était l’idée que l’état de nature est
bien supérieur à l’état civilisé. Sans doute cette idée avait déjà été
énoncée par d’autres que par Rousseau et j ’ai dit par qui, dans
les pages précédentes ; mais elle n’avait jamais été exprimée, ou
plutôt proclamée, avec une aussi retentissante éloquence, ni
démontrée avec un tel renfort de faits et de déductions. Et désor­
mais vont foissonner dans notre littérature les dissertations
et surtout les romans, où l’on s’attendrira sur l’innocence et
la félicité des hommes de la nature. Ce triomphe de l’homme
sauvage durera sans interruption chez nous (pour ne pas parler
des littératures étrangères en proie à la même manie), jusqu’à
l’homme de génie qui écrira les Natchez, après avoir dépeint dans
VEssai sur les Révolutions, son admirable « Nuit chez les sau­
vages de l’Amérique », et après avoir évoqué, dans celte Nuit, « le
sublime Discours sur l’inégalité ». Que celte idée (de la supério­
rité de l’état de nature) n’ait jamais été complètement aban(1) Rousseau restera-t-il fidèle à ce système dans la suite de ses œuvres ?
C’est une question très controversée et que je dois donc réserver pour
le moment où j ’aborderai les écrits de Rousseau qu’on prétend contraires aux
principes des deux Discours. .le m’efforce de suivre la pensée de Rousseau à
mesure qu’il l’exprime : si parfois, comme je l’ai fait tantôt, j ’empiète sur
l’avenir, c'est seulement pour faire pressentir, comme ici, l’aboutissement d'un
principe qui, sans cette vue rapide jetée sur une œuvre postérieure, semble­
rait ne mener à rien. Les concordances, ou les dissonances, entre ce « système «
— plus senti encore que formulé — et les œuvres de Rousseau qui vont venir
nous apparaîtront au fur et à mesure que nous étudierons ces œuvres.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

309

donnée depuis lors, il suffira sans doute, pour le prouver, de
rappeler ce passage de Tolsloï, un disciple attardé de JeanJacques : «N ou s cherchons notre idéal devant nous, tandis qu’il
se trouve en réalité derrière nous. Ce n’est pas au développement
de l’homme qu’il faut recourir pour réaliser cet idéal d’harmonie
que nous portons en nous ; car ce développement est plutôt
un obstacle à la réalisation de notre idéal. » Même la question de
savoir si les sauvages sont plus heureux que nous est encore
à celte heure une question ouverte, puisque j ’en retrouve la
discussion dans le bel ouvrage de M. Durkheim (la Division du
Travail, p. 265). Oserai-je dire que cette question me paraît
oiseuse ? puisque nous ne pouvons plus vivre à l’état de nature,
parce qu’il y a trop longtemps que nous en avons perdu l’habi­
tude, comme le disait, avec son spirituel bon sens, Voltaire
à Rousseau, ne regrettons pas, à supposer qu’elle soit regrettable,
la vie sauvage et, faute de forêts à défricher, résignons-nous
à cultiver nos jardins.
La seconde idée, non, sans doute, et pas plus que la première,
inventée, mais lancée dans le monde, toute vibrante et frémis­
sante des fureurs de sa colère et de ses rancunes, par l’auteur
du second Discours, c’est l’idée que les hommes sont égaux.
Cette idée devait avoir, on le sait de reste, une portée incalcu­
lable. S’il est vrai que le fond du socialisme, c’est l’idée d’éga­
lité, comme l ’affirme l’éminent auteur du « Socialisme, en 1907 »,
alors le premier et le plus authentique ancêtre du socialisme,
c’est bien Jean-Jacques Rousseau. Veut-on voir jusqu’à quel
point le socialisme, même contemporain, peut se réclamer de
Rousseau, qu’on lise ces lignes de M. Faguet : « Il n’est pas
douteux que le progrès et la civilisation n’aient été les résul­
tats de la lutte pour la vie et pour le bien-être. — Précisé­
ment, répond le socialiste, c’est la civilisation

qui a tort,

c’est la civilisation qui est un leurre, une duperie et une illu­
sion. A cette civilisation l ’humanité sacrifie son sang, sacrifie
la vie de milliers d’êtres, et elle n’en est pas plus heureuse pour
cela. C’est à un état, sinon primitif, car on n’en sait rien, mais
c’est à un état inverse de cette fameuse civilisation, c’est à un

�LOUIS DUCROS

état auquel la civilisation, depuis des milliers d’années tourne
le dos, qu’il faut revenir ; entendons, à un état, où les faux
biens, richesses, honneurs, gloire, c’est-à-dire toutes les inéga­
lités soient complètement et profondément méprisées. Voilà
l’essence du socialisme. » (Le Socialisme en 1907, p. 316).
J’ajoute, et le lecteur a sans doute déjà ajouté : voilà l’essence
même et presque les expressions du Discours sur l’inégalité (1).
Quelle a été, du Discours sur l’inégalité aux doctrines socia­
listes, la succession des idées, c’est un sujet infini, et que je ne
puis songer à traiter ici; ce que j ’ai à en dire trouvera sa place
ailleurs quand j ’essaierai, à propos du Contrat social, de déter­
miner, si possible, l’influence politique de Rousseau. Je vou­
drais seulement, avant de quitter le Discours sur l’inégalité,
indiquer combien Rousseau, dès ce Discours, s’éloigne des phi­
losophes et les devance dans ses revendications. Ces inégalités
sociales, dont il se plaint si amèrement dans son Discours, les
philosophes ne voulaient que les rendre moins choquantes et
moins oppressives. Ils demandaient, par exemple, non la sup­
pression des privilèges, mais qu’on ne donnât pas aux privi­
légiés toutes les places et tous les honneurs ; en un mot, ils ne
prétendaient pas abolir les inégalités, parce que c’était abolir la
société, et que de celte société ils ne prétendaient que corriger
les abus. C’est contre ces inégalités même que s’insurge Rous­
seau : car enfin pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres, et de
quel droit les riches tiennent-ils donc leurs richesses? du droit
de propriété? mais c’est le droit des « imposteurs». La propriété,
pas plus que la société, n’est conforme à la loi de nature. Vous
n’en voulez, semblait-il dire aux philosophes, qu’aux abus de la
société : mais ne voyez-vous pas que la société elle-même est un
abus, et le plus grand de tous, puisqu’il est la source de tous les
autres? Je sais bien que Rousseau défendra, en d’autres écrits,
(1) Je lis dans le Petit Provençal du 24 avril 1908,
teur Flaissières, sénateur des Bouches-du-Rhône,
extraite du Discours sur l’inégalité : « Nous (les
d’accord (avec les radicaux-socialistes) sur ce fait
actuelle n’est pas conforme à la loi de nature qui
l'homme. »

sous la signature du doc­
cette phrase qn’on dirait
socialistes) nous sommes
principal, que la société
a fait l’homme l’égal de

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

311

ce droit de propriété, qu’il s’efforcera même de l’inculquer à
Emile ; mais le cri est jeté, et c’est bien, j ’emprunte ce mot à une
lettre de lui, contemporaine du second Discours, c’est bien « le
cri des opprimés » : Vous oubliez que tes fruits sont à tous et que
la terre n'est à personne ! C’est là, jusqu’à l’époque de Rousseau,
une des paroles les plus graves qui aient été dites ; et c’est, contre
l’ordre de choses établi, la plus redoutable menace qui ait été
proférée par une bouche humaine. Je m’exprime mal sans doute,
car cette parole n’a pas été proférée, elle a été écrite : mais, à la
lire,

encore aujourd’hui, il semble vraiment que le papier

prenne une voix ; on croit entendre la strophe révolutionnaire,
les derniers accents surtout que je viens de citer et qui sonnent
comme un refrain de guerre : et, en effet, cette protestation
vibrante contre « les usurpateurs de la terre » sera, à travers
les âges, l’émouvant, l’éternel refrain du pauvre.

�312

LOUIS DUCIIOS

CHAPITRE X
UN VOYAGE A GENÈVE (1754)

Le succès du Devin du Village avait un peu augmenté les
ressources de Rousseau : aux 100 louis que lui avaient rapportés
les représentations de cette pièce si l’on ajoute 50 louis donnés
par Mmc de Pompadour, 50 autres qu’il avait tirés de sou opéra
et 500 enfin qu’il avait reçus de son éditeur, cela lui faisait une
somme de 700 louis, laquelle, ajoutée à ses appointements de
secrétaire, allait le mettre en état de subsister plusieurs années
et, en attendant, de faire un voyage en Suisse. Je crois voir à
ce voyage deux mobiles : l’un, qu’il a confié à son ami, le pasteur
Perdriau (lettre du 28 novembre 1754) et qui était l’espoir
d’obtenir du Conseil et de la République de Genève la permis­
sion de leur dédier son Discours sur l’inégalité ; et l’autre
mobile, qu’il n’a dit à personne, mais qu’il est permis de deviner,
c’était d’aller montrer à ses compatriotes l’illustre auteur du
Devin du Village. Son ami Gauffecourt devant faire un voyage
à Genève, il partit avec lui le 1er juin 1754 et emmena Thérèse,
dont les soins lui étaient devenus nécessaires.
Chemin faisant, il a sa première désillusion sur l’amitié, et
nous, notre première défiance à l’égard de Thérèse. Gauffecourt
aurait obsédé de ses propos amoureux, voire obscènes, la
Bibliographie : Confessions, P. 11, L. V III. — Snyous : Le XVI I I e siècle à
l'étranger. — Bosscha : Lettres inéd. de Rousseau à M. M. Rey, Didot, 18.18.
— Eug. Ritter : Elrennes chrétiennes, 1881. — Edouard Rod : L ’affaire J. J.
Rousseau, Perrin, 1906. — Annales J. J. Rousseau, t. n.

�313

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pauvre Thérèse. Or nous savons un peu qui est Thérèse : de
l’aveu de Rousseau, elle n’est plus alors « ni belle ni jeune » ;
et, au point de vue intellectuel, c’est une

oie.

Quant à

Gauffecourt, il a plus de soixante ans, il est podagre ; et, d’autre
part, il quitte Paris, où il est reçu familièrement dans la
meilleure société. Et c’est cet homme — dont Rousseau, avant
ce voyage, nous a fait un éloge enthousiaste — , qui aurait
essayé de séduire une femme qui s’appelait Thérèse et qui
d’ailleurs, c’est le jo li mot qu’emploie Jean-Jacques, « appar­
tenait à son ami ». Y a-t-il à cette trahison la moindre vrai­
semblance ? Ce qui me paraît vraisem blable, c’est ceci :
Thérèse, quoique très sotte, ne manque pas d’une certaine
rouerie. Il est très possible que Gauffecourt, très galant avec
les femmes, ainsi nous le peint Mlle d’Ette, ait dit quelques mots
un peu lestes, peut-être simplement des fadeurs sans consé­
quence ; et celle bête de Thérèse, qui ne sait pas que ces propos
galants ne signifient rien du tout, étant, au dix-huitième siècle,
monnaie courante et, pour ainsi dire, politesse obligée envers
les femmes, s’en sera d’abord choquée et les aura répétés à
Rousseau; puis, voyant l’effet produit par ses discours, elle a
voulu se rendre intéressante, montrer à son amant qu’elle avait
fait impression sur un homme du monde tel que Gauffecourt ;
et comme Rousseau (c’est dans son caractère), a dû prendre
feu dès ses premiers mots, elle a brodé tout ce qu’elle a voulu :
Gauffecourt lui a offert sa bourse, il s’obstinait à lui lire un
livre abominable plein de « figures infâmes »; et Rousseau, qui
juge Thérèse trop bornée pour inventer la moindre histoire, a
cru, sans hésiter, et nous a raconté, sans broncher, toutes ces
billevesées. Mais il se garde bien d’avoir avec le séducteur la
moindre explication : il ne faut pas, c’est toujours lui qui parle
« exposer T h é rè se »! et à Lyon il se débarrasse enfin de ce
« bouc ». Fiez-vous après cela aux meilleurs amis ! « douce et
sainte illusion de l’amitié 1 c’est Gauffecourt qui leva le premier
ton voile à mes yeux. » Heureusement il lui restait — il lui
restera toujours — Thérèse et nous allons la retrouver entre
Rousseau et ses amis en des circonstances plus graves ; mais

�Il 1 1

•il
314

LOUIS DUCROS

l’anecdote de Gauffremont méritait d’être contée — et commen­
tée — 'à cause de ce qui va se passer bientôt à la Chevrette.
A Lyon, Rousseau prit sa route par la Savoie; il voulait
revoir sa chère maman, ce qui l’honore, et, sans doute aussi,
ce qui est une fierté bien légitime, il désirait lui raconter com­
ment le et petit », parti des Charmettes, avait fait son chemin
dans le monde. Hélas ! il la trouva, c’est son mot, dans le plus
triste « avilissement ». Était-ce là cette Mme de Warens si élé­
gante à qui le curé de Pontverre l’avait adressé jadis? il ne la
reconnaissait plus, tant elle était déchue. Ému de pitié, il tenta,
nous assure-t-il, de l’emmener avec lui ; mais Mrae de Warens
refusa de le suivre. Si le fait est vrai, Mmc de Warens n’eut
pas tort : qu’aurait-elle fait dans la maison de Thérèse Le
Vasseur? et qu’aurait-il fait lui-même au milieu de ces deux
femmes si différentes d’éducation, une grande dame et une
lingère ? mais surtout

se figure-t-on Rousseau faisant son

entrée dans la pudibonde Genève, escorté de deux femmes, dont
aucune n’était sa femme? Il se contenta, en définitive, de donner
quelque argent à celle qui lui avait tant donné. Mme de Warens
devait mourir dans la misère et, j ’en ai bien peur, dans l’abjec­
tion, le 30 juillet 1762. A cette date, Rousseau, décrété de prise
de corps par le Parlement de Paris, quittait Montmorency et
allait se réfugier en Suisse ; fin septembre il ignore encore sa
mort ; il ne l ’apprend par Conzié que le 5 octobre 1762. Il en
parle dans ses Confessions, et, à ce propos, il voit « son âme
douce et bienfaisante dans le séjour des bons, auprès des
Fénelon, des Bernex et des Catinat », société bien inattendue
pour la pauvre pécheresse qu’avait été ici bas Mme de Warens.
Ce qui est plus touchant que cette oraison funèbre, c’est que les
dernières lignes que Rousseau devait écrire sont consacrées à sa
bienfaitrice. Qui ne se rappelle le gracieux début de la dixième
Rêverie : « Aujourd’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisé­
ment cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de
Warens. Elle avait 28 ans alors, étant née avec le siècle ; je n’en
avais pas encore 17... » A ce mélancolique souvenir Rousseau
s’attendrit ; il revoit « la maison isolée au penchant d’un vallon »,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

qu’on appelait d’un nom si doux : les

Charmetles. Temps

heureux, le plus heureux de savie, et que troublait seule la
crainte qu’il ne pût durer bien longtemps : car la gêne était déjà
dans la maison; mais Rousseau prenait alors la résolution
virile de se mettre vile en état « de rendre un jour à la meilleure
des femmes l’assistance qu’il en avait reçue... » La Rêverie de

R*

Rousseau s’arrête ici : la plume lui est tombée des mains avant
qu’il ait pu raconter ce qu’il avait fait pour s’acquitter de sa
dette : sa dernière phrase a donc été, et cela est fort bien ainsi,
pour louer une femme qui lui avait rendu sans doute de bons et
de mauvais services, mais qui, en fin de compte, par son hospi­
talité généreuse et par les loisirs studieux qu’elle lui avait assurés
aux Charmettes, avait contribué plus que personne à faire de
lui un grand écrivain.
Rousseau, ayant pris congé de Mme de Warens à Chambéry,
continua sa route vers Genève. On se rappelle comment il avait
jadis quitté cette ville ; en apprenti qui se sauve de chez son
maître ; il y rentrait maintenant en auteur célèbre et en triom ­
phateur. Ses concitoyens lui firent fêle : il fut, dit-il, « caressé par
tous les états », et il dit vrai. Une lettre d’un contemporain,
datée de l ’automne de 1754, nous apprend que « tout Genève
l’a vu (Rousseau), depuis le sceptre (les magistrats qui portent
le bâton syndical) jusqu’à la houlette » (pastorale) (1). Il renoua
à Genève d’anciennes connaissances, en lit de nouvelles ; mais
ces amis genevois, nous attendrons pour faire connaissance
nous-même avec eux, qu’ils entrent en scène après la condam­
nation de VEmile. De tous les amusements que lui offrirent ses
concitoyens, celui qu’il goûta le plus ce fut une promenade sur
le lac, qu’il fit en bateau avec De Luc le père, un horloger lettré,
ses deux fils, sa bru et Thérèse. « Nous mîmes, disent les
Confessions, sept jours (lisez six) à cette tournée, par le plus
beau temps du monde. J’en gardai le v if souvenir des sites qui
m’avaient frappé à l’autre extrémité du lac et dont je fis la
description quelques années après dans la Nouvelle-Héloïse. »

(1) Eug. Ritter : Etrennes chrétiennes, 1884.

Ï&gt;!;1

sliï ftî

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

317

citoyen ayant été conduit en France dès son bas âge, y avait été
élevé dans la religion catholique romaine et l’avait professée
pendant plusieurs années ; que, dès qu'il a été éclairé et reconnu
ses erreurs, il n’en a plus continué les actes ; qu’au contraire
il a dès lors fréquenté assidûment (I) les assemblées (protestantes)
de dévotion à l’hôtel de M. l’ambassadeur de Hollande à Paris...
a demandé à ne pas comparaître céans ; sur quoi étant opiné, on
a représenté que le sieur Rousseau est actuellement atteint d’une
maladie très dangereuse (qui ne l’empêchera pas d’aller excursionner sur le lac) ; que d’ailleurs il est d’un caractère timide, et
reconnu, même par les personnes les plus jalouses de son
mérite, pour avoir des mœurs pures et sans reproche. » On voit
qu’il y avait des accommodements, même avec le Consistoire.
Rousseau paya la taxe des gardes, soit dix-huit florins et il fut
admis à la communion ( 1 ).
On a lu plus haut que le Consistoire proclamait hautement
« les mœurs pures et sans reproche » de Rousseau : et Thérèse ? que
pensait-on de Thérèse ? sur ce sujet délicat il existe un document
très curieux, trouvé par M. Rod dans le recueil Adert, et que
M. Rod analyse de la façon piquante que voici : c’est De Luc
qu’on chargea d’informer sur ce qui concernait Thérèse. « Il se
rendit à Grange-Canal, où demeurait le ménage, interrogea les
deux complices, et, rentré chez lui, coucha sur le papier les
réponses qu’il avait reçues. Celle de Jean-Jacques est brève, un
peu embarrassée : il invoque sa santé qui le mettrait hors d’état
de justifier le soupçon dont il est l’objet : et il évite de parler du
passé. Quant à Thérèse, elle raconte longuement une histoire
extraordinaire, compliquée et romanesque (qu’on juge par là de
sa véracité) : frappée un jour d’un coup de pied en approchant de
deux hommes qui se battaient dans la rue, elle s’évanouit.
Rousseau venait alors d’être malade, et demeurait chez la mère
Le Vasseur, par qui Mme Dupin l’avait fait soigner. Emu de pitié,
il cède sa chambre à la blessée, s’occupe d’elle, lui amène des
médecins célèbres, la sauve ! alors, par reconnaissance, elle se

(1) Eug. R itter : E tren n es genevoises, 1884.

�318

L O U IS

DUCROS

consacre tout entière à le soigner ! De Luc était résolu à faciliter
la réintégration (le Rousseau : il avala bravement ce conte à
dormir debout. El le Consistoire dut l’avaler après lui (1). »
Après quatre mois de séjour à Genève, pendant lesquels il
médita, sur les bords du lac, ses Institutions politiques et, en
même temps, une Histoire du Valais qu’il n’écrivait pas, et une
tragédie en prose, Lucrèce, dont nous n’avons que des fragments
très courts, il partit pour Paris le 10 octobre 1754. Dès son
arrivée, il se mit à corriger les épreuves de son Discours sur
l’Inégalité; il en avait confié l’impression à un libraire de Hol­
lande,

le fameux Marc-Michel Rey, qu’il avait rencontré à

Genève : il en fera son éditeur préféré et son ami. Les lettres
qu’il échange avec lui, au sujet de son Discours, nous montrent
le soin infiniment minutieux qu’il apporte à la correction de ses
ouvrages. Il ne tient pas du tout, c’est entendu, à la réputation
d’homme de lettres ; mais il ne veut rien donner au public qui ne
soit, pour l’impression

aussi bien que pour le style, aussi

parfait que possible. Telle feuille, qu’il renvoyé à Rey, « a été
lue par quatre personnes différentes » ; il est « mortifié que,
malgré tous ses soins, il y ait encore des fautes » dans les
épreuves reçues. Il prévoit jusqu’aux erreurs qu’à bonne inten­
tion pourraient commettre les protes. Et voici, à ce propos, un
petit fait curieux et significatif en même temps. Je remarque que
Fréron, dans son Année littéraire (1755, t. iv ) donne comme
exemple du mauvais style de Rousseau l’expression, employée
dans le Discours, de tourbe philosophesque. Or Rousseau sait
très bien ce qu’il fait en écrivant ainsi : il tient beaucoup à ce
mol qui est mis là exprès pour vexer les philosophes et il écrit à
Rey : « Pour prévenir une faute presqu’immanquable, je dois
vous avertir qu’il y a... ces mots : tourbe philosophesque. Je vous
prie d’avoir attention que l’imprimeur mette ainsi

et non

pas (ce qu’aurait voulu évidemment Fréron) troupe philoso­
phique ( 2 ). »

(1) Ed. Rod. : Vaffaire J:-J. Rousseau, p. 47.
(2) Bossclia : Lettres inédites de Rousseau à M. M. Rey, Didot, 1858, p. 19.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

Voilà qui est bien : Rousseau, dès son second Discours, tient
à ne pas être confondu avec les « philosophes » ; d’abord parce
qu’il ne partage pas, je l’ai montré, toutes leurs idées; mais
aussi parce qu’il ne veut pas être perdu et n ojé dans leur tourbe
médiocre et moutonnière ; il ne se sent pas seulement différent
d’eux, mais supérieur à eux tous, en quoi il ne me paraît pas
avoir tort.
Les lettres à Rey nous donnent, en outre, le premier exemple
du genre d’agrément qu’il y avait déjà à correspondre avec
Rousseau ; et je ne parle pas des emportements, excusables chez
un auteur, contre les lenteurs et les fautes répétées d’un impri­
meur : impression à part, Marc-Michel, voulant être aimable,
avait écrit le 3 janvier à Mllc Le Vasseur, heureusement à l’insude Rousseau ( « car si cette lettre avait passé par mes mains,
Monsieur, elle ne l’aurait jamais eue » ) ; et il avait eu la galan­
terie de lui annoncer a un présent » : dans l’espèce, une belle
robe de Hollande. Rousseau se résigne à la robe; mais le 29mai,
la robe n’était pas encore arrivée et Rousseau, au lieu de n’en
plus parler, puisque l’annonce de ce présent l’a fâché, écrit à
l’oublieux Marc-Michel : « Je ne vous parle point de la gasconnade à Mlle Le Vasseur. Votre lettre l’avait mise aux champs; je
l’ai apaisée par une autre robe, à la place de celle que vous lui
annonciez. » Qu’il se dispense donc, s’il y songeait de nouveau,
d’envoyer la robe promise, car « assurément elle ne serait pas
reçue. » L ’incident est mince : mais il nous édifie sur le tact
et l’humeur de Rousseau : il peut se vanter, comme il le fait sur
tous les tons, d’avoir laissé leurs belles manières aux Parisiens.
L ’ouvrage parut sous le titre suivant : « Discours sur l’ori­
gine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, par
Jean-Jacques Rousseau,

citoyen de Genève. Non in depra-

vatis, sed in liis quæ secundum naluram se habent, considerandum est quid sit naturale. Arislot. Politic. L. 2. A Ams­
terdam, chez Marc-Michel Rey, 1755 ». Il était précédé d’une
longue Dédicace, que Rousseau avait terminée à Chambéry :
il n’était donc pas, à Chambéry, tout entier au plaisir de revoir
la chère maman ! Il faut dire un mot de cette Dédicace : comme

�320

L O U IS

DUCROS

s’il n’y avait pas assez de paradoxes dans le texte même, Rousseau
avait éprouvé le besoin d’en inscrire un de plus au frontispice
même de son ouvrage. Il dédie, en effet, aux magnifiques et
souverains seigneurs de l’État de Genève un livre où il déplore la
naissance de tout État. C’est à bon droit que Philopolis (Charles
Bonnet), dans la lettre à Rousseau dont j ’ai parlé, s’étonnait que
celui-ci, ayant si bien montré, dans sa Dédicace, les avantages
d’un bon gouvernement, les eût si parfaitement perdus de vue
dans son Discours. Rousseau lui répliqua : « Dans mon épître
dédicatoire, j ’ai félicité ma patrie d’avoir un des meilleurs
gouvernements qui puissent exister ; j ’ai prouvé dans mon
Discours qu’il devait y avoir très peu de bons gouvernements; je
ne vois pas où est la contradiction que vous me reprochez
en cela. » Elle est, selon moi, dans les éloges dithyrambiques qu’il
donne à un gouvernement (celui de Genève) et dans les malédic­
tions que, dans le corps du Discours, il lance à tout gouver­
nement. Il admet, et il le faut bien, le gouvernement comme un
mal nécessaire ; mais on ne loue pas, avec de telles hyperboles,
ce qui reste toujours un mal.
Envisagée d’ailleurs en elle-même, cette épître dédicatoire
présentait au public une image beaucoup trop flattée de la Répu­
blique de Genève. S’il avait eu, dit Rousseau, à choisir le lieu
de sa naissance, il aurait choisi : un pays libre, soumis à une
constitution « dictée par la libre raison », des magistrats modé­
rés, des citoyens unis entre eux, jouissant tous du droit de légis­
lation, méprisant un vain luxe, guidés enfin dans le sentier de
la vertu par des pasteurs vénérables, pleins de douceur pour
autrui. Voilà ( j ’ai résumé la dédicace) la cité selon son cœur et
voilà justement où le ciel l’a fait naître.
Sans empiéter sur l’avenir, qui nous montrerait un Rousseau
en querelle avec ces ministres, dont il appréciera moins alors
« la douceur », en querelle même avec toute une partie de cette
cité, où il sèmera la discorde; si je considère seulement l’état de
la république genevoise au moment même où Rousseau en luit
un si pompeux éloge, je ne craindrai pas de dire, et cela me dis­
pensera de plus amples commentaires, qu’en 1755 Rousseau

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

321

aurait très bien pu adresser à sa patrie, au lieu de ses éloges
dithyrambiques, quelques unes des critiques essentielles de ses
deux Discours à la fois. Non seulement on cultivait avec succès
à Genève ces sciences, objet de son animadversion; mais encore
le luxe (sciences et luxe, c’était tout le premier Discours) s’était
installé dans la cité de Calvin à la suite des progrès de l’indus­
trie et des spéculations hardies des financiers genevois. Quant à
l’inégalité des conditions (etc’est le fond du second Discours) elle
éclatait à tous les yeux, dans cette même cité, aggravée qu’elle
était par les distinctions politiques : « le souverain, c’était le
corps des citoyens, composé tout au plus d’un millier de bour­
geois . .. ; le reste de la population n’intervenait ni de près ni de
loin dans les affaires de la république (1). » Ces distinctions
sociales, Rousseau les connaissait mieux que personne ; il savait
aussi, il venait d’en faire l’expérience, qu’à Genève on n’était pas
citoyen si l’on n’était pas protestant : mais il fallait bien opposer
au luxe corrupteur et à tous les vices de la France despotique
les vertus et les perfections de la Genève républicaine. Il convient
d’ajouter, pour être juste envers lui, que lorsqu’il écrit cette
Dédicace, se livrant tout entier à son « enthousiasme républi­
cain », il s’exalte au souvenir de ses années d’enfance, il évoque
la mémoire de son père qui a l’entretint si souvent », ce qui est
vrai, des raisons d’aimer sa patrie. Et enfin il songe, je crois, à
se concilier les bonnes grâces des « magnifiques et très honorés
seigneurs », pour le cas où il lui prendrait un jour fantaisie de
se fixer enfin, après avoir tant vagabondé, dans cette ville où il
a des amis et des admirateurs, et où il va reconquérir ses droits
de bourgeoisie.
Effectivement il hésite quelque temps, après sa rentrée à
Paris, sur le choix d’une résidence définitive : il a gardé le doux
souvenir des « honnêtetés » dont il a été l’objet dans sa ville
natale et il a promis, avant son départ, au bonhomme De Luc,
de revenir à Genève dès qu’il aura mis ordre à ses affaires. Dans
une lettre à Vernes, du

6

juillet 1755, il exprime encore l’espoir

(1) Sayous : Le dix-huitième siècle à l'étranger, Didier, 1871, I, 227.

�LOUIS DUCROS

de retourner en Suisse « au printemps prochain». C’est alors
que M m0 d’Epinay lui offrit la petite maison de l’Hennitage ;
Rousseau, après s’être fait prier, accepta cette offre et c’est à
l’Hermitage que nous allons le voir s’installer dans le chapitre
suivant, qui sera le chapitre de ses grandes brouillerics avec ses
meilleurs amis.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

323

CHAPITRE XI
ROUSSEAU A L ’HERMITAGE

I
Il y a, dans la vie de Rousseau, deux époques capitales : l’une
est le temps qu’il passa aux Charmettes (de 1738 à 1740) ; l’autre
est son séjour à l ’Hermitage, continué par le séjour à Montmo­
rency (de 1756 à 1762). Aux Charmettes, on l’a vu, Rousseau
a, pour la première lois, étudié sérieusement et avec méthode ;
il a fait des lectures suivies ; il s’est muni, en un mot, des
connaissances qu’il juge indispensables pour faire valoir un
talent, dont il ne sait pas encore très bien la nature, mais dont
il n’a jamais mis en doute l’existence.
Bib lio g r a p h ie . — J.-J. R ousseau : Con/cssions, P artie II, livres V III, IX, X,
et C orrespondance. — Mm“ d ’É pinay : M ém oires, t. II. — S treckeisen-M oultou :
J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, 1865, t. I. — Eug. R itter : Zeitschrift
für neufranzôs. Sprache und Literatur, 1880, t. II. — H. B uffenoir : La com­
tesse d’Houdelot, une amie de J . - J . Rousseau, 1901, et : La comtesse d’Houdetot, sa famille et ses amis, 1905. — Annales J.-J. Rousseau, I, 1905. —
Frederika M acdonald : J .-J . Rousseau a New-Criticism, L ondon, 1906, 2 vol.
in-8».
Pour le présent chapitre, je me suis efforcé de lire en c r i t i q u e , aussi bien
les C o n f e s s i o n s de Rousseau que les Mémoires de Mme d’Épinay, de contrôler
ces ouvrages l ’un par l’autre, et tous les deux à la fois, par les recherches
de l’érudition contemporaine, sans oublier l’ouvrage récent et p a r t i a l de
Mm0 Macdonald ; et, là où l’érudition n’a rien à dire, je n’ai pas craint de
hasarder des conjectures dont on appréciera la valeur : je n’ai prétendu
atteindre, en les formulant, que cette vérité approximative dont l’historien de
Rousseau, faute de documents précis, est bien obligé parfois de se contenter.
Le tout est de les donner pour ce qu’elles valent, à savoir pour l’explication la
plus raisonnable, ou qui a paru telle, des étrangetés qui abondent dans la vie
d’un des hommes les plus singuliers qui aient jamais existé. Je reprendrai,
quand j ’étudierai le fameux « complot » formé contre Rousseau par Grirnm et
« la coterie bolbaebique », la thèse soutenue par Mm" Macdonald et je discu­
terai alors en détail la valeur et surtout la portée des documents qu’elle a
donnés dans son volumineux ouvrage.

�324

LOUIS DUCROS

Et le voici maintenant à l’Hermitage : ce talent, il vient d’en
donner des preuves éclatantes dans ses deux Discours et il en
connaît parfaitement le genre et la portée : il parle, dans ses
Confessions, du « vol qu’il avait pris (à cette date) et qu’il se
sentait en état de soutenir. » Il sait qu’il est capable de faire
mieux que des discours, de vrais livres. Ces livres, il en a déjà
dans la tête le premier dessin et certaines idées maîtresses et,
sans doute aussi, certains développements et même des phrases
toutes faites ; car pour l’orateur et le poète, et il est l’un et l’autre,
les idées se présentent à l’esprit, tantôt, si l’on est orateur,
ramassées en formules brillantes et sonores ; tantôt, si l’on est
poète, incarnées dans des êtres d’imagination que le poète croit
voir, qu’il entend dire des mots expressifs et des phrases tou­
chantes ; — or, tout cela, projets d’ouvrages, idées ébauchées
ou phrases commencées,

s’agite et fermente dans sa tête

et c’est tout cela qui va se préciser et prendre corps dans
la solitude à l’Hermitage et à Montmorency.

C’est là, en

effet, que, dans l’espace de six ans, il écrit la Nouvelle Héloïse,
le Contrat social et YEmile. Se rappelant plus tard ces années
si rem plies, il pouvait se rendre ce témoignage : « J’étais
assez magnifique en projets; mais dans les tracas de la ville,
l’exécution

avait marché lentement. J’y comptais mettre un

peu plus de diligence quand j ’aurais moins de distraction.
Je crois avoir assez bien rempli cette attente et, pour un
homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à Épinay, à
Eau-Bonne ou au château de Montmorency, souvent obsédé
chez lui de curieux désœuvrés et toujours occupé la moitié
de la journée à la copie, si l’on compte et mesure les écrits
que j ’ai faits dans les six ans que j ’ai passés tant à l’Hermitage qu’à Montmorency, l’on trouvera, je m’assure, que, si j ’ai
perdu mon temps dans cet intervalle, ce n’a pas été du moins
dans l’oisiveté. »
Pour le paresseux, en effet, qu’il dit être, il n’avait pas trop
mal employé son temps : en six années, trois chefs-d’œuvre,
dont deux, YEmile et la Nouvelle Héloïse, avaient un nombre de
pages considérable. Comment cela s’esl-il fait ? Comment un

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

homme a-l-il pu,

en si peu de temps, écrire Lrois grands

ouvrages à la fois, et si différents l’un de l’autre, puisque l’un
est un roman, l’autre un traité politique et le troisième un traité
d’éducation, trois ouvrages enfin si incontestablement originaux,
aussi bien pour le fond que pour la forme ? Il n’y a pas, je crois,
dans toute l ’histoire des littératures, un second exemple d’une
aussi prodigieuse fécondité ; et, si l ’on veut bien se souvenir que,
pendant ces six années, et sans parler de son travail de copiste
de musique qui lui prenait, si on l ’en croit, ses matinées, sans
compter même ni sa Lettre d’Alembert sur les Spectacles, ni ce
Dictionnaire de musique, qu’il composait pour se délasser et
qui sera d’ailleurs si volumineux ; si l ’on veut bien, dis-je, se
rappeler que ceL homme, dans le temps qu’il écrivait ces trois
grands ouvrages qui vont agiter son siècle et les siècles à venir,
a été en proie aux plus violentes discordes avec ses meilleurs
amis, qu’il a subi ou provoqué les scènes les plus violentes et les
plus atroces jusqu’à son propre foyer; et qu’enfin, à travers les
ruptures les plus douloureuses avec ses amis et ses bienfai­
teurs, il s’est laissé emporter à la passion, non seulement la
plus ardente, mais, à la lettre, la plus enrageante aussi, qui
puisse faire perdre la tête à un homme, on sera confondu de
tout ce qui couvait jusque là de flamme et de génie dans sa
tête et dans son cœur.
L’on comprendra aussi cette nouvelle singularité d’un homme
qui, il avait en partie raison de le dire, n’était pas fait comme
les autres hommes : pendant ces rapides années de l’Hermitage
et de Montmorency, les chefs-d’œuvre, on l’a vu, succèdent aux
chefs-d’œuvre : c’est, après la Lettre à d'Alembert, la NouvelleHéloïse, puis le Contrat social, puis l’Em ile (1) ; tous les domai­
nes de la pensée étaient abordés à la fois et renouvelés par un
écrivain qui était un penseur, un orateur et un poète ; et l ’on
pouvait croire qu’un si riche génie allait continuer à répandre
(1) Je discuterai eu leur temps les différentes dates auxquelles Rousseau a
dû écrire ces différents ouvrages : « Je ne puis tout dire à la fois », comme dit
quelque part Rousseau. J'accepte donc ici provisoirement la succession des
ouvrages telle qu'elle est généralement présentée dans les Œuvres de llousscau.
21

�326

LOUIS

DUCROS

dans de nouvelles œuvres celte surabondance d’idées qui émer­
veillait les contemporains et qui semblait inépuisable : mais,
nouvelle surprise, après le Contrat social, Rousseau n’écrit plus
rien... que des Lettres et des Mémoires, et sa carrière d’écrivain,
ou, du moins, de penseur original, est finie. C’est que ces années
de l’Hermitage et de Montmorency, ces années d'une si extra­
ordinaire et si fiévreuse activité, l’avaient épuisé : il avait trop
vécu, en trop peu de temps, à la lois par la pensée, par l’imagi­
nation et par toutes ses passions déchaînées, la jalousie, la
colère et l’amour; il s’était comme dévoré lui-même et anéanti
par tant d’efforts et par tant de secousses, auxquelles allaient
maintenant s’ajouter les amertumes de l’exil. On avait assisté
à l’éruption soudaine d’un volcan qui avait ébloui le monde
— et ravagé tout son entourage — et brusquement le volcan
s’était éteint: après l’Hermitage et Montmorency, la nuit va se
faire dans le génie et parfois dans la raison de Rousseau ; de
ce travail si acharné, traversé par tant de déboires, il gardera
toute sa vie un ébranlement qui, s’il n’aboutira peut-être pas,
confinera tout au moins, à la folie.
Il n’y a donc pas de période plus agitée ni plus importante
dans la vie de Rousseau que son séjour à l ’Hermitage, car c’est
là surtout que, dans les querelles avec ses amis, se révèle plei­
nement son étrange caractère. Et pourtant ce séjour n’a jamais
été l’objet d’une étude à la fois minutieuse et vraiment impar­
tiale : c’est une telle élude que je voudrais essayer de faire dans
les pages qui suivent.

II
On connaît le récit des Confessions : « M. d’Epinay, voulant
ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette, faisait
une dépense immense pour l’achever. Etant allé voir un jour,
avec Mme d’Epinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre prome­
nade un quart de lieue plus loin, jusqu’au réservoir des eaux du
parc, qui touchait à la forêt de Montmorency, et où était un joli

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

327

potager, avec une petite loge fort délabrée, qu’on appelait l’Hermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m’avait frappé, quand
ie le vis pour la première fois (en 1754), avant mon voyage à
Genève. Il m’était échappé de dire dans mon transport : « Ah !
Madame, quelle habitation délicieuse ! voilà un asile tout fait
pour moi ». M,,lc d’Epinay ne releva pas beaucoup mon dis­
cours ; mais à ce second voyage, en 1755, je fus tout surpris de
trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque
entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un
petit ménage de trois personnes. Mme d’Epinay avait fait faire
cet ouvrage en silence et à très peu de b ais, en détachant quel­
ques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au
second voj^age, elle me dit, en voyant ma surprise : « Mon ours,
voilà votre asile ; c’est vous qui l’avez choisi, c’est l’amitié qui
vous l'offre ; j ’espère qu’elle vous ôtera la cruelle idée de vous
éloigner de moi. » Je ne crois pas avoir clé de mes jours plus
vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la
main bienfaisante de mon amie, et si je ne fus pas vaincu dès
cet instant même, je fus extrêmement ébranlé. »
Si je prends à la lettre ce que nous raconte Rousseau luimême, je ne puis m’empêcher de remarquer que, dès sa pre­
mière visite à l ’Hermilage, il pousse un cri tout au moins indis­
cret: il va partir pour Genève; reviendra-t-il à Paris, c’est-à-dire
auprès de Mmc d’Epinay qui l’a admis dans son intimité, qui a
dû combattre plus d’une fois ses vagues projets d’aller se fixer
à Genève, et, chemin luisant, en présence de cette amie qu’il
va quitter peut-être pour toujours, « il lui échappe » ( l ’expres­
sion est-elle exacte ?) de dire avec transport : « ah ! Madame,
voilà un asile tout fait pour moi. » Sans insister autrement sur
l’opportunité de ce cri, on peut se demander si, à sa seconde
visite à l ’Hermitage, Rousseau fut aussi « surpris » qu’il l’assure
de l’offre que lui fit Mme d’Epinay. Mmc d’Epinay lui offre donc,
entièrement mis à neuf, l’asile que, lui dit-elle, et le mol n’est
que juste, « il s’est choisi lui-même. » Que fait Rousseau ? il
« mouille de pleurs la main bienfaisante » qui a ainsi pourvu à
son logement et remarque, en même temps, que « Mmo d’Epinaÿ

�328

L O U IS

DUCROS

avait fait faire cet ouvrage à très peu de frais. » Et ainsi, dès
le début d’une liaison qui va devenir si orageuse, nous sommes
prévenus, par Rousseau lui-même, que nous avons, d’un côté,
une femme pleine de charmantes attentions pour ses amis, et,
de l’autre, un homme, à la vérité, sensible jusqu’à pleurer, mais
capable aussi de voir, à travers ses larmes, et de nous dire ce
qu’a coûté la maison qu’on lui offre gratis.
Au reste il se fait prier ; il nous apprend que Mme d’Epinay,
« qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint pressante », et, à
la façon dont il nous présente les choses, c’est Mmc d’Epinay qui
va être son obligée: « elle employa tant de gens pour me circon­
venir, jusqu’à gagner pour cela Mme Levasseur et sa fille ». Ainsi
Mme d’Epinay, dans la bonté de son âme, va jusqu’à prier cette
mégère, Mme Levasseur, et cette commère, Thérèse Levasseur, de
vouloir bien faire accepter son bienfait par ce fier et intraitable
Rousseau ; elle est d’ailleurs récompensée de son zèle ; car
Rousseau nous apprend qu’elle « triompha enfin de ses résolu­
tio n s »; et il ajoute, comme pour hien marquer la grandeur du
sacrifice qu’il fait à son amie : « renonçant au séjour de ma
patrie, je promis (il daigna promettre) d’habiter l’Hermitage. »
S’il renonçait, comme il le dit avec quelque emphase, « au
séjour de sa patrie », ce n’était pas du tout pour faire plaisir
à Mmc d'Epinay, ni même aux dames Levasseur; c’est parce
qu’il savait très bien qu’il serait beaucoup mieux à l’Hermilage
qu’à Genève. A Genève, il aurait eu pour voisin Voltaire: le voi­
sinage de M1UCd’Epinay valait mieux pour lui à tous égards (1).
A Genève, on lui offrait, dit-il, une place de bibliothécaire :
« cette offre ne l’ébranla pas, parce que son parti était pris »;
et, sans doute aussi, ajouterons-nous, parce que la place ne lui
était pas définitivement promise et que le traitement en était

(1) Rousseau avait quitté Genève, pour rentrer à Paris, le 10 octobre 1754 :
c’est Je 12 décembre 1754 que Voltaire faisait sont entrée à Genève. Rousseau
avoue, dans scs Confessions, qu’il ne voulait pas retrouver, dans son pays, et
grâce « à 1influence de Voltaire, le ton, les mœurs, les airs qui, justement, le
chassaient de Paris. » Et d’ailleurs, Voltaire était déjà, à Genève, « l’idole des
femmes et des jeunes gens. »

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

329

des plus modestes (1). A Genève enfin on n’avait pas accueilli,
avec l’enthousiasme qu’il espérait, la Dédicace de son second
Discours, Dédicace qu’il venait d’adresser, sans les consulter,
« aux Magnifiques Seigneurs de la République » : il pouvait
donc se rendre compte, par ce froid accueil, que « sa patrie »,
quoique étant, il le disait du moins, le séjour de la liberté, ne
serait pas aussi enchantée qu’il l’avait cru, lors de son récent
séjour à Genève, de posséder dans ses murs un écrivain aussi
audacieux dans ses ouvrages que compromettant dans ses dédi­
caces. Au contraire, à l’Hermitage, il était libre de ses idées
comme de son temps, plus libre encore qu’à Paris, où il se
sentait gêné et entravé dans l’expression de sa pensée par ses
propres amis : car il ne pensait plus comme eux et il sentait
très bien, après son second Discours, que son originalité et sa
gloire d’écrivain allaient consister dans son isolement même.
Or, pour obtenir, parmi ses contemporains, cette place à part
que lui conseillait son ambition et que d’ailleurs allait lui con­
quérir son génie, que pouvait-il faire de mieux à celte heure
que d’aller vivre loin de Paris, loin de Diderot et des Holbachiens, au milieu des bois, au sein même de cette nature qu’il
aimait et qui l ’inspirait si bien? Il comprit tout cela : aussi
comme il était impatient d’aller habiter cet Hermitage auquel
il affectait tantôt de tenir si peu ! « L ’impatience d’habiter
l’Hermitage ne me permit pas d’attendre la belle saison... Je
me sentais fait pour la retraite et la campagne... Ce fut le
9 avril 1756 que je quittai la ville pour n’y plus habiter...
Quoiqu’il fit froid et qu’il y eût même encore de la neige,
la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des
primevères, les bourgeons des arbres commençaient à poindre
et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier
chant du rossignol, qui se lit entendre presqu’à ma fenêtre dans
un bois qui louchait la maison. Après un léger sommeil,
oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore
clans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit
(1) Voir Eugène Ititter : Zeitschrift...p. 317 et Annales J.-J. Rousseau, 1:33.

�330

L O U IS

DUCROS

tressaillir et je m’écriai dans mon transport : Enfin, tous mes
vœux sont accomplis. (1) » Après tout ce qu’on a écrit sur
l’amour de la nature dans Rousseau, je me contenterai de rap­
peler, à propos de ce passage célèbre, que personne, au xvm c
siècle, n’était capable de peindre ainsi le charme de la cam­
pagne, parce que personne n’était capable de le sentir si vive­
ment et de se sentir soi-même si pleinement heureux, rien qu’à
regarder les premières violettes 'des bois et les premiers bour­
geons des arbres. Ce n’est pas ici de la description, comme
en va faire ce Saint-Lambert

que nous allons

rencontrer

tout à l’heure, ce n’est pas davantage de l'écriture, ce sont les
choses mêmes que nous avons sous les yeux et dont nous res­
pirons, avec Jean-Jacques, la naturelle poésie.
Les premiers temps du séjour à l’Hermitage furent déli­
cieux : complètement maître de son temps,

pouvant

même

paresser à sa guise, puisque l’avenir, au moins prochain, était
assuré par deux mille francs qui lui restaient de son Devin
du Village et qui lui permettaient d’entretenir

son « petit

ménage », composé alors de trois personnes, dont lui, Madame
et Mademoiselle Levasseur, Rousseau commença par ranger
ses nombreuses a paperasses » et par régler méthodiquement
son travail : car il aimait l’ordre en bon Genevois, et même en
fils de bourgeois qu’il était, plus bourgeois lui-même, je l’ai
dit, par certains de ses goûts, que ne l’ont cru scs biographes,
trop préoccupés de nous montrer le vagabond

qu’il fut si

souvent malgré lui. Le matin serait consacré à la copie et le
reste du temps à la promenade, c’est-à-dire à la rêverie et au
travail en plein air, car il ne sortait jamais sans son livret
blanc et son crayon, ne pouvant, comme on sait, méditer qu’en
marchant : « Sitôt que je m’arrête, je ne pense plus, et ma tête
ne va qu’avec mes pieds. » Pour les jours de pluie, il avait son
Dictionnaire de musique à refaire et aussi les innombrables
manuscrits de l’abbé de Saint-Pierre,

dont il avait,

pour

(1) L’Hermitage, d’après les Mémoires de M"lc d’Epiney, comprenait cinq
chambres proprement meublées, une cuisine, une cave, un potager d’un
arpent, une source et la forêt pour jardin.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

331

complaire à Mmc Dupin, accepté de faire des extraits. Quant
aux ouvrages dont l’idée le suivait dans ses promenades, c’était
d’abord ces Institutions politiques dont il faisait dater la première
idée de son séjour à Venise; il n’avait cessé d’y penser depuis et
d’y travailler, sans en parler à ses amis, pas même à son plus
cher confident, Diderot, et c’est là, ce mystère dont il entoure
son travail, un trait à noter dans son caractère : il n’est pas
seulement méditatif, il est secret, sur certains tout au moins
de ses projets d’ouvrage (sa Lettre sur les Spectacles sera une
surprise pour tout le monde); c’est par où, non seulement il
diffère de son ami, Diderot, qui, lui, n’a rien de caché pour
personne, mais c’est par où aussi il lui deviendra incomprésensible : Diderot s’étonnera, s’épouvantera même devant cette
singulière nature qu’il croyait connaître à fond et qui brusque­
ment lui échappe et reste impénétrable ( 1 ).
D’ailleurs, indépendamment de sa tendance naturelle à se
réserver, ■et aussi de son intention bien arrêtée, je crois, à
cette date, de se soustraire à l’influence de ses amis et en
particulier de secouer le joug que lui impose « la direction »
de Diderot, Rousseau a une raison très particulière de cacher
son projet d’ouvrage politique (un fragment de cet ouvrage
deviendra, on le sait, le Contrat social) : le livre qu’il médite
va loucher aux institutions qui sont la base de l’Etat ; il faut,
pour qu’il soit tel qu’il le désire, c’est-à-dire pour qu’il aille
au fond des choses, que Rousseau puisse y dire hardiment
toute sa pensée sur ce que doivent être, selon lui, le gouver­
nement, l ’église, la magistrature; or s’il en parle à ses amis,
dont le but, plus prochain et plus pratique, est de guerroyer
contre les abus actuels et de fronder simplement les insti­
tutions régnantes, il risque de faire comme eux, c’est-à-dire,
d’écrire un pamphlet, au lieu de l’ouvrage philosophique qu’il

(1) Marmontel parlant, dans ses Mémoires (livre IV), du temps où il a connu
Rousseau dans la société du baron d’Holbach, après voir noté « la politesse
timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l’humilité de Rousseau »,
ajoute que « son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse
attention, qu'il se communiquait Ci peine et jamais ne se livrait. »

�LOUIS

DUCROS

rêve ; eux, ils ne savent, comme il l’a dit, que « détruire », tandis
qu’il se pique, lui, « d’édifier » ; il n’a pas, comme eux, et il s’en
vante, « l’humeur satirique »; et d’ailleurs, « des livres de cette
nature (comme le Contrat social), demandent de la médita­
tion, du loisir et de la tranquillité » — ajoutons : et de la
liberté, et c’est une nouvelle raison de préférer l’Hermitage au
séjour de Genève. Il se rend parfaitement compte, en effet,
que celle liberté, si nécessaire au plein exercice de sa pensée,
s’il peut la trouver quelque part, c’est dans la France du dixhuitième siècle, et non dans son propre pays : « j ’aurais été
bien moins libre à Genève où, dans quelque lieu que mes
livres fussent imprimés, le Magistrat avait droit d’épiloguer
sur leur contenu. »
En France,

au contraire,

il a déjà pu faire imprimer,

sans être inquiété le moins du monde, les témérités de son
second Discours sur la richesse et sur la propriété. Le livre poli­
tique qu'il prépare, il le signera de son nom, il demandera,
pour l’im prim er, et obtiendra la permission réglementaire;
car, s’il ne veut aucune entrave à sa pensée et à l’expression
de sa pensée, il entend se conformer docilement, pour l’im­
pression de tous ses ouvrages, aux lois du pays qui lui
donne asile. Tel est son plan et il mûrit lentement, dans la
solitude, ses idées politiques ; s’il n’a garde de les confier à
Diderot, c’est aussi bien parce que ce serait les confier à
tout l’univers et compromettre par avance le succès d’un
ouvrage dont le mérite doit être aussi bien dans sa nou­
veauté que dans sa parfaite unité.
Pour les hommes du dix-huitième siècle, la politique est
intimement liée à la morale et, pour certains même des phi­
losophes, elle se confond avec elle : Rousseau songe donc, lui
aussi, tout en approfondissant les institutions politiques, à
composer un livre de m orale, dont il a déjà le titre : la
Morale Sensitive, mais qu’ il n’arrivera d’ailleurs jamais à
rédiger. Et il médite encore, à travers bois, sur les pro­
blèmes de l’éducation : il a promis à Mmc de Clienonceaux
tout un système sur ce grave sujet et ce système sera l’Emile.

�JEAN-.TACQUES ROUSSEAU

333

Il mène de front ces travaux si divers et quand d’Alembert
publiera, dans l ’Encyclopédie, son article Genève, il trouvera
encore le temps d’écrire sa belle Lettre sur les Spectacles.
Il a alors, dirait-on, comme un débordement d’idées, car ses
ouvrages les plus médités ne trahissent vraiment aucun effort
et, par endroits même, ils semblent écrits de verve et d’ins­
piration. Il se délasse, du reste, d’un travail par un autre,
ayant éprouvé, d it-il, « qu’un changement d’ouvrage est un
délassement ». Riche de ses lectures, qui ont été, on l’a vu,
bien plus nombreuses qu’on ne croit communément, — et ce
qu’il lisait, il devait le comprendre tout seul et sans aide,
c’est-à-dire ne jamais l’oublier, — il est, en somme, bien plus
en fonds que ses amis de l’heure présente, les philosophes,
qu’il raille aussi comme étant superficiels et frivoles ; il écrit
enfin dans toute la maturité de son talent, avec la pleine
conscience de sa valeur, et il jouit alors de la volupté, le mot
n’est pas trop fort, de cette sérieuse et profonde volupté que
goûte un grand écrivain, lorsqu’il prolonge et agrandit son
être par les productions de son génie, et lorsque, dans le feu
de la composition, il s’exalte et se rehausse à la pensée qu’il
parle à la fois à ses contemporains et à la postérité.
Là est, je crois, l’explication, plus encore que dans sa réforme
morale à laquelle il l’attribue, du grand changement qui se
lit alors dans l’attitude de Rousseau. Il se sentait, d it-il,
« audacieux et intrépide » , lui d’ordinaire si tim id e; il était,
dit-il encore, « devenu un autre » que lui et « cela dura six
ans », c’est-à-dire, justement le temps de son séjour à l’Hermitage et à Montmorency. Pendant que dura cette effervescence,
dit il, « rien de grand et de beau ne peut entrer dans un
cœur d’homme, dont je ne fusse capable entre le ciel et moi ».
Voilà, conclut-il, d’où naquit ma subite éloquence, « voilà
d’où (et il entend : de sa réforme morale) se répandit dans
mes livres ce feu vraiment céleste dont j ’étais embrasé ». Ce
feu-là, c’était surtout, je crois, le feu même de la composition,
lequel fut une cause encore plus qu’un effet. A mesure que
ses idées s’élevaient et que ses méditations devenaient plus

�334

LOUIS

DUCROS

graves, loin du bruit des villes, dans ce tête à tête avec luimême, lorsqu’il sentait qu’il n’y avait plus rien « entre le
ciel et lui » et lorsqu’encore, en contemplant la création qui
déployait toutes ses magnificences à ses yeux,

il s’élevait

jusqu’au Créateur, auquel sans doute il n’avait jamais cessé
de croire, mais dont il s’était maintenant rapproché dans la
solitude, c’est alors, dis-je, qu’il se sentait devenir meilleur
et qu’il se croyait capable de mener à bien cette réforme
morale qu’il avait commencée dès son second Discours.
Aussi est-il à l’Hermitage infiniment heureux ; et quand,
dès l’aurore, sans crainte des fâcheux, il s’enfonce seul dans
cette forêt de Montmorency qui est à sa porte, et qu’il s’y
enivre en même temps de ses propres pensées et des mille
senteurs des bois, il éprouve l’irrésistible besoin de projeter
hors de lui son bonheur, sa joie de vivre et de penser, et
peuplant alors ces bois charmants d’êtres selon son cœ ur,
aussi aimants, aussi «v e rtu e u x » et aussi heureux que lui, il
écrit la Nouvelle-Héloïse.
Il ne tenait qu’à lui, semble-t-il, que cet enchantement des
premières semaines se prolongeât durant tout son séjour :
malheureusement il avait installé chez lui deux personnes qui
n’avaient absolument

rien de commun avec les créatures

enfantées par son imagination ; après s’être promené en idée
dans les bois avec ces êtres charmants qui s’appelaient Claire
et Julie, il retombait, quand il rentrait au logis, dans la société
beaucoup moins poétique de deux femmes, dont l’une, Mmo Le­
vasseur, paraît avoir été une rouée quémandeuse, et dont
V ,

|

Epi

Ig r
-

'V-vv *:./ ’

n

l’autre, Thérèse Levasseur, était, on va le v o ir, menteuse et
bornée. Les mensonges de Thérèse, auxquels il se laissait
prendre, et son propre caractère qui, lui aussi, malgré sa
réforme trop partielle et trop superficielle, l’avait suivi à la
campagne, — il n’avait laissé à la ville ni sa susceptibilité
ombrageuse, ni même d’autres défauts pins graves qui vont
se manifester alors — , tout cela devait bien vite assombrir
et gâter l’idylle de l’Hermitage. Il y faut ajouter les fautes
de ses amis, et, en tout premier lieu, l’étourderie et l’impru-

�335

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dence d’une jeune femme qui allait lui faire goûter les plus
enivrantes joies de sa vie et lui faire commettre quelques
unes de ses plus

fortes sottises.

III
Rousseau avait vu pour la première fois Mme d’Houdetot la
veille de son mariage; il la trouva « aimable » et n’y pensa
plus. Il l’avait revue depuis, à la Chevrette, chez sa bellesœur, Mme d’Epinay, avait causé et s’était promené avec
elle et tous deux avaient pris plaisir à la promenade, car,
dit Rousseau, « l ’entretien ne tarissait pas entre nous. »
On sait qui était Mme d’Houdetot : Sophie de Eellegarde
était née en 1730; son père, qui parait avoir été honnête
homme, était fermier général, et elle était sœur de M. d’Epinay
et de M. de Jully. Elle avait perdu très jeune sa mère et
avait été élevée par une tante, dévoie à la fois et femme d’es­
prit. Des vers faciles et agréables, que nous avons d’elle,
prouvent surtout qu’elle était très capable d’apprécier le talent
de Rousseau. A 18 ans, M im i, comme

on l’appelait dans

son entourage, avait épousé le comte d’Houdelot, un officier
qui, une fois m arié, et marié après avoir seulement entrevu
sa fiancée la veille même du mariage, ne s’occupa plus d’elle
et, suivant l’usage du temps, laissa à sa femme la liberté
dont il usait largement pour son compte: il avait, avant de
se marier, une liaison , connue de tou s, et qu’il n’eut garde
de rompre après le mariage. Laissée à elle-même, Mme d’Houdetol fit ce que faisaient les femmes de son monde: elle prit
un amant. Un officier, Saint-Lambert, donL le plus bel exploit
avait été de supplanter Voltaire dans le cœur de M m0 du Châ­
telet, ce qui l’ennoblissait auprès des femmes plus que n’aurait
fait une victoire remportée sur les champs de bataille, plut
à Mmc d’Houdelot, et, chose inouïe dans les annales de l’amour
mondain au dix-huitièm e siècle, devait continuer de lui plaire
pendant cinquante ans. Celle fidélité, si l’on peut dire, exem­
plaire, durait depuis cinq ans à l’époque qui va nous occuper

�336

LOUIS

DUCROS

et elle commençait déjà à faire à Mme d’Houdetot comme
une réputation de femme vertueuse dans un siècle qui enten­
dait à sa manière la vertu des femmes et, en fait de pas­
sions, ne connaissait guère que « les passades ». Mmc d’Houdctot, et c’est un peu sa réhabilitation, entendait tout autre­
ment l’amour, elle qui pouvait, en l’appuyant de son propre
exemple, écrire ces deux jolis vers :
Malheureux qui croit, en aimant,
Ne pas aimer toute sa vie.
Mimi pouvait donc être citée comme un modèle de constance
à bien des femmes Avariées ; dans sa propre famille , MmP d’Epin a y , sa belle-sœur, de vie pourtant régulière, n’en était-elle
pas alors à son second amant ? et quant à son autre bellesœur, Mmc de Jully, tout le monde avait su son scandaleux
caprice pour le beau chanteur Jelyotte.
Au physique, Mme d’Houdetot, si nous réunissons tous les
témoignages que nous avons d 'e lle , était positivement laide,
et Rousseau l ’avait très bien vue et la dépeint telle exacte­
ment qu’elle était : « Mmc d’Houdetot approchait de la tren­
taine (elle avait 27 ans) et n’était point belle ; son visage
était marqué de petite v éro le, son teint manquait de finesse ;
elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds; mais elle
avait l’air jeune avec tout cela et sa physionom ie, à la fois
vive et douce, était caressante ; elle avait une forêt de grands
cheveux n oirs, naturellement bouclés, qui lui tombaient au
jarret, sa taille était mignonne ». La vicomtesse d’Allard, qui
devint plus tard sa voisine de campagne, et qui la voyait
souvent, a dit d’elle : « Ce sera une consolation, pour les
femmes laides, d’apprendre que Mmc d’Houdetot, qui l’était
beaucoup, dut à son esprit et à son charmant caractère d’être
si passionnément aimée de Rousseau ».

C’est

bien

cela :

Mme d’Houdetot avait, pour se faire aimer, d’être parfaitement
aimable; c’était une âme charmante.
Elle montrait, dans la conversation, un esprit naturel d’une
spontanéité, d’une fraîcheur délicieuse et aussi d’une gaieté

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

expansive et presque enfantine. Mmc d’Epinay la peint ainsi :
« elle est toujours telle que vous l’avez connue, tout aussi
v ive, aussi enfant, aussi gaie, aussi distraite. » Un jour, elle

&lt;

entre en coup de vent chez Mme d’Épinay; son mari va partir

r

pour l’armée et elle saute de joie : « elle était folle, hier,
comme un jeune chien. » Ainsi, étourdie comme le premier
coup de matines, toute de premier mouvement, elle ne calcule
pas la portée de ses paroles ni de ses actes ; et c’est très

■
:

étourdiment qu’elle ira tout à l’heure se jeter à la tête de
Jean-Jacques; et quand, sans penser à mal, elle aura fait tout

J

ce qu’il faut pour allumer en lui une passion folle, elle sera
tout étonnée de le voir flamber. Espiègle sans malice, elle dit
tout ce qui lui passe par la tôle et quand, par ses naïvetés,
elle a prêté à rire à la galerie, elle remet les rieurs de son
côté par une réflexion amusante ou un jo li retour sur ellemême : « Hier, écrit Diderot à Mllc Volland, j ’étais à souper
à côté de Mmc d’Iloudelot, qui disait ; je me mariai pour aller
dans le monde et voir le haï, la promenade, l’opéra et la

b

comédie et je n’allai point dans le monde et je ne vis rien,
et j ’en fus pour mes frais. — Ces frais firent rire, comme vous

m

pensez bien », et elle ajouta, en regardant Diderot, qui avait
le verre en main : « C’est mon voisin qui boit le vin et c’est
moi qui m’enivre. »
A tous ces agréments de l’esprit elle joignait, comme en

1

Ml!!

témoignent tous ceux qui ont parlé d’elle, une tendresse de
cœur très touchante et une infinie bonté; elle avait, dans le
siècle le plus spirituel, c’est-à-dire le plus médisant qui ait
été, de l ’esprit sans méchanceté et elle conserva jusqu’à ses
derniers jours, au témoignage de Mme de Rémusat, qui la vit
en 1809, « une inépuisable bienveillance. » Lady Morgan, qui
avait beaucoup entendu parler d’elle par des gens qui l’avaient
connue dans l’intimité, cite, d’après eux, « la tournure tendre
et passionnée de ses m anières»et ajoute que c’était là « le secret
de son influence sur les cœurs de tous ceux qu’elle voulait
intéresser. » C’est bien par là, en effet, par la douceur de son
âme et de ses manières, par la naïveté aussi de ses propos,

i

h

�LOUIS

DUCROS

qui mettait à l’aise et en confiance les plus timides, et enfin
par celte séduction singulière, dont certaines femmes ont le
secret, et qui n’a pas échappé à Jean-Jacques, « la gaucherie
et la grâce à la fois qu’elle mettait dans tous ses mouve­
ments » ,

c’est

par tout cela qu’elle devait apprivoiser et

charmer le sauvage « ermite » de la Chevrette. Il n’avait pas
à craindre près d’elle, ce que redoutait tant son chatouilleux
amour-propre, d’être persiflé; et il trouvait en elle ces qualités
féminines de douceur et de grâce qu’il prisait par dessus tout
et qu’il était justement en train de peindre avec amour dans
les deux héroïnes de son roman, Julie d’Etange et Claire
d’Orbe.
Tout, du reste, semblait conspirer, â ce moment de sa vie,
pour le jeter, vaincu d’avance, aux pieds de M,nc d’Houdelot.
Il avait 45 ans, il se voyait « sur le déclin de l’âge », et il
se demandait avec tristesse comment il se faisait cc qu’avec
une âme expansive, pour qui vivre c’était aimer, avec un cœur
tout pétri d’amour, il n’avait pas une seule fois brûlé de sa
flamme pour un objet déterminé ? » Car les étranges senti­
ments (et le mot : sensations serait plus juste) qu’il avait
éprouvés jadis auprès de Mme de Warens, et la paisible amitié
qui/ sans qu’il

s’y fût jamais m êlé,

dit-il,

«

une étin­

celle d’amour », l’unissait depuis douze ans à Thérèse, à cette
fille qui restait si loin de lui par l’absence « de toute idée
commune », tout cela n’était pas pour remplir son cœur et
apaiser sa soif d’aimer ; et il se sentait « isolé », lui qui
était fait pour se donner et vivre en autrui : « dévoré du
besoin d’aimer, sans jamais l’avoir pu satisfaire, je me voyais
atteindre aux portes de la vieillesse et mourir sans avoir
vécu. » C’était dans la plus belle saison de l’année qu’il s’at­
tendrissait ainsi lui-même, au mois de juin, « sous des boca­
ges frais, au chant du rossignol, au gazouillement des oiseaux. »
C’est à ce moment que, se réfugiant dans ses rêves et repor­
tant sur les chimères de sou imagination son besoin d’amour
inassouvi, il avait créé, pour en faire « les idoles de son
cœur », les êtres séduisants qui avaient nom Claire et Julie;

�339

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et il s’était plu « à les orner de tous les charmes du sexe
qu’il

avait toujours adorés » : il les avait doués de deux

figures, non pas parfaites, mais de son goût, qu’animaient
précisément les qualités qu’on prisait le plus chez Mmc d’Hou­
detot : « la bienveillance et la sensibilité. » Julie, l’héroïne
du livre, il la fit, non point « sage », comme son amie, mais
« faible » ; seulement il lui donna ce que le monde justement
encore accordait à Mme d’Houdetot : « une faiblesse si tou­
chante que la vertu semblait y gagner. »

Et enfin,

comme

pour mieux opposer son idéal à la vulgarité qui le blessait
dans son entourage, il avait gratifié Julie de tout ce qui
manquait à Thérèse : de belles manières, l’esprit très orné,
le goût des arts et l’amour des poètes ; il l’avait fait naître
dans une famille de patriciens et lui avait donné pour amant
Saint-Preux, c’est-à-dire le plébéien qu’il était lui-même. C’est
au milieu de toutes ces rêveries qu’il reçut (fin janvier ou
commencement

de

février

1757) une première

visite

de

Mmc d’Houdetot et, à la façon dont elle se présenta à lui, il
put croire que c’était un épisode de son roman qui se dérou­
lait à ses yeux dans cette soudaine et charmante apparition :
« elle s’égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin
qui tournait, voulut traverser

en droiture,

du moulin de

Clairvaux à l’Hermitage : son carrosse s’enfonça dans le fond
du vallon ; elle voulut descendre et faire le reste du trajet à
pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée ; elle enfon­
çait dans la crotte ; ses gens eurent toutes les peines du
monde à la dégager et enfin elle arriva à l’Hermitage en
bottes, et perçant l’air d’éclats de rire auxquels je mêlai les
miens en la voyant arriver. »
Nullement distrait de ses chimères par cette entrevue, qu’il
qualifia lui-même de romanesque, il se replongea dans ce
qu’il appelle « son délire » ; il ne vivait plus que par l’ima­
gination, parmi les êtres de sa fantaisie, dans ce beau pays
qu’il avait donné pour théâtre à leurs aventures, sur les bords
de ce lac enchanteur qui semble bien avoir été créé pour
servir de cadre magique aux plus beaux rêves de la vie. Le

�340

LOUIS DUCllOS

printemps suivant (c ’était en 1757), avait réchauffé son inspi­
ration, ou, comme il le dit lui-même, « redoublé son tendre
délire ». Il avait achevé la peinture de ce jardin romantique
où il avait abrité le bonheur de sa Julie ; il venait d’écrire
cette scène de laM eillerie qui est bien la page la plus émouvante
qu’on ait écrite au dix-huitième siècle ; il en peut dire, avec
un légitime orgueil, que « tout lecteur, sous peine de ne rien
comprendre aux choses de sentiment, doit, quand il lit ces
lignes, sentir son cœur s’amollir et fondre dans l’attendrissement
qui les lui dicta. » C’est à ce moment précis que Mmc d’Houdetot
vint le surprendre pour la seconde fois et Saint-Preux, c’està-dire Jean-Jacques, tout ému encore et tout frémissant des
pages brûlantes qu’il venait d’écrire dans un transport d’amour,
ouvrit ses bras à Julie d’Etange.
Mme d’Houdetol, en l’absence de son mari et de son amant,
tous deux à l’armée, avait loué une maison à Eaubonne, au
milieu même de la vallée de Montmorency. C’est de là quelle
venait faire à l’Hermitage une seconde excursion : elle était à
cheval et en homme et, quoique Rousseau (dit-il), n’aimât
guère ces mascarades, il fut pris à l’air romanesque de cellelà, et, celle fois, ce fut bel et bien de l’amour. « Elle vint, je
la vis, j ’étais ivre d’amour sans objet ; celte ivresse fascina
mes yeux, cet objet se fixa sur e lle , je vis ma Julie en
Mme d’Houdetot. » Dès ce moment, le pauvre Rousseau ne
distingue plus son roman de la réalité : il vit son roman et
il embellit la réalité de tous les prestiges de son imagination.
Julie, qu’il n’avait jusque-là adorée qu’en rêve, s’objective et
prend vie, nouvelle Galatée, dans la personne de Mmc d’Hou­
detot ; quand, rentré chez lui, Rousseau reprend la plume et
veut peindre sa Julie d’Etange, c’est Mmc d’Houdetot qui s’offre
à sa pensée — et à ses désirs, et il est à la fois, ou tour à tour,
car il mêle ces deux visions et les renforce l’une par l’autre,
un poète amoureux de son rêve et un amant épris d’une
personne qui est très vivante et même très sémillante. Et peu
à peu, cet amour, à la fois réel et poétique, s’emparant de
tout son être, fait de lui l’amant le plus passionné, le plus

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

341

éloquent, le plus irrésistible enfin, même pour une femme
qui a donné son cœur à un autre.
Ce qu’il dit sans doute à Mme d’Houdetot, c’est que l’amour
qu’il a pour elle est son premier amour et si cela, qu’il dit
formellement dans ses Confessions, n’est pas tout à fait exact,
il est certain, du moins, que c’est pour la première fois qu’il
aime avec un tel abandon de soi-même, avec un tel empor­
tement de l’àme et des sens : « c’était cette fois, dit-il, de
l’amour dans toute son énergie, dans toutes ses fureurs. »
C’est le cri même de Phèdre, et, en effet, quand il est seu­
le point d’aborder, dans les rendez-vous qu’elle lui donne,
celle à laquelle il a pensé avec angoisse tout le long de la
route, ce qu’il nous dit de l ’état lamentable où l’a réduit
l’approche de Mmo d’Houdelot peut très fidèlement s’exprimer
par ces paroles de Phèdre, tout aussi brûlantes, mais plus
décentes que les aveux, par trop physiologiques, qu’il nous
lait à ce moment-là dans ses Confessions :
Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
Uu trouble s’éleva dans mon âme éperdue,
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Ce qu’il dit, j’imagine encore, à Mmc d’Houdetot, c’est qu’elle
est tout pour

lui,

et Mmc d’Houdetot ne

elle qui connait Thérèse ; et enfin,

ce

peut en douter,
qu’elle est forcée

encore d’avouer, c’est qu’elle-même n’a jamais inspiré à un
homme un tel amour.

Ne

parlons

pas, en

effet, de son

mari, qui a si peu existé pour elle ; mais celui-là même
auquel elle pense à cette heure, celui dont elle évoque l’image
et dont elle prononce sans cesse le nom, pour le mettre en
tiers

entre elle et Rousseau

et

pour

se protéger

contre

celui-ci, ce Saint-Lambert, qu’est-il donc comparé à l'homme
qui lui parle sous cet acacia en fleurs qui va devenir légen­
daire ? Un homme aimable, qui a du bon sens et du goût,
qui sait causer avec esprit dans un salon, nous en avons le
témoignage

de ses contemporains,

mais

qui

l’aime
22

sans

�342

LOUIS DUCKOS

dou te, et lui parle d’am ou r, comme font

alors les gens

du monde, en un langage tendre et galant ; ne sait-il pas
qu’il écrit à une grande dame, qui veut être aimée sans doute,
mais amusée aussi par ses lettres et n’a-t-il pas d’ailleurs, à
l’armée, d’autres occupations, d’autres distractions peut-être
que son amour ? Jean-Jacques, lui, est tout à elle, et non
seulement il ne vit, mais il n’écrit que pour elle, et, avec son
cœur, qu’elle seule occupe, il lui apporte l’hommage de son
génie ; il lui lit les pages de la Nouvelle-Héloïse qu’elle a inspi­
rées et le livre ici, comme dans l’épisode fameux de Françoise
de Rimini, « s’entremet » entre les deux interlocuteurs, livre
d’autant plus séducteur qu’il n’est pas, comme dans le récit
de Dante, l’œuvre d’un étranger, mais que c’est l’amant qui y
parle lui-même et qui a enfermé, dans ces pages brûlantes,
toute sa puissance d’aimer. Enfin, il l’attaque directement par
les lettres passionnées qu’il lui adresse, et où il lui parle celle
fois, non plus comme Saint-Preux à Julie, mais, elle le lui a
permis, en la nommant par son nom de Sophie et même en
la tutoyant. Et quand elle lit ces lettres, écrites comme un
seul homme au xvm e siècle les pouvait écrire. « Ma passion
funeste, vous la connaissez ; il n’en fut jamais d’égale, je n’ai
rien senti de pareil à la fleur de mes ans; » (1) et que, après
une telle lecture, elle ouvre les lettres qu’elle reçoit de SaintLambert, écrivain correct et froid, comme en témoignent ses
œuvres, elle ne peut pas ne pas faire la différence des deux
langages et aussi des deux amours qu’elle inspire et ce cri
lui échappe un jour, cri que Rousseau, j ’en jurerais, n’a pas
inventé : « non, jamais homme ne fut si aimable et jamais
homme n’aima comme vous. » Mais, hâtons-nous de l’ajouter,
dans cet élan du cœur Mme d’Houdetot n’avait mis que de
l’admiration et de la pitié ; car cet aveu, qui pouvait sembler
plein de promesses, elle empêchait aussitôt Jean-Jacques d’en
tirer parti en prononçant ces mots qui n’étaient pas seule­
ment un reproche pour celui qui lui avait si bien parlé d’amour,

(1) Annales J.-J. Rousseau, n, 33;

�343

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

mais qui était peut-être aussi un remords pour celle qui l’avait
laissé dire : « votre ami Saint-Lambert nous écoule et je ne
saurais aimer deux fois. »
Quelle fut exactement,

dans cette romanesque histoire,

l’attitude de M"'c d’Houdetot? Très franche et très loyale, elle
avait, dès le début, déclaré nettement à Rousseau, qu’elle
n’acceptait que son amitié : seulement, elle laissa s’étendre
singulièrement les droits

et même

les privautés de cette

amitié. Au lieu de congédier Rousssau, quand il devint trop
pressant, ou, tout au moins, d’espacer, si l’on peut dire, leurs
entrevues, elle le voyait tous les jours et ces « longs têteà-tête », ainsi les appelle Jean-Jacques, durèrent quatre mois.
Elle ne déploya aucune coquetterie, car elle n’était point
coquette ; nous

le savons par le témoignage

non suspect

d’une personne très clairvoyante et très médisante, Mlle d’Ette,
une amie

de Mme d’Epinay ;

elle

écrit au chevalier

de

Valory, en parlant de Mmc d’Houdelot : « un peu étourdie,
mais pas coquette. »

Mais nous

avons, sur ce point, un

meilleur garant encore, et c’est Rousseau lui-même. On sait
que dans ses Confessions, s’il confesse ses propres fautes, il
confesse encore

mieux celles de ses amis, ce qui lui sert

merveilleusement à pallier les siennes, tout en gardant le
bénélice d’une noble franchise ; et, en effet, ici même, Rous­
seau n’a garde d’oublier les menues libertés que lui permettait,
ou lui pardonnait,

Mme d’Houdelot,

dans ce qu’il appelle

(admirons sa délicate courtoisie) : « une intimité presque
sans exemple entre deux amis de différent sexe. » Mais il
reconnaît et proclame bien haut que Mmc d ’Houdetot ne lui
donna jamais la moindre lueur d’espoir et s’efforça de son
mieux de combattre sa passion ; il semble seulement que cette
passion, elle fit à son insu tout ce

qui était capable de

l’allumer et de l’entretenir. Dès leur seconde entrevue, avec
son ingénuité étourdie,
pour Saint-Lambert

elle lui parle de son attachement

: on

mais on parla aussi de

parla donc de

Saint-Lambert ;

l’amour ; elle prenait ainsi Rous­

seau pour son confident et c’était une première faute. Etre

�LOUIS DUCROS

le confident

d’une jeune

sait, mener très loin ;

femm e,

cela peut,

comme

on

cela peut mener celte femme jus­

qu’à lui rendre nécessaire un confident

nouveau. « Pour

m’achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante pas­
sionnée. Elle parlait et je me sentais ému; je croyais ne
faire que m’intéresser à ses sentiments quand j ’en prenais de
semblables...

Enfin, sans que je m’en aperçusse et sans

qu’elle s’en aperçût, elle m’inspira pour elle-même tout ce
qu’elle exprimait pour son amant. » Elle s’en aperçoit enfin
et elle est même certaine du sentiment que Rousseau éprouve
pour

elle,

puisqu’il lui fait l’aveu de sa passion : que fait-

elle alors ? elle le voit sans cesse, à des heures et dans des
endroits convenus ; elle

a entrepris, naïve chimère d’une

âme candide ! de le guérir et d’en faire son meilleur ami ;
et quand elle le revoit, et sans nous permettre de soulever
ici d’autres voiles, elle l’accueille par un baiser, « ce mémo­
rable baiser, comme l’appellera Byron, que déposait chaque
matin, sur la lèvre tremblante de Rousseau,

celle

qui ne

répondait à son amour que par l’amitié. » Elle l’appelait
« mon doux ami » et Rousseau pouvait lui écrire plus tard
ces phrases singulières qu’il faut citer : « Ose me dire que
ton amant t’est plus cher aujourd’hui que quand tu daignais
m’écouter et me plaindre et que tu m’attendrissais à mon
tour aux expressions de la passion pour lui. Tu l’adorais
et te laissais

adorer ; tu soupirais pour un autre, mais ma

bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs.

Je

11e

te

rappellerai pas ce qui s’est passé dans ton parc ni dans la
chambre. Ressouviens-toi de ces mots écrits au crayon sous
un chêne. ... Rappelle-toi ces temps de félicité qui ne sor­
tiront jamais de ma mémoire. »
Ainsi Mme d’Houdelot écoutait, inconsciente complice, in­
quiète et ravie à la fois, la divine romance que lui murmurait
cet amoureux de génie; puis, prise de remords, elle reportait
sur Saint-Lambert les sentiments nouveaux et les troublantes
images dont venait d’agiter son âme et ses sens l’enchanteur
qui allait révéler à son siècle toutes les ivresses de la passion.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

345

Et, après lui avoir tendu ses lèvres,... elle lui tendait la main
et lui offrait son amitié ! Il est vrai que Rousseau lient à
nous apprendre, dans ses Confessions, « qu’elle ne lui refusa
rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder », et
la discrétion du narrateur nous étant connue de reste, il faut
presque lui savoir gré de nous avoir épargné, et d’avoir épar­
gné à la mémoire de M'"° d’Houdetot, le détail de ces faveurs
purement amicales. Ce qui est vraisemblable, et ce qui aussi
excuse un peu Rousseau, c’est que,

affectueuse et tendre

comme était Mmc d’Houdetot, son amitié devait avoir un ac­
cent et un charme qui la faisait ressembler à un sentiment
plus profond. Elle écrivait un jour à Mmc Necker : « Je vous
l’ai dit dans les commencements de notre liaison : un peu
de passion se mêle à mes attachements. » Sa bonté naturelle
même se tournait contre elle : elle eut sincèrement pitié de
Rousseau pour lequel elle ressentait, et elle le lui montrera
plus tard, une sérieuse affection, et elle ne supportait pas l’idée
de le faire souffrir, elle qui écrivait à la même Mme Necker,
en parlant des gens qu’elle aimait : « Puissé-je seulement ne
jamais les affliger, car c’est une des plus grandes peines que
je puisse éprouver. » Or Rousseau, elle le lui répétera à plu­
sieurs reprises dans des lettres qui ont un parfait accent de
sincérité, est à ce moment la personne qu’elle aime le plus
après Saint-Lambert ; et même elle revient maintes fois sur
le rêve qu’elle a fait de passer sa vie entre ces deux affections
qui suffisent à son âme : l’amour de l’un et l’amitié de l’autre.
Par une étrange ironie de sa destinée, Rousseau pouvait, s’il
voulait

entrer dans les idées de Mm0 d’Houdelot, vivre

le

dénoùment même qu’il était en train de donner à sa NouvelleHéloïse : Mme d’Houdetot lui offrait, en effet, de jouer entre
elle et Saint-Lambert, le rôle même, ou presque, qu’il faisait
jouer à Saint-Preux entre Julie et M. de W olm ar : « Elle
(M me d’Houdetot) ne parlait de rien avec plus de plaisir que
de l’intime et douce société que nous pourrions former entre
nous trois, quand je serais devenu raisonnable. » Moins rai­
sonnable que Saint-Preux, Rousseau ne paraît pas avoir beau-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

être

pour

Rousseau

doublement

sacrée. Mais le

347
grand

sophiste, qui était en lui, eut vile fait de rassurer l’ami traître à
l’amitié. Il se dit, et feignit de croire, que vu son âge (il avait
alors 45 ans ; mais remarquons que Saint-Lambert n’était plus
jeune que lui que de quatre ans), et étant donné ses manières
rustiques, il ne risquait guère d’être un rival dangereux poul­
ie cavalier parfait qu’était Saint-Lambert ; et qu e, d’aller se
figurer que ses soupirs pourraient faire tort à celui-ci, c’était
se montrer par trop fat et présomptueux; il pouvait donc, puis­
que cela était bien évidemment sans danger pour Mme d’Houdetot, l'aimer à sa guise et s’abandonner sans remords à
sa folie ; celle-ci ne pouvait être « nuisible qu’à lui-même ».
Peut-être aussi, car il faut toujours, dans ce qu’il dit, chercher
ce qu’il ne dit pas et, jusque dans ses plus cyniques aveux,
essayer de deviner sa pensée de derrière la tête, peut-être
s’était-il avisé qu’il avait, au contraire, tout à gagner à faire le
modeste et à paraître tout différent de Saint-Lambert, puisqu’il
ne pouvait, en effet, pour les belles manières et l’air cavalier,
lutter sans désavantage avec lui ; mais s’il se présentait, lui
« l’ermite et l’ours » de l’Hermitage, comme il aimait à s’en ­
tendre appeler, sans autre séduction que cette gaucherie et
cette simplicité même et ce fier stoïcisme, qui faisaient de
lui un être rare et même unique dans son siècle, est-ce qu’il
ne reprenait pas tous ses avantages ? est-ce qu’une femme ne
serait pas flattée d’avoir apprivoisé cet ours et séduit ce soli­
taire qui ne tournait pas

peut-être aussi bien que Saint-

Lambert des petits vers insignifiants, mais qu i, du sein même
de sa sublime rusticité, trouvait des accents que seuls les
nobles cœurs savent entendre, et Mme d’Houdelot n’était-elle
pas de ces cœurs là, elle qui venait de lui écrire, après avoir
lu les deux premières parties de VHéloïse, que lui avait envoyées
Rousseau : « Je suis de ceux qui peuvent entendre ce qu’elles
valent ». Il n’avait donc qu’à persévérer dans cette voie et
montrer que l’homme était aussi peu galant ou, suivant un de
ses m ots, aussi peu « mirliflor » que l’auteur : une femme
intelligente, et Mmc d’Houdelol l’était beaucoup, pouvait pré-

�348

LOUIS DUCROS

férer ce genre de mérite, c’est-à-dire, après tout, le vrai mérite
aux belles manières d’un homme du monde.
Que ma supposition soit d’ailleurs vraie ou fausse, Rous­
seau devait toujours, ne fût ce que pour faire taire ses re­
mords par l'excuse qu’il s’était forgée, affecter de paraître à
Mmc d’Houdetot sous de tout autres traits que ceux d’un jeune
galant. Mais alors le danger pour lui, et cette fois pour lui
seul, n’était-il pas qu’il fût pris au mot et que, entrant un
peu trop dans ses vues, Mme d’Houdelol ne vît en lui, plus
qu’il ne le souhaitait lui-même, simplement le contraire et
peut-être même, car les femmes vont facilement aux extrê­
mes, la caricature du véritable amant ? Et c’est ce qui arriva,
en effet, ou plutôt, — et cela revenait au même pour lui, —
c’est ce que Rousseau alla se mettre en tête qui lui était
arrivé. Mme d’Houdetot, malgré les coupables aveux de Rous­
seau, s’obstinait à rester son amie, et c’était déjà plus qu’elle
ne lui devait et plus aussi qu’elle ne se devait à elle-même ;
mais elle alla plus loin encore ; elle fut, on l ’a vu, cares­
sante et tendre : c’est donc qu’elle se moquait de lui ! Car,
puisqu’elle ne l’aimait pas d’amour, et la chose n’était que
trop sûre, comment pouvait-elle le cajoler ainsi? Mais écou­
tons parler Rousseau : « Cette amitié m ’eût suffi, je le pro­
teste, si je l’avais crue sincère ; mais, la trouvant trop vive
pour être vraie, n’allai-je pas me fourrer dans- la tête que
l’amour, désormais si peu convenable à mon âge, à mon
maintien, m’avait avili aux yeux de Mme d’Houdetot ; que
cette jeune folle ne voulait que se diverlir de moi et de
mes douceurs surannées ; qu’elle

en

avait fait confidence

à Saint-Lambert et que, l’indignation de mon infidélité ayant
fait entrer son amant dans ses vues, ils s’entendaient tous les
deux pour achever de me tourner la tête et de me persifler. »
Aussitôt Rousseau, incapable comme toujours de se con­
traindre, fait part brutalement de ses soupçons à Mme d’Houdelot. Là dessus que fait celle-ci ? Elle lui rit d’abord au nez,
car elle avait l’humeur enjouée ; mais Rousseau s’entêtant
dans ses soupçons injurieux, au lieu de le chasser, comme il

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

349

le méritait, elle tente de le rassurer : n’est-ce pas peut-être où
il en voulait venir, c’est-à-dire à se faire consoler et à sug­
gérer la manière dont il voulait l’être ? Qu’on l’écoute luimême : « J’exigeai des preuves qu’elle ne se moquait pas de
moi. » Et l’on devine de quelle nature pouvaient être ces
preuves.

Mais c’est elle,

au contraire,

qui aurait dû lui

demander des preuves qu’il ne se moquait pas d’elle et de
son imprudente bonté. Il était temps décidément que SaintLambert apparût et vînt arracher la pauvre femme à tous ces
dangers s’il voulait la retrouver encore digne de son amour.

IV
Une indiscrétion avait averti Saint-Lambert et avec lui vont
entrer en scène d’autres personnages et cette histoire va s’em­
brouiller et s’envenimer de soupçons et de querelles extrême­
ment confuses qu’il faut pourtant s’efforcer d’éclaircir : car
c’est bien ici, comme l’a dit Rousseau, « que commence le
long tissu des malheurs de sa vie. » Un jour que Rousseau va
voir Mmo d’Hondetot à Eaubonne, il s’aperçoit qu’elle a pleuré
et elle lui apprend que Saint-Lambert est instruit.' « mes
lettres, lui dit-elle, étaient pleines de vous, ainsi que mon
cœur ; je ne lui ai caché (et n’est-ce pas ce qu’elle pouvait
se reprocher ?) que votre amour insensé, dont j ’espérais vous
guérir et dont, sans m’en parler, je vois bien qu’il me fait un
crime. » Et, consciente cetle fois de ses torts, elle lui tient
le seul langage qui convienne et qu’elle eût dû lui tenir dès
le début : « ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous
devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon
amant. »
Qui donc avait prévenu Saint - Lambert ? on ne sait au
juste : peut-être tout simplement la rumeur publique ; car
Rousseau, uniquement occupé de sa passion, et Mme d’Houdetot, satisfaite de n’avoir, elle le croyait du moins, rien à
se reprocher, se cachaient aussi peu l'un que l’autre ; Rous-

�L O U IS

DUCROS

seau avoue même qu’à la Chevrette il était devenu la fable
de la maison et des survenants, et que, par exemple, le baron
d’Holbach, invité chez Mme d’Epinay, s’était fort amusé de
voir « le citoyen » amoureux. Je croirais plutôt qu’une lettre
anonyme avait été écrite, ou inspirée, par l’une des deux per­
sonnes de l’entourage de Rousseau qui avaient le plus d’inté­
rêt à le dénoncer et qui étaient, je crois, les seules capables
de le faire : je veux parler de Thérèse et de sa mère. En tous
cas, s’il était, semble-t-il, une personne que Rousseau n’eût
pas le droit de soupçonner, c’était, semble-t-il, Mme d’Epinay.
Or ses soupçons tout de suite se portèrent sur elle et ils se
changèrent

bien

vite en certitude quand

il

sut

tout

ce

qu’avait machiné cette infernale Mme d’Epinay : n’avait-elle
pas supplié Thérèse de lui donner les lettres de Mme d’Houdelot adressées à Rousseau, l’assurant d’ailleurs qu’elle les
recachèterait si bien qu’il n’y paraîtrait pas ? et, comme Thé­
rèse refusait noblement de livrer ces lettres, Mme d’Epinay
avait essayé de les prendre de force dans sa bavette !
Si Thérèse

n’était pas intelligente, elle était rusée et elle

connaissait admirablement toutes les faiblesses de Rousseau :
elle s’entendait à merveille, on le voit par cet exemple, à
exploiter sa promptitude à soupçonner ses meilleurs amis.
Rousseau, qui la savait bornée, la croyait véridique, n’ima­
ginant pas, lui, le profond psychologue, qu’on put allier la
rouerie à la bêtise. Il lui attribuait beaucoup de sens, parce
qu’elle abondait dans son sens à lui, et parce qu’elle lui
donnait raison quand il accusait tout le monde : elle voyait
juste, puisqu’elle voyait comme lui : ce fut, je crois, tout le
secret de sa déplorable influence sur Rousseau. Seulement,
dans le cas présent, il y a lieu de se demander pourquoi elle
inventa de toutes pièces (la chose peut-elle être douteuse pour
qui connaît M"’e d’Epinay ?) ces contes bleus, si saugrenus
d’ailleurs, qu’il fallait être un Rousseau pour les gober.
D’ordinaire, quand Thérèse ment, et elle ne fait guère que
cela, c’est pour se faire valoir aux dépens des gens avec
qui elle a intérêt à brouiller Rousseau : mais, dans le cas

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

351

présent, son intérêt n’élait-il pas d’être au mieux avec sa pro­
priétaire, — c’est Mme d’Epinay que je veux dire, — car où
aurait-elle pu être mieux logée et à si bon compte ? Si donc
elle l’a accusée, contrairement à son intérêt tout matériel, c’est
qu’elle devait avoir un intérêt d’un autre ordre, et qu’elle
jugeait supérieur, à diriger de ce côté les soupçons de Rous­
seau : par là, eu effet, elle les détournait de sa tête et c’est
ce qui me confirme dans l’idée que « la main d’où était
parti le coup », comme s’exprime Rousseau, c’était la sienne.
Elle voyait, mieux et de plus près que personne, la folie qui
s’était emparée de Rousseau et l’avait détaché d’elle : il fallait,
à tout prix, rompre cette intrigue, il y allait de tout son
avenir peut-être, et

elle avait pris pour cela

le meilleur

moyen, qui était d’avertir, ou de faire avertir Saint-Lambert.
Seulement, si Rousseau apprenait la chose? ou encore, et cela
revenait absolument au même pour les conséquences : si, en
supposant qu’elle n’eût pas à se reprocher celte dénonciation,
Rousseau allait tout de même l’en croire coupable? et il était
impossible qu’il ne la soupçonnât pas, car il devait être sûr
(if en savait trop bien les raisons) que Thérèse détestait
Mme d’Houdetot : dès lors, coupable ou non d’avoir prévenu
Saint-Lambert, elle risquait d’être chassée par Rousseau fu­
rieux, car depuis trois mois il n’écoutait plus que sa passion
et semblait ne plus exister que pour Mmc d’Houdetot. Il fallait
donc, une fois Saint-Lambert averti, ne pas laisser à Rous­
seau le temps de la soupçonner (et de l’accuser, ce qui était
tout un pour lui) et il n’y avait pour cela qu’à diriger tout
de suite les soupçons de celui-ci (ce qu’elle savait si bien
faire), sur la personne dont Rousseau avait ou croyait avoir
en ce moment à se plaindre. Justement Rousseau avait déjà
dû étaler au logis, devant Thérèse, comme il l’a fait complai­
samment dans les Confessions, les ridicules sujets de plainte qu’il
avait à ce moment même contre Mmc d’Epinay ; et voilà, je
crois, comment Mme d’Epinay était devenue une espionne.
Il y a bien une seconde hypothèse qui ne laisse pas d’être
vraisemblable, d’autant plus qu’elle pourrait s’accorder très

�LOUIS DUCROS
bien avec la première : la mère Levasseur s’ennuyait à mort
à l’Hermitage jusqu’à mettre en mouvement tous les amis de
Rousseau pour l’en faire déguerpir. D’autre part, elle voyait
le manège de Rousseau avec cette grande dame qui, dans son
idée, et les apparences l’autorisaient à penser ainsi, était sa
maîtresse : qu’allait-il advenir dès lors d’elle et de sa fille? Si
elle donnait l’éveil à Saint-Lambert par quelqu'avis anonyme
dont elle accuserait ou ferait, par Thérèse, accuser Mrac d’Epinay? Du même coup, elle délivrait Thérèse d’une dangereuse
rivale et, ayant brouillé Rousseau avec Mmc d’Epinay, elle
retournerait à la ville et aux commérages de son quartier. Je
ne sais si la mégère fut assez maligne, elle paraît l’avoir élé
passablement, pour imaginer ce petit complot qui servait si
bien ses intérêts ; mais je reste convaincu que l’une ou l’autre
des deux Levasseur, et peut-être toutes deux à la fois et de
concert, furent les ressorts cachés de cette louche intrigue et
conséquemment les premiers auteurs des malheurs de Rous­
seau. Le témoignage de Mmc d’Epinay peut être invoqué ici
parce qu’elle ne doit que répéter ce qu’on disait autour d’elle :
« Le marquis de Saint-Lambert,

dit-elle, reçut une lettre

anonyme (1) qui lui apprenait que Rousseau et Mme d’Houdetot
le jouaient et vivaient ensemble dans l’union la plus intime
et la plus scandaleuse... J’ai toujours soupçonné' Thérèse et
cette idée est venue à tous ceux qui ont été témoins de celle
aventure. »
Et puis il convient peut-être d’ajouter que ces deux femmes,
si elles ont réellement commis les méfaits dont il nous paraît
raisonnable de les soupçonner, ne faisaient, après tout, que
défendre à leur manière, la vieille, son bien-être, et la fille,
son foyer et son pain quotidien ; et Rousseau qui, à l’hôtel
Saint-Quentin, avait eu tout le temps de les estimer à leur
p rix , n'avait qu’à ne pas

se les

mettre

sur les bras

qu’à ne pas s’empêtrer pour la vie de leurs
et de leurs tripotages. Il

avait

et

commérages

vécu jadis à l'office, avec

(1) o Cette lettre anonyme est une bourde », dit M. Ritter (Annales J.-J.
Rousseau, n, 42). Je ne vois pas la bourde, je l’avoue humbblement.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
les

domestiques,

et

maintenant

353

il avait pour compagnes

deux blanchisseuses : à force de frayer, je
telles gens, il avait pris goût à ces petites

crois,

avec de

médisances et

à ces propos d’antichambre qu’il a consignés avec une joie
manifeste dans maintes pages de ses Confessions et qui font
ressembler tels de ses récits aux bavardages d’une portière.
Ainsi, pour l’histoire qui nous occupe, que Mme d’Epinay ait
prévenu Saint-Lambert de ce qui se passait entre Mmc d’Houdelot et Rousseau, c’est ce qui pour Rousseau ne fait pas
l’ombre d’un doute : Mme d’Epinay n’est-elle pas en commerce
de lettres avec Saint-Lambert et si cette preuve, car il paraît
que c’en est une, ne suffit pas, est-ce que Grimm n’est pas à
l’armée et en W eslplialie, où est justement Saint-Lambert, et
ne sait-on pas que Grimm avait fait jadis auprès de Mmc d’Houdelot des tentatives qui n’avaient pas réussi? qu’on juge, en
apprenant que Rousseau avait été selon toute apparence mieux
accueilli, alors que, nouvelle mortification pour l’amant évincé,
Rousseau était plus âgé que lui, qu’on juge de ce qu’avait dû
ressentir Grimm, si orgueilleux, et surtout de ce qu’il avait
dû dire à Saint-Lambert, car il était avéré « qu’ils se voyaieut
quelquefois. » Or Grimm, de qui pouvait-il tenir la nouvelle ?
sans nul doute de Mme d’Epinay, dont il était l’assidu corres­
pondant (1). Mais pourquoi donc enfin M m0 d’Epinay avaitelle commis cette « trahison » ? et que lui avaient donc fait
ou Rousseau ou Mme d’Houdelot ? L ’un était son intime ami
et l’autre était sa belle-sœur. Elle voulait, dit Rousseau,
(1) Que
d’Epinay ait, dans ses lettres, entretenu Grimm des « mysté­
rieux rendez-vous de Rousseau et de Mrao d’Houdetot dans la forêt, » c’est ce
que nous témoignent ses Mémoires et ce que prouve une lettre authentique
de Saint-Lambert (Mém. de Mm&lt;l d’Epinay, n, 259). Et il résulte même de
cette lettre que Grimm a vu, avant de la terminer et de la fermer, SaintLambert ; mais cela suffit-il pour conclure avec certitude, comme fait
M. Ritter (Annales J.-J. Rousseau, il, 36), que c’est Grimm qui a instruit
Saint-Lambert? Grimm était honnête homme et dans ce qu’il dit de sa
conversation avec Saint-Lambert, il est surtout question de M1110 d’Epinay,
que Saint-Lambert « venait de quitter. » Il a été aussi question de Rousseau
et ce qu’en dit Saint-Lambert semble plutôt prouver que Grimm n’a pas
trahi Rousseau : « il (Rousseau) pense que vous (M‘»° d’Epinay) lui avez
tourné la tête depuis longtemps et que je suis devenu sa bête. Cela est-il

�354

LOUIS DUCROS

« détacher l’un de l’autre Saint-Lambert et Mmc d’Houdetot. »
Mais alors elle n’avait qu'à laisser faire Rousseau : il s’y
prenait assez bien, ce me semble, et, dès qu’il ne s’agissait
que de « détacher » Sophie de Saint-Lambert, elle n’avait pas
de meilleur auxiliaire ni de plus éloquent que Rousseau.
C’est qu’il y avait autre chose : Rousseau aurait bien voulu,
je crois, insinuer ici que Mmo d’Epinay était amoureuse de
lui et, par conséquent, jalouse de sa belle-sœur ; mais c’est
ce qu’il lui était difficile de soutenir, parce que tout le monde
savait qu’auprès de Mme d’Epinay la place était prise

par

Grimm. Je crois même que, s’il avait dit toute la vérité sur
ses relations avec Mmc d’Epinay, il aurait eu à nous apprendre
que c’est au contraire lui qui avait été amoureux d’elle ; je
le crois (et même j ’en jurerais), parce qu’il est sans exemple
dans la vie de Rousseau qu’il ait connu un peu intimement
une femme sans lui offrir son cœur. Je sais bien que dans
ses Confessions, il se défend d’avoir jamais eu de l’amour
pour Mmc d’Epinay : mais précisément il s’en défend trop et
il éprouve trop le besoin de nous énumérer toutes les raisons,
même d’ordre physiologique, qu’il avait — et il aurait dû en
tous cas les garder pour lui — de ne pas aimer Mme d’Epinay.
Sur ce point, j ’en crois volontiers Grimm, quoique son ennemi,
car ce que dit Grimm est en parfait accord avec tout ce que
nous savons du caractère de Rousseau : « Rousseau, dit-il,
fut très amoureux de Mmc d’Epinay, comme il n’a jamais
manqué de l’être de toutes les femmes qui ont bien voulu
l’admettre dans leur société. » Et je pense néanmoins que

vrai ? » Si Grimm avait, comme on le veut, &lt;t informé Saint-Lambert de ce
qui s’était passé », Saint-Lambert aurait-il parlé en ces termes de la passion
de Rousseau pour... Mm« d’Epinay ? M. Ritter refuse de croire que, dans sa
correspondance avec Saint-Lambert (nous savons, par les Mémoires, qu’elle
était en commerce de lettres avec lui), M1110d’Epinay ait trahi Rousseau, parce
que, dit-il, elle était « une personne bien née ». Ce que M"° d’Epinay n’au­
rait pas osé faire, je ne crois pas sans preuve que Grimm l’ait fait. On dit
(Mme Macdonald : J.-J. R., a new criticism) : Grimm a remanié chez lui à sa
guise les Mémoires de Mm* d’Epinay; justement, c’est s’il avait parlé qu’il
aurait eu l’idée de faire disparaître sa lettre, citée plus haut, à M"10 d’Epinay ;
mais il n’y songe pas.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

355

Mme d’Epinay fut bel et bien jalouse de Mm° d’Houdetot, mais
ce n’cst pas le moins du monde dans le sens où Rousseau
l’entend ou, du moins, le veut faire entendre. Il me paraît
très naturel que Mm° d’Epinay, qui avait compté sur l’amitié
de Rousseau, et qui avait plus que personne le droit d’y
compter, ne vît pas sans un certain déplaisir, et même sans
une jalousie très légitime, sa belle-sœur accaparer complète­
ment un homme qu’elle avait logé près d’elle pour jouir de
sa société. Or, si nous en croyons Rousseau lui-même, et les
billets de Mmc d’Houdetot confirment son

récit,

les

deux

« amis » se donnaient sans cesse rendez-vous à la Chevrette
et quelle y était leur conduite ? « Nous nous promenions
tous les jours tête à tête, dans le parc, vis-à-vis de l’appar­
iement et sous les fenêtres de Mmc d’Epinay. » Franchement
ce n’était pas pour jouir tous les jours de ce spectacle que
Mme d’Epinay avait installé Rousseau à l ’Hermitage.
Quoi qu’il en soit, sur les belles preuves que je viens de
dire, voilà Rousseau pleinement convaincu que Mme d’Epinay
l’a trahi. Fou d’indignation et de fureur, nous dit-il, — et il
était surtout furieux de voir Mmc d’Houdelot lui échapper, —
il éclata ouvertement et se livra sans mesure à ce qu’il
appelle « l ’im pétuosité», et à ce qui aurait été mieux appelé:
la grossièreté de son caractère naturel. Il avait laissé passer
huit jours sans voir Mme d’Epinay ; probablement il était en
train de se documenter contre elle, lorsque celle-ci, inquiète
de ne plus le voir, lui écrivit un aimable billet, que Rousseau
nous a conservé avec la réponse qu’il y fit et trois autres
billets qu’ils échangèrent dans la journée, ce qui a lait baptiser
cette journée par M.

Eugène R iller : la journée des cinq

billets.
Le premier billet de Mme d’Epinay respire la plus tendre
sollicitude pour son voisin, dont elle sait la mauvaise santé
et l’humeur chagrine : « Pourquoi donc ne vous vois-je pas,
mon cher ami ? Je suis inquiète de vous. Vous m’aviez tant
promis de ne faire qu’aller et venir de l’Hermitage ici. Sur
cela, je vous ai laissé libre ; et, point du tout, vous laissez

�356

LOUIS DUCROS

passer huit jours. Si l’on ne m’avait pas dit que vous étiez
en lionne santé, je vous croirais malade. Mon Dieu ! qu’avez,
vous donc? vous n’avez point d’affaires ; vous n’avez pas non
plus de chagrins, car je me Halte que vous seriez venu sur
le champ me les confier. Vous êtes donc malade ! tirez-moi
d’inquiétude bien vile, je vous en prie. Adieu, mon cher ami ;
que cet adieu me donne un bonjour de vous. » Rousseau fit
une réponse ambiguë, vaguement accusatrice et qui sentait
l’orage. De plus en plus inquiète — elle connaissait son Rous­
seau — , Mrae d’Epinay le supplie de venir lui expliquer sa
réponse à laquelle « elle ne comprend rien »,

et,

à tout

hasard, dit-elle, elle lui conseille d’arrêter les progrès que fait
l’inquiétude dans la solitude : une mouche y devient un
monstre.
Au lieu d’aller s’expliquer, comme l’y invitait amicalement
Mm° d’Epinay, Rousseau lui écrivit la lettre suivante qu’il faut
qu’on me permette de citer, car elle nous édifie pleinement
à la fois sur le caractère et sur le cœur de Rousseau : « Je
ne puis vous aller voir ni recevoir votre visite tant que durera
l’inquiétude où je suis. La confiance dont vous parlez n’est
plus, et il ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois
à présent, dans votre empressement, que le désir de tirer des
aveux d’autrui quelqu’avantage qui

convienne à vos vues ;

et mon cœur, si prompt à s’épancher dans un cœur qui
s'ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse.
Je reconnais votre adresse ordinaire dans la difficulté que
vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez-vous assez
dupe pour penser que vous ne l’ayez pas compris ? Non ; mais je
saurai vaincre vos subtilités à force de franchise. Je vais
m’expliquer plus clairement afin que vous m’entendiez encore
moins. Deux amants bien unis et dignes de s’aimer me sont
chers : je m’attends bien que vous ne saurez pas qui je veux
vous dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume
qu’on a tenté de les désunir et que c’est de moi qu’on s’est servi
pour donner de la jalousie à l’ un des deux. Le choix n’est
pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

357

et cette méchanceté, c’est vous que j ’en soupçonne. J’espère
que ceci devient plus clair. Ainsi donc la femme que j ’estime
le plus aurait, de mon su, l’infamie de partager son cœur
et sa personne entre deux amants, et moi celle d’être un de
ces deux lâches ? Si je savais qu’un seul moment de la vie
vous eussiez pu penser ainsi d’elle et de moi, je vous haïrais
jusqu’à la mort. Mais c’est de l’avoir dit, et non de l’avoir
cru, que je vous taxe.
... Je n’imagine pas que les perplexités où je suis puissent
durer plus longtemps. Je

11e

tarderai pas à savoir si je me

suis trompé. Alors j ’aurai peut-être de grands torts à réparer
et je n’aurai rien fait en ma vie d’aussi bon cœur. Mais savezvous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps
qui me reste à passer près de vous ?... en vous disant fran­
chement ce qu’on pense de vous dans le monde et les brè­
ches que vous avez à réparer à votre réputation. »
Cette lettre pourrait se passer de commentaires : (1) si
l’on se rappelle, d’ une part, ce qu’avait
Mme d’Epinay, et, d’autre part,

ce

été pour Rousseau

qu’avait

été

ou voulu

être Rousseau pour Mme d’Houdetot, c’est là la lettre, il n’y
a pas d’autres termes qui servent, d’un goujat et d’un men­
teur. La grossièreté des termes mêmes saute aux yeux et
que Rousseau

ait

osé, non seulement l’écrire à celle qui

l’avait comblé de bienfaits, mais

encore la

transcrire

en

entier dans ses Confessions, en reconnaissant, je le veux bien,
qu’elle contient « les insultes les plus ouvertes et les plus
atroces »,

mais en y voyant surtout une « énorme impru­

dence » de sa part, cela nous montre à plein le fond même,
c'est-à-dire toute la bassesse de son âme.
Mais Rousseau ne se contente pas d’insulter, il ment en­
core, disais-je : car n’est-ce pas mentir que de montrer,
comme il le fait, sa situation vis-à-vis de Mme d’Houdelot ?
« deux amants bien unis me sont chers ?... » et la suite. Mais
(1) M. Hitler appelle les lettres de Rousseau à Mm° d’Epinay « violentes et
inconsidérées. » C’est se montrer bien indulgent pour Rousseau, dont il
blâme « la terrible imprudence » ; impudence me paraîtrait plus juste.

�LOUIS DUCKOS
qui donc a tenté de « désunir » ces deux amants, si ce n’est
Rousseau ? et qui donc a tout fait précisément « pour donner
de la jalousie à l’un deux », si ce n’est encore Rousseau ? Et
il continue avec un redoublement d’imposture : «

ainsi la

femme que j ’estime le plus (il le lui a bien montré !) aurait,
de mon su, l’infamie de partager son cœur et sa personne
entre deux amants et moi d’être un de ces deux lâches. »
Mais cette infamie et celle lâcheté, si l’on n’en peut accuser
Mmc d’Houdetot, il les a, lui, cent fois commises dans son
cœur, comme il l’a très cyniquement avoué dans ses Confes­
sions ; et alors de quoi ose-l-il s’indigner et quelle est cette
comédie qu’il joue de l’innocence offensée ? Mais ce qu’il y
a de plus révoltant dans cette lettre, qui sera une éternelle
flétrissure pour celui qui a pris plaisir, on le sent, à y entas­
ser tant d’outrages et de faussetés, c’est la phrase suivante
que nous n’avons pas encore citée : « Je n’ai caché ni à vous,
ni à elle ( à Mine d’Houdetot ) tout le mal que je pense de
certaines liaisons (entendez : la liaison

de Mmc d’Houdetot

avec Saint-Lambert) ; mais je veux qu’elles finissent (il veut !)
par un moyen aussi honnête que sa cause (?) et qu’un amour
illégitime se change en une éternelle amitié. » Entendez-vous
le vertueux « citoyen », le Caton du siècle : il ne faut pas que
Mmo d’Houdetot brûle pour Saint-Lambert d’un « amour illé­
gitime » ; et ne croyez pas que ce noble appel à la vertu
soit une simple boutade : nous savons, par les lettres de
Mme d’Houdetot, qu’il lui prêche le plus sérieusement du monde
de renoncer à un amour coupable, et c’est l’homme qui a
tout fait pour la ravir à Saint-Lambert, c’est l’amant de Thé­
rèse qui catéchise Mme d’Houdetot et lui parle en directeur
de conscience ! En vérité, ce n’est pas seulement l’Alceste
de Molière qu’il peut, comme il s’en fait gloire, se vanter de
bien jouer dans le monde : il s’entend parfaitement aussi à
jouer Tartufe avec ses amis et avec les maîtresses de ses
amis ( 1 ).
(1) Dans une curieuse lettre, publiée récemment, on voit Rousseau
s’essayer gauchement et sournoisement dans ce rôle de convertisseur et, (de

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

359

En lisant l’affreux réquisitoire de Rousseau, Mme d’Epinay
fut suffoquée : à de telles insolences la seule réponse à faire
était de lui renvoyer sa lettre, et, si elle tenait à y répondre
autrement, elle n’avait qu’à lui écrire ces trois mots : « vous
êtes fou », — et cela, je crois, l’eût subitement rendu sage.
Bonne, comme le lui reprochait justement Grimm, jusqu’à
la faiblesse, Mme d’Epinay prit la peine de lui faire savoir
qu’il « lui faisait pitié » et que néanmoins il serait reçu mieux
que ne le méritaient ses odieux soupçons. Jean-Jacques, qui
avait eu le temps de se calmer, et surtout d’envisager les
conséquences de sa folie, — à savoir que si la réponse de
Mmo d’Epinay était telle qu’il la méritait, il ne lui restait plus
qu’à déloger, — respira en lisant celle réponse qui, dit-il ingénu­
ment, « le tira d’un terrible embarras » ; cela veut simplement
dire qu’il n’était pas, comme il pouvait s’y attendre, congédié.
Pourtant la réponse de Mmo d’Epinay était telle qu’il « fallait
sortir de l’Hermitage ou l’aller voir sur le champ. »

Quel

parti va-t-il prendre ?
Il a en bien des ennuis à l ’Hermitage et il en a longuement
entretenu le lecteur des Confessions : Mme d’Epinay

abuse

de sa complaisance ; à tout instant, et quand il se croit maître
de sa journée, il faut aller l’entretenir, ou, ce qui est pire,
écouter la lecture de ce qu’elle écrit ; car elle s’est « fourré
dans la tête de faire bon gré mal gré des romans et des contes
et autres fadaises de ce genre » et à son premier mot, il faut
courir et « se soumellre au joug » ; bref, il a compris qu’il
s’est donné te une chaîne ». Si l’on ajoute à tant de griefs la
même qu’il veut ici détacher Mm« d’Houdetot de Saint-Lambert), s’efforcer
de ramener à la vertu Mra“ d’Epinay, alors pervertie par Grimm. Il écrit dès
le 27 février 1757 au docteur Tronchin, que Mm° d’Epinay va consulter à
Genève : « Quant à elle (Mm“ d’Epinay), son cœur et son corps ont grand
besoin de ce voyage ; la différence est qu’elle sent ses maux physiques et
sera docile ; mais elle tient aux maximes des beaux philosophes musqués et
je ne crois pas que vous l’en guérissiez facilement. N’est-il pas assez étrange
qu’étant femme sensée, bonne amie, excellente mère de fam ille..., elle ne
veuille pas faire honneur à sa raison de ce qu’elle refuse à ses penchants !
car, quoi qu’elle en puisse dire, le moyen d’être honnête gens sans com­
battre ? » c’est-à-dire, en somme, sans donner son congé à l’ami Grimm.
A n n a l e s J,-J. R o u s s e a u , i, 34.

�LOUIS DUCHOS

360

trahison de Mmc d’Epernay, voilà le moment ou jamais de
s’affranchir et de rompre « sa chaîne » : Rousseau préféra
aller voir Mmc d’E pin ay, c’est-à-dire aller au devant d’une
explication qui était, par sa faute, diablement embarrassante.
C’est que, entre temps, le souvenir des infinies bontés de
Mmc d’Epinay lui était revenu à l’esprit ; il pouvait, par exem­
ple, se rappeller certain billet qu’il avait reçu un jour qu’il
gelait fort et que lui avait écrit Mme d’Epinay, inquiète de
le savoir seul, en hiver, au milieu des bois ; et ce billet doit
avoir sa place ici,

puisqu’il fait bien

connaître la femme

que Rousseau avait si brutalement outragée : « J’envoie, mon
ermite, de petites provisions à mesdames Levasseur; et comme
c’est un commissionnaire nouveau dont je me sers, voici le
détail dont il est chargé : un petit baril de sel, un rideau pour
la chambre de Mme Levasseur, et un cotillon tout neuf à moi
(que je n’ai pas porté, au moins), d’une flanelle de soie très
propre à lui en faire un, ou à vous-même un bon gilet. Bonsoir,
le roi des ours ; un peu de vos nouvelles. » J’ai toujours
conservé, dit Rousseau, ce petit billet et n’y ai jamais repensé
sans attendrissement : il y repensa peut-être en ce moment
et à tant d’autres gâteries dont il avait été l’objet, et dont il
allait se priver ; et il estima, sans doute, que, malgré tant
de petits cadeaux qui l’avaient mis si souvent en colère, il
n’était point trop mal à l’Iiermilage ; ses yeux peu à peu se
dessillant, il s’avisa que Mme d’Epinay n’était peut-être pas si
coupable qu’il avait cru; et alors, n’écoutant que son bon cœur,
qui avait besoin de s’épancher, il se rendit à la Chevrette.
A sa vue, Mmc d’Epinay lui sauta au cou, ils mêlèrent leurs
larmes et tout fut oublié : c’est ainsi qu’on s’explique, quand
on est une bonne femme, comme Mmc d’Epinay et une grande
âme, comme était Rousseau ; c’est ainsi, du moins, qu’il nous
a raconté leur réconciliation.
Le récit de Mmo d’Epinay est un peu différent et un peu plus
vraisemblable : « Rousseau, dit-elle, s’est jeté à mes genoux
avec toutes les marques du plus violent désespoir ; il n’a pas
hésité à convenir de ses torts ; sa vie, m’a-t-il juré, ne suffira

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

361

pas à son gré à les réparer. » Je sais ce qu’on peut alléguer
contre la véracité des deux récits : les deux narrateurs écri­
vent de mémoire et ils sont devenus ennemis quand ils tiennent
la plume, mais ce n’est pas une raison suffisante pour les ren­
voyer dos à dos. Mmc d’Epinay, pour peu qu’elle eût le souci
de sa dignité, devait attendre les explications de Rousseau,
et Rousseau, après l’infamie dont il Amenait de se rendre cou­
pable, n’avait qu’un moyen de faire agréer ses explications
et c’était de les offrir à genoux. Les choses ont dû se passer
à peu près comme les raconte Mm° d’Epinay. Quoi qu’il en
soit, celle-ci avait pardonné et Rousseau pouvait rester son
hôte, en attendant une nouvelle occasion, elle ne va pas tarder
à s’offrir, de lui montrer son originale façon d’entendre les
devoirs de la reconnaissance et de l’amitié.
V
Rousseau aA'ait à peine fait sa paix avec Mrae d’Epinay qu’il
était en train de se chamailler avec Diderot. R faut en prendre
son parti : à partir de 1757, l’histoire de Rousseau est surtout
l’histoire de ses querelles aArec ses amis. Ces querelles sont
fort embrouillées et nous n’avons pas toujours toutes les pièces
du procès. Pour ce qui est, par exemple, des démêlés de Rous­
seau avec Diderot, la fille de Diderot, Mmc de Vandeul, qui
avait dû les entendre raconter par son père, avouait qu’elle
n’était pas parvenue à en débrouiller l’éclieveau : « c’est, a-t-elle
écrit, un tripotage de société où le diable n’entendrait rien. »
Je crois qu’un critique diligent peut être plus malin que le
diable et y entendre au moins quelque chose, s’il veut bien
s’armer, à la fois, de patience et d’impartialité, deux choses
qui ont peut-être
x v iii

0

fait défaut à beaucoup d’historiens du

siècle : si les uns ont reculé, par exemple, devant les

broussailles de ces débats entre Rousseau et ses amis, les
autres, qui y ont regardé de plus près, l’ont fait avec des
yeux prévenus et ont plaidé, les Roussauistes surtout, plus
qu’ils n’ont raconté. Il faut, de toute nécessité, si l’on veut bien

�362

l o u is

ducros

connaître Rousseau, ses amis et ses ennemis, lire attentivement
leurs lettres, écouter leurs propos, ne pas craindre de les citer
et de les confronter même sur des points qui semblent insi­
gnifiants au premier abord et dont l’importance apparaît dans
la suite. Si le lecteur veut bien me suivre dans ce dédale, je
promets, l ’ayant plus d’une fois parcouru, de lui épargner les
pas inutiles et d’éclairer de mon mieux le chemin.
Les amis de Rousseau n’avaient rien compris à cet amour
de la solitude qui était venu si subitement à celui-ci et l’avait
éloigné d’eux et de Paris. Ils comprenaient d’autant moins
que Rousseau par ses deux Discours avait réussi à se faire
un nom, à devenir quelqu’un dans celte société d’écrivains
qu’on appelait la République des lettres : ses Discours et son
Devin de Village l ’avaient mis au premier rang et c’est au len­
demain même de son triomphe que brusquement il s’éclipsait ;
et, nouvelle surprise pour ses amis, pour Diderot entre autres,
qui savaient les difficultés de sa vie domestique : il se sauvait
de Fontainebleau le jour même où on lui offrait une pension
du roi, c’est-à-dire un supplément fort utile pour faire aller son
ménage et nourrir cette tribu des Levasseur qui, à la suite de
Thérèse, s’était abattue chez lui. Mais l’étonnement de ses amis
devint, je crois, de l’agacement, quand ils virent ce même
homme, qui avait été jusque là, au Panier fleuri et ailleurs,
leur compagnon de plaisir, et dont ils connaissaient la vie
intime avec ses défaillances et ses misères, tout à coup changer
d’allures et prendre au grand sérieux ce rôle emphatique (qu’il
n’avait joué, pensaient-ils, que pour la galerie), de héros à la
Plutarque et de censeur des vices du temps.
Si l’on veut bien comprendre les dissentiments qui vont
de plus en plus éloigner Rousseau des Diderot, des Grimm
et des d’Holbach et de ce qu’il

appellera la coterie holba-

chique, il faut bien marquer tout d’abord cet effet d’ahuris­
sement que ne put manquer de produire sur tous ses amis
la fameuse réforme, à la fois matérielle et morale, de Rous­
seau : de tous, le plus interloqué dut être Diderot, car nous
avons vu que Rousseau savait, même avec lui, cacher son

�363

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

jeu; et d’ailleurs Rousseau lui-même n’avait-il pas été surpris
tout le premier de ce qu’il nous montre comme une brusque
révolution et, en partie du moins,

involontaire,

dans ses

sentiments et dans tout son être. Ceux qui m'ont lu jusqu’ici
m’accorderont, je crois, que Rousseau était tout au moins à
demi-sincère dans sa réforme : mais ses amis ne pouvaient
pas se donner, comme nous, la peine de lire dans son cœur :
ils n’avaient pas les Confessions et la Nouvelle Héloïse poul­
ies y

aider ! Ils crurent donc

que

l’ermite et le citoyen,

comme il aimait à se faire appeler, ou se moquait d’eux, ou,
s’il était sérieux, soutenait une gageure dont il se lasserait
bien vite et qu’on allait le voir rentrer à Paris.
Si l’on veut bien, en effet, se rappeler ce qu’était Paris à
cette date, la ville du monde où il était, pour un homme
de lettres, le plus doux de vivre, le projet de Rousseau* d’aller
vivre loin de Paris, et où ? au milieu des bois en vertueux
anachorète, un tel projet ne pouvait être, pour un d’Holbach
ou un Diderot, que la ridicule affectation d’un pédant. Quand
ils parlent entre eux de Rousseau ou même quand ils lui
écrivent, on sent, à travers leurs plaisanteries sur sa nouvelle
vie « forestière », que, pour

tous ses amis, et suivant un

terme très familier, qui n’est pas encore français dans ce sens,
mais qui seul

rend bien le fond de leur pensée, on sent,

dis-je, et qu’on me pardonne le mot, que pour eux Rousseau
est un « poseur. »

Ce qu’il y

avait de sincère

dans la

réforme ou, en tous cas, dans les projets de réforme, de ce
Genevois et de ce

protestant, sinon vertueux,

du moins

enthousiaste de la vertu et moralisateur né, tout cela leur
échappait ; de là des malentendus, qui étaient inévitables,
et les fautes
moins; car

des uns et des autres, qui ne l’étaient pas

sensibles et prompts à la riposte comme des

gens de lettres, ils obéissaient à l ’impression du moment et
la traduisaient séance tenante, et faute d’éducation première,
en paroles véhémentes et blessantes : c’est ainsi que Diderot
et Rousseau vont se faire l’un à l ’autre, comme ils s’en sont
mutuellement accusés, « de mortelles blessures. »

�LOUIS DUCROS
En 1757 Diderot fit paraître son Fils naturel avec cette
préface dialoguée qu’il a intitulée : Entretiens sur le Fils naturel.
En lisant, dans

cetle préface, la phrase suivante : « il n’y

a que le méchant qui soit seul », Rousseau devient perplexe :
à qui

donc,

se demande-t-il, a pensé Diderot en écrivant

cette phrase? à moi,

c’est

certain, car depuis que nous

vivons séparés, Diderot n’a cessé de me harceler; et d’ail­
leurs, s’il n’avait pas voulu me viser personnellement par
son impertinente maxime, est-ce qu’il ne devait pas, en la
formulant, songer à l’ami qui vivait solitaire et faire à sa
vérité générale une exception tout au moins en faveur de
cet ami?

Au reste, à la réflexion, quel singulier ami lui-

même que ce Diderot ! un donneur de conseils, oui, et sur­
tout de conseils qu’on ne lui demande pas ; et encore un
donneur de rendez-vous auxquels il ne se rend jamais. Mais
quand cessera-t-il donc, lui, « plus jeune que moi » de pré­
tendre « me gouverner comme un e n fa n t»? et de me faire
aller jusqu’à Saint-Denis pour

me laisser dîner seul après

l’avoir attendu des heures entières? Et voilà qu’à ces torts
« multipliés » il vient en ajouter un plus grave encore dans
sa Préface !
Aussi le cœur « navré », Rousseau envoie à Diderot une
lettre qu’il a écrite, dit-il, avec une douceur et un attendris­
sement qui le font inonder de larmes son papier. La lettre est

* ?* * * # •&gt; &amp; * * '•

perdue : l’auteur avait dû y verser, outre ses larmes, un peu
de la hile concentrée qu’il nourrissait depuis longtemps contre
Diderot. Il aurait mieux fait de remarquer tout simplement
que, prise à la lettre, la phrase de l’auteur du Fils naturel ne
s’appliquait à personne, puisque, pour être méchant, c’est-àdire pour nuire à quelqu’un, il ne faut pas vivre tout seul et
que cette sentence, comme tant d’autres de cette force de Dide­
rot, ne signifiait rien du tout. Cette bêtise, échappée à Diderot,
Rousseau l’a plus tard jugée à sa valeur, mais il avait besoin,
pour son humeur présente, de prendre Diderot en flagrant
délit de malignité et de perfidie. Il a transcrit, dans

ses

Conjessious, la réponse que lui fit Diderot et qu’il donne, assure-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

365

t-il, mot pour mot ; il n’en donne, en réalité, qu’un très court
extrait (1). « Venez donc, lui disait en substance Diderot, passer
deux jours chez moi ; j’irai vous prendre en fiacre à SaintDenis; nous passerons ces deux jours à revoir ensemble votre
ouvrage (la Nouvelle-Héloïse). Quant aux ermites,

dites

en

tant de bien qu’il vous plaira : vous serez le seul au monde
dont j ’en penserai, encore y aurait-il à dire là-dessus si l’on pou­
vait vous parler sans vous fâcher. Une femme de 80 ans !...
Adieu citoyen ! c’est pourtant un citoyen bien singulier qu’un
ermite. » Rousseau, en copiant cette lettre de Diderot, s’es.l
bien gardé de citer le trait final : c’est qu’il était aussi amu­
sant que juste. Mais que signifiait l’exclamation de Diderot
sur cette femme de 80 ans? Il s’agissait de la vieille Levas­
seur, sur laquelle le trop sensible Diderot éprouvait le besoin
de s’apitoyer. Mmo Levasseur s’ennuyait, on l’a vu, à l’Hermitage et elle allait faire ses jérémiades et prêcher misère chez
les amis de Rousseau : elle en recevait des consolations et
aussi, ce qu’elle prisait davantage, et dont elle se gardait bien
de parler à Rousseau,

de temps à autre quelques petites

sommes ou menus cadeaux : c’était une pleurnicheuse et une
quémandeuse et Diderot avait tort de l’écouter et encore plus
tort de faire à Rousseau un reproche de l’avoir, malgré les
susdits 80 ans,

emmenée à la campagne. Mais Diderot ne

serait pas Diderot s’il ne se mêlait que de ses affaires. Il a
remarqué, dans sa Poésie dramatique, que les poètes devraient
tirer parti de certains personnages qu’il appelle des « inter­
venants », et qu’il définit ainsi : « Ce sont des personnages
qui se fourrent partout sans être appelés, qui se mêlent de
nos affaires et les terminent ou les brouillent malgré nous. »
C’est justement le personnage qu’il avait dû souvent jouer
(mais, ne l’oublions pas, sans avoir eu jusque là à s’en re­
pentir) avec un Rousseau, faible de caractère et auteur à la
fois inconnu, hésitant et cherchant sa voie : alors Diderot

(1) La lettre entière est dans Streclceisen-Moulton. J.-J. Rousseau, ses amis
ses ennemis, i, 272.

�LOUIS DUCROS

366

était « le bon Diderot » , et ce conseiller était un « Aristarque ». Mais depuis le Devin du village, Rousseau s’est
redressé, il prétend maintenant marcher seul et faire à sa
tête; c’est enfin un nouveau Rousseau qui est né : Diderot va
l’apprendre à ses dépens.
A l’invitation de Diderot, Rousseau répond par une lettre
que nous n’avons pas, mais où il lui signifie qu’il « n’ira
plus à Paris ». Eh bien ! alors, lui réplique Diderot, « samedi
matin, quelque temps qu’il fasse, je pars pour l'Hermitage ;
... il faut bien que je me venge de tout le mal que vous me
faites depuis quatre ans » (ils n’en étaient donc pas à leur pre­
mière pique) ; et il trouve d’ailleurs moyen d’invoquer, dans sa
lettre, à la fois Scipion l’ancien et celte pauvre Mm” Levasseur.
Rousseau est outré : il informe Mme d’Epinay que Diderot lui
a écrit une lettre qui lui « perce l’âme » et la très bonne
Mme d’Epinay, dans une longue épîlre,

essaie d’apaiser cet

atrabilaire : « prenez garde, mon cher ami, à ne point laisser
cheminer le germe de l’aigreur... j ’ai entendu dire hier chez
le baron (d ’Holbach) que Diderot allait vous voir samedi. Je
n’y conçois rien » ; et, en effet, il lui est difficile de concevoir
pourquoi Diderot tient tant à voir samedi (et quelque temps
qu’il fasse a affirmé Diderot, et même il a ajouté, par un
retour pathétique sur sa pauvreté, qu’il ira à pied), pourquoi,
dis-je,

Diderot tient tant à voir cet homme qui lui a fait

« tant de mal » et dont il vient si cruellement lui - même
de « percer l’âme ». Heureusement Rousseau vient l’éclairer
en lui

envoyant : 1° Cette lettre où Diderot lui avait fait

entendre, paraît-il, que « c’est par grâce qu’il ne le regardait
pas comme un scélérat » ;

2°

la réponse qu’il se propose de

faire à la lettre de Diderot (lettre de Rousseau, du mercredi
soir 1757) ; et 3° une lettre d’explication (sans date dans la
correspondance de Rousseau). Mme d’Epinay lit tout cela et,
le même jour, lui écrit une seconde lettre (comme ces gens
du

x v iiic

siècle étaient écrivassiers !) où elle dit, cette fois

en connaissance de cause, son impression sur le tout et sa
lettre, qui est le bon sens m êm e, peut se résumer en ces

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

367

mots, qui résument à leur tour tout ce chamaillis : « de gi-âce,
ne vous brouillez pas pour rien, exactement rien, avec votre
meilleur ami ( 1 ). »
Rousseau avait supplié Mmc d’Epinay d’empêcher Diderot de
venir le voir : dans l’état d’exaspération où il se trouvait, c’eût
été, dit-il, la rupture. Alors Mme d’Epinay, par un mensonge
de l’amitié, avait prévenu Diderot d’attendre Rousseau chez
lui, espérant décider Rousseau

à aller

voir lui-même son

ami : Rousseau ne bouge pas de chez lui ; là-dessus nouvelle
lettre de Diderot, où Rousseau cette fois est bel et bien traité
de « méchant et de féroce » ; Diderot, il est vrai, « en pleure de
douleur », et cela amène une nouvelle explication de Rousseau
où il reprend, dit-il, l’histoire de leurs démêlés ; et chacun, de
son côté, accable son ami des reproches les plus amers qu’il
entrecoupe d’effusions lyriques et de sanglots mal étouffés ;
et l’on ne sait plus, au milieu de toutes ces explosions con­
traires, si c’est la haine ou l ’amour qui éclate et l’emporte
chez chacun d’eux : mais l’on croit deviner que Rousseau, en
toute cette affaire, n’est peut-être pas fâché de se détacher peu
à peu d’un conseiller

qu’il juge maintenant inutile et, par

conséquent, importun. C’est la conclusion à tirer de ces premiers
démêlés et c’est celle aussi qu’entrevoit enfin Diderot : « Je
crains que les liens les plus doux ne vous soient devenus
fort indifférents. »
La personne qui avait, et pour les raisons que l’on sait,
le plus d’ascendant sur Rousseau, c’était Mme d’Houdelot.
Elle intervint en faveur de Diderot et obtint que Rousseau
fit les premier pas et allât voir « le philosophe ». Celui-ci avait,
à ce moment même, à tenir tête à la fois à l’orage déchaîné
contre l’Encyclopédie et à la fâcheuse accusation d’avoir pillé
chez Goldoni son Fils naturel. Un ami, commun aux deux
écrivains en querelle, Delcyre, écrivait à Rousseau (23 août
1757) : « le déchaînement est tous les jours plus terrible contre
Diderot. Mme de Graffigny fait courir le bruit que vous avez
(1 Streckeisen-Mouitou, ibid., I, 338.

�368

LOUIS DUCROS

rompu avec votre ami depuis qu’on le traite si mal. » L ’occa­
sion était belle pour Rousseau de faire le généreux et de
montrer à tout Paris que, malgré ses justes griefs, il savait
pardonner à un ami malheureux : il alla passer deux jours
entiers chez Diderot.

On s’embrassa et surtout on pleura

ensemble, toute bonne réconciliation, au xvm e siècle, devant
être cimentée par d’abondantes larmes et, en attendant de nou­
veaux orages, on se jura une éternelle amitié ! « On nous
réconcilia, dit Fabrice dans Gil Blas, nous nous embrassâmes
et, depuis lors, nous fûmes ennemis mortels. »
Dans celle première brouille avec Diderot, Rousseau n’avait
certes pas eu tous les torts ; Mmc d’Epinay convient ellemême, dans ses Mémoires, que les lettres de Diderot étaient
« un peu dures » ; et l’on peut même dire, une fois pour
toutes , que les amis de Rousseau , connaissant sa sensibilité
maladive et sachant très bien que le meilleur moyen de le
ramener était de lui parler avec douceur, auraient dû parfois,
s’ils l’aimaient véritablement, et même quand ils avaient rai­
son, commencer par céder quelque chose de leurs droits, sauf
à le gronder après l’avoir apaisé : au contraire, voilà Diderot
lui-même, le cordial et expansif Diderot (et que sera-ce de
l ’imperturbable Grim m ?) qui lui fait la leçon et s’applique à
le morigéner. Rousseau alors se révolte, s’indigne de plus
belle: « ne savent-ils pas qu’il n’y a point d’incendie au fond
de mon cœur qu’une larme ne pût éteindre ? » Supposons,
dit-il à Mmc d’Epinay, qu’il m’arrive de mal interpréter un
discours de votre part, comme j ’ai peut-être fait la malen­
contreuse maxime de Diderot et d’autres passages de ses
lettres : vous vous bâteriez assurément de m'expliquer votre
idée (et, au fait, pourquoi Diderot, n’a-t-il pas tout simple­
ment répondu à Rousseau qu’il n’avait pas pensé à lui en
écrivant sa maxime ?) et vous vous garderiez de soutenir
durement et sèchement ces mêmes propos dans le mauvais
sens où je les aurais entendus (lettre du jeudi 1757). Mais
eux ! ils ne cèdent rien, n’expliquent rien ; il leur suffit d’avoir
raison à leurs yeux. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont si

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

369

hauts, si maniérés, si secs ! Le moyen d’oser les aimer encore ?
(Mémoires de Mmc d ’Epinay, n, 173).
El enfin, dans celle même lellre, si curieuse, à Mmc d’Epinay,
où Rousseau explique, avec une candeur qui stupéfie, lout
ce qu’il se croit en droit d’exiger de ses am is,

a-t-il com ­

plètement tort lorsqu’il avance qu’en sa qualité de solitaire,
il est plus sensible qu’un autre, et qu’en sa qualité de malade il
a droit à des ménagements? Tout cela est vrai et si peutêtre ce n’était pas à Rousseau à le dire, c’était assurément
à ses amis à s’en souvenir.
Voilà donc, si l’on veut, les torts de ses am is: ils ont
manqué de patience et de charité. Mais convenons tout de
suiLe qu’il devenait de plus en plus malaisé de vivre

en

bonne harmonie avec Rousseau , depuis que sa gloire nais­
sante et sa folle passion avaient concouru à lui faire perdre
la tête.

Ce qu’il veut désormais de ses amis (lettre du

jeudi 1757), c’est qu’ils soient lout simplement ses amis, non
ses maîtres ; il

veut bien « endurer leurs bienfaits », mais

c’est à la condition que, pour le servir, ils consulteront son
goût, non le leur. « Que si lui, Rousseau, se met en colère
mal à propos, son ami n’a pas le droit de s’emporter à son
tour : il n’a qu’à le caresser de son mieux et attendre que
sa colère soiL passée. Il sait parfaitement d’ailleurs e t , loin
de s’en détendre, il reconnaît hautement qu’il exige de son
ami bien plus qu’il ne permet à celui - ci d’exiger de luimême ; mais ne sait-on pas que les duretés d’un ami l’occu­
pent la nuit, à la promenade, partout, et lui donnent en un
seul jour des années de douleur! »
Ce que Rousseau demande, en som m e, à ses amis, des
caresses et de douces paroles, en échange de ses moments
d’humeur et de ses furieuses colères, et aussi, ne l’oublions
pas, de ses injurieux et perpétuels soupçons, ce n’est pas
d’eux — ils sont des hommes et cèdent, comme lui, à leur
égoïste passion —, c’est des femmes seules qu’il pourra l’obte­
nir : toutes celles, en effet, qui resteront un certain temps
ses amies, n’y réussiront que grâce à une patience infinie et

�370

LOUIS DUCROS

à une infatigable douceur. Voyez, en elïel, et précisément
dans celle lettre où il fait ses conditions à ceux qui veulent
de son amitié ; tout ce qu’il demande avec tant d’aplomb,
il l’a trouvé justement chez Mmc d’Epinay : « tous ces ména­
gements que j ’exige, vous les avez eus sans que j ’en parlasse;»
et Mme d’Houdetot les aura aussi, et aussi Mme de Luxem­
bourg et tant d’autres femmes qu’il ne cessera de rudoyer et
qui ne cesseront pas de le caresser; ce qui prouvera,je crois,
ces trois choses : premièrement que Rousseau est un ours
mal léché, mais ceci qui ne le sait de reste ? Secondement,
que les femmes qui ont réussi à rester plus de quinze jours
les amies de Rousseau étaient des anges ; et troisièmement
que Rousseau, malgré tout, malgré son ourserie, malgré ses
innombrables et incontestables défauts de caractère, savait
pourtant être aimable : on ne s’expliquerait pas sans cela
que « les amoureuses de Rousseau » aient été si nombreuses
et leur indulgence pour lui si inépuisable. N ’est-il pas curieux,
par exemple, que cette même Mme d’Epinay, à qui il a fait
un si sensible outrage, lui écrive, au moment de sa querelle
avec Diderot — et ses lettres d’alors ne sont pas de celles
qu’elle a imaginées après coup dans le roman historique que
sont ses

Mémoires ;

mais

l’original

même

nous

en

est

resté ( 1 ) — n’est-il pas curieux, dis-je, qu’elle lui écrive sur
ce ton : « adieu, mon cher et malheureux ami. Que je vous
aime, que je vous plains ! Si vous vouliez venir passer vingtquatre heures avec moi (M mc d’Epinay était à Paris), et ne
voir uniquement que moi, je vous

enverrais mon carrosse

lundi matin à Montmorency qui vous ramènerait le mardi
m atin...

Mon ami, ne m ’écouterez-vous pas, en attendant

que vous soyez en état de vous écouler vous même ? »
Voilà comment lui parlait encore la

femme qu’il avait

traitée comme on a vu et dont il a osé dire, à ce propos, dans
ses Confessions, que

la comtesse d’Houdelot

l’avait

soup­

çonnée de la même noirceur que lui : « nous ne restâmes

(1) Streckeisen-Moultou, ibid. i, 339.

�T

371

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pas longtemps en doute sur la main dont partait le coup »
(la dénonciation à Saint-Lambert). Et cette charmante Sophie,
dont tous les contemporains s’accordent à dire qu’elle ne
soupçonnait pas même le mal chez autrui, nous l’accuserions
aujourd’hui d’une bien coupable légèreté, si l’on n’avait retrouvé
un billet d’elle, de cette date (2 octobre 1757), où elle sup­
plie Rousseau de n’être pas trop prompt à condamner Diderot ;
et, pour le mettre en garde contre lui-même, elle ajoute : « je
vous ai vu soupçonner Mmo d’Epinay d’une étrange méchan­
ceté. » Ce qui prouve, une lois de plus, que les Confessions
ne disent pas toujours la vérité.

VI
L ’intervention si chaleureuse de Mme d’Epinay dans les
démêlés de Rousseau avec Diderot nous atteste, non seule­
ment

que Rousseau était rentré en grâce

mais qu’elle était redevenue son amie

auprès

et sa

d’elle,

confidente :

le retour de Grimm va promptement faire cesser cette inti­
mité. Grimm, que Mme d’Epinay tenait au courant de tous
ses faits et gestes, et qui, de Westphalie où il avait suivi,
à l’armée,

M. de Castries, prodiguait

ses conseils

et ses

remontrances à Mmc d’E p in ay, avait blâmé celle - ci quand
elle avait offert à Rousseau un asile à l’Hermitage. Clair­
voyant et sagace comme il était, il n’avait pas passé plusieurs
années dans l’intimité de Rousseau sans le pénétrer et le
connaître à fond; il avait prédit à Mme d’Epinay qu’elle ne
tarderait pas à se repentir de l’avoir accueilli chez elle et
l’évènement lui avait donné raison : et maintenant il reve­
nait bien décidé à reprendre sur Mme d’Epinay l’ascendant
que lui assuraient à la fois son propre caractère, très ferme
et volontiers tyrannique, et la tendresse de cœur qu’elle lui
avait gardée pendant son absence ; et il était non moins
décidé à user de cet ascendant pour éloigner peu à peu de
Mme d’Epinay l’inquiétant et compromettant voisin
s’était donné,

qu’elle

F

�LOUIS DUCROS

A peine débarqué à la Chevrette, Grinim lit sentir à Rous­
seau qu’il était le maître de céans : « Son abord, dit Rousseau,
fut celui du comte de Tuffière ; à peine daigna-l-il me rendre le
salut ; il passait partout le premier, prenait partout la pre­
mière place sans jamais faire attention à moi ». Cette altitude,
que Rousseau donne à Grimm, est tout à fait vraisemblable ;
elle nous est, pour ainsi dire, confirmée par toute la conduite
qu’il

va tenir à l’égard de Rousseau, qui le gène, et elle

s’accorde parfaitement avec ce que nous savons de son carac­
tère : en effet, il a déjà délivré Mme d’Epinay des assiduités
et, pour ainsi parler, des retours offensifs de Francueil et
il n’a eu, pour cela, qu’à parler ferme et, sans doute aussi,
qu’à faire valoir ses droits ; car il avait supplanté, dans le
cœur de Mme d’E pin ay, le séduisant, mais trop volage Fran­
cueil. Dans toute celte société d’hommes et de femmes qui
se retrouvent si fréquemment à la Chevrette, Grimm semble
être le seul qui ait de la décision et de l’esprit de suite :
c’est aussi lui qui les mène tous. Quand Rousseau imagi­
nera plus tard le fameux complot préparé de longue main
contre lui et toutes les intrigues ténébreuses que l’on sait,
évidemment son esprit alors battra la campagne ; pourtant
il voyait juste dans sa folie quand il tenait Grimm pour son
plus redoutable ennemi. Ce n’est pas, en effet, l’indulgente et
faible Mme d’Epinay, ni l’inconsistant Diderot qui lui auraient
tenu rigueur bien longtemps : mais Grimm était derrière eux,
prêt à les faire rougir de leur défaillance. Cet impérieux et
arrogant Germain ne courait, lui, le danger de trop s’atten­
drir que devant les monarques et les princes. Les brutales
plaisanteries et les amicales avanies dont l’honoreront un Fré­
déric et une Catherine le feront pleurer de tendresse : mais
le baron Grimm n’aura point de faiblesse humaine quand il
s’agira de remettre à sa place le simple citoyen de Genève.
Sans doute, dans ses démêlés avec Rousseau, il a raison
contre lui, on le verra de reste ; mais il a trop orgueilleu­
sement raison contre son ancien ami ; et, dans la conduite
qu’il dicte à Mmc d’Epinay, pour la mettre à l’abri des incartades

�373

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

de Rousseau, il est bien le plus ferme et le plus judicieux
des Mentors; mais il oublie trop que s’il peut jouer un tel
rôle, c’est, en définitive à Rousseau qu’il le doit, puisque
c’est Rousseau qui l’a introduit à la Chevrette : or travailler,
avec une telle intrépidité et un tel esprit de suite, à faire
chasser d’une maison celui qui vous y a fait entrer, et quels que
soient d’ailleurs les torts de celui-ci, n’est-ce pas montrer un
acharnement et une habileté dont ne serait pas capable une
âme vraiment délicate? Les torts de Rousseau, et ils sont
énormes, ne sauraient absoudre un Grimm de sa sécheresse
d’âme, ni même un Diderot de son indiscrétion et de ses
importunités. Il y a une part de vérité dans les amères récri­
minations de Rousseau contre Grimm : « Je lui ai donné tous
mes amis ; non seulement il ne m’a fait connaître aucun des
siens, mais il m’a ôté tous les miens ».
Ajoutons qu’au dire de Rousseau il lui ôtait aussi ses pra­
tiques : n’avait-il pas décrié ses copies de musique, et non pas
par manière de plaisanterie, puisqu’il se servait lui-même d’un
autre copiste! qui lui achèterait désormais ses copies, si ses
amis eux-mêmes n’en voulaient plus et qu’allait devenir son
gagne-pain? L ’auteur de la Noiwelle-Hèloïse se plaignant du
discrédit jeté sur son petit commerce de musique, cela paraît,
au premier abord, assez bouffon : c’était pourtant un de ses
griefs les plus sérieux contre Grimm. Grimm ayant relevé des
fautes dans ses copies, il en résultait pour lui plusieurs consé­
quences : un préjudice matériel, que nous ne pouvons pas,
il est vrai, apprécier, mais qui n’a pas dû être bien considé­
rable, car les gens qui lui commandaient des copies les lisaientils toujours? Il y avait sans doute là, pour eux, une manière
détournée et honnête de venir en aide à Rousseau; mais préci­
sément c’est cela même, celte aumône déguisée, que les criti­
ques de Grimm faisaient ressortir et c’est de q u o i, ce me
semble, lui en voulait Rousseau : si on lui achetait de la
mauvaise copie, c’est donc qu’on ne prenait pas le copiste
au sérieux ; l’on pourrait dire de plus, comme

on l’a dit,

que Grimm, par ses plaisanteries et ses critiques, ne faisait
21

�'

LOUIS DUCROS

que démasquer la charlatanerie de ce faux artisan ; et cela
serait vrai s’il élait absolument prouvé que Rousseau, en
prenant un métier, ne fut, en effet, qu’un charlatan d’indé­
pendance et de vertu , mais c’est ce qui n’est pas du tout
démontré. Les déclarations républicaines de Rousseau et ses
éloges emphatiques de la vertu ne nous donnent pas le droit
de penser qu’il n’aimait pas sincèrement la vertu et ne profes­
sait pas un sincère enthousiasme pour la liberté individuelle
et la fierté civique : on peut déclamer et être pourtant sin­
cère. Qu’y a-t-il de plus aisément déclamatoire que le véri­
table amour et faudra-t-il accuser de fausseté la plupart des
femmes, parce que, sous le coup d’une grande émotion, elles
se laissent aller à exagérer et à déclamer? Or justement quel
auteur a été, par son ardente sensibilité, par sa vive et mobile
imagination, plus féminin que Rousseau? Si donc Grimm avait
eu un peu de cette sympathie et de ces égards qu’on doit,
même aux manies de ses am is, il aurait dû s’abstenir de
railler, avec cette froide ironie qui était dans son caractère,
la manie — innocente, après tout, à supposer que ce fût une
simple manie, — qu’avait Rousseau de vouloir gagner sa vie
en copiant de la musique. Mais il y avait là, j ’en suis sûr,
autre chose qu’une manie et autre chose que ce qu’y voyait
Grimm et que ce qu’ont vu certains critiques, à savoir : une
simple affectation.
Pour être complètement juste envers Rousseau, il faut, tout
en blâmant l’ostentation et l’emphase qu’il met aussi bien
dans ce qu’il fait que dans ce qu’il dit, lui tenir compte de
ses sérieux efforts vers une vie plus indépendante et plus
régulière que celle de la plupart des hommes de lettres, ses
contemporains. Il sent très bien, je crois, qu’il ne sera plei­
nement lui et qu’il ne donnera tout son essor à son génie,
que s’il peut développer tout à son aise, et jusqu’aux plus
extrêmes conséquences où le pousse sa fougueuse dialectique,
ses idées les plus originales, les plus paradoxales même; or,
s’il ne compte, pour vivre, que sur le produit de ses ouvrages,
le voilà à la merci des libraires et du public à la fois. Il devra

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

375

en outre se h â ter, lui qui ne travaille qu’à ses heures et
qui pense avec lenteur ; modifier peut-être, en vue du succès
immédiat, des idées qui pourraient choquer le lecteur, abréger
enfin, et bâcler, si le besoin le presse, un ouvrage tel que
l ’Em ile ou la Nouvelle-Héloïse,

alors

qu’il prend plaisir au

contraire, son pain étant assuré, à développer tranquillement
ces travaux de longue haleine, à les retoucher sans cesse ou
à les recopier de sa belle écriture sur ce fameux papier doré
qu'il réservait à sa Julie. Il nous a expliqué son idée luimême, en y mêlant un peu trop de cette jactance dont il ne
peut pas se départir quand il parle de lui, mais pourtant avec
une fermeté et une sincérité d’accent qui doivent faire impres­
sion : « Je sentais qu’écrire pour avoir du pain eût bientôt
étouffé mon génie et tué mon talent, qui

était moins dans

ma plume que dans mon cœur et né uniquement d’une façon
de penser élevée et fière qui seule pouvait le nourrir. Rien
de vigoureux, rien de grand ne peut partir d’une plume toute
vénale. Il est trop

difficile de penser noblement quand on

ne pense que pour v iv r e ... Mon métier pouvait me nourrir
si mes livres ne se vendaient pas ; et voilà précisément ce
qui les faisait vendre. » (1)
Mais il y a plus : ce métier, qu’il avait pris, et qu’il avait
peut-être le tort de trop afficher, ne lui assurait pas seule­
ment une plus grande indépendance de pensée : il l’affran­
chissait bien réellement de certaines servitudes et même, le
mot n’est pas trop fort, de certaines apparences de domesti­
cité avilissante auxquelles n’échappèrent pas, malgré l’indul­
gence du siècle, les Grimin et les Saint-Lambert. Sans doute,
que Rousseau ait accepté d’être l’hôte de Mmc d’Epinay, cela
jure bien un peu, il en faut convenir, avec ses grands airs
de citoyen qui ne doit rien à personne ; et il le sent très
bien et c’est même, je crois, en partie pour cela, qu’il est
parfois si rogue avec sa bienfaitrice : mais cependant qu’estce donc qu’accepter l’hospitalité dans une bicoque abandonnée

(1) Confessions, II, 9.

�376

LOUIS DUCROS

et sommairement restaurée comme l’était l’Hennilage, si l’on
songe à ce que recevaient de leur « amie » un Grimm ou un
Saint-Lambert? Car enfin ce que l’un, Grimm, chez Mme d’Epinay, dans ses longs séjours à la Chevrette, et l’autre, SaintLambert, pendant ce fameux demi-siècle de fidélité quasiconjugale, à Eaubonne ou ailleurs, chez Mmc d’Houdetot, ce
qu’ils trouvaient tous deux, pour prix de leur constance,
c’était bel et bien, comme dit le fabuliste : bon souper, bon
gîte et le reste. Et, pour nous en tenir à la Chevrette, veut-on
voir le gîte? c’est une chambre contiguë à celle de Mmc d’Epinay avec porte masquée de communication ; et voici le sou­
per : une petite table au coin du feu, deux couverts, Grimm
installé dans un fauteuil en face de Mmc d’Epinay.
Tous ces piquants détails, nous les devons, bien entendu,
à l’indiscrétion de Rousseau, qui enrage de se voir confiné,
quand il est invité, « au bout de la table et loin du feu » !
Il avait eu, jusque là, la première place à la Chevrette :
l’arrivée de Grimm

le

réléguait au second ra n g, d’où sa

fureur contre « ce fat aux yeux troubles et à

la

figure

dégingandée ». Excédé enfin de ses airs d’empereur romain,
il prend le parti de ne plus le voir et il en avertit Mmc d’Epi­
nay : avertissement judicieux, car cesser de voir

Grimm,

n’était ce pas renoncer à la Chevrette, où Grimm s’était impa­
tronisé, et se condamner peut-être aussi, la situation s’aggra­
vant, à renoncer un jour à l’Hermitage lui-même ? Tiraillée
ainsi, en sens contraires, par les exigences de son « tyran­
nique » amant (on appelait Grimm Tyran Le Blanc) et par
les jérémiades de son ombrageux ami, Mmc d’Epinay, qui ne
pouvait encore se décider (elle ne s’y résignera qu’à la der­
nière extrémité), à sacrifier son ami à son amant, écrivit à
Rousseau une lettre aussi affectueuse que sensée, et sans
doute amadoua Grimm en lui adressant la même prière que
Diderot avait un jour faite au critique : « de la douceur ! » ;
bref, elle prévint une rupture définitive : Rousseau consentit
à faire les premiers pas et tout fut oublié.

La réconciliation

eut vraisemblablement lieu trois ou quatre semaines après

�377

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

l’arrivée de Grimm. Mme d’Epinay conservait

toujours pour

Rousseau une affection très vive, « mêlée de commisération
pour celte âme « ulcérée et noircie par l’amertume » (c ’est
ce quelle lui écrivait à celte date). Elle espérait, malgré tout,
que Rousseau lui

saurait gré des

mille prévenances qu’à

l’insu de Grimm elle allait continuer à avoir pour son cher
et malheureux « ermite » et, ainsi que sa helle-sœur, Mme d’Houdetot, elle se flattait de garder près d’elle Rousseau comme
un fidèle et reconnaissant ami : c’était se faire sur le carac­
tère de Rousseau d’étranges illusions que Rousseau va se
charger lui-même de dissiper.

V II
Nous voici arrivés à « la grande révolution dans la des­
tinée » de Rousseau, à ce qu’il appelle encore « la catas­
trophe qui a partagé sa vie en deux parties si différentes et
qui, d’une bien légère cause, a tiré de si terribles effets. »
Un jour, Mme d’Epinay annonce qu’elle va partir pour Genève :
sa santé, qui est mauvaise, s’est délabrée au point qu’il faut
qu’elle aille consulter, à Genève, le médecin alors en vogue,
Tronchin. Rousseau lui ayant demandé qui elle emmenait
avec elle : mon fils, lui répond-elle, et son précepteur, Linant ;
et elle ajoute « négligemment », dit Rousseau, qui veut par là
insinuer qu’elle cachait son jeu : « et vous, mon ours, ne
viendrez-vous pas aussi ? » On était à l’entrée de la mau­
vaise saison, et Rousseau, à qui l’hiver faisait d’ordinaire
sentir plus vivement ses incommodités, ne se souciait pas
du tout de se mettre en route. Il se contenta,

pour toute

réponse, de plaisanter sur l’utilité dont un malade tel que lui
serait à une autre malade et Mme d’Epinay n’ayant pas du
tout insisté, il ne fut plus question du départ de Rousseau :
ce récit ne peut-être mis en doute, puisque c’est celui des
Confessions. Tout semblait fini, puisque, au dire de Rousseau
lui-même, Mrae d’Epinay « ne paraissait pas lui avoir fait

�378

LOUIS DUCROS

toul de bon la proposition de l’accompagner »,
pouvait

donc retourner à

Rousseau

ses livres et à ses rêveries et

Mmc d’Epinay faire tranquillement ses préparatifs de voyage.
Malheureusement Diderot veillait et, comme d’ordinaire, il
veillait, en insupportable ami, en ami enragé, sur la réputa­
tion de Rousseau; et, pour l’engager à accompagner Mmc d’Epi­
nay, il écrivit Lout ce qu’il fallait pour lui en ôter l’envie et
le mettre en fureur : « J’apprends que Mmc d’Epinay va à
Genève et je n’entends point dire que vous l’accompagnez.
Mon ami, content de Mmc d’Epinay, il faut partir avec elle ;
mécontent, il faut partir plus vite...

L ’h iver? voyez, mon

ami... êtes-vous plus mal aujourd’hui que vous ne l’étiez, il
y a un mois ?... On vous soupçonnera, ou d’ingratitude, ou
d’un autre m otif secret... Si mon billet vous déplaît, jetez-le
au feu. » Diderot est bien bon de terminer une telle

lettre

en conseillant à Rousseau de la jeter simplement au feu, et
qu’il n’en soit plus question ? mais qu’on se mette à la place
de Rousseau : il est d’âge (à 45 ans) à savoir se conduire, il
est l’aîné de Diderot ; il sait apparemment mieux

que per­

sonne et ce qu’il doit à Mm° d’Epinay et les raisons qu’il
peut avoir de rester au logis. Mmc d’Epinay, et c’est, je crois,
la vérité, ne lient pas à ce qu’il l’accompagne ; elle ne lui
en a parlé qu’en passant, provoquée par la question de Rous­
seau et parce qu’elle va dans son pays. Diderot, obséquieux
pour le compte d’autrui, en a décidé autrement : il suffit,
et il envoie à Rousseau sa feuille de roule, et si Rousseau
ne part pas sur-le-champ, eh bien ! c’est qu’il est un monstre
d’ingratitude. Même s’il n’y avait pas eu entre les deux amis
la brouille que l’on sait, une telle lettre, écrite d’un tel ton,
était faite pour exaspérer Rousseau ; mais que Diderot ait pu
l’écrire après ce qui venait de se passer entr’eux ; et, qu’ayant
déjà fâché Rousseau par ses

indiscrétions et ses

tions intempestives, que Diderot

interven­

ait récidivé et si brutale­

ment, cela prouve à la fois sa maladresse et son infatuation,
et son entêtement à vouloir gouverner Rousseau,

car il lui

parle comme à un enfant ; bref, Diderot a la mémoire si

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

379

courte, et, pour la seconde fois, la main si lourde qu’on ne
peut pas dire de lui autre chose, sinon qu’il est positivement
indécrottable.
A la lecture de cet impertinent billet, Rousseau eut, et qui
ne l’excuserait ? « un tremblement de colère et un éblouis­
sement », et naturellement, cédant à cette colère, il va se hâter
de gâter ses affaires et de se donner tous les torts possibles.
Mme d’Epinay, il l’a dit lui-même, ne lui avait pas d’abord
paru tenir le moins du monde à ce qu’il l’accompagnât à
Genève : maintenant il est convaincu du contraire, convaincu
aussi que c’est Mmc d’Epinay qui a inspiré le fatal billet de
Diderot ; c’est par Diderot qu’elle lui a donné à entendre
qu’elle désirait l ’avoir pour compagnon de voyage. Mais il a
bien vite deviné « ce ricochet », puisque maintenant il est
averti, et par qui ? par Thérèse. Il serait sans doute resté
bien heureux à l’Hermilage, où Mmc d’Epinay l’eût retrouvé
et embrassé au retour, et il aurait mis à profit les loisirs plus
grands d’une complète solitude : mais tout cela allait devenir
impossible parce que la plume de Diderot et la langue de Thé­
rèse ne pouvaient pas rester tranquilles. C’est Thérèse, en effet,
qui lui révèle « le secret » du voyage de Mœe d’Epinay :
et ce secret, elle le tient elle-même du maître d’hôtel, qui
le tient de la femme de chambre, et l’on sait d’ailleurs que
tous ces gens-là sont incapables de mentir et de potiner.
Voilà donc sur quels commérages celte autre commère qu’est
lui-même Jean-Jacques admet, sans hésiter, les suppositions
les plus outrageantes pour M'ne d’Epinay ! Quel est donc ce
secret plein d’horreur, sur lequel Rousseau déclare qu’il aura
la discrétion de se taire, mais qu’il nous livre bel et bien par
les expressions dont-il se sert soi-disant pour voiler la vérité :
pour lie

pas comprendre, il faudrait le faire exprès. Tout

le monde savait les relations de Grimm avec Mme d’Epinay :
or qui ne devinerait ce que Rousseau appelle « le vrai m otif »
du voyage à Genève, quand d’abord on sait par Rousseau que
ce m otif caché, c’est la femme de chambre qui l’a révélé à
Thérèse ; qu’ensuite si Mme d’Epinay veut emmener Rousseau

�LOUIS DUCROS

dans cette visite à un médecin, c’est parce qu’elle a besoin
d’un « chaperon », — et Rousseau déclare qu’il aurait fait là
un beau personnage ; et qu’enfin Mmc d’Epinay gagna beaucoup
à son refus d’aller avec elle, car alors « elle vint à bout d’en­
gager son mari même à l’accompagner ».
Que faut-il penser de la grave accusation lancée par Rous­
seau contre Mme d’Epinay? Sur le fait même, dont Rousseau
parle à mots couverts, il n’y a aucune preuve : MM. Perey
et Maugras (1) ont fait soigneusement examiner les archives
de l’état civil de Genève, à l’époque du voyage de Mme d’Epinay
et, de même, les registres des décès : il n’y ont pas trouvé
trace d’un enfant étranger : « or dans une ville comme Genève
et sous la direction d’un médecin du caractère de Tronchin, la
dissimulation d’un enfant était impossible. »

Impossible est

peut-être excessif et si l’on ne discute que sur la matérialité
du fait, nous dirions plutôt, avec M. Eugène Ritter, que « tout
est possible ».

M. Ritter

invoque

ici

le fait, attesté

par

George Sand (2), de la naissance clandestine d’un enfant que
Mme d’Epinay avait eu de Francueil : et s i, comme il est
très vraisemblable, Rousseau a eu connaissance de ce fait
(Francueil étant intime avec lui et très peu discret), il a pu
alors raisonner par analogie — d’autant plus aisément qu’il
pratiquait très bien lui-même, et à sa façon, l’art de se débar­
rasser des enfants gênants. Mais d’abord le récit même de
George Sand nous montre que, pour accoucher clandestine­
ment, si elle l’avait voulu, Mmo d’Epinay n’avait pas besoin
d’aller à Genève et ce récit ne prouverait rien

de certain

pour la question qui nous occupe.
On est donc réduit à des suppositions; or elles se tournent
toutes contre Rousseau. Car, tout d’abord, comment supposer
que Mme d’Epinay, si elle avait à cacher son état, ait eu l’idée
d’aller se montrer à Genève, où sa vie était publique, et à
Ferney, où passait tout l’univers? Et, en outre, elle aurait

(1) Jeunesse de Mm° d’Epinay, Introd. p. XXIV.
(2) Mémoires de ma vie, chap. V, iv* partie.

�381

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

donc, pour cette belle aventure, pris l’étonnante résolution
d’emmener avec elle son fils, le précepteur de son fils, ce
Linant, « une commère et un véritable espion », a-t-elle dit de
lui dans ses Mémoires, et enfin son mari lui-même, qui eût été
alors d’une complaisance à toute épreuve ! Mais il y a plus et
il y a bien plus : Rousseau n’avait pas le droit de penser
pareille chose sur le dire de Thérèse. Que Thérèse lui ait
donné la chose comme sûre, cela ne fait pas de doute : il n’y
a qu’à voir où était son intérêt.

Si Rousseau partait pour

Genève, où il avait naguère songé à s’établir, quand revien­
drait-il et lui reviendrait-il jamais?

Seulement l’accusation

partie de Thérèse, Rousseau, même en y ajoutant foi, n’avait
pas le droit de la reproduire dans ses Confessions, puisque c’était
la faire savoir à la postérité. Mais je vais bien plus loin : et
si j ’insiste ici, c’est parce que le récit des Confessions a passé,
plus ou moins

atténué, dans bon

nombre

d’ouvrages sur

Rousseau; j ’affirme que cette aventure, telle que Rousseau la
présente, ne pouvait pas être vraie et voici, à mon sens, en
faveur de Mmc d’Epinay le meilleur des arguments. J’admets
à la lettre le récit de Rousseau : Mra° d’Epinay a une faute à
cacher et elle essaie d’embaucher Rousseau
endosser

cette faute. Eh

bien ! alors

pour lui faire

Mme d’Epinay est la

dernière des femmes et le terme le plus dur est le seul qui lui
convienne : elle est,

qu’on me pardonne la grossièreté du

mot, mais il s’impose : elle est une franche coquine. Or ce
mot, qui révolte, peut-il convenir à une telle femme? tout ce
que nous savons d’elle proteste contre

une telle injure :

Rousseau donc est jugé et il a été un calomniateur, car il ne
peut pas échapper à cette réfutation par l’absurde.
En vérité tout l’accable ici : car ce n’est pas seulement la
probité indiscutable de Mmu d’Epinay qui le réfute, mais c’est
encore le simple bon sens de celle-ci et c’est le souci même
de sa réputation. Sa liaison avec Grimm est connue de tous :
elle part; et, avant de partir, elle a l’idée d’emmener Rousseau
afin de le faire passer pour son amant : elle allait donc avoir,
aux yeux du public, deux amants et la voilà prête à jouer

�382

LOUIS DUCROS

les Messaline ! L ’absurdité des accusations de Rousseau saute
donc aux yeux; la vérité est toute simple : Mme d’Epinay

ca

pensait que Rousseau aurait du plaisir à voyager dans sa
société et à revoir sa ville natale. Mais en ceci elle se trom ­
pait ; car Rousseau, qui faisait le Caton à Paris et qui était
« pauvre » avec ostentation, et un peu à la façon de Diogène,
n’était pas du tout désireux (une lettre de lui à Saint-Lambert le
prouve) de montrer, à la grande dame qu’était Mmc d’Epinay,
que « le citoyen de Genève » n’était chez lui qu’un bien petit
personnage.
. Quoi qu’il en soit, Rousseau, en possession du beau « secret »
que l ’on sait, est désormais sûr de lire dans le jeu de Diderot,
qui a évidemment

écrit

sa

malencontreuse lettre

sous la

dictée de Grimm et de Mme d’Epinay, tous deux également
intéressés à le voir partir en chaperon ; il imagine en consé­
quence le coup de théâtre que voici : il répond, point par
point, à la lettre de Diderot, sans oublier, bien entendu, de
souligner tout ce qui concerne Mme d’Epinay, et, sa réponse
faite, il se précipite à la Chevrette; il y trouve à la fois
Grimm et Mmu d’Epinay : voilà justement son affaire et il
leur jette au nez la lettre de Diderot et sa belle réponse à lui.
Il leur lut les deux lettres, dit-il, « à haute et claire voix »,
entendez : d’une voix où perçait sa colère, puis, de peur que
les deux lettres ne fussent pas assez explicites — et elles
l’étaient au delà de ce que permettaient

les plus simples

convenances — , il ajouta, pour les commenter, « quelques
discours qui ne démentirent point son intrépidité. »
L ’effet fut tel qu’il l’avait espéré : Grimm et Mmc d’Epinay
furent, dit-il triomphalement, « attérrés et abasourdis » ; il y
avait de quoi, car ils étaient certainement à cent lieues de se
douter de la fantastique intrigue que leur révélaient si bruta­
lement les insolentes insinuations de Rousseau. Mmc d’Epinay
raconte cette scène d’une façon un peu différente, mais qui
ne change rien en somme, et c’est là l’essentiel, à l’étrange
conduite de Rousseau à son égard. Suivant le récit des Mé­
moires, Rousseau, qui avait reçu la lettre de Diderot à la Che-

�383

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

vrette, des mains de Mme d’Epinay, seule présente, aurait jeté
la lettre à terre avec force exclamations contre la tyrannie de
Diderot. Mme d’Epinay, ramassant alors la lettre de Diderot,
y aurait

lu

les suppositions odieuses

qui

la visaient,

en

aurait demandé compte à Rousseau et, sur l’explication embar­
rassée de celui-ci, qui était, dit-elle, tombé à genoux, elle
l’aurait chassé de son salon ; et c’est le lendemain seule­
ment, au moment du départ de Mml! d’Epinay, que Rousseau
aurait chargé cette dernière de remettre à Diderot sa réponse,
comptant bien que Mme d’Epinay la lirait,

et l’y engageant

même par ces mots : « Cette lettre contient tout ce qu’il me
convient de dire. »

Il aurait même ajouté : « Il me reste à

vous prier de me laisser à l’Hermitage jusqu’à votre retour,
ou, du moins, jusqu’au printemps. — Vous en êtes le maître,
Monsieur, répondit-elle, tant que vous vous y trouverez bien.
— Elle prit la lettre et monta en voiture. » Les récits ne
s’accordent pas : lequel est le Arrai? Il a pu y avoir, ce qui
permettrait de les concilier, plusieurs scènes au sujet de la
fameuse lettre de Diderot et Mme d’Epinay a pu les confondre
en une seule. En effet, il paraît certain, d’une part, que Rous­
seau a bien lu, comme il dit, à Grinnn et à Mme d’Epinay, sa
réponse à Diderot, car Diderot le lui reproche expressément ;
et, d’autre

part, il

a pu, un peu plus tard,

avoir, avec

Mme d’Epinay, une explication orageuse, à la suite de laquelle
il a demandé pardon à Mme d’Epinay; car celle-ci, dans une
lettre datée de Genève, lui dit formellement : ce que vous
venez de m’écrire « n’est pas d’un homme qui, la veille de
mon départ, me jurait qu’il n’aurait pas assez de sa vie pour
réparer les outrages qu’il m’avait faits. » (1).
Je ne crois pas enfin qu’il faille prendre à la lettre la fin
du récit où Mme d’Epinay nous montre Rousseau suppliant
celle-ci de le laisser à l’Hermitage jusqu’au printemps : cette
supplication ne répond pas du tout à ce que nous savons du
caractère de Rousseau. Mmo d’Epinay, pensant à ce qui devait

(1) Voir, sur ce point, Eugène Ritter : Zeitschrift, p. 334.

�384

LOUIS DUCROS

se passer plus tard et au désir que laissera trop voir Rousseau
de ne pas déménager à l’entrée de l’hiver, a brouillé les dates
et mis dans la bouche même de Rousseau ce qu’elle ne devait
que lire plus tard dans ses lettres et encore en termes moins
humiliants.
Quoi qu’il en soit, Mme d’Epinay était partie mortellement
blessée et l’on peut croire que Grimm ne s’était pas employé
à adoucir sa blessure. Le jour du départ de Mme d’Epinay (le
24 octobre 1757), Mme d’Houdetot, qui venait faire ses adieux
à la vallée, apportait à Rousseau la réponse de Saint-Lambert
à une lettre que Rousseau lui avait écrite pour se plaindre
du refroidissement de Mme d’Houdetot à son égard. Mais pour
comprendre ces deux lettres et aussi ce qui va suivre, il nous
faut revenir un peu en arrière, c’est-à-dire au moment où
Saint-Lambert, averti, on s’en souvient, de ce qui s’était passé
entre Rousseau et Mrao d’Houdelot, était rentré à Paris et avait
revu Mme d’Houdetot,

puis Jean-Jacques lui-même. Ils se

rencontrèrent tous les trois, d’abord à la Chevrette où, dit
Mme d’Epinay, « Saint-Lambert et Mme d’Houdetot avaient l’air
très soucieux, et Rousseau n’était pas gai », et cela se com­
prend de reste; puis, à l’Hermilage, où Saint-Lambert alla
galamment, avec Mme d’Houdetot, demander à dîner à l’ermite.
« Il me traita, dit Rousseau, durement, mais amicalement. »
Mme d’Houdetot n’était sans doute pas la moins gênée entre
son amant et son trop passionné ami. Le mieux était, pour
ne se point fâcher, de ne pas parler du passé, et de glisser,
par exemple, vers la littérature. Probablement sur la propo­
sition de Saint-Lambert, Rousseau lut sa lettre à Voltaire sur
la Providence, dont « Saint-Lambert avait entendu parler ».
Mais durant la lecture, Saint-Lambert s’endormit et il poussa
même sa vengeance, car c’en était une et très cruelle pour
Rousseau, jusqu’au ronflement. Rousseau n’osa pas s’inter­
rompre et, nous dit-il, il continua de lire tandis que SaintLambert continuait de ronfler et, sans doute aussi, tandis que
Mme d’Houdetot, qui était l’enjouement et la gaité en personne,
se tenait à quatre pour ne pas pouffer.

�JEAN-JACQUES UOUSSEAU

385

Mais ce n’est pas tout : à peine Saint-Lambert était-il
reparti pour l’armée, Rousseau remarqua que Mme d’Houdetot
était « fort changée à son égard ». Elle lui redemanda ses
lettres et, quand Rousseau s’exécuta, elle vérifia devant lui
si le paquet était bien complet, ce qui mortifia profondé­
ment Rousseau.
Ne pouvant supporter « ce refroidissement » de Mme d’Houdetot, et devinant sans peine à qui il devait l’imputer, il
écrivit, pour s’en plaindre, à Saint-Lambert, et, en attendant
sa réponse, il composa, pour la dédicace de la chapelle de
la Chevrette, un motlet qui, paraît-il, fut superbe : « jamais
musique plus étoffée n’était sortie de ses mains ». Le dépit
et l ’amour à la fois l’avaient inspiré : car s’il voulait prouver
à ses détracteurs qu’il savait la musique — on en doutait
donc encore après le Devin du village ? — il désirait aussi
se faire honneur, auprès de Mmc d’Houdelot, d’un genre de
talent qu’elle esLimait. Le motlet eut un très grand succès
et Rousseau prit là, sous les yeux de Mme d’Houdetot, une
éclatante revanche du sommeil, plus irrespectueux que spi­
rituel, de Saint-Lambert.
Mais que venait-il donc d’écrire à ce dernier ? L ’idée était
tout à fait originale, non seulement d’oser se plaindre de la
réserve de Mmo d’Houdelot à son égard, mais d’aller s’en
plaindre à Saint-Lambert, c’est-à-dire, à celui-là même qu’il
avait mis, lui, Rousseau, dans la nécessité d’imposer celle
réserve à son imprudente amie. Entre Rousseau et Mmc d’Hou­
delot, nous savons tout ce qui s’est passé et nous devinons
même sans trop de peine tout ce qui a failli se passer : ce
n’est pas la faute à Rousseau, s’il n’est pas devenu l’amant
de Mme d’Houdetot ; et si Saint-Lambert ne sait pas tout, du
moins, expérimenté comme il est en cette matière, il a par­
faitement compris où en voulait venir

Rousseau ; d’autant

plus que Mmc d’Houdelot, qui est la franchise même, si elle
ne lui a pas tout dit, ne lui a pas non plus tout caché.
Voyons donc, à un homme ainsi averti, ce qu’à bien pu
écrire Rousseau : « Pourquoi, s’écrie-l-il avec amertume, faut-il

�386

LOUIS

DUCHOS

que vous m’ayez affligé l’un el l’autre? Laissez-moi prompte­
ment délivrer mon âme du poids de vos torts... Elle trouvait
un ami sensible à ses peines, dites-moi d’où vient son refroi­
dissement? auriez-vous pu craindre que je cherchasse à vous
nuire auprès d’e lle ? ... Non, non, Saint-Lambert, la poitrine
de Rousseau n’enferma jamais le cœur d’un traître... Je ne
veux pas vous ôter l’un à l’autre ; je ne veux que prévenir
l’infaillible terme de l’amour en vous unissant d’un lien plus
durable dont

vous

puissiez

vous honorer

à

la

face

des

hommes » (1).
Cette lettre nous fait toucher du doigt la duplicité de Rous­
seau : dans ses Confessions, il se présente à nous tel qu’il
fut réellement à cette époque, c’est-à-dire amoureux très fou
et, ne l’oublions pas, très entreprenant ; et même

lorsque,

Saint-Lambert étant de retour, il essaie de se justifier de ses
torts envers lui, quels sont, toujours dans

ses

Confessions,

les termes dont il se sert? « des trois, j ’étais le seul coupa­
ble. » Il est vrai qu’il se hâte d’ajouter, pour montrer à quel
point il était excusable : « était-ce moi qui avais recherché
sa maîtresse ? n’était-ce pas lui qui me l’avait envoyée ? (ce
qui est, d’ailleurs,

exact).

N ’était-ce pas elle

cherché ? (el c’est vrai encore).

qui

m’avait

A ma place Saint-Lambert

en eût fait autant, peut-être pis (comment donc s’y serait-il
pris) ? car enfin,

continue-t-il, quelque fidèle, quelqu’esti-

mable que fût Mmc d’Houdelot, elle était femme (la jolie insi­
nuation 1) ; il était absent (la belle excuse !), les
étaient fréquentes,

occasions

les tentations étaient vives (même pour

Mmc d’Houdetot ?) et il eût été bien difficile de se défendre
toujours avec le même succès (elle eut donc à se défendre),
contre un homme plus entreprenant ». Mais à moins de lui faire
violence, que pouvait-il donc entreprendre de plus 7 il pou­
vait simplement se rendre un bon témoignage :
Et si de réussir je n’emporte le prix,
J’aurai dü moins l’honneur de l’avoir entrepris*

(1) L ettre du 4 septem bre 1757.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

387

En définitive, il s’avoue coupable et nous savons très bien
que s’il y eut, comme il s’en vante, « des limites qu’ils ne
se permirent jamais de franchir », le respect de ces limiteslà, il en faut faire honneur à la vertu seule de Mme d’Houdelot. Ainsi, et en résumé, dans ses Confessions, il est tout
simplement un amant éconduit : or, on l’a vu, dans la lettre
à Saint-Lambert, il n’est et n’a jamais

été qu’un ami res­

pectueux, aussi soucieux du repos de Mme d’Houdelot que
de l’honneur de son

ami.

Et alors il

ne s’explique pas

d’où vient le « refroidissement » de Mme d’Houdetot. SaintLambert « aurait-il pu craindre que je ne cherchasse à lui nuire
auprès d’elle ? » Il semble bien en effet, que Saint-Lambert,
à moins d’être un Géronte, pouvait avoir cette crainte-là. Mais
nous comprenons mal Rousseau : ce n’est pas Rousseau amou­
reux et galant que Saint-Lambert a pu craindre ; de celui-là
il n’est pas du tout question dans sa lettre — puisqu’il n’a
jamais existé ! — Ce qui a pu seulement alarmer Saint-Lam­
bert, c’est « la vertu » de Rousseau, cette vertu qui avait noble­
ment pris à tâche de purifier l’amour de Saint-Lambert et
de Mmc d’Houdelot ; car

c’est précisément parce qu’il les

aime, « qu’il ne leur laissera jamais, ainsi s’exprime-t-il, la
sécurité de l’innocence dans leur état. » Et voilà à quoi sert
l’amitié d’un homme vertueux !
Imagine-t-on Saint-Lambert, qui connaissait Rousseau, qui
connaissait Thérèse, qui avait enfin reçu certaines confidences
de Mmo d’Houdetot sur les plus récentes manifestations de
« la vertu » de Rousseau, l’imagine-t-on lisant celte capucinade
effrontée ? Mais, d’autre part, comment expliquer que Rous­
seau ait la naïveté, ou l’impudence, de présenter, sous un
jour aussi faux, des faits que Saint-Lambert doit connaître
à peu près aussi bien que lui ? L ’attitude même de SaintLambert, à la Chevrette et à l’Hermilage, ses conseils de
prudence à Mm° d’Houdetot, tout cela n’indique-t-il pas suffi­
samment à Rousseau que Saint-Lambert sait à quoi s’en
tenir ? et si Mme d’Houdetot a par hasard montré à SaintLambert les lettres enflammées de Rousseau ? alors la réponse

�388

LOUIS DUCROS

de Saint-Lambert devient bien simple : il n’a qu’à renvoyer
à Rousseau une de ses propres lettres. Mais Rousseau est
bien tranquille : d’abord, quand il écrit à Saint-Lambert,
M'"c d’Houdetot lui a déjà affirmé qu’elle a brûlé toutes ses
lettres ; il sait,

en outre,

qu’une femme intelligente,

et

Mme d’Houdelot l’est beaucoup, ne dit pas tout à son mari —
ou à celui qui en lient la place ; et enfin, au plus fort de
sa passion, il n’a pas tout à fait perdu la tète : malgré la
défense que lui en avait faite Mme d’Houdetot, il a continué
à la tutoyer dans ses lettres et sait-on pourquoi ? « il avait
exprès, dit-il, pris un ton qui m il ses lettres à l’abri des com­
munications. » Il ne peut, à ce propos, se tenir d ’ajouter :
si ces lettres voient jamais le jour « on connaîtra comment
j’ai aimé. » Il a donc aimé d’amour et son orgueil lui a joué
ici le même tour que lorsqu’il l’a incité à nous faire connaître
ce cri de Mmo d’Houdetot qui fait tant d’honneur à son amou­
reuse éloquence : « non, jamais homme n’aima comme vous ! »
Seulement si
fameux,

Saint-Lambert

connaissait par hasard ce cri

n’allait-il pas répondre à la lettre qu’il venait de

recevoir de Rousseau : « non, jamais homme ne mentit comme
vous ? »
Eh bien ! point du tout ; une nouvelle surprise nous attend
et c’est la réponse de Saint-Lambert : « Elle (M mc d’Houdetot)
vous a moins vu, parce qu’elle a voulu m’éviter des peines
que vous n’auriez pas dû me faire, mais que vous ne m’aviez
pas moins faites... Je crus, à mon dernier voyage, voir en elle
quelque changement... Je vous avoue que je vous crus d’abord
la cause de ce que je crus avoir perdu. Ne pensez pas, mon
cher ami, que je vous crusse ni perfide, ni traître : je connais­
sais l’austérité de vos principes... Nous n’avons ni l’un ni
l’autre cessé de vous estimer et de vous aimer... Regardez-moi
et traitez-moi comme votre ami et soyez sûr que celle amitié
fera un des plus grands charmes de ma vie (1). »
Qu’est-ce à dire ? Saint-Lambert serait-il dupe et aurait-il
(1) Streckeisen-Moultou, ibid. I, 41G

�la candeur de croire à la grandeur d’âme et à l’austérité
dont Rousseau avait fait parade dans sa lettre? Rien de tout
cela : il répond à Rousseau en homme du monde et en
homme d’esprit. Il a revu Mm° d’Houdetot, et il est rassuré :
c’était pour lui l’essentiel. Il dit à Rousseau ses griefs, très
légitimes, mais cela rapidement, et il s’appesantit sur leurs
bonnes relations, qui ne doivent pas s’altérer : rompre ouver­
tement, en effet, avec Rousseau — comme celui-ci n’eût pas
manqué de le faire, à la place de Saint-Lambert, — c’était
apprendre à tout Paris que Rousseau avait été son rival,
c’était montrer aussi qu’il n’était pas sûr du cœur de sa
maîtresse. Ne valait-il pas m ieux, pour Mrae d’Houdetot et
pour lu i, faire comme si rien ne s’était passé et affecter de
croire à la pureté des intentions de Rousseau ? c’était le
désarmer, l’empêcher de songer à une vengeance, toujours
à craindre avec un tel caractère, et c’était enfin garder un
ami qui leur faisait honneur à tous deux. Et je crois même
que Saint-Lambert avait dû prendre, lors de sa récente entre­
vue avec Rousseau, cette attitude très sage, et que Rousseau,

Ml

moins homme du monde et qui s’attendait à un éclat, se
figura que, si Saint-Lambert ne lui faisait

pas de scène,

c’était parce que Mmc d’Houdelot n’avait pas parlé. C’est même,
je pense, dans cette persuasion où il était de l’ignorance de
Saint-Lambert sur ses torts véritables qu’il s’ était décidé à
lui écrire sa vertueuse épître.
A la fin de sa lettre Saint-Lam bert disait à Rousseau :
« Je

11e

sais ce qu’il y a entre Grimm et vous ; mais je

vous dois de vous dire qu’il m’a parlé de vous comme d’un
homme

qu’il

respectait,

mais dont l’injustice faisait

son

malheur. » Saint-Lambert répondait par là au mot « d’ingrat »
que Rousseau dans sa lettre à Saint-Lambert, avait appliqué
à Grimm, et ceci nous ramène à ce qui ce passait en ce m o­
ment même à la Chevrette. Rousseau senLait très bieft qu’ayant
offensé gravement, et pour la seconde fois, Mmc d’Epinay,
il ne pouvait pas rester plus longtemps à l’Hermilage sans
compromettre sa dignité de « citoyen » ou, plus simplement,
25

m\

�LOUIS DUCROS

sans faire douter de sa délicalesse d’honnêle homme. Il dut
être extrêmement perplexe : on élail à l’entrée de l’hiver et
un déménagement, dans cette saison, et aussi dans l’état de
santé, toujours précaire, où il se trouvait, lui était natu­
rellement fort pénible. Et d’ailleurs où aller ? il avait juré
à tous ses amis qu’il ne reviendrait plus jamais à Paris, et
il tenait, du reste, et pour toutes les raisons que j ’ai dites,
à sa vie champêtre, c’est-à-dire laborieuse. Malheureusement
il

n’y

avait

qu’un

Hermitage

et qu’une Mme d’Epinay !

Mme d’Houdetot, en lui faisant ses adieux, l’avait supplié,
pour éviter les fâcheux commentaires sur leurs relations, de
ne pas quitter en ce moment l’Hermitage. Rousseau nous
explique à sa manière sa situation embarrassée : Mmc d’Houdelot voulait qu’il restât à l’Hermitage et qu'il donnât ses
raisons de n’avoir pas accompagné Mmc d’Epinay : car ne
dirait-on pas que, s’il n’était pas parti (sur ce que lui avait
dit Rousseau, elle croyait qu’on avait voulu le faire partir),
c’était pour ne pas s’éloigner de Mmc d’Houdetot? Mais s’il
faisait ce que lui demandait Mme d’Houdelot, il outrageait,
nous d it-il, Mmo d’Epinay en révélant pour quelle

cause

il avait refusé de l’accompagner. « Tout bien considéré, je
me trouvai dans la dure alternative de manquer à Mme d’Epi­
nay, à Mme d’Houdetot, ou à moi, et je pris le dernier parti.
Je le pris hautement, sans tergiverser, et avec une généro­
sité digne de laver les fautes qui m’avaient conduit à cette
extrémité. » Rousseau enfle la voix : méfions-nous et scru­
tons bien ce qui va venir : « Grimm était le seul qui n’eût
pas pris parti dans cette affaire et ce fut à lui que je résolus
de m’adresser. » Ainsi Grimm, qui était un cc ingrat » dans la
lettre à Saint-Lambert écrite un mois auparavant, Grimm
qui était, et Rousseau le savait mieux que personne, le
conseiller et le guide de Mmc d’Epinay, Grimm enfin à qui
on

avait voulu

le

substituer,

lui

Rousseau,

auprès

de

Mme d’Epinay, pour y faire, à sa place, le personnage que
l’on sait, ce même Grimm était le seul qui n’eût pas pris
parti dans cette affaire ! quelle bizarrerie ! et ce n’est pas

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

391

d’ailleurs que je veuille prétendre le contraire ; car puisqu’il
n’y avait au fond pas même eu d’affaire, si ce n’est dans
l ’imagination de Rousseau, il est bien certain que, pour ce
qui était du départ de Rousseau,

Grimm n’avait pas pu

prendre parti.
Mais Rousseau ayant sur toute cette histoire, et sur Grimm
en particulier, les idées que nous savons et qu’il nous a dites
lui-même, il est tout à fait étrange que, dans les conjonctures
où il se trouve, ce soil aux bons offices de Grimm qu’il ait
recours. Sa lettre (du 19 octobre 1757) n’est pas moins surpre­
nante et il faut qu’ou nous permette d’en citer les passages
les plus curieux : « Diles-moi, Grimm, pourquoi tous mes
amis prétendent que je dois suivre Mme d’Epinay. .. Qu’est-ce
qui peut m’y obliger? L ’amitié, la reconnaissance, l’utilité
qu’elle peut tirer de moi?examinons ces trois points... Quant
aux bienfaits, premièrement je ne les aime p o in t... Qu’a fait
pour moi Mnie d’Epinay? elle a fait bâtir, à mon occasion,
une petite maison à l ’Hermitage. Qu’ai-je fait de mon côté
pour Mme d’Epinay ? dans le temps que j ’étais prêt à me
retirer dans ma patrie, que je le désirais vivement (on se
rappelle ce qui en était), elle remua ciel et terre pour me
retenir. A force de sollicitations, et même d’intrigues, elle
vainquit ma trop juste résistance : mes vœux, mon goût, mon
penchant,

tout céda à la voix de l’amitié : je me laissai

entraîner à l’Hermitage. (C ’est Mmc d’Epinay qui est son obli­
gée). Dès ce moment, j ’ai toujours senti que j ’étais chez autrui.
Mme d’Epinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que
je lui tinsse compagnie; c’est pour cela qu’elle m’avait retenu.
Or cherchez combien d’argent vaut une heure de la vie et du
temps d’un homme (il n’ose pas dire, mais il pense : d’un
grand homme). Pour l’amitié, c’est un beau nom qui sert
souvent de salaire à la servitude; mais où commence l’escla­
vage, l’amitié finit à l ’instant... Pendant ce voyage, je lais­
serai ici un ménage qu’il faut entretenir... Si le voyage est
long et que mes souliers s’usent, mes bas se percent; s’il faut
blanchir son linge, faire sa barbe, accommoder sa perruque,

�392

LOUIS DUCROS

il est triste d’être sans le sou ; et s’il faut que j ’en demande
à Mme d’Epinay, à mesure que j’en aurai besoin, mon parti
est pris : quelle garde bien ses meubles (toujours le laquais
qui reparaît!);

car,

pour moi, je vous déclare que j’aime

mieux être voleur que mendiant...» An reste, à Genève, « mieux
mis, j ’y pourrai passer pour son valet de cham bre... » La
conclusion est inattendue : « Pesez mes raisons, mon ami,
et dites-moi ce que je dois faire : je veux remplir mon devoir.
Si vous jugez que je doive partir, prévenez Mmc d’Epinay, puis
envoyez-moi un exprès et soyez sûr que, sans balancer, je
pars à l ’instant. » (1)
Comment donc expliquer cette singulière épitre ? le plus
simplement du monde : cette lettre à Grimm, ce n’est pas
pour Grimm que Rousseau l’a écrite, mais pour le public. Ce
qu’il voudrait éviter,

c’est d’être obligé de quitter sur le

champ, comme il le devrait, cet Hermitage où il comptait
bien passer l’hiver ; car c’est cette dernière considération qui
l’y retient encore, bien plus que le désir d’être agréable à
Mm° d’IIoudetot. Mais ce qu’il craint par dessus tout, c’est
ceci : s’il part maintenant, c’est-à-dire tout de suite après
l’affront nouveau qu’il vient de faire à Mm0 d’Epinay, on va
dire, dans le monde, et on ne se trompera pas, qu’il est chassé;
et pourquoi chassé? très exactement parce qu’il a entretenu
chez Diderot contre Mme d’Epinay des soupçons injurieux et
faux, dont il avait lui-même demandé pardon à Mme d’Epinay.
Ainsi il était chassé parce qu’il avait mérité de l’être. Mais
comme les choses se présenteraient tout autrement, et comme
il serait en meilleure posture s’il était bien établi, dans le
public, qu’il s’était brouillé avec Mme d’Epinay uniquement
parce qu’on ne lui avait pas pardonné de n’avoir pas voulu,
lui malade et pauvre, partir pour Genève et laisser derrière

(1) Pour Mm" Macdonald
1{. : a new criticisme, T. 282) cetle lettre
« étant adressée à Grinnn et pouvant circuler librement en public avec les
commentaires de celui-ci, était un prodige, non d’ingratitude mais d'im ­
prudence. « Mon opinion est, on va le voir, le contre-pied de celle de
M™° Macdonald.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

393

lui deux femmes qui, sans lui, allaient mourir de faim. Il
avait donc fallu ou abandonner ces deux malheureuses ou
renoncer à l’hospitalité de Mme d’Epinay : il avait préféré
quitter l’Hermitage ! Et que les choses se fussent passées de
la sorte, qui donc en pourrait douter ? On n’avait qu’à voir
la lettre, pleine d’abandon, qu’il avait écrite à Grimm, et cette
lettre tout le monde pourrait la lire, et on la lirait telle qu’il
qu’il l’avait écrite, car il en avait le double (on l’a retrouvé
dans sa correspondance).
Maintenant, que répondrait Grimm ? Rousseau l’avait laissé
maître de son sort ; mais il savait très bien que Grimm ne lui
répondrait pas : « il faut partir », puisque ni Mme d’Epinay, ni
Grimm ne tenaient, il le savait, à ce qu’il se mît en route.
Remarquez, du reste, que, dans l’hypothèse même de Rousseau,
si Mmc d’Epinay veut l’avoir avec elle, c’est qu’elle a besoin d’un
chaperon. Or, quand il écrit à Grimm, Rousseau sait (il lui en
parle dans sa lettre) que M. d’Epinay accompagne sa femme :
dès lors, il n’a plus à craindre qu’on le prenne au mot quand
il offre de partir, personne au monde, et pas plus Diderot qu’un
autre, ne pouvant lui reprocher de ne pas faire escorte à une
femme qui part au bras de son mari.
Que demandait-il, d’ailleurs ? qu’on le laissât à l’Hermitage
seulement jusqu’au printemps « je crois devoir, disait-il encore
à Grimm, ne pas quitter l’Hermilage d’un air de méconten­
tement qui supposerait de la brouillerie entre nous ; . . . il vaut
mieux attendre au printemps, où mon départ sera plus naturel » ;
et tout cela était n’csl-ce pas? dans l’intérêt de Mme d’Epinay,
car il ne fallait pas qu’on crût qu’ils étaient brouillés pour
cette misérable question du voyage à Genève; il ne fallait pas,
dans l’intérêt de Mme d’Epinay, qu’on sût à quelles tyranni­
ques exigences Rousseau avait dû se soustraire. Après l’hiver
il déménagerait bien tranquillement et sans « brouillerie ».
Ainsi Rousseau pourrait garder ses quartiers d’hiver à l’Hermitage après avoir forcé Grimm à lui en donner le conseil
dans la réponse qu’il lui diclait d’avance et dont il se ferait,
lui, une arme contre Diderot et contre les ennemis de son

�LOUIS DUCROS

repos et de son honneur. Mais Grimm va-t-il tomber dans
le piège ? Le 28 octobre, Rousseau n’a pas reçu sa réponse
et il sait que Mme d’Epinay doit partir le lendemain 29. Une
lettre qu’il écrit ce 28 octobre à Saint-Lambert témoigne de
son « agitation ». Il ne peut se tenir de lui ouvrir son cœur,
il cherche à s’en faire un allié contre « la ligue » de ses amis
qui semblent vouloir « le livrer à la merci de Mme d’Epinay. »
Il lui échappe de donner une de ses plus fortes raisons pour
ne pas accompagner la voyageuse : ce qu’il craint, ce n’est pas
du tout de passer pour son chaperon, puisque M. d’ Epinay
est du voyage, mais c’est de rentrer

dans son pays, dans

cette Genève qui l’a naguère acclamé et fêté comme un grand
homme,

d’y

rentrer

maintenant

comme

un

protégé

de

Mme d’Epinay, il dit : comme « son valet ». Et par quelques
sophismes qu’il s’efforce de justifier cette brutale expression
(il part sans habits et sera forcé de tout recevoir d’elle), ce
qui, en définitive,

ressort de cette

lettre à Saint-Lambert

(laquelle ne fait, en certains points, que corroborer la lettre
à Grimm), ce sont deux faits très importants, car ils pour­
raient bien convaincre Rousseau, l’un, d’inexactitude grave,
l’autre, de mensonge.
Et tout d’abord la raison, je ne dis pas : la seule, mais à
coup sûr la plus puissante, qui empêche Rousseau de partir,
c’est qu’il craint de compromettre son prestige dans son pays :
« Je ne veux pas m’aller étaler dans mon pays à la

suite

d’une fermière générale. » Il convient donc lui-même, dans
celte lettre, que c’est là ce qu’il craint,

et, selon moi, c’est

ce qu’il craint par dessus tout. Or, dans ses Confessions, où
il entre, au sujet de cette affaire, dans les plus insignifiants
détails, dans ses Confessions, où il prétend nous donner « ses
sentiments les plus secrets » ; (« jamais dévote ne déploya
plus scrupuleusement à son confesseur tous les replis de son
âme »), il ne dit pas un seul mot du m otif principal (senti­
ment de dignité, diront les uns, sentiment de pure vanité,
selon moi, mais peu importe), qui l’empêche de s’offrir comme
compagnon de roule à Mme d’Épinay. Je dis bien : de s’offrir,

�395

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

car voici, après cette inexactitude assez importante, le second
fait qui résulte de sa lettre à Saint - Lambert. Il lui dit en
propres termes : « Vous savez le prochain départ de Mme d’Epinay. Elle m’aproposé de l’accompagner sans me montrer làdessus beaucoup d’empressement. Moi, la voyant escortée de
son mari, du gouverneur de son fils ..., je n’ai pas accepté
le voyage et elle s’est contentée de mes raisons. Là-dessus
(donc après) Diderot m’écrit un billet exiravagant. »
Ainsi, d’après la lettre à Saint-Lambert (contemporaine des
évènements), c’est au moment même où Mmc d’Epinay annonce
à Rousseau son voyage, c’est à ce moment que

Rousseau

apprend que M. d’Epinay part avec elle. Or dans les Confes­
sions, c’est seulement après que Rousseau a refusé de « cha­
peronner » Mmo d’Epinay, que M. d’Epinay, pour sauver à
tout prix les apparences, se décide à accompagner sa femme.
Il me paraît donc tout à fait probable que Rousseau, pour
donner un air de vraisemblance à son odieuse supposition
(le besoin d’un chaperon), a retardé, jusqu’après son refus,
la décision de M. d’Epinay et si l’auteur de la lettre à SaintLambert a dit vrai, l’auteur des Confessions a menti.
Je ne crois pas qu’on puisse invoquer une inadvertance
de Rousseau écrivant à Saint-Lambert. Il cite M. d’Epinay
avant le précepteur ; il semble bien qu’il reproduise ici les
paroles mêmes de Mmc d’Epinay en réponse à sa question :
avec qui partez-vous ? Il s’est avisé de modiiier ces paroles
dans les Confessions et l’on voit dans quel but ; mais on ne
s’avise jamais de tout et sa lettre à Saint-Lambert l’a trahi :
elle est une nouvelle preuve, et péremptoire, qu’on n’avait
jamais eu besoin de lui pour le voyage de Genève.
Ce voyage venait d’être retardé par suite d’une indisposi­
tion du fils de Mme d’Epinay, et Grimm, ayant pensé que
Mme d’Epinay « ne partirait pas de quelques jours », ne voulut
pas différer plus longtemps sa réponse à Rousseau : mais il
ne lui envoya qu’un très court billet pour lui faire prendre
patience: en réalité, il attendait le départ de Mme d’Epinay,
à la fois pour épargner, à son amie malade, de nouvelles

�'

396

LOUIS

DUCROS

tribulations et pour porter à Rousseau un coup décisif sans
être désormais gêné par les scrupules de Mmc d’Epinay et
par ce reste de tendresse qu’elle gardait malgré tout à son
ingrat ami.
Dans son billet, Grimm se garde bien de donner à Rous­
seau le conseil que celui-ci lui demande : qu’il s’adresse à
Mme d’Epinay elle - même et lui
repoussera

fasse ses offres : elle les

d’ailleurs, c’est certain, car pourquoi

diable !

Rousseau veut-il que Diderot soit « le porte-paroles » de
Mme d’Epinay en celle affaire ? Rien de plus sensé et de plus
habile aussi que ce

billet de Grimm : Rousseau voudrait

pouvoir dire à ses amis qu’il s’est offert : qu’il s’offre à celle
qui a seule qualité pour accepter ou refuser son offre. Ce
billet dit Rousseau, me « frappa d’étonnement » — de dépit
plutôt, je crois, car sa ruse était déjouée. Si, à la question qui
lui était posée, Grimm avait répondu par un oui ou par un
non, Rousseau triomphait. Grimm disait-il qu’il devait partir ?
Voyez leur tyrannie ! se serait écrié Rousseau. Grimm disait-il
qu’il ne devait pas partir ? Voyez, se serait encore écrié Rous­
seau : Mmc d’Epinay s’est fâchée de ce que je ne l’accompagnais
pas et Grimm me donne raison! Et c’était toujours le voyage
de Genève qui restait l’unique cause de leur brouille et de
son départ probable de l’Hermitage et tout l’odieux en retom­
bait sur Mn,e d’Epinay. Grimm n’ayant dit ni oui ni non,
qu’allait maintenant faire Rousseau ?
S’il avait été sincère en demandant conseil à Grimm, il
devait maintenant s’adresser à Mme d’Epinay et remettre son
sort entre ses mains. Pourquoi dit-il alors dans ses Confes­
sions : « Je ne donnai pas dans le piège de lui offrir de
partir avec elle ? » où donc est le piège ? il n’y en a pas et
il sait très bien qu’il n’y en a pas, puisque M. d’Epinay part
avec sa femme ; Mme d’Epinay lui répondra qu’il peut tranquil­
lement rester à l’Hermitage. C’est parce qu’il est sûr d’avance
de cette réponse qu’il n’a garde de « s’offrir », car alors il
ne pourrait plus dire que, s’il s’est brouillé avec Mmc d’Epi­
nay, c’est parce qu’il n’a pas consenti à l’accompagner. Le

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

piège, ce n’est pas Grimm qui le lenri à Rousseau, mais bien
Rousseau qui le tend au lecteur, à qui il veut faire prendre
le change, sur le vrai m otif de ce que j ’appellerai, moi, la
légitime indignation de Mmo d’Epinay contre ses odieux soup­
çons, et de ce qu’il appelle, lui, d’un tout autre mot : d’un
mot qui n’est pas seulement un adroit euphémisme, mais une
impudence calculée, puisqu’il intervertit les rôles tout simple­
ment : « Je crois devoir à Mme d’Epinay de ne pas quitter
l’Hermitage d’un air de mécontement qui supposerait de la
brouillerie entre nous. » Ainsi c’est lui qui serait mécon­
tent, ayant, sans doute, été l’offensé !
Conformément à sa tactique, il écrivit à M"'° d’Epinay une
lettre où, comme il nous en a prévenus,

il se gardait bien

de « s’offrir » : tout au contraire, et sans réfléchir un seul
instant qu’il écrivait à une femme malade,

installée

sans

doute au chevet de son fils, il lui disait tout ce qu’il fallait
pour lui ôter l’envie, si elle l’avait jamais eue, de s’embar­
quer avec un tel malotru. Il a, lui dit-il galamment, poul­
ie suspect son caractère, car insensiblement elle a cherché à
la réduire en servitude et à l’employer selon ses vues secrè­
te s ... Quant au billet de Diderot, il est très certain qu’il ne
vient pas de lui et il soupçonne une espèce de ligue dont
elle est le mobile. » Au reste, elle l’aura toujours pour ami
quand elle ne voudra plus l’avoir pour « esclave » et qu’elle
renoncera, comme par exemple pour le voyage de Genève, à
tous ces « détours » ( l ’édition de du Peyrou porte même :
« à tous ces mensonges détournés »).
Grimm eut le bon esprit d’arrêter au passage cette grossière
missive pour ne l’envoyer à Mmo d’Epinay qu’après son arri­
vée à Genève. Mme d’Epinay partie, il fit enfin à Rousseau
(le 7 ou 8 novembre) la réponse qu’il avait différée. Il rom­
pait cette fois ouvertement avec lui. Rousseau lui renvoya sa
lettre sans la lire, assure-t-il, jusqu’au bout, car « les ternies
en étaient tels que la plus infernale haine les peut dicter ».
Les Mémoires nous donnent cette lettre : mais est-elle authen­
tique? Rousseau avait ses raisons pour n’en pas garder copie,

itii

�398

LOUIS DUCROS

car, authentique ou non, cette lettre des Mémoires n’a pas pu
différer beaucoup, ni pour le ton ni pour le fond même, de
ce que dut être l’original. Rousseau a dû y lire des phrases,
telles que celle-ci, qui mettaient tout simplement la vérité à
la place des vilains sophismes forgés par son ingratitude :
« Vous osez me parler de votre esclavage, à moi qui depuis
deux ans suis le témoin journalier de toutes les marques de
l’amitié la plus tendre et la plus généreuse que vous avez
reçues de cette femme ? »
La rupture avec Mmc d’Epinay ne devait avoir lieu qu’une
dizaine de jours après la rupture avec Grimm. Dans cet
intervalle, Mme d’Houdetot, puis Diderot, puis Saint-Lambert
lui-même (alors malade à Aix-la-Chapelle) interviennent pour
calmer Rousseau et l ’empêcher de s’enferrer de plus belle.
Mme d’Houdetot se tue à lui répéter de ne plus écrire et de
rester tranquille à l’Hermitage : elle craignait que le brusque
départ de Rousseau ne fît un éclat qui rejaillirait sur elle.
Saint-Lambert,

de son côté, lui remontre que le moment

serait mal choisi pour rompre avec Mmc d’Epinay, c’est-à-dire
avec une femme malade. Et Rousseau lui ayant écrit qu’il
méprisait fort l’argent « qui n’est que de la houe » : à la
bonne heure ! lui réplique Saint-Lambert ; « mais l’argent qui
vient des autres est un métal précieux dont ils se sont privés
pour nous ; et Mme d’Epinay n’est pas riche. » Cette lettre,
datée du 21 novembre, ne parvint à Rousseau, par Mm cd’Houdetot, que le 27. Dès le 12 novembre, Mme d’Epinay avait eu
occasion de lui exprimer vertement ce qu’elle pensait de la
lettre qu’il lui avait écrite avant son départ et que Grimm
venait seulement de lui faire parvenir : « Vous me faites
pitié; si vous êtes de sang-froid, votre conduite m’elfraye
pour vou s...

Vous abusez de la patience que m’a donnée

jusqu’à présent mon amitié pour vous. » Malgré cette mercu­
riale, Rousseau, cédant aux instances de Mme d’Houdetot qui
le priait de ne pas déloger encore (et il n’y tenait guère, je
crois, pour les raisons que j ’ai dites), et comptant peut-être
aussi sur un nouveau retour d’indulgence de Mmc d’Epinay,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

399

lui écrivit un humiliant billet qui se terminait par ces mots :
« J’ai voulu quitter l’Hermitage et je le devais ; mais on pré­
tend qu’il faut que j ’y reste jusqu’au printemps, et, puisque
mes amis le veulent, j ’y resterai, si vous y consentez. » La
réponse ne se fit pas attendre ; c’élait un congé en règle :
« Puisque vous vouliez quitter l’Hermitage, et que vous le
deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour
moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs et je
n’ai plus rien à vous dire sur les vôtres. » Huit jours après
avoir reçu cette lettre, le 15 décembre 1757, Rousseau quittait
l’Hermitage, où il était entré le 9 avril 1756. On sait qu’il
s’établit à Mont-Louis ; mais les démêlés que nous venons de
raconter allaient avoir pour Rousseau des conséquences immé­
diates qu’il nous reste à exposer.

V III
De ses trois amis, Grimm, Mmc d’Epinay et Diderot, Rous­
seau avait perdu les deux premiers : tout lui commandait de
s’attacher plus fortement que jamais au troisième, Diderot,
qui ne demandait qu’à lui garder son amitié : « Il est certain,
lui écrivait alors Diderot, qu’il ne vous reste plus d’amis que
moi, mais il certain que je vous reste. Je l’ai dit sans dégui­
sement à tous ceux qui ont voulu l’entendre et voici ma
comparaison : C’est une maîtresse dont je connais bien les
torts, mais dont mon cœur ne peut se détacher. » Rousseau
va bien vite lui montrer comme il s’entend à « détacher » de
lui les cœurs qui voudraient lui rester fidèles.
Il venait d’écrire à Mmc d’Epinay cette lettre du 23 novem­
bre où, tout en lui déclarant que « l ’amitié était éteinte »
entre eux, il lui demandait la permission de passer encore
l’hiver à l’Hermitage. C’est « quelques jours après », nous dit
Rousseau, qu’il reçut la visite de Diderot. Cette visite est
racontée

très différemment dans les Mémoires et dans les

Confessions. Le récit des Mémoires est, à coup sûr, arrangé :

�LOUIS DUCEOS

les erreurs de fait s’y rencontrent à côté des erreurs de date.
Le récit des Conléssions mérite-t-il plus de confiance ? Il ne
s’accorde guère avec la lettre de Diderot écrite à Grimm, le
soir même, semble-t-il, de cette visite. Enfin cette lettre ellemême est-elle
Grimm

authentique ? Je le crois : car, d’une part,

en envoie, d it-il,

une copie à Mme d’Epinay (et

Mmc d’Epinay a vraisemblablement transcrit cette copie dans
ses Mémoires) ; et, d’autre part, elle est telle qu’un Diderot
senl pouvait l ’écrire ; c’est une belle pièce d’éloquence : on
croit voir les grands gestes et entendre la voix tonnante de
Diderot. Voici cette lettre: « Cet homme est un forcené. Je
lui ai reproché, avec toute la force que donnent l’honnêteté
et une sorte d’intérêt qui reste au fond du cœur d’un ami
qui lui est dévoué depuis longtemps, l’énormité de sa con­
duite ; les pleurs versés aux pieds de Mmc d’Epinay, dans le
moment même où il la chargeait, près de moi, des accusa­
tions les plus graves ; cette odieuse apologie qu’il vous a
envoyée et où il n’y a pas une seule des raisons qu’il y avait
à dire ; cette lettre projetée pour Saint-Lambert qui devait le
tranquilliser sur des sentiments qu’il se reprochait, et où,
loin d’avouer une passion née dans son cœur malgré lui, il
s’excuse d’avoir alarmé Mme d’Houdetot sur la sienne. Que
sais-je encore? je ne suis point content de ses réponses: je
n’ai pas eu le courage de le lui témoigner, j ’ai mieux aimé
lui laisser la misérable consolation de croire qu’il m’a trompé.
Qu’il vive ! il a mis dans sa défense un emportement froid
qui m’a affligé. J’ai peur qu’il ne soit endurci.
Adieu,

mon ami ; soyons et continuons d’être honnêtes

gens ; l’état de ceux qui ont cessé de l’être me fait peur.
Adieu, mon ami, je vous embrasse bien tendrement ; je me
jette dans vos bras comme un homme effrayé ; je tâche en
vain de faire de la poésie, mais cet homme me revient tout
à travers mon travail, il me trouble et je suis comme si
j ’avais à côté de moi un damné ; il est damné, cela est sûr,
adieu mon ami... Oh ! mon ami, quel spectacle que celui d’un
homme méchant et bourrelé ! Brûlez, déchirez ce p ap ier... ;

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

401

que je ne revoie plus cet homme-là ; il me ferait croire aux
diables et à l ’enfer. Si jamais je suis forcé de retourner chez
lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin ;
j ’avais la lièvre en revenant. Je suis fâché de ne pas lui avoir
laissé voir l’horreur qu’il m’inspirait et je ne me réconcilie
avec moi qu’en pensant que vous, avec toute votre fermeté,
vous ne l’auriez pas pu à ma place : je ne sais pas s’il ne
m’aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu’au bout du
jardin ; et je le voyais !... En vérité, la main me tremble. »
Ce qu’il y a de plus curieux dans cette lettre, ce n’est pas
l’emphase théâtrale qui est comme la signature même de
l’auteur : mais c’est la preuve certaine que Diderot nous donne,
sans y songer, du rôle prépondérant qu’a dû jouer Grimm
dans toutes ces histoires. Diderot a raconté lui-même à Marmontel sa visite à Rousseau : « alors (aurait-il dit à Marmontel) Rousseau fut plus éloquent et plus touchant dans sa
douleur qu’il ne l’a été de sa vie. Pénétré de l’état où je le
voyais, mes yeux se remplirent de larmes ; en me voyant
pleurer, lui-même il s’attendrit et il me reçut dans ses bras. »
Diderot, en effet, le bon Diderot, en face de son ami qui lui
a ouvert ses bras, a pu le gronder; mais il s’est, à coup sûr,
attendri avec lui et après s’être réconcilié avec Rousseau (puis­
que même dans sa lettre à Grimm il prévoit qu’il retournera
chez lui), il a honte, en pensant à Grimm, de sa faiblesse
d’âme et, chemin faisant, l’idée de sa prochaine entrevue avec
Grimm lui redonnant du cœur, il s’exalte, fait dans sa tête
le discours qu’il aurait dû tenir à Rousseau; et enfin, rentré
chez lui, il écrit cette lettre, où il se reproche de n’avoir pas
parlé avec assez de fermeté, mais où, en même temps, pal­
peur de Grimm, il fait Rousseau noir comme « un diable ».
En somme, et malgré l ’ascendant de Grimm sur Diderot,
il était facile à Rousseau, s’il avait su s’y prendre, ou plutôt
s’il l’avait sérieusement désiré,

de garder le cœur de son

plus vieil ami. Les torts de Diderot élaienL après tout par­
donnables, et ils témoignaient d’ailleurs de son amitié sincère,
encore que maladroite, pour Rousseau : « Eh bien ! avait-il

�402

LOUIS DUCROS

écrit à Rousseau, quand je me mêlerais encore de vos affaires,
sans les connaître assez, qu’est-ce que cela signifierait? Rien.
Ne suis-je pas voire ami el n’ai-je pas le droit de vous dire
tout ce qui me vient en pensée?. » Et, revenant sur ce fameux
voyage de Genève , il lui dit ce qui aurait dû détromper
Rousseau et l’empêcher de reproduire, dans ses Confessions,
ses outrageantes suppositions sur le complot tramé contre
lui : « Une bonne fois pour toutes, mon ami, que je vous
parle à cœur ouvert : vous avez supposé un complot entre
tous vos amis pour vous envoyer à Genève, et la supposi­
tion est fausse. Chacun a parlé de ce voyage selon sa façon
de penser el de voir. Vous avez cru que j’avais pris sur moi
le soin de vous instruire de leurs sentiments et cela n’est
pas. » Mais cela était — pour Rousseau, malgré la parole
de son ami, et cela était uniquement parce qu’il fallait que
cela fût pour l’innocenter

à ses yeux, et aux yeux de la

postérité, en vue de laquelle il écrivait ses Confessions.
Après cette visite de Diderot à Rousseau, l’intimité s’était
relâchée entre eux; on ne s’était pas brouillé pourtant, car
le 2 mars 1758, Rousseau envoyait à Diderot une apologie
de sa conduite, apologie emphatique et vague d’ailleurs ; et,
sans doute, il s’y défend bien d’être « un méchant », ce qui
prouve un certain refroidissement dans leurs relations ; mais
Diderot est encore, à celle date, « mon cher Diderot. » Quelle
dut être, par conséquent, la stupéfaction de celui-ci, quand,
deux mois après, en mai 1758, il lut en tête de la Lettre à
d’Alembert sur les Spectacles,

ces

mots de la Préface qui,

sans le nommer, le désignaient à tous les lecteurs : « J’avais
un Aristarque, sincère et judicieux; je ne l’ai plus, je n’ en
veux plus ; mais je le regretterai sans cesse et il manquera
bien plus encore

à mon

cœur qu’à mes écrits. » Et, ren­

dant publique l’accusatiou qu’il portait contre son ami, Rous­
seau donnait en note, sous la forme d’un passage latin de
l ’Ecclésiastique, le m otif de sa rupture avec Diderot. Cette
note, traduite par Marmonteil, disait ceci : « Si vous avez tiré
l’épée contre votre ami, n’en désespérez pas: car il y a moyen

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

403

de revenir. Si vous l ’avez attristé par vos paroles, ne crai­
gnez rie n , il est possible encore

de vous réconcilier avec

lui. Mais pour l’outrage, le soupçon injurieux, la révélation
du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de
grâce à ses yeux : il s’éloignera sans retour. »
Que s’était-il passé qui justifiât une si éclatante et si bru­
tale rupture? Le 6 mai 1758 Rousseau reçut de Mme d’Houdetot
une lettre qui le désola : « J’ai à me plaindre, lui écrivait
Mme d’Houdelot, de votre indiscrétion et de celle de vos amis.
Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheu­
reuse passion et je la cachais à ce que j ’aime pour ne pas
lui donner de l’éloignement pour vous. Vous en avez parlé
à des gens qui l’ont rendue publique et qui ont fait voir
contre moi des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma répu­
tation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon
amant, qui a été affligé que je lui eusse fait mystère d’une
passion que je n’ai jamais flattée et que je lui taisais dans
l’espérance que vous

deviendriez raisonnable et que vous

pourriez être mon ami. J’ai vu en lui un changement qui
a pensé me couler la vie. La justice qu’il me rend enfin sur
l’honnêteté de mon âme et son retour à moi m’ont rendu le
repos ; mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage
et je me dois à moi-même de ne pas m’y exposer. Je dois à
ma réputation de rompre tout commerce avec vous. » Que
Mme d’Houdelol n’ait pas révélé à Saint-Lambert, au moins
dans toute sa violence, la passion de Rousseau, il n’en faut
pas douter, puisqu’elle l’affirm e: mais cela ne veut pas dire
que Saint-Lambert n’en fût pas du tout instruit: son attitude
envers Rousseau lors de son récent voyage à Paris, même
sa lettre amicale à Rousseau avec le reproche très net du
début, ce qu’il avait pu entendre dire à Paris ou à la Che­
vrette indépendamment de ce qu’il avait pu lire dans la fameuse
dénonciation anonyme, tout démontre que Saint-Lambert, à
moins d’être — et il en était à cent lieues — profondément naïf,
était très suffisamment renseigné dès ce premier voyage à
Paris. Qu’était-il donc arrivé depuis qui vînt le troubler si

�LOUIS DUCROS

fort? Précisément ce qu’il avait voulu empêcher dans cetle
lettre à Rousseau, où il affectait de croire à l’austérité de
celui-ci : un éclat, une divulgation publique. Que dit, en effet,
Mme d’Houdetot? « ces bruits sont parvenus à mon amant. »
Homme de société et d’ une correction qui n’allait même pas
sans quelque roideur, ce que Saint-Lambert devait redouter
par dessus tout, c’était le scandale. Et la preuve en est que,
même dans cette lettre de rupture, qu’il a diclée évidemment
à sa maîtresse, il lui fait dire « qu’il plaint Rousseau de sa
faiblesse plus qu’il ne la lui reproche et que l’un et l'autre
(M me d’Houdelol et lu i), ils sont fort éloignés de s’unir aux
gens qui veulent le noircir: ils parleront toujours de lui avec
eslime. » Seulement, pour couper court aux bruits qui circu­
lent, il exige que Mm0 d’Houdelot cesse de le voir.
Mais qui donc, parmi les amis de Rousseau, avait trahi
son secret? Dès qu’il

s’agit de trahison, Rousseau n’hésite

jamais à nommer le coupable : ici il va droit à son meilleur
ami et, à peine a-t-il achevé de lire la lettre de Mmc d’Hou­
delot que, saisi d’indignation, il s’écrie : « Et toi aussi, Di­
derot, indigne ami 1 »

Pourtant, nous assure-t-il, il voulut

douter : mais cela lui devint impossible après deux visites de
Saint-Lambert à Mont-Louis. Que lui apprit donc Saint-Lam­
bert sur cc l’indigne ami? » La première fois, Saint-Lambert
avait, nous dit-il, « peu de temps à lui donner » ; cetle visite
ne compte donc pas, et, à mon avis, la seconde visite compte
encore moins (quoique ce fût la visite révélatrice), parce que
cette fois-là Saint-Lambert ne rencontra que Thérèse et que le
roman, quel qu’il soit, que Thérèse débita ensuite à Rous­
seau, ne peut, étant de Thérèse, rien prouver contre Diderot.
Ainsi, parmi les jolies choses que Thérèse fait dire à SaintLambert, nous trouvons cette petite infâmie que Saint-Lam­
bert était convaincu, comme d’ailleurs tout Paris, que Rous­
seau avait été l’amant de Mme d ’Epinay; ce qui permet à
Rousseau d’écrire, d’un ton dégagé, sur celle qui a été son
amie et sa bienfaitrice, cette phrase qui est tout simplement
abominable, d’abord parce qu’il n’a aucune preuve de ce qu’il

�405

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dit et parce qu’ensuite, même s’il en avait eu la preuve, il
n’avait pas le droit de le dire dans un livre écrit pour la posté­
rité : « Saint-Lambert, au grand, déplaisir de la dame, était
dans le même cas que moi » (n’avait, pas plus que moi, été
son amant; mais il l’avait échappé b elle!)
Rien de tout cela n’autorisait Rousseau à dénoncer Diderot
comme l’auteur des « bruits »

qui avaient si fort alarmé

Mme d’Houdetot et Saint-Lambert. Ces bruits-là, mais ils cou­
raient les salons, et cela,

depuis le jour où Rousseau et

Mme d’Houdetot avaient mis si peu de mystère dans leurs
fréquents rendez-vous. Le baron d’H olbach, chez Mme d’Epinay, n’avait-il pas persiflé Rousseau devant tout le monde, et
Deleyre ne le plaisantait-il pas, de Paris, sur sa « passion
bocagère? »

Pourquoi donc accuser le seul Diderot d’avoir

trahi un secret qui, semble-t il, n’en était plus un pour per­
sonne? Mais, dit-on, Diderot a reconnu lui-même son indis­
crétion : il est vrai, seulement elle n’avait pas du tout la
portée qu’affecte de lui donner Rousseau, lequel du reste ne
cite rien de précis contre Diderot. D’après les Mémoires et
d’après les Tablettes de Diderot, retrouvées par M. Tourneux
(et reproduites dans la Jeunesse de Mme d’Epinay, de MM. Perey
et Maugras, p. 537), Rousseau aurait un jour avoué à Diderot
sa passion pour Mrae d’Houdelot ;

Diderot lui aurait alors

conseillé de renoncer à voir Mme d’Houdetot et de tranquil­
liser par une lettre Saint-Lambert et Rousseau lui aurait
promis d’écrire cette lettre. Revoyant plus tard Saint-Lambert
et croyant que Rousseau lui avait écrit,

ainsi qu’il l’avait

promis, « je lui parlai, dit Diderot, de cette aventure comme
d’une chose qu’il devait savoir mieux que moi. Point du tout,
c’est qu’il

ne savait les choses qu’à moitié et que, par la

fausseté de Rousseau, je tombai dans une indiscrétion. » Sur
quoi l’on peut remarquer que, si Saint-Lambert savait déjà
les choses « à moitié », il les savait donc très suffisamment,
à un bon entendeur tel que lui en pareille matière demi-mot
devant largement suffire — et d’ailleurs, ne faisait-il pas sem­
blant de ne les savoir qu’à moitié? — et, en outre, qu’il n’y

26

�406

LOUIS DUCROS

avait qu’un Diderot au monde pour aller, de but en blanc,
entretenir l’amant avéré de M,,1C d’Houdctot de la passion d’un
tiers pour cette même Mme d’IIoudetot. Mais il

y avait là

surtout, de la part de Diderot, manque de tact et étrange
bévue : c’était, il est vrai, une grosse maladresse, ce n’était
pas une « trahison. » Exubérant et bavard, jamais chez lui,
toujours chez les autres, au propre comme au figuré, Diderot
était le dernier homme du monde à qui Rousseau, qui le con­
naissait depuis si longtemps, aurait dû confier un secret inté­
ressant d’autres personnes que lui. Rien en tous cas ne l’auto­
risait à dénoncer au monde entier, sous la forme d’un anathème
imprimé, la grande trahison de celui qui aurait commis les
forfaits énumérés dans le terrible A'erset de l’Ecclésiastique :
a Exceplo convicio et improperio et superbià et mysterii revelatione. » A h ! comme Diderot, qui s’entendait pour le moins
aussi bien que Rousseau à déclamer, aurait pu lui faire rentrer
dans la gorge tout son latin d’église, en lui rappelant qu’on
ne sacrifie pas, avec une pareille désinvolture, le meilleur de
ses amis ; qu’on ne punit pas ainsi, par une flétrissure publi­
que, quelques mots malheureux échappés dans un entretien
tout privé ; et qu’enfin, pour peu qu’on ait du cœur, on doit
toujours, dans l’ancien ami, respecter les droits de l’amitié!
Mais les seuls droits sacrés pour Rousseau étant ceux de son
repos et de sa gloire, il n’avait pas un seul instant hésité à
jeter par dessus bord l’ami qui avait troublé son repos et le
conseiller littéraire dont il désirait plus que jamais s’affran­
chir, maintenant qu’il avait mis sa gloire à rabattre l’orgueil
de ces prétendus philosophes dont Diderot était le chef. Cette
impatience de marcher enfin seul, est-ce qu’elle ne se trahit
pas dans ce mot de sa Préface qui est comme un cri de soula­
gement : « J’avais un Aristarque, je n’en ai plus : je n’en
veux plus ! »
Ayant appris au monde que son ami Diderot était quelque
chose comme un drôle,

Rousseau s’applaudit de sa mâle

franchise : au cours de sa Lettre sur les Spectacles, où se retrouve
comme on sait, l’écho

de ses

récents

démêlés

et où

il

�parle au public par la bouche de ce misanthrope idéal qü’il
oppose par endroits au misanthrope de Molière, il prête à
son héros ces nobles sentiments qu’il croit être les siens,
comme il vient, paraît-il, de le montrer en rompant avec
Diderot : « la basse et secrète médisance est indigne de
lui,... et, quand il dit du mal de quelqu’un, il commence
par le lui dire en face. » Et ailleurs, pensant aux préten­
dues avanies qu’on vient de lui faire, Alceste-Rousseau en
parle avec une fière résignation : « S’il n’avait pas prévu le
mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et
non pas une vertu... Qu’une femme fausse le trahisse (ceci
est pour Mme d’Epinay), que d’indignes amis le déshonorent
(et ceci est pour Grinnn), que de faibles amis l’abandon­
nent (et voilà

pour

qui l’a abandonné),

Diderot, car
il

doit

c’est,

paraît-il,

souffrir sans

Diderot

murmurer

: il

connaît les hommes. »
Oui certes, Rousseau connaît les hommes : il sait qu’on
n’a qu’à se plaindre d’eux amèrement pour se faire écouter
du public et c’est là — sans parler, bien entendu, de son
prestigieux talent — , ce qui explique l’extraordinaire faveur
qu’ont trouvée auprès de la postérité ses plaintes éloquentes
et mensongères ; il pouvait compter d’avance sur la compli­
cité de tant de lecteurs qui croient avoir,

eux aussi, des

raisons d’en vouloir à l’humanité ; et de même qu’ici, dans
sa Lettre sur tes Spectacles, il exprime, sans nommer personne
et sous prétexte de peindre son misanthrope idéal, tous ses
griefs et toutes ses rancunes personnelles, de même, que de
lecteurs, en suivant le récit des Confessions, s’attendrissent
inconsciemment

sur

leur

propre

sort,

sur les

injustices

qu’on leur a faites, sur les mauvais procédés de tant d’ingrats
amis, qui, ont été justement pour eux ce que Grinnn et Diderot
et tant d’autres furent jadis pour ce pauvre Rousseau !
La rupture avec Diderot devait être définitive : il y eut
une teiltative de rapprochement et l’initiative en vint natu­
rellement de l’offensé. Sept ans après la note outrageante de
la Lettre sur les Spectacles, d’Esclierny écrivait à Rousseau :

�L O U IS

DUCROS

« Je mets les choses au pis : pouver-vous refuser l’oubli du
passé et le désaveu de cette note funeste à un ami de vingt
années, que vous avez blessé mortellement, et qui vous en
prie en vous demandant grâce ? » (1) Rousseau répondit :
« Je sais respecter les droits
mais je

ne

de

la rallume jamais,

l’amitié,
c’est ma

même

éteinte,

plus inviolable

maxime. » (Motiers, 6 avril 1765). En d’autres termes : je
ne pardonne jamais les outrages que je fais à mes amis.
Les choses en seraient restées là, et Diderot, dans cette
mesquine et vilaine querelle, aurait gardé le beau rôle auprès
de la postérité, si Rousseau ne s’était pas avisé en 1770 de
lire en public ses Confessions, et plus particulièrement les
passages où il raconte son séjour à l’Hermitage. Diderot et
ses amis étaient naturellement pris à partie dans ces frag­
ments et Diderot, quoi qu’il en ait dit (2), ne pouvait savoir
jusqu’à quel point l’avait épargné le ressentiment de JeanJacques. En 1778, il publia sou indigeste Essai sur les règnes
de Claude et de Néron, où, dans une note, il attaquait Rousseau
à mots couverts. Critiqué pour cette note, il l’expliqua et
l’aggrava dans la deuxième édition de son ouvrage en 1784 :
c’est un réquisitoire passionné et très peu généreux, puisque
Rousseau n’était plus là pour se défendre. Diderot l’y traite
de « scélérat artificieux et pervers » et il rabaisse jalouse­
ment ses mérites d’écrivain

: ainsi tous les ouvrages

de

Rousseau ne valent pas un simple Eloge de Thomas, de
celui-là même qui, au dire de Voltaire,

avait inventé

le

gali-thomas ! Au reste Diderot ici ne manque pas seulement
de générosité et de mesure, il manque même de mémoire,
puisqu’il écrit : «

tout

mon

ressentiment s’est

réduit

à

repousser les avances réitérées qu’il a faites pour se rappro­
cher de moi. » Or, c’est exactement le contraire qui était la
vérité, on n’a qu’à lire, sur ce point, une seconde lettre de
d’Esclierny à Rousseau qui commence ainsi : « Je ne me

(1) Streckeisen-Moultou, i, 280.
(2) Diderot : Œuvres, édit. Assézat, ni, 93.

�409

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

suis point hâté d’apprendre à M. Diderot la réponse que vous
avez faite aux propositions de paix que je vous ai portées
de sa part. »
Tels sont les faits de ce long et déplaisant procès : Rousseau
s’y

montra égoïste, insulteur et fou ; mais Diderot fut-il

beaucoup plus sage ? « O philosophes dignes des étrivières
(écrivait un jour Saint-Lambert à Rousseau), je vous honore
et vous aime tous et suis fort aise de vous trouver des
hommes. » Moins d’un an après cette lettre, il avait défini­
tivement cessé d’aimer et d’honorer un de ces philosophes,
et voici justement le coup d’étrivière qu’il assénait à l’auteur
de la Lettre sur tes Spectacles. Rousseau venait de lui envoyer
son ouvrage et

Saint-Lambert lui

répond

: «

En vérité,

Monsieur, je ne puis accepter le présent que vous me faites.
A l’endroit de votre préface où, à l’occasion

de Diderot,

vous citez un passage de l’Ecclesiaste (de l’Ecclésiastique),
le livre m’est tombé des mains. Après les conversations de
cet été, vous m’avez paru convaincu que Diderot était inno­
cent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez. Il
peut avoir des torts avec vous, je l’ignore, mais je sais bien
qu’ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une insulte
publique. Vous n’ignorez pas les persécutions qu’il essuie (au
sujet de VEncyclopédie) et vous allez mêler la voix

d’un

ancien ami aux cris de l ’envie. Je ne puis vous dissimuler,
Monsieur, combien celte atrocité me révolte. Je ne vis point
avec Diderot, mais je l’honore et je sens vivement le cha­
grin que vous donnez à un homme à qui, du moins vis-à-vis
de moi, vous n’avez jamais reproché qu’un peu de faiblesse.
Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir
jamais. Oubliez mon existence, cela ne doit pas être difficile...
Je vous promets, moi, Monsieur, d’oublier votre personne et
de ne me souvenir que de vos talents. »
C’était un autre ami qui se détachait de Jean-Jacques et il
faut toute la naïve partialité des fanatiques de Rousseau pour
soutenir, comme fait l ’un d’eux, que « Rousseau répondit à
Saint-Lambert par une lettre qui était une rupture (il paraît

�410

L O U IS

DUCROS

que la lettre de Saint-Lambert n’en était pas une), et à laquelle
Saint-Lambert ne s’attendait pas ( ! ) ; car, ajoute-t-on, moins
de quinze jours après, il pria M. d’Epinay de lui ménager une
entrevue avec Rousseau » (1).
Il est très vrai que M. d’Epinay, devant aller à la Chevrette,
y invita Jean-Jacques à dîner en compagnie de M. et Mme Dupin
et il ajoutait : ce Je compte que MM. de Saint-Lambert, Francueil et Mroe d’Houdetot seront de la partie ; vous me feriez
un vrai plaisir, Monsieur, si vous vouliez être des nôtres.
Toutes les personnes que j ’aurai chez moi vous désirent et
seront charmées de partager avec moi le plaisir de passer
avec vous une partie de la journée. » Pour peu qu’on ait
l’usage du monde, il n’y a rien de plus, dans ces derniers
mots, qu’une formule de politesse ; tout au plus, une aimable
insistance pour rassurer le farouche ermite sur la société
qu’il

trouvera à la

Chevrette. La Lettre sur les spectacles

avait eu un très grand succès; Rousseau en avait envoyé un
exemplaire à M. d’Epinay et

celui-ci,

qui était d’ailleurs

resté étranger à tous les démêlés de Rousseau avec Mmo d’Epi­
nay, aussi bien qu’avec Saint-Lambert et Mn,c d’Houdetot,
le remercie

de

son envoi par une invitation à dîner, an

sujet de laquelle il ne s’est vraisemblablement pas concerté
avec « tous » ses convives pour savoir si on devait aussi inviter
Rousseau. Mais Rousseau en fait une affaire ; il y voit la
preuve que sa réponse à Saint-Lambert (q u ’on trouvera dans
les Confessions, à la suite de la lettre de celui-ci), « a fait
rentrer Saint-Lambert en lui-même et qu’il regrette ce qu’il
a fait. »
Son arrivée d’ailleurs fit sensation, c’est lui qui l’affirme :
« Je n’ai jamais reçu d’accueil plus caressant. » Et, pour
que nul n’en doute, il ajoute,

avec une très grande habi­

leté : « il n’y a que les cœurs français qui connaissent ces
sortes de délicatesse. » Il ignorait donc encore, ce Genevois,
que les Français n’invitent pas les gens pour leur faire la
(1) Streckeisen-Moultou, dans une note de J.-J. Rousseau, ses amis et ses
ennemis, I, 423.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

411

mine 1 Mais surtout les procédés de Saint-Lambert le ravirent;
il causa avec lui, « de choses indifférentes, il est vrai, mais
avec familiarité ». Et ainsi il put constater que « les senti­
ments de Mmo d’Houdetot et de Saint-Lambert étaient moins
changés qu’il ne l’avait cru », et, ce qui ne flatta pas peu sa
vanité, il crut remarquer qu’il y avait plus de « jalousie »,
dans le cœur de Saint-Lambert, que de « mésestime. » Sa
mésestime,

Saint-Lambert trouvait sans doute qu’il la lui

avait assez marquée dans sa récente leLtre et c’est même cette
mésestime à laquelle ils en étaient progressivement venus à
l’égard de Rousseau qui avait décidé non seulement SaintLambert, mais encore Mme d’Houdetot à rompre avec Rous­
seau dont la conduite équivoque avait fini par les excéder.
Par exemple, dans la dernière visite qu’il avait faite à Eaubonne à Mme d’Houdetot, Rousseau prétend qu’il lui « détailla
tout ce qui s’était passé » au sujet du voyage de Genève, et
cela n’est pas vrai. Il lui laissa ignorer des faits importants
que Mme d’Houdetot avait besoin de connaître, puisqu’il

la

consultait sur le parti à prendre, et ces choses — telles que
la juste colère de Mmo d’Epinay à la suite des lâches insinua­
tions de Rousseau à Diderot, et la lettre insolente qu’il avait
écrite à Mme d’Epinay après son départ — tout cela, Mmc d’Hou­
detot ne l ’avait appris que de Mme d’Epinay elle-même pen­
dant qu’elle voulait, dans l’ignorance où l’avait laissée Rous­
seau, amener Mrac d’Epinay à le garder quelque temps encore
à l’Hermitage. Quand Mino d’Epinay l ’eut enfin mise au cou­
rant, et qu’elle vit le rôle singulier que lui avait lait jouer
Rousseau, elle n’eut pourtant pas un mot de reproche pour
celui-ci ; et, pour la récompenser de sa générosité, Rousseau,
ne recevant pas assez tôt à son gré les réponses aux lettres
dont il l’accablait, l’accnse de se ranger du côté de ses ennemis.
Mme d’Houdetot comprend enfin qu’il vaut mieux mettre un
terme à une liaison qui menace de devenir trop « orageuse »;
elle sent d’ailleur, lui écrit-elle, que « s’ils ne diffèrent pas sur
les principes, qui sont les mêmes pour tout honnête homme,
ils diffèrent pour leur interprétation. » Par exemple, elle ne

�412

LOUIS DUCROS

peut se résoudre à regarder comme « des chaînes les bienfaits
de l’amitié ». Elle qui a été si souvent témoin des délicates
bontés de sa belle-sœur pour Rousseau, elle a été évidemment
choquée d’entendre celui-ci

refuser

d’être « l’esclave » de

Mme d’Epinay. Elle pense enfin, à l’encontre des commodes
théories de Rousseau, que « si celui qui donne ne doit pas
exiger de la reconnaissance, celui qui reçoit ne doit jamais
s’en dispenser. » Il est évident que Mme d’Houdetot a perdu
une à une ses anciennes illusions

sur

son vertueux ami ;

comme Mme d’Epinay, elle a appris à ses dépens à le percer à
jour ; et pressée sans doute aussi par Saint-Lambert qui veut
délivrer sa maîtresse, comme Grimm a déjà libéré Mme d’Epinay,
d’une aussi fatigante et compromettante amitié,

elle rompt

enfin et pour toujours (par sa lettre du 7 mai) avec l’homme
qui lui a vendu si cher la double gloire de passer à la postérité,
sous son propre nom dans les Confessions, et sous le nom de
Julie dans la Nouvelle-Héloïse.
Et c’est, je crois, pour les mêmes raisons, à savoir pour
que Rousseau ne compromette pas davantage son amie et
aussi parce que Rousseau est maintenant bien connu de lui,
que Saint-Lambert a rompu à son tour. Il a pris prétexte de
l’insulte faite à Diderot, mais ce qui lui a certainement dicté
sa lettre, c’est qu'il a vu le jeu double que jouait Rousseau
lui écrivant, par exemple, qu’il n’a jamais voulu être que
l’ami de Mme d'Houdetot, alors que Saint-Lambert sait main­
tenant, à n’en pas douter, que Rousseau a tout fait pour être
son amant. Et, fidèle, je crois à sa lactique du début, SaintLambert rompt sur un incident qui met Mmc d’Houdetot hors
de cause; car il ne s’agit dans sa lettre que de l’offense faite
à Diderot et Mmc d’Houdetot reste en dehors du débat.
Ainsi Grimm d’abord, puis Mme d’Epinay, puis Mmc d’Hou­
detot et Saint-Lambert, ils se sont tous, l’un après l’autre,
éloignés de Rousseau ; Diderot, lui, a reçu son congé de la
main de Rousseau : il ne reste plus à ce dernier aucun
ami. On dirait vraiment, que, dans Loutes ces vilaines his­
toires, il a pris à tâche de justifier le mol de Diderot qui a

�413

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

été comme la première étincelle de toutes ces discordes : « il
n’y a que le méchant qui soit seul. »

IX

J’ai étudié dans le plus grand détail, chronologiquement
et pièces en mains, ce séjour fameux et orageux de l’Hermitage. Que nous apprend-il en définitive, car c’est par là
surtout qu’il nous intéresse, sur le caractère de Rousseau?
Il me semble que si l’on va au fond des choses, la cause
première de toutes ces querelles et de toutes ces brouilles
n’est autre que l’égoïsme de Rousseau. Rousseau en somme
n’aime que lui : par exemple, s’il se sépare de Diderot, et
avec éclal, en lui faisant un outrage public et immérité, c’est
surtout parce que cet « Aristarque » le gênerait maintenant
qu’il ne pense plus comme Diderot et qu’il veut penser seul.
Dans ses

rapports avec Mme d’Houdetot, il est visible de

même qu’il

ne recherche que son plaisir : ni la réputation

de Mme d’Houdetot, ni l’amitié de Saint-Lambert ne l’arrêtent
un seul instant dans la poursuite du but égoïste qu’il

a

avoué lui-même dans ses Confessions. On l’a vu aussi, il se
croit en droit d’exiger de ses

amis bien plus que ceux-ci

ne doivent attendre de lui-même ; car il est un être à part
et il érige naïvement en système indiscutable ses prétentions
à des égards particuliers et à un traitement exceptionnel.
Maintenant cet égoïste, qui est en même temps très sensuel
(il a fait vingt fois l’aveu de son « tempérament combus­
tible »),

veut passer pour

vertueux, c’est-à-dire

très

désintéressé

et

pour très

pour le contraire de ce qu’il est an

fond ; et c'est surtout de ce contraste perpétuel entre ce qu’il
est et ce qu’il prétend — soyons indulgent : et ce qu’il vou­
drait être, que naissent tous les malentendus et toutes les
querelles. Il aspire sincèrement à être un Alceste et un Caton ;
mais son naturel l’emporte et il arrive alors qu’il se contredit
et se dément sans cesse. Il croyait planer dans les nues, ne

�LOUIS DUCHOS

414

rêvant que « vertu sublime » et « sainte amitié », ce sont là
de ses expressions

favorites : et le voilà qui

rampe et se

traîne dans les plus vulgaires soucis de sa commodité et
de son intérêt personnel. Que si maintenant quelque mala­
visé, par ses conseils intempestifs, fait éclater cet humiliant
contraste entre ses doctrines et sa conduite, il en ressent
une cuisante blessure d’amour-propre qu’il ne pardonne pas.
N’est-ce pas l’explication même de sa brouille avec Diderot?
Rousseau est le

meilleur, le plus dévoué des amis : c’est sa

prétention et je

suis sûr même que c’est sa conviction. Or

Mmc d’Epinay malade va faire un pénible voyage, et dans le
pays de Rousseau : « partez

donc avec

elle

», lui

Diderot, et Rousseau est furieux contre Diderot;

écrit

pourquoi

cela? parce que Diderot lui a fait mesurer tout l’abîme qu’il
y a entre le héros en amitié qu’il prétend être et le parfait
égoïste qu’il est.

Et notez que Mmc d’Houdetot, qui l’aime si

sincèrement, lui

donne le même conseil et le plonge dans le

même embarras : « oui, mon cher citoyen, lui dit-elle, quand
votre ami et moi, nous vous avons dit notre avis sur cette
affaire, le même intérêt pour vous (c ’est-à-dire pour votre
réputation d’homme

vertueux et de délicat ami),

nous a

rassemblés sans nous être entendus. » Diderot, par sa fâcheuse
insistance, a fait tomber le masque : le héros s’est évanoui,
l’homme est resté avec ses mesquineries et son égoïsme très
bourgeois, et c’est ce dont est mortellement blessé l’amourpropre de Rousseau.
Au fond, si Rousseau est si souvent en discorde avec ses
amis, c’est parce qu’il est en désaccord avec lui-même ; son
caractère, à chaque instant, dément ses principes, et c’est
parce qu’il a, par moments, la conscience douloureuse de ce
désaccord, qu’il s’évertue à le faire disparaître ou, tout au
moins, à le dissimuler en modifiant, non son caractère, mais,
ce qui est bien plus facile, les principes qu’il affiche. C’est
ainsi que d’être aimable et reconnaissant envers qui vous
oblige, cela s’appellera de l’esclavage, et il ne veut pas, lui,
c’est justement contraire à ses principes, être « l’esclave »

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

415

ou « le valet » de Mme d’Epinay. Et encore rompre brutalement
et publiquement, par une note diffamatoire imprimée, cela
s’appellera franchise et loyauté : « la secrète médisance est
indigne de lui, et quand il dit du mal de quelqu’un, il com­
mence par le lui dire en face » ( Lelirc sur les spectacles). Il
est très vrai, comme l’en a accusé Voltaire, que Rousseau se
lait un mérite de son ingratitude et Voltaire a le droit d’ajou­
ter, dans sa Guerre civile de Genève :
Par grandeur d’âme il hait ses bienfaiteurs.
Qu’on me permette, puisqu’il nous y a invités lui-même,
de pénétrer, si possible, jusqu’au fond de cet homme étrange
et de le sonder inlus et in ente, ce sont les expressions même
qu’il a mises en tète de ses Confessions. J’ai dit tantôt que,
s’il est sans cesse en dissentiment avec ses amis, c’est parce
qu’il est en discorde avec lui-même ; et, en effet, si j ’appro­
fondis davantage cette nature si énigmatique au premier abord,
je crois découvrir en lui deux traits de caractère qui se contra­
rient et comme deux principes d’action qui se combattent et
se ruinent l’un l’autre : il est rusé et il est passionné. Je n’ai
pas besoin d’ailleurs de faire remarquer que son égoïsme
foncier peut, à la fois, fort bien

trouver son compte aux

ruses de sa stratégie et se concilier parfaitement avec ses
passions : il a tout simplement l’égoïsme naïf des gens très
passionnés.
Il est d’abord rusé jusqu’à la duplicité : qu’on se rappelle
le jeu double qu’il joue avec Saint-Lambert et encore ses
réticences calculées, quand il parle à Diderot de son amour
pour Mme d'Houdetot et lui demande conseil, tout en lui
cachant soigneusement qu’il a fait à Mme d’Houdetot l’aveu
de sa passion. Et, de même, quand il discute avec Mme d’Hou­
detot sur l’opportunité de quitter l’Hermitage, il ne lui dit
pas un mot de sa lettre insultante à Mme d’Epinay, ce que
Mme d’Houdetot devait avant tout connaître en cette affaire.
Rappellerai-je encore sa lettre extraordinaire à Grimm qu’il
consulte (!) pour savoir s’il doit partir avec Mme d’Epinay?

�LOUIS DUCROS

Or tout cela s’appelle d’un seul mot : duplicité. 11 ruse avec
ses amis, il leur tend des pièges, leur cache ce qu’ils devraient
savoir; il a avec eux une tactique sournoise et perfide.
Seulement voici le malheur : ces pièges, il les détruit luimême et cette tactique hahile, c’est lui qui la fait échouer,
parce qu’il

est

un passionné.

A

la

moindre

égratignure

qu’on lui fait et à la plus petite piqûre d’épingle,

il s’em­

porte, il s’oublie et il oublie ses savantes manœuvres. C’est
un joueur très calculé et très fin, mais qui, pour un rien,
perd la tête et par conséquent perd aussi la partie.
exemple,

quand il

Par

veut prolonger jusqu’au printemps son

séjour à l’Hermitage, il s’arrange et prend ses mesures pour
se faire prier de rester : mais voilà que Diderot lui écrit une
lettre qui le fait bondir, ou bien il croit tout à coup avoir à
se plaindre de Mm0 d’Epinay : aussitôt il saute sur sa plume
et il écrit des mots irréparables. Mme d’Houdetot désire qu’il
reste à l’Hermitage, c’est son « plan » ; mais c’est aussi, c’est
surtout le plan de Rousseau. Or Rousseau fait tout ce qu’il
faut pour faire échouer ce plan et Mme d’Houdetot de lui
écrire : « Votre lettre à Mme d’Epinay est absolument déplacée
d’après ce plan. » Mmo d’Houdetot, qui le connaît bien, et qui
du reste lui est favorable, lui dit encore : « défiez-vous du
premier mouvement ; mettez un intervalle entre la chaleur de
la passion et les réponses que vous faites ; sans cela vous
êtes exposé à dire bien des choses dont vous vous repentez
après. » Mais c’est précisément cet « intervalle », ce temps
de réflexion, cette maîtrise de soi enfin, dont Rousseau est
incapable et qui toujours lui fait perdre le bénéfice de ses
ruses de guerre.
Il y a, dans la dernière lettre qu’il écrivit à Diderot, une
phrase très habile que je tiens à citer

ici parce que j’y

vois comme la clef des erreurs coutumières des apologistes
de Rousseau : « un fourbe (Diderot

ou tout autre l’avait

évidemment accusé de fourberie) a de l’adresse et du sangfroid; un perfide se possède et ne s’emporte p oin t; recon­
naissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? je suis

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

417

emporté dans la colère. » Or c’est là le raisonnement que
font la plupart des Rousseauistes : Rousseau perfide ! mais
c’est au contraire un impulsif !&lt; à quoi je réponds qu’on
peut être l’un et l’autre à la fois, un caractère ne se rame­
nant pas plus à l’unité absolue qu’un talent à ce qu’on a
appelé une faculté maîtresse. On peut être parfaitement très
fourbe et très colère à la fois et alors on fait des choses
contradictoires ; c’est le cas de Rousseau. El voilà pourquoi
je disais que, s’il ne peut jamais s’entendre avec ses amis,
c’est surtout parce qu’il esL en perpétuelle discorde avec luimême.
Ceux qui vantent la franchise de Rousseau raisonnent ainsi:
«Rousseau, au lieu de garder ses cartes cachées, les pose
toutes sur la table ; ce n’est pas ainsi qu’on joue (1). » Je
dirais tout au contraire : « Rousseau, non seulement vou­
drait tenir ses cartes cachées, mais il triche et plus souvent
qu’on ne croit. M ais, par m oments, il abat son jeu par
dépit, ou le laisse tomber parce qu’il tremble de colère et
n ’est plus maître de ses mouvements. » Et pourquoi cède-til toujours à sa colère ? C’est, aArant tout, parce qu’il est, on
le sait, d’une sensibilité suraiguë qui fait de lui un écorché;
c’est ensuite parce qu’il manque d’éducation et que la poli­
tesse consiste aArant tout à se maîtriser
nerfs ; mais les bonnes

et à dominer ses

manières et les usages du monde,

où le pauvre Jean-Jacques les aurait-il appris? et alors, vani­
teux comme il est, il se fait un mérite de sa rusticité même.
Il est vrai qu’à défaut d’éducation, certaines gens, même des
gens du peuple, ont une générosité natiAre qui les guide à
travers la vie, comme un instinct très sur, quand ils veulent,
par exemple, témoigner leur reconnaissance; mais Rousseau
n’a pas ces instincts généreux qui suppléent aux manières
apprises et à la bonne éducation; la preuve indéniable, c’est
lui qui nous l ’a donnée : il ne sait pas pardonner à ses amis
et son cœur est fermé à la reconnaissance ; il le dit expres(1) M. Eugène Rit ter, Zeitschrift . .., p, 337.

�LOUIS

DUCROS

sèment et s’en fait gloire et il le prouve par sa conduite. On
sait tout ce qu’a été pour lui Mme d’Epinay ; quant à Grimm
et à Diderot, il est certain1(nous en avons l ’aveu même de
Rousseau dans ses Confessions), que, l’un et l’autre, ils ont
donné de l’argent et à maintes reprises à Mme et à Mllc Levas­
seur ; il est certain aussi que Diderot a prodigué à Rousseau
ses conseils et son tem ps, quand Rousseau inconnu avait
besoin de lui. On a vu comment Rousseau a parlé de Grimm,
de Diderot et de Mme d’Epinay : or un homme qui oublie à
ce point tous les services rendus et qui prend un plaisir si
manifeste à outrager et à calomnier ses amis les plus intimes,
cet homme-là peut être le plus beau génie de son siècle : à
moins de soutenir, et je n’en crois rien, qu’il est déjà fou,
il ne faut pas hésiter à dire de lui qu’il a, comme l’a écrit
Mmc d’Houdelot elle-même, « un triste caractère », et, ce qui
est bien pis, un mauvais cœur.

Marseille. — imprimerie du Sémaphore, Ba r la t ie r , rue Venture, 17-19.

�T A B L E DES MATIÈRES

Pages

A vant -p r o p o s .................

......................................................

1

C h a pitr e I. — Genève et l’esprit genevois................................

7

»

II. — La Famille de Rousseau...................................

17

»

III. — L’Enfance de Rousseau.......................................

27

»

IV. — Les Années de vagabondage...............................

36

»

V. — Chez Mmo de W a re n s ..........................................

47

»

VI. — Rousseau à Paris et à Venise. —Retour à Paris.

96

»

VIL — Le Discours sur les scienceset les arts................. 146

»

VIII. — La « réforme » de R o u s s e a u .................................229

»

IX. — Le Discours sur l’in éga lité.............................

243

»

X. — Un Voyage à G en ève............................................. 312

»

XI. — Rousseau à l’Herm itage..........................................323

Marseille. — imprimerie du Sémaphore,

b a r l a t ie r ,

rue Venture, 17-19.

���</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2283" order="3">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/302/RP-50038_Annales-Faculte-Lettres-1909_T03.pdf</src>
        <authentication>aff52a44dd27d2b203ffb7f9beeb60ca</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10459">
                    <text>DE LA

D ’A I X

1909
Tome 3
v'è 0 .

V Ofc L 0^j "

Tome 111

MARSEILLE
IMPHI M K RI E B A R L A ï 1K Pi

PARIS
F O N T EM O [ N G, É DI 'l'K U H

17-19, Hue Venture, 17-19

-1, Hue Le Goir, 4

1909

�DE LA

D ’A I X
v'è 0 .
V Ofc L 0^j "

Tome 111

MARSEILLE
IMPHI M K RI E B A R L A ï 1K Pi

PARIS
F O N T EM O [ N G, É DI 'l'K U H

17-19, Hue Venture, 17-19

-1, Hue Le Goir, 4

1909

��TABLE DES MATIÈRES
Paul GAFFAREL.
L es massacres royalistes dans le dépar­
tement des Boiiclies-dn-Rliàne, aux premiers mois de 1795.
Episode de le réaction therm idorienne.................................
1
Jean-Édouard SPENLÉ. — Iiahel (Mmn Varnhagen von Ense).
Histoire d’un Salon romantique en Allemagne..................... 67
Léopold CONSTANS. — Un précurseur des f'élibres ; Claude
Peyrot, prieur de Pradinas......................................................... 62.1

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, B arlatler , rue Venture,

17 19.

��EPISODE DE LA REACTION THERMIDORIENNE
P au l G A F F A R E L
Après le neuf thermidor (27 juillet 1794), dans la France
entière, et surtout dans le Midi, on crut à une prochaine Restaution. Les royalistes, tout enfiévrés d’espoir, commencèrent à
croire qu’ils pourraient se venger des républicains qui les avaient
opprimés. Il est certain que toute action appelle une réaction,
et que les royalistes avaient à solder un long arriéré de ven­
geance, mais ils mirent à leurs revendications une telle âpreté, et
ils recoururent, pour satisfaire leurs haines, à de si déplorables
moyens que l’opinion publique, douloureusement émue, a con­
damné leurs excès et n’en a pas perdu le souvenir. Pourtant on
ft^a pas encore écrit l’histoire de celle période dramatique de notre
histoire. Etait-ce que trop de victimes avaient succombé, et que
trop d’assassins restaient impunis ? Comme nous ne sommes
plus aujourd’hui retenus par les mêmes scrupules, et que les
passions se’sont calmées et les ressentiments apaisés, le moment
nous a semblé venu de raconter froidement, mais aussi sans
réticences, un des épisodes les plus tristement fameux de celle
époque troublée, celui des massacres des prisons d’Aix et de
Tarascon etdn fort Saint-Jean à Marseille, en l’année 1795.
1

;

1

�PAUL GAFFAREL

I
Dès les premiers mois de l’année 1795, et bien que la Con­
vention eût à plusieurs reprises affirmé ses principes républi­
cains, la République semblait condamnée. Les fonctionnaires
avaient été destitués (1) en masse, et remplacés par des ennemis
mal dissimulés du gouvernement. Sans doute c’était toujours au
nom du peuple français qu’on rendait la justice et que les admi­
nistrateurs remplissaient leurs fonctions, mais on sentait passer
dans la foule ces longs frémissements qui agitent les nations, à la
veille d’un changement politique, et déjà les royalistes ne prenaient
même plus la peine de dissimuler leurs espérances. Les émigrés
rentraient en foule et sans autorisation, encouragés et presque
invités (2) par les représentants du peuple en mission. Dans
le département des Bouches-du-Rhône on avait, en mainte
localité, abattu les arbres de liberté. A Marseille même l’autel
de la Patrie et la statue allégorique de la Raison avaient
été mutilés (5). Sous prétexte de police ou avait, à peu près par­
tout, commencé des visites domiciliaires, parfois amusantes,
lorsque par exemple on se contentait de manger le dîner de
Raynaud (4), dit des Chandelles, caché dans sa bastide, mais le
plus souvent suivies d’arrestations, sans autre forme de procès.
Ainsi vingt-huit des membres de l’ancien club des Jacobins
(1) Loi du 5 ventôse an III (23 février 1795) ordonnant à tous les fonction­
naires publics, tant civils que militaires,à tous les agents du gouvernement et
employés de l’administration qui auraient été destitués ou suspendus de leurs
fonctions depuis le 10 thermidor de se rendre incontinent dans leur domicile.
— Arrêtés du représentant du peuple Cadrov, prononçant la destitution des
membres du district, de la commission municipale et du comité de surveil­
lance (23 et 24 ventôse, 13 et 14 mars 1795.) — Ils sont remplacés (5 germinal,
25 mai) — Arrêtés du représentant du peuple Chambon, nommant les mem­
bres du Directoire départemental et du tribunal criminel militaire (22 et 23
floréal an III, 11 et 12 mai 1795).
•
(2) Arrêté du représentant Expert (20 nivôse, 9 janvier 1795) sur la rentrée
des émigrés dans les départements méridionaux et à Marseille. — Arrêté du
représentant Cadroy sur la rentrée des émigrés dans le port de Marseille (5
germinal, 25 mai 1795).
(3) Arrêté du représentant Chambon (27 floréal, 16 mai 1795).
(4) L autard , Histoire de la Révolution à Marseille. T. III, p. 20.

�«1
furent expédiés à Paris, et tous ceux qui passaient pour avoir
joué un rôle actif sous la Terreur furent recherchés et désignés
à de prochaines vengeances.
Un représentant du peuple, Granet (1), fut même arrêté, et
voici comment un de ses collègues, Poultier, parlait de lui.
« Granet est tellement en horreur à Marseille qu’il n’y a pas un
seul citoyen qui voulût correspondre avec lui. Il n’a jamais eu
de commerce et de relations qu’avec les voleurs et les égorgeurs;
à l’instant où vous l’avez fait arrêter, il redoublait d’efforts pour
rallumer les troubles dans Marseille. Il ranim ait l’espoir des
scélérats et leur annonçait une insurrection qui devait leur
remettre à la main le poignard de la mort. Vous avez rendu un
grand service au Midi en enchaînant celte bête féroce. »
Ainsi encouragés, les royalistes n’hésitèrent plus. Quelques
jeunes gens, en général des parents des victimes de la Révolu­
tion ou des exaltes qui, par caprice ou par mode, comme les mus­
cadins de Paris, affectaient des convictions royalistes, s’organi­
sèrent en bandes armées, sous le nom de Compagnons du
Soleil. Us s’appelaient encore Compagnons de Jéhu ou de Jésus.
Aujourd’hui que l’histoire du peuple hébreu n’est plus enseignée
dans les écoles, et ne fait plus partie de ce qu’on pouvait appe­
ler le bagage des notions courantes, il ne sera pas inutile de
rappeler que Jéhu était ce roi d’Israël qui, poussé par le prophète
Elisée, poursuivit de sa vengeance l’impie Achab, roi de Juda,
et sa famille. Quant au nom de Jésus, il paraît n’avoir été em­
ployé que par quelques énergumènes qui trouvèrent piquant un
rapprochement avec un ordre monastique jadis puissant et
toujours célèbre. Quoiqu’il en soit ces compagnons du Soleil ou
de Jéhu jouèrent un rôle actif dans les tristes événements que
nous aurons à raconter. Certes, toutes les convictions sont res­
pectables, et il est indéniable que quelques-uns des compagnons
étaient sincèrement pénétrés de la légitimité de leurs actes, et
qu’ils crurent remplir un devoir patriotique, même quand ils
devinrent de vulgaires détrousseurs de grands chemins ou de
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Extrait d’une lettre de Poultier, datée de Marseille, 25 germinal, an III
15 avril 1795).

�4

PAUL GAFFAREL

déterminés assassins ; mais leur tort fut d’admettre dans leurs
rangs non seulement les émigrés, assoiffés de vengeance, qui
erraient dans la campagne, et les déserteurs qui pullulaient à
cause du voisinage de l’armée d’Italie, mais aussi celte écume,
celte lie de la population, qui grouille dans les bas-fonds de
tous les ports de la Méditerranée, gens de sac et de corde, habi­
tués à une vie d’expédients, et qui s’estimèrent heureux de
couvrir leur méfaits du beau nom de services rendus à la cause
royale. Ce sont ces exaltés et ces bandits, ces volontaires et ces
mercenaires du royalisme, qui, tout de suite, se ruèrent aux
pires excès, et jetèrent sur la réaction comme une lueur san­
glante, qui ne s’est pas encore effacée.
On n’a jam ais connu les chefs de cette redoutable association.
Il est probable qu’elle fut encouragée en haut lieu, peut-être
même soldée ; mais, faute de preuves, nous ne voulons rien affir­
mer. Nous ne pouvons que citer quelques noms qui se retrouvent
dans les rapports contradictoires et les renseignements sans pré­
cision de l’époque : celui de Deslaing ou Desting, un im prim eur
véreux, qui semble n’avoir été qu’un vulgaire coupeur de bourse;
celui de Roubin, fils du patron de l’hôtel Beauvau, à Marseille ;
de Manoly, ex-négociant qui avait réussi à se faire nommer
secrétaire du commandant du fort Saint-Jean ; du courtier
Pellard ; du maçon Richaud, dit Beausoleil, qui devait encore
figurer dans la Terreur Blanche de 1815, et de beaucoup d’autres
que de retentissants débats m irent en lumière.
Bien que de nombreux arrêtés (1) eussent défendu aux
citoyens marseillais de se constituer en compagnies particulières,
les Compagnons du Soleil bravèrent ouvertement cette défense,
sous prétexte que les honnêtes gens avaient le droit de se réunir
pour détendre des intérêts communs. Le café Pillot, sur le Cours,
au coin de la rue des Quatre-Pàtissiers, devint leur principal
centre de réunion. C’est là qu’ils s’excitaient les uns les autres
(1) Avis du commandant de la place, Grillon, relatif à la tranquillité publi­
que (7 pluviôse an III, 20 janvier 1795). — Arrêtés du représentant Chambon
(12 et 13 floréal, 1 et 2 mai) sur le réarmement de bons citoyens ; nouvel
arrêté (27 floréal, 10 mai 1795), défendant à toute association de citoyens de se
former en bataillons distincts de la garde nationale.

�IÆS MASSACRES ROYALISTES

aux pires résolutions, et, dans de frénétiques conciliabules, pré­
paraient de prochains massacres. Quelques-uns d’entre eux
avaient même l’audace d’arborer déjà la cocarde blanche, et les
autorités municipales, effrayées par ces préparatifs de guerre
civile n’avaient pas le courage de dissiper ces attroupements
séditieux. Il existait pourtant des lois (1) contre ces rassemble­
ments illégaux, et, à diverses reprises, le port des armes avait été
défendu, mais nul n’osait appliquer la loi. Aussi les Compagnons
du Soleil, dont l’audace croissait avec l’impunité, ne se conten­
tèrent plus bientôt de furibondes déclamations. Us descendirent
en armes dans la rue, sous prétexte de rétablir l’ordre par des
patrouilles volontaires, et se permirent des visites domiciliaires,
soi-disant pour rechercher des criminels de droit commun, mais
en réalité pour s’assurer à l’avance de prochaines victimes. Au
théâtre (2), ils exigeaient des acteurs le chant réactionnaire du
« Réveil du Peuple, » et l’accompagnait de hurlements. Sur les
promenades, ils obligeaient les passants à se joindre à leur cor­
tège et, si quelque récalcitrants tentait de résister, les exaltés du
parti, armés d’énormes gourdins, tombaient sur l’infortuné et le
réduisaient à merci. Ils n’étaient pourtant qu’une infime mino­
rité, mais ils régnaient par la terreur et Marseille était par eux
traitée en ville conquise.
En Provence, les Compagnons du Soleil, encore moins sur­
veillés qu’à Marseille, se montrèrent tout de suite plus entrepre­
nants. Us 11e se contentèrent pas de menacer: ils agirent. Toute
une série d’assassinats politiques furent commis qui répandirent
l’effroi, et qui, malheureusement, restèrent impunis, car les
magistrats apeurés n’osaient même pas dresser de procèsverbaux, et aucun témoin n’avait le courage de s’exposera de
terribles vengeances. Dès le début, les assassins se signalèrent
par d’odieux raffinements de cruauté. Voici une affaire entre
(1) Loi du 11 ventôse (1er mars 171)5), contre les attroupements séditieux. —
Défense de la Municipalité de porter des cannes à épée, bâtons à dard, gros
bâtons, etc (14 ventôse, 4 mars 1195. — 1 germinal, 21 mars 1795).
(2) Surtout depuis que les représentants Expert et Cadroy avaient suspendu
la représentation gratuite qui avait lieu chaque décade (19 pluviôse an 111,
7 février 1795).

�6

PAUE GAFFAREL

mille autres. Breyssaud, adm inistrateur du district de Sisleron,
avait été incarcéré par ordre du représentant Gauthier et de son
secrétaire Mivolhan. Les Sisteronais voulaient le délivrer, mais
il s’y opposa, par respect pour la loi et tut transféré à Gap.
Mme Breyssaud s’était aussitôt rendue à Paris, et elle avait
obtenu la mise en liberté de son mari. Breyssaud chercha alors
un refuge à Tlioard, chez ses parents. Mivolhan l’apprit et lança
aussilôt un nouveau m andat d’arrêt contre lui. Les gen­
darmes l’empoignèrent, bien qu’il souffrit d’un accès de goutte,
et le conduisirent en prison. Son approche avait été signa­
lée. Une bande royaliste le saisit au passage, sans qu’il ait
été défendu par son escorte, le cribla de coups de pierres, de
sabres et de bâton et le laissa pour mort sur le grand chemin.
Quand on vint pour l’enterrer on s’aperçut qu’il respirait encore
et on le transporta à l’hospice. Pendant la nuit les bourreaux
revinrent (1) : « Après avoir arraché l’appareil mis sur les innom­
brables blessures du jour, ils enveloppent l’infortuné dans un
drap, le brisent contre les murs et les planchers par cent coups
réitérés et le précipitent après par une fenêtre. Us traînent ensuite
le martyr, qui poussait encore de longs gémissements, jusque sur
le gravier de la Durance, et là ils consomment leur forfait en le
coupant par pièces. Huit jours après, on a vu encore ses membres
épars servir de pâture aux chiens et aux vautours. »
De pareilles scènes ne se commentent pas. On risquerait d’en
affaiblir l’effet. Et ce ne furent pas les seules ! Dans toute la ban­
lieue de Marseille, à Aubagne, à Gémenos, à Roquevaire, ce fut
comme une traînée de sang (2) qui grossit chaque jour et menaça
de s’étendre encore. A Pélissane, à Lambesc (3), à Aygalières, à
Eyrargues(4), à Evguières, à Graveson, à Barbentane, à Châteaurenard (5), à Sénas, tombèrent sous les coups dem ystérieuxassas(1) Extrait cl’une lettre de Breyssaud fils, insérée dans l’ouvrage de Fréron,
La Réaction, p. 92-93.
(2) Rapport de Constans, accusateur public à Aix (11 brumaire an IV, 2 novem­
bre 1795).
(3) Assassinat de Durand.
(4) Assassinat de Martin.
(5) Assassinat du gendarme Fournier.

�sins, de prétendus Jacobins, victimes de rancunes irréfléchies
et trop souvent de haines particulières. Bientôt on ne s’attaqua
plus à d’obscurs sans-culottes, mais à des personnages plus
connus. Le 16 prairial an III (4 juin 1795), G rand, le frère du
Conventionnel, ex-président du Directoire des Bouches-duRhône, est arrêté à Salon et conduit en prison, escorté par trois
dragons et par des officiers municipaux ; mais une bande de for­
cenés se jette sur lui, disperse l’escorte, qui paraît n ’avoir opposé
de résistance que pour la forme et le massacre impitoyable­
ment. Les olficiers municipaux protestent, mais ils sont brutale­
ment repoussés, et trouvent à grand peine un refuge dans la
maison commune.
Dans celte même ville de Salon, quelques jours plus tard, le
3 messidor (21 juin), une bande royaliste se porte au devant
d’un certain Joseph Roche, ex-membre du comité Robespierriste de Saint-Cliamas, que conduisaient en prison six gardes
nationaux de la localité, disperse l’escorte et laisse pour mort
sur la route l’infortuné Roche. Quant aux gardes nationaux,
Dauphin, Laugier, Cliailan.Marc, Salle, Ravel, ils sont assommés
à coups de sabre et de trique, mais échappent à la mort. Moins
heureux, Tassel fils et Pellegrin, de Pélissane, sont assassinés
sur le grand chemin de Marseille, et les prétendus justiciers,
comme enivrés par le sang versé, songent à envahir la prison et
à tout y massacrer. Ainsi que le constate un rapport adressé aux
adm inistrateurs du département par Audran, Reyne, Chauvet et
Giraud, membres de la municipalité de Salon, « celle horde
d’anthropophages était si affamée du sang des républicains
qu’aucun de ceux qui furent conduits, dans ces temps orageux,
dans la maison d’arrêt n’était épargné de coups de sabre et
mutilé de coups de trique. Ces monstres se portèrent à trois
reprises différentes aux maisons d’arrêt de cette commune pour
aller s’abreuver du sang des détenus, mais ils sont protégés par
les habitants. »
Malgré la bonne attitude de la municipalité, les Compagnons
du Soleil ne renoncèrent pas à leurs projets sanguinaires. Ils ne
cessèrent pas de méditer une Saint-Barthélemy des patriotes

�PAUL GAFFAREL

Salonais. Voici ce qu’écrivaient à ce propos les officiers m uni­
cipaux de cetle malheureuse cité : « Nous vous annonçons une
parfaite conjuration conduite par nue bande de scélérats qui
prépare aux républicains de Salon le carnage le plus affreux, et
c’est d’intelligence avec des étrangers à celle commune, qui se
tiennent cachés sous différents prétextes. Les conjurés ont des
signes de reconnaissance. Leurs assemblées nocturnes ressem­
blent à un troupeau de tigres affamés. Ce n’est par les rues que
pelotons de ces assommeurs qui insultent, provoquent et abî­
ment les portes des républicains à coups de pierres. Bientôt on
ne pourra plus sortir de ses maisons sans êlre rossé à coups de
triq u es... Ils invoquent le prétendu roi de Vérone, appellent à
eux les braves Autrichiens, et disent avec enthousiasme : des­
truction de ces coquins de la Convention, et pas plus de Répu­
blique que de républicains ! »
Tout près de Marseille, à Aubagne, s’était organisé une com­
pagnie du Soleil qui, longtemps, tint la campagne, et dont les
exploits ressemblaient plutôt à des brigandages qu’à des ven­
geances politiques. Le chef de celle bande paraît avoir été le
boulanger Antoine Michel, dit Calade (1). Pendant plusieurs
années il terrorisa la contrée, arrêtant les diligences, pillant les
fermes isolées, détruisant les récoltes et massacrant au hasard.
Lorsqu’il tomba entre les mains de la justice, il était accusé de
vingt assassinats. Dès les premiers mois de 1795, le 3 messidor
an ni (21 juin), il avait égorgé, près le pont de l’Étoile, sur le
chemin de Roquevaire, Jullien et ses deux enfants; le lendemain,
à Aubagne même, Domergue; cinq jours plus tard, au pont de
Sicardin, il avait massacré quatre prisonniers extraits de Nice,
Etienne, Amiel, Gury et Bonnifay. Mis en goût par ces premiers
succès, il avait extrait violemment de la maison d’arrêt d’Aubagne (14 messidor, 2 juillet), sous prétexte de les transférer à
Marseille, Louis Pontet, Deluy, le charretier Verdagne, le potier
Olivier, le perruquier Authier, Joseph Olivier et deux paysans
du Castellet, et, arrivé à la Deydière, il les avait impitoyable(1) Voir le procès des chauffeurs d’Aubngne en octobre 1799.

�9
ment massacrés. Et tous ces crimes, restés impunis, étaient
commis sous couleur de vengeances politiques, et aux portes
d’une grande ville !
Bientôt, à Marseille même, les Compagnons du Soleil, passant
des menaces à l’exécution, n’hésitèrent plus à recourir à l’assas­
sinat. Ainsi que l’a écril(l) un royaliste convaincu mais honnête,
Laulard : « le meurtre pendant le premier semestre de 1795 eut
ses coudées franches à Marseille. En plein midi on tuait impu­
nément les hommes comme des mouches ! » Ce même Lautard
vit assassiner sous ses yeux, dans la rue Thiars, un certain
L...(2), un dragon (3), dont les assassins, François Roussel et
Louis Aubernon, étaient notoirement désignés, mais personne
ne songea à les arrêter. « Les passants n’en prirent pas plus de
souci que s’il eût été question d’un chien gâté qu’on venait
d’abattre. Assuetci vilescunt ! Qu’avez vous, me dit mon portier en
souriant, pour vous troubler si fort ? Il ne s’agit que d’un scélérat
de moins ! »
Etaient-ce donc des scélérats ce Gay, modeste dégraisseur
d’habits, assassiné le 2 prairial (21 mai) et Jean-Baptiste Roclieguel, cordonnier, tué le même jour en plein carrefour de la rue
d’Aubagne, et Pierre Blanc, maître cordonnier, de la rue des
Pucelles, qui tomba couvert de blessures faites avec un instru­
ment tranchant et l’omoplate brisée par un coup de feu? Cet
infortuné avait été assassiné en plein jour, mais, lorsque on essaya
de reconstituer le crime, ses parents eux-mêmes eurent le triste
courage de déclarer au magistrat chargé de l'instruction qu’ils
«n’avaient rien vu, sauf un attroupement de personnes à la porte
du couloir». Etait-ce encore réellement un inconnu ce bandit qui,
dans la rue Longue-des-Capucins, tua la femme du président
Maillet, personne inoffensive et même assez compatissante, qui
inteeédait souvent auprès de son mari en faveur de divers
accusés? Il faut croire que l’impression de terreur causée par cet
assassinat fut profonde, car ce fut seulement à la nuit qu’on osa
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) L autaud , ouvr. cité. T. i. p. 42t.
(2) Id. T. i. p. 425.
(3) Sans doute Louvet PicTrc.

�10
PAUL GAFFAREL
relever le cadavre de celle innocente victime des fureurs politi­
ques. Que dire de ce volontaire de dix-neuf ans, Toussaint Blanc,
assailli par douze compagnons du Soleil, sur le chemin dit des
Princes et tué par eux à coups de baïonnette (1 nivôse an nr,
21 décembre 1794), et de ce soldat assassiné le 27 germinal an iv
(16 avril 1795) sur ce même chemin des Princes, et de cet
anonyme tué sur le Cours d’un coup qui avait coupé la moelle
épinière et les os du col « ce qui, lisons-nous, non sans surprise,
dans le procès-verbal (1), était plus que suffisant pour causer
la m ort? » Le 26 floréal (15 mai) Jean Bani et Vallon, deux cor­
donniers, étaient atlaqués et égorgés sur le chemin de NotreDame de la Garde. « Ce dernier, lisons-nous dans le procèsverbal relatif à ce meurtre, avait le visage fendu jusqu’aux
opeilles, un autre coup de sabre sur la main gauche lui avait
coupé le pouce et le reste de la main jusqu’au petit doigt, et sur
le chapeau divers coups de sabre. » Le 10 prairial (11 mai) dans
une pinède près de la Viste, on trouvera deux cadavres, dont
l’un criblé de coups qui lui ont enlevé une partie du crâne, et
l’autre avec une blessure d’arme à feu sur la tête et une autre
faite avec une arme tranchante sur la partie supérieure de
l’omoplate. Trois jours plus tard, le 13 prairial (1er juin), ce sera
le tour du cafetier François Julien tué dans la rue des Capucines,
le 27 (15 juin), du cribleur François Ripert et de Louis Julien,
dit Severan. Ce dernier avait reçu sept blessures, dont quatre
mortelles, et le magistral chargé de l’instruction, le juge de paix
Preyre, était obligé d'avouer son impuissance à retrouver les
coupables. « J’ai vainement fait tout ce qui dépendait de moi,
écrivait-il, pour découvrir et poursuivre les auteurs jusqu’alors
inconnus de cet assassinat ».
Ce triste aveu nous le retrouvons pour ainsi dire dans tous les
procès-verbaux de celte époque. Un caporal de la garnison est
tué d’un coup de fusil à quinze pas d’une patrouille de dragons
où se trouvait le commandant de la place, et on ne parvient pas
(1) Extrait des procès-verbaux de la justice de paix du 4° et du 5« arron­
dissement de Marseille.

�11
à arrêter l’assassin, car personne n’ose dénoncer le coupable, et
le juge de paix lui-même refuse de dresser un procès-verbal. Il
se rencontra même un magistrat, le procureur syndic du district,
Gabriel, qui, dans un rapport adressé le 2 prairial an III
(21 mai 1795) au procureur général du département siégeant à
Aix, excusait presque les assassins, et appellerait volontiers la
vindicte publique sur ces abominables Jacobins, qui ne méritent
que des châtiments. « Nous avons à gémir, écrit-il, sur des
actes de violence qui se sont commis sans doute, mais si les
terroristes et les buveurs de sang qui se voient à l’agonie ne
levaient pas une tête aussi altière etne cherchaient pas, sous les
prétextes les plus insidieux, à nous agiter en tous sens pour nous
désunir et nous perdre, le citoyen tranquille, paisible et soumis
à la loi ne se verrait pas forcé de purger le sol de la République
de ses ennemis les plus déclarés. » Que l’on ne croie pas surtout
que ces étranges magistrats formaient une exception : de l’aveu
des écrivains royalistes eux-mêmes (1), « les autorités influen­
cées par la crainte, dominées par l’esprit de vengeance et
complices de tant d’attentats, enveloppaient dans des procé­
dures criminelles les malheureux que les meurtriers avaient
épargnés. »
Il y avait pourtant alors à Marseille des représentants du gou­
vernement central, investis de pouvoirs extraordinaires, et qui
auraient dû ne pas autoriser parleur faiblesse dépareillés turpi­
tudes : c’étaient les membres de la Convention envoyés en
mission. Mais, disons-le à leur boute, ils exécutèrent leur
mandat de bien piètre façon. Trois d’entre eux surtout se signa­
lèrent par leur incroyable laisser aller, ou plutôt se déshono­
rèrent par de honteuses compromissions. Le plus coupable de
ces trois représentants de la nation paraît avoir été Cadroy, Paul
(des Landes). Ce membre de la Convention appartenait, il est
vrai, au parti modéré. Il avait sans doute voté contre Louis XVI,
non pas la mort, mais seulement la détention. Il s’était en même
temps opposé à l’appel, et ce vote complexe donnait la mesure
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) L autahd , ouv. cité, t. i, p. 410.

�12
PAUL GAFFAREL
de son caractère. On a voulu plus tard faire de lui un assassin,
mais ce n’était qu’un médiocre, ou plutôt un pusillanime qu’en­
traîna la fatalité des circonstances. Jean Expert (de l’Ariège),
qu’on lui avait adjoint, était un obscur régicide, qui n’eut d’autre
souci que de s’effacer derrière son collègue, mais il fut aussi
coupable que lui, puisqu’il s’associa à toutes ses décisions.
Quant à Chambon (1), il flottait irrésolu entre des convictions
opposées, tantôt penchant vers les mesures de rigueur, tantôt,
au contraire, inclinant vers la clémence. Il eut le grand tort de
ne pas user de son autorité pour m aintenir l'ordre au moment
où le Midi était ensanglanté par de mystérieux assassinats. Sur
lui, par conséquent, comme sur ses collègues doit retomber la
responsabilité des odieux massacres qu’il nous reste à raconter.
Le premier de ces massacres eut pour théâtre la ville d’Aix.
Les prisons de cette ville étaient tristement célèbres en Provence
par leur malpropreté, leur insalubrité et aussi par les mauvais
traitements dont les geôliers abreuvaient leurs hôtes temporaires.
Lucien Bonaparte, qui fut quelque temps un de ces prisonniers,
a raconté dans ses Mémoires (2) les souffrances qu’il y endura.
En 1797, Ricard, président de l’Administration centrale du
département des Bouches-du-Rhône, eut la curiosité de les
visiter, et son rapport contient des détails navrants. Ce rapport
constate des habitudes invétérées et se trouve vrai, par consé­
quent, en 1795 comme en 1797. « Depuis plusieurs années on n’a
donné aucun linge, aucun caban, aucune paillasse, ni aucune
couverture aux prisonniers. Le plus grand nombre de ces infor­
tunés n’a cessé de garder sur le corps le même linge et les mêmes
habits qu’ils avaient sur eux lors de leur entrée dans cette
maison, quoique la détention de beaucoup d’entre eux date de
plusieurs années. Ce linge et ces habits, que leur destruction a
fait disparaître en partie, ne présentent plus que des lambeaux
qui laissent presque à nu le corps livide de ces hommes, et qui
(1) Il y eut trois Chambon à la Convention : Chambon, Aubin, de la Corrèze ;
Chambon, Joseph, des Pyrénées Orientales, et Chambon, Latour, du Gard.
C’est du troisième qu’il s’agit ici.
(2) L ucien B onaparte , Mémoires ; édit. Yung, t. i, p. 120, s. q.

�13
sont infects et tout couverts d’animaux dévorants... Dans cet
état de privation de tout vêlement, la plupart d’entre eux sont
obligés de passer les nuits et presque toute la journée dans des
cachots situés au rez-de-chaussée, dont plusieurs n’ont aucune
communication avec l’air extérieur et n’ont reçu dans leur
enceinte aucune lueur de jour depuis leur construction... La
plupart ne subsistent depuis plusieurs années qu’avec un peu de
pain et d’eau. La souffrance qu’ils éprouvent à la suite de leur
nudité, de la fraîcheur du pavé qui leur sert de lit et de l’insuffi­
sance de leur nourriture occasionne parmi eux le dévelop­
pement d’une maladie connue sous le nom de fièvre des prisons,
qui les moissonne de la manière la plus effrayante. J ’ai vu dans
celle maison de malheureux malades n’ayant pas même une
cruche à leur usage pour contenir l’eau dont leurs camarades
rafraîchissaient leurs lèvres, et ces derniers obligés de se servir
pour cet objet d’une tuile cassée sur laquelle ils pouvaient à
peine transporter quelques gouttes d’eau. Le dirai-je ? La misère
est si grande que les prisonniers cachent, autant qu’ils le peuvent,
la mort de leurs camarades pour avoir leur ration de pain, pré­
férant une légère augmentation de nourriture au danger de
l’infection affreuse que répandait ces corps morts !... Et pour­
tant la plus grande partie de ces prisonniers n’a pas été
condamnée, et la loi les présume innocents puisqu’ils n’ont pas
été jugés. »
C’est dans celte geôle infecte et pêle-mêle avec des détenus de
droit commun, qu’avaient été entassés de nombreux prisonniers
politiques. Ils y attendaient leur jugement, ajourné par les len­
teurs systématiques du tribunal criminel.Certes la plupart d’en­
tre eux ne méritaient aucun intérêt. Ils s’étaient (1) compromis
par leurs excès à l’époque de la Terreur. Quelques-uns d’entre
eux étaient même des égorgeurs notoires. Trois femmes, la
Gaud, surnommée la Cavale, la Fassy (2) et la Boude, véritables
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Le nom tic tous les prisonniers se trouve clans le dossier do l’affaire,
conservé aux archives du Palais de Juslicé d’Aix. Liasses 153 (189 pièces),
153 bis (230 pièces) et 102 (482 pages).
(2) La Fassy venait d'ètre condamnée par ic tribunal militaire à douze ans
de fers, 14 avril 1793 « pour des discours incendiaires et dénonciateurs, t

�PAUL GAFFAREL

furies pourvoyeuses de la guillotine, faisaient partie de ce triste
ram assis : mais leur arrestation à tous était arbitraire, et d’ail­
leurs ils étaient sous la sauvegarde de la loi. Il n’eut été que
convenable de les traiter, sinon avec bienveillance, au moins
avec humanité. Or on ne se contenta pas de les soumettre au
honteux régime que l’on sait : on les mit brutalement à mort.
Ils auraient pu être condamnés : on en lit des victimes. Au lieu
d’une exécution, on eut un massacre. Aussi bien les prisonniers
d’Aix s’attendaient au pire traitement. Ils n’ignoraient pas les
colères déchaînées et les ressentiments inassouvis. Deux d’entre
eux étaient déjà tombés frappés à mort, lorsqu’on les conduisait
en prison. Le 7 floréal an III (2(5 avril 17951 Frégier père et Frégier fils avaient été assassinés sur la route de Marseille à Aix et
l’escorte qui les accompagnait avait été violemment dispersée.
Les coupables appartenaient à l’une de ces bandes royalistes,
qui s’organisaient alors dans toutes les villes du Midi, mais on
ne sut pas, ou plutôt on ne voulut pas les retrouver. Le repré­
sentant Chambon lança, il est vrai, une proclamation retentis­
sante contre les assassins (9 lloréal, 28 avril) : « Considérant
que l’honnêteté s’indigne de pareils excès, qu’il est important de
les réprim er et d’en connaître les auteurs, afin qu’ils soient
livrés à la justice, enjoint à l’accusateur public du département
des Bouches-du-Rhône, siégeant à Aix, sous sa responsabilité,
de faire toutes les poursuites et perquisitions nécessaires pour
découvrir les auteurs et complices de l’attentat commis sur la
personne de Frégier père et fils. » Ce n’étaient là que de vaines
paroles. L’instruction de cette affaire ne fut jam ais sérieuse,
et les assassins demeurèrent introuvables. Ainsi que le cons­
tatait quelques semaines plus tard, l’accusateur public d’Aix,
Casimir Constans (1), il ne pouvait ni dresser de procès-verbal,
ni lancer de mandat d’amener, car on ne reconnaissait jam ais
personne. « Les citoyens appelés à déposer se replient sur euxmêmes. Personne ne veut rien savoir. Nul n’en donne même des
détails. Moins encore ose-t-on nommer les coupables. Les repré(1) Rapport adressé au représentant Fréron.

�15
sentants du peuple sentent comme moi que le moment n’est
pas venu de recueillir la preuve d’un délit aussi atroce, car tous
les mouvements que je me suis donné ont été inutiles. » Et il
ajoutait, non sans amertume : « J ’ai fait mon devoir, mais étaitce à moi à donner aux témoins le courage qui leur manquait,
et à ordonner des mesures répressives autres que celles ordon­
nées par la loi ? »
L’assassinat des deux Frégier n’était que le sanglant prélude,
et en quelque sorte l’annonce de scènes plus atroces encore. Le
21 floréal (10 mai 1795), au matin, une bande d’énergumènes
marseillais, commandés par un aventurier mal famé, Auguste
Garnier, s’engageait sur le grand chemin de Marseille à Aix,
poussant des cris et annonçant à tout venant qu’ils allaient à
Aix, égorger les sans-culottes prisonniers, dont la longanimité
des juges faisait prévoir l’acquittement. On rem arquait parmi
eux un jeune homme, costumé en hussard, Astrevigne, dont le
père, négociant en céréales, était une des victimes de la Ter­
reur. Cet Astrevigne était un bon vivant, mais exalté et qui
croyait peut-être remplir un devoir en vengeant son père. A ses
côtés se signalaient par l’exubérance de leurs gestes et leurs
furibondes rodomontades un certain Paillet, dit le Dragon, le
berger Maurel, et autres gens de sac et de corde, comme on en
rencontre dans toutes les grandes villes, prêts à toutes les beso­
gnes et à tous les crimes, Pellard (1), Bouvas, Deleuze, Piston,
Lafond, Féraud et autres bandits dont l’histoire oublieuse a
par hasard conservé les noms. Comme ils ne s’avançaient que
lentement, sans doute avec de fréquentes stations aux cabarets
de la route, on fut prévenu à Aix de leur prochaine arrivée. On
aurait donc eu le temps nécessaire pour se prém unir contre
cette odieuse agression.
La Municipalité se réunit, en effet, comme le constate le regis­
tre des délibérations de la commune à la date du 23 floréal
(12 mai) : « La Commission a reçu avis que, d’un moment à
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Pellard était un courtier de commerce qui avait déjà été jeté en prison
comme suspect de royalisme, puis avait été relâché, mais avait gardé de son
arrestation une rancune inexpiable.

�16

PAUL GAFFARËL

l’autre, il arrivait en celle commune nombre de personnes
armées, et que c’étail leur projet d’attaquer le lendemain les pri­
sonniers de Marseille, qui étaient en jugement au tribunal cri­
minel du département, et pendant qu’ils seraient traduits de la
maison de justice au lieu des séances du tribunal. » Il eut été par
conséquent facile de s’opposer à l’entrée en ville de ces bandits,
ou de protéger les prisonniers. On se contenta de convoquer
quelques compagnies de soldats destinés à renforcer l’escorte
ordinaire des prisonniers. C’était vraiment s’exposer aux pires
aventures, étant donné la surexcitation des esprits et l’audace
des agresseurs. Cette impéritie ne cachait-elle pas plutôt de
sinistres sous-entendus?
Garnier et ses complices furent autrement actifs. Ils s’enten­
dirent pendant la nuit avec tous les malandrins de la région qui
grossirent leurs rangs, et se réunirent en plein cours Mirabeau,
au centre de la ville, ne cachant pas leurs sinistres desseins, et
s’apprêtant à saisir la première occasion pour se ruer sur les
infortunés, dont ils avaient juré la mort. Il eût été de la plus
élémentaire prudence de garder les prisonniers en sûreté, et, au
besoin, de renforcer la garde autour d’eux. On commit une pre­
mière faute en les amenant, comme d’habitude, au palais de
justice. Il est vrai que des commissaires, ceints de leur écharpe,
les escortaient, mais leur Ame exaspéra les bandits qui se pres­
saient autour d’eux, les accablaient d’injures et de menaces, et
déjà lançaient contre eux des pierres. Au lieu de les disperser, les
officiers municipaux eurent le tort de parlementer avec eux, et,
quand ils se présentèrent tumultueusement à l’hôtel de ville,
exigeant des armes, et proférant des hurlements de mort, il était
déjà trop tard pour les arrêter. En un clin d’œil, le corps de
garde est forcé. Deux canons qui se trouvaient dans la cour sont
saisis. Les rares soldats qui essaient de résister sont bousculés
et frappés, et bientôt les portes d elà prison sont forcées et le
massacre commence. La commission municipale fait alors bat­
tre la générale et sonner le tocsin, mais les bourgeois apeurés
ne savent que se claquemurer et ne bougent pas. On envoya des
exprès à Chambon et à Cadroy, alors en tournée, mais vraiment

�n’était-il pas bien tard ! Pendant ce temps, les égorgeurs opé­
raient tranquillement. Ce fut une véritable boucherie. Trenteetun
prisonniers furent massacrés dont les trois femmes. L’une
d’elles, la Fassy, allaitait un entant de trois mois. Un des prison­
niers, l’ex-jnge Lefèvre, fut non seulement assassiné, mais
encore mutilé. Le pseudo-hussard Astrevigne s’acharna contre
ce malheureux. Il avait sans doute quelque vengeance particu­
lière à exercer.
Le premier devoir des olliciers municipaux était de s’interpo­
ser ; ils laissèrent faire et se contentèrent de protester. Voici ce
que nous lisons dans le procès-verbal de leurs délibérations :
« Après nous être convaincus que notre présence était absolu­
ment inutile, et que nous ne pouvions agir ni rester sans compro­
mettre l'autorité, nous nous sommes retirés, et, par les mêmes
motifs, nous avons donné l’ordre de faire retirer les troupes de
ligne. » Ils donnaient ainsi toute licence aux assassins, et par
celte coupable faiblesse devenaient leurs complices. Il est vrai
que bientôt ils se rendirent compte de la faute qu’ils avaient
commise et essayèrent de l’atténuer. Voici leur rapport sur ces
scènes odieuses adressé aux administrateurs du département :
« C’est avec le cœur navré de la douleur la plus profonde que
nous croyons devoir vous rendre compte des excès cl des cri­
mes dont notre ville est souillée et qui viennent de se renouveler
aujourd’hui même, malgré tous les efforts que nous avons faits
pour en arrêter le cours. Dans l’espace d’un mois, nos prisons,
malheureusement placées hors la ville, ont été forcés cinq lois
pendantla nuit, et huit personnes accusées ou déjà condamnées b
des peines afflictives ont été les victimes de la méchanceté de
quelques agitateurs qui cherchent à répandre la terreur dans tous
les esprits et d’un plus grand nombre d’autres qu’ils ont égarés en
leur persuadant d’un côté que la justice criminelle est tout à la
fois trop lente dans sa marche cl trop douce dans ses peines, et de
l’autre que le peuple, étant souverain, avait le droit de se faire
justice lui-même et de punir ceux qu’il croit être coupable. »
Malgré l’horreur du massacre qui venait d’ensanglanter la
ville d’Aix, on commençait à s’habituer à ces procédés de justice
2

H

�PAUL GAFFAREL

sommaire. Bientôt se produisit une nouvelle scène de désordre,
qui entraîna encore la mort d’un prisonnier. Voici comment le
Conseil municipal rendit compte de cette seconde exécution :
« Aujourd’hui même, six accusés devant le tribunal de police
correctionnelle étaient ramenés en prison sous une escorte de la
garde nationale, lorsqu’un très grand nombre de femmes, attrou­
pées dans une rue de traverse, se sont subitement jetées sur la
garde nationale et ont enlevé un prisonnier accusé de viol et
d’avoir communiqué à deux tilles violées une maladie vénérienne
devenue Lrès dangereuse, et à l’aide de plusieurs hommes qui
étaient parmi elles, l’ont pendu à un réverbère. Plusieurs de
nous s’occupaient dans ce moment des alïaires de la commune
dans la salle des séances du Conseil général. On est venu leur
donner l’avis de ce nouveau crime. Ils sont partis sur le champ,
revêtus de leurs écharpes, pour dissiper le rassemblement et
sauver la vie à ce misérable s’il en était encore temps,mais ils
n’ont pu donner que des secours inutiles : il n ’était déjà plus. »
Quelques jours plus tard, le 16 prairial (4 juin 1795), nouvel
attentat ou du moins nouvelle insulte à Injustice. Un brigadier
de gendarmerie conduisait à Aix, sous escorte, une troupe de
trente-six prévenus d’émigration, lorsqu’une bande nombreuse
se porta à sa rencontre. Voici les termes de son rapport, en date
du 25 prairial : « Nous avons vu venir une foule d’hommes armés
de sabres et de bâtons, et ils nous ont demandé où nous allions.
Nous leur avons répondu que nous allions à Aix conduire des
émigrés. Alors ils nous ont dit que nous pouvions nous retirer,
et environ deux cents hommes nous ont enlevé nos dits prévenus
d’émigration. Nous avons été obligés de céder à la force m ajeure,
n’étant que huit d’escorte. » Non seulement cette impudente
bravade resta impunie, mais encore les magistrats chargés de la
répression eurent la faiblesse de suspendre l’action de la justice,
en se déclarant impuissants à l’exercer. Voici le piteux rapport
qu’adressèrent à l'autorité compétente les membres du tribunal
criminel d’Aix : « Nous avons cru ne pouvoir continuer la procé­
dure dont l’instruction était presque terminée vis-à-vis du seul
prévenu qui est resté dans les prisons. Nous ne savons même si,

�19
vu l’effervescence, nous devons tenir l’audience pendant les six
jours qui nous restent pour arriver à la lin de la session. »
Quant à l’accusateur public, Casimir Constans, bien qu’il se soit
vanté d’avoir fait tout son devoir, il est obligé de reconnaître
son impuissance et de se déclarer sans force et sans moyens
pour trouver les coupables : « Je n’ai rien négligé pour assurer
les droits de la justice et pour faire punir les coupables des
grands crimes que j’ai en horreur, de quelque masque qu’ils se
couvrent, de quelque dehors de vertu qu’ils se parent, et que
j’ai poursuivis avec une activité sans pareille, lorsque des
preuves m’ont été données et lorsqu’il m ’a été possible d’en
recueillir. »
L’accusateur public se vantait ; les massacreurs d’Aix étaient
si bien connus que, revenus à Marseille, ils célébraient publi­
quement leurs hideux exploits et annonçaient qu’ils allaient
bientôt les renouveler. Quelques-uns d’entre eux avaient même
l’impudence de se parer des dépouilles de leurs victimes. L’un
d’eux, Bonvas, se vantait d’avoir coupé les oreilles d’une des
femmes égorgées, la Fassy. Il les portait dans une boîte et les
exhibait volontiers à ses amis. N’eut-il pas le triste courage de
proposer à son mari, prisonnier comme elle l’avait été et égale­
ment menacé de mort, de les lui montrer ! Se croyant assurés de
l’impunité et forts de la connivence des autorités, les assassins
s’étalaient effrontément dans les rues et dans tous les endroits
publics, et, bien que la masse des honnêtes gens fût indignée, ils
profitaient de la stupeur ou plutôt de la lâcheté générale pour
s’imposer par la terreur. Le plus déplorable fut que leur exemple
devint contagieux. Tarascon après Aix fut ensanglanté par un
massacre, dont le retentissement provoqua de nouvelles scènes
plus odieuses encore. Tant il est vrai que le crime appelle le
crime et qu’il n’est pas de folie qui se communique plus aisé­
ment que la folie sanguinaire 1
LES MASSACRES ROYALISTES

�20

PAUL GAFFAREL

A Tarascon, dans le vieux château de la reine Jeanne, avaient
été enfermés de nombreux suspects jacobins compromis par
leurs excès, ou républicains décidés à de prochaines vengeances
par leurs discours, ou même par les fonctions qu’ils avaient
occupées. Les royalistes de Tarascon, organisés en bandes
comme les Compagnons du Soleil et très probablement affiliés
à eux, formèrent le projet de les égorger en masse. Dans la nuit
du 5 au 6 prairial (24 à 25 mai 1795), deux à trois cents Tarasconais soutenus par des royalistes venus des villages voisins et
même de Marseille, se portèrent à l’improviste devant le château.
Us avaient eu soin de se déguiser ou du moins de se défigurer
en se noircissant la figure. Les volontaires qui formaient la
garnison du château essayèrent de résister, mais la porte fut
bientôt enfoncée et la garde réduite à l’impuissance. L’inspecteur
de la prison qui protestait fut saisi et gardé à vue, et le massacre
commença. Tous les prisonniers des cachots numéros 2 et 3
furent égorgés, et leurs cadavres, palpitants encore, traînés par
les pieds, portés sur la terrasse, et, du haut des créneaux, jetés
dans le Rhône (1). Vingt-deux prisonniers, dont deux femmes,
furent ainsi massacrés ; ils n’avaient commis d’autre crime que
d’être suspects de terrorisme.
Pendant ce temps, le tocsin sonnait en ville. Avertis par le
sergent de garde, Honoré Patron, qui avait réussi à s’échapper,
les officiers municipaux Louis Anoz et Pierre Grasset-Tamagnon, revêtus de leurs écharpes, avaient couru au château, mais
il était déjà trop tard. Ainsi qu’ils l’exposèrent dans leur rap­
port, « nous avons tout de suite parcouru, avec le chef de poste,
les diverses chambres des détenus, et nous avons trouvé les deux
chambres numéro 2 et 3 ouvertes, n’y ayant dans celles-ci que
des lits sans un seul prisonnier », et ils ajoutent, avec une naï­
veté qui ressemble à de l’inconscience : « quoique nous ne
puissions pas l’assurer, nous avons tout lieu de croire qu’ils ont
(1) Rapport du lieutenant Pélissier.

�21
été tués et tout de suite jetés dans le Rhône qui baigne les murs
du lort, ainsi que nous avons pu en juger par les traces de sang
que nous avons vues en deux endroits différents. » Ces timides
municipaux reculaient devant l’expression de la vérité, Ils
n’osaient accuser personne. Ils croiraient volontiers à un acci­
dent. Ils ont même déjà des paroles d’excuses pour les assas­
sins : « La Municipalité crut qu’une résistance de sa part aurait
peut-être exaspéré les esprits au point de se porter à de plus
grands excès. Elle ne s’attendait cependant pas à cet acte d’inhu­
manité et de vengeance. » Quant aux administrateurs du district
de Tarascon, ils sont plus indulgents encore pour les assassins.
Ils expliquent leur conduite par l’exaspération des esprits au
sujet de la nouvelle.qu’on venait d’apprendre de la révolte de
Toulon, et n’ont pas un mot de pitié à l’endroit des victimes
« contre lesquelles on était indigné. » Ils trouvent même des
paroles de louange pour les officiers municipaux qui ont fait
tout leur devoir, « considérant que les membres de celte adm i­
nistration, témoins de ce malheur, ont témoigné leur zèle et leur
amour de l’humanité par leur empressement à se rendre au
château. » Sans doute, à leur arrivée, « le coup était fait et les
factieux s’étaient retirés, mais l’égorgeineut s’était borné à la
perte de vingt-quatre prisonniers ! » Ces étranges adm inistra­
teurs trouvaient sans doute que la perle n’était pas suffisante, et,
comme l’écrivait un ré a liste de l’époque, Lautard. ils eussent
préféré qu’on « eût écrasé quelques chenilles de plus. » Triste
époque vraiment que celle où le sens des mots se modifie au
gré des passions politiques, et où les crimes les plus avérés
deviennent presque des actions banales !
Ainsi encouragés par ceux-là même qui auraient dû les main­
tenir dans le respect des lois, les Tarasconais méditèrent un
nouveau massacre. Les scènes lamentables qui eurent lieu à
Marseille et que nous exposerons en leur temps, les encouragè­
rent dans leurs résolutions. CeLle fois, les officiers municipaux
firent leur devoir. A la première nouvelle qu’un attroupement
menaçant se formait dans la nuit du 2 messidor an II (20 juin
1795), ils accoururent de leurs personnes et s’efforcèrent de rasLES MASSACRES ROYALISTES

�PAUL GAFFAREL

surer les prisonniers ; mais ceux-ci s’étaient barricadés, et ils
répondirent à leur sommation par un refus catégorique d’ouvrir
les portes. Les municipaux Pierre Alone, Jacques Morand et
Jean Drujon sont obligés, dans leur rapport, d’avouer leur
déconvenue : « Nous serions entrés dans le fort pour visiter s’il
n’y avait personne de caché, pour exécuter le projet sur lequel
la Municipalité avait des craintes, et, après avoir visité le fort,
n’ayant rien trouvé qui annonçât le projet, nous nous sommes
portés aux chambres des détenus que nous avons invités de
nous ouvrir pour les rassurer, mais ils ont été opiniâtres à res­
ter enfermés. » Certes, cette défiance n’est pas flatteuse pour les
représentants de l’autorité, mais elle était justifiée, et les adm i­
nistrateurs du district, dans leur rapport au Directoire (6 mes­
sidor an III, 24 juin 1795), sont obligés de constater que les
prisonniers étaient fondés à se mettre ainsi sur leurs gardes.
k Nous vous déclarons avec douleur que tous nos efforts et
toutes les mesures prises pour garantir les détenus de toute
insulte ont été inutiles. Nos craintes pour ceux qui restent
subsistent encore. »
Dans une ville voisine, à Toulon, il n’y eut pas de massacres,
mais ils furent remplacés par des exécutions en masse qui
ressemblent singulièrement à des assassinats juridiques. Les
Toulonnais s’étaient de tout temps signalés par l’exagération de
leurs sentiments révolutionnaires. Lorsque les soldats de la
Convention eurent repris sur les Anglais et les Espagnols la
ville que leur avait livrée la trahison des royalistes, la réaction
Jacobine fut complète et Toulon resta un des foyers les plus
ardents du républicanisme le plus exalté. La chute de Robes­
pierre y fut considérée comme un malheur public, et, pendant
que les villes du Midi penchaient ouvertement vers la contrerévolution, les Toulonnais restaient attachés à leurs convictions
et résolus à les défendre. Deux députés du Var, Escudier, exjuge de paix à Toulon, et Charbonnier, ex-premier commis aux
comptes des vivres de la marine, se trouvaient alors en congé
dans la ville. Ils profitèrent de leur séjour pour exciter les pas­
sions et réussirent si bien dans cette œuvre néfaste que les sans-

�23
culottes leurs amis, sous prétexte d’appliquer la loi, égorgèrent
sans jugement onze malheureux prévenus d’émigration. A celle
nouvelle les forcenés du parti s’empressèrent de faire cause
commune avec les égorgeurs. Ceux des Jacobins marseillais qui
s’étaient compromis par leurs excès et sentaient que la situation
devenait pour eux dangereuse quittèrent alors leur ville et cher­
chèrent un refuge à Toulon. L’arrivée de ces recrues augmenta
l’effervescence. Les ouvriers de l’arsenal endoctrinés par eux
pillèrent les magasins d’armes, et les matelots de l’escadre
s’armèrent en tumulte, annonçant leur intention de marcher
sur Marseille afin de réduire les royalistes et d’empêcher une
Restauration qu’ils redoutaient. Un membre de la Convention,
Brunei, de l’Hérault, était alors en mission à Toulon. On le
força, le pistolet sur la gorge, à signer la mise en liberté de
plusieurs détenus. Il le fit, mais, désespéré de sa faiblesse, il se
brûla la cervelle (8 prairial, 27 mai 1795). Son collègue Nion
(de la Charente-Inférieure) essaya de le [remplacer. Saisi par
une foule en délire, traîné par les cheveux et accablé de coups,
il allait périr, quand une patrouille réussit à le dégager et lui
permit de chercher un refuge sur un des vaisseaux de la Hotte.
Aussitôt l’émeute se déchaîne dans les rues, et, lorsque les
autres membres de la Convention qui se trouvaient alors à
Toulon, Guérin, Poultier et Chiappe, s’efforcent de la calmer,
ils sont arrêtés et jetés en prison. Seul Chiappe réussit à
s’échapper avec quelques amis, mais il est obligé de mettre le
sabre à la main,et de se frayer un passage à travers les insurgés.
Les fonctionnaires épouvantés se cachent ou s’enfuient. Toulon
appartient à l’anarchie.
A cette nouvelle l’émoi fut considérable à Marseille. Le repré­
sentant Chambon prit aussitôt l’arrêté suivant : « Considérant
qu’il paraît certain que les ennemis de la patrie, réfugiés à
Toulon de diverses parties de la République, sont en révolte
contre les autorités légitimes, ont attenté aux propriétés natio­
nales en s’emparant des armes qui étaient à l’arsenal, qu’ils
travaillent à égorger les citoyens, à les provoquer contre la
représentation nationale, qu’ils menacent de se porter sur les
LES MASSACRES ROYALISTES

�PAUL GAFFAItEL

campagnes voisines et jusque sur Marseille pour égorger les
citoyens reslés dans leurs communes en vertu des dernières
lois bienfaisantes de la Convention nationale, et tous ceux qui
11e manifesteraient pas des sentiments montagnards ; considé­
rant qu’il est instant de prendre les mesures propres à empê­
cher les malveillants de ce département d’aller augmenter le
nombre des révoltés à T oulon... » non seulement les visites
domiciliaires, mais aussi de nombreuses arrestations sont
ordonnées. De véritables listes de suspects sont de nouveau
dressées, car il est dit dans l’arrêté que « toutes les m unici­
palités des Bouches-du-Rhône et du Var, sont autorisées à
s’assurer de toutes les personnes qui, depuis le 9 thermidor,
auraient manifesté le désir de voir renaître le système de
terreur et de sang justem ent proscrit et abhorré. » En même
temps est ordonnée la levée en masse des Arolontaires, et les
Compagnons du Soleil profitent de l’occasion pour parader au
grand jour et réclamer des armes.
Chambon 11e fut pas le seul à organiser contre Toulon celte
levée de boucliers. La municipalité de Marseille se signala par
son empressement à concourir au rétablissement de l’ordre.
Non seulement elle approuva toutes les mesures prises par
Chambon et s’y associa dans la mesure de ses moyens (1), mais
encore elle envoya à la Convention une adresse où la violence
de la forme le dispute à l’odieux du fond, car elle voue la cité
rebelle à l’extermination et appelle contre elle toutes les rigueurs
de la loi. Voici les principaux, passages de cette philippique
enragée : « Toulon a levé l’étendard de la révolte. Brunei vient
d’y périr. L’hydre du Terrorisme paraît renaître de ses cendres.
Il darde sa langue empoisonnée contre vous. Plus de demimesures. Le peuple vous remet sa massue. Frappez, représen­
tants. Le coup qui doit anéantir l’anarchie et ses sectateurs
évitera des torrents de sang à la France. » Dans leur empor­
tement réactionnaire, les municipaux marseillais n’hésitaient
pas à provoquer des mesures extraordinaires et déclaraient
(1) Proclamation de la municipalité relative à l’envoi de volontaires
(4 prairial, 23 mai 1795).

�25
nettement qu’elles étaient imposées par les circonstances. « Le
peuple cle Marseille, écrivent-ils, veut faire une Révolution en
la purgeant de ce qu’elle a d’impur. La voix de ses magistrats
contient à peine son juste ressentiment. Il n’a pu se calmer que
par la promesse que bientôt des tribunaux feraient appesantir
le glaive de la loi sur des têtes coupables. C’est son vœu bien
prononcé que nous vous manifestons. Hâtez-vous, législateurs,
faites éclater la justice nationale, si vous ne voulez pas que la
vengeance particulière la prévienne. Hâtez-vous à établir quel­
que tribunal compétent desdélits des Terroristes buveurs de sang,
ou à investir de ce pouvoir celui pour les militaires établi
dans cette commune, si vous voulez ne devoir qu’à la loi une
vengeance méritée. »
Cet appel aux mauvaises passions ne fut que trop entendu.
Pendant que les Jacobins marseillais, éperdus (1), cherchaient
un asile dans les villages voisins, ou s’enfuyaient jusqu’à Paris,
les royalistes, encouragés par la connivence ou plutôt par la
complicité des autorités, se répandaient dans les rues, et arrê­
taient sans mandat tous ceux que leur conduite passée signalait
à leur défiance. Les cachots du fort Saint-Jean regorgèrent bien­
tôt de prisonniers. On les entassa au hasard, mal traités, mal
nourris, dans une promiscuité dégradante, et les geôliers ne se
privèrent pas de leur annoncer de promptes exécutions. Pendant
ce temps Chambon courait à Aix, où lui avaient donné rendezvous Cadroy qui arrivait d’Avignon, et l’ex-girondin Isnard, un
échappé du 31 mai, furieux déclamateur, qui venait de Tarascon. Tous les trois s’occupèrent d’organiser la résistance et de
diriger contre Toulon des forces accablantes. Sur leurs ordres, le
général Pacthod (2), commandant à Marseille, mit aussitôt en
campagne deux régiments de cavalerie de la garnison connus par
leurs sentiments réactionnaires ; les anciens hussards de Berchiny et de Royal-Pologne. Plusieurs compagnies d’artillerie
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Quelques royalistes, saisis de pitié, consentirent aies cacher. Ainsi Lautanl reçut dans sa bastide de Saint-Antoine le menuisier Mary, constructeur
et réparateur de la guillotine, et sa femme, la tricoteuse.
(2) 11 avait été nommé le 14 germinal an III (il avril 1795).

�26

PAUL GAFFAREL

leur furent adjointes. En même temps qu’eux marchèrent deux
bataillons de la garde nationale de Marseille avec les comman­
dants Chaillan et Gilly, et un bataillon d’Aix, tous les trois disci­
plinés et résolus. En outre, de toutes les communes voisines
furent envoyées des compagnies de volontaires, et, comme de
juste, les compagnies du Soleil grossirent l’effectif. Toutes ces
troupes étaient à tour de rôle passées en revue et endoctrinées
par les représentants. Ce fut même à cette occasion qu’Isnard
prononça une parole qui eût un grand retentissement, et qu’on
lui reprocha plus tard. Il était alors à Aix, et, suivant son habi­
tude, pérorait, avec de grands gestes, du haut d’un balcon :
« Mes amis, s’écria-t-il, si les armes vous manquent, déterrez
les ossements de vos pères, et servez-vous en pour exterminer
les brigands ! »
Sur ces entrefaites on apprit que la Convention venait de
triom pher à Paris d’une violente insurrection. Les bandes Jaco­
bines avaient reparu, précédées d’une armée de tricoteuses.
Elles avaient envahi la salle des séances, égorgé le représentant
Féraud qui essayait de les contenir, et soumis l’assemblée à de
déplorables outrages. (1 prairial, 20 mai 1795). Les membres de
la Convention avaient été un moment forcés, malgré la belle
attitude de leur président Boissy-d’Anglas, d’organiser un gou­
vernement provisoire. Ils avaient enfin été délivrés par la force
armée, et s’étaient vengés de leur impuissance momentanée en
redoublant de vigueur contre le parti vaincu. Le moment parut
favorable aux représentants envoyés en mission dans le Midi
pour réprimer l'insurrection menaçante de Toulon. Le général
Pacthod reçut l’ordre d’entrer en campagne. Il ne rencontra
aucune résistance. Arrivé à Cuges, il apprit que des bandes sans
cohésion l’attendaient au passage du Beausset, mais elles avaient
tellement conscience de leur infériorité qu’elles avaient dépêché
en avant un parlementaire, le chirurgien Briançon. Cet infor­
tuné, contrairement au droit des gens, fut aussitôt saisi et mis
à mort, ainsi que le trompette qui l’accompagnait, et la tuerie
commença. A vrai dire il n’y eut pas d’engagement. L’infanterie
n’eut que la peine, arrivés au Brûlât, de disperser la cohue mal

�LES MASSACRES ROYALISTES

année qui obstruait la route, puis la cavalerie se mit à la pour­
suite des fuyards qu’elle sabra sans pitié. Au Beausset elle
s’empara d’un canon chargé à mitraille, placé en travers de la
route, mais qui n’avait pas été déchargé. Les vainqueurs s’ins­
tallèrent au Beausset, mais ils s’y livrèrent à de tels excès, sur­
tout le bataillon Marseillais du commandant Chaillan, que
Pactliod fut obligé de les faire camper en plein air, et qu’il se
hâta de ramener à Marseille le gros de ses forces. Isnard, Chambon et Guérin rentrèrent avec lui. Cadroy s’était porté à sa ren­
contre et l’accabla de compliments. Le président de la m unici­
palité, Lemée, l’attendait à la porte de Rome, une branche de
laurier à la main, et lui lit un compliment emphatique. Cette
victoire n’était pourtant pas bien brillante. Les seuls trophées
en étaient de nombreux prisonniers, arrêtés au hasard ou sur
de vagues indications, et que Pacthod ramenait avec lui. Sans
doute on comptait parmi eux des personnages compromis par
leurs actes passés, Emmanuel du Beausset, un prêtre défroqué,
Chonpré maître ès-arts, ancien compagnon d’Albitte, et facto­
tum de Maignet, le docteur Paris, d’Arles, ancien président
du département, mais la plupart des prisonniers étaient des
ouvriers ou des paysans ramassés sur la grand’route ou vic­
times de dénonciations. Ils avaientété fort maltraités en chemin.
Quelques -uns d’entre eux, blessés on épuisés de fatigue, failli­
rent être massacrés en plein champ, près d’Aubagne. Les Com­
pagnons du Soleil qui les escortaient les accablaient d’injures.
On remarqua un des massacreurs des prisons d’Aix, Pellard.
(1), qui s’élail porté à leur rencontre, et réclamait en les dési­
gnant avec son sabre deux des prisonniers qu’il voulait égorger
sur place. A grand peine la troupe réussit-elle à les dégager.
Ils ne devaient rien gagner à ces ménagements, car on les
enferma au fort Saint-Jean, où ils furent brutalisés et même
privés de nourriture. C’était comme l’annonce du sort tragique
qui leur était réservé. En effet, dès le 4 messidor (22 juin 1795),
Peillon et Joseph Suffren étaient condamnés à mort. Le 23 (11
(1) Déposition de Mallet, tailleur d'habits.

1

�28

PAUL GAFFAREL

juillet) treize d’entre eux; Mathieu, Munier, Brun, Loubat,
Nivon, Rigaud, Belfort, Tour, Mistral, Gaze, Delaunay, Ray­
naud et Tète, étaient fusillés à la plaine Saint-Michel. Le sur­
lendemain (13 juillet) c’était le tour d’Antoine Fournier, de
Barry, Antoine Coulon, Pierre Coulon, Barra, Dalinas, Mar­
quant, Joubert, Pierre Décugis, Antoine Eynaud, Jean Eynaud,
Armenture, Barri, Saint-Paul et Bouchereau ; le 29 (17 juillet)
J. Bellant, Foullet, Fauret, Pierre Bertrand, Courtin, Charles
Lebas, Laroque, Joseph Giraud et Jacques Serre. Le 4 therm i­
dor (22 juillet) François Canelle, Manori, Mathieu Nicolas,
Boursier, Nolbeina, J.-B. Gourdon, augmentaient la funeste
liste. Jean Pierre était seul acquitté, mais à condition de subir
trois mois de détention, et d’assister à l’exécution de ses cama­
rades. Trois jours plus lard, le 7 thermidor (25 juillet), Roumi
et Pecoult tombaient encore victimes des passions réaction­
naires. Tous moururent avec courage, et ils furent au moins
exécutés après un semblant de procédure et avec les apparences
de la justice. Il n’allait pas en être de même pour leurs cama­
rades, qui furent massacrés, et avec d’odieux raffinements de
cruauté, dans la prison même, où ils auraient dû trouver sécu­
rité et protection.
III
Le fort Saint-Jean dresse encore aujourd’hui, à l’entrée du
port de Marseille, ses épais bastions que signalent au loin une
massive tour carrée et une svelte lanterne de construction
génoise. Depuis l’époque de Louis XIV, l’extérieur de la vieille
citadelle n’a guère été modifié, et, tel on peut l’étudier dans les
gravures ou les tableaux [de marine du xvme siècle, tel on le
retrouve dans nos modernes photographies ; mais, à l’intérieur,
de profondes modifications ont, à diverses reprises, transformé
l’état des lieux. C'est un enchevêtrement étrange de cours et de
couloirs, de cachots et de souterrains, de casernes et de jardi­
nets. Comme les archives militaires ont été pendant longtemps
fort mal tenues, il est difficile de décrire le fort Saint-Jean tel

�29
qu’il existait à l’époque où y furent entassés et les prisonniers de
Toulon et les suspects de Marseille. Ils nous suffira de rappeler
que l’entrée principale se trouvait à peu près en face de l’église
Saint-Laurent. On voit encore dans le mur la trace du pont-levis
qui jadis faisait communiquer le fort avec la ville. Ce pont
conduisait directement à deux cours et à un passage souterrain
dans lesquels avaient été ménagés divers cachots (1), ceux que
les mémoires du temps désignent sous les numéros 1, 2 et 3.
Dans la seconde cour s’ouvraient à droite les cachots 4 et 5, et,
dans le corridor voûté qui menait à la place d’armes et aux
casernes, à droite les cachots 7 et 8 et à gauche le caclioL 6,
réservé aux condamnés à mort. Sur divers autres points avaient
été dispersées d’autres salles réservées aux détenus. La plus
affreuse de ces geôles était le cachot numéro 15. Voici comment
la décrivait un prisonnier royaliste qui y fut transféré en 1797,
Clastre d’Aix (2) : « de l’entrée au fond on comptait vingt-cinq
pieds de profondeur et chaque marche pour y descendre était
d’environ un pied de haut. La plus basse marche manquait, de
sorte qu’il fallait faire un saut pour tomber sur le sol, et bien
souvent s’appuyer sur le voisin ou prendre son élan pour
monter les premières pierres de cet escalier. De jour nulle part !
de l’air que par une des arrêtes de la voûte perdue dans son élé­
vation ! Aussi étions-nous comme dans une tombe. Jour et nuit
nous avions quatre chandelles allumées. Rondes fréquentes
pendant la nuit. 11 fallait se lever toutes les deux heures et les
guichetiers marchaient sur les matelas et les draps avec leurs
pieds imprégnés de boue. » On avait entassé au hasard dans ces
cachots infects les victimes désignées aux fureurs royalistes, et
elles y étaient fort maltraitées, exposées à l’humidité du sol qui
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Voir procès-verbal de la description et situation des cachots 7, 8 et 9 du
fort Saint-Jean à Marseille, servant dans l’affaire Bonifay et Jean Barry
(archives de la Cour d’appel d’Aix) et surtout le procès-verbal de la visite du
fort Saint-Jean par M. Laurans, directeur du jury, 4 frimaire an V, 24 novem­
bre 1796 (archives de la Cour d’appel d’Aix). Un plan des cachots est annexé à
ces procès-verbaux.
(2) La relation de Clastre est insérée dans l'ouvrage de L autaud , t. m,
p. 121-151.

�PAUL GAFFAuEL

pourrissait tout, rongées par la vermine, et par surcroit, à peine
nourries (1).
Depuis germinal an III (m ars-avril 1795) le commandant du
fort se nommait Pagès. Il n’avait que trente ans. C’était un bon
soldat, mais un partisan déterminé de la réaction. Il fut, par sa
coupable faiblesse, le principal auteur du massacre. Son adju­
dant, Levavasseur, sortait également des rangs, mais il n’avait en
fait de conviction que l’amour de l’argent, et paraissait disposé
à toutes les besognes, même les plus louches (2). Le secrétaire
Manoly était au contraire un royaliste sincère, qui devait pousser
le fanatisme jusqu’au crime. La garnison avait longtemps été
formée par des soldats républicains, des Parisiens, du bataillon
des Gravilliers, mais, dégoûtés de la réaction royale, ils avaient
demandé leur changement, et on s’était empressé d’accéder à
leurs désirs. Ils avaient été remplacés par des soldats peu sûrs,
conscrits ou déserteurs. Us avaient surtout cédé la place aux
volontaires royalistes et particulièrement aux Compagnons du
Soleil, dont le capitaine, Roubin était l’ami de Pagès et l’honorait de ses fréquentes visites au fort Saint-Jean. Ce Roubin était
un personnage dangereux. Sa tête, ainsi que l’écrivait un roya­
liste Lautard (3), « était un fourneau d’où sortait un torrent de
paroles enflammées ». C’est lui qui fut le principal auteur du
massacre, lui qui le prépara et en assura le succès. Il devait
d’ailleurs prendre une part effective à l’égorgement. Sur lui par
conséquent doit retomber la principale responsabilité de ce
sinistre évènement.
Les prisonniers avaient été jetés pèle mêle dans les cachots.
Ils y furent très mal traités, sans les égards qu’on accorde même
aux condamnés de droit commun, et pourtant ils n’étaient
(1) Voir le dossier de l’affaire, conservé au archives de la Cour d’appel d’Aix.
l’affaire une lettre fort compro­
mettante, en date du 25 nivôse an IV (15 janvier 1790), adressée par Levavas­
seur à Pagès : « ne pouvant aller moi-même ce matin te voir, je t’écris pour
te prier de me prêter 2.000 francs en assignats. Tu m'obligerais beaucoup si
tu pouvais les donner au porteur du présent. Je te rembourserai ces deux
mille livres dans trois ou quatre jours. J’attends de loi ce service, qui m’est
indispensablement essentiel. »
(3) L autard , ouv . cité, t . ii , p. 15.

(2) Nous avons retrouvé dans le dossier de

�31
détenus que par mesure arbitraire et n’avaient encore subi aucun
jugement. En même temps qu’eux et à côté d’eux, mais surveillés
avec moins de rigueur et traités avec plus de considération,
étaient enfermés deux des fils du duc d’Orléans, Philippe Éga­
lité, les ducs de Montpensier et de Beaujolais. Depuis que leur
père avait été arraché de son cachot pour être guillotiné à Paris,
ces deux jeunes hommes s’attendaient à être traînés devant le
tribunal révolutionnaire, et à subir le dernier supplice. Au neuf
thermidor, ils avaient espéré des jours meilleurs, mais ils
n’avaient pas été remis en liberté et la Convention continuait à
les garder comme de précieux otages. L’un d’eux, Montpensier,
a écrit ses Mémoires (1), ou du moins il existe des Mémoires
qui portent son nom et qui certainement ont été inspirés par lui.
Il assista, ainsi que son frère, aux scènes lugubres qui nous
restent à raconter. Il faillit même être enveloppé dans la catas­
trophe et son témoignage est des plus précieux. Ce n’est pas
qu’il ait eu à se louer du voisinage des prisonniers. « Les Jaco­
bins, a-t-il écrit, dont le nombre augmentait journellement dans
le fort, et particulièrement ceux qu’on avait enfermés sous clef,
étaient comme de vrais tigres. Lorsque nous passions près de
leurs grilles, ils ne manquaient jam ais de vomir mille injures
contre nous, notre famille et tous les ci-devant pour lesquels ils
prétendaient avoir été beaucoup trop doux quand ils avaient eu
le pouvoir en mains. » Certes, nous ne chercherons pas à justifier
cet acharnement contre des jeunes gens, dont l’innocence était
indéniable, mais, d’un autre côté, ces Jacobins n’étaient-ils pas
jusqu’à un certain point excusables, quand, faisant retour sur
eux-mêmes, ils songeaient à l’illégalité de leur arrestation et aux
mauvais traitements dont on les abreuvait?
L’un d’entre eux, et non le moins important, le docteur Paris
d’Arles, ex-président du département des Bouches-du-Rhône,
était accusé (1) « de diverses motions faites à la Société populaire
pendant la Révolution », mais il n’avait trempé dans aucune des
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) La première édition, Ma capliviié de quaranlc-lrois mois, a été publiée
en 1824. Deuxième édition dans la eollection Barrière (mémoire du xvmc siècle).
Une nouvelle édition a paru en 1907. Édit. Lenôtre.

�32
PAUL GAI'FAREL
mesures sanglantes de la Terreur. Il eut l’heureuse chance
d’échapper au massacre et fut plus tard appelé comme témoin
au procès de Pagès. Sa déposition est navrante. Bousculé, frappé
môme par les geôliers, il ne pouvait sortir de son cachot avant
neuf heures du matin pour vider les baquets d’eaux sales qui
répandaient des odeurs nauséabondes, et encore lui était-il
défendu de parler en chemin. Défense de communiquer avec
qui que ce soit! Défense d’écrire! Un jour, et sans exhiber
d’ordre, Manoly vient le chercher et le transfère à la grande
Tour. Quinze jours plus tard, on le jette avec quatorze de ses
compagnons d’infortune au cachot numéro 8, à trente-six pieds
sous terre, vrai sépulcre rempli d’araignées, de scorpions et de
cloportes, d’où on est obligé, pour les installer, d’extraire des
tas de fumier, puis on les fait revenir à leur premier cachot,
toujours sans ordre de transfert et sons une escorte de Compa­
gnons du Soleil qui les accablent d’injures et leur annoncent
leur prochain égorgement. A peine installés, ils reçoivent la visite
de Pagès qui les fait fouiller et leur enlève ciseaux et couteaux
disant que « c’était nécessaire, crainte que, dans un moment de
désespoir occasionné par quelque événement qui pouvait arriver
nous nous portassions nous-mêmes à nous détruire. » On leur
avait déjà enleAré chaises et pliants, jusqu’aux cordes de leurs
paillasses. On profita de l’occasion pour ne leur laisser que ce
qu’ils avaient sur le corps. C’était une spoliation qu’on ne prenait
même pas la peine de déguiser.
Un autre témoin qui échappa également au massacre, Fran­
çois Ferry, logeur, rue Longue-des-Capucins, fit une déposition
analogue. Quand on le conduisit au fort Saint-Jean, Pagès lui
demanda s’il était bien le père de Ferry, alors réfugié en Suisse,
et, sur sa réponse affirmative, « ah ! le scélérat! s’écria le com­
mandant. S’il était ici ! Si nous pouvions le tenir !» — « Mais
c’est un boa républicain. » — « Taisez-vous. Vous êtes deux
Scélérats! » Il est aussitôt brutalement fouillé et jeté au cachot
numéro 7 avec quarante-neuf autres prévenus. Dès lors, c’est une
(1) Rapport de FrérOn.

�33
succession d’outrages, de coups, même 'de blessures, car les
Compagnons du Soleil qui montent la garde s’amusent à leur
lancer des pierres, et, pour insulter à leur misères, chantent
tantôt le Réveil du Peuple et tantôt le De Profondis.
Martin Duffey, officier de santé, rue du ChaufFoir, île 289,
dépose que « la nomination de Pagès fut le commencement des
souffrances et des persécutions qu’éprouvaient les détenus. Ils
eurent le temps de se convaincre qu’il était sinon le provocateur
des assassinats, du moins le tolérateur passif. » A peine installé
au fort, le commandant avait fait une tournée d’inspection en
compagnie de Roubin et autres compagnons du Soleil, et « au
lieu d’apaiser les têtes exaltées de ces scélérats, il souriait aux
insultes que prodiguaient aux prisonniers ces insulteursàgages. »
C’est lui qui empêcha toute correspondance avec l’extérieur, lui
qui fit enlever tous les meubles qui, tant bien que mal, garnis­
saient les cachots, et força les détenus à coucher par terre et
dans l’obscurité.
Le chapelier Cadroy, rue d’Aubagne, est, en entrant au fort,
(13 prairial, 1 juin) dépouillé de tout ce qu’il possède et jeté au
cachot « avec prière de dire son confiteor, car il n’a plus long­
temps à vivre ! ». Le lendemain Pagès le rencontre occupé à
vider son baquet. Il se jette aussitôt sur lui à coups de plat de
sabre, en criant : « En voilà un I II ne faut pas qu’il nous
échappe ! » Gaillard, garde du magasin des subsistances, demeu­
rant à Marseille, rue des Châtaigniers, avait été arrêté le 27 flo­
réal (16 mai) par ordre du représentant Cliambon, et sans motif
autre que celui de sûreté générale. Il fut mis au secret le plus
rigoureux, déshabillé brutalcmeut en présence de Pagès qui
s’emportait contre lui à d’horribles menaces et dépouillé de tout
ce qu’il possédait. Dépositions analogues de Cayol Richaud
demeurant rue Cannebière, du charron Thomas Mauron (de
Saint-Rémy), de Ruât, Carry aîné, Roux dit Picaplan, Chalpuis,
Laserre, Gontheil, Delahaye, Maurice, Sicard cadet, Caillo, du
gendarme Aubert. Ils s’accordent dans leurs plaintes contre
Pagès et surtout contre le secrétaire Manoly qui, vraiment,
abusait de sa situation pour insulter, et même pour frapper les
LES MASSACRES ROYALISTE?

�PAUL GAFFAREL

prisonniers. « C’est ici l’auberge de la Montagne, s’écriait-il (1),
où nous avons toute sorte de plaisir. J’en aurai un bien plus
grand lorsqu’il s’agira du jour où nous aurons exterminé les
patriotes. » Ce même Manoly s’amusait tantôt à jeter des pierres
aux détenus (2), tantôt à passer son sabre à travers les gui­
chets (3) et témoignait bruyamment sa satisfaction quand il le
retirait ensanglanté. C’est lui qui, sensible aux petits prolits,
avait grand soin de conlisquer et de garder par devers lui les
montres, les bijoux et l’argent qu'il saisissait sur les préve­
nus (4). Il n’épargnait même pas les femmes. Ainsi Gabrielle
Tissier fut dépouillée de tout ce qu’elle possédait comme linge,
comme argent et comme bijoux (5). Pagès, au lieu d’interdire
ces turpitudes, les encourageait par sa présence. « Je déclare,
dépose la fille Cocluche, que ledit Pagès a autorisé le vol et
l’assassinat à diverses époques dans les visites qu’il venait faire
dans les cachots. Il donnait carte blanche aux assassins pour
nous voler et nous assassiner, a (6) Il avait même le triste cou­
rage de répondre aux plaintes par des ricanements. « Il souriait
aux menaces » déposera plus tard Louis Maury. « Il riait à ces
horreurs », déposera Barthélemy cadet. Singulière façon de
comprendre ses devoirs et de s’acquitter de son mandat (7) !
Les mauvais traitements sont donc avérés. La préméditation du
massacre ne l’est pas moins. Elle résulte de trois faits qui n’ont
jam ais été démentis : la présence au fort Saint-Jean de la Com­
pagnie du Soleil et son altitude vis-à-vis des prisonniers, le
jeûne forcée auquel ils furent soumis, et, ce qu’il y a de plus
grave, le creusement anticipé de leur tombe.
Roubin et ses acolytes étaient, en effet, les familiers du châ­
teau. Ils y entraient et en sortaient à toute heure du jour et de la
(1) Déposition Sicard.
(2) Déposition Cayol Richaud.
(3) Déposition Carry cadet.
(4) Déposition Picard, Ripert, Valaque.
(5) Déposition Gabrielle Tissier.
(6) Témoignage confirmé par les dépositions Astiers, Hetmil, Joseph Roman,
Maryan, Joseph Clément, Gallet, Lafuste, Simonnet, Mauron.
(7) Cf. Déposition Duffey.

�nuit, et circulaient à leur aise dans les couloirs, hurlant à tuetête, par manière de dérision, le Réveil du Peuple, et menaçant
les prisonniers de prochaines vengeances. « Les Compagnons du
Soleil, lisons-nous dans les Mémoires du duc de Montpensier,
composés de jeunes gens dont les parents avaient été sacrifiés
par les Jacobins, se croyaient autorisés à venger leur mort par
le meurtre de tous ceux de ces misérables qu’ils pourraient trou­
ver. Souvent, lorsqu’ils en rencontraient qu’on menait en prison,
ils se faisaient jour à travers ceux qui les gardaient, et les acca­
blaient de coups de sabre. Ils disaient en outre que, si on ne
s’empressait pas de faire justice des sabreurs qu’on tenait en
prison, ils se chargeraient eux-mêmes de ce soin. » Le détenu
Cayol Richaud dépose qu’il les voyait chaque jour entrer au fort.
Il a reconnu Roubin, Ally, Allègre, Laroche, Vernet, Ron, et un
émigré royaliste Barbaroux. Pagès non seulement les accueillait
avec plaisir, mais encore prenait la peine de leur commander
l’exercice. Il les chargeait en outre de l’escorte des prisonniers,
toutes les fois qu’on les transférait d’un cachot à un autre, et ils
remplissaient ce m andat avec une véritable férocité. « Ils les
injuriaient, leur donnaient des coups et leur annonçaient que leur
mort était prochaine » (1). « Ils paraissaient plutôt nos bour­
reaux que nos gardes. De temps à autre... ils nous annonçaient
notre mort prochaine. Nous les entendions dire entre eux pen­
dant que nous passions : je me réserve celui-là pour le jour du
travail 1 » (2). « Je puis dire, ajoute un troisième, Louis Maury,
que, toutes les fois que Pagès est venu nous faire des visites, il
était accompagné des soldats du Soleil, armés de sabres et de
pistolets, qui menaçaient de nous assassiner en sa présence. » —
« Cela ne finira pas par des chansons, répétait souvent l’un d’eux,
Bétemps. Scélérats, vous allez avoir beau jeu. Les innocents
iront au moins aux galères et les coupables seront pendus. »
C’était surtout Roubin qui descendait dans les cachots. Il annonça
aux détenus les massacres d’Aix et de Tarascon, et les menaça
(1) Déposition Cayol Richaud.
(2) Déposition du docteur Paris.

I

I

�36
PAUL GAFFAREL
d’un sort pareil (1). Quant à Manoly il avait pris la précaution,
pour être plus sûr de n’épargner personne, d’enfermer dans des
cachots spéciaux les républicains les plus compromis, ce qui
d’ailleurs les sauva, car ils purent résister(2). Manoly avait même
songé à disposer des sentinelles à tous les endroits où les
détenus avaient des chances de se sauver, et jusque sur les
toits (3), et il leur avait donné l’ordre de faire feu sans somma­
tion sur tous les fuyards.
Les royalistes ne cachaient donc pas leurs intentions et les
détenus étaient dûment avertis du sort qui les menaçait. Comme
ces détenus étaient nombreux, que plusieurs d ’entre eux étaient
résolus, et qu’il fallait s’attendre à une résistance désespérée,
on recourut pour les affaiblir à une odieuse mesure. On a déjà
vu qu’ils avaient été réduits à se contenter d’infectes paillasses,
et que, privés de tout siège, ils n’avaient pour s’asseoir qu’un
pavé humide. C’était une première fatigue qu’on leur imposait.
Ne s’avisa-t-on pas encore de les faire jeûner, ou plutôt de les
mettre au pain et à l’eau ! Non seulement on les empêcha de
recevoir des vivres de l’extérieur (4), mais on les mit à la ration,
et quelle ration 1 Sous prétexte de connivence avec les insurgés
de Toulon, Pagès leur annonça brusquement que, tant que les
insurgés ne seraient pas vaincus, ils seraient réduits au pain et
à l’eau, et ces ordres impitoyables furent strictement exécutés (5).
Les malades eux-mêmes ne furent pas exemptés de celte mesure
draconienne. Voici l’odieux billet que répondit Pagès à une
demande qu’on lui avait adressée en faveur d’un malade,
Peyre (6). « Citoyen, je viens de recevoir votre lettre. Je suis
fâché de ne pouvoir accéder à voire demande, mais il m’est
expressément défendu, par un arrêté du représentant du peuple,
(1) Déposition Paris.
(2) Déposition Piquart, Ripert, Vainque.
(3) Déposition Paris et Toulouzan fils.
(4) Déposition Gaillard.
(5) Dépositions Ferry, Paris, Ruât, Carry aîné, Roux, Sicard, etc .
(6) Ce billet se trouve dans le dossier du procès intenté à Pagès. 11 fut écrit
le 15 prairial (3 juin), deux jours avant le massacre.

�37
de laisser passer aucuns vivres aux prisonniers, et je ne fais
qu’obéir aux ordres qu’on me donne. »
Si au moins on avait donné aux détenus du pain en quantité
suffisante, mais on ne leur distribuait que ce qui était nécessaire
pour les empêcher de mourir de faim. Un jour l’un d’entre eux,
le charron Mauron, se plaignait à Pagès. « Scélérat ! lui répondit
ce dernier, dans quelques jours tu n’auras plus besoin de pain !»
Lorsque plus tard il fut traduit en justice, on lui reprocha cette
odieuse mesure de la famine préventive. Il n’essaya pas de la
nier, mais chercha à se disculper en prétendant qu’il n’avait fait
qu’exécuter les ordres du représentant Chambon. Il produisit
en effet un ordre de service, en date du 2 prairial (21 mai), et que
voici dans sa crudité : « Les circonstances présentes et les avis
qui me sont donnés que les prisonniers détenus au fort Jean,
comme prévenus d’assassinats, de pillages et de vexation, main­
tiennent des relations extérieures, qui peuvent devenir très
dangereuses à la sûreté publique, je te prescris jusqu’à nouvel
ordre de ne laisser approcher personne des prisonniers confiés
à ta garde, sous quelque prétexte qu’on puisse alléguer, pas
même pour cause de leur entretien et nourriture, te chargeant
expressément d’y pourvoir, fallut-il les réduire au pain et à l’eau
jusqu’à la reprise de Toulon. » Ce billet, écrit tout entier de la
main de Chambon figure encore dans le dossier du procès de
Pagès, conservé aux archives du palais de justice d’Aix. Son
authenticité est donc incontestable. Pagès eut peut-être le tort
d’exécuter trop rigoureusement sa consigne, mais c’est sur
Chambon que retombe la responsabilité de l’initiative. Vraiment
les représentants du peuple s’abaissaient alors à de tristes beso­
gnes, et l’histoire vengeresse ne peut que flétrir leur conduite.
Aussi bien Chambon paraît ne pas avoir été le seul coupable
en cette circonstance. Le détenu Martin Duffey déposa plus tard
que, le 15 prairial (3 juin), il avait entendu Cadroy dire à Pagès :
,c prenez tous vos moyens pour assurer votre responsabilité, et
pour que ces coquins n’échappent pas ! »
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition Paris.

�PAUL GAFFAREL

C’est ce même Cadroy qui, montrant à Pagès un des puits
auxquels s’abreuvaient les détenus, lui aurait dit : « dans quel­
ques jours les montagnards ne boiront plus l’eau de ce puits ! »
On croyait aussi qu’ils ne mangeraient plus de pain, car on
avait eu la précaution d’ordonner au boulanger de ne pas cuire
de pain pour la journée du 18 prairial, « parce que le plan était
de tout égorger ! » Le massacre était donc soigneusement pré­
paré, et ceux qui, par leurs fonctions, auraient dû se constituer
les protecteurs des prisonniers, étaient les premiers à le désirer
et à le préméditer I
Voici qui, mieux encore, prouvera la préméditation. Pagès
s’attendait si bien à un prochain massacre que non seulement
il aurait fait répandre de la paille dans les souterrains qui
conduisaient aux cachots, sans doute pour cacher le sang des
victimes, mais encore qu’il avait fait creuser leurs fosses à
l’avance. « Trois semaines avant le 17 prairial, déposera le doc­
teur Paris, il fut préparé des fosses avec de la chaux vive dans
l’intérieur des' infirmeries au Lazaret de Marseille. On a tra­
vaillé continuellement à ces fosses pendant trois semaines pour
enterrer les prisonniers massacrés, et la plupart de ceux qui
périrent ont été effectivement ensevelis dans ces fosses. » Pagès,
lors du procès qu’on lui intenta, prétendit qu’il ne savait pas où
on avait enterré les victimes, mais cette ignorance n’est-elle pas
à tout le moins singulière ? D’ailleurs a-t-on jam ais nié qu’on
ait creusé des fosses plusieurs jours à l’avance, et à qui étaientelles destinées, sinon aux malheureux, dont les jours, dont les
heures étaient comptées ?
A Marseille, on se doutait tellement d’un prochain massacre
que, dès le 3 prairial (22 mai), la Municipalité crut devoir faire
un appel au calme et à la clémence. Elle s’adressa à la popula­
tion p arla voie d’une affiche. « Le sang n’a-t-il pas assez coulé?
L’anarchie n’a-t-elle pas assez désolé nos villes et nos cam pa­
gnes ? La statue de la Loi n’a-t-elle pas été assez longtemps
couverte d’un voile funèbre? Nous avons comme vous, des
regrets à former, des larmes à sécher, des perles à réparer et
des plaies à cicatriser, mais il est temps que les vengeances par-

�39
ticulières aient un terme et que les animosités se taisent. Le
glaive de la justice est suspendu sur toutes les têtes criminelles.
Tous les hommes qui ont trafiqué avec tant d’impudeur du
sang et de la fortune publique seront punis. Aucun coupable
n’échappera à la vindicte des lois. Reposez-vous sur l’énergie et
la sagesse de vos magistrats. Ils veillent pour votre bonheur....
Les formes de la Justice sont lentes, il est vrai, mais elles
seront toujours sévères vis-à-vis des coupables. Déjà, par une
mesure sage, vigoureuse, et déterminée par les circonstances,
plusieurs sont arrêtés. Iis seront livrés au glaive de la loi, mais
les innocents seront discernés. En conséquence nous vous invi­
tons, au nom de l’humanité, de la patrie et de la loi, de rester
calmes et de ne pas perdre de vue que, si vous avez acquis
votre liberté, vous ne pouvez conserver cette précieuse conquête
que par votre modération, vos vertus civiques et votre respect
religieux pour la loi. »
A ces sages exhortations qui resteront l’honneur de celui qui
les a signées, Barry aîné, et du général Pacthod qui, en sa
qualité de commandant de l’état de siège, en autorisa l’impres­
sion et l’affichage, les Compagnons du Soleil allaient donner le
plus éclatant démenti et ternir par un affreux massacre ces
vertus municipales, auxquelles leurs administrateurs faisaient
un vain appel. Le 17 prairial an III (5 juin 1795), le jour même
où Pacthod revenait de Toulon avec les troupes victorieuses aux
échauffourées de Cuges et de Beausset, Roubin donnait rendezvous à sa bande à l’un des cafés du Cours, près de la place
Marones, le café Français, qui devint plus tard le café Blondin,
puis le café des Beaux-Arts. 11 était environ trois heures de
l’après-midi. La bande envahit aussitôt la Cannebière, et, par
les quais, se rua à l’assaut du fort Saint-Jean. On connaît à
Marseille le nom de ces forcenés. Plusieurs d’entre eux ont
figuré dans des procès criminels. D’autres ont été désignés, en
toutes lettres, dans divers ouvrages, mais, par je ne sais quel
scrupule, on n’a jamais osé donner la liste complète des assassins.
Le moment est venu de dire la vérité, toute la vérité. Nous ne
voulons certes froisser personne, et nous respectons toutes les
LES MASSACRES ROYALISTES

�PAUL GAFFAREL

convictions, mais nous croyons à la justice immanente des
choses, et, puisque les royalistes de Marseille n’ont pas hésité à
tremper leurs bras dans le sang, qu’ils soient punis à leur tour
et que leurs noms soient livrés à la publicité !
Nous avons trouvé à la Bibliothèque de Marseille (1), dans un
m anuscrit tiré des papiers Bory, et dans un ordre parlait, la
liste récapitulative des assassins, avec détails à l’appui et indi­
cation de références. Nous ne pouvons que nous reporter à ce
document, dont l’authenticité paraît indéniable. Cette liste n’est
pourtant pas complète. Il faut la grossir de certains noms qui
retentirent fâcheusement lors du procès criminel qu’on intenta
aux massacreurs. Ajoutons enfin que quelques uns des coupa­
bles parvinrent à se dérober. On peut néanmoins fixer approxi­
mativement à cent vingt le nombre de ceux qui participèrent à
cette horrible exécution.
L’imprimeur Destaing était le principal organisateur de la
bande, mais il en avait laissé le commandement apparent au
jeune Boubin, dont les principaux lieutenants étaient le capi­
taine au long cours Escudier, le négociant Bubaton, les trois
frères Toussaint, Victor et Charles Laure, et le fameux Pellard.
Ce Pellard mérite une mention spéciale. C’était un courtier qui
poussait jusqu’au fanatisme son exaltation royaliste. Il avait
déjà fait partie des égorgeurs des prisons d’Aix et n’avait pas
craint de revêtir pour la circonstance un uniforme de hussard.
II avait également fait partie des volontaires qui avaient marché
contre les Toulonnais insurgés, et s’était signalé par sa brutalité
envers les prisonniers, particulièrement contre Reybaud, direc­
teur de la manufacture d’armes et contre un certain Cayol, qu’il
poursuivait de sa haine. Ne l’avait-on pas entendu s’écrier :
et Lâches que vous êtes ! Vous souffrez que ces assassins existent
encore. Vous verrez que ces coquins de terroristes vous traîne­
ront encore à l’échafaud. Vivent les enfants de Lyon qui se
débarrassent chaque jour de ces buveurs de sang ! » Joignant
l’action au précepte, il avait roué de coups le détenu Joseph
(1) Bibliothèque municipale, I.b.40.

�LES MASSACRES ROYALISTES

Martel, et se portant de sa personne au fort Saint-Jean, il avait
fait placer un canon en face de la porte du cachot numéro neuf
en disant: « Nous emploierons tous les moyens pour qu’il
n’échappe aucun de ces scélérats. » Telle était la bête fauve qui
allait se livrer à d’autres excès plus détestables encore !
On est tout étonné de trouver dans la bande des hommes qui,
par leur éducation ou leur profession, auraient dû reculer devant
une manifestation de ce genre. Ils appartenaient aux classes
aisées, à ce qu’on.nommait alors la bourgeoisie : deux avocats
notaires Seytres et Magnan, un clerc d’avoué Jourdan (1), l’excommissaire de police, sans doute un révoqué, Sicard, le raffineur de sucre Massot, l’instituteur Dejean (2), un ancien gen­
darme Audibert, trois capitaines marins Ami et les frères Guion.
les orfèvres Rey et Reymond, le peseur de commerce Fey, le
pharmacien Escaillon, trois droguistes Porte, Porry et Laponte,
et les courtiers ou négociants Varèse, Hesse, Revertegat et Pis­
ton. Les perruquiers qui se targuaient de royalisme auraient
cru manquer à leurs devoirs s’ils ne s’étaient fait inscrire dans la
Compagnie du Soleil : aussi en signale-t-on plusieurs, Reponty,
André Savage, Célestin Savage. On signale également des maçons
Gentil, Andrivet, Revertegat, Rémusat, Rolland, Richard (3),
surnommé Beau-Soleil ; des menuisiers Allègre, Brémond,
Durand ; le jardinier Fabre ; les portefaix Marion et Astier. Ce
sont en général des ouvriers aisés et même des bourgeois de
condition moyenne : les marchands d'huile Senès et Franc, le
fabricant de pipes Favre, le marchand de coton Gras, le fabri­
cant de savons Rampai, les chapeliers Rancurel, Ourdon.
Demoulin, le marchand drapier Payan, le matelassier Rouchon,
le serrurier Poussel, des cafetiers ou restaurateurs les deux
Sacoman, Natte, André Conte, Ally surnommé l’Egyptien, des
caissiers ou commis Delestrade, Deleuze, Guion, Lesselier,
(1) Il reparaîtra en 1815. Il passe pour avoir participé au meurtre d’Anglès voir Gaffarei.. Les massacres de Marseille en 4M5 (Hernie de la Iiévolution, 1906.)
(2) Dejean mourra en 1845, prieur des Pénitents de Saint-Lazare.
(3) Il devait encore lors des massacres de 1815, jouer un triste rôle.

�1

c’est-à-dire des hommes qui, par leur profession, auraient dû
rester tranquilles et ne pas descendre dans la rue, qui forment
la masse principale des égorgeurs.
Citons encore un énergumène, le jeune Astrevigne, que nous
avons déjà vu à Aix déployer sa sanglante activité, les tanneurs
Louis et Barthélemy Blanc, le boulanger Guiraud, le cordonnier
Benet, les ferblantiers Carbonnel et Vincent, le peintre Vernet et
le quincaillier Noseda.
Dans la liste figurent également un certain Pêne, qualifié
comme emploi social de chevalier d’industrie, et qui, sans doute,
méritait cetle qualification ; Chabaud, ex-suisse à la Major, peutêtre réduit à la misère et exaspéré par la privation de sa place,
le petit Louiset véritable bravo qui allait pendant de longues
années encore exercer à Marseille sa lucrative profession,
Duteil, un professionnel du crime qui arrivait le jour même
de Lyon et ne voulait pas perdre l’occasion de tremper dans un
nouveau massacre, et un tas de gens de sac et de corde, dont
l’unique profession était de se vendre au plus offrant, André,
Barrigue, Barthélemy, Benoît, Tronc, Thibaud, Bonvas, Roche,
du Palais, Ledragon dit Legrand, Brunet dit la Morue, Cayol dit
Esperit, Barbe, Colosse aîné et Colosse cadet, Saisset, Give,
Izouard, Pujolle, Melon, Mataliau et cinq ou six inconnus qui ne
jugèrent pas à propos de se faire connaître. Aucun d’eux n’exer­
çait de profession avouable, puisqu’ils n’en avouaient pas,
mais ils auraient vendu leurs services aux Républicains comme
ils les vendirent aux Royalistes. La tradition veut que parmi ces
anonymes se cachât sous un déguisement un officier de la
garnison. Ce sont ces brigands qui compromettent les meilleures
causes, et dont les partis ont grand tort de se servir, car ils les
déshonorent par leurs excès. Nous n’aurions garde d’oublier
dans cette sinistre énumération les auxiliaires inattendus que
les égorgeurs trouvèrent au fort Saint-Jean, le concierge Bro­
card, le guichetier Joseph, le secrétaire Manoly, deux officiers,
dont le rôle n’a jamais été nettement défini, le commandant
Bétemps et le capitaine de chasseurs Seren, et enfin les deux qui
furent peut-être les plus coupables, car ils étaient de conni-

�43
vence avec les égorgeurs, et, par leur coupable faiblesse, autori­
sèrent tous les crimes, l’adjudant Levavasseur et le commandant
Pagès.
Nous connaissons les personnages du drame : voyons-les
maintenant à l’œuvre.
Les soldats de garde, surpris par l’attaque imprévue de la
bande royaliste, essaient de remonter le pont-levis, mais il était
déjà trop tard. Ils saisissent leurs armes, mais ils sont aussitôt
débordés. Le concierge Brocard est malmené et jeté dans une
geôle. L’adjudant Levavasseur, qui se présente à ces forcenés, est
à son tour saisi par eux. Bientôt ils sont maîtres de la place, se
gorgent d’eau-de-vie, et s’excitent entre eux à la funèbre besogne.
L’attaque était si bien convenue à l’avance que, le jour même du
massacre, au matin, une des détenues, Gabrielle Tissier, allant
chercher de l’eau, entendit deux personnes qu’elle nomma et le
maçon Richard, dit Beausoleil, se demander entre eux : « quand
commencerons-nous? » — « mais vers les cinq ou six heures. Il
faut bien nous donner le temps de nous rassembler. » Elle
s’aperçut au même moment qu’on apportait du dehors une damejeanne d’eau-de-vie, sans doute celle que se partagèrent les
assassins avant de commencer le massacre. Et ce fut en effet
vers les cinq heures que le sang fut pour la première fois versé.
Le cachot qui s’offrait tout d’abord aux assassins était celui des
princes d’Orléans. Montpensier a raconté comment il vit la horde
sinistre se ruer dans la cour : « C’était une foule d’hommes
armés de sabres et de pistolets, sans uniforme, et la plupart
ayant les manches retroussées jusqu’au-dessus des coudes. Il
était impossible d’avoir les moindres doutes sur les intentions
de ces forcenés et même sur la facilité de l’exécution, puisqu’ils
étaient parvenus dans le fort sans que les soldats parussent leur
opposer aucune résistance. Il était certain que nous n’étions pas
du nombre de ceux auxquels ils en voulaient, mais il était à
craindre qu’ivres comme ils l’étaient nous pouvions devenir
leurs victimes. Nous nous hâtâmes en conséquence de nous
barricader comme nous pûmes. Broches, chenets, bûches, tables
et caisses furent empilés contre la porte. Cette opération à peine
LES MASSACRES ROYALISTES

�44
PAUL GAFFAREL
terminée, on frappa à notre porte. Nous ne répondons pas. On
redouble en criant : ouvrez, qui que vous soyez. Nous ne voulons
pas vous faire de mal. Nous apportons l’adjudant du fort qui se
meurt. C’était en effet l’adjudant Leva vasseur qui, surpris par cette
irruption de gens armés, avait jugé à propos de s’évanouir. Les
jeunes princes se décidèrent à ouvrir. « Aussitôt dix à douze
jeunes gens, assez bien habillés, mais les manches retroussées
et le sabre à la main entrent : « N’êtes-vous pas messieurs d’Or­
léans ? » Sur notre réponse affirmative, ils nous assurent que,
loin d’en vouloir à notre vie, ils la défendraient au contraire si
elle était en danger. Ils nous demandèrent de l’eau-de-vie, dont
ils ne paraissaient pas avoir besoin. Nous leur offrîmes de l’anisetle. Ils s’en versèrent dans des assiettes à soupe, et se retirè­
rent ensuite, laissant un d’entre eux en sentinelle à notre porte. »
Pendant ce temps, le gros de la troupe s’était mis à l’œuvre.
Rejoints par le secrétaire Manoly qui brandissait un sabre et
poussait d’horribles imprécations (1), et guidés par le guichetier
Joseph, ils s’attaquèrent d’abord à celui des cachots de la
seconde cour qui portait le numéro 2. C’était l’ancienne chapelle,
la cantine actuelle du fort. La porte fut bientôt enfoncée par
Ally l’Egyplien. Les prisonniers essayèrent de résister. L’un
d’eux, Martin (d’Allauch) se défendit avec l'énergie du désespoir,
mais il tomba percé de coups de sabre, et ses vingt-quatre compa­
gnons furent immolés comme lui. Deux d’entre eux, Xavier
Étienne, cultivateur au Castelet et Roux d’Allauch, dit Picaplan,
eurent la bonne fortune d’échapper à la mort, car ils feignirent
d’être blessés et se laissèrent fouler aux pieds. « En ce moment,
lisons-nous dans les Mémoires de Montpensier, nous entendîmes
enfoncer à grands coups la porte d’un des cachots de la seconde
cour, et bientôt après des cris affreux, des gémissements déchi­
rants, des hurlements de joie. Au bout d’environ vingt minutes
que dura cette boucherie, nous entendîmes l’horrible troupe
revenir dans la première cour, sur laquelle donnait une de nos
fenêtres, et, nous étant rapprochés par un mouvement machinal
(1) Déposition Toulouzan fils.

�45
indéfinissable, nous les vîmes qui s’efforcaient d’enfoncer la
porte du cachot numéro 1, qui contenait une vingtaine de pri­
sonniers. » Par bonheur la porte s’ouvrait en dedans et les
détenus se barricadèrent si bien qu’après avoir travaillé pendant
un quart d’heure les massacreurs l’abandonnèrent après avoir
tiré quelques coups de pistolet à travers les barreaux. Ils se ven­
gèrent de leur déconvenue aux cachots numéros 4 el 5, dont tous
les prisonniers furent égorgés à l’exception d’Étienne fils el de
Sicard jeune, qui se cachèrent sous la paille. Le cachot numéro 7
ne put être enfoncé, mais, au cachot numéro 6, ils trouvèrent
ample matière à assouvir leur rage sanguinaire. Manoly avait
commencé par lancer son sabre à travers le guichet. Il le retira
tout ensanglanté, car il venait de blesser à l’épaule le détenu
Fassy. Le cordonnier Reinaud et son gendre Baud, ainsi que
Carry, essayèrent de résister. Carry s’était armé d’une hache et
faisait le vide autour de lui, mais il fut tué d’un coup de pistolet
ainsi que Reinaud, et les assassins eurent le champ libre. C’est
là que Pellard se signala par sa fureur. Depuis quelques jours
on ne voyait que lui dans les couloirs du fort. Il en voulait sur­
tout au Toulonnais Cayol auquel, à maintes reprises, il avait
promit le pire des châtiments. Le jour du massacre on avait
entendu quelques-uns (1) de ses complices dire : « ne laissons
pas sortir Cayol, car Pellard le réclame et le veut mort ou vif ! »
En effet, il s’empara de sa victime, commença par le frapper,
puis l’abattit à terre. C’est lui qui, le sabre à la main, bras nus
et manches retroussées, criait à tue-tête : « Amenez-nous ici ces
gens ! Ce cachot renferme les plus scélérats ! » et, quand il était
fatigué de lancer son sabre, il tirait frénétiquement et au hasard
des coups de pistolet.
Mis en goût, ou plutôt affolés par ces tueries, les assassins se
portèrent alors au cachot numéro 8. Pour aller plus vile en
besogne, ils allumèrent de la paille dans les corridors et enfu­
mèrent les détenus. « Allons ! courage ! s’écriait Pellard (2). Ceux
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition Joseph Masse , Thoulouse et Madeleine Abel.
(2) Déposition du portefaix Gubian.

�PAUL GAFFAREL
46
là sont foutus. Il ne làut pas qu’il en reste un ! » En effet pas un
n’échappa ! Le cachot numéro 9 n’avait pas encore été attaqué.
Cette fois on ne se contenta pas de jeter par les soupiraux de la
paille mouillée et du soufre enflammé, on amena devant la porte
un canon chargé à mitraille. L’énergumène qui y mit le feu, le
guichetier Joseph, fut même blessé p arle recul de la pièce (1).
« Vers les sept heures nous entendîmes un coup de canon et
nous sûmes depuis qu’il avait été tiré par les assassins contre le
cachot numéro 9, dont les prisonniers, au nombre de plus de
trente, furent mitraillés et brûlés. Ils avaient imaginé, pour
accélérer leur besogne, suivant leur odieuse expression, de
mettre le feu au cachot, après y avoir introduit une grande quan­
tité de paille par les soupiraux. »
A ce moment l’horreur du spectacle dépassait tout ce qu’on
peut imaginer. Ce n’était dans tout le fort que cris et gémisse­
ments, plaintes émouvantes des blessés et vociférations odieuses
des massacreurs, qui, sous la double excitation du sang et de
l’eau-de-vie, ressemblaient à des bêtes féroces plutôt qu’à des
hommes. Le sang coulait à flot dans les cours, et on commençait
à y entasser les cadavres encore chauds. Le tocsin sonnait aux
églises voisines, mais le peuple, assemblé dans les rues d’alen­
tour, restait comme hébété par la grandeur du crime. Les assas­
sins restaient les maîtres de la place, et personne encore ne
s’était montré pour mettre un terme à ces scènes odieuses.
Que devenaient en effet les commandants du fort Saint-Jean?
Nous savons déjà que le secrétaire Manoly, abjurant toute ver­
gogne, s’était joint aux assassins. L’adjudant Levavasseur s’était
laissé piteusement renfermer dans le cachot des princes d’O r­
léans ; mais le commandant Pagès, où était-il ? Pourquoi n’avaitil pas usé de son autorité pour arrêter le massacre ? Comment
et pourquoi s’acquittait-il si mal du plus élémentaire de ses
devoirs? Pagès n’était pas à son poste. Il avait jugé à propos de
descendre à Marseille, et d’accepter l’invitation d’un am i.
Etait-ce pour mieux laisser le champ libre aux Compagnons du

(1) Mémoires de Montpensier.

�47
Soleil, dont il connaissait pourtant les sinistres intentions ?
Était-ce pour se ménager un alibi, ou plutôt n’était-il pas le
complice, très conscient, des Roubin et des Pellard?Lors du
procès qu’on lui intenta plus tard, il essaya de se disculper en
racontant qu’il dînait en ville le jour du massacre : mais ne
connaissait-il pas la situation? Ignorait-il les dangers que cou­
raient les détenus confiés à sa garde? Son devoir le plus strict
eut été de ne pas quitter le fort et au contraire de redoubler de
survefllance. Sans doute il y retourna, mais seulement sur les
six heures du soir, alors que son intervention demeurait inutile.
En effet, quand il se présenta au pont-levis, il le trouva fermé !
Il dut aborder par mer en escaladant les murailles. Il raconta
même qu’il avait été couché en joue par les assassins, qui se
jetèrent sur lui, enlevèrent son sabre et le réduisirent à l’impuis­
sance. « Vers six heures, lisons-nous dans les mémoires de
Montpensier, le commandant du fort nous fut amené. On ne lui
avait laissé que le fourreau de son sabre. Il s’était présenté au
pont-levis, et, ne pouvant parvenir à le faire baisser, il avait pris
le parti d’escalader la courtine par le fossé. Il jurait, il tempê­
tait, il reprochait à son adjoint sa pâleur et son effroi. Mieux
aurait valu moins de cris et plus de fermeté. » Malgré ses pro­
testations Pagès en effet restera, aux yeux de la postérité, comme
responsable en partie de cet odieux massacre.
Il est pourtant un personnage plus coupable encore, le repré­
sentant du peuple Cadroy. Sa tenue, pendant toute cette sinistre
journée, fut déplorable, ses propos lamentables et ses décisions
honteuses. Il avait été le premier averti de ce qui se passait au
fort Saint-Jean. Il aurait dû courir sur le théâtre du crime. Or il
ne parut aux portes du fort qu’à neuf heures du soir, accom­
pagné de son collègue Isnard, qu’il avait envoyé chercher, et qui,
lui du moins, lit son devoir. On trouvera étrange que le général
commandant l’état de siège, Pactliod, n’ait pas pris sur lui de
voler au secours des infortunés qu’on massacrait, mais il arri­
vait de Toulon, et on eut soin de ne lui dépêcher aucun exprès.
Il était à souper (1) chez le traiteur Autran, en compagnie de
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition du capitaine Lecesne.

�48
PAUL GAFFAREL
Lecesne, capitaine des grenadiers du premier bataillon de Loiret-Cher, qui était arrivé le jour même à Marseille, lorsqu'il fut
enfin averti de ce qui se passait. II se lève aussitôt de table, court
chez Cadroy, qui n’avait encore pris aucune disposition, et,
malgré sa défense, fait battre la générale. Les grenadiers de
Lecesne avaient reçu des billets de logement dans différents
quartiers. On finit cependant par les réunir, et tous ensemble
arrivent enfin devant la citadelle.
Le pont-levis n’était pas encore abaissé. Isnard el Cadroy
sommèrent les égorgeurs de les laisser entrer. On leur répondit par
des ricanements (1). « Je me fous des représentants, leur criaiton du haut des murailles. Je brûle la cervelle au premier lâche
qui voudra leur obéir. Allons, camarades, à la besogne : nous
aurons bientôt terminé. » Quelques soldats de l’armée régulière
étaient restés au fort. Profitant de l’éloignement des égorgeurs,
il abaissèrent le pont-levis, et les représentants purent enfin
entrer. La première cour dans laquelle ils pénétrèrent était pleine
de cadavres et on entendait encore les coups de pistolet qui
jetaient à terre les détenus du cachot numéro 8. Cadroy, le
« spécieux Cadroy », comme l’appela plus tard un des survi­
vants (2), ne sut que balbutier des paroles incohérentes (3) :
« Qu’est-ce que c’est que ce bruit? Est-ce que vous ne pouvez pas
faire ce que vous faites en silence? Cessez ces coups de pistolet.
Qu’est-ce donc que ce canon ? Il fait trop de bruit et met l’alarme
en ville (4). » Continuant sa marche, il interpelle un des assas­
sins, et s’attire cette sanglante réponse : « Pourquoi me l’avezvous commandé? » Il entre alors dans la cantine, où plusieurs
des égorgeurs célébraient leur triste victoire en achevant de
s’enivrer: « Enfants du Soleil, leur dit-il, je suis à votre tête. Je
mourrai avec vous s’il le faut, mais assez, il y en a assez ! »
Entouré par ces énergumènes, il perd la tête, et revenant sur ses
(1) Mémoires de Montpensier.
(2) Déposition Martin Dulïey.
(3) Rapport d’Uri Bruno, volontaire au premier bataillon de Loir-et-Cher.
(4) Déposition Gaillard.

�49
pas: « Je m’en vais, leur dit-il, faites votre ouvrage ! » Lecesneet
ses grenadiers, indignés de cette attitude, essayent alors d’arrêter
quelques-uns des massacreurs. Lecesneen prend un de sa main,
un petit blond à manches retroussées, et dont les bras étaient
couverts de sang. Ses grenadiers en arrêtent quatorze autres, et,
dans le premier moment d’exaspération, veulent les passer par
les armes, mais le général Pacthod, pris de scrupules, leur fait
remarquer qu’il vaut mieux laisser agir la justice et Cadroy qui
survient ordonne de les relâcher. Il leur fait même rendre les
armes dont les grenadiers les avaient dépouillés, et pousse
l’inconscience, avouant ainsi sa complicité, jusqu’à leurdire (1) :
« Lâches que vous êtes ! Vous n’avez pas encore fini de venger
vos pères et vos parents. Vous avez eu cependant tout le temps
qu’il fallait pour cela! »
Les assassins, en effet, ainsi encouragés, continuèrent leur
sinistre besogne. Ils auraient égorgé jusqu’au dernier des détenus,
enfoncé les portes des cachots qui tenaient encore, et surtout ils
auraient massacré les prisonniers de la Grande Tour, qui étaient
les plus compromis du parti révolutionnaire, si le représentant
Isnard, saisi de pitié et d’indignation, n’avait donné des ordres
péremptoires. Les massacreurs avaient si peu le sentiment de
leur indignité qu’ils entrèrent en pourparlers avec lui pour
obtenir l’autorisation de continuer. Isnard se trouvait alors dans
la chambre des princes d’Orléans et demandait compte à Pagès
de sa conduite. La chaleur était accablante. On apporta du vin (2);
Isnard le repoussa en criant d’un ton tragique : « C’est du sang ! »
Un moment après ils passèrent dans la chambre à côté et s’y
enfermèrent avec le commandant. Cinq ou six massacreurs arri­
vèrent alors tout couverts de sang. « Représentants, dirent-ils,
laissez-nous achever. Cela sera bientôt fait, et vous vous en trou­
verez bien. » — « Misérables, vous nous faites horreur. » —
« Nous n’avons fait que venger nos pères, nos frères, nos amis.
C’est vous-même qui nous y avez excités. » — « Qu’on arrête ces
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Rapport du capitaine Lecesne.
(2) Mémoires de Montpensier.

4

�scélérats ! » Ils furent presque aussitôt relâchés, et, comme
derrière injure, proposèrent aux grenadiers de Lecesne de par­
tager avec eux les dépouilles des morts (1). On aurait dû les punir
pour cette bravade, mais les portes du fort étaient ouvertes. Ils
se retirèrent sans être inquiétés, et, quand ils passèrent sous les
fenêtres de Cadroy, brandissant leurs armes ensanglantées, les
vêlements déchirés par la lutte, escortés par cette lie de la popu­
lation qu’on retrouve toujours aux époques troublées de l’his­
toire, ils saluèrent leur triste complice des cris répétés de : « Vive
Cadroy ! La victoire est à nous ! »
Cent sept cadavres jonchaient le sol. De nombreux blessés
gisaient abandonnés, et les derniers détenus, barricadés dans
leurs cachots et restés sans communication avec l’extérieur,
entendaient les cris de joie des égorgeurs, et attendaient, dans
toutes les angoisses de la mort, leur prochain supplice. Personne
ne venait à leur aide. On ne leur disti'ibuait même ni pain, ni
eau. « Après une journée aussi terrible, déposera plus tard le
docteur Paris, nous ne vîmes personne pour nous rassurer. On
nous laissa dans l’ignorance. Toujours un morne silence est
ordonné. Nous allons le lendemain à l’eau vers les quatre heures
de l’après-midi. D’un côté nous voyons dans les cours une bou­
cherie affreuse, des cadavres çà et là, et des blessés au milieu
de la cour qui invoquaient la mort par des gémissements,
n’ayant encore été ni pansés, ni transportés, ni vus même par les
chirurgiens.» On ne prit même pas la vulgaire précaution de
nettoyer les cachots qui avaient été le théâtre du crime. Au
lendemain du massacre François Ferry et quelques autres de
ses compagnons, qui avaient réussi à s’échapper par un trou
mais avaient été repris, furent transférés dans le cachot numéro
huit, encore plein de sang et de lambeaux de chair (2). Dans ce
cachot, où dix captifs auraient tenu à grand peine, on en entassa
jusqu’à vingt-neuf. Aussi l’un d’entre eux mourut-il étouffé, et
tous les autres tombèrent malades. Ce même jour Pagès refu­
sait du vin aux survivants exténués par dix-huit jours de jeûne,

�51
et les laissait jusqu’à la fin de prairial (1), sous prétexte qu’il
n’avait pas reçu d’ordres contraires, au régime du pain et de
l’eau. Il poussait même la précaution jusqu’à faire murer une
fenêtre par laquelle les détenus pouvaient communiquer avec
leurs parents, de l’autre côté du port, à la Réserve de Saint-Nico­
las (2). Rien de changé non plus au régime des coups et des
injures. Roubin était toujours le maître d’aller et de venir à sa
guise dans le fort, et Manoly, qui avait tranquillement repris
ses fonctions de secrétaire, continuait à injurier les détenus et à
les menacer d’une seconde exécution. C’est lui qui, de plus,
réglementait le pillage, et, sous prétexte de déposer dans le
magasin du guichetier Brocard les dépouilles des victimes, con­
fisquait tout ce qui était à sa convenance. Pagès lui-même, de
concerl avec son adjudant Levavasseur, ne rougissait pas de
prendre part à cette honteuse besogne. Le détenu Richard l’aper­
çut un jour, dans le cachot numéro 4, occupé à empaqueter
les vêtements des victimes, et, quand il se vit découvert, il ferma
avec brutalité la lucarne entr’ouverte et accabla de menaces son
surveillant involontaire.
Il fallait cependant non pas rendre les derniers devoirs aux
massacrés, mais faire disparaître les cadavres et déblayer les
cours. Dès le 18 prairial (6 juin) se transportèrent au fort, Ri­
chard, Carneau et Rebec, juges de paix du deuxième, cinquième
et sixième arrondissements de Marseille. Ils avaient pris comme
témoins l’entrepreneur Richaud et le commis Sirnaï. Inaugurant
le système de dénégation qui fut plus tard adopté par tous les
coupables, le concierge Brocard déclara tout d’abord aux magis­
trats instructeurs « qu’il a été enfermé et ne sait comment il se
fait que partie des prisonniers a été tuée, d’autres se sont échap­
pés, ignorant qui ils sont.» Sur une première place étaient encore
étendus trente cadavres, « paraissant avoir été tués tous avec
des armes tranchantes, tous défigurés et méconnaissables. » En
haut, tout le long de la voûte, avaient été accumulés d’autres
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition François Barthélemy cadet.
(2) Déposition Martin Duffey.
(3) Extraits du dépôt de l’État civil de Marseille.

�52
PAUL GAIFAREL
cadavres. A la grande place sur laquelle s’ouvraient les deux
cachots auxquels on avait mis le feu gisaient trente-huit cada­
vres, à moitié brûlés et lout à fait méconnaissables. Quinze
blessés vivaient encore, mais ne pouvaient parler. On les trans­
porta à l’hospice où ils furent pansés, mais quatre d’entre eux,
Jacques Michel dit Blanc, Dominique Bonin, Jacques Ricord et
Joseph Mauron, moururent presque aussitôt. Ce fut alors seule­
ment que Pagès daigna se montrer. Il déclare avoir été à deux
reprises désarmé et enfermé, et se trouver par conséquent dans
l’impossibilité de donner des renseignements précis. Le con­
cierge, chargé de tenir le livre d’écrou, reçut l’ordre de dresser
la liste des victimes et les magistrats se retirèrent après avoir
recommandé d’enterrer les morts. Ce fut seulement le 19 qu’on
transporta dans deux grosses barques ce sinistre amoncellement
de chairs défigurées et qu’on les enterra dans les deux fosses
situées à environ vingt mètres du rivage, le long du quai du
Lazaret, qu’on avait eu la précaution de creuser à l’avance. Ils
furent noyés dans de la chaux vive. Ils dorment encore de leur
dernier sommeil à l’endroit même où ils furent ainsi jetés pêlemêle, et aucune pierre tombale ne rappelle leur souvenir.
Le concierge Brocard obéit aux ordres reçus. Trente-huit vic­
times avaient seules été reconnues. Voici leurs noms : Perrin,
ex-juge au tribunal révolutionnaire de Paris ; Astier fils, m enui­
sier; Souche, employé aux charrois; Etienne; les cordonniers
Payerne, Boyer, Pons, Renaud, Petroman, Bornis et Curet,
l'instituteur Dumarre. Cet infortuné, jeté en prison par ordre de
Cadroy, avait obtenu son élargissement, mais il préféra rester
dans le fort où il se croyait en sûreté (1). Venaient ensuite le
fripier Cordier, le portefaix Mille, les tonneliers Josserand et
Marseille, le tailleur Escan, Laugier fils, Fenellon, marchand
de colon, Ricaud père, Toulieur fils et Pulient ; puis des habi­
tants de la banlieue, Portai et Julien de Chàteau-Gombert, ou
des villages voisins, Marcellier de Monlmeiron, Bonnifay et
Bœuf d’Auriol, Bizot du Caslelel, Michel d’Allauch, Reinaud de
(1) Déposition delà veuve Dumarre.

�LES MASSACRES ROYALISTES

Carpentras, Ferraud et Paumard d’Aubagne, Icard, Aubert,
Garoutte, Bouchard, Barthélemy et Guillafin de Pourrières.
Comme il faut aller jusqu’au bout dans celte sinistre énuméra­
tion, mentionnons encore tous ceux qui ne furent pas reconnus,
tant ils avaient été déligurés par leurs blessures, mais dont les
noms figuraient au registre d’écrou : Michel, Cayol, Just, Ganleaume, Serret, Masselin, Reinaud, Bonnifay, Martin, Bœuf,
Paumes, Second, Aslier, Probasse, Laugier, Bizot. Ce ne sont
pas les seules victimes, car le registre d’écrou était fort mal
tenu. Au témoignage même de Pagès, et comme il est diL dans la
funèbre liste du concierge Brocard, certifiée conforme par le
secrétaire archiviste Garcin et par plusieurs autres, c’est le
chiffre de cent sept victimes, chiffre qui d’ailleurs n’a jamais
été démenti, qui, jusqu’à plus ample informé, paraît devoir être
adopté (1).
Pendant qu’on s’efforcait de faire ainsi disparaître les preuves
matérielles du massacre, sans que pourtant fût interrompu au
fort Saint-Jean le système de terreur qui venait de faire ses
preuves, à Marseille les royalistes étalaient effrontément leur
triomphe et se glorifiaient presque de leurs actes. L’un d’entre
(1) Nous avons trouvé aux Archives Municipales de Marseille « l’état nominatif
des morts et évadés du fort Jean le jour de l'événement qui y est arrivé
ainsi que de ceux qui sont à l’hôpital, dressé pour servir à ce que de raison, le
26 prairial an III, par Mille pro Hardion, concierge. » Voici ce curieux document :
Michel, Cayol, Just, Ganteaume. Seres, Maselin, Reynaud, Bonifav, Martin,
Bœuf, Paumel, Second, Astier fils, Savan, Tisot, Laugier, Michel. Couchard,
Guillautier, Amphoux, Dury, Aubert, Iccard, Josserant, Riccord fils, Féraud,
Guillot Estienne Reynaud, Portai, Julien, Cordier, Bonin, Escau, Maunier,
Roubaud, Phélix, Pétromon, Merle, Payerne, Estienne, Guérin, Brunet,Souche,
Demarne, Boyer, Instruct, Coq, Reybonlet, Faure, Agivot-Guichard, I)omet,
Giraud, Jure, Pélissier, Marras, Brun. Bourdu, Bertrand, Tassel de Salon,
Neveu, Vescio, Haynaud, Ignace, Robin, Imbert, Joseph Portai, Fouque,
Mortau, Solaisser, Mortrel, Giraud, Leseignec, Lecasqne, Geaussier, La Force,
Lévêque, Bonnaud, Rochespenon, Gravier, Manille, Fontaneille, Ricord,
Maigret, Noël Reynaud, Maurin, Arnaud, Cau, Marinier, Lantelme, frères
Mirepoix, un Piémontais, et deux anonymes. Ont été transportés et sont morts
à l’hôpital Saint-Esprit : Castelan, Thomas, Sage, Caillac, Rambaud, Barthé­
lémy', Vivant, Guisot, Bosq, Bayonne. Se sont évadés : Poignaut, Gras, Masse,
Imasse de Gémenos, le docteur Benoît, le peintre Toiuet, Samat, Launei,
Arnoux, Rippert, Trémelat, Roubière, Rimbaud, Jaubert, Sivan, d’Aubagne.

�\

54
PAUL GAFFAREL
eux, honnête homme pourtant, Lautard (1), n’a-t-il pas essayé
de les justifier ! « Chacun de ces malheureux, écrit-il, avait fait
pendant sa vie plus de mal à la race humaine que n’en font les
chenilles à la végétation des champs. A l’égard des chenilles, il
est au moins permis de s’en défaire en les écrasant : ce qui ne
veut pas dire pourtant qu’il faille écraser in globo les malfaiteurs
comme des insectes. » Dans un autre passage (2), il déclare
« que les prisonniers du fort Saint-Jean étaient des hôtes tort
embarrassants pour les maîtres », et il donne pour toute excuse
« que, dans les temps d’anarchie, et l’équilibre une fois rompu,
les lois se taisent et le sang dn parti vaincu rougit tour à tour le
glaive exterminateur ». A ces sanglantes théories qui font du
meurtre politique comme un expédient de circonstance, pou­
vons-nous du moins opposer la conduite des autorités marseil­
laises ? Hélas non ! Il semble qu’épouvantées par le massacre,
elles n’ont pas osé protester. Itien à la mairie, pas même une
affiche, pour rassurer la population. Le Conseil municipal,
présidé par Lemée, se contente (29 prairial, 17 juin), de prendre,
sur l’initiative de Chambon, une timide décision, en vertu
de laquelle « toute association de citoyens pour se former en
compagnies ou bataillon distincts de la garde nationale est
expressément prohibée, quelque dénomination qu’elle prenne, à
peine d’être réputée ennemie de l’ordre public et des lois. Ceux
qui commanderaient les dites compagnies ou bataillons sont
déclarés personnellement responsables de tous les mouvements
auxquels ces établissements pourraient donner lieu, et seront
traités comme contre-révolutionnaires. » Cette déclaration plato­
nique ne trompa personne. Non seulement les Compagnons du
Soleil restèrent organisés à Marseille et dans les départements
voisins, mais encore ils redoublèrent d’insolence et restèrent les
maîtres de la voie publique.
Le général Pacthod avait pourtant pris le même jour (29 prai­
rial) un arrêté par lequel il défendait tout attroupement dans
les rues, tout chant séditieux, et jusqu’au port d’armes, y com(1) L autard , ouv . cité, t. II, p. 22.

(2) Id. t. I, p. 418.

�LES MASSACRES ROYALISTES

pris « les cannes à épées et bâtons noués ». Personne ne prit au
sérieux cette interdiction et les royalistes poursuivirent de plus
belle ceux qu’ils soupçonnaient d’appartenir au parti révolution­
naire. Les grenadiers de Lecesne, qui n’avaient pourtant fait
que leur devoir, et Lecesne lui-même furent les premières
victimes de leur intransigeance. Dénoncés aux clubs comme terro­
ristes, insultés dans les cafés, menacés de mort, ces infortunés
soldats furent obligés de quitter Marseille, et peu s’en fallut que
Lecesne ne tût poursuivi comme perturbateur de la paix publi­
que. Quant aux détenus du fort Saint-Jean, ils restèrent
enfermés et toujours sous le coup de poursuites judiciaires (1).
Ils ne devaient être délivrés que beaucoup plus tard, par ordre
exprès du représentant Fréron, envoyé en mission à Marseille
après le treize vendémiaire. Ce fut peut-être leur salut, car, s’ils
avaient trop tôt recouvré leur liberté, ils auraient sans doute été
assassinés, comme le furent encore tant d’autres victimes
innocentes.
Les assassinats en effet continuèrent longtemps après la
journée du 5 prairial, Le 3 messidor (21 juin) tombait à Sénas,
frappé à mort, Joseph Roussel, ancien terroriste il est vrai, mais
dont le seul crime consistait à ne pas s’être arrêté à la sommation
d’un poste. Le lendemain, ce fut le tour de Mouren, que l’on
conduisait au tribunal à Marseille, et qui fut Irappé d’un coup de
sabre au bas ventre, malgré l’escorte qui l’entourait. Le 10 mes­
sidor, à Lambesc, est égorgé dans sa prison, Courbon, et on ne
donne aucun détail sur ce meurtre, « bien que près de quinze
témoins (2) aient été entendus. » Un des massacreurs, Bonvas,
n’avait-il pas l’audace de se présenter au fort Saint-Jean,
d’accabler d’injures les soldats de la garnison, et, montrant le
poing aux détenus enfermés dans la grosse tour, de s’écrier en
frappant sa poitrine : « Les fleurs de lis sont gravées sur mon
(1) Rapport de Constans, accusateur public à Aix, au représentant Fréron
11 brumaire an IV, 2 novembre 1795) : «Je vous observerai que deux repré­
sentants du peuple étaient sur les lieux, et que, dans cette ville en état de
siège, et si violemment agitée, la voix de l’accusateur public était bien faible
pour se faire entendre. »
(2) Greffe du tribunal de justice de paix du 4' arrondissement de Marseille.

�56

PAUL GAFFAREL

cœur. Malheur à vous ! » On a conservé une lettre de Pacthod
aux représentants Nion et Servière, alors en mission à Toulon.
Cette lettre est datée du 8 brumaire an IV (30 octobre 1795), c’està-dire plus de quatre mois après le massacre, et voici les tristes
aveux du commandant de l’état de siège, investi pourtant de
tous les pouvoirs et sincèrement résolu à appliquer la loi. « Il
m’est douloureux de vous dire que l’état politique de Marseille
est une anarchie dont je ne puis attribuer la cause qu’aux haines
particulières et à l’esprit de parti, enfin aux passions mons­
trueuses et sanguinaires des habitants de ces contrées. »
En effet, les attaques contre les militaires se succédaient. Le
6 brumaire deux des ordonnances du général étaient assaillis
par les bandes royalistes, et blessés tous les deux. Le 7, trois
Marseillais étaient assassinés dans la rue, et le caporal Michel
Bresson tué d’un coup de lusil, à quinze pas d’une patrouille de
dragons (1), « sans qu’on ait pu savoir d’où est parti le coup,
malgré que des patrouilles se soient portées au lieu où s’est fait
ce bruit. » Aussi Pacthod était-il découragé, et, s’il restait à son
poste, c’est que le devoir l’y retenait « Je sais ce qui m ’attend,
s’écriait-il, mais ma devise est : tout à la patrie ! »
Ce n’était pas, en effet, l’attitude des représentants du peuple
qui pouvait rassurer le commandant de la place. Cadroy,
Cliambon, Durand-Maillane qui venait d’arriver en mission
extraordinaire, étaient acquis à la contre-révolution, et agis­
saient en délégués de Sa Majesté Louis XVIII plutôt qu’en
membres de la Convention. Cadroy surtout se faisait remarquer
par l’exagération de son zèle. On sait quelle avait été son alti­
tude au jour du massacre. Chambon est obligé de la reconnaître
dans le rapport qu’il adressa à la Convention : « Notre collègue
Cadroy était venu au-devant de nous. Sa gaieté franche, au
milieu de la satisfaction commune, ne nous laissait aucun doute
sur l’état satisfaisant de celte grande cité, tandis que depuis
quatre heures on égorgeait au fort Saint-Jean. » N’avait-il pas
osé qualifier de « crise sanguinaire « l’égorgement des républi(1) Procès-verbal de Preyre, juge de paix du 1er arrondissement.

�57
cains, el, pendant le massacre, « une joie léroce ne se peignaitelle pas sur sa ligure, tant l’assassinat des républicains satis­
faisait son ardent royalisme. » Aussi Fréron, chargé quelques
mois plus tard d’une mission dans le Midi, eut-il le droit de
lancer conlre lui un terrible placard intitulé : « La vérité au
peuple par des patriotes de 89. Le chef des égorgeurs du Midi,
Cadroy, traîné au tribunal de l’opinion publique. » Cadroy
essaya plus tard, il est vrai, de se justifier, en alléguant qu’il
n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour rétablir l’ordre, mais
il aurait dû les prendre et personne ne les lui aurait contestés.
Aussi la pliilippique enragée de Fréron l’atteint-elle en plein
visage : « Tu calomnies aujourd’hui les sages mesures que le
gouvernement prend pour rétablir l’ordre dans le Midi. Tu
deviens le digne acolyte de Durand-Maillane, le protecteur
reconnu des émigrés el des prêtres réfractaires... Vous intriguez
tous les deux pour enlever au commissaire du gouvernement la
confiance dont il a besoin, et les moyens de réparer les maux
incalculables dont vous avez affligé le Midi... Mais le jour de la
vérité approche. Malheur aux assassins de la république 1
Malheur à tous les Cadroy qui ont ensanglanté notre départe­
ment. » Cette malédiction méritée allait s’accomplir. On sait, en
effet, que Cadroy fut enveloppé dans les proscriptions du 18 fruc­
tidor et déporté en Guyane. Exposé sur les plages de Sinnamary
aux ardeurs d’un soleil dévorant, il dut alors se rappeler les
tristes épisodes de son proconsulat marseillais, et se convaincre
que, tôt ou tard, arrive le jour de la réparation.
Chambon élail peut-être moins coupable, mais, par faiblesse
ou peut-être par incohérence, il eut le tort de revêtir de sa signa­
ture des arrêtés réactionnaires, et, dès lors, il passa aux yeux de
ses contemporains pour le complice et le lieutenant de Cadroy.
D’ailleurs n’est-ce pas lui qui, après avoir prononcé le 23 prai­
rial, le licenciement des Compagnons du Soleil, ordonnait, le
même jour, la remise de cent dix briquets aux dits compagnons.
Voici le terrible b illet, dont l’authenticité n’a jam ais été
contestée, et que Fréron (1) a reproduit dans son livre sur les
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) F béron , p. 94.
4

*

�58

PAUL GAFFAREL

massacres du Midi : « Bon pour la compagnie franche (suivent
deux mots rayés mais où on peut lire du Soleil) pour cent dix
briquets, Marseille 23 prairial an III. Signé : Bon, lieutenant.
Vu par le représentant du peuple et bon pour le commandant
d'artillerie, Chambon. Vu, bon à délivrer d’après l’autorisation
du représentant du peuple, Chauvet. Le commandant d’artil­
lerie Périer autorise le garde-magasin Pocachard à remettre les
110 briquets. Reçu, 25 prairial, Guttin, sous-lieutenant. » Si du
moins Chambon avait racheté par sa fermeté ce coupable oubli
de ses devoirs: mais, au lieu de venir en aide aux malheureux
dont on prolongeait l’agonie au fort Saint-Jean, il laissa faire.
Or il est des circonstances où le laisser aller devient un crime.
Que Chambon porte la responsabilité de ce crime !
Quant à Durand-Maillane, homme pourtant de bon sens et
sincèrement modéré, il ne connaissait sans doute pas la situa­
tion. Son entourage l'influença. Il crut nécessaire d’amnistier les
massacreurs et réserva sa sévérité aux partisans de la répu­
blique. S’il adopta quelques mesures pour rétablir l’ordre, et il
faut lui en savoir gré, il couvrit de sa toute puissante protection
des assassins avérés. Voici un de ses arrêtés (2), en date du 15
brumaire an IV (6 novembre 1795) relatif à la Compagnie du
Soleil formée à Brignoles : « Il a été formé dans votre commune
une compagnie de citoyens destinés à soutenir au besoin les
autorités constituées pour le maintien de l’ordre. Elle est aujour­
d’hui dissoute, mais on persécute ses membres. Comment
oublier, comment pardonner les torts inouïs des partisans de
Robespierre ? S’ils persécutent ceux-là même qui n’en ont aucun,
car je ne vois dans cette compagnie qu’un établissement légal,
qu’un établissement sage quand il a été autorisé par un repré­
sentant, enfin un établissement qui n’a fait aucune espèce de
mal. C’est donc tout à la fois et une injustice et une perfidie que
de le convertir en crime pour avoir |e prétexte de persécuter
ceux qui le composent. Je les mets tous sous la protection spé­
ciale de ma représentation, comme ils sont déjà sous celle de la
(2) F r é r o n , p. 253.

�59
loi. » Ainsi encouragés par un des commissaires de la Conven­
tion, les Compagnons du Soleil pouvaient donc opérer en toute
sécurité et continuer leurs criminelles manœuvres. Ils ne s’en
privèrent pas.
Seul Isnard se lit remarquer par sa modération. C’était pour­
tant un exalté, mais un honnête homme. Il était capable, dans
une crise, de prendre une mesure violente ou de prononcer un
mot malheureux, mais il se reprenait à temps et corrigeait ses
propres excès. Aux déclarations [Missionnées de Cadroy, aux
contradictions de Chambon, à la partialité de Durand-Maillane,
on aime à opposer la douceur relative et la modération d’Isnard.
Sa proclamation du 13 messidor (l01' juillet 1794) est entièrement
à son honneur et restera son titre de gloire : « Y aurait-il à Mar­
seille et dans les départements qui me sont confiés des égorgeurs
qui ourdissent en secret des trames criminelles? Je ne puis le
croire, mais je saurai le prévenir. Que tous les citoyens, amis de
la patrie, se rallient contre les deux (actions, également horri­
bles, qui organisent le meurtre et veulent exciter des troubles au
moment où la Convention nationale va nous donner une Consti­
tution et la paix. Les auteurs des massacres, les émigrés, les
membres de la Compagnie de Jésus seront livrés pour être jugés
dans les vingt-quatre heures. Vous qui voudriez couvrir le Midi
d’un opprobre éternel en y provoquant de nouveaux carnages,
tremblez. La mort que vous voulez donner à vos semblables est
prête à vous atteindre. »
Malgré ces sages adjurations, la réaction royaliste battait son
plein. Les émigrés rentraient en masse et reprenaient possession
de leurs biens. Les déserteurs étaient encouragés. Les prêtres
réfractaires parcouraient les campagnes et soufflaient la dis­
corde. Ainsi que le constatait Fréron (1), le royalisme domina­
teur m archait tête levée et accélérait, par le déchaînement de
tous les crimes, le résultat de tant de machinations. La sphère
du meurtre s’agrandissait. Dans le Gard, dans les départements
LES MASSACRES ROYALISTES

(1)

F réron . M é m o ir e h is to r iq u e s u r la r é a c tio n ro i]a le e t les m a s s a c r e s d u

M id i , p. 37.

�60
PAUL GAFFAREL
de la Drôme, de Vaucluse et du Var, s’étaient formées, avec auto­
risation, des compagnies de Jésus et du Soleil, à l’instar de celle
de Marseille qui, embrassant une grande étendue de pays,
allaient à la chasse des républicains comme à celles de bêtes
fauves. Leurs maisons étaient au pillage, leurshéritagesdévastés,
leurs récoltes détruites. »
Il est vrai que l’on commençait à se lasser, dans le Midi et
dans toute la France, de ces excès des royalistes. La Convention
restée républicaine écrasait*à Paris, dans la journée du treize
vendémiaire, sur les marches de Saint-Rocli, les sections roya­
listes, et le nouveau gouvernement affirmait sa résolution en
envoyant dans les départements, pour appliquer la Constitution,
des commissaires revêtus de pouvoirs extraordinaires. Fréron
fut désigné pour Marseille. On lui donna pour acolytes deux
débutants, Julien et Alexandre Méchin. Ils firent leur entrée en
grand appareil le 31 octobre. Les royalistes surpris et étonnés
n’essayèrent pas de résister. Les Compagnons du Soleil euxmêmes, qui venaient de perdre leur chef, Destaing, tué dans
une obscure rencontre avec les dragons, se dispersèrent dans la
banlieue, et n’osèrent plus se montrer en armes. Fréron put, en
toute sécurité, prendre les mesures nécessaires pour rétablir
l’ordre, et il le fit sans fracas, car, en six mois, il ne fit arrêter
que sept individus qui lui avaient été dénoncés comme assassins
par des communes entières. Nous n’avons pas à raconter ici
l’histoire de son administration. Il nous suifira de rappeler un
passage du livre qu'il composa plus tard pour se justifier quand
on attaqua ses actes, et qui ne lut jam ais sérieusement contesté :
« Sans secousses, sans terreur et sans mesures arbitraires, j ’ai su
comprimer le royalisme, neutraliser l’anarchie, faire cesser les
assassinats et les proscriptions, rétablir l’ordre et la tranquillité
publique, garantir les personnes, protéger les propriétés, favo­
riser le commerce, réprimer l’agiotage, alimenter de grandes
communes, secourir les hôpitaux et les maisons d’orphelins,
renouveler les autorités, poursuivre les véritables émigrés, les
prêtres réfractaires et les traîtres qui vendirent Toulon, grossir
de quinze mille hommes l’armée d’Italie singulièrement diminuée

�61
par les désertions, empêcher une nouvelle Vendée organisée
dans le Comtat, en un mot suspendre les haines, calmer
les ressentiments et surtout étouffer pendant six mois toute
idée de vengeance et de réaction dans des têtes naturellement
volcanisées. »
Fréron, s’il avait été maintenu dans son proconsulat, aurait
certainement poursuivi les massacreurs du Midi, car le sang
des victimes criait vengeance et les assassins jouissaient de
l’impunité. Ce fut seulement en 1796 et 1797 que sonna l’heure
de la justice, et encore pour un bien petit nombre de coupables,
car tous les royalistes compromis avaient eu le temps de se
dérober aux poursuites, et il n’y eut de traduits en justice que
ceux qui voulurent bien se laisser prendre.
Les deux frères Laure, dont l’aîné avait été courtier de com­
merce et le second,Toussaint, capitaine marin, avaient commandé
la Compagnie du Soleil. Tous deux étaient connus comme
ardents royalistes. Ils avaient tous les deux conduit et dirigé
leurs hommes au fort Saint-Jean. Peut-être étaient-ils convain­
cus de la légalité de leurs actes. Ils se cachaient si peu qu’on
les arrêta dans leur bastide aux portes de la ville. Conduits à
Marseille à travers les rangs épais d’une populace toujours
empressée à insulter le malheur, ils furent, par une singulière
coïncidence, enfermés au foit Saint-Jean, et exposés à leur tour
à toutes les avanies de leurs guichetiers. Une de leurs sœurs se
dévoua à leur cause, et essaya de les sauver : mais une tentative
d’évasion échoua et ils furent traduits devant le conseil de
guerre. Il paraîtrait que les juges avaient été achetés, mais qu’on
eut le tort de les payer avant le prononcé de l’acquittement.
Tous deux furent condamnés à mort. Grâce à un officier, qui
avait été désigné comme avocat d’office, Lucotte, Toussaint fut
non pas acquitté, mais renvoyé devant le tribunal criminel
d’Aix. Il y subit une seconde condamnation, mais obtint
d’être transféré à Grenoble, où il fut condamné pour la troi­
sième fois. S’il était revenu à Marseille, il était perdu, mais
sa sœur, Marie-Rose, veillait sur lui. Elle le fit arrêter sur la
grand’route, pendant qu’on le transférait, par de prétendus
LES MASSACRES ROYALISTES

�62
PAUL GAFFAREL
brigands, qui n’étaient que des royalistes déguisés (1). Il réussit
à faire perdre sa trace, et s’enfuit jusqu’à la Guadeloupe, où
on l’oublia. Quant à son frère, il fut fusillé à la plaine SaintMichel. Sa mort fut courageuse. Il distribua son argent aux
soldats chargés de l’exécution, en les priant de viser au cœur et
de ne pas le manquer.
Pendant que Laure tombait sous les balles du peloton d’exé­
cution, ses complices n’étaient même pas poursuivis. On
conserve aux archives du palais de justice d’Aix tous les
dossiers des procès criminels de cette époque : or nous
n’avons trouvé qu’une seule liasse (2) relative à cette
poursuite des massacreurs du fort Saint-Jean. Comme il n’entre
pas dans notre sujet d’exposer dans tous ses détails cette grande
cause criminelle, il nous suffira d’en indiquer les principales
péripéties.
Le commandant Pagès était le plus compromis : c’est lui qui le
premier comparut devant la justice. Les dépositions dirigées
contre lui furent accablantes, surtout celles de François Ferry,
de Reybaud et de Martin Duffey, qui, échappés par miracle à la
mort, avaient assisté, glacés d’horreur, à toute la tragédie,
Pagès (3), interrogé par le juge de paix du 8me arrondissement
de Marseille, Joseph Sue, chercha tout d’abord à se disculper
en prétendant, ce qui d’ailleurs était vrai, qu’il était absent du
fort le jour du massacre. Il affirma en outre qu’il avait à plu­
sieurs reprises demandé des renforts et proposé sa démission.
« Il a fait, disait-il, mille fois part de ses craintes aux autorités
militaires, ainsi qu’aux représentants du peuple et au comman­
dant de la place qui lui avait dit de repousser la force par la
force, et que, si on ne lui avait pas donné des assassins pour
soldats, cela ne serait pas arrivé. » Mais ces assassins ne les
avait-il pas accueillis? N’était-il pas resté en rapports constants
(1) Archives du palais de justice d’Aix, série L, liasse 101. Cf. commandant
Lamy (Recueil des souvenirs d'un vieux soldat). T. II, passim. Cet ouvrage
n’a pas été mis dans le commerce. Lamy était le gendre de Marie-Rose Laure
(2) Liasse 154, 119 pièces.
(3) Interrogatoire du 26 floréal an IV (15 mai (1796).

�LES MASSACRES ROYALISTES

63

avec leurs chefs ? .N’avait-il pas maltraité les détenus ? Ne les
avait-il pas condamnés au jeûne? N’avait-il pas autorisé le
pillage de leurs effets ? Les faits étaient dûment constatés et la
culpabilité évidente, mais l’impression de terreur avait été si
profonde, et on redoutait tellement une prochaine réaction, que
les juges n’osèrent prendre sur eux de prononcer une condam­
nation, et, sous prétexte que Pagès faisait partie de l’armée, le
renvoyèrent à l’autorité militaire. Pagès, qui sans doute redou­
tait les procédés sommaires du Conseil de guerre, adressa
aussitôt une demande aux membres du tribunal criminel sié­
geant à Aix, à l’effet d’être traduit devant eux (19 thermidor
an IV 6 août 1796). Sa demande fut renvoyée au directeur du
jury de Marseille et acceptée (24 thermidor, Il août 96). C’était
un nouveau procès qui s’engageait, et de nouveaux délais (1)
qui^s’im posaient.
Pagès avait été enfermé à Aix. Il y était tombé malade. Dans
son dossier existe une pétition qu’il adressait à Ailhaud, prési­
dent du tribunal criminel des Bouches-du-Rhône, à l’effet d’être
transféré, pour y être soigné, à l’hôpital civil. Celte pétition est
datée du 30 nivôse an V (19 janvier 1797). Il est probable que la
maladie de Pagès n’était pas bien grave, car, dès le lendemain,
1 pluviôse (20janvier), il était interrogé par Ailhaud. Sa défense
lût pitoyable. Il se contenta de répéter ce qu’il avait déjà dit,
et demanda à être confronté avec ses accusateurs, surtout avec
Martin Duffey. « Si vous connaissiez les hommes qui m’accu­
sent, vous seriez bien éloigné d’ajouter la moindre foi à leur
témoignage. Ils n’ont jamais oublié qu’après la fameuse journée
du 9 thermidor, j’abattis moi-même la montagne qu’ils avaient
élevée dans leur repaire, qu’ils appelaient la société populaire.
Ils m’avaient vu exécuter les ordres donnés par les représentants
du peuple contre les terroristes et les agents du règne affreux de
Robespierre. Je fus un des officiers envoyés à Toulon par l’ordre
du représentant du peuple Cadroy, pour seconder ses collègues
(1) Le mandat d’arrêt régulier ne fut lancé que le 14 nivôse an V (3 jan­
vier 1797) par Laurans, directeur du jury de l’arrondissement de Marseille.

�64

PAUL GAFFAREL

Mariette et Chambon dans l’expulsion des anarchistes de
Toulon. J’arrêtai moi-même Carry et Reybaud, qui ont déposé
contre moi. Je ne cherche qu’à confondre mes calomniateurs ».
Il se peut que les accusateurs de l’ex-commandant n’aient pas
été fort recommandables, mais les faits délictueux n’en exis­
taient pas moins, et vraiment pouvait-on ajouter foi à ses déné­
gations, quand il prétendait ne reconnaître aucun des massa­
creurs du fort Saint-Jean !
Les débats s’ouvrirent le 4 pluviôse an V (30 janvier 1797).
Trente témoins avaient été assignés. Une seconde audience fut
fixée au 18 pluviôse (6 février), mais telle était la crainte de pro­
chaines vengeances que sept témoins firent encore défaut (1), et
que les autres furent sans doute très modérés dans leurs dépo­
sitions, car Pagès, défendu d’ailleurs avec éloquence par l’avocat
Emeric, fut acquitté, le 23 pluviôse an Y (11 février 1797).
Si le grand coupable était ainsi mis hors de cause, il était pro­
bable que ses complices jouiraient de la même immunité.
D’ailleurs les principaux assassins, ceux que tout le monde con­
naissait, n’avaient même pas été inquiétés. A l’exception de
Pellard, c’étaient presque des inconnus, Benoit Lafond ; Ferriol,
Borel et Bonnaud, qui seuls avaient été traduits devant le tri­
bunal criminel des Bouches-du-Rhône. Encouragés par la tacite
indulgence des juges, ils se défendirent avec impudence;‘Ferriol
prétendit n’avoir jamais été au fort le jour du massacre. C’était
pourtant un réactionnaire déterminé, et les témoignages étaient
accablants contre lui. Borel allégua qu’il n’était venu à SaintJean qu’en compagnie des Représentants. On l’avait pourtant
entendu dire : « Mes bougres, dites votre confileor, c’est votre
tour ! » Ce qui le sauva c’est qu’il fut accusé surtout par Carry,
Jacobin très peu recommandable. Benoit Lafond et Bonnaud se
dérobèrent aussi par d’audacieuses dénégations. Celui dont l’im­
pudence dépassa toutes bornes fut Pellard. N’eut-il pas l’effron­
terie de prétendre qu’il était malade le jour du massacre et
(1) J. Clément, Toulouzan, Carry cadet, Jacques Mallet, Gulian, Barthé­
lemy. Ils furent condamnés à l’amende. La veuve Guidait, née Marie Gassen,
était malade et fut excusée.

�65
n’avait pas bougé de chez lui ! Il affirme même qu’il n’avait
jamais été Compagnon du Soleil. Il avoua pourtant qu’il avait
été en relation avec Cadroy et Pagès, mais ce fut sa seule con­
cession. Par contre il se vanta de sa douceur et prétendit que,
lors de l’affaire de Toulon, il avait empêché, à Aubague, le
massacre de plusieurs blessés. Comme il était censé commis­
saire des guerres en exercice, on l’avait d’abord renvoyé devant
le conseil de guerre de Marseille, où il renouvela ses étranges
dépositions, mais il réclama de lui-même son transfert devant
le tribunal criminel, ce qui lui fut accordé (14 messidor an IV,
2 juillet 1797j, et, devant ses nouveaux juges, continua à tout
nier. On conserve dans son dossier une pétition qu’il adressa au
directeur du jury (29 brumaire an V, 19 novembre 1696) dans
laquelle il discute point par point les diverses accusations lan­
cées contre lui, et, fidèle à la tactique qui avait réussi à Pagès,
et qui sans doute était comme un mot d’ordre, il s’efforça de
démontrer que ses accusateurs, surtout le dénommé Cayol,
étaient des gens de mauvaise foi, dont le témoignage devait être
plus que suspect. Le président Laurans n’accepta pas cette
défense et déclara que l’affaire serait jugée le 24 nivôse an V
(13 décembre 1796).
Les jurés désignés se nommaient Esquier, homme de loi, Bou­
cherie, Torcal, ancien marchand, Roumieu, Meynier, saleur,
Besson, chapelier, Fournier, ex-président du tribunal de com­
merce, et Dessolier, avoué. Torcal était absent et Boucherie léga­
lement excusé. Ils furent remplacés par le notaire Porre et le
coutelier Bousquet. De nombreux témoins avaient élé cités :
Reybaud, Gubian, Morel, Dulfey, Ferry père. Cayol, Turel et la
citoyenne Abel présentèrent des excuses légales qui furent
agréées. Vitalis, Gazelle et Madeleine Tourre firent défaut et
furent condamnés. Lorsque jurés et témoins eurent prêté ser­
ment, on lut l’acte d’accusation à la suite duquel on apprit que
Bonnaud était mis hors de cause, et les débats s’ouvrirent.
Les accusés furent défendus avec habileté par l’avocat Estrangin. Ils renouvelèrent leurs déclarations et se prétendirent
innocents. Quarante questions furent posées au jury. Ie Est-il
LES MASSACRES ROYALISTES

�66

PAUL GAFFAREL

constant que le 17 prairial an III un rassemblement armé se soit
introduit dans le fort Jean à Marseille? 2° Est-il constant qu’un
grand nombre de détenus audit fort aient été massacrés par les
individus composant ce rassemblement ? Il n’y avait pas à nier
l’évidence : la réponse fut affirmative. Les questions 3 à 6, qui
se répétaient pour chacun des accusés étaient les suivantes :
X... est-il convaincu d’être l’un de ceux qui commirent ce mas­
sacre ? — A-t-il aidé et assisté les coupables dans l’exécution ? —
S’est-il rendu coupable de ce délit avec préméditation ? — L’a-t-il
commis méchamment et à dessein? Les réponses furent néga­
tives. La question était dès lors tranchée. L’acquittement s’im ­
posait. Tous les prévenus furent en effet acquittés (23 pluviôse
an V, 11 février 1797)
Acquittés par la justice de l’époque, c’est possible, acquittés
par la postérité jamais I On sait que jadis les condamnés de
droit commun, avant de subir l’expiation suprême, restaient
attachés pendant plusieurs heures à un poteau d’infamie, et
exposés aux risées et aux insultes de la populace. Que l’histoire
vengeresse redresse pour les massacreurs de 1795 ce poteau d’in­
famie, et qu’ils y restent exposés au mépris et à l’indignation de
tous ceux qui liront ce travail ! Puisque tout en ce monde se
paie tût ou tard, que ce soit la vengeance rétrospective des vic­
times des prisons d’Aix, de Tarascon et de Marseille, et le châ­
timent mérité de leurs assassins !

Marseille. — Imprimerie au

Sémaphore,

B aklatier, rue V6nture, 17-19.

��p V p a ix iv J

Y 4 it: 'tM

�y, K^ ■
■h . f i T * '; ;

RAHEL

( M""' V.\U\HAGEN VON EN Si.

IW»

S 1/ UN H;5

Ë \,\ U ; .

-■

VÜ
J e a n - ; -V

r i SvF''H.'ÏSTJt

P r o fe sse r : 4:

u

■ ■■■■'•

.w )

/• ; A : &lt; Ms

m-os

v. Vous êtes k Romantisme e;. fvrsonm1
. ■•

ml

que lu moi ?ùï
.;.vf .ne feraient de.-

m ; eu'm \ . : ■; . sfnitjei: , .
u.s

t-.-:

■

■ En. ces lignes Fi'.-ïk '■■■
r. •
appelait à sa vieille trait 1 R tempe &lt;m* 1
piait, à Berlin»
*«
• '.s son salon d&lt;- ta ;
îdela Ultérature et de-ïa.tsi
:r,'.
" paradoxes eiÜ!c; in ils, ;■■.■■ •'
«usesneuves de critique,\dïit-;;'ivsê .•
' il!;i■ — -Eu qi:i;elq«!is
-u;;
v
.■ ait- îiaguèu’*#!•■ ;, ,V ;
....

pulpartîçuJt^rament rais^n Uüenrèft v‘ mk-.
' ■ ; uua.U’sê i. ;,v - :■■■
e-, qui (loiinan ;.-

'

j, iott tiair-. t • • .-.

■ ;&gt;.&gt;sKcepas.éuvaûv &gt;îùii‘- !e second -..k; .
■ v.yerihaneuj-.qui smi:-.mia .générait os?'.

,.v j.‘:
T

■ rV-

:

':V

■■■•

î 'V,:

��RAHEL

( Mmc VARNHAGEN VON ENSE)

HISTOIRE D’UN SALON ROMANTIQUE EN ALLEMAGNE
PAR

Jean-É douard S P E N L Ê
P r o fe sse u r à l'U n iv e r s it é d ’A ix -M a r s e ille

AYANT-PROPOS

« Vous èles le Romantisme en personne : vous l’étiez déjà
avant que le mot fût inventé. Voire esprit jette plus de lumières
que ne feraient des monceaux de dissertations. »
En ces lignes Frédéric Gentz, l’illustre publiciste viennois,
rappelait à sa vieille amie Raliel, le temps déjà lointain où elle
groupait, à Berlin, dans sa « mansarde » de jeune fille d’abord,
dans son salon de la Jaegerslrasse plus tard, toute une avantgarde de la littérature et de la critique ; où elle-même, sous forme
de paradoxes étincelants, jetait dans la discussion des formules
toutes neuves de critique, d’analyse morale et de sociabilité mon­
daine. — En quelques pages brillantes, M. Karl Hillebrand
évoquait naguère cette société allemande d’avant Iéna, et il a
tout particulièrement mis en lumière l’influence des salons israélites, il a analysé le charme si original des belles et spirituelles
juives qui donnaient alors le ton dans la capitale prussienne.
Et n’est-ce pas encore dans le second salon de Rahel, devenue
M'"c Varnhagen, qu’une autre génération, la « Jeune Allemagne »,
5

�JEAN-ÉDOUAKD SPENLÉ
68
est venue recueillir une partie de l’héritage romantique et pren­
dre ses nouvelles inspirations? N’est-ce pas là qu’en pleine réac­
tion politique et religieuse s’est continuée la tradition humaniste
qui avait été celle des grands esprits du xvme siècle ? La conscien­
cieuse monographie de M. Berdrow a approfondi cette enquête,
rendue nécessaire après les études de Brandes et de Prœlss.
Cependant Bahel ne s’est pas contentée de répandre par la
conversation ces formules de culture. Elle en a fait l’aliment de
sa vie ; elle les a converties en sensibilité, en instincts vivaces,
en convictions énergiques et personnelles. A travers sa volumi­
neuse Correspondance on voit se dessiner un type nouveau de
« féminité », ignoré de l’Allemagne familiale et religieuse d’autre­
fois — un esprit singulièrement original, incisif, paradoxal dans
certaines de ses affirmations. D’autres femmes se sont assuré
une plus grande place dans la littérature : il en est peu qui aient
jeté sur la vie un regard plus lucide, plus courageux, plus
affranchi. A ce problème, psychologique et moral, Mme Ellen
Key a consacré récemment |un Essai pénétrant où elle s’atta­
che à découvrir chez Rahel une « nietzschéenne » avant la
lettre, une annonciatrice aussi des revendications féministes
contemporaines.
Peut-être restait-il à dégager plus nettement les influences
multiples qui ont travaillé à modeler cette physionomie de femme,
si curieuse ; à observer de plus près l’activité de Rahel dans
l’œuvre essentielle, où elle a le plus donné d’elle-même, qu’elle a
marquée de son empreinte la plus personnelle : je veux parler de
son salon ; à « grouper » autour d’elle la société changeante et
cosmopolite qu’aux diverses époques de sa vie elle a su recru­
ter et animer de son esprit ; à recueillir enfin les précieuses par­
celles de sagesse et de vérité qu’elle a extraites au jour le jour de
tant d’humanités différentes. Il importait pour cela de consulter
à nouveau les innombrables documents que nous a conservés cet
infatigable collectionneur de Varnhagen. Il fallait les soumettre
à un travail d’interprétation psychologique, de refonte litté­
raire aussi, afin de ramasser, en un petit nombre d’analyses et de
portraits, tout ce « détail du réel » où se précise la physionomie

�69
d’une époque et que trop volontiers laissent échapper les travaux
de pure érudition ou de construction abstraite. Il s’agissait, pour
terminer, de condenser en quelques formules les résultats essen­
tiels de cette sagesse de vie, qui fut en même temps un coura­
geux témoignage hum ain.
Telles sont les réflexions qui ont inspiré le présent ouvrage.
HAHEL

��IÎAHEL

71

CHAPITRE PREMIER

LA MANSARDE DE LA JÀGERSTRASSE

« J’étais un soir à un thé et je faisais en petit comité la lecture
de quelques pages de W ieland, quand on annonça une visite.
Aussitôt se produisit un mouvement de curiosité, comme à
l’annonce d’une surprise agréable. C’était Rahel Levin, ou Rahel
Robert - comme il lui arrivait aussi de se faire appeler. A diffé­
rentes reprises j’avais entendu parler d’elle et en des termes qui
avaient si vivement piqué ma curiosité, que je ne pouvais me
figurer qu’un être tout à fait à part, en dehors des lois commu­
nes. Hasardait-on quelques critiques, j ’y trouvais encore pré­
texte à l’opinion la plus avantageuse. Il n’était alors question
que d’une grande passion qui, disait-on, surpassait en grandeur
tragique tout ce que les poètes avaient imaginé de plus beau.
« Les traits tendus par l’intérêt le plus vif, dont l’expression
naïve ne laissa de faire un peu sourire autour de moi, j’attendis
l’entrée de la visiteuse.
« Je vis paraître une petite personne, agile, gracieuse et bien
prise, aux formes délicates et pleines, qui avait les mains et les
pieds extraordinairement petits. Le visage, qu’encadraient
d’épaisses boucles noires, frappait par une haute distinction
intellectuelle. Il eût été difficile de dire si ses yeux, sombres, à la
fois mobiles et fermes, cherchaient autour d’eux plus qu’ils ne
se livraient. Une expression douloureuse prêtait une douceur
particulière à sa physionomie ouverte. Vêtue de sombre, elle
avait quelque chose d’une ombre furtive, mais pourtant d’aisé el
de décidé.
« Son salut fut cordial, sans raideur.

�72

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

« Mais ce qui surtout me fit effet ce fut le timbre grave et doux
de sa voix qui montait comme un son de cloche du profond de
l’âme, et aussi une manière tout à fait originale de s’exprimer.
De l’air le plus naturel, avec des tournures de phrase inatten­
dues et heureuses, elle se montrait tour à tour naïve et spiri­
tuelle, profonde et candide. En même temps un certain accent
de sincérité semblait avertir le contradicteur le plus décidé qu’il
perdrait sa peine à vouloir émousser ou faire céder la pointe
subtile de cet esprit, comme coulé dans le bronze. Et pourtant
un rayonnement affectueux partait de sa présence et mettait
aussitôt à l’aise les simples et les modestes... »
Un être à part, assurément, et en dehors des lois communes,
que cette visiteuse à la physionomie enjouée et douloureuse, à
l’allure à la fois modeste et décidée, dont le jeune Varnhagen —
le futur mari de Rahel — racontait en ces termes l’entrée sensa­
tionnelle dans un cénacle berlinois, en l’année 1803. Un para­
doxe vivant, que cette petite fée, si frêle, si douce et pourtant si
énergique. « Je viens de découvrir, écrivait-elle un jour, ce
qu’on appelle un paradoxe : c’est une vérité qui n’arrive pas à se
frayer un chemin dans le monde visible, qui entre de force dans
la vie et ne vient au monde qu’avec une foulure. Voilà mon his­
toire à moi — et voilà ce dont sans doute je mourrai. »
-k
Y Y
Rahel Antonie-Frédérique-Levin avait vu le jour le 19 mars
1771, dans une maison sise à l’angle de la Spandauerstrasse et
de la Kônigstrasse, au cœur du vieux Berlin. Elle était née si
menue et si chétive qu’on dut, à la lettre, l’élever dans du coton.
Ainsi se trouvait préparée, dès le berceau, sa destinée de sensitive
froissée, de « baromètre souffrant ». L’argile dans laquelle elle a
été pétrie était trop fragile pour l’activité dévorante qui habitait
en elle. Ses nerfs enregistraient avec une acuité trop subtile
jusqu’aux plus faibles écarts de la température, jusqu’aux plus
imperceptibles ébranlements de l’atmosphère. Il lui semblait
parfois qu’elle s’était trompée de date, qu’elle eût dû naître dans
une période plus avancée de la vie planétaire, où l’état de la

�73
matière cosmique eût été moins grossier, l’atmosphère plus
stable, où tout au moins les progrès de l’industrie humaine
eussent apporté à la vie une organisation plus raffinée. Car dans
les conditions actuelles, là où prospérait sans danger une nature
moyenne, elle se trouvait menacée, endolorie, elle risquait de
se briser à tout instant.
Et qu’on imagine cette plante de 'serre chaude, exposée à
toutes les brutalités du climat berlinois, avec ses sautes de tem ­
pérature, ses brouillards et surtout cette mortelle bise du NordEst que Rahel redoutait par dessus tout, qui la faisait « se
recroqueviller » et qui lui « enroulait les nerfs comme une
corde ! » C’était un premier refus de la destinée que de ne pas
être née dans son vrai climat, de ne pas se trouver « chez elle »
sur ce coin de terre natale, comme une plante sortie du sol
maternel. Elle s’y faisait l’effet d’un « arbre déraciné qu’on
aurait replanté la tête en bas, les racines à nu palpitant au
vent ».
Mais voici une autre disgrâce, un autre « insuccès » dans
le choix des conditions premières de la vie. Rahel est
née juive. Dans cette société prussienne, où régnait l’esprit
de caste le plus intolérant, où les juifs étaient alors encore
exclus du droit commun, elle se voyait comme mise à part
par le signe indélébile de sa naissance. C’était plus qu’une attitude
hostile des choses à son égard, c’était une blessure inguérissable
à son am our-propre, un déni de justice de tous les instants,
contre lequel protestait son sens droit de l’équité, mais qui
tout de même la paralysait, entamait sa confiance spontanée en
la vie.
D’autant que sa clairvoyance ne pouvait guère se faire d’illu­
sions sur la vulgarité du milieu où la naissance l’avait parquée.
Sans doute c’était un homme considéré que son père, le riche
joaillier Levin Markus. Il venait de s’installer dans un hôtel
modeste, mais confortable, de la Jâgerstrasse. Une certaine
bohème littéraire, recrutée principalement dans le monde des
théâtres, se donnait rendez-vous à sa table. Mais sous un certain
vernis mondain, quel despote brutal dans l’intimité que le
RAHEL

�74
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
maître de céans ! La mère, une créature bornée ; sur le tard une
vieille femme avare, sordide et méchante. Les frères— à l’excep­
tion du benjamin Louis-Robert, le futur poète et le préféré de
Rahel — des hommes d’argent. Pas l’ombre de distinction,
malgré les dehors éléganls, chez ces brasseurs d’affaires, tout à
leurs querelles d'intérêts.— Voilà sa race, pour laquelle elle ne
pouvait se défendre d’un amour irraisonné — d’un amour
«fibreux», comme elle disait — ; voilà la souche sur laquelle
elle a poussé, comme le bourgeon sur sa branche !
Et pourtant s’il est vrai, comme elle aimait de le dire, que ce
sont « les qualités contraires qui, mises en harmonie, font les
grands hommes », il y avait chez celte « déracinée » et chez cette
« déshéritée » l’étoffe d’un grand et douloureux génie.
Quel contraste déjà entre cet organisme fragile, qu’un rien
semble devoir terrasser, et l’activité qui le travaille au-dedans !
C’est pitié de lire les détails qu’elle nous donne de sa santé. Des
semaines entières les névralgies la torturent, les rhumatismes la
clouent sur son chevet. Chaque mouvement lui arrache un cri.
Il lui faut prendre des bains sulfureux, se faire appliquer force
ventouses et pointes de feu. Pendant l’interminable hiver berli­
nois, claquemurée dans sa petite chambre, elle guette le moindre
rayon de soleil, elle compte les mois, les jours qui la séparent
de l’heure libératrice où elle ira chercher un peu de soulagement
aux eaux de Toplilz ou de Pyrmont. Mais la guenille a beau
geindre : les énergies supérieures ne capitulent pas. Le ressort
grince, mais jamais il ne se détend. Cette éternelle valétudinaire
a écrit des pages enthousiastes sur la vie. Elle appelle son exis­
tence «une fête, hélas! continuellement interrompue». Sitôt que
se desserre l’étau de la torture physique, elle s’étonne de se
trouver si vivante, si fraîche, si intacte, de pouvoir de nouveau
avec les autres « prendre part à la fête », à « la Nouveauté
toujours imprévue, à la grande Enigme, amusante et sacrée ».
Les médecins ne s’expliquent pas ce miracle. Ils ne compren­
nent rien à l’intime résistance de ce roseau fragile, à l’extraor­
dinaire vitalité de cet organisme toujours prêt à défaillir et
qui toutà coup fait faceaux dépenses d’énergie les plus imprévues.

�75
C’est qu'ils ne voient pas, eux, sous les crises et les convulsions
superficielles, le travail organisateur caché que la maladie
n’atteint pas, cette source de vie intacte qui répare sans cesse
ses pertes et accumule de nouvelles réserves. Voilà le fonds de
santé incorruptible, le prodigieux don de Vie qu’elle seule
connaît, qui la remplit d’un émerveillement toujours nouveau
et d’une reconnaissance sans bornes. Chez de pareilles natures,
rien de morbide, de détérioré ou de corrompu ; aucun instinct
décadent; aucune plaie qui se cache et qui s’envenime de son
propre venin. Tout est net, pur, à sa place, ostensible et parfait,
jusque dans les minimes détails, comme dans une ruche ou
dans une fleur. Elles-mêmes distillent sans cesse le vulnéraire
qui aromatise leurs blessures. Leur activité peut être comprimée,
non viciée dans son économie interne. Une sorte d’« héliotro­
pisme » instinctif les oriente toujours vers la lumière, vers les
conditions favorables et saines d’existence, où elles pourront
recommencer leur travail d’organisation et obéir à la loi
intime de leur vie.
Mais qu’il est donc vrai que les pires dangers ne nous viennent
pas des éléments aveugles, mais des êtres semblables à nous et
nos plus proches, de ceux que la vie a placés près de nous pour
nous protéger et nous prêter main forte ! Nos premiers ennemis,
bien souvent, ce sont nos éducateurs. Toute l’histoire de la
jeunesse de Rahel, c’est d’abord l’histoire des mauvais traite­
ments que lui fit endurer le système éducatif en honneur dans
sa famille.
Nous devinons plutôt que nous n’apprenons explicitement,
par les lettres de la jeune fille, les caprices autoritaires de ce
tyran de père qui faisait trembler tout le monde devant sa
volonté de fer. Sans doute il représentait dans toute sa rigueur
le vieil esprit familial juif, avec ce profond mépris des questions
de cœur et de sentiment qui est un des traits de la race. Il ne
s’imaginait pas qu’une jeune fille comme Rahel pût songer à
autre chose qu’à devenir l’esclave heureuse, choyée et parée, du
riche époux qu’il lui choisirait un jour et à qui, le moment
venu, il la livrerait comme une marchandise, par contrat. Toute
KAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
76
velléité d’indépendance l’irritait ; il s’exaspérait de trouver une
pensée capable de raisonner et de discuter, de découvrir un
« cerveau » chez sa fille. C’était là une dangereuse anomalie, une
offense à son autorité paternelle. Comme une pensée obsédante
revient à travers toutes les lettres de jeunesse de Rahel, ce
reproche muet qu’elle lit dans les yeux de son père et sur toutes
les figures de son entourage. On la trouve trop intelligente, trop
curieuse, trop informée de tout ce qu’elle devrait feindre
d’ignorer, trop personnelle dans ses manières de juger. « Un être
voué à l’impuissance » — ainsi décrit-elle sa vie de jeune fille —
« à qui on ne sait aucun gré de rester assise entre quatre murs,
contre qui se coaliseraient tous les éléments, les deux et la terre,
les hommes et les hètes, si la fantaisie lui prenait de se donner
de l’air, — et qui a pourtant ses idées comme tout être hum ain.
Mais voilà ! Il faut ne pas bouger de son coin, au moindre geste
avaler, sans broncher, force réprimandes et semonces, recon­
naître que tout cela est fort sensé et qu’il n’y aurait aucun bon
sens à vouloir ébranler le vieil édifice ; car du jour où la vais­
selle, le rouet à filer et le panier à couture se mettraient à
branler sur leurs appuis, ce serait la catastrophe finale. »
Il s’en faut pourtant que la résignation lui soit toujours facile.
Il est des heures où se révoltent en elle toutes ces activités
refoulées, tous ces beaux dons qui ne trouvent pas à s’employer,
qu’il lui faut cacher, qu’elle appelle tristement « sa maladie ».
Et alors, aux sanglots qui éclatent dans ses lettres, on devine
qu’une scène plus douloureuse a dû se passer dans la maison du
joaillier Levin Markus, qu’une poigne brutale a essayé de
fausser cet instrum ent de prix et en a embrouillé les cordes
gémissantes. Quelle émouvante lettre que celle du 22 mars 1795,
où revient comme une litanie cette phrase simple et poignante :
« Je suis malade» ! — « Je suis malade. Moi-mème je le recon­
nais à présent, et je ne pourrais guérir qu’à force de bons soins.
Mais il n’y a personne au monde pour prendre soin de moi et il
faut donc que je me fasse violence à moi-même...... Je suis
malade, par gêne, par contrainte, depuis que je suis au monde :
je vis à contre-cœur parce qu’autour de moi tout se fait contre

�77
mon inclination__ Dissimuler sans cesse, être raisonnable,
céder, ne plus même s’apercevoir qu’on est seule à céder, et être
clairvoyante comme je le suis, — voilà ce qui me ronge ; je n’en
puis plus. Et pas une âme qui vienne à mon secours... Je suis
malade, et je suis abandonnée à mes seules forces.... Il faut que
je parte me reposer à la campagne ; car ici, ils me tueraient,
surtout quand ils se mettent en tête de me venir en aide. »
Sans doute les inépuisables forces de guérison de sa nature
reprennent toujours le dessus. N’empêche qu’il y a en elle quel­
que chose de brisé, d’irrémédiablement brisé, elle le sentait bien.
Ainsi seulement s’expliquait-elle l’illogisme foncier de son
caractère : ce mélange déconcertant de révolte et de soumission,
d’énergie et de faiblesse, de courage et de résignation. Coura­
geuse, certes, elle sait l’être, d’une intrépidité logique qui ne
recule pas devant les extrêmes conséquences de sa pensée. Mais
sitôt qu’il s’agit de se faire sa place dans le monde, de passer
aux actes, elle s’effraie. Elle n’ose rien exiger des autres ; plutôt
que de leur imposer un sacrifice, une gêne, une douleur, elle
préfère renoncer et se soumettre. Son cœur passionné a des
fibres trop tendres. Il n’arrive pas à se bronzer pour la lutte ; il
est bon, trop bon, elle le sait bien, et que cette bonté n’est pas
l’excès d’une vertu, mais la marque d’une incorrigible faiblesse.
« Dieu m’a donné un cœur rebelle et doux, je n’ai jam ais pu le
changer ».
Son goût exigeant et fier ne se satisfait que de ce qu’il y a de
plus parfait au inonde, de plus rare et de plus délicat ; son légi­
time orgueil se sent apparenté aux plus grands génies de la
terre ; mais dans la pratique de la vie elle est d’une modestie
excessive ; il lui faut à tout prix êLre « reconnue » par son
entourage— « toute partie de moi qui n’est pas reconnue », ditelle, « reste comme morte » —. La moindre flatterie la rend heu­
reuse, la plus banale marque de sympathie la remplit d’une
reconnaissance sans bornes.
Une incorruptible loyauté intellectuelle l’oblige à creuser sans
cesse le sillon de la réflexion personnelle, à porter sans défaillir
la sonde à l’endroit le plus douloureux, à n’accepter d’elle-même
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLÉ
78
et de ses amis que la plus scrupuleuse sincérité. Mais elle, si
brave en face de sa propre douleur, est à la merci d’une physio­
nomie humaine. Les larmes d’un enfant la trouvent désarmée. Un
beau visage suspend chez elle toute critique ; un bellâtre insigni­
fiant fait d’elle une esclave passive et résignée. « Mon Dieu » —
écrivait-elle à une amie — « vous êtes un foudre de guerre à
côté de moi... Je ne suis qu’un Hamlet brun, plus robuste et plus
gaillard. »

La solitude a été la première éducatrice de Rahel, non pas
cette solitude où se dilate le cœur et qui n’est qu’une longue
effusion lyrique, comme la multiplication infinie de notre moi
parmi les confidents muets de la Nature, mais une solitude plus
cruelle et plus intérieure, qui resserre l’être, qui l’enferme sur
lui-même, celle qu’on porte avec soi partout dans la société.
Trop faible pour résister ouvertement à la main qui la m altrai­
tait, trop fière pour renier ce qu’elle sentait être pourtant son
meilleur moi, Rahel s’habitua de bonne heure à mener une vie
double, l’une toute en surface, « pour les autres », faite de conces­
sions, de mensonges contraints et de dissimulations imposées,
— l’autre toute en dedans, « pour elle-même », et qu’elle voulait
d’autant plus jalousement indépendante qu’elle était obligée de
la surveiller et de la cacher davantage.
Dans le petit hôtel de la Jâgerstrasse la jeune fille s’était
réservée un asile inviolable, le sanctuaire intime où ont sonné
pour elle les heures les plus gravement émues de sa jeunesse —
ces heures qui n’ont d’autre témoin que l’âme qui les a vécues,
dont personne, même parmi les plus proches, ne peut soupçon­
ner le retentissement prolond, mais d’où l’être sort transfiguré,
jetant sur la vie et le inonde un regard différent : ce fut la
fameuse mansarde, la « Dachstube » de Rahel. « C’est là mon
mausolée » écrivait-elle trente ans plus tard ; « c’est là que j’ai
aimé, vécu, souffert, que je me suis révoltée. Là j’ai appris à lire
Goethe. J’ai grandi en sa présence, je lui ai voué un culte éter-

�79
nel. C’est là que j’ai passé des nuits, éveillée parfois par la dou­
leur ; de là-haut je regardais le ciel, les étoiles, le monde, avec
presque de l’espoir. Tout au moins le cœur brûlé de désirs.
J’étais innocente, non pas plus qu’aujourd’hui, mais je croyais
que le monde était sage et bon — que tout au moins il pourrait
l’être. J ’étais jeune ! »
La mansarde de la Jagerstrasse ! C’est là que s’est formée la
sagesse de vie de Rahel, c’est là aussi la cellule-mère d’où sortira
un jour son premier salon qu’elle-même'appelait « la mansarde
agrandie, reprise sur un plus grand pied ». Toute sa tactique de
maîtresse de salon, de questionneuse géniale, d’éveilleuse de
consciences et d’infatigable « confesseuse» s’est préparée là, dans
la solitude d’abord, et puis en tête-à-tête avec quelques intimes,
ses premiers camarades de vie, recrutés un à un.
En face de la fenêtre, en pleine lumière, voici d’abord, frap­
pant immédiatement les regards, le portrait de Lessing, du
grand apôtre de l’affranchissement religieux et intellectuel de
l’Allemagne, l’auteur de Nathan le Sage et l’ami de Moïse
Mendelssohn. N’est-ce point cette fière et mâle figure, au regard
clair et pénétrant, que nous nous attendions à trouver à la place
d’honneur, dans le sanctuaire intime de celle qui disait se vouer
tout entière au culte de la Vérité? Lessing, avec sa combativité
géniale, ne représentait-il pas à ses yeux toutes les vertus « mili­
tantes » de sa propre nature, ce double instinct de vérité et de
justice qu’au prix des plus douloureux sacrifices elle a réussi à
affermir et à éduquer dans son cœur de femme, le moins pré­
paré à cette austère discipline? La libre et courageuse recherche
et l’héroïsme intellectuel, voilà les vertus qu’elle ne cessera de
prêcher aux hommes et aux femmes de son temps et c’est vers
ce seul but que tendra l’effort conscient de sa volonté : mettre au
service de l’idéal de Lessing, de la grande cause d’émancipation,
toutes les découvertes morales, les exigences de sensibilité nou­
velles, les approfondissements et les raffinements de culture
qu’ont apportés à l’Allemagne les grands maîtres de la pensée
classique et romantique.
Mais si le portrait de Lessing, mis bien en évidence, semblait
RAHEI.

�80

JEAN-ÉDOUARD SPEN'LÉ

accueillir le visiteur dès son entrée et écarter du seuil les m au­
vais esprits — les esprits des Ténèbres — il était cependant une
autre présence, plus précieuse encore et plus intime, qui mettait
dans le modeste réduit comme un rayonnement invisible :
Gœthe ! Le voilà le nom glorieux et fatidique, le nom du maître
incomparable, du Révélateur unique qui allait élargir à l’infini
l’étroite cellule et, par la fenêtre sur les toits, découvrir à la
jeune fille des échappées inattendues sur la nature, sur le
monde, sur la vie. « Là j’ai appris à lire Gœthe, j ’ai grandi en sa
présence, je lui ai voué un culte éternel ».
Savons-nous encore lire Gœthe? Les joies de la première
découverte, je le crains, sont à jamais taries pour nous. Peutêtre l’éducation scolaire nous a-t-elle initiés avant l’heure à ces
hautes intuitions. Que si, par un rare privilège, l’initiation a
été retardée jusqu’à l’heure opportune, cependant nos impres­
sions sont défraîchies, notre jugement prévenu, nos mémoires
déjà encombrées de toutes les formules qu’un siècle de critique
a accumulées autour de l’œuvre originale. Une exégèse nouvelle
a noyé le texte sous ses gloses et ses commentaires ; une philo­
logie minutieuse, armée du microscope, a fait réapparaître les
écritures effacées du précieux palimpseste. Nos regards ont
perdu leur naïveté ! Mais il faut lire les lettres de Rahel pour
éprouver, au moins par sympathie, les émotions d’une âme
vierge, mise en présence de cette sagesse nouvelle. « C’était une
fête pour moi que l’arrivée d’un nouveau volume de Gœthe.
C’était le visiteur aimé et vénéré, souriant et beau, qui chaque
fois m’entr’ouvrait des portes de lumière nouvelles sur une vie
mystérieuse et resplendissante. A travers toute mon existence
il me fut le compagnon de route expérimenté, de qui la main
sage et ferme rassemblait, à mes yeux, les fragments de vie dis­
séminés sur le chemin par la bonne ou la mauvaise fortune, et
que je ne réussissais pas, moi, à se faire se rejoindre visiblement.
Il m’a faite son associée. Il fut l’amis exquis et de tout repos, le
témoin autorisé de ma vie, celui dont la voix me rassurait quand
je me débattais contre des fanLômes, mon maître suréminent, le
confident le plus émouvant, de qui je pouvais dire par quels

�RAHEL

81

enfers son cœur avait passé. Jamais il ne m’a fait défaut. Bref,
avec lui j’ai grandi et après mille séparations, je le retrouvais
toujours. Et moi qui ne suis pas poète, je ne pourrai jam ais dire
ce qu’il a été pour moi ! D’y penser seulement, je suis émue
jusqu’aux larmes.»
Ce que fut Gœthe pour Rahel ? Le témoin intérieur d’abord,
qui lui a appris à lire au dedans d’elle-même. Elle a « usé ses
yeux » sur ses œuvres — « mein blindgelesener Gœthe » disait-elle
— comme sur une Bible, pour en tirer dans toutes les situations
de la vie une lumière, une règle d’action ou un réconfort. Ses
lettres sont bourrées de « versets » gœtliéens par où elle cherche
à s’expliquer sa destinée et les incompréhensibles refus où il lui
faut se heurter et se meurtrir. Une plainte d’Iphigénie : — « une
vie inutile est une mort anticipée ; cette destinée des femmes est
entre toutes la mienne » — lui semble un cri échappé de son
propre cœur. Tel passage de W ilhelm Meister : -- « Faut-il donc
que non seulement l’impossible, mais tant de choses possibles
soient refusées à l’homme ! » — elle se le répète à tout instant,
comme le « leitmotiv » douloureux de sa propre destinée. —
Et puis ces stupéfiantes révélations du cœur féminin qui s’appel­
lent Philine, Mignon, Aurélie — et où elle reconnaît pour la
première fois dans la littérature, ses sœurs, identiques par la
chair, et comme des lambeaux arrachés de sa propre vie !
« Non » s’écrie-t-elle tout à coup, « il n’a pas pu trouver cela
tout seul, quelque génie qu’il eût ; une femme le lui a soufflé...»
« Les Anciens avaient la femme, la mère, l’épouse, la sœur ;
mais nous avons les femmes. C’est Gœthe qui les a prises au
chignon et qui a plongé son regard dans le leur, jusqu’au tréfond,
fouillant tous les recoins du labyrinthe de leur cœur. »
Mais il faut dire plus encore : Gœthe a été pour Rahel l’expé­
rience religieuse décisive de sa vie. Si excessive que paraisse à
première vue une pareille formule, elle est conforme pourtant à
la psychologie religieuse et même, pourrait-on dire, à la
« théologie » des premiers romantiques allemands. — Quelle
est, d ’après le grand théologien romantique Schleiermacher, la
marque propre d’une àme religieuse ? Le besoin ressenti par

�82
JEAN-ÉDOÜAHD SPENLÉ
elle d’un médiateur entre l’Expérience universelle et sa propre
conscience étroite et bornée. Ce médiateur pourra être quelque
grande Révélation historique où semblera se manifester d’une
manière particulièrement évidente, dans l’ordre même des faits,
un plan organisateur divin. Mais il est un autre moyen encore.
« Cherchez », ajoute l’auteur des Discours sur la Religion
« parmi tous les hommes divins en qui l’humanité s’est incarnée
d’une manière éminente, celui qui pourra servir de médiateur
entre votre conscience étroite et les lois éternelles de l’univers ;
et quand vous l’aurez trouvé, celui qui, d’une manière appropriée
à vos moyens, vous aura appelé à partager son existence, forti­
fiant en vous ce qui est faible et vivifiant ce qui est mort, — alors
parcourez derechef l’humanité dans son ensemble et éclairez
tout ce qui vous avait paru aride ou mesquin à cette Lumière
nouvelle. »
En Goethe, Rahel a trouvé ce médiateur universel. Par lui,
elle, la « dépaysée », la « déshéritée », se trouvait rattachée à la
grande tradition humaine, à toute cette culture européenne,
occidentale et moderne, d’où semblaient l’exclure sa naissance
et sa race. Il l’arrachait au ghetto moral où elle s’étiolait, et lui
ouvrait toutes grandes des portes de vie nouvelles. De savoir
qu’elle le comprenait si bien, lui, le plus humain des humains,
qu’elle entrait de plain-pied dans son œuvre, dans sa pensée,
dans son cœur, qu’elle était comme son « associée », c’était plus
qu’une satisfaction d’am our-propre ou de curiosité artistique,
c’était l’épreuve décisive et vitale qui la relevait à ses propres
yeux, effaçait ce qu’elle appelait « l’infam ie» extérieure de son
destin ; c’était sa justification, son brevet d’humanité, mieux
que cela : son « parchemin de noblesse»— mein Adelsdiplom —.
Il était le garant, le répondant de sa vie, son « témoin autorisé »
qui la rassurait aux heures où elle doutait encore d’elle-même.
Il lui donnait confiance en ces valeurs supérieures que crée la
culture, au-dessus des valeurs courantes de la société, et c’est à
faire triompher ces valeurs nouvelles qu’elle allait consacrer,
elle aussi, le meilleur de ses forces.
Bien injustement on a imputé à Rahel une certaine « Gœtho-

�83
làlrie » qui allait en effet bientôt sévir parmi les auteurs
romantiques berlinois Le vrai croyant est-il responsable des
exagérations de quelques néophytes turbulents ?— Rien de plus
discret au contraire que ce culle, tout en esprit et en vérité,
qu’elle avait voué à son maître dans l’asile de son cœur. Avec
quelle modestie elle s’approchait, comme elle dit, de «l’Imagede
l’autel qui lui avait révélé et fait toucher du doigt ses infirmités
et lui avait appris en même temps à les supporter avec fierté » !
Elle ne vit le poète ([lie trois fois dans sa vie ; en 1795 aux eaux
de Karlshad, en 1815 à Francfort-sur-le-Main, enfin dans son
extrême vieillesse à W eimar en 1825, et chaque fois l’entrevue,
très courte, se réduisit à l’échange de quelques civilités. Que
nous voici loin de la mise en scène très préparée, des coups de
théâtre et des effusions romanesques où se plaisait le cabotinage
d'une Beltina ! Rahel aurait cru profaner ce cuite spirituel, en
y apportant des arrière-pensées de vanité personnelle. « Sur un
point j ’ai toujours obéi à la voix impérieuse de mon cœur : en
me tenant à une respectueuse distance de Gœlbe. Dieu ! que j ’ai
bien agi! Combien chaste, intacte et inviolable à travers les Rou­
bles de mon existence, j’ai gardé l’adoration que je pourrais
lui montrer encore aujourd’hui, au fond de mon cœur ! CeLle
adoration a imprégné tout ce que j’ai jam ais prononcé ou écrit ;
chacune de mes paroles en conserve le souvenir... Avec quel
sentiment de confusion je me suis tùe, certain jour que Beltina
se mit à me parler en termes hyperboliques de l’objet de son
admiration passionnée ! J’ai fait comme si je ne le connaissais
pas du tout. Cela m’arrive souvent, lu le sais. »
El pourquoi parler de lui ’? Surtout avec tant d’éloquence ! Sa
présence n’était-elle pas sensible dans le silence autant que dans
les paroles ? « Quiconque l’exclut, m’exclut » disait-elle. En effet
il était de devenu pour elle la pierre de louche où elle jugeait
instantanément les esprits, la clause sous-entendue de tout pacte
d’alliance durable, « le centre de ralliement de tout ce qui est
humain ». Quiconque rejetait Cœthe, rejetait du même coup le
principe de sa culture à elle, de son expérience humaine, le sup­
port moral de toute sa vie. « Comme ton admiration pour Goethe
KAHEL

6

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
84
dans chacune de tes paroles me ravit et apaise mes incertitudes »
écrivait-elle un jour à son fiancé Varnhagen. &amp;C’est pour moi
la plus haute garantie de ton amour. »

¥■kY
Rahel a vingt-deux ans. Ses manières un peu vives lui on fait
dans le monde une réputation de bizarrerie et d’excentricité.
« La plupart de vos connaissances », lui écrit un de ses amis,
le jeune étudiant David Veit, « et même quelques femmes de vos
amies qui ne sont nullement des sottes, vous trouvent par
moments un ton dur et tranchant qui contraste avec votre
amabilité ordinaire. Sans doute, je ne vous apprends rien de
nouveau et vous n’avez pas perdu le souvenir de certains
incidents pénibles. Mais il n’était peut-être pas superflu de vous
le rappeler. »
Certains mots, déformés par la malveillance, ont déjà fait le tour
de la société. On se méfie d’elle, on la craint un peu, et pourtant
on la recherche, on lui fait même des confidences qu’elle ne solli­
cite nullement. « Ils ne peuvent me pardonner d’avoir plus d’es­
prit qu’eux ; ils ne peuvent oublier qu’à quatorze ans j’avais déjà
de l’esprit. Au fond ils me détestent, ils me craignent. Ils disent
que je suis « très intelligente », c’est leur mot. Mais quant aux
idées que je porte dans ma tête, il n’en ont cure. On leur a rap­
porté quelques « mots » où perçait une pointe de critique, et voici
que dans mes yeux profonds et douloureux ils n’épient qu’arrière-pensées perfides. Et ce qui les monte surtout contre moi,
ce qui les fait enrager toujours à nouveau, c’est qu’ils ne peuvent
rien me reprocher de précis, aucune faute de conduite, aucun
manquement grossier aux convenances, et qu’ils savent du reste
très-bien que je me moque de leur opinion. »
Elfe étouffe dans l’atmosphère lourde d’ennui de ces petits
salons bourgeois où se nouent mille intrigues louches, où sifflent
les petites AÛpères de la médisance. Elle, si « intelligente », se
trouve tout à coup sotte devant certaines ruses, devant certains

�85
calculs qu’elle ne comprend pas, où elle ne veut pas entrer.
« Dès qu’une affaire devient compliquée et que les âmes cessent
d’être innocentes, je n’y entends plus rien, et j’ai été bête, cette
fois-ci, à mon honneur... Ce sont les natures privilégiées, les
enfants de rois, qui gardent longtemps leur innocence, qui sai­
sissent difficilement le côté commun des choses et qui l’oublient
aussitôt. »
Une continuelle contradiction se découvre à elle entre la
vérité telle qu’elle la vit intérieurement, et les vérités qui ont
cours dans son milieu. Et pourtant elle ne demande qu’à se
laisser convaincre par de bonnes raisons ; mais on ne lui
oppose que l’éternel argument : « Cela ne se lait pas ; cela ne se
convient pas ». Un de ses amis tombe malade. Quoi de plus
naturel que d’aller le voir, le distraire, le consoler? Mais et cela
ne se convient pas » qu’une jeune fille aille rendre visite à un
jeune homme dans sa chambre. « Libre à vous d’approuver de
pareils arrangements ! Moi je ne le puis pas. Pour qu’une drôlesse ne soit pas exposée à faire une bêtise, il faut qu’une fille
sage perde la liberté de ses mouvements. Que c’est bien
raisonné ! »
Une émancipée ? Non, pourtant. Elle a pris le pli. La lutte
sourde qu’elle a eu à soutenir avec son tyran de père a assoupli
son caractère. — Et puis elle est trop « femme » pour affecter des
manières d’émancipée : de toutes les affectations celle-là serait
la plus ridicule. « Tant que les hommes et les femmes formeront
deux mondes, deux camps distincts, et pratiqueront des morales
différentes, il convient pour une femme de ne pas trahir sa corpo­
ration, de ne pas renier l’uniforme qu’elle apporte en naissant. »
Encore convient-il de distinguer entre : ne pas tenir compte de
l’opinion, et la braver systématiquement. Il y a là une nuance
qui n’échappe pas à la jeune fille, une ligne de démarcation
qu’elle entend ne pas franchir. Elle sait que la vraie culture ne
peut s’acquérir que dans le monde, et que se mettre au ban de la
société, ce serait se fermer du même coup des possibilités pré­
cieuses d’expérience et d’éducation personnelles. « Et voici com­
ment », dit-elle, « on joue la comédie du vice, sans être soimême vicieux. »
RAHEL

�86

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Une « intellectuelle » ? Par résignation et en attendant, comme
pis aller. Car que peut-on faire de mieux, quand on estune dis­
graciée, que d’accroître son trésor intellectuel ? « Les connais­
sances sont la seule puissance qu’on puisse se procurer, quand
on ne la possède pas ». Dès l’enfance du reste une curiosité
insatiable la dévore. « Il faut que je me renseigne sur tout, que je
sache de quoi et comment cela est fait. C’est ainsi que, tout
enfant, j’avais une envie folle d’aller voir des cadavres ». Un vrai
tempérament d’autodidacte, si jamais il en fut. « On ne m ’a
jam ais rien appris », se plaint-elle, « j ’ai poussé comme dans
une forêt humaine ». Mais comme il valait mieux ainsi ! On est
émerveillé, quand on lit sa correspondance de jeune fille, de
voir quelle variété elle apporte à ses lectures, depuis YOdyssée
d’Homère jusqu’au dernier roman de Jean Paul ou de Goethe,
depuis les traités économiques de Hume jusqu’à tel ouvrage
libertin français. Ses réflexions sur W ilhelm Meisler, son
appréciation notamment du W oldemar de Jacobi et de la cri­
tique qu’avait faite de ce roman Guillaume de Humboldt, sont
des trouvailles. Sans doutele vocabulaire technique lui échappe;
la langue lui fourche de temps en tem ps; on sent qu’elle n’a
passé par aucune « école ». Mais quelle originalité savoureuse
par contre, quelle manière toute « neuve » de voir et de dire les
choses ! Comme elle saisit immédiatement le nœud du problème
et ne retient que ce qui est essentiel !
C’est qu’il y a apprendre et apprendre. Apprendre pour Rahel
— et n’est-ce pas la meilleure définition? — c’est chercher la
réponse à une question qu’elle s’est posée. Ce qu’elle dit de ses
premiers maîtres et de l’enseignement qu’ils lui donnaient, méri­
terait d’être médité par les pédagogues de tons les temps. «Tous
ceux qui m’ont donné des leçons », raconte-t elle, « ont com­
mencé par me débiter des choses, présentées d’un point de vue
tout autre que celui d'où moi-même je les envisageais. Les voilà
qui, une heure durant, se mettent à me tenir des propos qui ne
me concernent en aucune façon. Je fais mille efforts pour les
suivre, car malgré tout il leur arrive de temps en temps de
lâcher une chose utile, que j’ai été une fois curieuse de savoir.

�87
Voilà comment ont procédé la plupart de mes maîtres, ce qui
fait qu’aujourd’hui seulement je commence à comprendre ce
qu’ils me voulaient, tout au moins pour ce que j ’ai pu retenir de
leurs enseignements, — de même que je ne comprends jamais une
réponse si je n'ai pas d’abord posé moi-même la question. Mais
ces gens-là vous débitent des réponses à la douzaine et préten­
dent que l’on retienne tout cela ». — Oui, ils s’imaginent, les
affreux pédants, que lorsqu’ils ont donné « une leçon », c’est-àdire fait entrer bon gré mal gré dans la mémoire de leur audi­
teur une nomenclature ou une théorie, ils ont vraiment enrichi
cet esprit ! Bien au contraire, ils l’ont appauvri. Ils ont, par une
intervention inopportune, empêché de s’éveiller une curiosité
qui se serait formulée ensuite en une question naïve et origi­
nale. Car tout savoir qui n’est pas la réponse à une curiosité, est
un poids mort, une fausse fenêtre sur la vie et sur le monde.
Et pareillement lire un livre, pourRahel, c’est découvrir toute
la série de questions ou de problèmes que l’auteur a été amené à
se poser. « Je ne comprends pas un livre », écrivait-elle, « tant que
je ne me suis pas rendu compte pourquoi l’auteur a été amené
à l’écrire et comment le livre s’est formé dans son esprit ». On
pressent quelle originalité elle apportera un jour dans ses rela­
tions avec les littérateurs et les savants de son temps, et ce qui
fera le charme propre de sa conversation : elle sera avant tout
une géniale, une inlatigable «questionneuse». Car la sociabilité
procédait chez elle moins d’un besoin sentimental que d ’une
nécessité intellectuelle, du besoin de s’informer et de se cultiver
sans cesse, de prendre part à la pensée collective de l’humanité.
Or, si instructif que soit un livre, il n’est qu’un succédané de la
conversation, de la communication directe d’esprit à esprit, de
vivant à vivant. C’est parce que l’humanité est trop grande pour se
rassembler dans un salon où chacun communiquerait aux autres
ses expériences et ses découvertes, c’est aussi parce que la parole
des Maîtres risquerait de m ourir avec eux, qu’il a fallu inventer des
livres. Mais, à vrai dire, ceux-ci ne servent qu’à nous inciter à
une conversation animée avec les absents ou avec les grands
Morts dont il nous faut, sous le texte imprimé, retrouver sans
IÎAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
88
cesse la parole vivante, avec lesquels il nous faut discuter tous
les « pourquoi » qui naguère ont fait battre leur cœur ou tendu
leur esprit.
*

« Qu’y a-t-il de plus intéressant qu’un être hum ain nouveau ? »
En été 1794, Ralïel quitte pour quelque temps Berlin et va
faire un séjour chez un oncle à Breslau. « Comme je vais devenir
intelligente ! De rester entre mes quatre murs m’a rendue bête
comme un ruminant ». Pendant le voyage, elle ne perd aucun
détail, pas un mot, pas un geste, pas un jeu de physionomie. Le
soir, elle jette sur le papier quelques notes fiévreuses, comme
écrasée sous l'afflux, trop violent, presque brutal, des im pres­
sions, avec l’impatience intolérable d’être assise, seule et immo­
bile, à une table, de ne pas avoir des amis auprès d’elle pour
causer, pour partager le butin cueilli trop vile et dont le fardeau
l’oppresse. « 11 me faut le tamis de la société, autrement tout ce
que j ’avale m’étrangle et m’étouffe ». Elle a visité des châteaux,
des couvents, s’est enquis des mobiliers, des règles de la maison,
des mœurs des habitants. Elle aime moins la montagne, la nature
sauvage, les solitudes inhabitées : la nature, pour cette Berlinoise,
ce sera toujours un grand jardin avec beaucoup d’arbres et de
verdure. Elle préfère la plaine, les villes, les contrées habitées :
une belle maison, une rue animée, voilà qui lui met l’âme
en fête.
Comme elle tire parti de toutes les rencontres ! Un vieux
« Kriegsrat » silésien, son voisin de table, la renseigne sur les
coutumes locales et lui donne des leçons d’économie sociale. Un
dîner décommandé la met au désespoir : « Je ne ferai donc
point de connaissance nouvelle aujourd'hui 1 » s’écrie-t-elle,
navrée. Bien ne la dépite autant que de se trouver en face d’un
caractère fermé. « Seules les âmes opaques », observe-t-elle, « pros­
pèrent dans la solitude ». Les âmes ouvertes, transparentes,
n’ont-elles pas besoin au contraire de rayonner au dehors et de
se laisser pénétrer à leur tour par l’universel rayonnement des

�89
esprits ? « Fi ! l’homme affairé et le mauvais psychologue ! »,
écrit-elle à Guillaume de Humboldt qui a séjourné à Berlin sans
essayer de faire sa connaissance. « Quelles découvertes nous
aurions pu faire à nous deux ! » Et à un autre ami : « Vous savez
quel « chien sociable » — geselliger Hund — je suis, malgré mon
humeur critique ».
Mais voici que déjà dans la mansarde se donnent rendez-vous
quelques intimes, quelques indépendants, ses « compagnons de
croyance » — Gleichgesinnte — et ses camarades de vie, c’està-dire des êtres, comme elle, soucieux avant tout d’originalité
et de culture personnelle.
Un des plus anciens en date était un jeune attaché d’ambas­
sade, le futur ambassadeur de Suède à Berlin, Brinkmann.
Elle l’avait rencontré un jour dans un salon berlinois. Le jeune
suédois, qui se piquait de littérature et de bel esprit, avait
engagé avec un autre personnage une discussion très animée et
soutenait, avec entêtement, un paradoxe d’ailleurs insoute­
nable. Comme il avait à faire à forte partie, il reçut quelques
coups de boutoir très sensibles à son am our-propre. A la sortie,
s’étant rencontré avec Raliel dans l’escalier, il se plaignit amère­
ment des procédés de son adversaire. Bien loin de le consoler,
la jeune fille lui montra combien de pareilles discussions m an­
quaient de sincérité et combien, au fond, il avait mérité la leçon
qu’il s’était attirée. Comme il s’étonnait de s’entendre dire ses
vérités : « Allez, ajouta-t-elle en prenant congé de lui, vous en
entendriez bien d’autres, si vous veniez chez moi ! » Du coup il
se trouva pris dans le filet de l’irrésistible pêcheuse d’àmes et
devint un des assidus de la mansarde de la Jaegerslrasse.
C’est Brinkmann qui par la suite remplira l’office d’introduc­
teur dans le premier salon de Babel, qui y conduira les étran­
gers de marque. C’était un admirable écouteur et il aimait à
faire de la propagande pour ses amis. « J ’espère qu’il me fera
une petite réputation » disait de lui un de ses amis qu’il avait
rencontré à Paris; «car quand Brinkmann n’est pas là, tout
l’esprit qu’on a, est en pure perle. » Il avait voué à Raliel une
admiration sans borne, lui dédiant de longues poésies, parlant
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLÉ
90
d’elle à tous ceux qu’il rencontrait. Ce fut lui qui ménagea la
fameuse entrevue avec Mmo de Staël, dans les salons de
l’ambassade de Suède à Berlin et qui, dans une longue lettre,
écrite de Stockholm le lendemain de la mort de son amie, a
consigné de mémoire un certain nombre d’entretiens et d’oracles
recueillis de la bouche de la Sibylle berlinoise, rédigeant comme
un premier bréviaire « rabélien » à l’usage des initiés.
Un autre familier de la première heure fut un jeune gentil­
homme prussien, Burgsdorff, très répandu dans les cercles
littéraires, l'ami des jeunes auteurs romantiques Tieck et
W ackenroder. Il avait été présenté à Babel par Brinkmann. « A
propos», écrit-elle à ce dernier, « dites donc à Burgsdorff que je
suis « sauvage » et qu’on peut parler de tout en ma présence,
afin que nous évitions les odieux préliminaires d’une nouvelle
connaissance et que nous nous trouvions tout de suiLe à notre
aise. »
Epris lui aussi de culture gœthéenne, luyant les situations
officielles où le prédestinait sa naissance, le jeune hobereau
brandebourgeois, qui devait finir ses jours dans la peau d’un
gentilhomme-fariner philosophe, ne songeait alors qu’à se
dégrossir de sa lourdeur native, à assouplir sa morgue et sa rai­
deur prussiennes, à devenir en un mot un parfait cavalier, un
homme du monde accompli, un épicurien distingué. Il avait
juste assez d’imagination pour engager sans cesse de nouvelles
intrigues romanesques. D’une jeune fille, qu’il avait séduite à
Gotlingen, il avait un enfant naturel que pendant ses voyages il
confiait à la surveillance de Rahel : elle réglait les mois de
nourrice, veillait à la vaccination du petit, passait en revue la
layette et le trousseau. Quant à l’incorrigible don Juan il ne
songeait qu’à continuer ses expériences féminines. Introduit au
château de Madlitz, dans la famille de Finckenstein —la famille
du premier fiancé de Rahel — il fit une cour assidue aux trois
sœurs et en fin de compte leur tira la révérence à toutes trois.
C’est qu’il entretenait en même temps une liaison secrète avec
une femme mariée, Caroline de Humboldt, avec qui il fit même,
en tête-à-tête, un séjour de quatre semaines à Saint-Cloud. On

�91
lisait le Tasso de Goethe et le Traité de Mmc de Staël sur « l’In­
fluence des passions » — « A la bonne heure ! diriez-vous ; voilà
qui va bien » écrivait-il à sa jeune confidente berlinoise « voilà
des hommes qui vivent comme ils l’entendent ! »
Puis un beau jour l’éternel inconstant planta là sa partenaire
éplorée et partit pour l’Epagne.
Ce que furent ses relations avec la « petite », comme il l’appe­
lait? Une camaraderie qui affectait parfois des dehors frivoles
et cyniques. Ils se confirmaient réciproquement dans leurs mau­
vaises manières, dans leur mauvaise réputation ; ils formaient,
en marge de la société régulière, un petit clan d’indépendants,
d’irréguliers, de « sauvages » comme ils aimaient à s’appeler —
une bohème frondeuse, le coin des psychologues où l’observa­
tion s’aiguisait d’ironie, où on forgeait des mots à l’emporte
pièce, des notes à la Chamfort qu’on se passait ensuite en petit
comité. « Vous avez dû faire à Pyrmont une ample provision
d’originaux » écrivait Burgsdorff à la « petite » — « il en est venu
des échos jusqu’à moi et je grille de curiosité ». Guillaume de
Humboldt, de passage à Berlin au printemps de l’année 1797 et
qui rendit à diverses reprises visite à Rahel, lui reprochait « le
ton bruyant et médiocrement distingué » qui régnait parmi son
entourage. « Elle est aimable envers moi » écrit-il à sa femme;
« mais j ’ai entendu beaucoup d’autres se plaindre d’elle. Kunlh
(l’ancien précepteur des frères Humboldt) ne parle que de ses
accès d’humeur, et le pauvre Tieck (le poète) se plaint des trai­
tements peu délicats et des rebuffades qu’à diverses reprises elle
lui a infligés. Tout cela se comprend de reste et s’explique aisé­
ment par son entourage, qui doit lui être souvent une gène.
Mais elle ne veut, ou ne peut rien y changer. »
Cependant, sous ce masque de frivolité, se cachait une profonde
et clairvoyante sympathie entre les deux nouveaux amis. Lui,
Burgsdorff', éprouvait le besoin d’un partenaire féminin à demicomplice, à qui il pourrait se confesser en toute franchise,
sans cette vanité toujours sur le qui vive, que les hommes
apportent entre eux à de pareille confidences. Et qui pouvait le
comprendre mieux que cette jeune fille, si affranchie de préRAHEL

�JEAN-KDOUARD SPENLÉ
92
jugés, aux yeux intelligents où brillait la curiosité de connaître
la vie libre qu’elle-même ne pouvait ou n’osait pas vivre ? Car
elle adorait ces audacieux aventuriers de la morale qui, brave­
ment, sans hypocrisie, se mettent au-dessus des conventions, en
dehors du Bien et du Mal. « Soyez un franc jouisseur » — disait
elle plus tard à l’un d’eux — « un hôte de passage, un inconnu,
un expérimentateur, un oiseau dans les airs ».
Mais de son côté le jeune viveur avait à tout jam ais conquis la
reconnaissance de la jeune fille par son affectueuse et presque
géniale clairvoyance. « Dans les tout premiers temps de nos
relations » lui écrivait-il, «j’ai senti peser sur mon cœur comme
l’angoissant pressentiment qu’une longue douleur avait dû vous
éduquer... Oui, c’est vrai qu’on reconnaît tout de suite chez vous
les marques visibles d’une destinée douloureuse et que vous avez
dû apprendre de bonne heure à taire et à dissimuler. Votre éduca­
tion familiale tendait à contraindre votre naturel à une frivolité
superficielle et bornée, mais elle n’a pu que refouler au dedans
de vous l’expressioû des sentiments plus profonds, les seuls aux­
quels vous attachiez du prix. Il y a chez vous des blessures mal
fermées qui sans cesse se ravivent dans votre conscience, vous
rappelant la cruauté de votre destin et les douleurs d’une pareille
jeunesse. Ajoutez ce qu’a de pénible et de resserré votre situation
sociale ; tout cela ne forme qu’une seule et môme douleur, et
comme l’éclairage d’ensemble de votre vie. Allez, chère amie,
j’ai bien compris vos larmes et je sais combien la source en est
noble et précieuse ! »
Quel langage nouveau pour les oreilles de Rahel et comme ces
paroles devaient retentir au plus profond de son cœur ! Être
« reconnue » ! Pour la première fois reconnue, dans son être
intime ! Quelle surprise, pour celle qui avait toujours dû dissi­
muler, qui n ’avait rencontré que des masques indifférents ou
hostiles, et qui pourtant mourait d’envie de se révéler et de se
communiquer, qui aurait voulu, nous dit-elle, « mettre un
châssis à son cœur afin de montrer à tous, les trésors qu’il recélait, rangés, comme dans un écrin » ! Être reconnue, n ’était-ce
pas la grande passion de sa vie, la fibre frémissante de son

�93
orgueil, l’impérieux instinct de sa nature véridique, éprise de
justice ? Certes, celui-là était un ami, qui savait ainsi lire au
dedans d’elle. Elle se sentait attachée à lui par une reconnais­
sance infinie que rien ne pouvait effacer. Un ami I Sait-on le prix
que cela vaut ? « Mes amis », disait-elle, « je suis prête à les
servir avec mon sang ».
Mais nous ne connaîtrions qu’imparfaitement la jeunesse de
Rahel, ses occupations, ses lectures, ses pensées au jour le jour,
si nous ne possédions le recueil de lettres qu’elle échangea de
mars 1793 à décembre 1795 (c’est la période active de cette cor­
respondance) avec un jeune étudiant d’Iéna, dont elle avait fait
la connaissance à Berlin, dans la maison des Mendelssolin,
David Veit. C’est un petit roman bien calme de camaraderie
intellectuelle. Ce David Veit, qui deviendra plus tard un des
médecins les plus estimés de Hambourg, est le type du bon
garçon, rangé, studieux, raisonnable, un peu vieux avant l’âge,
le philistin-né. Sa grande débauche, la seule que lui permette sa
santé délicate, ce sont les longues épîtres — certaines ont plus
de vingt pages — qu’il adresse très régulièrement à sa jeune amie
berlinoise. Il est très fier des réponses de Rahel, qu’il lit en petit
comité, non sans avoir au préalable corrigé les fautes de ponc­
tuation, de syntaxe ou de style. Modestement du reste il avoue
sa médiocrité : « A grand peine je parviens à rendre justice au
talent des autres : mais quant à pénétrer moi-même les questions
un peu complexes, je suis d’une désespérante lenteur. Vous
pourriez m’être d’un grand secours. J ’aime surtout votre manière
de jeter vos réflexions sur le papier, si on peut appeler cela
une « manière ». Tout grouille pêle-mêle, vos déductions et vos
prémisses. C’est tout à fait ce qu’il me faut... Ah ! si à force de
patience et d’ingéniosité j ’arrivais à attraper votre tour de main
et à fixer, comme vous, une forte image en deux ou trois traits
de plume, vous me verriez le plus orgueilleux des hommes ! »
Quant à Rahel, elle est tantôt impatientée par la minutie
pédanlesque du jeune étudiant, tantôt agacée par son ton doc­
toral, — et puis de nouveau complètement désarmée par tant de
bonne volonté, de sérieux et de modeste candeur. « Je ne crois
KAHEL

�94
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
pas », lui écrit-elle un jour, « que jam ais je me remettrais entre
les mains de personne, comme vous vous remettez entre les
miennes. » Et puis elle est secrètement flattée, elle qui n’a pas
fait d’études, qui n’a passé par aucune école, d’être en commerce
d’idées si intime avec un futur savant. Mais qu’il y prenne
garde ! S’il se permet de lui donner un avis ou de lui parler
jargon, elle lui échappe par une boutade, lui tire une révérence
ironique, accroche à ses nom, prénoms, titres et qualités, une
terminaison latine en « us » qui pend comme un petit appendice ridicule dans le dos de Monsieur le Pédant. Lui signale-t-il
quelques fautes de syntaxes ? Elle lui renvoie deux pages
entières de ses lettres à lui, corrigées et annotées, où elle relève
à chaque ligne d’étranges fautes de logique et de jugement.
Devient-il trop pressant, exige-t-il qu’à son tourelle se confesse à
lu i? Elle lui fait comprendre que même en amitié une femme
veut être devinée. « Mon ami », ajoute-t-elle « vous n’attrapez
jam ais la note juste», et à ce jeune Allemand candide qui ne
connaît guère les femmes que par ouï-dire, elle glisse quelques
pensées libertines tirées d’un ouvrage français sur la manière de
réussir auprès du beau sexe.
Mais il y a autre chose encore dans cette volumineuse corres­
pondance. Sous le badinage espiègle on perçoit tout à coup la
plainte émouvantede la déracinéedont palpitent au vent les fibres
sensitives, les sanglots de la solitaire, que son entourage froisse
et meurtrit. C’est surtout, s’avouant à chaque ligne, une curio­
sité dévorante, le besoin de voir, .d’apprendre, de se mêler à
tout ce qui vit, de prendre part à l’expérience collective, qui est
comme le dérivatif de ses instincts refoulés, de la solitude
intellectuelle où elle se trouve condamnée. Comme il comprend
mal ce besoin impérieux, le jeune et calme étudiant, toujours
plongé dans ses livres, et pour qui « apprendre » c’est surtout
amasser les connaissances diplômées qu’un jour il emportera
de l’Université ! Et par contre, comme elle tient en médiocre
estime ce savoir uniquement puisé dans les livres, qui servira
tout au plus à fabriquer d’autres livres, sans s’être, en cours de
route, transformé, renouvelé, retrempé dans l’expérience directe
de la vie et des hommes !
•

�HAIIEL

95

Oui, à côté de lui, elle n’est qu’une c ignorante », elle ne se
lasse de le répéter. Cet aveu ne lui coûte pas. Au contraire : elle
y met de la coquetterie. C’est peut-être le seul charme féminin
de sa nature trop réfléchie, arrachée trop tôt à sa sphère natu­
relle de bonheur et d’innocence. Et voici le paradoxe candide et
profond, la pensée non formulée clairement, mais que sous mille
déguisements, à travers mille variations imprévues, elle fait
chanter aux oreilles du jeune savant, comme un memenlo vivere
ironique et enjoué : « Heureux les ignorants ! »
Heureux les ignorants, car ils sont pleins d’avenir ! Ils ne sont
pas les hommes d’un livre, d’un système ou d’une école. Ils ne
se retranchent pas derrière les jugements arrêtés, les termino­
logies pompeuses, les méthodes infaillibles. Ils ouvrent tous les
écrins de sagesse ; ils frappent à toutes les portes derrière
lesquelles tombe une parole de vérité. Là où le savant passe,
distrait ou affairé, ils s’arrêtent, ils regardent, ils interrogent.
Heureux les ignorants, car ils sont modestes et de bonne
compagnie! Y a-t-il rien de plus insociable qu’un pédant? Il
travaille à multiplier les barrières entre les choses et les intelli­
gences. Il a éliminé de son savoir tout l’« esprit », c’est-à-dire ce
qui le rendait léger, vif, aisément intelligible et communicable,
en un mot « sociable », pour ne retenir qu’une érudition abstraite
et un jargon rébarbatif. « Je tue le pédantisme à dix lieues à la
ronde » aimait de répéter Rahel. Ce fut, avec le mensonge, une
de ses haines irréductibles.
Dans toute terminologie savante elle 11e voyait qu’un échafau­
dage provisoire, quelque chose de surajouté et de laid, qui
masque la vraie réalité, et qu’il vaudrait mieux 11e pas voir.
Tout savoir lui apparaissait vain, s’il 11e « répondait pas à une
question », c’est-à-dire s’il ne travaillait à libérer la vie, à préparer
celte science supérieure de l’Homme, qui exige peut-être de ceux
qui s’y adonnent, de tout nouveaux talents, de toutes nouvelles
vertus. « Les dons que j ’ai reçus » écrivait-elle encore, « on 11e les
a pas pour rien ; il faut les payer avec de la souffrance. » Ce fut
le secret de sa pédagogie personnelle: expérimenter sur son
propre cœur d’abord, le tenir ouvert à toutes les initiations

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
96
fécondes, à toutes les promesses nouvelles de vie, éveiller toutes
les curiosités de sa vive intelligence, et pourtant savoir préserver
intacte une ignorance supérieure, ce qu’elle-même appelait « une
sphère d’âme innocente et attentive ».

�RAHEL

97

C H A PITR E II

AMOUREUSE

Ce dut être pendant l’hiver de l’année 1794. On donnait ce
soir-là, à l’Opéra italien de Berlin, une œuvre de Righini où
La Marchetti tenait un premier rôle. Rahel avait pris place dans
la loge des secrétaires d’amhassade. Un jeune homme occupait
la loge voisine. Son attitude intéressante, son profil distingué,
et surtout ses cheveux extraordinairement blonds qui retom­
baient en longues boucles sur ses épaules, firent bientôt de lui,
dans la salle très peu remplie, le point de mire de toutes les
curiosités féminines. Il portait peut-être ce jour-là l’habit bleu
de ciel, le gilet gris-perle, le col haut, étranglé dans une cravate
blanche, tel que le représente un portrait de l’époque. Les che­
veux à reflets soyeux enveloppaient d’une caresse molle son
visage imberbe, presque féminin. La ligne pure et fine du nez, le
contour délicat des pommettes rosées, la bouche intelligente, et
surtout, sous les longs cils, un regard bleu, tendre, un peu lan­
goureux, — tout dénotait une nature aristocratique, mais
anémiée, efféminée, un de ces êtres doux qui séduisent par leur
faiblesse.
Minutieux et attentif dut être l’examen de la jeune fille, car
une imperceptible nuance de fatuité sur ce beau masque
n’échappa point à son regard clairvoyant. Assurément le jeune
et intéressant bellâtre s’imaginait que personne dans la salle ne
savait prêter l’oreille à la musique avec autant d’âme que lui, et
l’opinion avantageuse qu’il avait conçue de sa personne se
trahissait jusque dans sa manière d’écouter, par où il se donnait
en spectacle aux autres et à lui-même. Mais comment définir le

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
98
charme tyrannique, obsédant, qu'exercent sur nous certaines
physionomies, certains regards, certains sons de voix, quand
une première fois notre prudence s’est laissée forcer, endormir,
désarmer par eux ?
Rahel ne savait pas se refuser à une première impression de
ce genre. Un beau visage instantanément la subjuguait. Elle
pria son voisin de loge, le chef d’orchestre Anselme Weber, de
lui dire le nom de cet auditeur qui paraissait si captivé, et si
captivant. Elle apprit qu’il s’appelait comte Karl von Finckenslein, que c’était un jeune gentilhomme prussien, qui vivait la
plus grande partie de l’année au milieu de sa famille, composée
de sa mère et de trois sœurs, sur sa terre de Madlitz, en Brande­
bourg, où vaguement il se préparait à la carrière diplomatique.
Elle le vit à diverses reprises, au cours de l’hiver, en société.
Elle le distingua, l’intéressa, sut capitiver sa curiosité et piquer
sa vanité masculine. Bientôt elle se crut aimée. Lui-même, avec
la docilité des faibles, s’imagina être vraiment épris de celle
jeune fille à la voix mélodieuse, au regard intelligent, de qui les
boutades et les mots d’esprit couraient les salons et dont il
accueillit l’amour comme un privilège envié, comme un hom­
mage flatteur. Un roman s’ébaucha — un de ces romans dépri­
mants qui se traînent indéfiniment dans l’équivoque et le men­
songe, où l’un des deux se laisse aimer, par condescendance, et
passe son lemps à prévoir ou à souhaiter une rupture dont il
n’ose cependant jamais prendre l’initiative.
Les premières lettres de « Finck », comme on l’appelait dans
l’intimité, nous le montrent dans le vieux parc de Madlitz
qu’embaument des bosquets d’accacias en fleurs, promenant au
clair de lune son aristocratique ennui. Ennui ? C’est beaucoup
dire. A vrai dire les plus futiles bagatelles suffisent à occuper cet
esprit enfantin et apathique. Rejeton attardé d’un sang appauvri,
élevé par sa mère, choyé, dorloté par ses sœurs, il s’est habitué
de bonne heure à être le centre de toutes ces adorations fémi­
nines et familiales qui ont lait de lui un monstre charm ant de
faiblesse prétentieuse et d’égoïsme inconscient. Rarement beau
masque futporté par plus médiocre personnage. Cela sautait aux

�99
yeux, et que Rahel ait pu s’éprendre d'un si piètre personnage,
c’est la preuve la plus éclatante de l’aveuglement en amour.
« Je ne puis me taire à l’idée que cet individu médiocre ait
sur la conscience d’avoir dévasté un cœur si riche que le vôtre »,
observait une amie de Rahel, Henriette Mendelssolm. « Si je
vous disais le train-train de sa vie quotidienne, les petites
vanités, les futilités mesquines qui, à ses yeux, revêtent une
importance capitale et dirigent sa conduite, vous m’accuseriez
de dureté. Après tout, pourvu qu’on ne lui demande aucun effort
au-dessus de ses faibles moyens, qu’en fait de passion et de
caractère on n’attende de lui que juste ce qu’il faut pour porter
avec prestance un bel uniforme, c’est le meilleur garçon du
monde. Mais qu’il ne se mêle pas d’amour, qu'il ne se pique pas
d’avoir du jugement. Son cœur me fait l'effet d’une de ces
montres d’enfant : il a des aiguilles et un cadran ; il ne lui
manque que de marcher. »
Les lettres de « Finck » à Rahel — les seules, hélas ! qui aient
été conservées (car il n’eut même pas le bon goût, après la
rupture, de rendre les réponses, égarées sans doute par sa négli­
gence, à l’exception des toutes dernières), quelles pitoyables
lettres d’amour ! Ce ne sont que protestations de tendresse idéale,
d’attachement éternel, sous lesquelles on ne sent battre aucun
cœur vivant. S’il ne répond pas régulièrement aux lettres de
Rahel, c’est parce qu’on reçoit beaucoup au château de Madlitz,
et qu’il a passé sa nuit à danser. Une autrefois il raconte tout au
long une promenade nocturne, en tête-à-tête avec une jolie actrice,
ou le flirt très actif qu’il a engagé à Rastatt avec deux femmes de
diplomates, auprès desquelles il se flatte d’être le favori très
bien en cours.
Bientôt cependant, se pose l’alternative : ou de battre en brèche
les préjugés religieux et nobiliaires de sa famille qui s’oppose à
son mariage avec une roturière, pis que cela, avec une juive, —
ou de rompre avec sa fiancée. — Il n’a le courage ni de l'une ni
de l’autre solution. Sans même paraître se douter de ce qu’une
pareille apologie familiale a de cruel, d’injurieux, pour la pauvre
Rahel dont il devrait au contraire plaider la cause auprès des
w.

UAIIEL

�100

JEAN-EDOUARD SPENLÉ

siens, il accable la jeune fille sous l’énumération de toutes les
vertus qui embaument cet aristocratique intérieur. Comme tout
le monde est noble et pur dans la famille du petit hobereau de
Madlitz, et comme les absents ont toujours tort dans le cœur de
cet héroïque amant ! Plutôt que de faire de la peine à un de ces
êtres « purs et innocents » qui ont placé leur confiance en la
noblesse de son cœur, eh bien, il disparaîtra lui-même, et le
voici qui cherche à apitoyer Raliel sur ce ridicule dénouement.
« Hélas ! Je ne le sais que trop bien ! 11 y a des cas dans la vie où,
si je me décidais à agir, je me verrais obligé de faire ton malheur
ou celui des miens. Mais je suis bien décidé à ne faire ni l’un ni
l’autre! Dans de pareils cas, et dans ceux-là seulement, il est
permis de mettre un terme à sa propre vie, et je te le dis avec le
plus grand calme : je n’hésiterai pas à faire le sacrifice de ma vie
plutôt que de la pureté de mon àme ! »
Rahel eut-elle pitié de ce poltron affolé? Ou plutôt se berçaitelle encore du chimérique espoir qu’elle réussirait peut-être, en
prenant elle-même une initiative courageuse, à faire naître un
peu de virile énergie dans ce cœur efféminé? Toujours est-il que
Finckenstein ayant été délégué en 1797 au Congrès de Rastatt,
pour y faire ses débuts dans la carrière diplomatique, elle lui
rendit sa parole. Rien n’eût été plus facile pour elle, à présent
qu’il quittait sa famille, que de capturer cette volonté faible, de
la dominer, de se l’attacher. Mais une pareille tactique répu­
gnait à sa délicatesse. Puisqu’il parlait sans cesse d’immoler son
amour, elle-même allait lui en fournir l’occasion. Qu’il se décide
à présent I
Illusion naïve! Se décider, c’était précisément la chose du
monde dont Finck était le moins capable. La seule idée d’une
rupture l’affole, et dès que cette idée lui est présentée, il se fait
humble et suppliant. Oh ! ces lettres de Rahel qui à présent
commencent à interrompre plus fréquemment les larmoyantes
litanies de son piètre soupirant, comme elles sont émouvantes
avec leurs petites phrases haletantes, pleines de sanglots
rentrés, de tendres reproches, de brèves implorations ! Ce
sont des mots arrachés du cœ ur, tout chauds et saignants,

�101
avec, tout à coup, les superbes cris de révolte de l’orgueil
outragé, de l’amour trahi et foulé aux pieds. Quel douloureux
et tendre reproche déjà dans l’exorde de cette première lettre 1
« Je t’en conjure, au nom du bonheur de ta sœur Caroline
— car je ne trouve rien qui te soit plus cher au monde — sois ferme,
sois véridique. Interroge ton cœ ur; prends courage. Ne reste pas
éternellement un pied posé sur chaque rive. Franchis le pas. Je
ne puis agir à ta place. Une fois je l’ai fait. Rien n’est irréparable
encore. »
Humblement elle expose sa détresse de femme, cette cruelle
inégalité dans l’amour qui la condamne, elle, la plus aimante, au
silence, à l’inaction, à l’attente angoissée. « Ah 1 si tu voyais
dans mon âme ! Le calice douloureux que Dieu me tend, je suis
prête à le boire; mais que je ne sois pas obligée d’aller le prendre
moi-même! J ’ai lu dans ton cœur; je connais chaque fibre au
dedans de toi. « Qui l’eût pensé? » me disais-tu en cette fameuse
soirée du l ei septembre (date où Rahel lui avait rendu sa parole).
Tu te rappelais les premiers temps de notre am our: tu t’es cru
lié par le souvenir. Non, cela n’est pas. Tu es libre, si tu as le
courage de le vouloir... Je t’en conjure, ne me rends pas malheu­
reuse autant qu'il est en ton pouvoir de le faire. N’attends pas
encore deux, trois ou quatre aimées. »
Faut-il donc qu’aucune minute de cette angoissante attente ne
lui soit épargnée ? Ne comprend-il pas, lui qui a le privilège à
présent de prononcer les paroles décisives, que la suprême
compassion oblige parfois à être dur? Elle-même vient se placer
sous le coup qui doit l’immoler, bien plus, elle encourage le bras
qui va la frapper : « Vois, je n’ai pas pleuré en écrivant cette
lettre. Tu ne verras aucune larme, tu n’entendras aucune
parole ; rien, plus rien de moi n’arrivera jnsqu’à toi__ Je ne
t’implore pas ; je n’implore aucun Dieu, personne. Aucune
prière ne s’élève dans mon cœur. Un grand silence s’est fait
en moi. »
Et pourtant le coup fatal et attendu, presque désiré, ne fut
pas encore porté ce jour là. On croit rêver quand on lit la
réponse de Finckenstein. C’est lui le sacrifié, la pauvre victime
HAH KL

�102

JEAN-KDOUABD SPKNLÉ

qu’il faut plaindre el ménager 1 «Ah, chère petite, je nie sens si
abandonné dans le monde quand je pense que tu pourrais me
sacrifier, me repousser loin de toi, et pourtant je suis prêt à
supporter tout ce qui pourrait te rendre le repos.... Comme tu
m’as déchiré le cœur avec ta lettre ; tu ne vois donc pas combien
tu es injuste à mon égard ! Et puis-je exiger après tout que tu
me rendes justice ? Est-ce que j’y songe seulement ? »
Il était donc écrit que le suprême service d’amour que Raliel
implorait, celui de recevoir le coup fatal de la main qu’elle ne
pouvait cesser de chérir, lui serait retusé. Il fallait qu’elle-même
prît l’initiative, afin que l'autre pût se donner encore des airs de
victime, de mendiant larmoyant et éconduit.
Finch venait d’être envoyé à Vienne comme attaché d’am ­
bassade. En termes mesurés et froids il annonça à Rahel son
changement de résidence et timidement lui proposa de venir le
rejoindre dans la capitale autrichienne. Encore poussa-t-il la
prudence jusqu’à ne pas prendre lui-même la responsabilité de
celle discrète et vague invitation, mais d'en charger des amis
viennois qui prièrent Rahel de venir passer quelque temps au
milieu d’eux. Pour le coup, blessée dans ses susceptibilités les
plus délicates, elle bondit sous l’outrage. « Ton cousin vient de
me remettre ta lettre, ainsi que l’invitation des W iesel. Même
la prudence, l’élémentaire prudence, aurait dû arrêter ta plume.
Voilà tout ce que lu trouves à me dire, en même temps que lu
me fais parvenir la lettre de les amis, une lettre d’étrangers,
mille fois meilleure que la tienne ! Tu me conseilles de venir à
Vienne? Vraiment? Que lu es bon ! A la plus vulgaire des
maîtresses qui vous arrive de quatrième ou de cinquième main
el qu’on veut jeter au rebut, si elle manifestait des prétentions
excessives on ferait l’aumône hypocrite de plus d’égards que tu
ne m'en témoignes. N’aie pas peur ! Ma pauvreté (Rahel venait
d’essuyer des revers de fortune) m’empêche de venir, et si jamais
j ’en ai les moyens — je ne parle pas de l’argent, mais des forces
nécessaires — je viendrai parce que cela me plaira et qu’il me
plaira de te voir... Ah ! comme tu viens de nouveau de piétiner
mon cœur ! »

�RAHEL

103

Lentement le bandeau qui couvrait ses yeux, se soulève
à présent. « Oui, tu m’écris parfois de belles-lettres, tu me
dis de bonnes paroles, mais il faut que tu aies le temps de te
préparer. Dès que tu le laisses aller, voilà les lettres que je
reçois..' Ne réplique pas. Ne te permets pas de mépriser cette
lettre, sinon je t’apprendrai, moi, ce que j ’appelle le mépris.
N’aie pas peur ! Tu auras toute ta liberté à Vienne ! Mon Karl
ne recevra plus beaucoup de lettres pareilles à celle-ci. Aussi
vrai que je t’ai aimé. »
Et voici maintenant l’adieu final, le congé sans réplique :
« Les années de ton absence, je les emploierai à te devenir
étrangère. Tu ne me persuaderas plus. Sois quelqu’un et je
saurai te rendre justice. Tu ne peux trouver aucune joie en moi.
Je t’en impose trop ! Et c’est pour cela que moi non plus je ne
trouve aucun bonheur en toi... Que celle lettre ne t’effraie pas.
Elle subsisterait, quand même je 11e l’aurais pas écrite. Toi
même as dirigé ma plum e... C’était le dernier accord d’un
pitoyable concert. Si j’ai quelque chose d’heureux à t’apprendre,
je t’écrirai. Adieu ! »
Etait-ce vraiment une chose morte et oubliée que cet
amour? Ce serait mal connaître une nature comme celle de
Rahel, où les impressions reçues s’enracinaient avec une
incroyable ténacité. Elle possédait au suprême degré ce qu’elle
appelait « la mémoire du cœur ». Rien de ce qui avait vécu en
elle ne parvenait plus à m ourir et chaque affection nouvelle
déposait chez cette sensitive un souvenir profond, inébranlable
comme le granit.
Et d’ailleurs dans la vie du sentiment ne sont-ce pas les
impressions les plus délicates qui sont aussi les plus vives et les
plus fortes ?
Pour se faire une idée d’une pareille persistance du souvenir,
il faudrait lire en entier l’émouvant récit de l’entrevue que Rahel
eut, près de onze ans plus tard, avec le même Karl von Finckenstein, promu entre temps au rang de secrétaire d’ambassade, et
qu’un hasard amena un beau jour dans sa chambre à Berlin. Il
venait de se marier. Elle le trouva épaissi, vieilli, les traits

�104
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
empâtés, les yeux bridés de petites rides précoces. « Tout à coup
il me dit : « Je voudrais bien vous faire faire la connaissance de
ma femme. » Je ne soufflais mot ; il ne broncha pas. Un pâle
rayon pénétrait dans la chambre. Il n’est donc pas de cauchemar
si horrible soit-il, qui tôt ou tard ne se réalise pour moi ! Aux
heures les plus angoissées j ’avais autrefois rêvé cette scène et je
me représentais un geste qui arrêterait soudain l’affreuse évoca­
tion. Et voici qu’il était assis là, tranquillement, sur mon sopha,
tout contre moi, et moi tout près de lui, comme si entre nous
rien d’anormal ne s’était passé ! Mon âme était encore aussi
révoltée, aussi bouleversée qu’il y a douze an s. « Voilà ton meur­
trier 1 » fis-je en moi-même, et je restai paralysée. Des larmes
me serraient la gorge, affluaient à mes paupières, tandis que je
le voyais assis là, l’air si calme, si complètement rassuré sur mon
so rt... Il me sembla tout à coup que j’avais été la créature dési­
gnée pour être sa proie. Voilà l’homme à qui j ’ai été jetée en
pâture; à cet homme— moi! Que Dieu lui pardonne, qu’il se par­
donne à lui-même, toute pensée de vengeance, je le jure, est loin
de moi. Mais je ne puis lui pardonner. Il faudrait me changer le
cœur, m’en mettre un autre à la place, —avec celui que j ’ai, non,
jamais ! »
Il sera question plus loin du voyage à Paris que Rahel entre­
prit aussitôt après sa rupture avec Finckenstein, en l’année 1800,
véritable voyage de convalescence par où elle essaya de se dis­
traire de l’affreux néant qu’elle sentit tout à coup se creuser en
elle. « Ma douleur n’est plus en pointes aiguës » écrivait-elle au
moment de partir, « c’est un fardeau qui m’étouffe, une douleur
en sourdine ; j’entends dans ma poitrine comme un roulement
de tambours voilés. » Partout, dans les théâtres, dans les salons,
dans la rue, dans les magasins, c’est ce même « roulement de
tambours voilés » qui met comme un accompagnement funèbre
aux impressions de sa vie parisienne dont la frivolité la distrait
et l’inquiète tout à la fois.
Rentrons avec elle à Berlin : le chapitre de ce qu’elle appelait
« ses convulsions » amoureuses n’est pas clos. Après la première
crise s’en produisit une seconde, plus violente, plus aiguë, plus
brutale encore que la première.

�RAHEL
*

*

105

*

C’est en 1802. Il répondait cette fois-ci au nom sonore de Don
Raphaël d’Urquijo et remplissait à Berlin les fonctions de secré­
taire de la légation hispanique. C’élait un Basque, à la physio­
nomie mobile, passionnée, ardente, au geste animé, à la voix
chaude et caressante, avec de longs cheveux noirs qu’il portait,
suivant la mode de son pays, noués en tresse. Le profil énergique,
le nez romain, des traits fortement accentués lui donnaient cette
distinction du « type » pur où s’incarne une race. L’exact contrepied du jeune Allemand blond, fadasse et rêveur, qu’évoquait Karl
von Finckenstein. Peul-être dut-il précisément à ce contraste
d’avoir si vite captivé les yeux et les sens de Rahel. Par son
physique déjà il lui révélait une tout autre note d’amour.
Et au moral le contraste était plus marqué encore. Ce n’était
rien moins qu’un rêveur, celui-là; il ne faisait pas du sentiment,
ne se payait pas de belles paroles. Esprit vindicatif, nature bru­
tale et jalouse, il voyait dans la femme une servante soumise que
son seigneur et maître peut cravacher à sa fantaisie. A peine
est-il sûr de l’amour de Rahel qu’il parle déjà de la séquestrer,
de la retirer de la société et, sitôt qu’elle résiste, il la cingle de
ses soupçons les plus méprisants. Il sait qu’elle reviendra
lout de même à lui, qu’il y a dans toute femme passionnée une
esclave amoureuse qui s’agenouille devant la force du maître.
Ce que fut Urquijo pour Rahel ? Son am ant ? Pis que cela ; son
vice, son aberration, ou comme elle disait elle-même plus tard :
« sa turpitude v.
Dès la première heure elle sait qu’elle goûte à un fruit maudit.
Urquijo a laissé dans son pays une jeune fille séduite à qui il a
promis le mariage. Se l’attacher c’est donc, pour Rahel, l’arra­
cher à une autre, et toute sa loyauté se révolte à la pensée d’une
pareille félonie. Son amour est donc condamné à l’avance ; du
reste elle est prête à y renoncer, l’heure venue ; elle ne demande
qu’un peu de répit, un peu d’illusion et de mensonge. Point de
longues lettres — les deux amants se voient presque journel­
lement — mais quelques billets fiévreux, rédigés dans un fraq-

�10(5

JEAN-EDOUARD SPENLÉ

çais incorrect (Urquijo s’exprime difficilement en allemand) où
elle implore un rendez-vous et auxquels l’orgueilleux Espagnol
répond par un « oui » ou par un « non » laconiques. « Je ne
peux pas vous dire ce que je sens », lui écrit-elle dès le début,
« je ne peux plus le nommer, mais c’est au fond de mon cœur ;
c’est trop heureux, trop grand ; aucun doute, aucun reproche
dans mon âme ! je ne me suis pas faite moi-même, telle que je
suis, Dieu l’a voulu et je vous aime ! J ’en porte toute la faute et
je suis heureuse de la porter. Nous nous quitterons, vous
retournerez en Espagne, je deviendrai ce que je pourrai — mais
j ’aurai aimé, j’aurai été heureuse; je ne connais pas l’avenir, je
ne veux pas le connaître, je veux me soumettre à tout, mais je
ne veux pas anticiper la mort. Ne me faites pas m ourir avant le
temps. »
Urquijo daigue-t-il répondre à ses déclarations enflammées,
Rahel est aux anges, sa reconnaissance ne connaît plus de
bornes. « Mon Urquijo ! C’est avec ton billet qu’on m’a éveillée
ce matin. Certainement je t’aime : C’est un incendie dans mon
sein ; la moitié de la nuit je n’ai pu dormir et que n’ai-je pas
pensé!... Oui, oui, lis mes billets! On n'invente pas de tels billets
sans un sein gros d’amour, j ’aimerais de dire, d’amour pour
U rquijo... Amant.'adoré !! Comme je t’aime! Comme tu sais
ouvrir mon cœur, en faire sortir l’amour, le faire jaillir à flots,
le faire augmenter, naître et toujours naître de nouveau... Mais
je te (le) demande en grâce, trompe moi un peu ! Il me le faut.
Nomme moi « vous » dans ton âme, mais que je ne trouve plus
ce mot dans tes billets... »
Sa seule préoccupation est de boire à cette ivresse, dont elle a
été frustrée par son précédent amour, de se griser jusqu’à en
perdre la raison, sans réflexion, sans calcul, sans réserve, de se
donner au vertige qui l’appelle. C’est, dit-elle, un « sortilège »
qui s’est emparé de son être, un cas de possession amoureuse,
un de ces emportements sensuels qui annihilent toute résistance,
et de la femme la plus maîtresse d’elle-même font tout à coup
un Bacchante en délire. Qu’importe qu’elle soit trahie? Elleipême prend les devanls, rassure son amant, ferme la bouche à

�RAHEL

107

ses doutes, à ses scrupules. « Mais n’entreprends pas d’agir ou
de vouloir opérer dans mon âme. Sauve la tienne... Tu es inno­
cent, quelle autre que moi peut t’en donner l’assurance? Je te le
jure! Et je le dirai sur mon lit de m ort. Tu ne me dois rien,
rien, rien ! J ’ai conquis ce que j’ai eu. Tu as rempli ton devoir,
celui de ne pas me rendre malheureuse. Voilà l’histoire en deux
mots. »
Est-il étrange, après cela, qu’Urquijo, avec sa brutalité ordi­
naire, lui ait lancé un jour en plein cœur ces paroles atroces,
qu’il ne cessait ensuite de lui répéter, prenant plaisir à piétiner
la victime qui se traînait humblement à ses genoux : «Je l’aime,
mais je ne t’estime pas ? »
On devine ce qu’une passion, montée à ce ton, devait amener
quotidiennement de scènes orageuses, de pénibles, d’hum i­
liantes explications. De plus en plus tyrannique et soupçonneux,
Urquijo veut imposer à Rahel de rompre toutes ses relations, de
se retirer à la campagne. Cela même ne le satisfait pas. Certain
de ses amis espagnols, qui avait lui aussi des visées sur la jeune
fille, attise encore sournoisement la jalousie de cet épileptique,
trop inintelligent pour percer à jour l’odieuse machination. Un
jour qu’il se promenait avec elle au Tiergarten, après une scène
orageuse comme de coutume, il la cingla de celte nouvelle
injure : « Que veux-tu, Finck t’a traitée comme cela; cela ne
doit pas être nouveau pour toi !» — « Dieu », dis-je en ne
m’adressant presque plus à lui, tournée vers l’eau du bassin,
dans l’obscure futaie, sous les derniers rayons du soir,« Dieu ! si
cela était dit dans une tragédie, tout un parterre frémirait et fon­
drait en larmes. » — « Eh bien ! » ajouta-t-il, « cela même doit te
détacher de moi ; cela devrait te prouver que nous ne pouvons
plus vivre ensemble. »
Quel atroce débat s’ouvrit alors dans l’àme de Rahel? Par quelles
suprêmes «convulsions» dut passer ce cœur agonisé d’outrages ?
Sans doute, dès la première heure, quand elle réfléchissait
quelque peu, elle devait le voir, tel qu’il était, égoïste, vaniteux,
irascible, sans cervelle, le type parfait du raslaquouère avec ses
élégances exotiques, toutes de surface, avec ses vulgarités

�108

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

internes. Mais dès qu’elle retrouvait son regard caressant, cet air
à la fois vif et langoureux, particulier aux hommes de sa race,
elle était reconquise, amoureuse plus que jamais. — La rupture
se produisit après deux ans seulement. Dans les derniers temps,
pour varier sans doute, Urquijo avait retourné la fameuse phrase
dont il étaittrès fier et dont il aiinaitde la cingler. « Je t’estime»,
lui cria-t-il un beau jour, « mais je ne t’aime plus ». Ce fut le
coup de grâce. « Et alors », dit-elle, «de mes propres mains,
avec des mains de bourreau, j’arrachai mon propre cœur, et je
m’en allai, comme on sort de la vie. Je savais que je m’enfon­
cais jusque dans l’ombre de la mort. Et de mes mains j ’écrivis
ces mots : « Je choisis l’inconnu du désespoir. » Ce fut une
longue tuerie. Puis il se lit en moi un désert, plus effrayant que
la douleur, que le déchirement, que l’arrachem ent de tout ce
qu’on aime. »
Cette fois-ci encore, tout n’était pas « fini ». Si indifférent en
apparence que lui fût devenu le triste personnage, qu’elle ne
revit plus que de loin en loin, un doute tenace persistait en elle
Pourquoi cette jalousie méprisante dont il l’avait torturée ?
Avait-il vraiment pu croire qu’elle le trompait? Près de huit ans
après la rupture— en janvier 1812 — un beau jour, n’y tenant
plus, elle écrivit quelques lignes à Urquijo, le priant de venir
chez elle au plus vite répondre à une question pressante. Pour
la seconde fois, Rahel contempla en face le « cadavre » de son
amour. «Il se précipita», raconte-t-elle, «ne sachant quelle
contenance prendre, dans ma chambre, en poussant de vrais
cris — toujours pour se donner une contenance ». — « Eh bien,
votre question?» — « Ne criez pas », lui dis-je, — Une moitié de
mon cœur battait à tout rompre, tandis que l’autre se contractait
sur elle-même. Je fermai les contrevents et je finis par lui dire :
« Quand nous nous sommes séparés, avez-vous réellement cru
que je vous avais trompé et le croyez-vous encore? » — « Dieu
me garde!», cria-t-il avec éclat, en arpentant la chambre,
« jamais, pas un instant de ma vie, je peux le jurer ! » — Et il
ne cessait de me répéter cela, avec mille variations, en criant à
tue tête.— «Vous ne l’avez jam ais cru? »,.lui dis-je d’une voix

�109
blanche, morte, qui sortait du sépulcre le plus profond de mon
être, avec une intonation si effrayante qu’elle réduisit au silence
ses éclats de voix à lui. «Pourquoi donc l’avez-vous dit?» —
Alors il perdit complètement contenance et se mit à bredouiller.
Il avait l’air vieilli, fripé, tout bossu. On aurait dit un malfaiteur
pris dans son mensonge et qu’on va exécuter le lendemain. ..
Voilà l’homme, voilà la créature en chair et en os qui a jeté sur
moi le plus puissant sortilège d’amour et qui par cela même
exerce encore ce pouvoir ! Voilà celui auquel j’ai donné mon
cœur — et ce n’est pas là une manière de parler, j ’en ai fait
l’expérience !... Quand il fut parti, je me laissai choir avec des
cris de douleur, tandis que le cœur me battait contre les côtes,
prêt à éclater. Et je demandai à Dieu pourquoi il avait permis
qu’on pût aliéner ainsi son propre cœur, lui qui devait savoir
pourtant que sans ce cœur il n’est pas possible de vivre plus
longtemps. .. »
Un an plus tard, en automne 1813, dans les rues de Prague,
Rahel rencontrait une sorte de vagabond déguenillé, qui lui
tendit un placet. C’était Urquijo, frappé de bannissement par le
gouvernement espagnol, qui la suppliait d’intercéder en sa
faveur. Devant cette épave humaine dont l’aspect faisait revivre
en elle des blessures toujours récentes e) fraîches, elle eut pitié,
elle pardonna cette fois-ci au malheur, et elle écrivit une de ces
phrases qui, selon sa propae expression, si elles étaient dites
dans une tragédie feraient frissonner tout un parterre : « Il est
aussi innocent que la hache qui fait tomber la tête d’un grand
homme ! »
**
En 1877paraissait à Leipzig un petit recueil de lettres intitulé:
Aus Rahels Herzensleben (Pages tirées de la vie amoureuse de
Rahel). Varnhagen, le mari de Rahel, avait lui-même, de son
vivant, préparé les documents de cette publication posthume, et
n’est-ce pas un fait bien significatif de la mentalité romantique
que de voir ce mari, plein d’adoration, collectionnerpieusement
la correspondance amoureuse que sa femme avait échangée
naguère avec d’autres ?
RAHEL

*

�110
JEAN-ÉDOUARD SPENI.É
A la lecture de ce recueil s’impose irrésistiblement le souvenir
de cette autre grande amoureuse que fut en France Julie de
Lespinasse. Le rapprochement avait déjà été fait par les contem­
porains de Rahel, par ceux du moins qui eurent le privilège de
lire dans son cœur orageux et passionné. « Demandez donc à
Rahel », écrivait à Varnhagen une des amies de celle-ci, Caro­
line de Humboldt, « si elle a lu les lettres de Mlle de Lespinasse...
J ’imagine qu’elle appréciera tout particulièrement ce recueil. »
Et Rahel, à qui la commission fut faite, de répondre : « Sache,
chère amie, que cette histoire d’amour (de M|le de Lespinasse)
ne constitue qu’une faible partie des convulsions par oîpj’ai moimême passé... Comme œuvre d’art ces lettres ne me semblent
pas assez belles; comme vérité toute crue les miennes sont plus
horribles ».
Oui, la « vérité toute crue » — c’est-à-dire le cœur tout
dépouillé, sans artifice, sans aucune coquetterie littéraire, saisi
dans ses plus intimes et ses plus douloureuses « convulsions » —
voilà qui donne la note de cette correspondance, voilà aussi
tout ce que Rahel a connu de l’amour. Jam ais elle n’a goûté à
l’ivresse complète de la passion triomphante, de l’amour plei­
nement exaucé, qui peut n’être qu’une extase fugitive,-mais qui
fait tout oublier, tout pardonner, parce qu’au moins une fois le
cœur a connu l’épanouissement complet, sans amertume, sans
humiliation et sans honte — parce qu’au moins une fois il a
porté l’auréole du bonheur. « Combien peu savent aimer ! »
écrivait-elle, « Parmi des générations entières à peine s’il s’en
trouve un seul !... Ce don exceptionnel il m’a été accordé, hélas !
pour mon malheur, mais sans le couronnement du bonheur,
sans l’accord parfait et profond. Oui, c’est une injustice criante
du ciel. Sentir un pareil besoin et mourir sans l’avoir satisfait !
Je n’ai jam ais vécu ; les paroles de vie je ne les ai jam ais enten­
dues. Aucun amour qui pour moi ne se soit changé en fiel, qui
ne se soit fixé en douleur ! »
Mais ce triste et douloureux lot d'amour qui fut son partage,
pas un instant elle ne l’eût répudié pour une vie prudente et
calme. « Les peines de cœur », écrivait-elle, « sont encore des

�111
bienfaits ; les chagrins d’amour, d’un amour humilié, je les
appelle des délices... Oui, chère enfant, tant qu’on vit, on aime,
quand une fois on a aimé. Et celle souffrance est encore une des
meilleures ..D e là douleur? Qu’importe. Cela aurait pu, aussi
bien, être du bonheur. C’est pourquoi je ne regrette rien. Je
repose sur mes douleurs et mes humiliations passées, douce­
ment, comme sur un lit de lauriers et de myrtes choisis,
Mon humaine douleur est trop grande pour de mesquines
lamentations. »
Chamfort a dit : « Etre l’homme de son cœur, de ses principes,
de ses sentiments, c’est ce que j ’ai vu de plus rare ». Telle fut
pourtant l’ambition de Rahel, son invariable règle de vie, la
source de ses faiblesses et de ses grandeurs. « Comme je suis
heureuse », disait-elle en parlant deMignon, « qu’elle soit morte,
et qu’elle soit morte de son cœur. »
« Si une fois j ’avais rencontré un bonheur complet », écrivaitelle encore à propos d’Aurélie, un autre personnage du Wilhelm
Meister de Gœthe, « et si je m’étais oubliée comme elle jusqu’à
avoir un enfant, je ne pourrais plus jam ais être complètement
malheureuse. Si on a fait une chute, alors même qu’on est une
demoiselle « comme il faut », il n’y a qu’à se remettre debout
avec courage et fierté — à supposer toutefois qu’on ne soit pas
restée morte sur le carreau. »
Douloureusement elle s’interrogeait parfois. Pourquoi ce refus
opiniâtre de la destinée? Elle accusait d’abord ce qu’elle appelait
sa lâcheté. « Je ne sais rien exiger ; je veux tout recevoir libre­
ment, cela seul flatte mon cœur... J ’ai de grandes aptitudes,
mais je manque de bravoure, je n’ai pas le courage de jouir
alors qu’il en coûterait quelque cliose à autrui. Je fais plus de
cas de la personne des autres que de la mienne propre... De là
vient qu’avec les plus beaux dons, j ’ai dû sécber sur place. »
Sans doute, tous les calculs astucieux, les roueries et les m ar­
chandages de l’habituelle coquetterie féminine, toute celle tac­
tique de conquête amoureuse qui circonvient la volonté de
l’homme, l’oblige à capituler, à s’enchaîner elle-même, tout cela,
même la plus élémentaire prudence, répugnait à son naturel fier
RAHEL

�112

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

et passionné, sitôt que son cœur avait parlé. Mais comme son
amour s’égarait sur des objets médiocres, indignes d’elle, il
résultait que de celle lutte inégale où une coquette eût triomphé
sans peine, elle sortait vaincue, humiliée, piétinée.
D’autre fois elle s’en prenait à son manque de beauté, de séduc­
tion physique. Et là encore, tout en se calomniant un peu, elle
ne se méprenait qu’à demi. Ce qu’elle inspirait aux hommes
capables de l’apprécier, c’était plus que de l’amitié, mais autre
chose que de l’amour. On oubliait, dans le rayonnement de cet
esprit supérieur, qu’on était en présence d’une femme jeune et
désirable; De sa personne se dégageait un pur charme d’âme
qui, selon le mot d’un de ses adm irateurs « amortissait les
sens ».On l’admirait, on se conliait à elle, on oubliait de l’aimer.
Cette destinée, qu’elle n’avait pas choisie, et qui l’avait m ar­
quée pour être une femme « supérieure » — supérieure, hélas !
même à l’amour — devait cependant porter son fruit béni. Elle
l’obligea, après de douloureuses convulsions, à se faire un cœur
nouveau, un cœur « impersonnel » ; elle éduqua en elle la grande
aimeuse qui a accueilli les joies et les douleurs de toute une
époque, qui a reçu, comme à un confessionnal secret, quelquesunes des plus intimes confidences de son temps. « Je veux la
faire mienne sans réserve, cette vocation céleste, de même que
j ’ai accueilli jadis le malheur dans toute sa pureté. J’en ai
dégusté l’amertune, sans chercher par aucun mensonge à en
masquer ou à en altérer la saveur, mais aussi sans héroïsme'
guindé. Je l’ai pressé sur mon sein, je l’ai serré dans mon cœur,
j’en ai épuisé la coupe. Et ne fallait-il pas le faire sortir de ce
monde de déraison ? Il est venu se briser contre ma personne,
contre ma poitrine, et je l’ai mêlé au sangle plus pur de ma vie.
Le voici maintenant expulsé du terrestre séjour, contraint à
s’employer à un ministère de bonté; Dieu, je te rends grâce pour
cette lumière et cette sagesse acquises après des heures de souf­
france intolérable, après les angoisses du désespoir; »

�KAHEL

113

CHAPITRE III

CULTURE ET FÉMINITÉ ROMANTIQUES

Comment espérer retenir cette chose fugace, capricieuse, ailée,
qu’on appelle l’esprit de conversation ? Par quel artifice fixer ce
mirage éphémère, né de la rencontre de quelques esprits, et qui,
à peine formé, s’évanouit en un impalpable néant ? Et surtout
lorsqu’il s’agit de conversations tenues il y a plus d’un siècle,
dont nous ne pouvons retrouver l’empreinte dans aucune
mémoire vivante, combien sont précaires les moyens d’infor­
mation dont nous disposons ! Tout au plus dans les Correspon­
dances et dans les Mémoires des contemporains pouvons-nous
glaner quelques indications furtives, recueillir quelques échos
affaiblis.
Par un autre biais il nous sera cependant possible de prendre
pied dans le premier salon de Rahel à Berlin. Car il fut essen­
tiellement le salon romantique, complètement pénétré de l’esprit,
de la méthode et des préoccupations de cette génération littéraire.
Il a apporté la réalisation la plus vivante, la plus concrète, d’un
idéal nouveau de culture et de sociabilité humaines dont les
auteurs de la jeune école avaient esquissé, dans leurs premiers
écrits, la formule théorique.
Jam ais peut-être le problème d’une culture nouvelle ne fut
posé avec autant de sincérité et de désintéressement, ni ne fut
si résolument mis au premier plan des préoccupations humaines,
que par les premiers auteurs romantiques. Ce que les philsophes
de VAufklærung avaient jadis tenté en ce sens, ce n’avait été en
somme qu’une vulgarisation du savoir, de l’art, et surtout de la
morale, dont les préceptes les plus élémentaires et les notions les
plus courantes étaient mis à la portée de toutes les intelligences.

�JEAN-ÉDOUARD SPËNLÉ
114
A bon droit paraissait suspecte aux jeunes auteurs celte péda­
gogie populaire qui ne tendait qu’à abaisser le niveau de l’effort
civilisateur ; et aux platitudes de la vieille école ils opposaient,
non sans quelque exagération, les droits de l’originalité et du
génie.
Et pourtant ce serait mal les juger, que de ne voir en eux que
les apôtres d’un individualisme outrancier. C’était là une atti­
tude polémique, commandée par les circonstances, un parti pris
nécessaire, plutôt que l’expression complète de leurs aspirations
profondes. Plus encore que leurs éducateurs classiques, ils ont
pressenti le côté nécessairement « social » de la culture nouvelle.
Qu’on relise les pages de VAthenæum, où ils ont déposé leur
premier manifeste : on y trouvera non seulement le programme
d’une Encyclopédie philosophique, inspirée de l’idéalisme nou­
veau, mais aussi l’essai d’une interpénétration continue et
vivante de toutes les originalités individuelles, d’une véritable
« socialisation » de toutes les activités de progrès et de culture,
de toutes les facultés créatrices et critiques de l’esprit humain.
Si l’individualisme traduisait le mieux, au dehors et aux yeux
des profanes, l’attitude combative de la jeune école, l’enseigne­
ment ésotérique de celte dernière tendait surtout à formuler un
idéal nouveau, et presque religieux, de sociabilité humaine.
« La société » écrivait Frédéric Schlegel, « voilà le véritable et
indispensable terrain pour loule culture qui se propose de réa­
liser l’homme intégral... La dispersion et l’isolement des facultés
de l’esprit humain, qui ne peuvent rester saines que librement
unies, tel est le vice originel de notre culture moderne. »
C’est peut-être dans les « Discours sur la Religion » deSchleiermacher qu’on trouverait la formule la plus réfléchie de cet
idéal. Tout au moins lejeune théologien découvrait-il dans une
éducation appropriée de l’instinct de sociabilité un des moyens
les plus précieux de développer et de propager celle religiosité
nouvelle dont il s’élail fait l’apôtre. La vraie piété, disait-il en
substance, n’isole pas l’homme, mais multiplie au contraire à
l’infini ses points de contact avec ses semblables, car l’individu
isolé ne peut atteindre à une expérience complète de la vie. Il

�RAHEL

115

faut que par un élan de sympathie il se replonge dans l’univer­
selle communion des vivants, non pas seulement par ses inté­
rêts immédiats, par les nécessités physiques ou sociales de son
existence, mais par ce qu’il a de plus intime et de plus pro­
fond, par toutes ses manières d’être, de sentir et de penser, afin
de comparer sans cesse ses expériences personnelles à l’expé­
rience universelle de l’Humanité. Ainsi seulement lui apparaî­
tront les lacunes de sa propre individualité, en même temps que
se découvrira l’inépuisable variété des dons humains. Et pour
cela il faut qu’il éduque sans cesse et développe en lui sa
« nature sociable », c’est-à-dire un sens, ou plutôt un tact par­
ticulier, qui n ’est autre chose que la perception sympathique de
la vie et de l’originalité en dehors de lui. Là est la racine com­
mune de toute vie vraiment religieuse et de toute culture supé­
rieure. « As-tu jamais réussi à embrasser une personnalité
étrangère dans toute son étendue, avec toutes ses inégalités,
sans que ce contact se soit changé en douleur ? » demandait
Schleiermacher. « C’est l’indice le plus sur que vous êtes, l’un et
l’autre, des natures cultivées, »
C’est donc par une originalité toute nouvelle apportée dans
les relations humaines que devait se traduire l’idéal moral et
social des jeunes auteurs. Résolument ils s’étaient attaqués au
problème central de toute éthique — le problème des rapports
des sexes — et on sait les affirmations très hardies que Schleier­
macher lui-même avait formulées à ce sujet dans ses « Lettres
confidentielles », écrites à propos de la «Lueinde » de Frédéric
Schlegel. Est immorale, proclamait-il hautement, toute union,
encore que mille fois consacrée par la loi civile et religieuse, où
l’être humain est rabaissé à n’êlre qu’une « utilité », un instru­
ment de plaisir ou de labeur ; toute union qui, enchaînant à
jam ais sa volonté, ne lui permet pas en même temps d’épanouir
dans la plus grande mesure possible ses énergies morales et intel­
lectuelles, qui ne fait pas de la vie personnelle le but essentiel de
l’existence ; et c’est un devoir de dénoncer un pareil contrat,
mensonger dans son principe, meui trier dans ses efiels. « Tu ne
contracteras aucune union » ainsi paraphrasait-il à sa manière

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
116
le sixième Commandement, « qui ne doive être rompue ; s’ils te
retiennent, il faut te libérer — ou périr. »
Ces attaques contre le mariage — tout au moins contre une
certaine conception du mariage — ne faisaient du reste que
traduire, à propos d’un cas particulier, les revendications géné­
rales dont s’inspiraient les jeunes auteurs, et qui ne tendaient à
rien moins qu’à introduire la même liberté, la même préoccu­
pation exclusive de culture personnelle, dans toutes les relations
humaines, à dissoudre au moins provisoirement tous les cadres
traditionnels, toute l’armature extérieure de la vie sociale.
N’est-ce pas l’expérience que nous faisons souvent, que les
moments vraiment féconds de notre vie sont certaines heures
d’anarchie intellectuelle ou morale où, arrachés à nos occupa­
tions, à nos manières routinières de sentir, de juger et de réagir,
nous sortons de nous-mêmes et nous ouvrons à une vie plus
large, à des suggestions nouvelles et imprévues ? Ainsi seule­
ment, par une solution de continuité dans le dessin arrêté et
régulier de notre vie, par le rétablissement d’une sorte de
« chaos » intérieur, est possible un renouvellement de notre
personnalité profonde. A ce besoin esthétique autant que
religieux devait répondre, d’après les auteurs romantiques, la
vie en société. Son rôle est de nous sortir des fonctions et des
techniques spécialisées, de multiplier ces moments féconds
d’anarchie, de créer de véritables « chaos humains » où seront
jetés pêle-mêle dans un creuset commun, les résultats m ultiples
et individuels de la vie, afin que se préparent des masses nou­
velles de pensée et de sensibilité collectives.
Sous cet aspect Schleiermacher aimait à se figurer la Société
religieuse de l’avenir : comme « une sorte de milieu fluide sans
contour arrêté, dont les éléments mobiles se déplaceraient sans
cesse en tous sens et se mêleraient harmonieusement les uns
aux autres». Non plus une « Église » dans le sens traditionnel,
avec son organisation, sa hiérarchie, ses dogmes, sa liturgie et
ses services réguliers, mais un « salon » — Schleiermacher
emploie un terme moins profane : « que votre temple », dit-il, « soit
désormais un appartement privé— ein Privatzimmer,— un «salon»

�117
où se donneront rendez-vous toutes les originalités humaines et
où, en dehors des cadres hiérarchiques ou professionnels,
s’organisera le libre jeu des affinités individuelles et des attrac­
tions spontanées. Voilà le seul milieu où pourront se développer
à la fois une religion et une culture nouvelles.
Et ce milieu nouveau créera aussi un style nouveau de la
conversation, ou plutôt l’esprit de conversation finira par péné­
trer les anciennes techniques spécialisées et par les renouveler
complètement. C’est à Frédéric Schlegel que revient l’originalité
d’avoir formulé cette pensée féconde avec sa théorie de «l’Esprit»
ou plus exactement, pour reprendre le terme intraduisible dont
il se sert, sa théorie du Witz romantique. Car le Witz, par
ses origines, est bien un produit de l’esprit de conversation ; il
reflète cet état d’anarchie féconde, de chaos créateur, que doit
rétablir sans cesse la vie de société. Il est comme la décharge
soudaine, provoquée par le contact d ’électricités contraires,
d’originalités à la fois opposées et sympathiques. Qu’est-ce
qu’une conversation vraiment vivante ? Une succession de
Witze, c’est-à-dire de boutades, de saillies originales, d’aperçus
imprévus, d’affirmations paradoxales qui cherchent en même
temps à se combattre et à se fondre, une manifestation éminem­
ment sociale et dram atique delà pensée. Qu’on y prenne garde :
il y a là un secret de sty^le que devrait essayer de surprendre
tout écrivain soucieux de donner à sa pensée un tour animé
et intéressant, le secret de cette « prose vivante et dialoguée »
dont, un des premiers, Lessing a donné l’exemple en Allemagne.
Mais peut-être y trouverait-on mieux encore qu’un simple
procédé d’écriture littéraire : il se pourrait que toute une
méthode intuitive s’y trouvât en germe. Car, en somme, si l’on
y regarde de près, l’essentiel d’un livre comme d’un système
philosophique tient en quelques traits de génie, en quelques vues
« en profondeur » qui pourraient à la rigueur se formuler en
un petit nombre d’aphorismes : le reste ne sert qu’à « développer»,
c’est-à-dire à établir des transitions et à m arquer des rapports
avec l’ensemble des vérités déjà connues. A l’origine des grandes
découvertes on trouverait presque toujours quelques illuminaRAH EL

�118

JEAN-ÉDOUARD SI’ENLÉ

lions soudaines,quelques combinaisons de pensée imprévues,des
trouvailles, des saillies, des boutades, presque des bons mots,
a Les vraies définitions »,disait Schlegcl, « vous tombent du ciel.»
Les grands génies se sont généralement contentés d’affirmer une
vérité nouvelle, et c'est la tâche des esprits subalternes d’étayer
après coup, par des démonstrations logiques, ces affirmations
oraculaires. c&lt; 11 y a beaucoup moins d’ambition à écrire des
œuvres entières, parce qu’elles peuvent être composées de pièces
et de morceaux empruntés à d’autres ouvrages, et parce qu’il est
toujours loisible à l’auteur, au pis aller, de disparaître derrière
les choses et de cacher son esprit dans un petit coin modeste.
Mais des pensées, des pensées isolées, sont obligées d ’avoir une
valeur originale et doivent avoir la prétention d’occuper l’esprit
pour elles seules. » (Frédéric Sclilegel).
Le Witz romantique se rapproche ainsi du «trait de génie» beau­
coup plus que du « trait d’esprit », comme on l’entend d’ordi­
naire. C’est un aphorisme philosophique ou moral, qui vaut par
tout ce qu’il fait pressentir, plus encore que par ce qu’il exprime
réellement, une formule incisive et condensée qui soulève tout
un infini de méditation, une « monade » philosophique où l’uni­
vers se reflète en une vision originale. « Ce ne sont pas des pen­
sées, mais des âmes de pensées ». El n’est-ce point un des titres
de gloire les plus enviables que puisse ambitionner un auteur,
que d’enrichir de quelques trouvailles nouvelles le trésor de ces
« proverbes supérieurs de l’humanité cultivée » ?
Le Witz romantique est très volontairement paradoxal, car le
paradoxe est l’aliment essentiel de la vie de société. Il faut celle
semence d’anarchie pour empêcher la conversation de croupir
dans la vulgarité ou la médisance, pour secouer les esprits de
leur torpeur, pour leur rendre familier ce point de vue vraiment
libéral et cosmopolite qui naît de la rencontre des originalités
les plus disparates — ethniques, religieuses ou morales — et
pour découvrir à la vie de société son véritable champ d’explo­
ration, qui est la critique affinée des m œurs. Mais en même
temps le Witz romantique se nuance volontiers de scepticisme
et d’ironie, ou plutôt il est l’expression parlante de celte ironie

�119
supérieure qui avant lout est un devoir de bon ton et d’urbanité.
Fout dogmatisme est l’affirmation d’une conviction exclusive ;
il aboutit tôt ou lard à une altitude anti-sociale, « illibérale »
selon un mol forgé par Sclilegel. C’est seulement en se replongeant
dans une atmosphère de sociabilité et d’urbanité que le penseur
apprendra à limiter ses affirmations, à sortir de lui-même pour
« parodier » en quelque sorte son propre moi, exclusif et borné,
pour caricaturer l’insuffisance et l’éternelle disproportion de
toute expression humaine devant les intuitions ineffables.
El ainsi le Witz est la formule vraiment moderne de l’esprit
philosophique. Le temps est passé des systèmes compacts : c’est
là une survivance de l’esprit tliéologique. Il est faux que la
vie se laisse ramener à l’unité d’une doctrine. Elle n’est pas
nécessairement une; elle n’est pas nécessairement logique ou
rationnelle. Ou plutôt, ce n’est là qu’un des aspects possibles
qu’elle sait revêtir. Elle est en même temps diverse, multiple et
contradictoire. Ce que Frédéric Sclilegel ne cesse de revendiquer,
c’est « son droit incontestable à l’incohérence »— mein unbestreitbares Venvirrangsrecht - son droit à l’illogisme génial. Tout au
moins à la vieille méthode discursive et systématique faut il sub­
stituer une méthode intuitive, à la fois psychologique et histo­
rique ; au monisme abstrait doit succéder un panthéisme concret
qui verra dans l’univers non plus la création préétablie d’un
Dieu ou d’une Raison immuable, mais une Histoire vivante, un
monde qui se fait continuellement, une synthèse progressive et
infinie, une succession d’harmonies partielles, plus ou moins
stables et enveloppantes, qui se réalisent au milieu de désaccords
non moins profonds et essentiels.
Non point quril faille rejeter lout effort de composition unitaire
et que celle méthode rhapsodique et aphoristique ne puisse, ne
doive même, être complétée par un essai de synthèse qui orga­
nisera entre elle les intuitions sporadiques et reliera les éléments
disparates. C’est là le précieux modèle que nous apporte le style
«classique », essentiellement architectural, qui vise à l’unité, à
l’économie simple et grandiose, à la cohésion et à la pérennité.
Mais à côté de cet art monumental, d’une éternité marmoréenne,
RAHEL

�120

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

qui est un art d’achèvement, il y a place pour un style différent,
moins solidement lié et coordonné, moins durable sans doute,
mais qui traduit mieux la mobilité fiévreuse, les curiosités
inquiètes de notre humanité moderne. Et c’est cette quintessence
instable d’art et de pensée qu’essaie de fixer l’aphorisme philoso­
phique, le Witz romantique. Il saisit au vol, comme dans une
conversation animée, les aspects fugaces et chatoyants de la vie,
les révélations multiples et contradictoires de l’Idée. Il est
l’arme subtile du paradoxe, l’arme à double tranchant qui, en
même temps, blesse et affranchit. Il est surtout l’instrum ent de
découverte le plus maniable et le plus sensible, la sonde mobile
qui, infatigablement, vient heurter les abîmes inconnus de son
léger choc explorateur.
■¥■A*
Par un appel éloquent aux femmes de son temps, Schleiermacher avait conclu ses « Lettres confidentielles ». « Une chose est
nécessaire avant toutes », disait-il « si l’on veut changer l’état de
choses actuel : c’est la collaboration des femmes. Elles seules
peuvent sanctifier, par leur activité, ce que le préjugé couvrait
jusqu’à présent d’un opprobre factice. »
Cette indispensable collaboration des femmes à une culture
nouvelle, voilà encore un des dogmes fondamentaux de la pre­
mière école romantique. Plus que le problème passionnel, ce qui
intéressait les jeunes auteurs c’était le problème de la culture
féminine. A tort, on a voulu découvrir dans leur féminisme
simplement une doctrine de l’émancipation de la chair. Bien au
contraire, ils voyaient un symptôme de barbarie dans toute ten­
dance à exagérer les caractères sexuels, et ils étaient persuadés
qu’une civilisation affinée atténuerait ces différences et ces oppo­
sitions, pour rétablir l'Homme complet, l’Homme intégral. « Qu’ya-t-il de plus laid », disait Frédéric Schlegel, « que cette « fémi­
nité » hypertrophiée, et de plus repoussant que cette virilité
exagérée, qui inspirent encore nos mœurs et nos manières de
juger, et impriment leur caractère même à notre art le plus

�RAHEL

121

délicat ?... Le caractère féminin et le masculin doivent être épu­
rés et élevés vers une humanité supérieure. Chez la femme l’in­
dépendance, chez l’homme la douceur, voilà qui est vraiment
beau et qui est bien. »
Une tâche s’imposait donc : éveiller chez les femmes ces affir­
mations du sentiment personnel, ces énergies originales que
l’éducation traditionnelle avait laissées incultes, ou même qu’elle
avait comprimées et paralysées ; abolir cette loi d’ignorance que
des siècles de servitude morale et de domestication familiale
avaient gravée au plus profond d’elles-mêmes ; briser les entra­
ves que le préjugé, plus encore que la nature, avait mises à leur
libre développement. « Les femmes ne peuvent et ne doivent être
au monde que pour être utiles; elles ne vivent que pour les
hommes » : c’est contre l’immoralité foncière de cette « morale »
universellement admise que les collaborateurs de YAthenœum
avaient entrepris une vigoureuse campagne. Reprenant les for­
mules liturgiques du Décalogue, Schleiermacher traduisait en
jargon piétiste son nouveau credo féministe et il term inait son
« Catéchisme nouveau à l’usage des femmes de cœur * par cette
solennelle profession de foi qu’il plaçait dans la bouche de ses
nouvelles converties : « Je crois que je vis, non pour obéir ni
pour me distraire, mais pour être et devenir, et je crois à la puis­
sance de la volonté et de la culture de l’esprit pour me rappro­
cher de la vie infinie, pour me dégager des servitudes de la fausse
éducation, et pour m’affranchir des entraves de mon sexe. »
On voit le caractère particulier qu’affectait dès l’origine cette
féminité romantique en Allemagne. Assurément le xviii0 siècle
avait produit en France aussi des femmes remarquablement
instruites et cultivées. Mais cette culture restait pour elles un
ornement de l’esprit qui prêtait un charme nouveau à leur
conversation, qui leur permettait d’attirer et de retenir dans leur
salon même des hommes de science et de pensée, bref c’était une
arme de conquête masculine, plutôt qu’une croyance raisonnée,
qu’une affirmation systématique de leur indépendance et de leur
personnalité.
Très différentes nous apparaissent déjà les premières femmes

�122

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

romantiques allemandes, les Carolines Schlegel, les Bettina
Brentano, les Caroline de Günderode et les Rahel Levin. Sans
doute elles aussi apporteront cet élément nouveau de sociabi­
lité mondaine, d’éducation par les femmes, qui manquait encore
à l’Allemagne classique, et qui se préparera d’abord dans les
salons romantiques d’Iéna et de Berlin. Mais la vie de salon,
l’esprit de conversation, sont moins pour elles des prétextes k
triomphes mondains, qu’un moyen d’entrer en contact direct et
vivant avec toutes les forces de progrès et de culture de leur
époque. El cette culture nouvelle, qu’elles s’assimilent avec
une curiosité dévorante, elle veulent aussitôt la traduire au
dehors en activité, en affirmations hardies, en convictions pro­
fondes et originales. Elles sont peut-être les premièies qui aient
osé aborder par une critique personnelle les grands problèmes
du sentiment et de la pensée, qui aient jugé les hommes et les
choses, les évènements et les institutions, non plus du point de
vue masculin, mais avec des préoccupations féminines, tout au
moins avec la clairvoyance particulière k leur sexe, avec l’origi­
nalité toute neuve de leurs nerfs plus subtils, de leur cœur plus
passionné. Ce n’est plus aux femmes de l’ancienne société, fran­
çaise qu’on serait tenté de les comparer, mais plutôt k certaines
femmes des drames d’Ibsen, les Nora, les Mmc Alving, les Hilda
W angel— k ces femmes «nouvelles», passionnément éprises
d’indépendance et d’individualisme, toutes plus ou moins
rebelles, qui prétendent vivre leur vie k elles, « être et devenir »,
selon le mol de Schleiermaclier, et non plus simplement « obéir
ou se distraire », en acceptant résolument les risques où elles
savent ainsi s’exposer.
Cependant ce n’est pas dans la vieille société allemande, aris­
tocratique ou bourgeoise, qu’il fallait chercher le milieu favo­
rable où pouvait s’éduquer celle cérébralilé féminine nouvelle,
mais dans un monde très différent, né de la veille et qui semblait
comme préparé k servir de champ d’expérience k toutes ces
innovations un peu aventureuses de la vie et de.la pensée: le
monde de la finance juive. L’influence des salons jufs sur le pro­
grès des idées k la fin du xvme est sans conteste un des évène-

�RAHEL

ments les plus im portants de la vie morale de l’Allemagne
nouvelle.
Des causes multiples ont préparé cette influence. Des raisons
économiques d’abord : la constitution des grandes fortunes
juives à Berlin. Déjà Mirabeau, lors de son séjour en Prusse,
observait que les rares fortunes berlinoises excédant un capital de
400.000 livres, appartenaient presque toutes à des familles israélites. Or, la vie de société suppose une certaine aisance, le
souci du confort et de l’élégance. Ce fut précisément le rôle des
financiers juifs d’acclimater en Allemagne un luxe encore
inconnu à la maison protestante. « Leurs maisons », écrit
M. Brandes dans son livre sur la « Jeune Allemagne », « 11e res­
semblaient pas aux habitations étroites, resserrées, mesquines
de l’ancien Berlin. Des appartements spacieux, avec de lourds
tapis orientaux. De ci de là, accroché aux murs, un tableau de
grand prix que le père ou le grand père avait reçu en gage de
quelque débiteur aux abois Une table soignée, des vins fins,
un service en argenterie ou en or massif, des verres du plus fin
cristal, étincelant sur des nappes artislement brodées; les lemmes
et les filles dotées d’une éducation généralement très supérieure
à celle que recevaieut les femmes de la classe moyenne, s’inté­
ressant à la théologie, à la philosophie, à la musique, précoce­
ment stylées par la société mêlée qui frayait chez elles », voilà
en quelques traits l’évocation de cette vie luxueuse, de celte
société brillante et spirituelle qui avait encore manqué à l’Alle­
magne classique.
C’est qu’en dépit de ses 150.000 habitants, c’était encore une
ville bien modeste que Berlin. Bien que capitale d’un royaume,
elle ne possédait pas ce qu’on peut appeler une vie de cour. Le
grand Frédéric qui avait si bien compris ses devoirs de roi pour
ce qui louchait à l’adm inistration de ses États, avait, par
contre, montré peu de goût pour les obligations purement déco­
ratives de sa charge. Misogyne, séparé de sa femme, il ne s’était
guère montré en dehors de son cher « Sans-Souci » où il vivait
avec quelques familiers, la plupart Français. La situation ne
s’améliora guère à l’avènement de son successeur, Frédéric

�JEAN-ÉDOUARD SPENI.É
124
Guillaume II. De mœurs dissolues et très bigot, celui-ci s’en­
fermait dans son sérail de Polsdam avec ses maîtresses, ses
théosophes et ses charlatans. La vie de cour se réduisait à
quelques réceptions diplomatiques, strictement obligatoires et
officielles. Quant à la noblesse, une étiquette surannée, un céré­
monial pédantesque et prétentieux et un esprit de caste intran­
sigeant, en éloignaient toutes les forces jeunes et actives, tous les
éléments novateurs et intellectuels qui auraient pu y apporter
un peu de vie et d’animation. Aussi est-ce parmi les femmes de
l’aristocratie qu’on rencontrait alors les cerveaux les plus
incultes et les plus arriérés.
Plus ouvert aux idées libérales, le monde de la bourgeoisie
intellectuelle n’offrait cependant guère plus de ressources au
point de vue mondain. Les fonctionnaires, accablés de besogne
et de soucis domestiques, mal payés, ne se retrouvaient guère
que dans des « sociétés de bière » — Bievgesellschaflen — où ils
s’entretenaient encore des affaires de service ou de personnel de
leur administration. Leurs femmes, absorbées par les soucis du
ménage, vivaient confinées dans le cercle étroit delà vie familiale
et domestique. A la fin du xvme siècle, Berlin ne possédait même
pas d’Université. Sans doute, grâce à des initiatives privées,
quelques sociétés savantes, quelques « clubs » littéraires ou
artistiques s’étaient constitués : le « Montags-Klub » , la
« Mittwoclisgesellschaft », le « Donnerstags-Kràngchen ». Des
savants, des professeurs, des juristes, des théologiens venaient
y faire un docte exposé, à la lumière des chandelles fumeuses.
Le tout se term inait généralement par un banquet et par une
discussion. Mais le plus souvent le beau sexe était exclu de ces
réunions, d’où l’aurait du reste bien vite chassé l’atmosphère
irrespirable de pédantisme, d’ennui et de tabac. — Quant au
haut commerce chrétien, il se plaisait encore, à la façon alle­
mande, dans la simplicité parcimonieuse et étriquée du ménage
bourgeois et en avait gardé toutes les préventions morales,
toutes les étroitesses d’esprit.
Mais dans les salons juifs se rencontraient, comme sur un
terrain neutre, toutes les classes de la société, partout ailleurs

�séparées par l’esprit de caste — voire même celles qui n ’avaient
encore nulle part droit de cité. Pas une seule maison bourgeoise
de Berlin n’aurait ouvert ses portes aux acteurs et aux actrices.
Mais ici les dames du théâtre, même celles du corps de ballet,
étaient traitées sur un pied de parfaite égalité. Jamais, dans un
autre intérieur bourgeois, les princes du sang ne se seraient
montrés, pour la simple raison qu’ils s’y seraient mortellement
ennuyés. Ici ils aimaient à fréquenter, attirés par le naturel de
la conversation, par une absence d’étiquette qui avait un charme
de piquante nouveauté pour eux. C’était une sorte de bohème
supérieure et raffinée. On n’y reconnaissait d’autre prérogative
que celle que conféraient la beauté, l’esprit ou le talent. Un
élément vraiment cosmopolite, pour la première fois, pénétrait
dans la capitale prussienne.
Et puis, ce qui faisait le principal attrait de cette société,
c’étaient les femmes, belles et spirituelles, qui y donnaient le
ton. Ce charme, auquel s’ajoutait le prestige d’une brillante
fortune, devait être bien puissant, puisqu’il eut raison de tous
les préjugés religieux ou nobiliaires, et que dès cette époque les
riches héritières israélites furent demandées en mariage par les
descendants de la vieille aristocratie allemande. La fille d’un
banquier berlinois, Sarah M eyer, cajolée par tous les grands
esprits du temps, par Herder, par Gœtbe, par le prince de
Ligne, épousa, après divorce, le baron livonien de Grotthus et
ouvrit un des salons les plus mondains de Berlin. La iille du
banquier Ilzig, devenue Mme d’Arnstein, ouvrit également à
Vienne un des premiers salons cosmopolites de la capitale
autrichienne, qui, pendant le Congrès de Vienne, fut le rendezvous de la haute société diplomatique d’Europe. La sœur cadette
de la baronne de GroLthuss, Marianne Meyer, sévit disputée par­
tout le corps diplomatique de Berlin. Elle finit par donner la
préférence au prince de Reuss.de la maison souveraine de Reuss,
ambassadeur d’Autriche. Il est vrai qu’à la mort de son époux
elle dut se contenter du titre de baronne d’Eybenberg. Mais elle
n’en restait pas moins l’amie intime des familles de Courlande,
de Ligne et de Clary. Varnhagen l’a appelée une « Mme du Deffand

h |

1&amp;&amp;

�126

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

allemande ». C’était la plus charmante des égoïstes et l’on se
passait sous le manteau les portraits qu’elle traçait avec une
lucidité féroce. A Vienne, elle ouvrit un salon rival de celui de
Mme d’Arnstein. Les d’Arnslein l’emportaient par la fortune,
mais Mmc d’Eybenberg triom phait par ses relations avec les
maisons princières où sa rivale n’était pas reçue.
C’est qu’à la beauté s’ajoutaient chez ces femmes les séduc­
tions de l’esprit et d’une éducation remarquablement soignée.
Dans les familles des négociants israélites, dont les relations et
même la parenté s’étendaient à travers tous les pays d’Europe, il
était de tradition d’apprendre de bonne heure les langues étran­
gères. Les jeunes filles possédaient ainsi la clé qui leur ouvrait
toutes les littératures modernes et leur permettait de se donner
une culture bien plus étendue que celle des autres femmes de la
bourgeoisie.
De p lu s, mariées très jeunes , souvent sans avoir été
consultées, à des hommes de culture inférieure et complètement
absorbés par les affaires, elles ne subissaient pas l’ascendant de
leur mari. Grâce à leur situation de fortune, elles avaient ainsi
tout le loisir de se cultiver l’esprit d’une manière indépendante
et de se créer des relations intéressantes dans le monde de la
littérature et des arts. Enfin cette culture prenait chez elles
une saveur toute particulière, par cela même qu’elle se déve­
loppait sur un terrain plus neuf Comme l’observe l’une d’elles,
Henriette Herz : « A cette culture manquait l’intermédiaire d’une
tradition qui, transmise de génération en génération, l’aurait
adaptée progressivement à l’évolution des idées et des mœurs.
De là une absence totale de préjugés. De là aussi, chez de
pareilles natures, une verve originale qui jaillissait de toute
première source, un tour d’esprit indépendant et paradoxal qui
d’emblée les mettait au-dessus de tout ce qui est convenu, un
attrait de nouveauté très piquant qui n’excluait nullement une
certaine profondeur de pensée. »

�RAHIÎL

Ce lut le salon de la belle Henriette Herz qui servit d’abord de
centre de ralliement à la première génération romantique. On a
souvent évoqué l’image de cette beauté sculpturale que les
Berlinois avaient surnommée « la Muse tragique », à cause de sa
taille imposante, ou encore « la belle Circassienne », pour la
blancheur éblouissante de son teint. Ses triomphes ne se
comptaient pas. Elle servait de pierre de touche, et voulait-on
éprouver une beauté réputée, vite on mettait les deux femmes en
présence, pour voir laquelle éclipserait l’autre : rarement les
suffrages étaient partagés. Tout enfant elle passait déjà pour un
prodige. La cour de Berlin ayant assisté un jour à la fêle israélite des Tabernacles, la petite Henriette apparut en chérubin
blanc, frisée comme un mouton, et débita avec force gentillesses
un compliment à Mesdames les Princesses Boyales, sœurs du
Grand Frédéric. A seize ans elle avait épousé, sur l’ordre de ses
parents, le docteur Markus Herz, médecin très estimé, écrivain
et philosophe à ses heures. Sa maison devint bientôt le rendezvous de l’élite cultivée. Mirabeau, lors de sa mission à Berlin, y
eut ses entrées. On devine que la jeune maîtresse de maison fut
bien vite entourée d’adorateurs. Cependant les témoignages sont
unanimes : aucun hommage ne lui tourna la tête. Du reste,
ajoutaient les mauvaises langues, sa vertu ne lui coûtait guère:
imposante comme une statue, elle en avait la marmoréenne
froideur. Non qu’elle fût dépourvue de coquetterie. Elle appar­
tenait même à cette classe particulièrement dangereuse qu’on a
appelée a les coquettes vertueuses ». Le jeune Bœrne, à l’àge de
dix-sept ans, mis en pension chez la veuve du docteur Herz, dont
la beauté était alors pourtant sur son déclin, s’éprit de son
hôtesse au point que par deux fois il tenta de s’empoisonner.
Or, si elle n ’avait pas encouragé celle passion d’adolescent, du
moins n’avait-elle rien fait pour en arrêter les progrès.
Cependant il y avait un grand vide dans la vie de cette femme
oisive et stérile. Elle essaya de s’en distraire d’abord en organi­
sant, pour le compte des autres, une foule de petites intrigues

�128

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

romanesques. Sous ses auspices s’était constituée celte fameuse
« Liguede la vertu », véritable franc-maçonnerie de la sentimen­
talité féminine, dont la correspondance s’étendait à travers toute
l’Allemagne et qui servait de boîte aux lettres aux « belles âmes»
des deux sexes en quête de leur âme complémentaire. Par son
intermédiaire fut négocié un mariage célèbre, celui de Guillaume
de Humboldt et de Caroline de Dacherôden. Quelques années
plus tard, ce fut encore dans.son salon que Frédéric Sclilegel se
rencontra avec la femme du banquier Veit qu’il devait enlever
bientôt après et emmener avec lui à Iéna. Même le calme et lucide
Schleiermacher subit la contagion de cette sentimentalité subtile
et alambiquée. Ne disait-il pas d’Henriette Herz qu’elle était « la
substance la plus proche de la sienne», et que si elle venait à
lui être arrachée, il «se suiciderait moralement et porterait sur
son front son inscription funéraire »?
Il nous est difficile de nous représenter exactement l’ascendant
qu’exerçait sur son entourage Henriette Herz dans son rôle de
maîtresse de salon. Les témoignages des contemporains sont
presque tous marqués au coin de la malveillance. Dans ses
« Bambocciaden », un des jeunes auteurs affilié au clan rom an­
tique, mais très antisémite, Bernliardi, trace d’elle un portrait
peu flatté : « Elle joue à la « belle âme », écrit-il. « Dans sa jeu­
nesse, elle s’est frottée à beaucoup de bons esprits qui lui ont
laissé un capital de notions esthétiques d’une portée très géné­
rale, qu’elle écoule à présent sous forme de menu billon auprès
de ses connaissances nouvelles. Elle porte continuellement le
travesti de quelque personnage gœthéen. Son rôle favori semble
être celui de la Princesse dans Torquato Tasso; aussi s’est-elle
mise à apprendre le latin. A force de coquetteries, de flatteries et
de petites ruses, elle a réussi à attirer les hommes d’esprit qui
colportent sa réputation. » — Potinière et intrigante, ainsi la
représente Guillaume de Humboldt dans ses lettres à sa fiancée,
et rien n’est amusant comme de voir le jeune couple se défendre
contre cette indiscrète protectrice qui, après avoir réuni les deux
amoureux, voudrait être de tiers dans toutes leurs effusions et
semble réclamer sa part d’hommages. — Varnliagen l’appelle une

�129
Anempfinderin, ce qui veut dire une « imitatrice », une personne
sans originalité, qui excelle à entrer dans l’originalité des autres,
à se parer des plumes d’autrui, à revêtir une personnalité d’em ­
prunt. « Elle a effleuré toutes les grandes personnalités», dit-il,
« mais elle n ’a gardé avec elles que des relations superficielles.
Il est vrai que ces relations, elle a su les cultiver avec une remar­
quable ténacité, a
Incontestablement il devait y avoir quelque chose d’affadissant dans le commerce de cette femme dont ni le cœur ni les
sens n’avaient jam ais parlé, chez qui les profondeurs de l’ins­
tinct étaient entièrement recouvertes par les futilités de la vie
mondaine. Il suffit de relire quelques-unes des épitres de jeu­
nesse de Guillaume de Humboldt et même certaines pages
alambiquées de Sclileiermacher, pour éprouver jusqu’à la
nausée la fadeur de cette préciosité sentimentale. « En temps
ordinaire, les amoureux s’écrivent parce qu’ils s’aim ent»,
observait un ami de Rahel, «mais ceux-ci s’aiment uniquement
pour pouvoir s’écrire. Tous ces gens s’exaltent à froid, pour se
prouver à eux-mêmes et pour prouver aux autres qu'ils ont du
sentiment. Il n’y a pas un mot de vrai dans ce qu’ils disent. » Et
on comprend que Rahel, qui haïssait à mort toute affectation et
toute insincérité, surtout en matière de sentiment, ait ramassé son
jugement sur la belle Circassienne en cette formule sévère :
« C’est un beau mensonge plâtré ». « Mme Herz », disait-elle
encore, «ne fait qu’un avec sa toilette. Elle ne se ligure même
pas qu’on puisse se déshabiller, ni comment on se comporte dans
cet état .»
Pareillement, il semble que la culture d’Henriette Herz ait été
plus brillante que solide. Elle parlait, couramment le français,
l’italien, l’anglais, un peu l’espagnol et le suédois. Elle apprit le
latin et, sous la direction de Sclileiermacher, elle se mit au grec.
De son éducation religieuse il lui restait une teinture d’hébreu.
Le grand philologue Ropp l’initia au sanscrit et, sur le tard, elle
étudia le turc et le malais. Ici encore, la qualité et la profondeur
du savoir semblent avoir été sacrifiées à la quantité des connais­
sances superficielles, toutes de parade, et il est bien difficile de
RAHEL

�130
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
voir dans celle éducation linguistique autre chose qu’une forme
bien féminine de gaspillage intellectuel.
Manque d’originalité et de naturel, une coquetterie froide et
une sentimentalité précieuse, une culture superficielle, toute
d’emprunt, voilà les défauts qu’ont reprochés à Henriette Herz
ceux qui l’ont jugée, sans avoir subi l’ascendant de sa m ajes­
tueuse beauté. El pourtant il serait injuste de méconnaître le
rôle qu’elle a joué dans la société de son temps. Sa beauté, très
décorative, fut comme le miroir aux alouettes qui a attiré les
éléments encore dispersés d’une vie de société nouvelle. Son
salon peut n’avoir été qu’un lieu de passage : comme tel il est
venu à son heure. Là se sont rencontrés ces jeunes auteurs qui
cherchaient une formule nouvelle d’art, de culture et de socia­
bilité, et qui, en se groupant, constituèrent la première généra­
tion romantique.
Il était réservé à une autre femme juive — Rahel Levin — de
réaliser dans son salon, par une création entièrement originale,
cet idéal de culture et cette vie de société dont les premiers
auteurs romantiques s’étaient efforcés de donner la définition
anticipée, encore abstraite et théorique. Et, s’il n’y avait quelque
pédantisme à vouloir enfermer en une formule quasi chimique
une œuvre où le hasard, le caprice et l’inspiration, ont joué un si
grand rôle, on pourrait dire du premier salon de Rahel qu’il a
réalisé le type de sociabilité religieuse esquissé par Schleiermaclier, en le traduisant dans les formes du Witz schlegelien.

�HAHEL

CHAPITRE IV

LE SALON DE RAHEL LEVIN

L a M a ît r e s se

de

M a iso n

Ce n’esl guère qu’après son voyage à Paris, en l’année 1801,
que Rahel réussit à grouper dans son petit hôtel de la « Jiigerstrasse » les représentants les plus illustres de la société berli­
noise. Son salon recueillit alors, en une cerlaine mesure, la
succession du salon d’Henriette Herz. La pe!ile phalange d’auleurs romantiques qui avait fait comme une garde d'honneur
à la belle Henriette, s’était peu à peu dispersée. Les deux cor}'
pliées de la jeune école, Frédéric Schlegel et Schleiermac lier
s’étaient l’un et l’autre éloignés de Berlin. De plus, à la mort du
docteur Herz, en 1803, sa veuve, qui se trouvait dans une situa­
tion de fortune un peu gênée, se vit obligée de réduire considé­
rablement son train de maison et de suspendre ses réceptions.
Jusqu’en 1806, date fatidique de la grande catastrophe, l’astre de
Rahel brillera de son plus vif éclat. Il ne se passera guère d’évé­
nement dans la vie mondaine et littéraire de Berlin, qui n’ait
son contre coup dans le salon de la Jagerslrasse. Déjà les
étrangers de marque commencent à y affluer. C’est le rendezvous de toute cette société brillante « d’avant Iéna », parmi
laquelle se rencontraient quelques-uns des représentants les
plus originaux de la culture individualiste du xvm e siècle.
Par quel attrait celle jeune fille qui avait dépassé la tren­
taine, réussit-elle à grouper autour d’elle une société si diverse ?
De quoi était fait le charme de sa personne et de sa conversa­
tion ? Quels étaient ses talents de maîtresse de salon ?
Et d’abord, ce n’est pas par sa beauté qu’elle pouvait espérer
attirer près d’elle, comme Henriette Herz, une cour d’admirai)

�132
JEAN-EDOUARD SPENLE
leurs et de louangeurs. Non pas qu’elle fût, comme elle se plai­
sait parfois à le dire, un petit monstre de laideur. Un heureux
hasard nous a conservé un portrait de Rahel à l’àge de 25 ans.
C’est un médaillon en bas relief, l’œuvre du sculpteur Tieclc, le
frère du poète, un familier de la maison. La tête se présente de
profil. Mais, par un ingénieux artifice, l’artiste a détaché le nez
en pleine saillie, de manière à découvrir un peu l’autre œil collé
au bronze. Artifice osé, mais combien heureux ! Ce n’est pas le
banal profil en médaille, figé et stéréotypé ; la figure semble
sortir du cadre et on suit le mouvement simultané des deux pru­
nelles qui dardent un regard vivant sur un interlocuteur invi­
sible. Le front, légèrement bombé, est en partie recouvert par
la masse des boucles rebelles que retient un large ruban noué
sur le côté. Le nez, à l’attache fine et mince, est fortement arqué
vers le milieu. La lèvre inférieure paraît légèrement sensuelle,
tandis que la supérieure, plus mince et retroussée vers le milieu,
découvre un sourire espiègle. Seul le menton, un peu massif et
proéminent, apporte une note discordante, quelque chose de
volontaire et de décidé, dans cette physionomie où domine une
expression de douceur, d’intelligence et de sensualité délicate.
Un miroir hum ain, limpide et lumineux — c’est à quoi fait
penser ce visage qui semble réfléchir toute la gamme des émo­
tions, prêt à se laisser modeler par les impressions les plus
subtiles et les plus fugitives. Raliel a dû être prise à une de ces
heures privilégiées, toutes baignées de clarté, où la vie était pour
elle, comme elle disait, « une fête de tous les instants », où elle
plongeait un regard confiant dans « la grandeEnigme, amusante
et sacrée. »
Cependant dans la suite cette physionomie s’est un peu altérée.
Une expression douloureuse — la trace des grands chagrins
d’amour qui ont si profondément ravagé le cœur de la grande
aim euse— s’y est gravée ineflaçablement. Le regard bleu est
devenu plus profond, plus intense, plus scrutateur. « Je ne vou­
drais pas me présenter avec une mauvaise conscience sous ce
regard » disait, après la première rencontre, un Français qu’on
venait de présenter à la jeune maîtresse de maison. La voix

�133
aussi a pris cet accent de sincérité irrésistible, ce timbre grave,
un peu vibrant et métallique, que Varnhagen comparait à un
son de cloches, montant des profondeurs de l’âme. Aucune
dureté cependant; rien de provocant dans cette fermeté nouvel­
lement acquise. Chez Raliel, toute velléité d’orgueil était aussitôt
tempérée par une expression contraire de douceur compatis­
sante qu’éveillait en elle le souvenir des propres souffrances
endurées. « On n’est pas orgueilleuse avec des larmes dans les
yeux » avait-elle coutume de dire.
Dans le choix de sa toilette elle apportait pareillement une
grande modestie qui n ’excluait pas un très réel souci de l’élé­
gance. Elle affectionnait les couleurs sombres et peu voyantes
qui lui donnaient une apparence d ’ombre légère et gracieuse.
Sans être coquette elle s’intéressait beaucoup aux questions de
mode et souffrait de toute faute de goût en pareille matière.
Dans ses lettres, au milieu des plus hautes envolées philoso­
phiques, elle s’interrom pt tout à coup pour causer chiffon, donner
quelques détails sur la toilette d’une actrice ou son avis sur la
forme d'un chapeau. De Paris elle envoyait à ses amies berli­
noises de véritables chroniques du costume féminin. Il semble­
rait, à l’entendre, qu’elle n’eût jam ais fait autre chose. Elle-même
s’appelle en riant « une abeille de la mode » qui porte de maga­
sin en magasin son vol curieux et affairé. « On peut ne tenir
aucun compte de la mode » disait-elle, « mais il n’est pas permis
de l’ignorer. »
Quand on feuillette ce recueil de portraits, de lettres et de sou­
venirs, que Varnhagen a réunis sous le titre de « Galerie de por­
traits de Ventourage de Rahel » et où se trouvent consignées les
archives officielles de ce premier salon romantique, on retrouve
sous la plume de tous les familiers, quelque soit leur âge, leur
tempérament, leur nationalité, à peu près les mêmes formules
d’attachement. Ce qu’ils éprouvent pour « la chère petite » c’est
plus que de l’amitié, moins, ou plutôt autre chose que de l’amour,
une sorte de camaraderie enthousiaste et passionnée. « Je vou­
drais vous embrasser de tout mon cœur, chère, chère petite »,
écrit Burgsdorff, le don Juan de l’époque, «je ne puis vous dire
liAMEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
134
comme je vous aime ». — « Entre nous deux» (c’est un jeune
puritain anglais, Thomas Young, qui parle) « il y a juste autant
d'amour qu’il est possible, quand à ce sentiment ne se mêle
aucun attrait physique. Voilà qui fait tout à fait mon affaire. Il
faudrait inventer un mol nouveau pour traduire cet attachement.
Le terme d’amitié n’en rend pas le quart. » — « Il y a comme un
malentendu — est-ce notre faute ou celle de la nature? — dans
ce fait que nous n’avons pas réussi à nous éprendre d’un amour
complet, définitif» remarque Gentz, le diplomate viveur et blasé.
Lejeune marquis de Custine, qui connut Raliel âgée de plus de
quarante ans, résume ainsi son impression : « j'étais lié irrévo­
cablement, sans être amoureux. » Bien plus tard, vers 1827, le
poète viennois Grillparzer, le misogyne désenchanté, pendant
un séjour à Berlin, rendit visite à Raliel déjà vieillissante, enlai­
die par les rides et par la maladie. Jusqu’à une heure avancée
de la nuit il resta fasciné par celle apparition étrange que trans­
figurait un charme indéfinissable et, en descendant l’escalier,
se prenant la tête entre les mains, il se serait écrié avec douleur :
« Une seule femme au monde aurait pu me rendre heureux, et
cette femme, c’était Raliel. » — Chez tous, l’idée de l’amour
s’évoque, et est ensuite écartée comme à regret.
C’est qu’instincli veinent les hommes sentaient chez Raliel une
trop grande supériorité, une trop grande énergie morale et intel­
lectuelle, une lucidité, une fermeté presque masculines de la
pensée, une pénétration critique qui semblait éloigner d’elle les
hommages passionnés de l’amour. « Je l’en impose trop ! » avaitelle constaté douloureusement dans sa lettre de rupture à son
premier fiancé, Finckenstein. « Vous avez vraiment l’ascendant
des âmes fortes » lui écrivait l’italien Gualtieri, « un charme
inexprimable, un je ne sais quoi, qui tôt on tard vous fait
dominer, sans qu’on s’en aperçoive, qui plaît, qui captive, qu
entraîne... Il y a chez vous des contours aussi, mais il y a sur­
tout une âme qui embellirait les plus irréguliers et ferait oublier\
les plus beaux... Vous amortissez les sens, lorsqu’on est près de
vous, et vous avez tout ce qu’il faut pour les éveiller. » Sous une
forme plus piquante Gentz exprimait à peu près la même pensée

�135
quand il disait que Raliel et lui auraient formé un couple par­
fait, si seulement ils avaient pu changer de sexe l’un et l’autre,
car il se laisait à lui-même l’impression d’être la partie réceptive
et féminine de ce couple idéal, « Savez-vous ce qui a rendu notre
amitié si parfaite et si féconde? Je vais vous le dire : vous êtes un
être infiniment productif, et moi je suis un être infiniment récep­
tif. Je suis la première d’entre les femmes qui aient jamais existé.
Si j ’étais venu au monde avec un corps de femme, j’aurais mis
l’univers à mes pieds. . Votre esprit éternellement actif et pro­
ductif (je ne parle pas de votre cerveau seulement, mais de
votre âme, de tout votre tempérament) est venu à la rencontre
de ma réceptivité infinie, et nous avons mis au monde des pen­
sées, des sentiments, des paroles inouïes jusqu’à ce jour... »
Jamais en effet il n ’jr eut décliiffreuse d’hommes plus clair­
voyante. « Quand Dieu m’envoie des êtres humains, je ne perds
pas un soufffe, pas un battement d’artères, pas un regard...
Approfondir les caractères humains, pénétrer toutes les possi­
bilités qu’ils portent en eux, c’est pourtant la plus haute des
jouissances. Je suis inépuisable en histoires que m’apportent
directement la vie, l’expérience, la réalité. Je les attrape à la glu,
sans le faire exprès. » — « J ’aime mieux » disait-elle encore
« passer mon temps avec des êtres humains qu’avec des livres.
Les premiers sont plus faciles, plus agréables à lire. Car s’il se
trouve parfois peu de choses sur un de ces feuillets humains, du
moins y découvre-l-on presque toujours un trait qui a échappé
à la perspicacité de Messieurs les auteurs. Eh oui ! Voir, et sur­
tout voir vite, c’est un art difficile, je dirais presque un art qui
ne s’apprend pas. »
Sa grande école avait été d’abord le théâtre. De sa correspon­
dance on pourrait tirer toute une série de chroniques théâtrales.
Ses jugements faisaient loi parmi lepublic berlinois cultivé elles
acteurs et les actrices les plus célèbres ont recherché son patro­
nage et son approbation. Rien n’écliappait à ses yeux de lynx,
pas le moindre geste discordant, pas le moindre détail choquant
dans le costume ou dans la toilette. Un soir que tout le monde
applaudissait le fameux Iffland et portait aux nues ses jeux de
RAHEL

�136
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
physionomie, elle fut seule à rem arquer que le mouvement de
ses mains était en contradiction flagrante avec l'expression du
visage. « Aucun de nous », raconte un témoin de la scène,
« n ’avait observé ce détail. Mais nous en fûmes tous frappés
lorsque Rahel s’amusa à reproduire le geste sous nos yeux. » —
« Ah, mes bons yeux, mes yeux infaillibles ! » aimait-elle de
répéter, « ceux-là du moins personne ne me les contestera ! »
Et ce don de pénétration et de lecture instantanée s’étendait
jusqu’aux qualités les plus cachées du caractère et de la pensée.
Rahel possédait la faculté de saisir d’un seul coup d’œil les
ensembles et les enchaînements les plus complexes, de remonter
avec la rapidité de l’éclair toute la série des prémisses, ou d’ima­
giner les plus lointaines déductions d’une pensée, de situer cha­
que parole, chaque geste, dans l’ensemble des mobiles humains,
d’évoquer par une induction foudroyante tout un caractère sous
ses yeux. « J’ai des moments de véritable illumination, où tout
se découvre à moi dans un éclair. » Il lui semblait alors que son
regard pénétrait jusqu’aux jointures de l’être, jusqu’à la moelle
de la personnalité, qu’elle savait à l’avance ce que chacun allait
dire et pourquoi il [était amené à le dire. Ce qui rendait à ses
yeux la conversation si intéressante, même avec un esprit
médiocre, c’étaient moins les résultats qu’elle en espérait
recueillir, que le plaisir d’observer un caractère et de voir la
pensée s’élaborer dans un esprit. « Ma bibliothèque », disait-elle,
« ce sont mes amis ». — « Vous ne pouvez trouver de meilleur
correspondant que moi » écrivait-elle à l’un d’eux, au jeune
comte de Custine. « Je goûte chaque parole de vous ; je sais
comment elle se produit dans votre esprit, la valeur exacte que
vous y attachez ; je sais si vous serez amené à y contredire un
jour, sans que du reste vous vous mettiez pour cela en opposi­
tion avec vous-même ou que vous donniez un démenti à vos
affirmations précédentes ; je sais, mieux que vous-même, à
l'avance ce que vous voulez dire, et c’est ce qui a pour moi un si
grand charme. »
Mais cette vive curiosité humaine, ce discernement pénétrant
des individualités, celte intuition du Réel, qui avaient rendu

�RAHEL

Rahel si redoutable à son entourage dès sa première entrée dans
le monde, auraient pu devenir pour elle une cause de douleur, de
misanthropie peut-être, si ces dons n’avaient été mis au service
d’une des natures les plus sociables et corrigés par le tact le plus
parfait. Sur elle, comme sur un modèle vivant, on pourrait
observer la psychologie de ce sens génial que Schleiermacher
s’efforcait de définir sous le nom « d’instinct de sociabilité. »
Et d’abord le tact consiste dans le sentiment de ce qu’il faut
dire et de ce qu’il ne faut pas dire. « C’est tout un art », disait
Rahel, « un don et un talent que de savoir les cas où on peut, où
on doit parler, où cela est vraiment utile et profitable... Je pos­
sède cet art et je souffre quand je le vois gâché par les autres. »
— Non, certes, qu’elle y eût atteint la perfection du premier coup.
On se rappelle les jugements peu sympathiques de Guillaume de
Humboldt de passage à Berlin en 1797, et que choquait le ton
trop libre, trop bruyant et, disait-il, « médiocrement distingué »
qui régnait alors encore dans l’entourage de la jeune fille. Sa
grande erreur — elle le reconnaissait plus tard — avait été
de ne pas suffisamment nuancer les degrés d’intimité, d’avoir
méconnu cette loi de perspective qui, dans une société nom­
breuse, comme dans un tableau, distribue les plans successifs,
ménage les valeurs relatives et les distances en profondeur. Ce
n’est que peu à peu qu’elle avait appris à percevoir l’espace
moral qu’il y a entre les êtres, à distinguer entre le « monde » et
les « amis » c’est-à-dire le cercle plus étroit des intimes, recrutés
un à un dans la vie. Son tort avait été de ne pas séparer nette­
ment ces deux sociétés, de s’en être pris aux préjugés et aux men­
songes qui avaient cours dans la première, sans s’apercevoir que
celte monnaie courante n’était pas prise au sérieux par ceux-là
même qui la débitent et la colportent. Elle avait passé alors pour
une révoltée, pour une anarchiste dangereuse.
Mais maintenant elle « savait ». Elle savait que rien n’est inu­
tile comme de vouloir mettre de la profondeur ou de la sincé­
rité dans cet échange de courtoisies mondaines où les hommes
n’entrent en contact que par leur « moi » le plus superficiel. Une
conviction profonde, originale, non seulement détonne dans un

�JEAN-EDOUARD SPENLK

I

■ W m ^ê '■

|

pareil milieu, mais vraiment s’y trouve déplacée. « Mon blâme »,
disait-elle, désormais mieux avertie, « je le réserve pour mes
amis les plus proches... Mes opinions avancées, mes révoltes
d’orgueil, mon superbe mépris de tous les préjugés qui tuent
l’esprit, tout cela n’appartient qu’à quelques intimes, à quelques
cerveaux d’élite. Quant à celte société mêlée qui se donne ren­
dez-vous chez moi, il est de mon devoir de lui faire un accueil
bienveillant et gracieux, comme je lui offre du thé ou des sor.
bets... Ah ! ne me parlez pas de ces gens! Si je puis leur être
utile, leur faire du bien, leur épargner quelque dommage, bien
volontiers ! Mais pour ce qui est de leurs opinions, de leurs juge­
ments, de leur blâme ou de leur éloge, ils me sont aussi indiffé­
rents, ils existent pour moi aussi peu que les mouches de l’été
dernier. »
Lorsque dans son salon venaient s’égarer quelques-unes de
ces médiocrités bruyantes ou encombrantes qui empestent les
meilleures compagnies, elle défendait à ses amis d’en faire la
cible de leurs plaisanteries. Persuadée que tôt ou tard « ce qui
se ressemble s’assemble », elle tâchait simplement de mettre 1es
gêneurs en présence les uns des autres. Bientôt, en effet, par une
sorte d ’harmonie préétablie, ils constituaient, entre eux, une
petite confrérie sympathique qui s’isolait de plus en plus du reste
delà société. « Voyez-vous », dit-elle un jour à ses amis, en dési­
gnant du coin de l’œil un de ces petits groupes passablement
bruyants, « tout marche à merveille. C’est pain béni de les
voir se rendre mutuellement inoffensifs. Ils s’agrippent au pas­
sage et se happent l’un l’autre et ils vont bientôt courir se rejoin­
dre ailleurs. Ils nous auront alors complètement débarrassés de
leur présence. »
Mais la police du salon deRahel ne se faisait pas toujours toute
seule. Qu’on songe combien devait être difficile et délicat le rôle
de maîtresse de maison pour une jeune fille que ses amis traitaient
sur un pied de camaraderie familière, et que ne défendaient pas,
contre certains manques de tact ou d’égards, les marques exté­
rieures du rang social ou le respect instinctif qui s’attache en
tous lieux aux cheveux blancs d’une douairière. Jam ais elle ne

�139
permit que le ton de la conversation s’encanaillât dans son salon.
Se produisait-il quelque inconvenance de langage, son habituelle
tactique consistait à feindre d’ignorer, de 11e pas comprendre.
Suffisamment averti par la réprobation silencieuse qui accueil­
laient ses propos, le malappris ne manquait de battre en retraite.
Cependant il arrivait aussi que toute retraite fût impossible.
Alors, plutôt que de laisser se prolonger une situation intolérable,
Raliel immolait courageusement son habituelle réserve de
jeune fille et, appuyant lourdement sur la faute commise, elle
en faisait éclater l’inconvenance, puis, par d’habiles transitions,
ramenait la conversation au ton qu’elle n'aurait jam ais dû quit­
ter. « Je ne sais qui », raconte un des familliers, « s’était permis
de rapporter un propos équivoque en termes passablement
indécents. Personne n’esquissa le moindre sourire et tous, cho­
qués du manque de tact, s’enfermaient dans un mutisme pro­
longé. Mllc Levin qui venait de reprendre sa place sur le sopha,
11e put tolérer davantage le silence qui risquait de faire durer
indéfiniment cette situation pénible. En un clin d’œil, elle jugea
ce qui venait de se passer, et, pour tirer loul le monde d’embar­
ras, pour châtier aussi celle inconvenance grossière, elle inter­
pella brusquement l’auteur du méfait, et lui lança à brûle-pour­
point cette apostrophe inattendue : « Vous savez, moi aussi j ’en
sais de raides ! » Elle se mit alors à raconter une historiette plus
gaillarde encore que la précédente, mais en termes tout crus,
tout naïfs ; puis elle se lança dans une anecdote empruntée, je
crois, à Cliamfort, qu’elle débita de la manière la plus amusante,
avec un charme et une drôlerie irrésistibles. Tout le monde
respira et rit de bon cœur. » La situation était sauve. Mais le
malappris se le tint pour dit.
Dans le cercle étroit de ceux qu’elle appelait ses « pairs »,
quelle était son attitude ? — On pourrait la résumer en celte
règle fondamentale: dire aux hommes la vérité et la leur faire dire.
On se rappelle par quelle critique inattendue et méritée elle
s’était attaché le plus fidèle de ses disciples, le jeune Brinkmann.
C’était là un de ses stratagèmes habituels. « Savez-vous qui vient
de se faire présenter chez moi ? » lui écrivait-elle en mai de
RAHEL

�140
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
l’année 1800. « Le prince Louis (de Prusse). Il m’a demandé la
permission de revenir me voir de temps en temps. Je le lui ai fait
promettre. En voilà un que je trouve foncièrement aimable. Ce
sera pour lui une connaissance comme il en a peu. Il entendra
la vérité, une vraie vérité de mansarde (Dachstnbenwahrheit). »
Mais il y a manière de dire la vérité.
Il faut d’abord, pour qu’une vérité ne soit pas blessante, pour
qu’elle ne se heurte pas à une lin de non-recevoir absolue, que
celui à qui elle s’adresse sente le prix qu’on attache à sa personne,
que dans le blâme même il reconnaisse une marque d’estime et
comme une distinclion. Il faut surtout que toute critique
s’inspire d’une tolérance supérieure qui découvre et respecte
chez l’homme ce qu’il a de plus personnel et de plus sincère.
« Rejeter un être humain dans son ensemble est un grand péché.
Rarement vous m’avez entendu porter de pareils jugements.
Bien au contraire, je me suis attirée souvent des inimitiés et des
déconvenues — des reproches n’est pas le mol — parce que je
me refusais à condamner un homme en hloc, que je m’attachais
à découvrir toujours le centre intime de sa personnalité qui
commandait toute sa conduite, au lieu de le juger simplement
sur quelques actes isolés. » — Les esprits vulgaires ont coutume
de procéder tout autrement. Ils s’attachent au détail, de prélérenceaux petits côtés de ceux qu’ils jugent; et même lorsqu’ils
se trouvent en présence d’une nature indiscutablement supé­
rieure, leur tactique est invariablement la même : ils im putent
les défauts à l’homme lui-même, ils les lui « reprochent », et ils
mettent ses qualités sur le compte des circonstances heureuses,
ils lui en dénient le mérite. Dénigrer, rapetisser, c’est la pierre
de touche où se révèle la médiocrité. La tactique de Rahel était
l’exact contrepied de celle-là. Non seulement elle avait banni
toute médisance de son salon, mais lui arrivait-il de porter un
jugement, elle faisait hommage à l’homme lui-même de ses
talents, de ses qualités «positives», et ne voyait dans ses défauts,
qu’une défectuosité imputable aux circonstances de la v ie. « Ne
classez jamais les hommes d’après leurs défauts, mais d’après
leurs talents authentiques », disait-elle à ses amis. « Ce sont ces

�derniers qu’il faut avant tout retenir, et plus ils sont éminents,
plus ils doivent faire oublier les autres. Je sais que les natures
communes font tout l’opposé, mais c’est précisément pour cela
qu’elles sont communes. »
Se mettre en un rapport « positif » avec les individualités
étrangères, les aider à se révéler à elles-mêmes et surtout à
s’affirmer devant l'opinion, en créant autour d’elles une atmos­
phère épurée de vérité et d’intellectualité sympathique — voilà
comment Rahel comprenait son rôle, on dirait plutôt sa mission
de maîtresse de salon. « Ah ! que je voudrais connaître le faible
de chacun ! » s’écriait un jour Mllc de Lespinasse. Il faudrait
retourner ici la formule en son contraire, et dire que la supério­
rité de Rahel consistait à découvrir instantanément et à mettre
en valeur « le fort » de chacun. D’un entretien avec elle on sortait
confirmé, réconforté, encouragé dans ce qu’on avait de plus
intime et de plus personnel ; c’était comme un bain vivifiant, un
bain révélateur des originalités et des convictions individuelles.
« La conversation de Mm« Varnhagen » raconte encore le
marquis de Custine « n ’était pas un discours plus ou moins
brillant ; c’était une action intime, mais toujours inattendue,
parce qu’elle était motivée par le besoin et la disposition
de la personne qui causait avec elle; causer n’est pas le
mot, tout ce qu'on disait à Mme Varnhagen était une confession,
volontaire ou non. Sa manière d’entendre changeait le mensonge
même en confidence ; jam ais clarté si bienfaisante ne pénétra
dans les cœurs souffrants. Elle animait un cercle autant qu’elle
intéressait un ami en tête-à-tête, et cette double faculté est rare ;
son esprit suffisait à tout, parce que c’était mieux que de l’esprit,
c’était du génie au service de l’intimité et même de la société. »
Et ne faut-il pas reconnaître là, traduite en termes de sociabi­
lité mondaine, cette religion humaniste à laquelle Schleiermacher, dans ses « Discours sur la Religion », s’était efforcé de
recruter une élite nouvelle? «Ils sont entre eux comme un
chœur d’amis. Chacun sait qu’il est, lui aussi, un fragment et
un produit de la vie universelle, qu’en lui se manifestent une
vie et une spontanéité divines. Il se considère donc comme un

■fi i i

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
142
objet digne d’attention pour les autres. Tous les rapports qu’il
se découvre avec l’Univers, tous les dons humains qui en lui sc
sont organisés, il les met au jour avec piété, mais aussi avec
franchise et bonté, afin que tous y prennent part et en aient le
spectablc. Et pourquoi se cacheraient-ils les uns devant les
autres? Tout ce qui est humain est sacré, car cela est divin. »
Ces paroles du théologien romantique définissent très bien l’es­
prit profondément « religieux» queRaliel portait dans toutes ses
amitiés, ce culte de l’originalité, ou plutôt « des originalités »
humaines qui a donné sa note toute particulière à son premier
salon. Elle-même aimait à se mettre parfois en parallèle avec le
grand directeur de consciences, de qui elle se sentait l’alliée et,
plus tard, la continuatrice, surtout à partir du jour où il lui
païul rétracter quelques unes des hardies affirmations de sa
jeunesse. « Faut-il donc être célèbre? » écrivait-elle à une adm ira­
trice fervente de Schleiermacber, qui craignait de ne pas trouver
chez elle la même pénétration religieuse de sa vie intérieure,
« laut-il avoir écrit des livres, appartenir à une secte, avoir fait
des serinons, porter un titre sacerdotal et une consécration offi­
cielle, pour être votre amie, votre commerce quotidien? Quel
avantage, comme ami, Schleiermacher — pour prendre l’exemple
le plus illustre — a-t-il donc sur moi? Lui-même répondrait:
aucun. Sauf des nuances, des détails, pour lesquels A'ous trou­
verez auprès de moi d’autres compensations. »
A vrai dire, son salon n’était qu’un terrain de reconnaissance
où venaient se révéler les originalités; les conversations du soir,
bien souvent, ne faisaient que préparer le tète-à-tète du lende­
main dans la fameuse « Dachslube ». C’est là que la Sibylle
romantique groupait sa petite Église et donnait ses consulta­
tions spirituelles.
L es F em m es .

Ce serait une entreprise fastidieuse que de vouloir faire
le dénombrement, nécessairement rapide et incomplet, des
familiers et des visiteurs qui au jour le jour ont passé par le

�143
salon de Rahel. Il serait plus intéressant et plus instructif de
prendre à vol d’oiseau une vue d’ensemble de cette société si
mêlée et si souvent renouvelée, de noter quelques petits groupes,
massés autour d’une ou de plusieurs figures centrales, d’observer
successivement les attitudes de la maîtresse de maison à l’en­
droit de chacun de ces différents groupements humains.
Et d’abord, pour parler des absents, ou plutôt des « absentes »,
remarquons que les femmes tiennent une place très effacée dans
ce salon. Dans la description qu’il nous a faite d’une soirée chez
Rahel en l’année 1801, le comte de Salm ne mentionne qu’une
seule femme du monde : la comtesse d’Einsiedel, personne
remarquablement belle, assise sur le sopha près de la maîtresse
de maison. Encore n’apparaît-elle que comme motif de déco­
ration, car pas une seule fois la belle comtesse ne prendra part
à la conversation générale.
Une ou deux femmes, quelle voulait aussi belles, aussi élé­
gantes que possible, pour empêcher la conversation de se débrail­
ler ou de se changer en discussion bruyante, comme il arriverait
presque inévitablement entre hommes seulement — voilà l’indis­
pensable concession que Rahel croyait devoir faire à la galan­
terie masculine. Mais elle savait bien que si elle laissait le beau
sexe prendre trop d’empire dans son salon, tout sérieux et toute
vérité finiraient par en être bannis, et que la coquetterie d’une
part, la vanité et le désir de briller de l’autre, feraient bientôt
tous les frais de la conversation.
Et puis, il faut bien le dire, comme beaucoup de femmes supé­
rieures, Rahel tenait en médiocre estime l’immense majorité
des personnes de son sexe. « Dien ! que les femmes sont misé­
rables ! « s’écriait-elle. « Rien que vanité en elles! Comme j ’ai
horreur de leurs éternels petits mensonges troubles et visqueux,
qu’elles suintent goutte à goutte! Si encore elles savaient pour­
quoi elles mentent, à quoi rime cet attifement ridicule de leur
corps, et cette affectation qui fausse les fibres intimes de leur
cœur, et cette lourde, celte odieuse, celte incroyable bêtise dans
le mensonge, où elles ne connaissent ni art, ni mesure... Les
femmes que je rencontre en société me dépriment physiquement.
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
144
Elles nie donnent sur les nerfs. Elles ôtent tout ressort à ma
pensée. Comme elles sont insipides, presque stupides à force de
frivolité papillonnante!... El puis, comme elles sont menteuses!
Sans doute parce que les hommes les y obligent, parce qu’il
faut être intelligente pour aimer le vrai.Mais le mensonge, quelle
qu'en soit la cause, me donne la nausée... »
Non que Rahel n’ait eu de solides amiliés féminines. Elle a
été en rapport avec la plupart des femmes de l’entourage
d’Henriette Herz, avec les deux tilles de Moïse Mendelssohn,
Henriette et Dorothée, et lout particulièrement avec la femme
de Guillaume de Humboldt, Caroline — celle-là même dont le
mariage avait été un des coups de maître de « la belle
Circassienne ».
Rien de plus instructif que de suivre à travers la correspon­
dance, récemment publiée, de Humbdolt et de sa femme,
l’histoire de ce couple pour ainsi dire symbolique. Dans les
lettres de fiançailles s’exprime d’abord toute celte idolâtrie senti­
mentale dont on croirait le jargon directement emprunté aux
romans de Jacobi. Il n’est question que d’amour psychique,
d’attrait spirituel entre deux « belles âmes » qui dans l’amour
voient surtout un moyen de se confesser, de s’analyser, de se
cultiver mutuellement. C’est, chez le jeune fiancé,un agenouille­
ment de tous les instants, une subordination absolue à la femme
aimée. « Pour moi », dit-il, « j’ai toujours éprouvé une prédilec­
tion marquée pour le royaume des Amazones où les femmes
commandaient en maîtres et où les hommes étaient condamnés
à des travaux d’esclaves. »
Mais quelques années plus tard, voici un tout autre ton. Le
couple est installé à Iéna. Mme Humboldt est mère de deux
charmants garçons. Des relations déjà anciennes mettent les
jeunes mariés en rapport avec la société cutivée de l’endroit. On
dîne en compagnie de Gœthe ; on soupe chez Schiller. Guillaume
de Humboldt, chez qui les ambitions littéraires s’éveillent,
sent que la période sentimentale est close pour lui. Avait-il
même jamais connu la jeunesse? Très justement Rahel disait
que c’était un homme sans âge, un germe précocement m ûr qui

�145
d’un progrès continu allait de réalisation en réalisation, de
succès en succès. Homme antique, d’un abord marmoréen, ce
qui lui manquait surtout c’était la flamme, l’instinct puissant,
la grande passion. Le sentiment ne venait plus troubler sa
pensée lucide, ou plutôt, sentiment et pensée constituaient désor­
mais chez lui deux puissances limitrophes, deux domaines
diplomatiquement délimités.
Mais il s’en fallait que Caroline eût suivi une évolution paral­
lèle. Du surmenage sentimental de sa jeunesse lui était resté un
besoin indéracinable d’idolâtrie amoureuse, d’analyse et de
confession épistolaires. Chose curieuse ! C’est une jeune fille,
Rahel, que la femme mariée a choisie comme confidente de ses
plus secrètes pensées. « Ce sentiment d’être comprise », lui
écrivait-elle, « personne ne me l’a donné autant que vous. »
Feuilletons ce recueil de confidences ; nous y trouverons de
curieuses révélations.
« Le soir tombait » lisons-nous à la date du 1er décembre 1797,
« quand je le revis pour la première fois depuis notre séparation
et que j ’eus le bonheur de lui parler en Lêle-à-tête. Je commençai
par le serrer dans mes bras, avant de lever les yeux sur ce cher
visage d’où rayonnaient dans mon âme la joie, la paix, la sérénité.
Chère petite — à vous je puis le dire ; cachez ce trésor au fond de
votre cœur: Comme je l’aime! Comme je me sens par lui rattachée
à ce qu’il ya de meilleur en moi ! De quelle plénitude infinie de
beauté et de force je me sens enveloppée ! Un jour viendra peutêtre où je pourrai le lui dire, à lui aussi, et j’ai besoin en attendant
de déposer l’aveu du bonheur qu’il a créé en moi au fond d’un
cœur aimant et sincère. » Il n’y a qu’une ombre à ce bonheur :
Mme de Humboldt est sur le point de donner le jour à un troi­
sième enfant. « Comme il me tarde », ajoute-elle ingénument,
«que cette incommodité physique prenne fin. »
De qui s’agit-il ? Ce n’est assurément point à Guillaume de
Humboldt, comme on le devine, que s’adressent ces sentimen­
tales effusions — mais à un jeune gentilhomme prussien )
Burgsdorff, un des amis de la première heure de Rahel. Et voici
Rahel, comme il lui arrivera plus d’une fois encore dans sa vie,
recevant les confidences des deux amants tour à tour.
RAHEL

�JEAN-KDOUAKD SPENLE
146
El le cas de M,nede Humboldt n’est pas un cas isolé, anormal.
Toutes les femmes de cette époque souffrent de ce qu’elle-même
appelait « un cœur continuellement dolent » — d’une hyper­
trophie du sentiment. « Dis-moi, chère Caroline», écrivait
Raliel, « où va donc le m onde? Est-ce que cet organe (le cœur)
va se développer toujours davantage ? Moi aussi je soutire du
même mal depuis des années, et c’est ce qui me permet de
comprendre par ma propre expérience combien sont nombreux
ceux qui en sont atteints. »
Mais, une des premières aussi, Raliel a voulu réagir contre
cette contagion subtile. Elle a connu la détresse morale de ces
femmes éternellement incomprises, que rongeait non pas simple­
ment l’ennui, mais le sentiment plus déprimant de la vanité de
l’existence, parce qu’elles ne réussissaient pas à prendre pied
dans la vie, qu’elles n’y trouvaient aucun intérêt positif et per­
sonnel, et parce qu’elles voulaient tout recevoir de l’amour et de
l’homme aimé. « Dorothée est assurément une bonne créature,
douce et aimante, et d’un esprit agréable » disait-elle de Dorothée
Sclilegel. « Mais elle a trop placé l’intérêt de sa vie, je ne dirai
pas en Dieu, mais en son mari, elc’estce qui rend son commerce
tout à fait décevant. Je ne sache rien de plus pénible que de
voir une femme renoncer à son indépendance au profit d’un
homme, fùt-il le plus passionné des adorateurs. »
Elle a pressenti que parmi les femmes romantiques « malades »,
la dévotion devait recruter un jour ses néophytes les plus zélées :
qu’on songe à Henriette et Dorothée Mendelssohn, toutes deux
converties au catholicisme ; à Mme de Krüdener, l’auteur de
« Valérie », devenant la prophétesse inspirée de la SainteAlliance ; à Caroline de Humboldt enfin, s’entichant de plus en
plus de ce piétisme réactionnaire qui allait bientôt devenir de
bon ton parmi la société aristocratique de Berlin.
Au lieu de se complaire dans cette culture douillette des cœurs
sensibles et dolents, Raliel a proclamé une des premières que la
santé est non seulement belle et désirable, mais qu'elle est la
première des vertus ; elle a prêché le retour aux sens et à la
passion véritable ; elle a découvert surtout dans une inlellec-

�147
lualité féminine nouvelle le remède libérateur. « Est-il possible
d’essuyer plus d’affronts que je n’en ai essuyés, de savourer plus
de douleurs que je n’en ai savourées ? » écrivait-elle à une amie,
atteinte de la maladie à la mode. « Est-il possible d’avoir plus de
malchance en toutes choses, dans les grandes comme dans les
petites? Peut-on trouver une jeunesse plus comprimée que ne
fut la mienne jusqu’à 18 ans ? Peut-on être plus malade, plus
acculée au complet désespoir, qu’il ne m’arrive par moments ?
Et je crois me connaître aussi en lait de chagrins d’amour ! —
Mais quand m’avez-vous vue me détourner du monde? Quand
me suis-je fermée à un intérêt humain, sous quelque forme qu’il se
soit offert à moi : douleur à consoler, jouissance d’art ou esprit de
conversation ? »
« Cherche à te distraire », disait-elle encore à sa sœur
Rose qui semble avoir traversé, elle aussi, une de ces crises
de découragement. « Cherche les lieux où tu rencontreras des
sujets, des personnes, des conversations nouvelles, où tu te
renouvelleras le sang, la vie, les nerfs, le cerveau. Nous autres
femmes, avons besoin doublement d’un pareil renouvellement,
car les hommes ont des occupations qui, au moins à leurs yeux,
prennent une importance capitale, llallent leur ambition, les
poussent dans le monde, les mettent en contact avec des acti­
vités qui les stimulent, alors que nous autres n’avons que de
petites besognes déprimantes, des tâches morcelées, qui se
rapportent exclusivement au bien-être de ces messieurs. C’est
une injure à la nature humaine, quand on vient dire que notre
esprit est autrement fait, adapté à d’autres besoins ; que nous
pouvons vivre en parasites de la vie d’un mari ou d’un fils...
Assurément on aime, on choie, on soigne les êtres chers, on se
prête à leurs fantaisies, on prend à cœur leurs désirs et on leur
consacre son activité la plus pressée : mais tout cela ne suffit pas
pour rassasier le cœur, le réconforter et le retremper en vue
d’une tâche nouvelle, pour lui aider à porter son fardeau, pour
l’affermir dans sa vie tout entière. Il n’y a pas d’autre raison à la
frivolité de tant de femmes : c’est qu’on ne cesse de leur reballre
les oreilles des préceptes d’une morale surannée, qui leur interdit
HAHEL

10

�148

JEAN-EDOUARD SPENLE

de prendre pied dans l’existence, de vivre une vie à elles, et
parce que la moindre velléité chez elles de s’affranchir de cet
état de choses monstrueux, est décriée comme une entreprise
crim inelle... »
Déjà, dans le premier entourage de Rahel, nous voyons appa­
raître quelques-unes de ces femmes nouvelles, indépendantes,
plus ou moins rebelles, dont les affirmations courageuses, un
peu paradoxales, font contraste avec la fausse sentimentalité en
honneur dans l’entourage d’Henriette Herz. L’une est cette jeune
et charmante comtesse Joséphine de Pachta, « cette nature
d’enfant qui semblait sortir directement des forêts de Bohème et
qui apportait avec elle des bouffées de senteurs sauvages »,
comme la définit si bien M. Hillebrand. « J ’ai toujours peurde
la manger des yeux », écrivait Rahel qui avait fait sa connaissance aux eaux de Tôplitz, « et c’est bien un peu ce queje fais.
Elle rougit dès qu’elle reste seule avec moi. Délicieuse ! » En
septembre 1797, la comtesse Pachta vint à Berlin et essaya
d’entraîner son amie à la suivre en pays inconnu, sous des
noms supposés. Il s’agissait de cacher au comte la naissance
prochaine d ’un enfant qu’elle avait eu de son amant, lequel dans
la suite devint son second mari. « Une vie sans liberté est un
suicide moral », écrivait-elle à son amie. « Comment être heu­
reuse quand on vit en continuelle contradiction avec le vœu le
plus cher de son cœur? Voilà, chère Rahel, ce qui m’occasionne
des heures bien sombres. Mais je ne perds jamais courage.
Bravement je continuerai ma route, encore que je ne puisse
bénir le destin qui l’a si inexorablement tracée devant moi. »
La deuxième des grandes amies de Rahel, la comtesse Caroline
de Schlabrendorf, forme le plus parfait contraste avec la
gracieuse comtesse de Pachta. C’était une maîtresse femme,
d’une carrure toute masculine, avec quelque chose de décidé,
presque de provocant dans l’allure. Veuve de très bonne heure,
elle s’était habituée à une vie de complète indépendance, voya­
geant le plus souvent sous un travesti masculin. « En toutes
choses, raconte Varnhagen, elle allait droit au fait, au fait tout
cru, souvent déplaisant, ne tolérait point qu*on y mît la moindre

�rahel

149

gaze poétique. Elle avait l’impitoyable courage de toujours
s’attacher à la vérité, et n’hésitait pas de la proclamer hautement
en toute circonstance, envers et contre tous. De là, dans sa
manière d’être, quelque chose de rude, parfois d’irritant. Elle
aimait à s’engager dans des discussions, ne laissait passer la
moindre inexactitude sans la relever et sans en faire justice. En
Prusse, elle faisait l’apologie de la Révolution française, à Paris
elle plaidait la cause des Émigrés et de la Cour. » Bref, c’était
l’esprit de contradiction fait femme. Selon le joli mot de Rahel,
« il ne lui m anquait que l’huile de l’âme ». On la redoutait, on
l’évitait, mais on ne pouvait s’empêcher d ’estimer la droiture
et la foncière honnêteté de son caractère.
Avec cela, chez cette femme aux manières brusques, à l’air dur
et anguleux, il y avait tout un coin caché de tendresse, un de
ces jardins secrets, jalousement gardés, dont Rahel eut bien vite
forcé l’accès. A cet être rêcbe, desséché et racorni par la vie,
l’irrésistible confesseuse sut verser le baume bienfaisant de ses
paroles angéliques, quelques gouttes de la douce huile qui
permettait de jouer de nouveau avec aisance aux lourdes pièces
de celte catapulte rouillée. Aussi quelles paroles émues de
reconnaissance sous la plume de la bonne comtesse !
« Cela vous étonne qu’un être qui, avouez-le, passe générament pour un esprit lourd, dénué de grâce et d’imagination,
puisse parler un langage si poétique ! Mais il y a de certaines
cordes qui, sitôt touchées et ébranlées, font chanter en moi une
poésie inconnue. »
Mais il y eut particulièrement deux femmes, illustres pour des
raisons bien différentes, les représentants extrêmes et opposés
de la «féminité » de leur époque, que Rahel a connues person­
nellement et à propos desquelles elle a formulé quelques-uns de
de ses jugements les plus originaux — l’une, qui pendant des
années défraya la chronique scandaleuse de Berlin, la maîtresse
du prince Louis-Ferdinand de Prusse : la trop fameuse Pauline
Wiesel ; —- l’autre, une femme-auteur française, dont la réputa­
tion commençait à devenir européenne : Mme de Staël.

�150

JEAN-EDOUARD SPENLÉ

**
Nous nous figurons difficilement aujourd’hui le charme que
Pauline Wiesel a exercé sur ses contemporains, non pas sur les
hommes seulement — ce qui se comprend de reste — mais
même sur des femmes comme Rahel et Mme de Staël.
Pauline César (c’était son nom de jeune fille), était fille d’un
honorable fonctionnaire prussien. Sa beauté extraordinaire
l’exposa très jeune aux tentations les plus dangereuses. A l’âge
de seize ans elle fut séduite par un gentilhomme russe dont la
famille lui paya une pension jusqu’à sa mort. Très recherchée
en mariage, en dépit de sa réputation fort endommagée, elle
épousa le « conseiller de guerre » Wiesel. C’était le plus fieffé
original que la terre eût jamais porté, le Sosie vivant du Méphisto
de Gœthe : long, maigre, le nez effilé et fureteur, la figure toute
grêlée, avec de petits yeux gris, perçants, où brillait par moment
une étincelle diabolique. Pendant des années il disparaissait
mystérieusement de la circulation et on n’entendait plus parler
de lui; puis on le voyait surgir à l’improviste, dans les Pays-Bas,
en Italie, au Congrès de Vienne, dans les rues de Paris au
moment des fameux traités, partout où se donnait la comédie
humaine, où la foire aux vanités battait son plein et où l’im pi­
toyable cynique espérait découvrir quelque document à l’appui
de sa philosophie d’universel mépris. Au dem eurant,l’ami le plus
dévoué et le plus délicat, un artiste du mal silencieux, d’une
discrétion et d’un désintéressement absolus, qui vivait en ana­
chorète et supporta plus lard avec une stoïque fierté la solitude
et la pauvreté.
A peine marié il s’était attaché à dépraver systématiquement
sa jeune femme, détruisant ce qui lui restait encore de scrupules
et d’illusions romanesques. 11 la laissa bientôt seule à Berlin,
repris par sa manie ambulatoire. C’est dans ces circontances
que le prince Louis-Ferdinand fil la connaissance de Pauline, à
un bal chez la baronne de Grollhuss. De cette rencontre naquit
une liaison aussi orageuse que célèbre, l’éternelle histoire d’une
nature enthousiaste, passionnée, exaltée, retenue par une sorte
★

�151
de sortilège dans les liens d’une coquette, semble-t-il, assez vul­
gaire, tout au moins d’une femme très inférieure pai l’éducation,
par l’esprit et par le cœur ; — un bonheur agité, fiévreux, mêlé
de beaucoup d’amertume et sans doute aussi de bien des dégoûts.
« Je ne songe jam ais à elle » avouait mélancoliquement le
prince, « quand je me trouve devant mon piano, aux heures où
s’exaltent mon cerveau et mon cœur. »
Mais aussi quel pauvre esprit que cette beauté tant célébrée !
Complètement inculte, elle ignorait les règles les plus élémen­
taires de la grammaire et de l’orthographe. Ses notions des
choses semblent pareillement avoir été très flottantes. Un jour
on lui présenta un jeune sculpteur. Tout ce qu’elle put com­
prendre, c’est qu’il maniait la terre glaise. « Eh, eh ! » lui fit-elle,
« vous êtes donc un petit potier ! » Il ne paraît pas que cette
grande pénurie intellectuelle ait été compensée par des qualités
de cœur remarquables ou par les charmes du caractère. Elle
prenait plaisir à tourm enter son soupirant princier par les
caprices les plus ridicules, s’amusait, derrière les rideaux de sa
fenêtre, à le regarder se morfondre dans la rue, sous la pluie ;
elle lui empoisonnait ses rares heures de bonheur par ses dis­
putes et ses criailleries. A peine fut-il mort en héros sur le
champ de bataille de Saalfeld, portant sur son cœur le portrait
de sa chère Pauline, qu’elle s’affichait déjà, s’il faut en croire
Henriette Herz, avec les officiers de la garnison française.
Quelques années plus tard on la trouve à Paris, essayant
d’attirer dans ses filets Varnhagen, le mari de son amie Raliel,
et Gentz, qui prenaieut part tous les deux aux négociations
diplomatiques du traité de Paris. Vainement du reste : l’astre de
la célèbre coquette était à son déclin. Et pourtant elle eut encore
vers la fin de sa vie une grande satisfaction et même une grande
joie d’amour. Elle épousa en justes noces M. Vincent, capitaine
en retraite, atteint d’un commencement de ramollissement céré­
bral. Elle alla habiter avec lui, à Saiul-Germain-en-Laye, une
petite maison de campagne entourée d’un petit jardin. Ce fut un
long bonheur sans nuage. Enfin elle venait de rencontrer l’élu
selon son cœur, et ses lettres respirent à partir de ce jour un calme
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
152
profond. Ni le méphistophélique Wiesel dont elle apprit la mort
incidemment, ni le prince Louis-Ferdinand, l’am ant passionné
et héroïque dont elle avait entièrement perdu le souvenir,
n’avaient fait sur son cœur l’impression douce et profonde qu’y
produisit M. Vincent, capitaine retraité. « C’est presqu’une
énigme pour moi » écrivait-elle à Rahel, « quand je me demande
comment j ’ai pu rencontrer cet homme. Il est âgé de 45 ans ; il
est grand, bien fait, sans rien de remarquable du reste ; pas un
seul défaut, beaucoup de bon sens et de bonté ; je le mène comme
un enfant... »
Elle lui survécut de dix ans. Atteinte, à la suite de ce deuil,
d’une sorte de maladie noire, elle m ourut en 1848, après avoir
bu, pour se guérir d’un accès de cholérine, en une journée une
bouteille entière de rhum . Elle avait 70 ans. La garde qui fit sa
toilette mortuaire resta en admiration devant ce corps étonnam­
ment conservé, et assura qu’elle n’en avait jam ais vu d’aussi
beau.
Pauline Wiesel a été une des toquades de Rahel, une de ses
illusions les plus enracinées et les plus choyées, quelque chose
d’aussi fatal, dans l’ordre de ses adorations féminines, que
l’empire qu’avaient exercé sur elle ses idoles masculines, le
blond gentillâtre Finckenstein et l’irrésistible Urquijo.
Encore si elle s’était contentée d’admirer chez la fameuse
coquette les formes sculpturales d’un admirable animal
humain ! Mais, l’esprit de paradoxe s’en mêlant, elle voua à
Pauline Wiesel un véritable culte philosophique. « Je donnerais
toute ma gloire littéraire pour une de vos semaines d’amour. » —
Ce mot, qu’on prête à Mmede Staël, elle l’aurait fait sien, de tout
cœur, sans restriction. « De nous deux », disait-elle, « la Nature
se proposait de faire un être unique ; un hasard fatal nous a
dédoublées. Et c’est pourquoi il faut qu’elle agisse à ma place.
Moi, je lui suis précieuse pour les talents que j ’ai reçus en par­
tage et qui lui manquent ; de même qu’elle représente à mes
yeux tout le bonheur que je n’ai pas rencontré, ou dont je n’ai
pas eu le courage. »
Ce que représentait surtout à ses yeux l’illustre Phryné, c’était

�158
la foi au sens, à la vie du corps, à la passion cc toute nue et toute
crue », l’exact antipode de cette idolâtrie sentimentale, de cette
mysticité équivoque des « belles âm es» à la Henriette Herz ;
C’était, faisant un contraste paradoxal avec ces « beaux men­
songes, plâtrés », la nudité antique, éternellement belle, de l’ins­
tinct, dépouillée de tout voile mensonger, de tout artifice hypo­
crite. « Loin de vous », lui écrivait encore Rahel,« je ne fais que me
remémorer chacune de vos paroles, chacun de vos gestes, de vos
jeux de physionomie, et, croyez m ’en, je lis en vous, mieux que
vous ne savez faire vous-même. La seule différence entre nous,
c’est que chez vous tout se change en vie, parce que vous avez
de la chance et du courage, tandis que chez moi tout devient
pensée, parce que j ’ai manqué à la fois de cette cliance et de ce
courage. Je n’ai pas eu le courage de brusquer le destin, de lui
arracher de force la part de bonheur qu’il tenait dans ses griffes.
Je n’ai appris que l’art de supporter. Mais la nature, en nous
créant l’une et l’autre, avait de hautes visées. Nous avons été
faites pour vivre la vérité en ce bas monde. Par des chemins
différents nous avons marché vers le même but. Et c’est pour­
quoi nous sommes toutes deux en marge de la société. Pour nous
il n’y a-ni place, ni emploi, ni titre, ni honneur. Tout ce qui
ment porte un titre ; seule l’éternelle Vérité, l’instinct infaillible
de la vieiet du cœur, le sens non dévié des réalités élémentaires
et.profondes de la nature, telles que nous pouvons les saisir
immédiatement, — seule l’éternelle Vérité ne porte pas de titre. Et
voilà pourquoi nous sommes exclues l’une et l’autre de la société.
Vous, parce que vous l’avez scandalisée (ce dont je vous féli­
cite; du moins y avez-vous trouvé du plaisir) — et moi parce
que je ne puis me parjurer et mentir avec elle ».
La pauvre Pauline Wiesel dut parfois être fort embarrassée de
se voir ainsi hissée sur un piédestal philosophique. Elle n’y enten­
dait certes pas malice, la pauvre fille, et si elle avait pu choisir sa
vie, elle l’eût sans doute voulue toute différente. « Hélas ! » écri­
vait-elle à Raliel qui parfois involontairement voyait clair,
« comme c’est vrai ce que vous disiez un jour, sans peut-être en
soupçonner vous-même toute la justesse ! J ’aurais dû devenir
RAHEL

�152
JEAN-EDOUARD SPENLE
profond. Ni le méphistophélique Wiesel dont elle apprit la mort
incidemment, ni le prince Louis-Ferdinand, l’am ant passionné
et héroïque dont elle avait entièrement perdu le souvenir,
n’avaient fait sur son cœur l’impression douce et profonde qu’y
produisit M. Vincent, capitaine retraité. « C’est presqu’une
énigme pour moi » écrivait-elle à Rahel, « quand je me demande
comment j ’ai pu rencontrer cet homme. Il est âgé de 45 ans ; il
est grand, bien fait, sans rien de remarquable du reste ; pas un
seul défaut, beaucoup de bon sens et de bonté ; je le mène comme
un enfant... »
Elle lui survécut de dix ans. Atteinte, à la suite de ce deuil,
d’une sorte de maladie noire, elle m ourut en 1848, après avoir
bu, pour se guérir d’un accès de cholérine, en une journée une
bouteille entière de rhum. Elle avait 70 ans. La garde qui fit sa
toilette mortuaire resta en admiration devant ce corps étonnam­
ment conservé, et assura qu’elle n’en avait jam ais vu d’aussi
beau.
Pauline Wiesel a été une des toquades de Rahel, une de ses
illusions les plus enracinées et les plus choyées, quelque chose
d’aussi fatal, dans l’ordre de ses adorations féminines, que
l’empire qu’avaienL exercé sur elle ses idoles masculines, le
blond gentillâtre Finekenstein et l’irrésistible Urquijo.
Encore si elle s’était contentée d’adm irer chez la fameuse
coquette les formes sculpturales d’un admirable animal
humain ! Mais, l’esprit de paradoxe s’en mêlant, elle voua à
Pauline Wiesel un véritable culte philosophique. « Je donnerais
toute ma gloire littéraire pour une de vos semaines d’amour. » —
Ce mot, qu’on prêle à Mmede Staël, elle l’aurait fait sien, de tout
cœur, sans restriction. « De nous deux », disait-elle, « la Nature
se proposait de faire un être unique ; un hasard fatal nous a
dédoublées. Et c’est pourquoi il faut qu’elle agisse à ma place.
Moi, je lui suis précieuse pour les talents que j ’ai reçus en par­
tage et qui lui manquent ; de même qu'elle représente à mes
yeux tout le bonheur que je n’ai pas rencontré, ou dont je n’ai
pas eu le courage. »
Ce que représentait surtout à ses yeux l’illustre Phryné, c’était

�153
la foi au sens, à la vie du corps, à la passion ce toute nue et toute
crue », l’exact antipode de cette idolâtrie sentimentale, de cette
mysticité équivoque des « belles âmes » à la Henriette Herz ;
C’était, faisant un contraste paradoxal avec ces « beaux m en­
songes, plâtrés », la nudité antique, éternellement belle, de l’ins­
tinct, dépouillée de tout voile mensonger, de tout artifice hypo­
crite. « Loin de vous », lui écrivait encore Rahel, «je ne fais que me
remémorer chacune de vos paroles, chacun de vos gestes, de vos
jeux de physionomie, et, croyez m ’en, je lis en vous, mieux que
vous ne savez faire vous-même. La seule différence entre nous,
c’est que chez vous tout se change en vie, parce que vous avez
de la chance et du courage, tandis que chez moi tout devient
pensée, parce que j ’ai manqué à la fois de cette chance et de ce
courage. Je n’ai pas eu le courage de brusquer le destin, de lui
arracher de force la part de bonheur qu’il tenait dans ses griffes.
Je n’ai appris que l’art de supporter. Mais la nature, en nous
créant l’une et l’autre, avait de hautes visées. Nous avons été
faites pour vivre la vérité en ce bas monde. Par des chemins
différents nous avons marché vers le même but. Et c’est pour­
quoi nous sommes toutes deux en marge de la société. Pour nous
il n'y a ni place, ni emploi, ni litre, ni honneur. Tout ce qui
ment porte un titre ; seule l’éternelle Vérité, l’instinct infaillible
de la vieiet du cœur, le sens non dévié des réalités élémentaires
et.profondes de la nature, telles que nous pouvons les saisir
immédiatement, — seule l’éternelle Vérité ne porte pas de titre. Et
voilà pourquoi nous sommes exclues l’une et l’autre de la société.
Vous, parce que vous l’avez scandalisée (ce dont je vous féli­
cite; du moins y avez-vous trouvé du plaisir) — et moi parce
que je ne puis me parjurer et mentir avec elle ».
La pauvre Pauline Wiesel dut parfois être fort embarrassée de
se voir ainsi hissée sur un piédestal philosophique. Elle n’y enten­
dait certes pas malice, la pauvre fille, et si elle avait pu choisir sa
vie, elle l’eût sans doute voulue toute différente. « Hélas 1 » écri­
vait-elle à Rahel qui parfois involontairement voyait clair,
« comme c’est vrai ce que vous disiez un jour, sans peut-être en
soupçonner vous-même toute la justesse ! J ’aurais dû devenir
RAHEL

�154
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
une bonne mère de famille, une bonne ménagère ; c’est pour
cela, au fond, que j’étais faite, et non pour le rôle de coquette.
J’étais molle, j’avais un cœur tendre ; le monde, les hommes
m’ont poussée, chacun a fait de moi la femme qu’il voulait, et
j’ai laissé faire, n’ayant pas la force de me rebiffer ou de réagir.
On m’a corrompue dès le berceau... »
Paix aux cendres de Mmc Vincent, née César, ci-devant Pauline
Wiesel ! Elle a rempli comme elle a pu sa destinée de fille d’Eve.
Ainsi que Rahel finit par le reconnaître : « Pauline est l’idéal
de la femme que les hommes désirent et qu’ils méritent. Par ellemême rien que belle et sereine, recevant tout le reste de son
amant, elle est à cause de cela idolâtrée de chacun, adorée
comme un reflet de lui-même, comme son second moi. Son der­
nier amant décidera d’elle ; ce qu’il aura été, elle le sera pour le
reste de ses jours. »
Oui, elle a été la femme-fétiche, l’esclave-idole dont s’enor­
gueillit l’éternel-m asculin, alors même qu’il se prosterne
devant elle. Elle a été la cire molle que bien des mains ont essayé
de pétrir, vulgaires ou nobles, dans laquelle bien des artistes
ont essayé d’imprimer leur rêve, diabolique ou divin. Ses égare­
ments, ses péchés ont été ceux des autres, plus que les siens
propres. Sa beauté même a été une fatalité qu’elle subissait pas­
sivement, ou plutôt un don néfaste, un obstacle à sa vraie des­
tinée qui était celle d’une paisible petite bourgeoise allemande.
Et lorsqu’enfin sonna pour elle l’heure tardive du bonheur
attendu, et que son dernier amant, le seul qu’elle ait jam ais
compris et aimé,«décida d’elle pour le reste de ses jours», elle se
rappelait avec stupeur cette étrangère qu’elle n’avait jam ais
voulu être, et dont il lui avait fallu jouer le rôle, bien malgré
elle, cette Pauline Wiesel dont les caprices avaient jadis mis en
fièvre tout une génération. Elle rédigea alors, en un français
dont nous respectons les savoureuses incorrections, le testament
suprême de sa vie :
« Jamais je n’ay fait du malle par plaisir de me venger — quoi­
que Les dieux de Laulimpe dise qu’il est doux de se venger.
— Les hommes peuvent dire, ma vie et un témoin qu’il faut

�155
entendre, mais les malheureuce femmes non rien que Leur
propre conscience — et il vaut mieux n’être pas connut, car
rarement cella sert, cella nuit presque toujours. »
**¥
RAHEL

Si Pauline Wiesel a inspiré à Rahel un de ces engouements les
plus aveugles, par contre Mme de Staël fut une de ses antipathies
les plus obstinées.
On a raconté souvent la consternation qui se répandit parmi
les bons bourgeois de W eimar lorsque, le 13 décembre 1803, à
quatre heures et demie du soir, l’illustre voyageuse tomba parmi
eux comme un bolide. A peine installée, elle ouvrit le feu de ses
sensationnelles interviews. « Que pensez-vous de l’immortalité
de l’âm e? de Dieu? de la poésie? de l’enthousiasm e? » Et les
questions de succéder aux questions, avant même que l’inter­
pellé eût le temps d’achever sa réponse. Ce fut un sauve-quipeut général. Après une heure de conversation avec la fougueuse
Française, le malheureux Schiller qu’elle avait pris d’abord
pour un général prussien et dont elle résolut de faire son
« patito » de prédilection, pensait avec terreur qu’il lui faudrait
essuyer chaque soir le feu roulant de ses interrogatoires et, sans
broncher, se laisser com plim enter sur sa sublime candeur. «Que
compagnon de Satan voudrait faire ménage avec une pareille
femme ? », maugréait-il entre les dents. Quant à Gœthe, plus
avisé, qui prudemment avait pris la fuite et se trouvait conti­
nuellement retenu à Iéna pour « affaires urgentes », il n’en fut
pas moins contraint de venir s’asseoir un beau jour, lui aussi,
sur la redoutable sellette. « J ’ai eu avec elle plusieurs conversa­
tions suivies », racontait-il, « où elle n’était pas moins fatigante
à sa manière, en ce qu’elle ne nous permettait pas, sur les événe­
ments les plus graves, un moment de réflexion tranquille ; il
fallait, sur les sujets importants; être prêt aussi vite que s’il
s’était agi de recevoir le volant avec une raquette... »
Ce fut un soulagement général lorsqu’on apprit enfin que
«l’ouragan en jupons» s’était transporté ailleurs. A Berlin, que

�JEAN-EDOUARD SPENLE

Mme de Staël avait pris pour centre de ses opérations, elle établit
d’abord son quartier général dans le salon de la duchesse de
Courlande. C’était le seul salon aristocratique ouvert à la bour­
geoisie intellectuelle, aux savants et aux littérateurs. On y dînait
le soir par petites tables. Aucune étiquette ne présidait à ces
groupements où se mêlaient librement les différentes classes de
la société. Henriette Herz se souvenait avec orgueil d’avoir eu
certain soir comme .voisine de table la princesse Louise de Prusse,
femme du prince Radziwil. Du reste, Mme de Staël elle-même
recevait à son hôtel le vendredi soir, entourée de son état-major,
lequel se composait essentiellement de l’historien Jean de Müller
et de Guillaume Sclilegel qui venait de faire applaudir à Berlin
ses conférences sur la littérature. L’illustre conférencier roucou­
lait alors le parfait amour avec Sophie Bernliardi, la sœur du
poète Tieck: mais l’impétueuse Française avait juré qu’elle
l’enlèverait coûte que coûte à la pointe de l’épée. — L’infortuné
Fichte vint, lui aussi, certain soir s’aventurer jusque dans la zone
dangereuse. Mal lui en prit : il fut mis en demeure d’exposer
incontinent, en quinze minutes, montre en main, sous une forme
complète et définitive, son système philosophique. — Le prince
Louis-Ferdinand apparaissait régulièrement à ces soirées et,
comme il passait pour un virtuose de génie, on le pria d’y
faire transporter son piano.
Il était inévitable que Mmc de Staël exprimât un jour le désir
de connaître celle qui passait alors pour l’étoile de la vie de salon
berlinoise, Raliel Levin. Une question particulièrement la tracas­
sait. Se pouvait-il qu’en dehors de Paris et de la rue du Bac une
femme s’avisât de savoir causer et d’avoir de l’esprit? Elle n’y
pouvait croire. Cela dérangeait toutes ses théories. Avec insis­
tance, elle demanda à voir ce phénomène, assurément surfait.
Un ami de Rahel, le nouvel ambassadeur de Suède, Brinlunann,
se chargea de faire les présentations au cours d’une soirée, qu’il
donna â l’hôtel de son ambassade. Il y avait parmi les invités,
ce soir-là, des princes du sang, des dames de la cour, quelques
savants, Fichte, une actrice célèbre, MUe Unzelmann, et le Talma
berlinois, Ifïland. Mmc de Staël s’établit avec Rahel dans le coin

�157
d’un sopha et les deux femmes s’entretinrent à l’écart pendant
une heure et demie, sans prêter aucune attention au reste de la
sociétés «Ensuite », raconte l’amphitryon, Brinkmann, « Mme de
Staël vint à moi, l’air tout sérieux, et me dit : «Je fais amende
« honorable ; vous n’avez rien exagéré. Elle est étonnante. Je ne
« saurais que répéter ce que j ’ai dit mille Ibis pendant ce
« voyage : que l’Allemagne est une mine de génie, dont on ne
« connaît nulle part les richesses ni les profondeurs. Vous êtes
« bien heureux de posséder ici une amie pareille. » Ensuite, elle
fit signe à Raliel d’approcher. « Ecoutez, mademoiselle ! Vous
« avez ici un ami qui doit bien vous apprécier comme vous le
« méritez, et si je restais ici, je crois que je deviendrais jalouse
« de votre supériorité .» — « Vous, madame? » fit Rahel en sou« riant. « Oh ! non, je vous aimerais tant et cela vous rendrait si
« heureuse, que vous ne deviendriez jalouse que de mon bon« heur, car qui pourrait jam ais vous en inspirer un pareil ? »
N’attachons pas plus d’importance qu’il ne convient à cet assaut
de courtoisies internationales, échangées dans les salons d’une
ambassade. A vrai dire Mme de Staël, sinon dès la première heure,
du moins par l’ensemble de son caractère et de sa vie, inspira à
Rahel une invincible, une durable antipathie. Déjà cette agitation
extérieure, bruyante et indiscrète, de l’illustre voyageuse qui
traversait au pas de charge les pays et les civilisations étrangères,
bousculant tout sur son passage, obligeant de gré ou de force
les originalités de découvrir leurs pensées les plus intimes, cette
espèce de reportage hâtif et, au fond, tout de seconde main, était
odieux à l’âme attentive de Rahel. « Comme ces personnes
voyagent ! » s’écriait-elle agacée, « ces gens riches, ces dames de
la société, ces femmes de lettres, qui ne savent parler que fran­
çais et ne veulent entendre partout que leur propre langue 1 La
pauvre ! Elle n’a rien vu, rien entendu, rien compris, hormis ce
que « MM. Schlegel et Ancillon, et Mme la princesse une
telle, on Mrae la générale une telle », et quelques maîtresses de
maison plus ou moins sottes, ont bien voulu lui dire, des racon­
tars à demi-compris et extorqués par la terreur. Et puis, elle ne
sait pas voir. Elle vous fait caracoler comme un escadron ses
BAHEL

�158
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
« trois idées nouvelles » à travers les plus vieilles civilisations
d’Europe ! N’a-t-elle pas honte ? Est-ce ainsi qu’on touche à de
pareilles choses ? Et ne faut-il pas pour les saisir des outils
intellectuels autrement neufs? »
Ce livre « de l’Allemagne » ! Rahel en a fait une maladie. Sa
main est prise de tremblement, sa plume grince et crache sur le
papier, chaque fois que dans ses lettres elle arrive à en parler.
« Mmede Staël radote dans son livre de « l’Allemagne». Sotte ! ai-je
mis enmarge. Si quelqu’un qui ignorel’Allemagne lisait son — V —
livre — ?? — et les quelques pensées — des pensées ? — qui
échappent à sa plume, comme des montures sans cavalier, et
ses notes, ses aperçus, ses lectures qu’elle n’a pas eu le temps de
changer en son propre sang, celui-là se figurerait l’Allemagne
comme un trou enfumé, sombre et glacial, où errent lugubrement
quelques fantoches falots, voués par Dieu à la vertu, un pays où
on rencontre de temps en temps, accroupi dans un coin, quel­
que ermite ensorcelé, perdu dans sa contemplation. Quels nids
de sorciers, que les Universités qu’elle nous décrit ! Voilà comme
elle a l’àme triste, cette femme sans réceptivité et sans m usi­
que... Le livre de cette bonne Mme de Staël ! Un long soupir, où
s’exprime lyriquement le regret de ne pouvoir faire un brin de
conversation à Paris ! Oh ! la poule aveugle !.. La femme dénuée
de flair et de mélodie intérieure ! « Gœthe a plus d’imagina­
tion, Schiller plus de sentiment » ! Vraim ent? — J ’enrage. Non,
mais qui lui a permis de fouiller dans les plus belles choses avec
ses grosses mains aveugles, sans piété, sans innocence joyeuse ?
O ce demi-savoir, pernicieux aussi pour les autres. »
« La femme sans réceptivité et sans musique — die Frau ohne
Sinn und ohne Masik » ! — C’est le double reproche où Rahel
résume ses antipathies. La femme sans réceptivité, parce que
trop femme de lettres, trop causeuse, toujours préoccupée d’un
effet à produire, changeant aussitôt tout en sujet de conversation,
en discours, en livre, ne permettant pas aux impressions neuves
d’agir innocemment sur le centre profond de sa nature. « Il n’y
a pas de calme en cette femme. De l’intelligence, oui, certes, elle
en a ! Mais elle n’a pas une âme qui écoute. Jam ais il ne fait

�159
silence en elle ; on dirait qu’elle ne réfléchit jamais seule, qu’elle
parle toujours à un public. Les salons où elle est allée tout
enfant, lui ont fait du mal. Il n’y a pas d’équilibre dans son âme
entre l’activité pensante et l’activité extérieure. Elle en revient
toujours à l’approbation et, comme elle n’est pas vulgaire, elle
veut que la postérité s'en charge. C’est donc par égard pour
cette dernière et pour son approbation qu’elle veut tout faire,
et qu’elle veut que les homme de valeur fassent tout. »
La femme sans musique — parce qu’à tous ces dons brillants
manque ce que Schleiermacher définissait du nom de « reli­
giosité », le don de s’abstraire du bruit et de l’agitation exté­
rieure pour se replonger dans la sphère intime de l’àme, le
sentiment de l’incommunicable et l’intuition du devenir inté­
rieur, cette harmonie profonde qui fait comme un chant, comme
un accompagnement mélodique au texte de la vie. « Tout est à
rebours chez elle, comme si l’on rebroussait des épis ; il n’y a
pas de douceur. Il me semble que je vois les mots se presser en
tumulte autour d’elle comme des esprits qui battent des ailes,
quand elle est à sa table de travail devant une feuille blanche.
Jam ais cela ne devient musique... Ce qu’elle crie ainsi, n’est pas
du chant. C’est dommage, précisément à cause de ces immenses
dons, auxquels il n’en manque qu’un seul, celui qui les rendrait
harmonieux : une sphère d’àme silencieuse, innocente... »
Mme de Staël est peut-être la seule individualité supérieure que
Raliel, contrairement à ses instincts de haute équité, ait jugée
surtout sur ses défauts, avec qui elle ne soit entrée qu’en un
rapport « négatif ». Peut-être les mêmes raisons qui la pous­
saient à surfaire chez une Pauline Wiesel les dons physiques et
heureux que la destinée lui avait refusés à elle-même, l’incitaient-elles à rabaisser au-dessous de leur valeur les qualités et
les talents de l’esprit où elle se savait, elle aussi, exceller. Ce
qu’elle détestait en Mme de Staël c’étaient un peu ses propres dis­
grâces physiques, sa propre destinée de femme intellectuelle et
« supérieure », c’était, dans un grossissement excessif et déplai­
sant, celte vie de cerveau pensant où elle s’était vue elle-même
condamnée. Elle ignora, ou ne voulut pas voir les généreux
RAHEL

�160
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
enthousiasmes et le cœur passionné de l’auteur de Delphine, ni
« ces yeux uniques, noirs et inondés de flammes » dont a parlé
Michelet, « rayonnants de génie, de honte et de toutes les pas­
sions » — pour ne retenir que ce symptôme alarm ant : la femme
de lettres.
Et puis, des natures, des éducations, des races et aussi des
époques trop différentes se heurtaient là sur le même terrain, le
contraste était trop soudain pour que le conflit ne se produisît
pas. La fille de Neclcer arrivait en Allemagne, la tête encore
toute bourdonnante de l’éloquence des Mirabeau, des Vergniaud,
des Camille Jordan. Comment aurait-elle compris le calme de
ces paisibles bourgeois allemands qui, dans leurs petites rési­
dences immuables, évoquaient à loisir les fantômes poétiques
de la Grèce payenne et du moyen-âge gothique? Et d’autre part,
la Sibylle romantique, dépaysée dans son milieu, mûrie par la
souffrance, la solitude et la réflexion, comment aurait-elle subi
la contagion de celte agitation révolutionnaire, de cette fièvre
militante, elle qui ne se sentait même pas citoyenne dans sa
propre patrie et pour qui la société se réduisait en somme à un
petit cercle d’amis et de familiers, à une sphère d’âme tout
intime ?
C’était bien, transposée en termes de psychologie féminine,
l’opposition entre la France révolutionnaire et l’Allemagne
romantique, ou plus exactement : en la personne deM n,e de Staël
la France d’après 89 est venue rendre visite à l’Allemagne
d’avant Iéna. Il fallait encore une longue expérience historique
pour que ces deux époques et ces deux génies réussissent à se
comprendre et à se pénétrer. Que Rahel dût recevoir elle aussi
cette initiation, qu’elle dût même travailler un jour, plus que
personne, à opérer ce rapprochement, c’est ce qui apparaîtra
nettement lorsque nous parlerons de son second salon, du salon
Varnhagen, romantique et libéral, des années de réaction. Dès
à présent elle se préparait à cette lâche par la sympathie intelli­
gente et accueillante qu’elle témoignait à tous les étrangers, en
ouvrant le premier grand salon cosmopolite de Bei'lin.

�RAHEL

L es F

161

r a n ç a is

Ainsi que l’observait Raliel : ce qui fait de Paris et de Rome
deux villes vraiment mondiales, ce sont moins les habitants qui
y demeurent que les étrangers qui y passent ; c’est qu’on y ren­
contre « le reste de l'univers à l’état concentré ». Un de ses rêves
les plus chers fut de donner aussi à la société allemande quelque
chose de ce vernis cosmopolite.
De là sa prédilection pour les étrangers, pour les exotiques,
pour tous ceux en qui prend figure un type ethnique ou national.
Elle s’intéressait à eux en psychologue d’abord, comme à des
originaux, à des textes humains particulièrement instructifs.
Elle aimait surtout de voir rassemblées en un même lieu les
variétés les plus disparates de la flore humaine ; elle s’ingéniait
à créer autour d’elles un milieu accueillant, une atmosphère coim
posite où viendraient se mêler les essences les plus variées, sans
rien perdre de leur parfum de terroir.
Déjà pendant la première période, alors qu’avec quelques
camarades elle formait, en marge de la grande société, une
petite bohème frondeuse, elle recherchait de préférence la société
des exotiques. « Parmi nos rares sympathies », écrivait Burgsdorlf, « je citerai quelques Polonais et Polonaises, qui ne parlent
ni le français ni l’allemand, que nous ne comprenons que d’après
leurs jeux de physionomie, leurs gesles, leurs toilettes, leurs
coiffures ; plus, un prince valaque, habillé à la turque, avec qui
nous parlons par signes, et quelques autres du même acabit.»
Dans la « Galerie de portraits » pris dans l'entourage de Rahel
par Varnhagen, on voit figurer pêle-mêle un jeune quaker
anglais, Thomas Young, des Français comme le prince de Ligne
et le comte de Tilly, des Italiens ou des fils d’émigrés italiens,
comme le jeune architecte Genelli et cette espèce de cynique fanfa­
ron Gualtièri, qui a si délicatement analysé le charme d’âme de sa
« délicieuse » amie. Nombreuses aussi étaient les relations de
la jeune maîtresse de maison parmi le personnel des ambas­
sades, particulièrement de l’ambassade hispanique ; l’irrésistible

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
162
Urquijo fut une de ses plus fatales rencontres. Dans le salon de
la Jâgerslrasse ce fut bientôt un défilé incessant de visiteurs
étrangers. Ils étaient généralement amenés à Raliel par ses amis,
attachés d’ambassade. Le Suédois Brinkmann était un de ses
principaux pourvoyeurs. Il aimait à jouer au « cicerone » et
remplissait avec zèle les fonctions d’introducteur attitré.
Cependant dans ce va-et-vient de présentations internationales,
certains hôtes recevaient un accueil tout particulièrement distin­
gué et se voyaient traités sur le pied de la nation la plus favo­
risée : c’étaient les Français.
N’est-ce pas déjà un fait digne de remarque, que les meilleures
descriptions que nous possédions du salon de Raliel soit dues à
la plume de deux Français? En l’année 1801, le comte de Salm
y fut introduit par Brinkmann. Il a tracé un tableau animé d’une
soirée chez Raliel en pleine période romantique. Bien plus tard,
aux approches de 1830, un autre Français de passage à Berlin, de
qui Varnliagen a également traduit et publié la relation anonyme,
a fait revivre le salon libéral de la Mauerstrasse, à la veille de la
Révolution de juillet : nous avons ainsi deux instantanés, pris
aux deux dates extrêmes, de l’activité de ce salon.
Mais ce n’est pas le hasard de quelques rencontres seulement
qui explique les sympathies françaises de Raliel. L’esprit français
représentait quelque chose d’absolument nécessaire à sa vie et à
sa pensée ; la France était pour elle comme une seconde patrie,
dont le climat et l’air lui étaient aussi indispensables que l’airdu
pays natal.
Dès son enfance un souvenir inoubliable s’était gravé dans sa
mémoire. De la fenêtre de sa chambre, chaque matin, elle avait
vu passer dans une calèche, l’air préoccupé, un homme à la
carrure d’athlète, la figure marquée de la petite vérole, la perru­
que poudrée, l’habit noir et sévère. Il allait porter son courrier
à la poste voisine où il séjournait parfois des heures entières,
tandis qu’à la portière de la voiture se penchait de temps en
temps une ligure de femme ou de. petit garçon. C’était Mira­
beau. Envoyé en mission à Berlin il s’était lié d’amitié avec
Moïse Mendelsohn, et il s’était passionné pour l’émancipation

�168

KAHEL

des Juifs, dont il avait plaidé la cause éloquemment dans un
Mémoire adressé au roi de Prusse. Comment aurait-elle oublié,
elle qui avait tant souffert du préjugé religieux, que cette voix
généreuse, qui s’élevait en faveur de ses coreligionnaires, était
une voix française ? On eut beau plus tard répandre les bruits
les plus fâcheux sur la moralité du grand tribun ; elle ne per­
mettait pas qu’on touchât à cette idole de jeunesse : « La vérité,
voilà ce qui faisait battre son cœur. Éternellement gloire à son
âme ! C’est lui que je veux croire, et non ceux qui s’arrogent le
droit de le juger. »
Mais l’heure n’est pas encore venue où s’affirmeront nettement
ses sympathies pour la France de la Révolution. Il faudra la
longue période de réaction politique et religieuse qui suivit le
Congrès de Vienne, pour préciser en elle ces aspirations encore
confuses. C’est tout autre chose qu’elle était venue chercher
à Paris pendant le séjour qu’elle y fît au cours de l’année 1800,
et qu’elle prolongea jusqu’au printemps de l’année suivante.
Dans sa pensée ce devait être surtout un voyage de conva­
lescence, un changement d’air et de milieu, nécessaire après les
déceptions cruelles de son premier amour.
Déjà apparaît ici un des secrets de la sagesse de Raliel. « Le
secret de ma résistance », disait-elle, « consiste en ce que je ne
fais pas le total de mes malheurs. Je vis au jour le jour, douleur
après douleur, minute après minute. » Émietter la mauvaise
fortune, empêcher les expériences douloureuses de faire hloc,
concentrer toute sa pensée sur le présent, et dans la mauvaise
fortune « replier les ailes en silence », voilà son grand art aux
heures de désarroi. Sans doute elle porte avec elle le passé dou­
loureux comme « un poids qui l’étouffe », et c’est dans son cœur
comme un continuel « roulement de tambours voilés ». Mais
pas un seul instant elle ne cesse d’apporter le même intérêt à cè
qui l’entoure, à l’heure qui passe, aux mille détails qui font
comme la substance quotidienne de l’existence et quelle avait
coutume d’appeler « le positif de la vie ». A ses amies berlinoises,
elle envoie une chronique de la mode parisienne; elle surveille
de foin la toilette de ses petites nièces ; elle s’intéresse à la tonne
11

�164
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
d’un chapeau, à la coupe d’une robe ». La vraie frivolité », disaitelle, « j’en raffole ».
Et voilà pour elle le grand charme de Paris et de l’esprit fran­
çais : c’est comme une cure d’insouciance, un bain de vie légère,
élégante et frivole, où se délasse délicieusement son âme m eur­
trie et convulsée. « Moi aussi je suis amoureuse de la France, de
Paris, detoutceijui se meut là-bas », écrit-elle en français à une
de ses amies parisiennes, « les Heurs, les huîtres, tout me charme,
tout ce que vous faites, où vous allez, qui vous voyez, le chapeau
que vous portez. » Elle est amoureuse de Paris, parce que, sans
être coquette, elle adore l’élégance et ces mille superfluités char­
mantes qui rendent plus moelleux le nid où Ton s’abrite, plus
léger et plus parfumé l’air que l’on respire. « Comme j ’aime
Paris! Je ne m’en aperçois que quand je le quitte. Quel séjour
exquis ! Comme tout est arrangé pour les commodités de la vie !
Et puis mes chers Français, si aimables, si polis, si faciles à
vivre ! »
Surtout elle aime la France parce que celle-ci possède ce qui
manque encore à l’Allemagne, une société vraiment polie, un
goût national, et dans ce goût un « fini », un vernis et une dis­
tinction qui, pas plus chez un peuple que chez un individu, ne
s’acquièrent du jour au lendemain, qui sont un héritage transm is
par des siècles d’affinement, de frottement social et mondain.
« Tu ue te figures pas le sentiment d’angoisse que j’ai éprouvé à
Bruxelles, où on parle pourtant français, de me trouver tout à
coup hors de France », écrit-elle au moment de son retour par
la Belgique. « J’en ai eu des battements de cœur en plein théâtre,
Je me voyais brusquement transportée en terre barbare. Ce qu’un
Allemand quitte en venant en France, il l’emporte partout avec
lui au fond de son cœur. Il suffit qu’il rencontre deux ou trois
compatriotes pour qu’il se retrouve partout chez lui. Mais ce
qu’on perd en quittant la France, on ne le retrouve nulle part.
Je comparerais cela à l’air pur : on ne l’apprécie que quand il
vous manque et qu’on commence déjà à dépérir. Ce sont les élé­
ments premiers de la vie. »
Comme tous les grands esprits d’Allemagne dégagés du préjugé

�165
national, Rahel a ressenti vivement les lacunes et les imperfec­
tions de la culture allemande moderne. Cette culture, elle en a
l’intuition, est trop l’œuvre de quelques grands génies isolés, elle
est trop individuelle, trop livresque aussi et trop abstraite. Il lui
manque d’avoir été filtrée au tamis de la conversation, d’avoir
été vécue en commun.
Mais ce que surtout il faut envier aux Français, c’est leur lan­
gue, c’est cet instrum ent de la conversation le plus souple et le
plus incisif, c’est ce moyen d’expression le plus finement nuancé,
le plus rapidement, le plus universellement intelligible qui se
puisse inventer. &amp; Nous autres Allemands, nous n’avons pas
encore de langue de la conversation qui ait été, comme la
française, coulée à travers tous les canaux de la vie de société,
dans laquelle on puisse immédiatement se faire comprendre du
dernier des habitants des faubourgs. Sans doute nous en avons
les rudiments. Il n’y aurait qu’à les dégrossir, à joindre bout à
bout les fragments épars. Et c’est bien un peu ce que j’essaie de
faire, moi qui, sur le modèle des Français, ai fait du talent de
vivre ma principale étude. Chez nous on n ’a jam ais eu l’occasion
de parler en public, si ce n’est du haut d’une chaire. Tout le
reste se communique sons forme abstraite, impersonnelle, de
cerveau à cerveau, en un langage de purs esprits, sans l’intona­
tion, sans le geste de la vie... Mais des rapports de société
nouveaux créeront chez nous aussi un organe nouveau de la
conversation. J’en ai la conviction intime. Si pourtant je pouvais
vivre assez longtemps pour le voir ! »
Voilà qui explique la prédilection marquée de Rahel pour les
visiteurs français. Elle en a compté d’illustres parmi ses amis.
Un des plus anciens en date fut le Prince de Ligne. L’hôte favori
de toutes les maisons régnantes, apparaissant tour à tour à Ver­
sailles, à Potsdain à la table du grand Frédéric, à la cour de
Catherine de Russie et de Joseph II d’Autriche, feldmarschall de
l’Empire, grand d’Espagne, chevalier de la Toison d’Or, com­
mandeur de l’ordre de Marie-Thérèse, il personnifiait ce cosmo­
politisme français du xvme siècle, répandu à travers toute la
haute société d’Europe. Quoiqu’il fût né à Bruxelles et qu’il
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLE

d’un chapeau, à la coupe d’une robe ». La vraie frivolité », disaitelle, « j’en raffole ».
Et voilà pour elle le grand charme de Paris et de l’esprit fran­
çais : c’est comme une cure d’insouciance, un bain de vie légère,
élégante et frivole, où se délasse délicieusement son âme m eur­
trie et convulsée. « Moi aussi je suis amoureuse de la France, de
Paris, de tout ce qui se meut là-bas », écrit-elle en français à une
de ses amies parisiennes, « les fleurs, les huîtres, tout me charme,
tout ce que vous faites, où vous allez, qui vous voyez, le chapeau
que vous portez. » Elle est amoureuse de Paris, parce que, sans
être coquette, elle adore l’élégance et ces mille superfluités char­
mantes qui rendent plus moelleux le nid où l’on s’abrite, plus
léger et plus parfumé l’air que l’on respire, cc Comme j ’aime
Paris! Je ne m’en aperçois que quand je le quitte. Quel séjour
exquis ! Comme tout est arrangé pour les commodités de la vie I
Et puis mes chers Français, si aimables, si polis, si faciles à
vivre ! »
Surtout elle aime la France parce que celle-ci possède ce qui
manque encore à l’Allemagne, une société vraiment polie, un
goût national, et dans ce goût un « fini », un vernis et une dis­
tinction qui, pas plus chez un peuple que chez un individu, ne
s’acquièrent du jour au lendemain, qui sont un héritage transm is
par des siècles d’affinement, de frottement social et mondain.
« Tu ne te figures pas le sentiment d’angoisse que j ’ai éprouvé à
Bruxelles, où on parle pourtant français, de me trouver tout à
coup hors de France », écrit-elle au moment de son retour par
la Belgique. « J ’en ai eu des battements de cœur en plein théâtre,
Je me voyais brusquement transportée en terre barbare. Ce qu’un
Allemand quitte en venant en France, il l’emporte partout avec
lui au fond de son cœur. Il suffit qu’il rencontre deux ou trois
compatriotes pour qu’il se retrouve partout chez lui. Mais ce
qu’on perd en quittant la France, on 11e le retrouve nulle part.
Je comparerais cela à l’air pur : on ne l’apprécie que quand il
vous manque et qu’on commence déjà à dépérir. Ce sont les élé­
ments premiers de la vie. »
Comme tous les grands esprits d’Allemagne dégagés du préjugé

�165
national, Rahel a ressenti vivement les lacunes et les imperfec­
tions de la culture allemande moderne. Cette culture, elle en a
l’intuition, est trop l’œuvre de quelques grands génies isolés, elle
est trop individuelle, trop livresque aussi et trop abstraite. Il lui
manque d’avoir été filtrée au tamis de la conversation, d’avoir
été vécue en commun.
Mais ce que surtout il faut envier aux Français, c’est leur lan­
gue, c’est cet instrum ent de la conversation le plus souple et le
plus incisif, c’est ce moyen d’expression le plus finement nuancé,
le plus rapidement, le plus universellement intelligible qui se
puisse inventer, a Nous autres Allemands, nous n’avons pas
encore de langue de la conversation qui ail été, comme la
française, coulée à travers tous les canaux de la vie de société,
dans laquelle on puisse immédiatement se faire comprendre du
dernier des habitants des faubourgs. Sans doute nous en avons
les rudiments. Il n’y aurait qu’à les dégrossir, à joindre bout à
boul les fragments épars. Et c’est bien un peu ce que j ’essaie de
faire, moi qui, sur le modèle des Français, ai fait du talent de
vivre ma principale étude. Chez nous on n’a jam ais eu l’occasion
de parler en public, si ce n’est du haut d’une chaire. Tout le
reste se communique sous forme abstraite, impersonnelle, de
cerveau à cerveau, en un langage de purs esprits, sans l’intona­
tion, sans le geste de la vie... Mais des rapports de société
nouveaux créeront chez nous aussi un organe nouveau de la
conversation. J ’en ai la conviction intime. Si pourtant je pouvais
vivre assez longtemps pour le voir ! »
Voilà qui explique la prédilection marquée de Raliel pour les
visiteurs français. Elle en a compté d’illustres parmi ses amis.
Un des plus anciens en date fut le Prince de Ligne. L’hôte favori
de toutes les maisons régnantes, apparaissant tour à tour à Ver­
sailles, à Potsdam à la table du grand Frédéric, à la cour de
Catherine de Russie et de Joseph II d’Autriche, feldmarschall de
l’Empire, grand d’Espagne, chevalier de la Toison d’Or, com­
mandeur de l’ordre de Marie-Thérèse, il personnifiait ce cosmo­
politisme français du xvine siècle, répandu à travers toute la
haute société d’Europe. Quoiqu’il lût né à Bruxelles et qu’il
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
166
passât la plus grande partie de sa vie au service de l’Autriche, il
pouvait passer pour le dernier et le plus brillant représentant de
celle France « ancien régime », frivole et chevaleresque, libertine,
jouisseuse, et en même temps profondément attachée au culte
religieux de l’honneur etdu nom. Rahelavait fait sa connaissance
en août 1795, aux eaux de Tôplitz. Il y accourait souvent de
Vienne, logeait dans la somptueuse demeure des châtelains de
l’endroit, la famille princière des Clary, ses alliés. En dépit de
ses soixante ans bien sonnés, il était resté vert galant et char­
meur irrésistible. Ses anecdotes, ses mots d’esprit, comme aussi
ses aventures galantes — où sa vue qui faiblissait déjà l’exposait
parfois aux plus amusantes méprises — faisaient le tour de la
société et donnaient de l’entrain à toutes les conversations. « Le
Prince de Ligne que je vois journellement est admirable », écrit
Rahel enthousiasmée, « et il me plaît chaque jour davantage. Je
n’ai jam ais rencontré un esprit aussi cultivé et aussi charmant,
avec quelque chose d’enjoué qui vous met aussitôt à l’aise. » De
son côté le Prince fut conquis par l’esprit primesautier, péné­
trant et observateur de la jeune fille à qui, l’année suivante, il
remettait un exemplaire des Fables de La Fontaine, accompagné
d’un madrigal fort louangeur. De petits billets continuèrent à
courir entre les deux amis qui avaient conclu leur alliance sons
les auspices du Bonhomme. Très finement le Prince analysait
la forme d’esprit et le style de sa correspondante : « Il n’y a pas
un mol de votre part qui ne soit une chose. Rien que quatre
lignes de vous feraient la page d’une Française. »
Mais il s’en faut que Rahel ail admiré tout dans l’esprit fran­
çais. Si elle raffolait d’une certaine frivolité, si elle prisait très
haut la sociabilité des Français, leur politesse, « leurs belles
manières qui », disait-elle, « sont devenues un modèle définitif
pour le reste de l’univers », si elle adm irait aussi leur talent de
vivre, leur perspicacité psychologique, affinée par un long usage
du monde, et surtout leur langage, cet incomparable outil de la
conversation, par contre elle n’était pas moins vivement choquée
de leurs défauts. Le plus frappant de tous, à ses yeux, levéritable
vice national desFrançais, c’est leurvanité, leurconlinuellepréoe-

�167
cupation de l’opinion d’autrui et de l’approbation étrangères,
qu’il s’agisse du vulgaire qu’en dira -t-on, du souci plus noble
de l’honneur ou du jugement de la postérité. C’était déjà le tra­
vers qu’elle reprochait à Mmc de Staël. « Elle en revient toujours
à l’approbation », disait-elle, « et comme elle n’est pas une nature
vulgaire, elle veut que ce soit la postérité qui s’en charge. » Un
autre de ses amis français lui présentait ce même détaut avec un
grossissement presque ca ri cal mal : le comte de Tilly.
Émigré français, très l'èlé dans la société berlinoise, il s’était
fait une réputation de conquérant irrésistible. La femme d’un
fonctionnaire prussien, qu’il avait séduite et abandonnée, se jeta
de désespoir dans la Sprée. Causeur brillant, il adorait de s’en­
tendre parler. « II ne m’incommode nullement », écrivait Rahel,
« il me raconte tout. Je lui sers d’auditoire, et il est un acteur à
à mon service, qui joue devant moi la comédie humaine. »
Malicieusement elle expliquait ses égarements et ses malheurs,
par l’exagération monstrueuse chez lui de cette faculté de causer.
« Il se laissait facilement éblouir et séduire par toutes les opi­
nions, quelles qu’elles fussent, du moment qu'elles s’exprimaient
bien, et il a passé sa vie à agir suivant des règles de conduite
qu’il n’avait nullement adoptées et auxquelles dans son for inté­
rieur il n’ajoutait aucune créance. Comme il lui restait de son
éducation première un certain fonds de croyances morales et
religieuses, sa vie en arrivait à présenter un aspect décousu à la
fois comique et effrayant. Il se trouvait dans un état de perpé­
tuelle angoisse, de torture morale, cherchant par des triomphes
de vanité à assoupir ses remords, dans un état de doute et d’in­
certitude auquel tout l’avait prédisposé, sa naissance, ses succès
mondains, son intelligence et surtout celle fausse éducation
d’autrefois, où tant de libertinage se mêlait à de si hauts ensei­
gnements moraux et religieux. Bref, c’était l’échantillon le plus
parfait de l’éducation et de l’esprit français d’autrefois. Il en avait
toutes les qualités et tous les défauts. »
Un problème psychologique plus inquiétant encore s’était pré­
senté à elle, en l’année 1804, en la personne de Benjamin Cons­
tant — un des premiers Français vraiment initiés aux choses
RAHEL

�168

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

d’Allemagne. Mieux que personne elle avait su goûter la conver­
sation attrayante, le scepticisme blasé, et ce qu’elle appelait
« l’enjouement ironique » du délicieux causeur. « 11 se prenait
sans cesse lui-même pour cible — ses goûts, ses préférences, le
choix de ses plaisirs, toute sa manière d’être et de se comporter;
et cela avec une sécheresse, un mordant et une verve comique
qu’il savait condenser en quelques mots courts et incisifs. Sa
manière surtout de faire des concessions, quand il discutait,
était impayable : un mot jeté d’abord, comme en passant, un
geste, une intonation — et puis le voici qui tout à coup se met­
tait à vous prouver longuement que l’opinion contraire ou que
le parti opposé étaient tout aussi soutenables, peut-être même
préférables, et qu’après tout il importait peu, que tout se rédui­
sait à une question de bon ton entre gens de bonne compagnie
et de mœurs agréables... « Je n’en sais rien, absolument rien »,
disait-il des plus importants problèmes de métaphysique, avec
la même bonne hum eur que s’il s’était agi de discuter la nou­
veauté du jour en joyeuse compagnie. »
Il représentait bien aux yeux de Rahel les séductions, malgré
tout décevantes, d’un certain esprit français — « parisien » serait
plutôt le mot — ; les raffinements d’une vie trop avancée, d’une
culture trop exclusivement mondaine, préparée à accueillir toutes
les idées, sans y entrer ; un scepticisme sans amertume, unique­
ment formé à l’école de la discussion qui en a poli les aspérités,
usé les angles, mais en même temps qui en a tué le nerf intime
et douloureux — le type de l’Européen décadent. « Quel dom­
mage! » disait-elle, « puisque son scepticisme avait des racines
si profondes en lui, qu’il n’ait jam ais songé à creuser plus pro­
fondément encore. »

La France est le seul pays étranger que Rahel ait visité — si
on fait abstraction d’un rapide voyage dans les Pays-Bas et d’un
court séjour à Vienne, lors du fameux Congrès. C’est aussi le
seul peuple étranger dont elle ait parlé la langue, encore qu’avec

�169
quelques incorrections. Elle a toujours été tenue au courant des
choses de France, d’abord par les visiteurs français, et aussi par
la petite colonie allemande qui ne cessait de se renouveler à
Paris et parmi laquelle elle comptait de nombreuses relations.
Elle allait bientôt trouver le plus zélé, le plus ponctuel et le
mieux renseigné des informateurs en la personne d’Oelsner, un
ami de Varnhagen, comme lui diplomate en disgrâce, qui presque
chaque semaine envoyait à ses amis berlinois, en contrebande
dans la valise diplomatique, une chronique, puisée aux meil­
leures sources, des actualités parisiennes, politiques, littéraires
et mondaines.
Ces amitiés et ces relations, il est vrai, appartiennent pour la
plupart à une période plus avancée de la vie de Rahel. Mais déjà
dans ses premières sympathies de jeunesse il apparaît nettement
en quoi les Français resteront, comme elle le reconnaissait ellemême, ses modèles et ses maîtres insurpassables. Ils ont décou­
vert et porté à leur plus haute perfection les formes sociales de
la vie moderne, d’abord en façonnant ce type supérieur de poli­
tesse et de culture mondaines, dont l’ancienne France avait donné
à l’Europe le modèle le plus accompli; et (ce fut la seconde décou­
verte de Rahel) en apportant au monde ces formes nouvelles du
Droit, ces principes de liberté politique et de justice sociale,
qu’une jeune génération plus combative allait bientôt essayer de
faire pénétrer en Allemagne. « Ce sont les Européens qui ont le
plus vécu, les plus « usés » par la vie, un peuple d ’avant-garde,
ein Vorvolk », ainsi Rahel résumait son jugement, a Notre vie à
tous ils l’ont passée au crible de la conversation, et c’est ce qui
fait de leur langue un outil si parfait. »
RAHEL

L e s A r t is t e s

et les

L it t é r a t e u r s

Arrivée au déclin de sa beauté et de sa célébrité mondaine,
Henriette Herz constatait, non sans mélancolie, combien s’était
modifiée profondément, en l’espace de peu d’années, la physio­
nomie des salons berlinois, sous l’influence de la littérature et

�170
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
de la critique d’abord, plus tard sous la poussée des événements
politiques. Elle-même, par ses premiers triomphes, appartenait
encore à cette génération sentimentale, contemporaine de W er­
ther, éprise d’analyse morale et de jargon vertueux, pour qui
l’intérêt essentiel de la vie de société se réduisait en somme à un
petit jeu d ’intrigues romanesques que nouaient entre elles, sous
prétexte d’éducation mutuelle, les « belles âmes » des deux sexes.
« Ces liaisons », racontait-elle, « dessinaient à travers la société
du temps comme une trame invisible; elles en reproduisaient la
note sentimentale dominante. Les intéressés avaient beau s’en
cacher : leur secret finissait toujours par être découvert, car on
avait acquis, dans le discernement des nuances du sentiment,
une virtuosité incomparable. De véritables romans s’ébau­
chaient; les fils d’une intrigue se nouaient et s’enchevêtraient;
l’aventure prenait généralement une tournure heureuse ; rarement
elle se terminait par une catastrophe tragique. Les péripéties de
ces petits drames — (dans chaque cercle mondain, il s’en dérou­
lait souvent plusieurs parallèlement) — étaient suivies par les
spectateurs avec un sentiment mêlé de sympathie et de curio­
sité, et c’était pour les initiés un intarissable sujet de conversa­
tion. »
Mais avec l’essor que prirent à Berlin, vers la fin du xvme siè­
cle, le théâtre et la littérature, un élément nouveau apparut dans
la vie de société : les artistes et les hommes de lettres.
Les questions théâtrales commençaient déjà à être un sujet
d’actualité passionnante. Le salon de la Jaegerstrasse fut à cet
égard un des plus initiateurs. Non seulement Rahel suivait atten­
tivement les événements de la saison et entretenait depuis sa
première jeunesse des relations personnelles avec la plupart des
acteurs et des actrices de la capitale, mais ses jugements faisaient
autorité, et le temps n’était pas éloigné où toute étoile nouvelle
— tragédienne, cantatrice ou dame du ballet — avant de se pré­
senter sur une scène berlinoise, se fera introduire chez l’illustre
maîtresse de maison et viendra en quelque sorte se placer sous
son patronage.
Deux questions étaient à l’ordre du jour. C’était d’abord la

�171
querelle de l’opéra italien et de l’opéra français. L’école italienne
était représentée par le chef d’orchestre de l’Opéra italien à Ber­
lin, Righini; l’école française par Gluck. Dès la première heure
les sympathies de Rahel allèrent aux Italiens, et elle portait déjà,
à défendre Righini contre Gluck, autant de passion qu’elle en
mit plus tard à exalter Spontini aux dépens de Weber. Ne vat-elle pas jusqu’à dénier aux Français toute aptitude musicale?
« Une nation qui produit des vaudevilles, ne peut pas avoir de
musique », lui échappe-t-il de dire dans une lettre de Paris. Les
chanteurs français qu’elle a entendus à l’Opéra, l’ont prodigieu­
sement agacée. « Ils crient », dit-elle, « ils ne chantent pas ; et
plus ils crient, plus ils se font applaudir ». Etant allée un jour
entendre à l’Opéra de Berlin une cantatrice, autour de laquelle
on menait grand bruit depuis son retour de Paris — Mmc Schrôder
Devrient — elle constata avec effroi les ravages que commençait
à exercer, même sur le goût musical allemand, ce quelle appe­
lait « la manie française ». « Elle aussi fait de grands « effets »,
comme on dit aujourd’hui ; mais elle leur court après, ils ne
viennent pas à elle : on sent trop le calcul, la préméditation. Et
puis elle a pris en général cette manière outrée, cette exagéra­
tion tumultueuse du sentiment qui plaît tant aux Français et qui
est, au fond, la chose du monde la plus froidement affectée...
Elle a eu quelques beaux moments, qui naturellement ont passé
inaperçus, alors que tout le monde applaudissait les grands cris
qu’elle avait appris en France. »
Plût au ciel que les Français n’eussent jam ais eu de musique !
Malheureusement ils ont créé un style, qui risque de fausser le
goût et de déformer à tout jamais les pures traditions du chant.
On est tout surpris de voir une musicienne si avertie que
Rahel juger avec tant de parti-pris l’opéra de Gluck. G’est que ce
dernier représentait à ses yeux un système musical qui allait à
l’encontre de ses préférences. Poussé jusque dans ses extrêmes
conséquences, ce système ne tendrait à rien moins qu’à rempla­
cer le chant par une sorte âe récitatif lyrique, ce qui, d’après
Rahel, « revient à appeler dramatique en musique ce qui ne l’est
pas du tout, c’est-à-dire à laisser aux paroles toute leur valeur
RAHEL

�172
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
parlée, au lieu de remouler jusqu’au sentiment qui se cache sous
ces paroles, pour lui donner un libre essor. »
Comme la plupart des romantiques, Rahel est convaincue que
la musique est un langage beaucoup plus prim itif que la parole,
qu’il traduit bien plus directement les mouvements intérieurs
du sentiment, toute la réalité intime de l’âme. Ce n’est pas sur
un texte dramatique qu’il faut composer de la musique, mais
inversement sur de la musique qu’on devrait après coup écrire
des paroles. Car le vrai évocateur c’est le musicien, non le poète
ou le littérateur. Et c’est pourquoi, à choisir entre les deux
extrêmes, ou de l’opéra italien qui sacrifie résolument le texte à
la musique, ou de l’opéra de Gluck qui asservit le chant à la
parole, elle donne sans hésiter sa préférence au premier. Ce
qu’elle demande au compositeur avant tout, c’est l’expression
lyrique du sentiment, le pur chant, la mélodie spontanée, naïve,
irrésistible, jaillie de source, qui fait valoir la beauté expressive
de l’organe vocal hum ain et plonge l’âme dans une atmosphère
de tristesse héroïque ou d’enchantement féerique.
Et voilà où les Italiens sont des maîtres insurpassables. Ils
possèdent pour ainsi dire innée la technique de l’organe vocal.
Chez eux c’est la nature elle-même qui chante, qui vocalise; elle
s’est construit un instrum ent hum ain merveilleusement souple
et expressif; elle parle le langage universel de l’amour et de la
beauté.
C’est aussi cette incomparable beauté plastique de l’organe
vocal que Rahel ne se lassait d’adm irer chez celle qui passait
alors pour la reine des divas berlinoises, l’étoile de l’Opéra ita­
lien, la Marchetti. « Hier j’ai fait la connaissance de la Mar­
chetti », annonçait-elle triomphalement. « Il faut que je coure
lui rendre sa visite. Elle m’a régalé d’une petite audition. Je lui
fais une cour en règle — bref, je suis transportée. Chaque mouve­
ment qu’elle fait est un enchantement, un sortilège, à se pâmer,
à rire et à pleurer tout à la fois. Par bonheur aucun de ses regards
ne m’échappe. Je tremblais hier à la pensée d’en perdre un seul.
Quelle voix ! Quels roucoulements ! Quelle expression ! Ou plu­
tôt ; toujours celte même expression inimitable! Voilà du vrai

�173
charme, du plus authentique, du plus garanti! Voilà de la pas­
sion ! C’est ce que j’appelle des dons du ciel ! Et c’est aussi ce que
j ’appelle de la musique — de la beauté ! »
Mais plus encore qu’à l’opéra, Rahel apportait aux représen­
tations dramatiques un goût sévère et averti. Car ce qu’elle cher­
chait au théâtre,ce n’était pas un simple divertissement artis­
tique, mais l’image intensive de la société, une école de vérité,
où sans cesse l’humanité viendrait se faire instruire des réalités
intimes de la vie individuelle ou collective — la forme la plus
perfectionnée de l’instinct de sociabilité. « Une ville sans théâtre »,
disait-elle, « c’est un visage sans yeux. »
De là l’intérêt passionné qu’elle portait au jeu des acteurs.
Elle voulait y trouver la vérification de ses expériences psycho­
logiques personnelles. Que faisait-elle après tout dans le monde,
si ce n’est déchiffrer des masques, retrouver derrière les atti­
tudes, sous les jeux de physionomie, le caractère et le rôle que
plus ou moins involontairement jouent les marionnettes de l’hu­
maine comédie? Et voyez la supériorité de l’art du comédien.
Sans doute c’est un mensonge, mais un mensonge franchement
accepté comme tel, un mensonge vrai, pourrait-on dire. Si l’ac­
teur se grime, s’il se fait un masque et une attitude, c’est pour
rendre sensible à tous une intuition plus profonde, plus véri­
dique de la réalité et de la destinée humaines. En cela il est bien
supérieur aux comédiens de la vie ordinaire, lesquels travaillent
tout au contraire à faire pénétrer dans les esprits des erreurs,
avec un faux air de vérité. Aussi eût-elle voulu que l’acteur fît
passer jusque dans son existence quotidienne quelque chose de
l’idéalité de sa vie de théâtre. « On ne peut pas être artiste à
6 heures du soir seulement », disait-elle, «. il faut l’être toute la
journée, quand on s’est donné pour tâche de représenter l’art en
public dans sa personne. »
C’était l’époque de la rivalité des deux grands acteurs berli­
nois Fleck et Ilïland. Ce dernier, grâce à sa situation de direc­
teur de théâtre et à ses succès d’auteur dramatique, jouissait
d’un prestige considérable. Cette fois-ci encore Rahel prit nette­
ment parti. Ifïland « l’agaçait », disait-elle, « jusqu’à lui crisper
RAHEL

I II!

3H
.I

�174
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
les nerfs. » Selon elle, « il ne « jouait » pas ses rôles, mais il les
« disait », il les déclamait, uniquement préoccupé de détacher
et de marteler ses phrases, de souligner ses effets, de faire un
sort à chaque mot, sans jam ais entrer vraiment dans la peau de
son personnage. Le pire c’est qu’il avait créé un véritable
poncif, qu’on retrouvait un peu partout sur les scènes d’Alle­
magne où ses imitateurs foisonnaient. « Ce pédant médiocre­
ment doué », écrivait-elle après la mort du célèbre acteur, « a fait
le plus grand mal aux théâtres non seulement de Berlin, mais
de toute l’Allemagne, en dépit de ses talents d’organisation et de
ses mérites d’adm inistrateur; et il me poursuit même après sa
mort. Comment n'enragerais-je pas, quand sur toutes les scènes
allemandes, sans en excepter Vienne, c’est toujours lui que je
l'encontre, ses jeux de scène, ses ronflements et ses œillades, ses
contorsions de la main et des doigts, sa manière de s’arrêter,
pour détacher quelques paroles isolées dans une phrase et pour
les envoyer à l’abandon, comme des sentinelles perdues, sans
vivres ni munitions, c’est-à-dire sans accent véritable et sans
rapports avec l’ensemble, laissant à l’auditeur le soin d’en faire
ce qu’il pourra, avec l’air de lui persuader qu’il se cache dans
loul ce fatras une intention artistique supérieure. Voilà les spec­
tres qui s’acharnent sur moi, alors même que je voudrais oublier
le défunt, et qui attisent toujours à nouveau mes anciennes
colères. D’où vient donc que le faux se répande plus facilement,
qu’il trouve plus d’imitateurs, de partisans, de défenseurs que
le vrai? Alors que la vérité est pourtant bien plus simple, bien
plus naturelle que tous les mensonges, que tous les sophismes
et que les artifices forgés par le calcul ? »
Le métier, c’est une des pensées favorites de Rahel, ne déve­
loppe que des qualités négatives. Il enseigne uniquement ce qu’il
ne faut pas faire, ce qu’il faut éviter. Mais il devient mensonge
sitôt qu’il usurpe la place de l’inspiration, car tout ce qui a une
valeur positive est une création imprévisible et originale, le
résultat d’une intuition personnelle. « Il faut que l’acteur se
pénètre complètement de l’esprit général de chaque pièce, qu’il
en connaisse tous les rôles et tous les détails, qu’il ait reçu en

�175
outre du ciel le don de pénétrer des états d’àme complexes, et
aussi le don de les exprimer au dehors, ce qui est après tout la
besogne la plus grossière, la moins essentielle et la moins indi­
viduelle de sa vocation. Pourvu qu’il sache éviter ce qu’il ne faut
pas faire, qu’il ail toujours présent à l'esprit l’ensemble des règles
prohibitives, par où se traduit à tout instant le jugement cri­
tique, il peut se laisser aller librement à son inspiration, et il ne
produira jam ais rien que d’excellent. »
Si Iffland représentait aux yeux de Rahel l’acteur de métier,
au jeu conventionnel, le type de ce qu’on pourrait appeler le
« menteur » au théâtre, par contre elle adm irait sans réserve,
chez Fleck, l’acteur génial, entièrement sincère, qui dédaigne
les artifices de la routine, ne recourt au métier que pour mas­
quer les lacunes et les inévitables défaillances de l’inspiration,
— de même qu’elle applaudira plus lard chez Esslair le véritable
successeur de Fleck, l’acteur au jeu hardi et réaliste, un des pre­
miers qui ait osé tourner le dos au public. Elle avait vu ce der­
nier dans les Brigands. « Dès le début », dit-elle, « il a lu divi­
nement la lettre du père; il se trouvait « chez lui » dans la
chambre où il lisait, comme ne savent être « chez eux » que les
tout grands acteurs, comme sont « chez eux » dans leur appar­
tement de vrais hommes, des héros... Avec cela aucune préoc­
cupation de vanité à l’endroit du public. C’est ainsi qu’il lui
arrivait fréquemment de tourner le dos à la salle, ce qui me plaît
beaucoup, car il y a dans chaque rôle des moments où on ne
parle plus, et c’est alors qu’un geste spontané, vif et naturel, fait
une heureuse diversion et met un peu d’anim ation sur les plan­
ches et dans la salle... Il ne lui vient pas assez d’idées en scène,
et c’est pourquoi il ne nuance pas assez son jeu. Il s’imagine
alors volontiers qu’il doit se mettre dans un étal d’exaltation, où
il ne peut plus faire autrement que crier. Cela lui arrive trop sou­
vent, sans motif plausible, et l’etfet est presque toujours désas­
treux... Dans ses meilleurs moments, il fait songer à Fleck et à
Talma. »
Rencontrait-elle par hasard un de ces artistes supérieurs, un
de ces génies de droit divin, Rahel se sentait comme « obligée »
RAHEL

�176
JEAN-EDOUARD SPENLÉ
vis-à-vis de lui; elle aurait voulu l’entourer d’une atmosphère
de sympathie intelligente, et par delà les applaudissements
bruyants de la foule, faire monter vers lui les hommages plus
délicats de l’élite des connaisseurs. « J’ai la folle prétention »
écrivait-elle à la grande tragédienne viennoise, Sophie Schrôder,
qui s’apprêtait à venir faire une tournée à Berlin, « d’être la seule
personne dans cette ville éclairée qui sache vous apprécier à
votre valeur... Je voudrais vous recevoir, vous héberger, A’ous
décharger de tout souci matériel d installation, vous applaudir,
vous faire en princesse les honneurs de la ville, comme c’est mon
désir ardent chaque fois qu’un artiste séjourne dans nos murs
— j ’entends un de ces vrais artistes, qui ont le secret du grand
style et savent rendre la passion en dehors de toute routine et de
toute convention. »
Le public berlinois saura-t-il rendre justice à ce puissant tem­
pérament dram atique? Ne se trouvera-t-il pas désemparé en pré­
sence d’une révélation d’art si nouvelle pour laquelle lui feront
défaut les points de comparaison? Pour les rôles d’hommes,
Ifïland lui a longtemps servi de parangon. Pour les rôles de
femme, c’est la Bethmann qui fournit à présent le patron — une
artiste de talent assurément, capable de couler sa personnalité
dans les masques les plus divers, tantôt rêveuse, sentimentale,
déchirante même dans l’expression d’une romantique tristesse,
tantôt frivole, espiègle, enjouée, toujours charm ante et distin­
guée, toute en nuances tempérées et en demi-teintes. « Mais la
fureur tragique, déchaînée, terrifiante, la grande démence mytho­
logique, apparentée aux Eléments, voilà ce qu’elle n’a jam ais su
tirer de son âme charmante, mobile et légère, frivole et douce, de
même qu’on ne peut tirer de soi ce qui ne s’y trouve pas déjà. » Et
voilà « le grand style » que Rahel admire chez Sophie Schrôder, et
que les Berlinois, elle en a bien peur, ne sauront pas comprendre.
Et puis la « Ville des Lumières » a le goùtfaussé par l’abus de
la critique et par des prétentions intellectuelles excessives. « On
se guindé, on jacasse, on fait montre de sentiments esthétiques.
On éclaire son jugement à la lumière de mille chandelles de toute
fabrication, au lieu de s’en remettre au soleil du soin de faire le
jour et la nuit. »

�177
A ces prétentions excessives de la critique, Rahel ne manquait
pas une occasion de rabattre le caquet. Le comte de Salin rap­
porte à ce propos un trait bien significatif. Au milieu d’un petit
groupe, dans un coin du salon, Frédéric Scblegel pérorait un
soir. Il déchirait à belles dents une actrice berlinoise, la Unzelmann, dont on venait précisément d’annoncer l’entrée. A l’en
croire, c’était une dinde, qui 11e comprenait pas un traître mot
aux pièces et aux rôles qu’elle jouait du reste, force lui était d’en
convenir, avec beaucoup de succès. « Je lui ai exposé à ce sujet les
plus belles théories », ajouta, en se rengorgeant, le jeune critique.
« Mais autant tirer sa poudre aux moineaux! Elle n’a compris
goutte aux propos que je lui tenais et ne m’a répondu que par
des âneries. Je la crois incapable de réfléchir à ce qu’elle joue. »
Un autre invité, le major Scliack, attiré par l’animation qui
régnait dans ce .coin du salon, s’était rapproché et avait surpris
au vol ces dernières paroles. « En avez-vous des prétentions,
messieurs les critiques ! » s’écria-t-il, relevant l’impertinence
d’un pareil jugement. « La Unzehnann a sa manière à elle d’in­
terpréter ses rôles. Elle les joue sous vos yeux, en chair et en os,
et Dieu sait que les yeux y trouvent leur compte ! Que vous faut-il
donc encore? Peut-être qu’elle se barbouille les doigts d’encre?
Quelle horreur I Vouloir que la divine créature se transforme en
bas bleu, ce serait aussi grotesque, ma foi, que d’exiger de vous,
Messieurs les critiques, que vous jouiez aussi bien qu’elle, ou
que vous montriez d’aussi belles épaules I » — « Bravo ! bravo !
mon cher Schack! » C’était la voix de Rahel, qui, à son tour,
venait de rejoindre le groupe et avait écouté, inaperçue. L’inter­
pellé resta tout penaud, comme un écolier pris en faute. « Qu’en
pensez-vous?», dit-il brusquement, en se tournant vers son inter­
locutrice, « ai-je bien récité ma leçon ? Je n’ai du moins pas eu
le temps de l’oublier en route... Car il faut que vous sachiez,
Messieurs, que tout ce que je viens de vous dire, je l’avais à l’ins­
tant même entendu de la bouche de ce malicieux petit lutin. J ’ai
trouvé l’occasion bonne et j ’ai voulu juger de l’effet. »
RAHEL

�178

JEAN-EDOUARD SPENLE

***
Et pourtant, par une singulière contradiction, ce sont préci­
sément ces talents critiques qui, parmi les jeunes littérateurs,
donnaient le Ion dans le salon de la Jaegerslrasse.
L’un d’entre eux, qui jouait un peu le rôlede maître de maison,
n’était autre qu’un frère cadet de Rahel connu sous le nom de
Louis Robert. Très répandu dans les cercles littéraires de Berlin,
il s’était d’abord lié d’amitié avec les premiers romantiques,
avec Tieck et Frédéric Schlegel. Quelques années plus tard, il
faisait partie d’un autre petit cénacle, « l’Etoile Polaire », que
venaient de fonderquelques débutants, parmi.lesquelsVarnliagen,
le futur mari de Rahel,.le poète Chamisso, lieutenant de la garde,
le médecin Koreff, le théologien Theremin, et quelques autres.
On se réunissait le soir au corps de garde de la porte de Brande­
bourg ou de Potsdam, où le lieutenant Chamisso était de service.
Ou bien on donnait les «. thés du Livre Vert » (le « Livre Vert »
était la nouvelle Revue, l’« Almanach des Muses » aux couleurs
d’espérance, où chaque printemps les jeunes auteurs se propo­
saient de publier leurs primeurs poétiques). A un de ces thés
Varnhagen vit pour la première fois Rahel : on se rappelle le
récit émerveillé de cette entrée sensationnelle.
Grâce à ses nombreuses camaraderies et à ses relations dans les
cénacles littéraires, Louis Robert remplissait les fonctions de
rabatteur dans le salon de sa sœur. Une de ses pistes les plus heu­
reuses devait être un jour l’étudiant Henri Heine rencontré dans
la « W einstube » de Lutter et Wegener à Berlin. Lui-même avait
fourni quelques contributions poétiques à 1’ « Almanach des
Muses » de l’année 1804. Il s’essaya ensuite au théâtre, écrivit des
comédies, des « libretti » d’opéra, des tragédies, et il remporta
quelques demi-succès. Rahel tenait en haute estime son drame
intituléDie Maclit der Verhallnisse (la « Force des Choses»), un
des premiers drames de critique sociale dans la littérature du
xixmc siècle. Mais il manquait de réelle envergure. C’était un pro­
duit de l’intellectualisme berlinois, affiné et approfondi par le

�179
« Witz » schlegelien — ce qui ne l’empêcha du reste pas de
parodier celte école dans un pastiche des «Précieuses ridicules »
de Molière, qu’il intitula : Les Sur-civilisés (die Ueberbildeten).Très
observateur, doué d’un esprit caustique et mordant, il réussissait
à merveille la caricature, et il excellait particulièrement dans un
genre : l’acrostiche satirique. Rahel avait toutes les peines du
monde à défendre son salon contre l’intrusion de cet esprit de
dénigrement : les portraits à laCélimène, on le sait, n’étaient pas
du tout son fait. Du moins imposa-t-elle à son frère la règle
absolue de ne jamais s’attaquer qu’à des personnalités présentes.
Aussi la lecture des fameux acrostiches était-elle généralement
suivie d’une querelle entre le caricaturiste et son modèle, que­
relle qu’ils allaient bientôt vider en champ clos, dans un coin
écarté du salon. La maîtresse de maison poussait un soupir de
soulagement chaque fois qu’elle voyait s’éloigner ces malencon­
treux trouble-fête et l’orage se dissiper peu à peu dans le lointain.
Il ne passait guère d’écrivain en renom à Berlin dont Rahel
ne fît la connaissance. Lorsqu’on l’année 18(10 Jean Paul vint
établir son quartier général dans le salon de la belle Henriette
Herz et y recevoir les hommages de ses aristocratiques adm ira­
trices, elle échangea avec lui quelques visites et quelques billets.
II piqua sa curiosité, mais elle ne prit aucun goût ni à ses œuvres
ni à sa personne. Elle expliquait ses succès auprès du beau sexe
par la psychologie irréelle de ses héroïnes, auxquelles il avait
prêté cette idéalité mensongère qui plaisait tant aux femmes de
son temps. Quant à son originalité, autour de laquelle on faisait
grand bruit, elle n’y vit qu’une marque de son hum eur inso­
ciable, de son manque d’éducation et d’usage du monde «Il lui
faut la solitude, » disait-elle, « pour rester lui-même. » Il n’avait
pas assez d’originalité pour être à la fois un original et un être
sociable.
Pareillement les rapports d’amitié qu’entretenait Rahel avec le
poète berlinois Ludwig Tieck, ne la rendaient nullement aveugle
aux défauts de cet auteur. Un art sans spontanéité, sans vie, le
produit d’une sensibilité maladive et d ’une réflexion artificielle,
voilà tout ce qu’elle y trouvait. Rien de plus ennuyeux que son
RAHEL

12

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
180
« Phantasus » avec ses discussions esthétiques et ses bavar­
dages interminables sur l’art. Ce sont les divagations dequelques
fantoches falots qui errent au milieu d’un décor artificiel et
faux. « Je deviendrais folle s’il me fallait vivre dans ces salons,
dans ces jardins, près de ces jets d’eau et près de ces cascades,
et prendre part à ces insipides conversations. »
Mais il est un écrivain qui, moins peut-être par ses relations
personnelles — il avait quitté Berlin depuis 1799— que par la
forme particulière de son esprit et par son originalité critique,
exerça une profonde influence sur Rahel, et qui, nous l’avons
dit, a donné comme par anticipation la formule de son salon
et de son esprit de conversation : Frédéric Schlegel. « Voilà
un cerveau où s’accomplissent de grandes opérations » écrivaitelle le 2 août 1797 à Brinkmann, après avoir lu les premiers
articles du jeune critique. « Pourvu que nous liions connais­
sance, je veux dire : pourvu que je sois quelque chose pour lui —
je ne veux faire sa connaissance que par votre interm édiaire.
J’ai besoin à présent d’une nouveauté qui m’égaie et me récon­
forte. Je vis depuis si longtemps dans l’obscurité, que mes yeux
puissants ne supportent plus le plein jour, et que la clarté les
fait larmoyer. » La présentation se fit quelques semaines plus
tard. Rahel fut enchantée. « Son physique me plaît: or vous
savez que le physique d’un homme est le texte, dont tout le reste
n’est que le commentaire. » Lorsque deux années plus tard
Frédéric Schlegel quittait Berlin avec Dorothée Veit, Rahel
songea un instant à rejoindre le jeune couple à Iéna. N’avait-on
pas songé à la marier au philosophe Schelling ? Le projet ne se
réalisa du reste pas, à la grande satisfaction des frères Schlegel.
Leurs deux femmes, et tout particulièrement les sympathies et les
antipathies également véhémentes de Caroline — de « Madame
Lucifer » — leur donnaient déjà pas mal de fil à retordre, ils
avaient assez à taire pour maintenir un certain équilibre, fort
instable, dans leur double ménage, pour qu’ils ne souhaitassent
pas de le compliquer par l’irruption d’un nouvel élément génial
et anarchique.
Il ne semble pas du reste qu’entre la Sibylle berlinoise et

�RAHEL

les Dioscures du romantisme des relations personnelles de
cordiale sympathie aient réussi à s’établir. Dans les quelques
lettres qu’il échangeait de France avec Raliel, Frédéric Schlegel
parlait assez irrévérencieusement de la n ménagerie» de la Jaegerstrasse, dont il venait, disait-il, de rencontrer quelques échan­
tillons sur le pavé parisien. Et Guillaume Schlegel, de qui les
Conférences sur la Littérature attiraient alors le Tout-Berlin
intellectuel et mondain (Rahel fut de ses auditrices assidues),
ne fit que de rares apparitions dans le salon de Mlle Levin.
C’est que les deux frères, dont le rêve avait été de constituer
dans la critique une sorte de dmimvirat redoutable, à des
instincts autoritaires joignaient une forte dose de vanité.
Or Frédéric, en dépit de ses allures provocantes, réussissait
médiocrement en société. Il s’exprimait avec lourdeur et
embarras. On a vu la verte réplique qu’il s’attira certain soir de
la part du major Schack, à la grande joie de la maîtresse de
maison. Et Guillaume, le conférencier légèrement solennel et
pontifiant, très gâté, du reste, par ses succès féminins et mon­
dains, ne devait se plaire que médiocrement dans ce milieu un
peu bohème et anarchiste, où la littérature ne tenait que juste
la place qui lui revenait, où il n’y avait point d’idole qu’on
encense, d’oracle que l’on consulte, de «cher m aître» qu’on
cajole et dont on enregistre les boutades, les humeurs quoti­
diennes. Rahel avait trop le culte des originalités individuelles
pour faire de son salon une petite chapelle littéraire ou une secte
doctrinaire. Elle entendait que chacun y comptât exactement
pour ce qu’il valait. Tous, même les plus illustres, élaieïjl tenus
de payer chaque fois leur écot. Aucune réputation, si consacrée
fût-elle, n’y trouvait de crédit illimité.
Et par là elle ne faisait que réaliser, dans les formes de la vie
de société, le culte de l’originalité et cet individualisme combatif,
dont s’étaient inspirés les frères Schlegel, à l’époque héroïque
où ils faisaient eux-mêmes campagne, dans les pages de VAthenaeum, contre les traditions de la morale et de la société bour­
geoises. Son premier salon fut essentiellement une collection
d’originaux — une « ménagerie », selon le mot de Frédéric

�182

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Schlegel. Si la devise de cetle maîtresse de salon française du
siècle, de la bonne et grondeuse et maternelle M"10
Geoffrin, tient tout entière dans cetle phrase : « Rien en relief ! »
si la grande préoccupation de cette vénérable bourgeoise semble
avoir été de faire la police de son salon, le mieux « adm inistré »
de l’Europe, de passer le rabot sur loules les originalités et sur
tous les angles saillants des individualités, comme elle l’avait
fait passer sur les sculptures de son appartement — d’introduire
dans la société un ton uniformément correct, poli, tempéré et
doux — il faudrait retourner ici la formule et résumer la grande
préoccupation de Raliel en cetle devise exactement contraire :
« Tout en relief! » — « Que la vérité sorte de ses trous ! » voilà
son cri de guerre, le mot d’ordre qu’elle jette à ses lidèles, à ses
alliés, à ses compagnons d’armes.
A YAthenæum elle a emprunté aussi le goût du paradoxe
et surtout de celle forme littéraire — la seule qu’aient renou­
velée les jeunes auteurs — l’aphorisme. « Voilà des pensées que
j’aime», écrivait-elle à propos d’une formule concise et lapidaire
de Hegel, « des pensées qui sont des extraits quintessenciés, qui
abritent en elles des générations entières d’autres pensées, dont
le contenu s’explique tout seul et trouve son commentaire tout
entier dans notre vie et dans notre réflexion personnelles. »
Ce serait une grande erreur que de rééditer le texte complet
des lettres de Raliel. 11 faudrait eu extraire, comme elle-même
du reste l’avait tenté de son vivant, un choix de Pensées, d’Aphorismes, qui par leur valeur condensée et leur forme incisive
feraient bonne ligure à côté des Fragments d’un Schlegel, d’un
Novalis ou d’un Lichtenberg. Elle excelle à trouver les formules
raccourcies, les images qui se gravent. « On porte continuelle­
ment sa vie au tombeau ». — « Nous ne faisons pas d’expériences
nouvelles, mais ce sont des hommes nouveaux qui font des expé­
riences anciennes ». — « Nos sottises sont plus sottes que nous ».
— « Je n ’ai jamais regretté ce que je faisais avec plaisir, mais
uniquement ce que je faisais déjà à regret ». — « Il y a une jeu­
nesse superficielle et une jeunesse profonde ». — « Nous n'avons
vraiment que ce que nous sommes, et ce que nous sommes,

xviii"10

�183
nous vient d’ailleurs. Peut-on avoir l’esprit plus religieux ? » . —
« Puisqu’il doit souffrir cette épreuve, pourquoi veux-tu l’erf
consoler? » etc.
Pareillement celte forme aphoristique du « Wilz » rendrait le
mieux compte de l’esprit de conversation de Rahel. Etait-elle
brillante causeuse? Il faudrait s’entendre sur le mot. Il est
des causeurs qui sont plutôt des orateurs, qui parlent dans un
salon presque comme devanl un publie. Telle devait être Mmc de
Staël, qu’on aime à se représenter adossée à la cheminée, les
mains jetées derrière le dos, dominant tout un salon de son port
altier, de sa voix mâle et énergique, de son éloquence entraî­
nante . D’autres sont des virtuoses, des solistes de la conversa­
tion. Telle cette autre femme romantique allemande que nous
rencontrerons dans le second salon de Rahel, Bettina von Arnim.
Quand elle prend la parole, le silence se fait. Tout le monde
écoute ses improvisations étincelantes qui laissent les esprits
éblouis, charmés, émerveillés.
Très différente semble avoir été l’originalité de Rahel comme
causeuse. Sa note particulière était ce qu’on pourrait appeler les
« mots », encore que le terme soit bien impropre et qu’il faille
entendre par là moins un « esprit de mots » qu’un « esprit de
choses », — c’est-à-dire des aphorismes paradoxaux, des oracles
sybillins, qui attachaient leur aiguillon profondément dans l’es­
prit des auditeurs. « Il lui arrive de dire sous lorme de para­
doxes amusants des pensées si justes, si profondes, qu’on ne
cesse de se les répéter après des années, et qu’on est tout surpris
d’y découvrir des choses toujours nouvelles »: en ces termes
Brinkmann présentait son amie au comte de Salin. « Il n’y a pas
un mot de vous qui ne soit une chose. Quatre lignes de vous
feraient la page d ’une Française»: ce jugement du Prince de
Ligne aurait pu s’appliquer aussi bien, sans aucun doute, à la
conversation de Rahel. « C’était mieux que de l’esprit », écrivait
le comte de Custine, « c’était du génie mis au service de l’inti­
mité et même de la société; elle ne trouvait rien au-dessous d’elle
dans les petits événements de la journée, et rien n’était au-dessus
dans les plus grandes circonstances de la vie. Sa pensée se faiRAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
184
sait toute à tous ; elle ne l’économisait pas pour des livres ou pour
des intrigues politiques ; elle ne jouait pas un rôle, ne calculait
jamais son effet : « Quand on n’a pas assez d’esprit pour en
perdre », disait-elle, « c’est qu’on n’en a pas assez pour ce qu’on
en veut faire. » — « Mme de Varnhagen », raconte un autre initié,
« dissipait aussitôt les nuages orageux par les saillies fulgurantes
de cet hum our ailé qui lui était particulier, et dont je ne saurais
mieux définir l’effet saisissant qu’en le comparant à une frayeur
délicieuse, à une légère secousse, où entraient à la fois de l’éton­
nement et du bien-être, et qui avait pour heureux résultat de
détendre instantanément les attitudes contraintes et de ramener
toutes choses dans leur état naturel. »
Elle semble avoir excellé particulièrement à cette forme supé­
rieure d’ironie, qui sait dire, comme en se jouant, les pensées
les plus graves et les plus candides, modifie en un clin d’œil
nos perspectives sur la vie, eu faisant apparaître les choses les
plus quotidiennes dans un jour paradoxal, en attachant un sens
relevé et un prix infini aux plus modestes, et en découvrant dans
les plus orgueilleuses la marque secrète de leur humble origine
et de leur humaine infirmité. « Vous semblez ne dire jam ais
rien de saillant», observait l'Italien Gualtieri, esprit contourné,
quelque peu épris d’antithèses subtiles, « et cependant personne
ne dit rien comme vous, ou plutôt vous ne dites jamais rien
comme les autres ; vous paraissez être à la portée de tout le monde
et personne n’est à votre portée ; on vous croirait savante et vous
ne savez rien, ou plutôt vous savez tout, sans rien savoir; vous
méprisez toutes les vertus, etvous les aveztoutes, vous les exercez
sans effort, et pourtant c’est un mérite de votre part de les prati­
quer; votre élévation vous met au-dessus d’elles, et vous vous
abaissez jusqu’à elles ; les sols vous trouvent de l’esprit, parce
que vous leur en donnez, et les gens d’esprit vous en trouvent,
quoiqu’ils paraissent sols à côté de vous ; — comment faites-vous
donc? Etes-vous une fée, un esprit follet, une sainte, un reve­
nant, un être supérieur qui se joue des pauvres mortels? »
Surtout elle possédait le talent suprême de s’oublier entière­
ment dans les autres. Etait-ce une vertu ? Était-ce une infirmité ?

�RAHEL

185

Elle-même hésitait parfois à se prononcer. Incontestablement
elle était capable d’intuitions géniales ; mais il lui manquait le
talent de faire servir ces dons exceptionnels à une production
littéraire personnelle, de les utiliser autrement que pour la vie
quotidienne et la conversation courante. « Je ne puis écrire que
des lettres et de temps à autre un aphorisme. Je suis absolument
incapable de traiter un sujet que d’autres m’ont indiqué ou que
je me propose à moi-même. » Elle préférait écouter, questionner,
encourager, corriger et annoter le texte courant de la vie et de la
conversation, donner aux autres l’occasion de se produire et de
briller, plutôt que de se faire valoir elle même, de s’imposer à
l’attention et à l’admiration de son entourage. Les mots qu’elle
jetait comme par mégarde ne servaient qu’à enrichir ses amis.
« Une servante de la société » s’appelait-elle modestement. C’était
sa vocation impérieuse de rapprocher les esprits, de les faire se
communiquer, se pénétrer, de créer autour d’eux une atmos­
phère de sympathie vivifiante. « Rien ne me met l’âme en fête
autant que de voir mes amis se rendre justice les uns aux autres.
Je triomphe alors dans mon cœur et je me dis : celui-là, c’est
toi qui l’as découvert la première, et voici que tous sont obligés
de l’aimer. J ’ai rapproché de la sorte les natures les plus dispa­
rates. Sans doute il arrive aussi que par leurs meilleurs côtés
les hommes ne réussissent pas à s’accorder, qu’un jugement dédai­
gneux vient parfois bouleverser brutalement cet équilibre favo­
rable de bienveillance réciproque,queje m’ingénie àcréerautour
d’eux. Ma joie n’en est que plus vive quand je réussis à faire
s’éprendre mes amis les uns des autres, et que je les oblige à
rendre hommage à mon discernement et à mon cœur. »
Et ce fut une des nouveautés de son salon — par où il se dis­
tingue encore des cénacles et des salons littéraires qui l’ont pré­
cédé — que cette grande variété des intérêts hum aiqs qui s’y
trouvaient représentés. La littérature elle-même n ’était pour
Rahel qu’une des formes de la sociabilité humaine, un moyen de
développer une sensibilité, une pensée, une conscience collec­
tives. Elle aimait à imaginer une société parfaitement organisée
et cultivée, qui n’aurait plus besoin de livres ni d’auteurs, parce

�186

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

qu’elle produirait elle-même sans cesse à nouveau le texte vivant
de ses romans, de ses théâtres et de sa philosophie ; une société
où la littérature serait entièrement confondue avec la vie
réelle.
Très habilement le comte de Salm a découpé le récit d’une
soirée chez Rahel en un certain nombre d’épisodes ou de
tableaux successifs, dont chacun est marqué par l’entrée d’un
personnage qui attire sur lui l’attention et devient la figure cen­
trale d’un groupement nouveau, en même temps qu’il imprime
un tour différent à la conversation générale. Le premier épisode
a été provoqué par l’entrée de la Unzelmann, l’artiste berlinoise
qui venait de se faire applaudir dans le personnage de Marie Stuart
de Schiller, et qui avait créé à Berlin quelques-uns des princi­
paux rôles du répertoire classique. Mais voici qu’on annonce un
nouvel arrivant, le publiciste Frédéric Gentz, dont les aventures
avec les jolies actrices défrayaient la chronique scandaleuse
de la capitale, en même temps que ses hautes relations dans la
diplomatie faisaient déjà de lui une sorte de puissance politique
— le représentant le plus séduisant d’une époque et d’une société
finissantes.
F r éd ér ic G entz

C’était un des « lions » de la société berlinoise. Jeune encore,
bien fait, la voix chaude et caressante et, sitôt qu’il avait sur­
monté la première timidité, causeur irrésistible, avec cette
éloquence passionnée qui plaît aux femmes, il eût été le dandy
parfait, sans quelque chose de bohème et en même temps
d’inquiet dans sa manière de se présenter. A peine entré dans le
salon, il avait jeté à la ronde un regard furtif, dévisagé chaque
physionomie, afin d’y surprendre l’expression d’une sympathie
ou d’une antipathie secrètes, fouillé chaque coin de la pièce,
comme s’il avait craint la présence d’un ennemi caché ; fixé un à
uir tous les sièges, avec l’air d’en vouloir éprouver la solidité. Et
puis, après cet examen rapide et sommaire, il était allé se blottir

�187
contre Mlle Unzelmann, la jolie actrice berlinoise, avec cet ins­
tinct d’enfant peureux et gâté, qui se sait choyé des femmes
et qui ne trouve que près d ’elles son assurance, son audace.
Tout Gentz est dans cette entrée. Nous y voyons déjà les deux
aspects essentiels de sa personne et de sa vie, les deux person­
nages qu’il jouera successivement — les deux textes contradic­
toires que Rahel un jour, non sans un douloureux étonnement,
se verra obligée de confronter et de concilier : le Gentz berlinois,
le viveur génial et enthousiaste, tout fringant du désir de plaire,
de séduire, de conquérir, le dandy un peu bohème, au cœur
inflammable, qui entonnait dans le salon de la Jaegerstrasse un
hymne ardent à l’amour — et puis, à mesure qne tariront pour
lui les sources du plaisir et que se flétriront ses facultés d’illusion
amoureuse, le Gentz désabusé de la réaction autrichienne, le
chef du protocole des Congrès de la Sainte-Alliance, le diplomate
usé, sceptique, desséché par une vie de vaine représentation et
de calculs égoïstes, le Gentz de la peur, qui se croit la victime
désignée, de tous les complots, à qui le seul mot de Révolution
donne la lièvre, qu’un attroupement fait blêm ir, qu’effare une
voix un peu rude, une moustache martiale et provocante, et que
tient à la gorge une peur atroce de la mort.
Les jugements, en Allemagne, ont parfois été sévères pour ce
transfuge qui devait porter au service de la réaction viennoise
toutes les armes, toutes les vertus et les disciplines auxquelles il
avait été rompu dans sa jeunesse : la critique puissante d’un
Lessing et d’un Kant, l’élégante et sobre concision d’un Voltaire,
le savoir solide et les laborieuses qualités d’un fonctionnaire
prussien, stylé à l’école du grand Frédéric. On lui a reproché ses
mœurs dissolues, ses convictions changeantes et surtout l’argent
que, dès sa jeunesse, il jetait à pleines mains et dont le flot, sans
cesse tari et soudain renouvelé, ne s’alimentait pas uniquement
à la trésorerie, notoirement parcimonieuse, de son premier
maître, le roi de Prusse. Sur les qualités et les faiblesses de
l’homme public l’histoire n’a pas encore prononcé, semble-t-il, de
jugement définitif. Mais ce fut un des triomphes de Rahel d’avoir
su déchiffrer complètement chez Gentz l’homme privé, de l’avoir
RAHEL

�188

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

pénétré de part en part, de nous avoir donné la clé de ce carac­
tère si capricieux, si ondoyant, à la fois si aimable et si irritant,
où tant de séduction et de candeur se mêlaient à tant de cynisme.
Peut-être est-ce h lui qu’elle songeait, lorsqu’elle disait que c’est
« un grand péché de rejeter un être hum ain tout entier », de le
condamner en bloc, de le juger sur ses actes isolés, au lieu de
pénétrer jusqu’aux jointures de l’être et à la moelle de la person­
nalité, jusqu’au centre intime qui commande son caractère et sa
conduite.
Or, le centre intime et profond chez Gentz, elle le formulait en
un mot qu’elle ne cessait de répéter au diplomate déjà arrivé au
déclin de sa vie et de sa brillante carrière : « Enfant, éternel
enfant! » Et le vieux viveur, sceptique et blasé, de répondre:
« Oui, je ne suis qu’un vieil enfant, pas compliqué du tout, dont
un regard clairvoyant comme le vôtre a du premier coup dévoilé
le fort et le faible ».
Dans les pires défauts de ce jouisseur il y avait quelque chose
de séduisant, parce que de candide et d’ingénu, — un égoïsme
monstrueux d’enfant, que ni l’éducation, ni la vie n’ont réussi à
à refréner, tout au moins à masquer.
De l’enfant, il avait les gourmandises impatientes et capri­
cieuses, la sensualité naïve, où n’entrait aucune faculté de souve­
nir ou de prévision, et les insondables vanités. Il adorait tout ce
qui brille, reluit et (latte, les belles étoffes, les beaux meubles,
les titres, les décorations, les femmes qui font parler d’elles —
princesses de théâtre ou actrices de la haute société. L’argent
n’avait.aucun prix à ses yeux. Il le gaspillait comme font les
enfants, moins pour les jouissances qu’il en attendait que pour
se donner l’illusion de sa puissance. S’il avait voulu, il aurait pu
amasser des sommes folles. Au courant de toutes les dépêches,
des négociations diplomatiques les plus secrètes, il n’avait qu’à
jouer à la hausse et à la baisse. Il n’y songea même pas. Ou
plutôt cette manière de se procurer de l’argent lui paraissait trop
longue, trop ennuyeuse et compliquée. Il préférait frapper à la
caisse de quelque richissime banquier, de ses amis. Ainsi se
trouvait-il d’un seul coup en possession du prestigieux « Sésame,

�189
ouvre-toi I » qui allait lui permettre de réaliser, par un coup de
baguette magique, ses fantaisies les plus éphémères et les plus
coûteuses.
De l’enfant il avait aussi les peurs irraisonnées, les frayeurs
superstitieuses, les colères et les impatiences. Un jour un
ministre, après l’avoir laissé anticham brer quelques heures, lui
fit dire qu’il ne le recevrait pas. Gentz choisit alors un des plus
beaux volumes dans la bibliothèque du salon d’attente, et le
piétina rageusement. « Que voulez-vous », dit-il, « c’est en ce
moment la seule misérable vengeance que je puisse tirer de ce
faquin. » — Ses prétendues malices étaient légendaires. S’avisaitil de vouloir jouer au plus fin, il avait une manière de couler un
regard en coulisse vers la galerie, comme pour la prendre à
témoin du bon tour qu’il préparait, qui aurait suffi à mettre
sur ses gardes le partenaire le moins prévenu. Sa vanité de même
désarmait par sa colossale naïveté. Il parlait de lui-même à tout
venant, racontait avec un sourire enivré ses succès féminins et
mondains, ses traits d’esprit, dénombrait ses hautes relations, se
glorifiait de l’accueil prévenant que lui faisaient princes et
souverains. « N’importe quelle bête tant soit peu éduquée et
dressée à mentir aurait eu la prudence de garder pour soi ces
choses-là », observait Rahel, « mais ce qui se rencontre rarement
c’est un naturel d’enfant aussi confiant, un cœur resté assez
candide et simple pour tenir de pareils propos. »
Avec cela une amoralité parfaite, l’absence de tout scrupule et
parfois même des plus élémentaires notions d’honnêteté courante.
Il traitait avec un souverain mépris ce devoir réputé essentiel, sur
lequel repose toute société civilisée — le respect des contrats et
le devoir de payer ses dettes. Aussi était-il sans cesse à Berlin
traqué par ses créanciers. Plus d’une fois il était accouru de
grand matin dans la mansarde de Rahel, l’air défait, les yeux
hagards, ayant vainement cherché, après une nuit d’orgie, quel­
ques instants de repos à son domicile, d’où l’avait chassé dès la
première heure la meute des persécuteurs attachés à ses trousses.
Henriette Herz raconte que, se trouvant un jour dans un grand
embarras d’argent, il rendit visite à une dame berlinoise, de qui
RAHEL

�190
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
il avait obtenu les faveurs, et, au cours d’un entretien très intime,
lui retira du doigt une magnifique bague de brillants. La belle
eut toutes les peines du monde à lui faire rendre le bijou dont la
disparition l’aurait exposée au plus cruel embarras. Pas davan­
tage envers ses amis il ne se croyait tenu à la moindre discré­
tion, à la moindre reconnaissance. » Était-il heureux », disait
Raliel, « plus personne ne pouvait se comparer à lui; il semblait
planer au-dessus de la terre, ne regardait ni à droite ni à gauche.
Mais éprouvait-il quelque peine ou quelque contrariété, aussitôt
il rentrait dans la commune destinée, il venait vous demander
votre aide et vos consolations — que du reste il ne rendait
jamais. »
Voilà l’homme qui fut une des grandes passions, non point
amoureuses ou sentimentales, mais en quelque sorte sororales
et maternelles de la grande Aimeuse. Elle aimait Gentz, c’est
peu dire: elle en raffolait. Elle le cajolait, comme certaines
mères cajolent leur mauvais sujet de fils pour lequel elles éprou­
vent un faible qui lient aux entrailles, aux viscères, aux racines
mêmes de la vie. Ce qu’elle adorait en lui c’étaient précisément
ce que les autres appelaient ses défauts. « Il est des hommes »
écrivait-elle, « qu’on peut démonter pièce par pièce et dont on ne
trouve que du bien à dire. Et pourtant ces hommes-là n’occu­
pent aucun coin de tendresse dans notre cœur. Il y en a d’autres
— ils sont en petit nombre — dont on ne peut dire que du mal.
Mais ils ont trouvé le chemin de notre cœur et nous contrai­
gnent à les aimer. Gentz a été pour moi un de ceux-là. Rien ne
peut désormais le faire mourir dans mon souvenir. »
Elle aimait ses défauts parce qu’ils s’avouaient avec candeur.
Aucune trace de mensonge prudent, de vertueuse hypocrisie. Et
c’est pourquoi elle se sentait appelée tout particulièrement à
défendre cet incorrigible enfant. Elle savait que de pareilles
natures sont, plus que d’autres, exposées à être mal jugées,
méconnues ou calomniées. Se livrant toutes désarmées à la cri­
tique, elles sont la proie désignée de tous les rhéteurs de la vertu,
des pontifes de la morale, heureux de flageller sur leur dos les
instincts qu’eux-mêmes nourrissent en secret,mais qu’ils n ’osent
points s’avouer.

�191
Et puis Genlz représentait aux yeux de Rahel un article essen­
tiel de sa philosophie pratique — le « memento vivere » où se
résum ait sa foi inébranlable, entêtée au bonheur. Certes, ellemême avait vu ses plus beaux rêves hachés et flétris. Mais elle
ne voulait reconnaître là qu’une destinée exceptionnelle, non
une loi nécessaire de la vie, un « insuccès » personnel, une
cruelle et injuste anomalie qui l’avait condamnée, elle, à acheter
une douloureuse expérience au prix de son bonheur immédiat.
« Ou n’arrive à ses résultats qu’à force de privations, exclu du
paradis où on aurait pu choisir soi-même son air natal, son ali­
ment quotidien, sa société de prédilection. Oui, les vœux du
cœur les plus primitifs, les plus spontanés, les plus sains, les
instincts les plus infaillibles de la vie sont traités de coupables
convoitises, sont relégués dans une chambre d’enfants, empri­
sonnés dans une geôle ou dans un cabanon, et ainsi nous che­
minons, pareils à des ombres incolores, à travers les villes, vers
les cimetières. »
Du moins aimait-elle à se figurer qu’à côté de tant d’existences
ternes, à côté de tant de vocations mutilées, se rencontrait par­
fois une vie heureuse, pleinement réussie. Avec quelle sollici­
tude elle s’attachait à ces exceptionnelles destinées qui réveil­
laient en elle sa foi au bonheur ! Comme elle aurait voulu
écarter d’elles tout jugement hostile,les réconforter,les confirmer
dans leur joyeux privilège !
Tel lui apparaissait Gentz, à ses meilleures heures. Elle recon­
naissait en lui une nature privilégiée, une âme vraim ent royale
et de même lignée que sa propre âme, mais chez qui ne s’accu­
sait pas, comme chez elle, une éternelle disproportion entre les
dons du ciel et le refus brutal de la destinée terrestre — un
favori du sort, un « enfant de bonheur », et aussi un grand
« oseur », qui de haute lutte imposait au monde la reconnais­
sance de ses talents et de ses privilèges, à qui devaient être
soumis les provinces et les empires. « Courage, cher ami ! »
écrivait-elle à son vieil ami qui venait de s’éprendre de la toute
jeune danseuse, Fanny EIssler, « Toujours haut les cœurs ! Tou­
jours l’esprit dégagé et lucide ! Osez votre plus jeune pensée !
Ayez le courage de votre dernière affirmation ! »
IIAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
192
Enfin Genlz était indispensable au cœur de Raliel parce qu’il
donnait satisfaction à un autre de ses besoins essentiels : le
besoin de flatter et d’être flattée. « Le blâme a peu d’empire sur
moi » avouait-elle, « mais je me laisse prendre aux éloges. »
Ce qu’elle entendait par flatterie ce n’était nullement un men­
songe complaisant ni une duperie d’amour-propre. « Louer »
disait elle, « est un besoin essentiel et impérieux de ma nature.
Ma louange est toujours la marque authentique de mon discer­
nement. Mais j’estime que de pareils hommages sont néces­
saires. » Combien est rare en effet un éloge vraiment spontané et
intelligent, et combien, même devant les supériorités les plus
évidentes, il reste discret, embarrassé de réticences et de restric­
tions, comme arraché à regret ! Qu’est-ce qu’un bonheur qui
flatte ? C’est celui qu’on n’a pas besoin d’implorer ou d’exiger,
d’acheter au prix d’un effort ou de conquérir par une lutte.
Pareillement la flatterie véritable est une marque spontanée et
non sollicitée, toute gracieuse, d’estime et de sympathie, un
hommage qui va au-devant des mérites, qui n’attend pas qu’ils
se soient justifiés ou imposés, pour leur procurer la joie et la
fierté d’être reconnus et appréciés. « Dieu ! Que je m’apparais
mesquine, occupée à une vile besogne, d’être obligée de me légi­
timer d’abord moi-même !... Il faut que chacun soit estimé audelà de ses mérites pour être estimé à sa vraie valeur : attendu
que ce qu’il y a de plus précieux est tenu caché par les hommes
comme par la Nature ; de même que les plus grands sacrifices
ne sont sus que de ceux qui les consentent, et perdraient autre­
ment leur vrai caractère. »
Un échange d’exquises flatteries — voilà le ton dominant
de la correspondance de Rahel et du diplomate viennois. Elle le
flattait, parce qu’elle savait que cet enfant gâté, sensitif et peu­
reux, éprouvait plus qu’aucun autre le besoin de certaines cajo­
leries féminines, de certains mots de tendresse maternels et
caressants. « Vous le savez » lui écrivait-il, « personne n’est
aussi sensible à la flatterie, aussi «flatlable » — schmeiclielbar —
que moi... Je vous en supplie, écrivez-moi bientôt une de vos
épîtres adorablement flatteuses. Vos flatteries sont un bain

�193
d’âme délicieux, d’où on sort tout ragaillardi. » - Elle le flattait
parce que, dans celte existence de viveur, malgré tout, bien des
fatigues, des dégoûts et des découragements se mêlaient aux
plus brillantes satisfactions de la sensualité ou de l’amour-propre,
parce qu’il fallait à cet esprit raffiné et versatile, que tour à tour
exaltait la joie de vivre et que ressaisissait la peur du néant, un
témoin clairvoyant et sympathique, capable de le voir dans ses
meilleurs moments, sous son meilleur aspect, capable aussi de
le rassurer, de lui rendre la foi en son étoile, aux heures de
défaillance. « Quand je vous ai écrit en novembre dernier »
observait-il avec un léger reproche, après un silence prolongé de
Rahel, « j’espérais recevoir de vous un commentaire rassurant
au sujet de certaines humeurs sombres qui commencent à
s’amasser dans mon cœur. »
Et lui, comme il sait de son côté flatter son amie, comme il
trouve les images, les formules irrésistibles qui lui iront droit
au cœur! « Ange céleste! y a-t-il une langue dans laquelle on
puisse vous écrire? Peut-on répondre à dépareilles lettres? Vous
avez donc juré de me faire perdre la tête ! — O vous ! ma Sagesse
au regard profond et pénétrant, mon Savoir, mon robuste Savoir,
ma Force et mon inébranlable Vaillance, dans les choses les plus
intimes, les plus secrètes... Que de fois vous l’ai-je répété: vous
êtes l’Etre unique ici-bas. Montrez m’en un autre qui sache aimer,
penser, délirer, qui sache écrire comme vous!... Je ne fais que
bégayer, mais vous, vous parlez à la fois avec les voix du ciel et
avec les voix du tonnerre qui font se retourner les entrailles andedans de moi... Vous m’appelez un enfant? C’est la plus pré­
cieuse, la plus douce faveur que vous puissiez m ’accorder. Mais
c’est vous qui avez fait de moi cet enfant. Vous rappelez-vous
quelle grande personne raisonnable j ’étais, quand je vous airencontrée?El commentprès de vous,dans votre présence printanière
etembaumée,la glace s’est rompue, comme mon cœur s’est fondu
et s’est remis à chanter? De jour en jour, d ’heure en heure, à
vue d’œil je rajeunissais... Mais comment dire cela avec des mots?
A la bonne heure, si j’avais votre talent I Ou plutôt, si j ’avais ce
qui vous tient lieu de tout talent! Car vos lettres ne sont pas du
HAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLE
194
tout des lettres. Non, non, ce sont de petites personnes vivantes,
avec de jolies petites mains fragiles, des gorges rondelettes, des
pieds mignons, des regards d’ange, et surtout des lèvres d’une
exquise fraîcheur, et qui viennent se pavaner devant moi, me
jeter des baisers et m’attirer contre leur c œ u r... »
Ses chères « Rahelettes » : c’est le nom qu’il donne désormais
aux lettres de son amie. Ou bien il les compare encore à « des
touffes de fraises aromatiques, fraîchement déterrées, avec leurs
radicelles toutes poudreuses ». Celle qui a écrit ces inimitables
billets ne peut être « qu’une ligure sortie toute vivante d’un
roman de Gœthe. » — Ah! l’habile courtisan ! Comme il connaît
sa Rahel! Comme il sait flatter toutes ses vanités, jouer de toutes
ses faiblesses! « La verdure, les enfants et Gœtlie », n’étaient-ce
point là ses superstitions intangibles ? Quiconque la saluait au
nom de cette sainte Trinité était à jam ais maître de son cœur.
Ce que deviendra cette amitié, les revirements et les désen­
chantements douloureux où elle se trouvera exposée,à mesure que
le Gentz de Berlin, le dandy génial et bohème, se changera dans
le Gentz blasé, solennel et sceptique du Congrès de Vienne et de
la Restauration — et puis, tout à la fin, le retour de l’Enfant
prodigue et comme un suprême rajeunissement de cette vieille
liaison, refleurissant aux portes mêmes de la tombe — ce sont
des évènements et des expériences trop intimement mêlés à la vie
de Rahel et à l’histoire de son époque pour qu’il soit possible,
dès maintenant, d’en anticiper le récit. Qu’il suffise d’avoir sur­
pris, dans sa pi entière attitude, cette figure si originale, une des
plus vivantes et des plus séduisantes de la société qui se donnait
rendez-vous dans le salon de la Jaegerstrasse — l’homme qui est
arrivé à son heure et dans son milieu, qui peut-être a su vivre
le plus complètement, sans remords ni arrière-pensée, dans la
minute présente, qui en a cueilli les fruits les plus délicats, le
gourmet qui a épuisé les raffinements d’une société à son déclin,
le brillant et robuste viveur, qui des mains vacillantes des aristo­
crates blasés a pris la coupe des délices, en a dégusté les
suprêmes gorgées, avant de la laisser rouler dans l’abîme qui
allait bientôt tout engloutir, l’orgie et les convives.

�195
A celte figure une autre va donner la réplique — une des plus
tourmentées, des plus héroïques de l’Allemagne d’alors: le
prince Louis Ferdinand de Prusse.
RAHEL

L e pr in c e

L o uis F e r d in a n d

Etrange divination du génie ! Il semblerait que Gœlhe eût
pressenti cette figure chevaleresque et séduisante lorsqu’il dessi­
nait le portrait idéalisé du comte Egniont. Comme Egmont le
prince Louis Ferdinand n’a qu’à paraître, et les cœurs volent à
sa rencontre. Il a toutes les séductions de la jeunesse, et dans ses
yeux brille la flamme de l’enthousiasme, de l’amour et de
l’héroïsme. Avec son fier profil aristocratique, où se lit l’initia­
tive entraînante du commandement jointe à une témérité folle,
avec ses lèvres fines, à l’expression à la fois sensuelle et dédai­
gneuse, c’est une de ces personnalités fascinatrices, impérieuses,
irrésistibles, un de ces êtres « démoniaques» comme les appelait
Gœlhe, sur qui plane une fatalité glorieuse et tragique. Les
règles ordinaires de la prudence et de la morale humaines sont
comme suspendues en leur faveur. Leur unique loi est d’obéir a
leur cœur, à leur génie, à leur destin, de faire éclater au dehors
cette fatalité joj'euse ou tragique, cette passion orageuse qui
gronde au-dedans d’eux, de libérer en un mot le démon qui les
tourmente.Voilà Egmont. Voilà aussi le prince Louis Ferdinand
à ses meilleurs moments.
Neveu du grand Frédéric, il se trouvait, à 28 ans, dans tout
l’éclat de sa mâle beauté et s’était déjà rendu populaire par
quelques exploits d’une audace inouïe, froidement accomplis
sous le feu de l’ennemi. Il représentait à Berlin le chef du parti
belliqueux et patriote, qui prêchait la guerre sainte contre
Napoléon et qui voulait au plus vite rompre avec cette poli tique
de « neutralité », c’est-à-dire d’atermoiement, de marchandage,
de duplicité et de faiblesse, que représentait en Prusse le
ministre des affaires étrangères Haugwiiz, et où se complaisait
Pâme scrupuleuse, timorée, éternellement hésitante du roi
13

�JEAN-EDOUARD SPENLE

Frédéric-Guillaume III. Avec son génial bon sens Louis avait
prévu que tôt ou tard, après avoir vidé sa querelle avec
l’Autriche, Napoléon s’attaquerait à la Prusse. Mieux valait
prendre les devants, s’allier résolument à l’Autriche et à la
Russie, opposer dès à présent à l’ambition insatiable de l’usur­
pateur une redoutable coalition et prendre une offensive éner­
gique, plutôt que de lui laisser le temps de battre isolément ceux
qui, coalisés dès le début, auraient pu être invincibles.
Le prince avait groupé autour de sa personne tout un parti
turbulent qui effarait les bourgeois de la capitale par sa morgue,
ses rodomontades, ses tapageuses manifestations, et s’amusait,
de temps à autre, à casser les carreaux au ministre abhorré —
le parti des officiers de la a Garde-du-Corps » et des « Gensd’armes » prussiens. Ce parti était secrètement encouragé par
la reine Louise, grande admiratrice du tzar Alexandre dont elle
portait toujours le portrait sur elle et de qui elle escomptait
l’alliance et l’amitié. Que de fois, pour stimuler le patriotisme de
la foule, elle avait passé devant le front des troupes, costumée
en amazone ou portant l’uniforme de son régiment, les Dragons
de la Reine ! On prêtait au prince les projets les plus témé­
raires, enlr’aulres celui de se placer à la tête de l’armée, de
l’entraîner à la guerre par son ascendant personnel, de forcer ainsi
la main aux diplomates et à cet éternel temporisateur, le roi,
son maître.
Et c’était là la tragique, l’inexorable malédiction qui devait
ravager et briser sa vie. Né pour le commandement suprême, il lui
fallut toujours obéir ou commander en second. D’un regard clair­
voyant il mesurait l’imminence du danger. Il sentait approcher
l’heure des résolutions suprêmes. Seul il avait l’âme assez forte
pour en prendre les responsabilités redoutables ; seul aussi il
possédait l’initiative audacieuse qui eût pu faire échec à l’offensive
foudroyante de ce Napoléon qu'il avait en horreur, qu’il haïssait
d’une haine effroyable. Mais il se voyait condamné à une vie
de garnison déprimante, réduit à l’inaction, à l’impuissance.
Cette admirable armée, d’une tenue impeccable, dont l’EtatMajor, blanchi sous le harnais, s’enorgueillissait encore des

�197
chevrons gagnés sous le grand Frédéric, dont il était lui-même
l’incarnation la plus brillante, elle était vouée à un désastre
presque certain, parce qu’il lui manquait cette chose plus essen­
tielle encore : l’initiative du commandement, la puissante
volonté d’un chef. « Connaissez-vous le Roi ?» disait un jour à
Gentz un des conseillers du roi les plus impopulaires, parce
qu’il avait le plus opiniâtrement résisté à l’entraînement belli­
queux, Lombard. « Ma justification est tout entière dans cette
question. J ’aurais bien voulu vous voir à ma place. Qu auriezvous fait pour engager à la guerre un Souverain qui en déteste
l’idée et qui, pour comble de malheur, ne se croit pas la capacité
de la faire ? Voilà le grand secret de toutes nos irrésolutions et
de tous nos embarras ! La monarchie prussienne n’est pas
organisée comme d’autres États. Chez nous, en temps de guerre,
toutes les branches du gouvernement doivent se concentrer
dans l’armée ; le roi ne peut donc pas confier le commandement
à un autre ; il ne serait plus rien, s’il ne paraissait pas à la
tête de ses troupes. »
Or, le roi avait le malheur de n’être pas général. Et ainsi,
lorsque sonna l’heure suprême, on vit à la tête des troupes
prussiennes, pour faire face à l’invincible conquérant, non point
le jettlie prince héroïque et génial, mais le vieux duc de
Brunswick, le stratège décrépit, l’homme néfaste qui avait déjà si
malheureusement engagé et conduit la première campagne de
1792, Gentz nous a esquissé un portrait en quelque sorte sjunbolique de ce général de la défaite, — portrait qui fait un contraste
saisissant avec la figure m artiale du prince Louis de Prusse et
en souligne encore davantage le relief énergique. « Il y avait »,
ainsi le publiciste viennois raconte son entrevue avec le duc de
Brunswick, en 1806, à la veille de la bataille décisive, « dans toute
sa manière d’être, dans sa contenance, dans ses regards,
dans ses gestes, dans son langage, quelque chose de mal
assuré, de louche, d’im puissant; une agitation qui n’annonçait
rien moins que la conscience de ses forces; un genre de politesse
qui semblait demander pardon d’avance des revers qui devaient
lui arriver ; une modestie outrée qui ne pouvait être qu’affectation
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLE
198
loule pure, ou excès de crainte de ne pas pouvoir répondre à
l’attente publique... Il me répéta une fois après l’autre, d’un ton
qui achevait de me déconcerter: « Pourvu qu'on ne fasse pas de
grandes fautes ! » El lorsqu’enfin je pris la liberté de lui dire:
« Mais, Monseigneur, tout le monde doit espérer qu’on n’en fera
pas sous votre direction », il me répondit : « Hélas ! je puis à
peine répondre de moi-même ; comment voulez-vous que je
réponde des au tres?... »
C’est en mai 1800 que le prince Louis s’élail fait présenter à
Raliel et il devint bien vite un des familiers de la Jaegerstrasse.
« Ce sera pour lui une connaissance comme il n’en aura point
faite jusqu’à présent. Il entendra la vérité, une vraie vérité de
mansarde », écrivait la jeune fille à son ami Brinlcmann.
Qu’on songe aux formidables disproportions qui devaient se
découvrir entre les deux nouveaux amis — disproportion de
rang entre la petite bourgeoise Israélite, une échappée du
« ghetto », et le prince du sang, le plus proche parent de la
famille régnante, dans une des sociétés les plus hiérarchisées
d’Europe, les plus traditionnalistes et les plus figées dans un
cérémonial suranné, — disproportion d’éducation aussi, de
tempérament et d’esprit, entré cette jeune intellectuelle, dépour­
vue de tout instinct combatif, de toute vertu belliqueuse, qui
faisait du reste assez peu de cas du courage physique et de la
valeur militaire — et ce brillant officier, dont les manières tapa­
geuses et soldatesques gardaient malgré tout un certain « ton de
corps de garde », qui passait les nuits à courir les cabarets et se
plaisait à scandaliser les honnêtes bourgeois par ses écarts de
conduite et ses habitudes d’intempérance. Mais nous retrouvons
là une des marques originales de cet esprit féminin, ce qui fait
de Raliel une des plus géniales « Aimeuses » qui aient jamais
existé. Sa manière d’aimer change avec chaque objet nouveau
qui se présente à elle. L’histoire de ses relations et de ses amitiés
nous fait parcourir toute la gamme des sympathies humaines. Peu
d’êtres ont eu un clavier affeclit d’une si grande étendue et en
même temps d’une si riche et d'une si pure sonorité.
Ce fut d’abord entre le prince et la jeune juive une bonne

�camaraderie, la camaraderie de deux compagnons d’étude qui se
disent tout, se consultent sur tout, qui n’ont l’un pour l’autre ni
mystère, ni fausse délicatesse. A toute heure de la journée il
s’annonçait chez elle par un qoelit mot, écrit moitié en français,
moitié en détestable allemand. « Je serai cette après-dinée, entre
6 et 7 heures, chez vous, chère petite, pour raisonner et dérai­
sonner avec vous pendant deux heures. J ’ai dit à Gentz que vous
êtes une sage, femme morale et que vous accouchez le monde si
doucement et sans douleur qu’il reste un sentiment agréable,
même des idées les plus pénibles. Portez-vous bien d’ici-là. » Il
avait fait d’elle la confidente de ses aventures et de ses égare­
ments ; il lui racontait au jour le jour les péripéties de sa liaison
orageuse avec la belle Pauline Wiesel, en donnant les détails les
plus précis et les plus intimes. Comme Raliel recevait également
les confidences les plus explicites de la bouche de cette dernière,
elle se trouvait parfois prise entre les deux amants, qui presque
toujours se querellaient, dans une situation assez em barras­
sante. « Nous avions un jour » raconte-t-elle, « lui, Pauline et
moi, une discussion, où sans cesse revenaient certains détails
que lui n’aurait pas dû me confier ; et de son côté il lui repro­
chait à elle de m’initier à certaines choses qu’elle aurait mieux
fait de garder pour elle. A la fin je perdis patience et je lui dis :
Mettez-vous bien dans l’esprit que vous me rapportez tout, et
que Pauline aussi me rapporte tout. Je ne puis pas me rappeler,
moi, ce que je dois savoir et ce que je dois feindre d’ignorer. Je
me perds dans tout cet« embrouillamini. Piiisqu’aussi bien vous
me racontez tous les deux vos histoires ! »
Sur un point seulement des dissentiments parfois se produi­
saient et risquaient de provoquer des escarmouches assez vives.
Louis Ferdinand prenait plaisir à taquiner Rahel au sujet de
son enthousiasme pour Goethe. C’était là, comme on sait, la
toucher au vif, la blesser au point le plus sensible de son cœur.
Aussi préférait-elle alors garder le silence, plutôt que d’en­
tamer une de ces discussions qui ne convainquent personne et
ne laissent après elles qu’une gène douloureuse. Du reste, même
sur ce chapitre, le prince fit, sur le tard, amende honorable.

�JEAN-EDOUARD SPENLE

« Bien des choses à la petite », écrivait-il en l’année 1805, de
Thnringe, où il s’était rencontré avec le duc de W eimar et le
grand poète, « dites-lui ce que je pense maintenant de Gœthe ;
je suis sûr qu’à ses yeux je vaudrai 3.000 tlralers de plus, entre
frères. » Détail bien caractéristique : les extraordinaires capa­
cités de Gœthe, comme buveur, firent sur lui pour le moins autant
d’impression que son génie, ou plutôt, ce n’est qu’après avoir
constaté les premières qu’il rendit pleinement hommage au
second. « J ’ai fait, la connaissance de Gœthe » écrivait-il après
la première entrevue, « il m’a accompagné le soir à la maison et
est resté assis devant mon lit. Nous avons bu du Champagne et
du punch. Vraiment il m ’a produit une bonne impression. » Et
le duc de W eimar qui assistait à ce tournoi bachique, d’observer :
« Jamais en pareille occasion Gœthe ne demeurait en reste. C’est
effrayant ce qu’il supportait de vin ! »
Et ne pressentons-nous pas ce que Rahel dut être, ce qu’elle
voulut être tout au moins, pour cette àme trouble et agitée —
der Vielverworrene comme elle l’appelait — que tant d’instincts
contraires, grossiers et nobles, se disputaient tour à tour ? On
sait le mot mélancolique qui échappait au prince, un jour qu’il
parlait de la fatale coquette qui le retenait dans les liens d’un
enchantement sensuel : «Elle ne me vient jamais à l’esprit quand
je suis à mon piano, aux heures où s’exaltent mon cœur et mon
cerveau ! » Il y avait toute une partie supérieure de lui-même
que cette vie de passion et de dérèglements n’arrivait pas à satis­
faire, que les êtres même qu’il chérissait le mieux au monde ne
savaient ni comprendre ni encourager. Les vulgaires penchants
étaient en lui sans cesse démentis parles plus généreuses pas­
sions, par les plus nobles inspirations. Mettant de côté toute
étiquette, toute question de rang social, il cherchait la société des
savants et des artistes. Surtout il était passionné de musique, à
la fois virtuose et compositeur distingué. Bien souvent, en ren­
trant d’une orgie brutale, il se mettait à son piano et passait le
reste de la nuit en héroïques extases. Seule la musique soulageait
cette âme passionnée de l’orage qui sans cesse grondait audedans d’elle.

�RAHEL

201

C’est à ces heures « meilleures » qu’il venait se réfugier dans
la mansarde de la Jaegerstrasse, chaque fois qu’il se sentait mon­
ter au cœur le dégoût de son existence décousue, gaspillée. Là il
se sentait enfin compris, reconnu, aimé, non plus en prince, non
plus en amant, mais dans toute son hum anité douloureuse et
contradictoire. Là il venait raconter ses peines d’amour, ses
découragements et ses enthousiasmes, les nobles soucis de son
cœur de patriote, comme aussi les égarements où l’entraînait à
nouveau son naturel violent, emporté, et sa trop grande bonté
d ’âme. Là il entendait ce langage, si nouveau aux oreilles d’un
prince adulé par les hommes, cajolé par les femmes — la vérité
— une « vérité de mansarde ». — « C’était le cœur le plus dis­
tingué » écrivait Rahel à un de ses amis, le poète Fouqué, long­
temps après la mort du prince. « Même ceux qui l’aimaient le
connaissaient généralement mal et le jugeaient plus mal encore..
Cette âme trouble et agitée écrivait tout à son amie intime, sou­
vent sur un feuillet détaché, sur un petit chiffon de papier. Mais
ce que je puis assurer avec un vrai sentiment d ’o rgueil, c’est
qu’il est dommage que les lettres que je lui ai adressées aient
été détruites. J ’aimerais de laisser au monde un exemple de la
franchise dont on peut user vis-à-vis d’un prince que la gloire
et la popularité ont déjà porté sur le pinacle... Nos relations
d’amitié avaient un caractère tout particulier. Il fallait qu’il me
dît tout; quand il composait, il fallait que je fusse assise tout à
côté de lui; pareillement lorqu’il jouait aux cartes, tout à la fin,
pour s’oublier... Un jour je lui écrivis une lettre partie du fond
du cœur, où je lui disais : Si je ne dois pas vous dire la vérité,
je n’ai plus rien à vous dire. Voilà nos conventions. »
Mieux que personne, Rahel savait qu’au fond le plus ardent
désir de ce prétendu viveur était de mettre de l’ordre dans sa vie.
C’est pourquoi elle lui rappelait les hautes responsabilités d’une
destinée exceptionnelle, elle lui reprochait de dissiper les beaux
dons que la nature et la fortune lui avaient départis, elle lui prê­
chait l’ordre et le travail comme les conditions essentielles d’une
grande activité. Mais force lui fut bientôt de reconnaître qu’il
n’était plus au pouvoir de cette nature, dévoyée en quelque sorte

�202
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
de sa vraie destination et livrée à tous les extrêmes de la passion,
de se discipliner, et que, pareil à un cheval emporté qui ne sent
plus le mors elle pressement des rênes, le prince courait dès à
présent à une catastrophe prochaine et inévitable. Dès lors elle
n’eut qu’une pensée pour lui : encourager le héros dans son
cœur. « Je ne survivrai pas à la défaite de mon pays » lui avaitil répété mille lois, « si nous avons ce malheur, je mourrai » —
« Et — ajoute-t-elle — cette pensée était devenue le ressort de
toute sa vie. Dans les passions, dans les emportements de
l’amour, s’il se permettait de si grands excès, c’est parce qu’il
avait toujours cette pensée présente à l’esprit et traitait tout le
reste de quantité négligeable. »
Lorsqu’en septembre !1806 l’armée prussienne entra enfin en
campagne, le prince, ainsi que les généraux von Riichel et
Bliïcher, conclurent entre eux un pacte secret. « Nous nous
sommes donné la parole » — c’est la dernière lettre de Louis Fer­
dinand à Rahel, une des rares qui aient été conservées — « une
parole solennelle et virile, une parole qui sera tenue, de mettre
notre vie comme enjeu, de ne pas survivre à ce combat où nous
trouverons la gloire et un grand honneur, ou qui étouffera et
anéantira pour longtemps les idées d’indépendance et de liberté.
EL nous agirons en conséquence. Quest-ce que cette misérable
existence ? Un néant, un pur néant. Tout ce qui est beau et
excellent disparaît d’ici bas : c’est le mal qui règne en maître et
qu’on admire. Une fatale expérience arrache impitoyablement
toutes les belles espérances de notre cœur... La médiocrité seule
subsiste, elle triomphe. Pourquoi nous plaindre, si nous éprou­
vons en petit ce qui est le m alheur de tout un siècle ? »
Le 10 octobre, le roi et la reine de Prusse, quittant le quartier
général, s’étaient arrêtés avec leur suite aux portes de la ville
d’Erfurt pour assister à un suprême défilé des troupes.
« C’étaient » raconte Gentz, qui assista à cette scène, « deux
bataillons de Gardes à pied, le bataillon de la Vieille Garde, le
régiment du Roi-infanterie, celui du duc de Brunswick, celui des
Gardes-du-corps, celui des Gens-d’armes, celui des Dragons de
la Reine et un autre régiment de cavalerie. J ’avoue qu’en voyant

�203
ces troupes, aussi belles, aussi fraîches, que si elles sortaient
pour la première fois de leurs quartiers, les officiers remplis
d’enthousiasme, les hommes d’une tenue superbe, les chevaux
de la plus grande beauté, malgré tout ce que je savais pour
trembler, je me suis abandonné un moment au charme trom­
peur de l’espérance ; mais ce fut aussi la dernière fois que ce
sentiment entra dans mon cœur. »
Le même jour, le prince Louis Ferdinand, détaché aux avantpostes, se heurtait inopinémen t aux troupes françaises du maré­
chal Lannes, supérieures en nombre, et trouvait la mort, après
avoir essayé vainement de défendre la position stratégique de
Saalfeld. Au moment même où il commandait la retraite, des
cavaliers l’entourèrent et, sur son refus de se rendre, le sabrè­
rent. On retrouva son corps le lendemain, complètement
dépouillé et couvert de treize blessures. « Diable! voilà qui est
bon ! » s’écria Lannes en apprenant la nouvelle, « voilà qui va
faire sensation dans l’armée ! »
Ce fut bientôt, en effet, une consternation, une panique indes­
criptible au quartier-général du Roi. « Nous sommes entrés à
W eimar à 11 heures » raconte Gentz à la date du 11 octobre —
« et j ’ai été frappé de surprise et d’épouvante par le spectacle qui
s’est offert à mes yeux. Une bagarre, comme je ne l’avais pas
encore rencontrée ; les rues gorgées de troupes, de chevaux, de
chariots ; au milieu de cela, des officiers de toute arme, des
généraux, des personnes de la suite du Roi que je n’avais pas
attendues ici. Les voitures s’arrêtent ; je vois accourir le
conseiller de cabinet Lombard qui, pâle et défait, me demande
si son frère est dans la mienne, puis s’approche et me dit :
« Vous savez ce qui se passe ? Nous avons perdu une bataille. Le
prince L ouis^st tué. »
Trois jours plus tard, l’armée prussienne n’existait plus. Les
dernières épaves fuyaient en désordre vers les forteresses de
l’Elbe. Eerlin qui, depuis le départ des derniers régiments,
n’avait plus aucune communication avec l’armée én campagne,
avait traversé quelques journées d’attente tragique, jusqu’à ce
qu’éclatèrent les formidables coups de tonnerre : le prince Louis
RAHEL

�204
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
mort à Saalfeld, l’armée du Roi mise en déroute à léna. Ce qui
ajoutait encore à la consternation, c’est qu’on ne voyait appa­
raître aucun fuyard, pas un seul échappé de la grande catas­
trophe. Cela donnait l’idée d’un anéantissement complet,
effroyable. Quelques semaines auparavant on avait vu partir en
campagne ces troupes toutes fraîches, pleines d’entrain, à la vue
desquelles se gonflait d’orgueil le cœur des patriotes — et voici
qu’on eût dit que la terre les avait englouties toutes, jusqu'au
dernier homme. A présent apparaissait aussi le point faible de
cette monarchie militaire, centralisée dans la volonté d’un seul.
L’Etat se confondait avec l’armée. Une fois celle-ci en déroute, il
ne restait plus aucune force de résistance, aucune ressource,
aucune espérance. L’arm ature de la vie nationale se disloquait,
tom bait en ruine ; c’était l’écroulement, la fin de tout. L’épée du
grand Frédéric était brisée, et nul n’aurait pu croire qu’il serait
jam ais possible d’en faire se rejoindre encore les tronçons
épars.
Avec le prince Louis Ferdinand c’est tout un régime, tout un
état de choses qui succombe, cette vieille Prusse qui se confon­
dait avec son organisation monarchique et militaire, qui
recevait tout son élan de l’inilialive belliqueuse et conquérante
de son chef d’armée, et qui devait défaillir sitôt que faiblirait
cette royale volonté. Il faudra que des énergies et des affirma­
tions nouvelles se réveillent au plus profond de la conscience
nationale avant que puisse surgir, par un long travail, le nouvel
Empire attendu.
Avec le prince Louis Ferdinand c’est aussi l’Histoire, c’est
l’Épopée qui a fait irruption dans le salon de Rahel. La maî­
tresse de maison gardera toujours à la place d’honneur de son
salon l’image de celui que, malgré ses défauts et ses humaines
faiblesses, elle vénérait comme un héros. N’était-ce pas lui qui
avait fait battre d’abord son cœur de patriote, rattachant cette
« déracinée » à la glèbe ingrate de son pays natal par le lien le
plus profond, le plus fort et le plus hum ain — le lien de l’épreuve
commune, d’une grande douleur et d’un culte héroïque ? Et
ainsi, sans le savoir, il avait réveillé en elle une conscience his-

�205
torique nouvelle, et, par delà les préoccupations un peu étroites
de culture personnelle, il avait découvert à ses yeux une perspec­
tive plus vaste sur la vie et la destinée.
L’histoire du premier salon de Rahel est close à présent. Du
jour au lendemain va se disperser cette brillante société qui pre­
nait rendez-vous à l’hôtel de la Jaegerstrasse. Des réalités et des
préoccupations d’un autre genre vont s’imposer à toutes les pen­
sées: Pendant de longues années, des cris de haine et des cla­
meurs de guerre réduiront au silence toutes les voix plus douces,
plus délicates, plus humaines. Et lorsqu’après cette période de
trouble et de chaos, où se heurteront violemment les éléments
ennemis déchaînés, réapparaîtra enfin, au milieu d’une société
renouvelée, celle qu’une vocation impérieuse destinait au rôle
de pacificatrice, de conciliatrice des esprits et d’universelle
« Aimeuse », un profond changement se sera accompli dans sa
personne, dans sa vie et jusque dans son état civil. Rahel Levin
sera devenue Mmc Varnhagen von Ense ou, comme l’appelaient
ses amis et correspondants français, « Madame de Varnhagen ».
RAHEL

��RAHEL

207

CHAPITRE V

VARNHAGEN

C’est en l’année 1803, à un de ces « thés esthétiques » qui com­
mençaient à être à la mode dans la capitale prussienne, que pour
la première fois Varnhagen avait rencontré Raliel, alors déjà
une des célébrités de la société berlinoise. Il avait dix-neuf ans à
peine; elle en avait plus de trente. Comment aurait-elle remarqué
ce jeune débutant qui épiait avec une curiosité naïve tous ses
gestes, buvait chacune de ses paroles, et dont le physique n’avait
rien de séduisant, rien même de sympathique au premier
abord ?
Toute la destinée de Varnhagen tenait, en effet, dans cette
amère constatation : il était né sous une mauvaise étoile. Son
père, médecin à Düsseldorf, souffrit toute sa vie d’une maladie
de foie incurable, et nul doute qu’il n’ait transm is à son fils celle
hérédité colérique et bilieuse. D’un caractère difficile, disputeur,
irritable et aigri, le praticien de Düsseldorf avait eu tout particu­
lièrement la philanthropie agressive : il s’était fait connaître par
une série de brochures médicales et pédagogiques, où il mêlait à
des principes d’hygiène fort judicieux une critique virulente des
préjugés religieux, ce qui commença par lui attirer la haine des
cléricaux. Trouvant que la petite ville de Düsseldorf oflrait un
champ d’action trop restreint à son activité médicale, il émigra
à Strasbourg, en pays français, où il espérait se faire nommer à
une chaire de l’Ecole de médecine. Il ne réussit qu’à se rendre
suspect d’accointances jacobines. De retour à Düsseldorf, après
cette tentative malheureuse, il mit à se défendre contre les insi­
nuations de ses ennemis politiques une telle aigreur provocante
qu’il dut bientôt de nouveau s’expatrier.

�208
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Alors commença pour le jeune Varnliagen une vie de pérégri­
nations incessantes, que rendait plus pénible encore le spectacle
quotidien d’un foyer familial désuni. Le père et le fils d’une part,
la mère et la fille de l’autre, formaient deux camps irréductible­
ment hostiles, et les scènes les plus déprimantes se produisaient
à la moindre occasion. Lorsque le vieux médecin, dont l’hum eur
était devenue de plus en plus somhre et taciturne, m ourut en
l’an 1798,1e jeune homme avait déjà commencé ses études d ’ana­
tomie et de dissection dans un amphithéâtre privé, fondé à
Hambourg par une société de philanthropes. Sur la recomman­
dation du prince Louis Ferdinand il obtint une bourse d’interne
à la « Pépinière de chirurgie » de Berlin, créée en vue de fournir
à l’armée prussienne un recrutement de chirurgiens d’élite. Mais
son caractère difficile, indiscipliné et querelleur, lui rendit
bientôt impossible le séjour dans cette école, soumise au régime
du caporalisme le plus brutal. Et puis son tempérament d’Alle­
mand des pays rhénans, élevé dans les idées libérales françaises,
se rebiffait contre cette discipline à la prussienne, autoritaire et
despotique. Aux yeux de ses maîtres de l’École de médecine,
comme plus tard dans le jugement des historiens prussiens,
Varnliagen réalisait le type particulièrement honni du dilettante
indépendant, de l’insubordonné, du réfractaire.
Au sortir de la Pépinière militaire, d’où il se vit congédié pour
affaire de discipline, il avait accepté les fonctions de précepteur
dans une famille de négociants juifs berlinois. Le démon de la
littérature prit alors possession de sa vie. Avec quelques autres
jeunes débutants — parmi lesquels le poète Chamisso et Louis
Robert — il fonda le petit cénacle de « l’Étoile polaire », qui se
réunissait de temps en temps « aux thés poétiques du Livre vert ».
Vainement, du reste, il essayait de conjurer le sort : sa mauvaise
étoile lui demeurait inexorablement fidèle. L’ « Almanach des
Muses » pour l’année 1804, sur lequel il fondait les plus grandes
espérances, ne lui attira qu’une critique foudroyante de la part
de Guillaume Schlegel, — de celui-là même en qui les jeunes
auteurs saluaient leur maître et leur allié. Le second Almanach
qu’on tenta encore l’année suivante, tomba au milieu de l’indif-

�209
férence générale : les bruits de guerre de plus eu plus menaçants
ne laissaient plus de place à d’autres préoccupations.
Eternellement ballotté entre ses ambitions littéraires où il
n’apportait qu’une médiocre originalité, et le besoin d’une acti­
vité professionnelle régulière, le jeune carabin se rendit à l’Uni­
versité de Halle, pour y term iner ses études médicales. C’est
alors qu’éclata la guerre de la Prusse avec Napoléon et du jour
au lendemain l’Université fut licenciée. De nouveau Varnhagen
se trompait sur le pavé de Berlin, sans position assurée, désem­
paré, mécontent, avec les plus ambitieux projets d’avenir qu’un
guignon opiniâtre chaque fois réduisait à néant.
Il fut à Berlin un des initiés de la première heure, admis dans
la petite maison sise à l’écart, où le philosophe Fichle, en petit
comité, distribuait à quelques privilégiés le mot d’ordre, la
bonne parole du nouvel évangile national et patriotique. Il se
trouva bientôt après, en même temps que Rahel, parmi cet
auditoire d’élite qui venait se grouper dans les salles de l’Aca­
démie, où l’éloquent apôtre tenait ses fameux « Discours à la
nation allemande» — tandis que le son des tambours français,qui
défilaient sous les fenêtres, couvrait parfois la voix de l’orateur.
Mais ce n’est que quelques mois plus tard, au printemps de
l’année 1808, que se produisit la seconde rencontre, celle-ci déci­
sive, de Varnhagen avec Rahel. Il lui avait été présenté à nou­
veau, un soir, dans un salon. A quelques jours de là, il la croisa
sur l’avenue des Tilleuls. La conversation s’engagea. Par une
habile tactique, moitié flatterie, moitié taquinerie, il réussit à
éveiller sa curiosité, et au moment de prendre congé, il sollicita
et obtint la permission de venir continuer la discussion chez elle,
dans son appartement de la Jaegerstrasse.
Celte rencontre venait bien à son heure. A la suite de la catas­
trophe d’Iéna, Rahel avait vu se disperser tout à coup son cercle
brillant d’amis et de relations. Sa situation de fortune, bien
réduite, presque gênée, était rendue plus précaire encore par
l’avarice sordide de sa mère et l’égoïsme de ses frères. Dans
celte période de guerre, de trouble, d’insécurité morale et maté­
rielle, elle se voyait tout à coup isolée, sans appui dans la vie,
RAIIEL

�privée de tout ce qui, à ses yeux, donnait quelque prix à l’exis­
tence. Elle sentait se creuser en elle et autour d’elle un vide
inquiétant, que venait combler fort heureusement ce jeune
homme à l’attitude docile, prévenante, presqu’obséquieuse. Il
l’occupa d’abord, sut la distraire, l’intéresser. Il gagna peu à peu
sa confiance; elle lui fit ses confidences, lui lut ses lettres à
Finckenstein et à Urquijo. Un beau jour il se trouva être devenu
indispensable à sa vie.
Pendant l’été de cette année 1808, Rahel était allée s’installer
aux portes de Berlin, à Charlottenburg. Ses ressources ne lui
permettaient plus de faire sa curé annuelleaux eaux dePyrm onl
ou de Tôplitz. Presque tous les soirs Varnliagen accourait de
Berlin. Les causeries en tête-à-tête se prolongeaient indéfiniment
par ces chaudes nuits d’été, et plus d’une fois il arrivait au
jeune fiancé de ne rentrer qu'au petit jour. Ce fut pour Rahel, qui
approcliail de sa 37m,! année, une idylle inespérée, une arrièresaison de bonheur. Quant à Varnliagen, qui avait 24 ans, il
déclarait que cette différence d’âge était illusoire, que c’était lui
qui au contraire rajeunissait à vue d’œil et dont l’âme, précoce­
ment flétrie et aigrie, allait se fleurir d’un renouveau printanier.
Malheureusement les semaines, les jours de bonheur étaient
comptés aujeune couple. Varnliagen n’avait ni position ni avenir.
Il s’agissait pour lui, puisque Berlin ne possédait pas d’Universilé,
de se rendre au plus vite dans une Université de province — il
choisit Tübingen — pour y terminer ses études de médecine si
souvent interrompues.Rahel elle-même le poussa à celte éner­
gique résolution, non sans un réel crève-cœur et d’angoissanles
incertitudes. Retrouverait-elle, après des mois, après des années
peut-être d’attente et de séparation, ce jeune fiancé si peu sûr,
livré à toutes les inexpériences, à tous les entraînements de la
jeunesse? Un an, deux ans, ce n’est rien quand on a 20 ans,
c’est tout ce qui reste de la vie pour une vieille fille qui approche
de la quarantaine. « Il me semble toujours que tu t’es égaré
auprès de moi » lui répète-t-elle dans ses premières lettres, « que
je ne suis pas le véritable objet de ton am our... Tu me quitteras
un jour comme la fleur se détache de l’arbre. Qui pourrait la

�RAHEL

211

retenir ? Non, non, je n’essaierai même pas. Va, prends ton vol,
ma fleur légère, fugitive, aérienne ! Quant à moi, sous la pluie
et sous l’orage, je tiendrai bon, comme un vieil arbre vaillant qui
a déjà affronté plus d’un hiver. »
En septembre 1808 Varnhagen quittait Berlin pour Tübingen ;
en septembre 1814 seulement, six années plus tard, le couple
s’unissait par les liens du mariage. Ce furent des liançailles
extraordinairement mouvementées. Pas plus à Tübingen que pré­
cédemment à Halle et à la « Pépinière » de Berlin, l’éternel agité
et l’éternel nomade qu’était Varnhagen,ne réussit à se soumettre
à une discipline rigoureuse. Lorsqu’en 1800 éclata de nouveau la
guerre entre Napoléon et l’Autriche et que, à la bataille d’Aspern, pour la première fois, pâlit l’astre de l’invincible, il se trou­
vait parmi les jeunes volontaires, qui de Berlin se dirigeaient à
marches forcées vers le camp autrichien. Il acheta les effets d’un
officier mort à Aspern, et réussit à se faire enrôler dans un régi­
ment d’infanterie que commandait un jeune gentilhomme
weslphalien, le comte de Bentheim. Ce fut d’abord un enchan­
tement de tous les instants pour le jeune officier improvisé, que le
spectacle de cette armée de « Kaiserlicks », avec ses uniformes
bigarrés, où se coudoyaient les costumes et les nationalités les
plus diverses, Allemands, Slaves, Magyars, Italiens, Finançais
émigrés. On se serait cru transporté en plein camp de Wallenstein. Mais il lui fallut bientôt en rabattre de ses rêves de glojre
et de grandeur militaire. La seconde victoire qu’on escomptait,
ne se produisit pas. A W agram, Napoléon prit sa revanche d’Aspern, et pour la seconde fois l’Autriche vaincue im plorait la
paix.
Il était donc écrit qu’une malchance persistante s’attacherait à
tout ce qu’entreprenait ce malheureux Varnhagen.Ses débuts dans
la carrière des armes ne lurent rien moins que brillants: à peine la
bataille de W agram venait-elle de s’engager qu’une balle lui per­
forait la cuisse, et il dut assister de foin, couché dans un fourgon
d’artillerie, aux péripéties du combat. Le voici, officier éclopé,
traînant la jam be sur le pavé de Vienne où il achève sa conva­
lescence, et puis à Prague où il mène, en compagnie de son jeune
H

�212

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

colonel, pour qui il s’est pris d’une soudaine toquade, une vie de
garnison assez médiocre et banale. Il rumine cependant les plus
extravagants projets. Ne songe-t-il pas à s’engager dans la guerre
contre les Turcs? La pauvre Rahel qui se morfond à Berlin et
qui commence à connaître à fond son Varnhagen, lui envoie les
plus pressantes remontrances. « Ne va pas faire cette nouvelle
sottise », lui écrit-elle. « Faire du butin et gagner des batailles,
vois-tu, ce n’est pas ton affaire. Ce que tu y gagneras ? La peste
ou, à mettre les choses au mieux, une jambe de bois. Et même
si tu en rapportes un carnet de notes, la belle affaire ! Je
commence à en avoir assez... Tu es soldat, tu vois le monde, tu
voyages. Fort bien. Mais moi, que dois-je faire ? Te suivre dans
les voyages? Me faire soldat avec toi? Il faut qu’un homme
s’arrange pour faire vivre sa femme auprès de lui, ou pour aller
vivre auprès d’elle. »
Varnhagen ne partit pas contre les Turcs. Mais il ne rejoignit
pas davantage Rahel. En compagnie de son inséparable colonel,
chargé d’une mission diplomatique, il partit pour Paris en
été 1810. C’est là, sur la grande scène du monde, qu’il aiguisa ce
qui devait être un jour sa faculté maîtresse, son grand talent
d’observateur. Né à une époque de trouble et de tourmente où, à
moins de porter en soi l’étoffe d’un génie ou d’un héros, on
risquait fort de devenir un fruit sec, une épave halloLtée à tous
les vents, il eut du moins, à défaut d’autre originalité, celle de
voir et d’écouter, d’être un témoin attentif et lucide de son temps.
Précisément sa mauvaise étoile, en contrariant ses projets d’éta­
blissement, en l’obligeant à recommencer sans cesse sa carrière,
lui fut d’un secours inespéré et il eut du moins celte chance de
se trouver toujours, de gré ou de force, sur place, partout où se
passait quelque chose d’extraordinaire. C’est ainsi qu’il assistait
le 1er juillet 1810 à celte mémorable fête, donnée à l’ambassade
d’Autriche par le prince de Schwarzenberg en l’honneur de
l’empereur Napoléon et de l’impératrice Marie-Louise, où vingt
personnes, de la plus haute aristocratie, trouvèrent dans les
flammes une mort effroyable. Il put dévisager à son aise, au
milieu de la panique grandissante, le masque sévère, impéné-

�213
trable du César français, admirable, ce soir-là, de calme, de
dignité et de maîtrise.
Il se trouva aussi, l’année suivante, à Prague et aux eaux de
Tœplitz, précisément à l’heure où y apparaissait le ministre Stein
et où les monts de Bohême allaient devenir le foyer d’agitation
d’une vaste conspiration occulte des patriotes contre le tyran et
l’oppresseur étranger. Il s’y rencontra avec Rahel, qu’il était allé
chercher à Berlin. Pour les deux amants, depuis si longtemps
séparés, ce fut une lune de miel anticipée, que rendait plus
féerique encore la beauté romantique du site. Tous les noms les
plus illustres de l’aristocratie allemande, polonaise et autri­
chienne, s’étaient donné rendez-vous dans l’élégante station
balnéaire. On se rencontrait dans le parc somptueux des
seigneurs de l’endroit, la famille princière de Clary, alliée au
prince de Ligne. Ce dernier était lui-même accouru de Vienne.
Un jour on vit apparaître Beethoven. Lui et Rahel furent bientôt
un couple d’amis inséparables. Journellement le maître jouait
devant elle ses plus pathétiques compositions. Il commanda
même à Varnhagen un libretto d’opéra, qui ne fut du reste jamais
écrit. Le matin, après le bain et la promenade, on jouait aux
boules dans le parc des Clary, ou on se promenait en gondoles
sur la magnifique pièce d’eau. L’après-midi on excursionnait en
voiture. Le soir, dans le théâtre du château, une troupe d’artistes
de Bohême, en costume national et avec le parler du cru, jouait
des scènes de la vie locale. Après théâtre, bal ou conversation
dans le salon des Clary. « Souvent », raconte Varnhagen, « quand
nous rentrions tard dans la nuit, il nous en coûtait de nous
enfermer dans nos chambres. Le vif scintillemen t des étoiles, les
ombres fantastiques des arbres, le tiède silence de l’atmosphère,
tout conspirait à ensorceler les esprits — surtout quand on
entendait à travers la fenêtre ouverte Caroline Longlii, une
beauté napolitaine, s’exercer sur la harpe, ou que, sous les
fenêtres du duc de W eimar, des musiciens de Bohême, admi­
rables de maestria, venaient encore donner une sérénade tardive.
On se sentait grisé, comme noyé dans la féerie nocturne. »
Mais derrière ce décor mondain grondaient déjà les passions
RAHEL

�JEAN-EDOUARO SPENLE
214
nationales et belliqueuses qui allaient éclater à la première
occasion. On le vit bien le jour où les hôtes prussiens de Tôplitz résolurent de célébrer l’anniversaire de la mort de la reine
Louise. On le vit à toutes les allées et venues mystérieuses, à
tous les conciliabules suspects qui se tenaient dans les coulisses,
et puis à certains mots plus vifs, à certains propos aigres ou
vibrants, à certaines disputes passionnées où semblait à l’improviste taire explosion celle matière inflammable, dangereu­
sement refoulée. On le vit surtout à l’agitation fiévreuse qui
s'empara des esprits lorsqu’éelata, comme un coup de tonnerre,
la stupéfiante nouvelle : la Grande Armée en marche vers la
Russie.
Lorsque, le cœur brisé de douleur, Varnhagen fit de nouveau
ses adieux à sa fiancée, et qu’il reprit mélancoliquement le
chemin de la garnison de Prague, il sentait confusément
qu’après cette dernière fêle brillante — fêle d’amour, d’esprit et
d’élégance, dont les échos chantaient encore en lui — de graves
et décisifs évènements s’amoncelaient à l’horizon, de ces évène­
ments qui déjouent toute prévision humaine ; et il se demandait
avec angoisse quand le Destin inexorable lui permettrait enfin
d’abriter quelque part son fragile bonheur d’amour, éternelle­
ment compromis et différé.

Cependant, pour Rahel aussi, les années qui venaient de
s’écouler avaient été fertiles en douloureuses expériences. Déjà
après Iéna, sa fortune, placée dans la maison de commerce de
ses frères, avait subi de terribles dépréciations. Il lui avait fallu
vendre son argenterie, réduire son installation au strict néces­
saire. C’est pitié de la voir, elle, si lière dans les questions
d’argent, mendier des secours de ses frères, obligée, pour les api­
toyer sur sa détresse économique, de faire passer sous leurs
yeux les lacunes de sa garde-robe, les li ons et les reprises de sa
lingerie qui commence à s’élimer. Privée de société et de
théâtre, le plus souvent bloquée par ses rhumatismes dans sa

�RAHEL

215

chambre, elle a l’impression d’être emmurée vivante. Sa santé a
élé ébranlée par lant de secousses et de tracas — (elle a eu des
soldats à loger pendant toute l’occupation française)— et voici
qu’il lui faut encore passer de longues nuits au chevet de sa
mère mourante.
Mais que sont ces misères individuelles en comparaison de la
grande détresse humaine, dont personne peut-être n’a ressenti
autant qu’elle la tragique horreur ? Cette sensitive, que la
simple vue d’une blessure physique risquait de faire défaillir,
mise tout à coup en présence de cette hideuse réalité, la Guerre !
Chaque fibre en elle se révolte à celte seule idée. « En Alle­
magne, dans les Pays-Bas » écrit-elle « partout'on sabre et on
fusille des êtres hum ains, on troue et on taillade de la chair
sensitive et douloureuse, on tranche des os et des artères ! » Elle
qui ne connaissait d’autre idéal humain qu’ « un idéal de
culture universellement répandu », disait-elle, « consolidé dans
des formes belles et durables » — vivre à celte époque de
violence et d’anarchie, ne voir partout que des intérieurs
dévastés, la barbarie rétablie dans les rapports humains, la
haine et le meurtre proclamés les premiers des devoirs, et être
réduite à constater « que nous vivons encore entourés des
éléments les plus brutaux, que les agressions violentes, les
rapines, les instincts les plus forcenés, offensifs et défensifs, peu­
vent à tout instant venir rôder jusqu’à nos portes, et qu’en
somme nous n ’avons aucune avance sur les sauvages » ! Rien ne
l’exaspère autant que de voir des femmes s’associer à ces explo­
sions de sauvagerie belliqueuse. La « Proclamation aux Femmes
allemandes » que venait de publier une de ses amies, Mme de
Fouqué, la met hors d’elle. « C’est le rôle des hommes de se
battre pour la liberté ; quant aux femmes elles sont là pour
réparer et guérir ce que les premiers ont meurtri, froissé et
blessé... Des ennemis blessés ne sont plus des ennemis. Dieu,
comme ils sont arrangés! J ’en ai souvent les larmes aux yeux.Et
dire qu’ils ont des mères qui verseraient des larmes de sang, si
elles les voyaient dans cet état ! » Et voici pour finir ce cri du
cœur, si simple, si féminin, si poignant : « Je veux la paix —
chaque fils près de sa mère ! »

�216
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
A cette œuvre réparatrice elle va dévouer toute son énergie :
surmontant ses répugnances, la grande Aimeuse devient du jour
au lendemain la plus infatigable des infirmières. Lorsqu’en 1813
éclate de nouveau la guerre en Allemagne, elle est une des
premières à organiser à Berlin un comité de femmes, pour
suppléer au service très insuffisant des ambulances. « Mes jour­
nées entières » écrivait-elle, « ne sont qu’une fête ininterrompue
de bonnes œuvres... Je suis toute honteuse du bonheur inespéré
que Dieu m’a accordé de pouvoir faire du bien. » Surmenée par
ces excès de fatigue, elle se décide enfin à quitter le théâtre de la
guerre et va s’installer à Breslau d’abord, à Prague ensuite —
d’où Varnhagen vient de partir pour s’enrôler dans l’armée du
général de Tettenborn.— Mais partout le spectre sanglantla pour­
suit. Après la bataille de Dresde, Prague est submergé sous le
flot des fuyards et des blessés de toute nationalité. Par centaines,
par milliers, les malheureux attendent en plein air, sur le pavé
des rues, que se tende vers eux quelque main compatissante. Et
de nouveau Rahel se trouve parmi les plus empressés.
A ce rôle d’infirmière elle apporte toujours le même tact exquis,
cette compréhension délicate de la vie et de la souffrance des
autres, dont elle avait le secret. Avec quel orgueil, sans fausse
sensiblerie, elle parle de ses soldats, de ses braves chasseurs
pomméraniens ou prussiens, candides enfants du peuple, qu’elle
a adoptés comme ses fils ! L’un de ces chasseurs était de
Lübeck. « Le major vient de l’arracher à la mort. Un cas de
typhoïde très grave. Enfin le voilà hors de danger! C’est un
plaisir que de lui voir reprendre des couleurs ! Tout son équipe­
ment, c’est moi qui en ai fait les frais. Chaque jour, tant que dure
sa convalescence, je lui ménage une petite fête. Il ne me quitte
•pas un instant. Toutes ces attentions, ces gâteries maternelles,
c’est, je crois, ce qui lui fait encore le plus de bien. C’est un
Berlinois, prussien jusqu’à la moelle... Sa manière de parler a
quelque chose de fruste. Aussi je ne cesse de lui faire la leçon.
Je lui apprends à mieux voir le monde, à l’aimer, et à avoir des
égards. »
Ce n’est pas seulement à ces natures naïves que Rahel prodigue

�217
ses délicates attentions. A Prague elle a pris son logement chez
Augusta Brede, la sœur du coude de Bentheim, le ci-devant
colonel de Varnhagen, dans l’armée autrichienne. Grâce à celle
amitié commune une camaraderie charmante s’établit entreRahel
et le jeune colonel. Pendant ses voyages à Berlin ou à Vienne il
soigne les emplettes de son amie, lui commande un chapeau, lui
envoie des flacons d’odeurs. Elle, de son côté, est devenue son
indispensable ménagère. « Nous avons soupé en tête-à-tête » écritelle à Varnhagen. « Aujourd’hui il a fallu que je lui prépare
son dîner et même que je le lui découpe sur son assiette. Chaque
goutte de vin et d’eau, c’est moi qui dois la lui verser... Nous
avons notre papier en commun ; il se sert du mien et moi du
sien. Pareillement nous n’avons qu’un encrier et qu’un seul
m iroir de toilette. Tu vois, un vrai petit bivouac 1 Je te remplace
auprès de lui. Mais ne t’imagine pas qu’il y ait le moindre
désordre. La chambre est toujours admirablement rangée. Quel­
ques meubles seulement, mais élégants, des livres et un écritoire.
Et puis de l’air à torrents! Tu connais mes principes. Il faut
qu’en entrant où je suis, chacun respire à son aise. »
Voici un autre protégé de Rahel : Marwitz, ancien camarade
d’Université de Varnhagen. C’était un jeune hobereau brandebourgeois, une de ces natures volcaniques à la Louis Ferdinand,
tour à tour brutales et capables des plus exquises délicatesses du
cœur et de l’esprit, très entiché de noblesse et pourtant sincère­
ment épris d’un idéal nouveau de culture humaine. Avec
Varnhagen il était au nombre des patriotes de la première heure
qui, après la bataille d’Aspern, affluaient dans les campements
autrichiens. Lorsqu’éclata la guerre de LS13 ouïe vit pareille­
ment au premier rang parmi les volontaires prussiens. Dans un
des premiers engagements, sur les bords de l’Elbe, il s’était pré­
cipité avec une telle fougue au milieu d’un escadron de Polonais,
qu’il avait été enveloppé par les cavaliers ennemis, désarçonné
et lardé de coups de sabre. Laissé pour mort sur le terrain, il
réussit à franchir les lignes ennemies, affublé d’une blouse de
paysan, et le bras en écharpe, il apparut un beau jour à Prague,
dans la chambre de Rahel.
RAHEL

�218

JEAN-KDOUARD SPENLÉ

Elle le soigna avec le dévouement d’une sœur aînée. Chez le
jeune hobereau irascible, autoritaire, qui était la terreur de ses
hommes au point que ses chefs avaient dû lui retirer le droit de
punir, ce fut un attachement sans bornes, une soumission
aveugle, enfantine. « Marwitz est autoritaire jusqu’à l’insolence,
entiché de gloire jusqu’à la folie ; la guerre a déchaîné tous ses
instincts violents » ainsi Varnhagen traçait à sa fiancée le por­
trait de son camarade. Et Rahel de répondre : « Marwitz est
doux et docile; il se comporte envers moi comme un jeune
frère. Il m’est attaché sans aucune susceptibilité, sans aucune
pointe de galanterie. Juste comme je l’aim e, d’un commerce
agréable et reposant. »
Elle était même parfois gênée de cette volonté qui abdiquait
trop complètement ; elle se sentait fatiguée de cette confiance
trop accaparante qui se déchargeait trop facilement sur elle de
toutes les résolutions à prendre, de toutes les préoccupations
d’avenir. « Sa confiance absolue a quelque chose de touchant. Il
se repose sur moi de tout et m’oblige à habiter dans son cœur
avec lui... Il faut que je le secoue, que je le pousse à voir du
monde, que je le chasse de chez moi, car à la longue cela dépasse
vraiment les bornes. Dans son intérêt, je ne puis tolérer cela.
Nous nous sommes disputés plus d’une fois à ce propos. »
A peine rétabli, Marwitz courut sur le Rhin rejoindre l’armée
de Blücher. Rahel ne devait plus le revoir: il tomba sous les
murs de Paris, à Montmirail. Heures d’angoisse affolante ! On
n’a de nouvelles que par les rares lettres qui arrivent de l’armée
en campagne, et que les amis se communiquent entre eux. Ceux
qui écrivent ont soin de joindre à leur lettre une rapide revue
des camarades morts, blessés ou vivants. Pendant des mois
Rahel n’avait reçu le moindre signe de vie de Varnhagen, ni de
Marwitz. « Dimanche dernier », écrit-elle à son fiancé, de qui
elle avait enfin reçu des nouvelles indirectement, par une lettre
de Genlz adressée à une tierce personne, « le cœur angoissé, je
reçois une lettre dont l’adresse me paraît d’nne écriture inconnue.
Je tremble. Je cours à la signature: « Henriette ». Je Iis les
premières lignes: « Suis-je la première à vous annoncer la fatale

�219
nouvelle ? » Mes yeux se troublent. Je cours, en criant, trouver
Augusta. Toute défaillante elle me prend la lettre des mains.
«Non » lui dis je précipitamment, «je ne veux pas savoir! » et je
me sauve. Elle me court après et me crie : Ce n’est que
Marwitz ! — « Que » Marwitz ! Comprends-tu cette misère, cette
détresse, cette amère dérision ? Ce n’est « que » Marwitz ! »
RAHEL

Lorsque les dernières colonnes de la Grande Armée, en
juin 1812, eurent disparu de l’autre côté du Niémen et se furent
enfoncées dans les plaines de la Russie, on eut l’impression
qu’enfin l’heure marquée par le destin venait de sonner, que sur
les derrières de l’armée de Napoléon allait se produire le grand
soulèvement des nationalités, la levée en masse des peuples. En
foule les volontaires allemands, entraînés par la parole éloquente
des patriotes Stein et Arndt, s’engageaient dans l’armée russe.
Un des plus brillants fut assurément le colonel de cosaques alle­
mand Tettenborn, le type parfait de l’officier de cavalerie légère,
avec toute la désinvolture, le fougueux entrain, la folle témérité
d’iwi chef d’avant-garde, rompu à toutes les ruses et à toutes les
surprises de la petite guerre. Après l’incendie de Moscou il tut
parmi les plus acharnés à harceler, l’épée dans les reins, les
débris de la Grande Armée, razziant les canons, les fourgons,
les munitions, les prisonniers en masse. Le premier aussi il
entra à Berlin avec ses intrépides cosaques, puis, par un hardi
coup de main, se jeta sur Hambourg, où il fut acclamé comme
un libérateur.
C’est là que Varnhagen vint s’engager sous ses ordres. Subis­
sant les suggestions des patriotes allemands, de Stein et surtout
de l’ancien préfet de police berlinois, Gruner, qui avait établi à
Prague un foyer d’agitation occulte et avait couvert l’Allemagne
d’un vaste réseau d’espionnage et de sociétés secrètes, le fiancé
de Rahel résolut de quitter le service autrichien, trop calme, trop
routinier. Quoique muni d’un congé régulier, rédigé en bonne
et due forme, au moment de franchir la frontière il faillit tom-

�JEAN-EDOUARD SPENLE

1

h#:!
;

lier dans les filets des mouchards de Napoléon, auxquels il avait
été signalé comme un agitateur dangereux. Nul doute que le
ressentiment qu'il garda de cette mésaventure n’ait contribué à
attiser encore la haine implacable qu’il nourrissait à l’endroit de
l’empereur des Français. Il arriva à Berlin au moment où écla­
tait la nouvelle de l’incendie de Moscou, et après de nombreuses
démarches, comme déjà les premiers cosaques traversaient la
frontière prussienne, il réussit à se faire incorporer dans le régi­
ment de Tettenborn, avec le grade de capitaine russe.
Très médiocre cavalier, Varnhagen semble avoir surtout rempli
auprès de son chef, qui bientôt devint son ami, les fonctions d’of­
ficier d’intendance, chargé delà correspondance du colonel et de
l’organisation du service des ambulances. Pendant la marche
des Alliés sur Paris, le régiment de Tettenborn fut rattaché à
l’Armée du Nord, que commandait le prince royal de Suède. Il ne
se trouva du reste mêlé à aucune affaire d’importance.
A Paris, lors de la première occupation, en 1814, Varnhagen
posa les premiers jalons de sa carrière diplomatique. Il avait
réussi à se pousser dans l’entourage du chancelier prussien Hardenberg, de qui il resta toujours la créature, et obtint, sur l’en­
tremise de Slein, les fonctions de deuxième secrétaire de légation,
délégué au Congrès de Vienne qui allait s’ouvrir.
Ce ne fut qu’après son retour de Paris, en septembre de cette
même année 1814, qu’il put enfin faire bénir son mariage avec
Raliel. Il avait trente ans à peine; elle en avait plus de qua­
rante-deux. Le jour même du mariage elle s’était convertie à la
religion luthérienne, en partie pour ne point entraver la carrière
de son mari, à qui on faisait espérer après le Congrès un poste
de chargé d’affaires à une cour allemande, en partie aussi par
conviction personnelle. Un rapprochement vers un certain chris­
tianisme mystique et théosopliique s’était dessiné dans son esprit
pendant ces dernières années de solitude et d’épreuve.
Si on ne connaissait Raliel que par ses lettres à Varnhagen, on
se ferait une idée bien inexacte de son tempérament d’amoureuse.
Quelle différence entre ces longues lettres, un peu sermonneuses,
adressées au fiancé docile quelle traite presqu’en petit garçon,

�RAHEL

221

et les billets brefs, passionnés, fiévreux, qu’elle écrivait naguère
à Urquijo ! Dans ces derniers elle sanglote, elle implore; dans les
lettres à Varnliagen elle ne fait guère que gronder et que geindre.
C’est qu’aussi son cœur a bien changé! Dans les deux premières
passions de sa vie elle a comme épuisé la sève de ce cœur ardent
et passionné. De l’amour elle n’a connu alors que la mauvaise
fortune, les incertitudes, la fièvre, les désillusions, ou, comme
elle disait, les cruelles « convulsions ». Ce qu’elle appelle à pré­
sent de tous ses vœux c’est un bonheur sans orage, sans attente
angoissante, une arrière-saison du sentiment, un peu pâle et
mélancolique, — le baume consolateur d’une tendresse attentive
et sûre. Pour la première fois l’Aimeuse s’abandonne à la joie de
se laisser aimer, de « recevoir » au lieu de « donner » toujours.
« Tous mes amis se reposent entièrement sur moi de tous leurs
fardeaux. « Elle est si vaillante, si forte, pourquoi ne porteraitelle pas cette charge encore? » Voilà ce qu’ils disent tous. Et
c’est bien ce qui arrive, parce que je suis née enclume. » Mais
dans Varnliagen elle a trouvé l’ami de tout repos, modeste et
dévoué, qui se subordonne complètement à elle. Avec lui elle
peut « se laisser aller », sûre de retrouver toujours son affection
docile. Elle lui envoie des bulletins de santé détaillés, lui confie
son abandon, sa détresse pendant les années de guerre, et ses
misères de femme déjà vieillissante. A lui elle peut découvrir
cette partie de sa vie qu’elle cache orgueilleusement aux autres.
« Avec toi, je puis être entièrement véridique, me montrer tout
entière, comme je ne me montre qu’à moi-même, et pourtant tu
m ’aimes. »
A ce bonheur, il y eut, il est vrai, quelques nuages. Ce ne sont
pas seulement les cruelles séparations, les incertitudes d’une
époque tourmentée, fertile en cataclysmes. Ce sont aussi les dis­
proportions d’âge et d’humeur, qui, dès la première heure, se
révèlent. Manifestement le jeune fiancé recule l'heure décisive,
il a peur de s’enchaîner définitivement. Ses coups de tête, ses
aventureux projets sont autant d’atermoiements, par où il retarde
une résolution irrévocable. Point n’est besoin d’être profond
psychologue pour lire entre les lignes de sa correspondance le

�222
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
débat qui, à certaines heures, s’engageait dans le cœur de
l’éternel nomade. Que deviendra-t-il, offîciersans fortune, ayant
encore toute sa vie à faire, avec une femme beaucoup plus âgée,
dont la santé nécessite des soins coûteux, cpii a des besoins de
confort, certains goûts dispendieux de lecture, de théâtre, de
concert, et qui ne se sent aucun goût pour une vie d’incessantes
pérégrinations ? Ne ferait-il pas mieux d’épouser Fanny — cette
veuve hambourgeoise dont il avait fait la connaissance avant
Rahel — et qui lui procurerait un solide confort bourgeois ? Bien
vite Rahel a vu clair dans son jeu. Aussi lui rend-elle sa liberté.
« Tu dois être libre et lu es libre. Aucune parole, aucun geste,
aucune promesse ne t’enchaînent. Je ne puis trouver dejoie que
dans ton amour, dans l’élan libre de ton cœur — mais dans un
lien qui le retiendrait de force, jamais, jam ais. Je veux que tu te
sentes auprès de moi aussi libre que l’oiseau sur la branche. »
Mais une autre voix s’élevait dans le cœur de Varnhagen et
plaidait la cause de Rahel, mieux qu’elle n’aurait pu le faire
elle-même. Au contact de cet esprit si clairvoyant et si vivant, il
a découvert le danger qui le guettait : le dessèchement, l’irrémé­
diable médiocrité d’un fruit sec, d’un raté. Car, au fond, qu’avait
été sa destinée jusqu’à ce jour ? Une succession de mécomptes,
d’écliecs et d’avortements. Il était entré dans la vie par la mau­
vaise porte et il s’était précocement aigri. Dans l'histoire de son
enfance, pas un coin de réelle tendresse, pas un rayon de poésie.
Son éducation avait été abandonnée aux soins d’étrangers, de
gens de condition inférieure et parfois de moralité douteuse.
Petit vieux précoce, ne faisant rien avec l’esprit de son âge, rai­
sonneur, rapporteur, disputeur, il s’était loutde suite rendu anti­
pathique à ceux qui l’approchaient. Tout un levain de rancunes
refoulées s’était amassé au-dedans de lui, rancunes contre son
entourage, rancunes contre le destin qui ne lui avait pas donné
les séductions naturelles et ne l’avait pas placé au rang qu’il
ambitionnait. « Les racines vénéneuses de mon passé » avouait-il
à sa fiancée, « étendent des ramifications invisibles jusque dans
mon avenir le plus lointain. Dans dix, dans vingt ans encore,
je verrai surgir leurs excroissances maudites ; elles poussent de

�223
terre, sitôt que se luit un peu moins épaisse l’enveloppe protec­
trice qui refoule au-dedans de moi ces végétations maudites. »
Par ce dessèchement précoce s’expliquait pour une bonne part
son impuissance poétique. Aucune, source jaillissante en lui,
aucune inspiration originale, aucune intuition créatrice, mais
une foule de petits talents subalternes, secondaires. Il excellait à
découper des silhouettes en papier. Il en envoya plus tard à tous
ses protecteurs utiles : Metlernich, Hardenberg, les cours d’Au­
triche et de Prusse s’extasièrent devant l’habilité eL la netteté de
son coup de ciseaux. Pareillement, les hommes et les évènements
se transformaient instantanément sous sa plume en silhouettes
schématiques, sans le coloris, sans l’incarnat, sans le relief ori­
ginal de la vie. Surtout il avait ce don de pénétration psycholo­
gique particulier aux génies manqués, qu’on pourrait appeler le
« mauvais œil » et qui lui faisait saisir avec une prédilection
marquée les petits côtés des grands caractères. Ses portraits de
Napoléon et de Stein sont des chefs-d’œuvre dans l’art de
dénigrer et de rapetisser. Mais son incontestable coup de maître
ce fut l’article sur Guillaume de Humboldt, qu'il écrivit à la
mort du rival heureux à qui tout avait réussi, du dilettante
privilégié qui, comme lui, s’était essaj'é dans les carrières les
plus multiples et partout avait remporté la couronne. Rarement
on a su mettre plus de perfidie dans le panégyrique. On dirait
une guêpe cachée dans du miel.
Pourtant Rahel s’attacha à lui. Par reconnaissance d’abord.
« Non » s’écriait-elle, « le bonheur d’être pour un homme ce que
je suis devenue pour toi, je ne veux pas l’avoir rencontré vaine­
m ent; avec courage et sagesse, je veux saisir encore cette grâce
surérogatoire que m ’ont accordée les dieux propices. »
Elle sentait qu’elle seule avait su éveiller un sentiment pro­
fond, sincère, dans cette nature ingrate, si incapable d’aimer,
chez ce misogyne endurci qui expliquait lui-même sa longue
fidélité à une femme déjà vieille, par l’habituelle frigidité de ses
sens. « Toi qui es capable de si peu d’amour » lui écrivait-elle
en plaisantant, « tu m’aimes pourtant. Sans doute il le fallait ce
morceau un peu dur et coriace». Certes on chercherait vainement
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
224
dans les lettres de Varnhagen un véritable cri du cœur. Cela est
trop composé, trop léché ; ce n’est pas un passionné qui écrit ainsi,
niais un amoureux « par persuasion », un homme tout au moins
qui « veut » son amour, qui y met son point d’honneur et une
sorte d’exaltation froide. On sent trop l’admiration littéraire,
l'encens à jet continu. Dès la première année il n’a qu’une
pensée : publier les lettres de sa fiancée, s’improviser l’éditeur,
le commentateur, le Barnum de ce phénomène unique au
monde, qui a nom « Rahel ». « Que j’aie pu t’inspirer une
pareille confiance » lui écrit-il, « que j ’aie réussi à intéresser ton
opulence à ma misère, à ma besogneuse médiocrité, voilà le
miracle qui m’élève au-dessus de moi-même, qui me donne
accès à une communion supérieure. Tu me fais participer à ta
gloire ; tu me portes, moi, ton protégé, à des hauteurs où jamais,
par mes seules forces, je n’aurais pu m’élever. »
Rahel n’était pas inaccessible à ce genre de flatterie, nous le
savons. Et puis elle s’attacha encore à Varnhagen, parce que
sous les dehors déplaisants, elle sut discerner chez cet homme
aigri par le destin, si méfiant à l’endroit de ses propres instincts,
quelque chose de plus rare et de plus précieux : le sincère désir
de se juger équitablement, de travailler à se rendre meilleur —
une docilité, une malléabilité infinies. « Mon cher Auguste » lui
écrit-elle un jour, « il faut qu’aujourd’hui je le flatte, parce que
vraiment tu travailles sans relâche à te rendre meilleur et, sur
mon honneur, jam ais je n’ai vu personne faire des progrès si
rapides, si stupéfiants. Oui, il faut que je te le dise et que je te le
répète sans cesse : je ne sache personne qui se juge soi-même,
qui ait de ses propres capacités et de toute sa manière d’être une
vue aussi nette, un jugement aussi sain que toi, et c’est ce qui
fait de toi l’être le plus « éducable » que je connaisse... Je te l’ai
souvent dit : tu vaux mieux que tes défauts naturels. Cher ami,
continue de les haïr, de te les nommer à toi-même, de les com­
battre sans merci. Toi qui sais goûter la beauté chez les autres,
qui sais apprécier si équitablement, si courageusement leurs
qualités, défriche ta propre âme, rends-la verdoyante dans sa
sécheresse, ouvre-la toute grande à l’affection de ceux qui

�225
t’aiment. Tu le sais ; il n’y a rien de plus bienfaisant, rien qui
détrempe et amollisse mieux les cœurs les plus arides, que le
bonheur d’être aimé. »
C’est un des exemples les plus curieux d’influence féminine
s’exerçant sur un cerveau masculin, une véritable transfusion
d’originalité, une greffe humaine et morale. Quand on parcourt
les écrits que publia par la suite ce polygraphe inépuisable, —
Mémoires, Monuments biographiques, Portraits historiques,
curiosités littéraires, articles de critique e tc .,— il semble qu’on
reconnaîtrait à première vue les pages que Rahel a inspirées,
celles où tout au moins son souvenir se trouve mêlé et secrète­
ment agissant. Dans tout ce que Varnhagen a tiré de son propre
fond, on retrouve la même élégance terne, froide et incolore, le
même style léché et contourné, véritable poncif calqué sur la
langue de Gœlhe, du Gœthe diplomate des dernières années.
Mais qu’il arrive à parler d’une personnalité de l’entourage de
Rahel, aussitôt le dessin s’anime et se colore, la physionomie
s’éclaire, la silhouette se met à vivre sous nos yeux. Tel portrait,
celui de Gentz par exemple, de Frédéric Sclilegel, du prince
Louis Ferdinand, sont de petits chefs-d’œuvre de fine analyse.
Pourquoi ? C’est que ce ne sont que des agrandissements de
certains croquis à l’emporte-pièce échappés à la plume de Rahel
et que dans la conversation elle devait rendre plus expressifs
encore. « Telle parole de loi » disait-il dans les derniers temps à
sa femme « a jeté des racines si profondes en moi et a poussé
des rejetons si vivaces, que j ’en ai été transformé du tout au tout...
Tu es pour moi ce que la Bible est pour le croyant. Il la porte
sans cesse avec lui, dans ses pensées, dans les mille évènements
de la vie, découvrant partout d’intimes correspondances, des
instructions secrètes ; elle pénètre tout son savoir, tout le cercle
de ses joies et de ses douleurs; elle devient le flambeau qui éclaire
toute sa vie... »
RAHEL

��227

RAHEL

CHAPITRE VI

LA CARRIÈRE D’UN DIPLOMATE

Quelques semaines après avoir fait bénir son mariage avec
Rahel, Varnhagen recevait de la chancellerie prussienne l’ordre
de partir pour Vienne, afin de prendre part, en qualité de
« second secrétaire de légation », aux travaux du Congrès, dont
les conférences préliminaires venaient de s’ouvrir. Dans ses
Mémoires il a fait revivre la physionomie de ce fameux
Congrès, où il a tenu son rôle habituel de comparse obscur et
d’observateur lucide. Il a noté le « moment » précis où il se pro­
duisit, celte sorte de détente, de grande lassitude qui se tradui­
sait par un besoin immodéré de paix, de bien-être, de jouis­
sance immédiate et insoucieuse.il a analysé jusqu’à l’atmosphère
particulière du Congrès, l’air qu’on y respirait, et surtout l’in­
fluence du climat viennois, aux suggestions subtiles et envelop­
pantes. « Les journées à Vienne » dit-il « semblaient faites d’un
élément particulier qui métamorphosait en jouissance tout ce
qui entrait en contact avec lui. Les besognes les plus ordinaires,
les plus quotidiennes, manger, boire, se promener, flâner, tout
était prétexte à fête et à réjouissance. » — « Maintenant je
commence à savoir ce qu’est un Congrès » écrivait de son côté
Rahel, « c’est une réunion de gens qui s’amusent si bien qu’ils
ne peuvent plus se séparer. » Et celte définition ne fait-elle pas
songer aux fameux mot du Prince de Ligne : « Le Congrès
danse, mais il ne marche pas » ?
On ne dansait pas seulement au Congrès de Vienne ; on
y causait beaucoup. Varnhagen a fait le relevé des salons,
tous plus ou moins aristocratiques, qui s’ouvrirent à tous ces
15

�228
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
hôtes, illustres ou' augustes, et où, entre deux madrigaux, se
nouaient quelques unes des intrigues dont le jeu'caché se conti­
nuait autour du tapis vert des conférences diplomatiques. Même
Rahel eut son petit salon, très modeste. Naturellement l’élément
prussien y dominait ; cependant on y rencontrait des Autri­
chiens, des Français, des Russes et même quelques Anglais.
Plus d’une formule heureuse, colportée de là dans d’autres
milieux, et qui reparaissait à l’improviste dans un article de
journal ou dans un rapport diplomatique, avait été lancée
d’abord dans le petit « garni » des Varnhagen.
Mais ce qui, pour une déchiffreuse comme Rahel, devait cons­
tituer dans cette Revue internationale l’attraction la plus neuve,
le spectacle le plus incomparablement instructif, c’était de se
retrouver face à face avec une foule de vieilles connaissances, et
de constater combien les années qui venaient de s’écouler, avec
leurs bouleversements profonds, s’étaient inscrites différem­
ment sur tous ces visages hum ains. Quelles transformations
soudaines,imprévues, incroyables! Que de chemin on avait fait,
loin les uns des autres ! On s’était quitté, camarades ou am is,on
avait éprouvé jadis les mêmes enthousiasmes, partagé les mêmes
croyances, parlé le même langage — et voici que les voix ne se
répondaient plus , que les mots ne disaient plus les mêmes
choses, qu’on se découvrait irréductiblement étrangers ou
hostiles. Et pourtant, dans celte confusion universelle des lan­
gues et des esprits, les souvenirs du passé commun surgis­
saient à tout instant, embusqués à chaque détour du chemin,
comme des spectres ironiques ou importuns.
Une des « apparitions » les plus curieuses à cet égard, c’était
assurément celle de Frédéric Schlegel. Combien le réfugié vien­
nois ressemblait peu à son Sosie de jeunesse ! Le bohème
d’autrefois, l’apôtre de l’individualisme génial et de l’amour
libre, l’auteur de la « Lucinde », qui avait scandalisé naguère
Berlin par sa fugue romanesque avec la femme du banquier
Veit et par ses paradoxes combatifs — comme le voici assagi,
rangé, confit en dévotion et entiché de ses aristocratiques rela­
tions! Une première fois le couple irrégulier avait re.çu la béné-

�229
diction dans la chapelle luthérienne de l’ambassade de Suède, à
Paris. Bientôt après, Dorothée et Frédéric, à Cologne, s’étaient
convertis au catholicism e. D’ingénieux casuistes avaient
exhumé pour la circonstance une disposition particulière du
Droit Canon, qui permit d’accueillir dans le giron de l’Église
indulgente le couple égaré — bien que le mari lésé, le banquier
Veit, s’obstinât à vivre encore. Ainsi, à la grande édification des
fidèles, ce couple désormais irréprochable, béni successivement
par les deux grandes Confessions chrétiennes, répandait une
odeur, également agréable aux Puissances du ciel et de la
terre. Frédéric et Dorothée étaient accueillis dans les cer­
cles de la société bien pensante et catholique de la cour de
Vienne. Le romantique anarchiste intriguait au Congrès de
Vienne pour entrer dans la diplomatie autrichienne et s’effor­
cait de mériter les bonnes grâces de son nouveau maître,
Metternich. « Il invective contre Gœthe » pronostiquait Rahel,
« mais cela ne l’avancera guère, et il n’y gagnera que de s’abêtir. »
Et puis, il avait beau renier sa jeunesse : le passé obstinément
s’attachait à lui. Parmi les hôtes du Congrès il s’en trouvait plus
d’un qui jadis, à Berlin, avait été victime de sa verve mordante.
Rien n ’était amusant, du moins pour Ja galerie, autant que de
voir la figure moitié figue, moitié raisin, qu’il lui arrivait de
faire, lorsque surgissait inopinément quelqu’une de ces évoca­
tions importunes. « Tout son passé » raconte Varnhagen,
ce pesait sur lui comme une malédiction, et il y avait quelque
chose de comique à voir de quel air, mi-fâché, mi-contrit, il lui
fallait à tout instant subir le contre-coup lointain de ses extrava­
gances d’autrefois. »
La collection des réfugiés viennois et des romantiques réac­
tionnaires s’enrichit d’un exemplaire nouveau, le plus original
de tous, le jour où on vit un prêtre nouvellement converti ouvrir
boutique de dévotion au milieu de ce Carnaval diplomatique et,
devant la société des jouisseurs et des blasés, prêcher un des
Carêmes les plus paradoxaux qui se puissent imaginer. C’était
Zacharias W erner. Varnhagen et Rahel l’avaient connu près de
dix ans auparavant à Berlin. Au premier il avait exprimé son
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLE
230
désir d’être admis dans le petit cénacle de F « Etoile polaire »,
qu’il espérait gagner à une sorte de lïanc-maçonnerie mystique
dont il s’était improvisé l’apôtre ambulant. Dans le salon de la
seconde il avait lu son fameux drame de « la Consécration de la
Force » où il faisait apparaître sur la scène, au grand scandale
des dévots, la figure du grand Réformateur, et traduisait en un
langage de mysticité équivoque les amours de Luther eide la
nonne Catherine de Bora.
Il eut un succès fou à Vienne. Mais aussi, comme il s’entendait
à chatouiller la curiosité de ses auditeurs ! « Sa plus grande
joie », nous raconte Varnhagen qui assista avec sa femme à
quelques-unes de ces sensationnelles capueinades, « était de
retracer le tableau de sa vie passée, de ses égarements, de sa
conversion et de sa pénitence. Tout en peignant aux autres les
flammes de l’enfer avec les plus vives couleurs, il se complaisait
à évoquer ses péchés d’autrefois et à se glorifier de l’élection
miraculeuse dont il avait été l’objet. Il excellait aux coups de
théâtre, ne dédaignait pas les allusions les plus scabreuses, voire
les plus scandaleuses. C’est ainsi qu’il poussait l’audace jusqu’à
piquer la curiosité par des équivoques obcènes, faisait courir
parmi l’auditoire un petit frisson d’attente, qui se changeait
bientôt en inquiétude, en scandale, en angoisse et finalement en
un tel sentiment d’effroi, qu’on se demandait si ce n’était pas un
fou qui, du haut de la chaire, prenait plaisir à profaner le sanc­
tuaire —• et puis, arrivé à l’extrême limite, brusquement il
tournait court, dissipait d’un mot l’équivoque et donnait à son
discours le tour le plus naturel, le plus simple et le plus rassu­
rant. .. Certes, il connaissait son public. Cet auditoire mondain
était ravi de trouver à la dévotion un haut goût si piquant, d’y
cueillir un frisson si inédit. »
Mais la figure la plus représentative de cette société jouisseuse
et blasée, celle qui reflétait le mieux toutes les séductions de
l’heure présente avec ses illusions fugitives, c’était un autre ami
de Babel, celui-là même qui remplissait au Congrès les fonc­
tions délicates de chef du protocole, Frédéric Genlz. Le dandy
berlinois, entré au service de la diplomatie autrichienne, avait

�231
traversé d’abord une courte période d’exaltation patriotique.
Légitimiste à outrance, il avait poursuivi d’une haine implacable
l’empereur des Français, en qui il reconnaissait le principe de la
Révolution poussé à ses conséquences extrêmes, le Démon de
l’usurpation, de l’instabilité et de la guerre à perpétuité. C’est lui
que la chancellerie de Vienne avait chargé, lors des dernières
campagnes contre Napoléon, de rédiger les deux Manifestes de
guerre, dont Rahel avait admiré l’éloquence, sobre, mesurée et
digne. Mais voici qu’une nouvelle évolution s’était dessinée dans
son esprit. Lui qui semblait destiné au rôle de Démostliène alle­
mand, de porte-parole de toutes les nationalités liguées contre
l’oppresseur, il avait été pris de peur devant ces puissances nou­
velles d’enthousiasfne national déchaînées en Europe. Plus
encore que la folie conquérante de Napoléon, l’épouvantaient à
présent les revendications des patriotes, la clameur de ces
masses tumultueuses soulevées par un aveugle fanatisme
national. N’était-ce point l’éternel Démon de la Révolution qui
reparaissait sous un déguisement plus redoutable encore ? Le
publiciste à l'éloquence persuasive, à la plume élégante et
châtiée, était alors entré au service de Mettemieh, et sous ce
patronage il s’était constitué le défenseur infatigable des prin­
cipes d’ordre, de contre-révolution et de légitimité.
Avec une douloureuse surprise ses amis berlinois avaient
suivi cette évolution nouvelle. En 1813 Rahel l’avait rencontré à
Prague, déjà entiché de noblesse, hautain, dédaigneux, fuyant
son passé, honteux de se compromettre avec cette amie d’autre­
fois, sans particule, juive et, de plus, appauvrie. Ce fut pour elle
un coup en plein cœur. « 11 n’a pas la mémoire du cœur. Il ne
connaît plus personne en dehors des coteries aristocratiques.
Pour vivre avec lui il me faudrait être une duchesse... Il m ’a
traitée comme personne n’a le droit de me traiter, lui à qui j’ai
dit des paroles telles qu’il n’en entendra plus de personne en
Allemagne. » Elle souffrait aussi dans son cœur de patriote de lui
voir si ouvertement renier ses origines prussiennes. « Le faquin!
Ne se rappelle-t-il donc pas que sa culture, que tout ce qui a
donné le libre essor à son esprit, l’aliment qui a nourri sa vieille
RAHEL

�232
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
guenille, aussi bien que la moelle de sa pensée, tout lui vient
de là-bas : ses maîtres, ses camarades, ses amis, ses frères, et le
fier coup d’aile de son génie et l’audacieuse confiance en son
étoile ? Sa jeunesse s’est nourrie des miettes tombées de la table
du grand Frédéric ; elle a joué avec les lauriers de Rosbach. »
Mais tel est le faible de l’Aimeuse pour cet enfant gâté, dont
elle adore surtout les défauts et jusqu’à l’ingratitude noire, qu’au
premier billet du coupable qui lui apporte, avec quelques
regrets et quelques flatteries,un aveu d’égoïsme franc et cynique,
elle est reconquise, prête à tout pardonner, à tout effacer.
« Reçu de Gentz », écrit-elle à quelque temps de là, « une lettre
divinement blasée. »
Blasé,oui,il l’est,et jusqu’à la moelle des os*Le sybaritisme de la
vie viennoise, en aiguisant ses facultés de jouisseur, a délicieu­
sement énervé les ressors de son caractère, et le spectacle de la
grande Foire aux vanités, dont il est à présent le chef du proto­
cole attitré, a approfondi encore sa philosophie sceptique et désa­
busée. « Je suis devenu incroyablement vieux et mauvais »,
avoue-t-il à son amie, « rien ne m’enthousiasme, je reste froid,
blasé, cyniquement convaincu, au-delà de tout ce qu’il est permis
de dire, de la folie des autres et de m a ... je ne dirai pas : sagesse
— non, de ma perspicacité, de mon coup d’œil pénétrant, qui a
scruté de part en part toutes les folies humaines. Et j’éprouve
dans mon for intérieur une joie quasi diabolique, en voyant ce
qu’on appelle les grandes choses prendre un dénoûment ridicule.»
Chez l’homme il ne voit plus qu’une chose : son égoïsme foncier.
Et pareillement tout ce qu’il demande à la vie, c’est la jouissance
facile de l’heure éphémère, quelle qu’elle soit, sous quelque
forme qu’elle s’offre. « Dieu merci », écrit-il à Rahel au moment
de la conclusion de la paix, « tout est fini à Paris ; et Dieu merci,
je me porte bien. Je suis tantôt à Baden, tantôt à Vienne. Je
mange à mon déjeuner des brioches avec du beurre exquis et
d’autres pâtisseries divines ; je me suis acheté des meubles ado­
rables qui me mettent l’âme en fête, et j ’ai beaucoup moins peur
de la mort. »
Particulièrement appréciée, pendant le Congrès, était la table

�233
de l’illustre sybarite. C’était une faveur enviée que d’être invité
à l’un de ces dîners de gourmets où se rencontrait la line fleur
de la société. Rahel et Varnhagen eurent à diverses reprises le
privilège d’assister à ces aristocratiques agapes. Certain jour il
se produisit même un incident qui jeta un froid parm i les
convives. Au nombre des invités se trouvait un diplomate alle­
mand qui rentrait d’une mission aux Etats-Unis et qui, tout
plein de son sujet, dans l’ardeur de la discussion, se laissa
entraîner à une apologie enthousiaste des mœurs et des insti­
tutions républicaines de la libre Amérique. Sur ces ‘hommes
d’État, tous représentants du principe le plus strict de la légiti­
mité et de la restauration monarchique, ce discours intempestif
produisit un effet plutôt désastreux. Quant à l’am phitryon, qui
n’avait pu empêcher la malencontreuse sortie, il restait effondré,
écrasé, anéanti, comme si une bombe avait soudain éclaté
devant lui.
L’homme du Congrès de Vienne — voilà le texte nouveau que
Genlz offrait à la perspicacité de l’infatigable déchiffreuse, la
seconde attitude de sa vie. El elle comprenait admirablement ce
que cette attitude avait chez lui de sincère — (jamais Gentz n’a
éprouvé la moindre sympathie pour la Tartufferie mystique de
la Sainte-Alliance) — et qu’elle se déduisait de sa nature la plus
intime. N’appartenait-il pas à la classe des aristocrates du
plaisir, des virtuoses-nés de la jouissance, qui ont besoin, pour
épanouir leurs facultés sensitives et intellectuelles, de l’atm os­
phère en serre chaude d ’une vie raffinée, élégante, délicieuse­
ment artificielle? Pouvait-on faire un crime à cet « oseur » d’avoir
su conquérir, de haute lutte, le seul terrain où il pouvait vivre,
prospérer, être vraiment lui-même ? Qu’il oublierait de nouveau
son ancienne amie, elle le savait à présent. Mais elle avait aussi
la certitude qu’il lui reviendrait toujours, lorsqu’il aurait besoin
d’elle, aux heures difficiles et critiques. Et c’est pourquoi elle
continuait de l’aimer comme un enfant prodigue, ou plutôt
comme un esprit élevé dans une autre sphère, aux triomphes
duquel elle applaudissait de loin.
Mais elle était en même temps trop clairvoyante pour ne pas
RAHEL

�234
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
reconnaître le mensonge, la vanité et l’irrémédiable caducité de
cette sagesse de vie, qui dans la durée ne voulait voir que le
moment présent, qui volontairement s’aveuglait sur les activités
novatrices, sur les forces invisibles et silencieuses qui sourde­
ment sont à l’œuvre dans l’histoire. Là était la limite d’un esprit
comme celui de Genlz : il était incapable d’imagination, de
souvenir et de prévision, incapable de se représenter ce qui
n’existe pas, ce qui n’est plus, ou ce qui n’est pas encore,
le passé et l’avenir ; et c’est pourquoi il s’en tenait à l’heure
lugilive et aux idoles du jour. Non, certes, par raisonnement ou
par calcul. Il n’était pas homme à s’embarrasser de théories
mystiques sur le droit divin des rois — « est légitime tout ce
qui réussit à durer » à cela se réduisait au fond son prétendu
légitimisme — mais parce qu’il était incapable de voir au-delà
de son intérêt immédiat, de son horizon actuel. Tous ceux qui
lui parlaient d’autre chose, l’incommodaient ; ils étaient des
perturbateurs dangereux, des révolutionnaires ; il fallait les exter­
miner, les bâillonner, tout au moins les discréditer dans l’opinion.
El n’était-ce pas la même mentalité qu’on retrouvait au fond
de toute cette activité affairée et papillonnante, que Rahel a
évoquée dans certaines de ses lettres de Vienne ? « Des diplomates
et pas un seul homme d’Etat » — ainsi tirait-elle la philosophie
du Congrès. Des diploma tes, c’est-à-dire les représentants d’inté­
rêts à courte vue, d’intérêts particuliers, locaux, égoïstes, sans
aucune intuition de l’ensemble, sans aucune faculté de prévision
ou d’initiative géniale, sans conscience historique. Des diplo­
mates, c’est-à-dire aussi « des individus à manchettes » - diese
Kerle mit Manschetten — qui ont à la bouche des formules suran­
nées et mensongères, qui ne manient que des formes vides, des
abstractions historiques ou géographiques, sans tenir compte
des réalités vivantes, des besoins profonds et de l’esprit nou­
veau ; qui enregistrent le mensonge du jour et l’injustice triom ­
phante, et qui, en fin de compte, « lèsent aussi bien la société
humaine dans son ensemble, que chaque cœur hum ain dans son
particulier. »
Un beau jour éclata en plein Congrès, comme un coup de

�RAHEL

fondre en un ciel serein, la nouvelle du retour de l’île d’Elbe ;
Napoléon acclamé, Louis XVIII en fuite, toute l’œuvre des der­
niers traités remise en question, la paix de l’Europe ébranlée
plus que jam ais. Varnhagen dut quitter Vienne précipitamment
pour collaborer à Paris aux négociations du second traité de 1815.
Quant à Rahel, elle se fixa provisoirement à Francfort-sur-le
Main, où commençaient déjà les préparatifs en vue de la nou­
velle Diète fédérale, et où s’était transportée, dans l’attente des
évènements, une grande partie du corps diplomatique assemblé
à Vienne
C’est là qu’elle se rencontra un beau jour avec Goethe.
Le vieux maître était revenu visiter la ville de son enfance et
était descendu dans la propriété de la famille Willemer. Le
8 septembre 1815, comme Rahel s’était levée plus tard que de
coutume et qu’elle était en train de faire sa toilette, on annonça
l’illustre visiteur. « Je le fis entrer » raconte-t-elle, « et ne le fis
attendre que juste le temps de jeter sur mes épaules une robe de
chambre de serge noire. Et voilà comme je me présentai devant
lui. Je me sacrifiai moi-même, pour ne pas le faire attendre un
seul moment. Ce fut la seule pensée qui me vint sur l’instant. Je
ne m’excusai même pas ; je le remerciai simplement. « Je vous
remercie » lui dis-je — pensant bien qu’il devait comprendre
qu’il s’agissait de sa visite. Je ne m’excusai pas, car il devait
savoir, que moi je ne comptais plus à partir de ce moment, que
lui seul devait être pris en considération. »
L’entretien fut court et ne roula que sur des sujets indifférents.
Gœthe ne sortit pas de sa réserve ; quant à Rahel, s'apercevant
tout à coup de son négligé inélégant, elle fut comme paralysée
de se trouver si disgracieuse. « Et maintenant, vois quelle folle
je suis ! A peine fut-il parti, je me suis revêtue de mes plus beaux
atours, comme si je voulais rattraper ma sottise. J ’ai mis ma
robe de soirée blanche à col montant, mon bonnet de fine
dentelle, mon voile brodé, et je jetai sur mes épaules mon shawl
de Moscou. Puis j’ai écrit quelques mots à une amie, l’invitant à
venir me voir, pour qu’au moins un être au monde me vît belle
et parée... Pour finir je ne puis que te répéter la phrase que me

�236
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
disait un jour le prince Louis-Ferdinand : « A partir d’aujour­
d’hui je vaux 10.000 thalers déplus, entre frères: Gœthe a été chez
moi. »
Elle ne l’avait pas revu depuis la première rencontre à Tœplitz,
il y avait vingt ans environ. Mais plus profondément que jam ais,
au sortir de ces années de trouble et après l’imbroglio diploma­
tique du Congrès de Vienne, s’était enraciné en elle le culte
qu’elle continuait de vouer au « Maître suréminent ». On avait eu
beau attaquer son manque de patriotisme, elle savait que « le
grand Vivant » représentait une Force silencieuse, qui travail­
lait plus efficacement à l’Œ uvre hum ain que tous ces patriotes
turbulents, que tous ces diplomates affairés. « Le progrès intel­
lectuel et moral des peuples, voilà leur véritable histoire » écri­
vait-elle, « et cette histoire, ce sont des mortels comme Gœthe
qui la font, parce qu’ils sont des voyants, des annonciateurs,
des prophètes — fussent-ils même des prophètes tournés vers le
passé, à la manière de Frédéric Schlegel dans sa jeunesse — et
parce qu’ils transform ent leur peuple... Gœthe a reçu l’ordre de
Léopold. C’est une joie profonde pour moi, de penser que la
sagesse, que de grands dons intérieurs, que de belles réussites
de la Nature, reçoivent aussi leur consécration, que chez nous on
sait reconnaître une volonté active, et qu’on n’attend pas, pour
lui rendre justice, des actes extérieurs. »
★
■¥• *

Par une soirée de juillet de l’année 1816, M. et Mme Varnhagen
von Ense débarquaient à Karlsruhe, la capitale du grand duché
de Bade, où le jeune diplomate, grâce à la puissante protection
de Hardenberg, venait d’être accrédité comme « secrétaire de
légation chargé d’affaires », aux appointement de 3.000 tha­
lers. C’était un joli poste de début, une résidence qui passait
pour agréable, un climat tempéré — sans compter le voisinage
de Baden-Baden, de la Forêt noire, de l’Alsace et de la Suisse.
Et cependant on imaginerait difficilement rien de plus mortel­
lement ennuyeux, de plus glacialement lugubre, que la vie de

�237
cette petite cour allemande au moment où Varnhagen y faisait
son entrée. Le prince régnant, le grand-duc Charles, avait épousé
la fille adoptive de Napoléon, Stéphanie de Beauharnais, dont il
avait eu cinq enfants, trois filles et deux garçons. Mais voici que
par une mystérieuse fatalité, coup sur coup, les deux petits
princes étaient morts dans les convulsions, et il ne restait pour
recueillir la succession, qu’un vieil oncle, le margrave Louis, luimême sans héritiers.
Ce qui rendait le problème plus angoissant, c’est que le grand
duché de Bade, de formation toute récente, grâce à la protection de
Napoléon avait été constitué en grande partie avec les dépouilles
de la Bavière et de l’Autriche. Mais les deux puissances dépouil­
lées lie considéraient nullement ces cessions de territoire comme
définitives. Par un accord secret, elles s’étaient garanti m utuel­
lement le retour des domaines annexés, en cas d’extinction de la
ligne directe et masculine des Zâhringen. Ce fut la fameuse
clause de la « réversibilité du Palatinat » qui allait bientôt
mettre en émoi les chancelleries d’Europe.
Or voici que cette éven tualité à longue échéance semblait devoir
se réaliser du jour au lendemain. Quoiqu’il eût à peine dépassé
la trentaine, le grand-duc Charles se traînait comme un m ori­
bond, miné par un mal inexplicable. C’était pitié de voir ce
rejeton d’une race épuisée, le type parfait du dégénéré, de l’abou­
lique, pareil à une ruine ambulante, taciturne, apathique, impé­
nétrable. Il lui fallait des mois entiers simplement pour apposer
sa signature au bas d’un acte. Depuis son enfance il enfouissait
pèle mêle, dans des appartements, dont il retirait ensuite la clé,
le plus invraisemblable bric-à brac, tout ce qui lui passait par la
main, jouets, bibelots, armes, déguisements de bal masqué,
diplômes, suppliques, bijoux de prix, dépêches diplomatiques et
lettres non décachetées, documents et actes officiels dont la dis­
parition avait causé aux intéressés les plus graves préjudices.
Seuls ses yeux étaient restés beaux et intelligents. Il les promenait
autour de lui avec un air interrogateur, comme s’il avait cherché
celui qui allait encore le tromper. Pendant des heures il restait
debout à la fenêtre de son château, regardant fixement la maison
RAHEL

�238
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
d’en face où habitait son oncle, le margrave Louis, qui un jour
serait son successeur.
Il ne pouvait oublier qu’un jour Napoléon l’avait averti de se
méfier de cet oncle. Il ne pouvait s’empêcher non plus de rappro­
cher la mort inopinée de ses héritiers masculins de ce mal
étrange qui le rongeait à présent et qui déroutait le diagnostic
des médecins les plus clairvoyants. Il se rappelait enfin que pen­
dant son séjour au Congrès de Vienne, un de ses serviteurs
s’était donné la mort dans des circonstances mystérieuses. Nul
doute. Ce serviteur, sur quelque ordre secret, avait dû lui verser
du poison et, pris de remords, s’était suicidé. L’idée fixe s’était
implantée dans le cerveau du malade et ajoutait ses ravages à
ceux de la décrépitude physique.
De réceptions, de fêtes, il ne pouvait être question. Le seul
fait de voir un visage nouveau, de recevoir en particulier un
membre de sa famille, un diplomate ou un médecin, donnait le
cauchemar à l’éternel Taciturne, et Varnliagen dut attendre de
longs mois avant d’être admis à lui présenter ses lettres de
créance. Le favori du jour était le ministre Hacke, sorte de
Gargantua à la panse démesurément retombante, qui se piquait
à la fois de littérature et de science gastronomique : il aimait à
recevoir les solliciteurs à la cuisine, au milieu des poêles et des
casseroles, le tablier blanc noué autour de la taille. Pour
charmer ses loisirs il avait fait une traduction allemande des
Maximes delà Rochefoucauld, qui fourmillait des plus grossiers
contre-sens. Malgré tout, ce gros bouffon de maître coq amusait
le grand-duc de sa verve épaisse, et ses cyniques insolences
réussissaient parfois à dérider le mélancolique convive. Un autre
familier de la table grand-ducale était un certain comte von
Bohlen, sorte de Falstaff tonitruant, ancien officier du corps
des « Gens-d’armës » prussiens. Il avait gagné la faveur du jeune
prince, en lui débitant,avec l’accent du cru et avec de gros éclats
de rire, toutes les histoires ordurières qui traînaient les corps
de garde berlinois. Arrivait-il au bout de son répertoire, il recom­
mençait par le commencement. Voilà, si on y joint quelques
généraux badois, le grand maître des écuries, le chambellan en

�239
chef, l’inspecteur des eaux et forêts et le médecin particulier de
Son Altesse, tout l’entourage du grand-duc Charles ; voilà l’at­
mosphère d’épaisse Béotie où s’étiolait son âme princière.
S’il n’y avait pas de véritable vie de cour à Karlsruhe, du moins
y trouvait-on un certain nombre de coteries rivales qui se
surveillaient jalousement et, dans l’incertitude où on se trou­
vait sur l’avenir de la dynastie, mesuraient leurs forces et leurs
influences. « On entendait respirer son voisin », disait Varnhagen.
La plus surveillée et la plus jalousée de toutes, c’était celte mal­
heureuse princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de l’impé­
ratrice Joséphine, que le grand-duc Charles avait épousée naguère
par ordre de Napoléon. Belle, gracieuse, à la fois aimable et
sérieuse, elle n’avait pas réussi à fléchir le cœur opiniâtrement
hostile de sa belle mère, la margrave douairière. Celle-ci conti­
nuait à voir en elle l’Étrangère, l’Intruse, la Parvenue, de qui
l’alliance faisait tache sur le blason des Zàhringen et avilissait
ce sang princier, vieux de près de mille ans. Par ses intrigues
la vieille dame avait travaillé à éloigner son fils de la jeune épouse
qu’il traitait avec la plus glaciale indifférence. N’empêche que,
malgré les contacts répugnants qu’il lui fallait subir quotidien­
nement, la princesse Stéphanie s’élail donnée entièrement à sa
tâche de garde-malade et d’éducatrice. Son seul bonheur était
de voir apparaître de temps en temps quelque figure française;
c’était aussi de causer longuement avec Varnhagen, chez qui elle
devinait un esprit moins haineux, et avec qui elle pouvait parler
longuement du captif de Sainte-Hélène donL elle attendait des
nouvelles, les yeux pleins de larmes. Encore lui fallait-il bien se
tenir sur ses gardes : le moindre de ses gestes était espionné,
aussi bien par la police secrète des Bourbons que par celle des
gouvernements allemands. A tout instant le bruit courait
qu’elle nouait des intrigues secrètes avec les réfugiés bonapar­
tistes ou avec son frère adoptif, Eugène de Beauharnais, devenu
gendre du roi de Bavière, et qui vivait à Munich, entouré d’une
clique de vagues conspirateurs.
La margrave douairière formait une coterie à part. Elle avait
le dimanche ses réceptious et donnait dans la semaine quelques
KAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
240
dîners de gala où apparaissaient les diplomates et les étrangers
de passage qui ne pouvaient être invités à la table du grand duc.
Le grand orgueil de la vieille dame, ce qui rendait sa situation
inattaquable, c’étaient ses filles mariées à quelques uns des plus
puissants souverains d’Europe, et dont presque toujours quel­
qu’une se trouvait en visite chez elle. L’honneur de la famille
était, sans contredit, l’impératrice Elisabeth de Russie. Quel
triomphe lorsque le tzar Alexandre, de passage à Karlsruhe, des­
cendait chez sa belle-mère ! Une aiitre fille de l’ambitieuse
douairière avait épousé le roi de Bavière. L’ex-reine Frédérique
de Suède était pareillement une princesse badoise. Un beau jour
Rahel annonça à Varnhagen qu’elle venait de recevoir la visite
de quelqu’un dont il devinerait difficilement le nom. C’était la
princesse Amélie qui, quoique l’aînée de la famille, avait eu
l’humiliation de voir ses cadettes faire les plus beaux partis
d’Europe, tandis quelle restait à l’écart, oubliée et dédaignée.
Elle avait à présent la quarantaine passée et se mourait d’ennui.
A une réception elle avait échangé quelques paroles avec
Mme Varnhagen , et elle avait éprouvé aussitôt une irrésistible
passion pour cette figure nouvelle, qui lui paraissait si différente
de son entourage habituel. Habituée à refouler ses sentiments,
elle essaya d’abord de résister à cet entraînement soudain. Mais
un jour, n’y tenant plus, elle prit son courage à deux mains et
résolut de se découvrir à sa mère, de qui il lui fallait obtenir au
préalable l’autorisation. Elle aurait eu à avouer quelque faute
grave qu’elle n’aurait pas tremblé davantage. Qu’une personne
de son rang osât se choisir librement une amie d’une condition
si inférieure, cela risquait de prendre à la petite cour les propor­
tions d’un scandale! Contre toute attente, la douairière, qui appa­
remment avait redouté d’abord des révélations plus scabreuses,
se montra conciliante, et les deux amies purent se faire de fré­
quentes visites.
Cependant les débuts de Varnhagen dans sa nouvelle carrière
diplomatique n’avaient été rien moins qu’heureux. Bien résolue
à ne pas figurer aux réceptions de cour et pensant du reste qu’elle
m ourrait d’ennui dans la résidence ducale, Rahel avait décidé

�241
son mari à s’installera Mannheim, où venait de s’établir aussi un
ancien ami, le général de Tettenborn, récemment marié et rentré
dans la vie civile. Le séjour de Mannheim était assurément plus,
attrayant que celui de Karlsruhe. On trouvait là un des meilleurs
théâtres d’Allemagne et une certaine vie intellectuelle et artis­
tique. N’empêche que c’était une maladresse insigne que d’élire
domicile dans cette ville, située dans le Palatinat annexé, c’està-dire dans cette région contestée qui restait le foyer d’une
continuelle opposition.
Outre cela Varnhagen n’eut rien de plus pressé que de se
prendre de querelle avec le ministre Hacke, qui éga}'ait la table
grand ducale de ses bouffonneries gargantuesques. Il éplucha la
traduction de la Rochefoucauld du prétentieux mailre-coq et lui
décocha quelques unes de ses plus cinglantes épigrammes. La
margrave douairière, jalouse des ministres de son fils, encoura­
geait en cachette la verve de ce jeune diplomate agressif, en qui
elle venait de trouver un allié imprévu. Mais rira bien, qui rira
le dernier. Hacke se vengea en faisant faire antichambre au nou­
veau chargé d’affaires et en rayant désormais ce convive trop
mordant des invitations à la table grand - ducale. Comme
Varnhagen n’était pas chef de légation, qu’il dépendait de son
collègue prussien de Stuttgart, son supérieur hiérarchique, rien
n’était plus facile au ministre badois que d’ignorer systémati­
quement ce représentant subalterne.» A la table du grand-duc »
écrivait Varnhagen, de Karlsruhe, à sa femme, «il y avait hier
dîner de gala. Comme cela commence à être de règle, ils ne
m ’ont de nouveau pas invité, et n ’ont invité que les chefs de
légation. Je me fâche de moins en moins de la stupide arrogance
qu’alfecte celte engeance, et je finirai même pareil rire. » Certes
ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de rire des affronts que lui
infligeait son ridicule adversaire. N’empêche qu’il riait jaune 1
Il se consolait du moins en épiant les moindres marques de
bienveillance sur le visage de la margrave douairière. « Mmc la
margrave s’est informée de toi », écrivait-il à Rahel qui prenait
les eaux à Baden-Baden, « elle a voulu savoir si tu prenais
les bains et si tu t'en trouvais bien. Elle a prononcé ce nom
RAHEL

�242
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
« Madame Varnhagen » sur un ton, comme si elle le connaissait
de longue date. Non, cela ne peut pas se définir.Tout est dans la
nuance, que je ne puis rendre. » Et Rahel, obligée de rendre la
politesse à cette vieille Altesse qui condescendait à prendre de
ses nouvelles, répondit en français ces quelques lignes qui,
manifestement, devaient passer sous d’autres yeux encore que
ceux du destinataire : « Je suis très sensible à l’honneur de ce
que (sic) Mmc la margrave a bien voulu se rappeler de (sic) moi ;
que serait-ce si j’avais l’honneur de lui être présentée ! »
Pauvre Rahel ! Elle si hère, si franche, si spontanée,
habituée à vivre sur les hautes cimes de l’intellectualité, à
frayer avec toute l’élite de l’humanité supérieure, les Schlegel,
les Schleiermacher, les Gœlhe, les Beethoven, les Genlz, les Louis
Ferdinand — comme il devait lui en coûter de respirer cette
atmosphère de petite cour, empestée de mensonges, de préjugés,
de mesquines intrigues ! A cela s’ajoute que Varnhagen, de plus
en plus absorbé par les complications diplomatiques que susci­
tait le conflit bavarois-badois, dut quitter définitivement
Mannheinî pour Karlsruhe, et force fut bien à Rahel de l’y suivre.
Leur installation dans la résidence fut des plus modestes. «Je me
liens à l’écart » écrivait-elle à une ancienne amie; « le grand
monde n’a rien à m’apprendre que je ne connaisse déjà, que je
ne possède depuis longtemps. J ’ai joué trop longtemps à la
« Padrona », pour pouvoir me résigner ici au rôle de suivante. »
Sa grande distraction, c’est Baden-Baden où elle s’échappe à
tout instant. Là commençait déjà à se donner rendez-vous une de
ces sociétés cosmopolites, mélange de toutes les nationalités et de
toutes les classes sociales, comme elle les aimait tant. Au-dessus
de la loule de passage qu’attiraient la vertu des eaux, la beauté du
site ou l’attrait passionnant des tables de jeu, et qui s’écoulait en
un perpétuel va-et-vient, s’était constituée une sorte d’aris­
tocratie locale qui se retrouvait là à date fixe. Trois maisons
servaient particulièrement de lieu de réunion à cette société
d’élite. D’abord le château du général de Teltenborn. G’est
là qu’on vit certain soir l’ancien gouverneur de Moscou,
Rostopcliine, celui-là; même qui avait donné l’ordre du terrible

�243
incendie, raconter aux invités angoissés et haletants les péri­
péties de celte tragique page d’histoire. Deux autres salons se
faisaient encore une concurrence acharnée. L’un était celui de la
maréchale de Mannont, duchesse de Raguse; l’autre, celui d’une
grande dame russe, Mmc de Demidoff, femme d’un des plus
riches propriétaires de mines de Sibérie. Chez cette dernière se
portaient en foule les réfugiés français, bonapartistes ou libé­
raux. On se passait les feuilles de l’opposition, le Nain Jaune de
Paris, le Surveillant de Bruxelles, les caricatures et les
pamphlets du jour. Des voix russes et françaises chantaient
tour à tour les refrains d’un vaudeville parisien ou les couplets
de Béranger.
Enfin l’élégante ville d’eaux recevail parfois la visite de tètes
couronnées. Le roi et la reine de W urtemberg y venaient en
voisins. Un beau jour le roi de Bavière, malgré le conllil diploma­
tique aigu survenu entre son pays et le duché de Bade, poussa
l’insolence jusqu’à venir en personne à Baden-Baden sur le ter­
ritoire de son adversaire, sous prétexte de prendre les eaux. Ce
fut une belle panique parmi les fonctionnaires badois ! Le jour
même, tout le monde décampa. Le malheureux grand-duc quitta
en toute hâte son château de Baden, où il était en villégiature, et
alla se terrer dans un petit trou perdu de la Forêt Noire. Même
le personnel diplomatique rentra précipitamment à Karlsruhe,
malgré les grosses chaleurs. Seul Varnhagen resta, — ce qui
n’était pas pour rendre sa situation meilleure, au point de vue
badois. Une autrefois la reine de Bavière vint aux eaux avec ses
six filles — en réalité pour se rencontrer avec le Ivronprinz de
Prusse qu’on songeait à fiancer à une des princesses bavaroises.
Au milieu de tout ce monde Raliel évolue avec une aisance
parfaite. Qu’elle reçoive à Berlin une société de bohèmes, qu’à
Prague elle se fasse l’infirmière de ces braves garçons de soldats,
qu’elle bivouaque avec ses camarades les officiers, ou qu’elle
rende les honneurs à une Altesse dans un salon diplomatique,
partout elle est à sa place, elle a le sens inné des situations, des
convenances, elle force l’admiration et les égards. Un jour à
Baden, sur la promenade, elle se trouve à l’improviste face à face
IÎA1IEL

16

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
244
avec le roi de Bavière, la reine et les princesses. « Je me rangeai
sur le bord du chemin » ainsi crayonne-t-elle en passant cette
petite scène àVarnhagen. «Il parut très touché et ne voulut pas
être en reste de civilités. Alors je fis front, en m’inclinant pro­
fondément, car j ’aime de témoigner du respect, ce qui porta le
comble à son amabilité. La reine qui avait paru jusque-là
occupée ailleurs, se tourna soudain vers moi. Je recommençai
mon manège. Dore (la vieille gouvernante de Rahel) prétendait,
car je n’y vois pas bien, que la reine avait fait exprès de paraître
distraite, quelle voulait me voir recommencer ma révérence.
Bien volontiers je lui ai procuré ce plaisir. »
Surtout elle juge et apprécie en connaisseur, en habituée du
théâtre, les attitudes de cette société, dont la principale occu­
pation est de se donner en spectacle. Rien ne lui échappe, pas
un geste, pas un jeu de physionomie. Avec quelle curiosité péné­
trante elle lorgne pendant toute une soirée les six princesses
bavaroises, dont l’une — son cœur de Berlinoise en est tout
ému — sera peut-être la future reine de Prusse ! Il faudrait
détailler chaque trait de l’examen rapide qu’elle communique à
son mari. « Ai observé longuement, minutieusement, la reine de
Bavière avec ses six filles qui toutes les six ont un visage, un
regard, une physionomie à part ; des yeux vivants qui regardent
droit devant eux, sans affectation ; des natures intactes et pures,
qui spontanément prennent à ce qui se passe autour d’elles l’in­
térêt qu’il convient. Rien de la petite oie, dressée et maquillée,
pas trace du type de famille — ce qui se trouve si fréquemment
quand il y a six tilles ensemble et qu’elles ont eu de certaines
institutrices. » Puis Rahel porte ses regards sur la reine-mère
qui est allée de groupe en groupe. « Enfin la mère revint à sa
place, à pas lents et comptés, avec un sérieux et une gravité
comme je n’en ai Vus qu’à la Raucourt, quand elle jouait les
reines, et comme on ne se permet de marcher que sur la scène
française, et non chez nous. Cela méritait d’être vu 1 »
Cependant Varnhagen, outrepassant les instructions de son
gouvernement, faisait de plus en plus de la diplomatie pour
son propre compte. Le grand-duc Charles, sentant approcher sa

�245
fin, avait promulgué le 4 octobre 1817 des lettres patentes où il
proclamait indivisibles et inaliénables les possessions du grandduché et appelait à la succession éventuelle les jeunes comtes de
Hochberg, issus d’un mariage morganatique que son prédéces­
seur, le vieux margrave Charles Frédéric, avail contracté sur le
tard avec une jeune fille de petite noblesse. Dans une lettre
confidentielle il priait le roi de Bavière de donner son consente­
ment à cet arrangement familial. Pris au dépourvu, ce dernier fit
une réponse évasive, protestant de ses meilleurs sentiments. Ce fut
un beau tollé en Allemagne, lorsque ces deux documents ultrasecrets parurent en toutes lettres dans ■ un journal libéral de
Hambourg ! L’auteur de l’indiscrétion n’était autre que Varnhagen, qui voulait ameuter la presse libérale en faveur du duché
de Bade, dont le souverain avait promis la promulgation
prochaine d’une Constitution.
En même temps l’ambitieux diplomate se poussait à la Cour
de W urtemberg. Le roi de ce pays avait conçu le projet de
constituer avec le grand-duché de Bade et la Bavière une Confé­
dération des États du Sud, qui ferait échec à la double hégémonie
de la Prusse et de l’Autriche. Et Varnhagen, quoiqu’au service de
la Prusse, n’hésita pas à entretenir des rapports personnels avec
le roi de W urtemberg, à se laisser initier à toutes les intrigues
dirigées contre -le gouvernement qu’il avait mission de repré­
senter ; il songea même un instant à entrer définitivement au
service du W urtemberg. Son rêve politique était une Allemagne
du Sud, libérale et constitutionnelle, qui s’opposerait à la Prusse
de plus en plus absolutiste et réactionnaire. — Et puis, avec son
activité de diplomate, il menait de front toute une besogne de
journaliste, laquelle se trouvait le plus souvent en opposition
flagrante de principes avec la première. Et il est tout surpris,
après cela, qu’on lui fasse grise mine à Berlin, lorsqu’il vient
solliciter, pour prix de ses loyaux services, une augmentation
de traitement et la dignité de chef de légation. Tout ce qu’il finit
par obtenir, à force de démarches, c’est le titre de « ministre
résident», qui le délivre du contrôle permanent de son collègue
wurtembergeois.
RAHEL

�Mais voici que bientôt ce diplomate amateur se compromet
plus gravement encore. A la mort du grand-duc Charles, le plus
proche héritier, le nouveau souverain du duché, le prince Louis,
se décida, pour se concilier l'opinion, à mettre à exécution les
promesses constitutionnelles l'ailes par son prédécesseur. Il
convoqua en avril 1819 les nouvelles Chambres hadoises. Ce fut
parmi les libéraux une explosion de joie et d’enthousiasme. A
mesure que les premiers députés se rendaient à la résidence, on
leur taisait sur tout le parcours des ovations frénétiques, on tirait
des salves, on jonchait les roules de fleurs, on édifiait des arcs
de triomphe. Rahel subit, elle aussi, la contagion de cet enlhou.
siasme populaire. « C’a élé comme un baume sur mon cœur »
écrivait-elle après la séance d’ouverture de la Chambre, à
laquelle elle assista. « Depuis si longtemps il étouffait, ce cœur,
écrasé, sans même le savoir, sous le poids des ténèbres et de la
tyrannie. Pour la première fois il se mettait à battre joyeusement,
sainement. Enfin je vivais une grande et commune espérance,
comme j’avais vécu naguère la grande et commune détresse, la
guerre, l’invasion, l’oppression, la terreur, la misère. Et vraiment
ma personnalité ne comptait plus pour rien. Que m’importait
d’avoir manqué pour moi-même le bonheur ici-bas, puisque je
pouvais enfin fièrement, joyeusement, lever les yeux vers la
lumière ! »
Hélas ! L’illusion fut de courte durée et dès le lendemain la
petite idylle parlementaire tut suivie d’un cruel désenchante­
ment. A peine les Chambres avaient-elles été convoquées que
déjà le nouveau ministre badois, Berstett, promulguait un Edit
de noblesse, en contradiction flagrante avec les principes libé­
raux édictés dans la Constitution, et qui rétablissait une bonne
partie des anciennes servitudes et des anciens privilèges. Dès lors
la guerre était déclarée entre les Constitutionnels et le Gouverne­
ment. Varnliagen, hanté par les souvenirs des Etats-Généraux
de 1789, et qui dans chaque orateur badois découvrait un Mira­
beau ou un Sieyès, prit nettement parti, en dépit de la stricte
neutralité que lui imposaient ses fonctions diplomatiques. On
le voyait assidu à toutes les séances de la Chambre basse. Il fut

ni

�247
présenté à quelques uns des chefs du parti populaire. Le bruit
courut même que les agitateurs badois tenaient dans sa maison
des conciliabules secrets. Sa situation devenait de plus en plus
impossible dans le grand-duché de Bade. A Berlin son attitude ne
provoquait pas un moindre mécontentement. Ses rapports
élogieux sur les Chambres badoises paraissaient une critique
indirecte du gouvernement prussien, qui se refusait à tenir ses
promesses constitutionnelles.
La mesure était comble. Elle déborda lorsque le 23 mai 1819
l’étudiant Karl Sand assassina à Mannheim, sur le territoire
même du duché de Bade, le publiciste Kotzebue. Une réaction
brutale se produisit, aussitôt la première consternation passée,
et Vnrnhagen fut de la première charrelte.il eut beau fournir les
rapports les plus rassurants sur l’affaire Kotzebue et ramener ce
prétendu attentat politique à ses justes proportions, en le pré­
sentant comme l’acte d’un fanatique et d’un déséquilibré. II était
désormais « brûlé », tenu à l’écart de toutes les communications
confidentielles, mis à l’index dans son propre département. Sa
mise à pied n’était plus qu’une question de jours. Le 22 juillet
de cette même année 1819, de grand matin, il fut réveillé dans son
lit par un express qui l’avisait que S. M. le roi de Prusse avait
décidé de supprim er le poste de Karlsruhe et enjoignait au titu­
laire de remettre les archives entre les mains de son collègue de
Stuttgart. Les journaux publièrent même qu’une perquisition
avait été opérée au domicile de Varnhagen et qu’il avait été
conduit sous bonne escorte à Berlin — ce qui était faux. Était-ce
une révocation ? Etait-ce un simple rappel ! On laissa la ques­
tion quelques semaines en suspens. Enfin on offrit à Varnhagen
le poste de Washington. Ce n’était qu’un rappel, imputable à ses
maladresses diplomatiques, semble-t-il, plus encore qu’à ses
accointances libérales. Mais c’était aussi l’exil. Il refusa et décida
d’aller en personne tâter le terrain à Berlin.
Rahel était à Baden-Baden lorsqu’arriva l’estafette que
son mari lui dépêcha aussitôt. Elle poussa presque un soupir
de soulagement. Depuis longtemps celte vie d’intrigues lui don­
nait la nausée. Et puis quelle perspective pour elle, que de
RAHEL

�248
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
traîner d’ambassade en ambassade, à la remorque d’un jeune
diplomate remuant et ambitieux, éternellement nomade ! Mieux
valait, après tout, qu’il se cassât le cou dès la première aven­
ture. — Quant àVarnhagen il se consolait, tant bien que mal, à la
pensée de sa grande supériorité méconnue. « Je devais déplaire »
dit-il dans ses Mémoires «parce qu’à leurs yeux j’étais une excep­
tion, que je n’étais pas de la trempe commune des diplomates
qui obéissent aveuglément au premier signe venu d’en haut, et
qui, pour se faire bien venir, préfèrent présenter le mensonge
qui flatte, plutôt que dire la vérité qui déplaît. »
Etrange destinée que la sienne ! Ambitieux, certes, il l’était, et
même à l’occasion intrigant et courtisan. Mais il manquait
de liant; il ne savait pas se faire agréer. Et puis, son talent même
lui était un obstacle. Doué en littérature d’une médiocre origina­
lité, il voulut faire œuvre de fantaisie personnelle dans une
carrière qui précisément comporte, au moins chez les débutants,
des qualités de souplesse, de subordination, de neutralité accom­
modante avant tout. Comme diplomate et comme fonctionnaire
il n ’était plus de son temps. L’avenir était à une génération prati­
que, travailleuse, réaliste, et non aux brillantes exceptions. Ce
dont la Prusse avait besoin pour accomplir son œuvre de réorga­
nisation nationale et d’unification politique, c’était de spécia­
listes compétents, de manœuvres tenaces et persévérants, de
bûcheurs capables de se donner à une besogne monotone,
obscure, ingrate — et non de littérateurs, de psychologues et de
dilettanli à la Varnliagen.
Mais il s’en faut que de pareils « outsiders » soient nécessaire­
ment des forces perdues. Très souvent ils voient mieux ce que
d’autres, trop absorbés par la besogne journalière, n’ont pas
aperçu. Surtout ils conservent en dépôt des traditions de culture
qui, sans eux, risqueraient de disparaître, et qui tôt ou tard
devront de nouveau être retirées de l’oubli. Telle sera l’œuvre
fort utile à laquelle le diplomate malchanceux pourra désormais
consacrer ses loisirs, et c’est ce qui fera la grande opportunité
du salon Varnliagen à Berlin.

�RAHEL

249

CHAPITRE VII

LE SALON VARNHAGEN

Le 8 octobre 1819, M. et Mme Varnhagen rentraient à Berlin et
s’installaient provisoirement dans un appartement meublé de la
« Franzôsiche Slrasse », Varnhagen espérant toujours voir se
rouvrir pour lui les portes de la carrière diplomatique. Il conserva
son traitement et le titre de Conseiller de légation. « Sans doute
pour l’instant ce n’est guère mieux qu’un titre », disait-il, « mais
il a son prix pour moi. J ’y trouve la constatation officielle que je
ne suis pas en disgrâce, une sorte de réhabilitation aux yeux du
monde. » Il fut, par la suite, chargé encore de quelques missions
temporaires. Mais il restait en marge, mécontent, aigri, déni­
grant les hommes et les événements du jour, jouant avec une
amère satisfaction au prophète de malheur, travaillant surtout à
réunir et à classer pour la postérité les petits dossiers scandaleux
de son époque.
Pénible aussi pour Raliel fut la réadaptation à ce milieu
qu’elle avait quitté six ans auparavant et où tant de changements
s’étaient produits depuis. — Certes Berlin s’est notablement
agrandi et embelli. Dans l’ancien fouillis des ruelles étroites,
tortueuses, bosselées et malodorantes, avec leurs masures à un
étage, on a percé d’immenses chaussées, rectilignes et parallèles.
L’architecte Schinkel a fait surgir du sol toute une ville de palais,
en haut de l’Avenue des Tilleuls. A l’autre extrémité, la Porte de
Brandebourg est surmontée du fameux quadrige de la Victoire,
dont les proportions massives symbolisent les victoires de
l’énergie prussienne. On sent que se prépare une ère nouvelle de
prospérité matérielle et économique.

�250
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Pourtant, en dépit de ces transformations, ce qui manque le
plus, c’est une véritable vie de société. Il semble même qu’à cet
égard il y eût non pas progrès, mais recul sensible, quand on
comparait le nouvel état de choses à celui d’avant Iéna. « A cha­
que coin de rue » écrit Rahel, « où habitait naguère quelqu’un
des nôtres, je ne rencontre aujourd’hui que des visages inconnus.
Partout des sépulcres. Plus trace de cette brillante constellation,
faite de beauté, d’esprit, d’élégance, qu’avaient groupée spontané­
ment un attrait réciproque, le besoin de converser, de commu­
niquer entre soi sans arrière-pensée. Il y a encore infiniment de
gens intelligents par ici, et comme une survivance de l’ancien
esprit de conversation, qui avait été unique en Allemagne. Mais
je ne reconnais plus ma société. » Varnhagen éprouve le même
dépaysement. « Je ne sais comment expliquer cela, mais je ne
reconnais plus la vie berlinoise. Est-ce ma faute ou est-ce la
faute de mon entourage ? Je ne sais. Car au fond il y a ici
tous les matériaux d’une vie de société, une vaste fourmilière
humaine, une ruche d’activité où s’entrecroisent les intérêts les
plus variés. Les réunions mondaines sont très courues. La cour
a un certain éclat, que rehaussent les spectacles et les fêtes
incessantes. Il ne se passe pas de jour qu’on n’annonce quelque
bal ou quelque gala. » — Sans doute, Berlin possède le décor exté­
rieur et comme la matière brute d’une société. Mais il manque
l’esprit intime qui animerait et rapprocherait ces éléments
chaotiques. Rien ne vibre, ne palpite, ne pétille.
Les causes de cette stagnation ? Elles sont multiples. C’est
d’abord l’esprit de caste, plus tyrannique que jam ais. Il semble­
rait que les différentes classes de la société qui, avant Iéna,
avaient commencé à se rapprocher, à se pénétrer dans quelques
salons d’élite, notamment dans les salons juifs de la capitale,
après la grande tourmente, se fussent de nouveau fuies et comme
barricadées derrière de séculaires préjugés. La cour est un
milieu complètement à part et fermé. Quelques grands seigneurs
russes exceptés, les étrangers n’y reçoivent aucun accueil. Le
mérite, la gloire littéraire n’y comptent pour rien. Varnhagen
s’étonne de voir que l’arrivée à Berlin du nouvel ambassadeur

�251
français, Chateaubriand, passe complètement inaperçue. Rien
de plus mortellement ennuyeux du reste que les réceptions en
haut lieu. Y paraître n’est pas considéré comme un divertisse­
ment, mais comme un service commandé, ou encore comme
une distinction honorifique. On n’est pas « invité » à la cour, on
y est « mandé » — « aufden Hof befohlert » —. Le prince dePiickler
Muskau a fait un tableau hum oristique de l’émoi que jetait,
parmi la population féminine d’un quartier, le passage matinal
du courrier de la cour portant les invitations aux fameux
« déjeuners dansants » qui venaient d’être mis à la mode et où on
se rendait par fournées. Etait-on mandé à l’improviste à la table
d’un personnage princier, on ne pouvait alléguer aucun engage­
ment antérieur, — au grand désespoir des maîtres de maison qui
voyaient, au moment de se mettre à table, pleuvoir chez eux les
lettres d’excuse de leurs invités. — Quelque haut personnage
daignait-il accepter à son tour une invitation en ville, ce sont des
semaines de préparatifs ruineux et d’angoisse affolante. Et lors­
qu’on a réussi tant bien que mal à styler la domesticité, à trans­
former la maison, au moyen de plantes, de tapis, de tentures
criardes, en un décor de théâtre ridiculement prétentieux, sur­
vienne la moindre bévue, le moindre manquement au protocole,
et voici les malheureux amphitryons, pour prix de leurs peines
et de leurs sacrifices, devenus la risée de la cour et la fable de la
ville.
Aucune aisance, cela se conçoit, dans un monde où les dis­
tances sont si continuellement marquées. Une sorte de « ser­
vilisme adm inistratif » — le mot est de Varnhagen — règne du
haut en bas de celte société, bureaucratisée à l’excès et disci­
plinée à la prussienne. L’art de la politesse se réduit, en somme, à
la souplesse des échines. Quant aux délicatesses de cœur et
d’esprit, elles n’ont que faire là. L’étiquette a glacé même cette
forme rudimentaire du raffinement des mœurs, qui s’appelle la
galanterie. Varnhagen rapporte un trait bien significatif. Un
jour un général prussien, très entouré des dames, laisse tomber
sa canne. Aussitôt toutes les tailles de se pencher et toutes les
petites mains de se tendre avec précipitation vers l’auguste
RAHEL

�252
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
emblème du commandement. MêmeMme d’Arnim, présente dans
le groupe, n’aurait pu résister à ce mouvement plongeant,
incoercible et atavique.
Cette séparation des castes avait an effet fâcheux sur la culture
des esprits. A quelques exceptions près, qu’il fallait chercher
tout au sommet, parmi les princes de la famille royale, l’aristo­
cratie restait arriérée et inculte. Des anecdotes incroyables cou­
raient sur l’ignorance stupéfiante de certaines notabilités m ili­
taires. Fâcheux aussi pour les hommes de pensée et d’étude
était un pareil état de choses. Ils se sentaient isolés dans leur
spécialité, sans rayonnement, sans action vivante sur leur milieu
et sur leur époque. « Même les grands esprits », rem arquait
Varnhagen, « les Humboldt, les Wolff, les Schleiermacher, les
Arnim et autres, sont pour Berlin comme s’ils n’existaient pas. »
De quoi aurait-on d’ailleurs parlé? Les grandes luttes natio­
nales avaient tué l’ancienne culture humaniste et libérale, sans
qu’un intérêt nouveau eût réussi à s’imposer aux esprits. La réac­
tion tiiompliait sur toute la ligne. Il n’était question que de per­
quisitions, de délations, d’enquêtes, de tracasseries policières.
Une nouvelle édition des « Discours à la nation allemande » de
Fichte fut frappée d’interdit. On allait jusqu’à défendre les repré­
sentations d’Egmont et de Guillaume Tell, où on flairait des
arrière-pensées démagogiques. Les débuts d’une danseuse ou
d’nne cantatrice, c’étaient les seules questions pour lesquelles
s’enthousiasmait le public berlinois, et la grosse question d’ac­
tualité, qui divisait Berlin en deux camps ennemis, c’était la que­
relle qui mettait aux prises les partisans de la musique de W eber
et les admirateurs de Spontini. La presse, bâillonnée par la cen­
sure, n’apportait que des nouvelles officielles, — les mutations
du personnel, l’annonce d’une revue de troupes, d’un gala de
cour, la description des solennités données à l’occasion des fian­
çailles d’une princesse. Les nouvelles tant soit peu intéressantes
ne s’apprenaient que par des indiscrétions d’antichambre ou de
bureau. Le « potin » berlinois — der berliner Klatsch — voilà
le genre que l’on cultivait à présent avec prédilection sur les
rives de la Sprée bourbeuse.

�RAHEL

253

Et pais l’élément piétiste et dévot donnait de plus en plus le
ton. A cet égard encore un profond changement s’élait accompli
dans les mœurs depuis vingt ans. Une large tolérance avait régné
naguère dans les cercles romantiques de la fin du xvme siècle :
qu’on se rappelle le faux-ménage Frédéric Schlegel et Dorothée
Veit et, à ce propos, l’union libre prônée par le prédicateur
Schleiermaclier — les relations ouvertement affichées et tolérées
du prince Louis Ferdinand et de la fameuse Pauline Wiesel. Des
salons comme ceux d’Henrielte Ilerz ou de Rahel Levin avaient
été comme un champ d’expérience pour les plus hardies inno­
vations de la morale et de la critique. Tandis qu’à présent s’affi­
chait en pareille matière un rigorisme intransigeant. Quel scan­
dale, le jour où on apprit qu’un lieutenant de la garde, Blücher,
avait été surpris par l’acteur Stich, en conversation nocturne
avec la femme de ce dernier, et qu’au cours d’une dispute il avait
frappé le mari d’un coup de poignard! Au reste les relations de
Mme Slich étaient depuis longtemps de notoriété publique et
tolérées par le mari lui-même, et le coup de poignard se réduisit
à une légère éraflure. N’empêche que tout le monde rivalisa de
vertueuse indignation. Lorsque pour la première fois la diva se
présenta de nouveau devant le public, elle fut accueillie par les
plus grossières invectives. Encore avait-on pris la précaution
de refuser l’entrée du théâtre aux étudiants, les plus vertueu­
sement indignés de tous. « Il nous faudrait de nouveau aujour­
d’hui une paire de critiques alarmistes à la manière de Frédéric
Schlegel et de Tieck », concluait Varnhagen, « qui viendraient
avec de nouvelles Lucinde, de nouveaux Athenâums, de nou­
veaux Zerbinos, avec quelques bons gros scandales, remuer et
ranim er le bourbier croupissant de notre morale. »
Voilà le milieu où Rahel allait ouvrir son second salon.
Quittant leur appartement trop étroit de la « Franzôsiche
Strasse » les Varnhagen s’étaient installés au n° 36 de la
Mauerstrasse.
« Les chambres tendues de bleu clair étaient spacieuses et
remarquablement hautes », nous raconte un visiteur français,
auteur de la seconde relation anonyme. « Sur le devant, le regard

�254
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
plongeait dans la rue montante et rectiligne ; par derrière on
avait vue sur les grands arbres des jardins. La décoration était
des plus simples ; aucun luxe ; rien de voyant. Aux murs quel­
ques portraits de petite dimension, et deux bustes, dont l’un
représentait le prince Louis-Ferdinand, l’autre Schleiermaclier,
posés parmi des vases à fleurs. En lait de mobilier, le strict
nécessaire. Et pourtant il se dégageait de l’ensemble une impres­
sion d’élégance, ou plutôt la disposition était si ingénieuse, si
heureusement combinée, qu’on recevait celte sensation de
confort, que le luxe le plus raffiné, par les moyens les plus somp­
tueux, ne réussit pas toujours à donner. Sur le piano reposaient
quelques livres qu’involontairement je me mis à feuilleter : un
volume de Saint-Martin (le nom était rajouté à la plume), les
poésies d’Uhland, un roman français et un traité politique de
Fichle voisin aient pacifique ment. Un cahier manuscrit, largement
ouvert, piqua ma curiosité. Il contenait des observations. Une de
ces notes, dont l’encre était encore toute fraîche, se rapportait au
prince royal de Prusse. Mm« Varnhagen avait occupé récemment
au Théâtre français de Berlin une loge voisine de la loge royale.
La physionomie et l’attitude du prince l’avaient vivement
intéressée et le résultat de cet examen pénétrant de toute une
soirée se trouvait consigné sur ces feuillets... »
Peut-on même parler de « salon », dans le sens ordinaire, c’est
à-dire d’une réunion de personnes qui, à heure fixe, dans un
costume plus ou moins cérémonieux, viennent faire montre
d’esprit ou remplir un devoir de courtoisie mondaine? Rahel
elle même a défini l’esprit de ces rendez-vous improvisés : « C’est
disait-elle, la « Mansarde », reprise et continuée sur un plus
grand pied » ou encore : « ma maison est un vrai bureau de
douane ; on entre et on sort du matin au soir. » Souvent il lui
arrive de recevoir quelques amies dès la matinée, et le soir, à la
sortie du théâtre ou du concert, quelques familiers viennent
encore se faire offrir des rafraîchissements à la Mauerstrasse.
« Ils sont traités on ne peut mieux chez moi » dit-elle, non sans
une pointe de vanité. « D’abord, ils se trouvent entre eux; et puis
je suis pour eux aux petit soins ; flatteries, gâteries, rafraîchis-

�255
semenls, rien ne leur manque. S’ils sont contredits, ce n’est jamais
dans leurs susceptibilités personnelles, mais avec les plus grands
ménagements. Ils peuvent venir après le théâtre ; toujours ils
sont sûrs de trouver ici de la conversation, même quand nous
sommes seuls à la maison, et les derniers livres parus, et une
hospitalité cordiale. »
Mme Varnhagen met une sorte de coquetterie, elle, la femme
cultivée, l’intellectuelle supérieure, à avoir la meilleure cuisine
de Berlin. Ses lettres à Varnhagen, lorsqu’il est en voyage, appor­
tent régulièrement le menu du dîner dont elle a régalé ses hôtes.
Apprend-elle qu’une vieille connaissance se trouve de passage à
Berlin, ou qu’un ami est malade, elle demande la permission de
faire porter quelque petit plat de sa cuisine, une douceur, une
primeur, une spécialité, dont elle seule a la recette. Elle apporte
une ingéniosité infinie à ces menus détails. Car elle sait que c’est
l’accumulation de ces mille riens qui fait l’atmosphère ou tiède,
douce, égayante, ou au contraire maussade et déprimante, que
nous respirons, et que c'est au souci de perfection porté jusque
dans les plus petites choses qu’on reconnaît, aussi dans l’art
de la vie, le vernis des grands maîtres.
Et elle a un réel mérite à agir de la sorte. Son hospitalité lui
coûte parfois des efforts surhum ains, car elle est le plus souvent
souffrante, torturée par ses névralgies que le climat de Berlin
exaspère, ou angoissée par des crises d’asthme qui la tiennent
éveillée des nuits entières. « Ce que je souffre » dit-elle, « per­
sonne ne le sait, sauf Dieu et Dore (sa vieille gouvernante). »
Mais c’est une malade héroïque qui ne permet pas à ces misères
corporelles de troubler les activités plus nobles de la vie de rela­
tion. « Je force le m alheur à me servir en esclave » aimait-elle à
répéter. «Même des êtres comme nous, peuvent devenir bien por­
tants, pourvu qu’ils prennent en horreur leur maladie, qu’ils se
pénètrent de celte idée que la santé est infiniment aimable... Mon
corps se comporte en héros dans sa lutte contre la vieillesse. A
quelques cheveux blancs près, je parais beaucoup plus jeune que
je ne suis réellement. A vrai dire je ne demande qu’à paraître
mon âge, mais j ’ai beau faire, on me prend toujours pour plus
HAH EL

�256
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
jeune, et il me faudrait donner des explications à n’en plus
finir. »
Faire le dénombrement de la société qui se retrouvait dans le
salon Varnhagen ce serait, à peu de choses près, passer en revue
l’élite de la société d’alors. C’est de nouveau un salon cosmopo­
lite, dans l’acception la plus large du mot. Toutes les classes
sociales, aussi bien que toutes les nationalités, s’y donnent
rendez-vous : diplomates, officiers, artistes, littérateurs, étrangers
de passage à Berlin. Dans la description qu’il nous a laissée d’une
soirée chez Mm° Varnhagen aux environs de 1830, le visiteur
français cite, parmi les personnalités qu’il y a rencontrées,
l’ambassadeur lianovrien , von Reden, avec ses deux tilles,
l’ambassadeur espagnol, le général Cordova, le grand savant et
explorateur Alexandre de Humboldt et Gans, le célèbre juriste,
professeur à l’Université de Berlin. Le général von Pfuel, une
des notabilités de l’état-m ajor prussien, fait son entrée en même
temps qu’un jeune Américain en train d’accomplir son tour
d’Europe. La comtesse d’York voisine avec la célèbre cantatrice,
Mme Milder. Nombreuses sont surtout les relations de la
maîtresse de maison dans l’aristocratie : le prince de PücklerMuskau, le prince Radziwill, la princesse de Carolath, le comte
Raczynslci, Mme d’Arnim, figurent parmi les familiers tout à
fait intimes de la maison. Dans ce flot ininterrompu de visiteurs
nous voudrions de nouveau retenir au passage quelques figures
particulièrement caractéristiques, dont chacune marquera un
des aspects essentiels de cette nouvelle société.
É douard Ga n s.

Si par sa physionomie générale le salon de la Mauerstrasse
rappelle encore celui d’avant Iéna, on sent tout de même que les
temps sont changés et que des préoccupations différentes s’impo­
sent aux esprits. La critique géniale de Frédéric Scblegel, for­
mulée dans les paradoxes brillants de «l’Athenâum », avait donné
le ton dans le premier salon romantique, qui nous apparaissait

�257
surtout comme une collection d’originaux, d’égolisles raffinés,
d’indépendants un peu bohèmes. Une discipline plus sévère va
contribuer à façonner désormais la vie intellectuelle de la capi­
tale prussienne : la discipline universitaire et scientifique.
Inaugurée à la veille des grandes guerres d’indépendance,
l’Université de Berlin non seulement était devenue un rouage
adm inistratif essentiel et la pépinière de la jeunesse nouvelle,
mais elle devait exercer aussi à l’avenir une influence déci­
sive sur la culture du peuple allemand. Au moment où Henri
Heine débarquait à Berlin, en 1821, un des maîtres les plus
éminents de la nouvelle Université, le philosophe Hegel, attirait
déjà à lui toute l’élite intellectuelle. Il y a peu d ’exemples d’une
pensée philosophique qui ait si complètement façonné les cer­
veaux d’une génération entière. En Hegel semblait se concentrer
la pensée du siècle nouveau ; il portait en lui, résolues, toutes
les énigmes de la Nature et de l’Histoire ; il promulguait à nou­
veau les décrets éternels de l’Esprit.
Rahel a connu personnellement l’illustre philosophe : plus
d’une fois il apparut dans son salon. Elle a lu quelques uns de
ses ouvrages les plus ardus, son « Encyclopédie en abrégé des
sciences philosophiques » par exemple. Elle était presque
honteuse, n’étant qu’une ignorante, sans préparation scienti­
fique, d’avouer des lectures si abstruses, si austères. « Je n’ai
pas eu le courage l’autre jour » dit-elle, « quand Hegel était
en visite chez nous, de lui avouer que je Iis son livre. Et pour­
tant j’ai l’intime conviction que je suis un de ses étudiants qui
l’aiment et le comprennent, ou plutôt qui le comprennent et qui
l’aiment le mieux. »
Elle le comprenait surtout à travers un de ses interprètes les
plus pénétrants et les plus éloquents, que nous allons voir tenir
dans le salon de la « Mauerstrasse » une des premières places :
Edouard Gans.
Israélite de naissance, il représentait bien ce type nouveau,
qui bientôt jouera un rôle prépondérant dans l’histoire de la
pensée europénne : l’apôtre social, le juriste révolutionnaire.
Toute une génération va se lever, recrutée surtout parmi la jeuHAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
258
nesse intellectuelle isrnélite, qui entreprendra au nom des disci­
plines rationnelles une critique révolutionnaire du passé, non
plus dans le domaine des abstractions théologiques ou métaphy­
siques, mais sur le terrain des activités pratiques et positives de
la morale, du droit, de l'économie politique — génération ardente,
combative, d’une logique passionnée, d’autant plus audacieuse
qu’elle ne porte pas le poids des traditions séculaires, qu’elle ne
se sent rattachée par aucun lien vivant au passé qu’ellecombat —
la génération des Gans, des Borne, des Heine, plus tard des
Lassalle et des Karl Marx.
Déjà, à l’Université de Berlin, le conflit avait éclaté. Bien
mieux : la philosophie de Hegel portait ce conflit dans ses flancs,
puisqu’aussi bien la fameuse proposition, où elle ramassait son
contenu essentiel et sa méthode — « tout le réel est rationnel, tout
le rationnel est réel » — était susceptible d’une double interpré­
tation, conservatrice ou révolutionnaire, que c’était une arme à
double tranchant ou, comme on a dit, un Janus à deux têtes,
dont l une restait tournée vers la tradition et le passé, tandis que
l’autre regardait vers la révolution et l’avenir. Le chef du parti
conservateur était le professeur Savigny ; la gauche néohegelienne était représentée par Gans. A l’Université, ce dernier
avait eu un succès sans précédent. Plus de quinze cents auditeurs
se pressaient à son cours public et gratuit, qui fut interdit par le
gouvernement. Gans dut se borner à un cours fermé et payé.
L’action du professeur perdit en étendue et gagna en efficacité.
Ainsi que l’observe Saint-Marc Girardin dans son introduction à
la traduction française de 1’ « Histoire du Droit de succession » :
« Quinze cents auditeurs sont un public ; cent font une école ou
une secte. » A Berlin, Gans était devenu une sorte de personnage
politique. La foule qui, plus tard, s’est empressée à ses funé­
railles, peuple, bourgeois, militaires, étudiants, a bien prouvé
que ce n’était pas seulement un professeur qu’on accompagnait
au cimetière, mais un homme qui agissait sur la société de son
temps.
Dans le monde c’était un brillant causeur, un « discuteur »
surtout, dialecticien incomparable, d’une sûreté d’information,

�1ÎAHEL

d ’une souplesse intellectuelle, d’une netteté et d’une élégance
d’élocution qui faisaient de lui le plus redoutable des adver­
saires. Il avait ses bons et ses mauvais jours, et lorsqu’il était en
dessous de ce qu’on attendait de lui, de ce qu’on était en droit
d’attendre de lui, Raliel le jugeait avec une de ces sévérités dont
elle n’honorait que ses meilleurs amis. « Il faut que je le crie
maintenant sur les toits » écrit-elle un jour, dépitée : « le D' Gans
a prouvé irréfutablement qu’on ne peut rien tirer de lui dans la
meilleure société. Il avait toute liberté de causer, voire même de
professer. Aucun sujet n’était exclu. Pour les plus savantes dis­
cussions linguistiques il avait, pour lui donner la réplique, le
Dr Heyse ; et nous étions là, tout disposés à recueillir les miettes
tombées du festin, à prêter l’attention la plus intelligente —
une occasion comme il en retrouvera rarement 1 II ne tenait qu’à
lui de briller, de faire valoir ses beaux petits talents, il était sûr
de recueillir les applaudissements les plus spontanés, un succès
du meilleur aloi. La société, à souhait : ni d’un rang trop élevé
et trop prétentieux, ni d’une espèce trop inférieure ou encom­
brante par sa médiocrité, bref, un vrai cercle d’amis. Une conver­
sation nourrie de pensées, toutes de première source. II pouvait
parler de tout, assuré d ’être entièrement compris ; il se trouvait
à son aise, dans son élément, h t voici je ne sais quelle mouche
qui le pique, le croiriez-vous ? Simplement parce qu’on lui
demandait de ne pas faire le petit esprit, de ne pas se rendre fata­
lement ridicule en colportant des anecdotes stupides, des potins
de couloir de l’Université, — peut-être aussi parce qu’il ne
pouvait pas ce soir-là faire sa partie de boston. Malgré lui, je
peux le dire, il a eu quelques bons moments, où il n’a pas pu
s’empêcher de se montrer tel qu’il aurait dû être, oû perçait toutà-coupla loyale et probe discipline de son esprit, la solidité de
ses talents, la sûreté de son information, la lumineuse netteté de
son intelligence. — Décidément on n’en tirera rien en société ;
il n ’y a plus qu’à lui tourner le dos et à chercher ailleurs un
régal plus distingué. Il courait de chaise en chaise, s’agitait dans
le vide, n ’écoulait plus, interrom pait tout le monde. Il se mit à
me raconter par deux fois un trait qu’il avait décoché à Heine et
17

11

m

!

�JEAN-ÉDOUARD SPENIÆ
260
qu’il trouvait énormément spirituel — il l’avait déjà raconté plu­
sieurs fois à mon frère Maurice et s’était attiré une verte réponse.
« Vous êtes apparemment venu ici pour encaisser votre gloire :
il faudrait vous tenir un caissier. » Quand pour la seconde fois
il me raconta le propos, je lui répondis simplement : « Laissez
donc Heine en paix. » — El Varnhagen d’ajouter en postscriptum : « Voilà Gans tout craché, avec ses qualités et ses
travers. Il n’y a rien à ajouter. Il suffit de renvoyer à la lettre de
Ralrel, page tant et tant, du 1er mars 1829. »
Au reste ce n’étaient là que bouderies passagères. Rahel se
reprend bien vite d’admiration pour le savant juriste qui se
double d’un courageux apôtre. «Que prenne fin la guerre barbare
entre les pauvres peuples! Que des professeurs soient leurs vain­
queurs ! » lui crie-l-elle dans ses lettres. De grand cœur elle
applaudit à son projet de fonder un nouvel organe de critique
scientifique d’où sera banni « le banditisme de l’anonymat »
et où toutes les œuvres marquantes comparaîtront devant le
tribunal responsable des compétences organisées. Il avait solli­
cité la collaboration de Varnhagen pour celle courageuse entre­
prise qui, pendant de longues soirées, fut discutée à la Mauerstrasse. « Mme de Varnhagen», raconte-t-il dans ses Mémoires
« encourageait nos espérances et, comme eût fait une mère
Spartiate ou romaine, nous envoyait au-devant des inimitiés
et des orages qu’allait déchaîner notre critique incendiaire. »
D’autres fois, tout en le taquinant, elle lui soufflait des aperçus
originaux. Un soir la discussion s’engage sur Mn° Sontag,
l’étoile du jour, qui venait de faire une rentrée triomphale à
Berlin. L’illustre cantatrice eut ce soir là, chez les Varnhagen,
plutôt une mauvaise presse. On lui reconnaissait une technique
incomparable, de la grâce surtout, une modestie charmante, mais
pas l’ombre de génie. Parmi les plus dénigrants se trouvait Gans,
qui du reste n’aimait pas de voir la discussion s’égarer en dehors
des objets de sa compétence. «. Venez donc un peu par ici, mon
cher Gans », lui cria Rahel, sur un ton moitié moqueur, moitié
menaçant, «il faut que je vous explique M11* Sontag comme
évènement politique. » Et la voici qui, en une improvisation

�RAHEL

261

éblouissante de verve, lui montre l’art se démocratisant peu à
peu. La culture devient de plus en plus superficielle, à la portée
de tous. On fuit ce qui est grand, exceptionnel, les fortes origi­
nalités qui heurtent les sentiments égalitaires ; on prise les
qualités tempérées, les héros moyens, modestes et sociables. Et
ne sont-ce pas les qualités que représente précisément M,lc
Sontag?— Gans avoua qu’il n’avait pas songé au rapprochement
et il pria son amie de lui céder celte idée. A quelque temps de
là, il faisait paraître un article où il s’attachait à prouver que
la célèbre diva berlinoise n’était pas « une étoile », mais un
« évènement ».
Peut-être Gans représentait-il le mieux dans le salon de la
Mauerstrasse cet idéal de culture humaniste et libérale, enri­
chi d’abord des intuitions psychologiques et historiques du
premier romantisme, approfondi ensuite par les nouvelles disci­
plines philosophiques et scientifiques, qui était au fond celui de
Rahel. Car n ’avait-elle pas été de tout temps, elle aussi, une
«hegelienne» sans le savoir? Ce que Gans adm irait surtout
chez son maître, c’était cetLe philosophie comparée des sciences
positives qui obligeait les disciplines spécialisées à se replonger
sans cesse dans l’intuition totale de l’Histoire et de la Nature.
Or, ce besoin d’universalité était aussi un des besoins essentiels
de Rahel, qui inspirait et guidait jusqu’à son activité de maîtresse
de salon. « La société » disait-elle, « a été de tout temps la moitié
de ma vie. Parce que je sentais nettement ce qu’elle devrait être :
la mise en commun et la jouissance commune de tout ce que
l’hum anité a produit d’excellent, afin de le faire fructifier et
progresser sans cesse. » Créer un milieu où tous les éléments de
culture, toutes les activités de progrès, toutes les compétences
spéciales viendraient communiquer et échanger leurs résultats,
s’entre-pénétrer dans une atmosphère d’intellectualité supé­
rieure, légiférer et décréter pour ainsi dire la vérité humaine,
telle est l ’œ uvre à laquelle elle aurait voulu dévouer le meilleur
de ses forces et de sa vie. Le salon deviendrait ainsi une sorte
d’Académie mondaine, une Université dépouillée de tout l’appa­
reil scolaire, de toute la poussière livresque, de tout le pédan-

�262
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
tisme professionnel, une véritable mutualité de culture humaine.
Et ce qui les attirait lous auprès de celte femme extraordinaire,
les savants tels que l’helléniste Wolff, le rénovateur de l’exégèse
homérique, ou le naturaliste Alexandre de Humboldt, le plus
encyclopédique des cerveaux hum ains, les philosophes et les
juristes comme Hegel ou Gans, les historiens comme Ranke,
c’était celte découverte, si imprévue, qu’ils n'étaient pas voués
à la solitude du cabinet de travail ou à l’intimité restreinte d’un
auditoire d’initiés, qu’ils pouvaient être écoulés, suivis et compris
par toute une élite humaine, et que les résultats de leur austère
labeur pouvaient se changer immédiatement en fruits de vie.
D’autres femmes ont rêvé d’embellir la solitude de l’artiste ; il
fallait être Raliel pour comprendre et consoler, comme elle
savait le faire, la solitude du savant.
Ce que Raliel a appris aussi à celle discipline nouvelle, c’est la
nécessité d’une conscience historique et juridique supérieure,
bien distincte de l’arbitraire capricieux où se complaisaient
encore les premiers romantiques. On le verra : c’est à formuler
un Droit nouveau que tendra de plus en plus l’effort conscient de
sa sagesse de vie. Avec Gans elle partageait la foi indéracinable
à un progrès continu, non apparent peut-être dans les destinées
individuelles, mais qui certainement se révélait dans la société,
prise dans son ensemble, et dans les valeurs humaines nouvelles,
créées par l'effort collectif. En face de l’école historique, qui
asservissait le présent à la tradition, elle ne cessait de soutenir
passionnément le droit des vivants contre les morts. Surtout elle
avait horreur de certains néologismes im précis, tels que le
« génie d’un peuple » ou 1’ a esprit d’une époque », où se plai­
saient les théoriciens de la réaction romantique. Elle proposait
de les remplacer par le ternie plus exact de « croyance géné­
rale » (Allgemeine Ueberzengung'), pour bien manifester qu’il
s’agissait là de convictions vivantes, qui peuvent se raisonner,
se discuter, et se transformer, et que des croyances nouvelles
peuvent et doivent aussi crééer un droit nouveau.
Elle-même apppliquant parfois à l’histoire politique ou
sociale ses facultés de divination, aimait à jouer à la Sibylle.

�RAHEL

Dans la religion saint-simonienne, dont elle se fit en Allemagne
une des plus ardentes propagandistes, elle saluait l’Évangile
social de l’avenir. Elle fut une des premières en 1823, à la lec­
ture d’un livre de M. Thiers sur les Pyrénées et le Midi de la
France, à pressentir la carrière du futur homme d’État. L’au­
teur du second salon de Rahel a rapporté une de ces prophéties
politiques, où se laissait volontiers entraîner F « oracle » de la
Mauerstrasse et qui semblent avoir été une des nouveautés de
son salon. On était en mars 1830. Les plus clairvoyants pressen­
taient la Révolution imminente en France. « Les Français » dit
Gans, « feront comme jadis les Anglais ; ils se débarrasseront du
rameau mort des Bourbons et garderont la branche saine des
d’Orléans. » Mme Varnhagen secoua la lèle en disant : « Cela
ne servira pas à grand’ebose. Ce rameau, que vous appelez sain,
est lui aussi déjà pourri. Les d’Orléans ne resteront pas non plus.
Tous les Français — je les connais mieux que vous — ont la
République dans le sang et ils se mettront en République. Que
ce soit un bien ou un mal, ce n’est pas la question. Je n’estime
pas non plus que les Constitutions, que tout le monde appelle à
cor et à cris, aient nécessairement deseffels heureux. Cela n’em­
pêche qu’il faudra en passer par là, c’est la seule issue sur
l’avenir. Ce qu’est pour nous la Constitution, la République l’est
pour les Français, que j ’appellerais volontiers mon peuple
d’avant-garde. Le premier essai qu’ils ont tenté en ce sens a été de
trop courte durée pour être décisif; ils recom m enceront,jusqu’à
ce qu’ils réussissent. El ils réussiront. Plus je les considère, plus
je trouve qu’ils sont faits mieux qu’aucune autre nation pour
vivre en République. Chez eux, chacun veut un peu jouer au
maître ; ils ne veulent se soumettre qu’à des abstractions, et là
où le prestige de la personnalité ne compte plus, on est bien près
de la forme républicaine. » — « Vous ne croyez donc pas que les
d’Orléans régneront? » hasarda Gans. — « S’ils régneront? » —
répondit Rahel — « Pourquoi pas ? Qui peut prévoir tous les
épisodes de l'avenir ? Mais les grands évènements et les forces
durables de l’histoire leur passent pardessus la tête et ils en font
la poussière dont ils jonchent leur passage. »

'1

'

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
264
Ainsi se précise la physionomie du salon Varnhagen. L’esprit
libéral et humaniste, tel que l’ont formulé les grands esprits du
xvmme siècle, les Lessing, les Herder, les Gœthe et les rom an­
tiques de l’Athenàum, voilà la tradition, ou plus exactement la
formule de culture qu’en pleine Allemagne nationaliste et réac­
tionnaire, il s’efforcera de perpétuer. Se trouvent exclus de cet
idéal de culture tous ceux qui en repoussent l’esprit même, qui
ne veulent pas de cette universelle discussion, de cet élargisse­
ment progressif de l’esprit hum ain, qui au nom d’une autorité ou
d’une tradition, religieuse, ethnique ou nationale, prétendent
mettre à l’humanité des œillères ou l’emprisonner dans des
frontières étroites. Le salon Varnhagen sera le salon libéral et
anti-obscurantiste, où se formera une génération nouvelle, une
avant-garde intellectuelle, passionnée d’idéologie, à la fois roman­
tique et révolutionnaire, rêveuse et combative, la génération
de 1830 — la « jeune Allemagne », comme elle s’appellera
bientôt. C’est là que devait faire ses premières armes et prendre
quelques-unes de ses plus fortes inspirations celui qui allait être
le porte-parole le plus éloquent de cette génération nouvelle :
Henri Heine.
H e in e

« Me voici sur mon départ et, je vous en supplie, ne jetez pas
mon image une fois pour toutes dans les oubliettes du passé.
Vraiment je ne saurais vous rendre la pareille et j ’aurais beau
me répéter cent fois par jour : « Tu oublieras Mmc de Varnhagen »,
que je n’y réussirais p a s... Vous m’avez traité, poète malade,
aigri, grognon, insupportable, avec une grâce et une bonté que
je n’avais assurément pas méritées dans cette vie, et dont je ne
puis être redevable qu’au souvenir bienfaisant de quelque
rencontre dans une existence antérieure. »
Ce§ lignes et quelques autres, un peu précieuses et alambiquées,
— (Heine s’occupait alors de philosophie hindoue et de métemp­
sycose) — avaient été écrites le 12 avril 1824. Elles accompa-

�RAHEL

265

gnaient l’envoi d’un exemplaire des « Tragédies » de jeunesse,
qu’avant son départ de Berlin, et en souvenir du séjour de deux
ans qu’il venait de faire dans la capitale, le jeune poète adressai
à son amie et protectrice berlinoise, « cette chère, bonne petite
personne et qui a un si grand cœur. »— « J ’ai rencontré si peu de
vraie bonté », écrivait-il un peu plus tard à Varnhagen, « et j’ai
été si souvent mystifié : ce n’est que de vous et du noble cœur de
votre femme que j ’ai reçu des traitements vraiment hum ains. »
Lorsque quelques années plus lard, en 1827, il publiait son
« Buch der Lieder », il dédiait à son amie tout le cycle de poésies
intitulé « le Retour », le plus parfait, semble-t-il, du recueil, qui
nous fait assister à la convalescence poétique du poète, à son
retour à la santé. « Il m’a semblé », explique-t-il à Varnhagen,
« que je voulais exprimer p arla que j’appartenais à quelqu’un.
Je cours à travers le monde comme un chien errant, et parfois
viennent des gens qui volontiers me m ettraient à la chaîne.
Mais il arrive généralement que ces maîtres ne me conviennent
pas du tout et, tant qu’il en sera ainsi, mon collier portera ces
mots : « J ’appartiens à Mme de Varnhagen ! »
Quel dommage que nous ne possédions pas les lettres de Rahel
à Henri Heine ! Nous y aurions vu à l’œuvre l’incomparable
éducatrice ; nous y aurions aussi trouvé un portrait sévère, mais
combien véridique et vivant, de l’auteur du « Buch der Lieder ».
« Quand je lisais ces lettres », avoue-t-il lui-même, « j ’avais
l’impression de me lever comme en rêve, d’aller devant la glace
et de m’entretenir avec moi-même. Je n’ai même pas besoin
d’écrire à Mme de Varnhagen : elle sait tout ce que pourrais lui
dire, elle sait ce que je sens, ce que je pense et ce que je ne pense
pas ».
Personne mieux que Rahel n’a discerné dès la première heure
les faiblesses, les incurables vanités et même les tares secrètes
de ce caractère si complexe, si ondoyant, si mal affermi encore.
Elle l’avait vu d’abord pendant les années 1822 et 1823. Introduit
aux thés du salon Varnhagen par le poète Louis Robert, avec
qui il se rencontrait quelquefois à la W einstube de Lutter et de
Wegener, l’étudiant Henri Heine y lut ses poésies de jeunesse.

�266
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Grâce aux relations de Varnliagen, il fut présenté au professeur
Gubitz, l’éditeur d’une des Revues les plus répandues de la
capitale, « der Gesellscliafter », où parurent ses premiers vers. Il
fournit aussi une petite guirlande de sonnets comme contribution
à l’Almanach poétique des « Rheinblüten », dirigé par la bellesœur de Raliel, la belle Mmc Robert. Il ne semble pas que ni de
ces essais de jeunesse, ni du livre des « Tragédies» qu’elle reçut
bientôt après, Rahel ait tiré un horoscope bien encourageant du
futur poète. La dédicace qu’il lui fit d’une partie de son « Bu ch
der Lieder » la surprit, l’irrita presque et la blessa. Il faut dire
qu’il avait négligé de lui demander l’autorisation préalable, —
liberté qu’il ne se serait peut-être pas permise à l’égard d’un protec­
teur plus titré. Or Rahel était terriblem ent chatouilleuse sur ces
questions de tact et de bienséance. « Le tour était joué » écrit-elle
plus tard à Gentz « et ce qui me fil prendre le mal en patience,
c’est que je savais combien sont éphémères ces produits de l’es­
prit, combien leur vogue est vite épuisée et balayée par quelque
engouement nouveau, et combien en somme ces météores passent
vite. »
Comment expliquer ce jugement sévère, presque dédaigneux ?
Sans aucun doute, aux yeux de Rahel, l’homme, chez Heine,
faisait tort au poète. Elle avait connu le jeune débutant au
moment de son plus profond désarroi. Lui-même ne s’appelaitil pas un a poète malade, aigri, grognon, insupportable », — « un
houx épineux ou quelque chose de plus désagréable encore » ? Il
n’avait encore aucun but précis dans la vie, aucune direction à
son activité. Il jouait avec les blessures de son cœur, se drapait
dans un désespoir d’amour plus imaginaire que réel, faisait
parade d’un pessimisme byronien, très littéraire, très factice et
au fond très frivole. C’était un dévoyé plein de prétentions. Et
elle aurait voulu l’arracher à cette vie sans but, sans sérieux,
sans vérité, où il risquait de gaspiller sa jeunesse. « Il lui faut
du sérieux » ne cessait-elle de répéter, « il faut que Heine devienne
« quelqu’un », dût-il recevoir des coups de bâton. Homme, sois
quelqu'un ! » Après son départ de Berlin le poète s’était rendu
à Hambourg où Varnliagen le rencontra chez son beau-frère le

�267
docteur Assing. « J’ai trouvé là notre petit Heine» écrit-il à
Rahel. « J’ai eu du plaisir à le revoir, encore qu’il m’ait fallu à
diverses reprises lui faire la leçon pour l’empêcher de se monter
le coup et de s’égarer à des hauteurs vertigineuses, d’où il a
coutume de retomber piteusement. Je te raconterai cela. Avant
de partir je lui ai laissé comme souvenir tes paroles: «Je ne
veux pas que vous deveniez un Brentano, je ne le tolérerai pas ! »
Si Mmo Varnhagen avait le rare talent de faire accepter les
plus dures leçons, il n’en allait pas de même de son mari, chez
qui la critique tournait facilement à l’aigre.
Le « petit » Heine cette fois-ci prit la mouche. Une indiscré­
tion commise par ce potinier de Varnhagen, et qui faillit mettre
Heine en fâcheuse posture vis-à-vis du poète Fouqué, aggrava
encore le malentendu. Cependant grâce à Rahel le nuage passa.
Comme gage de réconciliation, le jeune poète promettait de four­
nir une contribution au livre que Varnhagen préparait sur Goethe,
et où l’infatigable collectionneur se proposait de présenter une
revue des jugements portés par les contemporains les plus
notoires sur le grand maître de W eimar. « Vous ne sauriez
croire» lisons-nous dans une lettre de Heine au poète Louis
Robert, « à quel point je cherche m aintenant à plaire â Mn,e de
Varnhagen; c’est vous dire que j’ai lu Gœthe presque en entier.
Je ne suis plus un mécréant aveugle, mais un païen dont les yeux
se sont dessillés. »
Les relations devinrent même tellement cordiales, que Heine
demanda à Varnhagen de lui servir de caissier, se trouvant par
extraordinaire en fonds, après un envoi d’Angleterre. En retour
il offrait de pourfendre, dans son nouveau volume de « Reisebilder », tous les ennemis personnels de son protecteur berlinois.
Varnhagen se faisant le banquier de l’éternel panné qu’était Heine,
et l’auteur des « Reisebilder » s’improvisant le spadassin du
diplomate aigri qu’était Varnhagen, voilà un exemple assez
original de confraternité littéraire !
Cependant Rahel ne cessait de prêcher, même de loin, le tra­
vail et l’énergique concentration à son ami le poète. Elle a deviné
qu’un des grands dangers pour celte nature impressionnable
RAHEL

�268
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
seraient d’abord ses succès mondains, ses succès d’homme d’es­
prit. « Comment remercier Mme de Varnhagen de sa bonne et
charmante lettre? » écrit-il de Munich, après avoir reçu une de
ces exquises mercuriales. « Elle m’a pénétré jusqu’au fond de
l’âme. Ce qu’elle dit de Napoléon est tout à fait juste. Il n’aurait
jamais dû s’abandonner aux séductions de la société, car, avec
son sourire enjôleur, celle-ci aspire toute l’énergie virile du cœur
de l’homme, comme une montagne d’aim ant attire tout le fer
du navire qui s’approche d’elle. Mais qu’attend de moi Mme de
Varnhagen? Assurément je ne suis pas un Napoléon. Toutes mes
ambitions se bornent à la conquête de dix ou onze cœurs. »
Ce fut en mars 1829 que Heine, brusquement rappelé d’Italie
dans l’Allemagne du Nord par la mort de son père, fit de nou­
veau un séjour de quelques mois à Berlin. Ce n’était plus, cette
fois-ci, l’obscur débutant qui huit ans auparavant s’émerveillait
naïvement devant les belles promeneuses de l’avenue des Til­
leuls, se découvrait avec respect sur le passage du roi, recevait
docilement les conseils et les critiques de sa sévère amie. Le
succès de son « Buch der Lieder » et surtout la vogue incroyable
de ses premiers « Reisebilder » ont fait de lui l’auteur à la mode.
Il disait volontiers : « Gœthe et moi », ou encore : « Gentz et
moi. » Selon le mol de Gans, il était venu à Berlin « pour encaisser
sa gloire ».
Rahel le trouva fort changé, pas à son avantage. « Je ne vois
guère Heine ; il vit très retiré, en tête-à-tête avec lui-même, pré­
tend qu’il a énormément à faire; il est tout étonné qu’un mal­
heur aussi réel que la mort de son père et la douleur qu’en a
éprouvée sa mère, ait pu le frapper... Il a pris des couleurs, ne se
plaint plus de sa santé. Mais certains jeux de physionomie se
sont fixés sur ses traits et n’en rendent pas l’expression plus
sympathique. Par exemple, certain tic nerveux de la bouche,
quand il parle, où j’avais cru remarquer d’abord une petite
coquetterie, et qui n’annonce rien de bon... Une heure et quart ;
Heine vient de partir. Il est tout bouleversé de la mort de son
père. Il prétend que les autres ne sentent pas comme lui, dans
sa famille. Il s’est mis à dénigrer (Gœthe. J ’ai souri. Cela ne

�269
prenait pas. Il s’est attaqué à Gans : cela n’a pas pris davantage.
Il s’est mis à prôner W it von Dôring : pour le coup j ’ai couvert
de honte son personnage, et lui-même par dessus le marché. Il a
voulu dauber Lindner : je lui ai rétorqué ses arguments... Avec
cela ses bottes sentaient le cuir et ses habits répandaient une
odeur de moisi. Dès qu’il a été parti, j’ai ouvert les fenêtres toutes
grandes. »
Un autre aspect, plus pénible à constater, du caractère de
Heine, venait de se révéler à la clairvoyante décliiffreuse : un
manque de netteté et de sûreté dans ses relations, qui le faisait
se plaire parfois dans des compagnies équivoques ; un esprit de
dénigrement qui le poussait à s’attaquer à des questions de per­
sonnalité mesquines, à user souvent dans ses polémiques de pro­
cédés avilissants. Il venait de se lier à Munich avec un certain
W it von Dôring, un de ces faux révolutionnaires qui jouent le
rôle d’espion au service des gouvernements. Lui-même, ses let­
tres en font foi, savait fort bien à quoi s’en tenir sur le compte
de ce louche individu, — ce qui ne l’empêchait pas d’entonner
son éloge et de le proclamer le plus grand publiciste du temps
avec Gentz et Varnhagen. Raliel avait bondi d’indignation à la
pensée de ce rapprochement. « Avant-hier j’ai parlé de la visite
de Heine à Mmc Colla (la femme du libraire Cotta, directeur de la
Gazette d'Augsbourg, qui avait enrôlé Heine comme rédacteur de
son « Morgenblatt »). Elle m’a dit sur un ton presque colère que
jam ais en sa présence il ne se perm ettrait de tenir un pareil lan­
gage sur le personnage en question, que du reste celui-ci avait
causé le plus grand préjudice à Heine, par sa seule fréquenta­
tion, et qu’on accusait en outre ce dernier de lui avoir fourni des
documents pour le nouveau livre qu’il prépare, ce qui est bien
le comble ! Je te le répète : Heine ne fera que se salir et s’em­
bourber toujours à nouveau. Encore un qui spécule sur le scan­
dale, dût-il pour le reste de ses jours courir dans l’accoutrement
d’un arlequin crotté ou d ’un valet de bourreau ! Ne t’imagine
pas que j ’aie de l’animosité contre lui. Je te jure que non. Je le
vois simplement, tel qu’il est. »
Que Heine ait été médiocrement flatté d’un pareil accueil, on
RAHEL

�270

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

le comprend aisément. Grand dut être son dépit en présence de
cetle vieille amie à qui ses succès n’en imposaient nullement,
qui derrière l’écrivain, si fêté, si cajolé, si séduisant fût-il,
s’obstinait à juger l’homme avec une incorruptible, une inexo­
rable sévérité. Il se laissa même aller jusqu’à lui écrire, sur un
ton pincé, un billet où sa vanité froissée de « houx épineux »
sortait ses pointes les plus piquantes :
Berlin, le 1"' avril 1829.

« Madame de V arnhagen,
« Si je mets un si grand prix à mes visites, vous préférez ne
pas me voir » — voilà ce que vous m’avez dit, pour le sens, sinon
pour les mots. En y repensant ce matin, j’ai dû m ’avouer que
depuis deux ans j’avais été fort gâté par d’autres amies, qui
étaient toujours charmées de mevoir, n’importe à quelles condi­
tions, et quelque prix que je misse à ma personne. Il me faudra
du temps jusqu’à ce que je prenne de meilleures habitudes et
que je descende assez bas à mes propres yeux pour que vous
puissiez tirer parti de moi. Jusqu’alors, il faudra vous accom­
moder de ces volailles de grand prix, qui savent caqueter à
souhait et qui vont à tonies cages.
« Vous direz que je suis un homme vaniteux. Soit ! La suite
montrera que je suis capable de sacrifier dans un noble intérêt
ma vanité personnelle, et toute considération extérieure. Je
reste, dans la vérité de mon cœur, Madame de Varnhagen.
« Votre ami
« Henri H e in e . »
Il dut regretter bien vite cette incartade, d’autant que Rahel
venait de s’aliter, torturée par ses horribles névralgies et par des
accès d’étouffement qui mirent quelque temps sa vie en danger.
Heine eut la délicate attention de lui faire porter des corbeilles
de roses dans sa chambre de malade : le contact des pétales
humides qu’elle s’appliquait sur les mains et le visage, procura
à la malade d’exquises sensations de fraîcheur qui soulageaient,
au moins momentanément, les ardeurs de la fièvre.Rien ne pou­
vait aller plus directement au cœur de Rahel qu’une si touchante

�271
el si ingénieuse pensée. En souvenir de la convalescence qui ne
larda pas à se produire, elle écrivit dans son Journal ces vers
dénués d’artifice, mais qui apportaien t l’absolution plénière au
pécheur repentant :
« Rosen wurden Urüken, sic iührten mich ins Leben ;
« Rosen waren Wunder; Heine bat sie mir gegcbcn. »
(« Sur un pont de roses je suis rentrée dans la vie ; les roses
qui ont fait ce miracle, c’est Heine qui me les a données. »)
De son côté le poète ne pouvait s’empêcher de reconnaître ce
qu’il y avait malgré tout pour lui de bienfaisant dans celte
amère médecine de l’àme que l'obligeait à prendre sa clair­
voyante et sévère amie, a J’ai remarqué » — dit-il en relisant
une de ses lettres — « que mon écriture prend une très grande
ressemblance avec celle de M,n° de Varnhagen. Au fond, quand
j ’écris autrem ent qu’elle, c’est que je sors de ma nature.» Vis-àvis d’elle il sent bien que les petits mensonges et les petites
vanités ne sont pas de saison. El il se prend à son tour à rede­
venir complètement véridique et sincère. Ses lettres aux
Varnhagen sont peut-être celles où il s’est livré le plus complè­
tement, sans forfanterie, sans coquetterie, sans aucune fatuité
de bel esprit. « Je veux vous témoigner toujours ma reconnais­
sance » leur écrit-il, « en vous découvrant aussi de mon côté
le fond de mon cœur. Je veux que vous le voyiez toujours,
avec toutes ses blessures, ses taches, sans voiles et sans réti­
cence.» Non sans une légère nuance de reproche, il ajoute pour­
tant: « J ’ai remarqué, il est vrai, que les amis voyaient seulement
les taches et les blessures, et non les parties lumineuses sur
lesquelles je n’avais pas attiré leur attention, persuadé qu’ils les
connaissaient déjà. »
Oui, Heine valait mieux que l’impression qu’il avait laissée à
ses amis berlinois. Ou plutôt : ils ne l’avaient connu qu’à ses
plus mauvaises heures, pendant la période de sa jeunesse
nomade et dévouée. Peut-être est-ce tout de même Varnhagen
qui à présent lui rendait le mieux justice, lorsqu’il écrivait à sa
femme : « Le seul salut pour Heine, c’est qu’il trouve une terre
HAIIEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
272
de vérité — einen Wahrlieitsboden — où il puisse prendre racine,
se sentir porté et réconforté dans son être intime. Alors seule­
ment il pourra envoyer son talent marauder, guerroyer et
pousser ses reconnaissances d’éclaireur à travers le monde. Tant
qu’il ne sentira pas cet abri sur ses derrières, il errera à l’aven­
ture, il ne poursuivra que de petits intérêts personnels, il ira
au petit bonheur, et au bout du compte il se fera mettre la main
au collet et prendra une triste fin. Dis lui tout cela, s’il a encore des
oreilles pour entendre. » — Or celte « terre de vérité » où Heine
devait s’enraciner, cet « abri » où il lui fallait sans cesse pouvoir
se replier après ses escarmouches d’infatigable guerroyeur, ce
n’est pas l’Allemagne romantique et réactionnaire, c’est la
France, c’est Paris seulement qui pouvait alors les lui donner.
Ici encore nous trouvons une suggestion des Varnhagen. Ce
furent eux qui, dès l’année 1826, ne cessèrent de prêcher au poète
la nécessité de cette expatriation. « Quand j’ai reçu votre lettre
et celle de Mme Varnhagen » écrit il de Lüneburg à la date du
24 octobre 1826, « j ’ai été ravi ; j ’ai lu ces chères lettres deux fois,
trois fois, trente, quarante fois, si bien que mon cœur devint
tout joyeux et que ma tête s’illumina, et comme une étoile dans
la nuit se leva en moi cetle radieuse pensée : j ’irai à Paris ! Oui !
Oui ! Vous avez raison dans la chose essentielle, cher Varnhagen :
Paris est la ville qu’il me faut. »
Et pareillement c’est dans le salon Varnhagen que, sans aucun
doute, Heine a parachevé son éducation politique, que s’est pré­
cisée l’évolution du jeune romantique dans le sens des idées
libérales françaises. Outre les gazettes parisiennes — (Rahel nous
apprend qu’elle en lisait jusqu’à trois par jour) — on recevait là
presque chaque semaine une chronique détaillée, qu’un des amis
de Varnhagen, Oelsner, comme lui diplomate sans emploi,
chargé d’une vague mission d’éclaireur à Paris, expédiait régu­
lièrement à ses correspondants berlinois, le plus souvent par
l’officieuse entremise de la valise diplomatique. Avec un intérêt
passionné Rahel et Varnhagen suivaient les débats des Chambres
françaises, prenaient parti pour ou contre le ministère. Chaque
chanson nouvelle de Béranger, immédiatement transcrite de la

�273
main d’Oelsner, chaque pamphlet de Paul-Louis Courier, fai­
saient à la Mauerstrasse l’objet d’un long commentaire. On y
lisait avec enthousiasme YHistoire de la Révolution de Tliiers —
l’ouvrage dans lequel Heine était plongé, au moment où éclata
la Révolution de 1830. « La terre classique de là vie politique,
c’est incontestablement la France » écrivait Varnhagen. « Vers ce
pays tous les regards sont tournés. Chaque évènement qui s’y
produit a sa répercussion immédiate sur l’opinion et la situa­
tion politique des Allemands... Les Français dominent encore en
Europe. Leurs affaires suscitent parmi nous un intérêt plus vif
que nos propres affaires intérieures. » — « Il n’y a pas de plus
grande admiratrice des Français, que moi » disait Raliel de son
côté. « Je comprends le principe élevé qui travaille cette nation
et qui, à travers mille épisodes et sous d’innombrables transfor­
mations, reparaît à chaque page de son histoire. Ce principe,
c’est Vinstinct de sociabilité sous sa forme la plus exigeante, la
plus enracinée et, si on y songe, c’est la plus noble tâche de
l’humanité. Comme un torrent jailli des cataractes célestes, il se
creuse son lit, se fraie un passage avec fougue, avec ingéniosité,
parfois avec une apparente astuce ; — limpide, large, serein,
majestueux, étincelant, quand il traverse les plaines ensoleillées ;
et puis soudain raviné, bourbeux, quand il s’engouffre dans les
cavernes, quand il roule sur le roc, et même dévastateur, quand
il rencontre sur son passage le lit des autres fleuves. Mais qui
osera le blâmer de se heurter à ces obstacles et d’en prendre la
teinte — si ce n’est les esprits bornés, qui décorent leur aveugle­
ment du nom de patriotisme ? Ces obstacles sont ceux où se
heurte l’hum anité entière. »
Par un autre aspect encore le salon Varnhagen des années
1830 exerça une influence initiatrice sur la nouvelle génération :
il fut une des premières chapelles de la religion saint-simonienne en Allemagne.
Le premier instigateur semble encore avoir été Oelsner. S’il
faut en croire Varnhagen, des fragments entiers rédigés de sa
plume auraient passé dans les écrits de Saint-Simon. « Je suis
saint-simonienne jusqu’au fond de l’âme » écrivait de son côté
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLE

■ii

Rahel. Elle avait fait du Globe, disait-elle, son « pain quotidien ».
Lorsque Carnot et Leroux firent paraître la Revue encyclopédique,
les Varnhagen firent parmi leurs amis une propagande active en
faveur du nouvel organe. « Il marche, le monde », lisons-nous,
dans une lettre de Rahel au prince de Pückler-M uskau, a. tout
comme notre planète ! Nous autres, habitants terrestres, ne
nous rendons pas compte de ce mouvement. Mais les penseurs,
les savants en ont épié la loi secrète. Et nous suivons leurs
démonstrations ; elles deviennent pour nous articles de foi.
Ah ! que ne marclie-t-il encore plus vite, d’une manière plus évi­
dente encore ! Notre vie est si courte ! Me voici toute vieille et
j ’aimerais tant d’être encore de la fête !» — a Ce qui fait
l'incomparable grandeur du saint-simonisme » observait Varn­
hagen, « c’est qu’il nous a appris à voir clairement combien esi
mesquin, insignifiant, par comparaison avec lui, tout ce qui
passait jusqu’alors pour la chose essentielle. » Heine, qui sans
doute avait reçu chez les Varnhagen l’initiation première, était
devenu lui aussi à Paris un des adeptes fervents de la secte
nouvelle. « Ce que vous me dites du saint-simonisme » écrit-il à
ses amis berlinois, « concorde entièrement avec mes propres
v u es... Je compte écrire des livres sur ce sujet ; mais il me
reste d’abord encore beaucoup à étudier. »
Il était inévitable que les nouvelles relations du poète à Paris
lui fissent un peu négliger ses amis d’Allemagne — encore qu’il
continuât jusqu’à la fin à entretenir une correspondance avec
Varnhagen, dont il aurait voulu faire un des protecteurs attitrés
de la Jeune Allemagne et, en quelque sorte, l’intermédiaire offi­
cieux des écrivains libéraux auprès du gouvernement prussien.
Du reste, bientôt après l’arrivée de Heine à Paris, Rahel mou­
rait. Le poète écrivit à Varnhagen quelques paroles de vibrante
sympathie. « Je suis m aintenant sur la brèche et je vois les amis
tomber autour de moi. Notre amie aussi a toujours vaillamment
combattu et elle a bien mérité une couronne de lauriers. Les
larmes en ce moment m’empêchent d’écrire... Ah ! pauvres de
nous! 11 nous faut combattre avec des pleurs dans les yeux. Quel
champ de carnage que cette terre !»En même temps il annonçait

�275
la publication de son livre sur l’Allemagne, où il s’efforçait
d’appliquer les principes de sa nouvelle foi saint-simonienne à
la critique des systèmes philosophiques et religieux du passé. «Il
y a là de beaux coups d’épée et j ’ai fait bravement mon rude
métier de soldat ! »
Et sans doute ces laconiques et viriles paroles d’un combat­
tant étaient-elles bien l’épitaphe la plus glorieuse que pouvait
souhaiter cette vaillante lutteuse de Rahel, et l’œuvre nouvelle
qu’elles annonçaient était une de celles où elle aurait reconnu
avec le plus d’orgueil l’enfant de son propre esprit, le fruit
enfin éclos des dures et sévères leçons qu’elle n’avait cessé
de prodiguer à son jeune ami, le poète. « Il faut que Heine
devienne quelqu’un », avait-elle répété sur tous les tons, « dùt-il
recevoir des coups de bâton ». Oui, le Heine d’avant 1830, qui
jouait au dandy prétentieux et blasé, au pessimiste voluptueux,
avait besoin d’être grondé et morigéné, elle en avait eu le sentiment
dès la première heure, et elle s’était donnée à celle tâche ingrate.
Elle avait eu le courage de traiter durement ce compagnon de
race, pour lequel elle aurait dù se sentir tant de faiblesse, parce
que seule la dureté, la sévérité sans ménagements, lui étaient
salutaires. Elle a réussi ainsi à lui communiquer un peu de celte
flamme d’héroïsme, de celte ardeur combative qui dévoraient sa
frêle petite personne, et peut-être est-ce un peu grâce â « Mmc de
Varnhagen » que Henri Heine, l’adorable poète,est tout de même
devenu « quelqu’un. »
RAHEL

B e t t in a

La soirée louchait à sa lin. Après une discussion politique des
plus animées, où l’on avait vu aux prises l’am bassadeur d’Espa­
gne, représentant officiel et attitré du légitimisme, et d’autre part
le juriste Edouard Gans, l’éloquent champion des idées libérales,
la maîtresse de maison, craignant sans doute de voir la partie
s’engager sur un terrain trop dangereux, avait habilement su
détourner la conversation sur un sujet moins irritant: la rentrée
de Mllc Sontag à l’Opéra de Berlin. Et puis, comme pour achever
18

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
276
d’apaiser les esprits, Mme Milder, la grande cantatrice, s’était
mise au piano et, dans quelques lieds de Kreutzer, de Schubert
et de Beethoven, avait fait admirer le tim bre argentin de sa voix
limpide et puissante. Les hôtes s’apprêtaient à prendre congé,
lorque tout à coup se produisit une entrée sensationnelle: on
venait d’annoncer le prince de Pückler Muskau.
On savait que l’élégant dandy, l’auteur déjà célèbre des
« Lettres d’un Défunt », ne manquait jamais, pendant ses
fréquents voyages à Berlin, d’apparaître à la Mauerstrasse. 11
appréciait l’élégance discrète et le confort de bon aloi de l’inté­
rieur Varnhagen. Cependant tout le* monde le croyait en cette
saison rentré dans ses terres, occupé à surveiller les plantations
nouvelles du fameux parc de Muskau, dont il avait su faire une
des merveilles du monde. Avec curiosité, les regards s’étaient
portés vers l’entrée du salon — lorsqu’apparut, désinvolte,
espiègle, riant follement de la mystification, une femme, ou
plutôt un petit démon au teint brun, aux boucles noires, les yeux
pétillants de malice, avec une expression de bohémienne ébou­
riffée : c’était Mmod’Arnim, ou, comme l’appelaient familièrement
ses amis, Bettina.
Rahel et Bettina, les deux femmes de génie du romantisme,
bientôt les deux inspiratrices de la Jeune Allemagne, les deux
étoiles incontestées de la société berlinoise aux environs de 1830,
comment ne se seraient-elles pas rencontrées et connues ? Et
cette rencontre attendue n’était-elle pas le « clou » de la soirée,
le bouquet de la fête mondaine ?
Mais s’il est vrai que rien n’est plus rare entre femmes qu’une
amitié sincère et durable, combien plus délicat, plus fertile en
froissements de toute espèce, risquait d’être le voisinage de ces
deux génies rivaux, si différents par la race, le tempérament et
l’éducation, que déjà on commençait à opposer l’un à l’autre,
entre lesquels se partageaient les hommages et les admirations !
La première rencontre remontait à l’année 1810, lorsque Bellina
était venue rejoindre à Berlin son fiancé, le poète Acliim von
Arnim. Par un après-midi d’automne, dans le beau parc silen­
cieux de Monbijou, les deux jeunes filles avaient abordé le sujet

�277
qui leur tenait si profondément à cœur, à toutes deux : Gœlhe.
Mais Rahel s’était tout de suite sentie offensée dans ses pudeurs
les plus délicates par cet étalage théâtral d’admiration hyperbo­
lique où se complaisait sa trop expansive amie. Son étonnement
avait encore grandi lorsqu’elle entendit cette dernière renier le
lendemain ce qu’elle avait si saintement proclamé la veille et,
par un caprice d’enfant gâtée, briser de nouveau, comme un
jouet, l’idole chimérique qu’elle s’était forgée et devant laquelle
elle venait à l’instant de se prosterner. Celte forme romantique
d’ironie — qui n’est que la glorification de l’inconséquence —
était si peu à l’unisson de l’âme droite, passionnément sincère de
Rahel ! Et puis la susceptibilité de cette dernière fut soumise à
une plus rude épreuve encore, lorsque Bettina s’avisa de raconter
à tout venant que décidément Mllc Levin lui courait après et lui
faisait une cour assidue. Pour le coup elle se prom it de rompre
immédiatement avec celte petite cabotine aux humeurs décontertantes, à qui manquaient les qualités qu’elle prisait par dessus
tout dans le commerce des hommes : le tact et le sens de la
vérité. « Comment tout cela peut-il bien se passer et s’arranger
dans son esprit? » écrivait-elle, « je mourrais d’envie de le
savoir, et je regrette de ne pouvoir le lui faire dire, car, avec la
tournure qu’ont prise nos relations, je ne puis guère espérer ni la
revoir ni lui parler. »
Les relations, à peine ébauchées, tombèrent en effet complète­
ment. De nouveaux griefs vinrent s’ajouter aux précédents. Le
frère de Bettina, le poète Clemens Brentano, s’était rencontré en
1812 à Prague avec Varnhagen. Il se permit sur le compte de
Rahel les propos les plus impertinents, écrivit même â celle
dernière une lettre pleine d’insolences et, quoique la principale
offensée eût plaidé l’irresponsabilité de l’offenseur, Varnhagen,
piqué au vif dans son amour-propre de fiancé, ne put se refuser
la satisfaction d’une vengeance exemplaire. Il confisqua au jeune
poète le m anuscrit de sa tragédie « Aloj^s und Imelde », et de
lettre en lettre on sent venir la paire de gifles qu’un beau jour il
appliqua sur la bouche de l’impudent bavard.
Quant à Bettina, devenue entre temps Mme d’Arnim, elle était
RAHEL

�278
JEAN-EDOUAKD SPENLE
allée habiter avec son mari la propriété de W iepersdorp. Elle
passait une partie de la saison d’hiver à Berlin, où les Arnim
avaient leur pied-à-terre. Mais les opinions antisémites très
marquées de son mari, son aversion toute particulière pour la
« juive » Rahel et pour tout le cercle Varnliagen, n’étaient pas
pour faciliter un rapprochement.
Ce n’est guère que vers 182(5 que Rahel et Beltina renouèrent
leurs anciennes relations. M,ne d’Arnim, en quête d’une gouver­
nante pour ses enfants, eut l’idée de demander conseil à
Mme Varnliagen. C’était loucher celle-ci dans une de ses fibres
les plus sensibles. Du coup les deux femmes se découvrirent une
religion commune : le culte de l’enfance.
Quoiqu’elle n’eût pas d’enfants, Rahel s’était sentie de tout
temps une profonde vocation pédagogique. Jeune fille, elle
s’était vouée à l’éducation de ses cadets d’abord, puis de ses
neveux et nièces. A présent elle avait toujours l’un ou l'autre de
ses petits-neveux ou de ses petites-nièces auprès d’elle. Ses
lettres sont pleines de scènes adorables. Il ne se passe pas
de jour qu’elle ne note un de ces mots ingénus de la petite
Elise, sa préférée, qui la ravissent aux anges. Est-ce l’instinct
maternel frustré qui chez elle réclame une compensation? On
pourrait le croire. Elle même s’appelait mélancoliquement
« une mère sans enfants ». Mais il y a autre chose encore. Elle
adore l’enfance parce qu’elle y retrouve une cire vierge, encore
pure et docile ; parce que c’est l’âge privilégié où l’être humain
ouvre ses yeux et son esprit naïvement à la vie, où il apprend
encore sans calcul et sans arrière-pensée. « Nous ne deviendrons
jamais beaucoup plus intelligents qu’un enfant de trois ans »
aimait-elle à dire. « Peut-être devenons nous meilleurs; plus
intelligents, jamais. » Il lui faut des enfanlsautour d’elle,comme
il lui faut des fleurs dans les vases de son salon, afin de pouvoir
respirer à tout instant, dans l’atmosphère viciée de la vie mon­
daine, la fraîcheur printanière, la pureté paridisiaque de ce
parfum de nature. Elle souhaiterait presque que les petits ne
grandissent jamais. « N’a-t-il pas trop perdu de son charme ? »
lui demandait un jour en plaisantant Varnliagen, à propos d’un

�279
petit garçon qu’ette avait gardé quelque temps auprès d’elle.
« Et ne va-t-il pas falloir nous en défaire, pour prendre un autre
enfant en location? »
Et désormais ce furent entre les deux amies des conciliabules
à n’en plus finir dans la « nursery » de la Mauerstrasse. « Cet
après-midi », ainsi Rahel raconte à son mari parti en voyage un
de leurs petits goûters improvisés, « je venais de faire la sieste,
lorsqu’on annonça Bellina. Je la reçus à bras ouverts, et comme
j ’en ai été récompensée ! Jam ais je ne l’ai trouvée plus sédui­
sante, plus sensée, plus prévenante, discrète et sage. A tout
instant elle taisait mine de partir: je l’ai retenue. Trois quarts
d’heure plus tard on amena les enfants (les petits-neveux et les
petites-nièces de Rahel). Pour le coup elle fut adorable. Elle
m’appela la plus heureuse des mères, elle me fit mille compli­
ments sur leur beauté. A la voir au milieu de ce groupe enfantin
on eût dit une bonne d’enfants mythologique. Bref, nous étions en
parfaite communion. Voilà comment j ’entends la société,
le vrai amour hum ain : voilà ce que j ’appelle du discernement,
un esprit ouvert. Elle me tint mille propos charmants, notam­
ment sur l'éducation, où elle s’entend à merveille. La petite Elise
pendant ce temps ne bronchait pas : elle était d’une beauté
biblique, une figure de Raphaël. Et Mme d’Arnim de s’exclamer
à cette vue. A la fin on apporta la boite avec les figures de
plomb. La petite en montra le contenu à MmC d’Arnim, qui s’y
intéressa le plus sérieusement du monde et prit part au jeu,
comme aurait fait un enfant. »
Ce n’est pas que de temps en temps ne se produisît encore
quelque léger froissement entre les deux géniales « Kindergârtnerinnen ». Varnhagen, toujours défiant, ne cesse de mettre sa
femme en garde contre cette cajoleuse de Betlina, décidément
trop complimenteuse. Et d’ailleurs Rahel distinguait, elle aussi,
très bien entre la Betlina des scènes d’enfance, des petits goûters
intimes de la nursery, oû elle épanouissait sans arrière-pensée
toutes ses adorables séductions— et la Bettina des salons, la
virtuose du paradoxe, qui jouait en cabotine consommée son
rôle de Femme-Enfant et de Bacchante inspirée. Kl le jugeait
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
280
parfois sévèreniment les humeurs et les excentricités déconcer­
tantes de cette dernière et ne se faisait aucune illusion sur son
dévouement, ni sur la sûreté de ses relations. « On ne saurait
mieux s’exprimer », écrivait-elle à son mari, « que tu ne fais,
quand tu dis de Betlina : je crois les perles authentiques, mais
je n’irais pas les engager au Mont-de-Piété. Très spirituel,
parce que très vrai. Car le jour où on voudrait mettre le collier
en gage, il serait ou introuvable, ou passé en d’autres mains,
ou enfoui dans du fumier. »
Une brouille sérieuse faillit même éclater certain jour que,
sans autre explication, Mme d’Armin consigna sa porte à
Mmc Varnhagen.La cause involontaire de cette incartade semble
avoir été un jeune professeur de l’Université de Berlin, l’histo­
rien Ranke. Il partageait ses assiduités entre les deux femmes,
mais de plus en plus M'ned’Arnim cherchait à l’accaparer. C’avait
été de tout temps son ambition d’attirer les célébrités du jour
par un manège de coquetterie amoureuse, assez scabreux par­
fois. Elle se rappelait avec orgueil le temps où Goethe lui-même
s’était complaisamment prêté à ce petit jeu romanesque. A la
mort d’Arnim, elle avait jeté son dévolu sur Sclileiermacher
qui, avec une patience angélique, supporta ses caprices. Ne
s’avisa-t-elle pas, à la mort de l’illustre théologien, de paraître
ostensiblement en vêtements de deuil, au grand déplaisir, disaiton, de la veuve légitime? Quoique âgée de près de 50 ans, elle
s’affichait à présent avec le prince de Piickler-Muskau. Médio­
crement flatté d’être en butte aux persécutions amoureuses de
cette femme déjà avancée en âge, l’élégant dandy la pria certain
jour un peu brutalement de mettre un frein « à ces accès d’éro­
tisme cérébral, dignes tout au plus d’une Bacchante de 18 ans. »
Quant à Ranke, il ne jurait plus que par Mme d’Arnim ; il
l’appelait une sainte payenne, la propliétesse de l’amour nou­
veau. Avec toute l’ardeur du néophyte, il cherchait à défendre
sa trop extravagante Egérie contre le jugement sévère des
Varnhagen. A celte occasion il composa même une pièce de
vers, passablement alambiquée, où il développait à peu près
cette pensée : « La Nature ne connaît pas de morale. Ne voyons

�RAHEL

281

que les grandes qualités, et non les petits défauts. » Rahel
riposta par une autre pièce de vers, tout aussi malvenue du
reste, où elle soutenait la thèse contraire: « La Nature n’a pas
de morale ? Mais l’homme a reçu le privilège dé juger, d’appré­
cier, de choisir. C’est seulement en cultivant ce don qu’il
apprendra à ne pas se m eurtrir et à ne pas froisser les autres. Si
petit que soit le mal, il trouble la perfection du Bien. »
Rien n’accuse mieux le contraste entre ces deux caractères de
femmes que cette petite escarmouche, moitié mondaine, moitié
philosophique. D’un côté la femme esthète, éprise de virtuosité
avant tout, très cabotine au fond et souverainement égoïste d ’ail­
leurs, ne reconnaissant d’autre vérité que le mirage de son ima­
gination, d’autre loi que le démon capricieux qui travaille ses
nerfs, anarchiste par bravade, par snobisme aussi, pour le plaisir
d’étonner, de scandaliser, de mettre, comme elle disait, « toutes
choses la tête en bas » — et, d’autre part, la sensitive réfléchie,
victorieuse par un continuel effort d’intellectualité, toute en
convictions profondes, sérieuses, personnelles, chez qui la vie du
cœur s’est épanouie en altruisme, en bonté, et surtout dans le
sens d’une justice meilleure : voilà l’opposition foncière dont les
deux femmes devaient prendre conscience dans leurs rapports
quotidiens.
Et ce fut Bettina qui se subordonna peu à peu à cette amie, en
qui elle sentait malgré tout une force meilleure, une sagesse
supérieure, un rayonnement de bonté qui la subjuguait. Elle se
faisait devant elle petite, humble, suppliante. « Bettina me traite
avec des égards et une prévenance » disait Rahel, « comme si
elle me devait du respect... Elle se soumet docilement comme une
enfant. Vraiment il n’y a que l’amour et la vraie piété qui puis­
sent ainsi faire rentrer l’être hum ain jusque dans le berceau
prim itif de son cœur. » Cette incorrigible Enfant, cajolée par les
uns, condamnée sans appel par les autres, qui n ’inspirait que
des sympathies ou des antipathies également aveugles et exces­
sives, elle-même du reste incapable d’aucune mesure, d’aucune
discipline, d’aucune justice, avait reconnu l’ascendant d’une
âme clairvoyante et équitable, qui démêlait ses incurables vanités

�282
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
et aussi ses adorables talents, pour qui rien n’était perdu de son
esprit, de son originalité, de sa beauté. « Ce qu’il y avait de vrai­
ment beau dans l’esprit de Rahel » écrivait-elle à Varnhagen,
après la mort de celle amie, « c’était le don de pénétrer dans
l’individualité des autres, qui guidait tous ses jugements. On la
trouvait indulgente, là où d’autres lançaient l’anathème, et elle
découvrait encore un sel de vie, là où d’autres ne voulaient voir
qu’un amas de cendres mortes, bonnes tout au plus à être épar­
pillées au vent. Etre juste — quel art divin! »
* •¥■
*

Les dernières années de Rahel furent un long calvaire. Des
crises de plus en plus aiguës la tenaillaient pendant des mois
entiers, a Je me suis trouvée dans la gueule de la Mort disaitelle au sortir d’une de ces crises, « déjà le monstre me broyait
entre ses mâchoires, et puis, il m’a de nouveau rejetée. » Mais la
maladie qui terrasse son corps, ne réussit pas à obscurcir la
lucidité de son intelligence, ni à éteindre son insatiable désir de
vivre. Elle lit et annote les ouvrages de Hegel, V « Histoire du
droit de succession » de Gans, les écrits des saint-simoniens
français,en même temps que ses chers mystiques, Saint-Martin,
Angélus Silesius et Novalis. Les Orientales, Notre-Dame de Paris
de Victor Hugo, lui arrachent des cris d’admiration. Elle com­
mence même une longue lettre au jeune maître français pour lui
dire son enthousiasme.
Une délicieuse surprise lui était encore réservée. En septembre
1830 son vieil ami Frédéric Genlz lui annonçait le passage à
Berlin d’une des plus.ravissantes étoiles du corps île ballet vien­
nois, Fanny Elssler. Quoiqu’âgé de 65 ans le vieux diplomate
blasé avait'senti son cœur battre d’un renouveau de jeunesse et
de poésie, à la vue de ce chef-d’œuvre vivant delà nature. « Aux
heures de ma plus fraîche jeunesse » écrivait-il à son amie, «je
n’étais pas aussi entiché de poésie qu’aujourd’hui... Je me délecte
à la lecLure du Bach der Lieder. Pendant des heures entières je
me baigne dans ces douces eaux mélancoliques. »

�283
Il éprouvait bien quelque embarras à faire accepter celte lormidable disproportion d’âge, à expliquer ce miracle d’amour
inouï. « Il me faut compter non seulement sur votre indulgence,
mais sur votre libéralité — dans l’acception primitive, la plus
élevée — sur votre discernement qui s’élève au-dessus des consi­
dérations vulgaires, sur votre esprit ouvert, sur votre tolérance,
pour ne pas craindre qu’après un pareil aveu vous ne me
condamniez sans pitié et sans appel. »
Mmc Varnhagen lit le plus gracieux accueil à la danseuse vien­
noise. « Pauvre ami, » écrivait-elle à Gentz, après cette entrevue,
« pauvre homme heureux, à qui un pareil bonheur peut être
enlevé 1 Vous voyez bien que le miracle est possible, même en
cette sombre prison terrestre. Que sera-ce quand nous revivrons
ailleurs ? Avouez que jam ais dans votre jeunesse vous n’avez
été si heureux, heureux jusqu’au fond de l’âme ! »
Mais ce dernier bonheur d’amour, auquel elle s’associa
encore par sympathie, ne pouvait lui faire oublier cettre autre
et tragique réalité, de plus en plus obsédante : la mort. — Elle
venait de la contempler dans toute son horreur, pendant l'épi­
démie de choléra qui ravagea l’Europe en l’année 1831. Non
point que l’idée de m ourir l’épouvantât. Car la mort peut être
belle quand elle est voulue, librement choisie, comme un destin
glorieux. En Louis-Ferdinand elle avait reconnu naguère une de
ces destinées tragiques, vouées à une immolation nécessaire, et
à l’occasion du suicide du poète Kleist elle avait résolument
affirmé le droit d’attenter à ses jours dans des conditions into­
lérables. « Comment ! » s’était-elle écrié, « n’importe quel accident
peut disposer de ma vie, une fièvre maligne, une bûche, une
tuile, une brutale collision, et moi je n’aurqis pas ce droit? »
Mais tout son être se révolte à la pensée de la hideuse contami­
nation qui rôde dans l’ombre, à l’idée du guet-apens sournois où
trébuche la plus vaillante volonté, du charnier où indistinctement
s’engouffrent des milliers d’êtres dans un destin anonyme.
« Je ne veux pas la nommer, la maladie infamante», s’écrie-t-elle
affolée. « Se dire qu’on peut-être souillée, atteinte dans les sour­
ces delà vie; ne plus vouloir fuir, alors qu’on le pourrait encore,
RAHEL

�284

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

voilà un sentiment tout nouveau pour moi, une pensée qui me
paraiyse, quelque chose d’inouï, d’étranger à ma conscience, que
je n’avais jam ais éprouvé. Savez-vous ce que j ’ai découvert?
C’est que je suis la plus affreuse aristocrate qui existe. Je veux
une destinée à moi, une destinée personnelle. Je ne puis pas
mourir dans une épidémie, comme un épi perdu dans la foule,
consumé par des émanations pestilentielles. Je veux mourir
seule, de mes propres maux, et pouvoir dire : me voilà, comme
je suis, avec mon caractère, mon tempérament, ma nature p h y ­
sique, mon destin particulier. »
Cependant il est une autre manière de mourir, dont elle avait
fait l’expérience sur elle-même, dans le c^euil des êtres aimés.
« J’ai fait connaissance à présent avec la mort, » écrivait-elle
déjà en avril 1810, après avoir perdu sa mère, « et j’en retrouve
à présent partout l’image sur mon chemin. Elle a pris de l’em­
pire sur moi ; je suis devenue plus mortelle. » Ce fut ensuite le
deuil d’un de ses frères, Markus, au chevet de qui elle avait
veillé avec un infatigable dévouement. « J ’ai à présent l’im ­
pression physique d’être pareille à une fleur, à une rose d’où on
aurait arraché tout au centre un pétale et un fragment de pistil.
Elle a gardé son parfum, son incarnat. Mais elle sent la déchirure. Voilà ce qu’on éprouve quand on survit à un frère. »
Plus cruel encore fut l’arrachement de ceux à qui elle s’était
attachée par un lien de consanguinité spirituelle. Mort, ce frère
aimé entre tous, Louis Robert, « mon frère en religion », disaitelle, « avec qui je partageais toutes mes convictions.» Morts, les
premiers associés de sa vie intellectuelle, les premiers compa­
gnons de lutte, Frédéric Schlegel et, en dernier lieu, Schleiermacher. Un beau jour était arrivé de W eim ar la foudroyante
nouvelle : Gœtlie n’est plus ! Déjà neuf ans auparavant le bruit
s’était répandu à Berlin, et Rahel avait été anéantie, comme si le
support de sa vie s’était dérobé sous elle. Devant l’irréparable son
deuil fut silencieux. A peine ces quelques mots, écrits par une
matinée de printemps : « Plus doux qu’une ondée de mai sont les
baisers d’enfants. Parfums de rose, chants du rossignol, cris
d’allégresse de l’alouette — Goethe n’est plus là pour en jouir.
Un grand Témoin a disparu. »

�285
Quelques mois plus tard, le 9 juin de cette même année 1832,
ce fut Gentz qui s’éteignit. Le vieux viveur m ourut avec un
calme, une sérénité, une vaillance philosophique qui étonna tous
ceux qui l’avaient connu jadis angoissé à l’idée de la mort. Sa
jeune amie, Fanny Elssler, veilla jusqu’au bout près de son chevet.
« Nous l’avons vu mourir doucement » disait Chateaubriand,
« au son d’une voix qui lui fit oublier celle du temps. »
Avec Goethe et Gentz disparaissaient les êtres que Rahel avait
chéris du plus profond amour, qui avaient pénétré au plus
intime de son être. « J’ai perdu trop d’amis, des êtres trop excep­
tionnellement beaux » disait-elle, « je suis comme un arbre à
demi dépouillé qui claque au vent, sous la bise froide et hos­
tile. » Elle vécut encore près de deux ans, presque toujours cla­
quemurée dans sa chambre de malade. Pendant la nuit du 6 au
7 mars 1834, à la suite d’une crise d’élouffement plus violente,
elle expira dans les bras de Dore, sa vieille et fidèle gouvernante.
Elle n’avait pas encore atteint sa 62rac année. Varnliagen lui sur­
vécut vingt-cinq ans. Pieusement il assembla tout ce qu’il put
recueillir de l’immense héritage épislolaire de la morte, et publia
l’année suivante un premier volume, bientôt suivi de deux autres
sous ce titre : « Rahel, livre du Souvenir dédié à ses amis. »
Bien que primitivement destiné à un petit cercle de familiers
seulement, le livre eut un succès énorme. D’abord auprès des
cercles aristocratiques et, détail bien inattendu, même auprès
des dévots et des piélistes. « Il fait sensation dans toute l’Alle­
magne auprès des publics les plus différents » annonçait Varnhagen au prince de Piickler Muskau, peu après la publication du
premier volume. « Le prince de Metternicli passe ses soirées à
en faire la lecture à la princesse, son épouse, et il a refusé de
retourner le volume que lui availprêtéle prince de W ittgenstein.
Alexandre de Humboldt a dû abandonner son exemplaire à la
duchesse de Dessau, et Marheineke le sien à la duchesse d’Augustenburg. Le livre a trouvé grâce même auprès des dévots, ce
qui peut passer pour un vrai miracle. Le kronprinz a été tout
bouleversé par cette lecture et il m’a affirmé que jam ais livre
ne l’avait si fortement ému. Des savants, des femmes de
RAHEL

�286
JEAN-ÉDOUARD SPENI.É
toute condition m’envoient des témoignages d’intérêt et de
reconnaissance. »
S’il plaisait au diplomate malchanceux de faire monter devant •
l’image de la morte l’encens choisi de ces très aristocratiques
hommages, il n’en est pas moins vrai que ce fut surtout sur la
nouvelle génération littéraire que s’affirma la puissance de
propagande de ce livre singulier. Il devint un des bréviaires de
la Jeune Allemagne. Theodor Mundt, Gustav Kühne, Karl
Gutzkow consacrère'nt des pages enthousiastes à Rahel, en qui
ils saluaient une des femmes inspiratrices de leur morale
d’émancipation. Varnliagen, qui de plus en plus affectait une
grande réserve à l’endroit de ces audacieux novateurs, les voyait
avec déplaisir mêler ce nom vénéré aux bruyantes polémiques
du jour. «Je suis étonné de voir les noms des « femmes démo­
niaques», de Rahel et de Rettina, jetés dans toutes les discus­
sions », observait-il en janvier 1836. « On essaie vraiment de
leur faire endosser les nouveautés et les audaces qui font
scandale aujourd’hui. »
Nul doute que les lettres de Rahel, en devenant un livre
d’actualité, n’aient parfois été détournées de leur inspiration
première et qu’elles n’aient partagé plus tard le discrédit qui
s’est attaché aux hommes et aux écrits de cette génération litté­
raire. Peut-être l’heure est-elle venue aujourd’hui de dégager
cette œuvre, aussi bien que la personnalité qui s’v est exprimée,
des formules d’un parti, des interprétations tendancieuses d ’une
époque, et d’en tirer, sinon une philosophie, tout au moins une
sagesse pratique et le témoignage courageux apporté par une
conscience d’élite à une vérité qui la dépasse et lui survit.

�RAHEL

287

CHAPITRE VIII

LA SAGESSE DE RAHEL

«Je suis unique au monde, aillant que la plus grande des
merveilles. » — Orgueilleuse parole, démentie, semble-t-il, par
tant de faiblesses, par tant d’aveux modestes, — et pourtant com­
bien vraie, si on saiL l’interpréter ! Car ce qui, aux yeux de Rahel,
faisait l’excellence « unique » de son être, celle où elle plaçait
tout son orgueil, ce n’étaient ni les supériorités de l’intelligence
ou de l’esprit, ni même les qualités du cœur. Encore qu’infiniment précieux, ce ne sont là, estimait-elle, que des dons partiels,
incomplets, des talents que les circonstances, l’éducation, le
milieu, développent ou entravent, et qui établissent entre les
hommes des inégalités relatives, non des dissemblances irré­
ductibles. Mais ce qui porte en soi une valeur unique et incom­
parable et ce qui met comme un abîme entre les êtres, c’est la
formule individuelle suivant laquelle s’organisent chez chacun
ces talents divers, ce sont les vertus révélatrices du caractère où
se reconnaît instantanément la frappe particulière, plus ou moins
heureuse, d’une effigie humaine ; c’est en un mol Yoriginalité
qui marque chaque parole, chaque geste, chaque sentiment
d’une empreinte authentique, indélébile.
« Au fond — observe Nietzsche — chaque individu sait fort
bien qu’il est unique au monde et que le hasard 11e rassemblera
pas de sitôt, en un second coup de dés, tant d’éléments dispa­
rates pour en former de nouveau l’étrange composé qu’est sa
personnalité. Il le sait, et pourtant il s’en cacbe comme d’une
mauvaise pensée — pourquoi ? Parce que le voisin est là, qui
veut qu’il endosse le type conventionnel que lui-même a déjà

�288

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

revêtu... Seuls les artistes haïssent la vulgarité courante de ces
gestes et de ces attitudes d’emprunt, de ces opinions de parades ;
ils déshabillent le secret de chacun, ils découvrent ce qui fait sa
mauvaise conscience : celle pensée qu’il est une merveille uni­
que ; ils osent représenter l’homme tel qu’il est lui-même et
pour lui seul, jusque dans le moindre tressaillement de ses
muscles ; bien mieux : ils font voir que précisément dans cette
singularité poussée aux extrêmes conséquences, il offre un
spectacle beau et intéressant, original et inouï comme toute
œuvre de la Nature, et qu’il n’est nullement ennuyeux. » —
« Chacun » — écrivait pareillement Rahel — « pourrait être
unique, s’il avait le courage et l’esprit d’être «. original », s’il
n’attachait pas plus de prix à l’approbation d’autrui qu’à la
sienne propre ; s’il interrogeait son vouloir le plus profond. »
C’était ce don d’originalité, d’authenticité absolue de tout son
être, qu’elle croyait découvrir lorsqu’elle lisait au plus profond
d’elle-même. Déjà son ami Schleiermacher, le fin connaisseur
d’âmes, notait chez elle le rare privilège « de se posséder tou­
jours comme à l’état concentré ». Dans tout ce qu’elle faisait ou
disait, elle semblait être toujours entièrement présente. Qu’il lui
arrivât de causer chiffon ou théâtre, de dessiner le croquis d’un
ami ou la physionomie d’un Congrès, qu’elle se prodiguât
comme infirmière au chevet d’un blessé ou qu’elle prît son
envolée vers les hautes régions de la critique ou de la philoso­
phie : partout elle était « elle-même » ; à tous ces innombrables
talents elle communiquait quelque chose d’unique, d’inimitable.
Et pareillement ses faiblesses, ses défauts, ses antipathies,
elle les avouait franchement — précisément parce qu’elle les
savait incorrigibles. C’étaient des infirmités ou des disgrâces
pour ainsi dire « congénitales », des défectuosités du moule prim ilifoùla Nature l’avaitcoulée— aussi indéniables que les traits
de son visage, aussi nécessaires à sa personnalité que ses meil­
leures qualités. Ou plutôt, c’était la compensation naturelle de
ses autres dons. Elle y trouvait la même marque d’absolue authen­
ticité. « Et pourquoi mentirais-je, juste quand je parle de moimême? Ce serait indigne. Voilà des manières qu’il faut bannir

�289
du monde policé 1 Je puis me tromper grossièrement : et alors
j’exige de mes amis qu’ils me corrigent. » Là était son excel­
lence, « dans l’énergie d’une nature droite », disait-elle, « dans
la profonde organisation de tout son être pensant, dans l’accord
invariable et la collaboration intime de toutes ses activités du
cœur et de l’esprit, dans la pensée, toujours attentive et vigilante,
qui fait qu’elle ne reculait devant aucune des conséquences de
son jugement ou de ses actes, du moment qu’elle les avait
reconnues justes. »
Sur celte constatation première, toujours présente à son esprit,
elle faisait reposer toute sa philosophie pratique. Oui, il y a en
nous, si nous voulons, si nous savons les y chercher, des affirma­
tions instinctives, antérieures à toute délibération, des vérités
essentielles du cœur et du caractère qui sont les garants de nos
autres certitudes, qui constituent notre vouloir personnel, notre
« dernier vouloir » et nous prescrivent à l’avance notre destinée
individuelle. « Nos vrais désirs sont entièrement préformés en
nous, ils sont pour ainsi dire nous-mêmes, l’étoffe dans laquelle
nous avons été taillés... Chaque homme porte en soi son destin:
ce sont les vœux sans l’accomplissement desquels il ne peut
pas vivre... En fin de compte, nous mourons tous de notre
caractère. »
Surtout n’appelons pas nos maîtres, les hôtes bruyants et
passagers qui s’emparent de quelques-unes de nos heures que
distraitem ent nous leur abandonnons. Ils sont plus ignorés,
plus silencieux surtout, les vœux primitifs et persévérants,
pareils aux cotylédons qui protègent le germe encore fragile et
vulnérable, mais, dans son essence intime, déjà inviolable. Là
sont les limbes paradisiaques du premier devenir où s’ébauchent
les promesses parmi lesquelles la vie, indulgente ou sévère, fera
un choix, mais auxquelles elle n ’ajoutera aucun don essentiel et
nouveau. Prêter l’oreille à ces voix profondes de la Nature en
nous, voilà la vraie sagesse; y acquiescer, c’est notre liberté ; y
obéir, c’est notre bonheur. « Être libre, c’est obéir en esclave à
sa nature la plus intime. »
Et par contre, se voir condamné à retrancher quelqu’un de ces
IIAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
290
vœux primitifs et essentiels, sentir se briser en soi quelqu’une
des premières attaches de l’être, se trouver arraché aux condi­
tions naturelles et normales du bonheur — de son bonheur
personnel — c’est la douleur dont rien ne console, aucun savoir,
aucune gloire, aucun devoir, si impérieux soit-il. Sans doute
le renoncement est parfois une nécessité cruelle. Mais il n’est
pas vrai qu’il soit la raison profonde de l’homme, l’aliment de sa
vie, l’objet de son suprême désir. Comme tout malheur, il peut
être contraint, malgré lui à nous servir. Mais nous mentirions à
nous-mêmes, si nous y voyions autre chose qu’une douloureuse
anomalie. Et qu’appelle-t- on, pour l’ordinaire, nos « vertus »?
Des mutilations, dont la cicatrice reste toujours visible. « Ah !
ne contraignez aucun de vos sentiments ! N’arrachez aucune
fleur du désir ! Vous en pleurerez des larmes de désespoir,
le jour où vous en serez réduit au pain de la froide et décevante
Raison. Interrogez-vous sans cesse, et craignez toute sagesse qui
ne rayonne pas du cœur. »
Mais combien sont rares, exceptionnelles, les réussites de la
vie I Entre la tonne originale, que la Nature avait préparée en
chacun de nous, et sa réalisation, qui serait l’œuvre parfaite de
notre vouloir personnel, que de volontés étrangères, dès le début,
viennent s’entremettre ! Que de mains empressées, importunes
ou hostiles, travaillent à fausser, à effacer l’ébauche primitive, à
comprimer ou à déformer le moule original !
C’était la douloureuse expérience où s’était résum ée-d’abord
l’éducation de Raliel. Pourquoi cette contradiction initiale entre
les beaux dons, les royales promesses de sa nature — et le milieu
où il lui avait fallu grandir, déracinée, torturée par les éléments,
comprimée dans son développement par une volonté brutale,
meurtrie sans cesse dans ses susceptibilités les plus délicates ?
Et pourquoi, plus lard, lorsque son cœur de femme s’était éveillé,
cette nouvelle humiliation du destin qui, dans l’amour, ne lui
avait permis de jouir d’aucun bonheur complet, sans honte et
sans humiliation, d’aucun bonheur dont son cœur aurait été
rempli et illum iné? Elle avait reconnu alors qu’en face des
plus belles promesses [de la vie et des exigences les plus légi-

�291
times de la nature se dresse un Irrationnel, clément ou hostile,
qui à l’avance marque la position, privilégiée ou sacrifiée, où se
développera toul nouveau germe de vie. Or, pour elle, le premier
coup de dés du Destin avait été désastreux. Il y avait une dispro­
portion criante entre ce qu’elle porLait en elle et ce que la vie lui
permettrait un jour de réaliser, entre sa valeur intime et la valeur
que jam ais le monde lui reconnaîtrait. Elle avait manqué de
bonheur dans le choix des circonstances premières de la vie. —
La douleur d’une nature privilégiée,abaissée dans des conditions
d’existence inférieures à son rang, et la protestation intime d’un
grand orgueil humilié : tel était le premier pli, ineffaçable,
imprimé par la vie à son être sensitif et moral.
Et puis, constatation plus pénible encore, il lui fallait bien
s’avouer qu’en lace de cet Irrationnel elle manquait de bravoure,
tout au moins de ce courage instinctif de l’égoïsme où se marque
l’opiniâtre volonté de se maintenir, de dominer, d’imposer au
monde la reconnaissance de ses titres, tout au moins d’arracher
sa part de bonheur aux volontés hostiles. Son courage était d’ori­
gine intellectuelle : il allait aussi loin que la raison pouvait
l’éclairer. La discussion, la critique pénétrante, la logique lucide
et courageuse de tout son être qui 11e reculait devant aucune con­
séquence « du moment qu’elle l’avait reconnue juste » — c’était
là la force de Raliel, le terrain où elle se sentait invincible. Mais
l’illogique la désemparait, l’anéantissait; les rapports de puis­
sance à puissance la troublaient, l’épouvantaient. L’instinct
« socratique » s’était développé chez elle aux dépens de « la
volonté de puissance ». « Être brave en face ce qui ne se raisonne
pas », disait-elle, rrj’ai toujours considéré que c’était pure folie. »
Dans le conflit des égoïsmes elle ne savait pas exiger, com m an­
der, faire acte d’autorité, user de ruse ou de contrainte. Elle
préférait céder, plier, se laisser dépouiller et frustrer.
Une vertu, disaient ses amis, que ce don de s’oublier soimême, — une faiblesse, une irrémédiable lâcheté, s’avouait-elle
souvent, à ses heures d’absolue clairvoyance. Il y a donc des pos­
sibilités de bonheur qu’elle n’osera jam ais s’approprier, des exi­
gences qu’elle n’osera pas formuler pour jelle-mêine ! Que du
RAHEL

19

�JEAN-ÉDOUARD Sl’ENLÉ
292
moins ses amis aient ce courage ! Elle les y poussera, elle les y
contraindra, s’il le faut. Observer, comprendre, encourager la
vie des autres, leur apprendre à « oser », ce sera sa vocation de
roseau pensant, la revanche de son orgueil abaissé, une com­
pensation intellectuelle à son instinct frustré. « La seule diffé­
rence entre nous » écrivait-elle à son amie Pauline Wiesel,
« c’est que chez vous tout se change en vie, parce que vous avez
eu du bonheur et du courage; tandis que chez moi tout devient
pensée, parce que j’ai manqué à la fois de ce bonheur et de ce
courage. » — Certes, tous les triomphes de l’esprit, toutes les
joies du savoir et de la célébrité, elle les eût données pour un
bonheur simple et complet, venu à son heure, épanoui en sa
saison. C’était la voix première de l’instinct, la plus profonde, et
comme la résonance douloureuse de tout son être. Dans la
pensée et dans la connaissance elle ne voyait qu’une forme
appauvrie, plus condensée, plus personnelle de sa nature, un
succédané de la vie, un cruel effort pour s’accepter quand même,
l’impérieuse nécessité aussi de formuler pour les autres les
vœux incompressibles qu’elle n’avait osé formuler pour ellemême.
Une sensibilité de lemme, docile, attentive, complaisante
même à ses plus secrètes faiblesses — et, d’autre part, une pen­
sée virile, toute en critique pénétrante, en logique courageuse ;
un cœur à la fois « doux et rebelle », tendre et énergique —
« herzweich und herzstark » —, voilà la formule particulière de
cet incomparable alliage humain. A creuser toujours plus pro­
fondément son cœur vivant, elle allait employer les facultés
géniales que la nature avait mises en elle : ce sera comme la
pointe aiguë où s’affineront, dans leur condensation la plus
subtile, ses énergies de critique et d’analyse. Ce don d’extraordi­
naire lucidité au milieu de l’émotion, l’art de cristalliser l’expé­
rience en un résidu intellectuel, net et précis — où Schopenhauer
voyait la marque du génie philosophique — c’était aussi une des
particularités de Rahel. « Des essences distillées de mes larmes »
appelait-elle ses meilleures pensées. « Ce sont des éruptions de
lave », disait-elle encore de ses lettres. « Il se trouve des pierres

�293
précieuses dans le tas. » — « Peu d’hommes ont été comme moi
préparés à comprendre le complet désespoir. Et pourtant, quand
je veux examiner un fait, l’examiner sous toutes ses laces, en
peser et en calculer toutes les conséquences : aussitôt, connue
obéissant à un commandement divin, les vagues déchaînées
dans mon cœur s’apaisent, et je me vois transportée au sommet
d’une éminence où mon jugement se ressaisit et m ûrit ses plus
fermes pensées. »
RAHEL

La société a été la grande passion intellectuelle de Rahel.
« Quiconque me gâte ma société, me gâte ma propre vie, mon
« moi » le plus intime. »
Quelle erreur que d’opposer l’individu à la société, la nature à
la culture, et de ne pas saisir dans son intime unité cette réalité
essentielle et complexe : l’homme, être sociable, nature infini­
ment perfectible! Joindre l’originalité à la suprême culture,
voilà le problème à résoudre, dont il n’est permis de sacrifier
aucun des deux termes; car ce n’est que dans le plus grand affi­
nement des mœurs sociales, dans l’état le plus avancé de civili­
sation, que la nature humaine arrivera à formuler ses plus
intimes, ses plus délicates exigences. L’idéal de Rahel, ce n’est
pas le sauvage de Rousseau, ni l’anarchiste en révolte contre les
forces civilisatrices, mais l’homme « gœtliéen », l’homme de
culture supérieure aux instincts aristocratiques, la plus haute
des valeurs humaines.
Mais encore avait-elle appris à distinguer de bonne heure
entre « sa » société, celle de ses pairs, de ses compagnons de
croyance — « die Gleichgesinnten » — et « la » société qu’il lui
fallait rencontrer ou plutôt « subir » quotidiennement. Dans
cette dernière, au contraire, dès le premier éveil de sa pensée
indépendante, elle s’était heurtée à l’irréductible Adversaire
qu’elle ne cessa de dénoncer et de combattre, qui lui inspira la
haine vigoureuse et la grande alliLude combative de sa vie : le
mensonge.

�JEAN-EDOUARD SPENLE

Non, certes, qu’elle apportât à celte lutte un fanatisme aveugle
et étroit. « Le mensonge peut être beau » disait-elle, « quand il
est librement choisi. Mais il est dégradant, du moment qu’il
nous est imposé. » Ne savait-elle pas qu’il y a un mensonge
voulu et nécessaire, qui n’est qu’une défense légitime de la vie,
ou encore un masque qu’il faut savoir prendre et quitter dans le
monde, porter devant la foule des indifférents, des indiscrets ou
des malveillants? Toute son éducation ne l’avait-elle pas
contrainte à cc mentir » à sa vraie nature, à dissimuler sans
cesse, à affecter une obéissance contre laquelle se rebellait en
secret son être le plus intime ? El se doutaient-ils, ceux qui plus
tard la rencontraient en société, toujours accueillante, enjouée,
prête à s’intéressera tout, à prendre part à la fête, se doutaientils seulement de tout ce que celte maîtrise apparente, parfois
même celte frivolité trompeuse, cachait de désespoir, d’intimes
tortures, de larmes refoulées ? « O masque ! à masque ! Tu u’es
plus un masque, quand il faut te porter toujours et que tu es
devenu l’inséparable compagnon de vie ! » Savoir se faire un
masque — quelle douloureuse, mais salutaire nécessité ! Déchif­
frer d’autres masques — quelle consolation et quel bienfait !
Ce double art Raliel l’a pratiqué en connaisseur et en artiste.
Acteurs, diplomates, princes, roués, séducteurs, tous les profes­
sionnels du mensonge et du masque, elle les cajole, par sympa­
thie un peu, par reconnaissance aussi, parce que d’eux surtout
elle apprend, et parce qu’ils lui procurent ses plus beaux
triomphes, les triomphes qui flattent sa vanité la plus sensible.
Et ils savent bien qu’elle voit clair dans leur jeu, que rien de
leur virtuosité ne lui échappe, mais aussi que chez le diplomate
le plus impassible, chez le libertin le plus cynique et le plus
endurci, elle sait retrouver, quand il lui plaît, l’éternel enfant
toujours prêt à se réveiller et à sourire, pourvu qu’on sache les
paroles irrésistibles qui iront le cajoler dans ce vieux cœur
sceptique et usé.
Mais il y a un autre mensonge, plus intérieur, plus sournois,
plus malfaisant, le plus souvent ignoré de celui qui le pratique.
Celui-là n’est pas un masque extérieur de la vie ; mais il fausse

�295
le « moi » jusque dans ses fibres les plus secrètes. Il n’est pas
l’œuvre réfléchie, parfois belle et audacieuse, de l’individu : il est
une contrainte brutale ou hypocrite de la société. Éducation,
morale, religion, institutions sociales, voilà quelques-uns des
noms dont souvent il se pare. Dans l’intimité de la famille
comme dans les relations sociales et mondaines, dans tout
rapport prolongé d’homme à homme, partout il s’insinue, et
partout son œuvre est la même : il déforme la vie, il fausse le
cœur, il tue l’esprit. C’est lui qui altère le témoignage direct et
spontané en une formule conventionnelle ou mensongère ; lui
qui fait passer pour argent comptant la fausse monnaie du cœur
et de l’esprit. Il règne en maître, chaque fois qu’une pensée
abdique, qu’une volonté se laisse charger de chaînes indignes,
engourdir dans la torpeur de pratiques superstitieuses, étouffer
dans un engrenage d’automatismes inertes. « D’où vient donc
que le faux se répande plus vite, plus aisément, qu’il trouve
plus d’imitateurs, de partisans, de défenseurs, que le vrai, alors
que la vérité est pourtant bien plus simple, bien plus naturelle
à l’homme que tous les sophismes et les mensonges forgés par
le froid calcul ? » Cette question, posée par Rahel à propos du
jeu d’un acteur, est devenue le problème central autour duquel
s’est repliée sa pensée.
Oui, par quelle secrète complicité le mensonge se fait-il donc
accueillir et bienvenir partout ? Car il est pour l’ordinaire l’allié
des puissants et il se fait applaudir de la multitude. C’est qu’au
fond, il est cette foule même. Qu’on l’appelle respect humain,
peur de l'opinion, triomphe de la routine et de la médiocrité, il
est partout et toujours une inertie — tout au moins un moindre
effort—, une lâcheté de l’invidivu, c’est-à-dire un défaut d’origina­
lité el de courage personnel, une abdication devant la convention,
devant le mensonge collectif. « J ’ai remarqué aussi que les gens
du commun s’entendent à merveille entre eux. Ils ont inventé et
mis en circulation une certaine monnaie courante de la pensée et
du sentiment, où il n’y a pas un liard de valeur authentique. Mais
leurs esprits se nourrissent de cette convention el n’en veulent
plus d ’autre. Et au bout du compte ils se paient eux-mêmes de
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
296
la même monnaie et le trafic peut recommencer... Si les fleurs
du sol savaient parler, j’imagine que les plus abjectes et les plus
misérables tiendraient entre elles le même langage, et peutêtre verrait-on les fleurs des morts s’installer de force dans des
vases précieux el répandre dans les appartements les plus
somptueux leurs émanations putrides. »
Et certes l’étude de ces végétations pullulantes et croupissantes
a fourni aux moralistes et aux littérateurs de tous les temps une
facile et abondante moisson. Là n’est pas la vraie originalité de
Rahel, dans cette critique amère, pessimiste et, somme toute,
négative de la société. Plus profondément en elle est enraciné
son optimisme inébranlable, sa foi communicative, sa confiance
dans les forces saines et intactes, déposées au cœur de l’indi­
vidu, qui permettront toujours à celui-ci de soulever le poids
d’inertie que font peser la tradition et la convention sociale,
de libérer, de régénérer la vie par une initiative intelligente et
courageuse. Interroger, savoir et oser interroger, mettre son
cœur et son esprit « à la question », forcer l’expérience et la vie
à donner une réponse nette, franche, précise — tout est là et à
cela se réduit le glorieux privilège de la raison. Les préjugés, les
superstitions, les jugements erronés — autant de questions mal
posées, ou plutôt, autant de questions qu’on se refuse à poser,
auxquelles on 11e veut pas de réponse, parce que cette réponse
dérangerait quelque commodité de la vie, quelque paresse du
cœur ou de l’intelligence, quelque vénérable habitude. Rien
n’est au fond plus sûr, plus infaillible, que les réponses de la
Nature, et tous les hommes portent en eux le discernement des
vérités essentielles : où ils diffèrent, c’est uniquement dans l’art
de poser des questions. « Penser » disait Rahel, « c’est creuser et
explorer avec une sonde. Beaucoup d’hommes n’ont pas la force
de creuser ; d’autres manquent de courage ou d’habileté, sitôt
qu’il s’agit de jeter la sonde un peu profondément. »
Aider les autres à « jeter la sonde » en eux-mêmes, comme elle
avait eu le courage de faire elle-même, c’était le service qu’elle
se croyait appelée à rendre aux jeunes el aux hésitants; c’était le
texte qui revenait sans cesse dans ses prêches de la Mansarde,

�297
de même qu’il inspirait ses directions de conscience épistolaires.
« Aurez-vous le courage de toujours vivre par la pensée » écrivaitelle à un jeune ami hambourgeois, Bokelmann, « et, alors même
qu’un problème s’est mille et mille fois présenté à votre esprit, de
le reprendre sans cesse, de le tourner sous toutes ses laces, de le
scruter à nouveau ? Saurez-vous n ’accepter aucune croyance sur
parole, mais toujours creuser en vous le sillon du doute et de la
réflexion ? Peinerez-vous sans relâche, sans jam ais forfaire à
l’appel sévère de votre conscience ? Aurez-vous le courage de
vous déchirer vous-même avec vos questions et avec vos doutes?
De jeter à bas, s’il le faut, le refuge commode où votre vie trou­
vait un abri tout préparé ? N’irez-vous pas échouer dans le
port calme et sûr de quelque vieille croyance vénérable ? Saurezvous ne pas emprisonner les jeunes ailes de votre esprit entre
les barrières étroites d’un préjugé national, ne pas vous asservir
à une lettre, à un idiotisme de langage ou de pensée? Consen­
tirez-vous à être toujours actif, bien mieux, à haïr votre repos ?
Ne vous laisserez-vous pas charger de chaînes indignes et ne
passerez-vous pas votre existence à gémir sous le fardeau de
quelque médiocre devoir ? Saurez-vous estimer à sa juste valeur
ce qui n’a d’autre titre à votre respect que d’avoir longtemps
duré, ou d’être depuis longtemps connu de vous ? Garderezvous mon souvenir présent dans les hasards de la vie, ou suis-je
condamnée à perdre un am i? »
Voilà quelques-uns des interrogatoires pressants auxquels
Rahel soumettait ses intimes. Voilà aussi les «vertus » nouvelles
de courage intellectuel et de bravoure personnelle, dont elle
aurait voulu jeter la semence dans les esprits.
RAHEL

Car il faut reconnaître là encore un des traits profonds de son
caractère : qu’elle le voulût ou non, son expérience personnelle
se changeait instantanément en un témoignage humain. Elle ne
possédait pas, comme Gœthe, le don de « se libérera par l’art. De
là son besoin de « se communiquer » sans cesse à ses amis, d’être

�298

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

entièrement comprise et connue d’eux. « Toute partie de mon
être qui n’est pas reconnue » disait-elle, « est comme morte. »
Pareillement ses souffrances, ses luttes intimes doivent être vues
par les autres, elles ont une valeur humaine, une signification
générale et, en un certain sens, expiatoire. Il lui semble qu’elle
ne vit pas pour elle seule, qu’elle est un « cas », presqu’une
« expérience » instituée par la Nature. Il faut que de pareilles
expériences humaines servent. Non, certes, que les résultats
puissent se transmettre et qu’il faille empêcher les autres de
passer à leur tour par les mêmes incertitudes ; le pourrait-on,
qu’on ne le devrait pas. Les mêmes problèmes se posent sans
cesse à nouveau dans le monde moral et, selon le mot de Rahel,
« ce sont simplement des hommes nouveaux qui recommencent
toujours de vieilles expériences ». Mais on doit laisser à ceux-ci
un témoignage, pour qu’ils sachent comment un autre esprit a
su s’interroger dans les mêmes circonstances. On les aide ainsi
à lire clair en eux-mêmes, on les aide surtout à prendre confiance
en leurs propres forces. Et plus la réponse qu’on leur apporte
est nette, neuve et hardie, « originale » en un mot, plus à leur
tour ils s’interrogeronL avec pénétration et courage.
Celte conception du « témoignage » se retrouve à chaque ligne
des lettres de Rahel. Elle leur donne pour ainsi dire un « pathé­
tique » tout particulier. « Considérez ce que j’écris comme mon
testament », écrit-elle quelque part. « J ’y ai mis un accent de
vérité, que les hommes ne trouvent d’ordinaire que sur leur lit de
m ort; non par peur, Dieu nous en garde, mais parce qu’alors il
ne vaut plus la peine de mentir. » Peu importe, du reste, que ce
témoignage heurte ou non les notions courantes de morale,
pourvu que d’abord il soit sincère et personnel. « Celui qui, ne
füt-ce qu’une seule fois, a fait taire sa conviction intime, pour
répéter simplement le jugement d’autrui, celui-là prouve qu’il
n ’a ni netteté, ni ressort dans l’esprit et qu’il est capable de toutes
les vilenies. »
Mais ce témoignage, à son tour, appelle nécessairement un
« jugement » ; il s’accompagne d’une note d’estime ou de méses­
time, de noblesse ou d’infamie, qui va atteindre la fibre la plus

�RAHF.L

profonde, la plus sensitive de notre être moral. N’esl-ce pas ce
qui constitue proprement « l’humanité » chez l’homme : c’est
qu’il juge, choisit et apprécie, c’est qu’il marque son estime ou
son mépris, c’est qu’il donne un prix, un rang, une valeur aux
êtres et aux choses ? Et ce sens subtil, le plus raffiné de tous, le
sens de la «justice » — qui est en somme le sens de la vie des
autres et le discernement des valeurs humaines — ne s’acquiert,
ne s’éduque et ne s’affine qu’en société. L’individu apporte sans
doute l’étoffe ; mais c’est la société qui façonne cette étoffe, qui
donne à celle énergie un emploi, une valeur. Nous ne nous sen­
tons vraiment des « personnes » que parmi d’autres « personnes »
C’est ce qui rend la vie en société si précieuse, ce qui fait qu’elle
doit être l’objet d’un soin si constant, d’une étude si appro­
fondie, d’un tact si délicat : par elle seulement les individus
apprennent à être «justes», c’est-à-dire à se connaître, à se
juger, à se mesurer, à s’estimer à leur exacte valeur.
Combien il est précaire et toujours menacé, ce sens dujusteet de
l’injuste ! Ce sont d’abord les barrières séculaires derrière les­
quelles les hommes se retranchent, comme derrière autant d’in­
compréhensions systématiques, d’injustices préméditées — les
préjugés religieux, ethniques, nationaux, sociaux. N’est-il pas
étrange, se demande Rahel, de voir combien la morale de tous ces
groupements exclusifs est le plus souvent en retard sur la
morale des individus? Dès que l’homme agit à l’unisson d’une de
ces âmes collectives, il semble que la critique s’émousse, que le
sens du juste et de l’injuste s’altère ou s’efface. Dans quelle
société policée tolèrerait-on encore l’agression à main armée? Et
pourtant les patriotes célèbrent la guerre. « De la part de quel
particulier admettrait-on qu’il s’adresse à lui-même des compli­
ments aussi insolents que ceux que chaque nation se décerne,
avec la plus sereine inconscience ? »
Et jusque dans les relations les plus intimes, que de secrètes
violences que n’atteint aucune justice, où ne pénètre même pas
le rayon d’une compassion humaine ! « Comment se fait-il donc
qu’il n’existe aucun tribunal, ni même le refuge d’aucune conso­
lation humaine pour le meurtre silencieux des âmes? Que dans

�/

300
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
tout groupement hum ain, et jusque dans chaque famille, une
partie soit toujours étranglée par l’autre, qu’il se rencontre au
moins toujours un être, livré à la merci des autres, étouffé dans
tous les mouvements de son esprit, de son cœur, dans toutes les
facultés de son être, et qui ne peut porter plainte nulle part, en
faveur de qui aucune justice n’intervient — alors que, s’il
s’agissait d’une agression en pleine rue, on verrait accourir,
même avant toute requête, les défenseurs zélés du droit et les
cœurs compatissants ? »
Sur quels axiomes grossiers et surannés reposent encore nos
principes d’éducation, de morale privée et publique ! Au moyen
de quelles formules abstraites, générales, raides et sèches, nous
touchons à ces problèmes infiniment délicats et complexes que
la vie soulève à tout instant autour de nous ! Il semble que les
hommes n’aient encore qu’une toute petite réserve d’humanité,
juste ce qu’il faut pour les situations normales et banales, celles
qui se répètent souvent ; mais sitôt que se complique le problème,
qu’un imprévu se présente, les voici pris au dépourvu, recourant
obstinément à ce vieux fonds d’axiomes traditionnels et de juge­
ments tout faits, inventés jadis pour des situations très différentes.
Ne savent-ils donc pas que ces axiomes et ces règles, ce petit lot
de « jugement moral » dont ils sonL si fiers, sur lequel ils ne per­
mettent même pas à la discussion de s’engager, ce n’est en
somme que le résidu d'expériences passées que l’expérience doit
toujours contrôler et critiquer à nouveau ? Que ce sont des
formes vides où la vie verse un contenu toujours différent,
quelle modifie aussi et qu’elle tranforme sans cesse sous la
poussée intérieure de ses exigences, de ses inventions, de ses
besoins nouveaux? Et y a-t-il plus déchirante détresse humaine
que celle d’une nature supérieure, délicate et fière, en avance sur
son époque, et obligée de vivre sous des lois qui n’ont pas été
faites pour elle ?
Voilà les injustices, ou plutôt les dissonances, les défauts de
discernement moral et d’organisation de la vie, dont Rahel
éprouvait les douloureux effets sur elle-même d’abord, et aussi
sur les autres, grâce à une sorte d’instinct altruiste qui l’obligeait

�301
à sentir, quoi qu’elle en eût, en dehors de sa sphère personnelle.
Rien d’impulsif ou de maladif, aucune sensiblerie dans cette
compassion qui, chez elle, s’aiguise toujours de clairvoyance
intellectuelle et qui va moins aux personnes, qu’aux éternelles
lois d’humanité, foulées aux pieds. Rien non plus d’une religion
de la souffrance et de la pitié humaines. Ce dont elle souffre
c’est d’un ci Droit », ou méconnu dans son esprit, ou informulé
dans sa lettre. Sa compassion n’est que la révolte de ce subtil
instinct de justice, duquel on pourrait dire, selon la fameuse
comparaison de Lessing, qu’il est un œil tellement sensible et
perçant, que la moindre impureté, que le moindre grain de pous­
sière l’irrite et l’endolorit.
Préciser ce Droit nouveau, en substituant à la vieille routine
morale ou juridique une intuition plus concrète, plus souple,
plus exacte des réalités humaines : là est le seul progrès auquel
nous puissions ajouter foi. Les puissances vraim ent profondes et
originales de la nature humaine, celles qui s’affirment aussi bien
dans l’histoire des sociétés que dans la vie des individus, échap­
pent à nos prises. Toute notre liberté consiste à connaître et à
discerner, à pénétrer toujours mieux ce fond primitif, à en
faciliter et à en hâter les manifestations, les évolutions néces­
saires. « Les peuples civilisés d’autrefois avaient posé des
colonnes comme limites de leur monde ; des cavernes figuraient
à leurs yeux l’Enfer, des îles riantes et de belles montagnes fer­
maient l’horizon de leur Olympe ; ils appelaient les autres peu­
ples des barbares et les réduisaient en esclavage. Mais aujour­
d’hui que la terre entière est explorée, que le compas, le télescope,
l’imprimerie, les Droits de l’Homme et Dieu sait quoi encore, ont
été inventés, qu’en quinze jours une nouvelle parcourt le monde
entier et que subsistent toujours les besoins essentiels et prim i­
tifs de nourriture, de procréation,tandis que s’élargit toujours le
cercle des ambitions : comment les vieilles inventions morales
pourraient-elles encore tenir? »
Ah ! ne raffinons pas trop sur le progrès ! Il s’agit avant tout
de créer une organisation matérielle et des conditions de vie
meilleures.Tout mensonge « spiritualiste » qui Amudrait aveugler
RAHEL

I1

1

. ".

�302
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
l’homme sur ces exigences primitives de la Nature, est odieux
à Rahel. Ce qu’elle admire dans le Saint-Simonisme, c’est un
idéal de plus en plus « démontré et démontrable » de vie sociale,
une organisation de plus en plus rationnelle et scientifique des
biens matériels. « Toute vérité nouvelle, employée avec ju s­
tesse, est une journée de soleil pour des continents entiers. »
Mais en même temps elle déniait au Saint-Simonisme, comme
à toute organisation sociale, le caractère d’une véritable « reli­
gion », réservant pour une sphère plus intime ces problèmes
d’origine, de destination suprême, ces interrogations plus pro­
fondes sur le sens de la vie, de la douleur et de la mort,
auxquelles nous ne trouverons jamais de réponses « démontrées
et démontrables », universellement valables et obligatoires, —
mais vis-à-vis desquelles, quoi que nous fassions, il nous faut
prendre une attitude personnelle.
*
*

*

Car il s’en faut que la vie sociale, avec les obligations et les
devoirs qu’elle impose, avec les vertus actives et combatives
qu’elle développe, soit le tout de l’homme. Elle risque même de
devenir un danger pour lui, si elle l’absorbe trop complètement.
Il faut que sans cesse, devant cette « dispersion» sociale deson
être, l’individu se ressaisisse au milieu de l’enchaînement exté­
rieur des évènements et de l'histoire, pour retrouver la causalité
intime de sa vie cl la conscience de son devenir personnel. Là est
pour llabel — comme pour le théologien Schleiermacher dont
elle est le disciple conséquent — le domaine strictement reli­
gieux. « Quel péché, quel crime que de vouloir empêcher un
homme de se poser à lui-même toutes les questions et de faire
lui-même ses expériences et ses découvertes!... Peut-on commu­
niquer aux autres ses révélations, ses expériences, ses convic­
tions religieuses, et n’est-ce pas là le dernier acte intime entre
la Créature et Celui que je ne veux pas nommer ? »
C’est aussi l’attitude qu elle avait apprise de ses mystiques de
prédilection, de Saint-Martin, de Mmc Guyon, de Novalis, et de

�303
celui qu’elle aimait entre tous : Angélus Silesius. Tous, ils lui
révélaient celle religion individuelle du cœur humain, ce sens
prophétique des réalités vitales, qui fait les hardis explorateurs
du monde intérieur. Et la suprême sagesse ne consiste-t-elle pas,
moins à spéculer sur des hypothèses, qu’à retrouver en nous
l’élan originel, par un grand effort de naïveté? Mais pour
trouver, il faut chercher, interroger, se mettre avec l’Inconnu
en un rapport intime de confiance, et attendre patiemment,
docilement, que la Réponse vienne comme s’inscrire d’elle-même
au plus profond de la conscience.Voilà la méthode interrogative
et oraculaire qui répondait le mieux à la nature religieuse de
Rahel. « Pour moi de pareilles sentences me retrempent l’esprit
et le cerveau, comme ferait à mon organisme physique la brise
matinale des montagnes » disait-elle du « Pèlerin chérubinique »
d’Angelus Silesius. « Ce sont des demandes adressées à Dieu et,
parlant, la seule vraie religion... Ses pensées les plus profondes
et les plus sublim es, les plus belles e lle s plus audacieuses,
ne sont que des questions naïves, comme en poserait un enfant
à l’esprit éveillé et aventureux, avec soumission et modestie...
Et qu’est-ce que l’Homme, dirais-je volontiers, si ce n’est une
pareille question ? Demander, questionner, interroger avec fran­
chise et audace, et attendre docilement la réponse, c’est tout
ce qu’il peut faire ici-bas. »
La religion a été pour Rahel d’abord le grand quiélif moral,
grâce auquel elle continuait, en dépit des expériences doulou­
reuses, d’entretenir un rapport de confiance avec la vie. « Je suis
trop faible », avouait-elle, « pour concevoir certaines possibi­
lités effroyables. » — Une profonde transformation s’élailen ellet
accomplie en elle, dont les symptômes apparaissent déjà nette­
ment à la suite des deux crises amoureuses qui l’avaient si profon­
dément bouleversée, et surtout pendant les années d’abandon
quefurent pour elle les années de guerre, après Iéna. Au spectacle
quotidien de tant de détresse, elle a perdu sa foi première au
bonheur, tout au moins au bonheur immédiatement réalisable.
La mort et la douleur sont devenues des « réalités » pour elle, et
non plus de simples « possibilités » entrevues par l’intelligence.
KAHEL

�« Chacun se trouve seul en fin de compte », lisons-nous dans les
lettres de celte époque, « seul, même quand il aime, et personne
ne peut lui venir en aid e.. . Il y a un état de désespoir où on
n’attend plus rien de la vie. Je dirais qu’il y a aussi un état
d’amour où on n’exige plus rien ; c’est un amour universalisé,
une disposition impersonnelle à agir, à se prêter à tous, connue
il conviendrait à un Dieu ou à un m artyr... Je n’impute plus rien
aux hommes : toutes choses ressortissent à une juridiction supé­
rieure. Voilà la religion qui me fait vivre. J ’ai expérimenté le
m alheur: c’a été là mon grand talent, mon éminente virtuosité.
Mais à présent je me sens dégagée de cette sphère : mon billet est
sorti à la loterie. »
Quelque heureuse que paraisse une destinée individuelle,
quand ce serait celle d’un Gentz ou d’un Gœtlie, ne laisse-t-elle
pas toujours un arrière-goût d’amertume et ne se solde-t-elle pas,
en fin de compte, par un immense « déficit », par une dispro­
portion énorme entre l’attente, l’effort, et la réalité effective? « Si
tu ne peux vivre avec le désespoir », aimait de répéter Raliel,
après Goethe, « il te faut donc quitter la vie ». — Mais ces refus
de la destinée, contre lesquels d’abord elle s’était révoltée, ils
lui apparaissaient de plus en plus nécessaires, pour aider notre
personnalité morale à se former et à prendre consistance. Il y a
une condensation douloureuse de notre être prim itif qui, sans
doute, a son utilité dans l’économie générale de la vie. « Je me
charge d’une partie de l’œuvre divin dans la Nature, en me
chargeant de mes souffrances. » Acquiescer à cet œuvre dans son
intégralité, c’est accepter du même coup notre destinée person­
nelle comme une des conditions particulières de sa réalisation :
voilà le point de vue « religieux » qui, seul, peut donner un sens
à la douleur. « Je me révolte aux heures de ma vie où la colère,
où un vœu particulier irrite et trouble mon regard et m’empêche
de saisir le Tout ; mais — quand nous songeons à ce Tout, quand
nous réussissons à l’évoquer sous nos yeux, si alors nous ne
nous prosternons pas et ne nous sentons pas purifiés, si nous
n’acceptons pas jusqu’au désespoir, si nous ne nous soumettons
pas et ne trouvons pas en nous-mêmes les suprêmes garanties

�305
dans notre besoin de raison, de justice, d’ordre, de vérité —
c’est que vraiment nous avons encore besoin de la douleur et
c’est qu’il nous faut encore devenir... J ’ai l’intime conviction
que j ’ai dû acquiescer à cette vie de douleurs, afin d’éprouver
dans mon corps une destinée humaine. Ou bien quelque esprit
supérieur, d’une clairvoyance plus subtile, a peut-être donné ce
consentement à ma place, parce qu ’il a jugé l’épreuve bonne et
salutaire pour moi. Quoiqu’il en soit, j ’ai toujours présent à
l’esprit cet acquiescement initial, et cette pensée seule peut me
consoler des épreuves douloureuses qui resteraient autrement
sans compensation pour moi. Peut-être était-ce le seul chemin
pour atteindre à la conscience personnelle — le germe d’où se
développeront des formes d’existence supérieures, plus faciles,
plus heureuses. Et quand ce ne serait encore que cette hypo­
thèse, elle suffirait pour donner un sens à la douleur : c’est que
le noyau lumineux, primitivement diffus, sans conscience
distincte, au sein de la nébuleuse éternelle, a pris corps et a
déversé son contenu divin dans une existence indépendante,
formant une organisation séparée et nouvelle. Sans doute cela a
dû se passer ainsi. Ma pensée a beau gravir la pente escarpée du
savoir, je ne découvre aucune réponse qui surpasse celle-là
en sagesse. »
Mais où Rahel se séparait nettement du christianisme tradi­
tionnel, c’est par sa confiance restée inébranlable dans les
lumières naturelles de l’esprit et du cœur hum ains. Elle ne pou­
vait admettre que la religion nous entrouvrit un monde surna­
turel, parce qu’elle se refusait à croire que la nature humaine
lût viciée et corrompue jusque dans ses racines. Ce qui la cho­
quait chez Pascal, c’était de retrouver, comme clé de voûte de
l’édifice théologique, la conception du péché originel, c’était de
voir les contradictions humaines expliquées par une fable
absurde, par une mesquine anecdote. A vrai dire les vertus reli­
gieuses seraient les plus naturelles à l’homme, si seulement
celui-ci osait interroger son cœur jusqu’au fond, car ce sont les
vertus conservatrices de la vie elle-même. C’est d’abord la grande
fidélité, c’est-à-dire la fidélité envers nous-mêmes, sans laquelle
RAHEL

�JEAN-ÉDOUAKD SPENLÉ
306
aucune autre fidélité, aucun sentiment, aucune passion, aucun
« moi » persévérant ne seraient même concevables. « On n’aime
pas, si on n’a pas ces qualités essentielles, les qualités — j ’ose le
dire — que la religion commande. Sans un cœur fidèle on ne
peut pas du tout aimer. Je dirai même : on ne peut pas vivre. Car
que saurait-on de soi, si on n’était pas fidèle? On ne se reconnaî­
trait donc jam ais soi-même! » — C’est aussi la grande innocence,
« celle qu'on ne peut jamais perdre, une fois qu’on l’a possédée »,
la conscience toujours présente du Dieu intérieur, de la néces­
sité intime de notre destinée eide notre nature : voilà qui échappe
à toute critique, à tout scepticisme, à toute ironie. C’est enfin la
grande perspective qui, pour l’ordinaire, ne se découvre que sur
un lit de mort ou devant une tombe, lorsqu’une vie nous appa­
raît tout à coup dégagée des apparences, du mensonge, des
inextricables conflits hum ains, de tous les jugements partiaux
et provisoires, uniquement dans ses rapports essentiels avec le
Tout, comme nimbée d’éternité.
Et c’est pourquoi Raliel en revenait toujours à Gœlhe, le
grand simplificateur du monde à ses yeux. Chez lui elle trouvait
les réponses les plus profondes aux interrogations qui l’angois­
saient, la vision la plus « totale » de la Nature et la plus grande
perspective sur la vie et sur le monde. C’est ce qui faisait pour
elle l’incomparable valeur « religieuse » de sa pensée. « A tra­
vers toute mon existence il me fut le compagnon de route expé­
rimenté, de qui la main sage et ferme rassemblait à mes yeux
les fragments de vie, disséminés sur le chemin par la bonne ou
la mauvaise fortune, et que je ne réussissais pas, moi, à se faire
rejoindre visiblement. Il m’a faite son associée. Il fut l’ami exquis
et de tout repos, le témoin autorisé de ma vie, celui dont la voix
me rassurait quand je me débattais contre des fantômes, mon
maître suréminent, le confident le plus émouvant, de qui je
pouvais dire par quels enfers son cœur avait passé. »
Il fut surtout la grande Force modératrice de sa vie. Les deux
passions militantes dont elle était possédée — son instinct de
vérité et son besoin de justice — n’auraient-elles pas risqué de
se changer en pure critique, en une critique négative et dissol-

�307
vante, sans le contrôle de cetle Sagesse supérieure qui sans cesse
restaurait en elle l’image totale du inonde et lui rendait la grande
innocence, sa foi première à la vie et à la nature? « Et ainsi »
lisons-nous dans les Discours de Schleiermacher qui lut, après
Goethe, le second instructeur religieux de Raliel, « se rétablis­
sent sans cesse l’équilibre et l’harmonie de l’être humain, qui
seraient irrémédiablement compromis, si l'individu, sans le com­
plément de la vie religieuse, s’abandonnait à une tendance exclu­
sive, fût-elle belle et généreuse entre toutes. »
KAHEL

Si, au lieu de fouiller dans ces ossuaires qui s’appellent les
Traités de la littérature, nous interrogeons les vivants d’autre­
fois ; si nous parcourons les lettres et les Mémoires qui nous
apportent les pulsations pour ainsi dire vibrantes et chaudes de
cette époque accidentée et tourmentée qui, des dernières années
duxvm esiècle, s’étend jusque vers la seconde moiliédu xix°,nous
sommes surpris de rencontrer si souvent le nom de Raliel. Nous
voyons que tout ce qui a porté un nom illustre dans la littéra­
ture, dans les arts, dans la diplomatie, jusque dans les cercles
aristocratiques, est entré en contact avec cetle lemme d’élite, et
que les visiteurs étrangers de marque, les Prince de Ligne, les
Mm0 de Staël, les Benjamin Constant, se sont empressés autour
d’elle. Et nous reconnaissons que ce ne fut pas un engouement
passager ; car nous voyons trois époques, aussi différentes que
possible,£e rencontrer dans cette admiration commune: d’abord
la première génération romantique, encore nourrie du pur
humanisme classique, des Sclilegel, des Schleiermacher, des
Tieck — puis la génération des patriotes, des prince LouisFerdinand, des Genlz, des Marwitz, des Varnliagen — et enfin,
vers 1830, celle génération à la lois romantique et révolution­
naire, mélancolique et utopiste, dont Henri Heine fut le paladin
attardé et le troubadour errant. Entre tous ces éléments dispa­
rates Rahel a servi de trait d’union vivant ; toutes ces aspira­
tions contradictoires ont éveillé un écho sympathique dans son
20

�JEAN-ÉDOUAIÎD SPENLÉ
308
cœur. Elle a élé, comme elle disait si bien, « le baromètre
souffrant » de cette époque fertile en orages et en cataclysmes,
la « fibre sensitive el sympathique » — le mol est de Varnhagen
— qui a vibré à l’unisson de toutes les agitations, et qu’ont
ébranlée toutes les convulsions de ces humanités différentes.
Et pourtant, d’où vient l’oubli qui s’est fait sur elle, et l’indiffé­
rence presque dénigrante qu’affectent certains historiens contem­
porains, lorsqu’ils rencontrent, chemin faisant, ce nom jadis
célèbre ? Sans doute l’Allemagne officielle d’aujourd’hui n’aime
pas à se souvenir de celte période qui fut celle de son plus pro­
fond abaissement national et de son plus grand désarroi poli­
tique. Ce sont d’autres traditions qu’elle s’efforce d’inculquer
aux esprits, bien différentes de celles qui ont inspiré ces généra­
tions rom antiques, passionnées de culture individuelle et
d’idéologie hum anitaire. Rahel partage, à cet égard, un peu le
sort de cet autre déraciné, son compagnon de race et, en un
certain sens, son continuateur intellectuel : Henri Heine.
Et puis, il y a cette autre raison encore : Rahel n’a rien écrit.
Elle qui, sans forfanterie, mais aussi sans fausse modestie, se
proclamait l’égale des plus grands esprits, pour ce qui est de
l’intuition, elle était dénuée, non pas du talent d’écrire — ses
lettres fourmillent de paroles profondes, de ces « paroles de
bronze », comme elle les appelle, qu’un Goethe ou un Sliakspeare n’eussent pas désavouées — mais elle était dénuée de cet
égoïsme supérieur de l’artiste, qui calcule et combine son effort,
qui économise les ressources de son génie en vue de l’œuvre
impérissable, tyrannique, exclusive. Sans arrière-pensée de
célébrité posthume, elle a répandu à profusion, dans des conver­
sations et dans des lettres, son génie et son esprit, elle s’est
donnée sans réserve à sa vocation de confidente, de conciliatrice,
de « servante de la société ». Une grande « gaspilleuse », l’appe­
lait un de ses amis. Et vraiment, la vie l’a appauvrie. De là v ie n t
aussi qu’elle se trouve tout à coup déshéritée aux yeux de la
postérité et qu’il nous faut aujourd’hui, à travers des recueils de
correspondance souvent insignifiants, recueillir une à une les
parcelles où s’est émietté son trésor.

�1ÎAHHL

309

Mais ce qui ressort de ces recherches et en est comme la
récom pense, c’est le spectacle d’une personnalité vraiment
incomparable, « unique au monde, autant que la plus grande
des merveilles », comme elle pouvait dire d’elle-même avec un
légitime orgueil. « La plus grande femme moderne » l’a appelée
M. Georg Brandes. Assurément la plus originale et la plus
foncièrement «vraie». Une de ces âmes qui rendent un son bien
à elles, un son bien franc, bien net, et qui révèlent instantané­
ment tout ce qui, autour d’elles, sonne faux ou sonne creux. On
pourrait dire encore: un de ces éléments lumineux et purifiants
qui dissipent les ombres mauvaises et, par leur seule présence,
assainissent l’atmosphère. Une « conscience ».

��BIBLIOGRAPHIE

T extes

Du vivant même de Rahel, Varnhagen a publié à diverses reprises
des extraits de sa correspondance. D’abord, les jugements de Rahel
sur Gœthe, qu’il soumit en manuscrit au maître de Weimar (cf. Rahel.
Ein Bach des Andenkens fiir ihre Freunde. Tome I, p. 580-581) et qu’il
publia plus tard, signés de l’initiale « G », avec les contributions
d’autres familiers appartenant au cercle Varnhagen, dans: Gœthe in
den Zeugnissen der Mitlebenden, von Varnhagen v. Elise. Berlin, 1823.
Deux recueils de Fragments et d’Aphorismcs, tirés des Lettres de
Rahel, parurent sans nom d’auteur, sous le titre de : « Ans den
Benkblàttern einer Berlinerin » dans le Scluveizerisches Muséum, dirigé
par Troxler (Ersler Jahrgang, Aarau, 1810. — cf. Rahel. Ein Bach des
Andenkens, op. cit. II, p. 113, 435 et 446). Deux nouvelles séries furent
publiées par le poète Fouqué, également anonymes et sous la même
rubrique, dans les Berlinische Blatter, fiir dentsche Frauen. Fine
Wochenschrift. Berlin, 1829 (et. Rahel. Ein Buch des Andenkens, op.
cit. III, p. 392, 397, 451, 473).
Le premier recueil de lettres, très expurgé, d’où se trouve éliminé
tout ce qui a un caractère trop intime (les noms des personnalités
vivantes étant le plus souvent remplacés par des initiales ou des asté­
risques), a été publié par Varnhagen au lendemain de la mort de
Rahel, sous ce titre: Rahel. Ein Buch des Andenkens fiir ihre Freunde
(mit Rahels Bildniss). 3 Rde Berlin, 1834.
Une réédition, très réduite, en un seul volume, de ce premier
recueil, a paru dans la Renaissance Bibtiothek : Rahel, ein Buch des

Andenkens fiir ihre Freunde, bearbeitet u. eingeleilet von Dr. Hans
Landsberg. Berlin, 1904.

Par les soins de Varnhagen d’abord, et plus tard de sa nièce
Ludmilla Assing, la plus grande partie de la Correspondance et des
Tagebücher de Rahel ont été publiés in-extenso. Ce sont :

Angélus Silesius und Saint Martin. Ausziige and Bemerkungen von
Rahel 1834.
Rahels Theaterurteile. Mitgeteilt von Varnhagen von Elise, dans :
Lewalds Theaterkursen (Stuttgart, 1836). Réédité dans : DenkwiirdigIceiten u. vermischte Schriften, de Varnhagen. Leipzig, 1859. Tome
VIII, p. 765 ss.

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
312
Briefwechsel zwischen Raliel und David Veit. 2 Bde. Leipzig, 1861.
Briefwechsel zwischen Varnhagen v. Base und Oelsner, nebst Briefen
von Rahel. — Hrgbn von Ludmilla Assing. 3 Bde. Stuttgart, 1865.
Briefe von Stægemann, Metternich, Heine and Bcttina von Arnim
(nebst Briefen, Anmevkungen und Notizen) von Varnhagen v. Ense.
Leipzig, 1865.
Briefe von Chamisso, Gneisenau, Haugwitz, Willi. v. Humboldt, Prinz
Louis Ferdinand, Rahel, Riickert, L. Tieck u. a. (Aus dem Naclilass
Varnliagens v. Ense). 2 Bde Leipzig, 1867.
Briefwechsel zwischen Varnhagen und Rahel. (Aus dem Nachlass
Varnhagens v. Ense). 6 Bde Leipzig, 1874-75.
Aus Rahels Herzensleben. Briefe und Tagebuchblatler. Hrgbn von
Ludmilla Assing. Leipzig, 1877.
Briefwechsel zwischen Karoline v. Humboldt, Rahel und Varnhagen.
Hrsgbn von Alb. Leitzmann. Weimar, 1896.
D o c u m e n t s b io g r a p h iq u e s
Va r n h a g e n v . E n s e .

Denkwiirdigkeilen und versmischle Schriften

Mannheim 1837. Tome ii. « Rahel» (p. 151 ss.)
Irf.Tomc viii (Leipzig, 1859). « Rahel Levin, u. ihre Gesellsclmft gegen
Ende des Jahres 1801 » (p. 563 ss.) — « üer Salon der Frau v. Varn­
hagen. Berlin im Mârz 1830 », p. 595 ss. — « Rahels Bild » (p. 632
ss). — « Rahel. Brief an Varnhagen v. Ense von Gustav Freiherrn
v. Brinckmann » (p. 639 ss.) « Madame de Varnhagen » par le
marquis de Custine (p. 685 ss.) « TJeber Rahel’s Religiositàt. Von
einem ihrer âlteren Freunde. » (p. 713 ss.)

Id. Galerie von Bildnissen aus Rahel’s Umgang und Briefen. Hrsgbn von
Varnhagen v. Ense. 2. Bde. Leipzig. 1836.
J. F ü r s t .— Henriette Herz. Ihr Leben und ihre Erinnerunqen Berlin
1851.
Briefe des Prinzen Louis Ferdinand v. Preussen an Pauline Wiesel.
Hrsgbn von A l e x . y . B u c h n e r . Leipzig, 1865.
P ü c k l e r -M u sk a u (F ü r s t y .). Briefwechsel und Tagebiicher. Berlin,
1874. Tome m (lettres à Varnhagen et à Rahel).
Wilhelm und Caroline v. Humboldt in ihren Briefen. Hrsgbn von
A n n a S ydoav Tome i i , 1907.
Burgsdorff. Ausgewâhte Briefe (an Brinkmann, Henriette v. Finckenstein, Wilh. v. Humboldt, Rahel, Friedr. Tieck, Ludw. Tieck
und Wiesel. Hrsgbn von A. F. C o h n . Berlin, 1907.
Voir aussi les articles: «Rahel Anlonie Friederike Varnhagen v.
Ense » et «.Karl August Varnhagen v. Ense », d ’O scA R W a l z e l , dans
« Allgemeine deulsche Biographie » . (Tome 39).

�313

RAHEL

É tudes, Monographies, Articles

de

Revue

Les principales études des écrivains de la Jeune Allemagne sur
Rahel sont :
N e u m a n n ( Wilh). «Rahel». Schriften Erster Teil. Leipzig, 1835.
T. II. M. (Theod. Mundt ). — Rahet und ihre Zeit. Dans: Charaktere iincl Situationen. Erster Teil. Wismar u. Leipzig, 1835.
Kühne (Gustav) «Rahel. » Dans : « Mannlichc mid weibliche Charaktere. » Erster Teil. Leipzig, 1838.
Les rapports de Rahel et de la Jeune Allemagne ont particulière­
ment été étudiés par :
P r œ l s s (Johannes). Das jauge Deutschland. Stuttgart, 1892.
B r a n d e s (Georg.) Das jauge Deutschland. (6me tome des : Ilauptstrômungen der Literatur des 19 Jahrhunderts). Leipzig, 1896.
Dresch . — Gutzkow et la Jeune Allemagne. Paris, 1904.
Les rapports de Rahel avec la société de son temps ont été
exposés par :
Blaze de Bury. — « Rahel et le Monde de Berlin » dans la Revue des
Deux-Mondes du 15 déc. 1858.
H illebrand (Karl). — Articles sur la Société de Berlin, parus dans la
Revue des Deux-Mondes (15 mars, 1er mai, 1er novembre 1870) et
republiés dans: Zeilen, Vôlker and Menschen. 2te&gt;- Band. Berlin, 1875.
G e ig e r (Ludwig). — Berlin 1688-1840. Berlin, 1895. Tome i i , p. 195 ss.
T reitsciike .— Deutsche Geschichte im XIXt0»Jahrhundert. Leipzig, 1896.
Tome iii (Berliner Leben. Das Judentum).
Blennerhasset. — Mm® de Staël et son temps. Paris, 1898 (tomes n et
m : les rapports de Mme de Staël et de Rahel).
B a r d o u x (A.) — Mmc de Custine. Paris, 1898 (lettres de Mme de Custine
à Rahel).
E hrhard (Aug.) — « La dernière passion de Genl: » dans la Revue
Germanique de novembre-décembre 1907.
Parmi les monographies, il convient de citer :
Sciimidt-W eissenfels . — Rahel und ihre Zeit Leipzig, 1857 (très
superficiel).
B e iid r o w (Otto). — Rahel Varnhagen. Ein Lebens — und Zeilbild.
(2™= édition) Stuttgart 1903. (Nombreuses illustrations. Consciencieu­
sement documenté).
Varnhagen und die Romantik. Inaugural Dissertation von Emma G r a f .
Bonn, 1901.

�314
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Rahel Varnhagen moraliste, par Angèle P o n c h o n t . (Dans Revue Germa­
nique. Mars-avril 1908).
L’ouvrage le plus pénétrant, quoiqu’un peu tendancieux, est sans
contredit l’étude d’Ellen Ivey : Rahel Varnhagen. Einc biographische
Skizze; traduit du suédois en allemand, par Marie F r a n z o s , et publié
dans : Biographien bedeutender Franen. Tome vn, Haberland, Leipzig
(sans indication de date).

�NOTES ET RÉFÉRENCES

A bréviations

B. d. A. — Rahel. Ein Bach des Andenken fur ihre Freunde. Berlin, 183b.
Gai. v. Bildn. — Galerie von Bildnissen aus Rahels Umgang u. Briefwcchsel.
Leipzig, 1836.
Varnh-Denkw. — Denkwürdigkeiten n vermischte Schriften von K. A. Varnhagen v. Ense. Leipzig, 18U3-18Ô9.

Page 72,
d 73,

»

76,
77,
79,
81,
83,
84,
84,

»

85,
87,
88,

»

89,

»

»

»
v
»

»

90,

91,
B

92,
93,

»

93,

»

CHAPITRE I
ligne 11. Varnh. Denkw. I, p. 299 ss.
S ut l’intérieur Levin Cf. Henriette Herz Ihr Lehen u. ihre Erinnerungen, v. J. F ürst,p. 197 ss.
ligne 20. B. d. A. I, p. 56.
» 7. B. d. A. I, p. 131-132.
6. B. d. A. II, p. 498.
» 5. Briefw. ziv. Varnh. u. Rahel. I, p. 17.
» 27. ibid. II, p. 206.
» 3. ibid. I, p. 88.
» 6. Sur l’attitude de Rahel en société, Cf. Briefw zw. Rahel
u. David Veit. I, p. 154 et II, p. 32-33,
b
7. Aus Rahels Herzenslebcn, op. cil. p. 205, p. 113.
» 7. Briefw. zw. Rahel u. Veit,op. cit. I, p. 59.
» 6. Le voyage à Breslau se trouve raconté ds B. d. A I.
p. 81 ss.
» 12.La première rencontre avec Brinkmann(orthographié
aussi &lt;i Brinckmann » et « Brinkman »), Cf. Varnh.
Denkw. VIII, p. 640.
» 8 Sur Burgsdorff Cf. Gai. v. Bildn. I, p. 99 ss. et surtout
Wilh. von Burgsdorff. Ausgewàhlte Bricfe. Hrsgbn.
v. A. F. Cohn Berlin, 1907, avec introduction biogra­
phique. — Sur les relations de Burgsdorff avec Caroline
v. Humboldt Cf. p. IX ss. et p. 143.
» 29. W ilh. u. Karol. v. Humboldt in ihren Briefen, 1901. II,
p. 51 et p. 67. Voir encore : Burgsdorff. Ausgew. Bricfe
op. cit., p. 2 à 7.
» 26. Gai. v. Bildn. I, p. 108.
» 13 Sur David Veit Cf. Gai. v. Bildn. I, p. 1 ss. — Varnh.
Denkw. I, p. 325 ss. et p. 484. — Briefw. zw . Rahel u.
David Veit op. cit. (Introduction biographique).
» 32. Briefw. zw . R. u. Dav. Veit. I, p. 87,
d

�316

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
CHAPITRE II

Page 97. La première rencontre au théâtre avec Finckenstein a été racontée
par Rahel : B. d. A. III, p. 433 ss. — Sur Karl v. Finckenstein,
Cf. Aus Rahels Hcrzensleben, Leipz. 1877 (Introduction).
» 99, ligne 16. Gai. v. Bildn. I, p. 69-70.
» 100, » 15. Aus R .’s Hcrzensleben, p. 85.
» 101, » 9. ibid., p. 103 ss.
» 102, » 36. ibid., p. 109.
» 103, » 19. ibid., p 117-118.
» 104, » 21. ibid.. p. 121-122.
» 105. Sur Urquijo, cf Ans R .’s Hcrzensleben (Notice biographique, p. 180)
Ellcn Key, dans son Essai (Rahel Varnliagen, Leipzig, 1907), pré­
sente cet amour sous un autre jour. Urquijo se serait détaché de
Rahel parce que celle-ci se serait refusée à lui, dédaignant de
se l’attacher par un lien purement sensuel. Il n’aurait pas pu
« croire » à son amour. Cette thèse me paraît contredite par une
lecture impartiale des lettres de Rahel (dont les plus compro­
mettantes ont dû être brûlées, (car il y en avait, selon Rahel, « un
énorme paquet ») ; contredite par les soupçons méprisants d’Urquijo, qui ne s’expliqueraient guère devant une pareille résistance
(« Je t’aime, mais je ne t’estime pas ») ; contredite surtout par
les jugements que Rahel portait plus tard sur cet épisode d’amour,
sa grande « turpitude o. Cf. sa lettre à Alex. v. d. Marwitz du
17 nov. 1811 (Aus. R .’s Herzensleben, p. 240). « Vorgestern u. gestern las ich einen cnormen Pack njeiner Briefe an Urquijo. Allwaltender gott ! Da kann man selien wic tief der Mensch sinken
kann,., Wenn ich Ihnen diese Briefe zeige — wie ich es mil'
vorgenommen habe so kann ich Ihnen nichts niedriges mehr von
mil' zeigen.,. Ein ziihes Festhalten. Ein ekelhaftes Nachgeben. Ein
Beugen, Beugen und Beugen, mit einem widrigen Lâcheln dabei.
Sie werden selien, wie elcelhaft ! » Cf. encore son Tagebuch à la
date du 5juillet 1809 (ibid., p. 206). o Wahr ist, dciss ich ein Bild
fiir meine Sinne fand, mein Herz für ewig zu ihm schleuderte,
etc... » Cf. enfin B riefw . zu&gt;. Varnli. u. Rahel. I, p. 237. « Vergiss nicht, dassicli bei Urquijo nur so lange in Türpitüde blieb, als
er mich durch Eifersucht Liebe wâlinen maclite, etc. . » A tout
le moins Rahel a-t-elle toujours considéré cet amour comme une
inexplicable et humiliante aberration sensuelle.
Page 106, ligne 14. Aus R’s. Herzensleben, p. 194. — 1. 27. Ibid, p.,209.
107,
30. Ibid., p. 191.
109,
16. Ibid,, p. 243-244. — La rencontre avec Urquijoà Prague,
cf. Briefw. zw. Varnh. u R. III, p. 171.
110,
14. Briefw. zw . Kar. u. Humboldt, Rahel u. Varnh , p. 86
et.p. 90.
33. Ans I{. ’s Hcrzensleben. p. 216.
23. B. d. A. I, p. 139. — 1. 30. B. d. A . II, p. 408.
111,
112,
33. B. d. A. II. p. 296-297.

�RAHEL

317

CHAPITRE III
Page 113. Sur la Société berlinoise et l’influence des salons juifs, voir Hitlebrand (Karl), in : Revue des Deux Mondes (15 mars, 1er mai et
1" nov. 1870). — Brandes (Georg). Das junge Dm tschland, op.
cit. — Varnh. Denkw. IV, p. 635 ss. — Geiger (Ludwig), Berlin,
1688-18U0, op. cit. II.
» 120. Sur le féminisme de Frédéric Schlegel, cf. J. Bouge. Frédéric
Schlcgel et la genèse du Romantism e allemand. Paris, Bordeaux,
1904, p. 174 ss.
» 127. Sur Henriette Herz, cf. Henriette Herz. Ihr Leben u. ihre Erinnerungen von J. Fürst, op. cit. — A us Schleiermachers Leben.
Berlin, 1860. Bd. I. — Diltheg. Schleiermachers Leben, Berlin,
1870. — Wilhelm u. Karoline v. Humboldt in ihren Briefen, 1901.
Bd. I (voir Index).
» 128, ligne 2. Sur le « Tugendbund », de Henriette Herz, voir particuliè­
rement les lettres de jeunesse de Guillaume de Humboldt,
dans « Briefe von Chamisso, Gneisenau, etc. » op. cit.
Leipzig, 1867. I, p. 1 à 135. — On rouvera dans le même
recueil (p. 16 ss.) les jugements de Varnhagen et Rahel
sur Henriette Herz. — Enfin, on trouvera un tableau
satirique des salons juifs berlinois et particulièrement de
Henriette Herz dans les Bambocciadcn (anonyme),
Berlin, 1797. Bd, I, p. 133-134, p. 169 ss. — Voir aussi
dans le même ouvrage la petite parodie : Die Witzlinge,
où l’auteur caricature le W itz romantique.
CHAPITRE IV
Page 132. Pour les portraits physiques de Rahel, voir : Varnh. Denkw.
VIII, p. 631 ss.
» 134, ligne 34. Gai. v. Bildn. I, p. 168 ss.
» 135, » 13. Gai. v. Bildn. II, p. 203-204.
» 138. Sur la société « mêlée » qui se donnait rendez-vous chez Rahel et
sur la police de son salon. Cf. Varnh. Denkw. VIII, p. 580 ss. et
648 ss.
v 140, ligne 7. Sur l’art de dire la vérité et de juger les hommes, cf.
Varnh. D enkw ., VIII, P. 590 ss.
» 141, » 29. Sur la conversation de Rahel, cf.Ibid., p. 703 ss.
» 142, » 24. B. d. A. III. p. 514.
« 144, » 6. Jugements de Rahel sur les femmes, cf. B. d. A. I,
p. 359, et II, p. 348.
» 145, » 30. Briefw. zw. Karol. v. Humboldt, Rahel u. Varnhagen,
op. cit., p. 9, p. 11-12.
» 147, » 13. B. d. A . I, p. 324-325.
» 148, » 4. B. d. A. II, p. 564 ss. —L. 10. Sur la comtesse Pachta,
cf. Gai. v. Bildn. I, p. 171 ss. La première rencontre
eut lieu à Tôplitz, le l or août 1797 (B riefw . zw. Rahel
n. Vcit. op. cit. : la lettre portant cette date). Le pro­
jet de voyage incognito, pour cacher l’enfant de la com­
tesse Pachta, cf. Burgsdorff. Briefe, op. cit., p. 122 et

�:ù:
:

3

p. 208. — Cf. encore le jugement porté plus tard par
Rahel sur cette amie qu’elle appelle : « den grossteu
weiblichen Charakter, den ich je gekannt hake. » B. d.
A., III, p. 330.
27. Sur la comtesse Caroline v. Schlabrendorf, cf. Gai. v.
Bidn. I, p . 205 ss.
150. Sur Pauline Wiesel, voir : Briefe des Prinzen Louis Ferdinand an
Pauline Wiesel hrsgbn von Alex. Büchner. Leipzig, 1805. La cor­
respondance échangée entre Pauline et Rahel se trouve en partie
dans : Briefe von Chamisso, Gneisenau, etc., op. cit. I, p. 261 ss.
et II, p. 100. A la page 246 ss. de ce recueil se trouve une notice
sur Pauline Wiesel due à la plume de Varnhagen. « Sur le
« Iiriegsrat » Wiesel, cf. Varnh. Denlav. III, 284; IV, 277. — Gai.
v. Bildn. I, 67 et' 69.
152, ligne 35. Briefw. zw. Varn. u. Rahel, op. cit. V, 31.
» 29. Brie/e von Chamisso, Gneisenau, etc., op. cit.-, I, p. 290291.
155, » 3. Briefe des Prinzen Louis Ferdinand, etc., op. cit., p. 163.
155, » 7. Sur le voyage de Mm* de Staël en Allemagne, cf. Blennerhasselt. Mme de Staël et son temps, op. cit. (tomes II
et III).
156. D’après Varnhagen, Rahel aurait déjà été présentée à Mm* de Staël
chez les Huniboldt, à Paris, lors de son voyage en France, en
1800-1801 (Varnh. D cnkw., VIII, p. 662, note). Le récit de l’entrevue
dans les salons de l’ambassade de Suède a été fait par Brinkmann lui-même (ibid., 662-665). — Sur le séjour de Mm“ de Staël à
Berlin et ses réceptions, soit dans les salons de la duchesse de
Courlande. soit à son propre hôtel, voir Henriette Hcrz, Ihr
Lehen und ihre Erinnerungen, op. cit.. p. 213 ss. et p. 218 ss.
158, ligne 27 Les jugements de Rahel sur M™ de Staël se trouvent
dans B. d. A. II, p. 542, p 548-549; III, p. 8 s., p. 370371.
161, » 4. Sur Paris, B. d. A. I, p. 213, p. 241, p, 313 s. - L. 26 :
Burgsdorff. Briefe, op. cit., p. 3-4.
163, Mirabeau à Berlin. Cf. B. d A. II, 64 s. — II, p. 357-358. Le juge­
ment de Rahel, Briefw, zw. Varnh. u. Rahel. 111,239.
164, ligne 17. Ans R .’s Herzenslebcn, op. cit., p. 141. — L. 35 : B. d. A*
I, p. 315.
165, » 26, B. d. A. II, p. 410-411.
165. Sur le prince de Ligne, voir Gai. v. Bildn. I, p. 79 s. — Cf. la lettre
de Rahel, du 1"' août 1795, datée de Tôplitz, où eut lieu la première
rencontre.
167. Sur le comte de Tilly, cf. Gai. v. Bildn. II, p. 1 ss. — Les portraits
très amusants qu’a tracés de lui Rahel, se trouvent: B. d. A. I,
p. 277 ss. et p. 287 s.
168. Sur Benjamin Constant, voir les jugements de Rahel dans B. d. A. I,
p. 417 et ibid. III, p. 469, 472 s.
169. ligne 28. B. d. A. III, p. 165, p. 166.
23. Henriette Hcrz. Ihr Leben u. ihre Erinnerungen, op. cil.
p. 337
3. Sur Gluck et Spontini, cf. B. d. A. III, 196 ss., 475 ss. —
Cf. ibid. I, p. 241 : « Eine Nation die Vaudeville’s haben

�RAHEL

319

kann, kann keine Musik haben. » — A propos (le
la « manie française », de Mnie Devrient, B. d. A. III,
476 s. —
T, 46.
Page 173, » 3. Briefw-zw. Rahel u . David Veit. op.
)) 173, » 30. B. d. A. H, p. 213.
)) 174, » 28. B. d. A. II, p. 423 ss. et III, p. 504. Les jugements de
Rahel sur le théâtre et les acteurs de son temps ont été
réunis par Varnhagen dans ses Denkwürdigkeiten, op.
cit. VIII, p. 765 ss.
175, » 34. Sur Esslair, dans les « Brigands », cf. B . d. A. II, p. 61.s.
176, » 14. Sur le jeu de Sophie Sclirôder et le goût du public berlinois,
cf. la longue et curieuse lettre, B d. A. II. 493 ss.
177, Ce petit incident se trouve rapporté par le comte de Salm, cf. Varnh.
Dcnkw. VIII, p. 563 ss.
178, Le jugement de Rahel sur « die Mcicht der Venhültnisse » et le talent
de son frère, se trouve B. d. A. III, p. 191 ss.— Cf. l’article consa­
cré par Varnhagen à Louis Robert, dans ses Denlav. Bd. V.
179, ligne 16. Varnh. Denkw. op. cil. VIII, p. 576 ss.
179, » 30. Sur les relations de Jean Paul et de Rahel, cf. B. d. A. I,
303-204 et p. 367 ss.
180. Voir les jugements de Rahel sur Tieck, B. d. A. III, 224. — Sur les
rapports avec Frédéric Schlegel, cf. Gai. v. Bildn op. cit. I, p. 223 ss.—
B. d. A. I, p. 169 (la première rencontre). — Sur les projets de
Rahel de rejoindre les Schlegel à Iéna, B. d. A. I, p. 186, et
certains projets de fiançailles, ibid., p. 188-189.
184, ligne 34. Gai. v. Bildn. I, p. 168-169.
185,
28. B. d. A. I, p. 544.
186. Sur l’entrée de Gentz dans le salon de Rahel, cf. Varnh. Denkw. VIII,
p. 582. — Voir le portrait de Gentz par Varnhagen et les lettres du
publiciste viennois à son amie berlinoise, dans Gai. v. Bildn. II,
p. 155 ss. — La première rencontre (cf. les Tagebücher, de Gentz),
eut lieu en novembre 1801.
187. Sur les « deux » Gentz (der « vorige » G. und der « jetzige » G.) cf.
notamment Briefw. zw . Karol. v. Humboldt, Rahel u. Varnhagen,
op. cit. et B . d. A. II, p. 152, p. 444 ss. — Sur le caractère de
Gentz jugé par Rahel, voir surtout la lettre de celle-ci à Léop.
llankc, B. d. A. III, 576 s.
189, ligne 34. La fameuse anecdote de la bague se trouve dans Henriette
Herz, Ihr Leben u . ilire Erinnerungen, o p . c it.,
p. 143-144.
» 191, » 17. B. d. A. I, p. 265 — 1. 36 B . d. A. III, 486.
» 192, » 4 B . d. A. I, 72. — 1. 10: B. d. A III, 270. — I. 26 :
B. d. A. III, p. 114.
» 194, » 5. Gai. v. Bildn. II, p. 202-203.
» 195. Sur le prince Louis Ferdinand, son caractère et sa vie privée, voir
le portrait fait par Varnhagen, Gai. v. Bildn. I, p. 239 ss., les souve­
nirs de Henriette Herz (Henriette Herz. op. cil., p. 280 ss.) ; les
relations du prince avec Rahel et son entrée dans le salon de la
Jâgerstrasse, dans Varnh. Denkw. VIII, p. 585 ss. — Ses relations
avec Pauline Wiesel et ses lettres à cette dernière sont présentées
dans : Briefe des Prinzen Louis Ferdinand an Pauline Wiesel,
op. cit. Leipzig. 1865 et dans : Briefe von Chamisso, Gneisenau,

�etc., op. cil. Son rôle politique a été étudié lout particulièrement
dans deux articles de la Deutsche Rundschau, Tome 45, p. 27 ss. et
p. 208 ss. (Prinz Louis-Ferdinand. Einc hislorisch— biographische
Studie von P . Bailleu).
ligne 8. « Journal de ce qui m ’est arrivé de plus m arquant dans
le voyage que j ’ai fait au quartier général de S. M. le
Roi de Prusse, le 2 octobre 1806 et les jours suivants. »
Fréd. Gcntz. — Mémoires Stuttgart, 1841, p. 292).
ligne 28. Le document essentiel sur les relations de Louis-Ferdi­
nand et de rtahel est la longue lettre adressée par cette
dernière au poète Fouqué, à qui elle envoie les quelques
lettres et billets du prince qu’elle a conservés (B. d. A.
I, p. 552 ss ) et refait l’historique de cette amitié. Ellemême a brûlé, dit-elle, les autres lettres, sauf quelques
billets et la toute dernière lettre, écrite presque à la
veille de la bataille, et publiée par Varnhagen dans Gai.
v. Dildn, 1, p. 298 ss. (Cf. encore à ce sujet B. d. A.
I, p. 35G.
ligne 17. Sur la consternation où fut plongé Berlin à la nouvelle de
la mort du prince Louis-Ferdinand et de la batailie
d’Iéna, cf. les Mémoires de Varnhagen (Denkwürdigkeiten
tome I) et : Berlin im Oktoberu. November 1806. Tagebuch Aufzeichnungen eines Diplomaten, dans la Deutsche
Rundschau, tome 105, p. 40 ss.
m

CHAPITRE V

1

11
il, i

»

»
»

»
»

»
»
))
»
»
»

207. L’autobiographie de Varnhagen remplit les trois premiers volumes
de ses Denkwürdigkeiten u. vermischte Schriflen. La première
rencontre avec Rahel se trouve racontée dans Denkw. I, p. 229 ss.
2 1 0 , ligne 20. Le séjour de Rahel à Charlottenburg en été 1808 et les
fiançailles. Cf. Denkw. op. cit. II, p. 22 ss.
211, •&gt; 4. Briefw. zw . Varnh. u. Rahel, op. cil. I, p. 52.
212, » 15. Ibid II, p. 75.
213, » 35. Sur le séjour à Tôplitz. cf. Denkw, II, le chapitre Tôplitz,
p. 310 ss. Sur les relations de Rahel et de Beethoven
cf. Beethoven und der Varnhagen — Ralielsche Ilreis,
von Dr Kalischer, dans : Der BCir Berlin, 1887, nr. 1-4.
215, » 5. Cf. Briefw. zw. V. u. Rahel, II, p. 164 ss., p. 177 ss.,
p. 265 ss., p. 275 s s .
215, » 36. Ibid. II, p. 32, et III, p. 170. p. 243 et B .d .A .U , p. 80-81.
216, » 35. Ibid. III, p. 213.
217, » 19. Ibid. III, p. 245-246. Sur Marwitz, cf. Gai. v. Bildn. II,
p. 9 ss. Varnh. Denkw, I. p. 371 ss., p. 462 ss., et les
lettres de Rahel dans B .d .A I, p. 500, p. 503, p. 521,
s. etc.
218, » 22. Briefw. zw. F. u. Rahel, III, p. 229 s.
219, » 6. Ibid. III, p. 329.
» 32. Berdrow a déjà observé {Rahel Varnhagen op. cit., p.
220
167 ss.) que ce qui manque à cet amour, c’est la
« grande passion », d’où il conclut, à tort (p. 168), que
,

�RAH EL

Page 223,

» 225 ligne

»
»
»
»
»
»
»

Raliel semble avoir manqué de « tempérament b. Il
semble oublier que ce n’est là qu’une idylle d’arrièresaison et que le cœur de l’Aimeuse est déjà comme
épuisé par les « convulsions » et les orages qu’il a tra­
versés naguère. Cf. les jugements que Raliel porte
elle-même sur cet amour, B el A ., II. p. 6, I, p. 570.
B riefw .zw . V. u. B . I, p. 290.11 s’explique lui-même sur
sa misogynie, ibid. II, p. 269. « Mad. Lôwe gefiel mir
allerdings und gefàllt mir noch, aber sie bestâtigt mir
aufs neue, dass das Geschlecht mir zuwider ist, denn
auch in ihr, die eine slione vielbegehrte Frau ist, reizt
es m idi nicht. Magst du das bezweifeln, es ist doch
wahr, and stelll meine Treue vieüeicht in ein solches
Licht, wo die Sinnlichkeil keinen Schalten auf sie
w irfl. » Cf. encore la lettre de Raliel. ibid. II, p. 200.
Brie/w. zw. Varnh. n. R. III, p. 247 et II p. 259 — 1. 32.
Ibid. V. p. 290. — Cf. encore ibid. II. p. 93 : &lt;( Icli
liabe Dicli so lieb... wie Dcin Jünger and Verkündiger.»

CHAPITRE VI
227 Sur le Congrès de Vienne, voir les Denkwiirdigkeiten de Varnhagen, tome III, p. 231 ss. et les lettres de Raliel. B. d. A. Il,
249, 256, 260, 262, 284 s., 312 ss.
228 ligne 27. Sur Frédéric Sclilegel à Vienne cf. Dcnkw. II, p. 279 et
B. d. A. II, p. 260.
229.
34. Sur Zacharias Werner à Vienne cf. Denkw. II, p. 331 et
l’ouvrage de ilI. Vierling. Zacharias Werner (1168-1823)'
La conversion d'an romanliqae. Paris 1908 p. 286 ss.
230, » 30. Sur le Gentz du Congrès de Vienne, cf. Denkw. II, 312 sq.
et le très intéressant article de ,11. Ehrhard : « La
dernière passion de Gentz » dans la Revue Germanique
(novembre-décembre 1907).
232, » 5. Sur le revirement de Gentz, cf. les lettres de Rabel.
B. d. A. II, p. 116-117, p. 147, p 153. — 1. 35, Gai. v.
Bidn. II, p. 217-218 et 218-219.
235, » 25. La fameuse visite de Goethe est racontée par Raliel dans
sa lettre du 8 sept. 1815 [B. d. A. II, p. 329 ss).
236, » 26. Sur la carrière diplomatique de Varnliagen et ses difficul­
tés à la cour du grand duché de Rade, voir le tome IX
des Denkwiirdigkeiten qu’il a entièrement consacré à
cet imbroglio diplomatique. Voir aussi les pages de
l’historien Treitschke, Deutsche Geschichte, II, Leipzig,
1891. et son jugement extrêmement sévère sur Varnliagen
p. 370 ss. et p. 518 ss.
33. Briefw zw . Varnh. u. R . V. p. 503.
9. Ibid. V. p. 200 et p. 205. — 1. 12. Sur la société de BadenBaden, voir Varnh. Denkw. III, p 367 ss., IX, p. 115 ss.,
p. 294, p. 295, p. 322.
33. B . d. A. II, p. 584 ss.
32. Briefwechsel z w . Varnh. v. E . und Oelsncr. — Stuttgart,
1865, I. p. 278.

�322

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Page 248, » 10. D'après Treiischke (Deutsche Geschichle, II, p. 518) le rappel
de Varnhagen serait uniquement imputable à ses mala­
dresses diplomatiques, ce qui n ’aurait pas empêché le
diplomate malchanceux et aigri de se poser, par la suite,
en martyr des idées libérales. Ce serait par une simple
coïncidence que ce rappel s’est produit juste au moment
de la grande « réaction » dans le monde politique. La
vérité est que Varnhagen était une créature de Hardenherg et devait tomber avec le ministre qui avait fait sa
carrière. Cela semble résulter clairement des démarches
qu’il tenta auprès du ministre Bernstorff. Celui-ci lui
reproche d’avoir induit le gouvernement en erreur par
ses rapports trop favorables sur les Chambres badoises.
En même temps il fut pressenti sur son attachement au
chancelier et on l’engagea à utiliser ses anciennes rela­
tions avec Wittgenstein et le duc Karl. v. Mecldemburg,
les chefs du parti réactionnaire. Cf. les lettres de Varn­
hagen à Oelsner écrites au lendemain des événements,
dans Briefwcchsel zw .V arnli. v. E . uncl Oelsner op. cit.
I. p. 296 ss,, et p. 311 ss., ainsi que les lettres de Stiigemann, à Varnhagen, dans Bricfe von Stàgemanh, Metlernich, Heine u. Beitina v. Arnim. Ans dem Nachlass
Varnliayens v. Elise Leipzig, 1865, p. 98 ss.
CHAPITRE VII
Page 249. Sur la société berlinoise, pendant les premières années de réaction,
un des documents de première source les plus instructifs, ce sont
les lettres de Varnhagen à Oelsner Briefwcchsel zwischen Varnha­
gen von Ense und Oelsner, hrsgbn. von Ludrnilla Assing. 3 Bde,
Stuttgard 1865), qui nous apportent la gazette au jour le jour de
la vie berlinoise, ainsi que les « Tutti-Frutti » du prince de
Pückler-Muskau, qui tracent un tableau, le plus souvent ironi­
que, de la vie mondaine de la capitale.
» 250, ligne 13. B. d. A. II, p 609. — 1. 25 : Briefw zw Varnh. v. E. u.
Oelsner op. cil. II, p. 182.
» 253, » 29. iliid II, p. 195.
» 254, » 22. La description du second salon de Babel se trouve dans :
Varnh. Denkw. op. cit. IX, p . 595 ss. cf. les jugements
de Babel dans : B. d. A. III, p. 47, p. 390, p. 418 et
p. 422.
» 256. Sur Edouard Gans, voir l’Introduction de Saint-Marc Girardin à la
traduction française de « l’Histoire du Droit de succession », par
L. de Loménie (Paris, 1846), les Mémoires de Gans (Rückblicke auf
Personal iiml Zuslünde, Berlin, 1836) et l’ouvrage de Ch. /Did­
ier ; Les origines du socialisme d’État, Paris, 1897.
» 260, ligne 9. Briefw. zw. Varnh. u. Itahel, op. cit., VI, p. 305-306
et p. 330.
» 261, » 11. Varnh. Denkw. op. cil. IX, p. 615 ss.
» 262, » 34. B. d. A. III, p. 72.
» 263, » 5. Les prophéties de Bahel au sujet de M. Thiers, cl. B. d.

�323

RAHEL

A. III, J). 89-90 ; p. 93 et p. 104-105. - 1. 36 : ses pro­
phéties politiques au sujet des Bourbons, cf. Varnh.
Denkw. IX, p. 624 s,
Page 265, ligne, 28. Les lettres de Raliel à Heine ont été toutes brûlées dans
l’incendie qui a détruit la maison de la mère du poète,
à Hambourg. Cf. la lettre de Heine à Varnagen du
13 février 1838 : « Was Rahel’s Briefe an mich betrifft, so
scheinen Sie niclit zu wissen,dass mir hiermit ein gros­
ses, unerseizliches Unglück begegnet ; es war ein Paquet
von mehr als 20 Briefen ; und bei einem Brand, welcher
in Hamburg das ganze Haus,worin meineMutter wohnte,
in Asche legte, ist aucli jenes Paquet... verbrannt. »
(Briefe von Stâgemann, Metternich, Heine u. Bettina v.
Arnim , op. cil. p. 2i9.
» 266, » 18. B. d. A. III, p. 453.
» 267, » 10. Briefw. z w . Varnh. u. Rahel, op. cit. VI, p.48; p.55-56.
» 269, » 7. ibid., p. 348-349. — 1. 35: ibid., p. 353
» 272, »
9. ibid., p. 365.— I. 22 : sur l’évolution politique de Heine et
ses rapports avec le Saint-Simonisme, cf. Henri Lichlenberger. Henri Heine, penseur. Paris, 1905.
» 273, » 27. B d. A. III, p. 492.
» 274, » 12. Les jugements de Rahel sur le Saint-Simonisme, cf. B. d
A . III, p. 555, p. 561, p. 568 ss., p. 570.
» 276, » 20. L’entrée de Bettina, cf Varnh. Denkw. IX, p. 626 ss.
» 277, » 23. La première rencontre de Rahel et de Bettina, en 1810, cf.
Briefe von Stâgemann, Metternich, Heine u. Bettina v.
Arnim, Leipzig, 1865, p. 274-275. — 1. 35 : l’épisode
avec Clemens Brentano, cf. Briefw. zw . Varnh. u.
Ballet, op. cit. II, p. 251, p. 287.
» 279, » 3. Briefw. zw . Varnh. u. Rahel, op. cit. VI, p. 256. — I.
26 : B. d. A. III, p. 357.
» 280, » 9. Briefw. z w . Varnh. u. Rahel, op. cit. VI, p. 236-237. —
I. 14: sur la rivalité entre Bettina et Rahel, à propos de
Ranke, cf. ibid., p. 173, Briefe von Stâgemann, etc.,op.
cit. p. 280 ss. cf. B. d. A. III, p. 303.
» 281, &gt;&gt; 22. cf. le parallèle (très partial), esquissé par Varnhagen entre
Bettina et Rahel, Briefe von Stâgemann, etc. op. cil.,
p. 261 ss.
» 282, » 26. cf. « La dernière passion de Gentz », de M. Ehrhard
dans la t Revue germanique » (novembre-décembre 1907).
» 283, » 28. Les idées de Rahel sur le suicide, à propos du suicide du
poète Kleist, B. d. A. I, p. 577.
» 284, » 10. B. d. A. III, p. 532. — 1. 16 : B. d. A. I, 473. — 1. 22 : B.
d. A. III, p. 262.
» 286, s 2. Fiirst Pückler-Muskaii. Brie/wechsel und Tagebücher, Ber­
lin, 1874. — B. d. A. III, p. 171. - 1. 18 : ibid., p. 317.
CHAPITRE VIII
b 287, ligne 1. B. d. A. I, p. 266.
» 288, ligne 14. B. d. A. III, p. 448.

21

�324

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Page 289, » 2. B. d. A. III, p. 514. - 1. q : B . d. A. I. p. 482. — 1. 35 :
B. d. A. III, p. 337.
» 290, » 17. B . d. A. II. p. 5.
» 291, » 29. B . d. A. III, p. 533.
8. B . d. A. I, p. 512.
» 293,
20. B . d. A. Il, p. 184 ss.
)) 294,
» 296, » 6. B. d. A. I, p. 340-341.— 1. 32. B. d. A. I, p. 260.
» 297, )) 24. Les lettres à Bokelmann se trouvent dans : A us Rahels
Hergensleben, op. cit.. p. 150 ss.
)) 298, » 27. B. d. A. I, p. 185. — 1. 33 : Briefw zw. V. u. R. V., p. 303.
)&gt; 299, » 30. B. d. A. III, p. 552 et p. 74.
)) 300, » 9. B. d. A. III, p. 35.
» 301, )) 32. B. d. A. II, p. 382 s.
)) 302, )) 34. B . d. A. I, p. 584 et p. 585.
)) 303, )) 24. B. d. A . III, p. 28-30,— 1. 27. ibid., p. 353.
» 304, )) 13. B. d. A. I, p. 486 et p. 501.— 1. 27. B . d. A. III, p. 268.
» 305, » 31. B. d. A. III. p. 383 et B. d. A. II, p. 54-55.- Le jugement
de Italiel sur Pascal, B. d. A. III, p. 65 ss.

�UN PRÉCURSEUR DES FÉLIBRES

C L A U D E PE Y R O T
P rieu r de P radin as
PA R

AÆ. Léopold C O N S T A N S

È instinto de natura
L’amor del patrio nido

(Métastase).

Un des plus intéressants parmi les précurseurs des Félifores,
celui peut-être qui répond le mieux, sans en excepter Jasm in
qui se reconnaît son humble disciple, à l’idée que l’on se fait
d’un poète de la terre, c’est assurément Claude Peyrot, plus
connu dans le peuple sous le nom du prieur de Pradinas. Goudouli lui-même, le célèbre auteur du Ramelet Monndi, que Pey­
rot et Jasm in reconnaissent également comme leur maître, lui
est inférieur pour l’amour du sol natal et surtout pour la sensi­
bilité et la compatissance aux misères du paysan.
Jean-Claude Peyrot, fils de Claude Peyrot, bourgeois deMilIauen-Rouergne, et de Claudine Matheron, naquit dans cette ville le
3 septembre 1709. Sa famille, probablement originaire du Gévaudan, jouissait à Millau, dès le milieu du xviC siècle, d’une
grande notoriété : en effet, de 1662 à 1757, on ne trouve pas moins
de vingt-neuf fois le nom de Peyrot parmi les consuls de la ville.

�LÉOPOLD CONSTANS
326
Les Matheron, de leur côlé, avaient donné leur nom, dès le
xvc siècle, à une rue (aujourd’hui rue Neuve-Hanle), qui le
conserva pendant plus de deux cents ans. Le seul rejeton
connu aujourd’hui de la famille Peyrol, qui tut autrefois très
nombreuse, est actuellement inspecteur de l’enregistrement à
Aurillac (Cantal) (1).
Peyrot lit ses éludes classiques d’abord chez les Carmes à
Millau, puis chez les Jésuites à Toulouse, et poussa jusqu’à la
licence l’étude du droit. Il entra alors au séminaire et fut ordonné
prêtre en décembre 1736, et aussitôt nommé prébendier à
l’abbaye de Saint-Sernin, à Toulouse, où il demeura environ
douze ans. Il nous reste de lui, pour celte époque, quatre
sonnets français à la Vierge, dont deux couronnés par l’Aca­
démie des jeux floraux.
En 1748, son oncle, Jean Peyrot de Courtines, résigne en sa
faveur son bénéfice de Pradinas (2), et il conserve ce bénéfice,
en qualité de prieur-curé (3), pendant dix-sept ans, jusqu’au
22 décembre 1765. Il le cède alors à son frère Alexandre pour se
retirer dans sa ville natale, où il estadm is dans la communauté
des prêtres obituaires de Notre-Dame de l’Espinasse, dont il fit
partie jusqu’à la Révolution.
Bien que titulaire d’une cure-prieuré, et par conséquent jouis­
sant de la totalité des dîmes, Claude Peyrot était loin d’être
riche. Sa paroisse était en effet une des plus pauvres du diocèse
de Rodez, comme on le voit par la réponse que faisait son frère
en 1771 au questionnaire adressé par l’évêque à tous ses curés
et prieurs (4). Son bon cœur et son goût naturel pour l’agricul­
ture le rapprochèrent de ses paroissiens, dont il observait
curieusement les travaux et dont il s’appliquait à soulager
♦

(1) J. Artièras, Cl. Peyroi ; sa vie et son œuvre, Millau, 1908.
(2) Commune du canton de Sauveterre, arrondissement de Rodez.
(3) C’est-à-dire que Peyrot, au lieu de se décharger du service paroissial
sur un curé qui aurait perçu une portion des dîmes, faisait lui-même ce
service.
(■ 1) « Les pauvres, qui sont quasi en aussi grand nombre que les habitants,
n’ont d’autre soulagement que celui que leur donnent le seigneur de la paroisse
et le prieur. Le plus riche paysan de Pradinas recueille à peine une fois dans
les dix ans l’entière provision du blé qu’il lui faut. »

�CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

la misère, en même temps qu’il essayait de les distraire eu leur
enseignant la musique. « Ses amis qui allaient le visiter », dit
M. de Gaujal (1), « s’émerveillaient de son succès : il donnait
aux cérémonies religieuses dans son prieuré rural un éclat et
une solennité dont elles sont privées dans bien des villes ; et
l’évêque de Rodez (Charles de Grimaldi), dans une de ses tour­
nées pastorales, ne revenait pas de sa surprise de trouver dans
une église de village des messes en musique et des motets. »
Ce n’est guère qu’à Pradinas que Pevrot commença sérieuse­
ment à versifier dans son idiome maternel. Il y composa par
exemple le Coumplimen sus lo noubèlo onnado des musiciens de
Prodinas o M. Lobèrnho, counseilliè de Bilofianco. Je dis « sérieu­
sement », car la pièce qui célèbre le rétablissement du roi
Louis XV, Lou Rei recoumbolit de lo molôutiè c’ogèt o Metz en
foguen lo guèrro, ne saurait être postérieure à 1744. Il n’avait
pas, du reste, renoncé à cultiver la Muse française, puisqu’il
obtenait en 1752, quatre ans après son arrivée à Pradinas, un
second prix aux Jeux Floraux de Rodez avec son Combat pastoral
sur ces paroles : I n st r u ir e e t a m u se r , et qu’il écrivait, trois ans
après, un court poème intitulé : Les dons du ciel et ses disgrâces
sur la Provence ou La naissance de M*r le comte de Provence
et le débordement du Rhône (2).
Revenu à Millau, Claude Peyrot, malgré sa crainte insurm on­
table de l’opinion publique,peu favorable aux idiomes vulgaires,
s’adonna à peu près exclusivement à la poésie rouergate et ne
traita plus en français que des facéties, où se complaisait son
hum eur joviale et légèrement rabelaisienne, encouragé d’ailleurs
à cultiver ce genre par la société polie qu’il fréquentait. Il avait,
en effet, trouvé un excellent accueil dans la noblesse libérale et
la haute bourgeoisie, qui faisaient grand cas de sofi talent
(1) Études historiques sur le Rouerguc, IV, 238.
(2) Je ne parle que des pièces qui se laissent dater, car il y a incertitude
pour la plus grande partie des pièces rouergates et les pièces françaises qui
figurent dans le Recueil publié par Cl. Peyrot lui-même en 1774, par
exemple pour les pièces qui s’intitulent : Le commerce et L’esprit de contra­
diction et qu’il nous dit avoir été couronnées (sans doute à Rodez).

�328
LKOPOLD CONSTANS
poétique et savaient apprécier la philosophie souriante et
l’honnête franchise de l’ancien prieur de Pradinas.
Il se lia surtout avec les familles de Gualy et de Samhucy,
auxquelles il adressa plusieurs pièces en rouergat à l’occasion
d’heureux évènements et avec le grand philosophe de Bonald,
maire de Millau en 1789, dont il fait à plusieurs reprises un
grand éloge, comme adm inistrateur et patriote, en particulier
dans son Diologue entre Miquel de Milhau e Jonou de la Bloquièiro, où l’on trouve un vif éloge des réformes opérées par
l’Assemhlée nationale et où l’on sent le sincère attachement de
l’auteur pour les idées sagement libérales.
Mais il ne voulut point prêter le serment constitutionnel et se
retira dans le petit village de Pailhas, à deux lieues de Millau,
où il mourut le 3 avril 1795, sans avoir été inquiété pendant la
T erreur(l),bien que la plupart de sesamis et protecteurs eussent
émigré, et que deux d’entre eux, les conseillers au Parlement de
Toulouse de Carbon et de Vailhauzy, eussent péri sur l’écliafaud,
tandis que l’avocat général, marquis de Pégayrolles, m ourait
d’épuisement à l’Hôtel-Dieu de Paris, avant de comparaître
devant le tribunal révolutionnaire.
Les excès auxquels aboutit la noble Révolution à laquelle
Peyrot avait si sincèrement applaudi ne semblent pas l’avoir
dégoûté de la liberté dont il chantait, en 1789 et 1790, l’avène­
ment avec un si bel enthousiasme (2). Même au milieu de 1793,
à propos de l’érection à Pailhas d’un arbre de la Fraternité, il
salue dignement ce gage de l’ordre et de la tranquillité, mais il
(1) Henri Afïre (Biographies aveyronnaises) raconte qu’il y reçut la visite
de deux délégués du Comité révolutionnaire de Millau, qui venaient le
sommer de prêter le serment exigé par la loi : Besès, mous efontous, leur
répondit Peyrot, qui les avait connus enfants, sabe pas soulomen cle que me
boules dire. Aro, iù sou trop bièl pèr oprene un autre Cotechirme. Désarmés
partant de bonhomie, les délégués n’insistèrent pas ; ils l’engagèrent même
à rentrer à Millau sous la sauvegarde de la Municipalité, offre qu’il refusa
d’accepter.
(2) Aro donne le lenén, oimaplo Libellai,
Que, lo souben en gront poumpo onounsado,
Noun poressiès que de glissado.
(Coumplimen d’un fronc polriolo o l’aubre de la Libertal).
Graphie de notre édition des Œuvres de Claude Peyrot).

�329
l’engage, non sans quelque mélancolie, à ne pas s’enorgueillir
de son élévation et de sa noblesse, car toute seigneurie est
désormais proscrite :
Mes oquel titre {d'aut e puissent senhou), autres cots ounouraple,
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

Es bengut, tout d’un cop, to lourt, to mespresaple,
Qu’es defendut mêmes de lou pourtà.

Et en terminant, il prie le Ciel d ’écarter de cet arbre les orages
qui ont déjà emporté tant d’autres grandes choses.
Peyrot m ourut pauvre, comme il avait vécu. Il laissait à sa
gouvernante, Catherine Lavabre, un mobilier vraim ent misé­
rable dont son testament donne le détail et qui constituait,
nous dit-il, le sixième de son avoir (1).
II
L’œuvre principale de Claude Peyrot, celle qui l’a rendu juste­
ment populaire et lui assure une place au premier rang des précur­
seurs des Félibres, ce sont Les Quatre Saisons ou Les Géorgiques
patoises, poème de 2176 vers, qu’il publia en 1781 (2). Les Géor­
giques avaient été précédées de lo Primo Rouergasso (le Printemps
Roucrgal) (3), ébauche du premier chant des Quatre Saisons, qu’il
avait écrite à l’instigation de son ami Despradels d’Allaret,
agriculteur distingué, qui eut l’honneur d’introduire en Rouergue
le trèfle et le sainfoin et fit beaucoup pour l’adoption de la
(1) Anciennes minutes de M" Unal, notaire à Aguessac, près Miilau.
(2) Les Q. s. ou les G .p ., poème par M. P. A. P. D. P. (= M. Peyrot.
ancien prieur do Pradinas), bénéficier à Millau, auteur du Recueil des poésies
patoises et françaises, imprimé en 1774. — Ces deux ouvrages se trouvent
chez Vedeilhié, imprimeur du Roi ; à Figeac, chez Champollion, libraire; à
Rodez, chez M11®Vedeilhié, libraire ; à Millau, chez les Dllos Rainaldis. M. DCC.
LXXXI.— En tête du texte du poème (p. 11), on lit ce titre : Las Quatre
Sasous ou les Géorgiques patoises (sic). Pour la graphie adoptée, voj'. à la page
suivante.
(3) Publiée en tête de son recueil intitulé : Poésies diverses, patoises et fran­
çaises, P. M. P** A. P. D. P. En Rouergue, 1774, et précédée d’une délicieuse
épître en vers à son imprimeur (probablement Vedeilhié, à Villefranche),
signée Eslèbe, paslre del Segolà. Le Segolù (pays du seigle) est situé à l’ouest
de la région comprise entre l’Aveyron et le Tarn.

�330
LÉOPOLD CONSTANS
pomme de terre dans les campagnes (1). C’esl sur les instances
de MRr Jérôme-Marie-Champion de Cicé, évêque et comte de
Rodez, président des États de la Haute-Guienne, et futur arche­
vêque qu’il se décida à compléter l’œuvre que, par modestie, il
voulait laisser dans son état primitif, et qu’il dédia à ce prélat,
ami des lettres.
Mais il eut le tort de se laisser influencer par les réclamations
des personnes auxquelles l’idiome du Rouergue était peu fami­
lier et de rapprocher, comme il le dit dans son Avis au lecteur,
sa langue (ou plutôt sa graphie) des différents dialectes de nos
provinces méridionales. Alors que sa Primo donnait une graphie
rationnelle et presque entièrement phonétique, ses Géorgiques
offrent un mélange barbare de tonnes françaises et de formes
languedociennes, où surnagent cependant un assez grand nombre
de mots écrits correctement et représentant la prononciation
réelle de l’auteur, comme on en peut juger d’un côté par la com­
paraison avec la prononciation moderne, de l’autre par le rap­
prochement avec la Primo, qui a été conservée tout entière, le
poète s’étant contenté d’y apporter quelques modifications et d’y
ajouter un certain nombre de vers (120).
Le premier chant des Géorgiques patoises, naturellement consa­
cré au Printemps, est le mieux venu et aussi le plus riche. Il
abonde en descriptions exactes et poétiques, comme celle de la
fabrication du fromage de Roquefort (2) et celle des cascades de
Creissels (3). On nous permettra de citer un épisode tout à fait
charmant, dont on ne saurait nier la simplicité non exempte de
grâce :
V.1) On raconte qu’il invita tous les notables de Millau à un grand repas où il
annonça qu’on mangerait de la pomme de terre, et où l’on en servit en effet de
plusieurs sortes habilement apprêtées, ce qui fit déclarer à l’unanimité que
c’était un mets friand. Le bruit de cette décision se répandit aux environs et
contribua beaucoup à la diffusion du précieux tubercule.
(2) Roquefort, à 18 kilomètres sud de Millau. Ses caves naturelles trans­
forment le vulgaire caillé de brebis en un fromage exquis, universellement
connu. Ou enlève à plusieurs reprises les moisissures qui se forment à la
surface.
(!1) Charmant village situé à 2 kilomètres ouest de Millau, sur le Tarn.

�CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

331

Aro, entre se lebà, lo besiado Liseto
De Mars, en foulotren, bo culi lo floureto,
Pèr faire uno guirlando o soun cher onilou,
Dount lo raubo o lo nèu disputo lo bloncou.
Semblo lou Printens même, oquelo postourèlo,
Cont, en mièch des porfuns de lo sosou nonbèlo,
Souleto ombé soun chi, fodejo dins lou prat.
Cun uèl to petilhent! Cun minois to flourat!
Omb’ un despièch jolous, los (illios del bilacbe
Regardou lo frescou d’oquel poulit bisache :
Noun pas c’obsoulumen lou trobou sons defaut,
Mes, molgrè lour critico, encaro es trop fricaut.
So que surtout los facho, es cont un .jour de fèsto,
Ombé lou soûl riban que li sarro lo tèsto,
Ombé so cofo unido e soun blonc dobontal,
Liso esfasso l’esclal de tout lour otiral (1)!

Les préceptes donnés aux agriculteurs sont d’une rare préci­
sion : on voit que Peyrol ne parle que ue ce qu’il a vu; on voit
aussi qu’il s’intéresse aux travaux des champs et à la vie si pénible
des paysans, à qui il cherche à rendre agréable leurs occupa­
tions. Voyez ce qu’il dit de la traite des brebis :
Cont de lo basso-cour lou chantre se rebcllio,
Lo lochièiro se lèbo c part ombé lo selho :
Bo quichà lou souillés, c, se rajo trop prin,
En lou soubotegen lou met en pus bel trin.

Quatre vers ou plutôt deux vers lui suffisent pour décrire la
fabrication du roquefort :
Cont es prou sec, d’obort se despacho un messache
Que porto o Rocofort lo fourmo de froumache :

Oqni gémis loiuic tens joui tranchant del coutèl
E, pèr combià de noun, combio bint cols de pèl.
Et comme son esprit jovial ne l’abandonne jam ais, il ajoute,
pour expliquer la fabrication de la rebarbe :
(1) Peut-être Peyrot se souvenait-il de ces vers de Boileau (Art. poéi., il, 1) :
Telle qu’une bergère, aux plus beaux jours de tête.
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et sans mêler à l’or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements.
21*

�332

LÉOPOLD CONSTANS

Se fo ])ièi calco drogo onibé lo roscloduro
Que s’espondis sul pa coumo la counfituro ;
Mes oco’s to pebrat que ne cal pane serbi.
Se l'on bol espornhà lo micho ornai lou bi.

L’Eté ollrait moins de ressources. Peyrot coinl)]e les vides par
un éloge de Louis XVI, el surtout de Damon (M. de Pégayrolles),
agriculteur distingué plein de bonté pour ses paysans. Il termine
par une description de la fêle de l’aire (lo soulenco), où les mœurs
patriarcales de son temps sont décrites avec exactitude et
sympathie.
L’Automne lui donne l’occasion de s’étendre sur les plaisirs
qui attendent aux champs les citadins en vacances, en particu­
lier sur la chasse el la pêche au fusil ou aux pièges, et le tableau
des vendanges est relevé par de gais épisodes.
Enlin le dernier chant, qui débute par une pompeuse des­
cription du palais de VHiver, où l’auteur a un peu trop sacrifié
au goût du jour (1), est précieux pour l’étude des mœurs des paysansrouergats au XVIIIe siècle : histoires de revenants ou de sorciers
contées à la veillée, lobes de carnaval, fiançailles el mariage
fournissent matière à des développements pleins d’intérêt.
L’originalité de Peyrot est incontestable. Avant lui, il est vrai,
le cardinal de Bernis (2), Léonard, Saint-Lambert avaient chanté
•les Saisons (3), mais le point de vue où ils s’étaient placés était
complètement différent de celui de Peyrot. Ils voyaient la cam­
pagne de la ville et rapportaient tout aux citadins, pour qui ils
écrivaient : le paysan leur reste lointain. Peyrot, au contraire, ne
décrivait que ce qu’il voyait de près. Il ne se préoccupait guère
que des villageois, dont il connaissait les besoins et les misères ;
on pourrait même dire qu’il écrivait surtout pour eux : l’idiome
employé et la simplicité du style, sauf dans quelques passages
(1) Ce morcesui obtint les suffrages du Mercure de France, qui, en revanche,
reproche à l’auteur « de s’appesantir un peu trop sur les petits objets et de
trop développer ce qui ne doit être qu’indiqué ». Inutile d’ajouter que nous
ne partageons pas cette manière de voir.
(2) Ministre des Affaires étrangères par la grâce de M"&gt;" de Pompadour
(1715-1794). Ses poésies sont l’œuvre de sa jeunesse.
(3) Nous ne parlons pas de Thomson, que Peyrot n’a certainement pas
connu.

�333
d'apparat, en sont la preuve. Il a, de plus, l’avantage d’une sensi­
bilité réelle sur ses prédécesseurs, qui montrent plutôt de la
sensiblerie, lorsqu’ils déplorent les misères des paysans.
Déjà La Bruyère setait ému du triste sort de ces animaux
farouches courbés vers la terre, qui, quand ils se lèvent sur leurs
pieds, montrent une face humaine. Bernis reproche aux nobles
leur indifférence à l’égard des pauvres villageois :
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE P R ADI N AS

A la clarté (le cent flambeaux (des villes)
On ne voit point, dans nos hameaux,
La pauvreté disputer l’herbe
Aux plus féroces animaux.

Il voudrait que les riches leur laissassent une partie des biens
que produisent leurs sueurs. Mais bientôt les préjugés hérédi­
taires reprennent le dessus et il affirme de bonne foi que les
paysans sont d’anciens esclaves :
Le cours de nos destins prospères
Sauverait la vie et l’honneur
Aux esclaves involontaires
Que le fer sanglant du vainqueur
Ou que la bassesse du cœur
Rendit jadis nos tributaires.

Saint-Lambert, plus sensible que Bernis, nous émeut en
racontant la mort d’un enfant que sa mère a dît abandonner à
l’orée d’un bois pour exécuter les durs travaux de la corvée sur
l’ordre d’un surveillant implacable. Il voudrait les nobles plus
compatissants el le paysan moins pressuré : •
Ah ! s'il n’a pas à craindre une injuste puissance,
Un tyran subalterne ou l’avide finance ;
Si la loi le protège, il est heureux sans frais;
Auprès de la nature, il sent tous ses bienfaits.

Mais il n’est pas entré, tant s’en faut, aussi loin que Peyrot
dans les confidences du laboureur opprimé : il soupçonne ses
misères plus qu’il ne les connaît. Il n’a pas vu, comme notre
bon prieur, le garnisaire s’implanter dans la pauvre cabane du
paysan en retard pour le paiement des impôts qui l’accablent :

�Toujours sios misera pie, o mai toujours estât.
Soutien, las del trimai de touto lo journado,
Creses d’onà monjà lo soupo mitounado,
E trobos un fourrou qu’es mèstre o toun oustal.

(II, 92 ss. ; cf. I, 213-21(5.) (1).
Et il le plaint de tremper souvent sans sel son eau bouillie.
Avec quelle mélancolie il constate que ce n’est pas pour lui
que le paysan élève ses poulets :
Car de tout tens l’usache es c’oquel que trobalho
Es, countro lo rosou, lou que monjo lo palho,
E que, tout ol rebèrs, lou que monjo lou fe
Es. seloun lou proubèrbe, oquel que non fo re ;

ou nous peint le désespoir, puis la pieuse résignation du
paysan dont un orage a emporté les récoltes et ravagé la terre !
W
fn

Soun esprit s’obondouno o milo pessomens :
Coussi pogà lo talbo e nourri so t'omilho?
De que i'orô d’orgen per croumpà cauc’ourdilho (guenille)?
« Moun Di fi, — crido el olaro en regorden lou Cèl, —
« En me neguen lou blat, me douslàs lou conlèl.
c&lt; Que bostro boulountat siasco donne ocoumplido ! »

Il fait dire par un autre paysan à son seigneur:

U%iiiü

h

î

!l!I-

« D’oqui, conl sount degut lou dème ouro tirât !
« E que de bostres drechs enbèrs bous serai quite,
« Lou pane que serô miù me coldrù bendre bile.
« Per lebà lo coustrencho e pogà lous fourous,
« C’aimon tout moun oustal que loi fou corrièirous.
« Contôurai fach crousà lou bintième e lo talbo,
« Oeô serù lou tout s’ai de quite lo palho. »

Peyrot sent son cœur se fondre en songeant aux misères
qu’amène avec lui un hiver prolongé :
Que te plonlic, pogés, se duro gairc mai !

m
'y. 3

r.im,*
■
-T.-. .*

(1) Favre même, le fameux prieur-curé de Celleneuve, qui ressemble par
tant de côtés à Peyrot, semble moins que lui l'ami du paysan. Ainsi, dans son
joli conte de Jan Van jures, il fait dire au seigneur, qui vient d’avoir une
conversation avec le drôle, qu’il a été scandalisé d’entendre chanter en reve
liant d’enterrer sa femme : « ,1e t’ai pourtant obligation de m'avoir éclairé,
en bien des choses, sur le caractère et les mœurs des paysans. Les malotrus !
Qui dirait que, sous les dehors de la simplicité la moins suspecte, ils fussent
capables de la malice la plus réfléchie et la plus profonde ? »

�335
Il ne peut pas même voir sans émotion les petits oiseaux souf­
frir de la faim en temps de neige, et il leur distribue du grain :
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

Que rigou de moun feble : iù nou me’n chau pas gaire.

Cependant il n’a garde d’exciter les malheureux à la révolte :
s’il prêche aux riches la charité et l’aumône qui enrichit celui
qui donne, il prêche aux pauvres la résignation et la foi en la
Providence. Il a d’ailleurs confiance dans les bonnes intentions
du Roi et lui demande seulement de veillera ce que l’argent des
impôts, qui coûtent tant de peine au paysan, ne reste pas en
grande partie aux mains des collecteurs et des financiers, sans
d’ailleurs être bien sur que ses vœux soient jamais exaucés ! (1).
Le style des Géorgiqaes est généralement simple, le vers cou­
lant, la langue correcte et souvent pittoresque. Les gallicismes y
sont assez rares, sauf dans les morceaux d’apparat, comme dans
la description du palais de l’Hiver, dont nous avons déjà parlé,
et dans cette invocation au soleil, au début du chant second,
dont on ne saurait d’ailleurs contester la sobre élégance :
Brilhent astre del Cèl, dount lo marclio ropido
Del tens que nous escapo es lo rèclo e lou guido ;
Tu que de lo Noturo onimos lous ressorts,
Soûle!, de moun esprit redouplo lou trosports.
C’o toun gront fougoirou mo muso rescolfado
Posco counduire o boutl’obro c’ai coumensado I

Certains passages, de ton moins élevé, mais cependant de
forme élégante, échappent à ce reproche, par exemple celui-ci :
Cont onfi de lo nuèch lou colel orgentat
Coumenso de brilhà d’uno dousso clortat,
E c’oquel triste oùsel que n’i bci pas c’o l’oumbro
Se delargo en miôulcn de so cobèrno soumbro,
Toutes plègou poniôs, countens de lour journal,
E de moust bouchordats cominou dôu l’oustal (III, 491 ss.);
(1)

Voyez le Dialogue entre Miquèl de Milhau e Jonou de la Bloquièiro :

M iquèl — Ornai, coumo lour bièndo èro fort dispèrsado, Coliô pèr forso mas

que fouguèsso omossado, E pormi tontes d’emplegats Se’n troubabo c’obiôu
lous dets fort empegats.— J onou — E lo penjabou pas, oquelo bérgoudalho)?
— M iquel — Oh ! penjou be souben lo bouluro rocalho, Mes jomai lous gros­
ses filous. Que fou lugi de pigolhous.

�1&amp;%;:&amp; ,îa ?*

LEOPOLD CONSTANS

ou encore au chant III, le fidèle et pittoresque portrait du chien
de berger.
Les expressions frappantes, les images neuves, les proverbes
concis, les pensées fortes n’y manquent pas :
■y

Tar possabo joui pont ; aro passo dessus (IV, 51).
Eici l’omello ris en regonhen los dens (III, 48).
Lo lato fo lo guèrro o lo nouse testudo (III, 185).
Un ôubespic, bodau, pot fà que d’onsonèlos (I, 342).
N’es de même de l’ome (comme du feuillage) : uèi llouris, dema passo
(III, 538).

Les traits d’esprit exempts de préciosité, produits naturels
d’une gaieté saine et sans amertume, ne sont pas rares non plus.
Quand on veut affubler d’une cuirasse Toni del Mas Jounquet,
nouvellement enrôlé, il s’écrie :
« Pèr que cal robolà, &gt;: dis Toni, « oquel fotràs,
Senti que fugirai : metès-lou me detràs » (I, 475).

Et après avoir déploré les abus de la corvée, qui vient d’être
abolie, il apporte à ses plaintes cette correction :
Otobé, cal tout dire, ou preniàs de lôugiù.
Oqueles prepôuzats, ombélour roujo trounho,
Obiùu bèl bous cridà de despochà besounho,
En meten de trobèrs lou copèl bourdat d’or :
Degus de lo sutà (« presser ») nou se sentiô lou cor (II, 124).

Les Géorgiques, malgré l’infériorité où les plaçait l’idiome peu
connu des lettrés dans lequel elles étaient écrites, furent générale­
ment bien accueillies. Le chevalier deRebourguil, lieutenantdes
gardes du corps de Mgr le comte d’Artois, compatriote de Peyrot,
le loue de sa sincère naïveté :
Saint-Lambert en a fait des sages (des paysans).
Fontenelle des beaux esprits ;
Mais je ne vois qu’en tes écrits
Le ton naïf des premiers âges.

Le capucin Venance (1) lui adresse une épître élogieuse, à
(1) Le père Venance était alors ail couvent de Notre-Dame d’Orient, près
Saint-Sernin (Aveyron) : il s’appelait Dougados et était né à Carcassonne.
Engagé dans l’armée des Pyrénées en 1791, il devint adjudant-général et périt

�337
laquelle le bon prieur répond malicieusement en s'étonnant qu’un
homme aussi intelligent soit entré dans un ordre où la règle
défend de cultiver les muses. Un anonyme le met au-dessus de
Gautier (1) (ce qui n’est pas beaucoup dire), et même de Goudouli. Le Mercure de France du 8 juin 1782, en faisant quelques
réserves, lui reconnaît, dans la peinture des.travaux champêtres,
« une vérité, un naturel, une naïveté même qui ne peut appar­
tenir qu’a un homme qui est, comme lui, sur les lieux et qui cal­
que, pour ainsi dire, à la vitre les grâces de son modèle. »
Un peu plus tard, Louis XVIII se faisait expliquer le poème
par son ancien sous-précepteur, premier aumônier de Madame,
l’abbé de Mostuéjouls (2), et s’en déclarait satisfait. En 1832, un
Limousin, M. Bouriaud, le traduisait en vers français, et plus tard,
M. Nuvit, professeur au collège d’Aubenas, le traduisait à son
tour en vers latins : nous ne croyons pas que cette traduction ait
été publiée.
Dans la seconde moitié du xixc siècle, la Fare-Alais considère
les Géorgiques comme un tour de force didactique. Alvernhe (3),
invoquant la muse du Segalà, la prie de l’inspirer comme elle a
fait Peyrol :
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

L’as guidât coumo cal e soun oubrache duro :
Peyrot demourorô chantre de lo noturo. »

L’auteur de l’article du Dictionnaire de Larousse y reconnaît
un style facile, plein de verve et souvent pittoresque. « L’au­
teur », dit-il, « excelle surtout dans les petits tableaux pleins de
fraîcheur ; il a l’art de décrire les mœurs et les habitudes locales
avec une grande vérité et de rendre piquants et poétiques les
objets les plus vulgaires. »
sur l’échafaud le 13 janvier 1791 pour avoir voulu favoriser la fuite du girondin
Biroteau. Il est connu par sa Quête du blé, ouvrage mêlé de prose et
de vers, qui parut en 1786. Ses Poésies légères furent publiées en 1806 et ses
Œuvres complètes en 1810.
(1) Gautier, né à Lombez (Gers), mort à Toulouse, où il s'était fixé dès sa
jeunesse, vivait encore en 1770. lia surtout célébré le jus de la treille. La
plupart de ses œuvres sont en dialecte toulousain.
(2) Le château de Mostuéjouls est situé à trois lieues au nord de Millau.
(3) Los flous de lo Moimtagno (Rodez, 1880).

�338
LÉOPOLD CONSTANS
« Claude Peyrot », dit à son loin- le docteur Noulet (1), «c’est
la bonhomie unie au bon sens, sous le couvert d’une pointe de
grosse jovialité, mais qui ne laisse jamais apercevoir que des
intentions honnêtes... » Son procédé « consiste à tracer au vrai le
tableau des pratiques champêtres, qui lui étaient familières, dans
un langage aisé, sans ambition, vulgaire même, mais sans une
trop forte pointe de cette trivialité qui déshonore tant de pro­
ductions patoises. »
Enfin de Gaujal (2), tout en regrettant que Peyrot n’ait pas eu
le courage de renoncer au fatras mythologique à la mode, recon­
naît pleinement son mérite: « L'expression du chantre patois des
Géorgiqnes », dit-il, «est habituellement pittoresque; son style est
constamment énergique ; ses vers pleins d’harmonie et souvent
d’harmonie imitative; ses tableaux tantôt frais et gracieux, tantôt
sombres et terribles comme les objets qu’ils représentent (3);
enfin, ses préceptes, fondés sur une expérience et une théorie
éclairées, sont d’une évidente utilité. »
III
Nous dirons peu de chose des autres oeuvres patoises de
Claude Peyrot. Les plus intéressantes et les meilleures sont
l’Oiirigino de lo Forondolo, et surtout Predicciùs de lo Maso del
Segolà snl moriache de Moussu de Sont-Roumo, fil de Moussu del
Goli. Dans la première pièce, il faut louer surtout le trait final, où
il émet le vœu que le diable, toujours à l’affût, n’ait rien à gagner
à ce divertissement fort honnête en soi :
Lou molur es que, dins lou tens
Que brondissou lours pessomens
En tournen cent cots sur lours passes,
Lou bilèn, qu’es un fi cotas,
Que bol pèrtout métré lou nas
Pèr ponde fa sous cùulets grasses,
(1) Revue des langues Romanes, VI. 208, ss.
(2) Études historiques sur le Ronerguc, IV, 210.
(3) Voyez en particulier la description de l’orage (II, 275) et celle du palais
de l’Hiver, au début du chant IV.

�CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

339

De lous sègre n’es jomai las.
Mes lùen d’oici, bièl goulordàs 1
Soi foras trop magre poutache,
Car tout lou mounde serô sache,
E degus t’escoutorô pas.
Otai siù 1

La seconde est une charmante pastorale, où il envoie sa muse,
sous les traits d’une naïve bergère du Segalà, offrir ses vœux
personnels à M. de Saint-Rome, qui vient de se marier. Le tableau
de l’entrée de la bergère dans le salon des nouveaux époux est
un modèle de naïveté spirituelle:
D’obort tout doussomen tustoràs ol pourtal.
Cont lou t’ùurôu doubcrt, demondoràs ùudienso ;
Foras o lo coumpanho uno gront’ reberenso.
Olaro, tout d’un cop, de toun fron lo roujou
De toun amo sons fart moustrorô lo condou.
Côucun dirô belèu : o Bouillasso 1 qu’es conièlo !
« Dobalo del Lorzac, oquelo postourèlo ! »
C’oco t’estoune pas. Respoun sons te trouplà :
« Perdounàs me, Moussu, que siù del Segolà.
« Mes oco’s be toutu : siù pas ocoustumado
« O me beire en bel mièch d’uno talo ossemblado.
« Besèn pas en omoun, en gorden lou troupèl,
« Que folguièiro ou ginest, e cauque postourèl.
« N’oùzèn pas, coumo oici, lous biùlouns, los troumpetos :
« N’ouzèn que coromèls, estuflets ou musetos.
« Dejoust un tecli dùurat loi tenèn pas lou bal,
« Coumo bautres fosès, mès dins lou coumunal.
« Tout ocù m’estourdis, que sabe pas que dire. »

Nous ne sortirons pas de notre sujet en disant un mot du
mélange de patois et de français dans la bouche d’une même
personne où le xixme siècle, après le xvmrac (1), a trouvé une
source si abondante, et, avouons-le, un peu monotone, de
comique. Peyrot en a usé incidemment dans le Diologue entre
Miquel de Milhan e Jonou de lo Bloquièro et dans Lo besprado
soiibèrtouso, où il attribue à un personnage prétentieux un fran(1) Voyez, en particulier, Lon Scrmoiin de Moussu Sistre, de l’abbé Favre,
où le procédé qui consiste à faire alterner un ou deux vers languedociens
avec un ou deux vers français, semble un peu maniéré.

�LÉOPOLD CONSTANS
340
çais mélangé de mots et de formes rouergates ou prononcé à la
rouergate. Mais c’esl surtout dans Le Chevalier de la Gragnotte,
seigneur des Bas-Fonds, pièce française en prose mêlée de vers,
qu’il a montré ce qu’il savait faire en matière de burlesque (1) à
l’aide de ce procédé. Son originalité consiste à faire prononcer le
français comme le rouergat : le Chevalier remplace, par exem­
ple l’e semi-muet par l’e fermé et eu par u et prononce le v comme
un b (souvent aussi le b comme un v). Voici quelques vers à titre
d’échantillon: c’est le compliment qu’il dit avoir adressé à sa
fiancée :

Lé boiei. Silence un mouillent I
« Une vête, madémoiselle,
« Qui berrait machinalément
« De botre œil droit lé manquement
« Dirait que bous n’êtes pas velle,
« Par défaut dé discernement ;
« Car du dit oil l’abeuglément
« N’est au fond qu’une vagatellc,
« Lorsque l’autre y boit clairement, etc.

D’ailleurs tout ce que dit le Chevalier, que son interlocuteur
provoque habilement à raconter sa vie et son séjour à Paris, est
pétillant d’esprit et peint avec un relief saisissant le fantoche
ridicule que la Gascogne a envoyé dans la Capitale pour y cher­
cher fortune.
Ce que nous avons dit suffira, nous l’espérons, à attirer l’atten­
tion de nos lecteurs sur cette curieuse figure du prieur de
Pradinas, et à leur inspirer le désir de lire ou de relire ses œuvres,
en particulier ses Géorgiques patoises. L’édition critique que nous
venons de publier (2), à l’occasion de la célébration du bi-centenaire de sa naissance, en facilitera la lecture par la conformité
de la graphie avec la prononciation.
(1) Les pièces exclusivement françaises intitulées Requête de la Sisctte à
Cornus, Le nouveau basson, La vraie Hippocrcne ou le fessier du Père Paul,
ne manquent pas de gaieté : les deux dernières sont d’une bouffonnerie rabe­
laisienne un peu outrée. Quant à l'Homicide imaginaire, en quatre chants, il
semble bien avoir été inspiré par le Lutrin de Boileau.
(2) Millau, J. Artières et J. Maury ; Avignon, Vve Roumanille, in -8°, Prix ;
4 fr. 50, cartonné 5 fr.
Marseille. — Imprimerie du

Sémaphore, B

a h l a t ie k

,

rue Venture, 17-19.

��</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2284" order="4">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/302/RP-50038_Annales-Faculte-Lettres-1911_T04.pdf</src>
        <authentication>94a3fe896d120aa8abded7327b0c8a94</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10460">
                    <text>ANNALES
DE LA

FACULTÉ DES LETTRES
D ’A I X

1911
Tome 4
Tome IV

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR
4, Rue Le Goff, 4

IM PRIM ERIE BARLAT1ER
17-19, Rue Venture, 17-19
1911

�ANNALES
DE LA

FACULTÉ DES LETTRES
D ’A I X

Tome IV

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR
4, Rue Le Goff, 4

IM PRIM ERIE BARLAT1ER
17-19, Rue Venture, 17-19
1911

��TABLE DES MATIERES
Pages

Michel CLERC. — Aquae Sextiae. — Histoire d’Aix-enProvence dans l’antiquité (Première et deuxième
parties). — PI. I-XI.................................................... 1-327

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, Barlatier, rue Venture, 17-19.

��AQVAE SEXTIAE
HISTOIRE D’AIX-EN-PROVENCE DANS L’ANTIQUITÉ
PAR

Michel CLERC

Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université d’Aix-Marseille.

PREMIERE PARTIE
LA REGION DAIX AVANT L ARRIVEE DES ROMAINS
CHAPITRE PREMIER

LES SALYENS W

Tous les historiens et géographes anciens s’accordent sili­
ce (joint, que le premier établissement fondé par les Romains
dans la Gaule transalpine, Aquae Sexliae, se trouvait sur le terri­
toire du peuple que les Grecs appelaient Salyens, les Romains,
Salluviens (2). Mais si l’on veut délimiter avec quelque précision
le territoire de ce peuple, on se heurte à beaucoup de difficultés.
Tout d’abord, si l’on recherche la mention la plus ancienne du
séjour des Salyens dans la France du sud-est, il semble bien
qu’il faille la voir dans un passage du poème de Rufus Festus
Avienus, lequel, à vrai dire, écrivait au quatrième siècle de notre
(1) L'hisloire ancienne des Saliens, de Fortia d’Urban (1808) n’a aucune
valeur. Il en est de même du discours du chanoine Castellan sur l’Histoire
ancienne des Salyens (Académie d’Aix, 1834), et des articles de Manie et de
Gimon dans le compte rendu du Congrès archéologique tenu à Arles en
1876 (pp. 131 et 109). Au contraire, il y a encore beaucoup à prendre dans
le mémoire de Rouchon-Guigues, Des Saliens, dans les Mémoires de l’Aca­
démie d’Aix (VIII, 1861), et j’y ferai plusieurs emprunts.
C. .Jullian, Les Salyens cello-ligures (Mélanges d’Arbois de Jubainville.1906);
et Histoire de la Gaule, II, p. 512 et suiv.).
(2) Tite-Live, Iipitome, 61 : C. Scxtius proconsul vicia Salliwiorum yente...
Aquas Sextias condidit ; — Velleius, I, 15, 4 : Sexlio Calvino, qui Salines
apnd aquas, quae ab eo Sexliae appellantur, devicil ; — Pline, III, 36 : Oppida
latina,Aquae Sexliae Salliwiorum-, —Ptolémée, II, 10,8: YàXosç, (ov itdXsiç......
râ a ta

xoAtovG.

1

�2
MICHEL CLEUC
ère seulement, mais en se référant à un récit de voyage, un
périple, du cinquième, ou, tout au moins, des premières années
du quatrième avant notre ère. Celle mention se borne d’ailleurs
à deux mots, Salijes atroces, qu’il place entre Bergine civitas (1)
et l’oppidum et l’étang de Mastrabala ou Mastromela, qui sont
l’étang de Berre et, sans doute, Miramas (2). Et de là, l’auteur
passe à la description de Marseille. Or, nous savons que celle-ci
avait été fondée, au commencement du sixième siècle avant
notre ère, sur le territoire, non des Salyens, mais des Ségobriges (3). Mais qu’elle fût voisine des Salyens, c’est ce qui résulte
d'une série d’autres textes, se référant à des temps différents. Le
chef gaulois Bellovèse, traversant la région du sud-est de la
France pour entrer en Italie, apprend que les Marseillais sont
attaqués par les Salyens (4) ; c’est encore contre les Salyens
ennemis de Marseille que vient combattre en 125 le consul
M. Fui vins Flaccus(5). Jules César, pendant la guerre des Gaules,
c’est-à-dire avant sa rupture avec Marseille, avait donné à celle-ci
de territoire salyen (6) ; enfin, Ammien Marcellin encore fait les
Salluviens voisins de Marseille (7).
D’autre part, Tile-Live nous montre L. Cornélius Scipion, en
218, qui, pour se porter en Gaule au devant d’Hannibal, s’em­
barque en Italie, et longe, avant d’arriver à Marseille, les côtes de
l’Etrurie, puis celle de la Ligurie, et enfin les rivages rocheux
des Salyens (8). Le territoire salyen dépassait donc Marseille à
l’Est, et, là, s’étendait sur la côte.
Or, de ce côté, nous savons que la région entre l’Argens et le
(1) On a placé Bergine tantôt au village actuel de Vernègucs, tantôt à SaintGabriel, l’Ernagiuum des Romains. J’ai essayé de montrer que ni l’une ni
l’autre de ces hypothèses n’est fondée {Le temple romain du Vcrnègnes,
Annales de la Faculté des Sciences de Marseille, 1908).
(2) Ora marilima, 700 seq.
(3) Justin, XLIII, 3, 8. Seul, un texte de Ptolémée, celui du Codex Vaticanus, place Massalia parmi les villes salvennes.
(4) Tite-Live, V, 34.
(5) Tite-Live, Epilomc, 00.
(6) De bcllo gallico, 1, 35; Salhjas est une correction, niais une correction à
peu près certaine, pour Gallias, qui n’offre aucun sens.
(7) XV, 11.
(8) XXI, 26 : placier oram Elruriae Ligurumqiie, et indc Sahjnin moules
pervenit Massiliam.

�3
Var était occupée par deux populations ligures, les Oxybes, puis
les Dédales (1). Et, comme Pline et Florus nomment à la suite
ces trois peuples, Salyens, Oxybes, Déciates, nous pouvons en
conclure que les premiers s’étendaient jusqu’au territoire des
seconds, c’est-à-dire jusqu’à l’Argens (2).
Du côté du Nord, Plolémée donne pour limite au territoire
des Salyens celui des Cavares (3). Strabon enfin, revenant à
plusieurs reprises sur les Salyens et le pays qu’ils habitent, nous
fournit des renseignements plus détaillés.
« Il faut ajouter au quatrième côté qui forme au sud la pro­
vince dé Gaule Narbonnaise le rivage qui fait suite (à Marseille),
et qui est occupé par les Marseillais et les Salyens jusqu’au pays
des Ligures qui touchent à l’Italie et au fleuve du Var.....En
même temps que la région montagneuse des Salyens se détourne
du couchant pour aller vers le nord et s’éloigne un peu de la
mer, la côte, au contraire, s’incline du côté du couchant..... Le
pays est montagneux et escarpé, découvrant, il est vrai, auprès
de Marseille une plaine assez large, mais allant du côté de l’est
en se resserrant sur la mer, de façon à y laisser à peine un
passage. La première partie est occupée par les Salyens, la der­
nière par les Ligures qui louchent à l’Italie..... En partant de
Marseille et en s’avançant dans le pays compris entre les Alpes
et le Rhône jusqu’à la Durance, les Salyens l’habitent sur un
espace de cinq cents stades (4); puis, a3^anl franchi cette rivière
en bac dans la ville de Cavaillon, tout le pays à la suite apparAQVAE SEXTIAE •

(1) Pline, III, 47 ; Florus, I, 19, 5.
(2) On ne peut tirer de renseignement plus précis du passage où Strabon
énumère les villes fondées par les Marseillais pour se protéger contre les
populations barbares qui les entouraient ; il nomme en effet en bloc, du
côté de l’est, Salyens et Ligures des Alpes, sur le territoire desquels s’éle­
vaient Tauroentum, Olbia, Antibes et Nice (IV, 1, 5). Tauroentum et Olbia
étaient certainement en territoire salj'en, Nice en territoire ligure (Polybe,
frag. CXXXI) ; pour Antibes, il y aurait doute, le même Strabon disant ailleurs
(IV, (i, 3) que les Safoens occupent la côte d’Antibes à Marseille ; mais il est
certain, d’autres textes le prouvent, qu’il a commis là une inexactitude, et
que les Salyens ne dépassaient pas le cap Nègre; cf. infra, Deuxième partie,
dutp II, §2.
(3) II, 10.
(4) Cette distance, 88 kil. 700, est comptée en diagonale, de Marseille à
l’embouchure de la Durance ; à vol d’oiseau, il y en a 82.

�• MICHEL CLEltC

lient aux Cavares, jusqu’au confluent de l’Isère el du Rhône ; et
là aussi les Cévennes louchent pour ainsi dire au Rhône. La dis­
tance delà jusqu’à la Durance est de sept cents stades (1). Et
les Salyens, dans cet espace, habitent à la fois la plaine et les
montagnes qui la dominent, tandis que les Cavares ont au-dessus
de leur tête les Tricorii, les Iconii et les Medulli... Les Volques
touchent au Rhône, ayant en face d’eux, sur la rive opposée, les
Salyens et les Cavares. .. D’Antibes à Marseille, et un peu audelà, le peuple des Salyens habite les Alpes qui dominent la
côLe et une partie de la côte même, mêlés aux Grecs. Les anciens
Grecs appellent les Salyens des Ligures, et le pays qu’habitent
les Marseillais, Ligurie; les auteurs postérieurs les appellent
Celtoligures, el leur attribuent le pays de plaine jusqu’au Luberon et au Rhône... Après les Salyens, les Albiœi et Albiœci, et
les Voconces occupent les cantons montagneux au Nord (2) ».
Il y a, à vrai dire, dans ces passages de Strabon, une diffi­
culté, à savoir deux assertions qui paraissent contradictoires,
et qu'il est nécessaire d’élucider. Il semble, au premier abord,
que le géographe assigne aux Salyens tout l’espace compris
entre la côte et la Durance, et ce seul espace, s’étendant sur
cinq cents stades. Et, en effet, il attribue ensuite aux Cavares le
pays d’entre Durance et Isère, sur sept cents stades d’étendue.
Mais il ajoute immédiatement : ol p.lv o3v xâXoe; èv aù-ror? (3). Ces
deux derniers mots ne peuvent, en bonne règle, s’appliquer qu’aux
sept cents stades dont il vient d être question. On a vu là une
contradiction avec la phrase précédente, puisqu’alors les Salyens
auraient dépassé la Durance, et on a proposé des corrections,
généralement assez compliquées (4;. Mais la suite montre que
ce passage doit être conservé sans changement, et que Strabon a
eu seulement le tort de s’exprimer d’une façon embarrassée, ce
qui lui arrive assez souvent. Quelques lignes plus bas, en effet,
il nous montre les Salyens, et cela à l’époque où ils sont des
Celto-Ligures, c’est-à-dire, sans doute, encore de son temps
(1) 124 kil. ISO ; fi vol d’oiseau, il y en a 116.
(2) IV, 1, 3 ; 6 ; 9 ; 11 ; 6, 3 ; 4.
(3) Ibid., IV, 1, 11.
(4) Voir, dans l’édition Millier, YIndex vendue lectionis, p. i)(il et suiv.
v

m . . ! 1.C5— ------— *s~.

�AQ VAE SEXTIAE

même, habitant le pays de plaine entre le Louerion et le Rhône.
Ce mot Aouepiüvos a beaucoup embarrassé les traducteurs; on l’a
corrigé parfois en Aousptüvoî, que l’on a traduit par Durance, alors
que Strabon appelle toujours celle rivière Apousvc'a; ; parfois en
’Ao'jEvfwvo;, Avignon. Mais ici encore on a eu tort de ne pas res­
pecter la leçon des manuscrits : Aouepîwv, c’est le Luberon (1). Les
deux passages concordent^ donc pour nous montrer les Salyens
occupant la rive droite de la Durance jusqu’au Luberon, mais
seulement à partir de Cavaillon, où, nous dit formellement
Strabon, on entre en territoire ('avare. EL nous verrons plus
loin que d’autres textes confirment celte façon de voir, et nous
prouvent qu’une tribu salyenne s’était établie sur la rive droite
de la Durance (2).
Voilà donc, déterminée avec une précision suffisante, la région
qu’occupaient les Salyens au temps où écrivait Strabon. C’est, en
somme, tout le pays compris entre le Luberon, la Durance à
partir de Cavaillon, le Rhône, le Var, et, au Nord Est, les chaînes
subalpines d’entre ces deux dernières rivières. Ün dernier texte,
postérieur celui-là, du second siècle de notre ère, énumère les
villes situées en territoire salyen, et qui sont : Tarnscon, Glanmn
(Saint-Remy), Arles, Ai.v et Ernaginnm (Saint-Gabriel) (3).
Mais à ces textes, pourtant si précis, s’en opposent d’autres,
qui nous montrent la même région comme partagée entre de
nombreux petits peuples, ayant chacun leur nom particulier, à
savoir : les Nearchi, au sud d’Arles (4) ; les Avalici, avec la ville
de Maritima, située entre Marseille et le Rhône, sur un étang (5);
(1) C’est ce qu’avait compris Rouchon-Guigues, qui rapproche aussi de ce
nom celui de la montagne de Lure ip. 262).
(2) Rouchon-Guigues, p. 339: « L’évêché, le comté, la cité d’Aix, nous
« représentent le district des pierres terminales et encore le district ptoloméen
« des Saliens... et nous ramènent à la peuplade salluvienne de Pline et de
« Tite-Live... Et pour le dire en passant, quand on trouve dans l’évêché
« d’Aix la contrée entre la Durance et le Luberon, quand on remarque son
« extension du côté de l’est, même au-delîi de Brignoles, l’hypothèse de la
« peuplade salluvienne, celle de l'attribution du Luberon à cette peuplade...
« atteignent à la hauteur d'une donnée historique. »
(3) Ptolémée, II, 10, 8.
(4) Avienus, Ora Maritima, v. 100.
(5) Mêla, II, 5, 78 ; Ptolémée, II, 10, 5.

�MICHEL CLERC
(5
les Anatilii, que Pline se borne à nommer après avoir mentionné
la Crau (1) ; les Caenicenses, dont il faut peut-être rapprocher le
nom de celui du fleuve Caenus, qui paraît avoir été l’Arc (2);
les Camactullici, que Pline place vers Ceyreste (Citliarisla
portus), et après lesquels il mentionne encore les Suelteri et les
Verrncini (3) ; l'emplacement de ces derniers est déterminé, au
moins celui des Suelteri, par la carte de Peutinger, qui les place
dans la région au nord de Fréjus; et, enfin, les Desuviates ou
Dexuviates, dont l’emplacement peut se déterminer d’une
façon plus précise encore. Tout d’abord Pline les place, ainsi
que les Cavares, intus, et ce rapprochement entre ces deux
peuples, situés tous deux dans l’intérieur des terres, indique
évidemment qu’ils étaient voisins (4). On admet cependant
généralement que ce nom de Dexuviates doit être rapproché
de celui de l’étang de Dézeaumes. Mais, outre qu’il serait bien
surprenant que cet étang insignifiant, situé en pleine Crau, ait
servi de centre à une population, la ressemblance entre les deux
noms est purement superficielle. J’ai montré ailleurs (5), que
l’étang de Dézeaumes ne s’est jamais appelé, comme on l’avait
supposé gratuitement, lacus Desiiviciticus, mais que les noms
qu’il porte dans les documents du moyen âge, Dozemes, des
Oltnes, de duolnis Emis, n’ont aucun rapport avec le nom des
Desuviates. Au contraire, c’est avec raison que M. Hôlder a
rapproché le nom de Dexuviates (ou mieux, sans doute, Dexiviates), de celui de la déesse Dexiva, que plusieurs inscriptions
nous montrent adorée à Cadenet (6).
Et nous trouvons là la confirmation du témoignage un peu
obscur de Strabon touchant l’établissement des Salyens sur la

(1) III, 34.
(2) Pline, III, 3G ; Ptolémée, II, 10, 5.
(3) Pline, III, 34.
(4) Ibid.: oppidum Maritima Avaticomm, superquc Campi Lapidei... reqio
Anatiliorum, et inlus Dexuiatiinn Cnvarumque.
(5) Revue des Études Anciennes, IX, 1907, p. 362.
(6) Ce rapprochement avait déjà été indiqué par Rabiet, dans ses Inscrip­
tions antiques de Cadenet (Mém. Soc. Antiq. de France. 1887, p. 339 et suiv.)
Ci', infra, Deuxième partie, chap. IV, § 1. Il y a aussi une analogie évidente
entre ce nom de Dexiviates et celui de la peuplade ligure des Iléciates.

�AQVAE SEXTIAE

7

rive droite de la Durance : c’est la peuplade des Dexiviates qui
occupait la région de Cadenet-Pertuis, entre la Durance et le
Luberon.
Entre celle nouvelle série de textes et la première, la contra­
diction n’est qu’apparente. On sait en etîet que les peuplades de
l’ancienne Gaule, gauloises proprement dites ou ligures, car sur
ce point elles ne différaient point l’une de l’autre, formaient des
agglomérations très variables, dont chacune comprenait des
éléments instables, tantôt autonomes, tantôt rattachés, par des
liens plus ou moins forts, à un groupe plus nombreux et plus
influent. Les plus puissantes confédérations gauloises, les
Arvernes, les Iiduens, les Allobroges, n’ont jamais été autre
chose que des groupes de ce genre, formés d’un noyau central
entouré d’autres groupes de population ayant déjà leur existence
propre cl leur nom particulier. Et ce n’est pas autrement que
Strabon, dans un des passages cités plus haut, se représente les
Cavares, à qui il donne tout le territoire compris entre
Durance et Isère, alors que nous savons pertinemment qu’il y
avait là d’autres peuples, les Memini et les Tricastini.
11 est donc possible, et vraisemblable, que les Salyens n’aient
été qu’une confédération comprenant tous les petits peuples
énumérés par les géographes anciens dans la région correspon­
dant en gros à notre département des Bouches-du-Rhône et à
une partie du Var et de Vaucluse. Mais il reste à savoir si l’on
ne désignait pas aussi sous ce nom une peuplade particulière,
les Salyens proprement dits (1). Or, c’est bien ce qu’indique
Avienus, qui nomme, outre les Salyens, un de ces autres peu­
ples, les Nearcbi. Le silence de Strabon, qui ne nomme aucun
de ces petits peuples, n’y contredit nullement, puisqu’il ne fait
qu’une description générale de toute la contrée, et non une
énumération complète des localités et des populations. Au
(1) Rouchon-Guigues, p. 266: « Indépendamment de la ligue salienne, il
« faut admettre une peuplade portant soit ce nom, soit un nom qui en serait
« dérivé ou qui l’aurait produit. Cela devient manifeste, lorsqu’on dispose
« sur le sol les cités saliennes dont Pline nous fournit la nomenclature; car,
« arrivés aux environs des Eaux scxticnnes, faute de cette peuplade, la place
« reste libre. »

�8

MICHEL CLERC

contraire, Pline, qui, lui, fait cette énumération, ne nomme les
Salyens qu’une seule fois, et c’est pour citer Aix, Aquae Sextiae
Salhwionim. Mêla, qui nomme les Avatici, ne parle point des
Salyens. Et enfin Ptolémée, qui cile aussi les Avatici, nous four­
nit sur les Salyens le texte le plus précieux, en énumérant les
villes qui leur appartiennent. Or, ces villes ne sont point disper­
sées dans toute la vaste région que Strabon leur attribue ; elles
forment un groupe de population et une région très nettement
délimités, ou, si l’on veut, deux régions distinctes, mais ayant
chacune leur unité, à savoir le pays d’Arles, avec Tarascon,
Saint-Remy et Saint-Gabriel, et le pays d’Aix.
A première vue, on comprend mal que ces deux pays, séparés
parle quasi désert de la Crau, aient pu former un tout politique.
Mais rien ne nous dit que les Salyens d’Arles et ceux d’Aix aient
formé une seule peuplade, une seule cité, pour parler comme les
Romains. Tout paraît nous montrer au contraire Arles et Aix
comme étant chacune le centre d’un territoire distinct, et le
chef-lieu d’une population ayant une vie et des intérêts
différents.
Enfin, il est infiniment probable que même ces Salyens pro­
prement dits des temps historiques, les Salyens d’Arles et les
Salyens d’Aix, n’ont pas occupé simultanément ces deuxrégions.
Remarquons que legroupe arlésien comprend bien plus de villes
(quatre), à l’époque romaine, que le groupe aixois, qui n’en
comprend qu’une. Il semble donc bien que ce soit tout d’abord
sur les rives du Rhône que se soient établis les Salyens, et que
ce ne soit que postérieurement qu’ils aient poussé plus loin à
l’est, et occupé la région d’Aix (1).
A moins que l’on n’admette au contraire, comme on l’admet
aujourd’hui d’une façon générale pour tous les déplacements de
peuples, que la tribu la plus éloignée du point de départ commun
est la plus anciennement arrivée. Mais cela ne paraît pas être
ici le cas. Il n’y avait pas de raison pour que les Salyens, s’ils
s’étaient d’abord établis dans la région d’Aix, ne continuassent
(1) C’est à peu près ainsi que C. Jullian se représente aussi les choses
(Mélanges d’Arbois de Jubainvillc).

�9
pas leur marche dans celle direction, à l’est. Mais s’ils ont occupé
d’abord toute la basse vallée du Rhône, jusqu’à la mer, on
comprend qu’ils aient dans la suite étendu leur territoire et colo­
nisé la région immédiatement voisine de leur établissement
principal.
Quant aux autres petits peuples énumérés par Mêla, Pline et
Ptolémée, ce seraient des tribus de la même famille évidemment,
mais néanmoins distinctes et d’abord autonomes, tombées
ensuite sous la dépendance des Salyens, plus nombreux, plus
forts, et, surtout peut-être, occupant les positions les plus
avantageuses (1).
On peut se demander aussi si ces peuples ne seraient point,
non pas des populations distinctes, mais simplement des pagi
des Salyens, comme les Insubres étaient un pagus des Eduens,
et les Tigurins, au temps de César, un des quatre pagi des
Helvètes. C’est ce qu’on pourrait peut-être inférer d’un passage
de Strabon, où il est dit que les Salyens, de cette plaine qu’on
leur attribue , qui s’étend jusqu’au Luberon et au Rhône, ont
conduit une expédition, comprenant de l’infanterie et aussi de la
cavalerie « partagés en dix parties, p.£p-&lt;-, » (2). Malheureusement
ce passage est trop bref, et, disons le mot, trop énigmatique,
pour que l’on puisse en tirer une conclusion positive. De quelle
expédition s’agit-il ? De celles que menèrent les Salyens, de 125
à 126, contre Flaccus ou contre Calvinus (3) ? Je me demande
s’il ne s’agirait pas plutôt de l’occupation même du pays, de la
conquête faite sur les indigènes, et du partage des terres entre
dix tribus? Ce qui porterait à le croire, c'est que précisément
AQVAE SEXTIAE

(1) Kouchon-Guigues, p. 287 : « Strabon parle des Saliens comme d’un
« peuple considérable occupant un vaste territoire... Pline, dans la contrée
« saliennede Strabon, énumère un certain nombre de peuplades... Au temps
« de Strabon, ce qui frappait l’esprit, c’était le souvenir de la ligue et la
« grandeur du nom. Au temps de Pline, cette ombre même avait disparu, et
« on ne voyait que des peuplades, autrefois membres de la ligue, alors sous
« la main du recteur de la province. »
(2) IV, G, 3 : àtp’ qç où TisÇ-qv p.ôvov, àXXà xa l Imu'/t-qv saxsXXov gxportîav eîç
osxa pip-q Srqp-qpévoi. Je me demande si cette phrase n’est pas une glose
passée, et passée incomplète, dans le texte ?
(3) Cf. C. Jullian, Mélanges d'Arbois de Jnbainville, p. 108, n. 3 ; et infra,
Deuxième partie, cluip. I, § 1.

�10

MICHEL, CLERC

les populations réparties dans la Basse Provence, énumérées
par les auteurs que j’ai cités, se montent, si l'on y ajoute les
Ségobriges de la région de Marseille et les Salyens proprement
dits, au chiffre de dix (1).
Quoi qu’il en soit de ces questions qui semblent insolubles, on
peut considérer comme acquis que la région d’Aix, qui seule
nous intéresse, a été occupée par une tribu qui ne parait avoir
porté d’autre nom que celui de Salyens. Et d’autre part, la suite
des faits démontrera qu’au moment de l’arrivée des Romains,
ces Salyens de la région d’Aix formaient un groupe considérable,
et dominaient toute la Basse-Provence, englobant ainsi les
peuplades énumérées plus haut : c’est en effet les Salyens seuls
que nomment les Actes triomphaux, à propos des triomphes
célébrés par Flaccus et par Calvinus, à côté des Ligures des
Alpes, qui comprenaient certainement, eux aussi, plusieurs
peuples différents, et des Voconces gaulois, autre puissante
confédération. Enfin, quoique les auteurs anciens ne le disent
pas formellement, la fondation d’Aix est toujours mise par eux
en rapport si intime avec la défaite des Salyens, qu’il en ressort
avec évidence que c’est il Aix même, ou tout auprès, qu’eut lieu
la lutte décisive, et que le castellum romain s’éleva tout près de
la ville que l’on peut appeler la capitale des Salyens. Bien mieux,
en plein quatrième siècle de notre ère, Annnien Marcellin,
décrivant l’état de la Gaule, nomme, après Marseille, les Salluviens,Nice et Antibes (2) : par Salluviens, il ne peut évidemment
entendre que la cité d’Aix, celle que Pline appelle Aquae Sextiae
Salluviorum, identifiant ainsi le territoire de l’ancien peuple
celto-ligure et celui de la cité romaine.
Nous verrons plus loin quelles ont pu être les raisons qui ont
fait de la ville salyenne des environs d’Aix une place aussi
(1) Segobrigii (avec les Comani, qui paraissent avoir été soit un pagus des
Segobrigii, soit le nom pris par eux postérieurement) ; Nearclii ; Sali/es ; Avcitici; Analilii ; Caenicenses ; Dexuviates ; Camaclullici ; Suelteri; Verucini, Il
faut peut-être y ajouter les Bormani de Pline (III, 36', qu’on ne sait trop où
placer; Desjardins fait remarquer avec raison (Géographie de la Gaule,11, 91),
qu’on ne peut les placer à Bonnes, comme le faisait d’Anville, Pline les
situant dans l’intérieur, in medilerranco.
(2) XV, 11, 15.

�11
importante. Au premier abord en effet, il semble que le groupe
salyen d’Arles eût dû avoir la primauté. Outre qu’il détenait la
fertile plaine située entre les Alpilles et la Cran, il occupait le
débouché de toute la vallée du Rhône, voie naturelle suivie de
toute antiquité pour les relations entre les pays du nord et la
Provence. Et cependant ce n’est pas à Arles que les Romains ont
jugé nécessaire de s’établir, tout d’abord, mais à Aix. Ce sont
évidemment des raisons politiques et stratégiques qui les y ont
décidés et qui, pour eux, l’ont emporté sur les raisons d’ordre
commercial.
Et peut-être la tribu d’Aix avait-elle déjà, au temps des
Salyens, la primauté parmi les autres tribus : c’est ce qu’indiquel'.ait l’Epitome de Tite-Live, qui rattache immédiatement à la
victoire de Calvinus et à la fondation d’Aix la fuite de Teutomal
«roi des Salyens»(1);c’est donc là, semble-il qu’il aurait résidé.
Cette façon de voir peut être appuyée par d’autres considéra­
tions : chez les Volques Arécomiques, Narbonne est le port, mais
la vraie capitale est Nîmes ; chez les Eduens, le port est Chalon.
mais la capitale est Bibracte. De même, chez les Salyens, si la
ville fluviale et commerçante était Arles, la capitale politique
militaire pouvait être Antremont (2), situé juste au centre du
territoire salyen, tandis qu’Arles lui est excentrique. Les Romains
n’auraient donc fait que consacrer un ordre de choses déjà
existant.
Voilà tout ce que nous savons de la géographie politique de la
région aixoise pendant la période anté-romaine.
La question ethnographique n’est guère mieux élucidée.
Le texte capital, relativement à l’ethnographie des Salyens, est
le passage bien connu de Slrabon (3) : « Les Grecs anciens
appellent les Salyens ligures, et le pays qu’occupent les Marseil­
lais Ligurie ; ceux des temps postérieurs les appellent CelloLigures ». Ce qui veut dire que les tribus Salyennes, d’origine
ligure, s’étaient, à une époque, mélangées avec des tribus
AQVAE SEXTIAE

(1) LXI.
(2) C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, pp. 504, n. 9, et 512, n. 1.
(3) IV, G, 3.

�MICHEL CLERC

gauloises. L’existence de ces tribus cello-ligure n’a d’ailleurs rien
de plus surprenant que celle des tribus cellibères de l’Espagne.
On a fait remarquer que les Gaulois accordaient facilement et
largement la naturalisation, même d’une tribu entière (1); que
la légende célèbre d’Hercule, fondateur d’Alésia, légende qui ne
paraît nullement être grecque d’origine et arrangée à la gauloise,
mais bien, au contraire, une légende gauloise adoptée par les
Grecs, représentait le héros comme unissant son armée aux indi­
gènes et n’en faisant qu’un peuple (2); et qu’ainsi s’expliquent
ces nombreuses populations métisses, Celtibères, Gallogrecs,
Celloscyllies, à joindre aux Celtoligures (3).
Malheureusement, sur l’époque et les circonstances où s’est
accomplie cette fusion, nous manquons de tout renseignement.
Le texte le plus ancien qui mentionne les Celto-Ligures est un
passage tiré de Timée, qui a vécu du milieu du quatrième siècle
au milieu du troisième, passage où l’historien décrit la roule,
dite d’Hercule, qui menait d’Italie en Celtique, chez les CeltoLigures et les Ibères (4). Or, le même Timée disait que Marseille
avait été fondée en Ligurie (5). C’est donc entre l’époque de celte
fondation et celle où écrit l’historien que les Celles avaient fait
apparition dans la région, ce qui précise un peu, mais insuffi­
samment, l’indication de Strabon.
Et cependant, des écrivains très postérieurs, non seulement à
Timée, mais à Strabon, comme Cbarax de Pergame, qui a écrit
au second ou au troisième siècle de notre ère, et Julius Obsequens,
qui paraît dater du quatrième, donnent encore aux Salyens l’épi­
thète de Ligures (6j. Quant au rédacteur de l’Epitome de TiteLive, il les appelle Salliwii Galli, tout en disant que la campagne
que fit contre eux Flaccus était dirigée contre les Ligures transal­
pins (7). On sait assez, d’ailleurs, que les anciens n’ont jamais
(1) C. Jullian, il)ici., II, p. 42.
(2) Ibid., II, p. 145.
(3) Ibid., I, p. 249.
(4) Ps. Aristote, De mirabilibus auscuUalionibus, L.XXXV, 86.
(5) Dans le poème de Scymnos de Chios (Geographi minores, I, 204).
(fi) Étienne de Byzance : SâXÀ'Js;, sOvoç hyuaxo«!v...wç Xâpx? bi 8rzâi&lt;;&gt;
yoo'nv.w'i ; Obsequens, De prodigiis, 90: Ligures Sallyes.
(7) 90 : Flaccus primas transalpinos Ligures bello domnit, missus.. . adversus
Salluvios Gallos.

�13
fait de distinction nette entre les différentes populations bar­
bares, notamment entre les Gaulois et les Germains. On peut
même voir là une confirmation du texte de Strabon, et l’em­
barras où se trouvaient les géographes en face de ces populations
mixtes. Cependant, il semble que, chez lesSalyens, le caractère
ligure ait toujours prévalu. Pline et Florus les considèrent
comme un peuple ligure. Le premier, en effet, énumérant les
peuples ligures les plus connus d’au delà des Alpes, nomme,
nous l’avons vu, les Salyens, les Oxybes et les Déciates (2). Et
le second mentionne les Salyens dans le chapitre qu’il intitule
Bellum liguriciim, et les associe de même aux Déciates et aux
Oxybes (3). Il semble même, d’après ces deux passages, que les
Salyens, les Déciates et les Oxybes fussent en réalité les seules
populations ligures de ce côté des Alpes.
Enfin, un dernier texte, officiel celui-là, les Actes triomphaux,
fait aux Satyens une place à part, en les distinguant et des
Ligures, et du peuple purement gaulois des Voconces (4).
Il est bien regrettable que Strabon, au lieu d'employer des
termes vagues, n’ait pas indiqué depuis quand el à la suite de
quels évènements les populations ligures de la Basse-Provence
ont été celtisées. II est généralement admis aujourd’hui que les
Gaulois ont été en Provence des tard venus, et qu’ils n’y ont
pénétré que dans le courant du siècle et demi environ qui s’est'
écoulé entre le moment où écrivait Aristote, qui ne connaît là
que des Ligures (5), et celui où y passa Hannibal, qui y ren­
contra des Gaulois, c’est-à-dire entre 350 environ et 218 avant
notre ère (6).
Mais il faut reconnaître que l’on se heurte à une grosse diffi­
culté : je veux parler de la question des Ségobriges.
Justin, racontant l’histoire de la fondation de Marseille d’après
Trogue-Pompée, qui était originaire du pays des Voconces, donc
AQVAE SEXTIAE

(2) lit, 47.
(3) I, 19 (2, 3).
(4) CIL, I’, p. 49.
(5) Météorologiques, I, XIII, 30.
(6j C’est à ces Salyens celtisés qu'il faut attribuer l’expédition en Cisalpine
et l’occupation de Verceil dont parlent Pline (III, 124) et Tite-Live (V, 35, 2).

�U
MICHEL CLERC
au courant des traditions locales, dit que la ville fut fondée sia­
le territoire des Ségohriges (1). Et il ajoute qu’elle fut bientôt
en butte à des attaques continuelles de la part des Ligures,
jaloux de son accroissement : il s’agit évidemment toujours des
mêmes Ségobriges. Mais il a commencé par dire que Marseille
fut fondée au milieu des Ligures et des nations gauloises, et,
dans la suite de son récit, il parle de guerres soutenues et contre
les Ligures et contre les Gaulois. Il semblerait donc que TroguePompée lui-même n’ait pas su distinguer exactement les deux
sortes de tribus, et qu’il ait cru les Gaulois plus anciens dans la
région qu’ils ne l’étaient réellement.
Mais il y a plus, et l’on doit se demander ce qu’étaient ces
Ségobriges eux-mêmes, nommés par le seul Justin, mais dont il
n’y a aucun motif pour révoquer en doute l’existence et le nom.
De deux choses l'une : ou ce nom est gaulois, ou il est ligure.
Quant à supposer que c’est à tort que Justin l’a fait figurer dans
l’histoire des débuts de Marseille, et que c’est là un anachro­
nisme, c’est un moyen trop commode de tourner la difficulté, en
la supprimant. Justin est absolument le seul auteur qui nous
fournisse quelques renseignements sur l’histoire primitive de
Marseille, et j’estime que ces renseignements, quelque brefs
qu’ils soient, n’en sont pas moins, pour qui sait les comprendre,
de la plus haute valeur. On n’a pas le droit d’écarter ainsi à
priori un nom propre fourni par lui, parce qu’il contrecarre des
théories séduisantes. Gaulois ou ligure, le nom des Ségobriges a
sa place dans l’histoire de la région de Marseille au sixième
siècle avant notre ère ; et s’il est décidément gaulois, il faudra,
bon gré, mal gré, faire aux Gaulois leur place en Provence au
sixième siècle.
Les philologues, seuls aptes à résoudre la question, s’avouent
fort embarrassés. M. d’Arbois de Jubainville, après avoir
déclaré que le nom des Ségobriges pourrait être gaulois tout
aussi bien que ligure(2), a admis ensuite que le terme briga est
(1) XLIII, 3.
(2) Les premiers habitants de l'Europe, 1" édition, p. 225 et suiv.

�15
purement celtique (2). Mais C. Jullian montre que les localités
nommées à l’aide de ce terme sont nombreuses surtout dans la
péninsule ibérique, où l’élément gaulois a été justement le moins
fort ; que, d’autre part, ce terme ne se trouve jamais accolé à un
mot franchement celtique, comme dunuin, durum, magus, etc.;
enfin, ([lie les noms de ce genre sont extrêmement rares en
Gaule, et n’existent pas en Italie, ni dans les régions celtiques
du Danube. Il en conclut que le mol est ligure, c’est-à-dire anté­
rieur aux Celles (3). Maintenant, que le terme briga et le nom
entier desSégobriges aient une tournure gauloise, cela n’a rien de
surprenant ni d’inattendu pour ceux qui pensent que la langue
des Ligures comme celle des Gaulois sont l’une et l’autre des
langues indo-européennes, et que Ligures et Gaulois étaient en
tout fort proches les uns des autres (4\
Or, il semble que le meilleur moyeu de connaître la langue
ligure soit de recueillir les noms propres, géographiques ou de
personnes, que nous donnent les auteurs anciens (5). On admet
généralement, à la suite de M. d’Arbois de Jubainville, que le
nom du Rhône est ligure, et aussi les noms de lieux formés
avec le suffixe asco, asca, osco, usco; comme Manosque, Gréasque, Tarascon, etc. Je pense qu’on doit faire de même pour les
noms de peuples comme Salyens (6), Déciates, Oxybes, etc.,
AQVAE SEXTIAE

(2) Revue celtique, XXVII, p. 195. — Cf. Froehner, Revue numismatique,
1907, p. 102, qui montre que les monnaies gauloises au nom de Briganlikus
doivent être rapprochées de monnaies celtibériennes de la Narbonnaïse au nom
de Brigailn.
(3) Revue des Eludes anciennes, VIII (1906 , p. 47 et suiv.
(4) S. Reinach se représente les Ligures comme des « protocellcs, » ou
comme « un premier état des Celtes » (Revue Critique, 1894, xxxvii, p. 372) ;
ils seraient, j’imagine, aux Celtes, quelque chose comme les Teutons sont aux
Francs.
(5) C’est ce qu’oublie IL Modestow, quand il déclare que la langue des
Ligures ne s’est conservée « ni dans la langue vivante, même transformée par
une multitude de générations, ni dans aucun moment scriptural. » (Introduction
à l'histoire romaine, trad, M. Delines, p. Vit).
(6) C. Jullian fait remarquer avec raison que l’on peut rapprocher le nom
de Salliwii des noms de peuples certainement ligures en nbii ou ybii, comme
Oxybii, Lcxovii, Esuvii. (Histoire de la Gaule, II, p. 489, n. 1, et 512, n. 4).—
Faut-il rapprocher, comme l’indique K. Desjardins (Géographie de la Gaule
romaine, I, p. 132, n. 3), le nom de Salges et de Sallavii de celui des Salassi

�16
MICHEL CLERC
et, enfin, pour les noms d’hommes comme Nannus, Donnes,
Colins, lescpiels d’ailleurs prennent, par suile du redoublement
de la consonne, une physionomie très particulière. Il n’en
demeure pas moins que tous ces noms ont pu pendant long­
temps passer pour celtiques, c’est-à dire qu’il n’y a point entre
eux et des noms gaulois de différences essentielles.
Il en est de même encore pour le nom du roi salyen Teutomalius, qui, vaincu par Calvinus, s’enfuit chez les Allobroges.
Comme il s’agit d’une époque où l'élément celtique a pénétré
depuis longtemps les Ligures, on ne peut décider si ce nom est
celtique ou ligure.
Enfin la même question se pose, et d’une façon beaucoup plus
intéressante, à propos du nom d’un autre roi, ce Catumandus ou
Catumarandus, qui, au dire de Justin, fut le chef élu de toutes
les tribus soulevées contre Marseille, l’Agamemnon de cette
ligue (1). Ce nom paraît bien décidément celtique; d’où il faut
conclure que l’épisode rapporté par Justin est postérieur à
l’arrivée des Gaulois en Provence. Il n’y aurait point là de diffi­
culté, si Justin n’avait l'air déplacer cet épisode peu de temps
avant la prise de Rome par les Gaulois, en 390. Or, nous avons
vu qu’en 350 encore les Grecs ne connaissaient en Provence que
des Ligures.
Ce n’est pas ici le lieu d’élucider ce problème, qui intéresse
plutôt l’histoire de Marseille que celle d’Aix. Je me bornerai à
indiquer que la chronologie de Justin estasse/ vague et qu’il ne
faut pas la serrer de trop près ; et, d’autre part, que la levée de
boucliers à la tête de laquelle se trouva un chef gaulois corres­
pond précisément, selon toute apparence, à la première arrivée
des Gaulois dans la Basse-Provence, à leur union avec les
Salyens, d’où sortit d’abord une nouvelle période d’hostilités
contre Marseille, suivie peu après d’une longue paix (2).
du Val d’Aoste, et l’un et l’autre des noms de rivières Salia (la Seille, affluent
de la Moselle) et Salas (la Saale) ? j’en doute. Je ne pense pas non plus que les
Malles Saluennœ, de Moutiers (Revue épigraphique, 19u3, n" 1548) aient
quelque rapport avec les Salyens.
(1) XLI1I, 5.
(2) Cf. G. Jullian, Histoire de la Gaule, I, p. 393 et suiv.

�AQVAE SEXTIAE

17

Au résumé, on voil que rien dans les faits à nous connus ne
contredit à l’assertion de Strabon, qui, avec son ordinaire conci­
sion, a rendu compte en quelques mots de l’état passé et présent
des Salyens.
Ce qu’il y a là, à mon sens, de plus remarquable, c’est la dispa­
rition complète du nom des Ségobriges, dont Justin est absolu­
ment le seul à parler. Cela encore peut s’expliquer. Au temps
de la fondation de Marseille, il est très possible que la confédé­
ration salyenne n’existàt pas encore, ou, tout au moins, qu’elle
ne comprît pas toutes les tribus. Les Ségobriges auraient donc
été indépendants. Plus tard, au contraire, au temps de Strabon
et de Pline, si leur nom ne survit plus, tandis qu’a survécu celui
des Anatilii, Avatici, etc., c’est que leur territoire était, depuis
longtemps, devenu la propriété des Marseillais, et s était confondu
avec Marseille même. C’est peut-être, d’ailleurs, le seul territoire
qui lui resta quand Jules César l’eut dépouillée des vastes
possessions qu’elle devait à la générosité des Romains.
Les textes écrits, on le voit, ne nous renseignent en rien, ni
sur le moment où s’opéra la fusion entre Ligures et Celtes, ni
sur la façon dont elle s’opéra, ni sur les caractères parti­
culiers qu’elle put imprimer à ces' tribus mixtes.
Nous enlrevoyons cependant une chose fort importante. Rien
n’indique, chez les Salyens, la coexistence de deux populations
vivant en mauvaise intelligence, de vainqueurs superposés à
des vaincus. C’est donc qu’il y avait eu véritablement fusion
entre les deux races, et non conquête brutale. Le nom même de
Cello-Ligures appliqué par les étrangers aux tribus salyennes,
et la persistance de ce nom de Salyens, ligure d’origine, semblent
démontrer que la conquête gauloise, si conquête il y avait eu,
avait abouti à un accord, quelque chose comme le fædus
æquum des Romains.
Quant aux renseignements de détail que les auteurs ne
nous fournissent pas, nous allons essayer de les demander à
l’archéologie.

��CHAPITRE

II

LA PRÉHISTOIRE

Pour des raisons qui nous échappent, les traces de l’homme
primitif, celui de l’époque de la pierre taillée, sont extrêmement
rares en Provence. Peut-être cela provient-il simplement de ce
que on ne les a pas recherchées avec assez de soin (1). Je n’ai
d’ailleurs pas l’intention de relever tous les endroits où l’on a
constaté ces traces dans la région d’Aix, soit à l'époque de la
pierre taillée, soit à celle de la pierre polie. Il suffira de décrire
les emplacements principaux et les débris les plus importants,
le faciès de ces établissements préhistoriques étant toujours à
peu près le même.
C’est le regjfclté A. Marion qui a le premier signalé l’unique
station offrant tous les caractères du paléolithique, celle du
Colombier (2). Elle se trouve aux environs d’Aix, dans la direc­
tion de Saint-Marc, au quartier du Colombier, et au sommet
du vallon des Gardes, immédiatement au-dessous de la partie
du plateau situé entre Saint-Marc et la vallée de l’Arc, partie
connue sous le nom de colline des Pauvres.
Il y a là une série de grottes ou d’abris s’ouvrant au midi et
dominant la vallée, dans le voisinage de sources abondantes.
Une seule d’ailleurs de ces cavités avait été occupée. La voûte
(1) Soplius Miiller explique d’une façon générale la pauvreté relative des
pays du sud de l’Europe en monuments de l’âge de la pierre, par le peu de
durée de cette période dans ces contrées. Pour lui, l’impulsion civilisatrice
étant venue d'Orient, les pays en question l’ont reçue plus tôt et «l’âge delà
pierre y l'ut réellement très maigre, parce que l’évolution s’y fit plus vite ».
(L’Europe préhistorique, trad. Philipot, pp. 15 et 29).
(2) Premières observations sur Vancienneté de l'homme dans les Bouches-duRhône (Congrès Scientifique de France, XXXIII0 session, tenue à Aix en 1806,
t. i, p, 369).

�MICHEL CLEHC
20
s’en était en partie écroulée, recouvrant ainsi le fond demeuré
intact; et le tout avait été comblé par les derniers limons
quaternaires, ce qui permit à Marion d’étudier exactement la
succession des couches.
C’est ainsi qu’il a pu y constater la présence d’une terre noire
de trente centimètres d’épaisseur, empâtant de nombreux débris
de charbon et quelques Fragments calcinés de molasse. C’étaient
les restes bien caractérisés d’un foyer, le sol inférieur ayant
été rougi au contact du feu. Dans cette couche de débris char­
bonneux, de six mètres de longueur environ, Marion a recueilli
une quantité considérable d’ossements calcinés et fendus, et
des instruments en silex taillés. Presque tous les os apparte­
naient au lapin, sauf quelques fragments de cheval et de cerf.
Quant aux silex, de formes assez variées, ils se composent de
laines taillées en couteaux, de grattoirs, et de pointes de flèches
de type archaïque. Les plus caractéristiques sont de petites
pointes dont la taille, dit Marion, semble correspondre à celle
des ossements des lapins dont se nourrissaient principalement
les hommes de cette région. Enfin, détail caractéristique, les
débris de poterie manquent entièrement.
La période néolithique, ou de la pierre polie, est représentée
par des vestiges plus nombreux et plus importants.
Nous devons à la seule Statistique des Bouches-du-Rhône la
mention de trois monuments, que je ne cite ici que sous toutes
réserves. Ce sont d’abord deux pierres levées, du genre qu’on
est convenu d’appeler peulvan, dont l’une serait située «dans
une vallée entre Vauvenargues et Peyrolles » ce qui est fort
insuffisant comme indication, et dont l’autre serait dans le
bois de France, sur la limite des terroirs d’Aix et de Vauvenargues. Celle dernière serait formée de blocs énormes, dont
le second, haut de l m70 et de 2m60 de circonférence, aurait été
tiré d’un rocher dont le lit est assez éloigné de là (1).
Le troisième est un tombeau découvert «il y a peu de temps,
sur le territoire de Bouc,et près delà propriété de M. Martin. » On
il) II, p 8(58.

�AQVAE SEXTIAE

21

y trouva le squelette d’un homme et celui d’un cheval, une
coquille remplie de couleur rouge, et une arme en silex, taillée
comme un fer de lance Cette pointe, d’un fort beau travail,
était entrée dans le cabinet Sallier, et c’est la seule dont la Statis­
tique donne la reproduction (1).
D’autres stations, étudiées plus récemment et avec plus de
soin, vont nous fournir des renseignements pjus positifs.
C’est tout d’abord, près d’Aix, une station toute voisine de la
station paléolithique du Colombier, et découverte par le même
savant, Marion (2). C'est un abri sous roche situé près de SaintMarc, entre Aix et Vauvenargues ; Marion n’en a pas indiqué la
situation d’une façon suffisamment précise. L’abri avait, sur
une largeur de 7 à 8 mètres, une hauteur de 5, et une profondeur
de 3 à 4. Il semble bien qu’il y eût là, non, comme au Colom­
bier, une simple station, mais une véritable habitation, avec un
foyer. Là gisaient pêle-mêle, avec des silex et des débris de
poterie, des fragments humains, appartenant à six individus au
moins, tous jeunes ou à peine adultes. En voici, d’après Marion,
les caractéristiques. Les impressions musculaires sont très
profondes; la fosse temporale, notamment, offre une concavité
comparable à celle que l’on observe chez certains nègres. Les
muscles élévateurs de la mâchoire inférieure et les muscles
triturateurs étaient doués d’une grande puissance; les deux
tubercules de l’apophyse géni, d’un développement extraordi­
naire. Toutes ces particularités, et d'autres encore, se retrouvent
chez la plupart des squelettes préhistoriques. Mais ce qui lait
l’intérêt particulier de ceux de la grotte de Saint-Marc, ce sont
les conditions spéciales dans lesquelles ils se présentaient. Pour
Marion, tous les ossements trouvés là, humains ou autres (porc),
sont des restes de repas. Non seulement quelques fragments sont
entièrement calcinés; mais les os ont été brisés intentionnelle­
ment, étant encore frais. Les os longs ont été brisés par perçus
sion, de la même manière que le sont d’habitude les os d’ani­
maux ayant servi à l'alimentation, et beaucoup portent à la
(1) Ibid., p. 369 et Atlas, P). XII, lig. III a.
(2) Op. cit., p. 365.

�22

MICHEL CLERC

surface des entailles el des empreintes de dénis. Enfin les crânes
sont brisés en très petits morceaux, à arêtes vives, el dispersés
sans ordre dans le limon qui les contenait : on les aurait donc
brisés pour en retirer la cervelle.
De ses observations, Marion conclut que les habitants de la
station de Saint-Marc auraient été, au moins momentanément,
anthropophages?
Quant aux instruments de silex, les types en sont assez variés.
Il y a des lames minces taillées en couteau, des grattoirs, une
sorte de hache lancéolée, et un couteau transformé en scie, avec
des entailles très régulières.
La poterie, enfin, consiste en fragments de vases faits à la
main, à parois épaisses, en pâte noire, contenant une grande
quantité de grains de quartz et de calcaire. Un seul présente des
ornements en creux et en chevrons, produits probablement au
moyen d’un morceau de bois denté. Il faut y ajouter un morceau
de calcaire cristallisé et transparent, percé d’un trou médian de
suspension (1).
En 1876, M. le Dr Jacquème a pu étudier une sépulture qu’il a
décrite sous le nom de tumulus-dolmen de la Blaque (2). La
Blaque est une maison de campagne située sur la route d’Aix
aux Milles, à égale distance environ des deux localités, sur la
rive droite de l’Arc, et à 500 mètres environ de ce cours d’eau.
Les ouvriers occupés aux travaux du canal du Verdon y mirent
au jour une sépulture située à trois mètres au-dessous du niveau
du sol. Elle formait un rectangle construit en pierres, dont les
plus petites, pesant de dix à vingt kilos, constituaient les quatre
bords, et les autres, grandes et plates, pesant plus de 200 kilos,
servaient de couvercle. Les squelettes, au nombre de dix, repo­
saient directement sur le sol, la tète au nord, les pieds au sud;
tous étaient des squelettes d’hommes d’un âge avancé, sauf un
seul, celui d’un enfant. Quant aux objets trouvés avec les osse­
ments, c’étaient des armes en silex, à savoir une pointe de
(1) Au Muséum de Longchamp.
(2) Matériaux pour l'histoire primitive et naturelle de l’homme, XI, 1876,
p 509.

�23
flèche en forme de losange, trois pointes de lances de 15 centi­
mètres de long, avec les deux parties tranchantes dentelées,
comme une scie, et un couteau de 12 centimètres de long. Il y
avait aussi des fragments de poterie grossière, et quelques perles
blanches formées d’une substance osseuse.
Près de Mimet, sur les collines de la chaîne de l’Éloile, et sur
le versant de la vallée de l’Arc, M. de Gérin-Ricard a signalé une
grotte, dite le Grand Trou, où des fouilles ont mis à jour des
tessons de poterie néolithique très grossiers, provenant de vases
droits assez épais, et deux galets en grès ayant servi de polissoirs. Trois haches en pierre polie ont été trouvées sur l’autre
versant des mêmes collines (1).
Le même érudit signale encore près de Saint-Savournin,
toujours dans les collines de la chaîne de l’Etoile, une série de
grottes dans le voisinage desquelles on a recueilli des silex et
une hache en serpentine, et une station en plein air quia fourni
un fragment de vase décoré de cercles. Il y aurait même eu
à Saint-Savournin, entre ce village et le hameau de la Valenline,
dans une gorge, non loin d’une source, un petit dolmen, détruit
par un entrepreneur vers 1878 (2).
Reste une dernière station, celle qu’indique M. de Gérin-Ricard
près de Simiane, vers la cascade de Sièges et sur les plateaux
du Verger. On aurait trouvé là, sur les plateaux, des poteries,
des silex, une hache et une pendeloque polie, et, dans les tufs,
un ossuaire néolithique, avec les ossements incinérés de sept
individus des deux sexes, au moins. Le mobilier consistait en
silex et en poteries unies et grossières, un vase épais à pâte rose
et à chevrons striés, et une poterie très fine à patine noire, à col
évasé, ornée de deux traits parallèles. D’après l’auteur, ces
specimens rappelleraient les poteries des terramares d’Italie qui
sont de l’àge du bronze, et celles trouvées dans la grotte de
Camalte, à Saint-Cézaire, dans les Alpes-Maritimes, avec neuf
bracelets en bronze et une hache en serpentine (3). L’intérêt de
AQVAE SEXTJAE

(1) Monographie des communes de P c y p i n . p. 104.
(2) Ibid., p. 72.
(3) Statistique préhistorique et protohistorique des Bouches-du-Rhône, p. 22.

�MICHEL CLERC

celte nécropole serait considérable, étant donné sa proximité
de l’oppidum du Baou-Roux, dont je parlerai plus loin. Malheu­
reusement les indications données par l’auteur de la note sont
trop brèves et les références trop vagues, pour que l’on en puisse
tirer tout le profit désirable.
Telles sont les stations purement néolithiques de la région
d’Aix. Il y en a eu, sans aucun doute, bien d’autres : pour n’en
plus citer qu’un exemple, pris dans une région plus éloignée
d’Aix, M. le Dr Jacquème a recueilli au lieu dit les Grilles, entre
Lauris et Cadenet, dans ce territoire d’entre Durance et Luberon,
qui, on le verra plus loin, a fait partie de la cité d’Aix, une
longue lame en silex noirâtre, un polissoir, et six belles haches
en pierre polie (1). En voici maintenant d’autres où, à côté de la
pierre polie, le bronze fait son apparition.
On sait combien sont rares les objets en bronze trouvés
jusqu’à présent en Provence, alors qu’ils abondent dans la
France du nord-ouest, en Bretagne particulièrement. La cause
de ce fait est assez facile à saisir, et M. J. Déchelelte l’a très
justement attribuée à la distance où se trouvent les pays médi­
terranéens de l’Ibérie du nord-ouest et de la Cornouailles, prin­
cipaux centres producteurs de l’étain dans l’antiquité (2). Mais là
où l’on en trouve, dans les allées couvertes du Caslellet, près
d’Arles, par exemple, ces objets apparaissent fort analogues à
ceux qu’ont fournis les tumulus bretons, et, fait à noter, les
tumulus du début de l’àge du bronze. Par exemple, la pierre y
est associée an métal, qui est ou du bronze, ou simplement du
cuivre, et elle est plus abondante que ce métal, toujours rare. Il
résulte de toute évidence de ces constatations, que le bronze n’a
nullement été apporté en Gaule d’un coup et par un peuple
nouveau, mais qu’il y a été introduit peu à peu, et uniquement
par les relations commerciales (3).
(1) Au Muséum de Longchamp.
(2) Les sépultures de l'âge clu bronze en France (Anthropologie, 1906, p. 328).
(3) Cf. M. Clerc, Les Phéniciens dans la région de Marseille (Revue histo­
rique de Provence, UH)O.

�25
Je signalerai d’abord une trouvaille isolée, une lort belle
hache en bronze (ou peut-être en cuivre), provenant des environs
de Puyloubier (1).
C’est d’ailleurs dans celte région, la région de Trets, qu’ont été
trouvés tous les autres objets de bronze connus jusqu’à
aujourd’hui.
Près de Valdonne, à la Baume-de-Marron, M. de GérinRicard a trouvé, à la surface même du sol, une pointe de flèche
en bronze et un fragment de lame d’épée du même métal, lame
à deux tranchants (2).
Celte lame, figurée dans la Planche I de l’ouvrage de M. de
Gérin-Ricard, porte en son centre une forte nervure. A ce simple
fragment, il est permis de reconnaître l’épée de Hallstadt, faite
uniquement pour frapper de taille. C’est donc le dernier type de
l’épée en bronze, le plus récent, car l’on sait que les épées de
bronze, d’abord pointues et faites pour frapper uniquement
d’estoc, se sont peu à peu transformées en lames à deux fins,
estoc et taille, puis en lames uniquement de taille (3). Du même
type, mais beaucoup plus significatif, est le beau fragment (en la
possession de l’auteur) publié dans la même planche, et trouvé
vers 1850 dans un tombeau près de Pourrières. Il se compose
d’une poignée et d’une partie de la lame, le tout ne formant qu’une
pièce. Cette poignée est toute droite, et terminée par un pommeau
en forme de T, aux branches très saillantes. La lame porte
également une nervure centrale. Nous avons bien, cette fois,
toutes les caractéristiques de l’arme faite exclusivement pour
frapper de taille. La poignée surtout est significative : la longueur
en est, en effet, de 0m09, c’est-à-dire exactement ce qu’il faut
pour les quatre doigts de la main repliés; et le pommeau, très
saillant, offre un point d’appui au poignet, mais l’empêche abso­
lument de s’allonger pour les coups d’estoc. Lame et poignée
sont ornés de dessins gravés très finement, des spirales sur la
AO VAE SEXTIAE

(1) G. Vasseur, Découverte d’une station de l’âge du bronze à Puyloubier
(Bull, de la Société archéologique de Provence, 1909,p. 126, et pl VII.
(2) Monographies, p. 3.
(3) F. de Villenoisy, Du mode d’emploi des épées antiques (Revue Archéo­
logique, 1894, XXIV).

�MICHEL CLERC

lame, des cercles concentriques et des chevrons sur la poignée.
Dans le même tombeau se trouvait un autre objet de bronze, en
l'orme de croissant creux, peut-être la bouterolle du fourreau de
cette épée (?).
M. de Gérin a raison de se refusera admettre un rapport entre
la présence de celte arme près de Pourrières et la victoire de
Marius sur les Teutons. Il fait remarquer fort justement que,
dans ce cas, ce n’est point dans un tombeau qu’on l’aurait
retrouvée, mais simplement dans la terre. J’ajouterai que les
épées des Teutons étaient certainement en fer, et non en bronze.
Enfin le fait même que l’épée est brisée montre que nous avons
affaire à un rite funéraire, l’arme 11e devant plus servira d’autre
qu’au mort. Il s’agit donc d’un objet bien antérieur à la bataille
d’Aix, et datant, comme le précédent, de la période hallstatienne, ou, si l’on préfère, de la lin de l’âge du bronze et du commen­
cement de celui du 1er. On peut sans trop de témérité assigner
le cinquième siècle avant notre ère comme date de ces objets.
Des armes d’un autre genre figurent dans la collection, bien
connue en Provence, de M. Joseph Maneille, à Trets (1). Ce sont
trois pointes de flèches en bronze (ou peut-être en cuivre), fort
intéressantes par leur forme. L’une esta ailerons barbelés et à
pédicule court. M. de Gérin, qui en a donné également une repro­
duction, remarque qu’elle paraît avoir été, non pas fondue,
mais seulement découpée et martelée dans une mince plaque de
métal. Les deux côtés en sont asymétriques, et l’aspect général
de l’objet est des plus primitifs. Et en effet, la forme en rappelle
absolument certaines pointes en silex trouvées dans la même
sépulture ; c’est donc le passage du silex au bronze, et le début
delà métallurgie du bronze dans la région (2).
La seconde pointe est en forme de cœur allongé, avec un très
(1) Actuellement en la possession de M. le commandant Testot-Fcrry, à
Toulon (renseignement de M. l’abbé Chaillan).
(2) Statistique préhistorique, p. .'U et PI. II, 1 et 3. Sophus Miiller veut,
contrairement à l’opinion générale, que les objets de cuivre aient servi de
modèles nouveaux pour la fabrication des outils de pierre. Il admet pourtant
que le contraire a pu se produire exceptionnellement (L'Europe préhistorique,
pp. 48, 67, 68) ; il îi’est pas douteux que ce soit le cas ici.

�27
petit pédicule, et de travail également très primitif; la troisième
est une sorte de carreau, ou petite lige carrelée.
Ces trois objets ont été recueillis dans une grotte, la Baume
d’Onze heures, qui a livré quantité d’autres objets (1).
Celle grotte s’ouvre à la base des roches qui couronnent le
mont Olympe et le mont Aurélien, entre la vallée de l’Arc et
celle de l’Huveaune. Située à 600 mètres environ de hauteur,
elle a 14 mètres de longueur, sur 2m50 de largeur, et 4 environ
de hauteur. Il semble bien qu’elle n’ait jamais servi d’habita­
tion, mais seulement de sépulture. On y a trouvé, dans le sol,
formé d’une couche de gravier et de terre de 0'" 60 environ
d’épaisseur, de nombreux ossements humains qui avaient été
incinérés, une hache polie, des coquilles perlées, environ 1500
perles en pierre ou découpées dans des coquilles marines, des
aiguilles en os, el plusieurs pointes de flèches, celles-là en silex,
dont quelques-unes à ailerons barbelés el à pédicule, qui sem­
blent avoir servi de modèle pour la pointe en bronze décrite
plus haut (2). La poterie, peu abondante, n’a fourni que quel­
ques tessons de vases à anses percées et sans ornements.
Nous sommes donc bien là en présence d’une sépulture de
l’époque néolithique, et de la lin de la période néolithique, où
apparaît le bronze.
Dans la vallée même de Trets, à Sainte-Catherine, Marion
avait signalé de nombreux instruments en silex, couteaux, grat­
toirs, etc., taillés sur place, comme le prouve la présence de
nombreux nuclei et de marteaux. Ces couteaux, de quelques
millimètres seulement d’épaisseur, sont d’une délicatesse de
travail remarquable, et dénotent évidemment une industrie très
avancée, la fin du néolithique. D’autre part, un couteau en
obsidienne, roche inconnue en Provence, témoigne de relations
extérieures (3).
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir sur la Baume d’Onze heures, le travail de M. Repelin, dans les
Recherches sur le préhistorique de la Basse-Provence, par E. Fournier et J.
Repelin, 1901, p. 55 et suiv.
(2) Statistique préhistorique, p. 21 et PI. II, 1.
(3) Congrès scientifique cle France, 1866, I, p. 362 et suiv. ; au Muséum de
Longchamp.

�28
MICHEL CLERC
M. Maneille, de son côté, a recueilli, dans la même plaine de
Trets, plus de 150 haches polies, allant de 3 à 21 centimètres de
long, les unes en diorite, les autres en jade et en serpentine (1).
Enfin, le lieu dit la Bastidonne, près de Sainte-Catherine, a
fourni des débris de monuments des plus curieux, et uniques en
leur genre en Provence (collection Maneille).
Ce sont quinze pierres, plus ou moins mutilées, en forme de
dalles plates, et couvertes d’ornements gravés. Elles semblent
avoir affecté la forme triangulaire. La décoration consiste à peu
près uniquement en chevrons, qui paraissent avoir recouvert
seulement les bords de chaque dalle, laissant vide le centre, qui
dessine ainsi un triangle (2).
Quelle était la destination de ces pierres? M. de Gérin a cru
d’abord qu’elles avaient fait partie d’un monument mégalithique
détruit. Depuis, il y a reconnu, avec raison, les restes de plu­
sieurs petits monuments. Et il rappelle qu’on les mit au jour, en
défonçant le terrain pour y planter une vigne, en même temps
que de nombreux ossements humains incinérés, placés dans des
vases en poterie, d’ailleurs également brisés. On trouva aussi
quantité de haches en pierre polie, de polissoirs en grès, de
coquilles percées, des couteaux et des tranchets, etc. (3). Il
n’est donc guère douteux que l’on ait affaire à des monuments
funéraires (4).
M. de Gérin a rapproché de ces stèles les sept pierres sculptées
trouvées à Orgon et déposées au Musée d’Avignon (5). On y avait
d’abord vu des monuments religieux (6). M. de Gérin y voit,
comme dans les stèles de Trets, des pierres funéraires. Les deux
espèces de monuments diffèrent d’ailleurs par la forme: les stèles
(1) De Gérin, Statistique préhistorique, p. 23.
(2) Ces pierres ont été publiées par M. de Gérin-Ricard, Statistique pré­
historique, Pi. 1, et Antiquités de la vallée de l’Arc, p. 67 et suiv., et p. 73 ; ef.
encore Mémoires Acad, de Vaucluse, 1910.
(3) Cf. Annales de la Société d'Eludes provençales, 1906, p.235, et Ch. Cotte,
Recherches aux environs de Trets (L’homme préhistorique, 1905, p. 313).
(4) I. Gilles a vu dans la décoration de ces pierres une écriture symbolique
et hiéroglyphique (Le pays d’Aix, p. 149).
(5) Antiquités delà vallée de l’Arc, p. 63 et suiv. ; et Espéraiulieu, Recueil
général îles bas-reliefs de la Gaule romaine, I, n" 123.
(6) Flouest, Revue des Sociétés Savantes, 1876, p. 206 et suiv.

�29
de Trets dessinent un triangle, celles d’Orgon des quadrilatères.
L’ornement consiste bien aussi en clïfevrons, et ces chevrons ne
couvrent aussi que les bords de la pierre, le centre étant réservé.
Seulement, cette partie centrale, à Orgon, est rectangulaire et
offre un arrangement très particulier. Sur les unes, le rectangle
est dessiné en relief, ne laissant que d’un côté une étroite ouver­
ture (1). Sur les autres, l’encadrement paraît continu, mais il
s’en détache, au milieu d’un des petits côtés, une sorte de quille.
M. de Gérin voit là des pierres funéraires indiquant le sexe du
défunt, et croit retrouver dans les stèles de Trets un arrangement
analogue, au moins dans l’une d’elles, où il voit « une stèle
femelle ». Il invoque, à l’appui de son opinion, les découvertes
laites en Espagne, dans la province de Grenade, par M. Pierre
Paris. Il s’agit de stèles, dont l’une, en effet, est analogue à l’une
de celles de Trets, et dont deux autres comportent des ligures
humaines plus ou moins complètes et sexuées (2).
J’avoue ne pas être très convaincu de cette identification. Ce
qui me frappe, c’est l’identité du système décoratif de ces monu­
ments avec celui des dolmens bretons, ceux du Mané-Lud et de
Gavrinnis principalement, identité qu’avait reconnue aussi
M. de Gérin (3).
La destination funéraire des pierres d’Orgon, comme de celles
de Trets, me paraît également très probable, ainsi que leur date
approximative, qui est la même, la lin de la période néolithique
et le début de l’apparition du bronze. Il ne peut donc être quesAQVAE SEXTIAE

(1) Peut-être faut-il voir là, comme l’indique M. Espérandieu, deux jambes
et deux pieds se faisant face. — A. de Mortillet (L’homme préhistorique, 1909)
veut y voir des figures humaines complètes, analogues aux statues menhirs
de l’Aveyron.
(2) P. Paris, Essai sur l'art et l'industrie de l’Espagne primitive, I, p. 85.
— Pour 1. Gilles, les pierres d’Orgon sont des talismans, que l’on portait
suspendus au cou (Le pays d’Arles, p. 316) : or elles pèsent jusqu’à trente
kilos !
(3) C. Jullian (Revue des Études anciennes, 1910, 308) est aussi d’avis qu’il
n’v a là que de la décoration linéaire, sans idée de figure. Mais il croit, d’autre
part, qu’on attribue à ces monuments une antiquité beaucoup trop reculée,
et qu'il faut les faire descendre aux temps romains, par analogie avec les
stèles espagnoles, d’époque sûrement romaine, décorées au moyen d’éléments
analogues. L’énumération des objets trouvés avec les stèles de Trets, silex,
haches polies, etc., me paraît s’opposer à cette façon de voir.

�30
MICHEL CLERC
lion de « celtique », et nous sommes encore dans un monde
antérieur à l’arrivée des Gàulois.
Deux dernières découvertes (en dehors des enceintes fortifiées)
dues encore à M. de Gérin, nous amènent peut-être à la fin de la
période protohistorique et à l’àge du fer. C’est d’abord, tout près
de la limite méridionale de la vallée de l’Arc, sur le chemin qui
va de Mimet à Simiane, un atelier de potier, reconnaissable aux
cendres et bois carbonisés très abondants, et aux tessons de
vases qui n’ont jamais servi et proviennent des déchets de la
fabrication. Tout près de là, d’ailleurs, apparaît un banc
d’argile (1).
Les tessons recueillis là par M. de Gérin sont tous des débris
de vases faits au tour, minces et de forme élégante, en terre gris
foncé, parfois rose. Ils se rattachent à sept formes différentes, à
parois droites, ovales, en forme de tulipe, forme bien connue de
la céramique néolithique, etc. L’ornemenlalion consiste en
stries verticales courtes, disposées circulairement, ou en lignes
pointillées. M. de Gérin a été frappé de la ressemblance qu’of­
frent ces vases avec des vases trouvés dans les stations du lac
Moral; il verrait donc volontiers là des vestiges de l’époque du
fer, tout en ajoutant qu’aucun objet d’autre sorte ne permet de
fixer la date positive de ce dépôt.
C’est ensuite un groupe de tumulus, au nombre de cinq, décou­
verts à la Sérignane, entre Peynier et Belcodène, tumulus con­
tenant des sépultures à inhumation, où les squelettes paraissent
avoir été déposés incomplets (2). Les objets, peu nombreux,
consistent en poteries, des sortes de jattes, grossières et sans
décoration, sauf une qui porte, sur la panse, un cercle pointillé
en creux, et en instruments de bronze,à savoir deux de ces tranchets ou rasoirs en forme de demi-lune, que l'on attribue géné­
ralement au début du premier âge du fer.
Tels sont les principaux vestiges laissés dans la région d’Aix
(1) M o n og ra p hies. p. 105 ; Slalislique préhistorique, p. 29 ; Antiquités
etc la vallée de l'Arc, p. 247.
(2) Gérin-Ricard, Découverte d'un groupe de lumuli de la fin de l'àge du
bronze à la Sérignane (B.-du-Rhi) (Bulletin de la Société Archéologique de
Provence, 1909;.

�31
par les populations des âges préhistorique et protohistorique.
On a vu qu’il s’agit la plupart du temps d’objets épars, trouvés à la
surface du sol, ou bien dans des sépultures. La présence d’objets
en bronze dans les plus récentes de ces trouvailles permet d’en
fixer approximativement la date. On admet généralement, en
effet, d’après M. Montelius, que la civilisation de Hallsladt a
fleuri jusque vers la lin du cinquième siècle avant notre ère, où
l’emploi du fer l’a décidément emporté sur celui du bronze, poul­
ies outils et pour les armes.
Il va de soi qu’à une époque relativement si récente, bien plus
rapprochée de nous sans doute que des temps paléolithiques, les
hommes ne formaient point seulement des groupes épars et
isolés, mais qu’il y avait des établissements fixes et relativement
considérables, ces « villes » dont nous parlent les historiens
anciens qui racontent l’occupation du pays par les Romains.
C’est de ces villes, assurément plus récentes que les abris sous
roche des paléolithiques, mais non sans doute que les sépultures
de l’àge de bronze, sinon delà pierre polie pure, que nous allons
maintenant essayer de retrouver les vestiges, et de retracer la
physionomie.
AQVAE SEXTIAE

��CHAPITRE III

LES OPPIDA SALYENS

Les peuplades dont je viens de parler ne peuvent, sauf sur les
rares points où nous constatons qu’elles ont connu l’usage du
bronze, se classer dans nos cadres chronologiques. Nous n’avons
en effet aucun indice qui nous permette de reconnaître combien
de temps avant notre ère elles ont vécu, ni combien de temps
elles ont mené le genre de vie dont nous avons retrouvé les ves­
tiges (1). C’est pourquoi l’ouest convenu de les classer sous le
litre de populations préhistoriques.
En dehors de ces traces d’habitations tout à fait primitives, il
y a, dans toute la Provence, des restes considérables d’autres
lieux habités, témoignant de la présence de populations, encore
primitives assurément, mais dotées d’un outillage autrement
puissant que les populations néolithiques. Quelles relations y
a-t-il eu entre les unes et les autres? Les secondes ne sont-elles
que le produit du développement normal des premières ? Sontelles, au contraire, le résultat de l’immigration de races
nouvelles ? Je ne pense pas que, dans l’état actuel de la science,
cette question puisse recevoir une solution satisfaisante. Je n’ai
donc pas l’intention de la traiter, mais simplement d’exposer ce
que nous savons de cette population, que l’on peut appeler, d’un
mol commode, protohistorique, ou, pour parler plus clairement,
de cette population que trouvèrent installée en Provence les
Hellènes fondateurs de Marseille, qu’y retrouvèrent encore, plus
ou moins modifiée par l’invasion celtique, les Romains au
(1) M. Déchelette, Manuel d’Archéoloyie, admet que la durée du seul âge
du bronze en Gaule représente plus d’un millénaire.

�34
MICHEL CLERC
second siècle avant notre ère, et que les lins et les autres ont
appelée les Salyens ou Salluviens, et qualifiée successivement
de ligure, puis de cclto-ligure.
Ces habitations, ce sont les enceintes entourées de remparts
que l’on désigne souvent en Provence sous le nom de Castelar
ou Castellas, souvent aussi sous le nom de Camp.
Je dois dire tout de suite que je ne partage pas la façon de voir
généralement adoptée au sujet de ces « camps ». Pour les auteurs
de la Statistique, ce sont des camps fortifiés pour se défendre en
temps de guerre, et ils sont disposés de façon à constituer de
bonnes lignes de défense. Ainsi ceux des collines de Cordes et
du Castelel défendaient la vallée du Rhône; d’autres comman­
daient le détroit de la Durance, d’autres la vallée de l’Arc,
etc. (1). De même, pour M. Castanier, il y a là autant de « points
stratégiques (2) ». Enfin, dans un ouvrage encore plus récent, on
les qualifie de « série de postes militaires visibles les uns aux
autres (3) ». Et généralement on s'efforce de montrer comme quoi
ces camps constituaient, par groupes, un ensemble de défenses,
et s’appuyaient mutuellement. Autrement dit, on a été frappé
surtout par l’aspect qu’offrent les remparts de ces camps, au
point de n’y voir que des établissements purement militaires,
servant à protéger des populations qui auraient vécu en dehors
de ces enceintes mêmes, dans la plaine, et ne s’y seraient réfu­
giées qu’en cas d’alerte (4).
Il faudrait alors chercher ailleurs les habitations de tous les
(1) II, p. 202-20H.
(2) La Provence préhistorique cl prolohisloriqae, I, p. 150,
(3) De Gérin-Rlcard et Arnaud d’Agnel, Les anliquités de la vallée de l'Arc
en Provence, p. 30.
(4) « Comment ne pas voir une véritable forteresse dans les énormes
murailles du Castellaras de la Malle... et n’est-on pas forcé d’admettre qu’il
s’agissait d’un poste tout au moins de refuge, sinon de résidence fixe,- pour
les habitants de la fertile vallée, dont il semble bien que l’un des villages
était au pied même de ce camp, auprès de la belle source du château Goby ?
Et quand on constate, sur toute la crête qui domine au Nord la même vallée,
puis au delà de son extrémité, jusqu’à Gourdon, une série d’autres camps du
même genre, Ions en vue les uns des autres, et reliés au loin par des postes
plus ou moins importants avec tous ceux de la région, haute ou basse, depuis
la mer jusqu’aux Préalpes, n’est-on pas en droit de se demander si une con­
ception stratégique des plus vastes n’a pas présidé à l’érection de ces centaines

�35
jouis. Or, dans la plaine, si l’on trouve en quantité des débris
antiques, ce sont, sauf de rares exceptions, des débris d’époque
romaine. La chose s’explique d’ailleurs, on le verra plus loin,
fort simplement. 11 faut donc renoncer à celle idée que l’on se
faisait de ces anciennes populations, comme toujours en guerre
entre elles, ou toujours menacées par un ennemi du dehors.
Elles ont connu, elles aussi, des jours de paix et de travail tran­
quille; et si elles ont ceint leurs villages de remparts, c’élait
précisément pour s’assurer celle paix nécessaire aux travaux de
tous les jours. Que cette habitude témoigne d’un état de choses
mal assuré et de guerres fréquentes, cela n’est pas douteux;
mais les villes du Bas-Empire romain et nos villes du moyen
âge, elles aussi, se sont, pour la même raison, ceintes de
murailles. Cela ne les a point empêchées d’être des centres
d’habitation permanente, des villes en un mot. C’est exactement
ce qu’ont été, dans des proportions modestes, les « camps retran­
chés » de Provence. C’étaient des villages, entourés de remparts,
dans l’enceinte desquels s’élevaient les maisons, ou, si l’on veut,
les cabanes, ou les buttes des habitants. Maintenant, qu’en cas
d’alerte, les familles qui pouvaient vivre isolées dans la cam­
pagne y aient trouvé un refuge, cela va de soi. Quant à la valeur
militaire de ces positions, elle est, en général, incontestable ;
mais nous verrons que souvent aussi l’avantage essentiel en
était autre, à savoir la commodité des approvisionnements et
tics communications, autrement dit la proximité d’une voie
naturelle d’échanges.
Que l’on n’objecte pas à celte façon de voir l’incommodité
AQVAË SEXTIAË

de monuments, en sacrifiant toujours à la force de la position sa commodité,
et, à la facilité de la défense, même le Voisinage des sources ? » (Guébhard,
Les enceintes préhistoriques des Préalpes Maritimes).
« Bien qu’une position élevée s’imposât généralement, il semble que des
raisons d’intercommunication et de défense d’accès contre des envahisseurs
méridionaux aient suitout commandé le choix des emplacements, qui peuvent
très nettement être catégorisés en postes centraux et en postes intermédiai­
res... Ce qui ressort avec le plus d’évidence d’une observation un peu
étendue de la distribution de ces enceintes, c’est le but stratégique qui a
présidé ét leur répartition et la remarquable entente qu'elle témoigne d'une
topographie à longue portée ». (Goby et Guébhard, Sur les enceintes préhis­
toriques des Prcalpes Maritimes).

�MICHEL CLEHC

provenant de l'altitude et du manque d’eau, commune à presque
tous ces oppida. Gergovie et Bibracle, qui étaient bien des
villes, étaient, l’une à 744, l’autre à 822 mètres, et sur des pla­
teaux complètement dépourvus d’eau (1). El combien de villages
modernes, surtout en Provence, sont encore juchés sur des
hauteurs, et obligés d’aller puiser l’eau à des distances souvent
considérables !
*
Il ne faut pas non plus chercher dans la répartition de ces
oppida dans une même région l’idée d’un système général
de défense contre un ennemi commun. Ils ont été construits au
hasard du groupement des populations, auquel n’a jamais
présidé aucune loi certaine. Tout ce que l’on peut dire, c’est,
d’une façon générale, que les hommes de ce temps ont recherché
de préférence les lieux naturellement forts d’assiette et dominant
les environs, de façon à les surveiller et à éviter les surprises.Or
c’est exactement ce que l’on fera au moyen âge, et ce n’est que
très lard, relativement, que les villages se décideront à aban­
donner les crêtes des collines pour descendre dans la plaine.
Nous admettrons donc que les oppida ne sont autre chose que
des villages, d’ailleurs d’importance très variable, tout comme
nos villages actuels, mais tous pourvus de défenses plus on
moins complètes. Les villages lacustres sont bien, eux aussi, de
véritables villages, et non de simples refuges. Les uns ont
demandé aux remparts de pierre la défense que l’eau fournissait
aux an-ttres. Enfin, s’il fallait une preuve que les oppida étaient
bien des lieux de séjour habituel et permanent et non de simples
forteresses, il suffirait d’indiquer que, pour peu qu’on y ait
opéré des recherches, même superficielles, on y a trouvé des
débris de poterie en quantité telle qu’on ne peut l’expliquer
que par un emploi de tous les jours.
J’ajouterai encore, avant de passer à la description des princi­
paux oppida des environs d’Aix, quelques observations d’ordre
général.
A mesure que se multiplient les recherches, la liste des oppida
provençaux, donnée d’abord par la Statistique, pour les
(1) Cf, C. Jutlian, Histoire etc la Gaule, II, p. 256.

�37
Bouches-du-Rhône, par Bonslelten pour le Var, par MM. Sagnier
et Rochelin pour Vaucluse, par M. Sénéquier pour les AlpesMarilimes, s’accroît considérablemeul. MM. Goby et Guébbard,
notamment, avec une infatigable activité, ont découvert et noté
un grand nombre d’emplacements nouveaux dans le Var et les
Alpes-Maritimes. Ils portent actuellement à 165 le nombre des
oppida du Var, et à 87 celui des oppida d’un seul arrondissement
des Alpes-Maritimes. Il n’y a, à mon sens, nullement lieu de s’éton­
ner de ces chiffres, et il faut s’attendre au contraire à les voir
encore augmenter. Et cela même vient encore à l’appui du
système que je défends. Un tel luxe d’établissements purement
militaires serait vraiment extraordinaire, tandis que l’existence
de très nombreux centres d’habitation dans ces régions proven­
çales, privilégiées entre toutes, est toute naturelle, Je sais bien
qu’il est admis, comme une vérité courante, que la Gaule en
général était fort peu peuplée avant l’arrivée des Romains. Mais
c’est là, pour moi, une erreur absolue. Si certaines régions,
déshéritées par la nature, étaient alors peu peuplées, comme
elles le sont encore actuellement, les régions propices aux
diverses cultures étaient peuplées, et sans doute depuis long­
temps. Il n’y a pas, entre la Provence d’il y a deux mille ans et
celle d’aujourd’hui, la différence que l'on pourrait croire. Les
mêmes conditions géographiques, climatériques, et, en grande
partie,économiques,ont continué à s’yimposer aux hommes (1).
Pour n’en citer qu’un exemple, j’ai été très frappé de ce fait que,
alors que dans d’autres régions de la France, dans l’ouest, par
exemple, et aussi dans les plaines dé la Garonne, la vie rurale
se disperse pour ainsi dire dans la campagne, sous la forme de
fermes isolées (2), le système de l’agglomération prévaut dans
la campagne aixoise. Les fermes isolées (j’entends les fermes
importantes, et non les bastidons), y sont l’exception, et toute
la vie se concentre dans le village (3). On pourrait être tenté, au
AQVAE SEXTIAE

(1) Cf. dans te même sens, C. Jnllian, Histoire de In Gaule, II, j). 3-8.
(2) Vidal de la Mâche, Tableau de la géographie de la France, pp. 311
et 364.
(3) C’est d’ailleurs le caractère général de toule la population provençale :
ci'. P. Vidal de la Blaclie, Tableau de la Géographie de la France, p. 312 et

350. et c arte 59

�MICHEL CLERC
38
premier abord, de rattacher à l’époque romaine et au système
municipal romain, ce mode de vie rurale. Mais n’est-ce pas
précisément le système que nous offrent déjà les oppida? Au
lieu des populations disséminées dans la plaine et ne se réfugiant
qu’en cas de besoin dans leur fort de la colline, que l’on se
représente généralement, je vois au contraire une quantité de
groupes urbains, si l’on peut employer celle expression pour
ces temps reculés et cette civilisation primitive, groupes d’im­
portance numérique très variable, mais groupes formant chacun
un centre indépendant.
Il est besoin, pour reconnaître les vestiges d’un oppidum du
genre de ceux dont je parle, au moins dans certains cas, de
quelque attention. Il s’en faut de beaucoup en effet que tous
soient également bien conservés. Si parfois des portions de
remparts sont intacts et faciles à distinguer, grâce à leur appareil,
de toute construction postérieure, beaucoup sont dans un état
de ruine tel qu’il est à peu près impossible de se prononcer sur
la nature et l’àgc de la construction. Et il faut avouer que parfois
des murs modernes de soutènement ressemblent terriblement
aux murs antiques, construits comme eux en pierres sèches.
Il faut donc dans ces recherches, de la prudence, pour ne pas
risquer d’ériger à la dignité de remparts salyens de modestes
bancaous.
D’autre part, des oppida primitifs ont été occupés, soit sans
interruption, soit à diverses reprises, et à des époques diffé­
rentes, non seulement dans l’antiquité, mais en plein moyen
àgeî Dans ce cas, les murs ont été plus ou moins remaniés ; et
les débris superficiels de poteries et d’autres objets se trouvent
mélangés. Cela même est intéressant, mais rend les observa­
tions d’autant plus délicates.
On a bien des fois décrit l’aspect général que présentent les
oppida, et noté qu’il n’y a aucun rapport entre leur mode
de construction et celui des murs d’enceinte gaulois, que nous
connaissons bien, grâce à la description donnée par César (1),

(1) De bello (jallico, VII, 23. — Cf. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p, 219.

�39
el aussi parles découvertes laites au Uiont Beuvrüÿ et ailleurs
encore. Jé rappelle brièvement que ces murs gaulois offrent un
système très particulier, qui consiste en une alternance de
pierres et de poutres, celles-ci enfoncées perpendiculairement
dans l’épaisseur du mur, el reliées entre elles par des traverses.
Le tout est noyé dans de la terre, encastrée entré deux pare­
ments de pierres de dimension médiocre.
En Provence, rien de pareil. Les murs sont tout en pierres ;
à l’intérieur, c’est un blocage de pierres et de terre; el les deux
parements sont en pierres, de dimension variable, mais souvent
considérable, formant des assises régulières, à peu près hori­
zontales. Ces assises se soutiennent par leur propre masse et
par l’agencement des joints.
Il semble donc, dès le premier abord, qu’il faille dénier aux
Gaulois toute participation aux constructions de ce genre. Mais
sommes-nous sûrs que les Gaidois aient construit toujours et
partout de la même façon (1) ? et que, dans les pays peu riches
en bois el riches en pierres, comme la Provence, ils n’aient pas
adopté un genre de construction plus approprié aux ressources
naturelles du pays? Ce genre de construction, qui consiste à
renforcer la bâtisse au moyen de pièces de bois, est déjà un
système savant, nullement primitif, el il est infiniment probable
que les remparts gaulois les plus anciens étaient, comme ceux
de tous les peuples primitifs, formés simplement de blocs de
pierre juxtaposés (2). D’autre part, M. de Saint-Venant, puis
AQVAE SÈXTlAE

(1) « Ce système de construction fut appliqué... un peu partout dans la
Celtique propre. Il n'est pas certain qu’il se soit beaucoup propagé en dehors
de celte région centrale. Ailleurs, on demeurait fidèle aux bâtisses toutes de
pierre, dont les ruines de Nages, près de Nîmes, et de Sainte-Odile, dans les
Vosges, nous fournissent de beaux spccimens » (Juliian, ibid.).
(2) On a émis l’hypothèse contraire, à savoir qüe le îllltl' avec poutres,
sujettes à pourrir et nécessitant un entretien constant, serait antérieur ati
mur tout en pierres ; mais les faits contredisent cette façon de voir, purement
théorique (résumé d’Uil article de Ch. L. Thomas, dans le Bulletin de ta
Société préhistorique de France, VI, 1909, p. 80). SI. Déclielette estime ait
contraire que les oppida gaulois de la France datent de la dernière période
de la Tènè, c’est-à-dire de la seconde moitié du second siècle avant notre
ère, et que, par conséquent, ils étaient de construction récente lors de l’ar­
rivée de César (L'Archéologie celtique en Europe, dans la Revue de synthèse
historiq ue, 1901).

�(1) A. Guébhard, Sur le murus duplex des Gaulois (Bulletin de la Société
préhistorique de France, III, 1906, p. 146 et suiv.) ; Déchelette, Les sépultures
de Vûijc du bronze en France (Anthropologie, 1906, p. 393 et suiv., et Manuel
II, chap. V); de Saint-Venant, Antiques enceintes fortifiées du Midi de la
France (Anthropologie, 1902, p. 393 et suiv.).
(2) De bello gallico, II, 29.
(3) A. Blanchet, Les enceintes romaines de la Gaule, p. 254 et suiv.
(4) Les derniers Arécomiques, traces de la civilisation celliqnc dans la région
du Bas-Rhône, spécialement dans le Gard (Bulletin Archéologique, 1897,
p. 481) ; Antiques enceintes fortifiées du midi de la France (Anthropologie,
1902, p. 84).

■

---------------

M. Guébhard et M. Déchelette, presque en même temps, et
chacun de leur côté, viennent de montrer ce qu’il faut entendre
par l’expression de murus duplex, employée parfois par César
en parlant des oppida gaulois, à savoir un mur renforcé, à l’inté­
rieur du blocage habituel, par deux parements de pierre, formant
ainsi comme un mur à parements et blocage, le tout encastré
dans un autre du même genre (1). Il semble bien qu’il n’y ait
là, comme le dit M. Déchelette, qu’un artifice pour parer au
manque de bois : ne pouvant renforcer leur rempart à l’aide du
lacis de poutres habituel, on avait employé dans le même but
des pierres, formant comme une ossature intérieure.
Or ce genre de mur, signalé par César chez les Aduatuques (2),
a été retrouvé notamment dans le département du Gard, où
M. de Saint-Venant a pu constater que les constructions de ce
genre remontent à l’époque de la Tène et sont attribuables
aux Gaulois de la région, les Volques Arécomiques, Mais
MM. Guébhard etGoby en signalent aussi dans les Alpes-Mari­
times, c’est-à-dire en pays ligure. Et enfin plusieurs villes de la
Gaule romaine, Langres, Beauvais, Poitiers, et aussi de la région
du Rhin, ont eu des remparts du même genre (3).
On voit par là combien il serait hasardeux d’asseoir sur celte
seule considération, le mode de construction des remparts, un
système absolu, et qu’il sera plus prudent de faire état aussi
des objets de diverse nature mis au jour dans ces oppida.
Cela est d’autant plus indispensable que ce n’est pas seulement
en Provence que l’on a trouvé des enceintes fortifiées du genre
de celles dont je vais parler. M. de Saint-Venant en a signalé un
assez grand nombre dans la région de la rive droite du Rhône,
dans le centre et le nord-est du département du Gard (4). Et il

—

MICHEL CLERC

�41
en attribue la construction aux Volques Arécomiques, et les lait
remonter seulement au second siècle avant notre ère (1).
Je ne saurais me prononcer là-dessus, ne connaissant pas de
visu ces enceintes, ni les objets que l’on y a trouvés. Parmi ces
objets, les uns, des armes en fer, sont, à n’en pas douter, des
diverses périodes de la Tène. Quant aux poteries, les unes,
d’après M. de Saint-Venant, se rattachent à la même industrie.
Mais il ne me semble pas, autant que j’en puis juger par de
simples descriptions sans figures, que ces poteries aient quelque
analogie avec celles qu’ont fournies les oppida provençaux. Je
voisbien que le système décoratif est tout à fait du même genre :
ornements géométriques, traits parallèles, en faisceaux faits au
peigne dans tous les sens, dents ou chevrons incisés ou poin­
tillés, impressions digitales sur le col, et quelquefois sur les
bords. Mais beaucoup de ces poteries, paraît-il, ont une couver­
ture brune ou noire lustrée, chose absolument inconnue en Pro­
vence. Et l’auteur, décrivant les fragments céramiques trouvés
dans l’enceinte de Chusclan près de Bagnols, à savoir des tessons
décorés d’empreintes digitales et d’incisions obliques, et des
anses formées d’un simple mamelon, perforé ou non, ajoute:
« Celte céramique, certainement préromaine, serait prise pour
néolithique, n’étaient sa substance plus dure et sa couleur. »
Il semble donc bien qu’il y ait là des vestiges de plusieurs épo­
ques successives : à laquelle de ces époques faut-il attribuer la
construction des murailles ? c’est une question que je me gar­
derai bien de trancher. J’ai voulu simplement indiquer la dilficulté et la complexité du problème, qui, probablement, comporte
des solutions différentes selon les localités.
On avait cru jusqu’ici que, sauf quelques exceptions isolées,
comme le célèbre plateau de Sainte-Odile en Alsace, la Provence
et le Bas-Languedoc seuls renfermaient des enceintes fortifiées
AQVAE SEXTIAE

(1) Telle paraît être aussi la conclusion de M. Ulysse Dumas, pour qui les
premiers travaux de ce genre, dans le Gard, remonteraient à l'époque du
bronze, et n’auraient été alors que des fortins, lieux de refuge temporaire ;
c’est à l’époque du fer que se seraient développées les grandes enceintes, qui
auraient atteint leur maximum de développement au moment de la conquête
romaine (Bulletin Archéologique, 1907, p. 41).

�MICHEL CLEUC
42
en pierres, du genre de celles que nous décrivons. Nous savons
maintenant, grâce aux recherches de l’infaligahlc DrA. Guébliard
et de ses collaborateurs de la Société préhistorique de France,
qu’il n’en est rien, et que l’on en trouve à peu près partout, en
France et ailleurs (1). 11 devient donc bien difficile de les attri­
buer à un peuple, et même à une époque unique. On est généra­
lement d’accord aujourd'hui pour leur refuser l’épithète de
« Ligure » (2) ; mais on ne l’est plus quand il s’agit même sim­
plement de les dater. Tandis que M. Guébliard incline visible­
ment à reculer à l’époque néolithique la plupart de ces enceintes,
d’autres veulent les placer plutôt à l’époque protohistorique, en
plein âge des métaux (3). Je n’ai pas à entrer ici dans ces
discussions d’ordre général, inutiles pour l’étude et la descrip­
tion des oppida qui seuls nous intéressent, et sur lesquelles je
pourrai revenir plus utilement à la fin de celle étude.
Le plan des oppida provençaux paraît avoir été de forme très
Variable, rectangulaire ici, là ovale ou elliptique. Parfois il y a
deux Ou plusieurs enceintes, soit sur tout le pourtour, soit sur
une partie seulement. Mais je dois dire que celle question du
plan des oppida est la plus mal élucidée de toutes. Les plans du
Pain-de-Munilion et de Roquefavour, par exemple, donnés par
la Statistique, sont, d’après les recherches les plus récentes,
sinon fantaisistes, du moins fort sujets à caution.
La Statistique désigne généralement ces villages par le nom
que je viens de leur donner moi-même, le nom latin d'oppidum.

(1) Voir la série des Rapports mensuels rédigés par M. Guébliard nu nom
de la Commission d’études des enceintes préhistoriques, dans le Bulletin de la
Société préhistorique de France, à partir de 1900-1907 ; cf. encore le Bulletin
Archéologique, 1908, XXXVII (Roquefort, Gironde), et l’ouvrage de Marcliesetti, I castellieri preistorici di Trieste e délia regione Giulia, 1903, cité par
Déehelette, Manuel, I, p. 371, n" 1.
(2) On avait objecté à cette désignation, notamment, que l'on n’en trouve
point dans la Ligurie italienne ; or, cela venait tout simplement de ce qu’on
ne les avait pas cherchés, et l’enquête de M. Guébliard en a fait trouver là,
comme ailleurs (Société préhistorique de France, V, 1908, p. 370), et Guébliard,
Camps et enceintes, p. 1024, n° 6 (Extrait du troisième Congrès préhistorique
de France, 1908).
(3) Voir l'Anthropologie, 1906, p. 115 et suiv. (C. R. du Congrès de Monaco).
M. de Morgant admet, commeM. Guébliard, l’origine néolithique des oppida
(Les premières civilisations, p. 146).

�AQVAE SEXTlAli

4,H

D’autres savants préfèrent le terme de castelhvn. Et en effet les
auteurs anciens emploient souvent ce dernier terme, à propos
précisément des Ligures. Cicéron, par exemple, parle de la
gloire militaire rapportée par les généraux romains qui avaient
enlevé les caslella des Ligures(1). Mais dans ce passage, juste­
ment, Cicéron fait allusion au rôle militaire joué par ces bourgs
fortifiés, où s’élail concentrée la résistance, sans doute aprèsdes
défaites subies en rase campagne. Il vaut mieux, en somme, à
mon avis, conserver le terme plus général d’oppidum, ville for­
tifiée, et réserver pour le premier établissement romain à Aix le
terme plus précis de caslellum (2).
Autre question, plus importante. Que faut-il penser de l’asser­
tion de Justin, à savoir que ce seraient les Grecs de Marseille
qui auraient appris aux populations du voisinage à entourer
leurs villes de remparts (3). Outre qu’il y a peu de rapport,
au premier abord, entre la construction régulière des remparts
à la grecque et l’appareil barbare des murs ligures, il serait bien
surprenant que les Ligures eussent attendu jusqu’au sixième
siècle pour entourer de défenses leurs villages. Tous les peuples,
même les peuples sauvages, savent fortifier d’une manière ou
d’une autre leurs demeures. Enfin, quelque difficile que soit
l’attribution des oppida provençaux à une époque précise, on
va voir que la plupart d’entre eux, s’ils ont eu des relations
avec les Grecs de Marseille, relèvent, par tous leurs aspects,
d’une civilisation absolument différente, et, sans aucun doute,
bien antérieure à l’arrivée des Grecs. Il ne faudrait donc consi­
dérer le mot de l’iiislorien latin que comme un développement
de pure rhétorique.
Cependant, il faut reconnaître qu’il a pu y avoir, sur les
collines et les plateaux, des groupes d’habitations non entourées
(1) Brulus, LXXIII.
(2) SI. Guébhard propose (Essai d’inventaire des enceintes préhistoriques
du Var, p. 3, n. 2), de garder le terme provençal de Castelar ou Caslélas. Ce
serait peut-être, en effet, le plus sage ; mais ce terme, fort clair pour les
Provençaux, ale tort de ne l'être pas assez pour les autres, et aussi d’être trop
particulier, trop local, pour une chose qui précisément l’est si peu. Oppidum,
terme général et conventionnel, ne trompe personne.
(3} XLIII, 4: ... tubes maenibus cingere.

�MICHEL CLERC

de murailles : nous en verrons un exemple à la Roc|ue-Perluse,
près de Velaux. Les remparts, en bien des cas, auraient donc pu
être postérieurs aux villages. G. Jullian incline à ne faire dater
les plus importantes et les plus vastes de ces enceintes, comme
Nages, Murviel, que postérieurement à l’arrivée et des Grecs et
des Ibères, et admet l’antériorité des autres (1).
D’autre part, les expressions dont se sert Justin dans tout ce
passage paraissent singulièrement précises. Ainsi, il n’attribue
point aux Grecs (comme on le lui fait souvent dire), l’importa­
tion de la vigne, mais bien la taille de la vigne (2), ce qui
est très différent. El nous savons, en effet, aujourd’hui, que la
vigne, à l’état sauvage, est indigène en Provence (3).
Au contraire, il leur attribue nettement l’importation de l’oli­
vier (4). Or, contrairement à l’opinion populaire, qui se repré­
sente l’olivier comme indigène en Provence, les botanistes,
actuellement, sont d’accord pour déclarer qu’il y est d’origine
étrangère, tandis qu’il croît spontanément en Syrie et en Asie
Mineure (5).
On peut donc se demander si la troisième assertion de Justin
n’est pas aussi fondée que les deux premières, et si vraiment ce
ne serait pas la vue des remparts de Marseille (et sans doute de
ses colonies), qui aurait propagé peu à peu chez les tribus ligures
environnantes le système des fortifications en pierre. Et cela,
d’ailleurs, s’accorderait avec ce que j’indiquais, que les agglomé(1) C. Jullian verrait volontiers clans les enceintes de Nages et de Murviel
l'œuvre « des Ligures des derniers mégalithes ». Et il reconnaît que si « les
Liguriens n’avaient peut-être pas de grandes villes murées, à foyers éternels
et à citoj'ens permanents », mais seulement des marchés et des refuges, il
existait cependant de ces villes dans le sud dès le sixième siècle, celles que
cite Avienus (Op. cil., I, p. 161 et 175).
(2) Vitem putare.
(3) G. de Saporta, Congrès scientifique de France, XXXIII' session, tenue à
Aix en 1866, t. i, pp. 279 et 296.
(4) Olivam screre.
(5) De Candollc, Origine des plantes cultivées, 2« édit., 1883, p. 225 ; — O.
Penzig, Flore coloriée de poche du littoral méditerranéen, 1902 ; — Mnrnier
et Reynier, Flore phancrugamique des Bouches-du-llhône, 1910 ; — réfé­
rences dues à l'obligeance de mes collègues MM. E. Hecke et E. Ileerock.

�45
rations de population ont pu se constituer avant de s’entourer de
remparts (1).
Si l’on remarque encore que les oppida en pierres, plus ou
moins clairsemés dans les autres régions, fourmillent dans la
Basse-Provence, surtout dans toute la région côtière, c’est-àdire dans la zone d’influence de Marseille et de ses colonies, peutêtre finira-t-on par trouver l’assertion de Justin moins surpre­
nante qu’elle ne le paraît au premier abord.
Enfin, il 11e semble pas, nous le verrons en étudiant les divers
oppida de la région d’Aix, qu’aucun d’eux, sous sa forme actuelle,
remonte à une antiquité très reculée: or la fondation de Marseille,
qu’011 ne l’oublie pas, date du début du sixième siècle, c’est-àdire de la seconde période de Hallstatt, ou du premier âge du
1er. Si les oppida 11e datent pas d’un temps plus reculé, ce qu’il
me paraît difficile d’admettre, quoi d’étonnant à ce que leurs
constructeurs aient essayé de faire, à leur façon, des remparts à
la grecque ?
Or, si l’on compare les vues qui ont été publiées de plusieurs
de ces remparts, notamment de ceux des Alpes-Maritimes, 011
constate, dans la construction, des différences sensibles. Tantôt
les pierres, très inégales de dimensions, sont très grossièrement
appareillées; tantôt, au contraire, elles sont taillées en parallélipipèdes rectangles presque réguliers et appareillées en rangées
presque horizon laies. Le mur de l'oppidum du Baou de la Gaude,
à Saint-Jannet (Alpes-Maritimes), par exemple (2), et surtout le
rempart de Piéredon, près d’Eguilles, dont on verra la reproduc­
tion à la Planche XI, rappellent d’une façon frappante les murs
grecs de l’époque archaïque. A Ampurias, par exemple, les
fouilles qui viennent de mettre au jour les restes de la ville grec
que, du sixième siècle avant notre ère, ont dégagé une partie de
AQVAE SEXÏIAE

(1) M. Soplius Miiller n’hésite pas à admettre l’influence de la civilisation
mycénienne sur la construction des enceintes fortifiées du sud de l’Espagne,
du premier âge du métal, et même sur celles du nord des Alpes (L’Europe
préhistorique, p. 73) ; mais on sait que M. S Millier attribue, d’une façon
générale, aux influences venues de l’Orient, une importance que tous les
préhistoriens sont loin de leur accorder.
(2) Déehelette, Manuel, II, p. 125, fig. 31, d’après un cliché de M. Paul Goby.

�4(5

MICHEL CLERC

la muraille d’enceiule, laquelle « esl constituée par d’énormes
blocs d’un appareil polygonal assez l'rusle, posés sur mortier de
terre et calés avec de petits matériaux » (1).
Ces oppida, pour ne parler que de la région d’Aix, ou, si l’on
veut, de la vallée moyenne de l'Arc, sont très nombreux, j’entends
ceux dont les vestiges sont encore visibles. Et beaucoup d’autres,
sans doute, ont déjà disparu. Seuls, ceux-là se sont conservés à
peu près intacts qui sont situés à une hauteur considérable,
comme le Pain-de-Munilion, ou loin de tout centre moderne
important, comme Constantine. La mise en culture a, peu à peu,
transformé les autres, et fait disparaître les murs, achevé de
briser les poteries en tessons minuscules et méconnaissables.
On trouvera dans les livres de MM. Castanier, de Gérin-Rieard
et Arnaud d’Agnel, Goby et Guébliard, la liste de tous les oppida
reconnaissables encore aujourd’hui en Provence, ou du moins
de tous ceux qui ont été signalés (2). Je vais en décrire quelquesuns seulement, de la région d’Aix, les plus intéressants soit par
leur situation, soit, surtout, par les découvertes qui y ont été
faites. Ces derniers, malheureusement, sonL la minorité : non
pas que, j’en suis convaincu, il n’y ail rien à découvrir dans les
autres ; mais parce que l’on ne s’est jamais donné la peine d’y
faire des recherches suivies et systématiques. A vrai dire, la
chose, pour quelques-uns de ces oppida, ne serait pas aisée. Le
mont Olympe et le Pain-de-Munilion, par exemple, sont d’un
accès difficile, et trop éloignés de tout centre d’habitation pour
qu’on puisse y aller et en revenir facilement dans une journée.
Il faudrait s’y faire toute une installation, permettant d’y passer
plusieurs journées de suite. Et, dira-t-on, pour un maigre
(1) L. Joulin, Revue Archéologique, 1910, XVI, p. 194.
(2 V ajouter, pour le Val’ et les Alpes-Maritimes, les articles du l)1' Adrien
Guébliard ; Essai d'inventaire des enceintes préhistoriques (caslelars) du dépar­
tement du Var (Congrès préhistorique de France, tenu à Périgueux, 1905) ;
Sur les enceintes préhistoriques des Préalpcs Maritimes (en collaboration avec
M. Paul Goby, Comptes rendus de l’Association française pour l’avancement
des sciences, XXXIII0 session, Grenoble, 1904) ; Première révision de l'inven­
taire des enceintes préhistoriques du département du Var (Deuxième Congrès
préhistorique de France, tenu à Vannes, 190G) ; Les enceintes préhistoriques
(caslelars) des Préalpcs Maritimes, 1907.

�47
résultat. Il ne faut pas s’attendre, en effet, à trouver dans ces
pauvres demeures autre chose que des vases grossiers ou des
instruments primitifs. Mais ces humbles objets n’en ont pas
moins pour notre histoire locale une valeur inestimable. C’est ce
que nous montreront les résultats des recherches faites à
Antremont, au Baou-Roux et à la Roque-Pertuse.
AQVAE SEXTIAE

��CHAPITRE IV

ANTREMONT (1)

I. — L’O ppidum

Celle élude sur les oppida de la région d’Aix doil naturelle­
ment commencer par l’oppidum célèbre d’Anlremont, qui a été
très probablement le plus rapproché de l’emplacement d’Aix
romain, et à coup sûr l’un des plus importants de la région, à
en juger par les restes de sculptures, uniques dans leur genre, que
l’on y a trouvés. Je me demande pourtant s’il n’y a pas eu,
plus près d’Aix encore, un autre oppidum, à savoir au bourg
Saint-Sauveur, là même sans doute où s’est élevé le castellum
romain ? Mais comme il n’en subsiste aucun indice, et qu’aucune
recherche n’a jamais été faile dans ce sens, cela demeure à
l’état de pure hypothèse (2).
Le nom d’Antremont (et non Enlremont) n’a rien à voir avec
la prétendue forme latine Intermontes que lui donnent les
auteurs de la Statistique, et, après eux, beaucoup d’autres
érudits. C’est encore une de ces étymologies supposées dont
fourmille notre historiographie provençale. Comme l’a fort bien
(1) Fauris de Saint-Vincent, Mémoire sur quelques découvertes d’antiquités
faites auprès d'Aixen 1817 (Mémoires de l’Académie d’Aix, I, 1819); Statisti­
que des Bouches-du-Rhône, II, pp. 257 et 470, et PI. X et XIV ; Michel de
Locjui, Recherches sur les ruines d’Enlrcmonls, 1839; Rouard, Mémoire sur les
bas-reliefs gaulois trouvés à Enlremont (Mémoires de l’Académie d’Aix, VI,
1851) ; N. H. Bullock Hall, The Romans on lhe Riviera and lhe Rhône, p. 54 et
suiv.
(2) Le seul vestige préromain que j’aie trouvé à Aix même est un hord de
vase analogue à ceux que je vais décrire, et décoré d’une façon assez particu- •
lière, d’incisions au dehors, d’impressions digitales au-dedans, et de points
en creux sur la tranche. Et il provient du côté opposé de la ville, du quartier
de l’Aigle d’Or (rue Irma-Moreau), où je l’ai, en compagnie de M. Edouard
Aude, déterré dans le talus, rempli de décombres antiques provenant des aires
Saint-Roch. {PL II, fig. 1, n" ■ )).
4

�MICHEL CLEHC
50
montré Rouard, le nom d’Anlremont ne vient nullement des
collines dominées par l’oppidum ; c’est au contraire le quartier
qui a pris son nom d’une tour, dont le soubassement, surmonté
d’un bastidon moderne, existe encore (1), et qui s’appelait la
tour d’Antremont. Or, dans les documents les plus anciens où
il en soit question, à savoir le Livre Rouge d’Aix, commencé en
1425 (2), celte tour est toujours appelée Antremons, Turris
Antremoniis, la Torre d’Antremonts, nom qui semble bien être un
nom propre, de famille, et n’a rien à voir avec inter montes (3).
Cette tour était d’ailleurs d’origine relativement moderne, sans
doute du bas moyen âge, si ce n’est plus récente encore.
Le plateau dominé par celte tour, et qui en a pris le nom,
s’élève à trois kilomètres au nord-ouest d’Aix, entre la roule de
Puyricard et le chemin dit de la Lauve, qui se détache de cette
route à la hauteur de l’Hôpital (4). Il fait partie de la chaîne de
collines d’Éguilles, située entre la vallée de l’Arc et celle de la

(1) Ce bastidon, qui, encadré de deux cyprès, profilait sur le ciel une
silhouette pittoresque, a été à moitié démoli par le tremblement de terre du
11 juin 1909,
(2) Le Livre Bouge, aux Archives municipales d’Aix, et, en double, aux
Archives départementales, est un recueil de chartes relatives aux anciens pri­
vilèges de la cité. 11 serait fort à désirer que ce précieux cartulaire fût publié,
de même que le Livre Noir, le Livre Jaune, le Livre Catena, le Livre des
Consuls, le Livre des Règlements, tous fort importants pour l’histoire d’Aix,
et, jusqu’à ce jour, à peu près inutilisés.
(3) Voici, après vérification faite sur le texte, les passages visés par Rouard.
Actes relatifs à la fixation des limites des pâturages affectés aux bestiaux de
la boucherie de la ville : en 1381, pi'imus terminus est turris Antremoniis
(p. XLVI) ; en 1446, primas terminus est turris Antremoniis, proul antiquitus
erat (p LXXXVII) ; Capitula pacis de 1387 (entre la régente Marie de Rlois,
mère de Louis II d’Anjou, et les représentants des États) : Turrem Anlremontis, dans le texte latin, la Torre d’Antremonts, dans le texte provençal
.(p. XXIII).
Tout récemment (Annales de Provence, VII, 1910, p. 404 et suiv ), M. J. de
Durant! la Calade vient de montrer que, selon toute probabilité, il faut voir
dans ce nom celui de la famille à laquelle appartenait, au quatorzième siècle,
un notaire de la Chambre des maîtres rationaux, Robert de Tramonto, la
«particule An étant d'un usage général comme préfixe au nom des familles
notables et, surtout, au nom des rues ou quartiers ou ces familles
avaient des propriétés. Exemples : la rue d’Encliabaud = Jacques Chabaudi ;
le bourg d’Aurabet = François Rabeti ; le puits d’Antorrennes = Jehan de
Torrenes, etc.
(4) Le nom d’Antremont ne figure pas sur la carte de l’État-Major.

�AQVAE SEXTIAE

Touloubre. L’altilude en est à 380 mètres ; la roule, à partir
d’Aix, monte en pente continue, interrompue seulement, sur le
chemin de la Louve, par une courte descente, car un premier
coteau, moins élevé, sépare Aix et Antremont. Puis la colline
d’Antremonl surgit brusquement (PL I, ftg. 1) ; les deux chemins
la longent, l’un à l’est, l’autre à l’ouest, et on y accède, d’un côté
ou de l'autre, par derrière, en dehors du mur d’enceinte. Autre­
ment dit, c’est un plateau, très escarpé au sud, escarpé aussi à
l’est et à l’ouest, et relié à la plaine par une pente beaucoup plus
douce au nord. Du sommet de ce plateau, ou jouit d’une vue
admirable : d'un côté, c’est Sainte-Victoire, vue de profil entre
ses deux gigantesques gradins, le Cengle et le Grand Sambuc ;
de l’autre côté, c’est le pittoresque village de Ventabren, perché
sur sa colline, et, au-dessous, les hautes arcades de l’aqueduc
de Roquefavour. Au sud, la plaine et la ville d’Aix, au nord la
plaine de Puyricard, s’étendent, celle-ci jusqu’à la chaîne de la
Trévaresse.
C’est donc du côté nord que la ville avait le plus besoin de
protection, et c’est de ce côté, en effet, que court le mur le plus
long, et le mieux conservé. Il ne va pas en ligne droite de l’est à
l’ouest, mais décrit une courbe saillante, ou plutôt deux lignes
droites reliées par un angle arrondi. Toute l’enceinte fortifiée
affecte en somme la forme d’un quadrilatère irrégulier, dont
Michel de Loqui estimait la surface à 33.180 mètres carrés. Le
même auteur, dont la description, datée de 1838, est la plus
ancienne que nous possédions, a distingué dans ce vaste quadri­
latère deux parties, de même forme, inégales et contiguës : « La
muraille du nord, qui sert à les fermer l’une et l’autre, est la seule
ancienne, à mon avis ; mais on aperçoit encore autour de la
colline des hases d’anciens murs écroulés. La muraille du nord
s’étend de l’est à l’ouest, en formant vers le milieu un angle
saillant du côté du nord. Elle consiste en une longue et large
rangée de pierres, qui a environ trois cent cinq mètres de
longueur, et un à deux mètres d’épaisseur. Elle a été plus ou
moins rabaissée vers le sol ; mais, en général, à l’extérieur de
l’enceinte, elle dépasse de beaucoup la hauteur de l’homme.

�52
MICHEL CLERC
En quelques points, elle est presque entièrement détruite. Elle
est bâtie sur une ligne droite qui s’interrompt deux fois pour
former des carrés rentrants. Celle muraille ne paraît pas avoir
de fondement. Sa construction est grossière et à pierres sèches.
Outre les quatre murailles qui forment le quadrilatère de l’est,
on en aperçoit encore plusieurs autres parallèles au mur d’en­
ceinte et plus ou moins considérables. Elles proviennent toutes
de l’entassement des décombres retirés au sein de la terre par
les cultivateurs ».
Treize ans plus tard, en 1851, Rouard décrivait ainsi, à son
tour, les ruines : « La partie du nord, qui fait face à la chaîne
de la Trévaresse, dont elle est séparée par la vaste plaine de
Puyricard, est la plus intéressante encore, bien qu’elle ait
presque perdu le grand caractère de construction primitive, et
quasi cyclopéenne, dont l’aspect avait frappé quelques savants
voyageurs. Des blocs énormes à peine équarris formaient ce
rempart sans ciment, qui a plus de trois cents mètres de l’est à
l’ouest sur ce point... On y remarque encore des traces de
grands carrés rentrants, qui semblent indiquer qu’ils étaient
garnis de tours, aujourd’hui éboulées, et tout à fait effacées, si
l’on peut ainsi parler ».
Quant aux compartiments carrés dont parle Gilles (1), com­
partiments dans lesquels auraient été établies les habitations,
Rouard est là-dessus très explicite : « On trouve encore (dans
l’intérieur de l’enceinte) après tout ce qui a été enlevé, une
quantité prodigieuse de pierres rangées en murs épais, et
formant comme des rues. Ce sont les agriculteurs, les proprié­
taires qui, pour cultiver quelques parties de ce terrain, ont
entassé et disposé ces pierres, de façon que l’on y circule comme
dans un camp ». D’ailleurs, pour se rendre compte de ce que
vaut l’assertion de Gilles, il n’y a qu’à se reporter à un autre de
ses ouvrages, Le Pays d’Arles, où on lit ceci (2) : » On les trouve
plus nombreuses (ces habitations) à Entremont d’A ix... elles
ont intérieurement la forme ronde, et sont recouvertes d’une
(1) Le Pays d’Aix, p. 2.
(2) P. 6.

�53
voûte ovoïde (!) de même construction... Nous en avons vu, «
, Entremont, croyons-nous (!), dont les parois intérieures forment
des carrés, des losanges, et autres figures géométriques ». Que,
d’ailleurs, ce vaste espace ail été habité, et non seulement occupé
en temps de guerre, c’est ce que démontrent, et ses dimensions
mêmes, et le nombre et la nature des objets qui y ont été
trouvés.
C’est ce qu’avait fort bien reconnu Michel de Loqui : « Les
ruines d’Antremont apparaissent au premier aspect comme des
vestiges d’une ancienne ville. La grande muraille du nord,
longue de trois cent cinq mètres, formée avec des quartiers de
rochers, et qui, d’après des traces encore subsistantes, entourait
le plateau de la colline, a tous les caractères d’un rempart. Dans
l’intérieur de l'enceinte, sur une surface d’une demi-lieue de tour,
on n’aperçoit que des décombres, et chaque jour on en retire de
nouveaux du sein de la terre. Celte immense quantité de pierres
que la main des hommes peut seule avoir transportée sur ce
point, indique l’emplacement d’anciennes et nombreuses habi­
tations. Dans le quadrilatère de l’est, dans un terrain nouvelle­
ment remué, on découvre même des restes de fondements. On
est convaincu qu’une population nombreuse a vécu sur ce pla­
teau, si, des décombres dont nous parlons, on porte ses regards
sur l’amas extraordinaire de poteries qui couvrent le sol... leurs
débris considérables sont répandus sur la superficie restreinte
d’un coteau, et il faut admettre nécessairement, il me semble,
que ce coteau a été remplacement d’une ancienne ville ». El de
même Rouard : « Celte quantité prodigieuse de pierres qni
étonne encore suppose des habitations nombreuses construites
à demeure, et non point un camp (1) ».
Il est d’autant plus regrettable que l’on n’ait pas pris à temps les
mesures nécessaires pour sauver de la destruction ce curieux
spécimen de ville salyenne antérieure à l’occupation romaine.
On ne peut évidemment avoir la prétention d’interdire à la
AQVAE SEXTIAE

(1) Cf. encore Alfred d'Aubergue, dans la Provence artistique et pittoresque,
II, 1885, p. 586.

�MICHEL CLERC

culture tous les espaces occupés par des ruines de ce genre ;
d’autant plus que beaucoup n’oflrent pas grand intérêt, et qu’il
suffit d’en avoir relevé exactement l’emplacement. Mais il n’en
était pas ainsi pour Antremont. Outre l’importance des ruines qui
subsistaient encore il y a quelques années, l’intérêt exceptionnel
des objets trouvés là aurait dû faire classer le plateau comme
monument historique. Des fouilles, faites peu à peu, peu coû­
teuses par conséquent, auraient certainement mis à jour de
nouveaux objets, et l’on aurait ainsi constitué à peu de frais,
aux portes mêmes d’Aix, un ensemble unique en son genre. Il y
a quelques années, un érudit anglais qu’on peut dire naturalisé
provençal, M. W.-H. Bullock Hall, me demanda d’intervenir
auprès de la municipalité d’Aix pour mettre fin à l’œuvre de
vandalisme alors en train de s’accomplir (1). Mais le Maire, mis
par moi au courant de l’affaire (c’était alors M. le Dr M. Ber­
trand), me répondit qu’à son grand regret, le terrain appartenant
à des particuliers, la Ville ne pouvait intervenir, à moins de
s’engager dans des dépenses que son budget ne lui permettait
pas.
Aujourd’hui, l’aspect des lieux a bien changé. La grande
muraille du nord est encore reconnaissable dans sa direction
générale, et assez bien conservée en quelques parties (PI. I,fîg. 2) ;
mais la surface du plateau ne permet plus de reconnaître aucune
des dispositions intérieures ; et les débris de poteries même,
beaucoup moins nombreux, ne se trouvent plus guère que sur la
lisière des terres déblayées, notamment sur le bord occidental
du coteau. Néanmoins l’aspect général de l’ensemble est encore
non seulement très pittoresque, mais très significatif, et confirme
absolument la façon de voir des deux érudits aixois.
Il faut regretter aussi qu’eux ou d’autres n’aient pas songé à
recueillir les tessons de poterie les plus intéressants. On aurait
eu là une occasion unique de constituer une collection complète
de toutes les terres, de toutes les formes et de tout le système
(1) Cf. Numa Côste, Le camp d’Entremont, dans le Sémaphore de Marseille,
1-2 mars 1903.

�55
décoratif de celte poterie indigène. On n’en a conservé, en effet,
à nia connaissance, qu’un petit nombre de spécimens, les uns
dans la collection d'Aubergue, actuellement au Musée d’Aix, les
autres, recueillis par M. Trabaud, puis, tout récemment, par
MM. J. de la Calade, Edouard Aude et moi, au Musée Borély.
Avant de décrire ces poteries, il convient de signaler tout
d’abord la présence de quelques objets en silex. Rouard.que l’on
peut croire sur parole, parle de pointes de flèches en silex (1).
D’autre part, dans la collection d’Aubergue, figurent une hache
en pierre polie, intacte, de petites dimensions, aux bords visible­
ment usés, un broyeur (un autre au Musée Borély), et un polissoir d’assez grandes dimensions, mais brisé, d’un poli admirable.
(PL II, fig. 2, nos 1 et 2).
On voit immédiatement le problème que soulèvent ces objets,
problème que j’ai déjà indiqué plus haut. Ces silex sont-ils des
vestiges d’une population plus ancienne que les constructeurs
des murailles, ou ces derniers continuaient-ils à se servir des
instruments des populations néolithiques ? Pour le résoudre, il
faudrait savoir exactement où et dans quelles conditions ont été
trouvés les objets en question. Or, nous sommes, à Antremont,
trop mal renseignés sur ce point pour pouvoir affirmer quoi que
ce soit. Mais nous verrons plus loin que des trouvailles faites
ailleurs éclairent jusqu’à un certain point la question.
Une seconde catégorie d’objets, la plus nombreuse de beau­
coup, se compose de tessons de poterie. La caractéristique
essentielle de ces poteries, celle que nous retrouverons dans les
produits de tous les oppida, c’est la pâte même, faite d’une terre
très grossière, et remplie de grains calcaires souvent très gros.
Celte pâte est mal cuite, d’une couleur généralement rougeâtre,
que la cuisson a plus ou moins transformée à la surface, soit en
la fonçant, soit en la pâlissant. La plupart des fragments appar­
tenaient à des vases très épais (jusqu’à trois et quatre centimètres),
de grandes dimensions, et de formes faciles à reconstituer. Ce sont
surtout des jarres à fond plat, et à rebord très prononcé, qui devaient
AQVAE SEXTIAE

(1) Mentionnées déjà par Castetlan, Discours... à l'Académie d’Aix, 1834.

�56
MICHEL CLERC
servir à garder les grains, l’huile, et sans doute aussi l’eau. Or,
nous ne connaissons point de vases de cette dimension dans la
poterie néolithique ; de sorte que nos vases, bien que laits à la
main, indiquent un stade beaucoup plus avancé dans l’industrie
du potier.
Les principaux morceaux du Musée d’Aix sont : un fond de
jarre garni de bourrelets, et quatre cols de jarres, l’un orné d’un
bourrelet incisé, le second de rayures horizontales, tandis qu’elles
sont verticales sur le fragment conservé de la panse ; le dernier
est flanqué de très gros bourrelets, surmontés eux-mêmes de
nervures.
Les fragments du Musée Borély (Pl. II, fig. 1) sont surtout des
morceaux de panses cerclés d’un bourrelet, parfois décoré
d’incisions. La panse elle-même montre souvent le travail de
l’ébauchoir, qui a tracé sur la pâle des rayures parallèles. Lin
seul tesson, très petit, témoigne d’un vrai souci de la décoration :
des sillons verticaux parallèles terminés en demi-cercle sont
accompagnés d’une bande horizontale en léger relief, elle-même
semée de petits cercles en creux.
En fait de vases de plus petites dimensions, je citerai un frag­
ment d’écuelle, très évasée, ornée d’un sillon à la partie
supérieure.
M. Vasseur signale encore quelques morceaux vus par lui, par
exemple un tesson qui présente une bande ondulée à rayures
parallèles, tracée à l’aide d’un ébauchoir denté : un tout petit
vase de la collection d’Aubergue offre la même décoration. (PL
II. fig. 2, n° 3). Il signale encore des débris de vases très minces,
ornés de bourrelets circulaires, auxquels correspondent à l’inté­
rieur des cannelures (1). Sauf ces exceptions, la grande majo­
rité des vases ne comportait aucune décoration.
On voit immédiatement qu’il n’y a rien de commun entre
celte céramique et les vases gaulois de l’époque de la Tène.
Ceux-ci, qu’ils soient peints,ou qu’ils soient simplement incisés,
sont d’un faire autrement habile et d’une décoration autrement
(1) Note préliminaire sur l’industrie ligure en Provence (Annales de la Faculté
des Sciences de Marseille, 1903).

�57
savante. Et M. Décheletle, qui a si bien étudié ces vases gaulois,
remarque justement que les vases peints manquent dans toute
la Gaule du sud-est, et aussi dans l’Armorique (1). Or, si les
vases incisés se trouvent, eux, précisément, dans l’Armorique,
ils ne font pas moins défaut que les vases peints (au moins
jusqu’à nouvel ordre) dans la Provence.
A celte céramique, sûrement indigène, fabriquée sur place, ou
peut rattacher des meules en basalte boursouflé (collection
d’Aubergue). Deux meules composaient un moulin à bras : l’une
fixe, l’autre tournant sur la première au moyen d’un tourillon
central. Des boules de même matière devaient avoir un emploi
analogue, c’est-à-dire servir à broyer les grains.
Nous verrons que tout cela se retrouve, plus ou moins, dans
les autres oppida. Au contraire, M. d’Aubergue a pu recueillir
quelque chose de très rare, surtout ailleurs que dans des tom­
beaux, à savoir quelques objets en fer (PI. II, fig. 2). Ce sont, pour
laisser de côté quelques objets méconnaissables et des scories de
fer et de plomb, deux faucilles, une grande et une petite, un petit
couteau recourbé, muni d’une soie, et qui ressemble singulière­
ment à certains couteaux en silex néolithiques, un grand couteau
ou poignard droit, à large lame, à un seul tranchant de forme
convexe (peut-être bien une épée), à poignée ne faisant qu'un avec
la lame ; et un instrument recourbé à une extrémité, et peutêtre incomplet, dont je ne puis définir l’usage (nü 8), Quoi qu’il
en soit, on comprend l’intérêt de ces objets, dont la haute anti­
quité n’est pas douteuse, et qui nous fournissent un point de
repère chronologique, en nous montrant Antremont occupé en
plein âge du fer.
Une autre catégorie d’objets va nous fournir maintenant un
terminus post quem. Ce sont des morceaux de poterie fine à vernis
noir, qui ont été signalés par Prosper Mérimée et par de Saulcy,
et, après eux, par de Caumont et de Saporla (2).
L’extrême rareté de ces tessons suffirait pour en prouver la
AQVAE SEXTIAE

(1) Poteries de La Tène à décoration géométrique incisée (Revue Archéolo­
gique, 1901, II, p. 51).
(2) Congrès archéologique de France, XXXIIIml&lt; session, à Aix, 1866, p, 240.

�MICHEL CLERC
58
provenance étrangère, s’ils n’étaient suffisamment significatifs
par eux-mêmes : « Tous sont des fonds ou milieux de vases,
dont la forme très ouverte devait rappeler celle de nos jattes et
de nos soucoupes. Les morceaux portent intacts, par dessous la
base, un rebord circulaire qui leur servait de support. La pâle
rouge est d’une grande finesse et revêtue d’un vernis noir uni­
forme ». On reconnaît immédiatement, à cette description si
précise (je ne sais ce que sont devenus ces fragments) les coupes
noires altiques, avec ou sans pied,du cinquième et du quatrième
siècle. L’un des tessons portail, au milieu d’un cercle grave en
creux, une petite rosace ou fleuron. On sait que ce petit motif se
trouve fréquemment sur les poteries grecques des fabriques de
l’Italie méridionale.
A défaut de ces fragments, la collection d’Aubergue renferme
quatre petits vases communs, à couverte noire, très probable­
ment de fabrication grecque. Et récemment, M. Edouard Aude
et moi, après de minutieuses recherches, avons ramassé une
quarantaine de petits tessons de cette poterie (au Musée Borély).
Nous saisissons donc sur le fait des relations commerciales
entre l’oppidum d’Antremont et la Grèce, évidemment par l’in­
termédiaire de Marseille. Ces relations avec Marseille, nous les
constatons d’autre part par les monnaies marseillaises trouvées
aussi à Antremont (une dans la collection d’Aubergue).
Au contraire, d’après les premiers fouilleurs, aucun débris ne
témoignerait d’une influence romaine : « On n’y trouve, nous dit
Rouard, en général, aucun débris qui annonce une civilisation
un peu avancée ; aucune monnaie, aucune médaille, romaine
ou autre, aucune inscription ou reste d’inscription... on n’y a
jamais trouvé ni brique, ni aucune de ces tuiles à rebord,
dites abusivement sarrasines, dont la vue révèle indubitable­
ment des ruines romaines... Ainsi, point de médaille (1), point
(1) Gilles : « On y a trouvé un grand nombre de monnaies gauloises, grec­
ques et romaines “??? » el aussi « quelques échantillons de poteries phéniciennes» 1!
(Le pays d’Aix;,p. 2). On a signalé encore «une médaille gauloise en bronze»
(Congrès scientifique de France, XXXITF session, à Aix, 1868, p. 248).

�59
d’inscription, point de poterie fine, qui puissent appartenir à
l’époque romaine, ou à une époque postérieure... » (1).
Or cela n’est pas absolument exact. Sans parler d’une inscrip­
tion, une dédicace à Diane, trouvée, paraît-il, à Antremont (2),
j’y ai recueilli un certain nombre de tessons différents de tous
ceux que je viens de décrire : à savoir un fragment de jarre, de
même forme que ceux que j’ai signalés, mais d’une pâte homo­
gène et bien cuite, et qui paraît bien fait au tour (PL Il.fig. l,n° 1);
et, ce qui est plus significatif, des fragments d’amphores à large
col, avec anses, dont la facture romaine ne peut laisser aucun
doute. Dans la collection d’Aubergue même, un fond de jarre
décoré d’un bourrelet à section tronconique, et fait d’une argile
très homogène, paraît bien fait au tour, et de fabrication
romaine.
Mais, ce qu’il faut ajouter, c’est que ces fragments sont infini­
ment plus rares que les autres, et, de plus, que l’on n’a jamais
trouvé à Antremont celte poterie à vernis rouge orangé, décorée
ou non de reliefs, que l’on désigne généralement sous le nom de
poterie samienne, plus exactement sous celui de poterie sigillée,
et dont l’extraordinaire abondance dans tous les lieux occupés
par les Romains s’explique d’autant plus facilement que la
Gaule, et la Gaule du sud, fabriquait elle-même de ces poteries
en grandes quantités.
Or l’on sait que cette poterie n’apparaît en Gaule, et à l'état
d’importation venant de l’Italie, que vers la fin du premier
siècle avant notre ère. Nous sommes donc autorisés à conclure
de là que les amphores et dolia de fabrique romaine, impossible
à dater par eux-mêmes, sont eux aussi antérieurs à cette époque,
et remontent au moins au second siècle avant notre ère.
Cette absence complète d’objets romains datant de notre ère
est encore accentuée parla trouvaille faite là par M. Faudrin,
professeur à l’École de Valabre, d’une monnaie romaine, la seule
de son espèce. C’est une monnaie à l’effigie de Tiberius Velurius, tribun de la plèbe en 129 avant notre ère. La même monnaie
AQVAE SEXTIAE

(1) Cf. Michel de Loqui, p. 11 et suiv.
(2) CIL, XII, 495.

�60

MICHEL CLERC

a été recueillie par M. Vasseur au Baou-Roux (1), Il serait dif­
ficile de trouver exprimé d’une façon plus saisissante ce fait,
que l’oppidum d’Antremont, en pleineprospérilé aux cinquième,
quatrième, troisième siècles avant notre ère, a eu à peine des
relations avec les Romains, et a brusquement cessé d’être habité
à partir de l’occupation du pays par eux.
Au résumé, nous constatons que les Salyens d’Antremont se
servaient uniquement de grosse poterie faite à la main, connais­
saient le fer, et recevaient de Marseille, ou par Marseille, des
objets venant des pays grecs. Reste à étudier le monument de
beaucoup le plus important découvert à Anlremont, étude qui
soulève des questions de divers ordres, et des plus délicates (2).
(1) Op. cil., p. fi.
(2) Je me borne à signaler ici une pierre décorée de rainures, récemment
découverte, et dont je reparlerai à propos des statues de Velaux.

�AQVAE SEXTIAE

61

II. — L es B a s - r e l ie f s .

Les bas-reliefs d’Anlremont, surtout ceux qui décorent les
trois blocs de pierre découverts en 1817, ont été publiés bien des
fois (1). Découverts en 1817, par des professeurs du Petit Sémi­
naire d’Aix, ils furent transportés d’abord à l’Hôlel de Ville,
puis au Musée, où ils restèrent longtemps dans le jardin. D’après
Michel de Loqui, ils étaient, à Antremont, enchâssés dans les
murailles d’un baslidon situé dans le quadrilatère de l’est, et
c’est près de là qu’on les avait découverts primitivement, dans
le sol, donc loin de la tour du moyen âge. La première repro­
duction en fut publiée dans la Statistique, par une gravure due
à Bigant. Cette gravure est des plus médiocres, et ne donne que
l’aspect général des ligures, sans aucun détail, et, surtout, sans
aucun style. Bien meilleure, et beaucoup plus exacte, est la
gravure de Marius Reinaud, publiée par Rouard. Celle (non
signée) qu’a publiée Ernest Desjardins, dans le tome second de
sa Géographie de la Gaule, est aussi très soignée, moins sincère
cependant que celle de Reinaud, plus stylisée. Je ne crois pas
d’ailleurs que la gravure puisse rendre avec exactitude une
œuvre aussi fruste que le sont les bas-reliefs d’Antremont. La
photographie seule peut en permettre une étude détaillée. Celles
dont s’est servi M. Espérandieu, faites sans doute sur les
moulages du Musée de Saint-Germain, paraissent fort bonnes;
mais la reproduction par la photogravure est également insuf­
fisante pour une étude du monument : la plupart des détails
échappent à la vue, et s’évanouissent si on veut les observer à la
loupe.
Or on va voir que l’élude de ces détails peut amener à des con­
clusions d’une haute importance, pour l'attribution et la date du
monument. Je l’ai donc faite longuement, minutieusement, sur
(1) Voir la bibliographie dans Espérandieu, Recueil général des bas-reliefs, /,
p.

84.

�62
MICHEL CLERC
les pierres, et sur les excellents clichés de grand format qu’a bien
voulu faire pour moi, sur les originaux, M. J. de la Calade. En
m’aidantdes épreuves et des clichés mêmes, en vérifiant ensuite
sur les pierres, et enfin en comparant les résultats de celte
étude avec ce que donnent les planches de Rouard et de Desjar­
dins, je suis parvenu, si je ne me trompe, à discerner un certain
nombre de détails qui permettront d’apprécier plus exactement
la valeur historique du monument (1).
Les bas-reliefs sont sculptés sur trois des faces de trois blocs
de pierre de forme à peu près cubique, dont la quatrième face
est simplement aplanie. Ces blocs sont à peu près égaux comme
largeur et comme épaisseur (de 0,35 à 0,37 et de 0,30 à 0,40),
mais non comme hauteur, l’un n’ayant que 0,35 et les autres
0,60. L’une des faces n’étant pas sculptée, c’est qu’évidemment
elle nè devait pas être visible. Il semble donc qu’il s'agisse de
piliers, ou, plutôt, d’antes se détachant en saillie sur un mur, et
supportant peut-être un entablement quelconque, par exemple,
les jambages et le linteau d’une porle monumentale (2).
Très différentes sont les représentations sur les faces de
chaque pierre (PL I1I-V). Sur la lace principale, celle qui se pré­
sentait au visiteur, ce sont, sur l’une des pierres, un guerrier
à cheval, sur une autre, deux cavaliers du même genre, en deux
registre superposés, et, sur la troisième, un homme à pied,
marchant Sur toutes les aulres faces,ce sont des têtes humaines,
non pas des têtes conçues comme ornement, des masques
décoratifs, mais des têtes coupées.
L’arrangement de ces têtes est variable. Ici, une seule tête
(1) Les clichés qui ont servi pour les planches ci-jointes ont été faits, non
sur les originaux, dont la couleur trop sombre empêche les détails de ressortir,
mais, grâce à l’obligeance de M. S. Reinacli, sur les moulages du Musée de
Saint-Germain. M. Faron, gardien du Musée, est arrivé, après plusieurs
essais, à un résultat qui ne me paraît pas pouvoir être dépassé. Le bas-relief
de la collection d’Aubergue a été photographié directement par mon ami.
M. .1 de Duranti la Calade. J’ai tenu à donner des reproductions en phototypie, pour permettre d’en étudier les détails à la loupe
(2) L’absence complète de tombes sur tout le plateau d’Antremont exclut
l’hypothèse (indiquée par C. Jullian, Histoire de la Gaule, III, p. 128, il” 3),
d’un monument sépulcral.

�63
remplit lout le milieu de la pierre; là, ce sont deux têtes acco­
lées; ailleurs encore, elles sont superposées. Ces tètes sont de
type assez ditlërenl; toutes imberbes, saut'peut-être une (Pl. III,
fig. 3), elles ont les cheveux indiqués par masses, au moyen de
sillons parallèles, qui tantôt tombent verticalement sur le
front, tantôt le rejoignent en biais. Tandis que l’une est presque
ronde, les autres sont d’un ovale de plus en plus accentué.
Mais toutes sont du même style, si l’on peut employer ce mot à
propos d’une œuvre aussi barbare : le nez est découpé en forme
de trièdre, la bouche fendue d’un coup de ciseau, avec deux
renflements indiquant les lèvres. Enlin les yeux sont fermés, ce
qu’indique une autre raie horizontale, marquant la séparation
des paupières.
Mais trois de ces têtes offrent une disposition particulière.
Deux d’entre elles, tout d’abord, sont saisies et comme envelop­
pées par une sorte de torsade que personne n’a pu expliquer
d’une manière satisfaisante. On peut toutefois remarquer sur
l’une des ligures, beaucoup mieux conservée que l’autre (PL V,
fig. 3), que cette torsade, fort épaisse en haut de la pierre, au-dessus
de la tête, va en s’amincissant régulièrement, et qu’elle s’enroule
tout autour de la ligure, le long de laquelle elle se termine en
extrémité mince. Faut-il penser à la queue de quelque animal
fantastique, de quelque démon, ou à un serpent ? On sait la place
que tient le serpent dans la symbolique mythologie gauloise (1) ;
et sur l’autre ligure (PL IV, fig. 3), cet appendice, dans sa
partie supérieure, seule visible, porte tout du long une espèce
de nervure, que l’on voit aussi sur le serpent entourant une
colonne trouvé à Bordeaux (2).
La troisième tête dont je veux parler est plus énigmatique
encore (PL III, fig. 3). Celle-là, de forme presque triangulaire, a
les yeux largement ouverts. Sur les joues, se dessine aussi une
AQVAli SEXTIAK

(1) C Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 137 et suiv. ; le dieu accroupi
du vase de Gundestrup tient un serpent {Revue des Éludes anciennes, 1908, X,
pl V) ; des piliers (gallo-romains ?) trouvés dans l’enceinte-du temple du
Vernègues, sont décorés d’un serpent (M. Clerc, Le temple romain du Vernègues, pl. XI, f. 2).
(2) Espérandieu, Recueil général.. ., II, n° 1195.

�64
MICHEL CLERC
torsade, qui est peut-être de la barbe, peut-être aussi une corde
entourant la tête. Sur le crâne, enfin, s’entrevoient les vestiges
de quelque chose, qui n’était certainement pas un casque, comme
l’a pensé Rouard, qui serait bien plutôt, comme l’indique
M. Espérandieu, les cornes que les Gaulois donnaient au dieu
Cernunnos, mais qui me paraît ressembler encore davantage (car
les traces en sont dirigées dans le même sens, de droite à gauche,
obliquement) aux deux pattes d’un animal comme le lion. Je
rappelle à ce propos les têtes humaines sur lesquelles le « Lion
de Noves» étend ainsi les pattes, bien que je ne sois pas convaincu
que ce monument soit antique (1).
Ces têtes, qui couvrent en somme six des faces du monument
tel qu’il nous est parvenu, sont ce qui trappe le plus le spectateur,
et ce qui paraît tout d’abord le caractériser le mieux. Rouard a
très justement fait appel aux textes d’ailleurs bien connus de
Slrabonelde Diodore, d’après lesquels les Gaulois avaient l’habi­
tude de suspendre les têtes de leurs ennemis vaincus devant
leurs demeures (2). On peut y ajouter le passage où Tile-Live
montre les Boïens déposant la tête du consul Postumius, en 216,
dans leur temple le plus vénéré (3).
Et les représentations figurées de ce genre abondent. C’est
d'abord l’arc de triomphe d’Orange, monument romain, il est
vrai, mais oit sont figurées des victoires sur des Gaulois, et où
apparaissent plusieurs têtes coupées, mêlées aux armes formant
trophées (4). C’est ensuite le monument, probablement triom­
phal, découvert dans les travaux de l’Hôtel-Dieu à Paris, où se
voient plusieurs têtes, casquées, il est vrai (5). C’est, à Paris
encore, au Musée de Cluny, trois têtes aux yeux clos, sculptées
sur le piédestal d’une statue représentant un animal fantasti­
que (6). C’est encorele bas-relief de Monlsalier, dans les BassesAlpes, où une tête humaine se dresse sur un socle portant une
(1) Publié dans Espérandieu, I, n° 121.
(2) Strabon, IV, 4, 8 ; Diodore, X, 29.
(3) XXIII, 24.
(4| Voir Espérandieu, Recueil général..., I, p. 200-201.
(5) Au Musée Carnavalet; cf. Duruv, Histoire des Romains, VII, p. 453.
(6) Gilles, Pays d’Arles, p. 17.

�65
inscription (1). C’est enfin les trois têles découvertes tout
récemment à Alésia, d’un taire beaucoup plus avancé qu’à
Antremont, mais provenant évidemment de la même concep­
tion (2). Même sur de pelils objets, se retrouve cette décoration
barbare : Quicherat l’a signalée sur une poignée d’épée gauloise
trouvée à Salon dans l’Aube (3) ; des lombes de la Champagne,
et d’ailleurs, ont fourni des bracelets et des colliers décorés de
la même façon (4) ; enfin des monnaies montrent une tête
coupée sur la croupe d’un cheval (5), ou une série de petites
têles, attachées par une chaîne, et entourant une tête beaucoup
plus grosse reposant sur un socle, avec de grands yeux ouverts
et des cheveux tordus en spirale (6).
Mais le monument qui se rapproche le plus de celui d’Anlremont est la pierre trouvée en 1863 à Saint-Michel de Valbonne,
près d’Hyères, qui représente un cavalier vu de face, et, au-des­
sus, cinq têtes humaines, qui paraissent bien être des tètes
coupées (7).
On remarquera que, si tous les autres monuments provien­
nent de régions purement gauloises, ce dernier du moins, et
celui de Montsalier, proviennent d’un pays considéré, encore à
l’époque classique, comme ligure.
Peut-on, en effet, affirmer que l’usage barbare de décorer les
monuments de têles d’ennemis vaincus ail été propre aux seuls
Gaulois ? Il semble que ce soit, au contraire, un usage commun
AQVAE SEXTIAE

(1) Revue des Études anciennes, V, 1903, pi. V = Espérandieu, I, n» 36.
(2) Comptes rendus de VAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres; 1906,
p. 482.
(3) Revue des Sociétés Savantes, 1874, II, p. 494.
(4) Association française pour l’avancement des sciences, 1873, Congrès de
Pau, II, p. 616, (collier, à Witry-lès-Reims) ; Mém. Soc. Antiq. de France, XLVI_
1885, p. 112, colliers ; Musée de Saint-Germain, salle VI, vitrine 34 (bracelet
de Durkheim), catalogue S. Reinacli, p. 159.
(5) Revue numismatique, 1893, p. 314.
(6) Moret-Chabouillet, Catalogue des monnaies gauloises de la Bibliothèque
Nationale, nos 4416-4471 ; 4581-4585 ; 6504-6576. On a voulu y voir la représenta­
tion du dieu Ogmios décrit par Lucien ; c’est, bien plus probablement, une
enseigne de guerre ; cf. C. Julliail, Histoire de la Gaule, II, p. 351.
(7) Espérandieu, I, n» 38 ; maintenant au musée d’Hyères. — Je ne connais
que par la description le bas-relief d’Evenos dans le Var, où figurent deux
têtes superposées. (Bull. ant. de France, 1909, p. 143).

�MICHEL CLERC
(56
à toutes les populations primitives ; c’est ainsi, par exemple,
que les poètes romains se représentaient l’antre du brigand
Cacus; et lorsque Germanicus.six ans après le désastre de Varus,
visita le champ de bataille, il vit encore des têtes d’hommes
clouées aux troncs des arbres (1).
En fait, il y a un pays où se voit encore en place un monument
de ce genre : c’est l’Étrurie, où une porte de Volterra, dite Porta
dell’Arco, a son archivolte décorée de trois têtes humaines. La
date de cette porte, et son attribution aux Étrusques, sont, il est
vrai, contestées. Mais ce qui montre bien que ce système de
construction a été usité chez les Étrusques, c’est que le même
motif reparaît sur des urnes funéraires de la même ville de
Volterra, représentant une porte de ville surmontée de têtes
humaines (2).
Il ne [semble donc pas que l'on puisse tirer, des figures qui
décorent les faces latérales du monument d’Antremont, de
conclusions précises, ni sur la nature, ni sur l’attribution, ni
sur la date du monument.
Il en est de même pour un autre fragment, décoré d’une façon
analogue (quatre têtes, accolées deux à deux et superposées),
celui qu’a trouvé en 1877, et publié, M. d’Aubergue. (PL VI) (3).
Il n’est pas du tout certain que ce morceau ait lait partie du
même monument que les autres (4) ; sans parler du relief, qui

(1) Foribusque adfixa superbis, — ora virum Irisli pendebant pallida labo
(Virgile, Enéide, VIII, 196) ; Ora super postes adfixaque brachia pendent
(Ovide, Fastes, I, 557); Tacite, Annales, I, 61.
(2) Martha, L’Art Étrusque, fiq. 174 et 175. D'après Ghirardini (Monumenli
anlichi VIII, 1898, p. 213) et Modestow (Introduction à l’histoire romaine, trad.
Michel Delines, p. 381), les murs de Volaterra ne sont pas antérieurs au
v if sièle.
(3) Espérandieu, I, n° 108 ; à ajouter aux indications bibliographiques, Bullein de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1885, p. 95, avec planche. —
D’Aubergue n’a pas précisé le lieu de la découverte.
(4) Au premier abord, la pierre même paraît différer ; voici cependant ce
qu’a bien voulu m’écrire, à ce sujet, mon excellent collègue, M. H. Pontier,
conservateur du Musée d’Aix ; « La nature de la pierre des bas-reliefs d’Antre­
mont et des quatre têtes de la collection d’Aubergue me paraît être la même,
d’un grain très fin et assez tendre. Ce n’est certainement pas de la pierre de
Calissanne, ni, non plus, de la pierre froide des environs d’Aix. C’est une
pierre semblable à celle de divers bancs que l’on trouve dans les carrières de
plâtre des environs d’Aix, au quartier de Célony ».

�(57
est beaucoup plus accentué, le faire est notablement plus avancé:
le dessin du front, des joues, même de la bouche, témoigne
d’une certaine connaissance du modelé ; en revanche, la sculp­
ture a moins d'accent, et l’impression produite est moins forte.
Le travail des cheveux y offre des particularités à mentionner.
Tandis que, sur l’une de ces quatre tôles, ils sont dessinés au
moyen de sillons parallèles, massés en deux groupes symétri­
ques séparés par une raie, celle qui lui est accolée est simple­
ment recouverte d’un bourrelet, sur lequel ce travail de détail
n’a pas été fait. Et les deux autres sont recouvertes d’un bour­
relet analogue, mais beaucoup plus mince, une sorte de calotte,
où non seulement les cheveux ne sont pas indiqués, mais où l’on
n’aurait même pas eu la place de les sculpter. Il est donc très
probable que la peinture avait suppléé là au travail du ciseau.
Notons encore qu’ici les yeux ne sont point fermés, mais, au
contraire, largement ouverts : cela est très visible surtout sur
les deux têtes du haut.
Je ne suis pas bien sûr que l’opinion générale, celle que j’ai
exprimée moi-même dans les lignes qui précèdent, à savoir que
les têtes en question sont des têtes « coupées » soit fondée. M. S.
Reinacli cite en effet un petit monument figuré d’origine sûre­
ment gauloise, car il provient de l’oppidum de Bonnan dans
l’Indre, sur lequel figurent, à côté d’un cheval non monté, deux
têtes placées isolément dans le champ (1). Il 11e peut guère
s’agir ici de têtes « coupées », mais, semble-t-il, d’un motif
purement décoratif. D’autre part, les appendices singuliers qui
couronnent plusieurs des têtes d’Antremont, et la superposition
des quatre têtes de la collection d’Aubergue tendraient plutôt à
nous suggérer l’idée de représentations d’ordre religieux. Cepen­
dant, si l’on songe que l’autre face des trois pierres représente
bien des scènes militaires, l'hypothèse des têtes « coupées » en
prend une certaine force.
La face principale de chacune des trois premières pierres nous
fournirait beaucoup plus de renseignements précis, si malheuAQVAE SEXTIAE

(1) L'Anthropologie, 1895, p. G73, fig. 333; cf. Bull. Soc. Antiq., 1901, p. 264,
n. 1, et Revue Archéologique, 1902, XL, p. 328.

�G8

MICHEL CLEKC

reusemenl ce n’élaieiit justement les pallies les plus mutilées.
Telles quelles cependant, il est possible d’en tirer des données
•intéressantes.
La première (P/. III, fig. 2) représente un cavalier allant vers
la droite, au pas. Les épaules et la tète de ce cavalier ont com­
plètement disparu, et il m’est impossible d’apercevoir les traces
de casque et de barbe (?) qu’a cru y voir Rouard. Les jambes
sont nues ; elles ne portent certainement pas les bracæ, qui
n’étaient pas complètement collantes, et, sur les bas-reliefs,
forment toujours des plis visibles (1).
Au contraire, on distingue très nettement qu’une tunique
courte et collante recouvrait le haut du corps, s’arrêtant juste à
la naissance des cuisses. Rouard a cité fort justement à ce pro­
pos le passage où SLrabon décrit ce vêtement des Gaulois ; on
peut y ajouter un vers de Martial (2).
Au cou du cheval est suspendu un objet de forme ovale, dans
lequel Rouard a cru reconnaître une tête humaine. C’est, en
effet, encore un usage gaulois bien connu que celui qui consis­
tait à pendre ainsi au cou des chevaux les têtes des ennemis
vaincus. Slrabon et Diodore le rapportent en termes très nets,
ainsi que Tite-Live (3). Et M. Ch. Robert a reconnu le même
motif sur des monnaies armoricaines, où est figurée une grande
tête entourée de têtes plus petites, reliées à la première par des
filets de grénetis : or, sur une variété de ce type, la grande tête
du milieu est remplacée par une tête de cheval (4).
Il n’est pas très certain que ce soit bien à ce genre de trophée
que nous ayons affaire ici, celte partie du bas-relief étant trop
fruste pour que l’on puisse se prononcer avec certitude ; mais,
étant donné le système décoratif des faces latérales des pierres,
cela paraît assez probable.
Reste à étudier l’armement du cavalier, mais cette étude
(1) Voir, par exemple, les bas-reliefs du sarcophage de la Vigna Ammendola
(Revue Archéologique, 1888, XII, pl. XXII-XXI1I).
(2) Slrabon, IV, 4, 3 ; Martial, I, 93.
(3) IV, 4, 3; V, 2,9; X, 2, 6.
(4) Bull. Soc. Antiq. (.le France, 18S6, XLVII, p. 121.

�69
viendra plus utilement après la description des bas-reliefs de la
seconde pierre.
Cette pierre est partagée, dans le sens horizontal, en deux
registres de hauteur à peu près égale (PL IV, fig. 2). Sur chaque
registre figure encore un cavalier, non plus au pas, mais au
galop, dans cette altitude que l’on appelle le canter, ou peut-être
le cabré fléchi, c’est-à-dire que l’animal n’appuie sur le sol que
l’un de ses sabots postérieurs, ou les deux (justement cette partie
n’est plus visible), les deux sabots antérieurs étant levés. J’aurai
d’ailleurs à revenir sur ce point, que je ne fais qu’indiquer ici.
Du cavalier du registre inférieur, il ne reste absolument rien,
pas même la jambe, que donne pourtant le dessin de la Statisti­
que. Quant aux jambes d’un homme fuyant devant lui, dont
Michel de Loqui a pensé relever les vestiges au bas de la
pierre, il semble bien qu’il n’y ait là qu’une cassure. Par terre,
entre les pattes du cheval, il me semble distinguer un objet
bizarre, une sorte de casque de forme cylindro - conique :
faut-il penser aux horrentes coni des Ligures dont parle Silius
Italicus (1) ?
Le cavalier du registre supérieur est relativement mieux
conservé, du moins dans son allure générale. Il l’est cependant
beaucoup moins bien que ne le représentent la planche de la
Statistique et celle de Rouard; ainsi, il m’est impossible de
distinguer la moindre trace du fourreau d’épée que l’une et
l’autre lui attribuent. Au contraire, le graveur de la planche de
la Statistique a omis l’arme que le cavalier tient de la main
droite, et qui est fort visible. Pour Rouard, cette arme est une
lance, et je pense qu’il a raison, quoique les traits qui semblent
continuer cette lance en arrière soient des plus douteux. Mais
la pointe, allongée, avec un léger renflement médian, en forme
de feuille de saule, et très aiguë, est caractéristique d’une lance
et non d’une épée. Rien mieux, on n’a pas remarqué que, à quel­
ques centimètres au-dessus de cette pointe, l’arme en offre une
autre, perpendiculaire à la première, et recourbée en forme de
, AQVAE SEXTIAE

�70
MICHEL CLERC
croc : c’est la forme bien connue du saimium, arme qui n’était
pas, il est vrai, particulière aux Gaulois, mais dont nous savons
qu’ils se servaient, et qui, nous dit Diodore, perçait puis coupait
la chair, qu’elle déchirait ensuite en se retirant (1). Que l’on ne
s’étonne pas d’ailleurs de me voir attacher tant d’importance au
détail de ce dessin au premier abord si grossier et si barbare ;
on verra tout à l’heure que ces artistes si maladroits poussaient
jusqu'au scrupule le goût et le sens du réalisme, même dans les
petits détails, et qu’aucune partie de la représentation n’est
fantaisiste.
Je reviens maintenant au cavalier de la première pierre.
Celui-là aussi, on admet généralement que c’est une lance qu’il
tient de la main droite : ce Le cavalier, dit Rouard, tient dans la
main droite un long javelot qui appuie sur son épaule, et dont
l’extrémité inférieure effilée s’étend sur le poitrail du cheval.
La partie supérieure, qui se prolongeait en arrière du cavalier,
en augmentant, ce semble, de volume, a été brisée, hachée. Le
guerrier n’est nullement en position de percer de sa lance, dont
on distingue le fer, un ennemi, puisque sa lance porte sur son
épaule, et que son cheval est au pas. »
Après un examen attentif, je crois que décidément il faut se
représenter les choses autrement. Les quelques traits indistincts
qui paraissent prolonger l’arme en arrière ne sont que des
cassures accidentelles. L’arme n’est pas appuyée sur l’épaule du
cavalier, et le bras n’a pas la position qu’il devrait avoir en ce
cas. Pour moi, l’arme est une épée, l’épée dont le fourreau,
suspendu à la ceinture très visible du cavalier, pend oblique­
ment le long de son flanc droit. La lame de cette épée va en
s’amincissant régulièrement de la poignée à la pointe. Celte
pointe, beaucoup moins aiguë que celle de la lance de l’autre
cavalier, est cependant aiguë, et non mousse ou camarde. Enfin,
la longueur de la lame, poignée non comprise, est exactement la
même que la longueur du fourreau. Ce fourreau est orné des
(1) V, 30. — L’emploi de la lance paraît d’ailleurs avoir été assez rare chez
les Gaulois, et avoir été réservé surtout aux cavaliers ; voir les textes dans
Jullian, Histoire de la Gaule, I, p. 353, n, 2, et II, p. 194, n. 5.

�71
deux côtés, sur toute la longueur, d’une nervure très visible, et il
se termine par une large bouterolle. Si l’on examine attentive­
ment la position du bras et celle de la main qui tient l’épée, on
reconnaît que cette main est, non pas repliée les doigts en dedans,
comme elle le serait si le cavalier tenait sa lance, comme
l’indique Rouard, mais bien les doigts et les ongles en dehors.
C’est donc la position du cavalier qui dirige un coup d’estoc de
haut en bas contre un fantassin.il est vrai que l’allure du cheval,
qui est au pas, s’accorde mal avec l’action de son cavalier, qui
charge; mais je ne pense pas que celte considération soit suffi­
sante pour détruire les observations qui précèdent. On remar­
quera en effet que le cavalier à la lance, qui est au galop, tient
son arme la pointe très basse et non horizontale ou à peu près,
comme il le faudrait pour la charge.
Si j’insiste ainsi sur un détail qui peut paraître de mince
intérêt, c’est qu’il me semble au contraire comporter des conclu­
sions importantes, que voici.
Nous savons que les épées celtiques, épées de bronze d’abord,
épées de fer ensuite, ont subi dans leur forme et dans leur mode
d’emploi une série de modifications. Faites d’abord uniquement
pour frapper d’estoc, par conséquent pointues, mais sans tran­
chant, elles sont devenues armes à deux fins, estoc et taille,
c’est-à-dire à tranchant (qui est double) et à pointe ; et enfin on
en a fait des armes seulement de taille, à un ou deux tranchants,
et à pointe camarde (1).
Et nous pouvons dater approximativement ces changements.
L’épée de bronze, tout le monde l’admettra sans discussion, est
ici hors de cause, et c’est évidemment d’une arme de fer qu’il
s’agit. Or, au temps de la bataille de l’Allia et de la prise de
Rome, en 390 avant notre ère, les Gaulois se servaient d’épées de
fer (et peut-être même d’acier), pointues, à double tranchant, et
frappant d’estoc et de taille. Ce n’est que plus tard que prévalut
le type d’épée à pointe camarde et frappant exclusivement de
AQVAE SEXTIAE

(1) De Villenoisy, Du mode d’emploi des épées antiques (Revue Archéolo­
gique, 1894, XXIV, p. 230 et suiv).

�72
MICHEL CLERC
taille : c’est l’arme des Gaulois au me siècle, celle que, en 216,
Tite-Live qualifie de prælongi ac sine mucronibus (1).
Pour parler le langage des archéologues, je dirai que l’épée à
double fin est celle de la première phase du second âge du 1er,
ou de La Tène I, et que l’épée à pointe camarde est celle de La
Tène IL Or la chronologie généralement adoptée de M. Montelius
fait durer la période de La Tène I de 400 à 250, et celle de La
Tène II de 250 à 150.
Si ces considérations sont exactes, l’épée du guerrier d’Antremont est celle que portaient les Gaulois entre la fin du cin­
quième siècle et le commencement du troisième avant notre ère.
Or il semble démontré qu’à la même époque, les Gaulois
n’avaient pas encore adopté l’habitude déporter des braies, et
précisément les cavaliers des bas-reliefs d’Antremont ont les
jambes nues (2).
C’est donc à cette période, c’est-à-dire en somme dans le cou­
rant du quatrième siècle, qu’il faudrait faire remonter le monu­
ment d’Antremonl lui-même. S’il en est ainsi, on est immédia­
tement frappé de celle coïncidence, que c’est justement dans ce
laps de temps que les Gaulois ont pénétré en Provence, où ils ne
sont point encore au temps d’Aristote, et où les trouva établis
Hannibal en 218. Et en effet, il semble bien que tout concoure
pour nous faire attribuer aux Gaulois,comme l’a fait Rouard, la
construction et la décoration du monument d’Antremont : repré­
sentation de guerriers à cheval (on admet généralement que les
Ligures n’avaienl que de l’infanterie), sabre porté à droite, têtes
d’ennemis coupées et exposées, etc.
Je n’ai pas parlé encore du dernier des bas-reliefs (PL V. fig. 2).
Celui-là représente un homme à pied, dont on ne voit plus guère
que les membres inférieurs. Il paraît nu, et est dans l’attitude de
la marche, se dirigeant, de trois quarts, vers la droite. Devant lui
se dresse une sorte de fût, plus mince en bas qu’en haut. Cette
figure n’occupe que la partie gauche du bloc ; sur la partie
(1) XXIV, 46.
(2) D’Arbois de Jubainville, Le pantalon gantois (Revue Archéologique,
1903, I, p. 337 et suiv.).

�73
droite, absolument fruste, on ne distingue que deux grands
cercles, placés l’un au-dessus de l’autre, et d’un tracé très régu­
lier. Il me paraît impossible de tirer quoi que ce soit de ces ves­
tiges. Au contraire, la première scène, où l’on a vu, tantôt un
homme portant un bâton, tantôt (Desjardins) un homme occupé
à faire une construction, reparaît d’une façon suffisamment nette
sur la photographie pour qu’on puisse identifier le personnage :
c’est un homme portant une enseigne de guerre. Bien que le haut
de l’enseigne ait disparu, il est facile de reconnaître, à la pose du
personnage et à la forme de la hampe, le sens de la représenta­
tion : elles sont absolument identiques sur les bas-reliefs assez
nombreux où figurent des enseignes gauloises, notamment les
enseignes au sanglier (1).
Cette dernière représentation me paraît donc de nature à lever
tous les doutes que l’on pourrait avoir sur la nature et l’origine
du monument : c’est pour des Gaulois qu'il a été élevé, et ce
sontdes Gaulois que représentent les principaux personnages(2).
Mais faut-il aller plus loin, et essayer de déterminer la natio­
nalité de ces ennemis dont les têtes décorent ainsi les piliers ?
Comme l’a encore bien vu Rouard, il ne peut s’agir que d’une
victoire remportée par des barbares sur d’autres barbares. Et il
écarte immédiatement, avec raison, l’hypothèse qui ferait des
vaincus les Teutons battus près d’Aix par Marius, et des cava­
liers ses auxiliaires numides (3). E. Desjardins, très ingénieu­
sement, a émis, mais, dit-il lui-même, à titre de pure conjec­
ture, l’idée que les cavaliers seraient bien des Gaulois, mais que
les vaincus seraient des Ligures, les Salyens primitifs.
On pourrait faire valoir à l’appui de cette hypothèse le fait
que, quoi qu’en ait dit Rouard, la physionomie des têtes coupées
ne rappelle nullement le type classique, chez les anciens, du
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir, par exemple, les nos 234, 260, 697 et 737 tl’Espérandieu, 1 (Avignon,
Orange, Narbonne).
(2) Quant aux caractères grecs que Rouard et le graveur de Desjardins
ont cru déchiffrer au-dessus du disque supérieur, je n’ai jamais pu les
distinguer.
(3) Çette hypothèse a été reprise par Montanari (Rwista di sloria antica,
X, 1906, p. 239).

�74
MICHEL CLERC
Gaulois. Sur toutes ces têtes, en effet, les cheveux paraissent
coupés assez ras, encadrant le front, au lieu d’être, comme le
dit Diodore des Gaulois, relevés sur le sommet du front et
rejetés en arrière. Quant aux moustaches que l’on a cru aussi
voir, il n’y en a pas trace : ce qui a induit en erreur, c'est le
renflement donné par l’artiste aux lèvres, surtout à la lèvre
supérieure, renflement qui représente la tuméfaction des chairs
mortes.
Il semble donc bien que ce ne soit point des Gaulois que le
sculpteur ait voulu représenter. Mais nous ne pouvons affirmer
qu’il ait visé à une ressemblance ethnique, et qu’il ait voulu
représenter des Ligures, dont le type physique nous est d’ail­
leurs complètement inconnu.
S’il en était ainsi pourtant, le monument aurait assurément
une haute importance historique, puisqu’il marquerait l’arrivée
même des Gaulois dans la région d’Aix et la prise de possession
définitive du sol par eux. Mais bien des indices semblent nous
montrer que précisément cette prise de possession ne s’est pas
effectuée de cette manière brutale, et d’un seul coup, mais quelle
a été le résultat de combats peut-être sans doute, mais surtout
de négociations,et, finalement, d’une entente entre les tribus.
Pour dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’il faille attribuer
aux représentations du monument d’Antremont une significa­
tion précise. Une théorie récente, qui me paraît des plus vraisem­
blables, veut que les arcs de triomphe romains n’aient point
été élevés pour commémorer le souvenir de tel ou tel triomphe,
mais qu’ils soient simplement des monuments élevés par les
cités de droit romain pour marquer précisément ce droit, quelque
chose comme les beffrois de nos communes du moyen-âge (1).
Je croirais volontiers qu’il en a été de même pour Antremont, et
que cet énigmatique monument a été tout simplement un
monument (2). Qu’on l’ait décoré de scènes de guerre et de
(1) A. L. Frotlngham, De la véritable signification des monuments romains
qu'on appelle arcs de triomphe (Revue Archéologique, 1905, VI, p. 216 et suiv.).
(2) Il eu est de mjine pour les sarcophages antiques à bas-reliefs, dont
aucun, dit avec raison M. S. Reinach, ne représente une bataille historique
entre Romains et Gaulois (Revue Archéologique, 1889, XIII, p. 344).

�75
carnage, cela prouve simplement que ces motifs étaient les
motifs favoris, peut-être les seuls, des Gaulois de ce temps. Si,
comme je le croirais volontiers, le monument formait une porte
de la ville, nous aurions là une représentation analogue à celle
de la porte de Vollerra. Les Gaulois, nous dit Strabou, exposaient
les têtes coupées des ennemis -otç itpoTtuXaloiç. Je ne sais trop
comment il faut entendre, d’une façon précise, appliqué à des
constructions gauloises, ce terme grec de propylée dont se sert
Slrabon. Il s’agit évidemment d’un motif architectural quelcon­
que situé devant une porte, ou peut-être de la porte elle-même,
formant un ensemble monumental (1). Or, comme les maisons
des Gaulois étaient quelque chose de très rudimentaire, il n’est
pas probable que ce soit devant la porte de ces maisons qu’ils
fissent celte exposition, mais plutôt devant la porte d’un monu­
ment quelconque, ou peut-être même la porte delà ville. Notre
monument n’aurait donc "été que la reproduction durable, en
pierre, d’un usage réel en temps de guerre : aux portes mêmes
de la ville se seraient dressées les images des cavaliers gaulois
ses défenseurs, eL les images de leurs ennemis vaincus et déca­
pités. Et si, comme je le croirais volontiers, le bas-relief
d’Aubergue a fait partie d’un autre ensemble que les trois
premières pierres, on a là un exemple de plus de la vogue
qu’avait dans les cités gauloises ce motif décoratif de la tête
coupée, dont les fouilles d’Alésia viennent de nous fournir
encore un exemple nouveau.
AQVAE SEXTIAE

Je n’ai point parlé jusqu’ici de la facture de ces bas-reliefs, de
leur valeur « artistique ». La question a pourtant son intérêt,
et soulève, elle aussi, des problèmes très délicats.
Personne ne sera plus, je pense, de l’avis de Faillis de SaintVincent et des auteurs de la Statistique, qui croyaient voir là
un monument du moyen âge. Mais, en général, on se contente
de constater que les bas-reliefs sont d’un travail très barbare, et
(1) C. .lullian (Histoire de la Gaule, II, 322) y voit un portique ou auvent
de bois ombrageant et précédant la grande porte de la maison gauloise. Cf.
Bulliot, Fouilles du mont Beuvray, I, 193, 271.

�76
MICHEL CLERC
l’on passe, en répétant la boutade de Prosper Mérimée : « On
pense que ces sculptures peuvent être attribuées aux Salyens, et
en effet je ne vois qu’eux qui aient pu faire si mal ».
Avec un peu d’attention et de patience, on reconnaît pourtant
que celte œuvre si grossière a son intérêt, même considérée
en elle-même (1). Tout le monde, notamment Rouard, a été
frappé de la singulière inégalité du faire. Tandis que les tètes
coupées sont d’une facture tout à fait barbare, enfantine, il n’en
est pas du tout de même des autres morceaux : malheureuse­
ment ce sont les moins bien conservés, d’où le peu d’attention
qu’on leur accorde en général.
Le cheval du cavalier à l’épée a le corps évidemment beaucoup
trop allongé ; mais le dessin des diverses parties du corps prises
séparément, l’avant-train, le ventre, la croupe, et surtout ce qui
reste des pattes, est loin d’être sans valeur : on y reconnaît au
contraire un sentiment et une connaissance assez justes de la
nature.
Cela est plus vrai encore des deux autres chevaux. Je note tout
d’abord qu’ils sont représentés au moyen du seul des quatre
motifs usités dans l’art antique pour la représentation du galop,
qui soit exact comme représentation, le canter (2), les trois
autres motifs usités étant de pure convention. Leur pose est
d’ailleurs variée, le premier ayant la tête levée, le second l’ayant
baissée « encensant ». Les proportions de la tête, du corps et
des membres, en paraissent fort exactes, malgré les mutilations,
et les pattes, surtout, sont vraiment d’un bon travail, grâce à des
incisions qui font valoir le jeu des muscles et des tendons. Il
(1) Outre que la pierre, extrêmement dure, se prêtait mal au travail du
ciseau, l’opinion des artistes sur les bas-reliefs d’Antremont, comme sur les
statues de la Roque-Pertuse et celle de Grézan, est sensiblement différente de
celle du public. Tout récemment, un de nos meilleurs statuaires, très frappé
de la vigueur de l’exécution et de l'impression qui se dégage de l’ensemble,
n’hésitait pas, devant moi, aies qualifier de « belles choses ». Si l’on compare à
ces monuments les bas-reliefs de l’époque gallo-romaine, pour la plupart d’un
faire si sommaire et si mou, sans accent et sans caractère, l’expression ne
paraîtra pas exagérée.
(2) S. Reinach, La représentation du galop dans l’art ancien et moderne
(Revue Archéologique, 1900-1901).

�77
paraît donc très surprenant que les mêmes ouvriers aient pu se
montrer si maladroits ici, et relativement si habiles là. Je crois
cependant que cela peut s’expliquer. Tout d’abord, que nous
ayons là le travail de plusieurs mains, c’est à peu près évident,
un seul homme n’ayant pu être employé pour la décoration de
tout le monument. Il est donc possible que l’on ait réservé les
cavaliers, partie considérée comme la plus compliquée, aux
artisans les plus habiles, et laissé les têtes de face aux autres.
D’autre part, c’est un fait bien connu que les artistes primitifs
réussissent généralement mieux dans la représentation des ani­
maux que dans celle du corps humain : on le constate en
Egypte, en Assyrie, et aussi, chez nous, pour les artisans des
temps préhistoriques. J’attribuerais volontiers à cela la supé­
riorité des chevaux d’Antremont sur les figures humaines, si je
ne croyais y voir encore une autre cause, qu’a déjà d’ailleurs
indiquée aussi RouardJ
Il me paraît impossible que les auteurs de ces grossières
ligures humaines aient pu modeler directement sur nature des
chevaux avec autant de vérité et de justesse. Et si l’on songe que,
sur ces trois chevaux, deux sont représentés au galop, dans l’atti­
tude du canter, et que cette attitude est précisément celle que l’art
grec donne à ses cavaliers à partir de Phidias (1), on sera amené à
croire que les auteurs des chevaux d’Antremont ont eu sous les
yeux des modèles, et que ces modèles étaient des modèles grecs.
Pour moi, les bas-reliefs d’Antremont sont l’œuvre d’ouvriers
maladroits, mais qui avaient vu des ouvrages de sculpture, et
qui ont essayé d’en profiter pour interpréter la nature, là où ils
l’ont pu. Or ils ne trouvaient dans leurs modèles rien qui
ressemblât à leur motif favori des têtes coupées ; mais ils y
trouvèrent des chevaux. C’est exactement ce qu’ont lait les
médailleurs gaulois, qui ont copié, comme ils ont pu, les mon­
naies grecques.
Adrien de Longpérier, à propos du monument d’Anlremont, à
très justement remarqué que le style des chevaux « est singulièAQVAE SEXTIAE

(1) Ibid., 1901, XXXIX, p. 10.

�i'-’ :

MICHEL CLERC
78
renient identique à celui de ces animaux que représentent
certaines monnaies gauloises de la plus ancienne époque (1) ».
De là les différences de faire qui ont frappé tous les érudits
qui ont étudié ces bas-reliefs, et qui ont fait croire parfois que
les bas-reliefs aux cavaliers étaient postérieurs aux autres. Il
n’est pas non plus nécessaire de supposer, avec Rouard, que
c’est un Grec de Marseille qui a sculpté ces cavaliers. Il suffit
que les habitants d’Antremont, si voisins de Marseille, aient eu
avec les Marseillais les relations commerciales dont témoignent
les fragments de vases grecs trouvés à Antremont, pour que les
sculpteurs barbares aient su où trouver des modèles pour les
morceaux qui les embarrassaient. Ils se donc inspirés de quelque
bas-relief grec du cinquième ou du quatrième siècle ; mais poul­
ie reste, ils nous ont laissé la marque de leur goût propre, qui
se retrouvera sur toutes les œuvres gauloises et gallo-romaines,
je veux dire ce sens du réalisme, qui les poussait à reproduire
aussi exactement que le leur permettait leur science si médiocre,
les objets qui leur étaient le plus familiers.
Les bas-reliefs d’Antremont sont donc pour nous le premier
spécimen de la sculpture gauloise dans le sud-est de la Gaule,
là où elle a subi l’influence de l’art grec, tout en gardant ses
qualités natives, et son originalité barbare.
Quant à une influence latine (2), il ne saurait en être question
ici ; que des monnaies gauloises de la Narbonnaise, d’époque
romaine, offrent le motif du cavalier armé, cela prouve simple­
ment que c’était un des motifs favoris de l’art gaulois, mais non
un motif emprunté à l’art romain. De même, le motif purement
gaulois des têtes coupées reparaîtra sur des monuments de l'épo­
que impériale. Tout, au contraire, concourt à assigner au
monument d’Anlremont la date reculée que j’ai indiquée, du
quatrième au troisième siècle avant notre ère.

(1) Ibid., 1852, IX, p. 128. — Voir, par exemple, les imitations gauloises
des tétradraclimes de Philippe dans VAllas des monnaies gauloises, de H. de
la Tour, pi. XLIX.
(2) Lavisse-Bloch, Histoire de France, I, p. 38 : « le monument d’Eutremont nous apparaît comme un essai de sculpture indigène combinant les
deux influences latine et celtique. »

' •I

�CHAPITRE V

LA ROQUE-PERTUSE

I. — L e s S t a t u e s .

II serait de la plus haute importance, pour se rendre compte
de la vraie nature et de la signification des statues célèbres
trouvées à la Rocjue-Pertuse, près de Velaux, de connaître les
conditions dans lesquelles elles ont été découvertes. Malheureu­
sement Gilles, à qui l’on doit la conservation de ces statues et
leur cession au Musée Borély, est le seul à nous renseigner sur
ce point, et, quoiqu’il ait bien compris l’importance de ces
monuments, il l’a fait avec son imprécision habituelle (1) : « Ce
plateau (la Roque-Pertuse), s’arrondit naturellement, à la hase
sud, en un hémicycle de 40 mètres de rayon, et c’est dans le sol
inculte de cet hémicycle, rempli de débris de poteries celtiques
les plus remarquables, qu’ont été trouvées nos deux statues. On
a retiré du sol, en même temps et dans le même lieu, quatre
blocs de la même pierre, deux de 50 centimètres carrés, portant
trois profondes entailles, une de chaque côté et une par dessous,
tandis que les deux autres blocs, de 0,nS0 de haut sur 0m30 de
de large et 0ra10 d’épaisseur, sont couverts de quadrillages peints
en rouge et semblables aux vêlements des statues. L’un de ces
blocs porte vers le haut un œil ou un croissant peint en rouge,
long de0"T0sur0"‘03delarge. L’autre, dont la peinture extérieure
a presque entièrement disparu, porte à sa face supérieure une
entaille dans laquelle un objet ovale comme une tête aurait été
enchâssé. Tous ces déoris étaient mélangés avec des tessons de
(1) Les Salicns avant la conquête romaine ; Velaux, Sainte-Entropie, et les
(leux statues de la Roqne-Perluse, Paris, Thorin, et Marseille, Camoin, 1873.

�MICHEL CLERC
80
poteries celtiques, des dents parfaitement saines, des tibias et
autres débris humains, mais si bouleversés que nous n’avons pu
nous rendre compte du mode d’ensevelissement ».
On voit qu’il est impossible de déterminer quand a été faite
cette trouvaille, et si Gilles y a assisté ou non. Le seul renseigne­
ment positif qu’il nous fournisse, c’est que l’une des deux statues
a été découverte longtemps avant l’autre, ou pour mieux dire,
longtemps avant une partie de l'autre : « En défrichant un terrain
inculte au pied de ce mamelon (la Roque-Pertuse), le proprié­
taire a trouvé presque à fleur de terre une statue, qui est restée
pendant plusieurs années adossée contre un oratoire le long d’un
chemin... Avec celte statue, le même propriétaire a trouvé la
partie supérieure du buste d’une deuxième statue dont la Statis­
tique de ce département signalait déjà, dès 1824, l’existence de la
manière suivante... ». M. de Gérin-Ricard vient de montrer qu’il
y a eu là une confusion de la part de Gilles. La statue signalée
par la Statistique comme étant une statue de femme, et en
marbre, a été, en effet, retrouvée par lui, à l’endroit indiqué par
la Statistique, encastrée dans un mur du jardin du prieuré de
Ventabren (1).
« On ignore, continue Gilles, l’époque à laquelle cette portion
de statue fut exhumée ; mais cette découverte doit être fort
ancienne, car le mur dans lequel elle était placée, et qui l’a pré­
servée de toute destruction en conservant les couleurs et le
dessin de la tunique, a certainement plus de deux cents ans ».
De ces explications assez confuses, il résulte que la partie infé­
rieure de la statue n° 2 (celle qui est incomplète) était encastrée
dans un mur (où ?) depuis fort longtemps, et que la partie supé­
rieure de cette statue, ainsi que l’autre statue, ont été trouvées
en même temps, au pied de la Roque-Pertuse. Cette découverte,
Gilles en parle, en 1873, comme ayant été faite « récemment ».
Quant aux quatre blocs de pierre dont parle aussi Gilles, je n’ai
pu savoir ce qu’ils sont devenus.
Il ne nous reste donc qu’à examiner les statues en elles-mêmes
(1)

A n t i q u i t é s d e la v a llé e d e l'A r c ,

p. 58.

�81
(PL VII et VIII). Elles sont d’ailleurs presque exactement sem­
blables, sauf quelques particularités que j’indiquerai en temps
voulu.
Tout d’abord, l’origine locale n’en est pas douteuse. On avait
cependant, paraît-il, au début, pensé à des œuvres d'importa­
tion, et de fabrication phénicienne, ce qui ne laisse pas que de
surprendre, l’industrie phénicienne n’offrant absolument rien
d’analogue. Mais la matière dont elles sont faites, qui est une
pierre calcaire de la région, exclut toute hypothèse de ce genre.
La mieux conservée des deux statues est presque complète,
sauf la tête. La position du bras droit, cassé un peu au-dessus du
coude, est facile à reconstituer, puisque la main reposait, à plat,
sur le genou droit. De même, la main gauche, brisée, a laissé
des traces très nettes sur la poitrine.
Le personnage, un homme, est représenté assis, sur un socle
rectangulaire, sur lequel il repose directement. Il est assis, les
jambes non pas étendues, mais repliées sous lui, « à la turque »,
ou « en tailleur ». Cette altitude de repos est accentuée par la
pose du bras droit, tombant tout le long du corps, la main
appuyée sur la cuisse. Au contraire, le bras gauche, presque
collé au corps aussi, et légèrement en arrière, se plie au coude,
et la main repose sur la poitrine.
Cette attitude a donné lieu à des commentaires infinis, et, à
mon avis, tout à fait hors de propos. On a vu généralement là
une attitude « bouddhique », et on s’est livré à une série de rap­
prochements aussi ingénieux qu’inutiles, avec des statues de
Bouddha, des monnaies bactriennes, etc. (1). Il aurait suffi de se
référer aux assez nombreuses figures, statuettes ou bas-reliefs,
d’origine gauloise incontestée, et qui offrent la même particula­
rité. Les principales sont les autels de Saintes et de Reims, la
statuette d’Autun, cités par Alexandre Bertrand (2), une statuette
provenant de Luxé dans la Charente, décrite par M. G. ChauAQVAE SEXTIAE

(1) Alex, Bertrand, Les divinités gauloises à attitude bouddhique (Revue
Archéologique, 1882, XLIIIj.
(2) L’autel de Saintes et les triades gauloises (Ibid., 1880, XXXIX et XL).
fi

�MICHEL CLERC
82
vet (1), et une autre trouvée à Quilly, près de Savenay (LoireInférieure) (2). Enfin on trouve encore un personnage ayant la
même attitude sur le célèbre vase de Gundestrup en Jutland, vase
sur la provenance et ladateduquel on est loin, il est vrai, d’être
fixé (3). Pour Alexandre Bertrand, cette attitude accroupie a une
signification hiératique, dont il faut rechercher l’origine pre­
mière dans l’Inde bouddhique. M. S. Reinacli admet la première
partie de celte proposition, mais non la seconde. Pour lui, il y a
là trace d’une influence grecque archaïque, qui s’est exercée à la
fois sur l’Inde et sur la Gaule (4).
A cette théorie, qui attribue à une influence étrangère le type
des ligures gauloises accroupies, s’oppose la théorie de M. Robert
Mowat (5) :
&lt;c Celte posture s’explique par une habitude de nos ancêtres
qui paraît avoir frappé les étrangers voyageant en Gaule, puis­
que Strabon et Diodore de Sicile (6) l’ont soigneusement
relatée ; ces auteurs nous apprennent, en effet, que les Gaulois
ne se servaient pas de sièges proprement dits, mais qu’ils
s’asseyaient à terre sur des bottes de paille, ou sur des peaux de
bêtes, en croisant les jambes, comme nous le voyons faire aux
Arabes assis sur leurs nattes, leurs tapis, et même à nos ouvriers
tailleurs installés sur leur établi. Un renseignement aussi formel
suffit pour nous interdire d’attribuer à une influence orientale
les exemples de ce type d’attitude qui se rencontrent sur des
monuments de la Gaule ; il convient donc de lui donner doréna­
vant la désignation de posture gauloise plutôt que celle de pos-

(1) Revue Archéologique, 1901, XXXVIII, p. 281.
(2) M. S. Reinach en énumère une dizaine d’autres (Antiquités nationales, II,
p, 19) ; on peut y ajouter encore la statue de Chassenon dans la Charente
(Espérandieu, Recueil général... II. 1589).
(3) Revue Archéologique, 1893. XXI, pl. XII, et Revue des Études Anciennes,
1908, pl. I-X. Pour C. Jullian, Revue des Études Anciennes, 1. c., p. 72, le vase
est du premier ou du second siècle de notre ère; pour S. Reinach (Anthropo­
logie, 1894, p. 456l, il serait très postérieur, de la fin de l’Empire.
(4) Revue de l’histoire des religions, 1909, p. 10.
(5) Bulletin Épigraphique, 1881, p. 116.
(6) IV, 3 ; V, 28,

�83
ture indienne ou bouddhique, qui est sujette à faire préjuger
dans un sens erroné la question d’origine (1) ».
A cela on a objecté que les auteurs grecs n’ont pas dit que les
Gaulois avaient l’habitude de s’asseoir les jambes croisées (2).
Mais qui n’a constaté l’impossibilité presque absolue de s’asseoir
sur le sol, sans dossier, les jambes étendues? C’est pour cette
seule raison, toute matérielle, que les peuples qui ont l’habitude
de s’asseoir sur le sol s’y asseoient les jambes croisées.
La véritable objection est celle qu’a faite M. S. Reinach, à savoir
que les sculpteurs gaulois ont prêté celte altitude à des ligures
de divinités exclusivement. Là en effet est la question, et c’est là
le principal intérêt qu’offrent les statues de Velaux : sont-ce des
ligures de divinités, ou des statues funéraires ?
Pour résoudre cette question, il faut d’abord achever la
description des monuments, et l’élude de tous les détails
caractéristiques.
Le geste de la main gauche donnerait peut-être une indication
précieuse, si précisément celte main n’était mutilée. Sur presque
tous les autres monuments gaulois de ce genre, le personnage
tient en main un objet quelconque, torques, serpent, etc. Ici, il
est à peu près certain que la main gauche ne tenait rien, et qu’elle
était simplement plaquée contre la poitrine. A moins cependant
qu’elle ne tînt un objet fort petit, ce qui est le cas pour la
statuette de Quilly, qui tient un petit oiseau. Celte statuette (3),
soit dit en passant, est, de toutes les œuvres citées, celle qui se
rapproche le plus, comme pose générale, et particulièrement
comme disposition des bras et des mains, des statues de la RoquePerluse; seulement, c’est la main droite qui vient sur la poitrine,
et le bras gauche qui est allongé. Si la main ne tenait rien, il est
difficile de voir dans ce geste autre chose qu’un geste d'adoraAQVAE SEXTIAE

(1) Dans tous les cas, l’expression de « jambes croisées » vaudrait mieux
que celle d’ « accroupi », qui indique que le personnage est assis sur les
talons.
(2) Quicberat, Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1881,
p. 103.
(3) Moulage au Musée llorély.

�84

MICHEL CLERC

lion, et il semblerait plus naturel de le prêter à un mortel qu’à
un dieu.
Le costume, enfin, est des plus énigmatiques, d’autant que je
ne connais aucun exemple analogue.
Le personnage ne porte qu’un vêtement, une tunique fine et
collante, qui laisse les bras nus, et s’arrête au milieu des cuisses.
Elle est, sur la poitrine, formée d’une série de pièces qui dessi­
nent des losanges, et, sur la jupe, des raies verticales, qui peutêtre ne sont que l’indication de plis réguliers ; elle se termine par
une frange, visible seulement, sur la statue la mieux conservée,
à gauche.
Des traces de couleur rouge sont partout très visibles, et il est
probable que celte couleur ne constituait pas un ton uniforme,
mais qu’elle figurait des dessins. Les plis et les dessins en rouge
se retrouvent dans la partie qui recouvre le dos. C’est bien la tuni­
que courte, et de couleurs voyantes, que nous décrivent les
auteurs anciens en parlant des Gaulois (1).
Sur cette tunique, et recouvrant la poitrine et le dos, est une
pièce que je ne sais comment désigner. Elle est constituée, par
devant, par une sorte de pectoral, d’une étoffe beaucoup plus
épaisse que la tunique, en cuir probablement, et formée de cinq
bandes horizontales, divisées chacune en carrés très réguliers.
La bande médiane comprend six de ces carrés, celle qui vient
au-dessous quatre, et la troisième deux seulement, ne recouvrant
ainsi que le milieu de la poitrine, tandis que la bande supérieure
la recouvre dans toute sa largeur et déborde même légèrement
sur les épaules. Enfin les deux bandes supérieures, de même
largeur que la première, mais qui laissent passage au cou,
comportent chacune quatre carrés. Quant aux « grecques et aux
quadrillages sculptés en relief» qui, d’après Gilles, décorent ce
pectoral, il n’en existe en réalité qu’un, sur l’épaule gauche, en
relief à peine sensible : c’est un swastika (2j. Les autres détails
(1) Diodore, V, 30, 1 ; cf. Jullian, Histoire de la Gaule. II, p. 299.
(2) La planche de Levencq, qui accompagne la description de Gilles, est
tout à fait inexacte : le « bouclier » y est représenté comme séparé du « pec­
toral », tandis qu’il fait corps avec lui. La décoration du bas de la tunique
est de pure fantaisie, de même que celle du pectoral.

�85
de la décoration, loin d’être en relief, sont au contraire incisés,
en creux; ils devaient donc, dans la réalité, être gravés, et non
faits, comme le dit Gilles, au repoussé. Enfin ce pectoral est
partagé, du haut en bas. par une large raie : c’est évidemment
une solution de continuité. Autrement dit, il est formé de deux
pièces distinctes, qui devaient se rattacher au moyen d’agrafes.
C’est d’ailleurs le seul moyen d’expliquer comment se mettait
ce vêtement. Par derrière, en effet, il est absolument différent,
et tout d’une pièce, rigide. C’est une tablette liés épaisse,
d’environ trois centimètres, qui fait corps avec le pectoral, mais
qui descend beaucoup plus bas, jusqu’à la ceinture. Il est donc
impossible que ce soit, comme on le dit généralement, un
bouclier. Quant au bracelet qui orne le bras gauche, et qui paraît,
au premier abord, retenir la tablette, c’est en réalité un simple
bracelet, et il ne tient point à la tablette. La preuve en est que
sur l’autre statue, qui porte le même pectoral avec sa tablette, le
bras gauche'est beaucoup trop éloigné du corps pour qu’il ait
pu aider ainsi à soutenir la tablette. En réalité, ce lourd vête­
ment, si on peut l’appeler ainsi, lient uniquement par les deux
espèces d’épaulières qui constituent le pectoral, lesquelles le
maintiennent fortement fixé autour du cou.
La tablette est décorée de quatre carrés, inscrits eux-mêmes
dans un carré plus grand, et décorés d’autres dessins, aussi en
forme de quadrillages, partie gravés, partie peints en rouge. Sur
la statue la plus mutilée, l’arrangement est un peu différent : la
partie conservée comporte un grand rectangle gravé au trait,
sans divisions intérieures, et les parties qui l’encadrent en haut
et à gauche sont divisées en triangles réguliers.
La tablette, qui s’arrête à la hauteur des épaules, se prolonge
en sa partie médiane, et monte le long du cou. La statue brisée
porte, en plus, un collier. Enfin, et ce détail, invisible sur les
photographies et sensible sur les seuls originaux, n’a encore été
remarqué par personne, la surface n’en est pas plane. Elle
dessine une courbe convexe au centre, et concave à droite et à
gauche; autrement dit, la partie qui recouvre l’épine dorsale
forme une légère saillie, tandis que celle qui recouvre les deux
AQVAE SEXTIAE

�86

MICHEL CLERC

omoplates dessine un creux. Et il ne peut s’agir d’une mala­
dresse du sculpteur, car non seulement cette courbe, si peu
sensible qu’elle soit, est fort régulière, mais les deux statues
offrent très nettement la même particularité.
Je ne puis comprendre de quelle matière était faite celte plaque.
Il ne peut évidemment s’agir, à cause du poids, de métal plein.
Peut-être était-ce dubois nu, ou recouvert de peau, ou de métal,
ou encore de feutre (1)?
Quoi qu’il en soit, les termes de bouclier ou de cuirasse, dont
on se sert ordinairement pour définir ce singulier appareil, me
paraissent également impropres. Une cuirasse peut à la rigueur
comporter un plastron sans dossière,inais non une dossière sans
plastron. Quant à un bouclier, outre que nous n’en connaissons
point de cette forme, laquelle aurait été fort {peu pratique (2),
il ne peut en être question non plus, puisqu’il s’agit d’une pièce
non mobile, mais fixe, et faite pour s’adapter à la forme du dos.
Peut-être cependant faut-il considérer le tout comme une
armure : le pectoral serait quelque chose comme Yégicle des
Grecs, et la tablette serait un couvre-nuque ; mais je ne sache
pas que, chez les Grecs du moins, le couvre-nuque ait été
seul, sans cuirasse proprement dite (3).
Sur deux monnaies gauloises publiées par le marquis de
Lagoy (4) (dont une provient des environs de Nîmes), figure un
guerrier, nettement caractérisé comme tel par une épée, un
bouclier et une enseigne au sanglier. Or l’on y remarque,
pendant des épaules sur la poitrine, deux pans qui, sur l’une des
monnaies, paraissent réunis par une agrafe. De Lagoy avait
d’abord vu là une armure défensive ; mais remarquant qu’elle
avait une trop forte épaisseur pour avoir été en métal, il préféra
(1) Il semble que les Gaulois aient connu le feutrage; cf. Jullian, Hist. de la
Gaule, II, pi 301, n. 5.
(2) «Quant au bouclier placé derrière le dos, il était destiné à repousser les
pierres lancées par les frondes, le guerrier n’ayant pour en amortir le choc,
qu’à faire volte face devant le projectile » !!! (Gilles, Pays d’Aix, p. 158.)
(3) Voir A. de Ridder, Lorica, dans Daremberg-Saglio, Diclionn. des Anliq.,
p. 1309.
(4) Recherches manismaliques sur l’armement et les instruments de guerre
des Gaulois, 1849, p, 18 etpl. II.

�87
y voir le sagum relevé et replié, à la façon de la capote portée
par nos soldats roulée au-dessus du sac. J’y verrais plus volon­
tiers quelque chose d’analogue au vêtement des statues de la
Roque-Pertuse ; mais l’hypothèse est invérifiable, le personnage
n’étant vu que de face.
D’autre part, nos statues ne portent aucune autre arme, défen­
sive ou offensive, qui les caractérise nettement comme repré­
sentant des guerriers. Il est donc possible qu’il s’agisse d’un vête­
ment d’apparat, n’ayant rien de militaire.
Dans ce cas, peut-être faut-il rapprocher ce vêtement d’un
autre beaucoup plus simple, mais qui offre la même particula­
rité de couvrir à la fois le dos et la poitrine. Je veux parler des
curieuses statues découvertes, il y a déjà longtemps, aux sources
de la Seine, qui portent, sur la poitrine et sur le dos, une sorte
de bulla, de forme plate et circulaire, retenue par des cordons
plats, croisés devant et derrière, et passant sur les épaules et
sur les bras. Ici, il n’y a pas de doute qu’il s’agisse d’un objet
de dévotion, puisque les statues en question sont des ex voto;
c’aurait donc été une sorte d’insigne porté par les dévots, et qui
se serait perpétué jusqu’à nous, sous la forme des enseignes
chrétiennes de pèlerinages (1).
Cet insigne ne serait-il pas comme la réduction d’un vêtement
de caractère religieux et réservé aux dieux, ou du moins à
certains dieux, celui des statues divines de la Roque-Pertuse??
La pose, je l’ai déjà indiqué, n'est pas plus significative : elle
peut être aussi bien celle du dieu accueillant les hommages des
mortels, que celle du mort jouissant du repos suprême.
Il en est de même, enfin, pour un dernier détail, fourni par
la seconde statue. Je veux parler des acrotères qui décorent
actuellement deux des angles du socle, et qui, évidemment,
décoraient les quatre angles quand la statue était complète. C’est,
à n’en pas douter, un emprunt fait aux monuments de l’art grec.
Mais ce motif, en Grèce, se trouve également employé pour les
autels et pour les tombeaux, de sorte que, s’il nous fournit ici
AQVAE SEXTIAE

(1) Espérandieu, Revue Archéol., 1909, XIII, p. 358 et suiv., fig. 1.

�88

MICHEL CLERC

un moyen pour dater approximativement les statues, il ne nous
renseigne pas sur leur signification.
Il y a cependant, en faveur de l’origine funéraire des statues,
un argument à faire valoir : c’est le fait, relaté par Gilles, de la
découverte, au même endroit, d’ossements humains. Mais ici
encore, nous sommes trop insuffisamment renseignés pour
pouvoir rien affirmer. Et d’ailleurs, 11e serait-il pas possible que,
dans un cimetière, des statues de divinités aient trouvé place ?
surtout si, comme le veulent certains érudits (1), le dieu gau­
lois accroupi, Cernunnos, avait un caractère funéraire ?
La solution de ce problème, que l’examen pur et simple des
statues ne peut nous donner, je pense l’avoir trouvée, en inspec­
tant minutieusement l’emplacement près duquel elles ont été
découvertes, la Roque-Pertuse.
(1) Robert Mowat, Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1880,

XLI, p. 281.

�AQVAE SEXTIAE

89

II. — L ’E n c e in t e
Cet emplacement, Gilles l’a bien décrit, et il paraît en avoir
compris l’importance. Mais, selon son habitude, il l’a vu et
décrit incomplètement, et n’a pas tiré de ses observations les
conclusions fermes qu’elles comportaient.
Voici quel aspect présente cet emplacement, unique, à ma
connaissance, en Provence.
La Roque-Pertuse se trouve à un peu plus d’un kilomètre (un
quart d’heure de marche) de la gare de Velaux, sur la ligne de
Rognac à Aix, et à l’est, c’est-à-dire dans la direction de Roquefavour. Elle se dresse sur le chemin même qui longe la voie
ferrée, une centaine de pas avant d’arriver au second passage à
niveau.
C’est un rocher, orienté du nord-ouest au sud-est,d’une dizaine
de mètres de hauteur à peine, mais absolument à pic de tous les
côtés, sauf d’un seul, au sud (Pl.IX,fig. 2). Ce rocher, de l’aspect
le plus pittoresque, doit évidemment son nom aux nombreuses
excavations naturelles qui se creusent sur le pourtour. De forme
à peu près circulaire sur la lace nord, il s’infléchit, sur la face
ouest, de façon à former une sorte d’hémicycle dominant, mais
de deux ou trois mètres seulement, le plateau inférieur. Ce pla­
teau se continue, en montant légèrement, au sud, et c’est par là
seulement que l’on peut arriver à la Roque-Pertuse proprement
dite. On y accède par un très étroit passage, que la main de
l’homme a rendu plus étroit encore (PL X, fig. 1). Ce passage,
en effet, ne consiste plus qu’en une arête rocheuse, où l’on voit
très nettement que le roc a été taillé de laçon à ne plus offrir
qu’une surface de quelques centimètres de largeur, et en pente
très raide, sur laquelle on ne peut passer qu’en mettant un pied
devant l’autre. Cette arête, il est vrai, n’a pas plus de 2,n70 de
longueur, mais, telle quelle, il est évident que, défendue, elle
suffirait pour rendre le passage absolument impossible.
Il semblerait donc, à première vue, qu’il s’agisse là d’un
oppidum, sans murs d’enceinte, inutiles vu l’escarpement de

�MICHEL CLERC
90
tous les côtés, et défendu, par cette coupure du rocher, du seul
côté accessible. Mais il n’en est rien, et Gilles l’a bien reconnu.
En effet, outre que ce plateau ainsi formé est d’une étendue des
plus restreintes (65 mètres sur 29), le roc y est presque partout à
nu, sans couclie de terre superficielle. Pourtant, les débris de
poterie y sont assez nombreux. Mais le détail le plus intéressant,
c’est que la place des deux statues est restée, aujourd’hui, telle
qu’elle était lorsqu’elles ont été érigées : « On remarque, dit Gilles,
sur le milieu (ce n’est pas sur le milieu, mais sur le bord, du càléest),
un encadrement creusé de main d’homme, dans le rocher, d’en­
viron 0m10 de profondeur sur lm50 carré » (PL X, fig. 2). S’il avait
mieux regardé, il aurait vu que ce n’est pas un encadrement que
l’on y remarque, mais bien trois, placés l’un à côté de l’autre, et
orientés de la même façon. Le second, distant de cinq mètres du
premier, présente, sur la face est, une sorte de siège demi-circu­
laire, creusé également dans le rocher. Le troisième est contigu
au second ; il est creusé moins profondément, et le rebord exté­
rieur paraît dessiner une double courbe, peu accusée, de chaque
côté d’un creux demi-circulaire analogue à celui que j’ai décrit.
Chacun de ces encadrements a à peu près les mêmes dimensions,
2"'30 à 2m60 de large sur 2 mètres de long. Or, les deux statues
ont de 0m60 à 0m70 dans chaque sens. Il est évidemment impos­
sible que ces carrés réservés dans le roc, de dimensions si
restreintes, aient servi de base à des habitations (1), et il n’est
guère douteux qu’ils aient été aménagés pour recevoir les deux
statues, qui s’y encastreraient en effet à merveille ; pour la
troisième, elle a disparu, ce qui n’a rien de surprenant.
Si la Roque-Perluse n’était pas un oppidum, ce n’était pas
davantage un cimetière : j’ai dit que le roc y est presque partout
apparent ; la partie médiane seule est recouverte d’une très
légère couche de terre (0m20 cent.) ; il est donc impossible que
des corps aient jamais été enterrés là.

(1) A Montlaurés, les plus grandes habitations mesurent sept mètres de
large et autant de profondeur, et les moyennes, six sur quatre (E. Pottier,
Fouilles de Montlaurés, dans les Comptes rendus de l'Académie des Inscrip­
tions et Belles-Lettres, 1909, p. 986). Dans le Gard, M. Dumas a déblayé des
cases rectangulaires du même genre, qui ont, les unes, deux mètres sur huit,
les autres, trois mètres sur seize (Bull. Archéol., 1908, XLIV).

�AQVAE SEXTIAE

91

Mais il n’en est pas de même du second plateau, que j’appel­
lerai, pour plus de commodité, le grand plateau. Là, au contraire,
la terre végétale (au moins actuellement) forme une couche
assez profonde. D’autre part, cette partie est facilement acces­
sible sur tout un côté de son pourtour, celui du sud, qui ne
paraît point avoir été garni de remparts. Et il en est de même
pour cette partie du plateau que j’ai appelée l’hémicycle. Là, les
débris de poterie abondent, et la charrue en fait à chaque instant
sortir du sol de nouveaux. Et c’est là, dans l’hémicycle, d’après
Gilles, qu’ont été trouvées et les statues et les autres pierres dont
il parle. Je me hâte de dire que cela n’infirme en rien ce que
j’ai dit touchant la place primitive de ces statues. Il est évident
au contraire qu’elles ont été précipitées là du haut du rocher qui
surplombe l’hémicycle. C’est, probablement, les premiers chré­
tiens qui les ont ainsi renversées, et la mise en culture du
plateau a achevé l’œuvre, peut-être à une date relativement
récente : en effet, au fond de l’hémicycle, et montant le long du
rocher, se dresse un énorme tas de déblais (1), formé des pierres
que l’on a retirées du sol. Dans ce tas, les gros fragments de
poterie abondent, et j’en ai même retiré un fragment de pierre,
taillé à angle droit, décoré d’une ligne verticale et de dessins en
couleur rouge, qui n’est autre chose qu’un angle du « bouclier »
de la statue mutilée... à moins qu’il ne provienne de celui d’une
troisième statue identique (2).
Il serait donc possible que tout ce terrain, si facilement acces­
sible par tout le côté ouest, ait été un cimetière et non un village.
Pourtant, cela ne paraît guère probable. Les débris humains
dont parle Gilles semblent avoir été bien peu nombreux, et, main­
tenant, l’on n’en voit pas trace. El le nombre de vases communs,
comme les jarres, et aussi des broyeurs en pierre dure, y est
tellement considérable, qu’il n’est guère admissible qu’il s’agisse
uniquement d’offrandes funéraires, et non d’objets usuels. Dans
ce cas, d’ailleurs, comment expliquer l’usage auquel aurait servi
le petit plateau ? Aurait-on placé des statues funéraires hors du
(1) Visible sur la Planche IX, fig. 2, à droite.
(2) M. de Gérin-Kicard a recueilli aussi un fragment du même genre.

�■

92
MICHEL CLERC
cimetière, loin des restes de ceux qu’elles voulaient honorer ? Et
même si l’on voit en elles, non des figures humaines, mais des
figures de dieux veillant sur le repos des morts, n’auraient-elles
pas été placées au milieu de ceux-ci, et non à l’écart?
Il ne reste donc qu’une dernière hypothèse possible, à savoir
que le plateau et l’hémicycle étaient bien un village, non
fortifié, semble-t-il (mais qui nous dit que tous les villages
fussent fortifiés ?) (1), et que la Roque-Pertuse proprement dite
était une enceinte sacrée, un lieu de culte. Auquel cas les statues
seraient bien des statues de divinités, et les pierres décrites par
Gilles, et dont je n’ai pu malheureusement retrouver les traces,
auraient été aussi des monuments religieux. Je signalerai, à ce
propos, une pierre qu’a découverte tout récemment à Antremont
M. Edouard Aude : c’est une grosse pierre taillée à peu près en
forme de borne, et décorée, sur ses quatre faces, d’une profonde
entaille, de forme très régulière. La pierre est, à n’en pas douter,
antique, et je ne sache pas que l’on ait jamais signalé de monu­
ments de ce genre. Si l’on remarque que Gilles a vu, outre deux
pierres semblables (entaillées, dit-il, seulement de trois côtés,
mais peut-être n’a-t-il pas vu la face reposant sur le sol) une
autre, portant à sa face supérieure une entaille dans laquelle un
objet ovale comme une tête aurait été enchâssé, on songe immé­
diatement à ces autels surmontés d’une tête dont on a trouvé de
si curieux spécimens à La Fare et à Montsalier (2). Les autres
pierres, trouvées avec celles-là, auraient aussi un caractère reli­
gieux,et auraient été des offrandes faites aux dieux, ou peut-être,
elles-mêmes, des images de la divinité, quelque chose comme
les simulacra maestct deoram dont parle Lucain à propos de la
forêt sacrée de Marseille (3).
(1) L’habitat de Montlaurés, prés de Narbonne, n’avait certainement pas de
remparts. (C. Jullian, Revue des Etudes anciennes, 1910, p. 195'.
(2) Espérandieu, Recueil général.. , I, 56 et 113.
(3) Pharsale, III, 412. — La pierre d’Antremont, comme forme, rappelle
d’assez près les fameuses statues-menhirs du Gard, du Tarn, de l’Aveyron et
de la région de Gênes (Espérandieu, Recueil général..., II, nos 1631-1633,
1635-1636, 1641, 1645-1646, 1699-1703, 1729 ; Déchelette, Manuel, II, f. 207), et
surtout les plus rudimentaires, comme les n“s 1701-1702 ; seule, la ceinture y
aurait peut-être été figurée, par cette profonde rainure ? ? Mais il faut ajouter

�93
Je demeure donc convaincu que cette petite acropole a été un
centre religieux, un lieu de culte, commun sans doute à tous les
villages de la région.
Or ces villages ont dù être nombreux. A Roquefavour, c’est-àdire à moins de cinq kilomètres de là, nous en connaissons deux,
dominant les deux rives de l’Arc, leCastellas et Meynes (1). Il est
plus que probable que d’autres couronnaient les cimes escarpées
des collines d’entre Velaux et Rognac, qui offrent tout à fait les
formes caractéristiques des emplacements des oppida salyens.
Enfin, à la Roque-Pertuse même, le second plateau, celui qui se
relie à l’acropole par l’arête rocheuse que j’ai décrite et la pro­
longe au sud et à l’ouest, a été, nous l’avons vu, certainement
habité.
Les débris de toute sorte que j’ai ramassés là, en quelques
heures de recherches purement superficielles, sont non seule­
ment très nombreux, mais extrêmement variés. C’est ainsi que
quelques-uns nous reportent aux temps néolithiques, notam­
ment un rebord d’un de ces vases si typiques, dits« caliciformes »,
que je n’ai jusqu’à présent rencontrés que dans le voisinage
immédiat de Marseille, à la Pointe-Rouge (2). Puis ce sont des
tessons de grandes jarres semblables à celles d’Antremont et du
Baou-Roux, les unes en terre rouge comme celles-là, les autres en
terre grise et en terre jaunâtre, toutes d’une pâte grossière et
mêlée de fragments de quartz, faites à la main, et d’une cuisson
imparfaite. La décoration, assez rare, consiste, ici encore, en
stries plus ou moins régulières, produites par l’emploi de la gradine, tantôt parallèles, tantôt s’entrecroisant. Parfois la panse
AQVAE SEXTIAE

que ces statues paraissent bien avoir un sens funéraire (cf. Déchelette,
Manuel, I, p 587 et suiv.), ce qui paraît peu probable, et à Antremont, et à
la Itoque-Pertuse. Peut-être faut-il voir dans ces pierres des autels, si tant est
que les Gaulois en eussent (cf. C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 157,
il. 1) C’est sans doute la pierre en question qu’avait déjà signalée Numa
Costc, Le camp d'Entremont (Sémaphore de Marseille, 1-2 mars 1903).
(1) Gilles, Les Saliens avant la conquête romaine. — Iloquefuvour-Vcnlabren ; le Caslellas-Mcine, 1876.
(2) Cette poterie caliciforme, à laquelle MM Montelius et Déchelette attri­
buent une origine orientale, ég37ptienne ou asiatique, se classerait dans le
sud de la France au premier âge du bronze, et, en Bretagne, à la fin du
néolithique (Déchelette, Manuel, I, pp. 405 et 552).

�94
MICHEL CLERC
est décorée d’un cordon en saillie assez forte, coupé par des
stries plus profondes et obliques. Je signalerai encore deux frag­
ments de rondelles en argile, de forme ovale, presque circulaire,
et d’environ 0m25 de plus grand diamètre, dont je ne m’explique
pas l’usage, et un gros fragment de meule en basalte boursouflé.
Les broyeurs en pierre dure, galets roulés et utilisés par
l’homme, sont très nombreux ; le plus typique est une sorte de
palette arrondie des deux bouts, longue de 0m16.
A ces produits de l’industrie locale viennent s’ajouter, en
quantité bien moindre, des tessons de poterie grecque. Deux
fragments à couverte rougeâtre et à pâle micacée paraissent
provenir de cette poterie de style géométrique fabriquée en AsieMineure au huitième et septième siècles, dont le sol de Marseille
a fourni de nombreux spécimens, et le Baou-Roux quelques-uns.
Peut-être faut-il ranger dans la même catégorie des tessons en
terre très micacée, de couleur jaune clair, dont Marseille a fourni
aussi quelques exemplaires, et que M. Rouzaud a trouvés aussi
dans ses belles fouilles de Montlaurès. Et enfin la céramique
attique à couverte noire, du cinquième et quatrième siècles, a
laissé deux fragments de ces coupes si facilement reconnaissables
et si caractéristiques (1).
Comme à Antremont, au Baou-Roux et ailleurs, l’époque
romaine n’est représentée que par quelques rares poteries com­
munes, et la poterie sigillée manque absolument.
Mais l’oppidum le plus important de la région de Velaux a été
sans aucun doute celui dont les ruines se voient encore au
sommet de la colline de Saint-Eutrope (dans le langage local,
Sant’Estropi) (PL IX,fîg. 1). Celle colline se dresse, à la cote 237,
précisément au-dessus de la Roque-Perluse, au sud-est ; de
forme conique très régulière, elle se voit de très loin. Inacces­
sible au nord et â l’ouest, où elle est couronnée par des rochers
à pic, on y accède assez facilement par le sud. Du sommet, on
jouit d’une vue superbe, s’étendant d’un côté, par dessus la col­
line de Velaux, sur l’étang de Berre, de l’autre, sur Ventabren.
(1) Tous ces tessons sont au Musée Borély.

�95
Ce sommet esl encadré par deux murailles de construction
moderne, entre lesquelles se dressent les ruines d’une chapelle
où se trouve actuellement le tombeau d’un propriétaire de l’en­
droit. Mais plus bas se voient les restes d’un mur d’enceinte
antique, construit en pierres de très grandes dimensions (PL XI,
fig. 1). Tout le plateau esl jonché de débris de poteries, les unes
indigènes, et en tout semblables à celles que j’ai décrites, les
autres, celles-ci très nombreuses, romaines. II y a eu là, évidern •
ment, un établissement considérable, où des fouilles seraient
probablement productives. Mais presque tout le sol est recou­
vert de bois ou de broussailles.
Si l’on ajoute à ces oppida voisins de Velaux les deux autres,
le Castellas et Meynes, qui s’élèvent près de Roquefavour, sur les
deux rives de l’Arc, on constate qu’il y a eu là un centre de popu­
lation considérable, et l’on comprend qu’il y ait eu à la RoquePertuse un sanctuaire important. Il paraît d’ailleurs que, jusqu’à
la fin de l’ancien régime, la chapelle de Sainl-Enlrope a été un
lieu de pèlerinage très fréquenté (1) : le sanctuaire n’avait fait
que se déplacer de quelques centaines de mètres.
AQVAE SEXTIAE

(1) D’après Achard, Géographie de la Provence (II, p. 574), jusque vers
1760, on se rendait processionuellement à cette chapelle le premier dimanche
de mai, et l’on invoquait la sainte pour la guérison des douleurs rhumatis­
males. A. Bertrand, op. cit., p. 498, n. 2, a cru à tort que cet oratoire était
situé sur la Roque-Pertuse même.
La sainte en question n'a jamais eu d’existence réelle. Les Bollandistes
citent, à ce nom (septembre, V. 3 a), une iemme dont parle Sidoine Apol­
linaire dans une lettre à l’évêque Pragmatius (Ep. VI, 2), et qu’il donne simple­
ment comme une pieuse veuve, bienfaisante et charitable, en butte à des
tracasseries dont il espère que l'appui de Pragmatius la délivrera.
Quant à saint Eutrope, il y eut en 475 un évêque d’Orange de ce nom, qui
figure dans des actes de conciles, et aussi dans une lettre de Sidoine Apolinaire (Ep. VI, 6) et dont l’épitaphe, postérieure d’ailleurs de deux cents ans,
est aujourd’hui au Musée Calvet (CIL, XII, 1279 ; Espérandieu, Ins. ant. du
Musée Calvet, n» 209. Et peut-être était-il l’auteur de deux recueils de lettres
célèbres, aujourd’hui perdus (Pauly-Wissowa, s. v. Eulropius, 1321). D’après
les Bollandistes, il avait été canonisé, et c’est sa fête que l’on célébrerait le
27 mai.
En réalité, ce saint ou cette sainte Eutrope n’est pas une figure purement
locale. Il fait partie, dans le folk-lore français, d’un groupe de saints dits
« les saints déglacé », ou, eu Provence, « li quatre eavalié », saints auxquels
on attribue toutes sortes de bienfaits ou de méfaits, et que l’on nomme
Jourguet, ou Georges, Marquet, ou Marc, Troupet, ou Eutrope, et enfin
Crouset, qui n’est autre que la croix personnifiée, et devenue une entité. Le
plus caractérisé des quatre est précisément saint Eutrope, à cause de son nom,

�96

MICHEL CLERC

Reste une dernière question, celle de la date qu’il faut attribuer
aux statues de la Roque-Perluse.
Nous avons un point de départ ferme, à savoir la forme du
piédestal de l’une des statues, décoré d’acrotères. Personne ne
contestera que cet ornement si typique ne soit emprunté à l’archi­
tecture grecque, et que cet emprunt ne soit dû au voisinage de
Marseille. De même, l’indication des plis réguliers de la tunique
paraît bien dévoiler l’imitation de statues de style ionien. Il est
donc impossible de faire remonter nos statues plus haut que la
fondation de cette ville, ou, pour mieux dire, que l’époque où la
civilisation hellénique a été assez solidement implantée dans la
région pour pouvoir influer sur les populations voisines.
D’autre part, personne ne songera à attribuer aux Salyens de
la première période, c’est-à-dire à des Ligures, une œuvre d’un
faire relativement aussi savant que celle-là ; et la posture des
personnages représentés, à elle seule, suffit pour nous avertir
que nous avons affaire à une main gauloise, donc aux Salyens
celtisés, ceux de la seconde période.
C’est dire que nous sommes ramenés, comme pour les basreliefs d’Antremont, à celte période du quatrième au troisième
siècle, qui a vu l’établissement définitif des Celles en Provence,
leur fusion avec les Ligures, et leurs relations, hostiles d’abord,
amicales ensuite, avec Marseille.
Le style des statues confirme pleinement celte façon de voir.
Disons tout de suite qu’il n’y a point à chercher de points de
comparaison entre les statues de la Roque Pertuse et les basreliefs d’Antremont : le mode de représentation et les sujets
mêmes représentés sont par trop différents. Mais il y a une
qui a prêté à de faciles calembours. C'est ainsi que, dans le Limousin, la
fontaine Saint-Eutrope, foun Sent Estropi, guérit les estropiés ; à Saint-Eman,
dans Eure-et-Loir, l’hydropisie ; en revanche, lorsque le jour de sa fête a
été trop mouillé, en Limousin, il estropie les cerises ; et, dans l’Albret, les
plantes semées le jour de sa fête sont également estropiées (Sébillot, Le FolkLore de France, I, 125 ; II, 269, 287 ; III, 374, 453). Il n’est pas douteux que
ces prétendus saints, au moins les trois premiers, ne soient de très anciens
mythes, bien antérieurs au christianisme.

�97
autre œuvre que l’on peut avec profit rapprocher des slalues de
la Roque-Pertuse : c’est celle de Grézan, au Musée de Nîmes (1).
Quoique toute la partie inférieure de cette statue, un peu audessous de la ceinture, manque, il est à peu près certain que le
personnage était debout, et non assis. Le costume ne diffère pas
moins : ici, pas de doute ; il s’agit d’un guerrier, revêtu d’une
cuirasse de fer maintenue par un ceinturon, et la tête recouverte
d’une lourde coiffure en forme de capuchon et prolongée sur le
dos par une sorte de queue ou de crinière.
Le décor de la cuirasse est formé uniquement d’éléments rele­
vant de l’art géométrique, lignes droites et cercles. Quoique
l’arrangement de ces éléments soit très dillérent de ce qu’il est
sur les « boucliers » des statues de la Roque-Pertuse, c’est au fond
le même style.Ce qui diffère profondément,c’est le faire des œuvres
mêmes. Le point de comparaison, la tête, lait malheureusement
défaut pour les statues de la Roque-Pertuse; mais, pour le reste,
le modelé de ces slalues est bien Supérieur à celui de la statue de
Grézan. Tandis que les bras de celle-ci ne sont guère que des bâtons
à peu près informes, collés au corps et en suivant maladroitement
les tonnes, les bras de la statue de la Roquc-PerLuse sont d’un
faire beaucoup plus habile ; l’épaule notamment est correctement
modelée, ainsi que le coude. Et il en est de même pour les jambes,
dont l’arrangement, compliqué pour un sculpteur novice, ne l’a
pas empêché de rendre avec justesse la saillie du genou et le renfle­
ment du mollet. Le défaut le plus sensible, c’est le rétrécissement
exagéré de la taille, et le manque de largeur de la partie infé­
rieure du buste. Mais il y a là, en somme, une observation de la
nature et un sentiment assez juste de la forme générale bien plus
sensibles que dans la statue de Grézan. Celle-ci est une œuvre
barbare, les statues de la Roque-Pertuse sont l’œuvre imparfaite
d’artisans qui savaient déjà quelque chose de leur métier.
C’est dire que nous arrivons pour les slalues de la Roque-Pertuse
aux mêmes conclusions que pour les bas-reliefs d’Anlremont. Ce
AQVAE SEXTIAE

(1) Espérandieu, Recueil général. .., 1,427; S. Reinach, Comptes rendus de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1901, p. 280.
7

�MICHEL CLEKC
98
ne sont certainement pas des artistes grecs qui ont modelé ces
statues, mais ce sont des artistes qui avaient vu des statues
grecques, et qui, peut-être, avaient pris des Grecs les premières
notions de leur art. Et ici encore, nous constatons ce souci de
réalisme dans le rendu du corps humain, que nous avons cons­
taté à Antremont dans le dessin des chevaux et dans les détails
de l’armement des cavaliers.
La pose même des statues est un indice de ce souci. Si le
guerrier de Grézan, et, beaucoup plus tard, celui de Vachères,
sont debout, comme il convient à un soldat, le dieu de la RoquePertuse est représenté dans la posture familière aux Gaulois au
repos. Et c’est ici que l’on peut de nouveau se poser la question de
savoir si le type même de nos statues est d’origine purement
indigène, ou s’il dérive d’un emprunt fait à l’art grec.
Je ne crois pas, pour ma part, que ces deux opinions soient
inconciliables. Je veux dire que, si les Gaulois n’ont pas tiré
d’un art étranger l’idée représentative qu’ils se faisaient de
certaines de leurs divinités, ils ont eu besoin, pour la traduire
plastiquement, du secours de cet art étranger. G’est de leurs
propres habitudes de vie qu’ils ont tiré l’idée du dieu au repos,
et de la posture accroupie pour représenter ce repos; c’est à
l’art grec qu’ils ont demandé le modèle pour rendre cette pose
difficile.
M. S. Reinach avait d’abord indiqué comme prototype probable
du dieu gaulois accroupi l’Imouthès de l’Egypte alexaudrine,
sorte de dieu scribe que les Grecs ont assimilé à Esculape, et
que les Gaulois auraient assimilé à leur Mercure, à cause de
certains traits communs, de même qu’ils ont assimilé à Sérapis
leur dieu au maillet (1). Mais il faudrait alors descendre au
troisième siècle au moins, sinon au second, pour que l’expan­
sion de ce type, après tout assez peu répandu (2), eût pu se

(1) Antiquités nationales, II, pp. 17, 191.
(2) Une statue (acéphale) du Musée de Turin, trouvée en Egypte, repré­
sente un personnage assis à peu près dans cette posture : «On songe à quelque
scribe égyptien copié par un sculpteur alexandrin » ; c’est, semble-t-il, le
seul exemple connu dans l’art gréco-romain (Seymour de Ricci, Revue Archéo­
logique, 1906, VIII, p. 385-386).

�faire jusqu’en Gaule. Or nos statues me paraissent antérieures,
et plutôt du quatrième siècle que du troisième. J’admettrais
d’ailleurs volontiers une date plus reculée encore pour la statue
de Grézan, sans cependant aller aussi loin que M. S. Reinach,
qui propose le cinquième siècle : auquel cas il faudrait renoncer
à y voir une œuvre gauloise, et l’attribuer délibérément aux
Ligures. Mais je me demande si le faire beaucoup plus barbare
de cette statue ne lient pas, tout simplement, à l’éloignement
de Marseille plus qu’à l’antiquité de l’œuvre.
Or, tout récemment, M. S. Reinach, revenant sur sa première
hypothèse, pense que le modèle en question a été un « vieux
type ionien du sixième siècle, dont il y a des exemples dans la
plastique de Chypre et dans les terres cuites d’Asie-Mineure »(1).
Dans tous les cas, ce qui ne me paraît pas douteux, c’est que
les statues de la RoquePertuse sont, en Gaule, le prototype des
statues de figures accroupies de l’époque postérieure. C’est donc
dans la future Gaule Narbonnaise que ce type plastique aurait
pris naissance, et c’est de là qu’il se serait répandu dans le reste
de la Gaule.
Il faut donc apporter quelque restriction à la thèse soutenue
par M. S. Reinach, à savoir que les Gaulois n’auraient point
pratiqué les arts plastiques avant la conquête de César (2). Ce
qui est vrai de la Gaule propre ne l’est pas de la Gaule Narbon­
naise. C’est à l’influence des druides et de leurs doctrines que
M. Reinach attribue celte absence de sculpture en Gaule : il y
aurait eu là une prohibition d’ordre religieux, comme cela a eu
lieu chez les Germains, chez les Perses, et chez d’autres encore.
Or jamais l’on n’a trouvé dans la Gaule du sud-est de traces du
culte druidique. Ainsi peut s’expliquer, très simplement,
l’avance prise, en sculpture, par celte région, sur le reste de la
Gaule, et par l’absence d’interdiction religieuse, et par le contact
immédiat avec les œuvres de l’art grec.
Si je ne me trompe pas sur la nature des statues de la Roque(1) Revue de l’histoire des religions, 1909, p 10.
(2| Revue Celtique, 1892, XIII, p. 189 et suiv. : L’art plastique en Gaule
et le druidisme.
/gtREQLff'

/oN'

�100

MICHEL CLERC

Pertuse, et si ce sont bien des représentations de la divinité, il faut
en conclure que les indigènes dn sud-est de la France, du qua­
trième au troisième siècle avant notre ère, s’étaient essayés et
dans la représentation des hommes (statue de Grézan), et dans
celle de la divinité.
La question la pins délicate est celle de savoir quelle est cette
divinité. Sur un monument célèbre, l’autel découvert à Paris,
figure un dieu cornu, accroupi, qu’une inscription désigne par
le nom de Cernunnos. A vrai dire, le nom paraît bien n’êlre
n’en pas être un, mais simplement une épithète, « le cornu ».
D’ailleurs, le même personnage apparaît sur d’autres monu­
ments, non plus accroupi, mais simplement assis ou même
debout (1). D’autre part, il n’y a pas moins de variété dans la
représentation des figures accroupies, où l’on voit figurer même
des femmes (2). Il serait donc très hasardeux d’attribuer à une
seule et unique divinité toutes les figures accroupies.
Les deux statues de la Roque-Pertuse étant privées de leur tête,
la question reste insoluble ; et peut-être leurs têtes mêmes nous
renseigneraient-elles insuffisamment. Ce n’est donc qu’à titre
de pure hypothèse que j’indique ce qui suit.
Je suis très frappé de ce fait, que les statues paraissent avoir
été placées chacune dans une petite enceinte réservée; et
comme ces enceintes sont au nombre de trois, et placées l’une
à côté de l’autre, il est infiniment vraisemblable qu’il y avait
non pas deux statues, mais trois (3). Les deux qui nous sont
parvenues sont, il est vrai, absolument identiques de pose, mais
(1) Voir S. Reinach, Antiquités nationales, II, p. 193 et suiv.
(2) Ibidem, p. 191 et suiv., et Bulletin de la Société d'Anthropologie de
Paris, 1899, p. 147-148.
(3) Ce chapitre était déjà rédigé quand a paru dans le Bulletin de la Société
Archéologique de Provence (1909, n° 14, p. 122) l'annonce de la découverte d’un
fragment d’une statue semblable. Malheureusement, non seulement l’artiele
n’est pas accompagné d’une photographie, mais la description est loin d’être
claire ; on y lit que » le dos et les extrémités ont disparu », et pourtant, plus loin,
qu’&lt;i elle possédait aux angles quatre acrotères»? Quant au lieu de la décou­
verte, c’est « dans la commune de Rognac ». Les communes de Velaux et de
Rognac étant limitrophes, et Rognac à quatre kilomètres seulement de Velaux,
• il est extrêmement probable que la statue a été transportée.

�AQVAE SEXTIAE

101

non, semble-t-il, de mouvement; car le bras gauche de la statue
mutilée, détaché du corps, pouvait faire un autre geste que
celui de l’autre statue, et de même pour le bras droit. A une
époque aussi reculée, le même type devait suffire, avec quelques
modifications dans le geste ou les attributs, pour représenter des
conceptions différentes. Si enfin il y avait une troisième statue,
ne faudrait-il pas voir dans cet ensemble quelque chose d’ana­
logue aux nombreux bas-reliefs qui représentent trois divinités
associées, une triade?
Il paraîtra sans doute plus vraisemblable d’admettre qu’il y
avait là les statues de trois divinités différentes, plutôt que trois
représentations d’une seule et même divinité, et, aussi, que ces
trois divinités n’étaient point des divinités quelconques du
panthéon gaulois, mais celles que l’on avait l’habitude de rassem­
bler dans un culte commun.
Je rappelle brièvement les principaux de ces monuments, à
savoir les autels de Saintes, de Dennevy, de la Malmaison, de
Beaune et de Reims (1). Sur tous ces monuments, les person­
nages des triades sont loin d’être fixes, puisque l’on y voit figurer,
tantôt trois dieux à attributs divers, tantôt un dieu et deux
déesses. A. Bertrand, rappelant, après Roger de Belloguet, les
vers célèbres de Lucain, propose de voir dans cette triade, où les
personnes féminines n’apparaîtraient que comme parèdres de
deux dieux, les trois grands dieux Teutatès, Esus et Taranis.
On a révoqué en doute l’existence de ces triades divines, et, en
même temps, contesté que ces trois dieux fussent des dieux
communs à tous les Gaulois : ce seraient des divinités propres
aux populations d’entre Seine et Loire (2). En fait, nous n’avons
aucun indice montrant qu’ils aient été adorés dans la Gaule
Narbonnaise, et il n’y a pas de raison pour leur attribuer les
statues de la Roque-Perluse ; le costume si particulier de ces
statues tendrait plutôt à faire penser à des divinités purement
locales.
(1) A. Bertrand, L’autel de Saintes cl tes triades gauloises (Revue Archéo­
logique, 1880, XXXIX et XL).
(2) S. Reinach, Teutatès, Esus, Taranis (Revue Celtique, XVIII, 1897, p. 137
et suiv.).

�102

MICHEL CLERC

Tout cela, je le répète, demeure hypothétique. Ce qui ne l’est
pas, c’est l’importance toute particulière de cette petite acropole
de la Roque-Pertuse. Qu'il y ait eu là un centre religieux très
fréquenté dès les premiers temps de l’occupation de la Provence
par les Gaulois, cela semble bien indiquer qu’il existait déjà
avant leur arrivée. Nombre de fragments de poterie sont bien
antérieurs en effet à cette époque, et rien n’indique cependant
que ce petit plateau ait jamais été utilisé comme lieu d’habita­
tion. Il est donc probable que le sanctuaire gaulois n’a fait que
se superposer à un sanctuaire ligure. D’autre part, l’absence de
tout vestige romain du temps de l’empire indique que le sanc­
tuaire a eu le même sort que les oppida qui l’entouraient : il a
été, comme eux, déserté, et l’est resté jusqu’à nos jours.
Si maintenant l’on se demande pourquoi la Roque-Pertuse est
devenue un centre religieux de cette importance, je crois qu’il
faut l’attribuer à la situation même et à la forme du rocher.
Surgissant brusquement de la plaine, avec ses contours arrondis
et les profondes anfractuosités qui y font jouer la lumière et
l’ombre, la Roque-Pertuse a pu apparaître à l’imagination des
habitants primitifs comme une énorme bêle accroupie, gardienne
et protectrice d’un lieu sacré. Les exemples abondent de cultes,
remontant à la plus haute antiquité, rendus à des rochers
zoomorphes ou anthropomorphes, ou même simplement de
forme bizarre. Nul site, dans toute la région, ne se prêtait mieux
à ce rôle que la Roque-Pertuse (1).
(1) Voir ces exemples dans Sébillot, I, 216, 301 et suiv., 384 et suiv. —
C. Jullian, qui a visité la Roque-Pertuse avec moi, a été très frappé de cet
aspect étrange du rocher.

�CHAPITRE VI

LE B A O U -R O U X (1)

Le Baou-Roux est un plateau très escarpé, dominant la
plaine d’une cinquantaine de mètres, qui fait partie d’une
chaîne de collines détachées elles-mêmes du massif de l’Étoile.
Il est situé sur la route d’Aix à Marseille, et à peu près à égale
distance de ces deux villes, dans la commune de Bouc (2). D’un
côté, au sud-ouest, le rocher, le Baou-Roux proprement dit, se
dresse brusquement à pic ; d’un autre, au sud, le plateau, en
pente très rapide, se relie à un autre par un col très étroit ; au
nord-est enfin, il s’abaisse, en pente plus douce, au dessus du
château de Sousquières, jusqu’à une échancrure du rocher, que
l’on appelle le Pourtalet, seul endroit par où l’on accède facile­
ment au plateau. C’est dire que la position était à peu près
inaccessible, puisqu’il suffisait, pour la rendre telle, de barrer
deux étroits passages (3).
Aussi n’y a-t-il pas traces au Baou-Roux de murs d’enceinte,
sauf peut-être sur le côté est, où M. de Gérin signale un mur en
pierres sèches reliant l’un à l’autre les rebords rocheux des
deux plateaux.
(1) G. Vasseur, Note préliminaire sur l'industrie ligure en Provence au temps
de la colonie grecque (Annales de la Faculté des Sciences de Marseille, III,
1903) ; — de Gérin-Ricard et Arnaud d’Agnel, Les Antiquités de la vallée de
l'Arc en Provence, p. 38 et suiv.
(2) C’est certainement le Baou-Roux qui est désigné, dans une charte de
Saint-Victor, sous le nom assez étrange de Mous Rapaciosus : n" 1077, année
1059 : in territorio de Campania (le Plan de Campagne; cf. infra, Deuxième
partie, Les voies romaines), sive de Rucco (Bouc) et de Cauda longa (?)... est...
illi terre ab una parte Mous Rapaciosus, et transit ab una parle ejus via
Aquensis sine Massiliensis.
(3) M. Cotte (Feuille des jeunes naturalistes, 1903, p. 82 et suiv.), a signalé
là, à mi-hauteur dans le rocher, une grotte, dite le Troud’Or, dont une partie
paraît avoir été creusée artificiellement, et qu’il suppose avoir servi de sépul­
ture à l’époque néolithique.

�104
MICHEL CLERC
Sur le plateau même, le rocher est partout recouvert d’une
couche de terre, de deux mètres d’épaisseur au maximum. Cette
terre a été laborieusement apportée là de la plaine, car elle
renferme des fossiles des terrains argileux et marneux qui se
trouvaient au pied même de l’escarpement. Ce terrain se divise,
au point de vue archéologique, en deux couches distinctes.
Dans la couche supérieure, les fouilles opérées par M. Vasseur
ont mis à jour des restes de murailles en pierre sèche, qui
prouvent à n’en pas douter que le plateau a été occupé à l’état
permanent. Mais celte couche n'a guère fourni, en fait d’objeis,
que des monnaies marseillaises et des fragments de grosses
poteries communes, et c’est dans la couche inférieure qu’ont
été trouvées les pièces les plus nombreuses et les plus intéres­
santes. D’où l’on pourrait conclure, semble-t-il, que les habi­
tants s’étaient contentés longtemps de huttes en pisé ou en
branchages, avant d’élever des constructions en pierre.
Quant aux objets de divers genres trouvés là par M. Vasseur,
ils offrent cet intérêt particulier, que l’on a pu y constater d’une
façon positive la contemporanéité d’objets très divers non seu­
lement comme nature, mais comme provenance. Plusieurs
d’entre eux, en effet, ont été trouvés dans les cendres de foyers,
et mêlés à des détritus de cuisine, ce qui exclut l’hypothèse qui,
sans cela, paraîtrait s’imposer, celle d’un remaniement des
terrains.
C’est ainsi que des instruments en silex se sont rencontrés
dans toute l’épaisseur de la couche archéologique, associés à
tous les autres objets que je vais indiquer. Ces silex, couteaux,
grattoirs et pointes de flèches, de petite dimension, sont abso­
lument semblables d’ailleurs à ceux des stations purement
néolithiques de l’époque robenhausienne. Or, avec ces silex se
trouvaient, non seulement des poteries indigènes,faites à la main,
non seulement des fragments de ter, mais des poteries grecques
de diverses époques.
Il faut donc reconnaître que l’industrie de la pierre s’est
perpétuée, dans la Basse-Provence (car en pareille matière il
faut bien se garder de généraliser), jusqu’à un temps relati-

�105
vement très rapproché de nous, où il n’est plus permis de
parler de populations préhistoriques. Seulement, cette industrie
était très déchue, et ne fournissait plus qu’un nombre d’objets
très restreint et affectés seulement à quelques usages.
Comme objets en métal, le plomb a fourni des lingots et des
tiges ayant servi au raccommodage des poteries ; le bronze, une
pointe de flèche, une fibule, de petits anneaux, et des fragments
de bracelets portant une décoration gravée, du style géomé­
trique; le fer enfin, de grands clous, des gonds déportés, et des
pointes de javelots à quatre faces.
Comme presque partout, c’est la poterie qui a fourni les
objets les plus intéressants et les plus significatifs.
Ce sont, tout d’abord, des vases faits à la main, dont les plus
grands sont des jarres, sur la panse desquelles l’ébauchoir a
souvent tracé des rayures parallèles, ou, parfois, alternées, en
forme de nattes ou de tresses. Le bord supérieur forme un
bourrelet décoré d’incisions obliques. La pâte, mal cuite, est
formée d’une terre grossière et remplie de gros grains de
calcaire ; la couleur en est généralement rougeâtre, d’un rouge
moins vif que les poteries d’Antremont.
D’autres vases, de plus petites dimensions, comportent une
décoration plus développée, mais toujours en creux, obtenue,
soit par incisions, soit par l’impression du doigt, soit enfin au
moyen d’un ébauchoir denté. Le type d’ornement le plus curieux
consiste en lignes sinueuses, dessinant des ondulations ou des
festons, assez réguliers (1), décoration qui, à ma connaissance,
ne figure que très rarement sur les vases d’origine proprement
gauloise (2).
AQVAE SEXTIAE

(1) Quant aux poteries portant une décoration du même genre, mais faites
au tour, en terre grise, recouverte d’un vernis noir, dont le Jiaou-Roux a
fourni quelques spécimens, et que l’on a trouvées aussi à Marseille et dans
d’autres localités de la Provence et aussi dans le sud-ouest de la France, il
faut décidément les attribuer à une époque beaucoup plus basse, au iv" siècle
de notre ère. et même, au moins celles qui portent des symboles chrétiens,
au v° et vi». Cf. C. Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux, II, p. 56 et
suivantes, et Déchelette, Vases céramiques ornés de la Gaule romaine, II,
p. 331.
(2) Quelques fragments trouvés dans les fouilles du mont Beuvray (Bulliot,
Fouilles du mont Beuvray, Album, Pi. XXXVI, f. 1 et 2); d’autres, que je ne

�106

MICHEL CLERC

On a vu qu’à Antremont, les poteries importées du dehors
élaient en assez petit nombre. Cela peut tenir, il est vrai, à ce
que l’on n’y a point fait, en temps voulu, de recherches sérieu­
ses ; mais je crois que la proximité plus ou moins grande de
Marseille est aussi pour beaucoup dans la présence ou l’absence
de poteries grecques dans les oppida provençaux. Au Baou-Roux,
ces poteries apparaissent en quantité relativement considérable,
et, chose plus importante, elles y forment des séries que l’on
peut classer chronologiquement, et qui comprennent à peu près
toutes les périodes de la céramique grecque.
Quelques fragments sont ornés de peintures du style géomé­
trique, et remontent par conséquent au moins au septième siècle
avant notre ère; ils proviennent probablement de la GrandeGrèce, plutôt que de la Grèce propre.
Puis viennent, en petit nombre également, des tessons de
vases à figures noires (sixième-cinquième siècles), les uns de
fabrication ionienne, les autres de fabrication attique, et des
tessons de vases à figures rouges (cinquième-quatrième siècles),
de fabrique attique; enfin, des fragments de vases campaniens
et de vases à décor en relief de Cumes (quatrième-troisième
siècles).
Quant à la polerie romaine, elle est représentée, comme à
Antremont, par de grandes amphores communes, bien plus
nombreuses qu’à Antremont. Mais, ici comme là, la poterie
rouge sigillée, dite vulgairement samienne, fait complètement
défaut.
Les monnaies trouvées dans les fouilles conduisent exactement
aux mêmes conclusions que les poteries. En tête, vient une
pièce dont de nombreux exemplaires figuraient dans le Trésor
d’Auriol, et provenant probablement de Cyzique (sixième siècle).
Puis ce sont des pièces, moins anciennes, de Sicile et de la
Campanie, de Tarente, etc. Et, naturellement, les pièces marconnais que par la description, proviennent de l’oppidum de Pommiers dans
l’Aisne (Vauvillé, Mém. des Antiq. de France, 1906. p. 23). M. Déclielette,
ibid., n. 1, considère aussi ces fragments comme mérovingiens.

�107
seillaises, en beaucoup plus grand nombre (84), aux divers types
d’Apollon et de Diane, en argent et en bronze. Au contraire, les
monnaies romaines manquent totalement, sauf, par une coïnci­
dence qui n’est évidemment pas due au liasard, un denier en
argent de Tiberius Veturius, de 129 avant notre ère, la seule éga­
lement que l’on ait trouvée à Anlremonl (1).
Ainsi, au Baou-Roux comme à Anlremont, les Salyens ont
occupé le plateau depuis une époque indéterminée, mais anté­
rieure au septième siècle, Il est bien difficile en effet, de ne pas
voir, avec M. Vasseur, dans ces Salyens contemporains de
l’occupation romaine, les descendants directs de l’époque néoli­
thique, parvenus à l’apogée de cette civilisation, et maintenant
en contact permanent, par Marseille, avec la civilisation
grecque.
Jusqu’à nouvel ordre, le Baou-Roux est, après Antremont et la
Roque-Pertuse, le plus important de tous les anciens établisse­
ments salyens de la région d’Aix. Et je ne crois pas que cela
tienne uniquement au hasard des fouilles. Si Antremont était
la capitale des Salyens, et la Roque-Pertuse un sanctuaire
vénéré, le Baou-Roux occupait, sur la route qui menait d’Antremont à la mer, une position de premier ordre. De même, vis-àvis de Marseille, le Baou-Roux tenait la route de la Durance. Il
a donc été l’intermédiaire naturel et obligé entre les Grecs de la
côte et les Salyens de l’intérieur, ceuxde toute la région d’Aix.
AQVAE SEXTIAE

(1) Gilles (Le Pays d'Aix, p. 49) dit avoir recueilli au Baou-Roux « une
médaille celtique en bronze fondu, de la plus haute époque » ??? M. E. Four­
nier (Feuille des jeunes naturalistes, 1904, p. 63) connaît deux autres monnaies
romaines trouvées sur le Baou-Roux; malheureusement il n’en donne pas la
description.

��CHAPITRE VII

CONCLUSIONS SUR LES OPPIDA

En dehors des trois stations que nous venons d’étudier, c’est
sans doute par centaines qu’il faudrait compter les stations
analogues, antérieures à la période romaine, si l’on relevait avec
soin toutes celles qui se trouvaient dans toute l’étendue du terri­
toire salyen. Quoique les listes qui en ont déjà été dressées, dans
les ouvrages que j’ai indiqués, soient sans doute fort incom­
plètes, il suffit d'y renvoyer, puisque nulle part n’ont été faites
de recherches donnant lieu à une étude plus détaillée.
Je me bornerai à signaler encore, comme situées aux deux
extrémités de ce qui constitua le territoire de la cité romaine
d’Aix, celle de Belcodène, indiquée par M. de Gérin-Ricard (1),
et, de l’autre côté de la Durance, celle de Cadenet, décrite par
M. Sagnier (2). Et j’en ajouterai deux autres, dans le voisinage
immédiat d’Aix. L’une, mentionnée très brièvement par Gilles(3),
comme « très peu riche en débris celtiques », est située à un
kilomètre et demi au sud d’Eguilles, au lieu dit Les Cyprès sur
la carte de l’Etat-Major. C’est un plateau très peu élevé, et très
étendu, aujourd’hui en partie cultivé, en partie recouvert de
broussailles, et sur lequel se dressent encore les ruines d’un
fortin du quinzième siècle, probablement. On le désigne, dans
la localité, sous le nom de Piéredon.
A la surface de ce plateau, les débris de poterie abondent,
quoi qu’en dise Gilles.
Ceux que j’ai pu y recueillir sont, il est vrai, assez peu signifi­
catifs ; quelques-uns cependant, à bourrelets nus ou ornés de
stries, sont tout à fait analogues à ceux d’Antremont ; la plupart
(1) Antiquités de la vallée de l'Arc, p. 37.
(2) Le Castelar près Cadenet (Mém. Acad. Vaucluse, 1884).
(3) Le pays d’Aix, p. 63. — Je dois à M. J. de Duranti la Calade la connais­
sance de ces deux stations.

�110

MICHEL CLERC

des autres, fragments de grandes jarres, peuvent aussi bien être
d’époque romaine (1).
Mais, ce qui, chose surprenante, a échappé à Gilles, c’est le
rempart, dont une partie très bien conservée couronne le
sommet du plateau, justement du côté qui domine la roule
d’Éguilles à Aix (Fl. XI, 2).
C’est, de tous les remparts de ce genre que je connais, celui
dont les matériaux offrent les dimensions les plus considérables,
comme on pourra s’en assurer en comparant les Planches I, 2,
et XI, 1 et 2. La disposition en est d’ailleurs à peu près sembla­
ble à celle du rempart d’Antremont, par assises presque hori­
zontales. A Saint-Eutrope, au contraire, non seulement les
matériaux sont beaucoup plus petits, mais l’assemblage en est
beaucoup plus irrégulier. Je ne sais s’il faut chercher là un signe
d’antiquité plus ou moins reculée, et un indice chronologique.
Dans tous les cas, la construction a été beaucoup plus soignée à
Anlremont et àPiéredon qu’à Saint-Eutrope, et cela seul montre
que cet oppidum de Piéredon, malgré sa très faible altitude,
a eu une réelle importance.
L’autre oppidum est situé tout près de là, sur une petite colline
qui s’élève au-dessus du hameau des Mourgues, à un kilomètre
environ au sud des Figons, et, à peu près à la même distance,
à l’est de Piéredon. Il est dé très petites dimensions, et recouvre
un plateau de forme circulaire, sans traces de remparts. Les
débris de poterie y sont très nombreux. Les uns, rares, parais­
sent bien néolithiques, de même que des broyeurs ou polissoirs
en pierre dure; mais la plupart sont des tessons de grands vases
faits à la main, et décorés de stries ou de bourrelets percés de
trous ; enfin quelques débris de grands dolia peuvent être
d’époque romaine. Un seul fragment paraît être d’origine
grecque (2).
Peut-être arriverons-nous maintenant à des conclusions plus
précises sur la nature et la date des oppida provençaux. Il en a
(1) Au Musée Borély.

(2) Au Musée Borély.

�AQVAE SEXTIAE

111

été longuement question au Congrès d’anthropologie et d’arcliéologie préhistorique tenu en 1905 à Monaco (1). On y a vu des
vestiges datant plutôt de la période protohislorique que de la
période préhistorique proprement dite ; aucun ne remonterait
d’une façon certaine à la période néolithique, et la majeure partie
appartiendrait aux âges du hronze et du fer (2). Ce seraient des
camps retranchés, où les tribus du voisinage se seraient réfu­
giées temporairement en cas d’alerte. Enfin, on ne saurait les
attribuer aux peuples ligures, puisqu’on les retrouve identiques,
et avec le même mobilier archéologique, assez loin de la Provence.
J’ai déjà dit que je ne partageais pas la façon de voir généra­
lement adoptée au sujet des cc camps retranchés » et que je
voyais au contraire dans les oppida des centres de population
stable et permanente, des villages autant et même plus que des
forteresses.
Quant à la date la plus reculée que l’on puisse leur attribuer,
je crois que l’on s’entend mal sur les termes. Si l’on veut dire
que les enceintes fortifiées, avec leurs remparts, ne datent que
d’une époque relativement tardive, j’en tombe d’accord, puisque
j’ai même essayé de montrer que ces constructions avaient pu
être imitées des remparts marseillais (3). Mais il ne s’ensuit pas
de là que ces emplacements n’aient pas été habités beaucoup plus
tôt, soit qu’ils n’aient eu alors aucune défense, soit, ce qui est
beaucoup plus probable, qu’ils se soient entourés de palissades.
Les objets trouvés et à Antremont et au Baou-Roux semblent bien
révéler une occupation antérieure aux remparts.
Reste la question de la dénomination ethnique à attribuer
aux oppida provençaux. Je sais bien que, pour la plupart des
érudits, il est convenu qu’on n’a le droit d’attribuer à aucun
monument le nom de ligure, comme si vraiment ce nom avait
(1) En voir le compte rendu dans YAnthropologie, 1906, p. 115 et suiv.,
et 694.
(2) Pour JI. Robert Forrer, l’oppidum alsacien de Sainte-Odile remonterait
aussi à l’âge du bronze (Urgcschichte des Europücrs, 1909).
(3) Tel paraît être aussi l’avis de M. Jouliii, qui pense que les murs « cyclopéens» de Tarragoue et de Gérone sont imités des remparts grecs d’Emporion
(Revue archéologique, 1911, XVII, pp. 19 et 30).

�112

MICHEL CLERC

quelque chose de plus extraordinaire que celui de gaulois ou
tout autre. J’estime qu’il faudrait pourtant s’entendre là-dessus
une fois pour toutes, et ne pas avoir peur des mots.
Oui ou non, les oppida provençaux existaient-ils, avec leurs
remparts, lorsque les Romains arrivèrent en Provence, dans le
courant du second siècle avant notre ère? Si oui, et je pense que
personne ne sera d’un avis contraire, le pays était occupé, dans
toute son étendue, par trois populations que les Romains euxmêmes appelaient alors, en allant de l’est à l’ouest, les Déciates,
les Oxybes et les Salyens; et les Romains donnaient aux deux
premiers l’épithète de Ligures, aux derniers celle de Celto-Ligures.
Mais cette dernière épithète n’a de sens qu’à partir de l’arrivée
des Gaulois, c’est-à-dire du quatrième siècle, et avant cette date,
les Salyens, tout comme les Déciates et les Oxybes, étaient
comptés, au témoignage de’Slrabon, parmi les tribus ligures.
Comme je ne pense pas que l’on veuille faire descendre
jusqu’au quatrième siècle les remparts d’Anlremont et les
autres et en faire ainsi l’œuvre des « Celto-Ligures », il faut bien,
quoi qu’on en ait, les attribuer aux premiers Salyens, ceux
qui n’étaient pas encore celtisés, c’est-à-dire à des Ligures, et
en faire des « remparts ligures ». Peu importe que l’on trouve
des constructions semblables dans d’autres régions où les Ligures
n’ont jamais pénétré. Cela prouve tout simplement que ce genre
de construction s’était répandu un peu partout, et je ne prétends
nullement que tous les oppida soient ligures; je demande seule­
ment qu’il soit permis d’appeler ainsi ceux qui ont été à coup sûr
construits en pays ligure et par des mains ligures.
Pour moi, ce n’est pas là qu’est la difficulté; elle est ailleurs,
où personne ne semble l’avoir vue.
Comment se fait-il que, dans ces enceintes, que nous connais­
sons, en somme, principalement dans leur dernière période,
alors qu’elles étaient habitées par des « celto-ligures », l’élément
gaulois tienne si peu de place? Gaulois sont assurément les basreliefs d’Anlremont et les statues de la Roque-Perluse ; mais la
céramique, à Antremonlet partout, ressemble vraiment bien peu
à la céramique gauloise. Que l’on compare nos tessons proven-

�113
çaux aux vases gaulois, j’entends contemporains, de la Gaule
indépendante, ceux du Monl-Beuvray, par exemple, et l’on verra
qu’ils sont assez différents, tandis que les poteries de l’époque
néolithique des mêmes régions sont très semblables (1). D’une
façon générale, la poterie « ligure » paraît moins avancée, plus
barbare, que la poterie gauloise. Il n’y a pas lieu de s’en étonner ;
mais cependant on peut se demander pourquoi celle céramique
ne s’est pas modifiée après l’arrivée des Gaulois. On serait tenté
de croire que ceux-ci sont arrivés en fort petit nombre, et n’ont
guère fait que donner des chefs nouveaux à une population restée
à peu de chose près la même, et continuant à vivre de la même
vie. Les artisans locaux auraient continué à fabriquer d’après
leurs procédés séculaires les objets d’usage commun, tandis que
les monuments civiques et religieux seraient le produit d’un art
importé. On pourrait donc dire que le monument décoré de basreliefs d’Antremont, quelle qu’en fut d’ailleurs la destination,
était un monument gaulois dans une enceinte ligure.
Quant aux inscriptions en caractères grecs et en une langue
encore indéterminée, que l’on a trouvées, jusqu’ici, exclusive­
ment, dans le sud-est de la France, on ne peut y voir des monu­
ments de la civilisation celto-ligure des Salyens, puisque la
plupart ont été trouvées en dehors de leur domaine, à Apt,
Cavaillon, Vaison, et Nîmes, c’est-à-dire chez les Vulgientes, les
Cavares, les Voconces, elles Volques Arécomiques. Les seules
découvertes en territoire salyen sont, l’une à Orgon, en terre
artésienne; et une autre, de découverte récente, à Ventabren,
canton qui, à l’époque romaine, nous le verrons, relevait aussi
d’Arles (2).
Ces inscriptions, on les a d’abord considérées comme celti­
ques, ce qui rendait bien surprenant l’absence de monuments
semblables dans tout le reste de la Gaule. Aussi est-on plutôt
disposé aujourd’hui à y voir le produit d’une civilisation partiAQVAE SEXTIAE

(1) Voir, par exemple, les vases, néolithiques et gaulois, trouvés par
M. Pagés-Allary dans la nécropole de Chastel-sur-Murat, dans le Cantal
[Société préhistorique de France, t. V, pp. 486 ef 487).
(2) Revue épigraphique, 1903, n° 1519.
8

�114
MICHEL CLERC
culière, un mélange d’éléments, l’un gaulois, l’aulre d’apparence
italiote, qui ne peut guère être que ligure. C’est du moins l’opi­
nion et de M. Bréal et de d’Arbois de Jubainville (1).
L’inscription de Yentabren, quoique simple monument funé­
raire ne comportant que deux noms propres, est significative à
cet égard. De ces deux noms, noms de femme, l’un en effet,
Venitouta, est, d’après d’Arbois de Jubainville, purement gaulois ;
l’autre au contraire, Qiiadrounici, serait purement ligure, et serait
une forme analogue à la forme latine Petronia, mot lui-même
d’origine ombrienne, Petrunia (2).
Ce serait assurément, en ce cas, le commentaire le plus frap­
pant de l’assertion de Strabon, que les habitants de cette région
étaient des Celto-Ligures. Et il faudrait conclure de la distri­
bution géographique des monuments analogues que l’influence
exercée par l’élément ligure s’était étendue bien au delà du
territoire proprement celto-ligure, et avait même franchi le
Rhône et la Durance.
Il serait d’autant plus intéressant de pouvoir fixer la date de
l’inscription : mais on ne le peut que très approximativement.
Elle ne remonte certainement pas à une époque reculée, comme
le prouve la forme lunaire de l’E, forme qui n’apparaît guère
couramment qu’à partir du second siècle avant notre ère. D’au­
tre part, les lettres sont gravées profondément, comme sur les
inscriptions latines les plus anciennes que l’on ait trouvées à
Marseille (3), et comme sur l’inscription, funéraire également,
mais en caractères latins, trouvée à Ventabren en même temps
que l’épitaphe de Quadrounia. Celte seconde inscription étant
évidemment postérieure à l’occupation romaine, et la gravure
offrant tout à fait les mêmes caractères, il est naturel de penser
(1) Revue archéologique, 1897, XXXI, p. 104 ; Revue cellique, 1897, p. 318.
(2) Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1903,
13 mars.
Le nom de Quadronius se retrouve dans des inscriptions de Nîmes et de
Narbonne (CIL, XII, 3167, 4414, 4415, 5081), et aussi en Espagne, à Barcelone,
d’où est originaire le personnage consulaire de ce nom (CIL, II, 4510-4511 ;
cf. XIV, 3554 et 3599).
(3) Musée Borély, Catalogue Frœhner, n°* 117 et 125.

�115
que les deux monuments sont contemporains, et sont l’un et
l’autre de l’époque romaine. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il faille
les faire descendre beaucoup plus bas que les débuts de cette
conquête, vu la simplicité presque barbare des deux pierres, et
l’archaïsme de la gravure. Ce sont donc certainement les deux
inscriptions les plus anciennes de toute la région, auxquelles
l’on ne peut comparer que les deux épitaphes marseillaises,
trouvées au bassin du Carénage, et remontant l’une et l’autre à
l’époque républicaine. Et l’on y voit apparaître l’alphabet latin
à côté de l’alphabet grec introduit par Marseille et seul usité
jusque-là, mais qui, sauf à Marseille, a dû disparaître très vite
à partir de ce moment.
Parmi tous les problèmes que soulève l’étude des oppida de la
région d’Aix, le plus insoluble est la question des cimetières.
Tandis que les sépultures de la période néolithique, quoique
rares, ne font pas plus défaut en Provence qu’ailleurs, et que les
tombes d’époque romaine abondent, il n’y en a pas une que l’on
puisse nettement, je ne dis pas déclarer contemporaine des oppi­
da, mais rattacher nettement à l’un deux. Ni à Antremont, ni à
Velaux, ni au Baou-Roux, on ne peut reconnaître où étaient
les demeures des morts : ce sont desA'illes sans nécropole. Dans
la Rome primitive, alors que les villages dont la réunion consti­
tua plus tard la ville couvraient le sommet des collines, les
cimetières s’étendaient sur les pentes (1). En Provence, rien de
pareil : les cimetières ne se trouvent ni à flanc de coteau, ni dans
la plaine.
J’ai signalé cependant, plus haut (2), une petite nécropole
que l’on aurait découverte en dessous du Baou-Roux, sur les
plateaux du Verger, et qui remonterait à l’époque du bronze, et
serait par conséquent contemporaine de l’oppidum au temps de
sa pleine prospérité. Mais nous sommes trop mal renseignés sur
cette découverte pour en tirer des conclusions fermes, sans
compter que, étant données les dimensions très restreintes de
AQVAE SEXTIAE

(1) Pinza, Monumenti primitivi di Iioma et del Lazio antico, PI. XXVII
(Academia dei Lincei, 1905).
(2) P. 31.

�MICHEL CLERC

116

cel ossuaire, il peut ne s’agir que d’un petil noyau dépopulation
lixée là, au-dessous de l'oppidum.
Il paraît cependant impossible que des groupes de population
relativement aussi nombreux, et qui ont séjourné pendant des
siècles sur le même emplacement, n’aient pas laissé de monu­
ments funéraires quelconques. Faut-il donc admettre que les
Salyens auraient laissé à l’abandon les cadavres?
Chez les Celtibères, dit Silius Italicus, on croit que les vau­
tours l'ont remonter au ciel et aux dieux d’en haut les corps
qu’ils ont dévorés (1). Et cet usage n’a pas été complètement
étranger aux Gaulois : ceux qui attaquèrent Delphes ne deman­
dèrent pas la permission d’enterrer leurs morts, leur étant indif­
férent que ces morts fussent enterrés ou devinssent la proie
des animaux féroces (2).
En aurait-il été de même des Ligures ? aucun auteur ne nous
le dit; mais nous savons qu’ils offraient certaines ressemblances
avec les Celtibères. Et celle hypothèse expliquerait l’absence si
surprenante de nécropoles autour des oppida, en attendant que
de nouvelles découvertes apportent à ce problème une solution
meilleure.
Sur un point seulement, nous sommes en mesure de répon­
dre d’une manière positive, à savoir à partir de quand les
oppida ont été abandonnés. Dans aucun de ceux où l’on a pris
la peine de faire quelques recherches, on n’a trouvé de poterie
sigillée, pas plus que de monnaies romaines impériales. C’est
donc qu’ils ont cessé d’être habités vers la fin de la république.
Je ne veux pas dire assurément qu’aucun d’eux n’ait jamais
reçu depuis quelques habitants : çà et là, au contraire, on relève
des traces d’occupation, soit sous l’empire romain, soit même au
moyen âge; maisje parle d’une occupation stable et permanente.
La cause de cel abandon n’est pas difficile à comprendre : les
Romains vainqueurs des Salyens ont procédé envers eux comme
ils l’ont fait envers les Ligures d’Italie, les Cantabres et les
Lusitaniens d’Espagne. Le consul Baebius, au rapport de
(1) III, 342.
(2) Pausanias, X, 21, 6.

�117
Florus, fit descendre dans la plaine les Ligures d’entre le Varet
la Macra, in plana deduxil (1). Le même auteur, parlant des
Cantabres, nous dit qu’Augusle les lit descendre de leurs mon­
tagnes (2) ; et Dion, qu’Agrippa leur fit abandonner leurs lieux
torts pour s’établir dans les plaines (il). Strabon enfin, parlant
des Lusitaniens, déclare qu’ils vécurent du brigandage jusqu’au
jour où les Romains y mirent fin, en les établissant dans les
plaines (4) et en disséminant leurs villages.
11 s’agit donc là d’une politique suivie par tous les généraux
romains qui ont eu affaire à des populations montagnardes. Ils
n’ont pas pris la peine de raser leurs remparts, mais ils ont
obligé tous les habitants, ou ce qui en restait, car Florus et
Strabon nous montrent que ces guerres ont généralement été des
guerres d’extermination, à abandonner leurs demeures pour
s’établir en plaine, dans des villages ouverts et sans défenses.
C’est là, et là seulement, qu’a vécu la population celto-ligure au
premier siècle avant notre ère et dans ceux qui ont suivi, sous la
surveillance et aussi la protection du castellum romain dont
nous allons maintenant aborder l’histoire.
AQVAE SEXTIAE

(1) Epit., I, 19.
(2) Ibid., Il, 33 : Iios dednxit montibus.

(3) LIV, II : ès tà Ttsota ex xiï&gt;v spuij-vôiv xarsêtêaasv.
(4) III, 3, 5 : TaTtscvtàaav-eç.

Marseille. — Imprimerie Barpatier, rue Venture, 17-19.

���— .... —

�AQVAE SEXTIAE
HISTOIRE D’AIX-EN-PROVENCE DANS L’ANTIQUITÉ
PAR

Michel CLERC
Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université d’Aix-M arseille.

DEUXIÈME PARTIE
AIX RO M A IN
CHAPITRE PREMIER

LA FONDATION DAIX

I.

— L es C am pag nes d e

M.

F u l v iu s F l a c c u s

ET DE C . S e XTIUS C a LVINUS

Les évènements politiques et militaires qui ont eu pour
conséquence immédiate l’établissement des Romains à Aix ne
nous sont connus que par un très petit nombre de passages des
historiens anciens, passages malheureusement aussi peu précis
qu’ils sont laconiques.
L’Epitome de Tite-Live, dont le texte original nous reporte au
premier siècle de notre ère, et est par conséquent pour nous le
document le plus ancien, s’exprime ainsi : « M. Fulvius Flaccus
le premier de tous dompta par la guerre les Ligures transalpins,
envoyé au secours des Marseillais contre les Gaulois Salluviens,
qui ravageaient le territoire des Marseillais (1) ».
Florus (troisième siècle de noLre ère) s’exprime en termes
beaucoup plus vagues : « Les premiers au delà des Alpes, les
Salyens sentirent le poids de nos armes, Marseille, cilé d’une
(1) LX : M. Fulvius Flaccus primus omnium Transalpinos Ligures bello
domuit, missus in auxilium Massilicnsibus adversus Salluvios Gallos, qui populabanlur fines Massiliensium.

a

�120

MICHEL CLERC

amitié et d’une fidélité à toute épreuve, se plaignant de leurs
incursions (1) ».
Enfin Ammien Marcellin, qui vivait au quatrième siècle, mais
qui, il est vrai, se réfère ici à Timagène, qui, lui, vivait au pre­
mier siècle avant notre ère, résumant l’histoire de la conquête
romaine, écrit : « Ces régions... tombèrent peu à peu et sans
grande peine au pouvoir des Romains ; la première tentative fut
faite par Fulvius (2) ».
Reste un dernier texte, officiel et contemporain des faits, à
savoir la mention du triomphe célébré par Fulvius à son retour
à Rome : « Année 631 (— 123) : Marcus Fulvius, fils de Marcus,
petit-fils de Quintus, Flaccus, proconsul en l’année 630, consul,
sur les Ligures, les Voconces, et les Salluviens (3) ».
Voici maintenant ce que Amédée Thierry, le seul des histo­
riens modernes qui ait traité ce sujet avec quelques détail, a tiré
de ces textes, et comment il se représente cette intervention des
Romains dans la Gaule transalpine : « La générosité de Rome
(l’octroi aux Marseillais des territoires conquis sur les Oxybes
et les Déciates) releva les affaires des Marseillais ; ils s’organi­
sèrent dans le pays ; et les intrigues de la politique consolidè­
rent graduellement l’œuvre de la violence. Cet accroissement
prodigieux de territoire autour de leurs colonies orientales
leur inspira un vif désir de s’agrandir pareillement autour de
leur métropole ; ils convoitèrent les dépouilles des Salyens,
leurs plus proches voisins, et, pour que les prétextes ne leur
manquassent pas dans l’occasion, ils eurent soin d’aigrir ce
peuple et de fomenter entre eux et lui de continuels sujets de
brouillerie. Puis, lorsqu’ils virent Rome à peu près débarrassée
de ses guerres lointaines dans l’Orient, ils implorèrent de nou­
veau son assistance contre les Ligures salyens qui les harce­
laient, disaient-ils, sans relâche, jaloux qu’ils étaient de cette
(1) lit, 2 : Prim a Irans Alpes arm a noslra sensere S a ly i , quum de incursionibus eorum fidissima alque am icissim a civitas M assilia quereretur.
XV, 12 : Hae region es... p au lalim levi sudore sub imperium venere
romanum, primo lentalae per Fulvium.
(3) CIL, I'2, p. 49 : M. Fu(lvi)us M. /. Q. n. Flaccus pro. an. DCXXX (cos. de
Li)guribus Vocontieis Sulluveisq.

�AQVAE SEXTIAE

121

prospérité que Massalie devait au peuple romain. Rome s’in­
quiéta peu si les plaintes des Massalioles étaient bien ou mal
fondées et si ses alliés, dans cette circonstance, étaient agres­
seurs ou provoqués : elle avait des armées disponibles, elle en
envoya une en Ligurie. Le consul, M. Fulvius Flaccus, la
conduisit. Il défit les Salyes dans une première campagne, il les
défit encore dans une seconde; puis il attaqua les Voconces,
dont Massalie ne se plaignait pas (1) » .
Autrement dit, c’est Marseille qui aurait fait la guerre aux
Ligures, pour conquérir leur territoire, et Rome l’aurait aidée
dans cette entreprise. On se demande alors pourquoi les Mar­
seillais auraient attendu si longtemps pour assouvir leurs
convoitises ; la période qui suivit les guerres puniques, où ils
avaient rendu tant de services aux Romains, leur aurait été,
semble-t-il, singulièrement plus favorable à cet égard. En fait,
il n’y a pas de raison de douter de la sincérité des plaintes des
Marseillais. Inexpugnables dans Marseille même, à l’abri de
leurs remparts, ils paraissent de bonne heure avoir été incapa­
bles de tenir la campagne et de résister avec succès aux attaques
de leurs voisins, quand ceux-ci, pour une raison ou pour une
autre, jugeaient à propos de prendre les armes. Nous verrons
plus loin à quelles causes il faut attribuer ces prises d'armes ;
mais tenons d’ores et déjà pour certain qu’il ne faut pas en faire
remonter la responsabilité aux Marseillais, qui avaient besoin,
pour leur commerce avec les régions du nord, d’avoir le libre
passage à travers les tribus ligures et gauloises du voisinage.
Une première fois, les plaintes des Marseillais avaient amené
une intervention romaine sur la côte orientale (2). C’étaient
Nice et Antibes, possessions de Marseille, mais non Marseille
même, que gênaient les Oxybes et les Déciates ; et, après l’expé­
dition d’Opiinius, tout le pays situé à l’est de Marseille avait été
pacifié, au moins momentanément. Mais au nord, les mêmes
causes devaient amener les mêmes effets, et ce qui prouve bien,
(1) Histoire des Gaulois, II, p. 163-1G4,
(2) Sur cette première guerre ligure, voir Tite-Live, E p il.,i7, et Polybe,
Excerpla, cxxxi et cxxxiv.

�122

MICHEL CLERC

là, le réel besoin de protection des Marseillais, c’esl que les
Romains y laissèrent un poste d'observation, que la suite des
évènements les amena plus tard à transformer en véritable
colonie romaine, mais qui au début n’était qu’une défense mili­
taire, élevée pour l’unique profit de Marseille.
En fait, j’estime qu’il y a à tirer de ces textes, autre chose,
si peu que ce soit. Tout d’abord, les mots prima armet de
Florus, comme le Fulvius primus de l’Epitome, sont inexacts :
c’est Opimius qui le premier avait porté les armes romaines de
ce côté des Alpes. Et les deux auteurs le savaient bien : ce qu’ils
ont voulu dire en réalité, c’esl que c’est la campagne faite par
Flaccus qui a amené la première occupation du pays par les
Romains.
Quelques mots sur ce personnage et sur les circonstances qui
l’ont conduit là. Nous sommes en l’année de Rome 629, on 125
avant notre ère, année du consulat de Flaccus. Huit ans aupa­
ravant, en 133, Tiberius Gracchus avait péri sous les coups des
oligarques entraînés par Seipion Nasica. Mais sa loi agraire, qui
enlevait aux riches une partie du domaine public par eux
usurpé pour le distribuer aux pauvres, n’en gardait pas moins
force de loi. Or Flaccus, sénateur, avait été un des partisans les
plus ardents de Tiberius et de sa loi. C’est lui qui, au moment
où Tiberius briguait pour la seconde fois le tribunat, vint
déclarer au peuple que les riches, dans le Sénat, avaient formé
le dessein de tuer Tiberius, et prenaient les armes, avec leurs
clients et leurs esclaves. C’est alors qu’éclata sur le Capitole la
sanglante émeute où Tiberius péril avec trois cents de ses parti­
sans. Mais la force des choses fit respecter sa loi, et Flaccus fut
nommé l’un des triumvirs chargés de la faire exécuter. 11 exer­
çait encore cette charge lorsque, en 127, le frère de Tiberius,
Caius Gracchus, arriva à la questure. Alors s’était posée une
nouvelle question, celle de l’accession au droit de cité romaine
des Italiens, soutenus dans leurs revendications par Seipion
Emilien, qui, après la mort de Tiberius, de 131 à 129, joua entre
les deux partis le rôle de modérateur. Seipion mort, probable­
ment assassiné, le Sénat repoussa violemment la requête des

�Italiens, dont le parti démocratique s’empara alors, avec Gains
questeur, et Flacciis, qui fut élu consul pour 126. Le nouveau
consul, pour briser la résistance du Sénat, refusa de le convo­
quer. Mais alors arriva à Rome la demande d’intervention des
Marseillais contre leurs voisins ligures, et Flaccus partit à la
tête d'une armée pour leur donner satisfaction : cela suffirait
pour prouver que l’affaire parut grave aux yeux des Romains.
C’était donc un des chefs du parti populaire, imbu des idées des
Gracques, qui allait régler les affaires en Gaule transalpine. Il
n’est pas facile, avec les maigres documents dont nous dispo­
sons, de se rendre compte de la façon dont fut conduite la cam­
pagne. Florus dit qu’elle fut dirigée contre les seuls Salyens ;
l’Epilomc parle à la fois de Ligures transalpins et de Gaulois
Salyens ; enfin les Fastes triomphaux citent trois peuples diffé­
rents, Ligures, Voconces, Salyens. Il semble qu’il faille suivre
de préférence ce dernier texte, puisque c’est un document offi­
ciel, et admettre qu’en effet il y eut, non une, mais plusieurs
expéditions successives, dirigées contre trois peuples différents.
Il faut entendre par le mot Ligures (un passage de Strabon
nous le montrera tout-à-l’lieure) les tribus des Oxybes et des
Déciates, momentanément pacifiées par Opimius, mais non
définitivement soumises, qui avaient dû profiter de l’occasion
pour faire cause commune avec les Salyens et les Voconces.
Comme les Voconces sont cités en second lieu, c’est-à-dire les
tribus habitant la rive gauche du Rhône, entre la Durance et
l’Isère, il faut en conclure que, de la région de la côte, Flaccus
s’était dirigé au nord, et qu’il avait franchi la Durance. De là,
les Voconces vaincus, il se serait rabattu sur les Salyens, qui
se seraient ainsi trouvés pris entre l’armée romaine et Mar­
seille (1). Autrement dit, le consul eut affaire successivement à
(1) C’est ainsi que l’avait déjà compris Herzog, Galliae Narbonensis liisloria, p. 43. — C. Jullian se représente les choses autrement (Histoire de la
Gaule, III, 11) : Flaccus, puis Calvinus, auraient franchi les Alpes au col du
Genévre, et suivi la Durance, c’est-à-dire marché du nord au sud. Ce n’est
pas impossible ; il me semble cependant plus vraisemblable d’admettre que
le général romain fil route d’abord à travers le territoire des Déciates et des
Oxybes, précédemment soumis, et le long de cette voie du littoral dont Rome

�J

|f;K , f

||1

fi

Ti.1

des Ligures, puis à des Gaulois, et enfin à ces tribus mixtes,
cello-ligures, comme les anciens appellent les Salyens. Il fut
donc le premier général romain qui combattit des Gaulois tran­
salpins. La conclusion paraît s’imposer: Marseille avait à lutter,
non seulement contre les peuplades voisines, mais contre une
véritable coalition.
Or, il y avait des siècles que pareil fait ne s’était produit,
depuis les temps lointains où l’arrivée des Gaulois dans le
bassin du Rhône, après avoir d’abord menacé, semblait-il, l’exis­
tence de Marseille, l’avait au contraire assurée, en lui donnant
pour voisins immédiats ces barbares que les Grecs eux-mêmes
aimaient à appeler des « philhellènes ». Et si cette alliance sécu­
laire entre les Gaulois et les Marseillais va maintenant se rompre,
au plus grand détriment des uns comme des autres, c’est que
les Gaulois du sud-est, de tribus séparées et paisibles qu’ils
étaient, sont devenus une grande puissance qui a des ambitions
politiques et militaires. Successivement les Allobroges, les
Voconces, puis les Salyens sont entrés dans l’orbite du grand
empire arverne qui s’est fondé et étendu à partir de la fin du
troisième siècle. Le cri de détresse poussé par Marseille et son
appel aux légions romaines prouvent qu’elle avait conscience
de la grandeur du péril : le nouvel empire militaire ne devait
pas viser, peut-être, à la détruire, mais à l’occuper pour son
compte et en faire sa vassale.
Enfin, ce qui prouve mieux que tout l’existence d’une coalition
menaçante pour Marseille, et par conséquent pour son alliée,
Rome, c'est que la première guerre, faite aux Ligures, Voconces
et Salvens, fut suivie à brève échéance d’une autre contre
les avait écartés, plutôt que de déboucher directement en pays hostile.—
On a prétendu avoir retrouvé un monument de la campagne de Flaccus, à
savoir une inscription découverte à Pré-Forêt, hameau de Saint-Damas de
Selvage, au col de l’Argentière, et ainsi conçue : Iÿovi) O(ptimo) M(aximo), M.
Fulvius, deviclis el superaiis Liguiibus Bagiennis Yedianlibus Monlcmis el
Salluvieis, v(otum) s[olvit) bibeiis) m(erito). Les Bagienni occupaient la vallée
supérieure du Tanaro jusqu’au mont Viso ; les Vcdiantii étaient dans la région
de Cimiez. Mais, outre que les textes ne parlent nullement d’une expédition
faite dans la Ligurie italienne, l’inscription est évidemment fausse, et fabri­
quée d’après le passage des Fastes triomphaux relatif à Flaccus (CIL, V,
102’).

�125
les Allobroges, qui avaient recueilli les fuyards Salyens, et enfin
contre les Arvernes eux-mêmes, chefs de la plus grande des
confédérations gauloises (1).
La campagne d’ailleurs ne fut pas 'terminée dans le courant
de l’année 125 : Flaccus en effet porte, l’année suivante, le titre
de proconsul. Il l’avait reçu évidemment à'l’expiration de ses
pouvoirs consulaires, c’est-à-dire au premier janvier 124, début
(depuis 153 seulement) de l’année civile romaine. Or il n’avait
pu exercer cette nouvelle charge que hors de Rome, les pouvoirs
du proconsul, égaux en campagne à ceux du consul, cessant de
plein droit dès qu’il mettait le pied à Rome. Mais il rentra à
Rome avant la fin de l’année, puisque c’est en cette même année
124 encore qu’il célébra, à Rome, son triomphe.
Ces deux faits, à savoir que Flaccus fut prorogé sur place dans
son commandement, et qu’on lui décerna les honneurs du
triomphe, montrent que l’on considéra à Rome que la campagne
avait une réelle importance.
Deux ans après la célébration de ce triomphe, Flaccus
succombait avec Gracchus. Caius, après avoir repris la loi
agraire de son frère, et fondé une colonie à Carthage, colonie
qui était la première fondée hors du sol italien, et la première
aussi où des Italiens fussent associés à des Romains, avait
brigué pour la troisième fois le tribunat, et échoué. Le consul
L. Opimius, son ennemi mortel, se fit donner par le Sénat le
pouvoir dictatorial, et attaqua à main armée les partisans de
Gracchus. Flaccus, qui exerçait toujours ses fonctions de trium­
vir, arma ses partisans, et s’établit sur l’Aventin, appelant les
esclaves à la liberté. Puis, sur les conseils de Gracchus, il
envoya, à deux reprises, un de ses fils au Sénat, pour tenter
un accommodement. Opimius s’opposa à toute conciliation, et
marcha sur l’Aventin. Caius et Flaccus,dont la tête avait été mise
à prix, furent tués, avec plusieurs milliers de leurs partisans.
Telle lut la fin du premier général romain triomphateur des
Gaulois transalpins.
AQVÀE SEXTÏAE

(1) Sur la fondation de l’empire arverne et ses conséquences au sujet de
Marseille et de Rome, voir C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, ch. XIV, et
III, ch. 1-IV.

�126
MICHEL CLERC
Cette expédition, bien différente en cela de celle de Q. Opimius, qui n’avait pas eu de lendemain, au moins pour Rome,
ne devait être que le prélude de toute une série de mesures
dont le résultat définitif fut l’établissement à poste fixe de la
puissance romaine sur le sol de la Gaule transalpine. Il va y
avoir maintenant une politique régulièrement suivie par le Sénat
romain, et pas une année ne se passera dorénavant sans qu’un
haut magistrat romain, et souvent deux, n’apparaissent à la tête
d’une armée dans la région comprise entre Rhône et Durance.
C’est avant même l’expiration de l’année proconsulaire de
Flaccus qu’arriva le magistrat qui devait le remplacer, C.
Sextius Calvinus. Ce nouveau personnage élait parvenu au
consulat dans l’année du proconsulal de Flaccus, en 124, et
Diodore de Sicile, parlant de son séjour en Gaule, lui donne
à ce moment le titre de consul. TPeul-êlre a-t-il exercé d’abord
son commandement de concert avec Flaccus, celui-ci devenant
son subordonné, comme on le verra plusieurs fois par la suite;
peut-être aussi n’est-il arrivé que pour remplacer Flaccus, celuici devant partir pour aller célébrer son triomphe, qui, on l’a vu,
est de cette même année 124. Quoi qu’il en soit, c’est, de nou­
veau, un des deux magistrats suprêmes de Rome, un consul,
qui vient prendre la direction des affaires en Gaule, de même
que c’était un consul qui l’avait prise en premier lieu.
Sur la personne de Calvinus, nous sommes beaucoup moins
renseignés que sur Flaccus. Nous savons qu’il était d’une famille
plébéienne, la famille Sextia, qu’il ne faut pas confondre avec la
famille patricienne Seslia. Le premier Sextius connu fut tribun
de la plèbe en 414, et auteur d’une loi agraire ; Tite-Live le traite
de vir acer nec infacandus (1). Un autre, beaucoup plus célèbre,
est le Lucius Sextius qui, pendant dix ans, fut régulièrement
réélu tribun avec Licinius Stolon, jusqu’à ce qu’ils fissent passer
les fameuses lois liciniennes, en vertu desquelles la question de
l’ager publions était définitivement réglée, et l’un des deux
consuls serait toujours pris parmi les plébéiens. C’est en 366 que
(1) IV, 49.

�127
passa la loi, et Sextius fut lui-même le premier consul plé­
béien (1). Vient ensuite un M. Sextius Sabinus, qui fut édile en
203, et préteur en 202, en quelle qualité il eut pour province la
Gaule cisalpine (2). Le consul de l’année 124 est le quatrième
que nous connaissions ; puis la famille se continue par une
vingtaine de noms connus de nous, parmi lesquels je citerai
C. Sextius Calvinus, vers 95, sans doute le fils ou le petit-fils du
fondateur d’Aix, et dont Cicéron dit qu’il était ingenio et sermone
eleganti (3). C’est le même sans doute qui, toujours d’après Cicé­
ron, eut maille à partir avec le fameux démagogue Glaucia, alors
préteur (4). Enfin, c’est très probablement à lui, alors qu'il
était prêteur, et non au consul de 124, qu’il faut rapporter une
inscription trouvée à Rome, et relative à la réfection d’un autel,
réfection entreprise par lui, sur l’ordre du Sénat : Sei Deo sei
nivæ sacrum-C. Sextius C. f. pr. de senati sententia-restilmt (5).
Mommsen a fait en effet justement remarquer, à propos de cette
inscription, qu’elle doit être postérieure à la restauration aristo­
cratique de Sylla, avant laquelle la construction et la réfection
des monuments publics était l’affaire, non du Sénat, mais du
peuple. Enfin, un T. Sextius fut lieutenant de Jules César en
Gaule, puis gouverneur de Numidie.
Sur le consul de 124, le fondateur d’Aix, nous ne savons abso­
lument rien, en dehors de sa campagne et de celle fondation.
Mais, pour ce qui est de la campagne, la pénurie des documents
est un peu moindre que pour la campagne de Flaccus, grâce à
deux passages de Strabon eide Diodore,qui fournissent quelques
détails importants.
La source la plus ancienne, à savoir l’Epitome de Tile-Live,
s’exprime en ces termes: « C. Sextius, proconsul, après avoir
AQVAE SEXTIAE

(1) Ibid, VI, 34 sq. Pour les historiens de l’école hypercritique, qui, avec
M. E. Pais, n’admettent pas la réalité des premiers siècles de l’histoire
romaine, c’est C. Sextius Calvinus qui aurait fourni les traits de son ancêtre
supposé L. Sextius, le consul de 306, ainsi que du tribun de 414.
(2) Tite-Live, XXX, 26.
(3) Brutus, XXXIV, 103.
(4) De Oratore, II, 61, 249.
(5) CIL., VI, 30.694 ; cf. I, 632.

�128
MICHEL CLERC
vaincu la nation des Salluviens, fonda la colonie d’Aix » (1),
ce qui, nous le verrons plus loin, est une erreur.
Velleius Paterculus, qui écrit sous Tibère, dit : « Sextius Calvinus. .. qui défit complètement les Saliens auprès des eaux qui
de lui s'appellent Sextiennes » (2). Strabon(3) est plus explicite,
et nous permet de reconnaître clairement, et les mesures que
prit Calvinus, et les motifs de sa conduite : « Sextius.... ayant
détruit la puissance desSalyens, et fondé non loin de Marseille
une ville qui prit son nom et celui des eaux cbaudes. .. y établit
une garnison romaine ; il refoula de la côte qui va de Marseille
en Italie les barbares, les Marseillais ne pouvant les en écarter
complètement. Et lui-même ne put faire plus que défaire reculer
les barbares de douze stades (un peu plus de deux kilomètres)
de la côte là où elle offre des ports, et de huit (moins de quinze
cents mètres), là où elle est rocheuse ; et il donna aux Marseillais
le terrain ainsi abandonné par eux. »
Les termes très précis qu’emploie Strabon nous montrent
qu’après avoir brisé la puissance politique formée par la confé­
dération des Salyens (tel me parait être le sens exact du mot
xaTaMcraç), il construisit un fort destiné à recevoir une garnison
romaine permanente (nous verrons que c’est le sens propre du
mot 'jjpoupâ), et qu’à l’ombre de ce fort il bâtit une ville, itdAu; ;
enfin qu’il augmenta le territoire marseillais de toute la région
côtière à partir de Marseille jusqu’à l’Italie, c’est-à-dire jusqu’au
Var. Déjà, il est vrai, Opimius avait donné aux Marseillais la
partie de cette côte qui avait appartenu aux Oxybes et aux
Déciates, autrement dit, située entre Nice et l’Argens ; mais il est
infiniment probable que, lorsqu’avait éclaté la nouvelle guerre
ligure, les tribus avaient repris possession de ce territoire. Dans
tous les cas, au lieu de former une possession séparée de Mar­
seille par toute la région bordée par les montagnes des Maures,
(1) LXI : C. Sextius proconsul, victü Salluviorum gente, coloniam Aquas
Sextias condidit.
(2) I, 15 : (Sexlio Calvino) qui Salines apnd Aquas, quœ ab eo Sextiae
appellantur, devicit.
(3) IV, 15.

�129
ces terres étaient maintenant réunies à l’ancien domaine mar­
seillais par une bande de terrain, étroite il est vrai, mais
ininterrompue, et que surveilleraient non plus seulement les
colonies marseillaises, mais les légions romaines. Il est possible
qu’en écartant ainsi les Ligures de la mer, les Romains aient
voulu mettre fin sur cette côte à la piraterie. Les Ligures en effet
nous sont représentés par les auteurs anciens comme d’incorri­
gibles pillards, aussi bien sur mer comme sur terre (1). En 182
notamment, les Marseillais se plaignant des attaques des navires
ligures, le Sénat avait dû armer une escadre pour surveiller
toute la côte, de Bari à Marseille (2).
Mais surtout, les Romains s’assuraient, au moins jusqu’à
Marseille, le libre passage sur cette roule, d’une importance
capitale pour eux depuis les guerres puniques, la route d’Espa­
gne. L’Espagne était en effet pour Rome la plus précieuse des
provinces, bien autrement riche que ne leur apparaissait la
Gaule ; et il n’est pas douteux que celte dernière n’ait eu tout
d’abord à leurs yeux que l’importance d’un « sentier;; pour aller
en Espagne (3).
Il ne plane donc aucun doute sur les résultats de la campagne
de Calvinus, pas plus que sur les intentions du Sénat à ce
moment; car il va de soi que le consul ne fut que l’exécuteur de
ses volontés, et, aussi bien pour les terres données aux Marseil­
lais que pour la fondation d’un fort, n’agit qu’en vertu d’instruc­
tions formelles, sans doute emportées lors de son départ de
Rome.
Nous sommes malheureusement beaucoup moins bien rensei­
gnés sur la façon dont se déroula la campagne militaire, sur les
marches de l’armée romaine, et sur les combats qu’elle eut à
livrer. Chose étrange au premier abord, les Actes triomphaux,
car Calvinus reçut, lui aussi, les honneurs du triomphe, relatent
les victoires de ce général absolument dans les mêmes termes
AQVAE SEXTIAE

(1) Strabon, VI, 6. 4.

(2) T ite-L ive, XL, 18.

(3) Cicéron, De provinciis consularibus, XIII, 33 : semitam tantum Galliae
tenebamus antea. — Cf. C. Jullian, La politique romaine en Provence (Revue
historique de Provence, I (1900), p. 391 et suiv.),

�MICHEL CLERC
130
que pour Flaccus : « Année 632 (= 122) : Gains Sextius, fils de
Caius, petit fils de Caius, Calvinus, proconsul, sur les Ligures,
les Voconces et les Salluviens (1) ». C’est-à-dire qu’il aurait eu à
refaire la triple expédition qu’avait faite son prédécesseur, et à
combattre les mêmes ennemis. El cependant Flaccus avait
obtenu les honneurs du triomphe! Rien ne montre mieux
l’indomptable persévérance des Ligures que ces campagnes
réitérées que les Romains, toujours vainqueurs, étaient tou­
jours obligés de recommencer. Il est à remarquer d’ailleurs
que les victoires de Flaccus ne paraissent pas avoir eu de résul­
tats positifs, ni cession de territoire, ni garanties formelles de
sécurité pour Marseille : c’est à Calvinus seul que Strabon rap­
porte toutes ces mesures effectives, qui devaient couper court à
toute nouvelle tentative de soulèvement.
En somme, l’œuvre de Calvinus peut se résumer d’un mot. Il
recommença la campagne contre les Ligures de la côte, puis
contre les Gaulois Voconces d’au-delà de la Durance, pour se
rabattre ensuite sur les Salyens, sans doute instigateurs de tout
ce soulèvement.
Peut-être Strabon nous a-t-il conservé un souvenir de ce
dernier épisode des campagnes de Calvinus, dans le passage,
malheureusement fort obscur, auquel j’ai déjà fait allusion (2) :
les Salyens d’entre Luberon et Durance auraient opéré leur
jonction, infanterie et cavalerie, par la voie naturelle de Mallemort, le défdé de Lamanon, Eyguières, avec les tribus de la
région d’Arles; leur concentration opérée dans la Cran, ils
auraient marché parla vallée de l’Arc, où le général romain
les aurait battus dans les environs d’Aix. Si cette hypothèse,
émise par C. Jullian, est fondée, l’effort suprême se serait
concentré autour du principal oppidum aixois, sans aucun
doute Antremont ; et, si l’on veut conserver l’ordre des campa­
gnes tel qu’il paraît découler du texte des Actes triomphaux, il

(1) CIL., I4, p. 49: C. Sexlius C. f. C. n. Calvin, proco (s. anno dcxxxi) de
Ligurib. Vocontieis Salliwcisq■
(2) IV, 6, 3 : cl. C. Jullian, Les Salgens cello-ligures, clans les Mélanges
çl'Arbois de Jubainville, p. 108, n. ,3.

�131
faudrait admettre que c’est pendant le séjour de Calvinus chez
les Voconces que les Sâlyens auraient opéré celle concentration
au sud et organisé la résistance au cœur même de leur pays.
Ce qui est certain, c’est que, tandis que Flaccus n’avait l'ail que
parcourir ces régions en battant les bandes barbares, Calvinus
acheva la destruction de ces bandes, prit et détruisit les bour­
gades qui formaient des centres de résistance, et organisa le
pays ainsi conquis. C’est ce qu'indique bien un passage
d’Ammien Marcellin : « Ces régions, d’abord ébranlées par
Fulvius, brisées ensuite en une série de petits combats par
Sextius, ne furent domptées définitivement que par Fabius
Maximus » (1). Il y eut en effet, dans l'œuvre de l’intervention
romaine, trois stades : ce fut d’abord une expédition de recon­
naissance, puis la prise de possession au nom de Marseille et au
nom de Rome, et enfin une série de campagnes dirigées contre
les peuplades voisines pour étendre la conquête, et, surtout,
pour en assurer la sécurité.
Je viens de parler de villes ou bourgades indigènes prises et
détruites par les Romains (2). Nous avons en effet là dessus un
très curieux passage de Diodore de Sicile (emprunté sans doute
à Posidonius), le seul qui nous renseigne un peu et sur l’état
intérieur de ces tribus ligures et sur la politique suivie par les
Romains à leur égard.
« Sextius ayant pris la ville des Gaulois, et faisant vendre aux
enchères ceux qu’on y avait trouvés, un certain Craton, qui
était partisan des Romains, et qui à cause de cela avait eu à
souffrir beaucoup d’insultes eide mauvais traitements de la part
de ses concitoyens qui s’étaient soulevés, fut amené enchaîné
avec les autres prisonniers. Voyant le consul qui présidait à
l’opération, il fit connaître qui il était, et combien il avait
encouru de dangers de la part de ses compatriotes à cause de ses
sentiments romains. Non seulement il fut mis en liberté avec
AQVAE SEXTIAE

(1) XV, 12.
(2) Au Baou-Koux, M. Vasseur a découvert plusieurs boulets eu pierres :
il n’est pas impossible que ce soient des projectiles lancés par les catapultes
romaines, comme ceux que l’on a trouvés dans les fouilles de Numance.

�MICHEL CLERC
132
toute sa famille et recouvra ses biens, mais, en récompense de
son bon vouloir pour les Romains, on lui donna le droit de déli­
vrer de la servitude neuf cents de ses concitoyens. Le consul, en
effet, se comporta envers lui avec plus de grandeur d’àme qu’il
ne s’y attendait, pour bien montrer aux Gaulois jusqu’où irait,
envers chaque parti, la reconnaissance ou la vengeance des
Romains (1) ». Ce texte appelle d’abord quelques observations
de détail. C’est en 124 que se passe l’affaire, Calvinus y étant
appelé, à deux reprises, du titre de consul. Il ne s’agit pas d’une
ville quelconque, mais certainement de la ville principale, de la
capitale, comme nous dirions, TtdXi;, dit Diodore. Le nom de
Craton est un nom grec, de sorte que l’on se demande si ce
Salyen n’était pas un Marseillais ? Dans tous les cas, c’était un
indigène hellénisé, ayant adopté les mœurs et la langue des
colons grecs. Et l’on entrevoit immédiatement le rôle joué dans
les villes ligures par ces indigènes gagnés à la civilisation mar­
seillaise, et, par elle, à la cause des Romains. Il a dû y avoir,
non seulement là, mais dans tous les centres de population un
peu importants, un parti grec favorable aussi bien à Rome qu’à
Marseille ; et des intrigues, fomentées par Marseille, ont divisé
les tribus, préparé et peut-être facilité la conquête romaine :
c’est la future politique de Rome pour la conquête de la Gaule
qui se dessine déjà.
Enfin deux derniers détails achèvent de nous faire com­
prendre toute l’importance de la campagne de Calvinus : « Les
chefs (8'jvdlaxai) des Salyens vaincus par les Romains s’enfuirent
chez les Allobroges » dit Appien (2). Pour l’Epitome, il n’est
question que d’un roi, nommé Teulomal, qui s’enfuit chez les
Allobroges (3). Qu’il s’agisse d’un roi unique, comme le dit
l’Epitome, ou de chefs nobles, quelque chose comme les équités
gaulois, ainsi que semble le dire Appien, le résultat est le même :
la nation, si l’on peut appliquer ce nom aux Salyens, est privée

(1) XXXIV, p. 376.
(2) Histoire romaine, IV, 12.
(3) LXI : 7'eutomalium, Salluoiornm regem : de tous les Salyens, ou de ceux
d’Aix seulement ?

�133
de ses chefs, et en quelque sorte décomposée. Il est probable
d’ailleurs que les deux textes ne sont pas contradictoires, el que
les deux institutions, royauté el aristocratie, existaient à la fois
chez les Salyens comme chez plusieurs peuplades gauloises.
A moins encore que l’on n’admette, avec C. Jullian (1), que
ces dynastes aient été les rois des diverses tribus salyennes, Teutomal étant le roi de la peuplade entière, du nom salyen.
AQVAE SEXTIAE

Reste à chercher quelle était cette ville dont la prise paraît
avoir terminé la campagne, et aussi en quoi consista exacte­
ment la fondation d’Aix attribuée à Calvinus. Mais nous pou­
vons d’ores et déjà indiquer la portée de la campagne et de ce
premier établissement romain sur l’emplacement d’Aix. Les
Ligures sont maintenant coupés de la mer ; — la route d’Italie
jusqu’à Marseille est assurée ; - le nouveau territoire donné à
Marseille est défendu par la forteresse romaine, qui le sépare
des Gaulois ; — la confédération salyenne est dissoute, il n’y a
plus de centres de résistance.
Et en effet, si le nom de Salyens doit persister encore long­
temps, il n’est plus question de la peuplade dans l’histoire, sauf
une seule fois, à notre connaissance du moins.
C'est en l’année 90 avant notre ère, année qui vit éclater en
Italie la Guerre Sociale: espérant sans doute que Rome embar­
rassée ne pourrait faire face à la fois à ses ennemis en Italie et
au dehors, les Salyens se révoltèrent. Tout ce que nous savons
de la guerre qui s’ensuivit, c’est qu’ils furent vaincus par C.
Caelius, sans doute alors gouverneur de la province (2).
Mais il devait être impossible d’en rester toujours là ; si les
Ligures sont maintenant hors de combat, leurs voisins les Gau­
lois n’ont pas été écrasés au point de renoncer à la lutte. Et alors
les Romains vont être obligés de se mêler de plus en plus des
affaires gauloises ; ils chercheront à diviser les Gaulois en atti(1) Histoire de la Gaule, II, pp. 39 et 43.
(2) Tite-Live, Epilome, LXXIII ; C. Caecilius des manuscrits est une mau­
vaise leçon pour C. Caelius ; cf. Pauly-Wissowa, Iiealencyclopædie, III, pp. 1188
et 1255.”

�MICHEL CLERC
134
rant dans leur alliance quelques-uns d’entre eux ; les autres, de
leur côté, appelleront au secours leur voisins plus puissants
qu’eux, et se mettront dans leur clientèle, ou plutôt réclameront
l’aide à laquelle leur titre de clients leur donnait droit d’ores et
déjà.
Un passage de Strabon, tiré probablement de Posidonius, nous
apprend en effet que, au moment où se déroulaient les évène­
ments que nous venons de raconter, et d’ailleurs depuis peu de
temps sans doute, une des plus puissantes nations gauloises, les
Arvernes, avaient étendu sur une grande partie de la Gaule leur
domination, ou tout au moins leur suzeraineté (1), ce que
César, quelques années plus tard, appellera principalum. Or,
non seulement les Allobroges, chez qui s’était réfugié Teulomal,
mais les Salyens eux-mêmes reconnaissaient cette suprématie
de l’Empire arverne, c’est-à-dire qu’ils faisaient partie de cette
vaste confédération de peuples qui avaient pour chefs les
Arvernes et leurs rois (2). De là devait venir l’intervention,
d’abord diplomatique (3), puis armée, du roi arverne Biluitus, et
le premier grand conflit des Gaulois et des Romains en Gaule
transalpine, conflit qui devait fatalement en amener d’autres.
On peut donc dire que, dans la défaite des Salyens par Flaccus
et Calvinus, toute la conquête de la Gaule par les Romains était
en germe.
(1) Sur la formation et la nature de l’Empire arverne, cf. C. Jullian,
II, pp. 546 et suiv.

to ir e d e la G a u le ,

H is ­

(2) Strabon, IV, 2, 9 : StitEivav 81 vriv àp'/r,v o( ’Apoikp'/ot '/.al pi^rpi Nâpêwvoç
xaî tûv opwv tîiç MaaaaXtwviSoc, cIui ue Pellt évidemment désigner
que les Salyens.
(3) Appien,

C e ltic .,

12.

�AQVAE SEXTIAE

135

II. — L e C a s t e l l u m .
La chronologie des campagnes de Calvinus, comme celle des
campagnes de Flaccus, peut être établie d’une façon précise.
Nous avons vu que Flaccus, arrivé en Gaule comme consul
en 125, y était resté, comme proconsul, l’année suivante, 124.
C’est la même année 124 qu’arriva son successeur Calvinus, l’un
des deux consuls de l’année. Mais c’est en 122 seulement, au
témoignage formel de la Chronique de Cassiodore, qu’il fonda
un établissement permanent à Aix : « His consulibus (Ch. Domitius et C. Fannius, les consuls de 122) Sextius oppidum aedificavit, in quo Aquae Sextiae in Galliis ». Enfin il quitta la Gaule
avant la fin de cette même année, puisque c’est encore en 122
qu’il célébra son triomphe. Il a donc séjourné en Provence une
partie de l'année 124, les derniers mois, toute l’année 123, et une
partie de 122. Il a été consul du premier janvier 124 au premier
janvier 123, puis proconsul jusqu’au premier janvier 122, et pro­
rogé dans celle charge une seconde année. Comme, au moins la
dernière année, il n’est plus seulement un général en campagne,
mais qu’il a une résidence permanente, on peut le considérer
comme le premier chez nous de ce que nous appelons les gou­
verneurs de provinces.
fl est à remarquer que la prise de ville dont parle Diodore,
qui paraît bien avoir mis fin à la campagne, est de la première
année de cette campagne, puisque l’historien y désigne formel­
lement Calvinus par le titre de consul (1). Il se serait donc écoulé
plus d’un an entre cette expédition et la fondation d’Aix. Peutêtre faut-il placer dans cet intervalle la campagne dirigée contre
les Y°conces. Ou bien encore le proconsul employa-t-il ce temps
à parcourir et à pacifier le pays conquis, à y procéder à une
(1 ) Ou pourrait alléguer aussi l’expression de Solin, qui appelle Aix quondam
hiberna consulis. Mais nous allons voir que précisément Aix ne fut pas fondée
l’année du consulat de Calvinus, mais seulement la seconde année de son pro­
consulat. Il ne faut voir dans la phrase de Solin qu’une appellation générale,
s’appliquant aussi bien aux successeurs de Calvinus qu’à lui-même, et aussi
bien aux proconsuls qu’aux consuls.

�MICHEL CLERC

série d’opérations de police, et à prendre, enfin, après entente
avecleSénat, unesériede mesures dont l’établissement romain
deA'ait être l’achèvement.

Dans tons les cas, la fondation d’Aix nous apparaît nettement
comme ayant été le résultat d’une série de campagnes de quatre
ans, auxquelles prirent part successivement deux consuls, tous
deux prorogés dans leur commandement comme proconsuls,
et qui opérèrent même ensemble pendant un an.
En quoi consista donc exactement cet établissement ? On a
cru longtemps, sur la foi de l’Epitome de Tite-Live, que Calvinus
avait fondé à Aix une colonie romaine (1). Mais Madvig,
Mommsen, Herzog et Desjardins ont démontré d’une façon
péremptoire que c’est là une erreur, d’ailleurs facilement expli­
cable, de la patrt de l’auteur de l’Epitome, lequel, écrivant au
moins un siècle après Tite-Live, c’est-à-dire à un moment où
Aix élait en effet, et sans doute depuis longtemps, colonie
romaine, s’est représenté les choses telles qu’elles étaient de son
temps. Et c’est par une erreur analogue, quoique en sens
inverse, que Pline l’Ancien, mort en 79 de notre ère, a fait d’Aix
une simple ville de droit latin (2). Il s’est trompé parce qn’il a
reproduit, non ce qui était au moment où il écrivait, mais qu’il
a suivi une source antérieure, du temps où Aix n’était en effet
que colonie latine, car elle l’a été avant d’être colonie romaine.
A vrai dire, il n’y aurait pas d’impossibilité matérielle à ce
que Aix eût été dès l’origine colonie latine : dès ce temps là, en
effet, et même antérieurement, il y avait eu des colonies de ce
genre fondées hors d’Italie, Agrigenle en 207, Carleia, en Espa­
gne, en 171. Au contraire, pour ce qui est d’une colonie romaine,
il n’y faut pas penser pour ce temps là : la première fondée hors
d’Italie, Carthage, n’avait pas survécu à son fondateur Caius
Gracchus ; et tous les auteurs anciens sont d’accord pour recon­
naître que Narbonne a été la seconde fondation de ce genre, et
la première en Gaule.
(1) LXI ; par coloniam tout court, l’auteur entend évidemment une colonie
romaine.

(2) III, 36.

�137
Mais Aix n’a pas été non plus, au début, colonie latine : les
expressions employées par Strabon sont, à cet égard, très signifi­
catives Au lieu d’employer le mol àmnxla, qui est l’équivalent
grec exact du latin colonia, il emploie le mol tppoupâ, qui est, lui
aussi, l’équivalent exact d’un autre terme latin, castellum. Enfin
le silence de tous les autres auteurs n’est pas moins probant.
Velleius Paterculus, énumérant les colonies fondées sous la Répu­
blique, ne donne pas ce titre à Aix, bien qu’il la mentionne à
propos de la défaite des Salyens. Plutarque ne fait également
que nommer Aix dans son récit de la campagne de Marins, et ne
dit point que ce fût une colonie. Enfin Cicéron, dans le Pro
Fonteio, où il énuméré tout ce qui se trouve dans la Province en
fait de Romains, d’alliés des Romains, d’amis des Romains,
garde le même silence. Si l’on ajoute à cela l’absence de mon­
naies frappées à Aix, alors que les colonies latines avaient le
droit d’en frapper, on sera convaincu que Aix n’a point été, dès
le début, colonie latine.
Strabon et Cassiodore nous montrent la chose sous son vrai
jour, celui-ci en attribuant à Calvinus la fondation d’un oppi­
dum, celui-là en parlant d’une ville, où fut installée une garnison
romaine.
Il y a là trois mots différents, mais non contradictoires : le
mot d'oppidum, un peu vague, qui désigne une place forte, celui
de tüo'Xiî, qui désigne une ville de façon générale, et celui de
tppoupâ, qui désigne un fort avec sa garnison. Or, Strabon disant
formellement que ce fort était distinct de la ville, il faut en
conclure que cette ville elle-même n’élaitpas fortifiée : nouvelle
preuve que Aix primitif n’était pas une colonie, toute colonie
étant ceinte de murailles. Et c’est ce qu’indique très bien Solin
par ces mots fl) : « Aquae Sextiae.... quondam hiberna consulis (le castellum)... postea excultae moenibus (la colonie)».
Le mot dont se sert Strabon est l’équivalent, je le répète, du
mot latin castellum, qui a lui-même un sens très précis (2). Les
AQVAE SEXTIAE

(1) Chap. 2.
(2) Voir Daremberg-Saglio, Dictionnaire des Antiquités, et Pauly-Wissowa,
Realencyclopaedie, s. v.

�138
MICHEL CLERC
Romains appelaient ainsi une fortification de moindres dimen­
sions qu’un camp, castra, dont castellum est le diminutif. C’est
ce que nous appelons un fort, élevé soit pour défendre une ville,
soil pour couvrir une frontière, soit encore, et c’est ici le cas,
pour assurer l’occupation permanente d’un pays nouvellement
conquis. Un castellum est généralement construit sur une hau­
teur: c’est du moins ce que recommande Végèce ; il est construit
en pierres, bien différent en cela des camps, dont les fortifica­
tions consistaient en talus de terre revêtus d’une palissade (1).
Le fort renfermait une garnison, généralement peu nombreuse,
dont les soldats portaient le nom de castellani.
Une miniature du célèbre manuscrit de Virgile qui est à la
Bibliothèque du Vatican représente, d’une façon évidemment
un peu conventionnelle, un castellum, sous la forme d’un poly­
gone irrégulier, flanqué de sept tours carrées ; au dedans sont
les sentinelles en armes, tandis que le reste de la garnison
bivouaque au dehors (2).
Les plus connus de ces castella sont ceux qui flanquaient le
grand rempart-limite élevé par les Romains entre le Rhin et le
Danube (3). Celle fortification consistait en une série de remparts
proprement dits, de tours, eide castella. Voici les caractères géné­
raux de la construction de ces castella. Ils sont accessibles sur
toutes leurs faces ; les constructeurs n’ont point cherché à pro­
fiter des obstacles offerts par le terrain pour en protéger les
abords : ils ne s’appuient ni à un rocher, ni à un marais, ni à un
cours d’eau. Ils ne sont pas à cheval sur les routes, qui les lon­
gent, mais ne les traversent pas. Ils ne sont pas situés sur les
hauteurs, et négligent les positions dominantes, très différents
(1) Des découvertes récentes ont montré que parfois les Romains entouraient
leurs camps de remparts de pierres. Ou l’a constaté à Numance, où ils cons­
truisirent, pour assiéger la ville en 133, une véritable ville de pierres ; cf.
Schulten, Fouilles de Numance (Bull, hispan., 1908 et 1909).— Il n’est pas
impossible qu’il en ait été de même au camp de Marias, dont j’ai cru pouvoir
fixer l’emplacement près de Barbentane (La bataille d'Aix, p. 55 et suiv. ; cf.
C. Jullian, Revue des Éludes Anciennes, X, 1908, p. 363). Mais il s’agit évidem­
ment là d’un procédé et de circonstances exceptionnels.
(2) En voir la reproduction dans Duruy, Histoire des Romains, II, p. 727.
(3) G. de la Noë, Le rempart-limile des Romains en Allemagne (Revue
Archéologique, V, 18851.

�139
en cela des châteaux-forts du moyen âge. Cependant nous avons
vu que Végèce recommandait de les élever sur les hauteurs, et
aussi de les faire triangulaires ou demi-circulaires, en adaptant
le tracé à la forme du terrain. En fait, les castella d’Allemagne
sont des rectangles dont les angles sont arrondis. Ils ne compor­
tent rien an dehors, aucun ouvrage avancé. Au milieu s’élève le
prétoire, suite de constructions groupées autour d’une ou de
deux cours intérieures. Il semble bien qu’il n’y ail point eu de
casernes, et que la garnison, au moins la majeure partie, ait
campé, comme le montre le Virgile du Vatican, au dehors, sous
des tentes ou dans des baraquements. Les murs sont hauts de
trois mètres à quatre mètres trente ; à l’intérieur couij. une ban­
quette large de trois mètres, facilement accessible. Un fossé,
large au maximum de dix-huit mètres, ceint le caslellum ; quel­
quefois ce fossé est double, formé de deux losses séparées par
une digueen terre. Les tours, qui sont carrées, font saillie, non
pas à l’extérieur, comme sur la miniature du Virgile, mais à
l'intérieur ; elles n’avaient donc pas pour but de flanquer le
rempart, mais de porter des machines de jet. Le plus petit de
ces castella allemands est un carré de quinze mètres de côté,
soit 225 mètres carrés, comportant une garnison de 86 hommes
environ. La grandeur en est d’ailleurs très variable: le dévelop­
pement de leurs crêtes va de 72 à 920 mètres, les plus grands
pouvant contenir quatre cohortes, ou 1.200 hommes. Il est
vraisemblable que le caslellum d’Aix a été de grandes dimen­
sions. Il constituait en effet, à lui seul, toute la défense de la
région, et c’est autour de lui que campait l’armée du consul ou
du proconsul, chaque campagne finie, et là que résidait le pro­
consul lui-même.
Mais un caslellum, pour les Romains, n’était pas exclusive­
ment une construction militaire : il avait une existence civile.
Tout d’abord, une inscription récemment découverte en Tuni­
sie, à Uchi Majus, nous apprend qu’un caslellum pouvait
renfermer, comme habitants, non seulement des indigènes,
mais des colons, évidemment romains ou latins, et que le terri­
toire en était réparti entre eux et les indigènes. Autrement dit,
AQVAE SEXTIAE

�140
MICHEL CLERC
le castellum était, ou du moins pouvait être déjà, sans en avoir
le titre, une véritable colonie (1).
D’autre part, il servait de centre de réunion aux habitants des
villages voisins, qnel’on appelait aussi, comme les soldats de la
garnison, castellani. Il formait une circonscription déterminée,
où l’on célébrait des cérémonies et où l’on tenait des réunions en
commun, sous la présidence de magistrats locaux. Mais celte
circonscription ne constituait pas une cité : elle relevait, pour ce
qui était du cens et de la juridiction, de la cité la plus voisine(2).
Nous avons de celle organisation particulière un exemple
connu, grâce à un document précis. Près de Gênes étaient deux
castella, dont les habitants, les Langenses et les Viturii, se
trouvaient au milieu des Ligures italiens absolument comme
ceux d’Aix au milieu des Ligures transalpins. Chacun de ceS
deux castella possédait des biens communaux, au sujet desquels
précisément ils entrèrent en procès avec les Génois pour une
question de limites ; l’affaire fut tranchée par une sentence
arbitrale, rendue en 117 avant notre ère, et qui nous est parve­
nue (3). Ce document a d’autant plus d’importance pour nous
qu’il date précisément du temps de la fondation d’Aix, à cinq
ans près.
Seulement, tandis que les deux castella italiens étaient situées
dans le voisinage d’un municipe, dont ils relevaient adminis­
trativement, le castellum d’Aix était absolument isolé, aucune
communauté organisée à la romaine n’existant encore dans la
Gaule transalpine. De qui dépendaient donc les castellani ? Sans
doute, du magistrat romain, consul ou proconsul, qui comman­
dait l’armée. Les castellani étaient administrés de même qu’ils
étaient commandés, par lui.
Enfin Slrabon, nous l’avons vu, ne parle pas seulement d’un
castellum, mais d’une ville. Ici encore, nous trouvons ailleurs
(1) ........

c a s t e l l u m d i v i s i t in te r c o lo n o s e t U c h ita n o s te r m in ( o s ) q u c c o n s -

(Revue Archéologique, 1908, XII, 473).
(2) M. Chénou vient de publier un article sur la condition juridique des
habitants des castella de ia frontière, dont je n’ai pas encore connaissance
( S o c ié té d e s A n ti q u a i r e s d e F r a n c e , 8 février 1911).
(3) CIL., I, 199.
litu it

�141
des exemples qui nous permettent de nous rendre compte de ce
qu’il faut entendre par là : « Chez les Bataves (à Xanten), dit
Tacite, à la suite d’une longue paix, des constructions s’élevè­
rent non loin du camp, à la façon d’un municipe » (1).
Il s’est passé là, à peu près, ce qui s’est passé chez nous au
camp de Châlons : autour de l’étahlissement militaire se groupa
toute une population, composée et d’indigènes et de négociants
romains ; un bourg se bâtit peu à peu, germe de la future cité.
Pour Aix, on voit tout de suite quel put être le noyau primitif de
cette population, à savoir les indigènes libérés grâce à Craton,
et, très probablement, avant même l’arrivée de marchands
romains, des marchands marseillais.
Mais, pour Aix, il y eut, de plus, une cause particulière qui
contribua puissamment au peuplement et au développement de
la ville, à savoir la présence d’eaux thermales, si appréciées des
anciens. L’Epilome de Tite-Live mentionne, en effet, à propos
de la fondation même, les eaux qui devaient faire la réputation
de la ville, et leur attribue en partie la cause de celte fondation :
« Sextius... fonda Aix à cause de l’abondance des sources
d’eaux chaudes et froides » (2). Pline attribue à ces sources
la même importance lors de la fondation : « Les eaux, froides
ou chaudes, dit-il, contribuent à augmenter le nombre des
dieux à noms variés, et fondent des villes, comme Pouzzoles
en Campanie, Aquae Statiellae en Ligurie, Aix dans la pro­
vince de Narbonnaise » (3).
Tacite nous fait connaître encore un fait du même genre, à
propos d’un castellum fondé à l’endroit où est aujourd’hui
Baden sur la Limmat, près de Windisch : « Chez les Helvètes, à
la faveur d’une longue paix, l’endroit se couvrit de construc­
tions à la façon d’un municipe, et fut fréquenté à cause des eaux
salutaires qui s’y trouvaient » (4).
AQVAE SEXTIAE

(1) Histoires, IV, 22.
(2) LXI.
(3) XXI, 2.
(4) Histoires, I, 67.

�142
MICHEL CLERC
Nous chercherons plus loin à déterminer l’emplacement
exact, et du castellum, et de la bourgade. Pour le moment, je me
borne à indiquer le sens et la portée de cette fondation. Calvinus
n’a point agi simplement de lui-même, et il y a là tout autre
chose qu’une mesure d’ordre purement militaire. La fondation
d’Aix se relie à tout un ensemble de circonstances politiques.
Caius Gracchus avait été nommé tribun de la plèbe pour la
première fois en 124, pour exercer ses fonctions en 123; puis il
fut réélu pour 122. Or, pendant ces deux années, il imposa au
gouvernement ses propres idées, et ce fut sa politique qui pré­
valut. En 122, il allait fonder lui-même à Carthage la colonie de
Junonia. 11 n’est donc pas douteux que ce soit d’après des ordres
venus de Rome que Calvinus a fondé Aix, et ce seul fait marque
l’intention irrévocable de conserver et d’étendre la nouvelle con­
quête. La .preuve en est d’ailleurs qu’à Calvinus succédera immé­
diatement et sans interruption, non un magistrat quelconque,
mais l’un des consuls de 122, Cn. Domitius Ahenobarbus.
Pourquoi donc, si Rome était décidée à s’établir dans la Gaule
transalpine, n’y fonda-t-elle pas immédiatement une colonie ?
Parce que l’endroit où le consul avait été amené par les néces­
sités stratégiques à établir son centre d’opérations, Aix, n’était
qu’à dix-liuit milles de Marseille. Les Romains n’ont pas voulu
créer un centre romain aussi près du territoire de leur vieille et
fidèle alliée, ce qui lui aurait interdit pour l’avenir tonte exten­
sion possible sur la terre ferme. Et d’autre part, étant donné
que Calvinus avait cédé à Marseille une grande partie du terri­
toire conquis, il n’en restait plus assez pour faire vivre une
colonie. Rome avait déjà certainement l’intention de fonder des
colonies en Gaule, mais elle ne voulut pas le faire au détriment
de Marseille. La preuve en est que, dès 118, et malgré la chute des
Gracques, elle fonda la colonie de Narbonne, mais dans une tout
autre région. Et ce ne sera que lorsque Marseille se sera irrémé­
diablement brouillée avec les Romains, que ceux-ci installeront
des colonies en Provence. C’est Jules César, vainqueur de Pompée
et de son alliée Marseille, qui créera à Arles une colonie romaine,
et qui, pour lui constituer un territoire, le prendra à Marseille.

�143
Et c’est probablement Auguste, héritier et continuateur de l’œu­
vre de César, qui érigera en colonie latine le castellum d’Aix.
De sorte que l’on peut dire que c’est pour Marseille qu’avait été
élevé le castellum d’Aix, et que c’est contre Marseille que fut
fondée la colonie d’Aix.
Au résumé, l’établissement définitif des Romains dans ce
que l’on appellera bientôt la Gaule Narbonnaisea été amené par
la nécessité pour Rome de protéger la route d’Italie en Espagne,
et de protéger aussi son alliée Marseille, gardienne impuissante
de celte route; puis, à partir des Gracques, par le désir de con­
quérir des territoires nouveaux pour y établir des prolétaires
romains. Et seule la présence de Marseille a retardé la fonda­
tion de colonies en Provence. Après les victoires de Flaccus et
celles de Calvinus, pendant le tribunat de Caius Gracclius, la
fondation d’une colonie semblait s’imposer. Celte fondation
aurait certainement eu lieu sans la proximité trop grande de
Marseille, et la future Gaule Narbonnaise se serait sans doute
appelée la Gaule Aixoise.
Quant au choix même de l’emplacement de ce premier établis­
sement romain, il s’explique par deux raisons : la proximité
de la ville la plus influente des Salyens, détruite, mais qu’il ne
fallait pas laisser se relever, et le passage là de la roule d’Italie
par les vallées de l’Argens et de l’Arc, la future Via Aurélia,
route dont l’importance stratégique pour l’Italie devait être
démontrée d’une façon éclatante, vingt ans"'plus tard, par C.
Marius, et qui elle-même menait à la vallée de la Durance et aux
routes du nord. Enfin, le castellum romain d’Aix, comme la
forteresse salyenne d’Antremont, étant donné son territoire tel
que nous l’avons délimité, s’étendant au nord jusqu’au
Luberon, était au centre même de ce territoire (1).
AQVAE SEXTIAE

(1) Sur la situation d’Aix, cf. C. Jullian, Journal des Savants, 1907, pp. 151
et suiv.

�MICHEL CLERC

III. — L a C olonie
Si nous sommes à peu près suffisamment renseignés sur la
fondation du castellum à Aix, il n’en est plus de même pour la
période qui a suivi cette fondation : l’histoire d’Aix est plongée
dans une obscurité profonde pour tonie la fin de la République.
Le nom d’Aix apparaît une fois seulement, à propos de la célè­
bre défaite des Teutons par Marius en 102 avant noire ère ; et
encore n’est-ce qu’une mention faite en passant, qui ne nous
permet pas de reconnaître quelle était à ce moment, vingt ans
après la fondation du castellum, la situation de la ville (1). Et
pour toute la période impériale, il en est à peu près de même :
le nom d’Aix ne figure que dans des documents géographiques,
listes de cités et itinéraires ; nulle part il n’en est plus fait men­
tion chez les historiens. Il n’y a pas lieu d’ailleurs de s’en éton­
ner : si nous en étions réduits, pour connaître l’histoire de
Nîmes, de Narbonne ou d’Arles, qui ont été des cités bien plus
importantes qu’Aix, aux historiens anciens, cette histoire tien­
drait en quelques lignes. Mais l’épigraphie est là pour nous per­
mettre de retracer au moins les traits principaux de cette
histoire des cités de la Narbonnaise, non certes dans tout le
détail que nous voudrions et par périodes, mais d’une façon
générale, sous l’empire romain.
Nous ne pouvons pas résoudre d’une façon positive la ques­
tion de savoir quand et de qui Aix a reçu le titre de colonie. J’ai
déjà mentionné les passages contradictoires de l’Epitome de TiteLive et de Pline l’Ancien, dont le premier fait d’Aix, dès le temps
de Calvinus, une colonie romaine, tandis que le second n’en fait
encore, de son temps, qu’une ville de droit latin. En réalité, les
deux écrivains se sont trompés, le premier attribuant dès le
début à Aix le titre qu’elle avait de son temps, et le second ayant
(1) Je me permets de renvoyer, pour tout ce qui concerne la campagne de
Marius, à l’ouvrage que j’ai consacré à cette campagne : La bataille d’Aix ;
études critiques sur la campagne de C. Marius en Provence, 1906.

�AQVAE SEXTIAE

145

reproduit un document plus ancien, sans doute les Commen­
taires d’Agrippa (1).
Au premier abord, on est tenté de croire que c’est Jules César
qui a fait d’Aix une colonie latine : vainqueur de Marseille, à
laquelle il enleva presque tout son territoire, c’est lui qui créa la
colonie romaine d’Arles et la dota au détriment de Marseille.
Aix étant située entre Arles et Marseille, il aurait été naturel
qu’il lui attribuât une part de ce territoire, d’autant plus que ce
domaine marseillais, devenu ainsi arlésien, était d’une étendue
inusitée pour une colonie. Aussi est-ce l’avis de Herzog, partagé
par Hirschfeld (2). Mais, outre qu’il serait étrangequ’Aix, colonie
latine dès le temps de César, n’ait laissé aucune monnaie, alors
que les villes de cette catégorie jouirent de ce droit d’en frapper
jusqu’à la fin du règne d’Auguste environ, il me paraît impossible
d’expliquer dans ce cas la répartition de territoires qui fut faite
entre Arles et Aix : nous allons voir en effet que le territoire
d’Aix était, pour la plus grande partie, découpé dans celui
d’Arles, de la façon la plus bizarre. Cela ne peut s’expliquer que
si l’on admet au contraire, avec C. Jullian, qu’Aix ne devint
colonie que sous Auguste (3). Il fallut bien lui constituer un
domaine, que l’on découpa en effet comme l'on put dans celui
d’Arles, et que l’on fut, à cause de cela, obligé de délimiter, sur
certains points, avec un soin tout particulier.
D’ailleurs, le nom officiel d’Aix n’est guère moins significatif.
Il est généralement admis, depuis les recherches de Borghesi (4),
que les colonies fondées par César lui-même sont celles qui por­
tent les noms de Julia Paterna, ce dernier ternie ayant été ajouté
par Auguste pour honorer la mémoire de son père adoptif.
Celles qui furent fondées par les triumvirs, en vertu d’ailleurs
des instructions de César, prirent et gardèrent le simple nom de
Julia. Enfin celles que fonda Auguste lorsqu’il eut reçu ce nom,
(1) Sur la nature, très discutée, de ces Commentaires, voir Pallu de Lesserl,
(Mémoires de la Société des
Antiquaires de France, 1908).
(2) G a llia e N a r b o n e n s i s h i s l o r i a , p. 80 et suiv. ; cf. CIL, XII, p. 65.
(3) I n s c r i p t io n e s G a llia e N a r b o n e n s i s l a t i n a e (Journal des Savants, 1889).
(4) S u l l a is c r iz io n e P e r u g in a d e lta p o r t a M a n i a (Œuvres, V, P. 257).
L 'œ u v r e g é o g r a p h iq u e d ’A g r i p p a e t d ’A u g u s t e

�MICHEL CLERC

c’est-à-dire postérieurement à l’an 27 avant notre ère, reçurent
le nom de Julia Augusta ou simplement Augusta.
Il est vrai que, comme nous le verrons, Aix porte tantôt l’épi­
thète de Julia tout court, tantôt celle de Julia Augusta. On pour­
rait donc supposer que, créée colonie latine par César, elle devint
sous Auguste colonie romaine. Mais, tandis que toutes les colonies
romaineg fondées, soit par César (Arles, Narbonne), soit par les
triumvirs (Fréjus, Béziers, Orange), portent, en plus du nom de
leur fondateur, celui de la légion romaine dont elles reçurent
des vétérans, les colonies fondées par Auguste postérieurement
à l’année 27 ne portent pas d’indication de ce genre, pas plus
Nîmes, Vienne, Riez, Apt, Carpentras, qu’Aix. Il ne faut donc
pas hésiter à conclure, avec C. Jullian, que ces villes n’ont été,
du moins au temps d’Auguste, que des villes jouissant du droit
latin, et non des colonies romaines au sens propre du mot.
Autrement dit, les colonies fondées par Auguste en Narbonnaise, au dire de lui-même (1) et de Dion Cassius(2), étaient,
non des colonies romaines, mais bien des colonies latines.
Cela ne veut pas dire d’ailleurs que ces villes n’aient pas reçu
de colons : Auguste dit au contraire formellement que c’étaient
des colonies de soldats, militum. Ici encore, C. Jullian me paraît
avoir raison contre Hirschfeld, qui pense que les villes latines
reçurent bien les privilèges attachés à ce nom, mais qu’il n’y
eut point là de colonisation à proprement parler, et que ce furent
de simples colonies honoraires. Il est certain que ces Ailles
n’ont pu recevoir comme colons des légionnaires romains ;
mais elles ont pu recevoir des vétérans tirés des troupes
auxiliaires, troupes qui aAraient joué un si grand rôle dans les
guerres civiles, et qu’il fallait bien aussi satisfaire et établir
quelque part. Il n’est guère douteux, par exemple, que Nîmes
ait reçu des colons de ce genre, des Grecs originaires d’Égypte,
probablement des soldats d’Antoine devenus, après la prise
d’Alexandrie, ceux d’Octavien. Ainsi s’expliquent à Nîmes la
(1) Monum. Ancyr., V, 36 : colonias in ... Gallin Narbonensi... militum
deduxi.
(2) LIV, 23 : itdXetç èv'■ ji VcO.xz'.x... au^và; àraixu te.

�147
présence d’inscriptions grecques relativement nombreuses, et
aussi la présence sur ses monnaies du palmier et du crocodile,
qui ont fini par demeurer dans les armes de la ville.
Je rappelle brièvement en quoi consistait une colonie latine,
et en quoi elle différait d’une colonie romaine.
La colonie romaine, en règle générale, était fondée là où
existait déjà une ville, et les colons, généralement an nombre
de trois cents hommes seulement, formaient dans cette ville
un ordre privilégié, el continuaient à jouir du plein droit
de cité romaine.
La colonie latine , au contraire, comporte une émigration
généralement beaucoup considérable, 2.500 hommes, 4.000, et
jusqu’à 0.000, sans compter les femmes et les enfants, c’est-àdire assez de monde pour former une ville nouvelle. Celle
ville est une communauté indépendante, qui n’est pas tenue
d’accepter les lois romaines, et échappe à la juridiction des
magistrats romains. Ses membres ne sont pas des citoyens,
mais des pérégrins; ils ne servent donc pas dans les légions,
mais dans les corps de socii. La colonie a le droit de battre
monnaie, que n’ont pas les colonies romaines. Enfin les colons
qui ont exercé dans la colonie une de ces charges que les
Romains appellent lionor, c’est-à-dire les magistratures, duuinvirat, édilité ou questure, deviennent de droit citoyens
romains (1).
Au résumé, il demeure incertain si ce sont les triumvirs,
ou Auguste, qui ont transformé le castellum d’Aix en colonie
latine. Mais c’est bien plutôt ce dernier : il paraît en effet
n’avoir fondé dans la Gaule Narbonnaise que des colonies
latines, tandis que les triumvirs paraissent n’y avoir fondé que
des colonies romaines.
Nous ne savons pas quel fut, pour Aix, le .nombre des colons.
Nous ne savons pas non plus d'où ils furent tirés : les noms
propres fournis par les inscriptions aixoises ne sont ni assez
nombreux ni assez significatifs à cet égard.
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir JIonunsen-Marquardt, Manuel des antiquités romaines, VIII, p. 70.

�MICHEL CLERC

Enfin nous ne savons pas davantage à quel moment Aix. est
devenue, de colonie latine, colonie romaine. Nous avons bien
un terminus post quem, mais pas de terminus ante quem.
Plolémée, qui écrivit vers le milieu du second siècle de notre
ère (sous Hadrien et Antonin) donne en effet à Aix le titre de
colonie (1) : mais il s’agirait de savoir depuis quand elle l’avait,
et, notamment, de décider si au temps de Pline elle n’était
vraiment encore que ville latine, ou si celui-ci n’a pas commis
une erreur en reproduisant une donnée empruntée à Agrippa,
exacte quand celui-ci écrivait, et devenue fausse au temps de
Pline.
Or, d’une part, nous voyons que Nîmes, ville beaucoup plus
importante, n’a obtenu le droit de cité romaine probablement
que sous Hadrien ou Antonin (2). Mais d’autre part, une des
inscriptions les plus anciennes d’Aix, qui, d’après la forme des
lettres, remonte au début du premier siècle de notre ère (3),
attribue le litre de citoyen romain à un magistrat aixois : or
l’on admet généralement que le principal privilège des villes
latines, à savoir le droit pour leurs magistrats municipaux de
devenir citoyens romains, ne s’appliquait qu’aux magistrats
sortis de charge, et non aux magistrats en fonction (4). Le
magistrat en question aurait donc joui du droit de cité avant
son entrée en charge, ce qui ne peut être que si sa ville natale
était alors ville de droit romain, et non plus de droit latin. Et
dans ce dernier cas, nous pourrions arriver, pour la date de ce
changement, à une grande approximation : le père de ce citoyen
romain, en effet, ne jouissait pas lui-même du droit de cité. La
transformation de la colonie latine en colonie romaine serait
donc attribuable à Auguste lui-même, créateur de la colonie
latine. Mais ce seul texte est insuffisant pour autoriser cette
(1) il, lu.

(2) Herzog, o u i), c i l . , p. 170.
(3) 26: Se c. A c u t i u s V o K tin ia ) A q u ila , p r a e to r . — On sait que l’indication
de la tribu (ici, Voltinia) est l’affirmation de la qualité de citoyen.
(4) Aucun texte ne le dit formellement ; mais cela paraît résulter des argu­
ments de Mommsen et d’Hirschfeld, C o n tr ib u tio n à l'h is to ir e d u d r o it l a t i n ,
dans la Revue générale du Droit, 1880.

�149
conclusion, d’autant plus que le personnage en question peut
avoir fait figurer son titre de magistrat sur la pierre une fois
sorti de charge et devenu ainsi citoyen romain.
Sur des documents d’un autre genre, des épitaphes de soldats
originaires d’Aix et morts à l’étranger, l’on constate que, sur
quatre exemples (1), le nom du défunt est suivi trois fois de la
mention de la tribu, et qu’elle manque seulement une fois. Mais
sur cette dernière inscription, cette mention est remplacée par
l’indication du lieu d’origine, Aix, indication qui occupe, excep­
tionnellement, la place qu’occupe d’habitude la mention de la
tribu : de sorte qu’il est très possible qu’elle la remplace. Seule­
ment, il est possible encore que ces soldats aient reçu le droit
de cité à titre individuel, en récompense de leurs services
De ces quatre textes, l’un est d’assez basse époque. C’est en
effet l'épitaphe d’un optio des milites peregrini. Or, celte troupe,
composée de soldats que l’on avait appelés jusqu’alors frumentarii, sorte de courriers militaires investis de certaines fonctions
de police, n’apparaît qu’à partir de Septime-Sévère (193-211) (2).
Et il est bien certain qu’à ce moment Aix était colonie romaine :
c’est le temps où le célèbre édit de Caracalla va donner le droit
de cité romaine à tous les hommes libres habitant l’Empire. Or
l’on sait que cet édit ne fit guère que reconnaître et proclamer
officiellement un état de choses qui, en fait, existait déjà.
Des trois autres textes, l’un est mutilé et ne peut se dater; les
deux autres le peuvent mieux. Le premier est l’épitaphe, trouvée
à Mayence, d’un soldat de la vingt-deuxième légion. Nous savons
que celle légion, formée seulement en l’an 43 de notre ère, à
Mayence même, y est restée pendant toute la durée de l’Empire,
sauf de 69 à 91, ce qui est une donnée bien vague pour nous.
Mais il se trouve dans l’inscription une formule que seuls offrent
des documents du début de l’Empire, aerorum XI, ayant lait onze
AQVAE SEXTIAE

(1) 205 (Salone en Dalmatie); 199 (Home); 203 (Mayence); 204 (ibid).
(2) Voir Mommsen-Marquart, Manuel XI, p.222; ce nom de peregrini n’a
d’ailleurs aucun rapport avec l’état civil de ces soldats ; il leur venait du
nom de la caserne où ils étaient logés, qui s’appelait castra peregrinorum,
parce que, auparavant, on y logeait les soldats détachés à Rome des corps de
troupes tenant garnison dans les provinces.

�MICHEL CLEKC

années de service, au lieu de stipendiorum, mot régulièrement
usité plus tard (1).
Le second texte enfin peut se resserrer entre des limites très
précises. C’est l’épilaplie, trouvée à Salone en Dalmatie, d’un
centurion de l’onzième légion. Or cette légion est cantonnée, au
moins dès le règne de Tibère, en Dalmatie; puis, appelée par
Néron en Italie, elle ne retourna plus jamais en Dalmatie. C’est
donc entre Auguste et Néron, et avant l'année (58, que se place ce
document (2).
Il y a en somme de grandes probabilités pour que la transfor­
mation de la colonie latine en colonie romaine se soit effectuée
de bonne heure, dans la première moitié du premier siècle. On
peut songer à Auguste, lorsqu’en l’année 22 avant notre ère, il
donna au Sénat la province de Gaule Narbonnaise. Et ainsi
s’expliquerait l’absence de monnaies coloniales aixoises, Aix
n’ayant été colonie latine que pendant quatre ou cinq ans, entre
27 et 22. Je penserais cependant plutôt à Caligula, qui séjourna
en Gaule entre 39 et 40, et qui, très probablement, donna le droit
de cité romaine à la colonie latine de Vienne (3). Mais ce
n’est là qu’une hypothèse que l’on ne peut, jusqu’à présent,
vérifier, quoique l’on puisse, nous le verrons plus loin, invo­
quer en sa faveur une dédicace à cet empereur, émanant d’un
des pagi de la cité (4).
En tait, d’ailleurs, la question pour nous n’a pas grande
importance : la plupart des inscriptions aixoises où figurent des
magistrats municipaux portent l’indication de la tribu, et
datent certainement du temps où la ville avaiL le droit de cité
romaine. Autrement dit, nous ne possédons aucun document
épigraphique émanant de la colonie latine, sauf peut-être un
seul, aujourd’hui disparu (5).
(1) Cf. une inscription de Néris-les-Bains, où se trouve cette formule, et
qui, d’après la forme des lettres, est certainement du temps que j’assigne à
l’inscription de Mayence (CIL, XIII, 1383).
(2) Daremberg-Saglio, Dictionnaire des antiquités, s. v. Legio, pp. 1085
et 1089.
(3) CIL, XII, p. 218.
(4) Cf. infra, Chapitre III.
(5) Cf. infra, Cliap. V, § 1.

�151
Cette tribu à laquelle était rattachée Aix est la tribu Voltinia,
qui est celle où étaient inscrites la plupart des cités de la Gaule
Narbonnaise, à savoir onze cités, contre quatre autres, qui se
répartissent entre quatre tribus différentes : et ces quatre der­
nières étaient des colonies romaines, les onze autres, au
contraire, des colonies latines. Pour Aix, il n’y a aucun doute,
la mention de celte tribu figurant sur un nombre relativement
considérable de textes, neuf, et aucun ne mentionnant d’autre
tribu (1). Ces textes sont tous des textes épigraphiques : c’est
en effet uniquement l’épigraphie qui va nous renseigner, non
seulement sur ce point, mais sur l’histoire de la ville pendant
toute la période impériale, et tout d’abord sur une question fort
importante, celle des limites et de l’étendue du territoire de la
colonie.
Ces inscriptions d’Aix, recueillies el publiées depuis le seizième
siècle jusqu’à nos jours, ne sont d’ailleurs pas très nombreuses :
il n’y en a en tout que 185, et 205 en y ajoutant 20 inscriptions
intéressant des Aixois, mais trouvées ailleurs qu’à Aix. Il y a là
loin des douze cents inscriptions de Nîmes ou des onze cents
de Narbonne ; Vienne, Arles, Vaison, qui n’a jamais été ville
romaine, ni même latine, comptent plus d’inscriptions qu’Aix ;
enfin, la colonie de Béziers, et Grenoble, simple viens jusqu’au
Bas-Empire, en comptent presque autant. Cette statistique à elle
seule est significative, et nous renseigne déjà en gros sur l’im­
portance relative des cités de la Narbonnaise.
Ce sont les inscriptions qui vont nous fournir, tout d’abord, le
nom officiel complet d’Aix sous l’Empire romain.
Pline l’Ancien, dans sa liste des colonies de la Gaule Nar­
bonnaise, liste qui parait bien provenir des commentaires
d’Agrippa, appelle Aix Aquae Sextiae Salliwionim (2). C’est là
une expression géographique, qui ne se retrouve pas dans les
documents d’allure officielle, ni dans les inscriptions. Les autres
textes littéraires, bien postérieurs, l’itinéraire d’Antonin, la
Table de Peulinger, l’appellent simplement Aquae Sextiae et les
AQVAE SEXTIAE

(1) 2 0 , 21, 2 6 , 3 2 , 3 9 , 1 3 6 , 2 0 0 , 2 0 3 , 2 0 4 , 2 0 5 .

(2) III, 25.

11

�152
MICHEL CLERC
auteurs grecs, Plutarque, Ptolémée, traduisent ce nom par
rSata 2É$xia. Ptolémée est, au milieu du second siècle de notre
ère, le premier qui donne à Aix le titre de colonie (1), puisqu’il
est certain que l’Epitome le lui donne par erreur.
Sur les inscriptions, les choses sont plus compliquées.
Tantôt Aix s’y appelle Aquae Sextiae, tantôt elle s’y appelle
Aquae Juliae, el tantôt Colonia Aquis Sextis, Colonici Julia
Aquis, Colonia Julia Aquis Sextis, et enfin Colonia Julia
Augusla Aquis Sextis (2). On aimerait à savoir si celle diver­
sité de noms lient à la diversité des temps, et si l'on peut
établir, parmi ces noms, une série chronologique. Mais, des cinq
textes épigraphiques en question, l’un, celui où Aix porte le nom
de Colonia Julia, est perdu, et les copies que nous en avons ne
permettent pas de le dater. Le second, où Aix s’appelle Aquae
Juliae, est, d’après la forme des lettres, du premier siècle de
notre ère. Le troisième el le quatrième (Aquae Sextiae el Colonia
Julia Aquis Sextis) ne peuvent se dater qu’approximativement :
Narbonne y porte l’épitlièle de Claudia, qu’elle avait reçue de
l’empereur Claude; ils ne sont donc pas antérieurs au règne de
c.el empereur, mais ils peuvent lui être bien postérieurs. Enfin
la dernière inscription est gravée en caractères du second siècle.
Or c’est justement celle qui porte le titre le plus complet. Et le
litre d’Augusta, qu’elle est seule à nous fournir, ne comporte
pas non plus de conclusion, car il peut avoir été donné à Aix
par un autre empereur que celui que nous appelons couramment
Auguste E. Desjardins a supposé qu’Aix reçut ce litre à la fin
du règne d’Auguste (3). J’avoue ne pas voir à quelle occasion,
et il paraîtrait plus naturel de rapporter cette dénomination au
moment où il aurait fondé la colonie romaine, s’il l’a fondée,
ainsi que je l’ai indiqué comme possible, au moment où il remit
la province au Sénat.
Si le nom de la cité se présente à nous sous des formes variées,
(1) II, 10.
(2) 1 96 , 1 99 , 201, 2 0 3 , 2 0 5 ; — 2 0 2 , 1 8 9 , 1 9 5 , 1 9 0 , 1 9 8 .
(3) Géograj)hie de la Gaule romaine, III, p. 235 : cf. la Géographie de la
Gaule d’aprcs la Table de Peulinger, du même auteur, pp. 427 et 430.

�AQVAE SEXTlAE

153

il n'en est pas de même de l’ethnique : c’est régulièrement
Aquensis; et la cilé s’appelle, dans la Notice des provinces et des
cités de la Gaule, Civilas Aquensium, et, sur les inscriptions,
Colonia Aquensis, et ses citoyens, Aqueuses (1).
On voit qu’en somme, si les documents épigraphiques nous
donnent le nom complet el olliciel de la cilé d’Aix sous le haut
Empire, ils ne nous renseignent pas suffisamment sur la date à
attribuer à la colonie romaine.
Il en est tout autrement, on va le voir, pour une autre ques­
tion beaucoup plus importante en vérité, que nous devons
nous poser maintenant en premier lieu, celle de l’étendue et des
limites de la cité d’Aix.
(1) 18G, 187, 191, 192, 200; la forme Aquiensis donnée par une ins­
cription (197) est sans doute une faute du Iapicide.

��CHAPITRE II

LE TE R R ITO IR E DE LA CITÉ
I. — L e s P i e r r e s d e l im it e

On a trouvé à diverses reprises, dans la région d’Aix, des
monuments épigraphiques d’un genre très particulier, et fort
rares dans tout le reste du monde romain : à savoir de ces
pierres que les arpenteurs romains appellent des pierres de
limite, lapides finales. Un ouvrage, qui nous est parvenu, de ces
arpenteurs, ou Gromatici, donne même le dessin d’une de ces
pierres, sous la forme d’une borne à base triangulaire, sur
laquelle on lit Fines Juliensium, Fines Falerensium (I). Celles
des environs d’Aix, du moins celles qui nous sont parvenues,
ont une autre forme: ce sont des parallélipipèdes; mais c’est
aussi, à n’en pas douter, des bornes délimitant la frontière de
deux cités voisines.
Ce n’est pas le hasard qui a fait que l’on a découvert ces
curieux documents en plus grande quantité dans les environs
d’Aix qu’ailleurs. Il y a à cela des raisons, parfaitement mises
en lumière par C. Jullian dans un article que je vais suivre ici
de très près, en me référant aussi à l’étude que leur a consacrée,
dans le Corpus, M. Hirschfeld, et à celle du regretté chanoine
Albanès (2). Vu l’extrême importance de ces monuments, j’en­
trerai,à propos de chacun d’eux, dans des détails dont on voudra
bien excuser la minutie, car, en pareille matière, les questions
non seulement d’authenticité, mais de provenance exacte, sont
d’une importance capitale. Et d’ailleurs, il s’agit de délimiter la
région dont nous devons considérer les inscriptions comme rele(1) Gromatici veteres (éd. Lachmann), fig. 192.
(2) C. Jullian, Inscriptions de la vallée de l'Huveaune (Bulletin Epigraphi­
que, V, 1885, p. 122 et suiv. ; 165 et suiv. ; VI, 1886, p. 172 et suiv.) ; cf. Jour­
nal des Savants, 1889, p. 121 ; et Revue des Etudes Anciennes, I, 1899, p. 54;
CIL, XII, p. 65 ; Albanès, G allia christiana novissim a, I, 5-9.

�MICHEL CLERC
156
vant de la cité d’Aix; ce chapitre est donc la préface nécessaire
de ceux qui vont suivre.
Or il s’en faut que nous soyons également bien renseignés sur
tous, connue on va le voir par l’exposé que je vais faire de la
découverte de chacun. Je commence par ceux qui subsistent, au
nombre de cinq seulement.
C’est Peiresc qui a signalé la première de ces bornes, avec
cette indication : lapis quadratus in via Aurélia, sexto ab Aquis
miliario plus minus, versus ortum. In agro vici de Negreoulx.
L’éditeur du Corpus, M. Hirsclifeld, a été embarrassé par ce
nom de Negreoulx, qui, en effet, ne figure sur aucune carte (1).
Mais Albanès nous renseigne sur ce point : « On est là au
quartier de Capelier, dépendant de la commune de Châleauneuf-le-Rouge, que les habitants de la contrée appellenl commu­
nément Négréoux ». En 1821, la pierre fut de nouveau signalée,
toujours en place, aux auteurs de la Statistique, par le maire de
Châteauneuf, en ces termes : « une pierre de 50 centimètres carrés,
qui sort de deux mètres hors de terre, et qui montre des carac­
tères trop frustes pour pouvoir être lus ». Il est à remarquer
d’ailleurs que les auteurs de la Statistique ne se sont pas donné
la peine d’aller y voir : ils ajoutent simplement que c’est sans
doute une pierre milliaire. Or, il est certain que s’ils l’avaient
vue, ils en auraient facilement déchiffré l’inscription, qui est en
effet fort déchiffrable : l’abbé Albanès, qui a retrouvé la pierre à
la même place en 1894, tout près de la borne kilométrique 307
de la route nationale de Lyon à Antibes, à 55 mètres du chemin,
nous dit que l’on y lit « très distinctement, en fort belles lettres,
et presque entières, les deux inscriptions FINES AREL et
FINES AQVENS ». Et elle y est encore.
La seconde pierre a été, d’après Michel de Loqui, découverte
par des membres de la Société de Statistique d’Aix, en 1817, sur
la route des Figons à Eguilles ; c’était une pierre encore debout
regardant le sud-ouest, sur laquelle on lisait « F • ARELAT ».
Les Figons sont un hameau à deux kilomètres au sud-est

(1) Il l’a cependant indiqué sur sa carte, et à l’endroit voulu,

�157
d’Eguilles. G. Jullian émettait quelques doutes sur l’existence de
cette borne ; mais Albanès l’a retrouvée en 1894, à l’entrée du
hameau des Figons, et elle y est encore aujourd’hui ; je revien­
drai d’ailleurs là-dessus tout à l’heure.
La troisième et la quatrième pierre ont été trouvées en 1838
par les chercheurs sagaces et consciencieux qu’étaient les frères
Bosq, d’Auriol. La première était encastrée dans le mur de
clôture du cimetière de Belcodène. C’est une pierre qui provient
des carrières du pays même ; et les frères Bosq ajoutent, ce qui
est beaucoup plus important : « Nous avons observé que les
murs du cimetière sont de construction plus récente que la
pierre... et, en démolissant le mur pour pouvoir la retirer, nous
avons reconnu que c’était là son emplacement primitif, car il a
fallu creuser à plus d’un mètre de profondeur pour la sortir du
sol ». Le même jour, les frères Bosc découvrirent une pierre
semblable « sur le penchant occidental de la colline du Castellas, où, sur le sommet, se trouvent les ruines d’un camp
retranché de forme circulaire ». «Celle pierre, ajoutent-ils, a été
extraite des montagnes de Belcodène... Tout porte à croire
qu’elle a été préparée sur les lieux, car nous l’avons trouvée
renversée dans une partie creuse, recouverte d’une quantité de
décombres. Nous avons ainsi constaté que ce creux était le lieu
primitif où ce terme avait été placé ».
Chacune des deux pierres porte une inscription sur chaque
face (1). Les pierres sont d’ailleurs semblables, à quelques cen­
timètres près (environ 0m48 de largeur, 0m30 d’épaisseur); les
inscriptions sont gravées en grandes et belles lettres, qui vont de
huit à vingt centimètres. Elles sont ainsi conçues (la première
pierre est cassée sur l’une des faces, la seconde intacte) :
FINES
d’un côté ARELAT
de l’autre AFINES
QVENS
AQVAE SEXTIAE

(1) Elles sont aujourd’hui au Musée Borély, grâce à ta générosité de M. P.
Trabaud, qui, à la mort des frères Bosq, a recueilli une grande partie des
objets de leur petit musée (Inventaire manuscrit, nos 25-26'. Pour en diminuer
le poids lors du transport, on les a fait scier d’en bas ; elle n’ont plus que
0m80 de hauteur; elles devaient avoir environ l"150. Il vaudrait évidemment
mieux que des monuments de ce genre, bornes et inilliaires, restassent en
place lorsque l’on a eu la bonne fortune de les y trouver : mais comment les
préserver de la destruction ?

�158
MICHEL CLERC
Le texte, cité plus haut, des Gromatici, montre qu’il faut lire,
non, comme l’ont cru les premiers érudits qui se sont occupés
de cette question (1), Fines Arelatenses et Fines Aquenses, mais
Aquensinm et Arelatensium, et traduire, non pas précisément
« frontière », mais, exactement, « territoire des Arlésiens »,
« territoire des Aixois ».
La cinquième et dernière pierre subsistante, au Musée d’Aix,
est une pierre des carrières de Puyricard. Avant d’être recueillie
par le Musée en 1873, elle aurait « pendant de longues années,
fait partie du seuil d’une porte de remise dépendant de la maison
portant le numéro 62 dans la rue des Bourras au laubourg
Sextius (2) ».
Une des laces, seule visible actuellement, rporte FINES
.
ARELAT;
l’autre, appliquée contre le mur, et d’ailleurs très endommagée,
ne porte plus au dire de Gibert, que les deux lettres E N.
Mais à ces cinq pierres s’en ajoutent d’autres, les unes dont
l’attribution est certaine, les autres pour lesquelles elle est au
contraire douteuse.
La plus anciennement connue (la sixième) est mentionnée par
Solier (vers 1572) : « Posi agrum aquensem ad ortum triginta
stadiis immolas exiai terminas, imperfectis duabus diclionibus
majusculis notatus, cajus formam hic exibeo FIN
x ». L’indication
AQV
est vague « après avoir dépassé le territoire d’Aix au levant, et à
trente stades », ce qui fait environ cinq kilomètres et demi. Il
est d’autant plus regrettable que Solier n’ait pas été plus précis,
qu’il a remarqué que la borne était en place.
Balibazar Burle (mort en 1598) a vu deux autres inscriptions
(les septième et huitième), l’une «au chemin Aurelian tirant à
Saint-Maximin », ou « près d’Aix contre une muraille de l’enclos
de Sainte-Anne sur le grand chemin tirant à Sainl-Maximin
FINES » ; ..l’autre, « à. _Peynier
. : F • I ■ A E • S Peynier se trouve
L
A R •E •L
(1) Michel de Loqui, Recherches sur les limites territoriales d’Arles, cl’Aix et
de Marseille sous la période romaine, 1840.
(2) H. Gibert, Catalogue du Musée d’Aix, il" 104.

�159
dans la plaine de l’Arc, sur la rive gauche, à trois kilomètres et
demi à l’ouest de Trets, et à cinq kilomètres au nord-est de
Belcodène.
Une neuvième borne a été vue, vers 1674, par Spon : « A trois
milles d’Aix, au château Saint-Antonin, se voit cette inscription
trouvée au pied de la roche Sainte-Victoire, vulgairement dite
FIO
Sainte- Venture : FIN
AQ AREL ». D’après le dessin qu’il en donne,
cette borne était, non en forme de parallélipipède, comme celles
qui nous sont parvenues, mais en forme de trièdre, comme
celles que représentent les Gromatici veteves. Enfin Spon, voya­
geur consciencieux et observateur, a noté, ailleurs, d’une façon
plus précise, l’emplacement où a été trouvée la pierre : « Elle a
été trouvée au pied de la roche Sainte-Victoire... en un délubre ». Or ce délubre, c’est un quartier, parcouru par un ruisseau
du même nom, et situé dans le massif même de Sainte Victoire,
entre la chaîne principale et le premier contrefort du nord, là
où est le petit village de Vauvenargues, tandis que Saint-Anto­
nin, où la pierre avait donc été transportée, est au sud de la
montagne.
L’oratorien Bougerel, qui a vécu de 1660 à 1753, rapporte qu’il
y avait deux autres pierres (dizième et onzième) dans les enviFIN
AQVAE SEXTIAE

Esprit Devoux, dans son Nouveau plan de la Ville d’Aix, de
1762, place en marge, comme figurant parmi « les inscriptions
romaines trouvées dans les décombres de la ville » une pierre
(la douzième) portant FINES
ARELATENSIUM
Les mêmes explorateurs qui ont trouvé la pierre des Figons
en virent encore une autre semblable (la treizième), toujours au
dire de Michel de Loqui, vers la Grande Pugère. Ils y lurent
d’abord FINES OVIDII ; « mais, plus tard, en recueillant leurs
souvenirs, ils pensèrent qu’ils auraient dû lire FINES
AQVENSES ».

�160

MICHEL CLERC

La Grande Pngère est située sur la rive droite de l’Arc et sur
la voie Aurélienne, tout près de la limite qui sépare le déparle­
ment des Bouches-du-Rhône de celui du Var.
Voilà donc en tout treize pierres, portant des inscriptions
semblables. Mais peut-être faut-il réduire ce nombre, les mêmes
pierres ayant pu être vues, à des époques successives, et peutêtre n’étant plus exactement à la même place, par des explora­
teurs différents. Et d’autre part, certaines sont indiquées d’une
façon si vague et si défectueuse que l’on doit se demander s’il ne
s’agissait pas en réalité de monuments d’un tout autre genre.
Sur ce point, l’abbé Albanès se montre très radical. Il refuse
absolument d’admettre les pierres de Gémenos, que personne
n’a vues, et dont, dit-il, chacun n’aurait porté qu’une inscrip­
tion, sur une seule de ses faces, tandis que toutes les autres
connues en portent chacune deux, sur les deux faces. Il n’admet
pas davantage les pierres de Peynier et de la Grande Pugère,
celle-ci surtout, lue d’abord d’une façon si bizarre, et dont on ne
rectifia la lecture qu’après coup, et sans l’avoir revue. Enfin
Albanès ne croit pas non plus que les trois pierres indiquées
comme trouvées à Aix aient été en réalité trois monuments diffé­
rents ; pour lui, c’était une seule et même pierre, celle qui est
maintenant au Musée de la ville. Il n’admet en somme comme
utilisables que cinq pierres, les deux de Belcodène, celle de
Ghâteauneuf-le-Rouge, celle de Sainte-Victoire, et celle des
Figons.
C. Jullian se montre moins sceptique : « Les bornes dont
nous ne devons la connaissance, dit-il, qu’au seul Michel de
Loqui, celles d’Eguilles, de la Grande Pugère, et de Gémenos,
sont au moins contestables; il n’est possible, ni de les nier abso­
lument, ni d’y croire tout à fait (1) ». D’autre part, il ne croit pas
(1) Michel de Loqui était un érudit intelligent et consciencieux ; ses Recher­
.. sont fort judicieuses, étant donné qu’il
disposait de moins de documents que nous. Ainsi, tout en croyant devoir
étendre le domaine d’Aix sur presque tout le département du Var, il a pour­
tant soupçonné que, de ce côté, il pouvait être limité par celui de Fréjus
(p.329, a 3). Il a compris aussi que le territoire de Marseille à cette époque
était des plus restreints. Enfin, nous l’avons vu, ses Recherches sur les ruines
tf’Enlremont demeurent très utiles.

ches sur les limites territoriales.

�que la pierre du Musée d’Aix soit celle d’E. Devoux. Car Devoux
FINES
donne la lecture
ATENSIVM ’ a'01 s ^ue P*ei ie c^u Musée
FINES . Et il penche à croire que, loin de diminuer le
ARELAT'
nombre des monuments retrouvés, il faudrait plutôt le grossir
de quelques autres inscriptions mal déchiffrées. C’est ainsi que
la prétendue inscription des Marii tropaea, MAR • T, à la Grande
Pugère (Statistique) lui paraît un fragment mal lu d’une borne
portant fINes ARelaTensium. De même, l’inscription trouvée
dans le territoire de Jouques, C MAR EX DEF (Bouche et
Pitton), et celle de Sénas, MARII (Tiran), doivent, dit-il, se
rapporter également au bornage des cités d’Aix et d’Arles. Ce
qui ferait en tout seize inscriptions.
On ne peut évidemment avoir la prétention de donner une
solution positive à un problème dont les données sont aussi
incertaines, et impossibles à vérifier aujourd’hui. J’estime
cependant que les conclusions d’Albanès sont beaucoup trop
radicales, et que l’on est en droit de faire fond sur quelques-uns
au moins des monuments qu’il récuse.
Pour ce qui est, tout d’abord, des pierres trouvées à Aixmême,
je ne crois nullement qu’il faille les confondre et en faire une
seule. La raison que donne de son opinion Albanès n’est pas
une raison tirée des monuments mêmes, ni des circonstances de
leur découverte : « Il est facile de comprendre que la présence
à Aix de celle pierre, ou de ces pierres, ne prouve rien, parce
qu’il serait absurde de supposer que la limite des territoires
d’Aix et d’Arles pût passer précisément dans la ville d’Aix ».
Mais là, précisément aussi, est la question, et il me paraît
contraire à une bonne méthode historique de récuser tout
d’abord un document, sous prétexte qu’il en découle une conclu­
sion inadmissible. En fait, il me paraît impossible que la pierre
du Musée, qui porte AFINES
, soit la même que celle que vit
iiE iL A 1
Rurle sur le cours Gambetta actuel, et qu’il lut hTFINES
., II serait

yiP

�162

MICHEL CLERC

plus vraisemblable que la pierre du Musée fût celle qu’a copiée
Devoux, et encore ne le croirais-je pas volontiers, Devoux
FINES
donnant FINES
ARELATENSIVM et la pierre du Musée ARELAT’
queDevoux aurait certainement complété Fines Arelatenses.
Pour la borne de Peynier, indiquée par Burle, C. Jullian pense
que peut-être elle est la même que celle du cimetière de Belcodène, des frères Bosq. Il y a, entre Peynier et Belcodène, une
distance de cinq kilomètres, qui me paraît trop considérable
pour que l’erreur de Burle puisse s’expliquer, et je croirais plutôt
à l'existence, à Peynier, d’une autre borne.
Quant à la pierre de la Grande Pugère, enfin, il est certain que
la rectification tardive de ceux qui la virent est bien de nature à
légitimer le scepticisme. Que l’on réfléchisse cependant que la
prétendue lecture OVIDII comprend les seconde et troisième
lettre de a Q Venses, la queue du Q ayant pu disparaître ; et la mani.e
du temps d’attribuer à des hommes illustres de l’antiquité tous
les monuments anciens explique suffisamment qu’on ait cru
y lire les deux premières lettres du nom d’Ovide.
Je serais donc très disposé à admettre l’existence de tous ces
monuments, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que tous
fussent, lorsqu’on les découvrit, à leur place primitive. Or, là
est la question essentielle, celle qu’il faut tâcher d’élucider.
Mais, d’ores et déjà, nous devons être frappés de ce fait, à savoir
que, dans tous les cas, le nombre de ces bornes a été plus consi­
dérable dans la région d’Aix que partout ailleurs. Gela ne peut
s’expliquer que d’une façon : c’est qu’il y avait eu, pour la déli­
mitation du territoire d’Aix, des difficultés particulières, et qu’il
a fallu un très grand nombre de bornes pour l’effectuer, bornes
dont celles que nous connaissons ne formaient sans doute qu’une
très faible partie.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs, il est évident qu’il ne faut faire
entrer positivement en ligne de compte, pour tâcher aujourd’hui
de retrouver ces limites d’Aix, que les monuments incontesta­
bles, en indiquant seulement ce qu’il résulterait de l’authenticité
des autres.

�AQVAE SEXTiAE

163

Or, voici ce que donnent tous ces documents, repérés sur la
carte.
Parmi les seize bornes que j’ai énumérées, il yen a quatre qui
doivent servir de base à la discussion, comme ayant été trouvées
à leur place primitive : à savoir les deux de Belcodène, celle de
Châteauneuf, et celle des Figons.
Cette dernière est actuellement encore à l’entrée du hameau
des Figons, où Albanès l’avait retrouvée en 1894. Je l’y ai vue, en
compagnie de M, J. de la Calade, en septembre 1907. Elle est
placée devant la maison de M. Marien-Boutières, boulanger (1).
Et l’on va voir qu’il n’est pas sans intérêt de la décrire. Loin
d’être une pierre bien équarrie et soigneusement gravée, comme
celle des Musées d’Aix et de Marseille, c’est un bloc presque
informe, qui n’a été dégrossi d’aucun côté, à moins que peut-être
on n’ait réemployé, après l’avoir grossièrement retaillée, une
borne antérieure. La gravure, très maladroite, indique une basse
époque ; on relève sur la pierre des entailles qui témoignent de
la maladresse de l’ouvrier. Il est certain pour moi que cette
pierre a été mise là en remplacement d’une pierre plus ancienne,
détruite ou mutilée.
Mais il y a plus, et je suis très surpris qu’Albanès n’ait
pas fait lui-même, sur cette borne, la constatation que voici,
et que chacun peut d’ailleurs vérifier, la pierre ayant été
photographiée sur ses deux faces dans une brochure dont j’aurai
à reparler (2). Or, sur cette borne, une seule lace a été gravée,
et c’est celle qui regardait du côté d’Arles, Fines Arelcttensium.
Voilà, du coup, les pierres de Bougerel réhabilitées, et les lectu­
res de Solier légitimées : il y a eu des bornes de deux espèces, les
unes portant deux inscriptions, les autres n’en portant qu’une,
et nous avons un specimen des unes et des autres.
Peut-être la pierre des Figons n’est-elle pas la seule dece genre
qui nous soit parvenue. On voit encore actuellement, à Vence,
(T) Dans la louable intention de la rendre plus lisible, on l’a barbouillée
de couleur, ce qui a naturellement produit l’effet contraire ; et cette malen­
contreuse couleur paraît indélébile.
(2) Voie Aurélienne aux Figons, par l’abbé X. (Chailan), prêtre de Mar­
seille; Aix, Makaire, 1895.

�MICHEL CLERC
166
Solier à cinq kilomètres et demi d’Aix, à l’est. Albanès et
C. Jullian pensent tous deux que cette borne n’est autre que celle
de Chàteauneuf. La chose est bien possible. Cependant il est à
remarquer que Solier n’a lu sur la pierre qu’une seule inscrip­
tion, alors que celle de Chàteauneuf en porte deux. Mais il est
vrai que Peiresc en a tait de même pour celte dernière, dont il
n'a relevé qu’une seule inscription. De plus, et cela me frappe
davantage, il y a trop de différences entre les distances : Chàleauneufen effet est à douze bons kilomètres d’Aix, et il est difficile
que Solier, si peu précis qu’il soit d’habitude, se soit trompé à ce
point. Il ne serait donc pas impossible que la borne qu’il a vue
se trouvât dans la région du Tliolonet ou de Saint-Marc, villages
qui, tous deux, sont précisément à l’est d’Aix, Dans ce cas, cette
borne aurait jalonné la frontière allant d’Éguilles à Vauvenargues. Mais ce n’est qu’une hypothèse indémontrable, par suite
du peu de précision de Solier, et nous verrons plus loin qu’il y a
de bonnes raisons pour l’écarter.
Et c’est aussi le cas de Burle, et de sa borne de Peynier. Alba­
nès la rejette, et C. Jullian soupçonne que c’est peut-être celle du
cimetière de Belcodène. J’ai déjà dit que je ne partageais pas
cette façon de voir, Peynier étant trop loin de Belcodène pour
que Burle ait pu faire cette confusion. Et comme il n’y a aucune
raison pour que Burle, si peu sûr qu’il soit, ait imaginé cette
pierre, dont certainement il n’a pas compris l’importance, je
n’hésite pas à maintenir à sa place la borne de Peynier.
Plus embarrassante est celle donnée par Michel de Loqui
comme étant à la Grande Pugère, avec la circonstance bizarre
que j’ai signalée. Mais, si l’on se reporte à la carte, on verra que
la Grande Pugère se trouve en ligne droite avec Belcodène et
Peynier. Si donc l’on admet la borne de Peynier, il n’y a pas de
raisons pour repousser celle de la Pugère.
De ces trois monuments, si la pierre de Solier ne change rien
au tracé Eguilles-Vauvenargues, il n’en est pas de même des
deux autres, qui nous forcent à prendre un parti pour le tracé de
la frontière orientale ; S’il y avait des bornes à Peynier et à la
Grande Pugère, non seulement Auriol et Roquevaire, mais Trets,

�167
ne seraient pas compris dans le territoire d’Aix, comme le veut
d’ailleurs Albanès. Dans ce cas, les bornes de Gémenos devien­
nent inexplicables. C’est évidemment ce qui les a fait rejeter par
Albanès. Mais je ne trouve pas concluantes les raisons qu’il
allègue. Que Bourgerel parle de deux pierres portant chacune
une seule inscription, cela, au lieu de me mettre en défiance
comme Albanès, me paraît au contraire très intéressant. Que
l’on n’oublie pas que Solier et Peiresc n’ont vu, eux aussi, qu’une
des deux inscriptions de leur borne (car celle de Peiresc au
moins en a sûrement deux). Je croirais volontiers qu’il en est de
même pour Bougerel : il y a bien des chances pour que les
pierres aient été mutilées, ou encastrées dans un mur, avec une
seule face visible ; à moins enfin, qu’elles n’aient été, comme
celle des Figons, gravées que d’un seul côté.
D’autre.part, un document célèbre, et irrécusable, l’inscrip­
tion de Saint-Jean de Garguier, nous prouve que la région de
Gémenos, Saint-Jean et Aubagne, appartenait à la colonie
d’Arles : il n’y a donc rien de surprenant à ce que là aussi elle ait
confronté celle d’Aix (1).
S’il en est ainsi, il faut, de la Grande Pugère, diriger le tracé au
sud, en passant entre Auriol et Saint-Zacharie, de façon à englober dans les possessions aixoises ce dernier district.
Il va de soi que, le tracé ainsi prolongé à l’est, le triangle ne
peut plus se fermer de Vauvenargues à Ghâteauneuf : il ne peut
plus y avoir là qu’un étranglement momentané, le territoire
s’ouvrant ensuite largement au sud-est.
Restent, enfin, les fragments d’inscriptions dans lesquels
C. Jullian a pensé qu’il fallait reconnaître encore des bornes, mal
lues par ceux qui les ont publiées. Il est bien tentant, en effet, de
leur attribuer ce sens, étant donné que sur chacune reviennent
les lettres AR ou ART. Les inscriptions ne sont certainement
pas fausses: les faussaires auraient eu soin de les faire plus
complètes, pour que l’attribution à Marius n’en fût pas douteuse.
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 594; cf. C. Jullian, [Bulletin épigraphique, V, p. 175 et suiv. ;
VI, 179.
12

�MICHEL CLERC
168
On se rend compte, au contraire, que Bouche, Tiran et Toulouzan
n’ont pas compris du tout à quelle sorte de textes ils avaient
affaire, et qu’ils les ont lus avec l’esprit et les yeux prévenus de
leur marotte, la légende de Marius. Cela même me paraît être un
garant de leur sincérité.
Pour l’une de ces inscriptions, celle des prétendus « trophées
de Marius », vue par les auteurs de la Statistique à la Grande
Pugère, il n’y a, d’ailleurs, pas de difficulté, et elle ne change en
rien le tracé proposé, puisque nous avons admis déjà la borne
donnée par Michel de Loqui comme trouvée à cet endroit. Et il
est très possible que les deux n’en fassent qu’une: Michel de
Loqui donne comme date de la découverte 1817, et le second
volume de la Statistique, où elle figure, est de 1824.
Quant aux deux autres, C. Jullian croit qu’il faut, non seule­
ment en admettre aussi l’authenticité, mais admettre aussi que
ce sont bien des bornes, et trouvées à peu près en place. Pour
lui, ces deux pierres, vues, l’une près de Jouques, l’autre près de
Sénas, marqueraient les frontières de la région aixoise vers l’est
et vers l’ouest.
Mais il fait appel, pour étayer sa thèse, à des documents d’un
ordre tout différent, dont Albanès a fait aussi grand usage, et
dont je me réserve de parler tout à l’heure, quand j’aurai épuisé
ce qui concerne les documents fournis par l’antiquité.
Au résumé, les bornes ne nous apportent pas à elles seules la
solution du problème, la délimitation du territoire de la cité
d’Aix. On n’en a trouvé, en effet, qu’à l’ouest, au sud, et (nous
verrons que cela est déjà plus discutable), au nord-est d’Aix
et très près de la ville. Si donc nous avons des jalons précieux et
d’une valeur positive pour la région du sud-est, nous n’en avons
pas pour les autres, et il est impossible d’arriver à fermer
le territoire de la cité. Remarquons, enfin, que toutes ces bornes,
d’où quelles viennent, nous montrent Aix comme avoisinant
Arles ; si l'on trouvait des bornes semblables dans toutes les
directions, il faudrait en conclure que le territoire d’Aix était
enclavé dans celui d’Arles, ce qui serait surprenant.

�AQVAE SEXTIAE

II. — L e s in s c r i p t io n s

avec

1(39

M e n t io n d e l a T r i b u .

Adressons-nous donc à des documents d’un autre ordre, mais
remontant également à l’époque romaine. Ce sont les inscriptions
où est mentionnée la tribu locale du personnage que concerne
l’inscription, dédicace ou épitaphe.
Parmi les inscriptions de ce genre qui nous sont parvenues,
trois, trouvées à Aix même, n’ont d’autre intérêt que de nous faire
connaître avec certitude la tribu à laquelle appartenait Aix,
la tribu Vollinia (1). Une autre, provenant du Tholonet,- ne
nous apprend rien non plus, puisqu’il n’est douteux pour per­
sonne que ce village ail fait partie du territoire d’Aix (2). Et il
en est de même, enfin, pour les inscriptions relatives à des Aixois,
mais trouvées dans d’autres villes (3).
Les inscriptions à retenir pour la question qui nous occupe,
celles qui nous permettront de nous rendre compte de l’extension
de la cité d’Aix, ce sont celles qui proviennent, non de la ville ou
de sa banlieue, mais des régions avoisinantes. Et il y aura lieu
de tenir compte, non seulement de celles qui mentionnent la
tribu Vollinia, mais aussi de celles où figure la mention d’autres
tribus, celles dont relevaient les cités voisines. Car justement
nous avons cette chance que, sur les cinq cités les plus voisines,
deux seulement, Apt et Riez, appartenaient à la même tribu
qu’Aix ; quant aux trois autres, Arles était de la tribu Teretina,
Fréjus de la tribu Aniensis, et enfin Marseille, à partir du
moment où elle eut adopté l’organisation à la romaine, c’est-àdire sans doute du second siècle, releva de la tribu Quirina.
Il y a bien, à la vérité, une autre ville, que le territoire d’Aix
aurait pu confronter aussi, et dont nous ignorons la tribu : c’est
Forum Voconii. Mais nous ignorons même l’emplacement exact
(peut-être Cliàteauneuf, entre Vidauban et le Cannet), de celle
(1) 2 0 , 2 6 , 1 3 6 .
m

32.

1.3)1 9 2 ,

1 93 , 1 97 , 2 0 3 , 2 0 4 , 2 0 5 .

�MICHEL CLERC
170
ville, fort rarement mentionnée (1) ; il n’y a donc pas de
recherches à faire de ce côté.
Antre objection : les inscriptions où figure la mention de la
tribu, même les épitaphes, ne prouvent pas forcément que l’en­
droit où on les a trouvées appartînt à la tribu en question, puis­
qu’on la mentionnait généralement sur les tombeaux des étran­
gers morts et enterrés hors de leur patrie. Nous en avons, pour
Aix même, un exemple certain, l’épitaphe d’un certain Caius
Venatius, dont la cité n’est pas indiquée, mais seulement la tribu :
or c’est la tribu Palatina(2), tribu à laquelle justement n’appar­
tient aucune cité de la Narbonnaise. Mais c’est évidemment
l’exception, surtout à Aix, qui n’a jamais été ni une grande ville,
ni une ville très commerçante. Je pense donc que nous sommes
en droit de tenir compte de toutes les inscriptions de la région
où est mentionnée la tribu.
Or, la tribu à laquelle appartenait Aix, la tribu Voltinia, appa­
raît dans des inscriptions trouvées à Saint-Cannadet, à Puyricard, à Sainl-Zacliarie, et enfin à Cabasse (3).
C’est-à-dire qu’immcdialement nous sommes en présence
d’une contradiction avec les renseignements fournis par les
bornes, d’après lesquels ces localités, saul Saint-Zacharie,
auraient été précisément situées en dehors du territoire d'Aix.
Aussi C. Jullian refuse-l-il de tenir compte des inscriptions de
Puyricardet de Saint-Cannadet, parce que « si on devait séparer
ces deux localités des domaines d’Arles pour les réunir à ceux
d’Aix, il faudrait prolonger ces derniers sur les bords de la
Durance, leur faire couper en deux tronçons le territoire des
Arlésiens, et isoler les possessions de ceux-ci d’entre Arc et
Durance, du reste de leur territoire ».
Il me paraît grave d’écarter ainsi deux documents trouvés sans
aucun doute en place. D’autant plus que, dans les deux inscrip­
tions, nous avons affaire, chose curieuse, à des personnages
très probablement de la même famille, un père et ses fils, qui

(1) Pline, III, 5, la range parmi les villes latines.
( 2) 112 .

(3) 8 9 , 21, 119, 111.

�171
tous ont exercé des charges importantes dans la cité. CeLte cité
ne pouvant être Arles, puisque les personnages mentionnés sont
de la tribu Voltinia, et que la cité d’Arles, seule dans toute la
Gaule, appartient à la tribu Teretina, il serait surprenant qu’ils
eussent eu leur tombeau de famille sur le territoire d’une cité
autre que la leur.
D’autre part, si l’on exclut du territoire d'Aix Puyricard et
Saint-Cannadet, à plus forte raison faudra-t-il en exclure Sénas
et Jouques, qui nous amènent également sur les bords de la
Durance et bien plus loin, à l’est comme à l’ouest. Et cependant
G. Jullian admet l'authenticité des deux bornes trouvées dans les
environs de ces deux villages.
Il me paraît d’ailleurs que la conséquence qu’il veut tirer des
deux inscriptions en question n’est nullement nécessaire, et que
l’on pourrait se représenter les choses autrement.
Prenant pour pointde départ, comme toujours, Eguilles, tirons
une ligne allant dans la direction sud-ouest nord-est, par Puyri­
card et Saint-Cannadet. De là pour atteindre Vauvenargues,
point n’est besoin d’aller jusque sur la Durance. D’abord nous ne
savons pas où a été trouvée exactement l’inscription de SaintCannadet; il n’y a rien d’impossible à ce qu’elle ait été primiti­
vement sur le versant sud de la chaîne de la Trévaresse. Mais
dans tous les cas, sauf Saint-Cannadet, le canton acluel de Peyrolles serait resté tout entier, avec le Puy Sainte-Réparade et
Meyrargues, en dehors du territoire aixois. De là, la frontière
aurait fait un coude très prononcé à l’ouest, pour passer en
contournant la montagne Sainte-Victoire, par Saint-Marc, le
Tholonet et Saint-Anlonin. Enfin, de Saint-Antonin, elle irait
droit au sud, comme je l’ai indiqué déjà, pour aboutir à Cliàteauneuf, en face de Belcodène. Dans ce système, les bords de
la Durance demeurent englobés dans le territoire d’Arles, et
même largement, sauf dans la région de Saint-Cannadet, où le
territoire d’Aix se serait avancé davantage au nord. Si l’on admet
que l’une des deux inscriptions a été déplacée, cette légère diffi­
culté disparaît ; et évidemment, des deux, c'est celle de SaintCannadet, c’est-à-dire la plus éloignée d'Aix, qu’il faut suppoAQVAE SEXTIAE

�MICHEL CLERC
172
ser déplacée, el provenant, comme l’aulre, du territoire de
Puyricard.
Sans doute, ce tracé avec ses coudes aigus et ses retours sur
lui-même, peut paraître bizarre ; mais il est certain aussi que la
frontière d’Aix était loin d’avoir un tracé simple, sans quoi l’on
n’aurait pas eu recours à ce luxe de bornes. Nous allons voir
d’ailleurs qu’il y a au problème une autre solution, plus radicale
el plus simple; les considérations qui précèdent n’ont pour but
que de montrer que, même dans l’hypothèse la plus défavora­
ble, l’on peut et l’on doit tenir compte des inscriptions de Puyri­
card et de Saint-Cannadet.
Arrivons maintenant à l’inscription de Saint-Zacharie. C’est,
ainsi que l’indique bien C. Jullian, non une épitaphe, mais la
dédicace d’un autel élevé à un patron par son client ou affranchi.
Or, ici encore, par un hasard singulier, on a retrouvé, toujours
à Saint-Zacharie, une autre inscription, une épitaphe où figurent
certainement, sinon le nom de ce patron lui-même, L. Attius
Rufinus, du moins les noms de plusieurs personnes de sa
famille (1). Cette lois encore, il faut donc écarter l’hypothèse,
ou que les pierres aient été déplacées, ou qu’elles concernent
des étrangers : les Altii, au contraire, visiblement, sont des
habitants de Saint-Zacharie.
C’est donc que la frontière méridionale, allant d’abord de
Belcodène, au nord-est, vers Peynier et jusqu’à la Grande
Pugère, reprenait ensuite, de là, la direction sud-ouest, de la
Grande Pugère vers Saint-Zacharie : remarquons que c’est à
peu près, actuellement, la limite entre les départements des
Bouches-du-Rhône et du Var.
De là, la frontière, continuant dans la direction du sud, et
suivant la chaîne de Roussargues, passait dans les environs de
Gémenos : l’inscription de Garguier montre d’ailleurs que ce
village restait en dehors, el relevait d’Arles. L’existence de bornes
à Gémenos n’a donc rien de surprenant, et montre simplement
que Gémenos était à l’extrémilé des possessions arlésiennes.
( 1) 1 1 8 .

�173
Et c’est sans doute à cause de cette proximité delà frontière
que, sur cette inscription, les membres du pagus Lucretius se
désignent d’une façon si précise comme étant loco Gargario,
AQVAE SEXTIAE

FINIBUS A r ELATENSIUM (1).

Reste enfin la question de la limite orientale, ou de la ferme­
ture du triangle. Là-dessus, Albanès et G. Jullian sont d’un avis
absolument différent, le premier arrêtant, nous l’avons vu, le
domaine d’Aix à la ligne Saint-Antonin-Belcodène, et lui enlevant
ainsi toute la vallée de Trels, le second au contraire l’étendant
jusqu’entre Brignoles et Cabasse. Tous deux s’appuyent surtout
sur des considérations tirées de l’ancien état des diocèses, qu’ils
interprètent d’ailleurs diversement, et sur lesquelles je revien­
drai tout à l’heure. Mais ni l’un ni l’autre ne paraissent avoir
fait état d’une inscription qui me paraît pourtant des plus signi­
ficatives (2). Celte inscription, qui se trouve encore dans le
cimetière de l’église de Cabasse, où M. Hirschfeld l’a revue,
est l’épitaphe de dix personnes de la même famille, dont
le chef, Caius Adreticius Victor, est dit appartenir à la tribu
Voltinia. Il y avait donc là, sans aucun doute sur l’emplacement
même du cimetière actuel, un tombeau de famille, et les Adrelicii
étaient aussi certainement des habitants de Cabasse que les
Attii des habitants de Saint-Zacharie et les Julii des habitants
de Ruyricard.
C’estdonc à l’est deCabasse qu’il nous faut reporter la frontière.
Mais alors ce n’est plus du territoire d’Arles qu’elle sépare,
de ce côté, celui d’Aix. En effet, des inscriptions trouvées à
Collobrières, à Pignans et à Cagnosc, près des Arcs, nous mon­
trent que toute cette région relevait de la tribu Aniensis, qui
était la tribu de Fréjus (3). Bien plus, une inscription du même
genre a été trouvée au Val, qui est au nord de Brignoles, et à
douze kilomètres à l’ouest de Cabasse (4). Il est donc impossi­
ble d’admettre que le territoire arlésien se glissât entre ceux de
(1) CIL, XII, 594.
(2) -HO.
(3) CIL, XII, 5756, 290, 291.
(4) Ibid., 295.

�MICHEL CLERC

Fréjus et d’Aix. D’autre paît, il est non moins certain qu’Arles
possédait toute la région du sud ; c’est non seulement à Aubagne
et à Saint-Jean-de-Garguier que se trouvent des inscriptions
avec la mention de la tribu Teretina, mais à Toulon, Solliès et
Hyères (1). Il faut donc admettre que les possessions d’Arles
au sud ne se reliaient à celles du nord que du côté de l’ouest, et
qu’à l’est elles étaient limitées, en allant du sud au nord, par
celles de Fréjus, puis par celles d’Aix. Aix n’aurait donc touché
à Arles que de trois côtés seulement. Et du quatrième côté, le
territoire de Fréjus se serait avancé en pointe dans celui d’Aix,
entre Cabasse et Brignoles, de façon à comprendre le Val, ou
peut-être même aurait compris Brignoles, ville pour laquelle
nous n’avons aucun renseignement (2).
Nous ne savons pas non plus où la frontière occidentale se
soudait à la frontière septentrionale. On admet généralement,
mais j’aurai à revenir là-dessus, qu’Esparron appartenait à
Arles (3j : toute la région Rians-Barjols lui aurait donc appar­
tenu aussi, conlinant par conséquent de nouveau à Aix au nord.
Je conclus provisoirement. Avec les seuls documents antiques,
le tracé des frontières aixoises, indiqué d’une façon très nette
pour le sud-est, manque absolument pour la direction nordouest, et demeure très incertain pour le nord et pour le nord-est.
Est-il possible d’arriver à des conclusions fermes avec des
documents d’un temps postérieur ?
(1) Ibid., 604, 609, 598, 696, 317, 388. La limite entre Aix et Fréjus, ici,
n’est autre que l’ancienne limite entre les Salyens et les Ligures Oxybes ;
et c’est encore la limite actuelle des deux arrondissements de Toulon et de
Fréjus (C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, 11, n. 56), et Inscriptions de
Toulon, (Bull. Ant.,' 1887, p. 163 et suiv.).
(2) Il semble en effet résulter d’une charte de 538, citée par Albanès (G allia
clu islian a novissima, 1, 308) que le domaine de la Celle, près de Brignoles,
relevait de Fréjus.
(3) 3 8 .

�175

AQVAE SEXTIAE

III. —

L es D o cu m ents

du

M o yen A ge

Je me suis abstenu, jusqu’à présent, de faire état de ces docu­
ments d’un autre ordre, dont G. Jullian et surtout Albanès ont
tiré très grand parti pour la reconstitution des frontières
antiques entre Aix et Arles. Ce sont des documents ecclésias­
tiques du moyen âge, et notamment ceux qui nous font connaître
les limites des divers diocèses.
Ces documents sont d’une valeur incontestable, même pour la
période antique : c’est en effet une chose bien connue que, dans
le courant du quatrième siècle, se constitua définitivement
l’administration de l’église chrétienne, chaque cité gallo-romaine
devenant le siège d’un diocèse épiscopal. Et l’on sait aussi que,
d’une façon générale, ces divisions ecclésiastiques ont été les
plus durables, les plus persistantes de toutes, à tel point que
ces diocèses français sont restés à peu près jusqu’à la Révolution
tels qu’on les avait établis seize cents ans auparavant. On est
donc fondé à se servir de ces documents pour essayer de com­
pléter les renseignements fournis par les inscriptions anliques.
Seulement, il ne faut pas oublier que nos bornes datent du
premier siècle, et sont par conséquent des documents bien anté­
rieurs, et officiels, qu’il faudra par conséquent préférer, en cas
de désaccord; et, aussi, que durant ces trois siècles, il a pu
s’opérer dans le territoire des cités des changements (comme il
s’en est opéré dans la délimitation des provinces), sur lesquels
nous ne sommes pas renseignés. Or, ce que nous cherchons à
établir maintenant, c’est l’exlension de la cité d’Aix lors de sa
fondation. Il semble donc a priori qu’il ne faille pas s’attendre à
une coïncidence rigoureuse entre l’étal des choses en des temps
aussi différents. Que sur certains points les limites soient
demeurées les mêmes, c’est ce que nous constaterons d’une façon
irréfutable ; mais je ne crois pas que nous ayons le droit de
l’ériger en principe, et de conclure partout et toujours de l’état
du diocèse chrétien à l’état de la cité romaine.

�176
MICHEL CLERC
Il y a plus. Ces limites des anciens diocèses, que l’on invoque
ainsi, ne sont pas elles-mêmes aussi nettement établies qu’il le
faudrait. Tout d’abord, je suis très frappé d’une observation de
M&lt;*rDuchesne, précisément à propos de la région du sud-est de
la Gaule : « Dans celte partie de la Gaule, les circonscriptions
ecclésiastiques ne coïncidèrent que tardivement avec les
anciennes circonscriptions administratives de l’empire romain,
et il se produisit à leur propos beaucoup de conflits (1) ».
Ces réserves faites d’une façon générale, voyons les résultats
que l’on obtient au moyen de ces nouveaux documents.
Je rappelle d’abord que par « diocèse d’Aix » on entend la
circonscription sur laquelle s’étendaient les pouvoirs de l’arche­
vêque d’Aix non en tant qu’archevêque, mais en tant qu’évêque,
la circonscription de l’archevêque s’appelant non diocèse, mais
« Province ecclésiastique », comme l’ancienne province romaine
dont elle est issue. Il y a, entre diocèse et province, la même
différence qu’aulrefois entre ciuilas et prooincia.
Or, avant la Révolution, ce diocèse d’Aix comprenait huit
doyennés, à savoir Aix, Brignoles, Trels, Rians, Lambesc, Per­
lais, Cadenet, Reillanne, ces trois derniers, on le voit, situés audelà de la Durance. D’après Albanès, ces limites de 1789 auraient
été, à très peu de chose près, celles du temps de l’empire
romain. Et il en lire, pour l’étendue et les limites de la cité d’Aix,
les conclusions que voici.
A l’ouest d’Aix, pour commencer par là, je dirai, d’accord
avec G. Jullian et Albanès, que l’on peut fixer comme limite, de
Belcodène à l’Arc, Gréasque, Simiane, La Malle, puis une ligne
passant par la petite vallée de la Jouïne : or, c’est là que s’arrê­
tait aussi le diocèse. Au contraire, à partir de l’Arc, nous consta­
tons que la colonie romaine n’atteignait pas Éguilles, mais
s’arrêtait un peu en deçà: elle pouvait remonter la vallée
parcourue par les deux ruisseaux qui passent près de Bomparl et
se jettent dans l’Arc près de Saint-Pons. Le diocèse comprenait en
plus Venlabren et Lambesc : voilà donc une première preuve
(1) Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, I, p. VII.

�177
que les deux circonscriptions ne coïncidaient pas exactement.
Albanès, du reste, le reconnaît lui-même : il serait bien tenté
d’étendre la frontière au nord-ouest vers Lambesc et Rognes
cc où il y a tant de vestiges du séjour de nombreuses familles
romaines, qui sembleraient marquer le voisinage d’une grande
ville,plus rapprochée que celle d’Arles; mais nous ne pourrions
en fournir la preuve, et aucune borne n’a été retrouvée de ce
côté ».
Pour le sud, au moins dans la partie occidentale de la cité,
jusqu’à Belcodène, il n’y a pas non plus de difficultés, ni de
divergences d’opinion. Albanès a fort bien montré que, de ce
côté, jamais le diocèse d'Aix n’a dépassé Belcodène. C’est ce
que prouve un curieux document de 1255, par lequel les délé­
gués du Saint-Siège déclaraient Belcodène « l’ancienne limite »,
antiqiium limitent, et établissaient que les deux églises de ce
village appartiendraient alternativement au diocèse d’Aix et à
celui de Marseille, d’une année à l’autre (1).
A l’est, Albanès ne reconnaît pas plus d’extension à la cité qu’au
sud. D’après lui, en effet, les églises de la vallée de Trets, jusque
vers le milieu du xive siècle, ne dépendirent pas de l’archevêque
d’Aix ; c’était l’archevêque d’Arles qui y exerçait l’autorité diocé­
saine, au moins jusque dans le courant du xie siècle. Aux xnc et
xine siècles, il avait perdu, il est vrai, cette portion de son terri­
toire, mais ce n’avait point été au profit de l’archevêque d’Aix,
mais bien à celui de l’abbaye de Saint-Victor, jusqu’à ce que, en
1209, le concile d’Avignon « reconnaissant que la vallée n’appar­
tenait à aucun diocèse, chargea le légat du Saint-Siège de faire
donner les secours spirituels et administrer les sacrements à une
population devenue acéphale ». Et ce n’est d’ailleurs qu’en 1323
que l’archevêque d’Aix entra formellement en possession de
toutes les églises de la vallée (2).
Sur ce point, tout en reconnaissant la parfaite exactitude de
cet exposé de la question au moyen âge, il m’est impossible
AQVAE SEXTIAE

(1) Gallia ehiïstiana novissima. I, 9-12.
(2) Ibid., 11.

�178

MICHEL CLERC

d’accepler les conclusions qu’en lire Albanès pour l’antiquité.
Les textes anciens sont trop formels, à savoir (pour ne pas
parler des pierres de Gémenos que l’on peut évidemment révo­
quer en doute), les inscriptions de Saint-Zacharie et deCabasse,
pour que l’on puisse assigner toute celte région à une cité autre
qu’Aix. Et Arles ne pouvait évidemment posséderTrets, si Châteauneuf, Saint-Zacharie et Cabasse appartenaient à Aix.
Sur ce point, C. Jullian admet au contraire qu’il faut prendre
comme limite de la cité celle de l’ancien diocèse (celui du
xiv° siècle), et la faire passer entre Brignoles et Cabasse. Mais
l’inscription de Cabasse nous a paru assez significative pour
étendre au moins jusque là les limites de la cité. C. Jullian
admet d’ailleurs que, dans celle région du sud, la cité compre­
nait le district de Saint-Zacharie, que ne comprit point le
diocèse.
Au résumé, les limites de la cité et du diocèse concordent pour
la région qui s’étend au sud-est d’Aix, jusqu’à Belcodène. A
l’ouest d’Aix, le diocèse dépassait la cité. A l’est au contraire, la
cité dépassait le diocèse. Reste à voir ce qu’il en est pour le nord.
Je ne crois pas d’ailleurs qu’il y ait lieu de s’étonner de ces
différences. Les éditeurs du Carlulaire de Saint-Victor ont de
même constaté que les pagi du moyen âge, ceux que l’on est
convenu d’appeler les grands pagi, qui ont remplacé, pour
l’administration civile, la civitas, et ont, comme elle, coïncidé
avec un diocèse, au point que leur nom est devenu synonyme de
episcopatus, ne correspondaient pas non plus toujours, comme
limites, à celles du diocèse ecclésiastique (1).
Du côté du nord, Albanès, toujours en raison de l’extension
du diocèse, donne à la cité aussi une vaste extension. Pour
Albanès, les domaines d’Aix comprenaient non seulement la rive
gauche de la Durance, mais ils franchissaient celte rivière,
« occupaient tout le pays jusqu’au Luberon, et remontaient la
rivière presque jusqu’à Manosque ». 11 donne d’abord comme
preuve de cette assertion un texte tiré de la vie de sainte
(1 )

P r é fa c e ,

p. LVI.

�179
Consorce, qui, d’après Mabillon, remonte au ve ou au vie siècle
de notre ère, et d’après lequel saint Euclier choisit pour s’y
retirer et vivre en solitaire, la grotte de Beaumont « in territorio
Aqtiensi, in agro nostro quem Montem Martium appellamus, fluvio Duranciae imminenlem » (1).
Or aujourd’hui encore, on montre près de Mirabeau, au-des­
sus d’un tunnel du chemin de fer auquel on a donné le nom du
saint, une grotte, comme étant celle qu’il aurait habitée (2);
et le village voisin de Sainte-Tulle tirerait son nom de Tullia,
fille d’Eucher (3); c’est donc bien dans celte région qu’est loca­
lisée la légende de ce saint.
Et Albanès apporte à l’appui de son système d’autres consi­
dérations qui me paraissent irréfutables, et auxquelles on peut
en ajouter encore de nouvelles, empruntées à un ordre de faits
différent.
C’est à propos des limites à attribuer au territoire de la cité
romaine d’Apt qu’Albanès a développé ces considérations, que
je résume ici (4).
On avait admis jusqu’à présent, sur l’autorité de Herzog et de
Hirschfeld (5), que le territoire de la colonie d’Apl embrassait
la région comprise entre le Luberon au nord et la Durance au
sud. Mais Albanès a montré que les raisons alléguées en faveur
de ce système n’ont pas de valeur. Tout d’abord, on peutdire que,
géographiquement, cette région relève plutôt d’Aix, dont elle
n’est séparée que par la rivière, que d’Apt, dont la sépare le mas­
sif compacl du Luberon ; et que les communications sont bien
plus faciles au sud qu’au nord, où il n’y a de passage que par la
combe de Lourmarin.
De plus, les inscriptions qu’allègue Hirschfeld, inscriptions
aptésiennes trouvées à Saignon, à Gordes, et à Saint-Saturnin,
AQVAE SEXTIAE

^
, A
(1) Gallia cluïslicina novissima, I, p. 8, n. 3. Euclier
est mort eveque
de
Lyon, vers 450 (Pauly-Wissowa, Beatencgclopœdie, s. v. Eucherius).
(2) Guide Joanne, Provence (éd. de 1908), p. 53.
(3) Féraud, Histoire des Basses-Alpes, p. 579.
(4) Gallia christ, non,, I., p. 175 et suiv.
(5) Galliæ Narbonensis hisloria, p. 142 ; CIL, XII, p. 138.
•

�MICHEL CLEKC
180
proviennent loules précisément, non de la région en question,
mais du nord et de l’ouest d’Apl, c’est-à-dire du versant nord du
Luberon, qui appartenait très certainement à Apt.
Enfin, et ceci est une remarque très ingénieuse, plusieurs loca­
lités de la région contestée, Cabrières d’Aigues, Peypin d’Aigues,
la Tour d’Aigues, le Revest d’Aigues, la MotLe d’Aigues, portent
accolé à leur nom un complément qui n’est autre chose que la
traduction du latin de Aqnis, qui les distinguait d’autres loca­
lités homonymes, et indiquait précisément qu’elles relevaient
d’Aix(l).
Albanès ajoute encore, avec raison, que le rang très secondaire
des Vulgientes, peuple gaulois chez qui fut fondée Apt, ne permet
pas de leur attribuer un territoire hors de proportion avec leur
importance.
Enfin, la région en question a toujours l’ait partie, depuis le
haut moyen âge jusqu’à la Révolution, du diocèse d’Aix, et non
du diocèse d’Apt.
A tous ces arguments, qui me paraissent irréfutables, j’en
ajouterai un dernier, en me référant aux premiers chapitres de
cette étude. On y a vu en effet que la rive droite de la Durance,
au sud du Luberon, a appartenu de tout temps aux Salyens, à
ceux de la tribu des Dexiates. Or ce territoire des Salyens, c’est
Arles et Aix seules qui se le sont partagé après la conquête
romaine ; Apt n’a eu pour son lot que le territoire des Vulgientes.
R faut donc considérer comme chose acquise que la plaine
d’entre Luberon et Durance faisait partie de la cité d’Aix (2) :
la délimitation de ce côté est aussi certaine que l’est, au sud-est
d’Aix, celle qu’attestent les pierres terminales. C’est donc de
l’une et de l’autre qu’il faut partir définitivement pour reconsti­
tuer le territoire de la colonie romaine d’Aix.
C’est dire qu’il ne reste plus qu’à rejoindre ces deux territoires,
à l’est et à l’ouest.
Pour l’ouest, nous n’avons aucune indication positive. Mais,

(1) Cf. A. Longnou, Allas historique de la France, texte, p. 157, qui montre
que la véritable orthographe est, non Aigues, mais Aiguès.
(2) C’est aussi l'avis de C. Jullian, Festschrift Hirschfeld.

�181
puisque Puyricard et Saint-Cannadet relevaient d’Aix, il semble
indiqué de faire passer la frontière par l’extrémité occidentale
de la Trévaresse, en suivant à peu près la route actuelle d’Aix à
Rognes, et de lui faire rejoindre la Durance entre Sainl-EstèveJanson et la Roque d’Antheron, en face de Cadenet ; à moins que,
comme l’indique C. Jullian, on ne la prolonge jusqu’à Sénas, si
l’on veut absolument tenir compte de la borne hypothétique
trouvée là.
Pour ce qui est maintenant de la frontière orientale, à partir
de Cabasse, la petite rivière de l’Issole, puis l’Argens, doivent
avoir formé la limite jusque vers Brue-Auriac, en laissant en
dehors Barjols, qui a toujours dépendu du diocèse de Fréjus. A
partir de là, il est bien difficile, faute de tout document, et dans
une région aussi tourmentée, et dépourvue de vallées importan­
tes, de fixer un ti-acé à la frontière. Mais j’inclinerais à la faire
passer par la vallée de la petite rivière de Sainte-Bachi, qu’em­
prunte actuellement le chemin de fer, et à la laire déboucher
sur la Durance par Jonques et Peyrolles.
Ce tracé englobe Rians et Esparron. Or on considère géné­
ralement qu’Esparron relevait d’Arles, à cause d’une inscription
funéraire trouvée là, celle de T. Domilius Pedullus, de la tribu
Tevetina, Arlésien (1). Mais précisément, cette formule inusitée,
qui ajoute au nom de la tribu celui de la cité, ne s’explique que
s’il s’agit d’un étranger, mort et enseveli hors du territoire de sa
propre cité (2). Et Esparron, comme Rians, faisait partie, au
moyen âge, du diocèse d’Aix (3). D'ailleurs, étant admis ce que je
viens d’exposer, il ne peut plus s’agir d’Arles dans toute celle
région. Arles ne possédait rien sur la rive droite de la Durance,
à partir des environs de Sénas ou de la Roque d’Antheron, et ce
n’est pas à Arles, mais à Riez, que confinait Aix de ce côté.
AQVAE SEXTIAE

(1) 3 8 . — C’est à tort queFéraud, Histoire des Basses-Alpes, p. 343, donne
cette inscription comme se trouvant il Esparroil -du- Verdon, dans ie dépar­
tement des liasses-Alpes : elle est bien à Esparron de Pallières, dans le Yar.
(2) C’est ainsi que T. Albucius Tertius d’Aix, mort à Nîmes, est qualifié
sur sou épitaphe, en outre de l’indication de sa tribu, Vollinia, de l’ethnique
Aquensis (192).
(3) Albanès, Galliu christ. I Instrum., col. 27.

�MICHEL CLERC

L’objeelion de G. Jullian, que le territoire d’Aix ne pouvait cou­
per les possessions artésiennes le long de la Durance, tombe
donc.
Le territoire d’Aix était donc beaucoup plus considérable
qu’on ne l’admettait généralement, surtout si on lui attribue la
région de Trets, qu’Albanès lui enlève.
Mais il faut revenir maintenant de ce côté, où je ne me dissi­
mule pas qu’il y a, par suite de ce nouveau tracé de la frontière
au nord, de graves difficultés.
Je veux parler des deux bornes de Chàleauneuf et de Vauvenargues. Celle de Chàleauneuf étant encore, sans aucun doute,
en place, il faut, pour l’expliquer, admettre que la frontière, à
partir de Belcodène, au lieu d’aller tout droit à l’ouest pour
atteindre la vallée de la Jouïne, faisait un crochet au nord pour
rejoindre Chàleauneuf, en traveisant l’Arc.
Quant à la borne de Vauvenargues, il faut renoncer à en expli­
quer la présence. Elle ne peut provenir que de la région au sud
de Sainte-Victoire, dans les environs de celle de Cliàteauneuf.
Que si l’on s’étonne qu’une pierre de cette dimension ait pu être
transportée aussi loin de son emplacement primitif, je répondrai
que Spon déclare qu’on l’a apportée à Saint-Antonin d’ailleurs,
de l’autre côté de la montagne ; —- que le milliaire actuellement
à Favaric, qui est encore plus lourd, a été également transporté,
nous le verrons plus loin, par dessus l’Arc, à plusieurs kilomètres
de son emplacement primitif ; — et qu’il n’est guère douteux
qu'il en soit de même pour les pierres trouvées à Aix, qui
doivent toutes provenir de la banlieue nord ouest de la ville, là
où la frontière était le plus rapprochée, mais encore, cependant,
à quatre ou cinq kilomètres d’Aix.
Pour ce qui est, enfin, des autres bornes dont je ne tiens pas
compte dans ce tracé, elles sont purement hypothétiques, et on
a le droit de les subordonner à des considérations autrement
positives.
Au résumé, le territoire d’Aix était limité, à l’ouest et au sudouest par celui d’Arles, à l’est par celui de Fréjus, au nord-est
par celui de Riez, et au nord par celui d’Apt.

�183
Si l’on n’a trouvé de bornes que du côté où il confinait à celui
d’Arles, c’est que de ce côté le tracé avait offert des difficultés
particulières, dont nous avons d’ailleurs la preuve dans le
dessin bizarre qu’il affecte. Mais ou peut s’expliquer la raison
de ces bizarreries. Pour cela, il suffit de se reporter au temps et
aux circonstances de la double fondation d’Aix, comme caslellum, puis comme colonie.
Audébut, et tant qu’il n’y eut à Aix qu’un castellum, la question
de limites ne se posait pas : seul centre romain dans tout le pays
conquis et à conquérir, Aix n’avait pas besoin de frontières,
et ne pouvait même en avoir, si ce n’est du côté des possessions
marseillaises, qui le limitaient au sud, à l’est et à l’ouest, mais
point au nord,
Marseille vaincue par César, et dépouillée de sa puissance
politique, nul doute que les choses n’eussent été arrangées tout
autrement, et plus simplement, si les deux colonies d’Arles et
d’Aix avaient été fondées en même temps. On aurait constitué
probablement à chacune un domaine à peu près équivalent, et
nettement distinct. Mais ce n’est pas ce qui arriva. Si nous
sommes mal fixés sur la date de la tranformation du castellum
d’Aix en colonie latine, nous le sommes très bien sur la date de
la fondation de la colonie romaine d’Arles. Elle fut fondée, sur
les ordres directs de Jules César, par Tiberius Claudius Nero,
le père du futur empereur Tibère, et cela en l’année 46 ou 45
avant notre ère (1) . Le castellum se trouva ipso facto
englobé dans la nouvelle cité, et dut relever d’elle, au lieu de
relever, comme auparavant, de l’autorité directe du proconsul.
Autrement dit, la question de délimitation ne se posa point
encore à ce moment. Elle ne put donc se poser que lorsque
Auguste eut décidé la création de nouvelles villes, de droit latin,
en Narbonnaise. Aix étant une de ces villes, il fallut bien lui
faire un domaine au détriment d’Arles, et peut-être aussi de Fré­
jus : car à ce moment la colonie romaine de Forum Julii existait
déjà aussi, fondée, sinon par César lui-même, à coup sûr par les
AQVAE SEXTIAE

(1) Suétone, Tibère, i.

13

�MICHEL CLERC

triumvirs. Au premier abord, il paraît plus simple de supposer
que le territoire d’Aix fut pris tout entier dans celui d’Arles, et
que la frontière artésienne de l’est devint ainsi la frontière
aixoise. L’absence complète de bornes de ce côté viendrait de ce
qu’elles étaient beaucoup moins nombreuses là que partout
ailleurs, la frontière n’y subissant pas de changement. Mais il
est possible aussi que l’on ait pris du territoire à Fréjus aussi
bien qu’à Arles : ainsi s’expliquerait la pointe formée sur le
territoire aixois par les terres forojuliennes du Val.
Dans un cas comme dans l’autre, l’opération ne dut pas se
faire sans difficultés ni contestations. Assurément, l’on aurait
pu trouver des limites naturelles moins compliquées que celles
dont nous avons essayé de retrouver le tracé. Mais ce procédé
simpliste était inapplicable en l’espèce. Il ne s’agissait pas, en
effet, de tailler en pleine terre vierge, comme on avait pu le faire
lors de la fondation de la colonie d’Arles, l’organisation de la
propriété indigène étant nulle et non avenue aux yeux des
Romains. Il s’agissait, au contraire, de découper dans un terri­
toire déjà romain, déjà livré à la propriété romaine, une circons­
cription administrative nouvelle. Or certainement, les premiers
colons arlésiens, les vétérans de la sixième légion, avaient orga­
nisé sur leurs terres le système de la propriété foncière telle
qu’elle existait sur le sol italien, c’est-à-dire le régime du fundus.
Le fundus, c’est le domaine rural dans toute son intégrité, un
et indivisible : non pas qu’il ne puisse être morcelé, par partages
ou par ventes; mais, même morcelé, il demeure un, et son nom,
immuable, le plus souvent dérivé du nom du premier proprié­
taire romain, est le témoignage irrécusable de cette persistance
dans l’unité. Il y avait, évidemment, une raison à celte fixité des
fundi, et il faut la chercher dans la commodité qu’elle offrait aux
opérations du cadastre et du recensement, opérations si impor­
tantes aux yeux des Romains, surtout sous l’Empire.
Ce court exposé suffira pour faire comprendre que, lorsqu’on
se décida à fonder une colonie à Aix, on dut se résigner à respec­
ter les fundi tels qu’ils s’étaient constitués sur le territoire
d’Arles. Un fundus ne pouvait être partagé entre deux cités, bien

�185
moins encore entre deux cités de rang différent, l’une de droit
romain, l’autre de simple droit latin. La preuve en est que les
pagi eux-mêmes, subdivisions de la cité, dont chacune contenait
un certain nombre de lundi, ne pouvaient se partager entre
plusieurs cités (1).
Voilà, je crois, comment il faut expliquer la bizarrerie des
frontières entre les cités d’Aix et d’Arles, et aussi comment il a
fallu, pour les délimiter, les jalonner d’un très giand nombre de
bornes, dontquelques-unes sontparvenues jusqu’à nous, derniers
témoins d’un état de choses qui fut institué, au plus lard, dans
les premières années du premier siècle de notre ère, sinon dans
les dernières du premier siècle avant notre ère.
AQVAE SEXTIAE

L’œuvre des Romains dans la Basse-Provence peut se résumer
en quelques mots. Le vaste territoire de la confédération
salyenne fut réparti entre deux cités organisées à la romaine, et
il semble bien que là, comme partout, on aurait purement et
simplement attribué à chaque cité le territoire des tribus qui
l’occupaient avant la conquête (2), en leur donnant pour centre
unique la nouvelle colonie, si la question ne s’était posée ici
d’une façon toute particulière. Tout d’abord, le territoire salyen
était bien vaste pour être attribué en entier à une colonie unique.
Et puis il comprenait deux régions bien différentes, une région
fluviale et maritime, celle d’Arles, et une région continentale,
celle d’Aix, séparées l’une de l’autre par le quasi désert de la
(1) Il y a bien des exemples de ce fait en Italie, où les tables de Veleia
(CIL, XI, 1147), nous montrent plusieurs pagi s’étendant chacun sur les
territoires de deux cités voisines. Mais, loin d’infirmer notre assertion, cela
au contraire ne prouve qu’une chose, à savoir que ces pagi existaient avant
la conquête de cette région par Rome ; c’étaient, comme l’a montré Schulten
(Philulogus, LUI, p. 632), des circonscriptions rurales antérieures à la divi­
sion du territoire entre les cités de Veleia, Parme et Plaisance, division
constituée par les Romains. Et il en est sans doute de même pour les pagi
des Ligures Bacbiani, qui relèvent de deux territoires, et aussi du pagiis
Farralicanus, qui s’étendait sur les limites de trois cités, appartenant ellesmêmes à trois régions différentes de l'Italie ; et’. Daremberg- 'aglio, Pagus,
p. 275.
(2) On sait, en effet, que les limites des territoires des cités gauloises
étaient parfaitement fixées, et connues de tous (Jullian, II, 54).

�186

MICHEL CLERC

Grau, et habitées, nous l’avons vu, par deux groupes de
population différents.
Enfin, ces territoires, ce n’était pas directement aux Salyens
que Rome venait de les prendre, mais à Marseille, à qui elle les
avait donnés autrefois, et qui, d’ailleurs, n’avait dû que les
exploiter commercialement, sans pouvoir les occuper d’une
manière effective. Et il ne s’agissait point seulement pour
Rome de caser quelques milliers de vétérans, mais bien de
remplacer Marseille déchue, et de faire jouer par une ville
romaine le rôle qu’elle avait joué jusqu’alors, d’entrepôt commer­
cial et de débouché de toute la vallée du Rhône. A la ville
romaine de Lyon, fondée sur le haut du fleuve, devait répondre
la ville romaine d’Arles, en occupant les embouchures. C’est
donc sur la ville maritime, bien plus que sur la ville continen­
tale, que se porta la sollicitude de Rome. C’est à cette ville qu’ils
donnèrent, non seulement la région salyenne d’Arles, sa banlieue
naturelle ; mais tout le vaste territoire allant des embouchures
du Rhône aux extrêmes confins du territoire salyen, jusqu’au
pays des Oxybes. Tous les rivages du pays des Salyens furent
donc arlésiens, et c’est le terriloire d’Arles qui à lui seul engloba
complètement les quelques arpents laissés à Marseille. Et, à
l’est de ce territoire, formant l’apanage du grand poil de
commerce, s’éleva un autre port, Fréjus, qui fut, lui, le grand
port militaire.
Très différent devait être le rôle d’Aix. Séparée de la mer par
Arles et Fréjus, éloignée des bords du Rhône, et occupant
les deux rives d’une rivière innavigable, la Durance, Aix devait
tenir la route de terre qui d'Italie menait à Arles, et de là, en
Espagne. Seule ville importante dans toute la région comprise
entre Arles et la frontière italienne, Aix devait y être, non un
centre d’échange bien actif, mais une forteresse et un centre de
romanisation.
Comme conséquence de ces recherches sur les limites de la
cité d’Aix, il y a lieu maintenant de dresser la liste définitive des
documents épigraphiques à utiliser pour la suite de cette étude.

�AQVAE SEXTIAE

187

C’est toujours une question assez délicate que de savoir à
quelle cité romaine il faut rattacher les inscriptions trouvées en
dehors des villes, à distance à peu près égale de deux villes, et ne
portant pas en elles-mêmes la marque de leur origine.
M’appuyant sur les considérations que je viens de développer,
je m’écarterai un peu des divisions adoptées par le savant éditeur
du Corpus, M. O. Hirschfeld, et j’adjoindrai au groupe des
inscriptions aixoises, outre le pays d’entre Durance et Luberon,
la région de Saint-Zacharie, Brignoles et Cabasse. Pour Brignoles, je rappelle que nous n’avons aucun document positif,
et que peut-être cette ville relevait-elle de Fréjus ; dans le
doute, j’estime qu’on peut la rattacher à Aix.
Le petit Corpus épigraphique d’Aix ainsi constitué, nous dispo­
serons, en somme, de cent quaIre-vingt-cinq inscriptions
trouvées dans la région, plus vingt trouvées dans le reste de la
Gaule et à l’étranger (1), en tout deux cent cinq textes (2).
Mais, là-dessus, quatorze numéros ne sont que des fragments
insignifiants ; et soixante et une inscriptions funéraires ne nous
fournissent absolument que des noms propres : il ne reste
donc que cent trente textes véritablement utiles.
(1) Les deux cives Aqueuses d’une inscription funéraire de Bordeaux (CIL,
XIII, 609), sont bien plutôt originaires de Dax, Aquae Tarbellicae, que d’Aixen-Provence.
(2) Il faut y ajouter environ soixante-dix inscriptions (CIL, Xll, Instrumen­
tant, passim), gravées sur de petits objets, tuiles, lampes,vases,cachets, et dont
plusieurs ont pu être apportés du dehors dans les temps modernes ; et aussi
un petit stock d’inscriptions fausses, vingt-trois, (CIL. XII, 43-67 cf.
M. Clerc, La Bataille tl'Aix, p. 624 et suiv.). - Quant aux trois inscriptions
grecques publiées comme se trouvant à Aix [las. gr. Sic. et liai..., n°s 24672469), il n’y a pas à en tenir compte : elles ont été certainement importées
du dehors.

��CHAPITRE III
LES SUBDIVISIONS DE LA CITÉ

Nous ne disposons, relativement à l’organisation intérieure
et aux divisions administratives de la cité aixoise, que de deux
documents, tous deux du premier siècle de notre ère, et de
même nature, à savoir deux dédicaces faites à l’empereur
régnant.
La plus ancienne se trouve, aujourd’hui encore, à Cabasse (1) ;
la seconde, perdue aujourd’hui, a été publiée, sans indication
précise de lieu, par Peiresc (2) :
« Pour le salut de Caius César Germanicus Auguste, fils de
Germanicus, le pagus Matavonicus ».
« Consacré pour le salut de Néron Claude César Auguste,
Père de la Patrie, par le Pagus Juvenalis ».
Le premier empereur est celui que nous appelons Caligula
(37-41) ; le second est Néron (54-68). L’inscription qui concerne
ce dernier peut être datée d’une façon encore un peu plus pré­
cise : nous savons en effet que c’est à la fin de 55 ou au commen­
cement de 56 que Néron reçut le litre de Père de la Patrie.
Il est possible, pour la même raison, qu’il faille dater la pre­
mière inscription de la première année du règne du Caligula,
37, cet empereur n’y portant pas le titre de Pater Patriae, qu’il
reçut dès les premiers jours de 38.
On voit que ces deux autels ont été élevés, non par la cité, ni
par des particuliers, mais par deux de ces groupements admi( 1) 6 .
(

2) 7

.

�190
MICHEL CLERC
nislratifs que l’on appelait des pagi. Je résume ce que nous
savons sur ces subdivisions de la cité romaine (1).
Le mol, cela va sans dire, est latin et, en latin, bien que l'éty­
mologie en demeure obscure, le sens en est très précis : dès les
temps les plus reculés jusqu’à la fin de l’Empire, pagus désigne
une circonscription rurale, dont les habitants prennent le titre
de pagani. Comme toujours, chez les Romains comme chez les
Grecs, ces circonscriptions rurales sont autant de centres reli­
gieux et administratifs, ayant leur culte, leurs fêtes, leurs
magistrats.
Mais ce mot, appliqué à la Gaule, même à la Gaule romanisée,
a-t-il le même sens ? ou bien les Romains ont-ils appliqué un
terme de leur langue à une conception différente, gauloise, de
même qu’ils ont donné les noms de leurs dieux à des divinités
gauloises ? C. Jullian a très bien montré que ces deux façons de
voir sont toutes les deux exactes, ou, si l’on veut, l’ont été
successivement. Dans la Gaule indépendante, ce que les Romains
ont appelé du nom de pagus, et dont nous ignorons le nom
gaulois (2), c’est, non pas une étendue de territoire, mais un
groupe d’hommes : le texte le plus ancien, un passage de TiteLivç, cite, parmi les populations gauloises qui s’établirent en
Italie, « les Insubres, pagus des Eduens ». Au temps de la guerre
des Cimbres, les Helvètes Tigurins, qui se joignent aux envahis­
seurs de la Gaule, forment, d’après César, un des quatre pagi
des Helvètes. Et ce sens purement gaulois n’a même pas disparu
complètement après la conquête romaine : Pline, parlant de la
fondation de Novaria, l’attribue aux Verlacomacori, Voconiiorum
pagus. Ce qui explique l’importance et la persistance de cet
organisme, c’est que, nous l’entrevoyons du moins, il a été « ce
(1) Outre le Manuel des Antiquités romaines de Mommsen-Marquardt, et le
Dictionnaire de Daremberg-Saglio, voir Deloclie, Éludes sur la géographie
historique de la Gaule (Mémoires présentés par divers savants à l’Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, 2mo série, IV, lr« partie, 1860) ; Kornemann,
Zur Sladtensteluing in den eliemals kellischcn und germanischen Gebieten
des Rômerreichs ; C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V (1885), p. 180 et suiv.,
et Revue des Études anciennes, III (1900),'p. 76 et suiv.
(2) Peut-être quelque chose comme cori-i ; cf. Jullian, Revue des Études
anciennes, l. c., p. 82.

�191
qu’il y a de plus ancien, de véritablement primitif, dans les
divers groupements de la nation gauloise » (1), à savoir le groupe
ethnique primordial, le clan.
Et c’est des pagi gaulois, non des civitntes, que parlent, sans
aucun doute, les auteurs anciens qui attribuent à la Gaule au
temps de César trois cents et quelques états. Il n’en est pas moins
vrai d’ailleurs qu’au temps de César déjà le pagus a bien perdu
de son importance primitive, au profit d’un groupe plus consi­
dérable, la cité : il y a là un processus d’autant moins fait pour
nous surprendre que nous le constatons chez tous les peuples de
l’antiquité classique. Seulement la conquête romaine va empê­
cher cette évolution de s’accomplir normalement et d’elle-même :
elle ne va pas l’entraver, loin de là ; elle va faire rentrer de plus
en plus le pagus dans les cadres de la civitas, et, de ce qui était
primitivement un groupe d’hommes, mobile et pouvant changer
de demeure, former une entité géographique stable et immua­
ble ; à tel point que là prendront naissance ces unités à la fois
géographiques et ethnographiques indestructibles que nous
appelons « les pays de France ».
Il va maintenant de soi que le pagus Juvenalis et le pagus
Matavonicus de la cité romaine d’Aix au premier siècle de notre
ère doivent être envisagés comme des termes géographiques,
comme des subdivisions territoriales de la cité, à l’instar des
pagi italiens.
Ce ne sont pas les seuls exemples de pagi que nous offrent les
inscriptions de la Gaule Narbonnaise : pour ne citer que des
exemples certains, nous connaissons les noms de six pagi dans
la cité des Voconces, et d’un pagus de chacune des cités d’Apt,
d’Orange, de Nîmes, de Grenoble, de Vence; enfin un autre, le
pagus Lucretius, se trouvait dans une région voisine d’Aix, à
Saint-Jean de Garguier, et dépendait, par conséquent, de la cité
d’Arles.
L’étude de ces pagi soulève une foule de questions, encore fort
obscures, faute de documents assez nombreux, et queje n’ai pas
AQVAE SEXTIAE

(1) Ibid., j). 90,

�192
MICHEL CLERC
la prétention de reprendre à propos de ces deux textes particu­
liers. Il suffira d’indiquer ce que nous savons d’une façon
positive, et aussi ce que nous entrevoyons.
Tout d’abord, pour le nom que portaient les pagi, Deloche a
bien montré que les uns portaient des noms de peuplades,
comme ce pagus Tigurinus et le pagus Insubre des Eduens déjà
mentionnés, et le pagus Carnutenus des environs de Rennes (1),
mais que d’autres avaient au contraire des noms introduits
seulement à l’époque romaine, comme le pagus Lucretius
d’Arles. C’est évidemment dans cette seconde catégorie que ren­
trent les deux pagi aixois.Mais d’où tirent-ils leur dénomination?
Quelques pagi ont dû leur nom à un empereur, que l’on aura
ainsi voulu honorer : c’est certainement le cas du pagus Julius
et du pagus Livius d’une peuplade alpestre rattachée à la cité de
Brescia (2), qui, comme l’a supposé Mommsen, semblent bien
se rapporter à Auguste et à Livie. De même, en Gaule, à Aoste
chez les Allobroges, un pagus Oct(avius) a pour chef-lieu le
viens d’Augüstum, devenu la ville d’Aoste (3).
Mais c’est loin d’être la majorité des cas. Ailleurs nous trou­
vons des noms qui sont ceux de divinités romaines, comme
ceux du pagus Minervius à Orange (4) et du pagus üia(nensis)
chez les Allobroges (5). D’autres enfin sont des noms de lamilles
romaines, comme le pagus Valerius ou Valerianus des environs
de Grenoble (6), le pagus Junius, de Vaison (7), le pagus Lucre­
tius d’Arles, et enfin notre pagus Juvenalis.
Pour les motifs qui ont fait donner à des pagi des noms de
ce genre, nous sommes réduits à des hypothèses (8). Valerius
rappelle-t-il un des gouverneurs de la Gaule transalpine, le
Valerius Flaccus de 83 avant notre ère, ou le Valerius Messala
(1) CIL, XIII, 3150.
(2) CIL, V, p. 515.
(3) CIL, XII, 2395.
(4) Ibid , 1243.
(5) Ibid., 2558, 2561.
(6) Ibid., 2346.
(7) Ibid.. 1307.
(8) Cf. Jullian, Bulletin Epigraphique, l.c ., p. 182.

�193
de 27 ? Ou bien le nom romain du pagus rappelle-t-il celui de
son premier praefectus, car nous indiquerons tout à l’heure que
chacune de ces circonscriptions avait à sa lêle un magistral de
ce nom ? Ou enfin ces noms sont-ils ceux de la famille romaine
dont un membre aurait été, au début, propriétaire des terri­
toires du pagus ? car nous savons que certaines propriétés
foncières, des fundi, englobaient des villages entiers. Autant
d’hypothèses que l’on ne peut,jusqu’à nouvel ordre, qu’indiquer,
sans pouvoir eu démontrer aucune. Il est bien possible d’ailleurs
que la question ne comporte pas une solution unique, mais
plusieurs.
Dans tous les cas, il y a encore une autre catégorie de pagi
dont le nom a certainement une origine toute différente. Tels
sont le pagus Aleianus (1), le pagus Epotius (2), le pagus
Deobensis (3), tous trois chez les Voconces, le pagus Vordensis
d’Apt (4), le pagus Beritinus de Vence (5), et noire pagus Matavonicus. Pour tous ceux-là, il est visible que ce sont des noms
indigènes romanisés qu’ils portent en pleine époque romaine,
noms dont nous pouvons encore bien moins retrouver l’origine
que celle des noms romains. Et cela donne une singulière force
à la théorie qui veut que les pagi aient été, non point établis en
Gaule par les Romains, mais qu’ils soient bien antérieurs à leur
arrivée, et qu’ils aient seulement alors (et non tous) changé de
nom (6).
On voit que, sur les deux pagi de la cité aixoise dont le nom a
survécu, l’un porte un nom romain, l’autre un nom indigène. Il
serait oiseux de rechercher d’où vient ce dernier et quelle en est
l’origine ; et pour le premier, nous ne pouvons guère mieux en
décider. On peut seulement remarquer que le nom de Juvenalis
(le surnom, pour parler plus exactement) est assez rare, et en
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 1711.
(2) Ib id ., 1529.
(3) Ibid., 1376.
(4) Ibid., 1114.
(5) Ibid., 2.
(6) C. Jullian, 1. c., p. 181.

�MICHEL CLERC

général, el en particulier dans la Gaule Narbonnaise, où je ne
le trouve au Corpus que sept l'ois (I).
Or, parmi les inscriptions funéraires trouvées à Rome, figure
celle d’un certain Sextus Licinius Juvenalis, fils de Sexlus, de la
tribu Vollinia (2). Mais il n’y a point de nom de cité après le
nom de la tribu, ce qui fait que très probablement le personnage
était un Romain. Peut-être cependant, étant donnée la coïnci­
dence curieuse, non seulement de la tribu, mais du prénom
Sextus, que nous verrons si fréquent à Aix, peut-on se demander
si ce Sexlus Licinius Juvénal n’était pas un citoyen d’Aix,
membre de la famille qui avait donné son nom au pagus
Juvenalis (3,'.
Il serait intéressant de pouvoir localiser ces deux pagi.
Il ne paraît pas que leurs noms se soient conservés dans celui
de quelque localité moderne, comme c’est le cas pour le pagus
Vordensis, qui a laissé son nom au village qui était sans doute
son chef-lieu, Cordes, et, probablement, pour le pagus Epotius,
d’où paraît bien venir le nom d’Upaix (4). D’autre part, pour
le pagus Juvenalis, toute recherche serait inutile, faute d’indi­
cation précise de provenance. Tout au plus peut-on soupçonner
qu’il devait être dans les environs immédiats d’Aix, ce qui
expliquerait que Peiresc n’ait pas été plus précis. M. J. de la
Calade me suggère pourtant l’étymologie suivante : ce nom
pourrait dériver de celui de la Jouïne (Juvénal, Juven, Jouyne,
ces trois noms figurent actuellement dans l’onomastique aixoise),
ruisseau formé de deux autres, la Grande el la Petite Jouïne,
venus, l’un de Bouc, l’autre de Cabriès, et qui se jette dans
(1) CIL, XII, 682, 3124, 3253, 3956, 4967, 5686, 465, 569V ; trois fois sur
sept, il est écrit, comme sur l’inscription d’Aix, IVENALIS.
(2) CIL, VI, 35694 : SEX • LICINIVS
SEX - F - VOLT
IWENALIS
M • iu ■ H ■ S
(3) Sur la présence à Rome, sous l’Empire, de négociants aixois, voir infra,
chapitre V, §2, et Annales de la Société d'Étndes provençales, III, 1906, p. 283.
A Aix même, dans la région de Saint-Zacliarie. il y a un Sex. Licinius Successus
(5 4 ).
(4) CIL, XII, 1114, 1529,

�195
l’Arc en face de Saint-Pons, à une dizaine de kilomètres audessous d’Aix. La Jouïne formant précisément, nous l’avons dit,
la limite entre les territoires d’Aix et d’Arles, le pagus aurait
compris la partie occidentale de la cité d’Aix, tout près de la
ville, ce c|ui concorderait bien avec ce que je viens de dire (1).
Pour le pagus Matavonicus, au contraire, il 11’y a guère de
doute : c’est la région même de Cabasse, à l’extrémité orientale
de la cité. Dans ce pays où les inscriptions sont très rares,
Cabasse en a fourni six, ce qui est relativement considéra­
ble (2) : nous sommes donc fondés à voir dans ce village le
chef-lieu du pagus (3).
C’est ce clief-lieu qui, sur l’inscription de Garguier (le meil­
leur document sur lequel nous puissions nous appuyer) est
désigné par le terme de locus. Locus, comme l'a fort bien montré
C. Jullian, n’a point là un sens général et indéterminé, mais
bien un sens précis et officiel. Il ne devait y avoir, dans chaque
pagus, parmi tous les villages, vici ou oppida, qu’un seul locus,
c’est-à-dire qu’un seul centre administratif.
Le pagus en effet n’était pas simplement une circonscription
géographique : il avait son existence, on peut même dire une
certaine autonomie, au sein de la cité, et ses habitants formaient
un corps, les pagaui. Le chef de cette administration était, au
moins le plus souvent, car nos documents sont trop peu
nombreux pour que nous en puissions tirer des conclusions
générales, un Praefectus, à côté duquel l’on voit parfois men­
tionné un Edile (4). Un de ces praefecti, à Vaison, porte un
litre qui paraît bien être le même, mais plus complet : il
AQVAE SEXTIAE

(1) Ce 110m de ,fouine, au moyen âge Juina, est identique à celui de la
Guine, appelée de même Juina ; et le mot Genua de la côte de Ligurie est
encore évidemment le même; il serait donc d’origine ligure (M. llesnier,
Mém. Anliq-, 1909, 227).
(2) 5G, 6, 8 , 111, 1 4 3 , 1G4 ; plus deux bornes milliaires, 9, 11
(3) M. Fr. Aube incline à placer ce chef-lieu, Matavo (nous verrons que
ce nom est fourni par les itinéraires anciens), à trois kilomètres au sud-ouest
de Cabasse, à l’endroit appelé la Seigneurie et Campdumy, où « l’on découvre
tous les jours de nombreux restes d’antiquités... médailles à l’effigie des
empereurs, inscriptions funéraires, tombeaux, poteries, traces de construc­
tions importantes ».
(4) CIL, XII, præfectus, 1307, 1371, 1529, 1708, 2346; édile, 1711, 1377.

�196
MICHEL CLERC
s’intitule Praefectus vigintivirornm pagi (1). M. Hirschfeld voit
dans ces vigintiviri des citoyens choisis parmi l’ordre des
décurions, et chargés d’administrer le pagus et d’assister le
praefectus, qui nous apparaît ainsi comme le président, et en
même temps, sans doute, comme le pouvoir exécutif, d’un petit
corps délibérant. Or c'est exactement la situation des magistrats
de la cité, les duumvirs, vis-à-vis du conseil des décririons.
Seulement, les praefecli relèvent eux-mêmes des magistrats de
la cité, dont ils ne représentent qu’une circonscription.
Néanmoins, l’inscription de Garguier prouve que ces petites
communautés avaient une certaine indépendance d’allures,
puisqu’on voit les habitants du pagus Lucretius adresser direc­
tement des suppliques à Rome, députer l’un des leurs auprès
du gouverneur de la province, et enfin, en désespoir de cause,
auprès de l’empereur lui-même.
De la vie de nos deux pagi aixois, il ne nous est resté, malheu­
reusement, aucun document de cette importance. On a trouvé
seulement, à Cabasse encore, une épitaphe faite par un paganus (2) ; mais il n’en reste précisément que ce litre de paganus,
et la formule montrant qu’il s’agit d’une épitaphe.
Quant aux dédicaces des deux pagi, elles nous montrent une
fois de plus en action ces petites communautés, mais nous ne
pouvons savoir à quel propos. Tout au plus, pour Caligula,
peut-on supposer que c’était à l’occasion du séjour de ce prince
en Gaule que le pagus lui a élevé cet autel J’ai indiqué plus
haut, à titre de simple hypothèse, que peut-être est-ce à lui
qu’Aix était redevable du droit de cité romaine : la dédicace, en
ce cas, serait un monument précieux de l’histoire locale ; mais le
laconisme même n’en est guère favorable à cette hypothèse, et il
est plus probable que cet hommage rendu à Caligula, comme
celui rendu à Néron, l’a été à l’occasion de l’avènement du prince.
Il ne nous est point non plus parvenu de monuments émanés
de ces communautés plus peliles que les pagi, les vici, dont nous
constatons l’existence à Tain, à Aix en Savoie, à Nîmes, à Alhens,
(1) Ibid., 1376; cf. p. 161.
(2) 8 ....... paganus d(e) s (ho ) p(osuil).

�197
et à Aoste et à Genève, qui n’étaient, au moins à une certaine
époque, que de simples vici (1).
Enfin, nous ne savons pas davantage combien la cité d’Aix
pouvait comprendre de pagi. Il ne faudrait pas croire qu’il y en
eût beaucoup dans chaque cité gallo-romaine : G. Jullian a
montré, pour Arles, qu’il ne devait pas y en avoir plus de cinq
à six. Or c’est un chiffre analogue que l’on trouve dans les cités
gauloises au temps de leur indépendance, quatre chez les Hel­
vètes, et quatre aussi chez les Galates d’Asie-Mineure. Dans la
Gaule romaine, chez les Voconces, qui ont, de tous les Gaulois,
gardé le plus fidèlement les mœurs et la manière de vivre natio­
nales, M. Hirschfeld compLe six pagi, et encore un des six
11’est-il pas certain (2).
Pour Aix, il semble que cinq pagi aient suffi à constituer
toute la cité. Le Pagus Matavonicus comprenant la région de
Cabasse-Brignoles, le second aurait compris celle de SaintZacharie et Saint-Maximin ; un troisième aurait été formé par
la vallée de Trets ; le quatrième, peut-être le payas Juvenalis,
aurait occupé la partie occidentale de la cité. Enfin, la région
entre Durance et Luberon en aurait constitué un cinquième, qui
peut-être s’appelait, comme nous le verrons, pagus Caudellensis.
Il pouvait d’ailleurs y avoir entre les pagi, de cité à cité, et
jusque dans le sein d’une même cité, des différences considéra­
bles, comme étendue et comme population, tout comme il y en
avait entre les cités elles-mêmes.
Là s’arrête tout ce que nous pouvons savoir ou même raison­
nablement supposer relativement aux divisions territoriales de la
cité d’Aix ; et, pour achever ce qui concerne la géographie admi­
nistrative, nous allons passer à l’étude d’une autre question,
pour laquelle nous avons heureusement plus de documents, celle
des routes qui traversaient son territoire, la mettaient en commu­
nication avec le reste de la Gaule, et la reliaient aux pays voisins,
de l'est, du nord et de l’ouest.
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 1783, 2461, 5894, 2492, 2393, 26Ü6.
(2) Ibid., i&gt;. 161.

��CHAPITRE IV
LES VOIES ROMAINES

On peut dire que Ja véritable marque de la conquête romaine
dans un pays et comme la prise de possession du sol, c’est la
construction de routes, j’entends de roules à la romaine. Nous
en voyons la preuve chez nous d’une façon plus saisissante que
nulle part ailleurs: au temps même où Flaccus el Calvinus
guerroyaient contre les Salyens, les ingénieurs romains cons­
truisaient la première route. Polybe, qui écrit cela tout à fait à
la fin de sa vie, nous apprend que cette voie était, de la fron­
tière espagnole au Rhône, complètement jalonnée de bornes
indiquant les distances en milles romains (1). Il est vrai que
cetle nouvelle voie romaine élait une très ancienne voie,
fréquentée depuis les temps les plus reculés de l’histoire el
même de la préhistoire, puisque la légende veut qu’HercuIe y soit
passé (2). C’est celte voie que Cicéron appelle via Domitia, d’où
il faut conclure que c’est Domitius, consul en 122, et resté en
Gaule comme proconsul l’année suivante, qui avait fait, c’est-àdire sans doute achevé ce travail. El, toujours d’après Cicéron,
(1) III, 39, 8. — Polybe étant mort en 124, et à 82 ans, il faut avouer que
ce passage souffre bien des difficultés, puisque Flaccus et Calvinus n’ont
opéré en Gaule qu’à partir de 125. Aussi plusieurs érudits ont-ils pensé
qu’il avait été ajouté après coup au texte de Polybe ; Mommsen a essayé de
démontrer le contraire (CIL, V, p. 885).
(2) Ps-Aristote, D e M i r a b i li b u s a u s c u l t a t i o n i b u s , LXXXV. — Je n’ai pas à
examiner ici la question de savoir si, de l’autre côté du Rhône, ta voie suivait
le littoral, ou remontait la vallée de la Durance; voir les références aux textes
anciens et aux discussions des érudits modernes dans C. Jullian, H is to ir e d e l à
G a u le , I, p. 46, n. 8; y ajouter Montanari, Q u a i e r a la v ia d ’E r c o le n e ll'e ta
d 'A n r tib a le (Rivista di storia antica, 1907, p. 558 et suiv.).
14

�200

MICHEL CLEKC

la roule avait eu besoin d’être refaite ou du moins réparée vers
75, ce qui prouve qu’elle servait alors depuis assez longtemps (1).
Au premier abord, il est assez surprenant que les Romains
aient commencé leurs routes par la rive droite du Rhône, au lieu
de relier toul d’abord la région d’Aix, la première conquise, à
l’Italie. Pour le comprendre, il faut, une fois de plus, invoquer
l’importance toute particulière qu’ils attachaient à l’Espagne,
bien plus qu’à la Gaule. S'ils ont commencé par l’ouest la
grande voie qui devait relier l’Italie à l’Espagne, c’est parce
que, dès le temps de Flaccus, le Sénat était enlin décidé à
l’occupation complète de la bande de territoire gaulois néces­
saire à l’établissement de celle route, et qu’il estima que la
partie la plus éloignée de l’Italie, et, en même temps, la plus
récemment soumise, (levait être marquée la première de celle
empreinte délinitive de l’occupation romaine. C’était, en réalité,
la continuation de la roule d’Espagne, de Cartliagène aux Pyrénées, et des Pyrénées au Rhône.
En fait, chose curieuse, l’autre partie, la voie que l’on est
convenu d'appeler Aurélienne, ne paraît avoir été construite et
repérée à la romaine que beaucoup plus tard, sous Auguste. Il
est assez difficile d’ailleurs de s’expliquer pourquoi. Strabon
rapporte comme un fait d’importance qu’au bout de quatrevingts ans de luttes pénibles, les Romains avaient fini par s’as­
surer le libre passage sur la côte, et seulement sur une largeur
de douze stades, ou d’un peu plus de deux kilomètres (2). Mais
il s agit là d’une roule loul-à-fait côtière, longeant l’étroit espace
qui sépare la montagne de la mer, et suivant toutes les sinuo­
sités du rivage. Jamais il n’a pu être question de faire passer
par là une route construite à la romaine. C’était simplement un
chemin, plus commode pour les Marseillais, ainsi assurés de
leurs communications par terre avec leurs colonies de la côte,
que pour celles des Romains entre l’Italie et l'Espagne. Il est visible
d’ailleurs, dans le récit des auteurs anciens relativement à celle
clause imposée aux Ligures, que c’était en faveur de Marseille,
(1) Pro Fonleio, VIII, 18.
(2) IV, 6, 3.

�a q v a e s e x t ia e

201

Ijien plus que pour Rome même, que celle clause eavait été
stipulée (1).
La vraie route d’Italie eu Gaule et en Espagne ne longeait pas
la mer jusqu’au bout; elle quittait le rivage à Fréjus, poursuivre
ensuite les dépressions naturelles formées par les vallées,
orientées en sens inverse, de l’Argens et de l’Arc. Or cette
roule là, il ne pouvait être question de l’ouvrir au temps de
Calvinus ou de Domitius, car il est plus que douteux que les
populations habitant les hautes vallées des deux fleuves fussent
réellement soumises. Et il y avait à vaincre là plus de difficultés
matérielles que dans la région de plaine qui s’étend d’Arles à
Narbonne. On comprend ainsi que les Romains aient attendu la
pacification complète de la région, qui, retardée bientôt par
les guerres civiles, allait demander encore de longues années.
Peut-être une autre raison a-t-elle contribué à retarder la cons­
truction de la voie Aurélienne. Celle voie laissait de côté Mar­
seille ; or, quoique les routes romaines fussent avant lout des
routes militaires, il était certain que le commerce l’utiliserait.
C’est un fait bien connu que les anciens, les Romains comme les
Grecs, évitaient la mer et les navigations autant qu’ils le pou­
vaient, préférant un long trajet par terre à une courte traversée.
L’Italie une fois reliée directement à la nouvelle colonie de Nar­
bonne, il était à craindre que le commerce de Marseille en souf­
frît, même son commerce avec la vallée du Rhône, puisque la
voie Domitienne menait de Narbonne au Rhône. Si l’on remarque
que tous ces faits, fondation d’Arles, fondation d’Aix, construc­
tion de la voie Aurélienne, sont postérieurs, et de peu, à la
prise de Marseille par Jules César, on sera tenté de voir entre
tous une connexité, et de leur attribuer à tous une seule et même
cause, la chute de Marseille, sans laquelle sans doute ils ne se
seraient produits que beaucoup plus tard.
Quoi qu’il en soit, c’est certainement du temps d’Auguste que
datent toutes les voies qui traversèrent la région d’Aix (2).
(1) Cf. supra, p. 128-129.
(2) Je préviens une fois pour toutes que, dans cette étude, je ne tiendrai
aucun compte du livre de I. Gilles, Les voies romaines cl massiliennes dans

�8

202

MICHEL CLERC

Nous^disposons, pour connaître l’état de la viabilité romaine
en Provence, de trois sortes de documents.
C’est d’abord ce qu’on appelle les Itinéraires, dont le nom
indique assez la nature et la destination : ce sont de véritables
guides du voyageur, indiquant les routes, les stations, et le
nombre des milles qui les séparent les unes des autres. Parmi
les documents de ce genre qui nous sont parvenus, un seul inté­
resse la région dont nous nous occupons spécialement, l’Itinéraire
d’Antonin, ainsi appelé du nom de l’empereur Antonin Caracalla, au temps duquel (211-216 ap.) en remonterait la première
rédaction, plus tard remaniée, jusque dans le courant du
quatrième siècle.
C’est ensuite ce document géographique d’un ordre plus
général que l’on appelle la Table de Peutinger, qui date à peu
près de la même époque que l’Itinéraire d’Antonin. Il faut y
joindre la Cosmographie anonyme que l’on désigne sous le nom
de Cosmographie du Ravennate, qui paraît dérivée de la Table
de Peutinger.
C’est enfin des documents écrits d’un autre genre, à savoir les
inscriptions gravées sur les pierres qui, de mille en mille,
jalonnaient les routes romaines, les milliaires, dont quelquesuns nous sont parvenus.
C’est à l’aide de ces trois sortes de documents que nous allons
suivre, d’aussi près qu’il se pourra, le tracé des voies romaines
de la cité d’Aix.
le département des Bouches-du-Rhône. De cet amas de fantaisies, où se trou­
vent çà et là quelques indications utiles, il n’y a à retenir...... que l’article
critique de C. Jullian dans le Bulletin épigraphique de 1885. D’autre part,
j’attache, en général, une médiocre importance aux trouvailles de tronçons de
voies antiques, ou données comme telles Non pas que je prétende que les
voies romaines ne soient nulle part reconnaissables chez nous ; j’indiquerai
moi-même des exemples certains du fait. Mais les érudits locaux voient trop
facilement des voies romaines là où il n’y a en réalité que des chemins de
construction beaucoup plus récente : j’aurai à en citer aussi des exemples.
Ils prennent généralement comme point de départ la description faite par
Vitruve du système de construction des voies romaines, dont ils s’efforcent
de retrouver partout les éléments : or il est prouvé aujourd’hui qu’en réalité
la construction de ces voies était loin d’être partout la même, et que, suivant
les régions, on utilisait les matériaux locaux, en les disposant de façons diffé­
rentes (Voir E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, IV, 2221.

�203
La plus importante, et sans doute la plus ancienne, est celle
que nous appelons la voie Aurélienne. Cette dénomination n’est
d’ailleurs pas absolument exacte. La plupart des auteurs anciens
ne donnent, en effet, le nom de voie Aurélienne qu’à la voie qui,
partant de Rome, aboutissait, en longeant constamment la côte,
à Vada Volaterrana (le port de Volaterrae). Delà, elle fut plus
tard prolongée à travers la Haute-Italie, de Vada Volaterrana à
Gênes, et à Vada Sabatia ( Vado). Mais, sur ce nouveau parcours,
elle ne s’appelait plus la voie Aurélienne, mais du nom du cons­
tructeur de ce tronçon, Via Æmilia Seau ri. Enfin, c’est seule­
ment sons Auguste qu’elle fut prolongée de Vada Sabalia
jusqu’au Var, qui formait alors la limite entre l’Italie et la Gaule
Narbonnaise. Et cette continuation, à son tour, porta le nom de
l’empereur, Via Julia Augusta. Or, nous verrons que les milliaires de notre prétendue voie Aurélienne qui remontent au
règne d’Auguste portent la même date que les milliaires
d’Auguste provenant de la voie Julia Augusta, à savoir l’année
741, ou 13 avant notre ère. M. Hirschtêld en conclut avec
raison que la route gauloise fut la continuation de l’autre. Mais
rien ne prouve, dit-il, qu’elle ait reçu comme elle le nom hono­
rable de Via Julia Augusta, peut-être réservé exclusivement à la
partie italienne.
En fait, notre voie porte le nom de Via Aurélia sur deux docu­
ments littéraires, un passage de l’Histoire Auguste et un passage
de Cicéron (1), et sur l’Itinéraire d’Antonin, on toute la route de
Rome à Arles, A Roma per Tusciam et Alpes Maritimas Arelalum
usque, est désignée sous le nom de Via Aurélia. Mais, comme l’a
montré Mommsen (2), cela veut dire simplement que le point
de départ de cette route était la voie Aurélienne, et non que toute
la voie portât ce nom. En somme, nous ignorons le nom officiel
de celte voie, mais il est probable que dans l’usage courant on
l’appelait voie Aurélienne. Quant au nom que lui auraient
AQVAE SEXTIAE

(1) Cicéron, Phil., XII, 9: 1res viae sunt ad Mutinant . . a supero mari,
Flaminia ; ab infero. Aurélia ; media Cassia. — Fl. Vopiscus, Aurélien, 48 :
Elruriae, per Aureliam usque ad Alpes Maritimas.
(2) CIL, V, p. 885.

�MICHEL CLERC

conservé jusqu’à nos jours ses riverains, loti camin Aurelian, il
paraît ne dater, au premier abord, que de la Renaissance, et du
travail incessant de l’érudition locale. Le prétendu milliaire de
T
. par Solier VIAM AVRELIAM , qui. est très cerLançon
publie
tainement faux, est un témoignage de ce travail, dont j’ai signalé
ailleurs les tendances et les résultats (1). On peut se demander
d’ailleurs s’il n’y a pas là quelque confusion étymologique amenée
par un simple rapport île sons, comme c’est le cas pour le nom
Chemin Romieu, donné, dans le Midi, à plus d’une voie ancienne,
et qu’il faut traduire, non, comme on le fait généralement par
« voie romaine », mais bien par « Chemin de Rome », c'est-à-dire
« Chemin des pèlerins » (2). Je dois dire cependant que, de docu­
ments visés par M. l’abbé Chaillan, et que je transcrirai lout-àl’heure (des fragments de registres de Templiers), il résulterait
que dès 1307, ce nom de Chemin Aurélien aurait été usité, ou,
pour mieux dire, aurait encore persisté (3). Il semble donc que
celte fois nous soyons bien en présence de cette chose rarissime,
une véritable tradition, remontant d’une façon ininterrompue
à l’antiquité.
La voie Aurélienne, nous continuerons à l’appeler de ce nom,
ne fût-ce que pour la commodité, nous est bien connue dans sa
direction générale, par les Itinéraires anciens, qui en indiquent
les principales stations, dont la plupart ont pu être identifiées
avec des localités modernes, grâce à la base d’évaluation fournie
par l’indication des distances, même quand les noms antiques
de ces localités ne se retrouvent plus dans les noms modernes.
Voici les indications fournies par ces documents, à savoir par
l’Itinéraire d’Antonin, la Table de Peulinger et la Cosmographie
de Ravenne, pour le tronçon de cette roule qui seul relève de
(1) M. Clerc, L a b a t a il l e d ’A i x , p. 274, n. 1.
(2) E. Desjardins, G é o g r a p h ie d e la G a u le r o m a in e , IV, p. 234.
(3) P r o m e n a d e s h i s t o r i q u e s d a n s la v a llé e d e l ’A r c . . . , p. 78 ; cf. i n fr a ,
p. 212. — MM. de Gérin-Ricard et Arnaud d’Agnel viennent de publier
plusieurs autres textes du moyen âge, s’espaçant entre 1053 et 1391, où figure
également le nom de la voie Aurélienne ( L e s a n t iq u i t é s d e la v a llé e d e l’A r c
e n P r o v e n c e , p. 91, n. 3, et 98, n. 2).

�205
cetle étude, celui qui desservait le terroir d’Aix tel que nous
l’avons délimité (1).
Partant du Var, limite entre la Gaule et l’Italie, la route passait
à Antibes, la Napoule {Ad Horrea), Fréjus, et cette localité indé­
terminée, probablement dans les environs du Muy, qui s’appelait
Forum Voconii. C’est ensuite que la voie arrivait en territoire
aixois : là, sa première station était Matctvone (Table de Peutinger), Matavonio (Itinéraire d’Antonin), nom défiguré dans les
manuscrits du Ravennate en Pataum ou Potnvi. Nous avons
déjà vu que l’identification de cette station avec Cabasse est
certaine, grâce à la dédicace faite par le pagus Matavonicus et
trouvée là. Celte découverte a d’ailleurs été nécessaire pour
trancher la question, car la Table et l’Itinéraire sont en désac­
cord au sujet de la distance qui sépare Matavonium de Forum
Voconii : c’est douze milles d’après l’Itinéraire, et vingt-deux
d’après la Table. C’est d’ailleurs le premier chiffre qui, nous le
verrons, paraît le bon.
La seconde station est Ad Turrem, à dix-sept milles de Mata­
vonium d’après la Table, à quatorze d’après l’Itinéraire. Le
Ravennate (qui ne mentionne pas les distances) ne donne pas ce
nom, qu’il remplace par Carcarium ou Carnarium. Ce dernier
nom ne peut être identifié. Le premier, au contraire, paraît bien
correspondre à Tourves, où l’on a trouvé un milliaire. La dis­
tance indiquée par l’Itinéraire, en ce cas, est fautive, tandis que
celle indiquée par la Table se rapproche beaucoup delà réalité,
Cabasse étant en effet à vingt-cinq kilomètres environ de
Tourves.
De Ad Turrem, la roule passe à Teçjiüata de la Table et de
l’Itinéraire, Tegulicia du Ravennate, à seize milles. Celte distance
conduit à la Petite Pugère, sur les bords de l’Arc, et l’on s’ac­
corde généralement à placer là Tegulata. Cetle hypothèse est
corroborée par la présence là de quantité de débris antiques, et
AQVAE SEXTIAE

(1) On trouvera tous ces documents dans le livre de Desjardins, et, plus
commodément encore, au Corpus, auquel je me réfère. Voir, de plus, le
mémoire du commandant Rabou sur l’ancienne voie Aurélienne entre
Antibes et Aix, dans la Revue Archéologique, III (1861), p. 112 et suiv.

�207
néraire et la Table, d’une station à une autre, mais tous, à partir
de Fréjus. C’est d’ailleurs ce que confirment les inscriptions des
autres milliaires, assez nombreux, trouvés entre Cabasse et
Fréjus (1).
A défaut de la date, que l’on ne peut fixer d’une manière plus
précise, ce milliaire de Constantin offre une particularité, que
l’on a d’ailleurs signalée sur plusieurs autres monuments éma­
nant du même empereur : les noms de Maximien Hercule,
grand-père adoptif, puis beau-père de Constantin, y sont marte­
lés. On a voulu rapporter ce martelage à la victoire de Constan­
tin sur Maxence, fils de Maximien, en 312, l’abolition de la
mémoire de celui-ci ayant dû entraîner celle du nom de son
pèré, qui l’avait appuyé dans sa lutte contre Constantin. Mais il
est plus probable que c’est seulement en 310, c’est-à-dire après
la mort même de Maximien, que Constantin fit effacer sur ses
monuments l’indication de cette filiation, dont il avait commencé
par se glorifier (2).
Le second milliaire, en forme de parallélipipède, a été trouvé
à Camp-Dumy, où il est encore, à deux milles, ou trois kilo­
mètres, du premier. Je ne veux pas dire que l’un et l’autre aient
été absolument en place : c’est très probable pour celui de
Cabasse, vu l’indication de la distance ; mais pour l’autre nous
ne pouvons rien affirmer, vu que, quoique complet, il ne porte
pas d’indication de distance. Il s’en faut de beaucoup en effet
que tous les milliaires portent l’indication des milles (3) :
nous verrons que ceux d’Auguste ne la portent jamais, ceux de
Claude rarement. Et il en est de même pour celui-ci, qui est
daté de l’année 58 de notre ère, sous le règne de Néron (4). En
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, 5454 et suiv.
(2) Voir Revellnt, M illia ir e s d e C o n s t a n t in le G r a n d (Revue Archéologique,
1883, II), et Thédenat, B u l l e t i n d e la S o c ié té d e s A n ti q u a i r e s d e F r a n c e ,
1885, p. 71.
(3) M. Thédenat, a émis, pour expliquer cette omission, qui nous paraît si
étrange, une hyphothèse ingénieuse, mais qu’il avoue lui-même indémontrable,
à savoir que le chiffre des milles était simplement peint en rouge sur les
pierres toutes faites à l'avance, et pouvant ainsi être placées à n’importe quel
endroit ( B u l l e t i n d e la S o c ié té d e s A n t i q u a i r e s d e F r a n c e , 1886, p. 166).
(4) 40.

�208
MICHEL CLERC
revanche, il nous apprend que la route, au moins sur un certain
parcours, avait été réparée cette année-là (restituit).
Vient ensuite, toujours en allant de l’est à l’ouest, un milliaire,
en forme de colonne, trouvé à Brignoles « à une lieue de la ville
du côté de Fréjus ». Ce milliaire, encore subsistant, non plus en
place, mais à Cabasse, où on l’a transporté, est mutilé. Il est
dédié à l’empereur Probus, et daté de l’année 279 de notre ère (1).
Trois autres milliaires, en tout semblables à celui de CampDumy, ont encore été retrouvés près de Brignoles. Le premier,
toujours en allant de l’est à l’ouest, était, comme l’a montré avec
une grande précision M. l’abbé Thédenat (2), à peu près au
cinquième hectomètre du troisième kilomètre de la route de
Brignoles à Cabasse, c’est-à-dire à six kilomètres et demi de
Brignoles. Il se trouvait à trois cents mètres d’une ferme dite
La Lègue (la Lieue), nom qui parait bien se rapporter à ce fait
même. Transportée d’abord dans cette ferme, puis à l’église
Saint-Pierre, ancienne paroisse de Brignoles, il a été détruit,
ainsi que l’église elle-même.
Le second, publié par Aehard, puis cru perdu, a été retrouvé
en 1886 dans les londations d’une maison du quartier des Capu­
cins à Brignoles (3). Nous n’en connaissons pas d’ailleurs
l’emplacement primitif; mais il devait être, sinon à Brignoles
même, du moins tout près de là.
Le troisième a été trouvé entre Brignoles et Tourves, en 1745,
puis transporté par le comte de Valbelle dans les jardins de
son château. Celui-là nous est parvenu intact, et les dimensions
nous en donnent celles de toutes ces bornes, qui portent toutes le
nom du même empereur, Néron: 2m15 de hauteur, 0m60 de lar­
geur, 0m35 d’épaisseur (4). Le comte de Valbelle a ajouté à
(1)

11.

(2) 12 ; — Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1886, p. 150 et
suiv.
(3) 1 8 .
(4) 14. — Cf. Thédenat, l. c., qui a débrouillé de la façon la plus heureuse
l’écheveau quelque peu compliqué de ces milliaires de la région de Brignoles.
Une carte manuscrite de cette région, exécutée en 1773, et conservée à
Brignoles, a noté très exactement l’emplacement des deux pierres de la Lègue et
de Tourves.

�209
l’inscription antique quelques lignes indiquant qu’il a replacé
la pierre en 1705. Son emplacement primitif était sur un point de
la route de Brignoles à Tourves, situé en face d’une ferme
appelée Catel. Vers cet endroit, nous apprend M. Thédenat,
existe encore une borne portant d’un côté les armes de Bri­
gnoles, de l’autre les armes de Tourves, et, sur la face, la date
1038. Le inilliaire se trouvait donc à la limite des deux terri­
toires, et il en était de même pour celui de la Lègue, qui est
aux confins des territoires de Brignoles et de Cabasse. Or
on sait que les anciennes voies romaines ont servi souvent de
limite aux communes, ou, pour parler plus exactement, aux
circonscriptions paroissiales de l’ancien régime, qui se trou­
vaient sur leur parcours (1). La voie Aurélienne a été sans
doute utilisée ainsi au moyen-âge dans le parcours CabasseBrignoles-Tourves.
La septième borne milliaire, une colonne, a été trouvée près
de Pourcieux, c’est-à-dire, celte fois, dans la vallée de l’Arc,
aux confins de la plaine de T rets ; elle existe encore à SaintMaximin (2). Elle porte les noms de Claude I01', la date de l’année
43-44 de notre ère, et la mention « refecit », ce qui semble indi­
quer une réfection plus complète que celle entreprise par Néron :
celui-ci peut-être ne fit que remettre en état la route que son
prédécesseur avait complètement refaite (3). On voit que sur
aucun de ces milliaires, sauf le premier, la distance n’est
indiquée.
Elle l’est au contraire sur le huitième de nos milliaires, celui
de Favaric. C’est une colonne cylindrique, trouvée en 1889, à
quatorze kilomètres au sud-est d’Aix, à l’ouest et non loin du
village de Roussel, dans le domaine de Favaric. Elle avait été
creusée en auge (heureusement du côté opposé à l’inscription)
AQVAE SEXTIAE

(1) Desjardins, Géographie... IV, p. 234.

(2) 13.

(3) On voit parfois les deux termes re/ecil et reslilnit employés conjointe­
ment, ce qui en rend difficile l’explication précise. Il semble qu’il n’y ait là
qu’une formule, indiquant, avec plus de force que refecit, une réfection
complète.

�210

MICHEL CLERC

pour servir de tombeau : on l’a trouvée en effet profondément
enfouie en terre, et contenant encore un squelette; il n’est donc
pas douteux qu’elle ait été déplacée (1). C’est un milliaire d’Antonin, de l’année 146 ; il porte la mention « restituit» et le chiffre
des milles, qui est de sept (2).
Cette dernière mention est la plus intéressante, et soulève
un problème que n’ont vu ni Gibert, ni Allmer. Gibert croit
que la voie Aurélienne, en parlant d’Aix à l’est, passait au
Tholonet; que de là elle se dirigeait vers Beaurecueil; puis
que, de Beaurecueil à Pourcieux, elle bifurquait en deux
embranchements: l’un, tou camin aurélian, longeant au nord
les rochers du Cengle, le second, plus au sud, coupant droit
dans la plaine, en touchant à la chapelle de Châteauneuf, à
l’auberge de la Galinière, à Rousset, localité à laquelle appa­
rtiendrait le milliaire en question, enfin à la chapelle rurale
de Saint-Privat. Il pense que ce deuxième embranchement,
plus court que l’autre, aurait peut-être été l’œuvre de l’empe­
reur Antonin.
Sur ce dernier point, Allmer a fait remarquer avec raison que
la formule restituit exclut au contraire absolument cette hypo­
thèse. Mais il ne s’explique pas sur ce double tracé de la voie, et
constate simplement que les sept milles font dix kilomètres et
demi, c’est-à dire trois kilomètres de moins que la distance d’Aix
au domaine de Favaric, ce qui prouve que la pierre a été
déplacée.
Il me parait impossible d’admettre ce double tracé, dont l’inu­
tilité saute aux yeux. Gibert n’en donne, d’ailleurs, aucune
preuve, et ajoute seulement que le nom de' camin aurélian
s’appliquait exclusivement au chemin qui suivait les escarpe­
ments du Cengle. On s’explique bien cependant pourquoi Gibert
(1) 16. — L’inscription a été publiée pour la première fois par H. Gibert,
conservateur du Musée d’Aix, dans le Bulletin Archéologique, 1891, p. 311;
cf. Allmer, Revue Epigraphique, n" 914. — La tombe ne renfermait aucun
objet; c’était probablement celle d’un moine du petit monastère dont les
vestiges sont encore visibles dans la ferme du domaine de Favaric.
(2) Sur la photographie apparaît un quatrième trait, qui pourrait faire
croire au chiffre 8; mais je me suis assuré sur l’original que c’est une fente
de la pierre.

�AQVAE SEXTIAE

211

a émis cette hypothèse. Obligé par les documents de constater le
passage de la voie le long du Cengle, alors qu’il y a tant de
raisons pour qu’elle ait été plus au sud, en plaine, là où passe la
roule actuelle, ou même plus au sud encore et sur la rive gauche
de l’Arc, comme le fait le chemin de fer, il a pensé que cette
route du sud, sans laisser de traces dans nos documents, avait
dû cependant exister, et que le milliaire de Favaric en provenait.
M. l’abbé Chaillan, lui, admet uniquement le premier tracé (1).
II suppose, par conséquent, que le milliaire de Favaric a été
déplacé, non seulement de l’est à l’ouest, ce qui est certain, mais
du nord au sud, c’est-à-dire qu’on l’aurait fait descendre du
flanc de la colline dans la vallée, et au-delà de la rivière.
Au premier abord, ce parcours paraît présenter bien des diffi­
cultés. Le tracé le plus simple pour la roule était la plaine, et
non le flanc du Cengle. Je sais bien que les ingénieurs romains
se préoccupaient assez peu de ce côté de la question, el traçaient
volontiers leurs routes en ligne droite, passant par dessus les
obstacles ou au travers. Mais il ne faudrait pourtant pas abuser
de cette constatation pour, entre plusieurs tracés possibles,
assigner toujours aux roules romaines le plus difficile et le plus
compliqué, comme seul digne des ingénieurs romains. Or, c’est
une tendance qui est très marquée dans beaucoup de monogra­
phies locales de voies anciennes ; on en verra tout à l’heure un
exemple, à propos de la pierre des Figons.
D’aulre part, il est un peu surprenant que, dans une région où
la pierre abonde, on ait pris la peine de faire venir de l’autre
côté de la rivière une pierre aussi lourde que le milliaire de
Favaric. M. Chaillan, qui l’a bien compris, allègue que Favaric
et Châteauneuf « avaient autrefois des relations si serrées et si
intimes qu’ils étaient confondus dans le cens de blé à l’abbayemère de Saint-Victor. Facilement donc, pour un motif quel­
conque, le milliaire de la voie Aurélienne, trouvé probablement
aux environs de Châteauneuf, a pu traverser l'Arc et être cédé au
prieur ami de Favaric ». Ce n’est évidemment pas impossible ;
(1) Promenades historiques dans la vallée de l'Arc : le Cengle et ses alen­
tours, 1899.

�212

MICHEL CLEKC

mais, si l’on ne pouvait apporter en faveur de l’hypothèse
d’autres preuves, j’inclinerais à penser, au contraire, que le
milliaire a élé trouvé, non pas en place assurément, mais
du côté de l’Arc où il a toujours élé, et que, par conséquent, la
roule, au lieu de longer le liane du Cengle, passait en plaine,
plus au sud même que la route actuelle, cl franchissait la rivière
bien avant d’arriver à Tegulata.
Mais il y a, en faveur du tracé admis par M. Chaillan,
d’autres preuves, indiquées par lui, et dont on peut faire ressortir
suffisamment l’importance.
Il s’agit d’abord de textes du moyen âge, à savoir des extraits
d’un registre où sont énumérées les terres sur lesquelles la
maison du Temple d’Aix prélevait un cens annuel : « Item,
Johannes Torcati, quamdam terrain... sitam in territorio Castri
Novi, et confrontatam cum defjense Lobelorum, ex una parte, et
camino Aurelhano, ab alia &gt;&gt;.
« Item, dncentas quadraginta eminatas terre sitas in territorio
Castri Novi Rubei,, confrontatas cum cabanis de Castro Novo et
cum camino Aurellano et cum terra Hugonis Toreati ».
« Item vj. xx eminatas terre seminatas annone, sitas apud Gullineriam, in territorio de Rosseto, confrontatas cum camino
Aurellano et cum Gallineria et cum terra gasta (1) ».
On voit toute l’importance de ces textes : d’une part, nous
avons la preuve irrécusable qu’en l’an 1307 de notre ère, le
nom de chemin aurélien avait persisté dans la contrée, et ne
pouvait évidemment s’appliquer qu’à l’ancienne voie de ce
nom. Et d’autre part, et surtout, la mention du territoire
de Châleauneuf, Châteauneuf-le-Rouge (2), est décisive poul­
ie tracé de la voie sur la rive droite de l’Arc. Le territoire
actuel de la commune de Châleauneuf est en effet borné au sud
par le cours de la rivière, et l’on sait combien ces limites de
(1) Liste des hures sur lesquelles la maison du temple d'Aix prélève un cens
annuel, 1er cl S février 1307 ; Archives des Bouches-du-Rhône, B 152, f°s 82
et 180.
(2) Tous ces noms, Châ feau neuf-le-Rouge, Rousset, le bois des Roussettes,
font évidemment allusion à la couleur des terrains de toute celte région, qui
sont en effet d’un rouge éclatant.

�213
petites communes sont chose stable ; jamais, certainement, le
territoire de Châteauneuf ne s’est étendu au-delà de l'Arc.
Quant à la Galinière, c’esl le château qui garde encore ce
nom, et qu’il ne faut pas confondre avec l’ancienne auberge,
actuellement simple ferme, qui se trouve plus au sud, sur la
roule actuelle, et qui a pris aussi le nom du château. Il est
vrai que ce domaine, au quatorzième siècle, était compris dans
le territoire de Roussel, tandis qu'il fait actuellement partie de
la commune de Châteauneuf ; mais la chose s’explique faci­
lement, la Galinière étant juste à la limite des deux communes.
Mais ce n’est pas tout : ce tracé est celui qui figure sur les
plans cadastraux, et il y a là une présomption de plus en faveur
de ce tracé, les agents chargé du service du cadastre ayant dû
relever des traces matérielles de la voie, sans être, j’imagine,
mus par des arrières pensées archéologiques. Je dois la connais­
sance de ce tracé, ainsi que le croquis ci-joint où il est reproduit,
à l’obligeance de M. A. Poitevin, conducteur des Ponls-etChalissées à Marseille.
Enfin, et ceci est décisif, conservant encore quelques doutes
sur ce tracé, qui déroute un peu nos idées modernes, j’ai prié
M. l’abbé Chaillan, qui connaît admirablement toute cette
région, de vouloir bien refaire avec moi tout le trajet d’Aix à la
Galinière.
Sur le terrain, tout s’explique : non seulement la voie est
visible sur presque tout ce parcours, mais les difficultés s’éva­
nouissent, et les raisons du tracé apparaissent avec une pleine
clarté.
Il va sans dire que ce n’est pas immédiatement au sortir
d’Aix que les choses se dessinent ainsi. Il faut arriver, non pas
au Tholonet, où la roule 11e passait point, quoi que l’on en ait
dit, mais à Langesse, et un peu plus loin encore, au lieu dit les
Fourches. On a voulu, de ce nom, conclure à l’existence là
d’une bifurcation, dont on ne voit guère l’utilité, et dont, en tout
cas, on ne relève aucune trace. En revanche, la route s’y
présente tout d’un coup, avec une netteté parfaite (PL XII, 1) :
non pas la route classique à la romaine, la seule qu’admettent
AQVAE SEXTIAE

�MICHEL CLERC
214
beaucoup d’archéologues, avec ses trois couches régulières,
statumen, nucléus, saxa quadratci. Elles sont bien inutiles ici,
la roule étant lout du long pratiquée dans le roc. Cela ne veut
pas dire d’ailleurs qu'elle soit constamment creusée dans ce
roc ; en maints endroits elle a nécessité des remblais, dont les
soutènements sont nettement apparents, envahis et à la fois
protégés par cette végétation buissonneuse particulière aux
ruines, et si caractéristique. El là, le sol a été revêtu de dalles
sommairement équarries, mais formant cependant une surface
plane et unie.
Or, de ce point de départ des Fourches, d’où l’on domine la
plaine, on voit, en ligne absolument droite, la voie se dérouler
jusqu’au petit torrent du Bayou, qui descend du Cengle. Et on
la verrait beaucoup plus loin encore si, à partir de là, elle
n’était décidément envahie par la forêt. De plus, à ma grande
surprise, j’ai constaté que, tandis que la roule actuelle présente
une série de montées et de descentes, la voie romaine, ainsi
juchée sur les premières pentes du Cengle, n’en offre pour
ainsi dire pas à partir des Fourches, et se déroule uniformé­
ment, à un niveau toujours sensiblement le même.
Que ce soit bien d’ailleurs une voie antique et non une carraire
moderne ou du moyen âge, pas de doute. Peu large, d’environ
six mètres, elle a précisément la largeur qu’a constatée Gibelin
lorsqu’il a relevé le parcours de la voie dans Aix même, comme
nous le verrons dans la troisième partie de celle étude. Ça et là,
de profondes ornières ont entaillé le sol (PL XII, 2) ; et en
trois endroits encore se dressent des pierres équarries, dont l’une
est encore debout à sa place : ce sont ces pierres qui devaient
aider les cavaliers à remonter sur leurs montures (1). Mais,
il y a des siècles que chars et cavaliers n’utilisent plus la roule ;
et elle ne sert même plus aux piétons. Peu après les Fourches
elle entre dans le bois des Roussettes, où elle va toujours droit
devant elle, mais envahie et souvent masquée par la végétation.
Là, et sans qu’il faille sans doute en faire honneur aux ingénieurs

(1) Plutarque, C. Gracchus, 40.

��MICHEL CLERC
216
romains, le parcours est d’une impressionnante beauté : c’est la
solitude absolue, et à la gauche du voyageur venant d’Aix, et à une
centaine de mètres à peine, se dresse l'infranchissable barrière
du Cengle, semblable à une colossale forteresse cyclopéenne.
Ses assises de calcaire blanc légèrement doré font un contraste
saisissant avec la couleur rouge des terrains d’en dessous, là où
le bois 11e les a pas recouverts de son manteau de verdure.
Partout le silence ; on sent que depuis des siècles la vie s’est
retirée de là, pour n’y plus jamais revenir.
Du bois des Roussettes, la voie pénètre, toujours reconnais­
sable, dans les bois de la propriété F. Baret, sur le territoire de
Châteauneuf, et on peut encore la suivre jusqu’à la hauteur du
château de la Galinière, qu’elle laisse un peu au sud d’elle. De
là enfin, jusqu’à Fonljane, en passant par le Bon Lazare, le tracé
se reconnaît encore, puis disparaît. La voie descendait-elle tout
droit sur Chàteau-Rousset, ou, comme je le croirais plus
volontiers, laissait-elle de côté cette localité pour traverser la
plaine en se tenant toujours au nord de la route moderne ? Aucun
document ne permet d’en décider, et seul le tronçon de Langesse
à Fontjane ne laisse place à aucun doute, et peut figurer dans
tous ses détails sur une carte
Le milliaire de Favaric a donc été déplacé, non seulement de
l’est à l’ouest, mais aussi du nord au sud, et a été transporté de
la rive droite de l’Arc sur la rive gauche. Il n’en faut pas
moins, selon moi, attribuer à ce document une importance
capitale pour la reconstitution du tracé de la voie Aurélienne
entre Aix et Pourcieux. Voici pourquoi.
Ici, ce n’est plus à partir de Fréjus que sont comptés les milles,
mais, évidemment, à partir d’Aix. Il faut donc admettre qu’à
partir d’un certain poinl, le système de numération changeait,
puisque nous avons vu qu’à Cabasse c’est la distance à partir
de Fréjus qui est indiquée: il ne peut y avoir de doute sur ce
point, la distance de Cabasse à Aix étant beaucoup plus consi­
dérable, 43 milles, et non 34. Il est bien regrettable que le mil­
liaire de Pourcieux 11e comporte pas d’indication de ce genre ;
mais il est permis du supposer avec beaucoup de probabilité

�217
que le milliaire de Cabasse était précisément le dernier où la
distance fût comptée à partir de Fréjus. A partir de là, c’est-àdire en territoire aixois, les milles partaient d’Aix. En voici
d’ailleurs la preuve irréfutable, même en laissant de côté le
milliaire de Favaric : c’est le neuvième, et dernier, milliaire
dont il me reste à parler.
C’est une colonne milliaire d’Anlonin (année 139) trouvée à
Aix et portant l’indication de un mille (1). Hirschfeld a cru que
c’était le premier milliaire de la dernière section de la voie Aurélienne, celle qui va à Arles, et il l’a placé en tête de cette série. Or
celte pierre, aujourd’hui perdue, est décrite parPeiresc comme
ayant été trouvée In siiburbio Aquensi juxta sacellum D. Pétri
Augustinianorum extra portam S. Johannis, d’où elle fut portée
dans sa maison. Il n’y a qu’à consulter un plan d’Aix du temps de
Peiresc, à savoir celui de Cundier, pour constater que le couvent
des Augustins, ou Saint-Pierre, situé en effet en dehors dé la
porte Saint-Jean, était exactement à l’extrémité sud-est de la
ville, c’est-à-dire dans la direction opposée à Arles, la direction
de Pourcieux.
Il s’agit donc en réalité du premier milliaire de la section de
la route allant à Fréjus (le neuvième et dernier de ceux qui nous
sont parvenus), et ce milliaire était, ou peu s’en faut, à sa place
primitive, la distance du couvent des Augustins au quartier
Saint-Sauveur, où nous verrons qu’était certainement la ville
primitive, répondant à très peu de chose près à un kilomètre
et demi.
Que d’ailleurs il fût bien, comme le dit Peiresc, Adviam Aureliam, c’est ce qui résulte d’une série de découvertes qui per­
mettent, nous le verrons dans la troisième paitie de celle élude,
AQVAE SEXTIAE

(1) il. — Les auteurs des Antiquités de la vallée de l’Arc (p. 97) ont cru
devoir restituer, comme chiffre de distance. XVII, parce qu’ils supposent
que cette pierre terminait une section de la route partant de Tegulata Mais
cette hypothèse et cette restitution sont absolument arbitraires. J’ai vérifié
la lecture de Peiresc sur le manuscrit de la Bibliothèque Nationale (Fond
latin, 8958, fol. 19); le chiffre I est placé à une distance telle de la cassure
(la pierre est cassée en deux verticalement, et seule la partie de droite est
conservée), qu’il est certain qu’il n’était précédé d’aucun autre.

�218
MICHEL CLERC
de recoiistiluer le parcours de cette voie à travers la ville même
avec une très grande approximation.
Et la roule n’est pas moinsreconnaissable aux abords de la ville,
à d’autres signes. On sait que généralement les grandes voies
étaient bordées, à l’entrée des villes, de monuments funéraires,
qui se prolongeaient sur une étendue plus ou moins considé­
rable, selon l’importance de la ville. Or, à Aix, c’est là, le long
de ce qui est aujourd’hui le cours Gambetta, qu’ont été trouvés
la plupart des monuments funéraires, à savoir dix épitaphes,
et une pomme de pin colossale, emblème funéraire bien
connu (1).
Et c’est là aussi, en dehors de la ville, et au premier mille,
que se trouvait la pierre vue par Peiresc. Autrement dit, elle
était située sur la roule venant d’Italie, et non sur la route allant
d’Aix à Arles. Et grâce à ces quatre milliaires, celui d’Aix,
celui de Favaric, celui de Pourcieux, et celui de Cabasse,
nous pouvons relever d’une façon suffisamment précise
le tracé de la voie Aurélienne à travers toute la cité d’Aix, et
constater que les milles, comptés à partir de Fréjus jusqu’à
Cabasse, étaient au contraire jusque là, c’est-à-dire sur le terri­
toire de la cité, comptés à partir d’Aix (2).
Une dernière remarque sur la section de Cabasse à Aix. Elle
ne nous a livré aucune borne au nom d’Auguste, tandis que les
(1) 97, H6, 127, 128, 140, 149, 155, 157, 16G, 177 ; G. Lafaye, Bul­
letin de là Société des Antiquaires de France, 1887, p. 59. — C’est par erreur
que l’on attribue généralement la même provenance à un masque colossal et
à un fragmeut de trophée conservés au Musée Borély (Catalogue Froehner,
n»s 153 et 208). La provenance du trophée est inconnue ; quant au masque, il
a été trouvé sur la route de Marseille, et non d’Aix, à Toulon : cf. Millin, Voyage
dans les départements du Midi de la France, III, p. 162, et M. Clerc, La bataille
d’Aix, p. 261.
(2) Peut-être les deux milliaires copiés par Peiresc, qui paraissent se rap­
porter à Antonin, se trouvaient-ils aussi sur cette voie ; mais, outre que la
provenance n’en est pas indiquée, ils sont trop mutilés pour qu’on puisse
en tirer quelque chose de positif (Revue Archéologique, XXXVI, 1910, p. 426).
— MM. de Gérin-Ricard et Arnaud d’Agnel viennent de montrer que « la
grange de M. Casanova » dont parle Peiresc, et devant laquelle se trou
vaient ces milliaires, n’est autre que la ferme de Caseneuve, qui existe encore
sur le territoire de Lançon. Ils pensent aussi que ce sont ces milliaires qui,
mal lus par Bouche et Véran, ont été classés comme faux au Corpus, XII,
312, 313. (Les Antiquités de la vallce de l'Arc en Provence, p. 99).

�219
environs de Fréjus en ont fourni deux (1). C’esl sans doute un
effet du hasard, et il n’en faut pas moins attribuer à Auguste
l’établissement de toute la voie, réparée sous Claude, puis, plus
complètement sans doute, sous Néron, et, beaucoup plus tard,
sous Antonin.
AQVAE SEXTIAE

J’ai indiqué plus haut qu’il y avait, pour aller d’Aix à Arles,
deux routes : celle de l’Itinéraire, qui passe par Marseille et Fos,
et celle de la Table de Peutinger, allant directement au nordouest, par la Crau. Et cette dernière paraît elle-même avoir été
double, l’une passant, d’après les Itinéraires, par Saint-Remy et
Saint-Gabriel, l’autre d’après les milliaires, par Mouriès et
Fontvieille.
Cette dernière ne nous fournit, en territoire aixois, aucun
milliaire, puisque nous avons- vu qu’il faut lui enlever celui
d’Antonin marquant un mille, pour le rendre à la route allant à
Fréjus. Le milliaire le plus rapproché d’Aix a été trouvé «ou
terroir d’Aix » d’après le P. Moulin, « in agro sancti Canetti »
d’après Muratori (2). On ne peut rien tirer de cette indication,
car Saint-Cannat même ne se trouvait certainement pas sur la
route, et le milliaire a été déplacé. Il est daté de Tibère et porte
la mention refecitet restitnit, intéressante à relever à une époque
si voisine d’Auguste. Tous les autres proviennent de la Crau ou
des environs immédiats d’Arles. Je relève seulement les indica­
tions d’ordre général qu'ils fournissent, à savoir, que la route
fut établie par Auguste en l’an 3 avant notre ère (les deux
milliaires d’Auguste de la section Fréjus-Cabasse sont anté­
rieurs, de l’année 13); qu’elle fut refaite successivement par
Tibère, par Claude, par Antonin et par Constanlin ; que les
vestiges en étaient très reconnaissables au temps de Solier, qui
les a décrits avec une précision qui ne laisse place à aucun
doute (3); enfin, que les milles y sont comptés à partir d’Arles.
(1) CIL, XII, 5454, 5455.

2
(3)
( )

18.

Solier : En [via] quinque ulnas lata [es/J ; sex, et plcrisqne lotis octo,
at deeempedes eminet, inlus lapidibus et ccmento com pacta ; suprem aque sua
superficie adeo artificiose glarea fluviatili obducta est , ut p lu vias quonis auni
parte respuens sicca semper et integra fere rem aneat.

�220

MICHEL CLERC

Ce dernier détail confirme ce que j’ai dit au sujet des milliaires
d’Aix à Cabasse, comptés à partir d’Aix (1). On a voulu cepen­
dant retrouver un milliaire de cette route sur le territoire d’Aix,
à savoir aux Figons, là où j’ai signalé d’après Michel de Loqui et
d’après Albanès, et après m’en être assuré personnellement, une
des bornes délimitant le territoire d’Aix et celui d’Arles. Et c’est
précisément cette borne qu’on a voulu transformer en pierre
milliaire (2). « Elle porte en tête, dit l’auteur de la brochure en
IX
question, la double inscription numérale et nominale ARELAS’
l’une indiquant la distance de la ville la plus rapprochée laissée
au passage, neuf mille pas ; l’autre désignant le lieu terme de la
voie, Arles ï .
Je dirais que cette formule de numération est absolument
inconnue, et qu’on chercherait vainement quelle peut bien être
la ville la plus rapprochée laissée au passage à neuf milles (Aix
serait à peine à cinq et Arles à plus de vingt), s’il ne suffisait de
regarder la photographie de la pierre, que l’auteur a heureuse­
ment jointe à sa brochure, pour s’apercevoir, sans conteste
possible, de ce dont lui-même ne s’est pas aperçu sur l’original,
à savoir qu’une main moderne, aussi maladroite d’ailleurs que
peu consciencieuse, a essayé de transformer en X la lettre N du
mot FINES. Et il n’y a pas à attacher plus d’importance aux
considérations que fait valoir l’auteur en faveur du passage de
la voie Aurélienne aux Figons, à savoir la présence là de tom­
beaux et d’un prétendu temple, de ceux que « les Romains
élevaient particulièrement à tous les passages difficiles ou dan­
gereux d’une voie ». On reconnaît ici l’influence des théories de
Gilles sur les temples « de provinces, qui, excepté ceux qui se
trouvaient dans l’intérieur des villes, se rattachent tous ou pres(1) Et non, à partir d’Aix dans la première partie de la route, et à partir
d’Arles dans la seconde, comme l’a cru M. Hirschfeld (p. 642) se fondant sur
le n° 17, que nous avons restitué à la section Aix-Fréjus. Quand au n° 5482
(entre Bois-Vert et Archaimbaud), le nombre de milles qu’il indique (1III) est
absolument inexplicable en cet endroit.
(21 Voie Aurélienne aux Figons, par l’abbé X [Chailan] prêtre de Mar­
seille ; Aix, Makaire, 1895.

�AQVAE SEXTIAE

221

que tous aux voies». El que dire du trajet fantastique que
l’auteur assigne à sa roule, qui « prend une direction qu’on n’a
jamais supposée, tant elle est anormale. Elle fait une ascension
des plus surprenantes, presque incroyable, au moyen d’un triple
nœud à angle ouvert ou tournant 1»
L’inscription des Figons est bel et bien une pierre de limite,
et, à ce titre, elle offre, même aux fanatiques de ce «patriotisme
local » qui a fait commettre tant de bévues, un bien autte intérêt
qu’une pierre milliaire. Elle offre en effet, je l’ai déjà indiqué (1),
cette particularité d'être gravée sur une seule face, évidemment
le côté qui regardait Arles. Or an lieu d’arguer de cette circons­
tance pour déclarer qu’elle ne pouvait être une pierre de limite,
on aurait dû se souvenir que les deux pierres du même genre
signalées par le P. Bougerel à Gémenos n’étaient gravées, elles
aussi, que sur un côté. Les voilà du coup réhabilitées, l’auteur
de la brochure dont je parle ayant eu la bonne idée de photo­
graphier la pierre des Figons des deux côtés, pour bien montrer
qu’elle n’est gravée que d’un seul.
Il ne nous est pas parvenu plus de milliaires de la route d’Aix
à Arles par Marseille que de la route par la Crau. Mais des docu­
ments d’un autre genre ne nous en permettent pas moins de
reconstituer toute la première partie de cette route, d’Aix à
Marseille, dans tout son parcours, et avec une sûreté absolue. Ce
sont les noms de lieux, au moyen desquels Toulouzan d’abord,
un peu en gros, puis, et avec tout le détail souhaitable, C.JuIlian,
ont reconstitué le tracé de cette voie (2).
D’Aix à Marseille, la Table dePeutinger et l’Itinéraire d’Antonin comptent dix-huit milles (vingt-cinq kilomètres). Or, à
quatorze milles de Marseille et à quatre mille d’Aix, sur la rivière
de l’Arc, est le village des Milles, où les auteurs de la Statistique
indiquent une pierre milliaire, placée sur le pont. Bien que cette
pierre ait disparu, le nom même du village est assez significatif,
(1) Cf. supra, p. 163.
(2) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V (1885), p. 25.

�222

MICHEL CLERC

et montre que la route passait là (1). Plus loin, à moitié chemin
entre Aix et Marseille, est un plateau appelé aujourd’hui le Plan
de Campagne, et qui, dans un polyptyque de 814, est appelé
Campania, où est une villa Nono : c’est le neuvième mille à partir
de Marseille. Un peu plus loin est le village de Septèmes, appelé
dans le cartulaire de Saint-Victor, Septimus, ecclesia de Septimo ;
et en effet, il y a, de Septèmes à Marseille, sept milles (2). Enfin,
en deçà de Septèmes, à quatre milles de Marseille, est le village
des Aygalades, dont un quartier s’appelle Cars ou Caris, nom
qui se retrouve, plus près de son origine, dans une charte de
1219, sous la forme Quartuns. Voilà donc autant de jalons sillon­
nant la route, au quatrième, au septième, au neuvième, et au
quatorzième mille. «Il est peu de roules romaines, dit à juste
titre C. Jullian, dont on puisse reconstituer le tracé avec autant
de certitude ».
A défaut de milliaires jalonnant cette voie, un monument d’un
autre genre, un tombeau, nous apprend qu’elle s’appelait Via
Aquensis, dénomination qu’aucun Itinéraire ancien ne nous
avait conservée. C’est le monument funéraire d’une femme,
Elrilia Laela, originaire d’Italica (Séville) en Bétique. L’inscrip­
tion, en caractères du premier siècle de notre ère, mentionne,
en sigles malheureusement peu claires, que le monument avait
été élevé sur un terrain donné par la cité, M{assiliæ ?) via
Aquensi (3). Les deux derniers mots, très nets, ne laissent aucun
(1) Pour les auteurs des A n ti q u i té s d e la v a llé e d e l'A r c (p. 108), le nom
actuel du village des Milles ne serait pas antique ; il ne daterait que de la
seconde moitié du dix-septième siècle, et viendrait du nom patronymique
d’une famille très nombreuse qui y habitait Ce n’est évidemment pas
impossible, mais les auteurs ne fournissent aucun texte à l’appui de ce dire,
qui n'est donc aussi qu’une hypothèse. Elle a d’ailleurs déjà été émise par
Gilles, qui voulait aussi que la villa Nono ait tiré son nom de son proprié­
taire, un M. Nono (!). M. Raimbaud, archiviste-adjoint du Département, veut
bien me signaler un fragment de borne milliaire qui se trouverait à Luynes,
devant la terme Saint-Martin, et qui proviendrait évidemment de cette voie.
(2) Il y a, sur la voie antique qui reliait Vienne à Genève, un autre Septème, qui doit son nom à la même circonstance (Desjardins, G é o g r a p h i e . .. IV,
p. 227)
(3; 187, et Frœhner, C a ta lo g u e d e s a n t i q u i t é s d u M u s é e d e M a r s e ille ,
n» 71 ; c’est, pour les sigles, la lecture de M. Frœhner qui est la bonne
(IJ. L. P. D. E.)

�223
doute sur l’interprétation, et, d’autre part, la via Aquensis ne
peut évidemment être autre que celle qui conduisait d’Aix à
Marseille. Seulement il faut reconnaître que la pierre n’a pas été
trouvée à son emplacement primitif: la route d’Aix arrivait à
Marseille à travers les terrains de l’ancien Lazaret, terrains bou­
leversés par les travaux de la rue de la République, c’est-à-dire
au nord du Vieux-Port, tandis que le monument, qui n’est
d'ailleurs qu’un fragment du monument primitif, a été trouvé
au bassin de Carénage, au sud du port. C’est au moyen âge, sans
doute, que la pierre aura été transportée là où on l’a retrouvée.
AQVAE SEXTIAE

Reste une dernière voie, dont nous devons la connaissance à
un document unique, la Table de Peutinger : c’est celle qui d’Aix
menait à Riez, colonie romaine rattachée elle-même par une
route à Fréjus. Voici les très courtes indications données, sur
cette double route, par la Table de Peutinger : Aquis Sextis, à
quarante-quatre milles (indication exacte) ; Keis Apollinaris
(Riez), à trente-deux milles ; Anteis (?), à dix-neuf milles ; Foro
Voconi. Celte dernière localité paraît être le Muy, dont il n’est
pas impossible que l’étymologie soit Mutatio.
Quant à Anteicie, ce nom ne se retrouve dans aucun nom
moderne à la distance voulue, c’est-à-dire vers Vérignon, où a été
trouvée une pierre milliaire (1). De Riez à Aix enfin, il est sur­
prenant que la Table ne signale aucune station, sur cette longueur
considérable de quarante-quatre milles, ou soixante-cinq kilo­
mètres. On a remarqué, non sans apparence de raison, que le
silence de l’Itinéraire d’Anlonin porterait à croire que cette route,
d’Aix, et de Fréjus, à Riez, n’existait pas encore lors de la rédac­
tion de cet itinéraire (2). 11 n’y a d’ailleurs pas à douter delà
réalité de cette route, dont on a retrouvé huit milliaires, mais
(1) Al. E. Poupé (Anndles de Provence, 1909, p. 65 et suiÿ.) propose pour
cette voie, entre Ti&amp;tffc et Draguignan, un nouveau tracé : Anteiae serait
Saint-Hermentaire,;fnn peu au sud de Draguignan. 11 rectifie également le
tracé généralement adopté pour la voie Aurélienne entre le Puget et le
Cannet, et place Forum Voconii à Châteauneuf, un peu au sud de Vidauban.
Ses arguments méritent d’être pris en sérieuse considération.
(2) Hayaux du Tilly, Nouvelle lecture de la Table de Peutinger. .. (Congrès
Archéologique de France, XUIIm0 session, Arles, 1876, p. 864).

�MICHEL CLERC
224
tous situés entre Fréjus et Riez (1). Il est donc inutile d’en
rechercher le tracé entre Riez et Aix, et nous devons nous bor­
ner à dire qu’elle devait être, d’une manière générale, parallèle
au cours de la Durance, et traverser les terroirs de Rians, et
probablement, de Vinon et de Gréoulx.
Enfin, il a été trouvé encore, sur le territoire d’Aix, dans la
région entre la Durance et le Luberon, un milliaire, le seul, à
ma connaissance, que l’on ait jamais rencontré dans celle
région. Il était près du lieu dit la Bastide des Jourdans, à qua­
torze kilomètres au sud-o.uest de Manosque. Comme rien n’indi­
que qu’une voie romaine ait jamais passé par là, il faut admettre,
avec Hirschfeld, que ce milliaire appartenait à la voie allant de
Briançon à Arles ; il proviendrait donc des environs de Céreste,
de l’autre côté de la montagne. Il est d’ailleurs fort mutilé, et ne
laisse plus guère lire que quelques lettres, qui semblent indiquer
qu’il portail le nom d’un empereur, peut-être Tibère, qui avait
réparé cette voie (2).

Avant de terminer cette étude sur les voies romaines, voici
quelques détails d’ordre matériel sur les milliaires conservés, ou
dont les inscriptions ont été relevées.
Ils portent les noms de six empereurs différents, Tibère,
Claude, Néron, Antonin, Probus, Constantin. Tous affectent la
forme de colonnes, excepté ceux de Néron, qui sont des parallélipipèdes. Nous n’avons pas de renseignement, à cet égard, sur
celui de Tibère ; mais les autres milliaires de ce prince qui
nous sont parvenus sont de la même forme que ceux de
Néron (3).
Quant au chiffre des distances, nous avons déjà vu que les
milliaires d’Antonin et de Constantin sont seuls à l’indiquer.
(1) CIL, XII, 5445-5453. Ces milliaires s’espacent, comme date, entre l'an­
née 1 de notre ère et l’année 145.
(2) 49. — Je me demande si ce milliaire n’était pas, en réalité, une pierre
de limite du côté de Riez, fines RE iensium ?
(3) Ibid., 5441, 5554, 5557, 5609, etc. ; quelques autres portent, il est vrai,
l’indication columna ; mais les originaux sont perdus, et ce peut être un
terme impropre.

�225
Celui de Probus étanl mutilé, nous ne pouvons rien affirmer à
cet égard; mais un autre du même empereur, trouvé sur la route
de Vence à Riez, porte cette indication (1). Pour Tibère, les
nombreux milliaires de Provence qui portent son nom se divi­
sent en deux catégories, presque aussi nombreuses l’une que
l’autre, les uns portant l’indication de la distance, les autres ne
la portant pas. Il en est de même pour ceux de Claude. Pour
Néron enfin, aucun des sept milliaires provençaux provenant de
lui ne porte cette indication.
En fait de titres portés par les empereurs, Tibère porte seule­
ment celui de grand pontife, et l’indication de la vingt-deuxième
puissance tribunice, ce qui indiquerait l’année 20-21. Mais
M. Hirschfeld suppose, non sans raison, que cette partie de
l’inscription a été mal copiée, et qu’il faut lire, comme sur les
autres milliaires provençaux de cet empereur, trente-troisième,
ce qui donne l’année 31-32.
Claude porte, outre le titre de grand pontife, et l’indication de
la troisième puissance tribunice, le titre de consul pour la
troisième fois, d’imperalor pour la cinquième, et de Père de la
patrie : toutes ces indications combinées nous amènent à
l’année 43-44.
Néron porte les titres de grand pontife, revêtu de la puissance
tribunice et imperator pour la quatrième fois, consul pour la
troisième, Père de la patrie : c’est l’année 58. ' ^
Antonio porte, sur ses deux milliaires, dgs titres différents.
Sur celui d’Aix, il exerce, avec le grand ponj^ficat, la puissance
tribunice et le consulat, l’un et l’autre pour la seconde fois, et a
en plus le titre de Père de la patrie.
Sur le milliaire de Favaric, s’il porte aussi les titres de grand
pontife et de Père de la patrie, il a la puissance tribunice pour la
neuvième fois, et le consulat pour la quatrième ; d’autre part, il
est imperator pour la seconde fois, mention qui ne figure pas
sur le milliaire d’Aix. Il s’agit donc de deux années différentes,
qui sont 139 et 146.
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 5437.

�226
MICHEL CLERC
Probus est dit revêtu de la puissance tribunice pour la qua­
trième lois, consul pour la troisième fois (c’est une restitution,
mais elle est certaine), et proconsul, titre qui n’est fréquent qu’à
partir de Septime-Sévère. L’inscription est ainsi datée de l’an
279. Elle est intéressante pour l’histoire de Probus, parce que
c’est le seul monument où cet empereur porte le surnom de Germanicus (peut-être Germanicus Maximus) vainqueur des
Germains. C’est évidemment après sa grande victoire de 277 sui­
tes Alamans que ce titre lui avait été décerné.
Constantin, enfin, ne porte aucun titre, que l’indication de sa
filiation. Ce fait n’est pas exceptionnel : c’est ainsi, au contraire,
que sont conçues toutes les inscriptions sur les milliaires de cet
empereur.
Cette borne de Constantin, qui indique la distance, ne com­
porte pas d’autre indication. Toutes les autres, sauf celles de
Probus, mutilées, indiquent que la voie a été l’objet d’une répa­
ration. Pour Claude, l’expression employée est refecit. Pour
Néron et Antonin, c’est restituit. Enfin, pour Tibère, c’est
refecit et restituit ; j’ai déjà essayé d’expliquer le sens de ces
termes.
Il n’est pas sans intérêt de rapprocher les unes des autres les
dates indiquées par les milliaires. On constate, de cette façon,
que la voie fut réparée en 31 et en 43, soit deux fois en treize
ans ; qu’elle le fut de nouveau en 58, soit au bout de quinze ans;
et enfin, et ceci est le plus frappant, qu’elle le fut deux fois sous
le règne du seul Antonin, et au bout de sept ans seulement, en
139 et en 146. Etant donnée l’extraordinaire solidité des routes
romaines, ces réfections répétées à des intervalles relativement
si rapprochés prouvent, à n’en pas douter, une circulation des
plus actives. Ce détail seul suffirait pour nous révéler l’impor­
tance de la voie Aurélienne. Un autre nous la montre d’une
façon plus frappante encore peut-être: c’est une nouvelle (et
sans doute dernière) réfection entreprise par Auxiliaris, préfet
du prétoire des Gaules sous l’empereur Valentinien III, en 435,
c’est-à-dire au moment où Genséric et ses Vandales enlevaient à
l’empire ses provinces d’Espagne et d’Afrique, et allaient entrer

�227
en maîtres à Rome même. Un milliaire trouvé à Arles (1), et
qui était le premier sur la route de cette ville à Marseille, nous
fait connaître ce fait, qui nous montre Rome, déjà dépossédée
de la Gaule du nord et de l’ouest, se cramponnant à cette vieille
province, la Province, et essayant de la maintenir dans son orbite
par tous les moyens, dont le plus efficace peut-être, celui qui
avait fait ses preuves pendant plus de cinq cents ans, étaient les
voies romaines.
Il est inutile d’insister davantage sur cette importance, bien
connue, des voies romaines, qui ont joué, et qui jouent encore,
on peut le dire, dans notre pays, un rôle si considérable (2).
Mais il ne sera pas inutile d’indiquer en quelques mots l’impor­
tance qu’elles ont gardée dans les temps qui ont suivi la dispa­
rition de l’empire romain. Un historien récent de la Provence
médiévale, M. Kiener, a fait remarquer que les six villes de Pro­
vence qui ont vu se fonder des vicomtés aux dixième et onzième
siècles, Marseille, Fréjus, Nice, Avignon, Sisteron et Gap, étaient
toutes situées sur le parcours de voies romaines, traversant la
Provence en tous sens et la reliant, et la France avec elle, à
l’Italie. C’est ce réseau de routes, parcourues et dévastées les
siècles précédents par les envahisseurs germaniques, que défen­
dirent dorénavant les vicomtes, et c’est là que se concentrèrent
toutes les forces militaires du pays (3).
Ce n’esl pointautrementquelescliosess’étaientpassées autemps
des Romains. Routes avant tout stratégiques, les voies romaines
allant d’Italie en Gaule devaient relier Rome à ses possessions
d’Espagne ; mais elles devaient aussi lui faciliter l’accès de ces
pays du nord d’où était déjà partie l’invasion des Cimbres, et
qu’il s’agissait de surveiller. Mais pour cela, il fallait que les
routes fussent elles-mêmes gardées par des sentinelles vigilantes
et toujours en armes. Ces sentinelles furent les colonies romaines
que ces routes reliaient entre elles, ou, pour mieux dire encore
AQVAE SEXTIAE

(1) CIE, XII, 5494.
(2) Voir là dessus l’article de C. Jullian, Houles romaines et roules de
France, dans la Revue de Paris du 1" lévrier 1900.
(3) Verfassungsgescliichte der Provenz, p. 126.

�MICHEL CLERC
228
qui jalonnaient ces routes. Et là peut-être est, je ne dirai
pas la cause unique, mais l’une des causes de la transformation
du castellum aixois en colonie. Si, contrairement à la vieille habi­
tude de ne fonder une colonie que là où il y avait déjà un centre
indigène important, les Romains ont créé Aix de toutes pièces,
c’est peut-être parce qu’ils ont estimé nécessaire d’avoir, sur ce
long trajet, d’Arles à Fréjus (150 kilomètres à vol d’oiseau), au
moins une colonie, c’est-à-dire une ville forte, munie de rem­
parts, munie aussi d’hommes propres à faire des soldats capa­
bles de résister à un coup de main, et d’arrêter quelque temps
un envahisseur étranger, aussi bien que de tenir tête à une rébel­
lion locale.
Sur cette grande voie directe du Rhône et de l’Espagne à Rome,
il n’y avait pas place pour Marseille. Et Marseille, au moins au
temps où se construisait la voie Aurélienne, et pour longtemps
sans doute encore, n’était point une ville romaine. On la relia
bien cependant à la grande voie, mais par une voie secondaire,
et dont Aix la romaine était la tête, via Aquensis. Le monument
funéraire d’Elrilia Laeta, qui se trouvait sur cette route, nous
permet d’affirmer qu’elle existait dès le premier siècle de notre
ère: elle n’était donc guère postérieure, si elle l’était, à la voie
Aurélienne. C’est que les intérêts commerciaux, et de Marseille,
quelque déchue qu’elle fût, et des Romains eux-mêmes, étaient
trop grands pour que Marseille ne fût pas rattachée au reste
du monde romain. Et une autre considération dut agir aussi :
Marseille reliée aux colonies de Rome par une voie militaire,
c’était Marseille entrée définitivement dans l’orbite romain ; là
comme partout ailleurs, la voie romaine était la marque, visible
pour tous, de la prise de possession de Rome.

�CHAPITRE V
LA V I E

M U N IC IP A L E

1. — LES MAGISTRATURES ET LES PONCTIONS iMUNICIPALES

Les documents dont nous disposons pour reconstituer la vie
municipale d’Aix colonie romaine sont des plus rares et des
plus laconiques. Mais, étant données les très grandes analogies
qu’offraient les institutions de toutes les colonies romaines dans
la Province, nous pouvons néanmoins nous faire une idée
suffisante de leur fonctionnement, et de ce qu’a été la vie muni­
cipale à Aix sous l’empire romain.
Tout d'abord, il y a une catégorie de ces documents qui fait
absolument défaut. Je veux parler de ces inscriptions gravées,
soit sur la façade de monuments, soit sur le socle de statues, soit
simplement sur des autels votifs, consacrés à un empereur vivant
ou mort, et qui sont si fréquents dans les grandes villes romai­
nes. J’ai bien signalé déjà deux dédicaces de ce genre, adressées,
l’une à Galigula, l’autre à Néron : mais, si elles émanent bien
d’une assemblée délibérante, d’un corps public, ce n’est point
du conseil de la cité, ni du corps de ses magistrats, mais de
l’assemblée d’un pagus, l’une du pagus Juvenalis, l’autre du
pagus Matavonicus.
En dehors de ces deux textes épigraphiques, il nous est peutêtre parvenu un fragment d’un troisième du même genre, mais
tellement mutilé, que nous ne pouvons savoir, ni quel est le
le corps qui a fait la dédicace, ni à quel empereur elle s’adres­
sait. C’est un dé d’autel, sans ornements, découvert par M. l’abbé
Chaillan dans la ferme de Cadenet (située à trois kilomètres et

�MICHEL CLERC
230
demi environ à l’est de Château-Rousset), où il sert de margelle
à un puits (1). Les caractères en seraient très beaux, du premier
siècle de noire ère. On peut y reconnaître la formule habituelle
pro sainte imperatoris. Mais le nom de l’empereur qui se cache
sous les lettres P EINE demeure énigmatique; si la lettre P est
certaine, je ne vois, au premier siècle, que deux empereurs
auxquels on puisse songer, à savoir Vespasien (lmp. Vespasianus
Cæsar Aug.), ou Titus (lmp. Titus Cæsar Vespasianus Aug.), cette
lettre n’entrant dans le nom d’aucun autre. Mais d’ailleurs l’an­
tiquité même de la pierre est fortement suspecte. D’après les
auteurs des Antiquités de la nattée de l'Arc, en effet (2), l’inscrip­
tion, qui serait complète en ses deux lignes, se raccorderait avec
un autre fragment de la même pierre, trouvé dans un mur non
loin de là, et ce fragment porterait, en chiffres arabes, un millé­
sime qui commence par 16.., et l’inscription, devise ou invocacation pieuse, devrait se lire, en bon français, SALUT ME
PEINE.
Nous n’avons guère plus de témoignages de l’activité du corps
délibérant de la cité, le conseil, ou, pour lui donner le nom que
lui donnaient les Romains, VOrdre des décurions, image en petit
du Sénat de la ville de Rome. On sait, en effet, que l’organisation
des cités romaines en général, et des cités gallo-romaines en par­
ticulier, était calquée sur l’organisation antique de la cité
maîtresse, Rome. Je ne puisque rappeler très brièvement les
traits essentiels de cette organisation, qui n’a rien de particulier
à Aix, mais se retrouve partout (3).
En réalité, il y a un organe, et non le moindre, de l’ancienne
constitution romaine, qui fait défaut, à savoir l’assemblée du
peuple. Il y en eut : mais, outre qu’elles paraissent avoir été tout
à fait dans la main de l’ordre des décurions, elle disparurent de

(1) Revue Epigraphique, V, n° 1388.
(2) P. 89.
(3) Voir, pour le détail, le Manuel de Mommsen-Marquardt, et Lécrivain,
Senalus municipalis, dans Daremberg-Saglio, et pour ce qui concerne les cités
gallo-romaines, l’excellent petit livre de C. Jullian, Gallia (3° édit., 1902) et
G. Bloch, tome premier de l’Histoire de France de E. Lavisse.

�AQVAE SEXTIAE

bonne heure, non point supprimées, ce n’était point la façon de
procéder des Romains, mais tombées peu à peu en désuétude.
La loi de Malaca montre bien qu’à la fin du premier siècle de notre
ère encore, les magistrats et fonctionnaires de la cité étaient élus
par l’assemblée du peuple. Mais il est impossible de saisir sur le
fait, du moins en Narbonnaise, l’activité de ces assemblées. Ue
sorte que le véritable pouvoir dans la cité était le Sénat muni­
cipal, corps aristocratique comme les aimait le gouvernement
impérial: « L’Ordre des sénateurs municipaux, ou curiales, Ordo
curialium, était composé des principaux propriétaires fonciers
du pays; il formait l’aristocratie de la cité. Les chefs du gouver­
nement n’administraient qu’avec son aide. Les curiales étaient
responsables, vis-à-vis de l’Etal romain,de la gestion des affaires
locales, et notamment de la levée des impôts : ce qui ne laissait
pas de rendre la dignité de curiale presque aussi lourde qu’elle
était honorable (1). »
Les décurions, généralement au nombre de cent, et dont la
charge était à vie, étaient nommés, tous les cinq ans, par les
magistrats en charge cette année-là, qui ajoutaient à leur titre de
duumvirs, l’épithète de quinquennales. Ils dressaient l’album du
sénat municipal en y inscrivant d’abord les anciens magistrats,
à qui l’exercice même de leur charge conférait le droit d’y
entrer; on comblait les vides, s’il y avait lieu, en choisissant
parmi les membres des principales familles de la cité. C’est ainsi,
sans doute, que les trois fils de Sex. Julius Verinus, dont il est
question un peu plus loin, étaient arrivés au décurionat, car il
est visible qu’ils n’avaient rempli encore aucune autre charge,
lorsque fut rédigée l’inscription qui les mentionne.
Quant aux quinquennales, il semble bien qu’il soit fait men­
tion de l’un d’eux sur une inscription de Saint-Cannadet, mal­
heureusement mutilée aujourd’hui (2).
Deux inscriptions seulement, deux épitaphes, nous ont
conservé le nom de décurions aixois. L’un, Sextus Samicius
(1) C. Jullian. op. cil., p. 7(i
(2) 25.

'*i

•'

i

16

VV -:

�232
MICHEL CLERC
Maximinus, a intercalé, nous verrons tout à l’heure pourquoi,
ce titre entre ceux de deux magistratures qu’il a remplies dans
la cité (1). Et il n’a fait suivre le nom de son père, Sextus
Samicius Verus, d’aucun titre : il semble que nous ayons affaire
à ce que les Romains appelaient un homme nouveau, admis le
premier de sa famille aux charges de la cité. Le second, au
contraire, Sextus Julius Verinus, qui a rempli aussi plusieurs
charges, est dit « père de trois décurions (2). Nous saisissons
ici sur le fait le processus qui amènera peu à peu l’hérédité de la
charge de décurion ; la fortune patrimoniale entraînera pour ses
détenteurs des obligations civiques, et le décurionat, recruté
d’abord parmi les familles riches, et par conséquent dans un
milieu plus ou moins restreint, finira par être rendu héréditaire
et obligatoire pour les membres des familles, de moins en moins
nombreuses à la fin de l’Empire, qui auront conservé cette
richesse. C’est au quatrième siècle seulement, semble-t-il, que
le décurionat est devenu ainsi obligatoire ; mais, comme
toujours à Rome, les mœurs avaient depuis longtemps préparé
l’œuvre, que la loi ne fit que sanctionner.
Aucun décret, aucune dédicace du conseil des décurions d’Aix
ne nous sont parvenus. C’est ce conseil qui élisait les magistrats
de la cité. Ceux-ci, comme à Rome toujours, étaient nommés
pour un an, et d’après le système de la collégialité, c’est-à-dire
que chaque magistrature était gérée par deux magistrats. Les
magistrats suprêmes avaient les mêmes attributions qu’à Rome,
administrant à la fois les finances, la justice, et la police. Ils
étaient entourés d’une grande considération, et leurs insignes
était les mêmes que ceux des magistrats de Rome ; comme eux,
ils portaient la tunique laticlave et la toge prétexte, et marchaient
précédés de licteurs ; seulement, ces licteurs n’étaient que deux,
et leurs faisceaux ne renfermaient pas la hache, symbole de ce
pouvoir complet que les Romains appelaient Yimperium et qui
ne pouvait appartenir qu’aux représentants du pouvoir central.

�233
Ces magistrats suprêmes des cités dans les provinces ne
s’appelaient pas consuls comme à Rome ; leur titre était généra­
lement celui de duumvirs, ou de quattuorvirs, nom auquel
s’ajoutait, officiellement, la formule jure dicundo, qui fait assez
connaître que leur fonction essentielle était de rendre la
justice (1).
C’est une question discutée, et encore obscure, de savoir quelles
cités avaient à leur tête des duumvirs, et quelles avaient des
quattuorvirs. Je n’ai pas à l’exposer dans sa généralité, mais
simplement à indiquer comment les choses se passaient dans la
Gaule Narbonnaise. Or on admet généralement, d’après une
règle posée par E. Herzog, dans son excellent ouvrage, incomplet
aujourd’hui assurément, mais encore très utile (2), que les duum­
virs ne se trouvaient que dans les colonies romaines, les quat­
tuorvirs dans les villes latines. En lait, les inscriptions nous
montrent des duumvirs dans les cinq colonies romaines de
Narbonne, d’Arles, de Fréjus, d’Orange et de Béziers. Et c’est
bien des quattuorvirs que nous trouvons dans les villes latines
de Riez, Gavaillon, Apt, Nîmes et Toulouse. Mais Antibes,
colonie latine, a eu des duumvirs (3), et c’est précisément aussi,
nous allons le voir, le cas d’Aix.
Un premier document, dont je reparlerai ailleurs en détail,
ne nous permet pas de décider la question, la pierre étant brisée
justement au milieu du mot (duum ou quattuor) viro (4). Mais,
sur une épitaphe, le personnage est qualifié de Praefeclus pro
dmimviro (5). Ce titre de praefectus n’est point celui d’une magis­
trature spéciale ; le préfet n’était qu’un délégué, qui suppléait le
magistrat, dans l’espèce le dnumvir, empêché de remplir ses
fonctions. La preuve que les préfets n’étaient point considérés
connue de véritables magistrats, quoique en faisant fonction,
AQVAE SEXTIAK

(1) Voir, pour ce qui concerne les D u o v ir i, Pauly-Wissowa,
p a e d ie , V, p. 1804 et suiv.
(2) G a llia e N a r b o n e n s i s p r o v i n c i a c r o m a n a e h i s t o r i a , 1864.
(3) CIL, XII, 175, 179.
(4) 22.
(5) 23.

/?e a l- E n c y c lo -

�MICHEL CLEHC

c’est que, dans les villes latines, le fait d’avoir clé préfet ne
conférait point le droit de cité romaine, comme le faisait le
duumvirat. Mais de ce document n’en résulte pas moins que
c’était des duumvirs, et non des qualtuorvirs, qui administraient
Aix.
Seulement une autre épitaphe, la dernière où il soit question
de ces magistrats, contredit la première : c’est celle d’un certain
Lucius Pompeius Henneros, qui a été greffier des quattuorvirs (1) M. Hirschfeld l’explique en disant qu’il faut entendre
par là les deux collèges réunis des duumvirs et des édiles,
magistrats dont je parlerai tout à l’heure. Mais c’est précisément
ces deux collèges réunis qui, dans les villes latines, forment les
quattuorvirs, tandis que dans les villes romaines, ils restent
distincts (2). Il n’y a donc aucune différence entre ces quat­
tuorvirs aixois et ceux des autres cités, et nous nous trouvons
en présence des deux textes qui paraissent contradictoires. Je ne
crois pourtant pas qu’ils le soient, et l’explication que l’on
regarde comme valable pour Vienne me paraît applicable aussi
bien à Aix et à Antibes. La voici :
A Vienne, les inscriptions, beaucoup plus nombreuses qu'à
Aix, mentionnent et des duumvirs, et des quattuorvirs. Mais
M. Hirschteld fait justement remarquer que ces inscriptions ne
sont pas contemporaines ; les plus anciennes, celles du temps
d’Auguste et de Tibère, mentionnent des quattuorvirs, les plus
récentes, des duumvirs. Or, Vienne, d’abord colonie latine, a
été élevée plus lard au rang de colonie romaine, très probable­
ment, comme l’a conjecturé Mommsen, par Caligula. C’est donc
à partir de ce moment quelle aura modifié son régime municipal.
Il a dû en être de même d’Aix, et aussi d’Antibes, où une
inscription, qui paraît bien se rapporter à cette ville, mentionne
un quattuorvir (3). Antibes a dù, à un moment donné, acquérir
ce titre de colonie romaine, que nous avons vu avoir été donné
(1) 24.

(2) Vienne seule fait exception; elle a un quattuorvirat qui ne comprend
pas les édiles.
(3) CIL, XII, 176.

�235
à Aix, nous ne savons pas quand exactement, peut-être aussi
sous Caligula. Au résumé, la formule d’Herzog demeure exacte, et
les faits qui semblent y contredire la confirmeraient au contraire.
Malheureusement, nous ne pouvons, pour Aix, faire la vérifica­
tion, l’une des deux pierres, celle du greffier des quattuorvirs,
ayant disparu. Quant à l'autre, celle du praefectus pro duumviro,
elle paraît dater du second siècle, c’est-à-dire d’un temps posté­
rieur à celui où l’on peut raisonnablement supposer qu’Aix est
devenue colonie romaine.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul changement qui se serait opéré
dans la constitution de la magistrature suprême à Aix, et deux
inscriptions nous font connaître le nom d’une autre magistrature
qui a précédé celle des quattuorvirs.
L’une, qui a éLé trouvée à Narbonne, est l’épitaphe d'un person­
nage, dont le nom a disparu, qui est dit Praetor (Aquis)
Sextis (1). L’autre, intacte celle-là, et trouvée à Aix, jet l’un des
documents les plus importants pour l’histoire de la ville, est
aussi une épitaphe, qui était gravée sur un tombeau de famille
construit et dédié par Sextus Aculius Aquila, praetor (2). Toutes
deux sont en beaux caractères du commencement du premier
siècle de notre ère.
Qu’est-ce donc que ce préteur? Gibert, dans le commentaire
qu’il donne de cette inscription dans son Catalogue du Musée
d’Aix, s’y est trompé, et a cru qu’il s’agissait d’un des magistrats
de Rome. Pour lui, l’épitaphe d’Acutius « atteste la résidence
dans la métropole de la Seconde Narbonnaise d’un des plus
hauts fonctionnaires du système administratif romain » (3). Il
n’en est rien, et l’inscription a un bien autre intérêt. D’abord, je
viens de dire qiie les caractères en dénotent la haute antiquité,
et il ne saurait être question à celle époque de la Seconde Nar­
bonnaise ni de sa métropole, choses qui ne datent que du
ivme siècle. Et ces préteurs aixois n’ont rien de commun avec
AQVAE SEXTIAE

(1) 198. L’inscription étant brisée à peu près au milieu, Aquis a disparu ;
mais la restitution est évidente.
(2) 26.
(3) Catalogue, n" 112.

�236
MICHEL CLERC
les magistrats romains du même nom. D’autre part, ils ne sont
pas une exception : ils se rattachent à toute une catégorie
de magistrats que nous font connaître d’autres textes épigra­
phiques de diverses villes de la Narbonnaise. Ces documents ont
été l’objet d'études, de la part de M. Herzog d’abord, puis de
M. Hirsehfeld, enfin de C. Jullian (1), dont je vais résumer
l’argumentation.
J’indique tout d’abord quelles sont les cités de la Narbonnaise
où l’on trouve des préteurs. C’est, parmi les colonies romaines,
Narbonne seule ; parmi les colonies latines, Nîmes, Carcassonne,
Avignon, et Aix, auxquelles il faut ajouter Vaison et Die, villes
de la cité des Voconces, qui avait une organisation toute parti­
culière. Dans toutes ces villes, la magistrature en question
apparaît, d’ailleurs, avec des noms un peu différents. A Aix,
à Avignon, à Carcassonne, et chez les Voconces, ceux qui en sont
revêtus portent le litre de prælor tout court (2). A Narbonne, ce
sont des Praelores duumuiri ; à Nîmes, des Praetores quattuorviri.
Pour M. Herzog, la magistrature des préteurs en Narbonnaise
serait l’application aux cités du pays du système des magistra­
tures romaines. Ce nom de préteur n’est autre, nous le savons,
que le nom primitif des magistrats suprêmes de la république,
qui s’appelèrent préteurs avant de s’appeler consuls. Et ce fut
aussi le nom donné aux magistrats des villes italiennes qui, les
premières, reçurent le droit de cité romaine, avant même la
Guerre sociale. Ce système, à vrai dire, était contraire au vieux
système romain d’organisation des villes, qui consistait à les
faire administrer par des magistrats de Rome, ou par des délé­
gués, praefecti jure dicundo, envoyés de Rome à cet effet. Les
(1) Herzog, D e p r a e l o r ib u s G a J lia e N a r b o n e n s is m u n i c ip a l i b ii s (1862), dont
il a reproduit l’essentiel dans sa G a llia e N a r b o n e n s is h i s t o r i a , p. 57, 100, et
218 et suiv. ; — O Hirsehfeld, G a llis c h c S t u d ie n , I, p. 41 ; — C. Jullian, I n s ­
c r ip tio n s r o m a in e s d e B o r d e a u x , I, p. 115 et suiv.
(2) M. Hirsehfeld, au n“ 193, restitue d u i i m v i r p r a e to r , ce qui me paraît
inadmissible ; nulle part en effet il n’est question de d u u m v i r i p r a e to r e s ,
mais toujours de p r a e to r e s d u u m v i r i ; la lettre R et le dernier jambage de la
lettre précédente, avant le point qui sépare ce mot mutilé de p r a e to r , font
certainement partie du surnom du personnage, A p e r , A le x a n d e r , etc.

�237
difficultés de toutes sortes que suscitait ce système y firent
renoncer complètement après la Guerre sociale, et l’on fit alors,
pour toutes les villes italiennes, ce que l’on avait fait auparavant
pour quelques-unes seulement: on leur donna à toutes des
magistrats spéciaux. C’est alors aussi que le nom ancien de
préteur fit place à celui de duumvir ou de quattuorvir. Enfin,
c’est ce même régime que l’on appliqua aux cités de la Gaule
Narbonnaise. Si l’on avait voulu se conformer aux principes du
vieux droit romain, c’est le gouverneur de la province, ou un
praefectus délégué par lui, qui auraient dû remplir les fonctions
de magistrats municipaux : néanmoins, on accorda à ces villes
des magistrats spéciaux, vraiment municipaux. Ce fût probable­
ment sous l’influence du parti démocratique, qui, poussant
comme il le faisait, à la colonisation hors d'Italie et à l’expansion
du droit de cité, voulait que les nouvelles colonies n’eussent
rien à envier aux villes italiennes et à Rome elle-même, et que
les noms mêmes de leurs magistrats rappelassent la magis­
trature romaine par excellence. Il est à peine besoin d’ajouter
que cela n’empêchait nullement la colonie d’être astreinte à
toutes les lois de Rome, d’en garder toutes les institutions, en
un mot, de faire partie intégrante de l’empire.
A cette théorie s’oppose celle de Hirschfeld, qui veut au
contraire que les préteurs, ou, pour mieux dire, le préteur des
cités narbonnaises lire son origine, non point des vieilles
institutions romaines, mais des vieilles institutions gauloises.
C’est cette théorie, reprise par C. Jullian, qui me paraît rendre
le mieux compte des faits, et notamment de celui-ci, que le
préteur, Iâ où il porte simplement ce titre, apparaît comme
agissant seul, sans collègue, ce qui est contraire au système
romain de la collégialité.
Ce titre de praetor, dit Hirschfeld, parut aux Romains le
plus propre pour désigner le magistrat qui avait succédé à
l’ancien chef des cités gauloises, à celui qu’on appelait par
exemple vergobret chez les Eduens. On peut objecter à cela la
présence de ce titre à Narbonne, colonie romaine. Mais, outre
qüe là on ne le trouve qu’uni à celui de duumvir, il s’explique
AQVAE SEXTIAE

�238
MICHEL CLERC
précisément par l’intention qu'ont eue les Romains d’assi­
miler les magistrats de Narbonne à ceux des autres cités de la
province. C’étaient, en effet, chez les Gaulois, la très grande
majorité des cités qui avaient à leur têle un chef unique, et les
Romains ne modifièrent pas tout d’abord cette organisation
municipale ; seulement ils donnèrent à ce chel le titre qu’avaient
autrefois porté les magistrats de Rome : « On identifia, dit
C. Jullian, les fonctions comme on avait identifié les dieux, par à
peu près ». La meilleure preuve qu’il en fut ainsi, c’est qu’on
retrouve ce titre de prêteur à Bordeaux, qui ne fut jamais
colonie, ni romaine, ni latine.
D’autre part, il est prouvé que, dans les villes où les
inscriptions nomment el des préteurs et des duumvirs ou
quattuorvirs, les premières sont antérieures aux secondes ;
de plus, là où l’on trouve des préteurs avec l’épithète de
duumvirs ou des quattuorvirs, il est infiniment probable qu’ils
ont commencé par être des préteurs tout court. Et enfin, il est
également à peu près certain que cette préture primitive ne
comportait, dans chaque cité, qu’un seul titulaire, comme chez
les Gaulois, à qui le système romain de la collégialité a toujours
été inconnu.
Sur les inscriptions de Bordeaux, qui mentionnent le nom du
préteur C. Julius Secundus, qui avait légué une somme
d’argent à la ville pour l'adduction d’eaux, il apparaît, non
comme membre d’un collège de magistrats, mais comme ayant
exercé la charge à lui seul. Mais ce caractère est encore mieux
marqué sur l’inscription d’Avignon, où T. Carisius est appelé
préteur des Volques ; or, ce n’est point une épitaphe, mais une
dédicace à une divinité.
Ce système d’ailleurs ne dura pas très longtemps, et bientôt
le prêteur fut remplacé par un corps de deux, ou de quatre
magistrats, à la romaine. Ces magistrats s’appelèrent d’abord
préteurs duumvirs, ou prêteurs quattuorvirs, et ce fut la
transition entre les deux systèmes ; puis ils finirent par
s’appeler simplement duumvirs ou quattuorvirs, el dès lors il
n’y eut plus de différence, même nominale, entre les cités de la

�—

239
Gaule et celle des autres provinces de l’empire. Pour l’époque
où s’opéra ce changement, Herzog pense, pour les villes de la
Narbonnaise, à Auguste, ou, au plus tard, à Tibère. Et en effet,
une inscription de Narbonne, qui date des premières années du
premier siècle, sinon d’une époque plus ancienne encore,
mentionne déjà un préteur duumvir (1) , et une autre,
qu’Hirschfeld ferait volontiers remonter aux derniers temps de la
république, porte le litre de duomvir tout court (2).
Tel a été le processus de celte institution des préteurs dans
les cités de la Gaule Narbonnaise. Je dis dans les cités, et non
dans quelques-unes, car il paraît évident que là où les docu­
ments ne nous permettent pas de constater la présence de pré­
teurs, il y en eut cependant, de même qu’il y eut, plus lard, des
duumvirs ou des qualtuorvirs dans des villes où nous n’en
retrouvons plus trace.
Je reviens à l’inscription d’Aix. Elle a pour nous un double
intérêt. Non seulement elle nous fait connaître un préteur de la
cité, au temps d’Auguste, mais ce personnage, qui nous
apparaît sous la figure d’un citoyen romain, avec les tria nomina
et la mention de la tribu, Sex. Acutius, Voltinia, Aquila, est le
fils d’un homme qui, lui, s’appelle d’un seul nom, Acutus. Le
fils a fait du nom unique de son père son nom proprement dit,
nomen, en lui donnant une forme dérivée ; il a pris un prénom,
qui, visiblement, est tiré du nom du fondateur de la cité,
Sextius, et un surnom qui parait être une sorte de sobriquet,
comme tant de surnoms à l’origine (Lupus, Nasica, Cicero, etc.).
C’est sans doute en vertu de la loi qui régissait les colonies de
droit latin que ce fils de pérégrin est devenu citoyen. Il est vrai
que ce titre ne devait être donné qu’à l’expiration de la charge ;
mais Acutius aura sans doute fait élever ce tombeau de famille
au moment où il pouvait y faire figurer ses nouveaux titres, à
l’expiration de ses pouvoirs (3).
Je ne reviens pas sur les quattuorvirs et duumvirs aixois,
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 4338.
(2) Ibid., 4389.
(3) Cf. supra, p. 148.

�240
MICHEL CLERC
ayant déjà mentionné tous les documents qui nous les font
connaître, si ce n'est pour signaler un fonctionnaire intitulé
Greffier des quattuorvirs, Scribn quatiuorvirorum (1), titre qui
apparaît fort rarement dans les inscriptions. Il ne sera donc pas
inutile de donner sur ces fonctionnaires quelques détails (2).
Il en est question dans le document célèbre connu sous le nom
de Bronzes d’Ossuna (en Bétique), qui n’est autre qu’un frag­
ment de la loi de fondation de la colonie romaine de Julia
Genetiva, établie là après la mort de Jules César, mais en vertu
de ses dispositions. Il y est dit que les duoviri auront deux
greffiers, les édiles un seul, et que celui-ci recevra un traite­
ment de huit cents sesterces, les autres en recevant un de douze
cents sesterces. Ils jouiront de plus de l’exemption du service
militaire, de même, du reste, que les autres appariteurs des
magistrats de la cité, l’année où ils exerceront leurs fonctions.
Enfin, et ceci est plus significatif, les greffiers, aussi bien celui
des édiles que ceux des duumvirs, devront prêter serment à leur
entrée en charge. C’est le seul exemple de ce genre que nous con­
naissions, et il s’explique d’ailleurs fort bien par la nature même
de la charge de ces greffiers, qui, comme ceux des questeurs à
Rome, étaient employés à l’administration de la caisse publi­
que et à la comptabilité financière : « qui pecuniam publicam
colonorum rationesque scripturus erit ». Chacun jure : « sese pecu­
niam publicam ejus coloniae concustodilurum rationesque veras
habiturum esse, uti quod recte factum esse volet sine doto malo,
neque se fraudem per litteras facturum esse scientem doto maloD.
On voit par là que les greffiers étaient, en fait, des personnages
d’importance, bien que compris parmi les fonctionnaires subal­
ternes. A Rome, il n’est pas douteux que les scribes des édiles
et des questeurs aient exercé sur les affaires publiques une
grande influence. A côté de ces magistrats annuels, ils formaient
une classe de professionnels rompus à toutes les questions jurl(1) 24.
(2) Voir le commentaire de Mommsen à la Lex coloniae Geiletivâë, dans
VEphemeris Epigraphica, III, p. 107-108 ; cf. Moni msen- Alarqu ardt, Manuel, I,
p. 393 et suiv.

�AQVAE SEXTIAE

diques et financières. Il a dû en être de même dans les villes de
province, et il est bien probable qu’ici et là, ces fonctions, soidisant annuelles, étaient en réalité continuées comme l’exercice
d’une véritable profession.
Aussi, très généralement, celte fonction, qui entraîne une cer­
taine responsabilité, et de laquelle dépend en partie la bonne
marche des finances communales, n’était confiée qu’à des
citoyens. Les affranchis, admis à remplir quantité de fonctions
inférieures, comme licteurs, viateurs, hérauts, elc., étaient rare­
ment pris comme greffiers. Il y avait cependant des exceptions,
et les inscriptions fournissent quelques exemples de greffiers
pris parmi les affranchis (1). Or c’est précisément le cas pour
l’inscription d’Aix, à laquelle je reviens.
Ce greffier des qualtuorvirs d’Aix s’appelle Lucius Pompeius
Hermeros. L’absence d’indication de la tribu, le fait qu’il a
exercé les fonctions de sévir augustal, enfin ses noms, prouvent
que c’est un affranchi. Hermeros est un nom grec, son ancien
nom d’esclave, dont il a fait, suivant l’usage, son surnom à la
romaine, tandis qu’il a sans doute emprunté son prénom et son
nom à son ancien maître devenu son patron (2).
Peut-être avons-nous la mention d’une magistrature dont il
n’existe qu’un seul exemple connu, à savoir dans la cité de Vienne :
celle des Triumviri loconim publicorum persequendorum, ou
Conservateurs du domaine municipal (3). Mais l’inscription qui
(î) Voir Lécrivain, in Daremberg-Saglio, Dictionnaire des Antiquités, s. v.
p. 1217.
(2) Peut-être avons-nous une autre inscription concernant le même per­
sonnage. C’est une épitaphe trouvée, non il est vrai, à Aix, mais à Die, l’épi­
taphe d’un jeune homme appelé Lucius Pompeius Faustinus, à qui le tombeau
est élevé par son père Lucius Pompeius Hermeros. L’inscription, dans sa
simplicité, est touchante : CIL, XII, 1649: D (is) M ( a n ib u s ) L [ u c ii) P o m p ( e i )
F a u s t i n i , filili) p i i s s i m i , d e p in { c li) a n n p r u m ) X X , q u e m p o s t m o r te m f r a l r ( s i )
d u s b e u e r iu n i L ( u c iu s ) P o m p ( e iu s ) H e r m e r o s p a l e r a m i s e r a t . — Aux dieux
mânes de Lucius Pompeius Faustinus son fils très pieux, mort à l’âge de
vingt ans, que son père Lucius Pompeius Hermeros a perdu après la mort
de son frère Severianus.
(3) 2 5 ; CIL, XII, 1879, 1870, e t s u i v .; cette magistrature paraît même avoir
été la plus élevée de la colonie : 1783.
L ib e r tu s ,

�242
MICHEL CLERC
la mentionne, aujourd’hui mutilée, est d’une lecture incertaine ;
et l’existence de cette magistrature, explicable à Vienne, dont le
vaste territoire embrassait tout le Dauphiné et toute la Savoie,
ne le serait guère à Aix, dont le domaine était d’une étendue
beaucoup plus restreinte.
Immédiatement après les duumvirs venaient les édiles, qui
formaient aussi un collège de deux membres, tantôt rattachés,
nous l’avons indiqué, à celui des duumvirs, qui prenaient alors
le titre de quattuorvirs, tantôt constitué à part. Dans les deux
cas, leurs fonctions sont les mêmes. Comme les édiles de Rome,
ils sont chargés de la surveillance des marchés, de la voirie, et
de ces deux choses si importantes sous l’empire, la célébration
des jeux et les distributions de blé. L’édilité est une charge infé­
rieure au duumvirat, et l’on passait par la première avant d’ar­
river à la seconde.
Nous connaissons quatre édiles aixois. L’un est ce personnage
qui a été ensuite praefectus pro duoviro (1); le second est ce
Sex. Samicius Maximinus que nous avons déjà signalé parmi
les décurions (2); le troisième est ce Sex. Julius Verinus qui a
été père de trois décurions (3). Celui-là ajoute à son titre
d’édile l’épithète de munerarius : en voici le sens. Les jeux
publics à la célébration desquels les édiles devaient veiller
avaient lieu partie aux frais de la cité, partie aux leurs propres.
La cité, par exemple, votait à cet effet une certaine somme, que
les édiles complétaient de leurs propres deniers. Mais.de plus,
ils pouvaient, en dehors de ces jeux légaux et obligatoires, en
célébrer d’autres, qui étaient complètement à leurs frais. L’épigraphie nous fournit des exemples de cas de ce genre, où le
magistrat a offert au peuple des jeux où honorem aedilitatis (4).
C’est le même sens qu’il faut attribuer à l’expression aedilis et
(1) 23.
(3) 21.
(4) CIL, VIII, 858, 2344, 7990 ; IX, 3314.

(2) 2 0 .

�243
munerarius d’une inscription de Cbemlou (1), el à 1’aedilis muncrarius d’Aix. Rien ne marque mieux le caractère de ces magis­
tratures, qui imposaient à leurs titulaires autant de devoirs
qu’elles leur conféraient d’honneurs, et par le moyen desquelles
la cité se déchargeait en partie de ses obligations les plus oné­
reuses sur les membres des familles les plus riches.
Le dernier de ces édiles aixois est un certain Gallus, dont
nous ne connaissons que ce surnom. L’inscription, trouvée
non à Aix, mais à Narbonne, est une épitaphe, du premier
siècle de notre ère (2). Gallus y est qualifié d’édile à Aquis
Iulis, qui, nous l’avons vu, est Aix. Mais il a exercé aussi les
mêmes lonclions, el d’autres encore, là où il est mort, c’està-dire à Narbonne ; enfin il a également exercé celle de
Praefectus fabrum, qui est, non plus une charge municipale,
mais une fonction de l’état, le Prnefectus fabrum étant une
sorte d’officier d’étal-major attaché au commandant d’une
armée. Les jeunes gens de grandes familles municipales
entraient souvent par là dans la carrière des honneurs
romains, soit pour la continuer, soit pour revenir ensuite
dans leur patrie y suivre la filière des honneurs municipaux,
ce qui avait été le cas pour Gallus. Parfois même c’était un
litre purement honorifique, qui n’obligeait pas celui qui en
était revêtu à se rendre dans la province où résidait son chef
nominal (3).
Quant au fait d’avoir exercé des fonctions municipales dans
deux villes de la province, Aix et Narbonne, il s’explique par­
la façon dont les Romains concevaient les rapports entre les
cités et leurs citoyens respectifs. Les Romains n’admettaient
pas, comme le faisaient les Grecs, que l’on pût être citoyen
AQVAE SEXTIAE

(1) Ibid , VIII, 1270 ; à Vence, un duovir paraît porter la même épithète,
mais la lecture n’est iras certaine (ibid., V, 7915). Il est assez surprenant
que ces divers textes aient échappé à M. Beaudouiu, qui déclare (Annales de
l'Univ. de Grenoble, 1891, p. 306, n°l), que « les prétendus aediles munerarii ne
se trouvent mentionnés nulle part... et que leur existence paraît d’autant
plus problématique qu’on ne voit pas du tout ce que seraient ces espèces
d’édiles &gt;&gt;.
(2) -194..
(3) Voir C. Jullian, in Daremberg-Saglio, Fabri, d. 958-959.

�MICHEL CLERC
244
dans deux cités à la fois ; mais ils admettaient qu’un citoyen
d’une cité fût dans une autre ce que l’on appelait un incola
analogue au métèque des Grecs. En principe, les incolae, soumis
à toutes les charges de la cité où ils avaient élu domicile, y
étaient exclus des honneurs, réservés aux seuls citoyens. Mais il
y avait à celle règle des exceptions, et la loi municipale de
quelques cités, et aussi un décret impérial, pouvaient conférer
le jus lionorum à un incola (1). Tel paraît avoir été le cas de
Gallus, originaire d’Aix, et ensuite fixé à Narbonne (2). J’ajou­
terai qu’il s’explique d’autant mieux que les relations entre
Aix et Narbonne paraissent avoir été actives : nous en
verrons d’autres exemples.

Le même Sextus Samicius, que nous avons vu décurion, puis
édile, nous fournit encore le seul exemple que nous ayons d’un
quesleur aixois. Les questeurs municipaux différaient des
duumvirs et des édiles en ce sens qu’ils n’étaient pas de véri­
tables magistrats. Chargés simplement de garder la caisse
municipale, d’encaisser les recettes et de faire les versements,
ils ne pouvaient le faire que sur l’ordre des duumvirs. Aussi
considérait-on volontiers celte fonction plutôt comme une
charge personnelle que comme une véritable magistrature (3).
Il est même possible que, comme le dit Herzog (4), la charge
de questeur ait été donnée à des hommes qui n’appartenaient
point encore à l’ordre des décurions, et qu’ils n’aient figuré
sur l’album de la curie qu’après l’avoir exercée. Cela expli­
querait que Samicius ail fait figurer son titre de décurion, et
qu’il l’ait fait figurer, conformément aux habitudes romaines,
à sa place chronologique, entre la questure et la magistrature
supérieure que lui avait ouvert le décurional, l’édilité.
(1) Voir Dai’emberg-Saglio, Incola, 458 ; Mommsen-Marquardt, Manuel,
VI, p. 2, p. 454 ; lleaudouin, op. cil., p. 295, n. 3.
(2) Cf. CH., XII, 7907, où un citoyen de Salinae (Castellane) exerce le duumvirat là et à Fréjus.
(3) Digeste, L, 4, 18, g 2 quaesliira in aliqua ciuitate inter honores non
habetur, sed personale munus est.
(4) Op. cil., p. 191.

�AQVAE SEXTIAE

245

Le même personnage porte enfin un dernier litre, qui, si ce
que je viens de dire est exact, est en réalité le premier dont il a
été revêtu (1). C’est celui de Tabularii publici curator. Hirschfeld
n’en fait qu’un avec celui de questeur, qui précède, et lit:
« Questeur chargé des archives publiques ». Je ne suis pas sûr
qu’il faille ainsi confondre les deux titres, bien qu’à Rome, en
effet, les archives de l’État fussent confiées à la garde des
questeurs. S’il en avait été ainsi à Aix, il semble que l’on n’aurait
pas mentionné ce titre de garde des archives, pas plus qu’on ne
le mentionne à Rome.
Je pense donc au contraire, avec Mommsen (2), que cette
charge municipale a été créée sur le modèle de la magistra­
ture extraordinaire instituée par Tibère en l'an 16, à savoir, à
côté des questeurs, administrateurs réguliers des archives de
l’État, les trois curatores labulanim ou tabularionim publicoram,
chargés de remplacer les documents publics défectueux, et de
restituer ceux qui manquaient.
En dehors de Rome, nous ne connaissons que deux exemples
de cette charge, à Oslie et à Aix.
Telles sont les magistratures et les fonctions, ordinaires et
régulières, de la cité, que nous font connaître les inscriptions.
Un dernier texte du même genre, trouvé à Nîmes, nous révèle
une particularité intéressante de l’histoire de la ville, et nous
fournil un dernier nom de magistrat (3).
Le personnage en question, M. Cominius Æmilianus, n’est
pas un Aixois ; c’est un Nîmois, chevalier romain, de cette caté­
gorie de chevaliers dite eqno publico, nommés par l’empereur,
et pour qui cette qualité, avec les insignes qu’elle comportait,
était purement honorifique, une sorte de décoration. Il avait
(1) L’inscription que l’on appelle en épigraphie un cursus honorum en
sens inverse, où les charges sont énumérées en commençant par la dernière
exercée, et en remontant jusqu’à la première.
(2) Manuel, IV, p. 260, et Ephemeris epigraphica, III, p. 328.
(3) 191 ; une autre inscription de Nîmes, relative au même personnage,
permet de reconstituer sa carrière (CIL, XII, 3213).

�246
MICHEL CLERC
commencé par remplir dans sa patrie des fonctions municipales,
celle de Préfet des Vigiles, charge qui paraît avoir été particulière
à Nîmes ; puis celle de pontife, et celle de quattnorvir ab ærario,
chargé des finances (les quattuorvirs de Nîmes se divisent en
duumvirs chargés de l’administration de la justice, et duumvirs
chargés de l’administration des finances), et enfin celle de fla­
mme d’Auguste dans la colonie. Mais il avait aussi rempli des
fonctions hors de la cité : tout d’ahord la charge de flamine
d’Auguste, non plus pour la ville de Nîmes, mais pour la pro­
vince de Narbonnaise. En cette qualité, il avait dû présider,
l’année de sa charge, aux fêles du culte impérial à Narhonne,
et tenir à cette occasion l’assemblée des délégués des cités de la
province. Enfin, il eut à remplir les fonctions de Curateur de la
colonie d’Aix.
Voici en quoi consistait cette fonction, dont il y a beaucoup
d’exemples en Italie, mais peu en Narbonnaise (Avignon, Cavaillon, Fréjus (1).
D’une manière générale, le curateur est essentiellement un
fonctionnaire de l’ordre financier, très analogue à nos inspec­
teurs des finances. C’est seulement au règne de Nerva, au témoi­
gnage d’Ulpien, que remonte cette institution ; et elle concorde
bien avec une autre mesure attribuée au même empereur, à
savoir l’autorisation donnée aux villes de recevoir des legs. En
fait, les inscriptions ne nous font connaître de curateurs qu’à
partir de Trajan. Ces curateurs étaient nommés par l’empereur,
et la plupart du temps, les inscriptions mentionnent, et c’est le
cas ici, que le curateur a été donné par tel empereur, datas ab
imperatore. L’empereur en question semble (la pierre a beaucoup
souffert et se lit difficilement) être l’empereur Trajan. Cette
expression dalus semble bien indiquer que c’est sur la demande
des cités elles-mêmes, comme cela se fait encore aujourd’hui,
que l’empereur déléguait ces fonctionnaires ; on aurait donc tort
de voir là une tentative d’empiètement du pouvoir central suiles prérogatives municipales.
(1) Lacour-Gayet, Curaior civilatis, in Daremberg-Saglio.

�247
Le curateur était envoyé dans les cités qui, pour une raison
ou pour une autre, avaient leurs finances en mauvais état. Ses
attributions, multiples, se ramènent toutes à la gestion du patri­
moine de la cité. C’est pourquoi il est chargé de placer ses capi­
taux, de louer ses immeubles, etc. Mais bien qu’il fût amené par la
force des choses à s’immiscer dans toutes les affaires qui avaient
une répercussion sur le budget, il n’avait aucun moyen de coer­
cition, n’ayant pas le droit, qui caractérisait les véritables
magistrats, d’infliger des amendes.
De même que les fonctionnaires impériaux envoyés dans une
province ne devaient pas être originaires de cette province, les
curateurs étaient toujours étrangers à la cité qu’ils avaient à
administrer. On les choisissait en général parmi les personnages
de rang équestre, comme Cominius ; quelquefois parmi ceux de
rang sénatorial, surtout à partir de Marc-Aurèle. Enfin, ils
n’étaient pas tenus à la résidence, ce qui achève de les distinguer
nettement des magistrats municipaux ; et parfois ils étaient
chargés de la curatelle de plusieurs cités à la fois (c’est le cas
pour Avignon, Cavaillon et Fréjus (1), même de cités appar­
tenant à des provinces differentes.
On aimerait à savoir quelles circonstances avaient amené, au
second siècle de notre ère, les magistrats d’Aix à demander à
l’empereur l’envoi d’un curateur. Sans pouvoir rien affirmer,
on peut soupçonner qu’à Aix, comme dans tant de villes, c’était
l’abus des jeux et des distributions gratuites qui avait obéré les
finances de la cité.
En plus de ces charges, ordinaires ou extraordinaires, entre
lesquelles se répartissait l’administration de la cité, la plupart
des villes avaient un ou plusieurs représentants chargés de
défendre leurs intérêts, notamment à Rome, devant le Sénat ou
l’empereur. En réalité, c’étaient surtout des bienfaiteurs, qui en
échange d’un titre, celui de Patron, qui paraît avoir été fort
envié, versaient des sommes souvent considérables pour l’em­
bellissement de la ville, pour les travaux publics, ou pour les
jeux. C’était d’ailleurs un véritable titre, donné par le Sénat
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 3275.

17

�MICHEL CLERC

municipal, et, très souvent, héréditaire dans [une famille.
Les patrons étaient inscrits sur l’album sénatorial, à litre
honorifique : c’est-à-dire que le patronage était devenu une
véritable institution municipale. On trouve parmi les patrons
des hommes de l’ordre sénatorial et des hommes de l’ordre
équestre ; des personnages illustres, qui ont eu des relations
avec la cité, par exemple d’anciens gouverneurs ; mais aussi des
personnages originaires de la cité même et qui généralement y
ont exercé ou même y exercent encore une charge (1).
L’inscription trouvée en 1628 dans le Mausolée est une dédi­
cace en l’honneur de trois patrons de la colonie d’Aix. Une ville,
en effet, pouvait avoir plusieurs patrons à la fois, de même qu’un
seul personnage pouvait représenter plusieurs cités à la fois. Et
en ce cas, on inscrivait toujours leurs noms, sur tous les actes
publics, dans un ordre invariable, les patrons de l’ordre sénato­
rial, s’il y en avait, en tête, et ensuite ceux de l’ordre équestre.
Nous avons ici, précisément, un exemple curieux de cet usage
protocolaire. Des trois patrons d’Aix, le premier inscrit est un
enfant, puero (tous les noms ont disparu), qui n’a, bien entendu,
exercé encore aucune fonction, mais à qui on a eu soin de
donner son titre héréditaire de personnage sénatorial, laticlavio.
Nous avons là, en même temps, un exemple de l’hérédité, sinon
régulière, du moins fréquente, des fonctions et du titre de patron.
Les deux autres patrons, des hommes faits, ne viennent qu’au
second rang, parce qu’ils appartiennent simplement à l’ordre
équestre. Tous les deux sont des tribuns militaires. L’un appar­
tient à la Légion VU Gemina Félix. Cette dernière épithète nous
permet de dater approximativement l’inscription, la septième
légion ne l’ayant reçue que sous Vespasien, et s’appelant, à partir
de Caracalla, Gemina Pia Félix. Elle a été cantonnée presque
constamment, à partir de Vespasien, en Espagne (2).
L’autre tribun appartient à la Légion VIII Augusta, qui, à
partir de Vespasien, a été cantonnée en Germanie Supérieure(3),
;1) Daremberg-Saglio, Iiospitium, et Palronns coloniae.
(2) Cagnat, in Daremberg-Saglio, Lcgio, p. 1083.
(3) Ibid., 1084.

�249
où nous verrons plus loin qu’ont tenu garnison plusieurs légion­
naires originaires d’Aix.
Il est évident que ces deux modestes personnages de l’ordre
équestre étaient, comme leur jeune collègue dans le patronat,
originaires d’Aix; car lorsqu’une ville choisissait son patron en
dehors de ses propres habitants, elle s’adressait toujours à quel­
que personnage d’importance. Tous trois devaient appartenir à
des familles de l’aristocratie locale, les deux derniers peut-être
à une seule et même famille.
Un autre document du même genre, mais intact, a été
retrouvé à quelque distance de Rome, sur la voie Appienne, et
transporté de là à la Villa Borghèse. C’est l’épitaphe de Marcus
Junius Rufus Pythyon, originaire d’Aix, patron de la colonie, et
qualifié d’homme « bon et éloquent » (1). Le cippe, qui est de
grandes dimensions, est décoré, adroite et à gauche de l’ins­
cription, d’une patère et d’un de ces vases à verser appelés urcei,
décoration fréquente sur les monuments de ce genre, et qui fait
allusion aux rites de la libation. A la partie supérieure est repré­
sentée une corbeille, cista, remplie de ces rouleaux, volumina,
que formaient les manuscrits des anciens. Il semble bien qu’il y
ait là une allusion à la profession du défunt, qui ne paraît pas
avoir exercé de fonction publique, et que l’épithète de disertus
désigne sans doute comme exerçant celle d’avocat. Cet Aixois
établi à Rome comme avocat avait pu y rendre, en cette qualité,
d’importants services à sa ville natale, et il était bien placé pour
en défendre en haut lieu les intérêts.
Reste une dernière catégorie de charges municipales, à savoir
les fonctions sacerdotales. Mais je préfère en rattacher l’étude à
l’étude plus générale des divers cultes pratiqués dans la cité
d’Aix, qui nous amènera naturellement à l’exposé de l’introduc­
tion du christianisme, conclusion de toute cette partie de l’his­
toire d’Aix dans l’antiquité.
Il y a d’ailleurs à tirer encore de nos textes épigraphiques
quelques renseignements sur la vie publique et privée dans la
ville et dans toute la cité, et sur la population.
AQVAE SEXTIAE

(1) 201.

�I

250

MICHEL CLERC

I I . — L e Commerce , l ’Industrie , les C orporations ,
les S oldats , etc .

On sait le rôle considérable qu’ont joué, sous l’empire, les
affranchis (1). Ce n’étaient pas seulement les particuliers qui en
avaient, mais aussi les villes, puisqu’elles avaient également
des esclaves, servi publici. Ces affranchis, exclus des fonctions
municipales proprement dites, se livraient au commerce et à
l’industrie, et aussi aux professions libérales, et occupaient une
place prépondérante dans les corporations de tout genre, et
surtout dans le corps des Augustales, dont je parlerai plus loin,
corps qui a eu dans les cités provinciales une importance telle
qu’il formait comme une seconde assemblée municipale.
Nous connaissons deux affranchis de la cité d’Aix. L’un ne
porte qu’un seul nom, Fadius (si l’inscription, trouvée à
Narbonne et aujourd’hui perdue, a été vue entière et exacte­
ment copiée) et le titre de Sévir Auguslal dans la colonie
Julia Augusta Aquis (2). L’autre, trouvée à Aix, est l’épi­
taphe de Sextus Publicius Antenor(3). Je reviendrai plus loin
sur cette dernière inscription, intéressante à plusieurs titres.
Pour le moment, je me borne à relever les noms du personnage
et la façon dont ils sont disposés. Le prénom, Sextus, est évidem­
ment dérivé du nom du fondateur de la colonie, Sextius ; le nom,
Publicius, est un nom très fréquent chez les affranchis, et est
également dérivé du mot publions, qui désignait les esclaves
appartenant aux villes. Enfin le surnom, Antenor, est un nom
grec, et non romain : c’est l’ancien nom de l’esclave, dont il nous
décèle ainsi l’origine. Ce nom est devenu son surnom à la
romaine, lorsque le nouvel affranchi a pris un prénom et un
nom romains : nous en avons déjà vu un exemple, à propos
d’un autre affranchi également grec d’origine, L. Pompeius
Hermeros. Enfin, entre le nom et le surnom, là où les citoyens
(1) H. Lemonnier, Élude historique sur la condition privée des affranchis à
Rome pendant les trois premiers siècles de l’empire.

(2)1 9 8 .
(3) 2 7 .

�placent l’indication de leur tribu, l’affranchi, qui, depuis
Auguste, n’est plus inscrit dans une tribu, place la mention de
son état civil, coloniae Aquensis libertins.
J’ai dit que les affranchis tenaient une grande place dans les
corporations de tout genre (1). Si Fadius ne nous apparaît que
comme faisant partie des Augustales, Sex. Publicius, qui en fait
partie aussi, appartient également à la corporation des centonarii,
la seule corporation ouvrière dont nous constations l’existence
à Aix.
Les centonarii étaient des fabricants d’étoffes de laine gros­
sières dont on faisait des vêtements (centones) pour les esclaves,
et des couvertures. On s’en servait aussi, paraît-il, vu leur peu
de combustibilité, dans les incendies, pour comprimer le feu. Et
c’est sans doute pourquoi les centonarii faisaient dans les villes
de province le service que faisaient à Rome les vigiles, et que
font nos pompiers. Ils étaient, partout, organisés en corpora­
tions, collegia, d’où l’épithète qu’ils prenaient de corporatt : Sex.
Publicius est dit corporatus centonarius. Ces corporations,
reconnues et autorisées par la loi, mais très strictement surveil­
lées par elle, jouissaient de certains privilèges, en échange des
services qu’elles rendaient à la communauté, en assurant des
services publics indispensables.
Une autre inscription est relative à un autre membre de la
même corporation, C. Valgius Victorinus, qui est aussi très
probablement un affranchi, car son nom n’est pas suivi de la
mention de la tribu, et, de plus, parce qu’il fait aussi partie
du collège des Augustales, composé presque exclusivement
d’hommes de cette classe (2).
Presque partout, avec la corporation des centonarii, apparais­
sent celles des fabri, forgerons, et des dendrophori, charpentiers,
également chargés, en dehors de leur métier de tous les jours,
de l’extinction des incendies. Il est probable que des corpora­
tions de ce genre ont existé à Aix, mais nous n’avons aucun
(1) Pour les corporations, je renvoie une fois pour toutes à l’ouvrage clas­
sique de Waltzing, Étude historique sur tes corporations professionnelles chez
les Romains ; surtout II, p. 111, 431 et suiv. ; IV, p. 50 et suiv.
(2) 97.

■Ml

j|
II

�252
MICHEL CLERC
témoignage de leur activité. Arles, Nîmes, Narbonne, sont à cet
égard beaucoup plus riches, et il est évident que ce n’est pas à
Aix qu’il faut chercher, dans la Gaule Narbonnaise, un des
centres industriels et commerciaux.
Il y a cependant une industrie, non plus générale comme celle
des centonarii, mais spéciale à Aix, et dont une unique inscrip­
tion, demeurée inaperçue, nous révèle l’existence vers le second
siècle de l’empire.
C’est l’épitaphe, trouvée à Rome, d’un certain L. Julius Fuscus
d’Aix, qualifié olearius, négociant en huile (1). C’est le seul texte
qui nous prouve, d’une façon positive, que la fabrication et le
commerce de l’huile d’olive se pratiquaient à Aix dans l’anti­
quité, et que cette huile s’exportait en Italie. A Arles aussi,
nous constatons l’existence de fabricants d’huile (2) ; mais nous
ne savons pas s’ils exportaient les produits de leur industrie. Le
fait que Fuscus avait été enseveli à Rome prouve au contraire
que c’est là qu’il était établi et qu’il avait ses bureaux, où il
vendait l’huile récoltée dans ses domaines de Provence et peutêtre aussi celle qu’il y achetait sur place à d’autres propriétaires.
Quatre fragments d’amphores, trouvés, trois à Rome et un à
Ostie, proviennent probablement de cette fabrique (3). Tous ces
documents datent sans doute du second siècle de notre ère, où
nous savons que l’importation des huiles étrangères se faisait en
Italie sur une grande échelle, par suite de l’abandon, dans les
campagnes italiennes, de la culture de l’olivier. C’est à partir de
ce moment que l’on y voit affluer les huiles d’Espagne et
d’Afrique. L’huile d’Aix paraît y avoir été beaucoup plus rare,
c’est-à-dire qu’elle devait déjà, comme de nos jours, passer pour
une huile fine, et de prix plus élevé. Il est bien probable d’ail­
leurs qu’à Aix comme à Arles, la fabrication de l’huile, industrie
née de l’agriculture locale, s’était développée bien avant cette
(1) 2 0 0 ; cf. M. Clerc, Un négociant en huile d'Aix à Rome au second
siècle de notre cre (Annales de la Société d’études provençales, 1906, p. 283 et
suiv.).
(2) CIL, XII, 714; Dig., XIV, 3, 13, préf. (Ulpien).
(3) CIL, XV, 2898.

�253
époque, où des circonstances extérieures vinrent seulement lui
donner un nouvel essor. A Rome, nous savons que les olearii
formaient une corporation fort importante, et jouissaient de pri­
vilèges enviables, comme l’exemption des impôts après cinq ans
d’exercice de leur profession (1). Étaient-ils, à Aix, organisés en
corporation ? Nous ne le savons pas, mais la chose paraît pro­
bable. Mais, dans tous les cas, c’est à la corporation de Rome,
et non à celle d’Aix, qu’appartenait Fuscus, le plus ancienne­
ment connu des négociants en huile d’Aix.
AQVAE SEXTIAE

Voici maintenant des corporations d’un genre tout différent,
dont l’existence à Aix nous est révélée par un document unique,
une inscription métrique, gravée en beaux caractères de la fin du
second siècle, sur une pierre de grandes dimensions (2). Celle
inscription, l’épitaphe d’un jeune homme mort à l’âge de dixneuf ans, est le seul document relatif à une corporation d’un
genre spécial, dont les exemples, très nombreux en Italie, sont
très rares dans la Gaule Narbonnaise, les collèges de Juvenes. Il
n’en est question en effet, dans les documents épigraphiques,
qu’à Vence, à Vienne, et, peut-être, à Narbonne (3).
Les Collegia Juvenum (4) étaient des associations de jeunes
gens, que l’on trouve dans la plupart des provinces latines de
l’empire, et qui paraissent avoir été fort analogues aux collèges
de néot des cités grecques (5). Au début, peut-être, simples
associations libres, elles devinrent très vite de véritables corpo­
rations reconnues par l’État. Comme toutes les corporations, les
collèges de Juvenes avaient leurs magistrats, parfois même
leurs prêtres, et leurs patrons, choisis parmi les personnages les
plus importants de la cité.
(1) D i g . , XIV, 4, 5 ; — Waltzing, o p . c i t . , II, p. 87 et suiv.
(2) 2 8 ; cf. Rouard, N o te s u r u n e i n s c r i p ti o n t r o u v é e à A i x e n 1839 (Congrès
archéologique de France, XXXIIIm» session, 1866, p. 242) ; — Waltzing, III,
p. 523.
(3) CIL, XII, 22, 1783, 1869, 2238, 4371.
(4) Voir C. Jullian, dans Daremberg-Saglio, J u v e n e s , que je résume ici ;
et Waltzing, IV, p. 216 et suiv.
(5) M. Collignon, L e s c o llè g e s d e N é o i d a n s le s c ité s g r e c q u e s (Annales de la
Faculté de Bordeaux, 1880).

�MICHEL CLERC

Les membres .s’en recrutaient d’ailleurs exclusivement parmi
les familles aristocratiques. Aussi prenaient-ils part à la vie
publique de la cité, et avaient-ils rang, dans les cérémonies,
immédiatement après les Augustales.
Leur caractère particulier, et leur fonction essentielle, étaient
de donner des jeux, et c’est là dessus que nous renseigne princi­
palement l’inscription en question.
Elle est rédigée dans le style quelque peu amphigourique
ordinaire aux inscriptions en vers. Bien que le document soit à
peu près complet, le nom du défunt demeure indécis. On le
désigne généralement sous le nom de Sex. Julius Felicissimus,
de l’un des noms qui figurent au bas de l’épitaphe. Mais comme
le texte semble indiquer que ce nom se trouve compris dans le
corps même de l’épitaphe, et que les noms qui figurent à la suite
sont tous au nominatif, Hirschfeld suppose, avec raison, je crois,
que ce nom est Pulcher, mot qui commence le sixième vers,
et sur lequel l’auteur de l’épitaphe a fait un jeu de mots. Pour
mieux dire, Pulcher aurait été son surnom, le nom complet
étant sans doute N. Julius Pulcher.
Dans cette hypothèse, le monument aurait été élevé au mort
par ses deux frères, Sex. Julius Felicissimus et Sex. Julius
Félix, qui le dédient « à leur élève « (alumno incomparabili), et
par une femme, qui paraît être leur sœur et celle du mort, Féli­
citas. Ce nom féminin, rare, existe pourtant, comme en témoigne
une autre inscription (1).
Or les jeux, où Pulcher s’était distingué par son habileté,
consistaient en combats livrés dans l’arène aux bêtes féroces,
docili lusu jnvenum bene dodus harenis (2). Souvent, revêtu
d’armes diverses, il avait lutté contre les fauves, variis circumdatus armis saepe feras lusi. Un peu plus loin, il est dit avoir été
le compagnon des ursaires, cornes ursariis. Les ursarii étaient
évidemment ceux dont la spécialité était de combattre les ours.
Et je pense qu’il s’agissait en ce cas, non pas précisément d’un
(1) CIL, XII, 5690, «0.
(2) On hésite sur le sens à donner à docilis : il me semble que ce mot est
pris au sens passif, « qui s’apprend aisément ».

�255
combat, d’une « mise à mort », mais de ces jeux, dont les monu­
ments figurés nous fournissent plusieurs exemples, où il fallait
provoquer ces animaux, puis se dérober à leur atteinte en se
mettant à l’abri de portes mobiles sur leur axe (1) : l’expres­
sion feras lusi semble bien faire allusion à ce genre d’exercice.
D'autre part, il était aussi le compagnon de ceux qui offrent les
sacrifices dans les fêtes religieuses, et qui, au printemps, cou­
ronnent de fleurs les statues des dieux (cornes his qui victimam
sacris caedere soient, et qui novo tempere veris floribus intextis refovent simulacra deorum). Or les ursarii (ou venatores) formaient,
dans plusieurs cités, une corporation (2). Il en était de même
des victimarii et des coronarii, dont les noms indiquent assez les
attributions, et que désignent certainement les deux vers que je
viens de citer.
Pulcher faisait donc partie de tous ces collèges, dont les obli­
gations tendaient toutes au même but, le culte des dieux et la
célébration des jeux publics. Et avec tout cela, Pulcher est
encore qualifié de medicus; j’imagine, vu son âge, qu’il était
simplement encore étudiant en médecine, sans doute à Marseille,
dont les médecins étaient célèbres sous l’empire (3).
On peut, en somme, conclure de ce document, qu’il y avait à
Aix (et il serait bien surprenant qu’il n’y en eût pas eu), un
amphithéâtre pour les j.eux publics. C’est ce que paraît d’ailleurs
confirmer la découverte, sur le même emplacement précisément
que l’inscription, de nombreux débris d’antiquités. Cet emplace­
ment, c’est l’ancien couvent des Minimes, depuis couvent du
Saint-Sacrement. Peiresc y avait, paraît-il, reconnu les vestiges
d’un amphithéâtre, et un voyageur qui avait passé par Aix, en
1588, les signale en ces termes (4) : « Il y a, hors la ville, quel­
ques antiquités découvertes qui paraissent ; il semble que c'était
le lieu où l’on faisait combattre les bêtes, où l’on jouait jeux des
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir par exemple Daremberg-Saglio, s. v. C o c h le a et C o n lo m o n o b o lo n ,
et Espérandieu, R e c u e il g é n é r a l d e s b a s - r e lie fs d e la G a u le , I, n» G09.
(2) Waltzing, IV, p. 124 et 126.
(3) Pline l’Ancien, H i s t . N a t u r . , XXIX, 5, 3-5.
(4) Cité par Rouard, Z. c., p. 244.

�256
MICHEL CLERC
anciens romains; cela est fait en forme d’arc, comme celles de
Languedoc ». J’aurai d’ailleurs à revenir là-dessus. Je relève
enfin, sur cette inscription, une formule que nous retrouverons
tout entière, sauf un mot, sur une épitaphe chrétienne du sixième
siècle : Integer, innocuus, semper pia mente probatas, où, dans le
texte chrétien, integer a été remplacé par pulcher (1) : on se
serait attendu plutôt au contraire.
Quant à l’ascia et au fil à plomb qui décorent les deux côtés
de l’épitaphe, je n’entreprendrai pas, à propos de ce seul monu­
ment, de discuter ni même de rappeler les hypothèses sans
nombre auxquelles ont donné lieu ces deux emblèmes, et je me
bornerai à renvoyer aux ouvrages généraux où la question est
traitée (2).
Parmi les Aixois qui ont vécu et qui sont morts loin de leur
ville natale, les plus nombreux, ou du moins ceux qui nous
paraissent Lels dans les documents épigraphiques, sont les sol­
dats. Nous avons déjà mentionné deux tribuns militaires, dont
l’un de l’armée de Germanie (3). C’est un fait connu que cette
armée se recrutait surtout en Gaule : sur cinquante-deux épita­
phes de soldats trouvées dans la région de Mayence, trente-neuf
sont originaires des pays gaulois, dont quinze de la Narbonnaise
(4). Là-dessus, Aix a fourni, outre ce tribun légionnaire, deux
soldats, morts tous deux à Mayence. L’un, M. Cornélius Optatus,
servait dans la Légion XXII Primigenia, dans la centurie de
Q. Statius Proxumus, et avait, lorsqu’il mourut, onze ans de
service (5). L’épitaphe du second, mutilée, ne nous a conservé
que son nom, M. Vinicius Mesor, et l’indication de sa qualité
de soldat (6). A Salone, en Dalmalie, a été trouvée l’épitaphe de
M. Julius Paternus, qui nous retrace toute sa carrière. D’abord
soldat dans la Légion IV Victrix, il fut ensuite centurion dans
( 1) 102.

(2) Voir Daremberg-Saglio, de Ruggiero, et Pauly-Wissowa, s. v. A s c ia , et,
tout récemment, V. Chapot, B u ll . A n ti q . d e F r a n c e , 1911, p. 113 et suiv.
(3) 2 2 .
(4) Bloch, op. c it., p. 172.
(5) 2 0 3 .
(6) 2 0 4 .

�-

AQVAE SEXTIAE

la Légion VIII Augusta, puis dans laLégion XIV Gemina Viclrix,
et enfin dans la Légion XI Claudia Pia Fidelis (1). Ces détails
nous permettent de dater ce texte, aujourd’hui perdu. Nous
savons en effet que l’onzième légion était, sous les premiers
empereurs, cantonnée en Dalmatie ; elle reçut ses noms honori­
fiques de Claude, qu’elle aida à réprimer la révolte de Scribonianus. Elle prit part aux guerres civiles, en Italie, au temps
d'Othon et de Vespasien, et fut envoyée ensuite en Germanie,
puis en Dacie. L’inscription date donc du temps où elle était
encore en Dalmatie, soit d’Auguste à Néron.
A Aix même, un fragment d’inscription funéraire de bonne
époque (au Musée) (2) mentionne encore un tribun légion­
naire, de la Légion XI Claudia Pia, qui a stationné aussi en
Germanie, du règne de Vespasien à celui de Trajan. Mais la
provenance de ce marbre est incertaine ; j’inclinerais cepen­
dant à le croire d’origine locale, à cause du nom d’un second
personnage, qu’elle commémore également, M. Attius, nom fré­
quent dans la région (3).
Un second fragment, d’origine également incertaine, paraît
mentionner un légat légionnaire, officier commandant une
légion (4). Un troisième, celui-là d’origine certaine, mais
réduit à un seul mot, miles (5), a été trouvé sur la voie
Aurélienne, à l’entrée de la ville ; c’était donc une inscription
funéraire.
A ces officiers et soldats légionnaires s’ajoute enfin un officier
des troupes cantonnées à Rome. Il s’appelle M. Orbius M...,
optio, lieutenant dans le corps des milites peregrini, à qui il
ne fallait plus que cinquante et un jours de service pour qu’il
devînt centurion (6). Ces milites peregrini, qui apparaissent
assez rarement dans les textes épigraphiques, paraissent être
(1) 2 0 5 .

(2) 2 9 .
(3) Cf. « 8 , 119.
(4) 3 0 .
(5) 31.
(6) 1 99 . — A signaler, la façon particulière dont est indiquée son origine :
M ( a r c u s ) O r b iu s M { a rc i) f ( il i u s ) A q u is M ..... (surnom) S e x t i s .

�258
MICHEL CLERC
identiques à ceux que l’on appelle aussi frumentarii, conjointe­
ment avec lesquels ils sont souvent mentionnés (1). Or, ces
derniers, dont l’institution date du second siècle de notre ère,
étaient des soldats tirés des légions cantonnées dans les provin­
ces, et formaient à Rome un corps à la disposition de l’empe­
reur, qui les employait pour des opérations de police, soit sur
place, soit hors de l’Italie, parfois dans des légions autres que
celles dont ils portaient le numéro. De là vint sans doute leur
nom de pérégrins, qui veut dire qu’ils se trouvaient à Rome des
étrangers; non de droit, car, étant légionnaires, ils étaient
citoyens romains, mais en fait. Ce terme de pérégrin est d’ailleurs
postérieur à celui de frumentarii, et n'apparaît qu’.au troisième
siècle. La caserne de ces troupes, castra peregrinorum, était sur
le mont Coelius, où des fouilles faites au xvnc siècle, la mirent
au jour (2).
Tous ces documents épigraphiques relatifs à des fonction­
naires de tout ordre originaires d’Aix datent de la période qui
s’étend entre Auguste et Dioclétien. Pour ce que l’on est convenu
d’appeler le Bas-Empire, si l’on excepte le milliaire de Constan­
tin que j’ai signalé, c’est une pénurie complète, sauf pour les
inscriptions chrétiennes, auquelles je ferai, plus loin, une place
à part.
Restent enfin une douzaine d’inscriptions, qui, sans rentrer
dans aucun cadre précis, nous fournissent des renseignements
d’ordre divers, et nous permettent d’ajouter quelques traits à ce
tableau de la vie d’Aix romain, où l’on regrette de laisser tant de
choses dans l’ombre.
Une inscription trouvée au Tholonet, et aujourd’hui disparue,
sans doute une épitaphe, est dédiée à un certain L. Virilius
Gratinianus, de la tribu Voltinia, chevalier romain (3) Nous
avons déjà rencontré des hommes de cette classe, les deux
(1) Sur notre inscription même, il semble bien qu’à la ligne 7, il faille lire
les premières lettres du dernier mot, mutilé, FR., fnimentarius, le mot
frater, qui se présente le premier à l’esprit, étant exclu par le sens.
(2) Voir Cagnat, in Daremberg-Saglio, Peregrini, et Frumentarii.
(3) 8 2 .

�259
tribuns militaires que leur ville natale avait choisis comme
patrons, tandis que nous n’avons rencontré qu’un seul person­
nage de l’ordre sénatorial, le collègue de ces derniers dans le
patronat.
Dans beaucoup de cilés, l’on a trouvé des inscriptions témoi­
gnant de libéralités faites à la ville par les membres de familles
riches. Nous n’avons pour Aix qu’un seul fragment d’inscription
de ce genre, tellement mutilé qu’il est difficile de reconnaître
au juste de quoi il s’agit (1). Il y est question d'un monument,
dont quelqu’un avait fait incruster (sans doute de marbre), les
parois, orné l’entrée, fait faire le pavage, et, peut-être, la couver­
ture ; enfin il y avait fait placer une horloge, autrement dit un
cadran solaire. Il est possible qu’il s’agisse d’un monument
public, possible aussi, et plus probable, qu’il s’agisse du local
d’une corporation ; et l’inscription doit être le décret de remer­
ciement volé, à celle occasion, par les magistrats ou les mem­
bres de ce corps (2).
Je citerai encore, dans un genre tout différent, l'épitaphe
d’un esclave, gravée sur un tombeau qui lui a été élevé par deux
autres esclaves, ses amis. 11 y a là un exemple de solidarité
touchant de la part d’hommes appartenant aux classes de la
société considérées comme inférieures. Ici encore, ces esclaves,
comme les affranchis dont j’ai parlé plus haut, sont d'origine
grecque, cqmme en témoignent leurs noms, Beryllus, Evangelus,
Docimns (3).
Une autre épitaphe,faite pour un affranchi par deux de ses amis,
contient aussi deux détails à relever (4). Le défunt n’est pas, cette
fois, d’origine grecque, mais comme le montre le nom de son
père, Exciggorix, d’origine gauloise ; c’est le premier exemple
de ce genre que nous constations. Lui-même, d’ailleurs, porte
un nom purement romain, Vibius. D’autre part, un des deux
AQVAE SEXTIAE

(1) 3 3 .

(2) Cf. infra, p. 293.
(3) 3 4 . — Ce dernier nom, Docimus, se retrouve dans l’épitaplie du centu­
rion aixois mort à Salone : c’est celui d’un affranchi du mort, qui, conjoin­
tement avec la veuve de celui-ci, lui élève le tombeau.
(4) SB.

�260
MICHEL CLERC
dédicants est une femme, qui porte les noms de Cornelia
Ter(tia), avec l’indication spu(ria) f(ilici), fille naturelle. M.
Mispoulet a montré, en effet, que, dans les inscriptions ainsi
formulées, le mol spurius, spuria, ne doit pas être pris pour un
nom (en effet, c’est un prénom), mais pour l’indication d’un état
civil particulier. C’est d’ailleurs à partir de l’empire seulement
que l’on trouve le mot employé dans ce sens, tandis que sous la
République, c’est bien un véritable prénom (1).
Ailleurs (2), l’auteur de la dédicace rappelle que la morte a
été sa sœur de lait,suae collactaneae. Ailleurs encore (3), c’est une
mère adoptive qui élève le monument à l’enfant trouvé qu’elle
avait fait sien, alumno.
Et il ne reste plus à signaler que les inscriptions relatives à des
Aixois morts à l’étranger, ou, au contraire, à des étrangers
morts à Aix Cette dernière catégorie se réduit d’ailleurs à deux
noms, celui d’un citoyen de Toulouse et celui d’un magistrat de
la cité d’Arles (4). Quant à la liste des Aixois morts à l’étranger,
sans compter les soldats, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler,
elle est un peu plus longue. A Nîmes, c’est l’épitaphe de deux
Albucius, probablement les deux frères (5). A Narbonne, quatre
épitaphes, toutes relatives à des affranchis. L’une, où le person­
nage, Titus Statius Naso, ne porte aucun titre que celui d’aftranchi, offre une particularité assez rare : non seulement on y
a fait figurer l’ethnique, Aqu (i) ensis, mais la tribu, qui est celle
d’Aix, Voltinia. ür nous avons vu que cette mention ne figure
pas sur les textes relatifs à des affranchis ; et de plus, les affran­
chis étaient, depuis le temps de Sylla, inscrits tous en bloc dans
une des quatre tribus urbaines, tandis que la tribu Voltinia est
une tribu rustique. Il est probable qu’ici, comme dans quelques
autres cas révélés par les inscriptions, il s’agit d’un fils d’af­
franchi, inscrit dans la tribu du patron de son père (6).
(1) Bulletin épigraphique, IV, 1884, p. 160 et suiv.
(2) 36.
13) 37.
(4) 39, 38 : cf. supra, page 181.
(5) 492.
(6) Voir Lécrivain, in Daremberg-Saglio, Libertus, p. 1203.

�AQVAE SEXTIAE

Les Lois autres inscriptions sont les épitaphes de trois per­
sonnages qui tous trois ont exercé les fonctions de Sévirs augustaux. L’un est ce Fadius que j’ai signalé comme affranchi de la
ville (1). Les deux autres ont exercé ces fonctions et à Nîmes
et à Aix, de sorte qu’il est difficile de savoir à quelle cité ils
appartenaient en réalité (2). Mais ce fait même, ainsi que
l’édilité exercée par Gallus à Aix et à Narbonne, nous indiquent
des relations amicales et suivies entre les deux villes, et notam­
ment entre leurs collèges religieux, au temps sans doute où
Narbonne était encore la capitale de la Province.
Il n’y a à peu près rien à tirer de la statistique des noms
propres. Ceux qui reviennent fréquemment (7 Attii, 7 Veratii,
11 Pompeii, 17 Valerii, 21 Cornelii, 29 Julii) sont aussi les plus
usités dans les autres cités de la Gaule Narbonnaise, comme
l’on peut s’en assurer en feuilletant les tables du CIL, XII. Et, à
Aix comme ailleurs, les Pompeii, les Cornelii et les Julii
doivent tenir leur droit de cité, et leur nom, de Pompée, de
Sylla, et de César ou d’Auguste. Le nom du fondateur de la
colonie, Sextius, ne se trouve qu’une fois ; mais le prénom
Sextus apparaît vingt-sept fois : sa popularité est certainement
venue de ce qu’il en paraissait dérivé.
Il y a, enfin, un autre nom, ou, pour mieux dire, un surnom
(■cognomen), digne qu’on le signale, car c’est le seul exemple que
l’on en connaisse dans toute la Gaule Narbonaise. C’est celui de
Burrus, porté par un membre d’une famille d’affranchis (3).
Etant donné que l’on a trouvé à Vaison une dédicace en l’hon­
neur du célèbre préfet du prétoire de Claude et de Néron, Sex.
Afranius Burrus, qui paraît même avoir été originaire de
cette ville (4), il paraîtra vraisemblable que T. AEmilius Burrus
descendait d’un affranchi de ce personnage.
(1) 1 9 8 .
(2) 1 9 5 , 1 9 6 . — Quant à l’inscription funéraire de Bordeaux relative à

Intercillus Andus, la lecture civis Aqucnsis (Hôlder, Altcelt. Sprach., s. v.
Andus), est fautive, comme l’a montré G. Jullian (Inscriptions romaines de
Bordeaux, n° 259 = CIL, XIII, 608).
(3) 112.
(4) CIL, XII, 5842.

�MICHEL CLERC
262
Les noms grecs sont relativement assez nombreux : sur un
total de 267 noms, il y en a 41, dont la plupart sont certai­
nement des noms d’affranchis (Aphtonetus, Chrysogonus, Eutychion, Chreste, Muses, Niceta, Compse, etc.). Ce chiffre est, en
somme, assez considérable pour que l’on s’étonne de l’absence,
à Aix, de tout culte hellénique ou oriental.
En revanche, les noms gaulois sont extrêmement rares : il n’y
a en effet que trois qui se présentent nettement comme tels :
Advetisso, Exciggovix, Litumarus. Et les enfants de ces trois per­
sonnages portent des noms purement romains. Rien ne marque
mieux la rapide transformation qui s’opéra dans la tribu
salyenne devenue cité romaine.

�CHAPITRE VI
LES CULTES DE LA CITÉ (1)

I. — L es C ultes indigènes

Il n’est peut-être rien qui montre mieux l’importance
qu’avaient dans la vie des anciens les cultes de toute nature,
publics et privés, que la quantité de documents fournis là-dessus
par l’épigraphie. Pour Aix, nous n’avons pas moins de soixantehuit inscriptions relatives à des divinités ou à des sacerdoces,
ce qui esl un chiffre relativement considérable.
Nous allons passer en revue ces cultes, qui sont, on va le voir,
d’origine et de nature très diverses.
Si l’épigraphie ne nous a conservé que de très rares noms
d’hommes d’origine indigène, il n’en est pas tout à fait de même
pour les divinités. En plein empire romain, on continuait à
rendre, dans la cité d’Aix, un culte à des dieux dont les uns
n’avaient perdu ni leur nom, ni leur caractère primitifs, dont
d’autres les dissimulaient plus ou moins complètement sous
un nom et des attributs empruntés à des dieux du panthéon
romain.
De ces divinités indigènes, il y en a une (et peut-être plusieurs),
d'ailleurs anonymes, que nous avons rencontrées déjà àlaRoquePertuse, sanctuaire dédié à une ou plusieurs divinités de carac­
tère essentiellement gaulois. Mais ces grands dieux, importés
par les Celtes sur le sol provençal à une date relativement
récente, n’y régnaient pas seuls. Au-dessous d’eux vivait tout
un monde de dieux et de déesses, émanations directes du sol,
des rivières, des fontaines, des forêts ou des monts, aussi vieux
qu’eux, et que l’arrivée des Celtes n’avait pas plus fait disparaître
(1) Je renvoie une fois pour toutes à J. Toutain, Les cultes païens dans
l’empire romain, 1905.
18

�MICHEL CLERC
2(54
que ne le fera l’arrivée des Romains, ni même l’avènement du
christianisme. Il ne faut donc pas se tromper sur le nom de
« divinités celtiques » que l’on donne généralement à ces dieux
locaux, par opposition aux divinités romaines : ce sont, en Pro­
vence au moins, des dieux ligures, auxquels se sont simplement
superposés les grands dieux gaulois (1).
Je signalerai tout d’abord un autel votif trouvé, nous dit
M. l’abbé Chaillan, qui l’a publié le premier, « sur la voie aurélienne, près de l’arc de Marius » (2). Le monument est couvert de
rayures, qui peul-être ne sont pas accidentelles, mais qui
pourraient bien, dit G. Jullian, avoir été tracées à dessein pour
faire disparaître l’inscription entachée de paganisme. C’est
certainement une dédicace à une divinité, terminée par la for­
mule habituelle v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito). Elle est faite
par un certain Tomeracus (?) Valerius, ou, plutôt, Valerianus,
à un dieu dont le nom nous échappe, peut-être Acilus, ou Aciludeus. Dans tous les cas, c’est certainement un dieu topique, dont
le nom pourrait peut-être se retrouver dans celui de quelque
lieudit de la vallée de Trets.
Non loin de là, dans la même vallée, entre Fourrières et Pourcieux, M. l’abbé Chaillan a découvert une autre dédicace, consa­
crée par Placidus fils d’Advetisso (3) : c’est le second exemple
d’un nom celtique, et ici encore il est à remarquer que le fils,
sans être citoyen romain, a toutefois pris un nom romain.
Quant an nom du dieu, mutilé, C. Jullian s’appuyant sur un
texte du Gartulaire de Saint-Victor, qui nous apprend que la
montagne du Cengle s’appelait Mons Celeas, avait cru pouvoir
le rétablir ainsi : Celleo Deo, et y voir la divinité éponyme du
Cengle, comme Vintur était celle du Ventoux (4). Si séduisante
que soit celte conjecture, la lecture me paraît douteuse, et c’est
plutôt le nom du dieu Belinus, dont j’aurai à parler tout à
l’heure, qu’il me semble lire sur la pierre.
(1) Cf. C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 129.
(2) 40. — Recherches archéologiques et historiques sur Trets et sa vallée,
p. 27 ; cf. Allmer, Revue Épigraphique, III, n° 832, et C. Jullian, Revue des
Etudes anciennes, II, 1900, p. 234.
(il) 48 ; et mêmes Revues, aux mêmes pages.
(4) N° 096, charte de 1050 ; cf. M. Clerc, La bataille d’Aix, p. 267 et suiv.

�265
La région entre Durance el Luberon est relativement riche
en monuments de ce genre, auxquels nous devons la connais­
sance de deux divinités locales, un dieu, Lanovcilus, et une
déesse, Dexivn.
Deux dédicaces, trouvées toutes les deux à Cadenet, s’adressent
à Lanovalns (1), qu’il faut sans doute rapprocher du dieu Anvallus de la région d’Autun (2). Le premier éditeur du plus
anciennement connu de ces textes, M. Rabiet, reconnut dans ce
nom l’origine du nom moderne de Laval, village des environs
de Cadenet, et aussi ruisseau qui l’arrose (3). Et les deux textes
donnent lieu à des observations intéressantes. Ainsi, il est à
remarquer que, dans les deux cas, le vœu a été adressé au dieu,
non pour celui même qui l’invoquait, mais pour une autre per­
sonne, qui, sur l’une des inscriptions, est son frère. M. Espérandieu en conclut avec raison que Lanovalus devait être un dieu
que l’on invoquait conlre les maladies. Et M. le Dr Jacquème,
qui a bien voulu donner au Musée Boréty les deux inscriptions,
nous apprend que sur les bords du ruisseau de Laval s'élève
une chapelle dédiée à Notre-Dame des Anges, où les habitants du
pays placent des ex-voto, et que cette chapelle s’élève sur les
ruines d’un monument beaucoup plus ancien, entouré de sarco­
phages de pierre brute, sans inscriptions, et où l’on trouve sou­
vent des monnaies romaines des troisième et quatrième siècles.
Des dédicaces à Dexiva, deux ont disparu, l’une, trouvée à
Pertuis, l’autre à Cadenet; une troisième, provenant également
de Cadenet, se trouve actuellement dans le château en ruines de
Tourves (4). Celle de Pertuis n’offre pas d’intérêt particulier ;
AQVAE SEXTIAE

(1) 41, 4 2 .

(2) Revue des Etudes anciennes, II, 1000, p. 410.
(3) Mémoires des Antiquaires de France, 1887, p. 328 et suiv. Allmer avait
objecté (Revue Épigraphique, II, n° 758) que ce nom de Laval est un nom trop
commun en français et d’un sens trop clair pour que cette étymologie s’im­
posât. Mais C. Jullian se demande au contraire, avec raison, si parmi les
lieux dits Enval, Laval, il n’y en a pas quelques-uns qui descendent d’une
divinité topique de ce genre (Revue des Études anciennes, 1000, p 410).
(4) 4 3 , 4 4 , 4 5 . — Sur les bijoux et objets divers découverts à Cadenet en
même temps que l’inscription n" 45, voir la lettre de Calvet à Fauris de
Saint-Vincent, publiée par M. l’abbé H. Thédenat, à la suite de l’article de
Rabiet sus indiqué.

�MICHEL CLERC
266
mais il n’en est pas de même des deux autres, qui soulèvent des
questions intéressantes.
Je rappelle tout d’abord que le nom de divinité Dexiva (ou
Dexsiva) doit être rapproché de celui de la tribu salyenne des
Dexiviales, les Désuviates de Pline, et confirme ainsi ce qu’indi­
quaient d’autres documents, à savoir que cette tribu occupait le
territoire compris entre la Durance et le Luberon.
On a émis sur le sens de ce nom diverses conjectures. Pour
Calvet, Dexiva serait l’équivalent de la déesse romaine Fortuna,
et il allègue à l’appui de cqtte opinion un vers d’un poète latin du
huitième siècle de notre ère, où cette déesse est désignée sous
le nom de Dexia (1). Mais il me paraît évident que ce terme
n’est là qu’une épithète, empruntée, non à un nom indigène en
Gaule, mais à un mot grec, 8eçiâ, « celle qui est favorable ».
Allmer admettrait volontiers que la déesse Dexiva était la
personnification divinisée de l’une des petites rivières qui tra­
versaient le territoire des Dexiviates. Enfin Rabiet y voyait la
divinité protectrice éponyme, non seulement de la peuplade,
mais de sa ville principale, qui aurait été Cadenet, ou, pour
mieux dire, ce que l’on appelle aujourd’hui le Castelar, colline
dominant Cadenet, où se rencontrent de nombreux vestiges
d’antiquité.
Ce qui complique la question, c’est que, sur les deux inscrip­
tions en question, Dexiva ne figure pas seule. Sur l’une, une
plaque de cuivre gravée au pointillé, elle est associée avec Mars
dans le don de haches fait par un dévot du nom de Quartus (2).
Il semble donc qu’il y ait eu entre elle et Mars, sans doute un
autre dieu indigène romanisé, une relation quelconque (3).
Sur l’autre inscription, Dexiva est associée aux Caudellenses,
et ici encore il est fait mention d’un don : le dédicant, C. Hel(1) Mabillon, Acta Sanclorum , III, 1, p. 161 : Non igitur cacptum dissolvit
(Fridegodus, V ida sancli Wilfridî).
(2) M. Déchelette (Manuel, II, 483, n° 1) voit là, avec raison, un souvenir
des offrandes de haches à la divinité aux temps préhistoriques.
(3) M. Sagnier (Mém. Acad. Vaucluse, 1884, p. 10; verrait volontiers dans
Mars la personnification d’un monticule du Castelar, et dans Dexiva la source
qui alimentait ce petit oppidum.

Dexia votum

�2G7
vius Priraus, a donné des sièges, sedilia. On a voulu corriger,
bien inutilement, sedilia en aedilis. II y a, en effet, des exemples
de dons de ce genre, des sièges ou bancs, placés sans doute
devant le sanctuaire de la divinité (1).
Mais que sont les Caudellenses ? A priori, il semble que ces
personnages, ainsi associés à une divinité, ne peuvent être euxmêmes que d’autres divinités. C’est aussi l’avis de certains
érudits, pour qui les Caudellenses seraient un groupe de divi­
nités, probablement une triade, analogue aux Matres (2). Mais
on admet plus généralement que les Caudellenses sont les habi­
tants de la région, ou de la ville, Caudclla ou Caudellnm. On
connaît en effet des exemples du même genre, où les habitants
d’une ville, d'un pagus, ou d’un vicus, sont ainsi associés à une
divinité dans un don fait par un dévot (3).
En fait, ce nom paraît bien être un nom ethnique, et il me
paraît probable que les Caudellenses étaiept les habitants de la
l égion de Cadenet-Pertuis, dont le Castelar a été l’une des prin­
cipales résidences. Quant à Dexiva, j’y verrais volontiers une
divinité d’un caractère plus général que ne le veulent les érudits
que j’ai cités. Son nom semble bien faire d’elle, non la déesse
locale d’une fraction des Dexiviates, mais la déesse principale
de la tribu tout entière.
J’ajouterai enfin qu’il y a bien des chances pour que les
Caudellenses aient formé, dans la cité romaine d’Aix, un de ces
pagi dont nous n’avons retrouvé jusqu’à présent que deux
exemples, l’un dans la région de Cabasse, l’autre, plus incertain,
dans les environs immédiats d’Aix.
A ces inscriptions provenant de Cadenet, il faut ajouter un
monument aujourd’hui perdu, de caractère évidemment reli­
gieux, à savoir un cippe portant, au-dessous d’un nom d’homme
peut-être celtique, en caractères grecs, l’empreinte de deux
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, III, 7960: don de : picturaux, porticus et accubitum.
(2) Steuding, dans Roscher, Lexicon, Caudellenses, I. 857.
(3) CIL, XII, 2532 (Annecy) : Numinibus Augustorum cl vicanis ; — CIL,
XIII, 3649, 3650, Joui Oplimo Maximo et uicu Voclanniorum.

�268
MICHEL CLERC
pieds (1). On a trouvé un peu partout des monuments de ce
genre, sans que nous puissions nettement discerner encore quel
en était le sens, pèlerinage accompli, ou ex-voto de malades ?
Ici le doute s’impose d’autant plus que la pierre ne portait
aucune dédicace.
Dans la région montagneuse qui ferme la vallée de Trets au
sud-ouest, à Gréasque, un autel, publié par M. de Gérin-Ricard,
porte une dédicace à Belinus (2). Et c’est aussi ce nom, Belinno,
que je crois lire sur l’inscription de Pourrières (3) où 0. Jullian
avait pensé voir le nom d’un dieu Celeus.
Cette fois, il ne s’agit plus d’un dieu topique comme le serait
Celeus, mais d'une divinité gauloise adorée dans des pays très
différents, et que nous connaissons suffisamment. Je résume ce
que nous savons (4).
Belenus, ou parfois, comme ici, Belinus, est un dieu essentiel­
lement gaulois, dont le nom, suivant M. d’Arbois de Jubainville,
signifierait « ardent, resplendissant » : ce serait donc une divi­
nité solaire ; et en effel, on le voit «souvent appelé Apollon
Belenns, et il est souvent aussi, comme Apollon, un dieu guéris­
seur. Sa vogue a été très grande, surtout au temps de la déca­
dence de la religion romaine. On a cru que son culte avait été
localisé à Aquilée en Carnique, où en effet l’on n’a pas trouvé
moins de vingt-deux dédicaces à ce dieu, et où un lieu très voisin,
Beligna, a sûrement gardé son nom. Mais des textes littéraires
précis en font aussi un dieu du Norique, quelques inscriptions
un dieu du pays de Bayeux, et enfin d’autres inscriptions ont
été trouvées en Narbonnaise, dont une à Marseille ou dans les
environs, et une à Narbonne. L’inscription de Gréasque n’est
donc pas isolée en Provence, et achève de montrer que le culte
(1) 4 6 . Cf., en fait de découvertes analogues plus récentes, Espérandieu,
II, n° 1696 ; Rev. Arch., 1909, X III, U 6 ; Bull. Anliq., 1909, 330.
(2) 47. — Monographies des communes de Peypin .. p. 58.
(3) 48.
(4) Pauly-Wissowa, Realencyclopaedie, Belenus ; cf. Jullian, Bulletin E p igra­
phique, VI, 1886, p. 181; Allmer, Les dieux de la Gaule celtique, Revue Épi­
graphique, III, p. 360 et suiv.

Recueil

�2(59
de Belenus y était pratiqué, quoique sans doute moins répandu,
moins populaire, qu’à Aquilée.
Beaucoup plus important et plus significatif pour nous est le
nom d’un aulredieu, qui nous est parvenu grâce à une inscrip­
tion unique, trouvée à Aix, copiée par Solier, et malheureuse­
ment perdue aujourd’hui. C’est une dédicace, faite par un dévot
du nom de Dexter, à Bormanus (1), qu’il remercie d’avoir
exaucé ses vœux pour la seconde fois. Or une autre dédicace, à
Bormanus et à Bormana, a été trouvée dans une autre ville du
nom d’Aix, Aix dans le canton de Die, département de la
Drôme, localité où il y a des sources d’eau salée. Et en Portugal,
deux dédicaces à Bormcinicus, qui est évidemment la même
divinité que Bormanus, ont été découvertes à Caldas de Vizella,
dont le nom seul suffit pour indiquer une localité où jaillissaient
des eaux chaudes.
Et Bormo n’est encore pas différent de Bormanus et Bormanicus, Bormo qui est le dieu local d’Aix-les-Bains et de Bourbon
l’Archambault, et, sous une forme légèrement modifiée, le dieu
Borvo de Bourbon-Lancy, de Bourbonne-les-Bains et de la
Bourboule. « Borvo, Bormo, Bormanus, Bormanicus, dit avec
raison Allmer, sont vraisemblablement des formes différentes du
nom d’un même dieu protecteur des eaux thermales (2) ». D’où
la conclusion qui s’impose, que les eaux d’Aix, avant d’être
utilisées par les Romains, étaient connues et appréciées des
populations indigènes, et que le dieu Bormanus était honoré là,
comme dieu de ces sources, comme dieu guérisseur. Et, d’autre
part, c’est ainsi que, comme le dit Pline, les eaux froides ou
chaudes ont contribué à augmenter le nombre des dieux à noms
variés (3).
De Bormo, dont le synonyme Borvo est très souvent associé à
une divinité féminine, Damona, nous passons tout naturelle­
ment à un groupe de déesses qui, elles aussi, présidaient aux
sources, les Mères.
AQVAE SEXTIAE

(1) 49.
(2) Les dieux
(3) III, 36.

de la Gaule celtique, l. c.,

p. 387.

�270
MICHEL CLERC
A vrai dire, ce n’était point leur seule fonction, et leur carac­
tère nous apparaît comme d’un ordre plus général : « C’étaient,
diL Allmer (1), des divinités tutélaires des champs et des habita­
tions; elles avaient sous leur protection tantôt un simple coin de
terre, une simple demeure, tantôt un territoire étendu, une
bourgade, un campement, un canton, ou bien encore toute une
région, tout un peuple, toute une province, plusieurs provinces
réunies; on connaît des Mères des Trèvères, des Mères des
Nerviens, des Mères des Suèves, des Mères des Védiantes ».
C’est ainsi qu’une première dédicace, d’origine incertaine, vue
à Aix par Spon, s’adresse purement et simplement aux Mères,
sans épithète (2).
Une seconde, au Musée d’Aix, et aussi d’origine incertaine,
concerne également des déesses d’un caractère général, des
déesses bienfaisantes et protectrices, Matribus Conservatricibus (3).
Mais d’autres sont plus significatives, et concernent bien des
Matres divinités des sources et des eaux. Et peut-être même estce à celles-là seules que conviendrait, au moins originairement,
le nom de Matres, qui n’aurait passé aux autres que par
extension.
Matra et Matrona sont en effet les noms indigènes de deux
cours d’eau, la Moder (rivière de Haguenau), et la Marne. Il est
alors possible que l’un et l’autre mot signifie mère ou eau-mère,
ona ayant le sens d’eau ou de source. Dans ce cas, les termes
Matrae, Matres ou Matronae des dédicaces aux déesses des sources
s’expliqueraient, le premier par la forme indigène Matra, les
deux autres, non par un emprunt direct au latin, mais par
un arrangement à la latine d’un mot indigène similaire (4).
C’est tout d’abord une dédicace aux Matres Gerudatiae, copiée
(1)

III, p. 301 ; voir aussi lhm, Ver Mutter-oder Matroet J. A. Hild, dans Daremberg-Saglio, s. v.

Revue Épigraphique,
nenkultus und seine Denkmàler,
M aires.

(2) 50.
(3) 51.
(4) G. Jullian, Revue des Études anciennes, IX, 1907, p. 370.

�271
par Peiresc, à Saint-Estève, près de Jouques (1). Quoique, selon
une remarque de G. Jullian, on puisse rapprocher le mot Gerudatiae du nom de gironde, qu’on emploie souvent en Provence
pour désigner une rivière, nous ne voyons pas bien à quel cours
d’eau, en fait, il a pu s’appliquer. Il n’est pas impossible toute­
fois, comme l’indique encore le même savant, qu’il s’agisse des
sources de Traconnade, qu’un aqueduc romain a conduites à
Aix (2).
Deux autres dédicaces proviennent de la haute vallée de
l’Huveaune. L’une a été trouvée, on peut dire, en place, j’entends
sur les bords mêmes du bassin qui reçoit les eaux de la source
dont elle nous donne le nom ancien. Cette source jaillit dans la
commune du Plan d’Aups, à quatre kilomètres au sud du
hameau de Saint-Jauine. La pierre qui porte l’inscription a servi
longtemps aux femmes des environs pour laver leur linge.
Signalée d’abord par les frères Bosq, elle lut transportée dans
une maison de Saint-Jaume, grâce à l’abbé Bargès, qui publia
l’inscription, C’est une dédicace faite par Sex. Vindius Sabinus
aux Matres Almahae (3). La lecture Vindius, sans être absolu­
ment certaine, est très vraisemblable. Ce nom se retrouve dans
les inscriptions de Nîmes, et paraît être celtique. Quant au nom
Almahae, c’est évidemment le nom antique, indigène, de la
source, et nous pouvons le suivre à travers les âges. Un acte de
984, au Cartulaire de Saint-Victor, cité par M. Bargès, mentionne
un endroit nommé Aimes, entre Auriol et Gémenos; un autre
acte, de l’année 1001, signale une villa Aimes ; un autre, de 1047,
in Almis. Almaha était donc le nom de la source et du territoire
que nous appelons aujourd’hui le Plan d’Aups.
Une dernière inscription est plus intéressanle encore, en ce
qu’elle nous fait connaître, non plus le nom d’une simple source,
mais celui du principal cours d’eau du bassin de Marseille,
AQVAE SEXTIAE

(1) 5 2 .

(2) Bulletin Épigraphique, VI, 1886, p. 168. C’est peut-être cette dédicace
qui, mal lue, a donné naissance à C.MAR
de Bouche et Pitton ; cf.
supra, p. 161.
(3) 5 3 ; C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V, 1885, p. 9.

�272
MICHEL CLERC
l’Huveaune. Elle a été trouvée au xvme siècle, par le célèbre abbé
Barthélemy, non loin de Saint-Zacharie, à la Bastide de la
Moricaude ; cédée en 1825 aux frères Bosq, elle est aujourd’hui,
grâce à la générosité de M. Pierre Trabaud, au Musée Borély.
C’est une dédicace d’un personnage appelé Sex. Licinius Successus, aux Mères de l’Huveaune, Mairibus Ubelnabus (1). La
gravure de l’inscription est très grossière et, de plus, la pierre,
en mauvais calcaire de la localité, est très fruste. Enfin, à la
seconde ligne, les lettres N et A sont liées, et l’A n’est pas barré.
Aussi les premiers éditeurs ont-ils mal lu l’inscription, et cru
voir, au lieu de Ubelnabus, Ubelkabus. C’est Camille Jullian qui
a établi cette dernière lecture, que j’ai vérifiée à loisir, et qui est
la bonne, quoiqu'en dise M. Hirschleld (2). Et c’est ce nom de
Hubelna qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, en passant par
toutes sortes de formes intermédiaires, Ubalnea, Uelna, Ibelina,
Ivelna, etc.
Pour les Maires Ubelnae comme pour les Ma très Almahae,il n’y
a donc point de doute : ce sont bien des déesses protectrices
des eaux et des sources, qui prenaient le nom même du ruisseau
où était leur demeure. Et leur nom, comme leur culte, nous
reportent à un temps bien antérieur à l’occupation romaine, qui
n’a fait que recouvrir d’un léger vernis romain ces vieilles
conceptions indigènes.
Nous connaissons, grâce à quelques bas-reliefs, la façon dont
les Gaulois se figuraient ces divinités. Et ici encore, il semble
bien que les sculpteurs gaulois aient eu recours à un modèle
d’origine grecque. Un bas-relief du musée de Mykonos, peutêtre apporté là de Délos, représente trois déesses debout, qu’une
dédicace mutilée qualifie de Nymphes avec une épithète dispa­
rue (3). Un autre bas-relief, récemment découvert à Délos, repré(1) 5 4 .

(2) C. Jullian, l. c., p. 75. Elle ne ligure pas au catalogue Frœhner, rédigé
avant que la pierre fût entrée au Musée ; c’est le n° 94 de l’Inventaire
manuscrit.
(3) G. Fougères, B. C. H., XI, 1887, p. 275; cf. Rev. arch., XIV, 1909, p. 438,
n. 1.

�273
sente également trois déesses, assises cette fois,et avec une patère
sur les genoux : or, cesont, comme nous l’apprend la dédicace, de
la fin du second siècle avant notre ère, les nymphes de la fontaine
Minoé(l). De même, les Gaulois les figurent toujours au nom­
bre de Lrois, souvent assises, portant des corbeilles de fruits, ou
des cornes d’abondance, ou des quenouilles, ou encore, des
enfants. Elles représentent donc en somme les forces produc­
tives de la nature. Celles qui présidaient aux sources parais­
sent avoir eu aussi le caractère de déesses guérisseuses. Enfin,
ajoute Florian Vallentin, auteur d’un travail sur Le culte des
Matrae chez les Voconces, auquel j’emprunte ces quelques lignes,
elles paraissent avoir conservé sous la domination romaine leur
caractère exclusivement indigène, et ne s’être confondues avec
aucune divinité romaine. Elles ont continué â y jouer en quelque
sorte le même rôle que, dans la mythologie latine, les Nymphes.
« Seulement, ajoute finement C. Jullian, les déesses des sources,
que les Romains figuraient sous la forme de jeunes filles, vier­
ges quelquefois, étaient représentées par les Gaulois comme de
graves matrones ».
On a remarqué encore, à propos de ces divinités, que les Gau­
lois et les Ligures transalpins ont préféré, pour ces figures,
domestiques et intimes, les déesses aux dieux, que prêtèrent au
contraire les Italiens. Et aussi, que les Ligures de la Provence
et du Dauphiné, se rapprochant en cela des Belges du Rhin,
associaient généralement, pour la protection d’une source, un
groupe, généralement une triade de Matres, tandis que les Gau­
lois de la Celtique propre la confiaient plus volontiers à une
divinité unique, mâle ou femelle (2),
Un dernier texte, une inscription trouvée à Lourmarin, paraît
se rapporter à des divinités non point identiques aux Matres,
mais analogues, ne fùt-ce que par leur nombre de trois. C’est
une dédicace faite par une femme, Canada, où le nom de la
divinité n’est figuré que par une initiale, P. (3), Ailleurs, la
AQVAE SEXTIAE

(1) M. Holleaux, C. r. Acad.
(2) C. Jullian, Histoire de la
(3) 55.

fuser. 1909, p. 414.
Gaule, II, p. 132 et

151.

�274
MICHEL CLERC
même sigle se retrouve, mais suivie du mot suis (1), qui très
souvent accompagne le nom des Proxumes On est donc fondé à
admettre, avec Allmer et Hirschfeld, qu’il s’agit bien ici de. ces
déesses. Leur culte paraît avoir été spécial à la région du bas
Rhône; c’est surtout à Nîmes qu’on le trouve, puis à Arles, Vaison, Orange, Avignon. C’est un culte, dit Allmer (2), qui paraît
avoir été essentiellement domestique, d’où l’épithète suae que
leur adresse souvent le dédicant. On a supposé qu’elles n’étaient
autres que les aïeules divinisées; mais rien ne vient à l'appui de
cette hypothèse. Tout ce que l’on constate, c’est qu’elles ne por­
tent jamais le nom de Matres, ni celui de Deae ou Divae.
De ces cultes nettement gaulois, je veux dire antérieurs à la
conquête romaine, je passe à d’autres, qui, sous une apparence
romaine, paraissent bien n’être aussi que de vieux cultes indigè­
nes recouverts d’un vernis romain, produits de ce système d’assi­
milation qui a peu à peu donné aux dieux gaulois des noms, des
attributs et jusqu’à un caractère romains.
Mars est un de ces dieux mixtes qui apparaît le plus souvent
dans les inscriptions, avec son nom romain accompagné d’une
épithète celtique. Dans les Alpes-Maritimes, on a ainsi Mars
Vintius (Vence), Mars Cemenelus (Cimiez), Mars Olloudius ;
près de Die, c’est Mars Rudianus.
On pourrait penser à ce dernier pour expliquer une inscription
assez énigmatique trouvée à Cabasse (3). C’est un petit autel votif
portant une dédicace, faite, par un personnage à noms romains,
à une divinité désignée simplement par les sigles M. R. Mais
Cabasse et Die sont bien loin l’un de l'autre, et dans des régions
bien différentes, et M. Révellat, qui a publié le premier ce petit
monument, fait remarquer avec raison que ce dieu peut être
aussi Mercure ou Minerve, ou encore un dieu topique gaulois,
portant peut-être le nom du pagus Matavonicus (4).
(1) CIL, XII, 3115.
(2) Revue Épigraphique, IV, p. 275 ; cf. Aurès, Étude épigraphique et
logique des monuments dédiés a u x Proxum es,

(3) 5 6 .
(4) Revue Archéologique, 1883, II, p. 154.

métro-

�275
J’en dirai autant d’une énigmatique inscription, donnée connue
trouvée à Villelaure, copiée, peut-être inexactement par Suarès,
et disparue depuis. C’est une dédicace à une divinité désignée
par sa seule initiale M (1).
Au contraire, il n’y a pas de doute pour une autre inscription,
provenant, celle-là, de Saint-Zacharie, ou, plus exactement,
d’Orgnon, et aujourd’hui au Musée Borély (2). Elle est gravée
sur un autel de dimensions moyennes, qui servait sans doute
de base à une statue du dieu, dont les trous de scellement sont
encore visibles. Le dédicant porte les tria nomina, Sextus
Julius Firminus. Quant au dieu, Mars Giariiuis, c’est évidem­
ment une divinité topique ; mais on est assez embarrassé pour
l’identifier. C. Jullian rapproche de ce nom celui du petit
affluent de l’Huveaune, le Jarret, qui, au moyen-âge, s’appelait
Gerre, Gerrenus, Geirrenus, Girrenus (3J. Mais, ajoute-t-il luimême, le Jarret coule bien loin d’Orgnon ; et d’autre part, il est
rare que les divinités des sources et des rivières aient été, dans la
mythologie romaine, transformées en Mars : il est beaucoup plus
souvent, le dieu des montagnes. Peut-être est-ce le cas aussi ici,
et le nom de Giarinus est-il le nom, soit de la colline sur laquelle
s’élevait Orgnon, soit de celle qui lui lait lace. Mais c’est une
simple hypothèse, indémontrable.
D’autre part, l’adjonction de cette épithète focale au nom d’un
grand dieu n’est pas moins remarquable. C. Jullian a bien mon­
tré comment les grands dieux de la Gaule vinrent, sur certains
points, s’adapter aux divinités focales, en les incorporant à euxmêmes. Par exemple, beaucoup de génies de sources lliermales
furent absorbés par Belenus et Sirona. Tel serait, ici, le cas poul­
ie génie, soit de la rivière, soit de la monlagne, absorbé par le
grand dieu Mars, qui, en réalité, est l’Esus gaulois, lui-même
romanisé. El ce cas paraît avoir été assez rare dans la région du
AQVAE SEXTIAE

(1) 5 7 .

(2) 58. — Catalogue Frœhner, 91; C. Jullian, l.c ., p. 11.
(3) Carlulaire de Saint-Victor , nos 20, 22, de l’année 1030. Cf. dans la HauteMarne, Jai-rivus, qui rappelle et le Jarret, et le Giers (lievue des Éludes
anciennes, V, 1903, p. 387).

�27fi
MICHEL CLERC
sud-est, où généralement les dieux ou déesses des fontaines
conservèrent leur nom et leur personnalité (1).
Nous ne sommes pas mieux renseignés sur le sens qu’il faut
attribuer à une autre épithète de Mars, Belado, qui figure sur un
autel de marbre trouvé à la Tour d’Aigues, et actuellement au
Musée Calvel (2). C’est un ex-voto consacré au dieu par un
fidèle, T. Flavius Justus, sur l’ordre même du dieu. Allmer a
rapproché ce nom de divinité du nom donné au massif monta­
gneux de Belledonne dans l’Isère (3). Et il suppose que ce dieu
personnifiait une montagne, ou un rocher, présentant vague­
ment une forme humaine : Mars Beau-Dom serait le pendant de
la Belle-Donne. L’hypothèse me paraît quelque peu aventureuse,
et je ne l’indique qu’à titre de curiosité, en ajoutant que d’ailleurs
deux dédicaces qui paraissent bien s’adresser à la même divi­
nité, ont été découvertes récemment à Limans, dans les BassesAlpes (4).
Une autre divinité à nom romain, dont le culte a été assez
répandu dans la région située entre les Alpes, le Rhône et la
Durance, est la Victoire. G. Jullian a montré que cette divinité,
d’apparence si romaine, est en réalité une divinité gauloise,
Andarta de son vrai nom, affublée du nom de la déesse romaine
qui se rapprochait le plus d’elle (5). Aix a fourni une de ces
dédicaces, trouvée dans la ville même, à la place des Prêcheurs.
C’est un petit autel votif, dont l’inscription, mutilée, est d’une
lecture douteuse, sauf le nom de la divinité, Victoriae (6). Étant
(1) Histoire de la Gaule, II, p. 125.
(2) 59 ; Espérandieu, Catalogue du Musée Caluet, 5(5. — Un certain mystère
entoure la découverte de cet autel. Alors que le Corpus le cite d’après une
copie de Donati (17(15-1775), M. Espérandieu dit qu’il fut découvert en
1892, et acquis la même année par le Musée. Il serait pourtant surprenant
qu’il y ait eu deux ex-voto du même dédicant au même dieu, et qu’on les ait
retrouvés tous les deux.
(il) Iievue Epigraphique, III, n° 1125.
(4) Revue Épigraphique, V, nos 1556-1557.
(5) Revue des Eludes anciennes, 1899, p. 47 et suiv.; cf. M. Clerc, La
bataille d'Aix, p. 267 et suiv.
(6) 60. — Après Victoriae, viennent les lettres CVMV, qui me paraissent
avoir formé le début d'un mot se terminant à la ligne suivante; comme
nom d’homme, cf. Cumins (CIE, XIII, 8521), et comme surnom Cummius
(4753); mais ce nom me semble se rapporter plutôt à Victoriae, dont il serait
une épithète 7

�277
donné le caractère spécial de celte déesse dans Ion le la région,
il est bien probable que c’est à Andarta, et non à la Victoire
romaine, qu’est dédié l’autel d’Aix.
On est bien tenté de rapporter aussi à un dieu gaulois les dédi­
caces à Mercure, relativement assez nombreuses, trois, trouvées
à Aix, deux certainement dans la ville, et la troisième aussi pro­
bablement (1). Ce n’est pas que sur aucune Mercure porte une
épithète quelconque ; il est très rare d’ailleurs qu’il en porte
dans la Gaule Narbonnaise. Mais un passage bien connu des
Commentaires de César désigne sous le nom de Mercure la
divinité le plus en honneur chez les Gaulois, divinité dont,
suivant son habitude, il ne donne pas le nom indigène (2).
Et les dédicaces à Mercure sont en effet nombreuses dans la
Gaule Narbonnaise.
Il est probable qu’il faut encore classer dans celte catégorie
des dieux gaulois romanisés la divinité figurée sur un petit autel
trouvé près delà Petite-Pugère, aujourd’hui au muséeBorély(3).
Sur la face principale, creusée en forme de niche, est repré­
senté un personnage qui paraît nu (la sculpture est des plus
grossières) et qui, de la main droite, dépose quelque chose sur
un autel, tandis que la main gauche étendue lient une coupe.
Sur chacun des côtés de l’autel est gravée une figure de génie
ailé, dont l’un porte une couronne, l’autre un rameau (?). Sur la
base sont gravés quelques caractères, les lettres N.D., qui sont
certaines, et, à droite et à gauche, des traits informes, dont l’un,
à droite, ressemble à un Y. Les frères Bosc, qui avaient recueilli
le monument, ontpensé que ledieu était Bonus Eventus. G.Jullian
serait disposé à y voir l’image de quelque dieu local, domesti­
que ou familial, ayant emprunté le costume et les attributs d’une
divinité classique. Eu ce cas, il faudrait lire les lettres N. D.,
non, comme l’ont fait les frères Bosq, Numini dedicatum, mais
N . .Deo. Ici encore, on ne peut décider ; mais évidemment la
AQVAE SEXTIAE

(1) 7 3 , 7 4 , 7 5 .

(2) De bello yallico, VI, 17.
(3) Inventaire m an ., n° 217 ; cf. G. Jullian, Revue des Éludes
p. 235.

anciennes,

1000,

�conception des deux divinités, dans ce cas, aurait été très rappro­
chée, car Pline (1) décrit Bonus Eventus, le dieu qui veillait sur
les moissons, comme tenant de la main droite une patère, de
la gauche des épis et des pavots, ce qui correspond bien à la
ligure représentée sur le petit monument en question.
Faut-il faire rentrer dans la catégorie des monuments romains
ou dans celle des monuments gaulois, l’unique dédicace à Syl­
vain, Deo Silvano, trouvée dans la région d’Aix, à Venelles (2)?
Ici encore, le doute est permis, car le Sylvain gaulois paraît
avoir différé sur plus d’un point du Silvanus romain (3).
Enfin, nous verrons plus loin que la même question peut
encore se poser pour les Nymphes, dont un autel votif a été
trouvé à Saint-Cannadet (4). C’est qu’entre elles et les Matres
des sources il n’y avait en effet guère de différence, et l’assimi­
lation a été facile.

■'
i l

Au résumé, l’on voit que les cultes purement gaulois (ou anté­
rieurs), ou gaulois romanisés, ont tenu une place considérable
dans la cité d’Aix, et que, si les inscriptions nous fournissent
fort peu de noms propres celtiques, les monuments religieux au
contraire témoignent du nombre et de la persistance de cet élé­
ment sous l’Empire romain.
Quelle importance avait, en face de lui, l’élément vraiment
romain, c’est ce que va nous montrer une nouvelle série de
documents.

;
;i

(1) Histoire Naturelle,
(2) 6t.

iij': i: i',1'
|1 i' ';l■ .

I j-i ■i

: '!

i

:

' M i 'V: .
m

XXXIV, 77.

(3) Cf. Robert Mowat, Bulletin Epigraphique, I, 1881, p. (12 et suiv , et
C. Jullian, Revue des Études anciennes, 1905, p. 72. Le bas-relief (lu Musée
d’Avignon représentant Silvain (Espérandieu, I, n» 93) n’est pas de provenance
aixoise certaine.
(4) 8t.

�AQVAE SEXTIAE

279

II. — L es Cultes romains

A tout seigneur tout honneur. Huit monuments sont dédiés au
maître des dieux, Jupiter, et, au moins pour cinq, il n’y a pas
de doute : c’est bien le Jupiter du Capitole romain, le dieu
suprême de la religion romaine officielle depuis le temps des
Tarquins, le chef de la triade divine adorée dans le temple du
Capitole, Jupiter, Junon, Minerve ; c’est, de son nom complet et
officiel, Jupiter très bon, très grand, .Jupiter Optinuis Maximus.
L’un a été trouvé à Venelles, le second près de Puyricard, le
troisième à Saint-Zacharie, et les deux derniers à Cadenet. Tous
sont des autels votifs en l’honneur de Jupiter très bon très
grand, Joui Optimo Mciximo. Si l’inscription de Venelles paraît
déceler une basse époque, il n’en est pas de même des autres,
surtout celles de Puyricard et de Saint-Zacharie, dont la belle
gravure nous reporte au moins au second, sinon au premier
siècle de notre ère (1).
D’autre part, quatre de ces autels sont l’hommage de simples
particuliers, dont l’un est même un affranchi, et un autre un
étranger, d’Avignon. L’autel de Saint-Zacharie au contraire
paraît bien avoir été l’autel qui ornait le sanctuaire commun àla
population assez nombreuse groupée autour'de Saint-Zacharie,
population de caractère et sans doute d’origine essentiellement
romaine, comme nous le verrons plus loin (2).
Sur une autre dédicace des environs d’Aix, Jupiter n’est dési­
gné que parce nom, sans épithète (3). Une autre lui donne celle
de Frugifer (4) ; celle-ci provient de Rougiers, encore de la
région de Saint Zacharie. C’est le seul exemple connu de celle
épithète en Gaule Narbonnaise ; et il est possible que ce Jupiter
protecteur des moissons ne soit autre que le dieu gaulois assi­
milé lé plus souvent à Sylvain.
(1) 62, 63, 64, 65, 66; Espérandieu, Catalogue du Musée Calvet, n* 49.
(2) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V, 1885, p. 12.
13) 67.
(4) 68.
19

�280
MICHEL CLERC
Enfin la huitième et dernière, non seulement provient aussi de
Rougiers, mais émane du même personnage, M. Erucius Natalis, un dévot de Jupiter (1). Cette fois, il honore son dieu sous
l’épithète de Conservateur de toutes choses. Il va de soi que cette
épithète ne désigne point une forme particulière de la divinité,
mais Jupiter considéré comme souverain dieu : c’est la concep­
tion, autant philosophique que religieuse, qui tendait à préva­
loir à l’époque impériale, et qui figure sur la plupart des mon­
naies, au type de Jupiter, de celte époque ; on l’y verra figurer
jusque sous Constantin II, c’est-à-dire après la reconnaissance
officielle du christianisme.
Les monuments en l’honneur de la seconde des divinités du
Capitole romain, Junon, sonl extrêmement rares dans la Gaule
Narbonnaise (2), surtout si l’on en défalque les dédicaces à
des Junones Augustae, ou Montanae, qui ne sont visiblement
que des divinités indigènes déguisées.
Puyloubier a fourni une de ces rares dédicaces à Junon, sans
épithète, ce qui permet de la considérer comme la déesse
romaine (3). Elle est faite par une femme, Trebia Lucilia, qui
a consacré l’autel à la suite d’un songe où la déesse lui était
apparue, ex visu, et, sans doute, lui avait ordonné de l’honorer
de cette façon. On sait combien fréquents sont, dans l’antiquité,
les exemples de ce^enre, où l’on voit des dieux manifestant aux
mortels leur volonté d’être honorés par eux de telle ou telle
façon.
Les monuments en l’honneur de Minerve sont aussi rares que
ceux en l’honneur de Junon, quoique César attribue aux Gau­
lois une déesse qu’il identifie avec la déesse romaine de ce
nom (4). Nous en avons un exemple pour Aix, dans un petit
auLel trouvé récemment près des Milles, autel sans décoration et
(1) 69.
(2) On vient de découvrir à Fabregoules, près de Septèmes, à égale dis­
tance d’Aix et de Marseille, deux petits autels votifs, l’un à Jupiter Optumus,
l’autre à Junon.
(3) 70. La pierre se trouve actuellement devant la ferme de l’Avocat, un
peu au-dessous de Puyloubier.
(4) De bello Gallico, VI, 17.

�281
portant simplement le nom de Minerve, le nom de la dédicante,
et la formule dédicatoire habituelle (1).
Le culte de Diane n’apparait également qu’une lois, avec un
petit autel votif trouvé près d’Aix, à Antremont (2).
Hercule est aussi l’objet d’une seule dédicace, gravée sur un
petit autel trouvé au quartier de la Beauvane, près d’Aix (3).
La région d’entre Durance et Luberon a fourni un document
d’une espèce extrêmement rare : c’est une dédicace à la Bonne
Déesse, Bonae Deae, trouvée à Vaugines (4). Ce culte, dont il
n’y a guère d’exemples en dehors de l’Italie du centre et du nord,
s’adressait à une divinité mystérieuse, dont personne ne pouvait
savoir le nom propre. Les femmes seules étaient admises à la
célébration de ses fêtes, donL la principale avait lieu, à Rome,
dans les premiers jours de décembre, sous la présidence des
Vestales. C’est à une de ces fêtes que le célèbre tribun Clodius,
l’ennemi de Cicéron, parvint à s’introduire, déguisé en femme.
C’était, en somme, un culte essentiellement romain, et la Gaule
Narbonnaise est une des rares provinces qui le mentionnent,
avec l’inscription de Vaugines et une autre trouvée à Arles (5).
Le culte également tout romain des Parques n’était guère moins
rare : la Gaule Narbonnaise n’en a fourni que cinq exemples,
dont deux à Nîmes et un à Lançon, en territoire arlésien, tout
près des frontières aixoises. Les deux nôtres viennent, l’une de
Rians, l’autre de Cucuron ; elles ne contiennent d’ailleurs aucun
détail (6). A vrai dire, je ne suis pas sûr qu’il s’agisse bien en
réalité des Parques romaines. Celles-ci, qui d’ailleurs ne jouent
dans la mythologie romaine qu’un rôle très secondaire, et ne
sont visiblement que l’adaptation des Moires grecques, ne
tenaient guère de place dans le culte public que lors de la céléAQVAE SEXTIAE

(1) 71.
(2) 72.
(3) 76 . Le grossier bas-relief représentant Hercule, qui ligure au Musée d'Aix,
ne me paraît pas antique, non plus qu’à Gibert(Catalogue, n" 306 ; Espérandieu,
I, n° 95).
(4) 77.
(5) CIL, XII, 654.
(6) 78, 79.

�282
MICHEL CLERC
bralion des ludi tarentini, dont l’origiue n’est certainement pas
romaine, mais probablement étrusque. Dans ces fêtes, qui
duraient trois jours et trois nuits, l’empereur en personne immo­
lait trois béliers en l’honneur des Parques (1). Ce culte paraît
ainsi avoir été un culte essentiellement urbain. On peut donc se
demander si les Parques honorées dans la Gaule Narbonnaise
ne seraient pas, sous ce nom romain, une nouvelle personnifi­
cation des Matres gauloises, avec lesquelles le nombre de trois
rendait leur assimilation facile.
J’en dirai autant des Nymphes, dont le nom ligure sur deux
dédicaces, trouvées, l’une au Puy-Sainte-Réparade, l’autre à
Saint-Cannadel (2). Il est bien probable que ces Nymphes,
quoique ne portant pas de surnom local, sont les déesses gau­
loises des sources, romanisées. Leur caractère de déesse des
sources n’est d’ailleurs pas douteux. M. de Fontvert, à qui appar­
tenait l’autel de Saint-Cannadet, nous apprend en effet que sur
ce terroir coulent trois sources, dont l’une fournit abondam­
ment d’eaii le hameau, et une autre porte encore, détail curieux,
le nom de Nymphe Gacharelle.
Et le dernier culte romain dont nous trouvions mention est
celui de Liber Pater, dont il nous est parvenu deux monuments.
Le premier est un autel trouvé entre Aix et Eguilles ; la dédi­
cace émane sans doute d’un citoyen romain, G. Julius Paternus (3). L'autre, publié récemment par M. de Gérin-Ricard,
provient de Gardanne (4). La dédicace émane d’un affranchi,
Sextus Julius Bacchylus, dont un hasard curieux nous a fait
retrouver deux monuments votits : c’est en effet le même qui a
consacré à Jupiter Optimus Maximus l’autel trouvé à Puyricard. C’est encore un Grec d'origine, dont le nom, Bacchylus,
est devenu le surnom romain, précédé d'un prénom et d’un nom
empruntés sans doute à son patron.
(1) Zosime, II, (i. Cf. Mommsen-Marquardt, Manuel, XIII, p. 97.
(2) 80, 81.
(3) 82.
(1) 83.

�283
Il ne semble pas qu’il y ait eu, dans la Gaule indépendante,
une divinité analogue au Liber Pater romain. Celui-ci, dont la
conception primitive paraît être celle d’une divinité présidant à
la fertilité des champs, et, en général, à la fécondité, fut d’assez
bonne heure assimilé au Dionysos des Grecs. Ce culte d’ail­
leurs n’eut jamais une grande importance à Rome même, tandis
qu’il fut très populaire en Italie, d’où il se répandit dans les
provinces voisines (1).
AQVAE SEXÏIAE

A ces monuments religieux concernant diverses divinités, il
faut en ajouter trois derniers, concernant des divinités ano­
nymes (2).
Le premier est une dédicace faite par une affranchie, Helara,
avec la formule habituelle des vœux, mais sans nom de divi­
nité (3). Il ne semble pas non plus que ce nom figure sur une
dédicace des environs d’Aix récemment publiée par l’abbé
Chaillan (4), à moins que peut-être il ne soit représenté en
abrégé par les deux leLtres, ou l’une des deux qui terminait la
seconde ligne.
Quant au troisième monument, c’est un petit autel récemment
découvert à Saint-Hippolyte près de Venelles (ü) : Genius restitutus féliciter. La pierre porte, en haut, un trou de scellement,
où était sans doute fixée l’image du génie en question. J’imagine
que cette statuette avait été détruite par accident, el que c’est
pour la remplacer que les habitants de l’endroit avaient élevé le
nouvel autel avec cette dédicace de bon augure. Quel était ce
Génie? On sait quelle extension les Romains avaient donné à ce
terme. L’Empire, les villes, les corporations, les individus, tout
avait son génie (6). Il est probable qu’en l’espèce il s’agit du
génie local, Genius loci, celui qui veillait au salut de la villa
(1) Voir Toutaiu, in Daremberg-Saglio, Liber Pater.
(2) Le n° 85 contenait sans doute un nom de divinité ; mais l’inscription
est trop mutilée pour qu’on puisse la reconstituer.
(3) 84.
(4) 86.
(5) 87.
(6) Daremberg-Saglio, s. v. Genius.

�284
MICHEL CLERC
gallo-romaine à laquelle a sans doute succédé le château
moderne de Saint-Hippolyte (1).
Tels sont les témoignages qui nous sont parvenus sur la vie
religieuse de la population d’Aix à l’époque romaine. Il est assuré­
ment hasardeux d’essayer de fonder des conclusions quelconques
sur des documents aussi clairsemés, et dont le hasard des décou­
vertes peut modifier complètement le nombre respectif et la
répartition. Il semble bien cependant que l’on soit en droit de
regarder comme établis un certain nombre de faits. Tout d’abord,
le nombre considérable de cultes d’origine indigène ; en second
lieu, le petit nombre des monuments consacrés aux divinités
purement romaines; troisièmement, la place prépondérante
que tient, parmi celles-ci, le grand dieu romain, Jupiter du
Capilole. On peut, semble-t-il, en déduire la coexistence de deux
groupes de population distincts, les indigènes, romanisés assu­
rément, puisque leur langue était le latin, mais n’en ayant pas
moins conservé leurs vieilles pratiques religieuses, masquées
parfois sous des apparences romaines ; et les Romains, ou pour
mieux dire les Rabotes d’origine, qui avaient apporté avec eux
et conservé leurs cultes nationaux.
A ces faits d’ordre positif s’en ajoute un dernier, celui-là
d’ordre négatif. 11 est très remarquable que dans cette cité d’Aix»
si voisine de Marseille, et dont le territoire avait été formé d’une
partie des anciens domaines marseillais, on ne trouve pas trace
d’un seul culte grec ou oriental. Peut-être cependant l'aut-il
considérer comme un indice du culte de Mithra le petit basreliefdu musée d’Aix représentant le Soleil sur un quadrige
sortant de l’onde (2). Dans tous les cas, il est seul de son
genre.
Or à Marseille, sous l’Empire romain, les cultes gaulois
n’offrent que de faibles vestiges, et les cultes romains ne tien(1) Le propriétaire du château, M. d’Hautuille, a trouvé et conserve soi­
gneusement quelques autres objets antiques, notamment deux belles meules
de basalte poli, deux conduites d’eau en plomb, un fer de lance. Dans la ber­
gerie se voit un fragment de mur romain en petit appareil.
(2) 88 ; Espérandieu, I, n" 94.

�285
nent que la seconde place. Ce sont les cultes gréco-orientaux
qui ont toute la faveur des dévots : en première ligne Isis, avec
Sérapis et Harpocrale ; puis la Magna Mater Idaea, Leucothée,
Jupiter de Doliché, etc. (1).
A si peu de distance, nous nous trouvons donc en présence
de deux civilisations absolument différentes , l’une à demiindigène, à demi-romaine, l’aütre restée toute grecque, et ayant
suivi toutes les transformations de l’esprit grec depuis les
temps de l’hellénisme pur jusqu’à celui du syncrétisme religieux
à la mode sous l’Empire, dans lequel l’Orient, avec ses cultes
étranges et mystiques, se fit une si large part. Nous saisissons
là la différence, qui ne s’est jamais effacée, entre la ville grecque,
tournée vers l’Orient, qu’a toujours été Marseille, et la ville
romaine et orientée vers l’intérieur qu’a toujours été Aix.
L’exposé de ce que nous savons sur un dernier culte, le culte
romain par excellence sous l’Empire, va achever de faire sentir
cette différence. Je veux parler du culte des empereurs, qui,
bien que pratiqué à Marseille, n’y a laissé que d’assez faibles
traces, tandis qu’il a tenu, dans la vie d’Aix, une place
considérable.
AQVAE SEXTIAE

(1) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, VI, 1886, p. 117 et suiv.

�286

MICHEL CLERC

I I I . — L e C u l t e im p é r i a l

A. — Le Flaminat de Rome et d'Auguste
Le plus important de tous les cultes sous l’Empire, quoique
le moins religieux, si l’on peut s’exprimer ainsi, fut le culte de
l’Empereur, uni d’ailleurs élroiteinent à celui de Rome, divinisée
comme lui, et dont la divinité a même le pas sur la sienne : ce
n’était pas, en effet, le culte d’Auguste et de Rome, mais bien de
Rome et d’Auguste. Ce culte ne fut en somme autre chose, comme
on l’a dit heureusement, que l’expression du loyalisme des
populations vis-à-vis du-pouvoir.
Aussi se propagea-l-il très rapidement, et prit-il des formes
diverses, pour donner satisfaction à tous les besoins : ainsi il y
eut un culte provincial, s’étendant à tous les habitants d’une
même province, et aussi des cultes municipaux, propres à chaque
cité en particulier. C’est ainsi qu’à côté du culte général institué
dans la province de Gaule Narbonnaise dès le règne d’Auguste,
comme le montre la célèbre inscription trouvée à Narbonne en
1888, des cultes purement municipaux se fondèrent dans la
plupart et sans doute même dans toutes les cités de la province,
sans que l’on voie même bien nettement lequel des deux cultes
précéda l’autre. Car une autre inscription de Narbonne, non
moins célèbre, nous montre ce culte municipal fonctionnant
dans la colonie romaine de Narbonne dès le temps d’Auguste
également, l’an xi de notre ère (1).
Ce flaminat municipal des empereurs — car les prêtres des
cultes municipaux, comme celui des cultes provinciaux, portent
le nom très ancien et purement romain delftamines, réservé uni(1) Pour tout ce qui concerne le cultede Home et d’Auguste en général, je
renvoiejaux ouvrages classiques sur la matière, c’est-à-dire, outre le Manuel
de Mommsen-Marquardt, Beurlier, E ssai sur le culte rendu a u x empereurs
romains (1890) ; Beaudoin Le culte des empereurs dans la Gaule Narbonnaise
(Annales de l’Université de Grenoble, 1891); C Jullian, in Daremberg-Saglio,
Flam en.

�287
quement aux prêtres des vieilles divinités romaines, de même
qu’ils portent le manteau de pourpre et la coiffure à pointe
(apex) des flamines romains — ne nous est guère connu que par
les documents épigraphiques. Et le culte municipal de la colonie
d’Aix ne fait pas exception : nous n’avons pour en retracer
l’histoire que cinq inscriptions, mais qui nous permettent
d’envisager l’institution sous ses divers aspects.
J’ai déjà mentionné l’inscription de la chapelle Saint-Vincent
à Puyricard (1), épitaphe de Sex. Julius Verinus, père de trois
décurions et édile munerarius. Avant ces deux litres, .en figure
un autre, celui de flamine. Or, quoique l’expression complète
et officielle, pour désigner les prêtres du culte de Rome et
d’Auguste, fût Flamen Romae et Augusti, ce titre, sur les ins­
criptions, s’abrège très souvent en Flamen tout court, et il n’y
a pas de doute qu’il s’agisse bien du culte impérial.
A ce document s’en ajoute un second, qui concerne la même
famille. C’est une inscription copiée par Peiresc dans l’église
de Saint-Cannadet, et perdue aujourd’hui, l’épitaphe consacrée
à la mémoire d’un autre Sextus Julius, dont le surnom est
Paternus, par Sextus Julius, fils de Sextus, de la tribu Voltinia,
dont le surnom a disparu, mais qui est évidemment le Verinus
de l’épitaphe de la chapelle Saint-Vincent, le flamine, édile,
père de trois décurions. 11 n’est d’ailleurs pas le seul signa­
taire de l’épitaphe : à côté de son nom ligure ce nom de son
frère, M. Julius. Or c’est ce dernier qui porte le litre de
flamine, et Sextus est dit, lui, flamine honoraire, honore
flamonii fnnctus (2). C’est un des Lextes qui nous prouvent
que le fia minât, qui était perpétuel à Rome, annuel dans les
provinces, perpétuel dans les cités d’Afrique et parfois dans
celles d’Espagne et d’Italie, était annuel 'dans celles de la
Gaule Narbonnaise (3). Il est également intéressant de noter
la transmission de cette charge parmi les membres d’une
même famille, qui paraissent même s’être succédé l’un à
AQVAE SEXTIAE

(1) 21 Peut-être le n° 91 mentionne-t-il aussi un flamine.
(2) 8 9 ; la restitution de Hirsclifeld. honore flamonii functns, est certaine.
(3) Cf. Briançon, CIL, XII, 59, ob honorem flamonii bene gestion.

�286

MICHEL CLERC

III. —

L e C u l t e im p é r i a l

A. — Le Flaminat de Rome et d’Auguste
Le plus important de tous les cuites sous l’Empire, quoique
le moins religieux, si l’on peut s’exprimer ainsi, fut le culte de
l’Empereur, uni d’ailleurs étroitement à celui de Rome, divinisée
comme lui, et dont la divinité a même le pas sur la sienne : ce
n’était pas, en effet, le culte d’Auguste et de Rome, mais bien de
Rome et d’Auguste. Ce culte ne fut en somme autre chose, comme
on l’a dit heureusement, que l’expression du loyalisme des
populations vis-à-vis du-pouvoir.
Aussi se propagea-l-il très rapidement, et prit-il des formes
diverses, pour donner satisfaction à tous les besoins : ainsi il y
eut un culte provincial, s’étendant à tous les habitants d’une
même province, et aussi des cultes municipaux, propres à chaque
cité en particulier. C’est ainsi qu’à côté du culte général institué
dans la province de Gaule Narbonnaise dès le règne d’Auguste,
comme le montre la célèbre inscription trouvée à Narbonue en
1888, des cultes purement municipaux se fondèrent dans la
plupart et sans doute même dans toutes les cités de la province,
sans que l’on voie même bien nettement lequel des deux cultes
précéda l’autre. Car une autre inscription de Narbonne, non
moins célèbre, nous montre ce culte municipal fonctionnant
dans la colonie romaine de Narbonne dès le temps d’Auguste
également, l’an xi de notre ère (1).
Ce flaminat municipal des empereurs — car les prêtres des
cultes municipaux, comme celui des cultes provinciaux, portent
le nom très ancien et purement romain delftamines, réservé uni(1) Pour tout ce qui concerne le culte&gt;cle Rome et d’Auguste en général, je
renvoiejaux ouvrages classiques sur la matière, c’est-à-dire, outre le Manuel
de Mommsen-Marquardt, Beurlier, E ssa i sur le culte rendu au x empereurs
romains (1890) ; Beaudoin Le culte des empereurs dans la Gaule Narbonnaise
(Annales de l’Université de Grenoble, 1891) ; C Jullian, in Daremberg-Saglio,
F lam en .

�287
quement aux prêtres des vieilles divinités romaines, de même
qu’ils portent le manteau de pourpre et la coiffure à pointe
(apex) des flamines romains — ne nous est guère connu que par
les documents épigraphiques. El le culte municipal de la colonie
d’Aix ne fait pas exception : nous n’avons pour en retracer
l’histoire que cinq inscriptions, mais qui nous permettent
d’envisager l’institution sous ses divers aspects.
J’ai déjà mentionné l’inscription de la chapelle Saint-Vincent
à Puyricard (1), épitaphe de Sex. Julius Verinus, père de trois
décurions et édile munerarius. Avant ces deux titres, .en ligure
un autre, celui de flamine. Or, quoique l’expression complète
et officielle, pour désigner les prêtres du culte de Rome et
d’Auguste, fût Flamen Bomae et Augusti, ce litre, sur les ins­
criptions, s’ahrège très souvent en Flamen tout court, et il n’y
a pas de doute qu’il s’agisse bien du culte impérial.
A ce document s’en ajoute un second, qui concerne la même
famille. C’est une inscription copiée par Peiresc dans l’église
de Saint-Cannadet, et perdue aujourd’hui, l’épitaphe consacrée
à la mémoire d’un autre Sexlus Julius, dont le surnom est
Paternus, par Sextus Julius, fils de Sexlus, de la tribu Voltinia,
dont le surnom a disparu, mais qui est évidemment le Verinus
de l’épitaphe de la chapelle Saint-Vincent, le flamine, édile,
père de trois décurions. Il n’est d’ailleurs pas le seul signa­
taire de l’épitaphe : à côté de son nom ligure ce nom de son
frère, M. Julius. Or c’est ce dernier qui porte le litre de
flamine, et Sextus est dit, lui, flamine honoraire, honore
flamonii functus (2). C’est un des textes qui nous prouvent
que le flaminat, qui était perpétuel à Rome, annuel dans les
provinces, perpétuel dans les cités d’Afrique et parfois dans
celles d’Espagne et d’Italie, était annuel 'dans celles de la
Gaule Narbonnaise (3). Il est également intéressant de noter
la transmission de cette charge parmi les membres d’une
même famille, qui paraissent même s’être succédé l’un à
AQVAE SEXTIAE

(1) 21 Peut-être le n° 91 mentionne-t-il aussi un flamine.
(2) 8 9 ; la restitution de Hirschfeld. honore flamonii functus, est certaine.
(3) Cf. Briançon, CIL, XII, 59, ob honorem flamonii bette gestum.

�288
MICHEL CLERC
l’autre : nous avons évidemment affaire à l’une des familles
les plus importantes de la cité.
Le troisième personnage qui porte le titre de flamine est
C. Veratius Paternus, qui est dit flamen Aug(nsti on Angustalis) (1). Il est vrai que ce n’est point un Aixois : il appar­
tient en effet à la tribu Palatina, qui n’est représentée en
Narbonnaise par aucune ville. C’est un nouvel exemple de
charge exercée dans une cité par un homme originaire d’une
autre, un incola. Il ne s’agit point ici, en effet, d’un simple
titre honorifique accordé à un homme qui n’habite pas la cité*
comme cela se pratiquait, nous le verrons plus loin, pour le
Sévirai. Veratius habitait Aix, où il est mort ; il a donc exercé
réellement la charge de flamine. Nous allons voir en effet que
l’on conférait bien parfois le titre de flamine d'une façon pure­
ment honoraire ; mais l’expression officielle était alors différente.
D’ailleurs, la faveur accordée à Veratius se comprend d’autant
mieux qu’il était chevalier romain.
Je pense, au contraire, qu’il faut reconnaître un Aixois dans
le personnage à qui est dédiée une inscription bien connue du
Musée d’Avignon, inscription qui provient d’ailleurs de Marseille,
celle de L. Dudistius Novanus (2). Ce personnage, qui appar­
tenait aussi, d’après la nature des fonctions qu’il a remplies, à
l’ordre équestre, n’avait pas suivi la filière des honneurs muni­
cipaux dans sa ville natale : il était entré, pour employer une
expression moderne, dans l’administration impériale, et avait
fait toute sa carrière au dehors. Il commença forcément par des
fonctions subalternes, que l’inscription ne mentionne pas; puis
il lut commandant d’un régiment de cavalerie auxiliaire recruté
en Espagne (præfectus alae Hispanae) (3). Il exerça ensuite les
(1) 9 0.

(2) 18G ; Espérandieu, Catalogue des inscriptions antiques du Musée d ’Avi­
gnon, n° 18.
(3) Il y a eu, sous l’Empire, plusieurs régiments de cavalerie recrutés parmi
les Espagnols ; comme ici il n’est fait mention que d’un seul, sans numéro
d’ordre, on peut en conclure qu’il s’agit du premier en date, ce qui nous
reporterait avant l’année 80 de notre ère (Pauly-Wissowa, Real-Encyclopaedie,
I, p. 1229-1230) ; cela s’accorderait bien avec les caractères de l’inscription,
qui doit être dii premier siècle.

�AQVAE SEXTIAE

fonctions civiles de commis aux opérations du recensement,
sous les ordres d’un procurateur, pour la province de Lyonnaise
(adjutor ad census provinciae Lugdunensis) ; et il termina sa car­
rière par le gouvernement d’une des petites provinces dites dé
rang procuratorien et réservées aux chevaliers, la province des
Alpes Cotliennes (pwcurator Augusli Alpium Cottianarum).
En tête de son cursus honorum, avant l’indication de ces diver­
ses fonctions, pour lesquelles on s’est évidemment Conformé,
suivant l’usage, à l’ordre chronologique, vient la mention de
fonctions très différentes, des fonctions d’ordre religieux; cl
c’est en vertu d’un usage presque constant qu’elles figurent en
tête de l’inscription. Dudistius a été pontife des Laurentins,
c’est à dire membre d’un collège de prêtres, recruté parmi les
chevaliers, dont on trouve des représentants un peu partout,
mais qui cependant avait son siège à Rome, où il était chargé de
la célébration d’un culte très ancien, celui des dieux protecteurs
du Latium, des Pénates apportés par Énée (1). Pour Dudistius
comme pour la plupart de ses collègues, que l’on trouve dissé­
minés dans les provinces les plus éloignées de l’Italie, cette
charge ne pouvait évidemment être que purement honorifique.
Et il en est de même, mais cette fois explicitement, pour un
autre honneur conféré à Dudistius par la cité d’Aix, à savoir les
ornements du flaminat, ornamentis flaminatus coloniae Aquensis
exornatus. Le Flamen coloniae, ou encore Flamen ciuitalis, c’est,
de même que le Flamen tout court, le prêtre du culte de Rome et
d’Auguste. Dudistius d’ailleurs n’a pas exercé cette charge ; il en
a seulement le titre honorifique, c’est-à-dire qu’il jouit des hon­
neurs accordés à ceux qui ont réellement exercé cette charge : il
est flamme honoraire. Il va de soi que c’était le conseil des décu­
rions qui décernait cet honneur, de même qu’il nommait les
flamines effectifs.
11 est bien probable que si la colonie d’Aix a décerné cet hon­
neur à Dudistius, dont toute la carrière s’était passée en dehors,
non seulement de la cité, mais de la province, c’est qu’il était
(1) Voir Mommsen-Marquardt, Manuel, XIII, 237

�MICHEL CLERC

originaire d’Aix. C’est d’ailleurs ce qu’indique aussi la mention
de la tribu à laquelle il appartenait, qui est la tribu Voltinia,
tandis que Marseille, où a été trouvée son épitaphe, était de la
tribu Quirina. Il semble simplement qu’il se soit fixé, à la fin de
sa vie, à Marseille ; c’est là que deux de ses affranchis, Eglectus
et Aphtonetus, d’anciens esclaves d’origine grecque, lui élevè­
rent un tombeau ; et peut-être est-ce aussi une de ses affranchies
dont le nom, Dudistia, figure sur une autre inscription funéraire
trouvée dans la banlieue de Marseille, et qui paraît avoir été la
femme d’un affranchi également d’origine grecque ou orientale,
C. Æmilius Syrus (1).
Une dernière inscription, copiée par Solier et en dernier lieu
par Bouche, et perdue depuis, mentionne une Flaminique (2).
C’est une question très discutée, et non résolue encore, de
savoir si la flaminique était, nécessairement et de droit, la
femme du flamine, ou si elle exerçait sa prêtrise, le culte des
impératrices divinisées, d’une façon indépendante. Et l’inscrip­
tion d’Aix ne peut servir en rien à la résoudre, d’autant moins
que la lecture, flaminic. Augustae II, en est fort douteuse, (flami­
nique de Livie pour la seconde fois ?)
B. — Les Sévirs Augustaux.
Les flamines de Rome et d’Auguste n’étaient pas, dans les
villes de provinces, les seuls personnages chargés de célébrer le
culte impérial. A côté d’eux, l’on trouve presque toujours des
collèges, dont les membres, toujours au nombre de six, s’appel­
lent tantôt simplement Seviri, tantôt Augustales, et, le plus sou­
vent, Seviri augustales. Issus peut-être, au début, de l’initiative
populaire, les Augustales reçurent des pouvoirs publics une
consécration qui fit d’eux un corps officiellement reconnu et
jouissant de certains privilèges. Les Seviri, dont les fonctions,
comme celles de tous les prêtres et magistrats municipaux,
étaient annuelles, étaient élus, en cette qualité, par le Conseil
(1) CIL, XII, 613.
(2) 92.

�291
des décurions. Le corps était ouvert non seulement aux hommes
libres, mais aussi aux affranchis, et, parmi les hommes libres,
exclusivement à ceux des classes inférieures (a plebe, dit l’ins­
cription célèbre de Narbonne). Ils avaient droit à la toge prétexte,
à deux licteurs, et à une place d’honneur aux jeux. Il est vrai
qu’en revanche, ils devaient faire les frais des cérémonies du
culte impérial dont ils étaient chargés. Et une lois sortis de
charge, ils entraient dans la catégorie des anciens Sévirs, Sevirales, qui constituait dans la cité un Orclo, officiellement
reconnu, et prenant rang après celui des décurions. Celte insti­
tution a eu pour but de permettre aux affranchis, rigoureuse­
ment exclus par Auguste de l’administration municipale propre­
ment dite, de jouer cependant un rôle dans les cités, rôle tout
au moins honorifique, en reconnaissance duquel ils ont contri­
bué largement aux dépenses municipales et pris à leur compte
la plupart des dépenses somptuaires (1).
Les inscriptions émanant des Sévirs augustaux d’Aix (c’est
exclusivement par l’épigraphie que nous connaissons celte
institution) sont relativement nombreuses, puisqu’on n’en
compte pas moins de treize, et peut-être seize (2).
Sur toutes, c’est le titre de Sévir Auguslalis qui est mentionné,
jamais Sévir seul, ni Augustalis seul, comme cela arrive souvent
ailleurs.
De ces seize inscriptions, d’ailleurs, dix seulement ont été
trouvées à Aix, les six autres, soit presque la moitié, provenant
d’autres villes de la Narbonnaise, et une d’Italie.
Parmi les inscriptions trouvées à Aix, deux, très mutilées, ne
nous apprennent rien, si ce n’est que l’une mentionne le nom
d’un Sévir, Sexlus Calavius Pastor, et que l’autre, gravée en très
AQVAE SEXTIAE

(1) Les principaux ouvrages sur cette question sont ceux de Beurlier, Essai
sur le aille rendu aux empereurs romains, 1890 ; Premersteiu, dans le Dizionario cpigraphico de Ruggiero, I, 1895 ; Mourlot, Essai sur l'histoire de l'Augustalité dans l’empire romain (Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Études,
fasc. 108, 1895) ; Neumann, Augustales, dans Pauly-Wissowa. — Mommsen
(Manuel, VI, 2, 42) veut que l'institution des Augustales, créée principale­
ment dans l’intérêt pécuniaire des cités, n’ait eu aucun caractère sacerdotal.
(2) La lecture des n°s 93 et 98 est douteuse ; la provenance de 99 est
incertaine.

�MICHEL CLERC
292
beaux caractères, nous montre que l’institution du sévirai s’est
implantée à Aix dans les premiers temps de l’Empire (1).
D’autres nous permettent de constater que les affranchis, à
Aix, comme ailleurs, puisque c’est la caractéristique de l’insti­
tution, étaient admis au sévirai. C’est ainsi que l’un d’eux,
M. Caelius Florus, ligure, avec son titre de Sévir, sur l’inscrip­
tion funéraire qui lui est dédiée, à lui, à sa mère, à son frère et à
sa sœur, par leur patron, M. Caelius Clemens (2).
Un autre affranchi est ce L. Pompeius Hermeros, que nous
avons déjà vu exercer la charge de greffier des quattuorvirs (3).
Un troisième est ce Sex. Publicius Antenor, ancien esclave
public de la cité d’Aix et affranchi par elle, et qui appartenait à
la corporation des centonarii (4). Celte corporation nous fournit
encore un autre nom de Sévir, celui de C. Valgus Vietorinus (5).
Enfin l’inscription de Sex. Publicius Antenor nous apprend
encore que les Sévirs augustaux d’Aix ajoutaient à leur nom
l'épithète de corporati, ce qui veut dire qu’ils constituaient léga­
lement une corporation, colleginm, avec tous les droits qu’elle
comportait (6). Ces droits ne manquaient pas d’importance,
puisque les corporations pouvaient posséder une caisse, et rece­
voir des dons et legs : c’est dire qu’ils jouissaient de la person­
nalité civile. Or il ne semble pas que ce fût la règle générale.
Pour ne parler, en effet, que de la Gaule Narbonnaise, tandis qu’il
n’est pour ainsi dire pas de ville où l’institution n’ait laissé des
traces, dans sept seulement les Augustales apparaissent avec
l’épithète de corporati (7). Mommsen a donc eu tort de pré­
tendre (8) que les Augustales n’étaient pas, au sens juridique
rigoureux, une corporation, qu’ils ne pouvaient acquérir de
(1) 9 4 , 9 5 .
(2) 9 G .
(3) 2 4 .

(4) 27.
(5) 9 7 .
(6) Waltzing, Corporations romaines, II, p. 431 et suiv.; IV, p. 215. — Peutêtre faut-il aussi reconnaître un Sévir Augusti corporalus clans le fragment
d’inscription vu par Bouche sous le choeur de Saint-Sauveur, 172,
(7) Antibes, Arles, Die, Fréjus, Marseille, Nîmes et Aix.
(8) Manuel, VI, 2, 45.

�293
biens, et qu’ils n’avaient qu’exceptionnellement les droits des
corporations. Les exceptions qu’il reconnaît, les corporations de
Pouzzoles et de Brixia, sont loin d’être isolées, comme on vient
de le voir. Il demeure seulement possible, et même probable,
que tous les corps d’Augustales ne jouissaient pas de ces droits,
que l’on réservait comme une faveur et une récompense poul­
ies cités qui l’avaient mérité.
Cette mention reparaît sur une autre inscription très mu­
tilée (1), où il est question d’un Sévir augustal corporatus (le nom
a disparu;, qui avait fait don, sans doute à la corporation, d’une
somme de trente mille sesterces; les intérêts de cet argent
devaient être employés à faire les frais d’un banquet annuel le
15 des calendes de décembre ; et il avait aussi orné d’une statue
le lieu de réunion de la corporation, la basilique.
Les six autres documents relatifs à des Sévirs augustaux d’Aix
proviennent d’autres villes, à savoir un de Saint-Gabriel, l’an­
cien Ernaginum, un d’Arles, trois de Narbonne, et un d’Ostie.
Tous mentionnent des Sévirs augustaux aixois qui pourtant
n’habitent point Aix. C’est M. Fronton Eupor, membre de la
corporation des bateliers d’Arles et patron de celle des bateliers
de la Durance et de celle des ulriculaires d’Ernaginum, où est
son tombeau. Or Fronton, habitant d’Ernaginum, et, relevant,
comme tel, de la cité d’Arles, était en même temps Sévir
Augustalis de la colonia Julia Augusta Aquis Sextis (2).
Tel paraît être aussi le cas d’un affranchi du nom de Fadius,
domicilié à Narbonne, et Sévir augustal à Aix (3). Et tel est
encore celui de L. Antonius Epitjmchanus d’Ostie, licteur
des magistrats municipaux, président de la corporation des
ouvriers charpentiers d’Ostie, et Sévir augustal « dans la province
Narbonnaise, dans la colonie d’Aix (4) ».
AQVAE SEXTIAE

(1) 9 9 . Hirschfcld soupçonne qu’elle a été apportée d’Italie ; j’avoue ne pas
en voir les raisons ; la gravure, médiocre, rappelle au contraire beaucoup
d’inscriptions locales; quant à la mention de la distribution d’argent pour
un banquet, quoique rare dans la Gaule Narbonnaise, il y en a cependant
quelques exemples : CIL, XII, 411, 1878, 4354, 4388.
(2) 4 9 0 .
(3) 198; l’inscription, perdue aujourd’hui, est d'une lecture douteuse.
(4) 2 0 2 .

�MICHEL CLERC
294
On voit qu’ici il 11e s’agit même pas, comme pour les magis­
tratures municipales, d’incolae, étrangers domiciliés à Aix ; ce
sont bien des hommes habitant une autre ville, et même une
ville éloignée ; il ne peut donc s’agir que d’un litre tout à fait
honorifique.
Mais il y a plus. Non seulement l’on pouvait être chargé des
fonctions de sévir, quoique domicilié dans une autre cité, mais
on pouvait les exercer dans deux cités à la fois. C’est ce que
nous montrent une inscription d’Arles et deux de Narbonne.
P. Sexlius Florus y est dit Sévir Augustal colonia Julia Aquis
et colonia Julia Patenta Arelate (1); Quadronius Fidelis, Sévir
augustal colonia Jalia Patenta Claudia Narbone Martio et Aquis
Sextis (2) ; L. Vercius Priseus, Sévir Augustal colonia Julia
Patenta Claudia Narbone Martio et Aquis Sextis (3).
Il serait vain de rechercher les motifs qui ont fait conférer à
ces personnages les honneurs de l’augustalité. Il va de soi,
d’ailleurs, qu’il devait y avoir, entre Aix d’une part, Arles et
Narbonne de l’autre, des relations fréquentes ; et on peut sup­
poser qu’il y en avait également entre Aix et Oslie, en raison
du commerce d’exportation de l’huile d’Aix à Rome, dont Oslie
était le port (4). Dans tous les cas, il est visible que ce titre
n’était conféré que honoris causa, et entraînait probablement,
pour celui à qui on le conférait, l’obligation de verser une cer­
taine somme à la caisse de la corporation.
Si l’on compare aux inscriptions d’Aix les inscriptions de
Marseille, à peu près d’égal nombre, on constate que ces der­
nières 11e mentionnent que deux sévirs augustaux, et pas un
seul flamine. En revanche, je l’ai dit, on y voit figurer des cultes
orientaux dont nous ne saisissons à Aix nulle trace. Par là se
marque fortement la différence radicale entre les deux villes,
(1) 1 8 9 .
(2) 195.
(3) 196.

(4) Cf. mon article déjà cité plus haut, Un négociant en hnile d’Aix à
Rome au second siècle de notre ère (Annales de la Société d’études proven­
çales, 1906, p. 263 et suiv.).

�295
l’une restée toujours grecque et orientale, Massilia Graecorum,
comme l’appelle la Table de Peutinger, l’autre à fond celto-ligure,
mais vite romanisée, où les cultes romains officiels, celui de
Jupiter Capitolin et, surtout, celui des empereurs divinisés
associés à la divinité de Rome, ont tenu la première place.
AQVAE SEXTIAE

20

��CHAPITRE VII
AIX CHRÉTIEN

I. — L e B as -E mpire

Les documents, je l’ai déjà indiqué, nous font presque complè­
tement défaut pour toute la période du Bas-Empire. Et pourtant
Aix y a joué un rôle probablement plus important que dans la
période précédente.
D’Auguste à Dioclétien, l’on ne constate aucun changement
dans l’organisation de la province de Gaule Narbonnaise, si ce
n’est que peut-être, au temps des Antonins, Nîmes avait
remplacé comme capitale de la province la capitale primitive
Narbonne (1). C’est à Dioclétien que l’on attribue généralement
le remaniement de tout le système des provinces tel qu’Augusle
l’avaiL constitué, remaniement qui eut pour résultat de porter,
par dédoublement, le nombre des provinces de tout l’Empire de
44 à 96 (2). Pour ce qui concerne la Narbonnaise, Je document
célèbre connu sous le nom de liste de Vérone, document qui,
d’après Mommsen, doit être rapporté à l’an 297 de notre ère,
mentionne, pour la première fois, au lieu d’une province unique,
trois circonscriptions, la Viennoise, et deux Narbonnaises,
Première et Seconde. Cette dernière province, il est vrai, la
'Narbonnaise Seconde, ne ligure plus dans des documents posté­
rieurs. Il semble bien qu’elle existe encore lors du concile
(1) Les milliaires, qui, au premier siècle, comptent la distance de Nar­
bonne à Nîmes, la comptent au contraire, sous Antonin te Pieux, de Nîmes à
Narbonne.
(2) Sur les restrictions qu'il faut apporter à cette façon de voir, cf. C. Jullian, De la réforme provinciale attribuée à Dioclétien (Rev. histor., XIX, 1882,
p. 231 et suiv.).

�MICHEL CLERC
298
d’Arles en 314; en effet, la Viennoise y est mentionnée, ce qui
implique l’existence de la Seconde Narbonnaise, puisque la
Viennoise coupait en deux la Narbonnaise primitive (1).
Mais le Breviarium de Sex. Rufus (vers 370), ne la mentionne
pas, et Ammien Marcellin (330-390) dit même formellement que
de son temps il n’y a qu’une seule Narbonnaise, contenant même
la Viennoise (2). Puis elle reparaît au concile d’Aquilée en
381 (3) et sur la liste de Polemius Silvius, de 385 ; et enfin, les
deux documents capitaux pour l’histoire de l’Empire du
iv° au v° siècle, la Notifia dignitatum imperii romani et la Notitia
provinciarium et ciuitatum Galliae, la mentionnent également. La
Notitia dignitatum la classe parmi les provinces présidiales, ou
gouvernées par un praeses, provinces qui sont au nombre de dix sept dans le diocèse des Gaules, tandis que les provinces gouver­
nées par des consulaires ne sont qu’au nombre de six. Et la
Notitia Galliarum lui donne pour capitale Aix, Metropolis ciuitas
Aquensium. Comme métropole, Aix est à la tête d’une province
renfermant six autres cités, à savoir Apt, Riez, Fréjus, Gap,
Sisleron et Antibes.
On ne saurait trop marquer l’importance de cette création
pour Aix. Du rang de simple cité, elle passait à celui de cheflieu de province, juste à temps pour profiter des avantages que
ce titre allait conférer aux villes qui en jouiraient au moment où
le christianisme deviendrait la religion officielle de l’Empire.
On peut dire sans exagération que de ce moment date le rôle
joué par Aix, non seulement à la fin de l’Empire romain, mais
pendanL le moyen-àge et dans les temps modernes. Ce titre
de « métropole » qu’elle acquit alors, elle devait le garder à
travers les siècles et à travers les révolutions, en l’adaptant

(1) Albanès, Gallia christ, n ov.l, 14.
(2) XV, 11, 6 : Narbonensis an a Viennensem intra se continebat. Desjardins
conclut avec raison de ce texte que la Narbouuaise avait dû être ramenée à
l’unité au temps de Julien.
(3) Sirmond, Concilia antiqua Galliae, I, 20. — Les actes de ce concile con­
tiennent une lettre adressée aux évêques de la Viennoise, de la Première et
de la Seconde Narbonnaise : ucl episcopos provinciae Viennensis et ulriusque
Narbonensis.

�299
simplement aux circonstances. C’est ainsi que la métropole
administrative du Bas-Empire est devenue, avec les empereurs
chrétiens, métropole religieuse, et qu’elle l’est restée jusqu’à
nos jours : or, c’est ce titre qui lui a valu de devenir et de
rester aussi la métropole judiciaire et la métropole universitaire
du sud-est de la France.
De tous les dédoublements opérés par Dioclétien pour les
provinces, celui de la Narbonnaise est peut-être celui qui se
comprend et se justifie le mieux. Qu’on se représente en
effet cette immense province, allant de Genève à Fréjus, et
de Digne à Toulouse. Il n’y avait là aucune unité, ni géogra­
phique, ni politique, ni économique. Il avait fallu les néces­
sités de la conquête, pour que l’on créât un ensemble aussi
disparate, et il est vraiment surprenant qu’il leur ait survécu
aussi longtemps.
Il est moins facile de se rendre compte des raisons qui ont
présidé à la répartition nouvelle de ce vaste territoire. Ce que
l’on voit nettement, c’est que l’on a voulu que chacune des
trois nouvelles provinces eût accès à la mer : c’est pourquoi
la Viennoise venait s’intercaler, sur la côte, entre les deux
Narbonnaises, en englobanL Arles et Marseille. La Narbonnaise
Première formait d’ailleurs un territoire délimité naturelle­
ment, qui correspond en gros à notre Languedoc, avec Narbonne
pour métropole. La vallée du Rhône, restreinte, à partir de
la région de Saint-Paul-Trois-Châteaux, à la rive gauche, élait
le domaine de la Viennoise, et avait pour métropole Vienne :
Arles et Marseille en faisaient partie Enfin la région subal­
pine, de la côte jusqu’auprès de Grenoble, formait la Narbon­
naise Seconde, avec Aix pour capitale, tandis que la région
des Alpes proprement dites continuait de former les deux
provinces des Alpes Grées, capitale Moutiers, et des Alpes Mari­
times, capitale Embrun.
Autrement dit, d'une part, le Languedoc, véritable région
naturelle, était détaché de l’ancienne Province ; et d’autre part,
la région comprise entre les Alpes et le Rhône était découpée en
deux bandes parallèles allant du nord au sud et touchant toutes
deux à la mer.
AQVAE SEXTIAE

�MICHEL CLERC
300
Dans la Narbonnaise Seconde ainsi constituée, Aix se trouvait
naturellement désignée pour le rôle de métropole. Ce n’étaient,
sans parler de Digne, de Gap et de Sisteron, qui n’ont jamais été,
autrefois comme de nos jours, que de gros bourgs montagnards,
ni Anlibes, ville d’origine grecque, ni Api, restée toujours plus
celtique que romaine, ni Riez, trop éloignée de la plaine, ni
enfin Fréjus, bien déchue alors de son ancienne splendeur, qui
auraient pu disputer à Aix ce titre. Première fondation des
Romains dans la Gaule Transalpine, Aix avait pour elle, outre
son antiquité, sa situation dans la plaine, sur la route d’Italie, et
non loin de la mer.
On a supposé, avec beaucoup de vraisemblance, à mon avis,
que cette situation nouvelle avait dû entraîner une modification
dans la répartition des territoires entre les cités. Nous avons vu
combien, sous le haut Empire, le territoire d’Aix était restreint,
relativement à celui d’Arles. Et nous avons conslaté aussi que
le territoire du diocèse ecclésiastique d’Aix ne correspondait pas
sur tous les points à son territoire civil, et le dépassait notable­
ment en étendue. Or, dit Mgr Duchesne, « comme les diocèses
du moyen-âge correspondent sensiblement, dans ces contrées,
aux cités de la fin de l’Empire, on est fondé à croire que, posté­
rieurement au second siècle, et probablement vers le temps de
la réorganisation des provinces par Dioclétien, le territoire
d’Arles fut considérablement diminué, du côté de l’est, au béné­
fice d’Aix et de Marseille. Un cas semblable se rencontre pour
Lyon. Lyon, sous le haut Empire, n’avait qu’une mince banlieue ;
on lui forma un territoire aux dépens de la cité éduenne (1) ».
Ainsi s’expliquerait le manque de concordance entre les
limites de la cité, telles que nous les connaissons, et les limites
du diocèse. Les limites de la cité, telles qu’elles nous sont par­
venues, sont celles du temps d’Auguste ; et c’est d’après celles du
temps de Dioclétien qu’a été constitué le diocèse. Or nous ne
connaissons pas ces dernières, pas plus que nous ne connais­
sons l'histoire de la ville à cette époque.

(1) Faslcs épiscopaux de l'ancienne Gaule, I, p. 97.

�301
Il n’y a en effet, à ma connaissance, qu’un seul texte qui men­
tionne le nom d’Aix. C’est le passage bien connu d’une poésie de
Sidoine Apollinaire, où il compare Aix à Baies (1). Comme
Baies parait avoir été fréquentée encore au sixième siècle (2), il
n’y a pas de raison pour que Sidoine Apollinaire ait fait, en par­
lant d’Aix, un anachronisme ; et l’on doit admettre que de son
temps encore (430-488), les eaux thermales d’Aix étaient célè­
bres et fréquentées.
Cependant, s’il faut en croire un auteur du troisième siècle,
Solin, ces eaux n’auraient plus eu leur ancienne température, ni,
par conséquent, leur ancienne vertu (3). Mais Strabon ne dit-il
pas déjà la même chose, au temps d’Auguste ? (4) Il semble n’y
avoir là qu’un on dit sans fondement positif.
A part ce faible indice, et jusqu’à la fin du monde antique,
nous ne savons plus rien d’Aix. Nous ne savons même pas en
quelle année elle est tombée au pouvoir des Wisigollis ; mais il
est infiniment probable que c’est en même temps qu’Arles et
Marseille : or la première de ces villes a été prise par Euric en
480, et la seconde en 481. Et l’évêque d’Aix figure au concile
wisigoth tenu à Agde en 506, ce qui prouve qu’Aix faisait alors
partie des états d’Alaric II (5).
AQVAE SEXTIAE

(1) Carmen XXIII, ad Consentium : 13, ires Phocida Sexiiasque Baias.
(2) Cassiodore, Variae, IX, 6.
(3) II, 54 : aqaarum calor olim acrior exalatus per leporem evaporavit, nec
jam par est famae prions.
(4) IV, 1, 5 :m&gt;v 68âi;cov Gepjjuûv, âv
pisT;aês6Àir]X£vai tpastv eîç tyoyjié..
(5) Longnon, Géographie de la Gaule au VIe siècle, p. 46.
tûjv

t iv x

�302

MICHEL CLERC

II. — L e Christianisme .
Si l’histoire politique et administrative d’Aixdans les derniers
temps de l’Empire nous échappe complètement, il n’en est pas
tout à fait de même de son histoire religieuse, pour laquelle nous
disposons de quelques documents de valeur, fournis et par les
auteurs, et par l’épigraphie, et par l’archéologie. On sait que
lorsque le christianisme fut devenu, par l’édit de Milan en 313,
une religion reconnue par l’État, puis, bientôt après, la religion
privilégiée, il s’organisa sur le modèle de l’État, et profita des
divisions administratives de l’Empire en leur superposant les
siennes propres. C’est ainsi que chaque cité fut le siège d’un
évêché, et chaque métropole d’un archevêché. Et le terme
de province continua à désigner la circonscription relevant de
l’archevêque, le mot diocèse désignant les circonscriptions épis­
copales ou évêchés.
C’est ainsi qu’Aix devint la métropole delà province ecclésias­
tique issue de la province civile dont elle était la capitale. La
chose n’alla pas d’ailleurs sans difficultés. Je reproduis le récit
d’Albanès (1) : « Vingt ans plus tard (après le concile d’Aquilée,
381), au concile de Turin tenu en 401, ce n’est plus seulement le
nom de la province (ecclésiastique) qui apparaît : son organi­
sation et la désignation de celui qui devait en être le chef
furent l’objet des délibérations du concile, et il s’efforça de
mettre fin aux difficultés que cette question avait fait naître.
Proculus, évêque de Marseille, prétendait en efiet qu’il devait
être reconnu comme le métropolitain des églises de la nouvelle
province, par la raison que plusieurs de ces églises avaient
appartenu à la sienne, et qu’il en avait ordonné les évêques.
Mais comme Marseille était de la province Viennoise, divers
évêques de la région, sans nier la vérité des faits avancés par
Proculus, s’opposaient à sa demande, et soutenaient que la
Seconde Narbonnaise ne pouvait pas avoir pour métropolitain
(1) Gallia christ, nou., p. 15 et suiv.

�303
un prélat qui appartenait à une province étrangère. Ce système
prévalut dans le concile, parce que c’était dès lors une règle
adoptée par l’Église, que chaque province aurait un métropoli­
tain pris parmi les comprovinciaux, et que les métropoles civiles
seraient en même temps métropoles ecclésiastiques, l’évêque de
la capitale devant avoir l'autorité sur tous les autres Confor­
mément à ce principe, qui a fait loi constamment, les Pères du
concile de Turin décidèrent que l’évêque de Marseille conserve­
rait, sa vie durant, la prééminence dont il était en possession
sur certains sièges et sur certains évêques ordonnés par lui;
mais après sa mort, ce privilège, tout personnel, devrait cesser,
et la Seconde Narbonnaise aurait un métropolitain pris dans son
sein. Ce ne pouvait être évidemment que l’évêque de la ville
d’Aix, qui, étant la métropole civile, devenait par là même la
métropole ecclésiastique de toute la province. Ainsi fut cons­
tituée la province d’Aix, dont il n’y a aucun vestige avant cette
époque. Marseille avait eu des églises sujettes, probablement
fondées par elle, Nice, Antibes, etc., ce qui lui donnait une
certaine suprématie, une sorte de droit métropolitain. Celui
d’Aix lui vint de la division de la Narbonnaise, de son titre de
capitale, des décrets de Nicée et d’Antioche, et de la décision
spéciale du concile de Turin ».
Voici maintenant quelle fut l’étendue de la nouvelle province
ecclésiastique : «Géographiquement, la Seconde Narbonnaise,
ou la province ecclésiastique d’Aix, se trouvait placée entre la
Viennoise et les Alpes-Maritimes, et s’étendait depuis l’extrémité
du diocèse de Gap, au nord, jusqu’à la Méditerranée. Elle con­
frontait, au couchant, les diocèses de Grenoble, Die, Vaison,
Carpentras, Cavaillon, Arles, Marseille et Toulon ; au levant,
ceux d’Embrun, Digne, Senez, Glandève et Cimiez. Sur la côte,
elle allait jusqu’à Monaco, et peut-être au-delà. Il est en effet
certain que primitivement la province des Alpes Maritimes ne
touchait pas la mer, sauf peut-être à son extrémité orientale;
Vence en était séparée par Antibes, Cimiez par Nice, ces villes
appartenant à Marseille avec toute la côte maritime jusqu’à
Monaco. Or..... le territoire qui avait été la propriété des MarAQVAE SEXTIAE

�304
MICHEL CLERC
seillais dut être attribué, dès l’antiquité, à la province Narbonnaise (1). Ce ne fut que bien plus tard que la province ecclésias­
tique d’Embrun atteignit la Méditerranée, en empiétant sur sa
voisine, à laquelle elle enleva deux de ses églises suffragantes ».
Pour ce qui est des diocèses qui composèrent à l’origine la
Seconde Narbonnaise, Aix, Gap, Sisteron, Apt, Riez et Fréjus en
firent partie sans conteste. Quant à Antibes, la Notitia provinciarumla fait également dépendre d’Aix comme métropole. La ques­
tion est plus douteuse pour Nice: « Quant à Nice, qui n’était pas
une cité romaine, mais une colonie marseillaise, elle ne figure pas
dans la Notice ; mais ses rapports avec la Narbonnaise sont bien
établis (2), et quand son évêque cessa de dépendre, au spirituel,
de l’évêque de Marseille, ainsi qu'on l’avait réglé à Turin, il ne
put que se tourner vers Aix, dont le territoire l’englobait des
deux côtés ». Dans tous les cas, Nice ne dépendit pas longtemps
d’Aix, et ne tarda pas à être compris dans la province ecclésias­
tique d’Embrun, métropole des Alpes Maritimes: « Ce territoire
confinait de bien près avec la province des Alpes Maritimes, et
le désir de s’arrondir qu’éprouvait Ingenuus, métropolitain
d’Embrun, ne tarda pas à lui procurer l’adjonction d’une loca­
lité qu’il regardait comme une annexe naturelle de sa province.
Il commença par solliciter, auprès du pape saint Léon, l’union
des évêchés juxtaposés de Cimiez et de Nice, ce qui les niellait
l’un et l’autre sous sa juridiction. La décision pontificale ayant
été annulée par le pape Hilarus, successeur de Léon, il se hâta
d’ordonner un évêque à Nice, pour empêcher l’archevêque d’Aix
de le prévenir. Ayant ensuite envoyé à Rome Véran, évêque de
Vence, il obtint du pape, avec l’approbation de ses actes, le
retour à la décision de saint Léon, et l’union définitive des deux
églises. En fait, ce fut l’évêché de Cimiez qui fut supprimé,
mais Nice échappa dès ce moment à la métropole d’Aix pour
faire partie de celle d’Embrun ». La bulle d’Hilarus est de
l’année 464 ; Nice n’aurait donc dépendu de la métropole d’Aix
(1) Cf. Mommsen, CIL, V, p. 902.
(2) Cf. Mommsen, ibid., p. 903.

�305
que de 428, date de la mort de l’évêque de Marseille Proculus,
à cette année 464, soit pendant trente-six ans.
Il va de soi qu’alors, et depuis longtemps sans doute, la reli­
gion chrétienne avait pénétré dans la cité d’Aix, et le fait même
de la présence d’un évêque prouve l’importance à cette époque
de l’élément chrétien. Mais il faut avouer que les documents
positifs font défaut pour toute la période antérieure, et ne
commencent à apparaître précisément que dans le courant du
cinquième siècle.
AQVAE SEXTIAE

Je n’ai pas d’ailleurs l’intention de traiter ici la difficile et
toujours obscure question des origines du christianisme en
Provence (1). Ce n’est pas à propos de l’histoire d’Aix que l’on
peut étudier utilement ce sujet, puisque ce n’est pas de là, à
coup sûr, qu’est partie l’évangélisation de la Basse-Provence. Je
me bornerai à indiquer quels sont les documents littéraires,
épigraphiques et archéologiques qui nous sont parvenus pour
la cité d’Aix, et à en tirer les renseignements qu’ils comportent.
La liste traditionnelle des archevêques d’Aix (2) débute par
trois noms, dont les deux premiers, ceux de Maximin et de
Sidoine, disciples immédiats du Christ, appartiennent à une
période pour laquelle nous ne disposons d’aucun renseignement
contemporain (3). Il est difficile d’admettre, avec Albanès et
l’école traditionnaliste, que l’existence, au xie siècle, de l’église
il) Je renvoie, pourlévangélisation en Provence et les discussions auxquelles
elle a donné lieu, à : Duchesne, F astes épiscopaux de l'ancienne Gaule, I,
1894 ; Dom G. Morin, Saint Lazare et saint Maximin (Mémoires Soc. antiq. de
France, LVI, 1897); Albanès, Gallia christiana novissim a, I, 1899 ; Bérenger,
Les traditions provençales : réponse a u x argum ents de M. l’abbé Duchesne,
1904 ; G. de Manteyer, Les légendes saintes de Provence et le m artyiologe
d’Arles-Toulon (Mél d’archéologie et d’histoire de l’École française de Rome,
XVII, 1897); et: La Provence du premier au douzième siècle, p. 37 et suiv., 1908.
(2) G allia christiana novissim a, I, p. 22 et suiv.
(3) Je rappellerai à ce propos l’avis du sage et judicieux historien qu’était
l’oratorien Papon : « Peut-être, parmi les prédécesseurs de Lazare, y en eutil deux qui s’appelaient, l’un Maximin, et l'autre Sidoine. On pourrait les
admettre, en rejetant tout ce qui ne s’accorde pas avec la vérité de l’histoire,
et qu’un homme éclairé démêle aisément » ( Histoire de Provence, I, p. 87).

�306
MICHEL CLERC
de Saint-Maximin, soit à elle seule une preuve suffisante de
l’épiscopat du saint de ce nom mille ans auparavant. Quant à
Sidoine, son nom figure pour la première fois dans la célèbre
inscription datée de 710, trouvée en 1279 à Saint-Maximin avec
les reliques de sainte Madeleine, inscription dont la fausseté
saute à tous les yeux non prévenus (1).
Pour le troisième personnage, Triforius, qui figure au concile
de Nîmes en 394 et à celui de Turin en 401, il a certainement été
évêque, et probablement dans la Gaule Narbonuaise, mais rien
ne prouve que ce soit à Aix.
Le premier évêque d’Aix qui soit mentionné nommément par
un document contemporain, est Lazare. Nous savons exacte­
ment le temps où il a vécu, car il a été ordonné par l’évêque de
Marseille Proculus, au temps de la domination éphémère de
l’usurpateur, du « tyran » Constantin, qui a régné de 407 à 411,
et, à la chute de ce dernier, il se démit de ses fonctions. Il fut
ensuite en butte aux attaques les plus violentes de la part du
pape Zosime. Enfin, Albanès a très heureusement rappelé à
propos de lui une inscription, vue dans la crypte de Saint-Vic­
tor par Peiresc, et qui n’est autre, sans doute possible, que son
épitaphe (2). Il était allé achever sa vie auprès de son ami el
protecteur Proculus.
Nous ne remontons donc pas, pour Aix, aussi haut que pour
(1) Ce personnage offre une particularité assez bizarre. 11 avait deux noms,
et s’appelait aussi Reslitulus, nom que la tradition explique par le miracle
dont il aurait été l'objet, la guérison de la cécité dont il était affligé depuis sa
naissance ; c'est sous ce nom que le connaissait l’église de Saint-Paul-TroisChâteaux, qui le réclamait aussi pour son évêque. Dans l’église Saint-Sauveur,
à Aix, était un autel de saint Restitut (Gallia christ, nov., Instrumenta, X C).
Je me demande si ce prétendu nom ne viendrait pas d’une inscription
ancienne, figurant soit sur un autel païen, soit même sur un autel de saint
Sidoine, et plus tard mal comprise, quelque chose comme le Genius restitutus
féliciter de Venelles (n° 87).
(2) 188. Le texte de cette inscription (Gallia christiana novissima, I, 29),
est donné à nouveau dans l’article précité de Dom Morin (cf. Le Blant, Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIIR siècle,
n° 216 ; Le Riant la lit d’ailleurs difiéremment, et on y voit l’épitaphe d’une
femme, Lazara). Dom Morin tire de la présence de cette épitaphe dans la
crypte de Saint-Victor des conclusions d’un haut intérêt pour l'histoire de
l’église de Marseille.

�307
Arles, dont le premier évêque mentionné par un document
contemporain est Marcianus, en 254 environ (1), ni même aussi
haut que pour Marseille, dont l’évêque Oresius assistait au
concile d’Arles en 314 (2).
Lazare est déjà, par le temps où il a vécu, presque en dehors
du cadre de cette élude. J’ai tenu pourtant à l’y faire figurer,
puisque l’on peut admettre que l’empire romain d’Occident a
duré jusqu’en 476, année de la déposition de Romulus Augustulus, mais, surtout, parce que le nom et le titre d’un de ses
successeurs nous ont été conservés par une inscription, chose
infiniment rare en Gaule, et qui mérite qu’on la mentionne. Je
ne connais en effet de document du même genre qu’une inscrip­
tion, plus ancienne encore d'un demi-siècle, qui mentionne un
évêque de Narbonne (3), en 442; après quoi il faut descendre
jusqu’à l’année 604, où est cité un évêque de Carpenlras (4).
L’évêque d’Aix dont je veux parler est Basile, sur la vie duquel
nous sommes assez bien renseignés (5). D’abord prêtre de
l’église d’Arles, il devint évêque d’Aix ; des premiers temps de
son épiscopat, date une lettre que lui adressa Sidoine Apollinaire,
avec lequel il paraît avoir été en relations intimes. C’est sous
les règnes d’Euric et de son successeur Alaric II, le dernier des
rois Wisigoths, le vaincu de Vouillé, que se place l'épiscopat de
Basile, et, d’après les termes de la lettre de Sidoine, il semble
avoir été chargé d’une mission auprès du roi, qui, en sa qualité
d’arien, avait des difficultés avec ses sujets catholiques et leurs
évêques.
Et l’on voit encore, fixée dans une muraille de l’église SaintSauveur, une inscription, malheureusement mutilée, où figu­
rent à la fois, chose très rare, le nom de l’évêque, Basilio episcopo,
AQVAE SEXTIAE

(1) Saint Cyprien, Epistolae LXV1II, (au pape Étienne).
(2) Sirmond, Concilia antiqua Galliae, I, p. 8.
(3) CIL, XII, 5336.
(4) CIL, XII, 1213.
(5) Je nie borne à renvoyer, pour les textes, à Albanès, Gallia christiana
nouissima, I, p. 31 -32. — Entre Lazare et Basile, on place généralement Auxanius, qui figure au concile de Rome en 462, avec le titre d’episcopus, sans
autre indication, mais qu’il paraît difficile de mettre ailleurs qu’à Aix.

�308
MICHEL CLERC
la mention de son notarias, et le nom de l’un des deux consuls
de l’année, qui est l’année 494, Asterius (1).
Les inscriptions chrétiennes d’Aix sont d’ailleurs beaucoup
plus rares qu’on ne serait porté à le croire, étant donné son titre
de métropole ecclésiastique. On n’en compte en effet que
cinq (2) (plus un fragment insignifiant), auxquelles s’en ajou­
tent trois de la région de Brignoles, contre dix huit qu’a fournies
Marseille. Et si l’on applique cette statistique aux autres villes
principales de la Narbonnaise, on constate qu’Arles compte
cinquante quatre inscriptions chrétiennes sur un total de trois
cent vingt quatre inscriptions antiques; que les deux grandes
villes de Nîmes et de Narbonne, dont chacune a fourni un
millier d’inscriptions, n’ont, en fait d’inscriptions chrétiennes,
celle-ci que vingt cinq numéros, et celle-là pas un ; que Vienne,
enfin, sur un total de trois cent soixante dix inscriptions, n’en
compte pas moins de cent vingt trois chrétiennes. Rien n’est
plus significatif, à mon avis, que ces statistiques, pour l’histoire
de la propagation du christianisme en Provence. Pour n’en
retenir ici que ce qui nous concerne directement, on se rend
immédiatement compte que la primatie d’Arles n’a point été une
vaine formule, et qu’il y a.eu là un foyer puissant de christia­
nisme à partir des premières années du vc siècle.
Des inscriptions trouvées à Aix même, seule celle de Basilius
a de l’importance. Une autre, que Balthazar Burle a lue dans le
cloître de Saint-Sauveur, paraît être l’épitaphe d’un prêtre, et ne
peut se dater (3).
Il en est de même pour l’épitaphe métrique de Dextrianus,
( 1)

100 .

(2) Avec Hirschfeld, je regarde comme fausse l’épitaphe de Q. Attilius Secundus (n» 027 de Le Iîlaut, CIL xn, 6"), publiée par Fauris de Saint-Vincens, et
vainement recherchée par Rouard. Outre qu’elle est faite a coups de formules
empruntées à d’autres textes connus, le personnage y est désigné par les tria
nomina, suivis de l'indication de la filiation (laquelle d’ailleurs devrait s’y
intercaler) ; et en même temps elle est datée du consulat de Severus, c’est-àdire de 470, époque où l’usage des trois noms était, depuis longtemps, tombé
en désuétude. C’est encore sans doute un produit de l’officine de SaintVincens.
(3) 1 0 1
.

�309
que Millin faisait descendre jusqu’au vin* ou au ixe siècle, mais
que Le Blant attribue cependant au début du vie (1). On y
relève d’ailleurs quelques détails intéressants, signalés par Le
Blant ; par exemple, l’emploi, sur plusieurs textes, d’une même
formule. Ici, l’onzième vers, Pulcer etinnocuus pia semper mente
probatus, rappelle de très près un vers d’une épitaphe païenne
dont j’ai parlé plus haut, celle de Sexlus Julius Felicissimus,
Integer innocuus semper pia mente probatus. D’autre part, l’on y
constate que les chrétiens d’alors ne croyaient pas à la récom­
pense immédiate dans l’autre vie : Dextrianus, en effet, quoique
assis déjà à la droite du Seigneur, espère, ou attend, encore le
bienfait éternel : æternum sperans te, Domine, largiente, donum.
Le Blant cite très justement à ce propos, la phrase de saint
Ambroise : « Jusqu’à ce que les temps soient accomplis, les
âmes attendent le sort qu’elles ont mérité ; aux unes est réservée
la gloire, aux autres le châtiment; et cependant celles-ci ne
demeurent pas sans trouble, celles-là sans bonheur ».
Enfin, la formule finale qui précède immédiatement la date,
obiit e saeculo astra petens, offre un singulier mélange du vocabu­
laire chrétien et de réminiscences païennes, ce terme concret de
astra y remplaçant le mot plus abstrait de caelum.
Reste un dernier texte, aujourd’hui perdu, et dont le contenu,
tel qu’il nous a été transmis, soulève quelques difficultés. C’est
l’épitaphe d’un personnage désigné simplement par son nom,
Adjutor.Si le marbre original a disparu,il en subsiste dans l’église
Saint-Sauveur, une copie, également sur marbre, dont la prove­
nance est assez obscure : «On rapporte, dit Gibert, que l’inscrip­
tion d’Adjutor, provenant, au dire de Pitton, de Notre-Dame de
la Seds, fut détruite à la fin du dernier siècle, et que le Président
de Saint-Vincens en fit faire une restitution, laquelle serait le
marbre actuel donné par lui au Chapitre métropolitain ».
Il n’y a donc pas à tenir compte, pour l’établissement du
texte, de cette copie, et il faut se référer aux transcriptions
AQVAE SEXTIAE

(1) 102; cf. E. Le Blaut, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, II, p. 491.

�MICHEL CLEKC

faites sur l’original, notamment à la copie de Peiresc (1). Or
il est assez surprenant de voir l’inscription datée du consulat
d’Auastase, lequel y est qualifié de Vir clcirissimus. En fait de
consuls de ce nom, il y a d’abord l’empereur d’Orient Anastase,
consul pour la première fois en 492, pour la seconde fois,
sans collègue, en 497, et pour la troisième fois en 507 ; puis,
en 517, Flavius Anastasius Sabinianus, consul en Orient; enfin,
en 518, Flavius Anastasius Moschianus, consul également en
Orient, et sans collègue.
Le fait que ce consul a été, dans tous les cas, un consul
d’Orient, a fait que l’on s’est demandé si le marbre n’avait pas
été apporté à Aix par quelque voyageur. Cela ne me semble
pourtant guère probable, étant donnée la date à laquelle on en
a constaté la présence à Aix.
Quant à l’épithète accolée au nom du consul, Le Blant
signale bien quelques exemples du même genre, où l’empereur,
et il s’agit précisément du même Anastase, reçoit ce même
titre, au lieu de la formule usuelle Augiistiis ou Dominus Noster.
Il me semble néanmoins préférable d’admettre qu’il s’agit,
non de l’empereur, mais de l’un des deux consuls du même
nom. Et alors il ne peut guère s’agir de celui de 517, car cet
Anastase, consul pour l’Orient, avait pour l’Occident un col­
lègue, Agapitus, dont le nom aurait évidemment figuré sur
l’épitaphe au lieu du sien. Au contraire, l’Anastase de 518 ayant
exercé le consulat sans collègue, on comprend que, même en
Occident, on ait daté les actes de son nom.
Quant au sens général du texte, il est très simple, et l’on se
demande comment le petit roman imaginé par l’honnête Pillon
a pu trouver créance pendant aussi longtemps : « Le nommé
Adjutor, écrit-il, qui peut-être était des plus considérables de la
ville ou de l’Église, tomba dans quelque manquement extraor(1) -103 ; CIL, XII, 590; Le Blant, 623 ; Gibert, 154. Le Blant a tiré sa copie
uniquement du marbre actuel, dont il paraît ne pas avoir connu l’histoire ; il
n’y a donc pas à tenir compte des anomalies inquiétantes qu’il y signale, à
savoir l’espacement anormal des mots, et surtout le chiffre des calendes,
exprimé par IV au lieu de 11II (en réalité, il y avait VIIII) ; cf. son Nouveau
recueil, p. 465.

�311
dinaire, dequel toute la ville fut escandalizée ; toutefois il répara
ses fautes par la pénitence, si bien qu’ayant satisfait et édifié le
public, et ayant passé le reste de ses jours fort saintement, nos
habitants l'ensevelirent fort honorablement, et mirent une
inscription sur son tombeau (1) ».
Tout cela a été provoqué par l’expression post acceptam
paenitentiam migravit ad dominum. Or cette paenitentia,
comme l’a montré Le Blant, avec une série de textes probants à
l’appui, n’est nullement le châtiment infligé à propos d’une
faute particulière : c’est le sacrement conféré à la dernière
heure, le dernier sacrement de la pénitence.
La dernière inscription est un fragment, trouvé en 1869 à
l’angle des rues de la Sabaterie et de la Glacière, et passé, de la
collection d’Aubergue, au Musée (2). Il est très mutilé, et cela
est très regrettable, car Le Blant regarde comme probable que
c’est l’épitaphe de quelque personnage historique. C’est ce que
paraissent indiquer certaines expressions qui figurent particu­
lièrement sur des tombeaux d’évêques, et aussi la mention faite
des Aqueuses, qui semble bien se rapporter à une fonction
publique exercée par le défunt.
AQVAE SEXTIAE

Aux inscriptions s’ajoutent les sarcophages, peu nombreux à
la vérité, surtout si on les compare à ceux qu’ont fournis
Marseille, et, surtout, Arles. On n’en connaît en effet que six
plus ou moins complets (3). Deux fragments sont au Musée,
et représentent, l’un, la guérison d’un aveugle (?), l’autre, un
sujet assez rare, à savoir l’édicule à coupole qui figure le saintsépulcre (4). Un troisième est encastré au dessus de la porte
(1) Annales de la Sainte Église d’Aix, p. 43.
(2) 104; Le Blant, Nouveau recueil, n" 329.
(3) Le fragment signalé par M. G. Lafaye dans le parc du château de Bepentance (massacre des Innocents) est très probablement d’origine étrangère
(Bulletin de la Société des Antiquaires de France, XLVII, 1886, p. 311). Quant
au rebord de couvercle encastré dans un mur de l’église de Trets et publié
par M. Chaillan (Bulletin Archéologique, 1904, p. 278 et pl. XVI), il est
certainement païen.
(4) Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, n»» 209, 208 ; Gibert, C ata­
logue du Musée d'Aix, not 300, 301.
21

�312
MICHEL CLERC
d’entrée de la maison qui porte le numéro 35 de la rue RouxAlpheran. Le sujet représenté est un de ceux que l’on trouve le
plus souvent sur les sarcophages chrétiens, le passage de la Mer
Rouge (1).
Un autre, mieux conservé, est encastré au-dessus des fonts
baptismaux dans la chapelle de l’hôpital. C’est un fragment de
la face d’un sarcophage divisé en compartiments par des colonnettes. Il reste le compartiment du centre, représentant le
Christ enseignant au milieu des apôtres (2).
Les deux derniers sont beaucoup mieux conservés. L’un est
même entier : c’est celui qui, après avoir servi d’autel dans une
chapelle de Saint-Sauveur, a été ensuite employé aux eaux ther­
males comme bassin de fontaine, et figure enfin actuellement au
Musée (3). Il est divisé en cinq arcades, comportant autant de
sujets, le sacrifice d’Abraham, la résurrection de Lazare, une
orante entre deux saints, la guérison de l’aveugle par le Christ,
Moïse recevant les tables de la loi. Dans les retombées des
arcades figurent, entre des dauphins, deux monogrammes du
Christ et deux couronnes. Les petits côtés sont imbriqués, la
face postérieure sans ornement.
Tous ces sarcophages sont anonymes; je veux dire que, non
seulement ils ne portent point d’inscription, mais que la tradi­
tion même ne leur attribue aucun caractère particulier.
Il n’en est pas de même du dernier, que cette tradition veut
avoir été le tombeau de saint Métrias, ou saint Mitre. Il est
aujourd’hui encastré au-dessus de l’autel dans la chapelle qui
porte le nom de ce saint, dans l’église Saint-Sauveur. Une seule
représentation s’y déroule, devant un long portique qui forme
un fond. Au centre, le Christ remet à saint Pierre la loi nouvelle ;
à droite et à gauche, les onze autres apôtres encadrent ce groupe
central. Au pied du Christ sont un homme et une femme, repré­
sentés, suivant un usage antique, de petite taille. Ce tombeau
porte un couvercle, mais qui n’est certainement pas le sien.
(1) Le Blant, n° 210.
(2) Ibid., n° 207.
(3) Ibid.,n° 206 ; Gibert, n" 298.

�313
Décoré de groupes de Victoires et de génies ailés volant entre
deux figures assises, la Terre et l’Océan, il est terminé par deux
têtes de Méduse. Il est plus court que le tombeau, d’une facture
bien meilleure, et très certainement païenne (1).
Il est naturellement impossible de dater d’une façon précise
tous ces monuments, faute de données épigraphiques ; mais
il n’est pas douteux qu’ils sont tous d’époque relativement
assez basse, j’entends au moins du cinquième siècle, ou du
sixième. Quant à la personne de saint Mitre, auquel on attri­
bue le dernier de ces tombeaux, tout ce que nous en savons est
contenu dans un passage de Grégoire de Tours (2), qui nous
prouve que le tombeau de ce saint était déjà de son temps, c'està-dire dans la seconde moitié du sixième siècle, l’objet delà véné­
ration des fidèles.
Peut-être faut-il ajouter à ces tombeaux un monument d’un
autre genre, un petit monument funéraire du Musée d’Aix,
récemment complété par une trouvaille faite à Saint-Pons,
d’où provenait aussi, évidemment, le morceau plus ancien­
nement connu (3). C’est un cippe portant simplement l’ins­
cription Dis Manibus-, mais, sur l’autre face, est un bas-relief
AQVAE SEXTIAE

(1) Le Blant, n" 205.
(2) Monumenta Gerrn. hist., Scriptores rer. Meroving., I, 1, p. 788 ; l’évêque
d’Aix Franco, injustement dépouillé des biens de l’église par un seigneur, en
obtient la restitution, grâce à un miracle opéré par le saint, devant le tom­
beau duquel il a prié. Le fait se passe sous le régne de Sigebert, mort en
575. Cf. Albanès, Gallia ch ristiana, I, p. 34. Tout ce que dit l’auteur du saint
lui-même, c’est qu’il était de condition servile. On célèbre sa fête le 13 novembre.
Les Bollandistes, prudemment, ne l’ont pas fait figurer dans leur recueil.
Et son dernier biographe avoue que sa légende n’apparaît constituée que dans
des textes du xvic siècle (Peloutier, Discours sur la vie et le m artyre de saint
Mitre , patron de la ville d ’Aix, 1877). Le principal trait de cette légende est
la décollation du saint, victime de la cruauté d’un préfet des Gaules résidant
à Arles, Arvandus, personnage historique d’ailleurs, de la seconde moitié du
v* siècle (cf. Pauly-Wissowa, s. v.) ; par un emprunt évident fait à la légende
d’un autre saint, sinon plus authentique, du moins plus célèbre, saint Denis
(les actes du martyre de saint Denis, soi-disant décapité au ni' ou même au
i“ siècle, ne datent que du vu' ou vm&lt;»), le martyr ramasse sa tête, qui
vient de rouler sous la hache du bourreau, et la porte sur l’autel de l’église
où son corps sera inhumé. J’aurai, dans la dernière partie de cet ouvrage, à
examiner la question de l’endroit où se trouvait primitivement le sarcophage
dit de saint Mitre.
(3) 1 0 6
.

�MICHEL CLERC
314
représentant des colombes becquetant les fruits d’un olivier. Il
est possible, comme ledit M. de Gérin-Ricard, qui a signalé ce
petit monument, qu’il s’agisse d’un symbole chrétien égaré sur
un cippe à inscription païenne ; il est possible aussi que l’ins­
cription ne soit pas païenne d’intention, la formule Dis Manibus figurant, à n’en pas douter, sur bien des épitaphes chré­
tiennes. Il se peut encore que le motif décoratif, adopté, mais non
inventé par les artistes chrétiens, soit ici, en réalité, païen. Peutêtre enfin s’agit-il d’un monument d’origine païenne, employé
ensuite et modifié par des chrétiens ; je pencherais volontiers
pour cette hypothèse, à cause d’un autre exemple du même
genre que je mentionnerai tout à l’heure, celui de l’autel de
Saint-Zacharie.
En dehors de la ville d’Aix, mais dans les limites de la cité,
des monuments chrétiens, beaucoup plus importants que ceux
d’Aix même, ont éLé fournis par deux centres différents, SaintMaximin, et les environs de Brignoles. Je n’ai pas l’intention de
rouvrir ici le débat sur les « Saints de Provence » qui ne peut être
traité utilement qu’en connexion avec l'histoire générale de
l’introduction du christianisme en Provence, et je me borne
à renvoyer aux écrits les plus récents sur la question (1). Il ne
s’agit ici que d’étudier les monuments en eux-mêmes, et d’en
montrer l’intérêt historique, en nous plaçant strictement au point
de vue chronologique. Or, à ce point de vue tout matériel, j’ima­
gine que tout le monde est d’accord pour admettre que les sar­
cophages de Saint-Maximin, comme le déclare le plus compé­
tent des juges en la matière, E. Le Blant, n’appartiennent point
au premier siècle, et ne sont pas antérieurs au quatrième, ainsi
que le démontrent, en même temps que leur style, la croix et le
monogramme constanlinien qui ont été sculptés sur deux de ces
tombeaux (2).

(.1) Paillon,
— Albanès,
Ducliesne,
I, p 319 et suiv. ; — Bérenger,
1904.
(2)
p. 147-148. — Cf. ce qu’écrit
Albanès lui-même : « Quoi que l’on ait pu dire pour faire remonter les sarco-

Monuments inédits de l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en
Provence;
Le couvent royal de Sainl-M axim in ; —
Fastes
épiscopaux,
Les traditions provençales,
Sarcophages chrétiens de la Gaule,

�AQVAE SEXTIAE

315

Cela posé, je rappelle en deux mois que, selon la « tradition »,
défendue par les abbés Faillon, Albanèsel Bérenger, les quatre
sarcophages de Saint-Maximin auraient servi de tombeaux à
saint Maximin, saint Sidoine, sainte Magdeleine et sainte Mar­
celle (selon d’autres, les saints Innocents), tous disciples immé­
diats du Christ, et compagnons de saint Lazare. Pour M*1'
Duchesne, au contraire, « la crypte de Saint-Maximin n’est autre
chose que la sépulture d’une famille gallo-romaine du cinquième
ou du sixième siècle ».
Ces sarcophages, au nombre de quatre, sont placés dans une
crypte décorée de quatre dalles fixées aux parois, dalles portant
des images gravées au trait, et représentant, l’une, une orante,
« pliages de la crypte de Saint-Maximin jusqu'aux premiers siècles de l’ère
a chrétienne, il est hors de doute qu’un pareil système est insoutenable, si
« l’on entend par là le Ier, le il" et même le ni" siècle après Jésus-Christ. Il
a nous semble impossible d’établir avec quelque apparence de raison, que
« ces monuments et surtout le plus précieux de tous, celui qui a contenu le
« corps de sainte Marie Madeleine, doivent être reportés au delà de l’époque
« constantinienne. Pour exclure toute idée d’antériorité à l’avènement de
« Constantin, il suffit de voir la croix gemmée qui est sculptée sur le tom« beau de saint Sidoine, et qui l’était aussi très probablement au centre du
« tombeau d’albâtre. Nulle part on ne trouve une semblable exhibition de la
« croix triomphante, avant le moment où la victoire du premier empereur
« chrétien fit arborer publiquement le signe du salut, jusque-là caché à tous
« les yeux, ou soigneusement dissimulé"sous des sjunboles dont les initiés
« connaissent seuls le mystère.
« Quant à l’opinion de ceux qui ont cru voir dans l’un de ces tombeaux
« quelque chose de plus archaïque que dans les autres, nous la respectons,
c mais nous ne pouvons la partager, parce que leur raisonnement ne nous
« convainc pas. Tous les sarcophages de Saint-Maximin nous paraissent
« appartenir au iv« siècle. Il devient évident par cela même que ces monu« ments n’ont p ispu recevoir, après leur mort, les corps des saints dont ils ont
« gardé les reliques ; ils sont de beaucoup postérieurs à cetle date, et cellest&lt; ci n’ont pu y être déposées qu’à une époque plus récente, c’est-à-dire,
« lorsque le triomphe de l’Église lui permit de rendre à ses apôtres et à ses
« martyrs un culte plus solennel ». (Le couvent royal de Saint-M axim in,
p. 25).
C’est d’ailleurs, en fait de monuments chrétiens, une fort respectable anti­
quité, puisque Ton admet généralement que le plus ancien sarcophage orné
d’un sujet indubitablement chrétien (en laissant de côté celui de la Gayole) est
de 343 seulement, c’est-à-dire du temps de Constantin II (Dont Cabrol, Dic­
tionnaire, I, fig. 589). D’autre part, rien ne nous renseigne sur l’emplacement
primitif des sarcophages, les parties les plus anciennes de la crt'pte de SaintMaximin remontant seulement, d’après M. C. Enlart, à l’époque mérovin­
gienne (Manuel d'archéologie française, I, p. 115).

�316
MICHEL CLERC
la seconde, la Vierge entant, servante du temple de Jérusalem,
la troisième, Daniel dans la fosse aux lions, et la quatrième, le
sacrifice d’Abrabam (1).
L’origine de ces pierres a donné lieu à quelques doutes. L’ins­
cription qui figure sur l’une d’elles a été recueillie par Peiresc,
mais sans qu’on sache s’il l’a vue lui-même, ou s’il en a reçu copie
de l’un de ses nombreux correspondants. Or Spon dit précisé­
ment que Peiresc n’en a eu qu’une copie ; et, pour lui-même, ce
n’est point à Saint-Maximin qu’il l’a vue,mais bien à Berre, dans
la chapelle, aujourd’hui démolie, de Saint-Etienne. Ni Peiresc, ni
Spon ne parlent d’ailleurs des trois autres dalles ; mais c’est évi­
demment parce qu’elles sont anépigraphes, et il est certain
qu’elles ont toujours formé un ensemble et qu’elles ont toujours
été placées dans le même sanctuaire. Il serait donc possible
qu’elles aient été transportées de Berre à Saint-Maximin, dans
le courant du xvne siècle au plus tôt ; ce serait sans doute lors de
la démolition delà chapelle que l'on aurait transporté les sculp­
tures, et l’on s’expliquerait assez bien que l’on ait choisi pour les
replacer le sanctuaire le plus célèbre de la Provence. Mais il vaut
décidément mieux admettre, avec Le Blant, que Spon s’est
trompé, en indiquant Berre au lieu de Saint-Maximin ; et, en
effet, il décrit comme sculpture en ronde bosse la figure de
forante. Il ne l’a donc point vue lui-même (2) ; l’autorité de
Peiresc doit donc l’emporter, et, en fin de compte, les dalles
auraient toujours été dans la crypte des sarcophages.
Ces dalles sont d’ailleurs fort intéressantes par elles-mêmes,
surtout celle qui représente la Vierge en oranle, celle qui préci­
sément porte une inscription, Maria Virgo minester de tempulo
Gerosale (3). Elles sont certainement postérieures aux sarcopha ges: M. A. Pératé attribue au vie siècle la figure delà Vierge,
et les autres en sont évidemment contemporaines (4). Le Blant
(1) Sarcophages chrétiens de la Gaule, PI. LVII, LVIII.
(2) Ibid., p. 148, n. 4.
(3) 107. — On peut eu rapprocher une peinture sur verre publiée par
Garucci, Vetri ornati di oro, PI. IX, n° 10.
(4) Archéologie chrétienne, p. 80. — D’après M. André Michel, l’Orante de
Saint-Maximin rappellerait beaucoup les figures du cercueil en bois de saint

�317
a bien montré l’importance de cette image (1). Plusieurs verres
antiques à fond doré portent la figure d’une orante et le nom de
Marie. La dalle de Saint-Maximin prouve qu’il s’agit bien, non
pas d’une sainte quelconque, mais bien de la Vierge Marie. Pour
la représentation même de la Vierge, enfant et servante du temple
de Jérusalem, elle est tirée d’un des Evangiles apocryphes,
l’Histoire de la nativité de Marie et de l’enfance du Sauveur.
Quant aux sarcophages, le premier, attribué tantôt à sainte
Marcelle, tantôt à saint Maximin (car l’on esl loin de s’entendre
sur l’affectation des quatre monuments), ne porte de figures
qu’au centre et aux deux extrémités, le reste de la face étant
rempli par des cannelures strigilées. Le panneau central paraît
représenter le défunt, accueilli par le Christ; à chacune des
deux extrémités, un personnage, probablement un saint, con­
temple cette scène. Le couvercle existe, mais il paraît provenir
d’un autre tombeau, tant à cause de ses dimensions que de la
nature du marbre. Un cartouche resté sans inscription en occupe
le centre, et des deux côtés voguent des tritons et des dauphins.
A gauche est figurée une tête de jeune homme, de beaucoup plus
grande dimension : c’est, comme l’a démontré de Rossi, la tête
de saint Genès d’Arles, et comme la marque de fabrique des sar­
cophages sculptés à Arles (2).
D’autres attribuent au contraire à saint Maximin un autre
tombeau, où figurent Moïse recevant les tables de la loi, la pré­
diction de la renonciation de saint Pierre, le Christ debout
entre saint Pierre et saint Paul, la remise des clefs à saint Pierre
et le sacrifice d’Abraham. Le couvercle est, chose rare, le cou­
vercle primitif. Le centre en est occupé par un cartouche, encore
sans inscription ; l’un des côtés, par l’adoration des Mages,
l’autre, par le massacre des Innocents ; aux deux extrémités,
deux grandes têtes juvéniles, marques de la fabrique arté­
sienne (3).
AQVAE SEXTIAE

Cuthbert exécuté en 698 par les moines de Lindisfarne, actuellement au musée
delà cathédrale de Durham (Histoire de l'Art, n, 1, p. 201).
(1) Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n, p. 277 et suiv,
(2) Sarcophages chrétiens de la Gaule, PI. I.IV, 1.
(3) Ibid., PI. LVI, 1.

�MICHEL CLERC

On attribue à sainte Madeleine un tombeau sculpté non seu­
lement sur la face, mais aussi sur les côtés. Sur la face princi­
pale, découpée en cinq compartiments par des colonnettes, une
couronne tenue par un aigle occupe le centre ; au dessous sont
deux soldats, préposés à la garde du sépulcre du Christ. Le
martyre de saint Paul, Simon portant la croix, et le Christ devant
Pilate remplissent les autres compartiments. Sur les faces laté­
rales, on voit Judas s’approchant du Christ pour l’embrasser ;
et le Christ assis devant une porte de ville et parlant à deux
soldats (?). Sur ce tombeau, l'on a posé un fragment de couver­
cle, où se voient les restes d’un sujet qui paraît avoir été la pré­
diction du reniement (1).
Le dernier des sarcophages, attribué à saint Sidoine, est cer­
tainement le plus intéressant (2). De très grandes dimensions,
il paraît avoir été fait pour contenir deux corps ; la cuve, arron­
die par un bout, est carrée de l’autre, forme exceptionnelle. La
face, divisée, par des colonnes torses, en cinq compartiments,
comporte au centre le même sujet que le précédent sarcophage,
la couronne et les deux soldats; à droite et à gauche sont repré­
sentés le Christ avec le centurion, la guérison de l’aveugle, la
prédiction du reniement, et la Chananéenne aux pieds du
Christ (3). Dans les retombées des arcades ligurent des dau­
phins et une colombe becquetant des fruits dans une corbeille.
Les petits côtés, également décorés, représentent, l’un, une
oranle, qui, d’après Le Blant, symboliserait l’àme chrétienne
admise dans les bosquets du Paradis ; l’autre, la résurrection de
Tabilhe, avec de curieux détails, notamment la figuration d’un
orgue.
Ce sarcophage a aussi un couvercle, mais qui n’est pas le cou­
vercle primitif; il est en effet plus large que la cuve, et n’en
(1) Ibid., PI. LIV.
(2) Ibid., PI. LV, et LIII, 2.
(3) Ce dernier sujet se retrouve, figuré presque exactement de la même
façon, sur un fragment de sarcophage découvert à Nîmes (Le Blant, Sarco­
phages, pl. XXX. 2). M. Mazauric remarque avec raison que la ressemblance
est telle qu’il faut admettre pour les deux sarcophages une commune origine
(Recherches et acquisitions, Musée de Nimes, 1909, p. 52).

�AQVAE SEXTIAE

reproduit pas la forme liés particulière. Il est décoré aussi de
reliefs : la résurrection de la fille de Zaïre (?), la remise des clefs
à saint Pierre, la multiplication des pains, le sacrifice d’Abraham.
Au centre sont deux génies ailés accostant un cartouche, encore
sans inscription. Mais dans ce cartouche est pratiquée une
ouverture rectangulaire, qui est ce qu’on appelle la fenestella,
ouverture pratiquée exclusivement dans les tombeaux qui ren­
fermaient des « corps saints a. C’est par là que les fidèles intro­
duisaient dans l’intérieur du tombeau des objets qu’ils voulaient
sanctifier et emporter comme reliques. C’est surtout ce détail
qu’invoquent les partisans de l’opinion « traditionnelle » pour
en démontrer le bien fondé (1). Il en résulte, dans tous les
cas, que l’un de ces tombeaux a contenu, ou tout au moins à
passé pour contenir le corps d’un personnage qualifié saint, à
une époque que nous ne pouvons, du moins à l’aide de ces seuls
monuments, déterminer exactement, mais qui n’est pas pos­
térieure au sixième siècle. On ne saurait donc attribuer trop
d’importance à cet ensemble considérable, et d’un liant intérêt
pour l’histoire du christianisme en Provence, qu’est la crypte de
Saint-Maximin. Et l’on s’explique facilement que de très bonne
heure elle soit devenue un lieu de pèlerinage très fréquenté et
très vénéré, comme le montre le texte du douzième siècle cité par
Le Blant (2).
Peut-être cependant'faut-il attribuer une importance plus
grande encore à un autre groupe de monuments, qui, eux, ne
sont pas anépigraphes, et dont l’un au moins remonte à une
date bien plus reculée que les sarcophages de Saint-Maximin.
(1) M. l’abbé Bérenger croit avoir reconnu, au toucher, l’existence d’une
fenestella sur un autre tombeau, celui de sainte Madeleine ; seulement cette
fenestella aurait été bouchée. Il est bien surprenant que le fait ait échappé à
l’examen de Le Blant, pour lequel on a extrait les quatre sarcophages de la
crypte, afin de les photographier. Néanmoins, dans un post-scriptum ajouté à
son livre, M. Béranger ajoute que, ce tombeau ayant été déplacé de nouveau
pour cause de réparations que l’on effectua dans la crypte, M. le Curé de
Saint-Maximin a constaté que la fenestella, vue par M. Béranger à l’intérieur
du tombeau, est aussi visible à l’extérieur (Les traditions provençales, pp. 144
et 190).
(2) Sarcophages chrétiens de la Gaule, p. 14g.
21*

!

�320
MICHEL CLERC
Je veux parler des sarcophages et inscriptions de la Gayole,
localité dont l’emplacement exact est resté longtemps ignoré,
et qu’Albanès a montré avoir été lin petit prieuré dépendant
de Saint-Victor, et situé à quelques kilomètres de Brignoles.
C’est là qu’a été trouvée, en dernier lieu, une inscription
métrique, déposée d’abord au séminaire de Brignoles (1), et
maintenant chez un particulier. C’est l’épitaphe d’un enfant,
Théodose. Né d’une famille illustre, il était mort avant d’avoir
pu recevoir le sacrement du baptême, que ses parents avaient
ardement désiré pour lui. Néanmoins, ceux-ci espèrent que
Dieu lui accordera le repos éternel ; et ils expriment celle con­
fiance en plaçant en tête de l’épitaphe le symbole de la croix,
dont le signe a été fait sur le corps de l’enfant, comme on le
faisait dans la cérémonie précédant le baptême
On constate, d’autre part, dans celte inscription chrétienne,
comme dans plusieurs autres de la même époque, un curieux
mélange de formules chrétiennes et de formules païennes : c’est
ainsi que Dieu le Père y est désigné sous le nom de summi
reclor Olympi, réminiscence évidente de vers de Virgile.
Etant donné que la Gayole n’a certainement jamais été un
gros centre de population, et qu’il n’y a eu là, anciennement
comme aujourd’hui, qu'un domaine rural, une villa galloromaine (2), Albanès a supposé avec beaucoup de probabilité
que Théodose, dit né d’une famille illustre, appartenait à la
même famille que le personnage que nous fait cOnnaitre-un des
autres monuments dont il me reste à parler, et, qui, comme
l’épitaphe de Théodose, parait devoir être attribué à la fin du
cinquième siècle environ.
Ces autres monuments provenant de la Gayole sont d’un
bien autre intérêt que le premier. C’est tout d’abord un sarco­
phage décoré de figures et portant l’épitaplie en vers d’un
personnage appelé Eunodius. Nous ne le connaissons mallieu(1) 108. — La brochure d’Albanés, Deux inscriptions métriques trouvées à la
Gaijole (t88(5) est introuvable.
(2) Comme l’indique G. Jullian (Rev. des éludes une., 1910, 19, n. 1), la
chapelle actuelle a dû être l’oratoire du domaine, dont la maison d’habitation
s’élevait sans doute là où est le château actuel de Saint-Julien, auprès d’une
belle source d’eau vive.

�Tl
321
reusemenl plus que parla description et la copie, d’ailleurs fort
soignées, qu’en a données Peiresc (1).
Or le sarcophage, quoiqu’il ne soit pas facile de reconnaître
les sujets représentés, était certainement païen : on a pensé y
reconnaître, non un sujet unique, mais, comme cela se produit
si fréquemment, une suite de sujets divers, entre autres l’his­
toire d’Ariane. On sait d’ailleurs combien sont fréquents les
exemples de sarcophages païens « désaffectés » pour servir de
sépulture à des chrétiens : je me bornerai à rappeler le célèbre
sarcophage du Musée Borély, œuvre de la belle époque grecque,
où a été enseveli, au quatrième siècle de notre ère, un fonction­
naire romain, Flavius Memorius (2).
Quant à l’épitaphe, elle porte, en substance, qu’Ennodius,
issu d’une famille consulaire, après avoir rempli les fonctions
de duc et reçu le litre de patrice, renonça au monde pour se
vouer à la vie religieuse (3).
Il est très tentant de reconnaître dans ce personnage l’écrivain
célèbre du même nom, l’Ennodius auteur du Panégyrique de
Théodoric, de Vies de saints, de discours, de lettres, de poésies,
etc. Nous savons, en effet, qu’il était originaire de la Gaule du
sud, d’une famille où il y avait eu des consuls, et qu’après avoir
joué un rôle à la cour de Théodoric, auprès duquel il fut en
grande faveur, il embrassa la vie religieuse, entra dans les
ordres, tandis que sa femme entrait au couvent, et devint évêque
de Pavie. Les dates de sa vie concordent bien avec celle que
l’on peut attribuer à l'épitaphe. Le Blant a démontré, en effet,
que l’image de la croix n’apparaît pas en tête des inscriptions
gauloises avant503, et l’évêque Ennodius est mort,en 521.
Mais M. Hirschfeld a fait remarquer que c’est à Pavie
qu’Ennodius a été enseveli, comme l’atteste l’inscription funé­
raire qui y existe encore (4). On pourrait, il est vrai, penser
AQVAE SEXTIAE

(1) 109 ; Espéraiulieu, Recueil générai, I, il» 41, et II, p. 449.
(2) Catalogué Frœhner,■ n° 222 ; Catalogue Le B lan t, il" 14.
(3) C’est bien ainsi qu’il faut interpréter, avec Le Blant, ie second distique ;
et il ne s’agit point d’un païen converti au christianisme.
(4) CIL, V, 6464.

�AQVAE SEXTIAE

323

Or le tombeau lui-même apparaît comme beaucoup plus
ancien. Tout d’abord, la partie décorée de bas-reliefs y est enca­
drée, en haut et en bas, par de larges moulures, d’un beau profil,
et où Le Blant n’hésite pas à voir la marque d’un ciseau grec, et
non romain. Les bas-reliefs eux-mêmes, d’une composition
sobre et peu chargée, sont, malgré un défaut de proportions qui
fait les figures trop courtes, d’une exécution très supérieure à
celle de la plupart des sarcophages connus. Le sculpteur y a
fait, notamment, un usage très discret du trépan, dont usent
sans mesure les fabricants de sarcophages des cinquième et
sixième siècles. Les symboles qui y figurent, l’ancre et le
poisson, sont les plus anciens des symboles chrétiens.
C’est pour toutes ces raisons que Le Blant, d’accord avec
Albanès, qualifie le sarcophage de la Gayole de « monument
unique jusqu’à cetLe heure, sans aucune ressemblance avec les
types à sujets historiques dont on a vu un si grand nombre ». Pour
lui, on ne peut mettre à côté de ce monument qu’une autre tombe,
venue de Rome, et également antérieure de beaucoup au
triomphe de l’Église, de sorte que « la Gaule marche de pair à
cet égard avec l’Italie », et que c’est elle qui possède « le plus
précieux de tous les tombeaux chrétiens sculptés que l’on ait
trouvés jusqu’à ce jour ». C’est de la fin du second siècle, du
temps des Antonins, qu’il faut, d’après lui, le dater.
Il se serait, par conséquent, passé pour Syagria exactement ce
qui s’était passé pour Ennodius. C’est un fait bien connu que,
pour les personnages d’importance, on recherchait les anciens
sarcophages, richement décorés; et ce n’est pas seulement les
païens qui le faisaient, mais bien les chrétiens, qui voulaient
même que les plus pieux d’entre eux eussent les plus beaux
tombeaux. Pour Ennodius, on avait trouvé un beau sarcophage
païen; pour Syagria, on eut la fortune de rencontrer, dit Le
ayant racheté des milliers de prisonniers, avec saint Épiphane et saint
Avit (Ennodius, VitaB. Epiphanii, éd. Sirmond, p. 408). Epiphane est mort
évêque de Pavie en 496. Avit archevêque de Vienne en 518 ; les dates concor­
dent donc encore ; et la mention de Syagria par Ennodius s’expliquerait d’au­
tant mieux, si tous deux étaient originaires de la même cité.

�MICHEL CLERC
324
Blant, au lieu de quelque marbre païen, le sépulcre d’un des
premiers fidèles de la contrée. De sorte que ce n’est point parce
qu’il a été au vie siècle la sépulture d’une chrétienne, que ce
sarcophage nous intéresse, mais parce que trois siècles aupara­
vant il avait déjà été celle d’un chrétien inconnu, mais également
habitant de la cité d’Aix (1).
Voici la description des bas-reliefs qui décorent la face princi­
pale, la seule décorée d’ailleurs. Le centre, dont une partie a été
brisée et enlevée, contient une figure assise, devant laquelle en
est une autre plus petite, un enfant debout, qui paraît l’écouter.
C’est là un thème très ancien, purement païen, mais reproduit
parfois sur les sarcophages chrétiens. A droite est le Bon Pasteur,
type chrétien, mais dérivé directement de l’antique figure du
sacrificateur païen, ou moscliophore. De l’autre côté, lui faisant
pendant, est forante, debout entre les arbres du Paradis. Puis
c’est le pêcheur, prenant à l’hameçon le poisson mystique ; et
de l’autre côté, un personnage assis, tenant un sceptre, figure
très connue des bas-reliefs païens, où elle indique et person­
nifie le lieu de la scène. Seulement, ici, une des brebis du Bon
Pasteur est auprès de lui. Enfin, le buste du Soleil décore une
extrémité.
Pour Le Blant, et cette façon de voir a été généralement
adoptée, il y a dans ces scènes, entre lesquelles il n’y aurait
d’ailleurs pas de lien à chercher, deux éléments absolument
disparates, un mélange singulier d’images chrétiennes et d’ima­
ges païennes, mélange qui montre un artiste encore très familier
avec les dernières, et n’ayant pas encore un bagage de formules
suffisant pour les besoins nouveaux.
« Il n’est, conclut-il, aucune œuvre antique qui porte mieux
l’empreinte de ce temps de transition où plus d’un esprit flottait
indécis entre la foi du Christ et les vieilles croyances, où, selon

(1) Reste l’hypothèse, toujours possible, de la provenance étrangère du mo­
nument ; il n’est pas douteux que le sarcophage de Flavius Memorius, trouvé
à Arles, provienne d’un pays grec ; le sarcophage de Syagria ne viendraitil pas d’Italie ? Cette hypothèse a été émise déjà, parAug. Prost (Iievue archéo­
logique, 1887, IX, p. 331); peut-être l’examen du marbre permettrait-il de
trancher la question.

�325
la parole d’un Père témoin de ces écarts étranges, des artistes,
même convertis, travaillaient indifféremment pour les adeptes
d.es deux cultes ».
Mais, tout récemment, C. Jullian vient de montrer que l'on
peut interpréter d’une façon sensiblement différente et l’ensemble
et les diverses parties de la représentation ainsi ligurée (1).
Pour lui, les diverses figures, au lieu d’être simplement juxta­
posées, doivent être l’approchées l’une de l’autre, et forment
un tout, une scène. C’est toute la vie de i’àine chrétienne : le
pêcheur qni amène le poisson symbolisant le salut de l’àme,
Forante la montrant se sanctifiant par la prière ; le Christ,
sous la figure d’un pédagogue, l’instruisant ; le bon pasteur
l’amenant enfin à son dieu, représenté par le personnage assis
à droite. Les arbres du jardin céleste forment le cadre de la
scène. Il n’y aurait donc dans tout cela, non seulement que
des idées, mais même que des images purement chrétiennes,
y compris le soleil, qui ne serait là ni un simple ornement,
ni une survivance mythologique, encore moins un emblème
mithriaque, mais bien la représentation symbolique de « la
face de Dieu » éclairant les scènes qui suivent.
Sauf peut-être ce dernier détail, la liaison des scènes me
paraît en effet indéniable ; les deux dernières figures, notam­
ment, sont dans un rapport évident, ce qui milite en faveur de
l’unité de l’ensemble,
Pour ce qui est maintenant de la question du style et de la
date, C. Jullian, d’accord sur ce point avec LeBlant, reconnaît
l’inlluence de l’art grec; la facture des moulures suffirait en
effet à le prouver, et il serait facile de trouver sur des basreliefs hellénistiques des personnages posés et drapés comme
le pêcheur et comme la figure de droite. Enfin l’aspect général
diffère absolument de celui des bas-reliefs païens ou chrétiens
des sarcophages purement romains dont nos musées renfer­
ment de si nombreux exemplaires. Pour C. Jullian, la date la
plus vraisemblable serait la seconde moitié du second siècle,
AQVAE SEXTIAE

(1)

Rev.

des études une. 1910, p. 16 et suiv.

�MICHEL CLERC

au plus tard. Sur ce dernier point, M. Hans Dütschke propose
une date un peu plus tardive, à cause de la coiffure assez particu­
lière de forante, dont les cheveux, partagés en deux par une raie
médiane, sont ramenés par côté, derrière les oreilles. Cette coiffure
lui paraît semblable à celle des bustes de Julia Mammea, morte
en 235 (1). Mais la ressemblance me paraît beaucoup plus frap­
pante avec les bustes de Julia Maesa, morte en 223, dont les
cheveux, moins ondulés, sont beaucoup plus plats, comme
ceux de forante (2). Je ne sais d’ailleurs s’il faut attacher une
si grande importance à ce détail : tout l’ensemble, toute l’allure
du sarcophage, indiquent une date reculée, plus reculée peutêtre qu’on ne l’admet généralement ; de tous les monuments
figurés du christianisme primitif, c’est certainement celui qui
exhale le parfum le plus prononcé d’archaïsme.
Si maintenant l’on ajoute au sarcophage de Syagria celui d’Ennodius, l’épitaphe de Théodose, un autel de pierre (conservé avec
les deux autres monuments) portant un monogramme du Christ
surmonté d’un aigle, et une quantité de fragments antiques et
du haut moyen âge signalés là par Le Blant et que C. Jullian et
moi y avons revus récemment (3), on reconnaîtra qu’il y a eu
là, commeà Saint-Maximin, un foyer de christianisme dès une
époque très reculée, celle même qui a laissé à Marseille un
autre monument célèbre, l’inscription de Volusianus.
Il ne faudrait pas croire qu’il en ail été de même partout. A
Cabasse par exemple, qui a été manifestement un centre de
population important, pas un indice ne nous est parvenu nous
montrant que le christianisme y ait pénétré.
Il n’y a plus en effet qu’une seule localité où nous constations
celte apparition de la nouvelle religion. C’est à Saint-Zacharie,
(1) Ravennatische Studien, p. 172 (1909). De même, L. von Sybel, Christliche
Anlike, II, p. 208.
(2) Voir les bustes des deux impératrices dans Duruy, Histoire des Rom ains,
VI, pp. 282 et 287.
(3) M. l’abbé Chaillan vient d’y découvrir un fragment de bas-relief en
marbre (débris de sarcophage?), du même marbre, paraît-il, que le sarco­
phage de Syagria ; il représente un personnage debout, vu de face, drapé, la
main droite sur la poitrine [Revue des études anc., 1910, p. 20).

�327
où nous la constatons d’ailleurs de la façon la plus saisissante.
Cet autel, dédié au Jupiter du Capitole, Jupiter très bon, très
grand, qui symbolisait là en quelque sorte la prise de possession
de la localité par la religion officielle de Rome dès les premiers
temps de l’occupation romaine, les habitants, devenus chrétiens,
après en avoir martelé et raboté l’inscription, l’ont retourné. De
la face postérieure de l’autel païen, ils ont fait le devant d’un
autel chrétien, et ils y ont gravé, vers la fin du cinquième siècle,
semble-t il, les symboles de la foi nouvelle, une croix entre
deux brebis (1).
C’est ainsi que, tandis qu’à Marseille la grecque et l'orientale,
ce sont les dieux de l'Orient qui ont été détrônés par le Christ,
et le sanctuaire d’Isis remplacé par celui de Notre-Dame de la
Garde (2), à Aix la romaine, c’est le Jupiter romain qui, jusqu’à
la fin, a mené le combat du temps passé contre les temps nou­
veaux, et succombé devanL le dieu des chrétiens, dieu venu, lui
aussi, de l’Orient.
AQVAE SEXTIAE

(1) 6 4. C. Jullian, Bulletin Epigraphique, V, 1885, p. 12. — Une des ins­
criptions de Pourrières a peut-être subi le même traitement : cf. supra, p. 264.
Quant a l’inscription gravée (65) sur l’autel de Cadenet (l’autel a été publié
par H. de Gérin-Ricard, Congrès des Sociétés savantes de Provence à Marseille,
1907, p. 206, fig. 6). elle a été, elle aussi, modifiée, de façon à remplacer Jupiter
par Dieu. Mais cette retouche est moderne, car la copie de Calvet porte
1 - O • M. ( Catalogue Espérandieu, n° 49).
(2) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, VI. p. 125.

M a rse ille . — I m p r im e r ie d u Sém aphore, B a r l a t ie r , r u e V e n tu re , 17-19.

����������B A S -R E L IE F S D ’A N T R E M O N T

&lt;-•

i u : . m *± i -

��������. VIII.

D E U X IE M E S T A T U E DE LA R O Q U E -P E R T U S E

��PI. IX

����F l XI

1. — SAINT-EUTROPE : le rem part

2. — PIÉREDOaNT : le rem p art

�I

��</text>
                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
            </elementContainer>
          </elementSet>
        </elementSetContainer>
      </file>
      <file fileId="2287" order="5">
        <src>https://odyssee.univ-amu.fr/files/original/2/302/RP-50038_Annales-Faculte-Lettres-1912_T05.pdf</src>
        <authentication>e3859861cf3fb9b353a88ccbe36dce51</authentication>
        <elementSetContainer>
          <elementSet elementSetId="4">
            <name>PDF Text</name>
            <description/>
            <elementContainer>
              <element elementId="92">
                <name>Text</name>
                <description/>
                <elementTextContainer>
                  <elementText elementTextId="10506">
                    <text>1

DE LA

1912
Tome 5
f?W

&amp;

' DE i

Tome V

£S£VSV0090

PARIS
F O N T E M O I N G,

MARSEILLE
I M P RI M E R I E

É 1) I T ICU R

4, Rue Ec Goir, I

R A R L A T 1E R

17-19, Rue V cnture, 17-19

1912

�1

DE LA

f?W
&amp;
' DE i

Tome V

£S£VSV0090

PARIS
F O N T E M O I N G,

MARSEILLE
I M P RI M E R I E

É 1) I T ICU R

4, Rue Ec Goir, I

R A R L A T 1E R

17-19, Rue V cnture, 17-19

1912

��L E C H A T E A U D ’I F
PAR

Paul GAFFAREL

CHAPITRE PREMIER
LE CHATEAU D’iF AU XVIe SIÈCLE

Aussi loin que rem ontent les souvenirs historiques de la ville
de Marseille, et ils ne datent pas d’hier, l’île d’If est signalée par
les auteurs. C’est l’antique Ypaea, ainsi nom mé à cause des ifs
qui y croissaient en abondance; c’est l’Hypé de Pline, q u ilaplace
à côté de Proté et de Mésé (Pomègue et Ratonneau), en avant
du port ou plutôt de la rade de Marseille. Nous ne rappellerons
que pour m ém oire la singulière étymologie qu’on a essayé de
donner en prétendant que If devait son nom à Hic, c’est-à-dire
Ici, parce que les navigateurs en arrivant à Marseille auraient eu
l’habitude, lorsqu’ils découvraient les rochers de la rade, de
s’écrier : Hic ! c’est ici !
Des pêcheurs qui venaient étendre leurs filets sur les rochers
de l’île, quelques moines qui y cherchaient un asile contre les
tentations du siècle, de temps à autre des pirates qui profilaient
de la proxim ité d’une grande ville pour y débarquer à l’im proviste et préparer leurs em buscades, tels furent ses prem iers
habitants. De loin en loin sont m entionnés les arides rochers
qui se profilent à l’horizon de la rade. Ils sont qualifiés, ce qui
pourra paraître étrange, de territoires de chasse, et loués comme

�2

PAUL GAFFAREL

convenant à l’élevage des faucons (1) : « Que ceux qui ont le
droit de chasse aux îles de Marseille ainsi que le pouvoir d’y tenir
des faucons soient m aintenus dans ces facultés », lisons-nous à
l’article lviii des chapitres de paix, c’est-à-dire des statuts com ­
m erciaux et m aritim es de Marseille, qui rem ontent à l’an 1228 ;
et plus loin (2) : « de même nous ordonnons q u ’au sujet des
places des îles, leur loyer continue à se faire d’après la volonté
et le jugem ent du grand conseil de Marseille ». Un siècle plus
tard, en 1381, Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence,
dont le souvenir est resté si persistant dans tout le Midi,
inféodait l’archipel de Marseille, If par conséquent, à son cham ­
bellan veneur général, A rnaud de Montolieu, et ce dernier, en
1384, était autorisé par le viguier de Marseille à interdire à toute
personne d’aller y chasser.
Les pécheurs eux-mêmes n ’avaient le droit d’y débarquer qu’à
condition de ne pas y couper de bois « sauf pour faire chauffer
leurs chauderons », et encore leur défendait-on expressém ent
d ’y fabriquer des fagots et de les porter chez eux. M entionnons
encore un acte de René d’Anjou, en 1470, qui nom m a son cham ­
bellan, Clovis de Beaum ont, veneur général des îles de Mar­
seille et autres lieux m aritim es, s’étendant ju sq u ’à Toulon et
aux îles Sainte-M arguerite.
A l’heure actuelle, on chercherait vainem ent dans l’archipel
soit les ifs qui le couvraient, soit les arbres ou même les a rb ris­
seaux à l’abri desquels prospéraient lapins, grives ou cailles. If
n ’est qu’un énorm e caillou qui n ’a que deux cent quatre-vingtdix mètres de longueur, sur cent soixante-huit de largeur. Aucun
arbre, pas même d’eau, sauf celle de quelques citernes, et de
loin en loin, perçant le solrocailleux.quelquesplanlesdesséchées.
Aussi a-t-on pu sans peine constituer la flore d’If (3) : De m ars
(1) Quod illi qui consuerunt falcoues accipere in insulis et cassare possint
nunc.
(2) De plateis insulamm item ordinamus quod de plateis insularum quod
consuerunt iocari, relinquatur arbitrio et voluntati consilii majoris Massiliæ.
(3) Heckel, Flore des environs de Marseille. (Compte rendu du Congrès de
Marseille pour l’avancement des sciences).

�LE CHATEAU D’iF

3

à avril commence à paraître la senecio crassifolius (senesson à
feuilles épaisses), et d’avril à mai Yeuphorbia artaudiana. En
mai la Lavatera arborea, Vevax pygmæa (cinéraire evax), le sileropon loliacea, le dactylis hispanica (dactyle noir), le bromus
rubens, le brachypodiam ramosum (Lousque), essaient de lutter
contre un soleil dévorant ; en juin essaient de grandir Yallium
aciitiflorum (ail à feuilles aiguës), Yeuphorbia pituysa (euphorbe),
la linaria supina, la statice virgata, et plus tard le senecio cineraria (cinéraire m aritim e), Yhelichrysum stocchas (im m ortelle), la
statice minuta et Yerithmum m aritim um (perce pierre). Seize
plantes en tout, telles sont les uniques richesses florales de ce
rocher disgracié !
C’est seulem ent au xviu siècle, sous le règne de François Ier,
que le nom d’If sort pour la prem ière fois de l’obscurité. Après
le siège de Marseille par le connétable de Bourbon, en 1524, on
com prit la nécessité de fortifier l’entrée du port. Les îles, jetées
en avant dans la rade, étaient tout indiquées pour servir de
défense. On y comm ença des travaux qui, peu à peu, devinrent
im portants. La prem ière pierre fut posée par le Roi le 20 décem­
bre 1524. On rapporte qu’il y fît placer dans une caisse une fiole
rem plie d’huile, un flacon de vin, une boîte de métal pleine de
blé et une plaque com m ém orative de la fondation. D’après une
tradition constante, m ais dont nous n’avons pu rencontrer la
preuve authentique, les pierres qui servirent à la construction
de la forteresse provenaient des m aisons, et spécialem ent des
couvents, qui avaient été démolis lors du siège, et qu’on utilisait
en les tran sp o rtan t ainsi, taillées à l’avance, dans la nouvelle
citadelle. Les travaux durèrent quatre ans. On s’occupa d’abord
d’un réduit central, lourde construction carrée de vingt-huit
m ètres de côté, avec préau au m ilieu, et trois tours (1) à trois des
angles, la plus grande à l’est Saint-C hristophe, les deux autres
au nord et au sud Saint-Jaum e et Mangouvert ou Malgouvert.
En outre trois puits avaient été creusés, dont un au m ilieu du
(1) Voir aux archives des Bouches-du-Rhône (B, 246) la désignation, dès
1552, des trois tours du château et l’état de l’artillerie qui y est établie pour
leur défense.

�4

PAUL GAFFAREL

préau. Q uant à la m uraille qui fait le tour de l’île, elle ne fut
commencée qu’en 1592. Cetle date est encore gravée au-dessus
de la porte d’entrée du corps de la place.
Le prem ier gouverneur du château d’If, ju sq u ’au 29 janvier
1539, fut Louis de Fournillon. C’est lui qui, le 8 octobre 1533,
eut l’honneur de recevoir François Ier et sa jeune bru Catherine
de Médicis avec un cortège b rillant de grands seigneurs et d’offi­
ciers. Le château d’If n’était pas alors ce rocher aride et pelé,
dont quelques saxifrages ou des pariétaires rom pent seuls la
m onotonie. On y rencontrait encore des arbres et même des
gazons. C’est pour qu’il pût trouver de l’herbe fraîche qu’on
venait d’y débarquer un rhinocéros, le prem ier qu’on ait vu en
France. Le roi de Portugal l’avait envoyé en cadeau à notre sou­
verain. L’anim al était tombé m alade pendant la traversée. En
attendant son transfert à Paris, on l’avait mis au vert à l’île d ’If,
et la cour lui rendit visite.
François Ier profita de l’occasion pour m onter à bord de la
grande Carraque, com m andée par le capitaine François Tàchebeuf de Clerm ont. Ce magnifique vaisseau n’avait pu, à cause
de son énorm ité, entrer à Marseille. Il s’était arrêté dans le bras
de m er qui sépare If de Poinègue. Le roi et les courtisans adm i­
rèrent les appartem ents ornés d’étoffes précieuses, la chapelle,
la salle d’an n es, qui pouvait conlenir ju sq u ’à cinq cents per­
sonnes, et s’extasièrent devant les cinquante gros canons qui
garnissaient ses flancs. Comme beaucoup de navires étaient
sortis du port pour escorter le roi et adm irer la grande Carraque,
et que plusieurs d ’entre eux étaient chargés d’oranges, une
bataille s’engagea à laquelle François Ier s’empressa de prendre
part, et c’est à coups d’oranges que fut altaqué etque se défendit
le vaisseau royal.
Des batailles m oins pacifiques vont s’engager dans ces mêmes
eaux, et c’est alors que le château d’If entrera décidém ent dans
l’histoire. En 1536, le 24 septem bre, François Ier, qui avait eu
l’heureuse chance, grâce au dévouem ent des Provençaux, de
repousser l’invasion de Charles-Quint, se rendit à Marseille, la
seule des cités provençales, avec Arles, qui n ’eût pas ouvert ses

�LE CHATEAU D’jF

5

portes à l’ennem i. Il alla visiter le château d’If et se m ontra
assez m écontent des dispositions prises pour repousser un siège
éventuel. Il critiqua l’em placem ent des batteries, et trouva, non
sans raison, qu’il aurait mieux valu attendre que l’E m pereur
dessinât son attaque, afin de lui résister avec plus d ’efficacité :
« Lo dijou (1) le Rey ayet visitai-If et puis visitai- tôt à l’entordel
batris, et, segoun sa façon, non fouguet trop content de la roto
que avian fach des hostals de la nonarie ny de les bries, et
ossi fou mal conseilh, segoun mon avis, car davant que rom pre
reu, si devian sperar et veire en que part l’Em perador voliei far
sa batario, et puis far lo reffors centro, et non pas far la reff'ors
davant que veire sa volontat». C’est sans doute à la suite de cette
visite que les E tats de Provence, réunis à Aubagne, ordonnèrent,
le 10 juin 1536, qu’une liste complète des personnes (2) corvéables
fût dressée, afin de les faire contribuer aux réparations du châ­
teau d’If. Il est vrai q u ’il n'3r eût pas besoin d ’ordonner de grands
changem ents, car la paix fut bientôt signée à Nice, et les deux
souverains naguère si enflamm és l’un contre l’autre n’eurent
plus à la bouche que com plim ents et protestations. Ce fut même
dans les eaux de Marseille, en vue de cette ville que ses troupes
avaient à deux reprises assiégée avec tant de furie, que l’Em pe­
reur Charles-Quint fut accueilli avec em pressem ent et salué par
l’arlillerie de tous les forts (13 juillet 1538). Les canons du c h â ­
teau d ’If s'unirent alors à ceux de Saint-Jean et de Notre-Dam e
de la Garde pour souhaiter la bienvenue à l’ancien ennemi,
devenu par un singulier revirem ent, sinon l’allié, du m oins
l’hôte respecté. « Lo (3) seneschal de Provenso comte de Tendo
li fou fach trionfle tant de artilleria que a forso de bandiera y
standar. La fortalesso d’If fout la prem ière que tiret, et puis
N. Damo de la Gardo, et apres toto l’artilleria de Marseillo, e
aquofach si retireron en las dichasislas lan taq u ellasd e l’Emperador que de F ransa. »
Louis de Fournillon était encore gouverneur quand il rendait
(1) Bibliothèque Méjane d'Aix, manuscrit de Valbelle.
(2) Archives des Bouches-du-IUlône, C. 1
(3) Manuscrit de Valbelle, p. 192.

fi !

/^

�PAUL GAFFAREL

ainsi, peut-être à contre-cœ ur, les honneurs m ilitaires à un
souverain q u ’il eût préféré recevoir autrem ent. On lui donna
pour successeur Louis Adhém ar de Monteil, baron de Grignan,
bientôt rem placé par André de Marsay, capitaine des galères
royales. Sous le gouvernem ent de ce dernier furent entrepris
au château d’If, sous la surveillance d ’Antoine Leydet, sieur
de Sigoyer, de nouveaux travaux (1) qui durèrent du 12 octobre
1545 au 16 juillet 1546. Ils entraînèrent une dépense de 2084 li­
vres, 14 sols, 1 denier. Il s’agissait non seulem ent de réparer le
donjon, m ais aussi de construire quelques dépendances, sans
doute des casernem ents pour les soldats de la garnison. Il est
probable que fut alors aménagée dans une des tours, celle de
Saint Christophe, et sous le vocable de Notre-Dame de la P a s­
sion, la chapelle aujourd’hui détruite, ou du m oins désaffectée,
qui servit aux besoins du culte ju sq u ’à l’époque de la Révo­
lution. Cette chapelle eut son histoire à côté de celle de la forte­
resse. Les aum ôniers qui s’y succédèrent ne furent pas toujours
choisis parm i les m eilleurs du clergé m arseillais. Ils eurent sou­
vent l’occasion, peut-être la recherchèrent-ils, d ’entrer en conflit
avec le gouverneur de la place. Nous aurons à raconter, dans
le cours de ce récit, quelques unes de leurs tentatives d’u su r­
pation de pouvoirs.
Le quatrièm e et le cinquièm e gouverneurs du château d’If,
Claude de Simiane de la Coste nom m é le 10 ju illet 1552 avec
Aubert Guérin comm e lieutenant, et F rançois (2) de Simiane de
la Coste, son fils, restèrent en place ju sq u ’au 2 avril 1573,
époque à laquelle F rançois de Simiane se dém it de ses fonc­
tions en faveur de Nicolas de Beausset (3) de Roquefort, valet
de cham bre ordinaire du Roi et capitaine de galères. Rien
d’im portant à signaler sur leur gouvernem ent, sauf la cons­
truction d’une épaisse m uraille, qui suivait tous les rivages de
l’île et les rendait inaccessibles. La précaution était heureuse,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, Cour des comptes de Provence, B. 2547.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Nomination de François de Simiane.
B. 48.
(3) Id. B. 246. Démission de Simiane en faveur de Beausset.

�LE CHATEAU D’iF

7

car elle faillit tomber entre des m ains étrangères, et si, par
m alheur, les ennem is s’y étaient m aintenus, un autre G ibraltar
aurait été installé en vue de Marseille, et la porte serait dem eu­
rée ouverte à toutes les entreprises dirigées contre notre ville.
C’est à la fin du xvie siècle que cette catastrophe nationale fut
m enaçante. A l’époque tristem ent célèbre de la Ligue, alors
que Henri IV essayait péniblem ent de conquérir les unes après
les autres les provinces de son royaum e, la Provence était en
pleine anarchie. Marseille s’était organisée en République
indépendante. Catholiques et Protestants s’entretuaient avec
une farouche énergie, et, les étrangers profitant de nos discordes,
Philippe II d’Espagne ou le duc de Savoie guettaient le moment
de s’em parer d’une si riche proie. Sous prétexte de secourir les
vrais croyants, ils entretenaient la guerre civile et surexcitaient
les passions. En fin et avisé Gascon qu’it était, Henri IV
com prit que, sans aide étrangère, il ne parviendrait jam ais à
m ater ces rem uantes populations et à réduire à l’obéissance ces
villes et cei. seigneurs qui songeaient à faire revivre les temps
calam iteux de la féodalité. L e G ra n d d u c d e Toscane (1), F erdi­
nand I de Médicis (1587-1609) était alors un des princes les plus
puissants de la Chrétienté, non seulem ent par ses alliances de
famille, m ais aussi par la grande fortune amassée par ses prédé­
cesseurs, surtout par son frère François Marie, et qu’il avait
singulièrem ent agrandie par son habileté et son économie.
Henri IV, bien conseillé par ses m inistres, spécialem ent par
Villeroi et par Ossat, et com prenant que le Grand Duc, s’il ne
dem andait pas mieux que de jouer un rôle politique, désirait
plus encore augm enter sa fortune, lui em prunta à diverses
reprises de fortes sommes, grâce auxquelles, il put à la fois
continuer la guerre et se m énager d’utiles adhésions. De son
côté Ferdinand, en cherchant à conserver à la France son rang
(1) Sur l’affaire toscane on peut consulter Galluzzi, Histoire du Grand
Duché de Toscane , t. ni, p. 53, 56, 105, 115, 188 — P o ir so n , Histoire de
Henri IV, t. il, p 139. — A. D ksjardins , Négociations entre la France et la
Toscane. —- O ssat , Mémoires et papiers d’Étal. — H enri IV, Correspondance,
passim. — Du Va ir , Œuvres, passim.

�8

PAUL GAFFAREL

en Europe, puisque seule elle pouvait servir de contrepoids à
. l’Espagne et résister à Philippe II, m ontrait une parfaite intel­
ligence des intérêts italiens, m ais il ne négligeait pas pour
autant ses propres affaires, et était tout disposé à agir en m ar­
chand plutôt qu’en prince. Il voulut en effet avoir un gage de
ses créances, et songea à s’établir dans la rade et sur les îles de
Marseille, sans doute avec l’arrière-pensée de prendre posses­
sion, le cas échéant, de Marseille même. Les galères toscanes
vinrent donc croiser dans la rade, et, pour plus de sécurité, le
com m andant de l’escadre active proposa au gouverneur des îles
de m ettre à sa d isp o sitio n , soi-disant pour la défense de
l’archipel, une partie de ses équipages.
Le gouverneur du château d’If (1), Nicolas de Beausset, était
un bon soldat, dévoué à la cause royale ; m ais il n’était pas
sans appréhensions sur la solidité de la forteresse dont il avait la
garde, et avait appris sans déplaisir l’arrivée en rade de
Marseille des auxiliaires Toscans. Le château d’If pourtant était
alors en bon état de défense. Il résulte d’un inventaire, en date
du 10 juillet 1552 (2), que neuf pièces d’artillerie défendaient la
citadelle m arseillaise, dont deux couleuvrines sur la plate­
forme de la tour Saint-C hristophe, deux canons, une grande
couleuvrine et une couleuvrine bâtarde sur la plate-form e du
château, une couleuvrine bâtarde en fonte au som m et de la tour
de Mangouvert, et deux grandes couleuvrines au somm et de la
tour Saint-Jaum es. Il y avait, en outre, quatre pièces non m on­
tées. Tous ces canons dataient du règne de François F r, car ils
étaient ornés de fleurs de lis et de salam andres. L’inventaire
m entionne encore vingt roues de rechange et vingt affûts neufs
dans la tour Saint Christophe, et dans la poudrière 39 quintaux
de poudre. 328 boulets de toute nature, un m arteau de forge et
un m oulin â vent « fourni de ses m eules, voiles et autres usten- .
siles ». La place était donc à l’abri d ’un coup de m ain, et il
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, 2.957. Nomination de Beausset comme
gouverneur du château d’If et des îles de Marseille.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, Cour des Comptes, B, 246. Voir un
autre inventaire de 1545 (ld., B, 1.260).

�LE CHATEAU DIF

9

semble que Beausset exagéra la prudence quand il autorisa les
Toscans, sous le com m andem ent d ’un certain Pesciolini, à
débarquer dans l’archipel. Il en re s ta it.il est vrai, le gouver­
neur, et toujours au service d’Henri IV, mais il n’en introduisait
pas m oins des étrangers dans une citadelle française, et s’expo­
sait à bien des difficultés. Sans doute il ne cédait pas l’ile aux
Toscans ; c’était sim plem ent une place qu’il leur ouvrait, comme
à de bons alliés ; m ais ces alliés étaient bien suspects, et, à une
époque troublée comme l’était celle de la Ligue, il fallait s’attendre
à bien des surprises, ou, pour tran ch er le mot, à bien des
trahisons !
Il est certain que les Espagnols guettaient alors Marseille
comme une proie. C’était une des maximes de Charles-Q uint
que, sans la possession de cette ville, il ne serait jam ais m aître
de l’Italie ; et, de fait, il avait par deux fois essayé de s’en
em parer. Philippe II avait continué la politique paternelle, à
Marseille même il s’élait ménagé des partisans, et les fameux
duum virs Cazaulx et Louis d’Aix étaient ses agents directs. Les
galères espagnoles étaient pour ainsi dire à l’affût, dans le voi­
sinage, et n’attendaient qu’un signal pour entrer dans le port.
Le Grand duc de Toscane qui redoutait cetteprise de possession,
s’efforça de détourner le danger, mais à son profit. Par lettre (1)
du 30 juillet 1592 il s’était form ellem ent engagé à « m ain te n ir
Beausset contre les entreprises des étrangers, car il ne voulait
avoir aucune possession dans le royaum e » et Beausset, s’il avait
adm is les Toscans dans l’archipel, ne leur avait point perm is
l’entrée du fort, m ais ils profilèrent de son absence pour s’en
em parer par surprise. Beausset venait de p artir pour Paris, où
il avait été appelé par le Roi, et il avait laissé le com m andem ent
de la place à son fils. Ce jeune hom me, qui s’accoutum ait avec
peine à la solitude du château d ’If, allait souvent à Marseille
pour y voir ses parents et ses am is. Pendant une de ses absences,
épiant le m om ent où les soldats français prenaient leur repas, le
capitaine toscan Philippe Fulvio se m it à la tête d’une troupe
(I) Papou, Histoire de Provence, t. rv, p. 414.

�10

PAUL GAFFAREL

qu’il avait organisée pour ce coup de m ain, égorgea les senti­
nelles, se rendit m aître de la place, et, à son retour, fit prison­
nier le jeune Beausset (20 avril 1597).
Était-ce à vrai dire un coup de surprise ? L’affaire était pré­
parée de longue m ain. Le Grand duc avait eu soin d’entretenir
une querelle ouverte avec le capitaine Beausset, sous prétexte
de m auvais traitem ents que ce dernier aurait fait subir à des
négociants Florentins, dont il aurait confisqué les m archandi­
ses, et il avait dem andé au Roi de pourvoira son rem placem ent.
Ainsi que l’écrivait Henri IV dans ses instructions à l’évêque de
Rennes, son am bassadeur, Ossat : « depuis ledit Duc m ’ayant
fait savoir n’être content des départem ents du capitaine Bosset,
qui com m andait dedans la Roque du château d’If l’accusant d’in­
gratitude à son endroit et d’infidélité envers moi, il me fit prier de
lui ôter ladite charge et de la donner à un gentilhom m e fran­
çais, son pensionnaire ». Le Roi, qui pourtant se défiait des
projets qu’on prêtait au Grand duc de rentrer dans ses avan­
ces en occupant une partie du territoire, n’avait pas cru pouvoir
refuser cette dem ande de son allié. Il lui avait répondu que
Beausset au rait un rem plaçant, m ais seulem ent à la fin de la
guerre, et quand sa présence au château d ’If ne serait plus
favorable.
Le Grand duc F erdinand n’insista pas davantage, m ais il se
prépara à prendre par force ce qu’on se contentait de lui pro ­
m ettre. Il résulte de leLtres qui furent plus tard com m uniquées
à H enri IV, p a rle ducde Luxem bourg, son am bassadeur à Rome
(4 avril 1598), q u ’un certain colonel Pom peï, qui se trouvait alors
à Avignon, était désigné pour s’em parer de la citadelle convoi­
tée, et, s’il n’exécuta pas tout de suite ses ordres, c’est qu’il fut
retardé dans sa m arche. Le Grand duc F erdinand aurait même
songé à se tourner du côté de l’Espagne, et il était presque con­
venu que l’am iral espagnol Doria concourrait, avec les galères
toscanes, à l’exécution d’une m ain-m ise sur If et sur Marseille.
L ’attaque était donc prém éditée, et, m algré la prom esse faite
par Henri IV de rem placer Beausset, le Grand Duc, infidèle à
ses engagements, prit sur lui de s’em parer d ’une place où on

�LE CHATEAU D’iF

11

l’avait accueilli comme allié. Ainsi que l’écrivait Henri IV à
Ossat : « s’ils l’ont fait sans charge ou non, à l’im proviste ou
par prém éditation et entreprise dressée et com m andée de longue
m ain, je n’en suis point en doute, car je puis prouver par lettres
qui sont tombées entre mes m ains, ce qui en est ».
C’était le m om ent (11 m ars 1597), où Amiens venait d’être pris
par les Espagnols, et où, par conséquent, étaient comprom is
tous les résultats des victoires précédentes. Le coup frappé à If,
à l’extrémité du royaum e, ém ut douloureusem ent Henri IV.
Marseille en effet se trouvait directem ent menacée, et, si les
Toscans, rom pant avec l’alliance française, s’alliaient aux E spa­
gnols, Henri IV, au nord comme au m idi, était pris entre deux
feux. « De la prise du château, je vous confesse que je suis fort
navré, écrivait-il à Ossat, tant pour la façon de laquelle elle
avait été faite que pour m ’être trom pé au compte que j ’avais tou­
jours fait de l’am itié dudit Grand duc, et pareillem ent pour la
conséquence de la place, pour les accidents que je prévoyais
qui en adviendraient et pour le temps auquel tel attentat avait
été exécuté ». Il ajoutait même, avec un retour m élancolique sur
lui-m êm e qui paraît sincère : ce comme vous savez que les affai­
res non prévues et procédantes de ceux que nous tenons pour
nos am is, sont plus poignantes et insupportables que celles que
nous recevons de la m ain de nos ennem is, il faut que je vous
confesse que ce coup me perça le cœ ur de part en part». Certes,
s’il avait pu le faire, il n ’aurait pas hésité à rom pre avec son
com prom ettant allié, mais les circonstances étaient graves. Il
fallait courir au plus pressé, et, avant tout, reprendre Amiens.
Henri IV résolut donc de dissim uler l’offense, et d’attendre des
tem ps m eilleurs. Il se contenta d’exprim er sa surprise aux
représentants du Grand duc, cardinal de Gondi et Bonciani, et
leur dem anda des explications. Gondi essaya de pallier l’offense.
Il assura que le bon accord n’était pas troublé par cette m isé­
rable affaire, et que, dûL-il (1 ; être attaché à la queue d’un cheval,
tout s’était fait à l’im proviste ; mais le Grand duc Ferdinand n’en(1) D esja r d in s , T. v. p. 328, Sotto p e n a e sse re tira to

a coda di cavallo.

i L

�12

PAUL GAFFAREL

voya aucune lettre d ’excuse, et non seulem ent la garnison
toscane resta dans l’île, m ais encore on apprit que toute une
escadre, comm andée par un frère naturel du Grand duc, Jean
de Médicis, élait en roule pour Marseille, bien décidée à ne pas
s’éloigner de la grande ville.
Or, l’émoi fut vif à Marseille. Henri IV le reconnut plus tard.
« L’anim osité, a-t-il écrit (1), y était plus grande qu’elle ne serait
contre les plus grands ennemis de ma couronne ». Les M arseil­
lais en effet se délient des étrangers, surtout des Italiens, dont
ils redoutent la concurrence. Si les Toscans profitaient de leur
occupation du château d’If pour y établir une station navale,
d’où ils pourraient à leur aise rançonner les navires entrant ou
sortant dans le port, si en un mot ils tenaient M arseille sous la
menace d’un coup de m ain, il n ’y avait plus de sécurité pour les
négociants. Aussi n’avait-on pas attendu les ordres du Roi pour
comm encer les hostilités. Bien que la rupture ne fût pas offi­
cielle, déjà les m atelots des deux nations s’attaquaient en pleine
rade. Les M arseillais prirent même l’initiative d ’envoyer à Ratonneau des ouvriers qui construiraient une batterie, dont les canons
com m anderaient ceux d’If et par conséquent réduiraient les
Toscans à l’im puissance. A ussitôt averti, Jean de Médicis
accourut avec quatre galères et une galiote, s’em para des navires
m arseillais alors en vue, et en fit m ettre les équipages à la chaîne.
Grosse rum eur à Marseille et vives protestations des autorités,
entre autres de l’intendant général de la justice, Guillaum e
Du Vair (2) ; m ais Jean de Médicis n ’évacua pas le château d ’If.
Il occupa même l’île voisine de Pom ègue, et y fit com m encer la
construction d’un nouveau fort (3) « ce qu’il a exécuté avec une
diligence extrême, ayant employé à la construction desdits forts
(1) Instructions à Ossat.
(2) Lettre de Du Vair à Henri IV (22 juin 1597) : « Les Marseillais sont
très animés à la conservation de leur liberté, et s’opiniâtrent toujours davan­
tage contre ce qu’on leur veut empêcher, quand ils sont en chaleur...............
Représentez-vous que ce peuple n’ayme le nom de France sinon en tant qu'il
en reçoit protection. Tenez pour certain que, quand ils ne la trouveront en
ung lieu, ils la chercheront où qu’il soit ».
(3) Instructions de Henri IV à Ossat.

�LE CHATEAU D’iE

13

les m atières qu’il avait apportées pour faire celui de Ratonneau,
ce qui fait assez connaître que c’était chose prém éditée ».
Le danger devenait sérieux. C’était comme uue tête de pont
qu’on im provisait ainsi sur les côtes de Provence, et nos p ré ­
tendus alliés les Toscans pouvaient du jour au lendem ain
devenir d’irréconciliables ennemis. Déjà les pêcheurs n ’osaient
plus s’aventurer dans la rade. Tous les navires sortant du port
étaient arrêtés et leur chargem ent confisqué. C’est en fuyant la
poursuite d’un vaisseau toscan que, dans une petite barque qui
avait essayé de ravitailler If, accoucha une lavandière. L’enfant
qui naquit alors devait être le fameux capitaine Paul (1), qui,
d ’abord engagé comme m ousse, parvint au grade de chef d ’es­
cadre, et fut plus lard nommé par Richelieu vice-am iral des
m ers du Levant. Henri IV, qui se rendait compte de la gravité de
la situation, ordonna alors au nouveau gouverneur qu’il venait
d’envoyer en Provence, au duc de Guise, de rentrer en possession,
coûte que coûte, des îles de la rade. Guise, aussitôt arrivé, expose
aux députés du pays le péril dans lequel l’occupation du châ­
teau d ’If par les Toscans a m is Marseille et la Provence, et
dem ande une garnison de 300 hom m es pour la garde du nouveau
fort de Ratonneau (2). Puis, com prenant q u ’il faut payer de sa
personne, il s’em barque, et, avec deux galères et douze vais­
seaux, engage un furieux com bat contre Jean de Médicis. La
bataille resta indécise, m ais Guise réussit à jeter dans l’îlede
Ratonneau deux cents hom m es, com m andés par un capitaine
énergique, de Beaulieu, et aussitôt contre les canons de Pomègue et du château d’If se dressèrent les nouvelles batteries de
Ratonneau.
Alors s’engagent entre les deux partis de continuelles escar­
mouches. L’une d’elles est restée célèbre. Renouvelant un stra­
tagème im ité de l’antiquité, Beausset profita d ’une nuit obscure
pour lâcher dans Ratonneau des ânes porteurs de torches allu ­
mées. Les Toscans s’im aginèrent que les M arseillais préparaient
(1) G érard , Vie des plus illustres marins français.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 8.

�14

PAULGAFFAREL

l’attaque de Pomègue. Ils ouvrirent un l'eu terrible contre ces
inoffensifs quadrupèdes, et, pendant ce tem ps, profitant de leur
in a tte n tio n , Beausset débarquait dans une anse écartée et
détruisait quelques batteries ennemies.
Après divers engagements sans autre im portance, il fallut
reconnaître que M arseillais et Toscans étaient à peu près in atta ­
quables sur leurs positions, et que, pour trancher la question,
m ieux valait recourir à la diplom atie q u ’aux arm es. Des négo­
ciations s’ouvrirent donc, m ais pénibles et em barrassées, et, à
diverses reprises, la rupture fut im m inente.
Henri IV avait chargé Villeroi, Fresne et BellièVre de suivre
l’affaire. Du côté de la Toscane, Banciani défendait les intérêts
du Grand-Duc. Le Roi venait d ’apprendre que Jean de Médicis
se refusait à toute concession et q u ’il avait envoyé ram er sur ses
galères une cinquantaine de Français capturés en rade de M ar­
seille. Il avait en outre, afin de fortifier sa position, construit
une batterie sur un des îlots qui avoisinent le château d’il,
Calseraigne. Fort irrité, Henri IV ne cacha pas son intention de
recourir à la force s’il n’obtenait pas satisfaction. Banciani
essaya de rejeter l’odieux de l’affaire su r le capitaine Beausset
qui, disait-il, s’était rendu impossible. Il fit aussi rem arquer que
son m aître craignait de ne pas être rem boursé des somm es q u ’il
avait prêtées, et qu’il s’était, par prudence, saisi d ’un gage.
C’étaient là des raisons de m archand et non de prince. La con­
férence fut rom pue et la guerre virtuellem ent déclarée (I).
Comme il craignait de s’engager dans une trop grosse aven­
ture, Banciani dem anda une nouvelle conférence. Elle lui fut
accordée. Très habilem ent, il fit rem arquer que le Grand duc
n’avait cherché à s’établir au château d’If que pour repousser
une attaque éventuelle soit des Espagnols, soit des Ligueurs
m arseillais. D’ailleurs, il proposait de reconnaître par un acte
authentique que les îles appartenaient au roi de France, et que
le Grand duc ne songeait nullem ent à les garder pour lui-même,
(1) D ksjardins , ouv . cité, T. v. p. 345. Lettres de Banciani à Vinto (26
novembre et 29 décembre 1597).

�LE CHATEAU D’iF

15

m ais à les défendre contre les Espagnols. Il offrait m êm e d’ad­
m ettre un capitaine français, à condition qu’il fût agréé par son
m aître, et, si on lui restituait la somme prêtée, soit 105.000 écus
d’or, il était tout prêt à une cession im m édiate. C’étaient là de
m auvaises raisons. Villeroi se contenta de faire rem arquer que
le roi de France était puissant, q u ’il était sur le point de conclure
la paix avec le roi d’Espagne, et qu’il serait alors en m esure soit
de rendre service à ses am is, soit de ne pas oublier les injures
reçues.
Sur ces entrefaites Banciani, qui avait reçu de nouvelles in s­
tructions, lit savoir que les prisonniers m arseillais faits par
Jean de Médicis avaient été m is en liberté, ce qui était une pre­
mière satisfaction. Il reconnut en outre que, lorsque le Roi avait
em prunté de l’argent à F erdinand de Médicis, il n ’avait jam ais
été question de lui donner en paiem ent les îles de Marseille (1).
Q uant aux fortifications de Calseraigne, elles avaient été cons­
truites sans la volonté du Grand duc. Ne valait-il pas mieux
rem ettre les choses en l’ancien étal, et n’était-il pas déplorable,
pour une aussi m isérable question, de com prom ettre l ’alliance
jurée entre deux grands p rin c e s? Ainsi m is en dem eure de
donner une réponse catégorique, Henri IV fit savoir q u ’il était
tout disposé à rem bourser sa dette, m ais pas au com ptant. En
outre, ainsi qu’il l’écrivait à O ssat(2), « En me dem andant ledit
rem boursem ent devant que de me rendre lesdites places, c’était
m ’astreindre à une condition laquelle tém oignait un m épris et
une m auvaise volonté qui me serait difficile à supporter ». Si
donc on le pousse à bout, il n’hésitera pas à prendre en m ain
l’intérêt de ses sujets qui ne veulent à aucun prix des Toscans.
« Ils avaient conçu une telle appréhension de la dom ination
ou sujétion de la garnison Florentine q u ’ils disaient pu b liq u e­
m ent que, si je ne les pouvais délivrer, ils se jetteraient entre les
bras des Espagnols, qui les en sortiraient, voulant plutôt se
donner volontairem ent à un si grand prince, que de recevoir le
(1) D esjahdins , ouv . cité, T. v. p 347. Lettre de Banciani à Vinto (16 jan­
vier 1598).
(2) Instructions de Henri IV à Ossat.

�PAUL GAFFAREL

joug d’un m oindre, qui même leur avait m is le m ors à la bou­
che ». Ce n’étaient pas là de vaines paroles. Les M arseillais
étaient réellem ent exaspérés contre les Toscans. Ils se décla­
raient disposés à se délivrer eux-m êm es de la garnison qui les
m enaçait, et annonçaient que, si on tard ait plus longtemps à
les secourir, ils deviendraient sujets du Grand T urc plutôt que
de F erdinand de Médicis. Banciani lui-m êm e le reconnaît (1) et
n’hésite pas à conseiller une grande prudence, car il ne peut se
dissim uler que, s’il a réussi à se faire des am is dans l’entou­
rage du Roi, entre autres Villeroi qui n ’a pas résisté à l’offre d ’une
tapisserie en brocatelle, le Roi est fort irrité et ne gardera plus
de m énagements.
Henri IV en effet paraissait disposé à entrer en cam pagne. Il
chargea un des confidents de sa pensée, l’évêque de Rennes
Ossat, d’aller trouver le Grand-Duc et de lui rem ettre un vérita­
ble ultim atum : Le château d’If sera gardé par une garnison
franco-florentine, m ais dont le com m andant sera Français. Les
fortifications de Pomègue et de Ratonneau seront rasées, ou, si
on veut les garder, Pomègue restera à la F ran ce. Q uant aux
dettes, q u ’on n’ait aucune crainte : elles seront payées, « car je
suis fort reconnaissant des services qu’on m ’a rendus : ce qui a
engendré en mon âme une telle envie de m ’en revancher que
j’avoue avoir souvent désiré et même cherché occasion de m ’en
acquitter (2) ». Si on n’accepte pas ces conditions, ce sera la
guerre ; « car enfin je veux ravoir le m ien, et quand la voie
am iable y sera inutile, j ’y em ploierai toutes celles dont je pourrai
m ’aviser, jusque à y exposer mon royaum e et ma personne ».
Les dépêches du futur cardinal d’Ossat relatives à son
am bassade de Florence ont été conservées. Nos diplom ates
savaient alors (3), tout en gardant les formes de la courtoisie la
plus raffinée, parler haut et ferme. Le représentant de la France
fut à la hauteur de sa réputation de négociateur avisé et respecté.
(1) D e s .iahdins , V. 352, 358. Lettre de Banciani a Vinto (25 février 1598) : « I
se valersi dare piu tosto al Turco elle star suggetti a Toscana ».
(2) Lettre de Henri IV à Ossat. Datée d’Artenay, 21 février 1598.
(3) Banciaui disait de lui : « Che è tanti savio e da bone ».

�LE CHATEAU D’iF

17

Par une prem ière dépêche(l) adressée àV illeroi, de Florence, le
17 avril 1598, il lui rendait compte de son arrivée dans la capitale.
Il y avait reçu très bon accueil. La Grande duchesse lui avait
accordé une audience particulière, et le Grand duc, tout en l’ac­
cablant de com plim ents, lui avait dem andé du tem ps pour une
réponse définitive. A quelques jours d’intervalle, la Grande
duchesse l’avait appelé une seconde fois près d’elle, et avait fait
tom ber l’entretien sur le château d ’il. Ossal lui déclara sans
ambages que le Roi ne céderait sur aucun point : « Je leur parle
rondem ent et résolum ent, et néanm oins avec le respect qui
convient. Ils ne tireront autre chose de moi, quant à la rétention
qu’ils voudraient faire, que le bas de File d ’if ».
Celte fermeté produisit de bons résultats. Le 5 mai 1598, Ossat
avait la satisfaction d’annoncer au Roi q u ’il avait enfin obtenu
gain de cause. If et Pomègue devaient être restitués à la France,
sauf réglem ent pour les frais des constructions nouvelles. Seule­
m ent il avait été obligé d’accepter une condition passablem ent
hum iliante. La France s’engageait, ju sq u ’au paiem ent intégral
des somm es dues, à livrer au Grand duc douze répondants ;
m ais, ajoutait le prudent négociateur, « Votre Majesté se peut
souvenir du grand déplaisir, apréliension et souci que lui ont
apporté ces nouveautés du château d’If et de File de Pomègue,
comme advenues au lieu le plus jaloux et le plus convoité des
Espagnols, et un des plus im portants de tout le royaum e ». En
acceptant le traité, non seulem ent « on se tira it une épine du
pied », m ais encore on évitait une guerre dont il était difficile
de prévoir l’issue, « sans com pter l ’extrême joie q u ’eussent eue
vos ennemis et m alveillants de vous voir aux m ains avec un
prince qui vous a secouru en votre grande nécessité, et est haï
d’eux par cela même, et d’ouïr publier des choses qui se sont pas­
sées secrètem ent entre vous deux, lesquelles, par infini respect,
ne leur doivent jam ais être découvertes ». Le même jo u r Ossat
inform ait le gouverneur de Provence, duc de Guise, de la signa­
ture du traité et annonçait au m inistre Villeroi le prochain
(1) Lettres et missives au cardinal d’Ossat, T. ni.
2

�PAUL GAFFAREL

envoi des articles de la convention qu’il venait de signer.
Encore s’excusait-il de ne pas avoir com plètem ent réussi dans
sa m ission, « vous assu ran t que je n ’eus jam ais tant de peine en
affaire qui me soit passée par les m ains, et que sans une grande
patience non seulem ent je n’eusse rien obtenu de ces gens-ci,
ce que vous verrez par lesdits articles, m ais je n ’eusse seule­
m ent pu faire entrer en traité avec moi ».
Quelques jo u rs plus tard, le 12 m ai, Ossat envoyait au Roi, de
Ferrare, l’instrum en t authentique du traité (1) de Florence,
rédigé par le secrétaire Marcello Accolto, plus une copie en
français, et, à part, la promesse de douze répondants et un
m ém oire explicatif sur la nécessité qui lui avait été imposée de
prom ettre ces répondants. Le même jour, revenant avec in sis­
tance sur celte clause, il s’en expliquait avec Villeroi et le priait
de ne m ettre aucun M arseillais parm i ces répondants. Les
Toscans en désireraient pourtant, ajoutait-il, m ais il faut bien
se garder de déférer à leur désir, car ces M arseillais, qui sans
doute seraient des négociants, ou bien seraient trop exposés
aux attaques des galères Toscanes, ou bien, ce qui serait pis,
trop bien traités par le Grand duc, et, sans même qu’ils
s’en doutassent, deviendraient ses partisans et au besoin ses
agents.
Ossat ne se contenta pas d’avoir rétabli les bonnes relations
entre les deux couronnes ; il voulut aussi prévenir la possibi­
lité d'une rupture en supprim ant ce qui avait déjà failli am ener
la guerre, c’est-à-dire les citadelles de la rade m arseillaise.
« Comme nous avons vu, écrivait-il à Villeroi, de Ferrare, le
8 juin, des galères du Grand duc non seulem ent à notre dom ­
mage et plus grand danger, mais même à trop grande honte et
vergogne de la plus grande couronne de la chrétienté, laquelle,
com m andant à un si grand royaum e, flanqué de deux m ers les
plus grandes, n’a point en provision de vaisseaux de guerre, ni
moyen de se défendre des quatre m échantes galères d’un duc de
Florence, ni d ’em pêcher q u ’elles aient m is à la France la chaîne
(1) Le traité ne fut ratifie que le 4 août 1598 (Ossat, t. in, p. 218-288)

�LE CHATEAU D’IF

19

au col et les fers aux pieds », il faut ruiner les forts, ou, si on
veut les garder, les rendre tout à fait inexpugnables en y élevant
de nouvelles fortifications. En ce cas, ajoutait-il, qu’on se garde
bien de faire dépendre du gouverneur de Provence la garnison
de ces îles, et surtout qu’on n ’appelle dans cette garnison que des
soldats des autres provinces. «Q u’on se rappelle l’horrible rébel­
lion que nous avons vue de tan t de gouverneurs et de villes, et
de Marseille même qui a si longtemps tenu en traverse tout le
royaum e, et aux m auvaises hum eurs dont la France n’est encore
purgée ».
Tout était donc réglé, et il n’y avait plus qu’à exécuter les arti­
cles du traité de Florence. Rinuccini, le gouverneur toscan du
château d’If, fut donc prié de rem ettre la place aux F ra n ça is;
m ais, comme la peste régnait alors à M arseille et qu’on ne vou­
lait pas s’exposer au reproche de l’avoir portée en Italie, on lui
perm it de choisir son tem ps et son heure pour l’évacuation.
C’était un bon procédé auquel le Grand duc se m ontra sensible,
et il eut le m érite de se m ontrer beau joueur, car il déclara tout
à coup qu’il se contentait de la signature du Roi et n’exigeait
plus les douze répondants prom is par le traité. Ossat, en annon­
çant (1) cette bonne nouvelle, faisait rem arquer que le Grand
duc, en renonçant ainsi à la caution convenue, avait songé
surtout aux cantons suisses, qui eux aussi avaient prêté de
l’argent à Henri IV et seraient en droit de réclam er à leur tour
des cautions. Il aurait même ajouté : « Si ce n’était le besoin que
son É tal et ses enfants pourraient un jo u r avoir besoin des
sommes dues, et que ce serait indiscrétion et présom ption de
donner à plus riche que soi, il rem ettrait volontiers toute la
dette ».
Ce bon procédé loucha le roi de F rance. Ce n’est jam ais im pu­
ném ent qu’on fait vibrer dans l’âm e française les sentim ents de
générosité et de courtoisie internationales. Dès ce m om ent,
Henri IV résolut de prouver sa gratitude à son allié. Quelque
tem ps avant la dissolution de son m ariage avec M arguerite de
(1) Lettre d’Ossat, datée de Pratolini, 4 août 1598.

�PAUL GAFPAREL

Valois, passant en revue les princesses à m arier, le Roi aurait
dit à Sully : « Le Duc de Florence a une nièce que l’on dit être
assez belle, m ais elle est de la m aison de la reine Catherine qui
a fait bien du mal à la France et à moi en particulier. J ’appré­
hende celte alliance pour moi, pour les m iens, pour l’É tat ». Elle
se réalisa pourtant! Sillery en fut le négociateur. Le 5 octobre
1600, par conséquent deux ans à peine après le traité de F lo ­
rence, le m ariage de Henri IV et de Marie de Médicis était célé­
bré par procuration dans la même ville, avec une magnificence
inouïe, et bientôt la nouvelle reine débarquait à Marseille, après
avoir passé devant cette m inuscule île d’If dont la possession
avait failli am ener une guerre entre la F rance et la Toscane, et
qui, par un singulier retour des choses d’ici-bas, était devenue
comme l’occasion et la raison de celle union princière : ta n t il
est vrai que ce sont souvent de bien petites causes qui am ènent
de grands évènements !

�CHAPITRE II
LE CHATEAU ü ’iF AU XVIIe ET AU XVIIIe SIÈCLES.

L’alerte avait été chaude. Non seulem ent à Marseille mais
encore à Paris on aurait dû se convaincre de la nécessité d’assurer
la sécurité de notre grand port m éditerranéen en augm entant
les fortifications de la citadelle qui en défendait l’entrée, et sur­
tout en y installant une garnison suffisante pour rendre im pos­
sible un coup de m ain ou même une attaque régulière. On n’en
fit rien. On se contenta de donner pour successeur à Beausset,
dès 1598, Paul Ier d eF o rtia, seigneur de Pilles. Il était né à Carpentras en 1559. Il descendait d ’une vieille famille originaire
d’Aragon et apparentée aux souverains de ce pays. Henri III
l’avait nommé capitaine d’une compagnie d’ordonnance de cent
m aîtres ; Henri IV lui avait donné le grade de colonel en 1591 et
l’avait rapproché de sa personne en lui conférant le titre de gen­
tilhom m e ordinaire de sa cham bre. C’était un brave soldat qui
aurait fait son devoir en cas d’attaque, m ais vraim ent il n ’avait
à sa disposition que de médiocres ressources. Il résulte en effet
de divers docum ents que la garnison du château d’If, en 1620, ne
com portait que quatre-vingt-dix soldats, payés par l’assemblée
des com m unautés de la province, et encore ne consentit-elle à
payer leur solde qu’à son corps défendant, et après un arrêt du
Conseil daté du 16 janvier 1636. C’est avec celte garnison pres­
que dérisoire que F ortia de Pilles dut tenir en respect les Espa­
gnols qui, à m aintes reprises, parurent devant Marseille, sur­
veiller les Protestants qui cherchaient à s’em parer d’une place
de sûreté en occupant le château et tenir en bride les Marseillais
toujours rem uants et disposés à entrer en révolte. Si les Espa­
gnols, au lieu de se porter contre les îles Sainte-M arguerite,
comme ils le firent en 1635, avaient attaqué les îles de la rade

�22

PAUL GAFFAREL

de Marseille, il est probable qu’ils s’en seraient em parés, et le
danger aurait été sérieux.
Richelieu, dont la prévoyance ne négligeait aucun détail,
essaya bien de m ettre en état le château d’If et ses dépendances,
mais, à vrai dire, tout était à refaire. Lorsque Séguiran de
Bouc (1) IuL envoyé par lui en lf)33 inspecter les côtes de la
M éditerranée, il reçut de lui un rapport affligeant. Le gouver­
neur de Pilles ne résidait pas au château d’If. Il avait délégué
son autorité à un officier subalterne, Granier, qui ne paraît pas
s’être inquiété du délabrem ent de la forteresse. Il résulte de
l’inventaire (2) qui fut alors dressé qu’on ne trouvait au château
d’If « qu’un canon hors de calibre, tirant neuf pieds et quatre
pouces en longueur; une couleuvrine éventée, calibre de France,
avec les arm es de Savoie, de neuf pieds de longueur, un petit
courtaut p o rtan t calibre de couleuvrine tira n t huit pieds de
longueur ; une bâtarde, calibre de France, tirant deux pieds de
longueur, avec les arm es de France, le tout très m al m onté ;
plus trois petites pièces de fer, un ver éventé avec sa botte, deux
autres pièces de 1er, un ver éventé, une autre pièce de 1er éventée,
deux vers, trois petites pièces de fer, sans arm es, portant balles
de faucon ; un ver avec sa boîte, deux pièces de fer sans aucune
arm e ; quatre petites pièces de fonte aux arm es du sieur
Beausset ; toutes les susdites pièces, très mal m ontées, étant
logées en divers endroits au bas de la citadelle ».
Q uant au château proprem ent dit, la tour de l’Est, SaintChristophe, était défendue par une bâtarde de calibre, aux arm es
de France et de Savoie, de neuf pieds de longueur ; la tour au
Nord, Saint-Jaum es, par deux faucons calibre de France, de
sept pieds de longueur, et une bâtarde hors de calibre, aux
arm es de France, de dix pieds de longueur, le tout très m al
m onté. Sur le donjon il n ’y avait qu’une couleuvrine hors de
calibre de h u it pieds de longueur. A vrai dire, avec toutes ces
(1) E. S ü e , Correspondance de Sourdis, t. m, p. 232.
(2) Voir aux Archives des Bouches-du-Rhône (B, 24B), un inventaire, dressé
en 1557, des meubles, artillerie et munitions de bouche du château.

�LE CHATEAU D’iF

pièces démodées, de calibres différenls, à peine sur afïïits, la
défense était impossible.
D’ailleurs les m unitions faisaient défaut. Il n’y avait que 150
boulets pour canons, 120 pour couleuvrines, 200 pour bâtardes,
40 pour faucons, 200 pour fauconneaux et 40 hors calibre ; avec
deux m illions 500 livres de poudre grosse graissée, 500 livres
de poudre menue graissée, deux m illions de mâches, 40 quin­
taux de plomb, 150 m ousquets avec bandoulières et fourchettes,
6 arquebuses à croc, 63 m orions, 26 corselets, 2 paires d’arm es
complètes et 60 piques. A peine ce qui aurait suffi pour un sim u­
lacre de défense. A Ratonneau, sous le com m andant Coquille,
on ne trouvait que quatre canons et seulem ent 155 boulets ; à
Pomègue, sous le com m andant Cheminalle, « deux sacres de
fer coulé, hors de calibre », et, ce qui vraim ent est un comble,
six boulets. Les Espagnols étaient vraim ent bien mal servis
par leurs espions, puisqu’ils n’essayèrent même pas une attaque
contre les îles. Il leur aurait presque suffi d’étendre la m ain
pour s’en em parer.
Richelieu n ’était pas hom m e à négliger un pareil avis. 11 est
plus que probable qu’il donna l’ordre de fortifier sérieusem ent ce
poste im portant, ainsi qu’il le fit d’ailleurs pour toutes les côtes
de Provence ; m ais on n ’a pas conservé, ou du m oins on n ’a
pas retrouvé les docum ents relatifs à celte restauration. On sait
seulem ent qu’il donna l’ordre à Mertz, professeur de m athém a­
tiques, assisté par l’ingénieur Augier et le peintre F lour, de
« tirer le plan de la côte de la m er et de toutes les îles, ports et
châteaux qui y sont ». En outre il augm enta la garnison de la
citadelle. A partir du 26 septem bre 1636 elle compte cent
hom m es de plus. Ils devaient être payés (1) par la viguerie d’Aix,
à raison de 18 deniers de « bastingage » par soldat : on appelait
de ce nom les ustensiles, meubles, bois huile et chandelles qui
leur étaient fournis. Mais les États de Provence protestèrent,
et, dès le mois de janvier 1637, supplièrent le Roi de décharger
la province (2) des frais pour l’entretien d’une garnison au
(1) C o r io l is Traité de l’Administration du comté de Provence, t. i, p. 232.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 23.

�24

PAUL GAFFAREL

Château. Le m om ent était mal choisi pour adresser une pareille
réclam ation. Non seulem ent le cardinal ne l’accueillit pas, m ais
encore il profita de l’occasion pour régler diverses questions
adm inistratives depuis longtemps en suspens. Il s’agissait d’un
droit payé au gouverneur du château d’if par les capitaines
de vaisseaux étrangers, spécialem ent flam ands et anglais, qui
entraient au port de M arseille. Ils devaient une pistole au
capitaine de la forteresse et six quarts d ’écus aux officiers de
l’A m irauté pour leur rapport à l’arrivée et au départ. On trou­
vait ce droit abusif et on en réclam ait l’abolition. Séguiran (1)
dem anda des explications au lieutenant G ranier. « Il nous
avait représenté que c’était une possession née avec la cons­
truction de la forteresse, fondée sur l’usage de toutes celles
qui sont en m ers du Levant, et qui m arque une espèce d ’hom ­
mage que les navires rendaient au com m andant par la connais­
sance d’un baril de poudre et de quelques arm es ; m ais comme
l’un et l’autre leur étaient d ’autant plus à charge qu’ils en avaient
besoin d urant leur voyage, ils com m uèrent ce devoir en
argent que tous les gouverneurs du château d ’If ont reçu depuis
q u ’il est érigé en capitainerie et gouvernem ent ; si peu im por­
tant néanm oins, comme depuis dix ou douze ans, on pourrait
justifier qu’il n’a pas monté soixante écus, jo in t que l’emploi
en est destiné par le sieur de Pilles pour aider et soulager les
soldats de la garnison qui se trouvent m alades ». L ’origine et
l’emploi de cette taxe étaient donc justifiés. Séguiran proposa
de la m aintenir, et ainsi fut résolu. Quelques années plus
tard ce droit fut même étendu, car, le 17 août 1643 (2), un
ordre du Roi adressé aux viguiers, consuls et habitants de
Marseille les invitait à respecter l’autorité du sieur de Pilles,
gouverneur des îles, quand ils s’arrêtaient dans ces îles pour
(1) Rapport de Séguiran, ouv. cité, p. 251. La question avait été posée dès
5 sept. 1612. Voir Archiv. Dép. C. 2285. Remontrance au Roi au sujet d’un
droit d’ancrage exigé par le gouverneur du château d’If, sur les vaisseaux
étrangers abordant l’île. et réponse du Roi ordonnant audit gouverneur de
produire ses titres à percevoir ce droit, dont la levée est suspendue jusqu’à
nouvel ordre.
(2) Archives de la Chambre de Commerce de Marseille, G. G. 3.

�LE CHATEAU D’IF

25

y faire quarantaine. Il est vrai que, par un nouvel acte, en
date du 5 m ai 1644, le Roi donnait pouvoir d’accorder ou de
refuser aux patrons la perm ission de purger cette quarantaine
dans les îles de la rade.
Depuis l’année 1621 le gouverneur du château d’If (1) étaitP aul II
de Fortia de Pilles. Il avait succédé à son père Paul Ier, m ort le
28 octobre 1621. 11 lui fit plus tard, en 1647, élever un tom beau
dans la chapelle du château. Ce tom beau, sur lequel étaient
sculptées en relief les arm es de la famille, était orné de l’inscrip­
tion suivante : D. O. M. Piis m anibus nobilissim i et generosissim i D. Pauli de F orlia, D. de Pilles, baronis des Baumes, qui
a secretis consiliis Regis christianissim i, proeodem subsidiariorum levis arm aluræ equitum ; urbis et arcis Berræ, castrorum d’If, Ratonneau, Pomègue et insularum M assiliæ, et
unius trirem is præfecturas singulari fidelitate et honore tenuit ;
quibus ad suos transm issis obiit XXVIII oct. anni salutis
MDCXXI. Paulus filius virtutum et honorum hœ res hanc ædem
ornavit ettu m u lu m posuit. Paul II fut appelé à jouer le rôle de
conciliateur lors des troubles qui s’élevèrent à Marseille à
propos de la révocation par Mazarin et Louis XIV des privi­
lèges m unicipaux de cette ville. Le Roi, pour le récom penser, le
confirma dans son com m andem ent des îles de la rade et le
nom m a, en outre, viguier de Marseille. Il m ourut le 16 juin 1682
dans l’exercice de ses fonctions. Son oraison funèbre fut pro­
noncée par l’oratorien Pièche. Son corps fut transporté au
château d’If et inhum é dans la chapelle à côté de celui de son
père. C’est à son propos qu’un poète anonym e (2) com posa les
vers suivants :
Nochers qui sillonnez les mers,
Ne craignez plus aucun orage.
Sur l’empire des mers il n’est plus de naufrage.
Parcourez hardiment tout ce vaste univers.
Ci-gît, au milieu de cette île,
Le corps de l’illustre de Pile,
(1) Archives (les Bouches-du-Rhône, B, 105. Nomination de Pilles.
(2) X. Histoire de la Maison de Forlia, p. 238.

�26

PAUL GAFFAREL

Qui, par un sort des plus heureux,
Après avoir pendant la guerre
Dissipé longtemps de la terre
Les brouillards les plus ténébreux,
Va, par un doux regard, comme un astre paisible,
Calmer le courroux dangereux
D’un élément bien plus terrible.

Paul III de F ortia de Pilles, sieur de Costecalde, lui avait
succédé dans le com m andem ent du château d ’If, depuis le
11 octobre 1660. Nommé par lettres patentes de Louis XIV, alors
à Avignon, il se retira en 1707, et céda son gouvernem ent à son
fils Alphonse Toussaint. C’est sous Paul III que l’illustre Vauban
Adsita le château d'If, et rédigea pour le fortifier et l’agrandir un
projet (1) très étudié, comme tout ce qui sortait de la plum e du
m aréchal, m ais qui ne fut jam ais exécuté. Ce rapport est daté
du 11 avril 1701. V auban trouvait le donjon en bon état, mais
n’accordait aucune confiance à la m uraille qui entourait Pilot.
« Son tracé figure comme le rocher. Elle est toute revêtue, m ais
fort grossièrem ent, avec beaucoup de négligence et d’im perfec­
tion, n’y ayant que fort peu d’endroits de son revêtem ent qui
soit bien fini ; le tout ayant été bâti m alproprem ent et avec peu
de soin de moellons mal assis, sans cordon, ni aucune encoi­
gnure de pierres de taille. Toutes les em brasures et créneaux
sont mal faits, sans terre-plein, ni plate-form e, ni rien par le
dedans qui en ait figure ; tous les bâtim ents petits, écrasés, mal
faits et bâtis Lrès négligem m ent : ce qui me fait penser malgré
moi, que ceux qui se sont mêlés de la conduite de ces ouvrages
aient été ou de parfaits ignorants ou des paresseux qui n’y
allaient pas, pour ne pas dire pis, car on ne peut avoir poussé la
négligence plus loin. Le débarquem ent est nul, c ’est-à-dire
qu’il n’y a rien qui puisse aider, et les ferm etures du fort sont
peu sûres, mal laites, et bien au-dessous de celles d ’une bonne
gentilhom m ière de campagne ». Suit un m ém oire, de trentetrois paragraphes , où il propose deux débarcadères, une
quatrièm e tour au ChàLeau, voûtée et à deux étages, et, en
(1) Archives du génie, a rt. Ier, n» 1, cité p a r E spiïrandieu , Le château d’If,
p . 16.

�LE CHATEAU D IF

27

term es assez vagues , avec une poudrière dans le lias et un
m agasin de m unitions sèches dans le haut. Il dem ande, en outre,
trente bouches à feu approvisionnées chacune à 200 coups, et
trois mois de vivres à l’avance. « Moyennant cela, ajouta-t-il en
m anière de conclusion, il est sûr qu’il n’y aura pas de place
dans le monde plus aisée à défendre que celle-là, ni m oins en
état de pouvoir être forcée ». Cet enthousiasm e de spécialiste
peut faire sourire, m ais il est certain qu’avec les moyens
d’attaque de l’époque les m urailles de l’île et du donjon
n’auraient pu être forcées, et, même en adm ettant qu’une escadre
ennemie ait réussi à pratiquer une brèche, toute colonne d’assaut
aurait été facilement rejetée à la mer. Il est fâcheux que le
projet de Vauban ait éLé ou mal accueilli, ou négligé, car les dé­
fenses du château d’il ne furent pas améliorées, et, lorsque, dans
le cours du siècle, les ennemis m enacèrent de nouveau nos côtes
provençales, les m urailles étaient toujours branlantes, et l’arm e­
ment défectueux.
Il est vrai que, dans les dernières années du règne de Louis XIV,
Marseille ne fut pas inquiétée par les vaisseaux étrangers; m ais,
sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, quand les Anglais
se m ontrèrent de nouveau dans la M éditerranée, le danger rede­
vint im m édiat, et il fallut aviser à de sérieux moyens de défense.
Tout d’abord il était nécessaire de prendre soin de la garnison.
Or, les soldats n’avaient pas même tous un lit à leur disposition.
Au 26 m ars 1733 il n’y avait dans l’île que 90 lits (1) complets,
et encore étaient-ils en m auvais état, grâce aux m alversations
d’un certain Fargiés, chargé également des fournitures m ili­
taires au fort Saint-Nicolas, et qui avait trouvé fort ingénieux de
les faire voyager d’un fort à l’autre à l’époque des inspections.
Des trois (2) compagnies d’invalides qui form aient la garnison
(1) Il est vrai qu’on ne lésinait pas sur la fourniture du vin. D’après un
arrêt du Conseil (18 mai 1714) portant exemption des droits pour la garnison
du château, les capitaines avaient droit à six pots de vin par jour, les lieute­
nants à trois, les enseignes à deux, les sergents à un et demi et les soldats à
un. Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2274.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, Registre de l’Intendance, C, 2.322.
Rapport de Robineau du 3 octobre 1736.

�28

PAUL GAFFAREL

du fort, l’une, celle que com m andait le capitaine D om bard, ne
possédait, en fait d’arm es, que quatre épées et pas de carto u ­
ches. La compagnie Le Blanc n’avait pas douze ceinturons, et la
compagnie d’Assigny était dépourvue de tout et comme arm e­
m ent et com m e équipem ent. C’est par grâce q u ’on distribua aux
sentinelles, m ais seulem ent le 1erdécem bre 1738, douze capotes de
gros drap, qui n’avaient coûté que vingt livres chacune (1).
On a vraim ent peine à croire à cette incurie adm inistrative ;
m ais les docum ents qui la constatent sont authentiques. Dans
un rapport de l’inspecteur Robineau, en date du (5 ju illet 1736,
sont décrits les logements de la citadelle, à l’extérieur trois
cham bres d’officiers, une de prisonniers, une pour legarde d’ar­
tillerie et deux pour la cantinière. Le logement du gouverneur
est assez convenable : à l’intérieur, quatre cham bres pour huit
officiers, quatre cham bres pour huit soldats, un cachot dans la
tour à droite pouvant contenir trois prisonniers, un cachot dans
la tour à gauche pour treize prisonniers, deux m agasins à pou­
dre surm ontés par un corps de garde voûté où l’on peut m ettre
quatre prisonniers, m ais le tout est fort délabré, et il y aurait
beaucoup de changem ents à opérer.
Le prem ier de ces changem ents nécessaires serait celui de
l’aum ônier. « Tous les hom m es en général détenus au château
d’If se plaignent vivem ent du récollet aum ônier. Ils prétendent
qu’il n’y a aucune cruauté qu’il ne leur fasse éprouver par des
m esures indignes de son caractère, et qu’il se mêle de tout ce
qui les concerne. Il serait bien nécessaire de lui faire sentir qu’il
lui conviendrait mieux d’adoucir les peines des prisonniers, des­
quels il ne devrait s’em barrasser que pour les consoler dans
leur état de misère, et, en cas qu’il continue dans ses avis im pé­
rieux et m enaçants, il conviendrait alors de le faire rem placer par
u n a u tre p lu s docile et plus charitable». Aussi bien ce n’étailpas
la prem ière fois que des plaintes sem blables étaient form ulées,
sans doute contre le même prêtre. Il lui arrivait en effet d’in te r­
venir dans la vie intérieure des prisonniers, et, m algré les avis
(1) Marché adjugé au sieur Laurent.

�LE CHATEAU D’IF

29

répétés du com m andant de la place, de se prêter à des actes
délictueux. Ainsi n ’avait-il pas prêté le secours de sa plum e à
un soldat puni. Le fait en lui-m êm e n’était pas bien grave, m ais
il est probable que ce n’était pas la prem ière infraction au règle­
ment que se perm ettait le trop com plaisant aum ônier. Le com­
m andant se crut autorisé à sévir et le fit m ettre en prison.
Aussitôt l’aum ônier de jeter feu et flamme et de se plaindre à son
supérieur hiérarchique, l’évêque de Marseille, Belsunce.
Ce dernier, qui avait une très haute idée des devoirs et des
droits épiscopaux, écrivit au com m andant en le som m ant de
relâcher l’aum ônier. Ne recevant aucune réponse, il adressa la
lettre (1) suivante à l’Intendant de Provence, prem ier Président
au parlem ent d’Aix, Cardin L ebret: « Perm etlez-m oi de vous
porter mes justes plaintes contre le m ajor du château d ’If et vous
dem ander justice de ces excès. L’aum ônier de ce fort peut être
coupable, M onseigneur, je n’en sais rien, ignorant de quoi il est
accusé, m ais enfin il a son supérieur à qui cet officier doit
s’adresser. Cependant, sans en dire un seul mot, le m ajor tait
saisir ignom inieusem ent ce prêtre et religieux, le fait conduire
dans la prison des soldats, où il le fait som m er, de tem ps en
tem ps, de donner la dém ission de son emploi, et ne lui perm et
la liberté qu’à ce prix. Je ne puis, Monseigneur, voir de sangfroid le sacré caractère outragé par un simple laïque, surtout
dans un endroit où il est déjà bien m éprisé. Je n’ai pas voulu
dem ander justice à son Em inence (2) : je ne la veux, certes, que
de vous et de votre religion. Si je n ’en obtenais pas une bien
m arquée, M onseigneur, je ne pourrais désorm ais, ni en honneur
ni en conscience, approuver aucun prêtre, ni religieux pour ce
fort, ne convenant pas d ’en livrer un à la passion d’un hom m e
q u ia avili le sacerdoce dans la personne d’un prêtre, qu’il accuse,
dit-on, d’avoir écrit en faveur de quelque prisonnier, ce qui est
un elfet louable de la charité dont un prêtre doit faire profes(1) D e P o ntchevron , Éloge historique et biographique de Monseigneur de
Belsunce, 1854. Cette lettre est datée de Cassis, en cours de visite, le 17 décem­
bre 1732,
(2) Cardinal Fleury

�PAUL GAFFAREL

sion. En privant le fort de secours spirituels, je pense servir le
m ajor de son goût. Lui et tout le Château ont élé sans messe
dim anche passé, et je crois que celte perte leur tient peu à cœur.
Encore une fois, je vous dem ande justice sur tous les tons. Mon
devoir et m a conscience, m on honneur même y sont intéressés.
J ’espère que vous ne me la refuserez pas. J ’ai l’honneur d ’être...
etc. »
Lebret n’était pas hom m e à prendre une décision sans avoir
pesé le pour et le contre. Le m ajor du château d’If avait peutêtre été sévère, mais avait-il outrepassé ses droits? D’ailleurs le
ton de la lettre épiscopale était bien com m inatoire, et, si on
cédait tout de suite, ne créait-on pas un fâcheux précédent ?
Lebret suspendit donc sa décision, m ais Belsunce n’était pas d’un
tem péram ent, une fois la lutte engagée, à y renoncer.il écrivitdonc
une seconde fois à l’Intendant, sur un ton plus agressif encore,
etce dernier qui ne cherchait, co m m e, l’ont presque toujours
fait les adm inistrateurs, qu’à « ne pas avoir d’histoires » donna
l’ordi’e de relâcher le prisounier.
C’est sans doute ce même Récollet, dont se plaignaient les pri­
sonniers à l’inspecteur Robineau, m ais il était visiblem ent pro­
tégé par l’autorité supérieure, car c’est de lui dont il s’agit dans
une lettre (1), du 17 avril 1736, de l’Intendant d’Augervilliers,
portant que l’aum ônier du château d’If jouira des mêmes
exem ptions des droits d ’entrée que les officiers de l’état-m ajor.
Notons que Belsunce eut en celle occasion le beau rôle. Il avait
obtenu toute satisfaction puisque l’aum ônier était rétabli dans
ses honneurs et prérogatives, m ais il se m ontra beau joueur, et,
de son propre m ouvem ent, le rem plaça, éloignant ainsi tout
m otif de discussion ultérieure.
Mieux aurait valu négliger ces m isérables questions et se
préoccuper un peu plus sérieusem ent de la situation m atérielle
du château d’If. Cette situation était précaire. Lorsque éclata la
guerre de succession d’Autriche et que les flottes anglaises
m enacèrent de nouveau nos côtes provençales, le château d’If,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de l’Intendance. U. 2311.

�LE CHATEAU D’iF

31

malgré les avertissem ents de Vauban et les plaintes de Robineau,
n’était p a s (l) en étaL d’opposer même un sim ulacre de résistance.
Dès le 21 juillet 1742, le président de la Tour, intendant et com­
m andant en Provence, avait adressé la lettre suivante aux échevins de Marseille :
« II ne conviendrait pas, d’après les exemples que nous
avons sous les yeux, de nous tenir à Marseille dans une sécurité,
qui pourrait avoir des inconvénients fâcheux, et la prudence
demande qu’on soit sur ses gardes afin d’éviter toute surprise,
ainsi q u ’il paraît indispensable de rem ettre en état les batteries
qui défendent l’entrée du port pour s’en servir en cas de besoin.
Voyez avec MM. le m arquis de Pilles et de Sonis ce qu’il y aurait
à faire pour le rétablissem ent de ces batteries. On exam inera
ensuite si c’est au Roi ou à la ville à faire la dépense, m ais il faut
comm encer à pourvoir à la sécurité publique » . On connaissait
donc le danger, mais il ne paraît pas qu’on ait pris les m esures
nécessaires pour le conjurer, car, au 1er m ars 1744, c’est-à-dire
près de deux ans plus tard, voici la lettre (2), à tout le m oins
étrange, que le m inistre Argenson adressait de Versailles à l’in­
tendant de Provence : a II m ’a été rem is, M onsieur, un m ém oire
par lequel on représente qu’il n ’y a pas d’autres m unitions de
bouche dans le château d’If que celles que la garnison se pro­
cure journellem ent de Marseille par la comm odité d’un bateau
destiné à cet usage, et que, s’il arrivait que l’ennem i s’en rendît
le m aître, tout commerce par m er serait interdit à cette ville.
J ’ai bien de la peine à croire que M. le M arquis de Mirepoix n’ait
pas dem andé l’approvisionnem ent de ce château, s’il eût jugé
cette précaution nécessaire. Je vous prie cependant d’en con­
férer avec lui, et, au cas qu’il trouve convenable d’y pourvoir,
de vouloir bien donner sur le cham p vos ordres en conséquence,
en m ’envoyant un état de la dépense pour que je puisse faire
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Id. G. 2312. État des appointements des
officiers et employés des citadelles.
(2) ld., id ., C. 2322. Mentionnons pourtant (id. C. 2310) une ordonnance
de paiement en faveur de L. Cauvin, maître niaçon, pour les ouvrages par
lui exécutés aux fortifications de la rade de Marseille.

�32

PAUL GAFFAREL

rem ettre sur le cham p de quoi la payer. Je ne pense pas au su r­
plus que l’objet soit considérable pour une garnison d’environ
trois cents hom m es, et q u ’il suffirait peut-être qu’ils aient des
vivres pour un mois ».
Le m arquis de Mirepoix, ainsi m is en cause, prit tout de
suite ses dispositions pour réparer le tem ps perdu. Le point
essentiel était de préserver de la fam ine la garnison du château
d’If. L’inspecteur Robineau, qui était encore en fonctions, se
rendit en toute hâte à la citadelle, et les résultats de sa visite
furent navrants. Il n’y avait plus en provision que 53 quintaux
de biscuits au lieu de 60, ce qui était l’approvisionnem ent nor­
m al, et encore ces biscuits étaient-ils avariés. Pas de légumes
secs. Pas de viandes salées. On n ’avait pas voulu recevoir,
faute de pouvoir les nourrir, une centaine de prisonniers piém ontais. On les avait logés dans un faubourg de Marseille, où leur
présence pouvait devenir dangereuse. T out bien compté, on
n’avait que dix jours de vivres, et de vivres en partie détériorés.
Aussi Robineau proposait-il de com pléter les provisions du châ­
teau d ’If en em pruntant celles des galères en rade de Mar­
seille (1). Il n ’y avait pas à hésiter. Mirepoix donna les ordres
nécessaires, et Robineau, m algré ses hésitations, fut chargé
d’augm enter de 82 quintaux l’approvisionnem ent en biscuit
et d ’acheter 12 quintaux de riz, de pois et de haricots (2). En
outre, comme on se défiait des qualités adm inistratives du
m ajor de la place, on investit l’aum ônier, le père Reinaud, des
fonctions assez inattendues de conservateur et de rép artiteu r des
provisions (3).
On avait ainsi assuré les besoins m atériels de la garnison,
m ais on n’avait encore rien fait pour les fortifications. Elles
étaient aussi délabrées qu’au tem ps de Vauban et aussi m al
arm ées que lorsque Séguiran, par ordre de Richelieu, inspectait
les côtes de Provence. Sans doute on avait garni de canons les
(1) Lettres de Robineau à l’intendant Latour (18 mars, 9 avril, 20 avril,
1er mai, 11 mai). Lettre de Mirepoix à Argenson (20 mars 1744).
(2) Lettre de Mirepoix (17 juin 1744).
(3) Lettre de Robineau à Latour (13 juillet 1744).

�LE CHATEAU D’iE

33

batteries du littoral, à la Major, aux Infirm eries, à la Tête de
Maure; on avait même posté deux galères à l’entrée du port (1);
mais on n’avait rien fait de sérieux au château d’If. M aulevrier,
un des officiers chargés de la défense de Marseille (2), se plai­
gnait en ces term es à celui sur lequel retom bait la responsabi­
lité de ce délabrem ent, au gouverneur des îles, m arquis de Pilles :
« Ce qui est très pressé, c’est de m ettre le château d’If en autre
état qu’il ne l’est, d’y faire reporter incessam m ent les trois plus
grosses pièces de canon qu’on en a ôtées, et qui sont ici sur le
quai, d’y avoir pour un mois du biscuit et des viandes salées
auxquelles on ne touche point sans nécessité, de bien conserver
l’eau de la citerne ; mais ce qui est encore plus essentiel, c’est d’y
m ettre un lieutenant-colonel bien connu dans le service pour y
com m ander, le m ajor qui y est en étant incapable ».
Le m arquis de Pilles, gouverneur des îles de la rade, était en
même tem ps, et presque à litre héréditaire, viguier de Mar­
seille. L’adm inistration de cette grande cité lui tenait bien plus
à cœ ur que le com m andem ent du château d’If. Si, de tem ps à
autre, il visitait la forteresse, où il avait pourtant sa résidence
officielle, et dans la chapelle de laquelle reposaient ses ancêtres,
il en avait confié la direction effective à un officier subalterne,
plus ou moins apte à ce service délicat. En 1744, c’était un
Gallifel qui était investi de ces fonctions, et il s’en acquittait
assez mal au dire de M aulevrier. Aussi bien Pilles se rendait
compte de la situation, et, sans hésiter, la déclarait m auvaise.
Voici la curieuse lettre, ou plutôt le rapport (3) qu’il adressait
dès le 5 mai, en réponse à Maulevrier : « Je sais que, sentant la
nécessité et le danger des circonstances présentes, vous avez
sollicité et pressé plus d’une fois les Echevins de faire les
dépenses nécessaires pour m ettre les défenses en état. Je sais
aussi q u ’ils vous ont toujours représenté qu’ils sont hors d ’état
(1) Lettre de d’Héricourt, intendant des galères, à l’intendant Latour (4 avril
1744). — Lettre de Maurepas au contrôleur général Orry (18 août 1744. Archi­
ves des Bouches-du-Rhône, C. 2336).
(2) Lettre du 14 mai 1744 (G. 2336).
(3) Lettre du 5 niai 1744 (C. 2336).
3

�34

PAUL GAFFAREL

de faire aucune avance des deniers épuisés de la com m unauté,
et que l’édit de 1717 restreint tous leurs pouvoirs à cet égard
dans des bornes fort étroites, de sorte q u ’il n’y a rien de fait
encore, et que nous som m es aussi ouverts qu’en pleine paix. Les
plus sensés sentent le danger où se trouvent les bâtim ents
m ouillés à la rade, qu’une seule frégate suffit pour prendre ou
brûler, et le danger que courrait la ville, si toute la flotte s’en
approchait, tant par tout ce que cette flotte pourrait entreprendre
que par la confusion et le désordre où se trouverait en pareille
alarm e une populace imm ense, qui ose tout en ce cas là.
Ils conviennent aussi des moyens d’obvier à ces m aux; m ais
comme ces moyens sont coûteux et qu’ils ne peuvent ni réduire
leurs collègues à penser juste, ni dépenser sans être autorisés,
tout est dans l’inaction, et le tem ps se passe à réfléchir, à raison­
ner. Il faut agir dans l’occasion présente, et n’user de la réflexion
et du raisonnem ent que pour diriger l’action. Il ne peut y avoir
de nécessité plus pressante que de m ettre cette île et son golfe
hors d’insulte. Si je pouvais faire tout tout seul, tout serait fait
depuis longtem ps. Les affûts nécessaires à nos canons, ainsi
que leurs agrès, seront fournis ou prêtés par M. d’H éricourt
qui y consent avec em pressem ent. Il ne s’agit plus que de
soudoyer un certain nom bre de gens à ces batteries pour leur
service et leur garde jo u rn alière; m oyennant quoi on serait
en état de faire face à tout, à l’aide des arrangem ents pris ou à
prendre pour renforcer les postes dans le besoin (1) ».
Les échevins de Marseille, Roux, Gail, Millet et Pourrières,
étaient mieux disposés que ne le pensait Pilles. L’intendant La
T our venait de leur com m uniquer une lettre d’encouragem ent
du contrôleur général O rry (18 mai 1744), et l’un d’entre eux,
Roux, avait reçu fort com plim ents (2) dont il était très fier.
Aussi, pour m ieux m arquer leur résolution, organisèrent-ils des
(1) Réponse de Maulevrier, le même jour, et lettre de Pilles à l’intendant
Latour, relatives à diverses objections présentées par les Echevins (7 mai 1744).
(2) Id. G. 2336. « Je suis fort édifié du zèle de M. Roux. II serait à désirer
que tous les sujets du Roi eussent la même bonne volonté. Vous me ferez
plaisir de lui dire combien je fais cas de sa façon de penser ». — Voir lettre
de remerciements de Roux à Orry (29 mai).

�35

LE CHATEAU D’i F
.

compagnies de volontaires destinées aux batteries de la côte.
« Pour m ettre cette ville, le golfe et la rade en état de défense,
écrivaient-ils (1) à l’intendant Latour, nous avons donné tous
nos soins à form er dix bataillons, composés chacun de dix
compagnies de cinquante hom m es de milice bourgeoise, et à
rétablir les batteries. M. Roux, l’un de nous, s’y étant porté en
personne diverses fois, et nous n ’avons rien négligé pour
donner dans ces circonstances de nouvelles preuves de notre
zèle et de notre fidélité. De quoi nous croyons, Monseigneur,
devoir prendre la liberté de vous inform er, et vous protester
que nous serons toujours plus em pressés de concourir à tout ce
qui pourra intéresser la sûreté publique ».
.

Il n’était que tem ps d’être sur le qui-vive. Dès les prem iers
jours de ju in l’escadre anglaise était signalée, et on crut que la
bataille allait s’engager, car le branle-bas du com bat avait été
ordonné. « Toute l’escadre anglaise était avant-hier dans le
golfe, écrivait le 10 ju in à l’intendant Latour un de ses agents,
un certain Billom. La m anœ uvre qu’ils firent donna lieu de
craindre une entreprise, et il p araîtrait q u ’il n’y a plus lieu d’en
douter. Depuis hier m atin cette escadre anglaise est plus éloi­
gnée, mais il yen a toujours quelques uns dans notre rade. Cepen­
dant les signalements à Notre-Dame de la Garde subsistent et l’on
s’attend à tout m om ent de les voir revenir. On assure qu’ils ont
aussi des brûlots et des bom bardes. Je crois que la chose ne
pourrait être plus pressante ». Les Echevins se croyaient (2)
aussi menacés d’une attaque im m édiate. « La flotte anglaise
étant sur notre côte, nous sommes nécessités de pourvoir à la
défense de la rade et de la ville. Nous avons fait pour cela
arm er les batteries nécessaires, et pris toutes les précautions
possibles ; m ais, comme nous sommes par là engagés à des
dépenses qui pourront m onter de quinze à vingt mille livres par
mois, plus ou m oins suivant les m ouvem ents de la flotte
ennemie, nous croyons, M onseigneur, devoir vous en informer».
(1) Lettre des echevins du 22 mai 1744.
(2) Lettre des echevins à La Tour (11 juin 1744).

�36

PAUL GAFFAREL

Les Échevins espéraient en effet que le gouvernem ent leur
viendrait en aide, et contribuerait à payer en partie la solde des
compagnies de volontaires. D’un autre côté on a v a it(l) supposé
à Paris que Marseille paierait tous les frais de cet arm em ent
extraordinaire; m ais c’était vraim ent une lourde dépense pour
la m unicipalité que la solde de ces cinq mille volontaires, sans
parler de tous les frais d’entretien, et la réclam ation des É che­
vins était plus que justifiée. On le com prit en haut lieu. Dès le
21 juin M aurepas leur annonçait qu’on ne dem anderait à la
ville que dix mille livres par m ois, et que le m inistre paierait le
supplém ent. Quelques jours plus tard, le contrôleur Orry
confirm ait cette bonne nouvelle, Les Échevins étaient donc
assurés et de pouvoir défendre leur ville et de ne pas obérer les
finances m unicipales. Aussi bien les Anglais étaient au courant
de tout ce qui se passait à Marseille, car ils ne reparurent plus
dans le golfe, ne voulant pas s’exposer à un échec probable.
Grâce aux m esures prises, le château d’If resta donc, ju sq u ’à la
fin de la guerre, la sentinelle vigilante m ais inactive de
Marseille.
La paix d ’Aix-la-Chapelle qui term inait la guerre de succession
d’Autriche ne fut à vrai dire qu’une trêve (1748). Quelques
années plus t a r d , en 1756, on rentrait en cam pagne et les
Anglais, une fois de plus, insulLaient nos côtes m éridionales et
m enaçaient directem ent les villes du littoral. Or la leçon du
passé avait été in utile; et le château d’If était plus délabré et
plus im puissant que jam ais. C’est ce que constate un r a p ­
port (2) du colonel de Reveux, daté du 5 mai 1756 : état des
ouvrages que l’on propose de faire au château d ’il. II n’y avait
alors que trois compagnies d ’invalides en garnison, environ
180 hom mes, dont 10 détachés à R atonneau et 10 à Pomègue.
(1) Lettre d’Orry à La Tour (24 avril 1744). « Il est important pour le service
du Roi, et même pour la sûreté de la rade et du port de Marseille de tenir
la main à ce que les Echevins de cette ville pourvoient sans retardement à ces
dépenses et qu’ils se concertent pour cela avec le commandant et l’intendant
des galères ».
(2) Manuscrit tiré des archives d u génie maritime, cité par E spér an d ieu ,
Château d’If, p. 19.

�LE CHATEAU û ' i F

37

Reveux proposait d’augm enter de deux compagnies ia garnison
d’If et de détacher 40 hom m es à Ratonneau et autant à Pomègue. Il aurait voulu que les m anquants dans les compagnies
fussent remplacés par des « troupes bourgeoises, peu agressives
à la vérité, m ais dans lesquelles se trouvent nom bre de portefaix
très propres aux m anœ uvres subalternes de l’artillerie et au
transport de toutes choses ». Ces sages conseils ne furent pas
suivis. Ce furent toujours des invalides, qui form èrent la
garnison de la citadelle. A vrai dire c’étaient m oins les défen­
seurs de la place que les gardiens des prisonniers, et encore
était-on obligé de les renouveler souvent. On a conservé une
réquisition de Joseph de Sahuguet, m aréchal de cam p, chargé
de l’inspection générale des compagnies d ’invalides réparties
dans les provinces du Royaum e, adressée aux échevins de
Marseille, le 30 août 1764 ; elle est ainsi conçue : (1) « Prière de
faire com m ander pour dem ain au m atin pour aller à Aix sept
voitures à quatre colliers, gratis, destinés à porter les bagages
des officiers, bas-officiers, gradés et soldats invalides des
garnisons des citadelles, château d ’If et arsenal de Marseille,
qui ont désiré se retirer chez eux, avec seize chevaux de selle
pour M. l’Officier, les payafit suivant l’ordonnance, le tout
conform ém ent aux routes de la cour et ordres du Roi. »
Un de ces invalides eut, en 1765, la singulière fantaisie de se
tailler une principauté indépendante dans une des îles de la
rade. Il se nom m ait Jean Gourin, dit Francceur. C’était un faible
d'esprit, qui avait déjà donné des m arques de démence. Pris d’un
subit accès de m égalomanie, il se crut l’unique possesseur et le
roi de l’île Ratonneau. Il réussit à éloigner du fort qu’il occupait
avec eux ses cam arades de garnison, repoussa leur attaque iquand
ils voulurent rentrer et échangea des coups de canon avec le
château d’If. On eut beau surveiller ses allées et venues, et
tâcher de le surprendre, il était toujours sur le qui vive, et, pro­
fitant des difficultés du terrain, il repoussait tous les assauts.
On espéra que la fam ine le réduirait à l’im puissance, m ais il
(1) Archives de Marseille. Papiers non classés.

�38

PAUI, GAFFAREL

y avait alors sur l’île un troupeau de chèvres sauvages, et il se
nourrissait de leur lait et de leur chair. Un jour, voyant passer
au large un navire hollandais, n ’eut-il pas l’audace de le m ena­
cer d’une décharge d ’artillerie, s’il ne consentait pas à s’arrêter.
Le Hollandais, persuadé q u ’une guerre venait d’éclater entre
son pays et la France, car il ne pouvait supposer qu’un seul
hom me oserait ainsi arrêter son navire, descendit à terre et
consentit à donner comme rançon un tonneau d e v in , du lard
et des biscuits. La situation ne pouvait se prolonger, car elle
était grotesque et risquait de devenir dangereuse. Le gouverneur
de Provence, duc de Villars, p rit ses m esures pour y m ettre un
term e. On avait rem arqué que F rancœ ur, m uni d’une lanterne,
faisait souvent des rondes de surveillance. On le fit tom ber
dans une em buscade, et il fut fait prisonnier. Il n ’opposa aucune
résistance et daigna capituler. Ramené à Marseille et bien
accueilli par la populace, qui ne se lassait pas de l’entendre
raconter les évènements de son règne, il finit par devenir tout
à fait fou. Conduit à l’hôpital où il dem eura près d’un an, il
fut ensuite envoyé aux Invalides, où il acheva paisiblem ent sa
carrière, sans se plaindre de ne plus jo u ir des honneurs de la
royauté (1).
•
Un seul hom m e avait pu braver pendant quelques jo u rs la
garnison d’une citadelle. Celte étrange histoire au rait dû dém on­
tre r aux gouvernants d’alors la nécessité de défendre un archipel,
d’où l’ennemi, quel qu’il fût, s’jl s’y était installé, n ’aurait jam ais
pu être débusqué ; m ais une sorte de fatalité s’attachait à ces
rochers pelés et arides. On les croyait im prenables, et on ne
prenait aucune précaution p our assurer leur inviolabilité. Les
gouverneurs eux mêmes avaient cessé d’y résider. Depuis Louis
Alphonse de Pilles, investi de ce com m andem ent de 1707 au
8 ju in 1729, et son fils Alphonse T oussaint de Pilles (1729-1771),
les gouverneurs (2) ne com m andèrent plus effectivement et ne
(1) L a r d i e r , Prisons d ' É t a t dans l e Midi, p. 83-87. — F a b r e , Histoire d e
Marseille, t. n, p. 377.
(2) Le 23 mars 1767, suppression d’un droit perçu à Pomègue au profit du
gouverneur du château d’if Archives des Bouches-du-Rhône, C, 2481.

�LE CHATEAU ü ’iF

39

résidèrent plus au château d’If. Ils avaient délégué leur autorité
à un m ajor, choisi par eux, qui s’occupait de tous les détails du
service, et avait même l’entreprise de la n ourriture des prison­
niers. On a conservé le nom de quelques-uns d’entre eux : de
Gallifet, depuis le 9 ju in 1729, rem placé en 1764 par de Montenault, et ce dernier rem placé à son tour, de 1773 à 1791 par le
chevalier d’Alègre. La famille de Pilles finit même par être
dépossédée de ce com m andem ent honorifique. En 1771, le gou­
verneur de la citadelle était le m arquis de Varennes, lieutenantgénéral, résidant à Paris ; en 1772, Claude François de MilanForbin, chevalier de la Roque, m aréchal de cam p, résidant à
P aris; en 1774, le m arquis de Vieronay, m aréchal de camp ; en
1777 et ju sq u ’à 1789 le m arquis de Scey de M ontbeillard, m aré­
chal de camp. Q uant aux officiers subalternes, le com m andant
de la compagnie des Invalides résidant au château était en 1770
de Chàteauvieux, en 1771 de Mjdon, de 1777 à 1774 Sestier, de
1775 à 1780 de Foncaud, de 1781 à 1789 du Veyrier, chevalier de
Saint-Louis. L’aum ônier fut longtemps le père Pam ard, Augustin
réformé, le garde d’artillerie Trophe, et le m édecin Ancillon (1),
rem placé en 1781 par de Beauregard, puis par Bertrand. A
l’exception du père Pam ard, qui parait avoir exercé une certaine
influence, aucun de ces officiers ne m érite d’être signalé autre­
m ent que par son nom.
Le château d’If, bien que considéré officiellement comme une
forteresse, était donc à peu près déclassé, et, en aucun cas, il
n’aurait pu concourir à la délense effective de Marseille. Si on y
m aintenait une garnison et un gouverneur, c’est uniquem ent
parce qu’il servait de prison, et, en certain cas, de prison
d’Etat. On ne le connaissait en France que comme prison et
nullem ent comme citadelle, et si son nom s’est perpétué dans la
mémoire des hom m es, ce n’est pas à cause de ses rem parts
im puissants, m ais pour ses cachots trop réels et pour les souf­
frances très authentiques qu’y endurèrent quelques-uns de ses
hôtes.
(1) Ancillon avait été nommé le 25 mars 1769. (Archives des Bouches-duRhône, C. 2636, p. 51).

��CHAPITRE III
LES PREMIERS PRISONNIERS D ETAT

Dès le m ilieu du xvne siècle, deux voyageurs, Chapelle et
Bachaum ont, auteurs d’un Voyage dans le Midi de la France,
dont on a peut-être exagéré le m érite littéraire, se faisaient en
quelque sorte les interprètes de l’opinion publique lorsqu’ils
décrivaient la som bre forteresse d ’une façon très im prévue.
Ne s’avisèrent-ils pas d’accum uler toutes les rim es en if qu’ils
rencontrèrent et de les consacrer au Château q u ’ils visitaient ! A
vrai dire, ce n’est là q u 'u n jeu d’esprit, m ais l’im pression géné­
rale qui se dégage de la lecture de ces vers est celle d ’une rési­
dence sinistre.
Nous fûmes donc au château d’If.
C’est un lieu peu récréatif,
Défendu par le fer oisif
De plus d’un soldat maladif,
Qui, de guerrier jadis actif,
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif,
Par bon ordre on retient captif
Dans l’enceinte d’un mur massif
Esprit libertin, cœur rétif
Au salutaire correctif
D’un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
A la triste lueur du suif,
Jouit, pour seul soporatif,
Du murmure non lénitif,
Dont l’élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif
Je jurai, d’un ton expressif,

�42

PAUL GAFFAREL

De vous le peindre en rime en If.
Ce fait, du roc désolatif,
Nous sortîmes d’un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif,
En répétant d’un ton plaintif,
Dieu nous garde du château d’If !

Essayons de suivre à travers les âges la fortune de celte prison
tristem ent fameuse. Si en effet, elle conserve un nom dans l’h is­
toire générale, ce n’est pas qu’elle ait jam ais soutenu de siège
sérieux. A peine si, de temps à autre, elle a échangé d ’inoffensifs
boulets avec les Espagnols ou les Anglais ; mais, à diverses
reprises, de nom breux prisonniers ont été jetés dans ses cachots,
poursuivis les uns comme crim inels d’état, les autres comme
victim es de rancunes ou de haines fam iliales, ceux-ci enfin
comme de vulgaires prévenus de crim es ou de délits. La plupart
de ces prisonniers m éritaient leur sort ; d’autres au contraire
étaient innocents, m ais tous furent traités avec rigueur ; aussi
plusieurs d’entre eux ont-il excité d’ardentes sym pathies. Nous
avons pensé q u ’il ne serait pas sans intérêt de rappeler les noms
des principaux de ces prisonniers.
Les em prisonnem ents paraissent avoir comm encé à la fin
du xvic siècle, exactem ent le 4 décem bre 1588. Un Italien, Alberto
del Campo (1), eut le triste honneur d’être le prem ier hôte des
cachots de la citadelle. Il était né à Santa-Colomba, près de Lodi,
et, après une vie aventureuse qui lui valut une prem ière condam ­
nation à m ort, il avait obtenu sa grâce à condition de servir
d’espion au roi d’Espagne. Il était donc venu en France, vêtu de
bure, les pieds nus, et, sous le nom de frère Valère des Cham ps,
s’était fixé à Aix. Son savoir et sa piété jetèrenl bientôt un tel
éclat que, malgré son activité, le saint herm ite, ainsi qu’on
l’appelait, ne pouvait suffire aux visites q u ’on sollicitait de tou­
tes parts. Le bru it s’élail répandu qu’il lui suffisait de voir un
m alade pour diagnostiquer sa m aladie, et annoncer s’il guérirait
ou non. L’enquête judiciaire dirigée plus tard contre lui démon(1) P apon , Histoire générale de Provence, t . IV, p . 240. — L a rdier , Prisons
d'Etat dans le Midi, p. 7-14.

�LE CHATEAU D’IF

43

tra q u ’il avait un moyen infaillible de ne pas se trom per. Il
empoisonnait en effet, en leur distribuant de prétendus rem èdes,
ceux dont il annonçait la m ort prochaine. Bien q u ’il ne sût, ou
affirm ait qu’il ne savait ni lire, ni écrire, comme il parlait avec
facilité et non sans éloquence, il exerça bientôt autour de lui un
incroyable ascendant. Son portrait avait été gravé, et était sus­
pendu dans bien des m aisons, surtout à la cam pagne, au chevet
du lit des fidèles, à côté du bénitier et de l’image du Christ. Tel
était l’engouement dont il devint l’objet qu’il réussit un jo u r à
arracher un condam né au bourreau, et que, dans une autre
circonstance, quand il annonça qu’il voulait aller en pèlerinage
à Rome, les Procureurs du pays lui allouèrent cinquante écus
d’or.
Il était difficile à ce triste personnage de soutenir longtemps
son rôle d’hom m e vertueux. Ses succès le perdirent. On sut
bientôt que, malgré ses vœux, il vivait joyeusem ent dans sa
cellule embellie par tout le luxe de l’époque. Il avait même
donné l’hospitalité, aussi complète que possible, à une de ses
pénitentes, comme lui d ’origine italienne, M argarita Sachetti.
On commença par trouver étrange ce changem ent d ’allure. De
vilains bruits circulèrent. La peste venait alors d’éclater. On
l’attribua aux conjurations de del Campo. Tel était pourtant le
crédit dont il jouissait encore que les m agistrats, bien que cer­
tains de sa culpabilité, liésilaient à l’arrêter. Un jo u r q u e ,
persistant dans son systèm e d ’hypocrisie, il était allé visiter les
prisonniers, la porte se referm a sur lui. Comme il était im p ru ­
dent d’instruire son procès au grand jour, car la populace, pour
le défendre, se serait livrée à tous les excès, on le conduisit au
château d’If, et c’est ainsi que, pour la prem ière fois, la citadelle
servit de prison.
Le procès du faux herm ite fut alors rapidem ent mené. La
Sachetti, sa m aîtresse, arrêtée en même tem ps que lui et traitée
avec moins de m énagem ents, avoua une abom inable série de
crim es, em poisonnem ents, Amis, sacrilèges, dont elle avait été
l’instrum ent ou plutôt le tém oin. Del Campo fut alors transféré
d’If à Aix. L’hiver était rude. La nuit du voyage fut la plus froide

�44

PAUL GAFFAREL

de l’hiver. Deux des archers qui l’escortaient tom bèrent m orts
sur la route, et le prisonnier n’arriva à A ixque privé de connais­
sance. Rappelé à la vie, il essaya de soutenir son rôle et se prétenditfaussem ent accusé ; m ais les charges étaient accablantes.
II fut condam né à être brûlé vif, et le jugem ent fut aussitôt
exécuté, sans recours en grâce (23 décem bre 1588). On raconte
qu’en apercevant le bûcher il aurait prononcé ces mots : «a peccato
vecchio penitenza nuova ». Sa complice fut condam née à trois
jours de fouet. Q uant aux partisans d ’Alberto del Campo, malgré
l’énorm ité de ses crim es, ils persistèrent à 4e considérer comme
une victim e. Ses cendres, au lieu d’être jetées au vent, furent
recueillies et il passa pour un m artyr. Il p araîtrait même que
son portrait est, encore aujourd’hui, précieusem ent conservé dans
quelques bastides perdues des Basses-Alpes ou des Bouches-duRhône.
Le second prisonnier de m arque au château d’If fut le jeune
de Beausset, fils de Nicolas de Beausset, gouverneur de la for­
teresse au tem ps des entreprises Toscanes. Laissé par son père
comm e gouverneur intérim aire delà place, il avait com m is l’im ­
prudence de quitter son poste, et d’aller passer plusieurs jours à
Marseille auprès de ses parents et de ses am is. Les Toscans pro ­
fitèrent de son absence pour s’em parer du château. Nicolas de
Beausset réussit il est vrai à le réoccuper, m ais il ne voulut pas
laisser im punie la faiblesse de son fils et dem anda qu’il fût
enfermé, pendant un an, dans la forteresse dont-il n’aurait
jam ais dû sortir. On accueillit sa dem ande et ce jeune hom me
expia une heure d ’oubli par plusieurs mois d’une captivité qui,
sans doute, ne fut pas trop rude, car ses geôliers n’ignoraient
pas qu’il était le fils du gouverneur.
Il en fut de même pour deux m oines, de l’ordre des Minimes,
qui ne devaient pas avoir commis un grand crim e, car ils furent
traités avec hum anité et bientôt relâchés. L’un d ’entre eux, le
père Perrier, devait même être nom m é plus tard général des
Minimes. Peiresc (1), dans une de ses lettres aux frères Dupuy,
(1) Lettres de Peiresc, édition Tamizey de Larroque, T. m, p. 126.

�LE CHATEAU

d ’i f

45

à la date du 13 juin 1634, parle d’eux en ces term es : « Nous
n’avons ici (1), en fait de nouvelles que le retour de M. le
Maréchal et la capture de deux pères Minimes, nom m és l’un le
père Davin, qui était Provincial, et l’autre le père Perrier, qui
ont été mis dans la forteresse du château d’If-lès-Marseille, ce,
dict-on, en vertu d’une com m ission du grand sceau, sans qu’on
sache les particularités dont ils sont accusés, si ce n’est que
l’on juge bien que les intrigues des moines et des divisions
qui ont été parm i eux pourraient bien y avoir contribué quelque
chose ».
Etait-ce pour de sim ples querelles entre religieux d'ordres
différents qu’on avait infligé aux pères Davin et P errier une
aussi rude punition ? N’était-ce pas plutôt pour réprim er cer­
tains écarts de langue ou même quelque tim ide essai d’opposi­
tion ? Richelieu était alors le m inistre lout puissanl, et il cher­
chait à briser sous lui loutes les résistances. Il voulait surtout
anéantir les franchises m unicipales au profil de l’absolutism e
m onarchique. C’est pour lui avoir tenu lète, non point par des
actes formels de désobéissance, m ais par des propos assez vifs
tenus contre lui, à l’occasion de la création à Aix du parlem ent
dit Semestre, que lut, à la même époque, enfermé au château
d'If, celui que l’on pourrait citer comme la prem ière victim e
sérieuse de la politique, un négociant de Marseille nom mé
Bernardot. Ii fut enlevé en plein jour, à la place Vivaux, et jeté
dans un des plus sombres cachots de la citadelle. Accablé de
douleur, et ne prévoyant pas de tén u e à sa captivité, ne pouvant
pas non plus faire parvenir de ses nouvelles à sa fam ille, il
conçut l’étrange dessein de se laisser m ourir de faim, et il l’exé­
cuta avec une rare énergie. Rien ne put l’ébranler, ni les repré­
sentations du gouverneur, ni les conseils de l’aum ônier. Il eut
même le courage de constater chaque jour, en les décrivant
avec du charbon sur les m urailles de son cachot les souffrances
qu’il endurait. Au bout du onzième jour, l’aum ônier du fort aidé
par deux dom estiques, profita de son affaiblissem ent pour lui

�46

PAUL GAFFAHEL

faire avaler quelques gouttes de liqueur, m ais il était déjà trop
tard, el l’inforluné expira presque au même instant (1). Com­
bien est-il regrettable qu’on n’ait pas conservé le procès-verbal,
rédigé par la victim e, de cette dram atique agonie.
Quelques années plus tard, en 1638, le château d’if servit
quelque tem ps de résidence involontaire à un prince étranger
Casim ir Jagellon, frère du roi de Pologne Ladislas VII. Ce prince
avait été assez im prudent ou plutôt assez m aladroit pour pro­
m ettre son concours au roi d'Espagne avec lequel nous étions
alors en guerre. Il avait pris sa route par l’Italie, par Gênes, où
l ’on donna de grandes fêles en son honneur. Le R eprésentant
de la F rance à Gênes, Sabran, avertit le gouverneur de P ro­
vence, comte d’Alais, qui donna aussitôt l’ordre de l’arrêter et
chargea le capitaine de ses gardes de m ettre la m ain sur ce d an ­
gereux aventurier. Or Casim ir, qui avait déjà perdu beaucoup
de tem ps à Gênes, ne p artit pour Barcelone que le 4 m ai 1638.
Après avoir relâché à Savone el à SainL-Tropez, il se dirigea sur
Marseille en chaise de poste afin d ’éviter le mal de mer. Le
gouverneur de Saint-Tropez étonné du nom bre de seigneurs et
de dom estiques qui escortaient cet inconnu, avertit aussitôt Alais
qui dépêcha à sa poursuite son fidèle lieutenant. Il arri