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                    <text>DE LA

I &gt;VV I X

Tome I

\

PARIS

MARSEILLE

FO N T EM OING, É D IT E U R
4, Rue Le Go fl', 4

IM P RIM E R JE R VR L AT 1E R
19, Rue Ven tare, 19
1907

��TABLE DES MATIÈRES

Pages

Paul MASSON. Les Compagnies du Corail. -- Elude sur
le Commerce de Marseille au xviu siècle el les Origines
de la Colonisation française en Algérie-Tunisie.................. 1-254

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, baulatieh , rue Venture, 17-19

��LES COMPAGNIES DU CORAIL

É T U D E
SLR LE COMMERCE DE MARSEILLE AU XVI' SIÈCLE
HT LES
Oiïjjiiies de la Colonisation française cil Alyérie-Tunisie
Par Paul MASSON

AVANT-PROPOS
Celle élude est due à l’heureuse découverte faite aux Archives
départementales de l’Isère d’une série de registres portant la
mention Compagnies du corail. M. Fournier, archiviste des
Bouches-du-Rhône, à qui revient l’honneur de celle trouvaille, a
bien voulu m’en faire part et me laisser le plaisir d’en tirer parti.
Le dépouillement de ces registres, communiqués un à un, a été
d’abord quelque peu décevant et rebutant. Il était permis d’es­
pérer qu’ils renfermeraient des correspondances, des actes et
documents divers, mais on n’y trouve exclusivement que des
comptes. D’autre part, l’état des manuscrits et de l’écriture, la
langue employée, mélange de provençal, d’italien et de français,
les abréviations et les signes conventionnels des comptables
d’alors, ont rendu souvent le déchiffrement difficile et même
impossible. Néanmoins, le travail a été poursuivi parce que
c’était une véritable chance d’avoir mis la main sur des docu­
ments de premier ordre, d’autant plus précieux qu’ils sont uni­
ques. Seuls, en effet, ils permettent de faire l’histoire des com1

�2
PAUL MASSON
pagnies du corail du xvie siècle, les premières compagnies
marseillaises, qui prennent rang parmi les plus anciennes
grandes compagnies de commerce françaises et même euro­
péennes. Ils jettent une lumière toute nouvelle sur les origines
de la colonisation française en Algérie-Tunisie, dont un ouvrage
récent n’avait guère pu que constater les obscurités (1). Enfin,
ils donnent une foule de renseignements sur la vie commerciale
du xvic siècle. D’autres chercheurs pourront y puiser les éléments
de plusieurs éludes sur divers points particuliers.
Voici quelques indications sommaires sur les registres
conservés dans la série En des archives de l’Isère.
En, 944. Gros registre in-folio de 600 pages environ (les 100 der­
nières en très mauvais état), reliure peau. Comptes des années
1566-69. Sur la première page on lit la mention : N° I, 1666.
Peut-être était-ce déjà le plus ancien des registres conservé à
celle date.
Eu, 945. Registre de 120 folios, en très mauvais état, décoloré
par les moisissures, pages détruites en partie. On y retrouve les
dates de 1570, 1571, 1585, 1586.
Eu, 946. Registre relié en parchemin de 489 pages, sur grand
papier timbréàdeux sols la feuille. Copie française du xvue siècle.
Excellent état.
Titre : Compte général et rapport de la Compagnie du courait
du royaume de Thunis dressé par nous Jean-Baptiste Cotta doc­
teur ès droit cidvocat en la cour et Laurent Brémond secrétaire
du commerce de celte ville de Marseille et en la forme portée pâl­
ies arrêts du roi nouvambre mil six cents vingt et G août mil six
cents cinquante neuf qu’est depuis le........... 1591 jusques au
9 juillet 1593.
En, 947. Registre de 558 folios, sans couverture. Copie fran­
çaise du x v iic siècle, en assez bon état. Comptes de 1591 à 1595.
Non colé, mais communiqué après le numéro 946.
Eu, 948. Registre de 254 folios, en forme d’agenda. Comptes
de 1583-1585.
(1) P. Masson . Histoire des établissements et du commerce français dans
l’Afrique barbaresque. Paris, Hachette, 1903.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

En, 949. Registre relié en parchemin d’environ 400 folios (les
derniers en grande partie détruits). Comptes de 1587 à 1591.
Eli, 950. Registre relié en parchemin de 270 folios (il commence
au folio 108). Titre : Libre de les despensos menudes per la Com­
pagnie du corail. Comptes de 1581 à 1586. Sur le premier folio
figure la marque ci-contre.
En, 951. Registre de 274 folios,
relié en parchemin. Très bon état
et très lisible. Comptes de 1570-72.
En, 952. Titre : Carnet des paye­
ments daoust 1618. 58 folios. Très
bon état.
En, 953. Registre de 41 folios. Très
bon état ; en français. Titre : Ce
premier de janvier 1598. Libvre de
comptes teneus a bone en barbarie
pour messieurs les participes de
lempreze du corail du négoce ses j'aict
pour eux durant la ministration de
Reimond Gallueil ayant charge de
escripvain a bone.
En, 954. Registre relié en peau,
marqué de fleurs de lys, avec fer­
moirs en cuir, 252 folios.
En tête : Lanno 159i al primo di nouvembre am (avemo)
commenchiato la compaignia nova de corailli a masacarès in barbaria. — Les derniers feuillets portent les dates de 1614, 1615.
En, 955. Registre de 269 folios. Très bon étal et très lisible.
Comptes de 1575-76, En provençal jusqu’au folio 80, puis en
français.
En, 956. Registre de 224 folios relié en peau. Comptes de 1576
à 1593 (comptabilité des opérations faites au Bastion).
Eu, 957. Registre relié en peau avec fermoirs, composé de
cahiers ayant chacun un foliotage spécial. Titre : Al nomine sia
del omnipotente Iddio Padre Figlolo e Spirito sanlo, Trino et Uno,
amen.

�4

PAUL MASSON

In questo libro sono Doi libri grandi con li snoi giornali di conti
renduti per me Ballista Salvetli alla compangnia vecchia dei
coralli cioe nno per la compagnia di carali XXIIII di X anni del
anno 15S2 sino al anno 1591 e uno per la compagnia di carati
XXX '1-2 di anni IIII del anno 1591 a tntto lanno 1594• e cominciono coma apresso sara nolato.
Da carie 1 sieno a carie 207 e il giornal del libro grande per la
compagnia di 24 carali e da carte 1 dopoi segnente il detto giornale
a carie 53 e il libro grande per délia compagnia di 24 carati.
Ba carie 1 dopoi il detto gran libres sino a carte 37 et il giornale
del allro libro grande por la compagnia di coraie XIX '/s. Da carte
1 dopo questo allro giornale sino a carte 28 e laltro libro grande
per délia compagnia di carali XIX J/s.
Très intéressant. Le Journal renferme tous les achats et ventes
de la compagnie récapitulés par année. Les Grands Livres donnent
les totaux des achats et ventes de chaque article pour les années
1582-91 et 1591-94. C’est le registre qui permet le plus facilement
de suivre les opérations de la compagnie.
En, 958. Gros registre relié en peau, avec fermoirs, d’environ
401) folios. En français ; écriture très line et nette. Bien conservé
sauf le haut des derniers folios. Comptes de 1575 à 1580.
En, 959. Deux cahiers non reliés, l'un de 29 folios (comptes de
1585), l’autre folioté de 78 à 119 (comptes de 158G).
Un cahier couvert en parchemin de 64 folios : livre de comptes
de Victorio Marchione, agent de la Compagnie à Bône.
Enfin, deux cahiers non cotés, l’un de 14 folios (comptes de
1579-82), l’autre de 12 pages : Giornale iemitlo per me Carlo de
Lorenzo per conllo de li magnifiai signori de la compagnia vecchia
de coralli de Chaui 19 1/., qui cd sno bastion di massachareze in
barbaria a die 24 giugnio 1594.
Ainsi les 19 registres ou cahiers des archives de l’Isère renfer­
ment un ensemble de comptes qui forment une série ininter­
rompue entre les années 1566 et 1594; la documentation est
particulièrement riche à partir de 1580. On pourrait s’étonner, au
premier abord, de la présence à Grenoble de documents dont
la place serait à Marseille. Il faut se souvenir que l’appel de

�5
nombreux procès provençaux, ou leur jugement en première
instance, était porté, sous l’ancien régime, devant le parlement
du Dauphiné, celui de Provence étant dessaisi pour cause de
suspicion. Tel fut le cas des interminables procès qui marquè­
rent la liquidation des compagnies du corail. Les historiens
de Marseille et de la Provence pourraient donc certainement
tenter aux archives de l’Isère d’autres recherches fructueuses.
Les riches archives des Bouches-du-Rhône ont permis de
suppléer en partie, sur divers points, à l’insuffisance des livres
de comptabilité de la Compagnie. Ceux-ci, par exemple, lais­
saient en pleine obscurité les débuts de la Compagnie; ils
permettaient de croire à tort quelle avait prolongé son existence
assez au-delà du xvic siècle.
Les archives notariales, mine inépuisable pour l’histoire
économique, sont à peine explorées à cause de la difficulté
d’accès et de la longueur des recherches. Il est à souhaiter que
leur versement aux archives départementales soit partout hâté.
Quatre noms de notaires sont cités à diverses reprises dans les
registres de la Compagnie du corail, ceux de Mes Aimard
Champorcin, d’Ollières, Gaspard Boyer, Michel Rebotaud. 11 a
été permis de lenler une exploralion approfondie et fructueuse
des registres des deux premiers, déposés aux Archives départe­
mentales. Les portes des études Guigou et Lamolle qui conservent
les actes de Mcs Boyer et Rebotaud sont facilement ouvertes aux
chercheurs ; même il faut louer le bel ordre des archives de la
première faciles à consulter.
Les officiers de l’Amirauté, nouvellement institués, transcri­
vaient sur leurs Registres des insinuations toutes les ordonnances,
arrêts du conseil, lettres patentes, concernant les choses
maritimes. Un récent inventaire facilite les recherches dans le
fonds de l’Amirauté aux Archives des Bouches-du-Rhône.
L’inventaire a été aussi publié pour le fonds de l’ancienne Cour
des Comptes de Provence qui a fourni à cette élude quelques
documents utiles.
Les très intéressants registres des lettres de naturalité,
conservés au même dépôt, font connaître les étrangers qui
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�6

PAUL MASSON

venaient s’établir à Marseille et leur origine. Ils mériteraient
de faire l’objet d’un travail particulier.
Les archives du Parlement de Provence, restées au Palais de
Justice d’Aix, n’ont complété que sur quelques points les
indications fournies par celles de la Cour des Comptes ou de
l’Amirauté. Celles de la Sénéchaussée de Marseille (archives
départementales) nous ont livré la traduction d’un commande­
ment du Grand Seigneur qu’on eût plutôt cherchée dans les
registres de l’Amirauté.
Il n’est jamais permis de se flatter d’avoir arraché aux archives
tous leurs secrets. Il y aurait certainement bien des découvertes
à faire dans les dépôts des notaires ; elles n’apprendraient sans
doute que des détails sans rien modifier aux grandes lignes.
L’histoire des compagnies marseillaises en Afrique est maintenant
bien connue, des origines jusqu’à la Révolution, sauf une lacune.
Il faudrait qu’une heureuse trouvaille, analogue à celle qui a
rendu possible ce travail, permît de faire la lumière sur la
période très obscure qui s’étend entre la destruction du Bastion
de France en 1604 et son rétablissement en 1628, période
marquée par de nombreuses et curieuses tentatives de restaura­
tion, marseillaises ou autres, qui prouvent l’attrait qu’exerçait
dès lors cette terre d’Afrique.
Je ne saurais présenter cette étude au lecteur sans exprimer
tous les remerciements que je dois : à M. Prudhomme, archiviste
de l’Isère, pour la rapidité avec laquelle il a bien voulu me faire
parvenir les registres de son dépôt ; à M. Fournier, non moins
complaisant qu’érudit, que tous les travailleurs se félicitent de
voir placé à la tète des belles archives des Bouches-du-Rhône ; à
M. Raimbault, l’aimable et distingué sous.-arcliiviste. Tous deux
m’ont souvent aidé dans des lectures difficiles. M. Raimbault,
majorai du félibrige, ne m’a pas ménagé les secours de sa
connaissance approfondie des dialectes, des vieux mots et des
usages provençaux.
Marseille, 15 juin 1907.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

7

CHAPITRE PREMIER
LES DÉBUTS DE LA COMPAGNIE DU CORAIL (1553-1580)
ET LA NOBLESSE COMMERÇANTE EN PROVENCE

La cessation de la longue lutte des Angevins et des Aragonais
pour la couronne de Naples, qui avait été si funeste à la Provence
et tout particulièrement à Marseille, marqua le commencement
d’une ère de relèvement. En même temps Marseille devenue
française inaugurait enfin son rôle moderne de grand port fran­
çais et commençait par» bénéficier de l’essor économique qui
suivit la lin delà guerre de Cent ans et les premières relations
avec l’Italie sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII. Le
xvie siècle s’était donc ouvert pour elle sous d’heureux auspices.
Mais l’événement imprévu des Capitulations allait en faire un
siècle de prospérité inespérée.
La vie du grand port et celle de la Provence même en furent
modifiées. Le gouverneur de Provence, amiral des mers du
Levant, avait maintenant, comme occupation spéciale, le soin de
s’occuper des relations avec les Turcs. C’est pourquoi le roi avait
cru nécessaire de créer auprès de lui le poste nouveau de « tru­
chement en langue turquesque et arabesque. » Les registres de
la Cour des Comptes de Provence montrent qu’il fut successive­
ment rempli par Claude Legrand jusqu’en 1571, puis successi­
vement par Claude Levantin, turc converti, jusqu’en 159(5, par
Ysnard Aycard.de Marseille, que remplaça en 1600 le Marseillais
Honoré Suffin. Le roi leur ordonnait de résider «près la personne
du gouverneur et notre lieutenant-général en notre pays de
Provence pour estre le lieu où plus communément se présentent
les occasions d’employer pour notre service ledit treuchemant. »
En fait, ils habitaient Marseille en permanence. Leurs lettres de
nomination parlaient des « honneurs, autorités, privilèges,
franchises » appartenant à leur charge. En réalité ces prédéces-

�8

PAUL MASSON

seurs des interprètes attachés à la personne du roi, qui devaient
vivre à la cour entourés de considération, et dont quelques uns,
comme les Pétis de la Croix ou les Rubin, devaient laisser un
nom parmi les orientalistes, devaient se contenter de vivre bien
modestement de leurs gages de 200 livres, portés en 1579 à
100 écus à la requête de Claude Levantin, « paouvre homme
estrange de nation turquesque s’estant fait baptiser pour prendre
le christianisme » et vieilli au service du roi. Les malheureux
truchemants devaient même sans cesse disputer et réclamer
pour obtenir le paiement de leurs gages. Officiers de finance,
Parlement, Cour des Comptes témoignaient envers eux la plus
mauvaise volonté. Les lettres de jussion répétées en faveur
de chacun d’eux jusqu’après 1600 attestent leurs longues
tribulations.
Cependant le nouvel office, indispensable au service du roi,
servait aussi très utilement les intérêts provençaux. L’alliance
turque, en effet, pas très heureuse dans la lutte contre les Espa­
gnols, avait immédiatement porté ses fruits sur le terrain
économique. Marseillais et Provençaux s’étaient lancés hardi­
ment dans les entreprises maritimes en Levant et en Barbarie.
Celles-ci furent particulièrement favorisées pendant la période
où l’union fut étroite, entre les lys et le croissant, c’est-à-dire
jusqu’en 1559 et même ensuite jusqu’après 1570.
Comment se fait-il que la première et la seule grande compa­
gnie créée à Marseille à ce moment de grand essor ait été une
compagnie du corail ? Le rôle joué par la pêche du corail dans
nos relations avec la Barbarie, l’àpreté avec laquelle Français et
Italiens se la disputèrent, ce litre porté longtemps par les
compagnies de commerce marseillaises établies en Algérie
paraissent incompréhensibles aujouid’hui que le commerce de
celte substance a perdu la plus grande partie de son ancienne
importance.
Mais, pendant des siècles, elle compta parmi les articles
essentiels du grand commerce. Sa destinée n’est pas sans
analogie avec l’ambre si recherché des peuples de l’antiquité et
dont le transport créa les premières routes commerciales entre

�9
la Baltique et les bords de la Méditerranée. Pour les échanges
avec les populations de l’Orient et tout spécialement de l’Inde le
corail était un des assortiments nécessaires des cargaisons.
Pline l’Ancien nous apprend quelle était l’importance du Iraiic
à l’époque romaine. « Autant, dit-il, nous attachons de prix
aux perles de l’Inde, autant les Indiens en attachent au corail...
Les grains de corail sont aussi estimés dans l’Inde, même par
les hommes, que les grosses perles de l’Inde le sont par nos
femmes.... Avant qu’on connût la prédilection des Indiens pour
le corail, les Gaulois en ornaient leurs glaives, leurs boucliers et
leurs casques. Maintenant l’exporlation rend celte matière si rare
qu’on ne la voit plus guère dans les pays qui la produisent. » (1).
On a retrouvé, en effet, dans la sépulture d’un chef gaulois,
dans la Marne, un collier composé d’amulettes de tout genre et
de brins de corail. C’étaient sans doute déjà les Marseillais qui
avaient donné aux Gardois le goût de celle parure, car les côtes
de Provence et particulièrement les parages des Stœchades (îles
d’IIyè res) étaient le principal lieu de production. On en pêchait
aussi dans la mer de Sicile autour des îles Eoliennes (Lipari) et
près du cap Drepanum. On estimait alors surtout le corail le
plus rouge et les Orientaux conservèrent invariablement ce goût
jusqu’aux temps actuels tandis que les caprices de la mode euro­
péenne se sont portés récemment vers le corail rose ou d’aspect
laiteux. Les Indiens n’en faisaient pas seulement des ornements,
mais ils portaient sur eux les brins de corail comme de pré­
cieuses amulettes. C’est encore chez eux le mode d’emploi le
plus usité aujourd’hui.
A l’époque des Croisades, quand le commerce avec les Indes
orientales par l’intermédiaire des pays du Levant prit une inten­
sité nouvelle, l’exploitation du corail devint aussi plus active.
Tandis que les Vénitiens s’adonnaient à la fabrication de la
veriolerie, autre article essentiel d’exportation, les Génois
semblent avoir exercé tout spécialement le commerce du corail
concurremment avec les Catalans. Ils pratiquèrent eux-mêmes
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(J) Pline, xxxil, 11, éd. Nisîird,

�10

PAUL MASSON

ou firent pratiquer la pêche sur les côtes de Barbarie qui four­
nissaient alors le plus renommé, sur celles de Sardaigne, de
Sicile et de Corse. Les habitants de cette dernière île, sujets de
Gênes, déjà incapables de tirer des ressources suffisantes de leur
sol ingrat, se livrèrent tout naturellement pour le compte de la
république au rude métier de corailleurs et y acquirent une
habileté traditionnelle.
La Provence, grande pourvoyeuse de l’antiquité, n’était déjà
plus, à la fin du moyen âge, qu’un centre de production secon­
daire quoique toujours activement exploité. Au xive siècle des
négociants marseillais s’associaient pour faire la pêche. On en a
la preuve dans les papiers du marchand Jaunie Stornell conservés
à l’hôtel de ville. Stornell, négociant et changeur, fut un des
bourgeois marquants de l’époque ; il remplit d’importantes
fonctions, lut membre du conseil, envoyé auprès du pape,
syndic, c’est-à-dire consul de la communauté. Or, en 1371, il
s’associe à Jehan Eliés afin d’engager un certain nombre de
patrons de barques pour faire la pêche depuis la fête de Pâques
jusqu’à la Saint-Michel (1).
En 1467 Jean Cossa, comte de Troyes et lieutenant-général
pour le roi René, concède la pêche sur les côtes de Provence à
une compagnie italienne ayant à sa tête René de Pazzi,
florentin, Jean de Martinis, et deux frères Mathieu et Ambroise
de Contarenis, vénitiens. René lui-même confirma le privilège
par lettres patentes du 22 mars 1468 données dans sa villa de
Sanary. L’intervention d’un des membres de la célèbre famille
florentine des Pazzi étonne moins quand on sait que le roi René,
chassé de Naples en 1442, passa par Florence où il fut comblé
d’honneurs, qu’il se lia d’une façon intime avec le chef des Pazzi
(1) Cartulaire de J. Stornell, fol. 38 recto. Document gracieusement commu­
niqué par M. Mabilly, l’aimable archiviste de la ville de Marseille, qui se
propose d’écrire une monographie sur ce négociant du xiv" siècle. Les mêmes
archives renferment plusieurs documents intéressants concernant un négo­
ciant opulent, l’un des plus marquants de la ville, Julien de Casaulx qui, par son
testament du 30 janv. 1394 laissa toute sa fortune aux hôpitaux de la ville.
Julien de Casaulx pratiquait la pèche du corail. Chaque barque porte alors
quatre hommes : un trelhie”, un popier, un proyer, un panai...gier. Le nom de
proyer subsiste seul plus tard.

�11
et qu’il voulut être le parrain de son petit-fils, ce René préci­
sément qui portait son nom. Plus tard un Pazzi exerça la
Jonction de clavaire et de viguier à Marseille.
C’était un beau cadeau que le roi faisait à son filleul en lui
cédant le monopole d’une exploitation réservée jusque là aux
Provençaux. Il est intéressant de constater cette association de
Florentins et de Vénitiens pour se procurer la précieuse denrée
nécessaire au commerce du Levant qu’ils pratiquaient. Le texte
des lettres, mélange de bas latin, de provençal et de français est
curieux par lui-même et par les clauses qu’elles contiennent.
« Primo demande ledit Guillaume (agent chargé de la procu­
ration de la compagnie italienne) au nom dudit René et compa­
gnie, susdits conducteurs, que leur soit concédée toute faculté de
faire pêcher le corail en tout lieu des confins de Provence, savoir
du Var au Rhône, et que nul autre d’aucune nation ne puisse
pêcher ou faire pêcher, excepté les sujets du roi, sous peine de
perdre les barques et ce qu’elles contiendront et deux marcs
d’argent appliqués la moitié à la cour et l’autre au dénonciateur.
En outre que les sujets du roi soient obligés de vendre les coraux
pêchés aux dits conducteurs ou à leurs officiers lesquels sont
tenus à la première requête de les acheter à des prix honnêtes
qui seront établis par accord. S’ils étaient vendus à d’autres les
acheteurs perdraient le corail donné moitié à la cour et moitié
aux conducteurs et les vendeurs perdraient l’argent donné moitié
à la cour et moitié au dénonciateur. Item que les conducteurs et
leurs officiers et employés aient un sauf conduit général du roi
sur terre et sur mer, soient affranchis de toute représaille en
temps de guerre. Item que par la majesté du roi il soit donné et
accordé un officier accepté et agréable auxdits conducteurs qui
soit juge en toutes les causes qui pourront se présenter et que
nul autre officier ne puisse s’entremettre dans ladite pêche du
corail. Item, s’il advenait que par corsaires ou autres personnes
sujettes de ladite majesté du roi fut fait dommage ou empêche­
ment à ladite emprèze, Sa Majesté ordonne que ces corsaires ne
soient reçus en aucun de ses ports mais traités en rebelles. Item
que lesdits conducteurs paieront à qui sera ordonné par Sa
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

Majesté pour le cens de ladite pêche quatre écus pour chaque
quintal provençal de coraux, qu’ils paieront sans fraude. Et
moyennant le paiement de ce cens ils seront libres de toute
gabelle présente et future. Item promettent lesdits seigneurs
conducteurs que chaque année ils donneront une belle branche
de corail audit seigneur gouverneur. Item que lesdits René et
compagnie ratifieront en forme authentique les présents
chapitres et commenceront à faire pêcher la première saison
suivante (1). »
La concession était accordée pour dix ans. Elle ne fut pas
renouvelée puisque, vers la fin de son règne, le roi René céda à
un de ses familiers, noble Jean Oclie, tous ses droits sur la pêche
du corail entre l'embouchure du Rhône et celle du Var, notam­
ment le privilège de prélever sur tous les pêcheurs les quatre
écus par quintal de corail. Jean Oclie obtenait en 1483 la confir­
mation de ce privilège de Jean de Baudricourt, lieutenant-général
de Louis XI en Provence (2). Cent ans plus tard, Pierre de
Liberlat rend à Henri IV le signalé service de remettre Marseille
sous son obéissance. Parmi de nombreuses « gratifications » le
roi lui accorde par lettres patentes de 1596, «par privilège spécial
et particulier qu’il puisse et lui soit loisible sa vie durant, privativement à tous autres, faire pesclier le corail aux mers et coste
de nostre pays de Provence et ce despuis nostre ville d’Antibou
jusques à Eos sans que autre que lui puisse faire la pesclie... »
Mais l’importance du commerce du Levant et spécialement des
relations de Marseille avec l’Inde par Alexandrie avait multiplié
les besoins de Marseille en corail. Donc les Marseillais s’en
allèrent pêcher en dehors de leurs côtes. Déjà, au x iiic siècle, ils
profitent de l’avènement de leur nouveau maître, Charles
d’Anjou, au trône des Deux-Sieiles pour obtenir la permission
de pêcher sur les côtes napolitaines jusque là réservées aux
rcgnicoles. Les fonds étaient particulièrement abondants dans
(1) Arch. des Bouches-du-Rhône. Rcg. de la cour des Comptes (Taurus)
B, 15. fol. 221-222.
(2) Ibid. B, 20, fol. 21, 23 avril 1483.

�13
le bras de mer qui sépare Capri de Sorrente ; les marins proven­
çaux se rencontraient là avec les corailleurs indigènes qui
peuplaient tout un quartier de Naples près de l’église du
« Carminé ». Charles d’Anjou en leur accordant la permission
avait stipulé à son profit l’abandon du dixième du produit de la
pêche (1).
L’établissement des Aragonais en Sicile et à Naples ferma aux
Marseillais l’accès des pêcheries de l’Ilalie méridionale. On vit
alors leurs barques sur les côtes de Corse et de Sardaigne qu’elles
fréquentaient déjà sans doute auparavant. Jean Forbin, le père
du fameux Palamède, qui devait remettre la Provence entre les
mains de Louis XI, possédait une» flottille qu’il employait à la
pêche du corail sur les côtes d’AIghero en Sardaigne. En 1444, il
s’associa avec son frère Bertrand, qui conclut, le 11 avril, des
contrats avec des équipages de corailleurs. On y trouve déjà les
usages maintenus plus tard par les Compagnies du xvie au
xvme siècle. Les patrons se louent à honorable Bertrand de
Forbin, négociant à Marseille, pour conduire les barques vers
Alghero, pour y travailler convenablement à son compte en
pêchant le corail et en le gardant jusqu’à la Saint-Michel sui­
vante ; ils s’engagent pour 15 florins par mois et reçoivent
45 florins d’avance (2).
Ce trafic dura tout au moins jusqu’aux premières années du
xvii° siècle. En 1602, des lettres patentes de Henri IV accordaient
à damoizelle Claire Dolivier la permission de sortir du royaume
tous les engins, agrès et vivres nécessaires pour l’équipement de
barques et la nourriture d’équipages. La noble damoizelle avait
« coutume depuis longtemps d’envoyer tous les ans quelque
quantité de barques en Corségue et Sardaigne pour faire la pêche
du corail, à quoi étaient employés plusieurs patrons et mari­
niers sujets du roi, tant de Marseille que de la Provence, ce qui
revenait au grand profit public et augmentation des droits du
LES COMPAGNIES DU COIIAIL

(1) Yver. Le commerce cL les marchands dans l'Italie méridionale au xm” et
au xive siècle, p. 130-131.
(2) Actes des notaires Julien et Vinatier, cités par le marquis de Forbin
d’Oppède. Monographie de la terre et du château de Saint-Marcel, p. 99-101.

�14
PAUL MASSON
roi, vu qu’elle faisait porter tout le corail qui se prenait es lieux
de ladite province. (1) »
Mais les Marseillais furent attirés sflrtout par la richesse des
fonds sur les côtes des confins des royaumes d’Alger et de Tunis.
Au xve siècle, la place avait été prise par les Catalans. En
1446, un négociant de Barcelone avait affermé le droit de pêcher
le corail sur toute la côte de Tunisie jusqu’à Bougie. Les Génois
leur avaient succédé. Leur situation venait d’être consolidée
par l’acquisition de l’île de Tabarka, devenue la propriété des
frères Lomellini. Tabarka, bientôt fortifiée par eux, était merveil­
leusement placée pour abriter les pêcheurs en cas de tempête,
pour leur donner un refuge en cas de brouille avec les Barbaresques, pour leur servir de magasin d’approvisionnement,
de ravitaillement, d’entrepôt des produits de la pêche.
Ce court historique montre suffisamment l’ancienneté et
l’importance de la pèche et du trafic du corail. Un autre fait
peut étonner, au premier ahord, dans l’histoire des compagnies
du corail qui va suivre, c’est le rôle considérable et même pré­
pondérant joué par les Corses. La prospérité de Marseille au
xvic siècle, les facilités nouvelles d’y faire fortune y attirèrent
quantité d’étrangers. Les précieux registres de lettres de natu­
ralité conservés aux archives des Bouches-du-Rhône attestent un
mouvement insolite de naturalisations au milieu du xvie siècle.
Parmi ces étrangers fixés à Marseille, les Italiens étaient en
majorité, Florentins, Génois, Lucquois, Pisans ou autres, mais
les Corses ne furent sans doute guère moins nombreux.
Cet afflux d’Italiens était dû en partie aux relations créées par
les guerres d’Italie, plus encore aux incessantes révolutions des
villes italiennes. Ce sont aussi les révolutions corses qui susci­
tèrent une active émigration de mécontents ou d’exilés. La situa­
tion de file, toujours soumise à des étrangers dans le cours de
son histoire, était devenue douloureuse au début du xvie siècle.
La fameuse compagnie de Saint-Georges la gouvernait pour le
compte de Gênes. Son administration, éclairée d’abord, était
(1) Arcli. B. du Rh. Amirauté, Insinuai ion s 1555-1620, 2U1Cpartie fol. 109.

�devenue despotique et tyrannique. Les principales familles
avaient été abattues, les anciennes institutions renversées. C’est
alors, paraît-il, que les dénis de justice donnèrent naissance à
la fameuse vendetta. De plus, les gouverneurs de Saint-Georges
ne semblaient s’occuper de la Corse que pour en tirer des profits ;
ils négligeaient tous ses intérêts et 11e se souciaient même pas de
la protéger contre les Barbaresques qui désolaient ses côtes. Les
Corses quittèrent l’île en masse. Une foule de jeunes gens allèrent
chercher du service dans les armées de Venise, de Milan, de
Florence, de Gênes, de Rome, de France et même d’Allemagne.
Le reste des insulaires, sauf imparti peu nombreux, était plein
de ressentiment contre les Génois.
C’est ce qui explique l’accueil fait aux Français en 1552.
Henri II reprenait la guerre contre Charles-Quint ; Gênes était
l’alliée de l’empereur. L’escadre française du baron Paulin de la
Garde se joignit à celle de Dragut pour conquérir la Corse. Dans
le corps de débarquement se trouvait Sampicro d’Ornano, venu
en France sous François Ier et bientôt célèbre par ses exploits. 11
commandait trois régiments avec le titre de maréchal de camp
et de colonel des Corses. Sampiero est resté le héros légendaire
dans sa patrie. C’est grâce à lui que l’île fut bientôt en grande
partie aux Français. C’est lui qui fut ensuite l’àme de la résistance
contre les Génois. Laissé sans secours lors de la conclusion de la
trêve de Vauxelles (1556), abandonné définitivement à la paix de
Cateau Cambrésis (1559) par laquelle Henri II restitua expressé­
ment la Corse aux Génois, Sampiero, indomptable, continua la
lutte sans espoir jusqu’à sa mort (1567).
Le plus clair résultat de cette passagère domination française
fut d’appesantir le joug des Génois sur l’île, de rendre plus actif
le mouvement d’émigration, particulièrement en France.
Déjà, avant 1550, ce mouvement avait amené de nombreux
Corses à Marseille. Plusieurs d’entre eux y avaient acquis de
belles situations. Or, la pêche du corail était chez eux de tra­
dition séculaire. Ils étaient au courant de l’organisation que les
Génois lui avaient donnée sur la côte africaine. Il n’est donc pas
étonnant qu’ils aient eu l’idée de fonder une compagnie et de

�PAUL MASSON

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prendre pied à côté d’eux en pays barbaresque. Peut-être leur
animosité contre Gènes et leur esprit vindicatif leur servirent-ils
de stimulants.
Les Lenche, fondateurs de la compagnie du corail, étaient
originaires du cap Corse. Les habitants de cette péninsule du
nord de l’île passent pour avoir le caractère beaucoup plus entre­
prenant que le reste de leurs compatriotes. Tandis que ceux-ci
recherchent en France les fonctions publiques et se contentent
souvent des situations modestes de gendarmes, douaniers, poli­
ciers, les gens du Cap vont tenter la fortune en Amérique. Ceux
du xvic siècle se distinguaient-ils déjà de la masse des Corses
qui prenaient du service dans les armées d’Europe ? En tout cas,
ils étaient nombreux parmi les insulaires établis à Marseille.
Les trois frères Lenche, Thomas (1), Antoine, Visconte, y
étaient peut-être arrivés successivement. En tout cas, l’aîné
Thomas s’y trouvait peu après 1530 et s’y était marié en 1541
avec Hugone Napollon dont le nom porté par plusieurs familles
marseillaises, sans doute originaires de Corse, devait être
illustré plus tard en Barbarie par Sanson Napollon, le restau­
rateur du Bastion de France. Lenche avait obtenu des lettres de
naturalité en 1553. Il avait élé d’abord capitaine marin, puisque
les documents le qualifient de patron. Ces capitaines d’alors,
propriétaires souvent d’une part importante de leur bâtiment,
étaient donc de petits armateurs mêlés en même temps intime­
ment aux opérations de négoce. Ils étaient chargés souvent de
vendre la cargaison, d’en acheter une nouvelle. Aussi, après
avoir plus ou moins longtemps navigué, devenaient-ils négo­
ciants à leur tour. Le cas fut fréquent à Marseille au xvi° siècle ;
les exemples particulièrement nombreux dans l’histoire de notre
compagnie.
Lenclic était rapidement devenu un négociant en vue. Dès 1545
il avait pu acheter aux enchères une grande maison confisquée
par le roi à un certain Etienne Boniffacy, convaincu d’hérésie,
(1) Un acte de 1555 l’appelle Thomas I.anzo. Plus communément on écrit
au début Lencliou ou Lenclio, puis Lenche et de Lenche. Le nom corse était
sans doute Lencio.

�17
lioiir le prix de 820 écus d’or au soleil (1). C’élait l’année où le
président d’Oppède exécutait avec une odieuse violence l’arrêt
du Parlement d’Aix contre les Vaudois du Lubéron prononcé
en 1540. La persécution avait dû commencer plus tôt à Mar­
seille. C’est dans celte ville que François P1', se rencontrant avec
Je pape Clément VII, qui négocia le mariage de sa nièce Cathe­
rine de Médicis, promit en 1533 de poursuivre les hérétiques.
On peut penser que la maison de Lenehe, provenant d’une
confiscation, était d’une valeur supérieure à son prix d’achat.
En tout cas cette habitation, placée au cœur du vieux Marseille,
donnant d’un côté sur la Grand’Rue, de l’autre sur la rue du
Port, tout auprès de l’Hôtel de Ville, taisait du marchand corse
le voisin des meilleures familles bourgeoises de la cité. En 1557
il y joignait une « ruelle » voisine, louée 60 florins par an à
Gabriel Dedena, maître de hache, pour lui servir de magasin.
On place communément la fondation du Bastion de France,
par Lenehe, en 1561. Or, depuis huit ans au moins, il avait
constitué une importante compagnie pour l’exploitation de la
pèche du corail. Le plus ancien document qui la concerne est en
forme de lettres patentes datées du 17 août 1553, donnant per­
mission « pour Thomas Lenehe et compagnie pour porter pour
la pesche du courail de Barbarie robes de contrebande prohi­
bées et défendues ». Elles donnaient à la compagnie le droit
d’équiper tous les bateaux qui lui étaient nécessaires, d’em­
porter toutes sortes de vivres, d’agrès, « ensemble les bois,
legnames, clavaisons, estoupes, lillets, clapes, bois et autres
choses nécessaires pour l’entretenement adoub et réparation »
des bateaux. En outre la compagnie, pour la « sûreté, tuition et
défense » de ses bateaux, pourra « envoyer une ou deux frégates
équipées pour aller quérir ledit courail ». Enfin le roi promettait
toute sa protection tant aux pêcheurs qu’aux « facteurs, entreLES -COMPAGNIES DU CORAIL

()1 On peut comparer les prix suivants de maisons au xvi° siècle : 505 livres,
maison de marchand à Bourges (1563); 500 écus, maison d'un bourgeois à
Lyon (1579, ; 3.000 livres, maison de deux étages pour un conseiller au présidial,
Nîmes (1564) ; 5.800 livres, hôtel du comte d’Egmonl, à Arras (1568). Dans
d’Avenel. Hist. économ. de la propriété cl des salaires, t. n, p. 26.
2

�PAUL MASSON

metteurs et négociateurs» de la compagnie qui entreprenait en
même temps le trafic des marchandises de Barbarie.
Elle avait conclu auparavant un accord à Alger. « Nos
bien aimés Thomas Lenche, Peyron Bausset et Jehan Tihaud,
merchans de notre ville de Marseille, disent les lettres patentes,
nous ont fait remontrer qu’ils ont cy devant obtenu de haut
et puissant prince et roi d’Airguiers congé et permission de
pescliier du courail es pays de son obéissance et pouvoir
faire et rapporter ledit courail à noire royaume ». fine redevance
annuelle avait été dès lors stipulée par les Algériens. La per­
mission de pêcher impliquait naturellement celle de fonder des
établissements nécessaires à la vie et à la sécurité des pêcheurs.
Il est probable que Lenche avait fait depuis peu cet accord
avec les Puissances d’Alger et qu’il avait aussitôt constitué sa
compagnie. L’obtention de ses lettres de naturalité un mois
avant celle des lettres patentes avait eu sans doute pour but de
faciliter la délivrance de celles-ci.
Nicolas de Nicolay, valet de chambre et géographe ordinaire
du roi, chargé par lui d’accompagner à Constantinople l’ambas­
sadeur d’Aramont, passa à Bône en 1551. Il parle de la pêche du
corail qu’André Doria affermait alors au roi d’Alger moyennant
une importante redevance annuelle et il ajoute : « De fortune
nous y trouvâmes une nef marseillaise là conduite par un patron
corse pour le recueillir et de fait en donnèrent par présent à
l’ambassadeur plusieurs belles et grandes branches (1) ». Ce texte
intéressant montre que les Marseillais n’avaient pas encore
supplanté les Génois en 1551, mais qu’ils leur faisaient déjà
concurrence. Rien n’empêche de croire que ce Corse avisé, qui
cherchait à gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur du roi, ne
fût Lenche ou quelque capitaine à son service.
On lit dans un commandement du Grand Seigneur en faveur
de la compagnie, délivré en 1582, que les Lenche pêchaient le
corail en Barbarie depuis trente ou quarante ans. Ce texte offre
une précision qui n’est pas ordinaire aux documents de ce
(1) Les navigations, pérégrinations cl voyages..., par Nicolas de Nicolay,
p. 24.

�19
genre ; il devait bien y avoir exactement trente ans en 1582 que
Lenclie avait commencé son entreprise. Le même texte parle
d’un accord passé entre les Marseillais et les Génois et même
d’un achat en règle des établissements de ces derniers (1).
La formation de la compagnie du corail contribue à éclairer
une question controversée : la noblesse marseillaise avait-elle
le droit de commercer au début du xviü siècle ? On sait que,
quand plus tard Henri IV, Louis XIII, Louis XIV voulurent
permettre aux nobles de faire le commerce sans déroger, ils
heurtèrent fortement les préjugés de leur temps. Pour Marseille,
on a prétendu que l’autorisation royale remontait aux lettres
patentes données à Moulins le 10 janvier 1566 (2). Ces lettres
n’attestent en réalité que la nouveauté des préjugés nobiliaires
et leur influence croissante. De tout temps, comme dans les
républiques italiennes, les plus grandes familles marseillaises,
et même provençales, s’étaient adonnées au négoce. A Aix, la
capitale aristocratique, rien n’était plus commun que de trouver
le titre de noble marchand, nobilis mercator, accolé au nom de
seigneurs possédant fiefs. Même d’anciennes familles remontant
aux croisades, dont les membres remplissaient de hautes fonc­
tions à la cour du roi René, ne se tenaient pas à l’écart des
entreprises commerciales. Il en était de même jusque dans la
haute Provence, s’il faut en croire les exemples cités par l’histo­
rien de la ville de Sisteron. Quand Colbert fit faire des recherches
sur les faux nobles, l’ancienneté et la force des traditions mar­
seillaises fut facilement démontrée avec grand renfort de preuves
par un prêtre de Marseille, Marchetti, dans son Discours sur le
négoce des gentilshommes de la ville de Marseille et sur la qualité
de nobles marchands qu’ils prenaient il g a ccnl ans (3).
Marchetti explique très bien comment le roi fut amené à
publier, en faveur des Marseillais, ses lettres de 1566 sur la
requête des habitants. « L’un des principaux motifs qui les
convia de recourir à une autorité plus grande et plus forte que
LUS COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir le document à l’appendice, pièce n° iv.
(2) Voir, par exemple, De Loménie. Les Mirabeau, t. u, p. 33, note 1.
13) Marseille, Brébion, 1671.

�20

PAUL MASSON

n’était alors celle de la coutume, qui s’affaiblissait de plus en
plus tous les jours par le peu de cas qu’on commençait d’en
faire, fut le dégoût delà qualité de marchand que prit la noblesse
de ce temps-là pour s’accommoder à la vanité et au caprice du
siècle qui commença de la traiter de vile et de roturière. Le
mépris que l’orgueil public en faisait depuis quelques années,
jusqu’à porter nos gentilshommes à ne la prendre plus si faci­
lement ni si souvent qu’ils avaient accoutumé de faire, obligea
nos habitants à ne différer pas davantage de recourir à l’autorité
du souverain pour tâcher d’étouffer ce mépris dans sa naissance,
sans attendre qu’il fit un plus grand progrès dans Marseille ».
L’intervention royale arrêta-t-elle ce commencement de
discrédit jeté sur le commerce ou plutôt les traditions du moyen
âge restaient-elles encore bien vivantes à Marseille? En tout
cas rien ne peut mieux montrer le grand rôle de la noblesse
commerçante dans le port provençal à la lin du xvie siècle que
l’histoire des compagnies du corail. On y verra de vieilles
familles soutenir leur fortune et l’accroître par le négoce, des
roturiers devenus nobles par la fortune ne pas renoncer aux
entreprises qui les ont enrichis.
Les actes des notaires ne mentionnent que quatre des premiers
associés de Thomas Lenche. Deux étaient des roturiers, le
patron Jean Mouan ou Muan, bourgeois cossu, troisième consul
de la ville en 1554, et le patron Carlin Deydier que la tradition
adjoignit plus tard à Lenche comme fondateur du bastion. Son
rôle paraît cependant n’avoir été que tout secondaire.
Les deux autres principaux associés, Pierre Bausset et Jean
Riqueti, négociants des plus notables de la ville, appartenaient
en même temps à la noblesse. La particule, devenue d’un usage
courant au xvne siècle pour désigner les nobles, ne l’était pas au
moyen âge ni même pendant la plus grande partie du xvie siècle.
Pierre Bausset pouvait faire remonter authentiquement au
xnc siècle la noblesse de sa famille. Un de ses ancêtres, Jean
Bausset, capitaine de la galère royale de Marseille, avait été
pourvu par le roi René, en 1437, de l’office de secrétaire ordi­
naire en récompense de ses services. Son fils, Jean II, qui oble-

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

21

liait en même temps la survivance de cet office, accompagna ce
prince à Naples en 1442 à la tête de quarante-cinq arbalétriers
qu’il avait soudoyés et se distingua dans celle malheureuse
expédition. Ces hommes de guerre avaient été sans doute en
même temps des négociants. En tout cas, Pierre Dausset, sei­
gneur de Roquefort, qualifié de marchand dans tous les actes,
ne fut pas autre chose. Troisième consul de Marseille en 1537, il
obtint le second chaperon en 1560. Par la grosse fortune qu’il
acquit, il devait accroître l'influence de sa maison, éteinte avant
le milieu du xvme siècle.
Jean Riqueti, associé de Lenche et Bausset, n’est autre que le
fondateur de la puissance de la famille des Mirabeau, illustrée
par ses derniers représentants dans la seconde moitié du
xvme siècle. Son nom, orthographié diversement dans les docu­
ments du xvie siècle, est écrit Richetti dans les registres des
compagnies du corail. Honoré, son père, était venu de Digne
s’établir à Marseille dans les premières années du xvic siècle. Sa
famille passait depuis longtemps pour noble. Une enquête faite
en 1584 prouva que les Riqueti,établis d’abord à Seyne-les-Alpes,
appartenaient à la noblesse au xive siècle et put faire remonter
authentiquement la généalogie jusqu’à Pierre Riquet, consul de
Seyne en 1346. Mais la famille n’était pas riche ou ne l’était
plus car Honoré Riqueti vint évidemment à Marseille pour tenter
la fortune dans le négoce. Un acte de notaire de 1517, tout en
le qualifiant de noble, le montre faisant une association pour le
commerce rompue en 1521 (1). Quanta Jean Riqueti tous les
documents du x\T siècle, actes notariés ou autres, le qualifient
de marchand.
Cette désignation indignait plus tard YAmi des hommes et son
fils le grand orateur. Les Mirabeau eurent la faiblesse, commune
alors, de prétendre à une origine illustre et voulurent la prouver
en établissant leur généalogie. Il ne manquait pas, sous l’ancien
régime, de généalogistes complaisants, capables, moyennant
finance, de vieillir la noblesse des parvenus cl de les rattacher à
(1) V. Actes du notaire Jean Sicolle, 4 juillet 1517, fol, 2(&gt;o v°, 270 v° (étude
Lamotte).

�22
PAUL MASSON
d’illustres familles. C’est dans cette catégorie qu’il faut ranger
Jean-Baptiste l’Hermite de Soliers, dit Tristan, l’auteur de la
Toscane française (1661) et l’abbé Robert de Briançon qui publia,
en 1693, son ouvrage sur la noblesse provençale dédié au mar­
quis de Mirabeau (1). Les révolutions ayant amené beaucoup
d’Italiens de grandes familles en Provence, on aimait particu­
lièrement à se trouver pour ancêtre quelque banni fameux,
guelfe ou gibelin. C’est ainsi que, grâce à l’Hermite de Soliers et
à Robert de Briançon, les Riqueti devinrent des descendants des
Arrighetti, nobles florentins expulsés en 1267 par le parti guelfe
triomphant, qui contractèrent aussitôt en Provence une alliance
princière. Comment le descendant de tels hommes aurait-il pu
tomber au rang de marchand au xvie siècle? Aussi, les Mirabeau,
l’orateur et son père, s’évertuaient-ils à prouver qu’il y avait eu
erreur dans les pièces de l’enquête du xviü siècle qui qualifiaient
leur ancêtre Jean Riqueti de marchand.
Pourtant Riqueti, d’une noblesse bien plus obscure que celle
de son associé Bausset, ne possédant aucun fief, méritait ce nom
beaucoup plus que lui s’il était possible. Il fut non seulement
l’un des fondateurs de la compagnie du corail, mais il devait
survivre à tous les associés de la première heure, durer, à quel­
ques années près, autant que la compagnie elle-même. Pendant
sa très longue existence, devenu seigneur riche et puissant, il
ne cessa d’être le plus actif des membres de la société avec les
Lenclie; il en fut même le chef pendant les dernières années de
sa vie. Plus tard les Mirabeau reconnaissaient bien qu’ils devaient
beaucoup à cet ancêtre, fondateur de la grandeur de leur famille
en Provence. Ils n’auraient pas dû oublier que leur fortune leur
étaient venue exclusivement par le commerce, par l’initiative et
le long labeur d’un des grands marchands du xvie siècle.
Riqueti était déjà riche et très bien posé vers 1555. En 1562 il
allait être élu premier consul de Marseille alors que cette dignité
était réservée aux genlilhommes. Il se distingua brillamment
dans sa charge. La ville était menacée de la famine ; avec ses
(1) L’état de la Provence dans sa noblesse, parM. l’abbé R. D. B. Paris, 1693,
3 ia-12.

�23
deux collègues il avança mille écus d'or saus intérêts pour faire
des approvisionnements. Il s’occupa en même temps de mettre
Marseille en état de défense contre les huguenots du Languedoc
qui envahissaient la Provence ; mais, d’autre part, il lit tous
ses efforts pour soustraire les huguenots de la ville aux exécu­
tions populaires. Les passions étaient si fortes qu’il ne put
empêcher, au péril même de sa vie, l’un d’eux d’être massacré
presque sous ses yeux. C’est couvert d’un nouveau prestige, qu’il
épousa Marguerite de Glandevès et s’allia ainsi aux plus nobles
familles de Provence. En 1571 il est inscrit parmi les citoyens les
plus imposés de la ville avec une taxe de deux cents écus.
On ne connaît pas les noms des autres associés de la Com­
pagnie Lenche et on ne sait rien de plus sur son origine. Mais
cela suffit pour la distinguer, dès le début, des nombreuses
sociétés qui se formaient à Marseille et se rompaient souvent
peu de temps après, lorsqu’elles avaient atteint le but immédiat
qu’elles se proposaient. La fondation du Bastion de France
n’apparaît plus comme une initiative isolée et quelque peu
fortuite de deux obscurs Marseillais, Lenche et Didier, mais
comme l’entreprise mûrement concertée et soigneusement orga­
nisée, approuvée et soutenue par le roi, d’une société composée
de plusieurs des plus notables négociants de la cité.
On ne connaît pas davantage les opérations de la Compagnie
pendant les dix premières années de son existence, mais il est
certain qu’elles réussirent pleinement. Le seul acte qui les
concerne est une permission donnée au nom du gouverneur de
Provence, le comte de Tende, à Pierre Bausset et Thomas,
Lenche de faire porter en Barbarie la quantité de foin,
d’étoupes et de cotonine nécessaire pour radouber les bâtiments
employés à la pêche. Les sociétés entre négociants marseillais
n’étaient pas, en général, conclues à long terme. Plus tard, le
contrat d’association des compagnies du corail fut renouvelé,
tantôt pour trois, tantôt pour cinq ans. Il est donc probable que
notre première compagnie avait été plusieurs fois remaniée déjà
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Arch. municip. Reg. des délibérations, 1570-1574, fol. 182.

�24
PAUL MASSON
avant le mois de septembre 1564 qui fut le terme de l’un des
contrats. Elle avait, sans doute, des difficultés avec les
officiers de l’amirauté, car elle dut, à plusieurs reprises,
en 1563, en 1568, faire renouveler les permissions qu’elle avait
obtenues de faire la pêche et de charger sur ses bâtiments tout
ce qui lui serait nécessaire (1).
C’est à partir de ce renouvellement de 1564 qu’on sait pour la
première fois le nombre et le nom des participants; dès lors, et
sans interruption, la vie des compagnies de corail nous est
connue dans ses détails.
La société, qui s’intitule sur ses registres : La nostra compagnia délia pesca da coralli da Bnona, comptait onze participants
qui possédaient en tout 25 parts, carats ou quirats, dont voici la
répartition :
Patron Thomas Lenclie............................
M. Jean Richetti...........................................
M. Pierre Albertas, seigneur de SainlChamas......................................................
Patron Pierre deBattista............................
Patron Jean Muante (Mouan)....................
M. Joseph de la Seta....................................
M. Pierre Bausset.........................................
M. Jean Daysac, seigneur de Venelles....
Patron Carlin Dedier..................................
M. Jean Vernet . . •...................................
M. Jacques Moustier,..................................

6 carats
3 1/6
2 1/2
2
2
1
4
21/3
1
1/2
1/2
25 carats

L’épillièle de patron accolée au nom de Lenclie devenu gros
négociant rappelait ses modestes débuts de capitaine marin.
Jean Mouan, Carlin Didier, s’étaient créé une belle situation;
Pierre de Baptiste, Corse comme Lenclie, plus récemment fixé à
(1) Voir les lettres patentes du 12 octobre 1563 et du 23 juin 1568. Arch. du
Parlement (Aix, Palais de Justice), 13., 3328, fol. 1044 ; 3331, fol. 345.

�25
Marseille, venait d’obtenir ses lettres de naturalité et de ciladinage en 1559 (1).
Quant aux autres associés dont le nom était précédé du titre
de monsieur, ils appartenaient à la noblesse ou à la bonne bour­
geoisie. Pierre Albertas, l’iin des gentilshommes les plus mar­
quants de Marseille, était plus en vue que Pierre Bausset. Les
généalogistes faisaient venir sa famille d’Italie à Apt au
xive siècle (2) et son grand-père était passé d’Apt à Marseille vers
la fin du xve siècle. Son père avait rempli avec distinction les
fonctions de premier consul; Pierre lui-même avait été honoré
de la même charge en 1543 et devait l’être de nouveau en 1566.
Seigneur de Ners et de Picliaury (3), il venait d’acquérir d’un de
ses parents la seigneurie de Gémenos au prix de 20.400 écus d'or
au soleil et il achetait en 1563 celle de Sainl-Chamas (4). Son
rang et sa fortune ne l’empêchèrent pas de rester jusqu’à sa mort
l’un des membres les plus agissants des compagnies du corail,
ainsi qu’en témoignent leurs registres.
Il allait bientôt s’associer pour la curieuse entreprise de l’écar­
late avec noble Jean Daysac, seigneur de Venelles, qui devait
prouver son initiative hardie en essayant d’implanter en Pro­
vence plusieurs industries nouvelles. Daysac, troisième consul
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, registre Vulpes et Lepus, fol. 109.
(2) Nostradamus (Hist. de Provence, p. 420), rapporte que, de son temps,
on lisait à Apt sur la maison construite par le premier des Albertas l’inscrip­
tion suivante : Antonius Albertassiensis, natione Italus Albcnsis ex nobilibus Albertassiis montis Lupi dominis ortus bas aedes erexit primusque
Albertassiam gentem ab Italia in Provinciam traduxit anno MCCCLX. —
L’étymologie fantaisiste montre que les Albertas avaient voulu, suivant le
travers de l’époque, se rattacher à la vieille noblesse italienne.
(3) Ners et Pichauris, ancienne seigneurie, dépendant autrefois de la
paroisse de Pej’pin, canton de Roquevaire, arrondissement de Marseille. Les
ruines du château de Ners, connues sous le nom de Casteou Viei, dominent
la route de Marseille à Saint-Savournin, à 17 kilomèires de la ville. Ce châ­
teau, bâti dans une gorge, au milieu des bois, par les évêques de Marseille,
assurait le paiement d’un péage. Pichauris, à quelques kilomètres plus loin,
dans un vallon, n’est plus qu’une ferme.
(4) Voir les registres de la Cour des Comptes (Arcli. des B.-du-It.). B. 1001,
1287. — Il avait acquis, en commun avec Pierre Bausset, son associé de la
compagnie, le château de Roquefort, appartenant à l’Évêché de Marseille, et les
lettres patentes du 13 avril 1570 leur confirment la « haute moyenne et basse
mère impère et simple juridiction » de leur seigneurie. Arch. du Parlement
(Aix), B. 3332, fol 23.

�26
PAUL MASSON
de Marseille en 1557, acquéreur de la seigneurie d’Istres en
1567 (1), devait être élu second consul en 1575.
La famille délia Seta, originaire de Pise, s’il faut en croire les
lettres de naturalité de 1557 (2), était venue s’établir à Marseille
au début du xvi° siècle. Joseph, qualifié d’écuyer et seigneur de
Nans, représentait à Marseille la confrérie établie à Naples pour
le rachat des captifs en Barbarie. Sa noblesse ne l’empêchait
pas non plus d’être mêlé très activement à de nombreuses
affaires commerciales, ainsi qu’en témoignent les registres des
notaires. Deuxième consul de Marseille en 1567, il s’était signalé
en présentant à Charles IX d’énergiques doléances contre les
prétentions des ofliciers de l’amirauté. Enfin, les familles des
Vernet et des Moustier fournirent des consuls à leur cité;
Jacques Moustier allait obtenir lui-même le second chaperon
en 1572.
Ainsi, en 1564, la Compagnie du corail apparaît puissamment
constituée et recrutée parmi l’élite du commerce marseillais. On
en trouve une autre preuve en consultant la liste des juges du
commerce, ou juges consuls, choisis au nombre de deux chaque
année, toujours parmi les négociants les plus réputés, souvent
même parmi les anciens consuls de la ville. On y relève les
noms suivants d’associés de la Compagnie : Pierre Albertas
(1548), Jehan Daisac (1561), Joseph de la Seda (1563), Jehan
Daisac (1565), Jehan Riqueti (1567), Pierre Albertas (1568),
Joseph de la Seda (Sepeta) sieur de Nans et Sébastien Cabre,
sieur de Roquevaire (1569), Pierre Bausset, sieur de Roquefort
(1571), Jehan Riqueti, sieur de Mirabeau (1572). Dans ce second
exercice Riqueti se signala encore par un curieux conflit avec les
consuls au sujet de la possession d’une grande salle de l’hôtel de
ville qui servait de prétoire à la juridiction consulaire (3).
L’influence et les relations de famille des principaux associés
(1) Iteg. du Parlement. B., 3331, fol. 172 v".
(2; Registre Milvus, fol. 151 v“. Le nom est écrit de la Seta, délia Seta, de la
Cetta, de la Sèile.
(3) Léon Magnan. Histoire des juges consuls et du Tribunal de Commerce
de Marseille, p. 74-77.

�27
ne durent pas peu contribuer aux succès de la Compagnie.
Ceux-ci furent des plus brillants.
Thomas Lenclie, l’ancien patron corse devenu l’un des plus
riches négociants de la ville, élu second consul de Marseille
en même temps que son associé Pierre Albertas obtenait
la premier chaperon, put l’année suivante contracter une
alliance avec l’une des plus illustres familles de Provence. En
1565 il maria sa fille Désirée à Jean-Baptiste Forbin, sieur de la
Motte, chef de la branche des Forbin, seigneurs de Gardanne (1)
petit-neveu de Palamède le Grand et arrière petit-fils de ce
Jean Forbin qui pratiquait au xvc siècle la pêche au corail en
Sardaigne. J.-B. Forbin allait remplir en 1574 les fonctions de
premier consul de Marseille. Cette alliance devait rehausser
encore le prestige de la Compagnie. L’année suivante Lenche
logeait chez lui l’ambassadeur du sultan Hadji Morat et, par
l’entremise de son hôte, il obtenait d’être dispensé d’obéir aux
récentes ordonnances en démolissant une arcade qui touchait
sa maison (2).
Thomas Lenche ne jouit pas longtemps des succès qui cou­
ronnaient brillamment sa carrière; il mourut, en effet, sans
doute à un âge peu avancé en 1568. L’année suivante disparais­
sait un de ses associés de la première heure, Jean Mouan. La
Compagnie avait fourni pour les obsèques de son chef vingt-cinq
torches ou cierges (intorce) du prix de 33 livres. Elle lit les
mêmes frais pour Jean Mouan et, dès lors, dans les registres de
comptabilité, la dépense de vingt-cinq intorce annonça, régu­
lièrement la disparition d’un des associés.
La mort de Lenche et de Mouan n’amena pas de changement
important dans la société qui avait été renouvelée au bout de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir dans le registre 5 des Insinuations de la Sénéchaussée de Marseille
(Arch. dép. des B.-du-Rh.; fol. 156-158), le contrat de mariage, daté du
29 juillet 1565, de damoyselle Désirée Lenche et Jehan-Baptiste Forbin. Lenche
constitue « en doct et pour douaire » de sa fille la somme de 24.000 livres
tournois que Forbin confesse avoir reçues en présence du notaire Gaspard
Boyer, en 1632 écus pistoles et le reste en testons. En outre, Lenche donne
« en augment dudict douaire », les bagues, joyaux d’or, d’argent, perles et
vêtements quelconques appartenant à sa fille.
(1) Lettres du 22 octobre 1567. Arch. du Parlement, B, 33 31, fol. 170.

�28
PAUL MASSON
trois ans et pour le même terme en 1567. Elle ne comptait plus
que 24 carals au lieu de 25, Jean Daysac n’ayant gardé que
1 carat 1/3. Les héritiers de Lenche et de Mouan avaient conservé
leurs parts dans l’a; soeiation. Les premiers avaient pourtant
vendu un carat à un nouveau venu, «maître» Bastian Cabre qui
appartenait aussi à l’aristocratie marseillaise. Le grand-père,
habitant d’Aubagne, déjà qualifié de noble,y était mort en 1507 et
ses trois fils étaient venus s’établir à Marseille. Bastian ou Sébas­
tien Cabre avait été second consul en 1559 et en 1561 ; il était
devenu en 1563 seigneur de Roquevaire. Ses entreprises commer­
ciales continuèrent d’accroître sa fortune, si bien qu’il put faire
contracter à ses deux filles, Isabelle et Marquise, deux’superbes
mariages, l’un avec liant et puissant seigneur Jean de Castellane,
l’autre avec un membre de la branche marseillaise desDoria (1).
L’un de ses fils, Joseph, était élu premier consul en 1570; l’autre,
Louis, devait le devenir beaucoup plus tard en 1602. L’adhésion
du seigneur de Roquevaire donnait donc encore un surcroît
d’influence à la Compagnie.
Le renouvellement de 1570 ramena le chiffre des carats à
25 par l’attribution d’un carat à Jean-Augustin Catachiollo ou
Cataclioli. Celui-ci renforçait l’élément corse dans la compagnie ;
natif de Bonifacio, il venait de recevoir ses lettres de naturalité
en 1567.
J.-B. Forbin, gendre de Lenche, était devenu l’un des associés
de la Compagnie. C’est l’exemple le plus illustre de noble
(1) Branche fondée par Lazare Doria, établi à Marseille du temps du roi
René, dont son cousin et associé était conseiller et chambellan. Il était allié à la
puissante famille des Vento, d’origine génoise aussi, cjui donna des consuls à
Marseille au xv« siècle. Son fils Biaise, noble et négociant comme lui, fut le
plus illustre des Doria de Provence. Intimement mêlé à la vie de la cité, il est
peut-être le seul citoyen de Marseille, en dehors de Casaulx, qui ait été
investi trois fois des fonctions de premier consul, en 1517, 1533, 1547. Marié à
Marguerite Forbin, fille du seigneur de Gardanne, il était ainsi apparenté à
J.-B. Forbin, le mari de Désirée Lenche. Il était, de plus, lié avec plusieurs
des principaux membres de la Compagnie et, la même année 1567, il tient sur
les fonts baptismaux Honoré, le fils aîné de Jean Riqueti, et la fille du capi­
taine Nicolas Bausset. Cest son septième enfant, Gaspard Doria, qui épouse
en 1584 Marquise de Cabre, — Labande. Les Doria cle France. Paris, Picard, 1899
p. 80 et suiv,

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

commerçant que nous offre Marseille au xvi° siècle. Plus encore
que les Alberlas les Forbin appartenaient à la hante noblesse
provençale. C’étaient bien des gentilshommes d’épée. Pourtant ce
terme n’a pas grand sens ici. Au xv°, au xvie siècle, de nombreux
Forbin manient l’épée à l’occasion, mais ce sont surtout à la fois
des ruraux et des commerçants. Charles deRibbedans son inté­
ressant ouvrage sur la Société provençale au moyen âge, nous les
a présentés à diverses reprises comme des types de gentils­
hommes provençaux campagnards. Jean Forbin, le père du
fameux Palamède, grand armateur, que nous avons vu entre­
prendre la pêche du corail, représente bien sous ses différents
aspects le noble marseillais et provençal de la fin du moyen âge.
Propriétaire soigneux, en même temps que possesseur de navires,
il laisse à sa femme la jouissance de ses biens et stipule spéciale­
ment dans son testament (1453) qu’elle gardera ses porcs et ses
truies. Il n’était pas moins ardent à guerroyer quand il le
fallait. Au lendemain de l’incendie de Marseille par les Aragonais
en 1423, il avait lancé ses navires contre la flotte d’Alphonse
d’Aragon. Une autre fois que ce roi bloquait Marseille par mer
il coula son vaisseau pour fermer l’entrée du port à la flotte
ennemie. Il pourvoit la ville d’artillerie pour la défendre d’une
attaque; il fait construire la vieille tour Saint-Jean, encore
debout, qui lui coûte 2.000 florins d’or.
Ainsi ces multiples exemples prouvent bien que, jusqu’à la fin
du xvie siècle, la noblesse provençale conserva une physionomie
spéciale. C’est une noblesse qui travaille, toute différente de ces
seigneurs de la cour des derniers Valois, entièrement oisifs en
dehors des guerres, dépensant leurs revenus sans compter et se
ruinant. Bernard Palissy, l’infatigable travailleur, plein de
dédain pour ces courtisans, « mangeant leurs revenus en bra­
vades, despenses superflues, tant en acoustremens qu’aullres
choses»,aurait trouvé en Provence un spectacle moins attristant.
Dans le règlement de la succession de Thomas Lenche,
J.-B. Forbin n’avait gardé que trois carats au nom de sa femme
Désirée Lenche. Deux avaient été cédés par lui à Antoine Lenche,
frère cadet de Thomas. Celui-ci, venu peut-être plus tard à Mar7 Wl v o a

�PAUL MASSON
30
seille, n’avait obtenu ses lettres de naturalité qu’en 1568. Est-ce
parce qu’il les avait sollicitées seulement au moment de rem­
placer son frère à la tète de la compagnie? Il en avait pris, en
effet, la direction et devait porter à la fois à leur apogée sa pros­
périté et celle de sa famille (1).
L’association renouvelée pour cinq ans, en 1570, comprit
exactement les mêmes participants et le même nombre de
25 carats; Jean Vernet, Jacques Moustier et Carlin Deydicr,
successivement décédés, furent remplacés par leurs héritiers.
Antoine Lenclie avait débuté par un coup de maître. Il avait
fait un voyage à la cour en 1570. Son but était, sans doute, de
s’assurer d’une manière générale la faveur des conseillers
influents du roi, mais, plus particulièrement, d’obtenir que des
ordres fussent envoyés à notre ambassadeur, à Constantinople,
pour faire réussir la négociation que tentait la compagnie auprès
de la Porte. Le moment semblait favorable ; Claude du Bourg
venait de renouveler les Capitulations en octobre 1569. Ce qu’il y a
de certain c’est qu’un envoyé de la compagnie réussit à obtenir un
commandement du Grand Seigneur qui consolidait sa position
sur la côte barbaresque. Voici la traduction de cet important
document, par Honoré Sulïïn, interprète du roi à Marseille en
langue turquesque et arabesque. Elle figure à la suite du texte
arabe dans l’un des registres des insinuations de l’amirauté de
Marseille :
« Au valeureux seigneur des seigneurs, clément et magnanime,
vertueux et suprême, rempli de tout honneur et félicité, à lui
conçue par la grâce de la divine providence, au suffisant roi de
Algiers Jafer, la félicité duquel soit perpétuelle, et autre vertueux,
digne de tout honneur et gloire, lecadi de Algiers et à mes très
chers capitaines volontaires, que leur force soit augmentée, que
vous étant arrivé mon très haut et sublime commandement, vous
sera pour avis que Marce carèsetla Cale etboume, les trois baslions ensemble, compris le gouvernement de l’escale et trafic de

(1) Lettres portant provision de l'office de maître des ports en la ville de
Toulon pour Antoine Lenclie, de Marseille, 15 mai 1575. Arch. du Parlement,
il» 3332, fol. 1197.

�31
Bône, le tout concédé par mon liaul el sublime commandement à
Anthoine Linchou età ses participants, marchands de Marseille,
ce que auraient envoyé ici leur homme à ma haute porte, afin que
ne leur fût fait aucun trouble par les capitaines des galères, ni à
leurs personnes et facultés, nous ayant requis de n’être molestés,
ayant fait commandement ou commandé que, à l’arrivée démon
sacré commandement, vous soit enjoint que, toutainsi comme de
ancienneté et par à devant, en payant par chacune année ce que
est de coutume, de les laisser jouir de ladite escale et bastions et
que, tout ainsi que a été à devant, les laisser faire leur marche et
contracter, acheter et vendre parmi les Arabes, et leur être per­
mis de prendre pour leurs alimens, nécessaires pour leur entre­
tien, sans contrevenir à mon sublime commandement, que ne
leur soit donné aucun trouble ni empêchement par les capitaines
de mer, ni permettre que leur soit fait aucune difficulté, que après
la vue de ce mien haut et sublime commandement soit remis
en leurs mains, ainsi sachiez et prêterez foi à mon sacré signe
daté du commencement de la lune deregeb, année de leur pro­
phète 980, qui est du nôtre le premier de la lune du mois d’octobre
1572, à l’impériale résidence de Constantinople, traduit par moi
interprète de Sa Majesté, par la commission à moi donnée par
monsieur le lieutenant de l’amirauté. » Honoré S urfin , inter­
prète fl).
Ainsi le privilège de la pêche du corail et la possession de
ce qu’on allait bientôt appeler les « Concessions d’Afrique »
étaient dès lors assurés à la compagnie marseillaise, à la fois par
la volonté des Algériens et par la haute autorité du sultan, en
même temps que par la faveur royale. Chose curieuse, elle en
jouissait paisiblement depuis plus de vingt ans, et c’est au
moment où il semblait que sa situation fût affermie qu’elle allait
être attaquée. En effet l’éclat de ses succès et l’appât de ses
bénéfices allaient lui susciter, à Marseille même, d’ardents rivaux
et ouvrir pour elle une ère de difficultés.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Iteg. des Insinuations, 1555-1620, fol. 257-58. Arch. des IJouclies-du
Rhône. — Cf. le commandement de 1582, publié à l’appendice.

�PAUL MASSON

CHAPITRE II
LA COMPAGNIE DU CORAIL ET SES VICISSITUDES

(1580-1602)

A partir de 1580, la prospérité delà compagnie lut menacée
par une succession de calamités, de circonstances adverses, de
luîtes à soutenir contre des adversaires. Elle résista à tout pour­
tant et se fût maintenue jusqu’au xvne siècle, si, brochant sur le
tout, la discorde ne s’était pas mise entre les associés et n’avait
fini par amener la dissolution de leur association au début
même du nouveau siècle.
En 1580 elle était engagée depuis plusieurs années déjà dans
une lutte difficile dont on ne pouvait pas prévoir l’issue. Au
moment de son renouvellement, en 1575 (1), Henri III avait de
nouveau confirmé, par ses lettres patentes du 13 décembre 1574,
les privilèges accordés en 1553 (2). Pourtant, en 1577, arrivait à
Constantinople le négociant J.-B. de Nicolle, chef d’une compa­
gnie rivale qui s’était formée à Marseille pour supplanter celle de
Lenche. La longue querelle qui s’éleva prouve bien que les privi­
lèges ou permissions accordés par le vice-roi d’Alger, le roi de
France et le Grand Seigneur, équivalaient à un monopole de fait,
bien que le mot n’eût pas été prononcé, et étaient considérés
comme tels par Lenche et ses associés.
Nicolle arrivait chargé d’une lettre du roi pour son ambassa­
deur, Gilles de Noailles, abbé de l’isle, par laquelle S. M. lui
commandait « d’assister ledit Nicole de conseils et de toutes
autres choses qu’il pourrait.... et de seconder la volonté que
(1) La compagnie de 1575 compta 26 carats Par suite du désistement de
Jean Daysac et des héritiers de J. Vernet il y eut 2 carats 5/6 disponibles.
Jean Itiqueti, prenant 2/6, porta sa part à i! carats 1 2 ; les héritiers de
J. Moustier prirent 1/2 carat, et Antoine Lenche, doublant sa participation, eut
ainsi 1 carats. Voir, à l’appendice, pièce n"l.
(2) Arch. des B.-du-lth. Andrautù.v-Rcg. des Insinuations, fol. 382-86.

�����33
S. M. a d’aider ceux de ses sujets qui se veulent évertuer à faire
chose profitante au public comme sera l’entreprise dudit Nicole
et ses associés ». Nicolle obtint du G. S. tout ce qu’il désirait ; il
était en train de faire rédiger les commandements qui lui étaient
nécessaires quand on apprit l’arrivée à Constantinople, sur les
galères d’Alger, d’un Corse, parent d’Antoine Lenche. L’agent
du roi, Juyé, qui faisait l’intérim de l’ambassade, avait cru
devoir se plaindre à la cour des procédés de Nicolle. Celui-ci avait
réintroduit la coutume, qui « avait été quasi du tout levée avec
beaucoup d’honneur et réputation pour S. M. et grand soula­
gement de ses sujets », de faire des présents à la Porte. Cependant
Nicolle avait pour lui les ordres du roi ; Juyé le soutint et
demanda au grand vizir de n’ajouter aucune créance à ce que
pourrait lui dire le Corse envoyé de Lenche (1578) ».
La nouvelle compagnie obtint donc les commandements
qu’elle sollicitait et, bientôt après, des lettres-patentes d’Henri III
en date du 2 mai 1579, qui assuraient son complet triomphe.
« Nous aurions ci devant écrit au Grand Seigneur en faveur et
recommandation de notre cher et bien amé Jehan Baptiste de
Nicolle et ses associés de notre ville de Marseille, afin de leur
permettre la pêche du corail es mers îles et côte de Barbarie
ensemble le libre négoce et trafic des marchandises non prohi­
bées ce que le Grand Seigneur leur aurait libéralement concédé
en notre contemplation, outre ce gratifié ledit Nicolle, pour son
particulier et des siens, pour la pêche du corail et trafic d’un
lieu appelé Massacarès, audit pays de Barbarie, ains les édifices
et bâtiments que tenaient ci devant aucuns marchands gene­
vois.....sur quoi icelui de Nicolle, pour la plus grande sûreté et
afin de ôter toute occasion de révoquer notre intention en doute,
pour ce regard nous a très humblement supplié et requis vouloir
le tout autoriser par nos lettres à ce convenables et, d’autant que
le fait est de soi recommandable pour le bien et utilité qu’il en
peut revenir au public, aussi égard aux services par nous reçus
dudit de Nicolle, en deux voyages qu’il a fait devers ledit Grand
Seigneur où nous lui avions donné charge de quelque affaire
concernant notre service, dont il se serait bien et fidèlement
LES COMPAGNIES DU COIÎAIL

!(

�PAUL MASSON
34
acquitté à notre contentement et désir. A ces causes et autres à
ce nous mouvant, agréons le susdit pouvoir concession et
octroi par lui obtenu dudit Grand Seigneur..... le don desdits
lieux et édifices de Massacarès pour ladite pêche du corail
et trafic des marchands (1) ». Ces lettres avaient été enregis­
trées sans difficulté par le lieutenant général de l’amirauté de
Marseille qui avait rendu une ordonnance en conséquence le
14 juillet 1579.
Nicolle avait fait auparavant deux fois le voyage de Constanti­
nople pour le service du roi ; la cour devait souvent,dans la suite,
employer dans ses négociations des Marseillais, intermédiaires
à la fois commodes, avisés, et peu compromettants. Ce fut aussi
dans les traditions du gouvernement de savoir récompenser de
pareils services sans faire rien débourser au Trésor. Comme il
convenait les privilèges semblaient accordée à Nicolle en vue du
bien public : il s’agissait de remplacer à Massacarès des Génois
qui, sans doute, avaient disparu depuis longtemps pour céder la
place à la première compagnie marseillaise. De celle-ci il n’était
fait aucune mention ; ce qui laisse supposer que Nicolle et ses
associés avaient obtenu leurs lettres par surprise. Cependant, ils
étaient trop avisés pour avoir songé qu’elle s’inclinerait sans
rien dire devant les faits accomplis. Ils avaient fait insérer dans
les lettres-patentes des défenses très expresses de les molester, et
en même temps l’interdiction à toute cour et juridiction de s’oc­
cuper des procès et débats qui pourraient intervenir, lesquels
étaient évoqués au conseil du roi.
Allait-on voir deux compagnies marseillaises établies côte à
côte en Barbarie? Lenclie et ces associés firent un puissant effort
pour rester en possession de leur monopole et parurent d’abord
l’emporter. En 1580 l’ambassadeur Germigny vil arriver à Cons­
tantinople, sur une galiote d’Alger, le capitaine Salvety l’un des
principaux officiers de la compagnie Lenclie en Afrique. Il
apportait une recommandation du roi pour le grand-vizir en
faveur de cette compagnie, en même temps qu’un arrêt du conseil

(1) Registre des Insinuations de l’Amirauté, 1555-1620, fol. 477-479.

�35
rendu sur celle affaire. Germigny présenta les lettres du roi au
capitan pacha qui lui donna une réponse favorable. Tout parais­
sait remis en l’état quand la cour se dégagea une seconde Ibis ;
l’ambassadeur reçut d’autres lettres du roi à Sa Haulesse en
faveur de la nouvelle compagnie, portant révocation des précé­
dentes et de l’arrêt. C’est là un exemple du gâchis dans lequel
était tombé le gouvernement de la F rance pendant ce triste règne
de Henri III.
Sagement, Gennigny ne tint pas compte des dernières lettres
reçues et attendit de nouveaux ordres avant d’agir. Comme il le
disait, il serait dangereux de solliciter toujours de la Porte des
commandements contradictoires, « de quoi le Grand Seigneur
et ses ministres se moqueraient et irriteraient comme ils ont
fait ci-devant, au blâme et mépris de la nation. »
En attendant il faisait ressortir que le capitan pacha, Euldj-Ali,
était tout à fait favorable à Lenche. C’était lui qui, étant vice-roi
d’Alger, avait « baillé audit Lencio la Cala de Massacarère » et il
écrivait lui-même au roi que « difficilement autre que Lencio et
ladite ancienne compagnie en pourrait jouir et tirer profit. »
Ces désordres semblent avoir rendu confiance aux Génois
expulsés par les Français ; ils négocièrent aussi de leur côté.
Dans une instruction, en date du 5 septembre 1580, remise à son
secrétaire Berthier, qu’il envoyait au roi, Germigny faisait, en
effet, ressortir qu’il avait tenu à obtenir un commandement du
Grand Seigneur en faveur de l’ancienne compagnie, à cause de
« la pratique que les Génevois ont à cette Porte pour composer
avec le nouveau vice-roi d’Algiers de la pèche du corail et faire
avoir copalte (la ferme) d’icelui à la Cale de Massacarère, de
laquelle jouissent à présent les sujets du roi... seulement pour
conserver les sujets de Sa Majesté en possession de ladite Cale
et empêcher qu’elle ne retournât en mains étrangères, jusqu’à ce
qu’il ait plu à Sa Majesté établir sur icelle, par arrêt de son
Conseil, un règlement entre les deux compagnies ancienne et nou­
velle. » (1). En 1582, l’ancienne compagnie obtenait un nouveau
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) V. Charrière . Négociations de la France dans le Levant. T. ni, p. 766-767
et 629-931, en note.

�3(3
PAUL MASSON
el très exprès commandement adressé au vice-roi d’Alger qui
lui confirmait solennellement le monopole de la pêche el la pos­
session de ses établissements (1).
Bientôt après, Lenclie et Nicolle trouvèrent un terrain d’entente.
En 1584, ils fondèrent ensemble, pour l’exploitation de la pèclie
sur les côtes de Tunis, une compagnie dont il sera question plus
loin. Mais celte association fut rompue en 1586 el les contesta­
tions reprirent. En 1588, en 1589, les registres de la Compagnie
Lenclie portent des dépenses faites au procès contre JeanBaptiste de Nicolle. En 1591, un certain Jean Zeddes (?) est à
Paris pour poursuivre les sollicitations au sujet de cette affaire
et reçoit 579 écus d’or de bonne monnaie pour sa peine. Les
appuis grandissants que les Lenclie et leurs associés avaient à
la Cour finirent par faire reconnaître la justice de leur cause.
Ils avaient eu à se débattre contre d’autres tracas. Le pre­
mier consul français établi à Alger, le capitaine marseillais
Maurice Sauron, qui avait enfin pu prendre possession de son
poste en 1581, réclama aussitôt de la compagnie du corail le
paiement des droits de consulat. Celle-ci voulut s’y soustraire,
Sauron le fit citer devant le Grand Prieur, gouverneur de Pro­
vence. Antoine Lenclie se rendit auprès de celui-ci à Salon, en
avril 1583, pour plaider sa cause (2). Suivant l’usage, il ne négli­
geait pas les présents ; on voit la compagnie dépenser en 1584
deux écus d’or pour l’acliat d’une monine (singe), cadeau destiné
à M. le Grand Prieur. Il en coûtait plus cher à la cour où le capi­
taine Bausset, député en 1584, avait dû promettre à divers sei­
gneurs 163 écus d’or de divers présents, dont 60 écus pour deux
vcinos (couvertures d’apparat) de taffetas à la Siollo (de Chio ?).
(1) Voir, à l'appendice, le texte de ce document que sa précision rend parti­
culièrement important.
(2) On trouve dans un des registres, Eu, 918, des chiffres intéressants sur les
dépenses de voyage d'alors : 20 avril 1583. Payé à sieur Antoine Lenclie pour
êlre allé à Salon parler à M. le Grand Prieur.... et premièrement a demeuré
quatre jours à ses dépens, 13 liv. 4 s.; ensemble pour louage d’un cheval)
quatre jours à 16 sols, se monte 61 sols et 21 sols pour dépenses de son servi­
teur ; monte le tout 17 livres 12 sols (5 écus 52 s.). — 18 avril 1583, pour louage
de neuf chevaux pour aller à Salon. .. assavoir 8 chevaux 3 jours et 1 cheval
4 jours, à 16 sols, 7 écus 28 sols.

�37
Il fallut transiger; la veuve de Sauron reçut, en 1585, la somme
de 650 écus pour paiement de tous les droits contestés. C’était
le commencement d’une longue et funeste querelle qui allait
faire des consuls et des compagnies du Bastion des adver­
saires déclarés, au grand détriment de l’influence française et des
intérêts du commerce. La dispute avait même commencé dès
les origines du consulat. C’est en 1564 que des lettres patentes de
Charles IX avaient créé ce poste en faveur du Marseillais
Bertolle. Le Conseil de ville de Marseille avait décidé aussitôt
d’engager un procès contre Bertolle par devant le Conseil privé
du roi. Thomas Lenche, deuxième consul de la ville cette
année-là, avait pris la parole à ce sujet dans rassemblée
municipale (1).
LES COMPAGNIES DU CORAIL

C’est pendant ces pénibles contestations que Marseille fut
désolée à plusieurs reprises par les plus terribles pestes qu’elle
eût endurées depuis longtemps. Le fléau l’avait souvent visitée
dans le cours du moyen âge, malgré les rigoureuses quarantaines
imposées aux navires aux Vieilles Inlirmeries, situées dans l’anse
des Catalans. Les relations avec le Levant, où les loyers d’infec­
tion existaient à l’état peimanent, créaient un continuel danger.
Or la vigilance était quelquefois endormie, les procédés de
désinfection pas toujours efficaces. Il arrivait aussi que des
navires revenaient de points contaminés du Levant sans passer
par les Infirmeries de Marseille et apportaient la contagion dans
quelque petit port de Provence ; tel fut le cas en 1580. Déjà,
en 1530, Marseille avait été affreusement ravagée pendant plu­
sieurs mois. Mais la peste de 1580 devait rester longtemps tris­
tement célèbre sous le nom de grande peste. Il fallut celle de 1720
pour en effacer le souvenir et cependant le désastre du
xvme siècle ne fut pas plus considérable.
Le mal fut introduit à Cannes par un navire de retour du
(1) Voir les lettres patentes abolissant, à la requête des Marseillais, l’office de
consul de la nation française à Alger en Barbarie, « comme inutille et non
nécessaire ». (Moulins, jauv. 1566. Registres du Parlement de Provence.
B, 3330, fol, 196 y”).

�PAUL MASSON
38
Levant. C’était ordinairement les marchandises qui étaient le
véhicule des dangereux microbes; il paraîtrait qu’une femme,
passagère du navire, apporta celte fois le fléau. Il désola d’abord
tout le voisinage et particulièrement la ville de Grasse où le
nombre des morts s’éleva, dit-on, à 6.000 environ. De là il se
répandit dans toute la Provence maritime. Signalé à Aix en
juillet 1580, il sévit treize mois sans discontinuer. Parlement,
Cour des Comptes, officiers du roi, s’étaient hâtés de déserter la
capitale. Les chaleurs d’un été accablant succédant à des pluies
de printemps excessives avaient aidé à la propagation du
fléau. Sa malignité était excessive et peu de malades frappés
pouvaient espérer échapper à la mort.
Marseille, atteinte dès le mois de février, fut la plus éprouvée.
Le nombre des morts atteignit 20.000, suivant le vieil historien
Bouche qui recueillit les récits de témoins survivants, de 30.C00
d’après Ruffi. C’était presque le dépeuplement pour une ville qui
ne devait pas atteindre alors 50.000 habitants. La mortalité avait
été aggravée par une terrible famine. Les gens d’Aix avaient, en
effet, retenu au passage les blés des villages avoisinants d’où le
port tirait sa subsistance ordinaire. « La plupart des pauvres
gens étaient contraints de brouter l’herbe et se servaient de
viandes si fort inusitées qu’ils semblaient plnlôt des fantômes
vivants que des hommes (1) ». Il faut signaler le dévouement de
plusieurs officiers municipaux qui n’abandonnèrent pas la ville.
Le second consul, d’Olières, l’assesseur, Jean Doria, furent
victimes de leur dévouement. Pierre d’Antelmi, lieutenant du
viguier, survécut et le conseil lui vota une récompense de
150 écus d’or au soleil. L’automne et l’hiver amenèrent une
accalmie et les habitants rentrèrent. Mais le jour de Pâques
suivant (26 mars 1581), le fléau se ralluma. Ce fut une panique
indescriptible. On s’écrasait à la fois sur les bateaux pour fuir
par mer et aux portes de la ville, devenues trop étroites, pour
gagner la campagne. C’est à peine s’il resta dans les murs deux
à trois mille personnes. Cette fois-ci le viguier et les consuls

(1) Ruffi, p. 352.

�39
donnèrent l’exemple du courage. La ville échappa à un autre
danger. Un jour, trente ou quarante galères d’Espagne, qui croi­
saient devant le golfe, faillirent entrer dans le port par surprise.
Profitant d’une bruine épaisse, elles passèrent entre le Châteaud’If et la côte sans être vues. Heureusement la forteresse de
Notre-Dame de la Garde les découvrit et tira deux coups de
canon pour donner l’alarme. La population, réfugiée dans le
terroir, accourut en armes jusqu’aux portes pour les garder et
les Espagnols s’éloignèrent.
La santé fut rétablie en 1582, mais la contagion reparut de
nouveau sur divers points, en 1586, notamment à Aix et à Mar­
seille, où elle dura du 15 novembre au mois de mai 1587. De
nouveau la ville fut abandonnée. La crédulité populaire attribua
la prolongation inusitée du lléau aux maléfices d’un faux ermite
qui avait parcouru le pays, sous prétexte de soigner les pesti­
férés et s’était d’abord attiré une grande vénération; le soi-disant
ermite, dont Bouche raconte la curieuse histoire, fut brûlé vif à
Aix en 1588.
On conçoit quel trouble de pareilles épidémies devaient
apporter dans le commerce. Chaque fois que Marseille était
contaminée les négociants transportaient le siège de leurs opé­
rations à Cassis, à La Ciotat ou à Toulon, suivant que l’un ou
l’autre de ces ports restait indemne. C’est ainsi qu’en 1580-81, la
compagnie du corail se servit de La Ciotat; un de scs membres,
Augustin Catacholi, y tenait la caisse et y dirigeait le char­
gement et le déchargement des navires. Au milieu de ces perturbutions, le fisc tenait à ne pas perdre ses droits : l’ordonnance
royale du 24 août 1581 avait stipulé que les marchandises
débarquées à Cassis, La Ciotat ou Toulon, y paieraient les
mêmes droits de la table de la mer auxquels elles auraient été
soumises à Marseille (1).
Malgré tout, la compagnie du corail continuait à pros­
pérer. Elle était bien à son apogée, semble-t-il, quand l’asso dation fut renouvelée en 1585 (2). Celle-ci avait été réduite à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Archives du Parlement, B., 3334, fol. 678.
(2) Voir, à l’appeudice, l'acte d’assossietté extrait des registres du notaire
Champorcin.

�PAUL MASSON
40
24 carats (1) par suite de l’achat qu’elle avait fait de deux parts
à J.-B. Forbin, seigneur de Gardanne, le mari de Désirée
Lenclie. Elle comprenait deux membres nouveaux, Jean et
Pierre Olivier, possesseurs d’un carat que leur avait vendu
Nicolas Bausset, (ils aîné et héritier du vieux Pierre Bausset (2).
Celui-ci, continuant les traditions de sa famille, avait fait de son
fils un capitaine de galère et Charles IX, par lettres patentes de
1573 et 1574, l’avait pourvu du gouvernement important de la
forteresse du château d’If et des îles qui commandaient l’entrée
de la rade de Marseille. Sur l’ordre du roi, Nicolas Bausset avait
fait en 1575, sur sa galère, le voyage de Rome, et y avait rendu
de si grands services que, par lettres patentes de 1576, Henri III
lui avait accordé la survivance de ce gouvernement pour Jean
de Bausset, son fds aîné. Aussi est-ce lui que la compagnie avait
député à la Cour en 1584 pour y soutenir ses intérêts dans la
querelle contre le consul Sauron. Il allait jouer un rôle très
actif dans les troubles de la Ligue en Provence.
Pierre Albertas, un des fondateurs de la compagnie comme
Pierre Bausset, avait aussi disparu. Son fils aîné, AntoineNicolas d’Albertas, qui le remplaça dans la société, se paraît des
titres de seigneur de Saint-Chamas, Gemenos, Ners, Pichauris,
Dauphin, Saint-Maïme, du Tholonct et de Roquefort, de gen­
tilhomme ordinaire de la chambre du Roi et capitaine de
200 hommes de guerre. Il vient assez longtemps à la Cour et ne
semble pas s’être mêlé activement comme son père de choses
de négoce. Jean de Cabre, seigneur de Saint-Paul (3) et Louis de
Cabre, seigneur de Roque va ire, avaient aussi remplacé leur père,
Sébastien Cabre, dans la possession de ses carats. L’influence
accrue des représentants de celte génération nouvelle était
doublée par leurs alliances : Louis de Cabre avait épousé en
1576 la fille du premier président de la Cour des Comptes de

(1) La réduction avait été faite au renouvellement de 1582. Voir l’en tête du
registre E. II, 957.
(2) 12 sols payés à 12 garçons qui ont porté 24 torches à l'ensevelissement
de feu M. Bausset (3 juillet 1584). Registres delà Compagnie, E. II, 948.
(3) Saint-Paul les Durance, arrondissement d’Aix.

�41
Provence, Jean de Sade. Les liens de la compagnie faisaient
aussi contracter des alliances entre les familles des associés :
Jean de Cabre avait épousé Marguerite d’Albertas; Antoine
d’Albertas se maria en 1596 à Marguerite Riqueti, fille de Jean.
La fille d’Anloine Lenche devait devenir en 1592 la femme
d'Honoré Riqueti, frère de Marguerite.
La prospérité de la compagnie était surtout révélée par la
fortune croissante de ses deux principaux membres, Lenche et
Riqueti. Noble écuyer et puissamment riche, Antoine Lenche
avait dédaigné d’acquérir des fiefs. Il achetait des maisons dans
Marseille (1). Tout en l’imitant Jean Riqueti travaillait systéma­
tiquement à fonder la puissance territoriale de Mirabeau. C’est
en 1570 qu’il avait acheté la terre et la seigneurie de Mirabeau,
de Gaspard de Glandevès, parent de sa femme, pour la somme
de 21.000 écus de 48 sols pièce. Il acquit aussi la seigneurie de
Negréaulx (2) et ne cessa d’arrondir ces deux fiefs. Dans le
dénombrement de ses terres, fait lors de l'hommage prêté à
Henri IV en 1597, on mentionne les «aultres biens acquis audict
Mirabeau et son terroir par ledict Riqueti ». On y voit figurer
dix terres de la contenance de vingt charges en semences, une
terre de trois charges, une vigne, deux prés, sept terres de seize
charges, six terres de douze charges, etc. (3). Les registres des
notaires marseillais renferment un grand nombre d’actes d'achat
« de bastide et jardin ou de maison » pour Jehan Riqueti sieur
de Mirabeau.
C’est à ce moment que l’épithète de magnifique parut toute
naturelle pour désigner la compagnie et ses membres. On disait
« la magnifique compagnie du corail », les « seigneurs de la
magnifique compagnie. » Cette grandiloquence se retrouvait
dans la comptabilité de la compagnie ainsi libellée : « Le magni­
fique seigneur A. Lencio pour compte de la magnifique grande
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir par exemple dans les registres du notaire Clianiporcin : vente par
Pierre Bellon, marchand, d'une maison de « mil escus d’or sol » pour noble
Antlioine Lencho escuver de Marseille (25 septembre 158G, fol . 716). Lenche
signe toujours Antonio Lencio.
(2) Aujourd’hui Negreoux sur les bords de la Durance, non loin de Mirabeau.
(3) Cour des Comptes de Provence, B. 791, fol. vii-xr.

�PAUL MASSON

compagnie du corail.... a chargé sur le galion.... pour consi­
gner au magnifique capitaine Jean Porrata, gouverneur de
l’entreprise. » Pourtant les mauvais jours allaient bientôt
commencer pour la compagnie, avec les troubles de la Ligue
qui allaient particulièrement désoler Marseille, avec le refroidis­
sement progressif de l’amitié turque et algérienne auquel la
Ligue elle-même et son amitié pour l’Espagne ne furent pas
étrangers (1).
Il I '

Marseille s’était toujours distinguée par son zèle catholique.
La communauté avait envoyé deux cents hommes, soldés à ses
frais, au duc d’Anjou commandant l’armée royale et cette troupe
s’était distinguée à Jarnac (1569). Après la mort de Charles IX
les protestants avaient repris aussitôt les armes : ce fut la guerre
des Carcistes et des razats. Marseille fournit trois cents arquebu­
siers au chef catholique le comte de Carcès. Catherine de Médicis
était venue elle même rétablir la paix en 1579; puis, les pestes
de 1580 et 1581 avaient fait diversion.
En 1585, l’organisation de la Ligue dans tout le royaume vint
compliquer une situation déjà suffisamment troublée. Les catho­
liques, en désaccord sur la politique à suivre vis-à-vis des
huguenots, prenaient les armes les uns contre les autres. En
Provence, elle fut formée par le sieur de Vins et dirigée contre
l’autorité du gouverneur, le grand prieur de France, Henri
d’Angoulême, frère bâtard du roi. Dès lors, la lutte fut ardente,
à Marseille, entre la faction ligueuse et les bigarrais, comme on
surnomma les royalistes.
Pendant onze ans, la ville eut en permanence l’aspect d’une
place en état de siège. De forts corps de garde surveillaient les
postes pour éviter toute surprise ; un autre occupait l’hôtel de
ville. A tout moment, on courait aux armes ; pour se rendre aux
réunions de l’hôtel de ville, les bourgeois revêtaient la cuirasse
sous leurs vêtements et y cachaient des poignards.
Comme toujours, les ambitieux eurent beau jeu au milieu des

�43
troubles pour les faire servir à leur dessein. On vit les chefs
ligueurs réveiller de vieux sentiments d’indépendance, sans
qu’on puisse dire la part de sincérité qu’il y avait dans leurs
revendications comme dans leur affectation de zèle religieux. On
vit aussi se succéder les drames sanglants qui montrent à la fois
la violence des passions et la brutalité de mœurs de ces gens si
polis et si raffinés de l’époque de la Renaissance. Les principaux
membres de la Compagnie se signalèrent par un attachement
inviolable au parti du roi, surtout les Lenche et les Bausset, le
capitaine Nicolas, gouverneur du château d’If, et son neveu,
l’avocat, porteur du même prénom.
Les Bausset prirent une part active au renversement de la
tyrannie établie dans la ville par le consul Louis de la Motte
Dariès, le premier chef des ligueurs. Pris et remis au Grand
Prieur, Dariès, jugé sommairement, fut aussitôt pendu en sa
présence (13 avril 1585). Son émouvante exécution ne rétablit
pas le calme. L’année suivante, le colonel corse Alphonse
d’Ornano, ami des Lenche, fut l’intermédiaire qui fit connaître
au Grand Prieur les menées du gentilhomme marseillais Philippe
Altovitis, ancien partisan de Dariès. On sait comment Altovitis,
transpercé d’un coup d’épée par Henri d’Angoulême dans
l’hôtellerie d’Aix où il se trouvait, eut la force en tombant
de tirer son poignard et de le blesser à mort (juin 1586).
La réapparition de la peste ne ramena qu’une trêve passagère.
Aux élections municipales d’octobre 1587 les ligueurs et bigar­
rais firent un grand effort pour s’emparer des fonctions muni­
cipales. Nul ne remporta la victoire. Le premier consul fut bien
un ligueur, Nicolas de la Cépède, mais Antoine Lenche obtint
le second chaperon et le viguier Pierre d’Antelmy le soutenait.
Les deux partis, croyant être en état de triompher, entamèrent
une lutte violente pour devenir maîtres de la ville. Nogaret de
la Valette, commandant en Provence en l’absence de son frère
le duc d’Epernon, successeur du Grand Prieur, vint inutilement
apporter aux bigarrats l’appui de l’autorité royale. Il ne fit que
prouver son impuissance et dut quitter la ville livrée à
l’anarchie.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�44
PAUL MASSON
L’année 1588 devait être marquée par un nouveau drame.
Lenclie, homme résolu, chef reconnu des bigarrais, voulut,
semble-t-il, s’emparer de l’hôtel de ville par un coup de main
et en chasser les ligueurs. Ceux-ci avertis avaient renforcé le
corps de garde mais Lenche, malgré les conseils de prudence,
ne voulut pas renoncer à son dessein. Couvert d’une cuirasse et
le chaperon consulaire en tète, suivi d’une cinquantaine de
royalistes armés de toutes pièces il s’avance, un soir, vers le
poste qui l’accueille à coups de pistolets et d’arquebuses. Le
premier consul accourt aussitôt avec un renfort de ligueurs ;
les bigarrats sont mis en fuite et Lenche abandonné se réfugie
au couvent de l’Observance. Une assemblée générale, aussitôt
convoquée à l’hôtel de ville, décide de le suspendre de sa charge
et de faire informer contre lui comme perturbateur.
Cependant une troupe de ligueurs a découvert son asile. Au
matin « ayant eu avis qu’il était dans le couvent de l’Observance
le vont prendre là-dedans, le chaperon lui est ôté par un cardeur
à laine qui lui donne encore un soufflet et le mènent hors du
couvent. Etant à la porte, il est chargé à coups d’épée et de
pistolets et s’étant jeté dans l’Eglise il est poursuivi par ses
assassins et meurtriers jusqu’au devant du benoislier où il est
tué et massacré inhumainement et après délivré aux enfants
qui le traînent jusques au devant de son logis où il est recueilli
par ses domestiques et serviteurs avec les lamentations et
clameurs que ces accidents ont accoutumé d’apporter.» Telle fut
la fin lamentable d’Antoine Lenche racontée par un de ses plus
ardents partisans, l’avocat Bausset (1). Les deux premières
victimes de marque de la guerre civile avaient été des ligueurs;
ceux-ci avaient pris leur revanche.
Elle fut d’ailleurs complète ; la Ligue restait maîtresse de la
ville pour huit ans. La mort de son chef était un coup sensible
(1) M é m o ir e s c o n c e r n a n t les d e r n ie r s tr o u b le s d e la v ille d e M a r s e ille ,
d e p u is l’a n 158.) j u s q u ’e n 1596, par Nicolas de Bausset, lieutenant principal

en la sénéchaussée de ladite ville. Publiés par la Société historique de
Provence dans les Mémoires pour servir à l’histoire delà Ligue en Provence.
Aix. Makaire, 1866.

�45
pour la compagnie du corail ; mais, surtout, elle avait à redouter
la malveillance de la faction qui tyrannisait Marseille.
La Ligue semblait alors triompher dans tout le royaume. Elle
était maîtresse aux Etats de Blois de 1588. Marseille y avait
envoyé trois députés qui se distinguaient par leur exaltation.
L’un d’eux était Antoine-Nicolas d’Albertas; la division s’était
donc mise au sein de la compagnie. L’assassinat du Balafré, puis
celui d’Henri III, portèrent à son comble l’exaltation ligueuse.
En Provence, tout particulièrement, le parti royal semblait réduit
à une complète impuissance. Mais deux factions divisèrent
les ligueurs : l’une avait pour chef le comte de Carcès; c’était le
parti modéré, représentant les mêmes tendances que le duc de
Mayenne, hostile aux énergumènes de Paris; l’autre dirigé par
le sieur de Vins, puis par sa belle-sœur l’énergique comtesse de
Sault, n’hésitait pas sur le choix des moyens et ne reculait pas
devant les alliances étrangères.
Marseille, où les bigarrais n’osaient plus se montrer, fut
troublée par les luttes des deux factions ennemies. Pour faire
triompher leur cause, de Vins et la comtesse de Sault mirent
leur confiance dans Charles Casaulx, fils d’un marchand
originaire de Gascogne, qui s’était distingué par son audace et
sa violence dans les troubles précédents et avait su grouper
autour de lui des partisans résolus. Cependant, même en ayant
recours à l’émeute, Casaulx ne put réussir à se faire élire consul
ni en 1589 ni en 1590 ; les partisans du comte de Carcès restaient
maîtres de l’hôtel de ville.
C’est alors que la comtesse de Sault fait venir en Provence
l’astucieux Charles Emmanuel, duc de Savoie. Les Marseillais
étaient peu disposés à le recevoir. La comtesse accourt avec
Casaulx ; une nouvelle émeute, soulevée par celui-ci, le rend
maître de la ville où le duc fait une entrée solennelle et décide
l’envoi d’une députation qui l’accompagne à Madrid auprès de
Philippe II, son beau-père. Bientôt, le grand-duc de Toscane,
inquiet des menées du Savoyard, envoie ses galères à Marseille
pour surveiller les évènements. Nicolas Bausset, gouverneur
du Château-d’If, ennemi des ligueurs, traite avec l’envoyé du
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON
46
Médicis qui lui promet sa protection, laisse les Toscans débar­
quer dans les îles mais lient close sa forteresse.
La situation, déjà bien troublée à Marseille, le devient encore
plus par la brouille de Charles Emmanuel et de la comtesse
de Sault. Casaulx lui donne asile et se fait enfin élire pre­
mier consul (1591). Il repousse successivement deux attaques
du duc de Savoie (novembre 1591) et du comte de Carcès
(août 1592) et ces deux succès grandissent son prestige. C’est
alors qu’il fait nommer viguier un homme qui lui était tout
dévoué, Louis d’Aix. A partir de l’automne de 1592 ils exercent
pendant deux ans et demi un duumvirat dictatorial. La consti­
tution de Marseille n’existait plus et Casaulx resta premier
consul sans même être soumis à la formalité d’une réélection.
Des proscriptions et des confiscations de biens avaient marqué
son triomphe. Personne n’osait lui résister ouvertement ; mais
des complots avortés, œuvre d’obscurs mécontents, lui fourni­
rent des prétextes pour atteindre ses ennemis. Les Riqueti et
quelques autres sortirent de la ville pour aller offrir leurs
services à l’armée du roi. Pendant leur absence Casaulx fit
emprisonner la veuve de Lenche et Marguerite de Glandevès
femme de Jean Riqueti. Il alla voir celle-ci dans sa prison,
croyant pouvoir en tirer de l’argent, mais il dut y renoncer
devant sa hère attitude.
Cependant, tandis que la puissance et l’audace de Casaulx
grandissaient, l’abjuration d’Henri IV (juillet 1593) avait changé
la face des choses ; le roi avait été sacré à Chartres (février 1594)
et, avant même son entrée à Paris (22 mars), la plupart des villes
du royaume l’avaient reconnu ; en Provence Aix avait donné
l’exemple (janvier). Le seul prétexte aux dernières résistances
c’est que le roi n’avait pas reçu l’absolution du pape ; or, la
réconciliation longuement négociée fut enfin proclamée (sep­
tembre 1595). Aussitôt Mayenne et les derniers chefs ligueurs
entamèrent des pourparlers qui allaient aboutir à un accord
avec le roi (janvier 1596). Mayenne avait écrit aux duumvirs
pour les y faire comprendre ; ils avaient rejeté ses propositions.
Ainsi, au début de 1596, Marseille restait la seule ville du

�47
royaume, en dehors de la Bretagne où tenait encore Mercœur,
qui ne reconnût pas Henri IV. L’obstination de Casaulx semble
bien difficile à comprendre. Des historiens de Marseille se sont
enthousiasmés pour lui. Selon eux le farouche ligueur était un
homme épris des vieilles libertés de sa ville ; il aurait voulu
restaurer la république du moyen âge. Singulier anachronisme
s’il y songea réellement (1). Les écrivains royalistes du temps
ont au contraire accablé Casaulx et n’ont vu en lui qu’un ambi­
tieux sans scrupules, entêté à conserver coûte que coûte une
dictature péniblement acquise et qu’il ne pouvait abandonner
sans craindre des représailles.
Quoi qu’il en soit, lorsque le duc de Guise, nouveau gouver­
neur, entra en Provence avec une armée (21 novembre 1595),
Casaulx ne trouva d’autre ressource que de se jeter dans les bras
de l’Espagne. Lés vaisseaux espagnols furent introduits dans le
port et des troupes cantonnées dans la ville (28 décembre 1595),
tandis qu’une députation conduite par le frère du consul, le
notaire François Casaulx, allait signer à Madrid le traité du
20 janvier 1596 qui mettait la ville sous le protectorat de
Philippe IL
Le triomphe de la royauté, l’arrivée du duc de Guise, avaient
rendu courage aux ennemis de Casaulx; l’entente avec l’Espagne
avait excité bien des mécontentements. Un dernier complot
tramé contre le consul allait réussir.
Les principaux artisans furent des membres de la compagnie
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Le seul fondement de cette tradition locale qui peut bien n’être qu’une
légende est un passage de Gaufridi (Hist. de Provence, t. ii, p. 82G) qui,
écrivant en 1694, rapporte que Casaulx se serait ouvert de son projet à son
ami Robert de Ruffi « lequel ayant la fleur de lys fort avant dans le cœur »,
l’aurait supplié de se donner au roi de France. Timon-David, auteur d’une
intéressante Elude généalogique sur les familles de Casaulx, d’Aix et de
Libertat, remarque avec raison qu’il est étrange que l’historien de Marseille,
Ruffi, contemporain de Gaufridi, ait passé sous silence un fait qui, aux yeux
de ses concitoyens, eût grandement honoré son aïeul. Il faut, de plus,
rapprocher le récit de Nostradamus, contemporain, qui recueillit les dires
de témoins et d’acteurs des événements. Selon lui Casaulx était tiraillé entre
des influences diverses, celle de son fils Fabio a jeune homme de douce
et gracieuse nature », qui ne cessait de le supplier de se reconcilier avec le
roi, et celle de Nicolas David. 11 ne dit rien de ses projets de république,
p. 1022 et suiv.

�48
PAUL MASSON
Lenche. Au milieu de l’anarchie elle avait subi de profonds
remaniements lors du renouvellement de l’association, en 1591 et
en 1594. Elle avait d’abord été réduite à dix-neuf carats et demi
par l’exclusion deJ.-B. de Forbin.de Louis de Cabre, de Lazarin
Mouan, des héritiers de Carlin Didier, compromis dans l’agita­
tion ligueuse. En 1594 le nombre des carats fut relevé à vingt"
deux et demi par l’admission de quatre nouveaux participants
qui s’étaient distingués comme officiers au service de la
compagnie : Philippe Gasparo (1), Paul Porrata, Antoine-Marie
Salvety, Orso-Sanlo Cipriano, tous d’origine corse, même le
dernier venu d’Italie (2). Celui-ci devait marier son fils, JeanPaul de Cipriano, à Honorade de Forbin, fille de Désirée Len­
che, cousine germaine des deux fils d’Antoine (3).
Le clan des Corses était donc puissamment renforcé dans la
compagnie. Ils n’avaient pas oublié la mort de Lenche, leur
ancien chef, et la chute de Casaulx devait être pour eux une
vendetta attendue. De plus il y avait rivalité d’intérêts entre la
magnifique compagnie cl les tout-puissants duumvirs. Ceux-ci
n’avaient-ils pas eu l’idée en 1591 de fonder une compagnie rivale
qui fit en Tunisie la pêche du corail? II y avait donc eu, depuis
plusieurs années, concurrence entre l’ancienne et la nouvelle
compagnie. On peut penser que Casaulx avait profité de sa toute
puissance pour gêner des rivaux dont la plupart étaient ses
ennemis politiques. Ceux-ci en étaient réduits à acheter les
bonnes grâces de Casaulx et Louis d’Aix(4). En 1591 elle leur
(1) Appelé en 1599 Philippe de Gaspari, chef d’une famille noble qui devait
s’éteindre au milieu du xviii 0 siècle.
(2) Lettres de naturalité pour Orso-Sauto Cipriano, natif de Corsègue, retiré
en France depuis 1572, mai 1578. Cour des comptes de Provence. B, 67, fpl. 166.
— La compagnie figure d’abord sur les registres comme comptant vingt-cinq
carats. En effet, Forbin, ligueur repentant, Louis de Cabre et Cosme Deidier,
avaient été mis parmi les participants. Ils déclarèrent ensuite avoir été portés
par erreur sur le contrat d'association qu’ils n’avaient pas approuvé, s’abstin­
rent de participer à aucun des actes de la compagnie et furent en effet consi­
dérés comme n’en étant pas membres. Une copie de l’acte d’association, en
date du 24 novembre 1594, se trouve dans les papiers de Ferrenc (carton 2) aux
archives municipales.
(3) V. aux archives dép. des B.-du-Rh. le reg. 6 des insinuations de la séné­
chaussée, fol. 606, la copie du contrat de mariage.
(4) Louis d’Aix était déjà lieutenant du viguier.

�49
lait cadeau de deux superbes chevaux barbes achetés quatre
cents écus.
L’àme de la conspiration, ourdie contre eux dès le mois de
décembre 1595, fut l’avocat Nicolas Baussel, neveu du gouverneur
du Château-d’If. Parmi les membres de la compagnie, les fils de
JeanRiqueti, dont la mère avait été emprisonnée par Casaulx,
Bosnie, Deidier, François de Cabre, prirent une part active à
l’exécution. Nicolas Bausset a raconté longuement, dans ses
Mémoires (1), ses négociations avec le duc de Guise et les péni­
bles incertitudes des conjurés. Tout finit par réussir, grâce à
l’audace du capitaine Pierre Libertat, commandant de la porte
réale, et de son frère Barthélemy qui frappèrent Casaulx à mort
et ouvrirent la porte aux troupes de Guise (17 lévrier 1596). Les
Libertat étaient Corses (2) et en relations avec ceux de la compa­
gnie du corail. En 1599, Barthélemy y acquérait un carat (3).
Les conjurés avaient fait avec Guise un traité en règle où ils
stipulaient les récompenses qui leur seraient réservées. Henri IV
tint généreusement les promesses faites. Le gouverneur du Châ­
teau-d’If reçut pour son fils, en 1597, des lettres patentes de pro­
vision de l’office de receveur général du laillon en Provence,
office qu’il avait lui-même exercé. D’autres lettres de 1597 l’ap­
prouvaient d’avoir perçu pendant la rébellion un droit de 6 o/o
sur les navires qui aborderaient à Marseille, pour le rembourse­
ment des frais qu’il avait supportés afin de conserver sa forte­
resse au roi, lorsque les galères de Toscane étaient venues s’éta­
blir aux îles. Le neveu, Nicolas Bausset, fut pourvu, en 1599, de
l’office de lieutenant général de la sénéchaussée de Marseille (4).
Tandis que Barthélemy Libertat était proclamé viguier de Mar­
seille, à la mort de son frère en 1597, Ogier Riqueti, second fils
les

Compagnies du corail

(1) Voir la note de la page 44. Il s’attribue, peut-être à tort, le mérite de
l’initiative. D’après Nostradamus, très renseigné sur ces événements, c’est
Libertat, le premier, qui aurait songé à renverser Casaulx. Bausset n’au­
rait été que son instrument, p. 1026-27.
(2) Leur grand-père Barthélemy Libertat, marinier, avait reçu ses lettres
de naturalité en 1541.
(3) Eu, 954, fol. 141.
(4) Voir pour les lettres patentes du 21 fév. 1597 et les lettres de provision
du 18 mars 1599, les registres du Parlement, B. 3339, fol. 412 v°, 3340, fol. 331 v°.
4

�PAUL MASSON

de Jean, avait été nommé premier consul en remplacement de
Casaulx ; Désiré Moustier, autre membre de la compagnie, avait
aussi obtenu le deuxième consulat, tandis que Bausset était luimême assesseur des consuls. Ainsi la compagnie pouvait sc
féliciter d’avoir suivi dans les troubles le parti des bigarrats. Elle
participait au triomphe delà cause royale. Elle voyait ses mem­
bres à la tête de la municipalité marseillaise ou comblés de
faveurs par Henri IV. D’un autre côté, le rétablissement de la
tranquillité en Provence, les efforts de la diplomatie royale eide
Savary de Brèves pour raffermir l’alliance turque semblaient lui
promettre une nouvelle ère de prospérité. Malheureusement une
brouille inattendue entre les associés allait au contraire amener
sa dissolution après un demi-siècle de prospérité.
Depuis la mort d’Antoine Lenche, elle avait été dirigée par le
dernier survivant de ses fondateurs, le vieux Jean Riqueti.
Les fils de Lenclie, Thomas, sieur de Moissac, eL Antoine
n’avaient pas encore assez d’expérience, ni d’autorité, pour
succéder à leur père. En 1589, Thomas qui est au Bastion avec
sa mère, Jeanne dcBoquin, lui donne procuration pour agir en
son nom et le Parlement d’Aix, sur la requête de celle-ci, l’auto­
rise à user de ce pouvoir pour négocier et administrer. La
vaillante veuve du consul assassiné soutint donc les intérêts de
ses enfants (1).
Jusqu’ici l’entente avait été complète entre les Lenclie et les
Riqueti. Jeanne de Lenclie, fille d’Antoine, avait épousé
Honoré (2), le fils aîné de Jean Riqueti. Mais celui-ci mourut en
1597 ou 1598. Honoré, nouveau seigneur de Mirabeau, et son
frère cadet, Laurent, seigneur de Négréaulx, prirent, dans la
compagnie, la place de leur père (3). La direction leur en fut
(1) 10 mai 1589. Parlement, H. 3306, fol. 162.
(2) 11 fit bâtir sur la place de Lenche, habitée par son beau-père, un très bel
hôtel où son fils Thomas devait avoir l'honneur de recevoir Louis XIV
en 1061.
(3) D’après L’Hermite de Soliers (La Toscane française), Jean Riqueti eut
cinq fils : Honoré, Ogier, Pierre, Antoine, Thomas, et deux filles : Marguerite
et Claire. C’est, sans doute, Ogier qui est appelé Laurent sur les registres de
la compagnie du corail.

�51
aussitôt disputée par Thomas de Lenche, devenu noble et posses­
seur de fief, auquel son récent mariage venait de valoir de forts
appuis à la cour. Le 1er novembre 1590, il avait épousé Louise
d’Ornano, petite-fille du héros Sampiero et fille d’Alphonse
d’Ornano, ancien colonel des compagnies corses au service du
roi, lieutenant-général en Dauphiné, en 1587,à la suite d’exploits
brillants. De nouveaux services signalés, rendus au roi contre
les Ligueurs et les Espagnols, venaient de lui valoir le bâton de
maréchal de France. Le frère cadet du sieur de Moissac, marié à
Louise de Village, était entré dans une des familles nobles les
plus anciennes et les plus puissantes de Marseille. Pour tenir la
balance égale entre ces hommes jeunes et ambitieux, la compa­
gnie ne comptait personne parmi ses membres qui fût capable
de maintenir les traditions de forte unité et de concorde qui
avaient fait sa force et sa prospérité.
En 1597, les Lenche étaient à leur tour récompensés, comme
les Bausset et les Libertat, des services rendus par leur père
contre la Ligue. Le sieur de Moissac recevait des lettres patentes
datées de janvier 1597 portant « provizion du gouvernement et
traffic du Bastion de France au Massacarès. » Le préambule
rappelait que le lieu de « Massacarès dit le Bastion », qui
« servait de retraite aux sujets du roi associés à faire la pêche du
corail » avait été « ci-devant baillé en garde au feu sieur de
Lenche » et il n’était question que de confier au fils une charge
vacante par le trépas du père (1). En réalité, Antoine Lenche
n’avait jamais reçu pareille investiture et la charge de « gouver­
neur pour le roi » était une nouveauté qui donnait à son fils une
situation tout à fait en dehors de la compagnie. Le sieur de
Moissac avait sans doute sollicité l’intervention royale pour
assurer dans sa famille l’hérédité de la direction de la compagnie
et du commandement des établissements, considérés comme la
véritable propriété des descendants du fondateur. On allait
oublier de plus en plus au xvnc siècle que celui-ci, malgré tout
le mérite de l’initiative, n’avait agi que comme mandataire d’une
société.
LES COMPAGNIES DU COIUIL

(1) Iteg. des insinuations de l’amirauté de Marseille. Enregistrement et
texte des lettres patentes (fol, 24-7-249, deuxième pagination).

�PAUI MASSON

Aussi, les associés et à leur tète les Mirabeau, jaloux de voir
leur échapper la prééminence qu’avait eue leur père, protes­
tèrent contre ce qu’ils qualifiaient une usurpation. Le roi fut
supplié de « maintenir et conserver lesdils associés aux autorités
et privilèges à eux concédés par le feu roi Henri second en ses
lettres patentes du août 1553 desquels ils avaient bien et duement joui du depuis » et, en conséquence, de révoquer les lettres
de 1597 obtenues par surprise.
Cependant le sieur de Moissac avait envoyé en Barbarie son
frère Antoine qui se saisit, le 6 mai 1599, du Bastion et de tous
les établissements de la compagnie. En même temps il négociait à
Constantinople et obtenait, en 1600, un commandement du Grand
Seigneur, renouvelant celui de 1572 qui avait accordé à la
compagnie marseillaise les pêcheries et les concessions d’Afrique.
Mais il y avait entre les deux commandements une différence
significative de libellé. En 1572, il avait été accordé à« Antlioine
Lincliou et à ses participants marchands de Marseille ». Celui
de 1600rappelait seulement le nom d’Antoine Lenche, et substi­
tuait « Thomas et Antoine Lincliou au lieu et place de leur pèie
pour exercer ladite charge de capitaine des Bastions comme
aussi de la pèche. »
Les Lenche étaient ainsi bien armés pour soutenir la lutte
engagée contre eux par la compagnie. Les adversaires mirent en
jeu toutes les influences dont ils pouvaient disposer et épui­
sèrent toutes les ressources que pouvait leur fournir la procé­
dure pour trouver une juridiction favorable. Un arrêt du consul
du 8 février 1600 avait fait un premier règlement sur le différend.
Les Lenche, pensant que la coalition formée contre eux leur
rendrait les juges de Marseille et le Parlement de Provence défa­
vorables, obtinrent un arrêt du Grand Conseil du 29 février 1600
qui évoquait le procès au parlement de Grenoble. Leurs adver­
saires répondirent du lac au tac; sur leur demande, le conseil
privé, tenu à Grenoble le 30 septembre 1600, décida que la cause
serait instruite et jugée en première instance par les juridictions
subalternes de Provence. Puis, le 26 juin 1601, des lettres du
roi adressées au duc de Guise, gouverneur de Provence, et à

�53
Guillaume du Vair, premier président du parlement, leur
ordonnèrent d’ouïr les parties et de donner leur avis avant qu’il
lut jugé définitivement.
Mais Guise fut retenu quelque temps à la cour; les associés
en profitèrent pour remporter un avantage. Il était sans doute
connu comme plus porté à favoriser les Lenclie. En tout cas, du
Vair avait des attaches avec les membres delà compagnie, parti­
culièrement avec les de Bausset. En vertu de lettres royales du
13 août 1601, le premier président, en l’absence du gouverneur,
fut chargé de donner seul son avis. C’était au tour des Lenclie
de mettre enjeu leurs influences; sur leur demande, une décision
du conseil privé du 30janvier 1602 décida que du Vair surseoirait
de donner son avis jusqu’à ce que le duc de Guise fût revenu en
Provence et que ledit avis serait alors donné par eux « conjoin­
tement sans retardation. »
Tout fut réglé, en effet, sans retard. Le 25 mai 1602 Guise
donnait mission au sieur de Soubeyran de se transporter au Bas­
tion pour examiner sur place la situation et lui faire un rapport.
Soubeyran revint tout gagné à la cause des Lenclie et l’avis du
duc, envoyé le 13 octobre 1602, fut aussi favorable que ceux-ci
pouvaient l’espérer.« Nous, Charles de Lorraine, duc de Guise....
certifions à S. M. que, suivant son commandement, nous avons
envoyé exprès le sieur de Soubeyran au Bastion de France.....
qu’il nous a rapporté quy était fort nécessaire pour le bien du
service de S. M., qu’elle y mît quelqu’un pour y commander et
pour ce que le sieur de Moissac s’est acquis une grande créance
audit pays, tant à cause de feu son père qu’y a commandé un
long temps audit Bastion que pour ce qu’il s’y est lui-même fort
bien comporté depuis la mort de son père, nous estimons que
S. M. ne peut faire élection de personne pour commander audit
Bastion plus propre que ledit sieur de Moissac. »
C’était la première fois que les établissements marseillais
étaient visités au nom du roi et l’appui qu’ils pouvaient prêter
à la politique royale était aussitôt constaté. Dès lors il ne
s’agissait plus d’une simple querelle de marchands; son intérêt
étant clairement démontré, Henri IV n’hésita plus et trancha le
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON
54
différend par un coup de théâtre. Les lettres patentes données à
Fontainebleau le 26 novembre 1602 disaient très clairement son
sentiment : « Savoir faisons que, nous considérant qu’étant un
fait... dont la connaissance appartient à notre neveu le duc de
Guise, son avis est suffisant pour nous y faire prendre résolution
sans attendre celui du sieur duVair.....en considération que ledit
gouvernement n’a rien de commun avec le négoce et trafication des
marchandises et qu'il est question d’une affaire d’étal et d’un gouver­
nement par nous donné pour le bien de notre service, en quoi lesdils
associés ne sont aucunement intéressés et pour certaines autres
causes importantes à notre service, nous avons dit et déclaré....
que le sieur de Moissac demeurera pourvu dudit gouverne­
ment du Bastion de France, suivant les lettres de provision de
janvier 1597..... » En conséquence ceux qui étaient tentés de le
molester s’exposaient à être punis comme coupables de lèsemajesté.
Ainsi l’entreprise purement commerciale et privée des Lenche
et de leur compagnie devenait, au début du xvne siècle, une
«affaire d’état»; le roi possédait sur la côte d’Afrique une
forteresse commandée par un capitaine nommé par lui. Il y
avait bien dès lors un Bastion de France. Richelieu devait
soutenir et faire triompher celte théorie contre le fils même du
duc de Guise qui prétendit plus tard être seul propriétaire du
Bastion, comme acquéreur des droits des Lenche. Après une
lutte vivement conduite de part et d’autre, la victoire restait
à ceux-ci mais le résultat fut la dissolution définitive de la
Compagnie. La liquidation donna lieu à une série de procès
jugés par les parlemenls de Provence, de Grenoble et de Paris(l).
On considéra que l’association avait pris fin le 6 mai 1599, jour
où Antoine de Lenche avait occupé le Bastion. Rien n’était
encore terminé en 1616 (2).

(1) Voir une requête d’Antoine Riqueti, assignant devant le Parlement de
Paris Antoine et Thomas Lenche et autres intéressés dans la compagnie du
corail, septembre 1613. — Reg. du Parlement d’Aix, B 3344, fol. 833 v°.
(2) Tous les actes relatifs à cette querelle figurent dans le Registre des
Insinuations de l’amirauté de Marseille, fol. 247-262. On trouve aussi les
lettres patentes de novembre 1602 en faveur du sieur de Moissac dans le
cinquième registre de la sénéchaussée de Marseille, fol. 333.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

Donc les premières années du xvn° siècle avaient vu dispa­
raître au milieu de luttes pénibles la « magnifique » compagnie
du corail. Sa dissolution avait été un résultat indirect des
[roubles religieux qui avaient laissé dans les esprits de mauvais
ferments d’agitation. Marseille devait en souffrir pendant toute la
première moitié du xvn° siècle.
Malgré les renouvellements fréquents de l’association, la
variation du nombre des carats et l’admission de quelques nou­
veaux membres, c’était bien une seule et même compagnie qui
avait représenté la France en Barbarie pendant cinquante ans.
C’était d’ailleurs Je sentiment des associés eux-mêmes. Dans
leurs registres successifs de comptes on trouve fréquem­
ment cette formule : notre compagnie ancienne, notre compagnie
nouvelle. En 1591 le caissier tient à remarquer formellement
que la compagnie, réduite à 19 carats 1/2, est pourtant la même
que les précédentes de 24 et de 26 carats. On verra plus loin
quelles furent l’importance et la variété de ses opérations, mais,
rien que par sa durée et par ses succès ininterrompus, la
compagnie du corail mérite une mention à part dans l’histoire
des anciennes compagnies françaises. Elle avait heureusement
pu se passer de toute ingérence officielle. Les compagnies du
Bastion qui lui succédèrent au xvn° siècle devaient connaître
plus de déhoires que de succès. Personne ne devait jamais être
tenté de les qualifier de magniliques.

�PAUL MASSON

CHAPITRE III
UNIS COMPAGNIE MARSEILLAISE AU XVIe SIÈCLE
SON ORGANISATION, SON OUTILLAGE.

L’histoire de la compagnie du corail a évoqué le souvenir des
mœurs brutales d’un siècle où les esprits étaient pourtant si
délicats et si raffinés. Elle a montré le spectacle de la vie agitée
de ces négociants marseillais du xvi° siècle, si différents de pai­
sibles bourgeois, ceignant l’épée sans répugnance et revêtant la
cuirasse, ne redoutant ni la bataille, ni le tumulte de l’émeute,
ni les complots et les coups de main. L’étude de l’organisation
cl des opérations de la compagnie présente un intérêt tout
différent. Elle apprendra bien des détails intéressants sur la vie
commerciale au xvic siècle.
Ce n’est pas un fait banal de pouvoir étudier en détail le fonc­
tionnement d’une grande compagnie ancienne de quatre siècles.
Peut-être même est-ce une chance unique. Outre les précieux
registres de comptabilité, les actes d’association, celui de 1585
conservé dans les registres du notaire Champorcin (1), celui
de 1594, mêlé aux papiers de famille des Ferrenc, aux archives
de l'hôtel de ville de Marseille, fournissent des éléments
malheureusement incomplets. L’acte de 1585 se réfère à un
contrat antérieur passé chez maître Roj'er le 30 novembre 1574.
Malgré la précision de celle date, sans doide fausse, et des
recherches aux époques voisines, il a été impossible de mettre
la main sur ce contrat qui eût permis de retrouver les précé­
dents. C’est une mésaventure qui arrive assez fréquemment,
(1 Voir le texte à l’appendice.

�57
paraît-il, à ceux qui font des recherches dans les vieilles
archives des notaires.
Nos ancêtres ne connaissaient pas la variété des formes d’asso­
ciations commerciales ou industrielles qui se sont multipliées
au xix° siècle ; mais, déjà, sous l’ancien régime, on distinguait
trois types ordinaires : les sociétés en nom collectif, les sociétés
en commandite, les sociétés anonymes et inconnues. « Une
société en nom collectif, écrit Guyot dans son Répertoire de
jurisprudence, est celle qui a lieu entre deux ou plusieurs négo­
ciants pour faire en commun un certain commerce au nom de
tous les associés. Tous les actes de cette société se passent sous
le nom des associés qui l’ont contractée, soit que ces noms
soient exprimés chacun en particulier, soit qu’on les exprime
collectivement, en signant, par exemple, un tel et compagnie (1) ».
Cette définition conviendrait à peu près aux sociétés du même
genre aujourd’hui; elle s’applique assez exactement à notre
compagnie du corail, au moins à ses débuts. Le capital de ces
sociétés n’est pas fixé ; il y a association de personnes plutôt
que de capitaux : les associés engagent tous leurs biens dans les
affaires entreprises en commun. Aussi il n’y a pas émission
d’actions. Chacun des membres de la compagnie y possède un
intérêt qui peut être très variable. Doua les engagements des
divers membres sont souvent très inégaux.
A Marseille on appelait carat, quarat ou quirat la part d’in­
térêt de chaque associé. Cette dernière forme prévalut et le mot
s’est main tenu jusqu’à nos jours dans la langue provençale (2).
Quel était le sens primitif du mot carat (carato en italien) ? Au
xvne siècle on l’employait en français dans deux sens. Il dési­
gnait un poids minuscule pour peser et évaluer les diamants;
les orfèvres et monnayeurs l’employaient pour exprimer la
bonté ou le litre de l’or. « Les monna3reurs ou l’usage ont fixé la
perfection de l’or à 24 carats, quoique, cependant, on ne puisse
jamais si bien épurer ce précieux métal qu’il n’y manque
quelque quart de carat (8)». Ainsi, de l’or à 22 carats renfermait
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) V° Société.
(2) Sous aucune de ses formes il ne figure clans le dictionnaire de Mistral.
(3) Savary de Biaisions, D\ct. dit commerce, V" Carat.

�58
PAUL MASSON
deux parts d’alliage. Le sens de carat, appliqué aux parts d’in­
térêt d’une compagnie, dérivait de la même origine. Une com­
pagnie était constituée par un certain nombre de carats et le
chilïre de 24, qui correspondait à l’or fin, représentait en quelque
sorte le nombre normal pour une compagnie. C’est pourquoi
celle du corail avait compté au début 24 carats. Mais les circons­
tances pouvaient amener l’abandon du chiffre usuel eL préféré
et c’est ainsi qu’aux divers renouvellements de la compagnie le
nombre des carats fut tantôt porté à 25 ou 26, tantôt abaissé
jusqu’à 19 et demi.
Comme la compagnie connut le succès dès le début les sommes
engagées rapportaient de beaux bénéfices et les parts ou carats
élaient recherchées. Mais les détenteurs ne se souciaient guère de
les abandonner sans y être forcés par les circonstances. Elles se
transmettaient fidèlement en héritage ; sur vingt-quatre carats
trois seulement appartenaient à de nouveaux venus en 1585 et il
fallut les troubles de la Ligue pour faire entrer quatre nouveaux
participants. Par suite de la rareté de l’offre et de l’importance
latente de la demande, les parts atteignirent un prix élevé. Celuici représentait d’ailleurs, non seulement des bénéfices éventuels,
mais une partie des bâtiments marchands, des barques de
corailleurs, et des établissements divers de la compagnie.
On trouve dans les registres du notaire Champorcin, à la date
du 12 janvier 1583, l’acte d’achat par la compagnie elle-même de
deux carats cédés par Jean-Baptiste Forbin, pour la somme de
dix mille écus d’or sol, de soixante sols pièce, à payer dans le
délai d’un an (1).
Les sociétaires s’engageaient implicitement à participer à
toutes les opérations de la compagnie et à fournir l’argent néces­
saire, au prorata de leurs carats, au fur et à mesure des besoins.
L’acte de 1585 renferme une clause formelle dirigée contre les
(1) Fol. 35-37. Forbin agissait au nom de sa femme Désirée Lenche. Il recon­
naissait à sa femme la propriété des dix mille écus et il constituait en garantie
la terre de la Forbine à Saint-Marcel (propriété actuelle du marquis de
Forbin) qu’il s’interdisait d’aliéner ou d’hypothéquer. — A la suite (fol.31) est
une attestation du caissier de Forbin et de celui de la compagnie, en date du
10 juillet 1585, constatant que la somme de dix mille écus a bien été payée.

�59
défaillants ou négligents. Il paraît que, par la faute de ceux-ci,
la compagnie avait été obligée d’emprunter de l’argent pour ses
opérations courantes, « dont n’en venait que confusion et
perte ». Il était donc bien entendu, comme une condition indis­
pensable, sans laquelle « la renovellation de ladite société n’eût
été faite, (pie celui ou ceux desdits associés se trouvant refusants
ou défaillants au paiement de leur part et portion desdites fourni­
tures, lorsqu’ils en seront requis par ceux qui auront la charge
de recouvrer pour ladite compagnie, à la seule déclaration et
attestation desquels ont voulu et consenti être ajoutée pleine et
entière foi, dans huit jours après ladite signification... audit cas
seront entièrement privés de leur part et participation de leur
dite société. »
Ces appels de fonds étaient appelés des crues, coite dans les
registres écrits en Italien, plus tard des fournitures. Très fré­
quents ils pouvaient être d’importance très inégale. Le
31 mars 1569, la compagnie fait une levée de 2.500 livres au
carat, ce qui correspondait, pour 24 carats, à une dépense de
60.000 livres. Le plus souvent il s’agissait de 50 à 200 écus à la
fois, parfois de sommes inférieures à 100 et même à 50 livres.
La fréquence de ces demandes de fonds était très variable.
Dans le seul mois de mars 1571, il y eut des crues successives de
75, 34, 64, 16 et 1.000 livres par carat. Pendant les six derniers
mois de la même année le dernier jour fut régulièrement marqué
par une crue variant de 260 livres à 28 livres. En 1572, le caissier
enregistre trois crues le même jour, pour des objets différents, de
100, 48 et 17,8 livres. Ce système fut continué pendant toute la
durée de chaque association, parce qu’il n’y avait pas de fonds
de roulement suffisant constitué par une première mise de fonds
ou par les bénéfices des opérations précédentes. Chaque opéralion commencée avec une nouvelle mise de fonds était aussi
liquidée isolément dès qu’elle était terminée.
Si l’on avait tous les registres de la compagnie on y trouverait
le tableau complet des levées d’argent et ce tableau pourrait
donner une idée de l’intensité variable de ses opérations, sinon
de l’importance de celles-ci. En effet la compensation des achats
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�60
PAUL MASSON
et des ventes jouait un grand rôle en Barbarie comme à Alexan­
drie ou sur les autres marchés dans lesquels la compagnie luisait
des opérations. Bien des transactions étant laites sans débourser
d’argent, l’importance de celles-ci dépassait de beaucoup les
mouvements de fonds. Nous n’avons sur ceux-ci que des indi­
cations partielles. Par exemple dans le cours d’une année
(1567-68) il y eut sept appels de fonds successifs de 2.237 livres
10 sols, 122 livres 10 sols, 120 livres 10 sols, 500, 750, 245 et 500
livres, soil, au total, 4.475 livres 10 sols par carat. La compagnie
avait donc eu besoin celte année-là de demander aux associés
107.412 livres pour faire face aux dépenses. La compagnie de
26 carats de 1575 demanda quatorze fournitures du 1erjanvier
1575 au 24 septembre 1576. Elles s’élevaient au total à 2.053 livres
pour l’année 1575 et à plus de 3.300 pour les neuf mois suivants.
Dans ces vingt-un mois l'appel de fonds pour les 26 carats avait
été de 150 000 livres environ. Les registres conservés nous
donnent le tableau complet des levées de quatre années
(1588-91) ; il y en eut successivement pour 500, 1487,1043 et 1832
écus pistolets et de réaux, soit vingt-trois levées valant 4.862
écus de 3 livres 5 à 3 livres 10 sols, c’est-à-dire plus de 16 000
livres par carat. Les caissiers de la compagnie avaient compté
régulièrement le nombre des crues depuis le 1erjanvier 1575 ; on
en était à la 45mc à la lin de 1901, à la 70mc au milieu de 1595.
Elles furent moins fréquentes et moins élevées dans la dernière
période agitée de l’histoire de la compagnie. Du lul' novembre
1594 à la fin de 1598, la compagnie de 25 carats, pendant toute sa
durée, sollicita onze levées seulement s’élevant à 1736 écus par
carat. Enfin, la dernière compagnie de 22 carats 1/2, qui dut
cesser presque aussitôt ses opérations en 1599, en était à son
vingt-troisième appel de fonds à la lin de 1604, mais il s’agissait
de menues sommes avancées pour les dépenses de ses procès.
L’objet de chacune des levées était signifié dans les registres.
Tantôt il s’agit d’expédier un navire en Barbarie ; tantôt il faut
payer la solde des corailleurs ou des gens employés dans les
établissements de la compagnie, on ceux qui ont travaillé les
coraux à Marseille ; tantôt il faut acheter dçs blés, Quand il est

�I..ES COMPAGNIES 1)U CORAIL

01

(jiieslion de menues sommes, c’est pour envoyer quelqu’un à la
cour, à Savone ou à Gènes, ou pour recruter des corailleurs sur
la côte.
En même temps que les appels de fonds figurent sur les regis­
tres des fournitures en nature, à peu près aussi nombreuses. On
les rencontre toujours plusieurs fois par an pour le vin, moins
fréquemment pour les huiles. Huile et vin étaient, en effet, les
deux grands produits du terroir de Marseille et des environs. Il
n’était guère de membre de la magnifique compagnie qui ne
possédât de belles terres ou quelque grande bastide. De riches
propriétaires, comme Jean Riqueti, Pierre Bausset, Pierre
Albcrtas, devaient être heureux d’écouler une bonne partie de
leur récolte tout en évitant des avances de fonds en argent. Ceux
des membres qui ne récoltaient pas suffisamment trouvaient
commodément à se procurer le vin et l’huile nécessaires auprès
des autres associés. La compagnie, enfin, avait tout avantagea
se servir de ses propres membres comme fournisseurs sans subir
l’aléa, ni le tracas, de marchés conclus au dehors, sans supporter
le prélèvement de frais par les intermédiaires. On verra plus
loin quelle quantité considérable de vin et d’huile était consom­
mée pour la nourriture des équipages des bâtiments de com­
merce et des bateaux corailleurs, en même temps que pour celle
de la population des établissements de Barbarie.
Ainsi chacun des participants était en compte courant avec la
compagnie et son compte était régulièrement tenu en partie
double. A son débit figuraient les crues d’argent ou les fourni­
tures en nature, les sommes reçues par lui sur ce qui lui revenait
du partage du produit de la vente des marchandises vendues par
la compagnie : corail, épices, cuirs, etc. Il était crédité des som­
mes versées par lui ou des denrées fournies, des sommes qui lui
revenaient, au prorata de ses carats, sur les ventes opérées. Poul­
ies sommes à verser ou à recevoir il lui était compté au débit ou
au crédit, pour tout retard à partir du jour de l’échéance, un
intérêt de 10 o/o dont le taux fut maintenu uniforme pendant une
grande partie de la durée de la compagnie. Cependant on voit
aussi figurer (1591) le taux du denier douze, 81/3 o/o. Au 31 mars

�HüA/t-u-

PAUL MASSON
62
de chaque année, on réglait le doit et avoir de chacun des
participants.
La direction de la compagnie eut tout au moins le grand
mérite d’être simple et peu coûteuse. Elle resta naturellement
entre les mains des Lenche, fondateurs et principaux partici­
pants, sauf pendant les dix années qui suivirent l’assassinat
d’Antoine Lenche (1587). Elle passa momentanément à JeanRiqueti de Mirabeau pour être reprise ensuite par Thomas
de Lenche, sieur de Moissac. C’était un honneur qui était loin de
rapporter des bénéfices comparables aux magnifiques émolu­
ments des directeurs ou administrateurs-délégués actuels de nos
grandes sociétés. Thomas Lenche recevait 300 livres par an ; son
frère Antoine, en lui succédant, fit porter à 500 livres le prix des
soins qu’il donnait aux affaires de la compagnie. Jean Riqueli,
pour cinq années d’administration, reçoit 500 écus d’or en 1573.
D’ailleurs Lenche, auquel était confié le pouvoir exécutif,
devait s’entendre avec un véritable conseil d’administration,
comme nous l’apprend l’acte d’association de 1585 :
« Sont aussi demeurés d’accord que, pour le régime adminis­
tration et gouvernement du négoce et affaires de leur dite com­
pagnie. ... ont commis et député pour superintendants d’icelles,
savoir Antoine Lenche, le seigneur de Roquefort, le seigneur de
Mirabeau, de Gemenes, et Pierre de Batista, savoir ledit Lenche
pour accorder patrons à faire ladite pêche, pourvoir de bateaux
et engins nécessaires, constituer officiers pour ladite pêcherie et
aux navires vaisseaux d’icelles et à l’expédition de toutes choses
nécessaires à ladite pêcherie, écrire tant au roi d’Argier que
autres que sera besoin et répondre à leurs lettres, tant d’ici que
de là, en la Barbarie, pour les affaires de la compagnie, commu­
niquant toujours le tout aux autres superintendants ci-dessus
nommés, lequel Lenche et autres députés accorderont commandataires, patrons de nefs, vaisseaux, écrivains, tant pour le
régime et administration de ladite pêche, audit Bône, Massaquarès, la Galle et autres lieux de la Barbarie, que aussi pour
les voyages qui se feront aux parties de Levant ou ailleurs;
accorderont aussi tous ensemble ou la plupart un caissier et

�63
exacteurs et autres officiers qu’ils aviseront pour travailler et
tenir compte audit Marseille pour leur dite compagnie. »
Le conseil d’administration désigné par l’acte d’association
ne resta pas inactif. On voit, en effet, que Riqueti, Albertas,
Bausset, furent activement mêlés à la direction des aifaires.
Il faut faire ressortir un curieux détail de fonctionnement.
L’acte d’association interdisait aux participants de faire du
commerce pour leur propre compte, « ou par personnes interpo­
sées, auxdites parties de Bonne, Massaquarès, La Galle, Cap de
lloze et autres lieux circonvoisins, ni en aucun autre lieu des
limites portées par ledit arrêt de Sa Majesté et permission du
Grand Seigneur et roi d’Arger, sur la peine volontaire de 2.000
écus d’or sol » applicables un tiers à la ville, un autre aux hôpi­
taux, l’autre à la compagnie.
Pourtant, du consentement de leurs associés, les participants
s’entendaient couramment entre eux, pour une entreprise parti­
culière du ressort des opérations de la compagnie, et même avec
des négociants étrangers à celle-ci. On peut citer la compagnie
du vaisseau Saint-Andriou, qui revient de Barbarie, chargé de
cuirs et de laines. Cette association est composée de 21 carats.;
neuf des membres de la compagnie du corail y sont intéressés
pour quinze parts, et le caissier Borlaquin tient compte de celte
opération sur ses registres pour chacun d’eux (1594) (1).
Une autre fois il s’agit d’envoyer des blés et d’autres fourni-,
tares au Bastion. La plus grande partie des participants,
17 carats 1/2 sur 19 1/2, s’unissent pour affréter le vaisseau du
capitaine Reymondin, le charger de vivres à Marseille, compléter
le chargement à Pise par 263 sacs de blé et l’expédier au Bastion.
Celte compagnie partielle agit « pour le compte et service de la
compagnie générale » (1593). Sur le même registre il est question
d’une compagnie de 23 carats qui expédie le vaisseau du même
capitaine Reymondin, d’une autre de 21 carats pour le voj'age du
capitaine Carboneau.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Les neuf participants sont :Heoirs de Lenche 4 carats, sieur de Mirabeau 31/2,
sieur de Roquefort 3, sieur de Saint-Paul 2 1/2, sieur de Gemenos 2 1/2,
Jean d’Ollivier 1/2, François d’Ollivier 1/2, Désiré Moustier 1/4, Pierre
Moustier 1/4.

�PAUL MASSON

Au même moment (1593-94) fonctionne la « compagnie des
cuirs de Ligorne faite entre aucuns des participants de la
compagnie de 19 carats 1/2 et d’autres qui y ont été accueillis. »
Cette compagnie porte le nom de Livourne parce qu’elle fait une
série d’opérations dans ce port etàPise où elle est en relation avec
les seigneurs Berziglielly et Simon de Cipriano ; elle fait des
affaires avec le Bastion et se trouve en compte avec la compagnie
du corail.
Mais ces exemples multiples sont des années les plus troublées
des luttes de la Ligue et de la tyrannie de Casaulx. Peut-être
sommes-nous en présence d’expédients temporaires inspirés par
les circonstances, qui attestent combien le négoce était troublé
par les désordres.
On peut relever une autre particularité relative aux ventes des
marchandises de la compagnie. Celle-ci aurait dû, semble-t-il,
s’en charger elle-même, calculer la part du produit revenant à
chaque associé et la porter à son crédit. Tout autre était le
système adopté. D’après l’acte d’association de 1585, la vente des
blés, laines, cuirs de Barbarie, devait être faite par ceux que la
compagnie commettait et députait pour cet objet ; le produit
était destiné à couvrir les frais généraux et dépenses courantes.
On verra plus loin comment le corail était surtout réexporté à
Alexandrie. Quant aux autres marchandises, spécialement celles
achetées en Egypte en retour des coraux, elles étaient partagées
entre les participants « tout incontinent » qu’elles arrivaient à
Marseille « pour et aux fins que chacun d’eux puisse faire de sa
parta son bon plaisir et volonté». Alors les associés redevenaient
concurrents les uns des autres. Contrairement au texte de 1585
des blés et des coraux étaient même parfois mis ainsi en
partage.
Après l’une de ces opérations on voit même certains des asso­
ciés former une société pour vendre leur part en commun. Ainsi,
en 1593, une compagnie de 15 carats est formée parmi les mem­
bres de celle du corail qui en comptait 19 et demi. Elle charge
des coraux sur le galion Sainte-Claire qui part pour Alexandrie.
Le Sainte-Claire appartenait à la compagnie « générale », mais

�65
le caissier de celle-ci stipule nettement sur ses comptes que la
« générale » n’a point d’intérêts dans celte opération de vente des
coraux. Une autre fois (1586) on voit certains associés vendre à
Antoine Lenche la part des épices variées qu’ils ont reçue d’une
cargaison venue d’Alexandrie. Ainsi Lenche et ses coparlicipants
avaient su combiner heureusement les avantages de l’association
et de l’initiative individuelle. Ils s’unissaient en Barbarie et en
Egypte, là où l’action isolée eût présenté bien des risques et des
dangers. A Marseille, ils reprenaient leur liberté.
En poursuivant l’examen plus avant dans le détail on trouve­
rait que la compagnie du corail différait par bien des points de
son fonctionnement de nos sociétés actuelles à nom collectif. Au
début elle a une véritable raison sociale. Les actes disent : la
compagnie de Thomas Lenche, Jean Riqueti, Pierre Bausset, et
autres associés ; ils désignent plus ou moins de noms, toujours
au moins deux ou trois. Plus tard les noms disparaissent. Il
n’est plus question que de la compagnie du corail, qui ressemble
par là à une société anonyme. Il est admis aujourd’hui que les
associés ne peuvent pas céder leurs parts d’intérêt, que la société
finit de plein droit par la mort d’un des associés et se trouve
dissoute entre les survivants. Ces deux règles n’étaient pas obser­
vées par la compagnie du corail du xvie siècle.
L’importance des grandes sociétés ou compagnies d’aujour­
d’hui frappe souvent les yeux par la somptuosité ou la vaste
étendue des immeubles qu’elles occupent, de leurs bureaux et de
leurs magasins. Rien d’extérieur n’aurait pu révéler au visiteur
de Marseille l’importance de la « magnifique compagnie ».
L’entassement de la population et l’exiguïté des locaux dans la
ville ne lui avaient pas permis de concentrer ses opérations dans
une seule des hautes maisons pressées sur la rive du port ou dans
son voisinage ; aucune place libre n’existait pour en construire
une qui lui eût convenu. Il lui avait fallu louer, sur divers points,
plusieurs magasins dont chacun servait à l’entrepôt et à la mani­
pulation d’une marchandise particulière. On sait que les tradi­
tions du moyen âge, et particulièrement les habitudes corpora­
tives, avaient fait grouper dans un seul quartier ou dans une
LES COMPAGNIES DU CORAIL

5

�66

PAUL MASSON

seule rue les marchands et les artisans qui s’occupaient d’un
même produit. Des groupements de ce genre existaient à Marseille,
comme le rappellent certains noms de rue, mais pour les simples
artisans et boutiquiers. Les négociants armateurs n’avaient à se
préoccuper dans le choix de leurs magasins que de leur commo­
dité ; la proximité du port était naturellement l’avantage le plus
recherché.
La compagnie utilisa d’abord le magasin de Thomas Lenclie.
Après sa mort, on voit sa femme Ugona Lencio le lui louer
3 livres par mois. La même année, 1570, un autre magasin était
loué pour trois ans, à 26 livres 8 sols par an, et le monastère de
Saint-Victor demandait 61 livres 4 sols pour une maison avec
magasin.
Il y eut alors un magasin spécial pour les blés, un autre et
même deux, en 1575, pour l’épicerie, payés 60 livres par an, un
autre pour les cuirs. Celui-ci fut loué pendant toute la durée de
la compagnie à la familleNapollon, d’origine corse, à laquelle dut
sans doute appartenir plus tard le fameux Sanson Napollon. Les
longues relations de ses parents avec la compagnie explique­
raient tout naturellement le rôle qu’il devait jouer en Barbarie.
Enfin il est souvent question dans les documents de la maison
du corail. On peut conjecturer que celle-ci n’était autre que
l’immeuble loué aux moines de Saint-Victor dans le quartier
Saint-Jean, le plus important de ceux qu’occupait la compagnie.
Le cabiscol de l’abbaye, messire Vincens Virgini, toucha pour
sa location en 1595 la somme de 36 écus, c’est-à-dire environ
110 livres. Ce n’était évidemment pas le même que la Compagnie
payait près de moitié moins en 1570, car il semble que le prix
des loyers n’avait pas sensiblement changé. Le magasin de Napol­
lon, payé 72 livres en 1576, en coûtait 75 en 1589 et 25 écus, c’està-dire une somme nominalement égale, en 1595. Les pestes de
1580, 1581 et 1586 et les troubles de la Ligue, qui avaient aussi
dépeuplé la ville, sont peut-être la cause de la stabilité des loyers
à une époque de renchérissement général de la vie.
Un personnel assez nombreux de manœuvres étaient employé
pour transporter les marchandises du quai aux magasins, pour

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

la manipulation, le mesurage ou pesage des blés, des épices, des
cuirs, pour la confection des balles et la réexpédition au dehors
et surtout pour le travail du corail dont il sera question plus
loin. Mais, si la direction de la Compagnie était peu coûteuse,
ses bureaux n’étaient pas encombrés d’employés.
En dehors du directeur et des associés composant le conseil
d’administration, le seul emploi dont on retrouve la trace est
celui du caissier. Au temps où la Compagnie était qualifiée de
magnifique et peut-être même dès le début, cette importante
fonction était donnée à un négociant inspirant toute confiance,
ayant même un intérêt dans la société. C’est ainsi qu’on trouve
les noms de Honorât Armand (1), Alphonse de Baptiste, JeanAugustin Catacholi, Orso Santo Cipriano. Ils avaient la respon­
sabilité de la caisse sans toujours la tenir effectivement. Ils
confiaient ce soin à des sous-ordres (2), mais, dans les registres,
il n’est pas question de commis.
Le commerce de la Compagnie nécessitait l’emploi permanent
d’un certain nombre de navires. Il en fallait d’autant plus que
les Marseillais aimaient à employer dans leur navigation médi­
terranéenne des bâtiments d’un faible tonnage. A leurs débuts,
les associés n’eurent peut-être pas de bâtiments à eux. Mais
bientôt leurs succès les encouragèrent à se départir de leur
prudence; ils acquirent toute une flottille composée d’unités de
plus en plus considérables. Ils formaient donc une compagnie
d’armement en même temps que de commerce:
En 15G6, ils possèdent la nef Sainte-Claire qu’ils arment de
compte à demi avec une « Compagnie de la moitié du voyage de
la Sainte-Claire ». Le même nom figure pendant toute l’histoire
de la Compagnie sur les registres, mais évidemment porté par'
des bâtiments différents. En 1575, la Sainte-Claire appelée
galionnet, déjà quelque peu hors d’usage sans doute, est estimée
2400 livres seulement par la nouvelle Compagnie qui la reçoit
(1) En ISCfi, Honorât Armand achète un quart de carat à Jean Vernet. (Reg.
du notaire Jean d'Ollières).
(2) On peut citer les noms de Giraud Soseda, Claude Annan, Jean Mazury,
Paulin Borlaquiu, Jacques Thomassin.

�PAUL MASSON
(38
des mains de l’ancienne. En 1591, le vaisseau ou galion du
même nom est évalué à (5000 écus d’or par autorité du lieutenant
de l’amirauté, c’est-à-dire 18 à 20.000 livres (1). C’était un des
gros bâtiments du port de Marseille, exclusivement employé aux
voyages d’Alexandrie. La Compagnie tenait beaucoup à éviter
toute interruption dans ces voyages si fructueux pour elle. En
janvier 1592, on la voit donner 100 écus en présent au consul
Casaulx pour empêcher que la Sainte-Claire ne fût envoyée dans
l’Archipel charger des blés. Cet incident tout menu ne laisse pas
d’être instructif. Il rappelle que la municipalité de Marseille, en
vue de prévenir la disette, réquisitionnait parfois des navires,
que les îles et les pays riverains de l’Archipel fournissaient déjà,
comme plus tard, au xvn° siècle, des blés à la Provence et, enfin,
il montre que le terrible Casaulx, ennemi de la Compagnie,
n’était pas insensible à l’argent.
Dès 1566, la Compagnie était propriétaire d’autres bâtiments,
les deux nefs Saint-Michel et Saint-Nicolas, la barque SainteCatherine remplacée, en 1570, par un bâtiment neuf du même
nom. Le patron Raphaël Franquin, qui la commandait, en
possédait le sixième.
Entre 1585 et 1590, la compagnie avait à son service, outre le
gros vaisseau Sainte-Claire, deux autres vaisseaux ou galions, le
Saint-Jean et la Sainte-Marguerite. Les Lenche, armateurs à
leurs débuts, n’avaient jamais cessé de s’occuper d’armement
pour leur propre compte. On voit, en 1598, les héritiers
d’Antoine vendre à leurs coassociés le vieux vaisseau La Rose
pour 1100 écus (2). Les autres associés étaient dans le même cas,
particulièrement Jean Riqueti. Parmi les officiers de ces bâti­
ments, capitaines, patrons ou écrivains, on relève une série de
noms d’hommes qui devaient se distinguer plus tard, eux ou
leurs fils en Barbarie, tels les Porrata, les Salvety, Pierre Napollon, Pierre Reimon dit Merigon, Jean Gallifet, Orso SantoGipriano, François Estelle, et d’autres encore.

(1) Il est question, en 1587, d’une barque, la Sainte-Claire, achetée au patron
Gaimar de la Ciolat, dont le corps seul coûte 1396 livres 16 sols.
(2) Acte reçu par le notaire Michel Kebotaud (aujourd’hui Étude Lamotte).

�69
En dehors de ces gros navires employés an commerce, une
tartane était toujours affectée aux voyages rapides qu’il était
nécessaire d’effectuer en Barbarie pour le transport de messages
ou d’envoyés en cas d’urgence. Enfin, une ou plusieurs frégates,
petits bâtiments de construction spéciale, faisaient la police des
pêcheries et le service des établissements sur la côte de Barbarie.
Les comptes de la compagnie fourniraient en abondance, à
ceux qui voudraient prendre la peine de les en extraire, des ren­
seignements sur le coût des agrès, des réparations, du ravitaille­
ment d’un navire au xvie siècle. Ainsi la voilure de la SainteClaire coûta 235 écus d’or lorsqu’à la même époque, vers 1575, la
cotonine pour faire les voiles était vendue 10 sols la canne. Poul­
ie même galion, il faut payer les ancres 333 écus d’or 24 sols
6 deniers à Stéphane Pollero, de Savone, fournisseur ordinaire de
la compagnie pour les agrès de toutes sortes. En 1585, une ancre
qui pèse 12 Ca (1) 30 livres ne coûte pourtant que 19 écris 40 sols.
Les comptes de mailles de hache sont nombreux; on trouve
moins fréquemment de curieuses mentions comme celle-ci :
1 éeu 12 sols au peintre Teyssère pour avoir rebytat (repeint)
l’image de saint Jean qui ornait la proue du galion du même
nom.
L’insécurité des mers obligeait de munir les navires de pièces
d’artillerie qui leur permettaient de résister tout au moins à des
corsaires faiblement armés. Mais, pendant longtemps, soit que
l’insécurité fût moins grande que plus tard, soit par esprit d’éco­
nomie, la compagnie n’eut pas d’artillerie à elle.
C’était alors une industrie spéciale, exercée par des particu­
liers, de louer des pièces d’artillerie. Jusque vers la fin du
xviic siècle les souverains eux-mêmes devaient avoir recours à
leurs services dans les guerres. Des membres de la compagnie
pratiquaient celle industrie ; aussi trouvait-elle à se pourvoir en
partie auprès d’eux. Elle eut particulièrement recours à
Pierre Albertas, sieur de Saint-Chamas. De 1567 à 1570 trois versi
de bronze et cinq mascoli, placés sur le Saint-Michel, coûtent
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Cette mesure n’a pu être identifiée. Elle était supérieure à un quintal de
Marseille.

�70
PAUL MASSON
56 livres 8 sols 6 deniers de location pour chaque voyage de
Bône. Le même Albertas loue, en 1568, moyennant 105 livres,
cinq versi et sept mascoli de bronze à la barque Sainie-Claire
pour aller à Massacarès. En 1570, deux petits versi et quatre
mascoli pesant 4(57 livres, mis sur la ('régale de la compagnie,
lui rapportent 154 livres. La même année, un autre associé,
Jean Daysac, seigneur de Venelles, fournissait cinq versi pour
un voyage de la barque La Madeleine au prix de 55 livres.
Qu’était-ce que des mascoli ? Ce nom, sans doute peu usité, ne
se trouve pas dans les ouvrages techniques. Le nom de verse ou
vers, variante de barce, était, au contraire, employé couramment
au xvie siècle pour désigner une petite pièce d’artillerie dont on
se servait sur les navires. Dans un édit de mars 1584, Henri III
stipule que les navires de 30 à 40 tonneaux devront être armés de
deux doubles barces, que ceux de 50 à 60 en auront quatre et
l’armement devait s’élever jusqu’à douze pour les bâtiments de
110 à 120 tonneaux.
La compagnie avait alors trouvé plus avantageux d’avoir son
artillerie à elle. Peut-être qu’à cause de l’audace croissante et du
grand nombre des corsaires les loueurs d’artillerie pour navires
avaient été obligés de trop hausser leurs prix ou bien s’étaient
découragés d’exercer une industrie trop aléatoire. En 1587, huit
moijanncs, deux fauconneaux, vingt-un verses, vingt-deux mus­
cles coûtent aux associés 4.748 livres. Il s’agit ici de pièces d’ar­
tillerie plus fortes. La moyanne, ou couleuvrine moyenne, diffé­
rait de la couleuvrine ordinaire par sa moindre longueur et sa
moindre puissance. Un écrivain du début du xvn° siècle dit :
« les moyannes portent 4 livres de boulets et ont 7 pieds 1/2 ou 8
de longueur. » Leur dimension et leur force très variable pouvait
être, en réalité, supérieure ou inférieure à ces chiffres.
L’importance des armes de défense avait augmenté avec
celle des navires de la compagnie, avec l’insolence des cor­
saires et aussi avec la prospérité des « magniliques seigneurs».
En 1589, ils font encore achat dë deux moyannes de bronze pesant
30 quintaux pour le prix de 300 écus, à 10 écus le quintal. Les
munitions, tout au moins les projectiles, étaient beaucoup moins

�71
dispendieuses : en 1586, deux douzaines de boulets de pierre
pour l 'artillerie de la Sainte-Claire ne coûtent que 42 sols.
Veut-on savoir dans quelle proportion l’équipage d’un navire
entrait alors dans les dépenses de l’armement? Les registres de
la compagnie sont remplis de comptes relatifs à la gent des bâti­
ments de la compagnie ou de ceux qu’elle affrétait. Malheureuse­
ment il est difficile d’établir des comparaisons entre lescliiffres :
les équipages étaient payés au retour des voyages effectués et
nous ne connaissons exactement ni la durée du service accompli
ni le nombre des matelots payés. Il est néanmoins instructif de
savoir ce que coûtait, de ce chef, un voyage au Levant ou en
Barbarie.
En 1568, la gent de la nef Saint-Nicolas, au retour d’Alexandrie,
touche 2.431 liv. 7 s. 4 d. non compris la solde du patron et de
l’écrivain. C’était là un long et coûteux voyage. Ceux de Barbarie
duraient, d’ailleurs, proportionnellement autant. On voit la gent
des galions Saint-Jean et Sainte-Marguerite recevoir, au retour,
en 1585 et en 1590, des sommes variant entre 210 et 245 écus d’or,
y compris la paie des officiers. L’équipage moins nombreux de
la barque Sainte-Catherine ne touchait, au même moment, que
324 livres. Quatre voyages successifs, accomplis en Barbarie par
la Sainte-Marguerite, entre avril 1587 et novembre 1588, rapportent
au patron Antoine Marie Salvety elàses gens la somme uniforme
de 730 livres. Quelques exemples de paiements au mois fixent
les idées d’une manière plus précise. En 1568, la gent de la nef
Saint-Michel, retour de Bône, reçoit 151 liv. 6 s. pour 1 mois et
4jours. En 1585, l’équipage d’un vaisseau aussi considérable
touche 44 écus 44 sols pour un mois. Les prix n’avaient donc pas
sensiblement varié.
Ces salaires étaient répartis fort inégalement entre les olficiers
et l’équipage très faiblement rétribué. Ainsi, en 1585, un paie­
ment de la gent d’un galion, au retour d’un court voyage, sans
doute, est ainsi réparti : mariniers, 11 écus 41 s. 3 d. ; fadarni,
7 écus 47 sols 6 deniers; dépensier, 11 écus 41 sols 3 d. ; écri­
vain, 11 écus 45 sols 10 d. ; patron, 17 écus 4 sols.
L’écrivain, chargé autrefois sur les navires de commerce de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�72
PAUL MASSON
tenir les registres du bord, d’inscrire toutes les dépenses pour
l’armement et le voyage, les marchandises embarquées et débar­
quées, etc., jouait le rôle actuel des commissaires. Quant aux
fadarni, appelés ailleurs fadarins, c’étaient les novices ou
mousses; celte expression provençale était dérivée, paraît-il,
d’un terme catalan (1).
Pour la nourriture, le bon marché des denrées et peut-être
le ménagement un peu serré, ordinaire aux armateurs, per­
mettaient à la compagnie de s’acquitter de cette charge à des
prix qui nous paraissent d’un bon marché invraisemblable.
Autour de 1580 l’ordinaire de la gent était compté uniformément
pour la Sainte-Claire,aussi bien que pour le Saint-Jean et d’autres
vaisseaux,à quatre sols par jour, seul subside versé au dépensier.
Malgré tout les armements de la compagnie étaient loin de
correspondre à l’importance de ses opérations commerciales.
Pendant toute la durée de son existence, il lui fallut noliser de
nombreux bâtiments. Les Lcnclie furent d’une façon permanente
au nombre de leurs fréteurs. Les registres du notaire Cliamporcin renferment un acte intéressant de 1562 : achepl de
partie de nef pour Sieur Thomas Lenche et aultres après nom­
més (2). On y voit que le patron Michel Teisseyre de Marseille
vend les trois quarts de la propriété du navire le « Sainct
Victor Bonnadventnre », du port de trois mille quintaux, pour le
prix de 600 écus d’or d’Italie de 48 sols. Les acheteurs sont
Thomas Lenche et Pierre de Baptiste, chacun pour six carats,
Pierre et André Gonfaron et Louis Gay pour six autres carats,
les six derniers restant la possession du patron Teisseyre. Or ce
bâtiment, nommé couramment le Saint-Victor dans les documents
nostérieurs, fut ensuite régulièrement affrété par la compagnie
(1) D’après Jat (Glossaire nautique) lu forme catalane serait fadri, au pluriel
fadrins. Ja1 cite ce passage du I5. Fournier dans son Hydrographie ilGtll) :
« Les pages, garçons du navire que les Marseillais nommaient fadarins » et
il ajoute : « Nous avons vu quelquefois le mot fadrin, mais fadarin, jamais
ailleurs que dans la phrase du P. Fournier; aussi pensons-nous que fadarins
est une de ces fautes d’impression qui abondent dans YHydrographie ». Les
registres de la compagnie du corail prouvent que le mot fadarin était bien
employé couramment à Marseille.
(2) Voir le texte à l’appendicet

�73
du corail. Il eu fut de même pour le vaisseau la Rose, propriété
d’Antoine Lenche que la compagnie finit par acheter en 1598 ;
dès 1575 il faisait indifféremment les voyages de Barbarie ou
d’Alexandrie. C’était d’ailleurs une habitude adoptée par les
associés de noliser les mêmes bateaux quand ils s’adressaient
aux armateurs de Marseille ou à ceux de La Ciolat souvent mis
par eux à contribution.
Les conditions d’affrètement à cetle époque semblent avoir été
variées si l’on en juge par la diversité des paiements qui figurent
sur les livres de la compagnie. Tels navires étaient loués au
mois. Ainsi, en 1567, les armateurs du Saint-Victor reçoivent la
location de six mois et cinq jours pour un voyage d’Alger,
à 80 écus de 48 sols le mois, c’est-à-dire 192 livres.
En 1592 les propriétaires du vaisseau ta Cabrette touchent
200 écus pour deux mois d’un voyage à Livourne, mais la somme
réduite en forte monnaie ne valait que 138 écus ; le prix d’un mois
s’élevait donc environ à 210 livres. En 1595 une polacre exécute
plusieurs voyages à raison de 60 écus par mois. La nourriture et
les salaires des équipages restaient à la charge des armateurs.
En tenant compte de l’usure de leurs bâtiments et de l’amor­
tissement à prévoir, des frais courants de réparations, des
primes d’assurance, il devait leur rester de beaux bénéfices. Sur
les 80 écus donnés au Saint-Victor par mois il n’y en avait pas
50 à prélever pour les salaires et la nourriture de l’équipage.
Tous autres frais déduits il n’est sans doute pas exagéré d’évaluer
à 20 écus par mois ce qui constituait le bénéfice net des
armateurs, soit plus de 200 écus par an pour un navire de
800 écus, plus de 25 o/o d’intérêts du capital engagé.
Plus souvent les nolis sont payés pour la durée d’un voyage.
Entre 1585 et 1592 le même patron Jaumet Ingoiran reçoit pour
son vaisseau 1.521 écus pour un voyage à Valence, 400 écus pour
aller charger du vin à Barcelone cl le porter à Massacarès,
263 écus pour un voyage de Massacarès à Savone. Peut-être,
même en ce cas les prix avaient-ils été stipulés au mois.
Pourtant on voit le même Ingoiran recevoir la somme uniforme
de 720 livres pour trois voyages consécutifs de Massacarès à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�74
PAUL MASSON
Marseille et à Savone accomplis en 1587. Ce même chiffre est
payé à un patron de La Ciotat en 15(57 pour le même voyage (1).
Enfin les capitaines étaient payés aussi d’après le poids des
marchandises transportées. Divers exemples montrent que le
transport d’un cafïî (420 kilogs) de blé,du Bastion à Marseille ou
à Savone, coûtait entre deux écus et deux écus et demi autour de
1580. Ce prix qui ferait ressortir la tonne métrique à plus de
15 livres en monnaie d’alors, montre combien les transports
maritimes étaient plus coûteux qu’aujourd’hui. A la même date
une somme de 2.100 écusderéaux, apportée de Valence sur un
galion, paie 7 écus 21 sols de nolis. De Savone à Marseille
10.350 livres de fils et cordages pour les corailleurs paient 20
livres 14 sols.
Quelles étaient les catégories de bâtiments achetés ou employés
de préférence par la compagnie? Elle n’avait pas à se préoccuper
dans ses choix de répondre à des besoins spéciaux. Ses navires
étaient donc ceux des types courants à Marseille et ses regis­
tres pourraient fournir des indications, assez vagues d’ailleurs,
à ceux qui étudient les transformations des navires de com­
merce à travers les âges. Jusqu’au xvie siècle s’étaient perpétués
les formes et les noms du moyen âge. Alors apparurent de
nouveaux types, en usage à Marseille pendant toute la durée du
x v ii ° siècle et même au-delà. On peut se rendre compte de cette
transformation dans les livres de la compagnie. Dans la pre­
mière période de son existence on trouve les noms anciens :
nefs, (jalions pour les gros navires; gcilionnets, saettya ou sciittia,
londres, caravelles pour les plus petits. En 1585 la stagiera du
patron Claude Deterba porte des caisses de corail à Alexandrie.
Plus tard, ce sont déjà les noms courants à Marseille au xvii*
siècle : vaisseaux, polacres (2), barques. Les noms anciens et les
nouveaux furent d’ailleurs appliqués un moment indifféremment
aux mêmes navires, comme il arrive aux époques de transition.
(1) Il y aurait ici un point à éclaircir. La même somme (730 livres) est payée
pour le même voyage au patron Salvety qui commande un navire de la
compagnie.
(2) Je relève ce nom pour la première fois en 1594. — V. Jal. Glossaire
nautique ; mais quelques-uns de ces noms ne s’y trouvent pas.

�75
Ainsi, vers 1585, on disait aussi bien le galion ou le vaisseau
Sainte-Claire, puis le mot de galion disparaît définitivement des
livres de la compagnie avant la fin du siècle.
Quant aux dimensions et au tonnage de tous ces bâtiments
les archives de la compagnie ne fournissent aucun renseigne­
ment à cet égard; mais on retrouverait les chiffres dans les
actes des notaires. On a vu que le vaisseau le Saint-Victor était
du port de 3.000 quintaux. On ne parlait alors que de la portée
en lourd des navires ; il n’était pas question de leur jauge. Les
gros bâtiments de l’époque des croisades destinés à transporter
jusqu’à 1.500 passagers avaient disparu depuis longtemps parce
qu’ils n’auraient plus répondu à aucun besoin. Ainsi un bâti­
ment capable de porter 3.000 quintaux, équivalant à 270 tonnes
métriques, était déjà un spécimen assez important de la Hotte
marseillaise, bien qu’on y vît des gros vaisseaux de 10.000 quin­
taux. L’emploi courant de vaisseaux pour le commerce de
Barbarie, pour lequel on n’employait guère au xvn° siècle que
de médiocres bâtiments, polacres ou barques, serait une indi­
cation de la prospérité de ce commerce au xvi° siècle et de sa
décadence ultérieure s’il ne fallait tenir compte d’une autre
considération. En 1603 les consuls de Marseille obtiennent des
lettres-patentes, confirmant un arrêt du Conseil d’Etat, qui por­
tent inhibitions et défenses « d’envoyer trafiquer aux costes de
l’obéissance du Grand Seigneur des vaisseaux d’un port infé­
rieur à 7.000 quintaux et non munis de l’équipage nécessaire
pour se défendre des corsaires (1). » On pouvait espérer à la fin
du xvie siècle échapper à ceux-ci avec de gros bâtiments bien
armés. Au xvnc siècle aucun navire de commerce ne fut de
taille à braver les gros corsaires algériens ; les navires légers
avaient plus de chances d’éviter d’être pris en les gagnant de
vitesse.
A cette époque beaucoup de navires opéraient aux Iles leur
chargement ou leur déchargement sans entrer dans le port de
Marseille. Ils évitaient ainsi lés longs retards causés par les
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Arch. du Parlement (Aix). B, 3341, fol. 793.

�PAUL MASSON
76
sévères règlements relatifs aux quarantaines ou par le caprice
des vents. Avant l’invention de la navigation à vapeur et l’usage
des remorqueurs pour les voiliers, les périodes de mistral, où le
vent s’engouffrait avec violence dans l’étroit goulet du port,
interdisaient souvent pendant des semaines l’entrée et surtout la
sortie. De plus, en restant, aux Iles, les bâtiments évitaient le
paiement d'un certain nombre de droits. Le fermier du droit du
roi des drogueries et épiceries percevait une taxe à la fois sui­
tes épices venues du Levant et sur les coraux de Barbarie. La
gabelle du port était perçue au nom de la ville sur les marchan­
dises d’entrée sur le pied de 2 o/o de leur valeur.
Voilà qui explique pourquoi, même aux périodes où le com­
merce eut le plus d’activité, on n’eut pas trop à souffrir alors de
l’encombrement et de l'insuffisance du Vieux-Port. Bien plus,
les estampes du xvie et du xvn° siècle qui représentent des vues
de Marseille, montrent toujours son bassin presque vide de
bâtiments. Mais c’était là, peut-être, plutôt une convention
adoptée et maintenue par les dessinateurs, que l’expression,
même exagérée, de la réalité.
Entre le port et les Iles c’était donc un va et vient incessant de
barques occupées au transport des marchandises et des passa­
gers. La concurrence de nombreux patrons maintenait les prix
assez peu élevés pour une traversée souvent pénible de plusieurs
kilomètres. Aussi la compagnie du corail se contentait-elle
d’avoir recours à leurs services sans acquérir un matériel
spécial qu’elle n’eût pu occuper de façon régulière. Cependant,
il semble bien qu’en 1583 elle possédait un bateau particulier
affecté à ce service. Trente sols par voyage c’était le prix donné
vers 1580 au patron d’un bateau pour porter aux Iles des patrons
corailleurs, des victuailles, ou les officiers de l’amirauté chargés
de la visite de tout navire avant son départ. Celle-ci coûtait
alors d'ordinaire trois éens d’or (1), parfois quatre, plus un

(1) Le Parlement cl’Aix était alors à chaque instant saisi de plaintes par les
consuls des divers ports de Provence contre la cupidité des officiers de l’ami­
rauté. C’est seulement en 1599 qu'il tarifa uniformément leurs visites en les
fixant à « un écu pour les gros vaisseaux, un dcmi-écu pour les médiocres et
un quart d’écu pour les petits », Arch, de la Chambre de Commerce,

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

lésion d’usage au clerc du greffier. Mais, pour aller aux Iles, les
officiers demandaient jusqu’à six écus. S’il s’agissait de porter
des marchandises, on employait des bateaux plus gros dont
chaque voyage pouvait coûter jusqu’à trois livres et même
davantage. Les tartanes, qui servaient aussi au même usage,
étaient payées à peu près au même tarif. Ainsi, en 1586, le
patron Oget Giollet, qui effectua une série de voyages pour le
déchargement des épiceries apportées par le galion SainleClaire, reçut 1 écu 6 sols par traversée.
Telle était l’organisation de la compagnie, l’importance de ses
installations et de son outillage à Marseille. Mais c’est la Bar­
barie surtout qui était le théâtre de ses opérations. C’est là que
le tableau de son activité offre le plus d’intérêt. Il permettra
tout d’abord d’étudier les premiers établissements français et
les humbles débuts de notre colonisation en Algérie.

�PAUL MASSON

CHAPITRE IV
LES ÉTABLISSEMENTS MARSEILLAIS EN ALGÉRIE AU XVIe SIÈCLE

Les registres de la compagnie du corail jettent plus de lumière
sur l’origine des établissements français de la côte barbaresque,
restée jusqu’ici bien mal connue. Cependant ils sont loin de
dissiper toutes les obscurités.
Le commandement du Grand Seigneur, délivré en 1582 en
faveur de la compagnie (1), est jusqu’ici le seul document du
xvie siècle qui limite d’une façon précise l’étendue des côtes de
Barbarie sur lesquelles les Marseillais jouissaient du monopole
de la pèche du corail. Elle allait « depuis Monlefousque jusques
au cap Nègre ». Si l’on identifie le premier point avec le cap
Mafetoucli, promontoire médian du massif montagneux qui
s’avance entre le golfe de Philippeville et celui de Bône et pro­
jette à ses deux extrémités les pointes du cap de Fer et du cap de
Garde, on peut en conclure que les documents du xvne ou du
xvme siècle qui fixaient parfois Bougie comme le terminus occi­
dental des concessions d’Afrique, en étendaient singulièrement
le domaine primitif. Entre le cap Mateloucli et le cap Nègre,
aujourd’hui en Tunisie, la longueur des côtes, sans tenir compte
de toutes leurs sinuosités, était de 200 kilomètres environ.
C’était donc un domaine important abandonné par les Algériens
et parle sultan aux entreprises marseillaises.
Sur ce domaine les établissements furent-ils aussi anciens
cpie la compagnie elle-même? Quels furent les premiers créés?
Quand et pourquoi les Marseillais se décidèrent-ils à fonder les
autres ? Quelle était la nature de ces établissements? Toutes
(1) Voir, à l'appendice, pièce n° IV.

�79
questions auxquelles il n’est pas encore permis de répondre
avec une entière précision.
Pendant la période des débuts la compagnie, semble-t-il,
n’eut d’installation fixe qu'à Bône. Elle s’intitule « la nostra
compania délia pesca de coralli di Buona ». On trouve dans les
registres du notaire Champorcin une quittance de 1561 (1) par
laquelle les héritiers de Pierre Barrilan reconnaissent avoir
reçu de Thomas Lenclie le dernier paiement des gages qui lui
étaient dus pour avoir servi la compagnie comme soldat à
Bonne de Barbarie. La frégate de la compagnie stationnait alors
à Boue et Antoine Lenclie, qui dirigeait ses affaires en Afrique,
y résidait en 1568.
En fixant d’abord à Bône le centre de ses opérations, la com­
pagnie ne faisait que suivre les traditions du moyen âge. Les
Marseillais n’avaient cessé de trafiquer dans celte ville, cité la
plus commerçante de notre Algérie avec Bougie. Ils y avaient
possédé un fondonc et entretenu un consul. La population était
donc habituée à voir des Européens, à les laisser vivre dans la
•ville; ailleurs il y avait à redouter le fanatisme musulman. De
plus, le port était le meilleur de toute la côte. La prudence avait
donc inspiré le choix de la compagnie.
Pourtant Bône était quelque peu éloignée des pêcheries de
corail. D’autre part, la compagnie y était trop directement sous
la main du caïd, personnage puissant, le second après le bey
de Constantine dans la partie orientale de la Régence. Elle
excitait de trop près sa cupidité et celle des chefs d’une nom­
breuse milice. C’est pour cette double raison de commodité et
de sécurité que fut choisi l’emplacement définitif du centre des
opérations de la compagnie, loin de tout grand groupe de popu­
lation, plus près de La Galle que de Bône. Même son isolement
le mettait à l’abri des incursions des tribus voisines.
Ainsi fut fondé le Bastion de France, postérieurement à 1565.
Sur les registres apparaît en novembre 1567 la dénomination
suivante : la nostra compania délia pesca de coralli di MassaLES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Fol. 1524-25.

�PAUL MASSON
80
carès et Bona. On est tenté au premier abord de penser qu’il
s’agit de La Calle. Les Arabes avaient, en effet, baptisé cette ville
du nom de Merça’l Kliarez, « port de graines à collier » ou « port
aux breloques. » La richesse des parages de La Calle en corail
leur était connue depuis longtemps. Tous leurs géographes ou
voyageurs en parlent dans leurs Descriptions de l’Afrique.
Suivant Ibn Haoukal, il y avait là une ville prospère au milieu
du dixième siècle : « A une journée de distance de Badja se
trouve El Kliarez port où, à mon avis, on pêche le meilleur
corail ; on ne le trouve que là, à Ténès et à Ceuta, en face d’Algésiras en Espagne ; mais celui qu’on pêche à Ceuta est bien infe­
rieur pour la qualité à celui de Merça’l Kliarez. El Mensour y
avait établi un commissaire-inspecteur pour présider à la prière,
recevoir les impôts et examiner les produits de cette pêche. Dans
ia ville il y a des marchands très riches et des courtiers pour la
vente du corail. On fait cette pêche avec environ quarante
bateaux construits dans le port et montés chacun d’environ vingt
hommes. »
Un siècle après, au dire d’El Bekri, la ville restait très active.
Mais ce voyageur ajoute : « On construit à Merça’l Kliarez des
vaisseaux et des bâtiments de guerre qui servent à porter le
ravage dans le pays de Boum. Celte ville est le rendez-vous des
corsaires (1). » Le développpemenl de la piraterie fut cause de la
ruine de Merça’l Kliarez ; elle fut prise par le Génois Roger de
Loria en 1282 et ne se releva pas de ce désastre.
Les Italiens qui fréquentaient cette côte, peut-être les pêcheurs,
avaient pris l’habitude de désigner la ville sous le nom de La
Calla, le port. C’était, en effet, le seul abri que rencontraient les
navires à l’est de Bône, dans les parages où l’on pêchait le
corail.
Les Marseillais, recherchant l'isolement et transférant en
dehors du port traditionnel le centre des pêcheries de corail, lui
empruntèrent même son vieux nom. Ils appliquèrent la vieille

(1) Journal Asiatique, 3e série, t. su, p. 180-181; 5e série, t. xm, p. 73.
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dénomination arabe de « port aux breloques » au point de la
côte mal abritée sur lequel ils s’établissaient et confondirent
Massacarès avec le Bastion. L’usage en fut bientôt tellement
consacré qu’il passa des registres et de la correspondance de la
compagnie aux actes officiels. On lit dans des lettres patentes du
22 janvier 1597 : « Massacarès, dit le Bastion de France, assis
au royaume de Tunis. » La géographie de la chancellerie royale
manquait de précision. Plus vagues encore étaient les connais­
sances des secrétaires du duc de Guise, gouverneur de Provence,
qui écrivaient dans un brevet de commission rédigé en 1602 :
« Le Bastion de France situé en Massacaretz. »
Très souvent, sur les registres de la compagnie, les deux noms
sont accolés ; il est question du Bastion de Massacarès. Malgré
leur imprécision, les documents font au contraire nettement la
distinction entre La Calle et Massacarès. Les bâtiments portent
des marchandises « à Bône, La Calle ou au Bastion à Massacharès. » Il en résultait donc cpie le nom arabe avait été détourné
tout à fait de son sens primitif et n’était plus jamais appliqué à
la ville qu’il désignait antérieurement au xvie siècle. C’est une
source de confusions que la confrontation des divers registres de
la compagnie finit par faire découvrir.
Pourquoi les Marseillais avaient-ils appelé Bastion leur nouvel
établissemcnl ? (1) Donnaient-ils déjà à ce vieux vocable pro­
vençal et italien la signification de construction fortifiée que les
Français du xvic siècle attribuaient au mol baslillon supplanté
plus tard par la forme provençale?
Sur la foi d’un des compagnons de Savary de Brèves,dans son
ambassade de 1605, on pourrait penser que le Bastion de France
du xvic siècle ne méritait en rien la qualification de forteresse.
« Ce Bastion, est-il dit dans la relation des voyages de M. de
Brèves, n’était point château ni forteresse, comme aucuns abusés
du vocable pourraient le croire, mais seulement une maison
plate édifiée par permission du Grand Seigneur pour retraite des
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir, sur remplacement, mon Histoire des établissements et du commerce
français dans l'Afrique barbarcsque, page 11-12.
6

�PAUL MASSON
82
Français pêchant le corail en Barbarie; sous couleur de laquelle
pêche ils enlevaient toutes sortes de marchandises. » Même un
mémoire de 1630 affirme que Lenclie obtint la permission
d’élever le Bastion « à condition toutefois de n’y faire aucune
fortification, mais seulement une maison et un magasin simple­
ment, pour servir à ceux qui pêcheraient le corail et qui feraient
négoce et trafic des marchandises dudit pays (1)».
Le narrateur des voyages de de Brèves avait mal vu ou bien
manquait de précision. Peut-être sa qualification de maison
plate s’appliquait-elle à la simple maison que la Compagnie
possédait, en effet, à Bône. Quant à l’auteur du mémoire de 1630,
il n’était pas très bien informé. En effet, les registres de la
Compagnie prouvent que le Bastion eut, dès le début, une petite
garnison, un approvisionnement de poudre, des arquebuses,
même de l’artillerie. En 1583, Jean Berault et autres poudriers
de Carpentras, fournissent 1145 livres de poudre de canon et
d’arquebuse. La défense était assurée par une enceinte et tout au
moins par des terrassements. Henri IV, écrivant au sultan en 1609
en faveur de la Compagnie qui se proposait de restaurer le
Bastion, sollicitait pour elle les privilèges accordés auparavant
à celle de Lenche, avec plein pouvoir de faire reconstruire le
Bastion « en la même forme qu’il était »et d’élever « des remparts
de terre, cabanes, magasins, fours et moulins esdits lieux pour
loger et conserver les coraillers, matelots et autres ». Bien aupa­
ravant, les lettres patentes du 23 juin 1568 avaient permis aux
associés marseillais de sortir du royaume des pièces d’artillerie
pour la garde et défense de leur fort. D’ailleurs, Sanson Napollon,
le négociateur du relèvement du Bastion, se borna plus tard à
demander l’exécution des accords conclus entre les Algériens et
la première Compagnie du corail et c’est bien ce que stipulait
le contrat fameux du 29 septembre 1628 : « El d’autant que
ladite place du Bastion et ses dépendances ont esté démolies
permettons de les pouvoir redresser et fabriquer comme elles
estoient anciennement pour pouvoir se garantir contre les Maures,
vaisseaux et brigantins de Majorque et Minorque ensemble. »

(1) Biblioth. nat. Mss. fr. 16.164.

�83
De l’ensemble des textes il ressort bien qu’entre le Bastion du
xvic siècle et celui du xvne il n’y avait pas de différence essen­
tielle. Sanson Napollon put seulement donner plus d’ampleur et
de solidité aux constructions et aux fortifications autorisées et
exécutées dès le début.
Au reste, les bâtiments même ne pouvaient guère être beau­
coup moins considérables puisque la pêche et le commerce
étaient au moins autant, sinon plus actifs qu’à aucune époque
du xviie siècle, puisqu’il fallait loger un personnel déjà nombreux.
Un inventaire fait le 6 mai 1599 évaluait « plusieurs meubles,
artillerie, bateaux et autres choses » qui se trouvaient au Massacarès, à 2611 écus. La désignation est bien vague, et l’inventaire
souleva des protestations par ses estimations trop défectueuses.
Peu auparavant, lors de la transformation de la Compagnie de
22 carats et demi en Compagnie de 19 carats et demi, « les meu­
bles, bateaux, engins, artillerie, bâtiments et toutes autres
choses » appartenant à la première, furent évalués à 7.000 écus
d’or après déduction de 1744 livres. 11 ne semble pas, malgré la
désignation des bâtiments, qu’il faille penser que la valeur des
constructions de toutes sortes des établissements était comprise
dans cette somme. En effet, dans l’inventaire dressé en 1590 ou
1591, lors de la dissolution de la Compagnie de 24 carats, les
« attirails et meubles servant à la pêche et au Bastion et encore
l’artillerie, sans y comprendre la place et bâtiments » avaient été
comptés 6.658 écus d’or. La valeur élevée des meubles et de ce
que renfermaient les établissements peut faire présumer quelque
peu leur importance. Mais il esl regrettable que les livres de
la Compagnie ne nous fournissent pas d’estimations plus
précises.
Il faut remarquer que le terme de Bastion fut souvent employé
pour désigner les autres établissements. Les teneurs de livres de
la Compagnie disaient : notre bastion de la Calle, du cap de
Kose ; termes beaucoup moins employés pourtant que celui de
Bastion de Massacarès. Le commandement du Grand Seigneur,
de 1572, parlait de la concession des trois bastions « Marce carés,
la Cale et Boume ». Enfin, le nom de Bastion de France ne
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

El

devint commun qu’au xvne siècle. Les documents du xvie siècle
disent le Bastion, Massacarès ou le Bastion de Massacarès. C’est
seulement dans les lettres patentes de 1597 déjà citées que figure
la mention : Massacarès, dit le Bastion de France.
C’est là que résidait le chef des Etablissements marseillais,
directeur général de toutes leurs opérations en Algérie, le « gou­
verneur de l’emprèse » comme l’appellent longtemps les docu­
ments. C’est vers la fin du xvie siècle seulement que l’appellation
de capitaine du Bastion prévalut.
Les Lenclie tinrent naturellement à se réserver dans la com­
pagnie ces fonctions qui les mettaient seuls en relations avec les
Barbaresques. Antoine Lenclie résidait à la Callc, puis à Massaçarès, aux appointements'de 500 livres par an, quand il fut appelé
à la direction de la compagnie à la mort de son frère, en 1568.
Ce contretemps lui fit momentanément laisser la place à un
capitaine corse mais il put bientôt la faire donner à son jeune
frère Visconte Lenclie. Celui-ci, après un apprentissage comme
écrivain à Bône, repartit en 1575 comme gouverneur de l’emprèse au service de la nouvelle compagnie de 26 carats (1). Mais
il mourut quelques années après, laissant de nouveau dans
l’embarras le chef de la famille.
Le commandement du Bastion fut du moins confié encore
aux mains d’un Corse, tout dévoué aux Lenclie et peut-être leur
parent (2). Le magnifique capitaine Jean Porrala, qui devait
rester une quinzaine d’années au Bastion, était le frère aîné de ce
Paul Porrala, commandant du galion Sainte-Claire qui finit par
acquérir deux carats dans la compagnie en 1594. Leur famille
originaire de Gênes y comptait parmi les nobles depuis la fin
du xiv° siècle. Leur grand-père avait vécu longtemps en Corse
connue commandant de la forteresse de Bonifacio et y était
mort. Les deux Porrata avaient sans doute embrassé la cause
française sous Henri II, du temps de Sampiero et avaient été
(1) Lettres cle naturalité pour Bisconte Lenchou, originaire de Corséguc.
Arcli. de la Cour des Comptes, lteg. Cometa, mars 1579, fol. 344 verso. Les
registres l’appellent toujours Bisconte ou Besconte Lenclie.
(2) Les Lenclie avaient pour mère Gentileta de Poi|itcn
j

�85
obligés ensuite de se retirer à Marseille. Des lettres-patentes
d'Henri III en date du 20 novembre 1582 investirent Porrala du
gouvernement du Bastion. Il serait intéressant de savoir si c’était
là une nouveauté et si l’intervention royale, comme il est pro­
bable, avait été sollicitée par la compagnie.
Jean Porrata, après son long séjour en Barbarie, rentra à
Marseille en 1597 et y obtint à son retour des lettres de citadinage
moyennant 50 écus d’or. On y fait valoir qu’il habite depuis
trente ans la ville « en laquelle il a apporté tous ses moyens et
facultés et négocié mercantilement sans discontinualion fl). » Le
séjour en Barbarie n’était donc pas considéré comme une
absence mais assimilé à la résidence à Marseille. Jean Porrata
mourut sans avoir été marié mais son frère Paul, enrichi au
service de la compagnie, fit souche d’une descendance qui
contracta des alliances avec les meilleures familles de Provence
au xviie siècle. Un troisième frère était retourné en Corse.
En se retirant Jean Porrata avait cédé la place aux fils
d’Antoine Lenche. On a vu comment Thomas, sieur de Moissac,
s’était fait attribuer par le roi le titre de gouverneur du Bastion
et comment les prétentions des deux Lenche avaient amené
la dissolution de la compagnie. On a vu qu’Anloiue Lenche
recevait, en 1568, 500 livres d’appointements seulement. Les
registres ne fournissent aucune indication sur les émoluments
de ses successeurs. A la fin du xvme siècle le gouverneur de la
Galle ne touchait pas moins de 4000 livres par an.
Le capitaine du Bastion avait pour lieutenant l’écrivain, dont
le nom dans les actes est sans cesse accolé au sien. Quelquefois
on les désigne ensemble sous le nom d’administrateurs du
Massacarès. Sur les navires d’alors le second officier, chargé
spécialement des écritures et des fonctions administratives,
portait ce nom d’écrivain. Il était naturel qu’une compagnie
d’armateurs, dont plusieurs avaient navigué, et qui employait
dans ses établissements beaucoup d’anciens capitaines ou
patrons de bâtiments eût adopté cette dénomination. On vit se
LES COMPAGNIES DU CORAIL

p) Lettres vérifiées par la Cour des Comptes te 5 juillet 1599. R, 78, fol. 511.

�86

PAUL MASSON

succéder dans ces fonctions Jean et Roland Borgarel, second de
Visconte Lenche, qui recevait 250 livres par an ; Baptiste Salvety,
corse, ancien capitaine marin, qui servit sous les ordres de
Porrata et remplit une mission importante à Constantinople en
1580 (1). Carlo de Lorenzo et Gabriel Calaman lui succédèrent.
L’écrivain, qui entrait plus que le gouverneur dans le détail
des affaires, aArait sous ses ordres le caissier, teneur de livres, et
le dépensier chargé de régler l’ordinaire, ce que les registres
appellent les dépenses menues de la place. Un scribe, qualifié
parfois de sous-écrivain, lui épargnait la besogne matérielle.
Celui-ci recevait 16 livres par mois en 1570.
Ni le gouverneur de l’emprèse, chargé surtout du maintien de
l’ordre et de la sécurité dans la petite colonie, des relations avec
les chefs barbaresques, ni l’écrivain lui-même ne s’occupait du
détail des opérations commerciales. Tous les achats et ventes
étaient effectués, sous leur autorité, par deux, autres officiers, les
facteurs, que nous appellerions les agents commerciaux de la
compagnie. On voyait de même, à la fin du xvie siècle, des
facteurs de la nation française, pourvus d’une commission
royale comme les consuls, dans diverses échelles, à Tripoli de
Syrie, à Alexandrie, par exemple, et au Maroc. L’office devait
disparaître dès les premières années du xvnc siècle. C’est au nom
des facteurs du Massacarès qu’étaient établis tous les comptes,
en doit et avoir, des marchandises achetées ou vendues en
Barbarie. Le caissier, gardien des fonds, leur délivrait, au fur et
à mesure des besoins, les sommes d’argent nécessaires. Chose
curieuse il est sans cesse question d’eux et leur nom n’est jamais
prononcé, si bien que nous ne connaissons aucun de ceux qui
dirigèrent le commerce de la compagnie en Barbarie.
Il était nettement stipulé dans l’acte d’association de 1585 (2)
que les facteurs, appelés ici commandataires, ne pouvaient com ­
mercer pour leur propre compte. Cependant la compagnie, pour
s’assurer de la fidélité de ces agents commerciaux, admettait une
tolérance. Dans toute opération faite pour son compte, ils pou(1) V. ci-dessus p. 26.
(2) Voir à l’appendice, pièce n° II.

�87
vaient acheter ou vendre personnellement une certaine quantité
de marchandises. C’était ce qu’on appelait leurs portées, c’est-àdire ce qui était transporté pour eux dans chaque cargaison.
Mais, pour que leur intérêt ne fût pas distinct de celui de leurs
commettants, il était bien entendu que ces portées étaient « incor­
porées avec les marchandises chargées et envoyées sur les vais­
seaux de la compagnie » et c’est seulement par l’entremise des
directeurs de celle-ci qu’ils pouvaient toucher le produit de leurs
opérations personnelles.
Tel était, au xvie siècle,^l’état major du Bastion qu’il est inté­
ressant de comparer à celui de la place de la Calle au xvine siè­
cle (1). Celui-ci, sensiblement différent et plus nombreux, ne
comptait pas moins de treize officiers. Pourtant la population de
la colonie marseillaise n’était peut-être pas très inférieure au
XVIe siècle. En tout cas, elle comprenait les mêmes éléments.
Au premier rang, les mieux recrutés et tes mieux payés, l’en­
semble des ouvriers qui composaient ce qu’on appela plus tard
la maistrance. A leur tête, les quatre ou cinq maîtres d’aisse (de
hache) et autant de calfats, employés à la réparation des bateaux
corailleurs. Ils recevaient 12 à 13 livres par mois ; le maître
charpentier 30 livres ; le maître calfaL 35 livres. Après ceux-ci,
la plus haute paye, 22 livres par mois, est donnée au remolar
(rémouleur) préposé au soin des couteaux qui servaient à
nettoyer le corail. Deux maîtres maçons ne reçoivent que 3 écus
48 sols; un maître ferraro (maréchal ferrant), 3 écus seulement;
un maître botaro et barilaro, pour la confection des tonneaux et
barils qui servaient au transport du corail, 2 écus ; un peyrollier
(chaudronnier), 8 livres. En 1583, la compagnie engage en même
temps pour l’emprèze trois labres (forgerons) avec un apprenti
(fabrillou), deux serraires ou serallyers (serruriers), un barrallyer ou barrillet, un rodellier (faiseur de roues, charron?) un
monuyer (?), un mallonayre. La présence de celui-ci prouve
que déjà les Provençaux du xvie siècle remplaçaient les plan­
chers dans leurs maisons par un carrelage en matons et qu’ils
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir Histoire des établissements et du commerce fiançais dans VAfrique
barbaresque, p. 424 et suiv.

�88
PAUL MASSON
avaient transporté cet usage en Barbarie. L’origine de l’industrie
provençale, si développée aujourd’hui, spécialement dans la
banlieue de Marseille, des carreaux, tuiles, briques et de la
poterie grossière, remonte très loin. L’emploi de ses produits
était assez invétéré pour que les Marseillais n’eussent pas eu
l’idée de transformer en parquets les bois qui entouraient le Bas­
tion. D’autre part, il est fait souvent mention de transport de
tuiles en Barbarie. L’emploi de ces deux matériaux permet de
croire que les constructions du Bastion ne méritaient pas ce nom
de cabanes employé dans une lettre de Henri IV au sultan, sans
doute avec, intention. Un peintre et un cordier étaient aussi atta­
chés au service du Bastion.
Puis il y avait les gens de bouche : meuniers, boulangers, cui­
siniers. Au mollin à sang, nom par lequel les Provençaux
distinguaient les moulins mus par des animaux des moulins à
vent ou à chute d’eau, servaient deux moliniers et un compa­
gnon du mollin. A la boulangerie travaillaient le maître du four,
plusieurs forniers ou compagnons de forniers, payés 6 à 10 livres
par mois, et un apprenti, le forneyron, qui devait se contenter
de 4 livres. Les talents des maîtres-queux n’étaient pas particu­
lièrement appréciés, ou la compagnie ne recrutait que des prati­
ciens de peu de valeur, car la plus haute paye qui leur est attri­
buée n’est que de 13 livres; d’autres, des compagnons sans
doute, n’en recevaient que 8. Il est aussi question de cozinoltiers,
de petits aides, mously (mousses) de cuzinier, payés 4 livres.
Enfin, les simples manœuvres, portefaix, charretiers, garçon
du moulin, recevaient un salaire inférieur aux plus humbles
hommes de métiers, de 3 à 6 livres par mois. L’homme préposé
au service de l’eau était un peu mieux traité; il gagnait ses
8 livres per tirai' laiguo du puits.
Le groupe des gens de métiers et manœuvres, qui coi'dait de
beaucoup le plus à la caisse de la compagnie, n’était pas le plus
considérable parmi les habitants de la petite colonie. Les corail­
leurs, dont il sera question au chapitre suivant, les plus nom­
breux de tous, ne faisaient apparition au Bastion que quand ils
ne tenaient pas la mer. C’était le service de la défense qui y

�89
retenait le plus grand nombre d’hommes. Les soldats veillaient à
la sécurité du côté des pillards des tribus voisines; les frégataires devaient protéger à la fois les barques des corailleurs et le
port contre les attaques de petits corsaires du voisinage. Les
soldats touchaient le plus ordinairement 8 livres par mois ou
deux écus d’or; les frégataires, traités à peu près également,
recevaient 9 et 8 livres. En 1575, on voit la compagnie engager
d’un seul coup trente-six soldats et dix-sept frégataires, trente et
quatorze en 1583. Les deux troupes devaient compter plus d’une
soixantaine d’hommes. Celle des soldats, commandée par un
chef nommé caporal, avait ses fifres pour les conduire à la
manœuvre et à la parade. Le caporal recevait un salaire double
de celui des soldats. Le nommé Orsello de Bertagne, qui fut
soldat puis caporal de 1565 à 1570, fut payé successivement 2 et
4 écus d’or par mois.
La petite garnison, armée d’arquebuses et d’arbalètes, suffit
toujours à écarter les pillards et les agressions locales, mais la
place n’était nullement armée pour résister à une attaque
sérieuse d’une troupe de quelque importance; ses canons ne
tirèrent jamais contre les milices turques envoyées de Bône ou
d’Alger. De même, la frégate n’était qu’un bâtiment modeste,
comme l’indique le petit nombre des frégataires, que le moindre
des raïs algériens aurait tenu à discrétion. En 1577, la com­
pagnie déclare armer sa ti'égate « pour défendre la Galle des
Génois et l’échelle de Bône de caïd Ossaïn Catalano ». Mais il ne
s’agissait que d’écarter de La Calle les barques des Génois de
Tabarca. Quant au renégat catalan, hostile aux Provençaux, il
ne disposait à Bône d’aucun bâtiment corsaire de quelque
importance. Le patron de la frégate recevait 7 écus par mois
vers 1570. Tandis qu’il avait la charge de la police des côtes des
Concessions, de petits bâtiments, londres, brigantins, men­
tionnés dans les registres, servaient sans doute de courriers entre
les divers établissements.
Au total, la population fixe de la colonie du x\T siècle devait
atteindre, sans les corailleurs et sans les employés maures, au
moins une centaine d’hommes, environ la moitié de celle de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�90
PAUL MASSON
La Calle au xvme siècle. La monotonie d’une vie de réclusion suice coin perdu d’Afrique et presque toujours entre les murs d’une
mauvaise bicoque de crainte d’une alerte, les maladies rendues
fréquentes par le climat et surtout par le voisinage de marais
malsains, la mortalité très grande, remplissaient de compassion
les voyageurs qui visitaient La Calle au xvme siècle. Déjà au
xvie siècle, les habitants se dégoûtaient vite de ce séjour
ennuyeux et dangereux. Si quelques employés y séjournaient des
années, les registres attestent que le personnel était fréquemment
renouvelé. La compagnie prenait souvent la précaution de faire
avec eux un contrat d’un an. Rapidement, la mauvaise répu­
tation du Bastion s’était répandue et le recrutement des gens de
métier ou soldats n’allait pas sans difficultés. Les maîtres de
hache venaient plus souvent des petits ports de la côte, Cassis,
La Ciotat, Saint-Tropez, que de Marseille. Quant aux manœuvres
ou soldats, il fallait solliciter les miséreux de tous les coins de la
Provence et jusque du Dauphiné. On en voit de Montélimar,
d’Embrun, de Grenoble.
Tous les gens de solde étaient nourris aux frais de la com­
pagnie mais celle-ci les laissait se vêtir à leur guise et à leurs
frais. Elle leur fournissait elle-même les draps du Languedoc
au prix élevé, pour l’époque, de 10 sols le pan, c’est-à-dire de
plus de quarante sous le mètre,et tout ce qui leur était nécessaire
en déduisant ces fournitures sur leurs salaires.
En dehors des officiers et des gens de solde vivaient les
barbiers, en même temps chirurgiens et apothicaires de la
colonie et le capellan ou aumônier. Le chirurgien-barbier rece­
vait de la compagnie 4 écus par mois; en outre, chaque homme
lui devait deux sols par mois et la retenue en était faite d’office
sur son salaire. Il semble qu’il y eut la plupart du temps deux
barbiers aidés d’apprentis les barbeirots; ils se partageaient sans
doute la clientèle et aussi les deux sols mensuels. Messire Pierre
Dalmas ou Daumas, prêtre de Cannes, qui conserva, de longues
années, les fonctions d’aumônier, n'était pourtant pas aussi bien
traité que le cliirurgien-barbier; un sol, seulement, était prélevé
chaque mois sur les salaires de chaque homme, pour sa subsis­
tance, et il n’est pas question de salaires payés par la compagnie.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

En dehors des portefaix ou hommes de peine que celle-ci
faisait venir de France en petit nombre, elle trouvait avantage à
recruter sur place des Maures du pays qui se contentaient d’un
léger salaire. C’étaient eux, notamment, qui accomplissaient les
corvées du dehors, réputées dangereuses, telles que la coupe et
le transport du bois, la garde des troupeaux. En cas de peste, ils
consentaient, à des prix encore très bas, à manipuler les mar­
chandises suspectes. Deux écus par mois leur suffisaient. Enfin,
on les employait fréquemment comme courriers pour porter des
messages aux autres établissements, à Bône, à La Calle, au cap
de Rose, ou auprès des chefs des tribus de la Mazoule. Le prix de
16 deniers était courant pour un de ces voyages ; parfois les
courriers en acceptaient douze. Des voyages de Tunis étaient
payés 4 écus ; pour trois écus seulement le gouverneur de l’emprèse pouvait cependant faire porter un message à Bizerte.
Nous sommes beaucoup moins renseignés sur les deux autres
établissements du cap de Rose et de La Calle. Bien qu’on leur
donnât aussi le nom de Bastions, leurs moyens de défense
étaient à peu près nuis. Le personnel était très peu nombreux et
les constructions consistaient surtout eu magasins. Ceux de la
Calle étaient particulièrement importants pour les blés. Le Corse
Battista d’Antonio, qui commanda de 1568 à 1573, prend le titre
pompeux de capitaine du Bastion du cap Rose, et son compa­
triote Jacomo de Godiano, qui servit longtemps à la Calle, reçoit
aussi ce titre. Mais on emploie de préférence pour ces officiers le
titre plus modeste de caporal ou corporal, qui correspondait
mieux à l’effectif plutôt réduit de leur garnison. Battista d’Antonio
ne recevait que 4 écus par mois, comme le caporal du Bastion,
guère plus qu’un simple maître de hache. Comme les tribus
voisines de La Calle, particulièrement celle des Nadis, étaient
connues par leur turbulence, la petite garnison de La Calle
était loin de vivre en sécurité ; il fallait parfois recourir à la pro­
tection des milices turques pour mettre à la raison ces incom­
modes voisins. C’est ainsi qu’en 1598 le comptable enregistre la
dépense suivante : «200 écus promis au caïd de Bône pour avoir
son camp pour aller contre ceux de Net (les Nadis) qui ont tué
les soldats de la Calle. »

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92
PAUL MASSON
A Bône, la vieille cité commerçante, et sous la protection
d’une importante milice turque, les Marseillais n’avaient pas
eu à prendre de précautions de défenses. Mais « la maison de
Bonne », malgré sa désignation modeste, était l’établissement
le plus important de la compagnie après le Bastion. Les opéra­
tions commerciales y étaient chaque année fort actives, et l’écri­
vain qui les dirigeait recevait un salaire élevé. La place d’écri­
vain de Bône était particulièrement appréciée et on y restait.
Visconte Lenche ne la quitta que pour commander au Bastion ;
son sous-écrivain, le Corse Monnet de Libertat, servit huit ans
et demi, à 16 livres seulement le mois. Victorio Marcliione, un
insulaire encore, qui les remplaça, y demeura plus de quinze ans
à 100 écus par an. Enfin, Raimond Gallueil, son successeur,
touchait 200 écus de salaire en 1598. Cette progression est
d’autant plus remarquable que les salaires des gens de solde
restèrent à peu près identiques à travers les fluctuations des prix
pendant toute la fin du xvi° siècle.
On trouve dans le plus grand détail, sur les registres de la
compagnie, tous les frais qu’entraînaient l’entretien et le ravi­
taillement des établissements. Il n’était guère de bâtiments
partant de Marseille pour celle destination qui ne leur portât des
matériaux divers : tuiles, malons, bois, ferronnerie, etc., des
munitions, poudre à canon et poudre d’arquebuse, et surtout
des vins, huiles et victuailles de toutes sortes. Tout ce qui servait
à la nourriture venait, en effet, de France, sauf le pain, la viande
et les fèves.
A lire le détail de tout ce qui était expédié, il paraît bien
que la compagnie ne traitait pas trop mal son personnel et
s’efforcait de lui adoucir les ennuis d’un séjour dépourvu par
ailleurs d’agréments. On a vu que les associés étaient appelés
fréquemment à fournir en nature les vins de leurs propriétés et
les huiles (1) nécessaires à toute cuisine provençale. Les vins du
(1) Quelquefois lu compagnie achetait des huiles du pays pour la « provision
de l’emprèse ». Le caïd Ramadan, de Bône, en vend en 1578 et sa femme
Asnisia en fournit eu 1591 (Eii, 956, fol. 200). Ce dernier compte, au nom de
la femme d’un caïd, est particulièrement curieux. Mais il faut remarquer que
ce Ramadan était un renégat de Nice.

�93
terroir de Marseille et des environs n’étaient pas les seuls
consommés au Bastion ; on en faisait venir d’Espagne, de
Valence. En 1592, pour 11e citer qu’un exemple, 1009 écus d’or
sont employés d’un seul coup en Catalogne en achat de vins
transportés directement à Massacarès. Quant aux huiles, la
consommation s’éleva, pour l’année 1586, à 128 écus, à 159 écus
pour 1591.
La dépense la plus considérable, après ces deux principales,
était celle des poissons salés. Leur consommation était rendue
nécessaire par la rigueur de l’observance des lois de l’Eglise qui
imposait alors l’usage des aliments maigres de nombreux jours
de l’année. C’était par centaines qu’étaient expédiés chaque année
les barils d'anchois et surtout de sardines de Provence ou
d’Espagne, de morue ou de thon. Les pommes, les châtaignes,
les noix, les ligues et les olives fournissaient à l’ordinaire
journalier un abondant contingent de fruits complété par les
dattes venues des oasis sahariennes. Les confitures, en moindre
quantité, étaient réservées sans doute à la table des officiers.
Peut-être avaient-elles des vertus spéciales comme ces cent boites
de dragées et ces vingt-cinq de cotignato restregnativo et lassalivo que le même apothicaire fournissait un jour à la compa­
gnie. Le Bastion recevait aussi du sucre et diverses épices. Enfin
les fromages d’Auvergne, de Majorque, ceux des chèvres de
Sardaigne surtout, faciles à conserver et très appréciés des
méridionaux, figuraient journellement sur les menus, si l’on en
juge par les énormes quantités consommées. Du 17 juin 1582 au
23 janvier 1591, la gent de solde du Bastion n’absorba pas moins
de 43.622 livres un quart de fromage sarde et majorquin, environ
14 livres en moyenne par jour.
Quant au pain et à la viande, le blé et le bétail étant achetés à
fort bon marché, la consommation, laissée sans doute à discré­
tion, était relativement bien plus considérable. Certain compte
nous apprend qu’en neuf ans et quatre mois 4.683 caffis de blé,
c’est-à-dire près de 20.000 quintaux, furent convertis en pain et
mangés à Massacarès. C’était environ 580 kilogrammes de blé,
qui pouvaient donner à peu près autant de pain à manger par
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�94
PAUL MASSON
jour. Or, avec les corailleurs et les serviteurs indigènes, les
hommes à nourrir ne devaient pas dépasser 250. Il faut admettre
qu’une partie fut consommée par les équipages des bâtiments de
la compagnie qui séjournèrent au Bastion. Les fèves achetées sur
place étaient aussi, à raison de leur bas prix, le légume le plus
abondamment servi. Dans le même espace de temps,-plus de
246 caffis, c’est-à-dire plus de 1.000 quintaux, avaient été
dépensés, soit une moyenne de plus de 30 kilogrammes par jour.
Si l’on ajoute que, entre les mêmes dates, les gens du Bastion
avaient mangé 920 moulons et 5.512 bœufs, plus d’un et demi par
jour et qu’en d’autres années le nombre des animaux abattus
pour eux paraît avoir été plus considérable, on aura sans doute
l’impression que les miséreux engagés par la compagnie
trouvaient en Barbarie une nourriture que leur auraient enviée
les paysans les plus aisés du royaume. C’était uniquement pour
la consommation de la place que la compagnie faisait garder aux
alentours un important troupeau qui dépassait parfois 1.000 têtes,
sur lequel les lions et les maraudeuis prélevaient leur tribut,
renouvelé par d’incessants achats.
Le dépouillement de ce que les registres appellent les dépenses
menues montre, en outre, avec quel soin la compagnie ravitail­
lait les établissements en tout ce qui était nécessaire à leur bon
entretien et à la vie des habitants. Les Provençaux du Bastion
étaient mieux approvisionnés en tout que leurs voisins les
Génois de Tarbarca si l’on en juge par ce fait que ceux-ci avaient
recours à eux pour divers achats. En 1582 ils empruntent
10 quintaux de poix pour réparer leur frégate ; d’autres fois du
biscuit. On voit même le gouverneur génois, le seigneur Spinola,
faire acquisition, tantôt d’une pièce de drap du Languedoc,
tantôt d’une horloge marseillaise qu’il paie 8 écus.
On ne sait pas au juste quelles furent les relations des
établissements marseillais avec les indigènes et surtout avec les
Puissances d’Alger dans la première période de leur existence.
D’après un mémoire très postérieur, inséré dans l’Encyclopédie
méthodique de la lin du xvmc siècle, les Algériens auraient
assailli les pêcheurs du Bastion et se seraient emparés de la

�95
place dès 1568. Mais il ne reste aucune trace de cette prétendue
catastrophe dans les livres de la compagnie. A cette date le
Bastion venait à peine d’être construit avec l’agrément des
Algériens. D’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale,
un récent historien (1) a parlé d’une attaque des Arabes en
1578, mais il n’est pas sûr que le passage visé concerne réelle­
ment le Bastion.
En l’absence de preuves contraires, il est permis de penser
que les relations, au moins avec le Divan d’Alger, furent bonnes
autant qu’elles pouvaient l’être avec un pareil gouvernement,
bien meilleures certainement qu’au xviic siècle. D’abord, le
gouvernement de l’Odjack était moins tumultueux et moins
désordonné au xvie siècle; la taïffe des raïs, moins puissante,
ne le poussait pas sans cesse à des mesures de violence et à la
violation des traités. L’alliance franco-algérienne, cordiale avec
François Ier et Henri II, vite dégénérée ensuite en défiance réci­
proque, n’en exerça pas moins son influence heureuse jusques
au temps de Henri IV. Enfin, le Divan et les principaux chefs
de la Régence n’avaient pas à se repentir du privilège accordé
à la compagnie du Corse Lenche; ils appréciaient le tribut
annuel payé au trésor, les bénélices du commerce qu’ils
faisaient eux-mêmes avec la compagnie, les cadeaux nombreux
qu’ils en recevaient.
Le tribut, désigné sous le nom arabe de lisme (lezma), resta
fixé invariablement à 1500 écus d’or pour l’année telle que la
comptaient les Turcs, c’est-à-dire pour douze mois lunaires.
C’était un surcroît de charge de 125 écus par an. Les paiements
étaient faits à Bône au nom du roi d’Alger, à des dates très irré­
gulières, tantôt pour quelques mois, tantôt pour plus de deux
années à la fois, comme le montre la comptabilité tenue par
l’écrivain de Bône, Viclorio Mareliione, de 1575 à 1585. Ce tribut
était bien inférieur à celui de 16.000 livres que Sanson Napollon
dut consentir en 1628.
Les bénélices commerciaux retirés personnellement par le
LÈS COMPAGNIES DU COKAIL

(1) P. H einrich . L'alliance franco-algérienne. D’après le mss. fr. 7101,

�PAUL MASSON

pacha d’Alger et les principaux chefs de son entourage, par le
caïd de Bône et les différents cheiks du voisinage du Bastion,
étaient pour eux une source de bénéfices plus importants. C’était,
en effet, avec les chefs beaucoup plus qu’avec de simples parti­
culiers que la compagnie faisait ses opérations commerciales.
C’est à eux surtout qu’elle achetait les grains de toutes sortes
dont l'exportation était théoriquement interdite ; c’est souvent à
eux qu’elle achetait encore les marchandises permises comme
les cuirs. Toute sa comptabilité est là pour le prouver (1). Or, il
était d’usage que la compagnie accompagnât les opérations de
quelque cadeaux; si elle vendait par exemple 183 cannes de
draps de Marseille elle en donnait sept en présent. Ces bénéfices
étaient parfois accrus par la violence. Cadder pacha vend du blé
au Bastion à 7 écus le caffi; il exige ensuite qu’on leluipayel2écus.
C’était là heureusement des bénéfices que le roi d’Alger se réser­
vait pour lui seul, principal client de la compagnie. Il faut
ajouter qu’on trouve très rarement trace dans les livres de cellesci d’extorsions de ce genre connues sous le nom d’avanies.
Il était plus sage de les éviter par des cadeaux volontaires et,
en effet, les bonnes grâces des chefs, à tous les degrés, étaient
achetées par des dons fréquents en argent ou en marchandises.
Lorsque la compagnie fut mise en péril par les prétentions de
la société concurrente de J.-B. de Nicolle, elle n’épargna pas l’ar­
gent pour se maintenir : 1.039 écus sont donnés d’un coup à Assan
pacha, 164 et 117 écus à deux caïds de son entourage. En dehors
de toute circonstance exceptionnelle, 271 écus sont distribués au
Bastion en 1592, 211 en 1593, 83 en 1594.
Les livres de comptes de la compagnie renferment de nom­
breuses listes de cadeaux en marchandises dont le relevé serait
curieux pour montrer à la fois quels étaient les goûts des Algé­
riens et quels produits nos industries d’alors pouvaient offrir
pour les satisfaire. En voici une qui figure à l’année 1591, telle
qu’elle est inscrite avec son pittoresque mélange :
(1) Voir spécialement le registre Eii, 956, particulièrement intéressant par
les nombreux comptes de chefs indigènes qu’il renferme. Cf. En, 919. Comptes
d’AIi Pichiuin, caïd de Bône, avec la compagnie, de 1576 à 1588.

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Lit à l'impériale(1) donné à Sidi Abd el Kader, garni de taffetas,
51 cens 8 sols 6 deniers.
Trente livres de fil d’or données à Aly Pichinin, 644 écus.
Dix fromages plezenlins (parmesan?) départis en présents à
plusieurs.
Quatre cadières (chaises) garnies de velours et deux étuis
garnis de velours présentés à Manat Bassa, à l’aga des janis­
saires et à d’autres.
Un caban d’écarlate polus doublé de peluche noire présenté à
Caïd Marnet ben (Fierai?) et à la mère d’icelui deux caisses de
noyer, une paire de peignes à lin et cinquante paires de lunettes.
Une chaudière de cuivre russy el une autre.
Une chaudière à Ali Pichinin.
Six chaises garnies de velours et franges d’or venues de
Naples, le prix desquelles est inclus en la somme de 361 écus
8 sols.
Douze écritoires.
Le tout représentait une dépense pour le moins supérieure à
6.000 livres. Il est extraordinaire qu’on n’y relève ni horloges ni
chaînes et anneaux d’or, présents très fréquents, sans doute
particulièrement appréciés, puisque la compagnie en vendait
aussi en Barbarie, parce qu’ils représentaient une valeur sou­
vent importante. Nicolas Féau, fournisseur ordinaire de la
: ompagnie, lui vend une horloge à sonnerie de 248 livres pour
le roi d’Alger, une autre de 150 livres et trois autres valant en
tout 194 livres pour un certain caïd. Lhie autre fois la fourniture
de maître Féau s’élève à 1.080 livres, savoir : 600 livres pour
une grande horloge faite à fanal et 312 livres pour trois autres
horloges faites d’autre sorte avec la campana (sonnerie) pour
toucher l’heure, et 144 livres pour quatre montres, deux sans
la sonnerie et deux avec elle et 24 livres pour une montre
donnée à Agi Morat. En 1570 la compagnie se surpasse. La
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Pour la garniture d’un lit à l’impériale fourni à Ali Pichinin, caïd de
Heine, 125 palmes de taffetas ermesin et 38 de soie de couleur coûtant 105 livres.
Maître Antoine Castagnier, peintre chargé de vernir le lit, demande 5 livres
8 sols seulement.

�98
f&gt;AUL MASSON
grande horloge faite par Nicolas Féaupour le roi d’Alger coule
840 livres.
En 1568 la compagnie dépensé d’autre part 2.562 livres pour
cinq chaînes d’or ; en 1589, deux chaînes et trois anneaux d’or
lui coûtent 1.141 livres sans compter une autre chaîne de
350 écus faite pour Hassan pacha, roi d’Alger. Les helles bran­
ches de corail n’étaient pas moins bien accueillies. D’autres fois
la distribution consistait uniquement en étoffes. La liste sui­
vante donne une idée des variétés offertes ou demandées :
Trente-trois cannes de draps sezains.
Dix cannes de draps arquinis.
Trois cent quarante-neuf cannes écarlates draps de Paris de
plusieurs sortes.
Deux cannes draps de Saint-Pons et Cahardès.
Quatre cent quatre-vingt-six cannes de satins et damas.
Onze cannes de draps de Londres.
Quatre cannes draps contray de Valence.
Vingt-trois cannes draps de Mallorque.
Trois cannes contray du Languedoc.
Cent deux cannes velours.
Une pièce draps carizee.
Sept cannes draps de Marseille façon de Paris.
Cent quatre vingt-trois palmes de satin.
Deux pièces coffoly de Valence.
Six cent dix-neuf cannes de damas.
Ecarlate rouge pour faire douze paires di basse (de bas ?
provençal) pour faire présenta Bône, à 31 livres la palme.
Un relevé d’ensemble fait en 1594 pour un certain nombre
d’années précédentes dépasse la somme de 10.000 écus d’or.
L’avènement des rois d’Alger était l’occasion de dépenses extra­
ordinaires et leur changement fréquent la renouvelait trop
souvent. En 1598 Hassan pacha reçut à son arrivée pour 1.174
écus de velours, salins, draps écarlates et autres marchandises.
En 1595 Simon de Cipriano, agent spécial de la compagnie,
dépense à Lucques 1.881 livres en étoffes de soie et en eaux
'n '

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

de senteur et à Gènes 2.496 livres en autres étoffes et quelques
fromages plezentins (de Plaisance, parmesan ?) pour le présent
deCadder pacha.
Dans les dernières années du xvie siècle la compagnie sent le
besoin de se concilier particulièrement la bienveillance des
raïs. En 1898 elle leur fait une distribution de 840 pains blancs
de 1 sol pièce.
Il est piquant de constater que ces chefs de la milice turque
avec lesquels la compagnie avait sans cesse à compter n’étaient
autres souvent que des renégats que leur zèle, leur habileté et
leur manque de scrupules faisaient arriver aux premiers rangs.
C’élaient des Espagnols, des Italiens, et tout particulièrement
des Corses. A plusieurs reprises même le caïd de Bône, de qui
dépendaient directement les établissements marseillais, fut un
renégat corse. En 1594 c’était Ramadan bey, originaire de Nice,
et cette même année trois renégats corses sont en comptes avec
Sa compagnie. Les officiers de celle-ci, Corses pour la plupart,
ne pouvaient manquer de profiter delà présence de leurs compa­
triotes parmi les Algériens. Par un penchant bien naturel les
renégats, sauf exception, étaient assez disposés à favoriser les
gens de leur pays et cet état d’esprit devait être particulièrement
marqué chez les Corses, très attachés à leur petite patrie.
De temps en temps, dans des cas pressants, un des principaux
officiers de la compagnie était dépêché à Alger avec un bâtiment
pour négocier auprès du vice-roi et du divan. Le meilleur moyen
île réussir était de venir les mains pleines. Plusieurs fois l’objet
du voyage fut de contrecarrer les efforts des étrangers pour
supplanter la compagnie ou pour commercer sur les côtes de sa
concession dont elle prétendait garder le monopole. Visconle
Lenche, pendant son commandement, dut se rendre à Alger
pour faire interdire aux Génois le port de La Calle et celui de
Bône ; la même démarche dut être renouvelée car les Génois
de l’ile de Tabarca devaient trouver bien gênant de ne pouvoir
fréquenter les ports voisins de l’Algérie. En 1591, le seigneur
Porrata, gouverneur de l’emprèse, fit de nouveau le voyage sur
la frégate de la compagnie, donna 454 écus à Cadder pacha

//■a

�100

PAUL MASSON

pour empêcher les Anglais de venir à Bône et pour faire chasser
leur consul d’Alger (1). D’ailleurs, pour éviter toute surprise, la
compagnie entretenait en permanence un agent qui la rensei­
gnait, la représentait auprès du divan et défendait ses intérêts (2).
De plus, à Marseille, elle ne négligeait aucune occasion de
faire valoir ses services auprès des Algériens ou auprès de la
Porte, quand l'occasion s’en présentait. En 1567 Morat raïs,
ambassadeur du Grand Seigneur auprès de Sa Majesté très
chrétienne, est l’objet de ses attentions. Thomas Lenche lui fait
cadeau de trente palmes de velours violet et lui prête 1.200 livres
pour son séjour en France. En 1576-77 c’est Ali Pichinin, le
renégat italien, qui vient à Marseille comme ambassadeur du
roi d’Alger. La compagnie lui prête 3.000 livres et règle à son
départ, à charge de remboursement, pour 1.409 écus de notes
diverses, parmi lesquelles voisinent des drogues, des bijoux et
des mémoires de violons. D’autres fois ce sont les galioles
d’Alger ou des raïs isolés qui paraissent dans le port ; c’est
encore la compagnie qui leur procure les cotonines pour leurs
voiles et les agrès dont ils ont besoin. Un raïs de Bizerte se
trouvant à Marseille, en 1583, elle donne 130 écus au Grand
Prieur d’Angoulême, gouverneur de Provence, pour le «régaler»,
puis le ramène en Barbarie sur un de ses galions.
La compagnie satisfaisait les Algériens et rendait en même
temps service aux familles des malheureux esclaves en Barbarie
en se chargeant de les racheter et de les ramener à Marseille.
On trouve dans les registres des notaires de curieux contrats oii
sont fixées avec soin les sommes versées à la compagnie par la
famille pour l’opération et les linfiles de sa responsabilité au
(1) Eu outre, la compagnie participait largement aux frais des ambassades
que la ville de Marseille envoyait à Alger pour entretenir les bonnes relations.
En 1591 elle prête ainsi 100 écus aux consuls pour aider la ville à « l’expédition
de M. deVilen, mandé en ambassade en Argiers ».
(2) Cetle agence fut longtemps exercée par le Marseillais Dcidier, puis par
un Corse de la famille Marcliione. Un des registres conservés aux Archives de
l’Isère (non coté) porte en tête : In Algier adi 28 ottobre 1585. Conto di denari
contanti quale si dispeiulano qua in Algier per il servizio de la compagnie del
coralo di Marsiglia per maue di me Cervone Mercliione. Les comptes vont
jusqu’en 1589.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

101

cas où le malheureux esclave délivré serait repris par les cor­
saires pendant le voyage de retour. D’autre part, la compagnie
se charge, pour le compte des Algériens, de racheter des Barbaresques sur les galères de France ou d’Italie. Un maure d’Alger,
ainsi racheté en Sardaigne, coûte 120 cens payés à Nicolo Salvago, gouverneur de Tabarca, qui avait sans doute servi
d’intermédiaire.
Enfin les associés ne perdaient pas de vue Constantinople et y
cherchaient des appuis. Parfois leurs ol'liciers y furent envoyés
en missions spéciales, Baptiste Salvety pour lutter contre J.-B. de
Nicolle, Antoine Lovico vers 1590. Plus souvent des présents,
pièces de draps écarlates ou de velours, furent envoyés aux
;-apitans pachas dont la bienveillance était particulièrement
nécessaire. D’ailleurs la compagnie ne négligeait aucune occa­
sion de s’attirer la bienveillance de ceux qui auraient pu lui
nuire. Antoine Lenclie va porter des cadeaux au pacha de Tri­
poli dont les corsaires auraient pu arrêter ses bâtiments sur la
i-Lite d’Alexandrie. En 1586 le gouverneur de Majorque, dont
les corsaires étaient redoutables aussi, reçoit deux jarretières de
soie noire qui ont coûté 4 livres 10 sols.
Malgré toutes les précautions et malgré leurs dispositions
plutôt favorables, il n’était pas possible avec les Turcs d’éviter
le violences et la compagnie n’y échappa pas. La situation des
éiablissemenls était particulièrement délicate quand la récolte
manquait en Barbarie. On se souvenait alors que l’exportation
des grains était sévèrement interdite et les Français étaient
accusés d’affamer le pays. D’autres occasions de les molester
naissaient facilement.
Du temps que Hassan pacha commandait à Alger en 1585,
huit esclaves chrétiens s’étant enfuis sur une frégate et sauvés
dans les bois, il lit investir le bastion du Cap de Rose où il pré­
tendait qu’ils s’étaient réfugiés. Les fugitifs restant introuvables,
Jean Porrata, gouverneur des établissements, fut conduit à
Alger el menacé d’être mis aux fers. Il dut dépenser 1.000 écris
pour accommoder l’affaire bien que l’accusation ait été reconnue
fausse, Le même Hassan pacha avait été cause d’une ardue

�102

PAUL MASSON

avanie faite par le vice-roi de Tunis Cadder pacha. Il 11’était pas
rare que les Turcs missent en sûreté des objets précieux au
Bastion en prévision des disgrâces qui pouvaient leur survenir.
Le pacha de Tunis avait confié à la garde d’Antoine Lenche,
alors qu’il était gouverneur, plusieurs Maures, ses débiteurs.
Hassan les fit mettre en liberté, sans doute parce qu’ils étaient
Algériens. Cadder se vengea et se paya en même temps de
créances irrecouvrables en saisissant pour 638 écus de marchan­
dises qu’Antoine Lenche possédait à Tunis; la compagnie dut
rembourser celui-ci.
Ce Cadder pacha, appelé plus tard au gouvernement d’Alger,
fit subir à la compagnie la plus grosse avanie qu’elle eût sans
doute supportée avant même d’avoir débarqué dans sa nouvelle
capitale. C’était au mois d’août 1595. Le jeune Thomas Lenche,
sieur de Moissac, était venu au Bastion, avait réussi à acheter
un certain nombre de chevaux, dont la sortie était particulière­
ment défendue, et les avait embarqués sur une polacre. Le
bâtiment fut pris par la galiote d’un corsaire algérien, Maniv
raïs, qui fut lui-même rencontré et arrêté avec sa prise par la
galère de Cadder en route de Constantinople vers Alger. Le
pacha affecta une violente colère, manda sur sa galère Lenche
et les deux principaux officiers du Bastion, Porrata et Salvety,
en les menaçant de les faire pendre. Il les tint quilles moyen­
nant 4.000 écus d’or qui lui furent comptés à Bône par Victorio
Marcliione. Ce fut l’occasion, entre Lenche et les associés qui
prétendaient le rendre seul responsable de cette somme, d’une
contestation portée devant le Parlement d’Aix. Peut-être donnet-elle l’explication de la brouille qui survint alors entre les
héritiers d’Antoine Lenche et qui amena la dissolution de la
compagnie (1).
Ces discordes intestines avaient éclaté précisément au moment
où l’union de tous les membres de la compagnie aurait été plus
nécessaire que jamais. L’alliance franco-algérienne n’existait
(1) Voir ci-dessus, chapitre premier. Le 22 janvier 1592 la compagnie voulant
sauver un chef qui lui est favorable, Ali bey, et auquel le pacha menaçait de
faire trancher la tête, distribue 200 écus aux janissaires.

�103
plus, en effet, que de nom et les dix dernières années dit
xvi° siècle sont remplies des plaintes des Provençaux contre les
violations des traités par les corsaires d’Alger.
Donc les Lenche ne jouirent pas longtemps de la capitainerie
du Bastion qui leur avait clé assurée définitivement par les
lettres-patentes du 26 novembre 1602. Cependant le gouverne­
ment royal avait dès lors son attention portée sur les Concessions
d’Afrique. En 1604 Savary de Brèves faisait insérer pour la
première fois dans les Capitulations, qu’il renouvelait, un article
relatif à la pêche du corail. Il n’y était pas question expressément
du Bastion mais de la confirmation des privilèges accordés à la
compagnie marseillaise par une série de commandements où
les noms des bastions de Massacarès, la Calle et Bonne, étaient
écrits. Or, par une singulière ironie du sort, au moment même
où le Sultan affirmait solennellement sa protection, le Bastion
était détruit, en juin 1604, par la milice de Bône sur l’ordre du
divan d’Alger.
Les souffrances d’une famine extrême avaient, paraît-il, soulevé
la colère delà population contre une compagnie accusée d’affa­
mer le pays par ses exportations. D’autre part, après la dissolu­
tion de la compagnie, Lcnclie n’avait pas continué régulièrement
le paiement des lisrnes accoutumées et c’est pour cela, sans
doute, que des mémoires postérieurs l’accusèrent de « mauvais
ménage » et d’avarice. Quoiqu’il en soit la catastrophe fut consi­
dérée comme un accident passager. Il ne fut pas un seul instant
question d’abandonner les établissements ; au contraire, Lenche
et le gouvernement s’occupèrent activement de les rétablir (1).
De Brèves, chargé d’exiger de la Porte des réparations pour
l’insulte faite et le dommage causé, obtint tout ce qu’il voulut: le
pacha d’Alger lut destitué et étranglé. Lui-même vint apporter à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Thomas Lenche ayant pu sauver les bateaux de pêche, dut recourir à
la protection du roi pour échapper à la saisie obtenue sans doute à Marseille
par ses anciens associés. V. archiv. du Parlement d’Aix (B, 3342, fol. 135
verso): Lettres-patentes accordant à Thomas de Lenche... mainlevée des
bateaux et attirails servant à la pêche du corail qu’il a sauvés de la démoli­
tion du Bastion de France par les janissaires d’Alger (Paris, 30 juillet 1004.
Les lettres suspendent pendant six mois toutes procédures à son encontre).

�104
PAUL MASSON
Alger en 1605 des commandements formels du Grand Seigneur,
Il est vrai que les Algériens lui refusèrent le rétablissement du
Bastion, mais, peu après, Lenche lui-même eut plus de succès.
Les Puissances n’avaient pas voulu obéir aux ordres venus de
Constantinople ni paraître céder à la contrainte de l’ambas­
sadeur français, mais il regrettait la disparition d’établissements
qui leur « apportaient beaucoup d’utilité ». Le sieur de Moissac
ccse transporta sur les lieux au péril de sa vie, disait un arrêt du
conseil de 1609, pour faire le rétablissement dudit Bastion et
continuation du négoce. » Il fut bien accueilli et obtint même en
1607 du divan d’Alger une lettre adressée à la milice et garnison
de Bône destinée à assurer sa sécurité. Il « a été trouvée bon,
d’un commun consentement, disait la lettre, que ledit Thomas,
ensemble six de ses compagnons, iraient demeurer à Bône et
autres de leurs chrétiens avec leurs bateaux iraient pêcher du
corail et, où ce que leur prendrait nuict, là demeureraient (1)
et pour leurs aliments de vivres les prendront dudit Bône, pou­
vant venir ici aller et tourner asseurement en France sans leur
être fait aucun trouble ni à leurs personnes ni bateaux, ni en
toutes autres choses leur appartenant. »
Lenche songea-t-il alors à former une nouvelle compagnie à
Marseille ou fut-il rebuté par l’hostilité de ses anciens associés?
Au même moment la renommée des établissements de Barbarie
et des gros bénéfices qu’y avaient réalisés les Marseillais dans la
pêche du corail et le commerce suscitait des convoitises et des
initiatives parmi les négociants des autres villes. Laurent et
Claude Sénés, bourgeois de Lyon, obtinrent du roi, le 24août 1608,
la permission de réédifier le Bastion à la réserve des droits des
Lenche. Ils constituèrent alors une compagnie dans laquelle
entrèrent « Jean Doria, gentilhomme servant de la feue reine
douairière, demeurant à Paris, rue Saint Boin, noble homme
Etienne Audouin deMontherbu secrétaire delà Chambre du roi,
noble homme maître Isaac Martin, sieur de Maunoir, François
Coustignon, secrétaire de la Chambre du roi, noble Nicolas
Bionneau du présent à Paris » et maître Jean Perrot.
( t)

IA o ù la n u i t lçs s u r p r e n d r a i t ils p o u r r a i e n t

l’e s t e r ,

�105
Il serait intéressant de pouvoir expliquer la formation de celle
nouvelle compagnie, par quel concours de circonstances, de rela­
tions de famille ou d’affaires, les divers membres s’y trouvèrent
réunis. La chose est tout au moins facile pour le principal associé
Jean Doria. Il était pelit-lils de François Doria venu de Gênes
en France à la lin du xve siècle et établi à Avignon, petit-neveu
de Lazare, frère de François, fondateur de la branche marseil­
laise de cette illustre famille. Son père, Sixte, avait quitté Avi­
gnon pour Carpentras où Jean était né en 1537. Attiré de bonne
heure à Paris, il était devenu gentilhomme servant de la reine
Louise de Lorraine, femme de Henri III, et avait acquis de
■ influence à la cour. Ses relations avec ses cousins de Marseille,
11ès liés avec les principaux membres de la compagnie du corail,
particulièrement avec les Riqueti et les de Cabre (1), rendent
toute naturelle son initiative.
Lanouvelle compagnie entra en négociations avec les Lenclie
et signa avec M. de Moissac un contrat passé par devant M° Jean
Houx, notaire royal à Bordeaux, le 22 novembre 1608, et ratifié à
Paris devant les notaires du Châtelet le 21 juillet 1609.
On ne s’explique pas très bien pourquoi pareil contrat avait
été conclu à Bordeaux. On ne voit pas non plus quel but pour­
suivait Antoine Lenche quand il chargeait sur la barque du
patron Rebolat, dans le cours de l’année 1608, « l’artillerie,
meubles et autre attirail de l’entreprise. » Il ne s’attendait sans
doute pas à la saisie pratiquée à leur arrivée à Marseille, à la
requête de Cosme Deidier, un des participants exclus de la com­
pagnie en 1591 et resté depuis en procès avec elle. Moyennes et
verses de bronze furent vendues à l’encan. Trois moyennes
pesant 3713 livres, à 31 livres le quintal, donnèrent 1156 livres
12 sols; trois verses pesant 528 livres, à 30 livres le quintal,
lurent payées 179 livres 9 sols.
Ainsi, les associés de l’ancienne compagnie ne trouvaient rien
de mieux que de se disputer en 1688 ce qui restait du Bastion
après le pillage de 1604.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir le chapitre I, p. 28; sur Jean Doria, voir Labatule, Les
France (Paris, Pjçard, 1899', p. 179-184 et passiip.

D o ria

de

�PAUL MASSON
106
Cependant, le rétablissement de la petite forteresse semblait
assuré par l’accord de la compagnie Sénés et des Lenche. Toutes
contestations furent définitivement réglées par l’arrêt du conseil
et les lettres patentes du 29 octobre 1609. Il était stipulé que,
malgré l’abandon du Bastion par le sieur de Moissac qui avait
été contraint de céder à la force, les droits qui lui étaient dus en
tant que capitaine lui seraient pajrés par tous ceux à qui le roi
avait accordé permission depuis 1604 d’aller faire du négoce
« au dit lieu de Massacarès et autres dépendances » et spécia­
lement par Claude Sénés et ses associés.
D’autre part, le roi, tout en maintenant les droits des Lenche,
accordait à la nouvelle compagnie toute sa protection. Par lettres
patentes de 1609, il lui avait donné formellement pouvoir d’aller
réédifier le Bastion « en la même place où il était. » Il écrivait à
ce sujet au sultan une longue lettre, le 15 septembre 1609. Après
lui avoir rappelé combien le négoce avait été profitable aux
sujets de la Porte du temps des Lenche, il l’avertissait de sou
dessein « de faire rétablir la pêche du corail et négoce de toutes
autres sortes de marchandises au Bastion de France, La Galle,
Cap de Roze, Bonne et autres lieux ». 11 lui demandait, en consé­
quence, de renouveler à Laurent et Claude Sénés et leurs associés
les privilèges accordés au sieur de Moissac, avec pleins pouvoirs
de faire reconstruire le Bastion « en la même forme qu’il était »
et d’élever « des remparts de terre, cabanes, magasins, fours et
moulins esdits lieux pour loger et conserver les coraillers, mate­
lots et autres. » La nouvelle compagnie reçut, en effet, les
commandements qu’elle sollicitait.
Les voies étaient donc bien préparées; il ne restait plus qu’à
agir en Barbarie. En 1610, Claude Sénés et le sieur delà Piotide,
écuyer de la grande écurie, se rendirent à Alger, y furent bien
accueillis et revinrent à la cour rendre compte de la négo­
ciation. On semblait toucher enfin au succès final. Des lettres
patentes du 30 décembre 1610 accordaient aux associés, avec
tout le luxe de précision nécessaire pour éviter toute contesta­
tion, la permission traditionnelle de sortir du royaume par le
port de Marseille « toutes les provisions et munitions néces-

�107
saires, gardes, mariniers, soldats, coraillers et pareillement de
se fournir d’arbres, antennes, antenolles pour les bateaux, tables
et ais de toutes sortes de bois pour bâtir et réédifier ledit
Bastion comme pour leurs maisons, cabanes, habitations, maga­
sins et moulins, construction des bateaux avec les courbeaux et
timons, clavezons de toute sorte et telle quantité de poix, éloupes et suifs qu’il sera requis, cotonines pour faire voiles et
toutes fil et sartie de toute sorte tant pour corailler que pour les
fourniments et équipages de leurs barques, vaisseaux et bateaux,
ensemble plomb pour les engins à corailler et tous les atraits et
équipages, munitions et provisions qu’il conviendrait... » Le
11 juillet 1611, passeport était accordé au sieur de la Piotide,
choisi par les associés pour commander au Bastion, qui se
disposait à partir (1).
Malheureusement les relations avec Alger, précaires déjà
depuis longtemps, plus mauvaises depuis 1604, s’étaient tout à
fait gâtées en 1609 depuis la fâcheuse affaire des canons de
Simon Dansa. On était tout à fait en guerre, le rétablissement
de la paix devait se faire attendre près de vingt ans et, avec lui,
le relèvement du Bastion.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir tous ces documents dans Reg. des Insinuations de l’Amirauté,
fol. 262-266, 282-285, 323-327.

�108

PAUL MASSON

CHAPITRE V
LA PÊCHE DU CORAIL ET LE COMMERCE DES EPICES

La pêche du corail avait été le prétexte de la concession solli­
citée auprès des Algériens et de la Porte par Thomas Lenche et
ses associés. Pourtant, au xvn° et au xvme siècle, elle ne devait
pas être toujours la préoccupation principale des compagnies
qui se succédèrent en Algérie. Elles cherchèrent, en effet, à
donner une extension de plus en plus grande au commerce des
produits du sol africain, interdit en principe, toléré dès le début,
officiellement permis après plus d’un siècle et demi d’efforts.
Mais, au xvie siècle, c’est bien la pêche qui est au premier plan
des opérations des occupants du Bastion. Leur association
méritait bien le nom de compagnie de la pêche du corail.
Au xvii0 siècle c’est justement aussi qu’elle adopta le nom plus
vague de compagnie du Bastion.
Donc jamais le nombre des bateaux employés à la pêche ne
fut aussi grand ni aussi constant. En 1576 et 1577 on trouve
52 et 54 patrons corailleurs au service de la compagnie, 46 en
1571, 43 en 1589. Leur nombre semble avoir oscillé surtout entre
35 et 45 ; il n’a dû jamais tomber au-dessous de 30. Ce dernier
chiffre devint au contraire exceptionnel plus tard. Un mémoire
du temps mentionne 21 bateaux employés au temps de Sanson
Napollon. Au milieu du xvme siècle, pendant les douze pre­
mières années de la compagnie royale d’Afrique, période pen­
dant laquelle la pêche semble avoir particulièrement langui,
elle occupa toujours moins de 20 bateaux, 14 seulement en 1753.
Après 1755 la compagnie royale lui donna une nouvelle impul­
sion; elle eut souvent à son service plus de 30 patrons, 38 en 1780,

�109
mais elle s'efforça, sans succès, de dépasser ce chiffre et
d’atteindre ceux du xvi° siècle. Les bateaux corailleurs, tous du
même type, étaient montés par sept hommes. C’est donc 200 à
.‘150 pêcheurs environ qui travaillèrent en personne au service
de la compagnie du corail.
L’entretien de la petite flottille donnait suffisamment de travail
aux maîtres de hache, calfats et autres artisans de la maistrance
du Bastion. Il est sans cesse question des fournitures de toutes
sortes que les bâtiments de la compagnie portent pour les répa­
rations : clous, clavaisons (cliiavagione), étoupes, poix, rames,
antennes, etc. Giacliet Napollon et ses héritiers, qui tenaient
magasin sur la rive du port, furent les fournisseurs attitrés de
es articles.
Quant aux engins spéciaux de la pêche, on ne les trouvait
pas à Marseille. Savone les fournissait ainsi que les fils pour les
réparer, les cordages (sartie) pour les traîner, et même le plus
souvent les cotonines pour faire les voiles. En 1583, on voit la
ompagnie faire l’achat de cinq balles de coton filé d’Alep pour
les envoyer à Savone (1) où elle les vend 657 livres. Elle fourissail sans doute la matière première pour des filets ou des
voiles que les fabriques italiennes devaient lui procurer. C’est
que la pêche était activement pratiquée sur les rives du golfe de
Cènes ; celle du corail, en particulier, y était plus ancienne qu’en
rovence. Le roi René n’était-il pas réduit à acheter les belles
branches de corail, que ses sujets ne lui fournissaient pas en
assez grande quantité, à Barcelone ou à des galéasses vénitiennes
été passage à Marseille.
La nécessité de s’approvisionner à Savone avait déterminé
tout un courant régulier et intéressant d’échanges. Les noms de
Jean et Stéphane Pollero, négociants de cette ville, reviennent
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Dépenses faites pour cinq balles de coton filé d’Alep pour envoyer à
Savone : pour port de magasin, 6 sols 6 d.; pour lou pezadour de la ville, 2 sols •
9 d.; pour la petite gabelle de la ville à 8 sols par balle, 40 sols; pour la gabelle
du roi, 40 sols; pour dix cannes de toile scapollony (toile d’emballage), 1 ccu
4(1 sols; pour six livres de corde à 2 sols 6 d. la livre, 15 sols; pour fil de
pollomar (?), il sols; pour emballage, 10 sols; pour seufary (?), 1 écu 8 sols;
pour la provision à 2 o/o, 4 écus 32 sols. Total des frais, 9 écus 23 sols 3 d.

�110

PAUL MASSON

sans cesse sur les registres des compagnies. En 1591, au moment
de sa dissolution, celle de 24 carats leur redoit 8.445 écus d’or.
C’est que les achats faits à Savone étaient très variés; outre le fil
àcorailler et les sarties, la compagnie trouvait meilleur compte
à faire venir d’Italie des agrès que pouvait lui vendre Napollon,
son fournisseur de Marseille, tels que rames, esquiroles, etc., ou
d’autres approvisionnements tels que poix de Calabre, poudre,
même des chaudières, chaudrons, ballons de fer.
Le grand avantage c’est que la compagnie n’avait pas à
débourser d’argent. Les Pollero lui prenaient, souvent au delà
de leurs créances, de grandes quantités de marchandises expor­
tées d’Afrique, cuirs, blés, fèves, en même temps que des épices.
Souvent de gros bâtiments de la compagnie apportaient direc­
tement des chargements entiers de Massacarès à Savone et le
fret était le même que pour Marseille. Chaque année, de petits
bâtiments faisaient le va et vient entre le port ligure et le port
provençal. Les fils et sarties payaient de nolis, par exemple,
4 sols par quintal de Savone (environ 110 liv. de Marseille?). Mais
le transport était, en outre, grevé par le paiement du fameux droit
de Villefranche, péage maritime exigé par le duc de Savoie de
tous les bâtiments qui passaient en vue des côtes du comté de
Nice. Le prince de Monaco, avec qui les Marseillais devaient avoir
tant de démêlés au xvn° siècle au sujet d’un droit analogue, ne
manifestait sans doute pas encore ses prétentions car on ne
trouve aucune mention de paiement de droit de Monaco au
xvi° siècle (1). Celui de Villefranche coûtait presque aussi cher
que le fret lui-même. Ainsi, 10.850 livres de fils et sarties paient
20 liv. 14 sols de nolis de Savone à Marseille et 18 liv. 10 sols de
droit de Villefranche.
Le plus grand obstacle au développement de la pêche au
xviii0 siècle c’était la difficulté de recruter des corailleurs. Peu à
peu les marins provençaux avaient été rebutés par un labeur
pénible, par les dangers d’une côte inhospitalière, par les atta­
ques des corsaires et les risques de l’esclavage, peut-être aussi
(1) Au sujet des deux droits, voir mon Histoire du commerce du Levant.

�'•‘•B1.

(1) Voir à l’appeilclice une liste de patrons corailleurs

A8#-s--««.Y-A..

par les difficultés plus grandes de la pêche et la diminution des
profits, car on se plaignait dès lors vivement de la dévastation
des fonds corallifères. Aussi, les compagnies d’Afrique en
étaient-elles réduites à former les équipages de leurs bateaux de
terriens qui devaient faire l’apprentissage de la mer en même
temps que celui de la pêche.
Au xvic siècle, les ports provençaux qui la pratiquaient tradi­
tionnellement depuis des siècles fournissaient des patrons expé­
rimentés. Les plus nombreux venaient de Cannes, de SaintTropez, de La Ciotat, c’est-à-dire des ports voisins des parages
où la pèche provençale avait toujours été la plus active et la plus
fructueuse. 11 en venait aussi de Cassis, d’Antibes, de Bonnes,
d’Hyères, de Cagnes, de Roquebrune. On en voyait qui restaient
longtemps au service de la compagnie; le patron cannois Monnet
de la Ribbe qui commandait un bateau en 1583, était encore en
Barbarie en 1592 (1).
Chaque année, suivant les besoins, la compagnie envoyait des
recruteurs dans les poils de la côte. L’un d’eux louche 1 écu 18
sols en 1583 pour un voyage de Saint-Tropez ; le même prix est
payé pour un voyage de Cannes. Les ports provençaux ne satis­
faisaient cependant pas toujours aux besoins et les recruteurs
poussaient parfois une pointe jusques sur les côtes de la rivière
du Ponent, dans le golfe de Gênes. Il est question plusieurs fois
fies patrons cl’Alassio. En 1583, Jean-Paul Gautier de SaintTropez est chargé par Antoine Lenche d’aller faire une tournée
sur cette côte et dépense 1708 écus d’or. Il en donne plus de 1350
à vingt-un patrons d’Oneglia qui signent un contrat d’engage­
ment, le reste à deux patrons d’Alassio, à un autre de Diano. On
lui compte 35 écus d’or 34 sols « en raison du voyage en rivière
de Gênes, tant aller que venir, louage de chevaux, uolis de tar­
tanes et frégates et dépense de bonne main » et 25 écus d’or 49 sols
«pour sa peine et travail qu’il a fait audit voyage. » Ce compte est
significatif : le recrutement n’était pas toujours des plus aisés.
Les conditions des accords, à peu près immuables, conclus

Brvl

ïm

\ bK*
«

�PAUL MASSON

entre les patrons corailleurs et la compagnie nous sont bien
connues. Les contrats peuvent être retrouvés, en effet, dans les
archives des notaires marseillais. On peut voir ceux de 1570, de
1575 (3 mars), de 1576, sur les registres du notaire Boyer. Us
étaient d’ailleurs souvent conclus et rédigés d’abord au pays
d’origine des patrons; les archives des notaires de Cannes
seraient particulièrement intéressantes à consulter. L’un d’eux,
pour avoir obligé dix patrons, c’est-à-dire rédigé leur contrat
d’obligation, reçoit 39 sols en 1586. Les patrons italiens engagés
en 1583 avaient signé un premier accord par devant les tabellions
locaux et l’avaient renouvelé à Marseille dans la maison de la
compagnie en présence du notaire Champorcin (1).
L’engagement était conclu pour une année qui commençait en
avril ou mai. Les corailleurs se rendaient à Marseille aux frais
de la compagnie qui les défrayait de tout jusqu’à leur embar­
quement et les transportait sur ses bâtiments en Barbarie. Le
capellan Pierre Daumas, qui vient de Cannes en 1586 avec sept
patrons corailleurs et leur gent, reçoit pour le voyage 15 écus
d’or. A leur arrivée, pour l’ordinaire d’un dimanche, la com­
pagnie les régale de poisson frit qui lui coûte 24 sols.
Avant de partir, les corailleurs recevaient deux sommes
d’argent, l’une en prêt, l’autre en don. La somme avancée variait
et suivit peut-être une progression : 60 livres en 1570, 72 en
1575, 40 écus de 48 sols en 1576, soit 96 livres, 50 écus d’or en
1586 et en 1588. Le don s’élevait ces deux années à 10 écus d’or.
La somme avancée devait être remboursée dans l’année par
une certaine quantité de corail, payé à un prix déterminé par la
compagnie, 34 sols ta livre. Ce corail devait être rendu à Mar­
seille au risque des patrons. De plus, ceux-ci devaient fournir
dans leur année une quantité minimum de corail, six quintaux
par exemple, sans quoi la somme donnée par la compagnie devait
aussi lui être remboursée en corail.
Le produit de la pêche appartenait pour les deux tiers à la
compagnie, pour l’autre tiers aux patrons. Leur corail était

�113
acheté par celle-ci au même tarif de 3-1 sols. Au xvmc siècle, les
prix que la compagnie royale d’Afrique payait aux corailleurs
avaient singulièrement haussé. Celui de 3 livres 10 sols en 1745
était un minimum qui ne put être maintenu. Pour recruter des
équipages et relever la pèche complètement tombée, elle dut
donner 15 livres en 1751, 23 en 1785, 24 en 1787. De plus, elle ne
se réservait qu’un huitième du produit de la pêche au lieu des
deux tiers. En revanche, au temps de Sanson Napollon, vers
1630, les pêcheurs ne recevaient que 20 sols par livre de corail,
mais les autres conditions n’étaient sans doute pas les mêmes.
Leur contrat mentionnait, par exemple, toutes les fournitures de
vivres qu’ils devaient recevoir gratuitement. Ceux du xvic siècle
ne payaient sans doute pas non plus les nombreux approvision­
nements que la compagnie expédiait au Bastion à leur intention.
C’étaient les mêmes d’ailleurs que pour la colonie des employés,
ouvriers et soldats, viandes et poissons salés, fromages, etc. On
voit figurer en plus le biscuit qui remplaçait en partie le
pain dans l’ordinaire des équipages en mer. Il est compté
t) llorins le quintal en 1576. En revanche, les corailleurs devaient
recevoir gratuitement les blets et agrès de toutes sortes. Au
xvme siècle, ils devaient acheter aux compagnies tout ce qu’ils
consommaient, engins, provisions diverses, nourriture. En
somme, les corailleurs du xvie siècle, obligés de céder les deux
tiers de leur pêche et beaucoup moins payés pour la vente de
l’autre tiers, étaient beaucoup moins bien traités que ceux du
xviiic. Si donc ils montraient plus d’empressement à se rendre
en Barbarie, c’est que, même en tenant compte d’autres
influences, la pêche devait être plus fructueuse.
Le recrutement des corailleurs étant bien supérieur à ce qu’il
devait devenir plus tard, les compagnies du xvic siècle n’eurent
pas avec eux tous les désagréments dont on se plaignait au
xvme siècle. Pourtant les contrats n’étaient pas toujours scrupu­
leusement respectés. En 1586, par exemple, les associés font
emprisonner à Marseille trois patrons qui avaient dérobé des
coraux et s’étaient enfuis de l’emprèse et décident de leur faire
faire leur procès. Les pêcheurs pouvaient être aussi tentés de
8
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON
v e n d r e l e u r c o r a il à h a u t p r i x a u x c a p it a in e s d e b â t im e n t s o u
p lu t ô t a u x p a t r o n s d e p e t it e s b a r q u e s q u i v e n a ie n t a u B a s t io n .
P o u r é v it e r c e tte c o n t r e b a n d e , d e s s o ld a ts é t a ie n t p la c é s e n s e n t i­
n e lle s u r la p la g e . L a c o m p a g n ie r e t e n a it c h a q u e

année

aux

p a t r o n s s u r le p r i x d e le u r s c o r a u x u n e p e t it e s o m m e , a u t o u r
d e 10 liv r e s , p o u r c e s f r a is d e g a r d e . I l e s t à r e m a r q u e r q u e , d a n s
le s a c c o r d s c o n c lu s p a r la c o m p a g n ie , i l n ’ e s t q u e s t io n q u e d e s
p a t r o n s c o r a ille u r s . C e u x - c i f o u r n is s a ie n t s a n s d o u te le u r s é q u i­
p a g e s e t s’a c c o m m o d a ie n t a v e c e u x s u iv a n t d e s u s a g e s t r a d i t i o n ­
n e ls . C ’é ta ie n t a u s s i le s m ê m e s e n g in s e t le s m ê m e s p r o c é d é s
d o n t l ’e m p lo i se t r a n s m e t t a i t d e p u is le m o y e n â g e e t d e v a it se
p e r p é t u e r j u s q u ’a u s iè c le d e r n i e r ( 1 ) .

L e l i t t o r a l a lg é r ie n n e

d e v a it p lu s , j u s q u ’a u x i x c s iè c le , f o u r n i r d e s q u a n t it é s d e c o r a il
a n a lo g u e s à c e lle s q u e

r e ç u r e n t le s m a g a s in s d u B a s t io n

au

x v i° s iè c le . V o ic i le s c h if f r e s d e s e n tr é e s r e le v é e s s u r le s r e g is tr e s
d e la c o m p a g n ie :
1578-79. .
1579-80 .
1580-81..
1 5 8 1 -8 2 ..
1 58 2 -8 3 ..

44.973 liv . 1/4 (2)
44.051
1/4
21.601
3/4
3.133 (année (le peste)
23.829
1/4

1 5 8 3 .... . 20.752 liv . 1/2
1584......... 18.391
1/2
1 58 5 .......... 20.038
1/2
))
1586.......... 19.765
1/2 (mojenne 25.724)
1587-91... 128.619

C ’e s t a u t o u r d e 1575 q u e le m a x i m u m d e la p r o d u c t i o n a v a it d û
ê tr e o b t e n u p u is q u e c ’ e s t a lo r s q u e f u r e n t e n g a g é s le s b a te a u x
e n p lu s g r a n d n o m b r e . I l n ’ y a v a it d o n c a u c u n e e x a g é r a t io n de

1730 q u i d is a i t : « I l y a v a it
180 c a is s e s p e s a n t
p o id s d e t a b le », s o it 27.000 l i v r e s . M a is c e la n ’ é ta it
d e p u is b ie n lo n g t e m p s . U n a u t r e m é m o ir e d e 1707,

la p a r t d e l ’a u t e u r d e ce m é m o ir e d e
a u t r e f o is

150 liv r e s

40 b a t e a u x

p lu s v r a i

q u i p ê c h a ie n t j u s q u ’ à

f a is a n t le c o m p t e t h é o r iq u e d e ce q u e p o u v a i t d o n n e r la p ê c h e
e n a n n é e n o r m a le , l ’é v a lu a it à

24.000 l i v r e s . M a is

d e là à la r é a lité

i l y a v a it lo in . T a x i l , a g e n t d e la c o m p a g n ie d ’ A f r i q u e , é c r iv a it
en

30

1726

:

«

D e p u is

p lu s

de

30

a n s , n ’y

a y a n t q u ’ e n v ir o n

b a t e a u x a r m é s , f a u t e d ’ a v o i r d e b o n s p a t r o n s , c e tte p ê c h e

n ’e s t a llé e q u ’à

150

q u i n t a u x a u p lu s » . M ê m e c e c h i f f r e de

(1) Voir mon Histoire des établissements, etc., p. 511.
(2) La livre de Marseille (poids de table) valait 388 grammes.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

15.000 livres dut être exceptionnel dans la première moitié du
x v iiic siècle. Pour ses années de début (1741-1750), la pêche de la
compagnie royale d’Afrique fut en moyenne de 8.527 livres ; elle
s’éleva à 11.000 de 1752 à 1760, à plus de 15.000 de 1760 à 1765,
parvint à dépasser 20.000, puis déclina de nouveau à partir
de 1785.
Ainsi, au temps de la domination turque, c’est au début de
l’exploitation par les compagnies françaises et vers la fin que les
rendements furent les plus élevés. Mais les chiffres les plus hauts
du xvie siècle n’en sont pas moins bien inférieurs à ceux qui
furent atteints au xixe siècle lorsque la cessation de la piraterie et
la disparition de tout privilège attira les pêcheurs, italiens
surtout, en foule vers les parages de la Galle. En 1836,
245 bateaux fréquentaient les côtes algériennes. En 1877,
263patrons retirèrent 33.287 kilos de corail vendus 2.311.000 francs.
Il pourrait être permis de se rendre compte de la valeur des
plaintes sur l’épuisement des fonds, répétées dès le début du
xvme siècle, en comparant les quantités pêchées au nombre des
bateaux, puisque ceux-ci, les engins et les procédés employés
étaient restés les mêmes. Mais les rendements étaient très inégaux
suivant les années : la fréquence des tempêtes, les menaces des
corsaires, pouvaient troubler la pêche ; en 1581 la peste l’avait
presque entièrement empêchée. Toutefois il est certain que la
pêche annuelle d’un bateau au xvme siècle était en moyenne très
sensiblement au-dessous des chiffres du xvie. Elle dépassait
souvent, et parfois de beaucoup, 600 livres au xvie siècle ;
c’était un beau résultat quant elle en atteignait 500 au xvm°. Il
est vrai qu’il fallait attribuer en grande partie la diminution à
l’infériorité avérée des patrons et des équipages.
Les registres delà compagnie du xvie siècle montrent, en elfet,
que les rendements variaient énormément par bateau suivant
l’activité, l’habileté et la chance des patrons. S’ils dépassaient
souvent les six quintaux stipulés dans le contrat de 1583 pour
que la prime de 10 écus d’or qu’ils avaient reçue au départ restât
leur propriété, certains d’entre eux n’apportaient au magasin que
des quantités bien inférieures. En septembre 1570, dans le cours

�lie

PAUL MASSON

d'une année, un patron a remis 705 livres de corail ; un autre 5(57 ;
un troisième, 304 livres du 10 décembre 1569 au 18 juin 1570. Sur
un compte du 15 décembre 1571 un patron figure pour 747 livres,
la plupart pour des poids variant entre 350 et 400 livres ; d’autres
pour moins de 200. Du 16 décembre 1576 au 8 avril 1577, dans la
mauvaise saison, 52 patrons apportent au magasin 6.938 livres :
la plus grosse part atteint 299 livres, les plus nombreuses
dépassent 100 livres ; quelques patrons figurent pour moins
de 10 livres.
Dans le corail livré au Bastion en bonites on distinguait les
brancame et les vaine. Les belles branches (brancame) étaient
cotées à des prix très élevés. Ainsi on estime 80 écus de 48 sols,
soit 192 livres, cinq branches du poids de 9 livres.
Le corail en rame comprenait diverses qualités. Il est difficile
de dire quelle était la correspondance entre les noms italiens
employés par la compagnie au xvie siècle et les désignations
usitées plus tard au xvuc et au xvmc. La qualité supérieure
portait le nom de toro fmo. Les quantités existant en magasin
étaient évaluées en réduisant les qualités inférieures en toro. En
1591 la compagnie détient 18.951 livres de coraux divers, elle les
estime à 4.318 livres de bon toro. Souvent le déchet est compté
exactement pour moitié : 480 livres de coraux en rame en font
240 de toro.
Voici, pour montrer les diverses désignations employées, un
décompte de 1.878 liv. 3/4 de corail ;
1185 liv. 1li coral toro
= 1185 liv. '/* toro
187.5 "fl
» toretto
= 62.4
172
» bastard
= 19.1
43.13
» toro de navigar =
4.9 1/2
291
» escaigles
= 8.1
1878.3 liv. 3/i
1279 liv. 1/2
On trouve répétées souvent ces diverses catégories.
Avant d’entrer en magasin le corail était nettoyé, sans doute
par les patrons eux-mêmes. En 1591 et les années suivantes il est
livré à un certain Jean de Combettes qui est chargé de le faire

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

tenailler sur place. Etait-ce une nouveauté? La compagnie avaitelle trouvé avantage à faire subir à son corail, au Bastion même,
une préparation moins sommaire ? On pourrait être tenté de
croire qu’à cause des troubles de la Ligue, ou pour d’autres
raisons, elle avait transporté en partie en Barbarie l’industrie du
corail, mais ce n’est qu’une simple hypothèse. Ce qu’il y a de
certain c’est qu’il n’y était jamais resté absolument brut. Les
chefs du voisinage et les Puissances d’Alger ne l’auraient pas
accepté ainsi dans les assortiments de cadeaux qui leur étaient
présentés et les indigènes 11e l’auraient pas acheté. En effet, des
quantités importantes du produit de la pêche restaient en Bar­
barie. En 1598 l’écrivain de Bône en reçoit du Bastion la valeur
de plusieurs milliers de livres pour le caïd et divers indigènes.
A lui seul, le Maure Mansour Ossif en achète 500 livres pour
700 écus. En 1599 le même marchand, le caïd et d’autres clients
en prennent 1.490 livres pour 2.071 écus. Des expéditions étaient
faites en outre directement en Italie, à Savone ou dans d’autres
ports.
Il s’en fallait donc de beaucoup que la totalité de la pêche prît
le chemin de la Provence. De 1575 à 1591 les entrées à Marseille
avaient atteint 242.600 livres, mais les pêcheurs en avaient
apporté au Bastion dans le même intervalle plus de 400.000
livres. L’entrée dans le port franc de Marseille était grevée d’un
droit de douane qui n’était pas une lourde charge. Il était perçu
par la ville au nom du roi et la franchise du port semblait sauve­
gardée par l’absence de collecteurs royaux ou de fermiers agis­
sant au nom du roi. Du 28 juin 1565 au 7 octobre 1567 M. Nicolas
Segliier, perçut 296 livres de droits. Il y avait, en outre, un droit
de gabelle sur les coraux du dehors qui coûtait 25 livres par an
en 1567.
(Testa Marseille que le corail était vraiment travaillé suivant
les goùls variés des clients européens ou exotiques qui l’ache­
taient. Il serait intéressant de savoir l’origine de cette indus­
trie marseillaise du corail qui traversa depuis le xvic siècle une
série de vicissitudes et qui passait aux yeux des étrangers pour
une des grandes curiosités du Marseille d’autrefois. En concur-

�118
PAUL MASSON
rence avec les ateliers de Gênes, de Livourne, de Naples, elle
sembla tomber à plusieurs reprises, se releva, était en pleine
activité au moment de la Révolution et subsista jusqu’au milieu
du xixc siècle.
Elle existait au temps du roi René qui eut des corailleurs à
son service ; l’un d’eux travailla pour lui en 1470 à raison de six
florins par mois (1) ; mais peut-être avait-elle été introduite par
le bon roi amateur de curiosités. Quoiqu’il en soit c’est au xvie
siècle sans doute qu’elle fut à son apogée.
Cependant rien d’analogue à la grande manufacture créée à la
fin du xvme siècle, à moins qu’on ne veuille accorder ce litre un
peu pompeux à la maison du corail de la compagnie. Là des
femmes travaillaient en permanence à racler et nettoyer le
corail.
L’un des registres de la compagnie (2) confient la comptabilité
spéciale qui les concernait pour les années 1581-1585. On }rtrouve
cette mention : Jonrnades de las /remos que an rasqlat saquejat
et ariat. Plus souvent il n’est question que de deux opérations :
Las fremos que rasclon courait et aussi/ saquegon. La seconde est
encore plus souvent omise. La plupart des ouvrières n’étaient en
effet employées qu’au travail du raclage. Les couteaux qui leur
servaient étaient payés par la compagnie 8 sols pièce. En 1575 elle
paie en une seule fois 4 livres 7 sols 6 deniers pour Vamotalure de
522 couteaux à racler. C’était alors le moment de la plus grande
activité de la pèche et il est possible que plusieurs centaines de
femmes aient été employées en même temps. Entre 1581 et 15(85
le nombre des ouvrières ne dépassa jamais 182. D’ailleurs elles
n'étaient pas employées régulièrement ; la compagnie les enga­
geait suivant les besoins. Chaque année il y avait des périodes
de pleine activité, sans doute lors des arrivages et, même à ces
moments, le chiffre des ouvrières, qui dépassait parfois cent,
tombait aussi jusqu’à soixante. Certains mois où le travail ne
pressait pas la compagnie ne gardait que ses ouvrières les plus
(1) Comptes du roi René, Archiv. des Bouches-du-Rhône. B, 2489,
fol. 45 verso.
(2) En, 950.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

anciennes dont on retrouve toujours les noms en tête des listes.
Il y en avait quatorze en 1582 et, bien qu’elles fussent attachées
en permanence à la maison du corail, elles avaient aussi parfois
des semaines de chômage. Il ne restait alors en service quedeux
chefs d’atelier, dont l’une portait le nom pittoresque de donna
Câlin Mangofigo, dame Catherine Mangefigue.
Les paiements faits régulièrement chaque semaine révèlent, en
outre, que les ouvrières, même aux moments de pleine activité,
ne trouvaient pas à remplir leurs six journées de travail. Les plus
anciennes, les plus favorisées, recevaient souvent le paiement
d’une semaine entière ; d’autres devaient se contenter du salaire
de quelques jours. Ainsi, au paiement du 13 janvier 1582, la
moitié des 108 ouvrières reçoit le salaire de cinq ou six journées ;
les autres, celui de deux à quatre ; quelques-unes n’ont travaillé
qu’un jour. Au paiement suivant du 20 janvier aucune des
femmes n’a travaillé plus de quatre journées; beaucoup deux
seulement. Cette irrégularité pouvait provenir aussi bien de
l’organisation du travail que des ouvrières elles-mêmes. Il est,
d’ailleurs, à penser que celles-ci pouvaient compter sur un autre
gagne-pain.
C’était, en effet, une main-d’œuvre qui n’exigeait pas un long
apprentissage et c’est pourquoi le salaire était médiocre, propor­
tionné cependant à l’habileté des ouvrières et à l’ancienneté de
leurs services. Les plus novices recevaient exceptionnellement
1 sol par jour ; la majorité, 2 sols et demi ; lesfemines employées
eu permanence, uniformément 3 sols. Seules les doyennes,
contremaîtresses, Câlin Mangofigo et Câlin Saxonne, touchaient
la haute-paie de 3 sols et demi (1).
Du 21 septembre 1581 au 7 avril 1852 les femmes avaient rasqlat
saqnegat (secoué) et ariat (?) 170 quintaux 26 livres 1/2 de
corail et reçu 322 écus 21 sols 6 deniers. Jusqu’au 4 août suivant,
la dépense pour 178 quintaux ne fut que de 212 écus 43 sols ; la
(1) Il est possible que la peste de 1581 ait jeté une perturbation dans le
travail ressentie pendant toute l’année 1582. Les années qui suivent, le nombl'e
des ouvi'ières n’atteint jamais 100, mais semble se maintenir plus régulier
entre 60 et 90. De plus, beaucoup d’entre elles touchent 3 sols par jour.

�120
1 ISF

PAUL MASSON

main-d’œuvre avait été payée beaucoup moins (1). En quoi
consistaient les trois opérations des femmes de la maison du
corail ? Il nous est impossible de donner à ce sujet des indica­
tions précises.
C’est à des spécialistes, les maîtres coraillers, qu’il appartenait
de travailler le corail bien nettoyé et prêt à être ouvré. Leur prin­
cipale besogne consistait à tenailler, c’est-à-dire à couper en
menus fragments et à tourner (toreggiare) les morceaux de corail
pour en faire des grains qui servaient à la fabrication de colliers,
de bracelets, mais surtout de patenôtres, nom sous lequel on
désignait les chapelets.
Ces maîtres recevaient naturellement des salaires beaucoup
plus élevés que les simples ouvrières de la maison du corail ;
10 cl 12 sols par jour en 1568, 15 pour quelques-uns ; leurs
apprentis reçoivent 6, 3 et 2 sols. Jean et Constant Cornillon,
Pierre et Félix Bruson, Antoine Isnart, Henrigho Codoneo,
Jean Jordan, Vincens Colomp, Arnaud Brunet, Pierre Chenault,
Jean Crozet, Claude Perret, figurent sur les comptes en 1567 ou
1568. Les frères Bruson reçoivent successivement plus de
200 livres pour journées de travail, du 8 décembre 1566 au
6 septembre 1567.
Les prix s’élevèrent un peu dans la suite. En 1584, sur
les six maîtres employés, quatre sont’payés 16 sols et deux 14. On
règle leur compte chaque semaine pour un travail intermittent :
du 11 août au 10 octobre, le travail cesse mais les semaines sont
plus remplies que celles des ouvrières. Au total, du 27 avril à la
fin de l’année, la compagnie leur paie 239 écus. Ainsi, à dater de
ce jour, la manufacture du corail coûta en salaires à la compa­
gnie 598 écus. Le métier était assez avantageux pour attirer les
étrangers nouvellement établis à Marseille. Tel était le cas de ce
Claude Perret au service de la compagnie dès 1568. Dans les
registres de la Chambre des Comptes de Provence, on trouve des
lettres de naturalité pour Claude Perret, maître corailler, et pour
(1) Du 11 août 1582 au 5 lévrier 1583, les paies s’élèvent à 379 écus 13 s. Gcl. —
Du 28 avril au l«rdécembre 1584, 358 écus 59 s. 6 d. —En 1585, 452 écus 18 s.Gel.

�MANUFACTURE DE CORAIL A MARSEILLE (XVIII- SIECLE)
Collection Ricard.

��LES COMPAGNIES DU CORAIL

121

son frère, « originaires » du lieu de Domiru (?), terre et seigneurie
de l’abbé de Saint-Claude en la Franche-Comté.
Le travail de polissage des « pater nos tri » ou grains de cha­
pelets était long et délicat. Ainsi le même maître, payé 15 sols à
la journée et employé aussi aux pièces, reçoit 21 livres 12 sols
pour avoir poli 4 livres et demi de paternostri à 2 écus la livre.
Aussi les grains de chapelets atteignaient-ils une haute valeur :
23 livres et demi de corail travaillé en patenôtres grands, moyens
et petits, estimés 48 livres la livre, sont comptés 1.128 livres
en 1575, moment de grande abondance de la pêche. Le corail
non poli en grains était vendu à des prix bien inférieurs. Les
assortiments des caisses étaient estimés ainsi qu’il suit en 1567
et 1568 : torofino 7 et 8 livres la livre, toro 3 livres et 58 sols,
ioretto fino 53 sols, têtes de corail 36 sols. Les prix avaient
beaucoup monté au xviii0 siècle. On estimait, par exemple,
en 1730, qu’une caisse de 150 livres, poids de table, devait pro­
duire 1.500 livres. Il est vrai qu’en tenant compte de la dépré­
ciation de l’argent la différence n’apparaît guère sensible.
Les patenôtres s’écoulaient en France et dans les pays voisins.
Des caisses assorties étaient vendues aussi chaque année à des
marchands catalans qui venaient à Marseille. Pierre Cayscia,
Michel Durai de Barcelone sont de gros acheteurs en 1568 et les
années suivantes. Benet Andréa, leur concitoyen, en prend
pour plus de 6.000 livres en 1570.
La même année, le Génois Antoine-Marie Spinola achète
100 quintaux à la lois. Savone offrait aussi un débouché, mais
les pêcheurs italiens fournissaient en grande partie à la consom­
mation de leur pays.
En définitive, malgré les achats de la Barbarie et de l’Europe
méridionale, la plus grande partie du corail du Bastion
prenait le chemin d’Alexandrie. On l’y transportait même par
grosses quantités de Massacarès sans passer par Marseille : le
galion Sainle-CAaire en transporte plus de 15.000 livres en 1591.
La compagnie trouvait un gros avantage à écouler la plus grosse
partie de ses stocks en Egypte, car c’est là qu’elle vendait son
corail le plus cher. En 1591, les 151 quintaux 61 livres du galion

�122
PAUL MASSON
Sainte-Claire, évalués à 9 livres 10 sols en bon argent, son!
comptés pour 45.609 écus. La comparaison avec les chiffres de
1567-68 cités plus haut montre que les prix avaient beaucoup
monté depuis. On ne dil pas quel était l’assortiment de ces
caisses. Ailleurs, dans une expédition pour Alexandrie, on dis­
tingue les catégories suivantes : toro novo, morier, brancame,
saquegiato.
Du marché du Caire les coraux s’écoulaient ensuite dans les
pays de l’Océan Indien, et dans l’Inde surtout, par l’intermé­
diaire des Arabes. L’argent provenant des ventes était employé
à acheter des marchandises de retour ou même l’échange de ces
produits d’Orient contre le corail était fait directement. Ainsi la
pêche du corail avait amené la compagnie à prendre une part
active au commerce du Levant, dans cette échelle d’Alexandrie
que les Marseillais n’avaient jamais abandonnée depuis les croi­
sades. Les capitulations de 1535 leur avaient ouvert tout grand
le vieux port égyptien. Sous la protection de leur consul, ils y
tonnaient une importante nation et, peut-être, avaient déjà
supplanté les Vénitiens dans le dernier tiers du xvie siècle.
La compagnie entretenait un agent en permanence à Alexan­
drie. Ce facteur est désigné ordinairement sous le nom de
commandataire. En 1570, c’est Pierre Hoslagier, plus tard
membre d’une compagnie de Tunis, rivale de celle qu’il servit
d’abord. Plus tard, Antoine Arnaud, Benoît Arman lui succè­
dent. En 1588 celui-ci reçoit 841 livres de salaires pour le temps
qu’il a servi la compagnie en Alexandrie. Entre temps, en 1585,
un navire de la compagnie est consigné à Ange Vento, viceconsul de la nation française.
Ce trafic du Levant, particulièrement fructueux, puisque les
associés vendaient à la fois leur corail à bon compte et faisaient
de nouveaux bénéfices sur les marchandises de retour, avait
pris un gros développement. La valeur même du corail ne suffi­
sait pas aux achats pour lesquels ils expédiaient à Alexandrie
de grosses sommes d'argent. En 1587 le galion Sainte-Claire
emportait, outre son chargement, 32.790 livi es ou réaulx d’Es­
pagne. La cargaison même n’était pas seulement composée de

�12.‘5
coraux. Les draps et d’autres tissus y figuraient; 011 y trouve
même des fromages de Sardaigne et d’Auvergne. C’est dès les
premiers temps de son existence que la compagnie avait eu
l’heureuse initiative d’étendre ainsi ses opérations. Déjà, en 1565,
ses galions revenaient d’Alexandrie chargés d’épices.
Ce sont, en effet, les précieuses denrées, objet traditionnel du
trafic sur les marchés du Levant, qui attiraient surtout les
Marseillais à Alexandrie. Les cuirs (1), les aluns et autres
marchandises mentionnées 11e prenaient qu’une petite place
dans les cargaisons. La route du Cap n’avait pas détourné tout
le vieux courant des échanges aussi complètement qu’on le
répète souvent.
Il eût fallu pour cela que les Portugais pussent se rendre abso­
lument maîtres d’un commerce que les Hollandais eurent plus
tard beaucoup de mal à accaparer. Même alors, au xvne siècle,
les marchés d’Egypte restaient pourvus d’épices ; au xvie, on les
y trouvait en abondance. Aussi les pays méditerranéens n’eurentils pas besoin d’aller se pourvoir à Lisbonne.
En 1586, un compte de vente d’épices, venues à Marseille sur
un seul navire, s’élève à 13.962 liv. 8 sols 3d. ou 4.654 écus
2 sols 9 d. pour la part d’un des associés, possesseur de deux
carats sur vingt-quatre. La valeur de ce chargement s’élevait
donc à près de 170.000 livres ; il en venait de bien plus considé­
rables. Il se décomposait ainsi :
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Poivre agi............................. 8.610 liv. .'1/0 en poids, vendus 9.902 liv. 7 s. 5 d.
Hcledin (gingembre)........... 3 117 1 / 2
1.324 4 6
Muscade................................ 997 1 / 2
947 12 6
Garofani (girofles) en sortes 561
561
— triés......................
65
105
Fusti di garofani (iiûches,débris) 38 .2/3
17 8
Cannelle................................ 126 3/4
348 14
Indigo.................................... 273
—
546
Gomme laque...................... 382
210 2
—
14.168 11/12 pour deux carats 13.962 liv. 8 s. 3 d.
—
—

L’assortiment était bien, à peu de chose près, celui de toutes
les cargaisons d’épices rapportées d’Alexandrie. C’était le poivre
(1) Eu 1588, achat de 11.048 cuirs alexandrins.

�124
PAUL MASSON
et le gingembre qu’on trouvait en plus grande abondance sur les
marchés d’Egypte; ou bien ces deux épices étaient les plus
demandées par les consommateurs du royaume. Le poivre est
généralement qualifié poivre agi ; pour le gingembre, on distingue
le belledin, le plus employé, le sorretin.
Cependant la prépondérance des achats de poivre n’était pas
aussi marquée que l’indiquerait ce compte de 1586. D’autres
exemples peuvent donner une idée plus nette des assortiments.
Voici la facture des épices et autres marchandises venues
d’Alexandrie sur le galion Sainte-Marguerite, le 10 mai 1585 :
69 capi (?) de poivre agy, 21 de gingembre belledin, 13 de
cannelle,20 de muscades, 6 de girofles,47 d’indigo, 13 dégommé
laque. En 1589, le galion Sainte-Claire apporte 10.826 pouds (1)
de gingembre belledin, 16.596 de muscades, 5.628 de cannelle,
8.429 de girofles, 1.700 d’indigo bagatel. D’autres fois il est ques­
tion d’encens, 11.272 livres pesant en 1587, de macis, 10.600 livres
en 1582.
La compagnie louait un magasin spécial pour contenir ces
chargements qu’elle appelait magasin de l’épice (espessi). Des
femmes y étaient employées au travail du triage ou garbellage.
Les précieuses denrées étaient vendues en partie sur place. On
voit des membres de la compagnie, Thomas Lenchc et son frère
Antoine, Jacques Moustier, se rendre acquéreurs de grosses
quantités, sans doute pour les revendre ensuite. La plus grande
partie pénétrait dans le royaume; Lyon et Toulouse offraient
les deux principaux débouchés. Chaque année, des négociants de
ces deux villes achetaient de grosses quantités. Pour 1567 et 1568,
on relève les noms des Toulousains Pierre Garandella, Louis
Pausi, Ramond Fous, Guillaume de Fos, Jean Assier, Bernard
Chahut, Philippe Odonet, Nicolas Bosquet, Antoine Denoault,
acquéreurs surtout de poivre, de gingembre et de girolles. De
1579 à 1582, 238.450 livres de gingembre, poids de Lyon, sont
vendues dans celle ville pour 43.485 écris; en 1582, 30.076 livres
de muscades pour 13.598 écus ; en 1586, il est question de
(1) Poids un peu supérieur à la livre marseillaise,

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

36.562 livres de cannelle d’une valeur de 20.800 écus; en 1584, un
portefaix confectionne 100 balles de poivres pour la même desti­
nation. Toulouse et Lyon servaient évidemment de centres de
distribution dans leur région. Pourtant des marchands de petites
villes s’approvisionnaient directement à Marseille. En 1568, on
peut citer Henri Delapalme, Jean Suehet, de Pézenas, et un autre
acheteur, de Sorèze. Henri Delapalme est encore acheteur en
1587, et Jean Fouquet, de Pézenas, en 1583.
11 est déjà intéressant de constater que les épices venues
d’Egypte pouvaient encore faire concurrence, à Toulouse, à
celles de Lisbonne qui devaient affluer à Bordeaux. Mais elles
pénétraient bien au delà de Lyon jusqu’à Paris. Ainsi Florent
Dargouges, Jean Sagniez, Mmc Salvansy, de Paris, sont en compte
avec la compagnie, en 1576-78. Bien plus, Rouen, marché d’où
celle-ci faisait venir des draps, lui prenait en retour des épices.
Adam Vaultier et Benet Muscial, de celte ville, qui achetaient,
en 1568, des poivres, girofles et autres épices du galion SaintNicolas, étaient en relations régulières avec elle. Celte année-là,
ces deux marchands lui vendent, en retour, du sucre. Dès le
milieu du xvie siècle, le Levant n’en fournissait donc plus assez
pour la consommation du littoral méditerranéen.
Enfin les épices, comme le corail, prenaient aussi en grande
quantité le chemin de l’étranger. La compagnie en expédiait à
ses correspondants de Barcelone et de Valence en Espagne, de
Savone en Italie. En 1583, elle vend du poivre au Milanais
J.-B. Ripa. On est un peu plus étonné de voir un marchand
anglais, Guillaume Geffort, faire des achats, de 1581 à 1583.
11 n’était pas le seul : en 1583, deux sols sont payés pour garbeller 120 quintaux de poivre, vendus à deux Anglais. Décidé­
ment le commerce des épices venues par les anciennes voies du
moyen âge était encore bien vivant dans la Méditerranée, vers la
fin du xvie siècle. Car la compagnie du corail ne faisait pas
exception ; les nombreux navires marseillais, qui faisaient
chaque année le voyage d’Alexandrie, revenaient chargés aussi
d’épices. Cependant leurs chargements étaient certainement plus
composites que celui du galion envoyé annuellement par les
Lenche et leurs associés.

�PAUL MASSON

La pêche du corail devait causer plus tard de fréquents
déboires au xvnc et au xvinc siècles. Seule la compagnie royale
d’Afrique put lui rendre une période de véritable éclat à la veille
de la Révolution. Entre 1780 et 1785, elle en lira ordinairement
150.000 livres de profil par an. Au xvic siècle, la pêche, beaucoup
plus active, donna surtout de plus gros bénéfices. Les prix de
revient étaient beaucoup plus bas; ceux de vente, quoique
moins élevés aussi, laissaient une marge très large de gain.
Mgis, surtout, la compagnie du xvir avait su donner l’organisa­
tion la plus profitable à la pêche en la combinant avec le com­
merce des épices. Il n’est pas téméraire de penser que cet heureux
maintien des traditions du moyen âge fut une des causes essen­
tielles de sa brillante prospérité. Aucune des compagnies qui
la suivirent ne put ou ne sut imiter son exemple. La déca­
dence, puis la cessation complète, du commerce des épices
en Egypte, à la lin du xvnc siècle, l’abandon des relations entre
ce pays et les Indes avaient changé, peu à peu, complètement la
situation. Dès lors, la pêche du corail ne devait plus être en rela­
tion intime avec le commerce du Levant.

(A suivre).

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, Barlatier, rue Venture, 19.

���LES COMPAGNIES DU CORAIL

ÉTUDE
SUR LE COMMERCE DE MARSEILLE AU XVL SIÈCLE
ET LES
Origines de la Colonisation française en Algérie-Tunisie

( suite et fin )

��LES COMPAGNIES DU CORAIL

127

CHAPITRE VI
LE COMMERCE DE L’ALGÉRIE ET LES INDUSTRIES FRANÇAISES

La magnifique compagnie du corail n’était pas une simple
entreprise de pêche. Sou trafic des épices à Alexandrie suffirait
à lui valoir le titre de grande compagnie de commerce; elle le
méritait bien davantage encore par l’ensemble de ses opérations
en Barbarie. Celles-ci résumaient à peu près tout le commerce
entre la France et l’Algérie au xviü siècle. Seuls quelques mar­
chands marseillais lui faisaient, à Alger même, une concurrence
peu active.
L’établissement des Turcs en Barbarie modifia gravement les
conditions de ce commerce qui avait déjà traversé bien des
vicissitudes durant le moyen âge (1). Tout bien considéré, la
connaissance, encore bien incomplète, de celles-ci 11e permet
guère de dire s’ils les améliorèrent ou s’ils les rendirent pires.
On serait tenté de pencher vers cette dernière opinion en son­
geant aux tribulations de toutes sortes que subirent les mar­
chands chrétiens en Algérie ou en Tunisie au xvne siècle. Mais
la situation fut bien meilleure au xvie et au xvmüsiècles, surtout
pour les Français. Quoiqu’il en soit, il est quelque chose qui
resta à peu près immuable à travers les siècles, ce furent les
objets d’échanges. Qu’on lise les documents du xmc ou ceux du
xvmesiècle, on y voit un pays dont la vie et les besoins écono­
miques sont restés les mêmes. A travers les bouleversements
politiques, les indigènes tirèrent les mêmes produits de leur sol
et demandèrent aux marchands d’Europe les mêmes assortiments
de marchandises.
(1) Voir de Mas Latrie. Relations et commerce de l'Afrique septentrionale
les nations chrétiennes au moyen â g e . Paris, 1886, in-8°.

uuec

�PAUL JIASSON

Malgré la décadence de l’agriculture, produite par l’arrivée des
Arabes, malgré l’oppression turque, souvent lourde pour le
paysan arabe ou kabyle, le Tell algérien avait continué d’être un
pays de céréales. Bien plus, l’Afrique du Nord, appauvrie et
redevenue peu à peu à moitié barbare, n’avait pas cessé, aux
époques les plus troublées de son histoire, de continuer à nourrir
les pays méditerranéens de l.’Europe.civilisée. De plus, les Arabes
avaient amené avec eux des troupeaux et surtout apporté en
Algérie leurs goûts de nomades. L’élevage avait donc pris un
grand développement dans un pays où d’immenses étendues ne
se prêtaient pas à la culture et offraient aux bergers de vastes
parcours. Aussi les cuirs et les peaux ont-ils été, pendant des
siècles, le principal article de trafic.avec les céréales.
L'exportation des blés était gênée par de sévères interdictions,
mais elle ne fut jamais empêchée. C’était, pour les chefs de tout
rang, prétexte à vexations, à cadeaux et aussi à accaparements;
de tous les commerces, celui des céréales était le plus monopo­
lisé entre leurs mains.
En fait, dès les débuts de son existence, la compagnie du corail
fit un trafic de blé important pour l’époque. Ses navires ne
reviennent guère de Barbarie sans en rapporter de plus ou moins
grosses quantités. Les achats sont, d’ailleurs, très variables
suivant l’abondance des récoltes. De juillet 1575 au mois d’avril
1577, ils s’élèvent à 1653 calïis (1); en 1577-78, à 1637 caffis ;
du 8 septembre 1578 au 9 mars 1579, à 18.663 éminées, soit en
six mois plus de 2.300 caffis. Un relevé de comptes donne, poul­
ies dix années 1582-91, un total de 14.592 caffis; de 863 caffis
pour les trois années 1592-1594. Pour ces treize années, le trafic
(1) Le caffi valait trois charges et demie de Marseille ; la charge 154 litres 79
ou environ 120 kilogrammes. Les caffis, sur les comptes de la compagnie,
sont souvent évalués en mines, dont il y avait 8 par caffi. Pour la vente à
Marseille, le blé est compté par émines qu’il ne faut pas confondre avec les
mines. L’éminée, comme on appelait plus tard cette mesure, valait, à Marseille
38 litres 70. Il y en avait donc exactement 14 par caffi. Mais les Barbaresques
faisaient toujours bonne mesure et, suivant l’expression des registres de la
compagnie, il sortait toujours du caffi plus de 14 émines, souvent même plus
de 16. Ainsi, d’après trois comptes divers, la compagnie put faire sortir d’une
même quantité de 140 caffis, 2.175, 2275 et 2.332 émines.

�129
aurait donc atteint seulement 6.491 tonnes métriques. Pourtant
la compagnie avait encore enlevé 1.732 cafïis en 1585, 2.536 en
1586 et, dix ans après, en 1596-97, elle allait jusqu’à 6.339 cafïïs,
c’est-à-dire plus de 2.660 tonnes.
On serait tenté d’expliquer ce dernier chiffre par une recru­
descence de la traite quand les troubles de la Ligue rendirent
fréquente la pénurie des blés en Provence, si, précisément, les
trois années 1592-1594 n’avaient été marquées par une dimi­
nution frappante de la traite. Il est probable, au contraire, que
ie commerce de la compagnie fut désorganisé, pendant la
période 1582-94, d’abord par la grande peste de 1581, puis par
les luttes politico-religieuses auxquelles elle fut mêlée. C’est
ainsi que la traite des blés, très faible les deux années qui
suivent la cessation de la peste, remonte à des chiffres élevés
en 1585 et 1586 pour retomber, en 1587, l’année de l’assassinat
d’Antoine Lenclie, jusqu’au moment où la mort de Casaulx et
la soumission de la ville à Henri IV ramènent le calme.
Alors les achats de blé atteignent le chiffre maximum de
1596-97. Mais il se peut que l’explication ne soit pas valable et
que la situation de la Barbarie ait eu plus d’influence sur la
traite que les événements de Provence.
En septembre 1593, les Berzighelly, négociants de Pise, en
relations avec la compagnie, envoient au Bastion un vaisseau
avec un chargement de 2.000 écus où 263 sacs de blé comptent
pour 748 ducatons et 300 sacs de seigle du Ponant pour 535, le
reste consistant en toile, sucre commun, sucre candy, confi­
tures, fromage et autres choses. Etait-ce que la famine sévit
cette année-là en Barbarie et que le Bastion lui-même eut
besoin d’être secouru ou de secourir les populations voisines ?
Quoi qu’on puisse penser de tout cela, il est fâcheux que les
statistiques les plus complètes des livres de la compagnie
soient celles d’une période anormale.
D’ailleurs, il ne faut pas oublier que 1.000 à 2.000 tonnes de
grains c’étaient de grosses quantités pour une époque où la
circulation des grains en dehors du pays de production était
chose exceptionnelle. Plus tard, à l’époque la plus active de la
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

traite des blés d’Algérie, à la fin du xvme siècle, la compagnie
royale d’Afrique exportera souvent plus de 10.000 cafTis par an.
Mais celLe compagnie devait donner une activité inconnue
jusqu’alors à un commerce qui était tombé souvent à rien
dans le cours du xvue siècle.
Rien que la compagnie du corail eût déjà à traiter surtout avec
les chefs et particulièrement avec le vice-roi d’Alger, qui lui
imposait parfois des achats à des prix exorbitants, elle était
obligée de multiplier les achats pour remplir ses magasins et par ­
faire ses chargements. Celte multiplicité des opérations, preuve
de la pauvreté des gens du pays, qui ne disposaient que de faibles
quantités de grains, donnait beaucoup de peine aux agents du
Bastion. C’est ainsi qu’un chargement de 3.836 mines, en 1583,
était le produit de 96 achats qui n’avaient pas dû être conclus
sans difficultés et dont beaucoup n’atteignaient pas 50 mines,
Bône, entourée de campagnes fertiles et peuplées, était naturel­
lement le principal marché des céréales. Pourtant les indigènes
en apportaient aussi directement aux magasins du Bastion,
de la Calle et du cap de Roze. Du mois d’août 1583 au mois
d’avril 1585, le capitaine de la Calle, Baptiste d’Antoine, achète
1.466 caffis, plus de 600 tonnes de blés.
Par suite du grand nombre des vendeurs et de l’existence de
quatre marchés, les prix d’achats variaient autant dans le cours
de la même année que d’une année à l’autre. A titre d’exemple,
voici les prix moyens de quelques années.
Caffi
1 5 7 6 ..., ..
1 5 7 7 ...,..
1 5 8 3 ....,.
1 5 8 4 ...,..
1 5 8 5 ... ..
1 5 8 6 ... ..

4 éc u s
4
5
3
3
4

00
88
36
84
28
00

0 écus
0
0
0
0
0

50
61
67
48
41
50

Eminée

Caffi

Eminée
1 5 8 7 ... .
1 5 8 8 .... .
1 5 8 9 .... .
1 5 9 0 .... .
1 5 9 1 .... .
1 5 9 6 .... .

4 écus
4
4
4
5
5

20
00
38
36
76
44

0 é c u s 525
0
50
0
548
0
545
0
72
0
68

Les prix étaient haussés et faussés par les exigences des chefs.
Avec eux, il est souvent question de six et plus souvent de sept
écus par caffi.
Le vice-roi d’Alger, Cader pacha, après avoir convenu de ce

�131
dernier prix exige une fois douze écus par caffi du blé qu’il a fait
conduire au Bastion. La compagnie, pour éviter que l’accepta­
tion de ce chiffre admis une première fois ne crée un fâcheux
précédent, fait désister le pacha de sa prétention moyennant un
cadeau extraordinaire déplus de 1.100 écus. Le prix très ordinaire
de quatre écus le caffi mettait le blé de Barbarie à près de un écu
le quintal métrique. On verra plus loin qu’il était toujours
revendu plus du double en Provence, jusqu’à quinze écus en
1588 et bien davantage dans les années qui suivirent.
Une partie des blés en magasin servait à l'alimentation du
personnel des établissements. Parfois des ventes étaient faites
sur place, à quelque tribu voisine menacée de la disette ou
à des capitaines de navires. Mais la plus grande partie était
transportée à Marseille. Les multiples distributions en nature qui
y étaient faites attestent l’importance des arrivages de blés pour
la subsistance de la ville. Le 4 mars 1586 la compagnie donne
trente-six émines à divers établissements charitables ou religieux;
huit à l’hôpital du Saint-Esprit, quatre à l’hôpital de SaintMartin, autant à celui de Saint-Jacques et la même quantité aux
couvents de Sainte-Claire, de l’Observance, des Minimes, aux
frères de Notre-Dame de Lorette, à la « luminaria délia misericordia ». C’était des libéralités ordinaires qui procuraient à la
compagnie prestige et bon renom.
Mais les distributions non gratuites étaient infiniment plus
nombreuses. Les associés eux-mêmes, tous leurs fournisseurs,
tous ceux qu’elle employait à Marseille, commis ou ouvriers,
femmes qui travaillaient à la maison du corail, demandaient
chaque année au magasin de la compagnie le nombre d’émines
qui leur était nécessaire. Enfin, sur les registres de comptes on
trouve de longues listes de femmes de ceux qui étaient en
Barbarie au service de la compagnie. En leur absence, celle-ci
fournissait au moins à leur famille le pain nécessaire ; les blés
distribués en petites quantités à la fois venaient en déduction du
paiement de leurs salaires. On voit le notaire de la compagnie
lui-même, Aimar Champorcin, recevoir un paiement d’actes en
nature, quatre émines pour une somme de douze livres.
LES COMPAGNIES OU CORAIL

�132
PAUL MASSON
Ce n'était pas un mince avantage pour les familles des
employés de la compagnie d’être mises à l’abri de la disette qui
sévit souvent à Marseille aux époques troublées de la fin du
xvic siècle. Lors de la grande peste de 1581 la famine sévit dans
toute la Provence et les gens d’Aix ayant retenu au passage les
graines que les Marseillais avaient coutume de recevoir de l’inté­
rieur, « la mévente, dit l’historien Bouche, les affligea jusques à
ce point que la plupart des pauvres gens étaient contraints de
brouter l’herbe et se servaient de viandes si fort inusitées qu’ils
semblaient plutôt des fantômes vivants que des hommes. » Ruffi,
qui, comme Bouche, put entendre les récits des contemporains,
écrit à propos du siège de Marseille par d’Epernon en 1593 : « La
ville se trouva dans une grande disette de vivres n’y étant pas
entré un grain de blé, ni par terre, ni par mer, depuis le mois de
février, de sorte que le menu peuple fut contraint de se sustenter
du ris, legumes, cliatagnes seiches, carrouges et autres fruits
qu’ils trouvèrent dans les magasins ; plusieurs firent du pain du
grain de millet et de canarie, de vesses, orobes, ers et autres, et le
pain de froment était si rare qu’à peine pouvait-on empêcher
que les pauvres gens ne le saisissent des mains de ceux qui le
portaient en sortant du four. »
On a vu ci-dessus que le consul Casaulx réquisitionnait des
navires pour aller chercher des blés dans l’Archipel. Il n’est
donc pas étonnant que la Compagnie ait fait des ventes à la
municipalité elle-même. Mais, tandis que plus tard, au xvnc et
xvme siècle, Marseille recevait assez de blés par mer pour contri­
buer à l’alimentation de la Provence et même du Dauphiné, tout
autre était la situation au xviesiècle. C’était du pays de Provence
que la ville elle-même tirait la plusgrandepartiedesa subsistance.
On ne comprendrait donc pas que les Marseillais eussent laissé
repartir par mer une partie des blés venus de Barbarie, si on ne
se souvenait que ceux-ci étaient beaucoup moins estimés par les
boulangers ou les. consommateurs que les farines de Provence.
C’est pourquoi il est souvent question de chargements réexportés
en Espagne ou en Italie, dans les villes qui étaient en relations
régulières de commerce avec la compagnie. Barcelone et Valence

�133
en recevaient souvent et Pollero, le grand négociant de Savone,
en achetait de grosses quantités. Même les expéditions pour ces
trois villes étaient toiles directement du Bastion. A ces clients
réguliers il faut joindre les accidentels : les jurés d’une ville de
Sardaigne, Largiuro (Larguier, la lyur) demandent plusieurs
lois leur approvisionnement à Marseille; il leur arrive même, en
un cas pressant sans doute, d’arrêter au passage et de prendre
par force les 200c,afiis du chargement du capitaine corse Auto
gneto. La ville et communauté de Minorque lait aussi des achats
successifs. En 1585 elle confie 6.300 écus à deux de ses habitants,
envoyés à Marseille pour se procurer des grains. Peut-être esl-ce
par les relâches fréquentes des navires de la compagnie que les
habitants des deux villes avaient appris à apprécier ses blés.
L’orge était déjà depuis longtemps la plus cultivée des
céréales algériennes après le blé; mais les Marseillais étaient
beaucoup moins désireux de s’en procurer. Aussi, de 1582 à 1591,
762 caffis seulement entrèrent dans les magasins du Bastion ;
l’achat de 150 caffis en 1586 est un maximum pour cette période.
C’est que la compagnie ne recherchait guère l’orge que pour la
nourriture de ses chevaux ; les indigènes le cultivaient d’ailleurs
surtout dans le même but.
Cependant de petits chargements d’orge arrivaient à Marseille.
Les prix d’achat étaient naturellement fort inférieurs à ceux du
blé, comme on le voit par les chiffres ci-dessous relatifs à la
même période :
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Emince

Caffi
1 5 8 3 ... . 2 é c u s
1584 . . i
1 5 8 5 .... . i
i
1 5 8 6 ....

40
92
44
75

0 écu
0
0
0

30
24
18
219

Éminée

Calfi
1 5 8 7 ...
1588 . . . . 2
1590 .. . . 2

10
08

0 é c u 255
0
263
0
26

Comme pour les blés, les vendeurs ne pouvaient disposer que
de faibles quantités; il en faut, par exemple, 55 pour fournir
625 éminées. D’ailleurs le pays était même trop pauvre pour
suffire à une exportation pourtant bien restreinte. Sur 615 caffis
achetés en 1583 et les années suivantes, 351 sont revendus aux
indigènes des tribus voisines des trois bastions et de Bône.
9*

�134
PAUL MASSON
Les achats de fèves dépassaient souvent en importance ceux
des orges. En 1586 ils s’étaient élevés à 236 caffis, à 630 en 1587
et 560 avaient été expédiés directement de Massacarès à Pollero
de Savone. Ces deux années les fèves avaient été payées 2 écus40
et 2 écus 30 le cal'fi. Les indigènes vendaient aussi d’autres
légumes secs, tels que pois chiches, appelés cèzes ou sèzes, et
haricots (fayoulx) qui figurent dans les chargements.
En dehors des grains et des légumes secs, la compagnie
achetait quelquefois des huiles d’olive, mais seulement pour la
consommation des gens du Bastion. La Provence était trop abon­
dante en fruits de toutes sortes pour que la compagnie trouvât
avantageux d’acheter ceux des indigènes. C’est à peine si on
parle parfois de quelques centaines de livres de dattes apportées
au Bastion. C’était alors une curiosité ; la Compagnie en faisait
des cadeâux. Des caisses de dattes sont aussi expédiées jusqu’à
Livourne et à Naples.
En définitive les débuts de ce commerce des produits de la
culture étaient bien modestes. Il devait falloir de patients efforts
longtemps. infructueux pour obtenir la permission régulière
d’exporter les grains, pour décider les indigènes à étendre leurs
labours, avant que les compagnies d’Afrique ne pussent prendre
une part sérieuse à l'alimentation de la Provence.
Au xvie siècle le commerce des cuirs, tout en nécessitant un
mouvement de fonds peut-être moins considérable, était beau­
coup plus intéressant pour la vie économique de la Provence,
parce qu’il alimentait de matière première une industrie de tout
temps prospère dans, les parties maritimes de la province, la
tannerie et la cordonnerie. Cette longue prospérité de deux
industries connexes parait au premier abord une anomalie dans
un pays qui n’a jamais eu suffisamment d’élevage de gros bétail
même pour subvenir à son alimentation et où la viande de bœuf
était une rareté avant les facilités de transports actuelles.
Mais les industries provençales comme la savonnerie et les
tissages, si importantes autrefois, ont toujours été étroitement
liées avec le commerce maritime, particulièrement celui de
Marseille. Les anciennes tanneries doivent, faire songer aussitôt
aux arrivages des cuirs du Levant et de la Barbarie.

�135
On peut retrouver les chiffres à peu près complets des achats
de cuirs depuis 1575 jusqu’en 1594. Du l°r mai 1575 au 13 avril
1582, la compagnie reçut 75.974cuirs de hœufsou vaches; plus
de 8(5.000 de 1582 à 1591, 27.789 de 1591 à 1594. Déjà, du 23 janvier
15(57 au 31 mars 1588. elle avait vendu 13.172 pièces. Ainsi une
moyenne de 11 à 13.000 peaux de hœufs semble avoir été assez
ordinaire. Le commerce des cuirs était d’ailleurs beaucoup plus
régulier que celui des blés et ne causait pas les mêmes ennuis;
nulle interdiction ne le gênait, il n’était assujetti qu’à un droit de
sortie de 10 o/o connu sous le nom de droit de caïd. Les seules
influences qu’il subissait étaient donc celles des variations delà
consommation locale des têtes de bétail pour l’alimentation des
indigènes et des peaux par leur industrie.
On distinguait dans les comptes les cuirs barbaresques prove­
nant des abattoirs indigènes, plus souvent appelés aussi cuirs
pelloux ou peloux et les cuirs du mazeau (1) (di macello) prove­
nant de l’abatage lait dans les établissements de la compagnie
pour la consommation de leurs habitants. En outre, les pellissons, ou peaux de veaux (?) étaient évalués aux pièces de cuirs
pelloux suivant une échelle variable. On Jes estimait tantôt aux
48/100° tantôt aux 54/100° d’une peau de bœuf.
Les cuirs peloux (2) ou barbaresques étaient fournis en
grande partie par Bôhe et provenaient surtout de la boucherie
de cette ville. Ainsi, l’agent Marchione envoya à l’écrivain du
Bastion, Salvetti, 25.613 peaux de 1582 à 1591, dont 4.963 pour la
seule année 1590 et 21.056 de 1591 à 1594. Il en venait aussi beau­
coup de la Galle puisque 5.596 cuirs et 7.240 pellissons y furent
achetés en 1578. Les années et les provenances influaient peu sui­
tes prix; on voit des achats échelonnés entre 40 et 45 écus les
100 pièces mais la moyenne se maintint invariablement à
40 écus pour les années 1585 à 1591. Comme les bœufs sur pied
n’étaient pas achetés plus de deux écus pièce par la compagnie,
la valeur relative attribuée à la peau était singulièrement élevée.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Masèu, masèl (italien macello) abattoir, boucherie.
(2) Achat de 10.438 cuirs peloux en 1595, 6.501 en 1598.

�136
PAUL MASSON
Les tanneries de Provence achetaient en grande partie tous ces
cuirs barbaresques apportés bruts à Marseille. Pour donner une
idée de la diversité des acheteurs et de leur provenance, voici
un relevé pris au hasard des curattiei i ou quorattieri, comme on
les appelle, en compte avec la compagnie pour les années 1567
et 1568. Leurs noms peuvent, en outre, intéresser des descen­
dants qui peut-être n’ont pas quitté la cité des ancêtres.
A ntibes : Jean Gaudin, Gaspard Giachin, Antoine Rubion.
Auriol : Berton Grimaldo, Barthélemy Grimault, Pierre Mau-

bert, Nicolas Pelissier, Nicolas Ripert.
B rignoles : Giachet Lions, Marmet Pinet, Antoine et Nicolas
Ripert, Jean Rosset, Antoni et Etienne Rous.
Cotignac : Pierre et Guillaume Carmagnole, Antoine Henri,
Estève.... et autres.
D raguignan : Honorât Berac, Honorât Castiglion, Jean Miglet,
Estève Magagnot, Honorât Parian, Estève Rencurel.
G rasse : Jean Antonieri, Pierre et Jean Bérart, Honorât Blanc,
Michel Bolïo, Domergue Bompart, Reimond Cavalié, Jean
de Crans, Cresp, Honorai Etran, Honorât Fumel, Francès el
Hugon Girault, Antoine Giachin, Jean Lambert, Guillaume,
Longier, Antoine, Cristol, Estève, Gaspard, Honorât, Jean,
Louis, Mathieu, Michel et Pierre Mercurin, Antoine et Jean
Mogins, Honorât Moment, Pierre Morel, Antoine Moton, Guil­
laume Mus, Jean Olivier, Antoni Pons, Francès Primiera ou
Pruniera, Jean-Antoine Rambault, Florent et Michel Ribié,
Jean-Antoine et Pierre Ripert, Jaumet Rona, Monet Serra,
Peiron Torre.
Istres : Thomas Adin, Jeannettin Ambroise, Fernand Rougier,
Emerigon Teisseire.
Marseille : Honorât Broglio, Jacquet Durant, Estève Fabri,
Francès Fanca, Truphème Gennan, Jean Girault, Francès
Gontier, Pulilre Herelier, Etienne Imar, Monet Martin.

�137
N ice : Jean Bain, Barthélemy Brunet, Luca Casciolto, Estève
Genonni, Jaunie Gerboyn, Anfous Marchot, Etienne Soliers.
Ollioules : Etienne Gillous.
Saint -M aximin : Antoine Niel.
S ignes : Honorât Jofret,
Il peut sembler difficile, au premier abord, d’admettre que
fous ces quorattiers ou curattiers fussent des tanneurs ; et on
serait porté à penser que certains d’entre eux, acheteurs d’un
petit nombre de pièces de cuirs, 25 ou 30 seulement, n’étaient que
des marchands de cuirs. Mais il faut se souvenir que l’industrie
d’alors était divisée entre de nombreux petits ateliers et rien
n’empêche de croire que tous ces acheteurs, petits ou gros, appar­
tinssent à la corporation des tanneurs, les comptes leur donnant
i tous le même titre et n’établissant entre eux aucune distinction.
D’ailleurs, le mot de curattier avait un sens très précis et il
semble bien certain que la compagnie revendait tels quels les
peaux brutes qu’elle recevait. Elle payait bien des journées
d’artisans mais c’était seulement pour tersegnare, c'est-à-dire,
peut-être, pour opérer un triage et un classement avant la
vente (1). Ce qui est certain c’est que ce travail était payé d’un
très haut salaire. Un certain Antoine Fanié reçoit 28 livres pour
vingt-huit journées pendant lesquelles il a travaillé à tersegnare.
Grasse apparaît sur cette liste comme le grand centre de
l’industrie du cuir en Provence. Ses quorattiers se distinguent
ion seulement par leur nombre, mais par l’importance de leurs
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) M. Crémieux, professeur d’histoire au Lycée de Marseille, mon excel­
lent collègue et ami, qui prépare, pour l’une de ses thèses de doctorat, une
édition définitive des Statuts de Marseille, fort mal et fort incomplètement
publiés par Méry et Guindon, a bien voulu me communiquer divers textes du
Livre VI, relatifs aux tanneurs (super arte curatarie et blancarie). Les cuirs
ne pouvaient pas être mis en vente sans que les diverses opérations de leur
préparation n’eussent été surveillées par des prud’hommes élus à cet effet et
sans que chaque pièce n’eût été successivement marquée par trois fers diffé­
rents. On pourrait penser que l’expression du xvi° siècle, tersegnare, dérivait
des anciens usages et signifiait l’apposition d’une marque. Mais il s’agit ici
de peaux brutes et non de cuirs tannés. D’autre part, on peut rapprocher le
mot tersegnare du mot terceja qui veut dire diviser les marchandises entrois
lots pour opérer un triage. Il est question de cuirs tersegiatz qui viennent
sur les navires de la compagnie. Cela veut-il dire des peaux déjà triées au
Bastion ?

�138
PAUL MASSON
achats qui se chiffrent par plusieurs milliers de pièces en 1568.
Leur renommée était, en effet, depuis longtemps établie. Ville
obscure jusqu’au xm° siècle, Grasse avait grandi tout à coup
au détriment d’Antibes. Une partie de la population du
port s’y transporta, soit à cause de l’insalubrité du
terroir, soit plutôt à cause des attaques fréquentes des
Barbaresques. L’évêché même y fut transféré vers 1250.
Au xrve et au xve siècle on vantait les produits de son
terroir et de ses industries, particulièrement les cuirs. Les
tanneurs avaient trouvé, paraît-il, le secret de préparer les peaux
à la poudre de myrte et de pistache, procédé qui les rendait
imperméables et d’un très long usage. Grasse avait aussi des
mégissiers et des fabricants de gants. Ses foires étaient très
fréquentées et les écrivains du xvi° et du xvne siècle ne parlent
jamais d’elle sans la signaler comme une ville peuplée et fort
riche. Il ne semble donc pas que la peste de 1580-81, qui y enleva,
dit-on, 6.000 habitants, ait porté un coup durable à sa prospérité.
Le travail du cuir, alors comme aujourd’hui, était surtout
actif dans la partie orientale de la Basse Provence. Parmi les
centres mentionnés ci-dessus, seul Istres se trouve à l’ouest de
Marseille. Des ventes importantes sont faites, en 1576 par
exemple, à Solliès, Cuers, Aups, Lorgues, bourgs du département
du Var. Les chutes d’eau ou les forêts qui avaient favorisé le
développement de cette industrie l’ont maintenue jusqu’à nos
jours dans plusieurs de ces villes ou villages provençaux.
Malgré son activité, la tannerie provençale n’absorbait pas tous
les cuirs arrivés de Barbarie ou plutôt la compagnie trouvait
avantage à en vendre à l’étranger. Barcelone et Savone étaient
encore les marchés ordinaires. Pollero achète 1.000 cuirs, par
exemple, en 1584 et son compatriote Ottavien Melcione est aussi
en compte avec les associés. En 1593, un certain nombre de
ceux-ci, joints à d’autres négociants de Marseille, constituent
une société particulière, en dehors de la grande, dite compagnie
des cuirs de Ligorne, qui avait pour but d’acheter des cuirs au
Bastion et de les écouler en Toscane. Elle envoya un agent en
Barbarie, Gaspard Reymond, qui put disposer de plus de

�139
7.500 écus, tandis qu’un autre agent, Simon de Cipriano, séjour­
nait en Toscane et étendait ses opérations jusqu’à Gênes. Les
principales furent faites avec les Berzighelly, négociants de Pise,
car Livourne n’était encore que le port des négociants restés
établis dans la vieille cité déchue.
Dans tous ces comptes de cuirs il n’est question ni de peaux de
moutons, ni de peaux de chèvres, bien que l’Algérie nourrît alors
comme aujourd’hui des millions de têtes de petit bétail. Mais
l’industrie indigène utilisait plus particulièrement leurs peaux
et, d’autre part, la demande ne devait pas être très forte, car la
Provence comptait alors beaucoup plus de moutons et de chèvres
qu’aujourd’hui. Les achats de peaux de moutons se chiffraient
donc à peine par quelques centaines par an, sans aucune
régularité.
C’est aussi à cause des besoins des métiers indigènes, et parce
que les Provençaux trouvaient chez eux la matière première, que
le trafic des laines brutes n’atteignit jamais une très grande
intensité. Entre, 1582 et 1594, il fut très faible puisqu’en douze
ans il n’atteignit pas tout à fait 60.000 livres. Mais c’est ici
surtout que cette période apparaît comme exceptionnellement
défavorable. En 1597, l’écrivain de Bône achète 89.524 livres de
Saines, 119,073 en 1598 sans compter les quantités fournies par
les autres établissements. Ces deux années-là, comme autour de
1580, la compagnie les avait payées un prix moyen de 2 écus le
quintal de 100 livres. Un certain nombre de balles étaient réex­
pédiées de Marseille en Catalogne.
Quelquefois la cire figure aussi dans les comptes pour des
achats de quelque importance : Cader bacha en vend pour
895 écus en 1592, chiffre sans doute exceptionnel, si l’on en juge
par les quelques milliers de livres que pesaient les chargements
des années suivantes.
L’élevage africain fournissait donc, dans l’ensemble, un
aliment de trafic souvént plus considérable que les produits du
sol, mais les animaux vivants n’entraient presque pas en ligne
de compte. On n’eut jamais l’idée de charger sur les bâtiments
bœufs, ni moutons. Seuls, les chevaux barbes tentaient quelques
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�141
varies sahariennes ou soudanaises. Déjà elles avaient abandonné
la direction de l’Algérie pour diverger vers le Maroc ou vers Tri­
poli. D’autre parties achats ne pouvaient évidemment consister
qu’en produits du sol et de l’élevage. Cependant il est au moins
un produit de l’industrie indigène qui figure dans les comptes
de la compagnie, les bernas ou barracans. Il s’agit sans doute des
étoffes de laine dont les indigènes faisaient leurs burnous et
qu’on assimilait aux grossiers lainages français connus sous le
nom de bouracans. La compagnie en achète un certain nombre
de pièces à Constantine ou à Bôneet les envoie au Bastion « pour
le service de l’entreprise ». En 1587 il est question de 15 bernas
fournis à diverses personnes, à Marseille, per caualli. S’agissail-il
de couvertures pour leurs chevaux? En 1598, 1936 sont achetés
à Bône. On les paie à Constanline tantôt à raison d’un demi écu
pièce environ, tantôt un écu et demi ; 90 bernus, grands et
petits, coûtent, en 1598, 71 écus. L’importance était minime,
mais le fait méritait d’être signalé à cause de son caractère
exceptionnel.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Déjà les importations de Barbarie en France ont montré les
relations intéressantes qui existaient entre ce commerce et tout
au moins une grande industrie provençale. Mais c’étaient les
exportations de la compagnie surtout qui exerçaient une
influence heureuse sur plusieurs branches du travail national.
Elle était malheureusement limitée; les Arabes étaient trop
pauvres pour consommer beaucoup de produits européens. Car
ce n’était pas le goût qui leur en manquait, témoin la variété des
achats faits par les chefs, et leur avidité à demander les cadeaux
en nature, représentés par des marchandises très diverses. Seuls
ceux-ci et les raïs, que la course enrichissait, pouvaient satis­
faire de luxueuses fantaisies. La pauvreté générale restreignant
fortement le cercle des acheteurs, beaucoup des indigènes en
relations avec les agents des établissements marseillais, préfé­
raient recevoir de l’argent en paiement de leurs grains, de leurs
cuirs.et de leurs bœufs.
Aussi n’est-il pas de bâtiment de la compagnie qui ne partît

�142
PAUL MASSON
pour la Barbarie emportant des sommes plus ou moins considé­
rables à consigner au Bastion ou à Bône entre les mains de ses
agents, tantôt quelques centaines, tantôt quelques milliers
d’écus. Du 13 août 1575 au 6 février 1578, les sommes ainsi
remises au Bastion s’élèvent à 29.150 écus d’or du coing d’Es­
pagne. En 1590 ligure un compte d’un certain nombre d’années
s’élevant à 68.027 écuspistolletz valant 76.236 écus au soleil (1).
C’était, en effet, les monnaies d’Espagne, pistoles et réaux, qui
servaient déjà aux opérations de la compagnie, de préférence à
la monnaie de France moins appréciée des indigènes et surtout
plus difficile à sortir du royaume. En 1568 on trouve la dépense
suivante : 1 livre pour le laquais et 2 écus au secrétaire du gou­
vernement pour les passeports de sortie de 17.000 livres et
1 liv. 16 sols aux gardes de la chaîne du port. II s’agissait sans
doute ici de sortir de l’argent de France. Il fallait donc avoir
sans cesse un approvisionnement de pistoles d’Espagne, et c’est
là probablement le secret des relations actives que la compagnie
entretenait soigneusement avec des villes telles que Barcelone
ou Valence ou avec Minorque (2).
Mais, en même temps, l’Algérie demandait régulièrement une
certaine quantité de produits manufacturés et spécialement des
tissus très variés.
Les draps sont restés pendant plusieurs siècles le plus gros
article de vente dans tous les pays turcs. C’était aussi celui
qui avait le plus de débit en Algérie. Il fallait, pour satisfaire
les goûts de luxe des chefs, recourir à des assortiments très
divers. Les draps de France n’y suffisaient pas et la compagnie
devait compléter ses achats à l’étranger (3).
(1) 1.000 pistoles valaient 1.116 écus, 13 sols, 4 deniers.
(2) La compagnie payait aux capitaines qui portaient ces sommes des
changes maritimes qui correspondaient à nos assurances maritimes En 1568,
1575, le taux des changes maritimes est de 50 o/o. Sans doute pour diviser les
risques ou pour intéresser tout le personnel au salut du bâtiment il arrivait
que les mariniers et l’écrivain fussent, comme le patron ou capitaine, chargés
du transport d'une certaine somme. La compagnie comptait également à leur
crédit un change maritime de 50 o/o. Il y avait là un système d’assurances
original si notre interprétation des comptes n’est pas inexacte.
(3) La draperie française était en décadence à la fin du xvi° siècle et le
royaume consommait quantité de lainages étrangers. V. Fagniez. L’Économie
sociale de la France sous Henri IV, p. 82.

�143
Parmi les premiers, les plus recherchés étaient les draps de
Paris et tout particulièrement ceux teints en rouge écarlate.
Celte couleur jouissait d’une faveur toute spéciale. En 1589
figure un compte de 9.781 écus. Les couleurs les plus demandées
étaient ensuite, au premier rang, le vert, puis le noir, le
violet (1).
Il est aussi question de draps d’or de Paris. Parfois les
comptes mentionnent des draps de France à la parisienne sans
indiquer leur provenance.
Les fabriques du Languedoc, dès lors en pleine activité et plus
à portée de Marseille, fournissaient à la compagnie des quantités
peut-être plus grandes de draperies d’un prix moins élevé. C’était
surtout les draps de Saint-Pons et ceux dits Cabardès, du nom
d’un pays des Corbières. Plus tard on devait les désigner sous
le nom générique de draps de Carcassonne. De 1582 à 1590,
années de faible trafic, la compagnie vendit 3.410 cannes de
Cabardès pour 8.501 écus ; la seule année 1589 avait consommé
112 pièces, c’est-à-dire pas loin de 1.400 cannes. L’exportation
des Saint-Pons semble avoir été sensiblement inférieure. Les
drapiers de Languedoc ne fabriquaient pas le précieux écarlate,
ou, du moins, ne le vendaient pas à Marseille. Les Cabardès les
plus demandés étaient verts. On trouve les appellations de
draps turquins, contrais, monréals, tanetles.
Parmi les autres draps de France, la compagnie à ses débuts
achetait des draps de Rouen, souvent mentionnés encore en 1568.
Les draps lins de cette ville étaient alors célèbres sous le nom de
draps du sceau. Plus tard, le nom des marchands rouennais et de
leurs étoffes n’apparaît plus, sans doute à cause de la commodité
beaucoup plus grande offerte par les draps du Languedoc. Outre
les frais considérables et la lenteur du transport, il fallait tenir
compte des droits acquittés sur la route au trésor royal. Un
paquet d’écarlates venu de Rouen paie 7 livres pour la gabelle
de Lyon et 1 livre de droit de stallage. Pour accroître leurs
bénéfices, les Marseillais songèrent à s’affranchir des fabricants
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) On cite les couleurs remezin, fueigamosta.

�144
PAUL MASSON
du royaume en traitant sur place les laines qu’ils recevaient par
mer. Sous l’influence de l’essor du commerce du Levant, qui
fournissait la matière première et le débouché du produit
fabriqué, diverses fabriques de draps furent donc créées au
xvic siècle. La compagnie du corail exerça son influence sur leur
développement. Elle vendait en Barbarie souvent plusieurs
centaines de cannes par an de draps de Marseille à la parisienne,
surtout de couleur rouge ou verte, des draps arquinis (d’archinna, d’archinia, arquerais) de cette dernière teinte, des draps
rouges à la marseillaise. Autour de 1590, toutes ces fournitures
lui étaient faites par Claude, Jacques et Désiré Mouslier, à la
fois fabricants de draps et membres de la compagnie comme
héritiers de Jacques Moustier, l’un des participants de la
première heure.
Mais elle fit plus et ses pricipaux associés furent parmi les
entrepreneurs de la fameuse manufacture de draps dite de
l’écarlate, établie à l’imitation de Venise. Depuis la seconde
moitié du xvc siècle, le puissant réveil industriel qui avait pris
naissance à la cessation des maux de la guerre de Cent Ans 11e
s’était plus arrêté. Les guerres d’Italie, l’activité économique
des règnes de Louis XII et de François I01', le mouvement artis­
tique de la Renaissance lui avaient donné au contraire une
impulsion plus forte. L’Italie, surtout, excitait l’émulation et il
s’agissait principalement d’introduire dans le royaume la fabri­
cation de ces tissus de luxe qui enrichissaient Venise, Florence,
Gênes, Milan. La Provence, que son voisinage et les malheu­
reuses prétentions de ses comtes sur la couronne de Naples
avaient mise depuis longtemps en relations fréquentes avec
la métropole, se signala naturellement dans ce mouvement
industriel.
En 1476, le roi René avait constitué à Aix la corporation des
fabricants de draps, mais il ne s’agissait que de draps ordinaires,
les cadis, dont la fabrication, toute française, s’est maintenue
dans la capitale provençale jusqu’au commencement du
xixcsiècle. Bien plus intéressants furent les efforts pour introduire
ou développer la culture du mûrier, la sériciculture et la fabri­
cation des soieries.

�145
Vers 1540 la ville d'Aix passa un contrat de cinq années avec
Antoine Carrai d’Avignon qui venait créer la fabrication de la
soie, des velours et des rubans. Pour lui fournir la matière
première, 10.000 mûriers furent plantés à Aix et dans les envi­
rons. La ville payait à l’industriel avignonnais le loyer de la
maison dite des trois rois, où il lit son établissement, ainsi que
celui d’un moulin à teinture. Au bout des cinq ans, le loyer fut
renouvelé pour une même période (1).
On peut rapprocher de cet effort les projets de culture de la
canne à sucre et de la fabrication du sucre, qui montrent que
l’initiative et la hardiesse s’égaraient jusqu’aux chimères.
De toutes ces entreprises, la plus importante et la mieux
conçue fut celle de l’écarlate. Elle fut concertée par l’un des
membres les plus hardis de la compagnie du corail, Jean Daysac,
, ieur de Venelles, avec un Vénitien établi à Marseille, Louis
Drera. Depuis quand celui-ci, qualifié de marchand, avait-il
quitté sa ville natale? Etait-ce un mécontent ou simplement un
homme d’humeur vagabonde, ou bien avait-il été attiré par
l’espoir de faire fortune dans une ville qu’éveillait une vie nou­
velle? Faut-il attribuer sa présence à un concours de circons­
tances fortuites ?
Quoi qu’il en soit, Jean Daysac, après être entré en pourpar­
lers avec Drera, obLint du roi la permission nécessaire pour
fabriquer à Marseille des draps à la façon de Venise. Il put
ensuite s’entendre avec plusieurs gros négociants marseillais et,
constituer une société. Le contrat conclu le 26 août 1570 dans la
maison du sieur de Venelles, par devant le notaire Cliamporcin (2), nous apprend que la compagnie ne comptait que sept
associés : Jean Daysac, sieur de Venelles, Pierre Albertas, sieur
de Saint-Chamas, tous deux membres influents de la compagnie
du corail, Nicolas du Renel, Albert Massilhon, Magdelon Lethelier, Jehan bon Jehan, Bernardini Bernardi. On verra plus loin
quelle était l’activité des relations de celui-ci, puissant banquier
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) V. Archives d’Aix, BB, 26, f&gt; 19.
(2) Registres du notaire Champorcin, 1570, fol. 1077-1081. Voir le texte de
cet acte à l’appendice.
10

�146
PAUL MASSON
de Lyon, avec les associés du corail. La participation des asso­
ciés, divisée en 24 carats, avait élé ainsi répartie : 9 carats pour
Daysac et Albertas réunis, 4 pour Massilhon, 2 pour du Rend,
Lethelier et Bernai di, 1 pour Jehan bon Jehan. Drera, chargé de
la fabrication, s’engageait à prendre pour lui quatre parts. Avant
toutes choses, il devait se rendre à Venise et « autres lieux circonvoisins » qu’il conviendrait, « pour faire accorder tels gens
ouvriers et experts audit négoce qu’il connaîtrait être nécessaires
pour le travail et vacation de ladite fabrication des draps et
teintures d’iceux, ensemble pour la facture des modèles et engins
qu’il aviserait lui être convenables ».
C’était là le point délicat, le problème dont la solution pré­
sentait beaucoup d’incertitude. En effet, le difficile pour ceu::
qui lançaient de pareilles entreprises était d’abord de trouver
quelqu’un qui se chargeât de leur révéler les secrets, soigneuse­
ment cachés, de la fabrication étrangère. Mais il n’était pas moins
indispensable de recruter au dehors des ouvriers bien au courant
de la main-d’œuvre et capables de former pour l’avenir des
élèves dans le pays. Or les trouver, même à prix d’or, n’était pas
toujours possible. En dehors de leur répugnance à quitter leurs
familles et leur pays, ces artisans étrangers étaient souvent
arrêtés par les pénalités très sévères édictées dans les villes
italiennes d’alors pour éviter que le personnel de leurs fabriques
ne fût embauché par des concurrents du dehors. Le patriotisme
,local était assez étroit ou aveugle pour faire supporter aux
parents les conséquences du départ d’un ouvrier considéré
comme une désertion. En tout cas, la législation prohibitive
interdisait à celui-ci tout espoir de retour.
Bien entendu, il était stipulé que tous les ouvriers vénitiens
que Drera croirait nécessaire d’engager viendraient jusqu’à Mar­
seille aux dépens de la compagnie. Ils devaient s’engager à faire
le voyage lorsqu’ils en seraient requis. Quant à Drera, son
retour était fixé au mois d’octobre pour préparer l’organisation
de la fabrication. Le délai rapproché indique bien que les asso­
ciés étaient décidés à sortir rapidement de la période des préli­
minaires.

�147
Drera était sans doute de retour à l’époque fixée et sa mission
avait été couronnée d’un plein succès, car au mois de décem­
bre 1570 la compagnie fut remaniée et établie sur des bases
beaucoup plus larges avec de nouveaux associés, parmi lesquels
les autres principaux membres de la compagnie du corail qui
suivaient l’exemple de Daysac et d’Albertas. En effet, dans l’acte
nouveau d’association en date du 30 décembre, signé de nouveau
dans la maison du sieur de Venelles par devant maître Champorcin (1), on trouve joints aux noms des premiers participants
ceux de Jean Riqueli sieur de Mirabeau, Antoine de Lenche,
Sébastien Cabre sieur de Roquevaire, Jean, fils de Barthélemy
de Roddes, Ascanio Roncaille et Pierre-Paul Nobili (Nobilly)
associés ensemble, Pierre Gardiolle. Le nombre des participants
porté à quinze était à peu près doublé. Un article du contrat
leur défendait de céder leurs parts sauf à leurs coassociés. Us
firent, en effet, entre eux, presque aussitôt une série d’échan­
ges (2). Letellier, qualifié de garde des munitions, puis Jean de
Roddes vendent à Massillion et à Gardiolle le carat qu’ils possè­
dent, sans doute alléchés par un bénéfice immédiat.
En définitive, en 1571, la compagnie reste divisée en trente
carats ainsi répartis : Daysac 4, Alberlas, Massillion, Gardiolle,
Drera, chacun 3, Riqueli, Cabre, Lenclie, Bernardini, Roncailhe
et Nobili associés, du Rend, chacun 2, Augier Perrel et maître
Antoine Bernardi « ayant charge des comptes et affaires de la
compagnie », tous deux accueillis en dernier lieu parmi les
associés, chacun un.
Comme la compagnie du corail, celle de l’écarlate était donc
une société en nom collectif dont les membres s’engageaient à
fournir, en proportion de leur participation, tous les fonds qui
seraient nécessaires à la marche de l’entreprise.
Drera devait avoir « la tutelle, charge, administration, régime,
sollicitude et superintendance de ladite construction. » Il était
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Registres du notaire Champorcin, 1570, fol. 1661-1667.
(2) Ces échanges' en date du 26 janvier, 15 février, 3 octobre 1571, figurent
sur ie registre de Champorcin à la suite de l’acte du 30 décembre 1570. — Le
1« mars 1574, Daysac cède à Antoine Bernardi un des 4 carats qu’il possède.

�PAUL MASSON

tenu (le fabriquer-.chaque année autant de pièces de draperies en
laines à la façon de Venise, « delà qnalité, sorte, bonté, couleur,
que la compagnie voudrait » pour toute la durée de la permis­
sion octroyée par le roi. Pendant tout ce temps, il ne prêterait à
personne ses services ni ceux de ses hommes. Les associés de
leur côté avaient à lui fournir toutes les laines et teintures qui
seraient nécessaires. Pour « les peines, vacations et industrie
dudit Drera et atin qu’il eût meilleur moyen et volonté de
l’employer à ladite fabrique » la compagnie lui paierait tous les
ans 4 écus de 48 sols pour chaque pièce de drap entièrement
achevée, teinte et prête à être mise en vente. Au bout de deux
ans, ce salaire serait abaissé à 3 écus. Moyennant quoi Drera
devrait suffire à son entretien, à celui de sa famille et de ses ser­
viteurs, mais la compagnie lui fournirait un logement qu’il serait
tenu d’occuper dans la maison où serait établie la fabrique. Au
cas où il violerait les conventions et où « ladite association et
compagnie ne viendrait en effet ou demeurerait en surséance
pour sa coulpe ou négligence », il serait tenu de rembourser tous
les « frais, mises et dépenses » des associés, « tous autres
dépenses, dommages et intérêts qui pourraient être soufferts et
outre ce de payer la peine volontaire de 500 écus d’or applicables
la moitié au roi et l’autre moitié à ladite compagnie. » Il fallait
que le Vénitien fût bien assuré du succès pour avoir accepté de
pareilles conditions.
11 était prévu que les draps chargés sur des vaisseaux pour­
raient être vendus en Levant ou Alger. Ceux qui seraient
envoyés en Sj'rie devaient obligatoirement être consignés à
Antoine Massillon, sans doute établi dans l’échelle de Tripoli, le
seul port de Syrie où les Marseillais eussent alors un consul, ou
dans la ville d’Alep même, le grand marché du Levant avec
Alexandrie. Ce marchand recevrait pour sa peine trois pour cent
sur le bénéfice net des ventes faites par lui. Mais son frère Aubert
Massillon, l’un des principaux associés, et son père s’engageaient
solidairement pour répondre de sa suffisance et probité. Ainsi
la compagnie s’assurait d’emblée dans le Levant un agent sur
lequel elle pouvait compter. Quant à la direction des affaires,

�149
des achats et des ventes, elle était remise au sieur de Venelles. Il
devait confier la tenue des livres à un homme expert dont il
répondait vis-à-vis des autres associés. Telle fut la constitution
intéressante de la nouvelle société. La présence parmi ses mem­
bres de Daysac, Albertas, Riqueli, Lenche, Cabre, possesseurs
de treize carats sur trente et tous personnages d’influence plus
grande que les autres coassociés, en faisait une sorte de filiale
de la magnifique compagnie du corail. L’indispensable était de
trouver un local convenable pour y installer la nouvelle fabri­
que. Le choix ou les pourparlers pour l’achat furent assez labo­
rieux puisque c’est seulement un an après, le 21 décembre 1571,
que fut signé l’acte d’acquisition, toujours par devant maître
Champorcin, notaire attitré de la compagnie (1). Pour 3500 écus
de 48 sols la compagnie achetait d’Anthoine Drivet, « honorable
homme » et marchand, une grande maison où il faisait la « curaterie », c’est-à-dire la tannerie, avec sa « crosle », deux jardins,
une étable et toutes ses dépendances. Touchant le couvent de
l’Observance et en partie entourée de jardins, la vaste tannerie
d’Anthoine Drivet se trouvait à l’extrémité nord de la ville.
L’importance du prix d’achat suffit pour attester celle de
l’immeuble qu’avaient choisi les associés. Quelques mois après
ils louaient à l’abbaye de Saint-Victor, le paroir du monastère
silué au quartier de Sainte-Marguerite. Le prix de location de ce
moulin à fouler les draps, situé sur les bords de l’Huveaune à
quelques kilomètres au sud de la ville, était fixé à 280 livres pal­
an (2).
Aucune clause de l’acte d’association ne stipulait que la fabri­
cation des draps serait limitée à ceux qui devaient être teints en
écarlate mais le nom donné couramment à la compagnie dans
les documents indique assez que la production de cette sorte de
draperies était sa préoccupation essentielle. Ce n’est pas seule­
ment auprès des Turcs de Barbarie ou du Levant que les draps
écarlates étaient recherchés. Depuis la célébrité de la pourpre
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir le texte à l’appendice,
(2) Arcli. départent, des B.-du-Ith. Abbaye de Saint-Victor. Actes et contrats.
Reg. A., fol. 397. Arrentcment fait contre les sieurs de l'escarlaltc.

�150
PAUL MASSON
antique la somptueuse couleur n’avait pas cessé d’être réservée
aux draps de luxe, de revêtir de son éclat les puissants et les
dignitaires. Les consuls de Marseille s’en paraient dans les céré­
monies. En 1585 c’est couverts de leurs belles robes d’écarlate,
sorties peut-être delà manufacture de leur ville, qu’ils reçoivent
magnifiquement la princesse Marie d’Autriche veuve de l’empe­
reur Maximilien II.
D’ailleurs quand les lettres patentes en date du 12 octobre
1572 confirmèrent la permission donnée aux associés de com­
mencer leur fabrication, il est question de draps d’écarlate à la
façon de Venise (1). Au mois de janvier suivant des lettres de
naturalité étaient expédiées pour Loys de Drera, natif de
Venise (2). Celui-ci, confiant dans l’avenir, avait fait venir avec
lui son frère, Baptiste, et s’était associé avec lui pour diriger la
manufacture. Par un acte notarié du 27 février 1575 il déclarait
que celui-ci participait aux trois carats qu’il possédait dans la
société.
Le succès avait, en effet, récompensé l’initiateur des Marseillais,
comme le prouve le haut prix bientôt demandé pour les parts de
la société. Le 3 avril 1579 (3), César Bernardini, marchand luequois demeurant à Lyon, tant pour lui que pour les hoirs de
Paul et Etienne Bernardini ses frères établis dans la même
ville, vend au Marseillais Charles Girenton les deux carats de la
compagnie de l’escarlatle, reconnus aux Bernardini dans l’acte
d’association de 1570. Le prix convenu était de 3.500 écus d’or
au soleil. A ce taux l’avoir liquide de la société valait 52.500 écus.
Plus tard, en 1586, on voit la compagnie conclure une transac­
tion au sujet de la maison où était installée sa fabrique. Les
neveux du vendeur Antoine Drivet réclamaient 1.000 florins
(1) Voir ces lettres clans les Registres du Parlement (Aix, palais de justice),
B. 3.332, toi. 1.343 v°; autres lettres royaux ayant même objet, du 5 avril 1574
et 27 septembre 1575.
(2) Cour des Comptes. B. 63, fol. 414. — Autour de 1580 Drera est associé à
un autre Italien, François Padoany, qui fait faillite. Arcli. du Parlement de
Provence. B. 3.335, fol. 392. Ce Padoany ou Padovani est en compte en 1576-78
avec la Compagnie du corail pour des épices.
(3) Protocoles du notaire Paris, fol. 505.

�151
comme représentant la dot de leur mère (1). En poursuivant les
recherches dans les registres d’autres notaires on trouverait sans
doute d’autres preuves de l’existence et de la vitalité de la fabri­
que des draps à la manière de Venise. Elle vécut tout au moins
autant que la compagnie du corail à laquelle elle était liée par
d’étroites relations.
Il semble bien d’ailleurs que l’entreprise de l’écarlate avait été
précédée d’autres tentatives de celle-ci pour apprêter au moins,
sinon pour fabriquer sur place, les draps d’exportation dont elle
avait besoin. L’industrie de la draperie existait en effet ;t
Marseille et les associés purent s’entendre avec des fabricants de
la ville. En 1567 et 1568 figurent plusieurs comptes avec des
tondeurs de draps qui ont travaillé pour la compagnie. Antoine
Iseran reçoit 28 liv. 10 s. 10 d. pour avoir tondu 20 pièces
mesclas de 285 cannes à 10 deniers la canne et d’autres pièces
d’écarlates à 2 sols la canne. Il avait aussi cousu et ficelé
99pièces monrials à 10 deniers pièce. Du 25 septembre 1567 à
lin février 1568 la tonte et mise en pièces des draps pour la
compagnie lui rapporte 34 livres et le 29 mai 1568 un autre
artisan, Joseph Renaud, est crédité de la même somme pour tonte
et apprêt de draps. D’autre part, la même année, Jacques
Moustier, un des participants de la compagnie, est créditeur de
diverses sommes pour teinture de draps en écarlate et en autres
couleurs. Le 31 décembre 1567 le caissier lui compte 1.168
livres pour teinture de 21 pièces d’écarlate rouge de 202
cannes 1 1/„ à 5 livres ‘/s la canne et de 2 pièces verte's de
19 cannes 12/3 à 18 sols la canne, plus 12 livres 10 sols pour 9
pièces de boucaran pour l’enveloppe desdites 23 pièces et 58 sols
pour le plissage desdites écarlates. Jacques Moustier devait être
l’un des principaux, sinon le principal fabricant de la place. On
a vu plus haut que ses héritiers étaient les fournisseurs ordi­
naires de la compagnie en draps marseillais.
Malgré tout, ni l’industrie locale, ni l’industrie nationale ne
pouvaient fournir tous les assortiments demandés par la
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Registres du notaire Çhamporcin, 4 mars 1586, fol. 116. — «Compagnie
de la panine des draps qui se composent à la manière de Venize. »

�152
PAUL MASSON
Barbarie. La compagnie du corail achetait pour les réexporter
quantités de draperies d’Espagne et quelque peu d’Italie.
Elle demandait surtout à l’Espagne des draps de Valence
écarlates, draps polvo ou polus, conffols, contrais ; les comptes
s’élèvent souvent à plusieurs milliers de livres. Venaient ensuite
les draps de Barcelone, écarlates, contrais : en 1596 on voit un
compte de 2.978 écus. Il est aussi question des draps de Majorque
et très souvent de draps d’Espagne sans aucune désignation
locale, nmriali, cordeillati ou accordeillati, particulièrement les
seizins et les vingtdeuxins, désignés parfois par les numérations
0/16 et 0/22.
Valence fournissait aussi des ftansades, couvertures de parade,
distribuées en présent et des franges de soie mêlées de fils d’or
et d’argent pour les orner (1).
Les achats en Italie paraissent avoir été exceptionnels. En
1567 il est question de draps cordellati blancs, gris, couleur de
bure et d’autres draps cramoisis fabriqués à Venise ; une seule
mention de draps de Naples a été relevée.
Mais l’Italie restait le grand marché pour les soieries de toutes
sortes. Devenue arabe au xe siècle, italienne au xivc, l’industrie
de la soie était restée presque un monopole de villes telles que
Florence, Lucques, Venise, Gênes. On désignait alors sous le
nom générique de draps de soie les velours, les satins, les damas,
très appréciés des Barbaresques. Sans doute que les efforts pour
introduire l’industrie des soieries en Provence, dont il a été parlé
plus haut, n’avaient pas eu de bien grands résultats. La ville
d’Aix pourtant n’avait pas renoncé à l’implanter chez elle. En
1573 elle était en négociations avec un velntier, propriétaire de
dix métiers, qui voulait venir s’établir chez elle (2). Il semblait
que la prospérité d'une pareille industrie fût liée à la production
de la soie elle-même et c’est pourquoi Marseille, dont le terroir
(1) Flansado, vieux mot marseillais ; les comptables écrivent : flassate. En
1585 une facture de 7 flassate de Valence monte à 338 écus ; 4 flassate de la
grande forme, 40 écus ; 3 flassate de la moyenne dimension, 24 écus ; 44 écus
pour des franges de soie, 100 écus de fils d’or et d’argent pour ces franges ;
25 écus de façon pour les franges, etc.
(2) Archiv. d’Aix, 11 novembre 1573, BB, 55, fol. 1.

�153
était trop aride pour les mûriers, laissait à sa voisine l’honneur
de ces entreprises.
Donc les draps de soie à destination de la Barbarie étaient
achetés à Gênes et à Savone d’où les bâtiments de la compagnie
les transportaient parfois directement au Bastion et à Bône. En
1527 le seigneur de Mirabeau en fait prendre à Pise pour 512 écus
par les « seigneurs » Ricard}1', qui les font porter à Gènes d’où ils
vont directement à Massacarès. La même année Simon de
Cipriano, agent de la Compagnie en Italie, achète une première
fois 30 cannes de velours, 200 de damas, 30 de satins et renouvelle
ces opérations dans les deux mêmes villes. Le trafic était alors
actif; de. 1584 à 1588, années au contraire médiocres, les facteurs
de Massacarès reçoivent 4.707 palmes de damas de plusieurs
couleurs, 142 palmes et demi de salines, 213 palmes de velours,
00 palmes de velours à fonds de satin, le tout d’une valeur de
2.585 écus. Le damas était toujours le plus demandé, puis les
velours ; on recherchait surtout la couleur cramoisi.
Il n’est pas toujours facile d’identifier la nature ni l’origine des
tissus multiples dont on relève les noms dans les comptes, tels
ces carizees distribués en présents au Bastion, dont on compte
89 pièces en 1591. En dehors des draperies de laine ou de soie il
est quelquefois question de toiles batiste, de toiles de Cambrai.
Quant aux toiles de Saint-Rambert dont le nom revient sans
cesse dans les comptes, elles n’étaient pas achetées pour la vente
en Barbarie ; la compagnie s’en servait exclusivement pour les
emballages de ses marchandises.
Au total ces tissus finissaient par former un groupe d’expor­
tations qui n’était pas négligeable. L’ensemble des autres
marchandises expédiées en Barbarie n’atteignait pas la même
valeur. Mais l’énumération en est curieuse. On y retrouve surtout
les articles qui étaient distribués en présents. Les chefs turcs
n’hésitaient pas à acheter pour satisfaire leurs fantaisies ce qu’ils
ne pouvaient arracher à la générosité de la compagnie. C’était du
(il et des boulons d’or (1) pour orner leurs riches vêtements, des
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Ali Pichinin, caïd de Bône, paie, en 1591, 8 écus pour la façon de 6 Boutons
d'or, 644 écus pour une chaîne d’or, 50 boutons d’or pleins de gomme, 30 livres
de fil d’or et 81 brasses de velours.

�154
PAUL MASSON
bijoux, chaînes et bagues, des étuis garnis de velours cramoisi,
des sièges garnis de velours à franges d’or, des lils de noyer à
l’impériale. Les horloges avaient, on l’a déjà vu, beaucoup de
succès et, en dehors des articles de quincaillerie fort peu vendus,
mention à part doit être faite des chaudrons de cuivre : un
compte de 25 vendus à Massacarès en 1591 s’élève à 23 écus. On
trouve encore signalé le papier, produit des manufactures de
Provence qui trouvait un large débouché dans le Levant ; l’alun
et le brézil employés par les indigènes dans la teinture de leurs
étoiles. Deux seuls produits alimentaires étaient quelque peu
demandés, les fromages et le miel : en 1543 le roi d’Alger en
reçoit 104 barils.
En somme les ventes de la compagnie en Barbarie étaient
d’abord beaucoup plus variées que ses achats. Leur valeur était
aussi bien supérieure si on met à part le corail. Celui-ci sortait
bien du pays, mais sans autre profit pour ses habitants que le
paiement de la lezma annuelle au divan d’Alger.
D’ailleurs la masse des indigènes qui peuplaient la partie
orientale du Tell restait étrangère au double trafic. La compa­
gnie, on l’a déjà remarqué, n’était en relations qu’avec les chefs.
C’était même avec les trois plus puissants, le vice-roi d’Alger,
le caïd de Bône et celui de Constantine, qu’elle faisait ses tran­
sactions les plus importantes. Ce dernier, auquel les docu •
ments du xvic siècle ne donnent jamais le nom de bey, ne semble
pas avoir eu la puissance, ni joué le rôle économique qu’il devait
prendre plus tard. Les caïds de Bône, presque toujours rené­
gats, Corses plusieurs fois, furent même à cause du voisinage et
de la richesse relative des plaines environnantes les principaux
vendeurs de céréales, de cuirs, de bœufs pendant touteda durée
de la compagnie. Leurs noms reviennent sans cesse sur ses regis­
tres. Cela n’empêchait pas, d’ailleurs, des marchands particu­
liers, renégats ou Maures, de participer activement au trafic de
la maison de Bône. Le Bastion, quoique assez éloigné, était
en relations aussi avec les gens de la ville voisine. Quant
aux agents du cap de Rose et de la Calle, ils avaient surtout à
trafiquer avec les chefs des turbulentes tribus voisines. C’est

�LF.S COMPAGNIES DU CORAIL

155

ainsi que la compagnie était en comptes avec le caïd et avec les
Maures de Seba (1), avec les cheiks des Ouled Mansour, des
Ouled Dyep, des Merdas.
#
L’impression qui résulte de ce rapide tableau, c’est que la
compagnie du corail faisait, en Algérie, un commerce aussi
étendu et aussi varié que la situation économique et politique du
pays le permettait. Même elle essayait d’étendre son activité au
dehors. On la voit envoyer un bâtiment à Tripoli ; plus souvent
elle expédie des marchandises en Tunisie. Elle vend aux Bernar­
dini, de Lyon, du colon filé acheté à Malte pour 10.3(51 livres en
une seule fois.
Par ses achats et ses ventes, elle exerçait sur la vie économique
de la Provence une influence utile. Elle procurait un certain
débouché à ses vins et à ses huiles. Elle en ouvrait un plus grand
à quelques produits de ses industries tandis que d’autres rece­
vaient d’elle leurs matières premières. Elle facilitait le ravitaille­
ment de Marseille, et la mettait à l’abri des disettes. Elle multi­
pliait ses relations avec l’intérieur du royaume. C’est avec Lyon,
le grand centre de distribution des pays du Rhône, ville de
grandes foires et surtout des grands banquiers d’alors, qu’elle
faisait le plus d’affaires; puis avec Toulouse et de nombreuses
villes du Languedoc. Dans un des règlements trimestriels opérés
chaque année on relève les noms de 79 négociants ou banquiers
lyonnais, dont quelques-uns sont en compte pour plus de
50.000 livres, et même l’un d’eux pour plus de 160.000. Les Tou­
lousains figurent au nombre de 16, dont l’un, Pierre Glolon,
bourgeois et banquier, pour 552.000 livres. On y voit aussi quatre
négociants de Carcassonne, trois de Montpellier ; Nîmes,
Romans, Montbrison, Tulle, Genève y sont représentés par un
nom. Ce document, daté de 1618, est d’ailleurs relatif à la liqui­
dation des affaires de la compagnie. On a vu que celle-ci éten­
dait ses achats et ses ventes jusqu’à Paris et jusqu’à la
Normandie. Enfin, hors du royaume, la fréquence de ses opéralions en Espagne et en Italie, d’un côté à Barcelone et à Valence,
(1) Les comptes mentionnent à diverses reprises des ventes de blés et de
bœufs par lassior (?) de Saba et de Benissala, par la romee (?) de Saba.

�PAUL MASSON
156
de l’autre à Savone, à Gènes et à Livourne, contribuait à déve­
lopper l’influence du commerce de Marseille sur les pays voisins.
Ainsi la multiple activité de la compagnie du corail méritait
d’être étudiée. Dans l’orgueil du succès les associés de la pre­
mière grande compagnie marseillaise, et l’une des plus anciennes
qui ait été formée dans les ports français, avaient quelque
raison de se dire les magnifiques seigneurs de la magnifique
compagnie.

�LES COMPAGNIES DU COHAIL

157

CHAPITRE VII
LES COMPAGNIES DE TUNIS

L’exisleuce des compagnies du corail marseillaises établies en
Tunisie fut loin d’avoir été aussi brillante et ne mérite pas
d’être étudiée avec le même détail. D’ailleurs les documents 11e
sont pas aussi abondants. Ils laissent encore planer beaucoup
d’obscurité sur l’origine, restée à peu près ignorée jusqu’ici (1),
des établissements français dans celte partie de la Barbarie.
Tunis disputée vers le milieu du xvie siècle par les Espagnols
et par les Turcs, reprise une dernière ibis par don Juan, le
vainqueur de Lépante, en 1573, était retombée définitivement
entre les mains des soldats du sultan en 1574. II semble que les
Corses qui étaient l’âniedes entreprises marseillaises en Barbarie
aient aussitôt voulu profiter de leurs relations d’amitié avec les
Turcs pour prendre pied en Tunisie. Une première compagnie
de Tunis fut, en effet, fondée par Antoine Lenche avec Jean
Porrata, le futur gouverneur du Bastion et Orso Santo Cipriano,
futur membre de la compagnie d’Alger, comme principaux
associés. Son existence resterait inconnue si elle 11’avait été en
compte en 1576 avec la compagnie établie au Bastion. Bisconle
Lenche, gouverneur de celui-ci, envoie de l’argent à Tunis à
Jean Porrata, agent de la nouvelle compagnie (2).
Antoine Lenclie avait jeté les yeux sur les côtes nord de la
Tunisie qui faisaient suite à la partie du littoral algérien où la
pêche du corail était pratiquée. Deux points, connus sans doute
depuis longtemps pour les commodités qu’ils offraient à la
(1) Voir inon Ilist. des Établissements fiançais dans l'Afrique barbaresque,
p. 19-20.
(2) Archives de l’Isère, Eu, 956 fol. 43, 135, 139.

�158
PAUL MASSON
pêche, lurent choisis pour les nouveaux établissements : le cap
Nègre et Fiumara salada.
Le premier devait jouer plus tard un rôle analogue au Baslion
en Algérie (1). Le second n’est guère mentionné que dans les
documents delà fin du xvie el du commencement du xviic siècle.
« La Fumaire salée, dit un mémoire de 1632, est une rivière
salée qui se jette dans la mer soixante milles près de Bizerte. »
La carte des côtes tunisiennes entre le cap Nègre et le cap
Blanc, à peu près à la distance indiquée de Bizerte, nous montre
le littoral des Mogod. Mais quel oued identifier avec la Fumaire
salée ?
Comme en Algérie, il avait fallu supplanter les Génois de
Tabarca établis dans ces parages avant les Marseillais. Le cap
Nègre était bien plus à leur portée que le Bastion et Bône.
Antoine Lenche s’était habilement servi de l’amitié du capilanpacha Euldj Ali, l’ancien vice-roi d’Alger, qui avait concédé à
son frère la pêche du corail en Algérie et; grâce à son appui,
avait obtenu une autorisation du Grand Seigneur. Mais les
Génois ne s’étaient pas tenus pour battus ; en 1580 ils étaient
rentrés en possession des pêcheries tunisiennes et c’était ai:
tour des Marseillais de crier à l’usurpation. Le capitaine
Salvety qui vint à Constantinople en 1580 à propos des démêlés
de la compagnie Lenche avec celle de Nicole (2), était sans doute
aussi chargé de négocier pour celte affaire. En effet, le comte
de Germigny, ambassadeur du roi à Constantinople, obtint des
commandements de Sa Hautesse en faveur des Marseillais. En
1581 deux ambassadeurs du Sultan vinrent à Paris et le roi les
entretint de celle affaire. Il fut entendu que l’un des deux
envoyés en quittant la France devait être transporté par les
galères ou vaisseaux du roi sur les côtes de Barbarie.Là il devait
joindre le capitan-pacha Euldj Ali « pour mettre la nouvelle
compagnie du corail, avec le bras et autorité dudit capitaine
Bassa, en possession des lieux de Cap Nègre et de Fiumar
(1) Voir l’ouvrage cité note 1.
(2) Voir ci-dessus, chapitre 2.

�159
Salade, au royaume de Tunis, en déjetant les Genevois (1). »
L’appui royal n’avait donc pas manqué à celle nouvelle entre­
prise marseillaise comme aux précédentes.
Ainsi lut fait et les Génois durent définitivement renoncer à
ces établissements en Barbarie qu’ils devaient à l’initiative
d’André Doria et des Lomellini.
Bientôt Lenclie crut utile de s’entendre avec Jean-Baptiste de
Nicolle, ce Marseillais chef d’une compagnie rivale, avec
laquelle il était en contestation depuis plusieurs années. Une
deuxième compagnie de Tunis fut fondée en 1584 par l’asso­
ciation de Lenclie et de Nicolle. De nouveau celte seconde
compagnie négocia pour obtenir les permissions nécessaires à
Tunis et à Constantinople. Puis, en règle de ce côté, elle se fit
délivrer aussi des lettres patentes du roi, enregistrées par le
Parlement de Provence le 5 mai 1584. Ces lettres, qui mention­
nent le nom de Jacques de Saint-Jelian connue principal
associé avec Lenclie et Nicolle, stipulaient expressément que la
nouvelle compagnie jouirait des privilèges concédés « à ceux
de l’autre première et ancienne compagnie composée d’autres
habitants et citadins de la ville de Marseille par eux dressée es
mers côtes et royaumes d’Alger. » On y voit que les associés
s’étaient groupés « tant pour faire exercer la pêche du corail es
mers îles et côtes de Barbarie au royaume de Tunis que pour
faire aussi exercer esdites parties et dépendances dudit
royaume au gouvernement de Tunis libre négoce et commerce
de toutes marchandises dont le trafic est licite et permis. (2) »
Mais l’entente fut bientôt rompue entre les associés ; Lenclie
se relira de l’association aussitôt reconstituée par Nicolle qui en
lestait le seul chef. Les lettres patentes du 19 décembre 1586
confirmaient celles de 1584 en sa faveur et au bénéfice de ses
deux fils Marc-Antoine et Gilles de Nicolle. En décembre 1588
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Charrière. Négociations. T. iv, p. 117 et 58-59 en note. — En 1585 il semble
d’après les comptes de la Compagnie algérienne que celle de Tunis comprenait
24 carats et que le Corse Pierre de Baptiste en possédait 15. Arcli. de l’Isère,
En, 949, fol. 30 et 33.
(2) Arch. des B.-du-Rh. Amirauté. Iteg. des insinuations 1555-1620, fol.
547-551.

�PAUL MASSON

un cliaouch de la Porte vint installer Nicolle sans doute au cap
Nègre et à la Fumaire salée {1). Ainsi la lutte entre les deux
compagnies marseillaises qui se disputaient le commerce et les
établissements de Barbarie avait fini par aboutir à un partage.
Mais il était dit que, dans tout le cours de leur histoire, les
compagnies de Tunis seraient bien rarement favorisées. Nicolle
ne jouit pas longtemps de sa concession, très convoitée, paraîtil, à cause des brillants succès de la « magnifique compagnie »
des Lenclie. La mort d’Henri III et le triomphe de la Ligue à
Marseille permirent à des rivaux de s’en emparer. Une quatrième
compagnie, formée en 1591, eut à sa tête les deux chefs ligueurs
bientôt maîtres de Marseille, Louis d’Aix et Casaulx. Cette com­
pétition commerciale jette un nouveau jour sur le rôle si contesté
des deux personnages. Elle nous les montre habiles à faire
servir leur influence à leurs intérêts personnels. Elle fait voir
que les Marseillais, au plus fort des troubles qui agitaient si
profondément leur ville, ne perdaient pas de vue les entreprises
commerciales. Par quelles circonstances le viguier et le premier
consul furent-ils amenés à entrer en lutte avec les Nicolle et à
leur opposer une compagnie rivale? Ceux-ci ou leurs adhérents
s’étaient-ils particulièrement signalés parmi les bigcirrcits dé­
testés? A ce compte la compagnie Lenclie devait être encore
plus suspecte aux deux proconsuls ligueurs, mais elle était trop
puissamment établie à la fois à Marseille et en Barbarie pour
qu’ils eussent osé s’attaquera elle.
Quoiqu’il en soit, ce n’est que deux ans après sa formation que
la compagnie Casaulx fut officiellement reconnue par lettres
patentes du duc de Mayenne en date du 23 janvier 1593. Est-ce
que les duumvirs étaientvus d’un mauvais œil par le lieutenantgénéral du royaume? Ils avaient, en effet, favorisé les entre­
prises du duc de Savoie en Provence, mais ils avaient rompu
avec lui depuis la fin de 1591 et s’étaient alors engagés à ne rece­
voir des ordres que du chef de la Ligue. D’ailleurs, avant d’obtenir
la confirmation royale, il avait fallu le temps de négocier à Tunis
(1) Ibid. fol. 146. (2me pagination).

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

eLà Constantinople. L’ambassadeur Savary de Lancosme, tout
dévoué à la Ligue, avait dû favoriser la compagnie auprès de la
Porte. Suivant la formule devenue de style, il était stipulé dans
les lettres du duc qu’elle jouirait des mêmes avantages que
l’ancienne compagnie du corail des Lenclie (1).
Cette quatrième société ne vécut à son tour que trois ans, mais
nous connaissons en détail ses opérations par un très intéres­
sant registre des archives de l’Isère qui a de plus l’avantage d’être
très commode à consulter. C’est, en elïét, un relevé des comptes
de la compagnie dressé par autorité du Parlement de Grenoble
en 1675 (2).
L’association formée en 1591 comprenait 32 quaratz ainsi
répartis :
Pierre Gérard............... . 9 Pierre de Vieu.............
i
i
Guilheaume Bedarides . 3 Claude Beaunier .........
i
Pierre Dhostagier......... . 3 Nicollas du Renel.........
i
Galléas Parassol........... 2 Honnoré Granier...........
i
Lazarin Bergier............. 1 Victor de LesLrade.........
Charles de Cazaulx .... . 1 Pierre Seignoret............... i
i
Jean Salty et Dandré ... 1 Pierre Randollet...........
i
Honoré Veuture............. . 1 Jean-Claude Amieil....
Pierre Rambaud........... 1 François de Cazaulx. .. 1/2
Joachim Ballue............. . 1 Louis Daix...................... 1/2
Aucun de ces noms n’était aussi marquant que ceux des
Bausset, des Albertas, des Riqueli et autres nobles négociants
qui avaient assuré dès le début à la compagnie Lenche une
solide influence eL d’importants capitaux. Les chefs, Louis d’Aix
et Charles Casaulx, ne figuraient pas parmi les principauxparticipants. Tous deux étaient, en effet, d’assez minces personnages,
de fortune médiocre et sans grande situation commerciale,
(1) Lellrcs et permission octroyées par M'i’ le duc de Mayenne lieutenanlgénéral de l’estât royal et coronne de France à Charles de Cazaulx escuyer et
premier consul de Marseille et autres participes en la nouvelle compagnie du
corail. Arch. des Bouches-du-Rhône. Amirauté. Insinuations, 1555-1620,
fol. 662.
(2) En, 946.
11

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�162
PAUL MASSON
comme le leur reprochaient avec trop de mépris leurs enne­
mis (1). Les lettres patentes de 1593 nomment à côté d’eux
comme principaux associés Jean-Claude Amieil, Jacques Ballue,
Nicolas du Renel, Claude Beaunier, tous possesseurs d’un seul
carat et gens obscurs. Nicolas du Renel était, dès 1576, en rela­
tions avec la compagnie Lenclie à laquelle il achetait des épices.
Pourtant, deux des autres participants, Pierre Hostagier et Pierre
Vieu, sieur de Noyers, écuyers, appartenaient à la noblesse
marseillaise. Le premier avait rempli les fonctions de second
consul en 1586; le second devait obtenir le second chaperon en
1600 et joue un rôle important en Barbarie vingt ans après.
Hostagier, l’un des citoyens les plus riches de Marseille, avait
grossi sa fortune dans le commerce d’Alexandrie où il avait
résidé; les Génois l’y avaient choisi comme leur consul et il
avait eu en même temps le litre de procureur-général des Pères de
Terre-Sainte. Il était allié à la puissante famille des Vento, pro­
priétaire du consulat des Français en Egypte. Ainsi, par une
curieuse rencontre, au même moment les Marseillais avaient
pour consul dans la principale échelle du Levant un descendant
de Génois, tandis que les Génois étaient protégés par un Pro­
vençal de vieille souche (2).
Cependant les parts semblent avoir été recherchées, car plu­
sieurs adhérents cédèrent aussitôt une partie de leurs carats, ou
même n’avaient souscrit que comme mandataires d’autres pér­
il) Nostradamus appelle les duumvirs « ces deux monstreux basiliques »,
« Casaulx homme tiré des questes et Louis d’Aix des galères. » Bouche,
Gaufridi, Rufli, Papou, ue sont pas moins sévères à leur égard. Ces
historiens ont présenté Casaulx et Louis d’Aix comme gens de basse origine,
« réduits à la mendicité » (Bouche). Timon-David dans une étude généalogique
sur leurs deux familles, a montré qu’ils appartenaient à deux familles hono­
rables, de la moyenne bourgeoisie. Le plus ancien des ancêtres connus de
Casaulx est un marchand de Gascogne, Vidal Casaulx, établi à Marseille en
1483. Le grand-père de Charles Casaulx s’était distingué dans la défense deMarseille en 1524 et avait été élu troisième consul en 1537. Son père, qualifié
de capitaine et d’écuyer, avait rempli diverses fonctions municipales. Charles
Casaulx, filleul de Charles Vento, viguier de la ville, remplit déjà à 28 ans
(1575), les fonctions d’intendant du port. La famille de Louis d'Aix était
plus modeste.
(2) Nostradamus, qui était de Salon, parle avec complaisance des Hostagier
issus de la même ville. Histoire de Provence, p. 1035-1036.

�163
sonnes. C’est ainsi que Pierre Gérard ne garda rien de ses neuf
carats partagés entre Renée de Rieux, dame de Castellane, Louis
Solicoffre et Antoine Guigou. Pierre-Marie Patron, Benoît
Ferrenc, les frères Vernet prennent une partie des carats des
frères Bédarrides. Ferrenc acheta son demi carat pour la
somme de 336 écus 2/3, de 60 sols. Etant donné, surtout, les cir­
constances peu favorables, c’était un vrai succès que la valeur
des carats ait atteint 673 écus avant même le début des
opérations.
Parmi les nouveaux associés un nom attirait particulièrement
l’attention, celui de la dame de Castellane, qui avait eu son
heure de fortune et de célébrité. L’histoire galante rapporte que
Renée de Rieux, née d’une illustre famille de Bretagne, devint
tille d’honneur de Catherine de Médicis et lit partie de ce fameux
escadron volant, rempli de femmes séduisantes, qui joua un si
grand rôle dans la diplomatie de la vieille reine. Elle éclipsa
toutes ses rivales et bientôt ne fut plus connue que sous le nom
de la belle Cliateauneuf. Pendant longtemps on ne crut pouvoir
mieux louer une femme qu’en la lui comparant. Charles IX
l’aima; le duc d’Anjou, son frère, ne put la voir sans la désirer.
Pour lui plaire il réclama les bons offices du poète courtisan
Desportes. C’est alors que celui-ci écrivit, en l’honneur de la
belle Cliateauneuf une partie de ces sonnets voluptueux qui for­
ment son recueil intitulé Diane, premières amours. Il y célèbre
en maints endroits cette abondante chevelure, « beaux nœuds
crêpés et blonds nonchalamment épars » qui excitaient l’admi­
ration générale (1).
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Dans les œuvres de Desportes (édition Michiels, 1858) voir, par exemple,
la pièce : « Cheveux, présent fatal de ma douce contraire » (p. 90), l’une des
préférées du prince, mais non l'une des meilleures. Desportes adressa luimême des pièces à mademoiselle de Châteauneuf, telle celle-ci, à de Cour
peintre du roi, successeur de François Clouet, sur son portrait :
Tu t’abuses, de Cour, pensant représenter
Du Chasteauneuf d’Amour la déesse immortelle ;
Le ciel, peintre sçavant, l’a portraite si belle
Que son divin tableau ne se peut imiter.
Comment, sans t’esblouyr, pourras-tu supporter
De ses yeux flamboyants la planette jumelle ?

�164
PAUL MASSON
La belle finit par se rendre après une certaine résistance à
l’ardente poursuite du prince (1572) et Desporles y gagna un
magnifique cadeau de 30.000 livres. Devenu roi de Pologne, puis
roi de France, Henri III voulut marier sa maîtresse au prévôt
des marchands de Paris, très riche bourgeois, puis à un cadet
de la maison de Luxembourg, qui refusèrent. Il s’était marié luimême sans rompre ses relations (1575). Mais, un jour, la favo­
rite osa braver la reine dans un bal et Catherine de Médicis
exigea son éloignement. De dépit, mademoiselle de Chateauneiu
épousa le Florentin Antinotti, capitaine des galères à Marseille.
Celui-ci ne s’étant pas cru obligé de lui rester fidèle en fut
cruellement puni. « L’ayant trouvé paillardant, dit le Journal de
l’Estoile, elle le tua virilement de sa propre main ». Philippe
Altoviti, le futur ligueur et meurtrier du grand-prieur, frère
bâtard du roi, prit à la fois la place d’Antinotti et sa veuve.
Henri III l’en récompensa en le faisant baron de Castellane.
Renée deRieux en eut une fille, nommée Marseille, belle comme
elle, dont la destinée devait être non moins agitée et tragique.
Après la mort d’Altoviti l’histoire perdait la trace de la belle
Chateauneuf et les biographes la faisaient mourir vers 1587. Il
est curieux de retrouver le nom de cette grande amoureuse, bien
vivante jusqu’après 1600, sur les registres d’une compagnie de
commerce dont elle est la principale associée. Cette Bretonne
Quelle couleur peindra sa couleur naturelle
Et les grâces qu’on voit sur son front voleter ?
Quel or égalera l’or de sa blonde tresse ?
Quels traits imiteront cette douce rudesse,
Ce port, ce teint, ce ris, ces attraits gracieux ?
Laisse au grand dieu d’Amour ce labeur téméraire,
Qui d’un trait pour pinceau la sçaura mieux pourtraire,
Non dessus de la toile, ains dans le cœur des dieux.
Quand le duc d’Anjou partit pour le siège de la Rochelle (1573j il commanda
au poète de langoureuses strophes d’adieu :
J’aimerais beaucoup n ieux que le ciel m’eût fait naître
Sans nom et sans honneur, pourvu que je puisse être
Toujours auprès de vous doucement langoureux,
Baiser vos blonds cheveux et votre beau visage,
Et n’avoir d’autre loi que votre doux langage.
J'aurais assez d’honneur si j’étais tant heureux.

�165
devenue Marseillaise est bourgeoisement occupée à arrondir sa
fortune. Son mariage avec Altoviti l’avait mise en relations avec
les ligueurs et particulièrement avec Casaulx. C’est elle qui avait
tenu sur les fonts baptismaux, en 1577, celte lille du capitaine
appelée Renée comme elle, que le premier consul devait marier
avec éclat en 1593. Cette année-là la fille de la belle Chateauneut
était marraine à son tour de la dernière enfant de Casaulx. Par
un autre contraste, cette Marseille Altoviti, élevée parmi les
ligueurs, devait tout sacrifier à son amour pour le duc de Guise,
destructeur de la Ligue en Provence, et finir par mourir de
l’abandon de son volage amant.
Nicolas David, devenu possesseur d’un demi carat, était l’un
des affidés du premier consul Casaulx. En décembre 1595 il
devait accompagner son frère, le notaire François Casaulx, à
Madrid, et signer le traité avec l’Espagne. S’il faut en croire
Nostradamus, bien informé sur ces évènements, c’est même ce
ligueur ardent qui aurait achevé d’entraîner Casaulx dans la
voie fatale. « David, dit le chroniqueur salonais, homme de sens
non vulgaire, doué d’un esprit fort pénétrant,... catholique
passionné, très roidement attaché au parti d’Espagne et très
habile homme, détourna toujours l’opinion que Fabio tâchait
d’imprimer avec larmes et prières dans le cerveau de son fol de
père (1) ». David n’eut pas le temps de revenir d’Espagne avant
la chute de Casaulx. Il se retira à Milan où la cour de Madrid
lui servit une pension de 40 écus par mois jusqu’à sa mort.
En définitive, après ces divers changements, la compagnie
resta ainsi composée :
Heoirs de Sattes.. 1 quarat
Renée de Rieux,
dame de CastelHonoré Venture.. 1 )
6
quarats
lane...................
Pierre Rambaud.. 1 ))
Pierre d’Hostagier 3 »
Joachim Rallue .. 1 ))
Galléas Parassol. . 2 ))
Pierre Vieu......... 1 ))
Louis Sollicoffre.. 2 )
Claude Beaunier.. 1 ))
Charles de Cazaulx 1 ))
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Histoire et Chronique de Provence, p. 1022.

�166
Honoré et Georges
Vernelz...............
Nicolas du Renel ..
Honoré Granier ...
Victor Delestrade..
Pierre Seignoret...
Pierre Randollet...
Jean-Claude Amieil
Antoine Guigou (1).
Guillaume Bédarrides....................
François de Cazaulx...................

PAUL MASSON

Louis Daix.............
1 quarat Antoine (2) Fer1 »
renc....................
1 ))
Simon Bédarrides.
Nicolas David.......
1 ))
Lazarin Bergier ...
1 ))
Pierre-Marie Pa1 ))
1 )&gt;
tron....................
1 »
2/3 ))

1/2 quarat
1/2
1/2
1/2
1/2

»
)
))
»

1/3 ))
32

1/2 )
Elle comptait donc 28 participants, c’est-à-dire un nombre
bien plus élevé que la société Lenche. Du 23 juillet 1591 à la fin
de 1593, ils furent appelés à faire huit versements de fonds
variant de 42 à 550 écus par quarat. Les six premiers, en mon­
naie courante de Nesles ou pinatelles (3), s’élevant à 1,605
écus 1/3 par quarats faisaient une somme de 51.370 écus. Les deux
derniers, en bonne monnaie, de 496 écus au quarat, donnèrent
15.872 écus d’or. Ces versements ne furent pas opérés intégra­
lement parles associés qui restaient redevoir, en 1594, 3.567 écus
de monnaie courante sur les six premiers et 4.498 sur les deux
derniers, soit au total 6.249 écus de bonne monnaie. Ainsi le
capital réellement engagé en trois ans d’opérations s’éleva
environ à 35.000 écus d’or au soleil.
L’acte d’association en date du 23 juillet 1591 n’a pas été
retrouvé faute de connaître le nom du notaire par devant lequel
il fut conclu (4). Il aurait permis d’étudier l’organisation adoptée
(1) Antoine Guigues, audiencier en la cour du Parlement d’Aix. Voir la quit­
tance de 310 écus d’or sol que lui délivre Claude Beaunier comme restant dû
ds ses fournitures à la compagnie, 9 janvier 1598. Registre du Parlement, B.
3341, fol. 021, v».
(2) Ailleurs, Ferrenc est appelé Benoît, l’un des Vernet, Antoine.
(3) Voir le chapitre 8.
(4) 11 est question dans les comptes de maître d’Ille.

�167
par les associés et de la comparer à celle de la compagnie
Lenche.
La direction des affaires était confiée à deux administrateurs,
pris parmi les associés, qui furent successivement Venture et du
Renel, Beaunier et Parassol à partir de 1592. C’étaient eux qui
avaient la gestion de la caisse et tout le maniement des deniers.
Ils avaient sous leurs ordres un teneur de livres Louis Félix et un
scribe Claude Beaulnier, sans doute le fils ou le neveu de l’admi­
nistrateur. On leur comptait en crédit 600 et 200 écus par an. Ces
salaires paraissent très élevés. Mais en même temps, il est relevé
qu’ils reçoivent l’un 75 et l’autre 25 écus pour leurs gages d’une
demi-année. C’est que les sommes en crédit sont exprimées en
monnaie courante de pinatelles ; les secondes en bons écus au
soleil dont la valeur était devenue quadruple. Un employé
subalterne, qui faisait fonctions d’encaisseur ou garçon de recet­
tes, figure sur le même compte pour 100 écus par an, c’est-à-dire
recevait en réalité sans doute 25 écus. Pour l’installation de
ses bureaux et magasins, la compagnie avait loué plusieurs
locaux importants dont le prix s’éleva pour les trois ans de son
existence à 328 écus en bonne monnaie. Sans doute pour
ménager ses capitaux insuffisants, elle ne fit pas d’autres dépen­
ses d’outillage à Marseille. Tunis devait être le centre de ses
opérations commerciales dans la Régence. La maison qu’elle
acheta était évaluée 550 écus en bonne monnaie; à ce prix elle
avait dû acquérir un important immeuble. L’achat valut mieux
ici que la location, car celle-ci avait d’abord coûté 110 écus
jusqu’au 17 août 1592, c’est-à-dire pour huit ou neuf mois sans
doute. L’acte d’association avait désigné un des participants,
Jean-Claude Amieil, dit Bulgon, « pour administrer les affaires
de la société à Tunis ». Bulgon s’y rendit en effet mais céda
bientôt la place à un autre associé Jacques Ballue remplacé luimême par Antoine Vernet à la fin de 1592. Vernet reçoit pour
son salaire 280 écus en bonne monnaie par an, somme très sen­
siblement supérieure à ce que touchait Antoine Lenche à Bône
vingt ans auparavant. Il avait sous ses ordres un écrivain, Jean
de la Roze, et un personnel assez nombreux puisqu’il fallait un
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�168
PAUL MASSON
troisième officier, le dépensier, économe de la maison, Jean
d’Aubagne. L’ordinaire de la maison de Tunis coûte 58 écus
10 sols, du 1er avril au 9 juillet 1594, ce qui suppose aussi un
certain nombre d’employés, ouvriers ou domestiques. Ceux-ci
n’étaient pas mieux traités que ceux du Bastion. L’un d’eux
reçoit 5 écus pour deux mois de gages.
Pour la pêcbe du corail, les associés délaissèrent l’ancien
établissement du Cap Nègre créé par les compagnies précé­
dentes, soit qu’ils voulussent éviter de plus graves conflits avec
la compagnie Nicolle qu’ils avaient supplantée, soit qu’ils fus­
sent persuadés de la plus grande richesse en corail des côtes
nord-est de la Régence. Bizerte, dont ils firent choix pour le
nouvel établissement, offrait en outre l’avantage d’être en rela­
tions faciles avec leur maison de Tunis.
Ils installèrent à Bizerte toute une petite colonie analogue à
celle du Bastion et dont l’organisation avait été sans doute
copiée sur celle-ci. Jean Claude Amieil y passa d’abord pour
présider aux premières opérations, puis Jacques Ballue la dirigea
sous l’autorité de Vernet, agent général de la compagnie à Tunis.
11 était secondé par l’écrivain, Jean de la Rose puis Pierre
Barbier. On dépensa 6 écus 3 sols en 1593 pour avoir la permis­
sion de faire un four. On construisit une chapelle, bien modeste
sans doute, car les dépenses pour l’orner ne sont pas nombreuses :
3 écus 10 sols pour fournitures diverses, un missaut (missel) et
un tableau, 1 pan 1/4 de satin pour des coussins destinés sans
doute au prie-dieu de M. l’administrateur. A côté de l’aumônier
on trouve encore le barbier, comme lui au service de la colonie ;
Elzias Bergier, le barbier de Bizerte, est peut-être le parent du
membre de la compagnie.
La dépense militaire n’est pas négligée : il est question de
143 livres de poudre à canon, de 480 boulets de 4 livres 1/2pièce,
d’arquebuses, d’une dépense de 34 écus 16 sols pour un faucon­
neau de bronze, pesant 290 livres, à 12 livres le quintal, avec
son affût, roue, cuiller et refouladour. Dans le détail des dépenses
on relève 23 écus de toile dont on fait 12 nappes, 50 serviettes et
bcmdières, sans doute pour le service de MM. les officiers. Les

�169
plais, assiettes, écuelles d’étain et plomb coûtent 21 cens 2 sols ;
or le plomb en lingot n’avait été payé que 2 écris 12 sols le
quintal.
Le compte des victuailles est imposant : 67.796 poux de
biscuit valant 2.420 écus pour toute la durée de la compagnie :
456 écris de pain biscuit jusqu’au 7 décembre 1591 et 168 pour
5.626 livres, du 7 au 30 du même mois. L’équipage d’un vaisseau
et les coraillers dépensent jusqu’au 24 décembre 1591 pour 700
écus de vin trempé et de vinaigre, somme qui paraît énorme.
Les sardines, fromages, confitures, fruits secs sont achetés en
quantité pour l’ordinaire de Bizerte comme pour celui du
Bastion.
Dès le début la compagnie avait engagé quatorze patrons
corailleurs et leur avait avancé 700 écus d’or. Mais elle n’avait pas
été heureuse avec eux ; l’engagement fut rompu, un procès
engagé ; il fallut taire un contrat avec d’autres patrons. Neuf
bateaux avaient été achetés à un certain Guillaume Pueclr pour
670 écus ; les cinq autres, tout neufs, revinrent à 108 écus pour
le corps seul des bâtiments. En 1594 leur nombre fut porté à 26.
C’était Savone, le marché ordinaire, qui avait fourni les engins
de pêche ; un agent de la compagnie avait fait tout spécialement
le voyage pour faire les achats nécessaires et n’y avait dépensé
que sept écus.
Cette flottille fut accrue d’une tartane achetée 250 écus aux
patrons Jaumet Boudin et Pierre Bompart à la fin de 1591. Bien
qu’elle eût exigé 124 écus de réparations et de frais de gréément,
l’acquisition n’avait pas été mauvaise car elle fut revendue le
1er avril 1593 pour 550 écus à deux autres patrons ; il est vrai
que, s’il s’agit les deux fois de monnaie courante, la dépréciation
de celle- ci avait été considérable dans l’intervalle. Les associés
ne poussèrent pas plus loin la dépense de leur outillage naval ;
l’achat de gros bâtiments de commerce, comme en avait possédé
la compagnie Lenche dès ses débuts, eût été pour eux une
dépense trop lourde.
D’ailleurs Bizerte n’était pas visité comme le Bastion par les
navires de la compagnie. Celle-ci ne les envoyait qu’à Tunis.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�17(1
PAUL MASSON
C’est par là que devaient passer à l’aller et au retour les corail­
leurs ou autres employés de Bizerte. Il en résultait un surcroît
de frais : le séjour de ces hommes à Tunis en 1592, pitance et
solde, coûte 219 écus et pourtant la dépense journalière d’un
corailler était comptée seulement 2 sols 1/s. Le passage d’un
patron de la Goulette à Marseille coûtait un écu.
Les frais de la pêche furent encore accrus en Tunisie par ce
fait qu’elle n’était pas pratiquée comme au Bastion dans les
environs immédiats de l’établissement. C’est autour du Cap Bon
qu’elle semble avoir eu le plus d’activité. Des janissaires sont
payés 1 écu 5 sols pour aller y chercher les coraux. Pour donner
abri aux pêcheurs, des installations sommaires avaient été faites
sur la plage : quatre cabanes avaient été payées, en 1592, 29 écus
d’or d’Espagne équivalant à 46 écus de France. D’autres bateaux
allèrent tenter fortune à Fiumara Salada sur la côte nord, tout
au moins en 1594. Il est question des dépenses qui y furent faites ;
un tasqaari tunisien reçoit 2 écus pour s’y rendre. C’était chose
ordinaire d’employer des indigènes comme courriers. D’autres
servaient régulièrement à Bizerte : deux saquegis y sont payés
21 écus pour trois mois.
Les résultats furent bien moins fructueux qu’ils ne l’avaient
été en Algérie. Du temps de la direction de Vernet, du 13 sep­
tembre 1592 au 9 juillet 1594, le produit de la pêche s’éleva à
8.247 livres 1/4, auparavant elle avait rapporté 6.556 écus ;
à 10 livres la livre, prix courant d’estimation, c’est moins de
2.000 livres qu’avait donné la première année. Sauf de faibles
quantités vendues sur place, tout le corail pêché était centralisé
à Tunis et delà expédié à Marseille. Avant l’embarquement il
fallait payer les droits de sortie ; puis le consul des Français,
Pena, prélevait son droit de consulat de 2 o/o ; à l’entrée à
Marseille la gabelle de 1 o/o était acquittée.
Les associés avaient dû créer une nouvelle manufacture de
corail qui n’eut pas l’importance de celle de l’ancienne compa­
gnie. Us avaient loué à cet effet une maison qui leur coûta
45 écus, du 29 mai 1593 à la Saint-Michel de la même année. Un
entrepreneur ou maître corailleur, Louis Pascal, reçoit 143 écus
la même année pour la manufacture de 12 quintaux.

�171
Copiant exactement autant qu’elle le pouvait les procédés des
Lenche, la compagnie envoyait la plus grande partie de ses
coraux à Alexandrie. C’est ainsi qu’elle en envoie 2.341 livres en
1592 sur le vaisseau Sainte Marguerite, capitaine Crousil, « sous
la commande de Louis Pascal ». Celui-ci, mandataire des parti­
cipants, était chargé par eux de vendre les coraux et d’acheter en
retour des épices. Il loucha pour son salaire 92 écus, dépensa
3 écus 17 sols pour provisions à Trapano et 8 écus 8 sols pendant
son séjour à Alexandrie. Les frais de voyage du vaisseau furent
comptés 1.854 écus ; le change maritime, c’est-à-dire l’assurance
sur les sommes fournies à Pascal, monta à 254 écus, toutes ces
sommes étant exprimées en bonne monnaie.
Du produit de la vente de ses coraux Pascal acheta 24.563 poux
de poivre, près de 26.000 livres; il en vendit sur place6.676 pour
payer les droits d’entrée exigés sur le corail et d’autres dépenses.
Le reste de sa cargaison de retour fut composée de 12.197 poux
d’encens, 1.081 de gomme laque, 1.044 de girofles, estimés
respectivement à 1.565, 475 et 450 écus. C’est seulement en
novembre 1593 que la Sainte-Marguerite rapporta ses épices à la
compagnie ; le garbelage ou triage lui coûta 2 sols par quintal
pour le poivre, 4 sols pour les girofles et l’encens.
Poivres, encens, gomme laque, girolles, dûment estimés au
cours du jour, fuient théoriquement répartis entre les parti­
cipants, suivant le nombre de leurs carats. La plupart en prirent
effectivement livraison ; d’autres les laissèrent entre les mains
des administrateurs. Tandis que ceux-ci étaient portés créditeurs
envers la compagnie de la somme fixée par l’évaluation des
marchandises, les autres, considérés comme débiteurs de la
même somme, préféraient courir la chance d’augmenter leurs
bénéfices en faisant une vente plus avantageuse. L’évaluation
totaledu chargement delaScn/i/e-Man/ueri/es’élevait àl9.916écus,
somme environ trois fois supérieure aux 23.410 livres que les
2.341 livres de corail avec lesquelles on les avait achetées
auraient été estimées à Marseille. Il faudrait défalquer les frais
considérables des voyages d’aller et de retour de l’agent Pascal,
le double fret, les assurances, les droits payés à Marseille et à
Alexandrie, pour trouver le bénéfice de l’opération.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

En attendant le succès de ce premier voyage la compagnie
avait envoyé à Constantinople un agent, Pierre Gérard, pour une
négociation, dont nous ne savons pas le succès, qui lui coûta
1.469 écus de bonne monnaie. Mais elle n’eut pas le temps de
donner à son exploitation tous les développements qu’elle
envisageait car elle allait se dissoudre en 1594 au moment où elle
venait à peine d’entrer en pleine activité.
C’est pour cela, sans doute, qu’elle n’eut le temps d’organiser
ni la traite des blés ni celle des cuirs, à moins que les Tunisiens
ne se fussent montrés plus rigoureux dans l’application des
interdictions relatives à la sortie des grains. Les associés
devaient même acheter à Marseille des blés pour la nourriture
des gens de Bizerte.
Ils ne trouvèrent pas non plus, en trois ans d’existence, le
temps de créer à Tunis un débouché important pour les draps
de France. Ils l’essayèrent pourtant, mais leurs ventes de
quelques pièces ne s’élevèrent pas à quelques centaines d’écus.
La plupart des étoffes variées qu’ils firent porter à Tunis, où
elles payaient 3 o/o d’entrée, étaient destinées à la distribution
de cadeaux.
C’est en partie pour n’avoir pas suffisamment élargi le champ
de ses opérations, comme l’avaient fait les Lenche, que la
compagnie ligueuse obtint un succès tout différent. Les brillants
bénéfices qu’elle espérait furent remplacés par des pertes
importantes.
Il faut dire qu’elle fut moins bien traitée par les Barbaresques
que l’ancienne compagnie du corail. La lisme annuelle fut de
2.000 écus d’or de bonne monnaie au lieu de 1.500. Puis il fallut
promettre au pacha Ossain (Hossein), dès 1592, un présent
annuel de 1.000 écus de bonne monnaie qui augmentait d’un tiers
la redevance. Déjà, pourtant, comme bienvenue, les premiers
agents de la compagnie avaient distribué d’importants cadeaux.
Jacques Ballue, à son arrivée, avait ainsi dépensé 1.400 écus
d'Espagne équivalant à 1.808 écus d’or de France. A Tunis ou à
Alger les distributions ne différaient guère. On y retrouve les
draps de soie, velours, satins, damas, cramoisis, verts ou noirs.

�173
Une veste pour le pacha demande 30 pans de velours noir
d’un écu le pan. A une audience on offre 12 cabans valant
103 écus ; cependant, pour laisser croire peut-être à une plus
grande valeur du cadeau, la compagnie paie 12 écus pour le droit
d’entrée de 3 o/o. Ce sont encore les draps écarlates, les serges
de Milan ou bien les meubles, lits à l’impériale, chaises de noyer
recouvertes de cordouan (cuir) rouge avec des clous dorés et les
inévitables horloges. Il fallait satisfaire, outre les Puissances de
Tunis, les autorités de Bizerte : le cheik, l’aga, le second aga et
plusieurs raïs influents figurent au compte des cadeaux. On trouve
un chiffre total de 4.051 écus d’or qui doit être grossi sans doute
d’une partie des 5.068 écus d’or qui figurent sous la rubrique
vague de : dépenses au royaume deThunis.
Ces largesses n’empêchèrent pas les Tunisiens d’imposer à la
compagnie diverses avanies sous divers prétextes. Un compte
d’avanies s’élève à 1.339 écus d’or de bonne monnaie. En une
seule fois une fuite d’esclaves coûte 1.170 écus. Ces extorsions
étaient singulièrement grossies par les changes lunaires, intérêts
usuraires exigés pour le délai qui s’écoulait entre la date de
l’avanie et celle du paiement toujours discuté ou différé pour
d’autres raisons. Une dette de 151 écus 32 sols est ainsi grossie
pour 6 mois 18 jours de 46 écus 53 sols ; puis, du 1er. avril au
30 septembre 1594, 65 écus 32 sols de changes lunaires sont
ajoutés à la nouvelle somme ; l’avance définitive s’élève à
234 écus 23 sols. En deux mois, mars-avril 1593, une somme de
25 écus est accrue de 4 écus ; 15 écus sont même exigés pour
intérêts lunaires de 50 pour les deux mêmes mois. A pareils taux
il n’est pas étonnant qu’on voie figurer dans les comptes une
somme de 7.539 écus de bonne monnaie pour le total des intérêts
lunaires supportés jusqu’au 9 juillet 1594.
Les personnes des corailleurs n’étaient même pas toujours en
sûreté. Un corailleur, Jacques Rey, ayant été mis à la chaîne sous
je ne sais quel prétexte, les autres patrons pêchent un jour de
fête et hors de leur service 35 livres de corail, destinées à son
rachat, que la compagnie leur paie 45 écus. Une autre fois il n’en
coûte que 6 écus pour faire délivrer deux corailleurs mis aux
LES COMPAGNIES DU COKAIL

�PAUL MASSON
174
galères. Le pacha Djafer demande 25écus pour délivrer deux mari­
niers de la compagnie. Il faut dire que la conduite de nos
Provençaux n’était pas toujours irréprochable et que ceux-là,
peut-être, avaient quelque peccadille ou tout au moins quelque
imprudence à se reprocher.
Ainsi la compagnie n’avait pas eu à se louer de ses relations
avec les Barbaresques malgré que les Tunisiens, d’humeur plus
douce que les Algériens, ne fussent pas mal disposés pour les
Français. Mais les nouveaux établissement marseillais avaient le
double désavantage d’être à Tunis sous la main du divan, à
Bizerte en contact avec une population turbulente de corsaires.
Les Lenche avaient agi sagement en mettant leurs comptoirs à
l’écart en Algérie; ils obéissaient peut-être à des préoccupations
analogues quand ils faisaient leurs premiers essais en Tunisie au
cap Nègre autour de 1575.
Enfin tous les déboires des associés ne leur vinrent pas du côté
des Turcs. On voit les administrateurs ordonnancer une somme
de 1.490 écus d’or« sur l’ordre de Louis d’Aix et de Charles
de Casaulx pour le rachat du chevalier Peychioliny et de
Fouquet Clericy, esclaves à Tunis. Les duumvirs maîtres de
Marseille étaient tout puissants dans la compagnie. Celle-ci dut
se trouver trop mêlée aux luttes intestines qui atteignirent préci­
sément à ce moment-là leur maximum d’acuité à Marseille.
L’attention prêtée à ces querelles ne put manquer de nuire à la
bonne direction des affaires.
D’ailleurs celle-ci semble avoir été confiée à des hommes sans
capitaux ni crédit. Il existe un curieux compte des débiteurs
insolvables de la compagnie qui ont été mêlés à l’administration
de ses affaires. Le total de leur dette monte à 7.002 écus d’or :
Claude Beaulnier et Parassol, administrateurs à Marseille, en
doivent 1.378 ; Jacques Ballue, administrateur à Tunis, 2.371;
Jean-Claude Amieil, qui l’y avait précédé, 1.196. Il manqua donc
à la compagnie ligueuse, dans des circonstances particulière­
ment difficiles, la direction ferme de négociants ayant fait leurs
preuves, au crédit solidement établi, comme les Lenche, les
Riqueti, les Albertas, les Bausset, qui avaient présidé au déve­
loppement de la première compagnie du corail.

�175
Dès le mois de septembre 1592 les associés manquaient d’ar­
gent liquide ; ils étaient obligés de recourir à l’emprunt pour
dégager des coraux hypothéqués à un patron de navires, Pierre
Evangelisla. Antoine de Foresla, baron de Trets, leur prête
2.575 écus au taux de 3 o/o pour trois mois, c’est-à-dire de 12 o/o
par an. Les troubles et la rareté du numéraire avaient dû faire
hausser le prix du crédit, sensiblement moins cher auparavant.
Au bout de trois ans les pertes s’étaient accumulées; rien ne
faisait prévoir une amélioration de lu situation ; les participants
décidèrent de ne pas renouveler l’association conclue pour celle
période. Les comptes arrêtés au 9 juillet 1594 affirmèrent une
perte totale de 44.791 écus, c’est-à-dire de 1.399 par carat.
Ce n’est donc pas l’entreprise de Tunis qui enrichit Casaulx.
C’est pourtant dans celte période, durant sa dictature (1591-1595)
que le consul se signale par de nombreux achats d’immeubles et
des placements de fonds, par ses libéralités, par son faste ; il
marie sa fille Renée, le septième de ses neuf enfants, en 1593 et
peut lui donner une dot de 2.000 écus d’or (1). A moins que
d’autres opérations commerciales aient été pour lui plus fruc­
tueuses, il faut convenir que le redoutable tribun sut profiter de
sa toute puissance pour établir rapidement sa fortune.
A la fin, la discorde s’était mise entre les associés. Leur
dévouement à la cause soutenue par Casaulx avait fléchi. A la
suite d’un attentat manqué contre lui aux fêtes de Noël 1594, le
premier consul, voulant en profiter pour se débarrasser de ses
ennemis, fit arrêter un des principaux des anciehs participants,
Pierre Hostagier. A la suite de la chute du premier consul, à
laquelle il avait sans doute travaillé, celui-ci fut parmi les
défenseurs de la cause royale qui reçurent des faveurs. On
trouve, en effet, dans les registres du Parlement de Provence,
des lettres royaux en date de juillet 1596 accordant à Pierre
Hostagier, écuyer de Marseille, la permission de placer dans ses
armoiries un « sur écusson d’azur à une fleur de lys d’or » pour
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Timon-David, ouvrage cité. D’après cet auteur, plutôt favorable aux
duumvirs, Louis d’Aix n’aurait pas retiré les mêmes profits de son élévation
au pouvoir.

�176
PAUL MASSON
récompenser sa fidélité et le dédommager des peines qu’il a
endurées pendant la rébellion de ladite ville (1), Il fut en outre
gratifié de la charge de « conseiller et maître d’hôtel » du roi.
Il n’est donc pas défendu de supposer que les rivalités politiques
et religieuses qui avaient influé sur la formation de la compa­
gnie n’avaient pas été étrangères à sa disparition.
Son histoire eut l’épilogue ordinaire des compagnies malheu­
reuses de l’ancien régime, une interminable liquidation pour­
suivie au milieu de procès. Par arrêté de la cour de Parlement
de Provence du 6 novembre 1620 « intervenu entre Claude Beaulnier, marchand de la ville de Marseille, fils et héritier de feu
Claude et M. Antoine Guigues, procureur en la cour, participe
en la jadis compagnie du corail au royaume de Tunis », il fut
ordonné entre autres choses que « à la diligence et aux communs
frais et dépens des participes qui se trouveraient solvables
chacun pour leur part à eux afférentes serait procédé la clô­
ture et affinement des comptes ».
Puis l’affaire fut remise entre les mains du Parlement de Dau
phiné qui, le 6 août 1659, rendait un nouvel arrêt « entre MarcAntoine et Jean-Etienne Guigues, enfants de feu Antoine Gui­
gues d’une part, demandeurs, et noble Dumas de Castellane,
sieur et baron d’Allemaigne, les lieoirs de feu Honnoré Venture
et de Barthélemy de Leslrade, Honnoré et Jean Seignoretz, noble
François et Anne de Bedarrides, tous parlicips à ladite compa­
gnie, défendeurs ». Il était encore ordonné de procéder à la
cc clôture et affinement des comptes généraux ». C’est seulement
le 3 avril 1675 que les experts Brémond et Colla, commis en vertu
de cet arrêt, remettaient leur rapport de clôture et demandaient
3.000 livres chacun pour leurs honoraires.
Les experts, en arrêtant leur révision au 9 juillet 1594 (2), jour
de la dissolution de la compagnie Casaulx, ajoutaient que les
comptes « passaient tout outre jusques en l’année 1600 ». En
(1) Parlement. B. 3339 fol. 328. — Cf. Nostradamus. Hist. de Provence,
p. 1036 (écu des Hostagier).
(2) Dépense de 400 écus payés à Barbier le 12 juillet 1.694 pour faire enre­
gistrer et publier la dissolution de la compagnie à la chancellerie de Tunis.

�177
effet, plusieurs des associés avaient essayé de continuer
l’entreprise.
C’est du moins ce qui semble ressortir d’un dossier des papiers
de la famille des Ferrenc, conservés dans six carions aux archi­
ves de l’hôtel de ville de Marseille. Celte famille de négociants,
dont l’un des membres, Benoît Ferrenc, avait fait partie de la
compagnie Casaulx, pratiqua au xvne siècle le commerce du
Levant, particulièrement à Alep et Alexandrie. Benoît Ferrenc
et ses héritiers eurent une contestation qui dura jusqu’après
1620 avec les anciens associés de la compagnie de Tunis au sujet
des fournitures d’argent ou de marchandises qu’il avait faites
pour les opérations engagées à partir de la dissolution.
Le dossier de cette contestation renferme donc le relevé de tous
les paiements faits jusqu’en 1602 avec le détail de ce qui fut donné
par chacun des participants. Dans les paiements indiqués on
relève bien des dépenses de liquidation, mais d’autres aussi qui
sont engagées dans des opérations nouvelles. Ainsi, le 15 novem­
bre 1595 on envoie 2.332 écus sur le vaisseau la Nègre (sic), et
cette somme est représentée en partie par la valeur des marchan­
dises variées qu’ont fournies les associés Parrassol, Beaunier,
Venture, Ferrenc. Le 18 mai 1598, les « intéressés à la jadis com­
pagnie du corail » confient 4.000 écus à Antoine Bérengier,
envoyé à Tunis « afin de racheter les esclaves et accommoder les
affaires ». Bérengier emportait des marchandises variées puisque
la réclamation de Benoît Ferrenc à ses associés portait précisé­
ment sur une caisse de bonnets fournie à Bérengier.
Tous les associés n’avaient pas participé à ces entreprises pos­
thumes ; les noms de onze (1) d’entre eux ne se retrouvent dans
aucun des comptes du dossier Ferrenc. Pierre Vieu, seigneur de
Noyers, est désigné à diverses reprises comme le chef ; Seigneuret, de Lestrade, Venture, Simon Bédarrides, Rambaud,
Parrassol, Beaunier, fournirent les sommes les plus importantes.
Ainsi, la compagnie de Tunis restait toujours dissoute, mais
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Renée de Rieux, dame de Castellanc, Pierre d’Hostagier, les deux Casaulx,
iîallue, du Renel, Amieil, Guigou, David, Bergiér, Patron.
12

�PAUL MASSON

ne pouvait se résoudre à disparaître. C’est que les Marseillais ne
songeaient nullemenlà abandonner leurs entreprises en Tunisie ;
bien plus, depuis dix ans, il y avait lutte pour la possession du
privilège de la pèche du corail en tre la compagnie ligueuse et les
anciens possesseurs.
En effet, J.-B. de Nicolle, dépossédé en 1591 par Casaulx,
n’avait pas cédé sans résister à ses tout-puissants rivaux. Depuis
trente ans, le vieux négociant, qui semblait voué à de perpé­
tuelles querelles, n’avait pas encore pu réaliser son rêve d’éta­
blissement en Barbarie, mais il s’y obstinait avec une singulière
ténacité. Il n’avait pas hésité à défendre ses droits devant le
Parlement ; mais quelle justice un bigarrât pouvait-il attendre
contre les chefs de la ligue marseillaise devant la faction ligueuse
qui rendait la justice à Aix ? La compagnie Casaulx n’avait,
d’ailleurs, pas négligé les confitures et dragées ; on en retrouve
un compte de 21 écus dans ses livres en 1593. Débouté, Nicolle
avait attendu sans doute le rétablissement de l’autorité royale
pour réclamer de nouveau contre les usurpateurs. Celte fois
l’affaire avait été portée devant le Conseil. Sa persévérance fut
récompensée. L’arrêt du Conseil du 3 avril 1602, rappelant le
privilège accordé à Nicolle en 1584 et 1586, condamnait les « occu
pâleurs » à se départir de la pèche avec défense à eux et tous
autres sur les peines y contenues d’empêcher le suppliant et ses
associés. »
Nicolle s’était alors heurté à une autre difficulté ; plusieurs de
ses associés moins obstinés que lui avaient renoncé à l’entre­
prise et refusèrent de la reprendre. Sans doute qu’il n’y eut pour
lui dans celte défection aucune déconvenue, car il est probable
que l’ancienne société dont il revendiquait les droits n’avait
plus qu’une existence absolument nominale. Mais, pour la régu­
larité de la procédure, il fallut assigner les associés récalcitrants
devant le Conseil qui déclara la compagnie dissoute par un
arrêt du 8 janvier 1603 et permit à Nicolle d’en constituer une
nouvelle. Pour plus de sûreté, celui-ci doutant que les officiers
du roi ou autres « ne voulsissent empêcher de jouir de l’effet et
contenu » des anciennes lettres patentes de 1584 et de 1586, s’en

�179
lit délivrer de nouvelles, datées du 3 mai 1603 qui les confir­
maient expressément (1).
Mais, au moment ou Nicolle triomphait enfin complètement
après une longue lutte, tous ses efforts allaient être rendus
inutiles par le mauvais état de nos relations avec les Barbaresques. Les Algériens venaient de détruire le Bastion et les
autres établissements marseillais en Algérie ; les pirateries des
corsaires d’Alger, de Tunis, de Tripoli, de jour en jour plus
redoutables, n’épargnaient maintenant pas plus les Français
que les sujes de l’Espagne, des états italiens ou des autres puis­
sances. De Brèves, envoyé en mission à Tunis et à Alger à son
retour de Constantinople, pour y porter des commandements du
sultan et essayer d’intimider les Barbaresques, faillit échouer
après avoir usé de tous les moyens de persuasion et ne put
signer qu’un accommodement à moitié satisfaisant. On remarque
qu’il n’y est fait aucune mention de la pêche du corail, ni des
établissements marseillais. Si de Brèves ne s’en occupe pas dans
ses négociations ce n’est évidemment pas qu’il ignorât l’existence
de ces établissements. Durant son long séjour à Constantinople
il avait eu à intervenir en faveur des compagnies du corail. Il
était même chargé de solliciter à Alger le rétablissement du
Bastion. On ne peut pas dire non plus que l’importance des
entreprises en Barbarie lui ait échappé. Son compagnon de
voyage et confident Jacques du Castel ne l’exagérait-il pas au
contraire quand il écrivait dans la Relation des voyages de
M de Brèves à propos de Tabarca : « Les Génevois y ont une
bonne forteresse munie d’artillerie et garnie de 200 soldats,
laquelle leur vaut un Pérou pour les diverses marchandises
comme grains, cuirs, cires, chevaux, qu’ils y chargent à vil
prix (2).
Si donc de Brèves ne s’est pas occupé à Tunis du rétablisseLES COMPAGNIES DU COIUIL

(1) Arch. des B.-du-Rh. Amirauté, registre des insinuations, fol. 116
(2rao pagination). — Cf. l’enregistrement des mêmes lettres patentes du 3 mai
1603 par le Parlement de Provence, B, 3342, fol. 37. Elles sont suivies de trois
arrêts du Conseil en faveur de Nicolle, eu date des 13 avril et 14 octobre 1602,
8janvier 1603.
(2) P. 354.

�PAUL MASSON
180
ment des Marseillais à Bizerte ou sur un autre point de la
régence, la seule supposition plausible c’est que Nicolle n’avait
pas réussi à reconstituer sa société et qu’il n’était pas possible
de négocier en faveur d’une compagnie inexistante.
Pour les années qui suivent, l’absence de documents et d’indi­
cations est complète. Mais il est certain que Nicolle ne put
parvenir à ses fins. Ce devait être un homme âgé ; peut-être
mourut-il et ses fils abandonnèrent-ils l’entreprise ou furent-ils
forcés d’y renoncer. Quoiqu’il en soit, des lettres patentes données
au nom de Louis XIII, le 15 mars 1611, nous apprennent qu’une
nouvelle compagnie avait été constituée dans les derniers temps
du règne de Henri IV et nous renseignent à la fois sur son but et
sur ses associés :
« Le roi dernier décédé... ayant ci devant concédé au sieur de
Monlherbu et ses associés la permission et pouvoir d’entre­
prendre la pêche du corail négoce et tralic libre des marchandises
au royaume de Tunis suivant les lettres patentes qu’il en avait
fait expédier et depuis fait poursuivre par son ambassadeur en
Constantinople et obtenu les cartes et pouvoirs du Grand
Seigneur en faveur dudit Monlherbu et associés portanl entre
autres choses pouvoir de faire et construire une place en lieu
commode au royaume de Tunis pour la sécurité desdits associés,
leurs commis facteurs et entremetteurs ensemble les patrons
corailleurs et autres qui seront employés par eux audit négoce
conformément à icelles le vice roi et divan dudit Tunis aurait
donné leurs lettres d’allachou et permission pour l’exécution de
tous lesquels pouvoirs. Ledit de Monlherbu et associés nous
ayant fait remontrer qu’ils désiraient faire partir ceux qui sont
nécessaires afin d’y former établissement et entre autres le sieur
de Taverny gentilhomme ordinaire de notre maison et ci-devant
premier capitaine d’un régiment de nos gens de pied pour
commander pour lesdils associés sous notre autorité en la place
qui sera construite audit royaume de Tunis laquelle servira de
retraite de sûreté pour ladite entreprise avec le sieur Bérengier,
Escarron, Jacques le Boi et autres de leur compagnie nous,
ayant ce que dessus bien agréable, vous mandons...., que vous

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

ayez à laisser sûrement et librement sortir et passer lesdits
sieurs de Taverny, Bérengier, Escarron, Jacques Le Roi et autres
qu’ils voudront emmener avec leurs armes et bagages (1). »
Jean Audoyn, sieur de Montherbu, ainsi que les sieurs de
Taverny, Escarron et Jacques le Roi, n’étaient ni de Marseille ni
de la Provence. Il n’en était pas de même de Bérengier, le
quatrième des principaux associés. La compagnie ligueuse
l’avait employé avant 1594 et nous l’avons vu chargé d’une
mission de'conliance à Tunis en 1598. Ce Marseillais fut sans
doute la cheville ouvrière de la nouvelle combinaison, à moins
que, en présence du renoncement des Nicolle, des gens de
l’entourage de la cour eussent eu l’initiative de tenter la
fortune et se fussent adressés à un Marseillais au courant de
l’entreprise pour les assister. Quoiqu’il en soit, il est intéressant
dénoter, que, dès le début duxviie siècle, les pays Barbaresques
et la pêche du corail attiraient l’attention d’autres négociants que
de ceux de Marseille.
Jean Audoyn, le chef de la nouvelle compagnie de Tunis, qui
s’intitule « notaire et secrétaire de la maison et couronne de
France », n’est-il pas le même que « noble homme Etienne
Audouin de Montherbu, secrétaire de la chambre du roi », l’un
des associés de la compagnie formée en 1608 parles Sénés de
Lyon pour relever le Bastion? (2) Au cas où il y aurait eu deux
Montherbu leur présence dans deux sociétés nouvelles formées
en dehors de Marseille indique qu’il y eut quelque relation entre
elles à leur naissance. Peut-être est-ce l’initiative des frères
Sénés qui donna à Jean Audoyn l’idée de se mettre à la tête d’une
seconde entreprise.
Celte sixième compagnie de Tunis n’a pas laissé d’autres
traces de son existence. Le sieur de Taverny dut exécuter son
voyage de Tunis et y trouver les circonstances peu favorables.
Pourtant on sait que le Marseillais Bérengier s’était acquit un
grand crédit auprès des Tunisiens et devait être employé à
(1) Arch. dép. des B.-du-Rh. Amirauté. Reg. des insinuations, 308.10
(2' pagination).
(2) Voir ci-dessus chapitre IV, p. 104.

�182

PAUL MASSON

diverses reprises dans les négociations fréquentes avec eux
jusqu’après 1625. En Tunisie comme en Algérie, aucune tenta­
tive de compagnie ne devait réussir avant que la forte inter­
vention de Richelieu n’eût mis sur un autre pied nos relations
avec les Barbaresques.
Ainsi, en Algérie et en Tunisie les, dernières années
du xvie siècle avaient fait perdre les fruits de cinquante
ans d’efforts. C’était le funeste résultat de l’anarchie et
des désordres de cette terrible époque de la Ligue qui avait
accumulé tant de ruines dans le royaume. L’insolence même des
Barbaresques ne s’était-elle pas accrue lorsque l’anarchie et la
ruine des finances avaient rendu pour longtemps impuissante
la marine française? Il ne fallait pas déplorer seulement la perte
des résultats acquis; les progrès de l’influence française avaient
été arrêtés pour longtemps. Après une longue série de vicissi­
tudes on peut dire que, vers 1690, les entreprises françaises
étaient moins solidement établies en Algérie et en Tunisie que
cent ans auparavant. Pourtant tout l’effort de notre diplomatie et
de notre marine avait été maintes fois employé en leur faveur
depuis 70 ans. Les succès des compagnies du corail du xvie siècle
avaient été d’autant plus intéressants et méritoires qu’ils avaient
été entièrement dus à l’initiative privée. Pas une seule fois elles
n’avaient eu recours à l’intervention royale en Barbarie pour
défendre leurs intérêts. Jamais elles n’avaient sollicité ces
visites des vaisseaux du roi qui devaient être renouvelées si
souvent dans le cours du xvne et du xvine siècle.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

183

CHAPITRE VIII
PR IX ET SA LA IR ES

Les livres de comptes de la compagnie du corail permettent de
faire une étude particulièrement intéressante des prix et des
salaires à Marseille dans la seconde moitié du ,xvie siècle.
Les renseignements sont nombreux en particulier sur les
outre de l’avantage d’être un port franc, lui assuraient un
avantage marqué sur les pays de l’intérieur du royaume,
produits alimentaires que les associés achetaient chaque année à
diverses reprises pour le ravitaillement de leurs bâtiments ou
des établissements de Barbarie. Ils fournissent en abondance
des éléments nouveaux pour des recherches sur le prix de la vie
et ses variations pendant une période de trente on quarante
ans connue précisément dans l’histoire économique par de
grands bouleversements dans le prix de toutes les choses
usuelles. D’utiles comparaisons peuvent en résulter : ainsi il est
curieux de voir si les commodités données à une grande cité
maritime, en relationsfaciles avec le dehors, qui jouissait en
Les indications relatives aux salaires sont précieuses pour
nous faire connaître la condition des domestiques, ouvriers, des
gens de métier dans le grand port provençal. L’intérêt en est
doublé par l’ignorance dans laquelle on était resté jusqu’ici à cet
égard. Le grand ouvrage de M. d’Avenel ne renferme que très
peu d’exemples pris en Provence. On en trouve encore moins
dans le livre si intéressant de M. Hauser sur les ouvriers du
temps passé (1), qui étudie ceux du xvi° siècle. L’ouvrage de
(1) D’Avenel. H is to ir e é c o n o m iq u e d e la p r o p r ié té , d e s s a la ir e s , d e s d e n r é e s e t
de to u s les p r i x e n g é n é r a l d e p u is V a n 1200 j u s q u 'e n l’a n 1800. Paris, Impri­
merie nationale, 1894, 4 in-8°. Henri Hauser, O u v r ie r s d u te m p s p a s s é (xv&lt; et
xvic siècles), 2» édition, Paris, Alcan, 1906.

�184
PAUL MASSON
M. de Ribbe sur la Vie provençale n’en contient qu’un très petit
nombre ; il s’occupe plutôt de propriétaires fonciers et nous
renseigne sur la valeur des terres.
Aussi serait-il très utile que quelqu’un se chargeât de
dépouiller minutieusement les registres conservés aux Archives
de l’Isère à cet unique point de vue. Les indications rassemblées
dans le présent chapitre sont loin de résumer, en effet, tout ce
qu’il serait possible d’y trouver. Elles sont faites plutôt pour
donner à d’autres chercheurs l’idée de dresser un tableau plus
complet.
Avant de parler des prix il est indispensable de fournir
quelques renseignements préliminaires sur les mesures et les
poids. Ceux qui étaient employés à Marseille au xvie siècle restè­
rent d’un usage courant jusqu’à la Révolution et les registres des
compagnies du corail 11e nous apprennent rien de nouveau à cet
égard. L’éminée ou mine (38 litres 70) servait à mesurer les
grains, tandis qu’avec les Earbaresques il fallait compter en
caffis (environ 420 kilos) ; il n’est pas question de la charge
(154 litres 79) qui devait remplacer l’éminée pour la mesure des
grosses quantités au x v iic siècle, lorsque le commerce des
céréales allait devenir beaucoup plus important. Le vin était
invariablement mesuré en milleroles (64 litres 384), l’huile en
milleroles ou en scandaux (16 litres 096). Les pièces de tissus
étaient évaluées en cannes (2m012)et en pans ou palmes(0m251),
qui équivalaient au huitième de la canne ; l’aune n’était jamais
employée.
Quant aux poids usités pour le corail, les épices ou d’autres
marchandises, c’étaient la livre poids de table (388 grammes) et
son multiple le quintal (40 kil. 793). Celui-ci, qui représentait
théoriquement 100 livres, était bien en effet figuré sur les
romaines, seul instrument de pesage usité, par une graduation
divisée en 100 parties. Mais celle-ci était calculée à partir de
20 livres, de façon à figurer au total le poids effectif de 105 livres.
L’usage avait fait ajouter ces cinq livres au quintal théorique
pour compenser en faveur des détaillants la perte du déchet.
Deux autres poids bien moins connus et tombés en désuétude

�185
au xvne siècle figurent dans les comptes de la compagnie ; l’un
était le pouds ou le poux. On voit des quantités d’épices, d’encens,
de corail, de biscuit, vendus par poux. Ces poux étant à diverses
reprises évalués en livres, il est facile d’en déduire leur valeur
qui s’élevait à 1 livre‘/.i exactement. Il n’a pas été possible de
savoir à quoi pouvait correspondre un autre poids très courammant employé pour les marchandises lourdes, spécialement
pour les métaux, filets de pêche, corail et ainsi figuré en abrégé :
O . Il est facile de reconnaître là le cantaro, poids usité particu­
lièrement en Italie. Il valait, parait-il, 150 livres à Florence, mais
variait suivant les villes, et même suivant les marchandises. Il a
été malheureusement impossible (1) d’évaluer à quoi corres­
pondait le cantaro des livres de la compagnie. Faute d’avoir pu
identifier cette mesure un grand nombre de prix relevés sur les
registres n’ont pu être utilisés.
Déjà, dans le chapitre consacré aux établissements de la
compagnie en Barbarie, on a parlé des salaires de ceux qui y
étaient employés ; dans celui de la pêche du corail, on a donné
suffisamment de détails sur le prix de revient et les prix de vente
de la précieuse marchandise. En parlant du commerce de la
compagnie au chapitre précédent, on a mentionné les prix
d’achat de tout ce que les associés faisaient venir de la Barbarie
et d’autres pays ou de ce qu’ils y vendaient. L’étude est donc
limitée ici aux prix de revient ou de vente à Marseille, aux
salaires payés aussi sur place par la compagnie. L’analyse n’est
pas poussée très loin parce que les éléments de comparaison ne
sont pas assez nombreux et n’offrent pas assez de sûreté. A serrer
les chiffres de trop près on risquerait d’aboutir à des conclusions
contestables.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voici, par exemple, trois comptes : 133 liv. 17 s. payées pour 21 quintaux
25 livres de fromage à 10 liv. le Cm; — 02 liv. 9 s. pour 1.874 livres de riz
acheté 15 liv. 8 s. le G1'0 ; — 8 liv. 1 s. pour 189 livres de prunes à 5 liv. le (&gt;°.
— Le calcul de la valeur du cantaro donnerait successivement environ 160,
408 et 118 livres. — On trouve aussi l'abréviation G™ dont le sens n'a pu être
déterminé. Exemples : 112 liv. 8 s. pour 20 Cra 7 liv. de fromage à 9 sols 42 le
Crn : — 27.043 livres pour 100 C™52 liv. de corail en branche vendu à Antoine
Marie Spinola, Génois, à 55 liv. le C"1,

�PAUL MASSON

186

En étudiant les prix du hlé et en les comparant à ceux d’autres
parties de la France, il faut se souvenir que les blés de Barbarie
étaient beaucoup moins appréciés que ceux de Provence. On ne
les achetait à Marseille qu’à cause de l’insuffisance des autres
et du bon marché de ceux-ci vendus souvent un tiers au-dessous
du cours des blés indigènes.
Blés de Barbarie vendus à Marseille
Prix de l’éminée
(38 lit. 700)

Prix de l’hectolitre

Prix de com paraison (hectolitre, (1)

1567.. 26 s.
1568.. 26
1570.. 48

3 1. 5 s. 7 d.
3 5 7 d.
6 4

1579..
1580..
1580..
1585..

42
60
81
52

5 8
7 15
10 9
6 14

2 1. 10 s. à 4 1. 9 s. Orléans, 1567.
2 1. 15 s. Nîmes, 1568 ; 3 1. 10 s. Paris,
1569 ; 4 1. 12, Albi, 1569.
3 I. 17, Albi; 2 1. 19 à 5 1. 16, Orléans ;
5 1. 10, Montélimar, 1570 ; 5 1. 6, Albi.
1571.
2 1.7, Caen; 4 1. 10, Paris; 5 1. 6, Albi ;
2 1. 19 à 5 1. Orléans, 1579.
5 1. 15, Albi; 2 1. 16 à 4 1. 6, Orléans,
1580; 31. li, Paris, 1581.

1585.. 54
1586.. 57
1587.. 56

6 19
7 7
7 4

1587.. 43
1587.. 60
1588.. 60

5 11
7 15
7 15

1591.. 59

7 12

Année

8 d.

7 1. 1, Albi ; 4 1. 5, Paris ; 5 1. 5, Grignan
(Dauphiné); 5 1.4 à 8 1. 6, Orléans,
1585.
16 1. 13 Albi; 8 1. 18 à 14 1. 2, Orléans :
6 1. 6, Châteaudun, 1586.
25 1. 13, Albi; 11 1. 10 Paris; 10 1. 3
Grignan (Dauphiné), 4 1.3 à 20 1.
7, Orléans ; 12 1. 13, Châteauneuf de
Marzenc (Dauphiné) 1587.
11 1. 10, Grignan (Dauphiné); 10 1.
Réauville (Provence) ; 11 1 16,
Nyons; 5 1.7, Yonne, 1588.
25 1. 17, Albi; 19 1. 5, Paris; 7 1. 12,
Orléans; 6 1. 13, Rousset (Dauphiné),
1591.

(1) Ces chiffres ont été calculés d’après ceux que fournit M. d’Avenel dans
ses tableaux chronologiques en emplo3rant les mesures locales. Le seul chiffre
concernant Marseille donnerait 3 liv. 13 s. pour le prix de l’hectolitre en 1593.
L’indication reproduite parM. d’Avenel est évidemment erronée.

�Année

Prix de l'émlnée
(33 lit. 700)

Prix de l’hectolitre

9 10
9 6 (1)

1591.. 73
1593.. 72

9 d.

1593..
1594..
1596..
1596..
1596..

3 d. 10 4
8 10
15 10
19 7
20 15

79
66
120
150
160

1597.. 180
1597.. 150
1597.. 140

23
19
12

6
7
2

5 1. 1, Orléans ; 15 1. 10, Brive ; 8 1.13,
Montélimar; 10 1. à 11 1. 10, Nîmes;
1593.
4 1. Châteaudun ; 7 1. 4 La Rochelle ; 5
à 6 1. 12, Orléans, 1594.
48 1. ; La Rochelle; 19 1. 0, Rosoy en
Brie (Seine et Marne) ; 6 1. 10 à 8 1.
Nîmes, 1596.

Le premier fait qui saute aux yeux c’est la hausse considérable
des blés indépendamment des variations considérables d’une
année à l’autre, ou dans le cours même d’une année, suivant
l’état des récoltes et des approvisionnements. Mais les chiffres
en livres et sols ne donnent pas une idée exacte de l’ascension
des cours. Rien de plus instable, en effet, que la valeur de la
livre tournois dans la seconde moitié du xvie siècle. Il faudrait
donc rechercher ces valeurs année par année et calculer ensuite
les prix exacts des blés traduits en monnaie actuelle. Malheu­
reusement , c’est chose impossible. Natalis de Wailly et
M. d’Avenel, qui ont dressé des tableaux de la valeur intrinsèque
de la livre aux différentes époques, d’après la quantité d’argent
fin qu’elle représentait, n’arrivent pas à des résultats concor­
dants. Les moyennes établies par M. d’Avenel sont décevantes
comme toutes les moyennes qui donnent souvent une idée très
fausse de la réalité. Cependant, le tableau suivant doit donner
une impression plus juste que le précédent.
(1) En 1592 la compagnie de Tunis dépense 300 écus pour 150 éminées. Ainsi
ce blé acheté à Marseille aurait coûté au moins 15 livres 10 sols l’hectolitre.

hj

rî

1

"à

llf t ii

1j

!

�188

PAUL MASSON

Prix du blé en francs d’après la valeur intrinsèque
de la livre tournoi (1)
1567 et 1568.,. F. 10 16
1570....................
19 28
1579...................
15 55
1580...................
19 91
1580.....................
26 85
17 31
1585............ . . .
17 86
1585.....................
18 89
1586......................
1 5 8 7 ...................
18 58

1587............... . . . F . 14 26
1587...............
1588..............
19 91
1591..............
19 53
1591...............
1593..............
23 90
1593..............
1594...............

La hausse, très nette dans les vingt ou vingt-cinq ans qui
précèdent 1590, apparaît cependant moins forte par suite de
la baisse de la valeur de la livre. Quant aux années qui suivent,
il est difficile d’en faire état autrement que pour constater la
perturbation et les souffrances apportées par les troubles de la
Ligue.
Le second fait qui ressort du premier tableau c’est que le blé
paraît avoir été souvent plus cher à Marseille que sur d’autres
points du royaume. Mais la comparaison est en somme beau­
coup moins défavorable qu’on ne pourrait s’y attendre a priori.
La Provence n’était-elle pas beaucoup moins favorisée sous le
rapport des céréales que beaucoup d’autres provinces et tout
spécialement que le Languedoc sa voisine? Il est vrai qu’un
texte de 1586 la cite parmi celles qui étaient les plus fertiles en
céréales (2), mais on sait quelle confiance il faut avoir dans ces
sortes d’énumération et les faits sont là pour prouver que le
climat et le sol ne favorisaient pas plus les laboureurs proven­
çaux du xvie siècle que ceux du xxe. Pourtant, des villes langue­
dociennes, comme Albi, peu éloignées des riches terres à blé du
Lauraguais payaient souvent le blé plus cher que Marseille. Ne
doit-on lias penser que l’importation des blés barbaresques ou
des autres qui étaient apportés par mer exerça une influence
heureuse très sensible sur le coût de la denrée la plus nécessaire
(1) Valeur moyenne intrinsèque de la livre d’après d’Avenel (T. i, p. 481) :
1511-1560. 3 fr. 34; 1161-72 3 fr. 11 ; 1573-79, 2 fr. 88 ; 1580-1601, 2 fr. 57.
(2) Cité par M. Fagniez. VÉconomie sociale de la France sous Henri IVi

p. 66.

�189
à l’alimentalion? Il semble surloiit qu’elle eul l’avantage de
régulariser les prix et d’amortir l’acuité des crises, sinon de les
éviter. Cette constatation ferait honneur à la vigilance de la
municipalité marseillaise qui prenait souvent des mesures
préventives pour assurer le ravitaillement de la ville. En effet,
saufTextraordinaire cherté de 1596 et de 1597, constatée aussi
dans la Brie, bien plus formidable encore dans l’Aunis, les écarts
d’une année à l’autre paraissent avoir été beaucoup moins
exagérés qu’ailleurs. La stabilité est particulièrement tout à fait
remarquable de 1586 à 1591, années marquées par des crises
graves à Albi, à Paris, en Dauphiné.
Enfin, ceux qui essaieront de comparer les prix du xvie siècle
aux nôtres ne manqueront pas de constater avec quelque étonne­
ment que, d’après la valeur intrinsèque des monnaies d’alors,
sans tenir compte du pouvoir supérieur de l’argent, l’hectolitre
de blé coûtait plus il y a trois cents ans qu’aujourd’hui. En réalité
donc l’écart en faveur des prix actuels était très considérable.
La compagnie fournissait du pain aux équipages de navires.
En 1584-1585, elle distribue quantité de pains d’un demi-sol. Ce
pain est compté de 9 deniers à un peu plus de 1 sol la livre. Il
s’agit ici de pain spécial fait pour être conservé et sans doute peu
différent du biscuit de mer actuel. Les pains d’un demi-sol sont
qualifiés parfois de pains biscuits. D’ailleurs il est souvent fait
mention de biscuit ; on l’estime à 33 sols 10 deniers le quintal
en 1567. Les prix avaient donc beaucoup augmenté en vingt ans
car, en 1585, le biscuit livré aux navires vaut 114 sols le quintal
marseillais. Mais tous ces chiffres sont difficiles à comparer. Sur
les registres de la compagnie de Tunis on relève pour la même
année 1592 les prix suivants de diverses fournitures de pain,
qualifié aussi parfois de biscuit : moins de 10 deniers la livre,
plus de 1 sol 1/2 et 2 sols. En 1591 le chiffre de 5 sols indiqué
évidemment qu’il s’agit d’une autre espèce de pain moins gros­
sière et montre un exemple d’une cherté loul à fait extraordi­
naire, surtout pour un achat en gros. II correspondrait, en effet,
en valeur intrinsèque, à 0 fr. 75 de notre monnaie.
Du prix du blé on peut rapprocher celui de l’orge : 37 sols
LES COMPAGNIES DU CORAIL

�PAUL MASSON

9 deniers l’éminée, en 1591 ; 39 sols en 1593. De la paille poul­
ies chevaux, litière ou nourriture, est payée le prix très bas de
13 sols 6 deniers le quintal. Du riz est acheté 7 livres 2 sols le
quintal en 1567, 15 livres 8 sols le cantaro en 1568. Vers 1570, la
compagnie en fait venir une quantité considérable à 8 deniers
la livre.
Voici quelques exemples de prix de vins, d’après les multiples
achats faits chaque année par la compagnie du corail.
Année

Millerole
(64 lit. 384)

Juin, août, oct. 1567.. 20, 24 s.
Odoliro 1567..
26
Sept. nov. déc. 1567..
36
1568..
20

Hectolitre

31, 37 s.
40
56
31

Prix de com paraison
Hectolitres (1)

Soissons, 65 s. ; Orléans,
40 s. ; Paris, 4 1. 13 s. ;
Brive, 31. 4 s., 1569.

37, 40
1568.. 24, 26
56, 62
1568.. 36, 40
Nyons, 21.10 s., 1570 ; Poi­
24
37
1570..
tou, 21. 10 s , 1571.
1575.. 24, 25, 36 37, 38 s. 9 d., 56 Orléans, 8 1. 10 s., Dauphiné
(Tin clairel), 7 1. 10 s., 1575.
Paris, 71. 9 s.; Nantes (vin
56, 62
1576.. 36, 40
d’Orléans), 20 1.; Soissons,
61. 19 s. à 8 1., 1576.
74
Boulogne, 121. 10 s., 1583
48
1583..
Orléans, 141. et 34 s., 1586,
74
48
1586..
Soissons, 5 1., 12 1. 4 s.;
Nîmes, 3 1., 1587.
77, 112, 93 Paris, 11 1. 11 s., 1589.
1589.. 50, 72, 60
105
1589.. 68, 53
17, 21 s. 8 d. Nîmes, 41. 6 s., 1590 ; 4 1.,
1591.. 11, 14
1591 ; Soissons 10 1. 4 s.,
Besançon, 31 1. 5 s., 1591.
1594.. 40, 42, 39 62, 65, 60 s. 6 d. Nîmes,34 à 45 s.; Paris, 151.
13 s., 1594.
Nîmes,45 s.; Brie, 14 1. 2s.,
56, 74
1595.. 36, 48
1595.

11 s’agit là de vins du voisinage ou du terroir même de Marseille (2), autrefois planté de vignes et d’oliviers avant que le
(1) Calculés d’après les chiffres fournis par d’Avenel.
(2) Vin du Languedoc pour porter à Massacarès, 42 livres le mogio (muids ?),
1570.

�191
canal de la Durance, en amenant de l’ean sur ce sol desséché,
n’ait permis d’y développer les prairies et la culture maraîchère,
plus rémunératrices aux environs d’une grande ville. On a vu
que c’étaient les participants eux-mêmes, propriétaires ruraux
en même temps que négociants, qui étaient les principaux, sinon
les seuls., fournisseurs de la compagnie. L’exploitation dû sol,
alliée à la pratique des entreprises commerciales et maritimes,
a déjà été signalée comme l’une des caractéristiques de la
noblesse marseillaise du xvie siècle et des grandes familles pro­
vençales en contact avec le grand port (1). Le village de SaintHenri, bien exposé au Midi sur les pentes sud des collines de la
Nerlhe, abritées du mistral, où Jean Riqueti récoltait en partie
les vins de ses « fournitures », a gardé jusqu’à maintenant une
vieille renommée pour la qualité de son cru. Le terrain de
Roquefort, la seigneurie de Pierre Bausset, entre Aubagne et
Cassis, possède encore un important vignoble.
Les prix de comparaison sont intéressants à rapprocher, mais
comment en tirer des déductions sans témérité puisqu’on ne sait
en général ni la qualité, ni même la provenance des vins dont les
prix sont indiqués. Il est pourtant très net que Marseille, qui
payait ses blés assez cher, était favorisée. Les vignobles de Pro­
vence produisaient, én effet, plus que la consommation locale ne
demandait. Déjà, pourtant, s’il faut en juger par les prix signalés
à Nîmes, la récolte languedocienne était vendue souvent moins
cher que celle de Provence.
On constate pour les vins la même tendance à l’augmentation
des prix, mais beaucoup moins marquée que pour les blés. On
ne retrouve plus à partir de 1575 ces taux de 20 à 25 sols la millerole qui étaient courants entre 1565 et 1570 ; ceux de 40 à 50,
c’est-à-dire presque doubles, sont devenus ordinaires et même
sont dépassés très souvent. Mais l’augmentation n’est pas régu­
lière. Il faudrait faire entrer en jeu, en dehors des influences
économiques générales, celle des récoltes et, sans doute, d’autres
encore. Elles expliqueraient comment, après avoir montéjusqu’à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir chapitres 1 et 2. — Cf. de Ribbe.

�PAUL MASSON
192
72 sols, la valeur du vin retombe autour de 40 la millerole en
1594 et 1595. Quant au prix relevé pour 1591, c’est un fait évidem­
ment tout à fait anormal.
La liste des prix pour les vins comme pour les blés est d’autant
plus intéressante qu’il s’agit de produits d’une même origine,
récoltés sur les mêmes terres pendant toute la période. Cepen­
dant, pour les vins, la qualité du produit varie beaucoup suivant
les années et pour des propriétés voisines, c’est ce qui explique
la diversité des cours pour une même année.
Traduisons-les en monnaie actuelle d’après la valeur intrin­
sèque du sou tournoi, comme nous l’avons fait pour les blés. Le
prix de vente des vins du terroir de Marseille oscille donc entre
2 fr. 15 et 14 fr. 40, cours exceptionnels de 1591 et 1589, tandis
que 5 fr. 55 était un chiffre normal avant 1575. Ainsi, contraire­
ment à ce qui a été constaté pour les blés, les vins pouvaient être
aussi bon marché au xviesiècle que de nos jours même en tenant
compte de la différence du pouvoir de l’argent.
A côté de la boisson ordinaire des équipages des navires ou
des habitants des établissements, la compagnie achetait aussi à
ses participants des vins de choix, des muscats, très appréciés
de tout temps des populations méditerranéennes, réservés sans
doute pour les fêtes et les réjouissances (1). On constate encore
une forte hausse des prix en vingt ans : le même muscat coûte
3 livres la millerolle, 4 livres 13 sols l’iieclolitre en 1567,
9 livres 6 sols exactement en 1588 et 1589. Contrairement à la loi
courante aujourd’hui le vinaigre naturel pouvait coûter beau­
coup moins cher que le vin, 5 sols la millerolle en 1575; il est
vrai qu’en 1570 on le paie jusqu’à 24 sols.
A celle époque, l’huile, en l’absence complète de beurre ou de
graisse, était un des produits essentiels de l’alimentation proven­
çale. La récolte du terroir de Marseille et des participants ne
suffisait pas aux besoins de la compagnie ; elle achelait souvent
des huiles de Toulon. Les qualités étaient très différentes si l’on

(1) La compagnie de Tunis achète du vin polir ses corailleurs 6 livres 4 sols
et 4 livres 10 sols la millerolle en 1593. S’agit-il aussi de vins de choix? Ou
bien la compagnie dut-elle subir des conditions onéreuses ?

�193
en juge par la diversité des prix d’une même année. Le scandai
de 16 litres est payé 43, 61 et 66 sols en 1567, de 37 à 44 sols
en 1568. Ainsi le litre valait de 2 sols 4 deniers à 4 sols environ.
En 1584 et en 1591 on relève les prix de 6 et de 8 sols le scandai,
sans doute pour des huiles lampantes de qualité inférieure. Poul­
ies huiles, la Provence était naturellement beaucoup plus favo­
risée même que pour les vins. En 1589 et en 1592 les gens
d’Orléans payaient une huile, dont nous ne savons pas la nature
il est vrai, 7 sols et demi et jusqu’à 12 sols la livre de 489
grammes.
Aucune valeur ne fut plus slable à Marseille que celle de
la viande. Pendant plus de dix ans, jusqu’après 1575,les bouchers
vendent le bœuf à la compagnie, 1 sol la livre (1) invariable­
ment. Puis la hausse semble commencer et progresser régulière­
ment, sans à coup ; en 1583 et 1584, la livre est payée 1 sol 1/2,
en 15861 sol 3/4. Il y a là deux faits assez surprenants : d’un
côté, la consommation considérable de viande de bœuf ; de
l’autre son bas prix. La Provence, en effet, et les environs de
Marseille en particulier, n’ont jamais été pays d’élevage. Avant
le développement des irrigations, toutes postérieures au
xvie siècle, dont Adam de Craponne était alors le génial initia­
teur, le gros bétail, plus difficile à nourrir, était encore plus rare.
Au contraire, moutons et chèvres étaient autrefois beaucoup
plus nombreux qu’aujourd’hui sur tous les pâtis aux herbages
maigres et parfumés des collines provençales. Aussi la viande
de mouton était elle de beaucoup la plus consommée et souvent,
encore aujourd’hui, elle remplace le bouilli de bœuf dans le pot
au feu du paysan provençal. Pourtant c’est uniformément du
bœuf que la compagnie achète pour l’approvisionnement de ses
navires ; il est très rarement question de moutons dans ses
comptes. De plus, les prix paraissent, proportionnellement à
ceux des autres provinces, aussi bas que ceux du vin produit
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) La livre de Marseille (poids de table) valait 388 grammes 51. — Prix de
comparaison : Orléans (livre de 489 grammes), 1 sol Gd. (1567), 2 sous (158G),
3 sous (1590); Nîmes (livre de 414 gr.), G deniers (1556), 1 sol 4 d. (1583),
1 sol 2 d. (1590) ; Clermont (livre de 489 gr.), 1 sol (1585) ; Artois (livre de 548,
grammes) 1 sol et demi (1588).
13

�194
PAUL MASSON
abondamment clans le terroir. Faut-il admettre que les bœufs de
Barbarie apporlaienl déjà à l’alimentation de la ville un appoint
considérable? Il est bien fait mention, en effet, de la vente de
quelques-uns de ces bœufs à Marseille, mais le fait paraît excep­
tionnel et il semble bien, comme il a été dit au chapitre précé­
dent, que les achats importants faits en Barbarie aient eu surtout
pour but le ravitaillement du Bastion, des autres établissements
ou des navires qui y touchaient. Il est plus probable que, comme
pour les blés, Marseille et la Basse Provence étaient alimentées
par les provinces voisines, Languedoc et Dauphiné, ou même
par la Haute Provence, moins dénudée et desséchée alors qu’au
jourd’liui.
Il reste difficile de comprendre pourquoi le mouton était payé
plus cher à Marseille, 15 deniers en 1568. Quant au porc il valait
17 deniers */, la même année ; il est payé plus de 3 sols en 1583.
Le bas prix de la viande au xvie siècle ne doit pas étonner ; pen­
dant tout le moyen âge le bétail sur pied, plus encore peut-être
que la viande de boucherie, avait été d’un bon marché
exceptionnel.
Pour l’approvisionnement des navires la viande salée et
surtout les poissons salés tenaient naturellement plus de place
encore que la chair fraîche. Le sel de Berre coûtait de 3 sols 3d.
à 3 sols 9 d. en 1567, 4 sols en 1570 le minot de 43 litres. La Pro­
vence, pays de petites gabelles, bénéficiait d’une situation favo­
risée, car on voit, par exemple, le minot de 41 kilogrammes
payé 8 livres 14 sols près de Paris en 1589, 5 livres 15 sols à Soissons en 1581 et 52 sols en 1571. Le bœuf salé, plus cher d’un
tiers que la viande de boucherie, valait 1 sol '/a autour de 1570.
Les chiffres ci-dessous donnent à la même époque le prix des
poissons salés :
S a rd in es d ’E sp a g n e, le b a ril
«
»
»
»
»
»
»
»

; 12, 16, 25, 26, 28 s o ls (1 ). 1567 et 1568.
12, 2 2 ,3 0 s o ls . 1570.
22 s o ls . 1575.
2 7 ,2 8 s o ls . 1583.
33 s o ls . 1590.

(1) Prix à Marseille, 1 florin 2 gros (17 sols ?) en 1180 ; — 20 sols le cent à
Nîmes en 1583 ; — anclioix, 7 liv. 7 s. le baril à Toulouse en 1G22.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

195

S a rd in es d e M a rseille, le b a r il : 16 et 17 s o ls . 1567.
»
»
12, 15, 17 s o ls . 1568.
»
»
13, 14, 18 s o ls . 1583,1584.
»
»
20 s o ls . 1590.
»
»
17 s o ls 10 d . 1591.
A n ch o is, le b a r il : 22, 25, 26 s o ls . 1567, 1568.
»
»
26, 28 s o ls . 1583, 1584.
T h o n , le b a r il : 9 liv . '/2 . 1583.
M orues, le c e n t : 95 s o ls . 1583.

Le renchérissement général semble donc avoir été beaucoup
moins marqué pour celle catégorie d’aliments, très utile, spécia­
lement alors, pour les nombreux jours de l’année où la nourri­
ture maigre était rigoureusement imposée par l’Église. De plus,
s’il est difficile de savoir à quoi correspondait à Marseille le
baril de poisson salé, on peut juger du moins par l’exemple de
la morue (1) le bon marché, qui nous semble exceptionnel, de
cette catégorie d’aliments. Il faut admettre que la pêche des
Malouins, qui approvisionnaient Marseille, était plus développée
et plus fructueuse qu’on ne l’imagine d’ordinaire pour cetle
époque.
En somme l’étude de ces cinq éléments essentiels de l’alimen­
tation populaire confirme les prévisions qu’il était permis de
concevoir d’après la situation du port provençal. Sauf pour le
blé et le pain, Marseille était une ville plutôt favorisée compara­
tivement à celles de l’intérieur.
Le commerce des épices, alors disputé par les Portugais et par
les anciens intermédiaires qui les faisaient arriver jusque dans
le Levant par la mer Rouge ou par le golfe Persique, passa par
une série de vicissitudes qui modifiaient diversement les prix,
surtout sur le marché d'Alexandrie où la compagnie les achetait.
Il n’est donc pas facile de démêler dans les chiffres ci-dessous
l’influence de la loi générale de la hausse des cours au xvic siècle.
De plus, les différences correspondent aussi à la variété des
qualités. Cependant le renchérissement des épices semble bien,
(1) Paris, 6 sols pièce (1588), 2 sols 1596 ; Nîmes (morue fraîche), 12 sols
pièce (1583) ; Orléans, 11 sols pièce (1577) ; 6 sols (petites morues, 1596).

�196

PAUL MASSON

à Marseille même, avoir été enrayé par l’affluence nouvelle de
ces denrées dans les entrepôts de Lisbonne et sur les divers
marchés d’Europe.
Prix des épices vendues à Marseille

Prix de com paraison

la livre

Poivre, agi ou bellcdin. 18, 22 s. , 1567, 1568 10 s., Elbeuf (1500), 9 s. 6 d.,
Soissons (1542), liv. de 489
gr. ; 20 s., Carpentras (1593),
liv. de 400 gr.
»
1575
26, 27
1583
»
22
1586
))
22, 24
Girofle............................. 45à48 s ., 1567, 1568 48 s., (1520), 24 s. (1549),
Flandre, liv. de 431 gr. ; 8
liv. (1587), près Paris, liv.
de 489 gr.
1586
))
35
))
1593
25
23 s. (1543), Soissons, liv. de
1568
Gingembre..................... 17, 18
489 gr. ; 9 à 17 s. (1550),
Flandre, liv. de 431 gr. ; 12
s. (1593), Carpentras, liv.de
400 gr.
D
1576
15
24 s. (1520) 22 s. (1550), Flan­
Canelle........................... 26
1576
dre, liv. de 431 gr. ; 55 s.
(1545), Soissons; 63 s. (1556),
Orléans, liv. de 489 gr.
))
1586
55
40 s. (1545), Soissons ; 29 s.
1586
Muscade......................... 19
(1556), Orléans ; 4 liv (1588)
près Paris, liv. de 489 gr. ;
16 s., en gros, (1550), Flan­
dre, liv. de 431 gr. ; 30 s.
(1593), Carpentras, liv. de
391 gr.

S’il faut en croire les tableaux de prix dressés par M. d’Avenel
depuis le xme siècle, le prix des jépices aurait subi, suivant les
années et les lieux, des fluctuations extraordinaires difficilement
explicables. Les précieuses denrées auraient été parfois moins
chères au xivc siècle ou au xvc qu’après la découverte de la roule
maritime des Indes orientales par les Européens et même que
de nos jours. Quoiqu’il en soif, le coût des épices restait élevé au
xvie siècle. Une livre de poivre équivalait à Marseille à vingt

�197
livres de bœuf. Encore faut-il remarquer qu’il s’agit ici de ventes
à des négociants en gros, dans le port d’arrivée. Quel ne devait
pas être le renchérissement quand ces mêmes épices arrivaient
au consommateur par une série d’intermédiaires, grevées de
frais de transport, de diverses taxes douanières et de péages?
Les exemples trop peu nombreux et trop peu concordants qu’il a
été permis de réunir dans le tableau ci-dessus ne permettent
guère de tirer des déductions précises. Il eût été intéressant pour­
tant de pouvoir comparer entre eux les marchés approvisionnés
en épices par Lisbonne et par Alexandrie.
Pour le sucre la compagnie, au lieu d’être importatrice et ven­
deuse, était obligée d’acheter ce qui était nécessaire à sa consom­
mation ; les prix sont donc d’un ordre tout différent. De plus, il
est nécessaire de faire attention à quelle catégorie de sucres ils
s’appliquent. Le sucre candi est payé 18 sols la livre en 1568; en
1591, la compagnie achète 15 sols la livre d’un sucre non
dénommé, 25 sols le sucre raffiné en 1592 (1). La baisse du sucre,
devenu produit d’alimentation indispensable à toutes les classes,
est un des grands faits économiques du xixc siècle. Aussi
les prix du xvic nous paraissent-ils singulièrement plus élevés
que ceux des épices auxquels ils pouvaient alors être comparés.
Vingt-cinq sols la livre marseillaise en 1591, c’était le cours de
8 fr. 25 environ pour le kilogramme d’une denrée qui vaut
0 fr. 70 aujourd’hui environ, sans tenir compte de la différence
du pouvoir de l’argent.
Quelle pouvait être l’extension de la vente quand une livre de
sucre représentait pour un ouvrier la valeur de plusieurs jour­
nées de travail? Aussi c’était l’époque où les confitures étaient
vendues comme une précieuse denrée par les apothicaires.
Ceux-ci avaient le mérite de ne pas faire payer leur maind’œuvre au taux de nos pharmaciens ou de nos confiseurs.
Leurs dragées coûtaient moins cher que le sucre, 10 sols la livre
en 1568, 18 en 1593.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) D’Avenel cite les prix suivants pour Orléans (livre de 489 grammes) :
13 sols en 1581,15 sols en 1584, 20 sois en 1591; 22 sols à Soissons en 1578; —
18 sols, sucre fin, Carpentras, en 1593 (livre de 400 grammes).

�198
PAUL MASSON
La même année on trouvait chez eux des confitures liquides à
14 sols (1 fr. 80) la livre, des confitures sèches à 20 (2 fr.50) et à
24 sols (1). Terminons cette revue des produits alimentaires par
quelques rapides indications. Les pommes, seul fruit frais de
conservation facile, sont achetées par la compagnie 7 sols le cent
en 1568, 8 en 1590, 2 écus 1/2 le quintal en 1593(2). Parmi les
fruits secs, consommés en bien plus grande quantité dans les
établissements de Barbarie, les châtaignes valaient 22 sols le
canlaro en 1568, 68 sols le quintal en 1584; les amandes cassées
16 livres le quintal en 1570 (3); des prunes de Brignoles (4),
5 sols 7 d. en 1567, des prunes noires 12 sols en 1570. Le prix
élevé des amandes révèle peut-être une culture bien moins
développée qu’aujourd’hui en Provence. En 1853, les lentilles
coûtent 108 sols le quintal, les haricots 96; en 1586 seize grosses
chaînes d’oignons sont payées 20 sols, une petite chaîne
d’aulx 2 sols.
On a dit quelle place importante était réservée au fromage
dans l’alimentation du personnel des établissements et des
navires de la compagnie. Celui de Sardaigne, le moins cher,
coûtait 1 sol 3 d. la livre en 1568, 1 sol 9 d. en 1586; celui
d’Auvergne, très apprécié, est payé 3 sols en 1584 et en 1590,
6 sols 1/2 en 1593 (5); du fromage de Briançon vaut 2 sols 6 d.
en 1583 ; une provision, sans désignation d’origine, est payée à
raison de 2 sols 8 d. en 1591. Pour un produit venant du dehors
le bon marché est à noter.
Des produits alimentaires passons aux matières premières. La
compagnie du corail vendait à tous les tanneurs de Provence de
grandes quantités de cuirs bruts de Barbarie. Les prix ci-dessous
sont donc, comme pour les épices, ceux de la vente en gros.
(1) 24 sols la livre (414 gr.) à Nîmes en 1590 ; 25 sols la livre de confitures
sèches (489 gr.) à Orléans en 1613.
(2) 1 sol 5 deniers à Orléans (1555) ; 11 sols 9 d. le millier (1528) ; 6 deniers
le cent à Soissons (1480).
(3) 25 livi'es le quintal d’amandes sèches à Marseille en 1630.
(4) Prunes de Brignoles, 4 sols la livre à Nîmes en 1647 ; prunes, 1 sol la livre
à Marseille en 1622 ; 6 deniers la livre à Orléans en 1556.
(5) Fromage d’Auvergne, 2 sols (1567), Dauphiné, livre de 420 gr. ; 1 sol
8 deniers (1584), Clermont, livre (?) ; 2 sols 6 deniers, 1593.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL
1567..........
1568.......... .
1569..........
1 5 7 0 .,..
1576.........
1 5 8 8 ....
1 5 9 2 ....

80, 85, 90, 100 éc u s
80, 90, 93, 100, 112 éc u s
106, 198, 110 é c u s
75, 80, 83, 84, 88 éc u s
115
»
130 à 160

192 à 240 liv r e s
192 à 268
254 à 264
180 à 211
276
510 à 605
390 à 480

199
le c e n t.
))
))
))
»
))
»

Il y avait chaque année diverses ventes où les cours variaient.
De plus, les Marseillais estimaient plus les cuirs du mazeau,
provenant des bœufs abattus au Bastion ou à la Galle et au cap
de Roze, que les cuirs pelloux vendus par les boucliers indi­
gènes. Ce sont les premiers qui valent 480 livres le cent en 1592
et 605 en 1588. Les cuirs venant d’Alexandrie étaient encore plus
recherchés ; en 1588, on les achète 7 liv. 3 s. pièce, donc
715 livres le cent. Pour les laines on relève les prix de 7 livres
3 sols, 7 livres 10 sols, 1 écu 36 sols le quintal en 1591 (1).
La cire, autre produit d’importation barbaresque, vaut le prix
élevé de 68 livres le quintal en 1592, 49 en 1595. On peut encore
signaler les matières premières suivantes ainsi cotées en 1586 :
l’indigo 40 sols la livre, la gomme laque 11 sols. En 1593 la
gomme laque a monté à 24 sols et l’encens coûte 37 livres le
quintal tout trié. La poix, le suif, le chanvre sont achetés par la
compagnie pour le radoub des bateaux ; la poix d’Espagne vaut
64 sols le quintal en 1570 ; celle du pays, moins estimée,
30 et 34 sols ; le suif coûte 3 sols 1/2 la livre en 1585 ; le chanvre
de Piémont 32 sols le cantaro en 1567. Le fer et le plomb sont
consommés en outils ou pour les constructions en Barbarie, en
même temps que pour les navires. Le fer de Leyde coûte 5 livres
le cantaro ou 6 livres 10 s. le ballon en 1568, 24 sols la livre en
1589. Le plomb acheté aux marchands catalans est payé7el8 livres
le cantaro en 1568. En 1591 et 1592 on trouve les prix très divers
.de 6 livres 12 sols et 11 livres pour le quintal ; la même année
1592 des boulets de canon valent 10 livres le quintal. Du bois,
sans indication de destination, coûte 5 sols le quintal en 1585. On
remarquera la cherté très grande de plusieurs de ces matières
premières.
(1) On relève aussi en 1591 les prix bien différents de 17 et 19 sols le quintal

�200
PAUL MASSON
Dans la catégorie des produits fabriqués les registres de
la compagnie fournissent des indications très variées, spécia­
lement pour les tissus. II serait possible de dresser le tableau des
prix de toutes les variétés de draps achetés dans le royaume et
revendus au dehors et de leurs fluctuations pendant trente ans.
Malheureusement la multitude de ces chiffres n’est pas aussi
instructive qu’elle pourrait l’être dans l’ignorance où nous
sommes des qualités des étoffes et de la largeur des pièces. Il n’y
a donc pas de hase solide de comparaison entre les prix d’alors
et ceux d’aujourd’hui, ni même pour se rendre compte de leur
accroissement au xvie siècle. Voici seulement quelques chiffres
à litre d’exemples. Ils deviendraient très intéressants si on
connaissait les prix de ces mêmes étoiles au lieu de la fabrication;
on verrait quel renchérissement leur imposaient à Marseille les
frais de transport, les intermédiaires^ les douanes intérieures ou
péages. Comme on peut trouver aussi les prix de vente de ces
mêmes draps en Barbarie ou au Levant on pourrait suivre ainsi
la marchandise de la fabrique jusqu’au consommateur exotique.
Du moins les chiffres ci-dessous montrent nettement quelles
étaient alors les étoffes de laine les plus estimées. Il s’agit des
prix d’achat payés par la compagnie.
Prix à Marseille (la canne) (1)
D rap s d e M a rseille, à la p a r isie n n e , r o u g e s et a u tres : 5 é c u s . 1589
»
»
»
5 et 6 é c u s. 1595.
»
à la m a r se illa ise
»
3 et 4 é c u s. 1598.
D rap s du L a n g u ed o c, m o n ré a ls tu r q u in s : 47 so ls , 1567 ; 52 so ls, 1575.
60 s o ls , 1567.
d e C lerm on t
d e S a in t-P o n s
5 liv r e s, 5 liv . 2 s . , 1567-68.
80, 88 s o ls . 1567.
C abard ès
4 liv ., 4 liv . 10 s ., 6 liv . 10 s.
1568.
5 liv . 16 s . 1589.
17 so ls 1/2 le p a n . 1591.
S é n é s tu rq u in s : 3 liv . 10 s. 1567 et 1568.
D rap s de P a ris, é c a r la te s:
8 é c u s . 1575.

(1) La canne de Marseille, de 2m0127, se divisait en huit pans. Le pan équi­
valait donc àOm2516.

�201

LES COMPAGNIES DU CORAIL

D rap s d e P a ris, éc a rla tes :
10 é c u s . 1585-86.
»
»
11 et 11 é c u s 8 s . 1587.
»
»
9 é c u s . 1589; 11 é c u s, 1591.
»
d iv e r s
10 é c u s 10 s. 1583.
D rap s d e P a ris, n o ir s
8
é c u s . 1591.
»
n o irs et v e r ts
7 é c u s . 1586.
»
v e r ts
9
é c u s. 1586.
»
v io le ts
8
é c u s . 1586
D rap s d e F ra n c e, d iv e r s, éc a rla tes, v io le ts,
v e r ts, n o irs :
58 é c u s 24 so ls , p rix m o y en
(la p iè c e ). 1582-89.
»
d e V a lréa s :
30 s o ls la c a n n e .1567 et 1568.
«
C a rizees
1 éc u 18 s o ls. 1586.
»
é c a rla tes
38 é c u s (la p iè c e ). 1589.
»
»
65 é c u s la p iè c e ; 1592. 45
é c u s d e b o n n e m o n n a ie .
»
b é ja r ris
4 é c u s (de 60 s .) li canne. 1591.
D raps d ’E sp a g n e :
3 1 iv . 18 s . 1570.
»
6 liv . 1570.
y&gt;
d e V a le n c e ,é c a r la te s p o lv o : 100, 108 é c u s (la p ièce ) 1595.
»
» cofF oly ro u g es 50 é c u s. 1595.
D rap s d e V en ise p a n n i b la n c s :
67 so ls la ca n n e . 1567.
»
»
b u reo
57 so ls. 1567.
»
co r d c lla ti b la n c
35 so ls. 1567.
D rap s éc a rtâ tes d e M ilan :
48 so ls le p a n . 1592.

Quelles que fussent les largeurs des pièces le prix des draps
nous semble singulièrement élevé si l’on observe qu’il s’agit de
prix de gros. Les écarlates de Paris arrivèrent à dépasser 5 écus
le mètre, les draps de Marseille, 3 écus. Ceux du Languedoc, plus
modestes, descendaient rarement au-dessous de 30 sols et même
de 2 livres.
Dans les achats de draps de soie, il n’est plus question de
pièces, ni même de cannes ; leur haute valeur les faisait vendre
par quantités beaucoup plus petites, ce qui rendait plus
commode de compler par palmes ou pans. Voici quelle était leur
valeur comparée en 1568 :
V elou rs c r a m o is i.. 42 s.
D a m a s c r a m o isi. . . 30 s. la palme.
v io le t. . . .
«
n o ir ..............
Satin c r a m o is i. . .
Soie de c o u le u r ..........
»

30
36
30
16

»
v e r t ....................24
»
b le u ................... 20
TalFetas a rm esin ,v ert,
ro u g e et b le u .............. 12

»
»

»

�202

PAUL MASSON

Ainsi, la canne aurait coûté 1(5 liv. 16 sols pour le velours
cramoisi, 12 livres pour le damas de même teinte. En 1576 les
prix sont montés à 60 sols le pan pour le cramoisi, à 50 et à
40 sols pour le rouge et le noir. Le renchérissement continua car
un lot de draps de soie divers est compté 1 écu en 1596. En 1592
des velours sont ainsi cotés : rouge cramoisi, 12 livres le pan ;
rose, 10 livres ; vert, 70 sols ; noir, 58. Du satin bleu et du damas
vert en valent également 48.
Les indications pour les autres tissus sont plus rares. La toile
batiste est payée 7 sols la canne en 1568,20 livres la pièce en 1575.
La pièce entière de toile de Sainl-Rambert pour les emballages
ne vaut que 4 liv. 4 s. à 4 liv. 8 s. autour de 1570. On paie la
loile à sacs 24 sols la canne en 1592. La cotonine, toile de coton
pour les voiles de navire, de qualité toujours constante, subit
nettement le renchérissement des prix : 9 sols la canne en 1568,
12 sols en 1583, 14 en 1589, 1590 et 1591, 18 sols en 1592. Il est
question de cotonine à 65 sols la canne en 1593; ce n’est plus
évidemment de la toile à voiles.
Terminons cette rapide revue par un bref tableau de divers
produits ou objets fabriqués :
C h a is e s d e n o y e r c o u v e r t e s d e fil ( p o u r
p r é s e n t s ) ............................................................................ 7 liv . 10 s. p iè c e , 1592.
C h a is e s d e n o y e r c o u v e r t e s d e c o r d o u a n
r o u g e e t c lo u s d o r é s (p o u r p r é s e n t s ) .. . 4 é c u s 5 s . , 1592 (m on n aie
C lo u te r ie ( c la v a is o n s , c l iia v a g li o n e ) .............
»
»
..............
»
»
.............
»
»
.............
L a n te r n e s p o u r c o r a i l l e u r s ...................................
R a m e s p o u r b a r q u e s d e c o r a i l l e u r s .............
»
»
........
A r q u e b u s e s .......................................................... ...............
»
e t le u r s f o u r n im e n t s .....................
»
»
. . . .............
A r b a lè t e s ................................................................................
P o u d r e d ’a r q u e b u s e o u à c a n o n .......................
»
&gt;&gt;
.....................
»
»
.....................
» f i n e ..........................................................................
» ....................................................... ...........

»

co u ra n te).
5 liv . 14 s . le b a llo n , 1567
25 liv . le ca n ta r o , 1568.
15 liv . le q u in ta l, 1570.
5 so ls la liv r e , 1592.
7 so ls Va p iè c e , 1570.
20 et 28 so ls la p a ire, 1575.
1 é c u , 1592.
30 so ls p iè c e , 1580 .
1 éc u 4 s o ls 8 d ., 1580.
64 so ls 8 d ., 1591.
16 s o ls 1580.
5 s o ls la liv r e , 1568.
8 so ls , 1575.
5 et 6 so ls, 1583.
60 liv . le ca n ta ro , 1568.
9 so ls, 1591.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

203

P a p ie r p o u r c a rn e t jo u r n a l.............................. 1 sol 6 d. la m ain, 1583.
P a p ie r p o u r g ra n d -liv re .................................... 8 sols, 1583.
»
»
................................... 20 sols la ram e, 1570.
P a p ie r fo u i p o u r m e ttre en caisse le co rail. 2 s. 6 d., 3 s la m ain, 1583.
Fil à co u d re les s a c s ........................................... 0 liv . 3 sols la livre, 1593.
R esti (d éb ris, co u p o n s ?) ................................. 2 sols pièce, 1567.
F il à c o ra ille r.......................................................... 10 liv. le can taro , 1568.
S artie (cordages p o u r tire r les filets ou
e n g in s).................................................................... 36 sols le can taro , 1570
id .
id
13 écus le q u in tal, 1591.
S cam polons (c o u p o n s? ).....................................46 liv. la balle, 1568.
C oton filé .................................................................60 liv . le q u in tal, 1583.
S av o n ................................................................... . . . 2 sols 6 d . la liv re, 1583.
C h an d elle.................................................................... 3 sols la livre, 1583.
»
1 sol, 1583.
C oton filé p o u r faire des c h a n d e lle s ........... 9 sols la livre, 1591.
V erres (p o u r le B astion)
f i n s ................ 1 sols 6 d. pièce, 1570.
»
co m m u n s..........11 sols la dou zain e, 1570.
F o u rc h ettes. .......................................................... 26 sols la douzaine, 1570.
P o lico re (?)...................................................................26 liv . le q u in tal, 1570.
M orana (M o rav a?)............................................... 5 sols la balle, 1570.
T onneaux (stiva di b o tte) p ay és d ’ap rè s la
c o n te n a n c e ........................................................... 12 sols la m illero le, 1567.
id.
id.
10
»
1567.
id.
id.
9 s., 1570.
id.
id.
16 sols, 1591.
R adasses v ieilles (1)............................................ 5 liv. 8 s. le q u in tal, 1591.

L’ensemble de tous les chiffres relevés permet de vérifier
nettement le phénomène bien connu du renchérissement de lous
les prix au xvic siècle. La période étudiée est un peu courte et
surtout la fin en est trop troublée pour qu’on puisse risquer des
comparaisons sur la rapidité de ce renchérissement à Marseille.
On est frappé aussi de ce fait qui heurte les idées reçues à savoir
que certains produits agricoles, spécialement le blé, étaient
plus chers autrefois et que le bon marché d’autres produits
alimentaires n’était pas aussi marqué qu’on pourrait le penser.
Cependant, il y avait à cet égard un contraste frappant avec les
produits manufacturés généralement beaucoup plus cofiteux
qu’aujourd’hui. La matière première était déjà plus chère et la
(1)
R a d a s s o , b a la i f a it a v e c d e v ie u x c o rd a g e s d o n t o n se s e r t p o u r n e tt o y e r
le p o n t d 'u n n a v ir e . — C h o se v ile o u u sé e . M i S T R W . D i c t i o n n a i r e p r o v e n ç a l fra n ç a is .

�PAUL MASSON

fabrication l’était encore davantage. Dans les tissus mentionnés
ci-dessus, on trouve des draps écarlates de Paris à près de
40 francs le mètre, des draps de Marseille à 23 francs, des velours
cramoisis à 123 francs. Et ce sont là les prix d’achats en gros
calculés d’après la valeur intrinsèque de la monnaie d’alors.
La comparaison des prix d’achats et de ventes des compagnies
du corail permettrait de calculer leurs gains sur chaque caté­
gorie de marchandises s’il était possible de tenir compte des
prix de fret et d’assurances entre Marseille et la Barbarie. Il est
du moins permis de constater que la différence entre le taux
des achats et des ventes laissait une large marge de bénélices.
On a déjà vu que ceux-ci pouvaient être très considérables sur
le corail.
Pour les blés, ils étaient très variables, le prix d’achat en
Barbarie étant particulièrement soumis à beaucoup d’aléas.
Mais des grains achetés couramment 4 écus le caffi jusqu’en
1590, c’est-à-dire 25 à 30 sols réminée, étaient souvent vendus
plus du double à Marseille. Quant aux peaux de bœufs payées
très fréquemment 40 écus le cent, elles étaient toujours reven­
dues plus de 80 et souvent même plus de 100. La différence attei­
gnait donc et dépassait 50 o/o pour les deux principaux articles
de trafic. Les bénéfices étaient moins élevés sur les produits
manufacturés et spécialement sur les draps exportés en Bar­
barie. Ainsi, en 1590 et en 1591, des draps de Marseille achetés
5 écus la canne sont vendus 8 écus. Si on songe aux énormes
frais généraux de la compagnie occasionnés par l’entretien des
établissements de Barbarie, par le paiement du tribut annuel,
par les cadeaux onéreux distribués et par les avanies excep­
tionnelles, on jugera qu’un bénéfice de 37 o/o, diminué par les
Irais du transport par mer, n’avait rien d’exorbitant.
Il serait très intéressant de pouvoir faire une étude parallèle
des salaires, de voir si le taux de la main-d’œuvre correspondait
à celui des prix, d’observer si la hausse fut aussi marquée. On a
soutenu qu’à cette époque où naquit le capitalisme moderne,
l’évolution économique profita exclusivement à la classe des
patrons. « Si les lois économiques avaient joué librement, écrit

�205
M. Hauser, la révolution sociale qui se produisait à cette époque
aurait dû avoir pour résultat, en même temps qu’une hausse des
prix, une hausse des salaires. Il y eut alors, entre les maîtres,
une sorte d’entente spontanée pour réserver au seul patronat les
bénéfices de la révolution (1) ».
Malheureusement les registres des compagnies du corail ne
permettent guère d’élucider la question en ce qui concerne
Marseille. Les comptes de salaires, aussi nombreux que ceux
d’achats et de ventes, ne sont pas aussi instructifs. Ils indiquent
trop souvent la somme due sans préciser la durée du travail
payé ou la tâche accomplie. Nous n’avons donc pas, pour les
divers métiers, des séries de prix suffisantes pour suivre leur
évolution. On pourrait cependant, en faisant des recherches
minutieuses sur les registres, allonger la liste des quelques
exemples qui suivent. Rappelons encore qu'il a été déjà parlé de
la main-d’œuvre employée dans les établissements de Barbarie
au chapitre qui les concerne et que d’autres indications ont été
données dans celui qui traite de la pêche du corail.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Salaires journaliers de manœuvres et gens de métiers
à Marseille
P o u r m e su r er le s b lé s au m a g a sin , 0 s o ls . 1585, 1586.
P o rtefa ix q u i d é ch a rg en t le b lé au m a g a sin (2), 4 so ls. 1586(prix u su el).
G ard ien d u v a isse a u S a i n t - J e a n d a n s le p o rt (le jo u r et la n u it), 6 so ls.
1586.
M aîtres d e h a c h e p o u r ra d o u b er le s n a v ir e s (3), 14 so ls. 1583 ; 15 so ls.
1586 (p rix u su els).
G arçon (a p p r en ti) d ’un m a ître d e h a c h e , 4 so ls. (1583).
M aîtres ca lfa ts p o u r ra d o u b er le s n a v ir es, 15 so ls, 16 s o ls . 1583 (prix
u su e ls).
G arçon (a p p r en ti), 7 so ls.

(1) Ouvriers du icmps passé (.YV0 et XVI'- siècles), Paris, Alcan, 2° éd. 1906.
Introduction, p. xxxvn.
(2) Manœuvres : Orléans, 4 sols à 7 sols 6 deniers (1584) ; Boulogne, 6 sols
(1585) ; Orléans, 6 sols (1586).
(3) Maîtres charpentiers : Nantes, 12 sols (1570); Issoudun, 8 sols (1598);
Nevers 13 sols (1600). — Les salaires des charpentiers et calfats à Marseille
étaient supérieurs à ceux des ouvriers similaires employés au Bastion ; mais
ceux-ci étaient nourris.

�PAUL MASSON
M esureurs de b lé au m a g a sin , 10 et 12 s o ls . 1586 (u su el).
C o ra illeu rs (p o u r te n a ille r ou to u rn er), 12 s o ls . 1568.
»
»
20 s o l s . 1585.
G arçon (ap p ren ti), 6 s o ls . 1568.
»
»
14 s o ls 1585.
R elieu r p o u r a v o ir r e lié d eu x m a in s de gran d p a p ier p o u r a jo u ter au
gra n d -liv re, 16 s o ls . 1583.
P a lefren ier (p allafarn ier) p o u r so ig n er le s c h e v a u x b a r b e s v e n u s de
B arb arie, 42 so ls p ar m o is . 1583.
F em m es, p o u r co u d re le s v o ile s, 5 s o ls . 1592.

L’exemple unique des corailleurs dont le salaire augmente
rapidement de 1568 à 1575 ne permet pas de contester la thèse
de l’aggravation du sort des ouvriers au xvi" siècle. D’ailleurs,
il est difficile d’établir des comparaisons avec les salaires des
autres villes parce qu’il s’agit ici d’une main-d’œuvre un peu
spéciale. Cependant, d’après les quelques rapprochements qu’il
est permis de l'aire, il semble que la rémunération des ouvriers
était peu différente de celle de villes du centre ou de l’Ouest
comme Orléans ou Nantes. On peut rappeler à ce sujet que le
travail n’était pas réglé à Marseille par l’organisation corpora­
tive. Mais, depuis le moyen âge, patrons et ouvriers étaient assu­
jettis à des règlements municipaux. Ceux des xme, xiv° et xve
siècles sont conservés aux archives municipales et leur destinée
devient obscure après la réunion de la Provence et de la ville au
royaume. Il serait intéressant de savoir combien de temps les
usages locaux survécurent aux efforts de la centralisation
monarchique.
Mentionnons à part une catégorie de salaires tout particuliers.
Fréquemment les comptes enregistrent des dépenses pour ports
de lettres. Avec Lyon la correspondance était des plus actives;
une lettre coûtait uniformément 2 sols ; les paquets de correspon­
dance, 4, 6 et 8 sols suivant leur importance. Qui se chargeait
de ces transports? S’agil-il ici des maîtres de la poste royale
mis définitivement au service des particuliers par l’édit de 1576,
des courriers de l’Université ou de courriers spéciaux circulant
entre les deux villes?
Les capitaines de navires ne demandaient pas davantage

�207
pour des transports beaucoup plus longs : une lettre envoyée
à Savone coûtait aussi 2 sols ; la dépense s'élevait à 3 seulement
pour Alexandrie, autour de 1580. Elle devenait immédiatement
plus forte quand il était nécessaire d’envoyer des courriers
exprès : un homme reçoit deux testons pour porter des lettres et
papiers à Aix. Un courrier expédié à Lyon louche 4 livres
16 sols (1569). Les frais de voyages d’hommes chargés de
missions spéciales étaient parfois très élevés. Deux hommes
qui vont à la Cio la t pour cromper (acheter) du vin, ne reçoivent
que 40 sols (1583); un autre qui fait sixvx^ages pour le service
de la compagnie, à Savone, à Massacarès, à Alger et à Bône, ne
demande que 144 livres (1568). Mais, en 1599, on voit un voyage
de Livourne (Ligorne) coûter 26 écus 5 sols, un autre à SaintTropez, 12 écus ; un laquais qui va à Grenoble, chargé de com­
missions pour un correspondant, reçoit 26 écus.
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Pour conclure celte élude de prix et de salaires, il pourrait
sembler naturel d’essayer entre eux une comparaison et d’en
déduire des indications sur le degré de bien être des ouvriers
du xvie siècle. C’est une élude qui a été tentée souvent, en parti­
culier par M. d’Avenel. Mais les résultats ne peuvent être que
très contestables. En effet, le problème consisterait à grouper et
à doser tous les éléments nécessaires au bien-être matériel, de
l’homme, nourriture, logement, vêtement, etc., à totaliser
l’ensemble de la dépense, à la comparer aux salaires. Mais
comment déterminer ce qui est nécessaire à notre bien-être
matériel? Est-il rien de moins pondérable ? Tout dépend de nos
désirs, des besoins que nous nous créons. A chaque époque ces
besoins varient, non seulement suivant les classes et le milieu
social, mais pour chaque individu.
Comment donc faire pour les siècles passés un calcul qui
serait impossible même pour nos contemporains ? Un ouvrier
du xvic siècle ignorait l’existence du café et ne consommait pas
le sucre dont les ménages d’aujourd’hui ne pourraient se passer
sans privations. Le logement, le mobilier, le vêtement fourni­
raient des dissemblances aussi frappantes. A supposer même

�208

PAUL MASSON

qu’on connût les éléments de la vie matérielle nécessaire au
xvic siècle, comment en évaluer le coût sans faire intervenir la
notion de solidité et de durée? Tels draps grossiers ou telles
toiles d’autrefois, d’un prix beaucoup plus élevé que les tissus
d’aujourd’hui, offraient l’énorme avantage, de durer toute
une vie.
C’est donc avec raison que M. Hauser dans ses remarquables
éludes sur les ouvriers du xvic siècle, déjà citées, s’est abstenu
de toute comparaison avec notre époque. 11 a même poussé le
scrupule jusqu’à éviter de traduire en francs et en centimes les
salaires d’autrefois. Ainsi n’essayons pas de calculer, avec
chiffres à l’appui, ni même de savoir plus vaguement si les
Marseillais de tel ou tel métier étaient matériellement plus ou
moins heureux qu’aujourd’hui. Toutelois il est permis d’être
frappé de ce fait que le prix de beaucoup de choses nécessaires
à la vie élait, en valeur intrinsèque, souvent supérieur, égal ou
peu inférieur à ceux d’aujourd’hui, tandis que les salaires
restaient toujours notablement au-dessous. On pourrait peut-être
en conclure que, si les ouvriers du xvic siècle avaient eu les
mêmes besoins que ceux d’aujourd’hui, il leur aurait été moins
facile de les satisfaire.

�209

LES COMPAGNIES DU CORAIL

CHAPITRE IX
LA CRISE MONÉTAIRE AU TEMPS DE LA LIGUE. — MARSEILLE
ET LES BANQUES LYONNAISES

Les comptes des compagnies du corail sont particulièrement
intéressants pour étudier la situation monétaire à Marseille
dans la deuxième moitié du xvi° siècle.
Jamais les monnaies de France n’avaient été ausi belles et aussi
habilement monnayées que du temps de Henri II. L’écu d’or,
frappé depuis la lin du règne de Charles VII, et resté depuis
seule monnaie d’or du roi était aussi la première qui eût gardé
longtemps une fixité à peu près complète, de poids et d’aloi.
D’autre part son évaluation en monnaie tournois n’avait guère
varié depuis François I1"'. En 1549, sa valeur, augmentée d’un
sol, avait été portée à 46. Puis, pendant la plus grande partie
du règne de Henri II, il avait été pris pour 48 sols. Tout en
diminuant son poids d’un grain, on avait élevé sa valeur à
50 sols en 1561.
Les troubles des guerres de religion, qui commencèrent alors,
allaient avoir une influence funeste sur la circulation moné­
taire. Les monnaies d’argent et le billon d’argent ou de cuivre
inspiraient une confiance médiocre et l’on cachait l’or. Sa rareté
fit hausser sa valeur de plus en plus, sans que le peuple et le
commerce tinssent compte des évaluations officielles. En vain
le gouvernement essaya d’enrayer le mouvement en consacrant
lui-même le surhaussement. Le 22 septembre 1574 la valeur de
l’écu d’or au soleil fut fixée à 58 sols ; en 1575 à 60 sols. Mais la
hausse continuait et l’écu d’or en 1576 était demandé à 68 sols.
La cour des monnaies présenta des remontrances très judi­
cieuses au roi et aux Etats généraux île 1576. L’ordonnance
royale de septembre 1577 décida que les comptes devraient U

�210

PAUL MASSON

désormais êlre exprimés en écus et non en livres (1) et que le
taux de l’écn serait maintenu à 60 sols tournois.
Or, la situation monétaire n’était pas exactement la même
dans toutes les parties du royaume et le surhaussement de l’écu
d’or n’atteignit pas partout les mêmes proportions. Les registres
des compagnies de corail fournissent à ce sujet des indications
précieuses pour la Provence. Souvent ils donnent la valeur de
l’écu en sous ; ou bien des sommes sont évaluées en même temps
en livres et en écus. On y voit l’écu compté couramment 48 sols
en 1567 et 1568 ; quelquefois cependant 49 sols, 51 (le 22 mars
1568) et même jusqu’à 52 (octobre 1568). Le 26 mai 1568,
Thomas Lenche fait porter à son frère Antoine, à Bône, la
somme de 2.460 livres 12 s. représentée par 1.000 écus dont
112 écus castillans de 50 sols, 200 de 49 sols 1/9 et 688 de 49 sols.
En 1575 des écus pistollels portés en Barbarie sont comptés 58,
59 et 60 sols, 64 et 66 en 1576. Comme la valeur des
pistollets d’Espagne était, en général, supérieure à celle des écus
au soleil, il semblerait que le surhaussement fût alors plutôt
inférieur au taux atteint dans l’intérieur du royaume. C’est sans
doute que la ville et son commerce n’avaient pas été profondé­
ment troublés jusqu’en 1576.
Il n’en fut pas de même après 1589. A Marseille, comme dans
toute la Provence, la crise monétaire atteignit une acuité extra­
ordinaire. L’or était devenu de plus en plus rare et la monnaie
courante était surtout constituée par le billon d’argent connu
sous le nom de monnaie du Moulin. C’est en 1550 qu’Henri II
avait créé un atelier monétaire spécial pour la frappe de pièces
de 6 blancs et de 8 blancs dont la première valait 2 sols 6 deniers.
L’atelier étant installé dans l’hôtel de Nesle, ces monnaies
étaient désignées sous le nom de gros et demi-gros de Nesle. La
direction de la fabrication avait été confiée d’abord à Jacques
Pinatel. En Provence on appelait usuellement ces monnaies
Nesle et Pinatelles. Or, à partir de 1589, ce billon fut singulière*
(1) On peut remarquer, à ce sujet, que ta compagnie du corail agissait ainsi
bien avant l’ordonnance royale. Dans tous ses registres de comptes les
sommes sont évaluées en écus d’or au soleil.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

211

ment adultéré. Dès 1576 on en manquait pour les besoins
courants et l’ordonnance de septembre 1577 avait stipulé qu’il en
serait fabriqué dans les diverses monnaies du royaume, notam­
ment à Aix, sur le pied établi par l’ordonnance du 31 mai 1575
relative à la monnaie du Moulin. Mais, au milieu de l’anarchie
qui suivit la mort d’Henri III, des ateliers temporaires multiples
furent créés en dehors des monnaies royales. Chacun des partis
en lutte eut ses monnaies ; il y eut celles à l’effigie d’Henri IV, à
l’effigie du roi de la Ligue Charles X ; les politiques ou les
ligueurs modérés ne mettaient sur les leurs aucun nom de roi.
Quelle que fût leur origine, les monnaies de ces ateliers justi­
fiaient largement la méfiance croissante qu’elles inspirèrent.
Noslradamus, le vieil historien salonais, écrit à propos des
désordres dont il fut le témoin : « Voici un autre excès qui fera
plus de mal que la guerre : les marques de souveraineté sont
foulées aux pieds ; tout le monde bat monnaie dont le pied, le
poids et l’alloy sont tellement adultérés qu’une pièce d’or
surmonte le prix ordinaire de quatre. O combien d’hommes
déçus qui se croyaient alors riches et avoir le quadruple de leur
or (1). »
Nostradannis n’exagérait rien. En vain le Parlement de
Provence avait essayé d’arrêter la hausse. Des arrêts du 18 août
et du 12 octobre 1593 avaient rappelé l’édit de Poitiers de
septembre 1577 et fixé de nouveau à 60 sols la valeur de l’écu
d’or au soleil. En vain, à plusieurs reprises, la municipalité de
Marseille, sur la proposition de Casaulx, avait-elle aussi prétendu
fixer le prix de l’écu d’or.
Les comptes de la compagnie du corail évaluent alors toutes
les sommes en écus de Nesles ou de Pinatelles qu’ils réduisent
ensuite en bonne monnaie, c’est-à-dire en écus d’or de la
valeur légale de 60 sols. Ils constituent donc une source de
premier ordre pour étudier la crise monétaire à Marseille. On
peut comparer les chiffres de ces registres avec les évaluations
(1) Histoire et Chronique de Provence, p. 931.

�PAUL MASSON

212

de Bernard Zerbin (1), qui essaya de dresser un tableau du surhaussement des monnaie en Provence et avec les taux fixés par
la municipalité de Marseille.
Voici un tableau comparatif dont les chiffres auraient pu être
multipliés :
Dates

1 janvier
8 avril
19 avril
17 mai
26 juin
sept.
sept.
9 oct.
13 nov.
8 janvier
8 janvier
25 janvier
25 janvier
11 avril

1591..
» ..
/&gt;
))
» ,
)) . .
» .
» ..
»
1592..
» ..
» ..
»
»

REGISTRES DE LA COMPAGNIE
TABLEAU DE ZERBIN
Valeur
Valeur
de l’écu
Réduction de l’écu nesles Valeur
Valeur
de l’écu
ncsles
Sommes en bonne comparée
de la
au
en
monnaie (2) à l ’écu
monnaie
com parée à
ncsles (écu de 60 s. ) de GO s.
l'écu de 60 s.
soleil
courante

480
400
498
409
896
1098
36
30
375
300
100 75 19 s.
200 151 18 s.
400
300
225
300
123
77
104
63
1621 1297
34.59 s;. 21
230
182

0.833
0.821
0.822
0.836
0.8C
0.754
0.756
0.750
0.750
0.626
0.60
0.80
0.607
0.791

74 s.
75
79
80
80
82 (3)

48 s. 7 d.
48
45 s. 6 d.
45
45
43 10 d.

0.808
0.80
0.758
0.750
0.750
0.731

92

39 s. 1 d.

0.650

(1) Bernard Zerbin. A b r é g é d e la la r i/fe s u r le d e s b o r d e m e n t e t le s u r h a u s s e m e n t d e s m o n n o ie s , a d v e n u en ce p a y s d e P r o v e n c e e t lie u x circo n v o is in s d u r a n t les a n n é e s 1591, 1592 e t 1593 p o u r le sq u e lle s la C o u r a d é cla ré
e stre d e u s u p lé m e n t p o u r les s o m m e s p a y é e s p e n d a n t lescÏÏctcs a n n é e s . Arch.

des Bouches-du-Rhône. Fonds Nicolaï 79 — M. Raimbault, sous-archiviste des
Bouches-du-Rhône, qui amasse depuis longtemps des matériaux relatifs à
l’histoire monétaire de la Provence, a bien voulu me permettre de compulser
ses fiches sur le xvi» siècle.
(2) Rien n’indique dans les registres de quelle bonne monnaie il s’agit. On
pourrait penser que c'est l’écu d’or au soleil tel qu’il était évalué dans le
commerce de 1591 à 1594 (4m&lt;‘ colonne du tableau) ; mais la comparaison avec
le chiffre de Zerbin montre bien que cette bonne monnaie n’est autre que
l’écu d’or fixé à CO sols par l'édit de 1577, dont les prescriptions furent
renouvelées en 1593 par le Parlement de Provence. En prenant l’écu de 60 sols
comme base de ses comptes la compagnie se conformait aux ordonnances.
(3) La valeur des écus pistollets d’Espagne continuait à restera peu près la
même que celle de l’écu d’or au soleil. La cour des monnaies demandait, dans
ses remontrances de décembre 1576, que un écu pistollet et 2 sols ou 12 réales
forment l'écu d’or au soleil. Or, le 9 janvier 1592, la compagnie de Tunis confie
à son agent 2 300 écus pistollets qui sont comptés à 78, 82, 84, 85 et 86 sols ; le
23 août 1000 écus sont évalués 97 sols pièce ; en septembre leur valeur monte
à 103 sols.

�213

LES COMPAGNIES DU CORAIL
REGISTRES P E LA COMPAGNIE
Dates

12 juin
)) . .
8 juillet »
23 juillet »
13 août
»
3 sept. »
7 sept. »
15 sept. )) . .
24 sept. »
4 nov.
»
11 nov.
»
27 janvier 1593 ..
8 février » ..
21 février » ..
25 février »
6 mars »
10 avril
»
»
12 mai
25 mai
»
9 juin
»
» ..
24 juin
29 juin
»
12 août
» ..
7 sept. )) ..
9 sept. » ..
27 sept.
» ..
27 et 29 oct. » ..
9 et 10 nov. » ..
»
17 déc.
1 février 1594...

TABLEAU DE ZERBIN

Valeur
Réduction de l’écu nesles Valeur
Sommes en bonne
com parée de l'écu
en
monnaie
à l’écu
au
nesles (écu de 60 s.) de 60 s.
soleil

200
125
0.625
200
125
0.625
100 02.10 s. 0.620
1000 612.10 s. 0.612
40
24
0.60
9 fl 594
0.60
1000 588 4 s 0.588
800 500
0.625
150
75
0.500
200 107
0.535
200
92
0.460
101
43
0.425
100
40
0.400
1000 315
0.315
10
3
0.300
100
25
0.250
200
52
0.260
300
72
0.260
10 2 10 s. 0.213
200
54
0.270
400 100
0.250
100
25
0,250
400 105
0.262
000 150
0.250
100
25
0.250
23
100
0.230
300
60
0.200
62
0.248
250
1000 250
0.250

Valeur
de la
monnaie
courante

Valeur
de l’écu
nesles
com parée à
l’écu de 60 s

98
100
96
100

36 s. 8 d.
35 s.
37 s. 6 d.
33 s.

0.611
0.583
0.625
0.583

105

33 s. 4 d.

0.555

0.453
132 27 s. 3 d.
0.375
160 22 s. 6 d.
0.351
170 21 s. 2 d.
0.333
180 20
0.271
220 16 s. 4 d.
240 sols du 13 airil au12 «clulire

Ce tableau mériterait un long commentaire. On y voit que la
dépréciation des Pinatelles, déjà sensible au début de 1591 où
elle était de près d’un cinquième, atteignit son apogée en
novembre 1593: ce billon avait perdu exactement les quatre
cinquièmes de sa valeur. Tout en étant à peu près régulièrement
progressive, sa marche, comme il arrive en pareil cas, avait
procédé par saccades et soubresauts. C’est ce que montrent
particulièrement les chiffres de janvier 1592. Aussi ne faut-il
pas s’étonner des légères divergences entre les évaluations des
nesles en bonne monnaie tirées des registres de la compagnie et

�de celles qui ont élé calculées d’après les chiffres de Zerbin.
Ceux ci, d’ailleurs, s’appliquent aux mêmes mois, mais souvent
à des jours différents ce qui suffirait à expliquer les écarts.
Enfin, si l’écart était grand entre la monnaie courante dépré­
ciée et la monnaie de compte légale, de GOsols à l’écu, combien
ne l’était-il pas plus encore si on la comparait à l’écu d’or au
soleil. Celui-ci en se raréfiant de plus en plus avait vu sa valeur
surhaussée dans une proportion égale à celle où les Pinatelles
étaient dépréciées. C’est ainsi, par exemple, qu’au début de
mars 1593 l’écu d’or sol était recherché pour le triple de sa
valeur officielle, .les Pinatelles n’étaient acceptées que pour le
tiers. Dès la fin du même mois, ces dernières tombaient au
quart de leur valeur légale, l’écu d’or montait au quadruple.
En 1594 le caissier de la compagnie Borlaquin ne prend plus
la peine de mentionner pour chaque compte la réduction des
Nesles en bonne monnaie. Pourtant la crise n’avait pas cessé,
mais elle s'atténuait lentement. Le 30 mars 1594 avait été renou­
velée la défense d’exposer et de recevoir les écus à plus haut
prix qu’il n’était porté par l’édit de 1577, c’est-à-dire au-dessus
de GO sols. Mais le rétablissement progressif de la tranquillité
dans le royaume fit plus que les édits royaux pour arrêter
l’agiotage. Le 14 août 1595 Borlaquin établit de la façon suivante
son bilan: avoir, 85.520 écus Nesles 28 s. 8 d. réduits à 53.395 écus
11 s. 3 d. de bonne monnaie; — doit, 86.176 écus Nesles 50 sols
réduits à 56.029 écus 16 sols. Les deux réductions donnent pour
la valeur de l’écu de monnaie courante 0.624 et 0.650. Un autre
compte décaissé de la fin d’août donne 0.651. Au milieu de 1595
on était donc seulement dans la même situation, déjà très grave,
du milieu de 1592. C’est seulement après 1609 que la circulation
monétaire devait redevenir tout à fait normale. C’est en 1602
seulement que fut abolie la prescription de 1579 qui ordonnait
de dresser tous les comptes en écus au lieu de les calculer en
livres (1).
Il est particulièrement difficile de mesurer la répercussion
(1) Édit de septembre 1602. L’écu d’or sol du poids de 2 deniers 15 grains
sera reçu pour 65 sous.

r,

‘

l

4

�215
d’une crise monétaire sur la vie économique. On a dit, par
exemple, qu’en pareilles circonstances le prix des choses restait
le même, la hausse apparente étant simplement proportionnelle
à la dépréciation des espèces. Sans essayer de discuter une
question aussi ardue, pour la solution de laquelle nos registres
fourniraient des éléments, mentionnons en passant ce simple
fait. La compagnie de Tunis, achetant du biscuit pour la nourri­
ture de ses corailleurs de 1592 à 1594, paie successivement, poul­
ie même poids (1), 3 écus, 3 écus 5 s., 3 écus 10 s,, 4 écus, 4écus
1 s. 3 d., toutes sommes exprimées en bonne monnaie. Faut-il
voir dans cette hausse rapide le simple résultat de la misère
croissante, conséquence de l’anarchie, ou l’intluence de la
crise monétaire y fut-elle pour quelque chose ?
LES COMPAGNIES DU CORAIL

Des spécialistes trouveraient dans les registres des archives de
l’Isère de nombreux renseignements sur les usages commer­
ciaux, sur les modes de paiements, les opérations de banque et
de change.
Les compagnies du Bastion au xvne siècle pratiquaient cou­
ramment les ventes aux enchères pour leurs marchandises de
Barbarie. Il semble que celles du xvi° siècle s’en défaisaient
plutôt à l’amiable. Il faut noter surtout qu’ils avaient recours
déjà au ministère des courtiers qui ont joué depuis à Marseille
un rôle tout particulier, bien moins important dans les autres
ports.
Divers exemples de paiements à des courtiers à la suite de
ventes de cuirs ou de coraux entre 1580 et 1585 montrent que le
taux de courtage usuel était d’environ 1/2 o/o, taux assez commun
encore aujourd’hui. Souvent il est indiqué que ventes ou achats
étaient faits au comptant, mais, plus souvent encore, des délais
de paiement étaient stipulés. Celui de six mois était fréquent.
Mais l’usage le plus ordinaire était de renvoyer les règlements de
comptes à des dates fixes de l’année au nombre de quatre.
C’étaient les paiements des Rois, de l’Apparition ou de Pâques,
(1) Les 100 poux ou 125 livres.

�216
PAUL MASSON
d’août et de la Toussaint. Ces quatre dates n’étaient autres que
celles des paiements de Lyon et l’histoire de la compagnie du
corail permet de mettre en lumière l’un des faits économiques
intéressants du xvie siècle. Ce fait c’est l’importance nouvelle
des relations entre deux grandes cités qui entrent alors toutes
deux dans une phase nouvelle de leur histoire. Marseille,
devenue ville française, débarrassée de la concurrence de Mont­
pellier et des autres ports languedociens du moyen âge, reste le
seul grand port français de la Méditerranée. Lyon, avec ses
industries, ses foires et ses banques, voit s’ouvrir pour elle une
ère de prospérité inconnue auparavant. En effet, c’est alors que
la grande cité du Rhône commençait à développer son industrie
de la soie, surtout depuis l’institution par François Ier de la
douane de Lyon, mais elle était par excellence la ville des foires
et, plus encore, celle des banques. Grand centre de distribution
du crédit, elle pouvait rivaliser avec les grandes villes de banques
étrangères telles que Augsbourg et Anvers. Comme celle dernière
elle n’avait conquis celle importance que dans la première partie
du xvie siècle. Comme le grand port du Nord, on l’avait vue se
transformer de place de foire en place de Bourse.
C’est Louis XI qui, par ses lettres patentes de 1462, avait ajouté
une quatrième foire franche à celles instituées par son père à
Lyon en 1419 et en 1443. Il avait assuré leur prospérité en leur
accordant les privilèges dont jouissaient les foires de Genève et
en interdisant à tous les marchands de se rendre à ces dernières.
La première de l’année, suivant la façon de compter du xve siè­
cle,était tenue le premier lundi après Quasimodo, la deuxième
commençait le quatre août, la troisième le trois novembre, la
quatrième le premier lundi après la fête des Rois.
Dès lors, les progrès financiers et commerciaux de la cité
rhodaiiienne avaient été rapides. Ils avaient à peine été inter­
rompus et retardés par le transfert des foires à Bourges en 1483.
Charles VIII, mieux informé de ses intérêts, les avait bientôt
rétablies en 1494. Nicolas de Nicolay, géographe et valet de
chambre du roi, chargé par Catherine de Médicis d’une « visi­
tation et description de ce royaulme », écrit en 1573 : « II faut

�217
noter qu’il n’y a foire, pour petite qu’elle soit, qu’en la place du
change à Lyon ne se traitent les millions d’or. » Depuis la fin
du règne de François Ier, les banquiers lyonnais étaient devenus
les grands prêteurs du roi de France, tandis que la politique
impériale était soutenue par les maisons d’Augsbourg et
d’Anvers. L’appât des gros intérêts offerts par les souverains
toujours à court d’argent avait donné un grand essor aux opéra­
tions des banques, mais les exposait aussi à des catastrophes
comme on le vit, en 1555, quand Henri II lança sur la place de
Lyon un véritable emprunt public désigné sous le nom de Grand
Parti (1).
Les plus anciennes et les principales maisons de banques
lyonnaises appartenaient à des Italiens, Florentins surtout,
Génois et Lucquois. Lyon, comme Marseille, avait alliré les
victimes des révolutions italiennes, les exilés, les mécontents, et
aussi, en grand nombre, les gens désireux d’accroitre leur for-.
lune ou de la faire. C’était un Médicis qui était venu fonder la
première banque vers 1445 et on lui attribue l’introduction de
l’usage des lettres de change à Lyon. Les lettres patentes de 14G2
seraient le premier document qui fasse véritablement mention,
à propos de Lyon, des lettres tirées de place en place.
De nombreuses maisons avaient suivi l’exemple des Médicis.
François Ier, qui les inquiéta en 1521, leur accorda l’année sui­
vante un sauf-conduit où sont énumérés les noms de 90 mar­
chands. Ils formaient une nation organisée à la tête de laquelle
était un consul assisté de quatre conseillers-procureurs. Plu­
sieurs de leurs maisons telles que les Capponi, les Gadaigne ou
Gadagne, les Spina, les Gondi, firent d’énormes fortunes. On dit
encore aujourd’hui à Lyon « riche comme Gadagne ». Les Gondi
ne furent pas les seuls à obtenir des lettres de naturalité et à
prendre rang parmi la noblesse française. Les Florentins de
Lyon se distinguaient par leur faste dans les cérémonies. Parlant
de l’entrée de Henri II à Lyon, en 1548, le chroniqueur écrit :
« Chevauchaient les pages de la nation florentine au nombre de
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Voir E. Castclot. Les Bourses financières d’Anvers et de Li/on an
XVIe siècle. (Journal des Economistes, 15 mars 1898).

�218
PAUL MASSON
six, lesquels furent suivis de la Seigneurie au nombre de trentesept, montés sur de grands chevaux turcs et genests d’Espagne.
Lesdits seigneurs florentins vêtus de robes de velours cramoisi.
Au dernier rang, leur consul au milieu de ses conseillers. » Ils ne
se faisaient pas moins connaître par leurs libéralités en temps
de calamité publique. Aussi, on les voyait figurer parmi les
rentiers de la ville. On appelait ainsi ceux qui recevaient des
pensions en récompense de grands services rendus (1).
Les Italiens n’étaient plus seuls à faire la banque à Lyon au
milieu du xvic siècle. En dépit des efforts de Charles-Quint qui
voyait avec peine grandir le rôle de la ville française, les grandes
banques allemandes de Nüremberg et d’Augsbourg y avaient
créé des succursales. Seuls les Fugger, invariablement attachés
à la politique impériale, n’avaient pas suivi le mouvement.
Les dates des quatre paiements annuels de Lyon restèrent
ainsi établies au xvnc siècle, jusqu’à la Révolution : le Ie1' mars
pour la foire des Rois, le 1er juin pour celle de Pâques, le
1er septembre pour celle d’août, le 1er décembre pour celle de la
Toussaint. Le nom de paiement de l’Apparition pour celui de
Pâques était, sans doute, usité surtout en Provence. D’après
M. Lecoy de la Marche, l’historien du roi René, l’apparition
voisine de Pâques, date importante pour les Provençaux, était
celle du Christ aux saintes Maries, Marie-Madeleine, MarieSalomé et Marie de Cléophas qui avaient embaumé son corps
après le crucifiement. Selon le savant érudit, l’expression Foire
de l’Apparition et de Pâques ne se trouvera vraisemblablement
pas avant le milieu du xv° siècle, époque à laquelle le culte de
Marie-Madeleine devint plus populaire en Provence à la suite de
la découverte du tombeau des Trois Maries (2). Il y a une autre
raison qui empêche le terme d’être usité avant le milieu du
xve siècle, c’est que les foires de Lyon n’existaient pas. On peut
faire remarquer en passant que les deux noms ne sont jamais
accolés sur les livres des compagnies du corail. On lit tantôt:
(1) Voir : Comte de Charpin Feugerolles. Les Florentins à Lyon. Lyon,
1894, in-4n. — Yver. Ue Guadagniis. Paris, 1902 (Thèse).
(2) De Mas Latrie, Trésor de Chronologie, colonne 027.

�219
paiement de l’Apparition, paiement de Pâques. L’expression fut
d’ailleurs employée, mais rarement, en dehors de la Provence.
M. Bonzon donne en appendice de son intéressante étude sur la
banque lyonnaise (1) la traduction d’une lettre de change
conservée aux archives de Lyon. Elle est datée de Rome,
6 mars 1575 et le texte est ainsi reproduit : « Lors des prochains
paiements de la foire d’opposition (?) payez, etc. » Opposition qui
n’a aucun sens n’est évidemment qu’une erreur de lecture pour
apparition.
Il semblerait d’après la comptabilité des compagnies du corail
que les quatre paiements n’eûssent pas une égale importance,
au moins pour les Marseillais. Le nom de paiement des Rois
revient beaucoup moins souvent et même, à diverses reprises,
c’est le paiement d’Apparition qui suit immédiatement celui de
la Toussaint (2).
Les très intéressantes études récemment publiées (3) ont en
partie comblé l’une des rares lacunes qui existent encore dans
les travaux sur l’histoire lyonnaise. On sait, en effet, que le passé
de la vieille cité a été mieux étudié quecelui de toute autre ville.
Si le rôle brillant de la banque lyonnaise était resté fort mal
connu c’est peut-être que les érudits n’avaient osé s’attaquer à
un pareil sujet qui exige en même temps les lumières d’un
financier.
Le vieil historien Claude de Rubys, qui fut pendant près de
trente ans procureur-général de la communauté deLyon dans la
deuxième moitié du xvie siècle, a donné des indications très
précises sur les opérations effectuées aux quatre paiements
annuels. Elles étaient entièrement entre les mains des maisons
italiennes et c’étaient les Florentins qui avaient la haute main
sur elles. On en distinguait quatre successives. Il était procédé
d’abord à l’examen des lettres de change, à leur acceptation ou à
LES COMPAGNIES DU CORAIL

(1) Alfred Bonzon. L a b a n q u e à L y o n a u x X V I e X V I I e e t X V I I I e siè c le s.
(Revue de l’Histoire de Lyon, 1902 et 1903).
(2) On trouve, d’autre part, l’indication de paiement de février, de carementrant. Sont-ce des façons de désigner le paiement des Rois ?
(3) Travaux cités de Charpin-Feugerolles, Bonzon, Yver, Castclot. - Ajouter
Vigne. L a b a n q u e à L y o n d u X V e a u X V I I I " siè cle . Lyon, 1902.

�220

PAUL MASSON

leur refus. Puis on arrêtait le jour où se feraient les paiements
tle la foire suivante. On fixait ensuite le coût de l’argent pris à
change, c’est-à-dire le taux de l’intérêt pour l’intervalle de
deux foires. Enfin le règlement de toutes les créances était fait
par compensation entre créanciers et débiteurs d’un même
négociant. « Et se paie quelquefois en cette façon, dit Rubys,
et sans débourser un sol, un million de livres en une seule
malinée (1) ».
A propos de ces dernières opérations, les plus importantes, qui
clôturaient les paiements, Jacques Savary, dans son Parfait
négociant (1674) emploie à peu près les mêmes termes. « Il se
paiera quelquefois en deux ou trois heures de temps un million
de livres sans débourser un sol ». En réalité le rôle de la banque
lyonnaise avait beaucoup grandi au xvn° siècle. Un mémoire du
temps dit : Nous trouvons des exemples de paiements où il se fit
de la sorte plus de vingt millions d’affaires sans que le déboursé
dépassât 100.000 écus ». El Savary de Bruslons écrivait peu après
dans son Dictionnaire : « L’on prétend que c’est la ville de Lyon
qui donne la loi pour le prix du change à la plupart des princi­
pales places de l’Europe. »
Ainsi, en plein xvT siècle, les paiements de Lyon donnaient
le spectacle du fonctionnement des Clearing lionses de nos jours.
L’éminent président de la Chambre de Commerce de Lyon,
M. Isaac, en rappelant récemment ce glorieux passé, ne pouvait
s’empêcher d’exprimer un regret et de constater que le «clearing
liouse » du xxe siècle n’était même pas ébauché.
Les livres de la compagnie du corail montrent bien que le
commerce de Marseille était dans la dépendance étroite des
banques lyonnaises. Le détail des règlements de comptes opérés
à Lyon durant de nombreuses années jette un jour nouveau sur
leur mécanisme. Les spécialistes y trouveraient sans doute bien
des éclaircissements - sur des opérations de crédit encore mal
connues et qu’il est souvent difficile de distinguer entre elles.
Tout au plus est-il permis à un profane de donner à ce sujet
(1) Histoire véritable de Lyon, 1(&gt;04 (chap. IX : Changes et paiements qui se
font quatre fois l’an en la ville de Lyon).

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

221

de rapides indications sans courir le risque de commettre
quelque grave confusion.
Toutes les affaires traitées parla compagnie en Italie, à Gênes,
Savone, Livourne, Pise, étaient liquidées parla négociation de
lettres de change à Lyon. Il n’apparaît pas qu’il en ait été de
même pour les opérations conclues en Espagne ou même à Tou­
louse. Une étude minutieuse permettrait peut-être de limiter de
ce côté le rayon d’influence des banques lyonnaises.
Les lettres de change, dans les livres de la compagnie, sont en
général payables à un certain délai de vue, deux jours, quatre
jours, et même douze. Si elles ont été payées avant il est question
d’un escompte ; on trouve les taux de 3/6, de 1/5 o/o. Il est tenu
compte naturellement par le banquier de l’agio sur les espèces
pour lequel il retient encore un tant pour cent déterminé.
Pour la souscription des lettres de change les négociants for­
maient de véritables associations divisées en parts et s’enga­
geaient par devant notaire comme pour une association com­
merciale.
Voici par exemple le modèle d’une de ces déclarations où les
membres de notre compagnies sont mêlés à des négociants qui
lui étaient étrangers :
« Ont été présents nobles Pierre Alberlas, sieur de SainlChamas, Jehan Riqueti, sieur de Mirabeau, écuyer de la pré­
sente ville, lesquels sachant avoir été faite une lettre de change
pour Roland.... et Nicolas Donzio de Messine delà somme de
2.455 écus adressée à eux-mêmes en leur maison à Lyon en date
du 18 juillet dernier, passée au nom desdils Albertas, de Riqueti
et Cie pour le renouvellement de laquelle ils et autres participes
en auraient passé procuration par devant moi notaire le 23 août
.... aux heoirs de feu Paulo et Stephanou Rernardi, César Bernar­
dini etCie, Ascanio Roncailhc et Pelro Panlo Nobili dudit Lyon.
A ces causes, iceux Alberlas et Riqueti ont déclaré et déclarent...
à noble Sebastien Cabre, Nicolas du Rend, présents et accep­
tants que lesdits Cabre cl du Rend participeront en ladite somme
de ladite lettre de change, à savoir ledit Cabre pour 3 carats

�222
PAUL MASSON
de 30 moulant 5(50 livres 14 sols et ledit du Renel pour 2 carats
de 30 (1) ».
La compagnie était en compte courant avec ses banquiers de
Lyon qui lui servaient de bailleurs de fonds. Elle recevait leurs
avances d'argent à bon compte. L’intérêt des prêts commerciaux
était alors relativement modéré. Charles-Quint avait autorisé le
taux de 12 o/o à Anvers, celui de 10 o/o était usuel à Lyon. Le
roi de France, obéré, devait offrir jusqu’à 16 et même jusqu’à
20 o/o pour obtenir les sommes dont il avait besoin. Le crédit de
la compagnie était solidement établi. On a vu que, lors des règle­
ments annuels, elle comptait ordinairement 10 o/o, suivant
l’usage de Lyon, et souvent même 8 1/3 seulement pour les
sommes que les participants avaient à leur crédit ou à leur débit
en compte courant. Elle trouvait à Lyon de l’argent à meilleur
compte encore en se servant d’une forme de prêt qui devint très
développée dans la seconde moitié du xviesiècle. C’était un prêt à
à court terme pour l’espace d’un trimestre ou plus exactement
pour.l’intervalle d’une foire à l’autre.
L ’e x p r e s s io n p e r l o s c a d n l o d i f e r i a , p o u r l ’é c h é a n c e d e fo ir e ,
e s t e m p lo y é e d a n s le s liv r e s d e la c o m p a g n ie , m a is le m o t fo ir e
s u ff is a it p o u r d é s ig n e r la m ê m e c h o s e e t o n p a r la it c o u r a m m e n t
d e s in té r ê t s d ’u n e fo ir e .

Le succès de ce genre de prêts fut tel que les capitaux des
banquiers lyonnais n’y eussent pas suffi. Par l’appât d’un intérêt
assez élevé, ils attirèrent l’argent des capitalistes et même des
négociants qui trouvèrent là un moyen commode de tirer des
revenus de leur argent sans le compromettre. Cet argent, mis
en dépôt dans les banques et distribué en prêts à court terme
courait un risque bien moindre que s’il avait été engagé pour
longtemps dans des entreprises ou des prêts à longue échéance.
C’est grâce à l’afilux de ces dépôts que les Italiens de Lyon
purent donner aux prêts à court terme le développement extra­
it) Déclaration pour noble Sebastien Cabre, sieur de Roquevaire, escuyer,
contre Nicolas du Renel, marchand, de Marseille (actes du notaire Vinatier
1574. T. n, fol. 2239.

�223
ordinaire qu’ils atteignirent. Le terme de deposito fut même
détourné de son sens comme celui de foire et devint commun
pour signifier les prêts de cette sorte (1). Couramment il est
question dans les livres de la compagnie d’argent preso a depo­
sito. M. Bonzon cite un curieux passage de la Prosopographie de
du Verdier, parue en 1573, qui montre combien l’usage des
dépôts de fonds dans les banques s’était généralisé : « Au com­
mencement du règne de François, premier du nom, les banques
furent introduites en la ville de Lyon par eslrangers : invention
très dommageable ne tendant qu’à la ruine totale des hommes...
leur dix pour cent de foire en foire, leur intérêt de l’intérêt, leur
cenlo per cento, sont cause que l’usure est si fréquente pour le
jourd’liui qu’il n’est dit fils de bonne mère qui ne prend usure
sur son prochain et encore s’en glorifie-t-on ». Du Verdier n’est
pas le seul écrivain du xvie siècle qui s’inquiète des nouvelles
facilités de prêter et d’emprunter. Nicolas de Nicolay en parle
dans sa Description de Lyon et juge celte manière d’emprunter
« beaucoup plus pernicieuse eldangereusequetouteslesautres».
L’Italien Guicliardin raisonne de même ; il se plaint que « les
commerçants ont délaissé le commerce proprement dit, source
de l’abondance, et que les gentilshommes ont cessé de s’occuper
de leurs terres pour s’y intéresser sous le couvert deprête-noms».
Mais, en regard des facilités dangereuses données à la spécu­
lation, il faut considérer les avantages donnés par l’essor du
crédit aux entreprises commerciales. La compagnie du corail en
usa largement. Tout en donnant à leurs dépositaires un intérêt
assez fort pour les satisfaire, les banquiers pouvaient céder
l’argent à bas prix aux emprunteurs qui offraient de solides
garanties. L’intérêt des sommes prises a deposito, d’une foire à
l’autre, était sensiblement inférieur au taux payé pour les
emprunts annuels ou à plus longue échéance. Il semble avoir
été d’ailleurs très variable. En 1508 et 1569 on relève sur les
registres de la compagnie les chiffres de 2 3jit 2 3/5, 2 f/.2, 2, 1 3/d
1 3/c o/o. Dans plusieurs de ces cas il s’agit d’un délai de foire
LES COMPAGNIES DU COILVIL

(1) M. Castelot, d’après Ehrenberg, parle des Deposili d’Anvers. Journal des
Econom., mars 1898.

�PAUL MASSON

particulièrement long, entre la Toussaint et Pâques. Ainsi, pour
un trimestre environ, le taux pouvait tomber à 1 1/8, c’est-à-dire
à 6 o/o par an. La compagnie trouvait de l'argent à Marseille aux
mêmes conditions, particulièrement auprès de ses membres les
plus riches, tels que Pierre d’Albertas, Joseph de la Sela et
d’autres.
Dans les prêts de cette sorte le banquier n’était donc souvent
qu’un intermédiaire entre le prêteur et l’emprunteur. Aussi, pour
prix de son service, percevait-il une certaine somme, en dehors
de l’intérêt de l’argent pris a deposito, sous le nom de provision
et courtage. Le mot de provision désigne-t-il ici, comme poul­
ies lettres de change, les garanties de remboursement offertes
par le banquier aux prêteurs dépositaires? Le taux du courtage
et provision est souvent fixé à 2 ou 2 */2 pour mille. Il est ques­
tion aussi de 2 pour mille et 1 pour marclio (?) de courtage.
Pour les avances d’argent faites à la compagnie, on parle sou­
vent d’argent pris à change. II semble qu'il ne s’agissait pas là
d’emprunts de forme particulière mais de prêts à court terme
analogues aux deposili. Faut-il entendre qu’en ce cas le ban­
quier prêtait ses propres fonds et n’avait à percevoir ni provi­
sion ni courtage? La distinction serait bien risquée.
La compagnie n’était pas seulement en relations avec les
maisons italiennes de Lyon pour des affaires de banques,
avances d’argent, négociations de lettres de change, paiements
par compensation. Ses correspondants lyonnais faisaient avec
elle d’importantes affaires commerciales et spécialement de
grands achats de produits d’importation.
On a vu qu’une grosse part des épices rapportées d’Alexan­
drie par les navires de la compagnie était écoulée à Lyon.
C’était par l’intermédiaire des grandes banques. Il n’y a pas à
s’étonner de voir celles-ci mêlées ainsi au commerce. La dis­
tinction entre la banque et le négoce n’était pas encore nette au
xvi° siècle. Les documents lyonnais d’alors donnent parfois
aux chefs de maisons italiennes le nom de banquiers, mais le
plus souvent ils les qualifient simplement de marchands.
Les règlements par compensation réduisaient au minimum le

�225
transport des espèces. Pourtant la compagnie avait besoin
d’argent monnayé pour ses opérations en Barbarie. D’autre
part ses comptes à Lyon se liquidaient en définitive par des
excédents d’actif; il y avait donc fréquemment des remises de
sommes quelquefois importantes de Lyon à Marseille. La poste
royale ne devait fonctionner entre Lyon et Marseille qu’au
début du x v iic siècle. C’était donc à des courriers particuliers
qu’il fallait confier le transport de l’argent et celui des lettres
de change. Les routes étaient peu sûres, la mission était donc
dangereuse en même temps qu’elle demandait un homme de
confiance. Pourtant, malgré les qualités dont ils devaient faire
preuve, il ne paraît pas que les courriers fissent payer trop cher
leurs services. On a vu que le port des lettres et paquets entre
Lyon et Marseille était fait à bas prix; on trouve aussi sur les
livres de la compagnie divers exemples de paiements pour des
transports d’argent. Ainsi, en 1568, le courrier Grand Pierre
reçoit 16 écus pour avoir apporté de Lyon deux charges de
deniers que lui avait confiée la maison Bernardini et Bernardi.
L’année suivante le courrier Thomas Morenc est payé 5 livres
4 sols pour avoir transporté la somme de 5.267 livres 12 sols.
On retrouve sur les registres de la compagnie les noms des
maisons lyonnaises avec lesquelles elle était en correspondance
suivie. Or, un ancien président de l’Académie de .Lyon, le
comte de Charpin Feugerolles, a fait de très intéressantes recher­
ches sur les Florentins établis à Lyon, sur la généalogie et le
rôle des principaux d’entre eux d’après les archives notariales
elles précieux registres des Nommées conservés aux archives
de Lyon. Les Nommées ou « valeurs et estimes des biens des
citoyens, habitans et ayans biens en la ville de Lyon et pays
à l’environ » fournissaient les indications nécessaires pour
l’imposition des bourgeois de Lyon d’après leur revenu. On y
peut donc faire des comparaisons très intéressantes sur la
fortune des principales familles lyonnaises.
La maison le plus en relations avec la compagnie du corail
fut celle des Bernardini et Bernardi. En 1569 les registres la
désignent ainsi : les héritiers de J.-B. Bernardini, Bernardi et
LES COMPAGNIES DU CORAIL

15

�PAUL MASSON

Cie; l’un des chefs portait le nom de Louis Bernardini. En 1587
la raison sociale est devenue Bernardini, Bernardi et César
Bernardini. La plupart du temps le comptable l’abrège de telle
façon qu’il est impossible de distinguer les noms exacts. Ces
principaux correspondants de la compagnie marseillaise
n’étaient pas des Florentins, mais des Lucquois, rivaux des
premiers. Ils comptaient parmi les opulents banquiers de Lyon,
si l’on en juge par les impositions élevées qu’ils supportaient.
Sur les registres des Nommées Jacques Bernardi et Jean Ber­
nardini, au début du xvi11 siècle, sont taxés pour leurs biens
meubles à 1000 livres. M. Bonzon insinue que ces Bernardi
pourraient bien être les ancêtres de Samuel Bernard, le fameux
banquier de la lin du règne de Louis XIV. Mais il faudrait
qu’une pareille supposilion fût étayée de quelques arguments.
Les Bernardi et Bernardini que leurs opérations de banque
et de commerce mettaient en relations régulières et constantes
avec la compagnie du corail furent entraînés plus loin. Ne les
avons-nous pas vus en 1570 prendre place parmi les premiers
associés de la fameuse compagnie de l’écarlate ? (1) D’autres Luc­
quois de Lyon, les Bonvisi, furent constamment aussi en
compte avec la compagnie marseillaise, spécialement autour de
1570. La maison, dirigée peut-être par deux frères, est ainsi
désignée en 1569 : Louis Bonvisi, Louis Benoît Bonvisi et Cie.
Un de leurs parents était venu de Lucques s’établir à Marseille
et obtint des lettres de naturalité en 1571 (2). Comme pour les
Bernardini, le commerce des épices importées à Marseille faisait
partie de leurs opérations ordinaires.
Mais les Florentins de Lyon prêtèrent aussi aux associés de la
magnifique compagnie le concours de leurs banques. Autour de
1585 trois des familles florentines les plus riches, les Capponi,
les Spina, les de Nobili étaient régulièrement en compte courant
avec elle pour des paiements de foires et pour le trafic des épices.
Les Capponi et les Spina disputaient aux Gadagne et aux Gondi
le premier rang dans la colonie florentine ; ils lui avaient fourni
(1) Voir le chapitre 6 'et l'appendice.
(2) Arcli.du Parlement (Aix). B. 3.332, fol. 286 V».

�227
des consuls. Plusieurs de leurs membres figuraient parmi les
rentiers de la ville en récompense des grands services publics
qu’ils avaient rendus. Au dire de l’historien lyonnais, Claude de
Rubys, le célèbre Laurent Capponi, lors de la grande famine de
1573 n’avait-il pas, pendant environ trois mois, pourvu à la subsis­
tance de 3 à 4.000 pauvres « auxquels il faisait distribuer en la
place qui est devant l’église des Carmes, pain, chair et potage de
riz. » Marié à la fille du plus célèbre des Gadagne, son immense
fortune lui permettait de pareilles libéralités. La maison du chef
des Spina, d’où l’on contemplait le Rhône et la Saône sur les
pentes de Saint-Clair, avait excité l’admiration du chancelier
del’Hôpilal en 1559. De 1580 à 1585 la compagnie du corail est en
relations avec les héritiers de Louis Capponi et Spina. S’agit-il
de Laurent Capponi mort en 1573 ?
Quant aux de Nobili leur situation était déjà très brillante à
Lyon au début du xvie siècle. L’un d’eux, Jérôme Denoble, est
porté sur les registres des Nommées, en 1515, pour 2.500 livres,
contribution énorme qu’il put d’ailleurs faire ramener à 1.500.
Aux paiements de 1575, Pierre Paul de Nobili est en compte avec
la compagnie du corail, ainsi qu’un autre Lyonnais du nom
d’Ascanio Roncaglia.
Or, sur l’acte d’association de la compagnie de l’écarlate du •
30 décembre 1570 (1) figurent à côté des Bernardini Eernardi,
Ascanio Roncailhe et Pierre Paul Nobili associés. Les deux
Italiens s’étaient-ils réunis pour celte entreprise particulière ou
appartenaient-ils à la même banque ? Ainsi les financiers de
Lyon surveillaient même les entreprises industrielles des
Marseillais et y engageaient leurs capitaux.
Enfin, parmi les correspondants de la compagnie du corail, on
rencontre, autour de 1590, des noms de banquiers qui n’étaient
pas des étrangers, si l’on en juge du moins par la consonnance
bien française de noms tels que Jean Guillemin et André Besson.
Les Italiens et les Allemands n’avaient donc pas complètement
découragé toute initiative parmi les sujets du roi.
LES COMPAGNIES DU COUAIL

(1) V. ci-dessus chap. (&gt;.

�228

PAUL MASSON

Le nombre et l’importance des maisons qui furent étroitement
mêlées à l’activité de la grande compagnie marseillaise gran­
dissent encore le prestige de celle-ci. Les habiles et hardis négo­
ciants qui la composaient semblent avoir très intelligemment
compris quelles nouvelles facilités le merveilleux essor de la
banque lyonnaise offrait au développement de leurs affaires.
Foires et banques, au xvie siècle, avaient singulièrement res­
serré les liens entre la métropole du Rhône et le port du bassin
rhodanien. L’essor définitif de la soierie lyonnaise et des autres
industries allait en créer de plus forts encore au xvne siècle.
Depuis quatre cents ans la situation géographique a fait sentir
de plus en plus la force de son influence. C’est pourquoi leur
évolution économique rapproche de plus en plus deux cités que
l’opinion irraisonnée du vulgaire peut seule faire considérer
comme rivales et que la nature a destinées à se compléter l’une
par l’autre.

�APPENDICE

. — Tableau synoptique de la répartition des carats lors des divers
renouvellem ents de la Compagnie du corail

1564 1567 1570 1575 1582 1585 1591 1594 1599
Thomas Lenche........................... 6
Jean-Baptiste Forbin, seigneur
de Gardanne, mari de Désirée
Lenche........................................ »
Antoine Lenche............................. »
Thomas et Antoine (fils d’Antoine Lenche)........................... »
Jean Riqueti, seigneur de Mira­
beau............................................. 37°
Honoré Riqueti et Laurent (fils
de Jean)...................................... »
Pierre Albertas, seigneur de Gémenos, etc................................ 2%
Antoine de Nicolas Albertas,
seigneur de Gémenos.............. ))
2
Alphonse de Baptiste Orsino
(ou seigneur d’Orsino)........... »
Héritiers d’Alphonse Orsino.... »
Joseph de la Seta, seigneur de
Nans........................................... i
Jean Paul de la Séde, seigneur
»
Héritiers de Jehan Pol de la
Setta............................................ »
14%
A reporter.

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1
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1
13

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1
12

�230

PAUL MASSON
1564

Report..................................
P ie r r e B a u s s e t, s e ig n e u r de H o q u e f o r t ...............................................
N ic o la s B a u sse t, s e ig n e u r d e B oq u e f o r t ...............................................
H é r itie r s d e N ic o la s e t C la u d e
A n to in e d e B a u s s e t .....................

14%

J e a n V e r n e t .........................................
H é r itie r s d e J e a n V e r n e t...............
J a c q u e s M o u s tie r ..............................
D é s iré e t P ie r r e M o s tie r ...............
C lau d e M o s tie r ..................................
J a c q u e s M o s tie r ................................

1575

1582

13%

16

14

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4

4

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J e a n e t P i e r r e O l i v i e r ....................
J e a n e t F r a n ç o is d ’O liv ie r ...........

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1
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P h ilip p e G h a s p a r o ....................... .
H é r i ti e r s d e P h ilip p e G h a s p a ro .

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O rs o S a n to C ip r ia n o , s e ig n e u r
d e C a b riè s ........................................

»

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P a u l P o r r a t a ......................................
J e a n P o r r a t a ......................................
A n to in e M arie S a l v e t t i ....................

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»

TOTAL DES CARATS..................

25

21

B a s tia n C a b r e ,
s e ig n e u r
de
R o q u e v a ir e .......................................
J e a n C a b re , s e ig n e u r d e S '- P o l..
L o y s C a b re , s e ig n e u r d e R o q u e v a ir e ....................................................

13

1599

)

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2

»

14

1594

»

2

J e a n A u g u s tin C a ta c h io llo (Cat a c h o l y ) .............................................
P i e r r e e t S a m p ie r r e C a ta c h o llis .

1591

))

2

J e a n M o u a n .........................................
L a z a r in M o u a n ..................................
y.

1570

14%

J e a n D a y sa c , s e ig n e u r d e V e n ell e s ........................................................ 2
C a rlin D e d ie r ......................................
H é r itie r s
(M a rg a rid e
G onflar o n n e ) .................................................
C o sm e D e id ie r ....................................

1567

1
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1
1

25

26

24

24

25

22/

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

231

II. — Compagnie et assossietté faicte entre m essieurs de la
pesehe du corail à Marseille (1).
Au nom de D ieu soict il que, l’an m il cin q cens q u a tre vingtz et cin q
et le ving t h u ictiesm e jo u r de ja n v ie r av an t m idi, sach e n t to u s p résen ts
et à v e n ir q u e com m e so ict ain si que p a r ci d e v an t ait été faicte et
d ressée so ssietté et co m pagnie en tre m essieu rs A n thoine L enche,
n o b le N icollas B ausset, seig n eu r de R o q u efo rt, Jeh an R iq u etti, sei­
g n eu r de M irabeau, A n thoine de N icollas A lb ertas, seig n eu r de
G cm cnes, dam oiselle D ésirée L enche, fem m e el ép ouse de noble
Jeh an -B ap tiste F o rb in , seig n e u r de G ard anne, P ie rre de B aptiste,
L azarin M uan, Je h a n C abre, seig n eu r de Saincl P ol, Loys C abre, sei­
g n eu r de R o cov aire (2), Jeh an -P au l de la Sède, Jehan -A ugustin Catach o llo , les h é ritie rs de feu Ja q u e t M ostier, M argueride G onfaronne
relaissée à feu C arlin D eidier, Jeh an et P ie rre O liviers, de la p résen te
ville de M arseille, p o u r raiso n de la p esclic du co rail faicte aux
p a rtie s de B onne, M assaqueiras, la C alle, cap de Roze et a u ltre s lieux
circo n v o isin s au x q u els lad icte com pag nie a ac o u stu m é fere led ict
traficq u e et négotiatio n, su iv an t les a rrê ts d o n n és p a r Sa M ajesté et
p e rm issio n du G ran d S eig neur et ro y d ’A rgier et p o u r le tem ps et
espace de tro is an s, lesq u els a u ra ie n t été fixés su iv a n t l’acte p assé p a r
d e v an t m a ître G asp ard B oyer d u d ict M arseille en l’an née m il cinq
cen s sep tan te q u a tre et le d e rn ie r jo u r du m ois de nov em bre.
O r est-il que, d é sira n t les su rn o m m és icelle co m pagnie e stre c o n ti­
nuée p a r cy ap rè s ù l’a d v en ir, co n stitu és en le u rs p e rso n n es p a r
d e v an t m oy n o ta ire ro y al à M arseille soubzigné et des tesm o in g s cy
ap rè s nom m és, le d ict sie u r A nthoine L enche e n tra n t cl p a rtic ip a n t en
icelle com pagnie p o u r q u a tre q u iratz (suit l'én u m ératio n des p a rtic i­
p a n ts et de le u rs q u itra ts : N icollas B ausset 3, Jeh an R iqueti 3 1/2,
A n thoine de N icollas A lbertas 21/2, dam oiselle D ésirée L enche 1, P ierre
de B atista 2, L aza rin M uan 2, Jeh an C abre 1/2, L oys C abre 1/2, Jeh an P au l de la Sède 1, Jehan -A ugustin C atachollo 1, les h é ritie rs de feu J a c ­
q u es M ostier 1, M argueride G onfaron 1, Je h a n et P ie rre O liv ier 1; en
to u t 24 q u iratsjles q u els d essu s nom m és p résen ts, ta n t en leu r nom que
des a u ltre s ab sen ts qui v o u ld ro n t ratifier le p ré se n t acte et p ach es y
co n ten u es, ag réab lem en t et de le u r b o n n e v o lo nté, ont p assé et stip u lé
le p ré se n t acte de so ssietté et co m pagnie et icelle c o n tin u e r, su iv a n t
(1) D a n s le s a c te s q u i s u i v e n t o n a a jo u t é l’a c c e n tu a tio n e t la p o n c tu a t io n ;
l ’o r t h o g r a p h e d u t e x te a é té m a i n t e n u e .
(2) R o q u e f o r t, c o m m u n e d e s B o u c h e s - d u - R h ô n e , c a n to n d ’A u b a g n e , a r r o n ­
d i s s e m e n t d e M a r s e ille ; — M ira b e a u , c o m m u n e d e V a u c lu s e , c a n to n d e
P e r t u is , a r r o n d i s s e m e n t d ’A p t ; — G é m e n o s , c o m m u n e d e s B o n c h e s -d u -R h û n e ,
c a n to n d ’A u b a g n e , a r r o n d . d e M a rs e ille ; — G a r d a n n e c h . 1. d e c a n to n d e s
B .-d u -R h ., e n t r e M a rs e ille e t A ix ; — S a in t- P a u l- le s - D u r a n c e , c o m m u n e d e s
B .- d u - R h ., c a n to n d e P e y r o lle s , a r r o n d . d ’A ix ; — I l o q u e v a ir e c h . 1. d e c a n to n ,
a r r o n d . d e M a rse ille .

�232

PA UL MASSON

le u r ancien accord s u r led ict faict de la pesclie du co rail, trafficz et
négoce de m arch an d ises q u ’ils ont acco u slu m é fere, es m ers et lieux
ci devant spécifiés et co n ten u s au x d icts a rrê ts et p e rm issio n p a r eux
obtenues p o u r le tem ps et espace de cin q an s, le p re m ie r d esq u els a
aceom encé depuis le p rem ie r jo u r du p ré se n t m ois de ja n v ie r et sem ­
blable jo u r finissant, sous les paches et co n v en tio n s cy ap rè s déclarées
et acco rd ées en tre lesdictes p a rtie s p a r deues et m utu elles stipulatio ns
in terv en u es.
E t, p rem ièrem en t, sont dem eu rés d ’acco rd que lad icte com pagnie
sera exercée et co ntinuée en tre eulx, en ta n t que à ung ch escu n d ’eulx
touche, p o u r led ict tem p s de cin q ans. E t si au lcu n d ’eulx s’en v o u ld ra
d esm etre de sa p artic ip atio n , que tel, soy d em etan t, ne p o u rra
v en d re ne rem e tre sad icte p a rtic ip atio n , ain s d e m e u re ra to u sjo u rs au
am ble de lad icte co m pagnie et p a rtic ip é ci d essu s nom m és, icelle
co n tin u a n t et en au gm en tation d esd its p artic ip s, en ta n t que ung
ch escu n louche, tellem ent que ceux qui se d e m etro n t de le u rs dictes
p a rtic ip atio n s d im in u era le n o m b re d esd ictes ving t q u a tre q u iratz
que a esté red u ic te lad icte com pag nie, p ro p o rtio n n e lle m e n t selhon
que le u r ab o u c h e ra s u r ceulx qui co n tin u e ro n t à lad icte co m p ag n ie.
Item , sont au ssi dem eu rés d ’ac o rd que, p o u r le régim e, a d m in istra ­
tion et g ou vernem ent des négoce et affaires de le u r dicte com pagnie,
in cid en ts et d ep p en d an s d ’icelle, les d essu s nom m és assossiés au nom
de leu r dicte co m pagnie ont com m is et d e p p u té p o u r su p e rin te n d a n ts
d ’icelle, sav o ir : A nthoine L enchc, le seig n e u r de R oquefo rt, le sei­
g n eu r de M irabeau, de G em enes et P ie rre de B atista ; scav o ir ledict
L enche p o u r a c c o rd e r p a tro n s à fere lad icte p esch e, p o u rv o ir de
batcaulx et engins n écessaires, c o n stitu e r officiers p o u r lad icte pesch erie et aux n av ires v aisseau lx d ’icelle, et à l’ex p éd itio n de toutes
choses n écessaires, à lad icte p esch erie, esc rire ta n t au ro y d ’A rgier
que au ltre s que sera besoin g à re sp o n d re à le u rs le ttres, ta n t d ’ici que
de là, en la B arbarie, p o u r les affaires de lad icte co m pag nie, co m m uni­
q u a n t to u sjo u rs le to u t au x au ltre s su p e rin te n d a n s ci d essu s nom m és,
leq u el L enche et a u ltre s d ep p u té s ac c o rd e ro n t co m m an d ataires,
p a tro n s de nefs, v aisseau lx, escriv ain s, tan t p o u r le régim e et adm i­
n istratio n de lad icte p esch e au d ict B onne, M assaquarès, la Galle et
au ltre s lieux de la B arbarie, q ue au ssi p o u r les voyages qui se feront
aux p a rtie s de L evant ou ailleu rs ; ac c o rd e ro n t to u s en sem b le, ou la
p lu p a rt d ’eulx, un ca issier et ex h acteu rs et a u ltre s officiers q u ’ils
ad v ise ro n t p o u r tra v a ille r et te n ir co m pte au d ict M arseille p o u r leu r
dicte com pagnie, lesquels caissiers et a u ltre s, q u e s u r ce sero n t
com m is et dep p u tés au x d ictes a d m in istra tio n s et m a n eu v res, sero n t
ten us d o n n er bons loyaulx et v rais co m ptes et p re s te r le reliq u a
(deux m ots effacés) de tout ce q u ’ils a d m in istre ro n t et a u ro n t en charge
et de ce en p a ssero n t obligation p o u r lad icte re d itio n de co m p tes et
p restatio n de reliq u a à leu r dicte co m pagnie, là et q u a n t et touttesfois
que de ce en sero n t req u is, su iv an t lesd icts actes d ’oblig ation q ue su r
ce sero n t passés et sans que lesd icts d ep p u té s d e ssu s nom m és soient

�L E S C O M PAG NIES DU CO RA IL

233

en rien ch argés, ne co m p tab les, desdictes m an eu v res et ch arges s u s ­
d i t e s , ain s seu llem en t lesd icts caissiers et au ltre s te n a n t lcsdicts
co m ptes et san s au ssi q ue lad ictc co m pag nie ne p a rtic ip e en icelle,
p u isse n t au lcu n e ch ose d e m a n d e r au x d icts d ep p u tés ne au lcu n d'eux,
estan t ain si ac o rd é ex p ressém en t e n tre lesd icts p a rtic ip s.
Item so n t au ssi d em eu rés d ’a c o rd lesd icts associés que ung ch escu n
d ’eulx, en son esg ard et e n d r o it) et su iv an t le u rs p o rtio n s et p a rtic i­
p atio n s q ue d essu s fo rn iro n t, com m e p ro m e cten t fo rn ir le u r p o rtio n
q ue le u r ato u ch e ra et p o u rra a to u ch e r su iv an t le u rs dicts q u iratz,
to u t ce qui sera n é cessaire fo rn ir, ta n t p o u r l'a c h e p t des v ictuailles,
fo rn itu re s de viv res, solde d ’officiers, ach ep ts de m e rc h an d ise s et
to u s au ltre s afferes c o n cern a n t l’en tre ten em en t de le u r em p rin ze et
co m pagnie, p o u r l’e n tre len cm en t de l’cscole d esd icts B onne et au ltre s
lieux d e ssu s nom m és, so u lt, gaiges de m a rin ie rs, so ld ats, m aistran ce
et to u s a u ltre s q ue se ro n t au so u lt et gage de le u r dicte com pagnie,
p ro v ie n d ro n t a la p o rtio n et p a rt des p a tro n s et m a rin ie rs faisan t
lad icte p e sch erie, le to u t su iv an t ce q ue sera ad visé p a r lesdicts
d ép u tés et q u e co g n o istro n t estre besoin g et n ecessaire fo rn ir p o u r
l’e n tre ten em en t de le u r dicte co m pag nie et p o u r le proffict et utillité
d ’icelle.
E t p a rc e q ue la to u ta lle co n se rv atio n de lad icte com pagnie d e p p en d
de la p ro m p te fo rn itu re de to u t ce q ue ung ch escu n d esd icts assossiés
est ten u faire p o u r sad icte p a rtic ip atio n , à ce q ue le co rp s d ’icelle ne
so ict p lu s en p eyne à l’a d v en ir de p re n d re arg e n t à ch ange p o u r les
deffalhans et negligens, d o n ct n ’en ven o y t que confuzion et perte, p o u r
à ce o b v ier a esté co n v en u et acco rd é p a r p acte ex p rès et san s leq u el
la ren o v ellatio n de lad icte sossiété n ’eu st été faicte, que cellui ou
ceulx d esd icts assossiés se tre u v a n tz reffusantz e t deffaillians au
p aiem en t de le u r p a rt et p o rtio n d esd ictes fo rn itu re s,lo rsq u ils en se ro n t
re q u is p a r ceulx qui a u ro n t la ch arg e de re c o u v re r p o u r lad icte
co m pag nie, à la seulle d éclaratio n et ac testatio n d esq u els o n t v o lu et
co n sen ti e stre ad ju stées p ley n e et en tière foy, d an s h u it jo u rs ap rè s
lad icte signification, q u e d em ain te n an t p o u r lo rs luy so ict do n n ée p a r
to u te s p erfectio n s de délayes, au d ict cas se ro n t en tièrem en t p riv és de
le u r p a rt et p a rtic ip a tio n de le u r dicte so ssielté, en laq u elle de
m a in te n a n t o n t ren o n cé et ren o n cen t, s ’en so n t des p a rtis et des
p a rte n t, san s p o u v o ir p ré th e n d re au lcu n s proffitz ne esm olu m ents
d u d ict jo u r d u refu s ou deffalhem ent en là, sau lf seu llem en t d ’estre
p ay és et re m b o u rsé s de le u rd ic tc p a rtic ip a tio n de to u t ce que se
tre u v e ra lo rs en estât, ta n t en ceste ville, B arb arie, q ue ailleu rs, soict
des m a rc h an d ise s, v aisseau lx , b a rq u es et fo rn im en ts d ’icelles et to u tes
a u ltre s ch o ses d e p p en d an te s deladicte co m pag nie, su iv an t l’ap re ciatio n
et estim atio n q u ’en se ra faicte p a r e x p e rs.........
E n co res a esté acco rd é que, en co n tin u a tio n des p réc éd an tz p ach es
p o u rté es et co n ten u es au x actes de lad icte sossietté p a r cy d e v an t
faietz, que au lcu n d esd icts p a rtic ip s ne p o u rra traffiq u er en son nom
ny p a r p e rso n n es in te rp o sé es au xdictes p a rtie s de B onne M assaquarès

�234

PA U L MASSON

la Calle cap de Roze et au ltre s lieux circo n v o isin s au x q u els ladicte
com pagnie faicl lcd ict négoce 11 e m oings en au lcu n a u ltre lieu des
lim ites p o u rtées p a r lesdicts a rrê ts de Sa M ajesté et p e rm issio n du
G rand Seigneur et roy d ’A rgier su r la peyne v o llo n ta ire d e d e u x m il escus
d ’o r sol aplicable u n g tiers a sadicte M ajesté l’a u tre tiers au x h o sp ita u lx
d u d ict M arseille et l’a u ltre tie rs à lad icte com pagnie stip u lée p a r m oy
n o ta ire au proffit des ab san tz sans p o u v o ir estre au lcu n e m en t rem isée
quictée ni m od érée en au lcu n e façon et p o u r q u elq u e cause q ue ce
soict et o u ltre ce sero n t priv és de tous les proffitz q ue a u ro n t esté
faicts auxdictes em piètes qui se ro n t et d e m eu rero n t au beneffice de
ladicte com pagnie ainsi sero n t tan t seu lem en t rem b o u rsé s du fondz
p rin cip al quils a u ro n t forni au xdictes em plettes san s p o u v o ir dem an d er
au lcun au ltre profflt.
Item a esté accordé en tre lesd icts p a rtic ip s de lad icte co m pag nie que
lesd icts d ep p u tés ne p o u rro n t a c co rd er ne p e rm e ttre aux co m m an data ire s q ue sero n t p a r eux eslus p o u r led ict negosse ta n t au dict
B arb arie q ue aille u rs de p o u v o ir rien n e g o tier en le u r p a rtic u lie r ains
seu llem en t leu rs p o rtées que le u r sero n t ac co rd ées p a r lesdicts
d eputtés, les en v o y e ro n t et p re n d ro n t de p a rd e llà in c o rp o rées avecques les m a rc h an d ise s q ue se ro n t ch argées et envoyées s u r les
vaisseaulx de lad icte co m pagnie et p a rle co m pte d ’icelle et les reco u
v re ro n t p a r les m ains d esd icts d e p p u té s......
Sont aussi dem eu rés d ’ac o rd q ue ne sera p e rm is aux p a tro n s des
vaisseau lx de lad icte com pagnie p a sse r ne e n lev er au lcu n s passagiers
s u r iceulx v aisseau lx fors ceulx q u i se ro n t licenciés p a r ladicte
com pagnie ou aussi les a d m in istra te u rs qui sero n t ta n t au d ict Bonne
M assaquarès que cap de Roze, p o u rro n t iceulx re c e p v o ir de la p art
de là tan t p o u r y négocier que a u ltre m e n t au x d ictes esclielles.
D avantage sont dem eu rés d ’a c co rd lesd icts assossiés que in co n tin en t
que les corails, que D ieu ay d an t se ro n t p esch és, a rriv é s q u ’ils seront
au dict M arseille a p p a rte n a n t à celle co m pag nie, les fero n t tra v a ille r et
p ré p a re r lesdicts sieu rs d ep p u tés p o u r les 1ère n a v ig u e r au x parties
d ’A lexandrie ou au ltres lieux et en d ro icts q ue sera a v isé ...... E t poul­
ie reg ard des ro b es et m a rch an d ises que en p ro v ie n d ra ta n t dudict
corail que au ltres m arch an d ises fors et excepté to u ttesfo is de bledz
laynes et cu y rs que v ie n d ro n t desdictes p a rtie s de B a rb arie lesquelles
sero n t ven d u es p a r ceulx qui sero n t com m is et d ep p u té s p a r ladicte
com pagnie p o u r l’cn trctcn cm en t d ’icelle. T o u t le re ste , des lo rs et tout
in co n tin en t que sero n t a rriv é s au d ict M arseille, se ro n t p arta g és entre
lesdicts p artic ip s p o u r et aux fins q ue ch escu n d ’eulx p u isse fere de sa
p a rt à son bon p la isir et vo lu n té.
(L’acte se term in e p a r u n e o b lig a tio n des p a rtic ip a n ts qui engagent
tous leu rs biens dans l’association).
R egistres de M° C h am p orcin, 1585, fol. 76-81.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL
III,

235

— A ch ep t d e p a rtie de n e f p o u r s ie u r T h o m a s L en eh e e t a u ltre s
a p rè s n om m és.

Au nom de D ieu soict-il l’an à la nativ ité no tre seig n eu r m il cin q cens
so ix an te-d eu x et le treziesm e jo u r du m ois d ’ap v ril, rég n a n t le très
crestien p rin ce C harles neufviesm e de ce n o m , lo n g u em en t soit
av ecqu e félixité, am en.
S cachent to u s p résen ts et ad v e n ir que, estan t et p e rso n n ellem en t
estab lis en p résen c e de m oy, n o ta ire ro y al à M arseille, soubzigné. cl
des tesm oin s cy ap rè s nom m és, p a tro n M ichel T eissey re,d e la p résen te
ville de M arseille, leq uel, de son bon gré, ce rta in e sience, p u re et
lib é ra le vollu m té, p a r lui et les siens, h e o irs et su cce sseu rs q u e lco n ­
ques à l’ad v en ir, a v en d u et, p a r tiltre de sim ple p u re ferm e v allable
et irre v o c ab le v en d itio n , rem is et p e rp é tu elle m en t d ésem p aré au sieur
T h o m as L enehe, P ie rre et A ndré G onfaron, L oys Gay et P ie rre de
B aptiste, d u d ict M arseille, com bien quils s o ie n ta h s a n tz ......s c a v o ire st
tro is q u a rtz , syve dix h u ic t caratz, d ’ung n av ire nom m é S ain ct-V icto iir-B o n n a d u eiita re p a r lui acq u is de dam e F ran ç o ise de Foix,
co m tesse de T ende, de la p o rtée de tro is m il q u in tau lx ou en v iro n , se
tro u v a n t è p ré se n t en ce p o rt et av re de M arseille......scav o ir au d ict
L enehe six caratz, au d ict G onfaron et Gay au ltre s six caratz, au d ict
P ie rre de B aptiste six caratz, d e m eu ran t les a u ltre s six caratz au d ict
M ichel T e y sse ire ...... laq u elle vente led ict T ey sseire a faict au x d icts
a sch e p teu rs p o u r le p rix et m o y en n an t la som m e de six cens cscus d ’o r
d ilallie, de q u a ra n tc -h u ic t soulz to u rn o is la pièce, qui rev ie n t à deux
cens cscus p o u r ch asc u n q u a rt et p o u r ch acu n six c a ra tz ......... (Payé
en arg e n t co m p tan t reçu p a r T ey sseire; som m es fou rn ies p o u r l’acoup lem en t re p a re m e n t et éq uipaig e d u d ict n a v ire ). A été stip u lé que
« lcd ict M ichel T ey sseire s’est re te n u et réserv é, re tie n t et ré serv e le
d ro it de p a tro n aig e et seigneurie d u d ict n avyre, tan t q ue iccllu y
n av y re d e m eu rera en e s tâ t.. ..
R egistres de M15 C liam po rcin, 1562, fol. 556 v° — 559.

IV. — T r a n s l a t i o n d u c o m m a n d e m e n t e t p e r m i s s i o n o c t r o y é e p a r le
g r a n d s e i g n e u r d e C o n s t a n t i n o b l e a u x p a r t i c i p e s d e l’a n t i e n e c o m p a ­
g n ie d u c o ra il.

L’an m il six cens et u n g e tle treizièm e jo u r du m ois de m a rs p a r d ev an t
n o u s N icolas de V ento d o c teu r es droietz, co n seiller du ro y lieu ten an t
ac esse u r au siège de ceste ville de M arseille, co m p areu st M" G uillaum e
A rbo ussct, p ro c u re u r au d ict siège, p o u r et au nom des p a rtic ip s de
l’an tien n e co m pag nie du co rail, qui nous a u ro it dict p a r sa re q u ê te
que lad icte com pagnie a o b ten u un g co m m an d em en t du G rand S eig neur
en C o n stan tin o b le, co n c e rn a n t la p e rm issio n de la p esch e du co rail,
que lesd its associés ont faculté de faire faire au x p a rtie s de M assa-

�236

PAUL MASSON

carès la Galle B onne el Cap de R ose, et, d ’a u lta n t que lad ite p erm issio n
se trouve escripte en langue tu rq u e sq u e, nou s a u ro it req u is icelle
faire tran slate r en langue franço ise p a r le tru c h e m e n t de sa M ajesté,
p o u r ap rès leu r p o u v o ir serv ir ain sy p a r d ev an t et c o n tre q u ’il a p p a r­
tien d ra, ail bas de laq uelle req u ête et réq u isitio n nous, d it lieu ten an t,
au rio n s com m is à H o nnoré Suffin, in te rp rè te du ro y , fere la tra d u c tio n
requise, p a rtie appellée, p re sta n t p ré a la b le m e n t le serm en t en tel cas
requis.
Et, en v ertu de ce, A ntlioinc A rnaud, serg en t ro y al a u d ic t siège,
au ro it baillé assignation et ap pellé T hom as et A n thoine de L enches
seigneurs de M oyssac (1), p a rla n t à le u r m ère et fem m e d u d ict sieu r
de M oyssac à co m p aro ir p a r devant nous et led it Suffin, in te rp rè te du
roy, à ce jo u rd ’h u y à n eu f h e u re s, atte n d a n t dix d u m atin, p o u r veoir
p ro cé d er à lad ite tra d u c tio n ain si q u ’il a p p a rtie n d ra .
A dvenue laquelle h e u re assignée led it m a ître A rb o u sset, au dict
nom , nous au ro it d ’ab o n d an t req u is en p retc n ce ou deffault des p a rties
ad verses v o u lo ir defferer le serm en t a u d it in te rp rè te du ro y et à ces
fins q u ’il ait à p ro c é d e r à lad ite tra d u c tio n .
E t, au co n tra ire, nul ne se sero it p résen té ny co m p areu .
E t nous, d it lieu ten an t acesseu r, av o n s do n n é deifault c o n tre lesdits
T hom as et A nthoine de L enches, p o u r le proffict du q u el av ons faict
p re ste r le serm en t en tel cas re q u is au d ict Ilo n n o ré Suffin, in te rp rè te
du roy, de bien et deuem ent p ro c é d e r à lad icle tra d u c tio n selon D ieu
et co nscience.
E t, ce fait, icelui Suffin a
pro céd é en n o tre p résen c e à lad icte tra d u c tio n d u d ict co m m an dem ent
et p erm issio n escrip te en le ttre tu rq u e sq u e en lan gue fra n ço ise com m e
s’ensuict.
Le valeureux seigneur des seigneurs clém en t et m agnan im e, v ertu eu x
et su p rêm e de toute p réém in en ce et h o n n e u r, digne et plein de félixité
et ré p u ta tio n à luy o ctro y ée p a r la grâce de la divin e P ro v id en ce,
au suffisant et trè s p ru d e n t B eglierbey d ’A lgier, d u q u el la félixité soit
perp étu elle, et au v én érab le ju ste ju g e n o tre p ré sid e n t les p arfaits
m ou su lm ans, au m agnifie cady d ’A lgier en B arb ary e, d u q u el la v ertu
et science soit en au g m en tatio n et au cm in de la scale d ’A lgier.
D epuis la récep tio n d u divin et im p é ria l sigil n o stre, m anifeste vous
soit que l’am b assa d eu r de l’e m p ereu r de F ra n c e a m an d é u n e req u este
à m a sublim e el très h e u re u se P o rte nou s d isan t et signiffiant connue
en A lgier, T h u n ix et T rip o ly , lieu x et pays d u reig n e de B arb ary e et
Bona, ceux q u y p esch o ien t le co u ra il en ces m ers, nom m és A nthon
L enche et P ierre B ausset et ses co m paig nons, m a rc h a n s de M ar­
seille, souloy ent d ’an cien n eté p e sc h e r le co u ra il en ces lieux et allo yent
p a r cy devant à la scale de B ona, Cap de B o zee t C alla de M assacarès et,
p résen tem en t de nou veau, en v ertu de ce n o stre im p é ria l co m m an ­
dem ent, nous leu r do n n o n s am ple et seu re lib e rté à ce q u ’ils p u isse n t
(1) M oissac, c a n to n d e T a v e r n e s , a r r o n d . d e B r ig n o le s , V a r.

�L E S C OM PAGNIE S DU COR A IL

237

p e sch cr le co rail, d e p u is M oiitefousque ju sq u e s à la cap N ègre, p u is­
q u ’il nou s est m anifeste q ue la C alla du lieu de M assacarès dem eu re
et est au p o u v o ir d u d it L enclie et ses co m paig nons, l’ay an t acq u ise et
louée ju ste m e n t des G enevois. P a r quo y nou s luy co nfirm o ns la su s­
d ite Calle de M assacarès, avec to u s les au ltre s lieu x et escales q u ’ils
so u lo y en t p rem iè rem en t te n ir, d e d an s le M ontefousque et le Cap
N egro. L esquels, avec nos excellen ts co m m an d em en ts, ils ont lev é de
le u rs m ain s d é c la ira n t que n ou s ne v o u lo n s q ue lesd its A nthon L enche
et co m paig nons n ’aie n t seu lem en t à p a y e r q ue m il cin q cens escus
p a r an, p o u r lesd its lieu x et escalle que p rem iè rem en t ils so u lo y en t
te n ir et en co re à p ré se n t tien n en t, et q ue p e rso n n e ne puisse faire
p a ie r ne im p o ser davantage de m il cin q cens escus, ne m oin gt leu r
p o u v o ir lev er lesd its lieu x et que au lcu n g a u ltre ne p re n n e la h a r­
diesse de p e sc h e r en ces lieu x le co u ra il, p a rc e que ain sy est n o stre
volo nté, ne les m o le ste r ny tro u b le r en au lcu n e façon en leu rs
m aiso n s e t b a stio n s, ne faire au lcu n e v iolence, y ay an t d esp en d u
g rosse som m e d’arg en t, ny q u e p e rso n n e le u r p u isse lev er lesd its
lieux. E t ceux q u i v ie n d ro n t à p e sc h e r le co u ra il p o u r le service dud it
A nllion et ses co m p aig n o n s au x d its lieux, ta n t fran ço is que d ’au ltres
n atio n s et aux b a rq u e s, v aisseau x , et n av ires, frégates, b rig an tin es,
facu ltés, m e rclian d iscs et v iv res q u ’ils p o rte ro n t esdits lieux, q u y le u r
fero n t besoin g p o u r lad ite p esch e du co rail et négoce, et traffiq u an ts,
n egotian s, ils p u issen t p aisib lem en t p re n d re m erclian d ises et vituailles à suffisance p o u r le u r v iv re, ac h a p te r to u te s so rtes de m ereh an d ises, pourvoi! q u ’elles ne so ien t p ro h ib ées ni faict c o n tre les
can o n s et cap itu latio n s ju ré e s; p u isse n t négotier, trafiq u e r lib rem e n t
san s que p e rso n n e le u r pu isse d o n n e r fâch erie ni em p esch em en t
au lcu n g . Si que, p o u r le u r argent, ils p u issen t estre serv is de toutes
ch o ses n écessaires p o u r le u r co m m odité et viv re, et que p e rso n n e ne
les p u isse tro u b le r ni em p esch cr, a in s , au co n tra ire , a y a n t de
besoin g de fav eu r et ayde, les fa v o riser en to u t ce q u ’ils a u ro n
besoin g et q ue to u s p u issen t a lle r et v e n ir lib re m e n t et seu rem en t,
C om m andons à to u s cap itain es de nos gallôres, frégates, b rig an tin s
et v o lo n taires, p a tro n s et a u tre s officiers q u y g o u v ern en t en nos te rre s
m a ritim es, com m e B eglierbey, C ady et E nfin des cscalles n o stres,
q u ’ils ne lac en t ch ose c o n tra ire à n o stre su p rêm e et h e u re u x co m ­
m andem ent. E t s’ils le u r a u ro n t faict au lcu n g d e sp la isir ou em pes­
ch em en t ou b ien q u ’ils eu ssen t p ris q u elq u e ch ose de leu rs facu ltés,
faisan t ch ose c o n tra ire à la sévère ju stic e et can o n s et aux su p rêm es
C apitu latio n s ju ré e s, aien t à le u r faire re s titu e r leu rs facu ltés et
m e rclian d ises p e rso n n es et to u t ce quy le u r au ra esté p ris. E t to u s ceulx
q u y a u ro n t faict m al c o n tre les su sd icts les faire m e ttre in c o n tin e n t en
p riso n et faire en ten d re to u t in c o n tin e n t le faict ju ste m e n t com m e il
passe à m a sublim e et su p rêm e P orte. E t desp u is q ue sera p résen tée
req u e ste à m a h e u re u se P o ste, su y v a n t la resp o n se q ue v ou s en au re s
et nos su p rêm es co m m an d em en ts, tous au ssy to st les m e ttre s à exé­
cu tio n , su y v a n t ce quy vou s sera co m m an dé. S ur tels faicts n ou s a

�PAUL MASSON

req u is n o stre h e u re u x co m m an dem ent, co m m an dons à to u s c a p i­
taines et officiers, ta n t de te rre com m e de m er, q u ’ils ay en t à o b é ir à
ce q ue d e ssu s; p a rc e q ue d esp u is tren te ou q u ra n te an s en çà q u ’ils,
o n t pesché lesd its co uraulx, et d esp u is ce tem ps là ju s q u e s au jourd ’huy , ils d o ib v en t p e sch er à l’a d v en ir com m e ils so u llo y en t et ain sy
q u ’ils ont faict p a rle passé. E t sy, d esp u is, il vou s esto it m an d é co m ­
m andem ent de les em p esch er de p e sch er le co u ra il, traffiq u er et
négotier à leu r p la isir su iv an t l’o rd re et lim ite q ue d essu s, v o u s
ad v ertissan t de ne pas faire ou faire faire co n tre les ca n o n s et s u p rê ­
m es cap itu latio n s ju rées. E t tous c e u lx q u y n o u s v o u ld ro n t o b é y r les
descliassercz com m e d éso b éissan ts et, s’il sera de beso in g , les faire
en ten d re à m a su p rêm e P o rte.
E t puis, ay an t veu et leu ces p résen tes, v o u s les re to u rn e re s en tre
les m ains de ceulx q u y les vou s ont présen tées, d o n n an t e n tiè re foy à
n o tre sigil sacré et ain sy vou s le devez scav o ir.
D onné les calendes de l’au guste lune d u p re m ie r de C haban, en
l’année du p ro p h ète neu f cent non an te (1), en n o tre im p é ria le rési­
dence de C onstantinoblc.
E t com m e dessus a esté pro céd é à lad ite tra d u c tio n p a r led ict Suffin,
in te rp rè te du roy, en n o stre p résen ce, et c ’est led it Suflin et nous
signés.
Ve n t o .

H

onoré

Su ff in ,

I n te r p r è te d u r o y o r ü in è r e
e n sa v ille d e M a r s e ille a y p r o s é d é
corne d e ssu s.

S énéchaussée de M arseille. B, 5, 1601-1607, fol. 4-7 (a rc h . des
B ouch es-d u-R hô ne).

! f
1
; 1
ri :

•

V. — Noms des patrons eorailleurs engagés par la compagnie
en 1583, 1584, 1585 (2).
P an tellin i A gnès*.
A ntoine A rd isso n .
A ngellini A llart.
A ntoine A rluc.
A ntoine A llier
E stève A rluc.
M artin A m o u ret.
P ey ro n A rluc
H o n n o rat A rnaud, de C ànos (Can­
A ngeloto A rim ondo *.
Jacom o A rardo *.
nes) .
A nthoine A rardo *.
M onet A u b ert.
*

(1) 1582.
(2) Un certain nombre de ces patrons sont au service de la compagnie pen­
dant trois ou deux ans. On a ici des exemples des noms de famille et des pré­
noms des habitants des petits ports de la Provence orientale, de la Giotat à
Antibes. — Les noms marqués d’un astérisque sont ceux des patrons recrutés
dans le golfe de Gênes sur la Rivière du Ponent, à Oneglia, Alassio, Diano
Marino, dont il est question dans l’acte qui suit. La forme de leurs noms, plus
ou moins francisés, n’y est pas toujours la même : Pantelin Agnezo, .Jules
Figaretto, Joseph Balto, Anthonio Guargua, Nicollas Juge, Dominique Aousto.

�L ES

CO M PAGNIES DU COR AIL

Jean A u d ib ert.
D om enico A voust *.
G asp ard B abcglia.
P ey ro n B allart. "
Jeh an B ar, de B o n n e s.
A ntoine B ertra n d , d ’A n tib o u .
P ey ro n B esson, de C anos.
G eorgi B erg ier.
F ra n ç o is B lan q n art.
F ra n c h isc o u B lanc, de la Sioutad.
Jean B oisson.
Jo se p h B o to n *.
F ilip B ru ny ’ .
A ndriou B uen.
A ntoine C argues *.
G eorgi C h a n o .
Sim on de G laro.
Jacq u es C o rn illo n .
Jean de la G osle.
A n thoine D aoc.
H o n o rât D a u b o u r.
P an teln io D elpiann o.
L azaro D y lo ro .
N icolas D illo ro .
B arlholom eo E sterio *.
H o n o rât E v e sq u e .
M ano F e ra u d o n .
M arco F e rra n d .
Ju les F ig aro to u *.
H o n o rât F o rn ie r, de S aint-T ropez.
Jeh an F u g eiro n .
E stcve G abriel.
A ntoine G antelm i.
L a u re n t G arello.
A ntoine G arin .
P ey ro n G assin.
B arth o u m io u G autier, de S ain tT ro p ez .
M arguet G autier.
U gol G autier.
A n dré G ayant.
N icolas G azelle.
N icollo G iudiche*.
P ey ro n G rallier.
B arth élem y G ros.
P ey ro n G uez.
B ern ard G ydoart.

239

A uban Isn ard , de C anos
B arthélem y Isn a rd .
B oniface Isn a rd .
Jan o n Isn a rd .
N icollas Isn a rd .
F ra n c h isco u J o u r d a n .
B ern ard in J a n o a rt.
N icollas Ju g e.
A n thoine L am b e rt.
A nthoine L am b e rt M arignana (de
M arignane ?)
M ichel M aria.
B arthélem y M azardo *.
Jean M erle.
M artin M onet *.
P ey ro n M onnier.
Jeh an M ontaut.
A ntoine M ontollycu, de C annes.
H o n o rât M o n to llycu.
Jan o n M ontollycu.
B iaise M ur.
L au g ier N avilly.
B arthélem y O lliv ier.
Jeh an O rdano*
Jau m et P e y ro n .
B arth o u m io u P iclio n, de la Ciouta t.
G erentino P irra *.
H o norât P o rta n ie r.
Jean P ro zc .
S au v aire R a p h e l.
B aptiste R ib e ra .
M onet de la R ibbe, de C anos.
L a u re n t R oaze, de C anos.
P ey ro n R oaze.
P ich o n R oaze.
B arthélem y R o b a u d .
Jan o n ou Jo h an n o n R o stan .
L ouis R ougier, de S ain t-T ro p ez.
N icollas R ous*.
Jacom o S alligino.
F ran ço is S alin ier \
A ntoine Segni.
Jacom o S erviel *.
Jean Sibou.
B astian S to rra *.
B astian Stella*.

�240

P A U L MASSON

B arthélem y S troya.
B astian S troya.
Jau m et T a ro n .
A ntoine T y ra rd o u .
L au ren so u V enerand ou*.

Jam et V ial,
P an lh ely m o V ilp ianno .
B atin Viou *.
P au llo n Viou*.
A ugustino Viou

VI. — Prom esse pour m essieurs de la compagnie
de la pesehe du corail.

S achent tous p resan ts et a d v en ir que, l’an m il cin q cens q u a tre vingt
et trois et le cin quiesm e jo u r du m oy s de m ay av an t m idi, com m e
Jehan P au l G untier, du lieu de S ain t-T ro p p es, aie acco rd é les p atro n s
et au ltre s cy ap rè s nom m és, p o u r et aux lins de alc r s e rv ir m essieurs
de la com pagnie p o u r la pesclie du co rail, leq uel Jeh an P au l G ontier
leu r en au ra it faict p a ss e r acte d ’obligation receu p a r m a ître B arthélcm i Ilerm u n d o , n o taire du lieu del S aru, et au ltre n o ta ire de la riv ière
de D ian, les an et jo u r en icelles co ntenu s.
O r est-il que, co n stitu é en le u rs p e rso n n es p a r d ev an t m oy, notaire
ro y al à M arseille soubsigné, et des lesm oin gs cy ap rè s nom m és (suit
ré m u n é ra tio n : 21 p a tro n s d ’O nellio, 2 d ’A rassio, 1 de D ian (1), les
quels, en exécution de la p ro m e sse p a r eulx faicte a u d ic t Jeh an P aul
G ontier et satisfaisan t à icelle, ils o n t p ro m is et p ro m e tte n t au sieu r
P ie rre de B atista p ré se n t et s tip u la n t,... de soy em p lo y er, leu rs
eu v res et p erso n n es, à la dicte p eseh e b ien d e u em e n t et loyalem ent,
ain si que o n t aco u stu m é fere les a u ltre s q u i so n t em ployés à icelle
peseh e, aux m esm es p ach es, q u alités p o rtée s au x d icts actes p a r eux
passés avec led ict p a tro n Jeh an P au l G o n tie r...
(Suit la liste des 24 p a tro n s av ec l’in d ic atio n des so m m es reçues
p a r ch acu n d’eux en p rê t et en don . Le d o n est de 10 écus, le p rê t de
51 ou 52 écus. Les som m es sont à re n d re en co rail ; ils d o iv en t fo u rn ir
à la com pagnie au m inim um six q u in tau x de corail).
L esquels p a tro n s susnom m és, faisant le n o m b re de v in g t-q u atre,
o n tre ç e u lesdites som m es resp ectiv em en t, en p résen c e de m oy no taire
et tém oins soubz nom m és, ascav o ir tre n te tro y s escus d ’o r sol
et cinq soulz to u rn o is q ue sieu r A n thoine S ab atier, dict de M adam e,
à p résen t caissier de lad icte co m pagnie du co rail, lu i a payé p o u r
fere le co m plém ent des escus d ittalie a escu s d ’o r sol, la som m e
de
. E t de p lu s lui a été payé p a r led ict S ab atier, lu i a
payé tren te neuf escus et dem y p o u r a d jo u ster à sep t d esd icls p atro n s
deux escus p o u r ch ascu n p a tro n et ving cin q escu s à dix sep t au ltres
p atro n s, à raiso n dun g eseu et dem y p a r p a tro n , et le dem eu ran t
som m e ont dict av o y r receu p a r les m ains d u d ict p a tro n Jeh an Paul

(1) Diano Marino, Oneglia, Alassio, ports voisins sur la Rivière du Ponent,

à l est de Porto Maurizio. — Saru (?) doit être cherché dans le voisinage.

�L ES

241

COM PAGNIES DU COKAIL

G onticr du p ro p re a rg e n t touttesfois d ’icelle co m pagnie et s’en l'ont
te n ir ac cep te u rs bien payés et satisfaits et en o n t q u ité et q u ite n t
lad ite com pag nie, sans esp o y r de jam ais en fere dem and e. A laq u elle
com pag nie o n t p ro m is et p ro m e tten t les su sn o m m és re n d re et re sti­
tu e r lesd ites som m es à eulx cy d essu s resp ec tiv em e n t p restée s aux
ad m in istra te u rs de lad icte com pagnie, qui so n t au x p a rtie s de B arb arie
p o u rla d ic te e m p re z e ,e n ta n t de co rail, à la raiso n de tre n te q u a tre solz
la liv re p o u rté yci en ceste ville de M arseille au risc p e rd is et fo rtu n e
d esd icts p a tro n s. E t p o u r le reg a rd des a u ltre s som m es à eulz resp ec­
tiv e m en t do n n ées a esté faict à la co n d ictio n to u tesfo y s q u ils se ro n t
ten u s de p e sch er a lad icte em preze d edans ung an six q u in tau x de
co rail p a r ch ascu n g p a tro n . E t a faulte de ce fere lad icte som m e de
dix escus a euz do n n ée sera p a r cliascun d esd icts re n d u e et restitu é e à
lad icte co m pagnie en tan t de c o ra il à la m esm e m e su re, à raiso n de
tre n te q u a tre solz la liv r e . E t au su rp lu s a esté p e rm is d a v o y r le
p ré se n t acte p o u r ag réab le sans y c o n tre v e n ir q u ’ils re m b o u rse ro n t
de to u te d esp en se daum ag e et in té rê ts ...........
F aic t et p assé a u d ic t M arseille et d an s la m aiso n de lad icte com ­
p ag n ie.
R egistres de M” C h am p o rcin , 1583, fol. 276-279.

VII. — Accord et assossiation faicte et passée entre noble Jehan Deisac
sieur de Venelle, Aulbert Massilhon Nicolas du Renel et aultres.
S ach en t to u s p re sa n ts et a d v e n ir que com m e soict ain sy que nob les
Jeh an D eisac, s ie u r de V enelles, P ie rre A lb ertas, sie u r de SainlC ham as, sie u r N icolas du R enel, A lb ert M assilhoç, M agdelon L etlielier, Jeh an b o n Jeh an , m erch an tz de la ville de M arseille, B ern ard in y
B ern ard y , de L ion, ay en t p ro p o u zé et m is en d e lib eratio n de, avec
lay d e de dieu, fere fa b riq u e r q u a n tité de d ra p e rie s en ley nes, à la
façon et de la m esm e q u alité q u e ce fab riq u e n t en la cité de V enize, et
d ’a u ltre s so rtes q u ’ils ad v isero n t et le u r v ie n d ra à p ro p o s de fere,
su iv an t la p e rm issio n et licen se que a p ie u au ro y n o tre seig n e u r le u r
o c tro y er, d o n t ne tro u v a n t p e rso n n e q u ’il soict p lu s ap te et e x p é ri­
m en té en ce fait q u e m e ssire L ois D rera, m e rc h a n t d u d ic t V enize.
Au m oy en de q uo y, ce jo u rd ’h u y , v in g t sixiesm e du m ois d ’ao u st
m il cin q cen s sep tan te et dix, estab lis en le u r p erso n n e p a r (lavant
m oy, n o ta ire ro y al à M arseille soubzigné, et des tesm oin gts cy ap rè s
nom m és, lesd its sieu rs de V en elles......... lesq u els, d esiran tz m é tré en
ex écu tio n et en elfect le u r dicte d é lib ératio n , de le u r bon gré p o u r
eux et les siens, ont p assé le p ré se n t acte de asso ssiatio n e n tre eux et
co n v en tio n av ec led it D rera, p o u r leffect q u e d essu s, ain si q ue cy
ap re s sen su ict.
A ssavoir et p rem iè rem en t o n t co n v en u et a c c o rd é ...... q u e led it
D rera sera ten u , ain si que fere l’a p ro m is en v e rtu de ces p ré se n te s,
IG

�242

PAUL MASSON

de em p lo y er bien et loyallem ent sa p e rso n n e et h e u v res à ce licites et
co nven ables, p o u r la fab ricq u e et c o n stru c tio n de la q u a n tité des
d ra p s q u ’ils v o u d ro n t fere to u tes les an n ées, de la q u alité so rte bonté
e t co lleu r que lad icte com pag nie v o u d ra et d é lib érera fere d u ra n t le
tem p s q u e co n tien d ra lad icte p e rm issio n et lisen se o ctro y ée p a r Sa
M ajesté, leq uel D rera au ra la to u telle, ch arge et a d m in istra tio n , régim e
so licitu d e et su p erin te n d an ce de lad icte co n stru c tio n ..., don t, p o u r ce
faire, lesdits assossiés sero n t te n u s... fo rn ir et d é liv re r au d ict D rera
to u tes le sley n es tein ctu res et au llre sc h o se s q u i se ro n t n e c e ssa ire s...e t
iceluy D rera y em p lo y era sa p e rso n n e et h eu v re avec to u te dilligence
loyaulté et fidellité, à to u t son p o u v o ir et scav o ir, d u ra n t led it tem ps,
sans p o u v o ir v a q u er ni em p lo y er sesdites h e u v res et p e rso n n e p o u r
au lcung s au ltre s affaires p a rtic u lie rs d ’au lcu n g s a u ltre s que ce
so in ct...
(R ép artitio n des ca ra ts : V enelles et A lb ertas 9 ca ra ts, du R enel 2,
L etellie r2 , D rera 4, M assillion 4, B e rn ard in i 2, Jeh an bon Jeh an 1. En
to u t 24).
P o u r ra iso n desqu els q u a ra tz ch ascu n g d e sd ic ts asso ssiés sera tenu
de fo u rn ir et c o n trib u e r p ro p o rlio n n a b lc m e n t ce q ue sera nécessaire
cl co n v ien d ra fo rn ir à lad ite com pagnie p o u r faire lad ite h e u v re et
m a n u factu re........S era ten u led it D rera y e n tre r et c o n trib u e r p o u r ses
q u atre qu aratz et là où led it D rera n a u ro ic t m oyen de p o u v o ir fo rn ir
e ts u p lir p o u r sesdits q u a tre q u a ra tz... lin - sera p e rm is de p re n d re su r
son com pte arg e n t et ch ange p o u r tel tem p s et ain si que p le ra et bon
sem blera au sdits p a rtic ip s .........
Sont au ssy d em eu rés d ’acco rd lesd its p a rtic ip s que, p o u r les peynes
trav au lx v a catio n s et in d u strie de la p e rso n n e d u d it D rera, et afïin
q u ’il ayt m eilh eu r m oyen et vo llo n té de se em ployer à lad icte fabrique
p o u r lad icte com pagnie, icelle sera ten u e lu i p a y er to u tes les années
la som m e de q u a tre escus de q u a ra n te h u ic t soulz pièce de chascune
piece de d rap que se fera et p a re sc h ev c ra en tièrem en t, e sta n t teinctes
et p restes à estre expauzées en vente, estan t toutesfois lesd ites pièces
diceulx d rap s faictes de la façon et m ezure que lo n g a aco u stu m é faire
au d ict Venize, lesq u elles sallaires et som m e que d e ssu s se p ren d ro n t
et p a y ero n t au d ict D rera du b lo d et fonds de lad icte com pagnie,
m oy enent lequel sallaire et p rix q ue d essus icelluv D rera sera ten u se
loger et e n tre te n ir luy, sa fam ille, se rv ite u rs et c h am b rières, à ses
p ro p res coust et d esp an s d u ra n t led ict tem p s, o rm is to u tesfo is le
lo y er de la m aison en laq uelle se fero n t et c o n stru iro n t lesd its drap s,
dans laquelle led it D rera sera tenu faire sa d em eu ran ce et h ab itatio n ,
le lo y e r de laq uelle sera payé p a r lad icte com pagnie.
D avantage a été acco rd é et c o n v e n u ......... q ue led it D rera sera tenu
.........de se ach em in er au d ict V enise et a u tre s lieu x circo n v o isin s que
co n v ien d ra aller, p o u r illec a c c o rd e r tels gens o u v rie rs et experts
audict négoce quil co g n o istra estre n ecessaires p o u r le trav a ilh e et
vacation de lad icte fab riq u e d esd icts d ra p s et te in c tu re s diceulx,
ensem ble p o u r la factu re des m odelles et engiens q u ’il ad v ise ra lui

�LES

CO M PAGNIES DU COHAIL

243

e stre co n v en ab les et necessaires affin de se te n ir p re st p o u r v e n ir en
ceste ville lo rsq u ils en sero n t req u is p a r lad icte com pagnie, et icelluy
D rera de sen re to rn e r en ceste dicte ville p o u r faire ses a p re sts et aultre s choses q u i luy co n v ien d ra faire, p a r to u t le m ois d ’o cto b re p ro ­
ch ain ; lesq u els D rera et a u ltre s g e n s.......... qui p a r lu y se ro n t acco rd és
p o u r le négoce que d essu s, v ie n d ro n t au desp en s de lad icte com pagnie,
desp u is led ict V enise ju sq u e s en ceste v ille ,......
E n co re s ont ils co n v en u p a r au ltre p ach e que, esta n t lesd icts d rap s
laicts tein cts et re n d u s to u s p rests, la com pag nie les ch arg era s u r telz
v aisseau lx et p o u r telle p a rti que les ad v isero n t, soit en L evant ou
alh eu rs, p o u r les v en d re au m e ilh eu r proffict que faire se p o u rra
de lad icte com pag nie, et su iv a n t lo rd re et co m ission d ’icelle, et le
p ro v e n u diceulx se v e n d ra a le u r proffict et beneffice sans que au lcu n g
d e sd ic ts p a rtic ip s p u isse lev er ne p re n d re du fonds d ’icelle co m pa­
gnie, orm is de tro is en tro is ans à la fin d esq u els p o u rro n t, si b o n
le u r sem ble, p re n d re et d e sp a rtir le gain et proffict q ui, D ieu ay d an t, se
fera. Ne p o u rro n t au ssy au lcu n g d esd icts p a rtic ip s p o u v o ir asso ssier
ne re m e tre au lcu n g des q u a ra tz quils o n t et p a rtic ip e n t en lad icte
co m pag nie à au lcu n e au ltre p e rso n n e q ue à ceulx qui so n t nom m ées
en la p ré se n te asso ssiatio n et co m p ag n ie......
S em b lab lem en t ont acco rd é et co n v en u q ue led it sieu r de V enelles
tie n d ra ung hom m e ex p ert et tel q u il a d v ise ra p o u r te n ir le com pte de
a ra iso n de to u te lad icte com pagnie, ta n t des ach ep ts que ventes q u e#se
fero n t et du ré tré c i d ’icelles, au ssy des co m ptes et raiso n s q ue led ict
D rera a u ra b ailh é de lad icte fab ricq u e et factu re d esd icts d ra p s p o u r
leq u el hom m e led it sieu r de V enelles en ré p o n d ra en v ers lad icte com ­
pagnie.
E t, en o u tre, so n t d em eu rés d a co rd , lesdites p a rtie s, que, lo rsq u e
lad icte com pagnie en v o y era aux p a rties de S urie lesdicts d ra p s en
p a rtie s diceulx, se ro n t ten u s les en v o y er et co n sig n er en tre les m ains
de A nllioine M assilhon et nom à au ltre, p o u r, p a r icelluy, estre
v en d u s et c o n tra ctés au m e ilh eu r proffict et u ttilité q ue faire p o u rra
p o u r lad icte com pagnie et to u t ainsi que lu y sera o rd o n n é p a r les
ac co rd s d ’icelle co m pagnie, ù la ch arge touteffois q ue led ict A n thoine
M assilhon en u zera cl a d m in istre ra icelle ch arge bien d eu em en t et
loyallem ent, de la suffizance et p ro b ité d u q u el led ict A u lbcrt
M assilhon, son frère, ta n t en son p ro p re nom que en co res en q u a ­
lité et p ro c u re u r de A ugustin M assilhon, son père, sera ten u en
re sp o n d re et en d o n n e r bon co m p te__ , p o u r les sallaires et p ro v i­
sions d u q u el lad icte com pagnie a p ro m is lu y p a y er à raiso n de tro is
p o u r cen t du net p ro ad e.
E t finablem en t a esté co n v en u et acco rd é e n tre lesd ictes p a rtie s p a r
v alable et m utu elle stip p u la tio n que, là où led ict D rera ne o b serv e ro ict les p a ch es cy d essu s cspeciffiés et p a r lu y p ro m is, et que lad icte
asso ciatio n et co m pag nie ne v ic n d ro ict en effect ou d e m eu rero ic t en
su rsé an ce , p o u r sa co ulpe ou négligence, au d ict cas il sera ten u de
p a y er et ra m b o rse r à lad icte com pag nie to u s les fraix m izes et

�2U

PA UL MASSON

despences que p a r eulx a u ro ie n t esté f'aictes et se p o u rro n t faire p a r
cy ap rè s à l’ad v en ir, en sem ble to u s a u ltre s desp en ses daum ag es et
in th e re sts que p o u rro n t eslre soufferts, et, o u ltre ce, p a y er la peync
vo llo n taire de cinq cens escus d o r ap licab les la m oitié au ro y et
l’au ltre m oitié a lad ite co m pag nie..........
F aict et passé en la ville de M arseille et d a n s la m aison d u d it sieu r
de V enelles.
R egistres de M° C ham p orcin, 1570, fol. 1077-81.

VIII. — Achept de m eisons et jardins pour nobles Jehan Deysac, sei­

gneur de Venelles, Pierre Albertas, Jehan Riquetty et aultres de la
compagnie de l’em prese.
Au nom de D ieu soict-il, l’an m il cin q cens sep tan te ung et le vingt
unièm e jo u r du m ois de décem b re, rég n a n t le trè s crestien p rin ce
C harles, neufviesm e de ce nom , p a r la grâce de D ieu ro y de F ran ce,
conte de P ro v an ce, F o rq u a lq u ie r et te rre s ad jacen tes, long uem ent
soict-il avecques félixite, am en. S achent to u s p résen tz et a d v en ir que,
p a r d ev an t m oy, n o ta ire ro y al à M arseille soubzigné, et des tesm oings
cy ap rès nom m és, p e rso n n ellem en t estab li h o n o ra b le hom m e A ntlioine
D rivet, m arch an d de la ville de M arseille, leq u el de son b o n gré etlib érallc vollonté, p o u r lui et les siens, h o irs et su cce sseu rs q u elco n q u es à
l’a’d v en ir, a vandu et, p a r tillet de sim ple, p u re form e, v allable et
et irrév o cab le vendicion, rem is et p e rp e tu alle m en t d ésam p aré, sans
réten tio n au leu n e tacite et ex presse, à nob les et h o n o ra b le s p e r­
sonnes, Jeh an D eisae, sieu r de V enelles, P ie rre A lb ertas, sie u r de
N ers (1), Jeh an R iqueli, sieu r de M irabeau, S éb astian C abre, sie u r de
R ocovaire, B ern ard in i B ern ard i, de L ion, sieu rs A nthoine de L enzo,
A scanio R oncailhe, P elro -P au lo N obili, tous deux assossiés, P ierre
G ardiolle, N icollas du R e n d , A ubert M assallion, A ugier P e rre l, m aître
L ois D rera, v inisien , Jeh an bon Jeh an d u d ict M arseille et au ltres
assossiés au faict de l’em preze de la d ra p e rie en len n es, novellem ent
d ressée en cesle ville, en la m an ière de V enize et a u ltre s so rtes q u ’ilz
ad v isero n t et bon lu i sem b lera fere, ain si q ue a p e rt de le u r dicte
assossiation et com pagnie, acte reccu p a r m oy n o ta ire soubzigné en
lan néc m il cin q cents sep tan te et du tran tie sm e jo u r de décem b re, et
ce p o u r les p a rts et caratz que ch acun g d’eulx e n tre n t et p a rtic ip en t
en lad icle com pagnie, ta n t en le u r p ro p re nom s et chefs q u e com m e
cessionn aires et ay an t le d ro ict de au leu n g de lad icte com pagnie ainsi
que ci ap rès sera p a rtic u liè re m e n t déclaré.
A ssavoir et p rem ièrem en t lcd ict Jeh an D eisae, seig n eu r de V enelles,
p o u r tro is cairatz, led ict seig n eu r de N ers p o u r deux, led ict seig n eu r de
M irabeau p o u r deux, led ict sieu r S éb astian C abre p o u r deux, led ict

(1) Venelles, commune de l’arrondissement d'Aix. — Voir page 25 note 3. —
Roquevaire ch-1. de canton, près Marseille.

�L ES C OM PAG NIE S DU COR A IL

245

de L enzo p o u r a u ltre s deux, lesd icts B ern ard i et B ern ard in y p o u r
deu x .A scan io R oncailhe et P icrre-P au lo N o b illi.asso ssiés, ])onr deux,
sie u r N icollas du R cnel p o u r deux, led ict A u bert M assillon p o u r tro is,
led ict P ie rre G ardiollc p o u r tro is , led ict A ugier P e rre l p o u r un g ,
L o isD re ra p o u r tro is, Jeh an bon Jeh an p o u r ung, A n th o in e B ern ard i
p o u r ung et en co res led ict sieu r de V enelles, av ecqu cs A n th o in e
A lb ertas et co m pag nie p o u r ung ca ira t, p a r eux d esp u is acq u is p a r
cession, faisant en to u t le n o m b re de tra n te ca ira tz en lesquels
co nsiste toute la com pagnie de lad ite em preze du n o m b re d e sq u els
ach ep te u rs sont estes p ré sa n ts les cy ap rè s nom m és, assav o ir led ict
seig n eu r da V enelles, led ict s ie u r de N ers, le sie u r de M irabeau,
C abre, de L enzo, R oncailhe et du R e n d , stip p u lla n ts p o u r les au ltre s
ab san ts, su iv an t les p o u v o y r à eulx d o n n é p a r les a u ltre s de le u r
dicte com pagnie, ain si q u e ont d ic t a p a ro ir de le u r p ro cu ra tio n receue
par
B althezard R enozi, n o ta ire d u d ict M arseille........................
S cavoir est une g ran d e m aison q u e led ict D rivet a en la p ré se n te
ville de M arseille et au p rè s du co u v an t de l'O b serv an ce, en laq u elle il
av oict aco u stu m é faire la c u ra terie, av ecqu cs sa crotLe (1) to u te les
deux ja rd in s et son stable y jo u g n a n t, et tan t q u ’elle co n tien t, toute
av ecq u cs ses d ro icts et ap arten en ces, estan t assize et scituée au lieu
ja d ic t, a u p rè s de l’O b serv ance d u d ict M arseille, co n fro n tan t, d ’une
p a rt, avec une ru e tira n t v ers leglize m ajeure d u d ict M arseille qui est
e n tre la ch ap elle des fraires d issip lin és b la n cs d u d ict co u v an t de
lo b serv a n ce , et le ja rd in des h o irs de feu F ilip Félix, et, d ’a u tre part&gt;
av ecq u cs le ja rd in d u d ict co u v an t et avec la g ran d ru e tira n t v ers
la d o u b a d o u r d u d ict M arseille, et avec ses au ltre s co n fro n ts p lu s v é ri­
tab les si p o in t s’en treu v a ict, y co m p ren a n t au ssi en lad icte vante
ce rta in e ru e te sive an d ro n c (2) b ailh ée à nouvel bailh a l’e u Jeh an B aptiste D alm as p a r m essieu rs les m aîtres ratio n a u x de la co u rte des
co m p tes de ce pays de P ro v an ce, ainsi que a p e rl de l’acte du nouvel
b a ilh p ris et receu p a r m a ître (nom laissé en blanc), n o ta ire d u d ic t
M arseille, le ving t q u a trie sm e ju ille t m il cin q cens tre n te lm ict, estan t
lad icte m aison m o u v an te et s u r la d irecte m ajeure seigneurie du véné­
rab le ch a p itre de l’esglise m ajeu re d u d ict M arseille................
(Le p rix de v en te de la m aison, cro tte, étable, ja rd in s, est fixé à
2 700 écus de 48 so u s; une a u tre m aison « estan t lii au p rè s et to u t au
d a v an t de l’a u ltre » est ven d u e p a r D rivet p o u r 800 écus de 48 sous. De
cette som m e de 3.500 écus il y a à d é d u ire des som m es dues p a r
D rivet. Le paiem en t est ain si réglé : 150 écus co m p tan t, 850 écus au
carêm e p ro ch ain et le reliq u a t, soit 1.662 écus, au R'' ja n v ie r p ro ch ain .
R egistres de M* C ham p orcin, 1571, fol. 1763-67.
(1) Mot p r o v e n ç a l , cav e.
(2) M o t p r o v e n ç a l ( a n d r o u n ) , r u e ll e , cu l d e sac.

��INDEX SOMMAIRE
Affrètements (prix et conditions d’)
73-74, 110.
Aix (draps et soieries d’), 144-145.
Aix (Louis d'), viguier de Marseille,
46, 160-162,166, 174.
Albkrtas (Pierre), seigneur de SaintChamas, 24-27, 61-63, 69, 146, 223,
229, 241-242, 244.
Ai.rkrta s (Antoine-Nicolas d’), fils du
précédent, 40, 41, 45,229,231,232.
Alexandrie, 121-124, 177.
Allemands à Lyon, 218.
Ali P ichinin , caïd de Bône, 96, 100.
Altoviti (Philippe), baron de Castellane, 164-165.
Antibes, 136, 138.

Armand (Honorât), caissicrd’une com­
pagnie du corail, 67.

Artillerie des navires de commerce,
69-70.
Auriol (Bouches-du-Rhône), 136.
Aycard (Isnard), truchement, 8.
Banques de Lyon, 216-228.
Barcelone, 14, 109, 121, 125, 132, 138,
156.
Barques, bâtiments du xvi° siècle, 68.
Bastion de France, 17, 23, 30, 51,
53-54, 79-91, 103-107.
Bateaux corailleurs, 108-109, 114-115,
169.
Bâtiments de mer, voir navires.
B attista (Pierre de), associé d’une
Compagnie du corail, 24, 62, 72, 229,
231, 232, 235.
Baptiste (Alphonse de), fils du précé­
dent, 67,'‘229.
Bausset (Pierre), seigneur de Roque­
fort, 18, 20-21, 23-26, 40, 61-63, 65,
191, 230-236.
Bausset (Nicolas), seigneur de Roque­
fort, fils du précédent, 40, 43, 45, 49,
53, 230 32.
%

Bausset (Nicolas), neveu du précé­

dent, lieutenant-principal en la séné­
chaussée de Marseille, 44, 49.
B kaunier(Claude), associé d’une com­
pagnie de Tunis, 161-162, 165, 167,
174, 176, 177.
Bérengier (Antoine), négociant mar­
seillais, 177, 180-181.
Bernardini et Bernardi, maison de
banquiers-négociants de Lyon, 146147, 150, 155, 221, 225-226, 240, 241.
Bernus, ou barracans, étoffe de laine,
141.
Berzighhlly, négociant de Pise, fil,
129, 139.
Bijoux, 98, 154.
Bizcrte, comptoir de la Compagnie
de Tunis, 168-170, 172-174.
Blés, 63, 64, 66, 68, 91, 96, 110,128-133
172, 185-188.
Bœufs, 94, 139, 193-194.
Bône, port d’Algérie, 24, 31, 63, 79, 82,
92, 231, 236 ; caïd de Bône, 154-155.
Bonvisi, banquiers lucquois à Lyon,
226.
Bonnes (Var). 111.
Brèves (Savary de', am bassadeur à
Constantinople, 103-104, 179.
Briguoles (Var), 136.
Cabre (Sébastien), seigneur de Roquevaire, 26, 28, 147, 221, 230, 244.
Cabre (Jean de), seigneur de SaintPaul, fils du précédent, 40, 41, 230,
231.
Cabre (Louis de), seigneur de Roquevaire, frère de Jean, 40, 41, 48, 230,
231.
Cadeaux faits aux Barbaresques, 96-98,
154, 172-173.
Catfi, mesure pour les grains, 128.
Calle (la), port d’Algérie, 62, 63, 80, 81,
91, 231, 236, 237.

�248

PA UL MASSON

Cannes (Alpes-Maritimes), 111, 239.
Capponi, banquiers de Lyon, 217, 226,
227.
Cap Nègre (Tunisie), 78, 158, 160, 168.
Cap de Rozc (Algérie); 63, 91, 231.
Carat, part d'intérêt dans une com­
pagnie, 57, 58.
Casaulx (Charles), premier consul de
Marseille, 45-50, 68, 160-162, 165,
174, 175.

Casaulx (François), notaire, frère du
précédent, 47, 161,165, 166,

Cassis (Bouches-du-Rhône), 39, 90, IIP

Castellane (Renéede Rieux,dame de),

la belle Cbâteauneuf, 163-165, 177.
ou Catachoi.i (JeanAugustin), associé d’une compa­
gnie du corail, 28,39, 67, 230, 231.
Catalans pêcheurs de corail, 14.
Céramique provençale, 88.
Chaînes d’or, 98, 154.
Changes maritimes, 142.
Chevaux, 102, 139, 140.
Ciotat (la), 39, 90, 111.
Cipriano (Orso Santo), associé d’une
compagnie du corail, 48, 67, 157,
230.
Cire, 139, 199.
Comptoirs des compagnies du corail,
voir Établissements.
Confitures, 93, 197.
Contarenis (Mathieu et Ambroise de),
Vénitiens, 10, 12.
Corail ; importance ancienne, 8-14 ;
pêche, 9-14, 108-116, 126 ; patrons
corailleurs, 110-114, 169, 238-241 ;
produit de la pêche, 114, 115, 170 ;
qualités de corail, 116 ; industrie
du corail, 117-121, 170; maison du
corail, 66, 118; exportations de co­
rail, 121-123, 171.
Corse (pêche du corail en', 10, 13.
Corses ; pêcheurs de corail, 10, 14-16,
48 ; renégats, 99, 154.
Cossa (Jean), comte deTro3res, 10.
Cotignac (Var), 136.
Coton, 109, 155.
Courriers et messagers, 207, 224-225.
Courtiers marseillais, 215.
Cuirs de Barbarie, 64, 96, 110, 134 139,
172, 198-199, 204.
Catachiollo

Damas, tissus de soie, 152-153.
Dattes, 134.
D avid (Nicolas), fougueux ligueur,
associé d’une compagnie de corail,
47, 165, 166.
D aysac (Jean), seigneur de Venelles,
24-26, 28, 32, 140, 145-147, 230,
241-244.
Depositi. Voir Prêts de foire.
D eydier ou D idier (Carlin), associé
d’une compagnie du corail, 20, 24,
30, 48, 230.
D eidier (Cosme), fils du précédent (?),
105, 230.
Doria, famille marseillaise, 28, 38,
104-105.
Draguignan, 136.
Draps, 101, 123, 142-152, 173, 200-201,
204 ; — du Languedoc, 90, 98, 143,
200 ; — de Paris, 98, 143, 200 ; — de
Marseille, 98, 144-151, 200 ; — de
Rouen, 143 ; — de Valence (Espa­
gne), 98, 152, 201 ; — de Barcelone,
152, 201 ; — de Majorque, 98, 152 ;
— de Venise, 201 ; — de soie, voir
Soieries.
D reiia (Louis), Vénitien, directeur de
la manufacture de l’écarlate, 145-150,
241-244.
Ecarlate (Compagnie de 1’), 144-151,
241-245.
Ecus d’or au soleil, 166, 167, 209-214.
Employés des compagnies du corail,
voir Personnel.
Epices, 65, 66, 93, 100, 123-126, 171,
195-196, 224.
Equipages de navires et salaires, 71-72.
Espèces transportées en Barbarie,
141-142.
Etablissements marseillais en Algérie,
78-107 ; personnel, 84-92 ; entretien
et ravitaillem ent, 92-94; relations
avec les indigènes et les Algériens,
94-107.
Facteurs des compagnies du corail, 86.
Famines en Provence, 132.
F errenc , négociants marseillais, 56,
166, 177.
Fèves, 94, 110, 134.
Fium ara Salada, côte nord de la Tuni­
sie, 158, 160, 170.

�les compagnies du corail

Florentino, pêcheurs de corail, 10-12 ;
— à Lyon, 217-218, 225-227.
Foires de Lyon, 215-216.
F orain (Bertrand), négociant mar­
seillais, 13.
F orbin (Jean), négociant marseillais,
13, 29.
F orbin (Jean-Baptiste), seigneur de
Gardanne, 27-29, 40, 48, 58, 140,
229, 231.
Fret, voir Affrètements.
Fromages, 93, 99, 123, 154, 169, 198.
Gadagne. banquiers-négociants de

249

L enche (Désirée), fille de Thomas, 27,
40, 231.
L enche (Thomas), sieur de Moissac,

fils d’Antoine, 50-54, 62, 63, 85, 102106, 229, 236.
L enche (Antoine), frère du précédent,
50, 52, 54, 63, 85, 229.
L ibertat (Pierre), viguier de Mar­
seille, 12, 49.
L ibertat (Barthélemy), frère du pré­
cédent, 49,
Ligue (la) à Marseille, 42-50.
Lisme (lezma), 95, 172, 237.
Livourne, 64,139, 140, 156
Lucquois à Lyon, 217, 225-226.
Lyon, 124-125, 155, 215-228.
Marchandises diverses, 202-203.
Marseillais pêcheurs de corail, 12-14.
Martinis (Jean de), négociant véni­
tien, 10.
Massacarès, nom du Bastion de France
au xvi0 siècle, 30, 33, 34, 35, 51, 63,
80-81, 83-84, 231, 236,237.
Massilhon (Albert ou Aubert), négo­
ciant marseillais, 146, 147, 149, 241244.
Mesures, 128,184.
Miel vendu en Barbarie, 154.
Monnaies d’Espagne, 142, 170,172, 216,
212 ; — de France, 209-214.
Monthehbu (Etienne-Audoin de), as­
socié de deux compagnies du corail,
104, 180-181.
Mouan (Jean), associé d’une compa­
gnie du corail, 20, 24, 27, 230.
Mouan (Lazarin), fils du précédent,
48, 230, 231.
Moustier (Jacques), associé d’une
compagnie du corail, 24, 26, 30, 32,
124, 144, 151, 230, 231.
Moustier (Désiré), fils du précédent,
50, 63, 144, 230.
Moustier (Pierre), frère du précédent,
63, 230.
Moutons, 94, 139, 193-194.

Lyon, 217.
Galions, galionnets, navires du xvi°
siècle, 67-69, 74-75, 121, 124,125.
Gasparo (Philippe), associé d’une
compagnie du corail, 48, 230.
Gênes, 153, 156; ports delà rivière de
Gênes, 111, 240-241.
Génois ; pêcheurs de corail, 9, 14, 18,
34, 35, 99, 111, 158-159, 179; ache­
teurs de corail, 121.
G ermigny (comte de), ambassadeur à
Constantinople, 34-35, 158.
Gondi, banquiers-négociants de Lyon,
217.
Grasse, 38, 136-138.
Horloges, 97, 154.
H ostagier (Pierre), négociant mar­
seillais, 122. 161, 162, 165, 175-177.
Huiles, 61, 92-93.
Hyères, 111.
Iles de Marseille, 76-77.
Intérêt (taux de 1’), 61-62, 222.
Istres (Bouches-du-Rhône), 136.
Italiens à Marseille, 14; — à Lyon,
217-228.
Laines de Barbarie, 64, 139, 199.
L egrand (Claude), truchement, 7.
L enche (Thomas', fondateur de la
première compagnie du corail, 16-18,
23, 24, 27, 35, 37, 62, 65, 68, 72, 124,
129, 235.
K£Aç®UL enche (Antoine), frère du précédent, N apoli.on (les), familles corses éta­
blies à Marseille, 16, 66, 109.
16, 29-31, 32-36, 4f-44, 62, 79, 84,147,
Navires marseillais, 67-76.
157, 158, 229, 231, 232, 24|,
L enche (Visconte), frère du précé­ Nefs, navires du xvi“ siècle, 67-68, 74,
235.
dent, 84, 86, 92, 99. '
/frOAÎ- .

�250

PAUL MASSON

Prix; des blés, 130-131, 185-188, 204;
Nègre (cap), voir cap Nègre.
— de l’orge, 133, 189 ; — des fèves,
Nesles ou pinatelles, monnaie de
134; — des cuirs, 135; — des che­
billon, 166, 167, 210-214.
vaux, 140; — du pain, 99, 189; —
Nice, 136.
du vin, 189-192; — de l’huile, 192;
Nicolle (Jean-Baptiste de), chef de
— delà viande, 193-194; — du sel,
compagnies du corail, 32-36, 159-160,
194; — des épices, 195-193; des
178-180.
draps, 200-201, 204; des soieries,
Nouili, banquiers-négociants de Lyon,
201- 202; — de la vie, 207-208; —
147, 221, 226-227, 244.
prix divers, 141, 168-169, 197-199,
Nobles marchands à Marseille, 19 et
202- 204, 215, 235.
suiv., 28-29.
Provençaux-pêcheurs de corail, 10-14.
Nolis, voir Affrètements.
Noms divers (listes de), 67, 68, 72, 86,
104, 122, 124-125, 146, 147, 161-163, R e n é (le ro i), c o m t e d e P r o v e n c e , 1012, 118, 144-145.
165-166, 176, 177, 180, 181, 217, 238R iqueti (Honoré), négociant m arseil­
241, 244-245.
lais, 21.
Ociie (Jean), concessionnaire de la R iqueti (Jean), seigneur de Mira­
pêche du corail, 12.
beau, fils du précédent, 23, 24, 26,
Olivier (Jean et Pierre), associés
32, 41, 46, 50, 61-63, 65, 68, 147, 191,
d’une compagnie du corail, 40, 63,
229, 231, 232, 244.
230, 231.
R iqueti (Honoré), fils du précédent^
Olivier (demoiselle Claire d’), entre­
28,41,50,52,229.
prend la pêche du corail, 13-14.
R iqueti (Ogier ou Laurent), fière
Ollioules (Var), 137.
cadet d’Honoré, 49-50, 52, 229.
Orge, 133-134.
R oncailhe (Ascanio), négociant de
Ornano (Sampiero d’), célèbre capi­
Lyon, 147, 221, 244.
taine corse, 15.
Rouen, 125.
Ornano (Alphonse d’), fils du précé­
dent, maréchal de France, 43, 51,
Saint-Maximin (Var), 137.
Saint-Tropez (Var), 111.
Paiements de foires, 215, 218-221.
Salaires au xvr siècle, 87-90, 119-121,
Pain, 93-94, 99, 189.
167, 171, 204-207.
Papiers de Provence, 154.
P arassol (Galléas), associé d’une Salvety, officier d’une compagnie du
corail, 34, 48, 102, 158, 230.
compagnie de Tunis, 161, 165, 167,
Sardaigne (pêche du corail en), 10, 13.
174, 177.
P azzi (René de), florentin, chef d’une Satins, 152-153.
S auron (Maurice), consul à Alger,
compagnie de corail, 10-12.
36-37.
Personnel des comptoirs des compa­
Savone, port italien, 109-110, 121, 125,
gnies du corail. 84-92, 167-168.
138, 153, 156.
Peste en Provence, 37-39, 66, 119.
Sénés (Laurent et Claude), bourgeois
Pise, 63, 139.
de Lyon, chefs d’une compagnie,
Poids, 184-185, 193.
104, 106.
Poissons salés, 93, 169, 194.
P ollero, négociants de Savone, 69, Seta (Joseph, délia ou de la), négo­
ciant marseillais, 24, 26, 223, 229.
109-110, 133.
P orrata (Jean), gouverneur du Bas­ Signes (Var), 137.
Soieries, 98, 152-153, 201 202.
tion, 84-85, 99,101, 102, 157, 230.
P orrata (Paul), associé d’une com­ Soubeyran (sieur de), envoyé en mis­
sion en Barbarie, 53.
pagnie du corail, 48, 84, 230.
Prêts de foire, à court terme, 222- S p i n a , b a n q u i e r s - n é g o c i a n t s d e L y o n ,
217, 226-227.
223.

�LES COMPAGNIES DU CORAIL

251

Stornell (Jaunie), négociant m ar­
seillais, 10.

Vaisseaux du xvie siècle, 74-75.
Velours, 100, 101, 152-153.
Sucre, 93, 197.
Venise, 145-146, 150, 152, 241-243.
Suffin (Honoré), truchement, 7, 30-31, Vénitiens, pêcheurs de corail, 11-12,
230.
V enture (Honoré), associé d’une com­
pagnie de Tunis, 161, 16 \ 167, 177.
Tabarka (île de), 14, 158, 179.
V ernet (Jean), associé d’une com­
Tanneries de Provence, 134-138.
pagnie du corail, 24, 30, 32, 230.
Toiles, 153, 202.
V
ernet (frères), associés d'une com­
Toulouse, 124-125, 155.
pagnie de Tunis, 162, 167.
Tripoli de Syrie, 148.
Viande,
93-94.
Truchements en langue turquesque, Vieu (Pierre),
sieur de Noyers, associé
7-8.
d’une
compagnie
de Tunis, 161, 162,
Tunis, 157,167-170; rapports avec les
165,177.
Tunisiens, 172-174, 179.
Villefranche (droit de', 110.
Vins, 61, 92-93.
Valence (Espagne), 125, 132, 156.

t

��TABLE DES MATIÈRES
Pages
A v a n t - p r o p o s .............................................................................................................. . . .

1 -6

Ch a p it r e
»
»
«
»
»
»
»
»

I. — L e s d é b u ts d e la c o m p a g n ie d u c o r a il (1 5 33 8 0 ) e t la n o b l e s s e c o m m e r ç a n t e e n P r o ­
v e n c e .............................................................................................
7 -3 1
II. — L a c o m p a g n ie d u c o r a il e t s e s v ic i s s it u d e s
(1 5 8 0 -1 6 0 2 )............................................................................... 3 2 -5 5
III. — U n e c o m p a g n ie m a r s e illa is e a u x v i” s iè c le ;
s o n o r g a n is a tio n , s o n o u t ill a g e .................................
5 6 -7 7
IV . — L e s é t a b lis s e m e n t s m a r s e illa is e n A lg é r ie a u
xvi* s i è c l e .......................................................................... . . . 7 8 -1 0 7
V . — L a p ê c h e d u c o r a il e t le c o m m e r c e d e s é p i c e s . 1 0 8 -1 2 6
V I. — L e c o m m e r c e d e l ’A lg é r ie e t le s in d u s t r ie s
f r a n ç a is e s ................................................................................ 1 2 7 -1 5 6
V IL — L e s c o m p a g n ie s d e T u n i s ............................. 1 5 7 -1 8 2
V III. — P r ix e t s a l a i r e s ........................................................ 1 8 3 -2 0 8
IX . — L a c r is e m o n é ta ir e a u t e m p s d e la L ig u e .
M a r s e ille e t le s b a n q u e s l y o n n a i s e s ................ 2 0 9 -2 2 8

A p p e n d i c e ................................................................................................................................. 2 2 9 -2 4 5

I. — Tableau synoptique de la répartition des carats lors des
divers renouvellements de la compagnie ducorail.... 229-230
II. — Compagnie et assossietté faicte entre messieurs de la pesclie
du corail à {Marseille........................................................... 231-234
III. — Achept de partie de nef pour sieur Thomas Lenche et aultres
après nommés........................................................ ............... 235
IV. — Translation du commandement et permission octroyée par
le Grand Seigneur de Constantinoble aux participes de
I'antiene compagnie du corail........................................... 2.35-238
V. — Noms des patrons corailleurs engagés par la compagnie en
1583, 1584, 1585 ...................................................................... 238-240
VI. — Promesse pour messieurs de la compagnie de la pesche du
corail........................................................................................ 240-241

�PAUL MASSON

254

Pages
VII. — Accord et assossiation faicte et passée entre noble Jehan
Deisac, sieur de Venelle, Aulbert Massilbon, Nicolas
du Renel et aultres,........................................................... 211-2-14
VIII. — Achept de meisons et jardins pour noble Jehan Dej'sac,
seigneur de Venelles, Pierre Albertas, Jehan Riquetty
et aultres de la compagnie de l'emprese.................... 244-245
I ndex sommaire ............................................................................................... 247-251
TABLE DES GRAVURES

P lanche I. — M aison des de C abre, c o n stru ite en 1535.
»
»
»

II. — M aison de C abre (d é ta ils)........................
32
III et IV. — Vues du p o rt de M arseille au xviesiècle.
V. — M anufacture de co rail à M arseille........................•

Marseille. — Im prim erie du Sémaphore, barlatier , rue Venture,

32
80
120

- .

17 19

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                    <text>ANNALES
DE LA

D ’A I X

1908
Tome 2
Tome II

MARSEILLE

PARIS
FO N TE M O IN G ,

IM P R IM E R IE

É D IT E U R

B A R LAT1E R

19, Rue Venlure, 19

4, Rue Le Goll', 4
1908

�ANNALES
DE LA

D ’A I X

Tome II

MARSEILLE

PARIS
FO N TE M O IN G ,

IM P R IM E R IE

É D IT E U R

B A R LAT1E R

19, Rue Venlure, 19

4, Rue Le Goll', 4
1908

��T A B L E DES MATIERES

Pages

Louis DUCROS. — Jean-Jacques Rousseau. — De Genève à
l’ Hermitage (1712-1757)...............................................

Marseille. — Imprimerie du Sèinaiitiore,

barlatier,

1-418

rue Veinure, 17-19.

��JEAN-JACQUES ROUSSEAU
De

Genève

à

l’ H e r m i t a g e ( 1 7 1 2 - 1 7 5 7 )
PAR

Louis

DUCROS

AVANT-PROPOS
« J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise».
(Les Confessions).

An lendemain de la mort de Rousseau, La Harpe écrivait, dans
le Mercure de France, le 5 octobre 1778 : « Ceserailune chose inté­
ressante de suivre, dans tout le cours de la vie de Rousseau, les
rapports de son caractère avec ses ouvrages, d’étudier à la lois
l’homme et l’écrivain ». Tel est le but que je me suis proposé dans
cette étude, dont je ne me dissimule pas d’ailleurs l’extrême
difficulté.
Qu’il soit très difficile de pénétrer Rousseau, c’est ce que
savent de reste ceux qui l ’ont lu de près et ce qui, je le crains,
n’apparaîtra que trop, au cours de ce travail, à ceux qui le
connaissent moins. A n’envisager, en effet, que l’homme même,
tout est problème pour son biographe : quel fut, au juste, son
caractère? il n’en est pas de plus malaisé à démêler, parce que
Rousseau est pétri de contradictions. Tantôt égoïste et cynique, il
est tantôt, ou paraît, affectueux et tendre, épris d’héroïsme et de
vertu et il semble que c’est pour lui que Pascal ait écrit son
mot fameux sur l’homme : c’est un monstre incompréhensible.
1

�2

LOUIS DUCUOS

Quelle a été sa vie? il n’en est pas, on le jsait, de plus singu­
lière, de plus féconde en surprises, en contrastes, en aventures
de toutes sortes. A-t-il été réellement fou ? et, s’il l’a été, à quelle
époque de sa vie, c’est-à-dire, à quel moment de son œuvre,
l’est-il devenu ?
Or, toutes ces questions ne sont pas seulement intéressantes
par elles-mêmes : elles ont encore, et c’est pour cette raison qu’il
faut les étudier avec soin, une importance littéraire exception­
nelle, puisque Rousseau s’est à tel point exprimé et confessé luimême, non seulement dans ses mémoires, mais dans tous ses
autres écrits, qu’il n’est pas peut-être d’œuvre plus personnelle
que la sienne.
Et cette œuvre est immense : roman, pédagogie, politique,
questions de théâtre et questions religieuses, dans tous ces
domaines il a dit des choses neuves ou, si l’on veut, paradoxales
et qui, en tout cas, provoquent la discussion. J’aurai assigné, je
crois, à Rousseau son vrai rang parmi les littérateurs de son
époque, si je dis qu’en somme il a été l’esprit le plus original
(dans tous les sens du mot), l’écrivain le plus éloquent et le seul
vrai poète du xvm c siècle, avant la Révolution.
Pour ce qui est enfin de son inlluence sur la postérité, il ne
suffirait pas de dire qu’elle a été très grande, car elle a été telle
qu’aucun écrivain d’aucun temps ni d’aucun pays n’en a jamais
exercé une pareille. En littérature, — et pour ne rappeler que ce
que tout le monde sait, — chacun salue en lui le premier maître
du Romantisme français ; car, sans lui, les prédécesseurs mêmes
de ce Romantisme, un Chateaubriand et une Mmc de Staël n’au­
raient pas été tout ce qu’ils furent. El, hors de chez nous, on sait
ce que lui doivent, sans parler de l’auteur de la Critique de la
Raison pitre, les deux plus grands poètes de l’Allemagne, l’auteur
des Brigands et l’auteur de Werther.
En politique, nul n’ignore ce qu’est devenu le Contrat Social
dans les mains des théoriciens et des orateurs de la Révolution ;
et, en pédagogie, il a eu des disciples, et qui comptent, jusqu’à
l’étranger.
Le secret de son action extraordinaire est connu de ses lecteurs;

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

3

à la fois penseur, orateur et poète, Rousseau n’a pas seulement
dés idées fécondes ou brillantes ; il a surtout ce qui fait germer
et fructifier ces idées dans l ’esprit des autres : la chaleur com­
municative, la flamme du style, les frémissements de l’âme enfin
qui seuls peuvent expliquer cette influence vraiment singulière
de certains enchanteurs qui traînent comme à leur suite des géné­
rations successives de penseurs et d’artistes.
Voilà bien des raisons pour me faire pardonner la longueur de
celte étude. Quant à son opportunité, on me permettra de la jus­
tifier brièvement par celte seule considération que, si l’on a
beaucoup écrit, en France et ailleurs, sur Jean-Jacques Rous­
seau, on ne l’a pas peut-être étudié assez à fond ni, je le crois du
moins, avec l’impartialité nécessaire.
Pour ne parler que des auteurs les plus connus, Saint-MarcGirardin, dans son ouvrage, d’ailleurs si ingénieux, mais ina­
chevé, a parlé de Rousseau en adversaire politique, puisqu’il
déclare lui-même qu’ayant entrepris son cours en Sorbonne au
lendemain de 48, « c’était son Contrat social qu’il voulait exa­
miner, afin d’attaquer dans son principe la plus funeste erreur
de toutes celles qui égaraient en ce moment la société. » — En
1851, Morin, tout au contraire (Essai sur ta vie et les ouvrages de
J.-J. Rousseau, 1851) ne prend la plume que pour défendre Rous­
seau contre ses nombreux ennemis et pour se faire, comme il
dit, « l’avocat de Rousseau ». — Plus récemment, un auteur
catholique, M. Henri Beaudouin, a écrit sur Rousseau deux
volumes fort utiles (L a vie et les œuvres de J.-J. Rousseau, 1891)
que je ne me permettrai pas déjuger à cette place : je dirai sim­
plement que sur le même sujet je me propose d’écrire un ouvrage
très différent du sien.
En Angleterre, M. John Morley (Rousseau, 2 vol. London, 1891)
et en Allemagne M. Brockerholf ÇJ.-J. Rousseau. Sein Leben und
Seine Werke, Leipzig, 1874, 3 vo l.) ont écrit sur Rousseaû des
ouvrages consciencieux, intéressants même, je parle surtout de
celui de M. Morley, mais trop peu documentés et, à ce qu’il me
semble du moins, trop dénués d’esprit critique : par exemple, ils
ont trop ajouté foi aux récits des Confessions ; et d’ailleurs un

�4

LOUIS DUCIIOS

écrivain, allemand on anglais, peut-il apprécier pleinement un
écrivain français ? Il y a, il est vrai, un Français, très intelli­
gent et très érudit, le regretté Texte, qui a écrit sur Rousseau une
thèse des plus suggestives : J.-J. Rousseau et les origines du
cosmopolitisme littéraire, 1895. Mais, outre qu’il n’étudie dans
Rousseau qu’une question très particulière, j ’estime que Texte
s’est fortement mépris en voyant dans Rousseau ce qu’il n’a pas
élé vraiment, et ce qu’a été, à sa place, Mme de Staël, à savoir
l ’inventeur du cosmopolitisme littéraire, de cet état d’esprit que
Mmc de Staël précisément a appelé « l ’esprit européen ».
Mais si Rousseau n’élaiL pas, comme on l’a prétendu, un cos­
mopolite, qu’était-il donc? — Avant tout un Genevois, et il faut,
par conséquent, pour essayer de le bien comprendre, se demander
tout d’abord ce qu’est Genève et le caractère genevois ; c’est donc
par un rapide aperçu sur l’esprit genevois que je commencerai
celte élude (1).
Un dernier mot avant d’aborder mon sujet. Les Rousseauistes
me reprocheront peut-être de n’avoir pas attendu, pour écrire
mon livre, l’achèvement de l’œuvre si vaillamment entreprise
par la Société Jean-Jacques Rousseau. Je répondrai que s’il
faut, pour parler de Rousseau, attendre qu’une édition critique
de ses œuvres ait élé publiée, que sa correspondance ait été
complétée, attendre enfin tout ce qu’on découvrira d’inédit au
cours des âges, personne ne devra avant plusieurs générations
rien écrire sur Rousseau. N ’est-il pas permis, dès maintenant,
après avoir rassemblé les documents mis au jour et consulté les
manuscrits connus, en France et surtout en Suisse ; après avoir
essayé, ce qui est plus nouveau qu’on ne pense, de lire Rousseau
avec des yeux non prévenus, n’est-il pas permis, dis je, de

(1) M. Brédif a fait naguère sur Le caractère intellectuel cl moral de
Rousseau (1906), un livre utile et substantiel, mais dont le plan échappe au
lecteur. Et je n’ai pas besoin de rappeler les brillantes causeries de M. Jules
Lemaître, sur Rousseau, 1907. J’aurai plus loin l’occasion de dire mon senti­
ment sur l'ouvrage récent de M"1* Macdonald : J .-J. Rousseau, a neiv crilicism,
London, 1906. Enfin, il me suffira sans doute de mentionner ici le très vivant
et très impartial petit volume de M. Chuquet sur Rousseau dans la collection
des Grands écrivains français, de Hachette.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

5

hasarder une élude, qu’on s’efforcerait d’écrire aussi exacte et
aussi impartiale que possible ? Il m’a semblé qu’une telle
élude, au cas où la mienne aurait ces humbles mérites, pourrait
être utile pour un temps, et celle utilité toute provisoire suffirait
à mon ambition.

��JEAN-JACQUES ROUSSEAU

7

CHAPITRE PREMIER
GENÈVE

ET

L ’ E SPR IT

GENEVOIS

a O lac, sur les bords duquel j ’ai passé les douces heures de
mon enfance ! charmants paysages où j ’ai vu pour la première
fois le lever du soleil, où j ’ai senti les premières émotions du
cœur; hélas! je ne vous verrai plus. Ces clochers, qui s’élèvent
au milieu des chênes et des sapins, ces ateliers, ces fabriques,
bizarrement épars sur des torrents, ces sources, ces prairies, ces
montagnes qui m’ont vu naître, elles ne me verront plus (1) ».
Ainsi Rousseau, au soir de sa vie, évoquait, du fond de sa rue
Plâtrière, le souvenir, à la fois triste et doux, de son ingrate et
toujours chère Genève : c’est l’image de cette même Genève que
j’aimerais évoquer à mon tour pour préparer le lecteur à mieux
comprendre l’originalité du plus illustre de ses enfants; non que
je veuille décrire ce qui fait de Genève une « ville charmante »,
ainsi l ’appelle Claire d’Orbe ; ce n’est pas la Genève pittoresque,
avec son lac enchanteur, que je voudrais peindre, et comment
l’oserais-je d’ailleurs, après Rousseau? mais c’est, si je puis dire,
la Genève politique et morale, que je voudrais brièvement
esquisser, parce que c’est de cette Genève là que Rousseau tient
quelques-uns des traits les plus saillants de son caractère et
même de son génie.
Pour bien faire connaître Genève, il faudrait pouvoir raconter
en détail les émouvantes péripéties de son histoire. Mais, même
à ne la considérer que dans son ensemble et, si l’on peut dire,
(1) J.-J. Rousseau : Lettre à M. le prince de IJelozelski (27 mai 1773).

�8

LOUIS DUCROS

dans son sens général el philosophique, l’histoire de Genève va
nous montrer ces deux nobles choses : comment une petite cité,
entourée de puissants ennemis, réussit, à force de vigilance et de
courage, à sauver son indépendance politique; et comment
cette même cité, par la profondeur et la ténacité de ses convic­
tions religieuses, est devenue l’indestructible foyer d’une foi
nouvelle et le refuge assuré de tous ceux que cette nouvelle foi a
fait chasser de leur pays.
Et d’abord, l’histoire politique de Genève est comme une
longue veillée d’armes ; cette petite cité a contre elle, tour à tour
ou tout à la fois, l’Empereur, l’évêque et le comte de Genevois,
et, plus tard, le duc de Savoie, qui concentre dans ses mains les
droits de l’évêque et du comte : elle tient tête à tous ses ennemis
et, en les opposant habilement l’un à l’autre, elle arrive à les
annuler l’un par l’autre ; et, finalement, après avoir échappé à
mainte embûche et à des coups de main sans nombre, elle
réussit à rester une ville libre, maîtresse absolue de ses des­
tinées. Naguère encore, jalouse à bon droit de son glorieux
passé, elle célébrait, à la fois par d’originales études dues à la
plume de ses plus savants historiens, et par de brillantes fêtes
auxquelles prenait part le peuple tout entier, une des plus
grandes dates et des plus populaires de son histoire : c’est le
12 décembre 1(502, au milieu de la nuit, que les soldats du duc
de Savoie, en train d'escalader la ville, furent repoussés et préci­
pités du haut des murs. Genève, en effet, était défendue par des
remparts depuis le xvie siècle : mais, comme dans les cités anti­
ques, les meilleurs remparts, pour elle, avaient été, de tout
temps, les poitrines de ses bons citoyens : voilà pour l’histoire
politique.
Son histoire religieuse, à partir du xvie siècle, se résume dans
un nom: celui deCalvin. Calvin fut, pour cette Sparte moderne, ce
que Lycurgue avait été pour la Sparte antique : plus qu’un légis­
lateur, un régénérateur. Confondant, comme Licurgue, la mora­
le et la politique, il lit de la vertu d’alors, c’est-à-dire de la piété,
le premier devoir du citoyen; et, par Iarigueurde ses lois, mais
surtout par sa volonté de fer, il dompta la turbulente cité, lui

�9

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

donna, chose étrange ! non seulement une physionomie, mais
des mœurs nouvelles et la recréa vraiment à son image. Que
tout ne soit pas à louer dans son œuvre, c’est ce que la biogra­
phie

même de Rousseau nous donnera mainte occasion de

constater : mais ici encore, comme pour l’histoire politique, si
l’on envisage seulement le but atteint, on ne peut qu’admirer
l’énergie de la vieille cité qui, renouvelée et comme grandie par
le haut idéal moral que lui avait assigné son impérieuxdictateur,
se dressa fièrement, en face de la Rome des papes, comme la for­
teresse inexpugnable du protestantisme.
Or cette ville qui, après avoir si bravement défendu sa liberté
politique, assurait maintenant à tous les Réformés d’Europe la
liberté religieuse, combien comptait-elle donc
13.000 à peine.

d’habitants ?

Il est permis de dire, après cela, que Genève n’est pas seule­
ment la très belle ville aux quais magnifiques qu’admirent seule
les étrangers, mais qu’elle est encore une des plus vaillantes et
des plus nobles cités dont puisse s’enorgueillir la démocratie
moderne ; et l’on comprend alors que, d’être Genevois, cela
inspire une très légitime fierté.
Mais la fierté confine à l’orgueil : les fils de Calvin se sont-ils
gardés de ce travers ? nous abordons ici la psychologie du carac­
tère genevois. Les luttes journalières où, sans cesse, pour défen­
dre sa liberté, on expose sa vie, trempent le caractère et font le
vrai citoyen : mais ce citoyen, elles l’exaltent en même temps
et, lui donnant une très haute idée de sa valeur personnelle,
elles l’inclinent à l’orgueil. Le Genevois est foncièrement orgueil­
leux.
Il n’est pas vaniteux : le vaniteux, comme

le Français,

recherche les honneurs ; il les étale et il s’en vante, comme
aussi de ses hautes relations sociales, et il semble avouer,
par ses vanteries

même, que ces distinctions le rehaussent

à ses propres yeux, qu’il s’en trouve honoré ; vous ne croiriez
pas peut-être, s’il

ne vous le disait, qu’il

ait mérité

tant

d’honneurs et de si illustres amitiés : c’est pourtant vrai, et il fait
en sorte que vous en soyez informé : il y a une réelle humilité au

�10

LOUIS DUCROS

fond de sa vanité. Tout autre est l’orgueilleux : les distinctions et
les récompenses honorifiques, il les dédaigne, il n’en a pas besoin,
lui, pour oser s’estimer tout son prix ; il ne se vante pas, mais
son ton de voix, son attitude, son silence même, son silence sur­
tout en de certaines occasions, vrous font savoir de reste qu’il
sait tout ce qu’il vaut; tel est l’orgueilleux et tel est bien un peu
le Genevois, s’il est vrai qu’il croie avoir un double m otif d’être
content de lui : n’est-il pas d’abord «citoyen de Genève» et ces
mots-là n’onl-ils pas pour lui un aussi beau son que le litre
fameux : civis romanus sum ? N ’est-il pas ensuite protestant et ne
sait-on pas (un proverbe local l ’affirme), qu’il faut au moins
trois juifs pour faire un protestant de Genève? Rousseau lui-mê­
me aura-t-il de l’orgueil ? il n’en saurait manquer étant, on le
verra, de bonne famille genevoise. Seulement la nature l’a de ce
côté si copieusement pourvu qu’on pourrait dire qu’il y a autant
d’orgueil en lui seul que dans toute la ville de Genève.
Mais voici une autre conséquence de l’intensité de la vie
politique : s’il veut être prêt à repousser les attaques subites du
duc de Savoie, à éventer les complots de l’évêque et de tous
ceux qui en veulent à sa liberté, il faut que le Genevois soit tou­
jours aux aguets et sur le qui-vive ; qu’il ait l’œil, non seulement
sur l’ennemi déclaré, mais sur ses complices, il y en a toujours
dans la ville ; plus tard, sous la dictature de Calvin, il faut qu’il
se surveille lui-même s’il veut échapper à la redoutable censure
de MM. les Pasteurs : tout cela fait qu’on se replie en soi et
qu’on s’observe pour donner moins de prise au soupçon ; l’on
se méfie alors et l’on devient soupçonneux soi-même et suscep­
tible à l’excès. On ne s’apprête pas seulement à repousser
l ’offense, mais à la prévenir et, dès lors, là où elle est, on la croit
plus grave, et, là où elle n’est pas, on la supjiose et on n’en
souffre pas moins : ce sera exactement le cas de Rousseau.
On sait qu’il se brouillera successivement avec tous ses amis,
et sans doute il serait ridicule d’avancer que ses compatriotes
sont d’ordinaire ombrageux comme lui ; de même

que son

orgueil est unique, sa susceptibilité maladive n’est aussi qu’à
lui seul ; pourtant à l’origine de celle-ci il y a bien eu, je crois,

�11

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

quelque chose qu’on pourrait, sans trop d’impertinence, appeler
la susceptibilité genevoise.
Dans toute ville libre, comme Genève, il y a au moins deux
partis, les riches et les pauvres, et ces deux partis se disputent
sans cesse : ainsi le veut la liberté ; un parti qui se déclarerait
satisfait serait un parti qui abdique. Il en résulte qu’un bon
citoyen n’a pas le droit de penser que tout va bien dans la répu­
blique ; or jamais les citoyens de Genève n’ont manqué, si l’on
peut ainsi parler, au devoir républicain de trouver à redire à
ce qui est et de fronder les institutions ou les gens en place ;
et c’est pourquoi Genève avait mérité, dès le xvie siècle, qu’on
l’appelât « la cité des mécontents ». Evidemment, dans une
pareille ville, il y a tel quartier où le mécontentement sera par­
ticulièrement vif, où l’on sera révolté et même, si le naturel
n’est pas excellent, envieux de naissance et c’est le quartier
pauvre ; il s’appelle à Genève le quartier Saint-Gervais ; c’est là
que se recrute le parti des mécontents par excellence, de ceux
que, dans la langue du pays, on appelle les avenaires.
Or Rousseau enfant habitera assez longtemps ce quartier et
plus tard il s’y fera des amis et l’on peut dire, je crois, que
l’avenaire de Saint-Gervais ne sera pas étranger, par exemple,
aux violentes invectives du Discours sur l’inégalité contre les
puissants et les riches. Précisément on verra plus loin l’éclio que
trouveront dans le quartier Saint-Gervais les

déclamations

et les colères de ce discours.
Un trait encore pour achever le portrait : descendant des
Allobroges, le Genevois n’est pas exempt d’une certaine rudesse;
dans la conversation il s’applique moins à être aimable qu’à
avoir raison et il a raison un peu durement ; il sait fort bien être
ironique, mais son ironie n’est point légère; il n’a pas assez
fréquenté jadis à Ferney où il eût appris à glisser sans appuyer ;
il ne se contente pas, étant très avisé, de frapper juste, il frappe
un peu fort : Rousseau, lui, frappera de façon à assommer ses
adversaires ; il aura l’ironie accablante et on aura beau s’appeler
l’archevêque de Paris ou le roi de Pologne, aucun titre, pas
même le titre de femme — et il montrera bien par là qu’il n’est

�12

LOUIS DUCROS

pas né en France — ne préservera ses ennemis, on ceux qu’il
considère et traite comme Lels, de ses formidables coups de
boutoir. Il n’est pas un de ses amis, pas une de ses bienfaitrices,
qui ne se soit aperçu à ses dépens qu'il y avait en lui, derrière
le Parisien qui savait être très aimable, un Allobroge qu’on ne
soupçonnait pas, et qui brusquement A'ous insultait.
Voilà ce que j ’appellerai, avec ce qu’il y a ajouté de personnel,
/e caractère genevois de Rousseau. Essayons de préciser mainte­
nant en quoi son esprit est — ou n’est pas — de Genève.
Ecoutez parler ce citoyen, justement fier du rôle qu’il joue
dans la république, où il est « membre du Souverain » : il dit
très librement ce qu’il pense, même si ce qu’il pense n’est pas
l’opinion commune, même s’il est seul de son avis ; en un mot,
ce que Voltaire et les encyclopédistes reprocheront si amèrement
à Jean-Jacques, le Genevois le lait couramment : il fait « bande à
part » — et même assez volontiers, s’il est vrai qu’il ne manque pas
de goût pour le paradoxe : Rousseau, lui, en aura la passion. Mais,
beaucoup moins téméraire que Rousseau, le Genevois ne pousse
pas ses paradoxes très loin et ne les prend pas sans doute très
au sérieux ; car, il faut se hâter de le dire : l’esprit du Genevois
est, avant tout, essentiellement pratique. Il a le sens des affaires,
il sait comment il faut s’y prendre pour gagner de l’argent, ses
riches banquiers l’ont montré de reste et un vieux proverbe
nous assure que, si on voit un Genevois se jeter par la fenêtre,
on ne risque rien de s’y jeter après lui, parce qu’il y a sûrement
quelque chose à gagner.
Rousseau reprochait à ses compatriotes, par la bouche de
Claire d’Orbe, de « trop aimer l’argent », et ce n’est certes pas
un reproche qu’il méritera lui-même. Remarquons pourtant
que, s’il n’est pas intéressé, il n’est pas non plus prodigue : c’est
qu’à Genève, si les patriciens savent s’enrichir, les bourgeois, et
les Rousseau sont de la bourgeoisie, aiment avoir un ménage bien
tenu où recettes et dépenses s’équilibrent. Jean-Jacques de même
aura toujours de l’ordre dans son petit ménage: il tiendra un compte
exact de ses menues dépenses et paiera très strictement ses
petites dettes ; il aura un métier, parce qu’un bon bourgeois

�JEAN-JACQUES KOUSSEAU

13

doit songer au lendemain ; et ces habitudes d’ordre et d’écono­
mie, il ne s’en départira jamais dans sa vie aventureuse et dans
ses courses à travers l’Europe : il sera un nomade et un vaga­
bond ; il ne sera pas, du moins dès qu’il pourra gouverner sa vie,
ce qu’on n’est jamais à Genève : un bohème.
Cet esprit pratique et ce sens des réalités, le Genevois les a
appliqués de tous temps aux sciences naturelles qu’ont cultivées
avec tant d’éclat les Bonnet, les de Saussure, les Gandolle et tant
d’autres. Quand Rousseau touchera à la botanique, ce sera
plutôt en amateur, en « herboriste » suivant son mot, qu’en
savant ; ses lettres sur la botanique, il ne les écrira que très
longtemps après ses grandes œuvres et, quelle que soit la valeur
de ses herbiers, on ne s’inquiéterait pas de noter par exemple
qu’il savait distinguer le gentiana campestris du gentiana filiformis, s’il n’avait pas écrit les phrases que l’on sait par cœur
sur « l’or des genêts et la pourpre des bruyères ». Tandis que le
Genevois, épris de réalités, étudie volontiers la nature en natu­
raliste, Rousseau se plaît à y promener ses rêveries poétiques.
Et de même que le Genevois aime assez, on l’a vu, le commerce
de l ’argent, où il est un très prudent spéculateur, Rousseau ne
se plaît que dans les théories où il est le plus téméraire des
spéculatifs.
A l’inverse donc de ses compatriotes qui, en sciences comme
en affaires, sont très réalistes, il est, lui, le plus idéaliste des
hommes. Tout à l’heure nous constations que né, pour ainsi
dire, mécontent et frondeur, en cela il était bien de son quartier;
maintenant nous voilà amenés à dire au contraire que, théori­
cien et rêveur, c’est-à-dire, épris d’irréel, il n’est plus même de
son pays, du pays où les banques prospèrent et où les spécula­
tions, nullement chimériques,

se traduisent en sonnantes

réalités.
Je n’ai pas l’impertinence de prétendre qu’à Genève on ne
s’intéresse qu’aux réalités de la vie et aux sciences de la nature ;
des œuvres littéraires dans tous les genres me donneraient de
trop éloquents démentis ; mais voyons donc de quelles qualités a
lait surtout preuve l’esprit genevois dans ces sciences morales

�14

LOUIS DUCROS

précisément qui sont le domaine où s’est exercé le génie de Rous­
seau. Pour ce qui est de la morale proprement dite, il suffit de
noter en passant, tant elle saute aux yeux, la parfaite conformité
entre la tendance de Rousseau à moraliser et le plaisir qu’y sem­
blent prendre ses compatriotes : Rousseau prêchera son siècle,
comme les Calvinistes de Genève se prêchent les uns les autres,
et il y aura dans le Genevois Rousseau un prédicant intarissable :
voir tous ses sermons, c’est-à-dire toutes ses œuvres.
Tout prêcheur prend aisément le ton dogmatique : Rousseau
trouvait les Genevois de son temps « un peu pédants » et les
Genevoises «u n peu précieuses». Deux jolies ouvrières échan­
gent devant leur boutique des propos enjoués; supposez-les
françaises, vous devinez ce qui peut les faire rire ; mais nous
sommes à Genève : « Ecrivons notre journal, dit l’une ; c’est cela,
répond l’autre ; le journal le matin et tous les soirs le commen­
taire » ( Nouvelle Héloïse, VI, 5). Rousseau se moque d’elles : mais
lui-même, que fera-t-il donc toute sa vie, sinon écrire le journal
de ses impressions et de ses rêves? et quant au commentaire du
journal, pour mieux s’en acquitter, il se dédoublera et c’est ainsi
que nous aurons Rousseau commentateur, ou, comme il s’ap­
pelle, « juge de Jean-Jacques. »
Pourtant, il semblera aussi sortir de lui-même et nul, dans son
siècle, ne traitera avec plus d’ampleur les questions morales et
politiques. Tandis que ses compatriotes, en louchant à ces ques­
tions,

semblent redouter les conséquences extrêmes, — ils

auraient trop de peine à les mettre d’accord avec la réalité, qui
leur est chère avant tout, — il ira, lui, avec une intrépidité que
rien n’arrête, jusqu’au bout de tous ses raisonnements ; et tout
de même que les Genevois ne sont point très curieux de remonter
aux causes premières et aux origines, — les causes secondes sont
plus sures et très suffisantes à des naturalistes ; et quant à ce qui
est de l’origine des choses, n’a-t-on pas, sur ce point, la Bible et
Calvin pour édifier les esprits sages? — Rousseau, au contraire,
remettra tout en question, les principes de l’éducation, comme
les fondements des religions et des sociétés : un pur Genevois
n’aurait certainement pas écrit l’Émile ni le Contrat Social. On

�JEAN-JACQUES HOUSSE AU

15

peut donc avancer, je crois, que Rousseau a plus d’audace et de
profondeur d’esprit, qu’il est vraiment plus philosophe qu’aucun
de ses compatriotes : c’est le seul grand penseur qu’ait eu Genève.
Et enfin, dernière et suprême différence : si la nature n’a refusé
aux Genevois ni les facultés artistiques, ni certaines qualités
littéraires, telles que la solidité, l’ingéniosité ou l’humour, je ne
crois pas cependant qu’elle les ait doués de la grande imagi­
nation qui fait les poètes. Or, que Rousseau soit un grand ima­
ginatif, qu’il soit même le seul vrai peintre et le seul vrai poète
du xvm e siècle, c’est ce que nul ne conteste. Et précisément, ce
lac de Genève, il est le premier qui se soit avisé de le trouver,
ou, ce qui revient au même, de nous le faire trouver beau :
mais lui-même, pour le voir tel, il a dû s’en éloigner, changer
d’horizon, se dépayser enfin ; son génie a fait de même : il a eu
Genève pour patrie, et on l’oublie trop en France ; mais peutêtre aussi qu’on s’en souvient trop à Genève; car ce génie ne
s’est pleinement épanoui qu’en s’expatriant, disons le mot :
qu’en se francisant d’une certaine manière el dans de certaines
limites. En quelle mesure sa vie à Paris et aussi ses longs
séjours en Savoie, mais, par dessus tout, son étude des auteurs
français ont modifié le Genevois qu’il était de naissance, c’est ce
qui apparaîtra à mesure que nous avancerons dans cette étude,
de même que peu à peu chacune de ses œuvres nous révélera ce
qu’il ne doit ni à Paris, ni à Genève, mais à lui seul, ce qui le
distingue aussi bien de tous les Suisses que de tous les Français
de son temps et ce qui fait en définitive qu’il est bien vraiment,
comme il s’en vante sans cesse, un être unique, et ajoutons :
extrêmement compliqué. On sait que, par les bizarreries de son
caractère, il déconcerta ses amis, comme par l’étrangeté de son
génie il étonna ses contemporains ; ce caractère et ce génie,
même aujourd’hui, après tant d’études dont ils ont été l’objet,
ont gardé pour nous je ne sais quoi d’énigmatique.
Il m’a paru que le meilleur moyen de pénétrer, s’il est pos­
sible, cet homme singulier, qui prétendait « n’être fait comme
aucun des hommes qui existent», c’était de dégager tout d’abord
ce qu’il dut à son pays même, c’est-à-dire précisément ce qui

�16

LOUIS DUCHOS

était fait pour le rendre, en partie du moins, inintelligible à nos
Français du

x v iii0

siècle. Quand on parlait de lui dans les

cercles littéraires ou dans les journaux du temps, on l’appelait
couramment « le citoyen de Genève » ; mais que signifiait cette
appellation et que pouvait bien êti*e au juste un citoyen de
Genève, c’est une question qu’on ne se posait point : c’est à cette
question, vraiment primordiale pour qui veut connaître à fond
Rousseau, que j ’ai essayé de répondre dans le présent chapitre,
avec une témérité, et aussi une liberté de propos dont je devrais
peut-être m’excuser auprès des compatriotes de Rousseau : mais
je m’assure qu’ils ont assez d’esprit pour me prouver que je me
suis trompé quand j ’ai parlé de la susceptibilité genevoise.

�17

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

CHAPITRE II
LA FAMILLE DE ROUSSEAU

Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, le 28 juin 1712, d’Isaac
Rousseau et de Suzanne Bernard. La famille Rousseau nous est
suffisamment connue : c’était une famille de réfugiés français,
dont le représentant le plus ancien qu’aient pu atteindre les
généalogistes, Didier Rousseau, était venu se fixer à Genève au
xvi° siècle. Reçu «habitant » (1) dès 1549, il avait d’abord été
« vendeur de vin » à l’enseigne de la Main, puis libraire.

La

taxe qu’il dut payer pour obtenir le droit de bourgeoisie, et qui
était

proportionnelle aux

moyens d’existence du postulant,

prouve que Didier était très à son aise. Il se maria deux fois et
n’eut d’enfants que de sa seconde femme, Mie Miège, fille d’un
paysan Savoyard. Ainsi, aussi liant que nous puissions remonter
dans la série des ascendants de Rousseau, nous trouvons un
Bibliographie : Confessions, livre I. Noiw. Héloïse, VII, 5. — MussetPathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau. Paris 182, t. ii,
p. 258.— Steinlein : Revue Suisse, 1852,8. — Heyer : Une inscription relative à
Rousseau (Mém. de la Société d’histoire de Genève, t. ix i . — Dufour-Vernes :
Recherches sur J.-J. Rousseau et sa parenté. Genève, 1878. — Eug. Ititter :
La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau, Hachette, 1890. — Je me suis servi
de l’édition de Musset-Pathay (1826) en 25 volumes. D’ailleurs j ’indique tou­
jours l’œuvre et le chapitre de l’œuvre de Rousseau que je cite.
(1) Quiconque, nous dit M. Th. Dufour, venait s’établir à Genève, devait
en demander la permission au Conseil; il prêtait serment aux lois de
la cité et était reçu habitant, titre qui lui restait toute sa vie, s’il ne cher­
chait pas à devenir bourgeois ; ses enfants, nés à Genève, étaient appelés
natifs et ainsi de leurs descendants jusqu’à ce qu’ils fussent admis à la bour­
geoisie. Le nouveau bourgeois conservait cette dénomination et ses enfants,
nés après sa réception à la bourgeoisie, prenaient le titre de citoyens ainsi
que leurs descendants. Cette hiérarchie dura jusqu’en 1792.
2

�18

LOUIS DUCllOS

Français presque un Parisien (Didier était de Montlhéry) et une
Savoyarde, c’est-à-dire, d’un côté, le sang v if et l’esprit d élié:
Didier montra bien vite à Genève, par sa facilité à changer de
métiers et à y réussir, qu’il n’avait pas, quoique huguenot persé­
cuté, laissé son entrain et sa vivacité française à la frontière ; et
nous voyons, d’autre part, par cette tille de la Savoie qui est de
cinq générations en arrière, la plus ancienne aïeule, à nous
connue, de Jean-Jacques, comme un premier et fugitif rayon de
cet esprit savoyard qui est plus délicat et moins tendu que l’es­
prit genevois : Rousseau en subira plus tard et plus directement
la douce influence dans ses flâneries et rêveries à Annecy et aux
Charmettes.
1 Un Parisien uni à une Savoyarde, cela pouvait faire un ménage
très gai ; mais les deux époux, huguenots tous deux, avaient
planté leur lente dans la cité de Calvin : c’était s’engager, en
dépit de leurs origines et qui sait ? de leur tempérament, à vivre
saintement dans la crainte du Seigneur et du Consistoire. Or
cette IuLle, peut-être inconsciente, entre leurs instincts premiers
et l’austère discipline calviniste, lutte qu’il n’est pas téméraire
de supposer chez ces deux étrangers, transplantés à Genève, je la
retrouve, et cette fois manifeste, c’est-à-dire attestée par les
registres consistoriaux, chez la plupart des descendants de
Didier Rousseau.
Déjà même ne voyons-nous pas la femme de Didier admo­
nestée par le Consistoire pour avoir flâné dans la rue à l’heure
du catéchisme, et elle s’excuse en disant qu’il fallait «abreuver
ses bêtes » ; peccadille, à coup sûr, même pour ce temps et dans
cette ville ; mais tout de même, si on la l'attache aux remon­
trances adressées, ici au grand-père de Jean-Jacques pour ses
petites soirées dansantes, là à son père même pour diverses
fredaines et écarts de conduite plus graves, ne semble-t-il pas
que tous ces traits sont comme autant de petites révoltes de
l ’instinct national et, si l’on n’envisage que les ascendants mâles,
comme autant de protestations de cet esprit prim itif et gaulois,
qui, devenu « réformé », c’est-à-dire déjà assez austère, a quelque
peine à se faire genevois par-dessus le marché ?

�19

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Cette difficulté, que semblent avoir eue certains descendant de
Didier Rousseau, sinon à se faire leur place au soleil à Genève,
du moins à s’identifier complètement au caractère et aux mœurs
genevoises, ne nous fait-elle pas déjà pressentir et n’expli­
que-t-elle pas par avance ce bizarre antagonisme entre les deux
nationalités de Jean-Jacques ? Il sera trop français pour les
pasteurs suisses de son temps, comme il avait été tro p « citoyen
de Genève » pour ses amis de Paris.
Sans nous arrêter, plus qu’il ne convient, à cette préformation
lointaine, et forcément conjecturale, d’un génie si contradictoire,
descendons, pour arriver jusqu’à lui, et tout en continuant de
l’expliquer et, pour ainsi dire, de le deviner par eux, la suite
ininterrompue de ses ancêtres à partir de Didier, le chef genevois
de la famille Rousseau.
Jean Rousseau, le second fils de Didier, eut dix-neuf enfants,
dont le septième, David, fut le grand-père de Jean-Jacques.
David eut quatorze enfants, dont beaucoup moururent en bas
âge ; il lui resta six enfants, dont trois fils, qui furent horlogers,
comme l’avaient été leur père et leur grand’père : l’un d'eux,
Isaac, fut le père de Jean-Jacques ; l’autre, David, nous est à peu
près inconnu ; le troisième alla vivre en Hollande ; les trois autres
enfants de David, trois filles, qui furent les tantes de Rousseau,
Se nommaient : Théodora, Clermonde et Suzanne ; celle-ci, la
tante Suzon, devait remplacer au foyer la mère de Rousseau.
Le père et la mère de Rousseau nous sont beaucoup plus
connus que ses ancêtres : voyons cependant ce

que nous

apprennent, ou ce que peuvent nous suggérer sur ces derniers,
les archives et registres du temps. Les Rousseau sont horlogers
de père en fils: or à Genève, au xvnc et au xvm e siècle, un horloger
est tout autre chose qu’un vulgaire artisan (1). D’abord il peut
arriver à une très belle aisance; par exemple, Jean Rousseau,
(1) Coxe, qui visita la Suisse en 1774, écrit ce qui suit sur la ville de
Genève : « Les gens même de la dernière classe sont très instruits et il n’est
aucune ville en Europe où les connaissances soient aussi généralement
répandues. J’ai eu beaucoup de plaisir à m’entretenir de littérature et de
politique avec plusieurs marchands. » Essai sur l ’état présent de la Suisse)
trad. en français par Ramond, 1781, p. 340,

�20

LOUIS DUCROS

l ’arrière grand-père de Jean-Jacques, avait laissé en mourant
30.000 florins, ce qui est une fortune au xvne siècle. Que cet
héritage ait dû être partagé entre de nombreux enfants, que
même tel ancêtre de Rousseau, Didier, par exemple, le fondateur
genevois de la fam ille, ait laissé des affaires quelque peu
embrouillées, il n’en est pas moins vrai qu’il avait acheté — son
titre de bourgeois l’obligeait à être propriétaire à Genève, —
trois maisons et un champ, ce qui constituait alors une très
honnête aisance et ce qui suppose qu’il était parti de France
avec l’escarcelle bien garnie. Ainsi nous avons affaire à une
famille de bonne et solide bourgeoisie : Rousseau s’en souvien­
dra, même dans ses plus mauvais jours. Fils et petit-fils de bons
bourgeois, il n’était pas né pour être laquais. Il recherchera, on
sait avec quelle éloquente amertune, les causes de l’inégalité
parmi les hommes ; mais si je recherche à mon tour les causes
mêmes de cette amertume, je ne crois pas me tromper en
affirmant que l ’une d’elles, tout au moins, était le méconten­
tement du bourgeois déchu et aussi la sourde colère d’un homme
que, dans bien des situations de sa vie, ses ancêtres eussent
désavoué et qui pourtant, par l’àme et le génie, se sentait
supérieur à eux, comme à tous les bourgeois cossus de Genève
et d’ailleurs. Qu’il se l’avoue ou non, ses invectives contre la
société seront d ’abord la revanche du pauvre contre la mauvaise
fortune qui l’a déclassé ; et elles seront en outre un moyen pour
lui de donner habilement le change, non seulement à sa rancune,
mais aussi à l’amer souvenir des fautes et des bassesses qui
l ’auront pour un temps abaissé et avili.
Mais établissons de plus près la situation exacte de sa famille
au sein de celle société bourgeoise de Genève dont elle fait partie :
celte situation même va nous suggérer par avance une première
explication des ardentes révoltes de Jean-Jacques, non plus
contre la société en général, mais contre cette aristocratie gene­
voise à laquelle il donnera un si furieux assaut dans ses Lettres
de la montagne. Les Rousseau étaient de la bourgeoisie (1) : ils
(1) Brunetière a eu tort d’écrire : « Non seulement par leur situation
de fortune, mais par leur éducation, par leurs goûts, par toutes leurs habi-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

21

n’étaient pas de la haute bourgeoisie genevoise. Un citoyen,
dans une petite république comme Genève, ressemble si fort à
un autre citoyen, qu’il faut de toute nécessité, si l’on veut se dis­
tinguer de la foule et avoir un rang, hiérarchiser soigneusement
la république et tenir la main à ce que tous les degrés de celte
frêle hiérarchie ne soient franchis qu’à de certaines conditions,
lesquelles ne seront pas faciles à remplir. Or, quelqu’aisés et
même quelqu’intelligents que paraissent avoir été les Rousseau,
aucun d’eux ne fut des Deux-Cents ; nous aurons à expliquer
plus tard ce qu’était ce conseil : il suffit de savoir ici que qui y
était élu entrait par là même dans la haute bourgeoisie.
Celle-ci en outre, comme pour mieux marquer, en la figurant
aux yeux, son élévation, trônait dans la ville haute, laissant aux
simples bourgeois et au menu peuple les rues basses de la cité ;
et naturellement on était dans ces rues plus frondeur et plus
égalitaire que dans les rues hautes ; et d’avoir passé une partie
au moins de son enfance dans ces quartiers populaires, où
chacun avait la tête très près du bonnet, cela n’était pas un très
mauvais apprentissage pour qui devait écrire contre les patri­
ciens de Genève les Lettres de la montagne et contre tous les
privilégiés de l’univers le Discours sur l'inégalité et le Contrat
social.
A vrai dire, par sa mère, Suzanne Bernard, Jean-Jacques tou­
cha un instant à l ’aristocratie; mais son cousin Bernard qui
avait été son compagnon d’études et qu’il avait aimé comme un
frère chez le pasteur Lambercier, s’empressa de le tenir à distudes, père et mère, oncles et tantes, les parents de Jean-Jacques étaient
peuple, au sens le plus fâcheux du mot et lui-même devait mettre une vanité
singulière à le rappeler toute sa vie. La vulgarité de son origine et, de là, celle
de ses goûts, c’est le premier trait du caractère de Rousseau, celui qui le dis­
tingue de tous les écrivains de son temps, tous bourgeois ou presque tous,
quelques-uns même de l’ancienne marque et dont le premier soin, quand ils
ne le sont pas, est de se vêtir, de se conduire, surtout de parler et d'écrire
comme s’ils l’étaient. » Laissons « les autres écrivains de son temps » qui ne
sont pas en cause ici : mais pour ce qui est de Rousseau et de la famille de
Rousseau, l’erreur de M. Brunetière est manifeste: les Rousseau étaient des
bourgeois et Jean-Jacques, on le verra, resta bourgeois par certains côtés de
son caractère et jusque dans certains détails de sa vie. (Voir Brunetière : Mûries
critiques,
série, p. 259).

�22

LOUIS DUCROS

tance dès qu’il eut pris son essor : « il était un garçon du liant ;
moi, cliélif apprenti, je n’étais plus qu’un enfant de Saint-Ger­
vais. Il n’y avait plus entre nous d’égalité malgré la naissance ;
c’était déroger que de me fréquenter. » On sent, rien qu’à ces
mots écrits si longtemps plus tard, combien dut être vive cette
première blessure, faite à l’amour-propre de l’impressionnable
Jean-Jacques, par la main d’un ami et d’un très proche parent.
En vérité, si l’on rassemble tous ces menus faits, et en se gardant
du reste d’en exagérer l’importance,

n’apparaissent-ils pas

comme autant de signes avant-coureurs, et ne nous préparentils pas à voir surgir un jour le tribun fougueux que les orages
de la vie devaient peu à peu surexciter, puis soudainement
déchaîner sur le monde ? Quand éclata la fureur de ses premières
déclamations, ce fut, on le sait, une stupeur générale. D’où nous
vient celui-ci? s’écriait Voltaire, qui ne devait jamais réussir à
le comprendre ; il venait d’un quartier très lointain, dont les
manières et surtout les passions politiques étaient aussi étran­
gères que possible aux gens du monde et aux gens de lettres de
Paris : il venait du très démocratique el très turbulent quartier
de Saint-Gervais (1).
On sait que le Rhône coupe la ville de Genève en deux parties
inégales, dont l’ une, la plus considérable, située sur la rive
gauche, comprend les rues « hautes » et les rues « basses » ; et
l’autre, sur la rive droite, forme le quartier Saint-Gervais. JeanJacques, qui était né dans la Grand’Rue (rive gauche), sur l’em­
placement de la maison qui porte aujourd’hui le numéro 40,
passa et repassa le Rhône, habitant, cliez son père, tantôt dans
la Grand’Rue depuis sa naissance (1712), jusqu’en 1719 ou 1720,
puis, à cette dernière date, très probablement à Saint-Gervais,
où son père avait passé les premiers temps de son mariage et
où il paraît s’êlre établi après avoir vendu sa maison de la
(1) Un ami d’Isaac Rousseau, Marcel de Mézières, écrira à Jean-Jacques :
« Votre livre sur l'Inégalité des conditions, dédié à nous tous, grands et petits,
n’a jias eu le bonheur de plaire aux premiers. En effet, est-il naturel de sup­
poser quelque égalité entre des individus, dont les uns comptent deux ou trois
générations de syndics dans leurs familles et les autres, cinq ou six d’horlo­
gers et autres artisans honnêtes ? » (E. Ritter : La famille et la jeunesse de
Rousseau, 163).

�23

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Grand’Rue ; et enfin, quand il est mis chez Ducommun, dans la
rue des Etuves, encore dans le quartier Saint-Gervais. C’est à ce
quartier qu’il fait allusion, quand il parle de sa rupture avec
son cousin Bernard, lequel, remonté, après leurs années d’étu­
des communes, dans son quartier aristocratique, demeurait
trop haut désormais pour reconnaître un

apprenti

graveur

« du bas ».
Venons maintenant au père et à la mère de Rousseau : son
père était vraiment un drôle de corps; enthousiaste et versatile,
non seulement il changeait sans cesse de domicile, mais tantôt
il s’engouait d’un nouveau métier et l’horloger se faisait, pour
un temps, maître de danse; tantôt il s’éprenait d’un lointain
pays et, laissant là son violon comme il avait fait de ses outils,
laissant tout, même sa femme, qui était charmante et qu’il
aimait, il allait, de son pied léger, au bout de l’Europe, régler
sa montre et celle des autres sur l’horloge de Constantinople.
Les motifs de cette dernière fugue nous échappent : difficultés
d’argent ou, peut-être, comme on l’a supposé, querelles intes­
tines, non avec sa femme, mais avec la mère de sa femme qui
luisait ménage avec eux ? C’était fuir bien loin sa belle-mère.
Peut-être, puisque les deux époux « s’aimaient d ’amour tendre »,
l’explication de ce brusque départ est-elle uniquement dans le
désir de voir et l’humeur inquiète, laquelle déjà, avant ce loin­
tain voyage, avait inspiré à Isaac cette singulière clause d’un
contrat qu’il avait passé avec deux de ses camarades pour
donner en commun des leçons de danse : « Il sera permis au
sieur Isaac Rousseau de faire un voyage lorsque bon lui
semblera ».
Si nous en croyons les Confessions, Isaac Rousseau, ne pou­
vant obtenir la main de Suzanne Bernard, avait déjà, sur le
conseil de celle-ci, fait un voyage pour essayer de l’oublier.
Tout le monde voyageait, du reste, dans cette famille : Isaac
avait un oncle à Londres et un autre à Hambourg ; son frère
était établi à Amsterdam et son beau-frère mourut en Amérique ;
son cousin germain s’était fixé en Perse et son fils aîné, Fran­
çois, partit pour l’Allemagne et il ne fut plus question de lui. A

�24

LOUIS DUCROS

Genève, cette rue des nations, tant d’étrangers vous entretien­
nent de leur pays qu’on est tenté d’y aller voir et le Genevois
court le monde. Au xvm e siècle, la moitié de Genève avait émi­
gré, si l’on en croit la Lettre sur les spectacles et Rousseau n’exa­
gérait guère. Le territoire était très petit et les réfugiés affluaient
sans cesse : on allait chercher fortune ailleurs.
On a vu que les Rousseau ne craignaient pas de se mettre en
route; mais ce qu’il faut noter ici, c’est cet instinct migrateur qui
poussait le très instable Isaac à promener ses pénates à travers
la ville, ou même hors Aille (il ira se fixer à Nyon) et, sans
aucune raison sérieuse, semble-t-il, lui faisait déserter le foyer
conjugal. « Tu es Genevois, disait-il à son fils Jean-Jacques, tu
verras un jour d’autres peuples, mais quand tu devrais voyager
aussi loin que ton père... » et la suite. Jean-Jacques ne devait
pas aller aussi loin, mais il devait voyager presque toute sa vie ;
et sans doute ce ne fut pas sa faute s’il ne prolongea pas son
séjour dans certains pays ; pourtant nous le verrons se déplaire
en des endroits où il ne fait que d’arriver et en quitter d’autres où
il aurait certainement pu vivre tranquille : et, quand on cherche
la raison de ces départs subits, on ne la trouve pas; c’est qu’il n’y
en a pas d’autre que ce besoin de mouvement qu’il avait hérité
de son père : comme lui et dès les premières étapes de sa jeu­
nesse aventureuse jusqu’à ce qu’il finisse, après tant de courses
folles à travers l’Europe, par se fixer enfin et se terrer dans sa
rue Plâtrière, il ne sait pas trouver son assiette. On se contente
alors de dire qu’il quitte certains lieux parce qu’il s’y croit persé­
cuté ; mais, on le A’erra, cela n’explique pas toutes ses fuites.
Qu’il eût vraiment la manie de la persécution, c’est ce que nous
aurons à rechercher : il aArait, en tous cas, et nous saA'ons de qui
il la tenait, la manie du déplacement, qu’il a appelée lui-même,
dans les Confessions, « sa manie ambulante ». Il semble que,
expiant la hardiesse de ses ancêtres, qui s’étaient expatriés, il se
sentait lui-même, partout où il séjournait, un peu étranger et
dépaysé. Le foyer domestique avait été d’abord transplanté et
puis Isaac en avait été assez mauArais gardien et peu à peu, on
va le voir, par son humeur volage, il le laissa à peu près s’étein-

�25

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dre : ce n’est pas le vagabond Jean-Jacques qui songera à le
rallumer.
Sa mère, Suzanne Bernard, appartenait à une famille qui était,
nous disent les historiens genevois qui s’y connaissent, plus
haut placée que la famille Rousseau sur l’échelle sociale aux
multiples degrés de ce temps-là : un Samuel Bernard, jeune
paysan d’un village au pied du Salève, avait épousé la fdle de
son patron, un très riche négociant et, par là, il était entré, nous
dit-on, dans « la plus haute bourgeoisie, opulente et lettrée ».
Son fils, Jacques Bernard, grand-père maternel de Rousseau,
courut le guilledou, et mourut jeune, ayant vécu trop vite. Il
s’était marié avec une demoiselle Machard, fille d’un homme de
loi, et avait eu quatre enfants, dont la fdle aînée, Suzanne, fut
la mère de Jean-Jacques. La fortune personnelle de celle-ci
s’élevait à 15.000florins; « ma mère était riche », dit Rousseau;
presque riche, dirons-nous, et, en tous cas, plus que son mari,
Isaac, lequel dut faire un stage avant d’obtenir sa main.
Rousseau ne connut pas sa mère : elle mourut une semaine
environ après lui avoir donné le jour et nous-mêmes, malgré les
commérages et espionnages dont elle fut l’objet et qui sont reli­
gieusement consignés dans les régistres du Consistoire, nous la
connaissons trop peu pour savoir en quoi son fds pouvait lui
ressembler. Car qu’elle ait été vue au Molard , déguisée en
paysanne, pour assister à des farces de bateleur et, pour ce, verte­
ment tancée par la vénérable compagnie des pasteurs, — ou encore
qu’elle ait été remarquée par le résident de France, qui parla
d’elle à Jean-Jacques, ou même visitée trop fréquemment aux
yeux de MM. les Pasteurs, par un certain M. Sarrazin, cela
prouve qu’elle devait être agréable à voir et qu’elle aimait les
visites et même la comédie, et encore que MM.

les Pasteurs

avaient de bons espions; mais cela ne prouve rien pour les qua­
lités de cœur ou d’esprit qu’elle pouvait avoir et transmettre
à son fds (1).
(1) Disons pourtant que, d'après un passage des Confessions « elle des­
sinait, chantait, s'accompagnait du théorbe ; elle avait de la lecture et faisait
des vers. » C’est aux leçons de son oncle, le pasteur Bernard, que Suzanne
Bernard devait tout cela.

�26

LOUIS DUCROS

L ’influence du père, que nous connaissons mieux, est plus
certaine et nous la retrouverons dans la première enfance de
Rousseau.
En résumé, des bourgeois français et huguenots, alliés à des
femmes de Genève et des environs, assez aisés malgré quelques
revers de fortune, intelligents, actifs et instruits, comme l’étaient
généralement les réfugiés, tels furent les ancêtres de JeanJacques. Au point de vue physique, aucune tare dans cette
fam ille; ils paraissent tous s’être très bien portés et c’est ce que
nous ne devrons pas oublier quand nous rechercherons si JeanJacques fut réellement fou. Au point de vue moral, le milieu
aurait pu être excellent pour l’éducation d’un enfant, si Isaac
eût été, ce que paraissent avoir été les Rousseau jusqu’à lui, un
vrai chef de famille. Son incroyable légèreté ne compromit pas
seulement la fortune, mais encore l’héritage moral qu’il tenait
des aïeux et ne sut pas transmettre à son fils. Si Jean-Jacques
commença par être un polisson, c’est en grande partie à son père
qu’il en fut redevable.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

27

CHAPITRE III
l ’e n f a n c e

de

rousseau

Dans une rue montante et assez sombre, la Grand’Rue, qui,
d’une part, descend vers le Rhône el, de l’autre, mène à l’Hôtel
de Ville et à la cathédrale de Saint-Pierre, est une boutique
d’horloger; sur l’établi et parmi les outils, des livres qu’on ne
s’attend guère à trouver en pareil lieu : un Tacite, un Plutarque,
et aussi des romans laissés par la mère de Jean-Jacques ; sans
doute, l’Amadis de Gaule et l’Astrée, que contenait la biblio­
thèque de son grand oncle (et non de son grand père, comme il
le dit à tort) le pasteur Samuel Bernard. Après souper, le fils, un
enfant précoce aux cheveux noirs, aux yeux de feu, écoute
avidement les beaux mots et les grandes actions des héros grecs
et romains, ou les galantes aventures d’Amadis et de Céladon; il
en rêve la nuit, il en parle à table « les yeux étincelants, la voix
forte » ; un jour même, il étend la main sur un réchaud allumé
pour imiter le courage de Scévola.
C’est dans ces livres qu’il apprend à lire et se lait sa première
idée du monde : il la gardera toute sa vie. Quand il fréquentera
ses semblables, il les trouvera si différents de ce qu’il les avait
imaginés, qu’il se demandera presque sincèrement ce qu’aurait
pensé d’eux « la grande âme de Fabricius » ; el quand il se reti­
rera dans la solitude, il la peuplera d’êtres charmants et de
cœurs tendres, plus ardents, il est vrai, mais tout aussi angé­
liques que ces belles amantes qui, tout enfant, l’entraînaient sur
les bords fleuris du Lignon, loin de sa Grand’Rue et de la petite
Bibliographie : Confessions. I. Eug. Ritter : La famille et la jeunesse de
J -J. R.

�28

LOUIS DUCROS

boutique d’horloger, loin du monde réel, en un mot, qu’il ne
verra jamais exactement tel qu’il est.
Parfois, quand le père et l’enfant sont fatigués de lire, et ils
lisent jusqu’à la pointe du jour, jusqu’au moment où les hiron­
delles viennent les rappeler, si poétiquement encore, à la réalité,
ils s’interrompent pour parler de la mère disparue et, après
avoir rêvé ensemble, ils mêlent leurs souvenirs ou leurs regrets,
c’est-à-dire qu’après s’être échauffé l’imagination, ils se surexci­
tent les nerfs au milieu des embrassements et des larmes. Après
une telle éducation, on comprend tout le sens qu’il faut prêter à
ces simples mots de Jean-Jacques : a Je sentis avant de penser. »
On connaît le passage des Confessions : Mon père « croyait la
revoir en moi (ma mère), sans pouvoir oublier que je la lui
avais ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses
soupirs, à ses convulsives étreintes, qu’un regret amer se mêlait
à ses caresses; elles n’en étaient que plus tendres. Quand il me
disait: «Jean-Jacques, parlons de ta m è r e »; je lui disais:
« Eli bien ! mon père, nous allons donc pleurer » ; et ce mot seul
lui tirait déjà des larmes. « A h ! disait-il en gémissant, rends-la
moi, console moi d’elle, remplis le vide qn’elle a laissé dans
mon âme. T ’aimerais-je ainsi, si tu n’étais que mon fils ? ».
Pour compléter ce tableau d’intérieur, il faut voir la sœur
cadette d’Isaac, Suzanne Rousseau, « la tante Suzon », en train
de broder ou de chanter, et Jean-Jacques, comme il s’est dépeint
lui-même, assis à ses côtés, prenant plaisir à contempler son
« agréable figure » et à écouter ses « propos caressants » ; et
enfin, attachée à la maison et y étant un peu familière, sans
doute, comme dans tout ménage bourgeois, une jeune domes­
tique, « ma mie Jacqueline », qui avait « un si bon cœur et un
caractère si gai », au dire de quelqu’un qui la connut plus tard ;
c’est Jacqueline qui, lorsque le petit Jean-Jacques était enfermé
dans un galetas pour avoir déchiré ses livres de classe, allait le
consoler et le gâter. Tout cela formait un intérieur assez confor­
table et très doux et le vivant souvenir que paraît en avoir gardé
Rousseau a dû lui mettre au cœur le souci qu’il aura ,à travers
toutes ses pérégrinations et toutes ses aventures, de s’installer à

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

29

sa guise, c’est-à-dire, avec une simplicité bourgeoise et dans une
maison où il se sente bien chez lui.
Isaac Rousseau, qui n’était pas commode à vivre, — l’ombra­
geux Jean-Jacques avait donc de qui tenir, — s’élait signalé par
plusieurs querelles et batteries qui l’avaient fait citer devant le
Consistoire et réprimander : ses deux premières affaires, des
bagatelles, n’eurent pas de conséquences graves ; une troisième
fut plus sérieuse : il s’était emporté contre un propriétaire qui
l ’empêchait de chasser sur ses prés ; il l’avait couché en joue et,
un autre jour, il avait dégainé et l'avait blessé au visage. Il fut
condamné à trois mois de prison ; mais, au lieu d’attendre le
jugement, il avait mis lafrontière entre ses juges et lui et il s’était
lixé définitivement à Nyon, sur les bords du lac, à Irois lieues
de Genève. Puis, se souvenant qu’il avait laissé ses deux fils au
logis, il plaça l’aîné, François, dont je n’ai pas parlé, parce que
nous ne savons presque rien de lui, chez un maître horloger pour
y achever son apprentissage; quant à Jean-Jacques, il l’envoya
à Bossey, petit village aux environs de Genève, chez le pasteur
Lambercier. La vie de famille cessa dès ce moment pour JeanJacques : ainsi il n’avait pas connu sa mère et, dès l’âge de
10 ans, il n’avait plus de foyer : ces deux malheurs, qui pèseront
sur toute sa vie, peuvent servir, je crois, à expliquer certains
travers de son caractère

et même certaines lacunes de son

génie. Par exemple, aurait-il été si gêné et, pour dissimuler sa
gêne, si bourru, en présence des grandes dames qu’il fréquen­
tera plus tard, si la tendresse d’une mère ou, à son défaut, les
caresses des deux femmes qui la remplaçaient au foyer, avaient
encouragé, pour ainsi dire, l’excessive sensibilité de cet enfant à
s’épanouir et à se manifester librement sous l’œil indulgent des
siens ? et n’est-ce pas parce que ces premiers encouragements et
ces libres confidences des années enfantines lui auront manqué,
que sa sensibilité se surveillera et, par bravade, se hérissera dans
les salons parisiens, devant toutes ces femmes du monde dont
certainement le cœur de sa mère lui eût par avance appris le
secret? Sans doute il rencontrera sur sa route Mmc de Warens :
mais ce n’est pas tout à fait de la façon que je voulais dire que

�30

LOUIS DUCIIOS

cette singulière « maman » fera l’éducation de sa sensibilité. Et
serait-il téméraire d’attribuer aussi en partie à cette privation
dès la dixième année, de toute intimité féminine, celte âpreté
d’accent et cette intransigeance logique qui marqueront ses pre­
mières œuvres ?
Suivons le maintenant à Bossey, dans ce presbytère, dont il
nous a fait une si jolie peinture. Avec cet art, que personne n’a
possédé comme lui, de donner la couleur et la vie aux plus
insignifiants détails, il nous promène à travers la maison et le
jardin du pasteur Lambercier, nous fait assister à ses jeux
d’enfant, nous dépeint, et ils nous deviennent tout de suite fami­
liers, tous les hôtes de la maison : c’est d’abord la terrasse à
gauche en entrant, sur laquelle on allait s’asseoir l’après-midi
et qui fut le théâtre de la tragique aventure du noyer ; à l’inté­
rieur, la chambre de travail de Jean-Jacques ; le cabinet de
M. Lambercier à main droite avec « une estampe représentant
tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboi­
siers qui venaient ombrager la fenêtre et passaient jusqu’en
dedans » . Tous ces détails paraissent vrais : pendant qu’il écri­
vait ses Confessions, Jean-Jacques, qui avait tant de peine à se
rappeler certains événements plus importants de sa jeunesse,
n’avait aucun effort à faire pour revoir en imagination, et avec le
charme qui s’attache aux souvenirs de la première enfance, les
menus faits de son séjour à Bossey ; on reconnaît là cette régres­
sion mystérieuse de la mémoire qui, â mesure que nous vieillis­
sons, fait de plus en plus retomber dans l’ombre les choses d’hier
pour éclairer d’un jour tout nouveau les choses du passé, surtout
de notre plus lointain passé.
Je crois, par contre, qu’il se trompe, ou, qu’en tous cas, il
exagère un peu, quand il fait dater de Bossey son amour de la
campagne ; c’est qu’il revoit Bossey avec l’imagination de
l’homme fait qui a écrit la Nouvelle Héloïse. Il n’avait que douze
ans quand il quitta Bossey ; or, la campagne, à cet âge, c’est
surtout le plaisir de s’ébattre en plein air ou, comine il le raconte
lui-même, de « cultiver des petits jardins, de gratter la terre »,
Voire même de creuser des « aqueducs ». Et comme, d’ailleurs, il

�31

.JEAN-JACQUES ROUSSEAU

ne restaque deux ans à Bossey (et de Genève même, de «la Treille»
toute voisine de sa maison, il avait pu contempler la campagne à
loisir), je doute fort qu’il y prît déjà « ce goût si v if qui ne
devait jamais s’éteindre ». Il s’y retrempa surtout et fortifia ses
nerfs, par trop surexcités par les lectures nocturnes et les scènes
d’attendrissement que l’on sait dans la maison paternelle.
Le profit intellectuel de ces deux années d’études fut sans
doute assez mince : si M. Lambercier réussit à lui apprendre un
peu de latin, il l’eut bien vite oublié chez Ducommun et sur les
grandes routes; le profit moral fut, je crois, plus sérieux et,
malgré les défaillances qui suivirent, plus dui'able. Je ne veux
pas parler des sermons de M. Lambercier, qu’il

était tenu

d’entendre régulièrement tous les dimanches et qu’il écoutait
sans doute d’une oreille distraite; un sermon est bien long pour
un esprit si jeune et si impétueux ; mais il y avait le catéchisme
et ici il fallait répondre en plein temple et sous les yeux inquiets
de Mllc Lambercier qu’on aimait, nous dit-on « comme une mère
et peut-être plus » — on parle ainsi quand on n’a pas connu la
sienne — et qu’on avait tant peur « de chagriner». Et il y avait,
plus encore que les leçons de morale, la morale en action, je
veux dire : la façon dont on envisageait, dans ce milieu, et dont
on punissait certaines fautes de conduite. On commit la drama­
tique histoire de ce peigne de Mlle Lambercier qu’on accusait
Jean-Jacques (à tort, je veux bien l’en croire), d’avoir ébréché.
Il niait d’avoir touché le peigne et, malgré les exhortations et les
menaces, alors que

tout l ’accusait, semblait-il, il nia avec

opiniâtreté. Évidemment, pourM. Lambercier l’enfant mentait :
la chose paruttrès grave ; on fit venir son oncle et on lui infligea,
dit-il, « un châtiment effroyable ». La seule chose qu’il y ait à
retenir de cette anecdote (car je ne recherche en tout ceci que ce
qui a pu former, même de loin, le caractère de Rousseau), c’est
l’horreur qu’on avait, dans ce milieu, et qu’il put y puiser luimême, pour le mensonge, le vice, en effet, le plus antipathique à
un protestant. Qu’il soit devenu tout de même capable de mentir
plus tard, c’est ce que je chercherai à élucider et il n’en sera
alors que plus coupable ; mais ce qu’il ne fera jamais, c’est,

�32

LOUIS DUCROS

comme Voltaire, de désavouer effrontément ses livres, ou, comme
Diderot, dans YEncyclopédie, d’écrire une chose pour suggérer le
contraire au lecteur. Si Rousseau ment, il se croira obligé de
cacher ou de pallier un mensonge dont il aura honte, et toujours
il vantera sa franchise, sachant très bien que le premier devoir
d ’un honnête homme, c’est d’être vrai. Cette différence d’attitude
entre Rousseau et les Encyclopédistes (ceux-ci avaient toute une
théorie sur le mensonge utile) (1), et qui est à l’honneur de
Rousseau, je crois qu’il en faut chercher la principale cause
dans leur éducation première : Voltaire et les Encyclopédistes
étaient les élèves des jésuites ; Jean-Jacques avait grandi à
Genève et à Bossey dans des familles de huguenots.
Jusqu’au moment où il quitta Bossey, Rousseau ne vécut en
somme qu’avec d’honnêtes gens, lesquels étaient, par dessus le
marché, des esprits cultivés : les conversations et les exemples
de personnes qui lui tenaient de si près, et qu’il aimait avec
toute la fougue de son âme passionnée, déposèrent certainement
en lui des semences de moralité que les orages de sa jeunesse
empêcheront sans doute de porter beaucoup de fruits, mais
qu’ils n’étoufferont jamais complètement ; c’est en grande partie
le souvenir, persistant malgré ses fautes, de ce qu’il a vu et de
ce qu’il a été lui-même dans sa première enfance, qui l’em ­
pêchera de se fixer pour toujours dans le mal et de rester toute
sa vie ce qu’il va, hélas ! devenir si vite, et l’on verra pourquoi,
après Bossey, un vulgaire polisson (2).
Après quelques mois, et non pas, comme il le croit, deux ou
trois ans, passés chez son oncle et tuteur, Gabriel Bernard,
Rousseau fut mis en apprentissage, d’abord chez le greffier
Masseron, où il ne séjourna guère, ayant été trouvé « inepte » et
traité « d’âne » par son maître, puis chez le graveur Abel
Ducommun, lequel s’engagea, par contrat signé le 20 avril 1725

(1) Voir, sur ce point, mes Encyclopédistes, p. 201.
(2) « Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, élevé ensuite
avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j ’avais reçu dès
ma plus tendre eufance des principes, des maximes... qui ne m’ont jamais
tout à fait abandonné » (Rêveries : 3mo Promenade).

�33

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et moyennant 300 livres et 2 louis d’or d’épingles, « à nourrir et
coucher pendant cinq ans le dit apprenti, à lui apprendre sa
profession de graveur, à l’élever et instruire dans la crainte de
Dieu, comme il est convenable à un père de famille ». Le dit
père de famille avait 20 ans, et, du reste, était un butor qui
entretint son apprenti beaucoup moins dans la crainte de Dieu
que dans la crainte des coups, dont il était fort prodigue.
Nous ne connaissons, il est vrai, le maître graveur que par
l’affreux portrait que nous en a fait son apprenti et ce qu’en dit ce
dernier me paraît être doublement sujet à caution ; il a pu d’abord
le croire sincèrement plus méchant qu’il n’était en réalité en le
comparant forcément avec les gens qu’il venait de quitter; en
effet, des mains quasi paternelles de ce bon M. Lambercier qui
avait eu, à mes yeux, le mérite d’être réprimandé par ses graves
confrères pour son humeur trop enjouée (on l’entendait rire
de loin, nous dit Jean-Jacques), tomber sous la férule d’un
Ducommun, la chute était rude et l’impartialité difficile envers
le nouveau maître dans lequel on ne trouva qu’un « tyran ».
Mais qui ne voit, d’autre part, que plus ce tyran nous paraîtra
injuste et brutal, et plus nous donnerons raison à Jean-Jacques,
qui le rend responsable de sa démoralisation si rapide : toutes
les fautes qu’il a commises alors, il les avoue et, comme pour
mieux s’en punir, il nous les raconte par le menu ; il le dit sans
marchander : il devint fainéant et voleur, mais quoi ! son maître
l’avait littéralement « abruti ». Ce n’est pas, au moins, qu’il
volât de l’argent, cela il ne l’a jamais fait, il tient si peu à l’ar­
gent ! — il ne volait que des pommes à son maître,ou des asper­
ges à Mme Verrat; mais son maître ne l’avait-il pas lui-même
rendu friand, lui si sobre de nature, en le renvoyant de table au
moment où l’on y servait les meilleurs

plats ? et quant à

Mn'o Verrat, c’était son fils qui le poussait à voler pour son
compte ; un « apprenti » peut-il refuser quelque chose à un
« compagnon? » il volait donc des asperges dans leur primeur,
les vendait, avec quelle honte, grands dieux ! et donnait, sans
en soustraire un liard, tout l’argent au fils Verrat, qui s’offrail,
à lui et à un autre camarade, un bon déjeuner. Quant à lui,

�34

LOUIS DUCIIOS

Jean-Jacques, « très coulent de quelques bribes, il ne louchait
pas même à leur vin ». Remarquez enfin que si un jour il s’est
permis d’entrer par effraction dans le cabinet de M. Ducommun,
il n’en a profité que pour manier ses bons outils, « vol bien inno­
cent, puisqu’il n’était tait que pour être employé à son service ».
Or il y avait, dans ce cabinet, des recoupes d’or et des bijoux
précieux : il n’a pas même jeté sur ces objets un regard de
convoitise et pourtant il n’avait jamais plus de quatre ou cinq
sous dans sa poche ; mais voler des bijoux ou de la monnaie,
cela était lié chez lui à des idées de prison et de potence qu’il
fait même naître, tant il en parle avec effroi, dans l’esprit du
lecteur : comparés à de tels brigandages, ses petits vols à lui
heureusement ne sont, et le lecteur en convient sans peine, que
des « espiègleries ». Et tout ce qu’il raconte peut être vrai, mais
ce qui l’est plus sûrement encore, c’est son adresse à battre sa
coulpe sur les épaules de son maître : que Ducommun ait mal­
traité Jean-Jacques, c’est fort possible, mais Jean-Jacques (qu’on
relise les Confessions) le lui a joliment rendu; et si j ’ai insisté
un peu longuement sur ce premier récit de Rousseau (auquel je
n’ai fait qu’ajouter ce que le texte est chargé de nous suggérer),
c’est pour nous mettre en garde dès les premiers pas contre
certains pièges des Confessions : une des habiletés les plus sin­
gulières, et l’on pourrait dire, tant il y réussit merveilleusement,
une des prouesses les plus familières à Jean-Jacques, est de se
frapper la poitrine tout en montant au Capitole : nul n’a excellé,
comme lui, à encadrer ses vices dans le panégyrique de ses
vertus et à se faire pardonner ses pires fautes par le courage de
ses aveux et l'éloquence de ses remords.
En attendant, l’apprenti graveur était tombé dans la boue. Ce
qui l’empêcha de se perdre complètement, c’est sa passion pour
la lecture : il lut avec fureur tout ce qu’il trouvait dans la biblio­
thèque de La Tribu ; et, à ce propos, ne nous a-t-il pas donné
par avance une piquante réfutation de son premier Discours ?
qu’on l’écoute lui-même : «liv ré tout entier à mon nouveau goût,
je ne faisais que lire; je ne volais plus. » Il est donc certain, pour
prendre les termes mêmes de la question posée par l’Académie

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

35

de Dijon, que cette fois au moins « les lettres avaient contribué
à épurer les mœurs » de quelqu’un : mais ce quelqu’un n’avaitil pas été mis au monde pour incarner la contradiction ?
Au lieu des cinq ans, que stipulait son contrat d’apprentissage,
Jean-Jacques n’en passa que trois chez Ducommun. On sait
comment il s’affranchit : deux fois roué de coups par son maître
pour s’être attardé hors ville jusqu’après la fermeture des por­
tes, il se promit de ne pas s’exposer une troisième fois à pareil
accueil ; un dimanche donc (le 14 mars 1728) qu’il avait été
surpris de nouveau par l ’heure et avait vu se lever devant lui les
portes de la AÛlle, il «ju ra de ne plus jamais retourner chez son
maître », et prit la clef des champs. Faut-il ajouter foi au dra­
matique récit qu’il nous a fait de sa fuite dans les Confessions ?
On ne sait. Toujours est-il que, nous ayant donné pour unique
cause de cette fuite les sévices de son maître, il se trahit aussi­
tôt après et ne peut cacher sa joie d’aller à l'aventure et d’entrer,
comme il dit, « dans le vaste espace du monde », libre enfin et
maître de lui, rêvant « festins, trésors et château même, où il
serait favori du seigneur et de la dame et amant de la demoiselle.»
En réalité, dégoûté de son métier et de l’assujétisseinent auquel
il le condamnait, il n’attendait, je crois, que l’occasion de cher­
cher fortune.
En disant adieu à Genève et à la profession qu’il y apprenait,
il se donne l’air de regretter la vie tranquille et unie qu’il eût pu
y mener, si le sort l’avait gratifié d’un meilleur maître ; il aurait
été, dit-il, ccbon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon
ami, bon ouvrier, bon homme en toutes choses, » et il est cer­
tain qu’il ne fut à peu près rien de tout cela ; mais tout cela
n’aurait fait d’ailleurs qu’un homme comme tout le monde et ne
nous aurait pas donné le Rousseau que nous connaissons et
encore moins l'homme exceptionnel et absolument unique qu’il
croyait être : il fit donc bien de rompre sa chaîne et c’est de
quoi, s’estimant à son prix, il était encore plus convaincu que
nous quand il écrivait ce qu’on vient de lire.

�LOUIS DUCIIOS

CHAPITRE IV
LES ANNEES DE VAGABONDAGE

On vient de voir comment Rousseau est sorti de chez Ducommun : le voilà donc seul sur les grandes routes, c’est un vrai
vagabond. Il erra quelques jours, nous dit-il, autour de Genève
« nourri et logé par des paysans de sa connaissance». A force de
« voyager », il arriva à Confîgnon, en Savoie, à deux lieues de
Genève; le curé de Confignon s’appelait M. de Ponlverre et il
était gentilhomme de la cuillier; ce titre, fameux dans l’iiisloire
de Genève, attire son attention et curieux, dit-il, de voir comment
étaient faits les gentilshommes de la cuillier, il va, sans plus de
façon, faire visite à M. de Pontverre.
Le curé le reçoit très bien et, tout de suite, lui parle de l’hérésie
et l’invite à dîner; puis il entame sa conversion. Avant de voir
Jean-Jacques aux prises avec son convertisseur, je dois dire
que toute cette entrée en matière ne m’inspire aucune confiance.
Rousseau s’est enfui de chez son maître ; il lui devait, d’après
leur contrat, cinq ans de travail ; or, il a déserté au bout de la
troisième année; il lui doiL donc encore deux ans ou un dédit.
Il semble que sa première idée doive être de s’enfuir bien loin
de Genève pour échapper aux griffes de Ducommun ; et voilà
que, dans l’espace de deux jours, il n’a lait que deux lieues de
chemin. Celte lenteur est bien singulière ! je crois fort, et je dirai
tantôt pourquoi, qu’il tournait autour du presbytère. Si on l’en
Bibliographie : F. M ugnier : Madame de Warens et J.-J. Rousseau. C.
Levy, 1891. Confessions, I, 2. — Les Rêveries du Promeneur solitaire, IV' P ro­
menade.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

37

croit, c’est par hasard que tout à coup il se trouve devant la
maison de M. de Pontverre : « A force de voyager et de parcourir
le m onde... » ; il se rappelle que M. de Pontverre est gentil­
homme de la cuillier et, ma foi ! il va voir « comment est fait un
gentilhomme de la cuillier » : or ce titre, au lieu de l’attirer,
devait seul le mettre en fuite. Qu’était-ce, en effet, qu’un gentil­
homme de la cuillier ?
Dans la lutte séculaire que la ville deGenève soutenait contre les
ducs de Savoie, les alliés de ceux-ci, les seigneurs du pays, avaien t
formé contre Genève une ligue qui s’étendait jusqu’àLausanne.Un
jour, quelques-uns de ces seigneurs banquetaient au château de
Barsinel, près de R olle; échauffés par le vin, ils parlaient des
affaires du jour : « Amis, dit un Pontverre en portant sa cuillier
à sa bouche, j ’espère que, dans peu, nous mangerons ainsi ceux
de Genève. » Cette boutade, nous dit un historien de Genève (1),
fit fortune et la cuillier fut l’insigne de la nouvelle confrérie.
Chaque membre devait porter à son cou une cuillier d’or ou
d’argent suspendue par un cordon de soie. Le but avoué de ces
gentilshommes était de placer Genève sous le joug de la Savoie.»
Or, Isaac Rousseau (son fds a pris la peine de nous en donner
plusieurs témoignages), était un ardent patriote et certainement
il avait soufflé son patriotisme à celui qui sera si fier de s’inti­
tuler « citoyen de Genève ». Ce nom, par conséquent, de gentil­
homme de la cuillier, devait lui être particulièrement odieux et
j ’ai peine à croire qu’il fût si désireux de présenter ses hommages
à un Pontverre. A peine entré, voilà M. de Pontverre qui lui
parle de l ’hérésie : c’est peu vraisemblable; ce qui l’est bien
plus, c’est ceci : à cette époque, les conversions étaient très
nombreuses en Savoie et à Genève même une Chambre des
prosélytes avait été fondée en 1707, avec un capital de 10.000 écus,
pour convertir les catholiques au protestantisme. D’autre part,
en 1732, le pape Clément X II

enverra à l’évêque d’Annecy

600 écus romains pour les « nouveaux convertis. » Or, faire savoir
aux gens qu’on avait envie de se convertir, cela d’abord rendait
intéressant et vous faisait choyer et caresser par les catholiques,
(1) Jullien : Histoire de Genève, p. 141.

�38

LOUIS DUCROS

si on était protestant ; par les protestants, si on était catholique;
une fois converti, vous étiez gratifié d’une pension, protégé et
recommandé. C’est ainsi que, dans l’entourage même de JeanJacques, M,ne de Warens eut, pour sa conversion, 10 écus
romains, Mllc de Graffenried 6 écus, Mlle Giraud 3 écus, et
Claude Anet 1 écu.
Dans le registre de la Compagnie des pasteurs de Genève, on
lit précisément que « le sieur de Pontverre attire beaucoup de
jeunes gens dans cette ville (Genève) et les convertit et que le
public doit être averti (1) ».
Très probablement Rousseau connaissait quelques uns de ces
jeunes gens-là, qui devaient être, comme lui, très peu surveillés
de leurs parents ; en tout cas, le prosélytisme de M. de Pontverre
était « public » ; et, comme la conversion était la ressource des
naufragés (c’est encore

ce que nous montrera l’histoire de

M1» ' de Warens), je crois deviner pourquoi Jean-Jacques va
frapper chez M. de Pontverre; et si M. de Pontverre lui a parlé
de l’hérésie, c’est vraisemblablement parce que Jean-Jacques
s’est empressé, pour lui taire ouvrir sa bourse, de lui déclarer
qu’il était protestant:

il n’en tira qu’un bon dîner, arrosé

d’ailleurs d’un excellent vin de Frangi; il l’en récompense, dans
ses Confessions, en trouvant que M. de Pontverre n’était pas
« un homme vertueux » ; et pourquoi cela? parce qu’il aurait dû le
renvoyer à son père; et ainsi, si Jean-Jacques n’est pas rentré au
logis, c’est la faute du curé de Conügnon.
M. de Pontverre l’adresse à une bonne dame d’Annecy que
« les bienfaits du roi » avaient précisément retirée de l’erreur, et
Jean-Jacques est fort humilié qu’on lui fasse « la charité » et
qu’on « le recommande à une dame charitable », chez laquelle il
va d’ailleurs tout droit : pas tout à fait, car il flâne trois jours en
route; s’arrête, en vrai troubadour, devant les châteaux, et
chante, étonné que dames et demoiselles n’accourent pas à leur
fenêtre car, dit-il « il chante admirablement ». Cette dame
d’Annecy à laquelle on l’a adressé, c’est Mme de Warens et nous
(1) Gaberel : Histoire de l'église de Genève, 1853-62, t. m, 224.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

39

allons la retrouver au chapitre suivant; en attendant, elle
l’envoie à l’hospice des catéchumènes, à Turin, où on lui ensei­
gnera le catholicisme : et Rousseau qui, en nous parlant de sa
visite à Pontverre, tient à nous apprendre qu’il ne « songeait
pas à changer de religion et même qu’il envisageait cette idée
avec horreur » , Rousseau est allé chez une nouvelle convertie,
Mme de Warens, et de chez Mmc de Warens, il va tout aussi doci­
lement à l'hospice des catéchumènes : décidément l’horreur de
la messe ne l’empêche pas de faire tout ce qu’il faut, soit pour
attraper un bon dîner chez M. le. curé, soit, et il en parle luimême, un autre bon dîner chez Mme de Warens, soit enfin, car
c’est bien là son espoir, pour intéresser à son sort, à Turin,
quelques bonnes âmes catholiques. Elles le récompenseront
sans doute de son zèle et ne manqueront pas de reconnaître en
lui des talents variés, dont il a déjà une très haute idée ; car,
par exemple, si, dans son entretien avec M. de Pontverre, il n’a
pas réfuté les arguments de celui-ci, c’était de sa part pure
condescendance, car il se sentait (à 13 ans et au sortir de chez
Ducominun !) bien « plus savant » que le curé.
Et le père, Isaac Rousseau, que pense-t-il de l’escapade de son
fils ? car enfin si M. de Pontverre a eu l’indélicatesse de ne pas
lui renvoyer son fils, Ducommun, tout au moins, a dû le
prévenir. Isaac part effectivement pour Annecy, mais il y arrive
le lendemain du départ de son fils pourTurin. Que fait-il alors?
il pleure sur le sort de Jean-Jacques... et le laisse continuer sa
route: or Jean-Jacques allait à pied, et Isaac était à cheval ! et
de qui tenons-nous ces détails, si peu honorables pour Isaac ?
de son fils, qui a oublié certaine histoire du manteau de Noé
qu’il a certainement apprise au catéchisme du pasteur Lambercier. Au reste il nous renseigne très amplement et sur la conduite
de son père et sur les motifs de sa conduite. Isaac s’était remarié,
ce même Isaac dont Jean-Jacques nous avait dit : « Il ne se consola
jamais de la mort de ma mère ». Donc Isaac, inconsolable et
remarié, jouissait du revenu du bien laissé par la mère de ses
deux enfants tant que ceux-ci demeuraient éloignés de lui. Et
voilà pourquoi Isaac ne fatigua pas son cheval à poursuivre

�LOUIS DUCROS

Jean-Jacques sur la route de Turin. Tout cela est fort possible,
mais si Isaac ne fut pas un père modèle, le lecteur, qui le juge
ainsi d’après le récit de Jean-Jacques, se dit que Jean-Jacques
ne fut pas non plus le modèle des fils. Et ce trait nous apprend
en même temps, ce dont nous aurons lieu de nous souvenir dans
la suite, que, dans ses Confessions, Rousseau s’entend à merveille
à confesser les autres.
Le voici donc à Turin, à l’hospice des catéchumènes : je
néglige, bien entendu, les vilenies dont il a cru bon (pour bien
montrer qu’il « dira tout »), de salir le récit de son séjour à
l’hospice. Ce qui est intéressant ici, c’est la façon dont il va nous
raconter sa conversion.il est visiblement très embarrassé : lui,
en effet, l’adversaire du catholicisme, l’auteur de la lettre à
M. de Beaumont, il faut qu’il nous avoue qu’il s’est jadis converti
au catholicisme. Il n’y avait, à mon sens, qu’un seul moyen de
se tirer de ce mauvais pas, c’était de nous dire : « Ce que je Iis
était mal ; car on ne doit changer de religion que si on est
convaincu que la religion qu’on embrasse est supérieure à celle
que l’on quitte et, celle conviction, je ne l’avais pas. Mon excuse,
c’est que j ’étais un enfant, que j ’étais seul, livré à moi-même, et
que j ’avais faim : je m’étais figuré que, de me convertir, cela me
sauverait de l ’isolement et de la misère. » Mais tout cela, qui est
vrai, est beaucoup trop simple pour Jean-Jacques ; et que devien­
drait, après une telle explication, cette précocité d’esprit qui
faisait de lui un enfant exceptionnel ! On sait que, dans l’Emile,
il ne veut pas qu’on parle de Dieu à un enfant, à moins que cet
enfant ne soit, comme il l’a été, un petit prodige : « Trouvez des
Jean-Jacques à six ans et parlez-leur de Dieu, je vous réponds
que vous ne courrez aucun risque ». Et il ne voit pas que cette
extraordinaire précocité, qu’il se donne, rend sa conversion plus
inexcusable.
Donc il nous explique que sa conversion fut « difficile » ; il
était si intelligent et même si savant qu’il désespérait tous ses
convertisseurs; il céda pourtant ; mais c’est, dit-il, qu’il était
allé trop loin pour reculer; et puis, il s’était juré de ne plus
rentrer à Genève ; et enfin, se refuser à ce qu’on attendait de lui,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

41

après ce qu’il avait laissé espérer, cela demandait, c’est lui qui
le dit, « une rare force d’âme ». Il abjura donc : il fit, admirez
comme il sait à propos son histoire, il fit ce qu’avait fait
Henri IV, tout simplement !
Malheureusement la messe, qui avait valu à Henri IV Paris et
un royaume, ne lui rapporta que vingt francs : ce fut le produit
net de la quête qu’on faisait pour chaque converti ; renier la foi
de ses pères pour un louis, c’était un moins bon marché qu’il
n’avait cru. Entré à l’hospice le 12 avril 1728, il en sortit le 23 août.
Le voilà de nouveau sur le pavé avec ses vingt francs dans sa
poche ; c’était la misère, mais c’était aussi la liberté après une
fâcheuse réclusion de « deux mois », d’après les Confessions : on
voit que c’est un peu plus de quatre mois qu’il faut dire.
Léger de souci, du reste, aussi bien que d’argent, il se promène
dans la ville, va voir monter la garde, suit les belles proces­
sions ; un jour, s’étant trouvé devant le palais du roi, il voit des
gens entrer et, avec son naturel aplomb, il fait de même. Et
tandis qu’il dort sur le mauvais grabat d’une logeuse, à un sou
par nuit, très exact à faire sa cour, il assiste régulièrement à la
messe du roi, enchanté d’entendre de la très bonne musique (1),
mais étonné aussi de ne pas trouver là « quelque jeune princesse
qui méritât son hommage ». Il s’évertue pourtant, va s’offrir
de boutique en boutique pour graver un chiffre ou des armes
de vaisselle, et, comme il est joli garçon (c’est toujours lui
qui le dit), il plaît à une jeune marchande, Mmc Basile ; c’est une
brune extrêmement piquante, dont il a vite fait de toucher le
cœur, et l’on sait que de cette histoire galante, à peine ébauchée,
il a tiré un de ses plus jolis tableaux (2), auquel je renvoie le
(1) « J’assistais régulièrement tous les matins à la messe du roi ; ma passion
pour la musique commençait à se déclarer. Le roi de Sardaigne avait alors la
meilleure symphonie de l’Europe. » (Conf. P. I, L. II). Effectivement les
orchestres piémontais étaient fameux ; à la chapelle royale tous les matins, de
11 heures à midi, ou entendait l’orchestre du roi divisé en trois groupes qui
se répartissaient entre trois galeries assez éloignées ; ils s’entendaient si bien
qu’ils n’avaient pas besoin qu’on battît la mesure. (It. Rolland ; Rev. de Paris,
15 août 1905).
(2) Confessions, partie II, livre II.

�LOUIS DUCROS
lecteur ; car il ne s’agit pas ici de répéter les Confessions, mais
simplement de les résumer en les commentant de notre mieux
toutes les fois que nous n'avons pas les moyens de contrôler
Rousseau ; et ces moyens nous font particulièrement défaut pour
tout ce qui concerne le roman qu’il nous a laissé de son enfance
et des années qui précèdent son entrée chez Mm0 de Warens.
Son hôtesse lui trouve enfin une place chez une dame de
condition et il rêve aussitôt de grandes aventures ; mais ce qu’on
lui offre est une place de laquais ; il endosse donc la livrée et
entre au service de Mme de Vercellis. Il ne fut pas très content
de sa maîtresse ; d’abord parce qu’elle ne sut pas, « comme
c’était naturel, prendre en affection un jeune homme de quelque
espérance » ; sans doute Rousseau, et cela seul était naturel, se
sentait supérieur à sa condition ; mais ce qui excuse Mme de
Vercellis de ne pas l’avoir traité selon son mérite, c’est qu’il
n’était pas écrit sur le front de Rousseau qu’il serait un jour un
homme de génie. Autre grief contre Mn,c de Vercellis : elle man­
quait d’expansion avec son laquais, parfaitement! « elle voulait
que je lui rendisse compte de mes sentiments, mais elle ne s’y
prenait pas bien pour les connaître en ne montrant jamais les
siens. » Elle mourut, et, voyez son ingratitude ! « elle ne fit rien
pour moi. Elle n’avait vu en moi qu’un laquais. » Il me semble
vraiment qu’elle le payait pour n’y voir que cela. C’est chez
elle qu’eut lieu la célèbre aventure de Marion.
On connaît l’anectote si joliment contée, et dramatisée, par
Rousseau : dans la dissolution d’un ménage, beaucoup de choses
s’égarent ; Jean-Jacques, dans ce désordre, vole un ruban couleur
de rose et argent : on le trouve en sa possession et on veut savoir
où il l’a pris. Il se trouble, balbutie et finit par dire en rougis­
sant que c’est une servante, Marion, qui le lui a donné. On fait
venir Marion ; elle se tait, tandis que Jean-Jacques la charge
effrontément... Le comte de la Roque les renvoie tous deux en
disant que la conscience du coupable vengerait assez l’innocent :
prédiction qui, depuis, « n’a pas cessé un seul jour de s’accom-

(1) Confessions, I, n.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

'

43

plir. Ce souvenir cruel me trouble quelquefois et me bouleverse
au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fdle venir me
reprocher mon crime comme s’il n’était commis que d’hier... »
Voici quelles réflexions me suggère ce morceau si souvent
cité : Et d’abord pourquoi Rousseau s’est-il cru obligé de nous
raconter tout cela? j ’entends bien qu’il nous a promis l’histoire
A'raie, l’histoire entière et entièrement vraie, on sait comme il y
insiste, de toute sa vie ; mais vraiment des fredaines de gamin
ne nous intéressent guère, et j ’en dirais autant, sinon plus, des
détails répugnants dont il a souillé ses plus beaux récits de jeu­
nesse ; pourquoi, encore une fois, ne nous a-t-il rien épargné de
toutes ces fadaises, ou même, le mot n’est que juste, de toutes
ces saletés ?
C’est d’abord parce qu’il est un être exceptionnel, un être
unique, et il est naïvement convaincu que tout ce qui lui est
arrivé, absolument tout, doit intéresser l’humanité. Il prétend,
d’ailleurs, il le dit dès les premiers mots des Confessions, faire
une œuvre également exceptionnelle et unique, comme est sa
personne, et, pour mieux le prouver, il nous raconte des choses
que personne, en effet, avant lui, n’avait osé raconter, et il nous
invite par là à admirer son courage et sa noble franchise. Ce
n’est pas tout : quand il écrit ses Confessions, il se souvient,
qu’il le veuille ou non, qu’il a été catholique, et même, on le
verra plus tard, meilleur catholique qu’on ne croit. Or il sait,
comme tel, que, pour expier ses péchés, il faut les confesser et il
se confesse, et le titre même de ses mémoires est fort significatif
à cet égard ; il se confesse et s'absout en même temps, estimant, ce
qui n’est pas, sans doute, d’une bonne orthodoxie, que l’aveu
suffit comme pénitence. Qu’on remarque ce qu’il nous dit luimême à propos de son vol : « ce poids est resté jusqu’à ce jour
sans allègement sur ma conscience et je puis dire que le désir
de m ’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j ’ai prise d’écrire mes Confessions. »
Il a donc été aussi foin qu’on peut aller dans l’aveu de sa faute,
on vient de le voir par son propre récit. Et les biographes ingénus
de s’écrier : voyez comme il s’épargne peu I il emploie, pour se

�44

LOUIS DUCROS

charger lui-même, les termes les plus forts ; qui doutera, après
cela, de l’absolue sincérité de Rousseau ? — Selon moi, il a
surtout donné,

dans

ce récit, une preuve curieuse de son

habileté. Il espère bien, en effet, que le lecteur ému va trouver
que décidément il est trop dur pour lui-même ; car, après tout,
de quoi s’agit-il? d’un simple ruban I (1) on ne se flagelle pas
ainsi pour un ruban. Et, selon moi, pour que le lecteur fasse ces
réflexions, il le met sur la voie et les lui suggère lui-même en
présentant, avec une négligence affectée, les circonstances atté­
nuantes : « c’était un petit ruban... déjà v ieu x ... J’accusai
Marion de m’avoir donné le ruban... parce que mon intention
était de le lui donner... A peine étais-je sorti de l’enfance. » El
ceci qui est d’un bien fin psychologue : « Quand je la vis paraître,
mon cœur fut déchiré : mais la présence de tant de monde fut
plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition : je ne
craignais que la honte, mais je la craignais plus que la mort,
plus que le crime, plus que tout au monde. » Et il répétera les
mêmes choses longtemps plus tard dans sa quatrième Prome­
nade : « ce mensonge ne fut qu’un fruit de la mauvaise honte ».
Et celte explication est, d’ailleurs, fort plausible.
Mais surtout la suprême habileté de Rousseau dans ce récit d'un
méfait, comme dans beaucoup d’autres récits semblables que ren­
ferment les Confessions, c’est d’avoir peu à peu amené le lecteur
à lui accorder une conliance absolue, et l’on sait qu’il a trouvé des
biographes qui

11 e

jurent que par les Confessions; «com m ent,

disent-ils, douter de quelqu’un qui s’accuse si ouvertement de
fautes que, sans lui, on aurait complètement ignorées?» Rous­
seau a précisément besoin qu’on lui fasse crédit, car il aura à
répondre plus loin à des accusations qui lui tiennent infiniment
à cœur ; je veux parler de ses démêlés avec ses am is; et c’est
alors, c’est pour détruire les assertions de ses anciens amis, qu’il

(1) C’est justement la réflexion qu’a faite John Morlej- (Rousseau I, p. 30),
et que voulait, à mon sens, provoquer Rousseau. Et qu’ 0 1 1 lise Henri Martin :
« Tout le inonde connaît l’anecdote du ruban, en/antillagc qui aboutit, par le
vertige de la mauvaise bonté, à un véritable crime, remords de la vie
entière (!), expié par un aveu héroïque. » (Hist. de France. XVI, 63.

�45

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

aura besoin de toute la confiance du lecteur. Il espère donc —
et c'est là sa tactique, — qu’il se trouvera des gens — et il s’en est
trouvé, et il s’en trouvera toujours, — pour nous dire, si nous
sommes tentés plus tard de mettre

en doute sa bonne foi :

« comment voulez-vous qu’il mente l’homme qui, si loyale­
ment, sans omettre un seul détail à sa charge, nous a raconté la
tragique histoire de Marion » ?
De chezMmcde Vercellis, et après avoir fait la connaissance
de l’abbé Gaime, un esprit droit et ferme, que nous retrou­
verons ailleurs, puisqu’il doit

être

un jour

l’original

du

Vicaire Savoyard, Rousseau fut présenté an comte de Gouvon, premier écuyer de la reine, qui le recommanda à sa
belle-fille, la marquise de Breil. Celle-ci le prit à son service;
on

11e

lui donna pas celte fois la livrée d’un laquais, mais il dut

manger à l’office et servir à table : dure corvée pour cet adoles­
cent qui appartenait à la bourgeoisie de Genève et qui en outre
se sentait si supérieur à sa destinée ! on sait la jolie revanche
qu’il prit de sa mauvaise fortune, lorsqu’un soir, seul devant
les convives stupéfaits, il sut expliquer l’étymologie de la devise
des Solar : tel fiert qui ne tue pas. Si l’histoire est vraie, et
nous n’avons aucune raison d’en douter, il y eut là, pour son
amour-propre, une minute

bienheureuse qui le vengea des

humiliations et des amertumes de son vil métier. Mais celle
satisfaction ne lui suffit pas et il faut encore que le lecteur
apprenne l'impression qu’il avait déjà faite, et que cette scène
ne fit qu’aviver, sur le cœur de MIlc de Breil : il répand l’eau
qu’il lui offrait d’une main tremblante et Mlle de Breil en roiigit
jusqu’au blanc des yeux. Le roman, d’ailleurs, finit là, au grand
dépit et même au grand étonnement de Jean-Jacques, qui ne
doute de rien et s’est toujours cru irrésistible : il est vrai que
la destinée semblait vouloir encourager sa fatuité en le rame­
nant bientôt chez Mmc de Warens.
En attendant, le comte de Gouvon, impressionné par la scène
de la devise, recommande Jean-Jacques k son fils, l’abbé de Gou­
von, un abbé lettré qui lui donna des leçons de latin et surtout
d’italien : « j ’appris l’italien dans sa pureté », dit Rousseau et

�46

LOUIS DUCKOS

nous devrons nous rappeler ces leçons de l’abbé, lorsque nous
aurons à montrer que Rousseau connaissait très bien la littéra­
ture italienne et s’en est inspiré dans ses œuvres, particulière­
ment dans sa Nouvelle Héloïse.
Devenu, semble-t-il, le favori de la maison, il nous laisse
entendre, et cela jiaraît vraisemblable, que ses maîtres rêvaient
pour lui, sinon la haute fortune dont il parle, du moins un
poste plus relevé que celui de domestique : son malheur lui fit
rencontrer Bâcle ; qui était Bâcle ? un Genevois, son camarade
jadis chez Ducommun, quelque mauvais garnement sans doute;
mais il était « très gai et très bouffon ». Rousseau, qui s’engouait
très vite des gens, s’attacha à lui, ne vit plus que Bâcle, négligea
l ’abbé et ses leçons, négligea même les devoirs de sa charge, fit
tant et si bien qu’on le chassa : c’est ce qu’il Aroulait, car l’indis­
pensable Bâcle allait partir, et partir pour Annecy ; or Rousseau
entrevoyait, au bout du voyage, la figure souriante de M,nc de
Warens.
Le voilà donc de nouveau sur les grandes roules : pour vivre,
il a d’abord quelque argent, vite épuisé ; mais il a surtout la
fameuse fontaine de Héron, un cadeau de l’abbé. On montre
donc pour de l’argent la curieuse fontaine dans les cabarets,
puis un beau jour la fontaine' se casse au bon moment, car elle
commençait à les ennuyer. Heureusement, ils sont aux portes
d’Annecy. Ici Rousseau devient perplexe : c’est la seconde fois
qu’il vient demander asile à Mme de W arens; comment va-t-elle
l’accueillir? Sa perplexité est d’autant plus vive que, cette fois,
il n’est pas seul. Bâcle est sans doute un charmant compagnon
de voyage ; mais va-t-il être obligé de le présenter à sa bienfai­
trice? Il s’avise alors d’être ce très froid avec lui la dernière
jo u r n é e »; et l’autre, qui n’aurait pas été fâché sans doute de
faire

connaissance avec Mme de Warens et avec sa salle à

manger, lui dit adieu gaîment, les Confessions, du moins, nous
l’assurent ; et Rousseau put seul aller frapper à la porte de
Mrac de Warens chez laquelle nous allons le suivre.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

47

CHAPITRE V
CHEZ MADAME DE WARENS

Rousseau écrivait dans la dernière année de sa vue : « Aujour­
d’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans
de ma première rencontre avec Mme de Warens. Ce premier
moment décida de ma vie et produisit, par un enchaînement
inévitable, le destin du reste de mes jours (1) ».
Il est vrai, et celle rencontre est bien, en effet, l’événement
capital de sa vie. Essayons donc de démêler, à l’aide des docu­
ments, malheureusement trop rares, que nous possédons sur
elle, ce que fut cette femme singulière qui contribua, plus que
personne, à faire, du vagabond que nous avons dépeint jusqu’ici,
le Rousseau que tout le monde connaît.
Françoise Louise de La Tour était née à Vevey, le 31 mars
1699, d’une famille noble de la baronnie du Châtelard. Comme
Rousseau, à peine venue au monde elle perdit sa mère ; elle fut
élevée par ses deux tantes du côté paternel, les demoiselles de
Bibliographie. — J.-J. Rousseau : Confessions et Correspondance (passim). — Musset-Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau,
Paris, 1821, t. n. — Th. Dufour : J.-J. Rousseau et Madame de Warens. Notes
sur leur séjour à Annecij. Annecy, 1878. —- Mugnier : Madame de Warens et
J.-J. Rousseau, Paris, C. Lévy, 1891. — A. de Montet : Madame de Warens et
le pays de Vaud. Lausanne, Bridel, 1891. — Eug. Ritter : La famille et la
jeunesse de J.-J. Rousseau. Hachette, 1898.— A.-D. Perrcro : Madama di Wa­
rens. Appunti slorici e schiaramenti... Curiosità e Ricerclxe di Storia Subalpina, t. ni, Turin, Rocca, 1878. — Eug. Ritter : Articles sur les ouvrages de
MM. Mugnier et de Montet dans : Zeitschrift fur franzôs. Spr. and Literat.
1880, 2° vol. Annales Jean-Jacques Rousseau, t. u, 1908.
(1) Rêveries, dixième promenade.

�48

LOUIS DUCROS

La Tou r; son père s’étant remarié (autre analogie avec la des­
tinée de Jean-Jacques), Françoise resta avec ses tantes au Bas­
set, jo li plateau sur la colline qui s’élève à l’Ouest de la baie de
Clarens.
Son éducation fut très négligée : elle lut, sans choix et sans
les bien comprendre, des livres trouvés dans la bibliothèque
d’un médecin, son aïeul : c’était, singulière lecture pour une
toute jeune fille ! des livres de médecine et de philosophie.
De 6 à 10 ans elle passe surtout son temps, au Basset, à courir
la campagne avec les petites paysannes de Chailly et de là lui
vient peut-être le goût quelle aura plus tard de vivre dans la
plus grande intimité avec des inférieurs. Rentrée dans la maison
paternelle à Vevey, pour y voir mourir son père, et orpheline à
10 ans, elle retourne, avec sa belle-mère, au Basset, où elle passe
deux ans sous la tutelle de deux oncles. Elle est mise à 12 ans en
pension à Lausanne et cultive, tout particulièrement, le chant et
la musique; elle en donnera des leçons à Jean-Jacques. Elle
avait à peine 14 ans lorsqu’elle fut demandée en mariage par
Sébastien-Isaac de Loys, fils de Jean de Loys, seigneur de Villardin et capitaine d’une compagnie d’élection au service de
Berne. Elle avait fait, quoique très jeune, une assez vive impres­
sion sur son prétendant pour que celui-ci consentît à la condi­
tion que son père mettait au mariage : la renonciation aux biens
maternels. Françoise apportait en dot 30.000 livres (ce qui équi­
vaudrait à peu près à 180.000 francs d’aujourd’hui) ; le mari
héritait de la Seigneurie de Vuarens (le mot Warens qui a pré­
valu est l’orthographe germanique introduite par les Bernois), et
le mariage eut lieu le 22 septembre 1713; Françoise de Warens
n’avait pas 15 ans.
Les jeunes époux s’établirent à Vevey, où ils acquirent,
semble-t-il, assez vite une certaine considération, puisque nous
voyons que M. de Warens y fut nommé membre du Conseil des
Douze, — (Conseil qui était l’autorité dirigeante de la cité), —
et que les de Warens méritèrent, pour leur bienfaisance envers
l ’hôpital, d’être « loués » par le Consistoire, lequel ne passait pas
pour prodiguer ses éloges. Tout cela s’accorde assez mal avec les

�49

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

accusations que Rousseau, dans ses Confessions, n’a pascraintde
formuler avec une étrange légèreté sur la conduite de Mmc de
Warens à celte époque. Elle aurait eu pour amants M. de Tavel
et M. Perret; pour ce qui est du premier, un colonel, ami de
M. de Warens, on ne sait, en l’absence de tout document sur
son compte, ce que peut valoir l’accusation de Rousseau. On
connait mieux M. Perret ; on le connait assez même pour affir­
mer que Jean-Jacques l’a calomnié et sa protectrice avec lui.
M. Perret était un pasteur qui jouissait de l’estime publique,
qui avait vingt-cinq ans de plus que M"’c de Warens, était marié,
père de plusieurs enfants, et qui enfin « garda dans la haute
société de Vevey un prestige absolu jusqu’à sa mort, ce qui
aurait été, ce semble, impossible si le moindre soupçon avait
couru sur son compte. » (1). Jean-Jacques, il est vrai, est, à son
sujet, moins affirmatif que pour M. de Tavel ; après nous avoir
fait de celui-ci un très vilain portrait, il ajoute : « le ministre
Perret passa pour son successeur ». Et quoi ! Mmc de Warens l’a
accueilli et hébergé et, ayant entendu dire, Dieu sait par qui !
que M. Perret avait dû être son amant, il n’hésite pas à en infor­
mer la postérité ! Mais armons-nous de patience : il a, comme
on sait, bien d’autres choses à nous apprendre, et autrement
graves, sur le compte de sa bienfaitrice.
M. de Warens paraît avoir été, pour l’intelligence et la volonté,
inférieur à sa femme. Celle-ci, d’esprit vif, très entreprenante et
fort ambitieuse, crut toujours avoir le génie, alors qu’elle n’avait
que la manie, des affaires; c’est ce qui la perdit. Elle établit
une manufacture de bas de soie qu’elle agrandit sans cesse ;
pour payer ses entreprises commerciales et aussi ses dépenses
personnelles, elle poussa son mari à contracter des emprunts
ruineux. Malade, inquiète surtout de l’état de ses affaires, elle
alla faire une saison à Aix et s’y lia avec M,ne de Ronnevaux, une
catholique de Savoie, qui vraisemblablement reçut ses confi­
dences ; pour la distraire de ses chagrins et de ses soucis
d’argent, Mme de Bonnevaux essaya de la convertir et fit luire à
(1) De Montet, p. 53.

4

�50

LOUIS

DUCROS

ses yeux les honneurs qui ne manqueraient pas de récompenser
la conversion d’une aussi grande dame à celle cour du roi de
Sardaigne où son mari à elle était officier.
Rentrée à Vevey, Mme de Warens trouva que

ses affaires

avaient encore empiré ; la ruine paraissait imminente au prin­
temps de 1726. Si elle restait à Vevey, quelle déchéance et
quelles blessures d’amour-propre ! au-delà du lac, c’était le
salut, une aventure retentissante qui flattait peut-être sa vanité,
une vie nouvelle avec de nouveaux amis : elle se lit prescrire une
cure à Amphion et, en l’absence de M. de Warens, elle fit ses
bagages, sans oublier la vaisselle, le linge et l’argenterie, et le
14 juillet 1726 elle débarquait à Evian, où elle savait qu’était
alors le roi de Sardaigne, Victor Amédée II. Si l’on en croit
M. de Conzié, dont la relation, il est vrai, diffère un peu de ce
que nous disent sur le même sujet et Rousseau et M. de W arens ;
— mais M. de Conzié, alors attaché à la personne du roi, est un
témoin oculaire —, voici ce qui se passa : « Le roi allait à la
messe de l’église paroissiale, accompagné seulement de quelques
seigneurs de la cour, du nombre desquels était M. de Rernex,
évêque d’Annecy (plus exactement évêque de Genève-Annecy). A
peine le roi était-il entré dans l’église que Mme de Warens arrêta
le prélat par sa soutane, se jeta à genoux en lui disant les larmes
aux yeux : « in manus tuas , dom ine, coinmendo spiritum
meum ». Cet évêque s’arrêta en la relevant, il parla cinq à
six minutes avec cette jeune pénitente, qui de là se rendit direc­
tement au logis de ce prélat, lequel, la messe finie, alla la
joindre et, après une conversation assez longue avec elle, revint à
la cour, sans doute, pour en rendre compte au roi (1) ». Conduite
à Annecy, sous l ’escorte des gardes du roi, Mme de Warens, après
une instruction sommaire, abjura au couvent de la Visitation le
8 septembre, le jour de la Nativité de la sainte Vierge, « à
laquelle, écrivait-elle au roi, je sais que Votre Majesté a une
particulière dévotion ». Une pension de 1.500 livres récompensa
un si beau zèle et la nouvelle convertie s’installa à Annecy :
pensionnaire du roi, protégée par l’évêque, elle reçut chez elle la
(1) De Moutet, 71.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

51

meilleure société et c’était donc une vraie grande daine qui,
deux ans après, le dimanche des Rameaux, au moment d’entrer
à l’église, accueillait de si gracieuse façon le jeune vagabond que
lui adressait le curé de Pontverre : « elle prend en souriant la
lettre que je lui présente d’une main tremblante (une lettre en
« style d’ orateur », rédigée par Jean-Jacques), l’ouvre, jette un
coup d’œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne
qu’elle lit tout entière et qu’elle eût relue encore (Jean-Jacques
écrivait déjà si bien sans l’avoir appris !), si son laquais ne
l’eût avertie qu’il était temps d’entrer. « E h ! mon enfant, me
dit-elle d’un ton qui me lit tressaillir, vous voilà courant le pays
bien jeune; c’est dommage en vérité (et dommage aussi que
Jean-Jacques songe en ce moment à faire valoir une autre
personne que Mmo de Warens !). Puis, sans attendre ma réponse,
elle ajouta : allez chez moi m’attendre ; dites qu’on vous donne
à déjeuner; après la messe j ’irai causer avec vous ».
Deux jours après cette première entrevue, Rousseau partait
pour Turin et l’on a lu au précédent chapitre le récit de ses
aventures jusqu’au moment où il vient, pour la seconde fois, et
environ un an après, frapper à la porte de Mn,e de Warens.
L ’avisé Jean-Jacques ne s’était pas laissé oublier : il avait,
d’après les Confessions, tenu au courant Mmc de Warens de ce
qui lui était arrivé chez Mrae de Vercellis et chez le comte de
Gouvon, et Mmc de Warens lui avait donné toute sorte de bons
conseils sur la conduite à tenir chez les Gouvon où elle consi­
dérait, disait-elle, « sa fortune comme assurée, s’il ne la détruisait
pas par sa faute. » Et voilà que par sa faute il avait tout détruit
et qu’il était pour la seconde fois sur le pavé : comment Mmc de
Warens allait-elle recevoir ce jeune fou ? « C’est la Providence
qui me le renvoie » s’écria-t-elle, et il fut décidé que Jean-Jacques
celte fois s’établirait au Iogis.il nous a décrit, dans ses Confessions,
la vieille maison qu’habitait à cette époque Mmc de W arens à
Annecy (1) ; de sa chambre Rousseau avait vue sur la campagne
et il se rappelle avec joie que « depuis Bossey c’était la première
(1) Confessions I, 3.

�LOUIS

DUCROS

fois qu’il avait du vert devant ses fenêtres. » Au reste ce premier
séjour chez Mme de Warens fut assez court : arrivé au printemps
1729, dès Pâques de la même année, il entra au séminaire
d’Annecy où il resta jusqu’au mois d’août. Il a raconté en détail
comment un parent de Mmc de Warens, M. d’Aubonne, chargé
par elle de l’examiner, déclara qu’il était tout au plus bon pour
faire un curé de village, et Jean-Jacques entra chez les Lazaristes,
où l’évêque de Genève paya sa pension ; il y fit la connaissance
de l’abbé Gàtier qu’il a probablement calomnié (1) et qui, avec
l’abbé Gaîme, que nous connaissons déjà, reparaîtra sous les
traits du Vicaire savoyard.
Dans le récit que Rousseau nous fait des années, les plus belles
de sa vie, dit-il, passées à Annecy et plus lard à Chambéry, les
jolies anecdotes se pressent sous sa plume : comme je n’ai aucun
moyen de les contrôler, je ne puis que les rappeler brièvement
et les résumer de mon mieux ; car de les raconter tout uniment
après lui et d’après lui, ce serait d’abord parfaitement inutile (on
n’a qu’à ouvrir les Confessions), et ce serait sans doute aussi
donner gratuitement comme un air d’authenticité à toutes ces
gracieuses aventures que Rousseau nous a contées à cinquante ans
de distance et qui sont plutôt le roman que l’histoire de sa
jeunesse. Que reste-t-il donc à faire au biographe pour la
période qui nous occupe? deux choses, ce me semble : d’une
part, là où Rousseau a brouillé ou faussé les dates, les rectifier; et
nous le pouvons ici, grâce aux travaux d’érudition dont cette
partie de la vie de Rousseau a été l’objet ; ces corrections toutes
matérielles nous permettront de déterminer avec précision le
temps que Rousseau a passé chez Mmede Warens, temps précieux
pour l’éducation de son esprit et de son cœur ; et, d’autre part,
insister particulièrement sur les faits vraiment indéniables et
vraiment importants, qui marquent ses différents séjours à
Annecy et Chambéry, je veux dire : sur tout ce qui peut nous
faire connaître à la fois M'nc de Warens, l’influence qu’elle a
exercée sur Rousseau et les occupations auxquelles se livra
(1) Mugnier, Ma‘ de W. et J.-J. R. I. p. 59.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Rousseau aux Charmettes : comme on le verra, il y était occupé,
contrairement à la légende, de toute autre chose que de son
amour.
Chez les Lazaristes Rousseau ne fit, dit-il, que de la musique ;
ce que voyant, Mme de Warens le fit sortir du Séminaire et le
mit en pension chez un certain Nicolos que Jean-Jacques appelle
M. le Maître, ayant pris pour son nom ce qui n’était que le nom
de son emploi : il était maître de musique de la cathédrale.
Rousseau fut son pensionnaire pendant six mois, d’octobre 1729
à avril 1730. M. le Maître, laissons lui le nom qu’on lui donnait
évidemment à Annecy, était un bon homme, mais un ivrogne :
ayant eu avec le chantre de la cathédrale des démêlés du genre
de ceux que Boileau a contés dans son Lutrin, M. le Maître prit
le parti de fuir emportant avec lui la musique du chapitre la
veille même des solennités de Pâques, et Mme de Warens ordonna
à Jean-Jacques d’accompagner le fuyard et de l ’aider sans doute
à déménager la musique sacrée : c’est ainsi qu’elle faisait son
éducation morale. Mais elle avait, pour éloigner Jean-Jacques,
un m otif secret que celui-ci ne connut vraisemblablement jamais
bien, car « le peu que lui en dit plus tard Mme de Warens », et
qu’il nous redit, est très vague et paraît faux. Sans être complè­
tement renseigné nous-même, nous pouvons, grâce à certains
documents trouvés aux archives d’Élat à Turin et aux archives
du Sénat de Savoie (1), conjecturer ce qui occupait alors Mme de
Warens. Tandis que Rousseau escortait sur la route de Lyon le
sieur Nicoloz dit Le Maître, Mme de Warens se préparait secrè­
tement à partir pour Paris avec M. d’Aubonne. Le but précis de
ce voyage n’a pu être tiré au clair : il ne paraît pas avoir été très
honorable. Son compagnon de route, M. d’Aubonne, était un
intrigant et un aventurier : beau-frère, semble-t-il, de ce M. de
Tavel qui, si l’on en croyait Rousseau, avait été le premier
amant de Mmo de Warens, M. d’Aubonne s’était vu refuser ■.( la
noble bourgeoisie de Morges », où il avait un château, par

■

I . L. E. E. de Berne (souverains du canton de Vaud); il avait
(1) Ces documents sont reproduits dans l'ouvrage de M. Mugnier, p. 86.

�été à Paris proposer au cardinal de Fleury un plan de loterie qui
avait été rejeté. Arrivé à Annecy en 1729, l’année où Rousseau y
était venu lui-même pour la seconde fois, il était le conseiller de
Mme de Warens ; car, c’est lui qu’elle avait consulté sur ce qu’il
fallait faire de Jean-Jacques et c’est sur le beau conseil qu’il lui
avait donné qu’elle avait décidé d’en faire un curé.
Au printemps sans doute de 1730, une dame masquée, c’était
Mme de Warens, s’embarquait sur le Rhône à Seyssel ; elle était
accompagnée de deux hommes, dont l’un était Claude Anet, son
intendant, et l’autre M. d’Aubonne. Ils allaient entretenir l’ambas­
sadeur de Sardaigne à Paris, le comte Maffei, d’une affaire mys­
térieuse qui ne nous est pas connue, le mémoire que d’Aubonne
remit à l’ambassadeur n’ayant pas été retrouvé. Il est plus que
probable qu’il s’agissait à la fois « des droits de la maison de
Savoie sur Genève » (le roi de Savoie en cette même année 1730
avait nommé une commission pour « mieux éclaircir ces droits » )
et des établissements de propagande catholique que dirigeait,
dans le pays de Gex, l ’évêque de Genève, M. de Rernex, le patron
de Mme de Warens ; M. de Bernex était sans cesse en lutte avec
les Genevois, et justement à cette époque il faisait solliciter le
cardinal Fleury de repousser les demandes des Genevois qui
voulaient acheter des seigneuries dans le pays de Gex (1). C’est
surtout comme émissaire de l’évêque que dut agir Mm° deWarens;
quant au complot (fort probable) tramé par M. d’Aubonne,
elle le servit sans le connaître à fond et dans tous ses détails, s’il
est vrai que M. d’Aubonne l’ait très vaguement associée à ses
desseins pour avoir, auprès de l’ambassadeur Maffei, amateur de
jolies femmes, un précieux auxiliaire. Elle « ne sait pas le
détail de l’affaire », dit dans une dépêche M. Maffei ; le détail,
c’est fort possible : mais le sens et le fond même, elle était assez
line pour les deviner, et c’est parce « qu’elle ne voulait pas jouer
ce rôle de comparse auquel voulait la réduire M. d’Aubonne,
quelle demanda et obtint la permission de quitter son compa­
gnon et de se rendre à Turin » où était le roi (2).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

55

A son retour, Mme de Warens fut très surveillée : on la laisse­
rait aller, sans être inquiétée, soit à Annecy, chez elle, par
Seyssel, soit à Turin par Chambéry ; mais on devait l’empêcher,
au cas où elle en prendrait le chemin, de passer en Suisse ; il ne
faut pas, disait Maffei, « qu’elle communique avec des personnes
de sa nation » ; elle avait donc des communications intéressantes
à leur faire et on en devine aisément la nature. Il semble
qu’après avoir trahi, desservi tout au moins, à Paris, ses compa­
triotes, elle paraissait, à ceux qui l’avaient employée, assez
intelligente pour avoir deviné leurs projets, et assez peu sûre
pour les dévoiler et par là rentrer en grâce auprès de ses anciens
coreligionnaires. Un sieur Milonet, avocat ou juge subalterne à
Seyssel, chargé de la surveiller au passage, écrivait que «sa
conduite était problématique : il peut se faire qu’elle soit de
bonne foi catholique ; il peut se faire aussi qu’elle regarde en
arrière comme la femme de Loth. » Ainsi, on la croyait capable
de jouer double jeu.
Sans vouloir tirer, des documents dont nous nous sommes
servis, plus qu’ils ne contiennent, nous pouvons, tout au moins,
conclure avec certitude et que toute cette affaire était louche et
que celle qui y fut mêlée était une intrigante : les protecteurs
même qu’elle s’était acquis par son abjuration trouvaient qu’elle
était trop remuante, qu’elle luisait trop parler d’elle. Un ecclé­
siastique d’Annecy, l ’abbé Coppier, qui jouissait de la faveur
royale, et à qui Mmc de Warens s’était fait recommander, écrivait
à M. de Bernex : « Je viens encore de rendre mes meilleurs
offices à la pauvre Mme de Voirans (tout le monde prononçait
ainsi en Savoie). Cette bonne dame a pris la liberté d’écrire au
roi et de lui demander la permission de venir se mettre à ses
pieds à Tuxûn (la pension royale n’était pas très régulièrement
payée), ce qui lui a été accordé ; mais il faudra qu’elle s’en
retourne à Année)' et qu’elle prenne soin d’y mener une vie tou­
jours plus exemplaire et toujours plus retirée afin de se rendre
digne de la continuation de la pension dont Sa Majesté la favo­
rise. » Si l’on en croit le biographe de M. de Bernex, le P. Boudet,
Mme de Warens venait à peine d’abjurer le protestantisme que le

�LOUIS

DUCKOS

roi aurait dit d’elle : « M. l’Évêque, vos conquêtes sont bien
bruyantes ».
En résumé : inconsidérée et besogneuse, n’hésitant pas à
planter là son mari, à qui elle n’avait absolument rien à repro­
cher (leur correspondance le prouve), abjurant sa foi au moment
précis où cette adjuration, sincère ou non, l’affranchit de ses
créanciers; et enfin, nous le savons par des témoignages précis,
convertisseuse zélée (convaincue peut-être, mais certainement
rémunérée), des Vaudois ou Vaudoises qui veulent bien se laisser
séduire (et n’est-ce pas un peu à titre de nouveau converti que
Jean-Jacques a été accueilli par elle?) telle nous est apparue

Il 1J

jusqu’ici Mmc de Warens : c’est Rousseau lui-même qui nous
fournira bientôt de quoi achever son portrait.
Partie d’Annecy vers le printemps, Mmo de Warens ne fut de
retour chez elle qu’au milieu du mois d’août 1730. Rousseau,
parti avant elle avec Le Maître, avait abandonné son compagnon
dans la rue à Lyon, au moment où celui-ci était surpris d’une

I I I' I

atteinte d’épilepsie (il en a fait l’aveu que l’on sait dans ses
Confessions) ; il retourna précipitamment à Annecy et ne trouva
au logis que Merceret, la femme de chambre de Mmc de Warens.
Par crainte peut-être de déplaire à celle-ci, il n’osa loger sous le
même toit que Mllc Merceret, une soubrette de 25 ans environ ; il

iI

partagea le gîte de Venture. Qui était Venture ? un chevalier
d ’industrie dont la faconde, dit-il, l’avait ébloui et dont, ce qu'il
ne dit pas, les polissonneries n’avaient pas laissé de l’enchanter ;
on l’a vu se faire chasser de chez les Gouvon pour suivre sur les
grandes routes un certain Racle, qui était probablement « un
perruquier parti de Genève pour voir du pays » (1) ; au susdit
Bâcle il faut joindre une autre connaissance de Genève, retrouvée
également àTurin, Mussard, qualifié du surnom deTord-Gueule ;
et voici maintenant Venture ou, pour le nommer par le nom
qu’il se donne, Venture de Villeneuve ; tels étaient les jolis
compagnons dont Rousseau à cette époque, jeune polisson lui-

I

même, s’inspirait, ou suivant son mot, « s’engouait» tour à tour.
(1) E. Ritter. La Famille et la Jeunesse de J.-J. R., 205.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Nous l’avons vu d’ailleurs congédier lestement son cher Bâcle, au
moment où il devenait gênant, à la porte de Mn,e de Warens ; et
nous venons de le montrer se sauvant à toutes jambes dès qu’il
voit tomber dans la rue son ami et son maître de musique ; et
notons donc, pour nous en souvenir lors de ses fameux démêlés
avec ses amis de Paris, qu’il est très prompt à s’attacher — et à
se détacher.
Il avait d’ailleurs à Annecy de plus intéressantes connais­
sances que le sieur Venture : c’étaient Mlle Galley et Mlle de
Graffenried qu’il rencontrait, non au bord d’un « ruisseau »,
mais d’une belle rivière qu’il n’a pas nommée (c ’était le F ier) et
qu’il escortait jusqu’à Thônes (et non pas « Toune », comme il a
dit) ; et l’on s’est étonné que lui, peintre si fidèle à l’ordinaire, ait
négligé de nous dépeindre la route si pittoresque qu’il fit à cette
occasion: c’est que sans doute les deux belles promeneuses,
comme on l’a dit, auront cette fois absorbé son attention (1).
Bien des années plus tard, dans sa triste solitude de Wooton,
revivant par l ’imagination toute la journée passée « et si vite
passée » avec ces deux charmantes filles, il en éternisait le sou­
venir dans un des plus délicieux récits de ses Confessions.
Qui ne se rappelle ce début si plein de vérité, de jeunesse et
de poésie: « L ’aurore lin matin me parut si belle que, m’étant babillé
précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir
lever le soleil . . c’était la semaine après la Saint-Jean ; la terre
était couverte d’herbes et de fleurs . . . » et le trait qui est dans
toutes les mémoires : « Nous allâmes dans le verger achever
notre dessert avec des cerises : je montai sur l’arbre et je leur
en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à
travers les branches ». C’est dommage seulement que le souvenir
si vivant de ces rieuses et gracieuses filles n’ait réussi ni à faire
taire sa vanité (il n’a pu nous laisser ignorer l’impression qu’il
avait faite sur elles), ni à réfréner complètement sa sensualité :
il a beau s’appliquer à être chaste, il n’y réussit pas parfaite­
ment, ne serait-ce que par cette application même à nous mar-

(1) M. Mugnier, ibid., p. 72.

�58

LOUIS DUCROS

quer, par exemple, que ce dîner entre deux pures jeunes tilles
est bien supérieur, non pas seulement « pour la gaîté et la douce
joie, mais même pour la sensualité, aux soupers des petites
maisons de Paris ». L ’auteur de la Nouvelle Héloïse n’a pas la
touche délicate de l’auteur de Paul et Virginie. Et puisque nous
venons de citer la Nouvelle Héloïse, il est vraisemblable qu’il
pensait un peu à ses deux jolies voyageuses de Thèmes quand il
imagina ses deux amies, Claire et Julie, dans son roman :
n’a-t-il pas dit de MIle de Graffenried qu’il l’aurait mieux aimée
comme confidente, préférant Mu° Galley pour maîtresse, et
n’est-ce pas l’agréable situation où il placera Saint-Preux entre
Claire et Julie ?
Nous savons à peu près qui étaient ces deux jeunes filles qui,
par cette belle matinée de juin, se rendaient à Thèmes : l’une,
Mlle de Galley était fille de M. de Galley, co-seigneur de la vallée
des Clefs ; c’était probablement, d’après l’âge que lui donne
Rousseau, l’aînée, Claudine, qui fêtait ce jour-là sa vingtième
année ; et son amie, Mllc de Graffenried, était une nouvelle
convertie ; il y avait à Annecy une autre « nouvelle convertie »
que voyait fréquemment Rousseau ; c’était une amie de la
Merceret, une Genevoise, Esther Giraud (à qui il donne 37 ans,
mais qui n’en avait pas 28) et qui était toile de lui : mais elle lui
inspirait, dit-il, une profonde aversion. Il est à remarquer qu’il
vivait alors au milieu de jeunes filles et que ces jeunes filles,
parmi lesquelles, dit-il, et on l’en croit volontiers « il se plaisait
fort », étaient toutes ou catholiques de naissance ou converties
au catholicisme el, de la complexion amoureuse dont il était, il
y avait là pour lui une raison de plus d’être à cette date bon
catholique : de fait, il l’était assez pour admettre que les prières
de l ’évêque avaient subitement éteint un incendie qui menaçait
de dévorer la maison de Mmc de Warens et pour certifier par
écrit ce miracle : écrit fatal, qui tombera plus tard dans les
mains de Fréron au grand désespoir de Rousseau, devenu alors
grand négateur de miracles. C’est là un détail qui a son impor­
tance et que nous aurons à rappeler quand nous essaierons de
préciser l’évolution religieuse de Rousseau.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

59

Cependant Mn,c de Warens ne revenait toujours pas : impaliente de l’attendre, sa femme de chambre, Mllc Merceret, dont on
avait sans doute oublié de payer les gages, résolut de retourner
chez son père, qui était organiste à Fribourg.
Il

y a loin d’Annecy à Fribourg, et Anne-Marie (ce sont les

prénoms de la Merceret retrouvés par M. Mugnier), sans être
vraiment «b e lle », n’est pas « laide » non plus, nous dit Rousseau,
et elle doit être alors dans sa vingtième année : heureusement elle
a sous la main le chevalier toujours prêt à partir et à escorter,
quand on l’en prie, (car il ne s’offre jam ais), les jeunes filles seules
en excursion ou en voyage. Sa timidité d’ailleurs ou, comme il dit,
sa « sottise » est telle qu’elle les protège, non seulement conlre
lui, mais contre elles-mêmes, quand elles tombent amoureuses
de lui et aucune d’elles n’y manque. Est-il donc si irrésistible ou
n’est-il qu’un fat ? Sa fatuité n’est guère douteuse ; mais à l’âge
qu’il avait alors (de 18 à 19 ans), avec sa physionomie éveillée,
ses yeux pleins de feu et son esprit naturel, il avait de quoi inté­
resser des jeunes filles, qui étaient en Savoie plus libres et plus
expansives qu’on ne l’était en Suisse. Quoi qu’il en soit, JeanJacques fut pour Anne-Marie, d’Annecjr à Fribourg, et malgré
la longueur du voyage, un chevalier sans reproche — mais non
pas sans mérite, car il nous décrit, avec ces détails si déplai­
sants par leur précision et qu’il affectionne, toutes les tentations
auxquelles l ’exposa, mais en pure perte, la coquetterie de sa
compagne; croyons-le donc sur parole : qu'il ait, en effet, dans
ces circonstances, et dans d’autres semblables qu’il nous racon­
tera avec la même complaisance, joué ou non le rôle de Joseph,
cela importe moins qu’il ne croit à la postérité. Il remit donc la
Merceret intacte dans les mains de son père, qui l’invita à dîner,
et l’on se dit adieu. Plus tard, dans ses Confessions, en prenant
congé de la jeune fille, dont il ne parlera plus, son cœur s’atten­
drit à la pensée qu’il a peut-être alors laissé échapper le
bonheur : « Elle avait un vrai goût pour moi, j ’aurais pu suivre
le métier de son père et vivre heureux et tranquille à Fribourg ».
Mais hélas ! comme le dira un jour la plus illustre disciple de
Jean-Jacques et la plus infortunée : « la gloire est le deuil écla-

�60

LOUIS DUCROS

tant du bonheur », et, plus encore que Mme de Staël, Rousseau
semblera confirmer la vérité de cette triste maxime.
Ce qu’il est intéressant de relever, à propos de ce soupir de
regret qui échappe à Rousseau au moment où il prend congé de
son aimable compagne de voyage, ce n’est pas qu’il ait poétisé,
cela nous arrive à tous, les souvenirs de sa jeunesse, mais c’est
que, parvenu, au moment où il écrit cette partie de ses Confes­
sions, au sommet de la gloire, il exprime le regret de n’avoir pas
épousé la Merceret, c’est-à-dire une simple femme de chambre.
Et je ne prétends pas du tout que ce regret soit absolument
sincère (je ne le crois pas non plus tout à fait mensonger), et je
n’oublie pas davantage le prodigieux orgueil de Rousseau ; mais
que précisément, et malgré son orgueil, malgré les illustres
amitiés dont il s’est vu honoré, il ait eu l’idée, à cette époque de
sa vie — et de sa gloire — d’exprimer un regret si inattendu;
cela nous renseigne mieux que je ne saurais dire, et plus que
tout ce qu’il nous a appris lui-même, sur la simplicité, j ’allais
dire : sur la vulgarité de ses goûts ; et cela aussi, je crois, nous
prépare à comprendre pourquoi il se décidera, un jour, à défaut
de la Merceret, à épouser Thérèse.
Nous avons accompagné Jean-Jacques jusqu’à Fribourg :
mais il nous faut un instant rebrousser chemin pour raconter
une rapide visite qu’il fit à son père en traversant Nyon, où Isaac
Rousseau, on s’en souvient, s’était retiré et remarié. « En passant
à Genève, dit-il, il n’alla voir personne », et il fit bien : les Gene­
vois de ce temps ne devaient pas être tendres pour les renégats ;
mais, ajoute-t-il, il fut prêt à se trouver mal sur les ponts. Sans
doute il exagère, encore que nous le sachions impressionnable
à l ’excès ; et il est probable aussi que, s’il fut ému en revoyant sa
ville natale, la honte d’avoir abjuré la religion de sa famille et
de ses concitoyens était bien pour quelque chose dans une si
grande émotion. Et, quoiqu’il n’en dise rien non plus, il ne
devait pas être sans inquiétude sur l’accueil que lui ferait son
père, bon Genevois et, c’était tout un, bon calviniste. De fait, on
s’embrassa, on pleura (Isaac s’attendrissait et pleurait volon­
tiers) mais, nous dit Rousseau, mon père «n e fit pas pour me

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
ramener lout ce qu’il aurait pu faire. » D’abord la belle-mère de
Jean-Jacques ne tenait guère aie garderau logis : «e lle fit semblant
de vouloir me retenir à souper » ; c'était tout juste de la politesse ;
et puis Isaac avait peine à pardonner à son fils une conversion
qui lui faisait perdre ce fameux droit de bourgeoisie, l’honneur
de la famille. Rousseau nous le donne à entendre en paroles
vagues et embarrassées : «après le pas que j ’avais fait, il jugeait
peut-être que je n’en devais pas revenir. » Une lettre de Rous­
seau, écrite un certain temps après cette entrevue (1), nous fait
entrevoir les vrais sentiments d’Isaac Rousseau à l’égard de son
fils : il a très mal reçu celui-ci : « malgré les tristes assurances
que vous m’avez données que vous ne me regardiez plus pour
votre fils. » Et que lui reproche son père ? à coup sûr son abju­
ration, mais vraisemblablement aussi son escapade de Genève
qu’il n’avait pas dû lui pardonner, car Jean-Jacques, implorant
une réponse de son père, lui écrit : « ce sera la première lettre
que j ’aurai reçue de vous depuis ma sortie (admirez l’euphé­
misme) de Genève. »
Le vrai but, au reste, de celte lettre est d’obtenir des subsides :
« vos yeux se chargeraient de larmes si vous connaissiez à fond
ma véritable situation. » C’est qu’en effet il est alors dans la plus
extrême misère : on peut l’en croire quand il nous dit qu’étant
arrivé un soir à un petit village près de Lausanne, « i l entra
dans un cabaret sans un sou pour payer sa couchée ». Une chose
heureusement ne lui faisait jamais défaut dans les moments les
plus critiques : c’était l'aplomb. Il demanda à souper, dormit
d’un bon somme, lit le lendemain un bon déjeuner et, quand
sonna le quart d ’heure de Rabelais, il offrit de laisser en gage la
veste qu’il avait sur le dos : dépouiller ce pauvre jeune homme I
l’aubergiste avait si bon cœur (Rousseau y comptait bien) qu’il
refusa la veste — pauvre veste, sans doute, — et le laissa partir,
lui disant qu’il le payerait quand il pourrait. Rousseau affirme
« qu’il ne tarda guère à lui renvoyer son argent par un homme

(1) écrite de Neuchâtel en 1731, non 1732 comme l'a datée Musset-Pathay.
Voir Mugnier, 79.

�62

LOUIS

DUCROS

sûr » ; je crois bien qu’il s’acquitta — c’était assez son habitude
— mais pas si tôt qu’il le dit ici, car assez longtemps il fut aux
abois. Celte détresse protonde, où le replongeaient sans cesse sa
mauvaise fortune et ses coups de tête, risquait à chaque instant
de le conduire en un gîte qn’il aurait été dispensé de solder
et en définitive il faut lui savoir gré de n’avoir été qu’un vaga­
bond ; mais tant de souffrances et d’humiliations accumulées
ne seront pas perdues pour son éloquence et, plus tard, dans
ses cris de colère contre les riches et les grands seigneurs, on
retrouvera les rancunes du pauvre diable qui, sur le chemin
de Lausanne et ailleurs, se demandait le soir avec angoisse où
il trouverait à souper et à coucher. Çà et là pourtant il rencon­
trait de bonnes gens qui lui venaient en aide, comme l’aubergiste
de tantôt, et, quelques jours après, comme ce brave Perrotet qui,
faisant semblant sans doute de se laisser prendre à ses petits
mensonges (il se donnait pour un musicien de talent), lui offrait
à crédit, non pas, il est vrai, la pension entière (elle était, hélas !
de cinq écus) mais la demi-pension : une soupe à dîner et un
bon souper le soir.
Jean-Jacques parle avec effusion de ce Perrotet qui « était le
meilleur homme du monde » ; il remarquera un jour que si dans
« les états élevés l’intérêt et la vanité parlent seuls », c’est dans
les étals inférieurs qu’il a trouvé dans sa jeunesse tant de bonnes
âmes : et si, seul de tous les littérateurs de son temps, il aime
réellement le peuple, c’est un peu parce qu’il a au cœur le
souvenir encore vivant de tant de gens du peuple dont il peut
dire que, quand il a eu faim, ils lui ont donné à manger.
Nous lisons dans les Confessions, à cet endroit de sa vie, la
phrase suivante : « J’ai toujours trouvé dans le sexe (on disait
même d’ordinaire à cette époque : « le sexe enchanteur »), une
grande vertu consolatrice. ;; Par cette phrase, où il se peint
assez, du reste, avec son éternel besoin d’amitiés féminines,
Rousseau veut parler de l’agréable correspondance qu’il entre­
tenait alors, non pas peut-être avec les deux gracieuses excur­
sionnistes de Thônes (comme il l’affirme dans les Confessions),
mais avec Mlle Giraud ; (il demande, dans sa lettre à celle-ci, la

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

63

permission d’écrire à « l’aimable Mllc de Graffenried » et sa lettre
à Mllc Giraud est curieuse à plus d’un titre (été 1731) (1) :
On y voit d’abord qu’il a « encouru la disgrâce de Mme de
Warens » et il feint d’ignorer les fautes, au pluriel, qui l’ont pu
rendre coupable à ses yeux ; l’une de ces fautes est sans doute le
lâche abandon de ce pauvre Le Maître que Mme de Warens,
sachant ses infirmités, avait dû confier aux soins de Jean-Jac­
ques. Il assure ensuite sa correspondante de son inébranlable
attachement à la religion catholique ; et l’on voit quelles sédui­
santes prêcheuses, sans compter Mmc de Warens, l’aidaient nonseulement à résister aux objurgations de son père, mais encore,
semble-t-il, à triompher de ses remords, tout au moins du regret
qu’il éprouvait alors, en pays protestant, de s’être mis dans une
situation fausse : « Je risque, à chaque instant, d’être regardé
comme un fourbe et comme un espion. » Heureusement, sa
religion est si profondément gravée daus son âme « que rien
n’est capable de l’en effacer. » Et ceci n’était pas seulement pour
Mi'® Giraud, mais sans doute aussi pour Mme de Warens, à qui
« il n’ose prendre la hardiesse d’écrire. » Il est fort endetté, mais
qu’elle se garde bien d’en parler à Mme de Warens ; « j ’aimerais
mieux la mort qu’elle crût que je suis dans la moindre indi­
gence » ; seulement, comme il la prie de s’employer pour lui
auprès de Mmo de Warens, il doit espérer, tout de même, que
celle-ci sera instruite de son triste sort. Et enfin, il n’y a pas lieu
de faire remarquer que Jean-Jacques écrit encore

très mal,

ni de s’en étonner ; tout au plus peut-on enregistrer cette
lettre et celle de la même époque à son père (où l’im pro­
priété des termes le dispute à l ’emphase), pour noter tout ce qu’il
avait à acquérir avant de pouvoir écrire seulement son premier
Discours ; mais ce qui est bien plus curieux, c’est qu’à cette date
déjà, et malgré sa détresse et son

éternel vagabondage, il

s’escrime à rimer et à polir son style, et il envoie à M "c Giraud,

(1) Sur cette lettre voir Annales J -J . 11. n, 164 (Pages inédites de J.-J. R.
par M. Th. Dufour).

�64

LOUIS DUCIIOS

« sous le sceau du secret, quelques-unes de ses pièces (1) » ; où
les a-t-il brochées? dans quelque gîte de rencontre, ou peut-être
sur les grandes routes et pour tromper la faim ; et, ce qu’il faut
admirer encore, c’est sa belle confiance en lui-même : « Je n’ai
pas encore assez de vanité pour vouloir porter le nom d’auteur ;
il faut auparavant que je sois parvenu à un degré qui puisse me
faire soutenir ce titre avec honneur. »
Auteur ! s’il n’ose pas encore porter ce beau nom comme
poète, il s’en croit digne comme musicien ; et les Lausannois
vont apprendre à connaître le compositeur Rousseau ou plutôt,
car il avait pris l’anagramme de son nom, c’est Vaussore qui va
se révéler, et, puisqu’il s’agit de musique, il aura un nom qui
sonne bien : Vaussore de Villeneuve. Sa musique malheureu­
sement sonna moins bien aux oreilles des Lausannois, car
« depuis qu’il existe des opéras français, de la vie (c ’est lui qui
l’affirme), on n’ouït un semblable charivari. » Il a conté luimême, on sait avec quelle verve, comment, arrivé à Lausanne,
il s’était fait passer pour Parisien et pour maître à chanter, lui
qui ne savait pas déchiffrer un air ; et comment il s'était offert à
composer, pour un concert que donnait M. de Treytorens, une
pièce terminée par un menuet, — el le sabbat qui s’ensuivit.
Que sa pièce fût détestable, il n’y avait là rien d’étonnant : ce
n’est pas avec les six mois de leçons de M. Le Maître qu’il avait
pu devenir très savant en musique ; mais ce qui est fait pour
surprendre, c’est qu’il ait osé se donner pour compositeur et
qu’il ait soutenu effrontément cette gageure jusqu’au bout, alors
qu’il nous parle sans cesse, et avec raison, de son extraordinaire
timidité. Qu’est-ce donc qui lui avait subitement donné tant
d’audace? d’abord sa détresse même : ventre affamé n’a point de
(1) M. Th. Dufour nous a donné (Annales J.-J. R., u, 192-198) quelques
fragments inédits de Rousseau qu’il date du second trimestre 1731 : C’est un
plan d’idylle, fragments de cantate, et une pièce de vers. (Rousseau nous dit,
dans ses Confessions, que « croyant avoir du goût pour la poésie, il fit (à
Soleure, et après avoir lu les œuvres de J.-R. Rousseau) pour son coup d’essai
une cantate à la louange de Mme de Bonnac » (dont il va être question quelques
lignes plus loin). C’est une imitation très médiocre, avec vers faux, de J.-B.
Rousseau. Évidemment, « le coup d’essai » ne fut pas un coup de maître.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

65

peur; et ensuite cette idée juste qu’en pays protestant on se
connaissait moins en musique que dans le pays d’où il venait;
nous savons, par exemple, pour ne citer que quelques faits
probants, que ce n’est qu’en 1756 qu’il fut permis d’installer un
orgue à Genève ; et, dix ans plus tard, le pasteur Jacob Vernet,
reconnaissant que les Genevois avaient peu de goût pour la
musique, les excusait par cette raison que le climat de Genève
était nuisible à la voix (1) : mais c’était le puritanisme calviniste
qui était nuisible aux arts en général et à la musique en parti­
culier. Tout de même, Rousseau s’était exagéré en matière
musicale l’inexpérience des Lausannois et ses propres talents ;
son coup d ’audace (les timides sont quelquefois par bravade
terriblement audacieux), avait eu un succès de fou rire qui l’avait
subitement rendu célèbre dans toute la ville. Qui eût pu prédire
alors que cet enragé râcleur charmerait un jour de « sa musique
enchanteresse », c’est ainsi qu’on l’appellerait, le roi de France
et toute sa cour? mais ce n’était là qu’une des innombrables
surprises qu’il réservait au monde; et, en attendant, il végétait,
quêtant des leçons « qui ne venaient pas en foule », nous l’en
croyons sur parole ; réussissant pourtant à se faire prendre au
sérieux par « deux ou trois gros Teutclies aussi stupides qu’il
était ignorant » et qui l’aidaient au moins à payer sa demi-pen­
sion, voire même à faire une excursion au pays de Mme de Warens :
« J’allai à Vevey loger à la Clef (une plaque y rappelle encore ce
séjour de Jean-Jacques), et pendant deux jours que j ’y restai
sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m’a
suivi dans tous mes voyages et qui m’y a fait établir enfin les
héros de mon roman. » Son roman devait jeter une telle poésie
sur ces petites villes de Vevey, Clarenset Montreux, que désor­
mais le souvenir de Rousseau est inséparable de tous ces jolis
paysages du canton de Vaud et en double le charme pour le
promeneur : voici le lac, c’est le lac qu’il lui fallait dans ses rêves
« et non pas un autre » ; en lace de Vevey, c’est la Meillerie
et le souvenir de Saint-Preux et de ses promenades désolées à

(1) Voir sur ce point : Jansen : Rousseau als Musiker, Berlin, 1884.
5

�LOUIS DUCHOS
travers les rochers se lève aussitôt clans voire esprit; à gauche
on aperçoit la dent de Jamant et l’on se répète aussitôt ces mots
si simples, mais si pittoresques de Julie : « Quoique l’automne
soit encore agréable, vous voyez déjà blanchir la pointe de la
Dent-de-Jaman. » C’est que Rousseau ne s’est pas seulement
inspiré directement de la nature, ce qui rend sa prose si vivante
et si colorée; mais il a comme ajouté à cette nature une vie et
des couleurs nouvelles qu’il

puisait dans son ardente imagi­

nation : et désormais les bords du lac de Genève ne sont plus
beaux seulement de leur propre beauté, mais encore de. je ne
sais quelle beauté mélancolique et attendrissante dont les a
pour jamais imprégnés l’enchanteur qui les a fait connaître
et aimer.
De Lausanne Rousseau s’était rendu à Neuchâtel, où il passa
l’hiver de 1730 à 1731 ; il y avait, paraît-il, trouvé quelques éco­
liers, ce qui lui permit de manger à sa faim pendant quelque
temps et de courir le pays ; dans une de ses courses à travers
champs, il rencontre, un jour, dans un cabaret de Boudry
(en avril 1731) « un homme à grande barbe, avec un habit violet
à la grecque, un bonnet fourré », parlant un jargon que per­
sonne n’entend et que Jean-Jacques croit comprendre : il lui
parle, en effet, italien (il se souvenait des leçons de l’abbé de
Gouvon) et l’étranger lui saute au cou : Jean-Jacques sera son
interprète et sans doute moyennant quelques flatteries (Rousseau
n’y résistait jamais), le voilà lié à la fortune de cet étranger qui
lui fait oublier et perdre ses élèves de Neuchâtel.
Le mystérieux personnage, dont il vient de s’engouer et auquel
il servira de trucheman, est le révérend Père Athanasius Paulus,
de l’ordre des saints Pierre et Paul de Jérusalem, qui fait une
collecte pour le rachat d’esclaves chrétiens et pour le rétablisse­
ment du Saint-Sépulcre : c’est du moins le nom et la mission
qu’il se donne (1).
Rousseau

accompagne l’archimandrite,

c’est

ainsi

qu’il

l’appelle, à Fribourg et à Berne ; il prononce même dans cette
(1) Comme il résulte des « manuaux » des Conseils de Fribourg et deJBerne,
retrouvés par M. Ritter (La /amille cl Ici jeunesse de Rousseau, p. 208).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

67

dernière ville, en l’honneur du Saint-Sépulcre, une fort belle
harangue qui fut très goûtée et, pour que nous n’en doutions
pas, il nous en donne un résumé pathétique. Fribourg s’était
méfié et, après avoir accordé au susdit Père Paulus une patente
pour quêter, la lui avait retirée et l’avait prié « de quitter le
pays ».
De Berne on avait passé à Soleure, où l ’on s’empressa d’aller
saluer l’ambassadeur de France, M.de Bonac. Malheureusement
M. de Bonac, qui avait été ambassadeur à Constantinople, était
au fait de tout ce qui regardait le Saint-Sépulcre : il s’aperçut
vite que l ’archimandrite n’était qu’un charlatan et il mit brus­
quement fin à l’odyssée de Rousseau (1). D’après ce dernier,
l’ambassadeur, touché

du récit qu’il venait de lui faire, le

présenta à Mme l’ambassadrice et l’on décida « qu’il resterait
à l’hôtel en attendant qu’on vît ce qu’on pourrait faire de lui. »
Au reste, il fit impression, à l’en croire, sur tout le personnel de
l’ambassade, puisque le secrétaire, M. de la Martinière, en le
conduisant dans la chambre qui lui était destinée, lui dit :
« Cette chambre a été occupée sous le comte du Luc par un
homme célèbre du même nom que vous ; il ne tient qu’à vous de
le remplacer de toutes manières et de faire dire un jour :
Rousseau premier, Rousseau second. » 11 ne serait pas impos­
sible que M. de la Martinière lui eût tenu ce propos — les
secrétaires d’ambassade sont parfois facétieux, — mais JeanJacques ne nous a pas dit de quel sourire le propos fut accom­
pagné et si par hasard le futur Rousseau second, pour apitoyer
et intéresser à son sort M. l’ambassadeur, n’avait pas fait valoir
ses essais poétiques. 11 se pourrait aussi que Rousseau eût
commis quelques erreurs sur ce qui lui arriva à Soleure ; mais
admirez d’abord sa suffisance : « l ’expérience que je commen­
çais d’avoir modérait peu à peu mes projets romanesques ;

(1) Nous avons, de cette date, un premier écrit manuscrit de Rousseau : c’est
Une « lettre de Corchut à l’empereur Sélfm, son frère, tous deux fils de
Bajnzet, portée par le capigi cjui eût ordre de l’exécuter. Cette lettre a été
traduite des Vers turcs. » Lettre insignifiante, d’ailleurs, qu’a pu lui réciter
l’archimandrite. Voir Th. Dufour : Annales J.-J. R . n, 190.

�68

LOUIS DUCROS

et, par exemple, non seulement je ne devins point amoureux de
Mme de Bonac (et pourtant n’était-il pas le trucheman d’un glo­
rieux archimandrite !) ; mais je sentis d’abord que je ne pouvais
l'aire un grand chemin dans la maison de son mari. M. de la
Martinière en place et M. de Morianne, pour ainsi dire en sur­
vivance, ne me laissaient espérer, pour toute fortune, qu’un
emploi de sous-secrétaire qui ne me tentait pas infiniment. Cela
fit que, quand on me consulta (?) sur ce que je voulais faire, je
marquai l’envie d’aller à Paris » ; et, quinze jours plus tard, pour
condescendre à ce désir, M. l’ambassadeur lui donnait de quoi
faire le voyage. Mais comment se fait-il alors qu’après son aven­
ture de Soleure nous le retrouvions à Neuchâtel, d’où il écrit à
son père que ses élèves ne « veulent plus recommencer leurs
leçons ? » Il est vraisemblable, ainsi qu’on l’a supposé, que
« ce retour à Neuchâtel n’ayant pas été heureux, dans la détresse
où il tomba, Jean-Jacques battit le rappel de tous les côtés » ; en
même temps qu’il écrivait à son père et sans doute aussi à
l’ambassadeur, il envoya encore une lettre à Annecy à l’adresse
de M. de Bernex, l’évêque de Genève. « Ce grand évêque (dit-il
dans son Mémoire au gouverneur de Savoie) me recommanda à
M. le marquis de Bonac (1). » C’est alors sans doute, et sur la
recommandation du bon évêque que M. de Bonac voulut bien
chercher une place pour Rousseau et, comme

ses relations

étaient à Paris, c’est à Paris qu’il envoya Rousseau sans songer
à « le consulter ». L ’ambassadeur lui donna cent francs, et le
secrétaire interprète, M. de Merveilleux, une lettre pour un sien
ami, M. Godard, colonel suisse au service de la France, « qui
cherchait quelqu’un pour mettre auprès de son neveu, lequel
entrait fort jeune au service ; » et Rousseau, muni du tout, partit
pour Paris, le bâton â la main.
Il mit à faire ce voyage quinze jours qui lui parurent déli­
cieux: il voyait du pays, ce qui fut toujours son plus grand
bonheur ; il allait chez un officier et il le suivrait naturellement
dans sa rapide fortune ; officier à son tour, pourquoi n’enten-

(1) Eug. R itter,

ib id,

p. 210.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

69

drait-il pas dire un jour le maréchal Rousseau ? car sa myopie
n’était pas un obstacle invincible (il n’en voyait pas d’autre) à
son avancement : ne savait-il pas que le maréchal Scliomberg
avait, lui aussi, la vue courte? C’est en riant, bien entendu, qu’il
nous parle de toutes ces folles chimères qui l’amusaient et
faisaient son pas plus léger sur la route de Paris : ce que nous
en retiendrons pourtant nous-même, c’est que le sort a beau lui
être contraire; même alors, même réduit, comme ici, à accepter
des secours, et très probablement, on l’a vu, à les mendier, il ne
cesse pas de rêver les plus hautes destinées ; cela ne dénote
pas seulement une riche imagination, mais encore une ambi­
tion qui ne se contentera pas de peu et qui ne se découragera
pas aisément, et nous la verrons à l’œuvre.
Paris, qu’il rêvait plein de palais de marbre et d’or, démentit
furieusement l’idée qu’il s’en faisait: il y entra en mai 1731 par
le faubourg Saint-Marceau, et, au lieu des « superbes rues »,
qu’il avait imaginées, il ne vit que « de petites rues sales et
puantes, de vilaines maisons noires, des mendiants, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux (1) ». Au
fond il n’aimera jamais Paris ; mais, quand il l ’habitera plus
tard, et ne songera d’ailleurs qu’à le fuir, ce qu’il critiquera alors
ou plutôt ce qu’il maudira en lui avec l’âpre accent de la colère,
c’est, contrairement à ce qu’il lui reproche ici, son élégance et
son luxe ; et la seconde impression, quoique inverse de la
première, ne sera pas plus favorable à a cette capitale », comme
il l’appelle ici. Nous aurons, du reste, à démêler les causes très
diverses de ce « secret dégoût» qu'il fait, dans les Confessions,
dater de son premier voyage.
(1) Comparez Voltaire : « Candide entra par le faubourg Saint-Marceau et
crut être dans le plus vilain village de la Westphalie ». Candide, ch. XXII.
Le faubourg Saint-Marceau était le quartier le plus pauvre de Paris, « le foyer,
dit Mercier, de la misère obscure... Dans une des tabagies du faubourg SaintMarceau se réfugient pendant le jour les femmes les plus dégoûtantes des
environs du Pont-Neuf et du Louvre pour y dépenser quelques sols arrachés à
la luxure des Savoyards, des manœuvres et des filous ». ( Tableau de Paris, i).
Vers la même époque Marmontel s’était fait de loin, comme Rousseau, « un
tableau superbe et fantastique de Paris : mais cette illusion fut bientôt
détruite ». (Mémoires).

�LOUIS DUCROS

70

La place que le colonel Godard lui offrait auprès de son neveu
ne lui convint pas : on voulait faire de lui une espèce de valet,
alors qu’il s’était attendu à être « un vrai gouverneur ». Ce qui
lui restait des cent francs qu’on lui avait donnés au départ,
joint à un petit supplément que lui lit tenir le généreux marquis
de Bonac, l’aida à vivre, à vivoter plutôt, quelque temps : la
belle-sœur du secrétaire interprète de Soleure, Mme de Merveil­
leux, l’avait pris en amitié (ou en pitié), et lui avait offert sa
table, dont « il profita souvent ». Tout cela, en somme, ne
valait pas l’hospitalité de Mme de W arens: mais qu’était donc
devenue celle-ci ? il la demandait à tous les échos : Mme de Mer­
veilleux l’aida dans ses recherches, et on parvint enfin à
apprendre que la mystérieuse Mmc de Warens était repartie de
Paris depuis deux mois pour la Savoie, ou pour Turin, à moins
qu’elle ne fû t, comme « le disaient quelques personnes »
retournée en Suisse, — et celte dernière supposition s’accorde­
rait assez avec l’hypothèse, émise plus haut, qu’on redoutait
que Mme de Warens n’allât ébruiter en Suisse, pour se faire
valoir, l’affaire secrète à laquelle elle avait été mêlée. Quoi qu’il
en soit, Rousseau, ne pouvant douter de son départ, résolut
d’aller la rejoindre et, après ce premier et court séjour à Paris,
il refit à pied le chemin de Paris à Lyon.
Il eut, chemin faisant, deux aventures, dont la première, en lui
mettant sous les yeux les vexations des collecteurs d’impôts,
alluma dans son cœur « cette haine inextinguible, qui se déve­
loppa depuis, contre les oppresseurs du peuple ». C’est l’histoire,
qu’il a si joliment dramatisée, de ce paysan qui « cachait son vin
à cause des aides et son pain à cause de la taille », sachant bien
« qu’il serait un homme perdu, si l’on pouvait se douter qu’il ne
mourût pas de faim ». L ’aventure est très vraisemblable et elle
peut s’ajouter aux impressions de voyage d’Arthur Young et à
tout ce que nous savons de la misère des paysans à la fin de
l’ancien régime.
Sans croire, avec Rousseau, que sa rencontre avec ce paysan,
qui ne « prononçait qu’en frémissant ces mots terribles de com­
mis et de rats de cave » ait été « le germe de sa haine contre les

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
vexations qu’éprouve le malheureux peuple », — cette haine
aura bien d’autres motifs (plus personnels et partant plus pro­
fonds), — il n’est pas douteux cependant que ce qu’il vit ce jourlà lit une grande impression sur son esprit : il ne put manquer
de comparer la situation misérable du paysan français avec la
vie plus aisée et autrement libre du paysan suisse; et, plus tard,
quand il connaîtra les fermiers généraux, et c’est chez eux
surtout qu’il fréquentera à Paris, il saura mieux qu’aucun de
leurs convives et pour l ’avoir vu de près, d’où vient leur
immense fortune et qui paie en somme les somptuosités de
leurs soupers et les toilettes de leurs maîtresses : et c’est en
connaissance de cause qu’il pourra alors invectiver contre ces
« barbares publicains ».
La seconde aventure qu’il eut sur la route de Lyon mit à une
rude épreuve son esprit romanesque. On se rappelle que l'Astrée
était un de ces romans qu’il avait lus jadis tout enfant avec son
père et « c’était celui qui lui revenait au cœur le plus fréquem­
ment ». Il y pensa en approchant de Lyon, car le Lignon coulait
peut-être dans ces parages, et il eut l’idée d’aller y promener ses
rêveries en évoquant le souvenir des Céladon et des Sylvandre :
l’hôtesse, à qui il demanda la route du Forez, lui apprit que
c’était un pays de ressource pour les ouvriers, car il y avait
beaucoup de forges : elle l’avait pris pour un garçon serrurier !
et je crois bien que la méprise de la bonne femme à son sujet ne
calma pas seulement, comme il le dit, « sa curiosité romanes­
que », mais qu’elle mortifia un peu sa vanité : car il n’avait pas,
et surtout il ne croyait pas avoir, l’air d’un ouvrier.
Arrivé à Lyon, Rousseau alla voir, aux Chasottes, une amie de
Mmc de Warens, Mn° de Châtelet ; mais celle-ci, qui avait bien vu
Mme de Warens, à son passage à Lyon, ne put lui dire quelle
route avait prise, en quittant Lyon, l’énigmatique voyageuse,
soit qu’elle l’ignorât, en effet, soit qu’elle voulût se donner le
temps de demander à son amie si elle était encore disposée à
recevoir le pauvre diable qui s’était présenté en son nom .
En attendant, Rousseau, pour faire l’économie d’une chambre
d’hôtel, passait ses nuits à la belle étoile : mais il était jeune, il

�72

LOUIS DUCROS

était poète, et c’est bien réellement ce qu’il a éprouvé, je veux
dire : c’est le réel plaisir qu’il a goûté à dormir dans l’enfonce­
ment d’un mur de terrasse, par une belle nuit d’été, qui lui a
dicté la page célèbre : « il avait fait très chaud cejour-là ; la soirée
était charmante ; la rosée humectait l’herbe flétrie... ; le ciel de
mon lit était formé par les tètes des arbres; un rossignol était
précisément au-dessus de moi, je m’endormis à son chant ; mon
sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand
jour : mes yeux, en s’ouvrant, virent l’eau, la verdure, un paysage
admirable. Je me levai, je me secouai : la faim me prit, je
m’acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon
déjeûner deux pièces de six florins qui me restaient en co re».
On n’avait jamais mis, à coucher dans la rue, tant de belle
humeur et de fraîche poésie, et surtout personne, à cette époque,
n’avait trouvé ce secret de donner au lecteur, par la précision
des plus vulgaires détails, l’illusion complète de la réalité et de
la vie.
Cependant Rousseau, qui savait enfin, soit par Mlle du Châtelet,
soit par sa correspondante d’Annecy, Mllc de Graffenried, où
trouver Mme de Warens, alla droit à Chambéry : Mmc de Warens
s’y était installée, probablement dans l’été de 1731 ; c’est donc,
ce me semble, en 1731 et non, comme il le dit, en 1732, que
Rousseau, qui était parti de Paris peu de temps après y être
arrivé, donc peu de temps après le printemps de 1731, arriva à
Chambéry.
Comment Mme de Warens le reçut-elle ? C’était la troisième fois
qu’il venait frapper à sa porte et, celte fois encore, en l’abordant,
il avait lieu d’être inquiet sur l’accueil qui lui serait fait : n’avait-il
pas (ainsi nous l’a appris sa lettre de Lausanne à Mlle de Graffen­
ried), « encouru la disgrâce » de Mme de Warens, on ne sait pour
quel motif. Cette fois encore, M,no de Warens ouvrit sa maison au
« pauvre petit » ; et même, pendant son absence, et avertie sans
doute, par son amie de Lyon, Mlle du Châtelet, que Jean-Jacques
allait se mettre en route pour Chambéry, elle lui avait trouvé un
poste : Rousseau fut employé à la confection du cadastre et il eut
son logement chez Mmc de Warens, dans sa nouvelle maison de
Chambéry.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

73

Le comte de Saint-Laurent, receveur général des finances,
possédait à Chambéry une vieille maison qu’il ne parvenait pas
à louer; Mn,e de Warens devint sa locataire et, du même coup,
par «c e trait d’habileté », sa protégée; sa pension lui fut main­
tenue et, pour quelque temps, plus régulièrement payée. Malheu­
reusement, la maison était, dit Rousseau, « triste et sombre ;
pour toute vue un mur et, pour rue, un cul-de-sac ; des grillons,
des rats et des planches pourries ». Il est vrai que la maîtresse
du logis réservait à Jean-Jacques de quoi lui faire oublier toutes
ces incommodités.
Voilà donc Rousseau occupé pour un temps, en qualité de
«secrétaire», e t concurremment avec deux ou trois cents employés,
à dresser le cadastre du royaume de Savoie ; le poste était peu
lucratif, mais on vivait de peu à Chambéry, et surtout il tirait
enfin Jean-Jacques de la domesticité : « Depuis ma sortie de
Genève, écrit-il avec une légitime satisfaction, je commençai
pour la première fois de gagner mon pain avec honneur ».
Pour s’acquitter de ses fonctions, il doit apprendre l’arithmé­
tique et « il l’apprend bien, parce qu’il l’apprend seul ». Seul
aussi plus tard (Thérèse étant trop bornée pour l’aider), il tiendra
avec la plus grande exactitude ses petits comptes de ménage et
l’ancien employé du cadastre prendra note très scrupuleusement
de ce que l’on lui doit et de ce qu’il doit aux autres. Il s’essaie au
dessin avec cette ardeur qu’il met à toutes choses et on doit
l’arracher à cette nouvelle occupation qui compromet sa santé ;
celle-ci est, d’ailleurs, assez mauvaise pour que la sollicitude de
Mme de Warens lui impose le régime du lait.
Ayant accompli sa vingt-et-unième année, Rousseau réclame à
son père sa part de la succession maternelle ; il lui a écrit à Nyon
et lui donne rendez-vous à Genève ; mais Isaac s’excuse par
« une lettre de Gascon ». Jean-Jacques lui avait pourtant énuméré
toutes les dépenses qu’avait faites pour lui Mme de Warens, et
c'était, sans doute, pour dédommager sa bienfaitrice qu’il avait
fait appel à la bourse de son père. Mais Isaac, comme le lui
reproche son fils dans une lettre assez plaisante, oubliait « les
premiers devoirs de la politesse » en ne répondant pas même aux

�74

LOUIS

DUCROS

lettres dont l 'honorait une personne du rang de Mmc de Warens.
Rousseau donc, après un court séjour chez les Cordeliers de
Cluses, rentra bredouille à Chambéry et ayant dépensé quelqu’argent de plus à Mmc de Warens. A cette époque nous le
voyons mettre sans cesse à contribution la libéralité de Mmc de
Warens par de perpétuelles allées et venues, et se consoler des
dépenses qu’il lui fait faire en se disant que c’est tant de pris sur
les charlatans qui l’exploitent, (et ici ce n’est plus Isaac, mais
c’est peut-être bien Jean-Jacques qui est le Gascon).
Cependant, la situation de fortune de la « pauvre maman »
devenait de plus en plus précaire : tandis qu’elle se livrait plus
que jamais à « ses visions », c’est-à-dire, à celte manie d’entre­
prises qui avait ruiné jadis le ménage des Warens à Vevey, elle
perdait, en 1734, son meilleur protecteur, l’évêque d’Annecy,
M. de Bernex. Ce dernier lui léguait, il est vrai, une rente de
150 livres ; mais la pension qu’elle avait obtenue du roi ne lui
était plus payée et elle devait réclamer les quartiers arriérés en
se dépeignant comme «réduite à la dernière extrém ité», si on
continue à l’oublier. Sa maison n’en reste pas moins gaie et
ouverte à tout venant : on y fait de la musique, on donne des
concerts et même des soupers les jours de concert et ces soupers
sont « très gais et très agréables », car « on y dit le mot et là
chose ». La bonne société de Chambéry s’est retirée peu à peu
d’une maison si bruyante et si hospitalière aux chevaliers
d’industrie. Mais qu’importe ! n’a-t-on pas sous la main Canovas,
un camarade de Rousseau qui travaille avec lui au cadastre et
qui joue du violoncelle, et le P. Caton, un moine « homme du
monde » (Rousseau du moins le juge tel), sans oublier l’abbé
Palais qui a une « voix de bœuf » et Roche, le maître à danser, qui
joue du violon, ainsi que son fils : et violons et clavecin de faire
leur partie, tandis que la maîtresse de maison et le P. Caton
chantent leurs duos et que Jean-Jacques a l ’honneur de conduire
la musique, car c’est lui qui avec son bel aplomb tient le bâton
du chef d’orchestre.
Au milieu de ces folâtres ébats, que devient le prosaïque tra­
vail du cadastre ? on s’en dégoûte à la lin, car voilà bientôt deux

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
ans qu’on aligne des chiffres, et l’on donne sa démission « héroï­
quement » ; la pauvre maman s’était opposée à cet héroïsme
dont elle faisait tous les frais ; mais Rousseau avait « extorqué
son consentement par ses importunités et ses caresses »

et, à

l’en croire, il eut bien vite fait de remplacer sa paye de secrétaire
parles leçons qui lui vinrent en foule.
De quoi donc était-il alors, ou se croyait-il capable, de donner
des leçons ? de musique et de chant. Ce n’est pas qu’il possédât
vraiment ces deux arts : mais il y avait si peu de bons juges à
Chambéry et « dans le pays des aveugles (ce sont ses paroles) les
borgnes ne sont-ils pas les rois ? » Au reste, à défaut de la
science, il avait «le goût du chant », ce qui est quelque chose
après tout ; et n’oublions pas « son âge et sa figure » sur lesquels
il n’avait pas tort de compter, puisque, grâce à tous ces avan­
tages, il passa tout de suite pour « un bon maître. » Et les écoliè­
res d’accourir chez le jo li musicien, qui se voit recherché et
choyé dans le meilleur monde : « partout un accueil gracieux »
et « d’aimables demoiselles bien parées » (c ’est pour lui naturel­
lement quelles se font belles) et qui l ’attendent le sourire aux
lèvres et dont le cœur, il n’en doute pas, vole vers le sien. Il y
en avait de brunes et il y en avait de blondes : celle-ci, il l’avait
très bien remarqué, mettait des lleurs dans ses cheveux à son
arrivée ; celle-là lui préparait tous les matins son café au lait à
la crème ; ce n’était, il est vrai, qu’une « bourgeoisie», mais il
daignait honorer de ses leçons et de ses séductions les filles de la
bourgeoisie : au reste ces dames et demoiselles le caressaient en
pure perte, car il était (malgré ses aventures diverses) resté si
ingénu qu’il se prêtait à leurs agaceries avec sa « balourdise
ordinaire.»

Heureusement sa «bonne maman» veillait : elle

crut le moment venu de lui dessiller les yeux ; «elle vit que,
pour m’arracher au péril de ma jeunesse, il était temps de me
traiter en homme, et c’est ce qu’elle fit. » Comment elle s’y prit
pour faire du « petit » un homme, c’est ce que savent de reste
les lecteurs des Confessions et je me bornerai pour le moment à
rappeler que le répugnant récit que nous a fait Rousseau de son
prétendu déniaiseraient, on peut le lire au livre v de la première
partie des Confessions.

�(■
LOUIS DUCROS

76

A l’époque où nous sommes de la vie de Rousseau, et si nous
rapprochons des récits de ses Confessions les quelques lettres de
lui que nous avons de cette date, nous voyons poindre son ambi­
tion inquiète : sera-l-il musicien, sera t-il littérateur? S’il ne
doute pas de ses talents, il cherche sa voie et surtout il sent
très bien tout ce qui lui manque pour se faire un nom dans
n’importe quelle carrière ; et c’est vraiment avec un acharne­
ment méritoire qu’il s’évertue à combler les immenses lacunes
de son instruction première, si l’on peut toutefois parler de son
instruction à une époque où il n’est guère qu’un ignorant en
tout genre. Il va se livrer tour à tour aux études les plus diverses;
mais ce qu’il importe de noter ici, si l’on veut comprendre plei­
nement le succès final qui doit couronner un jour ses efforts,
c’est qu’il ne se contentera pas d’effleurer les sciences qu’il
aborde et

de

prendre un

« peu de chaque

chose,

à

la

française » : il lira, pour s’instruire, les ouvrages les plus longs
et les plus ardus, et il les lira et les relira lentement, avec
méthode, prenant des notes, faisant des résumés, apprenant
par cœur malgré sa mauvaise mémoire. Quand il se mit à étu­
dier sérieusement aux Charmettes, à partir de l’été de 1731, il
n’avait pas moins de 19 ans et, il s’en rendait très bien compte,
il avait tout à apprendre : comment donc, ayant commencé si
tard à s’instruire, a-t-il pu écrire des ouvrages que le génie seul
ne pouvait improviser, puisqu’ils supposent, à peu près tous,
des connaissances sérieuses et variées? C’est parce qu’il avait,
pour rattrapper, autant qu’il était possible, tout le temps perdu
à muser et à vagabonder, non seulement la fougue juvénile de
l’âme la plus passionnée qui fût jamais (son ardeur à l’étude le
rendit plusieurs fois malade), mais encore la persévérance et
l’esprit méthodique du protestant et du Genevois.
Impétuosité et entêtement à la fois, impétuosité à prendre un
parti et entêtement à s’y tenir, le parti-pris eût-il l’air d’une
gageure, voilà, je crois, deux traits essentiels, non seulement du
caractère, mais de l’œuvre entière de Rousseau : qu’on se rap­
pelle avec quelle passion et avec quelle suite il a soutenu ses
thèses les plus paradoxales. C’est à la fois avec celte ardeur et

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
celte obstination que nous allons le voir s’appliquer aux éludes
les plus diverses. Un autre trait de cette nature, et, sans doute,
de toute nature passionnée, c’est que Rousseau ne se développe
pas par un progrès tranquille et continu, mais par soudaines et
brusques saillies. Par exemple, il y a eu certainement en lui,
après son premier Discours, une crise morale que nous tâche­
rons d’expliquer : il y a eu, je crois, aussi une crise intellectuelle
que je fais dater de l’époque qui nous occupe : il se rend très
bien compte alors de tout ce qui lui manque pour devenir
l’homme qu’il voudrait être ; il souffre de son ignorance et de
son impuissance, et il en souffre d’autant plus cruellement qu’il
a le sentiment aussi v if que confus de tout son mérite ; obéissant
alors à je ne sais quelle voix intérieure, qui est comme l’appel
pressant et obscur à la fois de son génie, il se jette à corps
perdu, ne sachant où il pourra réussir, mais voulant réussir à
tout prix, dans l’étude de la musique, des sciences naturelles et
de ce qu’il appelle ingénuement, dans une lettre de cette date,
« les belles connaissances ». Nous pouvons poursuivre mainte­
nant, en les résumant, les aventures de sa vie au moment où
nous sommes parvenus.
Ayant dévoré le Traité de l’Harmonie, de Rameau, mais n’y
ayant pas appris, ce qui ne s’apprend pas dans un livre, l’art de
la composition, il n’eut de cesse qu’il n’allàt se renseigner chez
un certain abbé Blanchard, dont il se souvenait qu’il avait été le
maître de Venture, un nom que nous avons appris à connaître
et qui ressemble si fort à aventurier. L ’abbé Blanchard étant
maître de musique delà cathédrale de Besançon, voilà Rousseau
parti pour celte ville, soigneusement équipé par la généreuse
maman à qui ce coup de tête coûta, au dire de Rousseau, huit
cents francs. L ’abbé Blanchard, qui parait avoir été un joyeux
ahbé, puisqu’il n’était plus, par sa faute, maître de chapelle de
la cathédrale à l’époque où Rousseau lui rendit visite, ne donna
que quelques conseils à Jean-Jacques et un bon dîner : cela
suffit d’ailleurs pour que Rousseau

écrivît avec aplomb à

Mmc de Warens (le 29 juin 1733) le lendemain même de son
arrivée : « Tous ceux qui se serviront de mes principes auront

�78

LOUIS DUCROS

lieu de s’en louer et vous, en particulier, Madame, si vous voulez
bien prendre la peine de les pratiquer quelquefois ! » Il n'a donc
que faire de rester plus longtemps à Besançon ; mais avant de
repartir pour Chambéry, il veut s’assurer « si on se réjouira de
le revoir ». Qu’avait-il donc fait pour déplaire ? Une simple
étourderie, si l’on en croit le récit des Confessions : il avait laissé
dans un de ses habits, une parodie soi-disant janséniste de la
belle scène de Mithridate (1), que les employés de la Douane, au
bureau des Rousses, saisirent et sur laquelle ils rédigèrent, pour
se faire valoir, un émouvant procès-verbal. Peut-être l’affaire
était-elle plus grave qu’il ne l’avoue ; car, six ans plus tard,
Rousseau craignait qu’on ne s’en souvînt encore pour repousser
une demande de pension qu’il adressait au

gouverneur de

Savoie.
Une nouvelle sottise, on ne sait laquelle, faillit peut-être lui
coûter cher, et toujours, par contre-coup, à sa protectrice : dans
une lettre à son père du 26 juin 1735, parlant d’un court vovage
qu’il vient de faire, « il aime mieux, dit-il, pour son honneur et
son avantage, que cette lettre soit datée d’ici que de nulle part
ailleurs ». Voilà qui permet bien des suppositions et celle-ci, en
tous cas, que les Confessions ne nous ont pas tout dit.
Dans l’été de 1737, il se passionne tout à coup pour la phy­
sique, il fait des expériences et, en fabriquant de l’encre de sym­
pathie, il risque de s’aveugler, la bouleille lui ayant éclaté au
visage. Mmc de Warens est absente, Rousseau s’affole : il croit
avoir perdu la vue, il craint même de perdre la vie et il fait son
testament, testament fort curieux, où il se recommande à la
Vierge et à ses saints patrons, Jean et Jacques. Comme on l’a
fait remarquer, à cette époque, Rousseau, qui se croit très malade
et a très peur de l’enfer, est complètement dans les mains des
Jésuites, Dominicains et Cordeliers de Chambéry. Par testament
il donne de l’argent aux couvents « pour célébrer et faire célé­
brer des messes pour le repos de son àme, lègue à Mmc de

(1) Parodie insignifiante retrouvée par M. Eugène Ritter. Voir Mugnier,
p. 146.

�JEAN-JACQUES HOUSSEAU

79

Warens 2000 livres pour les dépenses qu’il lui a occasion­
nées (1) ».
Au reste, il ne fut malade que deux semaines (au lieu de six
qu’il dit dans les Confessions), et, une fois guéri, il alla à Genève
pour le règlement définitif de ses affaires. Cette fois son père
s’était décidé à venir et Rousseau, aidé par le résident de France,
M. delà Closure « qui lui parlait souvent de sa mère » (admirons
encore, en passant, sa délicatesse filiale), obtint 3.000 livres :
il touchera la même somme en 1747 à la mort de son père.
L ’argent, qu’il venait de touchera Genève, il le mit « aux pieds
de Mmc de Warens, qui l’accepta simplement et l’employa d’ail­
leurs presque tout entier à son usage. » Ainsi parle Rousseau,
mais on nous fait remarquer qu’il devait à un M. Charbonnel,
marchand de Chambéry, 700 livres, dette qu’il venait de recon­
naître dans son testament; et comme, d’autre part, il avait alors,
— il le croyait du moins — un polype au cœur et qu’il connaissait
à Montpellier un spécialiste de celte maladie, le voilà qui part, de
son pied léger, pour Montpellier, et naturellement avec l’argent
qu’il venait de toucher à Gevève : il lui restait le heau geste
d’avoir jeté cet argent aux pieds de Mme de Warens et le geste a
passé dans les Confessions. C’est le 11 septembre 1737 qu’il part
de Chambéry (non des Charmettes, où Mme de Warens n’est pas
encore)'. Le cheval le fatiguant trop, il prend une chaise à Grenoble
et se lie avec une joyeuse compagnie qui suivait la même roule.
Dans la dite compagnie se trouvait une M"10de Larnage, laquelle
« n’était ni jeune ni belle », mais elle n’était pas non plus, se
hâte d’ajouter la vanité du narrateur, « ni vieille ni la id e». Pour
l’apprécier à sa valeur, il fallait entrer aussi avant que possible
dans son amitié : Rousseau sait trop bien ce qu’il vaut lui-même
et tout l’intérêt que la postérité prendra à ses amours de table
d’hôte, pour nous priver du récit détaillé des progrès qu’il fit,
chemin faisant, dans l’intimité savoureuse de Mme de Larnage.
Sans le suivre ici dans toutes ses peintures, je relèverai plusieurs
traits significatifs.
'

(1) Testament du 27 juin 1737 retrouvé par M. Mugnier, p.

149,

�80

LOUIS DUCROS
D’abord, il se donne un faux nom : n’être qu’un Suisse et

s’appeler du nom bourgeois de Rousseau, ce n’étaient pas là des
titres suffisants pour briller près de ces dames dont deux étaient
de la noblesse : il sera donc Anglais et s’appellera Dudding. Il
est, pouvons-nous dire, coutumier de cette supercherie, car c’est
la seconde fois qu’il se donne un nom qui n’est pas le sien. Et
qui sait si, dans l’affectai ion, d’ailleurs courageuse, qu’il mettra
plus tard à signer ses livres contrairement à la coutume des
Philosophes, il

n’y aura pas quelque léger remords d’avoir

plusieurs fois renié le nom de son père?
Quoi qu’il en soit, Dudding-Rousseau ne manque pas, et le
contraire nous eût étonné, d’inspirer un sentiment très tendre à
Mme de Larnage : mais toutes les agaceries de celle-ci échouent
devant « sa simplicité de novice ». On aurait cru pourtant que
les leçons de choses qu’il venait de recevoir de Mme de Warens
l’avaient sorti du noviciat. Il faillit gâter ses affaires par son
attitude à l’église : on va un dimanche à la messe à SaintMarcelin et « sur sa contenance modeste et recueillie, il fut pris
pour un dévot ». Nous en concluons, nous, qu’à cette époque
Rousseau était réellement bon catholique ; car la façon dont il
écoule ici la messe concorde très bien avec l’esprit du testament
que nous avons cité.
Enfin l’entreprenante Mmc de Larnage triompha de sa « stupi­
dité » ; elle fut littéralement réduite à l’enchaîner, car a elle
passa un hras autour de son cou », et Rousseau fut heureux :
nous sommes fort heureux nous-même de l’apprendre et même
Rousseau nous comble en prenant soin de nous assurer que
Mmc de Larnage n’eut pas lieu de « regretter ses soins ». A Montélimar il passa trois jours tète à tête avec s a ... conquérante:
« O h ! ces trois j o u r s ! » s’écrie en se rengorgeant, et pour
exciter notre envie, l’auteur des Confessions, et le lecteur, égayé
par son affriolant récit, ne demande pas mieux, pour lui faire
plaisir,

que de s’écrier: heureux Rousseau!

mais comme

Rousseau ajoute aussitôt après qu’il a bien « regretté » ces trois
jours de bonheur parce « qu’il n’en est plus revenu de 'sembla­
bles », le lecteur cette fois s’étonne et trouve ce regret bien dur
pour Thérèse.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Mais laissons M'?lede Larnage (1) se morfondre à Saint-Andéol,
où elle attendra vainement celui qu’elle a eu tant de peine à
émoustiller; — au fait, si Rousseau l’a dépeinte si fringante,
n’était-ce pas pour se faire pardonner et pour s’excuser à ses
propres yeux, en y repensant plus tard, d’avoir si vile et si
joyeusement oublié, dans les délices de Montélimar, la bonne
dame de Chambéry ?
Suivons-le donc en route vers Montpellier : il s’arrête à Nîmes
et va voir le Pont du Gard. A l’inverse de Socrate à qui « les
arbres ne disaient rien », les arbres seuls parlent à Rousseau ;
mais les monuments, les tableaux et les statues (nous le verrons
mieux dans son séjour à Venise), ne lui disent rien : de tous les
arts, il n’en goûte vraiment qu’un seul, où d’ailleurs il est passé
maître : c’est la musique. N ’est-il pas surprenant, par exemple,
que, passant à Nîmes, la ville romaine par excellence, et qui
devait à ce titre l’intéresser, lui si enthousiaste de Rome, il n’ait
que quelques mots de critique dédaigneuse sur les arènes ? il
admire, il est vrai, le Pont du Gard, mais c’est, en grande partie,
à cause du paysage désolé qui l’encadre et le rehausse. Notons
encore que, dans les lignes si connues qu’il lui consacre et qui
sont dignes d’ailleurs de cet aqueduc merveilleux, il pousse ce
cri qui le peint au naturel : « que ne suis-je né romain! ». Ainsi,
il ne s’oublie pas, ni la haute idée qu’il a de lui-même ; et, tandis
que le Pont du Gard rapetisse et humilie, par sa masse impo­
sante, un spectateur ordinaire, lui il se redresse et se sent l’égal
de ceux qui bâtirent les arènes !
Il arrive, vraisemblablement entre le 18 et le 22 septembre
1737, .à Montpellier, dont il dit, dans ses lettres, tout le mal
possible: « les rues en sont sales, tortueuses, larges tout au plus
de six pieds; la cuisine est atroce, tout y étant préparé à l’huile
puante s. Quant aux habitants, « ils sont tous gueux par la
manière de vivre, la plus vile et la plus crasseuse qu’on puisse
imaginer (2). » Il logeait dans une maison de très pauvre appa(1) Sur Mlne de Larnage on trouvera quelques renseignements dans les
Annales J.-J. R , III, 74, 79.
(2) Lettre à Mmc de Warens, du 23 octobre 1737.

6

�JEAN-JACQUES HOUSSEAU

83

est fidèle, comme le savent tous ceux qui ont fait le pèlerinage
des Charmettes ; elle est d’ailleurs comme authentiquée par le
bail dont on a retrouvé la minute et où on lit ce détail : « sera
tenue la dite dame (de W arens) de rendre à la fin du bail la
somme de 174 livres pour le cheptel de deux bœufs et des
vaches qui lui ont été remis, outre dix brebis ou moulons, sept
poules et un c o q ... (1). »
Je ne referai pas, après les Confessions, ce roman des Charmeltes que tout le monde a lu : « qui de nous, s’écrie quelque
part George Sand, n’a vécu en imagination aux Charmelles les
plus beaux jours de sa jeunesse ? » Le temps seul qu’il avait
passé aux Charmettes permettait à Jean-Jacques, si on l’en croit,
de dire « qu’il avait vécu. »
Si je fais le compte de tout le temps qu’il resta chez Mme de
Warens, en défalquant ses nombreuses absences et son pré­
ceptorat chez M. de Mably (du 1er mai 1740 à fin 1741) et en
admettant l’hypothèse d eM .T li. Dufour qui affirme, avec preuves
à l’appui, que Rousseau était encore aux Charmettes le 10 juillet
1742 (2), je trouve que Rousseau a passé seize mois à Annecy,
six ans à Chambéry et deux ans et demi environ aux Charmettes
(du 24 juin 1738 à mai 1740, puis, après le préceptorat à Lyon,
du commencement de 1742 à juillet de la même année); ce qui
fait en tout un séjour de près de dix ans chez Mme de Warens. Si
l’on réfléchit maintenant que ce long séjour se place entre sa
seizième et sa trentième année, c’est-à-dire à l’âge où se forment
définitivement l’esprit et le caractère, on comprendra que ce fut
là vraiment pour Rousseau l’époque décisive de sa vie. Choisis­
sons donc ce momen t où il s’installe aux Charmettes pour essayer
de préciser quelle place il a tenue, non seulement dans la maison,
mais aussi dans le cœur de Mmc de Warens.
Lors de sa seconde visite à Mrac de Warens à Annecy (en 1729),
Rousseau nous parle d’un certain Claude Anet, comme d’un
domestique de Mlne de Warens. Plus loin, il nous montre celleci consultant son « fidèle domestique », si fidèle, en effet, que
(1) Mugnier : M"&gt;» de Warcns et J.-J. Rousseau, p. 175.
(2) Annales J .-J: Rousseau) II, 174.

�84

LOUIS DUCROS

Mme de Warens l’emmène avec elle dans le mystérieux voyage
lait à Paris en compagnie de M. d’Aubonne. Claude Anet est
donc l’intendant, l’homme de confiance de Mmo de W arens ; il
est plus que cela : lors de son séjour à Chambéry, Rousseau
découvre (en 1783) que Claude Anet est l’amant de Mmede Warens ;
il l’était sans doute depuis longtemps. De récentes recherches
nous permettent;, en effet, de compléter et de corriger le récit des
Confessions. C’est le 14 juillet 1726 que Mmc de Warens fuit à
Evian ; or le 25 mars de la même année, Claude Anet avait fait
lever à Montreux, d’où il était originaire, un extrait de son acte
de baptême, « ce que les paysans ne faisaient guère que lorsqu’ils
voulaient quitter le pays (1). » Cet extrait nous apprend qu’Anet
était né le 17 janvier 1706 ; il avait donc six ans de plus que
Rousseau et sept ans de moins que Mmc de Warens.
Son oncle était en 1726 jardinier de Mme de Warens ; or en 1726
Anet a 20 ans ; c’est la date de sa fuite à Evian avec Mme de W a ­
rens. Etant donné tout ce que nous savons de M,ne de Warens,
d’une part, et, d’autre part,ce coup de tête d’Anet, qui quitte tout:
famille, pays, religion même, pour s’attacher, lui, intelligent et
avisé (ainsi nous le dépeint Rousseau), à une femme alors rui­
née, n’est-il pas infiniment probable, comme on l’a pensé (2),
qu’à Vevey il était déjà son amant et que seule une passion
violente, et partagée, explique sa désertion ? Qui sait même si
cet amour ne fut pas une tout au moins des causes qui précipi­
tèrent la conversion et la fuite de Mmc de Warens, laquelle pou­
vait redouter le gros scandale d’un adultère en pays protestant.
Rousseau d’ailleurs nous dit d’Anet que « dans ses passions, il
était d’une impétuosité qui le dévorait au dedans. »
Il y a cinq ans qu’Anet est maître au logis quand Rousseau
revient à Chambéry et c’est la troisième fois que Mme de Warens
l ’accueille et le gâte, l’appelle «p e tit» et se laisse appeler «m a­
man». On devine l’effet de ces privautés sur le caractère pas­
sionné de Claude : il avait tout abandonné pour suivre Mme de
Warens et il se sentait peu à peu supplanté par quelqu’un qui
(1) Montet, p. 75.
(2) Mugnier, p. 119.

�FEAN-JACQUES ROUSSEAU
était plus jeune, plus féminin, plus enthousiaste, bref plus sédui­
sant quelui : un beau jour il tente de s’empoisonner avec du
laudanum. C’était, nous dit Rousseau, parce que Mme de Warens
lui avait dit «un mot outrageant». C’était plutôt pour un m otif
plus sérieux, que nous avons fait pressentir. Rousseau n’apprit,
dit-il, l’intimité entre Anet et Mme de Warens que par cet incident
tragique ; aussitôt le voilà jaloux : « je n’appris pas sans peine
que quelqu’un pouvait vivre avec elle dans une plus grande
intimité que moi ».
C’est l’époque où il a des écolières et c’est à Mrac de Warens
qu’il va raconter « avec simplicité » les agaceries de ses élèves et
de leurs mamans. Il veut évidemment exciter sa jalousie et se
faire aimer à son tour. Ce qu’il dit, dans ses Confessions, de la
sollicitude de Mmcde Warens « à le garantir des pièges auxquels
son âge et son état l’exposaient» est simplement absurde.
Cependant Anet, qui est «très clairvoyant», s’aperçoit des pro­
grès que fait Rousseau dans le cœur de sa maîtresse. Tout ceci
devait se passer en 1733 : d’après Rousseau, Mme de Warens,
Anet et lui formaient un trio si exemplaire que « les tête à tête
leur étaient moins doux que leur réunion.» Or en 1734, le 14
mars (nous le savons par son acte de décès), Anet moui'ait ;
de quoi?

« d ’une pleurésie, disent les Confessions, qu’il avait

gagnée en allant cueillir du génipi au liant des montagnes.»
A quoi quelqu’un, qui connaît le pays, objecte qu’au commen­

cement de mars on ne va pas cueillir des plantes aromatiques
dans les Alpes, « parce qu’on n’y trouverait alors que de la
neige (1). » Il n’est pas défendu de croire que Claude Anet était
mort de la trahison de Mmu de Warens.
Voilà donc Rousseau seul intendant : à la place du calme
et réfléchi Claude Anet qui, par son expérience et son bon
sens naturel, ai’ait tant d’autorité sur Mme de W arens et l’em­
pêchait de gaspiller, disait-il,

et ce mot prouve

son empire,

« l ’argent des au tres», règne maintenant au logis un jeune
homme sans empire sur lui-même, qui à chaque moment s’ab-

(1) Mugnier, p. 120.

�86

LOUIS

DUCROS

sente et paye ses voyages avec l’argent de Mmc de Warens.
Rousseau se rend compte qu’il n’a pas ce qu’il faut pour rem­
placer Anet ; il est même probable que, si les affaires de Mmc de
Warens vont de mal en pis, il y est pour quelque chose. Est-ce
parce que Mmc de Warens sentait qu’elle ne pouvait s’appuyer
sur lui qu’elle lui donna un successeur?
Dès son retour de Genève, vers le 10 août 1737, et avant donc
le voyage de Montpellier, Rousseau avait pu constater « qu’un
jeune homme était avec elle». Il s’appelait alors W intzenried
tout court ; plus tard il signera de Courtille, imitant sa maîtresse,
qui, au bas d’un acte notarié de celte époque, signe bravement :
Madame la Comtesse de Voiran.
Ledit Wintzenried — puisqu’il faut nous occuper de lui, —
paraît avoir été un solide gaillard et Rousseau était chétif et
malade ; autre avantage, il avait trois ans de moins que JeanJacques, lequel déjà en avait six de moins que son prédécesseur :
Mmc de Warens aimait la jeunesse !
Rousseau, qui avait supplanté Claude Anet dans le cœur de
Mme de Warens, souffrait de s’en voir chassé à son tour par ce
Wintzenried. Il a beau dans ses Confessions (qu’il faut rectifier
ici pour les faits et les dates), nous dire que ce nouveau ménage
à trois fonctionnait à merveille ; dans ses lettres à Mme de Warens
on surprend des cris d’impatience et de révolte. D’abord, il ne
voudrait pas de partage ; puis, tout en rongeant son frein, il
accepte le fait acquis ; parfois il semble (car en cette situation
louche ses phrases sont embarrassées et obscures), il semble,
dis-je, qu’il demande, et ce n’est vraiment pas trop demander,
une place au moins égale au foyer et dans le cœur de Mme de
W arens; mais cela même ne lui est pas accordé. On le laisse
seul, des mois entiers, et en plein hiver, se morfondre aux Charmettes : « il y a un mois et peut-être au-delà que je suis privé du
bonheur de vous voir ». Il écrit une autre Ibis : « quand un cœur
comme le vôtre a autant aimé quelqu’un que je me souviens de
l’avoir été de vous. » Ainsi il parle de leur amour au passé, et ce
Wintzenried, qu’il traite si cavalièrement dans ses Confessions,
quand il se querelle avec lui, c’est lui qui fait (lettre du 18 mars

�TE AN-JACQUES ROUSSEAU
1739), « ses excuses de bon cœur à son frère » ; car on a décidé
que c’est lui qui « a tort ». Le mot « solitude» se lit deux fois
dans le Verger des Charmettes, qui est de cette époque. Si on
essaie, en effet, de fixer les dates, on trouve qu’il passe seul aux
Charmettes l’hiver de 1738 à 1739 ; il y est encore en mars 1739,
Mme de Warens et W inlzenried vivant ensemble à Chambéry.
C’est au printemps de 1740 que Mmc de Warens lui trouvera une
place chez M. de Mably. Après son préceptorat, il resta encore six
mois environ aux Charmettes, comme on l ’a vu plus haut.
Rousseau donc a vécu aux Charmettes près de deux ans et demi,
et il y a vécu le plus souvent seul : les « volets verts de maman »
s’ouvrirent moins souvent qu’on ne le croirait à la lecture des
Confessions.
Nous verrons tout à l ’heure à quoi s’occupait Rousseau
dans sa solitude ; mais, avant de prendre congé de Claude Anet
et de Wintzenried, regrettons, avec le lecteur, que les Confessions
nous aient obligé de nous occuper d’eux. Je le dirai, d’ailleurs,
nettement : le récit détaillé que Rousseau nous a fait des amours
de sa bienfaitrice me paraît être la plus vilaine action de sa vie.
Rien ici, en effet, ne peut lui servir d’excuse. Quand il prend plai­
sir à nous étaler ses vices à lui et ses turpitudes, on peut trouver
ce plaisir singulier, mais du moins Rousseau ne fait tort qu’à
lui-même. Et même quand il outragera plus tard Mmc d’Epinay
ou trahira la confiance de Mme d’Houdclot, on pourra prétexter
que, dans le premier cas, c’est la rancune ; et, dans le second cas,
la jalousie, qui l ’égare; ici, au contraire, que pourrait-on invo­
quer en sa faveur pour le justifier d’avoir lâchement appris à
tout l’univers, qui va lire son livre, les pires erreurs d’une femme,
après qu’il en a profité? et comment se peut-il enfin qu’à défaut
de cette délicatesse d’âme, qu’on ne saurait attendre de lui, la
reconnaissance, du moins, la plus vulgaire et la plus grossière,
j ’entends la reconnaissance des sens, ne l’ail pas empêché de
parler ? Si paradoxal que cela puisse paraître, je crois que son
orgueil trouvait son compte à de pareilles confidences. Puisqu’il
prétendait ne ressembler à personne, n’était-ce pas en donner
comme une preuve indirecte, que de montrer dans sa vie des

�88

LOUIS DUCROS

aventures extraordinaires qui contribueraient à le singulariser?
Il ne lui déplaisait pas, par exemple, que l’on dît de lui que,
seul peut-être au monde, il avait eu celte étrange fortune de
vivre avec une «m a m a n » qui était à la fois sa maîtresse et la
maîtresse de son meilleur ami? « Ainsi s’établit entre nous trois
(M rae de Warens, Claude Anel et lui), une société sans autre
exemple peut-être sur la terre. » (1).
Et il suivait enfin la tactique que j ’ai déjà signalée dans ses
Confessions : qui donc pourra l’accuser de n’avoir pas dit toute
la vérité, alors qu’il a dit des choses qu’il aurait si bien pu
taire ? Mais si, comme je le crois, il a cédé encore ici au désir
d’inspirer confiance au lecteur par le cynisme même de ses
aveux, il s’est lourdement trompé dans les pages où il a confessé
Mmc de Warens. Pour écrire de telles pages, il fallait mécon­
naître complètement le lecteur français. Mais alors comment un
esprit si avisé a-t-il commis une si prodigieuse erreur ? C’est
précisément parce que lui-même il n’était pas français. Qu’on
me permette d’expliquer franchement toute ma pensée.
Je n’ai nullement l’intention d’insinuer — une telle insinua­
tion se détruirait par son absurdité même, — que les Genevois
d’aujourd’hui sont capables d’approuver les pages tristement
célèbres où leur compatriote, en déshonorant Mm0 de Warens,
s’est encore plus déshonoré lui-même aux yeux de la postérité.
Mais ces mêmes pages, je ne suis pas très sûr que les Genevois
contemporains de Rousseau, s’ils les avaient connues,

les

auraient condamnées pour les mêmes motifs qui nous les font
réprouver à cette heure. Ils en auraient, sans doute, en austères
puritains qu’ils étaient, blâmé hautement les peintures sen­
suelles ; mais, ce qui nous choque infiniment plus que la gros­
sièreté des détails, à savoir la lâcheté de ces révélations minu­
tieuses sur les secrets sentiments et la conduite privée d’une
femme, comment tout cela n’aurait-il pas trouvé grâce devant
ces pieux dénonciateurs qui étaient si empressés, les registres
du Consistoire en font foi à chaque page, à divulguer, avec
(1) Confessions, 1,5.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

89

toutes les preuves à l ’appui, et dans des rapports écrits, les
écarts de conduite, non pas seulement des hommes, mais même
des femmes ? la mère de Jean-Jacques n’avait pas échappé, on
s’en souvient, à l’investigation des rapporteurs et à la censure
du Consistoire qui les récompensait de leur zèle. Or Rousseau
avait passé son enfance parmi ces délations et ces commérages et
j ’en retrouve l ’écho dans les médisances de ses Confessions. Pour
ce qui nous occupe ici, je crois bien que c’est un peu le descen­
dant de ces délateurs calvinistes qui s’est complu à nous
dévoiler la vie intime de Mme de Warens sans en omettre une
défaillance et sans en effacer une souillure.
Quoique rabaissé, on l’a vu, à l ’humiliante condition d’amant
subalterne, Rousseau aurait, je crois, volontiers prolongé son
séjour à Chambéry, ou même dans cette demi-solitude des Charmetles, où il trouvait, après tout, bon souper, bon gîte et parfois
le reste. Et ce reste, tout réduit qu’il était, il s’en accommodait
en somme mieux qu’il ne veut nous le faire croire : certaines
lettres de cette date, où il prodigue ses salutations affectueuses
à « son bon frère », nous plaisent moins que d’autres, où l’on
croit surprendre un accent de révolte et où il se montre, comme
c’était assez son caractère, ombrageux et querelleur ; ici du
moins sa mauvaise humeur n’était que trop naturelle. En tous
cas, il paraît avoir été moins pressé de partir que Mmo de Warens

I
I

ne l’était de se débarrasser de lui. En 1740 elle réussissait à
l’éloigner. Après avoir essayé de faire de lui, si l’on en croit
Senebier (1), un directeur de diligences publiques, elle obtint
pour lui, par l’intermédiaire de ses amis, M. et Mme d’Eybens,
de Grenoble, un poste de précepteur chez M. de Mably, prévôt
général du Lyounais. « Je partis, dit Rousseau, sans laisser (et
je l’en crois), ni presque sentir (et j ’en doute), le moindre regret
d’une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné
les angoisses de la mort. » Ce qu’il regrettait surtout, c’étaient
les loisirs assurés des Charmettes et la société si agréable de
Chambéry; mais cet amour, qu’il sentait à peu près éteint, s’il

(1) Histoire littéraire de Genève, m, 255.

�90

LOUIS DUCROS

y tenait peut-être encore, c’était plus par souvenir et par jalousie
que par la vivacité de son affection. A cette date, MmedeW arens
avait 41 ans : c’était un grand tort auprès d’un jeune homme de
29 ans qui ne pouvait voir une jolie femme sans lui offrir son
cœur et qui faisait naguère chanter de sentimentales romances
aux jeunes filles de Chambéry. Comparée à ces demoiselles, la
pauvre maman était presque une vieille maman ; et ne serait-ce
pas parce quelle lisait tout cela dans les yeux du « petit »,
qu’elle se laissait aller jusqu’à ce « point d’aigreur » dont il
s’étonne et se plaint dans une lettre du 18 mars 1789? Rousseau
s’éloigna donc, en avril 1740, avec, je crois, un réel chagrin
qu’adoucissait pourtant la perspective, toujours séduisante à
son imagination, d’un changement de vie, et l’espoir, depuis
longtemps caressé, de faire valoir un talent et des mérites de
toute sorte qu’il avait été jusqu’ici le seul à apprécier. Avant de
le suivre chez les Mably, je voudrais essayer de préciser ici ce
que nous devons définitivement penser de Mme de Warens et
ce qu’elle a été pour Rousseau.
Si, à ce que nous savons d’elle par Rousseau, j ’ajoute ce que
nous en disent son ami, M. de Conzié, et son mari dans une
longue lettre qu’il écrit à son frère et qui nous a été conservée (1);
et si je fais la part, chez M. de Conzié, de l’amitié et aussi de la
galanterie, naturelle à un gentilhomme ; chez M. de Warens, de
la rancune que devait garder un mari abandonné et même ran­
çonné par sa femme, — voici ce que j ’entrevois : une femme
sémillante, rieuse, « la voix argentine », bonne et même géné­
reuse, aimant la société, où les grâces de sa personne et la
culture de son esprit, et aussi sa liberté d’allures et sa situation
irrégulière, lui attirent surtout l’hommage des hommes : les
femmes, on l ’a vu, peu à peu désertèrent sa maison, qui était
trop ouverte à tous, même aux passants et aux chevaliers
d’industrie, et qu’on sentait gouvernée, comme le cœur de la
dame elle-même, par des gens tels qu’Anet et Rousseau, en
attendant le pseudo-chevalier de Courtille.
(1) On trouve cette lettre dans l’ouvrage de M. Montet.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

91

Mais ce qui nous intéresse en elle, et bien plus qu’elle-même,
c’est l’influence qu’une telle personne put exercer sur Rousseau.
Cette influence fut, je crois, très grande el mêlée de bien et de mal.
Le mal d’abord: elle déprava Rousseau. Qu’on se rappelle, en
effet, tout ce qu’elle avait été pour lui : sa Providence, en premier
lieu, puisqu’elle l’avait à trois reprises recueilli, alors qu’il était
dénué de tout ; et ensuite, la première femme comme il fauL qu’il
avait, à l ’âge des passions naissantes, rencontrée sur son
chemin. Aussi s’esl-il fait de sa bienfaitrice l’idée la plus haute
qu’il ait jamais eue d’une femme. Elle est plus âgée que lui de
douze ans, c’est une grande dame, elle a l ’esprit orné et des
idées arrêtées sur toutes choses : voilà plus qu’il n’en faut pour
séduire un garçon de 20 ans, surtout quand ce garçon vient à
peine de quitter l ’habit d’un laquais et se voit subitement traité
d’égal à égal, que dis-je ? se sait aimé d’une femme qui est
baronne et qui reçoit chez elle, à celle date du moins, la
meilleure société du pays. Tout ce qu’elle dit et fait ne peut
qu’être parfait aux yeux de celui qu’elle comble de ses faveurs :
or, ces faveurs, Jean-Jacques doit les partager d’abord avec
Claude Anet, et plus lard, avec Wintzenried! c’est sa façon à elle
de s’assurer le dévouement de ses intendants ; pour être mieux
servie, elle se fait la maîtresse de ses serviteurs ; c’est donc le
spectacle de ses lucratives complaisances qu’elle donne à JeanJacques. Celui-ci croit l’excuser par la froideur de son tempéra­
ment, et il ne voit pas qu’il lui ôte, au contraire, l’excuse
qu’aurait pu lui donner la passion, si toutefois la passion ellemême pouvait faire pardonner la pluralité des amants. Le toit
de Mme de Warens abrite donc un ménage à trois et Rousseau
s’attendrit sur cette louchante harmonie : ne s’appelle-l-on pas
« frères ? » — « beaux-frères » eût été

presque juste, — et

« Maman » n’a-t-elle pas, en cette qualité, une égale tendresse
pour ses « petits » ?
Au fond, et nous l ’avons fait entrevoir, Jean-Jacques ne subit
pas sans un frémissement de sa chair et, nous voulons le croire,
sans une protestation de son âme, ce partage avilissant. Ses
brouilles avec Mmc de Warens, ses querelles avec Wintzenried

�92

LOUIS DUCROS

et, avant le règne de Wintzenried, la tentative de suicide de
Claude Anet et sa mort si imprévue, tout cela nous permet de
croire que ces trois hommes ne s’accommodaient pas, aussi
tranquillement qu’eût souhaité Mrae de Warens, d’un arrange­
ment qui lui paraissait à elle si naturel et, donc, qu’ils l’aimaient
et mettaient ses faveurs à plus haut prix qu’elle ne faisait ellemême. Pour elle, elle voulait moins des amants que des servants;
et, comme elle était habile et volontaire (son mari l’avait laissé
jadis faire à sa tête), et qu’au surplus elle était encore appétis­
sante, c’est bien le mot qui peut résumer le portrait que nous ont
fait d’elle Jean-Jacques et de Conzié, elle réussissait, malgré
leurs jalousies et leurs révoltes intermittentes, à les maintenir
et à les dégrader, en se dégradant elle-même, dans leur honteux
vasselage.
Telle fut, pour Rousseau, la femme qui fit l’éducation de
son cœur.

Si la mort de sa mère avait été, pour lui, « le

premier des malheurs », c’en fut un autre et bien plus grand,
que d’avoir été aimé — ou caressé — par Mme de Warens,
conjointement avec un Claude Anet, et un Wintzenried. Voici,
en effet, de quelle conséquence me paraît avoir été, pour sa vie
et ses œuvres à la fois, une telle promiscuité. D’une part, dans
sa Vie, s’il installe à son foyer une Thérèse Levasseur, dont il
n’est même pas le premier amant, et s’il a, à Paris, la fatuité de
croire que toute femme qui s’intéresse à son sort va, dès qu’il
l’en priera, se donner à lui, cette femme fût-elle une Mm“ Dupin
ou même une maréchale de Luxembourg ; et, d’autre part, dans
ses œuvres, si, imaginant une jeune fille selon son cœur, il trouve
tout simple, dès les premiers chapitres de son roman, de faire
tomber dans les liras de Saint-Preux celle qu’ il appelle la
vertueuse, la sublime Julie, — est-ce que toute celte vulgaire
sensualité et cette bassesse de sentiments, il n’en est pas en
partie redevable à la femme qui avait été et qui devait rester
pour lui l’idéal de la femme, celle qu’à vingt ans on admire sans
réserve et d’après laquelle on rêvera ou on appréciera toutes les
autres ?
Tout cela est vrai : il est très fâcheux que Rousseau, puisqu’il

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

devait rencontrer Mn,e de Warens, n’ait pas trouvé en elle une
tout autre femm e; mais, pourtant, s’il ne l’eût pas rencontrée ?
C’est ici que le point de vue change et que Mme de Warens nous
apparaît dans un bien meilleur jour. Par elle, sans doute, il ne
fut pas, comme il en avait tant besoin, réfréné ou redressé ;
mais, sans elle, il n’eût jamais été, très probablement, qu’un
vulgaire polisson (1 ); il n’eût pas écrit ses chefs-d’œuvre, ni
même, qui sait? un seul livre de valeur; bref, il n’eût pas été
Rousseau. Et c’est de cela, au fond, qu’il lui est reconnaissant
quand il nous vante complaisamment ses mérites et ses vertus;
il sait très bien que c’est chez elle, grâce à son hospitalité géné­
reuse et trois fois renouvelée, grâce aux précieux loisirs qu’elle
lui a faits, qu’il a pu enfin se livrer tout entier à l’élude, donner
un libre cours à ses réflexions et à ses rêveries, s’armer enfin
pour la lutte qu’il soutiendra un jour contre tous ses contem­
porains.
Si c’est aux Charmettes qu’il a vraiment goûté, comme il le
dit, « le court bonheur de sa vie », si c’est là « qu’il a vécu »,
c’est parce que c’est là qu’il s’est plongé avec délices dans
toutes ces sciences qu’il ignorait et dont les premières révéla­
tions sont si enivrantes pour un esprit jeune et enthousiaste,
capable, comme était le sien, de marcher sans autres guides
que des livres. Celui qui, dans sa jeunesse, a travaillé sans
maître, et qui, étudiant au gré de sa fantaisie et de sa curiosité,
a vu peu à peu se lever le voile qui lui cachait le monde, celui
qui a senti naître en lui de nouvelles énergies à mesure qu’il
apprenait des choses nouvelles, celui-là seul peut se faire
une idée de la joie profonde que dut savourer l’âme ardente de
Rousseau dans ses loisirs studieux des Charmettes. Il était né
pour tout comprendre et il n’avait encore rien appris, ou le peu
qu’il avait appris à Bossey, il l’avait bien vite oublié sur les

(1) Dans son épître à Parisot, Rousseau dira, en parlant de M“&gt;' de Warens :
Avant que sa bonté, du sein de la misère,
Aux plus tristes besoins eût daigné me soustraire,
J’étais un vil enfant, du sort abandonné,
Peut-être dans la fange à périr destiné.

�94

LOUIS

DUC110S

grandes routes. Avec la fougue de son caractère, il se jeta et
s’enfonça dans l’étude, et, peu à peu, au contact des philoso­
phes et des poètes, il sentait s’éveiller son génie : « je ne lisais
pas, je d év o ra is ;.... ; je me sentais entraîné vers l’étude avec
une force irrésistible. Je voulais acquérir des idées de toutes
choses . . . , et sonder mes dispositions naturelles».
Il veut d’abord se faire a un magasin d’idées » et il lit et
médite : Descaries et Platon, Locke, Malebranche, Leibniz, la
Logique de Port Royal. Voltaire est son modèle et, avec les
« Lettres philosophiques », il étudie son théâtre dont il goûte,
par dessus tout, Zaïre, cette tendre Zaïre qu’ il appellera plus
tard « la pièce enchanteresse. »
Il aborde les sciences et prend « pour guide le Père Lamy
qui, dans ses Entretiens sur les Sciences », a écrit une espèce
d’introduction générale aux livres spéciaux qui traitent des
sciences particulières.
« Après cela venait le latin » et il apprend Virgile par cœur.
C’est là le travail de la matinée. L ’après-midi appartenait « à la
récréation », c’est-à-dire à la lecture de livres d’histoire et de
géographie (1).
A tout ce que nous venons de dire, et que nous avaient appris
les Confessions et le Verger, il faut ajouter les pages manuscritas
que nous a révélées M. Th. Dufour (2). Nous y trouvons une
Chronologie universelle ébauchée et des cahiers de géométrie,
d’astronomie, des problèmes

d’arithmétique

et jusqu’à des

notes sur la « constitution des fortifications » et sur la généalogie
de la maison d’Autriche. Le tout paraît être de 1737 et se
rapporter à ses études de Chambéry, études qu’il complétera et
approfondira aux Charmettes.
(1) Aux auteurs déjà cités, Rousseau ajoute dans son Verger des Charmettes,
et pêle-mêle, Montaigne et La Bruyère, Fontenelle, Pascal, Télémaque et
Séthos, Cléveland et Spons, Racine et Horace; et plus d’un nom est sans
doute là pour le rime; nous aurons donc à contrôler les affirmations du
Verger (2) quand nous essaierons de dresser la liste des auteurs que Rous­
seau nous parait avoir lus sérieusement et posséder.
« Le Verger de Madame la baronne de Warens » parut d’abord à
Londres, chez Jacob Tomson, en 1739.
(2) Annales J. J. R,, i, 213; ii , 160.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

M. Ritter raille agréablement les voyageurs mal renseignés
qui, allant aux Charmettes, « croient faire une promenade sur
les collines de Cythère (1) ». En réalité et en résumé : Rousseau
a vagabondé sur les grandes

routes à travers la Suisse, la

Savoie et la France ; à Annecy et à Chambéry, il a aimé ; mais
aux Charmettes il a travaillé.
Il peut maintenant repartir pour Paris et s’y fixer : il en sait
assez pour faire ligure

parmi les hommes de lettres et les

grands seigneurs qui vont l ’accueillir; et, pour faire éclater son
génie, il ne faudra qu’une étincelle. Que l’Académie de Dijon
nielle au concours la fameuse question sur l’utilité des sciences
et des arts : Jean-Jacques n’aura qu’à la lire pour qu’aussitôt
tout ce qu’il a emmagasiné, dans sa studieuse solitude des
Charmettes,

lectures, réflexions, rêveries, fasse explosion et,

comme un volcan en éruption, se répande en flots brûlants
d’éloquence. Le monde fuL stupéfait de cette brusque révélation
et, encore aujourd’hui, on croit d’ordinaire que brusquement,
sans préparation aucune, et comme par une soudaine inspi­
ration, il est devenu tout à coup un écrivain et un orateur :
c’est qu’on n’a pas appris à connaître, comme nous venons de
le faire, le solitaire et l’étudiant des Charmettes.
(1) La Famille, cl la Jeunesse de R , p. 233.

�96

LOUIS

DUCROS

CHAPITRE VI
ROUSSEAU A PARIS E T A VENISE. —

R E TO U R A PARIS

I

ROUSSEAU

A

PARIS

(1742-43)

Nous avons laissé Rousseau au moment de sa vie où il va
occuper à Lyon, vers le 1er mai 1740, chez M. de Malily, prévôt
général du Lyonnais, un poste de précepteur, que lui a fait obte­
nir Mme de Warens. De toutes les qualités qu’il faut à un précep­
teur, il n’en possédait qu’une seule, mais il la possédait bien ;
l’assurance. Ses lectures, on l’a vu, avaient été sans doute variées
et même méthodiques ; mais il avait appris seul et son instruc­
tion était forcément très incomplète : un autodidacte n’a jamais
fait un bon professeur. Mais qu’importe ! L ’iioiume qui, à Lausane, s’était improvisé compositeur, et qui, à Chambéry, avait
appris la musique en l’enseignant, hésite si peu à se charger de
l’instruction de deux enfants à la fois qu’il offre, avant de fixer
son traitement,

de « se laisser éprouver

pendant quelque

temps. »
De ses deux élèves, l’un était v if et étourdi ; l’autre, stupide
et têtu comme une mule : entre les deux, le professeur se donnait
au diable; car ce qui lui manquait le plus, c’était, on le croira

B ibliographie : R ousseau : Les Confessions P. n, L. vii et la Correspon­
Le P. Castel : L ’Homme physique opposé à l'homme moral, 1756. —
Le C om te de V illeneuve-G uibert : Le portefeuille de Mm• Dupin, dame de
Chenonccaux, 1884. — E. R itter : La famille et la jeunesse de J.-J. H. —

dance. —

Annales J.-J. R.

ii.

�97

JEAN-JACQUES UOUSSEAU

sans peine, l’égalité d’humeur. Tantôt s’attendrissant jusqu’à
pleurer, tantôt s’emportant jusqu’à « extravaguer », au bout
d'un an il rompit sa chaîne (mai 1741) : l ’expérience toute­
fois, qu’il venait de faire aux dépens, comme toujours, de ses
élèves, ne sera pas inutile au futur auteur de l’Emile et déjà,
dans un Projet pour Yéducation de M. de Sainte-Marie, l’aîné de
ses élèves, projet écrit en 1741, on peut saisir les premiers linéa­
ments de son futur traité d’éducation. C’est donc à propos de
l’Emile que nous parlerons avec quelque détail de ce premier
«p rojet» de Rousseau.
II

resta en bons termes avec M. de Mably, bien qu’il se fût

montré un peu trop sensible à la beauté de sa femme et à la
bonté de son vin. Mais Madame n’avait pas prêté beaucoup
d’attention « à ses soupirs età ses lorgneries», et Monsieur s’était
contenté de le décharger du soin de sa cave. Qu’un précepteur
tombe amoureux de là mère de ses élèves, il n’y a rien là d’abso­
lument anormal : mais que le même homme qui est capable de
voler le vin de son patron, ce qui est plutôt le fait d’un laquais,
ait par surcroît l’aplomb de faire les yeux doux à la maîtresse
de maison, il y a là un mélange de friponnerie et de fatuité
qui nous montre bien ce que valent à cette date, au sortir de
chez Mme de Warens, le sens moral et la délicatesse de Rousseau.
A Lyon (où il repassera bientôt en quittant définitivement
Chambéry pour Paris), il lia connaissance avec deux Lyonnais
qui paraissent avoir été ses amis : Borde, qui s’occupait de
littérature et réfutera le premier discours de Rousseau, et Parisot, un chirurgien, « le meilleur et le mieux faisant des hom­
mes ». D’une épitre en vers qu’il écrivit à ce dernier, il semble
résulter qu’il se civilisa au contact de ses nouveaux amis et
que Lyon, s’ajoutant à l ’influence de la Savoie, contribua à le
polir, et, autant que cela était possible, à le dégenevoiscr un peu.
Nous retrouverons bientôt, et nous essaierons de préciser, toutes
ces influences très diverses et, on le verra, fort importantes,
quand nous étudierons ses premiers écrits.
En quittant les Mably, il retourna, comme il l’avait toujours
fait dans ses moments de détresse, dans l’hospitalière maison

7

�98

LOUIS

DUCROS

de Chambéry. Espérait-il, comme il le dit, ressusciter le passé à
force de condescendance et de bonne humeur? ou plutôt,
sachant bien que Wintzenried s’était pour toujours implanté au
logis, ne se contentait-il pas d’avoir son couvert mis, bien résolu
celle fois de ne plus disputer à l’intrus la place d’honneur?
Malheureusement si la bonté de Mmc de Warens était inépui­
sable, sa bourse ne l'était pas et Rousseau le savait mieux que
personne, lui quelle avait chargé, pendant son préceptorat, de
vendre à Mmc de Mably un pot en argent pour 5 louis.
Reçu donc sans empressement par Mme de Warens, qui ne
parvenait pas à payer ses dettes, Rousseau s’enferma avec ses
livres et réfléchit, dit-il, au moyen de venir en aide à la pauvre
femme. Ne se sentant pas assez savant pour briller « dans la répu­
blique des lettres », il songe à la musique qui lui avait été déjà
un gagne-pain et dont il avait étudié à fond la théorie ; et, à
force de travail, il finit par trouver un système de notation
musicale par chiffres.
Ce système lui parut si séduisant qu’il vit au bout la fortune
pour sa chère maman et sans doute aussi la gloire pour luimême ; et, muni de quelque argent qu’il avait rapporté de Lyon
(il n’avait donc pas tout donné à celle qui l’hébergeait), et aussi
de celui qu’il avait gagné à la vente de ses livres, il partit pour
Paris, non, sans doute, quoiqu’il ne le dise pas, sans avoir été,
comme à tous scs départs, bien équipé pour la

route par

Mme de Warens (1).
Il s’arrêta à Lyon pour voir les amis qu’il s’y était fait pendant
son préceptorat : Il avait connu, chez les Mably, les deux
frères du prévôt : l ’abbé de Gondillac et l’abbé de Mably. Il
retrouvera le premier à Paris ; le second lui donna des lettres de
recommandation, fort précieuses, pour Fonlenelle et pour le
comte de Caylus; et l’ami Borde lui-même, que nous connais­
sons déjà, « lui procura quelques bonnes recommandations
pour Paris » ; il le présenta à l’intendant qui le présenta au duc
(1) Il dut partir pour Paris dans l'été de 1742, car nous avons de lui une
lettre écrite encore aux Charniettes et datée du 10 juillet 1742 (voir Annales
J.-J. R. il, 174, 177).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

99

du Richelieu, alors de passage à Lyon.: « Le duc me dit de l’aller
voir à Paris, ce que je lis plusieurs fois » : on voit qu’il ne perdit
pas son temps à Lyon.
N’oublions pas « le bon Parisot », lequel méritait bien celte
épithète, puisqu’il paya la place de Rousseau à la diligence et
enfin, avant de quitter Lyon, faisons connaissance, il en vaut la
peine, avec « une aimable personne», nommée Mllc Serre. Il avait
connu et aimé celte jeune fille lors de son premier séjour à
Lyon; lors de ce second voyage, il la revit et la trouva encore
plus à son goût : que se passa-t-il au juste entre les deux jeunes
gens? Le Rousseau des Confessions, lorsqu’il séjourne pour la
dernière fois à Chambéry chez Mmc de Warens, « sent, dit-il, son
ancien bonheur mort pour toujours »; il ne peut plus supporter
de « vivre en étranger dans la maison dont il était l’enfant » ; et
cette fois c’est bien sans regret, c’est sans regarder en arrière
qu’il s’éloigne de Chambéry. S’il part, c’est parce qu’il « souffrait
trop dans celte maison, si pleine de souvenirs ». Or, arrivé à
Lyon, il écrit (1) à M "c Serre: « J’avais résolu de passer mes
jours dans une retraite qui s’offrait à moi (les Charmettes) ; vous
avez détruit tous ces beaux projets ; j ’ai senti qu’il m’était impos­
sible de vivre éloigné de vous et, pour me procurer les moyens
de m’en rapprocher, je tente un voyage (à Paris) et des projets
que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réussir ».
Cette lettre ne s’accorde guère avec le récit des Confessions : sans
vouloir concilier les deux textes, ni deviner ce qui se passait alors
dans l’âme de Rousseau, disons simplement qu’il a dû quitter
Mme de Warens

avec d’autant moins de regret qu’il allait

retrouver à Lyon M,le Serre.
Une autre contradiction, celle-ci plus grave, parce que Rous­
seau a ici altéré la vérité qui n’était pas à son avantage, se pré­
sente à nous entre les Confessions et la Correspondance. On lit,
en effet, dans cette même lettre à MUc Serre : « Je comprends,
(1) Suivant M. Dufour, la lettre à M1!* Serre serait plus ancienne. Voir, sur
cette chronologie très confuse et très mal établie, Annales J.-J. I{., n, 179.
Voir aussi sur Mn« Serre ; Eug. Hittcr : La Famille et la Jeunesse de J.-J. R.,
p. 289.

�100

LOUIS DUCKOS

Mademoiselle, qu’il n’y a de voire part à espérer aucun retour ;
je suis un jeune homme sans fortune ; .. . mais quoi ! vous
m’avez traité avec une dureté incroyable... Votre cœur (pourtant)
n’est pas moins fait pour l’amour que votre visage. Mon déses­
poir est que ce n’est pas moi qui devais le toucher. Je sais de
science certaine que vous avez eu des liaisons, je sais même le
nom de cet heureux mortel qui trouva l’art de sé faire écouler. »
Il semble dès lors que Rousseau n’ait qu’à se retirer et surtout
qu’à se taire. Que veut-il donc de cette jeune fille qu’il ne craint
pas d’offenser si brutalement ? « Hélas ! si vous vouliez m’écou­
ter, j ’ose dire que je vous ferais connaître la véritable félicité ;
personne ne saurait mieux la sentir que moi, et j ’ose croire
que personne ne la saurait mieux faire éprouver. Dieux ! si
j ’avais pu parvenir à celte charmante possession, j ’en serais
mort assurément... S’il était en mon pouvoir de posséder une
minute mon adorable reine sous la condition d’être pendu un
quart d’heure après, j ’accepterais cette offre avec plus de joie
que celle du trône de l’univers. » Mlle Serre ne l’exposa pas à
être pendu; et, sans plus commenter ces singuliers propos
d’amour, on voit que Rousseau joue auprès de celle jeune fille
le rôle d’un amoureux indélicat et éconduit. Qu’on écoule main­
tenant le récit des Confessions: « A ce voyage, ayant plus de
loisir, je la vis davantage ; mon cœur se prit et très vivement.
J’eus quelque lieu de penser que le sien ne m'était pas contraire :
mais elle m’accorda une confiance qui m’ôta la tentation d'en
abuser. Elle n’avait rien, ni moi non plus; nos situations étaient
trop semblables pour que nous pussions nous unir; et, dans les
vues qui m’occupaient, j ’étais bien éloigné de songer au mariage.
Elle m'apprit qu’un jeune négociant, appelé M. Genève, parais­
sait vouloir s’attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux;
il me parut honnête homme, il passait pour l’être. Persuadé
qu’elle serait heureuse avec lui, je désirai qu 'il l'épousât, comme
il a fait dans la suite; et, pour ne pas troubler leurs innocentes
amours, je me hâtai de partir, faisant, pour le bonheur de celle
charmante personne, des vœux qui n’ont été exaucés ici-bas que
pour un temps, hélas ! bien court ; car j ’appris dans la suite

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

qu’elle était morte au bout de deux ou trois ans de mariage.
Occupé de mes tendres regrets durant toute ma route, je sentis,
et j’ai

souvent senti depuis lors, en y repensant, que si les sacri­

fices qu’on fait au devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est
bien payé par les doux souvenirs qu’ils laissent au fond du
cœur (1) ».
La mémoire de Rousseau ici l’a singulièrement trahi puisque,
d’amant rebuté il passe au rôle d’ami généreux s’oubliant luimême pour celle qui lui aurait déjà donné son cœur. Mais com­
ment peut-il dire qu’en revoyant ce passé, il se sent encore
payé de ses sacrifices à la vertu ? encore ici, à la place de la
réalité, il aura, à distance, imaginé un petit roman vertueux et,
ce qui est un de ses plus grands plaisirs, il s’attendrit lui-même
à

nous le raconter (2).
Parti de Lyon vers la lin de juillet 1742, Rousseau arrive sans

doute à Paris au commencement d’août de la même année ; il a
alors en poche, nous dit-il, 15 louis, une comédie intitulée
Narcisse, son projet de notation musicale et aussi, ce dont il ne
parle pas, mainte pièce de vers et une tragédie intitulée le
Nouveau Monde. Il ne perd pas de temps pour tirer parti de ses
recommandations et de ses mérites; la modestie n’est d’ailleurs
pas ce qui l’empêchera de réussir : « un jeune homme qui arrive
à

Paris avec une figure passable et qui s’annonce par des talents

est toujours sûr d’être accueilli ». Il est, en effet, fort bien accueilli
par ces frivoles Parisiens dont il dira plus tard tant de mal. II
descend à l’hôtel Saint-Quentin, dans la rue des Cordiers, près de
la Sorbonne : « vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre » ; et
singulier quartier, aurait-il pu ajouter. Le quartier, ou, comme

(1) Confessions, P. II, 1. VII.
(2) Si Rousseau avait connu la suite de l’histoire de M11» Serre, non seule­
ment il n’aurait pas dit que M11» Serre « était morte au bout de deux ou trois
ans de mariage », puisqu’en 1752 M11» Serre, devenue M'»e Genève, avait un
troisième enfant; mais encore il n’aurait pas manqué, lui qui nous a conté
si complaisamment les faiblesses de Mme de Warens, de nous apprendre que
M. Genève et M11» Suzanne Serre, après avoir contracté mariage le 26 janvier
1745, avaient, le même jour, « déclaré de leur fait un enfant mâle, né le
12 novembre 1744. »

�102

LOUIS DUCROS

on l’appelait alors, le pays latin, comprenait la rue Saint-Jacques,
la montagne Sainte-Geneviève et la rue de la Harpe ; Rousseau
y pouvait coudoyer des Sorbonistes en soutane, des précepteurs
en rabat et des étudiants en droit, en médecine ou en chirurgie,
tous assez pauvrement équipés. C’est dans ce quartier qu’il a
d’abord la bonne chance de rencontrer un compatriote, Daniel
Roguin, lequel sera plus tard, et c’est un titre qui fait prodigieu­
sement honneur à son caractère, « le doyen de ses amis » ; par
Roguin il connaît Diderot, qui n’a encore que des « projets
d’ouvrage», et devient bien vite son intime ami. Il se presse de
faire valoir ses recommandations : par l’abbé de Mably, il entre
en relations avec M. de Boze, secrétaire de l’Académie des
Inscriptions (qui le présente à M. de Réaumur et ce dernier
l’introduira à l ’Académie des Sciences) et avec un Jésuite très
répandu dans le monde,le Père Castel. Un gentilhomme savoyard.
M. Damesin, lui procure deux utiles connaissances : «Tune, M. de
Gasc, président à mortier du Parlement de Bordeaux; l’autre,
M. l’abbé de Léon, jeune seigneur très aimable, qui brille alors
dans le monde sous le nom de chevalier de Rohan ». Grâce à ces
hautes relations, il a l’honneur de lire à l’Académie des Sciences
un mémoire sur son système de notation musicale ; mais il a la
douleur de voir son système méconnu. Il en appelle aussitôt au
jugement du public par sa Dissertation sur la musique moderne.
Mais comment trouver un libraire de bonne volonté ? la chose
est difficile pour un débutant, elle n’est cependant pas impossible;
car malgré sa timidité et sa farouche indépendance, le réfor­
mateur de la musique moderne (son ambition ne va pas à moins)
parvient, à l’aide d’un de ses commensaux de l’hôtel SaintQuentin, M. de Bonnefond, « hobereau boiteux », mais serviable,
à se faire imprimer : n’était-il pas «ju ste que son ouvrage lui
rendît le pain qu’il avait mangé en l’écrivant? » Mais l’ouvrage
ne lui rapporte pas un liard et, contre celte injustice des hommes,
rien ne peut prévaloir, ni l’appui de l’abbé Desfontaines, qui s’est
chargé de lancer le chef-d’œuvre, ni l’amabilité de tous les jour­
nalistes, « qui en dirent assez de bien ». 11 a beau enseigner
gratuitement la musique par son système à une jeune Américaine

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

103

el la rendre capable, au bout de trois mois, de déchiffrer quelque
musique que ce fut, « ce succès frappant reste ignoré » ; — et le
voilà sur le pavé de Paris : non pas pourtant tout à tait sans
ressources ; il lui restait quelques louis, qu’il s’empressa de
manger en se confiant à la Providence. Il venait de faire un effort :
il avait besoin, étant donné sa paresse et sa mauvaise santé, de
reprendre haleine. Il renonce, assure-t-il, à se pousser et même
à faire des visites indispensables. Pourtant ses rapports avec
l’Académie des Sciences lui ont fait faire connaissance avec « ce
qu’il 3' a à Paris de plus distingué dans la littérature » ; et, bien
qu’il renonce dès lors à voir les académiciens et même les gens
de lettres avec lesquels il s’est « faufilé », nous le vo 3rons excepter
de ses dédains Marivaux, l'abbé de Mabty et Fontenelle, c’est-àdire ceux qui peuvent lui être le plus utiles ; il lit même à
Marivaux sa comédie de Narcisse et Marivaux a la complaisance
de la retoucher ; mais, on le verra, elle n’en devient pas pour cela
meilleure.
Avec Diderot il s’entretient surtout de musique et c’est la
musique aussi qui est « un moyen de liaison » entre lui et Francueil, dont nous parlerons bientôt plus au long. Il me paraît
évident que, dans ce court séjour à Paris, qui précède son
voyage à Venise, c’est par la musique qu’il espère d’abord se
faire connaître : si le théoricien n’a pas été apprécié par l’Aca­
démie des Sciences, peut-être s’inclinera-t-on enfin devant le
compositeur qui va montrer bientôt ce qu’il sait faire avec son
opéra, lesMuses galantes. Car enfin il faut qu’on parle de lui ; qu'on
Je connaisse seulement, et de la notoriété il se charge d ’aller
bien vite à la glo ire: si, par exemple, il était cité comme 4e
premier joueur d’échecs de Paris, on le rechercherait dans les
sociétés et « son mérite ferait le reste. » Il s’acharne donc chez
Maugis à faire échec et mat les plus grands joueurs de Paris, les
Husson et les Philidor; mais il n’a pas la veine et, quittant la
partie, il s’avise enfin qu’à Paris, quand on a, comme lui, un
physique intéressant — et quelqu’aplomb, — on ne saurait man­
quer de plaire aux femmes et, par les femmes, d’arriver à tout.
Justement, en allant au café, il entrait quelquefois chez son ami,

�104

LOUIS

DUCROS

le Père Castel, homme de bon conseil, comme on va voir, car
sans lui, paraît-il, le sauvage Rousseau n’aurait pas songé à tirer
parti de sa jolie figure. Donc ce « fou » de Père Castel secoua
« la léthargie » de Jean-Jacques parles savoureux propos que
voici : « On ne fait rien dans Paris sans les femmes ; puisque
les musiciens et les savants ne chantent pas à votre unisson,
changez de corde et voyez les femmes. »
Ce Père Castel paraît bien avoir été, en effet, un original :
esprit cultivé etbizarre, il avait été précepteur chez Montesquieu
qui le consultait, c’est lui qui s’en vante, sur tous ses ouvrages.
De Montpellier, où il s’était fait connaître comme philosophe
et géomètre (1) et surtout comme auteur du Clavecin oculaire
(un système de notation musicale par les couleurs), il avait été
appelé à Paris par le Père Tournemine et par Fontenelle. C’est la
musique qui rapprocha Rousseau et le bon Père : « Rousseau ne
vint à moi en arrivant à Paris, dit le P. Castel, que parce qu’il
me connaissait à Genève même, me dit-il » et il lui parle, en
effet, de son clavecin oculaire.
Il essaiera, plus tard, dans son Homme physique opposé à
l’homme moral, de réfuter le second discours de Rousseau « avec
amitié ». Vous avez, ajoute-t-il, « mérité tout à fait cette amitié
par la façon franche et naïve dont vous vous présentiez à moi en
arrivant à Paris il y a peut-être douze à quinze ans, et il me parut
que vous étiez content de la franchise et de la naïveté avec
laquelle je répondis à la vôtre, jusqu’à vous donner entrée
auprès de quelques personnes distinguées capables d’honorer
votre mérite et de récompenser votre talent. » Il m’a semblé qu’il
valait la peine d ’extraire, d’un livre très oublié et très digne de
l’être, ce passage qui confirme les lignes consacrées, dans les
Confessions, au P. Castel.
Le dit Père avait conseillé à Rousseau de rendre visite à
Mmc de Rezenval (issue d’une illustre famille polonaise), chez

(1) Le P . Castel a écrit : « La mathématique universelle abrégée, 1728, des
Lettres philosophiques sur la fin du monde 1786, L ’Homme physique opposé à
l'Homme moral 1756 et un ouvrage b aro q ue et ennuyeux : Esprit, saillies et
singularités du P. Castel (édité p ar l’abbé de La P orte) A m sterdam , 1763).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

105

laquelle il trouverait Mme de Broglie, sa fille, et aussi Mn,e Dupin,
à qui le serviable jésuite avait parlé de lui et de son système
musical ; Mm" Dupin avait même « envie de le voir ». En l’enga­
geant à se faufiler dans le inonde, le bon Père avait dit à
Rousseau, en un jargon à la fois scientifique et galant, tout à fait
digne de Fontenelle et du xvm c siècle : «le s femmes sont comme
des courbes dont les sages sont les asymptotes : ils s’en appro­
chent sans cesse, mais ils n’y louchent jamais... » Rousseau,
après avoir longtemps hésité, dit-il, à suivre le conseil du père
Castel et ses formules géométriques, prend courage un beau
matin et, si l’on nous permet celte imagé, il se dirige, tremblante
« asymptote », vers la « courbe » gracieuse de Mrac de Bezenval.
Il est caressé et retenu à dîner : mais il s’aperçoit que le dîner,
auquel on le conviait, est servi à l’office, dont « il n’a plus envie
de reprendre le chemin ». Heureusement Mme de Broglie corrige
à temps l’impolitesse de sa mère et Rousseau a l’honneur de
dîner avec ces dames et d’être le commensal de M. le Président
Lamoignon. Celui-ci n’ayant pour tout talent que « le petit
jargon de Paris », Rousseau veut bien lui laisser le plaisir de
briller seul à table ; mais il se rattrape après dîner et, tirant de
sa poche son épître en vers à Parisot « qui ne manquait pas de
chaleur », il la lit et si bien que ces dames ne peuvent s’empêcher
de pleurer. Ce sera là sa vocation plus tard : ne pouvant faire
rire son siècle, comme Voltaire, il fera fondre en larmes toutes
les femmes qui le liront.
II

R o u sse a u

a

V e n ise

(1743-44)

Mme de Broglie ayant appris que M. de Monlaigu, ambassadeur
de France à Venise, cherchait un secrétaire, proposa Rousseau,
Bibliographie : Confessions, partie II, livre VII. — De Brosses : Lettres
d'Italie (Didier 1861). — Saint- Marc-Girardin : Du séjour de Rousseau à
Venise (Journal des Débats, 22 janv. 1862). — P. Faugère : J.-J. Rousseau à
Venise (Le Correspondant, 10 et 25 juin 1888). — A. Jansen : Rousseau als
Musikcr (Berlin 1884). — J.-J. Rousseau à Venise (1743-44) : Notes et docu-

�106

LOUIS

DUCROS

quelle avait rencontré chez Mme de Bezenval, sa mère et, après
des pourparlers rompus et repris,, Rousseau partit pour Venise
aux appointements de 1.000 francs et avec 20 louis pour son
voyage.
Arrivé à Lyon, il aurait bien voulu prendre la route du MontCenis pour embrasser, au passage, « sa pauvre maman » ; mais,
nous dit-il dans ses Confessions, il descendit le Rhône et alla
s’embarquer à Toulon. Or ceci est en contradiction avec une
lettre de M. de Montaigu à l’abbé Alary, un académicien qui
était de la société de Mmes de Bezenval et de Broglie et qui avait
contribué à faire entrer Rousseau au service de M. de Montaigu.
Ce dernier dit, dans cette lettre (et il n’a pas pu inventer ce détail
précis), qu’après avoir examiné le compte que lui avait présenté
Rousseau, il avait consenti à lui payer «. les cinq jours qu’il
disait avoir demeuré à Marseille pour attendre la felouque qui
le porta à Gènes, mais non point son voyage à Chambéry ».
Rousseau a donc eu ici, s’il est réellement allé à Chambéry, un
oubli bien singulier ; — à moins que ce voyage ne lui ait laissé
quelque mauvais souvenir dont il préférait ne pas parler dans
ses Confessions.
Avait-il les qualités requises pour être secrétaire d’ambassa­
deur? Sa physionomie avait plu à Mrae de Broglie et ses vers
l’avaient attendrie ; cela suffisait

amplement,

sous l’ancien

régime, pour faire figure dans une ambassade. L ’ambassadeur
lui-même avait dû sa fortune à Barjac, le valet de chambre du
cardinal Fleury, et n’était-il pas d’ailleurs capitaine aux gardes,
et, comme on sait, le métier militaire n’est-il pas une merveilleuse
préparation au maniement des affaires d’État? Il fallait un
diplomate, ce fut un officier qui l’obtint. L ’honneur qu’avait
M. de Montaigu de représenter le Roi auprès de la sérénissime
République lui était payé 30.000 livres, sans compter les frais
d’installation, ce qui équivalait au moins à 100.000 francs de
ments recueillis par V. Cerésoles, publiés par Th. de Saussure, 1885. — E.
Ritter : Les nouvelles recherches sur J.-J. Rousseau (Rev. des Deux-Mondes,
1" septembre 1897). — Aug. de Montaigu : Démêlé s du comte de Montaigu,
ambassadeur de Venise, avec son secrétaire, J.-J. Rousseau (Plon-Nourrit,
1904). — Phil. Monnier : Venise au xvm" siècle (Perrin, 1908).

�, .■

! 11
! Jf

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

107

notre monnaie. Comme l’ambassadeur ne donnait que 1.000 francs
à son secrétaire et que ce secrétaire faisait à peu près toute la
besogne, il y avait entre les services rendus et leur payement de
telles disproportions que Jean-Jacques, quoiqu’il n’en ait rien
dit, ne dut pas manquer d’y puiser un nouveau grief personnel
contre une société qui rétribuait si mal le vrai mérite.
N’avoir obéi jusqu’ici qu’à sa fantaisie ou aux caprices d’une
jolie femme, et entrer tout à coup au service d’un ex-capitaine,
c’était un complet bouleversement dans les habitudes et le genre
de vie de Rousseau. Suivons-le dans celte nouvelle carrière en
prenant pour guides, non seulement les Confessions, mais surtout
les recherches de Cérésoles et de Faugcre sur ce séjour à Venise.
Et d’abord, il n’était pas précisément, comme il s’intitule luimème, secrétaire d’ambassade, mais bien secrétaire de l’ambas­
sadeur, et il y avait cette différence fort importante entre les
deux titres que, tandis qu’on devait le premier à la nomination
du ministre lui-même, on ne tenait le second que du libre choix
de l’ambassadeur, lequel pouvait donc vous révoquer, comme
il vous avait nommé, de sa propre autorité. On faisait partie de
sa maison, on était son « domestique » ; ce qui ne veut pas du
tout dire, d’ailleurs, comme l’a méchamment insinué Voltaire
( Questions sur les Miracles), que Jean-Jacques fût le valet de
M. de Montaigu. On sait quel sens il faut attribuer à ce mol sous
l’ancien régime : Cosnac, par exemple, avait été, au xvne siècle,
le domestique du prince de Conti, ce qui ne l’empêchait pas
d’être archevêque d’Aix. C’est en ce sens que Rousseau, dans une
lettre officielle au ministre par intérim, du Theil, se dit « domes­
tique » de M. de Montaigu. Il convient même d’ajouter que
souvent le secrétaire d’un ambassadeur remplaçait celui-ci en
son absence et que, s’il se distinguait dans cet intérim, il pouvait
monter plus haut, dans la hiérarchie, jusqu’au titre de résident
ou de ministre plénipotentiaire. On devine si de telles perspec­
tives étaient faites pour enflammer l’imagination de Jean-Jacques
et si, par exemple, le droit qu’il avait de parler, l’épée au côté,
au nom de l’ambassadeur du Roi de France, devait enfler de
vanité, malgré ses principes républicains, le fils de l’horloger de

�108

LOUIS

DUCROS

Genève, l’ancien laquais de Mme de Vercellis ! Il se vengeait enfin
des injustices du sort et sa fortune celte fois répondait à son
mérite. Se rappelant plus tard avec quel frémissement d’orgueil
il s’était vu marchant après l’ambassadeur, avant ses gentils­
hommes et ses pages, il ne peut s’empêcher de s’écrier : « il était
temps que je tusse une fois ce que le ciel m’avait fait être! »
Comment se comportèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, l’ambas­
sadeur et son secrétaire? A le juger d’après les pièces diploma­
tiques qu’on a retrouvées de lui, ou qui le concernent, M. l’Am ­
bassadeur semble bien avoir été réellement ce qu’il est dans les
Confessions, un parfait imbécile. Pendant toute la durée de son
ambassade à Venise, la correspondance diplomatique du comte
de Montaigu se fait remarquer par une complète ignorance des
affaires aussi bien que de la langue française, et le passage de
Rousseau à l’ambassade est très nettement signalé par un certain
nombre de dépêches qui tranchent singulièrement sur tout ce
qui est de la main de l’ambassadeur. Les extraits que donne
Faugère des dépêches de Rousseau ne laissent aucun doute à cet
égard : dès l’arrivée de Rousseau, le style change et pour la
première fois l’ambassadeur fait usage des chiffres. La compa­
raison des pièces prouve donc surabondamment, ce qui ne peut
nous surprendre, que Rousseau était un secrétaire intelligent et
que son maître avait tout intérêt à le garder.
Pourquoi donc M. de Montaigu se sépara-t-il de Rousseau au
bout d’un an ? Ce dernier nous a conté tout au long ses démê­
lés avec son ambassadeur et, dans son récit, ce n’est naturelle­
ment pas l ’ambassadeur qui a le beau rôle : mais faut-il ajouter
foi à ce récit ? Les recherches faites dans les archives, tant à
Venise qu’à Paris, établissent en somme la véracité de Rousseau
pour la plupart des faits qu’il raconte; il est pourtant deux
points de son récit qu’il faut, ce me semble, rectifier. Le premier
est relatif à la rupture : d’après les Confessions, Rousseau aurait
demandé et même, comme on ne le lui accordait pas assez vile,
redemandé son congé ; d’après la lettre qu’il écrivit lui-même à
M. du Theil, c’est au contraire l’ambassadeur qui spontanément
l’aurait congédié, et cela résulte encore d’une lettre de M. de

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Monlaigu à l'abbé Alary : «je le lis venir dans mon cabinet et
lui signifiai qu’il n’était plus à mes gages.» En second lieu, dans
son récit, Rousseau se donne trop raison et se l'ait trop valoir :
par exemple, il affirme que, pendant la guerre de 1743, un avis
que, de son chef, il lit passer au marquis de l’Hôpital, ambassa­
deur de France à Naples, empêcha la révolte des Abruzzes ;
« ainsi c’est peut-être à ce pauvre Jean-Jacques si bafoué que la
maison de Bourbon doit la conservation du Royaume de Naples,»
affirmation qui rend le lecteur déliant ; et si le lecteur se met à
raisonner sur celte jactance, il sc dit qu’un homme qui parle
ainsi de lui-même et de ses services et qui, d’autre part, nous le
savons par les Confessions même, est si chatouilleux sur l’éti­
quette, si préoccupé de ses droits, devait faire, à tout prendre,
un secrétaire bien fatigant pour sou maître. M. de Monlaigu,
dans sa lettre à l’abbé Alary, se plaint avec insistance de « l’inso­
lence de Rousseau, causée par la bonne opinion qu’il a de lui ».
On voit que Rousseau se fâche un jour parce qu’il n’est pas placé,
dans la gondole de l’ambassadeur, au-dessus de ses gentilshom­
mes ; une autre fois, et la scène paraît peinte au naturel, il se
carre dans un fauteuil, au lieu de prendre la chaise qu’on lui
offrait et, dit Monlaigu, «pendant la dictée que je lui faisais,
cherchant quelquefois le mol qui ne me venait pas (il devait le
chercher souvent), il prenait ordinairement un livre et me regar­
dait en pitié. » Cette lettre rellèle aussi très naïvement la morgue
d’un grand seigneur malotru qui, parlant de son secrétaire, emploie
les expressions soldatesques dont il a pris l ’habitude à la caserne :
il le traite de « grand coquin et d’escroc», tout simplement; il lui
reproche enfin, et le mot est prononcé deux fois, «la mendicité »
d’où il l’a tiré.
Tant de grossièreté jointe à une si énorme sottise, voilà assu­
rément plus qu’il n’en fallait pour exaspérer Rousseau contre
les iniquités d’un gouvernement qui avait fait d’ un tel goujat un
ambassadeur, tandis qu’il laissait l’habile Jean-Jacques se mor­
fondre dans l’emploi de secrétaire. Pour nous, qui cherchons
sans cesse, dans les œuvres de Rousseau, ce qui a pu lui être
inspiré par ses souvenirs personnels, il nous semble que l’amer

�110

LOUIS DUCROS

souvenir de ses rapports avec son ambassadeur se retrouve
dans la péroraison fameuse de son Discours sur l’ inégalité des
conditions : « il est manifestement contre la loi de nature qu’un
imbécile conduise un homme sage. »
Ce n’est pas, à y regarder de près, que la situation de M. de
Montaigu fût bien brillante : un ambassadeur français était en
somme bien peu de chose à Venise. La sérénissime république,
indépendamment de sa traditionnelle méfiance à l’égard de tout
représentant d’une puissance étrangère, se montrait particuliè­
rement hostile aux représentants de la France, lesquels avaient
alors pour mission de la surveiller. A celle époque, en effet, les
sympathies de Venise étaient pour les Autrichiens, avec lesquels
nous étions en guerre et il s’agissait, pour nos envoyés, de
s’assurer au moins de la neutralité de la république. En consé­
quence de cette hostilité latente, un noble Vénitien se serait
gravement compromis, aux yeux de ses concitoyens, s’il avait
reçu chez lui, ou simplement salué dans la rue, l’ambassadeur de
France; pour les tenir éloignés du siège du Gouvernement, on
défendait d’ailleurs aux représentants étrangers de résider dans
les environs de la place Saint-Marc ; précautions aussi ridicules
qu’inutiles, car les ambassadeurs n’avaient pas de peine à
connaître par leurs espions les agissements de la république ;
et, d’ailleurs, bien plus que de notre guerre avec l’Autriche, on
se préoccupait à Venise, tantôt d’une rivalité entre les jolies
chanteuses des couvents de femmes, tantôt, suivant les expressions
du président de Brosses, « de la furieuse brigue entre les trois
couvents de la ville pour savoir lequel allait avoir l’avantage de
donner une maîtresse au nouveau nonce qui venait d’arriver ».
A celle époque, on voyait bien des rois sur la place Saint-Marc,
mais c’étaient ces têtes couronnées, ou plutôt découronnées, qu’y
avait rencontrées Candide, et qui « étaient venues passer le
carnaval à Venise ». Et, de fait, la grande affaire d’Etat, c’était le
carnaval, qui sc prolongeait indéfiniment. La Venise des plaisirs
et des fêles, et c'est celle-là surtout que connut Jean-Jacques,
c’était, nous dit sou récent et scintillant historien, M. Philippe
Monnier, « la claire et folle cité des mascarades, des sérénades,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

111

des embarquements pour Cy Ibère aux agrès d’or et aux lanternes
de papier ; » le libre et bienheureux séjour des plaisirs et des
grâces, dit Algarolti ; la Sybaris de l’Europe, s’écrie Foscolo. Un
trait seulement sur les mœurs de Venise à cette date et je
l’emprunte à de Brosses : « pendant le carnaval, on trouve, sous
les arcades des Procuraties, autant de femmes couchées que
debout » ; et, à propos de la padoana dont l’auteur des Confessions
a cru devoir entretenir ses lecteurs, voici un amusant détail qui
peut servir de commentaire au récit scabreux de Rousseau :
selon le même de Brosses, les courtisanes ont l’habitude de
rassurer leurs visiteurs « en répondant des conséquences par la
madone de Lorelte ».
Mais c’est la musique qui est la passion vénitienne par excel­
lence : « elle est, dit de Brosses, un affolement inconcevable ».
Venise avait alors sept théâtres, que fréquentait Rousseau, en
même temps qu’il s’enthousiasmait pour ces fameux conserva­
toires de femmes qui étaient alors la Pietà, les Mendicanti, les
Incurabili et l’Ospedaletto. « C’étaient des hôpitaux d’enfants
trouvés, sous la protection des principales villes aristocratiques
de la ville. On y gardait les jeunes filles jusqu’à leur mariage en
leur donnant une instruction musicale accomplie. Les élèves
apprenaient, non seulement à chanter, mais à jouer de tous les
instruments » (1). Jean-Jacques allait écouter les dimanches dans
les églises des motets exécutés par ces jeunes filles, et jamais il
ne manquait les vêpres aux Mendicanti : « je n’ai l’idée de rien
d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que celte musique ». De
Brosses nous dit que ces orphelines « chantaient comme des
anges; il n’y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie
religieuse, en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur
l’oreille, conduire l ’orchestre et battre la mesure avec toute la
grâce et la précision imaginables ». Ailleurs il nous parle d’une
certaine Zulielta, « la plus belle femme de l’Italie et dont il est
féru depuis qu’il l’a vue un jour déguisée en Vénus de Médicis ».

(1) Romain Rolland : La musique en Italie au xvm» siècle, lieviie de Paris,

15 août 1905.

�112

LOUIS

DUCROS

Voilà bien de quoi parfaire l’éducation esthétique et amoureuse
de Jean-Jacques.
J’essaierai de déterminer tout à l’heure ce qu’il apprit durant
son séjour àVenise ; ce séjour dura exactement douze mois et non
dix-huit, comme le disent les Confessions : arrivé à Venise fin
août 1743, il en repartit le 22 août 1744 (1). A en croire Dugast, un
officier qui avait servi dans le même régiment que de Montaigu,
Rousseau aurait été congédié parce qu’il n’avait pas su écrire ( ! )
une lettre convenable de félicitations, de la part de l’ambas­
sadeur, au duc de Biron, qui venait d’être fait maréchal : « C’est
là, dit Dugast, le vrai m otif pour lequel Rousseau s’est laissé
aller à son humeur irascible contre M. de Montaigu et en a parlé
défavorablement dans ses Confessions. Quelques années après,
M. de Montaigu, de retour à Paris, se trouva à l’Opéra un jour
qu’on représentait le Devin du Village. Enthousiasmé de cette
pièce, il demanda quel en était l’auteur. « Vous devez bien le con­
naître, lui répondit-on ; c’est Rousseau, votre ancien secrétaire ; il
a fait les paroles et la musique. — Quoi ! cet imbécile? » répliqua
M. de Montaigu ». L ’anecdote de Dugast est absurde et, si elle était
vraie, elle donnerait trop raison à Rousseau contre M. de Montaigu
qui n’aurait vu qu’un imbécile dans son secrétaire; mais elle
nous apprend peut-être ce que répétaient plus tard les envieux
de Rousseau au lendemain de son triomphe (2).
Le consul de France à Venise, M. Leblond, un homme intel­
ligent et pondéré, c’est-à-dire le contraire de ce que paraît avoir
été M. de Montaigu, eut, après le départ de Rousseau, à se plain­
dre de l’ambassadeur et, dans une lettre au ministre, parlant des
traitements indignes qu’il a reçus de son chef, il dit, entr’autres
choses, que « la fureur de son emportement altéra sa raison. » De
telles expressions, sous la plume d’un homme si maître de lui,
plaident singulièrement en faveur de Rousseau.

(1) D’après les papiers de famille de M. Auguste de Montaigu, Rousseau serait
arrivé à Venise le k septembre 1743 (et non 1742 comme M. de Montaigu l'a écrit
par inadvertance), p. 18.
(2) Paris, Versailles et les Provinces au xvni" siècle par un ancien officier aux
gardes françaises. (Dugast de Bois Saint Just), 2° édit. Paris, 1809, t. I, 162.

�113

JEAN-JACQUES IiOUSSEAU

De retour à Paris, Jean-Jacques essaya de se faire rendre
justice. II comprenait qu’il avait dû êlre précédé au ministère
par des rapports très défavorables de l’ambassadeur et il voulait,
d’une part, effacer la mauvaise impression produite à Paris par
son insuccès et par les plaintes de son chef; d’autre part, se
faire payer les sommes qui lui étaient dues par celui-ci : sur ce
dernier point, il obtint gain de cause, mais seulement après le
rappel de l’ambassadeur. M. de Montaigu, rentré à Paris, lui
envoya, dit Rousseau, « son maître d’hôtel pour solder son
compte et lui donner de l’argent », lequel dut être le très bien­
venu. Sans doute l’ambassadeur avait réussi lui-même à toucher
ses appointements; car jusqu’alors, si le secrétaire avait été
mal payé par l’ambassadeur, l’ambassadeur, lui, n’avait pas été
payé du tout par le gouvernement que ruinaient les frais de la
guerre contre l ’Autriche
Sur le premier point, savoir ses querelles avec l’ambassadenr,
on écouta Rousseau, on lit chorus, assure-t-il, avec lui, M. de
Montaigu étant connu au ministère pour ce qu’il était ; mais on
refusa d’intervenir : Rousseau étant étranger et nommé par
l’ambassadeur, sa querelle était une affaire privée à régler entre
son maître et lui. Naturellement il en prit prétexte pour fulminer
contre un gouvernement si indifférent aux justes plaintes des
particuliers, quand ceux-ci ne sont que de'simples secrétaires
et que leurs persécuteurs sont des grands seigneurs : « La justice
et l’inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l ’àme un germe
d’indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai
bien public et la vraie justice sont toujours sacrifiés à je ne sais
quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre et qui ne
fait qu’ajouter la sanction de l’autorité publique à l’oppression
du faible et à l’iniquité du fort. » En réalité, on l’a vu, l’autorité
publique n’avait pas à intervenir. Ce qui devait, d’ailleurs, empê­
cher « ce germe d’indignation » de se développer alors dans son
âme, c’est qu’il ne s’agissait ici que de son intérêt privé et que
« le pur amour de la justice idéale » est, selon lui, seul capable
d’émouvoir son cœur; — on 11 e le croirait pas à voir la façon dont
il se démène pour avoir gain de cause et à lire la lettre imperti8

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

115

Quoi qu’il en soit, la carrière diplomatique lui était désormais
fermée; avant donc de clore cette période de sa vie,

voyons

quel profit il a pu tirer de son séjour à Venise.
Tout d’abord, en tant que secrétaire intelligent d’un ambassa­
deur qui lui laissait tout faire, il avait louché, bien que sur un
pelil théâtre, aux choses delà politique. Il avait pu étudier sur
place et en le voyant fonctionner sous ses yeux, le gouvernement
d’une république, bien déchue sans doute de son antique splen­
deur et qui s’entourait de plus en plus de mystère comme pour
mieux cacher son irrémédiable décadence : mais ce mystère
n’était pas impénétrable pour qui avait à traiter avec le sénat,
et ce sénat, tout amoindri qu’il fût, avait dû garder quelque chose
de celle habileté et de celte finesse consommée qui lui avaient
fait une si grande réputation dans Fliistoire. C’est en tous cas à
Venise que Rousseau prit pour la première fois contact avec les
réalités politiques et, pour un esprit aussi ouvert que le sien et
aussi âvidé de s’instruire, c’était là un utile complément à des
études jusque là théoriques el un encouragement aussi à conti­
nuer ces études ; il nous dit justement dans ses Confessions que
c’est à Venise qu’il a conçu la première idée de ses Institutions
politiques tandis qu’il avait « l’occasion de remarquer les défauts
de ce gouvernement si vanté. »
En second lieu, Rousseau se perfectionna dans la langue et
apprit à goûter la musique italienne. Déjà, quand il était au ser­
vice du comte de Gouvon, il avait, dans les leçons que lui
donnait le bon abbé de Gouvon, « appris l’italien dans sa pureté
et pris du goût pour sa littérature ». Maintenant il voyait l’Italie
elle-même, en parlait la langue avec des gens du pays et de
toute condition et la littérature italienne prenait vie et couleur à
scs yeux ; car on ne sait jamais bien une langue et on ne com­
prend vraiment une littérature que si on a vécu chez le peuple
qui parle celte langue et quia mis dans sa littérature ses mœurs,
ses paysages, ses institutions, ce qui le fait rire et pleurer, tout
son passé et tout son génie. Rousseau, en quittant Venise, savait
désormais assez d’italien pour citer, au courant de la plume,
dans ses lettres, le Tasse et Métastase et, dans l ’étude de ses

�11(5

LOUIS

DUCHOS

œuvres, particulièrement de la Nouvelle-Héloïse, il y aura lieu
de rechercher l’influence, à mon sens très profonde, que les
auteurs italiens ont eue sur sa pensée cl sur son style.
Quant à la musique italienne, elle lui inspira, on l’a vu, une
réelle passion ; il allait en jouir au spectacle où seul, enfermé
dans sa loge, il s’abandonnait au plaisir d’entendre tout un long
opéra et à celle église des Mendicanti où les chœurs le plon­
geaient dans un ravissement délicieux. Aussi quand.de retour
à Paris, il verra éclater la querelle entre les partisans de la
musique italienne et les défenseurs de la musique française,
c’est pour les premiers qu’il prendra parti et il soutiendra leur
cause la plume à la main.
Et enfin les mœurs même de Venise ne furent pas sans
exercer quelque influence sur ce caractère impressionnable et
faible. Ces mœurs étaient très faciles et même très relâchées et,
sous certains rapports, que nous n’éprouvons pas le besoin de
préciser, l’éducation qu’il tenait de Mmo de Warens reçut, dans
certains milieux vénitiens, un complément dont sa complexion
amoureuse n’avait nul besoin.
D’autre part, et à envisager les choses du bon côté, la gaieté
et la frivolité vénitiennes venant s’ajouter à l’humeur douce et
sociable de la Savoie, ces deux influences conspirèrent à adoucir,
au moins un peu, la rudesse natale ; et sans doute ses compa­
triotes, les austères et moroses calvinistes qu’il avait laissés à
Genève, auraient eu quelque peine à reconnaître un des leurs
dans ce brillant attaché d’ambassade qui, « en bas de soie, en
veste brodée d’or » et masqué, se faisait conduire en gondole à
quelque galant rendez-vous ou bien à la Redoute pour y perdre
gaiement ses sequins. Ainsi, en résumé, Venise l’initia aux
affaires sérieuses, et à d’autres qui l’étaienl moins et, quand il
rentra à Paris, il était à la fois plus instruit et plus déluré; il
avait complété à Venise l’instruction politique qu’il avait puisée
dans les livres et l’éducation mondaine qu’il avait commencée
en Savoie dans les alentours de Mmo de Warens.

�R etour

de

R ousseau

a

P a r is

(1744-56).

Pour la troisième fois Rousseau vient à Paris. Le premier
séjour qu’il fit (m ai 1731 — fin de 1731) est négligeable: il n’a
alors que 19 ans ; il passe seulement quelques mois à Paris au
service d’un jeune officier et à la recherche de Mmc de Warens.
Son second séjour, dix ans plus tard, va de fin juillet 1742 à
mai 1743 et dure environ un an. La première fois il n’a fait que
voir Paris ; la seconde fois il y a noué, on s’en souvient, des
relations utiles; le voici à celle heure, après un séjour d’un an à

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Venise, revenu à Paris fin août 1744.
Le Paris, dans lequel il rentrait en secrétaire peut-être

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congédié, ce Paris que, malgré ses déboires et la médiocrité de

i

sa fortune, il ambitionnait de conquérir à tout prix, était alors,

1

comme on sait, le rendez-vous des hommes les plus distingués
de la France et de l’étranger: c’était, disait Galiani, « le café de
l’Europe ». Cette hégémonie de Paris, qui était celle de l’esprit

1I;’:''

et du goût, ne datait que du commencement du siècle. Comme
l’a dit un bon juge en ces matières, Lemontey, c’est seulement
il

dans les dix années de la Régence que l’influence de la cour sur
la capitale s’effaça peu à peu pour faire place « à l’influence de
la capitale sur le royaum e». Pourtant la population de cette
capitale, au moment où y revient Rousseau (1744), n’est guère
plus de 600.000 habitants ; et ce qu’on peut appeler, ce que
Voltaire, en effet, appelle « tout Paris », il entend par là « les
gens qui ont le goût des beaux-arts », s’élève « tout au plus à
3.000 personnes ». ( D ict. e n c y c lo p g o û t).
Ces gens de goût, c’est d’abord « la République des lettres »,
laquelle compte un petit nombre d’écrivains illustres : Fontenelle, leur do}'en, qui n’a à cette date que 87 ans, Montesquieu,
célèbre par ses Lettres persanes (son chef-d’œuvre ne viendra que
Bibliographie : Confessions, livre IV. Correspondance de Rousseau. Marmontel : Mémoires, livre IV. — Grjmm: Correspondance littéraire. — Mémoires
de M'»» d’Epinay (édit. Boiteau, I). — De Villeueuve-Guibert : Le Portefeuille
de Mm° Dupin. Lévy, 1884. — Schérer : Grimm, 1887.

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'ÏJÎ-

1

�118

LOUIS

DUCUOS

quatre plus tard), Marivaux, alors en pleine gloire, Voltaire enfin,
qui n’est pas encore le roi Voltaire, mais qui est sans cont es le
le premier poète du temps, le poète auquel vont les regards de
Rousseau, regards d’admiration et d’envie. II y a ensuite les
artistes, musiciens et peintres, et c’est avec les premiers, et
particulièrement avec Rameau,

que A'a avoir affaire Jean-

Jacques, auteur lui-même d’opéras et de traités sur la musique.
Au-dessous des hommes de lettres et des artistes célèbres, est
l’armée confuse des journalistes, gazetiers et folliculaires, les
frelons de la ruche, comme les appelait Voltaire : faiseurs de
libelles et de madrigaux, courant après la célébrité, ou après
une pension sur le Mercure, ou tout simplement après un bon
dîner chez les maîtres d’hôtel de la philosophie et de la
littérature.
Artistes, gens de lettres et gazetiers se rencontrent, soit dans
ces fameux salons, que leur célébrité nous dispense de décrire,
et dont la porte d’ailleurs est fermée à l’obscur débutant qu’est
Rousseau ; soit à la table de ces richissimes Mécènes, les Fer­
miers-généraux, chez lesquels va être reçu Jean-Jacques ; soit
enfin à l’un des trois grands cafés de ce temps : le café de la
Régence, où Diderot trouvera un jour le neveu de Rameau et
où il va habituellement, sans doute en compagnie de Rousseau,
pérorer et faire sa partie d’échecs avec le roi des joueurs, Pliilidor; le café Gradot (sur le quai de l’Ecole), dont les piliers
sont Maupertuis et Saurin ; enfin le café Procope (en face de la
Comédie), le plus illustre et le plus littéraire de tous, où l’on va,
en sortant du théâtre, discuter la pièce qui vient d’être jouée ; ce
café, suivant Marmontel, « est le tribunal de la critique et l’école
des jeunes poètes ». C’est dans ces cafés que Rousseau ira se
consoler de ses déboires, nouer des relations et prendre l’air de
Paris ; car, écrit-il à un de ses amis de Genève, « il y a une cer­
taine pureté de goût et une correction de style qu’on n’atteint
pas dans la province, quelqu’effort qu’on fasse pour cela ».
Dans ce Paris du milieu du xvm e siècle, on ne songe guère
qu’à avoir de l’esprit et à s’amuser. Bernis, qui rentra à Paris
en 1741, c’est-à-dire trois ans avant Rousseau, y constata que

�MMMM

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

(( la mode de l’esprit était devenue une maladie épidémique »,
niais qu’au reste la vie y était délicieuse ; car la société, cette
société que Rousseau va prendre à partie, lui lit l’effet « d’un
grand bal où chacun se coudoyait, se plaçait au hasard ou selon
son goût et ne cherchait qu’à passer agréablement quelques
heures ». Et maintenant, au milieu de ces gens aimables et
spirituels, que va faire notre Genevois ? il va d’abord faire
comme eux ou tout au moins s’y appliquer; car il ne sait pas
encore qu’une de ses meilleures chances de succès, c'est préci­
sément de n’être pas et de ne pouvoir devenir un Parisien,
mais bien d’être, égaré dans ce Paris élégant et vicieux, un
sérieux et un vertueux citojmn de Genève. Pour le moment, il se
faufile du mieux qu’il peut parmi les gens de lettres et ceux qui
les patronnent, bien résolu à tirer enfin parti de ses « talents
dont il avait jusqu’ici — c’est lui qui le dit — pensé trop modes­
tement ». Ces talents sont de deux sortes : littéraires et musi­
caux : il va les exercer, soit séparément en s’essayant dans la
comédie en vers ou en prose et même dans la tragédie, soit
simultanément en composant des opéras dont il fera les paroles
et la musique.
Il avait sur le métier, depuis quelque temps, un opéra intitulé
Les Muses galantes. Dès son retour à Paris, se confinant dans
son quartier solitaire, rue des Cordiers, près de la Sorbonne, il
réussit, au bout de trois mois de travail acharné, à mettre sur
pied son opéra. L ’opéra fini, il s’agissait de le faire jouer : par
son ami Gauffecourt, un horloger de Genève, arrivé à la fortune
par son mérite et sa jolie figure (la fourniture des sels du Valais
lui rapportait 20.000 francs de renies), Rousseau s’était fait pré­
senter chez un des Crésus du temps, M. de la Popelinière. Dans
sa somptueuse maison de Passy, le fermier général la Popelinière avait à ses gages le meilleur concert de musique de ce
temps. « Tous les habiles musiciens qui venaient de Paris, nous
dit Marmontel ( Mémoires, IV ), violons, chanteurs et chanteuses,
étaient reçus, logés, nourris dans sa maison et chacun à l’envi
brillait dans ces concerts. Rameau y composait ses opéras ; et,
les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il nous

�120

LOUIS

DUCROS

donnait sur l’orgue des morceaux de verve étonnants. Jamais
bourgeois n’a mieux vécu en prince et les princes venaient jouir
de ses plaisirs ». C’est devant ce public d’élite qu’on joua des
fragments des Muses galantes, au grand chagrin de Rameau,
l’oracle de la maison, qui prétendit que l’auteur « n’avait fait
que la musique française (d ’ailleurs détestable) et avait pillé la
musique italienne » qu’il avait cousue à son opéra ( Erreurs sur
la musique dans l’Encyclopédie, par Rameau, 1756). Heureuse­
ment M. de Richelieu, très intime avec Mme de la Popelinière,
voulut entendre l’opéra en entier et le fit exécuter à grand
orchestre, aux frais du roi, chez M. de Bonneval, intendant des
Menus. II fut, disent les Confessions, si transporté de l’harmonie
qu’il se promit de faire donner l’ouvrage à Versailles. Les Muses
galantes furent seulement répétées un peu plus tard à l’Opéra;
mais Rousseau retira sa pièce, prévoyant un échec.
Pendant ce temps, c’est-à-dire pendant l’hiver qui survint
après la bataille de Fontenoi (1745), on s’amusait beaucoup à
Versailles ; on y donnait des fêles et l’une d’elles devait être la
représentation d’un drame de Voltaire, La Princesse de Navarre,
qui, mise en musique par Rameau, était devenue Les Fêtes de
Ramire ; mais, pour la représentation, il fallait faire à la pièce
plusieurs changements à la fois dans les vers et dans la musique:
belle occasion pour Rousseau de montrer son double talent de
poète et de musicien. Chargé de cette besogne par le duc de
Richelieu (auquel il avait jadis été présenté à Lyon), Rousseau
voulut d’abord s’assurer de l’assentiment de Voltaire et il lui
écrivit, pour la première fois, une lettre très respectueuse,
commençant par ces mots : « Monsieur, il y a quinze ans que je
travaille pour me rendre digne de vos regards .. » R dira, plus
tard, parlant du séjour à Chambéry : « Rien de tout ce qu’écri­
vait Voltaire ne nous échappait. Le goût que j ’avais pris à ces
lectures m’inspira le désir d’écrire avec élégance et de tâcher
d’imiter le beau coloris de cet auteur (le coloris de Voltaire ! mais
tout le xvm e siècle pensait sur ce point comme Rousseau),
dont j ’étais enchanté. » Jusqu’ici, en effet, Voltaire est resté
l’idéal de Rousseau : la littérature pour lui, à cette date, c’est

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

121

surtout la poésie élégante, les épitres en vers, les jolies lettres,
les fines comédies, tout ce qu’on appelle alors « les belles-lettres »
et qui comprend ces genres légers où Voltaire est passé maître. Il
ne désespère pas, d’ailleurs, d’égaler celui-ci ; car, en retou­
chant l’œuvre de Voltaire, « il tâcha, dit-il, qu’on n’y sentît pas
la différence de style et il eut la présomption de croire avoir
réussi. » Lors de la représentation, Rameau (par jalousie, pré­
tend Rousseau) ne fit nommer que Voltaire sur les livrets qu’à
l’Opéra on distribue aux spectateurs, et Rousseau perdit à la fois
l’honneur de son ouvrage et les honoraires qu’il en attendait.
Ainsi il doit renoncer à l’Opéra ; s’il s’essayait dans la critique
littéraire? et il fonde, avec Diderot, le Persifleur, dont il ne
parut, d’ailleurs, que le premier numéro. Dans tous ces essais,
il est ingénieux, trop même; il a de l’esprit, cela se voit, il veut
en montrer plus encore et ne réussit qu’à écrire des comédies
travaillées, qui s’appliquent à être légères ; c’est du Marivaux
laborieux, un peu essoufflé ; en somme, il patauge dans des
genres qui ne sont pas le sien. Ainsi, il fait recevoir aux Italiens,
sans toutefois parvenir à la faire jouer, une comédie en un acte
et en vers, Narcisse : l’idée en est subtile et il savait très bien ce
qu’il faisait en la présentant à Marivaux ; c’est du marivaudage
sans l’aisance légère et la grâce du maître. La pièce fut jouée
seulement le 18 décembre 1752, et sans succès, à la Comédie
Française. En voici le sujet : un jeune fat, Valère, est amou­
reux d’Angélique, mais il est aussi amoureux de lui-même, tant
il se trouve jo li garçon. Pour le punir de sa fatuité, on fait son
portrait, mais on l’affuble d’une coiffure et d’une robe de femme
et, ce portrait ainsi féminisé, on le place sur sa toilette;
quand Valère voit cette jolie peinture, il devient amoureux de
l’original, qu’il cherche partout, sans se douter qu’il court après
lui-même, et que c’est de lui qu’il est épris. 11 est détrompé à la
fin, détrompé et, assure-t-il, corrigé à jamais — mais j ’en doute :
car il lui restera toujours ce souvenir, puisqu’il est naturelle­
ment fat, que, habillé en femme, il est vraiment irrésistible ; il
n’y a pas de quoi le guérir de sa vanité.
En résumé, prose et poésie, opéra, comédie et critique lilté-

�122

LOUIS

DUCROS

raire, Rousseau a essayé de tout et rien ne lui a réussi ; il est aux
abois. Un an après son arrivée à Paris, il écrit à son ami Roguin
(9 juillet 1745) : « privé de ressources et réduit à des espérances
vagues et éloignées, je lulle contre la pauvreté depuis mon
arrivée à Paris. » Grimm ( Corresp. litt. 15 juin 1762) le montre,
après l’insuccès de ses Muses galantes, vers 1745, « faisant d’assez
mauvais vers, dont plusieurs furent insérés au Mercure. Il faisait
aussi des comédies, donl la plupart n’ont pas vu le jo u r ... Dans
le même temps, il s'occupait d’une machine avec laquelle il
comptait apprendre à voler ; il s’en tint à des essais qui ne
réussirent point ; mais il ne fut jamais assez désabusé de son
projet pour souffrir de sang-froid qu’on le traitât de chimérique.
Ainsi ses amis, avec de la loi, peuvent s’attendre à le voir
quelque jour planer dans les airs. » Musset-Pathay estime que
ce projet, dont il n’y a nulle trace ailleurs, a été imaginé par
Grimm pour amener la plaisanterie de la fin : je ne suis pas de
son avis. Il faut bien se représenter ce qu’était Rousseau à cette
date : un vrai miséreux ; il cherchait, « dans un délaissement
effrayant, dit Grimm, à ne pas mourir de faim » ; et, en même
temps qu’à gagner son pain, ce gueux famélique s’ingéniait, avec
plus d’ardeur encore, à percer « n’importe comment &gt;&gt;, ce sont
ses propres paroles.

Et

ce n’est pas seulement cette fièvre

d’ambition qu’il convient de noter ici, pour expliquer plus tard
les étrangetés volontairement scandaleuses de ses œuvres ; mais
c’est encore sa fertilité d’invention et la souplesse de son intelli­
gence qu’il faut admirer : vers et musique, comédies et inven­
tions scientifiques, méthode nouvelle d’enseignement musical,
journal littéraire et bientôt concours académique, il essaie tout
cela à la fois ou tour à tour, et avec une passion telle qu’à
chaque insuccès (nous le savons par lui-même), il s’abat et tombe
dans la torpeur, ou dans quelque nouvelle maladie ; mais il se
relève soudain et prend feu pour quelque nouveau projet qui va
le rendre célèbre et qui ne lui donne pas même du pain : et il vit
ainsi, ou plutôt se consume dans la misère et l’obscurité —
jusqu’au jour où il entre en qualité de secrétaire, chez les
Dupin.

�123

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Les Dupin sont si intimement mêlés à la vie de Rousseau qu’il
convient de les faire connaître brièvement. En 1702, une demoi­
selle Dancourt avait épousé M. de Fontaine, commissaire de la
marine à Dunkerque. Mmc de Fontaine eut quatre tilles (non
trois, comme dit Rousseau) ; mais deux de ses tilles avaient pour
père, non pas M. de Fontaine, mais le fameux financier, Samuel
Bernard. L ’une d’elles devint Mme Dupin, l’autre M'ne de la
Touche; les deux autres filles (filles légitimes, celles-là, de
M. de Fontaine) furent la marquise de Barbançois et Mme d’Arty.
Cette dernière, « femme adorable », au dire de Rousseau, fut la
maîtresse du prince de Conti. Quanta Mrae de la Touche, elle fit,
dit Rousseau, une escapade en Angleterre

avec

le duc de

Kingston et Rousseau est exactement renseigné (1).
Des deux dernières, l’une, la marquise deBarbançois fut la cause
occasionnelle et, si Ton peut dire, romanesque, du mariage de l’au­
tre, MracDupin. « M rae Dupin, dit Rousseau (sans s’expliquer autre­
ment), fut le prix de l ’hospitalité de M. Dupin ». En effet, Mme de
Barbançois, revenant des eaux de Bourbon-les-Bains, fut arrêtée
par la maladie à Châteauroux, où elle ne trouva qu’un très
mauvais hôtel ; ce qu’apprenant, M. Dupin, receveur des tailles
à

Châteauroux, lui offrit un appartement chez lui, puis la

reconduisit à Paris. Enchantée du procédé, Mmc Fontaine pré­
senta Dupin à Samuel Bei'nard, lequel lui offrit en mariage sa
fille, qui devint par là Mn'° Dupin. Ajoutons que M. Dupin, avant
son mariage avec la fille de Samuel Bernard, était déjà veuf et
avait un fils, le séduisant Francueil, qui sera intime avec
Rousseau et deviendra l’amant d eM me d’Epinay (2).
(1) Il y a, clans l’ouvrage de M. Beaudouin sur Rousseau (i, 157), une erreur
singulière que je ne puis m’empêcher de relever en passant. M. Beaudouin dit :
« M“ e Dupin avait deux sœurs qui ne Ja valaient pas et dont l’une, Mmcd’Epinay,
jouera plus tard un rôle important dans la vie de Rousseau ». Mnle d’Epinay
n’avait aucun lien de parenté avec Mm” Dupin; et, puisque je suis en train de
relever des erreurs, j ’ajouterai que M. de Villeneuve-Guibert, arrière petit ne­
veu de Mme Dupin, en affirmant ( L e p o r t e f e u i l l e d e M m’ D u p i n , 3) que M111'Dupin
était née du mariage de M. de Fontaine avec M11» Dancourt est en contradiction,
non seulement avec Rousseau (« M‘”o Dupin était, comme on sait, fille de
Samuel Bernard et de Mlne Fontaine »), mais avec Mouffle cl’Angeville, qui dit
la même chose que Rousseau ( V i e p r i v é e d e L o u i s X V , 1783, i, 318).
(2) Francueil Dupin, nomme secrétaire du cabinet du roi et receveur général
des finances, devait épouser, en secondes noces une fille naturelle du maré-

�124

LOUIS DUCROS

C’est le Père Castel (que nous connaissons), qui avait intro­
duit Rousseau chez Mmc Dupin avant son départ pour Venise.
On sait quel rang tenaient à Paris, grâce à leurs prodigieuses
richesses, les fermiers-généraux : Samuel Bernard, dit Rousseau,
avait donné à Dupin, en même temps que sa charmante fdle,
« une fortune immense et la place de fermier-général » ; or cette
place devait rapporter environ 100.000 écus par an. Les fermiersgénéraux — et Rousseau va fréquenter chez eux jusqu’en 1757,
— s’ils n’appartenaient pas à la noblesse, n’avaient aucune peine
à y faire entrer leurs filles ; leurs richesses, dit Sénac de Meilhan,
devenaient la ressource des grandes familles obérées ; et, selon
Mercier, « la dot de presque toutes les épouses des grands sei­
gneurs était sortie de la caisse des fermes ».
La maison de Mme Dupin était une des plus brillantes de Paris ;
on ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs et cordons-bleus,
en même temps que les plus illustres parmi les gens de lettres.
Après qu’il lui eut présenté son ouvrage sur la musique, Rousseau
fut retenu à dîner, placé à table à côté de la maîtresse de maison,
caressé et invité à revenir souvent : il usa, dit-il, et abusa si
bien de la permission qu’il y allait presque tous les jours, y dînant
deux ou trois fois par semaine. C’est à l’hôtel Saint-Lambert
que recevait Mmc Dupin : cet hôtel, situé à la pointe de l’île SaintLouis, avait été construit au siècle passé par Le Vau, l’architecte
favori de Mazarin : le grand escalier était tout à fait majestueux
et les appartements, tous fort beaux, avaient été ornés de pein­
tures par Le Sueur et par Le Brun. « Le moindre effort d’imagi­
nation permet de reconstituer cette demeure ; car, à la différence
des appartements d’aujourd’hui, elle n’a pas besoin d’être meu­
blée pour ne pas paraître vide... Rien de plus facile aussi que de
la repeupler des hôtes qui l’habitaient ou qu’elle reçut : elle était
si bien laite pour les uns et les autres ! » (1)

chat de Saxe, Aurore, dont le fils, Dupin, fut, comme on sait, le père de
George Sand.
(1) H. Monnier : L ’art français au
Hachette, 1893, p. 240.

temps de Richelieu et de Mazarin,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

125

Celle qui recevait au dix-huitième siècle, dans cette demeure
princière, la meilleure société, Mme Dupin, avait, au moment où
elle accueillit Rousseau, 36 ans; mais, au dire de ce dernier,

«elle était encore une des plus jolies femmes de Paris». Ce qui
frappe, dans le portrait qu’a fait d’elle Nattier, c’est la grâce
piquante de la physionomie, la finesse et la douceur du regard
et du sourire et un certain air de candeur et

de chasteté qui

semble justifier l’excellente réputation dont elle jouissait selon

Rousseau et aussi, c’est tout dire, selon Mme de Deffand ellemême ; elle est sur ce portrait extrêmement séduisante.
Dès la première visite elle parut telle à Rousseau ; elle l’avait
reçu à sa toilette selon l’usage du temps. Qu’on se figure Rous­

seau, au sortir de sa « vilaine cham bre» de la rue des Cordiers,
après que le Suisse lui a ouvert la grande porte cochère, traver­
sant, non sans une émotion très naturelle, toute une file de cham­
bres luxueuses, pour arriver devant une de ces toilettes que Mercier

admire en ces termes ; « à côté d’un lit superbe, qui a l'air d’un
trône, une toilette d’or et de dentelles ; » et voici que, émargeant

de toutes ces fanfreluches, et l’accueillant de son frais sourire,
la jolie M"lü Dupin lui apparaît «les bras nus, les cheveux épars
et son peignoir mal arrangé. » Tout cela, qui lui est nouveau,
lui fait perdre la tète; un autre se serait ressaisi, une fois dans la
rue : quelle apparence, en effet, que « l a belle Madame D upin»

qui reçoit chez elle « une société si imposante », l’expression est
de Rousseau, et qu ia d’ailleurs, c’est encore lui qui parle, «u n
maintien si réservé», daigne recevoir les hommages d’un pauvre
diable Ici que lui ? Mais quand il a pris feu, rien ne l’arrête : il
n’ose pas toutefois lui dire qu’il l’aime ; car il comprend bien

que, pour parler d’amour à une Parisienne, il a encore trop l’ac­
cent savoyard ; mais il lui écrit : n’a-t-il pas un beau style, sans
parler de sa jolie figure ? Mmc Dupin fut insensible à tant de
charmes : en lui rendant sa lettre, elle le remit à sa place par
quelques mots dits très froidement et Rousseau, comprenant enfin
que Mmc Dupin différait, en certains points essentiels, de Mmc de
Warens, «renonça nous dit-il, à lui parler des yeux». Bien
qu’il nous ait habitués à ce genre d’incartades, c’est là, je crois,

�le plus bel exemple qu’il nous ail donné jusqu’ici de son incroya­
ble fatuité (1).
Un jour une grande dame de ce temps, Mmc de Montmorin,
disait à son lils : « Vous entrez dans le monde ; je n’ai qu’un
conseil à vous donner : soyez amoureux de toutes les femmes. »
C’est, on s’en souvient, le conseil qu’a donné à Rousseau le facé­
tieux Père Castel ; et Rousseau s’est empressé de le suivre :
seulement il a cette fois oublié de mesurer les distances. Si je
lais, à cette date, le compte exact (en supposant qu’il nous ait
tout dit), des femmes à qui il a fait la cour, je trouve, sans parler
de Thérèse, que Mm0 Dupin est la onzième — et il ne nous a pas
encore présenté celle qui, sous le nom de Sophie, va bientôt
incendier son cœur sous les ombrages de Montmorency I
Mmc Dupin lui tint quelque temps rigueur; il nous dit qu’elle le
lit prier par Francueil, son beau-fils, de cesser ses visites ; mais
ce qu’il ne nous dit pas, c’est qu’il lui écrivit, et à M. Dupin,
plusieurs lettres d’excuses que nous a fait connaître un descen ­
dant de Mmc Dupin, M. de Villeneuve : « Votre indulgence,
Madame, dit-il dans l’une d’elles, m’a fait rentrer en moimême, autant que votre mépris m’a touché... Daignez, Madame,
pour toute réponse, me rendre les sentiments favorables doni
vous m’aviez ci-devant honoré ; votre bonté le doit à mes
malheurs et votre équité à mon repentir». Retenons cette allu­
sion à « ses malheurs» et notons, dans une lettre à M. Dupin
la phrase suivante : « rempli de travers et de défauts, je sais
du moins les haïr : il est des retours sur nos fautes qui valent
mieux que de n'en pas avoir commis. » Nous avons là, sur le
repentir rachetant les fautes commises et supérieur même à
l’innocence, une théorie commode qui nous explique, très long-

(1) M. de Villeneuve-Guibert (Le portefeuille de Mme Dupin, 335) raconte
autrement, sans nous dire où il s’est renseigné, cette scène : « Rousseau ditil, s’était permis de faire une déclaration d’amour à Mmc Dupin, un jour qu’elle
jouait du clavecin et qu’il lui donnait une leçon de musique. Mra« Dupin se
leva et, lui disant : « Chantez-moi cela ». sortit en lui fermant la porte au
nez.» 11 me semble que la version de Rousseau est plus croVable, parce que
Rousseau dans des situations pareilles, retenu par sa timidité, ne parlait géné­
ralement pas, il écrivait ; le papier, comme on sait, ne rougit pas.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

127

temps à l’avance (elle était donc bien ancrée dans son esprit), les
aveux stupéfiants qu’il prodiguera à plaisir — et pour se racheter
— dans ses Confessions.
Le raccommodement se fit avec Mn,c Dupin, non « par un
caprice de celle-ci », comme le dit Rousseau, mais parce qu’on
se laissa toucher par les supplications (le mot n’est pas trop
fort) de Rousseau. Il écrivait, en effet, à M. Dupin, après avoir
imploré s l’indulgence de Mmc Dupin : « Il suffira que ma vue
ne lui soit pas odieuse à un certain point pour que je travaille
avec succès à devenir supportable (1). » On n’est pas plus
humble et nous n’en ferons pas un grief à Rousseau ; nous dirons
simplement que, pauvre hère à cette heure, il avait à cœur de se
faire rouvrir une maison où l’on connaissait « ses malheurs »
et où l’on était si hospitalier. Et, de fait, le fils de Mn,e Dupin
étant privé pour un temps (une semaine à peu près) de son gou­
verneur, Rousseau fut prié de veiller sur lui pendant ce court
espace de temps ; c’est, du moins, ce que nous apprennent les
Confessions, quoique, à vrai dire, dans une lettre de remercîments de Rousseau à Mmc Dupin (datée par M. de Villeneuve du
22 mai 1749 ; la date est-elle exacte ? et ne faut-il pas l’avancer de

plusieurs années ?) il semble résulter que Rousseau resta plus
longtemps qu’il ne dit auprès de M. de Chenonceaux; car il
promet de « s’attacher » à celui-ci et « qu’il trouvera en lui un
homme droit et franc qui lui dira la vérité sans aigreur et sans
flatterie ». Il n’y a pas lieu de s’arrêter à ces fonctions mal
définies, et qu’elles aient été plus ou moins durables, de Rous­
seau, auprès d’un jeune homme qui, « par sa mauvaise tête,
faillit déshonorer

sa famille ».

Le

Mémoire que présenta

Rousseau à M. Dupin « Sur l’éducation de son fils » est d’ailleurs
le même que Rousseau avait présenté à M. de Mably pour l’éduca­
tion de son fils, M. de Sainte-Marie, et que nous retrouverons
dans notre étude sur YEmile.
Voici maintenant Rousseau rentré à Paris après son séjour de
Venise : reçu, on l’a vu, chez Mmc de la Popolinière, il ne pou(1) De Villeueuve-Guibert ; Le p ortefeuille...,. p. 339.

�LOUIS DUCROS

128

vait, nous assure-t-il, se présenter chez M,no Dupin, ces deux
dames étant mal ensemble. Pourtant Thieriot, ce factotum
obséquieux, un des soupeurs les pins répandus de l’époque, et
qui avait son couvert mis dans les deux maisons hostiles, le
ramena sans peine, croyons-nous, chez les Dupin.
Francueil et Mme Dupin lui proposèrent d’être leur secrétaire :
l’avisé Rousseau accepta leurs offres, mais y mit la condition
que Francueil emploierait son crédit, avec celui de Jelyotte,
pour faire jouer les Muses galantes à l’Opéra. On a vu que Rous­
seau, par crainte d’un échec, retua son opéra ; il se consacra
tout entier à son emploi de secrétaire, car il fallait vivre: il avait
alors (s’étant mis, nous allons le voir, avec Thérèse) deux loyers
sur les bras. Il eut pendant deux ans un traitement de 8 à
900 francs,ce qui n’était pas mal alors pour un secrétaire, si j’en
juge par celte boutade de Voltaire : « Vous donnez 1.500 francs
à votre cuisinier ; c’est 1.000 francs de plus qu’à votre secré­
taire ». (Lettre à l'occasion de l’impôt du vingtième). Mercier nous
renseigne sur ce qu’on demandait alors à un secrétaire : « les
secrétaires sont des hommes qui donnent de l’esprit aux grands
et aux gens en place, esprit assez mal payé. La plume des gens
de lettres sert la judicature, la finance et le ministère : elle trace
successivement un plaidoyer, un livre économique,un mémoire,
un manifeste ». De fait, l’emploi de Rousseau ne fut pas une
sinécure : « Francueil, nous dit-il, suivait alors l’histoire natu­
relle et la chimie et faisait un cabinet (c'était la mode du temps).
Je crois qu’il aspirait à l’Académie des Sciences ; il voulait pour
cela faire un livre et il jugeait que je pouvais lui être utile dans
ce travail ».
Rousseau évidemment s’était vanté de ses connaissances en
chimie. Jadis, chez Mmc de Warens, il avait fait des expériences
chimiques et même un jour à Chambéry (le 27 juin 1737) qu’il
voulait faire de « l’encre de sympathie, la bouteille lui sauta au
visage comme une bombe » ; il crut, on s’en souvient peut-être,
qu’il allait mourir et c’est alors qu’ il lit ce testament dont nous
avons parlé.
Plus tard, en 1743 (avant son séjour à Venise) il avait com-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

129

mencé avec Francueil un cours de chimie chez Rouelle, le grand
chimiste du temps, « démonstrateur de la chaire de chimie au
Jardin du Roi ». Diderot suivra lui-même ces cours de Rouelle
qui avaient un très grand succès à Paris, où l’engouement était,
vers 1740, aux sciences naturelles. Nous savons, grâce aux
recherches de M. Théophile Dufour, que Rousseau en 1747 a
composé un volumineux traité de chimie (1200 pages manus­
crites, la valeur de trois volu m es) intitulé : «Institutions
chymiques ». C’est, selon M. Dufour, une œuvre personnelle qui
a été précédée d’un brouillon, et si cet ouvrage n’a très probable­
ment aucune valeur scientifique, il offre cependant pour nous
un double intérêt: il nous montre, d’une part, quel travailleur
acharné était Rousseau, même à l’époque (1747) où des distrac­
tions mondaines, dont je vais parler tout à l’heure, et ses
occupations chez les Dupin, semblaient devoir l’absorber tout
entier; mais surtout nous avons là un curieux échantillon de sa
prose en 1747, c’est-à-dire deux ans avant le Discours qui le
fera connaître. Or, des extraits qu’a publiés M. Dufour de
ces Institutions chymiques (Genève, brochure in-8°, imprimerie
du Journal de Genève, 1905), il ressort à mes yeux que Rousseau
a déjà ce style ferme et périodique qui caractérisera ses grandes
œuvres. Qu’on en juge par le passage suivant sur « Le méca­
nisme de la nature » :
« Nous ouvrons les yeux en naissant : nous voyons tout avant
que de rien connoîlre.et, rassassiés par une longue habitude, un
léger examen des objets sensibles a bientôt épuisé notre curiosité.
J’entends tous les hommes vanter la magnificence du spectacle de
la nature, mais j ’en trouve fort peu qui la sachent voir. Sur nos
théâtres d’opéra, l’un admire la beauté des voix, l’autre celle des
décorations, l’autre celle des actrices ; celui-ci n’écoule que
la musique, un autre ne s’occupe que du sujet, et ceux qui se
bornent à considérer les rouages, les cordes et les poulies ont
encore trop à faire, s’ils en veulent embrasser la mécanique tout à
la fois. Enfin, chacun donne son attention à un objet particulier;
rarement se trouve-t-il quelqu’un qui juge le tout sur chacune
des parties rassemblées et comparées. C’est ce qui arrive encore

9

�130

LOUIS DUCIÎOS

plus communément sur le théâtre de la nature, non pas au peuple,
car il admire sans savoir quoi, mais aux philosophes mêmes :
surchargés et comme accablés du poids de celle machine immense,
ils se contentent d’en considérer quelque ressort qui se trouve à
leur portée. Des papillons, des mouches sont capables d’épuiser
les lumières et les recherches du plus laborieux physicien. Mais
si chaque partie, qui n’a qu’une fonction particulière et qu’une
perfection relative, est capable de ravir d’étonnement et d’admi­
ration ceux qui prennent la peine de la considérer comme il faut,
que seroit-ce de ceux qui connoîtroient les rapports de toutes les
pièces et qui jugeraient par là de l’harmonie générale et du jeu
de toute la machine ? »
Je reviendrai sur ce travail de Rousseau, curieux à plus d’ un
titre, et je reprends l’histoire de ses rapports avec les Dupin.
Mmc Dupin avait,elle aussi,comme Francueil, un projet d’ouvrage,
pour lequel elle comptait utiliser les talents de son secrétaire.
Bernis nous parle de cet ouvrage assez irrévérencieusement dans
ses Mémoires : « M"|C Dupin, qui a toujours eu plus d’envie de
penser quelle n’a pensé, a travaillé dix ans pour prouver que les
hommes n’ont aucune supériorité, même corporelle, sur les
femmes. » Nous avons des fragments de ce livre, écrits par
Rousseau sous la dictée de Mme Dupin et aussi des études, dictées
sans doute de même au secrétaire, sur l’amitié, le bonheur et
l'éducation. On y lit, prises au hasard, des pensées comme
celles-ci : « L ’amitié polit les mœurs... Si la morale était plus
exactement suivie, tous les hommes s’estimeraient et s’aime­
raient... Quelquefois on se promet trop de certains amis; toutes
les fleurs ne sont pas des roses. » — Voilà donc les pauvretés que
devait transcrire, de sa plus belle main, l’homme que nous
connaissons et qui avait pour maxime que «lorsqu’on entreprend
un livre, c’est pour instruire le public de quelque chose qu’il ne
sait pas ? » Ses 800 francs d’appointement étaient vraiment bien
gagnés. Quant à nous, qui n’étudions la vie de Rousseau que
pour mieux comprendre les particularités de ses œuvres, quand
nous rencontrerons, dans son premier Discours, ses amères
invectives contre les femmes, « leur goût pusillanime » et leur

�.1KAN-JACQUES ROUSSEAU

131

fâcheuse influence sur les grands écrivains qu’elles rabaissent à
leur niveau, ne devrons-nous pas nous souvenir, comme il s’en
souvenait apparemment lui-même, des mortelles heures qu’il
avait passées à copier les étonnantes « pensées » de Mm” Dupin ?
Et, devançant les temps, j ’ajouterai que, d’avoir dû, pour vivre,
s’astreindre à un aussi pénible labeur, cela explique peut-être le
parti qu’il prendra plus tard, malgré les railleries de son
entourage, de se faire copiste de musique : cette copie-là était
moins exaspérante que l’autre.
Entre-temps il avait, il est vrai,

la consolation d’aller se

délasser à la campagne, chez les Dupin : c’est ainsi que dans
l'automne de 1747, nous le trouvons à Chenonceaux, dans ce
merveilleux château, vraie « maison

royale » ,

ainsi qu’il

l’appelle, achetée, comme on sait, par Henri II pour Diane
de Poitiers et alors propriété des Dupin. On

s’y amusait

beaucoup et on y faisait si bonne chère qu’il y devint « gras
comme un moine ». Il composait, pour l’amusement de la
société, des trios à chanter, des petits vers comme L'allée de
Sylvie, dont je parlerai plus loin et il répandit sa belle humeur
dans une comédie en trois actes, L ’engagement téméraire, qui n’a
d’autre mérite, dit-il, et il dit vrai, que beaucoup de gaîté. C’est
ingénieux et laborieux et on y lit des vers tels que ceux-ci :
Il serait fort plaisant que vous le pensassiez.
— Hélas ! et plût au ciel que vous me trompassiez

N’insistons pas et contentons-nous de dire qu’il n’a pas encore
trouvé sa voie (1).
En même temps qu’il fréquente ainsi, dans la haute finance,
chez les La Popelinière et chez les Dupin — et nous verrons
bientôt, dans un opuscule longtemps inédit, quels sentiments
éveillait dans son âme le spectacle de leurs richesses et de leur
(1) Rousseau fit en réalité deux séjours (bien qu’il n’ait parlé que d’un
seul) à Chenonceaux : l’un en 1746, l ’autre en 1747. L’Allée de Sylvie et la
première grossesse de Thérèse doivent se placer dans le premier des
deux séjours, comme l'a démontré M. Ritter (Revue d’histoire littéraire, 1900»
p. 314) ; le premier enfant de Rousseau a dû naître dans l ’hiver de 1746-47 ;
sa liaison avec Thérèse datait de l ’été 1746.

�132

LOUIS UUCROS

luxe, loules choses dont il paraît pourtant liés bien s’accom­
moder à Chenonceaux, — il se lie intimement avec quelques
gens de lettres; et cette liaison va, je crois, faire époque dans
l’histoire de sa pensée. C’est le moment où il se rencontre trois
fois par semaine au Palais-Royal, à l’hôtel du Panier-fleuri, avec
Condillac et avec Diderot (il connaitce dernier depuis 1742); il se
liera bientôt, en 1748, avec le lecteur du jeune prince héréditaire
de Saxe-Gotha, avec celui qu’il appelle dédaigneusement, quand
il le nomme pour la première fois dans ses Confessions, « le sieur
Grinnn ». On sait, en effet, qu’il deviendra plus tard sa bêle
noire ; mais alors on faisait de la musique ensemble sur le
clavecin du prince et bientôt on ne se quitta plus. L ’esprit de
Rousseau dut se développer singulièrement dans la société de
ces « philosophes » pour lesquels les lettres étaieut bien autre
chose que les belles-lettres, qu’avaient seules cultivées jusqu’alors
Rousseau, comme dans cet Engagement téméraire et dans celte
Allée de Sylvie, dont nous venons de parler. Pour ses nouveaux
amis, et surtout, pour son plus intime, Diderot, la littérature
embrassait loules les questions, philosophiques, sociales et
religieuses, qui s’agitaient aux approches de celte année 1750
qu’on peut considérer comme un tournant du xvm e siècle. A
l’époque où nous sommes, en effet (de 1744 au premier Discours
de Rousseau, 1749), les esprits vont s’émancipant de plus en
plus; l’on commence « à raisonner de tout », suivant le mot de
d’Argenson, avec la plus irrévérencieuse licence.

Justement

Diderot va être le plus fougueux démolisseur de ce temps et
Gri ni ni est, lui, une tête froide, un esprit vraiment critique,
aussi exempt que possible de toute espèce de préjugés. Rousseau
s’assied encore à la table du maître d’hôtel de la philosophie, de ce
baron d’Holbach, qui est le professeur d’athéisme du xvm c siècle;
et enfin il assiste à ces « dîners du bout du banc », chez
Ml|e Quinault où, les valets congédiés, on fait à Dieu son procès
et l’on dévoile sans barguigner les raisons d’être de la pudeur.
Tandis que, dans la société de Diderot, l’homme universel,
Rousseau s’enrichissait d’aperçus nouveaux sur toutes choses, il
refaisait sa philosophie avec Condillac, et il s’en souviendra

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

133

dans ses livres. Enfin, dans ce milieu très libre et très discoureur,
en même temps qu’il apprenait à discuter, il désapprenait son
catéchisme. Je ne me figure pas, en effet, l’hôte du baron d’Holbach
allant à la messe et s’y comportant en dévot, comme avait fait,
on s'en souvient, l’ami de Mme de Lainage sur la roule de
Montpellier; et j ’imagine que les bons pères jésuites n’auraient
plus reconnu, dans l ’ami de Grimm et de Diderot, leur fervent
disciple de Chambéry. Est-ce à dire que Rousseau soit devenu à
celte heure aussi incrédule que ses amis? nous avons deux
preuves du contraire. Dans ses Institutions chymiques (1747) je
relève une affirmation très ferme de l’existence de Dieu et un
dédain non dissimulé pour les incrédules et les athées, tels
précisément qu’étaient Diderot et ses amis. Voici le passage sur
Dieu : « Un Etre intelligent est le principe actif de toutes choses :
i! faut avoir renoncé au bon sens pour en douter, et c’est v isi­
blement perdre son temps que de donner des preuves d’une
d’une vérité si claire... » Et voici le passage sur les incrédules :
« les corps célestes se meuvent ; nous ignorons dans quoi et par
quels principes ; le soleil nous envoie chaque jour ses rayons
salutaires pour conserver sur la terre la vie et le mouvement;
sans lui tout périrait dans la nature. Mais ni le soleil, ni tous les
astres, ni tout le feu, ni tout le mouvement qui existent dans
l’univers, ne sont pas capables de produire la moindre de toutes
les plantes, ni le plus vil de tous les insectes : cet abîme de la
génération, dans lequel les philosophes se sont si longtemps
perdus, est encore aujourd’hui le désespoir des incrédules ; la
construction d’un corps organisé par les seules lois du mouve­
ment est une chimère qu’on est contraint d’abandonner à ceux
qui se payent de mots ».
Ces deux passages me paraissent très précieux parce qu’ils
confirment pleinementle fameux récit, que nous a fait Mmed’Epinay. d’un dîner chez Mlle Quinault ; ce dîner eut lieu, d’après
elle, quelques année plus tard (en 1751) ; mais il a sa place ici,
parce que les paroles qu’y prononça Rousseau et qu’a évidem­
ment transcrites avec fidélité Mme d’Epinay nous permettent
d’affirmer, ce qui est très important, que, même dans la société

�LOUIS DUCROS

134

de ses nouveaux amis, Rousseau u’a pas seulement gardé, sur
l’existence de Dieu, mais qu’il ose exprimer publiquement, des
sentiments très différents des leurs. Il convient de citer ici tout
au moins le plus important fragment de ce curieux récit : «On
servit. Les valets étaient sortis, et la porte fermée; Saint-Lambert et Duclos s’évertuèrent à tel point que je craignis qu’ils ne
voulussent détruire toute religion, et que je demandai grâce pour
la religion naturelle: «pas plus que pour les autres », m édit SaintLambert. Rousseau répondit qu’il n’allait pas jusque là, qu’il
disait avec H orace: ego sum paulo infirmior. La morale de
l’Evangile est la seule chose qu’il conserve du christianisme,
parce que c’est la morale naturelle qui constituait

ancienne­

ment tout le culte. Saint-Lambert le lui disputa bien un peu tout
d’abord;

mais laissons là la morale naturelle:

«Q u ’est-ce

qu’un Dieu, dit-il, qui se fâche et qui s’apaise ? »
Mademoiselle Quinault : Mais parlez-donc, marquis, est-ce
que vous seriez athée ?
A sa réponse, Rousseau se fâcha et murmura entre ses dents ;
on l’en plaisanta.
Rousseau : Si c’est une lâcheté que de souffrir qu’on dise du
mal de son ami absent, c’est un crime que de souffrir qu’on dise
du mal de son Dieu, qui est présent ; et moi, messieurs, je crois
en Dieu.
— Vous, Monsieur, qui êtes poète, dis-je à Saint-Lambert,
vous conviendrez avec moi que l’existence d’un être éternel, tout
puissant, souverainement intelligent, est le germe du plus bel
enthousiasme. — J’avoue, me répondit-il, qu’il est beau de voir
ce Dieu incliner son front vers la terre et regarder avec admira­
tion la conduite de Caton. Mais, Madame, cette notion est,
comme beaucoup d’autres, très utile dans quelques grandes
têtes, telles que Trajan, Marc-Aurèle, Socrate ; elle n’y peut pro­
duire que l’héroïsme ; mais c’est le germe de toutes les lobes. —
Messieurs, dit Rousseau, je sors, si vous dites un mot de plus. »
En effet Rousseau s’était levé et très sérieusement voulait fuir
lorsqu’on annonça le prince de ***)&gt; (1).
(1) Mém. de Mme d’Épinay, 1, 379.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

135

On le voit, s’il y a apparence que Rousseau, dans la société
des Diderot, des d’Holbach et des Saint-Lambert, a cessé d’être
catholique, il est certain qu’il n’a pas cessé d’être déiste ; et ce
déisme, que j ’aurai l ’occasion de préciser plus tard, qnand il
l’exposera dans ses œuvres, on peut dire dès maintenant qu’il est
très sincère. Il n’y a pas lieu, par exemple, de se demander si
Rousseau, quand il dit qu’il croit en Dieu, est sérieux ou se
moque de nous, — ce qu’il est parfois permis de se demander
quand Voltaire nous entretient de son divin horloger, voire
même quand il lui érige une chapelle. Mais il y a plus : en par­
lant comme il vient de faire chez Mlle Quinault, Rousseau s’est
exposé à faire rire les convives à ses dépens et j ’ai le droit d’en
conclure qu’il n’a pas peur du ridicule : or c’est là, pour tout
homme de talent, une très grande force, surtout, et ce sera pré­
cisément le cas de Rousseau, quand cet homme a des idées sin­
gulières à exprimer et que son genre de talent est essentielle­
ment oratoire. Pour le véritable orateur, en effet, le ridicule ne
doit pas exister ; un homme n’est éloquent, c’est-à-dire forcé­
ment un peu emphatique et outré, qu’à la condition de ne pas
se préoccuper des rieurs : Rousseau ne se serait pas livré à tous
ses emportements oratoires, ce qui veut dire : il n’aurait pas
écrit les trois quarts de son œuvre si, par exemple, il avait eu
peur de faire rire Voltaire.
C’est par Francueil que Rousseau fit la connaissance d’une
femme qui va jouer un grand rôle dans sa vie, Mme d’Epinay.
M110 d’Esclavelle avait épousé son cousin, M. d ’Epinay, fils de
Lalive de Bellegarde, fermier général. Ce dernier avait encore un
fils, M. de Jully et une fille que Rousseau devait rendre célèbre,
Mme d’Houdetot. Mme d’Epinay était alors la maîtresse de Fran­
cueil : «elle était positivement laide, nous dit d’elle la petite
fille de Francueil, George Sand, mais elle avait beaucoup de
physionomie. » C’était une femme charmante et une délicieuse
amie. Elle invita Rousseau, qui l’intéressait beaucoup, à l’aller
voir à la Chevrette, une des propriétés que possédait M. de Bellegarde au-dessus de Montmorency ; ( i l en avait deux autres voi­
sines : la terre d’Epinay, à une heure de Saint-Denis et la Bri-

�136

LOUIS DUCROS

che, près de Deuil). Rousseau trouva à la Chevrette (1748) une
société très gaie : M. deBellegarde, Mme d’Esclavelles, Francueil,
Mme de Maupeou et une amie de M"10 d’Epinay, Mlle d’Ette.
On y joua l’Engagement téméraire, de Rousseau, lequel fut nul
comme acteur : il avait étudié son rôle six mois et il fallut le lui
souffler d’un boni à l’autre : il nous a déjà appris qu’il avait
une très mauvaise mémoire.
Ainsi, après Chenonceaux, le voici à la Chevrette ; il est déci­
dément l’hôte des châteaux. Nous avons ici, je crois, un Rous­
seau qu’il faut saisir au passage et tenter d’esquisser, car il ne
sera pas longtemps ce qu’il est certainement à cette heure : un
Rousseau presque mondain, qui s’efforce d’être aimable et qui
est même quelque peu obséquieux. Non qu’il se soit défait
complètement (il y perdrait, même ici), de sa gaucherie et de
son «ourserie» ; mais, pour le moment, il fait plutôt patte blan­
che : il faut bien se faire accepter par cette société brillante, où
il ne figure que comme secrétaire de Francueil. En même temps,
du reste, qu’avec Mmc d’Epinay, il se lie avec Mme de Créqui et
Mmc de Chenonceaux comme il se liera plus tard avec quelques
unes des plus grandes dames du dix-huitième siècle. Nous aurons
alors le bataillon sacré des dévotes de Rousseau et il me paraît
intéressant de rechercher, pendant que nous l’étudions dans ce
cercle mondain de la Chevrette, par quoi il a su plaire aux fem­
mes de son temps.
Remarquons d’abord qu’à l’époque où nous sommes il n’est
pas encore célèbre ; ce n’est donc pas le prestige de l’écrivain qui
lui a valu les amitiés féminines dont je parlais tantôt ; c’est
bien ici à l'homme même que vont la curiosité et la sympathie :
mais en quoi donc ce Genevois assez mal dégrossi, et, en tous
cas, très peu parisien, peut-il intéresser ces grandes dames ? Il
y a d ’abord sa figure : était-il beau, était-il laid ? «lo rsq u ’il a
parlé et qu’on le regarde, dit Mmc d’Epinay, il paraît jo li ; mais
lorsqu’on se le rappelle, c’est toujours en laid. » Et voici le
témoignage de M"c d’Ette : « il est certain qu’il est laid, quoique
Mme d’Epinay le voie joli. » Ces deux jugements s’accordent en
somme en un point: M"° d’Ette parle de Rousseau absent et

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

137

Mffcd’Epinay se représente aussi Rousseau absent et à toutes deux
il apparaît positivement laid. D’où vient donc que, lorsque
Mlle d’Ettele regarde, elle le trouve jo li? c’est que la physionomie
de Rousseau est parlante : « il a le teint brun et des yeux pleins
de feu animent sa physionomie. »

Ces yeux, enthousiastes et

passionnés, attiraient et retenaient l ’attention : on croyait y lire
les orages d’une vie romanesque et aventureuse, et insensible­
ment on le questionnait sur son passé. Cette transition, du phy­
sique au moral de Rousseau, et de sa personne à son histoire, je
la saisis dans ces mots que Mn,e d’Epinay prête à M i1g d’Ette :
« On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce
n’est pas peu. J’espère que nous la saurons un jour. Nous pré­
tendions hier, la petite Maupeou et moi, qu’à nous deux nous la
devinerions. Malgré sa figure (laide), ses yeux disent que l’amour
joue un grand rôle dans son roman. — Non, lui dis-je, son nez
me dit que c’est la v a n ité.— Eh bien ! l’un et l’autre, a Parfai­
tement : on ne saurait dire s’il est plus vaniteux que passionné
ou l’inverse. (1)
Rousseau, lui, ne demandait qu’à répondre à ceux et surtout à
celles qui l’interrogeaient sur son passé, et à raconter son histoire.
Il la racontait à sa manière, de façon à intéresser, à attendrir
surtout ses belles questionneuses ; il se livrait, se confessait à
elles; c’était le meilleur moyen de loucher leur âme, rien n’intcressant une femme comme l ’histoire d’un cœur d’homme, de
ses malheurs, de ses passions ; or Rousseau, même sans broder,
avait largement de quoi satisfaire leur curiosité et gagner leur
sympathie. Qu’on lise

ceci qu’il écrivait déjà à Lyon pour

remercier et intriguer à la fois une dame, que sa physionomie
avait intéressée : a Vers pour Mme de Fleurieu qui, m’ayant vu
dans une assemblée, sans que j ’eusse l’honneur d’être connu
d’elle, dit à M. l ’Intendant de Lyon que je paraissais avoir de
l’esprit et qu’elle le gagerait sur ma seule physionomie :
(1) Mmo Macdonald {J.-J. R. A nem sludi] in criticism 1006) estime que c'est
M,lls d’Epinay qui a dit elle-même ce qu’elle a mis perfidement dans la bou­
che de Mlle d’Ette ; je veux bien, encore que le mot qu’elle aurait prêté à
M110d’Ette s’accorde assez bien avec ce que nous dit Rousseau de « cette amie
de M1"* d’Epinay, qui passait pour méchante. »

�138

LOUIS DUCROS

Déplace par le sort, trahi par la tendresse,
Mes maux sont comptés par mes jours,
Imprudent quelquefois, p e rs é c u té to u jo u r s , (déjà en 1740!)
Souvent le châtiment surpasse la faiblesse.

Voit-on comme il excite la curiosité par des allusions vagues
à ses malheurs, par des demi-confessions qu’il ne demande qu’à
compléter pour se l'aire plaindre et, s’il se peut, consoler.
La curiosité une fois éveillée, il racontait, comme il savait le
faire ; il n’avai t pas seulement ce talent de conteur et de coloriste
que révèlent ses Confessions, mais quelque chose déplus qu’on ne
voit pas dans ses livres : l’accent ému et le geste inspiré. Voyezle causant à la Chevrette en rase campagne avec Mmc d’Épinay.
Il s’agit encore de l’existence de Dieu que Saint-Lambert avait
niée chez Mllc Quinault ; Mme d’Épinay trouvait Saint-Lambert
« le plus fort ». Et Rousseau de répliquer : « Madame, quelque­
fois, au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux,
ou au milieu des ténèbres de la nuit, je suis de son avis. Mais
voyez cela, dit-il en montrant d’une main le ciel, la tête élevée et
avec le regard d’un inspiré. Le lever du soleil, en dissipant la
vapeur qui couvre la terre et en me montrant la scène mer­
veilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de
mon esprit... » ( Mém. I, 394). Et ce début d’une lettre publiée
par MM. Perey et Maugras, d’après le manuscrit de Mme d’Épinay:
« Nous avons fait aujourd’hui une promenade délicieuse. C’est
par dessus tout une conversation que j ’ai eue avec Rousseau,
qui m’a enchantée... Et la simplicité avec laquelle Rousseau
conte ses malheurs ! j ’en ai encore l’âme attendrie ». (Jeunesse de
Mme d’Épinay, 265).
Adroit à entretenir et à raviver, par sa parole ardente et ses
captivants récits, cet intérêt de curiosité qu’avait éveillé sa physio­
nomie à la fois intelligente et « bizarre », il s’insinuait peu à peu
dans le cœur des femmes (il avait fait vraiment la conquête de
Mm° d’Épinay), grâce à un autre don qu’il avait au suprême degré :
le don de s’intéresser à elles, à leur vie intime et à leurs souffrances
cachées. Des lettres de lui, postérieures, il est vrai, à cette époque
(mais il importe peu), sont pleines de conseils et de consolations

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

139

à l’adresse de femmes qui, ayant lu ses livres, se sont prises
d’affection pour sa personne et quile consultent en des situations
graves ou délicates. Mais déjà, avant la gloire, à l'époque même où
nous sommes, il a le talent de témoigner aux femmes celte tendre
sympathie qui provoque leurs confidences et semble demander
leur amitié. Il est lui-même d’ailleurs très féminin et très senti­
mental, de caractère et d’éducation ; son père, en effet, était-il
autre chose qu’une femme sensible et n’est-ce pas une femme
qui s’est chargée de son éducation? Et remarquez, toutes ses
œuvres en témoignent, qu’il s’intéresse vivement à tout ce qui
fait la vie d’une femme; le bonheur domestique, les soins du
ménage ( Nouvelle-Héloïse), l ’éducation des enfants ( l’Em ile) et
enfin, et par dessus tout, à ce qui est, particulièrement au
x v iiic siècle et chez les désœuvrés qu’il fréquente alors, la grande

affaire, je veux dire : l ’amour. Éternel amoureux lui-même, il a
déplus, on le voit, tout ce qu’il faut pour être comme le directeur
et l’ami des femmes. Justement, au moment précis où nous
sommes, il est le confident de deux femmes et même, notez ce
point, de deux rivales : l ’une est Mme Francueil, l’épouse délaissée :
« Je consolais de mon mieux cette pauvre femme » ; l’autre est
Mme d’Épinay, l ’amante, qui s’avise même de lui donner une
lettre pour Francueil. Rousseau se révolte, mais, « sans perdre
l’amitié et la confiance » de Mme d’Jipinay. Et il manœuvre si bien
dans « des relations orageuses entre ces trois personnes qu’il a
à ménager » que, non seulement elles lui confient leurs secrets,
mais il ne cache pas à l ’une des deux femmes l ’attachement qu’il
a pour l’autre.
El enfin, dernière séduction, la plus imprévue à la fois et
la plus irrésistible : tous ces hommes qu’il coudoyé, dans ces
châteaux de Chenonceaux et de la Chevrette, sont des hommes
du monde : ils tournent avec la plus grande aisance un compli­
ment et un madrigal, et rien ne leur est plus familier que les
formulés de la galanterie. Rousseau est brusque et fruste ; tantôt
emporté et tantôt rêveur, il est parfaitement déplacé dans un
salon. Quand il veut être aimable, il est gauche, et, s’il veut faire
un compliment, le compliment est outré, quand il n’est pas

�140

LOUIS DUCROS

impertinent, ou même grossier. « Il est complimenteur sans être
poli », dit de lui Mrac d’Épinay. Mais précisément cette attitude
si singulière et presque baroque a quelque chose de piquant
et de nouveau, donc d’extrêmement intéressant, pour ces esprits
blasés et, par moments, excédés des fadaises mondaines et
des belles manières : ce qui devait le perdre le sauva, lui créa
comme une originalité savoureuse ; on lui sut gré de n’être pas
comme tout le monde. Il était homme à s’en apercevoir tout
de suite et l’on sait s’il tirera parti de ses singularités ; mais
quelqu’intérêt qu’il ait eu plus tard à les exagérer et à les étaler,
il faut dire d’abord qu’elles tenaient, et j ’y reviendrai plus loin,
au fond même de sa nature; dès maintenant, et sans le faire
exprès, il n’est pas comme les autres. Or si, de se singula­
riser, cela est fait pour agacer les hommes qui ne supportent pas
qu’on soit aulrement qu’eux, c’est encore plus fait pour intéresser
et allacher les femmes, qui honorent volontiers de leurs faveurs
ces êtres à part quelles se piquent de deviner et quelles se font
un mérite de conquérir. Sous son enveloppe rugueuse, et sous ses
manières, gênées et guindées à la fois, de timide orgueilleux, les
femmes n’avaient aucune peine à discerner que, s’ il les fuyait ou
se donnait l’air de les fuir, c’était parce qu’elles l’impression­
naient beaucoup ; et peut-être, dans ce séjour à la Chevrette,
lisait-il à quelqu’une d’entre elles ces vers qu’il a composés vrai­
semblablement vers cette époque et qui sans doute ne sont
pas bons : mais le ton dont il les lisait et toute sa manière d’être,
tour à tour contrainte, et fougueuse par accès, en devaient
être un assez piquant commentaire :
VERS SUR LA FEMME
Objet séduisant et funeste,
Que j ’abhorre et que je déteste,
Toi que la nature embellit
Des ornements du corps et des dons de l’esprit ;
Qui de l’homme fais un esclave...
Toi, dont le front doux et serein
Porte le plaisir dans nos fêtes,
Toi qui soulèves les tempêtes

�JEAN-JACQUES UOUSSEAU

141

Qui tourmentent le genre humain,
Être ou chimère inconcevable,
Abîme de maux et de biens,
Seras-tu donc toujours la source inépuisable
De nos mépris et de nos entretiens ?

Il est trop clair qu’on ne « méprise » pas, quoi qu’il en dise, ce
dont on parle avec tant de chaleur et de colère à la fois.
On me pardonnera d’avoir insisté sur ce qui faisait, je crois,
de Rousseau, un être singulièrement intéressant pour les femmes;
je voulais essayer d’expliquer par là comment il s’est fait que des
femmes du monde comme M,nc d’Épinay et même de très grandes
dames, comme la maréchale de Luxembourg, ont eu pour lui
une très tendre amitié, dont elles lui donneront parfois des
preuves touchantes. Mais, avant de devenir l ’hôte de ces dames,
Rousseau s’est lié avec une femme d’une toute autre condition,
qu’il est temps de présenter au lecteur.
C’est pendant qu’il était en train de composer les Muses
Galantes (vers 1744) que Rousseau fit la connaissance de Thé­
rèse Le Vasseur. Fille, à ce que disent les Confessions, d’un
ancien ollicier de la Monnaie d’Orléans

sans fortune,

elle

avait été engagée pour travailler dans cet humble hôtel SaintQuentin où Jean-Jacques était retourné à son retour de Venise.
Comment se fil la liaison? d’une façon bien honorable pour
Rousseau, si nous en croyons les Confessions : Thérèse était
timide ; on la taquina à table, Rousseau prit sa défense; « i l
devint, dit-il, hautement son champion. » Il la protégea donc —
et lui lit un enfant. Il est très facile d’imaginer comment Rous­
seau devint l’amant de Thérèse. Il avait, nous le savons, un tem­
pérament de feu, mais il était très gueux à celte époque et c’est
même pour cela et non pas (quoi qu’il le dise), pour mieux
travailler, qu’il était retourné à son « vilain hôtel de la rue des
Cordiers. » Or justement Thérèse, si j ’ose m’exprimer ainsi,
pouvait lui faire crédit : elle se suffisait et même elle nourrissait
son père et sa mère. Elle avait, de plus, celle douceur du regard
et celte simplicité de manières qui étaient faites pour toucher
Jean-Jacques. « Elle crut voir en moi, dit avecaplomb Rousseau,
un honnête homme ; elle ne se trompa p a s .» J’allais ajouter

�142

LOUIS DUCROS

qu’alors elle fut vile détrompée ; mais en réalité « le cœur tendre
et honnête » de Thérèse n’était pas lonL à fait neuf, puisque la
« naïve » enfant avait déjà commis une faute, fruit, il est vrai, et
nous nous y attendions, « de son ignorance et de l’adresse de son
séducteur ». Quand elle en fit l’aveu à Rousseau les larmes aux
yeux, Rousseau poussa un cri de joie : il avait imaginé à ses résis­
tances et à ses pleurs une toute autre cause ; il croyait que Thé­
rèse ne voulait pas faire courir des risques à la santé de Son
amant. Trop heureux donc d’avoir mis la main sur une fille
«. saine », il s’empressa bien vite et cette impatience est, je crois,
le fin mot de l’histoire, de « donner un successeur à maman ».
Seulement, tandis que « maman » l’avait hébergé, il va être
obligé d'installer à ses frais Thérèse à l’hôtel du Languedoc, et
même de s’y installer avec elle ; car, ce qui n’avait été d’abord
qu’un « amusement » pour lui, était devenu bien vile « une
habitude » ; plutôt donc que de traverser tout Paris pour aller
voir sa maîtresse, il alla loger rue Grenelle Saint-Honoré ; il y fut
visiLé, plus souvent qu’il n’eût souhaité, par « le lieutenant crimi­
nel », (c’est la mère Le Vasseur qu’on appelait ainsi à cause de
son humeur grondeuse), et par le père LeVasseur, autre bouche
à nourrir. Pour surcroît d’ennui, Rousseau avait une nouvelle
crise d’une maladie mal définie et dont nous essaierons plus tard
(puisqu’il le faut), de disserter d’après les médecins qui s’en sont
occupés. D’ailleurs il se rétablit bien vite de sa crise, et, ayant
été volé, le 25 décembre 1751, il fit comme Diogène, lorsqu’il
constata qu’il pouvait fort bien se passer, pour boire, de son
écuelle. Le linge du petit ménage était fort beau : la lingère
Thérèse y avait sans doute pourvu; Rousseau, qui songeait

à

réformer son train de maison, et à le réduire au strict nécessaire,
supporta philosophiquement la perle de ses chemises fines et de
ses manchettes brodées et trouva que « la douceur de la vie privée
et domestique le dédommageait de tout ». Pour parler ainsi,
qu’avait-il donc trouvé en Thérèse ?
De rattachement, cela n’est pas douteux, et même l’attache­
ment d’un chien fidèle, puisque Thérèse le suivra sans mur­
murer dans toutes ses pérégrinations ; quelque mal qu’on ail

�JEAN-JACQUES UOUSSEAU

143

dit de Thérèse, il est, je crois, impossible de contester la cons­
tance de son affection pour Rousseau. Un autre point, sur lequel
les biographes sont bien obligés de s’accorder, puisque c’est le
témoignage de Rousseau qui les met d’accord, c’est l’ignorance
crasse et la bêtise invraisemblable de Thérèse : Rousseau mit
plus d’un mois à lui faire connaître les heures et ne put jamais
lui apprendre l’ordre des douze mois de l’année. Une union si
disproportionnée a révolté bon nombre d’historiens : je ferai
seulement remarquer que, s’il fallait s’indigner contre tous les
écrivains qui n’ont pas épousé, voire de la main gauche, des
femmes instruites et dignes d’eux, l ’hisLorien de la littérature ne
pourrait pas décolérer. Brockerhoff estime (I, 260) que Rousseau
était, en cette affaire, le meilleur et même le seul juge de ce qui
lui convenait le mieux : à la bonne heure ! et si, à ce faux
ménage Rousseau a trouvé son compte, comme il le prétend
dans ses Confessions (nous verrons d’ailleurs que son bonheur
ne fut pas, de son propre aveu, sans nuages), c’est tant mieux
pour lui et nous admettrons pour le moment, puisqu’il le dit,
que « par Thérèse il vécut h eu reu x »; tout au plus pourrionsnous constater, après ce qu’il nous a dit lui-même de Thérèse,
qu’il se contentait de peu, semblable à son ami Duclos à qui il
ne fallait, pour le combler, « qu’un peu de fromage et la pre­
mière venue. » Ainsi encore (pour le comparer à un autre de ses
contemporains), Clairault avait pris chez lui une demoiselle,
parce que, ainsi s’exprime Morellet, « en homme laborieux, il
voulait avoir sous la main les choses dont il avait besoin. »
Mais la question n’est pas là, du moins celle qui intéresse l’his­
torien de la littérature. Il importe peu en somme que Rousseau
ail eu plus ou moins de satisfaction à vivre avec Thérèse ; mais
ce qui importe beaucoup, c’est l ’influence que Thérèse a pu
avoir sur sa destinée ; et cela importe d’autant plus que Thérèse
a été très intimement mêlée à tous les événements de sa vie.
Un mot de Jean-Jacques dans les Confessions suffirait au
besoin à nous ouvrir les yeux sur l ’importance du rôle qu’a dû
jouer Thérèse auprès de lui : «E n Suisse, dit-il, en Angleterre,
eu France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce

�144

LOUIS DUCROS

que je ne voyais pas moi-même; elle m’a donné les meilleurs
avis à suivre, elle m’a tiré des dangers où je me précipitais
aveuglément ». On voit ce que fut Thérèse pour Rousseau et
l ’intérêt qu’il y a pour nous à connaître son caractère : mais ici
commencent les difficultés.
Nous ne pouvons, cela va de soi, nous en tenir absolument à
ce que nous dit d’elle son amant; et, d’autre part, ceux qui nous
ont parlé d’elle pour l’avoir connue sont, la plupart, des juges
trop prévenus contre elle, comme Diderot, Griinm et Mmc d’Epinay. Quant aux biographes de Rousseau, ils ont à peu près
unanimement accablé Thérèse de leur mépris, mais ils ne se
sont pas inquiétés de nous démontrer par des faits pourquoi
Thérèse leur semblait si méprisable. Senebier déjà, dans son
Histoire littéraire de Genève (1786, t. ni, 270) écrivait ceci : « Rien
ne contribua davantage à troubler la tranquillité de Rousseau
que l’empire de Thérèse Le Vasseur sur son esp rit... Comme si
elle eût été jalouse de Rousseau, elle repoussait tous ceux qui
pouvaient lui plaire; et lorsque Rousseau ne les écartait pas,
elle les empêchait de revenir par des refus constants et invinci­
bles. Plusieurs amis de Rousseau ont eu, à ce qu’ils m’ont dit,
la démonstration de ce procédé ; ainsi ceux qui n’ont pas péné­
tré ce mystère ont attribué mal à propos à Rousseau les bizar­
reries de sa femme ». Senebier ne nomme pas « ces amis » de
Rousseau ; et quels amis a donc eus Rousseau, qui ne soient
devenus ses ennemis et leur témoignage est-il donc recevable ?
Musset-Pathay (n, 198), à son tour, écrit : « Nous sommes per­
suadé que Rousseau dut à Thérèse la plus grande partie de ses
malheurs..., son humeur chagrine... » Mais Musset-Pathay ne
prouve pas qu’il ait raison d’être persuadé de toutes ces choses.
Les biographes, qui sont venus après ces deux auteurs, n’ont
guère fait que répéter, sous d’autres formes, des accusations ou
même des malédictions sans preuves à l’appui.
Le dernier et le mieux informé des Rousseauistes, M. Rittcr,
a protesté récemment contre des jugements si sévères et si peu
motivés ( Revue des Deux-Mondes, septembre 1897). Mais son
plaidoyer en faveur de Thérèse ne nous paraît pas convaincant.

�145

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Que Thérèse, en effet, comme le dit M. Ritler, se soit « acquittée
à merveille de son double emploi de femme de chambre et de
cuisinière » ; que, par exemple, la femme de chambre ait tenu
liés proprement la maison de Rousseau, comme l’atteste, en
effet, Bernardin de Saint-Pierre; et que la cuisinière comme
nous le raconte aves enthousiasme d’Escherny, ait servi aux
invités de Rousseau « de succulents légumes et des gigots de
mouton parfaitement rôtis », cela m’intéresse aussi peu que
si l’on m’assurait

que Thérèse,

en sa qualité de lingère,

devait très bien raccommoder les chaussettes de Jean-Jacques ;
car tout cela ne m’apprend pas ce que je voudrais savoir : le rôle
de Thérèse dans la vie de Rousseau. Ce rôle, M. Ritter n’y croit
pas : « On accuse Thérèse, dit-il, d’avoir sourdement aigri
Rousseau, de lui avoir monté la tête et de l’avoir brouillé avec
celui-ci ou avec celle-là ; vagues reproches qui s'évanouissent ou
se dissipent presqu'entièrement,quandon étudie de près chacun des
épisodes de la vie de Rousseau. » C’est bien ce que je compte faire,
conformément à la méthode suivie jusqu’ici ; et c’est pourquoi
notre jugement sur Thérèse se formera à mesure que nous la
verrons à l’œuvre, et peut-être alors serons-nous conduits à la
juger tout autrement que M. Ritler qui, pareil à l’auteur des
Confessions, s’est fait si galamment son « champion ».

10

�LOUIS DUCROS

146

CHAPITRE VII
L E DISCOURS SUR LES SCIENCES E T LES AR TS

Nous voici arrivés au Discours de Dijon : pour le

bien

comprendre et l’apprécier à sa juste valeur, il nous faut jeter un
rapide coup d’œil sur les écrits de Rousseau antérieurs à ce
Discours. Si j ’ai différé jusqu’ici l’examen de ces premiers écrits,
c’est parce qu’ils ont été pour Rousseau, j ’espère le démontrer,
un acheminement au Discours de Dijon ; ils doivent donc en
être, pour le critique, la préface naturelle.
Sans doute ces premiers essais sont intéressants par euxmêmes, puisqu’ils sont de Rousseau, et qu’ils nous montrent ses
lents progrès dans cet art d’écrire qu’il a appris louL seul: mais
ce que nous leur demanderons avant tout, c’est de nous renseigner
sur la tournure d’esprit de Rousseau, sur les idées qui le hantent
ou les chimères qu’il caresse avant d’écrire son premier Discours ;
car si nous arrivons à bien connaître ses façons de penser avant
1749, date de ce Discours, peut-être pourrons-nous mieux
répondre qu’on ne l’a fait jusqu’ici à certaines questions capitales
que soulève, non seulement le Discours de Dijon, mais l’œuvre
entière de Rousseau.
Parcourons donc, il en vaut la peine, ces premiers écrits de
Jean-Jacques, en n’insistant d’ailleurs que sur les fragments qui
auront quelque chose d’intéressant ou d’important à nous révé­
ler. Aux divers fragments, déjà indiqués ailleurs, ajoutons d’abord
un exercice de style, la traduction d’une ode latine qu’un proBibliographie : Confessions P. II, L. VIII, Quatre lettres à M. de Maleshcrbes.
— Diderot : Œuvres t. III. — Marmontel : Mémoires — Brunetière i Évolution
de la poésie lyrique, 1891, t. I ; Éludes critiques, t. III. — Maugras : Voltaire
cl Rousseau, 188(i. — Jules Lemaître : Jean-Jacques Rousseau, 1907.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

147

fesseur de rélhorique de La Roche, Jean Puthod, avait composée
sur le mariage du roi de Sardaigne et de Savoie, Charles-Emmamiel III avec Elisabeth-Thérèse

lille

du duc de Lorraine,

Léopold (1737). Ce n’est évidemment là qu’un exercice d’écolier,
amusant à noter au passage, parce qu’il est piquant de voir le
futur auteur du Contrat social s’exercer dans l’art d ’écrire par un
épilhalame en l ’honneur d’un mariage royal. Nous trouvons de
lui l’année suivante (1738) un travail qui ne nous surprend pas
moins, puisqu’il est relatif à une question purement scientifique;
c’est un article inséré dans le Mercure sous ce litre : «Réponse
au Mémoire anonyme intitulé : si la terre que nous habitons est
une sphère. » Voilà une nouvelle preuve qu’à Chambéry et aux
Charmettes (où il était alors), il n’a pas passé son temps, comme
le veut la légende, à se laisser caresser et choyer, mais à travail­
ler comme il n’avait jamais fait jusque là ; il s’intéresse même,
on le voit, aux questions scientifiques el, avec la suffisance que
nous lui connaissons, il aborde et tranche une de ces questions
el, tandis que le Mémoire qu’il discute était anonyme, il signe,
lui, sa réponse au Mémoire, car on lit, au bas de son article : Rous­
seau, Chambéry, 20 septembre 1738.

M’estimant moins savant

que Rousseau, j ’ai demandé à un professeur de la Faculté des
Sciences de Marseille ce qu’il fallait penser de l’article du
Mercure ; le jugement de mon collègue n’est pas favorable à l’au­
teur : «Rousseau ne dit rien de remarquable au sujet de la cour­
bure de la terre et sa lettre ne valait

pas l’honneur d’être

imprimée ; au surplus, je ne me flatte pas de bien saisir ce
qu’il veut dire, en admettant qu'il l’ait su lui-même, ce qui me
paraît douteux. » Cela dut lui paraître douteux à lui-même, JeanJacques, car il délaisse aussitôt les sciences pures pour se tour­
ner vers ce qu’on appelait alors les belles-lettres el, après avoir
composé en 1738 ou 39, aux Charmettes, un opéra-tragédie,
Iphis et Anaxarète qu’il eut, dit-il, le bon sens de jeter au feu —
et nous ne pouvons que l’en louer, à en juger par le fragment
que, paraît-il, les flammes ont épargné — , il écrit sa pièce de
vers intitulée Le Verger des Charmettes. Ce n’est pas en 1737,
connue le veut Musset-Palbay, que Rousseau composa le Verger

�148

LOUIS DUCROS

puisque c’esl seulement en 1738 que Mme de Warens s’installa
aux Cliarineltes. Il est probable que le Veiger était destiné à être
montré au roi, Charles-Emmanuel III, en même temps qu’une
demande de pension adressée par Rousseau au gouverneur de
Savoie (1). Or Rousseau parle de ce Mémoire dans une lettre à
M",e de Warens du 3 mars 1739 ; si donc le Verger est de cette
année-là, Rousseau, quand il l’écrivit, avait 27 ans.
Ce Verger des Charmettes nous apprend plusieurs choses :
d’abord, que Rousseau n’a pas reçu du ciel l’influence secrète ;
il n’a pas le coup d’aile qui fait le poète et on peut dire de lui ce
qu’on disait alors de Lemierre :
Même quand l’oiseau vole, on sent qu’il a des pattes.

Il y a sans doute, en lui, un vrai poète, mais c’est, comme chez
Chateaubriand, un poète en prose qui ne se révélera que plus
tard. Pour le moment, son idéal c’est Voltaire :
___ et toi, touchant Voltaire,
Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

Voltaire, en effet, restera son modèle tant qu’il n’aura pas
l’idée, et celte idée lui viendra lard, qu’il peut y avoir en litté­
rature une autre manière de penser et d’écrire, un autre style
enfin, que celui de l’auteur de la Ileniade et de Zaïre, de cette Zaïre
qui sera toujours pour lui « la pièce enchanteresse » ; il tâchera
donc d’imiter de son mieux son modèle et de « lui plaire »,
comme il le lui dira plus tard (dans la première lettre qu’il lui
écrira, en 1745), jusqu’au jour où il aura conscience de son génie
et de son originalité et que, de disciple, il deviendra le rival et
l’ennemi de l’auteur du Mondain.
Heureusement pour lui, il ne s’obstinera pas longtemps à
rimer en dépit de Minerve ; mais, au lieu de convenir, quand il
éprouvera le besoin de publier ses mauvais vers, qu’il n’est pas
né poète, — sa vanité ne trouverait pas son compte dans cet
(1) Voir, sur ce point, Mugnier, page 180, note. Voir aussi Annales J -J.-lt.
169. La première édition porte : « Le Veiger de Madame la baronne île
Warens à Londres, chez Jacob Tomson, 1139, in 8» (156 vers) ; trois ans après,
elle a 232 vers dans une deuxième édition.

Il,

�149

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

aveu — il fera précéder ses poésies d’un Avertissement où il
explique, avec assez d’embarras, que c’est ici l’ouvrage de son
cœur, non de son esprit, une espèce « d’enthousiasme impromptu
dans lequel il n’a guère songé à briller ». Il n’y a pas seulement
songé, il y a peiné, et c’est surtout ce qui fait que ses vers ne
valent rien. Quant aux fautes qu’on y pourra relever, « elles font
assez voir qu’il n’était pas fort empressé de la gloire d’être un
bon poète ». Au reste, on ne le trouvera jamais « occupé à faire
des vers galants ou de ces sortes de choses qu’on appelle des jeux
d’esprit » — c’est la poésie légère qu’il veut dire, cette poésie où
excellait son maître Voltaire ; bref, ne pouvant cueillir les
raisins, il les trouve trop verts et bons pour les petits esprits.
Une autre chose à noter dans cette poésie, c’est la variété de
ses lectures (nous en avons parlé plus haut), laquelle nous
explique la variété même de ses premiers essais et de ses œuvres
en général. Rousseau, nous l’avons dit, n’était pas l’ignorant que
certains auteurs se sont imaginé ; il avait beaucoup lu et, comme
il lisait seul, le crayon à la main, résumantses lectures et y réflé­
chissant longuement, certaines des théories qu’il développera
plus tard, il les devra à ses souvenirs aussi bien qu’à ses médi­
tations.
Et enfin, voici une dernière remarque, et de très grande consé­
quence, que je désire faire sur ce Verger des Charmettes ; je crois
distinguer, dans cette poésie, deux courants d’idées qui se croi­
sent, et comme deux inspirations quî se contrarient: d’une part,
le désir, très légitime, de montrer ses talents ( « on me connaît
assez»); l’ambition, soit de marcher un jour sur les pas du
« touchant V oltaire» ou de « l’aimable H orace»; soit de devenir,
qui sait ? un philosophe sur les traces « de Locke

ou de

Descartes », ou un moraliste célèbre, comme ce Montaigne et ce
La Bruyère « qu’il porte partout avec lui ». Et tout cela s’appelle
l’amour des lettres et l’ambition littéraire ; et s’il n’y avait que
céda dans le Verger, il ne vaudrait pas la peine de le relever, tant
ces aspirations et ces sentiments sont naturels chez un débutant.
Mais il y a, dans cette poésie, tout autre chose et presque le
contraire et c’est cette autre chose qn’il me parait très important

�150

LOUIS DUCROS

(on verra tout à l’heure pourquoi) de bien dégager : à travers
l’enthousiasme pour l’étude et le désir de se faire un nom dans
les lettres, je vois percer tout un ordre de sentiments très parti­
culiers, que l’auteur exprime gauchement sans doute, que je
crois pourtant très sincères et surtout très profonds, parce que
je les retrouve en maint endroit de la pièce. Et de peur de le
trahir et de forcer

mes inductions, je citerai ses propres

expressions.
Qu’il ressorte déjà de cette poésie qu’il se plaît à la campagne,
la constatation, étant donné ce que nous savons de lui, est pour
ainsi dire trop attendue pour que je m’y arrête.
Mais ce qui est bien autrement intéressant, c’est : comment
dirai-je? la disposition d’esprit et l’humeur très originale que
révèlent les expressions suivantes : « Solitude charmante »,
puissé-je « ne vous quitter jamais » ! Qu’il aille « sous un arbre
touffu » lire ou rêver, « il

11e

désire pas de bonheur plus par­

fait ». Ainsi, quand il fuira Paris et la société de ses amis, et les
petits soupers où l ’on disserte et les salons où l’on cause, ce 11 e
sera pas (ou, du moins, pas uniquement), comme on le lui
reprochera de tous côtés, pour se distinguer et se singulariser;
mais c’est, comme il le dira lui-même et le répétera à satiété,
sans jamais convaincre ses amis, parce qu’il aime la solitude.
Et pourquoi aime-t-il

être seul? Sans doute, c’est parce

qu’alors il jouit plus pleinement de la nature et qu’il entre en
communion plus intime avec elle ; mais c’est aussi parce qu’il y
a déjà en lui l’étoffé du misanthrope qu’il sera plus tard :
Pourquoi faire du bien dans le siècle où nous sommes ?
Se trouve-t-il quelqu’un, dans la race des hommes,
Digne d’être tiré du rang des indigents ?
Peut-il dans la misère être d’honnètes gens ?

Ce sont les ennemis de Mme de Warens qu’il fait parler ainsi,
mais l’accent qui est dans ses vers, c’est le sien et c’est déjà son
amère ironie. Nous avons justement à celte date, de M. de Con/.ié,
le voisin de Mmc de Warens et l’ami de Rousseau, un témoi­
gnage qui confirme nos inductions : « Jean-Jacques, dit-il,
me voyait journellement.

Son goût décidé

pour la lectine

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

151

faisait que Mrao de Warens le sollicitait vivement pour qu’il se
livrât tout entier à l’étude de la médecine, ce à quoi il ne voulut
jamais consentir. Comme il me voyait tous les jours et qu’il me
parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé
pour la solitude, et, je puis dire, un mépris inné pour les
hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs
faibles; il nourrissait en lui une défiance constante en leur
probité (1). »
Mais ce n’est pas tout : solitaire et misanthrope, et cela dès
1739, ayant, tout au moins, dès cette époque, le goût de la soli­
tude et une tendance marquée à la misanthropie, deux choses
d’ailleurs qu’explique un peu et qu’aggrave son état maladif, il
est encore, dans ses vers, quelque chose de plus : je remarque
que le mot vertu y revient sans cesse et c’est le dernier mot de
l’épître ; il se vante même (d éjà !) de marcher sur les pas de
Caton; l’éloge qu’il fait de Mmo de Warens le ramène toujours à
ceci : « Sage Warens, vertueuse Warens » ; s’il parle de sa
Muse, il l’appellera « ma Muse sévère » ; enfin il proclame
que :
« Son goût se refuse à tout frivole écrit
Dont l’auteur n’a pour but que d’amuser l’esprit. »

Car, au fond, dit-il :
Le cœur, plus que l’esprit, a chez moi des besoins.

Qu’est-ce à dire? et forcerons-nous le sens de ces vers, si nous
y trouvons, non pas, cela ne viendra que plus tard, l’affirmation
et l’ostentation de son rôle de censeur; mais, ce qui est bien plus
précieux, l’aveu involontaire, et naïvement réitéré, qu’il est un
esprit sérieux qui se suffit à lui-même, qui se plaît à moraliser
et à prêcher, qui, en un mot, « aux frivoles écrits et à ce qui
n’est qu’amusement de l’esprit », c’est-à-dire, en somme, à ce
qui fait, à cette date de 1739, presque toute la littérature aimable
et légère du xvm e siècle, préfère et oppose, quoi donc? préci­
sément ce qu’il appelle de ce mol qui revient sans cesse sous sa

�152

LOUIS DUCROS

plume : la vertu. Et ne voit-on pas que ce mot, sans cesse
répété, trahit chez lui le Genevois et le protestant qu’il est de
naissance et annonce le moralisateur et le prêcheur qu’il sera
plus tard? Sans doute, tout cela n’est ici, si l’on veut, qu’à l’état
d’aspirations et de tendances (et on va voir ces tendances
s’accentuer comme malgré lu i); mais c’est bien là, je crois, son
fond premier qui émerge et se fait jour et cela, notez-le bien (le
fait est rare chez lui), sans qu’il songe à le montrer et à l’étaler;
car le but de son épître n’est pas de se peindre, c’est-à-dire de
se vanter, mais de venger sa bienfaitrice de ses « calomnia­
teurs » et d’appeler sur elle l ’attention et les faveurs du roi de
Savoie.
C’est vers cette époque

qu’il écrit sa comédie intitulée :

Narcisse ou l'amant de lui-même. D’après Musset-Pathay, cette
comédie serait de 1734 et même, si on en croyait la Préface qu’y
ajouta Jean-Jacques (en 1752 ou 53), elle daterait de 1730, car
Rousseau y affirme qu’il l’écrivit à l’âge de 18 ans. Mais plus
tard il revient sur cette assertion et avoue que c’est seulement à
Chambéry qu’il composa Narcisse et que par conséquent lors­
qu’il a dit, dans sa Prélace, qu’il l’avait écrite à 18 ans, il a menti
de quelques années. Mmc de Warens ne fut à Chambéry, et
Rousseau avec elle, que de 1731 à 1738 et Rousseau vécut aux
Charmettes de 1738 à 1740. Si c’est dans ses loisirs des Cliarmetles qu’il a écrit cette comédie, comme il est vraisemblable,
il avait menti de dix ans quand il disait l’avoir composée à
18 ans. Et pourquoi ce mensonge, qu’il avoue lui-même plus
tard ? Peut-être pour montrer sa précocité, mais bien plutôt, je
crois, pour faire savoir au lecteur que, s’il a fait des comédies,
lui, l’ennemi acharné des spectacles, c’était il y a si longtemps
et dans un âge si tendre, qu’il n’y a pas à en tirer argument
contre lui. Qu’il n’eût pas d’ailleurs le génie comique c’est ce
que prouverait, si nous ne le savions de reste, la comédie de
Narcisse, dont j ’ai déjà eu l’occasion de parler. De Narcisse, la
seule chose qui nous intéresse, dans cette revue de ses œuvres
faite pour montrer le progrès de sa pensée, c’est la préface et
nous la retrouverons un peu plus loin, à sa date, car nous

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

153

aurons à la rapprocher de son premier Discours, qu’elle a pour
but de rectifier.
En 1740 Rousseau écrit ses deux épîtres en vers à Borde et
peut-être un peu plus tard (1740 ou 41), son épître, également
en vers, à Parisot. Borde et Parisot étaient les deux amis dont
nous avons parlé et qu’il avait connus dans ses deux séjours à
Lyon. Entre temps il avait aussi broché un opéra-tragédie, la
Découverte du Nouveau Monde (1740) qu’il jeta au feu, dit-il, mais
que le feu, à ce qu’il paraît, refusa de consumer, puisque nous
l’avons en entier : trois actes écrits en style classique; c’est
encore du très mauvais Voltaire. Laissons donc de côté, comme
s’il avait réellement péri dans les flammes, cet opéra-tragédie,
mais remarquons à son propos que la Muse de Rousseau n’est pas
toujours aussi austère qu’il l ’a dit dans le Verger des Charmettes,
puisqu’il s’adonne, de temps à autre, à ces frivolités littéraires
qu’il condamnait. C’est qu’au fond (et je reprends la thèse que
j ’ai énoncée plus haut, mais cette fois pour la développer et la
renforcer par les exemples que va me fournir Rousseau), il y a,
je crois, deux tendances opposées et deux inspirations qui se
succèdent et se contrarient dans son esprit et c’est justement
dans ces épîtres à Borde et à Parisot que se dessinent nettement,
à ce qu’il me semble, ces deux courants de sa pensée.
Dans la première des deux épîtres à Borde, la plus longue et
la plus intéressante, nous allons entendre parler tour à tour
les deux hommes qui sont en Rousseau à celle époque (1740)
et qui semblent se disputer à qui sera le maître de sa pensée.
Rousseau voudrait bien, dit-il, cueillir ce qu’il appelle « les
lauriers du Parnasse », et, de fait, il se laisse aller, à la fin de
l’épître, à chanter sur le mode lyrique la noble cité de Lyon,
ville à la fois riche et artiste, car Apollon et Plutus s’y sont
donné rendez-vous et c’est pourquoi Lyon est l ’ornement de la
France; unissant aux richesses de T yr le génie d’Athènes, Lyon
ennoblit le luxe lui-même et ce n’est pas seulement par ses
soieries que Lyon triomphe:
De mille éclats divers Lyon brille à la fois
Et son peuple opulent semble un peuple de rois.

�154

LOUIS DUCROS

Voila un beau et large vers pour louer la richesse ; mais, et
c’est ce qui fait le piquant intérêt de Pépître, ce vers triomphal
détonne avec toute la première partie de la poésie. Eu effet, être
un poète et surtout un « poète français », comment Rousseau
pourrait-il ambitionner celte gloire, lui qui est un barbare, lui
qui n’a « qu’une lyre rustique », et dont la muse est restée
« helvétique » ? Encore s’il n’élait que Suisse, c’est-à-diré « un
fier républicain connaissant mal les usages de France » ! mais
il est « pauvre » et j ’ajoute : envieux et aigri par la mauvaise
fortune ; et dès qu’il laisse parler ses rancunes, ce n’est plus des
vers pompeux qu’il trouve pour chanter « l’opulence », mais des
vers haineux et qu’il voudrait rendre dédaigneux et superbes :
Du riche impertinent je dédaigne l’appui ;
Le riche me méprise et, malgré son orgueil,
Nous nous voyons souvent à peu près du même œil.

Ainsi il rend au riche, parce qu’il est, lui, un fier républicain
de Genève, mépris pour mépris. Et qu’est-ce pour lui qu’un
homme riche ? un « vil Crésus », dont il n’ira pas « encenser les
sottises ». Et, chose curieuse, et dont il faudra se souvenir quand
nous aborderons les deux Discours : déjà à cette date de 1740,
c’est-à-dire neuf ans avant les pages dithyrambiques du premier
Discours sur l ’innocence et la félicité de nos premiers ancêtres,
il ne trouve rien de plus beau, pour exalter la pauvreté, que de
comparer les pauvres à ces premiers hommes dont ils font
revivre sur la terre la vertueuse frugalité :
0 vous qui, dans le sein d’une humble obscurité,
Nourrissez les vertus avec la pauvreté,
Dont les désirs, bornés dans la sage indigence,
Méprisent sans orgueil une vaine abondance,
Restes trop précieux de ces antiques temps,
Où, des moindres apprêts nos ancêtres contents,
Recherchés dans leurs mœurs, simples dans leur parure,
Ne sentaient de besoins que ceux de la nature !

Je le demande, est-ce qu’on ne surprend pas,

dans cette

curieuse poésie, comme aux prises l’un avec l’autre et parlant
tour à tour, sans arriver à s’entendre, ces deux hommes qui

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sont en Rousseau à cette date : l ’un, l’homme civilisé, ou qui
voudrait l ’être, qui a vécu à Lyon parmi des Français polis et
lettrés et qui s’essaie, à leur exemple, à goûter et à célébrer ce
qu’il appelle lui-même « l’innocente industrie », et encore « les
douceurs de la vie ». Et l’autre, l’homme naturel, et je veux dire
par là : non seulement le Genevois mal dégrossi, resté « rustique »,
comme il dit lui-même, mais le moraliste atrabilaire et plus que
cela encore : l ’ennemi, par dépit et esprit de vengeance, des
riches et des heureux de ce monde ; et enfin, car il est presque
tout entier dans ces vers, le rêveur qui se forge une félicité chi­
mérique et entrevoit vaguement cette félicité (il la peindra plus
tard avec sa poétique éloquence), dans l’àge d’or de nos premiers
parents. Et si maintenant à ces premiers linéaments que nous
avons déjà de Rousseau, nous joignons ce que va nous offrir
l’épitre à Parisot, nous aurons presque tous les traits essentiels
de sa physionomie.
On connaît les vers du Pauvre Diable, de Voltaire :
Quel parti prendre, où suis-je et que dois-je être ?
Né dépourvu, dans la foule jeté,
Germe naissant, par le vent emporté,
Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?
Comment trouver un état, un emploi ?
Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.

Ainsi, « le pauvre diable » qu’est Jean-Jacques à celte époque
(de 1740 à 1742) consulte son ami Parisot, ce chirurgien homme
de lettres, qu’il avait connu à Lyon :
Pèse mes sentiments, mes raisons et mon choix
Et décide mon sort pour la dernière fois.

Il oppose ici, comme il fera toute sa vie, au luxe démoralisant
des « nations puissantes », les vertus simples et la fierté répu­
blicaine de Genève.
Ces vertus et cette fierté, c’est ce qu’il a appris dès l’enfance :
Avec le lait chez nous on suce ces maximes.
Et l’esprit de ces maximes, c’est que « faisant partie du sou­
verain, c’est par les vertus d’un sage qu’il faut soutenir un si
noble avantage ».

�156

LOUIS DUCROS

Mais voici la difficulté : si c’est à Genève qu’on est vertueux,
ce n’est pas à Genève qu’on devient illustre, la littérature gene­
voise ne s’étant pas encore fait connaître au inonde, et d’ailleurs
il s’est fermé Genève par son abjuration. C’est donc vers la nation
corrompue, c’est vers la France, qu’il faut tourner ses regards,
si l’on veut, et notre homme en meurt d’envie, acquérir un
nom dans les lettres. Que'faut-il donc faire pour que ces frivoles
Français fassent attention à vous et à vos œuvres ? deux choses,
dont l’une lui est impossible et l’autre lui parait encore bien
difficile. La chose qui lui est et lui sera toujours impossible, c’est
de faire sa cour aux grands: plutôt rester obscur toute sa vie que
de « ramper bassement». Ramper! Ce mot énergique, il ne ledit
pas seulement ici dans la lettre à Parisol, mais — et la chose
vaut la peine d’être notée — il s’est servi de ce terme avilissant
dans chacune des pièces de vers qui précèdent. L ’on voit tout
de suite, par ce seul mot qui lui est familier, la distance infinie
qui le sépare d’un homme de lettres de ce temps, d’ un Voltaire,
par exemple, qui trouvait si aisément le moyen de faire sa cour
aux princes et aux rois sans qu’on pût vraiment l’accuser de
« ramper ». C’est sans doute parce que Voltaire avait, ce qui
manquera toujours à Jean-Jacques, le sentiment des nuances
aussi bien dans les attitudes que dans les expressions ; mais
c’est aussi pour celte raison très particulière que Rousseau avait
été laquais et que, comme en souvenir de son humiliant métier,
dans tout hommage rendu à un supérieur, il voyait tout natu­
rellement, je crois, la tète penchée du domestique qui attend des
ordres ; et de là tant de méprises et de douloureux malentendus
avec les grands seigneurs et les grandes dames qu’il fréquentera
un jour. Pour lui, être respectueux ou s’efforcer d’être aimable
avec un grand ou un riche, ce sera toujours faire acte de servilité :
ici même, dans l’épître à Parisol, il s’indigne de voir que ses
talents sont inutiles s’il ne s’abaisse pas à « des respects serviles».
On ne lui en demandait pas tant, même dans cette France, où
il ne voyait alors que de « vils esclaves » ; on ne lui demandait
(il l’éprouvera bientôt et aura lieu

de s’en applaudir), que

d’avoir du talent. Pour le moment, c’est ce qui lui manque le

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

157

plus et, à vrai dire, il s’en doute bien un peu dans celte épître ;
ou plutôt, pour préciser comme il fait lui-même, il n’a pas le
genre de talent qu’il faudrait pour réussir, et c’est là cette chose
très difficile dont je parlais tantôt, et sur laquelle il va .nous
fournir de très précieuses indications. Il dit :
Pour briller dans le monde il faut d’autres talents.

De reconnaître ce qu’il n’a pas, el ce qu’il faudrait avoir, c’est
déjà un progrès et ce progrès, il le doit à Mmc de Warens. Ce qu’il
dit d’elle ici et de sa dette envers elle est tout à fait juste et doit
prendre place dans touLe étude consciencieuse sur les précep­
teurs de Rousseau. Avant de connaître Mm° de Warens, il n’était
qu’un protestant rigide, un Suisse tout d’une pièce, qui lirait
vanité de ses hautaines maximes de sagesse et de sa « raideur
sauvage » et il tenait sur le monde et ses usages « des discours
insensés ». Mais ces discours,
Je les tenais alors, aujourd’hui je les blâme,
De plus sages leçons ont formé mon esprit...
J’abjurai pour toujours mes maximes féroces,
Du préjugé natal fruits amers et précoces,
Qui, dès les jeunes ans, par leurs âcres levains,
Nourrissent la lïerté des cœurs républicains ;
J’appris à respecter une noblesse illustre,
Qui même à la vertu sait ajouter du lustre.
Il ne serait pas bon dans la société
Qu’il fût entre les rangs moins d’inégalité.

Ainsi son séjour en Savoie, dans la société de Chambéry et
d’Annecy, moins austère et moins rude que celle de Genève, son
intimité avec M"’e de Warens, c’est-à-dire avec une femme élé­
gante et mondaine, ses amitiés à Lyon avec des gens d’esprit
comme ce Borde et ce Parisot, tout cela, il s’en rend parfaite­
ment compte, l’a dégourdi, affiné et assoupli, a fait de lui, le
mol est dans la lettre à Parisot, un « homme poli ». Et il a
abjuré ce qu’il appelle ses anciennes erreurs, et il s’est même
civilisé au point de s’écrier, l’aveu à de quoi surprendre dans
la bouche de Caton :
Rien ne doit être outré, pas même la vertu.

�158

LOUIS DUCllOS

Or voici maintenant le problème qui se pose pour lui et c’est
la solution même de ce problème qu’il demande à Parisot de
l’aider à trouver : suis-je maintenant en état de lutter avec
succès dans la carrière des lettres ?
De la gloire est-il temps de rechercher le lustre ?

Sans doute je me suis, grâce à Mme de Warens et à vous,
Parisot, rapproché de vous autres, Français et beaux-esprits,
causeurs spirituels et aimables poètes; mais, malgré tout, je me
sens encore si différent de vous I
De mes faibles progrès je sens peu d’espérance.

Car au fond, voyez-vous (semble-t-il ajouter), je ne puis jamais
oublier, quand je prends la plume, que je suis de Genève et que
j ’ai été pauvre et même domestique, et ceux qui me liront ne
pourront pas plus que moi l’oublier : mon accent genevois me
trahira toujours, et aussi mon ressentiment inextinguible contre
une société qui m’a si mal traité eL si longtemps méconnu. Tou­
jours, je le sens, quoi que je fasse et que j ’écrive, je serai repris
par ma « vaine marotte » et je partirai en guerre, « nouveau don
Quichotte », contre les iniquités sociales. Qu’irais-je donc faire
parmi vos faiseurs de « bons mots et de vers élégants ? » Mon
insuccès est sûr, car on ne manquerait pas de m’appeler (et c’est
le nom qu’il se donne dans cet épître) « le grand déclamateur ».
Sentez-vous maintenant comment l’étude attentive de ces épîtresen vers nous a merveilleusement préparés à comprendre et à
juger le premier Discours de Rousseau et même toutes les
grandes œuvres qui succéderont à ce Discours? En vérité, nonseulement le Discours de Dijon ne sera plus pour nous, ce qu’il
fut pour les contemporains et ce qu’il est resté pour la plupart
des historiens de Rousseau, une surprise et une énigme : mais
nous pouvons dire tout au contraire que le Rousseau que nous
connaissons maintenant était comme prédestiné à l’écrire, et que
le sujet imaginé par l’Académie de Dijon est comme fait pour lui,
tant il est accommodé, non-seulement à son humeur et à ses goûts,
mais à son genre même de talent. Dès l’instant, en effet, qu’il

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

159

s’agit de partir en guerre contre les arts, qui engendrent le luxe,
et de pourfendre les lettres, qui ne font que des poètes de salon,
son discours est prêt : il n’a qu’à lâcher la bride au barbare et au
sauvage misanthrope qui est en lui ; il n’a qu’à laisser s’épanouir
et s’espacer librement cette nature première contre laquelle il a
lutté vainement jusqu’ici ; son naturel, un instant refoulé,
reviendra au galop et sur une question que ne lui a pas du tout
révélée l’Académie de Dijon, mais qu’il a de longue date débat­
tue comme une question personnelle, parce que la gloire qu’il
rêve en dépend, sur ce thème donc de la valeur comparée des
lettres et de la vertu, vous allez entendre, c’est lui qui s’est
nommé d’avance, « le grand déclamateur ». Voltaire dit à son
« pauvre diable », découragé comme est jusqu’ici Rousseau :
Tu n’as pas d’aile et lu veux voler : rampe !
« Ramper », on l ’a vu (car c’est le mot dont il s’est servi tantôt),
Rousseau s’y refuse ; mais il voudrait « voler », car il se sent des
ailes. Eli bien ! l ’Académie de Dijon, en lui offrant un thème
admirablement approprié à son caractère et à son talent à la fois,
va lui fournir l ’occasion, si longtemps attendue, de « voler » et,
c’est là le point, de voler de ses propres ailes, je veux dire : de
conquérir la gloire non pas, comme il avait vainement essayé
jusque-là, en forçant sa nature, mais, tout au contraire, en
s’abandonnant à ses sentiments naturels et en donnant l’essor à
tout son génie.
De son séjour à Lyon nous avons, outre les épîtres à Rorde
et à Parisot, un « Projet pour l’éducation de M. de Sainte-Marie ».
Jean-Jacques, on s’en souvient, venait d’entrer comme précep­
teur chez M. de Mably, grand-prévôt de Lyon, et, à la lin de
l’année 1740, il expose à M. de Mably ses idées sur l’éducation
de ses deux fils, M. de Condillac et M. de Sainte-Marie. C’est
naturellement à la critique de l ’Em ile que doit se rattacher l'ana­
lyse de ce premier projet de Rousseau sur l’éducation; mais
j’en relèverai ici un ou deux traits qui me confirment dans l’opinionqueje me fais de l ’humeur et des idées dominantes de
Rousseau à cette date de 1740. Et d’abord c’est moins d’instruc-

�160

LOUIS DUCIIOS

lion que d’éducation que parle Rousseau dans ce Projet : il sc
préoccupe plus de former le cœur que l’esprit de ses élèves et il a
même, à cet égard, une phrase bien curieuse où il semble prélu­
der aux invectives de son premier Discours contre les sciences :
« Les sciences, dit-il, ne doivent pas être négligées, mais elles ne
doivent pas précéder les mœurs...; à quoi sert à un homme le
savoir de Vairon, si d’ailleurs il nesaitpas penser juste? que s’il
a eu le malheur de laisser corrompre son cœur, les sciences sont
dans sa tête comme autant d’armes entre les mains d’un furieux;
(il dira, dans le Discours de Dijon, que la nature a voulu nous
préserver de la science, comme une mère arrache une « arme
dangereuse des mains de son enfant »). De deux personnes éga­
lement engagées dans le vice, la moins habile fera toujours le
moins de mal ; et les sciences, même les plus spéculatives.

11 e

laissent pas d’exercer l’esprit et de lui donner, en l’exerçant, une
force dont il est facile d’abuser dans le commerce de la vie,
quand

0 11

a le cœur mauvais. »

On le voit, Rousseau est comme sur le chemin de sa première
thèse ; car ce qu’il dit se ramène à ceci : la science est mauvaise
sans la conscience et, à elle seule, elle ne donne pas la vertu.
Prenez deux vicieux ; le plus dangereux des deux, ce sera le
plus savant. Je crois donc pouvoir dire que non-seulement il a
réfléchi, dix ans à l’avance, sur la question posée par l’Académie
de Dijon, mais encore il penche déjà vers la solution qu’il adop­
tera plus tard et proclamera avec fracas.
Cette méfiance à l’égard des sciences, très surprenante en
somme chez quelqu’un qui est payé pour les enseigner, elle se
fait encore jour dans ce curieux passage : « La droiture du cœur
est la source de la justesse de l’eSprit... ; les gens les plus éclairés
ne sont pas toujours ceux qui se conduisent le mieux dans les
affaires de la vie ; après avoir rempli M. de Sainte-Marie de bons
principes de morale,

0 11

pourrait le regarder en un sens comme

assez avancé dans la science du raisonnement. » Ainsi c’est une
idée fixe chez lui de donner à la morale le pas sur la science et
la culture de l’esprit. Je trouve dans sa correspondance une
lettre à M. d’Eybens qui est de celte époque (antérieure sans

�161

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

doute de quelques semaines à son entrée chez M. de Mably, car
i l }7parle de son prochain préceptorat) et j ’y relève les lignes
que voici : « Il est bien vrai que j ’ai tâché de répondre aux soins
que Mmc de Warens a bien voulu prendre pour me pousser dans
les belles connaissances ; mais les principes dont je fais pro­
fession m’ont souvent fait négliger la culture des talents de
l’esprit en faveur de celle des sentiments du cœur et j ’ai bien
plus ambitionné de penser juste que de savoir beaucoup. »
Savoir beaucoup, c’est à quoi il ne pouvait prétendre, ayant
commencé bien tard ses éludes; et il ne faut pas oublier juste­
ment qu’il a tout intérêt à ce que ses « principes », comme il les
appelle, soient aussi ceux de M. de Mably, je veux dire : que
celui-ci ne demande pas un savant pour précepteur de ses lils,
car avec Rousseau il serait trop loin de compte. Mais la part
faite de ce qui a pu être ici une tactique de Rousseau, il reste
que partout nous retrouvons le moraliste, l’ami de la vertu, et
que sa manie moralisante et son affectation de beaux sentiments
l’entraînent, et c’est à quoi je voulais aboutir, à une hostilité
nettement proclamée contre la science et les savants (1).
Maintenant le voici à Paris dans la société des gens de lettres
et même des fermiers généraux : il est emporté dans le tour­
billon du monde, et, après avoir écriL en 1743 une comédie,
d’ailleurs insignifiante, les Prisonniers de guerre, nous le trou­
vons, quelques années après, installé à la Chevrette jouant un
rôle, on se le rappelle peut-être, dans une comédie en trois actes
et en vers de sa composition, VEngagement téméraire (1747). Ce
n’est ni meilleur ni pire que la plupart des comédies de salon de
cette époque et ce qui nous en paraît intéressant, c’est celle
conclusion pratique qu’on en peut tirer: le Suisse décidément se
civilise; il devient mondain et même auteur à la mode, car son
opéra les Muses galantes, joué d’abord, on s’en souvient, chez La
Popelinière, paraît cette année même de 1747, en répétition tout
(1) Et il prouve déjà qu’il est tout imprégné de Montaigne : « Je voudrais
aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête
bien faite que bien pleine et qu’on y requît tous les deux, mais plus les
mœurs... que la science. » (Essais, L. I, ch. XXV).

11

�162

LOUIS DUCROS

au moins, sur la scène de l’Opéra. Sept ans sont passés depuis
ses Epîtres moroses et prêcheuses, et, dans cette période qui va
de 1740 à 1747, nous n’avons plus rien de lui dans le ton chagrin
de l’épître à Parisot. A-t-il donc abjuré complètement ce qu’il
avait commencé déjà en 1740 à appeler ses « erreurs » gene­
voises, et Paris a-t-il achevé en lui la métamorphose ébauchée
à Lyon, j ’entends : la métamorphose du rêveur solitaire et
misanthrope en un bel esprit mondain et parisien? Oui, c’est ce
que nous ferait croire son genre de vie et ses productions litté­
raires pendant cette période, si nous n’avions pas « l’Allée de
Sylvie ».
En 1747, Rousseau est au château de Chenoneeaux, chez les
Dupin : « On s’amusa beaucoup, dit-il, dans ce beau lieu. »
L ’allée de Sylvie est une allée du parc qui longe le Cher et c’est
elle que Rousseau chante dans sa poésie. Supposez Voltaire à sa
place, dans une société si animée, où la comédie alterne avec
les bons repas et les joyeux propos : si l’auteur du Mondain
célèbre les plaisirs de Chenoneeaux, vous devinez le ton de ses
vers. Voyons, abstraction faite, bien entendu, delà différence des
talents poétiques, quel est l’air que va chanter Rousseau. Il
s’égare dans l’allée de Sylvie et son premier sentiment, c’est la
joie de s’y trouver seul, car il débute ainsi :
Qu’à m’égarer dans ces bocages
Mon cœur goûte de voluptés !
Que je me plais sous ces ombrages,
Que j ’aime ces flots argentés !
Douce et charmante rêverie
Solitude aimable et chérie
Puissiez-vous toujours me charmer !

Rousseau se sent heureux et ses vers sont cette fois harmo­
nieux et faciles ; il oublie pour un instant ses misères présentes
et ne veut pas songer au « douteux avenir » ; l’avenir viendra
assez tôt avec ses soucis et ses peines : à quoi bon les prévoir ou
les prévenir ?
Oh ! qu’avec moins de prévoyance
La vertu, la simple innocence
Font des heureux à peu de frais !

�JEAN-JACQUES KOUSSEAU

163

(et c’est ce qu’il développera dans son premier et son second
discours) :
L ’homme, content du n é c e s s a ire ,
Craint peu la fortune contraire
Quand son cœur est sans passion.

Et alors il critique les passions « sources de nos supplices » :
l’amour des richesses, l ’ambition, l’égoïsme, voilà les ennemis
de notre bonheur et voilà ce qui fait de nous des « mortels
méprisables ». Mais quoi ! N ’y a-t-il pas des passions innocentes
et Rousseau com baltra-t-il aussi « ces penchants aimables » qui
sont le partage des « cœurs tendres »? Le temps est beau, le Cher
murmure tout près de lui, il peut entendre l’écho des gaies
causeries ét les éclats de rire des dames au salon; il a peut-être
encore dans l’oreille quelque parole aimable, quelque compli­
ment d’une dame à son adresse, et il n’a pas manqué d’en être
flatté et, sans doute aussi, suivant son invariable coutume, plus
ému que de raison ; et alors il s’attendrit et se laisse aller à
écrire ces vers :
Une langueur enchanteresse
Me poursuit jusqu’en ce séjour;
J’y veux moraliser sans cesse
Et toujours j ’y songe à l ’amour !

A la bonne heure 1et vous vous apprêtez à l ’entendre soupirer
quelque molle élégie, car que luire dans l ’allée de Sylvie, à
moins qu’on n’y soupire amoureusement ? Eh bien ! il va faire
tout autre chose et je ne sache rien qui nous montre mieux le
fond de son âme, ce fond premier déjà entrevu par nous, que
les vers suivants écrits en un si beau lieu, au milieu des plaisirs

el des fêtes, et, notez-le bien, venant immédiatement après celte
invocation à l ’amour :
O sagesse, aimable chimère,
Douce illusion de nos cœurs,
C’est sous ton divin caractère,
Que nous encensons nos erreurs.
Chaque homme t’habille et sa m o d e .

C’est vague, mais il va préciser : « la mode » du jour à cette

�164

LOUIS DUC1IOS

dale, 1747, c’est d’habiller la sagesse sous le costume de la philo­
sophie. Eh bien ! c’est déjà à celte date la philosophie que
Rousseau ne craint pas de prendre à partie et de railler :
Tel, chez la jeunesse étourdie,
L e v ic e , instruit par la folie
Et d’un faux titre revêtu,
Sous le nom de p h ilo s o p h ie ,
Tend des pièges à la vertu.

Ainsi la philosophie peut être le contraire de la sagesse et de
la vertu, et en 1747 Rousseau a tout au moins une vague ten­
dance à se séparer de ses amis, les philosophes. Mais ce qu’il y
a de plus curieux et ce qu’on n'a peut-être pas remarqué, c’est
qu’en 1747, c’est-à-dire trois ans avant qu’il soit célèbre, Rous­
seau a comme marqué d’avance et cela, par l’élan spontané de
sa nature même, en cédant simplement à ses goûts naturels et
à ses antipathies instinctives, la place qu’il occupera plus tard
dans le siècle entre les philosophes et l ’église. On le sait, il
affichera la prétention de se tenir à égale distance de l’ortho­
doxie fanatique et de l’athéisme philosophique : or, ce juste
milieu qui lui créera une situation difficile, étrange et unique
au

x v i i i c siècle,

et fera de lui un original, est-ce qu’on ne l’entre­

voit pas ici et est-ce qu’on ne peut pas dire que Rousseau, dans
les vers suivants, s’est peint tel qu’il sera, quand il jouera le
rôle que l’on sait? Après avoir raillé la philosophie, il prend à
partie
Le fanatique austère
En guerre avec tous ses désirs,
Peignant Dieu toujours en colère
Et ne s’attachant, pour lui plaire,
Qu’à fuir la joie et les plaisirs.

Et voici la conclusion de cette étrange poésie qui devait
chanter l’amour et qui n’est qu’une méditation sur la vraie
sagesse :
Ah ! s’il existait u n v r a i sage !
Que, différent en son langage,

�165

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

(c’est-à-dire, différent à la fois du philosophe athée et du prêtre
fanatique),
Et plus différent en ses mœurs,

(et Rousseau ne sépare pas la spéculation de la conduite ; ainsi
fera-t-il lui-même dans sa fameuse réforme, nous le verrons
bientôt) ; que ferait donc ce « vrai sage » ? le voici :
D’une sagesse plus aimable (que le fanatisme),
D’une vertu plus sociable
Il joindrait le juste milieu
A cet hommage pur et tendre
Que tous les cœurs auraient dû rendre
Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu.

Eh bien ! il sera, lui, ce vrai sage, puisque, d’une part, il fera la
guerre au fanatisme et que, d’autre part, et malgré les railleries
des philosophes, il confessera Dieu dans toutes ses œuvres. «C e
juste milieu » ce sera la place qu’il tiendra bientôt dans la mêlée
des partis. Mais ce que je tenais à marquer ici, c’est que le rôle
qu’il va joner, ce n’est pas le succès de son premier Discours qui,
comme le répéteront ses amis, le lui dictera et le lui imposera
malgré lui : car ce rôle et celte altitude qui le caractériseront, il
y allait de lui-même, rien qu’en suivant sa pente naturelle. Voilà,
en tous cas, ce qu’était Rousseau à la veille du Discours de
Dijon : nous pouvons maintenant aborder

et apprécier ce

Discours (1).
Nous sommes en 1749 ; Rousseau a quitté son humble logis de
la rue Plâtrière et il est venu s’installer celte année même à
l’hôtel du Languedoc, rue Grenelle Saint-Honoré. Cette fois,
et grâce au « secours » de Mmc Dupin, il s’est mis dans ses meubles,
meubles plus que modestes, car presque fous sont ceux de
Thérèse; c’est, au quatrième étage, « un petit appartement » ;
on s'assied, pour souper, près de la fenêtre, sur deux petites
chaises posées sur une malle, et la fenêtre même sert de table ; le
(1) On voit à quel point je m’éloigne des conclusions de M. Jules Lemaître qui
écrit, au sujet du Discours de Dijon : « il s'agit de savoir... à combien peu il a
tenu qu’il ne l’écrivît pas ou qu’il l’écrivît autrement » (J.-J. Rousseau, p. 78).

�166

LOUIS DUCROS

souper : « un quartier de gros pain, quelques cerises, un petit
morceau de fromage et un demi-setier de vin. » Mme Dupin et
Francueil, dont Rousseau est le secrétaire, viennent de l’aug­
menter et, de 900 francs, ils ont porté ses honoraires à 50 louis,
soit 1200 francs environ. Avec sa femme et sa belle-mère à
nourrir, c’est juste suffisant pour ne pas mourir de faim. Dans
une lettre datée de l’année précédente, à Mmc de Warens, il
s’exprimait ainsi : « j ’use mon esprit et ma santé pour sortir, s’il
est possible, de cet état d’opprobre et de misère ».
Pourtant, avec ses goûts très simples, ce n’est pas, je crois, de
sa misère qu’il souffre le plus à celte date, mais de son obscurité.
Il croit avoir du talent et, pour le prouver, il a écrit de la prose et
des vers, des comédies et des opéras-tragédies, mais la gloire
n’est pas venue et il va avoir 40 ans et l’ambition le dévore : car,
d’être l’un quelconque des hommes de lettres qui forment le
cercle de Mme d’Épinay ou qui ensevelissent leur prose dans celte
Encyclopédie, à laquelle il travaille à celte heure, tout cela ne lui
suffit pas et ne peut apaiser sa soif de célébrité ; ce n’est pas une
place quelconque, mais la première qu’il voudrait conquérir
dans la république des lettres : « Je me disais : quiconque prime
en quelque chose est toujours sûr d’être recherché ; primons
donc n’importe en quoi » ; peut-être ajoutait-il même dans son
for intérieur : « et n’importe comment ».
C’est à ce moment de sa vie qu’il écrit son premier Discours.
On sait comment dans ses Confessions il a raconté la façon dont
il fut amené à l’écrire ; il nous faut transcrire son récit que nous
aurons à apprécier : « Cette année, 1749, l’été fut d’une chaleur
excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes (où
Diderot était emprisonné). Peu en état de payer des fiacres,
à deux heures après midi, j ’allais à pied quand j ’étais seul et
j ’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours
élagués à la mode du pays, ne donnaient presqu’aucune ombre ;
et souvent rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais à .terre,
n’en pouvant plus. Je m’avisai, pour modérer mon pas, de
prendre un livre. Je pris un jour le Mercure de France et tout en
marchant et le parcourant, je tombai sur cette question pro-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

167

posée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante :
« Si le progrès des sciences el des arts a contribué à corrompre ou
à épurer les mœurs. » A l’instant de cette lecture, je vis un autre
univers et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes,
j ’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut,
je lui en dis la cause et je lui lus la prosopopée de Fabricius
écrite au crayon sous un chêne. (Dans sa seconde Lettre à M. de
Malesherbes, il se représente, à la lecture du sujet proposé par
l’Académie de Dijon « tout à coup l ’esprit ébloui de mille lumiè­
res... ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à
l’ivresse. Une violente palpitation m ’oppresse, soulève ma poi­
trine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber
sous un des arbres de l’avenue et j ’y passe une demi-heure dans
une telle agitation qu’en me relevant j ’aperçus tout le devant de
ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j ’en répan­
dais »). Et le récit des Confessions se termine par ces mots que
contrediront les ennemis de Rousseau : « Il (D iderot) m’exhorta
de donner l’essor à mes idées et de concourir au prix.» Relevons
d’abord, pour n’en plus parler, deux erreurs toutes matérielles
dans le récit de Rousseau : le sujet mis au concours par l’Aca­
démie de Dijon parut, non pas en été, mais dans le numéro
d’octobre du Mercure; et le texte exact était le suivant : « S i le
rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les
mœurs. »
Si l’on en croit Marmontel, qui fait parler Diderot, les choses
ne se seraient point passées comme vient de les raconter Rous­
seau ; car Diderot ne se serait jms contenté de « l ’exhorter à
concourir », mais il aurait dissuadé Rousseau de répondre par
l’affirmative à la question posée ; « l ’affirmative, c’est le pont aux
ânes ! lui aurait-il dit ; tandis que le parti contraire présente à
la philosophie et à l ’éloquence un champ nouveau, riche et
fécond. — Vous avez raison, me dit Rousseau, après y avoir
réfléchi un moment, je suivrai votre conseil. » (1).
A qui donnerons-nous raison ? A Rousseau sans hésiter et il
(1) Marmontel :

M é m o ire s ,

1. VIII.

�168

LOUIS DUCROS

nous suffira, pour cela, de nous souvenir de ses essais antérieurs
au Discours de Dijon. En vérité, nous pouvons dire que son
premier Discours, il l’a pensé et repensé et même écrit par frag­
ments, avant de le composer pour l’Académie. Des deux hom­
mes que nous avons jusqu’ici rencontrés en Rousseau et que
j ’appellerai sommairement (les ayant déjà analysés en détail),
l'un, le civilisé et l’autre, le barbare, le premier, on l’a vu, n’a
produit que des œuvres médiocres, et pourquoi ? parce qu’il n’a
jamais pu, ce civilisé, c’est-à-dire, cet homme artificiel, tuer en
lui l’autre, le barbare, l’homme naturel qui partout, on s’en sou­
vient sans doute, reparaît et gronde pour ainsi dire, même dans
les poésies légères et les amoureuses élégies.
Or voici ce qu’a fait, selon moi, le programme de Dijon. La
question posée prête à deux solutions contraires et Rousseau a
dû les comparer et comme les essayer tour à tour. L ’affirmative?
s’il la choisit, il va faire encore œuvre banale et médiocre de bel
esprit ; c’est encore l’homme de lettres, qui parlera, et jusqu’ici
il n’a pas su parler. Mais la négative ! c’est-à-dire, exalter la
vertu aux dépens de la science, rien que d’y songer, Rousseau
frissonne ; le Genevois misanthrope qu’il y a en lui tressaille
et s’exalte : il entrevoit comme en une perspective magique les
développements superbes que comporte une telle solution et qui
l’attirent, tant il lui paraissent beaux, et qui « l ’éblouissent». Si
être inspiré, c’est dire avec toute son âme, et comme si ou y était
forcé, tout ce qu’on a à dire, je crois que Rousseau fut vérita­
blement entraîné alors par son inspiration : il laissa parler et
vociférer ce barbare qu’il réfrénait jusque-là et que la question
posée par l’Académie libérait et déchaînait, pour ainsi dire, et
lançait tout frémissant dans l’arène des partis.
C’est dire que je crois à la lettre au récit dramatique de Rous­
seau ; et je crois même à la prosopopée de Fabricius, écrite sous
le chêne désormais célèbre de Vincennes, et écrite non pas,
sans doute, sous sa forme actuelle, mais tout de même sous une
forme oratoire ; car, lorsqu’on est orateur, c’est toujours sous
forme oratoire

que se présentent vos pensées ; elles sortent

armées et vibrantes de votre cerveau et elles ne vous plaisent,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

169

pour ainsi dire, qu’exprimées en phrases éloquentes et sonores.
Rousseau plus tard, et il n’y paraît que trop, a dû retoucher
cette apostrophe à Fabricius ; il ne l’a définitivement rédigée

qu’après ces nuits d’insomnie durant lesquelles il tournait dans
sa tête et retournait ses périodes; mais l’essentiel, le sens général
et le mouvement du morceau, tout cela a dû être de premier
jet : « ô Fabricius, qu’eût pensé votre grande âme, si, pour votre

malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la lace pompeuse de
cetle Rome, sauvée par votre bras, et que votre nom respectable
avait plus illustrée que toutes ces c o n q u ê te s ? »... et la suite.

Ce qui se passa dans l’âme de Rousseau sur la route de Vincennes et cette explosion d’éloquence qui l’étonna, « l’éblouit» et

le ravit hors de lui même, les Romantiques seuls, qui, comme
on sait, l’ont continué à leur manière, devaient le comprendre
et le décrire, lorsque, par exemple, comme Alfred de Vigny, dans

la préface de Chatterton, ils essaieront d’expliquer leur délire
poétique : «Dans l’intérieur de sa tète brûlée se forme et s’accroît
quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve lentement et

sourdement dans ce cratère. Mais le jour de l’éruption, le saitil ? on dirait qu’il assiste en étranger à ce qui se passe en luimême, tant cela est imprévu et céleste. »

Avant d’apprécier ce premier Discours, il est nécessaire d’en
donner au lecteur, non pas une analyse détaillée, qui serait
fastidieuse, mais un rapide résumé, qui en dégage le plan et les
idées principales. Le Discours se compose de deux parties :
dans la première, surtout historique, Rousseau raconte, à sa
manière, le mal qu’ont fait les sciences et les arts ; dans la
seconde partie, plutôt philosophique, il démontre que tout ce

mal, les sciences et les arts, étant ce qu’ils sont, ne pouvaient
pas ne pas le faire.

Première partie : Les arts et les sciences apprennent sans
doute la politesse, mais ils ôtent la vertu et ils corrompent les
mœurs et en voici la preuve : Vhistoire nous montre que les
peuples, en se civilisant, se sont corrompus. Voyez la Grèce et
voyez Rome : la Grèce ignorante a deux fois vaincu l’Asie :
Rome succombe le jour où elle fait d’un Pétrone l’arbitre des

�170

LOUIS DUCROS

élégances. Au contraire, considérez les Scythes et les Germains :
ils sont barbares et ils subjuguent ceux qui avaient subjugué
l’univers.
Consultez d’ailleurs les vrais sages : que font, à Athènes, un
Socrate et, à Rome, un Caton ? Ils se moquent l’un et l’autre de
la science et des savants qui sont les corrupteurs des peuples.
Voilà ce qn’ont fait, au cours de l’histoire, les sciences et les arts
et ce qu’ils ne pouvaient poinL ne pas faire: on s’en rendra
compte si on les considère en eux-mêmes.
Deuxième partie : d’où viennent en effet, les sciences et les
arts ? L ’astronomie est née de la superstition, et l’éloquence, de
la flatterie et du mensonge ; on le voit par cet exemple, la source
des sciences et des arts est impure.
Quant à leur objet, il n’est autre que les vices et les erreurs
des hommes. Car, je vous le demande, que deviendraient les
arts sans le luxe, qui les nourrit ; à quoi servirait la jurispru­
dence si vous supprimiez les injustices des hommes, et quelle
serait la matière de l’histoire, s’il n’y avait ni tyrans ni guerres?
Le chemin qui mène aux découvertes scientifiques est semé de
dangers, c’est-à-dire d’erreurs et ces erreurs sont infiniment
plus dangereuses que la vérité n’est utile.
Par leurs effets, sciences et arts sont plus funestes encore,
puisque le plus certain de ces effets, c’est l’oisiveté. Si encore les
savants n’étaient que des oisifs ! mais

ils sont et rendent

sceptiques, et leur sceptisme détruit peu à peu la foi et la vertu.
Au reste, l’effet le plus déplorable des arts, c’est ce luxe, auquel
il faut revenir, car il est le plus grand ennemi de la vertu et de
la moralité publique ; il engendre la dissolutions des mœurs, et
celle-ci à son tour entraîne la corruption du goût ; et c’est de là
que viennent toutes les fausses élégances des auteurs contem­
porains. Que penserons-nous dès lors de l’imprimerie ? elle est
l’art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain. L ’essentiel,
ce n’est pas de bien dire, mais de bien faire, et, pour cela, il
n’est pas besoin de livres : il suffit d’écouter sa conscience. Voilà,
dans ses points essentiels, le Discours de Dijon. Ce Discours
nous intéresse à divers points de vue :

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

171

I. — Il est la première manifestation indiscutable du talent de
Jean-Jacques et il y a donc lieu d’apprécier ce talent tel qu’il se
montre dans ce premier ouvrage.
II. — Quelles sont, dans ce Discours, les idées qui appar­
tiennent en propre

à Fauteur,

quelles sont celles qu’il a

empruntées, et à qui ?
III. — Rousseau croit-il tout ce qu’il dit ici ? et ce sera le cas
de reprendre, pour la traiter à fond, la question, si souvent
débattue et si délicate, delà sincérité de Rousseau.
IV. — Il conviendra d’étudier la polémique suscitée par ce
Discours; car cette polémique, d’une part, nous montre quel fut
le succès du Discours ; et, d’autre part, elle force Rousseau à se
corriger, à se rétracter peut-être sur certains points, à donner en
tous cas, sur cette question et sur tant d’autres qui s’y rattachent
et qui reviendront sans cesse dans ses œuvres ultérieures, sa
pensée définitive.
V. — Enfin, sous les paradoxes et les exagérations de Rous­
seau, n’y a-t-il pas quelques parcelles de vérité? n’y a-t-il pas
d’abord ce que j ’appellerai la vérité contemporaine de Rousseau,
c’est-à-dire applicable à son époque ; e f n’y a-t-il pas, en dernier
lieu, des idées qui, même aujourd’hui, peuvent nous intéressere
provoquer encore notre réflexion ?
I
Ce discours a des défauts qui sautent aux yeux et dont le
premier est la déclamation ; le sujet y prêtait, y poussait même,
et surtout la négative qu’avait adoptée Rousseau : comment faire
le procès à la science sans déclamer ? et ce discours est ensuite
trop bien fait, je veux dire que les périodes en sont trop bien
conduites, trop soigneusement arrondies, les effets aussi trop
habilement ménagés. Rousseau fait ici sa rhétorique : tout
orateur doit commencer par là et il ne faut pas oublier que ce
Discours est le premier essai oratoire de Rousseau. Au reste,
ayant commencé tard à étudier et à écrire, j ’entends des œuvres
sérieuses, il prolongea sa rhétorique plus longtemps qu’il n’est

�172

LOUIS OUCROS

permis à un véritable écrivain, s’il est vrai de dire que, dans
l’orateur qu’il est déjà, el qui ira sans cesse grandissant, il y
aura, jusqu’à la lin, un incorrigible rhéteur. Par exemple, la prosopopée de Fabricius a élé trop travaillée et elle est devenue un
beau morceau oratoire dans lequel on ne retrouve certainement
pas toute l’émotion ni le sincère enthousiasme de la première
heure. Voilà les défauts et quelques-uns s’atténueront ou du
moins se dissimuleront dans les œuvres suivantes.
Mais à côté de ces taches, il y a des qualités de premier ordre
qui mettent Rousseau hors de pair. Ces qualités peuvent se
résumer en deux mots : c’est que Rousseau est déjà un écrivain
et un véritable orateur. L ’orateur s’annonce dès la première
phrase, laquelle est une large et belle période : « C’est un grand
et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du
néant par ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa
raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l’a enveloppé,
s’élever au-dessus de lui-même ; s’élancer par l’esprit jusque
dans les régions célestes ; parcourir à pas de géant, ainsi que le
soleil, la vaste étendue de l'univers ; et, ce qui est encore plus
grand el plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et
connaître sa nature, ses devoirs el sa fin. Toutes ces merveilles
se sont renouvelées depuis peu de générations » (c ’est-à-dire
depuis ce « rétablissement de sciences et des arts » à l’époque de
la Renaissance qu’avait en vue l’Académie de Dijon).
Dans ce Discours, Rousseau garde l’attitude que nous lui
connaissons déjà el qui, nous l’avons montré, lui était naturelle,
en face de cette société raffinée dans laquelle il se sent encore
étranger, malgré tous ses efforts pour s’acclimater et prendre l’air
du pays. Mais comme il saisit mieux maintenant, et surtout
comme il sait mieux exprimer les raisons de ses antipathies el
de ses rancunes ! et les défauts de ces sceptiques et de ces mon­
dains, comme il les met à nu et les stigmatise : « On n’outragera
point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec
adresse ; les haines nationales s’éteindront, mais ce sera avec
l’amour de la patrie. » Et depuis le jour où il chantait dans ses
vers l’inimitable auteur de Zaïre, ce modèle qu’il suivait de si

�173

JEAN-JACQUES HOUSSEAU

loin, voyez comme il s’est enhardi : « Dites-nous, célèbre Arouet,
combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre
fausse délicatesse ! et combien l’esprit de galanterie, si fertile en
petites choses, vous en a coûté de grandes ! »
Parfois, du milieu de ses déductions et à travers les arguments
qui se pressent, surgit quelque belle et naturelle image, qui
nous rafraîchit et nous repose des furieux assauts de son âpre
dialectique : « On a vu la vertu s’enfuir à mesure que la lumière
des sciences s’élevait sur notre horizon. » Et ailleurs le poète
et le rêveur qu’il y a en lui, et qui se dégageront peu à peu, lui
dictent déjà cette phrase harmonieuse et attendrie : « On ne peut
réfléchir sur les mœurs, qu’on ne se plaise à se rappeler l’image de
la simplicité des premiers temps : c’est un beau rivage, paré des
seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment
les yeux et dont on se sent éloigner à regret. »
Mais ce qui domine dans ce discours, et ce qui dut en faire,
pour les contemporains, l’étrange nouveauté, c’est le souffle
oratoire qui l ’anime d’ un bout à l’autre; c’est ce secret, qui
semblait perdu en France depuis que s’étaient lues les grandes
voix des orateurs sacrés du siècle passé, de dérouler, en un
style à la fois élevé et harmonieux, une longue suite de graves
pensées. Rousseau avait retrouvé l’art (ignoré de son siècle,
qu’on

11 e

l’oublie pas), de traiter des questions morales en un

langage approprié, c’est-à-dire,

de parler sérieusement des

choses sérieuses. Et enfin, dialecticien passionné, il porte le far­
deau de ses démonstrations logiques, non seulement sans
défaillance et sans fatigue, mais sans jamais laisser s’éteindre ce
qu’on peut bien appeler maintenant le feu de son génie ou, d’un
autre mot, l'enthousiasme qui fait les grands orateurs aussi bien
que les vrais poètes. Entendez de quel ton il gourmande ces
officiers de boudoir qui ne savent que bien mourir : « Avec
quelle ardeur les soldats feront-ils des marches forcées sous des
officiers qui n’ont pas même la force de voyager à cheval?
Qu’on ne m’objecte point la valeur renommée de tous ces
modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien
leur bravoure en un jour de bataille ; mais on

11e

me dit point

�174

LOUIS DUCltOS

comment ils supportent l’excès du travail, comment ils résistent
à la rigueur des saisons et aux intempéries de l’air. Il ne faut
qu’un peu de soleil ou de neige, il ne faut que la privation de
quelques superfluités pour fondre et détruire en peu de jours la
meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois
la vérité, qu’il vous est si rare d’entendre. Vous êtes braves, je le
sais ; vous eussiez triomphé avec Annibal à Cannes et à Trasymène ; César, avec vous, eût passé le Rubicon et asservi son
pays ; mais ce n’est point avec vous que le premier eût passé les
Alpes et que l’autre eût vaincu nos aïeux ».
En regard de cette ferme éloquence, nourrie de faits et d’idées,
qui serre et étreint un sujet et ne recule jamais devant les consé­
quences, si hardies ou si paradoxales soient-elles, comme
Voltaire paraît superficiel et frivole, Montesquieu prosaïque et
sec, Diderot simplement sonore, et Buffon lui-même, malgré ses
belles périodes, froid et pompeux ! Les ennemis même de
Rousseau, un Marmontel par exemple, seront obligés de recon­
naître et d’admirer cc dans ses premiers écrits, une plénitude
étonnante et une virilité parfaite » ; c’est que, ajoute Marmontel,
Rousseau, ayant commencé tard à faire des livres, « s’élait
donné le temps de penser avant d’écrire ».
Mais ce qui fait l’originalité de ce premier discours a été
marqué par un critique contemporain en des termes que per­
sonne ne pourrait se ilatter d’égaler, car l’auteur des lignes qui
suivent n’ est pas seulement un des hommes de lettres qui
connaissent le mieux et le plus à fond, quoique le jugeant à sa
manière, notre dix-huitième siècle ; mais il a été lui-même, et
c’est ce qui fait ici sa particulière compétence, un des premiers
orateurs de notre temps. Parlant de la « sensibilité » de Rous­
seau, Brunetière s’exprime ainsi :
« Elle a rendu d’abord, je ne dis pas à la poésie, mais à l’élo­
quence même, une possibilité d’être qu’on lui refusait alors
depuis une cinquantaine d’années. Nest-ce pas une chose bien
remarquable, en effet, que de 1704 à 1749, — c’est-à-dire du
jour oû Massillon descend de la chaire chrétienne, jusqu’au
jour oit Rousseau fait paraître son premier discours, - - ou ne

�175

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

trouve pas, parmi tant de chefs-d’œuvre de la prose française,
une seule page vraiment éloquente ? Pas

une seule ? je me

trompe ; et il y en a trois ou quatre d’éparses ou d’égaréés dans
les romans de l’abbé Prévost, dans

Manon Lescaut et dans

Cléveland. Mais qui lit aujourd’hui Cléveland ? On en cite une
ou deux aussi de Montesquieu dans son Esprit des lois. Mais il
s’y mêle à l’éloquence trop de peur d’en avoir, trop d’esprit et
d’ironie surtout, — d’ironie grave, mais d’ironie. Et quelle est
la raison de cette suspension ou de celte interruption de l’élo­
quence dans la langue, dans le pays de Bossuet et de Pascal ?
C'est qu’un homme éloquent est peut-être avant tout un homme
que rien

n’arrête

ni

ne gêne

dans

l’expression

de

ce

qu’il éprouve, ni les préjugés de son éducation, ni le respect des
conventions mondaines, ni la crainte du ridicule, ni la peur de
braver l’opinion, ni la défiance de soi-même. Tel fut Rousseau.
Et c’est pourquoi sous la seule impulsion de sa sensibilité, rien
qu’en passant par dessus les convenances ou les préjugés de son
temps, il a retrouvé du premier coup, dans son premier Discours
l’ampleur de la phrase, le sérieux, la gravité des mots ; la liberté
d’une allure ou d’un mouvement dont les sinuosités imitent le
mouvement de la passion même ; et enfin, et surtout, cet
accent personnel qui fait nôtres, exclusivement nôtres, qui nous
approprie et nous incorpore, en quelque sorte, les choses que
nous disons. N ’est-ce pas la définition de l’éloquence même (1 )?»
Brunetière, analysant la sensibilité de Rousseau, y voit la
source même de son individualité, et c’est en quoi je le contredirai
plus loin. Ce qu’il y a de proprement individuel dans ce premier
Discours et ce qu’un Rousseau seul pouvait écrire dans ce dixhuitième siècle, c’est ce que je rechercherai tout à l’heure, quand
j’essaierai de préciser jusqu’à quel point Rousseau a été sincère
dans ce Discours. Mais avant d’aborder cette dernière et si déli­
cate question, il faut maintenant, après avoir vu combien l’au­
teur du Discours de Dijon est original par la forme, chercher
s’il l’est aussi par le fond, c’est-à-dire parles idées, ou, si l’on
veut, par les paradoxes qu’il soutenait.
(1) Brunetière : L ’Evolulion de la poésie lyrique, 1894, t. I, p, 56.

�176

LOUIS

DUCROS

II
Ces idées eurent beau étonner et scandaliser les contem­
porains : elles notaient

rien moins que neuves.

Dès le

xvm c siècle, un bénédictin dom Cajot, n’eut pas beaucoup de
peine à découvrir (et à dénoncer dans un appendice h sa critique
de l'Em ile),

les larcins dont s’était rendu coupable l’auteur

du Discours de Dijon; el, plus récemment en Allemagne, M. G.
Krüger, dans une Dissertation-inaugurale, a patiemment, avec
un zèle louL germanique, fait le juste compte de tous les
emprunts de Rousseau. Il a intitulé son travail : Pensées étran­
gères contenues dans le premier discours de Rousseau (en alle­
mand, Halle, 1891) el son compte peut être exact, mais son titre
est faux et sa thèse ne prouve rien : si Rousseau a fait siennes
les pensées qu’il a trouvées chez d’autres, ces pensées ne sont
pas dans son ouvrage des « pensées étrangères », mais bel et
bien, et sans nulle contestation possible, des pensées de Rous­
seau : or, c’est ce qui est arrivé. Bien d’autres avant lui avaient
soutenu le paradoxe qu’il développe, mais leurs œuvres et leur
nom même sont profondément oubliés (1). Un seul de ces
auteurs fait exception, c’est Montaigne, et Rousseau en était tout
imprégné; mais qui donc, parmi nos écrivains sérieux, ne doit
pas quelque chose à Montaigne, à commencer par le plus sérieux
(1) Par exemple, dom Cajot trouve dans Agrippa une des principales sources
du Discours de Dijon ; niais, qu’est-ce qu’Agrippa? l’auteur d’un ouvrage laiia
très connu dès le xvi° siècle et intitulé : « Sur l’incertitude aussi bien que la
vanité des sciences et des arts; ouvrage joli et d’une lecture tout-à-fait agréa­
ble, traduit par le célèbre M. de Guendeville en trois tomes. » Leiden, 1726. Si
Rousseau a lu cet ouvrage indigeste, il ne lui doit rien ... que l’ennui de
l’avoir lu. L’on peut noter aussi le livre de Mandeville : « La Fable des abeilles
ou les fripons devenus honnêtes gens, avec le commentaire, traduit de
l’anglais. » La moralité de l’ouvrage est la suivante : « Le vice est aussi néces­
saire dans un état florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à
manger. » Il est possible ; mais de développercette idéeen quatre tomes, cela du
moins n'était pas « nécessaire &gt;&gt;à la marche delà civilisation. Bien que Rous­
seau ne cite Mandeville que dans son second Discours, on peut soutenir qu’il a
dû à l’auteur anglais l'idée, développée dans le premier discours, que les arts
sont nés de nos vices et, dans ce cas, il ne lui aurait pas pris grand chose qui
vaille.

�et le plus grand de tous, je veux dire Pascal. Le tout est de
savoir s'ils ont pensé à leur façon, et dit à leur manière, ce
qu’avait avant eux pensé et dit Montaigne; or c’est ce qu’a fait
Rousseau : suivant le conseil et l ’exemple de Montaigne luimême, les pensées qu’il a prises à ce dernier, il ne « les a pas
attachées, mais incorporées » à son discours. « S’il embrasse,
dit Montaigne, les opinions de Platon par son propre discours

(raisonnement), ce ne seront plus les leurs, ce seront les
siennes. »
Cette critique des savants et des livres, qui était chez Mon­
taigne, comme presque tout ce qu’il dit ou jette négligemment
dans ses Essais, une idée qui l’amuse et à laquelle il ne tient pas
autrement (imagine-t-on, en effet, Montaigne, sans sa « librai­
rie? ») est devenue pour Rousseau un principe essentiel, qu’il
proclame avec gravité et développe avec complaisance et convic­
tion; et il peut presque dire, lui-aussi, le mot fameux : ce n’est
pas dans Montaigne, mais en moi que je trouve tout ce que j ’y

vois. On peut voir, en lisant particulièrement le chapitre X X IV du
livre Ier des Essais, comment Rousseau a systématisé les rail­
leries de Montaigne sur la science et les pédants (1).
A Montaigne il faut naturellement ajouter son cher Plutarque,
que Rousseau retrouvait d’ailleurs, comme toute l’antiquité,
dans Montaigne et ce sont bien là les deux inspirateurs du pre­

mier Discours. Rousseau plus lard, dans ses Confessions, a
raconté que la nouvelle qu’il avait remporté le prix de Dijon
« réveilla toutes les idées qui lui avaient dicté son discours et
acheva de mettre en fermentation dans son cœur ce premier
levain d’héroïsme et de vertu que son p è re .... et Plutarque y
avait mis dans son enfance. » Montaigne et Plutarque com­
mentés, mais aussi transformés et enflammés et même, si l’on
veut, envenimés par un Genevois éloquent et misanthrope,
voilà bien, je crois, le fond de ce premier Discours.
(1) Y ajouter l'Apologie de Sebond et, pour voir comment Rousseau, même
eu s'inspirant de l'Apologie, s'éloigne de Montaigne, lire, par exemple :
Strowski : Montaigne, Alcan, 1906, p. 172.

�178

LOUIS

DUCROS

III
Maintenant Rousseau croit-il vraiment ce qu’il dit dans le
Discours de Dijon? On sait qu’il s’est vanté d’avoir systématisé
ses idées ; or la première assise de son système, c’est le Discours
de Dijon. S’il est donc vrai que tout se tienne dans ses œuvres et
si, dès sa première œuvre, il n’est pas sincère, il faut alors
l ’appeler, et quels qu’aient été ses mérites littéraires, un char­
latan de génie, et c’est bien au fond ce que l’ont accusé d’être ses
anciens amis de l’Encyclopédie. Pour eux, Rousseau s’est cru
engagé, par l’éclatant succès de son premier Discours, à défendre
jusqu’au bout, c’est-à-dire toute sa vie, des idées auxquelles
il ne croyait pas. Renoncer, en effet, à ces idées, c’eût été
renoncer aussi à la facile originalité qu’il leur devait; il s’entêta
donc, ayant d’ailleurs trop de vanité pour s’en dédire, à déve­
lopper, dans ses œuvres ultérieures, les bizarres principes de
son premier Discours ; et c’est pour cela qu’ayant, dans ce Dis­
cours, fait la gageure de combattre tous les partis et les idées
chères à ces partis, il écrira, pour soutenir à la fois sa gageure et
sa réputation, son second Discours, sa Lettre sur les Spectacles,
et le reste (1).
Avant tout, il est certain que si, comme on l’a tant de lois
répété, Diderot avait suggéré à Rousseau la réponse que fit
celui-ci à la question de l’Académie de Dijon, il lui aurait du
même coup soufflé, pour ainsi dire, les premiers mots d’un rôle
que Rousseau n’aurait fait ensuite que tenir de son mieux. J’ai dit
pour quelles raisons je croyais qu’il fallait laisser à Rousseau
toute la responsabilité du parti qu’il prit dans son Discours;
je désire pourtant ajouter quelques mots sur cette fameuse
conversation de Vincennes, parce que je voudrais arriver à
détruire une légende que les ennemis de Rousseau ont si bien
(1) Les amis de Rousseau pensaient tous, sur le D i s c o u r s d e D i j o n , ce
qu’écrivait, de ce même discours, le P. Castel que nous avons tait connaître au
jecteur : « Je pris cela, dit-il, à Rousseau, pour un discours de parade. »
( L 'h o m m e p h y s i q u e . . . . p. 2).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

179

réussi à accréditer que je la retrouve dans un livre récent
de M. Maugras : Voltaire et Rousseau, 1886, p. 13. M. Maugras cite
le récit de Marmonlel, que j ’ai donné plus haut, et il ajoute :
« Séduit par le raisonnement de Diderot, Jean-Jacques l’adopta
sans hésitation. » Je reprocherai à M. Maugras de s’être laissé
séduire lui-m êm e par le récit de Marmontel et de l’avoir
adopté « sans hésitation ».

Mais la question n’est pas si simple

que le croit M. Maugras : outre les raisons que j ’ai longue­
ment énumérées, raisons tirées, non seulement des affirmations
contraires de Rousseau, mais, ce qui m ’a paru décisif, des écrits
même de Rousseau antérieurs au premier Discours, il y a encore,
contre l’assertion de Marmontel (et de M. Maugras qui l’a prise à
son compte) le témoignage propre de Diderot, de qui pourtant
Marmontel prétendait tenir son récit. « Lorsque, dit Diderot,
Œuvres, III, 18) le programme de l’Académie de Dijon parut, il
(Rousseau) vint me consulter (?) sur le parti qu’il prendrait :
le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est celui que personne
ne prendra. — Vous avez raison, me dit-il. » Que Diderot, qui
prodiguait ses conseils à tous ceux qui n’en avaient nulle envie,
ait cru, après coup, que Jean-Jacques l’avait « consulté », il
ne faudrait pas connaître Diderot pour s’étonner de son illusion.
Mais, à supposer même que Rousseau l’ait consulté, la réponse
que Diderot prétend avoir faite à Rousseau ne prouve-t-elle pas
surabondamment que Rousseau était dès lors, au jugement
de son ami, assez audacieux, ou, si l’on veut, assez bizarre, pour
fuir de lui-même le fameux « pont aux ânes », c’est-à-dire le
lieu commun qui ne pouvait, après tout, tenter qu'un esprit naïf,
et Diderot ne supposait pas du tout cette naïveté-là à son ami. Si
on fit attentivement la page tout entière où se trouve le récit de
Diderot, on se convaincra que le sens que je donne à la réponse
de Diderot est bien celui qu’il voulait lui donner ; car ce mot de
Diderot : « le parti que vous prendrez est celui que personne ne
prendra », vient à ta suite de plusieurs alinéas, dans lesquels
Diderot s’efforce de démontrer qu’en tous ses écrits Rousseau n’a
été préoccupé que de prendre le contre-pied de l’opinion com­
mune. « Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, il eût

�180

LOUIS

DUCltOS

plaidé la noire dans les forêts dix Canada...», et alors vient
le paragraphe sur le Discours de Dijon (1).
Il me paraît donc bien prouvé que, pour ce Discours, c’esl
Rousseau qui a été le seul inspirateur de Jean-Jacques et j ’ajoule
que Diderot, pour son honneur, n’aurait pas dû laisser croire
qu’il avait poussé son ami à combattre les sciences et les arls.
Car que faisait donc Diderot dans ce donjon de Vincennes où

(1) P ou r être com plet, je dois ajo u ter une note m ise p ar V olney dans son
« Je tiens les faits
suiv ants de deux tém oins dignes de confiance, feu M. le baron d'H olbach et
M. Naigeon, m em bre actuel de l’In stitu t. D ans le tem p s où l’A cadém ie de
Dijon proposa son prix trop célèbre, D iderot était détenu au ch âteau de Vin­
cennes p ou r sa le ttre sur les aveugles. R ousseau allait le voir quelquefois : dans
l une de ses visites, il lui m o ntre l’annonce du prix. — F o rt bien, re p rit Diderot,
m ais dans quel sens prendrez-vous la q u estio n ? — D ans son sens, reprit
R ousseau ; est-ce q u ’elle p eu t en avoir deux ? les sciences et les a rts peuvent-ils
avoir d ’au tre effet (pie de co n co urir à la p ro sp érité des É tats ? — Eh bien !
re p rit D iderot, vous serez un enfonceur de p ortes ouvertes ! (ce fu re n t ses
propres term es). 11 serait bien plus p iq u an t de so u ten ir l’inverse. » Rousseau
p art, frappé de cette idée, com pose dans ce sens, et est couronné p ar l’aca­
dém ie de province. Q uelque tem ps après, d’H olbach et D iderot se prom enant
au G ours-la-R eine, re n c o n tren t R ousseau, l ’ab o rd en t, le co m p lim enten t sur
son to u r de force et R ousseau p laisante avec eux du succès de son paradoxe et
de la « bonhom ie » des académ iciens. Les critiqu es et les co n tradictio ns sur­
v in ren t ; R ousseau en fut irrité : d ’H olbach et D iderot, com pagnons habituels
de prom enade, le ren co n tren t aux T uileries : la q uestion revien t su r le tapis et
ils sont étonnés de tro u v er R ousseau tellem en t aigri et changé d’opinion qu’il
sou tient sérieusem ent, avec la véhém ence de son caractère, com m e vérité,
ce qu’il avait tra ité lui-m êm e de plaisanterie. D’H olbach en fu t frappé et dit à
D iderot : « Mon am i, cet hom m e, dans son p rem ier ouvrage, fera m archer
l’hom m e à q u a tre p attes » ; et la p ro p h étie ne fut que tro p vraie. — Ainsi,
voilà le point de d ép art du systèm e de l’hom m e qui a affiché p o u r devise :
Vitam impendero vero ; et cet hom m e au jo u rd ’hui trou v e des sectateu rs telle­
m en t voisins du fanatism e, qu’ils en v erraien t v olon tiers à V incennes ceux qui
n ’ad m iren t pas les Confessions. » ( Œuvres de Volney, P a ris, P arm an tier, 1825,
Tableau du climat et du sol des Etats-Unis d’Amérique (1803) :

t. IV, 412).

Nous savons par ailleurs (Leçons d’histoire prononcées à l'Ecole normale) que
l ’auteur des Confessions, comme il était naturel, déplaisait profondément au
froid et sec Volney. De plus, Volney était le disciple fanatique de d’Holbach et
de Naigeon et cela diminue la valeur de son témoignage. L’attitude un peu niaise
qu’il prête à Rousseau n’est guère admissible ; le fameux « pont aux ânes » est
remplacé ici par « enfonceur de portes ouvertes » ; et il se peut que Diderot ait
cru, après coup, en racontant la scène à ses amis, avoir dit les deux mots.
Mais le plus étrange, c’est que d’Holbach ait dit, avant Voltaire, que Rousseau
nous ferait &lt;i marcher à quatre pattes. » Qui eût jamais cru que d’Holbach eût
tant d’esprit? Ce qu’il faut retenir du récit de Volney, c’est l’acharnement des
« holbachiens » à faire suspecter l’inspiration spontanée, et partant la sincérité
de Rousseau.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

181

l’était venu voir Rousseau ? il corrigeait les premières feuilles de
YEncyclopédie, c’est-à-dire du monument qu’il était en train d’édilier à la gloire des arts et des sciences ; et son ambition, à ce
moment même, était de montrer à son siècle que la science seule
pouvait guider l’humanité sur la route infinie du progrès.
Si quelqu’un, au xvm e siècle, pouvait sérieusement douter de
l’efficacité de la science pour assurer le bonheur des hommes,
c’était Rousseau et je montrerai tout à l’heure pourquoi : mais
Diderot, l ’inspirateur et le directeur de l ’Encyclopédie, ne pou­
vait pas, sans se donner à lui-même un démenti scandaleux,
soutenir que les sciences et les arts ont corrompu l’humanité.
Conseiller donc une pareille thèse à son ami, c’eût été l’inciter
à proférer publiquement ce qui pour lui, Diderot, l’apôtre de la
science, ne pouvait être autre chose qu’un mensonge et qu’un
blasphème. Après cela, si l ’on s’obstine encore à vouloir, contre
toute évidence, attribuer à Diderot le premier mérite du Dis­
cours de Dijon, il faut bien que l’on sache que le rôle que joue­
rait alors Diderot en celte affaire serait le rôle peu glorieux d’un
impudent sophiste (1).
M. Lanson, qui a écrit d’ailleurs des pages si pénétrantes sur
Rousseau (2), dit, dans son Histoire de la Littérature française
(1895, p. 728) que « avant Rousseau, Diderot s'était franchement

(1) Qu’on relise sim plem ent ces quelques lignes qui, l’année m êm e où fut
R ousseau (1750), p araissaien t sous la sig n atu re de
dan s le pro sp ectu s q ui devait figurer en tête de
l’Encyclopédie : « Les sciences et les a rts ne p eu vent tro p co n co urir à illu s­
trer le règne d’un souverain qui les favorise ; p o u r nous, spectateurs de leurs
progrès, et leurs h isto rie n s, nous nous occuperons seulem ent de les tra n smettre à la p ostérité. Qu’elle dise, à l’o uv ertu re de notre d ictio nn aire : tel
était alors l’éta t des sciences et des b ea u x -a rts ; q u ’elle ajou te ses découvertes
à celles que nous avons enregistrées et que l’h isto ire de l’esp rit et de ses p ro ­
ductions aille d ’âge en âge ju sq u ’aux siècles les plus reculés. Que l’E ncyclo­
pédie devienne un san ctu aire où les connaissances des hom m es soient à
l’abri des tem ps et des révolutions, a Y a -t-il rien de p lu s co n traire à l ’esp rit
et à la lettre du discours de D ijon? E t si ce fou de D iderot, en m êm e tem ps
qu’il écrivait ces lignes, avait p u in sp irer le discours de D ijon (p o u r
ce qui est de lu i, je ne l’en crois pas incapable) ce sera it m a foi ! ta n t pis p o u r
lui. Voir enfin, s u r ce sujet, un passage de B runetière : E tu d . c ritiq ., n i, 275.
(2) Et qui a inséré, dan s la G ran de E n cy clop é d ie, un article su r Rousseau
qui est un m odèle de concision précise et de fine im p artialité.
couronné le d isco urs de
Diderot : celui-ci écriv ait

�182

LOUIS

DUCROS

déclaré l’homme de la nature. » C’est une erreur : en 1749, à
l’époque où Rousseau, dans son premier Discours, déclare la
guerre à la société et regrette l’homme naturel, Diderot n’a com­
posé que les Bijoux indiscrets, un roman licencieux et divers
opuscules philosophiques où l’on ne trouve aucune des idées
que Rousseau développe dans son Discours. Que Diderot ait été
plus lard le philosophe de la nature au xvm ' siècle, c’est incon­
testable ; mais les écrits où il se livre à son enthousiasme et,
nouveau Lucrèce, chante la nature en poète après l’avoir étu­
diée et scrutée en savant et particulièrement en physiologiste,
tous ces écrits-là sont postérieurs même au deuxième Discours,
à ce Discours sur l’inégalité, où Rousseau, le premier, allait, en
des pages toutes frémissantes de poésie, donner à son siècle
comme un récit épique des premiers âges de l’humanité.
Mais que l’auteur du Discours de Dijon ne doive rien au direc­
teur de l’Encyclopédie, cela ne suffit pas encore pour prouver
que Rousseau fut, en écrivant ce discours, pleinement sincère.
Ces questions concernant la sincérité d’un auteur sont toujours
très délicates — nous ne pouvons pas sonder les cœurs ; — mais
la question, pour ce qui est de Rousseau, est d’une difficulté
toute particulière et le problème à résoudre ici est, on peut le
dire, unique en son genre. Qu’on songe à ce que prétend Rous­
seau : que les sciences et les arts ont corrompu l’humanité ; et
le point de départ de toutes ses œuvres est cette étrange thèse !
Il vaut la peine vraiment de scruter un peu ces premiers com­
mencements de Rousseau ; et avant de se demander si, en com­
battant la science et la civilisation, il était peut-être dans le
vrai, il faut essayer de savoir s’il était vrai avec lui-même.
El d’abord de ce qu’il enfle la voix et de ce qu’il invective avec
trop d’emportement les sciences et les mœurs de son temps, il
n’en faut pas conclure que sa colère est feinte et que ses apos­
trophes ne sont que jeux de rhétorique. Il est orateur et mora­
liste : il est donc doublement entraîné à exagérer et à se fâcher.
Faisons abstraction de l’exagération permise au moraliste et à
l’orateur : il reste toujours le fond et l’idée maîtresse du dis­
cours ; or cette idée nous choque et nous révolte et nous ne pou-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

vons nous défendre, en lisant la diatribe de Rousseau, d’un
certain malaise et même de quelque agacement : peut-on sou­
tenir sérieusement que savants et artistes sont les corrupteurs
du genre humain ?
Encore si Rousseau avait écrit son réquisitoire, suivant une
expression célèbre, cum grano salis ! Mais non : il n’y a pas le
moindre grain d’ironie dans tout son Discours ; et, quand le roi
de Pologne insinuera que Rousseau a sans doute voulu « s’égayer
sur un frivole paradoxe », Rousseau sera pleinement fondé à lui
répondre que « le ton qu’il a pris dans son discours n’est pas

mm
rut ^ il

.

celui qu’on emploie dans les jeux d’esprit ». Il veut donc que
nous le prenions au sérieux : mais encore une fois le pouvonsnous? Qu’on me permette ici d’insister un peu ; caria résistance
que rencontre en nous Rousseau, ses contemporains la lui ont
opposée aussi, de sorte que, tout en cherchant à apprécier sa
loyauté d’écrivain

dans ce premier discours, c’est une page

d’histoire littéraire que nous sommes amenés à écrire. Rousseau
s’est parfaitement rendu compte de ce qu’il y avait, pour ainsi
dire, d’énorme et de stupéfiant dans sa thèse : « Quoi, s’écrie-til, comme effrayé des conséquences de sa théorie, la probité
serait fille de l ’ignorance ! la science et la vertu seraient incom­
patibles ! » mais il ne paraît pas en douter, puisqu’il ajoute :
« Que ces réflexions sont humiliantes pour l’humanité ! ». Or,
et c’est là surtout ce qui est fait pour nous surprendre et nous
mettre en défiance, ces humiliantes vérités, qui donc se croit en
droit de les formuler? Serait-ce par hasard un dévot qui,
comme Pascal, aurait du moins cette noble excuse que, s’il
humilie la raison humaine, c’est parce qu’il veut la prosterner
au pied de la croix? ou bien encore ce contempteur de la science
el des savants, serait-ce un simple ignorant, ou un esprit frivole
à qui l’on pourrait passer ses blasphèmes comme on pardonne
à ceux qui ne savent ce qu’ils font ? Mais nullement : cet
ennemi de la civilisation, on le rencontre chez les riches finan­
ciers et dans le salon des femmes d’esprit; ce détracteur des
lettres et des arts, c’est un musicien et un homme de théâtre qui
a fait des pièces de vers, des opéras et des tragédies. Mais voici

ml

�184

LOUIS

DUCROS

le comble : s’il sait écrire ou même plus simplement encore,
s’il est instruit, il ne peut pas du tout en rejeter la faute, puisque
faute il y a, sur ses parents, comme pourrait faire tout autre
que lui ; car cette instruction, c’est lui qui se l’est donnée et avec
quelle peine encore ! Mais écoutez-le lui-même dans cette note
hardie : « Je ne saurais me justifier, comme bien d’autres, sur
ce que notre éducation ne dépend point de nous et qu’on ne
nous consulte pas pour nous empoisonner. C’est de très bon gré
que je me suis jeté dans l’étude. » Or, ses amis, qui savaient
tout cela, qui avaient été ses compagnons de plaisirs et les confi­
dents de ses travaux littéraires, comment donc auraient-ils pris
au sérieux ses invectives contre les lettres et contre la société?
Et quand ils le verront s’enfoncer dans sa misanthropie, et
poursuivre sans trêve cette guerre que, par ce premier Discours,
il vient de déclarer à tout ce qu’il avait jusque-là aimé et cultivé
avec eux, comment ne l’auraient-ils pas accusé d’hypocrisie et
de fausseté? Et nous-mêmes aujourd’hui comment ferons-nous
pour croire à sa sincérité après tant de raisons que nous avons
d ’en douter ?
Nous y croyons pourtant : et nous n’avons pas besoin pour cela
de parler, comme tant d’autres ont fait, en avocat de Rousseau,
mais simplement en psychologue et en historien; je veux dire
par là qu’il suffit pour rendre justice à Rousseau, d’essayer d’une
part de pénétrer dans son âme, et, d’autre part, de bien com­
prendre la société où il vivait. Qu’on me permette seulement
cette restriction essentielle, c’est que je ne me porte pas garant
toutes les phrases du Dicours ; car, en dehors des écarts de
langage, toujours excusables chez un orateur, il y a, dans le
discours en question, des subtilités qui sont d’un sophiste, et il y
a même des outrances calculées qui sont d’un mystificateur.
Par exemple, vous ne pensiez pas naïvement, ô Jean-Jacques,
que si certains peuples sont restés dans l’ignorance, c’est parce
qu’ils « avaient appris à dédaigner les doctrines des philoso­
phes », puisque ces doctrines, leur ignorance même, que vous
vantez, les avait empêchés d’en connaître le premier mot. Et
vous seriez bien fàclié qu’on vous prît au mot quand vous

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

185

insinuez, n’osant le dire ouvertement, tant le souhait vous a paru
insensé, que ce serait peut-être un bien si tous les livres venaient
à disparaître dans un vaste incendie qui ne respecterait que
l’Évangile — et sans doute le Discours de Dijon. Quand Molière
pousse trop loin à votre gré certaines plaisanteries, vous lui
jetez à la tête, dans votre Lettre à d’Alembert, votre mot
fameux : « mais il fallait bien faire rire le parterre ! » et vous,
de même, quand vous poussez votre raisonnement jusqu’à ses
dernières et plus absurdes conséquences, on a le droit de vous
dire : vous ne pensez pas vraiment toutes ces choses et la preuve
en est que vous vous empresserez de les atténuer, ou de les
rétracter, dans vos réponses à vos critiques : mais il fallait
bien remporter le prix d’éloquence ! et aussi, car vous l’espériez
encore, n’ayant jamais douté de votre génie, il fallait bien
étonner le monde par un coup d’éclat; or, pour cela, vous le
saviez (et vous n’aviez pas besoin, n’esl-ce pas? des conseils d’un
Diderot, étant bien plus fin et plus avisé que lui), vous saviez,
dis-je, qu’il valait mieux frapper fort

que frapper juste et

imitateur ou, comme on disait, singe de Bourdaloue, vous avez
ainsi que lui « frappé comme un sourd. » Le rententissement
en a été immense, et le scandale aussi ; et c’est ce que vous
souhaitiez, car vous saviez encore qu’à l’époque et dans la
ville où vous viviez le scandale était le moyen le plus sûr de
conquérir la célébrité.
Telles me paraissent être les réserves qu’il comdent de faire :
mais alors que reslete-il du Discours? l’essentiel, puisqu’il en
reste le fond et l ’inspiration générale. Que le fond du Discours
soit bien le fond même de la pensée de Rousseau, c’est ce que
nous permettait déjà de préjuger l’éloquence même que nous
avons admirée : on peut être éloquent dans le faux, mais non
pas dans le mensonge, non pas en soutenant une thèse à laquelle
on ne croit pas. La véritable éloquence a, grâce à Dieu, un ton
de vérité qui ne trompe pas.Tout ce qui est éloquent est vrai, a dit
Mme de Staël : aussi les passages les plus vraiment éloquents du
Discours sont-ils ceux où la sincérité de l’auteur est la plus mani­
feste. Enlendez-le prendre à partie ces prétendus philosophes qui

�186

LOUIS

DUCROS

se figurent que, pour être original, il suffit de railler les mœurs
établies et de saper les vieilles croyances : «Ces vains et futiles
déclamateurs vont de tous côtés, armés de leurs funestes para­
doxes, sapant les fondements de la foi et anéantissant la vertu.
Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de
religion... Non qu’au fond ils haïssent la vertu ; c’est de l’opinion
publique qu’ils sont ennemis et, pour les ramener au pied des
autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. » Mais qu’ontils, du reste, tous ces hardis penseurs à mettre à la place de ce
qu’ils détruisent? toujours prompts à persifler et toujours prêts
à démolir, que savent-ils donc édifier ? « Quelles sont les leçons
de ces amis de la sagesse ? A les entendre, ne les prendrait-on
pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur
une place publique : Venez à moi, c’est moi seul que ne trompe
point? »
Mais à côté de ceux qui se croient des penseurs et prennent
pour du génie la fureur de détruire, il y a les simples amuseurs,
esclaves ceux-là de l’opinion ; et d’ailleurs tout écrivain de ce
temps subit plus ou moins cet esclavage, et même ceux qui
pourraient être originaux et trouver le grand se contentent du
joli, parce qu’ils ne songent qu’à plaire au public, et que ce
public, composé de jeunes étourdis et de femmes ignorantes, est
incapable de goûter le

vrai beau : «T ou t artiste veut être

applaudi ; les éloges de ses contemporains sont la partie la plus
précieuse de sa récompense. Que fera-t-il donc pour les obtenir,
s’il a le malheur d’être né chez un peuple et dans des temps où
les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en
état de donner le ton ; où l’un des sexes n’osant approuver que
ce qui est proportionné à la pusillanimité de l’autre, on laisse
tomber des chefs-d’œuvre de poésie dramatique et des prodiges
d’harmonie (italienné) sont rebutés ? Ce qu’il fera, Messieurs ? il
rabaissera son génie au niveau de son siècle et aimera mieux
composer des ouvrages communs qu’on admire pendant sa
vie, que des merveilles qu’on n’admirerait que longtemps après
sa mort. »
Et maintenant tout cela,

ces fausses élégances, cette fade

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

187

galanterie et aussi cet abaissement des caractères, c’est l’amour
du faste ou, pour l’appeler par son nom, et quoi que les Econo­
mistes du temps puissent inventer pour le défendre, c’est le
luxe qui en est la cause ; c’est la soif du luxe qui a perdu les
sociétés ; car, je vous en prie, «qu e deviendra la vertu quand
(pour briller) il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit ?....
C’est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du
luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par
hasard entre les hommes extraordinaires par leurs talents, il
s'en trouve quelqu’un qui ait de la fermeté dans l’âme et qui
refuse de se prêter au génie de son siècle et de s’avilir par des
productions puériles, malheur à lui ! il

mourra dans

l’indi­

gence et dans l ’oubli. »
Le voilà bien, profond et indéniable, l’accent de la sincérité,
et c’est cet accent-là, si on y prête attention, qui règne dans tout
le Discours de Rousseau ; mais de plus, on surprend par endroits,
comme ici, je ne sais quel cri du cœur: c’est le cri qui échappe à
ses rancunes accumulées contre une société si mal faite, une
société dans laquelle un ambassadeur comme Montaigu peut
être un parfait imbécile, tandis qu’un homme de talent, s’il est
pauvre, court risque de commencer par être laquais ! C’est le
cri de Figaro et comme la revanche du pauvre diable contre ceux
qui, pour tant de biens dont ils regorgent, comme ces fermiers
généraux, se sont donné la peine de naître, tandis que lui,
morbleu! perdu dans la foule obscure, il a dû s’évertuer en fré­
missant ; et, pour subsister seulement, il a dû faire tous les
métiers, même les plus avilissants. Et maintenant il est homme
de lettres : mais il est toujours sans le sou ! A quoi donc lui a
servi d’avoir, dans sa solitude, tant peiné pour apprendre ces
sciences et ces lettres dont les habiles seuls savent tirer parti
pour briller dans les salons et pérorer dans les Académies?
Comme tous ces gens d’esprit lui semblent mesquins et petits
à côté de ces grands hommes de l’antiquité, qui se préoccupaient
«de bien a g ir» et non pas « d e bien d ire! »

Et celte vie de

salon, comme elle est contraire à la vie de ses rêves, à celle
qu’on mène dans une cité de simples et d’honnêtes bourgeois,

�188

LOUIS

DUCROS

comme Genève, mais surtout à la vie aventureuse qu’il a menée
lui-même, loin des salons et loin des cités ! Et les réminiscences
de Plutarque se mêlent dans son esprit, pour l’exalter et l’ins­
pirer à la fois, au regret de sa patrie et aussi et surtout au sou­
venir des heures sublimes qu’il a passées à errer à travers
champs, sans autre règle que sa fantaisie : ainsi vivaient sans
doute, sans lois et sans maîtres, et ne songeant pas an mal,
puisqu’ils l’ignoraient, les premiers hommes qui ont, d’un pas
libre et fier, foulé le sol vierge des

antiques forêts !

-■ C’est

ainsi que je me représente l’état d’esprit qui dicta à Rousseau
son premier Discours.
Jusqu’alors cependant Rousseau n’avait eu contre la société
et les mœurs de son temps qu’une hostilité sourde et vague et
une colère impuissante, parce que cette société et ces mœurs, il
n’avait encore rien trouvé à leur opposer, et que, pour combat­
tre un état social,

il faut pouvoir, comme avait fait Tacite,

peindre un état contraire et prétendûment supérieur. L ’éminent
service que lui rendit, je crois, le programme de l’Académie de
Dijon fut de lui fournir l’occasion, qu’il semblait attendre, de
préciser ses griefs : ce programme venait à point lui suggérer un
thème merveilleusement fait pour déchaîner et expliquer à la
fois, et comme pour justifier à ses propres yeux, sa colère, si
longtemps contenue, contre les vices du temps. Cette même
année, et quelques mois seulement avant qu’il commençât son
Discours, il avait écrit ces mots à Mme de Warens ; « la bile me
donne des lorces et même de l’esprit :
« La colère suffit et vaut un Apollon. »
Mais cet Apollon n’avait pas suffi jusqu’ici, quoiqu’il endise, à
le tirer de l’obscurité où il se dévorait, de cet « état d’opprobre »,
dont il se plaignait amèrement à la même Mrac de W arens : c’esl
que a la colère » est impuissante à créer une œuvre d’art, si, en
même temps que d’elle-même, elle ne s’ inspire pas d’un idéal
qui l’élève jusqu’à l’indignation du poète ou l'enthousiasme de
l’orateur. Or, en ouvrant à l’imagination de Rousseau ces pers­
pectives enchanteresses sur l’innocence ingénue de la primitive

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

189

humanité, la question de Dijon permettait maintenant h Rous­
seau de dresser autel contre autel et d’opposer aux laideurs de
la réalité présente, non plus son mécontentement inutile et
aveugle, mais la claire vision, claire du moins pour lui, et pour
lui aussi inspiratrice, d’un passé radieux qu’il n’allait cesser
désormais de proposer en exemple à son siècle dégénéré.
Rousseau, qui se rend si bien compte des évènements de sa
vie intellectuelle, a très bien démêlé le genre de service que lui
rendit l’Académie de Dijon. « En admirant, écrira-t-il plus tard,
les progrès de l’esprit humain, il (lui-même, Rousseau) s’étonnait de voir croître en même proportion les calamités publi­
ques. Il entrevoyait une secrète opposition entre la constitution
de l’homme et celle de nos sociétés; mais

c’était plutôt un

sentiment sourd, une notion confuse qu’un jugement clair et
développé. L ’opinion publique l’avait trop subjugué lui-même
pour qu’il osât réclamer contre de si unanimes décisions. Une
malheureuse question d’académie, qu’il lut dans le Mercure,
vint tout à coup dessiller ses yeux, débrouiller ce chaos dans sa
tète, lui montrer un autre univers, un véritable âge d’or .....
réaliser en espérance toutes les visions par la destruction des
préjugés qui l’avaient subjugué lui-même, mais dont il crut
à ce moment voir découler les vices et les misères du genre
humain. » ( Rousseau juge de Jean-Jacques : Second Dialogue).

IV
Rousseau, étant retenu au lit par la maladie, avait laissé à
Diderot le soin de faire imprimer son Discours. Il reçut de son
ami le billet suivant : « Il prend tout par dessus les nues; il n’y
a pas d’exemple d’un succès pareil. » Rousseau était désormais
célèbre : on le devenait rapidement, et parfois à peu de frais,
au dix-huitième siècle. Un auteur, jusque là inconnu, écrivait
un simple discours d’une trentaine de pages, à la fois éloquentes
et paradoxales ; le discours était prôné par les amis de l’auteur
— et quel ami précieux en ce cas que l’exubérant Diderot ! —

�LOUIS DUCROS

190

On en parlait dans les cafés et les salons à la mode ; aussitôt
chacun voulait lire la brochure, connaître l’auteur, et de Paris,
ce « café de l’Europe », la renommée portait au loin, nous
allons le voir, le nom du livre et de l’auteur.C’est ainsi que deux
ans après le Discours de Dijon, l’ami de Rousseau, Grimm,
deviendra célèbre du jour au lendemain pour avoir pastiché la
Bible dans une simple brochure musicale que Voltaire proclama
spirituelle : et Grimm pouvait annoncer à son ami Gottsched
que son « Petit prophète de Bœmischbroda » avait à Paris un
succès prodigieux. « Un bon mot fait la fortune d’un homme »,
dit à cette époque Mercier.
Se rappelant plus tard son premier triomphe, Rousseau écrit
dans ses Confessions : « Cette faveur du public, nullement
briguée (mais si ardemment souhaitée, nous l’avons vu), me
donna l’assurance véritable de mon talent dont, malgré le
sentiment interne, j ’avais toujours douté jusqu’alors. » Cela
signifie: « Je n’en doutais pas du tout, mais le succès vint
confirmer pleinement l’assurance que j ’en avais toujours eue. »
Ce qui, mieux que ces lignes de Rousseau (un auteur étant
toujours suspect quand il parle de lui), et mieux aussi que
l’affirmation de Diderot très capable, comme on sait, de tout
exagérer et en particulier le succès de son meilleur ami ; ce qui,
dis-je, nous prouve, mieux que tout, le bruit que fit le Discours
de Rousseau, c’est le nombre (1) et même la qualité de ses
contradicteurs.
Une année après, l’abbé de La Porte dit du Discours de Dijon:
« Il a excité une dispute littéraire à laquelle toute la France a
paru prendre quelque part (2 ) ». Stanislas, ex-roi de Pologne et
beau-père de Louis XV, prit la plume pour réfuter Rousseau et
cette réfutation, partie d ’une main royale, dut ilatler singulière­
ment Rousseau. Les philosophes, on le sait, ne se tiennent pas

M.

(1)
(le Reÿnold a fait paraître dans la Revue de Fribourg (juillet 1904) «il
article, surtout bibliographique, intitulé : « Rousseau et ses contradicteurs ».
J’ai compté (18 pièces se rapportant au premier Discours.
(2) « Voyage en l ’autre monde ou Nouvelles littéraires de celui-ci. Paris,
Ducheslie, 1152, 2° P., p. 169. »

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

191

de joie quand un roi ou un prince entre en correspondance avec
eux ; or ici, c’était mieux qu’une correspondance : un roi entrait
dans la lice pour jouter contre l ’auteur du Discours de Dijon! il
y

avait de quoi tourner la tête, même à quelqu’un qui l’aurait eu

plus ferme que l’auteur de ce discours,
Une dernière preuve et intéressante (encore qu’aucun biographe
de Rousseau n’en ait jamais parlé) du grand retentissement de
ce Discours nous est fournie par un auteur étranger : le Discours
n’avait pas seulement « pris par dessus les nues » ; il avait pris
par dessus les frontières et, en avril 1751, un Allemand qui
n’était rien de moins que Lessing, lui consacrait un long article
dans une revue de Berlin, la Vossische Zeitung (1). Je ne sais si
Rousseau connut cet article, dont la fin l ’aurait particulèrement
flatté: « Que la France serait heureuse, si elle avait beaucoup
de prédicateurs comme Rousseau ! » Mais je ne trouve, dans
toutes ses œuvres, aucune mention de Lessing.
« A peine, dit Rousseau, mon discours eut-il paru, que les
défenseurs des Lettres fondirent sur moi comme de concert.
Indigné (?) de voir tant de petits messieurs Josse qui n’enten­
daient pas même la question, vouloir en décider en maîtres, je
pris la plume et j ’en traitai quelques uns de manière à ne pas
laisser les rieurs de leur côté. » Les réfutations, qui furent faites
du Discours sur les sciences, et que nous allons rapidement
résumer, sont pour deux raisons intéressantes à connaître : en
elles-mêmes, elles sont parfaitement négligeables, car il nous
importe peu de savoir comment tel académicien, de Nancy ou
d’ailleurs, a refait pour la millième fois l’éloge des lettres et des
arts. Mais ces réfutations ont provoqué des répliques de la part
de l’auteur attaqué et ce sont ces répliques qui nous intéressent :
elles ont, d’une part, amené Rousseau à se corriger, voire par­
ti) Lessing : « lias Neueste nus dem Reiclie des Witzes, Rellage zu den Berlinischen Staats = uud Gclehrten Zeitungen. On trouve ect article dans la
Deutsche Nationallitteratur, de Kürschner, 1. lx i , IR 'P ., p. 10. » Je relèverai
seulement ce trait dans l’article de Lessing : « Quand les vertus militaires
déclinent par suite de la diffusion des sciences, comme le prouve Rousseau,
eh bien ! est-ce donc un mal ? Sommes-nous ici-bas pour nous entre-dévorer ? »
Que les temps sont changés dans le pays de Lessing !

�192

LOUIS DUCROS

fois à se réfuter lui-même; mais surtout, et c’est leur principal
intérêt, elles l’ont poussé à développer pleinement ce qu’annon­
çait déjà son Discours, à savoir son redoutable talent de polé­
miste, et, ce qui vaut moins, son habileté et ses ruses d’avocat.
Le Mercure de France, de janvier 1751, avait analysé le Dis­
cours, après l ’avoir annoncé, comme il avait été publié, sans
nom d’auteur; mais comme il imprimait à la suite: « par un
citoyen de Genève », à Genève, chez Barrillot, 1751, — il était
aisé de nommer ce citoyen de Genève. On faisait connaître le
discours par des extraits, suivant l’usage du temps et on
concluait : « Ce discours, qui est pensé, écrit et raisonné de la
plus grande manière, est accompagné de notes aussi hardies que
le texte : on voit aisément que l’auteur s’est nourri l ’esprit et le
cœur des maximes de son pays. » L ’article était de Raynal,
directeur du Mercure et ami de Rousseau.
En juin 1751, ce même Mercure ayant publié des « Observa­
tions sur le Discours qui a été couronné à Dijon », Rousseau y
répondit par sa « Lettre à l’abbé Raynal ». Les « Observations »
n’offrent d’ailleurs aucun intérêt et la seule chose à retenir de la
courte réplique de Rousseau, c’est qu’il annonce que, « quand il
sera question de se défendre, il suivra sans scrupules toutes les
conséquences de ses principes » ; nous allons bien voir.
En octobre 1751, on ne fait plus seulement des Observations :
c’est une réfutation en règle que publie cette fois le Mercure.
Elle avait été lue dans une séance de l’Académie royale de
Nancy, par M. Gautier, professeur de mathématiques et d’his­
toire : « Un certain M. Gautier, de Nancy, le premier qui tomba
sous ma plume, fut rudement malmené dans une Lettre à
M. Grimm » (1). La Réfutation du Discours, qui est d’un bon
esprit, suit, et c’est là son tort, Rousseau pas à pas, divisant,
comme il l’a fait lui-même, son discours en deux parties : la
question de fait et la question de droit. Gautier défend assez
habilement contre Rousseau la politesse : « Si l’art de voiler

(1) « Lettre de J.-J. Rousseau à M. Grimm sur la Réfutation de son Discours,
par M. Gautier. » Masset-Pathay, I, 478.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

193

(ses vrais sentiments) s’est perfectionné, celui de pénétrer les
voiles a fait les mêmes progrès. On sait évaluer les offres spé­
cieuses de la politesse ; . .. le seul commerce du monde suffit
d’ailleurs (sans invoquer le progrès des sciences) pour acquérir
celte politesse ». Gautier louche en passant ce qu’il appelle
« l’orgueilleuse rusticité » de l’auteur. En bon professeur d’his­
toire, il réfute très bien les arguments historiques de Rousseau :
« les victoires des Athéniens sur les Perses prouvent que les arts
peuvent s’allier avec la vertu ». Il se contente de railler, ce qu’il
fallait faire, ce plaisant argument de Rousseau : « La nature,
(avait dit Rousseau), a rendu exprès la science difficile » ; Gautier :
« le labourage aussi; est-ce un avertissement qu’il faut crever
de faim? » Enfin, contre la thèse de Rousseau, que les sciences
et les arts sont nés de nos vices, Gautier les montre naissant de
nos besoins et ajoute qu’on l’a prouvé dans certain livre ;
allusion, sans doute, au Discours préliminaire de l’Encyclopédie,
paru trois mois auparavant, le 1er juillet 1751, et où d’AJembert
développe longuement l’idée soutenue par Gautier.
La réponse de Rousseau (Lettre à Grimin) est dédaigneuse; il
le prend de haut avec le professeur d’histoire de Nancy, à qui il
ne réplique d’ailleurs qu’en s’adressant à Grimm. Gautier ne l ’a
pas compris : comment l’aurait-il réfuté ? Le style de Rousseau,
c’est le point à noter, est en progrès ; il est plus nerveux, plus
ramassé que dans le Discours, et l ’auteur apprend de plus à ses
adversaires qu’il sait manier l’ironie : « On voit à chaque
page que l’auteur n’entend point ou ne veut point entendre

l’ouvrage qu’il réfute; ce qui lui est assurément fort commode
parce que, répondant sans cesse à sa pensée et jamais à la

mienne, il a la plus belle occasion du monde de dire tout ce qui
lui plaît. D’un autre côté, si ma réplique en devient plus diffi­
cile, elle en devient aussi moins nécessaire; car on n’a jamais
ouï dire qu’un peintre qui expose en public un tableau soiL
obligé de visiter les yeux des spectateurs et de fournir des
lunettes à tous ceux qui en ont besoin ».
Mais ce que Rousseau reproche à son adversaire, il n’a aucun
scrupule à le pratiquer lui-même : faire sembant de n’avoir pas
13

�194

LOUIS DUCUOS

compris et faire dire aux gens autre chose que ce qu’ils ont dit
pour en avoir plus facilement raison : « En parlant de la
politesse il (M. Gautier) fait entendre clairement que, pour
devenir homme de bien, il est bon de commencer par être
hypocrite et que la fausseté est un chemin sûr pour arriver à la
vertu. » Or Gautier avait dit simplement, — et sa remarque ne
manquait pas de finesse, et l’on peut même d’avance l’opposer
au développement célèbre de Rousseau sur la rusticité des
mœurs dans la Lettre sur les spectacles ; « On s’est plié
aux bienséances, souvent plus puissantes que les devoirs. Les
vertus sociales sont devenues plus communes... Combien

11 e

changent de dispositions que parce qu’ils sont contraints de
paraître en changer ! Celui qui a des vices est obligé de les
déguiser ; c’est pour lui un avertissement continuel qu’il n’est
pas ce qu’il doit être ; ses mœurs prennent insensiblement la
teinte des mœurs reçues. La nécessité de copier la vertu le
rend enfin vertueux ou du moins ses vices ne sont pas conta­
gieux comme ils le seraient s’ils se présentaient de front avec
cette «

rusticité » que regrette mon adversaire ». — Sur le

terrain historique, Rousseau habilement esquive la discussion :
il a affaire à plus fort que lui, Gautier étant professeur d’histoire
et il s’en tire par cette réflexion que, si l’on allait opposer auteurs
à auteurs, la querelle

s’éterniserait comme toute question

d’érudition : il est possible, mais qui donc a ouvert la querelle,
sinon Rousseau, en citant ses auteurs à lui ? Après s’être dérobé
sur « la question de fait », passant à la deuxième partie du
Discours et de la Réfutation, il reprend le ton cavalier et en un
style pressant et ferme, il réplique : « M. Gautier se contente,
pour me réfuter, de dire oui partout où j ’ai dit non : je n’ai donc
qu’à dire encore non partout où j ’avais dit non, oui partout où
j ’avais dit oui et, supprimant les preuves, j ’aurai très exactement
répondu. » C’est répondre, sinon « exactement » , au moins
spirituellement.
Sur un point Rousseau recule, mais il sait couvrir sa retraite :
« M. Gautier prend la peine de m’apprendre qu’il y a des peuples
vicieux qui

11 e

sont pas savants : et je m’étais bien douté que les

�JEAN-JACQUES IiOUSSEAU

195

Kalmouks cl les Cafres n’étaient pas des prodiges de vertu et
d’érudition. Si M. Gautier avait donné les mêmes soins à me
montrer quelque peuple savant qui ne fût pas vicieux, il m’aurait
surpris davantage. Partout il me fait raisonner comme si j ’avais
dit que la science est la seule source de corruption parmi les
hommes : s’il a cru cela de bonne foi, j ’admire la bonté qu’il a de
me répondre. » Mais précisément, si on lit de bonne foi le
Discours de Rousseau, on voit que la science et le vice sont
partout unis comme la cause et l’effet. Enfin il accorde ici, ce
qu’il n’avait pas fait dans son Discours, que la vertu n’est pas
l’inséparable compagne de l’ignorance et il cède donc du terrain,
quoi qu’il dise. Au reste, le vrai sophisme de Rousseau, que son
contradicteur n’a pas vu, est le suivant. Il dit : qu’on me montre
un peuple savant qui ne soit pas vicieux. Mais il n’y a pas
de peuple— savant ou ignorant — qui n’ait des vices. C’est à lui,
Rousseau, de nous montrer un peuple vraiment vertueux et,
après, nous examinerons s’il est savant ou non. Il fait une
pétitilion de principe : il suppose qu’à l’origine il y a eu de tels
peuples sans vices; mais c’est là la question, et il affirme ce
qu’il n’a pas vu ou encore il affirme ce qui à priori est impossible,
les hommes primitifs n’ayant sans doute pas été des anges.
Et voyez l’habile avocat qui s’empare d’un bon argument de
son adversaire pour le tourner à son avantage. Gautier avait dit :
mais il est pénible aussi de cultiver la terre, comme de s’ins­
truire ; la nature a-t-elle donc voulu nous éloigner par là de
l’agriculture, qui nous est nécessaire pour vivre? Justement,
s’écrie Rousseau, la nature a voulu que l’agriculture fût un art
pénible, mais savez-vous pourquoi ? c’est pour que, étant obligés
de travailler durement la terre, il nous reste moins de temps
pour ce qui est inutile et dangereux : l ’art et la science. Et Gautier
avait cru triompher dans son parallèle : l’agriculture demande
autant de peine que la science. Mais il ne voit pas la différence
entre les deux et la voici : « avec un peu de travail, on est sûr de
faire du pain, tandis qu’avec beaucoup d’étude, il est très douteux
qu’on parvienne à faire un homme raisonnable ». On voit le
subterfuge. I! n’y a qu’à dire à Rousseau : avec de l’étude on

�196

LOUIS

DUCIIOS

peut faire lin savant et cela vaut peut-être la peine de travailler ;
mais Rousseau demande à la science tout autre chose et il faut
convenir qu’il reste sur le terrain où il s’est placé : la science
ne fait pas la vertu.
Terminant par un argument ad hominem, il bafoue son adver­
saire, tout en le couvrant de fleurs. « Je remarque que M. Gautier,
qui me traite partout avec la plus grande politesse, n’épargne
aucune occasion de me susciter des ennemis : il étend ses soins
à cet égard depuis les régents de collège jusqu’à la souveraine
puissance. M. Gautier fait fort bien de justifier les usages du
monde : on voit qu’ils ne lui sont pas étrangers. Mais revenons à
la réfutation. Toutes ces manières d’écrire et de raisonner, qui
ne vont pas à un homme d’autant d’esprit que M. Gautier me
paraît en avoir, m’ont fait faire une conjecture que vous trouverez
hardie, et que je crois raisonnable. Il m’assure, très sûrement
sans en rien croire, de n’être point persuadé du sentiment que je
soutiens. Moi, je le soupçonne, avec plus de fondement, d’être en
secret de mon avis : les places qu’il occupe, les circonstances où
il se trouve, l’aurons mis dans une espèce de nécessité de prendre
parti contre moi. La bienséance de notre siècle est bonne à bien
des choses : il m’aura donc réfuté par bienséance ; mais il aura
pris toutes sortes de précautions et employé tout l’art pos­
sible pour le faire de manière à ne persuader personne. »
Voici maintenant le roi Stanislas qui descend dans l'arène.
Son discours parut d’abord sans nom d’auteur, mais Stanislas
laissa dire que l’auteur, c’élait lui ; et enfin le discours fut im­
primé par ses soins dans les « Œuvres du philosophe bienfai­
sant », qui sont ses œuvres (Paris, 1763, t. iv). L ’écrit du bon
Stanislas est honnête et banal : l’auteur

craint visiblement

d’être la dupe de Rousseau, s’il prend au sérieux ce qui n’est
sans doute, pour le lauréat de Dijon, qu’un jeu d’esprit. Quoi
qu’il en soit, la meilleure façon de le réfuter, c'est, lui semble-til, d’opposer fauteur à lui-même, c’est-à-dire l ’art et la science
dont il fait preuve à la haine qu’il affiche de la science et de
l’art. Comment donc sa science n’a-t-elle pas corrompu sa
sagesse, ou comment sa sagesse ne l’a-t-elle pas détourné de la
science ?

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Mettre Rousseau en contradiction avec lui-même, c’est la pre­
mière fois qu’on l’essaie contre lui. Ses adversaires plus tard ne
s’en feront pas faute : il s’en tirera comme il pourra et sa dia­
lecte sera souvent mise à de rudes épreuves.
Stanislas invoque, pour défendre la science et les savants,
« la curiosité naturelle à l’homme » ; mais il ne sait pas tirer
parti de cet argument, qui est excellent contre Rousseau,
l’apôtre de la nature et de tout ce qui est naturel. Il trouve un
autre argument, qui est précisément celui qu’il faut opposer à
Rousseau. Celui-ci avait dit : la science est partout unie au vice
et la vertu accompagne toujours l’ignorance. La réponse était,
nous l’avons dit, celle-ci : y a-t-il jamais eu un peuple, savant
ou ignorant, peu importe, qui ait été pleinement vertueux ?
Tout est là et Stanislas est sur la voie : « où vit-on jamais des
hommes sans défauts et sans vices ? » Mais il s’arrête court, et
termine en faisant remarquer que « l’on peut être bien savant
sans être fort poli », ce qu’on ne songe pas à lui contester.
Que sera, et c’est ici qu’est pour nous l’intérêt de cette discus­
sion, la réponse de Rousseau ? Va-t-il faire échec au Roi ? Il nous
dit avec une satisfaction marquée : « Le second (de mes criti­
ques) fut le roi Stanislas lui-même, qui ne dédaigna pas d’entrer
en lice avec moi. L ’honneur qu’il me fit me força de changer de
ton pour lui répondre ; j ’en pris un plus grave, mais non moins
fort (?) ; et, sans manquer de respecta l’auteur, je réfutai plei­
nement l’ouvrage. » Il prétend savoir qu’un jésuite, le P. Menou,
avait collaboré à l’ouvrage du prince et, se fiant dit-il à son
tact, il sut très bien démêler ce qui était du prince et ce qui était
du moine et cela lui permit de « tomber sans ménagement sur
toutes les phrases jésuitiques ». A supposer que son « tact » ne
l’ait pas trompé sur ce point, il l’a trompé lourdement en ceci
que le public, qui n’était pas dans le secret, ne pouvait savoir ce
qui, dans la réponse de Rousseau, était à l’adresse du roi et ce
qui était destiné au jésuite ; et le tout retombait donc sur le dos
du bon Stanislas, lequel était, pour tous, l’auteur delà réfutation
de Rousseau.
Au fond Rousseau était très embarrassé : il était infiniment

�198

LOUIS

DUCROS

fia lté d’avoir à combattre un si auguste adversaire et il savait
aussi ce qu’il lui devait ; mais il ne sentait pas moins ce qu’il
se devait à lui-même; car si Stanislas était duc de Lorraine et
avait été roi de Pologne, il était, lui, citoyen de Genève et il
fallait montrer au public que, pour un citoyen, la vérité était
au-dessus même de la majesté royale.
Il s’étonne, dans ses Confessions, que sa réponse au Roit ait
fait moins de bruit que ses autres ouvrages, car c’est « une
pièce unique en son genre : j ’y saisis l’occasion qui m’était
offerte d’apprendre au public comment un particulier pouvait
défendre la cause de la vérité contre un souverain même. Il est
difficile de prendre en même temps un ton plus fier et plus
respectueux que celui que je pris pour lui répondre. » En
réalité, le ton de Rousseau est plus respectueux que fier et
c’est ce qui frappe dès le début. La critique du roi avait paru
avant

celle de

M. Gautier : cependant Rousseau répondit

d’abord à M. Gautier et c’était peut-être pour que le ton qu’il
prend en s’adressant au roi parût plus respectueux, comparé
au ton hautain qu’il venait de prendre

avec le « certain »

M. Gautier. Son premier mot, après les remercîments pour
l’honneur qu’on lui a fait, est pour reconnaître que le discours
auquel il va répondre « est plein de choses très vraies et très
bien prouvées »; et de ces choses-là, il y en avait beaucoup plus
dans la critique de M. Gautier : mais M. Gautier « ne l’avait pas
même compris. » Puis Rousseau veut bien reconnaître que la
science est bonne en soi : ne vient-elle pas de Dieu? Mais alors
pourquoi la proscrire? C’est qu’elle n’est pas faite pour l’homme.
Pour qui donc, grands dieux! est-elle faite ? ou plutôt par qui
est-elle faite, si ce n’est par l’homme lui-même?
Oui, sans doute, continue-t-il en substance, j ’ai dit que la
science corrompt les nations, mais je n’ai pas dit que la science
et la vertu ne puissent pas s’entendre dans chaque homme en
particulier. — Ainsi ce qui peut être bon pour les individus ne
peut l’être pour les peuples, qui ne sont que des assemblages
d’individus !
Stanislas lui avait reproché de s’être servi de sa science pour
v

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

199

combattre la science. — Parfaitement, réplique Rousseau, et sa
réponse est ingénieuse : « Si quelqu’un venait pour me tuer et que
j ’eusse le bonheur de me servir de son arme,

me serait-il

défendu, avant de la jeter, de m’en servir pour le chasser de
chez moi ? » Et Stanislas, pour défendre les sciences, avait ingé­
nument énuméré les profits matériels qu’on en retire dans tous
les états. — Fort bien, réplique Jean-Jacques : « c’est comme si,
pour justifier un accusé, on se contentait de prouver qu’il se
porte fort bien, qu’il a beaucoup d’habileté ou qu’il est fort riche.
Pourvu qu’on

m’accorde que les sciences et les arts nous

rendent malhonnêtes gens, je ne disconviendrai pas qu’ils ne
soient d’ailleurs très commodes : c’est une conformité de plus
qu’ils ont avec les vices ».
Stanislas avait voulu montrer que les lumières font progresser
la religion et ici Rousseau triomphe aisément, car son siècle
tout entier, aussi éclairé qu’irréligieux, répond pour lui : « Les
sciences sont florissantes aujourd’hui, la littérature et les arts
brillent parmi nous : quel profit en a tiré la religion? la science
■s’étend et la foi s’anéantit ; nous sommes tous devenus docteurs
et nous avons cessé d’être chrétiens ». Puis, revenant sur cette
idée que l ’homme poli, par son hypocrite vertu, honore la vertu
véritable, il résume heureusement le débat en s’attaquant à la
fameuse maxime de La Rochefoucauld : « L ’hypocrisie, dit-on,
est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui, comme celui
des assassins de César, qui se prosternaient à ses pieds pour
l’égorger plus sûrement. »
Pour le fond, Rousseau, par des distinctions ou des conces­
sions déguisées, atténue peu à peu les aphorismes tranchants de
son Discours ; c’est ainsi que, après avoir distingué une bonne
et une mauvaise science, il distingue maintenant une ignorance
brutale d’une ignorance raisonnable et il est réduit, en fin de
compte, à se contenter de ceci : On peut être un très savant
homme et une parfaite canaille, de même qu’on peut être un
grand ignorant et un brave homme; ce n’était pas la peine
vraiment de partir en guerre et d’emboucher la trompette pour
venir s’échouer sur ces banalités !

�200

LOUIS DUCROS

Dans toutes ses répliques, on est bien forcé d’admirer les
ressources de sont talent, aussi souple dans la défense que vigou­
reux dans l’attaque, mais on est en même temps attristé ou
plutôt agacé de voir tant de finesse, et de subtile dialectique
employée à défendre une position intenable : car Rousseau a si
indissolublement lié la science et le vice, d’une part, l'ignorance
et la vertu, de l’autre, qu’il a maintenant toutes les peines du
monde à concilier sa thèse trop absolue avec le bon sens et la
vérité. El de vouloir sauver quand même, à l’aide de rectifica­
tions et de tours de force, l’essentiel de sa thèse, c’est cela qui le
rabaisse et fait, du grand orateur qu’annonçait le Discours, un
dîsputailleur pointilleux et un insupportable avocassier.
Mmc du Deffand écrivait un jour à Voltaire : « Il y a ici un
fameux joueur de violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle.
Un homme disait à un autre : « Monsieur, n’êtes-vous pas
enchanté? Sentez-vous combien cela est difficile? — Ah 1 Mon­
sieur, dit l ’autre, je voudrais que cela fût impossible ». C’est ce
que je dirais de tous les auteurs qui sautent à pieds joints sur le
bon sens, pour nous faire des raisonnements fatigants et faux.
Je mettrais à leur tête M. Jean-Jacques » (1). C’est plus particu­
lièrement à toutes ces répliques de Rousseau, que nous venons de
parcourir, que s’applique ce jugement de cc l’aveugle clair­
voyante » qu’était Mmc du Deffand.
Un dernier mot avant de quitter Stanislas. Il avait fait, dans
sa critique, un gros anachronisme (ce sont là jeux de princes) :
il avait dit que, si Socrate avait méprisé les sciences, c’est qu’il
voulait parla marquer son mépris pour les Stoïciens et les Epi­
curiens. Rousseau lui réplique très jolim ent : « Quand Socrate a
maltraité les sciences, il n’a pu, ce me semble, avoir en vue
l’orgueil des Stoïciens, ni la mollesse des Epicuriens... parce
qu’aucun de ces gens-là n’existait de son temps. Mais ce léger
anachronisme n’est point messéant à mon adversaire : il a mieux
employé sa vie qu’à vérifier des dates et n’est pas plus obligé de
savoir par cœur son Diogène-Laerce que moi d’avoir vu de
(1) Corresp. de AI1"' du Deffand, édit. S'» Aulaire, I, 176.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

201

près ce qui se passe dans les combats. » En vérité Voltaire n’eût
pas mieux dit.
Rousseau prétend, dans ses Confessions, que Stanislas, en
lisant la réplique qu’il s’était attirée, s’écria : « J’ai mon compte,
je ne m’y l'rolte plus. » Je doute un peu de l’authenticité du
propos,

car je trouve,

au contraire, dans

les œuvres du

Philosophe bienfaisant, une étude morale où Stanislas attaque
l'auteur du Discours sur l'inégalité. Ce qui est vrai, c’est que
Rousseau, dans ses nombreux duels littéraires, parut toujours
avoir l’avantage et c’est ce que constatait Stanislas lui-même
dans l’opuscule que je viens de citer; il y dit de Rousseau:
« Comme un nouvel Antliée, il devient plus tort chaque fois
qu’il est terrassé » ; chaque fois qu’il paraît l’être serait donc
mieux dit.
Un adversaire autrement vigoureux fut Borde, ce Lyonnais
ami de Rousseau que nous avons fait connaître et à qui Rous­
seau avait adressé, on s’en souvient, une très curieuse épître en
vers. Borde avait prononcé le 22 juin 1751, à l’Académie de
Lyon, un « Discours sur les avantages des sciences et des arts».
Ce discours est une réfutation en règle du discours de Rousseau
et il parut dans le Mercure de décembre 1751 et mai 1752 (1).
Grinun, alors l ’ami de Rousseau, trouve que le discours de
Borde, « faiblement pensé, ne luit rien à la question ». Le lecteur
en jugera tout autrement ; car il va voir Borde opposer aux
brillants paradoxes de Rousseau le langage du bon sens et de la
vérité ; je le résume très rapidement:
Dès ses premiers mots, Borde s’attaque au principe même d’où
Rousseau a tiré ses plus grands effets oratoires ; on est désabusé
depuis longtemps de la chimère de l’âge d’or : partout la bar­
barie a précédé Rétablissement des sciences. Puis il venge
noblement Athènes contre laquelle a blasphémé ce rustique
Genevois et qu’il a immolée à l’ignorante et sage Lacédémone :
« Cette belliqueuse Sparte que vous nous vantez sans cesse, mais
elle a fini par perdre ses mœurs, elle aussi. Et quant à Athènes,
(1) Il se trouve dans les Œuvres diverses de M. Borde, Lyon, 1783, t. iv.

�202

LOUIS DUCROS

est-ce que la gloire de l’esprit et celle des armes n’y avançaient
pas d’un pas égal ? Et pour ce qui est de la vertu, aux côtés
mêmes d’un Miltiade et d’un Thémistocle ne voit-on pas un
Aristide et un Socrate? Sans cette Athènes, que vous rabaissez à
plaisir, les hommes seraient restés dans une éternelle enfance.
Oui, la Grèce doit tout aux sciences, mais le reste du monde
doit tout à la Grèce ». Et à côté de ces belles paroles, je ne puis
me tenir de citer ici (car c’est une bien éloquente réplique à
l’absurde parallèle établi par Rousseau entre Sparte et Athènes),
ces lignes de l’Itinéraire où Chateaubriand veut précisément
donner « un mémorable exemple de la supériorité que les lettres
donnent à un peuple sur un autre ». Voici ce que dit l’Enchan­
teur avec son ordinaire magnificence de style : « Quand l’Europe
se réveille de sa barbarie, son premier cri est pour Athènes :
« Qu’est-elle devenue? » demande-t-on de toutes parts. Quand
on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si
on avait retrouvé les cendres d’une mère. Quelle différence de
cette renommée à celle qui ne tient qu’aux armes? Tandis que
le nom d’Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entière­
ment oubliée... Quelques pirates, qui se disent les descendants
des Lacédémoniens, font aujourd’hui toute la gloire de Sparte ».
On nous reproche nos vices, continue Borde : mais il y aura
des vices partout où il y aura des hommes (et c’est à quoi
Rousseau ne pourra répondre). Les petites vertus, que vous
prêchez, sont bonnes pour votre petite république de Genève;
vouloir nous y ramener, c’est contraindre un homme robuste à
bégayer dans un berceau. Rester dans l’ignorance I mais est-ce
possible, même aux premiers hommes, quand la mort gronde
sur leurs têtes, qu'elle est cachée dans l’herbe qu’ils foulent aux
pieds ? Vous vous targuez des erreurs des sciences : il est vrai, la
chimie n’a pas pu nous donner l’or qu’elle cherchait ; mais sa
folie même nous a valu d’autres miracles que nous ont livrés ses
analyses : vous voyez donc que les sciences sont utiles jusque
dans leurs écarts ; il n’y a que l’ignorance qui n’est jamais
bonne à rien.
Vous dites encore que les sciences sont nées de l’oisiveté et

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

208

qu’elles l’entretiennent ! pensez-vous donc (Rousseau ne le pen­
sait pas, mais il le disait et d’autres sont venus depuis qui l’ont
dit et fait croire « au peuple des travailleurs »), pensez-vous que
le citoyen que ses besoins attachent à sa charrue soit plus
occupé que l’anatomiste ou le géomètre? Vous déclamez contre
le luxe, produit, dites-vous, par la civilisation et la science. Mais
le luxe est né avec l ’humanité : lorsque les hommes allaient nupieds, le premier qui s’avisa de porter des sabots passa pour un
voluptueux. »
Voilà, résumés à grands traits et présentés peut-être, grâce à
ce raccourci, un peu plus vivement que dans le texte, les princi­
paux arguments de Borde. Cette critique dut fort importuner
Rousseau : d’abord parce qu’elle ne manquait pas de justesse ni
même d’habileté ; et puis parce que Rousseau se voyait obligé
de répéter ce qu’il avait dit dans son Discours et dans ses pré­
cédentes répliques.
Il fallait répondre pourtant, sous peine de s’avouer vaincu, ou,
tout au moins, ébranlé, par cette réfutation nouvelle, et l’amourpropre de Rousseau n’aurait pour rien au monde laissé croire
qu’il n’avait pas de quoi confondre tous ses adversaires : aussi
s’empresse-t-il, dans une note de sa nouvelle réplique, d’assurer
le lecteur « qu’il a longtemps et profondément médité son sujet,
et il ose dire que ses adversaires ne lui ont jamais fait une objec­
tion raisonnable qu’il n’eût prévue et à laquelle il n’ait répondu
d’avance» » Qu’il ait prévu tout ce qu’on pouvait dire contre sa
thèse, c’est ce que nous lui accordons bien volontiers, puisque le
bons sens suffisait pour cela ; mais qu’il 5' ait répondu victorieu­
sement, c’est tout autre chose : or il ne l ’a pas fait (parce qu’il ne
pouvait pas le faire) dans sa réplique à Borde.
Je ne relèverai dans cette réplique que ce qui m’en paraît
intéressant ou nouveau: « Le goût du luxe accompagne toujours
le goût des lettres. » — Mais Rousseau lui-même est un frappant
exemple du contraire, et l’on trouverait aisément mille exemples
semblables, puisque, pour les vrais savants et les vrais artistes,
l’art et la science tiennent lieu de tout, Par endroits, il glisse,
sans en rien dire, des restrictions à sa première thèse : « le goût

�204

LOUIS DUCROS

des lettres accompagne souvent le goût du luxe. » Souvent est
mis là pour écarter des objections bien faciles : Rousseau luimême ne fréquentait-il pas alors chez des gens de luxe qui étaient
ignorants comme des carpes? Il accorde que « les grands hommes
peuvent être impunément très savants » ; mais il n’a garde
d’expliquer comment, s’ils sont si savants que cela, ils ne sont
pas, d’après ses principes, corrompus jusqu’à la moelle ; et tou­
jours celte idée, qui reviendra sans cesse dans ses œuvres, que
les premiers hommes, étant ignorants, ne pouvaient être cor­
rompus : d’accord, mais ils pouvaient être pires, s’ils étaient de
simples brutes.
Et de temps en temps, au bas des pages, on tombe sur des
notes qui vous stupéfient. Ne croit-on pas rêver, par exemple,
quand on connaît l’homme qui a écrit les lignes que voici :
« l’homme et la femme sont faits pour s’aimer et s’unir ; mais,
passé cette union légitime, tout commerce d’amour entre eux est
une source affreuse de désordres dans la société et dans les
mœurs. » Et je n’y contredis pas, mais l’auteur de ces propos
vertueux vit en concubinage avec Thérèse Le Vasseur. Dans une
autre note, il reconnaît hautement que l’ignorance n’engendre
pas nécessairement la vertu ; mais très certainement dans son
Discours il disait ou laissait croire tout le contraire. Et il répète
encore que « tous les peuples savants sont corrompus » ; mais il
ne prouve pas — et tant qu’il n’a pas prouvé cela, il n’a rien
prouvé, — qu’il y ait quelque part des peuples innocents. Tantôt
il limite si fort la portée de ses assertions premières que ses
brillants paradoxes s’éteignent en de ternes banalités ; et tantôt
il veut au contraire se donner l’air de ne rien accorder à l’adver­
saire et, pour cela, à défaut de bonnes raisons, il trouve des
mots heureux qui le tirent d’affaire. Par exemple on dit que les
hommes sont nés méchants : « alors il ne faut pas donner des
armes à des furieux. « Et pourquoi d’ailleurs M. Borde veut-il
nous faire peur de la vie animale ? « il vaudrait mieux ressem­
bler à une brebis qu’à un mauvais ange. » Peut-être: mais les
premiers hommes étaient-ils vraiment des brebis ? on les com­
pare plus souvent et plus justement à des loups. Par moment

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

205

enfin Rousseau, pour ne pas se dédire, dit des choses ridicules.
On se rappelle le mot de Borde sur le
hommes : le premier

qui porta

des

luxe des premiers

sabots était donc un

voluptueux. A quoi Rousseau répond intrépidement : « il y
a cent à parier contre un que le premier homme qui porta des
sabots était un homme punissable, à moins qu’il n’eût mal aux
pieds. » C'est une réfutation par l’absurde, et faite par l’auteur
lui-même.
A la fin on est fatigué, et dégoûté, de le voir s’entêter à défendre
ce qui eût pu passer, présenté avec des restrictions, comme une
vérité partielle, comme un côté de la vérité. Mais non : il systé­
matise et il insiste lourdement : il a l’air de vouloir opposer une
digue à la civilisation et arrêter le cours de l’histoire. C’est
pour cela que Borde reprit la plume et le combattit dans un
« Second discours sur les avantages des arts el des sciences. »
« Je n’avais, dit-il, regardé le premier discours de M. Rousseau
que comme un paradoxe ingénieux et c’est sur ce ton que j ’avais
répondu. Sa dernière réponse nous a dévoilé un système » et
Borde s’en prend à ce système. Je ne le suivrai pas dans cette
seconde réfutation : sat prata biberunt. Je liens seulement à
citer, de ce second discours de Borde, une réflexion vraiment
ingénieuse (n ’esl-ce pas un devoir de noter de telles réflexions,
quand on les trouve dans de vieux livres que personne ne lit
plus ?) Borde a donc entrevu cette idée, juste et fine à la fois, que
certaines vertus perdent de leur mérite et changent même de
nom au cours des âges, à mesure que le progrès de la civilisation,
tantôt permet de se passer d’elles, parce qu’elles ne serviraient
plus à rien, tantôt nous les a rendues si faciles et si coutumières
que ce ne sont plus vraiment des vertus. Ainsi Rousseau avait
exalté « la continence » bien connue de Scipion. Borde s’empare
de cet exemple et il écrit : « l’antiquité a célébré comme un pro­
dige les égards de Scipion pour une princesse (la fiancée d’Allucius en Espagne) que la victoire avait fait tomber enlre ses
mains ; et, parce qu’il ne fut pas un monstre de brutalité, on
nous le propose encore comme un modèle héroïque. Pour moi,
je ne saurais admirer Scipion, à moins que je ne méprise son

�206

LOUIS DUCROS

siècle : mie action, dont le contraire serait un crime, n’a pu
paraître merveilleuse que parmi des mœurs barbares : c’était un
héroïsme alors, aujourd’hui nous n’y voyons qu’un procédé.» ( 1 ).
Rousseau dans ses Confessions (p. II, 1. V II), nous dit qu’il
négligea sa correspondance avec Borde, et voici la conséquence
de sa paresse : « on verra, dans M. Borde, jusqu’où l’amourpropre d’un bel esprit peut porter l’esprit de vengeance lors­
qu’il se croit négligé. » Et ailleurs (1. V III) : « J’avais tort
(avec M. Borde) ; il m’attaqua, honnêtement toutefois, et je
répondis de même. Il répliqua sur un ton plus décidé. Cela
donna lieu à ma dernière réponse, après laquelle il ne dit plus
rien. » Borde était maté, veut nous faire entendre Rousseau. En
réalité (et c’est là une singulière erreur de mémoire) Rousseau
ne répondit pas au second discours de Borde. Nous n’avons
qu’un simple projet de réponse, cinq ou six pages retrouvées par
Streekeisen-Moullou ( Œuvres et Correspond, inéd. de Rousseau,
1861, p. 315), où je ne relèverai que celte phrase qui se passe de
commentaire : «J e crois (dans mon Discours) avoir découvert
de grandes choses. » ( 2 ).
Rousseau cependant n’avait pas dit son dernier mot : il le lit
(1) Scipion respecta la fiancée d’Allucius, mais il y mit la condition
qu’Allucius deviendrait l’ami du peuple romain (Tite-Live, XVI, 50).
(2) Je ne dis rien ici, devant en parler quand j ’étudierai les rapports de
Voltaire avec Rousseau, de l’opuscule de Voltaire, T i m o n , auquel Rousseau ne
répondit d’ailleurs que par une note dédaigneuse de sa réponse à Stanislas.
Je trouve dans les Œ u v r e s de Borde (IV, 359) une lettre de Rousseau à
Borde au sujet du second Discours de celui-ci, Discours qu’il n’a pas encore
lu, dit-il, mais dont M. Duelos lui a dit beaucoup de bien et il assure Borde
(ce qui jure un peu avec le passage cité des C o n / e s s i o n s ) « qu’il n’a pas oublié
les bontés de Borde pour lui, ni son attachement pour Borde et que leur dis­
pute littéraire n’a pas causé dans son cœur la moindre altération. » Et ij
ajoute : « Vous êtes, de tous ceux qui se sont mis sur les rangs, le seul
adversaire que j ’ai craint... # Enfin à cette date (la lettre est de mai 1753)
Rousseau vit dans les meilleurs termes avec ses amis : «Vous me félicitez sur
le choix de mes amis et vous avez raison : jamais homme ne fut plus heureux
que moi à cet égard. » Je n’ai trouvé cette lettre ni dans la C o r r e s p o n d a n c e
de Rousseau ni dans le volume de Streckeisen-Moultou : Œ u v r e s e t C o r r e s p o n ­
dance
i n é d i t e s d e R o u s s e a u . Enfin dans l’édition des Œ u v r e s d i v e r s e s de
M . B o r d e , qui est de 1783, je remarque qu’on a imprimé B o r d e et non B o r d e s ,
comme portent toutes les éditions de Rousseau, ou d e B o r d e s , comme a écrit
(p. 316) Streckeisen-Moultou.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

207

connaître au public dans la Préface qu’il mit en 1752 à sa
comédie de Narcisse. Dans cette préface, on ne sait ce qu’on
doit admirer le plus, de la fermeté d ’accent de l’orateur ou de
la subtilité, j ’allais dire : de la rouerie du dialecticien ; je ne
crois pas vraiment, qu’avant cette brillante et déconcertante
dissertation, on ait jamais employé à la fois tant d’habileté
et tant d’esprit à se contredire et à se moquer du lecteur. Si nous
demandons à Rousseau quelle conclusion, après tant de contro­
verses, on doit enfin tirer de son Discours, et s’il faut décidé­
ment brûler les bibliothèques et les théâtres, fermer les collèges
et les académies et tout ce qui recèle un poison scientifique ou
littéraire : gardez-vous en bien, nous répond Rousseau : « mon
avis est de laisser subsister et même d’entretenir avec soin les
académies, les bibliothèques et les spectacles et tous les autres
amusements qui peuvent faire diversion à la méchanceté des
hommes et les empêcher d’occuper leur oisiveté à des choses
plus dangereuses. .,

Car, lorsqu’il n’y a plus de mœurs, il ne

faut songer qu’à la police... J’écrirai donc des livres et je ferai
des vers. Il est vrai qu’on pourra dire quelque jour : (et Dieu
sait si on le lui reprochera !) cet ennemi déclaré des lettres et
des arts fit pourtant des pièces de théâtre »; et ce discours sera,
je l’avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon
siècle. » Les sciences elles arts ont jadis corrompu les mœurs ;
mais maintenant, elles les empêchent de se corrompre davan­
tage. Mais comment expliquer ces deux effets contraires ? très
simplement : il n’y faut qu’une comparaison. « Celui qui s’est
gâté la santé par un usage immodéré de la médécine est encore
forcé de recourir aux médecins pour conserver sa vie. »
Et voici un dernier exemple de cet art souverain et souveraine­
ment dangereux, où Rousseau va de plus en plus se perfec­
tionner, et qui consistera à préparer par de très habiles prémisses,
puis brusquement à lancer d’ une main sûre, ces formules reten­
tissantes qui feront un jour le tour du monde. Voici d’abord la
préparation que je résume pour la mettre mieux en lumière : le
philosophe s’isole de la société et, par là, devient égoïste ; l’artiste
aime, lui, la société et la cultive, mais c’est pour s’y faire admi-

�208

L O U IS

DUCROS

rer ; el tous les deux, quoique par une conduite contraire, sont
donc coupables. Et voici la phrase finale et triomphale : « Si
le philosophe méprise les hommes, l’artiste s’en fait bientôt
mépriser et tous deux concourent enfin à les rendre méprisables ».
Et cependant Rousseau a écriL la comédie de Narcisse. C’est
que, lorsqu’il l’écrivit, « il n’avait pas le bonheur de penser
comme il l’ait aujourd’hui. » — Mais aujourd’hui qu’il n’est plus,
il le déclare lui-même, « séduit par les préjugés de son siècle »,
pourquoi publie-t-il cette comédie? — C’est (car il a réponse
à tout) pour prouver, sachant ce que vaut sa pièce, « à quel
point il dédaigne la louange et le blâme qui peuvent lui être
dus. » Les ouvrages de ce genre frivole, dont il est l’auteur,
« ce sont des enfants illégitimes que l’on caresse encore avec
plaisir en rougissant d’en être le père, à qui l’on fait ses derniers
adieux el qu’on envoie chercher fortune sans beaucoup s'embarrasser
de ce qu’ils deviendront ».
Et quand je lis ces dernières lignes, je ne puis m’empêcher de
me demander si la main de Rousseau n’a pas tremblé en les écri­
vant : c’est exactement avec celte désinvolture qu’à la date où il
écrivait ces lignes, il se débarrassait de ses « enfants illégitimes»,
en chair et en os ceux-là : mais le public n’en savait rien et, ras­
suré de ce côté, il n’a songé — la chose est visible, tant la phrase
est cadencée, — qu’à bien filer sa métaphore. Aussi est-ce avec la
plus mâle assurance qu’il conclut triomphalement sa préface :
cc Je conseille donc, à ceux qui sont si ardents à chercher des
reproches à me faire, de vouloir mieux étudier mes principes et
mieux observer ma conduite. y&gt;Et, à l’instar de ses chers Romains,
il monte au Capitole : on sait qu’il n’en oubliera plus le chemin.

V
Après avoir cherché jusqu’à quel point Rousseau, en traitant
son sujet, était vrai avec lui-même, je voudrais en quelques mots
me demander si, le traitant comme il a fait, il était dans le vrai,
ou plutôt et plus exactement, s’il n’y aurait pas dans son para-

�J E A N -J A C Q U E S

209

ROUSSEAU

doxe, un atome et, comme on dit. une âme de vérité. Pour m’en
assurer, j ’essaierai de répondre, aussi succinctement, mais aussi
précisément que possible, aux deux questions suivantes : d’abord
Rousseau a-t-il raison d’invectiver, comme il le fait, les artistes
et les littérateurs de son temps? ensuite a-t-il le droit d’étendre à
tous les temps (et il n’y manque pas) les reproches, au cas où ils
seraient fondés, qu’il fait à ses contemporains ? Voyons d’abord
dans son Discours, et c’est évidemment ce qui nous intéresse le
plus, la part de vérité, pour ainsi dire, contingente, relative
à son temps, lequel est le milieu même du xvm c siècle. On a
toujours tort d'envisager ce Discours en lui-même, sans se préoc­
cuper de l ’époque où il a été écrit : replacé à cette époque,
le Discours, on va le voir, a un tout autre sens et une tout
autre portée.
Ce que Rousseau reproche aux artistes, et surtout aux litté­
rateurs, ses contemporains, c’est la fausse élégance et la fausse
délicatesse, c’est « l’esprit de galanterie si fertile en petites
choses », ou même simplement l'esprit qui, à lui seul, est inca­
pable de trouver a ces beautés mâles et fortes qui font les vrais
chefs-d’œuvre ». Ces reproches de Rousseau sont-ils fondés?
Il suffit, pour en convenir, de songer un instant à ce qu’a été la
littérature pendant la première moitié du xvm e siècle : c’est, si
l'on veut, le triomphe du joli, du spirituel même et du gra­
cieux; mais les poètes de ce temps ne savent ce que c’est que la
poésie (Rousseau le leur apprendra plus tard) ; et les roman­
ciers, sauf un seul, Prévost

(dont Rousseau raffole),

ne

savent pas davantage ce que c’est que la passion, ou seulement
l’amour vrai; et les moralistes, comme Duclos, manquent de
profondeur ; et tous ensemble, prosateurs et poètes, quels que
soient leur esprit et leur savoir-faire, ils n’ont pas su offrir à
l’admiration de leur siècle une seule œuvre grande et forte, ce
qu’on peut appeler une œuvre de génie. Si d’ailleurs Ruffon et
Montesquieu semblent faire exception et contredire Rousseau,
on verra tout à l’heure que, bien au contraire, comme on disait
alors, « ils font pour lui » et donnent raison à sa thèse.
Que la littérature proprement dite ( j ’entends les œnvres
14

�210

L O U IS

DUCROS

d’imagination), de celle première moitié du siècle soit en déca­
dence sur la littérature du siècle passé, c’est ce dont conviennent,
on le sait, les contemporains de Rousseau et c’est même ce cpie
proclame sur tous les tons le plus illustre de tous, l’auteur de
Zaïre. Mais qu’elle est donc la cause de cette décadence? les
auteurs du temps la trouveront: celui-ci, Diderot, dans l’épui­
sement des genres et le peu de sujets nouveaux qu’ont laissé à
traiter après eux les grands dramatistes du siècle passé; d’autres,
dans le goût excessif de l’analyse philosophique; et ils peuvent
avoir raison, mais ce n’est pas ce que je me propose de discuter
ici : ce que je veux simplement dégager de tous leurs jugements,
c’est ceci : un seul homme au

x v iiic

siècle a osé dire que la

cause principale de « la corruption du goût », c’était « la disso­
lution des mœurs » ; et il ne l’a pas seulement dit, mais qu’on
me permette l’expression : il l’a crié à tout son siècle et ce
cri d’alarme, il le répétera avec plus de force et j ’ose dire : avec
plus d’éloquence, à mesure qu’il avancera dans ses œuvres.
Mais que l’âpre censeur du Discours de Dijon ait raison ici
encore, qui pourrait le nier? qui pourrait, en effet, contester
que, si jamais littérature a été l’expression d’une société, c’est
bien la littérature du xvine siècle? Or on sait ce qu’était, en
1749, cette société française qui avait assisté aux saturnales de la
Régence et qu’avaient pervertie, en même temps que boule­
versée dans ses fondements, les soudaines fortunes et les ruines
retentissantes provoquées par Law et son désastreux système.
Deux traits suffiront ici, non certes pour décrire cet état de
mœurs de la première moitié

du xvm e siècle,

que chacun

connaît, mais pour le rappeler simplement à l’esprit du lecteur.
Cinq ans avant le Discours de Dijon, Mmo de Châteauroux meurt;
qui va lui succéder dans le cœur du roi ? « La foule des préten­
dantes, dit Bernis, est infinie » (1). Le personnage « représen­
tatif » de cette époque, celui que chacun voudrait imiter, que
Voltaire accable de flatteries et qui est « son héros », c’est ce
duc de Richelieu dont le président Hénault résume, non sans
(1 )

Mémoires

I ; 108.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

211

envie, les innombrables fortunes en ces termes : « Il a été le
dompteur de toutes les femmes, au point que l’on a remarqué
celles qui lui avaient résisté. »
Une telle société se fit, on le sait, une littérature à son image ;
mais cette littérature libertine de la première moitié du siècle,
qu’on veuille bien le remarquer, les grands écrivains eux-mêmes
la trouvaient en 1749 fort plaisante, — puisqu’ils y collaboraient,
et qu’un Montesquieu, par exemple, aux fâcheuses libertés des
Lettres persanes devait ajouter les fadeurs du Temple du Guide,
que Voltaire allait pousser sa veine licencieuse jusqu’à l’achève­
ment de la trop fameuse Pucelle et que Diderot enfin, que nous
citons ici parce qu’il était l’ami intime de Jean-Jacques, avait
déjà montré, par ses Bijoux indiscrets, qu’il savait, quoique phi­
losophe, trousser tout comme un autre des contes indécents. On
11 e

peut donc, je crois, refuser à l’indignation vertueuse de

Rousseau le double mérite de Yà-propos et de l’originalité.
On ne peut pas non plus contester sa hardiesse : ce qu’il
attaque avec le plus d’acharnement, dans la société de son
époque, c’est justement ce qui en est l’ornement et la parure : ce
sont ces salons fameux dont la réputation s’étend alors dans
l’Europe entière et qu’on a depuis tant de fois décrits et célébrés.
Sans doute Rousseau a contre eux des griefs personnels, dont
j’ai mainte fois parlé : que sa critique des salons vienne avant
tout de son incapacité d’y briller à l ’égal de tant d'autres, qui ne
le valent pas, c’est ce que j ’accorderai volontiers et j ’irai même
jusqu’à avouer que je ne puis lire, sans songer à Rousseau, cette
réflexion amère d’Alfred de Vigny : « L ’élégante simplicité, la
réserve des manières polies du grand monde, causent non seule­
ment une aversion profonde aux hommes grossiers de toutes les
opinions, mais une haine qui va jusqu’à la soif du sang ». A
coup sûr, la haine n’ira jusqu’à celte horrible extrémité que chez
certains des plus tristes disciples de Rousseau, et qu’il eût
désavoués; mais cette haine va chez Rousseau lui-même, sinon
jusqu’à la soif du sang, du moins, jusqu’à la soif de vengeance,
et c’est bien ce qui rendra ses invectives plus âpres et plus
éloquentes : mais de ce qu’il se fâche, faut-il nécessairement

�212

LOUIS DUCROS

conclure qu’il ail tort? Ce qu’il reproche aux salons de son
temps et, sans hésiter, aux femmes qui en sont les souveraines,
c’est d’abord de rabaisser le génie à leur niveau, c’est-à-dire, de
le « proportionner à la pusillanimité » de leur goût étroit et
mesquin ; et c’est, en second lieu, d’étouffer l’originalité du
caractère, aussi bien que celle de l’esprit, en imposant aux
caractères la règle du comme il faut et aux esprits un idéal
convenu, le même pour tous. Or ces reproches sont à cette date
également justes. Que les femmes, à partir de l’hôtel de Ram­
bouillet, aient eu la plus heureuse influence sur les mœurs
qu’elles ont policées, et sur la langue, qu’elles ont épurée, et qui
en avait grand besoin, c’est une chose admise et parfaitement
sûre ; mais les services qu’elles nous ont ainsi rendus, elles les
ont fait chèrement payer aux lettres, et même à la société, et
c’est ce qu’a très bien vu Rousseau pour les lettres et la société
de son temps. « Je pense, dit Bernis à cette date, que le com­
merce des femmes a changé les mœurs des Français. Autrefois,
on n’était admis chez elles au plus tôt qu’à l’âge de trente ans;
jusqu’à celle époque les hommes vivaient avec les hommes, leur
esprit en était plus mâle et leur conduite en était plus ferme.
Aujourd’hui ce sont les femmes qui apprennent à penser aux
hommes : à dix-sept ans et quelquefois plus tôt, on est reçu
dans le monde; il est naturel, à cet âge, de regarder comme le
point le plus important de plaire aux femmes; on s’accoutume
de bonne heure à la mollesse, à la frivolité et l’on arrive aux
emplois la tête vide et le cœur rempli de faux principes ». (1).
S’il est vrai, comme le dit Rousseau dans son Discours, que
« les hommes seront toujours ce qu’il plaira aux femmes », et si
cela est vrai surtout aux époques où, comme à celle qui nous
occupe, les femmes sont les reines de l’opinion, les dispensa­
trices des emplois et les gardiennes des Académies, alors c’est
bien à elles et à leur mauvais goût, et pourquoi n’ajouterais-je
pas : à leur goût dépravé, qu’on a le droit de faire remonter la
responsabilité de tant de pauvretés littéraires qui encombrent
(1 )

Mémoires

( é d i t . M a s s o n , 1 , 100.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

213

noire dix-huitième siècle et de tant de vilaines histoires qui le
déshonorent. Sans compter que, à vivre de cette vie de salon, à
passer des soirées entières, aujourd’hui chez Mme Geoffrin et
demain chez Mlle de Lespinasse, à moins que ce ne soit chez le
baron d’Holbach ou chez M,ne d’Epinay — et l ’on peut voir dans
Morellet qu’il n’y a pas un seul jour de la semaine où il n’y ait
quelque salon ouvert, — on ne trouve plus le temps de faire des
œuvres achevées ou sérieusement méditées ; et, par exemple,
c’est en partie pour cela que Diderot n’a guère laissé que des
fragments d’ouvrages ou des ouvrages bâclés, tandis que les
grands écrivains du siècle, les Montesquieu et les Bufïon, les
Rousseau et même les Voltaire, s’ils ont pu écrire de grandes
œuvres, c’est parce qu’ils ont passé le meilleur de leur temps
loin des salons et loin de Paris.
Et enfin, que l’esprit de société, c’est-à-dire au fond que le désir
de plaire et la peur du ridicule aient été en France des entraves
à l’originalité de l’esprit et du caractère, c’est ce qu ’0 11 ne songera
pas sans doute à contester, mais c’est ce qui était particulière­
ment sensible à cette époque de sociabilité excessive où vivait
Rousseau. Veut-on avoir, sur cette uniformité des esprits, qui
conduit à la banalité des talents, le sentiment d’une personne
qu’on ne peut accuser, comme Rousseau, d’avoir un parti-pris
contre les salons, puisqu’elle gouverne à cette époque le salon
le plus renommé de tout Paris?

« Mmc Geoffrin, dit le baron

de Gleichen, comparait la société de Paris et ses individus à
une quantité de médailles renfermées dans une bourse, lesquelles
à force de s’être frottées longtemps l’une contre l’autre, ont usé
leur empreinte et se ressemblent toutes. »

Mais que son salon

contribuât à user ces empreintes, c’est ce qu’elle ne disait pas et
ce dont on ne peut douter, si on se rappelle seulement que W alpole disait d’elle à bon droit qu’elle était la plus belle personni­
fication qu’il eût jamais vue du « sens commun ». Qui ne recon­
naîtra dès lors que Rousseau, dans le passage suivant, outre
qu’il fait déjà pressentir celte dialectique pressante, à laquelle
on aura tant de peine à échapper, porte sur l’esprit et les mœurs
de son époque, un jugement que l’histoire ne peut que ratifier :

�214

L O U IS

DUCROS

« Aujourd’hui que des recherches plus subtiles et un goût plus
fin ont réduit l’art de plaire en principes, il règne dans nos
mœurs une vile et trompeuse uniformité et tous les esprits
semblent avoir été jetés dans le même moule; sans cesse la poli­
tesse exige, la bienséance ordonne; sans cesse on suit des usages,
jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et,
dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce
troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circons­
tances, feront tous les mêmes choses, si des motifs puissants ne
les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui on a
affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les
grandes occasions, c’est-à-dire attendre qu’il n’en soit plus
temps, puisque c’est pour ces occasions même qu’il eût été
essentiel de le connaître. »
Enfin si, dans sa critique exaspérée des petites manières et des
fines galanteries, Rousseau laisse trop apparaître le dépit de
l ’homme qui n’a, il l’a avoué lui-même, que l’esprit de l’escalier,
n’a-t-il pas cependant raison de dire que le vrai penseur et
l’homme de génie sont mal à l’aise dans un salon et qu’ils ris­
quent d’y perdre cette originalité qui fait leur mérite? Qu’on
lise (car nous nous efforçons

d’expliquer Rousseau par ses

contemporains), cette vive peinture que Duclos nous a laissée,
dans son roman les Confessions du comte de ***, du salon de
M,nc de Tonin (et c’est Mme de Tencin qu’il veut faire entendre).
Voici les convives à table : « toute dissertation et même toute
conversation suivie en était bannie. Il n’était, pour ainsi dire,
permis de parler que par bons mots. Mrae de Tonin et ses adora­
teurs partirent en même temps : ce fut un torrent de pointes, de
saillies et de rires excessifs. On tirait l’élixir des moins mauvais;
on renchérissait sur les plus obscurs. Je cherchais à entendre et
à pouvoir dire quelque chose ; mais, lorsque j ’avais trouvé le
mot,je m’apercevais que la conversation avait déjà changé
d’objet. » Et Duclos conclut : «tous ces bureaux d ’esprit ne ser­
vent qu’à dégoûter le génie, rétrécir l’esprit, encourager les
médiocres et donner de l’orgueil aux sots. »
Qu’il me soit permis, pour plus de précision encore, de citer

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

215

quelques dates et de rapprocher le Discours de Dijon de deux
œuvres contemporaines qui nous en feront mieux comprendre
toute Yactualité. Le Discours est de 1749 et c’est en 1747 que
Gresset vient de faire applaudir le Méchant. Justement dans sa
Préface de Narcisse (1752), où il dit comme on sait, le dernier
mot sur son Discours, Rousseau s’indigne du genre de succès
obtenu par la pièce de Gresset, lequel succès juge, selon lui, les
spectateurs ; « Cléon (le Méchant) ne parut qu’un homme ordi­
naire ; ses noirceurs passèrent pour des gentillesses, parce que
tel, qui se croyait un fort honnête homme, s’y reconnaissait
trait pour trait. » Mais quoi ! Cléon avait de l’esprit et l’esprit
alors excusait tout, comme il menait à tout.
C’est en 1751 que paraît la première édition du livre de Duclos,
alors très intime avec Rousseau : Considérations sur les mœurs de
ce siècle. Dans son chapitre sur « les gens à la mode », Duclos
écrit : « il y a peu de temps que cette expression, le bon ton, est
inventée. » Le bon ton, c’est « l’abus de l’esprit » ou, comme on
l’a appelé à cette date, « le persiflage ». Mais qui persifle-t-on
surtout dans les salons à la mode? Les persifleurs « se signalent
ordinairement sur tes étrangers que le hasard leur adresse. »
Qu’on se figure le Suisse Rousseau en proie à ces enragés persi­
fleurs : incapable de leur répliquer sur l’heure, il leur répondra
à loisir et déversera sa bile dans le Discours de Dijon ; et même

plus tard, car il est homme à ne rien oublier, il aura encore dans
l’oreille ces quolibets à l’adresse des « étrangers » quand, dans la
Nouvelle-Héloïse, il opposera à la voix douce des Vaudoises
l’accent moqueur de ces Parisiennes qui se plaisent à jouir de
l’embarras qu’elles donnent à ceux qu’elles voient pour la pre­
mière fois (1).
M. Jules Lemaître (2), qui est très sévère pour le Discours de
Dijon, conclut que « la thèse de Rousseau n’est qu’un vague
lieu commun, très fatigué déjà à cette époque, presqu’aussi
fatigué que le lieu commun de la thèse contraire ». Que la thèse
de Rousseau soit, en effet, un lieu commun, c’est ce que je reconHcl., P . I l , 1.
J.-J. Rousseau,

(1) Ar.
(2)

X X I.
p a r J u le s L e m a î t r e , p . 84.

�216

LOUIS

DUCROS

naîtrai bien volontiers ; mais j ’ajouterai que les lieux communs
ont été de tout temps la matière ordinaire et comme obligatoire
de l’éloquence : voit-on autre chose que des lieux communs dans
les œuvres oratoires de Bossuet ? Le tout est de savoir si Rous­
seau a su rajeunir et vivifier pour son temps ce lieu commun,
auquel cas il aurait fait une œuvre intéressante, malgré ses
défauts ; et c’est ce que fera, après lui, en reprenant ce même
lieu commun et en le traitant de la même façon, je veux dire par
la négative, un des premiers orateurs de notre temps, M. Brunetière, dana un de ses Discours de Combat (1). Le lecteur, qui
a pris la peine de me suivre dans toute celte discussion, recon­
naîtra, j ’espère, que, replacé et comme replongé dans le milieu
où il fut écrit, le Discours de Dijon reprend couleur et vie et
cesse d’être une banale déclamation.
Allons plus au fond encore : en définitive ce que Rousseau
défend et proclame dans son Discours (et ce qu’il proclamera de
plus en plus dans ses œuvres ultérieures), c’est, en face de l’esprit
de société et de l’esprit d’imitation, ce que nous appelons aujour­
d’hui d’ un mot : l ’individualisme ; et, de fait, il est bien l’indivi­
dualité la plus forte et la plus étrange de tout le xvm e siècle.
Mais comment a-t-il fait pour rester si personnel dans un monde
où il fallait, pour réussir, commencer par se faire semblable aux
autres ? et comment expliquerons-nous que, dans ce siècle si
civilisé et dans cette société si polie, un barbare se soit rencontré
qui, non seulement ne ressemble à personne, mais qui va mettre
sa gloire à rompre en visière à tous ses contemporains ?
Tel est le problème psychologique dont Brunetière a donné la
solution que voici : « Ce que Rousseau s’applique à noter, à
retenir et à développer de sa sensibilité, c’est ce qui le différencie,
ce qui l’isole, c’est ce qui le met à part du reste des mortels » ; et
ayant montré déjà que la poésie lyrique, c’est-à-dire personnelle,
se rattache comme à sa source, à Rousseau, qui a introduit
le moi dans la littérature, il se demande où était le principe pro­
fond de cette exagération de la personnalité ou, comme il dit
(1 ) B r u n e t i è r e :

L ’Art et la Morale.

�J E A N -J A C Q U E S

217

ROUSSEAU

encore, de l'égoïsme de Rousseau, et il trouve ce principe avant
tout dans la sensibilité même de Rousseau. 11 faut qu’on me
permette de citer cet important passage : « Vous montrerai je
maintenant les liaisons on les connexions nécessaires de cette
religion de soi-même (chez Rousseau) avec l’excès de la sen­
sibilité ? car la sensibilité n’est-elle pas, entre toutes, la faculté
qui nous fait nous? celle qui nous distingue de tous les autres
hommes? celle dont les caractères définissent à la fois la nature
cl le degré de notre individualité? Nos intelligences ne diffèrent
qu’à peine les unes des autres, en degré seulement... Au contraire
c’est vraiment en nature que nos sensibilités diffèrent ou s’oppo­
sent... Dupes ou victimes de nos sensations, nous courons
un risque perpétuel d’en devenir comme la proie, de passer
tout entiers en elles, de nous fondre et de nous confondre avec
les objets qui les provoquent, et notre Moi, sollicité de tous
les côtés en même temps est en danger de se répandre, de se
dissoudre, de s’anéantir dans le non-moi. Il se produit alors une
réaction violente ; nous essayons de nous défendre et de nous
reprendre et, ne trouvant pour cela de point d’appui qu’en nous,
de support que dans le sujet identique de nos sensations, c’est
ainsi que nous devenons, chacun pour nous, la fin, la raison
detre et le centre du monde. C’est, Messieurs, ce qui est arrivé à
Rousseau. » (1).
Laissant à Erunelière le langage métaphysique qu’il a cru
devoir prendre, je vais essayer de montrer très simplement que
toute cette déduction est fausse en elle-même et fausse, par con­
séquent, si on l’applique à Rousseau. — C’est donc, en résumé,
l’extraordinaire sensibilité de Rousseau qui l’aurait « isolé » de
ses contemporains et aurait fait de lui, aux dix-huitième siècle,
« un être à part », un seul entre tous ? Je n’en crois rien : sans
aucun doute, par sa sensibilité, on se distingue des autres,
de tous ceux qui ne sentent pas comme vous ; mais on s’en dis­
tingue sans le vouloir et sans le chercher ; on ne s’en sépare pas
à plaisir et surtout on ne s’oppose pas aux autres, et voit-on pour(!) Brunetière : L ’évolution de la poésie lyrique en France au xvui" siècle., I,
fit. KG.
14'

�218

L O U IS

DUCROS

quoi ? C’esl précisément parce qu’on en souffrirait trop dans sa
sensiblité même, puisque la sensibilité vous pousse au contraire
à sympathiser avec vos semblables, c’est-à-dire, à partager leurs
émotions et, si vous êtes écrivain, à leur l'aire partager les vôtres.
Remarquez, en effet, que tous les écrivains d’une vive sensibilité
vibrent à l’unisson de leur siècle ou le font vibrer à l’unisson de
leurs œuvres : que leur sensibilLié reste lidèle à ses origines
physiques et grossières, je veux dire : qu’elle soit sensuelle ou
voluptueuse, et vous avez les romans d’un Crébillon lils ou les
Vers d’un Parny, et le dix-huitième siècle se délecte aux œuvres
licencieuses de l ’un et de l’autre. Que la sensibilité s’épure, au
contraire, et s’élève à la sentimentalité poétique et vous aurez
celte élégie intitulée le Lac, dont Musset dira avec raison que
toute la jeunesse de son temps « a sangloté de ses divins san­
glots » ; et, si je cite le Lac, c’est, on le devine, parce qu’il a été
inspiré à son auteur par une page immortelle de la NouvelleHéloïse. Mais précisément Rousseau lui-même, quand il écrira ce
roman, tout débordant de sensibilité passionnée, il ravira tous
les cœurs et il fera pleurer tout son siècle : comment peut-on
dire, après cela, que sa sensibilité l’a isolé et mis à part et qu’elle
explique l’intensité de sa vie indiviudelle? Qu’on fasse donc la
sensibilité de Rousseau aussi vive, et même aussi maladive
qu’on vou dra— et je n’y contredirai pas,— celle sensibilité ne
peut, surtout à elle seule, rendre compte de l'isolement absolu
de Rousseau, de sa sécession volontaire loin de tous ses contem­
porains, encore moins expliquer son indomptable individualisme.
Mais, nous-mêmes, comment l’expliquerons-nous?
Quand on est un grand écrivain, ce n’est pas seulement par la
vivacité, ni par l’exacerbation de sa sensibilité qu’on se distin­
gue de la foule et même de ses égaux en gloire et en génie, c’est
encore, c’est surtout par la force ou l’ampleur, par la finesse ou
la souplesse, c’est-à-dire, par les qualités propres et distinctes de
son intelligence. On a trop répété que nos intelligences, et c'est
le mot de Brunetière, « ne diffèrent qu’à peine les unes des
autres et qu’au fond elles soûl toutes substantiellement capables
des mêmes vérités, et c’est pour cela qu’il n’y a qu’une géomé-

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

219

trie, qu’une physique et qu’une chimie. » Il n’y a sans doute qu'une
géométrie, mais tout le inonde n’est pas également capable de la
comprendre et il n’yaanssi qu’une astronomie et qu’une chimie,
niais tout de même il n’y a au monde qu’un Newton et qu’un
Lavoisier (1). Au reste, dans le domaine de l’intelligence, il n’y a
pas, comme on sait, que des vérités scientifiques ou géométri­
ques ; il y a, à côté des « vérités de géométrie », les « vérités de
finesse », et c’est de celles-là seules qu’il s’agit quand on parle
de Rousseau. Or si Pascal a été l ’auteur des Pensées, et si, seul
ae son siècle, il a pu écrire ce chef-d’œuvre, c’est trop évidem­
ment parce qu’il y avait une distance infinie entre son intelli­
gence et celle d’un homme du « commun », voire même de l’un
quelconque des messieurs de Port-Royal.
Brunetière, dans le passage qui nous occupe, cite un curieux
chapitre de Mmc de Staël, où celle-ci montre comment l’esprit de
société chez nous n’a cessé, depuis le dix-septième siècle, de
gêner et de proscrire l’individualité : mais justement ce chapitre
appartient à YAllemagne ( l re partie, chap. X X ) et Mn,e de Staël
professé, dans cet ouvrage, que « la supériorité des Allemands
consiste dans l’indépendance d’esprit cl dans l ’originalité indi­
viduelle». En effet, l’Allemagne, dont parlait alors Mme de Staël,
pouvait s’enorgueillir des deux plus grands originaux qu’elle ait
jamais produits et dont l’un était Kant et l’autre Goethe ; et si la
(1; Qu’on me permette à ce propos une anecdote : Mairan avait fait un
traité de géométrie qui avait reçu de grands applaudissements de l’Académie ;
mais Fontaine le désapprouvait : « Cela prouve, lui répliqua Mairan, que cha­
cun a sa petite géométrie. » [Correspond, de jUme du Dejfand. édit. Stc-Aulaire,
1. 47). Ce lecteur verra lui-même ce qu’il en doit penser. Me permettra-t-on
de rappeler qu’à la rigueur il y a plusieurs géométries, si la géométrie de
Lobatchewski'et celle de Riemann diffèrent essentiellement de la géométrie
(l’Euclide. Au reste ce que je veux prouver seulement, en tout ceci, c’est une
vérité de sens commun, à savoir qu’on se rapproche et qu’on s’unit par le cœur
plus que par l ’intelligence. . Comprendre les mêmes choses, dit M. Faguet, dans
son Pacifisme, (p. 251) et les comprendre de la meme façon est un lien moins
forl qu’être attirés vers les mêmes choses et avoir à l’égard d’autres choses
mêmes répulsions. Il semble que l’intelligence ait quelque chose de froid et la
sensibilité je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante et que compren­
dre en commun unit beaucoup moins que sentir ensemble. » Et c'est pourquoi
le patriotisme vrai, et qui unit vraiment, ce n’est pas celui qui raisonne,
mais c’est, tout simplement, la patrie sensible au cœur.

�220
s e n s ib ilit é

LOUIS

DUCROS

est à peu près absente de la

C r i t i q u e d e la R a is o n p u r e ,

ce n’est pas non plus à elle seule, il s’en faut, qu’on doit faire
honneur de ce chef-d’œuvre, précisément u n i q u e en son genre,
qui s’appelle F a u s t . De même, et sans comparer d’ailleurs des
œuvres si inégales, ce n’est pas davantage la sensibilité seule de
Rousseau qui a inspiré son Discours ; car il y a déjà dans ce pre­
mier Discours, et il y en aura davantage dans son second et
dans ses autres œuvres postérieures, des idées

g é n é r a le s ,

des

pensées, ou neuves ou étranges, et c’est par elles, autant sinon
plus que par sa

p a r tic u liè r e

sensibilité, que Rousseau est indivi­

duel et original. Et d’ailleurs où a-t-on vu, je le demande, que les
hommes les plus sensibles soient par cela même les plus vigou­
reux dialecticiens? Mais alors cette individualité incontestable,
qu’est-ce qui l’a fait naître ou fortifiée en lui ?
Rousseau est protestant, et protestant genevois, par-dessus le
marché, et c’est pour cela qu’il est si profondément et si incorri­
giblement individualiste. Tandis que, suivant les paroles mêmes
de Bossuet, « le propre du catholique est de préférer à ses senti­
ments le sentiment commun de l’église », le protestant, comme
on sait, se fait sa foi à lui-même, il est individualiste. Seul
parmi les philosophes, Rousseau a osé être religieux ; mais, de
plus, la religion qu’il professe, c’est la religion du seul Rousseau.
Brunetière s’est souvent amusé à citer le mot plaisant de
Madame, mère du Régent : « Chacun se fait son petit religion à
part soi « ; sans rechercher si ce n’est pas ce qu’a fait parfois
Brunetière lui-même, c’est, en tous cas, ce qu’a fait Rousseau.
Or, professer ouvertement en pays catholique, malgré les ana­
thèmes de l’église et les réquisitoires du Parlement, la libre foi
du Vicaire savoyard; et, en même temps, opposer aux plaisan­
teries irréligieuses de ses propres amis, et développer dans tous
ses livres, ce qu’un jour on a déclaré hautement à table à la
stupéfaction générale : « et moi, Messieurs, je crois en Dieu » ;
faire tout cela, dis-je, c’est montrer une indépendance d’esprit
dont aucun catholique

ni

au cu n

p h ilo s o p h e

n’est capable à

cette époque et c’est ce que pouvait faire seul, en plein xviu0 et
en plein Paris, un protestant de Genève.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

221

Je n’oublie pas que sans doute le Vicaire savoyard sera désap­
prouvé à Genève ; mais il ne le sera pas d’abord par tout le
inonde; et, même parmi ceux qui le désapprouveront publique­
ment par respect humain et par peur du Consistoire, plus d’un
sera secrètement pour Rousseau : en tous cas, Rousseau ne
Faisait, dans sa profession, et c’est l’essentiel,

que tirer les

conséquences naturelles et logiques, sinon du dogme calviniste,
du moins du principe protestant.
Mais il y a plus : la Réforme au xvie siècle s’était faite, en
grande partie du moins, au nom de la morale et ce que l’in­
flexible discipline de Calvin implanta dans la cité qu’il avait
faite à son image, ce fut, on le sait, un rigorisme intraitable, qui
s’adoucira sans doute avec le temps, mais dont les Genevois du
xv iiic

siècle étaient loin d’avoir libéré leur conscience. Cette

préoccupation constante et, pour ainsi dire, cette obsession de
la moralité qui distingue si profondément un écrivain genevois
quelconque, un Charles Bonnet, par exemple, des écrivains
français de la même époque, nous la retrouverons chez Rous­
seau; et c’est elle déjà, c’est le souvenir, ineffaçable en lui, malgré
tant d’erreurs et de souillures, de l’austérité ou, si l’on veut, de
la pédanterie calviniste, qui lui a dicté les censures morales de
son premier Discours et son hymne final à la vertu. Tout Gene­
vois eût signé ces lignes : « On ne demande plus d’un homme
s'il a de la probité, mais s’il a des talents ; ni, d’un livre, s’il est
utile, mais s’il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées
au bel esprit et la vertu reste sans honneur. » Le mot de vertu,
suivant le calcul qu’en a fait M. Ritter, revient quarante-trois
fois dans ce Discours.
Et c’est là en même temps (la morale nous ramenant toujours
à la pratique, c’est-à-dire à la réalité actuelle), ce qui lui a permis
de sortir des vagues généralités auxquelles prêtait trop le pro­
gramme de Dijon, et, s’inspirant de ce qu’il avait sous les yeux,
de tenir à ses contemporains un langage à la fois très net et très
inattendu. Paris, en cette année 1749, par la politesse de ses
mœurs, comme par les œuvres de ses littérateurs et de ses
artistes, était bien vraiment la capitale du monde civilisé et

�222

LOUIS DUCBOS

c’était ce que proclamait l’Europe entière, qui semblait s’y
donner rendez-vous pour admirer de plus près ses hommes de
lettres et ses femmes d’esprit. Or, à ce moment même, du sein
de ce Paris spirituel et mondain, surgit un homme qui, faisant
bon marché de toutes ces élégances et de toutes ces œuvres
d’art, vient dire brutalement à cette société, si satisfaite d’ellemême, que tout son luxe et ses lettres et ses arts réunis sont
moins beaux qu’une belle action, et qu’un grand savant et un
grand artiste valent moins qu’un simple honnête homme. A
distance, la diatribe vertueuse de Rousseau peut paraître une
banalité et un lieu commun ; elle était une piquante nouveauté
à l ’époque où elle parut, et elle fut même une surprise pour ceux
quelle attaquait avec le plus de violence, pour ces philosophes,
dont elle prétendait ébranler la toute récente royauté. Ne disait-il
pas, cet original, qu’il ne suffit pas à un siècle, pour se dire
grand, d’être et le siècle des lumières », et que toutes les philoso­
phies du monde n’apprennent pas la vertu, qui est cependant
pour l ’humanité la seule chose nécessaire ; et cette cliose-là,
chacun la peut trouver tout seul en interrogeant sa conscience.
Et celui qui parlait ainsi, autre nouveauté, ce n’était pas un
homme d’église, on ne l’eût pas écouté et son discours n’aurait
pas eu d’écho : qui se souciait alors de ce que pouvait dire en
chaire le P. Laugier ou le P. Griffet ? on était assis très au large
à leurs sermons ! Celui qui parlait de la sorte était un laïque, et
ce laïque était l ’ami des philosophes : on conviendra que tout
cela n’était pas banal. Qu’on lise, par exemple, le passage que
voici : « Qu’est-ce donc que la philosophie et que contiennent
les écrits des philosophes les plus connus ? quelles sont les
leçons de ces amis de la sagesse ? à les entendre, ne les pren­
drait-on pas pour une troupe de charlatans, criant chacun de
son côté sur une place publique : Venez à moi, c’est moi seul
qui ne trompe point? L ’un prétend qu’il n’y a point de corps et
que tout est représentation ; l’autre, qu’il n’y a d’autre subs­
tance que la matière, ni d’autre Dieu que le monde. Celui-ci
avance qu’il n’y a ni vertus ni vices, et que le bien et le mal sont
des chimères ; celui-là, que les hommes sont des loups et peu-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

223

vent se dévorer en sûreté de conscience. O grands philosophes !
que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos enfants ces
leçons profitables ? A'ous en recevriez bientôt le prix et nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu’un de vos
sectateurs. »
Ces lignes-là n’étaient pas les moins habiles, car les salons
n’allaient pas manquer d’applaudir et de faire fête à cet allié
inattendu qui ne craignait pas de railler ces impertinents philo­
sophes dont on ne pouvait souffrir l’outrecuidance grandissante.
En faveur de ses furieuses attaques contre la philosophie, on lui
passait toutes ses tirades contre le luxe et la politesse, et on
prenait le parti de s’en amuser.
Ainsi ce débutant se posait d’emblée en redresseur et en cri­
tique de tout son siècle ; il descendait seul dans l’arène et, ne
l’oublions pas, il faisait cela, il s’isolait, en un temps où l’on ne
réussissait que par les coteries : l ’Académie en était une, et
l’Encyclopédie allait bientôt en être une autre. Rousseau jouait
donc une grosse partie : il la gagna et son Discours eut, on l’a
vu, un succès prodigieux. Je ne voudrais pourtant pas exagérer
l’importance ni surfaire l’originalité de ce Discours. Je me doute
bien, par exemple, que Rousseau, en l ’écrivant, n’en avait pas
le moins du monde perdu de vue une certaine opportunité : il
pouvait y avoir alors, dans un certain nombre d’esprits, un
vague malaise résultant de l ’excès même de sociabilité ; mais il
ne faudrait pas aller jusqu’à voir là, comme l’a fait Brunetière,
« un esprit de réaction qui commençait à se faire jour contre le
caractère artificiel de la civilisation du siècle. » ( 1 ).
Cette « réaction », qui ne se manifestera que bien plus tard,
datera en réalité de Rousseau, et elle sera son œuvre. Voici, je
crois, ce qu’on peut se figurer : à de certains jours de lassi­
tude, ou d’énervement, on faisait un retour sur soi-même, on se
trouvait bien frivole... et l ’on courait à la comédie. Maintenant
qu’un auteur (comme aurait pu faire un prédicateur en vogue)
vînt vous faire honte de votre frivolité, l’on était prêt à l’ap(1) Manuel de Littérature française p. 333.

�224

LOUIS DUCROS

plaudir ; et plus il serait sérieux, amer même dans ses sar­
casmes, plus on prendrait goût à sa verte mercuriale (il y aura
toujours quelque chose de cela dans l’influence de Rousseau).
Un jour Mmede Sévigné est lasse des compliments et des louanges,
et elle s’écrie : « Il y a du ragoût à pouvoir être assurée qu’on n’a
pas eu dessein de vous faire plaisir. » C’est ce ragoût qu’offrit
aux esprits blasés le Discours de Dijon. Je ne puis m’empêcher
de croire que Chamfort a pensé à l’auteur de ce Discours, quand
il a écrit cette maxime : « Il y a des moments oû le monde
paraît s’apprécier lui-même ce qu’il vaut : j ’ai souvent démêlé
qu’il estimait ceux qui n’en faisaient aucun cas. »

VI
Le Discours de Rousseau n’a-t-il plus, pour des gens du ving­
tième siècle, aucune espèce d’intérêt ? Si l’on voulait bien y
regarder de près, on trouverait peut-être que la question posée
par l’Académie de Dijon est moins sotte qu’on ne l’a dit, et la
réponse qu’y fit Rousseau moins insoutenable qu’on ne le pense,
abstraction faite, bien entendu, de ses déclamations et de scs
sophismes. Par exemple, il est permis encore de se demander,
après Rousseau, s’il est bien sûr que la civilisation soit une
chose morale : et il est permis de répondre, avec Rousseau, que
la civilisation serait une chose immorale, si elle devait éternel­
lement réserver les biens de la terre à quelques privilégiés, soit
du rang, soit de la fortune. Et n’esl-ce pas justement pour cela
que cette même civilisation se heurte de nos jours au socialisme,
lequel a naturellement pour premier ancêtre

l’auteur du

Discours de Dijon. Mais c’est pins particulièrement dans son
second Discours que Rousseau s’attaquera à la civilisation
comme à la cause profonde des inégalités sociales ; ici,
dans ce premier Discours, il l’accuse surtout de corrompre
les mœurs et d’abaisser les caractères. (On verra d’ailleurs que
le second Discours découle logiquement du premier). Tenonsnous donc à la question même posée par l’Académie de Dijon :

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

225

le rétablissement des sciences et des arts peut-il, oui ou non,
contribuer à épurer les mœurs ? Que le lecteur se rassure : je ne
vais pas refaire le Discours de Dijon. Je ne veux, avant de me
séparer de ce Discours, que soumettre au lecteur deux ou trois
réflexions qui ne lui paraîtront peut-être pas déplacées.
Il y avait, dans la question posée, deux choses distinctes que
Rousseau a eu le tort de confondre : la science, ayant pour objet
le vrai, et l ’art, ayant pour objet le beau, leur influence sur les
mœurs ne pourra être la même, quelle que soit d’ailleurs celle
influence. C’est ce qu’a très bien vu Mn,e de Staël dans ses Lettres
sur les écrits de Rousseau : « Il ne fallait pas lier les arts aux
sciences, car les effets des uns et des autres ne sont pas les
mêmes. »
Que dirons-nous donc d’abord de la science? Peut-elle cor­
rompre les mœurs? C’est une pure bêtise de le prétendre, comme
a fait Rousseau : il n’y a évidemment aucun rapport entre la bota­

nique, par exemple et l’art de voler son prochain. Dirons-nous,
au contraire, que la science contribue à épurer les mœurs? On
le dit couramment, mais a-l-on raison de le dire? S’il n’y a pas
de rapport entre la science et le vice, comment peut-il y en
avoir entre la science et la vertu, puisque le vice et la vertu
sont choses de même nature? Bacon était l’homme le plus savant
de son siècle et il avait volé l’Etat. Je crois pourtant que la
science a indirectement une influence morale et moralement
bonne sur l’évolution de l’humanité. Ces premiers hommes,
dont nous parle Rousseau pour nous les vanter sans cesse, ils
étaient naturellement très ignorants : ils avaient peur de tout,
parce que tout était pour eux inconnu et mystérieux ; ils étaient
donc, en face d’une nature hostile et menaçante, poltrons et
lâches. C’est la science qui, peu à peu, a affranchi l’humanité
des terreurs folles que lui

inspirait le monde environnant;

l’honnne s’est redressé, a pris confiance en lui-même, il s’est
senti plus fort et il est par conséquent devenu plus fier : c’est le
chemin vers la dignité et la moralité. L ’homme faible est faci­
lement méchant et, pour se défendre, il a recours à la ruse : tous
les sauvages sont rusés.

�226

LOUIS DUCROS

Ce sentiment de la valeur humaine, les diverses sciences, à
mesure qu’elles se constituent, l’épurent et le fortifient. Par
l’histoire, pour ne prendre que cet exemple, l’homme se rend
compte des efforts et des progrès qu’a faits l’humanité à tra­
vers les âges, depuis les temps reculés où ses premiers ancê­
tres vivaient dans les cavernes jusqu’au jour où il a bâti des villes
et fondé des Etats; et par cet enseignement de l’histoire, il
acquiert une idée plus haute de l’humanité et il estime plus
l’homme et la vie humaine : c’est précisément à cette haute idée
que l ’homme est sacré pour l’homme qu’était arrivée au
xvm e siècle, et ce sera son éternel honneur, cette philosophie
française si humaine que Rousseau accable de ses sarcasmes et
de son injuste mépris.
Rousseau est ingrat envers les sciences et les lettres : si quel­
qu’un avait le droit d’en médire, ce n’était assurément pas lui.
Les statistiques démontrent que « tout vagabond contient
l’étoffe d’un malfaiteur et le devient tôt ou tard » (1). Qu’est-ce
donc qui a permis à Rousseau d’échapper aux inéluctables
conséquences de son vagabondage? En grande partie, l’étude et
la lecture. Quand il était apprenti chez Ducommun, il n’avait à
nous raconter que ses vols et ses mensonges ; un beau jour, il
loue

des livres chez La Tribu

et voici ce

qu’il constate

alors : « Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais
plus que lire, je ne volais plus. » Et quand, plus tard, dans sa
retraite studieuse des Charmettes, il dévorait les auteurs qu’il
nous cite, que de pensées élevées entrèrent alors dans son âmel
« La lecture agrandit l’âme », disait ce huron de Voltaire auquel
ressemble un peu notre Genevois, sauf qu’il n’est pas, lui, un
« ingénu ». Mais qu’on l’écoute encore lui-même. Il est sur la
route de Montpellier : il a promis à Mn,c de Larnage de l’aller
voir au bourg Saint-Andéol ; mais il décide tout à coup qu’il
n’ira pas et qu’il « ne trompera pas si indignement Mmo de Warens. » C’est peu de chose, mais qu’on lise les réflexions qui
suivent : « Cette résolution, je l’exécutai courageusement, avec
(1 ) Macé : Le service de la Sûreté.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

227

quelques soupirs, mais aussi avec cette satisfaction intérieure
que je goûtais, pour la première fois de ma vie, de me dire : Je
sais préférer mon devoir à mon plaisir. Voilà la première obli­
gation que j ’aie à l ’étude : c’était elle qui m’avait appris à
réfléchir. »
Que dirons-nous maintenant de Fart ? Ici la question n’est pas
si simple : l’art peut faire ce que ne fait pas la science ; il peut
contribuer à corrompre les mœurs. Et la preuve, Rousseau, ce
nous semble, la donne lui-même : « Nos jardins sont ornés de
statues et nos galeries de tableaux. Que penseriez-vous que
représentent ces chefs-d’œuvre de l’art exposés à l ’admiration
publique? les défenseurs de la patrie? ou ces hommes, plus
grands encore, qui l’ont enrichie par leurs vertus ? Non : ce sont
des images de tous les égarements du cœur et de la raison, tirées
soigneusement de l ’ancienne mythologie et présentées de lionne
heure à la curiosité de nos enfants, sans doute afin qu’ils aient
sous les yeux des modèles de mauvaises actions avant de savoir
lire ». Que Rousseau n’a pas calomnié l ’art de son siècle, c’est ce
que j ’ai essayé déjà de démontrer et ce que confirmerait au besoin
line page vigoureuse de Brunelière où l ’art du dix-huitième
siècle est qualifié « d’excitation perpétuelle à la débauche i&gt;. ( 1 ).
Mais ce verdict de Rousseau contre l ’art qui ne craint pas d’être
corrupteur de l ’enfance, ai-je besoin de faire remarquer que ce
n est pas seulement l’art de son temps qui le justifie et que, pour
donner raison à Rousseau — et à Brunetière, — il suffit d’un
regard jeté en passant sur nos murs et dans nos librairies ? Dieu
me garde de déclamer à ce propos sur les pas de mon auteur ; et
pourtant qui ne serait de mon avis si je disais, exactement
comme disait à ses contemporains l’auteur du Discours de
Dijon, que ce n’est pas avec de telles images et avec une telle
littérature qu’on forme un peuple de citoyens?
Mais il est temps de clore ces considérations. Si j ’ai parlé un
peu longuement du Discours sur les sciences, c’est, on le sent
bien, parce qu’il contient en germe la plupart des idées que
(1) Brunetière : L 'A rt et la Morale.

�228

LOUIS DUCROS

Rousseau va développer dans ses autres ouvrages. J’en mécon­
nais si peu, du reste, les imperfections et les défauts que c’est
par une line critique (elle n’est pas de m oi) que je résumerai
l’impression que laisse à un lecteur impartial cette première
œuvre marquante de notre auteur. Dans ses Confessions, Rousseau
nous dit qu’il connut Fontenelle dès 1741 et le fréquenta jusqu’à
sa mort : « Il n’a point cessé de me marquer de l’amitié et de me
donner, dans nos tête-à-tête, des conseils dont j'aurais dû mieux
profiler ». On ne peut pas dire, en effet, que le fougueux lauréat
de Dijon ait été un élève bien docile du prudent Fontenelle;
mais il est piquant de trouver, dans une page de celui-ci, une
réfutation anticipée du Discours de Dijon. Voici ce qu’a écrit Fon­
tenelle en 1683 : « Les habits changent, mais ce n’est pas à dire
que la figure des corps change aussi. La politesse ou la gros­
sièreté, la science ou l’ignorance, ce ne sont là que les dehors de
l ’homme et tout cela change; mais le cœur ne change pas et tout
l’homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais
la mode d’être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode
d’être désintéressé ne viendra jamais ». (1). Il me semble que,
de tous les contradicteurs de Rousseau que nous avons fait
parler, aucun ne l’a réfuté avec autant de finesse et en si peu
de mots.
(1) Dialogue des Morts: Socrate et Montaigne.

(A suivre).

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, Bar la t ie r , rue Venture, 19.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
De G e n è v e à l’H e r m i t a g e ( 1 7 1 2 - 1 7 5 7 )
PAR

Louis

D U GROS

( SUITE ET FIN )

CHAPITRE VIII
LA

«

RÉFO RM E )) DE ROUSSEAU

Rousseau a obtenu ce qu’il souhaitait si ardemment depuis
des années : il est connu, il est célèbre et il n’a qu’à se laisser
faire pour être partout recherché et caressé ; c’est le moment
qu’il choisit pour fermer sa porte et pour adopter un costume et
un genre de vie qui doivent le mettre à l’abri des invitations et
des curiosités. D’où vient cette bizarrerie qui surprend et décon­
certe ses meilleurs amis ? mais disons d ’abord en quoi consistait
ce qu’il a appelé sa « réforme personnelle ».
Il commence par modifier son costume : plus de dorure à ses
habits et plus de bas blancs; il prend une perruque ronde et
pose l’épée; il se défait même de sa montre. Francueil, devenu
receveur des finances, l ’avait nommé son caissier; il lui envoie
sa démission et se fait copiste de musique ; de cette façon, il est
son maître, et son nouveau métier lui donne du pain au jour
le jour. Désormais, indépendant par état, il pourra l’être dans
ses façons de penser et de dire; il ne relève plus que de luimême et de sa conscience, qu’il veut affranchir, elle aussi, de
tous les préjugés et sottes maximes du monde. Il ne fera désor­
mais que ce qui lui paraîtra « bon et raisonnable en soi », et
Bibliographie : Confessions, P.
Schérer : G rim m , 1887.

II,

L. VIII. — Marmontel

:

M ém oires.

—

�230

LOUIS

DUCROS

non ce qui passera pour bon aux yeux du monde; c’est ce
qu’il appelle « briser les fers de l’opinion ».
Que peut lui faire, en effet, l’opinion publique, puisqu’il a
renoncé à « tout projet de fortune et d’avancement et qu’il ne
veut plus vivre que dans l’indépendance et la pauvreté » ?
Ainsi, au lendemain de son succès, il renonce aux avantages
que lui assurait ce succès ; il se plonge volontairement dans la
médiocrité et l’obscurité; il n’est plus même homme de lettres,
il a un métier manuel : il est simple copiste de musique. Ses
amis, comme Diderot, n’y comprirent rien et ses protecteurs,
comme Francueil, crurent qu’il était « fou ». Et nous-mêmes, que
penserons-nous de sa conduite, si nous voulons la juger avec
équité?
Avant tout, disons-nous bien que nous n’avons pas affaire ici
à une de ces natures simples qui, en présence de deux partis à
prendre, choisissent ce qui paraît le meilleur à leur jugement et
à leur froide raison ; Rousseau est autrement compliqué. Pour
ne pas nous perdre nous-mêmes dans les replis et les arrièrepensées de cette nature, pétrie de contradictions, nous pouvons
ramener à deux les ressorts qui d’ordinaire le font agir : une
sensibilité excessive, un jugement très fin et très avisé. Parfois,
son jugement contredit, après coup, les emportements de sa
sensibilité ; et, de là, ses variations, ses tardifs repentirs, ses
volte-face, en un mot, qui étonnent et déroutent ceux qui
vivent dans son intimité. Mais, parfois aussi, et c’est ici le cas,
son jugement est secrètement d’accord avec les plus brusques et
les plus singulières impulsions de sa sensibilité ; et alors, grâce
à cet accord tout intime, Rousseau garde, dans sa conduite, une
fixité et une constance relatives ; il devait rester fidèle, en
effet, ou à peu près (ce qui est beaucoup pour lui), au plan de
conduite qu’il venait de se tracer.
Voyons donc pour quels motifs il avait adopté ce plan : tout
d’abord, c’est le succès même de son Discours qui semble l’y
avoir acheminé. Ce succès lui fit, pour ainsi dire, croire à son
paradoxe plus qu’il n’y croyait sans doute en le développant;
l’approbation de l’Académie de Dijon et les applaudissements

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

231

du public semblaient donner raison à sa thèse: allait-il donner
tort à l’Académie et au public? il ne se dit pas que, pour la
plupart des gens, son Discours n’était qu’un jeu d’esprit et une
simple gageure brillamment soutenue; Diderot, lui, n’y voyait
qu’un jo li thème à développer, qu’une de ces boutades ou de
ces feux d’artifice dont sa verve était coutumière et qui ne
tiraient pas à conséquence ; mais Rousseau n’était pas Diderot.
Il se distinguait de Diderot, comme aussi de ces poètes mon­
dains qu’il avait pris à partie dans son Discours, par quelque
chose de plus sérieux dans les convictions, de plus grave dans
la pensée, qu’il tenait, je l’ai dit, de son origine genevoise et de
sa qualité de protestant : il ne savait pas, comme eux, badiner
et faire de l ’esprit à propos des questions les plus hautes ; et, en
conséquence, il se figurait sincèrement que le public allait lui
demander compte de ses opinions. Il crut qu’on allait le pren­
dre au sérieux, comme il s’y prenait lui-même, surtout depuis
son premier succès, et qu’on allait enfin lui demander d’être
l’homme de son Discours. Je remarque que dans sa Préface de
Narcisse il écrit ceci : « Dès qu’un homme parle sérieusement,
on doit penser qu’il croit ce qu’il dit, à moins que ses actions ne
le démentent. » Et dans sa ccLettre sur une nouvelle réfutation
de son discours par un Académicien de Dijon », il avait déjà
écrit : « L ’auteur est si occupé de ses terres qu’il me parle de la
mienne. Une terre à moi ! la terre de Jean-Jacques ! En vérité,
je lui conseille de me calomnier plus adroitement... Et (en note)
si l’auteur essayait de me prouver que ce n’est point un crime
d’avoir une terre, je lui répondrais : il se peut que ce n’en soit
pas un pour d’autres, mais c’en serait Un pour moi. » On voit
par là combien était vive sa préoccupation de mettre sa conduite
d’accord avec ses écrits.
Or, plus il avait été outré dans ses critiques de la société et
violent dans ses diatribes contre le luxe et la politesse du siècle,
plus aussi allait éclater le contraste qui existait à ce moment
entre sa doctrine et sa vie ; et la malignité du public, pensait-il,
ne manquerait pas de s’en égayer à ses dépens : c’est ce que ne
pouvait accepter son immense amour-propre et c’est pourquoi

�232

LOUIS

DUCROS

il résolut de conformer sa conduite à ses maximes et de vivre
désormais comme devait le faire l’auteur d’un tel Discours :
c’est à-dire en paysan du Danube. De là cette réforme, que rien
ne faisait prévoir à ses amis et qui leur parut être un coup de
tête ; et, chose très curieuse, c’en était un, en effet, du moins
dans le sens que voici : Rousseau, nature éminemment sensible,
et de peu de volonté, s’était décidé, comme font tous les êtres
faibles, brusquement, et même dans l’exaltation de la fièvre. Il
venait d’avoir une recrudescence de ce mal dont il ne devait
plus guérir, et, dans le délire, il avait trouvé ce surcroît de force
ou, tout au moins, d’exaltation, dont il avait besoin pour pren­
dre une résolution aussi grave : mais cette résolution, il n’avait
pas perdu la tête au point de la former contraire à ses véritables
intérêts. Il renonçait au monde : mais il savait qu’il n’y pouvait
briller et son renoncement était d’accord avec sa vanité. Il en
convient d’ailleurs très franchement lui-même dans ses Confes­
sions : « Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton,
sans être en état de le prendre et de m’y assujettir, je m’avisai
d’en prendre un à moi qui m’en dispensât. Ma sotte et maussade
timidité, que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la
crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m’enhardir,
le parti de les fouler aux pieds. »
11

voulait donc vivre retiré dans son nouveau logement de la

rue de Grenelle, logement plus que modeste qu’il venait de
meubler grâce, il le dit lui-même, « aux secours qu’il devait à
Mmc Dupin. » Et surtout il vivait, dans cet humble logis, avec
quelqu’un qu’il n’était pas très fier de présenter aux grandes
dames qui était si curieuses de le voir, car ce quelqu’un était
une simple et assez peu intéressante ravaudeuse : et de cette
nouvelle raison de cacher sa vie il ne nous dit rien dans ses
Confessions, mais ce ne fut pas, sans doute, une des moins déci­
sives. Voilà, pour expliquer son nouvel et subit héroïsme
moral, bien des motifs qui n’ont rien d’héroïque, s’ils sont
très humains ; il en est, je crois, de plus relevés et qui lui font
plus d’honneur.
Le succès de son Discours lui avait donné, dit-il, «lapremière

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

233

assurance véritable de son talent » : or ce talent, il le savait
bien, n’avait pas, dans ce premier essai, donné toute sa mesure;
il se sentait en fond et savait qu’il pouvait faire mieux ; comme
il se connaissait très bien, il comprenait que son talent était
fait, d’une part, de méditation solitaire, et, d’autre part, d’enthou­
siasme et de passion, toutes choses qui n’ont pas cours dans la
vie mondaine; renoncer à cette vie et à toutes les frivoles obliga­
tions qu’elle entraîne, c’était donc se ressaisir dans la solitude,
s’armer pour de nouveaux combats, se fortifier en un mot pour
donner un libre essor à tout son génie.
Et enfin, je le crois du moins, Rousseau éprouvait le besoin
de mettre un peu d’ordre et d’unité, un peu plus d’harmonie,
pour ainsi dire, dans sa vie, si dispersée et si désordonnée
jusque là. II se souvenait, ce sont des choses qu’on n’oublie pas,
de l’intérieur très bourgeois et très doux où il avait passé son
enfance et il voulait, après tant d’aventures et de courses vaga­
bondes, après tant de nuits passées sur les grands chemins
et à la belle étoile, après tant de jours vécus et souvent gas­
pillés dans des maisons qui n’étaient pas la sienne, il vou­
lait, dis-je, avoir enfin un foyer, un véritable intérieur, très
humble à la fois et très propre, car il était resté et il restera, à
travers ses pérégrinations incessantes, un bourgeois de Genève.
Ce foyer, je le sais, manquera de bien des choses ; et on ne peut
pas dire que Rousseau, après son départ de la maison pater­
nelle, ait jamais vécu de la vraie vie de famille ; c’était pourtant
quelque chose de mieux, de plus stable, et de plus indépendant
surtout, que la domesticité où il avait vécu pendant si long­
temps. Vivant de son métier, il cessait d’être, comme tant de
littérateurs d’alors, le parasite ou l’obligé des grands seigneurs
qui les admettaient à leur table et se les attachaient par des
cadeaux ou des pensions. Cette indépendance, il la défendra,
sans doute, avec une humeur farouche et une susceptibilité
souvent fort ridicule; et pourtant elle allait lui permettre, celle
vie nouvelle et plus libre, de dire toute sa pensée sans ménage­
ment ni respect humain, puisqu’il ne devait plus rien à per­
sonne ; et tout cela mettait plus de sérieux et, il me semble

�234

LOUIS

DUCROS

aussi, un peu de noblesse dans sa vie. De cette façon, il s’obli­
geait lui-même à être de plus en plus l ’homme de ses principes,
qui étaient que la vertu vaut mieux que tout; il s’engageait à
être le représentant, au milieu de cette société uniforme et
légère, des idées sérieuses et personnelles, et cela le conduisait
à devenir plus personnel lui-même et plus épris de vertu.
La vertu, l’héroïsme même, il avait appris à les admirer dès
sa plus tendre enfance ; il s’était enthousiasmé pour les héros de
Plutarque et cette exaltation, à ce premier âge, lui avait été
salutaire, les impressions premières étant ineffaçables. Ne
parle-t-il pas, dans ses Confessions, de ce « premier levain
d’héroïsme et de vertu que son père et sa patrie et Plutarque lui
avaient mis au cœur dès sa première enfance ? » Il avait connu
à Genève ce qu’était la vie et les sentiments d’un citoyen; puis
les leçons religieuses, et, mieux que les leçons, les exemples
puisés dans l’intérieur honnête du pasteur Lambercier avaient
déposé dans son âme d’enfant des semences de probité, qui
n’avaient pas porté jusque-là de bien beaux fruits et nous
savons pourquoi ; mais ces semences n’avaient pas été complè­
tement étouffées. « Né, dit-il (troisième Promenade), dans une
famille où régnaient les mœurs de la piété, élevé ensuite avec
douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j ’avais
reçu, dès ma plus tendre enfance, des principes, des maximes,
qui ne m’ont jamais tout à fait abandonné ».
Il lui restait, en somme, de son éducation première, et aussi
des lectures sérieuses qu’il avait faites dans sa studieuse retraite
des Charmettes, des souvenirs qui l’aidaient maintenant à
remonter vers la lumière, qui allaient le soutenir à travers ses
défaillances et ses rechutes et ses fautes, hélas! sans cesse
renouvelées; car sa réforme, est-il besoin de le dire? est loin
d’être radicale et complète. Tenons-lui compte, tout au moins,
de cet effort vers le mieux et, pour être tout à fait juste envers
lui, n’oublions pas d’où il est parti et quelles sociétés avilis­
santes il a traversées : à courir les grandes routes, comme il a
fait, et à vivre tantôt au milieu des valets, tantôt chez une aven­
turière qui lui avait donné de si singulières leçons, il aurait pu

�1n
■ &gt;■

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

235

être, et il aurait été excusable de n’être que cela : [un simple
vaurien,

il

Voici quel fut le premier résultat de sa réforme et de sa réclu­
sion : quand on sut qu’il se cachait, on fut d’autant plus curieux
de le voir. Déjà, de soutenir les paradoxes de son Discours
cela avait paru une

singularité ; mais voici que

ce n’était

plus seulement les opinions de l’auteur, c’était sa vie même qui
était paradoxale. Quel original et comme il devait être drôle! et,
de toutes parts, pleuvent chez lui les invitations à dîner, « les
cadeaux, grands et petits » ; pour satisfaire le public, il aurait
fallu, dit-il, me montrer comme Polichinelle, à tant par per­
sonne. Certains biographes en concluent que tout cela, cette
belle réforme, n’était que comédie ; il refusait sa porte, mais
I &gt;i;',ï

c’est parce qu’il savait bien qu’on viendrait la forcer et qu’on le
rechercherait d’autant plus qu’il se déroberait : ainsi font les
femmes coquettes et les faux modestes. Cette recrudescence de
popularité, due précisément à son changement de vie, n’était pas,
en effet, pour surprendre Rousseau et je suis même sûr qu’il en
fut très flatté : je ne crois pas pour cela au plan machiavélique
qu’on lui prête et ma raison, c’est que cette nouvelle manière de

, V

vivre, il la garda et que, par exemple, il resta fidèle à ses maximes
dans une circonstance fort importante de sa vie, où son intérêt
immédiat était d’y être infidèle; cette circonstance, c’est la repré­
sentation du Devin du village.
Rousseau, on le sait, à travers ses essais littéraires, n’avait
jamais cessé de s’occuper de musique. Après son premier Dis­
cours, il avait fait un séjour d’une semaine ou deux chez un de
ses parents,Mussard, un ancien joaillier retiré à Passy : il y avait
esquissé un opéra qu’il termina à Paris et qu’il intitula le Devin
du village. L ’opéra fini, il s’agissait de le faire représenter :
Duclos, qui était bien en Cour et qui était devenu l’ami de
Rousseau, s’employa pour faire admettre la pièce qui, après
mainte négociation, fut enfin jouée à Fontainebleau en octobre
1752 (le 1er mars 1753 elle devait être donnée à l’Opéra). La pièce
alla aux nues : Rousseau, dans sa loge, qui faisait face à la loge
royale, où étaient le roi et Mme de Pompadour, put « savourer »

«M i!
- p

(C f ' f f l

[m m

�236

LOUIS

DUCROS

son triomphe; il nous en a fait un récit qui est très connu (Con­
fessions, P. II, 1. V III). Il entendait autour de lui « un chuchote­
ment de femmes qui lui semblaient belles comme des anges et
qui s’entredisaient à demi-voix : Cela est charmant, cela est
ravissant; il n’y a pas un son là qui ne parte du cœur. » Je
m’excuse de ne pouvoir apprécier les talents musicaux de Rous­
seau : heureusement Rousseau musicien n’intéresse pas direc­
tement l’historien littéraire et peut être étudié à part, comme il
l’a été, en effet, et copieusement, dans le savant ouvrage de
M. Jansen (1). Il me semble que Sayous nous fait bien com­
prendre, dans les lignes suivantes, ce qui fit le succès de la pièce
de Rousseau : « Il n’y a pas si loin qu’il semble du Discours
couronné par l’Académie de Dijon au Devin du village, venu peu
après. On se prit d’enthousiasme pour les amours naïves de ces
bonnes petites gens, comme on l’avait fait pour la prosopopée de
Fabricius. On trouvait un parfum de Suisse dans cette pastorale
d’un goût tout neuf. La musique elle-même, malgré la prédi­
lection déclarée de Rousseau pour la musique italienne, n’a, du
goût italien, que la simplicité de l’harmonie et la première place
donnée à la mélodie; les thèmes du Devin font penser bien plus
aux chansonnettes de la tante Suzon qu’aux airs des maîtres
d’Italie. Le tour en est suranné et le style vieillot, et ils n’auraient
pas eu tant de succès, sans la chaleur qui s’y fait sentir et les
endroits touchants qui, par endroits, les relèvent » (2). Le succès
du Devin devait être aussi v if à Paris qu’à Fontainebleau et il
fut durable ; j ’en donnerai pour preuve ce mot de Chamfort, dit
longtemps après la première représentation : « On disait de
J.-J. Rousseau : C’est un hibou. — Oui, dit quelqu’un, mais c’est
celui de Minerve; et, quand je sors du Devin du village, j ’ajou­
terai : déniché par les Grâces » (3).
Le lendemain de la représentation à Fontainebleau, Jélyotte
écrivait à l’auteur que le Roi était enchanté de sa pièce : « Toute
(1) Albert Jansen : Rousseau als Musiker, Berlin, Reimer, 1884.
(2) A. Sayous : Le dix-huitième siècle à l'Etranger, Paris, Didier, 1871, t. II,
245.
(3) Œuvres complètes de Chamfort, 1812, II, 140.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

237

]a journée, Sa Majesté n’a cessé de chanter, avec la voix la plus
fausse de son royaume :
J’ai perdu mon serviteur,
J’ai perdu tout mon bonheur. »
Le même soir le duc d’Aumont fait dire à Rousseau de se
trouver au château de Fontainebleau le lendemain sur les onze
heures et qu’il le présenterait au roi ; M. de Cury, qui lui fait
ce message, ajoute qu’on croyait qu’il s’agissait d’ une pension
et que le roi voulait la lui annoncer lui-même.
Que va faire Rousseau ? pauvre et avide de gloire, il va sans
doute courir au rendez-vous : il allait être complimenté par le
roi devant toute la cour et recevoir un subside dont il avait
grand besoin. Il n’alla pas à Fontainebleau. La nuit qui suivît
son brillant succès, au lieu de le bercer de rêves de gloire et de
fortune, fut pour lui « une nuit d’angoisse et de perplexité. »
Avec son ardente imagination, il se voyait devant le roi et se
représentait toute la scène qui allait se passer, une scène dont
ii pourrait être le héros, s’il avait l’aplomb et la présence d’es­
prit nécessaires, mais qui tournerait à sa confusion, il le sen­
tait d’avance et en frissonnait, s’il se montrait, à son ordinaire,
gauche et embarrassé. Rien sur, il lui échapperait quelque
sottise, une de ces «balourdises » dont il était coutumier: car
le moyen, pour le timide qu’il est, de paraître à son avantage,
d’être à la hauteur des circonstances, de trouver enfin et sans
hésiter, et en l ’accompagnant d’un sourire, un de ces mots justes
et profonds qu’on devait attendre d’un homme tel qne lui, de
celui qui était maintenant, aux yeux du public, un génie et un
sage ? Car, de parler simplement et de remercier tout uniment
comme aurait fait n’importe qui, c’est à quoi il ne songeait pas
un instant : il n'était pas permis à un Rousseau de remercier en
s’inclinant, comme le premier venu : sa vanité eut le dernier
mot et il retourna à Paris.
Maintenant sa vanité parla-t-elle seule dans cette nuit qu’il
nous représente, et nous pouvons l’en croire, comme si tragique
pour lui ? Un autre sentiment, il nous l’affirme, contribua à lui

�238

LOUIS

DUCROS

faire prendre la décision qui était si contraire à ses intérêts :
s’il acceptait cette pension qu’on lui offrait, c’était « un joug »
qu’il acceptait avec elle ; comment désormais oserait-il parler
d’indépendance et de désintéressement? On reconnaît là, dans
toutes ces raisons si différentes qu’il se donne, — sans parler de
sa maladie qu’il faut bien nommer ici, une rétention d’urine, —
les hésitations d’un caractère faible, qui flotte d’une résolution
à l’autre, et cherche de tous côtés, pour se décider, des raisons
ou des prétextes. Enfin, et pour en finir, le fait est là : il renonça
à la pension et ce renoncement était pour lui, dans sa situation
précaire, d’une telle conséquence, que nous pouvons bien admet­
tre avec lui que, parmi tous les motifs qui pesèrent sur sa déter­
mination, il y eut aussi un m otif honorable ; et c’était de ne
pas se démentir, d’agir conformément à son nouveau mode de
vie, de rester, comme il le dit lui-même, «conséquent avec ses
principes. »
Ses amis ne voulurent voir dans sa conduite à Fontainebleau
que mensonge et vanité; mais il convient, je crois, pour rendre
pleinement justice à Rousseau, de comparer son attitude en cette
circonstance et le nouveau genre de vie qu’il venait d’adopter
avec la manière de vivre des gens de lettres, qui n’ont cessé,
depuis lors, de le persifler. Voici d’abord celui que j ’appellerai,
sans le calomnier, l’écornifleur Marmontel : il est logé et nourri
chez La Popelinière un assez long temps; il est vrai qu’il va sou­
vent dîner chez l’ambassadeur d’Autriche, Kaunitz, qui « l’a pris
en amitié ». Il apprend un jour que l’Ambassadeur d’Angleterre,
lord Albermale, a pour maîtresse Lolotte : «J e m’en fit une amie ;
c’était un moyen sûr de me faire un ami de lord Albermale. » Je
ne parle pas de ses flatteries à la Pompadour, ni de ses visites à
l’abbé Terray, et à Mme Merlin «protégée » par Maupeou, pour
obtenir la faveur, lui, pourtant l’ami des Encyclopédistes, de
dédier son Bélisaire à Sa Majesté! Quant à Diderot, qui vante
sur tous les tons la fierté de son caractère, il a placé au centre de
sa bibliothèque, de cette bibliothèque que lui a achetée Catherine
pour lui en laisser la jouissance, le buste de l’impératrice de
toutes les Russies ; et « c’est là que le père, la mère et l’enfant

�239

Isl

vont, de temps en temps, faire leur prière du matin » Qu’on

FliFI

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

relise, dans ses œuvres, les hymnes qu’il entonne en l’honneur

■i il fi

de Catherine le grand, de celte Catherine sur qui pesaient les
plus graves soupçons d’assassinat : mais Diderot avait reçu de
son idole la somme assez rondelette de 60.000 livres et c’est pour­
quoi il voit en elle « l’image fidèle delà divinité.»
Que dirai-je de Grimm? — et je ne parle ici que de ceux qui
ont raillé sur tous les tons l’homme qui, pour avoir son gagnepain, c’est-à-dire, son indépendance, avait eu cette idée saugre­
nue, de se faire copiste de musique. — On connaît ce pied plat,
c’est Grimm que je veux dire : non content d’être le « plastron »
de Frédéric qui met d’ailleurs le comble à ses aménités berli­
noises en l’appelant M. de la Grimmalière, il se fait, avec quel
bonheur de courber l’échine ! » le souffre-douleur » de Cathe­

il

rine, qui l’a nommé colonel russe ! il a déjà obtenu je ne sais
combien de titres et de cordons; mais une chose manque à sa
félicité et c’est l’étoile polaire de Suède. Malheureusement, il
faut être noble pour avoir la polaire; et puis elle coûte cher :
qu’à cela ne tienne! il se fera baroniser à Vienne; ce bon land­
grave de Hesse fera tous les frais de sa baronnie (soit 4.000 flo­
rins) et le voilà, à la fois, étoilé et devenu M. de Grimm, baron
du Saint-Empire. C’est Grimm qui se moquera le plus, et le plus
amèrement, de Rousseau et de sa « copie » : en vérité le plus
ridicule des deux, ce n’est pas Rousseau ; et une « si misérable
courlisanerie », c’est le mot de Schérer sur Grimm, ôte à celui-ci
le droit de rire, comme il l’a si souvent fait et si cruellement,
des pires singularités de Rousseau. Grimm jouissait, sous la
Révolution, de 40.000 livres de rentes : les quarante sous parjour du « copiste » Jean-Jacques font, je crois, plus d’honneur
à la littérature.
Avant d’aborder le Discours sur l'Inégalité qui est, comme on
sait, capital dans l’œuvre de Rousseau, il me faut indiquer rapi­
dement, si je veux, comme on dit, être « complet », quelques
menus écrits de Rousseau. Voici d’abord une Oraison funèbre du
duc d’Orléans que l’abbé D’Arthy avait commandée à Rousseau;
c’est un discours insignifiant, où je relève pourtant cette phrase

!

�240

LOUIS

DUCROS

qui nous montre encore Rousseau sérieusement préoccupé de sa
réforme morale : « On ne remarquait point entre ses maximes
et sa conduite cette opposition monstrueuse qui déshonore nos
mœurs et notre raison. » Rousseau, à cette date, est précisément
désireux de faire cesser « l’opposition » qu’il y avait entre « sa
conduite » passée et ses « maximes » présentes. Un autre écrit,
également de peu d’importance, est un discours académique sur
« la vertu la plus nécessaire aux héros » (1751). Cet écrit figure,
dans les œuvres de Rousseau, sous le titre de « Discours sur
cette question, proposée par l’Académie de Corse. » Il n’y avait
pas proprement « d’Académie de Corse »; le général de Cursay,
commandant des troupes françaises en Corse (1748-1751), avait
restauré, à Bastia, l’ancienne Académie dite des Vagabondi, et
c’est celle ci qui avait proposé la question traitée par Rousseau.
Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’arrêter à ce e barbouillage acadé­
mique », c’est ainsi que Rousseau qualifia son Discours quand
il fut, à son insu, imprimé à Lausanne bien plus tard, en 1768.
Voici un dernier écrit plus curieux : depuis le grand succès du
Devin du Village, Rousseau, devenu presqu’une autorité en
musique, crut devoir dire son mot dans la fameuse querelle qui
s’éleva alors et passionna tout Paris entre le Coin du Roi et
le Coin de la Reine. On a raconté maintes fois cette querelle dont
Rousseau parle d’ailleurs lui-même dans ses Confessions. Voici,
pour faire court, comment l’a résumée Schérer dans son livre sur
Grimm (p. 52) : ce L ’opéra, qui se jouait alors à Paris, à l’Académie
royale de musique, ne jouissait que d’une faveur de convention.
Tout le monde s’ennuyait, bien que personne n’osât en faire
l’aveu, de cette déclamation musicale consacrée par l’autorité de
Lulli, et que toute la science de Rameau n’était pas parvenue à
faire sortir de sa monotonie. Sur ces entrefaites, arrivèrent à
Paris les Bouffes ou, comme on disait alors, les Bouffons italiens.
G’était une assez pauvre troupe, à laquelle l’Opéra fit la charité
de prêter ses planches, mais qui réussit d’ailleurs à merveille.
Deux sujets firent tout de suite la fortune de la bande : un chan­
teur, Manelli et la prima donna, M,,eT o n e lli... La médiocrité de
l’ensemble, reconnue par ceux-là même qui les patronnèrent le

�plus chaudement, disparaissait sous le charme d’un art inconnu
jusque là. Ils chantaient avec brio et ils chantaient du Pergolèse. » Le parti qui soutenait la musique française, composé
surtout, dit Rousseau, des grands, des riches et des femmes, se
rassemblait à l’Opéra, sous la loge de la reine ; l’autre parti, qui
était pour les Italiens, remplissait tout le reste du parterre et
la salle, mais son foyer principal était sous la loge du roi ; d ’où
vinrent ces noms de coin du roi et coin de la reine. Rousseau
et ses amis étaient pour la musique italienne que Grimm exalta,
aux dépens de la musique française, dans son Petit prophète de
Bômischbroda ; Rousseau écrivit, de son côté, sa Lettre sur la
musique française (1753). Le pamphlet de Grimm, qui eut un
succès fou, est un pastiche assez plaisant, quoiqu’un peu trop
long, de la Bible. La lettre de Rousseau est plus sérieuse ; elle
débutait par une impertinence à l’égard de la musique natio­
nale : rappelant l ’histoire, contée par Fontenelle, de la dent d’or
sur laquelle on discuta si longtemps, sans vérifier le fait luimême; et l’on sait qu’on s’aperçut à la fin que la dent n’était pas
d’or ; « pour éviter un semblable inconvénient, disait Rousseau,
avant de parler de l ’excellence de notre musique, il serait peutêtre bon de s’assurer de son existence et d’examiner d’abord, non
pas si elle est d’or, mais si nous en avons une. » Rousseau
raconte que sa lettre souleva contre lui toute la nation, qui se
crut offensée dans sa musique ; il prétend même que sa vie fut en
danger, car l’orchestre de l’Opéra avait fait le projet de l’assas­
siner. On a vu là l’outrecuidance ordinaire à notre auteur. En
réalité, Rousseau n’exagère ni l’importance de sa lettre, ni les
dangers qu’elle lui fit courir; j ’en donnerai pour preuves deux
témoignages contemporains. Le P. Castel dans L ’Homme moral
opposé à l’homme physique (p. 51), s’adressant à Rousseau, dit :
sur la musique italienne ou française, vous avez, il y a deux
ans, pensé faire une sorte de révolution dans les arts, sinon dans
les mœurs. » Et Sénac de Meilhan (dans son livre sur le Gouver­
nement, les mœurs el les conditions en France) écrit : « Ceux
qui connaissent la nation, qui l’ont vue s’enflammer pour des
musiciens, menacer la vie de Jean-Jacques Rousseau pour une

�242

LOUIS

DUCROS

différence de sentiment en musique... » Rousseau fut, en tous
cas, puni de son audace et très injustement, par un mauvais
procédé : on lui refusa son droit d’entrée à l’Opéra,bien qu’il eût
stipulé, en cédant sa pièce du Devin, qu’il aurait ses entrées
à perpétuité. Mais en voilà assez sur cet incident, dont on pourra
d’ailleurs trouver les détails dans les Confessions : j ’ai hâte
d’arriver au Discours sur l’Inégalité.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

243

CHAPITRE IX
LE DISCOURS SUR L ’IN É G A LITÉ

L’Académie de Dijon venait de mettre au concours, en 1753,
une nouvelle question : rechercher l’origine de l’inégalité parmi
les hommes. Rousseau résolut de concourir. Pour méditer plus
à l’aise sur ce grand sujet et travailler dans le milieu qui pouvait,
pensait-il, l’inspirer le mieux, il se fixa pour une semaine à SaintGennain : « Tout le jour enfoncé dans la forêt, j ’y cherchais, j ’y
trouvais l’image des premiers temps dont je traçais fièrement
l’histoire ; je faisais main basse sur les petits mensonges des hom­
mes; mon âme s’élevait auprès de la Divinité.» De ces méditations
sortit le Discours sur l’Inégalité. Rousseau n’eut pas le prix;
mais il eut mieux qu’une couronne académique; il agita et
souleva l’opinion publique et désormais, par ce Discours, il
avait donné sa mesure : il était l’homme le plus éloquent de son
siècle. De plus, il avait trouvé le principe qui va le guider désor­
mais dans ses recherches, car ce Discours est la clef de l'œuvre
tout entière de Rousseau. Grimm a dit avec raison : « Ce Discours
est peut-être, de tous les ouvrages de cet homme célèbre, le plus
original et le plus important.

11

contient les germes de tout ce

qu’il a écrit depuis ». ( Correspond. littér., X, 313). Il convient
donc d’étudier avec la plus grande attention ce second Discours
Bibliographie : Le Discours sur l’inégalité■ Confessions, P. II, L. VIII. —*
Lucrèce : De natura rerum, livre V. — Buffon ; Histoire naturelle. Epoques de
la nature. — Du Tertre : Histoire générale des Antilles, 1667, 4 vol. — P. Kolbes
Description du cap de Bonne-Espérance..., 1743. — Histoire générale des
Voyages, t. iii , 1747. — Lettre au sujet du Discours de Rousseau sur l’o rig . de
l’inég., par Philopolis (Ch. Bonnet), 1755. — Rousseau : Lettre à M. Philopolis,—
Émile Faguet : Le Socialisme en 1901,

�244

LOUIS DUCROS

de Rousseau. Pour cela, j ’essaierai d’abord d’en expliquer la
genèse, puis de l’analyser, et enfin d’en faire entrevoir toute la
portée.

L

a

Genèse

du seco nd

D is c o u r s

Voyons d’abord, et avant tout, dans quelle situation se trouvait
Rousseau, quelles préoccupations et quels sentiments particu­
liers l'agitaient au moment où il composa son second Discours.
En 1753, il habite encore, rue Grenelle-Saint-Honoré, un logis
plus que modeste, meublé, nous le savons, grâce « aux secours
de Mme Dupin ». Il vit là avec l’ancienne lingère de son hôtel,
Thérèse Le Vasseur. Y a-t-il des enfants à la maison? il pourrait
y en avoir : un est né en 1747, un autre en 1749 et un troisième en
1750; Rousseau les a tous les trois envoyés à l’hôpital et je me le
figure aisément, au sortir d’un de ces hôtels somptueux, où il a
vu la société la plus choisie, rentrant dans son triste logis pour
y entendre peut-être les plaintes, trop légitimes, de Thérèse
qui, elle, est restée mère, qui l’a été du moins assez, nous le
savons par Rousseau, pour s’opposer à cet horrible exode de
tous ses enfants. Gomment donc Rousseau a-t-il pu agir ainsi?
Il mangeait, nous dit-il dans ses Confessions, à une table d’hôte
où ces façons commodes de se débarrasser de ses enfants se
racontaient comme choses très ordinaires ; s’il a fait comme les
autres, c’est la faute de son milieu, c’est-à-dire de la société : la
société est donc mauvaise. Et d’ailleurs, que seraient devenus
ses enfants dans une société qui n’est bonne qu’aux riches?
malheur à l’enfant pauvre ! il sera plus sûr, à l’hospice, de ne pas
mourir de faim. Rousseau dira dans une note de son Discours
sur l ’inégalité : « i l est clair qu’il faut mettre sur le compte de la
société... l’exposition d’une multitude d’enfants, victimes de
la misère de leurs parents ». Et deux ans avant ce Discours, le
20 avril 1751,il écrivait à Mme de Francueil : « Il ne faut pas faire
des enfants quand on ne peut pas les nourrir? pardonnez-moi,
Madame; la nature veut qu’on en fasse, puisque la terre produit
de quoi nourrir tout le monde : mais c’est l’état des riches, c’est

�245

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

voire état qui vole au mien le pain de mes enfan ts... C’est un
malheur dont il faut me plaindre, non un crime à me reprocher ».
Voilà les raisons, ou plutôt les sophismes, dont il se paie et à
l’aide desquels il s’efforce de faire taire sa conscience et d’étouffer
ses remords : cependant ses remords, j ’en suis sûr, le ressaisis­
sent et passent, transposés, dans son Discours, pour l'envenimer, et
pour lui donner je ne sais quel âpre accent de révolte et de haine.
Mais entrons plus avant dans son àme : il a fait tout cela, c’est-àdire des crimes contre nature, contre cette nature même qu’il
exalte à celte heure ; il se rend compte de toute la gravité de sa
faute (il le dira un jour), et cependant il sent aussi, il n’en peut
douter aux transports qui l’agitent quand il écrit, il sent en lui
l’amour, plus que cela: l’enthousiasme de la vertu. Son enthou­
siasme est sincère, car il s’attendrit au récit d’une belle action et
il n’a pas tout à fait tort quand il affirme que « son talent était
moins dans sa plume que dans son cœur et né uniquement d’une
façon élevée et fière de penser. » Comment se fait-il donc, qu’avec
tous ces bons et nobles sentiments, il ait commis des actions
qu’il peut essayer d’expliquer, mais qu’au fond il sait être mau­
vaises et même abominables? D’où vient cette contradiction
étrange entre son cœur et sa conduite? C’est qu’il est né bon et
que la société l'a corrompu. Voilà la solution de ce poignant
problème et voilà aussi, ce que cherchait son àme désemparée et
angoissée, voilà sa suprême excuse : c’est la société qui rend
l’homme mauvais, car c’est elle qui a introduit l'inégalité parmi
les hommes, elle qui a fait des riches et des pauvres, des heureux
et des malheureux. Il est, lui, parmi les pauvres, et, de plus, il
n’est pas de ces pauvres qui se résignent : se résigner

1

il ne le

peut pas, parce qu’il y a trop de disproportion entre son génie et
sa pauvreté et que cette disproportion est une iniquité. Et il ne
le peut pas encore parce qu’il est un passionné et un vaniteux,
et parce que, de toutes les blessures d’amour-propre que lui a
faites celte inégalité choquante, entre son mérite et sa fortune,
est né en lui un sentiment, que n’ont connu ni Diderot, ni Grimm,
ni Voltaire : la haine du riche. Pour exprimer ce sentiment, ou
plutôt, cette passion mauvaise, il saura trouver, au cours de son
16

�246

LOUIS DUCROS

œuvre, des cris de colère et des formules enflammées; mais déjà,
dans le Discours sur l’inégalité, c’est celle haine du puissant et
du riche qui, s’ajoutant au remords de ses fautes, va lui dicter
ses plus ardentes invectives contre les inégalités sociales.
Nous avons de lui un opuscule inachevé, dont nous ignorons
la date exacte, mais qu’on peut placer, je crois, sans crainte de
se tromper, entre 1749 et 1756, c’est-à-dire à l’époque à peu près
de son second Discours. Or cet opuscule, intitulé Discours sur
les richesses, nous éclaire pleinement sur les dispositions d’esprit
où il se trouvait quand il écrivit le Discours sur l’inégalité. Deux
citations suffiront pour nous édifier : « ils (les riches) osent
transformer leurs amis en valets. » Il vient de dire « qu’il est
plus commode de donner un liard à un mendiant que de s’inté­
resser à son infortune », et il ajoute: « j ’avoue qu’il est plus
commode encore d’être dans un bon carrosse bien roulant qui,
pour toute réponse, couvre de houe le visage du pauvre. » Voilà
donc les réflexions qui lui venaient à l’esprit quand il songeait à
ces richissimes financiers chez lesquels il fréquentait alors. Nous
trouverons, heureusement, autre chose que des souvenirs et des
rancunes dans le Discours sur l’inégalité ; mais ce qu’il y aura
de personnel et de particulièrement ému, il me semble que nous
savons dès maintenant comment nous devrons l’entendre et
l’interpréter.
Après avoir rattaché à la vie et aux sentiments personnels de
Rousseau le Discours sur l’inégalité, il convient d’indiquer briè­
vement comment ce Discours peut s’expliquer en partie par
l'époque même où il fut écrit ; cette époque de notre histoire
étant connue, il me suffira de la rappeler au lecteur. On Aboyait
alors à Paris, devant la colonnade du Louvre, une foule de petits
fripiers qui étalaient en plein vent leurs sordides guenilles, et la
splendeur de l’édifice ne faisait que-mieux ressortir la misère de
ces petites gens. Splendeur et misère, ce contraste-là était en
raccourci l’image de la France, et jamais peut-être n'avait plus
éclaté à tous les yeux cette inégalité des conditions qui va faire
l ’objet du Discours de Rousseau.
Déjà Vauban, en 1707, dans son Projet de dime royale, portait

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

le nombre des familles aisées à

1 0 .0 0 0

; on peut, je crois, le porter

vers le milieu du siècle, à 15.000 environ sur 22 millions de
Français. « La France, dit Sismondi, présentait alors le contraste
le plus étrange : la vraie nation, celle qui habitait les provinces,
était réduite à un état de souffrance, de pénurie, d’oppression,
qu’elle n’avait jamais connu, même dans les siècles de la plus
grande barbarie. La France, au contraire, que connaissaient les
étrangers, celle qui se montrait à Paris et à Versailles était plus
brillante, plus enjouée qu’aux temps du règne de Louis XIV.
Dans les campagnes, la taille et les gabelles écrasaient l’agricul­
ture : à Paris, au contraire, d’immenses richesses circulaient
parmi les fermiers-généraux et les financiers. »
Or, d’une part, c’étaient précisément, on l ’a vu, ces fermiersgénéraux et ces financiers que fréquentait Rousseau à l’époque de
son Discours : les La Popelinière, les Dupin, les d’Epinajq dont
le train follement dispendieux ruinait des populations entières ;
et, d’autre part, ces populations des campagnes si misérables,
personne ne les connaissait mieux, n’avait vu de plus près leurs
misères que le vagabond Jean-Jacques ; qu’on se rappelle seule­
ment la soirée qu’il passa chez ce paysan qui « cachait son pain
à cause de la taille et son vin à cause des aides ; car il serait un
homme perdu si l’on pouvait se douter qu’il ne mourût pas de
faim. Tout ce qu’il me dit à ce sujet, et dont je n’avais pas la
moindre idée, me fit une impression qui ne s’effacera jamais. Ce
fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa
depuis dans mon

cœur

contre

les vexations qu’éprouve le

malheureux peuple et contre ses oppresseurs » ( Confessions, 1 . 1 ,
ch. IV).
Je sais quelle part il faut faire ici à l’exagération et, si l’on veut,
à la déclamation ; et je n’oublie pas davantage que le progrès des
idées et des mœurs avait en un sens adouci, et comme atténué,
au xvmesiècle, certaines inégalités sociales ; et une des meilleures
preuves, je crois, qu’on en pourrait donner, c’est justement
l’accueil empressé que les salons de Paris faisaient à de petites
gens, tels que Rousseau. Mais, d’une part, ce progrès des idées
avait fait les esprits plus indépendants et plus fiers ; et, d’autre

�248

LOUIS DUCROS

part, ce progrès des mœurs, en rapprochant, à Paris du moins,
les distances, les avait rendues plus sensibles et plus humiliantes,
les petites inégalités sociales étant celles précisément dont souf­
frent le plus les amours-propres. Au moyen

âge, la distance était

tellement infinie entre un baron et un vilain qu’on n’imaginait
même pas un autre ordre de choses et qu’on supposait l’ordre
actuel établi de toute éternité. Au

x v ii

P

siècle, les barrières

s’étant abaissées, les petits voyaient de trop près les splendeurs
des grands pour n’en pas être offusqués et ne s’en pas indigner :
c’est cette indignation même qui va éclater et gronder dans le
Discours de Rousseau.
Le Discours sur l’inégalité comprend : une Dédicace, dont
j ’aurai à m’occuper plus loin, car elle est intimement liée à la
biographie de Rousseau, une Préface, et des notes écrites posté­
rieurement au Discours et dont je parlerai après le Discours, et
enfin le Discours, qui se compose lui-même d’un court préambule
et de deux parties distinctes. Dans la première partie, Rousseau
fait une histoire, intéressante et curieuse de l’humanité avant la
création de la propriété et avant la naissance des sociétés ; dans
la deuxième partie, on voit naître, avec la propriété, les pre­
miers gouvernements et, par eux, se multiplier et s’accentuer les
inégalités sociales avec tous les malheurs quelles traînent à
leur suite.
Le vrai texte de la question posée par l’Académie de Dijon
(les œuvres de Rousseau ne donnent que le texte tronqué), était le
suivant : « Quelle est la source de l’inégalité des conditions
parmi les hommes ; si elle est autorisée par la loi naturelle. » Ou
le voit, le texte même de la question posée impliquait, comme
étant hors de doute, l’existence de la loi naturelle ; et on deman­
dait aux concurrents de juger les inégalités sociales par rapport
à celte loi, demande qui est, à elle seule, un témoignage dn
progrès des esprits, même en province, au milieu duxvm 0 siècle.
Les académiciens de Dijon semblaient, par leur question même,
provoquer toutes les audaces ; pourtant le Discours de Rousseau
allait dépasser leur attente ; j ’imagine qu’en le lisant les plus
avancés d’entre eux reculèrent devant les hardiesses de pensée

�et les témérités de langage que je vais analyser, et ils durent
opiner en séance à peu près comme Rousseau l’a fait dans ses
Confessions : « Ce n’est pas pour des pièces de cette étoffe que
sont fondés les prix des Académies. » Voyons donc en détail de
quelle étoffe est faite celte pièce fameuse.

INTRODUCTION
Il y a, selon Rousseau, deux sortes d ’inégalités : les unes,
naturelles et résultant des différences corporelles et intellectuel les;
les autres, politiques, créées par les privilèges de la richesse et de
la puissance. Existe-t-il, entre ces deux espèces d’inégalités, une
liaison essentielle ? il est, répond ironiquement Rousseau, inutile
de la chercher, si on cherche librement la vérité. Mais, à l’origine,
l’inégalité politique n'a-t-elle pas découlé de l ’inégalité natu­
relle? Rousseau, notons-le, ne s’inquiète pas de le rechercher.
Au moment où la violence fut remplacée par le droit, c’est-à-dire
la nature par la toi, on vit ce prodige que le plus fort se soumet­
tait au plus faible et c’est ce prodige qu’il faut expliquer. Les phi­
losophes, dit Rousseau, pour étudier le fondement des sociétés,
ont bien étudié l ’état de nature ; mais, erreur initiale, et qui
viciait leurs études : ils parlaient de l ’homme sauvage et ils pei­
gnaient l’homme civil. Et d’ailleurs l’état de nature a-t-il vrai­
ment existé? non, lisez la Bible: Adam est éclairé par Dieu.

i r-

Commençons donc par écarter les faits. — Rousseau veut dire
simplement, on s’est souvent mépris sur sa pensée : tes faits
nous sont inconnus, sont donc inexistants pour nous. — Consé­
quemment, il ne s’agira pas ici de vérités historiques, mais de

- ;

raisonnements hypothétiques ; voici ce qu’il entend par là :
l'homme naturel n’a pas réellement vécu, puisque chez le pre­
mier homme, et dès le lendemain de la création, les lumières de
Dieu se sont ajoutées aux lumières naturelles. Faisons tout de
même comme si Dieu n’avait pas parlé à l’homme et comme si
la raison ne s’était révélée à l’homme que très tard ; en un mot,
supposons l’homme dans les mains de la seule nature; et cet
homme naturel voyons, non ce qu’il a fait (il n’a pas existé) ;

j%
f

�LOUIS DUCROS

mais, à le supposer réel, ce qu’il a dû faire. Comment le savoir?
rien de plus simple : il n’y a qu’à lire dans le livre de la Nature.
Quel livre? demanderons-nous à Rousseau : nous connaissons des
livres écrits par Dieu, ou réputés tels, et ce sont les livres sacrés;
nous connaissons des livres écrits par les hommes et ce sont,
pour le sujet qui nous occupe, les histoires des peuples ; mais où
est le livre de la Nature et aussi qu’est-ce que la Nature? La nature
est la nature, tout le monde entend cela au xvm e siècle, et ce
mot magique n’a, paraît-il, pas besoin d’être défini. On ne
définit pas, en effet, les Divinités ; or la Nature est une déesse,
peut-être cachée (Dea abscondita), mais qui va ici se découvrir à
nous, car Rousseau est son prophète ; et n’est-ce pas, jugez en,
d’un ton prophétique qu’il annonce les révélations qu’il va faire
au genre humain, son auditeur . « ô homme, dans quelque
contrée que tu sois, écoute : voici ton histoire, telle que j ’ai cru
la lire, non dans les livres de tes semblables, qui sont menteurs,
mais dans la nature qui ne ment jamais. »
Ecartons ce charlatanisme et disons simplement que Rousseau,
ayant à traiter un sujet terriblement difficile, a fait exactement ce
que feront toujours ceux qui entreprendront d’écrire, c’est-à-dire,
faute de documents, d’imaginer les premiers âges de l’humanité.
Comme tous les auteurs aventureux de celte pré-histoire, il
est allé, et très sagement, du connu à l’inconnu ; il s’est aidé, par
exemple, de ce qu’on savait de son temps sur la vie des hommes
qu’on suppose le plus près de la nature, à savoir les sauvages ;
et, pour connaître ceux-ci, il a bel et bien puisé dans « les livres
menteurs de ses semblables », j’entends, des voyageurs qui
avaient écrit des récits de leurs voyages chez les peuples non
civilisés ; nous verrons comment il s’est servi de leurs ouvrages
et comment même il a, ce qui est assez piquant, répété trop
crédulement leurs « mensonges ». Il a ensuite, dans l’homme tel
qu’il est aujourd’hui, puisé de quoi construire l’homme primitif,
en essayant, comme on l’a toujours fait, de démêler ce qui
en nous est naturel; et nous ne pouvons, si l’on y réfléchit,
entendre par ce mot qu’une seule chose : est, ou nous paraît
naturel, ce que nous retrouvons toujours en nous sous tous

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

les déguisements et à travers les variations infinies des mœurs et
des coutumes ; par exemple : l’instinct de conservation, l’égoïsme,
la pitié, l’amour maternel. Attribuant alors, avec assez de raison,
ces instincts, ou d’autres semblables, aux premiers hommes,
il en a déduit leur histoire et celte histoire n’est vraisemblable
que pour autant que son inventeur a été perspicace et ingénieux.
Enfin, une histoire aussi conjecturale ne peut être intéressante
que si elle est écrite par un homme d’imagination et par un
poète, un poète seul pouvant se faire vraiment le contemporain
des premiers âges de l’humanité. Mais si l ’on apporte, dans
cette divination des âges anté-hisloriques, des idées préconçues
et des colères de polémiste, on pourra écrire des pages aussi
fausses qu’éloquentes : il y en a de telles dans le Discours de
Rousseau ; ce sont celles qui lui ont été dictées par ses rancunes
de déclassé; mais il y en a aussi de très belles et de très origi­
nales et ce sont celles que lui a soufflées le poète qui était en lui,
ce poète que nous avait fait pressentir le premier Discours et qui
va se dégager et se révéler pleinement à nous.

PREMIÈRE P A R T IE
Sans remonter à ces premiers âges du monde, où l’homme
n’était qu’un animal comme un autre ( l ’anatomie comparée
n’étant pas assez avancée pour nous renseigner sur ces origines
lointaines), Rousseau prend l’homme tel que nous le voyons
aujourd’hui : « marchant à deux pieds, se servant de ses deux
mains, comme nous faisons des nôtres, portant ses regards sur
toute la nature et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel. »
Le voilà, tel, ou à peu près, qu’il est sorti des mains de la nature.
11 vit heureux, parce qu’il a peu de besoins. Je le vois, dit
Rousseau, et il le voit avec son imagination de poète, se rassa­
siant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant
son lit au pied du môme arbre qui lui a fourni ses repas. Ses
premiers progrès, il les doit à l’imitation des animaux : ce n’est
que lentement qu’il s’achemine et « s’élève jusqu’à l’instinct des
bêtes. » — L ’homme a-t-il vraiment pris ce détour? A-t-il eu

�252

LOUIS DUCROS

besoin des leçons des animaux pour créer son industrie, pour
inventer les arts et pour apprendre à vivre en société? De
modernes sociologues l’affirment ; et il est possible, en effet, que
l’adresse ou la ruse de certains animaux lui ait suggéré certains
procédés de détail : il me paraît pourtant que, même sans l’aide
des animaux, l ’homme, rien qu’avec ses facultés naturelles, a
fort bien pu trouver tout seul la science, l’art, tout ce qui lui
donne, en un mot, non seulement le premier rang, mais une
place à part et fait de lui un être hors de pair dans la création.
Il est d’usage, depuis Montaigne, et Rousseau ici encore est son
disciple, d’exalter l’animal aux dépens de l’homme; mais il est
par trop facile de réfuter ces détracteurs, plus ou moins spiri­
tuels, de l ’humanité. Ainsi, et pour ne prendre qu’un exemple, il
est clair que l’homme ne court pas aussi vite que le lièvre; mais
il est un certain nombre de choses que le lièvre ne fait pas et ne
fera jamais : ne serait-ce qu’un civet de lièvre.
Au reste, après avoir fait l’homme, à l’origine, inférieur aux
animaux, Rousseau nous le dépeint, à l’état sauvage, bien supé­
rieur à l’homme civilisé. Sans doute, convient Rousseau, le civi­
lisé, avec toutes ses machines, l’emporte sur le sauvage; cepen­
dant ces deux hommes, mettez-les nus et désarmés, en face l’un
de l’autre, et vous verrez un combat plus inégal encore : mais ce
n’est plus le civilisé qui aura l’avantage. — Même dans ce corpsà-corps, je parierais plutôt pour le civilisé : la paléontologie nous
apprend, en effet, que les hommes primitifs étaient loin d’être
ces robustes géants qu’on a imaginés, par analogie avec les gigan­
tesques rhinocéros dont on a retrouvé les ossements énormes.
Ces hommes, dits paléolithiques (1), étaient, en réalité, plus petits
que les hommes actuels de taille moyenne. Ajoutez qu’ils se
nourrissaient très mal ; à cette époque très primitive où se place
Rousseau, les hommes, ne sachant pas encore faire du feu,
mangeaient de la viande crue : ce n’était pas ce qui pouvait les
rendre nerveux et forts. Au reste, la question est mal posée : il
ne s’agit pas, pour juger de la valeur respective du sauvage et du
(1) Voir Mortillet :

L e p ré h is to riq u e ,

p. 326.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

253

civilisé, d’imaginer un combat entre ces deux hommes ; Rous­
seau devait mettre, en face d’une bête féroce, ici un sauvage,
aussi vigoureux que ceux qu’il admire, là un civilisé, aussi faible
que ceux qu’il méprise, mais armé d’un bon fusil : et il aurait
dû nous dire de qui il aurait mieux aimé prendre la place, du
sauvage ou du civilisé. Si l’on voulait, à tout prix, maintenir
l’hypothèse de Rousseau, je dirais alors que l’expérience im agi­
née par lui, d'un combat singulier entre un sauvage et un civi­
lisé, a été plus d’une fois réalisée : ainsi, dans son voyage autour
du monde, La Pérouse s’amusait souvent à faire lutter ses mate­
lots avec les indigènes des terres où ils abordaient : presque
toujours les matelots avaient le dessus.
Dans son enthousiasme pour l ’homme primitif, Rousseau
nous le montre, une pierre dans une main, un bâton dans
l’autre, c’est-à-dire, avec les seules armes que lui a fournies la
nature, luttant avec avantage contre les plus terribles animaux ;
et même, ajoute-t-il, s’il a le désavantage, l’homme peut tou­
jours f u i r ; — mais si son adversaire court plus vite que lu i?
d’ailleurs, continue-t-il, aucun animal ne fait naturellement la
guerre à l’homme &lt;c hors le cas d’une extrême faim » — oui,
mais s’il a faim ? et il y a des loups qui ont une faim bien
vorace. Les Caraïbes, nous apprend Rousseau d ’après Corréal,
s’exposent hardiment dans les bois, armés seulement de la
flèche et de l’arc et « aucun d’eux n’a été dévoré des bêtes », —
ou, s’il l’a été, il n’est pas venu le dire à Corréal. En réalité, les
bêles monstrueuses des temps primitifs ont dû faire d’épouvan­
tables hécatombes des pauvres humains sans défense : « Si nous
songeons, dit un sociologue contemporain, que dans l’Inde plu­
sieurs milliers d’individus périssent chaque année sous la griffe
du tigre, nous comprendrons facilement ce qui devait arriver
dans les temps primitifs où l’homme, moins protégé que l’Indien
actuel, avait affaire aux tigres d’alors, plus vigoureux qu’aujourd’hui ( 1 ). »
Mais l’homme a, dit Rousseau, des ennemis bien plus terri(1) Cosentini :

La

S o c io lo g ie g é n é t iq u e ,

p. 03.

�254

LOUIS DUCROS

blés que les animaux, à savoir les maladies, lesquelles sont, ajou­
te-t-il, le lotde l’homme vivant en société. Rousseau, disons-le en
passant, fait bon marché des bêtes féroces : à Paris, dans sa rue
Saint-Quentin, elles lui apparaissaient évidemment peu redou­
tables. A propos des maladies, il nous prévient qu’il ne décla­
mera pas contre les médecins — il pourrait y en avoir parmi
ses juges à l’Académie de Dijon ; — il se borne donc à déclarer
que nous nous donnons certainement plus de maux que la
médecine n’en peut guérir : nous nous rendons malades à
plaisir par nos excès, nos veilles et nos éludes, et c’est ici que
Rousseau place son mot fameux : « Si la nature nous a destinés
à être sains (ce qui n’est pas douteux pour lui), j ’ose presque
assurer que la réflexion est un état contre nature et que l'homme
qui pense est lin animal dépravé ». — Mais si la nature nous a
donné un cerveau, ne serait-ce pas peut-être pour nous en
servir ?
Au reste, Rousseau va avec tranquillité continuer à se « dépra­
ver » lui-même, en continuant à « réfléchir » sur l’état de nature.
Donc ces heureux sauvages ne connaissent pas d’autres mala­
dies que les blessures et la vieillesse : Platon ne nous dit-il pas
qu’on employait, à la guerre de Troie, certains remèdes qui,
nous le savons maintenant, excitent certaines maladies? preuve
que ces maladies n’existaient pas encore ; et « l’on ferait donc
très aisément l ’histoire des maladies humaines en suivant celle
des sociétés civiles. » L ’argument est curieux : tel remède,
employé pour combattre une maladie, peut nous en donner une
autre ; donc, conclut Rousseau, on ne souffre pas encore de
cette autre. Il fallait conclure : donc on ne s’est pas encore
aperçu qu’il donnait cette autre et c’est là, peu s’en faut, l’his­
toire de la médecine. Voici un argument de même force et aussi
amusant : « Selon ce que rapporte Celse, la diète, aujourd’hui si
nécessaire, ne fut inventée que par Hippocrate. » Qu’est-ce que
cela prouve? tout simplement qu'on ne jeûnait pas systémati­
quement avant Hippocrate, mais non pas du tout, ce qui est
l’idée de Rousseau, qu’on n’eût pas besoin de jeûner, tant on
était sobre. Et cette conclusion de Rousseau, contraire à la

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

255

logique, ne l’est pas moins, je crois, à la réalité ; car les sauva­
ges, ne mangeant pas toujours à leur faim, et jeûnant même
souvent, mais malgré eux, devaient se jeter gloutonnement sur la
proie enfin conquise et se donner de formidables indigestions ;
et quTIippocrate eût déjà prescrit ou non la diète, la nature,
c’est-à-dire leur voracité seule, suffisait à la leur imposer. Qu’on
lise, par exemple, dans Lubbock ( L ’homme avant l’histoire,
p. 348), comment les sauvages d’Australie s’enduisent de graisse
tout le corps pour mieux entrer dans une baleine qui s’est
échouée sur le rivage, et qu’ils mangent toute crue ; « pendant
des jours entiers, ils se gorgent de celte viande pourrie. »
Il est vrai que Rousseau donne aux premiers hommes, avec
une santé à toute épreuve, une vigueur exceptionnelle ; « car il
faut bien se garder de confondre l’homme sauvage avec les hom­
mes que nous avons sous les yeux. » Voyez les animaux, tels que
le cheval, le taureau ou l’âne : domestiqués, ils s’abâtardissent ;
il en est ainsi de l’homme ; en se civilisant, il devient faible,
craintif et rampant. — C’est le contraire qui est la vérité : il ne
faut plus aujourd’hui, comme le faisaient jadis les poètes, célé­
brer l’âge heureux où (c ’est un vers de Dryden), « libre de tout
frein, courait dans les bois le noble sauvage » ; mais il convient
plutôt de s’attrister, avec les modernes sociologues mieux infor­
més, sur cet âge de fer où « privé de toute société (c ’est ainsi
que parle Bagehot) rampait dans les bois le sauvage tremblant.»
Ne savons-nous pas, par expérience, que le sauvage ne fournit
pas la moitié du travail que donne normalement l’ouvrier des
villes et qu’en conséquence, mal armé et à peine vêtu, l’homme
primitif avait peine à se défendre contre des animaux plus forts
et plus agiles que lui ? Rien n’est donc moins justifié que le
dédain de Rousseau pour les premières inventions de l’industrie
humaine : « i l est clair que le premier homme qui se fit des
habits et un logement se donna des choses peu nécessaires, puis­
qu’il s’en était passé jusqu’alors ». — Il s’en passait; mais quand
la bise soufflait, il grelottait ; il souffrit moins, du jour où il sut
se couvrir d’une peau de bête et s’abriter dans sa hutte de bois
ou de pierre.

�256

LOUIS DUCROS

Jusqu’ici Rousseau s’est surtout occupé de Yhomme physique
« simple machine

ingénieuse » ; il va maintenant envisager

l’homme moral : ce qui le constitue et le distingue des bêtes c’est,
dit-il, la liberté qui lui permet, ce que ne peuvent faire les bêtes,
de s’écarter des lois prescrites par la nature. Mais quel usage
l ’homme va-t-il faire de sa liberté? « Un chat mourrait de faim
sur un tas de fruits, quoiqu’il pût très bien se nourrir de cet ali­
ment qu’il dédaigne. ; » il ne connaît que la voix de la nature.
Nous avons sur ce chat l’avantage suivant: l’homme dissolu se
livre (précieux privilèges de l’esprit et de la liberté!) à des excès
qui le tuent. — Oui, mais l’homme, qui n’est pas dissolu, se fait
une bonne cuisine qui le fait vivre et très agréablement. Si, dès
ce premier stade, Rousseau songe à la débauche et non pas sim­
plement à l’art naissant de préparer les mets, c’est parce que,
dans les premières conquêtes de l’humanité, il ne veut voir
(comme dans son premier Discours) que les abus et les maux
dont il faut payer ces conquêtes ; et que progresser, c’est-à-dire,
user de notre « esprit », au lieu de nous borner à satisfaire les
naturelles exigences de nos « sens », c’est, il le répète, se dépraver.
Selon lui ce qui distingue véritablement l’homme de l’animal,
ce n’est pas tant l’intelligence que la liberté ; car, après tout, l'ani­
mal a des idées et « les combine » ; ainsi fait l’homme ; et, donc,
au point de vue de l’entendement, il n’y a, de l’homme à la bête,
de différence que du plus ou moins. Vaut-il la peine de faire
remarquer à Rousseau qu’un Montesquieu, qui vient de « com­
biner » après les avoir cherchés tant d’années, les principes des
gouvernements et des lois, et un chien qui combine machina­
lement quelques pauvres semblants d’idées, il y a un peu plus
qu’une différence de degré ? Mais pourquoi donc Rousseau tientil tant à faire de la liberté la seule marque distinctive de l’hom­
me ? pour mieux étaler ensuite le mauvais usage que l’homme
va faire de cette liberté qui le soustrait, pour son malheur, à la
clairvoyante tutelle de la bonne nature.
Rousseau continue (ou, plus exactement, je continue de résu­
mer Rousseau) : on peut discuter sur la liberté, mais il y a une
chose sur laquelle il n’est pas de contestation possible, à savoir :

�ce qui distingue très certainement l’homme de la bêle, c’est la
perfectibilité, fruit de la liberté humaine. L ’homme peut se modi­
fier; là bête, non ; elle reste toute sa vie ce qu’elle est en naissant.
On va voir à l ’œuvre celte précieuse perfectibilité : grâce à elle,,
l’homme acquiert des lumières et des vices qui le rendent très
malheureux et le font retomber plus bas que la bêle. « Il serait
pourtant affreux, s’écrie Rousseau, de louer comme un être
bienfaisant le premier qui suggéra à l’habitant des rives de
l’Orénoque l’usage de ces ais qu’on applique sur les tempes des
enfants, et qui leur assurent du moins une partie de leur imbé­
cillité et de leur bonheur originel. » Voilà, en effet, une consé­
quence affreuse, mais tout à fait logique, de sa thèse ; et il faut
donc regretter de n’être pas né sur ces bords heureux de l’Orénoque, au lendemain du jour où un vrai bienfaiteur de l’humanité
inventa ces ais merveilleux, protecteurs de notre ignorance et de
notre félicité primitives.
Quand Buffon trace, dans sa septième Epoque de la nature
(1778), les premiers progrès de l’humanité, je crois bien qu’il
songe à l’auteur du Discours sur l’inégalité, tant il prend le
contre-pied de toutes les affirmations de Rousseau. Aux thèses
de celui-ci, c’est-à-dire, au bonheur des sauvages isolés, à la
naissance tardive et funeste de la société, et enfin à la malé­
diction lancée contre la science, voici le tableau qu’il oppose :
« les premiers hommes, témoins des mouvements de la terre
encore récents et très fréquents, n’ayant que les montagnes pour
asiles contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes
asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait
sous leurs pieds, nus d’esprit et de corps, exposés aux injures de
tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces,
dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie ; tous égale­
ment pénétrés du sentiment commun d’une terreur funeste, tous
également pressés par la nécessité, n’ont-ils pas très promptement
cherché à se réunir, d’abord pour se défendre par le nombre,
ensuite pour s’aider et travailler de concert à se faire un domicile
et des armes ? » Et avec quel enthousiasme et quelle reconnais­
sance de savant Buffon salue « ce premier peuple de l’Asie digne

�258

LOUIS

DUCUOS

de tous nos respects, comme créateur des sciences, des arts,
de toutes nos institutions utiles ! » et il ajoute aussitôt, comme
pour mieux marquer la distance infinie qui le sépare de l’auteur
du Discours sur l’inégalité : « ce premier peuple a été très
heureux, puisqu'il est devenu très savant. » Enfin énumérant
les premières conquêtes de la science, il nous montre, avec une
légitime fierté, « l ’homme se rendant capable de modifier les
influences du climat qu’il habile et d’en fixer la température au
point qui lui convient, convertissant les déserts en guérets, les
bruyères en épis et changeant peu à peu la surface de la terre. »
Partout donc, et de plus en plus, l’homme a ajouté à la nature et,
au lieu de l'en plaindre ou de le maudire, comme fait Rousseau des
premiers inventeurs, Buffon admire et bénit le labeur intelligent
qui nous a donné le blé : « le grain, dont l’homme fait son pain,
n’est point un don de la nature, mais le grand, l’utile fruit de ses
recherches et de son intelligence dans le premier des arts ; nulle
part sur la terre on n’a trouvé de blé sauvage et c’est évidemment
une herbe perfectionnée par ses soins ; il a fallu reconnaître
et choisir, entre mille et mille autres, cette herbe précieuse, la
semer, la recueillir nombre de lois ; tout nous démontre que c’est
la plus heureuse découverte que l’homme ait jamais faite » ;
pages louchantes, que je n’ai pu m’empêcher de citer, tant elles
s’opposent heureusement aux furieuses déclamations de Rous­
seau contre les inventeurs « du fer et du blé qui ont perdu le
genre humain. »
A l’inverse des philosophes de l’Encyclopédie, pour lesquels la
raison sortit, armée de pied en cap, de la tête des premiers
hommes qui commencèrent à penser avec les prétendues
« lumières naturelles », Rousseau, qui devait écrire, aux débuts
de ses Confessions, le mot connu : « Je sentis avant de penser»,
comprend, mieux que les rationalistes de son temps, la primauté
des passions dans la vie et même dans l’intelligence : « c’est par
leur activité, dit-il dans son Discours, que notre intelligence se
perfectionne ; nous ne cherchons à connaître que parce que nous
désirons de jouir et il n’est pas possible de concevoir pourquoi
celui qui n’aurait ni désirs ni craintes, se donnerait la peine de

�JE AN-JACQUES ROUSSEAU

259

raisonner. » Les passions naissent de nos besoins el elles pro­
gressent avec nos connaissances ; et le sauvage, qui est si dénué
de connaissances, n’a que les passions qui naissent des besoins
vraiment naturels. Aussi les seuls biens qu’il connaisse dans
l’univers sont « la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls
maux qu’il craigne sont la douleur et la faim », mais « non pas
la mort », car l’animal ne sait pas ce que c’est que mourir. —
L’animal, c’est possible, mais l’homme ? et je dis : l’homme le
plus près de la nature et le plus prim itif qu’on puisse imaginer.
Je conçois d’une tout autre manière ses premiers sentiments en
présence de la mort : cet être qu’il aimait, avec qui il vivait et
jouait naguère, qui a peut-être pansé ses blessures (puisque
Rousseau ne refuse pas aux premiers hommes la pitié), cet
être qui avait fini comme par faire partie de lui-même, il le voit
tout à coup gisant inerte et décoloré ; il l ’appelle en vain : il
dort, il va sans doute se réveiller ; il essaie de réchauffer ses
membres glacés ; son compagnon est muet et sourd ; que s’est-il
donc passé ? le sauvage ne comprend pas (comprenons-nous
davantage ?) et alors il réfléchit sur ce spectacle où se perd son
obscure intelligence ; il médite, en un mot, sur la mort, et de
cette méditation vont naître les religions et les philosophies.
Faites que l’homme ne meure pas et jamais il ne songera à
philosopher sur sa destinée et à imaginer des dieux qui protè­
gent les morts et les font revivre ailleurs.
Rousseau est bien forcé de convenir que la connaissance de la
mort et de ses terreurs est une des premières acquisitions de
l’homme ; cette acquisition, il ne l’a faite, dit-il, qu’en « s’éloi­
gnant de la vie animale. » Comme si l’homme avait jamais été
un pur animal ! que sa raison ait sommeillé longtemps, il faut
bien le croire ; mais elle n’est pas née en un jour, le jour où il
se serait élevé de l ’animalité à l’humanité. La raison humaine
est née avec le premier homme et, encore que rudimentaire, elle
s’est éveillée et elle s’est exercée dès l’instant que l’homme a
promené sur l’ univers ses premiers regards, étonnés et interro­
gateurs. Mais je reprends, avec Rousseau, l’histoire de la primi­
tive humanité*

�260

LOUIS DUCROS

La prévoyante nature avait tout fait pour assurer à nos
premiers ancêtres les bienfaits de l’état sauvage ; pourquoi, eu
effet, les sauvages de Rousseau désireraient-ils améliorer leur
sort ? « leur imagination ne leur peint rien et leur cœur ne leur
demande rien. » — Mais alors que font-ils donc de leur imagi­
nation ? et, par exemple, quand la nuit s’étend sur la forêt, estce que, dans leur veille inquiète, leur imagination n’est pas
même capable de leur représenter les mille dangers que recèle
pour eux l ’obscurité de la nuit ? et ne voient-ils pas, du sein des
ténèbres, et avec leur imagination encore, ce soleil qui va se
lever et leur apporter, en se montrant, comme aux animaux euxmèmes, la joie de vivre et de revoir leurs semblables ? et que fontils donc aussi de leur cœur ? est-ce que leur cœur ne tressaille
pas de douleur ou d’allégresse quand ils perdent ou retrouvent
les objets ou les êtres familiers qui leur sont devenus si chers?
Sans doute les philosophes du dix-huitième siècle avaient tort de
se représenter les premiers hommes trop semblablesà eux-mêmes
et Rousseau est infiniment plus près de la vérité dans sa pein­
ture de l’humanité primitive ; mais il exagère en sens inverse,
et afin d’élargir l’abîme, dont il a besoin pour sa cause, entre le
sauvage et le civilisé, il fait du sauvage une brute satisfaite, et
satisfaite d’une vie si pauvre, si enfoncée dans l’animalité, qu'on
a peine à comprendre comment une brute pareille a pu devenir,
même dans la suite des siècles, l’homme que nous connaissons
et que nous sommes. Pour passer de cette brute à cet homme il
faudrait plus qu’un progrès, même indéfini ; il faudrait une méta­
morphose et un miracle : aussi Rousseau ne sait-il comment
expliquer une aussi étonnante transformation.
Les philosophes mettaient dans le premier homme un Ency­
clopédiste anticipé, et ils retrouvaient aisément dans cet homme
leur philosophie et leur religion, qu’ils appelaient alors natu­
relles. Rousseau, lui, n’ayant pas même mis dans le premier
homme le principe et le commencement des progrès futurs, se
demande inquiet, ne sachant que résoudre, si, dans des progrès
tels que sont le langage et l’écriture, il n’y aurait pas quelque
chose de surnaturel. Comment, par exemple, l’homme est-il arrivé

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

à parler, c’est-à-dire à se faire comprendre de ses semblables ?
« qu'on pense, dit Rousseau, aux peines inconcevables et au
temps infini qu’a dû coûter la première invention (?) des lan­
gues ; » et il s’enfonce dans l’obscur problème de l’origine du
langage. II y a, dans les pages qu’il consacre à celle question
mainte vue ingénieuse; mais je ne cherche ici que la suite des
idées et, dès lors, je m’étonne que Rousseau, parlant de l’art de
communiquer ses pensées, l’appelle « un art sublime », alors
que cet art va être le premier véhicule de celte civilisation tant
abhorrée par lui : il devrait plutôt le maudire, comme il a
maudit, dans son premier Discours, l’art de propager les pen­
sées et qu’on appelle l’imprimerie. Tant y a que « cet art
sublime » du langage, Rousseau ne sait comment le tirer de
l’intelligence rudimentaire de ses premiers humains ; puis, le
problème lui paraissant insoluble, il en laisse la discussion à
qui voudra l ’entreprendre : ce n’était pas la peine de l’aborder,
ni surtout d ’interrompre, pour un si mince résultat, le cours de
ses investigations sur les inégalités sociales (1). De sa disserta­
tion sur le langage il retient toutefois un argument singulier en
faveur de sa thèse: si le langage a été si difficile à inventer, c’est
parce que la sage Nature voulait, pour notre bien, nous main­
tenir dans le silence et, par là, nous empêcher de nouer entre
nous ces relations funestes qui vont devenir la sociabilité.
L’honnne, en effet, selon Rousseau, pouvait très bien se passer
de son semblable, tout comme les singes et les loups (?) ; « on
m’objectera, je le sais bien, que riionnne seul eût été misérable;
mais qu’entend on par ce dernier mot ?... misérable implique
privation et douleur; or, l’homme seul est libre, son cœur est en

(1) Rousseau reviendra sur cette question de l’origine du langage qui
préoccupa beaucoup le dix-huitième siècle, très curieux de rechercher les
origines de toutes choses, des idées, des religions, de la société, ou, comme
dans le Discours même de Rousseau, des inégalités sociales. Rousseau a écrit
au Essai sur l'origine des langues dont la date est inconnue. M. Lanson
(Grande Encyclopédie) propose la date de 174!) ; l'Essai est très certainement
postérieur, car Rousseau y cite plusieurs fois, et notamment à la fin, la
« Grammaire générale et raisonnée de Port Royal » publiée par Duclos : or,
cette publication de Duclos est de 1754.

17

�262

L O U IS

DUCROS

paix, son corps est en santé; où voyez-vous, je vous prie, qu’il
soit misérable? » — La réponse est trop facile : il ne sera pas, en
effet, misérable, ou, du moins, il ne le sera pas longtemps, car il
sera mangé par ceux (bêtes ou gens) qui vivent en société.
Dans son panégyrique du sauvage, Rousseau rencontre sur son
chemin Hobbes, pour qui l’homme est naturellement méchant ;
mais Hobbes, entre autres défauts, n’a pas vu que l’homme a une
qualité qui réfute sa doctrine; cette qualité est la pitié. Rousseau
reprendra, dans sa Préface, cette idée si importante, de la pitié
naturelle à l’homme, et nous verrons alors ce qu’il a su en tirer.
Pour le moment, il se contente d’affirmer que la pitié n’est nulle
part plus énergique que chez le sauvage; ici, en effet, nous
avons l’animal spectateur s’identifiant pleinement avec l’animal
souffrant. En doutez-vous ? Voyez, dit Rousseau, une querelle
dans la rue ; qui sépare les combattants? la canaille, « les
femmes de la h a lle» ; le philosophe, lui, se sauve; il sait rai­
sonner, il n’aura qu’à s’argumenter un peu pour empêcher la
nature, qui se révolte en lui, de l’identifier avec celui qu’on
assassine. » — Si Rousseau avait vécu jusqu’à la fin du siècle, il
aurait vu que « la canaille » s’entendait très bien à couper les
têtes, et il est même fort probable qu’on lui eût coupé la sienne,
comme on lit à tant d’autres, qui étaient infiniment plus révolu­
tionnaires que lui. Il aurait constaté, en tous cas, que la pitié,
qu’il a d’ailleurs tant de raison d’accorder, même aux premiers
hommes, n’est pas l’apanage de « la populace, ni des femmes de
la halle » ; car on vit alors ce que savaient faire de simples
« tricoteuses » ( 1 ).
(1) C’est ici que se place le morceau sur « le philosophe qui se bouche les
oreilles pour s’endurcir aux plaintes d’un malheureux ». Ce morceau, Rous­
seau l’a attribué, dans ses Confessions, aux conseils de Diderot et il ajoute,
dans une note qui a été souvent reproduite, que c’est Diderot qui a donné à
ses écrits, tant qu’il s’est laissé diriger par lui, « ce ton dur et cet air noir ».
Il attribue, dit-il encore, « l ’humeur noire de Diderot à celle que lui avait
laissée le donjon de Vincennes ». Il est possible, mais sur ce point j ’ai des
doutes que je soumets au lecteur ; quand Rousseau écrivit son Discours, en
1753, il y avait quatre ans que Diderot était sorti, non pas du donjon, mais
simplement du château de Vincennes, où il ne resta qu’un mois el dix jours,
avec la permission de se promener dans le pare et de recevoir qui bon lui

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

263

Mais sur cette idée de commisération, — et, à la fois, pour faire
valoir son sauvage et pour persifler les philosophes qui font tout
dériver de la raison, — Rousseau s’échauffe et il montre triom­
phalement tout ce que le sauvage en a tiré : des mœurs, des lois
et des vertus (toutes choses qu’on croyait, d’après lui-même,
être l’œuvre de la société) ; et quelles mœurs bibliques ! « nul
sauvage n’est tenté de désobéir à la douce voix de la pitié » ; et
la bête de tout à l’heure devient, peu s’en faut, un chérubin.
Voyons donc ce que lui dicte cette douce voix : « c’est elle qui
détourne tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant ou à
vieillard infirme

sa subsistance acquise avec peine » ; c’est

idéal, mais attendez: « ... si lui-même espère trouver sa subsis­
tance ailleurs. » — Très bien, mais s’il ne la trouve pas? Je crois
vraiment que « le faible enfant et le vieillard infirme » sont plus
sûrs de manger tranquillement leur soupe dans notre infâme
société ; car si la voix impérieuse de la loi, c’est-à-dire du gen­
darme, a dû se faire entendre dans le monde, c’est apparemment
que « la douce voix de la pitié » ne parlait pas assez haut, et cela,
quoi qu’en dise Rousseau, dès les commencements du monde ;
car celte voix était le plus souvent étouffée, même chez les meil­
leurs, par la voix, ou plutôt, par le cri de la faim.
Au reste, « ce frein salutaire», c’est ainsi que Rousseau appelle
la commisération naissante, devenait bien inutile, car les hom­
mes n’avaient alors entre eux aucune espèce de commerce; (alors
pourquoi leur donner la commisération, s’ils n’en pouvaient
rien faire? ou plutôt comment pouvait-elle naître entre eux, s’ils
ne se voyaient qu’en passant?) Ils ne connaissaient donc, ne se
fréquentant pas, ni l’estime, ni le mépris, ni la vanité (des homsemblait, voire sa maîtresse, Mrae de Puisieux. Ce n’était pas là une prison
bien dure et je ne crois pas que Diderot y eût laissé sa belle humeur.
M. Epinas, dans son intéressante étude sur « le système de Rousseau »
(Rev. internation, de l'Enseignement, 1895) dit que Rousseau « avait raison
d'attribuer à sa communauté de pensée passagère avec Diderot », ce ton dur
et cet air noir qui régnent dans le Discours sur l ’inégalité et il cite, à l’appui
de son affirmation, un passage de Diderot qui est bien, en effet, dans « le ton »
indiqué : mais ce passage est emprunté au « Supplément au voyage de Bou­
gainville », que Diderot ne devait écrire que très longtemps (1772) après le
Discours sur l’inégalité.

�264

LOUIS

DUCROS

mes qui ne connaissent pas la vanité ! ce n’est pas au siècle de
La Rochefoucauld, qu’on aurait imaginé, même dans la primitive
humanité, des hommes dépourvus d’amour-propre et rien ne
montre mieux que cette psychologie naïve de l’homme primitif
d’après Rousseau combien la connaissance de l’àme humaine et
de ses facultés les plus fondamentales avait baissé d’un siècle à
l’autre). D’ailleurs, pour dire que le sauvage n’est pas vaniteux,
il faut n’avoir jamais vu un sauvage avec sa figure tatouée, ses
plumes dans les cheveux et toute sa parure de carnaval ! Et c’est
Rousseau qui parle ainsi, c’est lui qui n’a pas aperçu, dans l’âme
primitive, la vanité ! il a oublié, lui qui pourtant ne fait guère
que cela, de s’interroger : il aurait trouvé en lui-même, s’il s’était
bien regardé, une vanité si formidable et si profondément enra­
cinée, qu’il lui aurait été impossible de concevoir un homme
aussi étonnemmenl contraire à Jean-Jacques Rousseau. Pour ce
qui est de « l’estime », elle naît des premiers rapports des hommes
entre eux : le plus tort ou le plus adroit devenant bien vite leur
chef ; c’est même plus que de l’estime qu’ils ont pour lui, c’est
un respect qui lient de la superstition. « Le mépris » enfin ne
leur est pas davantage inconnu, puisque c’eslle sentiment naturel
du fort pour le faible : Rousseau, qui a tant observé les enfants,
n’avait ici qu’à se rappeler de quel air, tout naturellement, un
enfant en regarde un autre qui est plus chétif, moins bien vêtu,
ou seulement plus petit que lui.
Les premiers hommes n’avaient pas la moindre notion du tien
et du mien (c’est ce que nous verrons mieux dans la seconde
partie du Discours, où Rousseau étudie le droit de propriété), ni
aucune véritable idée de la justice (ce que je crois très vrai : cette
idée-là vient tard aux hommes, et il en est qui ne l’acquièrent
jamais) ; ils ne songeaient pas à la vengeance : c’est ce que
dément l’histoire des premiers peuples connus ; et même la
vengeance y était sans merci, parce que c’était la tribu tout
entière qui vengeait l’insulte faite à l’un de ces membres. Ainsi
les hommes vivaient en paix. — Il n’y avait donc point de fem­
mes parmi eux? Je veux dire qu’ils ne connaissaient donc pas la
passion de l’amour ? Cette passion, qui met aux prises les ani-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

maux eux-mêmes, laissait-elle donc les hommes en repos?Rous­
seau distingue, dans l’amour, le physique du moral ; le moral,
c’est tout ce qu’y ajoute notre imagination; c’est, selon lui, un
composé de sentiments factices nés dans la vie de société,
et inventés d’ailleurs par

les

femmes

pour

mieux

établir

leur empire. Le moral de l’amour était complètement ignoré
des premiers hommes, lesquels se contentaient de la première
venue : c’est Rousseau qui l ’affirme et peut-être cette fois s’est-il
trop souvenu de lui-même. Mais admettons l’hypothèse de
Rousseau : si les hommes ne connaissent de l’amour que le
physique, ils sont alors semblables aux bêtes et qui n’a vu les
combats sanglants des mâles pour la possession d’une femelle?
les premiers hommes vont, de même, s’entre-tuer pour la con­
quête de quelque Hélène préhistorique: pas du tout, et Rousseau,
après n’avoir vu dans nos premiers parents que des mâles et des
femelles, abonde en dissertations physiologiques pour montrer
que tout se passe en douceur dans ces accouplements bestiaux;
adroitement à ces unions éphémères et prétendûment pacifiques
il oppose la galanterie et le libertinage contemporains, qu’il
trouve, à bon droit, détestables: pourtant le jour est prochain où,
à la simplicité « naturelle » de Thérèse, il préférera les charmes
« mondains » d’une femme qui est un des ornements de cette
société si corrompue ; et Mme d’Houdetot lui fera très aisément
faire une infidélité, non seulement à Thérèse, mais à ses vertueux
principes sur la galanterie.
Rousseau se résume ainsi : « Concluons donc qu’errant dans
les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile, sans
guerre et sans liaison, sans nul besoin de ses semblables, comme
sans nul désir de leur nuire, peut-être sans jamais en recon­
naître aucun individuellement, l’homme sauvage, sujet à peu
de passions, et se suffisant à lui-même, n’avait que les senti­
ments et les lumières propres à cet état ; qu’il ne sentait que ses
vrais besoins, ne regardait que ce qu’il croyait avoir intérêt de
voir, et que son intelligence ne faisait pas plus de progrès que
sa vanité. Si, par hasard, il faisait quelque découverte, il pouvait
d’autant moins la communiquer qu’il ne reconnaissait pas

�266

LOUIS DUCROS

même ses enfants. L ’art périssait avec l’inventeur. Il n’y avait
ni éducation, ni progrès; les générations se multipliaient inuti­
lement; et chacune partant toujours du même point, les siècles
s’écoulaient dans toute la grossièreté des premiers âges, l’espèce
était déjà vieille, et l’homme restait toujours enfant. » Ce tableau
ne manque pas de grandeur, ni même, je crois, d’une certaine
vérité et Rousseau a raison ici, il convient de le redire, contre
les philosophes de son temps — et contre les poètes de tous les
temps — qui ont célébré les délices de l’àge d’or. La vie humaine
primitive a dû être singulièrement précaire et se réduire à bien
peu de chose: pourtant les premiers hommes étaient-ils vrai­
ment si imbéciles et si grossiers que les dépeint Rousseau ?
étaient-ils, par exemple, « sans liaison », et le premier besoin
d’un être n’est-il pas de se lier, de s’attacher à un autre être ? et
de prétendre que ces pauvres humains vivaient dans une telle
nuit morale qu’un père même « ne reconnaissait pas ses enfants »,
ah ! je ne puis m’empêcher de le dire : une idée pareille ne pou­
vait venir qu’à l ’homme qui avait pu se détacher à tel point des
siens qu’il n’avait pas même songé à leur mettre un signe qui
pût les faire retrouver un jour; de sorte qu’il se trouvait dans la
situation même oû il imaginait les premiers hommes ; si on
lui avait montré ses enfants, il ne les aurait pas « reconnus ».
Ce qui fait, selon Rousseau, qu’il y a très peu d’inégalités
entre les premiers hommes, c’est qu’ils n’ont pas besoin les uns
des autres, chacun se suffisant à lui-même : il n’y a donc, au
fond, ni forts, ni faibles, ou, tout au moins, ni oppresseurs, ni
opprimés ; que ferais-je, en effet, de votre soumission? Je n’ai
pas besoin de vos services: n’ai-je pas deux bras comme vous?
— Très bien, mais tous les bras ne sont pas égaux, et ceux qui
ont les plus forts biceps, ou, ce que néglige Rousseau, ceux qui
sont les plus malins, commanderont bien vile aux malingres et
aux sots ; et voilà des tyrans et des esclaves 1 Ainsi inégalité à
peine sensible, presque nulle, suivant Rousseau, dans l’état de
nature. Sans doute l’homme naturel a reçu en puissance la per­
fectibilité, mais il n’en a su rien faire. Qu’est-ce donc qui a
réveillé l’homme de ce sommeil léthargique? « des circons-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

tances fortuites qui pouvaient ne jamais se produire ». Voyons
donc ces «causes étrangères» qui ont fini par tirer l’homme
de sa bienheureuse imbécillité. C’est en vain, 'en effet, que la
nature l’avait dressé, le front haut, les yeux au ciel; les premiers
hommes avaient, paraît-il, des yeux pour ne rien voir et même
des « vertus sociales » pour vivre éternellement étrangers et
indifférents les uns aux autres. Quels sont donc ces « hasards »
qui ont fondé les sociétés? On ne les peut deviner que par des
conjectures; mais les conséquences qui découlent des conjec­
tures de Rousseau ne seront nullement conjecturales (sic), car
sur les principes qu’il vient d’établir on ne saurait bâtir un sys­
tème d’où il ne tire les mêmes conséquences ; ces principes
sont inébranlables, et la raison, c’est qu’ils sont de Rousseau.
Nous n’avons qu’à nous incliner, sauf à lui appliquer les vers
de son ami Saint-Lambert, qui disait en riant des Jansénistes :
Ils ont eu l’art de bien connaître

L’homme qu’ils ont imaginé.

SECONDE P A R T IE
Dans la seconde partie de son Discours, Rousseau va recher­
cher les origines de la société et il entre en matière par un cri
d’une superbe éloquence : « Le premier qui, ajrant enclos un
terrain s’avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez
simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.
Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’hor­
reurs n’eùt point épargnés au genre humain celui qui, arra­
chant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables :
« Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous
oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ! »
Mais l’idée de propriété n’est que le dernier terme de l’état de
nature ; il y a eu, avant l’établissement de la propriété, bien des
progrès qu’il importe de résumer et, pour bien montrer la suite
des évènements et la succession des connaissances qui ont dû
nécessairement précéder l’idée même de propriété, il faut suivre

�268

LOUIS DUCROS

la vie du sauvage jusqu’au jour où elle aboutit à la vie sociale.
Dans sa première partie, Rousseau s’est plu à décrire l’état de
nature comine un état durable et fixe ; dès le début de sa
seconde partie, il nous présente l’état de nature en mouvement
et se modifiant avec le temps; car il se rend compte que cet état
ne peut être immuable, l’homme se trouvant sans cesse aux
prises avec des difficultés qu’il lui faut vaincre à tout prix, s’il
veut vivre. Voici d’abord les obstacles opposés par la nature
elle-même, qui maintenant apparaît à Rousseau moins bonne
mère et moins bonne nourrice. Les arbres sont hauts: comment
atteindre à leurs fruits ? et il y a ensuite la concurrence des ani­
maux qui disputent à l’homme les fruits de la terre; il y en a
même (ils cachaient donc leur jeu ?) qui en veulent à sa propre
v ie ; comment l’homme va-t-il triompher de ces obstacles et de
ces ennemis ? les pierres et les branches d’arbres sont sous sa
main : il s’en fera des instruments et des armes.
Et voici maintenant la diversité des climats, des saisons, des
terrains, qui oblige les hommes à varier leur genre de vie et à
déployer toute leur industrie. Le long des rivières, ils inventent
la ligne et l’hameçon et deviennent pêcheurs et ichthyophages ;
dans les forêts, ils se fabriquent des arcs et des flèches et se font
chasseurs et guerriers ; enfin ils découvrent le feu et peuvent
faire cuire les viandes et se réchauffer en hiver. Peu à peu des
comparaisons s’établissent dans l’esprit du sauvage entre lui et
les autres êtres ; il comprend vaguement que les uns sont plus
faibles, plus petits ou plus lents que les autres, et toutes ces
réflexions ébauchées font naître en lui une prudence machinale
qui lui indique les précautions les plus nécessaires à sa sûreté :
« les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développement
augmentèrent sa supériorité sur les animaux en la lui faisant
connaître. » Cette deuxième partie du Discours, comme la pre­
mière du reste, abonde en vues justes et en fines remarques ;
mais tout cela est épars et infécond ; car Rousseau ne sait rien
tirer de ses idées les plus ingénieuses et les plus vraies. C’est
ainsi, on l’a vu, que dans la première partie, ayant mis dans
l ’homme primitif, non pas, comme le faisaient les Encyclo-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pédistes, un mobile unique, l’égoïsme, mais

269
un second qui

contrebalance le premier, la pitié, il ne sait pas déduire de ce
second principe d’action les conséquences infinies auxquelles
il conduisait naturellement ; il va même l’oublier en route.
L ’homme donc, à mesure qu’il progresse, s’aperçoit de sa supé­
riorité sur les animaux et son premier mouvement est un mou­
vement d’orgueil : orgueil bien naturel, puisqu’il est fondé ;
mais Rousseau n’y voit, avec la vanité, que le point de départ de
la domination prochaine des forts sur les faibles et nous allons
donc commencer à nous gâter. Bientôt le sauvage est « instruit
par l ’expérience que l’amour du bien-être est le seul mobile des
actions humaines ( l ’homme n’est donc plus altruiste comme
dans la première partie ; il n’est ici qu’un vulgaire égoïste ; a-t-il
donc, dans sa marche en avant, laissé en chemin la pitié, comme
trop lourde à un piéton ?). Il s’aperçoit, sans doute, qu’il peut
compter sur ses semblables dans quelques rares occasions :
mais c’est seulement quand leur intérêt s’accorde avec le sien ;
dans ce cas, il s’unit à eux pour autant que dure le besoin pas­
sager qu’ils ont les uns des autres; c’est la première idée des
engagements mutuels,

formés

et maintenus

seulement par

l’intérêt présent et sensible ; dès que cet intérêt s’évanouit,
«le troupeau» se disperse. Et cependant l’humanité continue
de progresser : « bientôt, cessant de dormir sous le premier
arbre, ou de se retirer dans les cavernes, on construit des buttes
de branchages qu’on s’avise d’enduire d’argile et de b o u e »; et
c’est là, avec la distinction des familles, une première forme de
la propriété. D’ailleurs si l’on ne cherche pas à s’approprier la
cabane du voisin, c’est uniquement « parce qu’on ne peut s’en
emparer sans un combat très v if avec la famille qui l’occupe ».
Quant à imaginer que le chef de famille a un droit quelconque
sur sa cabane, que cette cabane doit lui appartenir, puisqu’il a
pris la peine de la construire, c’est, paraît-il, une idée qui ne
vient alors à personne.
A se grouper dans une même cabane, on se rapproche et on
s’aime ; on s’entraide, ce qui est un bien ; mais l’aide qu’on
trouve en autrui dispense de certains efforts, procuredu loisir,

�270

LOUIS

DUCROS

et ce loisir, les hommes l’emploient bêtement à « se procurer
toutes sortes de commodités inconnues à leurs pères. » C’est le
premier joug qu’ils s’imposent, sans y songer, et la première
source des maux qu’ils préparent à leurs descendants; car ils
s’amollissent eux-mêmes ; ces commodités de la vie, elles
perdront bien vite, à l’usage, tout leur agrément et « l’on sera
malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder ».
Mais voici que tout va changer de face : les hommes, jusque-là
errant isolés dans les bois, s’assemblent et se fixent dans cer­
taines contrées, et les nations commencent à naître. Les familles,
par le voisinage permanent, se lient les unes aux autres ; « à force
de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore ». Succé­
dant au pur besoin physique qui, jusque-là avait, en des rencon­
tres fortuites, accouplé les sexes différents, l’amour naît enfin
dans les cœurs; mais Rousseau se hâte de montrer de quel prix
l’homme va payer l’acquisition de ce sentiment redoutable :
« la jalousie s’éveille avec l’am our; la discorde triomphe et la
plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain ».
Rousseau tient, on le voit, à son idée, très naïve, que, dans les
unions rapides et sans lendemain des êtres primitifs, tout se
passait en douceur.
Le genre humain continue à s'apprivoiser, c’est-à-dire à se
corrompre : parmi ces voisins, qui prennent l’habitude de se
réunir devant les cabanes ou autour d ’un grand arbre, les uns
chantent et dansent mieux que les autres, ou parlent mieux, ou
sautent plus loin : « C’est le premier pas vers l’inégalité, et vers
le vice » en même temps; car d’être et de se sentir plus consi­
déré que le voisin, cela fait naître la vanité d’un côté et, de
l’autre, la honte et l’envie. De là naquirent les premiers devoirs
de la société ; car celui qui se croit outragé volontairement voit,
dans l’outrage, le mépris de sa personne et cet outrage, il le punit
selon le degré d'estime qu’il a pour sa propre personne, c’est dire
que sa vengeance sera terrible ; et ainsi les hommes deviennent,
par ce premier essai de sociabilité, cruels et sanguinaires. Les
sauvages actuels en sont là : c’est faute d’avoir remarqué com­
bien ils sont déjà loin du premier état de nature, qu’on a calom-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

271

nié l’homme naturel ; rien n’est si doux en réalité que l’homme
dans son état vraiment primitif.
Pour Rousseau, il y a un moment où l’homme est tout ce que
la nature veut qu’il soit pour son plus grand bonheur : c’est le
moment où il est placé « à égale distance de la stupidité des
brutes et des lumières de l ’homme civil. » Il n’est plus alors
une bête et n’est pas encore un citoyen; et a ce période de
notre développement dut être l’époque la plus heureuse et la
plus durable.» Cette époque est, pour nous qui l’avons, hélas!
dépassée, à jamais regrettable; car c’est la demi-civilisation des
sauvages et l’exemple de ceux-ci, qu’on a presque tous trouvés à
ce point de la civilisation, semble confirmer que le genre
humain était fait pour s’en tenir là. C’est sans doute parce que
vous êtes trop corrompus et trop vieux que vous ne savez pas
apprécier les beautés de la vie sauvage, ni seulement imaginer
« cette véritable jeunesse du monde. » Rousseau la comprend,
lui, et il la raconte même comme s’il l’avait vécue et, dans toutes
ses œuvres, il sera inconsolable de l’avoir perdue. Car, remarquez-le, si l’homme est sorti de cet étal bienheureux que lui
avait ménagé la prévoyante nature, ce n’est pas du tout par le
développement normal de ses facultés,

mais par l’effet de

« quelque funeste hasard qui, pour l’utilité commune, eût dù ne
jamais arriver. » Ne nous attardons pas à démontrer que la
civilisation n’est pas née d’un hasard et relevons ici une idée
juste et une phrase superbe. L ’idée juste (que j ’exprime un peu
autrement que n’a fait Rousseau, mais l’idée est sienne), c’est
qu’un grand changement se produisit le jour où l’homme ne fit
plus tout seul les choses dont il avait besoin pour vivre, et
inventa des arts qui nécessitaient le concours de plusieurs
ouvriers ; il se rendit par là dépendant d’autrui; et voici une
magnifique période, où se trouve une part de vérité, car un sur­
plus de civilisation s’accompagne toujours d’un surcroît de
souffrance : « Dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours
d’un autre, dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir
des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’intro­
duisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se chan-

�272

LOUIS

DUCROS

gèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur
des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la
misère germer et croître avec les moissons. » Voilà certes, et j ’y
reviendrai, de la grande éloquence, mais il me faut suivre pas à
pas, avec Rousseau, l’évolution de l’humanité.
La métallurgie et l’agriculture sont les deux arts qui produi­
sirent cette grande révolution ; car ce sont le fer et le blé qui, en
civilisant les hommes, ont perdu le genre humain. Du travail de
la terre naquit la propriété, puisque c’est « le travail seul qui,
donnant droit au cultivareur sur le produit de la terre qu’il a
labourée, lui en donne par conséquent sur le fond, au moins
jusqu’à la récolte, et ainsi d’année en année ; ce qui, faisant une
possession continue, se transforme en propriété. » Les terres
partagées et, sans doute, également partagées à l’origine, furent
inégalement cultivées par leurs possesseurs, ceux-ci étant plus
forts ou plus adroits les uns que les autres ; et de là vint l’inéga­
lité des fortunes et tous les maux qui sont inséparables de cette
inégalité. On se crée alors de nouveaux besoins et, par là, on
s’assujettit à toute la nature, et ce qui est plus fâcheux encore, à
ses semblables, dont on devient l’ esclave, même en devenant
leur maître : le riche n’a-t-il pas besoin des services du pauvre
et comment le pauvre se passerait-il des secours du riche? Le
pauvre se fera donc, pour capter ces secours, « fourbe et artilicieux »; il voudra devenir riche à son tour, dût-il faire son
profit aux dépens d’autrui, et « tous ces maux sont le premier
effet de la propriété et le cortège inséparable de l’inégalité
naissante. »

L ’inégalité a vraiment un bien triste cortège;

remarquons seulement qu’il est incomplet, puisque Rousseau a
oublié, à côté des maux, en elfet inévitables, de faire figurer les
biens, non moins certains, qui découlent de la propriété et de la
civilisation.
Si la pauvreté a été l’ouvrière des vices signalés plus haut,
nous devinons quels vont être, sous la plume de Rousseau, les
méfaits de la richesse : les riches ne songent qu’à subjuguer et
asservir leurs voisins, « semblables à ces loups affamés qui,
ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

273

nourriture et ne veulent plus que dévorer les hommes. » On peut
dire ici de Rousseau que sa haine l’affole; car il fait même, sans y
prendre garde, les riches plus méchants que les loups : si les
loups mangent les hommes, on dit du moins qu’ils ne se man­
gent pas entre eux. L'inégalité, une fois installée au milieu des
hommes, s’accroît sans cesse par les abus de la force et « par les
brigandages des pauvres », aussi bien que « par les usurpations
des riches » ; à sa suite, l’ambition et l’avarice s’emparent des
cœurs et, à peine née, la société est en proie à d’horribles guerres.
La pitié était née avec les premiers hommes et la justice avait
commencé, dans la jeunesse de l’humanité, à faire entendre sa
voix encore faible ; mais maintenant il n’y a plus ni pitié, ni
justice, et il semble que, devenue si misérable par sa faute,
l’humanité va p érir: « L e genre humain, avili et désolé, ne pou­
vant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions
malheureuses qu’il avait faites, et ne travaillant qu’à sa honte,
par l’abus des facultés qui l ’honorent, se mit lui-même à la
veille de sa ruine ». La situation, en effet, paraît inextricable :
les riches ne peuvent défendre que par la force des usurpations
dues à la force seule, et les pauvres eux-mêmes, devenus pro­
priétaires par leur industrie, ne peuvent pas fonder sur de
meilleurs titres leur propriété. Le travail pourtant, d’après Rous­
seau lui-même, semblait avoir créé le droit de propriété; mais
ce n’était qu’une illusion, car on peut, paraît-il, toujours dire
au travailleur : pourquoi vous payez-vous, à nos dépens, d’un
travail dont on ne vous a pas chargé? « Ignorez-vous qu’une
multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous
avez de trop et qu’il vous fallait un consentement exprès et
unanime du genre humain pour vous approprier, sur la subs­
tance commune, tout ce qui allait au-delà de la vôtre? »
Voilà ce que dit « le droit naturel », que Rousseau d’ailleurs
n’a garde de définir, ce qui lui permet de le faire parler comme
il veut. Mais s’il faut que personne n’ait besoin de ce que je
possède et si je ne puis posséder sans la permission du genre
humain, on peut alors me disputer la moindre motte de terre et
il n’est pas étonnant qu’arrivés à ce stade de leur développe-

�274

LOUIS

DUCROS

ment, les hommes passent leur temps à se battre. Il faut vivre
pourtant et, pour cela, commencer par déposer les armes. Mais
comment les malheureux mortels se mettront-ils en paix ? Ce
sera, ressource bien imprévue, en consacrant et en affermissant
cette inégalité même qui était cause de tous leurs maux. J’essaie,
ne pouvant être aussi éloquent, d’être plus clair et plus précis
que n’a été Rousseau dans tonte la seconde partie de son Dis­
cours. Si je comprends bien toute cette histoire partiale de
l humanité écrite par un pauvre haineux, c’est à un plan
machiavélique des riches qu’est due l’institution d’un gouverne­
ment reconnu de tous, où tous crurent trouver leur intérêt,
puisqu’il assurait la paix, mais où quelques uns seulement, les
riches, trouvèrent leur profit, puisqu’il assurait leurs usurpa­
tions. Unissons-nous, dirent les riches aux pauvres, pour pro­
téger nos personnes et nos biens ; et nos forces, au lieu de les
tourner contre nous-mêmes, « rassemblons-les en un pouvoir
suprême qui nous gouverne tous selon de sages lois ». Les
habiles et les ambitieux se joignirent aux riches avec l’espoir de
trouver un protecteur dans le maître ; les naïfs crurent aisément
à la nécessité d’un arbitre pour régler leurs perpétuelles que­
relles, et ainsi : « tous coururent au devant de leurs fers, croyant
assurer leur liberté » et leur repos. Ainsi fut scellé à jamais
l’asservissement du genre humain ; car la multitude des faibles
ayant volontairement signé ce pacte de dupes avec une poignée
d’astucieux et de forts, la société fut fondée sur des bases iné­
branlables, puisqu’elle reposait sur le consentement universel.
J’ai précisé de mon mieux la pensée, parfois confuse, de
Rousseau ; je ne crois pas l’avoir faussée ; car, arrivé à cette
conclusion de ses développements et à cet aboutissement
suprême de tous les progrès antérieurs, Rousseau s’exprime
ainsi : « telle fut ou dut être l’origine de la société et des lois,
qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles
forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle,
fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité,
d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable et, pour le
profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

genre humain au travail, à la servitude et à la misère. » La loi
civile dès lors détrône peu à peu sur toute la terre la loi natu­
relle ; dès qu’une société

est fondée quelque part,

il

s’en

fonde partout, car « pour faire tête à des forces unies, il faut
bien s’unir à son tour. » Pourtant de société à société, et faute
d’entente internationale, règne encore la loi de nature, qu’on
transforme en un vague droit des gens pour rendre possible le
commerce des divers Etats. Mais ce commerce est sans cesse
troublé, parce que les Étals « se ressentirent bientôt des incon­
vénients qiii avaient jadis forcé les particuliers de sortir de
l’état de nature ; les nations se firent donc la guerre » et de là
naquirent... : sans doute ces vertus guerrières tant célébrées
naguère et si amèrement regrettées par l’auteur du Discours sur
les lettres et les arts, ces vertus qui faisaient alors de la belli­
queuse Sparte une « cité de demi-dieux »

et sans lesquelles

s'éteignait dans les âmes « l’amour de la patrie », — Non, Rous­
seau tient aujourd’hui un autre langage : « de là naquirent,
dit-il, les guerres nationales,

les batailles, les meurtres qui

font frémir la nature et choquent la raison et tous ces préjugés
horribles qui placent au rang des vertus l’honneur de répandre
le sang humain » — Pourtant, si l’on se bat pour la patrie?
et n’est-ce pas en invoquant la patrie que dans le Discours sur les
lettres, « la grande âme de Fabricius » reprochait aux Romains
de ne plus verser leur sang généreux sur les champs de la Grèce
et de l’Asie? Rousseau oublie sa belle prosopopée, il oublie même
ses chers héros de Plutarque qui sont pourtant de grands
patriotes ; mais ses héros à celle heure sont des « sans-patrie » ;
qu’on l’écoute lui-même : la commisération naturelle revit encore
« dans quelques grandes âmes cosmopolites qui franchissent les
barrières imaginaires qui séparent les peuples et qui, à l’exemple
de l'Etre souverain qui les a créées, embrassent tout le genre
humain dans leur bienveillance. » Comment donc expliquer ce
changement, ou plutôt cette contradiction flagrante, entre le
premier et le second Discours de Rousseau? — tout simplement
par ceci : l’avocat plaide une autre cause. Il s’agissait, dans le pre­
mier Discours, de discréditer les sciences et les arts et tout était

�276

LOUIS

DUCROS

boa pour prouver leurs effets funestes ; voyez : ils amollissent
les âmes, ils étouffent en elles les vertus guerrières et l’amour de
la patrie. Mais il s’agit maintenant de tout autre chose : il s’agit
de maudire l’esprit de société qui fonde les nations et met entre
elles ces frontières que défendaient jadis (et comme on les en
louait !) les Fabricius et les Scipion, mais qui ne sont plus mainte­
nant, la cause étant autre, que des « barrières imaginaires » ; et
dès lors qu’on ne nous parle plus de Sparte et de Rome, ni de leurs
erreurs sanguinaires ; n’est-ce pas chez elles (et je cite le second
Discours) que « les plus honnêtes gens apprirent à compter parmi
leurs devoirs celui d’égorger leurs semblables ? » On comprend
pourquoi j ’ai rapproché ici le second Discours du premier : Rous­
seau ne songe jamais qu’à la thèse qu’il soutient ; il en poursuit
aveuglément toutes les conséquences logiques, surtout si elles
sont émouvantes ; plus tard, et sous le coup des objections, il se
ressaisit et raccorde comme il peut ses prouesses dialectiques.
Eblouir avant tout, et s’éblouir tout le premier, des feux de son
éloquence ; puis, le feu d’artifice tiré, c’est-à-dire l’effet produit
(et il faut qu’il soit foudroyant, fût-il d’ailleurs contraire à l’effet
d’un précédent Discours), ramasser tous les traits épars et discor­
dants, et, à force d’ingéniosité et de subtilité, les rassembler en
un faisceau adroitement lié, pour présenter finalement au monde
un système soi-disant formé et arrêté de longue date : telle sera,
et nous le verrons mieux par la suite, la très habile et très peu
loyale tactique de Rousseau. Sans aucun doute, il a deux idées
fixes dont il ne démord jamais : la nature est bonne et la société
mauvaise ; mais comme il ne sait pas bien ce que c’est au juste
que la nature, il ne peut faire nettement le départ de ce qui est
naturel et de ce qui ne l’est pas ; aussi le voyons-nous ici faire
honneur à la société de ce qu’on peut tout aussi bien attribuer

à

la nature, et inversement. Quant à la sociéLé elle-même, il en a
une notion si peu précise qu’il flétrit dans son second Dis­
cours ce qu’il a exalté dans le premier, à savoir le patriotisme
qui fonde et soutient ces sociétés particulières qu’on nomme des
nations. El ce changement de front d’un Discours à l’autre, non
pas, si l’on veut, sur les principes (la nature est et sera toujours

�277

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

bonne et la société toujours mauvaise), mais sur ce qu’il convient
tic trouver bon dans la nature et mauvais dans la société, ne peut
s’expliquer que par les besoins de la thèse nouvelle à prouver,
par les entraînements de l’éloquence et par ce que j ’appellerai la
logique intermittente de Rousseau. Sans être toujours conséquent
avec lui-même (et je ne lui reproche pas de ne pas l’être toujours,
mais je dis qu’il se vante à tort de toujours l’être), il le sera,
pour ainsi dire, de livre en livre, et seulement avec les idées
maîtresses du livre nouveau. L ’unité de son œuvre n’en sera pas
complètement détruite ; mais elle sera moins dans des idées qui
s’enchaînent que dans deux sentiments qui s’appellent et se fortilient l’un l’autre: l’amour mystique de la nature, d’une nature
qu’on aime d’autant plus qu’on la définit moins ; la haine invé­
térée du riche, et de la société qui n’est faite que pour les riches;
ajoutez toutes les passions secondaires qui résultent de ces deux
inclinations primordiales, aussi fortes et aussi enracinées l’une
que l’autre. Il y aura donc, dans celle œuvre, unité d’inspiration,
parce que c’est, en définitive, l’âme passionnée de Rousseau qui
l’inspirera tout entière.
Quelle fut la forme du « gouvernement naissant » ? indécise au
début (car l’état politique était presque l ’ouvrage du hasard), et
pleine d’imperfections auxquelles on remédiait tant bien que
mal, à mesure que les révélait l’expérience ; en somme, une
constitution, faite ainsi au jour le jour pour répondre aux
exigences incessantes d’une société en développement ne pou­
vait être qu’une constitution détestable, puisqu’elle était l’œuvre
du temps. Ce qu’il aurait fallu, c’était d’abord «nettoyer l’aire »
et ensuite, comme fit Lycurgue à Sparte, élever avec des maté­
riaux neufs un bon édifice. On reconnaît là la chimère qui a
hanté plus ou moins tous les philosophes du dix-huitième siècle :
abolir le passé et fonder sur la raison une société nouvelle. C’est
ce que prétendront faire leurs disciples plus ou moins intelli­
gents, quand ils aboliront l’ancien régime : seulement pour
construire leur nouvel édifice, ils ramasseront la plupart des
matériaux dont ils auront jonché le sol. — Le plus grand vice du
gouvernement naissant, c’est « la facilité qu’avaient les infrac18

�LOUIS

DUCROS

teurs d’éviter la conviction et le châtiment des fautes dont le
public seul devait être le témoin et le juge. » Ainsi le peuple s’est
montré, à l’origine, incapable de se gouverner lui-même et c’est
Rousseau qui nous l’apprend : voilà une constatation qu’il
conviendra peut-être de rappeler plus tard à l’auteur du Contrai
social. Pour faire cesser les désordres nés de cet éparpillement de
l’autorité, on concentra celle-ci en quelques mains et l’on créa
des magistrats pour faire respecter les délibérations du peuple.
Mais qu’on ne l’oublie pas : si les peuples se sont donné des
chefs, ce n’est pas pour le plaisir d’obéir à des maîtres, ce n’est
pas par goût de la servitude, c’est « pour défendre leur liberté. »
Ne jugez pas des premiers hommes d’après les esclaves que vous
avez sous vos yeux dans vos cités asservies. Dans ces sociétés
primitives, les peuples n’étaient pas encore
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître.
C’est par une image poétique de ce genre que Rousseau, poète
lui aussi, oppose l’homme barbare et libre à l’esclave civilisé :
« Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre
du pied et se débat impétueusement à la seule approche du
mors, tandis qu’un cheval dressé souffre patiemment la verge et
l’éperon, l’homme barbare ne plie point sa tête au joug que
l’homme civilisé porte sans murmure et il préfère la plus ora­
geuse liberté à un assujettissement tranquille. » La phrase et
j’allais dire : la strophe est vibrante et, pour en faire de plus
belles sur cette même image, Victor Hugo et Barbier n’auront
qu’à trouver des rimes.
Le despotisme ne saurait, comme on l’a prétendu, dériver de
l’autorité paternelle, si douce par nature ; et d’ailleurs, n’est-ce
pas de la société civile que dérive cette autorité elle-même, bien
loin d’en être la source, comme on l’a aussi prétendu à tort. Et
le despotisme n’est pas davantage le gouvernement originaire
que se sont donné les hommes ; car ce gouvernement est la loi
du plus fort, et c’est précisément contre les criants abus de cette
loi tyrannique qu’on cherchait un refuge dans le gouverne­
ment. Et quand même le pouvoir arbitraire aurait été le premier

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

279

pouvoir connu, il ne pourrait servir de fondement à la société,
car il est par essence illégitime. L ’établissement d’un corps poli­
tique étant lin contrat entre le peuple et ses chefs, le peuple ne
peut, même par contrat, aliéner sa liberté dans les mains d ’un
despote ; car les parents,

en admettant qu’ils puissent se

dépouiller eux-mêmes de ce bien suprême, la liberté, n’ont pas
le droit d’en dépouiller leurs enfants et le contrat ne lierait donc
plus les générations nouvelles. (On voit dans tout ceci le germe
du Contrat social). Mais les contractants eux-mêmes, soit le
peuple et les magistrats, n’ont-ils pas toujours le droit de révo­
quer à leur fantaisie le contrat conclu d’un commun accord ? et
dès lors nous allons retomber dans le désordre et l’anarchie.
Heureusement la volonté divine intervient ici pour donner à
l’autorité souveraine un caractère sacré et inviolable qui ôte aux
sujets le funeste droit de déchirer le contrat.
Le gouvernement fut monarchique, aristocratique ou démo­
cratique « suivant les différences plus ou moins grandes qui se
trouvèrent entre les particuliers au moment de son institution ».
Par exemple, si un seul était beaucoup plus puissant que tous,
il était seul chef ou monarque, et ainsi de suite. Et naturelle­
ment les gouvernements, une lois fondés, consacraient et aggra­
vaient les inégalités sociales qui leur avaient donné naissance.
Et voici comment Rousseau résume les progrès de l’inégalité
dans ces différentes révolutions : « L ’établissement de la loi et
du droit de propriété fut son premier terme ; l’institution de la
magistrature le second; le troisième et dernier fut le change­
ment du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que
l’état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque ;
celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisième
celui de maître et d ’esclave, qui est le dernier degré de l’inégalité
et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres ». Ce progrès
vers l’esclavage est fatal, car les vices, qui ont rendu nécessaires
les institutions sociales, vont en rendre l’abus inévitable et ces
vices sont toujours l ’ambition, la vanité, la soif des distinctions.
Si Rousseau pouvait entrer ici dans les détails, il montrerait
aisément, dit-il, que les quatre inégalités principales (de richesse,

�280

LOUIS

DUCROS

de rang, de puissance et de mérite personnel) vont se multipliant
sans cesse et multipliant autour d’elles les passions mauvaises,
les rivalités et les catastrophes. « C’est du sein de ce désordre et
de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête
hideuse et dévorant tout ce qu’il aperçoit de hon et de sain dans
toutes les parties de l’État, parvient enfin à fouler aux pieds les
lois et le peuple, et à s’établir sur les ruines de la République... ».
C’est ici le dernier terme de l’inégalité et le point extrême qui
ferme le cercle et touche au point de départ, tous les citoyens
devenant égaux dans la servitude; nous retombons même ici
dans l’état de nature, puisque le despote n’est le maître qu’autant
qu’il est le plus fort. Seulement, nous n’empruntons ici à la
nature que ce qu’elle a de plus mauvais, le droit du plus fort ;
pour tout le reste, nous sommes aussi éloignés que possible de
la nature, puisque chaque pas en avant nous en a écartés et
nous arrivons, en lin de compte, à ce résultat suprême et lamen­
table ; « L ’homme originel s’étant évanoui par degrés, la société
n’offre plus qu’un assemblage d’hommes artificiels et de passions
factices qui n’ont aucun vrai fondement dans la nature ». Pour
montrer à quel point nous sommes dégénérés, Rousseau nous
fait voir combien est enviable le sort d’un Caraïbe, et misérable
le sort d’un civilisé ; et voilà ce qu’on gagne à vouloir « se
distinguer » !
Rousseau conclut, et sa conclusion est à citer parce qu’on
y voit, d'une part, que, si sa pensée manque de précision
et de clarté, quand il s’agit de définir la propriété et le droit
positif, elle est au contraire d’une clarté lumineuse, accom­
pagnée d’éclairs et de tonnerres, dès qu’il s’agit d’anathématiser
les puissants et les riches : « Il suit de cet exposé que l’inégalité,
étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force et son
accroissement du développement de nos facultés et des progrès
de l’esprit humain et devient enfin stable et légitime par l’éta­
blissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l’iné­
galité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au
droit naturel, toutes les fois qu’elle ne concourt pas, en même
proportion, avec l’inégalité physique ; distinction qui détermine

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

281

suffisamment ce qu’on doit penser à cet égard de la sorte d’iné­
galité qui règne parmi tous les peuples policés, puisqu’il est
manifestement contre la toi de nature, de quelque manière qu’on
la définisse, qu'uu enfant commande à un vieillard, qu’un
imbécile conduise un homme sage, et qu’une poignée de gens
regorge de superflu, tandis que la multitude affamée manque du
nécessaire ».
Si j ’essaie de dégager la pensée de Rousseau et aussi, tenant
compte de sa Préface, déjuger sa méthode, voici ce que je trouve :
Le droit naturel est fondé sur la nature de l ’homme, mais quelle
est cette nature,

ou,

en d’autres termes, qu’a été l’homme

naturel? Il est impossible de retrouver celui-ci, la société l’a
trop déformé et défiguré; qu’on lise cette belle comparaison :
« semblable à la statue de Glaucus, que le temps, la mer et les
orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à
un dieu qu'à une bête féroce, l’âme humaine, altérée au sein de
la société par mille causes sans cesse renaissantes, par l’acqui­
sition d’une multitude de connaissances et d’erreurs, par les
changements arrivés à la constitution des corps et par le choc
continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé d’apparence
au point d’être méconnaissable, et l’on n’y retrouve plus, au lieu
d’un être agissant toujours par des principes certains et inva­
riables, au lieu de cette céleste et majestueuse simplicité dont
son auteur l ’avait empreinte, que le difforme contraste de la
passion qui croit raisonner et de l’entendement en délire ».
Il faut bien pourtant se faire une idée de l ’homme naturel,
c’est-à-dire de l ’homme tel qu’il doit être de par sa nature même ;
car, pour juger de ce que vaut l’homme social, il faut pouvoir le
confronter avec l’homme naturel, la société, encore une fois,
n’étant légitime que si elle est conforme à la nature ou, ce qui
revient au même, au droit naturel. Puisqu’o/i ne peut pas se
passer, si l’on veut aboutir, de poser en principe ce que fut
l’homme de la nature et que cet homme nous est d’ailleurs
inconnu, eh bien 1imaginons-le, non pas au hasard, arbitraire­
ment, mais en partant des données primordiales de la conscience,
« en méditant sur les premières et plus simples opérations de

�282

LOUIS DUCUOS

l’âme humaine» ; el sur ces bases, vraiment naturelles, construi­
sons l’homme originel et, de ses vrais besoins nous déduirons ses
droits et ses devoirs. Pour savoir alors si les droits et les devoirs,
fondés plus tard par la société avec les inégalités qui en décou­
lent, sont légitimes, nous n’aurons qu’à comparer ces droits et ces
devoirs sociaux avec les droits et les devoirs naturels que nous
venons d’établir. « Laissant donc tous les livres scientifiques,
qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes tels qu’ils se sont
faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de
l’âme humaine, j ’y crois apercevoir deux principes, antérieurs à
la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être
et à la conservation de nous-mêmes, et l’autre nous inspire une
répugnance naturelle à voir périr ou souffrir... nos semblables.»
Et ailleurs : « il est bien certain que la pitié est un sentiment
naturel ».
Qu’on me permette d’intercaler ici une réflexion : « la pitié
personnelle », c’est-à-dire : se mettre à la place du malheureux et
sympathiser avec lui ; plaindre le faible et lui tendre la main et
arriver ainsi, par une pente toute naturelle, à aimer ce malheureux
et ce faible et à rechercher leur société, rien ne nous attachant
plus aux autres que nos bienfaits ; et enfin, la pitié achevant son
œuvre, assurer à ce faible une protection contre le fort : voilà,
à mon sens, tout ce que Rousseau pouvait et devait déduire
de celle pitié qu’il appelle lui-même « un pur mouvement de la
nature » ; cela revient à dire qu’il pouvait, s’il n’avait pas rai­
sonné de parti pris, fonder sur la nature même la société et le
droit ; car en somme, la société, c’est avant tout le besoin naturel
que nous avons des autres, et je ne dis pas seulement de l’assis­
tance, mais de l’affection, de l’amitié des autres ; et le droit n’est,
à l’origine, et même dans son fond, et, s’il doit servir à quelque
chose, il ne peut être, que le droit du faible contre le fort. Mais
toute celte déduction était trop contraire au but de l’auLeur et
l’eût empêché, par exemple, de maudire congrûment, dans .sa
seconde partie, la société ; et il ne tire de celte belle idée, jetée en
passant, de la pitié naturelle, c’est-à-dire de l’altruisme, que
l’occasion de faire valoir les sauvages : il nous les montre très

�JEAN-JACQUES llOUSSEAU

accessibles à la pitié, tandis que les civilisés ont été endurcis
pendant des siècles ; et par quoi? par cela même qui, selon moi,
aurait dû, au contraire, fortifier en eux « l ’am itié» naturelle :
par la fréquentation assidue de leurs semblables! (1)
Je reviens à la méthode de Rousseau : tout cela, état de nature,
homme originel, ce sont de pures hypothèses. Rousseau en
convient parfaitement : ne prenez mes recherches « que pour des
raisonnements hypothétiques et conditionnels ». Seulement,
chemin faisant, il nous les donne bel et bien pour des vérités
historiques : « ô homme, voici ton histoire » ; et il y a là, quoi
qu’il ait essayé d’invoquer après coup pour sa défense, une
ambigüité fondamentale qui vicie tout son Discours. Comment
expliquer cette faute initiale? Pourquoi, connaissant très bien la
fragilité de ses constructions, se donne-t-il l’air, au cours de son
récit, tant il est convaincu de ce qu’il avance, de les fonder sur
une base véritablement historique? C’est, à mon sens, parce qu’il
se rend très bien compte que, voulant flétrir avant tout la société
actuelle, ce n’est pas au nom d’un passé problématique qu’il
pourra l’anathématiser, mais seulement au nom de la vérité et
de l’histoire. Il faut que, arrivé au moment où il va décrire
le passage de l’état de nature à l’état civilisé, il ait le droit
de dire à ses contemporains : voilà ce que fut réellement
l’homme et voici ce que vous en avez fait !
Et puis, son imagination lui peint de si vives couleurs ces
premiers âges de l’humanité qu’il s’enchante lui-même de ses
descriptions ; son tableau lui paraît si beau et si vivant, ce qu’il
est du reste, qu’il ne soupçonne plus que l’original ait pu être
tout autre, c’est-à-dire, inférieur à son rêve. Mais il y a bien plus :
comment, je vous prie, cet homme naturel, si bon et si doux, ne
serait-il pas l’homme véritable des premiers âges, puisque c’est
1) T a n d i s q u e R o u s s e a u

n e s o n g e q u ’à r é f u t e r H o b b e s e t M a n d e v ille , il lu i

éc h a p p e d ’é c r ir e la p h r a s e s u iv a n t e :
v e rtu s

sociales

sde

la p it ié n a tu r e lle d é c o u le n t to u t e s le s

(/ ), à s a v o i r , l a g é n é r o s i t é , l a c l é m e n c e , l ’ h u m a n i t é . . . l ’ a m i t i é .

»

P r é c is é m e n t , j e n ’ e n d e m a n d e p a s d a v a n t a g e à R o u s s e a u , s i c e n ’e s t d e s e m e t t r e
d’a c c o r d a v e c l u i - m ê m e e t , p a r e x e m p l e , d 'a c c o r d e r c e t é l o g e , t o u t à f a i t i n a t ­
te n d u , « d e s v e r t u s s o c i a l e s » a v e c s e s m a l é d i c t i o n s s a n s c e s s e r é p é t é e s c o n t r e
tou t c e q u i e s t « s o c ia l ».

�284

L O U IS

DUCROS

dans son propre cœur que Rousseau en a puisé tous les traits ? Il
a, en effet, la meilleure de toutes les raisons pour croire que
le portrait qu’il nous fait de l’homme prim itif est parfaitement
ressemblant; car l’original, c’est lui-même! L ’homme bon, les
hommes gâtés par la société : c’est Rousseau né bon, se sentant
et se proclamant tel malgré ses chutes, et imputant celles-ci à
la société qui l’a fait déchoir ; mais la bonté native subsiste
si bien en lui que personne « n ’oserait dire qu’il est meilleur que
lui ». Les orages de la vie et la corruption sociale ont défiguré
Glaucus et le font méconnaître de ses semblables ; mais sa nature
étant au fond restée la même, Glaucus, lui, se reconnaît et se
retrouve à travers toutes ses souillures, et il sait bien qu’il est un
dieu ! Pour peindre donc au naturel cet homme primitif, qui
ne connaissait ni la haine ni l’envie, Rousseau n’a eu qu’à
descendre en lui et qu’à se peindre lui-même. Et si le lecteur
hésite à me suivre dans mes déductions, s’il croit que je fais tort
à Rousseau en supposant gratuitement qu’il ait une si haute
idée de lui-même, qu'il se détrompe donc en écoutant parler
Rousseau : « D’où le peintre et l’apologiste de la nature, aujour­
d’hui si défigurée et si calomniée, peut-il avoir tiré son modèle,
si ce n’est de son propre cœur ? il l’a décrite comme il se sentait
lui-m êm e... En un mot, il fallait qu’un homme se fût peint
lui-même pour nous montrer ainsi l’homme primitif. » ( Troi­
sième dialogue).
C’est là, si l’on veut bien y réfléchir, la plus étonnante preuve
que Rousseau nous ait donnée, je ne dis pas de son orgueil (il
éclate partout), mais de son incapacité absolue de se déprendre
de lui-même et d’oublier sa propre personne dans l’œuvre qui
devrait être par essence la plus impersonnelle qui soit au monde.
Supposez, en effet, que tout autre écrivain que Rousseau s’applique
à remonter le cours des âges pour nous décrire les mœurs
naïves des premiers hommes : il s’efforcera, avant tout, sans y
réussir pleinement, je le sais, puisque c’est impossible; mais il
s’efforcera tout au moins, parce que c’est là la première chose à
faire, de s’oublier et de s’effacer, lui, l’homme d’une civilisation
avancée, pour se donner, autant qu’il le pourra, une âme primi-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

285

tive, c’est-à-dire aussi différente que possible de la sienne. Et
bien! Rousseau fait tout le contraire : il se regarde dans le
miroir pour mieux peindre l’homme primitif. N’est-il pas, par sa
haine de toute mondanité, le contemporain de ces premiers
hommes, sauvages et bons comme il est lui-même? Où pour­
rait-il donc trouver un meilleur et plus pur exemplaire de l’âme
primitive, si ce n’est chez cet être exceptionnel qui, errant à celte
heure dans la forêt solitaire de Montmorency, se sent si près de
la nature et si loin des hommes, de ces Parisiens surtout, les
plus pervertis des hommes, parce qu’ils en sont les plus civi­
lisés?
Je disais tantôt que l’unité de la pensée de Rousseau était
moins dans la cohérence d’un système que dans la prédomi­
nance de deux principes essentiels qui inspirent toute son œuvre
(bonté de l’homme naturel, c’est-à-dire isolé; méchanceté de
l’homme social); ces deux principes, à leur tour, nous voyons
maintenant qu’ils se ramènent tous les deux à un sentiment très
profond, qui est la source intarissable, tantôt bouillonnante et
trouble, tantôt fraîche et pure, suivant les époques et suivant
les œuvres, de tout ce qu'a imaginé Rousseau. Or ce sentiment
n’est autre que le sentiment même qu’il avait de lui, de ses
faiblesses (c’est la part de la société), de sa bonté (c ’est le fond
permanent de la nature, de sa nature). Et ainsi, s’il est vrai que
jamais pour aucun autre écrivain, plus que pour Rousseau, ne
s'est vérifié aussi pleinement le mot de Pascal : « Tout notre
raisonnement se réduit à céder au sentiment » , on peut, en
l’appliquant encore à Rousseau, le compléter en disant que tout
son raisonnement se réduit à céder au sentiment.......qu’il a de
lui-même.

L

es

I n s p ir a t e u r s

de

R

ousseau.

La question posée par l’Académie de Dijon : « Quelle est la
source des inégalités sociales ? » est aussi vieille que le monde ;
car, dès que les hommes se sont partagé la terre, les propriétés

�286

L O U IS

DUCUOS

sont devenues très vite inégales, les propriétaires étant euxmêmes inégaux en force et en intelligence, et il y a eu dès lors des
riches et des pauvres. Voilà la « source » première de l’iné­
galité des conditions, elle n’est pas difficile à trouver. Rousseau
a très bien vu que l’origine de l’inégalité, c’est la propriété.
Partout, en effet, où il y a propriété, il y a inégalité de pro­
priétés. « C’est un principe certain que là où il n’existe pas
d’autre revenu que celui des terres, les grandes propriétés
doivent peu à peu engloutir les petites, et c’est le règne de l’aris­
tocratie » ( 1 ).
Maintenant cette inégalité est-elle « autorisée par la loi natu­
relle », c’est-à-dire, en termes plus simples, est-elle juste ? C’est
là ce que demandait l’Académie de Dijon et c’est aussi ce que se
sont demandé, à travers les âges, non certes ceux qui profitaient
de cette inégalité, mais tous ceux qui, en pâtissant, ne la
pouvaient croire « autorisée » par la justice, et la plainte de
ces déshérités est écrite dans l’histoire de tous les peuples. C’est
cette plainte qu’ont exprimée et fait entendre aux riches (car la
piété est fort heureusement, comme l’a dit Rousseau « natu­
relle » au cœur de l’homme), ceux qui, avec plus ou moins
d’éloquence, ont pris la défense des faibles ; et ces avocats des
petits et des faibles ont été... tous les prédicateurs de l’Evan­
gile, depuis les premiers pères de l’Église, jusqu’à Rourdaloue
prêchant son sermon « sur l’aumône » et jusqu’à Rossuet pro­
clamant du haut de la chaire (c l’éminente dignité des pau­
vres » ( 2 ).
(1) Barnave : In tr o d u c tio n à la R é v o lu tio n fra n ça ise, écrite en 1791-1792,
publiée en 1815, remise en lumière par Jaurès dans son H is to ire socialiste.
(2) De même que Rousseau s’accorde ici avec les prédicateurs chrétiens pour
exalter les pauvres, il se rencontre encore, dans son premier Discours, avec
maint père de l'Église, pour condamner les lettres et les sciences et l’on sait
enfin que la L e ttre à d 'A lc m b c rt su r les spectacles rappelle en maint endroit
le traité de Bossuet, les M a x im e s et R éfle x io n s su r la C om éd ie.
11 est facile de comprendre comment l’auteur du V ica ire S a voy a rd s’est
trouvé être, en trois au moins de ses ouvrages, comme un allié inattendu
de l ’Église : ce qu’était pour l’Église l’homme dans les mains de Dieu, c’està-dire avant le péché, il l’est, pour Jean-Jacques, dans les mains de la nature,
c’est-à-dire avant la société. Pour Jean-Jacques, l’homme est un « sauvage »
déchu qui se souvient du a désert ». D’un côté, le péché social ; de l’autre, le

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

287

Si donc tant de gens avaient comme répondu d’avance à la
question de l’Académie de Dijon et y avaient, aussi Lien que
Rousseau, quoique pour des raisons différentes, répondu par la
négative ( l ’inégalité des conditions n’est pas conforme à la jus­
tice), il me paraît assez oiseux de rechercher, comme on l’a fait,
quels ont été, sur le sujet traité dans le second Discours, les
prédécesseurs de Rousseau. Ce sujet étant sans doute éternel
(puisqu’il y aura toujours des pauvres parmi nous), et chacun
l’ayant traité du reste suivant les idées de son temps et suivant
son inspiration personnelle, les seules choses qui peuvent nous
intéresser, dans le Discours de Rousseau, c’est d’ahord de voir
comment ce qu’il dit peut s’expliquer par sa vie même et par
l’époque où il vit, c’est-à-dire par la choquante inégalité des
conditions à celle époque ; c’est ensuite de se demander comment
il a exprimé ses idées sur un tel sujet, quelles facultés d'orateur
ou de penseur il a déployées dans son Discours et j ’ai déjà traité
tous ces points l’un après l’autre. Il ne reste donc plus, ce me
semble, qu’à déterminer avec précision l’originalité de sa pensée ;
et, pour cela, il faut rechercher, non pas quels écrivains ont
traité avant lui le même sujet que lui, mais dans quels livres il a
puisé quelques-uns des matériaux de son Discours ; en un mol,
quels ont été, non pas, il faut renoncer à les énumérer, les pré­
décesseurs, mais bien les inspirateurs de Rousseau.
Ce n’est pas seulement, comme il le proclame, dans « le livre
de la nature », entendez du reste par là : dans son imagination,
mais c’est encore dans de vrais livres, que Rousseau a pris la
matière de son ouvrage. De ces livres, que nous allons citer, il a
lu les uns jadis, et s’en souvient à propos quand il écrit; les
péché originel, ont introduit dans le monde à peu près les mêmes maux et
les mêmes vices et Rousseau se rencontre donc avec l’Eglise pour leur faire la
guerre.
Sur les curieux rapprochements qu’il est permis de faire entre l ’auteur du
second Discours et ses prédécesseurs ecclésiastiques, on peut lire, outre la
thèse si solide de M. André Liclitenberger sur le S ocia lism e au d ix -h u itiè m e
siècle (1895), de piquants articles de M. Henri Joly dans le C orrespon d a n t
(1891) et quelques pages intéressantes de Duméril : Influence des jésuites
sur le mouvement des idées au dix-huitième siècle (M é m . de l’A ca d ém ie de
Dijon, 1874).

�288

L O U IS

DUCROS

autres, il les a feuilletés en vue de son Discours. Voici d’abord
les auteurs que Rousseau connaissait de longue date, qui étaient
ses auteurs préférés, et dont nous retrouverons tout naturelle­
ment certaines pages dans son travail. En première ligne, je
revois l ’inévitable Montaigne, avec

son chapitre singulier

(Essais, I, 30) sur ces « Cannibales », qui sont de si braves gens,
et envers qui nous sommes si injustes par la simple raison
« qu’ils ne portent point de hauts de chausses ». Comme il avait
déjà fait dans son premier Discours, Rousseau reprend, dans
son second, et développe à sa manière, c’est-à-dire avec sa
fiévreuse éloquence, la boutade de Montaigne sur « ces barbares
qui ont gardé dans leur pureté les lois naturelles ».
Mais Montaigne ne lui avait donné là qu’une simple indica­
tion ; Rousseau avait trouvé bien mieux dans son cher Télé­
maque, puisqu’il y avait trouvé le pays de ses

rêves, cette

Bétique fortunée où tous les biens étaient communs et les peu­
ples exempts de tous nos vices : « en voyant ces hommes,
Télémaque se réjouissait qu’il y eût encore au monde un peuple
qui, suivant la droite nature, fût si sage et si heureux tout ensem­
ble, et il disait : « Nous regardons les mœurs de ces peuples
comme une belle fable et il doit regarder les nôtres comme un
songe monstrueux. » J’aurai à parler abondamment de Télé­
maque à propos de l’Em ile; je me contenterai de dire ici que
Rousseau, si bien fait d’ailleurs pour goûter « l’esprit chimé­
rique » de Fénelon, n’avait eu, pour songer à la Bétique, qu’à se
rappeler le temps heureux des Charmeltes oû il se délectait à la
lecture de son auteur favori.
En même temps et sur la même ligne que Télémaque, Rous­
seau avait fait figurer jadis, dans son Verger des Charmettes,
Sethos; qu’est-ce que Sethos? un interminable et fort insipide
roman historique sur l’ancienne Egypte, écrit par Terrasson
en 1731 et dont le grand succès est bien une des meilleures
preuves qu’on puisse donner à la fois de la patience de nos aïeux
et de l’heureuse nouveauté de la Nouvelle-Héloïse. Rousseau a pu
se souvenir de ce bon peuple des Atlantes qui, au livre VIH,
faisait l’admiration de Sethos : « Ce pays sacré était un exemple

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

289

de l’innocence où se conservent quelques hommes, éloignés du
commerce des peuples pervertis par le luxe et l’ambition. Selhos
ajouta que leur nation lui rappelait l’âge d’or, non pas tel que
les hommes corrompus se le représentent, mais tel que l’amour
de la félicité publique en faisait souhaiter le retour à des hommes
sages » ; et Rousseau sera un de ces derniers. De tels passages
ont pu flotter dans la mémoire de Rousseau et l’encourager dans
sa guerre à la civilisation, d’autant plus que l’un de ces passages
(sur la Bétique) avait pour auteur un éminent archevêque et
l’autre (sur les Atlantes) un très savant professeur au Collège de
France, membre de l’Académie française ; mais comme je ne
vois que de vagues rapprochements à faire entre les romans de
Fénelon ou de Terrasson et le Discours sur l’inégalité, il faut
chercher ailleurs les sources où a dû puiser Rousseau pour com ­
poser son Discours. J’en signalerai avec certitude deux fort
différentes, dont la première est le cinquième livre de Lucrèce :
des deux parties dont se compose le Discours, la première et la
plus intéressante, ce que j ’appellerai : la divination, faute de
documents, de la vie humaine primitive, avait été déjà esquissée
par Lucrèce; quant à la seconde partie, celle qui contient plus
particulièrement les faits et les preuves, Rousseau en a pris les
éléments dans de curieux livres de voyages dont je parlerai
tout à l’heure.
On connaît la fresque grandiose où le génie fougueux de
Lucrèce a comme brossé à grands traits la vie misérable de nos
premiers parents : « ils habitaient les antres des montagnes, les
profondeurs des bois et cherchaient dans les broussailles un
abri pour leurs corps incultes contre les violentes atteintes du
vent et de la pluie... Vénus accouplait dans les bois de gros­
siers amants, unions toutes fortuites, formées par l’emportement
effréné de l ’homme ou par l’offre de glands et de fruits sau­
vages ». Il y avait là de quoi inspirer le poète qu’était Rousseau
et j ’imagine que c’est à la lecture de ces pages frémissantes que
son imagination a pris feu ; rivalisant alors avec ce génie auda­
cieux qu’il était capable, sinon d’égaler, du moins de commenter
dignement, il a, comme lui, et avec les mêmes couleurs que lui,

�290

L O U IS

DUCKOS

montré aux yeux la rudesse bestiale de nos premiers ancêtres :
car c’est là le véritable emprunt qu’il a fait à Lucrèce. Tandis
que tous les auteurs du dix-huitième siècle se complaisaient en
d’idylliques peintures d’un âge d’or invraisemblable, Rousseau,
qui avait su lire Lucrèce (il l’a cité mainte fois dans ses œuvres),
nous paraît plus près de la vérité, quand il décrit la rude exis­
tence de ces hommes des bois qui ont, les premiers, creusé de
leurs mains la dure écorce de notre planète. Mais il ne faudrait
pas dire, ou faire entendre, que Rousseau a pillé Lucrèce (1). Il
se sépare au contraire de Lucrèce parce que son but principal
étant de montrer combien l’état de société est inférieur à l’état
(1 ) Comme l’a fait Martha : L e poèm e de L u crè ce, 1873, p. 300. M. Jules
Lemaître dit dans son livre sur J .-J . Rousseau (p. 106) que Rousseau a fait
« à sa façon l’histoire de l ’humanité depuis les premiers âges, un peu comme
Lucrèce, au cinquième livre de son poème ou comme Buffon, dans la septième
Epoque de la Nature, mais avec, plus de développement et dans un tout autre
esprit ». M. Lemaître a noté avec justesse ce qui distingue Rousseau de
Lucrèce ; mais sa phrase pourrait faire croire que Rousseau, de même qu’il
s’est inspiré de Lucrèce, a pu s’inspirer des E p o qu es de la N a tu re , deBuffon,
et, en particulier, de la Septième Epoque. Or cela est matériellement impos­
sible, cette Epoque n’ayant paru qu’en 1778; et j ’ai montré d’ailleurs, plus
haut, qu’elle diffère du Discours de Rousseau jusqu’à en être la contradiction
peut-être préméditée.
Rousseau s’est sans doute souvenu de Buffon, mais c’est de l 'Histoire
n a tu re lle , que Buffon était, depuis 1749, entrain de publier. Précisément dans
son chapitre des « Variétés de TEspèce humaine », Buffon, qui est très loin
encore de la haute sagesse qui devait lui dicter ses E poqu es, s’exprime ainsi :
(et Rousseau ne dira pas mieux quatre ans plus tard dans son Discours) : « un
sauvage, absolument sauvage, serait un curieux spectacle pour un philosophe...
Peut-être s’il lui était donné d’en voir un, verrait-il clairement que la vertu
appartient à l’homme et que le vice n’a pris naissance que dans la société »,
C’est, on le voit, la thèse même de Rousseau, lequel n’a fait que systématiser,
et enflammer à la fois, de vagues idées qu’on trouvait alors dans bien des
livres, tant religieux que profanes. Dans ces livres, je ne citerai, parce qu’il
était alors, et q u ’il devait cire p o u r Rousseau, le plus important de tous, que
l ’E s p rit des lois, paru cinq ans avant le Discours sur l’inégalité. Au Chapitre III
du livre I, Montesquieu écrivait ces étranges paroles : « Sitôt que les hommes
sont en société, ils perdent le sentiment de leur faiblesse ; 1’ég a lilé , qui était
entre eux, cesse, et l ’état de gu erre co m m e n ce. » La réflexion, qu’inspire à
Sainte-Beuve ce singulier passage de Montesquieu, s’appliquant bien plus
encore à Rousseau, je la transcris ici : « Comme si la cupidité physique, le
besoin et la faim, ce sentiment aveugle que toute jeunesse a de sa force, et
aussi cette rage de domination qui est innée au cœur de l’homme, ne devaient
pas engendrer dès l ’a bord les rixes et les guerres ». ( Causeries du lundi,
VII, 67).

�JEAN-JACQUES HOUSSEAU

291

de nature, il maudit, on l’a vu, l’époque funeste où les hommes
s’unirent par des liens sociaux, celle époque que Lucrèce, au
contraire, nous vaille en si beaux termes : « les enfants, par
leurs douces caresses, domptèrent l’esprit farouche de leurs pères.
Alors firent entre eux amitié ceux dont les habitations se tou­
chaient ; ils cessèrent de s’insulter et ils se recommandèrent
mutuellement leurs enfants et leurs femmes 'de la voix el du
geste ; le plus grand nombre observa religieusement le traité,
autrement le genre humain eût péri tout entier ». C’est, on se le
rappelle, sur un tout autre ton que Rousseau enregistre les
premiers essais du groupement parmi les hommes ; et, seconde
différence qui découle de la première, tandis que Rousseau
s’applique à nous faire envier le bonheur et la santé robuste de
l’homme naturel, Lucrèce s’apitoye sur ces malheureux qui
« offrent aux dents cruelles des bêtes féroces une proie vivante
et remplissent de leurs gémissements les bois et les monta­
gnes ». On voit donc à quoi se bornent les emprunts, qui ne
sont d’ailleurs que probables, de Rousseau : c’est pour une
partie seulement de son tableau qu’il s’est peut-être inspiré de
Lucrèce, mais cela d’une façon générale et sans copier servile­
ment, comme on l’a encore dit, certains détails, tels que ces
chênes où Lucrèce mène les premiers humains pour les repaître
à la moisson des glands : on oublie qu’il y avait sans doute
aussi des chênes dans la forêt de Montmorency et je veux
rappeler par là que c’est cette forêt, où il composa son Discours,
qui fut en somme la grande inspiratrice de Rousseau ; c’est elle
qui a im prim é, à certains de ses plus heureux développements,
je ne sais quelle étrange et agreste poésie : on sent parfois
circuler entre les lignes l’air salubre des grands bois, avec la sève
qui monte dans les liges et la vie qui germe ou éclate brusque­
ment ; et parfois même, à travers les branches, il y a des
échappées soudaines sur le ciel bleu. Ce n’est pas parce qu’il a lu
tel ou tel auteur que Rousseau a pu écrire d’aussi belles pages :
« la source » où, pour les écrire, il a puisé, c’est tout simplement
la source de poésie qui était en lui. « En considérant l’homme tel
qu il a dù sortir des mains de la nature, je vois un animal moins

�292

LOUIS

DUCROS

fort que les autres, moins agile que les autres, mais, à tout
prendre, organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se
rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau,
trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni scs
repas... La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle et couverte
de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à
chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toute
espèce.. . » C’est en songeant sans doute à de telles pages, et à
d’autres semblables que j ’ai citées au cours de mon exposé, que
Brunetière a pu dire avec raison que « Rousseau nous a rendu
le sens oublié des choses primitives, qu’il a reculé les perspec­
tives de l’humanité, qu’il nous a donné enfin (et enseigné à
Chateaubriand en particulier) le sens de la diversité des époques
de l’histoire (1) ». Je ne puis, en tenant compte, bien entendu,
de toutes les différences de temps et de génie, m’empêcher de
penser à Rousseau quand je lis ces paroles que se fait dire sur
lui-même Loti, dans ses Fleurs d’ennui (p. 104) : « Ce qui est très
particulier chez vous, ce qui donne à vos livres cette étrangeté,
c’est l’indépendance avec laquelle vous paraissez vous dégager
de tout ce que trente siècles ont apporté à l’humanité pour en
revenir aux sentiments simples de l’homme primitif. »
On vient de voir comment s’y est pris Rousseau pour imaginer
la vie des premiers hommes. Mais cette partie, proprement
imaginative de son œuvre, il fallait, pour l’accréditer auprès du
lecteur et lui donner un air de vérité, la rattacher à quelques
réalités bien certaines, ou, tout au moins, bien certifiées par
des auteurs dignes de foi. Les mœurs des sauvages n’étant, aux
yeux des gens du xvm e siècle, qu’une simple survivance des
mœurs primitives, il était naturel que Rousseau cherchât, dans
les livres de voyages, des faits et des remarques à l’appui de
sa thèse. Les faits, invoqués par lui, sont un peu disséminés dans
le corps même de son Discours ; mais il les a groupés et détaillés
dans ses Notes. On va voir que la comparaison des textes
consultés par Rousseau avec le parti qu’il en a tiré fournit
(1) Brunetière : Evolution de la poésie lyrique, I, 58.

�J E A N -J A C Q U E S

293

HOUSSEAU

matière à de curieuses observations. Par exemple, son panégy­
rique de la vie sauvage était écrit d’avance, mais il s’est bien
gardé d’en parler, dans l’ouvrage de du Tertre ( Histoire générale
des Antilles, 1667, 4 vol.) qu’il invoque et cite uniquement pour
prouver l’adresse des sauvages. Or, du Tertre avait écrit (t. n,
p. 357) ce qui suit : « Les sauvages des Antilles sont les pins heu­
reux, les moins vicieux des hommes et les moins tourmentés de
maladies. Us sont tels que la nature les a produits, ils sont égaux ;
nul n’est plus riche ni plus pauvre que son compagnon; ils
bornent leurs désirs à ce qui leur est précisément nécessaire », —
et voilà presque toute la matière de la première partie du
Discours, laquelle aurait paru évidemment moins originale si
Rousseau avait cité du Tertre plus longuement. Dans la note 9,
parlant des relations des voyageurs, il dit qu’elles sont « pleines
d’exemples de la force et de la vigueur des sauvages ». Au reste,
ajoute-t-il, il « tire au hasard quelques exemples des premiers
livres qui lui tombent sous la main ». Les exemples qu’il cite
sont extraits d’un gros ouvrage de Pierre Kolbe (et non Kolben,
comme le portent toutes les éditions de Rousseau), sur les
Hottentots (1) ; mais ces exemples ont été si peu «. tirés au
hasard », que Rousseau a prudemment passé sous silence des
passages de Kolbe fort amusants, qui auraient éclairé et égayé
ses lecteurs,... mais contredit formellement sa thèse. Il a lu,
comme moi, mais il a négligé de citer les pages où Kolbe nous
parle « de l ’excessive malpropreté des Hottentots et de leur
puanteur » ; où il nous montre « leurs cheveux jamais peignés ;
il s’y amasse tant de poussière et de vilenies que, se collant à la
longue les uns aux autres, ils ressemblent à la toison d’un
mouton noir remplie de crottes ». Plus loin, l’auteur avertit que
« les dames, sur qui les dégoûtantes descriptions font une trop
vive impression, doivent sauter cet article » et l’article en ques(1) Description du Cap de Bonne-Espérance, où l ’on trouve tout ce qui
concerne l’histoire du pays, la religion, les mœurs et les usages des Hottentots
et l’établissement des Hollandais, tirés des Mémoires de M. Pierre Kolbe,
maître ès-arts, dressés pendant un séjour de dix années dans cette colonie
où il avait été envoyé pour faire des observations astronomiques et physiques,
3 vol. Amsterdam, 1743.
19

�294

LOUIS DUCROS

tion explique consciencieusement de quelle façon Hottentots
et Hollentotes dégustent les petites bêles qu’ils ont sur la tête et
tout ce qu’ils font enfin pour «-apaiser la faim où les jette leur
abominable « paresse ». Rousseau se contente de vanter, d’après
Kolbe, « l’agilité des Hottentots et leur extraordinaire légèreté à
la course » ; mais il se garde bien de nous dire par quelles pra­
tiques cruelles, s’il faut en croire Kolbe, les Hottentots rendent
leurs garçons si agiles.
Rousseau a feuilleté également la vaste collection, dirigée par
l’abbé Prévost et intitulée : Histoire générale des Vogages ; il cite
le tome III (publié en 1747) ; mais il se garde bien de nous dire
qu’on lit, dans ce tome, à l'encontre de sa théorie, que « les nègres
des côtes d’Afrique sont misérables, impudents et lâches..., et
lascifs et voleurs » ; et, quant à l’étonnante vigueur qu’il prête,
on s’en souvient, aux sauvages qui ne sont, selon lui, jamais
malades, elle est démentie dans ce même volume par l’énumé­
ration des affreuses maladies qui affligent les Mandingues, —
mais ce n’est pas là ce que Rousseau voulait démontrer. Au
début de son Discours, il écrit son mot fameux: « Commençons
par écarter les faits », voulant dire seulement par là que ce
n’est pas de vérités historiques qu’il va être question, mais de
simples raisonnements hypothétiques ; et on peut à la rigueur,
en l’interprétant ainsi, lui passer ce mot qu’on lui a si souvent
reproché. Mais, pendant qu’il se documentait pour fortifier ses
raisonnements, il s’est dit certainement, s’il ne l’a pas cette fois
écrit : « écartons les fa its... qui nous g ê n en t»; et en consé­
quence, il n’a retenu de ses lectures, je crois l’avoir démontré,
que ce qui cadrait avec son système. Je devais signaler le
procédé, sans lui en faire d’ailleurs un trop grand crime : il y a
tant d’historiens qui ne procèdent pas autrement.

Lus A d v e r s a ir e s
Rousseau, parlant dans ses Confessions, de son Discours sur
l’inégalité, dit qu’ il «n e trouva dans l’Europe que peu de lecteurs

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

295

qui l’entendissent et aucun de ceux-là qui voulût en parler » ;
c’est dire nettement que tous ceux qui en parlèrent n’y enten­
dirent rien. En tous cas Rousseau ne répondit, nous le verrons,
qu’à Charles Bonnet, peut-être parce que Bonnet était un homme
considérable ; (car, à lire la réponse de Rousseau, celui-là non
plus ne l’aurait guère com pris); tandis que ses autres adver­
saires, étant d’obscurs polémistes, ne valaient pas l’honneur
d’être réfutés.

Ceux d’entre eux qui ont signé leur critique

n’étaient, en effet, sauf Fréron, guère plus connus au

x v i i i 0 siècle

que de nos jours; mais la plupart, craignant sans doute d’attirer
sur leur tête quelqu’une de ces foudroyantes répliques que
Rousseau avait lancées naguère aux contradicteurs de son pre­
mier Discours, s’abritèrent prudemment sous l’anonymat. C’est
ainsi que Grimm, annonçant en mars 1756, une lettre à M. B.,
citoyen de Genève, par M***, citoyen de Paris, écrit que «les gens
d’esprit voient très bien les défauts du système de Rousseau;
mais ils n’ont pas envie de l ’attaquer. » Et il ajoute, ce qui
montre bien que les adversaires de Rousseau étaient négli­
geables ; « nos petits auteurs ne se lassent pas d’écrire des plati­
tudes ou des sottises contre lui. » Nous avons, du reste, sur le
genre de succès qu’obtint Rousseau,

et l’admiration mêlée

d’effroi, qu’il inspira à ses lecteurs, le très curieux témoignage
d’un contemporain. Garat, dans ses Mémoires sur la vie de
Suard (I, 164), s’exprime ainsi : « (les philosophes) enivrés de
tant d’espérances fondées sur les progrès de la raison, prophéti­
saient une Jérusalem de la philosophie qui aurait plus de mille
ans de durée. A ce moment, une voix inconnue s’élève, non du
fond des déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés
et de cette philosophie, où tant de lumières faisaient naître tant
d’espérances. Elle s’élève, tout se lait un instant pour l’écouler ;
et, au nom de la vérité qu’elle invoque, c’est une accusation
qu’elle intente, devant le genre humain, contre les lettres, la
science et la société elle-même. Ce n’est pas, comme on l’a dit,
le scandale qui fut général; c’est l’admiration et une sorte de
terreur qui furent universelles. » Je retrouve la même impression
sur Rousseau dans les « Œuvres du Philosophe bienfaisant » (du

�rw -

1

„ ii'vt. T k

296

L O U IS

DUCROS

ï

roi Stanislas). Il s’adresse à un auditeur supposé, Cléanle ; il

1

vient de combattre les idées du premier et du second Discours
de Rousseau : « pardonnez, Géante, ce trait de vivacité contre
un génie plus redoutable qu’on ne croit. .. Je me suis éloigné de
mon sujet en courant après le citoyen de Genève que je n’ose me
flaLter de ramener et de qui je crains, comme d’un Vésuve une
fois ouvert parmi nous, quelque nouvelle éruption plus dange­
reuse. »
Grimma dit vrai: les critiques du Discours sur l’inégalité, si l’on
excepte Charles Bonnet, n’ont guère dit que des « platitudes » (1).
Voici justement la Lettre annoncée par Grimrn, d’ un citoyen de
Paris (1756) ; l ’auteur admire les grands talents de Rousseau et
regrette qu’il n’en fasse pas un meilleur usage. Il prend contre
Rousseau, on ne sait pourquoi, la défense delà religion; suivent
quelques banalités platement écrites et c’est toute sa Lettre. Un
autre, M. J. N. T. Y. (Genève, 1755) trouve que le Discours est
très bien écrit, mais que tout de même, quoi qu’en dise Rous­
seau, la société a du bon. Une femme (c ’était Mme Belot, depuis
présidente de Meynières ; mais elle ne se nommait pas), trouvait
à dire des choses plus intéressantes. Par exemple, ceci : « par
qui l’homme aurait-il été civilisé, s’il n’était pas né pour l’être,
et, s’il est né pour l’être, comment ne le serait-il pas ? » El encore
ceci : « comment imaginer que M. Rousseau, né sauvage, serait
demeuré (avec la faculté de se perfectionner, qui est le propre de
l’homme d’après Rousseau) aussi stupide qu’un Caraïbe? » Et ce

iil

mot, qui est bien d’une femme : « un sauvage n’est-il donc pas en
état de faire la comparaison d’une vieille avec une jeune et
d’une femme bien faite avec une femme difforme? »
L’objection suivante méritait d’être faite à Rousseau : « cer­

f p - J
PiP
fe.’:;î'v' * «U
•
N t

"■

li:

tains peuples ne sont peut-être pas originairement des brutes;
des révolutions, qu’on ignore, ont pu les replonger dans la
(1) Barbier a dressé, en 1823, dans sa « Notice des principaux écrits relatifs
à la personne et aux ouvrages de J.-J. Rousseau », une liste (incomplète) des
écrits publiés, au xviip siècle, contre le Discours sur l’inégalité.
M. André Liehtenberger (dans son ouvrage déjà ciié) a ajouté (p. 136) un
certain nombre d’ouvrages à ceux qu’avait cités Barbier. Ces ouvrages sont la
plupart anonymes et (ceux du moins que j ’ai lus) fort insignifiants.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

297

barbarie. » Enfin c’est le bon sens qui parle par la bouche de la
Provinciale (c ’est le nom qu’a pris Mmo Belot), dans les lignes
suivantes : « M. Rousseau met toujours en parallèle les inconvé­
nients de la société avec les avantages de la vie sauvage ; il
faudrait aussi peser de bonne foi les inconvénients de la vie
sauvage et les avantages de la société. » A coup sûr un tel
« parallèle » était l’équité même et Rousseau le savait bien; mais
ce qu’il ne savait pas moins, c’est que, s’il avait voulu être équi­
table, il n’aurait pas écrit son Discours.
En mars 1756 Grimm annonce : L'homme moral opposé à
l’homme physique de M. R. ; l’opuscule avait ce sous-titre :
« Lettres philosophiques, où l’on réfute le déisme du jour. »
L ’auteur, qui se nomma plus tard, n’était autre qu’une vieille
connaissance de Rousseau, le P. Castel. Pas trop mal avisé, notre
jésuite a pressenti que « le principe de M. Rousseau est une
semence de révolte. » Il dit encore avec non moins de perspica­
cité ; « Un homme d’une imagination forte, qui n’a qu’un but et
qui y va toujours, est un homme à craindre. '&gt; Il l’interpelle et le
gourmande comme s’il lisait l’avenir : « vous semez dans notre
nation un levain d’aigreur qui est capable d’altérer noire carac­
tère naturellement sociable. » On se souvient que le bon Père
avait, lui, un caractère naturellement gai. Il n’a rien perdu de sa
gaîté, car rappelant le mot de Rousseau sur la noble liberté du
sauvage : « oui, dit-il, quand il pleut, il est libre de se mouiller. »
Le sauvage est doux et heureux, dit M. Rousseau: « que ne le
prend-on au mot? Qu’on le transporte au milieu des vrais sau­
vages, nu, libre, gai et content I »
Fréron, à son tour (1), essaie de tourner en ridicule (c’était sa
tactique ordinaire), « Rousseau l’animaliste », qui nous a donné
l’homme-bête, après que La Mettrie nous avait donné l’hommemachine. Classique et puriste, il lui reproche des expressions
basses et rampantes, telles que : « travailler à bâtons rompus » et
« battre les buissons. » Son style est, paraît-il, dur et raboteux.
— Il est plutôt un peu âpre et tendu, mais singulièrement vigou-

(1) Année

Littéraire,

1755, t. iv.

�298
reux. — Et Fréron

LOUIS DUCROS
11 e

manque pas de crier au plagiat ; Rousseau

n’a fait que mettre en paradoxe : Hobbes, Puffendorf, Burlamaqui
et surtout Locke. J’aurai à étudier de près, à l’occasion du
Contrat social, les emprunts que Rousseau a faits à tous ces
auteurs. Je me contenterai de dire ici que Rousseau s’accorde
avec Locke pour affirmer que « les lois municipales des pays ne
sont justes qu’autant qu’elles sont fondées sur les lois de
nature. » Mais si Locke, dans son Gouvernement civil, parle
« d’un accord par lequel on entre volontairement dans une
société », il ajoute aussitôt que « cet accord lui même est naturel
à l’homme. »
La critique la plus sérieuse fut celle de Philopolis (Charles
Bonnet) publiée dans le Mercure d’octobre 1755 (1). Charles Bon­
net, dont nous aurons l’occasion plus tard de parler plus longue­
ment, était un savant naturaliste genevois, membre correspon­
dant de l’Académie des Sciences de Paris et membre associé de
la Société Royale de Londres; sa science, sa piété, sa grande
fortune, l’estime de ses compatriotes faisaient de Bonnet un per­
sonnage considérable et tout cela donnait plus de poids à sa cri­
tique. Au reste, il rend justice aux grands talents de Rousseau,
il admire le coloris de son étrange tableau de la vie sauvage ; il
regrette seulement que l’auteur ait adopté des idées si opposées
au vrai et si peu propres à faire des heureux. Il ne discutera pas
toutes ces idées; il propose simplement à Rousseau d’appro­
fondir ce raisonnement bien simple qui lui paraît renfermer ce
qu’il y a de plus essentiel dans la question : si l’état de société
découle des facultés naturelles de l’homme, il est naturel à
l’homme. Celte perfectibilité, dans laquelle Rousseau fait consis­
ter le caractère qui distingue éternellement l’homme de la brute,
devait, du propre aveu de l’auteur, conduire l’homme au point
où nous le voyons aujourd’hui. Vouloir que cela ne fût point
serait vouloir que l’homme ne fût point homme. L ’aigle qui se
perd dans la nue, rampera-t-il dans la poussière, comme le ser
(1) Lettre au sujet du Discours de M. J.-J. Rousseau de Genève sur l’ori­
gine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, par Philopolis, citoyen
de Genève.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

299

pent?'— Bonnet était naturaliste. — Et il était aussi bon chré­
tien : L ’homme sauvage n’est point du lout l’homme que Dieu a
voulu faire; Dieu a fait des orangs-outangs, qui ne sont pas des
hommes ; et ainsi M. Rousseau déclame... contre Dieu. Au nom
du bon sens et de la Providence, prenons l’homme tel qu’il est ;
laissons aller le monde comme il va et soyons sûrs qu’il va aussi
bien qu’il pouvait aller ; s’il s’agissait de justifier la Providence,
Leibniz et Pope l’ont fait et leurs ouvrages font honneur à la rai­
son. Son unique but, dans cette Lettre, est de faire sentir à
l’auteur combien ses plaintes continuelles sont superflues et
déplacées.
Bonnet

veut manifestement

dégager la responsabilité de

Genève que Rousseau, par sa Dédicace, avait semblé associer à
ses paradoxes. Au reste, il n’oublie pas que Rousseau est un
compatriote qui peut, avec un meilleur emploi de son génie,
faire honneur à son pays; et il n’oublie pas non plus qu’il ne
fait pas bon fâcher M. Rousseau : « s’il m’était échappé quelque
chose qui pût déplaire à M. Rousseau, je le prie de me par­
donner. » J’ai dû insister sur cette Lettre de Bonnet, pour que
l’on comprît mieux la réplique, plus intéressante pour nous,
de Rousseau. Cette réplique, non datée, est intitulée : Lettre â
M. Philopolis. En voici la substance : L ’état de société est
naturel à l ’homme, dites-vous: la vieillesse aussi; supposons
qu’on ait trouvé le moyen d’accélérer la vieillesse et que les
sages

s’empressent d’en

user pour

secouer

les passions;

(ainsi ont fait les hommes, veut signifier Rousseau, en accélé­
rant la société). Selon moi, la société est naturelle à l’espèce
humaine comme la décrépitude à l’individu; il faut des arts,
des lois...? oui, comme des béquilles au vieillard. Toute la
différence est que l’état de vieillesse découle de la nature seule
de l’homme et que l’état de société découle de la nature du
genre humain, non pas immédiatement, comme vous le dites,
mais seulement, comme je l’ai prouvé (il n’a rien prouvé), à
l’aide de certaines circonstances extérieures (il n’a pas dit les­
quelles), qui pouvaient être ou n’être pas, ou du moins arriver
plus tôt ou plus tard. — Voilà bien des affaires : oui ou non,

�300

LOUIS DUCROS

l’homme est-il naturellement sociable ? Oui certes ; alors il
s’associe à ses semblables aussi naturellement et aussi fatale­
ment qu'il marche et parle. Quand cela? il est très facile de
répondre : il parle dès qu’il peut; il s’associe de même. Retarder
la naissance de la société, comme l’aurait voulu Rousseau,
l’homme ne le peid pas, puisqu’il ne peut rien contre sa nature;
et il ne le doit pas, puisque le seul crime, pour Rousseau, est de
contrarier la nature.
Habilement Rousseau s’esquive vers l’optimisme de Leibniz,
qu’il combat avec de bonnes raisons ; puis, s’attaquant à Philopolis : si tout est bien comme il est, tout était bien comme il
était avant qu’il y eût des gouvernements et des lois; il fut
donc au moins superflu de les établir ; et Jean-Jacques alors,
avec votre système, eût eu beau jeu contre Philopolis. Enfin, si
tout est bien comme il est, il est bon qu’il y ait des Saxons, des
Esquimaux et des Caraïbes qui se passent de notre police, des
Hottentots qui s’en moquent et un Genevois qui les approuve.
Leibniz lui-même conviendrait de ceci. — Rousseau manque
ici de probité dans la discussion. Les Hottentots, dit-il, n’ont
pas notre police. A coup sûr, mais ce n’est pas la question. Ontils une police ? Cela n’est pas douteux. Les récits de voyages,
et je parle de ceux dont il s’est servi pour son Discours, expo­
sent tous, sans exception, la police des sauvages dont ils décri­
vent la vie. — Voici la conclusion de Rousseau ; « Remarquez,
Monsieur, que, dans cette affaire, comme dans celle du premier
Discours, je suis toujours le monstre qui soutiens que l’homme
est naturellement bon et que mes adversaires sont toujours les
honnêtes gens

qui, à l’édification

publique,

s’efforcent de

prouver que la nature n’a fait que des scélérats. » A quoi il
n’est que trop aisé de répondre : personne ne l’a traité de
monstre; Bonnet a dit simplement qu’il

était « un esprit

chagrin », et cela, non pas du tout parce qu’il fait l’homme
naturellement bon, mais uniquement parce qu’il fait l’homme
civil irrémédiablement corrompu. Ses adversaires n’ont jamais
dit, non plus, que la nature n’avait fait que des scélérats, mais
qu’elle avait fait l’homme à la fois bon et mauvais, ce qui est
aussi incontestable que banal.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

301

On peut compter aussi, parmi les adversaires de Rousseau,
l’auteur du Mémoire qui fut couronné : le 18 août 1754 l’Aca­
démie des sciences et Belles-Lettres de Dijon tint son assemblée
publique pour la distribution des prix. M. Gelot, procureur du
Roi, lut un Rapport où il censurait les Discours qui n’avaient
pas été couronnés. Il démontre que l’inégalité des conditions est
nécessaire dans toute société, qu’elle est fondée sur la Loi
naturelle et que « l ’homme étant né pour la société, la néga­
tive de cette proposition serait une absurdité. » (Mercure de
France, février 1755). Cette dernière phrase visait, évidemment
le Discours de Rousseau. J’ai pu lire le Discours qui eut le
prix; il parut en 1754 sous ce titre: « Discours qui a remporté
le prix de l’Académie de Dijon par M. l’abbé Talbert, cha­
noine en l ’église illustre de Besançon. » Le chanoine s’accorde
avec Rousseau pour trouver que tout était parfait dans l’état
de nature, c’est-à-dire, pour lui, avant le péché. Depuis, le
désordre s’est introduit dans le monde et avec lui les inéga­
lités de rang, de fortune. Heureusement la religion a consacré
ce nouvel état de choses, et elle nous aide à en supporter les
imperfections inévitables. Et le bon chanoine termine ses
honnêtes platitudes par cette phrase latine : « Quæ sunt, a Deo
ordinata sunt. » Il n’y a qu’à répéter : Amen.
Avant de clore cette liste des adversaires de Rousseau, je ne
puis me tenir de citer ici une page, écrite deux ans avant le
Discours sur l’inégalité, et qui en est une très piquante et très
judicieuse réfutation anticipée. Cette page est de l ’un des plus
fermes esprits du dix-huitième siècle, de Turgot.

Dans une

lettre à Mmo de Graffigny, à propos des Leltres péruviennes de
cette dernière, Turgot s’exprime ainsi : « La distribution des
conditions est un article bien important et bien facile à justifier,
en montrant sa nécessité et son utilité : Sa nécessité, parce que
les hommes ne sont point nés égaux; parce que leurs forces,
leur esprit, leurs passions rompraient toujours entre eux l’équi­
libre momentané que les lois pourraient y mettre. — Que serait
la société sans cette inégalité des conditions? Chacun serait
réduit au nécessaire ou plutôt il y aurait beaucoup de gens qui

�LOUIS OUCROS

nen seraient pas assurés. On ne peut labourer sans avoir des
instruments et le moyen de vivre jusqu’à la récolte. Ceux
qui n’ont pas eu l’intelligence, ou l’occasion d’en acquérir,
n’ont pas le droit d’en priver celui qui les a mérités par son
travail. Si les paresseux et les ignorants dépouillaient les labo­
rieux et les habiles, Ions les travaux seraient découragés et la
misère serait générale. Il est plus juste, et plus utile pour tous,
que ceux qui ont manqué ou d’esprit ou de bonheur prêtent
leurs bras à ceux qui savent les employer, qui peuvent d’avance
leur donner un salaire et leur garantir une part dans les produits
futurs. Leur subsistance alors est assurée, mais leur dépendance
aussi. Il n’est pas injuste que celui qui a inventé un travail pro­
ductif, et qui a fourni à ses coopérateurs les aliments et les
outils nécessaires pour l’exécuter, qui n’a fait avec eux pour cela
que des contrats libres, se réserve la meilleure part, que, pour
prix de ses avances, il ait moins de peine et plus de loisir. Ce
loisir le met à portée de réfléchir davantage, d’augmenter encore
ses lumières; et ce qu’il peut économiser sur la part, équita­
blement meilleure, qu’il doit avoir dans les produits, accroît ses
capitaux et son pouvoir de faire d’autres entreprises (1). »

C o n c l u s io n

et

po rtée

du s e c o n d

D is c o u r s

Si Rousseau a pris la plume, [dit-il] dans la Préface de sa
deuxième Lettre à Borde, et ce qu’il dit à Borde il le répétera
sans cesse, c’est pour être utile à l’humanité; son but principal,
unique, c’est « le bonheur de l’humanité. » Dès lors on est en
droit de lui demander : qu’est-ce, à vos jreux, qui est utile
à l’humanité? en d’autres termes, que devons-nous faire pour
être heureux et quelle conclusion pratique devons-nous tirer de
votre Discours? Il ne sait pas; ou, du moins, il ne le sait pas
très bien au moment où il écrit son Discours : c’est que son
« système », quoi qu’il en ait dit plus tard, n’est pas encore
complètement arrêté dans son esprit, puisqu’il y manque une
(1) Œuvres de Targot (édit. Daire), 1844, t. ir, p. 785

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

303

conclusion nette et claire. Ce qu’il y a de plus clair, en effet,
clans ce Discours, c’est le sentiment qui le lui a inspiré, et,
puisque nous avons affaire à un orateur, nous pouvons être
sûrs que ce sentiment se trahira en lui dictant, comme on dit, le
mot de la fin. Or ce mot, quel est-il? C’est qu’il est « mani­
festement contre la loi de nature qu’une poignée de gens regorge*
de superflu, tandis que la multitude affamée manque du néces­
saire. » Et très manifestement aussi, c’est là une protestation
très vibrante contre la société, telle qu’elle existe : mais est-ce à
dire que nous devions « détruire les sociétés, anéantir le tien et
le mien et retourner vivre avec les ours? » C’est Rousseau
lui-même qui tire cette conséquence, mais c’est pour la repousser
dédaigneusement; « il aime autant, dit-il, la prévenir que de
laisser à ses adversaires la honte de la tirer. » Le malheur est
qu'il la formule mieux qu’il ne la détruit; car, si ce n’est pas là
ce qui découle de ses principes, qu’il nous dise alors ce qu’il en
conclut lui-même. Il s’en lire (note 9) par une prosopopée parfai­
tement inintelligible : « O vous, à qui la voix céleste ne s’est
point fait entendre, et qui ne reconnaissez, pour votre espèce,
d’autre destination que d’achever en paix cette courte vie,
reprenez votre antique innocence; allez dans les bois perdre la
vue et la mémoire de vos contemporains. Quant aux hommes
semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours
l’originelle simplicité; ceux, en un mot, qui sont convaincus que
la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au
bonheur des célestes intelligences; tous ceux-là.... respecteront
les liens des sociétés dont ils sont membres, obéiront scrupu­
leusement aux lois... »
De ces deux catégories d’hommes, je reviendrai tout à l’heure
sur la première; la seconde comprenant tous ceux à qui les pas­
sions ont fait perdre leur originaire simplicité, c’est-à-dire, à peu
près tout le monde, on peut dire que Rousseau conseille à
l’immense majorité des hommes de continuer à vivre parmi
leurs semblables, sauf à y vivre en braves gens; et l’on peut
trouver qu’une conclusion aussi honnête répond peu aux pré­
misses révolutionnaires du Discours.

�304

LOUIS DUCROS

Je sais bien que dans le Discours Rousseau a très fort vanté
« un période de développement des facultés humaines qui,
tenant le milieu entre l’indolence de l’état prim itif et la pétu­
lante activité de notre amour-propre, dut être l’époque la plus
heureuse et la plus durable. Ce fut là la jeunesse du monde »,
"laquelle, ajoute-t-il, subsiste encore chez les sauvages. Mais
Rousseau ne prétend pas du tout nous « rajeunir » jusqu’à
faire de nous des sauvages et son Discours se termine donc sur
un regret... d’avoir perdu notre jeunesse, et sur une résignation
mélancolique, mais fort raisonnable, aux lois de la société. Ce
n’est donc pas seulement à un résultat modeste, c’est à un
résultat négatif qu’ont abouti tant d’efforts de dialectique et tant
de beaux cris d’éloquence.
Rousseau ne devait pas s’en tenir à cette résignation et, pour
ainsi dire, à cette abnégation de l’homme naturel. Il va peu à peu,
en s’inspirant de ses goûts pour les plaisirs champêtres, pour la
simplicité des mœurs et la calme existence des gens de la cam­
pagne, préciser son idéal de vie heureuse; et cet idéal, il le
présentera comme la conclusion logique (ce qu’il pouvait sou­
tenir) et depuis longtemps arrêtée dans son esprit (ce que je ne
crois pas exact), à la fois de son Discours sur l’inégalité et de
ses grands principes sur la nature et la société. Il peut dès lors
se vanter d’avoir « un système » que nous allons, non pas
définir, il ne l’a jamais formellement défini lui-même, mais,
pour ainsi dire, montrer en action : car il l’a fait pratiquer par
les personnages de sa Nouvelle-Héloïse et, particulièrement, par
Volmar et Julie. Sans empiéter sur l’étude que je dois faire plus
tard de ce roman, il me paraît opportun d’indiquer ici comment
celte œuvre de Rousseau se rattache très directement au Dis­
cours sur l’inégalité, puisqu’elle en est, à mon sens, le couron­
nement. Je crois qne l’idée du personnage de Volmar flottait
vaguement dans l’esprit de Rousseau dès son second Discours;
elle prit corps dans la Nouvelle-Héloïse et l’apparition de Volmar
va dès lors donner un sens au passage de Rousseau que je viens
de citer. Ce passage était pour nous une énigme : c’est que Rous­
seau, quand il l'écrivait, ne faisait encore qu’entrevoir un de

�ces êtres chimériques qui, sans forme bien définie, hantaient si
souvent sa rêveuse imagination. Qu’on me permette de citer le
passage dont je n’ai donné plus haut qu’un court fragment :
« O vous à qui la voix céleste ne s’est point fait entendre, et qui
ne reconnaissez pour votre espèce d’autre destination que
d’achever en paix cette courte vie ; vous qui pouvez laisser au
milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets ;
reprenez, puisqu’il dépend de vous, votre antique et première
innocence ; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des
crimes de vos contemporains et ne craignez point d’avilir votre
espèce en renonçant à ses lumières pour renoncera ses vices. » —
Volmar sera précisément cet homme « à qui la voix céleste ne
s’est point fait entendre », puisqu’il est athée ; et il ira vivre loin
des villes, au milieu des champs et des bois. Mais c’est surtout
Julie qui sera la conclusion attendue et, cette fois, pleine et
entière, du Discours sur l’inégalité.
Si l’homme est malheureux — parce qu’il y devient vicieux, —
dans la vie de société ; et s’il ne peut, d’autre part, revenir à
l’état de nature, c’est-à-dire à l’état d’innocence qui est à jamais
perdu, car on ne redevient pas, de sociable « naturel », pas plus
que de vieux on ne redevient jeune ; n’y a-t-il plus, pour nous,
d’autre ressource, comme nous le conseillait finalement le Dis­

P
w

cours, que de nous accommoder, tant bien que mal, de nos
souffrances et de nos vices? Rousseau a trouvé mieux, et ce qu’il
faut faire (ce que nous demandions vainement au Discours),
c’est la vie tout entière de Julie qui va nous l’apprendre : Julie
n’est plus innocente, mais elle est devenue vertueuse ; l’humanité
peut faire comme elle et, pour mieux l’imiter, il faut qu’elle
renonce, comme Julie, au séjour des villes ; car le retour à la
terre prépare le retour à la vertu et, par la vertu, nous rend le
bonheur. Par là, nous ne revenons pas, c’est impossible, au pur
état de nature, mais nous nous en rapprochons le plus qu’il est
possible aux civilisés que nous sommes ; et nous n’arrivons pas
davantage à reconquérir l’innocence première; mais ce que
nous conquérons est bien supérieur à l’innocence même, à cette
innocence dont les premiers hommes n’avaient pas même

mm

�306

LOUIS DUCROS

conscience et qui ne leur coûtait pas le moindre effort. Au
contraire, la vertu après la jante, c’est là ce qui est méritoire,
parce que c’est là ce qui ne se conquiert pas sans effort et sans
lutte; aussi la récompense est-elle au bout et c’est le bonheur
dans la paix des passions. Voulez-vous assurer ce bonheur?
ajoutez-y la paix des champs. « Le travail de la campagne
rappelle au cœur l’âge d’or. Qu’on regarde les prés couverts de
gens qui fanent et chantent, les troupeaux épars; insensiblement
on se sent attendrir ; c’est la voix de la nature qui amollit nos
cœurs farouches... Autour de Julie, tout vit dans la plus grande
familiarité, tout le monde est égal, parce que les dames sont
sans airs et les paysannes décentes; la douce égalité qui règne
ici rétablit Yordre de la nature. » ( Nouv. Hèl. Partie V. Lettre 8).
Quant à Julie elle-même, « le ciel semble l’avoir donnée à la
la terre — et Rousseau l’a donnée au monde — pour montrer
(à la fois) Yexcellence dont une âme humaine est susceptible et
le bonheur dont elle peut jouir. Ce bonheur, on ne l’acquiert
qu’en faisant tout le contraire de ce qu’on fait dans les pays
civilisés : « S’il fallait dire avec précision ce qu’on fait dans cette
maison pour être heureux, je croirais avoir répondu en disant :
on y sait vivre ; non dans le sens qu’on donne en France à ce
mot, qui est d’avoir avec autrui certaines manières établies par
le monde ; mais de la vie de l’homme et pour laquelle il est né. »
(Partie V, Lettre 2). Rousseau, quand il écrivait ces lignes avait
réussi à préciser son rêve de vie heureuse ; il en avait, pour
ainsi dire, trouvé la formule, comme il fallait s’y attendre, en la
cherchant dans son cœur et en l’incarnant dans une femme.
Laissons, pour le moment, cette femme que nous étudierons
de plus près avec le roman auquel son nom est attaché, et inter­
rogeons encore une fois le cœur de Rousseau. Je disais tantôt que
la conclusion du second Discours, c’était la Nouvelle-Héloise ;
mais ce n’est là, après tout, qu’une conclusion fictive ; en voici
donc une qui est bien vivante et même dramatique, car cette
conclusion, c’est la propre vie de Rousseau, celle du moins qu’il
s’efforce de vivre de plus en plus, depuis sa réforme morale. Lui
aussi il a été, et bien plus que le commun des hommes, corrompu

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

307

et gâté par la société ; mais il s’est amendé depuis, et de la lange
où il était tombé, il remonte tous les jours un peu plus vers
la lumière, parce que chaque jour il se ressaisit davantage dans
sa bonté native. Et ainsi toutes ses fautes, dont la société d’ailleurs
était surtout responsable, il les a effacées par son retour à sa
première nature-, et, s’il n’est plus innocent, comme le furent les
premiers hommes, il est du moins vertueux ; car il vit, au
moment où il compose, loin des villes corruptrices, et l’enthou­
siasme qu’il ressent pour la vertu, son amour de l’humanité, lui
sont de sûrs garants de sa moralité actuelle. Qu’on ne lui dise
donc pas que son système est faux ou chimérique : la preuve
qu’il n’est pas chimérique, c’est qu’il le v it; et la preuve qu’il
n’est pas faux, c’est qu’en le vivant, il se sent heureux. Désormais
donc il n’éprouvera aucune honte à raconter sa vie passée ; et, au
contraire, il prendra plaisir à s’en glorifier. L ’aveu naïf, cynique
même, de ces turpitudes, dont il est maintenant si bien guéri,
fera éclater aux yeux de tous le mérite qu’il a eu, étant parti de
si bas, d’être parvenu au faîte où il est monté. Il me semble que
nous comprenons mieux ainsi la franchise effrénée et comme
dévergondée qui s’étalera un jour dans les Confessions. Que cette
étrange façon de se confesser (et aussi de s’absoudre par sa
confession même) soit, pour Rousseau, une nouvelle occasion de
s’enorgueillir, c’est ce qu’il est inutile de relever ; mais ce qu’il ne
faut pas perdre de vue, c’est que, dans ses plus grandes jactances,
il est sincère avec lui-même. Or, c’est cette sincérité, je veux
dire : c’est la conviction profonde qu’il est, maintenant qu’il s’est
retrouvé, supérieur à l'homme qu’il fut jadis, et supérieur aussi
immensément aux autres hommes, c’est cela même qui fait sa
force, soulienL et réchauffe son éloquence.
On voit dès lors pourquoi son fameux système, il le proclame
si haut et le défend avec tant d’àpreté contre les objections et les
ironies de ses adversaires : ce n’est pas seulement parce que ce
système est la preuve péremptoire (pour lui), qu’il est bon logi­
cien et qu’il a su échapper à toutes ces contradictions qu’on lui
reproche sans cesse et de tous côtés ; mais c’est encore parce que
ce système se confond avec sa vie. Le dit système n’était pas

�308

LOUIS DUCROS

définitivement arrêté, quoiqu’il l’ait prétendu plus tard, dès son
premier, ni même dès son second Discours ; il s'est fait et est
devenu, en même temps que lui devenait, ou tout au moins s'effor­
cait sérieusement de devenir autre et meilleur ; il l’a perfec­
tionné en travaillant à se perfectionner; mais du jour où il
l’a supposé — c’est-à-dire où il s’est senti — parfait, il y a cru
comme à lui-même, et l’on sait s’il avait foi en lui! (1)
Mais il y a de ce Discours une conclusion autrement impor­
tante que celle qu’a imaginée Rousseau : c’est celle qu’en a tirée la
postérité. A la suite de ce petit écrit, qui n’a que cent pages, deux
idées sont entrées dans le monde et y ont eu une fortune inouïe.
La première, qui prêtait surtout, on n’allait le voir que trop, au
développement littéraire, c’était l’idée que l’état de nature est
bien supérieur à l’état civilisé. Sans doute cette idée avait déjà été
énoncée par d’autres que par Rousseau et j ’ai dit par qui, dans
les pages précédentes ; mais elle n’avait jamais été exprimée, ou
plutôt proclamée, avec une aussi retentissante éloquence, ni
démontrée avec un tel renfort de faits et de déductions. Et désor­
mais vont foissonner dans notre littérature les dissertations
et surtout les romans, où l’on s’attendrira sur l’innocence et
la félicité des hommes de la nature. Ce triomphe de l’homme
sauvage durera sans interruption chez nous (pour ne pas parler
des littératures étrangères en proie à la même manie), jusqu’à
l’homme de génie qui écrira les Natchez, après avoir dépeint dans
VEssai sur les Révolutions, son admirable « Nuit chez les sau­
vages de l’Amérique », et après avoir évoqué, dans celte Nuit, « le
sublime Discours sur l’inégalité ». Que celte idée (de la supério­
rité de l’état de nature) n’ait jamais été complètement aban(1) Rousseau restera-t-il fidèle à ce système dans la suite de ses œuvres ?
C’est une question très controversée et que je dois donc réserver pour
le moment où j ’aborderai les écrits de Rousseau qu’on prétend contraires aux
principes des deux Discours. .le m’efforce de suivre la pensée de Rousseau à
mesure qu’il l’exprime : si parfois, comme je l’ai fait tantôt, j ’empiète sur
l’avenir, c'est seulement pour faire pressentir, comme ici, l’aboutissement d'un
principe qui, sans cette vue rapide jetée sur une œuvre postérieure, semble­
rait ne mener à rien. Les concordances, ou les dissonances, entre ce « système «
— plus senti encore que formulé — et les œuvres de Rousseau qui vont venir
nous apparaîtront au fur et à mesure que nous étudierons ces œuvres.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

309

donnée depuis lors, il suffira sans doute, pour le prouver, de
rappeler ce passage de Tolsloï, un disciple attardé de JeanJacques : «N ou s cherchons notre idéal devant nous, tandis qu’il
se trouve en réalité derrière nous. Ce n’est pas au développement
de l’homme qu’il faut recourir pour réaliser cet idéal d’harmonie
que nous portons en nous ; car ce développement est plutôt
un obstacle à la réalisation de notre idéal. » Même la question de
savoir si les sauvages sont plus heureux que nous est encore
à celte heure une question ouverte, puisque j ’en retrouve la
discussion dans le bel ouvrage de M. Durkheim (la Division du
Travail, p. 265). Oserai-je dire que cette question me paraît
oiseuse ? puisque nous ne pouvons plus vivre à l’état de nature,
parce qu’il y a trop longtemps que nous en avons perdu l’habi­
tude, comme le disait, avec son spirituel bon sens, Voltaire
à Rousseau, ne regrettons pas, à supposer qu’elle soit regrettable,
la vie sauvage et, faute de forêts à défricher, résignons-nous
à cultiver nos jardins.
La seconde idée, non, sans doute, et pas plus que la première,
inventée, mais lancée dans le monde, toute vibrante et frémis­
sante des fureurs de sa colère et de ses rancunes, par l’auteur
du second Discours, c’est l’idée que les hommes sont égaux.
Cette idée devait avoir, on le sait de reste, une portée incalcu­
lable. S’il est vrai que le fond du socialisme, c’est l’idée d’éga­
lité, comme l ’affirme l’éminent auteur du « Socialisme, en 1907 »,
alors le premier et le plus authentique ancêtre du socialisme,
c’est bien Jean-Jacques Rousseau. Veut-on voir jusqu’à quel
point le socialisme, même contemporain, peut se réclamer de
Rousseau, qu’on lise ces lignes de M. Faguet : « Il n’est pas
douteux que le progrès et la civilisation n’aient été les résul­
tats de la lutte pour la vie et pour le bien-être. — Précisé­
ment, répond le socialiste, c’est la civilisation

qui a tort,

c’est la civilisation qui est un leurre, une duperie et une illu­
sion. A cette civilisation l ’humanité sacrifie son sang, sacrifie
la vie de milliers d’êtres, et elle n’en est pas plus heureuse pour
cela. C’est à un état, sinon primitif, car on n’en sait rien, mais
c’est à un état inverse de cette fameuse civilisation, c’est à un

�LOUIS DUCROS

état auquel la civilisation, depuis des milliers d’années tourne
le dos, qu’il faut revenir ; entendons, à un état, où les faux
biens, richesses, honneurs, gloire, c’est-à-dire toutes les inéga­
lités soient complètement et profondément méprisées. Voilà
l’essence du socialisme. » (Le Socialisme en 1907, p. 316).
J’ajoute, et le lecteur a sans doute déjà ajouté : voilà l’essence
même et presque les expressions du Discours sur l’inégalité (1).
Quelle a été, du Discours sur l’inégalité aux doctrines socia­
listes, la succession des idées, c’est un sujet infini, et que je ne
puis songer à traiter ici; ce que j ’ai à en dire trouvera sa place
ailleurs quand j ’essaierai, à propos du Contrat social, de déter­
miner, si possible, l’influence politique de Rousseau. Je vou­
drais seulement, avant de quitter le Discours sur l’inégalité,
indiquer combien Rousseau, dès ce Discours, s’éloigne des phi­
losophes et les devance dans ses revendications. Ces inégalités
sociales, dont il se plaint si amèrement dans son Discours, les
philosophes ne voulaient que les rendre moins choquantes et
moins oppressives. Ils demandaient, par exemple, non la sup­
pression des privilèges, mais qu’on ne donnât pas aux privi­
légiés toutes les places et tous les honneurs ; en un mot, ils ne
prétendaient pas abolir les inégalités, parce que c’était abolir la
société, et que de celte société ils ne prétendaient que corriger
les abus. C’est contre ces inégalités même que s’insurge Rous­
seau : car enfin pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres, et de
quel droit les riches tiennent-ils donc leurs richesses? du droit
de propriété? mais c’est le droit des « imposteurs». La propriété,
pas plus que la société, n’est conforme à la loi de nature. Vous
n’en voulez, semblait-il dire aux philosophes, qu’aux abus de la
société : mais ne voyez-vous pas que la société elle-même est un
abus, et le plus grand de tous, puisqu’il est la source de tous les
autres? Je sais bien que Rousseau défendra, en d’autres écrits,
(1) Je lis dans le Petit Provençal du 24 avril 1908,
teur Flaissières, sénateur des Bouches-du-Rhône,
extraite du Discours sur l’inégalité : « Nous (les
d’accord (avec les radicaux-socialistes) sur ce fait
actuelle n’est pas conforme à la loi de nature qui
l'homme. »

sous la signature du doc­
cette phrase qn’on dirait
socialistes) nous sommes
principal, que la société
a fait l’homme l’égal de

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

311

ce droit de propriété, qu’il s’efforcera même de l’inculquer à
Emile ; mais le cri est jeté, et c’est bien, j ’emprunte ce mot à une
lettre de lui, contemporaine du second Discours, c’est bien « le
cri des opprimés » : Vous oubliez que tes fruits sont à tous et que
la terre n'est à personne ! C’est là, jusqu’à l’époque de Rousseau,
une des paroles les plus graves qui aient été dites ; et c’est, contre
l’ordre de choses établi, la plus redoutable menace qui ait été
proférée par une bouche humaine. Je m’exprime mal sans doute,
car cette parole n’a pas été proférée, elle a été écrite : mais, à la
lire,

encore aujourd’hui, il semble vraiment que le papier

prenne une voix ; on croit entendre la strophe révolutionnaire,
les derniers accents surtout que je viens de citer et qui sonnent
comme un refrain de guerre : et, en effet, cette protestation
vibrante contre « les usurpateurs de la terre » sera, à travers
les âges, l’émouvant, l’éternel refrain du pauvre.

�312

LOUIS DUCIIOS

CHAPITRE X
UN VOYAGE A GENÈVE (1754)

Le succès du Devin du Village avait un peu augmenté les
ressources de Rousseau : aux 100 louis que lui avaient rapportés
les représentations de cette pièce si l’on ajoute 50 louis donnés
par Mmc de Pompadour, 50 autres qu’il avait tirés de sou opéra
et 500 enfin qu’il avait reçus de son éditeur, cela lui faisait une
somme de 700 louis, laquelle, ajoutée à ses appointements de
secrétaire, allait le mettre en état de subsister plusieurs années
et, en attendant, de faire un voyage en Suisse. Je crois voir à
ce voyage deux mobiles : l’un, qu’il a confié à son ami, le pasteur
Perdriau (lettre du 28 novembre 1754) et qui était l’espoir
d’obtenir du Conseil et de la République de Genève la permis­
sion de leur dédier son Discours sur l’inégalité ; et l’autre
mobile, qu’il n’a dit à personne, mais qu’il est permis de deviner,
c’était d’aller montrer à ses compatriotes l’illustre auteur du
Devin du Village. Son ami Gauffecourt devant faire un voyage
à Genève, il partit avec lui le 1er juin 1754 et emmena Thérèse,
dont les soins lui étaient devenus nécessaires.
Chemin faisant, il a sa première désillusion sur l’amitié, et
nous, notre première défiance à l’égard de Thérèse. Gauffecourt
aurait obsédé de ses propos amoureux, voire obscènes, la
Bibliographie : Confessions, P. 11, L. V III. — Snyous : Le XVI I I e siècle à
l'étranger. — Bosscha : Lettres inéd. de Rousseau à M. M. Rey, Didot, 18.18.
— Eug. Ritter : Elrennes chrétiennes, 1881. — Edouard Rod : L ’affaire J. J.
Rousseau, Perrin, 1906. — Annales J. J. Rousseau, t. n.

�313

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pauvre Thérèse. Or nous savons un peu qui est Thérèse : de
l’aveu de Rousseau, elle n’est plus alors « ni belle ni jeune » ;
et, au point de vue intellectuel, c’est une

oie.

Quant à

Gauffecourt, il a plus de soixante ans, il est podagre ; et, d’autre
part, il quitte Paris, où il est reçu familièrement dans la
meilleure société. Et c’est cet homme — dont Rousseau, avant
ce voyage, nous a fait un éloge enthousiaste — , qui aurait
essayé de séduire une femme qui s’appelait Thérèse et qui
d’ailleurs, c’est le jo li mot qu’emploie Jean-Jacques, « appar­
tenait à son ami ». Y a-t-il à cette trahison la moindre vrai­
semblance ? Ce qui me paraît vraisem blable, c’est ceci :
Thérèse, quoique très sotte, ne manque pas d’une certaine
rouerie. Il est très possible que Gauffecourt, très galant avec
les femmes, ainsi nous le peint Mlle d’Ette, ait dit quelques mots
un peu lestes, peut-être simplement des fadeurs sans consé­
quence ; et celle bête de Thérèse, qui ne sait pas que ces propos
galants ne signifient rien du tout, étant, au dix-huitième siècle,
monnaie courante et, pour ainsi dire, politesse obligée envers
les femmes, s’en sera d’abord choquée et les aura répétés à
Rousseau; puis, voyant l’effet produit par ses discours, elle a
voulu se rendre intéressante, montrer à son amant qu’elle avait
fait impression sur un homme du monde tel que Gauffecourt ;
et comme Rousseau (c’est dans son caractère), a dû prendre
feu dès ses premiers mots, elle a brodé tout ce qu’elle a voulu :
Gauffecourt lui a offert sa bourse, il s’obstinait à lui lire un
livre abominable plein de « figures infâmes »; et Rousseau, qui
juge Thérèse trop bornée pour inventer la moindre histoire, a
cru, sans hésiter, et nous a raconté, sans broncher, toutes ces
billevesées. Mais il se garde bien d’avoir avec le séducteur la
moindre explication : il ne faut pas, c’est toujours lui qui parle
« exposer T h é rè se »! et à Lyon il se débarrasse enfin de ce
« bouc ». Fiez-vous après cela aux meilleurs amis ! « douce et
sainte illusion de l’amitié 1 c’est Gauffecourt qui leva le premier
ton voile à mes yeux. » Heureusement il lui restait — il lui
restera toujours — Thérèse et nous allons la retrouver entre
Rousseau et ses amis en des circonstances plus graves ; mais

�Il 1 1

•il
314

LOUIS DUCROS

l’anecdote de Gauffremont méritait d’être contée — et commen­
tée — 'à cause de ce qui va se passer bientôt à la Chevrette.
A Lyon, Rousseau prit sa route par la Savoie; il voulait
revoir sa chère maman, ce qui l’honore, et, sans doute aussi,
ce qui est une fierté bien légitime, il désirait lui raconter com­
ment le et petit », parti des Charmettes, avait fait son chemin
dans le monde. Hélas ! il la trouva, c’est son mot, dans le plus
triste « avilissement ». Était-ce là cette Mme de Warens si élé­
gante à qui le curé de Pontverre l’avait adressé jadis? il ne la
reconnaissait plus, tant elle était déchue. Ému de pitié, il tenta,
nous assure-t-il, de l’emmener avec lui ; mais Mrae de Warens
refusa de le suivre. Si le fait est vrai, Mmc de Warens n’eut
pas tort : qu’aurait-elle fait dans la maison de Thérèse Le
Vasseur? et qu’aurait-il fait lui-même au milieu de ces deux
femmes si différentes d’éducation, une grande dame et une
lingère ? mais surtout

se figure-t-on Rousseau faisant son

entrée dans la pudibonde Genève, escorté de deux femmes, dont
aucune n’était sa femme? Il se contenta, en définitive, de donner
quelque argent à celle qui lui avait tant donné. Mme de Warens
devait mourir dans la misère et, j ’en ai bien peur, dans l’abjec­
tion, le 30 juillet 1762. A cette date, Rousseau, décrété de prise
de corps par le Parlement de Paris, quittait Montmorency et
allait se réfugier en Suisse ; fin septembre il ignore encore sa
mort ; il ne l ’apprend par Conzié que le 5 octobre 1762. Il en
parle dans ses Confessions, et, à ce propos, il voit « son âme
douce et bienfaisante dans le séjour des bons, auprès des
Fénelon, des Bernex et des Catinat », société bien inattendue
pour la pauvre pécheresse qu’avait été ici bas Mme de Warens.
Ce qui est plus touchant que cette oraison funèbre, c’est que les
dernières lignes que Rousseau devait écrire sont consacrées à sa
bienfaitrice. Qui ne se rappelle le gracieux début de la dixième
Rêverie : « Aujourd’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisé­
ment cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de
Warens. Elle avait 28 ans alors, étant née avec le siècle ; je n’en
avais pas encore 17... » A ce mélancolique souvenir Rousseau
s’attendrit ; il revoit « la maison isolée au penchant d’un vallon »,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

qu’on appelait d’un nom si doux : les

Charmetles. Temps

heureux, le plus heureux de savie, et que troublait seule la
crainte qu’il ne pût durer bien longtemps : car la gêne était déjà
dans la maison; mais Rousseau prenait alors la résolution
virile de se mettre vile en état « de rendre un jour à la meilleure
des femmes l’assistance qu’il en avait reçue... » La Rêverie de

R*

Rousseau s’arrête ici : la plume lui est tombée des mains avant
qu’il ait pu raconter ce qu’il avait fait pour s’acquitter de sa
dette : sa dernière phrase a donc été, et cela est fort bien ainsi,
pour louer une femme qui lui avait rendu sans doute de bons et
de mauvais services, mais qui, en fin de compte, par son hospi­
talité généreuse et par les loisirs studieux qu’elle lui avait assurés
aux Charmettes, avait contribué plus que personne à faire de
lui un grand écrivain.
Rousseau, ayant pris congé de Mme de Warens à Chambéry,
continua sa route vers Genève. On se rappelle comment il avait
jadis quitté cette ville ; en apprenti qui se sauve de chez son
maître ; il y rentrait maintenant en auteur célèbre et en triom ­
phateur. Ses concitoyens lui firent fêle : il fut, dit-il, « caressé par
tous les états », et il dit vrai. Une lettre d’un contemporain,
datée de l ’automne de 1754, nous apprend que « tout Genève
l’a vu (Rousseau), depuis le sceptre (les magistrats qui portent
le bâton syndical) jusqu’à la houlette » (pastorale) (1). Il renoua
à Genève d’anciennes connaissances, en lit de nouvelles ; mais
ces amis genevois, nous attendrons pour faire connaissance
nous-même avec eux, qu’ils entrent en scène après la condam­
nation de VEmile. De tous les amusements que lui offrirent ses
concitoyens, celui qu’il goûta le plus ce fut une promenade sur
le lac, qu’il fit en bateau avec De Luc le père, un horloger lettré,
ses deux fils, sa bru et Thérèse. « Nous mîmes, disent les
Confessions, sept jours (lisez six) à cette tournée, par le plus
beau temps du monde. J’en gardai le v if souvenir des sites qui
m’avaient frappé à l’autre extrémité du lac et dont je fis la
description quelques années après dans la Nouvelle-Héloïse. »

(1) Eug. Ritter : Etrennes chrétiennes, 1884.

Ï&gt;!;1

sliï ftî

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

317

citoyen ayant été conduit en France dès son bas âge, y avait été
élevé dans la religion catholique romaine et l’avait professée
pendant plusieurs années ; que, dès qu'il a été éclairé et reconnu
ses erreurs, il n’en a plus continué les actes ; qu’au contraire
il a dès lors fréquenté assidûment (I) les assemblées (protestantes)
de dévotion à l’hôtel de M. l’ambassadeur de Hollande à Paris...
a demandé à ne pas comparaître céans ; sur quoi étant opiné, on
a représenté que le sieur Rousseau est actuellement atteint d’une
maladie très dangereuse (qui ne l’empêchera pas d’aller excursionner sur le lac) ; que d’ailleurs il est d’un caractère timide, et
reconnu, même par les personnes les plus jalouses de son
mérite, pour avoir des mœurs pures et sans reproche. » On voit
qu’il y avait des accommodements, même avec le Consistoire.
Rousseau paya la taxe des gardes, soit dix-huit florins et il fut
admis à la communion ( 1 ).
On a lu plus haut que le Consistoire proclamait hautement
« les mœurs pures et sans reproche » de Rousseau : et Thérèse ? que
pensait-on de Thérèse ? sur ce sujet délicat il existe un document
très curieux, trouvé par M. Rod dans le recueil Adert, et que
M. Rod analyse de la façon piquante que voici : c’est De Luc
qu’on chargea d’informer sur ce qui concernait Thérèse. « Il se
rendit à Grange-Canal, où demeurait le ménage, interrogea les
deux complices, et, rentré chez lui, coucha sur le papier les
réponses qu’il avait reçues. Celle de Jean-Jacques est brève, un
peu embarrassée : il invoque sa santé qui le mettrait hors d’état
de justifier le soupçon dont il est l’objet : et il évite de parler du
passé. Quant à Thérèse, elle raconte longuement une histoire
extraordinaire, compliquée et romanesque (qu’on juge par là de
sa véracité) : frappée un jour d’un coup de pied en approchant de
deux hommes qui se battaient dans la rue, elle s’évanouit.
Rousseau venait alors d’être malade, et demeurait chez la mère
Le Vasseur, par qui Mme Dupin l’avait fait soigner. Emu de pitié,
il cède sa chambre à la blessée, s’occupe d’elle, lui amène des
médecins célèbres, la sauve ! alors, par reconnaissance, elle se

(1) Eug. R itter : E tren n es genevoises, 1884.

�318

L O U IS

DUCROS

consacre tout entière à le soigner ! De Luc était résolu à faciliter
la réintégration (le Rousseau : il avala bravement ce conte à
dormir debout. El le Consistoire dut l’avaler après lui (1). »
Après quatre mois de séjour à Genève, pendant lesquels il
médita, sur les bords du lac, ses Institutions politiques et, en
même temps, une Histoire du Valais qu’il n’écrivait pas, et une
tragédie en prose, Lucrèce, dont nous n’avons que des fragments
très courts, il partit pour Paris le 10 octobre 1754. Dès son
arrivée, il se mit à corriger les épreuves de son Discours sur
l’Inégalité; il en avait confié l’impression à un libraire de Hol­
lande,

le fameux Marc-Michel Rey, qu’il avait rencontré à

Genève : il en fera son éditeur préféré et son ami. Les lettres
qu’il échange avec lui, au sujet de son Discours, nous montrent
le soin infiniment minutieux qu’il apporte à la correction de ses
ouvrages. Il ne tient pas du tout, c’est entendu, à la réputation
d’homme de lettres ; mais il ne veut rien donner au public qui ne
soit, pour l’impression

aussi bien que pour le style, aussi

parfait que possible. Telle feuille, qu’il renvoyé à Rey, « a été
lue par quatre personnes différentes » ; il est « mortifié que,
malgré tous ses soins, il y ait encore des fautes » dans les
épreuves reçues. Il prévoit jusqu’aux erreurs qu’à bonne inten­
tion pourraient commettre les protes. Et voici, à ce propos, un
petit fait curieux et significatif en même temps. Je remarque que
Fréron, dans son Année littéraire (1755, t. iv ) donne comme
exemple du mauvais style de Rousseau l’expression, employée
dans le Discours, de tourbe philosophesque. Or Rousseau sait
très bien ce qu’il fait en écrivant ainsi : il tient beaucoup à ce
mol qui est mis là exprès pour vexer les philosophes et il écrit à
Rey : « Pour prévenir une faute presqu’immanquable, je dois
vous avertir qu’il y a... ces mots : tourbe philosophesque. Je vous
prie d’avoir attention que l’imprimeur mette ainsi

et non

pas (ce qu’aurait voulu évidemment Fréron) troupe philoso­
phique ( 2 ). »

(1) Ed. Rod. : Vaffaire J:-J. Rousseau, p. 47.
(2) Bossclia : Lettres inédites de Rousseau à M. M. Rey, Didot, 1858, p. 19.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

Voilà qui est bien : Rousseau, dès son second Discours, tient
à ne pas être confondu avec les « philosophes » ; d’abord parce
qu’il ne partage pas, je l’ai montré, toutes leurs idées; mais
aussi parce qu’il ne veut pas être perdu et n ojé dans leur tourbe
médiocre et moutonnière ; il ne se sent pas seulement différent
d’eux, mais supérieur à eux tous, en quoi il ne me paraît pas
avoir tort.
Les lettres à Rey nous donnent, en outre, le premier exemple
du genre d’agrément qu’il y avait déjà à correspondre avec
Rousseau ; et je ne parle pas des emportements, excusables chez
un auteur, contre les lenteurs et les fautes répétées d’un impri­
meur : impression à part, Marc-Michel, voulant être aimable,
avait écrit le 3 janvier à Mllc Le Vasseur, heureusement à l’insude Rousseau ( « car si cette lettre avait passé par mes mains,
Monsieur, elle ne l’aurait jamais eue » ) ; et il avait eu la galan­
terie de lui annoncer a un présent » : dans l’espèce, une belle
robe de Hollande. Rousseau se résigne à la robe; mais le 29mai,
la robe n’était pas encore arrivée et Rousseau, au lieu de n’en
plus parler, puisque l’annonce de ce présent l’a fâché, écrit à
l’oublieux Marc-Michel : « Je ne vous parle point de la gasconnade à Mlle Le Vasseur. Votre lettre l’avait mise aux champs; je
l’ai apaisée par une autre robe, à la place de celle que vous lui
annonciez. » Qu’il se dispense donc, s’il y songeait de nouveau,
d’envoyer la robe promise, car « assurément elle ne serait pas
reçue. » L ’incident est mince : mais il nous édifie sur le tact
et l’humeur de Rousseau : il peut se vanter, comme il le fait sur
tous les tons, d’avoir laissé leurs belles manières aux Parisiens.
L ’ouvrage parut sous le titre suivant : « Discours sur l’ori­
gine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, par
Jean-Jacques Rousseau,

citoyen de Genève. Non in depra-

vatis, sed in liis quæ secundum naluram se habent, considerandum est quid sit naturale. Arislot. Politic. L. 2. A Ams­
terdam, chez Marc-Michel Rey, 1755 ». Il était précédé d’une
longue Dédicace, que Rousseau avait terminée à Chambéry :
il n’était donc pas, à Chambéry, tout entier au plaisir de revoir
la chère maman ! Il faut dire un mot de cette Dédicace : comme

�320

L O U IS

DUCROS

s’il n’y avait pas assez de paradoxes dans le texte même, Rousseau
avait éprouvé le besoin d’en inscrire un de plus au frontispice
même de son ouvrage. Il dédie, en effet, aux magnifiques et
souverains seigneurs de l’État de Genève un livre où il déplore la
naissance de tout État. C’est à bon droit que Philopolis (Charles
Bonnet), dans la lettre à Rousseau dont j ’ai parlé, s’étonnait que
celui-ci, ayant si bien montré, dans sa Dédicace, les avantages
d’un bon gouvernement, les eût si parfaitement perdus de vue
dans son Discours. Rousseau lui répliqua : « Dans mon épître
dédicatoire, j ’ai félicité ma patrie d’avoir un des meilleurs
gouvernements qui puissent exister ; j ’ai prouvé dans mon
Discours qu’il devait y avoir très peu de bons gouvernements; je
ne vois pas où est la contradiction que vous me reprochez
en cela. » Elle est, selon moi, dans les éloges dithyrambiques qu’il
donne à un gouvernement (celui de Genève) et dans les malédic­
tions que, dans le corps du Discours, il lance à tout gouver­
nement. Il admet, et il le faut bien, le gouvernement comme un
mal nécessaire ; mais on ne loue pas, avec de telles hyperboles,
ce qui reste toujours un mal.
Envisagée d’ailleurs en elle-même, cette épître dédicatoire
présentait au public une image beaucoup trop flattée de la Répu­
blique de Genève. S’il avait eu, dit Rousseau, à choisir le lieu
de sa naissance, il aurait choisi : un pays libre, soumis à une
constitution « dictée par la libre raison », des magistrats modé­
rés, des citoyens unis entre eux, jouissant tous du droit de légis­
lation, méprisant un vain luxe, guidés enfin dans le sentier de
la vertu par des pasteurs vénérables, pleins de douceur pour
autrui. Voilà ( j ’ai résumé la dédicace) la cité selon son cœur et
voilà justement où le ciel l’a fait naître.
Sans empiéter sur l’avenir, qui nous montrerait un Rousseau
en querelle avec ces ministres, dont il appréciera moins alors
« la douceur », en querelle même avec toute une partie de cette
cité, où il sèmera la discorde; si je considère seulement l’état de
la république genevoise au moment même où Rousseau en luit
un si pompeux éloge, je ne craindrai pas de dire, et cela me dis­
pensera de plus amples commentaires, qu’en 1755 Rousseau

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

321

aurait très bien pu adresser à sa patrie, au lieu de ses éloges
dithyrambiques, quelques unes des critiques essentielles de ses
deux Discours à la fois. Non seulement on cultivait avec succès
à Genève ces sciences, objet de son animadversion; mais encore
le luxe (sciences et luxe, c’était tout le premier Discours) s’était
installé dans la cité de Calvin à la suite des progrès de l’indus­
trie et des spéculations hardies des financiers genevois. Quant à
l’inégalité des conditions (etc’est le fond du second Discours) elle
éclatait à tous les yeux, dans cette même cité, aggravée qu’elle
était par les distinctions politiques : « le souverain, c’était le
corps des citoyens, composé tout au plus d’un millier de bour­
geois . .. ; le reste de la population n’intervenait ni de près ni de
loin dans les affaires de la république (1). » Ces distinctions
sociales, Rousseau les connaissait mieux que personne ; il savait
aussi, il venait d’en faire l’expérience, qu’à Genève on n’était pas
citoyen si l’on n’était pas protestant : mais il fallait bien opposer
au luxe corrupteur et à tous les vices de la France despotique
les vertus et les perfections de la Genève républicaine. Il convient
d’ajouter, pour être juste envers lui, que lorsqu’il écrit cette
Dédicace, se livrant tout entier à son « enthousiasme républi­
cain », il s’exalte au souvenir de ses années d’enfance, il évoque
la mémoire de son père qui a l’entretint si souvent », ce qui est
vrai, des raisons d’aimer sa patrie. Et enfin il songe, je crois, à
se concilier les bonnes grâces des « magnifiques et très honorés
seigneurs », pour le cas où il lui prendrait un jour fantaisie de
se fixer enfin, après avoir tant vagabondé, dans cette ville où il
a des amis et des admirateurs, et où il va reconquérir ses droits
de bourgeoisie.
Effectivement il hésite quelque temps, après sa rentrée à
Paris, sur le choix d’une résidence définitive : il a gardé le doux
souvenir des « honnêtetés » dont il a été l’objet dans sa ville
natale et il a promis, avant son départ, au bonhomme De Luc,
de revenir à Genève dès qu’il aura mis ordre à ses affaires. Dans
une lettre à Vernes, du

6

juillet 1755, il exprime encore l’espoir

(1) Sayous : Le dix-huitième siècle à l'étranger, Didier, 1871, I, 227.

�LOUIS DUCROS

de retourner en Suisse « au printemps prochain». C’est alors
que M m0 d’Epinay lui offrit la petite maison de l’Hennitage ;
Rousseau, après s’être fait prier, accepta cette offre et c’est à
l’Hermitage que nous allons le voir s’installer dans le chapitre
suivant, qui sera le chapitre de ses grandes brouillerics avec ses
meilleurs amis.

�J E A N -J A C Q U E S

ROUSSEAU

323

CHAPITRE XI
ROUSSEAU A L ’HERMITAGE

I
Il y a, dans la vie de Rousseau, deux époques capitales : l’une
est le temps qu’il passa aux Charmettes (de 1738 à 1740) ; l’autre
est son séjour à l ’Hermitage, continué par le séjour à Montmo­
rency (de 1756 à 1762). Aux Charmettes, on l’a vu, Rousseau
a, pour la première lois, étudié sérieusement et avec méthode ;
il a fait des lectures suivies ; il s’est muni, en un mot, des
connaissances qu’il juge indispensables pour faire valoir un
talent, dont il ne sait pas encore très bien la nature, mais dont
il n’a jamais mis en doute l’existence.
Bib lio g r a p h ie . — J.-J. R ousseau : Con/cssions, P artie II, livres V III, IX, X,
et C orrespondance. — Mm“ d ’É pinay : M ém oires, t. II. — S treckeisen-M oultou :
J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, 1865, t. I. — Eug. R itter : Zeitschrift
für neufranzôs. Sprache und Literatur, 1880, t. II. — H. B uffenoir : La com­
tesse d’Houdelot, une amie de J . - J . Rousseau, 1901, et : La comtesse d’Houdetot, sa famille et ses amis, 1905. — Annales J.-J. Rousseau, I, 1905. —
Frederika M acdonald : J .-J . Rousseau a New-Criticism, L ondon, 1906, 2 vol.
in-8».
Pour le présent chapitre, je me suis efforcé de lire en c r i t i q u e , aussi bien
les C o n f e s s i o n s de Rousseau que les Mémoires de Mme d’Épinay, de contrôler
ces ouvrages l ’un par l’autre, et tous les deux à la fois, par les recherches
de l’érudition contemporaine, sans oublier l’ouvrage récent et p a r t i a l de
Mm0 Macdonald ; et, là où l’érudition n’a rien à dire, je n’ai pas craint de
hasarder des conjectures dont on appréciera la valeur : je n’ai prétendu
atteindre, en les formulant, que cette vérité approximative dont l’historien de
Rousseau, faute de documents précis, est bien obligé parfois de se contenter.
Le tout est de les donner pour ce qu’elles valent, à savoir pour l’explication la
plus raisonnable, ou qui a paru telle, des étrangetés qui abondent dans la vie
d’un des hommes les plus singuliers qui aient jamais existé. Je reprendrai,
quand j ’étudierai le fameux « complot » formé contre Rousseau par Grirnm et
« la coterie bolbaebique », la thèse soutenue par Mm" Macdonald et je discu­
terai alors en détail la valeur et surtout la portée des documents qu’elle a
donnés dans son volumineux ouvrage.

�324

LOUIS DUCROS

Et le voici maintenant à l’Hermitage : ce talent, il vient d’en
donner des preuves éclatantes dans ses deux Discours et il en
connaît parfaitement le genre et la portée : il parle, dans ses
Confessions, du « vol qu’il avait pris (à cette date) et qu’il se
sentait en état de soutenir. » Il sait qu’il est capable de faire
mieux que des discours, de vrais livres. Ces livres, il en a déjà
dans la tête le premier dessin et certaines idées maîtresses et,
sans doute aussi, certains développements et même des phrases
toutes faites ; car pour l’orateur et le poète, et il est l’un et l’autre,
les idées se présentent à l’esprit, tantôt, si l’on est orateur,
ramassées en formules brillantes et sonores ; tantôt, si l’on est
poète, incarnées dans des êtres d’imagination que le poète croit
voir, qu’il entend dire des mots expressifs et des phrases tou­
chantes ; — or, tout cela, projets d’ouvrages, idées ébauchées
ou phrases commencées,

s’agite et fermente dans sa tête

et c’est tout cela qui va se préciser et prendre corps dans
la solitude à l’Hermitage et à Montmorency.

C’est là, en

effet, que, dans l’espace de six ans, il écrit la Nouvelle Héloïse,
le Contrat social et YEmile. Se rappelant plus tard ces années
si rem plies, il pouvait se rendre ce témoignage : « J’étais
assez magnifique en projets; mais dans les tracas de la ville,
l’exécution

avait marché lentement. J’y comptais mettre un

peu plus de diligence quand j ’aurais moins de distraction.
Je crois avoir assez bien rempli cette attente et, pour un
homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à Épinay, à
Eau-Bonne ou au château de Montmorency, souvent obsédé
chez lui de curieux désœuvrés et toujours occupé la moitié
de la journée à la copie, si l’on compte et mesure les écrits
que j ’ai faits dans les six ans que j ’ai passés tant à l’Hermitage qu’à Montmorency, l’on trouvera, je m’assure, que, si j ’ai
perdu mon temps dans cet intervalle, ce n’a pas été du moins
dans l’oisiveté. »
Pour le paresseux, en effet, qu’il dit être, il n’avait pas trop
mal employé son temps : en six années, trois chefs-d’œuvre,
dont deux, YEmile et la Nouvelle Héloïse, avaient un nombre de
pages considérable. Comment cela s’esl-il fait ? Comment un

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

homme a-l-il pu,

en si peu de temps, écrire Lrois grands

ouvrages à la fois, et si différents l’un de l’autre, puisque l’un
est un roman, l’autre un traité politique et le troisième un traité
d’éducation, trois ouvrages enfin si incontestablement originaux,
aussi bien pour le fond que pour la forme ? Il n’y a pas, je crois,
dans toute l ’histoire des littératures, un second exemple d’une
aussi prodigieuse fécondité ; et, si l ’on veut bien se souvenir que,
pendant ces six années, et sans parler de son travail de copiste
de musique qui lui prenait, si on l ’en croit, ses matinées, sans
compter même ni sa Lettre d’Alembert sur les Spectacles, ni ce
Dictionnaire de musique, qu’il composait pour se délasser et
qui sera d’ailleurs si volumineux ; si l ’on veut bien, dis-je, se
rappeler que ceL homme, dans le temps qu’il écrivait ces trois
grands ouvrages qui vont agiter son siècle et les siècles à venir,
a été en proie aux plus violentes discordes avec ses meilleurs
amis, qu’il a subi ou provoqué les scènes les plus violentes et les
plus atroces jusqu’à son propre foyer; et qu’enfin, à travers les
ruptures les plus douloureuses avec ses amis et ses bienfai­
teurs, il s’est laissé emporter à la passion, non seulement la
plus ardente, mais, à la lettre, la plus enrageante aussi, qui
puisse faire perdre la tête à un homme, on sera confondu de
tout ce qui couvait jusque là de flamme et de génie dans sa
tête et dans son cœur.
L’on comprendra aussi cette nouvelle singularité d’un homme
qui, il avait en partie raison de le dire, n’était pas fait comme
les autres hommes : pendant ces rapides années de l’Hermitage
et de Montmorency, les chefs-d’œuvre, on l’a vu, succèdent aux
chefs-d’œuvre : c’est, après la Lettre à d'Alembert, la NouvelleHéloïse, puis le Contrat social, puis l’Em ile (1) ; tous les domai­
nes de la pensée étaient abordés à la fois et renouvelés par un
écrivain qui était un penseur, un orateur et un poète ; et l ’on
pouvait croire qu’un si riche génie allait continuer à répandre
(1) Je discuterai eu leur temps les différentes dates auxquelles Rousseau a
dû écrire ces différents ouvrages : « Je ne puis tout dire à la fois », comme dit
quelque part Rousseau. J'accepte donc ici provisoirement la succession des
ouvrages telle qu'elle est généralement présentée dans les Œuvres de llousscau.
21

�326

LOUIS

DUCROS

dans de nouvelles œuvres celte surabondance d’idées qui émer­
veillait les contemporains et qui semblait inépuisable : mais,
nouvelle surprise, après le Contrat social, Rousseau n’écrit plus
rien... que des Lettres et des Mémoires, et sa carrière d’écrivain,
ou, du moins, de penseur original, est finie. C’est que ces années
de l’Hermitage et de Montmorency, ces années d'une si extra­
ordinaire et si fiévreuse activité, l’avaient épuisé : il avait trop
vécu, en trop peu de temps, à la lois par la pensée, par l’imagi­
nation et par toutes ses passions déchaînées, la jalousie, la
colère et l’amour; il s’était comme dévoré lui-même et anéanti
par tant d’efforts et par tant de secousses, auxquelles allaient
maintenant s’ajouter les amertumes de l’exil. On avait assisté
à l’éruption soudaine d’un volcan qui avait ébloui le monde
— et ravagé tout son entourage — et brusquement le volcan
s’était éteint: après l’Hermitage et Montmorency, la nuit va se
faire dans le génie et parfois dans la raison de Rousseau ; de
ce travail si acharné, traversé par tant de déboires, il gardera
toute sa vie un ébranlement qui, s’il n’aboutira peut-être pas,
confinera tout au moins, à la folie.
Il n’y a donc pas de période plus agitée ni plus importante
dans la vie de Rousseau que son séjour à l ’Hermitage, car c’est
là surtout que, dans les querelles avec ses amis, se révèle plei­
nement son étrange caractère. Et pourtant ce séjour n’a jamais
été l’objet d’une étude à la fois minutieuse et vraiment impar­
tiale : c’est une telle élude que je voudrais essayer de faire dans
les pages qui suivent.

II
On connaît le récit des Confessions : « M. d’Epinay, voulant
ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette, faisait
une dépense immense pour l’achever. Etant allé voir un jour,
avec Mme d’Epinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre prome­
nade un quart de lieue plus loin, jusqu’au réservoir des eaux du
parc, qui touchait à la forêt de Montmorency, et où était un joli

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

327

potager, avec une petite loge fort délabrée, qu’on appelait l’Hermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m’avait frappé, quand
ie le vis pour la première fois (en 1754), avant mon voyage à
Genève. Il m’était échappé de dire dans mon transport : « Ah !
Madame, quelle habitation délicieuse ! voilà un asile tout fait
pour moi ». M,,lc d’Epinay ne releva pas beaucoup mon dis­
cours ; mais à ce second voyage, en 1755, je fus tout surpris de
trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque
entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un
petit ménage de trois personnes. Mme d’Epinay avait fait faire
cet ouvrage en silence et à très peu de b ais, en détachant quel­
ques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au
second voj^age, elle me dit, en voyant ma surprise : « Mon ours,
voilà votre asile ; c’est vous qui l’avez choisi, c’est l’amitié qui
vous l'offre ; j ’espère qu’elle vous ôtera la cruelle idée de vous
éloigner de moi. » Je ne crois pas avoir clé de mes jours plus
vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la
main bienfaisante de mon amie, et si je ne fus pas vaincu dès
cet instant même, je fus extrêmement ébranlé. »
Si je prends à la lettre ce que nous raconte Rousseau luimême, je ne puis m’empêcher de remarquer que, dès sa pre­
mière visite à l ’Hermilage, il pousse un cri tout au moins indis­
cret: il va partir pour Genève; reviendra-t-il à Paris, c’est-à-dire
auprès de Mmc d’Epinay qui l’a admis dans son intimité, qui a
dû combattre plus d’une fois ses vagues projets d’aller se fixer
à Genève, et, chemin luisant, en présence de cette amie qu’il
va quitter peut-être pour toujours, « il lui échappe » ( l ’expres­
sion est-elle exacte ?) de dire avec transport : « ah ! Madame,
voilà un asile tout fait pour moi. » Sans insister autrement sur
l’opportunité de ce cri, on peut se demander si, à sa seconde
visite à l ’Hermitage, Rousseau fut aussi « surpris » qu’il l’assure
de l’offre que lui fit Mme d’Epinay. Mmc d’Epinay lui offre donc,
entièrement mis à neuf, l’asile que, lui dit-elle, et le mol n’est
que juste, « il s’est choisi lui-même. » Que fait Rousseau ? il
« mouille de pleurs la main bienfaisante » qui a ainsi pourvu à
son logement et remarque, en même temps, que « Mmo d’Epinaÿ

�328

L O U IS

DUCROS

avait fait faire cet ouvrage à très peu de frais. » Et ainsi, dès
le début d’une liaison qui va devenir si orageuse, nous sommes
prévenus, par Rousseau lui-même, que nous avons, d’un côté,
une femme pleine de charmantes attentions pour ses amis, et,
de l’autre, un homme, à la vérité, sensible jusqu’à pleurer, mais
capable aussi de voir, à travers ses larmes, et de nous dire ce
qu’a coûté la maison qu’on lui offre gratis.
Au reste il se fait prier ; il nous apprend que Mme d’Epinay,
« qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint pressante », et, à
la façon dont il nous présente les choses, c’est Mmc d’Epinay qui
va être son obligée: « elle employa tant de gens pour me circon­
venir, jusqu’à gagner pour cela Mme Levasseur et sa fille ». Ainsi
Mme d’Epinay, dans la bonté de son âme, va jusqu’à prier cette
mégère, Mme Levasseur, et cette commère, Thérèse Levasseur, de
vouloir bien faire accepter son bienfait par ce fier et intraitable
Rousseau ; elle est d’ailleurs récompensée de son zèle ; car
Rousseau nous apprend qu’elle « triompha enfin de ses résolu­
tio n s »; et il ajoute, comme pour hien marquer la grandeur du
sacrifice qu’il fait à son amie : « renonçant au séjour de ma
patrie, je promis (il daigna promettre) d’habiter l’Hermitage. »
S’il renonçait, comme il le dit avec quelque emphase, « au
séjour de sa patrie », ce n’était pas du tout pour faire plaisir
à Mmc d'Epinay, ni même aux dames Levasseur; c’est parce
qu’il savait très bien qu’il serait beaucoup mieux à l’Hermilage
qu’à Genève. A Genève, il aurait eu pour voisin Voltaire: le voi­
sinage de M1UCd’Epinay valait mieux pour lui à tous égards (1).
A Genève, on lui offrait, dit-il, une place de bibliothécaire :
« cette offre ne l’ébranla pas, parce que son parti était pris »;
et, sans doute aussi, ajouterons-nous, parce que la place ne lui
était pas définitivement promise et que le traitement en était

(1) Rousseau avait quitté Genève, pour rentrer à Paris, le 10 octobre 1754 :
c’est Je 12 décembre 1754 que Voltaire faisait sont entrée à Genève. Rousseau
avoue, dans scs Confessions, qu’il ne voulait pas retrouver, dans son pays, et
grâce « à 1influence de Voltaire, le ton, les mœurs, les airs qui, justement, le
chassaient de Paris. » Et d’ailleurs, Voltaire était déjà, à Genève, « l’idole des
femmes et des jeunes gens. »

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

329

des plus modestes (1). A Genève enfin on n’avait pas accueilli,
avec l’enthousiasme qu’il espérait, la Dédicace de son second
Discours, Dédicace qu’il venait d’adresser, sans les consulter,
« aux Magnifiques Seigneurs de la République » : il pouvait
donc se rendre compte, par ce froid accueil, que « sa patrie »,
quoique étant, il le disait du moins, le séjour de la liberté, ne
serait pas aussi enchantée qu’il l’avait cru, lors de son récent
séjour à Genève, de posséder dans ses murs un écrivain aussi
audacieux dans ses ouvrages que compromettant dans ses dédi­
caces. Au contraire, à l’Hermitage, il était libre de ses idées
comme de son temps, plus libre encore qu’à Paris, où il se
sentait gêné et entravé dans l’expression de sa pensée par ses
propres amis : car il ne pensait plus comme eux et il sentait
très bien, après son second Discours, que son originalité et sa
gloire d’écrivain allaient consister dans son isolement même.
Or, pour obtenir, parmi ses contemporains, cette place à part
que lui conseillait son ambition et que d’ailleurs allait lui con­
quérir son génie, que pouvait-il faire de mieux à celte heure
que d’aller vivre loin de Paris, loin de Diderot et des Holbachiens, au milieu des bois, au sein même de cette nature qu’il
aimait et qui l ’inspirait si bien? Il comprit tout cela : aussi
comme il était impatient d’aller habiter cet Hermitage auquel
il affectait tantôt de tenir si peu ! « L ’impatience d’habiter
l’Hermitage ne me permit pas d’attendre la belle saison... Je
me sentais fait pour la retraite et la campagne... Ce fut le
9 avril 1756 que je quittai la ville pour n’y plus habiter...
Quoiqu’il fit froid et qu’il y eût même encore de la neige,
la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des
primevères, les bourgeons des arbres commençaient à poindre
et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier
chant du rossignol, qui se lit entendre presqu’à ma fenêtre dans
un bois qui louchait la maison. Après un léger sommeil,
oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore
clans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit
(1) Voir Eugène Ititter : Zeitschrift...p. 317 et Annales J.-J. Rousseau, 1:33.

�330

L O U IS

DUCROS

tressaillir et je m’écriai dans mon transport : Enfin, tous mes
vœux sont accomplis. (1) » Après tout ce qu’on a écrit sur
l’amour de la nature dans Rousseau, je me contenterai de rap­
peler, à propos de ce passage célèbre, que personne, au xvm c
siècle, n’était capable de peindre ainsi le charme de la cam­
pagne, parce que personne n’était capable de le sentir si vive­
ment et de se sentir soi-même si pleinement heureux, rien qu’à
regarder les premières violettes 'des bois et les premiers bour­
geons des arbres. Ce n’est pas ici de la description, comme
en va faire ce Saint-Lambert

que nous allons

rencontrer

tout à l’heure, ce n’est pas davantage de l'écriture, ce sont les
choses mêmes que nous avons sous les yeux et dont nous res­
pirons, avec Jean-Jacques, la naturelle poésie.
Les premiers temps du séjour à l’Hermitage furent déli­
cieux : complètement maître de son temps,

pouvant

même

paresser à sa guise, puisque l’avenir, au moins prochain, était
assuré par deux mille francs qui lui restaient de son Devin
du Village et qui lui permettaient d’entretenir

son « petit

ménage », composé alors de trois personnes, dont lui, Madame
et Mademoiselle Levasseur, Rousseau commença par ranger
ses nombreuses a paperasses » et par régler méthodiquement
son travail : car il aimait l’ordre en bon Genevois, et même en
fils de bourgeois qu’il était, plus bourgeois lui-même, je l’ai
dit, par certains de ses goûts, que ne l’ont cru scs biographes,
trop préoccupés de nous montrer le vagabond

qu’il fut si

souvent malgré lui. Le matin serait consacré à la copie et le
reste du temps à la promenade, c’est-à-dire à la rêverie et au
travail en plein air, car il ne sortait jamais sans son livret
blanc et son crayon, ne pouvant, comme on sait, méditer qu’en
marchant : « Sitôt que je m’arrête, je ne pense plus, et ma tête
ne va qu’avec mes pieds. » Pour les jours de pluie, il avait son
Dictionnaire de musique à refaire et aussi les innombrables
manuscrits de l’abbé de Saint-Pierre,

dont il avait,

pour

(1) L’Hermitage, d’après les Mémoires de M"lc d’Epiney, comprenait cinq
chambres proprement meublées, une cuisine, une cave, un potager d’un
arpent, une source et la forêt pour jardin.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

331

complaire à Mmc Dupin, accepté de faire des extraits. Quant
aux ouvrages dont l’idée le suivait dans ses promenades, c’était
d’abord ces Institutions politiques dont il faisait dater la première
idée de son séjour à Venise; il n’avait cessé d’y penser depuis et
d’y travailler, sans en parler à ses amis, pas même à son plus
cher confident, Diderot, et c’est là, ce mystère dont il entoure
son travail, un trait à noter dans son caractère : il n’est pas
seulement méditatif, il est secret, sur certains tout au moins
de ses projets d’ouvrage (sa Lettre sur les Spectacles sera une
surprise pour tout le monde); c’est par où, non seulement il
diffère de son ami, Diderot, qui, lui, n’a rien de caché pour
personne, mais c’est par où aussi il lui deviendra incomprésensible : Diderot s’étonnera, s’épouvantera même devant cette
singulière nature qu’il croyait connaître à fond et qui brusque­
ment lui échappe et reste impénétrable ( 1 ).
D’ailleurs, indépendamment de sa tendance naturelle à se
réserver, ■et aussi de son intention bien arrêtée, je crois, à
cette date, de se soustraire à l’influence de ses amis et en
particulier de secouer le joug que lui impose « la direction »
de Diderot, Rousseau a une raison très particulière de cacher
son projet d’ouvrage politique (un fragment de cet ouvrage
deviendra, on le sait, le Contrat social) : le livre qu’il médite
va loucher aux institutions qui sont la base de l’Etat ; il faut,
pour qu’il soit tel qu’il le désire, c’est-à-dire pour qu’il aille
au fond des choses, que Rousseau puisse y dire hardiment
toute sa pensée sur ce que doivent être, selon lui, le gouver­
nement, l ’église, la magistrature; or s’il en parle à ses amis,
dont le but, plus prochain et plus pratique, est de guerroyer
contre les abus actuels et de fronder simplement les insti­
tutions régnantes, il risque de faire comme eux, c’est-à-dire,
d’écrire un pamphlet, au lieu de l’ouvrage philosophique qu’il

(1) Marmontel parlant, dans ses Mémoires (livre IV), du temps où il a connu
Rousseau dans la société du baron d’Holbach, après voir noté « la politesse
timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l’humilité de Rousseau »,
ajoute que « son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse
attention, qu'il se communiquait Ci peine et jamais ne se livrait. »

�LOUIS

DUCROS

rêve ; eux, ils ne savent, comme il l’a dit, que « détruire », tandis
qu’il se pique, lui, « d’édifier » ; il n’a pas, comme eux, et il s’en
vante, « l’humeur satirique »; et d’ailleurs, « des livres de cette
nature (comme le Contrat social), demandent de la médita­
tion, du loisir et de la tranquillité » — ajoutons : et de la
liberté, et c’est une nouvelle raison de préférer l’Hermitage au
séjour de Genève. Il se rend parfaitement compte, en effet,
que celle liberté, si nécessaire au plein exercice de sa pensée,
s’il peut la trouver quelque part, c’est dans la France du dixhuitième siècle, et non dans son propre pays : « j ’aurais été
bien moins libre à Genève où, dans quelque lieu que mes
livres fussent imprimés, le Magistrat avait droit d’épiloguer
sur leur contenu. »
En France,

au contraire,

il a déjà pu faire imprimer,

sans être inquiété le moins du monde, les témérités de son
second Discours sur la richesse et sur la propriété. Le livre poli­
tique qu'il prépare, il le signera de son nom, il demandera,
pour l’im prim er, et obtiendra la permission réglementaire;
car, s’il ne veut aucune entrave à sa pensée et à l’expression
de sa pensée, il entend se conformer docilement, pour l’im­
pression de tous ses ouvrages, aux lois du pays qui lui
donne asile. Tel est son plan et il mûrit lentement, dans la
solitude, ses idées politiques ; s’il n’a garde de les confier à
Diderot, c’est aussi bien parce que ce serait les confier à
tout l’univers et compromettre par avance le succès d’un
ouvrage dont le mérite doit être aussi bien dans sa nou­
veauté que dans sa parfaite unité.
Pour les hommes du dix-huitième siècle, la politique est
intimement liée à la morale et, pour certains même des phi­
losophes, elle se confond avec elle : Rousseau songe donc, lui
aussi, tout en approfondissant les institutions politiques, à
composer un livre de m orale, dont il a déjà le titre : la
Morale Sensitive, mais qu’ il n’arrivera d’ailleurs jamais à
rédiger. Et il médite encore, à travers bois, sur les pro­
blèmes de l’éducation : il a promis à Mmc de Clienonceaux
tout un système sur ce grave sujet et ce système sera l’Emile.

�JEAN-.TACQUES ROUSSEAU

333

Il mène de front ces travaux si divers et quand d’Alembert
publiera, dans l ’Encyclopédie, son article Genève, il trouvera
encore le temps d’écrire sa belle Lettre sur les Spectacles.
Il a alors, dirait-on, comme un débordement d’idées, car ses
ouvrages les plus médités ne trahissent vraiment aucun effort
et, par endroits même, ils semblent écrits de verve et d’ins­
piration. Il se délasse, du reste, d’un travail par un autre,
ayant éprouvé, d it-il, « qu’un changement d’ouvrage est un
délassement ». Riche de ses lectures, qui ont été, on l’a vu,
bien plus nombreuses qu’on ne croit communément, — et ce
qu’il lisait, il devait le comprendre tout seul et sans aide,
c’est-à-dire ne jamais l’oublier, — il est, en somme, bien plus
en fonds que ses amis de l’heure présente, les philosophes,
qu’il raille aussi comme étant superficiels et frivoles ; il écrit
enfin dans toute la maturité de son talent, avec la pleine
conscience de sa valeur, et il jouit alors de la volupté, le mot
n’est pas trop fort, de cette sérieuse et profonde volupté que
goûte un grand écrivain, lorsqu’il prolonge et agrandit son
être par les productions de son génie, et lorsque, dans le feu
de la composition, il s’exalte et se rehausse à la pensée qu’il
parle à la fois à ses contemporains et à la postérité.
Là est, je crois, l’explication, plus encore que dans sa réforme
morale à laquelle il l’attribue, du grand changement qui se
lit alors dans l’attitude de Rousseau. Il se sentait, d it-il,
« audacieux et intrépide » , lui d’ordinaire si tim id e; il était,
dit-il encore, « devenu un autre » que lui et « cela dura six
ans », c’est-à-dire, justement le temps de son séjour à l’Hermitage et à Montmorency. Pendant que dura cette effervescence,
dit il, « rien de grand et de beau ne peut entrer dans un
cœur d’homme, dont je ne fusse capable entre le ciel et moi ».
Voilà, conclut-il, d’où naquit ma subite éloquence, « voilà
d’où (et il entend : de sa réforme morale) se répandit dans
mes livres ce feu vraiment céleste dont j ’étais embrasé ». Ce
feu-là, c’était surtout, je crois, le feu même de la composition,
lequel fut une cause encore plus qu’un effet. A mesure que
ses idées s’élevaient et que ses méditations devenaient plus

�334

LOUIS

DUCROS

graves, loin du bruit des villes, dans ce tête à tête avec luimême, lorsqu’il sentait qu’il n’y avait plus rien « entre le
ciel et lui » et lorsqu’encore, en contemplant la création qui
déployait toutes ses magnificences à ses yeux,

il s’élevait

jusqu’au Créateur, auquel sans doute il n’avait jamais cessé
de croire, mais dont il s’était maintenant rapproché dans la
solitude, c’est alors, dis-je, qu’il se sentait devenir meilleur
et qu’il se croyait capable de mener à bien cette réforme
morale qu’il avait commencée dès son second Discours.
Aussi est-il à l’Hermitage infiniment heureux ; et quand,
dès l’aurore, sans crainte des fâcheux, il s’enfonce seul dans
cette forêt de Montmorency qui est à sa porte, et qu’il s’y
enivre en même temps de ses propres pensées et des mille
senteurs des bois, il éprouve l’irrésistible besoin de projeter
hors de lui son bonheur, sa joie de vivre et de penser, et
peuplant alors ces bois charmants d’êtres selon son cœ ur,
aussi aimants, aussi «v e rtu e u x » et aussi heureux que lui, il
écrit la Nouvelle-Héloïse.
Il ne tenait qu’à lui, semble-t-il, que cet enchantement des
premières semaines se prolongeât durant tout son séjour :
malheureusement il avait installé chez lui deux personnes qui
n’avaient absolument

rien de commun avec les créatures

enfantées par son imagination ; après s’être promené en idée
dans les bois avec ces êtres charmants qui s’appelaient Claire
et Julie, il retombait, quand il rentrait au logis, dans la société
beaucoup moins poétique de deux femmes, dont l’une, Mmo Le­
vasseur, paraît avoir été une rouée quémandeuse, et dont
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l’autre, Thérèse Levasseur, était, on va le v o ir, menteuse et
bornée. Les mensonges de Thérèse, auxquels il se laissait
prendre, et son propre caractère qui, lui aussi, malgré sa
réforme trop partielle et trop superficielle, l’avait suivi à la
campagne, — il n’avait laissé à la ville ni sa susceptibilité
ombrageuse, ni même d’autres défauts pins graves qui vont
se manifester alors — , tout cela devait bien vite assombrir
et gâter l’idylle de l’Hermitage. Il y faut ajouter les fautes
de ses amis, et, en tout premier lieu, l’étourderie et l’impru-

�335

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dence d’une jeune femme qui allait lui faire goûter les plus
enivrantes joies de sa vie et lui faire commettre quelques
unes de ses plus

fortes sottises.

III
Rousseau avait vu pour la première fois Mme d’Houdetot la
veille de son mariage; il la trouva « aimable » et n’y pensa
plus. Il l’avait revue depuis, à la Chevrette, chez sa bellesœur, Mme d’Epinay, avait causé et s’était promené avec
elle et tous deux avaient pris plaisir à la promenade, car,
dit Rousseau, « l ’entretien ne tarissait pas entre nous. »
On sait qui était Mme d’Houdetot : Sophie de Eellegarde
était née en 1730; son père, qui parait avoir été honnête
homme, était fermier général, et elle était sœur de M. d’Epinay
et de M. de Jully. Elle avait perdu très jeune sa mère et
avait été élevée par une tante, dévoie à la fois et femme d’es­
prit. Des vers faciles et agréables, que nous avons d’elle,
prouvent surtout qu’elle était très capable d’apprécier le talent
de Rousseau. A 18 ans, M im i, comme

on l’appelait dans

son entourage, avait épousé le comte d’Houdelot, un officier
qui, une fois m arié, et marié après avoir seulement entrevu
sa fiancée la veille même du mariage, ne s’occupa plus d’elle
et, suivant l’usage du temps, laissa à sa femme la liberté
dont il usait largement pour son compte: il avait, avant de
se marier, une liaison , connue de tou s, et qu’il n’eut garde
de rompre après le mariage. Laissée à elle-même, Mme d’Houdetol fit ce que faisaient les femmes de son monde: elle prit
un amant. Un officier, Saint-Lambert, donL le plus bel exploit
avait été de supplanter Voltaire dans le cœur de M m0 du Châ­
telet, ce qui l’ennoblissait auprès des femmes plus que n’aurait
fait une victoire remportée sur les champs de bataille, plut
à Mmc d’Houdelot, et, chose inouïe dans les annales de l’amour
mondain au dix-huitièm e siècle, devait continuer de lui plaire
pendant cinquante ans. Celle fidélité, si l’on peut dire, exem­
plaire, durait depuis cinq ans à l’époque qui va nous occuper

�336

LOUIS

DUCROS

et elle commençait déjà à faire à Mme d’Houdetot comme
une réputation de femme vertueuse dans un siècle qui enten­
dait à sa manière la vertu des femmes et, en fait de pas­
sions, ne connaissait guère que « les passades ». Mmc d’Houdctot, et c’est un peu sa réhabilitation, entendait tout autre­
ment l’amour, elle qui pouvait, en l’appuyant de son propre
exemple, écrire ces deux jolis vers :
Malheureux qui croit, en aimant,
Ne pas aimer toute sa vie.
Mimi pouvait donc être citée comme un modèle de constance
à bien des femmes Avariées ; dans sa propre famille , MmP d’Epin a y , sa belle-sœur, de vie pourtant régulière, n’en était-elle
pas alors à son second amant ? et quant à son autre bellesœur, Mmc de Jully, tout le monde avait su son scandaleux
caprice pour le beau chanteur Jelyotte.
Au physique, Mme d’Houdetot, si nous réunissons tous les
témoignages que nous avons d 'e lle , était positivement laide,
et Rousseau l ’avait très bien vue et la dépeint telle exacte­
ment qu’elle était : « Mmc d’Houdetot approchait de la tren­
taine (elle avait 27 ans) et n’était point belle ; son visage
était marqué de petite v éro le, son teint manquait de finesse ;
elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds; mais elle
avait l’air jeune avec tout cela et sa physionom ie, à la fois
vive et douce, était caressante ; elle avait une forêt de grands
cheveux n oirs, naturellement bouclés, qui lui tombaient au
jarret, sa taille était mignonne ». La vicomtesse d’Allard, qui
devint plus tard sa voisine de campagne, et qui la voyait
souvent, a dit d’elle : « Ce sera une consolation, pour les
femmes laides, d’apprendre que Mmc d’Houdetot, qui l’était
beaucoup, dut à son esprit et à son charmant caractère d’être
si passionnément aimée de Rousseau ».

C’est

bien

cela :

Mme d’Houdetot avait, pour se faire aimer, d’être parfaitement
aimable; c’était une âme charmante.
Elle montrait, dans la conversation, un esprit naturel d’une
spontanéité, d’une fraîcheur délicieuse et aussi d’une gaieté

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

expansive et presque enfantine. Mmc d’Epinay la peint ainsi :
« elle est toujours telle que vous l’avez connue, tout aussi
v ive, aussi enfant, aussi gaie, aussi distraite. » Un jour, elle

&lt;

entre en coup de vent chez Mme d’Épinay; son mari va partir

r

pour l’armée et elle saute de joie : « elle était folle, hier,
comme un jeune chien. » Ainsi, étourdie comme le premier
coup de matines, toute de premier mouvement, elle ne calcule
pas la portée de ses paroles ni de ses actes ; et c’est très

■
:

étourdiment qu’elle ira tout à l’heure se jeter à la tête de
Jean-Jacques; et quand, sans penser à mal, elle aura fait tout

J

ce qu’il faut pour allumer en lui une passion folle, elle sera
tout étonnée de le voir flamber. Espiègle sans malice, elle dit
tout ce qui lui passe par la tôle et quand, par ses naïvetés,
elle a prêté à rire à la galerie, elle remet les rieurs de son
côté par une réflexion amusante ou un jo li retour sur ellemême : « Hier, écrit Diderot à Mllc Volland, j ’étais à souper
à côté de Mmc d’Iloudelot, qui disait ; je me mariai pour aller
dans le monde et voir le haï, la promenade, l’opéra et la

b

comédie et je n’allai point dans le monde et je ne vis rien,
et j ’en fus pour mes frais. — Ces frais firent rire, comme vous

m

pensez bien », et elle ajouta, en regardant Diderot, qui avait
le verre en main : « C’est mon voisin qui boit le vin et c’est
moi qui m’enivre. »
A tous ces agréments de l’esprit elle joignait, comme en

1

Ml!!

témoignent tous ceux qui ont parlé d’elle, une tendresse de
cœur très touchante et une infinie bonté; elle avait, dans le
siècle le plus spirituel, c’est-à-dire le plus médisant qui ait
été, de l ’esprit sans méchanceté et elle conserva jusqu’à ses
derniers jours, au témoignage de Mme de Rémusat, qui la vit
en 1809, « une inépuisable bienveillance. » Lady Morgan, qui
avait beaucoup entendu parler d’elle par des gens qui l’avaient
connue dans l’intimité, cite, d’après eux, « la tournure tendre
et passionnée de ses m anières»et ajoute que c’était là « le secret
de son influence sur les cœurs de tous ceux qu’elle voulait
intéresser. » C’est bien par là, en effet, par la douceur de son
âme et de ses manières, par la naïveté aussi de ses propos,

i

h

�LOUIS

DUCROS

qui mettait à l’aise et en confiance les plus timides, et enfin
par celte séduction singulière, dont certaines femmes ont le
secret, et qui n’a pas échappé à Jean-Jacques, « la gaucherie
et la grâce à la fois qu’elle mettait dans tous ses mouve­
ments » ,

c’est

par tout cela qu’elle devait apprivoiser et

charmer le sauvage « ermite » de la Chevrette. Il n’avait pas
à craindre près d’elle, ce que redoutait tant son chatouilleux
amour-propre, d’être persiflé; et il trouvait en elle ces qualités
féminines de douceur et de grâce qu’il prisait par dessus tout
et qu’il était justement en train de peindre avec amour dans
les deux héroïnes de son roman, Julie d’Etange et Claire
d’Orbe.
Tout, du reste, semblait conspirer, â ce moment de sa vie,
pour le jeter, vaincu d’avance, aux pieds de M,nc d’Houdelot.
Il avait 45 ans, il se voyait « sur le déclin de l’âge », et il
se demandait avec tristesse comment il se faisait cc qu’avec
une âme expansive, pour qui vivre c’était aimer, avec un cœur
tout pétri d’amour, il n’avait pas une seule fois brûlé de sa
flamme pour un objet déterminé ? » Car les étranges senti­
ments (et le mot : sensations serait plus juste) qu’il avait
éprouvés jadis auprès de Mme de Warens, et la paisible amitié
qui/ sans qu’il

s’y fût jamais m êlé,

dit-il,

«

une étin­

celle d’amour », l’unissait depuis douze ans à Thérèse, à cette
fille qui restait si loin de lui par l’absence « de toute idée
commune », tout cela n’était pas pour remplir son cœur et
apaiser sa soif d’aimer ; et il se sentait « isolé », lui qui
était fait pour se donner et vivre en autrui : « dévoré du
besoin d’aimer, sans jamais l’avoir pu satisfaire, je me voyais
atteindre aux portes de la vieillesse et mourir sans avoir
vécu. » C’était dans la plus belle saison de l’année qu’il s’at­
tendrissait ainsi lui-même, au mois de juin, « sous des boca­
ges frais, au chant du rossignol, au gazouillement des oiseaux. »
C’est à ce moment que, se réfugiant dans ses rêves et repor­
tant sur les chimères de sou imagination son besoin d’amour
inassouvi, il avait créé, pour en faire « les idoles de son
cœur », les êtres séduisants qui avaient nom Claire et Julie;

�339

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et il s’était plu « à les orner de tous les charmes du sexe
qu’il

avait toujours adorés » : il les avait doués de deux

figures, non pas parfaites, mais de son goût, qu’animaient
précisément les qualités qu’on prisait le plus chez Mmc d’Hou­
detot : « la bienveillance et la sensibilité. » Julie, l’héroïne
du livre, il la fit, non point « sage », comme son amie, mais
« faible » ; seulement il lui donna ce que le monde justement
encore accordait à Mme d’Houdetot : « une faiblesse si tou­
chante que la vertu semblait y gagner. »

Et enfin,

comme

pour mieux opposer son idéal à la vulgarité qui le blessait
dans son entourage, il avait gratifié Julie de tout ce qui
manquait à Thérèse : de belles manières, l’esprit très orné,
le goût des arts et l’amour des poètes ; il l’avait fait naître
dans une famille de patriciens et lui avait donné pour amant
Saint-Preux, c’est-à-dire le plébéien qu’il était lui-même. C’est
au milieu de toutes ces rêveries qu’il reçut (fin janvier ou
commencement

de

février

1757) une première

visite

de

Mmc d’Houdetot et, à la façon dont elle se présenta à lui, il
put croire que c’était un épisode de son roman qui se dérou­
lait à ses yeux dans cette soudaine et charmante apparition :
« elle s’égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin
qui tournait, voulut traverser

en droiture,

du moulin de

Clairvaux à l’Hermitage : son carrosse s’enfonça dans le fond
du vallon ; elle voulut descendre et faire le reste du trajet à
pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée ; elle enfon­
çait dans la crotte ; ses gens eurent toutes les peines du
monde à la dégager et enfin elle arriva à l’Hermitage en
bottes, et perçant l’air d’éclats de rire auxquels je mêlai les
miens en la voyant arriver. »
Nullement distrait de ses chimères par cette entrevue, qu’il
qualifia lui-même de romanesque, il se replongea dans ce
qu’il appelle « son délire » ; il ne vivait plus que par l’ima­
gination, parmi les êtres de sa fantaisie, dans ce beau pays
qu’il avait donné pour théâtre à leurs aventures, sur les bords
de ce lac enchanteur qui semble bien avoir été créé pour
servir de cadre magique aux plus beaux rêves de la vie. Le

�340

LOUIS DUCllOS

printemps suivant (c ’était en 1757), avait réchauffé son inspi­
ration, ou, comme il le dit lui-même, « redoublé son tendre
délire ». Il avait achevé la peinture de ce jardin romantique
où il avait abrité le bonheur de sa Julie ; il venait d’écrire
cette scène de laM eillerie qui est bien la page la plus émouvante
qu’on ait écrite au dix-huitième siècle ; il en peut dire, avec
un légitime orgueil, que « tout lecteur, sous peine de ne rien
comprendre aux choses de sentiment, doit, quand il lit ces
lignes, sentir son cœur s’amollir et fondre dans l’attendrissement
qui les lui dicta. » C’est à ce moment précis que Mmc d’Houdetot
vint le surprendre pour la seconde fois et Saint-Preux, c’està-dire Jean-Jacques, tout ému encore et tout frémissant des
pages brûlantes qu’il venait d’écrire dans un transport d’amour,
ouvrit ses bras à Julie d’Etange.
Mme d’Houdetol, en l’absence de son mari et de son amant,
tous deux à l’armée, avait loué une maison à Eaubonne, au
milieu même de la vallée de Montmorency. C’est de là quelle
venait faire à l’Hermitage une seconde excursion : elle était à
cheval et en homme et, quoique Rousseau (dit-il), n’aimât
guère ces mascarades, il fut pris à l’air romanesque de cellelà, et, celle fois, ce fut bel et bien de l’amour. « Elle vint, je
la vis, j ’étais ivre d’amour sans objet ; celte ivresse fascina
mes yeux, cet objet se fixa sur e lle , je vis ma Julie en
Mme d’Houdetot. » Dès ce moment, le pauvre Rousseau ne
distingue plus son roman de la réalité : il vit son roman et
il embellit la réalité de tous les prestiges de son imagination.
Julie, qu’il n’avait jusque-là adorée qu’en rêve, s’objective et
prend vie, nouvelle Galatée, dans la personne de Mmc d’Hou­
detot ; quand, rentré chez lui, Rousseau reprend la plume et
veut peindre sa Julie d’Etange, c’est Mmc d’Houdetot qui s’offre
à sa pensée — et à ses désirs, et il est à la fois, ou tour à tour,
car il mêle ces deux visions et les renforce l’une par l’autre,
un poète amoureux de son rêve et un amant épris d’une
personne qui est très vivante et même très sémillante. Et peu
à peu, cet amour, à la fois réel et poétique, s’emparant de
tout son être, fait de lui l’amant le plus passionné, le plus

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

341

éloquent, le plus irrésistible enfin, même pour une femme
qui a donné son cœur à un autre.
Ce qu’il dit sans doute à Mme d’Houdetot, c’est que l’amour
qu’il a pour elle est son premier amour et si cela, qu’il dit
formellement dans ses Confessions, n’est pas tout à fait exact,
il est certain, du moins, que c’est pour la première fois qu’il
aime avec un tel abandon de soi-même, avec un tel empor­
tement de l’àme et des sens : « c’était cette fois, dit-il, de
l’amour dans toute son énergie, dans toutes ses fureurs. »
C’est le cri même de Phèdre, et, en effet, quand il est seu­
le point d’aborder, dans les rendez-vous qu’elle lui donne,
celle à laquelle il a pensé avec angoisse tout le long de la
route, ce qu’il nous dit de l ’état lamentable où l’a réduit
l’approche de Mmo d’Houdelot peut très fidèlement s’exprimer
par ces paroles de Phèdre, tout aussi brûlantes, mais plus
décentes que les aveux, par trop physiologiques, qu’il nous
lait à ce moment-là dans ses Confessions :
Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
Uu trouble s’éleva dans mon âme éperdue,
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Ce qu’il dit, j’imagine encore, à Mmc d’Houdetot, c’est qu’elle
est tout pour

lui,

et Mmc d’Houdetot ne

elle qui connait Thérèse ; et enfin,

ce

peut en douter,
qu’elle est forcée

encore d’avouer, c’est qu’elle-même n’a jamais inspiré à un
homme un tel amour.

Ne

parlons

pas, en

effet, de son

mari, qui a si peu existé pour elle ; mais celui-là même
auquel elle pense à cette heure, celui dont elle évoque l’image
et dont elle prononce sans cesse le nom, pour le mettre en
tiers

entre elle et Rousseau

et

pour

se protéger

contre

celui-ci, ce Saint-Lambert, qu’est-il donc comparé à l'homme
qui lui parle sous cet acacia en fleurs qui va devenir légen­
daire ? Un homme aimable, qui a du bon sens et du goût,
qui sait causer avec esprit dans un salon, nous en avons le
témoignage

de ses contemporains,

mais

qui

l’aime
22

sans

�342

LOUIS DUCKOS

dou te, et lui parle d’am ou r, comme font

alors les gens

du monde, en un langage tendre et galant ; ne sait-il pas
qu’il écrit à une grande dame, qui veut être aimée sans doute,
mais amusée aussi par ses lettres et n’a-t-il pas d’ailleurs, à
l’armée, d’autres occupations, d’autres distractions peut-être
que son amour ? Jean-Jacques, lui, est tout à elle, et non
seulement il ne vit, mais il n’écrit que pour elle, et, avec son
cœur, qu’elle seule occupe, il lui apporte l’hommage de son
génie ; il lui lit les pages de la Nouvelle-Héloïse qu’elle a inspi­
rées et le livre ici, comme dans l’épisode fameux de Françoise
de Rimini, « s’entremet » entre les deux interlocuteurs, livre
d’autant plus séducteur qu’il n’est pas, comme dans le récit
de Dante, l’œuvre d’un étranger, mais que c’est l’amant qui y
parle lui-même et qui a enfermé, dans ces pages brûlantes,
toute sa puissance d’aimer. Enfin, il l’attaque directement par
les lettres passionnées qu’il lui adresse, et où il lui parle celle
fois, non plus comme Saint-Preux à Julie, mais, elle le lui a
permis, en la nommant par son nom de Sophie et même en
la tutoyant. Et quand elle lit ces lettres, écrites comme un
seul homme au xvm e siècle les pouvait écrire. « Ma passion
funeste, vous la connaissez ; il n’en fut jamais d’égale, je n’ai
rien senti de pareil à la fleur de mes ans; » (1) et que, après
une telle lecture, elle ouvre les lettres qu’elle reçoit de SaintLambert, écrivain correct et froid, comme en témoignent ses
œuvres, elle ne peut pas ne pas faire la différence des deux
langages et aussi des deux amours qu’elle inspire et ce cri
lui échappe un jour, cri que Rousseau, j ’en jurerais, n’a pas
inventé : « non, jamais homme ne fut si aimable et jamais
homme n’aima comme vous. » Mais, hâtons-nous de l’ajouter,
dans cet élan du cœur Mme d’Houdetot n’avait mis que de
l’admiration et de la pitié ; car cet aveu, qui pouvait sembler
plein de promesses, elle empêchait aussitôt Jean-Jacques d’en
tirer parti en prononçant ces mots qui n’étaient pas seule­
ment un reproche pour celui qui lui avait si bien parlé d’amour,

(1) Annales J.-J. Rousseau, n, 33;

�343

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

mais qui était peut-être aussi un remords pour celle qui l’avait
laissé dire : « votre ami Saint-Lambert nous écoule et je ne
saurais aimer deux fois. »
Quelle fut exactement,

dans cette romanesque histoire,

l’attitude de M"'c d’Houdetot? Très franche et très loyale, elle
avait, dès le début, déclaré nettement à Rousseau, qu’elle
n’acceptait que son amitié : seulement, elle laissa s’étendre
singulièrement les droits

et même

les privautés de cette

amitié. Au lieu de congédier Rousssau, quand il devint trop
pressant, ou, tout au moins, d’espacer, si l’on peut dire, leurs
entrevues, elle le voyait tous les jours et ces « longs têteà-tête », ainsi les appelle Jean-Jacques, durèrent quatre mois.
Elle ne déploya aucune coquetterie, car elle n’était point
coquette ; nous

le savons par le témoignage

non suspect

d’une personne très clairvoyante et très médisante, Mlle d’Ette,
une amie

de Mme d’Epinay ;

elle

écrit au chevalier

de

Valory, en parlant de Mmc d’Houdelot : « un peu étourdie,
mais pas coquette. »

Mais nous

avons, sur ce point, un

meilleur garant encore, et c’est Rousseau lui-même. On sait
que dans ses Confessions, s’il confesse ses propres fautes, il
confesse encore

mieux celles de ses amis, ce qui lui sert

merveilleusement à pallier les siennes, tout en gardant le
bénélice d’une noble franchise ; et, en effet, ici même, Rous­
seau n’a garde d’oublier les menues libertés que lui permettait,
ou lui pardonnait,

Mme d’Houdelot,

dans ce qu’il appelle

(admirons sa délicate courtoisie) : « une intimité presque
sans exemple entre deux amis de différent sexe. » Mais il
reconnaît et proclame bien haut que Mmc d ’Houdetot ne lui
donna jamais la moindre lueur d’espoir et s’efforça de son
mieux de combattre sa passion ; il semble seulement que cette
passion, elle fit à son insu tout ce

qui était capable de

l’allumer et de l’entretenir. Dès leur seconde entrevue, avec
son ingénuité étourdie,
pour Saint-Lambert

elle lui parle de son attachement

: on

mais on parla aussi de

parla donc de

Saint-Lambert ;

l’amour ; elle prenait ainsi Rous­

seau pour son confident et c’était une première faute. Etre

�LOUIS DUCROS

le confident

d’une jeune

sait, mener très loin ;

femm e,

cela peut,

comme

on

cela peut mener celte femme jus­

qu’à lui rendre nécessaire un confident

nouveau. « Pour

m’achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante pas­
sionnée. Elle parlait et je me sentais ému; je croyais ne
faire que m’intéresser à ses sentiments quand j ’en prenais de
semblables...

Enfin, sans que je m’en aperçusse et sans

qu’elle s’en aperçût, elle m’inspira pour elle-même tout ce
qu’elle exprimait pour son amant. » Elle s’en aperçoit enfin
et elle est même certaine du sentiment que Rousseau éprouve
pour

elle,

puisqu’il lui fait l’aveu de sa passion : que fait-

elle alors ? elle le voit sans cesse, à des heures et dans des
endroits convenus ; elle

a entrepris, naïve chimère d’une

âme candide ! de le guérir et d’en faire son meilleur ami ;
et quand elle le revoit, et sans nous permettre de soulever
ici d’autres voiles, elle l’accueille par un baiser, « ce mémo­
rable baiser, comme l’appellera Byron, que déposait chaque
matin, sur la lèvre tremblante de Rousseau,

celle

qui ne

répondait à son amour que par l’amitié. » Elle l’appelait
« mon doux ami » et Rousseau pouvait lui écrire plus tard
ces phrases singulières qu’il faut citer : « Ose me dire que
ton amant t’est plus cher aujourd’hui que quand tu daignais
m’écouter et me plaindre et que tu m’attendrissais à mon
tour aux expressions de la passion pour lui. Tu l’adorais
et te laissais

adorer ; tu soupirais pour un autre, mais ma

bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs.

Je

11e

te

rappellerai pas ce qui s’est passé dans ton parc ni dans la
chambre. Ressouviens-toi de ces mots écrits au crayon sous
un chêne. ... Rappelle-toi ces temps de félicité qui ne sor­
tiront jamais de ma mémoire. »
Ainsi Mme d’Houdelot écoutait, inconsciente complice, in­
quiète et ravie à la fois, la divine romance que lui murmurait
cet amoureux de génie; puis, prise de remords, elle reportait
sur Saint-Lambert les sentiments nouveaux et les troublantes
images dont venait d’agiter son âme et ses sens l’enchanteur
qui allait révéler à son siècle toutes les ivresses de la passion.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

345

Et, après lui avoir tendu ses lèvres,... elle lui tendait la main
et lui offrait son amitié ! Il est vrai que Rousseau lient à
nous apprendre, dans ses Confessions, « qu’elle ne lui refusa
rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder », et
la discrétion du narrateur nous étant connue de reste, il faut
presque lui savoir gré de nous avoir épargné, et d’avoir épar­
gné à la mémoire de M'"° d’Houdetot, le détail de ces faveurs
purement amicales. Ce qui est vraisemblable, et ce qui aussi
excuse un peu Rousseau, c’est que,

affectueuse et tendre

comme était Mmc d’Houdetot, son amitié devait avoir un ac­
cent et un charme qui la faisait ressembler à un sentiment
plus profond. Elle écrivait un jour à Mmc Necker : « Je vous
l’ai dit dans les commencements de notre liaison : un peu
de passion se mêle à mes attachements. » Sa bonté naturelle
même se tournait contre elle : elle eut sincèrement pitié de
Rousseau pour lequel elle ressentait, et elle le lui montrera
plus tard, une sérieuse affection, et elle ne supportait pas l’idée
de le faire souffrir, elle qui écrivait à la même Mme Necker,
en parlant des gens qu’elle aimait : « Puissé-je seulement ne
jamais les affliger, car c’est une des plus grandes peines que
je puisse éprouver. » Or Rousseau, elle le lui répétera à plu­
sieurs reprises dans des lettres qui ont un parfait accent de
sincérité, est à ce moment la personne qu’elle aime le plus
après Saint-Lambert ; et même elle revient maintes fois sur
le rêve qu’elle a fait de passer sa vie entre ces deux affections
qui suffisent à son âme : l’amour de l’un et l’amitié de l’autre.
Par une étrange ironie de sa destinée, Rousseau pouvait, s’il
voulait

entrer dans les idées de Mm0 d’Houdelot, vivre

le

dénoùment même qu’il était en train de donner à sa NouvelleHéloïse : Mme d’Houdetot lui offrait, en effet, de jouer entre
elle et Saint-Lambert, le rôle même, ou presque, qu’il faisait
jouer à Saint-Preux entre Julie et M. de W olm ar : « Elle
(M me d’Houdetot) ne parlait de rien avec plus de plaisir que
de l’intime et douce société que nous pourrions former entre
nous trois, quand je serais devenu raisonnable. » Moins rai­
sonnable que Saint-Preux, Rousseau ne paraît pas avoir beau-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

être

pour

Rousseau

doublement

sacrée. Mais le

347
grand

sophiste, qui était en lui, eut vile fait de rassurer l’ami traître à
l’amitié. Il se dit, et feignit de croire, que vu son âge (il avait
alors 45 ans ; mais remarquons que Saint-Lambert n’était plus
jeune que lui que de quatre ans), et étant donné ses manières
rustiques, il ne risquait guère d’être un rival dangereux poul­
ie cavalier parfait qu’était Saint-Lambert ; et qu e, d’aller se
figurer que ses soupirs pourraient faire tort à celui-ci, c’était
se montrer par trop fat et présomptueux; il pouvait donc, puis­
que cela était bien évidemment sans danger pour Mme d’Houdetot, l'aimer à sa guise et s’abandonner sans remords à
sa folie ; celle-ci ne pouvait être « nuisible qu’à lui-même ».
Peut-être aussi, car il faut toujours, dans ce qu’il dit, chercher
ce qu’il ne dit pas et, jusque dans ses plus cyniques aveux,
essayer de deviner sa pensée de derrière la tête, peut-être
s’était-il avisé qu’il avait, au contraire, tout à gagner à faire le
modeste et à paraître tout différent de Saint-Lambert, puisqu’il
ne pouvait, en effet, pour les belles manières et l’air cavalier,
lutter sans désavantage avec lui ; mais s’il se présentait, lui
« l’ermite et l’ours » de l’Hermitage, comme il aimait à s’en ­
tendre appeler, sans autre séduction que cette gaucherie et
cette simplicité même et ce fier stoïcisme, qui faisaient de
lui un être rare et même unique dans son siècle, est-ce qu’il
ne reprenait pas tous ses avantages ? est-ce qu’une femme ne
serait pas flattée d’avoir apprivoisé cet ours et séduit ce soli­
taire qui ne tournait pas

peut-être aussi bien que Saint-

Lambert des petits vers insignifiants, mais qu i, du sein même
de sa sublime rusticité, trouvait des accents que seuls les
nobles cœurs savent entendre, et Mme d’Houdelot n’était-elle
pas de ces cœurs là, elle qui venait de lui écrire, après avoir
lu les deux premières parties de VHéloïse, que lui avait envoyées
Rousseau : « Je suis de ceux qui peuvent entendre ce qu’elles
valent ». Il n’avait donc qu’à persévérer dans cette voie et
montrer que l’homme était aussi peu galant ou, suivant un de
ses m ots, aussi peu « mirliflor » que l’auteur : une femme
intelligente, et Mmc d’Houdelol l’était beaucoup, pouvait pré-

�348

LOUIS DUCROS

férer ce genre de mérite, c’est-à-dire, après tout, le vrai mérite
aux belles manières d’un homme du monde.
Que ma supposition soit d’ailleurs vraie ou fausse, Rous­
seau devait toujours, ne fût ce que pour faire taire ses re­
mords par l'excuse qu’il s’était forgée, affecter de paraître à
Mmc d’Houdetot sous de tout autres traits que ceux d’un jeune
galant. Mais alors le danger pour lui, et cette fois pour lui
seul, n’était-il pas qu’il fût pris au mot et que, entrant un
peu trop dans ses vues, Mme d’Houdelol ne vît en lui, plus
qu’il ne le souhaitait lui-même, simplement le contraire et
peut-être même, car les femmes vont facilement aux extrê­
mes, la caricature du véritable amant ? Et c’est ce qui arriva,
en effet, ou plutôt, — et cela revenait au même pour lui, —
c’est ce que Rousseau alla se mettre en tête qui lui était
arrivé. Mme d’Houdetot, malgré les coupables aveux de Rous­
seau, s’obstinait à rester son amie, et c’était déjà plus qu’elle
ne lui devait et plus aussi qu’elle ne se devait à elle-même ;
mais elle alla plus loin encore ; elle fut, on l ’a vu, cares­
sante et tendre : c’est donc qu’elle se moquait de lui ! Car,
puisqu’elle ne l’aimait pas d’amour, et la chose n’était que
trop sûre, comment pouvait-elle le cajoler ainsi? Mais écou­
tons parler Rousseau : « Cette amitié m ’eût suffi, je le pro­
teste, si je l’avais crue sincère ; mais, la trouvant trop vive
pour être vraie, n’allai-je pas me fourrer dans- la tête que
l’amour, désormais si peu convenable à mon âge, à mon
maintien, m’avait avili aux yeux de Mme d’Houdetot ; que
cette jeune folle ne voulait que se diverlir de moi et de
mes douceurs surannées ; qu’elle

en

avait fait confidence

à Saint-Lambert et que, l’indignation de mon infidélité ayant
fait entrer son amant dans ses vues, ils s’entendaient tous les
deux pour achever de me tourner la tête et de me persifler. »
Aussitôt Rousseau, incapable comme toujours de se con­
traindre, fait part brutalement de ses soupçons à Mme d’Houdelot. Là dessus que fait celle-ci ? Elle lui rit d’abord au nez,
car elle avait l’humeur enjouée ; mais Rousseau s’entêtant
dans ses soupçons injurieux, au lieu de le chasser, comme il

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

349

le méritait, elle tente de le rassurer : n’est-ce pas peut-être où
il en voulait venir, c’est-à-dire à se faire consoler et à sug­
gérer la manière dont il voulait l’être ? Qu’on l’écoute luimême : « J’exigeai des preuves qu’elle ne se moquait pas de
moi. » Et l’on devine de quelle nature pouvaient être ces
preuves.

Mais c’est elle,

au contraire,

qui aurait dû lui

demander des preuves qu’il ne se moquait pas d’elle et de
son imprudente bonté. Il était temps décidément que SaintLambert apparût et vînt arracher la pauvre femme à tous ces
dangers s’il voulait la retrouver encore digne de son amour.

IV
Une indiscrétion avait averti Saint-Lambert et avec lui vont
entrer en scène d’autres personnages et cette histoire va s’em­
brouiller et s’envenimer de soupçons et de querelles extrême­
ment confuses qu’il faut pourtant s’efforcer d’éclaircir : car
c’est bien ici, comme l’a dit Rousseau, « que commence le
long tissu des malheurs de sa vie. » Un jour que Rousseau va
voir Mmo d’Hondetot à Eaubonne, il s’aperçoit qu’elle a pleuré
et elle lui apprend que Saint-Lambert est instruit.' « mes
lettres, lui dit-elle, étaient pleines de vous, ainsi que mon
cœur ; je ne lui ai caché (et n’est-ce pas ce qu’elle pouvait
se reprocher ?) que votre amour insensé, dont j ’espérais vous
guérir et dont, sans m’en parler, je vois bien qu’il me fait un
crime. » Et, consciente cetle fois de ses torts, elle lui tient
le seul langage qui convienne et qu’elle eût dû lui tenir dès
le début : « ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous
devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon
amant. »
Qui donc avait prévenu Saint - Lambert ? on ne sait au
juste : peut-être tout simplement la rumeur publique ; car
Rousseau, uniquement occupé de sa passion, et Mme d’Houdetot, satisfaite de n’avoir, elle le croyait du moins, rien à
se reprocher, se cachaient aussi peu l'un que l’autre ; Rous-

�L O U IS

DUCROS

seau avoue même qu’à la Chevrette il était devenu la fable
de la maison et des survenants, et que, par exemple, le baron
d’Holbach, invité chez Mme d’Epinay, s’était fort amusé de
voir « le citoyen » amoureux. Je croirais plutôt qu’une lettre
anonyme avait été écrite, ou inspirée, par l’une des deux per­
sonnes de l’entourage de Rousseau qui avaient le plus d’inté­
rêt à le dénoncer et qui étaient, je crois, les seules capables
de le faire : je veux parler de Thérèse et de sa mère. En tous
cas, s’il était, semble-t-il, une personne que Rousseau n’eût
pas le droit de soupçonner, c’était, semble-t-il, Mme d’Epinay.
Or ses soupçons tout de suite se portèrent sur elle et ils se
changèrent

bien

vite en certitude quand

il

sut

tout

ce

qu’avait machiné cette infernale Mme d’Epinay : n’avait-elle
pas supplié Thérèse de lui donner les lettres de Mme d’Houdelot adressées à Rousseau, l’assurant d’ailleurs qu’elle les
recachèterait si bien qu’il n’y paraîtrait pas ? et, comme Thé­
rèse refusait noblement de livrer ces lettres, Mme d’Epinay
avait essayé de les prendre de force dans sa bavette !
Si Thérèse

n’était pas intelligente, elle était rusée et elle

connaissait admirablement toutes les faiblesses de Rousseau :
elle s’entendait à merveille, on le voit par cet exemple, à
exploiter sa promptitude à soupçonner ses meilleurs amis.
Rousseau, qui la savait bornée, la croyait véridique, n’ima­
ginant pas, lui, le profond psychologue, qu’on put allier la
rouerie à la bêtise. Il lui attribuait beaucoup de sens, parce
qu’elle abondait dans son sens à lui, et parce qu’elle lui
donnait raison quand il accusait tout le monde : elle voyait
juste, puisqu’elle voyait comme lui : ce fut, je crois, tout le
secret de sa déplorable influence sur Rousseau. Seulement,
dans le cas présent, il y a lieu de se demander pourquoi elle
inventa de toutes pièces (la chose peut-elle être douteuse pour
qui connaît M"’e d’Epinay ?) ces contes bleus, si saugrenus
d’ailleurs, qu’il fallait être un Rousseau pour les gober.
D’ordinaire, quand Thérèse ment, et elle ne fait guère que
cela, c’est pour se faire valoir aux dépens des gens avec
qui elle a intérêt à brouiller Rousseau : mais, dans le cas

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

351

présent, son intérêt n’élait-il pas d’être au mieux avec sa pro­
priétaire, — c’est Mme d’Epinay que je veux dire, — car où
aurait-elle pu être mieux logée et à si bon compte ? Si donc
elle l’a accusée, contrairement à son intérêt tout matériel, c’est
qu’elle devait avoir un intérêt d’un autre ordre, et qu’elle
jugeait supérieur, à diriger de ce côté les soupçons de Rous­
seau : par là, eu effet, elle les détournait de sa tête et c’est
ce qui me confirme dans l’idée que « la main d’où était
parti le coup », comme s’exprime Rousseau, c’était la sienne.
Elle voyait, mieux et de plus près que personne, la folie qui
s’était emparée de Rousseau et l’avait détaché d’elle : il fallait,
à tout prix, rompre cette intrigue, il y allait de tout son
avenir peut-être, et

elle avait pris pour cela

le meilleur

moyen, qui était d’avertir, ou de faire avertir Saint-Lambert.
Seulement, si Rousseau apprenait la chose? ou encore, et cela
revenait absolument au même pour les conséquences : si, en
supposant qu’elle n’eût pas à se reprocher celte dénonciation,
Rousseau allait tout de même l’en croire coupable? et il était
impossible qu’il ne la soupçonnât pas, car il devait être sûr
(if en savait trop bien les raisons) que Thérèse détestait
Mme d’Houdetot : dès lors, coupable ou non d’avoir prévenu
Saint-Lambert, elle risquait d’être chassée par Rousseau fu­
rieux, car depuis trois mois il n’écoutait plus que sa passion
et semblait ne plus exister que pour Mmc d’Houdetot. Il fallait
donc, une fois Saint-Lambert averti, ne pas laisser à Rous­
seau le temps de la soupçonner (et de l’accuser, ce qui était
tout un pour lui) et il n’y avait pour cela qu’à diriger tout
de suite les soupçons de celui-ci (ce qu’elle savait si bien
faire), sur la personne dont Rousseau avait ou croyait avoir
en ce moment à se plaindre. Justement Rousseau avait déjà
dû étaler au logis, devant Thérèse, comme il l’a fait complai­
samment dans les Confessions, les ridicules sujets de plainte qu’il
avait à ce moment même contre Mmc d’Epinay ; et voilà, je
crois, comment Mme d’Epinay était devenue une espionne.
Il y a bien une seconde hypothèse qui ne laisse pas d’être
vraisemblable, d’autant plus qu’elle pourrait s’accorder très

�LOUIS DUCROS
bien avec la première : la mère Levasseur s’ennuyait à mort
à l’Hermitage jusqu’à mettre en mouvement tous les amis de
Rousseau pour l’en faire déguerpir. D’autre part, elle voyait
le manège de Rousseau avec cette grande dame qui, dans son
idée, et les apparences l’autorisaient à penser ainsi, était sa
maîtresse : qu’allait-il advenir dès lors d’elle et de sa fille? Si
elle donnait l’éveil à Saint-Lambert par quelqu'avis anonyme
dont elle accuserait ou ferait, par Thérèse, accuser Mrac d’Epinay? Du même coup, elle délivrait Thérèse d’une dangereuse
rivale et, ayant brouillé Rousseau avec Mmc d’Epinay, elle
retournerait à la ville et aux commérages de son quartier. Je
ne sais si la mégère fut assez maligne, elle paraît l’avoir élé
passablement, pour imaginer ce petit complot qui servait si
bien ses intérêts ; mais je reste convaincu que l’une ou l’autre
des deux Levasseur, et peut-être toutes deux à la fois et de
concert, furent les ressorts cachés de cette louche intrigue et
conséquemment les premiers auteurs des malheurs de Rous­
seau. Le témoignage de Mmc d’Epinay peut être invoqué ici
parce qu’elle ne doit que répéter ce qu’on disait autour d’elle :
« Le marquis de Saint-Lambert,

dit-elle, reçut une lettre

anonyme (1) qui lui apprenait que Rousseau et Mme d’Houdetot
le jouaient et vivaient ensemble dans l’union la plus intime
et la plus scandaleuse... J’ai toujours soupçonné' Thérèse et
cette idée est venue à tous ceux qui ont été témoins de celle
aventure. »
Et puis il convient peut-être d’ajouter que ces deux femmes,
si elles ont réellement commis les méfaits dont il nous paraît
raisonnable de les soupçonner, ne faisaient, après tout, que
défendre à leur manière, la vieille, son bien-être, et la fille,
son foyer et son pain quotidien ; et Rousseau qui, à l’hôtel
Saint-Quentin, avait eu tout le temps de les estimer à leur
p rix , n'avait qu’à ne pas

se les

mettre

sur les bras

qu’à ne pas s’empêtrer pour la vie de leurs
et de leurs tripotages. Il

avait

et

commérages

vécu jadis à l'office, avec

(1) o Cette lettre anonyme est une bourde », dit M. Ritter (Annales J.-J.
Rousseau, n, 42). Je ne vois pas la bourde, je l’avoue humbblement.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
les

domestiques,

et

maintenant

353

il avait pour compagnes

deux blanchisseuses : à force de frayer, je
telles gens, il avait pris goût à ces petites

crois,

avec de

médisances et

à ces propos d’antichambre qu’il a consignés avec une joie
manifeste dans maintes pages de ses Confessions et qui font
ressembler tels de ses récits aux bavardages d’une portière.
Ainsi, pour l’histoire qui nous occupe, que Mme d’Epinay ait
prévenu Saint-Lambert de ce qui se passait entre Mmc d’Houdelot et Rousseau, c’est ce qui pour Rousseau ne fait pas
l’ombre d’un doute : Mme d’Epinay n’est-elle pas en commerce
de lettres avec Saint-Lambert et si cette preuve, car il paraît
que c’en est une, ne suffit pas, est-ce que Grimm n’est pas à
l’armée et en W eslplialie, où est justement Saint-Lambert, et
ne sait-on pas que Grimm avait fait jadis auprès de Mmc d’Houdelot des tentatives qui n’avaient pas réussi? qu’on juge, en
apprenant que Rousseau avait été selon toute apparence mieux
accueilli, alors que, nouvelle mortification pour l’amant évincé,
Rousseau était plus âgé que lui, qu’on juge de ce qu’avait dû
ressentir Grimm, si orgueilleux, et surtout de ce qu’il avait
dû dire à Saint-Lambert, car il était avéré « qu’ils se voyaieut
quelquefois. » Or Grimm, de qui pouvait-il tenir la nouvelle ?
sans nul doute de Mme d’Epinay, dont il était l’assidu corres­
pondant (1). Mais pourquoi donc enfin M m0 d’Epinay avaitelle commis cette « trahison » ? et que lui avaient donc fait
ou Rousseau ou Mme d’Houdelot ? L ’un était son intime ami
et l’autre était sa belle-sœur. Elle voulait, dit Rousseau,
(1) Que
d’Epinay ait, dans ses lettres, entretenu Grimm des « mysté­
rieux rendez-vous de Rousseau et de Mrao d’Houdetot dans la forêt, » c’est ce
que nous témoignent ses Mémoires et ce que prouve une lettre authentique
de Saint-Lambert (Mém. de Mm&lt;l d’Epinay, n, 259). Et il résulte même de
cette lettre que Grimm a vu, avant de la terminer et de la fermer, SaintLambert ; mais cela suffit-il pour conclure avec certitude, comme fait
M. Ritter (Annales J.-J. Rousseau, il, 36), que c’est Grimm qui a instruit
Saint-Lambert? Grimm était honnête homme et dans ce qu’il dit de sa
conversation avec Saint-Lambert, il est surtout question de M1110 d’Epinay,
que Saint-Lambert « venait de quitter. » Il a été aussi question de Rousseau
et ce qu’en dit Saint-Lambert semble plutôt prouver que Grimm n’a pas
trahi Rousseau : « il (Rousseau) pense que vous (M‘»° d’Epinay) lui avez
tourné la tête depuis longtemps et que je suis devenu sa bête. Cela est-il

�354

LOUIS DUCROS

« détacher l’un de l’autre Saint-Lambert et Mmc d’Houdetot. »
Mais alors elle n’avait qu'à laisser faire Rousseau : il s’y
prenait assez bien, ce me semble, et, dès qu’il ne s’agissait
que de « détacher » Sophie de Saint-Lambert, elle n’avait pas
de meilleur auxiliaire ni de plus éloquent que Rousseau.
C’est qu’il y avait autre chose : Rousseau aurait bien voulu,
je crois, insinuer ici que Mmo d’Epinay était amoureuse de
lui et, par conséquent, jalouse de sa belle-sœur ; mais c’est
ce qu’il lui était difficile de soutenir, parce que tout le monde
savait qu’auprès de Mme d’Epinay la place était prise

par

Grimm. Je crois même que, s’il avait dit toute la vérité sur
ses relations avec Mmc d’Epinay, il aurait eu à nous apprendre
que c’est au contraire lui qui avait été amoureux d’elle ; je
le crois (et même j ’en jurerais), parce qu’il est sans exemple
dans la vie de Rousseau qu’il ait connu un peu intimement
une femme sans lui offrir son cœur. Je sais bien que dans
ses Confessions, il se défend d’avoir jamais eu de l’amour
pour Mmc d’Epinay : mais précisément il s’en défend trop et
il éprouve trop le besoin de nous énumérer toutes les raisons,
même d’ordre physiologique, qu’il avait — et il aurait dû en
tous cas les garder pour lui — de ne pas aimer Mme d’Epinay.
Sur ce point, j ’en crois volontiers Grimm, quoique son ennemi,
car ce que dit Grimm est en parfait accord avec tout ce que
nous savons du caractère de Rousseau : « Rousseau, dit-il,
fut très amoureux de Mmc d’Epinay, comme il n’a jamais
manqué de l’être de toutes les femmes qui ont bien voulu
l’admettre dans leur société. » Et je pense néanmoins que

vrai ? » Si Grimm avait, comme on le veut, &lt;t informé Saint-Lambert de ce
qui s’était passé », Saint-Lambert aurait-il parlé en ces termes de la passion
de Rousseau pour... Mm« d’Epinay ? M. Ritter refuse de croire que, dans sa
correspondance avec Saint-Lambert (nous savons, par les Mémoires, qu’elle
était en commerce de lettres avec lui), M1110d’Epinay ait trahi Rousseau, parce
que, dit-il, elle était « une personne bien née ». Ce que M"° d’Epinay n’au­
rait pas osé faire, je ne crois pas sans preuve que Grimm l’ait fait. On dit
(Mme Macdonald : J.-J. R., a new criticism) : Grimm a remanié chez lui à sa
guise les Mémoires de Mm* d’Epinay; justement, c’est s’il avait parlé qu’il
aurait eu l’idée de faire disparaître sa lettre, citée plus haut, à M"10 d’Epinay ;
mais il n’y songe pas.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

355

Mme d’Epinay fut bel et bien jalouse de Mm° d’Houdetot, mais
ce n’cst pas le moins du monde dans le sens où Rousseau
l’entend ou, du moins, le veut faire entendre. Il me paraît
très naturel que Mm° d’Epinay, qui avait compté sur l’amitié
de Rousseau, et qui avait plus que personne le droit d’y
compter, ne vît pas sans un certain déplaisir, et même sans
une jalousie très légitime, sa belle-sœur accaparer complète­
ment un homme qu’elle avait logé près d’elle pour jouir de
sa société. Or, si nous en croyons Rousseau lui-même, et les
billets de Mmc d’Houdetot confirment son

récit,

les

deux

« amis » se donnaient sans cesse rendez-vous à la Chevrette
et quelle y était leur conduite ? « Nous nous promenions
tous les jours tête à tête, dans le parc, vis-à-vis de l’appar­
iement et sous les fenêtres de Mmc d’Epinay. » Franchement
ce n’était pas pour jouir tous les jours de ce spectacle que
Mme d’Epinay avait installé Rousseau à l ’Hermitage.
Quoi qu’il en soit, sur les belles preuves que je viens de
dire, voilà Rousseau pleinement convaincu que Mme d’Epinay
l’a trahi. Fou d’indignation et de fureur, nous dit-il, — et il
était surtout furieux de voir Mmc d’Houdelot lui échapper, —
il éclata ouvertement et se livra sans mesure à ce qu’il
appelle « l ’im pétuosité», et à ce qui aurait été mieux appelé:
la grossièreté de son caractère naturel. Il avait laissé passer
huit jours sans voir Mme d’Epinay ; probablement il était en
train de se documenter contre elle, lorsque celle-ci, inquiète
de ne plus le voir, lui écrivit un aimable billet, que Rousseau
nous a conservé avec la réponse qu’il y fit et trois autres
billets qu’ils échangèrent dans la journée, ce qui a lait baptiser
cette journée par M.

Eugène R iller : la journée des cinq

billets.
Le premier billet de Mme d’Epinay respire la plus tendre
sollicitude pour son voisin, dont elle sait la mauvaise santé
et l’humeur chagrine : « Pourquoi donc ne vous vois-je pas,
mon cher ami ? Je suis inquiète de vous. Vous m’aviez tant
promis de ne faire qu’aller et venir de l’Hermitage ici. Sur
cela, je vous ai laissé libre ; et, point du tout, vous laissez

�356

LOUIS DUCROS

passer huit jours. Si l’on ne m’avait pas dit que vous étiez
en lionne santé, je vous croirais malade. Mon Dieu ! qu’avez,
vous donc? vous n’avez point d’affaires ; vous n’avez pas non
plus de chagrins, car je me Halte que vous seriez venu sur
le champ me les confier. Vous êtes donc malade ! tirez-moi
d’inquiétude bien vile, je vous en prie. Adieu, mon cher ami ;
que cet adieu me donne un bonjour de vous. » Rousseau fit
une réponse ambiguë, vaguement accusatrice et qui sentait
l’orage. De plus en plus inquiète — elle connaissait son Rous­
seau — , Mrae d’Epinay le supplie de venir lui expliquer sa
réponse à laquelle « elle ne comprend rien »,

et,

à tout

hasard, dit-elle, elle lui conseille d’arrêter les progrès que fait
l’inquiétude dans la solitude : une mouche y devient un
monstre.
Au lieu d’aller s’expliquer, comme l’y invitait amicalement
Mm° d’Epinay, Rousseau lui écrivit la lettre suivante qu’il faut
qu’on me permette de citer, car elle nous édifie pleinement
à la fois sur le caractère et sur le cœur de Rousseau : « Je
ne puis vous aller voir ni recevoir votre visite tant que durera
l’inquiétude où je suis. La confiance dont vous parlez n’est
plus, et il ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois
à présent, dans votre empressement, que le désir de tirer des
aveux d’autrui quelqu’avantage qui

convienne à vos vues ;

et mon cœur, si prompt à s’épancher dans un cœur qui
s'ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse.
Je reconnais votre adresse ordinaire dans la difficulté que
vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez-vous assez
dupe pour penser que vous ne l’ayez pas compris ? Non ; mais je
saurai vaincre vos subtilités à force de franchise. Je vais
m’expliquer plus clairement afin que vous m’entendiez encore
moins. Deux amants bien unis et dignes de s’aimer me sont
chers : je m’attends bien que vous ne saurez pas qui je veux
vous dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume
qu’on a tenté de les désunir et que c’est de moi qu’on s’est servi
pour donner de la jalousie à l’ un des deux. Le choix n’est
pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

357

et cette méchanceté, c’est vous que j ’en soupçonne. J’espère
que ceci devient plus clair. Ainsi donc la femme que j ’estime
le plus aurait, de mon su, l’infamie de partager son cœur
et sa personne entre deux amants, et moi celle d’être un de
ces deux lâches ? Si je savais qu’un seul moment de la vie
vous eussiez pu penser ainsi d’elle et de moi, je vous haïrais
jusqu’à la mort. Mais c’est de l’avoir dit, et non de l’avoir
cru, que je vous taxe.
... Je n’imagine pas que les perplexités où je suis puissent
durer plus longtemps. Je

11e

tarderai pas à savoir si je me

suis trompé. Alors j ’aurai peut-être de grands torts à réparer
et je n’aurai rien fait en ma vie d’aussi bon cœur. Mais savezvous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps
qui me reste à passer près de vous ?... en vous disant fran­
chement ce qu’on pense de vous dans le monde et les brè­
ches que vous avez à réparer à votre réputation. »
Cette lettre pourrait se passer de commentaires : (1) si
l’on se rappelle, d’ une part, ce qu’avait
Mme d’Epinay, et, d’autre part,

ce

été pour Rousseau

qu’avait

été

ou voulu

être Rousseau pour Mme d’Houdetot, c’est là la lettre, il n’y
a pas d’autres termes qui servent, d’un goujat et d’un men­
teur. La grossièreté des termes mêmes saute aux yeux et
que Rousseau

ait

osé, non seulement l’écrire à celle qui

l’avait comblé de bienfaits, mais

encore la

transcrire

en

entier dans ses Confessions, en reconnaissant, je le veux bien,
qu’elle contient « les insultes les plus ouvertes et les plus
atroces »,

mais en y voyant surtout une « énorme impru­

dence » de sa part, cela nous montre à plein le fond même,
c'est-à-dire toute la bassesse de son âme.
Mais Rousseau ne se contente pas d’insulter, il ment en­
core, disais-je : car n’est-ce pas mentir que de montrer,
comme il le fait, sa situation vis-à-vis de Mme d’Houdelot ?
« deux amants bien unis me sont chers ?... » et la suite. Mais
(1) M. Hitler appelle les lettres de Rousseau à Mm° d’Epinay « violentes et
inconsidérées. » C’est se montrer bien indulgent pour Rousseau, dont il
blâme « la terrible imprudence » ; impudence me paraîtrait plus juste.

�LOUIS DUCKOS
qui donc a tenté de « désunir » ces deux amants, si ce n’est
Rousseau ? et qui donc a tout fait précisément « pour donner
de la jalousie à l’un deux », si ce n’est encore Rousseau ? Et
il continue avec un redoublement d’imposture : «

ainsi la

femme que j ’estime le plus (il le lui a bien montré !) aurait,
de mon su, l’infamie de partager son cœur et sa personne
entre deux amants et moi d’être un de ces deux lâches. »
Mais cette infamie et celle lâcheté, si l’on n’en peut accuser
Mmc d’Houdetot, il les a, lui, cent fois commises dans son
cœur, comme il l’a très cyniquement avoué dans ses Confes­
sions ; et alors de quoi ose-l-il s’indigner et quelle est cette
comédie qu’il joue de l’innocence offensée ? Mais ce qu’il y
a de plus révoltant dans cette lettre, qui sera une éternelle
flétrissure pour celui qui a pris plaisir, on le sent, à y entas­
ser tant d’outrages et de faussetés, c’est la phrase suivante
que nous n’avons pas encore citée : « Je n’ai caché ni à vous,
ni à elle ( à Mine d’Houdetot ) tout le mal que je pense de
certaines liaisons (entendez : la liaison

de Mmc d’Houdetot

avec Saint-Lambert) ; mais je veux qu’elles finissent (il veut !)
par un moyen aussi honnête que sa cause (?) et qu’un amour
illégitime se change en une éternelle amitié. » Entendez-vous
le vertueux « citoyen », le Caton du siècle : il ne faut pas que
Mmo d’Houdetot brûle pour Saint-Lambert d’un « amour illé­
gitime » ; et ne croyez pas que ce noble appel à la vertu
soit une simple boutade : nous savons, par les lettres de
Mme d’Houdetot, qu’il lui prêche le plus sérieusement du monde
de renoncer à un amour coupable, et c’est l’homme qui a
tout fait pour la ravir à Saint-Lambert, c’est l’amant de Thé­
rèse qui catéchise Mme d’Houdetot et lui parle en directeur
de conscience ! En vérité, ce n’est pas seulement l’Alceste
de Molière qu’il peut, comme il s’en fait gloire, se vanter de
bien jouer dans le monde : il s’entend parfaitement aussi à
jouer Tartufe avec ses amis et avec les maîtresses de ses
amis ( 1 ).
(1) Dans une curieuse lettre, publiée récemment, on voit Rousseau
s’essayer gauchement et sournoisement dans ce rôle de convertisseur et, (de

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

359

En lisant l’affreux réquisitoire de Rousseau, Mme d’Epinay
fut suffoquée : à de telles insolences la seule réponse à faire
était de lui renvoyer sa lettre, et, si elle tenait à y répondre
autrement, elle n’avait qu’à lui écrire ces trois mots : « vous
êtes fou », — et cela, je crois, l’eût subitement rendu sage.
Bonne, comme le lui reprochait justement Grimm, jusqu’à
la faiblesse, Mme d’Epinay prit la peine de lui faire savoir
qu’il « lui faisait pitié » et que néanmoins il serait reçu mieux
que ne le méritaient ses odieux soupçons. Jean-Jacques, qui
avait eu le temps de se calmer, et surtout d’envisager les
conséquences de sa folie, — à savoir que si la réponse de
Mmo d’Epinay était telle qu’il la méritait, il ne lui restait plus
qu’à déloger, — respira en lisant celle réponse qui, dit-il ingénu­
ment, « le tira d’un terrible embarras » ; cela veut simplement
dire qu’il n’était pas, comme il pouvait s’y attendre, congédié.
Pourtant la réponse de Mmo d’Epinay était telle qu’il « fallait
sortir de l’Hermitage ou l’aller voir sur le champ. »

Quel

parti va-t-il prendre ?
Il a en bien des ennuis à l ’Hermitage et il en a longuement
entretenu le lecteur des Confessions : Mme d’Epinay

abuse

de sa complaisance ; à tout instant, et quand il se croit maître
de sa journée, il faut aller l’entretenir, ou, ce qui est pire,
écouter la lecture de ce qu’elle écrit ; car elle s’est « fourré
dans la tête de faire bon gré mal gré des romans et des contes
et autres fadaises de ce genre » et à son premier mot, il faut
courir et « se soumellre au joug » ; bref, il a compris qu’il
s’est donné te une chaîne ». Si l’on ajoute à tant de griefs la
même qu’il veut ici détacher Mm« d’Houdetot de Saint-Lambert), s’efforcer
de ramener à la vertu Mra“ d’Epinay, alors pervertie par Grimm. Il écrit dès
le 27 février 1757 au docteur Tronchin, que Mm° d’Epinay va consulter à
Genève : « Quant à elle (Mm“ d’Epinay), son cœur et son corps ont grand
besoin de ce voyage ; la différence est qu’elle sent ses maux physiques et
sera docile ; mais elle tient aux maximes des beaux philosophes musqués et
je ne crois pas que vous l’en guérissiez facilement. N’est-il pas assez étrange
qu’étant femme sensée, bonne amie, excellente mère de fam ille..., elle ne
veuille pas faire honneur à sa raison de ce qu’elle refuse à ses penchants !
car, quoi qu’elle en puisse dire, le moyen d’être honnête gens sans com­
battre ? » c’est-à-dire, en somme, sans donner son congé à l’ami Grimm.
A n n a l e s J,-J. R o u s s e a u , i, 34.

�LOUIS DUCHOS

360

trahison de Mmc d’Epernay, voilà le moment ou jamais de
s’affranchir et de rompre « sa chaîne » : Rousseau préféra
aller voir Mmc d’E pin ay, c’est-à-dire aller au devant d’une
explication qui était, par sa faute, diablement embarrassante.
C’est que, entre temps, le souvenir des infinies bontés de
Mmc d’Epinay lui était revenu à l’esprit ; il pouvait, par exem­
ple, se rappeller certain billet qu’il avait reçu un jour qu’il
gelait fort et que lui avait écrit Mme d’Epinay, inquiète de
le savoir seul, en hiver, au milieu des bois ; et ce billet doit
avoir sa place ici,

puisqu’il fait bien

connaître la femme

que Rousseau avait si brutalement outragée : « J’envoie, mon
ermite, de petites provisions à mesdames Levasseur; et comme
c’est un commissionnaire nouveau dont je me sers, voici le
détail dont il est chargé : un petit baril de sel, un rideau pour
la chambre de Mme Levasseur, et un cotillon tout neuf à moi
(que je n’ai pas porté, au moins), d’une flanelle de soie très
propre à lui en faire un, ou à vous-même un bon gilet. Bonsoir,
le roi des ours ; un peu de vos nouvelles. » J’ai toujours
conservé, dit Rousseau, ce petit billet et n’y ai jamais repensé
sans attendrissement : il y repensa peut-être en ce moment
et à tant d’autres gâteries dont il avait été l’objet, et dont il
allait se priver ; et il estima, sans doute, que, malgré tant
de petits cadeaux qui l’avaient mis si souvent en colère, il
n’était point trop mal à l’Iiermilage ; ses yeux peu à peu se
dessillant, il s’avisa que Mme d’Epinay n’était peut-être pas si
coupable qu’il avait cru; et alors, n’écoutant que son bon cœur,
qui avait besoin de s’épancher, il se rendit à la Chevrette.
A sa vue, Mmc d’Epinay lui sauta au cou, ils mêlèrent leurs
larmes et tout fut oublié : c’est ainsi qu’on s’explique, quand
on est une bonne femme, comme Mmc d’Epinay et une grande
âme, comme était Rousseau ; c’est ainsi, du moins, qu’il nous
a raconté leur réconciliation.
Le récit de Mmo d’Epinay est un peu différent et un peu plus
vraisemblable : « Rousseau, dit-elle, s’est jeté à mes genoux
avec toutes les marques du plus violent désespoir ; il n’a pas
hésité à convenir de ses torts ; sa vie, m’a-t-il juré, ne suffira

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

361

pas à son gré à les réparer. » Je sais ce qu’on peut alléguer
contre la véracité des deux récits : les deux narrateurs écri­
vent de mémoire et ils sont devenus ennemis quand ils tiennent
la plume, mais ce n’est pas une raison suffisante pour les ren­
voyer dos à dos. Mmc d’Epinay, pour peu qu’elle eût le souci
de sa dignité, devait attendre les explications de Rousseau,
et Rousseau, après l’infamie dont il Amenait de se rendre cou­
pable, n’avait qu’un moyen de faire agréer ses explications
et c’était de les offrir à genoux. Les choses ont dû se passer
à peu près comme les raconte Mm° d’Epinay. Quoi qu’il en
soit, celle-ci avait pardonné et Rousseau pouvait rester son
hôte, en attendant une nouvelle occasion, elle ne va pas tarder
à s’offrir, de lui montrer son originale façon d’entendre les
devoirs de la reconnaissance et de l’amitié.
V
Rousseau aA'ait à peine fait sa paix avec Mrae d’Epinay qu’il
était en train de se chamailler avec Diderot. R faut en prendre
son parti : à partir de 1757, l’histoire de Rousseau est surtout
l’histoire de ses querelles aArec ses amis. Ces querelles sont
fort embrouillées et nous n’avons pas toujours toutes les pièces
du procès. Pour ce qui est, par exemple, des démêlés de Rous­
seau avec Diderot, la fille de Diderot, Mmc de Vandeul, qui
avait dû les entendre raconter par son père, avouait qu’elle
n’était pas parvenue à en débrouiller l’éclieveau : « c’est, a-t-elle
écrit, un tripotage de société où le diable n’entendrait rien. »
Je crois qu’un critique diligent peut être plus malin que le
diable et y entendre au moins quelque chose, s’il veut bien
s’armer, à la fois, de patience et d’impartialité, deux choses
qui ont peut-être
x v iii

0

fait défaut à beaucoup d’historiens du

siècle : si les uns ont reculé, par exemple, devant les

broussailles de ces débats entre Rousseau et ses amis, les
autres, qui y ont regardé de plus près, l’ont fait avec des
yeux prévenus et ont plaidé, les Roussauistes surtout, plus
qu’ils n’ont raconté. Il faut, de toute nécessité, si l’on veut bien

�362

l o u is

ducros

connaître Rousseau, ses amis et ses ennemis, lire attentivement
leurs lettres, écouter leurs propos, ne pas craindre de les citer
et de les confronter même sur des points qui semblent insi­
gnifiants au premier abord et dont l’importance apparaît dans
la suite. Si le lecteur veut bien me suivre dans ce dédale, je
promets, l ’ayant plus d’une fois parcouru, de lui épargner les
pas inutiles et d’éclairer de mon mieux le chemin.
Les amis de Rousseau n’avaient rien compris à cet amour
de la solitude qui était venu si subitement à celui-ci et l’avait
éloigné d’eux et de Paris. Ils comprenaient d’autant moins
que Rousseau par ses deux Discours avait réussi à se faire
un nom, à devenir quelqu’un dans celte société d’écrivains
qu’on appelait la République des lettres : ses Discours et son
Devin de Village l ’avaient mis au premier rang et c’est au len­
demain même de son triomphe que brusquement il s’éclipsait ;
et, nouvelle surprise pour ses amis, pour Diderot entre autres,
qui savaient les difficultés de sa vie domestique : il se sauvait
de Fontainebleau le jour même où on lui offrait une pension
du roi, c’est-à-dire un supplément fort utile pour faire aller son
ménage et nourrir cette tribu des Levasseur qui, à la suite de
Thérèse, s’était abattue chez lui. Mais l’étonnement de ses amis
devint, je crois, de l’agacement, quand ils virent ce même
homme, qui avait été jusque là, au Panier fleuri et ailleurs,
leur compagnon de plaisir, et dont ils connaissaient la vie
intime avec ses défaillances et ses misères, tout à coup changer
d’allures et prendre au grand sérieux ce rôle emphatique (qu’il
n’avait joué, pensaient-ils, que pour la galerie), de héros à la
Plutarque et de censeur des vices du temps.
Si l’on veut bien comprendre les dissentiments qui vont
de plus en plus éloigner Rousseau des Diderot, des Grimm
et des d’Holbach et de ce qu’il

appellera la coterie holba-

chique, il faut bien marquer tout d’abord cet effet d’ahuris­
sement que ne put manquer de produire sur tous ses amis
la fameuse réforme, à la fois matérielle et morale, de Rous­
seau : de tous, le plus interloqué dut être Diderot, car nous
avons vu que Rousseau savait, même avec lui, cacher son

�363

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

jeu; et d’ailleurs Rousseau lui-même n’avait-il pas été surpris
tout le premier de ce qu’il nous montre comme une brusque
révolution et, en partie du moins,

involontaire,

dans ses

sentiments et dans tout son être. Ceux qui m'ont lu jusqu’ici
m’accorderont, je crois, que Rousseau était tout au moins à
demi-sincère dans sa réforme : mais ses amis ne pouvaient
pas se donner, comme nous, la peine de lire dans son cœur :
ils n’avaient pas les Confessions et la Nouvelle Héloïse poul­
ies y

aider ! Ils crurent donc

que

l’ermite et le citoyen,

comme il aimait à se faire appeler, ou se moquait d’eux, ou,
s’il était sérieux, soutenait une gageure dont il se lasserait
bien vite et qu’on allait le voir rentrer à Paris.
Si l’on veut bien, en effet, se rappeler ce qu’était Paris à
cette date, la ville du monde où il était, pour un homme
de lettres, le plus doux de vivre, le projet de Rousseau* d’aller
vivre loin de Paris, et où ? au milieu des bois en vertueux
anachorète, un tel projet ne pouvait être, pour un d’Holbach
ou un Diderot, que la ridicule affectation d’un pédant. Quand
ils parlent entre eux de Rousseau ou même quand ils lui
écrivent, on sent, à travers leurs plaisanteries sur sa nouvelle
vie « forestière », que, pour

tous ses amis, et suivant un

terme très familier, qui n’est pas encore français dans ce sens,
mais qui seul

rend bien le fond de leur pensée, on sent,

dis-je, et qu’on me pardonne le mot, que pour eux Rousseau
est un « poseur. »

Ce qu’il y

avait de sincère

dans la

réforme ou, en tous cas, dans les projets de réforme, de ce
Genevois et de ce

protestant, sinon vertueux,

du moins

enthousiaste de la vertu et moralisateur né, tout cela leur
échappait ; de là des malentendus, qui étaient inévitables,
et les fautes
moins; car

des uns et des autres, qui ne l’étaient pas

sensibles et prompts à la riposte comme des

gens de lettres, ils obéissaient à l ’impression du moment et
la traduisaient séance tenante, et faute d’éducation première,
en paroles véhémentes et blessantes : c’est ainsi que Diderot
et Rousseau vont se faire l’un à l ’autre, comme ils s’en sont
mutuellement accusés, « de mortelles blessures. »

�LOUIS DUCROS
En 1757 Diderot fit paraître son Fils naturel avec cette
préface dialoguée qu’il a intitulée : Entretiens sur le Fils naturel.
En lisant, dans

cetle préface, la phrase suivante : « il n’y

a que le méchant qui soit seul », Rousseau devient perplexe :
à qui

donc,

se demande-t-il, a pensé Diderot en écrivant

cette phrase? à moi,

c’est

certain, car depuis que nous

vivons séparés, Diderot n’a cessé de me harceler; et d’ail­
leurs, s’il n’avait pas voulu me viser personnellement par
son impertinente maxime, est-ce qu’il ne devait pas, en la
formulant, songer à l’ami qui vivait solitaire et faire à sa
vérité générale une exception tout au moins en faveur de
cet ami?

Au reste, à la réflexion, quel singulier ami lui-

même que ce Diderot ! un donneur de conseils, oui, et sur­
tout de conseils qu’on ne lui demande pas ; et encore un
donneur de rendez-vous auxquels il ne se rend jamais. Mais
quand cessera-t-il donc, lui, « plus jeune que moi » de pré­
tendre « me gouverner comme un e n fa n t»? et de me faire
aller jusqu’à Saint-Denis pour

me laisser dîner seul après

l’avoir attendu des heures entières? Et voilà qu’à ces torts
« multipliés » il vient en ajouter un plus grave encore dans
sa Préface !
Aussi le cœur « navré », Rousseau envoie à Diderot une
lettre qu’il a écrite, dit-il, avec une douceur et un attendris­
sement qui le font inonder de larmes son papier. La lettre est

* ?* * * # •&gt; &amp; * * '•

perdue : l’auteur avait dû y verser, outre ses larmes, un peu
de la hile concentrée qu’il nourrissait depuis longtemps contre
Diderot. Il aurait mieux fait de remarquer tout simplement
que, prise à la lettre, la phrase de l’auteur du Fils naturel ne
s’appliquait à personne, puisque, pour être méchant, c’est-àdire pour nuire à quelqu’un, il ne faut pas vivre tout seul et
que cette sentence, comme tant d’autres de cette force de Dide­
rot, ne signifiait rien du tout. Cette bêtise, échappée à Diderot,
Rousseau l’a plus tard jugée à sa valeur, mais il avait besoin,
pour son humeur présente, de prendre Diderot en flagrant
délit de malignité et de perfidie. Il a transcrit, dans

ses

Conjessious, la réponse que lui fit Diderot et qu’il donne, assure-

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

365

t-il, mot pour mot ; il n’en donne, en réalité, qu’un très court
extrait (1). « Venez donc, lui disait en substance Diderot, passer
deux jours chez moi ; j’irai vous prendre en fiacre à SaintDenis; nous passerons ces deux jours à revoir ensemble votre
ouvrage (la Nouvelle-Héloïse). Quant aux ermites,

dites

en

tant de bien qu’il vous plaira : vous serez le seul au monde
dont j ’en penserai, encore y aurait-il à dire là-dessus si l’on pou­
vait vous parler sans vous fâcher. Une femme de 80 ans !...
Adieu citoyen ! c’est pourtant un citoyen bien singulier qu’un
ermite. » Rousseau, en copiant cette lettre de Diderot, s’es.l
bien gardé de citer le trait final : c’est qu’il était aussi amu­
sant que juste. Mais que signifiait l’exclamation de Diderot
sur cette femme de 80 ans? Il s’agissait de la vieille Levas­
seur, sur laquelle le trop sensible Diderot éprouvait le besoin
de s’apitoyer. Mmo Levasseur s’ennuyait, on l’a vu, à l’Hermitage et elle allait faire ses jérémiades et prêcher misère chez
les amis de Rousseau : elle en recevait des consolations et
aussi, ce qu’elle prisait davantage, et dont elle se gardait bien
de parler à Rousseau,

de temps à autre quelques petites

sommes ou menus cadeaux : c’était une pleurnicheuse et une
quémandeuse et Diderot avait tort de l’écouter et encore plus
tort de faire à Rousseau un reproche de l’avoir, malgré les
susdits 80 ans,

emmenée à la campagne. Mais Diderot ne

serait pas Diderot s’il ne se mêlait que de ses affaires. Il a
remarqué, dans sa Poésie dramatique, que les poètes devraient
tirer parti de certains personnages qu’il appelle des « inter­
venants », et qu’il définit ainsi : « Ce sont des personnages
qui se fourrent partout sans être appelés, qui se mêlent de
nos affaires et les terminent ou les brouillent malgré nous. »
C’est justement le personnage qu’il avait dû souvent jouer
(mais, ne l’oublions pas, sans avoir eu jusque là à s’en re­
pentir) avec un Rousseau, faible de caractère et auteur à la
fois inconnu, hésitant et cherchant sa voie : alors Diderot

(1) La lettre entière est dans Streclceisen-Moulton. J.-J. Rousseau, ses amis
ses ennemis, i, 272.

�LOUIS DUCROS

366

était « le bon Diderot » , et ce conseiller était un « Aristarque ». Mais depuis le Devin du village, Rousseau s’est
redressé, il prétend maintenant marcher seul et faire à sa
tête; c’est enfin un nouveau Rousseau qui est né : Diderot va
l’apprendre à ses dépens.
A l’invitation de Diderot, Rousseau répond par une lettre
que nous n’avons pas, mais où il lui signifie qu’il « n’ira
plus à Paris ». Eh bien ! alors, lui réplique Diderot, « samedi
matin, quelque temps qu’il fasse, je pars pour l'Hermitage ;
... il faut bien que je me venge de tout le mal que vous me
faites depuis quatre ans » (ils n’en étaient donc pas à leur pre­
mière pique) ; et il trouve d’ailleurs moyen d’invoquer, dans sa
lettre, à la fois Scipion l’ancien et celte pauvre Mm” Levasseur.
Rousseau est outré : il informe Mme d’Epinay que Diderot lui
a écrit une lettre qui lui « perce l’âme » et la très bonne
Mme d’Epinay, dans une longue épîlre,

essaie d’apaiser cet

atrabilaire : « prenez garde, mon cher ami, à ne point laisser
cheminer le germe de l’aigreur... j ’ai entendu dire hier chez
le baron (d ’Holbach) que Diderot allait vous voir samedi. Je
n’y conçois rien » ; et, en effet, il lui est difficile de concevoir
pourquoi Diderot tient tant à voir samedi (et quelque temps
qu’il fasse a affirmé Diderot, et même il a ajouté, par un
retour pathétique sur sa pauvreté, qu’il ira à pied), pourquoi,
dis-je,

Diderot tient tant à voir cet homme qui lui a fait

« tant de mal » et dont il vient si cruellement lui - même
de « percer l’âme ». Heureusement Rousseau vient l’éclairer
en lui

envoyant : 1° Cette lettre où Diderot lui avait fait

entendre, paraît-il, que « c’est par grâce qu’il ne le regardait
pas comme un scélérat » ;

2°

la réponse qu’il se propose de

faire à la lettre de Diderot (lettre de Rousseau, du mercredi
soir 1757) ; et 3° une lettre d’explication (sans date dans la
correspondance de Rousseau). Mme d’Epinay lit tout cela et,
le même jour, lui écrit une seconde lettre (comme ces gens
du

x v iiic

siècle étaient écrivassiers !) où elle dit, cette fois

en connaissance de cause, son impression sur le tout et sa
lettre, qui est le bon sens m êm e, peut se résumer en ces

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

367

mots, qui résument à leur tour tout ce chamaillis : « de gi-âce,
ne vous brouillez pas pour rien, exactement rien, avec votre
meilleur ami ( 1 ). »
Rousseau avait supplié Mmc d’Epinay d’empêcher Diderot de
venir le voir : dans l’état d’exaspération où il se trouvait, c’eût
été, dit-il, la rupture. Alors Mme d’Epinay, par un mensonge
de l’amitié, avait prévenu Diderot d’attendre Rousseau chez
lui, espérant décider Rousseau

à aller

voir lui-même son

ami : Rousseau ne bouge pas de chez lui ; là-dessus nouvelle
lettre de Diderot, où Rousseau cette fois est bel et bien traité
de « méchant et de féroce » ; Diderot, il est vrai, « en pleure de
douleur », et cela amène une nouvelle explication de Rousseau
où il reprend, dit-il, l’histoire de leurs démêlés ; et chacun, de
son côté, accable son ami des reproches les plus amers qu’il
entrecoupe d’effusions lyriques et de sanglots mal étouffés ;
et l’on ne sait plus, au milieu de toutes ces explosions con­
traires, si c’est la haine ou l ’amour qui éclate et l’emporte
chez chacun d’eux : mais l’on croit deviner que Rousseau, en
toute cette affaire, n’est peut-être pas fâché de se détacher peu
à peu d’un conseiller

qu’il juge maintenant inutile et, par

conséquent, importun. C’est la conclusion à tirer de ces premiers
démêlés et c’est celle aussi qu’entrevoit enfin Diderot : « Je
crains que les liens les plus doux ne vous soient devenus
fort indifférents. »
La personne qui avait, et pour les raisons que l’on sait,
le plus d’ascendant sur Rousseau, c’était Mme d’Houdelot.
Elle intervint en faveur de Diderot et obtint que Rousseau
fit les premier pas et allât voir « le philosophe ». Celui-ci avait,
à ce moment même, à tenir tête à la fois à l’orage déchaîné
contre l’Encyclopédie et à la fâcheuse accusation d’avoir pillé
chez Goldoni son Fils naturel. Un ami, commun aux deux
écrivains en querelle, Delcyre, écrivait à Rousseau (23 août
1757) : « le déchaînement est tous les jours plus terrible contre
Diderot. Mme de Graffigny fait courir le bruit que vous avez
(1 Streckeisen-Mouitou, ibid., I, 338.

�368

LOUIS DUCROS

rompu avec votre ami depuis qu’on le traite si mal. » L ’occa­
sion était belle pour Rousseau de faire le généreux et de
montrer à tout Paris que, malgré ses justes griefs, il savait
pardonner à un ami malheureux : il alla passer deux jours
entiers chez Diderot.

On s’embrassa et surtout on pleura

ensemble, toute bonne réconciliation, au xvm e siècle, devant
être cimentée par d’abondantes larmes et, en attendant de nou­
veaux orages, on se jura une éternelle amitié ! « On nous
réconcilia, dit Fabrice dans Gil Blas, nous nous embrassâmes
et, depuis lors, nous fûmes ennemis mortels. »
Dans celle première brouille avec Diderot, Rousseau n’avait
certes pas eu tous les torts ; Mmc d’Epinay convient ellemême, dans ses Mémoires, que les lettres de Diderot étaient
« un peu dures » ; et l’on peut même dire, une fois pour
toutes , que les amis de Rousseau , connaissant sa sensibilité
maladive et sachant très bien que le meilleur moyen de le
ramener était de lui parler avec douceur, auraient dû parfois,
s’ils l’aimaient véritablement, et même quand ils avaient rai­
son, commencer par céder quelque chose de leurs droits, sauf
à le gronder après l’avoir apaisé : au contraire, voilà Diderot
lui-même, le cordial et expansif Diderot (et que sera-ce de
l ’imperturbable Grim m ?) qui lui fait la leçon et s’applique à
le morigéner. Rousseau alors se révolte, s’indigne de plus
belle: « ne savent-ils pas qu’il n’y a point d’incendie au fond
de mon cœur qu’une larme ne pût éteindre ? » Supposons,
dit-il à Mmc d’Epinay, qu’il m’arrive de mal interpréter un
discours de votre part, comme j ’ai peut-être fait la malen­
contreuse maxime de Diderot et d’autres passages de ses
lettres : vous vous bâteriez assurément de m'expliquer votre
idée (et, au fait, pourquoi Diderot, n’a-t-il pas tout simple­
ment répondu à Rousseau qu’il n’avait pas pensé à lui en
écrivant sa maxime ?) et vous vous garderiez de soutenir
durement et sèchement ces mêmes propos dans le mauvais
sens où je les aurais entendus (lettre du jeudi 1757). Mais
eux ! ils ne cèdent rien, n’expliquent rien ; il leur suffit d’avoir
raison à leurs yeux. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont si

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

369

hauts, si maniérés, si secs ! Le moyen d’oser les aimer encore ?
(Mémoires de Mmc d ’Epinay, n, 173).
El enfin, dans celle même lellre, si curieuse, à Mmc d’Epinay,
où Rousseau explique, avec une candeur qui stupéfie, lout
ce qu’il se croit en droit d’exiger de ses am is,

a-t-il com ­

plètement tort lorsqu’il avance qu’en sa qualité de solitaire,
il est plus sensible qu’un autre, et qu’en sa qualité de malade il
a droit à des ménagements? Tout cela est vrai et si peutêtre ce n’était pas à Rousseau à le dire, c’était assurément
à ses amis à s’en souvenir.
Voilà donc, si l’on veut, les torts de ses am is: ils ont
manqué de patience et de charité. Mais convenons tout de
suiLe qu’il devenait de plus en plus malaisé de vivre

en

bonne harmonie avec Rousseau , depuis que sa gloire nais­
sante et sa folle passion avaient concouru à lui faire perdre
la tête.

Ce qu’il veut désormais de ses amis (lettre du

jeudi 1757), c’est qu’ils soient lout simplement ses amis, non
ses maîtres ; il

veut bien « endurer leurs bienfaits », mais

c’est à la condition que, pour le servir, ils consulteront son
goût, non le leur. « Que si lui, Rousseau, se met en colère
mal à propos, son ami n’a pas le droit de s’emporter à son
tour : il n’a qu’à le caresser de son mieux et attendre que
sa colère soiL passée. Il sait parfaitement d’ailleurs e t , loin
de s’en détendre, il reconnaît hautement qu’il exige de son
ami bien plus qu’il ne permet à celui - ci d’exiger de luimême ; mais ne sait-on pas que les duretés d’un ami l’occu­
pent la nuit, à la promenade, partout, et lui donnent en un
seul jour des années de douleur! »
Ce que Rousseau demande, en som m e, à ses amis, des
caresses et de douces paroles, en échange de ses moments
d’humeur et de ses furieuses colères, et aussi, ne l’oublions
pas, de ses injurieux et perpétuels soupçons, ce n’est pas
d’eux — ils sont des hommes et cèdent, comme lui, à leur
égoïste passion —, c’est des femmes seules qu’il pourra l’obte­
nir : toutes celles, en effet, qui resteront un certain temps
ses amies, n’y réussiront que grâce à une patience infinie et

�370

LOUIS DUCROS

à une infatigable douceur. Voyez, en elïel, et précisément
dans celle lettre où il fait ses conditions à ceux qui veulent
de son amitié ; tout ce qu’il demande avec tant d’aplomb,
il l’a trouvé justement chez Mmc d’Epinay : « tous ces ména­
gements que j ’exige, vous les avez eus sans que j ’en parlasse;»
et Mme d’Houdetot les aura aussi, et aussi Mme de Luxem­
bourg et tant d’autres femmes qu’il ne cessera de rudoyer et
qui ne cesseront pas de le caresser; ce qui prouvera,je crois,
ces trois choses : premièrement que Rousseau est un ours
mal léché, mais ceci qui ne le sait de reste ? Secondement,
que les femmes qui ont réussi à rester plus de quinze jours
les amies de Rousseau étaient des anges ; et troisièmement
que Rousseau, malgré tout, malgré son ourserie, malgré ses
innombrables et incontestables défauts de caractère, savait
pourtant être aimable : on ne s’expliquerait pas sans cela
que « les amoureuses de Rousseau » aient été si nombreuses
et leur indulgence pour lui si inépuisable. N ’est-il pas curieux,
par exemple, que cette même Mme d’Epinay, à qui il a fait
un si sensible outrage, lui écrive, au moment de sa querelle
avec Diderot — et ses lettres d’alors ne sont pas de celles
qu’elle a imaginées après coup dans le roman historique que
sont ses

Mémoires ;

mais

l’original

même

nous

en

est

resté ( 1 ) — n’est-il pas curieux, dis-je, qu’elle lui écrive sur
ce ton : « adieu, mon cher et malheureux ami. Que je vous
aime, que je vous plains ! Si vous vouliez venir passer vingtquatre heures avec moi (M mc d’Epinay était à Paris), et ne
voir uniquement que moi, je vous

enverrais mon carrosse

lundi matin à Montmorency qui vous ramènerait le mardi
m atin...

Mon ami, ne m ’écouterez-vous pas, en attendant

que vous soyez en état de vous écouler vous même ? »
Voilà comment lui parlait encore la

femme qu’il avait

traitée comme on a vu et dont il a osé dire, à ce propos, dans
ses Confessions, que

la comtesse d’Houdelot

l’avait

soup­

çonnée de la même noirceur que lui : « nous ne restâmes

(1) Streckeisen-Moultou, ibid. i, 339.

�T

371

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pas longtemps en doute sur la main dont partait le coup »
(la dénonciation à Saint-Lambert). Et cette charmante Sophie,
dont tous les contemporains s’accordent à dire qu’elle ne
soupçonnait pas même le mal chez autrui, nous l’accuserions
aujourd’hui d’une bien coupable légèreté, si l’on n’avait retrouvé
un billet d’elle, de cette date (2 octobre 1757), où elle sup­
plie Rousseau de n’être pas trop prompt à condamner Diderot ;
et, pour le mettre en garde contre lui-même, elle ajoute : « je
vous ai vu soupçonner Mmo d’Epinay d’une étrange méchan­
ceté. » Ce qui prouve, une lois de plus, que les Confessions
ne disent pas toujours la vérité.

VI
L ’intervention si chaleureuse de Mme d’Epinay dans les
démêlés de Rousseau avec Diderot nous atteste, non seule­
ment

que Rousseau était rentré en grâce

mais qu’elle était redevenue son amie

auprès

et sa

d’elle,

confidente :

le retour de Grimm va promptement faire cesser cette inti­
mité. Grimm, que Mme d’Epinay tenait au courant de tous
ses faits et gestes, et qui, de Westphalie où il avait suivi,
à l’armée,

M. de Castries, prodiguait

ses conseils

et ses

remontrances à Mmc d’E p in ay, avait blâmé celle - ci quand
elle avait offert à Rousseau un asile à l’Hermitage. Clair­
voyant et sagace comme il était, il n’avait pas passé plusieurs
années dans l’intimité de Rousseau sans le pénétrer et le
connaître à fond; il avait prédit à Mme d’Epinay qu’elle ne
tarderait pas à se repentir de l’avoir accueilli chez elle et
l’évènement lui avait donné raison : et maintenant il reve­
nait bien décidé à reprendre sur Mme d’Epinay l’ascendant
que lui assuraient à la fois son propre caractère, très ferme
et volontiers tyrannique, et la tendresse de cœur qu’elle lui
avait gardée pendant son absence ; et il était non moins
décidé à user de cet ascendant pour éloigner peu à peu de
Mme d’Epinay l’inquiétant et compromettant voisin
s’était donné,

qu’elle

F

�LOUIS DUCROS

A peine débarqué à la Chevrette, Grinim lit sentir à Rous­
seau qu’il était le maître de céans : « Son abord, dit Rousseau,
fut celui du comte de Tuffière ; à peine daigna-l-il me rendre le
salut ; il passait partout le premier, prenait partout la pre­
mière place sans jamais faire attention à moi ». Cette altitude,
que Rousseau donne à Grimm, est tout à fait vraisemblable ;
elle nous est, pour ainsi dire, confirmée par toute la conduite
qu’il

va tenir à l’égard de Rousseau, qui le gène, et elle

s’accorde parfaitement avec ce que nous savons de son carac­
tère : en effet, il a déjà délivré Mme d’Epinay des assiduités
et, pour ainsi parler, des retours offensifs de Francueil et
il n’a eu, pour cela, qu’à parler ferme et, sans doute aussi,
qu’à faire valoir ses droits ; car il avait supplanté, dans le
cœur de Mme d’E pin ay, le séduisant, mais trop volage Fran­
cueil. Dans toute celte société d’hommes et de femmes qui
se retrouvent si fréquemment à la Chevrette, Grimm semble
être le seul qui ait de la décision et de l’esprit de suite :
c’est aussi lui qui les mène tous. Quand Rousseau imagi­
nera plus tard le fameux complot préparé de longue main
contre lui et toutes les intrigues ténébreuses que l’on sait,
évidemment son esprit alors battra la campagne ; pourtant
il voyait juste dans sa folie quand il tenait Grimm pour son
plus redoutable ennemi. Ce n’est pas, en effet, l’indulgente et
faible Mme d’Epinay, ni l’inconsistant Diderot qui lui auraient
tenu rigueur bien longtemps : mais Grimm était derrière eux,
prêt à les faire rougir de leur défaillance. Cet impérieux et
arrogant Germain ne courait, lui, le danger de trop s’atten­
drir que devant les monarques et les princes. Les brutales
plaisanteries et les amicales avanies dont l’honoreront un Fré­
déric et une Catherine le feront pleurer de tendresse : mais
le baron Grimm n’aura point de faiblesse humaine quand il
s’agira de remettre à sa place le simple citoyen de Genève.
Sans doute, dans ses démêlés avec Rousseau, il a raison
contre lui, on le verra de reste ; mais il a trop orgueilleu­
sement raison contre son ancien ami ; et, dans la conduite
qu’il dicte à Mmc d’Epinay, pour la mettre à l’abri des incartades

�373

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

de Rousseau, il est bien le plus ferme et le plus judicieux
des Mentors; mais il oublie trop que s’il peut jouer un tel
rôle, c’est, en définitive à Rousseau qu’il le doit, puisque
c’est Rousseau qui l’a introduit à la Chevrette : or travailler,
avec une telle intrépidité et un tel esprit de suite, à faire
chasser d’une maison celui qui vous y a fait entrer, et quels que
soient d’ailleurs les torts de celui-ci, n’est-ce pas montrer un
acharnement et une habileté dont ne serait pas capable une
âme vraiment délicate? Les torts de Rousseau, et ils sont
énormes, ne sauraient absoudre un Grimm de sa sécheresse
d’âme, ni même un Diderot de son indiscrétion et de ses
importunités. Il y a une part de vérité dans les amères récri­
minations de Rousseau contre Grimm : « Je lui ai donné tous
mes amis ; non seulement il ne m’a fait connaître aucun des
siens, mais il m’a ôté tous les miens ».
Ajoutons qu’au dire de Rousseau il lui ôtait aussi ses pra­
tiques : n’avait-il pas décrié ses copies de musique, et non pas
par manière de plaisanterie, puisqu’il se servait lui-même d’un
autre copiste! qui lui achèterait désormais ses copies, si ses
amis eux-mêmes n’en voulaient plus et qu’allait devenir son
gagne-pain? L ’auteur de la Noiwelle-Hèloïse se plaignant du
discrédit jeté sur son petit commerce de musique, cela paraît,
au premier abord, assez bouffon : c’était pourtant un de ses
griefs les plus sérieux contre Grimm. Grimm ayant relevé des
fautes dans ses copies, il en résultait pour lui plusieurs consé­
quences : un préjudice matériel, que nous ne pouvons pas,
il est vrai, apprécier, mais qui n’a pas dû être bien considé­
rable, car les gens qui lui commandaient des copies les lisaientils toujours? Il y avait sans doute là, pour eux, une manière
détournée et honnête de venir en aide à Rousseau; mais préci­
sément c’est cela même, celte aumône déguisée, que les criti­
ques de Grimm faisaient ressortir et c’est de q u o i, ce me
semble, lui en voulait Rousseau : si on lui achetait de la
mauvaise copie, c’est donc qu’on ne prenait pas le copiste
au sérieux ; l’on pourrait dire de plus, comme

on l’a dit,

que Grimm, par ses plaisanteries et ses critiques, ne faisait
21

�'

LOUIS DUCROS

que démasquer la charlatanerie de ce faux artisan ; et cela
serait vrai s’il élait absolument prouvé que Rousseau, en
prenant un métier, ne fut, en effet, qu’un charlatan d’indé­
pendance et de vertu , mais c’est ce qui n’est pas du tout
démontré. Les déclarations républicaines de Rousseau et ses
éloges emphatiques de la vertu ne nous donnent pas le droit
de penser qu’il n’aimait pas sincèrement la vertu et ne profes­
sait pas un sincère enthousiasme pour la liberté individuelle
et la fierté civique : on peut déclamer et être pourtant sin­
cère. Qu’y a-t-il de plus aisément déclamatoire que le véri­
table amour et faudra-t-il accuser de fausseté la plupart des
femmes, parce que, sous le coup d’une grande émotion, elles
se laissent aller à exagérer et à déclamer? Or justement quel
auteur a été, par son ardente sensibilité, par sa vive et mobile
imagination, plus féminin que Rousseau? Si donc Grimm avait
eu un peu de cette sympathie et de ces égards qu’on doit,
même aux manies de ses am is, il aurait dû s’abstenir de
railler, avec cette froide ironie qui était dans son caractère,
la manie — innocente, après tout, à supposer que ce fût une
simple manie, — qu’avait Rousseau de vouloir gagner sa vie
en copiant de la musique. Mais il y avait là, j ’en suis sûr,
autre chose qu’une manie et autre chose que ce qu’y voyait
Grimm et que ce qu’ont vu certains critiques, à savoir : une
simple affectation.
Pour être complètement juste envers Rousseau, il faut, tout
en blâmant l’ostentation et l’emphase qu’il met aussi bien
dans ce qu’il fait que dans ce qu’il dit, lui tenir compte de
ses sérieux efforts vers une vie plus indépendante et plus
régulière que celle de la plupart des hommes de lettres, ses
contemporains. Il sent très bien, je crois, qu’il ne sera plei­
nement lui et qu’il ne donnera tout son essor à son génie,
que s’il peut développer tout à son aise, et jusqu’aux plus
extrêmes conséquences où le pousse sa fougueuse dialectique,
ses idées les plus originales, les plus paradoxales même; or,
s’il ne compte, pour vivre, que sur le produit de ses ouvrages,
le voilà à la merci des libraires et du public à la fois. Il devra

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

375

en outre se h â ter, lui qui ne travaille qu’à ses heures et
qui pense avec lenteur ; modifier peut-être, en vue du succès
immédiat, des idées qui pourraient choquer le lecteur, abréger
enfin, et bâcler, si le besoin le presse, un ouvrage tel que
l ’Em ile ou la Nouvelle-Héloïse,

alors

qu’il prend plaisir au

contraire, son pain étant assuré, à développer tranquillement
ces travaux de longue haleine, à les retoucher sans cesse ou
à les recopier de sa belle écriture sur ce fameux papier doré
qu'il réservait à sa Julie. Il nous a expliqué son idée luimême, en y mêlant un peu trop de cette jactance dont il ne
peut pas se départir quand il parle de lui, mais pourtant avec
une fermeté et une sincérité d’accent qui doivent faire impres­
sion : « Je sentais qu’écrire pour avoir du pain eût bientôt
étouffé mon génie et tué mon talent, qui

était moins dans

ma plume que dans mon cœur et né uniquement d’une façon
de penser élevée et fière qui seule pouvait le nourrir. Rien
de vigoureux, rien de grand ne peut partir d’une plume toute
vénale. Il est trop

difficile de penser noblement quand on

ne pense que pour v iv r e ... Mon métier pouvait me nourrir
si mes livres ne se vendaient pas ; et voilà précisément ce
qui les faisait vendre. » (1)
Mais il y a plus : ce métier, qu’il avait pris, et qu’il avait
peut-être le tort de trop afficher, ne lui assurait pas seule­
ment une plus grande indépendance de pensée : il l’affran­
chissait bien réellement de certaines servitudes et même, le
mot n’est pas trop fort, de certaines apparences de domesti­
cité avilissante auxquelles n’échappèrent pas, malgré l’indul­
gence du siècle, les Grimin et les Saint-Lambert. Sans doute,
que Rousseau ait accepté d’être l’hôte de Mmc d’Epinay, cela
jure bien un peu, il en faut convenir, avec ses grands airs
de citoyen qui ne doit rien à personne ; et il le sent très
bien et c’est même, je crois, en partie pour cela, qu’il est
parfois si rogue avec sa bienfaitrice : mais cependant qu’estce donc qu’accepter l’hospitalité dans une bicoque abandonnée

(1) Confessions, II, 9.

�376

LOUIS DUCROS

et sommairement restaurée comme l’était l’Hennilage, si l’on
songe à ce que recevaient de leur « amie » un Grimm ou un
Saint-Lambert? Car enfin ce que l’un, Grimm, chez Mme d’Epinay, dans ses longs séjours à la Chevrette, et l’autre, SaintLambert, pendant ce fameux demi-siècle de fidélité quasiconjugale, à Eaubonne ou ailleurs, chez Mmc d’Houdetot, ce
qu’ils trouvaient tous deux, pour prix de leur constance,
c’était bel et bien, comme dit le fabuliste : bon souper, bon
gîte et le reste. Et, pour nous en tenir à la Chevrette, veut-on
voir le gîte? c’est une chambre contiguë à celle de Mmc d’Epinay avec porte masquée de communication ; et voici le sou­
per : une petite table au coin du feu, deux couverts, Grimm
installé dans un fauteuil en face de Mmc d’Epinay.
Tous ces piquants détails, nous les devons, bien entendu,
à l’indiscrétion de Rousseau, qui enrage de se voir confiné,
quand il est invité, « au bout de la table et loin du feu » !
Il avait eu, jusque là, la première place à la Chevrette :
l’arrivée de Grimm

le

réléguait au second ra n g, d’où sa

fureur contre « ce fat aux yeux troubles et à

la

figure

dégingandée ». Excédé enfin de ses airs d’empereur romain,
il prend le parti de ne plus le voir et il en avertit Mmc d’Epi­
nay : avertissement judicieux, car cesser de voir

Grimm,

n’était ce pas renoncer à la Chevrette, où Grimm s’était impa­
tronisé, et se condamner peut-être aussi, la situation s’aggra­
vant, à renoncer un jour à l’Hermitage lui-même ? Tiraillée
ainsi, en sens contraires, par les exigences de son « tyran­
nique » amant (on appelait Grimm Tyran Le Blanc) et par
les jérémiades de son ombrageux ami, Mmc d’Epinay, qui ne
pouvait encore se décider (elle ne s’y résignera qu’à la der­
nière extrémité), à sacrifier son ami à son amant, écrivit à
Rousseau une lettre aussi affectueuse que sensée, et sans
doute amadoua Grimm en lui adressant la même prière que
Diderot avait un jour faite au critique : « de la douceur ! » ;
bref, elle prévint une rupture définitive : Rousseau consentit
à faire les premiers pas et tout fut oublié.

La réconciliation

eut vraisemblablement lieu trois ou quatre semaines après

�377

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

l’arrivée de Grimm. Mme d’Epinay conservait

toujours pour

Rousseau une affection très vive, « mêlée de commisération
pour celte âme « ulcérée et noircie par l’amertume » (c ’est
ce quelle lui écrivait à celte date). Elle espérait, malgré tout,
que Rousseau lui

saurait gré des

mille prévenances qu’à

l’insu de Grimm elle allait continuer à avoir pour son cher
et malheureux « ermite » et, ainsi que sa helle-sœur, Mme d’Houdetot, elle se flattait de garder près d’elle Rousseau comme
un fidèle et reconnaissant ami : c’était se faire sur le carac­
tère de Rousseau d’étranges illusions que Rousseau va se
charger lui-même de dissiper.

V II
Nous voici arrivés à « la grande révolution dans la des­
tinée » de Rousseau, à ce qu’il appelle encore « la catas­
trophe qui a partagé sa vie en deux parties si différentes et
qui, d’une bien légère cause, a tiré de si terribles effets. »
Un jour, Mme d’Epinay annonce qu’elle va partir pour Genève :
sa santé, qui est mauvaise, s’est délabrée au point qu’il faut
qu’elle aille consulter, à Genève, le médecin alors en vogue,
Tronchin. Rousseau lui ayant demandé qui elle emmenait
avec elle : mon fils, lui répond-elle, et son précepteur, Linant ;
et elle ajoute « négligemment », dit Rousseau, qui veut par là
insinuer qu’elle cachait son jeu : « et vous, mon ours, ne
viendrez-vous pas aussi ? » On était à l’entrée de la mau­
vaise saison, et Rousseau, à qui l’hiver faisait d’ordinaire
sentir plus vivement ses incommodités, ne se souciait pas
du tout de se mettre en route. Il se contenta,

pour toute

réponse, de plaisanter sur l’utilité dont un malade tel que lui
serait à une autre malade et Mme d’Epinay n’ayant pas du
tout insisté, il ne fut plus question du départ de Rousseau :
ce récit ne peut-être mis en doute, puisque c’est celui des
Confessions. Tout semblait fini, puisque, au dire de Rousseau
lui-même, Mrae d’Epinay « ne paraissait pas lui avoir fait

�378

LOUIS DUCROS

toul de bon la proposition de l’accompagner »,
pouvait

donc retourner à

Rousseau

ses livres et à ses rêveries et

Mmc d’Epinay faire tranquillement ses préparatifs de voyage.
Malheureusement Diderot veillait et, comme d’ordinaire, il
veillait, en insupportable ami, en ami enragé, sur la réputa­
tion de Rousseau; et, pour l’engager à accompagner Mmc d’Epi­
nay, il écrivit Lout ce qu’il fallait pour lui en ôter l’envie et
le mettre en fureur : « J’apprends que Mmc d’Epinay va à
Genève et je n’entends point dire que vous l’accompagnez.
Mon ami, content de Mmc d’Epinay, il faut partir avec elle ;
mécontent, il faut partir plus vite...

L ’h iver? voyez, mon

ami... êtes-vous plus mal aujourd’hui que vous ne l’étiez, il
y a un mois ?... On vous soupçonnera, ou d’ingratitude, ou
d’un autre m otif secret... Si mon billet vous déplaît, jetez-le
au feu. » Diderot est bien bon de terminer une telle

lettre

en conseillant à Rousseau de la jeter simplement au feu, et
qu’il n’en soit plus question ? mais qu’on se mette à la place
de Rousseau : il est d’âge (à 45 ans) à savoir se conduire, il
est l’aîné de Diderot ; il sait apparemment mieux

que per­

sonne et ce qu’il doit à Mm° d’Epinay et les raisons qu’il
peut avoir de rester au logis. Mmc d’Epinay, et c’est, je crois,
la vérité, ne lient pas à ce qu’il l’accompagne ; elle ne lui
en a parlé qu’en passant, provoquée par la question de Rous­
seau et parce qu’elle va dans son pays. Diderot, obséquieux
pour le compte d’autrui, en a décidé autrement : il suffit,
et il envoie à Rousseau sa feuille de roule, et si Rousseau
ne part pas sur-le-champ, eh bien ! c’est qu’il est un monstre
d’ingratitude. Même s’il n’y avait pas eu entre les deux amis
la brouille que l’on sait, une telle lettre, écrite d’un tel ton,
était faite pour exaspérer Rousseau ; mais que Diderot ait pu
l’écrire après ce qui venait de se passer entr’eux ; et, qu’ayant
déjà fâché Rousseau par ses

indiscrétions et ses

tions intempestives, que Diderot

interven­

ait récidivé et si brutale­

ment, cela prouve à la fois sa maladresse et son infatuation,
et son entêtement à vouloir gouverner Rousseau,

car il lui

parle comme à un enfant ; bref, Diderot a la mémoire si

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

379

courte, et, pour la seconde fois, la main si lourde qu’on ne
peut pas dire de lui autre chose, sinon qu’il est positivement
indécrottable.
A la lecture de cet impertinent billet, Rousseau eut, et qui
ne l’excuserait ? « un tremblement de colère et un éblouis­
sement », et naturellement, cédant à cette colère, il va se hâter
de gâter ses affaires et de se donner tous les torts possibles.
Mme d’Epinay, il l’a dit lui-même, ne lui avait pas d’abord
paru tenir le moins du monde à ce qu’il l’accompagnât à
Genève : maintenant il est convaincu du contraire, convaincu
aussi que c’est Mmc d’Epinay qui a inspiré le fatal billet de
Diderot ; c’est par Diderot qu’elle lui a donné à entendre
qu’elle désirait l ’avoir pour compagnon de voyage. Mais il a
bien vite deviné « ce ricochet », puisque maintenant il est
averti, et par qui ? par Thérèse. Il serait sans doute resté
bien heureux à l’Hermilage, où Mmc d’Epinay l’eût retrouvé
et embrassé au retour, et il aurait mis à profit les loisirs plus
grands d’une complète solitude : mais tout cela allait devenir
impossible parce que la plume de Diderot et la langue de Thé­
rèse ne pouvaient pas rester tranquilles. C’est Thérèse, en effet,
qui lui révèle « le secret » du voyage de Mœe d’Epinay :
et ce secret, elle le tient elle-même du maître d’hôtel, qui
le tient de la femme de chambre, et l’on sait d’ailleurs que
tous ces gens-là sont incapables de mentir et de potiner.
Voilà donc sur quels commérages celte autre commère qu’est
lui-même Jean-Jacques admet, sans hésiter, les suppositions
les plus outrageantes pour M'ne d’Epinay ! Quel est donc ce
secret plein d’horreur, sur lequel Rousseau déclare qu’il aura
la discrétion de se taire, mais qu’il nous livre bel et bien par
les expressions dont-il se sert soi-disant pour voiler la vérité :
pour lie

pas comprendre, il faudrait le faire exprès. Tout

le monde savait les relations de Grimm avec Mme d’Epinay :
or qui ne devinerait ce que Rousseau appelle « le vrai m otif »
du voyage à Genève, quand d’abord on sait par Rousseau que
ce m otif caché, c’est la femme de chambre qui l’a révélé à
Thérèse ; qu’ensuite si Mme d’Epinay veut emmener Rousseau

�LOUIS DUCROS

dans cette visite à un médecin, c’est parce qu’elle a besoin
d’un « chaperon », — et Rousseau déclare qu’il aurait fait là
un beau personnage ; et qu’enfin Mmc d’Epinay gagna beaucoup
à son refus d’aller avec elle, car alors « elle vint à bout d’en­
gager son mari même à l’accompagner ».
Que faut-il penser de la grave accusation lancée par Rous­
seau contre Mme d’Epinay? Sur le fait même, dont Rousseau
parle à mots couverts, il n’y a aucune preuve : MM. Perey
et Maugras (1) ont fait soigneusement examiner les archives
de l’état civil de Genève, à l’époque du voyage de Mme d’Epinay
et, de même, les registres des décès : il n’y ont pas trouvé
trace d’un enfant étranger : « or dans une ville comme Genève
et sous la direction d’un médecin du caractère de Tronchin, la
dissimulation d’un enfant était impossible. »

Impossible est

peut-être excessif et si l’on ne discute que sur la matérialité
du fait, nous dirions plutôt, avec M. Eugène Ritter, que « tout
est possible ».

M. Ritter

invoque

ici

le fait, attesté

par

George Sand (2), de la naissance clandestine d’un enfant que
Mme d’Epinay avait eu de Francueil : et s i, comme il est
très vraisemblable, Rousseau a eu connaissance de ce fait
(Francueil étant intime avec lui et très peu discret), il a pu
alors raisonner par analogie — d’autant plus aisément qu’il
pratiquait très bien lui-même, et à sa façon, l’art de se débar­
rasser des enfants gênants. Mais d’abord le récit même de
George Sand nous montre que, pour accoucher clandestine­
ment, si elle l’avait voulu, Mmo d’Epinay n’avait pas besoin
d’aller à Genève et ce récit ne prouverait rien

de certain

pour la question qui nous occupe.
On est donc réduit à des suppositions; or elles se tournent
toutes contre Rousseau. Car, tout d’abord, comment supposer
que Mme d’Epinay, si elle avait à cacher son état, ait eu l’idée
d’aller se montrer à Genève, où sa vie était publique, et à
Ferney, où passait tout l’univers? Et, en outre, elle aurait

(1) Jeunesse de Mm° d’Epinay, Introd. p. XXIV.
(2) Mémoires de ma vie, chap. V, iv* partie.

�381

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

donc, pour cette belle aventure, pris l’étonnante résolution
d’emmener avec elle son fils, le précepteur de son fils, ce
Linant, « une commère et un véritable espion », a-t-elle dit de
lui dans ses Mémoires, et enfin son mari lui-même, qui eût été
alors d’une complaisance à toute épreuve ! Mais il y a plus et
il y a bien plus : Rousseau n’avait pas le droit de penser
pareille chose sur le dire de Thérèse. Que Thérèse lui ait
donné la chose comme sûre, cela ne fait pas de doute : il n’y
a qu’à voir où était son intérêt.

Si Rousseau partait pour

Genève, où il avait naguère songé à s’établir, quand revien­
drait-il et lui reviendrait-il jamais?

Seulement l’accusation

partie de Thérèse, Rousseau, même en y ajoutant foi, n’avait
pas le droit de la reproduire dans ses Confessions, puisque c’était
la faire savoir à la postérité. Mais je vais bien plus loin : et
si j ’insiste ici, c’est parce que le récit des Confessions a passé,
plus ou moins

atténué, dans bon

nombre

d’ouvrages sur

Rousseau; j ’affirme que cette aventure, telle que Rousseau la
présente, ne pouvait pas être vraie et voici, à mon sens, en
faveur de Mmc d’Epinay le meilleur des arguments. J’admets
à la lettre le récit de Rousseau : Mra° d’Epinay a une faute à
cacher et elle essaie d’embaucher Rousseau
endosser

cette faute. Eh

bien ! alors

pour lui faire

Mme d’Epinay est la

dernière des femmes et le terme le plus dur est le seul qui lui
convienne : elle est,

qu’on me pardonne la grossièreté du

mot, mais il s’impose : elle est une franche coquine. Or ce
mot, qui révolte, peut-il convenir à une telle femme? tout ce
que nous savons d’elle proteste contre

une telle injure :

Rousseau donc est jugé et il a été un calomniateur, car il ne
peut pas échapper à cette réfutation par l’absurde.
En vérité tout l’accable ici : car ce n’est pas seulement la
probité indiscutable de Mmu d’Epinay qui le réfute, mais c’est
encore le simple bon sens de celle-ci et c’est le souci même
de sa réputation. Sa liaison avec Grimm est connue de tous :
elle part; et, avant de partir, elle a l’idée d’emmener Rousseau
afin de le faire passer pour son amant : elle allait donc avoir,
aux yeux du public, deux amants et la voilà prête à jouer

�382

LOUIS DUCROS

les Messaline ! L ’absurdité des accusations de Rousseau saute
donc aux yeux; la vérité est toute simple : Mme d’Epinay

ca

pensait que Rousseau aurait du plaisir à voyager dans sa
société et à revoir sa ville natale. Mais en ceci elle se trom ­
pait ; car Rousseau, qui faisait le Caton à Paris et qui était
« pauvre » avec ostentation, et un peu à la façon de Diogène,
n’était pas du tout désireux (une lettre de lui à Saint-Lambert le
prouve) de montrer, à la grande dame qu’était Mmc d’Epinay,
que « le citoyen de Genève » n’était chez lui qu’un bien petit
personnage.
. Quoi qu’il en soit, Rousseau, en possession du beau « secret »
que l ’on sait, est désormais sûr de lire dans le jeu de Diderot,
qui a évidemment

écrit

sa

malencontreuse lettre

sous la

dictée de Grimm et de Mme d’Epinay, tous deux également
intéressés à le voir partir en chaperon ; il imagine en consé­
quence le coup de théâtre que voici : il répond, point par
point, à la lettre de Diderot, sans oublier, bien entendu, de
souligner tout ce qui concerne Mme d’Epinay, et, sa réponse
faite, il se précipite à la Chevrette; il y trouve à la fois
Grimm et Mmu d’Epinay : voilà justement son affaire et il
leur jette au nez la lettre de Diderot et sa belle réponse à lui.
Il leur lut les deux lettres, dit-il, « à haute et claire voix »,
entendez : d’une voix où perçait sa colère, puis, de peur que
les deux lettres ne fussent pas assez explicites — et elles
l’étaient au delà de ce que permettaient

les plus simples

convenances — , il ajouta, pour les commenter, « quelques
discours qui ne démentirent point son intrépidité. »
L ’effet fut tel qu’il l’avait espéré : Grimm et Mmc d’Epinay
furent, dit-il triomphalement, « attérrés et abasourdis » ; il y
avait de quoi, car ils étaient certainement à cent lieues de se
douter de la fantastique intrigue que leur révélaient si bruta­
lement les insolentes insinuations de Rousseau. Mmc d’Epinay
raconte cette scène d’une façon un peu différente, mais qui
ne change rien en somme, et c’est là l’essentiel, à l’étrange
conduite de Rousseau à son égard. Suivant le récit des Mé­
moires, Rousseau, qui avait reçu la lettre de Diderot à la Che-

�383

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

vrette, des mains de Mme d’Epinay, seule présente, aurait jeté
la lettre à terre avec force exclamations contre la tyrannie de
Diderot. Mme d’Epinay, ramassant alors la lettre de Diderot,
y aurait

lu

les suppositions odieuses

qui

la visaient,

en

aurait demandé compte à Rousseau et, sur l’explication embar­
rassée de celui-ci, qui était, dit-elle, tombé à genoux, elle
l’aurait chassé de son salon ; et c’est le lendemain seule­
ment, au moment du départ de Mml! d’Epinay, que Rousseau
aurait chargé cette dernière de remettre à Diderot sa réponse,
comptant bien que Mme d’Epinay la lirait,

et l’y engageant

même par ces mots : « Cette lettre contient tout ce qu’il me
convient de dire. »

Il aurait même ajouté : « Il me reste à

vous prier de me laisser à l’Hermitage jusqu’à votre retour,
ou, du moins, jusqu’au printemps. — Vous en êtes le maître,
Monsieur, répondit-elle, tant que vous vous y trouverez bien.
— Elle prit la lettre et monta en voiture. » Les récits ne
s’accordent pas : lequel est le Arrai? Il a pu y avoir, ce qui
permettrait de les concilier, plusieurs scènes au sujet de la
fameuse lettre de Diderot et Mme d’Epinay a pu les confondre
en une seule. En effet, il paraît certain, d’une part, que Rous­
seau a bien lu, comme il dit, à Grinnn et à Mme d’Epinay, sa
réponse à Diderot, car Diderot le lui reproche expressément ;
et, d’autre

part, il

a pu, un peu plus tard,

avoir, avec

Mme d’Epinay, une explication orageuse, à la suite de laquelle
il a demandé pardon à Mme d’Epinay; car celle-ci, dans une
lettre datée de Genève, lui dit formellement : ce que vous
venez de m’écrire « n’est pas d’un homme qui, la veille de
mon départ, me jurait qu’il n’aurait pas assez de sa vie pour
réparer les outrages qu’il m’avait faits. » (1).
Je ne crois pas enfin qu’il faille prendre à la lettre la fin
du récit où Mme d’Epinay nous montre Rousseau suppliant
celle-ci de le laisser à l’Hermitage jusqu’au printemps : cette
supplication ne répond pas du tout à ce que nous savons du
caractère de Rousseau. Mmo d’Epinay, pensant à ce qui devait

(1) Voir, sur ce point, Eugène Ritter : Zeitschrift, p. 334.

�384

LOUIS DUCROS

se passer plus tard et au désir que laissera trop voir Rousseau
de ne pas déménager à l’entrée de l’hiver, a brouillé les dates
et mis dans la bouche même de Rousseau ce qu’elle ne devait
que lire plus tard dans ses lettres et encore en termes moins
humiliants.
Quoi qu’il en soit, Mme d’Epinay était partie mortellement
blessée et l’on peut croire que Grimm ne s’était pas employé
à adoucir sa blessure. Le jour du départ de Mme d’Epinay (le
24 octobre 1757), Mme d’Houdetot, qui venait faire ses adieux
à la vallée, apportait à Rousseau la réponse de Saint-Lambert
à une lettre que Rousseau lui avait écrite pour se plaindre
du refroidissement de Mme d’Houdetot à son égard. Mais pour
comprendre ces deux lettres et aussi ce qui va suivre, il nous
faut revenir un peu en arrière, c’est-à-dire au moment où
Saint-Lambert, averti, on s’en souvient, de ce qui s’était passé
entre Rousseau et Mrao d’Houdelot, était rentré à Paris et avait
revu Mme d’Houdetot,

puis Jean-Jacques lui-même. Ils se

rencontrèrent tous les trois, d’abord à la Chevrette où, dit
Mme d’Epinay, « Saint-Lambert et Mme d’Houdetot avaient l’air
très soucieux, et Rousseau n’était pas gai », et cela se com­
prend de reste; puis, à l’Hermilage, où Saint-Lambert alla
galamment, avec Mme d’Houdetot, demander à dîner à l’ermite.
« Il me traita, dit Rousseau, durement, mais amicalement. »
Mme d’Houdetot n’était sans doute pas la moins gênée entre
son amant et son trop passionné ami. Le mieux était, pour
ne se point fâcher, de ne pas parler du passé, et de glisser,
par exemple, vers la littérature. Probablement sur la propo­
sition de Saint-Lambert, Rousseau lut sa lettre à Voltaire sur
la Providence, dont « Saint-Lambert avait entendu parler ».
Mais durant la lecture, Saint-Lambert s’endormit et il poussa
même sa vengeance, car c’en était une et très cruelle pour
Rousseau, jusqu’au ronflement. Rousseau n’osa pas s’inter­
rompre et, nous dit-il, il continua de lire tandis que SaintLambert continuait de ronfler et, sans doute aussi, tandis que
Mme d’Houdetot, qui était l’enjouement et la gaité en personne,
se tenait à quatre pour ne pas pouffer.

�JEAN-JACQUES UOUSSEAU

385

Mais ce n’est pas tout : à peine Saint-Lambert était-il
reparti pour l’armée, Rousseau remarqua que Mme d’Houdetot
était « fort changée à son égard ». Elle lui redemanda ses
lettres et, quand Rousseau s’exécuta, elle vérifia devant lui
si le paquet était bien complet, ce qui mortifia profondé­
ment Rousseau.
Ne pouvant supporter « ce refroidissement » de Mme d’Houdetot, et devinant sans peine à qui il devait l’imputer, il
écrivit, pour s’en plaindre, à Saint-Lambert, et, en attendant
sa réponse, il composa, pour la dédicace de la chapelle de
la Chevrette, un motlet qui, paraît-il, fut superbe : « jamais
musique plus étoffée n’était sortie de ses mains ». Le dépit
et l ’amour à la fois l’avaient inspiré : car s’il voulait prouver
à ses détracteurs qu’il savait la musique — on en doutait
donc encore après le Devin du village ? — il désirait aussi
se faire honneur, auprès de Mmc d’Houdelot, d’un genre de
talent qu’elle esLimait. Le motlet eut un très grand succès
et Rousseau prit là, sous les yeux de Mme d’Houdetot, une
éclatante revanche du sommeil, plus irrespectueux que spi­
rituel, de Saint-Lambert.
Mais que venait-il donc d’écrire à ce dernier ? L ’idée était
tout à fait originale, non seulement d’oser se plaindre de la
réserve de Mmo d’Houdelot à son égard, mais d’aller s’en
plaindre à Saint-Lambert, c’est-à-dire, à celui-là même qu’il
avait mis, lui, Rousseau, dans la nécessité d’imposer celle
réserve à son imprudente amie. Entre Rousseau et Mmc d’Hou­
delot, nous savons tout ce qui s’est passé et nous devinons
même sans trop de peine tout ce qui a failli se passer : ce
n’est pas la faute à Rousseau, s’il n’est pas devenu l’amant
de Mme d’Houdetot ; et si Saint-Lambert ne sait pas tout, du
moins, expérimenté comme il est en cette matière, il a par­
faitement compris où en voulait venir

Rousseau ; d’autant

plus que Mmc d’Houdelot, qui est la franchise même, si elle
ne lui a pas tout dit, ne lui a pas non plus tout caché.
Voyons donc, à un homme ainsi averti, ce qu’à bien pu
écrire Rousseau : « Pourquoi, s’écrie-l-il avec amertume, faut-il

�386

LOUIS

DUCHOS

que vous m’ayez affligé l’un el l’autre? Laissez-moi prompte­
ment délivrer mon âme du poids de vos torts... Elle trouvait
un ami sensible à ses peines, dites-moi d’où vient son refroi­
dissement? auriez-vous pu craindre que je cherchasse à vous
nuire auprès d’e lle ? ... Non, non, Saint-Lambert, la poitrine
de Rousseau n’enferma jamais le cœur d’un traître... Je ne
veux pas vous ôter l’un à l’autre ; je ne veux que prévenir
l’infaillible terme de l’amour en vous unissant d’un lien plus
durable dont

vous

puissiez

vous honorer

à

la

face

des

hommes » (1).
Cette lettre nous fait toucher du doigt la duplicité de Rous­
seau : dans ses Confessions, il se présente à nous tel qu’il
fut réellement à cette époque, c’est-à-dire amoureux très fou
et, ne l’oublions pas, très entreprenant ; et même

lorsque,

Saint-Lambert étant de retour, il essaie de se justifier de ses
torts envers lui, quels sont, toujours dans

ses

Confessions,

les termes dont il se sert? « des trois, j ’étais le seul coupa­
ble. » Il est vrai qu’il se hâte d’ajouter, pour montrer à quel
point il était excusable : « était-ce moi qui avais recherché
sa maîtresse ? n’était-ce pas lui qui me l’avait envoyée ? (ce
qui est, d’ailleurs,

exact).

N ’était-ce pas elle

cherché ? (el c’est vrai encore).

qui

m’avait

A ma place Saint-Lambert

en eût fait autant, peut-être pis (comment donc s’y serait-il
pris) ? car enfin,

continue-t-il, quelque fidèle, quelqu’esti-

mable que fût Mmc d’Houdelot, elle était femme (la jolie insi­
nuation 1) ; il était absent (la belle excuse !), les
étaient fréquentes,

occasions

les tentations étaient vives (même pour

Mmc d’Houdetot ?) et il eût été bien difficile de se défendre
toujours avec le même succès (elle eut donc à se défendre),
contre un homme plus entreprenant ». Mais à moins de lui faire
violence, que pouvait-il donc entreprendre de plus 7 il pou­
vait simplement se rendre un bon témoignage :
Et si de réussir je n’emporte le prix,
J’aurai dü moins l’honneur de l’avoir entrepris*

(1) L ettre du 4 septem bre 1757.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

387

En définitive, il s’avoue coupable et nous savons très bien
que s’il y eut, comme il s’en vante, « des limites qu’ils ne
se permirent jamais de franchir », le respect de ces limiteslà, il en faut faire honneur à la vertu seule de Mme d’Houdelot. Ainsi, et en résumé, dans ses Confessions, il est tout
simplement un amant éconduit : or, on l’a vu, dans la lettre
à Saint-Lambert, il n’est et n’a jamais

été qu’un ami res­

pectueux, aussi soucieux du repos de Mme d’Houdelot que
de l’honneur de son

ami.

Et alors il

ne s’explique pas

d’où vient le « refroidissement » de Mme d’Houdetot. SaintLambert « aurait-il pu craindre que je ne cherchasse à lui nuire
auprès d’elle ? » Il semble bien en effet, que Saint-Lambert,
à moins d’être un Géronte, pouvait avoir cette crainte-là. Mais
nous comprenons mal Rousseau : ce n’est pas Rousseau amou­
reux et galant que Saint-Lambert a pu craindre ; de celui-là
il n’est pas du tout question dans sa lettre — puisqu’il n’a
jamais existé ! — Ce qui a pu seulement alarmer Saint-Lam­
bert, c’est « la vertu » de Rousseau, cette vertu qui avait noble­
ment pris à tâche de purifier l’amour de Saint-Lambert et
de Mmc d’Houdelot ; car

c’est précisément parce qu’il les

aime, « qu’il ne leur laissera jamais, ainsi s’exprime-t-il, la
sécurité de l’innocence dans leur état. » Et voilà à quoi sert
l’amitié d’un homme vertueux !
Imagine-t-on Saint-Lambert, qui connaissait Rousseau, qui
connaissait Thérèse, qui avait enfin reçu certaines confidences
de Mmo d’Houdetot sur les plus récentes manifestations de
« la vertu » de Rousseau, l’imagine-t-on lisant celte capucinade
effrontée ? Mais, d’autre part, comment expliquer que Rous­
seau ait la naïveté, ou l’impudence, de présenter, sous un
jour aussi faux, des faits que Saint-Lambert doit connaître
à peu près aussi bien que lui ? L ’attitude même de SaintLambert, à la Chevrette et à l’Hermilage, ses conseils de
prudence à Mm° d’Houdetot, tout cela n’indique-t-il pas suffi­
samment à Rousseau que Saint-Lambert sait à quoi s’en
tenir ? et si Mme d’Houdetot a par hasard montré à SaintLambert les lettres enflammées de Rousseau ? alors la réponse

�388

LOUIS DUCROS

de Saint-Lambert devient bien simple : il n’a qu’à renvoyer
à Rousseau une de ses propres lettres. Mais Rousseau est
bien tranquille : d’abord, quand il écrit à Saint-Lambert,
M'"c d’Houdetot lui a déjà affirmé qu’elle a brûlé toutes ses
lettres ; il sait,

en outre,

qu’une femme intelligente,

et

Mme d’Houdelot l’est beaucoup, ne dit pas tout à son mari —
ou à celui qui en lient la place ; et enfin, au plus fort de
sa passion, il n’a pas tout à fait perdu la tète : malgré la
défense que lui en avait faite Mme d’Houdetot, il a continué
à la tutoyer dans ses lettres et sait-on pourquoi ? « il avait
exprès, dit-il, pris un ton qui m il ses lettres à l’abri des com­
munications. » Il ne peut, à ce propos, se tenir d ’ajouter :
si ces lettres voient jamais le jour « on connaîtra comment
j’ai aimé. » Il a donc aimé d’amour et son orgueil lui a joué
ici le même tour que lorsqu’il l’a incité à nous faire connaître
ce cri de Mmo d’Houdetot qui fait tant d’honneur à son amou­
reuse éloquence : « non, jamais homme n’aima comme vous ! »
Seulement si
fameux,

Saint-Lambert

connaissait par hasard ce cri

n’allait-il pas répondre à la lettre qu’il venait de

recevoir de Rousseau : « non, jamais homme ne mentit comme
vous ? »
Eh bien ! point du tout ; une nouvelle surprise nous attend
et c’est la réponse de Saint-Lambert : « Elle (M mc d’Houdetot)
vous a moins vu, parce qu’elle a voulu m’éviter des peines
que vous n’auriez pas dû me faire, mais que vous ne m’aviez
pas moins faites... Je crus, à mon dernier voyage, voir en elle
quelque changement... Je vous avoue que je vous crus d’abord
la cause de ce que je crus avoir perdu. Ne pensez pas, mon
cher ami, que je vous crusse ni perfide, ni traître : je connais­
sais l’austérité de vos principes... Nous n’avons ni l’un ni
l’autre cessé de vous estimer et de vous aimer... Regardez-moi
et traitez-moi comme votre ami et soyez sûr que celle amitié
fera un des plus grands charmes de ma vie (1). »
Qu’est-ce à dire ? Saint-Lambert serait-il dupe et aurait-il
(1) Streckeisen-Moultou, ibid. I, 41G

�la candeur de croire à la grandeur d’âme et à l’austérité
dont Rousseau avait fait parade dans sa lettre? Rien de tout
cela : il répond à Rousseau en homme du monde et en
homme d’esprit. Il a revu Mm° d’Houdetot, et il est rassuré :
c’était pour lui l’essentiel. Il dit à Rousseau ses griefs, très
légitimes, mais cela rapidement, et il s’appesantit sur leurs
bonnes relations, qui ne doivent pas s’altérer : rompre ouver­
tement, en effet, avec Rousseau — comme celui-ci n’eût pas
manqué de le faire, à la place de Saint-Lambert, — c’était
apprendre à tout Paris que Rousseau avait été son rival,
c’était montrer aussi qu’il n’était pas sûr du cœur de sa
maîtresse. Ne valait-il pas m ieux, pour Mrae d’Houdetot et
pour lu i, faire comme si rien ne s’était passé et affecter de
croire à la pureté des intentions de Rousseau ? c’était le
désarmer, l’empêcher de songer à une vengeance, toujours
à craindre avec un tel caractère, et c’était enfin garder un
ami qui leur faisait honneur à tous deux. Et je crois même
que Saint-Lambert avait dû prendre, lors de sa récente entre­
vue avec Rousseau, cette attitude très sage, et que Rousseau,

Ml

moins homme du monde et qui s’attendait à un éclat, se
figura que, si Saint-Lambert ne lui faisait

pas de scène,

c’était parce que Mmc d’Houdelot n’avait pas parlé. C’est même,
je pense, dans cette persuasion où il était de l’ignorance de
Saint-Lambert sur ses torts véritables qu’il s’ était décidé à
lui écrire sa vertueuse épître.
A la fin de sa lettre Saint-Lam bert disait à Rousseau :
« Je

11e

sais ce qu’il y a entre Grimm et vous ; mais je

vous dois de vous dire qu’il m’a parlé de vous comme d’un
homme

qu’il

respectait,

mais dont l’injustice faisait

son

malheur. » Saint-Lambert répondait par là au mot « d’ingrat »
que Rousseau dans sa lettre à Saint-Lambert, avait appliqué
à Grimm, et ceci nous ramène à ce qui ce passait en ce m o­
ment même à la Chevrette. Rousseau senLait très bieft qu’ayant
offensé gravement, et pour la seconde fois, Mmc d’Epinay,
il ne pouvait pas rester plus longtemps à l’Hermilage sans
compromettre sa dignité de « citoyen » ou, plus simplement,
25

m\

�LOUIS DUCROS

sans faire douter de sa délicalesse d’honnêle homme. Il dut
être extrêmement perplexe : on élail à l’entrée de l’hiver et
un déménagement, dans cette saison, et aussi dans l’état de
santé, toujours précaire, où il se trouvait, lui était natu­
rellement fort pénible. Et d’ailleurs où aller ? il avait juré
à tous ses amis qu’il ne reviendrait plus jamais à Paris, et
il tenait, du reste, et pour toutes les raisons que j ’ai dites,
à sa vie champêtre, c’est-à-dire laborieuse. Malheureusement
il

n’y

avait

qu’un

Hermitage

et qu’une Mme d’Epinay !

Mme d’Houdetot, en lui faisant ses adieux, l’avait supplié,
pour éviter les fâcheux commentaires sur leurs relations, de
ne pas quitter en ce moment l’Hermitage. Rousseau nous
explique à sa manière sa situation embarrassée : Mmc d’Houdelot voulait qu’il restât à l’Hermitage et qu'il donnât ses
raisons de n’avoir pas accompagné Mmc d’Epinay : car ne
dirait-on pas que, s’il n’était pas parti (sur ce que lui avait
dit Rousseau, elle croyait qu’on avait voulu le faire partir),
c’était pour ne pas s’éloigner de Mmc d’Houdetot? Mais s’il
faisait ce que lui demandait Mme d’Houdelot, il outrageait,
nous d it-il, Mmo d’Epinay en révélant pour quelle

cause

il avait refusé de l’accompagner. « Tout bien considéré, je
me trouvai dans la dure alternative de manquer à Mme d’Epi­
nay, à Mme d’Houdetot, ou à moi, et je pris le dernier parti.
Je le pris hautement, sans tergiverser, et avec une généro­
sité digne de laver les fautes qui m’avaient conduit à cette
extrémité. » Rousseau enfle la voix : méfions-nous et scru­
tons bien ce qui va venir : « Grimm était le seul qui n’eût
pas pris parti dans cette affaire et ce fut à lui que je résolus
de m’adresser. » Ainsi Grimm, qui était un cc ingrat » dans la
lettre à Saint-Lambert écrite un mois auparavant, Grimm
qui était, et Rousseau le savait mieux que personne, le
conseiller et le guide de Mmc d’Epinay, Grimm enfin à qui
on

avait voulu

le

substituer,

lui

Rousseau,

auprès

de

Mme d’Epinay, pour y faire, à sa place, le personnage que
l’on sait, ce même Grimm était le seul qui n’eût pas pris
parti dans cette affaire ! quelle bizarrerie ! et ce n’est pas

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

391

d’ailleurs que je veuille prétendre le contraire ; car puisqu’il
n’y avait au fond pas même eu d’affaire, si ce n’est dans
l ’imagination de Rousseau, il est bien certain que, pour ce
qui était du départ de Rousseau,

Grimm n’avait pas pu

prendre parti.
Mais Rousseau ayant sur toute cette histoire, et sur Grimm
en particulier, les idées que nous savons et qu’il nous a dites
lui-même, il est tout à fait étrange que, dans les conjonctures
où il se trouve, ce soil aux bons offices de Grimm qu’il ait
recours. Sa lettre (du 19 octobre 1757) n’est pas moins surpre­
nante et il faut qu’ou nous permette d’en citer les passages
les plus curieux : « Diles-moi, Grimm, pourquoi tous mes
amis prétendent que je dois suivre Mme d’Epinay. .. Qu’est-ce
qui peut m’y obliger? L ’amitié, la reconnaissance, l’utilité
qu’elle peut tirer de moi?examinons ces trois points... Quant
aux bienfaits, premièrement je ne les aime p o in t... Qu’a fait
pour moi Mnie d’Epinay? elle a fait bâtir, à mon occasion,
une petite maison à l ’Hermitage. Qu’ai-je fait de mon côté
pour Mme d’Epinay ? dans le temps que j ’étais prêt à me
retirer dans ma patrie, que je le désirais vivement (on se
rappelle ce qui en était), elle remua ciel et terre pour me
retenir. A force de sollicitations, et même d’intrigues, elle
vainquit ma trop juste résistance : mes vœux, mon goût, mon
penchant,

tout céda à la voix de l’amitié : je me laissai

entraîner à l’Hermitage. (C ’est Mmc d’Epinay qui est son obli­
gée). Dès ce moment, j ’ai toujours senti que j ’étais chez autrui.
Mme d’Epinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que
je lui tinsse compagnie; c’est pour cela qu’elle m’avait retenu.
Or cherchez combien d’argent vaut une heure de la vie et du
temps d’un homme (il n’ose pas dire, mais il pense : d’un
grand homme). Pour l’amitié, c’est un beau nom qui sert
souvent de salaire à la servitude; mais où commence l’escla­
vage, l’amitié finit à l ’instant... Pendant ce voyage, je lais­
serai ici un ménage qu’il faut entretenir... Si le voyage est
long et que mes souliers s’usent, mes bas se percent; s’il faut
blanchir son linge, faire sa barbe, accommoder sa perruque,

�392

LOUIS DUCROS

il est triste d’être sans le sou ; et s’il faut que j ’en demande
à Mme d’Epinay, à mesure que j’en aurai besoin, mon parti
est pris : quelle garde bien ses meubles (toujours le laquais
qui reparaît!);

car,

pour moi, je vous déclare que j’aime

mieux être voleur que mendiant...» An reste, à Genève, « mieux
mis, j ’y pourrai passer pour son valet de cham bre... » La
conclusion est inattendue : « Pesez mes raisons, mon ami,
et dites-moi ce que je dois faire : je veux remplir mon devoir.
Si vous jugez que je doive partir, prévenez Mmc d’Epinay, puis
envoyez-moi un exprès et soyez sûr que, sans balancer, je
pars à l ’instant. » (1)
Comment donc expliquer cette singulière épitre ? le plus
simplement du monde : cette lettre à Grimm, ce n’est pas
pour Grimm que Rousseau l’a écrite, mais pour le public. Ce
qu’il voudrait éviter,

c’est d’être obligé de quitter sur le

champ, comme il le devrait, cet Hermitage où il comptait
bien passer l’hiver ; car c’est cette dernière considération qui
l’y retient encore, bien plus que le désir d’être agréable à
Mm° d’IIoudetot. Mais ce qu’il craint par dessus tout, c’est
ceci : s’il part maintenant, c’est-à-dire tout de suite après
l’affront nouveau qu’il vient de faire à Mm0 d’Epinay, on va
dire, dans le monde, et on ne se trompera pas, qu’il est chassé;
et pourquoi chassé? très exactement parce qu’il a entretenu
chez Diderot contre Mme d’Epinay des soupçons injurieux et
faux, dont il avait lui-même demandé pardon à Mme d’Epinay.
Ainsi il était chassé parce qu’il avait mérité de l’être. Mais
comme les choses se présenteraient tout autrement, et comme
il serait en meilleure posture s’il était bien établi, dans le
public, qu’il s’était brouillé avec Mme d’Epinay uniquement
parce qu’on ne lui avait pas pardonné de n’avoir pas voulu,
lui malade et pauvre, partir pour Genève et laisser derrière

(1) Pour Mm" Macdonald
1{. : a new criticisme, T. 282) cetle lettre
« étant adressée à Grinnn et pouvant circuler librement en public avec les
commentaires de celui-ci, était un prodige, non d’ingratitude mais d'im ­
prudence. « Mon opinion est, on va le voir, le contre-pied de celle de
M™° Macdonald.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

393

lui deux femmes qui, sans lui, allaient mourir de faim. Il
avait donc fallu ou abandonner ces deux malheureuses ou
renoncer à l’hospitalité de Mme d’Epinay : il avait préféré
quitter l’Hermitage ! Et que les choses se fussent passées de
la sorte, qui donc en pourrait douter ? On n’avait qu’à voir
la lettre, pleine d’abandon, qu’il avait écrite à Grimm, et cette
lettre tout le monde pourrait la lire, et on la lirait telle qu’il
qu’il l’avait écrite, car il en avait le double (on l’a retrouvé
dans sa correspondance).
Maintenant, que répondrait Grimm ? Rousseau l’avait laissé
maître de son sort ; mais il savait très bien que Grimm ne lui
répondrait pas : « il faut partir », puisque ni Mme d’Epinay, ni
Grimm ne tenaient, il le savait, à ce qu’il se mît en route.
Remarquez, du reste, que, dans l’hypothèse même de Rousseau,
si Mmc d’Epinay veut l’avoir avec elle, c’est qu’elle a besoin d’un
chaperon. Or, quand il écrit à Grimm, Rousseau sait (il lui en
parle dans sa lettre) que M. d’Epinay accompagne sa femme :
dès lors, il n’a plus à craindre qu’on le prenne au mot quand
il offre de partir, personne au monde, et pas plus Diderot qu’un
autre, ne pouvant lui reprocher de ne pas faire escorte à une
femme qui part au bras de son mari.
Que demandait-il, d’ailleurs ? qu’on le laissât à l’Hermitage
seulement jusqu’au printemps « je crois devoir, disait-il encore
à Grimm, ne pas quitter l’Hermilage d’un air de méconten­
tement qui supposerait de la brouillerie entre nous ; . . . il vaut
mieux attendre au printemps, où mon départ sera plus naturel » ;
et tout cela était n’csl-ce pas? dans l’intérêt de Mme d’Epinay,
car il ne fallait pas qu’on crût qu’ils étaient brouillés pour
cette misérable question du voyage à Genève; il ne fallait pas,
dans l’intérêt de Mme d’Epinay, qu’on sût à quelles tyranni­
ques exigences Rousseau avait dû se soustraire. Après l’hiver
il déménagerait bien tranquillement et sans « brouillerie ».
Ainsi Rousseau pourrait garder ses quartiers d’hiver à l’Hermitage après avoir forcé Grimm à lui en donner le conseil
dans la réponse qu’il lui diclait d’avance et dont il se ferait,
lui, une arme contre Diderot et contre les ennemis de son

�LOUIS DUCROS

repos et de son honneur. Mais Grimm va-t-il tomber dans
le piège ? Le 28 octobre, Rousseau n’a pas reçu sa réponse
et il sait que Mme d’Epinay doit partir le lendemain 29. Une
lettre qu’il écrit ce 28 octobre à Saint-Lambert témoigne de
son « agitation ». Il ne peut se tenir de lui ouvrir son cœur,
il cherche à s’en faire un allié contre « la ligue » de ses amis
qui semblent vouloir « le livrer à la merci de Mme d’Epinay. »
Il lui échappe de donner une de ses plus fortes raisons pour
ne pas accompagner la voyageuse : ce qu’il craint, ce n’est pas
du tout de passer pour son chaperon, puisque M. d’ Epinay
est du voyage, mais c’est de rentrer

dans son pays, dans

cette Genève qui l’a naguère acclamé et fêté comme un grand
homme,

d’y

rentrer

maintenant

comme

un

protégé

de

Mme d’Epinay, il dit : comme « son valet ». Et par quelques
sophismes qu’il s’efforce de justifier cette brutale expression
(il part sans habits et sera forcé de tout recevoir d’elle), ce
qui, en définitive,

ressort de cette

lettre à Saint-Lambert

(laquelle ne fait, en certains points, que corroborer la lettre
à Grimm), ce sont deux faits très importants, car ils pour­
raient bien convaincre Rousseau, l’un, d’inexactitude grave,
l’autre, de mensonge.
Et tout d’abord la raison, je ne dis pas : la seule, mais à
coup sûr la plus puissante, qui empêche Rousseau de partir,
c’est qu’il craint de compromettre son prestige dans son pays :
« Je ne veux pas m’aller étaler dans mon pays à la

suite

d’une fermière générale. » Il convient donc lui-même, dans
celte lettre, que c’est là ce qu’il craint,

et, selon moi, c’est

ce qu’il craint par dessus tout. Or, dans ses Confessions, où
il entre, au sujet de cette affaire, dans les plus insignifiants
détails, dans ses Confessions, où il prétend nous donner « ses
sentiments les plus secrets » ; (« jamais dévote ne déploya
plus scrupuleusement à son confesseur tous les replis de son
âme »), il ne dit pas un seul mot du m otif principal (senti­
ment de dignité, diront les uns, sentiment de pure vanité,
selon moi, mais peu importe), qui l’empêche de s’offrir comme
compagnon de roule à Mme d’Épinay. Je dis bien : de s’offrir,

�395

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

car voici, après cette inexactitude assez importante, le second
fait qui résulte de sa lettre à Saint - Lambert. Il lui dit en
propres termes : « Vous savez le prochain départ de Mme d’Epinay. Elle m’aproposé de l’accompagner sans me montrer làdessus beaucoup d’empressement. Moi, la voyant escortée de
son mari, du gouverneur de son fils ..., je n’ai pas accepté
le voyage et elle s’est contentée de mes raisons. Là-dessus
(donc après) Diderot m’écrit un billet exiravagant. »
Ainsi, d’après la lettre à Saint-Lambert (contemporaine des
évènements), c’est au moment même où Mmc d’Epinay annonce
à Rousseau son voyage, c’est à ce moment que

Rousseau

apprend que M. d’Epinay part avec elle. Or dans les Confes­
sions, c’est seulement après que Rousseau a refusé de « cha­
peronner » Mmo d’Epinay, que M. d’Epinay, pour sauver à
tout prix les apparences, se décide à accompagner sa femme.
Il me paraît donc tout à fait probable que Rousseau, pour
donner un air de vraisemblance à son odieuse supposition
(le besoin d’un chaperon), a retardé, jusqu’après son refus,
la décision de M. d’Epinay et si l’auteur de la lettre à SaintLambert a dit vrai, l’auteur des Confessions a menti.
Je ne crois pas qu’on puisse invoquer une inadvertance
de Rousseau écrivant à Saint-Lambert. Il cite M. d’Epinay
avant le précepteur ; il semble bien qu’il reproduise ici les
paroles mêmes de Mmc d’Epinay en réponse à sa question :
avec qui partez-vous ? Il s’est avisé de modiiier ces paroles
dans les Confessions et l’on voit dans quel but ; mais on ne
s’avise jamais de tout et sa lettre à Saint-Lambert l’a trahi :
elle est une nouvelle preuve, et péremptoire, qu’on n’avait
jamais eu besoin de lui pour le voyage de Genève.
Ce voyage venait d’être retardé par suite d’une indisposi­
tion du fils de Mme d’Epinay, et Grimm, ayant pensé que
Mme d’Epinay « ne partirait pas de quelques jours », ne voulut
pas différer plus longtemps sa réponse à Rousseau : mais il
ne lui envoya qu’un très court billet pour lui faire prendre
patience: en réalité, il attendait le départ de Mme d’Epinay,
à la fois pour épargner, à son amie malade, de nouvelles

�'

396

LOUIS

DUCROS

tribulations et pour porter à Rousseau un coup décisif sans
être désormais gêné par les scrupules de Mmc d’Epinay et
par ce reste de tendresse qu’elle gardait malgré tout à son
ingrat ami.
Dans son billet, Grimm se garde bien de donner à Rous­
seau le conseil que celui-ci lui demande : qu’il s’adresse à
Mme d’Epinay elle - même et lui
repoussera

fasse ses offres : elle les

d’ailleurs, c’est certain, car pourquoi

diable !

Rousseau veut-il que Diderot soit « le porte-paroles » de
Mme d’Epinay en celle affaire ? Rien de plus sensé et de plus
habile aussi que ce

billet de Grimm : Rousseau voudrait

pouvoir dire à ses amis qu’il s’est offert : qu’il s’offre à celle
qui a seule qualité pour accepter ou refuser son offre. Ce
billet dit Rousseau, me « frappa d’étonnement » — de dépit
plutôt, je crois, car sa ruse était déjouée. Si, à la question qui
lui était posée, Grimm avait répondu par un oui ou par un
non, Rousseau triomphait. Grimm disait-il qu’il devait partir ?
Voyez leur tyrannie ! se serait écrié Rousseau. Grimm disait-il
qu’il ne devait pas partir ? Voyez, se serait encore écrié Rous­
seau : Mmc d’Epinay s’est fâchée de ce que je ne l’accompagnais
pas et Grimm me donne raison! Et c’était toujours le voyage
de Genève qui restait l’unique cause de leur brouille et de
son départ probable de l’Hermitage et tout l’odieux en retom­
bait sur Mn,e d’Epinay. Grimm n’ayant dit ni oui ni non,
qu’allait maintenant faire Rousseau ?
S’il avait été sincère en demandant conseil à Grimm, il
devait maintenant s’adresser à Mme d’Epinay et remettre son
sort entre ses mains. Pourquoi dit-il alors dans ses Confes­
sions : « Je ne donnai pas dans le piège de lui offrir de
partir avec elle ? » où donc est le piège ? il n’y en a pas et
il sait très bien qu’il n’y en a pas, puisque M. d’Epinay part
avec sa femme ; Mme d’Epinay lui répondra qu’il peut tranquil­
lement rester à l’Hermitage. C’est parce qu’il est sûr d’avance
de cette réponse qu’il n’a garde de « s’offrir », car alors il
ne pourrait plus dire que, s’il s’est brouillé avec Mmc d’Epi­
nay, c’est parce qu’il n’a pas consenti à l’accompagner. Le

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

piège, ce n’est pas Grimm qui le lenri à Rousseau, mais bien
Rousseau qui le tend au lecteur, à qui il veut faire prendre
le change, sur le vrai m otif de ce que j ’appellerai, moi, la
légitime indignation de Mmo d’Epinay contre ses odieux soup­
çons, et de ce qu’il appelle, lui, d’un tout autre mot : d’un
mot qui n’est pas seulement un adroit euphémisme, mais une
impudence calculée, puisqu’il intervertit les rôles tout simple­
ment : « Je crois devoir à Mme d’Epinay de ne pas quitter
l’Hermitage d’un air de mécontement qui supposerait de la
brouillerie entre nous. » Ainsi c’est lui qui serait mécon­
tent, ayant, sans doute, été l’offensé !
Conformément à sa tactique, il écrivit à M"'° d’Epinay une
lettre où, comme il nous en a prévenus,

il se gardait bien

de « s’offrir » : tout au contraire, et sans réfléchir un seul
instant qu’il écrivait à une femme malade,

installée

sans

doute au chevet de son fils, il lui disait tout ce qu’il fallait
pour lui ôter l’envie, si elle l’avait jamais eue, de s’embar­
quer avec un tel malotru. Il a, lui dit-il galamment, poul­
ie suspect son caractère, car insensiblement elle a cherché à
la réduire en servitude et à l’employer selon ses vues secrè­
te s ... Quant au billet de Diderot, il est très certain qu’il ne
vient pas de lui et il soupçonne une espèce de ligue dont
elle est le mobile. » Au reste, elle l’aura toujours pour ami
quand elle ne voudra plus l’avoir pour « esclave » et qu’elle
renoncera, comme par exemple pour le voyage de Genève, à
tous ces « détours » ( l ’édition de du Peyrou porte même :
« à tous ces mensonges détournés »).
Grimm eut le bon esprit d’arrêter au passage cette grossière
missive pour ne l’envoyer à Mmo d’Epinay qu’après son arri­
vée à Genève. Mme d’Epinay partie, il fit enfin à Rousseau
(le 7 ou 8 novembre) la réponse qu’il avait différée. Il rom­
pait cette fois ouvertement avec lui. Rousseau lui renvoya sa
lettre sans la lire, assure-t-il, jusqu’au bout, car « les ternies
en étaient tels que la plus infernale haine les peut dicter ».
Les Mémoires nous donnent cette lettre : mais est-elle authen­
tique? Rousseau avait ses raisons pour n’en pas garder copie,

itii

�398

LOUIS DUCROS

car, authentique ou non, cette lettre des Mémoires n’a pas pu
différer beaucoup, ni pour le ton ni pour le fond même, de
ce que dut être l’original. Rousseau a dû y lire des phrases,
telles que celle-ci, qui mettaient tout simplement la vérité à
la place des vilains sophismes forgés par son ingratitude :
« Vous osez me parler de votre esclavage, à moi qui depuis
deux ans suis le témoin journalier de toutes les marques de
l’amitié la plus tendre et la plus généreuse que vous avez
reçues de cette femme ? »
La rupture avec Mmc d’Epinay ne devait avoir lieu qu’une
dizaine de jours après la rupture avec Grimm. Dans cet
intervalle, Mme d’Houdetot, puis Diderot, puis Saint-Lambert
lui-même (alors malade à Aix-la-Chapelle) interviennent pour
calmer Rousseau et l ’empêcher de s’enferrer de plus belle.
Mme d’Houdetot se tue à lui répéter de ne plus écrire et de
rester tranquille à l’Hermitage : elle craignait que le brusque
départ de Rousseau ne fît un éclat qui rejaillirait sur elle.
Saint-Lambert,

de son côté, lui remontre que le moment

serait mal choisi pour rompre avec Mmc d’Epinay, c’est-à-dire
avec une femme malade. Et Rousseau lui ayant écrit qu’il
méprisait fort l’argent « qui n’est que de la houe » : à la
bonne heure ! lui réplique Saint-Lambert ; « mais l’argent qui
vient des autres est un métal précieux dont ils se sont privés
pour nous ; et Mme d’Epinay n’est pas riche. » Cette lettre,
datée du 21 novembre, ne parvint à Rousseau, par Mm cd’Houdetot, que le 27. Dès le 12 novembre, Mme d’Epinay avait eu
occasion de lui exprimer vertement ce qu’elle pensait de la
lettre qu’il lui avait écrite avant son départ et que Grimm
venait seulement de lui faire parvenir : « Vous me faites
pitié; si vous êtes de sang-froid, votre conduite m’elfraye
pour vou s...

Vous abusez de la patience que m’a donnée

jusqu’à présent mon amitié pour vous. » Malgré cette mercu­
riale, Rousseau, cédant aux instances de Mme d’Houdetot qui
le priait de ne pas déloger encore (et il n’y tenait guère, je
crois, pour les raisons que j ’ai dites), et comptant peut-être
aussi sur un nouveau retour d’indulgence de Mmc d’Epinay,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

399

lui écrivit un humiliant billet qui se terminait par ces mots :
« J’ai voulu quitter l’Hermitage et je le devais ; mais on pré­
tend qu’il faut que j ’y reste jusqu’au printemps, et, puisque
mes amis le veulent, j ’y resterai, si vous y consentez. » La
réponse ne se fit pas attendre ; c’élait un congé en règle :
« Puisque vous vouliez quitter l’Hermitage, et que vous le
deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour
moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs et je
n’ai plus rien à vous dire sur les vôtres. » Huit jours après
avoir reçu cette lettre, le 15 décembre 1757, Rousseau quittait
l’Hermitage, où il était entré le 9 avril 1756. On sait qu’il
s’établit à Mont-Louis ; mais les démêlés que nous venons de
raconter allaient avoir pour Rousseau des conséquences immé­
diates qu’il nous reste à exposer.

V III
De ses trois amis, Grimm, Mmc d’Epinay et Diderot, Rous­
seau avait perdu les deux premiers : tout lui commandait de
s’attacher plus fortement que jamais au troisième, Diderot,
qui ne demandait qu’à lui garder son amitié : « Il est certain,
lui écrivait alors Diderot, qu’il ne vous reste plus d’amis que
moi, mais il certain que je vous reste. Je l’ai dit sans dégui­
sement à tous ceux qui ont voulu l’entendre et voici ma
comparaison : C’est une maîtresse dont je connais bien les
torts, mais dont mon cœur ne peut se détacher. » Rousseau
va bien vite lui montrer comme il s’entend à « détacher » de
lui les cœurs qui voudraient lui rester fidèles.
Il venait d’écrire à Mmc d’Epinay cette lettre du 23 novem­
bre où, tout en lui déclarant que « l ’amitié était éteinte »
entre eux, il lui demandait la permission de passer encore
l’hiver à l’Hermitage. C’est « quelques jours après », nous dit
Rousseau, qu’il reçut la visite de Diderot. Cette visite est
racontée

très différemment dans les Mémoires et dans les

Confessions. Le récit des Mémoires est, à coup sûr, arrangé :

�LOUIS DUCEOS

les erreurs de fait s’y rencontrent à côté des erreurs de date.
Le récit des Conléssions mérite-t-il plus de confiance ? Il ne
s’accorde guère avec la lettre de Diderot écrite à Grimm, le
soir même, semble-t-il, de cette visite. Enfin cette lettre ellemême est-elle
Grimm

authentique ? Je le crois : car, d’une part,

en envoie, d it-il,

une copie à Mme d’Epinay (et

Mmc d’Epinay a vraisemblablement transcrit cette copie dans
ses Mémoires) ; et, d’autre part, elle est telle qu’un Diderot
senl pouvait l ’écrire ; c’est une belle pièce d’éloquence : on
croit voir les grands gestes et entendre la voix tonnante de
Diderot. Voici cette lettre: « Cet homme est un forcené. Je
lui ai reproché, avec toute la force que donnent l’honnêteté
et une sorte d’intérêt qui reste au fond du cœur d’un ami
qui lui est dévoué depuis longtemps, l’énormité de sa con­
duite ; les pleurs versés aux pieds de Mmc d’Epinay, dans le
moment même où il la chargeait, près de moi, des accusa­
tions les plus graves ; cette odieuse apologie qu’il vous a
envoyée et où il n’y a pas une seule des raisons qu’il y avait
à dire ; cette lettre projetée pour Saint-Lambert qui devait le
tranquilliser sur des sentiments qu’il se reprochait, et où,
loin d’avouer une passion née dans son cœur malgré lui, il
s’excuse d’avoir alarmé Mme d’Houdetot sur la sienne. Que
sais-je encore? je ne suis point content de ses réponses: je
n’ai pas eu le courage de le lui témoigner, j ’ai mieux aimé
lui laisser la misérable consolation de croire qu’il m’a trompé.
Qu’il vive ! il a mis dans sa défense un emportement froid
qui m’a affligé. J’ai peur qu’il ne soit endurci.
Adieu,

mon ami ; soyons et continuons d’être honnêtes

gens ; l’état de ceux qui ont cessé de l’être me fait peur.
Adieu, mon ami, je vous embrasse bien tendrement ; je me
jette dans vos bras comme un homme effrayé ; je tâche en
vain de faire de la poésie, mais cet homme me revient tout
à travers mon travail, il me trouble et je suis comme si
j ’avais à côté de moi un damné ; il est damné, cela est sûr,
adieu mon ami... Oh ! mon ami, quel spectacle que celui d’un
homme méchant et bourrelé ! Brûlez, déchirez ce p ap ier... ;

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

401

que je ne revoie plus cet homme-là ; il me ferait croire aux
diables et à l ’enfer. Si jamais je suis forcé de retourner chez
lui, je suis sûr que je frémirai tout le long du chemin ;
j ’avais la lièvre en revenant. Je suis fâché de ne pas lui avoir
laissé voir l’horreur qu’il m’inspirait et je ne me réconcilie
avec moi qu’en pensant que vous, avec toute votre fermeté,
vous ne l’auriez pas pu à ma place : je ne sais pas s’il ne
m’aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu’au bout du
jardin ; et je le voyais !... En vérité, la main me tremble. »
Ce qu’il y a de plus curieux dans cette lettre, ce n’est pas
l’emphase théâtrale qui est comme la signature même de
l’auteur : mais c’est la preuve certaine que Diderot nous donne,
sans y songer, du rôle prépondérant qu’a dû jouer Grimm
dans toutes ces histoires. Diderot a raconté lui-même à Marmontel sa visite à Rousseau : « alors (aurait-il dit à Marmontel) Rousseau fut plus éloquent et plus touchant dans sa
douleur qu’il ne l’a été de sa vie. Pénétré de l’état où je le
voyais, mes yeux se remplirent de larmes ; en me voyant
pleurer, lui-même il s’attendrit et il me reçut dans ses bras. »
Diderot, en effet, le bon Diderot, en face de son ami qui lui
a ouvert ses bras, a pu le gronder; mais il s’est, à coup sûr,
attendri avec lui et après s’être réconcilié avec Rousseau (puis­
que même dans sa lettre à Grimm il prévoit qu’il retournera
chez lui), il a honte, en pensant à Grimm, de sa faiblesse
d’âme et, chemin faisant, l’idée de sa prochaine entrevue avec
Grimm lui redonnant du cœur, il s’exalte, fait dans sa tête
le discours qu’il aurait dû tenir à Rousseau; et enfin, rentré
chez lui, il écrit cette lettre, où il se reproche de n’avoir pas
parlé avec assez de fermeté, mais où, en même temps, pal­
peur de Grimm, il fait Rousseau noir comme « un diable ».
En somme, et malgré l ’ascendant de Grimm sur Diderot,
il était facile à Rousseau, s’il avait su s’y prendre, ou plutôt
s’il l’avait sérieusement désiré,

de garder le cœur de son

plus vieil ami. Les torts de Diderot élaienL après tout par­
donnables, et ils témoignaient d’ailleurs de son amitié sincère,
encore que maladroite, pour Rousseau : « Eh bien ! avait-il

�402

LOUIS DUCROS

écrit à Rousseau, quand je me mêlerais encore de vos affaires,
sans les connaître assez, qu’est-ce que cela signifierait? Rien.
Ne suis-je pas voire ami el n’ai-je pas le droit de vous dire
tout ce qui me vient en pensée?. » Et, revenant sur ce fameux
voyage de Genève , il lui dit ce qui aurait dû détromper
Rousseau et l’empêcher de reproduire, dans ses Confessions,
ses outrageantes suppositions sur le complot tramé contre
lui : « Une bonne fois pour toutes, mon ami, que je vous
parle à cœur ouvert : vous avez supposé un complot entre
tous vos amis pour vous envoyer à Genève, et la supposi­
tion est fausse. Chacun a parlé de ce voyage selon sa façon
de penser el de voir. Vous avez cru que j’avais pris sur moi
le soin de vous instruire de leurs sentiments et cela n’est
pas. » Mais cela était — pour Rousseau, malgré la parole
de son ami, et cela était uniquement parce qu’il fallait que
cela fût pour l’innocenter

à ses yeux, et aux yeux de la

postérité, en vue de laquelle il écrivait ses Confessions.
Après cette visite de Diderot à Rousseau, l’intimité s’était
relâchée entre eux; on ne s’était pas brouillé pourtant, car
le 2 mars 1758, Rousseau envoyait à Diderot une apologie
de sa conduite, apologie emphatique et vague d’ailleurs ; et,
sans doute, il s’y défend bien d’être « un méchant », ce qui
prouve un certain refroidissement dans leurs relations ; mais
Diderot est encore, à celle date, « mon cher Diderot. » Quelle
dut être, par conséquent, la stupéfaction de celui-ci, quand,
deux mois après, en mai 1758, il lut en tête de la Lettre à
d’Alembert sur les Spectacles,

ces

mots de la Préface qui,

sans le nommer, le désignaient à tous les lecteurs : « J’avais
un Aristarque, sincère et judicieux; je ne l’ai plus, je n’ en
veux plus ; mais je le regretterai sans cesse et il manquera
bien plus encore

à mon

cœur qu’à mes écrits. » Et, ren­

dant publique l’accusatiou qu’il portait contre son ami, Rous­
seau donnait en note, sous la forme d’un passage latin de
l ’Ecclésiastique, le m otif de sa rupture avec Diderot. Cette
note, traduite par Marmonteil, disait ceci : « Si vous avez tiré
l’épée contre votre ami, n’en désespérez pas: car il y a moyen

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

403

de revenir. Si vous l ’avez attristé par vos paroles, ne crai­
gnez rie n , il est possible encore

de vous réconcilier avec

lui. Mais pour l’outrage, le soupçon injurieux, la révélation
du secret et la plaie faite à son cœur en trahison, point de
grâce à ses yeux : il s’éloignera sans retour. »
Que s’était-il passé qui justifiât une si éclatante et si bru­
tale rupture? Le 6 mai 1758 Rousseau reçut de Mme d’Houdetot
une lettre qui le désola : « J’ai à me plaindre, lui écrivait
Mme d’Houdelot, de votre indiscrétion et de celle de vos amis.
Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheu­
reuse passion et je la cachais à ce que j ’aime pour ne pas
lui donner de l’éloignement pour vous. Vous en avez parlé
à des gens qui l’ont rendue publique et qui ont fait voir
contre moi des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma répu­
tation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon
amant, qui a été affligé que je lui eusse fait mystère d’une
passion que je n’ai jamais flattée et que je lui taisais dans
l’espérance que vous

deviendriez raisonnable et que vous

pourriez être mon ami. J’ai vu en lui un changement qui
a pensé me couler la vie. La justice qu’il me rend enfin sur
l’honnêteté de mon âme et son retour à moi m’ont rendu le
repos ; mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage
et je me dois à moi-même de ne pas m’y exposer. Je dois à
ma réputation de rompre tout commerce avec vous. » Que
Mme d’Houdelol n’ait pas révélé à Saint-Lambert, au moins
dans toute sa violence, la passion de Rousseau, il n’en faut
pas douter, puisqu’elle l’affirm e: mais cela ne veut pas dire
que Saint-Lambert n’en fût pas du tout instruit: son attitude
envers Rousseau lors de son récent voyage à Paris, même
sa lettre amicale à Rousseau avec le reproche très net du
début, ce qu’il avait pu entendre dire à Paris ou à la Che­
vrette indépendamment de ce qu’il avait pu lire dans la fameuse
dénonciation anonyme, tout démontre que Saint-Lambert, à
moins d’être — et il en était à cent lieues — profondément naïf,
était très suffisamment renseigné dès ce premier voyage à
Paris. Qu’était-il donc arrivé depuis qui vînt le troubler si

�LOUIS DUCROS

fort? Précisément ce qu’il avait voulu empêcher dans cetle
lettre à Rousseau, où il affectait de croire à l’austérité de
celui-ci : un éclat, une divulgation publique. Que dit, en effet,
Mme d’Houdetot? « ces bruits sont parvenus à mon amant. »
Homme de société et d’ une correction qui n’allait même pas
sans quelque roideur, ce que Saint-Lambert devait redouter
par dessus tout, c’était le scandale. Et la preuve en est que,
même dans cette lettre de rupture, qu’il a diclée évidemment
à sa maîtresse, il lui fait dire « qu’il plaint Rousseau de sa
faiblesse plus qu’il ne la lui reproche et que l’un et l'autre
(M me d’Houdelol et lu i), ils sont fort éloignés de s’unir aux
gens qui veulent le noircir: ils parleront toujours de lui avec
eslime. » Seulement, pour couper court aux bruits qui circu­
lent, il exige que Mm0 d’Houdelot cesse de le voir.
Mais qui donc, parmi les amis de Rousseau, avait trahi
son secret? Dès qu’il

s’agit de trahison, Rousseau n’hésite

jamais à nommer le coupable : ici il va droit à son meilleur
ami et, à peine a-t-il achevé de lire la lettre de Mmc d’Hou­
delot que, saisi d’indignation, il s’écrie : « Et toi aussi, Di­
derot, indigne ami 1 »

Pourtant, nous assure-t-il, il voulut

douter : mais cela lui devint impossible après deux visites de
Saint-Lambert à Mont-Louis. Que lui apprit donc Saint-Lam­
bert sur cc l’indigne ami? » La première fois, Saint-Lambert
avait, nous dit-il, « peu de temps à lui donner » ; cetle visite
ne compte donc pas, et, à mon avis, la seconde visite compte
encore moins (quoique ce fût la visite révélatrice), parce que
cette fois-là Saint-Lambert ne rencontra que Thérèse et que le
roman, quel qu’il soit, que Thérèse débita ensuite à Rous­
seau, ne peut, étant de Thérèse, rien prouver contre Diderot.
Ainsi, parmi les jolies choses que Thérèse fait dire à SaintLambert, nous trouvons cette petite infâmie que Saint-Lam­
bert était convaincu, comme d’ailleurs tout Paris, que Rous­
seau avait été l’amant de Mme d ’Epinay; ce qui permet à
Rousseau d’écrire, d’un ton dégagé, sur celle qui a été son
amie et sa bienfaitrice, cette phrase qui est tout simplement
abominable, d’abord parce qu’il n’a aucune preuve de ce qu’il

�405

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dit et parce qu’ensuite, même s’il en avait eu la preuve, il
n’avait pas le droit de le dire dans un livre écrit pour la posté­
rité : « Saint-Lambert, au grand, déplaisir de la dame, était
dans le même cas que moi » (n’avait, pas plus que moi, été
son amant; mais il l’avait échappé b elle!)
Rien de tout cela n’autorisait Rousseau à dénoncer Diderot
comme l’auteur des « bruits »

qui avaient si fort alarmé

Mme d’Houdetot et Saint-Lambert. Ces bruits-là, mais ils cou­
raient les salons, et cela,

depuis le jour où Rousseau et

Mme d’Houdetot avaient mis si peu de mystère dans leurs
fréquents rendez-vous. Le baron d’H olbach, chez Mme d’Epinay, n’avait-il pas persiflé Rousseau devant tout le monde, et
Deleyre ne le plaisantait-il pas, de Paris, sur sa « passion
bocagère? »

Pourquoi donc accuser le seul Diderot d’avoir

trahi un secret qui, semble-t il, n’en était plus un pour per­
sonne? Mais, dit-on, Diderot a reconnu lui-même son indis­
crétion : il est vrai, seulement elle n’avait pas du tout la
portée qu’affecte de lui donner Rousseau, lequel du reste ne
cite rien de précis contre Diderot. D’après les Mémoires et
d’après les Tablettes de Diderot, retrouvées par M. Tourneux
(et reproduites dans la Jeunesse de Mme d’Epinay, de MM. Perey
et Maugras, p. 537), Rousseau aurait un jour avoué à Diderot
sa passion pour Mrae d’Houdelot ;

Diderot lui aurait alors

conseillé de renoncer à voir Mme d’Houdetot et de tranquil­
liser par une lettre Saint-Lambert et Rousseau lui aurait
promis d’écrire cette lettre. Revoyant plus tard Saint-Lambert
et croyant que Rousseau lui avait écrit,

ainsi qu’il l’avait

promis, « je lui parlai, dit Diderot, de cette aventure comme
d’une chose qu’il devait savoir mieux que moi. Point du tout,
c’est qu’il

ne savait les choses qu’à moitié et que, par la

fausseté de Rousseau, je tombai dans une indiscrétion. » Sur
quoi l’on peut remarquer que, si Saint-Lambert savait déjà
les choses « à moitié », il les savait donc très suffisamment,
à un bon entendeur tel que lui en pareille matière demi-mot
devant largement suffire — et d’ailleurs, ne faisait-il pas sem­
blant de ne les savoir qu’à moitié? — et, en outre, qu’il n’y

26

�406

LOUIS DUCROS

avait qu’un Diderot au monde pour aller, de but en blanc,
entretenir l’amant avéré de M,,1C d’Houdctot de la passion d’un
tiers pour cette même Mme d’IIoudetot. Mais il

y avait là

surtout, de la part de Diderot, manque de tact et étrange
bévue : c’était, il est vrai, une grosse maladresse, ce n’était
pas une « trahison. » Exubérant et bavard, jamais chez lui,
toujours chez les autres, au propre comme au figuré, Diderot
était le dernier homme du monde à qui Rousseau, qui le con­
naissait depuis si longtemps, aurait dû confier un secret inté­
ressant d’autres personnes que lui. Rien en tous cas ne l’auto­
risait à dénoncer au monde entier, sous la forme d’un anathème
imprimé, la grande trahison de celui qui aurait commis les
forfaits énumérés dans le terrible A'erset de l’Ecclésiastique :
a Exceplo convicio et improperio et superbià et mysterii revelatione. » A h ! comme Diderot, qui s’entendait pour le moins
aussi bien que Rousseau à déclamer, aurait pu lui faire rentrer
dans la gorge tout son latin d’église, en lui rappelant qu’on
ne sacrifie pas, avec une pareille désinvolture, le meilleur de
ses amis ; qu’on ne punit pas ainsi, par une flétrissure publi­
que, quelques mots malheureux échappés dans un entretien
tout privé ; et qu’enfin, pour peu qu’on ait du cœur, on doit
toujours, dans l’ancien ami, respecter les droits de l’amitié!
Mais les seuls droits sacrés pour Rousseau étant ceux de son
repos et de sa gloire, il n’avait pas un seul instant hésité à
jeter par dessus bord l’ami qui avait troublé son repos et le
conseiller littéraire dont il désirait plus que jamais s’affran­
chir, maintenant qu’il avait mis sa gloire à rabattre l’orgueil
de ces prétendus philosophes dont Diderot était le chef. Cette
impatience de marcher enfin seul, est-ce qu’elle ne se trahit
pas dans ce mot de sa Préface qui est comme un cri de soula­
gement : « J’avais un Aristarque, je n’en ai plus : je n’en
veux plus ! »
Ayant appris au monde que son ami Diderot était quelque
chose comme un drôle,

Rousseau s’applaudit de sa mâle

franchise : au cours de sa Lettre sur les Spectacles, où se retrouve
comme on sait, l’écho

de ses

récents

démêlés

et où

il

�parle au public par la bouche de ce misanthrope idéal qü’il
oppose par endroits au misanthrope de Molière, il prête à
son héros ces nobles sentiments qu’il croit être les siens,
comme il vient, paraît-il, de le montrer en rompant avec
Diderot : « la basse et secrète médisance est indigne de
lui,... et, quand il dit du mal de quelqu’un, il commence
par le lui dire en face. » Et ailleurs, pensant aux préten­
dues avanies qu’on vient de lui faire, Alceste-Rousseau en
parle avec une fière résignation : « S’il n’avait pas prévu le
mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et
non pas une vertu... Qu’une femme fausse le trahisse (ceci
est pour Mme d’Epinay), que d’indignes amis le déshonorent
(et ceci est pour Grinnn), que de faibles amis l’abandon­
nent (et voilà

pour

qui l’a abandonné),

Diderot, car
il

doit

c’est,

paraît-il,

souffrir sans

Diderot

murmurer

: il

connaît les hommes. »
Oui certes, Rousseau connaît les hommes : il sait qu’on
n’a qu’à se plaindre d’eux amèrement pour se faire écouter
du public et c’est là — sans parler, bien entendu, de son
prestigieux talent — , ce qui explique l’extraordinaire faveur
qu’ont trouvée auprès de la postérité ses plaintes éloquentes
et mensongères ; il pouvait compter d’avance sur la compli­
cité de tant de lecteurs qui croient avoir,

eux aussi, des

raisons d’en vouloir à l’humanité ; et de même qu’ici, dans
sa Lettre sur tes Spectacles, il exprime, sans nommer personne
et sous prétexte de peindre son misanthrope idéal, tous ses
griefs et toutes ses rancunes personnelles, de même, que de
lecteurs, en suivant le récit des Confessions, s’attendrissent
inconsciemment

sur

leur

propre

sort,

sur les

injustices

qu’on leur a faites, sur les mauvais procédés de tant d’ingrats
amis, qui, ont été justement pour eux ce que Grinnn et Diderot
et tant d’autres furent jadis pour ce pauvre Rousseau !
La rupture avec Diderot devait être définitive : il y eut
une teiltative de rapprochement et l’initiative en vint natu­
rellement de l’offensé. Sept ans après la note outrageante de
la Lettre sur les Spectacles, d’Esclierny écrivait à Rousseau :

�L O U IS

DUCROS

« Je mets les choses au pis : pouver-vous refuser l’oubli du
passé et le désaveu de cette note funeste à un ami de vingt
années, que vous avez blessé mortellement, et qui vous en
prie en vous demandant grâce ? » (1) Rousseau répondit :
« Je sais respecter les droits
mais je

ne

de

la rallume jamais,

l’amitié,
c’est ma

même

éteinte,

plus inviolable

maxime. » (Motiers, 6 avril 1765). En d’autres termes : je
ne pardonne jamais les outrages que je fais à mes amis.
Les choses en seraient restées là, et Diderot, dans cette
mesquine et vilaine querelle, aurait gardé le beau rôle auprès
de la postérité, si Rousseau ne s’était pas avisé en 1770 de
lire en public ses Confessions, et plus particulièrement les
passages où il raconte son séjour à l’Hermitage. Diderot et
ses amis étaient naturellement pris à partie dans ces frag­
ments et Diderot, quoi qu’il en ait dit (2), ne pouvait savoir
jusqu’à quel point l’avait épargné le ressentiment de JeanJacques. En 1778, il publia sou indigeste Essai sur les règnes
de Claude et de Néron, où, dans une note, il attaquait Rousseau
à mots couverts. Critiqué pour cette note, il l’expliqua et
l’aggrava dans la deuxième édition de son ouvrage en 1784 :
c’est un réquisitoire passionné et très peu généreux, puisque
Rousseau n’était plus là pour se défendre. Diderot l’y traite
de « scélérat artificieux et pervers » et il rabaisse jalouse­
ment ses mérites d’écrivain

: ainsi tous les ouvrages

de

Rousseau ne valent pas un simple Eloge de Thomas, de
celui-là même qui, au dire de Voltaire,

avait inventé

le

gali-thomas ! Au reste Diderot ici ne manque pas seulement
de générosité et de mesure, il manque même de mémoire,
puisqu’il écrit : «

tout

mon

ressentiment s’est

réduit

à

repousser les avances réitérées qu’il a faites pour se rappro­
cher de moi. » Or, c’est exactement le contraire qui était la
vérité, on n’a qu’à lire, sur ce point, une seconde lettre de
d’Esclierny à Rousseau qui commence ainsi : « Je ne me

(1) Streckeisen-Moultou, i, 280.
(2) Diderot : Œuvres, édit. Assézat, ni, 93.

�409

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

suis point hâté d’apprendre à M. Diderot la réponse que vous
avez faite aux propositions de paix que je vous ai portées
de sa part. »
Tels sont les faits de ce long et déplaisant procès : Rousseau
s’y

montra égoïste, insulteur et fou ; mais Diderot fut-il

beaucoup plus sage ? « O philosophes dignes des étrivières
(écrivait un jour Saint-Lambert à Rousseau), je vous honore
et vous aime tous et suis fort aise de vous trouver des
hommes. » Moins d’un an après cette lettre, il avait défini­
tivement cessé d’aimer et d’honorer un de ces philosophes,
et voici justement le coup d’étrivière qu’il assénait à l’auteur
de la Lettre sur tes Spectacles. Rousseau venait de lui envoyer
son ouvrage et

Saint-Lambert lui

répond

: «

En vérité,

Monsieur, je ne puis accepter le présent que vous me faites.
A l’endroit de votre préface où, à l’occasion

de Diderot,

vous citez un passage de l’Ecclesiaste (de l’Ecclésiastique),
le livre m’est tombé des mains. Après les conversations de
cet été, vous m’avez paru convaincu que Diderot était inno­
cent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez. Il
peut avoir des torts avec vous, je l’ignore, mais je sais bien
qu’ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une insulte
publique. Vous n’ignorez pas les persécutions qu’il essuie (au
sujet de VEncyclopédie) et vous allez mêler la voix

d’un

ancien ami aux cris de l ’envie. Je ne puis vous dissimuler,
Monsieur, combien celte atrocité me révolte. Je ne vis point
avec Diderot, mais je l’honore et je sens vivement le cha­
grin que vous donnez à un homme à qui, du moins vis-à-vis
de moi, vous n’avez jamais reproché qu’un peu de faiblesse.
Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir
jamais. Oubliez mon existence, cela ne doit pas être difficile...
Je vous promets, moi, Monsieur, d’oublier votre personne et
de ne me souvenir que de vos talents. »
C’était un autre ami qui se détachait de Jean-Jacques et il
faut toute la naïve partialité des fanatiques de Rousseau pour
soutenir, comme fait l ’un d’eux, que « Rousseau répondit à
Saint-Lambert par une lettre qui était une rupture (il paraît

�410

L O U IS

DUCROS

que la lettre de Saint-Lambert n’en était pas une), et à laquelle
Saint-Lambert ne s’attendait pas ( ! ) ; car, ajoute-t-on, moins
de quinze jours après, il pria M. d’Epinay de lui ménager une
entrevue avec Rousseau » (1).
Il est très vrai que M. d’Epinay, devant aller à la Chevrette,
y invita Jean-Jacques à dîner en compagnie de M. et Mme Dupin
et il ajoutait : ce Je compte que MM. de Saint-Lambert, Francueil et Mroe d’Houdetot seront de la partie ; vous me feriez
un vrai plaisir, Monsieur, si vous vouliez être des nôtres.
Toutes les personnes que j ’aurai chez moi vous désirent et
seront charmées de partager avec moi le plaisir de passer
avec vous une partie de la journée. » Pour peu qu’on ait
l’usage du monde, il n’y a rien de plus, dans ces derniers
mots, qu’une formule de politesse ; tout au plus, une aimable
insistance pour rassurer le farouche ermite sur la société
qu’il

trouvera à la

Chevrette. La Lettre sur les spectacles

avait eu un très grand succès; Rousseau en avait envoyé un
exemplaire à M. d’Epinay et

celui-ci,

qui était d’ailleurs

resté étranger à tous les démêlés de Rousseau avec Mmo d’Epi­
nay, aussi bien qu’avec Saint-Lambert et Mn,c d’Houdetot,
le remercie

de

son envoi par une invitation à dîner, an

sujet de laquelle il ne s’est vraisemblablement pas concerté
avec « tous » ses convives pour savoir si on devait aussi inviter
Rousseau. Mais Rousseau en fait une affaire ; il y voit la
preuve que sa réponse à Saint-Lambert (q u ’on trouvera dans
les Confessions, à la suite de la lettre de celui-ci), « a fait
rentrer Saint-Lambert en lui-même et qu’il regrette ce qu’il
a fait. »
Son arrivée d’ailleurs fit sensation, c’est lui qui l’affirme :
« Je n’ai jamais reçu d’accueil plus caressant. » Et, pour
que nul n’en doute, il ajoute,

avec une très grande habi­

leté : « il n’y a que les cœurs français qui connaissent ces
sortes de délicatesse. » Il ignorait donc encore, ce Genevois,
que les Français n’invitent pas les gens pour leur faire la
(1) Streckeisen-Moultou, dans une note de J.-J. Rousseau, ses amis et ses
ennemis, I, 423.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

411

mine 1 Mais surtout les procédés de Saint-Lambert le ravirent;
il causa avec lui, « de choses indifférentes, il est vrai, mais
avec familiarité ». Et ainsi il put constater que « les senti­
ments de Mmo d’Houdetot et de Saint-Lambert étaient moins
changés qu’il ne l’avait cru », et, ce qui ne flatta pas peu sa
vanité, il crut remarquer qu’il y avait plus de « jalousie »,
dans le cœur de Saint-Lambert, que de « mésestime. » Sa
mésestime,

Saint-Lambert trouvait sans doute qu’il la lui

avait assez marquée dans sa récente leLtre et c’est même cette
mésestime à laquelle ils en étaient progressivement venus à
l’égard de Rousseau qui avait décidé non seulement SaintLambert, mais encore Mme d’Houdetot à rompre avec Rous­
seau dont la conduite équivoque avait fini par les excéder.
Par exemple, dans la dernière visite qu’il avait faite à Eaubonne à Mme d’Houdetot, Rousseau prétend qu’il lui « détailla
tout ce qui s’était passé » au sujet du voyage de Genève, et
cela n’est pas vrai. Il lui laissa ignorer des faits importants
que Mme d’Houdetot avait besoin de connaître, puisqu’il

la

consultait sur le parti à prendre, et ces choses — telles que
la juste colère de Mmo d’Epinay à la suite des lâches insinua­
tions de Rousseau à Diderot, et la lettre insolente qu’il avait
écrite à Mme d’Epinay après son départ — tout cela, Mmc d’Hou­
detot ne l ’avait appris que de Mme d’Epinay elle-même pen­
dant qu’elle voulait, dans l’ignorance où l’avait laissée Rous­
seau, amener Mrac d’Epinay à le garder quelque temps encore
à l’Hermitage. Quand Mino d’Epinay l ’eut enfin mise au cou­
rant, et qu’elle vit le rôle singulier que lui avait lait jouer
Rousseau, elle n’eut pourtant pas un mot de reproche pour
celui-ci ; et, pour la récompenser de sa générosité, Rousseau,
ne recevant pas assez tôt à son gré les réponses aux lettres
dont il l’accablait, l’accnse de se ranger du côté de ses ennemis.
Mme d’Houdetot comprend enfin qu’il vaut mieux mettre un
terme à une liaison qui menace de devenir trop « orageuse »;
elle sent d’ailleur, lui écrit-elle, que « s’ils ne diffèrent pas sur
les principes, qui sont les mêmes pour tout honnête homme,
ils diffèrent pour leur interprétation. » Par exemple, elle ne

�412

LOUIS DUCROS

peut se résoudre à regarder comme « des chaînes les bienfaits
de l’amitié ». Elle qui a été si souvent témoin des délicates
bontés de sa belle-sœur pour Rousseau, elle a été évidemment
choquée d’entendre celui-ci

refuser

d’être « l’esclave » de

Mme d’Epinay. Elle pense enfin, à l’encontre des commodes
théories de Rousseau, que « si celui qui donne ne doit pas
exiger de la reconnaissance, celui qui reçoit ne doit jamais
s’en dispenser. » Il est évident que Mme d’Houdetot a perdu
une à une ses anciennes illusions

sur

son vertueux ami ;

comme Mme d’Epinay, elle a appris à ses dépens à le percer à
jour ; et pressée sans doute aussi par Saint-Lambert qui veut
délivrer sa maîtresse, comme Grimm a déjà libéré Mme d’Epinay,
d’une aussi fatigante et compromettante amitié,

elle rompt

enfin et pour toujours (par sa lettre du 7 mai) avec l’homme
qui lui a vendu si cher la double gloire de passer à la postérité,
sous son propre nom dans les Confessions, et sous le nom de
Julie dans la Nouvelle-Héloïse.
Et c’est, je crois, pour les mêmes raisons, à savoir pour
que Rousseau ne compromette pas davantage son amie et
aussi parce que Rousseau est maintenant bien connu de lui,
que Saint-Lambert a rompu à son tour. Il a pris prétexte de
l’insulte faite à Diderot, mais ce qui lui a certainement dicté
sa lettre, c’est qu'il a vu le jeu double que jouait Rousseau
lui écrivant, par exemple, qu’il n’a jamais voulu être que
l’ami de Mme d'Houdetot, alors que Saint-Lambert sait main­
tenant, à n’en pas douter, que Rousseau a tout fait pour être
son amant. Et, fidèle, je crois à sa lactique du début, SaintLambert rompt sur un incident qui met Mmc d’Houdetot hors
de cause; car il ne s’agit dans sa lettre que de l’offense faite
à Diderot et Mmc d’Houdetot reste en dehors du débat.
Ainsi Grimm d’abord, puis Mme d’Epinay, puis Mmc d’Hou­
detot et Saint-Lambert, ils se sont tous, l’un après l’autre,
éloignés de Rousseau ; Diderot, lui, a reçu son congé de la
main de Rousseau : il ne reste plus à ce dernier aucun
ami. On dirait vraiment, que, dans Loutes ces vilaines his­
toires, il a pris à tâche de justifier le mol de Diderot qui a

�413

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

été comme la première étincelle de toutes ces discordes : « il
n’y a que le méchant qui soit seul. »

IX

J’ai étudié dans le plus grand détail, chronologiquement
et pièces en mains, ce séjour fameux et orageux de l’Hermitage. Que nous apprend-il en définitive, car c’est par là
surtout qu’il nous intéresse, sur le caractère de Rousseau?
Il me semble que si l’on va au fond des choses, la cause
première de toutes ces querelles et de toutes ces brouilles
n’est autre que l’égoïsme de Rousseau. Rousseau en somme
n’aime que lui : par exemple, s’il se sépare de Diderot, et
avec éclal, en lui faisant un outrage public et immérité, c’est
surtout parce que cet « Aristarque » le gênerait maintenant
qu’il ne pense plus comme Diderot et qu’il veut penser seul.
Dans ses

rapports avec Mme d’Houdetot, il est visible de

même qu’il

ne recherche que son plaisir : ni la réputation

de Mme d’Houdetot, ni l’amitié de Saint-Lambert ne l’arrêtent
un seul instant dans la poursuite du but égoïste qu’il

a

avoué lui-même dans ses Confessions. On l’a vu aussi, il se
croit en droit d’exiger de ses

amis bien plus que ceux-ci

ne doivent attendre de lui-même ; car il est un être à part
et il érige naïvement en système indiscutable ses prétentions
à des égards particuliers et à un traitement exceptionnel.
Maintenant cet égoïste, qui est en même temps très sensuel
(il a fait vingt fois l’aveu de son « tempérament combus­
tible »),

veut passer pour

vertueux, c’est-à-dire

très

désintéressé

et

pour très

pour le contraire de ce qu’il est an

fond ; et c'est surtout de ce contraste perpétuel entre ce qu’il
est et ce qu’il prétend — soyons indulgent : et ce qu’il vou­
drait être, que naissent tous les malentendus et toutes les
querelles. Il aspire sincèrement à être un Alceste et un Caton ;
mais son naturel l’emporte et il arrive alors qu’il se contredit
et se dément sans cesse. Il croyait planer dans les nues, ne

�LOUIS DUCHOS

414

rêvant que « vertu sublime » et « sainte amitié », ce sont là
de ses expressions

favorites : et le voilà qui

rampe et se

traîne dans les plus vulgaires soucis de sa commodité et
de son intérêt personnel. Que si maintenant quelque mala­
visé, par ses conseils intempestifs, fait éclater cet humiliant
contraste entre ses doctrines et sa conduite, il en ressent
une cuisante blessure d’amour-propre qu’il ne pardonne pas.
N’est-ce pas l’explication même de sa brouille avec Diderot?
Rousseau est le

meilleur, le plus dévoué des amis : c’est sa

prétention et je

suis sûr même que c’est sa conviction. Or

Mmc d’Epinay malade va faire un pénible voyage, et dans le
pays de Rousseau : « partez

donc avec

elle

», lui

Diderot, et Rousseau est furieux contre Diderot;

écrit

pourquoi

cela? parce que Diderot lui a fait mesurer tout l’abîme qu’il
y a entre le héros en amitié qu’il prétend être et le parfait
égoïste qu’il est.

Et notez que Mmc d’Houdetot, qui l’aime si

sincèrement, lui

donne le même conseil et le plonge dans le

même embarras : « oui, mon cher citoyen, lui dit-elle, quand
votre ami et moi, nous vous avons dit notre avis sur cette
affaire, le même intérêt pour vous (c ’est-à-dire pour votre
réputation d’homme

vertueux et de délicat ami),

nous a

rassemblés sans nous être entendus. » Diderot, par sa fâcheuse
insistance, a fait tomber le masque : le héros s’est évanoui,
l’homme est resté avec ses mesquineries et son égoïsme très
bourgeois, et c’est ce dont est mortellement blessé l’amourpropre de Rousseau.
Au fond, si Rousseau est si souvent en discorde avec ses
amis, c’est parce qu’il est en désaccord avec lui-même ; son
caractère, à chaque instant, dément ses principes, et c’est
parce qu’il a, par moments, la conscience douloureuse de ce
désaccord, qu’il s’évertue à le faire disparaître ou, tout au
moins, à le dissimuler en modifiant, non son caractère, mais,
ce qui est bien plus facile, les principes qu’il affiche. C’est
ainsi que d’être aimable et reconnaissant envers qui vous
oblige, cela s’appellera de l’esclavage, et il ne veut pas, lui,
c’est justement contraire à ses principes, être « l’esclave »

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

415

ou « le valet » de Mme d’Epinay. Et encore rompre brutalement
et publiquement, par une note diffamatoire imprimée, cela
s’appellera franchise et loyauté : « la secrète médisance est
indigne de lui, et quand il dit du mal de quelqu’un, il com­
mence par le lui dire en face » ( Lelirc sur les spectacles). Il
est très vrai, comme l’en a accusé Voltaire, que Rousseau se
lait un mérite de son ingratitude et Voltaire a le droit d’ajou­
ter, dans sa Guerre civile de Genève :
Par grandeur d’âme il hait ses bienfaiteurs.
Qu’on me permette, puisqu’il nous y a invités lui-même,
de pénétrer, si possible, jusqu’au fond de cet homme étrange
et de le sonder inlus et in ente, ce sont les expressions même
qu’il a mises en tète de ses Confessions. J’ai dit tantôt que,
s’il est sans cesse en dissentiment avec ses amis, c’est parce
qu’il est en discorde avec lui-même ; et, en effet, si j ’appro­
fondis davantage cette nature si énigmatique au premier abord,
je crois découvrir en lui deux traits de caractère qui se contra­
rient et comme deux principes d’action qui se combattent et
se ruinent l’un l’autre : il est rusé et il est passionné. Je n’ai
pas besoin d’ailleurs de faire remarquer que son égoïsme
foncier peut, à la fois, fort bien

trouver son compte aux

ruses de sa stratégie et se concilier parfaitement avec ses
passions : il a tout simplement l’égoïsme naïf des gens très
passionnés.
Il est d’abord rusé jusqu’à la duplicité : qu’on se rappelle
le jeu double qu’il joue avec Saint-Lambert et encore ses
réticences calculées, quand il parle à Diderot de son amour
pour Mme d'Houdetot et lui demande conseil, tout en lui
cachant soigneusement qu’il a fait à Mme d’Houdetot l’aveu
de sa passion. Et, de même, quand il discute avec Mme d’Hou­
detot sur l’opportunité de quitter l’Hermitage, il ne lui dit
pas un mot de sa lettre insultante à Mme d’Epinay, ce que
Mme d’Houdetot devait avant tout connaître en cette affaire.
Rappellerai-je encore sa lettre extraordinaire à Grimm qu’il
consulte (!) pour savoir s’il doit partir avec Mme d’Epinay?

�LOUIS DUCROS

Or tout cela s’appelle d’un seul mot : duplicité. 11 ruse avec
ses amis, il leur tend des pièges, leur cache ce qu’ils devraient
savoir; il a avec eux une tactique sournoise et perfide.
Seulement voici le malheur : ces pièges, il les détruit luimême et cette tactique hahile, c’est lui qui la fait échouer,
parce qu’il

est

un passionné.

A

la

moindre

égratignure

qu’on lui fait et à la plus petite piqûre d’épingle,

il s’em­

porte, il s’oublie et il oublie ses savantes manœuvres. C’est
un joueur très calculé et très fin, mais qui, pour un rien,
perd la tête et par conséquent perd aussi la partie.
exemple,

quand il

Par

veut prolonger jusqu’au printemps son

séjour à l’Hermitage, il s’arrange et prend ses mesures pour
se faire prier de rester : mais voilà que Diderot lui écrit une
lettre qui le fait bondir, ou bien il croit tout à coup avoir à
se plaindre de Mm0 d’Epinay : aussitôt il saute sur sa plume
et il écrit des mots irréparables. Mme d’Houdetot désire qu’il
reste à l’Hermitage, c’est son « plan » ; mais c’est aussi, c’est
surtout le plan de Rousseau. Or Rousseau fait tout ce qu’il
faut pour faire échouer ce plan et Mme d’Houdetot de lui
écrire : « Votre lettre à Mme d’Epinay est absolument déplacée
d’après ce plan. » Mmo d’Houdetot, qui le connaît bien, et qui
du reste lui est favorable, lui dit encore : « défiez-vous du
premier mouvement ; mettez un intervalle entre la chaleur de
la passion et les réponses que vous faites ; sans cela vous
êtes exposé à dire bien des choses dont vous vous repentez
après. » Mais c’est précisément cet « intervalle », ce temps
de réflexion, cette maîtrise de soi enfin, dont Rousseau est
incapable et qui toujours lui fait perdre le bénéfice de ses
ruses de guerre.
Il y a, dans la dernière lettre qu’il écrivit à Diderot, une
phrase très habile que je tiens à citer

ici parce que j’y

vois comme la clef des erreurs coutumières des apologistes
de Rousseau : « un fourbe (Diderot

ou tout autre l’avait

évidemment accusé de fourberie) a de l’adresse et du sangfroid; un perfide se possède et ne s’emporte p oin t; recon­
naissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? je suis

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

417

emporté dans la colère. » Or c’est là le raisonnement que
font la plupart des Rousseauistes : Rousseau perfide ! mais
c’est au contraire un impulsif !&lt; à quoi je réponds qu’on
peut être l’un et l’autre à la fois, un caractère ne se rame­
nant pas plus à l’unité absolue qu’un talent à ce qu’on a
appelé une faculté maîtresse. On peut être parfaitement très
fourbe et très colère à la fois et alors on fait des choses
contradictoires ; c’est le cas de Rousseau. El voilà pourquoi
je disais que, s’il ne peut jamais s’entendre avec ses amis,
c’est surtout parce qu’il esL en perpétuelle discorde avec luimême.
Ceux qui vantent la franchise de Rousseau raisonnent ainsi:
«Rousseau, au lieu de garder ses cartes cachées, les pose
toutes sur la table ; ce n’est pas ainsi qu’on joue (1). » Je
dirais tout au contraire : « Rousseau, non seulement vou­
drait tenir ses cartes cachées, mais il triche et plus souvent
qu’on ne croit. M ais, par m oments, il abat son jeu par
dépit, ou le laisse tomber parce qu’il tremble de colère et
n ’est plus maître de ses mouvements. » Et pourquoi cède-til toujours à sa colère ? C’est, aArant tout, parce qu’il est, on
le sait, d’une sensibilité suraiguë qui fait de lui un écorché;
c’est ensuite parce qu’il manque d’éducation et que la poli­
tesse consiste aArant tout à se maîtriser
nerfs ; mais les bonnes

et à dominer ses

manières et les usages du monde,

où le pauvre Jean-Jacques les aurait-il appris? et alors, vani­
teux comme il est, il se fait un mérite de sa rusticité même.
Il est vrai qu’à défaut d’éducation, certaines gens, même des
gens du peuple, ont une générosité natiAre qui les guide à
travers la vie, comme un instinct très sur, quand ils veulent,
par exemple, témoigner leur reconnaissance; mais Rousseau
n’a pas ces instincts généreux qui suppléent aux manières
apprises et à la bonne éducation; la preuve indéniable, c’est
lui qui nous l ’a donnée : il ne sait pas pardonner à ses amis
et son cœur est fermé à la reconnaissance ; il le dit expres(1) M. Eugène Rit ter, Zeitschrift . .., p, 337.

�LOUIS

DUCROS

sèment et s’en fait gloire et il le prouve par sa conduite. On
sait tout ce qu’a été pour lui Mme d’Epinay ; quant à Grimm
et à Diderot, il est certain1(nous en avons l ’aveu même de
Rousseau dans ses Confessions), que, l’un et l’autre, ils ont
donné de l’argent et à maintes reprises à Mme et à Mllc Levas­
seur ; il est certain aussi que Diderot a prodigué à Rousseau
ses conseils et son tem ps, quand Rousseau inconnu avait
besoin de lui. On a vu comment Rousseau a parlé de Grimm,
de Diderot et de Mme d’Epinay : or un homme qui oublie à
ce point tous les services rendus et qui prend un plaisir si
manifeste à outrager et à calomnier ses amis les plus intimes,
cet homme-là peut être le plus beau génie de son siècle : à
moins de soutenir, et je n’en crois rien, qu’il est déjà fou,
il ne faut pas hésiter à dire de lui qu’il a, comme l’a écrit
Mmc d’Houdelot elle-même, « un triste caractère », et, ce qui
est bien pis, un mauvais cœur.

Marseille. — imprimerie du Sémaphore, Ba r la t ie r , rue Venture, 17-19.

�T A B L E DES MATIÈRES

Pages

A vant -p r o p o s .................

......................................................

1

C h a pitr e I. — Genève et l’esprit genevois................................

7

»

II. — La Famille de Rousseau...................................

17

»

III. — L’Enfance de Rousseau.......................................

27

»

IV. — Les Années de vagabondage...............................

36

»

V. — Chez Mmo de W a re n s ..........................................

47

»

VI. — Rousseau à Paris et à Venise. —Retour à Paris.

96

»

VIL — Le Discours sur les scienceset les arts................. 146

»

VIII. — La « réforme » de R o u s s e a u .................................229

»

IX. — Le Discours sur l’in éga lité.............................

243

»

X. — Un Voyage à G en ève............................................. 312

»

XI. — Rousseau à l’Herm itage..........................................323

Marseille. — imprimerie du Sémaphore,

b a r l a t ie r ,

rue Venture, 17-19.

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                    <text>DE LA

D ’A I X

1909
Tome 3
v'è 0 .

V Ofc L 0^j "

Tome 111

MARSEILLE
IMPHI M K RI E B A R L A ï 1K Pi

PARIS
F O N T EM O [ N G, É DI 'l'K U H

17-19, Hue Venture, 17-19

-1, Hue Le Goir, 4

1909

�DE LA

D ’A I X
v'è 0 .
V Ofc L 0^j "

Tome 111

MARSEILLE
IMPHI M K RI E B A R L A ï 1K Pi

PARIS
F O N T EM O [ N G, É DI 'l'K U H

17-19, Hue Venture, 17-19

-1, Hue Le Goir, 4

1909

��TABLE DES MATIÈRES
Paul GAFFAREL.
L es massacres royalistes dans le dépar­
tement des Boiiclies-dn-Rliàne, aux premiers mois de 1795.
Episode de le réaction therm idorienne.................................
1
Jean-Édouard SPENLÉ. — Iiahel (Mmn Varnhagen von Ense).
Histoire d’un Salon romantique en Allemagne..................... 67
Léopold CONSTANS. — Un précurseur des f'élibres ; Claude
Peyrot, prieur de Pradinas......................................................... 62.1

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, B arlatler , rue Venture,

17 19.

��EPISODE DE LA REACTION THERMIDORIENNE
P au l G A F F A R E L
Après le neuf thermidor (27 juillet 1794), dans la France
entière, et surtout dans le Midi, on crut à une prochaine Restaution. Les royalistes, tout enfiévrés d’espoir, commencèrent à
croire qu’ils pourraient se venger des républicains qui les avaient
opprimés. Il est certain que toute action appelle une réaction,
et que les royalistes avaient à solder un long arriéré de ven­
geance, mais ils mirent à leurs revendications une telle âpreté, et
ils recoururent, pour satisfaire leurs haines, à de si déplorables
moyens que l’opinion publique, douloureusement émue, a con­
damné leurs excès et n’en a pas perdu le souvenir. Pourtant on
ft^a pas encore écrit l’histoire de celle période dramatique de notre
histoire. Etait-ce que trop de victimes avaient succombé, et que
trop d’assassins restaient impunis ? Comme nous ne sommes
plus aujourd’hui retenus par les mêmes scrupules, et que les
passions se’sont calmées et les ressentiments apaisés, le moment
nous a semblé venu de raconter froidement, mais aussi sans
réticences, un des épisodes les plus tristement fameux de celle
époque troublée, celui des massacres des prisons d’Aix et de
Tarascon etdn fort Saint-Jean à Marseille, en l’année 1795.
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;

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�PAUL GAFFAREL

I
Dès les premiers mois de l’année 1795, et bien que la Con­
vention eût à plusieurs reprises affirmé ses principes républi­
cains, la République semblait condamnée. Les fonctionnaires
avaient été destitués (1) en masse, et remplacés par des ennemis
mal dissimulés du gouvernement. Sans doute c’était toujours au
nom du peuple français qu’on rendait la justice et que les admi­
nistrateurs remplissaient leurs fonctions, mais on sentait passer
dans la foule ces longs frémissements qui agitent les nations, à la
veille d’un changement politique, et déjà les royalistes ne prenaient
même plus la peine de dissimuler leurs espérances. Les émigrés
rentraient en foule et sans autorisation, encouragés et presque
invités (2) par les représentants du peuple en mission. Dans
le département des Bouches-du-Rhône on avait, en mainte
localité, abattu les arbres de liberté. A Marseille même l’autel
de la Patrie et la statue allégorique de la Raison avaient
été mutilés (5). Sous prétexte de police ou avait, à peu près par­
tout, commencé des visites domiciliaires, parfois amusantes,
lorsque par exemple on se contentait de manger le dîner de
Raynaud (4), dit des Chandelles, caché dans sa bastide, mais le
plus souvent suivies d’arrestations, sans autre forme de procès.
Ainsi vingt-huit des membres de l’ancien club des Jacobins
(1) Loi du 5 ventôse an III (23 février 1795) ordonnant à tous les fonction­
naires publics, tant civils que militaires,à tous les agents du gouvernement et
employés de l’administration qui auraient été destitués ou suspendus de leurs
fonctions depuis le 10 thermidor de se rendre incontinent dans leur domicile.
— Arrêtés du représentant du peuple Cadrov, prononçant la destitution des
membres du district, de la commission municipale et du comité de surveil­
lance (23 et 24 ventôse, 13 et 14 mars 1795.) — Ils sont remplacés (5 germinal,
25 mai) — Arrêtés du représentant du peuple Chambon, nommant les mem­
bres du Directoire départemental et du tribunal criminel militaire (22 et 23
floréal an III, 11 et 12 mai 1795).
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(2) Arrêté du représentant Expert (20 nivôse, 9 janvier 1795) sur la rentrée
des émigrés dans les départements méridionaux et à Marseille. — Arrêté du
représentant Cadroy sur la rentrée des émigrés dans le port de Marseille (5
germinal, 25 mai 1795).
(3) Arrêté du représentant Chambon (27 floréal, 16 mai 1795).
(4) L autard , Histoire de la Révolution à Marseille. T. III, p. 20.

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furent expédiés à Paris, et tous ceux qui passaient pour avoir
joué un rôle actif sous la Terreur furent recherchés et désignés
à de prochaines vengeances.
Un représentant du peuple, Granet (1), fut même arrêté, et
voici comment un de ses collègues, Poultier, parlait de lui.
« Granet est tellement en horreur à Marseille qu’il n’y a pas un
seul citoyen qui voulût correspondre avec lui. Il n’a jamais eu
de commerce et de relations qu’avec les voleurs et les égorgeurs;
à l’instant où vous l’avez fait arrêter, il redoublait d’efforts pour
rallumer les troubles dans Marseille. Il ranim ait l’espoir des
scélérats et leur annonçait une insurrection qui devait leur
remettre à la main le poignard de la mort. Vous avez rendu un
grand service au Midi en enchaînant celte bête féroce. »
Ainsi encouragés, les royalistes n’hésitèrent plus. Quelques
jeunes gens, en général des parents des victimes de la Révolu­
tion ou des exaltes qui, par caprice ou par mode, comme les mus­
cadins de Paris, affectaient des convictions royalistes, s’organi­
sèrent en bandes armées, sous le nom de Compagnons du
Soleil. Us s’appelaient encore Compagnons de Jéhu ou de Jésus.
Aujourd’hui que l’histoire du peuple hébreu n’est plus enseignée
dans les écoles, et ne fait plus partie de ce qu’on pouvait appe­
ler le bagage des notions courantes, il ne sera pas inutile de
rappeler que Jéhu était ce roi d’Israël qui, poussé par le prophète
Elisée, poursuivit de sa vengeance l’impie Achab, roi de Juda,
et sa famille. Quant au nom de Jésus, il paraît n’avoir été em­
ployé que par quelques énergumènes qui trouvèrent piquant un
rapprochement avec un ordre monastique jadis puissant et
toujours célèbre. Quoiqu’il en soit ces compagnons du Soleil ou
de Jéhu jouèrent un rôle actif dans les tristes événements que
nous aurons à raconter. Certes, toutes les convictions sont res­
pectables, et il est indéniable que quelques-uns des compagnons
étaient sincèrement pénétrés de la légitimité de leurs actes, et
qu’ils crurent remplir un devoir patriotique, même quand ils
devinrent de vulgaires détrousseurs de grands chemins ou de
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Extrait d’une lettre de Poultier, datée de Marseille, 25 germinal, an III
15 avril 1795).

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PAUL GAFFAREL

déterminés assassins ; mais leur tort fut d’admettre dans leurs
rangs non seulement les émigrés, assoiffés de vengeance, qui
erraient dans la campagne, et les déserteurs qui pullulaient à
cause du voisinage de l’armée d’Italie, mais aussi celte écume,
celte lie de la population, qui grouille dans les bas-fonds de
tous les ports de la Méditerranée, gens de sac et de corde, habi­
tués à une vie d’expédients, et qui s’estimèrent heureux de
couvrir leur méfaits du beau nom de services rendus à la cause
royale. Ce sont ces exaltés et ces bandits, ces volontaires et ces
mercenaires du royalisme, qui, tout de suite, se ruèrent aux
pires excès, et jetèrent sur la réaction comme une lueur san­
glante, qui ne s’est pas encore effacée.
On n’a jam ais connu les chefs de cette redoutable association.
Il est probable qu’elle fut encouragée en haut lieu, peut-être
même soldée ; mais, faute de preuves, nous ne voulons rien affir­
mer. Nous ne pouvons que citer quelques noms qui se retrouvent
dans les rapports contradictoires et les renseignements sans pré­
cision de l’époque : celui de Deslaing ou Desting, un im prim eur
véreux, qui semble n’avoir été qu’un vulgaire coupeur de bourse;
celui de Roubin, fils du patron de l’hôtel Beauvau, à Marseille ;
de Manoly, ex-négociant qui avait réussi à se faire nommer
secrétaire du commandant du fort Saint-Jean ; du courtier
Pellard ; du maçon Richaud, dit Beausoleil, qui devait encore
figurer dans la Terreur Blanche de 1815, et de beaucoup d’autres
que de retentissants débats m irent en lumière.
Bien que de nombreux arrêtés (1) eussent défendu aux
citoyens marseillais de se constituer en compagnies particulières,
les Compagnons du Soleil bravèrent ouvertement cette défense,
sous prétexte que les honnêtes gens avaient le droit de se réunir
pour détendre des intérêts communs. Le café Pillot, sur le Cours,
au coin de la rue des Quatre-Pàtissiers, devint leur principal
centre de réunion. C’est là qu’ils s’excitaient les uns les autres
(1) Avis du commandant de la place, Grillon, relatif à la tranquillité publi­
que (7 pluviôse an III, 20 janvier 1795). — Arrêtés du représentant Chambon
(12 et 13 floréal, 1 et 2 mai) sur le réarmement de bons citoyens ; nouvel
arrêté (27 floréal, 10 mai 1795), défendant à toute association de citoyens de se
former en bataillons distincts de la garde nationale.

�IÆS MASSACRES ROYALISTES

aux pires résolutions, et, dans de frénétiques conciliabules, pré­
paraient de prochains massacres. Quelques-uns d’entre eux
avaient même l’audace d’arborer déjà la cocarde blanche, et les
autorités municipales, effrayées par ces préparatifs de guerre
civile n’avaient pas le courage de dissiper ces attroupements
séditieux. Il existait pourtant des lois (1) contre ces rassemble­
ments illégaux, et, à diverses reprises, le port des armes avait été
défendu, mais nul n’osait appliquer la loi. Aussi les Compagnons
du Soleil, dont l’audace croissait avec l’impunité, ne se conten­
tèrent plus bientôt de furibondes déclamations. Us descendirent
en armes dans la rue, sous prétexte de rétablir l’ordre par des
patrouilles volontaires, et se permirent des visites domiciliaires,
soi-disant pour rechercher des criminels de droit commun, mais
en réalité pour s’assurer à l’avance de prochaines victimes. Au
théâtre (2), ils exigeaient des acteurs le chant réactionnaire du
« Réveil du Peuple, » et l’accompagnait de hurlements. Sur les
promenades, ils obligeaient les passants à se joindre à leur cor­
tège et, si quelque récalcitrants tentait de résister, les exaltés du
parti, armés d’énormes gourdins, tombaient sur l’infortuné et le
réduisaient à merci. Ils n’étaient pourtant qu’une infime mino­
rité, mais ils régnaient par la terreur et Marseille était par eux
traitée en ville conquise.
En Provence, les Compagnons du Soleil, encore moins sur­
veillés qu’à Marseille, se montrèrent tout de suite plus entrepre­
nants. Us 11e se contentèrent pas de menacer: ils agirent. Toute
une série d’assassinats politiques furent commis qui répandirent
l’effroi, et qui, malheureusement, restèrent impunis, car les
magistrats apeurés n’osaient même pas dresser de procèsverbaux, et aucun témoin n’avait le courage de s’exposera de
terribles vengeances. Dès le début, les assassins se signalèrent
par d’odieux raffinements de cruauté. Voici une affaire entre
(1) Loi du 11 ventôse (1er mars 171)5), contre les attroupements séditieux. —
Défense de la Municipalité de porter des cannes à épée, bâtons à dard, gros
bâtons, etc (14 ventôse, 4 mars 1195. — 1 germinal, 21 mars 1795).
(2) Surtout depuis que les représentants Expert et Cadroy avaient suspendu
la représentation gratuite qui avait lieu chaque décade (19 pluviôse an 111,
7 février 1795).

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PAUE GAFFAREL

mille autres. Breyssaud, adm inistrateur du district de Sisleron,
avait été incarcéré par ordre du représentant Gauthier et de son
secrétaire Mivolhan. Les Sisteronais voulaient le délivrer, mais
il s’y opposa, par respect pour la loi et tut transféré à Gap.
Mme Breyssaud s’était aussitôt rendue à Paris, et elle avait
obtenu la mise en liberté de son mari. Breyssaud chercha alors
un refuge à Tlioard, chez ses parents. Mivolhan l’apprit et lança
aussilôt un nouveau m andat d’arrêt contre lui. Les gen­
darmes l’empoignèrent, bien qu’il souffrit d’un accès de goutte,
et le conduisirent en prison. Son approche avait été signa­
lée. Une bande royaliste le saisit au passage, sans qu’il ait
été défendu par son escorte, le cribla de coups de pierres, de
sabres et de bâton et le laissa pour mort sur le grand chemin.
Quand on vint pour l’enterrer on s’aperçut qu’il respirait encore
et on le transporta à l’hospice. Pendant la nuit les bourreaux
revinrent (1) : « Après avoir arraché l’appareil mis sur les innom­
brables blessures du jour, ils enveloppent l’infortuné dans un
drap, le brisent contre les murs et les planchers par cent coups
réitérés et le précipitent après par une fenêtre. Us traînent ensuite
le martyr, qui poussait encore de longs gémissements, jusque sur
le gravier de la Durance, et là ils consomment leur forfait en le
coupant par pièces. Huit jours après, on a vu encore ses membres
épars servir de pâture aux chiens et aux vautours. »
De pareilles scènes ne se commentent pas. On risquerait d’en
affaiblir l’effet. Et ce ne furent pas les seules ! Dans toute la ban­
lieue de Marseille, à Aubagne, à Gémenos, à Roquevaire, ce fut
comme une traînée de sang (2) qui grossit chaque jour et menaça
de s’étendre encore. A Pélissane, à Lambesc (3), à Aygalières, à
Eyrargues(4), à Evguières, à Graveson, à Barbentane, à Châteaurenard (5), à Sénas, tombèrent sous les coups dem ystérieuxassas(1) Extrait cl’une lettre de Breyssaud fils, insérée dans l’ouvrage de Fréron,
La Réaction, p. 92-93.
(2) Rapport de Constans, accusateur public à Aix (11 brumaire an IV, 2 novem­
bre 1795).
(3) Assassinat de Durand.
(4) Assassinat de Martin.
(5) Assassinat du gendarme Fournier.

�sins, de prétendus Jacobins, victimes de rancunes irréfléchies
et trop souvent de haines particulières. Bientôt on ne s’attaqua
plus à d’obscurs sans-culottes, mais à des personnages plus
connus. Le 16 prairial an III (4 juin 1795), G rand, le frère du
Conventionnel, ex-président du Directoire des Bouches-duRhône, est arrêté à Salon et conduit en prison, escorté par trois
dragons et par des officiers municipaux ; mais une bande de for­
cenés se jette sur lui, disperse l’escorte, qui paraît n ’avoir opposé
de résistance que pour la forme et le massacre impitoyable­
ment. Les olficiers municipaux protestent, mais ils sont brutale­
ment repoussés, et trouvent à grand peine un refuge dans la
maison commune.
Dans celte même ville de Salon, quelques jours plus tard, le
3 messidor (21 juin), une bande royaliste se porte au devant
d’un certain Joseph Roche, ex-membre du comité Robespierriste de Saint-Cliamas, que conduisaient en prison six gardes
nationaux de la localité, disperse l’escorte et laisse pour mort
sur la route l’infortuné Roche. Quant aux gardes nationaux,
Dauphin, Laugier, Cliailan.Marc, Salle, Ravel, ils sont assommés
à coups de sabre et de trique, mais échappent à la mort. Moins
heureux, Tassel fils et Pellegrin, de Pélissane, sont assassinés
sur le grand chemin de Marseille, et les prétendus justiciers,
comme enivrés par le sang versé, songent à envahir la prison et
à tout y massacrer. Ainsi que le constate un rapport adressé aux
adm inistrateurs du département par Audran, Reyne, Chauvet et
Giraud, membres de la municipalité de Salon, « celle horde
d’anthropophages était si affamée du sang des républicains
qu’aucun de ceux qui furent conduits, dans ces temps orageux,
dans la maison d’arrêt n’était épargné de coups de sabre et
mutilé de coups de trique. Ces monstres se portèrent à trois
reprises différentes aux maisons d’arrêt de cette commune pour
aller s’abreuver du sang des détenus, mais ils sont protégés par
les habitants. »
Malgré la bonne attitude de la municipalité, les Compagnons
du Soleil ne renoncèrent pas à leurs projets sanguinaires. Ils ne
cessèrent pas de méditer une Saint-Barthélemy des patriotes

�PAUL GAFFAREL

Salonais. Voici ce qu’écrivaient à ce propos les officiers m uni­
cipaux de cetle malheureuse cité : « Nous vous annonçons une
parfaite conjuration conduite par nue bande de scélérats qui
prépare aux républicains de Salon le carnage le plus affreux, et
c’est d’intelligence avec des étrangers à celle commune, qui se
tiennent cachés sous différents prétextes. Les conjurés ont des
signes de reconnaissance. Leurs assemblées nocturnes ressem­
blent à un troupeau de tigres affamés. Ce n’est par les rues que
pelotons de ces assommeurs qui insultent, provoquent et abî­
ment les portes des républicains à coups de pierres. Bientôt on
ne pourra plus sortir de ses maisons sans êlre rossé à coups de
triq u es... Ils invoquent le prétendu roi de Vérone, appellent à
eux les braves Autrichiens, et disent avec enthousiasme : des­
truction de ces coquins de la Convention, et pas plus de Répu­
blique que de républicains ! »
Tout près de Marseille, à Aubagne, s’était organisé une com­
pagnie du Soleil qui, longtemps, tint la campagne, et dont les
exploits ressemblaient plutôt à des brigandages qu’à des ven­
geances politiques. Le chef de celle bande paraît avoir été le
boulanger Antoine Michel, dit Calade (1). Pendant plusieurs
années il terrorisa la contrée, arrêtant les diligences, pillant les
fermes isolées, détruisant les récoltes et massacrant au hasard.
Lorsqu’il tomba entre les mains de la justice, il était accusé de
vingt assassinats. Dès les premiers mois de 1795, le 3 messidor
an ni (21 juin), il avait égorgé, près le pont de l’Étoile, sur le
chemin de Roquevaire, Jullien et ses deux enfants; le lendemain,
à Aubagne même, Domergue; cinq jours plus tard, au pont de
Sicardin, il avait massacré quatre prisonniers extraits de Nice,
Etienne, Amiel, Gury et Bonnifay. Mis en goût par ces premiers
succès, il avait extrait violemment de la maison d’arrêt d’Aubagne (14 messidor, 2 juillet), sous prétexte de les transférer à
Marseille, Louis Pontet, Deluy, le charretier Verdagne, le potier
Olivier, le perruquier Authier, Joseph Olivier et deux paysans
du Castellet, et, arrivé à la Deydière, il les avait impitoyable(1) Voir le procès des chauffeurs d’Aubngne en octobre 1799.

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ment massacrés. Et tous ces crimes, restés impunis, étaient
commis sous couleur de vengeances politiques, et aux portes
d’une grande ville !
Bientôt, à Marseille même, les Compagnons du Soleil, passant
des menaces à l’exécution, n’hésitèrent plus à recourir à l’assas­
sinat. Ainsi que l’a écril(l) un royaliste convaincu mais honnête,
Laulard : « le meurtre pendant le premier semestre de 1795 eut
ses coudées franches à Marseille. En plein midi on tuait impu­
nément les hommes comme des mouches ! » Ce même Lautard
vit assassiner sous ses yeux, dans la rue Thiars, un certain
L...(2), un dragon (3), dont les assassins, François Roussel et
Louis Aubernon, étaient notoirement désignés, mais personne
ne songea à les arrêter. « Les passants n’en prirent pas plus de
souci que s’il eût été question d’un chien gâté qu’on venait
d’abattre. Assuetci vilescunt ! Qu’avez vous, me dit mon portier en
souriant, pour vous troubler si fort ? Il ne s’agit que d’un scélérat
de moins ! »
Etaient-ce donc des scélérats ce Gay, modeste dégraisseur
d’habits, assassiné le 2 prairial (21 mai) et Jean-Baptiste Roclieguel, cordonnier, tué le même jour en plein carrefour de la rue
d’Aubagne, et Pierre Blanc, maître cordonnier, de la rue des
Pucelles, qui tomba couvert de blessures faites avec un instru­
ment tranchant et l’omoplate brisée par un coup de feu? Cet
infortuné avait été assassiné en plein jour, mais, lorsque on essaya
de reconstituer le crime, ses parents eux-mêmes eurent le triste
courage de déclarer au magistrat chargé de l'instruction qu’ils
«n’avaient rien vu, sauf un attroupement de personnes à la porte
du couloir». Etait-ce encore réellement un inconnu ce bandit qui,
dans la rue Longue-des-Capucins, tua la femme du président
Maillet, personne inoffensive et même assez compatissante, qui
inteeédait souvent auprès de son mari en faveur de divers
accusés? Il faut croire que l’impression de terreur causée par cet
assassinat fut profonde, car ce fut seulement à la nuit qu’on osa
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) L autaud , ouvr. cité. T. i. p. 42t.
(2) Id. T. i. p. 425.
(3) Sans doute Louvet PicTrc.

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PAUL GAFFAREL
relever le cadavre de celle innocente victime des fureurs politi­
ques. Que dire de ce volontaire de dix-neuf ans, Toussaint Blanc,
assailli par douze compagnons du Soleil, sur le chemin dit des
Princes et tué par eux à coups de baïonnette (1 nivôse an nr,
21 décembre 1794), et de ce soldat assassiné le 27 germinal an iv
(16 avril 1795) sur ce même chemin des Princes, et de cet
anonyme tué sur le Cours d’un coup qui avait coupé la moelle
épinière et les os du col « ce qui, lisons-nous, non sans surprise,
dans le procès-verbal (1), était plus que suffisant pour causer
la m ort? » Le 26 floréal (15 mai) Jean Bani et Vallon, deux cor­
donniers, étaient atlaqués et égorgés sur le chemin de NotreDame de la Garde. « Ce dernier, lisons-nous dans le procèsverbal relatif à ce meurtre, avait le visage fendu jusqu’aux
opeilles, un autre coup de sabre sur la main gauche lui avait
coupé le pouce et le reste de la main jusqu’au petit doigt, et sur
le chapeau divers coups de sabre. » Le 10 prairial (11 mai) dans
une pinède près de la Viste, on trouvera deux cadavres, dont
l’un criblé de coups qui lui ont enlevé une partie du crâne, et
l’autre avec une blessure d’arme à feu sur la tête et une autre
faite avec une arme tranchante sur la partie supérieure de
l’omoplate. Trois jours plus tard, le 13 prairial (1er juin), ce sera
le tour du cafetier François Julien tué dans la rue des Capucines,
le 27 (15 juin), du cribleur François Ripert et de Louis Julien,
dit Severan. Ce dernier avait reçu sept blessures, dont quatre
mortelles, et le magistral chargé de l’instruction, le juge de paix
Preyre, était obligé d'avouer son impuissance à retrouver les
coupables. « J’ai vainement fait tout ce qui dépendait de moi,
écrivait-il, pour découvrir et poursuivre les auteurs jusqu’alors
inconnus de cet assassinat ».
Ce triste aveu nous le retrouvons pour ainsi dire dans tous les
procès-verbaux de celte époque. Un caporal de la garnison est
tué d’un coup de fusil à quinze pas d’une patrouille de dragons
où se trouvait le commandant de la place, et on ne parvient pas
(1) Extrait des procès-verbaux de la justice de paix du 4° et du 5« arron­
dissement de Marseille.

�11
à arrêter l’assassin, car personne n’ose dénoncer le coupable, et
le juge de paix lui-même refuse de dresser un procès-verbal. Il
se rencontra même un magistrat, le procureur syndic du district,
Gabriel, qui, dans un rapport adressé le 2 prairial an III
(21 mai 1795) au procureur général du département siégeant à
Aix, excusait presque les assassins, et appellerait volontiers la
vindicte publique sur ces abominables Jacobins, qui ne méritent
que des châtiments. « Nous avons à gémir, écrit-il, sur des
actes de violence qui se sont commis sans doute, mais si les
terroristes et les buveurs de sang qui se voient à l’agonie ne
levaient pas une tête aussi altière etne cherchaient pas, sous les
prétextes les plus insidieux, à nous agiter en tous sens pour nous
désunir et nous perdre, le citoyen tranquille, paisible et soumis
à la loi ne se verrait pas forcé de purger le sol de la République
de ses ennemis les plus déclarés. » Que l’on ne croie pas surtout
que ces étranges magistrats formaient une exception : de l’aveu
des écrivains royalistes eux-mêmes (1), « les autorités influen­
cées par la crainte, dominées par l’esprit de vengeance et
complices de tant d’attentats, enveloppaient dans des procé­
dures criminelles les malheureux que les meurtriers avaient
épargnés. »
Il y avait pourtant alors à Marseille des représentants du gou­
vernement central, investis de pouvoirs extraordinaires, et qui
auraient dû ne pas autoriser parleur faiblesse dépareillés turpi­
tudes : c’étaient les membres de la Convention envoyés en
mission. Mais, disons-le à leur boute, ils exécutèrent leur
mandat de bien piètre façon. Trois d’entre eux surtout se signa­
lèrent par leur incroyable laisser aller, ou plutôt se déshono­
rèrent par de honteuses compromissions. Le plus coupable de
ces trois représentants de la nation paraît avoir été Cadroy, Paul
(des Landes). Ce membre de la Convention appartenait, il est
vrai, au parti modéré. Il avait sans doute voté contre Louis XVI,
non pas la mort, mais seulement la détention. Il s’était en même
temps opposé à l’appel, et ce vote complexe donnait la mesure
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) L autahd , ouv. cité, t. i, p. 410.

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PAUL GAFFAREL
de son caractère. On a voulu plus tard faire de lui un assassin,
mais ce n’était qu’un médiocre, ou plutôt un pusillanime qu’en­
traîna la fatalité des circonstances. Jean Expert (de l’Ariège),
qu’on lui avait adjoint, était un obscur régicide, qui n’eut d’autre
souci que de s’effacer derrière son collègue, mais il fut aussi
coupable que lui, puisqu’il s’associa à toutes ses décisions.
Quant à Chambon (1), il flottait irrésolu entre des convictions
opposées, tantôt penchant vers les mesures de rigueur, tantôt,
au contraire, inclinant vers la clémence. Il eut le grand tort de
ne pas user de son autorité pour m aintenir l'ordre au moment
où le Midi était ensanglanté par de mystérieux assassinats. Sur
lui, par conséquent, comme sur ses collègues doit retomber la
responsabilité des odieux massacres qu’il nous reste à raconter.
Le premier de ces massacres eut pour théâtre la ville d’Aix.
Les prisons de cette ville étaient tristement célèbres en Provence
par leur malpropreté, leur insalubrité et aussi par les mauvais
traitements dont les geôliers abreuvaient leurs hôtes temporaires.
Lucien Bonaparte, qui fut quelque temps un de ces prisonniers,
a raconté dans ses Mémoires (2) les souffrances qu’il y endura.
En 1797, Ricard, président de l’Administration centrale du
département des Bouches-du-Rhône, eut la curiosité de les
visiter, et son rapport contient des détails navrants. Ce rapport
constate des habitudes invétérées et se trouve vrai, par consé­
quent, en 1795 comme en 1797. « Depuis plusieurs années on n’a
donné aucun linge, aucun caban, aucune paillasse, ni aucune
couverture aux prisonniers. Le plus grand nombre de ces infor­
tunés n’a cessé de garder sur le corps le même linge et les mêmes
habits qu’ils avaient sur eux lors de leur entrée dans cette
maison, quoique la détention de beaucoup d’entre eux date de
plusieurs années. Ce linge et ces habits, que leur destruction a
fait disparaître en partie, ne présentent plus que des lambeaux
qui laissent presque à nu le corps livide de ces hommes, et qui
(1) Il y eut trois Chambon à la Convention : Chambon, Aubin, de la Corrèze ;
Chambon, Joseph, des Pyrénées Orientales, et Chambon, Latour, du Gard.
C’est du troisième qu’il s’agit ici.
(2) L ucien B onaparte , Mémoires ; édit. Yung, t. i, p. 120, s. q.

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sont infects et tout couverts d’animaux dévorants... Dans cet
état de privation de tout vêlement, la plupart d’entre eux sont
obligés de passer les nuits et presque toute la journée dans des
cachots situés au rez-de-chaussée, dont plusieurs n’ont aucune
communication avec l’air extérieur et n’ont reçu dans leur
enceinte aucune lueur de jour depuis leur construction... La
plupart ne subsistent depuis plusieurs années qu’avec un peu de
pain et d’eau. La souffrance qu’ils éprouvent à la suite de leur
nudité, de la fraîcheur du pavé qui leur sert de lit et de l’insuffi­
sance de leur nourriture occasionne parmi eux le dévelop­
pement d’une maladie connue sous le nom de fièvre des prisons,
qui les moissonne de la manière la plus effrayante. J ’ai vu dans
celle maison de malheureux malades n’ayant pas même une
cruche à leur usage pour contenir l’eau dont leurs camarades
rafraîchissaient leurs lèvres, et ces derniers obligés de se servir
pour cet objet d’une tuile cassée sur laquelle ils pouvaient à
peine transporter quelques gouttes d’eau. Le dirai-je ? La misère
est si grande que les prisonniers cachent, autant qu’ils le peuvent,
la mort de leurs camarades pour avoir leur ration de pain, pré­
férant une légère augmentation de nourriture au danger de
l’infection affreuse que répandait ces corps morts !... Et pour­
tant la plus grande partie de ces prisonniers n’a pas été
condamnée, et la loi les présume innocents puisqu’ils n’ont pas
été jugés. »
C’est dans celte geôle infecte et pêle-mêle avec des détenus de
droit commun, qu’avaient été entassés de nombreux prisonniers
politiques. Ils y attendaient leur jugement, ajourné par les len­
teurs systématiques du tribunal criminel.Certes la plupart d’en­
tre eux ne méritaient aucun intérêt. Ils s’étaient (1) compromis
par leurs excès à l’époque de la Terreur. Quelques-uns d’entre
eux étaient même des égorgeurs notoires. Trois femmes, la
Gaud, surnommée la Cavale, la Fassy (2) et la Boude, véritables
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Le nom tic tous les prisonniers se trouve clans le dossier do l’affaire,
conservé aux archives du Palais de Juslicé d’Aix. Liasses 153 (189 pièces),
153 bis (230 pièces) et 102 (482 pages).
(2) La Fassy venait d'ètre condamnée par ic tribunal militaire à douze ans
de fers, 14 avril 1793 « pour des discours incendiaires et dénonciateurs, t

�PAUL GAFFAREL

furies pourvoyeuses de la guillotine, faisaient partie de ce triste
ram assis : mais leur arrestation à tous était arbitraire, et d’ail­
leurs ils étaient sous la sauvegarde de la loi. Il n’eut été que
convenable de les traiter, sinon avec bienveillance, au moins
avec humanité. Or on ne se contenta pas de les soumettre au
honteux régime que l’on sait : on les mit brutalement à mort.
Ils auraient pu être condamnés : on en lit des victimes. Au lieu
d’une exécution, on eut un massacre. Aussi bien les prisonniers
d’Aix s’attendaient au pire traitement. Ils n’ignoraient pas les
colères déchaînées et les ressentiments inassouvis. Deux d’entre
eux étaient déjà tombés frappés à mort, lorsqu’on les conduisait
en prison. Le 7 floréal an III (2(5 avril 17951 Frégier père et Frégier fils avaient été assassinés sur la route de Marseille à Aix et
l’escorte qui les accompagnait avait été violemment dispersée.
Les coupables appartenaient à l’une de ces bandes royalistes,
qui s’organisaient alors dans toutes les villes du Midi, mais on
ne sut pas, ou plutôt on ne voulut pas les retrouver. Le repré­
sentant Chambon lança, il est vrai, une proclamation retentis­
sante contre les assassins (9 lloréal, 28 avril) : « Considérant
que l’honnêteté s’indigne de pareils excès, qu’il est important de
les réprim er et d’en connaître les auteurs, afin qu’ils soient
livrés à la justice, enjoint à l’accusateur public du département
des Bouches-du-Rhône, siégeant à Aix, sous sa responsabilité,
de faire toutes les poursuites et perquisitions nécessaires pour
découvrir les auteurs et complices de l’attentat commis sur la
personne de Frégier père et fils. » Ce n’étaient là que de vaines
paroles. L’instruction de cette affaire ne fut jam ais sérieuse,
et les assassins demeurèrent introuvables. Ainsi que le cons­
tatait quelques semaines plus tard, l’accusateur public d’Aix,
Casimir Constans (1), il ne pouvait ni dresser de procès-verbal,
ni lancer de mandat d’amener, car on ne reconnaissait jam ais
personne. « Les citoyens appelés à déposer se replient sur euxmêmes. Personne ne veut rien savoir. Nul n’en donne même des
détails. Moins encore ose-t-on nommer les coupables. Les repré(1) Rapport adressé au représentant Fréron.

�15
sentants du peuple sentent comme moi que le moment n’est
pas venu de recueillir la preuve d’un délit aussi atroce, car tous
les mouvements que je me suis donné ont été inutiles. » Et il
ajoutait, non sans amertume : « J ’ai fait mon devoir, mais étaitce à moi à donner aux témoins le courage qui leur manquait,
et à ordonner des mesures répressives autres que celles ordon­
nées par la loi ? »
L’assassinat des deux Frégier n’était que le sanglant prélude,
et en quelque sorte l’annonce de scènes plus atroces encore. Le
21 floréal (10 mai 1795), au matin, une bande d’énergumènes
marseillais, commandés par un aventurier mal famé, Auguste
Garnier, s’engageait sur le grand chemin de Marseille à Aix,
poussant des cris et annonçant à tout venant qu’ils allaient à
Aix, égorger les sans-culottes prisonniers, dont la longanimité
des juges faisait prévoir l’acquittement. On rem arquait parmi
eux un jeune homme, costumé en hussard, Astrevigne, dont le
père, négociant en céréales, était une des victimes de la Ter­
reur. Cet Astrevigne était un bon vivant, mais exalté et qui
croyait peut-être remplir un devoir en vengeant son père. A ses
côtés se signalaient par l’exubérance de leurs gestes et leurs
furibondes rodomontades un certain Paillet, dit le Dragon, le
berger Maurel, et autres gens de sac et de corde, comme on en
rencontre dans toutes les grandes villes, prêts à toutes les beso­
gnes et à tous les crimes, Pellard (1), Bouvas, Deleuze, Piston,
Lafond, Féraud et autres bandits dont l’histoire oublieuse a
par hasard conservé les noms. Comme ils ne s’avançaient que
lentement, sans doute avec de fréquentes stations aux cabarets
de la route, on fut prévenu à Aix de leur prochaine arrivée. On
aurait donc eu le temps nécessaire pour se prém unir contre
cette odieuse agression.
La Municipalité se réunit, en effet, comme le constate le regis­
tre des délibérations de la commune à la date du 23 floréal
(12 mai) : « La Commission a reçu avis que, d’un moment à
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Pellard était un courtier de commerce qui avait déjà été jeté en prison
comme suspect de royalisme, puis avait été relâché, mais avait gardé de son
arrestation une rancune inexpiable.

�16

PAUL GAFFARËL

l’autre, il arrivait en celle commune nombre de personnes
armées, et que c’étail leur projet d’attaquer le lendemain les pri­
sonniers de Marseille, qui étaient en jugement au tribunal cri­
minel du département, et pendant qu’ils seraient traduits de la
maison de justice au lieu des séances du tribunal. » Il eut été par
conséquent facile de s’opposer à l’entrée en ville de ces bandits,
ou de protéger les prisonniers. On se contenta de convoquer
quelques compagnies de soldats destinés à renforcer l’escorte
ordinaire des prisonniers. C’était vraiment s’exposer aux pires
aventures, étant donné la surexcitation des esprits et l’audace
des agresseurs. Cette impéritie ne cachait-elle pas plutôt de
sinistres sous-entendus?
Garnier et ses complices furent autrement actifs. Ils s’enten­
dirent pendant la nuit avec tous les malandrins de la région qui
grossirent leurs rangs, et se réunirent en plein cours Mirabeau,
au centre de la ville, ne cachant pas leurs sinistres desseins, et
s’apprêtant à saisir la première occasion pour se ruer sur les
infortunés, dont ils avaient juré la mort. Il eût été de la plus
élémentaire prudence de garder les prisonniers en sûreté, et, au
besoin, de renforcer la garde autour d’eux. On commit une pre­
mière faute en les amenant, comme d’habitude, au palais de
justice. Il est vrai que des commissaires, ceints de leur écharpe,
les escortaient, mais leur Ame exaspéra les bandits qui se pres­
saient autour d’eux, les accablaient d’injures et de menaces, et
déjà lançaient contre eux des pierres. Au lieu de les disperser, les
officiers municipaux eurent le tort de parlementer avec eux, et,
quand ils se présentèrent tumultueusement à l’hôtel de ville,
exigeant des armes, et proférant des hurlements de mort, il était
déjà trop tard pour les arrêter. En un clin d’œil, le corps de
garde est forcé. Deux canons qui se trouvaient dans la cour sont
saisis. Les rares soldats qui essaient de résister sont bousculés
et frappés, et bientôt les portes d elà prison sont forcées et le
massacre commence. La commission municipale fait alors bat­
tre la générale et sonner le tocsin, mais les bourgeois apeurés
ne savent que se claquemurer et ne bougent pas. On envoya des
exprès à Chambon et à Cadroy, alors en tournée, mais vraiment

�n’était-il pas bien tard ! Pendant ce temps, les égorgeurs opé­
raient tranquillement. Ce fut une véritable boucherie. Trenteetun
prisonniers furent massacrés dont les trois femmes. L’une
d’elles, la Fassy, allaitait un entant de trois mois. Un des prison­
niers, l’ex-jnge Lefèvre, fut non seulement assassiné, mais
encore mutilé. Le pseudo-hussard Astrevigne s’acharna contre
ce malheureux. Il avait sans doute quelque vengeance particu­
lière à exercer.
Le premier devoir des olliciers municipaux était de s’interpo­
ser ; ils laissèrent faire et se contentèrent de protester. Voici ce
que nous lisons dans le procès-verbal de leurs délibérations :
« Après nous être convaincus que notre présence était absolu­
ment inutile, et que nous ne pouvions agir ni rester sans compro­
mettre l'autorité, nous nous sommes retirés, et, par les mêmes
motifs, nous avons donné l’ordre de faire retirer les troupes de
ligne. » Ils donnaient ainsi toute licence aux assassins, et par
celte coupable faiblesse devenaient leurs complices. Il est vrai
que bientôt ils se rendirent compte de la faute qu’ils avaient
commise et essayèrent de l’atténuer. Voici leur rapport sur ces
scènes odieuses adressé aux administrateurs du département :
« C’est avec le cœur navré de la douleur la plus profonde que
nous croyons devoir vous rendre compte des excès cl des cri­
mes dont notre ville est souillée et qui viennent de se renouveler
aujourd’hui même, malgré tous les efforts que nous avons faits
pour en arrêter le cours. Dans l’espace d’un mois, nos prisons,
malheureusement placées hors la ville, ont été forcés cinq lois
pendantla nuit, et huit personnes accusées ou déjà condamnées b
des peines afflictives ont été les victimes de la méchanceté de
quelques agitateurs qui cherchent à répandre la terreur dans tous
les esprits et d’un plus grand nombre d’autres qu’ils ont égarés en
leur persuadant d’un côté que la justice criminelle est tout à la
fois trop lente dans sa marche cl trop douce dans ses peines, et de
l’autre que le peuple, étant souverain, avait le droit de se faire
justice lui-même et de punir ceux qu’il croit être coupable. »
Malgré l’horreur du massacre qui venait d’ensanglanter la
ville d’Aix, on commençait à s’habituer à ces procédés de justice
2

H

�PAUL GAFFAREL

sommaire. Bientôt se produisit une nouvelle scène de désordre,
qui entraîna encore la mort d’un prisonnier. Voici comment le
Conseil municipal rendit compte de cette seconde exécution :
« Aujourd’hui même, six accusés devant le tribunal de police
correctionnelle étaient ramenés en prison sous une escorte de la
garde nationale, lorsqu’un très grand nombre de femmes, attrou­
pées dans une rue de traverse, se sont subitement jetées sur la
garde nationale et ont enlevé un prisonnier accusé de viol et
d’avoir communiqué à deux tilles violées une maladie vénérienne
devenue Lrès dangereuse, et à l’aide de plusieurs hommes qui
étaient parmi elles, l’ont pendu à un réverbère. Plusieurs de
nous s’occupaient dans ce moment des alïaires de la commune
dans la salle des séances du Conseil général. On est venu leur
donner l’avis de ce nouveau crime. Ils sont partis sur le champ,
revêtus de leurs écharpes, pour dissiper le rassemblement et
sauver la vie à ce misérable s’il en était encore temps,mais ils
n’ont pu donner que des secours inutiles : il n ’était déjà plus. »
Quelques jours plus tard, le 16 prairial (4 juin 1795), nouvel
attentat ou du moins nouvelle insulte à Injustice. Un brigadier
de gendarmerie conduisait à Aix, sous escorte, une troupe de
trente-six prévenus d’émigration, lorsqu’une bande nombreuse
se porta à sa rencontre. Voici les termes de son rapport, en date
du 25 prairial : « Nous avons vu venir une foule d’hommes armés
de sabres et de bâtons, et ils nous ont demandé où nous allions.
Nous leur avons répondu que nous allions à Aix conduire des
émigrés. Alors ils nous ont dit que nous pouvions nous retirer,
et environ deux cents hommes nous ont enlevé nos dits prévenus
d’émigration. Nous avons été obligés de céder à la force m ajeure,
n’étant que huit d’escorte. » Non seulement cette impudente
bravade resta impunie, mais encore les magistrats chargés de la
répression eurent la faiblesse de suspendre l’action de la justice,
en se déclarant impuissants à l’exercer. Voici le piteux rapport
qu’adressèrent à l'autorité compétente les membres du tribunal
criminel d’Aix : « Nous avons cru ne pouvoir continuer la procé­
dure dont l’instruction était presque terminée vis-à-vis du seul
prévenu qui est resté dans les prisons. Nous ne savons même si,

�19
vu l’effervescence, nous devons tenir l’audience pendant les six
jours qui nous restent pour arriver à la lin de la session. »
Quant à l’accusateur public, Casimir Constans, bien qu’il se soit
vanté d’avoir fait tout son devoir, il est obligé de reconnaître
son impuissance et de se déclarer sans force et sans moyens
pour trouver les coupables : « Je n’ai rien négligé pour assurer
les droits de la justice et pour faire punir les coupables des
grands crimes que j’ai en horreur, de quelque masque qu’ils se
couvrent, de quelque dehors de vertu qu’ils se parent, et que
j’ai poursuivis avec une activité sans pareille, lorsque des
preuves m’ont été données et lorsqu’il m ’a été possible d’en
recueillir. »
L’accusateur public se vantait ; les massacreurs d’Aix étaient
si bien connus que, revenus à Marseille, ils célébraient publi­
quement leurs hideux exploits et annonçaient qu’ils allaient
bientôt les renouveler. Quelques-uns d’entre eux avaient même
l’impudence de se parer des dépouilles de leurs victimes. L’un
d’eux, Bonvas, se vantait d’avoir coupé les oreilles d’une des
femmes égorgées, la Fassy. Il les portait dans une boîte et les
exhibait volontiers à ses amis. N’eut-il pas le triste courage de
proposer à son mari, prisonnier comme elle l’avait été et égale­
ment menacé de mort, de les lui montrer ! Se croyant assurés de
l’impunité et forts de la connivence des autorités, les assassins
s’étalaient effrontément dans les rues et dans tous les endroits
publics, et, bien que la masse des honnêtes gens fût indignée, ils
profitaient de la stupeur ou plutôt de la lâcheté générale pour
s’imposer par la terreur. Le plus déplorable fut que leur exemple
devint contagieux. Tarascon après Aix fut ensanglanté par un
massacre, dont le retentissement provoqua de nouvelles scènes
plus odieuses encore. Tant il est vrai que le crime appelle le
crime et qu’il n’est pas de folie qui se communique plus aisé­
ment que la folie sanguinaire 1
LES MASSACRES ROYALISTES

�20

PAUL GAFFAREL

A Tarascon, dans le vieux château de la reine Jeanne, avaient
été enfermés de nombreux suspects jacobins compromis par
leurs excès, ou républicains décidés à de prochaines vengeances
par leurs discours, ou même par les fonctions qu’ils avaient
occupées. Les royalistes de Tarascon, organisés en bandes
comme les Compagnons du Soleil et très probablement affiliés
à eux, formèrent le projet de les égorger en masse. Dans la nuit
du 5 au 6 prairial (24 à 25 mai 1795), deux à trois cents Tarasconais soutenus par des royalistes venus des villages voisins et
même de Marseille, se portèrent à l’improviste devant le château.
Us avaient eu soin de se déguiser ou du moins de se défigurer
en se noircissant la figure. Les volontaires qui formaient la
garnison du château essayèrent de résister, mais la porte fut
bientôt enfoncée et la garde réduite à l’impuissance. L’inspecteur
de la prison qui protestait fut saisi et gardé à vue, et le massacre
commença. Tous les prisonniers des cachots numéros 2 et 3
furent égorgés, et leurs cadavres, palpitants encore, traînés par
les pieds, portés sur la terrasse, et, du haut des créneaux, jetés
dans le Rhône (1). Vingt-deux prisonniers, dont deux femmes,
furent ainsi massacrés ; ils n’avaient commis d’autre crime que
d’être suspects de terrorisme.
Pendant ce temps, le tocsin sonnait en ville. Avertis par le
sergent de garde, Honoré Patron, qui avait réussi à s’échapper,
les officiers municipaux Louis Anoz et Pierre Grasset-Tamagnon, revêtus de leurs écharpes, avaient couru au château, mais
il était déjà trop tard. Ainsi qu’ils l’exposèrent dans leur rap­
port, « nous avons tout de suite parcouru, avec le chef de poste,
les diverses chambres des détenus, et nous avons trouvé les deux
chambres numéro 2 et 3 ouvertes, n’y ayant dans celles-ci que
des lits sans un seul prisonnier », et ils ajoutent, avec une naï­
veté qui ressemble à de l’inconscience : « quoique nous ne
puissions pas l’assurer, nous avons tout lieu de croire qu’ils ont
(1) Rapport du lieutenant Pélissier.

�21
été tués et tout de suite jetés dans le Rhône qui baigne les murs
du lort, ainsi que nous avons pu en juger par les traces de sang
que nous avons vues en deux endroits différents. » Ces timides
municipaux reculaient devant l’expression de la vérité, Ils
n’osaient accuser personne. Ils croiraient volontiers à un acci­
dent. Ils ont même déjà des paroles d’excuses pour les assas­
sins : « La Municipalité crut qu’une résistance de sa part aurait
peut-être exaspéré les esprits au point de se porter à de plus
grands excès. Elle ne s’attendait cependant pas à cet acte d’inhu­
manité et de vengeance. » Quant aux administrateurs du district
de Tarascon, ils sont plus indulgents encore pour les assassins.
Ils expliquent leur conduite par l’exaspération des esprits au
sujet de la nouvelle.qu’on venait d’apprendre de la révolte de
Toulon, et n’ont pas un mot de pitié à l’endroit des victimes
« contre lesquelles on était indigné. » Ils trouvent même des
paroles de louange pour les officiers municipaux qui ont fait
tout leur devoir, « considérant que les membres de celte adm i­
nistration, témoins de ce malheur, ont témoigné leur zèle et leur
amour de l’humanité par leur empressement à se rendre au
château. » Sans doute, à leur arrivée, « le coup était fait et les
factieux s’étaient retirés, mais l’égorgeineut s’était borné à la
perte de vingt-quatre prisonniers ! » Ces étranges adm inistra­
teurs trouvaient sans doute que la perle n’était pas suffisante, et,
comme l’écrivait un ré a liste de l’époque, Lautard. ils eussent
préféré qu’on « eût écrasé quelques chenilles de plus. » Triste
époque vraiment que celle où le sens des mots se modifie au
gré des passions politiques, et où les crimes les plus avérés
deviennent presque des actions banales !
Ainsi encouragés par ceux-là même qui auraient dû les main­
tenir dans le respect des lois, les Tarasconais méditèrent un
nouveau massacre. Les scènes lamentables qui eurent lieu à
Marseille et que nous exposerons en leur temps, les encouragè­
rent dans leurs résolutions. CeLle fois, les officiers municipaux
firent leur devoir. A la première nouvelle qu’un attroupement
menaçant se formait dans la nuit du 2 messidor an II (20 juin
1795), ils accoururent de leurs personnes et s’efforcèrent de rasLES MASSACRES ROYALISTES

�PAUL GAFFAREL

surer les prisonniers ; mais ceux-ci s’étaient barricadés, et ils
répondirent à leur sommation par un refus catégorique d’ouvrir
les portes. Les municipaux Pierre Alone, Jacques Morand et
Jean Drujon sont obligés, dans leur rapport, d’avouer leur
déconvenue : « Nous serions entrés dans le fort pour visiter s’il
n’y avait personne de caché, pour exécuter le projet sur lequel
la Municipalité avait des craintes, et, après avoir visité le fort,
n’ayant rien trouvé qui annonçât le projet, nous nous sommes
portés aux chambres des détenus que nous avons invités de
nous ouvrir pour les rassurer, mais ils ont été opiniâtres à res­
ter enfermés. » Certes, cette défiance n’est pas flatteuse pour les
représentants de l’autorité, mais elle était justifiée, et les adm i­
nistrateurs du district, dans leur rapport au Directoire (6 mes­
sidor an III, 24 juin 1795), sont obligés de constater que les
prisonniers étaient fondés à se mettre ainsi sur leurs gardes.
k Nous vous déclarons avec douleur que tous nos efforts et
toutes les mesures prises pour garantir les détenus de toute
insulte ont été inutiles. Nos craintes pour ceux qui restent
subsistent encore. »
Dans une ville voisine, à Toulon, il n’y eut pas de massacres,
mais ils furent remplacés par des exécutions en masse qui
ressemblent singulièrement à des assassinats juridiques. Les
Toulonnais s’étaient de tout temps signalés par l’exagération de
leurs sentiments révolutionnaires. Lorsque les soldats de la
Convention eurent repris sur les Anglais et les Espagnols la
ville que leur avait livrée la trahison des royalistes, la réaction
Jacobine fut complète et Toulon resta un des foyers les plus
ardents du républicanisme le plus exalté. La chute de Robes­
pierre y fut considérée comme un malheur public, et, pendant
que les villes du Midi penchaient ouvertement vers la contrerévolution, les Toulonnais restaient attachés à leurs convictions
et résolus à les défendre. Deux députés du Var, Escudier, exjuge de paix à Toulon, et Charbonnier, ex-premier commis aux
comptes des vivres de la marine, se trouvaient alors en congé
dans la ville. Ils profitèrent de leur séjour pour exciter les pas­
sions et réussirent si bien dans cette œuvre néfaste que les sans-

�23
culottes leurs amis, sous prétexte d’appliquer la loi, égorgèrent
sans jugement onze malheureux prévenus d’émigration. A celle
nouvelle les forcenés du parti s’empressèrent de faire cause
commune avec les égorgeurs. Ceux des Jacobins marseillais qui
s’étaient compromis par leurs excès et sentaient que la situation
devenait pour eux dangereuse quittèrent alors leur ville et cher­
chèrent un refuge à Toulon. L’arrivée de ces recrues augmenta
l’effervescence. Les ouvriers de l’arsenal endoctrinés par eux
pillèrent les magasins d’armes, et les matelots de l’escadre
s’armèrent en tumulte, annonçant leur intention de marcher
sur Marseille afin de réduire les royalistes et d’empêcher une
Restauration qu’ils redoutaient. Un membre de la Convention,
Brunei, de l’Hérault, était alors en mission à Toulon. On le
força, le pistolet sur la gorge, à signer la mise en liberté de
plusieurs détenus. Il le fit, mais, désespéré de sa faiblesse, il se
brûla la cervelle (8 prairial, 27 mai 1795). Son collègue Nion
(de la Charente-Inférieure) essaya de le [remplacer. Saisi par
une foule en délire, traîné par les cheveux et accablé de coups,
il allait périr, quand une patrouille réussit à le dégager et lui
permit de chercher un refuge sur un des vaisseaux de la Hotte.
Aussitôt l’émeute se déchaîne dans les rues, et, lorsque les
autres membres de la Convention qui se trouvaient alors à
Toulon, Guérin, Poultier et Chiappe, s’efforcent de la calmer,
ils sont arrêtés et jetés en prison. Seul Chiappe réussit à
s’échapper avec quelques amis, mais il est obligé de mettre le
sabre à la main,et de se frayer un passage à travers les insurgés.
Les fonctionnaires épouvantés se cachent ou s’enfuient. Toulon
appartient à l’anarchie.
A cette nouvelle l’émoi fut considérable à Marseille. Le repré­
sentant Chambon prit aussitôt l’arrêté suivant : « Considérant
qu’il paraît certain que les ennemis de la patrie, réfugiés à
Toulon de diverses parties de la République, sont en révolte
contre les autorités légitimes, ont attenté aux propriétés natio­
nales en s’emparant des armes qui étaient à l’arsenal, qu’ils
travaillent à égorger les citoyens, à les provoquer contre la
représentation nationale, qu’ils menacent de se porter sur les
LES MASSACRES ROYALISTES

�PAUL GAFFAItEL

campagnes voisines et jusque sur Marseille pour égorger les
citoyens reslés dans leurs communes en vertu des dernières
lois bienfaisantes de la Convention nationale, et tous ceux qui
11e manifesteraient pas des sentiments montagnards ; considé­
rant qu’il est instant de prendre les mesures propres à empê­
cher les malveillants de ce département d’aller augmenter le
nombre des révoltés à T oulon... » non seulement les visites
domiciliaires, mais aussi de nombreuses arrestations sont
ordonnées. De véritables listes de suspects sont de nouveau
dressées, car il est dit dans l’arrêté que « toutes les m unici­
palités des Bouches-du-Rhône et du Var, sont autorisées à
s’assurer de toutes les personnes qui, depuis le 9 thermidor,
auraient manifesté le désir de voir renaître le système de
terreur et de sang justem ent proscrit et abhorré. » En même
temps est ordonnée la levée en masse des Arolontaires, et les
Compagnons du Soleil profitent de l’occasion pour parader au
grand jour et réclamer des armes.
Chambon 11e fut pas le seul à organiser contre Toulon celte
levée de boucliers. La municipalité de Marseille se signala par
son empressement à concourir au rétablissement de l’ordre.
Non seulement elle approuva toutes les mesures prises par
Chambon et s’y associa dans la mesure de ses moyens (1), mais
encore elle envoya à la Convention une adresse où la violence
de la forme le dispute à l’odieux du fond, car elle voue la cité
rebelle à l’extermination et appelle contre elle toutes les rigueurs
de la loi. Voici les principaux, passages de cette philippique
enragée : « Toulon a levé l’étendard de la révolte. Brunei vient
d’y périr. L’hydre du Terrorisme paraît renaître de ses cendres.
Il darde sa langue empoisonnée contre vous. Plus de demimesures. Le peuple vous remet sa massue. Frappez, représen­
tants. Le coup qui doit anéantir l’anarchie et ses sectateurs
évitera des torrents de sang à la France. » Dans leur empor­
tement réactionnaire, les municipaux marseillais n’hésitaient
pas à provoquer des mesures extraordinaires et déclaraient
(1) Proclamation de la municipalité relative à l’envoi de volontaires
(4 prairial, 23 mai 1795).

�25
nettement qu’elles étaient imposées par les circonstances. « Le
peuple cle Marseille, écrivent-ils, veut faire une Révolution en
la purgeant de ce qu’elle a d’impur. La voix de ses magistrats
contient à peine son juste ressentiment. Il n’a pu se calmer que
par la promesse que bientôt des tribunaux feraient appesantir
le glaive de la loi sur des têtes coupables. C’est son vœu bien
prononcé que nous vous manifestons. Hâtez-vous, législateurs,
faites éclater la justice nationale, si vous ne voulez pas que la
vengeance particulière la prévienne. Hâtez-vous à établir quel­
que tribunal compétent desdélits des Terroristes buveurs de sang,
ou à investir de ce pouvoir celui pour les militaires établi
dans cette commune, si vous voulez ne devoir qu’à la loi une
vengeance méritée. »
Cet appel aux mauvaises passions ne fut que trop entendu.
Pendant que les Jacobins marseillais, éperdus (1), cherchaient
un asile dans les villages voisins, ou s’enfuyaient jusqu’à Paris,
les royalistes, encouragés par la connivence ou plutôt par la
complicité des autorités, se répandaient dans les rues, et arrê­
taient sans mandat tous ceux que leur conduite passée signalait
à leur défiance. Les cachots du fort Saint-Jean regorgèrent bien­
tôt de prisonniers. On les entassa au hasard, mal traités, mal
nourris, dans une promiscuité dégradante, et les geôliers ne se
privèrent pas de leur annoncer de promptes exécutions. Pendant
ce temps Chambon courait à Aix, où lui avaient donné rendezvous Cadroy qui arrivait d’Avignon, et l’ex-girondin Isnard, un
échappé du 31 mai, furieux déclamateur, qui venait de Tarascon. Tous les trois s’occupèrent d’organiser la résistance et de
diriger contre Toulon des forces accablantes. Sur leurs ordres, le
général Pacthod (2), commandant à Marseille, mit aussitôt en
campagne deux régiments de cavalerie de la garnison connus par
leurs sentiments réactionnaires ; les anciens hussards de Berchiny et de Royal-Pologne. Plusieurs compagnies d’artillerie
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Quelques royalistes, saisis de pitié, consentirent aies cacher. Ainsi Lautanl reçut dans sa bastide de Saint-Antoine le menuisier Mary, constructeur
et réparateur de la guillotine, et sa femme, la tricoteuse.
(2) 11 avait été nommé le 14 germinal an III (il avril 1795).

�26

PAUL GAFFAREL

leur furent adjointes. En même temps qu’eux marchèrent deux
bataillons de la garde nationale de Marseille avec les comman­
dants Chaillan et Gilly, et un bataillon d’Aix, tous les trois disci­
plinés et résolus. En outre, de toutes les communes voisines
furent envoyées des compagnies de volontaires, et, comme de
juste, les compagnies du Soleil grossirent l’effectif. Toutes ces
troupes étaient à tour de rôle passées en revue et endoctrinées
par les représentants. Ce fut même à cette occasion qu’Isnard
prononça une parole qui eût un grand retentissement, et qu’on
lui reprocha plus tard. Il était alors à Aix, et, suivant son habi­
tude, pérorait, avec de grands gestes, du haut d’un balcon :
« Mes amis, s’écria-t-il, si les armes vous manquent, déterrez
les ossements de vos pères, et servez-vous en pour exterminer
les brigands ! »
Sur ces entrefaites on apprit que la Convention venait de
triom pher à Paris d’une violente insurrection. Les bandes Jaco­
bines avaient reparu, précédées d’une armée de tricoteuses.
Elles avaient envahi la salle des séances, égorgé le représentant
Féraud qui essayait de les contenir, et soumis l’assemblée à de
déplorables outrages. (1 prairial, 20 mai 1795). Les membres de
la Convention avaient été un moment forcés, malgré la belle
attitude de leur président Boissy-d’Anglas, d’organiser un gou­
vernement provisoire. Ils avaient enfin été délivrés par la force
armée, et s’étaient vengés de leur impuissance momentanée en
redoublant de vigueur contre le parti vaincu. Le moment parut
favorable aux représentants envoyés en mission dans le Midi
pour réprimer l'insurrection menaçante de Toulon. Le général
Pacthod reçut l’ordre d’entrer en campagne. Il ne rencontra
aucune résistance. Arrivé à Cuges, il apprit que des bandes sans
cohésion l’attendaient au passage du Beausset, mais elles avaient
tellement conscience de leur infériorité qu’elles avaient dépêché
en avant un parlementaire, le chirurgien Briançon. Cet infor­
tuné, contrairement au droit des gens, fut aussitôt saisi et mis
à mort, ainsi que le trompette qui l’accompagnait, et la tuerie
commença. A vrai dire il n’y eut pas d’engagement. L’infanterie
n’eut que la peine, arrivés au Brûlât, de disperser la cohue mal

�LES MASSACRES ROYALISTES

année qui obstruait la route, puis la cavalerie se mit à la pour­
suite des fuyards qu’elle sabra sans pitié. Au Beausset elle
s’empara d’un canon chargé à mitraille, placé en travers de la
route, mais qui n’avait pas été déchargé. Les vainqueurs s’ins­
tallèrent au Beausset, mais ils s’y livrèrent à de tels excès, sur­
tout le bataillon Marseillais du commandant Chaillan, que
Pactliod fut obligé de les faire camper en plein air, et qu’il se
hâta de ramener à Marseille le gros de ses forces. Isnard, Chambon et Guérin rentrèrent avec lui. Cadroy s’était porté à sa ren­
contre et l’accabla de compliments. Le président de la m unici­
palité, Lemée, l’attendait à la porte de Rome, une branche de
laurier à la main, et lui lit un compliment emphatique. Cette
victoire n’était pourtant pas bien brillante. Les seuls trophées
en étaient de nombreux prisonniers, arrêtés au hasard ou sur
de vagues indications, et que Pacthod ramenait avec lui. Sans
doute on comptait parmi eux des personnages compromis par
leurs actes passés, Emmanuel du Beausset, un prêtre défroqué,
Chonpré maître ès-arts, ancien compagnon d’Albitte, et facto­
tum de Maignet, le docteur Paris, d’Arles, ancien président
du département, mais la plupart des prisonniers étaient des
ouvriers ou des paysans ramassés sur la grand’route ou vic­
times de dénonciations. Ils avaientété fort maltraités en chemin.
Quelques -uns d’entre eux, blessés on épuisés de fatigue, failli­
rent être massacrés en plein champ, près d’Aubagne. Les Com­
pagnons du Soleil qui les escortaient les accablaient d’injures.
On remarqua un des massacreurs des prisons d’Aix, Pellard.
(1), qui s’élail porté à leur rencontre, et réclamait en les dési­
gnant avec son sabre deux des prisonniers qu’il voulait égorger
sur place. A grand peine la troupe réussit-elle à les dégager.
Ils ne devaient rien gagner à ces ménagements, car on les
enferma au fort Saint-Jean, où ils furent brutalisés et même
privés de nourriture. C’était comme l’annonce du sort tragique
qui leur était réservé. En effet, dès le 4 messidor (22 juin 1795),
Peillon et Joseph Suffren étaient condamnés à mort. Le 23 (11
(1) Déposition de Mallet, tailleur d'habits.

1

�28

PAUL GAFFAREL

juillet) treize d’entre eux; Mathieu, Munier, Brun, Loubat,
Nivon, Rigaud, Belfort, Tour, Mistral, Gaze, Delaunay, Ray­
naud et Tète, étaient fusillés à la plaine Saint-Michel. Le sur­
lendemain (13 juillet) c’était le tour d’Antoine Fournier, de
Barry, Antoine Coulon, Pierre Coulon, Barra, Dalinas, Mar­
quant, Joubert, Pierre Décugis, Antoine Eynaud, Jean Eynaud,
Armenture, Barri, Saint-Paul et Bouchereau ; le 29 (17 juillet)
J. Bellant, Foullet, Fauret, Pierre Bertrand, Courtin, Charles
Lebas, Laroque, Joseph Giraud et Jacques Serre. Le 4 therm i­
dor (22 juillet) François Canelle, Manori, Mathieu Nicolas,
Boursier, Nolbeina, J.-B. Gourdon, augmentaient la funeste
liste. Jean Pierre était seul acquitté, mais à condition de subir
trois mois de détention, et d’assister à l’exécution de ses cama­
rades. Trois jours plus lard, le 7 thermidor (25 juillet), Roumi
et Pecoult tombaient encore victimes des passions réaction­
naires. Tous moururent avec courage, et ils furent au moins
exécutés après un semblant de procédure et avec les apparences
de la justice. Il n’allait pas en être de même pour leurs cama­
rades, qui furent massacrés, et avec d’odieux raffinements de
cruauté, dans la prison même, où ils auraient dû trouver sécu­
rité et protection.
III
Le fort Saint-Jean dresse encore aujourd’hui, à l’entrée du
port de Marseille, ses épais bastions que signalent au loin une
massive tour carrée et une svelte lanterne de construction
génoise. Depuis l’époque de Louis XIV, l’extérieur de la vieille
citadelle n’a guère été modifié, et, tel on peut l’étudier dans les
gravures ou les tableaux [de marine du xvme siècle, tel on le
retrouve dans nos modernes photographies ; mais, à l’intérieur,
de profondes modifications ont, à diverses reprises, transformé
l’état des lieux. C'est un enchevêtrement étrange de cours et de
couloirs, de cachots et de souterrains, de casernes et de jardi­
nets. Comme les archives militaires ont été pendant longtemps
fort mal tenues, il est difficile de décrire le fort Saint-Jean tel

�29
qu’il existait à l’époque où y furent entassés et les prisonniers de
Toulon et les suspects de Marseille. Ils nous suffira de rappeler
que l’entrée principale se trouvait à peu près en face de l’église
Saint-Laurent. On voit encore dans le mur la trace du pont-levis
qui jadis faisait communiquer le fort avec la ville. Ce pont
conduisait directement à deux cours et à un passage souterrain
dans lesquels avaient été ménagés divers cachots (1), ceux que
les mémoires du temps désignent sous les numéros 1, 2 et 3.
Dans la seconde cour s’ouvraient à droite les cachots 4 et 5, et,
dans le corridor voûté qui menait à la place d’armes et aux
casernes, à droite les cachots 7 et 8 et à gauche le caclioL 6,
réservé aux condamnés à mort. Sur divers autres points avaient
été dispersées d’autres salles réservées aux détenus. La plus
affreuse de ces geôles était le cachot numéro 15. Voici comment
la décrivait un prisonnier royaliste qui y fut transféré en 1797,
Clastre d’Aix (2) : « de l’entrée au fond on comptait vingt-cinq
pieds de profondeur et chaque marche pour y descendre était
d’environ un pied de haut. La plus basse marche manquait, de
sorte qu’il fallait faire un saut pour tomber sur le sol, et bien
souvent s’appuyer sur le voisin ou prendre son élan pour
monter les premières pierres de cet escalier. De jour nulle part !
de l’air que par une des arrêtes de la voûte perdue dans son élé­
vation ! Aussi étions-nous comme dans une tombe. Jour et nuit
nous avions quatre chandelles allumées. Rondes fréquentes
pendant la nuit. 11 fallait se lever toutes les deux heures et les
guichetiers marchaient sur les matelas et les draps avec leurs
pieds imprégnés de boue. » On avait entassé au hasard dans ces
cachots infects les victimes désignées aux fureurs royalistes, et
elles y étaient fort maltraitées, exposées à l’humidité du sol qui
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Voir procès-verbal de la description et situation des cachots 7, 8 et 9 du
fort Saint-Jean à Marseille, servant dans l’affaire Bonifay et Jean Barry
(archives de la Cour d’appel d’Aix) et surtout le procès-verbal de la visite du
fort Saint-Jean par M. Laurans, directeur du jury, 4 frimaire an V, 24 novem­
bre 1796 (archives de la Cour d’appel d’Aix). Un plan des cachots est annexé à
ces procès-verbaux.
(2) La relation de Clastre est insérée dans l'ouvrage de L autaud , t. m,
p. 121-151.

�PAUL GAFFAuEL

pourrissait tout, rongées par la vermine, et par surcroit, à peine
nourries (1).
Depuis germinal an III (m ars-avril 1795) le commandant du
fort se nommait Pagès. Il n’avait que trente ans. C’était un bon
soldat, mais un partisan déterminé de la réaction. Il fut, par sa
coupable faiblesse, le principal auteur du massacre. Son adju­
dant, Levavasseur, sortait également des rangs, mais il n’avait en
fait de conviction que l’amour de l’argent, et paraissait disposé
à toutes les besognes, même les plus louches (2). Le secrétaire
Manoly était au contraire un royaliste sincère, qui devait pousser
le fanatisme jusqu’au crime. La garnison avait longtemps été
formée par des soldats républicains, des Parisiens, du bataillon
des Gravilliers, mais, dégoûtés de la réaction royale, ils avaient
demandé leur changement, et on s’était empressé d’accéder à
leurs désirs. Ils avaient été remplacés par des soldats peu sûrs,
conscrits ou déserteurs. Us avaient surtout cédé la place aux
volontaires royalistes et particulièrement aux Compagnons du
Soleil, dont le capitaine, Roubin était l’ami de Pagès et l’honorait de ses fréquentes visites au fort Saint-Jean. Ce Roubin était
un personnage dangereux. Sa tête, ainsi que l’écrivait un roya­
liste Lautard (3), « était un fourneau d’où sortait un torrent de
paroles enflammées ». C’est lui qui fut le principal auteur du
massacre, lui qui le prépara et en assura le succès. Il devait
d’ailleurs prendre une part effective à l’égorgement. Sur lui par
conséquent doit retomber la principale responsabilité de ce
sinistre évènement.
Les prisonniers avaient été jetés pèle mêle dans les cachots.
Ils y furent très mal traités, sans les égards qu’on accorde même
aux condamnés de droit commun, et pourtant ils n’étaient
(1) Voir le dossier de l’affaire, conservé au archives de la Cour d’appel d’Aix.
l’affaire une lettre fort compro­
mettante, en date du 25 nivôse an IV (15 janvier 1790), adressée par Levavas­
seur à Pagès : « ne pouvant aller moi-même ce matin te voir, je t’écris pour
te prier de me prêter 2.000 francs en assignats. Tu m'obligerais beaucoup si
tu pouvais les donner au porteur du présent. Je te rembourserai ces deux
mille livres dans trois ou quatre jours. J’attends de loi ce service, qui m’est
indispensablement essentiel. »
(3) L autard , ouv . cité, t . ii , p. 15.

(2) Nous avons retrouvé dans le dossier de

�31
détenus que par mesure arbitraire et n’avaient encore subi aucun
jugement. En même temps qu’eux et à côté d’eux, mais surveillés
avec moins de rigueur et traités avec plus de considération,
étaient enfermés deux des fils du duc d’Orléans, Philippe Éga­
lité, les ducs de Montpensier et de Beaujolais. Depuis que leur
père avait été arraché de son cachot pour être guillotiné à Paris,
ces deux jeunes hommes s’attendaient à être traînés devant le
tribunal révolutionnaire, et à subir le dernier supplice. Au neuf
thermidor, ils avaient espéré des jours meilleurs, mais ils
n’avaient pas été remis en liberté et la Convention continuait à
les garder comme de précieux otages. L’un d’eux, Montpensier,
a écrit ses Mémoires (1), ou du moins il existe des Mémoires
qui portent son nom et qui certainement ont été inspirés par lui.
Il assista, ainsi que son frère, aux scènes lugubres qui nous
restent à raconter. Il faillit même être enveloppé dans la catas­
trophe et son témoignage est des plus précieux. Ce n’est pas
qu’il ait eu à se louer du voisinage des prisonniers. « Les Jaco­
bins, a-t-il écrit, dont le nombre augmentait journellement dans
le fort, et particulièrement ceux qu’on avait enfermés sous clef,
étaient comme de vrais tigres. Lorsque nous passions près de
leurs grilles, ils ne manquaient jam ais de vomir mille injures
contre nous, notre famille et tous les ci-devant pour lesquels ils
prétendaient avoir été beaucoup trop doux quand ils avaient eu
le pouvoir en mains. » Certes, nous ne chercherons pas à justifier
cet acharnement contre des jeunes gens, dont l’innocence était
indéniable, mais, d’un autre côté, ces Jacobins n’étaient-ils pas
jusqu’à un certain point excusables, quand, faisant retour sur
eux-mêmes, ils songeaient à l’illégalité de leur arrestation et aux
mauvais traitements dont on les abreuvait?
L’un d’entre eux, et non le moins important, le docteur Paris
d’Arles, ex-président du département des Bouches-du-Rhône,
était accusé (1) « de diverses motions faites à la Société populaire
pendant la Révolution », mais il n’avait trempé dans aucune des
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) La première édition, Ma capliviié de quaranlc-lrois mois, a été publiée
en 1824. Deuxième édition dans la eollection Barrière (mémoire du xvmc siècle).
Une nouvelle édition a paru en 1907. Édit. Lenôtre.

�32
PAUL GAI'FAREL
mesures sanglantes de la Terreur. Il eut l’heureuse chance
d’échapper au massacre et fut plus tard appelé comme témoin
au procès de Pagès. Sa déposition est navrante. Bousculé, frappé
môme par les geôliers, il ne pouvait sortir de son cachot avant
neuf heures du matin pour vider les baquets d’eaux sales qui
répandaient des odeurs nauséabondes, et encore lui était-il
défendu de parler en chemin. Défense de communiquer avec
qui que ce soit! Défense d’écrire! Un jour, et sans exhiber
d’ordre, Manoly vient le chercher et le transfère à la grande
Tour. Quinze jours plus tard, on le jette avec quatorze de ses
compagnons d’infortune au cachot numéro 8, à trente-six pieds
sous terre, vrai sépulcre rempli d’araignées, de scorpions et de
cloportes, d’où on est obligé, pour les installer, d’extraire des
tas de fumier, puis on les fait revenir à leur premier cachot,
toujours sans ordre de transfert et sons une escorte de Compa­
gnons du Soleil qui les accablent d’injures et leur annoncent
leur prochain égorgement. A peine installés, ils reçoivent la visite
de Pagès qui les fait fouiller et leur enlève ciseaux et couteaux
disant que « c’était nécessaire, crainte que, dans un moment de
désespoir occasionné par quelque événement qui pouvait arriver
nous nous portassions nous-mêmes à nous détruire. » On leur
avait déjà enleAré chaises et pliants, jusqu’aux cordes de leurs
paillasses. On profita de l’occasion pour ne leur laisser que ce
qu’ils avaient sur le corps. C’était une spoliation qu’on ne prenait
même pas la peine de déguiser.
Un autre témoin qui échappa également au massacre, Fran­
çois Ferry, logeur, rue Longue-des-Capucins, fit une déposition
analogue. Quand on le conduisit au fort Saint-Jean, Pagès lui
demanda s’il était bien le père de Ferry, alors réfugié en Suisse,
et, sur sa réponse affirmative, « ah ! le scélérat! s’écria le com­
mandant. S’il était ici ! Si nous pouvions le tenir !» — « Mais
c’est un boa républicain. » — « Taisez-vous. Vous êtes deux
Scélérats! » Il est aussitôt brutalement fouillé et jeté au cachot
numéro 7 avec quarante-neuf autres prévenus. Dès lors, c’est une
(1) Rapport de FrérOn.

�33
succession d’outrages, de coups, même 'de blessures, car les
Compagnons du Soleil qui montent la garde s’amusent à leur
lancer des pierres, et, pour insulter à leur misères, chantent
tantôt le Réveil du Peuple et tantôt le De Profondis.
Martin Duffey, officier de santé, rue du ChaufFoir, île 289,
dépose que « la nomination de Pagès fut le commencement des
souffrances et des persécutions qu’éprouvaient les détenus. Ils
eurent le temps de se convaincre qu’il était sinon le provocateur
des assassinats, du moins le tolérateur passif. » A peine installé
au fort, le commandant avait fait une tournée d’inspection en
compagnie de Roubin et autres compagnons du Soleil, et « au
lieu d’apaiser les têtes exaltées de ces scélérats, il souriait aux
insultes que prodiguaient aux prisonniers ces insulteursàgages. »
C’est lui qui empêcha toute correspondance avec l’extérieur, lui
qui fit enlever tous les meubles qui, tant bien que mal, garnis­
saient les cachots, et força les détenus à coucher par terre et
dans l’obscurité.
Le chapelier Cadroy, rue d’Aubagne, est, en entrant au fort,
(13 prairial, 1 juin) dépouillé de tout ce qu’il possède et jeté au
cachot « avec prière de dire son confiteor, car il n’a plus long­
temps à vivre ! ». Le lendemain Pagès le rencontre occupé à
vider son baquet. Il se jette aussitôt sur lui à coups de plat de
sabre, en criant : « En voilà un I II ne faut pas qu’il nous
échappe ! » Gaillard, garde du magasin des subsistances, demeu­
rant à Marseille, rue des Châtaigniers, avait été arrêté le 27 flo­
réal (16 mai) par ordre du représentant Cliambon, et sans motif
autre que celui de sûreté générale. Il fut mis au secret le plus
rigoureux, déshabillé brutalcmeut en présence de Pagès qui
s’emportait contre lui à d’horribles menaces et dépouillé de tout
ce qu’il possédait. Dépositions analogues de Cayol Richaud
demeurant rue Cannebière, du charron Thomas Mauron (de
Saint-Rémy), de Ruât, Carry aîné, Roux dit Picaplan, Chalpuis,
Laserre, Gontheil, Delahaye, Maurice, Sicard cadet, Caillo, du
gendarme Aubert. Ils s’accordent dans leurs plaintes contre
Pagès et surtout contre le secrétaire Manoly qui, vraiment,
abusait de sa situation pour insulter, et même pour frapper les
LES MASSACRES ROYALISTE?

�PAUL GAFFAREL

prisonniers. « C’est ici l’auberge de la Montagne, s’écriait-il (1),
où nous avons toute sorte de plaisir. J’en aurai un bien plus
grand lorsqu’il s’agira du jour où nous aurons exterminé les
patriotes. » Ce même Manoly s’amusait tantôt à jeter des pierres
aux détenus (2), tantôt à passer son sabre à travers les gui­
chets (3) et témoignait bruyamment sa satisfaction quand il le
retirait ensanglanté. C’est lui qui, sensible aux petits prolits,
avait grand soin de conlisquer et de garder par devers lui les
montres, les bijoux et l’argent qu'il saisissait sur les préve­
nus (4). Il n’épargnait même pas les femmes. Ainsi Gabrielle
Tissier fut dépouillée de tout ce qu’elle possédait comme linge,
comme argent et comme bijoux (5). Pagès, au lieu d’interdire
ces turpitudes, les encourageait par sa présence. « Je déclare,
dépose la fille Cocluche, que ledit Pagès a autorisé le vol et
l’assassinat à diverses époques dans les visites qu’il venait faire
dans les cachots. Il donnait carte blanche aux assassins pour
nous voler et nous assassiner, a (6) Il avait même le triste cou­
rage de répondre aux plaintes par des ricanements. « Il souriait
aux menaces » déposera plus tard Louis Maury. « Il riait à ces
horreurs », déposera Barthélemy cadet. Singulière façon de
comprendre ses devoirs et de s’acquitter de son mandat (7) !
Les mauvais traitements sont donc avérés. La préméditation du
massacre ne l’est pas moins. Elle résulte de trois faits qui n’ont
jam ais été démentis : la présence au fort Saint-Jean de la Com­
pagnie du Soleil et son altitude vis-à-vis des prisonniers, le
jeûne forcée auquel ils furent soumis, et, ce qu’il y a de plus
grave, le creusement anticipé de leur tombe.
Roubin et ses acolytes étaient, en effet, les familiers du châ­
teau. Ils y entraient et en sortaient à toute heure du jour et de la
(1) Déposition Sicard.
(2) Déposition Cayol Richaud.
(3) Déposition Carry cadet.
(4) Déposition Picard, Ripert, Valaque.
(5) Déposition Gabrielle Tissier.
(6) Témoignage confirmé par les dépositions Astiers, Hetmil, Joseph Roman,
Maryan, Joseph Clément, Gallet, Lafuste, Simonnet, Mauron.
(7) Cf. Déposition Duffey.

�nuit, et circulaient à leur aise dans les couloirs, hurlant à tuetête, par manière de dérision, le Réveil du Peuple, et menaçant
les prisonniers de prochaines vengeances. « Les Compagnons du
Soleil, lisons-nous dans les Mémoires du duc de Montpensier,
composés de jeunes gens dont les parents avaient été sacrifiés
par les Jacobins, se croyaient autorisés à venger leur mort par
le meurtre de tous ceux de ces misérables qu’ils pourraient trou­
ver. Souvent, lorsqu’ils en rencontraient qu’on menait en prison,
ils se faisaient jour à travers ceux qui les gardaient, et les acca­
blaient de coups de sabre. Ils disaient en outre que, si on ne
s’empressait pas de faire justice des sabreurs qu’on tenait en
prison, ils se chargeraient eux-mêmes de ce soin. » Le détenu
Cayol Richaud dépose qu’il les voyait chaque jour entrer au fort.
Il a reconnu Roubin, Ally, Allègre, Laroche, Vernet, Ron, et un
émigré royaliste Barbaroux. Pagès non seulement les accueillait
avec plaisir, mais encore prenait la peine de leur commander
l’exercice. Il les chargeait en outre de l’escorte des prisonniers,
toutes les fois qu’on les transférait d’un cachot à un autre, et ils
remplissaient ce m andat avec une véritable férocité. « Ils les
injuriaient, leur donnaient des coups et leur annonçaient que leur
mort était prochaine » (1). « Ils paraissaient plutôt nos bour­
reaux que nos gardes. De temps à autre... ils nous annonçaient
notre mort prochaine. Nous les entendions dire entre eux pen­
dant que nous passions : je me réserve celui-là pour le jour du
travail 1 » (2). « Je puis dire, ajoute un troisième, Louis Maury,
que, toutes les fois que Pagès est venu nous faire des visites, il
était accompagné des soldats du Soleil, armés de sabres et de
pistolets, qui menaçaient de nous assassiner en sa présence. » —
« Cela ne finira pas par des chansons, répétait souvent l’un d’eux,
Bétemps. Scélérats, vous allez avoir beau jeu. Les innocents
iront au moins aux galères et les coupables seront pendus. »
C’était surtout Roubin qui descendait dans les cachots. Il annonça
aux détenus les massacres d’Aix et de Tarascon, et les menaça
(1) Déposition Cayol Richaud.
(2) Déposition du docteur Paris.

I

I

�36
PAUL GAFFAREL
d’un sort pareil (1). Quant à Manoly il avait pris la précaution,
pour être plus sûr de n’épargner personne, d’enfermer dans des
cachots spéciaux les républicains les plus compromis, ce qui
d’ailleurs les sauva, car ils purent résister(2). Manoly avait même
songé à disposer des sentinelles à tous les endroits où les
détenus avaient des chances de se sauver, et jusque sur les
toits (3), et il leur avait donné l’ordre de faire feu sans somma­
tion sur tous les fuyards.
Les royalistes ne cachaient donc pas leurs intentions et les
détenus étaient dûment avertis du sort qui les menaçait. Comme
ces détenus étaient nombreux, que plusieurs d ’entre eux étaient
résolus, et qu’il fallait s’attendre à une résistance désespérée,
on recourut pour les affaiblir à une odieuse mesure. On a déjà
vu qu’ils avaient été réduits à se contenter d’infectes paillasses,
et que, privés de tout siège, ils n’avaient pour s’asseoir qu’un
pavé humide. C’était une première fatigue qu’on leur imposait.
Ne s’avisa-t-on pas encore de les faire jeûner, ou plutôt de les
mettre au pain et à l’eau ! Non seulement on les empêcha de
recevoir des vivres de l’extérieur (4), mais on les mit à la ration,
et quelle ration 1 Sous prétexte de connivence avec les insurgés
de Toulon, Pagès leur annonça brusquement que, tant que les
insurgés ne seraient pas vaincus, ils seraient réduits au pain et
à l’eau, et ces ordres impitoyables furent strictement exécutés (5).
Les malades eux-mêmes ne furent pas exemptés de celte mesure
draconienne. Voici l’odieux billet que répondit Pagès à une
demande qu’on lui avait adressée en faveur d’un malade,
Peyre (6). « Citoyen, je viens de recevoir votre lettre. Je suis
fâché de ne pouvoir accéder à voire demande, mais il m’est
expressément défendu, par un arrêté du représentant du peuple,
(1) Déposition Paris.
(2) Déposition Piquart, Ripert, Vainque.
(3) Déposition Paris et Toulouzan fils.
(4) Déposition Gaillard.
(5) Dépositions Ferry, Paris, Ruât, Carry aîné, Roux, Sicard, etc .
(6) Ce billet se trouve dans le dossier du procès intenté à Pagès. 11 fut écrit
le 15 prairial (3 juin), deux jours avant le massacre.

�37
de laisser passer aucuns vivres aux prisonniers, et je ne fais
qu’obéir aux ordres qu’on me donne. »
Si au moins on avait donné aux détenus du pain en quantité
suffisante, mais on ne leur distribuait que ce qui était nécessaire
pour les empêcher de mourir de faim. Un jour l’un d’entre eux,
le charron Mauron, se plaignait à Pagès. « Scélérat ! lui répondit
ce dernier, dans quelques jours tu n’auras plus besoin de pain !»
Lorsque plus tard il fut traduit en justice, on lui reprocha cette
odieuse mesure de la famine préventive. Il n’essaya pas de la
nier, mais chercha à se disculper en prétendant qu’il n’avait fait
qu’exécuter les ordres du représentant Chambon. Il produisit
en effet un ordre de service, en date du 2 prairial (21 mai), et que
voici dans sa crudité : « Les circonstances présentes et les avis
qui me sont donnés que les prisonniers détenus au fort Jean,
comme prévenus d’assassinats, de pillages et de vexation, main­
tiennent des relations extérieures, qui peuvent devenir très
dangereuses à la sûreté publique, je te prescris jusqu’à nouvel
ordre de ne laisser approcher personne des prisonniers confiés
à ta garde, sous quelque prétexte qu’on puisse alléguer, pas
même pour cause de leur entretien et nourriture, te chargeant
expressément d’y pourvoir, fallut-il les réduire au pain et à l’eau
jusqu’à la reprise de Toulon. » Ce billet, écrit tout entier de la
main de Chambon figure encore dans le dossier du procès de
Pagès, conservé aux archives du palais de justice d’Aix. Son
authenticité est donc incontestable. Pagès eut peut-être le tort
d’exécuter trop rigoureusement sa consigne, mais c’est sur
Chambon que retombe la responsabilité de l’initiative. Vraiment
les représentants du peuple s’abaissaient alors à de tristes beso­
gnes, et l’histoire vengeresse ne peut que flétrir leur conduite.
Aussi bien Chambon paraît ne pas avoir été le seul coupable
en cette circonstance. Le détenu Martin Duffey déposa plus tard
que, le 15 prairial (3 juin), il avait entendu Cadroy dire à Pagès :
,c prenez tous vos moyens pour assurer votre responsabilité, et
pour que ces coquins n’échappent pas ! »
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition Paris.

�PAUL GAFFAREL

C’est ce même Cadroy qui, montrant à Pagès un des puits
auxquels s’abreuvaient les détenus, lui aurait dit : « dans quel­
ques jours les montagnards ne boiront plus l’eau de ce puits ! »
On croyait aussi qu’ils ne mangeraient plus de pain, car on
avait eu la précaution d’ordonner au boulanger de ne pas cuire
de pain pour la journée du 18 prairial, « parce que le plan était
de tout égorger ! » Le massacre était donc soigneusement pré­
paré, et ceux qui, par leurs fonctions, auraient dû se constituer
les protecteurs des prisonniers, étaient les premiers à le désirer
et à le préméditer I
Voici qui, mieux encore, prouvera la préméditation. Pagès
s’attendait si bien à un prochain massacre que non seulement
il aurait fait répandre de la paille dans les souterrains qui
conduisaient aux cachots, sans doute pour cacher le sang des
victimes, mais encore qu’il avait fait creuser leurs fosses à
l’avance. « Trois semaines avant le 17 prairial, déposera le doc­
teur Paris, il fut préparé des fosses avec de la chaux vive dans
l’intérieur des' infirmeries au Lazaret de Marseille. On a tra­
vaillé continuellement à ces fosses pendant trois semaines pour
enterrer les prisonniers massacrés, et la plupart de ceux qui
périrent ont été effectivement ensevelis dans ces fosses. » Pagès,
lors du procès qu’on lui intenta, prétendit qu’il ne savait pas où
on avait enterré les victimes, mais cette ignorance n’est-elle pas
à tout le moins singulière ? D’ailleurs a-t-on jam ais nié qu’on
ait creusé des fosses plusieurs jours à l’avance, et à qui étaientelles destinées, sinon aux malheureux, dont les jours, dont les
heures étaient comptées ?
A Marseille, on se doutait tellement d’un prochain massacre
que, dès le 3 prairial (22 mai), la Municipalité crut devoir faire
un appel au calme et à la clémence. Elle s’adressa à la popula­
tion p arla voie d’une affiche. « Le sang n’a-t-il pas assez coulé?
L’anarchie n’a-t-elle pas assez désolé nos villes et nos cam pa­
gnes ? La statue de la Loi n’a-t-elle pas été assez longtemps
couverte d’un voile funèbre? Nous avons comme vous, des
regrets à former, des larmes à sécher, des perles à réparer et
des plaies à cicatriser, mais il est temps que les vengeances par-

�39
ticulières aient un terme et que les animosités se taisent. Le
glaive de la justice est suspendu sur toutes les têtes criminelles.
Tous les hommes qui ont trafiqué avec tant d’impudeur du
sang et de la fortune publique seront punis. Aucun coupable
n’échappera à la vindicte des lois. Reposez-vous sur l’énergie et
la sagesse de vos magistrats. Ils veillent pour votre bonheur....
Les formes de la Justice sont lentes, il est vrai, mais elles
seront toujours sévères vis-à-vis des coupables. Déjà, par une
mesure sage, vigoureuse, et déterminée par les circonstances,
plusieurs sont arrêtés. Iis seront livrés au glaive de la loi, mais
les innocents seront discernés. En conséquence nous vous invi­
tons, au nom de l’humanité, de la patrie et de la loi, de rester
calmes et de ne pas perdre de vue que, si vous avez acquis
votre liberté, vous ne pouvez conserver cette précieuse conquête
que par votre modération, vos vertus civiques et votre respect
religieux pour la loi. »
A ces sages exhortations qui resteront l’honneur de celui qui
les a signées, Barry aîné, et du général Pacthod qui, en sa
qualité de commandant de l’état de siège, en autorisa l’impres­
sion et l’affichage, les Compagnons du Soleil allaient donner le
plus éclatant démenti et ternir par un affreux massacre ces
vertus municipales, auxquelles leurs administrateurs faisaient
un vain appel. Le 17 prairial an III (5 juin 1795), le jour même
où Pacthod revenait de Toulon avec les troupes victorieuses aux
échauffourées de Cuges et de Beausset, Roubin donnait rendezvous à sa bande à l’un des cafés du Cours, près de la place
Marones, le café Français, qui devint plus tard le café Blondin,
puis le café des Beaux-Arts. 11 était environ trois heures de
l’après-midi. La bande envahit aussitôt la Cannebière, et, par
les quais, se rua à l’assaut du fort Saint-Jean. On connaît à
Marseille le nom de ces forcenés. Plusieurs d’entre eux ont
figuré dans des procès criminels. D’autres ont été désignés, en
toutes lettres, dans divers ouvrages, mais, par je ne sais quel
scrupule, on n’a jamais osé donner la liste complète des assassins.
Le moment est venu de dire la vérité, toute la vérité. Nous ne
voulons certes froisser personne, et nous respectons toutes les
LES MASSACRES ROYALISTES

�PAUL GAFFAREL

convictions, mais nous croyons à la justice immanente des
choses, et, puisque les royalistes de Marseille n’ont pas hésité à
tremper leurs bras dans le sang, qu’ils soient punis à leur tour
et que leurs noms soient livrés à la publicité !
Nous avons trouvé à la Bibliothèque de Marseille (1), dans un
m anuscrit tiré des papiers Bory, et dans un ordre parlait, la
liste récapitulative des assassins, avec détails à l’appui et indi­
cation de références. Nous ne pouvons que nous reporter à ce
document, dont l’authenticité paraît indéniable. Cette liste n’est
pourtant pas complète. Il faut la grossir de certains noms qui
retentirent fâcheusement lors du procès criminel qu’on intenta
aux massacreurs. Ajoutons enfin que quelques uns des coupa­
bles parvinrent à se dérober. On peut néanmoins fixer approxi­
mativement à cent vingt le nombre de ceux qui participèrent à
cette horrible exécution.
L’imprimeur Destaing était le principal organisateur de la
bande, mais il en avait laissé le commandement apparent au
jeune Boubin, dont les principaux lieutenants étaient le capi­
taine au long cours Escudier, le négociant Bubaton, les trois
frères Toussaint, Victor et Charles Laure, et le fameux Pellard.
Ce Pellard mérite une mention spéciale. C’était un courtier qui
poussait jusqu’au fanatisme son exaltation royaliste. Il avait
déjà fait partie des égorgeurs des prisons d’Aix et n’avait pas
craint de revêtir pour la circonstance un uniforme de hussard.
II avait également fait partie des volontaires qui avaient marché
contre les Toulonnais insurgés, et s’était signalé par sa brutalité
envers les prisonniers, particulièrement contre Reybaud, direc­
teur de la manufacture d’armes et contre un certain Cayol, qu’il
poursuivait de sa haine. Ne l’avait-on pas entendu s’écrier :
et Lâches que vous êtes ! Vous souffrez que ces assassins existent
encore. Vous verrez que ces coquins de terroristes vous traîne­
ront encore à l’échafaud. Vivent les enfants de Lyon qui se
débarrassent chaque jour de ces buveurs de sang ! » Joignant
l’action au précepte, il avait roué de coups le détenu Joseph
(1) Bibliothèque municipale, I.b.40.

�LES MASSACRES ROYALISTES

Martel, et se portant de sa personne au fort Saint-Jean, il avait
fait placer un canon en face de la porte du cachot numéro neuf
en disant: « Nous emploierons tous les moyens pour qu’il
n’échappe aucun de ces scélérats. » Telle était la bête fauve qui
allait se livrer à d’autres excès plus détestables encore !
On est tout étonné de trouver dans la bande des hommes qui,
par leur éducation ou leur profession, auraient dû reculer devant
une manifestation de ce genre. Ils appartenaient aux classes
aisées, à ce qu’on.nommait alors la bourgeoisie : deux avocats
notaires Seytres et Magnan, un clerc d’avoué Jourdan (1), l’excommissaire de police, sans doute un révoqué, Sicard, le raffineur de sucre Massot, l’instituteur Dejean (2), un ancien gen­
darme Audibert, trois capitaines marins Ami et les frères Guion.
les orfèvres Rey et Reymond, le peseur de commerce Fey, le
pharmacien Escaillon, trois droguistes Porte, Porry et Laponte,
et les courtiers ou négociants Varèse, Hesse, Revertegat et Pis­
ton. Les perruquiers qui se targuaient de royalisme auraient
cru manquer à leurs devoirs s’ils ne s’étaient fait inscrire dans la
Compagnie du Soleil : aussi en signale-t-on plusieurs, Reponty,
André Savage, Célestin Savage. On signale également des maçons
Gentil, Andrivet, Revertegat, Rémusat, Rolland, Richard (3),
surnommé Beau-Soleil ; des menuisiers Allègre, Brémond,
Durand ; le jardinier Fabre ; les portefaix Marion et Astier. Ce
sont en général des ouvriers aisés et même des bourgeois de
condition moyenne : les marchands d'huile Senès et Franc, le
fabricant de pipes Favre, le marchand de coton Gras, le fabri­
cant de savons Rampai, les chapeliers Rancurel, Ourdon.
Demoulin, le marchand drapier Payan, le matelassier Rouchon,
le serrurier Poussel, des cafetiers ou restaurateurs les deux
Sacoman, Natte, André Conte, Ally surnommé l’Egyptien, des
caissiers ou commis Delestrade, Deleuze, Guion, Lesselier,
(1) Il reparaîtra en 1815. Il passe pour avoir participé au meurtre d’Anglès voir Gaffarei.. Les massacres de Marseille en 4M5 (Hernie de la Iiévolution, 1906.)
(2) Dejean mourra en 1845, prieur des Pénitents de Saint-Lazare.
(3) Il devait encore lors des massacres de 1815, jouer un triste rôle.

�1

c’est-à-dire des hommes qui, par leur profession, auraient dû
rester tranquilles et ne pas descendre dans la rue, qui forment
la masse principale des égorgeurs.
Citons encore un énergumène, le jeune Astrevigne, que nous
avons déjà vu à Aix déployer sa sanglante activité, les tanneurs
Louis et Barthélemy Blanc, le boulanger Guiraud, le cordonnier
Benet, les ferblantiers Carbonnel et Vincent, le peintre Vernet et
le quincaillier Noseda.
Dans la liste figurent également un certain Pêne, qualifié
comme emploi social de chevalier d’industrie, et qui, sans doute,
méritait cetle qualification ; Chabaud, ex-suisse à la Major, peutêtre réduit à la misère et exaspéré par la privation de sa place,
le petit Louiset véritable bravo qui allait pendant de longues
années encore exercer à Marseille sa lucrative profession,
Duteil, un professionnel du crime qui arrivait le jour même
de Lyon et ne voulait pas perdre l’occasion de tremper dans un
nouveau massacre, et un tas de gens de sac et de corde, dont
l’unique profession était de se vendre au plus offrant, André,
Barrigue, Barthélemy, Benoît, Tronc, Thibaud, Bonvas, Roche,
du Palais, Ledragon dit Legrand, Brunet dit la Morue, Cayol dit
Esperit, Barbe, Colosse aîné et Colosse cadet, Saisset, Give,
Izouard, Pujolle, Melon, Mataliau et cinq ou six inconnus qui ne
jugèrent pas à propos de se faire connaître. Aucun d’eux n’exer­
çait de profession avouable, puisqu’ils n’en avouaient pas,
mais ils auraient vendu leurs services aux Républicains comme
ils les vendirent aux Royalistes. La tradition veut que parmi ces
anonymes se cachât sous un déguisement un officier de la
garnison. Ce sont ces brigands qui compromettent les meilleures
causes, et dont les partis ont grand tort de se servir, car ils les
déshonorent par leurs excès. Nous n’aurions garde d’oublier
dans cette sinistre énumération les auxiliaires inattendus que
les égorgeurs trouvèrent au fort Saint-Jean, le concierge Bro­
card, le guichetier Joseph, le secrétaire Manoly, deux officiers,
dont le rôle n’a jamais été nettement défini, le commandant
Bétemps et le capitaine de chasseurs Seren, et enfin les deux qui
furent peut-être les plus coupables, car ils étaient de conni-

�43
vence avec les égorgeurs, et, par leur coupable faiblesse, autori­
sèrent tous les crimes, l’adjudant Levavasseur et le commandant
Pagès.
Nous connaissons les personnages du drame : voyons-les
maintenant à l’œuvre.
Les soldats de garde, surpris par l’attaque imprévue de la
bande royaliste, essaient de remonter le pont-levis, mais il était
déjà trop tard. Ils saisissent leurs armes, mais ils sont aussitôt
débordés. Le concierge Brocard est malmené et jeté dans une
geôle. L’adjudant Levavasseur, qui se présente à ces forcenés, est
à son tour saisi par eux. Bientôt ils sont maîtres de la place, se
gorgent d’eau-de-vie, et s’excitent entre eux à la funèbre besogne.
L’attaque était si bien convenue à l’avance que, le jour même du
massacre, au matin, une des détenues, Gabrielle Tissier, allant
chercher de l’eau, entendit deux personnes qu’elle nomma et le
maçon Richard, dit Beausoleil, se demander entre eux : « quand
commencerons-nous? » — « mais vers les cinq ou six heures. Il
faut bien nous donner le temps de nous rassembler. » Elle
s’aperçut au même moment qu’on apportait du dehors une damejeanne d’eau-de-vie, sans doute celle que se partagèrent les
assassins avant de commencer le massacre. Et ce fut en effet
vers les cinq heures que le sang fut pour la première fois versé.
Le cachot qui s’offrait tout d’abord aux assassins était celui des
princes d’Orléans. Montpensier a raconté comment il vit la horde
sinistre se ruer dans la cour : « C’était une foule d’hommes
armés de sabres et de pistolets, sans uniforme, et la plupart
ayant les manches retroussées jusqu’au-dessus des coudes. Il
était impossible d’avoir les moindres doutes sur les intentions
de ces forcenés et même sur la facilité de l’exécution, puisqu’ils
étaient parvenus dans le fort sans que les soldats parussent leur
opposer aucune résistance. Il était certain que nous n’étions pas
du nombre de ceux auxquels ils en voulaient, mais il était à
craindre qu’ivres comme ils l’étaient nous pouvions devenir
leurs victimes. Nous nous hâtâmes en conséquence de nous
barricader comme nous pûmes. Broches, chenets, bûches, tables
et caisses furent empilés contre la porte. Cette opération à peine
LES MASSACRES ROYALISTES

�44
PAUL GAFFAREL
terminée, on frappa à notre porte. Nous ne répondons pas. On
redouble en criant : ouvrez, qui que vous soyez. Nous ne voulons
pas vous faire de mal. Nous apportons l’adjudant du fort qui se
meurt. C’était en effet l’adjudant Leva vasseur qui, surpris par cette
irruption de gens armés, avait jugé à propos de s’évanouir. Les
jeunes princes se décidèrent à ouvrir. « Aussitôt dix à douze
jeunes gens, assez bien habillés, mais les manches retroussées
et le sabre à la main entrent : « N’êtes-vous pas messieurs d’Or­
léans ? » Sur notre réponse affirmative, ils nous assurent que,
loin d’en vouloir à notre vie, ils la défendraient au contraire si
elle était en danger. Ils nous demandèrent de l’eau-de-vie, dont
ils ne paraissaient pas avoir besoin. Nous leur offrîmes de l’anisetle. Ils s’en versèrent dans des assiettes à soupe, et se retirè­
rent ensuite, laissant un d’entre eux en sentinelle à notre porte. »
Pendant ce temps, le gros de la troupe s’était mis à l’œuvre.
Rejoints par le secrétaire Manoly qui brandissait un sabre et
poussait d’horribles imprécations (1), et guidés par le guichetier
Joseph, ils s’attaquèrent d’abord à celui des cachots de la
seconde cour qui portait le numéro 2. C’était l’ancienne chapelle,
la cantine actuelle du fort. La porte fut bientôt enfoncée par
Ally l’Egyplien. Les prisonniers essayèrent de résister. L’un
d’eux, Martin (d’Allauch) se défendit avec l'énergie du désespoir,
mais il tomba percé de coups de sabre, et ses vingt-quatre compa­
gnons furent immolés comme lui. Deux d’entre eux, Xavier
Étienne, cultivateur au Castelet et Roux d’Allauch, dit Picaplan,
eurent la bonne fortune d’échapper à la mort, car ils feignirent
d’être blessés et se laissèrent fouler aux pieds. « En ce moment,
lisons-nous dans les Mémoires de Montpensier, nous entendîmes
enfoncer à grands coups la porte d’un des cachots de la seconde
cour, et bientôt après des cris affreux, des gémissements déchi­
rants, des hurlements de joie. Au bout d’environ vingt minutes
que dura cette boucherie, nous entendîmes l’horrible troupe
revenir dans la première cour, sur laquelle donnait une de nos
fenêtres, et, nous étant rapprochés par un mouvement machinal
(1) Déposition Toulouzan fils.

�45
indéfinissable, nous les vîmes qui s’efforcaient d’enfoncer la
porte du cachot numéro 1, qui contenait une vingtaine de pri­
sonniers. » Par bonheur la porte s’ouvrait en dedans et les
détenus se barricadèrent si bien qu’après avoir travaillé pendant
un quart d’heure les massacreurs l’abandonnèrent après avoir
tiré quelques coups de pistolet à travers les barreaux. Ils se ven­
gèrent de leur déconvenue aux cachots numéros 4 el 5, dont tous
les prisonniers furent égorgés à l’exception d’Étienne fils el de
Sicard jeune, qui se cachèrent sous la paille. Le cachot numéro 7
ne put être enfoncé, mais, au cachot numéro 6, ils trouvèrent
ample matière à assouvir leur rage sanguinaire. Manoly avait
commencé par lancer son sabre à travers le guichet. Il le retira
tout ensanglanté, car il venait de blesser à l’épaule le détenu
Fassy. Le cordonnier Reinaud et son gendre Baud, ainsi que
Carry, essayèrent de résister. Carry s’était armé d’une hache et
faisait le vide autour de lui, mais il fut tué d’un coup de pistolet
ainsi que Reinaud, et les assassins eurent le champ libre. C’est
là que Pellard se signala par sa fureur. Depuis quelques jours
on ne voyait que lui dans les couloirs du fort. Il en voulait sur­
tout au Toulonnais Cayol auquel, à maintes reprises, il avait
promit le pire des châtiments. Le jour du massacre on avait
entendu quelques-uns (1) de ses complices dire : « ne laissons
pas sortir Cayol, car Pellard le réclame et le veut mort ou vif ! »
En effet, il s’empara de sa victime, commença par le frapper,
puis l’abattit à terre. C’est lui qui, le sabre à la main, bras nus
et manches retroussées, criait à tue-tête : « Amenez-nous ici ces
gens ! Ce cachot renferme les plus scélérats ! » et, quand il était
fatigué de lancer son sabre, il tirait frénétiquement et au hasard
des coups de pistolet.
Mis en goût, ou plutôt affolés par ces tueries, les assassins se
portèrent alors au cachot numéro 8. Pour aller plus vile en
besogne, ils allumèrent de la paille dans les corridors et enfu­
mèrent les détenus. « Allons ! courage ! s’écriait Pellard (2). Ceux
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition Joseph Masse , Thoulouse et Madeleine Abel.
(2) Déposition du portefaix Gubian.

�PAUL GAFFAREL
46
là sont foutus. Il ne làut pas qu’il en reste un ! » En effet pas un
n’échappa ! Le cachot numéro 9 n’avait pas encore été attaqué.
Cette fois on ne se contenta pas de jeter par les soupiraux de la
paille mouillée et du soufre enflammé, on amena devant la porte
un canon chargé à mitraille. L’énergumène qui y mit le feu, le
guichetier Joseph, fut même blessé p arle recul de la pièce (1).
« Vers les sept heures nous entendîmes un coup de canon et
nous sûmes depuis qu’il avait été tiré par les assassins contre le
cachot numéro 9, dont les prisonniers, au nombre de plus de
trente, furent mitraillés et brûlés. Ils avaient imaginé, pour
accélérer leur besogne, suivant leur odieuse expression, de
mettre le feu au cachot, après y avoir introduit une grande quan­
tité de paille par les soupiraux. »
A ce moment l’horreur du spectacle dépassait tout ce qu’on
peut imaginer. Ce n’était dans tout le fort que cris et gémisse­
ments, plaintes émouvantes des blessés et vociférations odieuses
des massacreurs, qui, sous la double excitation du sang et de
l’eau-de-vie, ressemblaient à des bêtes féroces plutôt qu’à des
hommes. Le sang coulait à flot dans les cours, et on commençait
à y entasser les cadavres encore chauds. Le tocsin sonnait aux
églises voisines, mais le peuple, assemblé dans les rues d’alen­
tour, restait comme hébété par la grandeur du crime. Les assas­
sins restaient les maîtres de la place, et personne encore ne
s’était montré pour mettre un terme à ces scènes odieuses.
Que devenaient en effet les commandants du fort Saint-Jean?
Nous savons déjà que le secrétaire Manoly, abjurant toute ver­
gogne, s’était joint aux assassins. L’adjudant Levavasseur s’était
laissé piteusement renfermer dans le cachot des princes d’O r­
léans ; mais le commandant Pagès, où était-il ? Pourquoi n’avaitil pas usé de son autorité pour arrêter le massacre ? Comment
et pourquoi s’acquittait-il si mal du plus élémentaire de ses
devoirs? Pagès n’était pas à son poste. Il avait jugé à propos de
descendre à Marseille, et d’accepter l’invitation d’un am i.
Etait-ce pour mieux laisser le champ libre aux Compagnons du

(1) Mémoires de Montpensier.

�47
Soleil, dont il connaissait pourtant les sinistres intentions ?
Était-ce pour se ménager un alibi, ou plutôt n’était-il pas le
complice, très conscient, des Roubin et des Pellard?Lors du
procès qu’on lui intenta plus tard, il essaya de se disculper en
racontant qu’il dînait en ville le jour du massacre : mais ne
connaissait-il pas la situation? Ignorait-il les dangers que cou­
raient les détenus confiés à sa garde? Son devoir le plus strict
eut été de ne pas quitter le fort et au contraire de redoubler de
survefllance. Sans doute il y retourna, mais seulement sur les
six heures du soir, alors que son intervention demeurait inutile.
En effet, quand il se présenta au pont-levis, il le trouva fermé !
Il dut aborder par mer en escaladant les murailles. Il raconta
même qu’il avait été couché en joue par les assassins, qui se
jetèrent sur lui, enlevèrent son sabre et le réduisirent à l’impuis­
sance. « Vers six heures, lisons-nous dans les mémoires de
Montpensier, le commandant du fort nous fut amené. On ne lui
avait laissé que le fourreau de son sabre. Il s’était présenté au
pont-levis, et, ne pouvant parvenir à le faire baisser, il avait pris
le parti d’escalader la courtine par le fossé. Il jurait, il tempê­
tait, il reprochait à son adjoint sa pâleur et son effroi. Mieux
aurait valu moins de cris et plus de fermeté. » Malgré ses pro­
testations Pagès en effet restera, aux yeux de la postérité, comme
responsable en partie de cet odieux massacre.
Il est pourtant un personnage plus coupable encore, le repré­
sentant du peuple Cadroy. Sa tenue, pendant toute cette sinistre
journée, fut déplorable, ses propos lamentables et ses décisions
honteuses. Il avait été le premier averti de ce qui se passait au
fort Saint-Jean. Il aurait dû courir sur le théâtre du crime. Or il
ne parut aux portes du fort qu’à neuf heures du soir, accom­
pagné de son collègue Isnard, qu’il avait envoyé chercher, et qui,
lui du moins, lit son devoir. On trouvera étrange que le général
commandant l’état de siège, Pactliod, n’ait pas pris sur lui de
voler au secours des infortunés qu’on massacrait, mais il arri­
vait de Toulon, et on eut soin de ne lui dépêcher aucun exprès.
Il était à souper (1) chez le traiteur Autran, en compagnie de
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition du capitaine Lecesne.

�48
PAUL GAFFAREL
Lecesne, capitaine des grenadiers du premier bataillon de Loiret-Cher, qui était arrivé le jour même à Marseille, lorsqu'il fut
enfin averti de ce qui se passait. II se lève aussitôt de table, court
chez Cadroy, qui n’avait encore pris aucune disposition, et,
malgré sa défense, fait battre la générale. Les grenadiers de
Lecesne avaient reçu des billets de logement dans différents
quartiers. On finit cependant par les réunir, et tous ensemble
arrivent enfin devant la citadelle.
Le pont-levis n’était pas encore abaissé. Isnard el Cadroy
sommèrent les égorgeurs de les laisser entrer. On leur répondit par
des ricanements (1). « Je me fous des représentants, leur criaiton du haut des murailles. Je brûle la cervelle au premier lâche
qui voudra leur obéir. Allons, camarades, à la besogne : nous
aurons bientôt terminé. » Quelques soldats de l’armée régulière
étaient restés au fort. Profitant de l’éloignement des égorgeurs,
il abaissèrent le pont-levis, et les représentants purent enfin
entrer. La première cour dans laquelle ils pénétrèrent était pleine
de cadavres et on entendait encore les coups de pistolet qui
jetaient à terre les détenus du cachot numéro 8. Cadroy, le
« spécieux Cadroy », comme l’appela plus tard un des survi­
vants (2), ne sut que balbutier des paroles incohérentes (3) :
« Qu’est-ce que c’est que ce bruit? Est-ce que vous ne pouvez pas
faire ce que vous faites en silence? Cessez ces coups de pistolet.
Qu’est-ce donc que ce canon ? Il fait trop de bruit et met l’alarme
en ville (4). » Continuant sa marche, il interpelle un des assas­
sins, et s’attire cette sanglante réponse : « Pourquoi me l’avezvous commandé? » Il entre alors dans la cantine, où plusieurs
des égorgeurs célébraient leur triste victoire en achevant de
s’enivrer: « Enfants du Soleil, leur dit-il, je suis à votre tête. Je
mourrai avec vous s’il le faut, mais assez, il y en a assez ! »
Entouré par ces énergumènes, il perd la tête, et revenant sur ses
(1) Mémoires de Montpensier.
(2) Déposition Martin Dulïey.
(3) Rapport d’Uri Bruno, volontaire au premier bataillon de Loir-et-Cher.
(4) Déposition Gaillard.

�49
pas: « Je m’en vais, leur dit-il, faites votre ouvrage ! » Lecesneet
ses grenadiers, indignés de cette attitude, essayent alors d’arrêter
quelques-uns des massacreurs. Lecesneen prend un de sa main,
un petit blond à manches retroussées, et dont les bras étaient
couverts de sang. Ses grenadiers en arrêtent quatorze autres, et,
dans le premier moment d’exaspération, veulent les passer par
les armes, mais le général Pacthod, pris de scrupules, leur fait
remarquer qu’il vaut mieux laisser agir la justice et Cadroy qui
survient ordonne de les relâcher. Il leur fait même rendre les
armes dont les grenadiers les avaient dépouillés, et pousse
l’inconscience, avouant ainsi sa complicité, jusqu’à leurdire (1) :
« Lâches que vous êtes ! Vous n’avez pas encore fini de venger
vos pères et vos parents. Vous avez eu cependant tout le temps
qu’il fallait pour cela! »
Les assassins, en effet, ainsi encouragés, continuèrent leur
sinistre besogne. Ils auraient égorgé jusqu’au dernier des détenus,
enfoncé les portes des cachots qui tenaient encore, et surtout ils
auraient massacré les prisonniers de la Grande Tour, qui étaient
les plus compromis du parti révolutionnaire, si le représentant
Isnard, saisi de pitié et d’indignation, n’avait donné des ordres
péremptoires. Les massacreurs avaient si peu le sentiment de
leur indignité qu’ils entrèrent en pourparlers avec lui pour
obtenir l’autorisation de continuer. Isnard se trouvait alors dans
la chambre des princes d’Orléans et demandait compte à Pagès
de sa conduite. La chaleur était accablante. On apporta du vin (2);
Isnard le repoussa en criant d’un ton tragique : « C’est du sang ! »
Un moment après ils passèrent dans la chambre à côté et s’y
enfermèrent avec le commandant. Cinq ou six massacreurs arri­
vèrent alors tout couverts de sang. « Représentants, dirent-ils,
laissez-nous achever. Cela sera bientôt fait, et vous vous en trou­
verez bien. » — « Misérables, vous nous faites horreur. » —
« Nous n’avons fait que venger nos pères, nos frères, nos amis.
C’est vous-même qui nous y avez excités. » — « Qu’on arrête ces
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Rapport du capitaine Lecesne.
(2) Mémoires de Montpensier.

4

�scélérats ! » Ils furent presque aussitôt relâchés, et, comme
derrière injure, proposèrent aux grenadiers de Lecesne de par­
tager avec eux les dépouilles des morts (1). On aurait dû les punir
pour cette bravade, mais les portes du fort étaient ouvertes. Ils
se retirèrent sans être inquiétés, et, quand ils passèrent sous les
fenêtres de Cadroy, brandissant leurs armes ensanglantées, les
vêlements déchirés par la lutte, escortés par cette lie de la popu­
lation qu’on retrouve toujours aux époques troublées de l’his­
toire, ils saluèrent leur triste complice des cris répétés de : « Vive
Cadroy ! La victoire est à nous ! »
Cent sept cadavres jonchaient le sol. De nombreux blessés
gisaient abandonnés, et les derniers détenus, barricadés dans
leurs cachots et restés sans communication avec l’extérieur,
entendaient les cris de joie des égorgeurs, et attendaient, dans
toutes les angoisses de la mort, leur prochain supplice. Personne
ne venait à leur aide. On ne leur disti'ibuait même ni pain, ni
eau. « Après une journée aussi terrible, déposera plus tard le
docteur Paris, nous ne vîmes personne pour nous rassurer. On
nous laissa dans l’ignorance. Toujours un morne silence est
ordonné. Nous allons le lendemain à l’eau vers les quatre heures
de l’après-midi. D’un côté nous voyons dans les cours une bou­
cherie affreuse, des cadavres çà et là, et des blessés au milieu
de la cour qui invoquaient la mort par des gémissements,
n’ayant encore été ni pansés, ni transportés, ni vus même par les
chirurgiens.» On ne prit même pas la vulgaire précaution de
nettoyer les cachots qui avaient été le théâtre du crime. Au
lendemain du massacre François Ferry et quelques autres de
ses compagnons, qui avaient réussi à s’échapper par un trou
mais avaient été repris, furent transférés dans le cachot numéro
huit, encore plein de sang et de lambeaux de chair (2). Dans ce
cachot, où dix captifs auraient tenu à grand peine, on en entassa
jusqu’à vingt-neuf. Aussi l’un d’entre eux mourut-il étouffé, et
tous les autres tombèrent malades. Ce même jour Pagès refu­
sait du vin aux survivants exténués par dix-huit jours de jeûne,

�51
et les laissait jusqu’à la fin de prairial (1), sous prétexte qu’il
n’avait pas reçu d’ordres contraires, au régime du pain et de
l’eau. Il poussait même la précaution jusqu’à faire murer une
fenêtre par laquelle les détenus pouvaient communiquer avec
leurs parents, de l’autre côté du port, à la Réserve de Saint-Nico­
las (2). Rien de changé non plus au régime des coups et des
injures. Roubin était toujours le maître d’aller et de venir à sa
guise dans le fort, et Manoly, qui avait tranquillement repris
ses fonctions de secrétaire, continuait à injurier les détenus et à
les menacer d’une seconde exécution. C’est lui qui, de plus,
réglementait le pillage, et, sous prétexte de déposer dans le
magasin du guichetier Brocard les dépouilles des victimes, con­
fisquait tout ce qui était à sa convenance. Pagès lui-même, de
concerl avec son adjudant Levavasseur, ne rougissait pas de
prendre part à cette honteuse besogne. Le détenu Richard l’aper­
çut un jour, dans le cachot numéro 4, occupé à empaqueter
les vêtements des victimes, et, quand il se vit découvert, il ferma
avec brutalité la lucarne entr’ouverte et accabla de menaces son
surveillant involontaire.
Il fallait cependant non pas rendre les derniers devoirs aux
massacrés, mais faire disparaître les cadavres et déblayer les
cours. Dès le 18 prairial (6 juin) se transportèrent au fort, Ri­
chard, Carneau et Rebec, juges de paix du deuxième, cinquième
et sixième arrondissements de Marseille. Ils avaient pris comme
témoins l’entrepreneur Richaud et le commis Sirnaï. Inaugurant
le système de dénégation qui fut plus tard adopté par tous les
coupables, le concierge Brocard déclara tout d’abord aux magis­
trats instructeurs « qu’il a été enfermé et ne sait comment il se
fait que partie des prisonniers a été tuée, d’autres se sont échap­
pés, ignorant qui ils sont.» Sur une première place étaient encore
étendus trente cadavres, « paraissant avoir été tués tous avec
des armes tranchantes, tous défigurés et méconnaissables. » En
haut, tout le long de la voûte, avaient été accumulés d’autres
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) Déposition François Barthélemy cadet.
(2) Déposition Martin Duffey.
(3) Extraits du dépôt de l’État civil de Marseille.

�52
PAUL GAIFAREL
cadavres. A la grande place sur laquelle s’ouvraient les deux
cachots auxquels on avait mis le feu gisaient trente-huit cada­
vres, à moitié brûlés et lout à fait méconnaissables. Quinze
blessés vivaient encore, mais ne pouvaient parler. On les trans­
porta à l’hospice où ils furent pansés, mais quatre d’entre eux,
Jacques Michel dit Blanc, Dominique Bonin, Jacques Ricord et
Joseph Mauron, moururent presque aussitôt. Ce fut alors seule­
ment que Pagès daigna se montrer. Il déclare avoir été à deux
reprises désarmé et enfermé, et se trouver par conséquent dans
l’impossibilité de donner des renseignements précis. Le con­
cierge, chargé de tenir le livre d’écrou, reçut l’ordre de dresser
la liste des victimes et les magistrats se retirèrent après avoir
recommandé d’enterrer les morts. Ce fut seulement le 19 qu’on
transporta dans deux grosses barques ce sinistre amoncellement
de chairs défigurées et qu’on les enterra dans les deux fosses
situées à environ vingt mètres du rivage, le long du quai du
Lazaret, qu’on avait eu la précaution de creuser à l’avance. Ils
furent noyés dans de la chaux vive. Ils dorment encore de leur
dernier sommeil à l’endroit même où ils furent ainsi jetés pêlemêle, et aucune pierre tombale ne rappelle leur souvenir.
Le concierge Brocard obéit aux ordres reçus. Trente-huit vic­
times avaient seules été reconnues. Voici leurs noms : Perrin,
ex-juge au tribunal révolutionnaire de Paris ; Astier fils, m enui­
sier; Souche, employé aux charrois; Etienne; les cordonniers
Payerne, Boyer, Pons, Renaud, Petroman, Bornis et Curet,
l'instituteur Dumarre. Cet infortuné, jeté en prison par ordre de
Cadroy, avait obtenu son élargissement, mais il préféra rester
dans le fort où il se croyait en sûreté (1). Venaient ensuite le
fripier Cordier, le portefaix Mille, les tonneliers Josserand et
Marseille, le tailleur Escan, Laugier fils, Fenellon, marchand
de colon, Ricaud père, Toulieur fils et Pulient ; puis des habi­
tants de la banlieue, Portai et Julien de Chàteau-Gombert, ou
des villages voisins, Marcellier de Monlmeiron, Bonnifay et
Bœuf d’Auriol, Bizot du Caslelel, Michel d’Allauch, Reinaud de
(1) Déposition delà veuve Dumarre.

�LES MASSACRES ROYALISTES

Carpentras, Ferraud et Paumard d’Aubagne, Icard, Aubert,
Garoutte, Bouchard, Barthélemy et Guillafin de Pourrières.
Comme il faut aller jusqu’au bout dans celte sinistre énuméra­
tion, mentionnons encore tous ceux qui ne furent pas reconnus,
tant ils avaient été déligurés par leurs blessures, mais dont les
noms figuraient au registre d’écrou : Michel, Cayol, Just, Ganleaume, Serret, Masselin, Reinaud, Bonnifay, Martin, Bœuf,
Paumes, Second, Aslier, Probasse, Laugier, Bizot. Ce ne sont
pas les seules victimes, car le registre d’écrou était fort mal
tenu. Au témoignage même de Pagès, et comme il est diL dans la
funèbre liste du concierge Brocard, certifiée conforme par le
secrétaire archiviste Garcin et par plusieurs autres, c’est le
chiffre de cent sept victimes, chiffre qui d’ailleurs n’a jamais
été démenti, qui, jusqu’à plus ample informé, paraît devoir être
adopté (1).
Pendant qu’on s’efforcait de faire ainsi disparaître les preuves
matérielles du massacre, sans que pourtant fût interrompu au
fort Saint-Jean le système de terreur qui venait de faire ses
preuves, à Marseille les royalistes étalaient effrontément leur
triomphe et se glorifiaient presque de leurs actes. L’un d’entre
(1) Nous avons trouvé aux Archives Municipales de Marseille « l’état nominatif
des morts et évadés du fort Jean le jour de l'événement qui y est arrivé
ainsi que de ceux qui sont à l’hôpital, dressé pour servir à ce que de raison, le
26 prairial an III, par Mille pro Hardion, concierge. » Voici ce curieux document :
Michel, Cayol, Just, Ganteaume. Seres, Maselin, Reynaud, Bonifav, Martin,
Bœuf, Paumel, Second, Astier fils, Savan, Tisot, Laugier, Michel. Couchard,
Guillautier, Amphoux, Dury, Aubert, Iccard, Josserant, Riccord fils, Féraud,
Guillot Estienne Reynaud, Portai, Julien, Cordier, Bonin, Escau, Maunier,
Roubaud, Phélix, Pétromon, Merle, Payerne, Estienne, Guérin, Brunet,Souche,
Demarne, Boyer, Instruct, Coq, Reybonlet, Faure, Agivot-Guichard, I)omet,
Giraud, Jure, Pélissier, Marras, Brun. Bourdu, Bertrand, Tassel de Salon,
Neveu, Vescio, Haynaud, Ignace, Robin, Imbert, Joseph Portai, Fouque,
Mortau, Solaisser, Mortrel, Giraud, Leseignec, Lecasqne, Geaussier, La Force,
Lévêque, Bonnaud, Rochespenon, Gravier, Manille, Fontaneille, Ricord,
Maigret, Noël Reynaud, Maurin, Arnaud, Cau, Marinier, Lantelme, frères
Mirepoix, un Piémontais, et deux anonymes. Ont été transportés et sont morts
à l’hôpital Saint-Esprit : Castelan, Thomas, Sage, Caillac, Rambaud, Barthé­
lémy', Vivant, Guisot, Bosq, Bayonne. Se sont évadés : Poignaut, Gras, Masse,
Imasse de Gémenos, le docteur Benoît, le peintre Toiuet, Samat, Launei,
Arnoux, Rippert, Trémelat, Roubière, Rimbaud, Jaubert, Sivan, d’Aubagne.

�\

54
PAUL GAFFAREL
eux, honnête homme pourtant, Lautard (1), n’a-t-il pas essayé
de les justifier ! « Chacun de ces malheureux, écrit-il, avait fait
pendant sa vie plus de mal à la race humaine que n’en font les
chenilles à la végétation des champs. A l’égard des chenilles, il
est au moins permis de s’en défaire en les écrasant : ce qui ne
veut pas dire pourtant qu’il faille écraser in globo les malfaiteurs
comme des insectes. » Dans un autre passage (2), il déclare
« que les prisonniers du fort Saint-Jean étaient des hôtes tort
embarrassants pour les maîtres », et il donne pour toute excuse
« que, dans les temps d’anarchie, et l’équilibre une fois rompu,
les lois se taisent et le sang dn parti vaincu rougit tour à tour le
glaive exterminateur ». A ces sanglantes théories qui font du
meurtre politique comme un expédient de circonstance, pou­
vons-nous du moins opposer la conduite des autorités marseil­
laises ? Hélas non ! Il semble qu’épouvantées par le massacre,
elles n’ont pas osé protester. Itien à la mairie, pas même une
affiche, pour rassurer la population. Le Conseil municipal,
présidé par Lemée, se contente (29 prairial, 17 juin), de prendre,
sur l’initiative de Chambon, une timide décision, en vertu
de laquelle « toute association de citoyens pour se former en
compagnies ou bataillon distincts de la garde nationale est
expressément prohibée, quelque dénomination qu’elle prenne, à
peine d’être réputée ennemie de l’ordre public et des lois. Ceux
qui commanderaient les dites compagnies ou bataillons sont
déclarés personnellement responsables de tous les mouvements
auxquels ces établissements pourraient donner lieu, et seront
traités comme contre-révolutionnaires. » Cette déclaration plato­
nique ne trompa personne. Non seulement les Compagnons du
Soleil restèrent organisés à Marseille et dans les départements
voisins, mais encore ils redoublèrent d’insolence et restèrent les
maîtres de la voie publique.
Le général Pacthod avait pourtant pris le même jour (29 prai­
rial) un arrêté par lequel il défendait tout attroupement dans
les rues, tout chant séditieux, et jusqu’au port d’armes, y com(1) L autard , ouv . cité, t. II, p. 22.

(2) Id. t. I, p. 418.

�LES MASSACRES ROYALISTES

pris « les cannes à épées et bâtons noués ». Personne ne prit au
sérieux cette interdiction et les royalistes poursuivirent de plus
belle ceux qu’ils soupçonnaient d’appartenir au parti révolution­
naire. Les grenadiers de Lecesne, qui n’avaient pourtant fait
que leur devoir, et Lecesne lui-même furent les premières
victimes de leur intransigeance. Dénoncés aux clubs comme terro­
ristes, insultés dans les cafés, menacés de mort, ces infortunés
soldats furent obligés de quitter Marseille, et peu s’en fallut que
Lecesne ne tût poursuivi comme perturbateur de la paix publi­
que. Quant aux détenus du fort Saint-Jean, ils restèrent
enfermés et toujours sous le coup de poursuites judiciaires (1).
Ils ne devaient être délivrés que beaucoup plus tard, par ordre
exprès du représentant Fréron, envoyé en mission à Marseille
après le treize vendémiaire. Ce fut peut-être leur salut, car, s’ils
avaient trop tôt recouvré leur liberté, ils auraient sans doute été
assassinés, comme le furent encore tant d’autres victimes
innocentes.
Les assassinats en effet continuèrent longtemps après la
journée du 5 prairial, Le 3 messidor (21 juin) tombait à Sénas,
frappé à mort, Joseph Roussel, ancien terroriste il est vrai, mais
dont le seul crime consistait à ne pas s’être arrêté à la sommation
d’un poste. Le lendemain, ce fut le tour de Mouren, que l’on
conduisait au tribunal à Marseille, et qui fut Irappé d’un coup de
sabre au bas ventre, malgré l’escorte qui l’entourait. Le 10 mes­
sidor, à Lambesc, est égorgé dans sa prison, Courbon, et on ne
donne aucun détail sur ce meurtre, « bien que près de quinze
témoins (2) aient été entendus. » Un des massacreurs, Bonvas,
n’avait-il pas l’audace de se présenter au fort Saint-Jean,
d’accabler d’injures les soldats de la garnison, et, montrant le
poing aux détenus enfermés dans la grosse tour, de s’écrier en
frappant sa poitrine : « Les fleurs de lis sont gravées sur mon
(1) Rapport de Constans, accusateur public à Aix, au représentant Fréron
11 brumaire an IV, 2 novembre 1795) : «Je vous observerai que deux repré­
sentants du peuple étaient sur les lieux, et que, dans cette ville en état de
siège, et si violemment agitée, la voix de l’accusateur public était bien faible
pour se faire entendre. »
(2) Greffe du tribunal de justice de paix du 4' arrondissement de Marseille.

�56

PAUL GAFFAREL

cœur. Malheur à vous ! » On a conservé une lettre de Pacthod
aux représentants Nion et Servière, alors en mission à Toulon.
Cette lettre est datée du 8 brumaire an IV (30 octobre 1795), c’està-dire plus de quatre mois après le massacre, et voici les tristes
aveux du commandant de l’état de siège, investi pourtant de
tous les pouvoirs et sincèrement résolu à appliquer la loi. « Il
m’est douloureux de vous dire que l’état politique de Marseille
est une anarchie dont je ne puis attribuer la cause qu’aux haines
particulières et à l’esprit de parti, enfin aux passions mons­
trueuses et sanguinaires des habitants de ces contrées. »
En effet, les attaques contre les militaires se succédaient. Le
6 brumaire deux des ordonnances du général étaient assaillis
par les bandes royalistes, et blessés tous les deux. Le 7, trois
Marseillais étaient assassinés dans la rue, et le caporal Michel
Bresson tué d’un coup de lusil, à quinze pas d’une patrouille de
dragons (1), « sans qu’on ait pu savoir d’où est parti le coup,
malgré que des patrouilles se soient portées au lieu où s’est fait
ce bruit. » Aussi Pacthod était-il découragé, et, s’il restait à son
poste, c’est que le devoir l’y retenait « Je sais ce qui m ’attend,
s’écriait-il, mais ma devise est : tout à la patrie ! »
Ce n’était pas, en effet, l’attitude des représentants du peuple
qui pouvait rassurer le commandant de la place. Cadroy,
Cliambon, Durand-Maillane qui venait d’arriver en mission
extraordinaire, étaient acquis à la contre-révolution, et agis­
saient en délégués de Sa Majesté Louis XVIII plutôt qu’en
membres de la Convention. Cadroy surtout se faisait remarquer
par l’exagération de son zèle. On sait quelle avait été son alti­
tude au jour du massacre. Chambon est obligé de la reconnaître
dans le rapport qu’il adressa à la Convention : « Notre collègue
Cadroy était venu au-devant de nous. Sa gaieté franche, au
milieu de la satisfaction commune, ne nous laissait aucun doute
sur l’état satisfaisant de celte grande cité, tandis que depuis
quatre heures on égorgeait au fort Saint-Jean. » N’avait-il pas
osé qualifier de « crise sanguinaire « l’égorgement des républi(1) Procès-verbal de Preyre, juge de paix du 1er arrondissement.

�57
cains, el, pendant le massacre, « une joie léroce ne se peignaitelle pas sur sa ligure, tant l’assassinat des républicains satis­
faisait son ardent royalisme. » Aussi Fréron, chargé quelques
mois plus tard d’une mission dans le Midi, eut-il le droit de
lancer conlre lui un terrible placard intitulé : « La vérité au
peuple par des patriotes de 89. Le chef des égorgeurs du Midi,
Cadroy, traîné au tribunal de l’opinion publique. » Cadroy
essaya plus tard, il est vrai, de se justifier, en alléguant qu’il
n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour rétablir l’ordre, mais
il aurait dû les prendre et personne ne les lui aurait contestés.
Aussi la pliilippique enragée de Fréron l’atteint-elle en plein
visage : « Tu calomnies aujourd’hui les sages mesures que le
gouvernement prend pour rétablir l’ordre dans le Midi. Tu
deviens le digne acolyte de Durand-Maillane, le protecteur
reconnu des émigrés el des prêtres réfractaires... Vous intriguez
tous les deux pour enlever au commissaire du gouvernement la
confiance dont il a besoin, et les moyens de réparer les maux
incalculables dont vous avez affligé le Midi... Mais le jour de la
vérité approche. Malheur aux assassins de la république 1
Malheur à tous les Cadroy qui ont ensanglanté notre départe­
ment. » Cette malédiction méritée allait s’accomplir. On sait, en
effet, que Cadroy fut enveloppé dans les proscriptions du 18 fruc­
tidor et déporté en Guyane. Exposé sur les plages de Sinnamary
aux ardeurs d’un soleil dévorant, il dut alors se rappeler les
tristes épisodes de son proconsulat marseillais, et se convaincre
que, tôt ou tard, arrive le jour de la réparation.
Chambon élail peut-être moins coupable, mais, par faiblesse
ou peut-être par incohérence, il eut le tort de revêtir de sa signa­
ture des arrêtés réactionnaires, et, dès lors, il passa aux yeux de
ses contemporains pour le complice et le lieutenant de Cadroy.
D’ailleurs n’est-ce pas lui qui, après avoir prononcé le 23 prai­
rial, le licenciement des Compagnons du Soleil, ordonnait, le
même jour, la remise de cent dix briquets aux dits compagnons.
Voici le terrible b illet, dont l’authenticité n’a jam ais été
contestée, et que Fréron (1) a reproduit dans son livre sur les
LES MASSACRES ROYALISTES

(1) F béron , p. 94.
4

*

�58

PAUL GAFFAREL

massacres du Midi : « Bon pour la compagnie franche (suivent
deux mots rayés mais où on peut lire du Soleil) pour cent dix
briquets, Marseille 23 prairial an III. Signé : Bon, lieutenant.
Vu par le représentant du peuple et bon pour le commandant
d'artillerie, Chambon. Vu, bon à délivrer d’après l’autorisation
du représentant du peuple, Chauvet. Le commandant d’artil­
lerie Périer autorise le garde-magasin Pocachard à remettre les
110 briquets. Reçu, 25 prairial, Guttin, sous-lieutenant. » Si du
moins Chambon avait racheté par sa fermeté ce coupable oubli
de ses devoirs: mais, au lieu de venir en aide aux malheureux
dont on prolongeait l’agonie au fort Saint-Jean, il laissa faire.
Or il est des circonstances où le laisser aller devient un crime.
Que Chambon porte la responsabilité de ce crime !
Quant à Durand-Maillane, homme pourtant de bon sens et
sincèrement modéré, il ne connaissait sans doute pas la situa­
tion. Son entourage l'influença. Il crut nécessaire d’amnistier les
massacreurs et réserva sa sévérité aux partisans de la répu­
blique. S’il adopta quelques mesures pour rétablir l’ordre, et il
faut lui en savoir gré, il couvrit de sa toute puissante protection
des assassins avérés. Voici un de ses arrêtés (2), en date du 15
brumaire an IV (6 novembre 1795) relatif à la Compagnie du
Soleil formée à Brignoles : « Il a été formé dans votre commune
une compagnie de citoyens destinés à soutenir au besoin les
autorités constituées pour le maintien de l’ordre. Elle est aujour­
d’hui dissoute, mais on persécute ses membres. Comment
oublier, comment pardonner les torts inouïs des partisans de
Robespierre ? S’ils persécutent ceux-là même qui n’en ont aucun,
car je ne vois dans cette compagnie qu’un établissement légal,
qu’un établissement sage quand il a été autorisé par un repré­
sentant, enfin un établissement qui n’a fait aucune espèce de
mal. C’est donc tout à la fois et une injustice et une perfidie que
de le convertir en crime pour avoir |e prétexte de persécuter
ceux qui le composent. Je les mets tous sous la protection spé­
ciale de ma représentation, comme ils sont déjà sous celle de la
(2) F r é r o n , p. 253.

�59
loi. » Ainsi encouragés par un des commissaires de la Conven­
tion, les Compagnons du Soleil pouvaient donc opérer en toute
sécurité et continuer leurs criminelles manœuvres. Ils ne s’en
privèrent pas.
Seul Isnard se lit remarquer par sa modération. C’était pour­
tant un exalté, mais un honnête homme. Il était capable, dans
une crise, de prendre une mesure violente ou de prononcer un
mot malheureux, mais il se reprenait à temps et corrigeait ses
propres excès. Aux déclarations [Missionnées de Cadroy, aux
contradictions de Chambon, à la partialité de Durand-Maillane,
on aime à opposer la douceur relative et la modération d’Isnard.
Sa proclamation du 13 messidor (l01' juillet 1794) est entièrement
à son honneur et restera son titre de gloire : « Y aurait-il à Mar­
seille et dans les départements qui me sont confiés des égorgeurs
qui ourdissent en secret des trames criminelles? Je ne puis le
croire, mais je saurai le prévenir. Que tous les citoyens, amis de
la patrie, se rallient contre les deux (actions, également horri­
bles, qui organisent le meurtre et veulent exciter des troubles au
moment où la Convention nationale va nous donner une Consti­
tution et la paix. Les auteurs des massacres, les émigrés, les
membres de la Compagnie de Jésus seront livrés pour être jugés
dans les vingt-quatre heures. Vous qui voudriez couvrir le Midi
d’un opprobre éternel en y provoquant de nouveaux carnages,
tremblez. La mort que vous voulez donner à vos semblables est
prête à vous atteindre. »
Malgré ces sages adjurations, la réaction royaliste battait son
plein. Les émigrés rentraient en masse et reprenaient possession
de leurs biens. Les déserteurs étaient encouragés. Les prêtres
réfractaires parcouraient les campagnes et soufflaient la dis­
corde. Ainsi que le constatait Fréron (1), le royalisme domina­
teur m archait tête levée et accélérait, par le déchaînement de
tous les crimes, le résultat de tant de machinations. La sphère
du meurtre s’agrandissait. Dans le Gard, dans les départements
LES MASSACRES ROYALISTES

(1)

F réron . M é m o ir e h is to r iq u e s u r la r é a c tio n ro i]a le e t les m a s s a c r e s d u

M id i , p. 37.

�60
PAUL GAFFAREL
de la Drôme, de Vaucluse et du Var, s’étaient formées, avec auto­
risation, des compagnies de Jésus et du Soleil, à l’instar de celle
de Marseille qui, embrassant une grande étendue de pays,
allaient à la chasse des républicains comme à celles de bêtes
fauves. Leurs maisons étaient au pillage, leurshéritagesdévastés,
leurs récoltes détruites. »
Il est vrai que l’on commençait à se lasser, dans le Midi et
dans toute la France, de ces excès des royalistes. La Convention
restée républicaine écrasait*à Paris, dans la journée du treize
vendémiaire, sur les marches de Saint-Rocli, les sections roya­
listes, et le nouveau gouvernement affirmait sa résolution en
envoyant dans les départements, pour appliquer la Constitution,
des commissaires revêtus de pouvoirs extraordinaires. Fréron
fut désigné pour Marseille. On lui donna pour acolytes deux
débutants, Julien et Alexandre Méchin. Ils firent leur entrée en
grand appareil le 31 octobre. Les royalistes surpris et étonnés
n’essayèrent pas de résister. Les Compagnons du Soleil euxmêmes, qui venaient de perdre leur chef, Destaing, tué dans
une obscure rencontre avec les dragons, se dispersèrent dans la
banlieue, et n’osèrent plus se montrer en armes. Fréron put, en
toute sécurité, prendre les mesures nécessaires pour rétablir
l’ordre, et il le fit sans fracas, car, en six mois, il ne fit arrêter
que sept individus qui lui avaient été dénoncés comme assassins
par des communes entières. Nous n’avons pas à raconter ici
l’histoire de son administration. Il nous suifira de rappeler un
passage du livre qu'il composa plus tard pour se justifier quand
on attaqua ses actes, et qui ne lut jam ais sérieusement contesté :
« Sans secousses, sans terreur et sans mesures arbitraires, j ’ai su
comprimer le royalisme, neutraliser l’anarchie, faire cesser les
assassinats et les proscriptions, rétablir l’ordre et la tranquillité
publique, garantir les personnes, protéger les propriétés, favo­
riser le commerce, réprimer l’agiotage, alimenter de grandes
communes, secourir les hôpitaux et les maisons d’orphelins,
renouveler les autorités, poursuivre les véritables émigrés, les
prêtres réfractaires et les traîtres qui vendirent Toulon, grossir
de quinze mille hommes l’armée d’Italie singulièrement diminuée

�61
par les désertions, empêcher une nouvelle Vendée organisée
dans le Comtat, en un mot suspendre les haines, calmer
les ressentiments et surtout étouffer pendant six mois toute
idée de vengeance et de réaction dans des têtes naturellement
volcanisées. »
Fréron, s’il avait été maintenu dans son proconsulat, aurait
certainement poursuivi les massacreurs du Midi, car le sang
des victimes criait vengeance et les assassins jouissaient de
l’impunité. Ce fut seulement en 1796 et 1797 que sonna l’heure
de la justice, et encore pour un bien petit nombre de coupables,
car tous les royalistes compromis avaient eu le temps de se
dérober aux poursuites, et il n’y eut de traduits en justice que
ceux qui voulurent bien se laisser prendre.
Les deux frères Laure, dont l’aîné avait été courtier de com­
merce et le second,Toussaint, capitaine marin, avaient commandé
la Compagnie du Soleil. Tous deux étaient connus comme
ardents royalistes. Ils avaient tous les deux conduit et dirigé
leurs hommes au fort Saint-Jean. Peut-être étaient-ils convain­
cus de la légalité de leurs actes. Ils se cachaient si peu qu’on
les arrêta dans leur bastide aux portes de la ville. Conduits à
Marseille à travers les rangs épais d’une populace toujours
empressée à insulter le malheur, ils furent, par une singulière
coïncidence, enfermés au foit Saint-Jean, et exposés à leur tour
à toutes les avanies de leurs guichetiers. Une de leurs sœurs se
dévoua à leur cause, et essaya de les sauver : mais une tentative
d’évasion échoua et ils furent traduits devant le conseil de
guerre. Il paraîtrait que les juges avaient été achetés, mais qu’on
eut le tort de les payer avant le prononcé de l’acquittement.
Tous deux furent condamnés à mort. Grâce à un officier, qui
avait été désigné comme avocat d’office, Lucotte, Toussaint fut
non pas acquitté, mais renvoyé devant le tribunal criminel
d’Aix. Il y subit une seconde condamnation, mais obtint
d’être transféré à Grenoble, où il fut condamné pour la troi­
sième fois. S’il était revenu à Marseille, il était perdu, mais
sa sœur, Marie-Rose, veillait sur lui. Elle le fit arrêter sur la
grand’route, pendant qu’on le transférait, par de prétendus
LES MASSACRES ROYALISTES

�62
PAUL GAFFAREL
brigands, qui n’étaient que des royalistes déguisés (1). Il réussit
à faire perdre sa trace, et s’enfuit jusqu’à la Guadeloupe, où
on l’oublia. Quant à son frère, il fut fusillé à la plaine SaintMichel. Sa mort fut courageuse. Il distribua son argent aux
soldats chargés de l’exécution, en les priant de viser au cœur et
de ne pas le manquer.
Pendant que Laure tombait sous les balles du peloton d’exé­
cution, ses complices n’étaient même pas poursuivis. On
conserve aux archives du palais de justice d’Aix tous les
dossiers des procès criminels de cette époque : or nous
n’avons trouvé qu’une seule liasse (2) relative à cette
poursuite des massacreurs du fort Saint-Jean. Comme il n’entre
pas dans notre sujet d’exposer dans tous ses détails cette grande
cause criminelle, il nous suffira d’en indiquer les principales
péripéties.
Le commandant Pagès était le plus compromis : c’est lui qui le
premier comparut devant la justice. Les dépositions dirigées
contre lui furent accablantes, surtout celles de François Ferry,
de Reybaud et de Martin Duffey, qui, échappés par miracle à la
mort, avaient assisté, glacés d’horreur, à toute la tragédie,
Pagès (3), interrogé par le juge de paix du 8me arrondissement
de Marseille, Joseph Sue, chercha tout d’abord à se disculper
en prétendant, ce qui d’ailleurs était vrai, qu’il était absent du
fort le jour du massacre. Il affirma en outre qu’il avait à plu­
sieurs reprises demandé des renforts et proposé sa démission.
« Il a fait, disait-il, mille fois part de ses craintes aux autorités
militaires, ainsi qu’aux représentants du peuple et au comman­
dant de la place qui lui avait dit de repousser la force par la
force, et que, si on ne lui avait pas donné des assassins pour
soldats, cela ne serait pas arrivé. » Mais ces assassins ne les
avait-il pas accueillis? N’était-il pas resté en rapports constants
(1) Archives du palais de justice d’Aix, série L, liasse 101. Cf. commandant
Lamy (Recueil des souvenirs d'un vieux soldat). T. II, passim. Cet ouvrage
n’a pas été mis dans le commerce. Lamy était le gendre de Marie-Rose Laure
(2) Liasse 154, 119 pièces.
(3) Interrogatoire du 26 floréal an IV (15 mai (1796).

�LES MASSACRES ROYALISTES

63

avec leurs chefs ? .N’avait-il pas maltraité les détenus ? Ne les
avait-il pas condamnés au jeûne? N’avait-il pas autorisé le
pillage de leurs effets ? Les faits étaient dûment constatés et la
culpabilité évidente, mais l’impression de terreur avait été si
profonde, et on redoutait tellement une prochaine réaction, que
les juges n’osèrent prendre sur eux de prononcer une condam­
nation, et, sous prétexte que Pagès faisait partie de l’armée, le
renvoyèrent à l’autorité militaire. Pagès, qui sans doute redou­
tait les procédés sommaires du Conseil de guerre, adressa
aussitôt une demande aux membres du tribunal criminel sié­
geant à Aix, à l’effet d’être traduit devant eux (19 thermidor
an IV 6 août 1796). Sa demande fut renvoyée au directeur du
jury de Marseille et acceptée (24 thermidor, Il août 96). C’était
un nouveau procès qui s’engageait, et de nouveaux délais (1)
qui^s’im posaient.
Pagès avait été enfermé à Aix. Il y était tombé malade. Dans
son dossier existe une pétition qu’il adressait à Ailhaud, prési­
dent du tribunal criminel des Bouches-du-Rhône, à l’effet d’être
transféré, pour y être soigné, à l’hôpital civil. Celte pétition est
datée du 30 nivôse an V (19 janvier 1797). Il est probable que la
maladie de Pagès n’était pas bien grave, car, dès le lendemain,
1 pluviôse (20janvier), il était interrogé par Ailhaud. Sa défense
lût pitoyable. Il se contenta de répéter ce qu’il avait déjà dit,
et demanda à être confronté avec ses accusateurs, surtout avec
Martin Duffey. « Si vous connaissiez les hommes qui m’accu­
sent, vous seriez bien éloigné d’ajouter la moindre foi à leur
témoignage. Ils n’ont jamais oublié qu’après la fameuse journée
du 9 thermidor, j’abattis moi-même la montagne qu’ils avaient
élevée dans leur repaire, qu’ils appelaient la société populaire.
Ils m’avaient vu exécuter les ordres donnés par les représentants
du peuple contre les terroristes et les agents du règne affreux de
Robespierre. Je fus un des officiers envoyés à Toulon par l’ordre
du représentant du peuple Cadroy, pour seconder ses collègues
(1) Le mandat d’arrêt régulier ne fut lancé que le 14 nivôse an V (3 jan­
vier 1797) par Laurans, directeur du jury de l’arrondissement de Marseille.

�64

PAUL GAFFAREL

Mariette et Chambon dans l’expulsion des anarchistes de
Toulon. J’arrêtai moi-même Carry et Reybaud, qui ont déposé
contre moi. Je ne cherche qu’à confondre mes calomniateurs ».
Il se peut que les accusateurs de l’ex-commandant n’aient pas
été fort recommandables, mais les faits délictueux n’en exis­
taient pas moins, et vraiment pouvait-on ajouter foi à ses déné­
gations, quand il prétendait ne reconnaître aucun des massa­
creurs du fort Saint-Jean !
Les débats s’ouvrirent le 4 pluviôse an V (30 janvier 1797).
Trente témoins avaient été assignés. Une seconde audience fut
fixée au 18 pluviôse (6 février), mais telle était la crainte de pro­
chaines vengeances que sept témoins firent encore défaut (1), et
que les autres furent sans doute très modérés dans leurs dépo­
sitions, car Pagès, défendu d’ailleurs avec éloquence par l’avocat
Emeric, fut acquitté, le 23 pluviôse an Y (11 février 1797).
Si le grand coupable était ainsi mis hors de cause, il était pro­
bable que ses complices jouiraient de la même immunité.
D’ailleurs les principaux assassins, ceux que tout le monde con­
naissait, n’avaient même pas été inquiétés. A l’exception de
Pellard, c’étaient presque des inconnus, Benoit Lafond ; Ferriol,
Borel et Bonnaud, qui seuls avaient été traduits devant le tri­
bunal criminel des Bouches-du-Rhône. Encouragés par la tacite
indulgence des juges, ils se défendirent avec impudence;‘Ferriol
prétendit n’avoir jamais été au fort le jour du massacre. C’était
pourtant un réactionnaire déterminé, et les témoignages étaient
accablants contre lui. Borel allégua qu’il n’était venu à SaintJean qu’en compagnie des Représentants. On l’avait pourtant
entendu dire : « Mes bougres, dites votre confileor, c’est votre
tour ! » Ce qui le sauva c’est qu’il fut accusé surtout par Carry,
Jacobin très peu recommandable. Benoit Lafond et Bonnaud se
dérobèrent aussi par d’audacieuses dénégations. Celui dont l’im­
pudence dépassa toutes bornes fut Pellard. N’eut-il pas l’effron­
terie de prétendre qu’il était malade le jour du massacre et
(1) J. Clément, Toulouzan, Carry cadet, Jacques Mallet, Gulian, Barthé­
lemy. Ils furent condamnés à l’amende. La veuve Guidait, née Marie Gassen,
était malade et fut excusée.

�65
n’avait pas bougé de chez lui ! Il affirme même qu’il n’avait
jamais été Compagnon du Soleil. Il avoua pourtant qu’il avait
été en relation avec Cadroy et Pagès, mais ce fut sa seule con­
cession. Par contre il se vanta de sa douceur et prétendit que,
lors de l’affaire de Toulon, il avait empêché, à Aubague, le
massacre de plusieurs blessés. Comme il était censé commis­
saire des guerres en exercice, on l’avait d’abord renvoyé devant
le conseil de guerre de Marseille, où il renouvela ses étranges
dépositions, mais il réclama de lui-même son transfert devant
le tribunal criminel, ce qui lui fut accordé (14 messidor an IV,
2 juillet 1797j, et, devant ses nouveaux juges, continua à tout
nier. On conserve dans son dossier une pétition qu’il adressa au
directeur du jury (29 brumaire an V, 19 novembre 1696) dans
laquelle il discute point par point les diverses accusations lan­
cées contre lui, et, fidèle à la tactique qui avait réussi à Pagès,
et qui sans doute était comme un mot d’ordre, il s’efforça de
démontrer que ses accusateurs, surtout le dénommé Cayol,
étaient des gens de mauvaise foi, dont le témoignage devait être
plus que suspect. Le président Laurans n’accepta pas cette
défense et déclara que l’affaire serait jugée le 24 nivôse an V
(13 décembre 1796).
Les jurés désignés se nommaient Esquier, homme de loi, Bou­
cherie, Torcal, ancien marchand, Roumieu, Meynier, saleur,
Besson, chapelier, Fournier, ex-président du tribunal de com­
merce, et Dessolier, avoué. Torcal était absent et Boucherie léga­
lement excusé. Ils furent remplacés par le notaire Porre et le
coutelier Bousquet. De nombreux témoins avaient élé cités :
Reybaud, Gubian, Morel, Dulfey, Ferry père. Cayol, Turel et la
citoyenne Abel présentèrent des excuses légales qui furent
agréées. Vitalis, Gazelle et Madeleine Tourre firent défaut et
furent condamnés. Lorsque jurés et témoins eurent prêté ser­
ment, on lut l’acte d’accusation à la suite duquel on apprit que
Bonnaud était mis hors de cause, et les débats s’ouvrirent.
Les accusés furent défendus avec habileté par l’avocat Estrangin. Ils renouvelèrent leurs déclarations et se prétendirent
innocents. Quarante questions furent posées au jury. Ie Est-il
LES MASSACRES ROYALISTES

�66

PAUL GAFFAREL

constant que le 17 prairial an III un rassemblement armé se soit
introduit dans le fort Jean à Marseille? 2° Est-il constant qu’un
grand nombre de détenus audit fort aient été massacrés par les
individus composant ce rassemblement ? Il n’y avait pas à nier
l’évidence : la réponse fut affirmative. Les questions 3 à 6, qui
se répétaient pour chacun des accusés étaient les suivantes :
X... est-il convaincu d’être l’un de ceux qui commirent ce mas­
sacre ? — A-t-il aidé et assisté les coupables dans l’exécution ? —
S’est-il rendu coupable de ce délit avec préméditation ? — L’a-t-il
commis méchamment et à dessein? Les réponses furent néga­
tives. La question était dès lors tranchée. L’acquittement s’im ­
posait. Tous les prévenus furent en effet acquittés (23 pluviôse
an V, 11 février 1797)
Acquittés par la justice de l’époque, c’est possible, acquittés
par la postérité jamais I On sait que jadis les condamnés de
droit commun, avant de subir l’expiation suprême, restaient
attachés pendant plusieurs heures à un poteau d’infamie, et
exposés aux risées et aux insultes de la populace. Que l’histoire
vengeresse redresse pour les massacreurs de 1795 ce poteau d’in­
famie, et qu’ils y restent exposés au mépris et à l’indignation de
tous ceux qui liront ce travail ! Puisque tout en ce monde se
paie tût ou tard, que ce soit la vengeance rétrospective des vic­
times des prisons d’Aix, de Tarascon et de Marseille, et le châ­
timent mérité de leurs assassins !

Marseille. — Imprimerie au

Sémaphore,

B aklatier, rue V6nture, 17-19.

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HISTOIRE D’UN SALON ROMANTIQUE EN ALLEMAGNE
PAR

Jean-É douard S P E N L Ê
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AYANT-PROPOS

« Vous èles le Romantisme en personne : vous l’étiez déjà
avant que le mot fût inventé. Voire esprit jette plus de lumières
que ne feraient des monceaux de dissertations. »
En ces lignes Frédéric Gentz, l’illustre publiciste viennois,
rappelait à sa vieille amie Raliel, le temps déjà lointain où elle
groupait, à Berlin, dans sa « mansarde » de jeune fille d’abord,
dans son salon de la Jaegerslrasse plus tard, toute une avantgarde de la littérature et de la critique ; où elle-même, sous forme
de paradoxes étincelants, jetait dans la discussion des formules
toutes neuves de critique, d’analyse morale et de sociabilité mon­
daine. — En quelques pages brillantes, M. Karl Hillebrand
évoquait naguère cette société allemande d’avant Iéna, et il a
tout particulièrement mis en lumière l’influence des salons israélites, il a analysé le charme si original des belles et spirituelles
juives qui donnaient alors le ton dans la capitale prussienne.
Et n’est-ce pas encore dans le second salon de Rahel, devenue
M'"c Varnhagen, qu’une autre génération, la « Jeune Allemagne »,
5

�JEAN-ÉDOUAKD SPENLÉ
68
est venue recueillir une partie de l’héritage romantique et pren­
dre ses nouvelles inspirations? N’est-ce pas là qu’en pleine réac­
tion politique et religieuse s’est continuée la tradition humaniste
qui avait été celle des grands esprits du xvme siècle ? La conscien­
cieuse monographie de M. Berdrow a approfondi cette enquête,
rendue nécessaire après les études de Brandes et de Prœlss.
Cependant Bahel ne s’est pas contentée de répandre par la
conversation ces formules de culture. Elle en a fait l’aliment de
sa vie ; elle les a converties en sensibilité, en instincts vivaces,
en convictions énergiques et personnelles. A travers sa volumi­
neuse Correspondance on voit se dessiner un type nouveau de
« féminité », ignoré de l’Allemagne familiale et religieuse d’autre­
fois — un esprit singulièrement original, incisif, paradoxal dans
certaines de ses affirmations. D’autres femmes se sont assuré
une plus grande place dans la littérature : il en est peu qui aient
jeté sur la vie un regard plus lucide, plus courageux, plus
affranchi. A ce problème, psychologique et moral, Mme Ellen
Key a consacré récemment |un Essai pénétrant où elle s’atta­
che à découvrir chez Rahel une « nietzschéenne » avant la
lettre, une annonciatrice aussi des revendications féministes
contemporaines.
Peut-être restait-il à dégager plus nettement les influences
multiples qui ont travaillé à modeler cette physionomie de femme,
si curieuse ; à observer de plus près l’activité de Rahel dans
l’œuvre essentielle, où elle a le plus donné d’elle-même, qu’elle a
marquée de son empreinte la plus personnelle : je veux parler de
son salon ; à « grouper » autour d’elle la société changeante et
cosmopolite qu’aux diverses époques de sa vie elle a su recru­
ter et animer de son esprit ; à recueillir enfin les précieuses par­
celles de sagesse et de vérité qu’elle a extraites au jour le jour de
tant d’humanités différentes. Il importait pour cela de consulter
à nouveau les innombrables documents que nous a conservés cet
infatigable collectionneur de Varnhagen. Il fallait les soumettre
à un travail d’interprétation psychologique, de refonte litté­
raire aussi, afin de ramasser, en un petit nombre d’analyses et de
portraits, tout ce « détail du réel » où se précise la physionomie

�69
d’une époque et que trop volontiers laissent échapper les travaux
de pure érudition ou de construction abstraite. Il s’agissait, pour
terminer, de condenser en quelques formules les résultats essen­
tiels de cette sagesse de vie, qui fut en même temps un coura­
geux témoignage hum ain.
Telles sont les réflexions qui ont inspiré le présent ouvrage.
HAHEL

��IÎAHEL

71

CHAPITRE PREMIER

LA MANSARDE DE LA JÀGERSTRASSE

« J’étais un soir à un thé et je faisais en petit comité la lecture
de quelques pages de W ieland, quand on annonça une visite.
Aussitôt se produisit un mouvement de curiosité, comme à
l’annonce d’une surprise agréable. C’était Rahel Levin, ou Rahel
Robert - comme il lui arrivait aussi de se faire appeler. A diffé­
rentes reprises j’avais entendu parler d’elle et en des termes qui
avaient si vivement piqué ma curiosité, que je ne pouvais me
figurer qu’un être tout à fait à part, en dehors des lois commu­
nes. Hasardait-on quelques critiques, j ’y trouvais encore pré­
texte à l’opinion la plus avantageuse. Il n’était alors question
que d’une grande passion qui, disait-on, surpassait en grandeur
tragique tout ce que les poètes avaient imaginé de plus beau.
« Les traits tendus par l’intérêt le plus vif, dont l’expression
naïve ne laissa de faire un peu sourire autour de moi, j’attendis
l’entrée de la visiteuse.
« Je vis paraître une petite personne, agile, gracieuse et bien
prise, aux formes délicates et pleines, qui avait les mains et les
pieds extraordinairement petits. Le visage, qu’encadraient
d’épaisses boucles noires, frappait par une haute distinction
intellectuelle. Il eût été difficile de dire si ses yeux, sombres, à la
fois mobiles et fermes, cherchaient autour d’eux plus qu’ils ne
se livraient. Une expression douloureuse prêtait une douceur
particulière à sa physionomie ouverte. Vêtue de sombre, elle
avait quelque chose d’une ombre furtive, mais pourtant d’aisé el
de décidé.
« Son salut fut cordial, sans raideur.

�72

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

« Mais ce qui surtout me fit effet ce fut le timbre grave et doux
de sa voix qui montait comme un son de cloche du profond de
l’âme, et aussi une manière tout à fait originale de s’exprimer.
De l’air le plus naturel, avec des tournures de phrase inatten­
dues et heureuses, elle se montrait tour à tour naïve et spiri­
tuelle, profonde et candide. En même temps un certain accent
de sincérité semblait avertir le contradicteur le plus décidé qu’il
perdrait sa peine à vouloir émousser ou faire céder la pointe
subtile de cet esprit, comme coulé dans le bronze. Et pourtant
un rayonnement affectueux partait de sa présence et mettait
aussitôt à l’aise les simples et les modestes... »
Un être à part, assurément, et en dehors des lois communes,
que cette visiteuse à la physionomie enjouée et douloureuse, à
l’allure à la fois modeste et décidée, dont le jeune Varnhagen —
le futur mari de Rahel — racontait en ces termes l’entrée sensa­
tionnelle dans un cénacle berlinois, en l’année 1803. Un para­
doxe vivant, que cette petite fée, si frêle, si douce et pourtant si
énergique. « Je viens de découvrir, écrivait-elle un jour, ce
qu’on appelle un paradoxe : c’est une vérité qui n’arrive pas à se
frayer un chemin dans le monde visible, qui entre de force dans
la vie et ne vient au monde qu’avec une foulure. Voilà mon his­
toire à moi — et voilà ce dont sans doute je mourrai. »
-k
Y Y
Rahel Antonie-Frédérique-Levin avait vu le jour le 19 mars
1771, dans une maison sise à l’angle de la Spandauerstrasse et
de la Kônigstrasse, au cœur du vieux Berlin. Elle était née si
menue et si chétive qu’on dut, à la lettre, l’élever dans du coton.
Ainsi se trouvait préparée, dès le berceau, sa destinée de sensitive
froissée, de « baromètre souffrant ». L’argile dans laquelle elle a
été pétrie était trop fragile pour l’activité dévorante qui habitait
en elle. Ses nerfs enregistraient avec une acuité trop subtile
jusqu’aux plus faibles écarts de la température, jusqu’aux plus
imperceptibles ébranlements de l’atmosphère. Il lui semblait
parfois qu’elle s’était trompée de date, qu’elle eût dû naître dans
une période plus avancée de la vie planétaire, où l’état de la

�73
matière cosmique eût été moins grossier, l’atmosphère plus
stable, où tout au moins les progrès de l’industrie humaine
eussent apporté à la vie une organisation plus raffinée. Car dans
les conditions actuelles, là où prospérait sans danger une nature
moyenne, elle se trouvait menacée, endolorie, elle risquait de
se briser à tout instant.
Et qu’on imagine cette plante de 'serre chaude, exposée à
toutes les brutalités du climat berlinois, avec ses sautes de tem ­
pérature, ses brouillards et surtout cette mortelle bise du NordEst que Rahel redoutait par dessus tout, qui la faisait « se
recroqueviller » et qui lui « enroulait les nerfs comme une
corde ! » C’était un premier refus de la destinée que de ne pas
être née dans son vrai climat, de ne pas se trouver « chez elle »
sur ce coin de terre natale, comme une plante sortie du sol
maternel. Elle s’y faisait l’effet d’un « arbre déraciné qu’on
aurait replanté la tête en bas, les racines à nu palpitant au
vent ».
Mais voici une autre disgrâce, un autre « insuccès » dans
le choix des conditions premières de la vie. Rahel est
née juive. Dans cette société prussienne, où régnait l’esprit
de caste le plus intolérant, où les juifs étaient alors encore
exclus du droit commun, elle se voyait comme mise à part
par le signe indélébile de sa naissance. C’était plus qu’une attitude
hostile des choses à son égard, c’était une blessure inguérissable
à son am our-propre, un déni de justice de tous les instants,
contre lequel protestait son sens droit de l’équité, mais qui
tout de même la paralysait, entamait sa confiance spontanée en
la vie.
D’autant que sa clairvoyance ne pouvait guère se faire d’illu­
sions sur la vulgarité du milieu où la naissance l’avait parquée.
Sans doute c’était un homme considéré que son père, le riche
joaillier Levin Markus. Il venait de s’installer dans un hôtel
modeste, mais confortable, de la Jâgerstrasse. Une certaine
bohème littéraire, recrutée principalement dans le monde des
théâtres, se donnait rendez-vous à sa table. Mais sous un certain
vernis mondain, quel despote brutal dans l’intimité que le
RAHEL

�74
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
maître de céans ! La mère, une créature bornée ; sur le tard une
vieille femme avare, sordide et méchante. Les frères— à l’excep­
tion du benjamin Louis-Robert, le futur poète et le préféré de
Rahel — des hommes d’argent. Pas l’ombre de distinction,
malgré les dehors éléganls, chez ces brasseurs d’affaires, tout à
leurs querelles d'intérêts.— Voilà sa race, pour laquelle elle ne
pouvait se défendre d’un amour irraisonné — d’un amour
«fibreux», comme elle disait — ; voilà la souche sur laquelle
elle a poussé, comme le bourgeon sur sa branche !
Et pourtant s’il est vrai, comme elle aimait de le dire, que ce
sont « les qualités contraires qui, mises en harmonie, font les
grands hommes », il y avait chez celte « déracinée » et chez cette
« déshéritée » l’étoffe d’un grand et douloureux génie.
Quel contraste déjà entre cet organisme fragile, qu’un rien
semble devoir terrasser, et l’activité qui le travaille au-dedans !
C’est pitié de lire les détails qu’elle nous donne de sa santé. Des
semaines entières les névralgies la torturent, les rhumatismes la
clouent sur son chevet. Chaque mouvement lui arrache un cri.
Il lui faut prendre des bains sulfureux, se faire appliquer force
ventouses et pointes de feu. Pendant l’interminable hiver berli­
nois, claquemurée dans sa petite chambre, elle guette le moindre
rayon de soleil, elle compte les mois, les jours qui la séparent
de l’heure libératrice où elle ira chercher un peu de soulagement
aux eaux de Toplilz ou de Pyrmont. Mais la guenille a beau
geindre : les énergies supérieures ne capitulent pas. Le ressort
grince, mais jamais il ne se détend. Cette éternelle valétudinaire
a écrit des pages enthousiastes sur la vie. Elle appelle son exis­
tence «une fête, hélas! continuellement interrompue». Sitôt que
se desserre l’étau de la torture physique, elle s’étonne de se
trouver si vivante, si fraîche, si intacte, de pouvoir de nouveau
avec les autres « prendre part à la fête », à « la Nouveauté
toujours imprévue, à la grande Enigme, amusante et sacrée ».
Les médecins ne s’expliquent pas ce miracle. Ils ne compren­
nent rien à l’intime résistance de ce roseau fragile, à l’extraor­
dinaire vitalité de cet organisme toujours prêt à défaillir et
qui toutà coup fait faceaux dépenses d’énergie les plus imprévues.

�75
C’est qu'ils ne voient pas, eux, sous les crises et les convulsions
superficielles, le travail organisateur caché que la maladie
n’atteint pas, cette source de vie intacte qui répare sans cesse
ses pertes et accumule de nouvelles réserves. Voilà le fonds de
santé incorruptible, le prodigieux don de Vie qu’elle seule
connaît, qui la remplit d’un émerveillement toujours nouveau
et d’une reconnaissance sans bornes. Chez de pareilles natures,
rien de morbide, de détérioré ou de corrompu ; aucun instinct
décadent; aucune plaie qui se cache et qui s’envenime de son
propre venin. Tout est net, pur, à sa place, ostensible et parfait,
jusque dans les minimes détails, comme dans une ruche ou
dans une fleur. Elles-mêmes distillent sans cesse le vulnéraire
qui aromatise leurs blessures. Leur activité peut être comprimée,
non viciée dans son économie interne. Une sorte d’« héliotro­
pisme » instinctif les oriente toujours vers la lumière, vers les
conditions favorables et saines d’existence, où elles pourront
recommencer leur travail d’organisation et obéir à la loi
intime de leur vie.
Mais qu’il est donc vrai que les pires dangers ne nous viennent
pas des éléments aveugles, mais des êtres semblables à nous et
nos plus proches, de ceux que la vie a placés près de nous pour
nous protéger et nous prêter main forte ! Nos premiers ennemis,
bien souvent, ce sont nos éducateurs. Toute l’histoire de la
jeunesse de Rahel, c’est d’abord l’histoire des mauvais traite­
ments que lui fit endurer le système éducatif en honneur dans
sa famille.
Nous devinons plutôt que nous n’apprenons explicitement,
par les lettres de la jeune fille, les caprices autoritaires de ce
tyran de père qui faisait trembler tout le monde devant sa
volonté de fer. Sans doute il représentait dans toute sa rigueur
le vieil esprit familial juif, avec ce profond mépris des questions
de cœur et de sentiment qui est un des traits de la race. Il ne
s’imaginait pas qu’une jeune fille comme Rahel pût songer à
autre chose qu’à devenir l’esclave heureuse, choyée et parée, du
riche époux qu’il lui choisirait un jour et à qui, le moment
venu, il la livrerait comme une marchandise, par contrat. Toute
KAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
76
velléité d’indépendance l’irritait ; il s’exaspérait de trouver une
pensée capable de raisonner et de discuter, de découvrir un
« cerveau » chez sa fille. C’était là une dangereuse anomalie, une
offense à son autorité paternelle. Comme une pensée obsédante
revient à travers toutes les lettres de jeunesse de Rahel, ce
reproche muet qu’elle lit dans les yeux de son père et sur toutes
les figures de son entourage. On la trouve trop intelligente, trop
curieuse, trop informée de tout ce qu’elle devrait feindre
d’ignorer, trop personnelle dans ses manières de juger. « Un être
voué à l’impuissance » — ainsi décrit-elle sa vie de jeune fille —
« à qui on ne sait aucun gré de rester assise entre quatre murs,
contre qui se coaliseraient tous les éléments, les deux et la terre,
les hommes et les hètes, si la fantaisie lui prenait de se donner
de l’air, — et qui a pourtant ses idées comme tout être hum ain.
Mais voilà ! Il faut ne pas bouger de son coin, au moindre geste
avaler, sans broncher, force réprimandes et semonces, recon­
naître que tout cela est fort sensé et qu’il n’y aurait aucun bon
sens à vouloir ébranler le vieil édifice ; car du jour où la vais­
selle, le rouet à filer et le panier à couture se mettraient à
branler sur leurs appuis, ce serait la catastrophe finale. »
Il s’en faut pourtant que la résignation lui soit toujours facile.
Il est des heures où se révoltent en elle toutes ces activités
refoulées, tous ces beaux dons qui ne trouvent pas à s’employer,
qu’il lui faut cacher, qu’elle appelle tristement « sa maladie ».
Et alors, aux sanglots qui éclatent dans ses lettres, on devine
qu’une scène plus douloureuse a dû se passer dans la maison du
joaillier Levin Markus, qu’une poigne brutale a essayé de
fausser cet instrum ent de prix et en a embrouillé les cordes
gémissantes. Quelle émouvante lettre que celle du 22 mars 1795,
où revient comme une litanie cette phrase simple et poignante :
« Je suis malade» ! — « Je suis malade. Moi-mème je le recon­
nais à présent, et je ne pourrais guérir qu’à force de bons soins.
Mais il n’y a personne au monde pour prendre soin de moi et il
faut donc que je me fasse violence à moi-même...... Je suis
malade, par gêne, par contrainte, depuis que je suis au monde :
je vis à contre-cœur parce qu’autour de moi tout se fait contre

�77
mon inclination__ Dissimuler sans cesse, être raisonnable,
céder, ne plus même s’apercevoir qu’on est seule à céder, et être
clairvoyante comme je le suis, — voilà ce qui me ronge ; je n’en
puis plus. Et pas une âme qui vienne à mon secours... Je suis
malade, et je suis abandonnée à mes seules forces.... Il faut que
je parte me reposer à la campagne ; car ici, ils me tueraient,
surtout quand ils se mettent en tête de me venir en aide. »
Sans doute les inépuisables forces de guérison de sa nature
reprennent toujours le dessus. N’empêche qu’il y a en elle quel­
que chose de brisé, d’irrémédiablement brisé, elle le sentait bien.
Ainsi seulement s’expliquait-elle l’illogisme foncier de son
caractère : ce mélange déconcertant de révolte et de soumission,
d’énergie et de faiblesse, de courage et de résignation. Coura­
geuse, certes, elle sait l’être, d’une intrépidité logique qui ne
recule pas devant les extrêmes conséquences de sa pensée. Mais
sitôt qu’il s’agit de se faire sa place dans le monde, de passer
aux actes, elle s’effraie. Elle n’ose rien exiger des autres ; plutôt
que de leur imposer un sacrifice, une gêne, une douleur, elle
préfère renoncer et se soumettre. Son cœur passionné a des
fibres trop tendres. Il n’arrive pas à se bronzer pour la lutte ; il
est bon, trop bon, elle le sait bien, et que cette bonté n’est pas
l’excès d’une vertu, mais la marque d’une incorrigible faiblesse.
« Dieu m’a donné un cœur rebelle et doux, je n’ai jam ais pu le
changer ».
Son goût exigeant et fier ne se satisfait que de ce qu’il y a de
plus parfait au inonde, de plus rare et de plus délicat ; son légi­
time orgueil se sent apparenté aux plus grands génies de la
terre ; mais dans la pratique de la vie elle est d’une modestie
excessive ; il lui faut à tout prix êLre « reconnue » par son
entourage— « toute partie de moi qui n’est pas reconnue », ditelle, « reste comme morte » —. La moindre flatterie la rend heu­
reuse, la plus banale marque de sympathie la remplit d’une
reconnaissance sans bornes.
Une incorruptible loyauté intellectuelle l’oblige à creuser sans
cesse le sillon de la réflexion personnelle, à porter sans défaillir
la sonde à l’endroit le plus douloureux, à n’accepter d’elle-même
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLÉ
78
et de ses amis que la plus scrupuleuse sincérité. Mais elle, si
brave en face de sa propre douleur, est à la merci d’une physio­
nomie humaine. Les larmes d’un enfant la trouvent désarmée. Un
beau visage suspend chez elle toute critique ; un bellâtre insigni­
fiant fait d’elle une esclave passive et résignée. « Mon Dieu » —
écrivait-elle à une amie — « vous êtes un foudre de guerre à
côté de moi... Je ne suis qu’un Hamlet brun, plus robuste et plus
gaillard. »

La solitude a été la première éducatrice de Rahel, non pas
cette solitude où se dilate le cœur et qui n’est qu’une longue
effusion lyrique, comme la multiplication infinie de notre moi
parmi les confidents muets de la Nature, mais une solitude plus
cruelle et plus intérieure, qui resserre l’être, qui l’enferme sur
lui-même, celle qu’on porte avec soi partout dans la société.
Trop faible pour résister ouvertement à la main qui la m altrai­
tait, trop fière pour renier ce qu’elle sentait être pourtant son
meilleur moi, Rahel s’habitua de bonne heure à mener une vie
double, l’une toute en surface, « pour les autres », faite de conces­
sions, de mensonges contraints et de dissimulations imposées,
— l’autre toute en dedans, « pour elle-même », et qu’elle voulait
d’autant plus jalousement indépendante qu’elle était obligée de
la surveiller et de la cacher davantage.
Dans le petit hôtel de la Jâgerstrasse la jeune fille s’était
réservée un asile inviolable, le sanctuaire intime où ont sonné
pour elle les heures les plus gravement émues de sa jeunesse —
ces heures qui n’ont d’autre témoin que l’âme qui les a vécues,
dont personne, même parmi les plus proches, ne peut soupçon­
ner le retentissement prolond, mais d’où l’être sort transfiguré,
jetant sur la vie et le inonde un regard différent : ce fut la
fameuse mansarde, la « Dachstube » de Rahel. « C’est là mon
mausolée » écrivait-elle trente ans plus tard ; « c’est là que j’ai
aimé, vécu, souffert, que je me suis révoltée. Là j’ai appris à lire
Goethe. J’ai grandi en sa présence, je lui ai voué un culte éter-

�79
nel. C’est là que j’ai passé des nuits, éveillée parfois par la dou­
leur ; de là-haut je regardais le ciel, les étoiles, le monde, avec
presque de l’espoir. Tout au moins le cœur brûlé de désirs.
J’étais innocente, non pas plus qu’aujourd’hui, mais je croyais
que le monde était sage et bon — que tout au moins il pourrait
l’être. J ’étais jeune ! »
La mansarde de la Jagerstrasse ! C’est là que s’est formée la
sagesse de vie de Rahel, c’est là aussi la cellule-mère d’où sortira
un jour son premier salon qu’elle-même'appelait « la mansarde
agrandie, reprise sur un plus grand pied ». Toute sa tactique de
maîtresse de salon, de questionneuse géniale, d’éveilleuse de
consciences et d’infatigable « confesseuse» s’est préparée là, dans
la solitude d’abord, et puis en tête-à-tête avec quelques intimes,
ses premiers camarades de vie, recrutés un à un.
En face de la fenêtre, en pleine lumière, voici d’abord, frap­
pant immédiatement les regards, le portrait de Lessing, du
grand apôtre de l’affranchissement religieux et intellectuel de
l’Allemagne, l’auteur de Nathan le Sage et l’ami de Moïse
Mendelssohn. N’est-ce point cette fière et mâle figure, au regard
clair et pénétrant, que nous nous attendions à trouver à la place
d’honneur, dans le sanctuaire intime de celle qui disait se vouer
tout entière au culte de la Vérité? Lessing, avec sa combativité
géniale, ne représentait-il pas à ses yeux toutes les vertus « mili­
tantes » de sa propre nature, ce double instinct de vérité et de
justice qu’au prix des plus douloureux sacrifices elle a réussi à
affermir et à éduquer dans son cœur de femme, le moins pré­
paré à cette austère discipline? La libre et courageuse recherche
et l’héroïsme intellectuel, voilà les vertus qu’elle ne cessera de
prêcher aux hommes et aux femmes de son temps et c’est vers
ce seul but que tendra l’effort conscient de sa volonté : mettre au
service de l’idéal de Lessing, de la grande cause d’émancipation,
toutes les découvertes morales, les exigences de sensibilité nou­
velles, les approfondissements et les raffinements de culture
qu’ont apportés à l’Allemagne les grands maîtres de la pensée
classique et romantique.
Mais si le portrait de Lessing, mis bien en évidence, semblait
RAHEI.

�80

JEAN-ÉDOUARD SPEN'LÉ

accueillir le visiteur dès son entrée et écarter du seuil les m au­
vais esprits — les esprits des Ténèbres — il était cependant une
autre présence, plus précieuse encore et plus intime, qui mettait
dans le modeste réduit comme un rayonnement invisible :
Gœthe ! Le voilà le nom glorieux et fatidique, le nom du maître
incomparable, du Révélateur unique qui allait élargir à l’infini
l’étroite cellule et, par la fenêtre sur les toits, découvrir à la
jeune fille des échappées inattendues sur la nature, sur le
monde, sur la vie. « Là j’ai appris à lire Gœthe, j ’ai grandi en sa
présence, je lui ai voué un culte éternel ».
Savons-nous encore lire Gœthe? Les joies de la première
découverte, je le crains, sont à jamais taries pour nous. Peutêtre l’éducation scolaire nous a-t-elle initiés avant l’heure à ces
hautes intuitions. Que si, par un rare privilège, l’initiation a
été retardée jusqu’à l’heure opportune, cependant nos impres­
sions sont défraîchies, notre jugement prévenu, nos mémoires
déjà encombrées de toutes les formules qu’un siècle de critique
a accumulées autour de l’œuvre originale. Une exégèse nouvelle
a noyé le texte sous ses gloses et ses commentaires ; une philo­
logie minutieuse, armée du microscope, a fait réapparaître les
écritures effacées du précieux palimpseste. Nos regards ont
perdu leur naïveté ! Mais il faut lire les lettres de Rahel pour
éprouver, au moins par sympathie, les émotions d’une âme
vierge, mise en présence de cette sagesse nouvelle. « C’était une
fête pour moi que l’arrivée d’un nouveau volume de Gœthe.
C’était le visiteur aimé et vénéré, souriant et beau, qui chaque
fois m’entr’ouvrait des portes de lumière nouvelles sur une vie
mystérieuse et resplendissante. A travers toute mon existence
il me fut le compagnon de route expérimenté, de qui la main
sage et ferme rassemblait, à mes yeux, les fragments de vie dis­
séminés sur le chemin par la bonne ou la mauvaise fortune, et
que je ne réussissais pas, moi, à se faire se rejoindre visiblement.
Il m’a faite son associée. Il fut l’amis exquis et de tout repos, le
témoin autorisé de ma vie, celui dont la voix me rassurait quand
je me débattais contre des fanLômes, mon maître suréminent, le
confident le plus émouvant, de qui je pouvais dire par quels

�RAHEL

81

enfers son cœur avait passé. Jamais il ne m’a fait défaut. Bref,
avec lui j’ai grandi et après mille séparations, je le retrouvais
toujours. Et moi qui ne suis pas poète, je ne pourrai jam ais dire
ce qu’il a été pour moi ! D’y penser seulement, je suis émue
jusqu’aux larmes.»
Ce que fut Gœthe pour Rahel ? Le témoin intérieur d’abord,
qui lui a appris à lire au dedans d’elle-même. Elle a « usé ses
yeux » sur ses œuvres — « mein blindgelesener Gœthe » disait-elle
— comme sur une Bible, pour en tirer dans toutes les situations
de la vie une lumière, une règle d’action ou un réconfort. Ses
lettres sont bourrées de « versets » gœtliéens par où elle cherche
à s’expliquer sa destinée et les incompréhensibles refus où il lui
faut se heurter et se meurtrir. Une plainte d’Iphigénie : — « une
vie inutile est une mort anticipée ; cette destinée des femmes est
entre toutes la mienne » — lui semble un cri échappé de son
propre cœur. Tel passage de W ilhelm Meister : -- « Faut-il donc
que non seulement l’impossible, mais tant de choses possibles
soient refusées à l’homme ! » — elle se le répète à tout instant,
comme le « leitmotiv » douloureux de sa propre destinée. —
Et puis ces stupéfiantes révélations du cœur féminin qui s’appel­
lent Philine, Mignon, Aurélie — et où elle reconnaît pour la
première fois dans la littérature, ses sœurs, identiques par la
chair, et comme des lambeaux arrachés de sa propre vie !
« Non » s’écrie-t-elle tout à coup, « il n’a pas pu trouver cela
tout seul, quelque génie qu’il eût ; une femme le lui a soufflé...»
« Les Anciens avaient la femme, la mère, l’épouse, la sœur ;
mais nous avons les femmes. C’est Gœthe qui les a prises au
chignon et qui a plongé son regard dans le leur, jusqu’au tréfond,
fouillant tous les recoins du labyrinthe de leur cœur. »
Mais il faut dire plus encore : Gœthe a été pour Rahel l’expé­
rience religieuse décisive de sa vie. Si excessive que paraisse à
première vue une pareille formule, elle est conforme pourtant à
la psychologie religieuse et même, pourrait-on dire, à la
« théologie » des premiers romantiques allemands. — Quelle
est, d ’après le grand théologien romantique Schleiermacher, la
marque propre d’une àme religieuse ? Le besoin ressenti par

�82
JEAN-ÉDOÜAHD SPENLÉ
elle d’un médiateur entre l’Expérience universelle et sa propre
conscience étroite et bornée. Ce médiateur pourra être quelque
grande Révélation historique où semblera se manifester d’une
manière particulièrement évidente, dans l’ordre même des faits,
un plan organisateur divin. Mais il est un autre moyen encore.
« Cherchez », ajoute l’auteur des Discours sur la Religion
« parmi tous les hommes divins en qui l’humanité s’est incarnée
d’une manière éminente, celui qui pourra servir de médiateur
entre votre conscience étroite et les lois éternelles de l’univers ;
et quand vous l’aurez trouvé, celui qui, d’une manière appropriée
à vos moyens, vous aura appelé à partager son existence, forti­
fiant en vous ce qui est faible et vivifiant ce qui est mort, — alors
parcourez derechef l’humanité dans son ensemble et éclairez
tout ce qui vous avait paru aride ou mesquin à cette Lumière
nouvelle. »
En Goethe, Rahel a trouvé ce médiateur universel. Par lui,
elle, la « dépaysée », la « déshéritée », se trouvait rattachée à la
grande tradition humaine, à toute cette culture européenne,
occidentale et moderne, d’où semblaient l’exclure sa naissance
et sa race. Il l’arrachait au ghetto moral où elle s’étiolait, et lui
ouvrait toutes grandes des portes de vie nouvelles. De savoir
qu’elle le comprenait si bien, lui, le plus humain des humains,
qu’elle entrait de plain-pied dans son œuvre, dans sa pensée,
dans son cœur, qu’elle était comme son « associée », c’était plus
qu’une satisfaction d’am our-propre ou de curiosité artistique,
c’était l’épreuve décisive et vitale qui la relevait à ses propres
yeux, effaçait ce qu’elle appelait « l’infam ie» extérieure de son
destin ; c’était sa justification, son brevet d’humanité, mieux
que cela : son « parchemin de noblesse»— mein Adelsdiplom —.
Il était le garant, le répondant de sa vie, son « témoin autorisé »
qui la rassurait aux heures où elle doutait encore d’elle-même.
Il lui donnait confiance en ces valeurs supérieures que crée la
culture, au-dessus des valeurs courantes de la société, et c’est à
faire triompher ces valeurs nouvelles qu’elle allait consacrer,
elle aussi, le meilleur de ses forces.
Bien injustement on a imputé à Rahel une certaine « Gœtho-

�83
làlrie » qui allait en effet bientôt sévir parmi les auteurs
romantiques berlinois Le vrai croyant est-il responsable des
exagérations de quelques néophytes turbulents ?— Rien de plus
discret au contraire que ce culle, tout en esprit et en vérité,
qu’elle avait voué à son maître dans l’asile de son cœur. Avec
quelle modestie elle s’approchait, comme elle dit, de «l’Imagede
l’autel qui lui avait révélé et fait toucher du doigt ses infirmités
et lui avait appris en même temps à les supporter avec fierté » !
Elle ne vit le poète ([lie trois fois dans sa vie ; en 1795 aux eaux
de Karlshad, en 1815 à Francfort-sur-le-Main, enfin dans son
extrême vieillesse à W eimar en 1825, et chaque fois l’entrevue,
très courte, se réduisit à l’échange de quelques civilités. Que
nous voici loin de la mise en scène très préparée, des coups de
théâtre et des effusions romanesques où se plaisait le cabotinage
d'une Beltina ! Rahel aurait cru profaner ce cuite spirituel, en
y apportant des arrière-pensées de vanité personnelle. « Sur un
point j ’ai toujours obéi à la voix impérieuse de mon cœur : en
me tenant à une respectueuse distance de Gœlbe. Dieu ! que j ’ai
bien agi! Combien chaste, intacte et inviolable à travers les Rou­
bles de mon existence, j’ai gardé l’adoration que je pourrais
lui montrer encore aujourd’hui, au fond de mon cœur ! CeLle
adoration a imprégné tout ce que j’ai jam ais prononcé ou écrit ;
chacune de mes paroles en conserve le souvenir... Avec quel
sentiment de confusion je me suis tùe, certain jour que Beltina
se mit à me parler en termes hyperboliques de l’objet de son
admiration passionnée ! J’ai fait comme si je ne le connaissais
pas du tout. Cela m’arrive souvent, lu le sais. »
El pourquoi parler de lui ’? Surtout avec tant d’éloquence ! Sa
présence n’était-elle pas sensible dans le silence autant que dans
les paroles ? « Quiconque l’exclut, m’exclut » disait-elle. En effet
il était de devenu pour elle la pierre de louche où elle jugeait
instantanément les esprits, la clause sous-entendue de tout pacte
d’alliance durable, « le centre de ralliement de tout ce qui est
humain ». Quiconque rejetait Cœthe, rejetait du même coup le
principe de sa culture à elle, de son expérience humaine, le sup­
port moral de toute sa vie. « Comme ton admiration pour Goethe
KAHEL

6

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
84
dans chacune de tes paroles me ravit et apaise mes incertitudes »
écrivait-elle un jour à son fiancé Varnhagen. &amp;C’est pour moi
la plus haute garantie de ton amour. »

¥■kY
Rahel a vingt-deux ans. Ses manières un peu vives lui on fait
dans le monde une réputation de bizarrerie et d’excentricité.
« La plupart de vos connaissances », lui écrit un de ses amis,
le jeune étudiant David Veit, « et même quelques femmes de vos
amies qui ne sont nullement des sottes, vous trouvent par
moments un ton dur et tranchant qui contraste avec votre
amabilité ordinaire. Sans doute, je ne vous apprends rien de
nouveau et vous n’avez pas perdu le souvenir de certains
incidents pénibles. Mais il n’était peut-être pas superflu de vous
le rappeler. »
Certains mots, déformés par la malveillance, ont déjà fait le tour
de la société. On se méfie d’elle, on la craint un peu, et pourtant
on la recherche, on lui fait même des confidences qu’elle ne solli­
cite nullement. « Ils ne peuvent me pardonner d’avoir plus d’es­
prit qu’eux ; ils ne peuvent oublier qu’à quatorze ans j’avais déjà
de l’esprit. Au fond ils me détestent, ils me craignent. Ils disent
que je suis « très intelligente », c’est leur mot. Mais quant aux
idées que je porte dans ma tête, il n’en ont cure. On leur a rap­
porté quelques « mots » où perçait une pointe de critique, et voici
que dans mes yeux profonds et douloureux ils n’épient qu’arrière-pensées perfides. Et ce qui les monte surtout contre moi,
ce qui les fait enrager toujours à nouveau, c’est qu’ils ne peuvent
rien me reprocher de précis, aucune faute de conduite, aucun
manquement grossier aux convenances, et qu’ils savent du reste
très-bien que je me moque de leur opinion. »
Elfe étouffe dans l’atmosphère lourde d’ennui de ces petits
salons bourgeois où se nouent mille intrigues louches, où sifflent
les petites AÛpères de la médisance. Elle, si « intelligente », se
trouve tout à coup sotte devant certaines ruses, devant certains

�85
calculs qu’elle ne comprend pas, où elle ne veut pas entrer.
« Dès qu’une affaire devient compliquée et que les âmes cessent
d’être innocentes, je n’y entends plus rien, et j’ai été bête, cette
fois-ci, à mon honneur... Ce sont les natures privilégiées, les
enfants de rois, qui gardent longtemps leur innocence, qui sai­
sissent difficilement le côté commun des choses et qui l’oublient
aussitôt. »
Une continuelle contradiction se découvre à elle entre la
vérité telle qu’elle la vit intérieurement, et les vérités qui ont
cours dans son milieu. Et pourtant elle ne demande qu’à se
laisser convaincre par de bonnes raisons ; mais on ne lui
oppose que l’éternel argument : « Cela ne se lait pas ; cela ne se
convient pas ». Un de ses amis tombe malade. Quoi de plus
naturel que d’aller le voir, le distraire, le consoler? Mais et cela
ne se convient pas » qu’une jeune fille aille rendre visite à un
jeune homme dans sa chambre. « Libre à vous d’approuver de
pareils arrangements ! Moi je ne le puis pas. Pour qu’une drôlesse ne soit pas exposée à faire une bêtise, il faut qu’une fille
sage perde la liberté de ses mouvements. Que c’est bien
raisonné ! »
Une émancipée ? Non, pourtant. Elle a pris le pli. La lutte
sourde qu’elle a eu à soutenir avec son tyran de père a assoupli
son caractère. — Et puis elle est trop « femme » pour affecter des
manières d’émancipée : de toutes les affectations celle-là serait
la plus ridicule. « Tant que les hommes et les femmes formeront
deux mondes, deux camps distincts, et pratiqueront des morales
différentes, il convient pour une femme de ne pas trahir sa corpo­
ration, de ne pas renier l’uniforme qu’elle apporte en naissant. »
Encore convient-il de distinguer entre : ne pas tenir compte de
l’opinion, et la braver systématiquement. Il y a là une nuance
qui n’échappe pas à la jeune fille, une ligne de démarcation
qu’elle entend ne pas franchir. Elle sait que la vraie culture ne
peut s’acquérir que dans le monde, et que se mettre au ban de la
société, ce serait se fermer du même coup des possibilités pré­
cieuses d’expérience et d’éducation personnelles. « Et voici com­
ment », dit-elle, « on joue la comédie du vice, sans être soimême vicieux. »
RAHEL

�86

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Une « intellectuelle » ? Par résignation et en attendant, comme
pis aller. Car que peut-on faire de mieux, quand on estune dis­
graciée, que d’accroître son trésor intellectuel ? « Les connais­
sances sont la seule puissance qu’on puisse se procurer, quand
on ne la possède pas ». Dès l’enfance du reste une curiosité
insatiable la dévore. « Il faut que je me renseigne sur tout, que je
sache de quoi et comment cela est fait. C’est ainsi que, tout
enfant, j’avais une envie folle d’aller voir des cadavres ». Un vrai
tempérament d’autodidacte, si jamais il en fut. « On ne m ’a
jam ais rien appris », se plaint-elle, « j ’ai poussé comme dans
une forêt humaine ». Mais comme il valait mieux ainsi ! On est
émerveillé, quand on lit sa correspondance de jeune fille, de
voir quelle variété elle apporte à ses lectures, depuis YOdyssée
d’Homère jusqu’au dernier roman de Jean Paul ou de Goethe,
depuis les traités économiques de Hume jusqu’à tel ouvrage
libertin français. Ses réflexions sur W ilhelm Meisler, son
appréciation notamment du W oldemar de Jacobi et de la cri­
tique qu’avait faite de ce roman Guillaume de Humboldt, sont
des trouvailles. Sans doutele vocabulaire technique lui échappe;
la langue lui fourche de temps en tem ps; on sent qu’elle n’a
passé par aucune « école ». Mais quelle originalité savoureuse
par contre, quelle manière toute « neuve » de voir et de dire les
choses ! Comme elle saisit immédiatement le nœud du problème
et ne retient que ce qui est essentiel !
C’est qu’il y a apprendre et apprendre. Apprendre pour Rahel
— et n’est-ce pas la meilleure définition? — c’est chercher la
réponse à une question qu’elle s’est posée. Ce qu’elle dit de ses
premiers maîtres et de l’enseignement qu’ils lui donnaient, méri­
terait d’être médité par les pédagogues de tons les temps. «Tous
ceux qui m’ont donné des leçons », raconte-t elle, « ont com­
mencé par me débiter des choses, présentées d’un point de vue
tout autre que celui d'où moi-même je les envisageais. Les voilà
qui, une heure durant, se mettent à me tenir des propos qui ne
me concernent en aucune façon. Je fais mille efforts pour les
suivre, car malgré tout il leur arrive de temps en temps de
lâcher une chose utile, que j’ai été une fois curieuse de savoir.

�87
Voilà comment ont procédé la plupart de mes maîtres, ce qui
fait qu’aujourd’hui seulement je commence à comprendre ce
qu’ils me voulaient, tout au moins pour ce que j ’ai pu retenir de
leurs enseignements, — de même que je ne comprends jamais une
réponse si je n'ai pas d’abord posé moi-même la question. Mais
ces gens-là vous débitent des réponses à la douzaine et préten­
dent que l’on retienne tout cela ». — Oui, ils s’imaginent, les
affreux pédants, que lorsqu’ils ont donné « une leçon », c’est-àdire fait entrer bon gré mal gré dans la mémoire de leur audi­
teur une nomenclature ou une théorie, ils ont vraiment enrichi
cet esprit ! Bien au contraire, ils l’ont appauvri. Ils ont, par une
intervention inopportune, empêché de s’éveiller une curiosité
qui se serait formulée ensuite en une question naïve et origi­
nale. Car tout savoir qui n’est pas la réponse à une curiosité, est
un poids mort, une fausse fenêtre sur la vie et sur le monde.
Et pareillement lire un livre, pourRahel, c’est découvrir toute
la série de questions ou de problèmes que l’auteur a été amené à
se poser. « Je ne comprends pas un livre », écrivait-elle, « tant que
je ne me suis pas rendu compte pourquoi l’auteur a été amené
à l’écrire et comment le livre s’est formé dans son esprit ». On
pressent quelle originalité elle apportera un jour dans ses rela­
tions avec les littérateurs et les savants de son temps, et ce qui
fera le charme propre de sa conversation : elle sera avant tout
une géniale, une inlatigable «questionneuse». Car la sociabilité
procédait chez elle moins d’un besoin sentimental que d ’une
nécessité intellectuelle, du besoin de s’informer et de se cultiver
sans cesse, de prendre part à la pensée collective de l’humanité.
Or, si instructif que soit un livre, il n’est qu’un succédané de la
conversation, de la communication directe d’esprit à esprit, de
vivant à vivant. C’est parce que l’humanité est trop grande pour se
rassembler dans un salon où chacun communiquerait aux autres
ses expériences et ses découvertes, c’est aussi parce que la parole
des Maîtres risquerait de m ourir avec eux, qu’il a fallu inventer des
livres. Mais, à vrai dire, ceux-ci ne servent qu’à nous inciter à
une conversation animée avec les absents ou avec les grands
Morts dont il nous faut, sous le texte imprimé, retrouver sans
IÎAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
88
cesse la parole vivante, avec lesquels il nous faut discuter tous
les « pourquoi » qui naguère ont fait battre leur cœur ou tendu
leur esprit.
*

« Qu’y a-t-il de plus intéressant qu’un être hum ain nouveau ? »
En été 1794, Ralïel quitte pour quelque temps Berlin et va
faire un séjour chez un oncle à Breslau. « Comme je vais devenir
intelligente ! De rester entre mes quatre murs m’a rendue bête
comme un ruminant ». Pendant le voyage, elle ne perd aucun
détail, pas un mot, pas un geste, pas un jeu de physionomie. Le
soir, elle jette sur le papier quelques notes fiévreuses, comme
écrasée sous l'afflux, trop violent, presque brutal, des im pres­
sions, avec l’impatience intolérable d’être assise, seule et immo­
bile, à une table, de ne pas avoir des amis auprès d’elle pour
causer, pour partager le butin cueilli trop vile et dont le fardeau
l’oppresse. « 11 me faut le tamis de la société, autrement tout ce
que j ’avale m’étrangle et m’étouffe ». Elle a visité des châteaux,
des couvents, s’est enquis des mobiliers, des règles de la maison,
des mœurs des habitants. Elle aime moins la montagne, la nature
sauvage, les solitudes inhabitées : la nature, pour cette Berlinoise,
ce sera toujours un grand jardin avec beaucoup d’arbres et de
verdure. Elle préfère la plaine, les villes, les contrées habitées :
une belle maison, une rue animée, voilà qui lui met l’âme
en fête.
Comme elle tire parti de toutes les rencontres ! Un vieux
« Kriegsrat » silésien, son voisin de table, la renseigne sur les
coutumes locales et lui donne des leçons d’économie sociale. Un
dîner décommandé la met au désespoir : « Je ne ferai donc
point de connaissance nouvelle aujourd'hui 1 » s’écrie-t-elle,
navrée. Bien ne la dépite autant que de se trouver en face d’un
caractère fermé. « Seules les âmes opaques », observe-t-elle, « pros­
pèrent dans la solitude ». Les âmes ouvertes, transparentes,
n’ont-elles pas besoin au contraire de rayonner au dehors et de
se laisser pénétrer à leur tour par l’universel rayonnement des

�89
esprits ? « Fi ! l’homme affairé et le mauvais psychologue ! »,
écrit-elle à Guillaume de Humboldt qui a séjourné à Berlin sans
essayer de faire sa connaissance. « Quelles découvertes nous
aurions pu faire à nous deux ! » Et à un autre ami : « Vous savez
quel « chien sociable » — geselliger Hund — je suis, malgré mon
humeur critique ».
Mais voici que déjà dans la mansarde se donnent rendez-vous
quelques intimes, quelques indépendants, ses « compagnons de
croyance » — Gleichgesinnte — et ses camarades de vie, c’està-dire des êtres, comme elle, soucieux avant tout d’originalité
et de culture personnelle.
Un des plus anciens en date était un jeune attaché d’ambas­
sade, le futur ambassadeur de Suède à Berlin, Brinkmann.
Elle l’avait rencontré un jour dans un salon berlinois. Le jeune
suédois, qui se piquait de littérature et de bel esprit, avait
engagé avec un autre personnage une discussion très animée et
soutenait, avec entêtement, un paradoxe d’ailleurs insoute­
nable. Comme il avait à faire à forte partie, il reçut quelques
coups de boutoir très sensibles à son am our-propre. A la sortie,
s’étant rencontré avec Raliel dans l’escalier, il se plaignit amère­
ment des procédés de son adversaire. Bien loin de le consoler,
la jeune fille lui montra combien de pareilles discussions m an­
quaient de sincérité et combien, au fond, il avait mérité la leçon
qu’il s’était attirée. Comme il s’étonnait de s’entendre dire ses
vérités : « Allez, ajouta-t-elle en prenant congé de lui, vous en
entendriez bien d’autres, si vous veniez chez moi ! » Du coup il
se trouva pris dans le filet de l’irrésistible pêcheuse d’àmes et
devint un des assidus de la mansarde de la Jaegerslrasse.
C’est Brinkmann qui par la suite remplira l’office d’introduc­
teur dans le premier salon de Babel, qui y conduira les étran­
gers de marque. C’était un admirable écouteur et il aimait à
faire de la propagande pour ses amis. « J ’espère qu’il me fera
une petite réputation » disait de lui un de ses amis qu’il avait
rencontré à Paris; «car quand Brinkmann n’est pas là, tout
l’esprit qu’on a, est en pure perle. » Il avait voué à Raliel une
admiration sans borne, lui dédiant de longues poésies, parlant
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLÉ
90
d’elle à tous ceux qu’il rencontrait. Ce fut lui qui ménagea la
fameuse entrevue avec Mmo de Staël, dans les salons de
l’ambassade de Suède à Berlin et qui, dans une longue lettre,
écrite de Stockholm le lendemain de la mort de son amie, a
consigné de mémoire un certain nombre d’entretiens et d’oracles
recueillis de la bouche de la Sibylle berlinoise, rédigeant comme
un premier bréviaire « rabélien » à l’usage des initiés.
Un autre familier de la première heure fut un jeune gentil­
homme prussien, Burgsdorff, très répandu dans les cercles
littéraires, l'ami des jeunes auteurs romantiques Tieck et
W ackenroder. Il avait été présenté à Babel par Brinkmann. « A
propos», écrit-elle à ce dernier, « dites donc à Burgsdorff que je
suis « sauvage » et qu’on peut parler de tout en ma présence,
afin que nous évitions les odieux préliminaires d’une nouvelle
connaissance et que nous nous trouvions tout de suiLe à notre
aise. »
Epris lui aussi de culture gœthéenne, luyant les situations
officielles où le prédestinait sa naissance, le jeune hobereau
brandebourgeois, qui devait finir ses jours dans la peau d’un
gentilhomme-fariner philosophe, ne songeait alors qu’à se
dégrossir de sa lourdeur native, à assouplir sa morgue et sa rai­
deur prussiennes, à devenir en un mot un parfait cavalier, un
homme du monde accompli, un épicurien distingué. Il avait
juste assez d’imagination pour engager sans cesse de nouvelles
intrigues romanesques. D’une jeune fille, qu’il avait séduite à
Gotlingen, il avait un enfant naturel que pendant ses voyages il
confiait à la surveillance de Rahel : elle réglait les mois de
nourrice, veillait à la vaccination du petit, passait en revue la
layette et le trousseau. Quant à l’incorrigible don Juan il ne
songeait qu’à continuer ses expériences féminines. Introduit au
château de Madlitz, dans la famille de Finckenstein —la famille
du premier fiancé de Rahel — il fit une cour assidue aux trois
sœurs et en fin de compte leur tira la révérence à toutes trois.
C’est qu’il entretenait en même temps une liaison secrète avec
une femme mariée, Caroline de Humboldt, avec qui il fit même,
en tête-à-tête, un séjour de quatre semaines à Saint-Cloud. On

�91
lisait le Tasso de Goethe et le Traité de Mmc de Staël sur « l’In­
fluence des passions » — « A la bonne heure ! diriez-vous ; voilà
qui va bien » écrivait-il à sa jeune confidente berlinoise « voilà
des hommes qui vivent comme ils l’entendent ! »
Puis un beau jour l’éternel inconstant planta là sa partenaire
éplorée et partit pour l’Epagne.
Ce que furent ses relations avec la « petite », comme il l’appe­
lait? Une camaraderie qui affectait parfois des dehors frivoles
et cyniques. Ils se confirmaient réciproquement dans leurs mau­
vaises manières, dans leur mauvaise réputation ; ils formaient,
en marge de la société régulière, un petit clan d’indépendants,
d’irréguliers, de « sauvages » comme ils aimaient à s’appeler —
une bohème frondeuse, le coin des psychologues où l’observa­
tion s’aiguisait d’ironie, où on forgeait des mots à l’emporte
pièce, des notes à la Chamfort qu’on se passait ensuite en petit
comité. « Vous avez dû faire à Pyrmont une ample provision
d’originaux » écrivait Burgsdorff à la « petite » — « il en est venu
des échos jusqu’à moi et je grille de curiosité ». Guillaume de
Humboldt, de passage à Berlin au printemps de l’année 1797 et
qui rendit à diverses reprises visite à Rahel, lui reprochait « le
ton bruyant et médiocrement distingué » qui régnait parmi son
entourage. « Elle est aimable envers moi » écrit-il à sa femme;
« mais j ’ai entendu beaucoup d’autres se plaindre d’elle. Kunlh
(l’ancien précepteur des frères Humboldt) ne parle que de ses
accès d’humeur, et le pauvre Tieck (le poète) se plaint des trai­
tements peu délicats et des rebuffades qu’à diverses reprises elle
lui a infligés. Tout cela se comprend de reste et s’explique aisé­
ment par son entourage, qui doit lui être souvent une gène.
Mais elle ne veut, ou ne peut rien y changer. »
Cependant, sous ce masque de frivolité, se cachait une profonde
et clairvoyante sympathie entre les deux nouveaux amis. Lui,
Burgsdorff', éprouvait le besoin d’un partenaire féminin à demicomplice, à qui il pourrait se confesser en toute franchise,
sans cette vanité toujours sur le qui vive, que les hommes
apportent entre eux à de pareille confidences. Et qui pouvait le
comprendre mieux que cette jeune fille, si affranchie de préRAHEL

�JEAN-KDOUARD SPENLÉ
92
jugés, aux yeux intelligents où brillait la curiosité de connaître
la vie libre qu’elle-même ne pouvait ou n’osait pas vivre ? Car
elle adorait ces audacieux aventuriers de la morale qui, brave­
ment, sans hypocrisie, se mettent au-dessus des conventions, en
dehors du Bien et du Mal. « Soyez un franc jouisseur » — disait
elle plus tard à l’un d’eux — « un hôte de passage, un inconnu,
un expérimentateur, un oiseau dans les airs ».
Mais de son côté le jeune viveur avait à tout jam ais conquis la
reconnaissance de la jeune fille par son affectueuse et presque
géniale clairvoyance. « Dans les tout premiers temps de nos
relations » lui écrivait-il, «j’ai senti peser sur mon cœur comme
l’angoissant pressentiment qu’une longue douleur avait dû vous
éduquer... Oui, c’est vrai qu’on reconnaît tout de suite chez vous
les marques visibles d’une destinée douloureuse et que vous avez
dû apprendre de bonne heure à taire et à dissimuler. Votre éduca­
tion familiale tendait à contraindre votre naturel à une frivolité
superficielle et bornée, mais elle n’a pu que refouler au dedans
de vous l’expressioû des sentiments plus profonds, les seuls aux­
quels vous attachiez du prix. Il y a chez vous des blessures mal
fermées qui sans cesse se ravivent dans votre conscience, vous
rappelant la cruauté de votre destin et les douleurs d’une pareille
jeunesse. Ajoutez ce qu’a de pénible et de resserré votre situation
sociale ; tout cela ne forme qu’une seule et môme douleur, et
comme l’éclairage d’ensemble de votre vie. Allez, chère amie,
j’ai bien compris vos larmes et je sais combien la source en est
noble et précieuse ! »
Quel langage nouveau pour les oreilles de Rahel et comme ces
paroles devaient retentir au plus profond de son cœur ! Être
« reconnue » ! Pour la première fois reconnue, dans son être
intime ! Quelle surprise, pour celle qui avait toujours dû dissi­
muler, qui n ’avait rencontré que des masques indifférents ou
hostiles, et qui pourtant mourait d’envie de se révéler et de se
communiquer, qui aurait voulu, nous dit-elle, « mettre un
châssis à son cœur afin de montrer à tous, les trésors qu’il recélait, rangés, comme dans un écrin » ! Être reconnue, n ’était-ce
pas la grande passion de sa vie, la fibre frémissante de son

�93
orgueil, l’impérieux instinct de sa nature véridique, éprise de
justice ? Certes, celui-là était un ami, qui savait ainsi lire au
dedans d’elle. Elle se sentait attachée à lui par une reconnais­
sance infinie que rien ne pouvait effacer. Un ami I Sait-on le prix
que cela vaut ? « Mes amis », disait-elle, « je suis prête à les
servir avec mon sang ».
Mais nous ne connaîtrions qu’imparfaitement la jeunesse de
Rahel, ses occupations, ses lectures, ses pensées au jour le jour,
si nous ne possédions le recueil de lettres qu’elle échangea de
mars 1793 à décembre 1795 (c’est la période active de cette cor­
respondance) avec un jeune étudiant d’Iéna, dont elle avait fait
la connaissance à Berlin, dans la maison des Mendelssolin,
David Veit. C’est un petit roman bien calme de camaraderie
intellectuelle. Ce David Veit, qui deviendra plus tard un des
médecins les plus estimés de Hambourg, est le type du bon
garçon, rangé, studieux, raisonnable, un peu vieux avant l’âge,
le philistin-né. Sa grande débauche, la seule que lui permette sa
santé délicate, ce sont les longues épîtres — certaines ont plus
de vingt pages — qu’il adresse très régulièrement à sa jeune amie
berlinoise. Il est très fier des réponses de Rahel, qu’il lit en petit
comité, non sans avoir au préalable corrigé les fautes de ponc­
tuation, de syntaxe ou de style. Modestement du reste il avoue
sa médiocrité : « A grand peine je parviens à rendre justice au
talent des autres : mais quant à pénétrer moi-même les questions
un peu complexes, je suis d’une désespérante lenteur. Vous
pourriez m’être d’un grand secours. J ’aime surtout votre manière
de jeter vos réflexions sur le papier, si on peut appeler cela
une « manière ». Tout grouille pêle-mêle, vos déductions et vos
prémisses. C’est tout à fait ce qu’il me faut... Ah ! si à force de
patience et d’ingéniosité j ’arrivais à attraper votre tour de main
et à fixer, comme vous, une forte image en deux ou trois traits
de plume, vous me verriez le plus orgueilleux des hommes ! »
Quant à Rahel, elle est tantôt impatientée par la minutie
pédanlesque du jeune étudiant, tantôt agacée par son ton doc­
toral, — et puis de nouveau complètement désarmée par tant de
bonne volonté, de sérieux et de modeste candeur. « Je ne crois
KAHEL

�94
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
pas », lui écrit-elle un jour, « que jam ais je me remettrais entre
les mains de personne, comme vous vous remettez entre les
miennes. » Et puis elle est secrètement flattée, elle qui n’a pas
fait d’études, qui n’a passé par aucune école, d’être en commerce
d’idées si intime avec un futur savant. Mais qu’il y prenne
garde ! S’il se permet de lui donner un avis ou de lui parler
jargon, elle lui échappe par une boutade, lui tire une révérence
ironique, accroche à ses nom, prénoms, titres et qualités, une
terminaison latine en « us » qui pend comme un petit appendice ridicule dans le dos de Monsieur le Pédant. Lui signale-t-il
quelques fautes de syntaxes ? Elle lui renvoie deux pages
entières de ses lettres à lui, corrigées et annotées, où elle relève
à chaque ligne d’étranges fautes de logique et de jugement.
Devient-il trop pressant, exige-t-il qu’à son tourelle se confesse à
lu i? Elle lui fait comprendre que même en amitié une femme
veut être devinée. « Mon ami », ajoute-t-elle « vous n’attrapez
jam ais la note juste», et à ce jeune Allemand candide qui ne
connaît guère les femmes que par ouï-dire, elle glisse quelques
pensées libertines tirées d’un ouvrage français sur la manière de
réussir auprès du beau sexe.
Mais il y a autre chose encore dans cette volumineuse corres­
pondance. Sous le badinage espiègle on perçoit tout à coup la
plainte émouvantede la déracinéedont palpitent au vent les fibres
sensitives, les sanglots de la solitaire, que son entourage froisse
et meurtrit. C’est surtout, s’avouant à chaque ligne, une curio­
sité dévorante, le besoin de voir, .d’apprendre, de se mêler à
tout ce qui vit, de prendre part à l’expérience collective, qui est
comme le dérivatif de ses instincts refoulés, de la solitude
intellectuelle où elle se trouve condamnée. Comme il comprend
mal ce besoin impérieux, le jeune et calme étudiant, toujours
plongé dans ses livres, et pour qui « apprendre » c’est surtout
amasser les connaissances diplômées qu’un jour il emportera
de l’Université ! Et par contre, comme elle tient en médiocre
estime ce savoir uniquement puisé dans les livres, qui servira
tout au plus à fabriquer d’autres livres, sans s’être, en cours de
route, transformé, renouvelé, retrempé dans l’expérience directe
de la vie et des hommes !
•

�HAIIEL

95

Oui, à côté de lui, elle n’est qu’une c ignorante », elle ne se
lasse de le répéter. Cet aveu ne lui coûte pas. Au contraire : elle
y met de la coquetterie. C’est peut-être le seul charme féminin
de sa nature trop réfléchie, arrachée trop tôt à sa sphère natu­
relle de bonheur et d’innocence. Et voici le paradoxe candide et
profond, la pensée non formulée clairement, mais que sous mille
déguisements, à travers mille variations imprévues, elle fait
chanter aux oreilles du jeune savant, comme un memenlo vivere
ironique et enjoué : « Heureux les ignorants ! »
Heureux les ignorants, car ils sont pleins d’avenir ! Ils ne sont
pas les hommes d’un livre, d’un système ou d’une école. Ils ne
se retranchent pas derrière les jugements arrêtés, les termino­
logies pompeuses, les méthodes infaillibles. Ils ouvrent tous les
écrins de sagesse ; ils frappent à toutes les portes derrière
lesquelles tombe une parole de vérité. Là où le savant passe,
distrait ou affairé, ils s’arrêtent, ils regardent, ils interrogent.
Heureux les ignorants, car ils sont modestes et de bonne
compagnie! Y a-t-il rien de plus insociable qu’un pédant? Il
travaille à multiplier les barrières entre les choses et les intelli­
gences. Il a éliminé de son savoir tout l’« esprit », c’est-à-dire ce
qui le rendait léger, vif, aisément intelligible et communicable,
en un mot « sociable », pour ne retenir qu’une érudition abstraite
et un jargon rébarbatif. « Je tue le pédantisme à dix lieues à la
ronde » aimait de répéter Rahel. Ce fut, avec le mensonge, une
de ses haines irréductibles.
Dans toute terminologie savante elle 11e voyait qu’un échafau­
dage provisoire, quelque chose de surajouté et de laid, qui
masque la vraie réalité, et qu’il vaudrait mieux 11e pas voir.
Tout savoir lui apparaissait vain, s’il 11e « répondait pas à une
question », c’est-à-dire s’il ne travaillait à libérer la vie, à préparer
celte science supérieure de l’Homme, qui exige peut-être de ceux
qui s’y adonnent, de tout nouveaux talents, de toutes nouvelles
vertus. « Les dons que j ’ai reçus » écrivait-elle encore, « on 11e les
a pas pour rien ; il faut les payer avec de la souffrance. » Ce fut
le secret de sa pédagogie personnelle: expérimenter sur son
propre cœur d’abord, le tenir ouvert à toutes les initiations

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
96
fécondes, à toutes les promesses nouvelles de vie, éveiller toutes
les curiosités de sa vive intelligence, et pourtant savoir préserver
intacte une ignorance supérieure, ce qu’elle-même appelait « une
sphère d’âme innocente et attentive ».

�RAHEL

97

C H A PITR E II

AMOUREUSE

Ce dut être pendant l’hiver de l’année 1794. On donnait ce
soir-là, à l’Opéra italien de Berlin, une œuvre de Righini où
La Marchetti tenait un premier rôle. Rahel avait pris place dans
la loge des secrétaires d’amhassade. Un jeune homme occupait
la loge voisine. Son attitude intéressante, son profil distingué,
et surtout ses cheveux extraordinairement blonds qui retom­
baient en longues boucles sur ses épaules, firent bientôt de lui,
dans la salle très peu remplie, le point de mire de toutes les
curiosités féminines. Il portait peut-être ce jour-là l’habit bleu
de ciel, le gilet gris-perle, le col haut, étranglé dans une cravate
blanche, tel que le représente un portrait de l’époque. Les che­
veux à reflets soyeux enveloppaient d’une caresse molle son
visage imberbe, presque féminin. La ligne pure et fine du nez, le
contour délicat des pommettes rosées, la bouche intelligente, et
surtout, sous les longs cils, un regard bleu, tendre, un peu lan­
goureux, — tout dénotait une nature aristocratique, mais
anémiée, efféminée, un de ces êtres doux qui séduisent par leur
faiblesse.
Minutieux et attentif dut être l’examen de la jeune fille, car
une imperceptible nuance de fatuité sur ce beau masque
n’échappa point à son regard clairvoyant. Assurément le jeune
et intéressant bellâtre s’imaginait que personne dans la salle ne
savait prêter l’oreille à la musique avec autant d’âme que lui, et
l’opinion avantageuse qu’il avait conçue de sa personne se
trahissait jusque dans sa manière d’écouter, par où il se donnait
en spectacle aux autres et à lui-même. Mais comment définir le

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
98
charme tyrannique, obsédant, qu'exercent sur nous certaines
physionomies, certains regards, certains sons de voix, quand
une première fois notre prudence s’est laissée forcer, endormir,
désarmer par eux ?
Rahel ne savait pas se refuser à une première impression de
ce genre. Un beau visage instantanément la subjuguait. Elle
pria son voisin de loge, le chef d’orchestre Anselme Weber, de
lui dire le nom de cet auditeur qui paraissait si captivé, et si
captivant. Elle apprit qu’il s’appelait comte Karl von Finckenslein, que c’était un jeune gentilhomme prussien, qui vivait la
plus grande partie de l’année au milieu de sa famille, composée
de sa mère et de trois sœurs, sur sa terre de Madlitz, en Brande­
bourg, où vaguement il se préparait à la carrière diplomatique.
Elle le vit à diverses reprises, au cours de l’hiver, en société.
Elle le distingua, l’intéressa, sut capitiver sa curiosité et piquer
sa vanité masculine. Bientôt elle se crut aimée. Lui-même, avec
la docilité des faibles, s’imagina être vraiment épris de celle
jeune fille à la voix mélodieuse, au regard intelligent, de qui les
boutades et les mots d’esprit couraient les salons et dont il
accueillit l’amour comme un privilège envié, comme un hom­
mage flatteur. Un roman s’ébaucha — un de ces romans dépri­
mants qui se traînent indéfiniment dans l’équivoque et le men­
songe, où l’un des deux se laisse aimer, par condescendance, et
passe son lemps à prévoir ou à souhaiter une rupture dont il
n’ose cependant jamais prendre l’initiative.
Les premières lettres de « Finck », comme on l’appelait dans
l’intimité, nous le montrent dans le vieux parc de Madlitz
qu’embaument des bosquets d’accacias en fleurs, promenant au
clair de lune son aristocratique ennui. Ennui ? C’est beaucoup
dire. A vrai dire les plus futiles bagatelles suffisent à occuper cet
esprit enfantin et apathique. Rejeton attardé d’un sang appauvri,
élevé par sa mère, choyé, dorloté par ses sœurs, il s’est habitué
de bonne heure à être le centre de toutes ces adorations fémi­
nines et familiales qui ont lait de lui un monstre charm ant de
faiblesse prétentieuse et d’égoïsme inconscient. Rarement beau
masque futporté par plus médiocre personnage. Cela sautait aux

�99
yeux, et que Rahel ait pu s’éprendre d'un si piètre personnage,
c’est la preuve la plus éclatante de l’aveuglement en amour.
« Je ne puis me taire à l’idée que cet individu médiocre ait
sur la conscience d’avoir dévasté un cœur si riche que le vôtre »,
observait une amie de Rahel, Henriette Mendelssolm. « Si je
vous disais le train-train de sa vie quotidienne, les petites
vanités, les futilités mesquines qui, à ses yeux, revêtent une
importance capitale et dirigent sa conduite, vous m’accuseriez
de dureté. Après tout, pourvu qu’on ne lui demande aucun effort
au-dessus de ses faibles moyens, qu’en fait de passion et de
caractère on n’attende de lui que juste ce qu’il faut pour porter
avec prestance un bel uniforme, c’est le meilleur garçon du
monde. Mais qu’il ne se mêle pas d’amour, qu'il ne se pique pas
d’avoir du jugement. Son cœur me fait l'effet d’une de ces
montres d’enfant : il a des aiguilles et un cadran ; il ne lui
manque que de marcher. »
Les lettres de « Finck » à Rahel — les seules, hélas ! qui aient
été conservées (car il n’eut même pas le bon goût, après la
rupture, de rendre les réponses, égarées sans doute par sa négli­
gence, à l’exception des toutes dernières), quelles pitoyables
lettres d’amour ! Ce ne sont que protestations de tendresse idéale,
d’attachement éternel, sous lesquelles on ne sent battre aucun
cœur vivant. S’il ne répond pas régulièrement aux lettres de
Rahel, c’est parce qu’on reçoit beaucoup au château de Madlitz,
et qu’il a passé sa nuit à danser. Une autrefois il raconte tout au
long une promenade nocturne, en tête-à-tête avec une jolie actrice,
ou le flirt très actif qu’il a engagé à Rastatt avec deux femmes de
diplomates, auprès desquelles il se flatte d’être le favori très
bien en cours.
Bientôt cependant, se pose l’alternative : ou de battre en brèche
les préjugés religieux et nobiliaires de sa famille qui s’oppose à
son mariage avec une roturière, pis que cela, avec une juive, —
ou de rompre avec sa fiancée. — Il n’a le courage ni de l'une ni
de l’autre solution. Sans même paraître se douter de ce qu’une
pareille apologie familiale a de cruel, d’injurieux, pour la pauvre
Rahel dont il devrait au contraire plaider la cause auprès des
w.

UAIIEL

�100

JEAN-EDOUARD SPENLÉ

siens, il accable la jeune fille sous l’énumération de toutes les
vertus qui embaument cet aristocratique intérieur. Comme tout
le monde est noble et pur dans la famille du petit hobereau de
Madlitz, et comme les absents ont toujours tort dans le cœur de
cet héroïque amant ! Plutôt que de faire de la peine à un de ces
êtres « purs et innocents » qui ont placé leur confiance en la
noblesse de son cœur, eh bien, il disparaîtra lui-même, et le
voici qui cherche à apitoyer Raliel sur ce ridicule dénouement.
« Hélas ! Je ne le sais que trop bien ! 11 y a des cas dans la vie où,
si je me décidais à agir, je me verrais obligé de faire ton malheur
ou celui des miens. Mais je suis bien décidé à ne faire ni l’un ni
l’autre! Dans de pareils cas, et dans ceux-là seulement, il est
permis de mettre un terme à sa propre vie, et je te le dis avec le
plus grand calme : je n’hésiterai pas à faire le sacrifice de ma vie
plutôt que de la pureté de mon àme ! »
Rahel eut-elle pitié de ce poltron affolé? Ou plutôt se berçaitelle encore du chimérique espoir qu’elle réussirait peut-être, en
prenant elle-même une initiative courageuse, à faire naître un
peu de virile énergie dans ce cœur efféminé? Toujours est-il que
Finckenstein ayant été délégué en 1797 au Congrès de Rastatt,
pour y faire ses débuts dans la carrière diplomatique, elle lui
rendit sa parole. Rien n’eût été plus facile pour elle, à présent
qu’il quittait sa famille, que de capturer cette volonté faible, de
la dominer, de se l’attacher. Mais une pareille tactique répu­
gnait à sa délicatesse. Puisqu’il parlait sans cesse d’immoler son
amour, elle-même allait lui en fournir l’occasion. Qu’il se décide
à présent I
Illusion naïve! Se décider, c’était précisément la chose du
monde dont Finck était le moins capable. La seule idée d’une
rupture l’affole, et dès que cette idée lui est présentée, il se fait
humble et suppliant. Oh ! ces lettres de Rahel qui à présent
commencent à interrompre plus fréquemment les larmoyantes
litanies de son piètre soupirant, comme elles sont émouvantes
avec leurs petites phrases haletantes, pleines de sanglots
rentrés, de tendres reproches, de brèves implorations ! Ce
sont des mots arrachés du cœ ur, tout chauds et saignants,

�101
avec, tout à coup, les superbes cris de révolte de l’orgueil
outragé, de l’amour trahi et foulé aux pieds. Quel douloureux
et tendre reproche déjà dans l’exorde de cette première lettre 1
« Je t’en conjure, au nom du bonheur de ta sœur Caroline
— car je ne trouve rien qui te soit plus cher au monde — sois ferme,
sois véridique. Interroge ton cœ ur; prends courage. Ne reste pas
éternellement un pied posé sur chaque rive. Franchis le pas. Je
ne puis agir à ta place. Une fois je l’ai fait. Rien n’est irréparable
encore. »
Humblement elle expose sa détresse de femme, cette cruelle
inégalité dans l’amour qui la condamne, elle, la plus aimante, au
silence, à l’inaction, à l’attente angoissée. « Ah 1 si tu voyais
dans mon âme ! Le calice douloureux que Dieu me tend, je suis
prête à le boire; mais que je ne sois pas obligée d’aller le prendre
moi-même! J ’ai lu dans ton cœur; je connais chaque fibre au
dedans de toi. « Qui l’eût pensé? » me disais-tu en cette fameuse
soirée du l ei septembre (date où Rahel lui avait rendu sa parole).
Tu te rappelais les premiers temps de notre am our: tu t’es cru
lié par le souvenir. Non, cela n’est pas. Tu es libre, si tu as le
courage de le vouloir... Je t’en conjure, ne me rends pas malheu­
reuse autant qu'il est en ton pouvoir de le faire. N’attends pas
encore deux, trois ou quatre aimées. »
Faut-il donc qu’aucune minute de cette angoissante attente ne
lui soit épargnée ? Ne comprend-il pas, lui qui a le privilège à
présent de prononcer les paroles décisives, que la suprême
compassion oblige parfois à être dur? Elle-même vient se placer
sous le coup qui doit l’immoler, bien plus, elle encourage le bras
qui va la frapper : « Vois, je n’ai pas pleuré en écrivant cette
lettre. Tu ne verras aucune larme, tu n’entendras aucune
parole ; rien, plus rien de moi n’arrivera jnsqu’à toi__ Je ne
t’implore pas ; je n’implore aucun Dieu, personne. Aucune
prière ne s’élève dans mon cœur. Un grand silence s’est fait
en moi. »
Et pourtant le coup fatal et attendu, presque désiré, ne fut
pas encore porté ce jour là. On croit rêver quand on lit la
réponse de Finckenstein. C’est lui le sacrifié, la pauvre victime
HAH KL

�102

JEAN-KDOUABD SPKNLÉ

qu’il faut plaindre el ménager 1 «Ah, chère petite, je nie sens si
abandonné dans le monde quand je pense que tu pourrais me
sacrifier, me repousser loin de toi, et pourtant je suis prêt à
supporter tout ce qui pourrait te rendre le repos.... Comme tu
m’as déchiré le cœur avec ta lettre ; tu ne vois donc pas combien
tu es injuste à mon égard ! Et puis-je exiger après tout que tu
me rendes justice ? Est-ce que j’y songe seulement ? »
Il était donc écrit que le suprême service d’amour que Raliel
implorait, celui de recevoir le coup fatal de la main qu’elle ne
pouvait cesser de chérir, lui serait retusé. Il fallait qu’elle-même
prît l’initiative, afin que l'autre pût se donner encore des airs de
victime, de mendiant larmoyant et éconduit.
Finch venait d’être envoyé à Vienne comme attaché d’am ­
bassade. En termes mesurés et froids il annonça à Rahel son
changement de résidence et timidement lui proposa de venir le
rejoindre dans la capitale autrichienne. Encore poussa-t-il la
prudence jusqu’à ne pas prendre lui-même la responsabilité de
celle discrète et vague invitation, mais d'en charger des amis
viennois qui prièrent Rahel de venir passer quelque temps au
milieu d’eux. Pour le coup, blessée dans ses susceptibilités les
plus délicates, elle bondit sous l’outrage. « Ton cousin vient de
me remettre ta lettre, ainsi que l’invitation des W iesel. Même
la prudence, l’élémentaire prudence, aurait dû arrêter ta plume.
Voilà tout ce que lu trouves à me dire, en même temps que lu
me fais parvenir la lettre de les amis, une lettre d’étrangers,
mille fois meilleure que la tienne ! Tu me conseilles de venir à
Vienne? Vraiment? Que lu es bon ! A la plus vulgaire des
maîtresses qui vous arrive de quatrième ou de cinquième main
el qu’on veut jeter au rebut, si elle manifestait des prétentions
excessives on ferait l’aumône hypocrite de plus d’égards que tu
ne m'en témoignes. N’aie pas peur ! Ma pauvreté (Rahel venait
d’essuyer des revers de fortune) m’empêche de venir, et si jamais
j ’en ai les moyens — je ne parle pas de l’argent, mais des forces
nécessaires — je viendrai parce que cela me plaira et qu’il me
plaira de te voir... Ah ! comme tu viens de nouveau de piétiner
mon cœur ! »

�RAHEL

103

Lentement le bandeau qui couvrait ses yeux, se soulève
à présent. « Oui, tu m’écris parfois de belles-lettres, tu me
dis de bonnes paroles, mais il faut que tu aies le temps de te
préparer. Dès que tu le laisses aller, voilà les lettres que je
reçois..' Ne réplique pas. Ne te permets pas de mépriser cette
lettre, sinon je t’apprendrai, moi, ce que j ’appelle le mépris.
N’aie pas peur ! Tu auras toute ta liberté à Vienne ! Mon Karl
ne recevra plus beaucoup de lettres pareilles à celle-ci. Aussi
vrai que je t’ai aimé. »
Et voici maintenant l’adieu final, le congé sans réplique :
« Les années de ton absence, je les emploierai à te devenir
étrangère. Tu ne me persuaderas plus. Sois quelqu’un et je
saurai te rendre justice. Tu ne peux trouver aucune joie en moi.
Je t’en impose trop ! Et c’est pour cela que moi non plus je ne
trouve aucun bonheur en toi... Que celle lettre ne t’effraie pas.
Elle subsisterait, quand même je 11e l’aurais pas écrite. Toi
même as dirigé ma plum e... C’était le dernier accord d’un
pitoyable concert. Si j’ai quelque chose d’heureux à t’apprendre,
je t’écrirai. Adieu ! »
Etait-ce vraiment une chose morte et oubliée que cet
amour? Ce serait mal connaître une nature comme celle de
Rahel, où les impressions reçues s’enracinaient avec une
incroyable ténacité. Elle possédait au suprême degré ce qu’elle
appelait « la mémoire du cœur ». Rien de ce qui avait vécu en
elle ne parvenait plus à m ourir et chaque affection nouvelle
déposait chez cette sensitive un souvenir profond, inébranlable
comme le granit.
Et d’ailleurs dans la vie du sentiment ne sont-ce pas les
impressions les plus délicates qui sont aussi les plus vives et les
plus fortes ?
Pour se faire une idée d’une pareille persistance du souvenir,
il faudrait lire en entier l’émouvant récit de l’entrevue que Rahel
eut, près de onze ans plus tard, avec le même Karl von Finckenstein, promu entre temps au rang de secrétaire d’ambassade, et
qu’un hasard amena un beau jour dans sa chambre à Berlin. Il
venait de se marier. Elle le trouva épaissi, vieilli, les traits

�104
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
empâtés, les yeux bridés de petites rides précoces. « Tout à coup
il me dit : « Je voudrais bien vous faire faire la connaissance de
ma femme. » Je ne soufflais mot ; il ne broncha pas. Un pâle
rayon pénétrait dans la chambre. Il n’est donc pas de cauchemar
si horrible soit-il, qui tôt ou tard ne se réalise pour moi ! Aux
heures les plus angoissées j ’avais autrefois rêvé cette scène et je
me représentais un geste qui arrêterait soudain l’affreuse évoca­
tion. Et voici qu’il était assis là, tranquillement, sur mon sopha,
tout contre moi, et moi tout près de lui, comme si entre nous
rien d’anormal ne s’était passé ! Mon âme était encore aussi
révoltée, aussi bouleversée qu’il y a douze an s. « Voilà ton meur­
trier 1 » fis-je en moi-même, et je restai paralysée. Des larmes
me serraient la gorge, affluaient à mes paupières, tandis que je
le voyais assis là, l’air si calme, si complètement rassuré sur mon
so rt... Il me sembla tout à coup que j’avais été la créature dési­
gnée pour être sa proie. Voilà l’homme à qui j ’ai été jetée en
pâture; à cet homme— moi! Que Dieu lui pardonne, qu’il se par­
donne à lui-même, toute pensée de vengeance, je le jure, est loin
de moi. Mais je ne puis lui pardonner. Il faudrait me changer le
cœur, m’en mettre un autre à la place, —avec celui que j ’ai, non,
jamais ! »
Il sera question plus loin du voyage à Paris que Rahel entre­
prit aussitôt après sa rupture avec Finckenstein, en l’année 1800,
véritable voyage de convalescence par où elle essaya de se dis­
traire de l’affreux néant qu’elle sentit tout à coup se creuser en
elle. « Ma douleur n’est plus en pointes aiguës » écrivait-elle au
moment de partir, « c’est un fardeau qui m’étouffe, une douleur
en sourdine ; j’entends dans ma poitrine comme un roulement
de tambours voilés. » Partout, dans les théâtres, dans les salons,
dans la rue, dans les magasins, c’est ce même « roulement de
tambours voilés » qui met comme un accompagnement funèbre
aux impressions de sa vie parisienne dont la frivolité la distrait
et l’inquiète tout à la fois.
Rentrons avec elle à Berlin : le chapitre de ce qu’elle appelait
« ses convulsions » amoureuses n’est pas clos. Après la première
crise s’en produisit une seconde, plus violente, plus aiguë, plus
brutale encore que la première.

�RAHEL
*

*

105

*

C’est en 1802. Il répondait cette fois-ci au nom sonore de Don
Raphaël d’Urquijo et remplissait à Berlin les fonctions de secré­
taire de la légation hispanique. C’élait un Basque, à la physio­
nomie mobile, passionnée, ardente, au geste animé, à la voix
chaude et caressante, avec de longs cheveux noirs qu’il portait,
suivant la mode de son pays, noués en tresse. Le profil énergique,
le nez romain, des traits fortement accentués lui donnaient cette
distinction du « type » pur où s’incarne une race. L’exact contrepied du jeune Allemand blond, fadasse et rêveur, qu’évoquait Karl
von Finckenstein. Peul-être dut-il précisément à ce contraste
d’avoir si vite captivé les yeux et les sens de Rahel. Par son
physique déjà il lui révélait une tout autre note d’amour.
Et au moral le contraste était plus marqué encore. Ce n’était
rien moins qu’un rêveur, celui-là; il ne faisait pas du sentiment,
ne se payait pas de belles paroles. Esprit vindicatif, nature bru­
tale et jalouse, il voyait dans la femme une servante soumise que
son seigneur et maître peut cravacher à sa fantaisie. A peine
est-il sûr de l’amour de Rahel qu’il parle déjà de la séquestrer,
de la retirer de la société et, sitôt qu’elle résiste, il la cingle de
ses soupçons les plus méprisants. Il sait qu’elle reviendra
lout de même à lui, qu’il y a dans toute femme passionnée une
esclave amoureuse qui s’agenouille devant la force du maître.
Ce que fut Urquijo pour Rahel ? Son am ant ? Pis que cela ; son
vice, son aberration, ou comme elle disait elle-même plus tard :
« sa turpitude v.
Dès la première heure elle sait qu’elle goûte à un fruit maudit.
Urquijo a laissé dans son pays une jeune fille séduite à qui il a
promis le mariage. Se l’attacher c’est donc, pour Rahel, l’arra­
cher à une autre, et toute sa loyauté se révolte à la pensée d’une
pareille félonie. Son amour est donc condamné à l’avance ; du
reste elle est prête à y renoncer, l’heure venue ; elle ne demande
qu’un peu de répit, un peu d’illusion et de mensonge. Point de
longues lettres — les deux amants se voient presque journel­
lement — mais quelques billets fiévreux, rédigés dans un fraq-

�10(5

JEAN-EDOUARD SPENLÉ

çais incorrect (Urquijo s’exprime difficilement en allemand) où
elle implore un rendez-vous et auxquels l’orgueilleux Espagnol
répond par un « oui » ou par un « non » laconiques. « Je ne
peux pas vous dire ce que je sens », lui écrit-elle dès le début,
« je ne peux plus le nommer, mais c’est au fond de mon cœur ;
c’est trop heureux, trop grand ; aucun doute, aucun reproche
dans mon âme ! je ne me suis pas faite moi-même, telle que je
suis, Dieu l’a voulu et je vous aime ! J ’en porte toute la faute et
je suis heureuse de la porter. Nous nous quitterons, vous
retournerez en Espagne, je deviendrai ce que je pourrai — mais
j ’aurai aimé, j’aurai été heureuse; je ne connais pas l’avenir, je
ne veux pas le connaître, je veux me soumettre à tout, mais je
ne veux pas anticiper la mort. Ne me faites pas m ourir avant le
temps. »
Urquijo daigue-t-il répondre à ses déclarations enflammées,
Rahel est aux anges, sa reconnaissance ne connaît plus de
bornes. « Mon Urquijo ! C’est avec ton billet qu’on m’a éveillée
ce matin. Certainement je t’aime : C’est un incendie dans mon
sein ; la moitié de la nuit je n’ai pu dormir et que n’ai-je pas
pensé!... Oui, oui, lis mes billets! On n'invente pas de tels billets
sans un sein gros d’amour, j ’aimerais de dire, d’amour pour
U rquijo... Amant.'adoré !! Comme je t’aime! Comme tu sais
ouvrir mon cœur, en faire sortir l’amour, le faire jaillir à flots,
le faire augmenter, naître et toujours naître de nouveau... Mais
je te (le) demande en grâce, trompe moi un peu ! Il me le faut.
Nomme moi « vous » dans ton âme, mais que je ne trouve plus
ce mot dans tes billets... »
Sa seule préoccupation est de boire à cette ivresse, dont elle a
été frustrée par son précédent amour, de se griser jusqu’à en
perdre la raison, sans réflexion, sans calcul, sans réserve, de se
donner au vertige qui l’appelle. C’est, dit-elle, un « sortilège »
qui s’est emparé de son être, un cas de possession amoureuse,
un de ces emportements sensuels qui annihilent toute résistance,
et de la femme la plus maîtresse d’elle-même font tout à coup
un Bacchante en délire. Qu’importe qu’elle soit trahie? Elleipême prend les devanls, rassure son amant, ferme la bouche à

�RAHEL

107

ses doutes, à ses scrupules. « Mais n’entreprends pas d’agir ou
de vouloir opérer dans mon âme. Sauve la tienne... Tu es inno­
cent, quelle autre que moi peut t’en donner l’assurance? Je te le
jure! Et je le dirai sur mon lit de m ort. Tu ne me dois rien,
rien, rien ! J ’ai conquis ce que j’ai eu. Tu as rempli ton devoir,
celui de ne pas me rendre malheureuse. Voilà l’histoire en deux
mots. »
Est-il étrange, après cela, qu’Urquijo, avec sa brutalité ordi­
naire, lui ait lancé un jour en plein cœur ces paroles atroces,
qu’il ne cessait ensuite de lui répéter, prenant plaisir à piétiner
la victime qui se traînait humblement à ses genoux : «Je l’aime,
mais je ne t’estime pas ? »
On devine ce qu’une passion, montée à ce ton, devait amener
quotidiennement de scènes orageuses, de pénibles, d’hum i­
liantes explications. De plus en plus tyrannique et soupçonneux,
Urquijo veut imposer à Rahel de rompre toutes ses relations, de
se retirer à la campagne. Cela même ne le satisfait pas. Certain
de ses amis espagnols, qui avait lui aussi des visées sur la jeune
fille, attise encore sournoisement la jalousie de cet épileptique,
trop inintelligent pour percer à jour l’odieuse machination. Un
jour qu’il se promenait avec elle au Tiergarten, après une scène
orageuse comme de coutume, il la cingla de celte nouvelle
injure : « Que veux-tu, Finck t’a traitée comme cela; cela ne
doit pas être nouveau pour toi !» — « Dieu », dis-je en ne
m’adressant presque plus à lui, tournée vers l’eau du bassin,
dans l’obscure futaie, sous les derniers rayons du soir,« Dieu ! si
cela était dit dans une tragédie, tout un parterre frémirait et fon­
drait en larmes. » — « Eh bien ! » ajouta-t-il, « cela même doit te
détacher de moi ; cela devrait te prouver que nous ne pouvons
plus vivre ensemble. »
Quel atroce débat s’ouvrit alors dans l’àme de Rahel? Par quelles
suprêmes «convulsions» dut passer ce cœur agonisé d’outrages ?
Sans doute, dès la première heure, quand elle réfléchissait
quelque peu, elle devait le voir, tel qu’il était, égoïste, vaniteux,
irascible, sans cervelle, le type parfait du raslaquouère avec ses
élégances exotiques, toutes de surface, avec ses vulgarités

�108

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

internes. Mais dès qu’elle retrouvait son regard caressant, cet air
à la fois vif et langoureux, particulier aux hommes de sa race,
elle était reconquise, amoureuse plus que jamais. — La rupture
se produisit après deux ans seulement. Dans les derniers temps,
pour varier sans doute, Urquijo avait retourné la fameuse phrase
dont il étaittrès fier et dont il aiinaitde la cingler. « Je t’estime»,
lui cria-t-il un beau jour, « mais je ne t’aime plus ». Ce fut le
coup de grâce. « Et alors », dit-elle, «de mes propres mains,
avec des mains de bourreau, j’arrachai mon propre cœur, et je
m’en allai, comme on sort de la vie. Je savais que je m’enfon­
cais jusque dans l’ombre de la mort. Et de mes mains j ’écrivis
ces mots : « Je choisis l’inconnu du désespoir. » Ce fut une
longue tuerie. Puis il se lit en moi un désert, plus effrayant que
la douleur, que le déchirement, que l’arrachem ent de tout ce
qu’on aime. »
Cette fois-ci encore, tout n’était pas « fini ». Si indifférent en
apparence que lui fût devenu le triste personnage, qu’elle ne
revit plus que de loin en loin, un doute tenace persistait en elle
Pourquoi cette jalousie méprisante dont il l’avait torturée ?
Avait-il vraiment pu croire qu’elle le trompait? Près de huit ans
après la rupture— en janvier 1812 — un beau jour, n’y tenant
plus, elle écrivit quelques lignes à Urquijo, le priant de venir
chez elle au plus vite répondre à une question pressante. Pour
la seconde fois, Rahel contempla en face le « cadavre » de son
amour. «Il se précipita», raconte-t-elle, «ne sachant quelle
contenance prendre, dans ma chambre, en poussant de vrais
cris — toujours pour se donner une contenance ». — « Eh bien,
votre question?» — « Ne criez pas », lui dis-je, — Une moitié de
mon cœur battait à tout rompre, tandis que l’autre se contractait
sur elle-même. Je fermai les contrevents et je finis par lui dire :
« Quand nous nous sommes séparés, avez-vous réellement cru
que je vous avais trompé et le croyez-vous encore? » — « Dieu
me garde!», cria-t-il avec éclat, en arpentant la chambre,
« jamais, pas un instant de ma vie, je peux le jurer ! » — Et il
ne cessait de me répéter cela, avec mille variations, en criant à
tue tête.— «Vous ne l’avez jam ais cru? »,.lui dis-je d’une voix

�109
blanche, morte, qui sortait du sépulcre le plus profond de mon
être, avec une intonation si effrayante qu’elle réduisit au silence
ses éclats de voix à lui. «Pourquoi donc l’avez-vous dit?» —
Alors il perdit complètement contenance et se mit à bredouiller.
Il avait l’air vieilli, fripé, tout bossu. On aurait dit un malfaiteur
pris dans son mensonge et qu’on va exécuter le lendemain. ..
Voilà l’homme, voilà la créature en chair et en os qui a jeté sur
moi le plus puissant sortilège d’amour et qui par cela même
exerce encore ce pouvoir ! Voilà celui auquel j’ai donné mon
cœur — et ce n’est pas là une manière de parler, j ’en ai fait
l’expérience !... Quand il fut parti, je me laissai choir avec des
cris de douleur, tandis que le cœur me battait contre les côtes,
prêt à éclater. Et je demandai à Dieu pourquoi il avait permis
qu’on pût aliéner ainsi son propre cœur, lui qui devait savoir
pourtant que sans ce cœur il n’est pas possible de vivre plus
longtemps. .. »
Un an plus tard, en automne 1813, dans les rues de Prague,
Rahel rencontrait une sorte de vagabond déguenillé, qui lui
tendit un placet. C’était Urquijo, frappé de bannissement par le
gouvernement espagnol, qui la suppliait d’intercéder en sa
faveur. Devant cette épave humaine dont l’aspect faisait revivre
en elle des blessures toujours récentes e) fraîches, elle eut pitié,
elle pardonna cette fois-ci au malheur, et elle écrivit une de ces
phrases qui, selon sa propae expression, si elles étaient dites
dans une tragédie feraient frissonner tout un parterre : « Il est
aussi innocent que la hache qui fait tomber la tête d’un grand
homme ! »
**
En 1877paraissait à Leipzig un petit recueil de lettres intitulé:
Aus Rahels Herzensleben (Pages tirées de la vie amoureuse de
Rahel). Varnhagen, le mari de Rahel, avait lui-même, de son
vivant, préparé les documents de cette publication posthume, et
n’est-ce pas un fait bien significatif de la mentalité romantique
que de voir ce mari, plein d’adoration, collectionnerpieusement
la correspondance amoureuse que sa femme avait échangée
naguère avec d’autres ?
RAHEL

*

�110
JEAN-ÉDOUARD SPENI.É
A la lecture de ce recueil s’impose irrésistiblement le souvenir
de cette autre grande amoureuse que fut en France Julie de
Lespinasse. Le rapprochement avait déjà été fait par les contem­
porains de Rahel, par ceux du moins qui eurent le privilège de
lire dans son cœur orageux et passionné. « Demandez donc à
Rahel », écrivait à Varnhagen une des amies de celle-ci, Caro­
line de Humboldt, « si elle a lu les lettres de Mlle de Lespinasse...
J ’imagine qu’elle appréciera tout particulièrement ce recueil. »
Et Rahel, à qui la commission fut faite, de répondre : « Sache,
chère amie, que cette histoire d’amour (de M|le de Lespinasse)
ne constitue qu’une faible partie des convulsions par oîpj’ai moimême passé... Comme œuvre d’art ces lettres ne me semblent
pas assez belles; comme vérité toute crue les miennes sont plus
horribles ».
Oui, la « vérité toute crue » — c’est-à-dire le cœur tout
dépouillé, sans artifice, sans aucune coquetterie littéraire, saisi
dans ses plus intimes et ses plus douloureuses « convulsions » —
voilà qui donne la note de cette correspondance, voilà aussi
tout ce que Rahel a connu de l’amour. Jam ais elle n’a goûté à
l’ivresse complète de la passion triomphante, de l’amour plei­
nement exaucé, qui peut n’être qu’une extase fugitive,-mais qui
fait tout oublier, tout pardonner, parce qu’au moins une fois le
cœur a connu l’épanouissement complet, sans amertume, sans
humiliation et sans honte — parce qu’au moins une fois il a
porté l’auréole du bonheur. « Combien peu savent aimer ! »
écrivait-elle, « Parmi des générations entières à peine s’il s’en
trouve un seul !... Ce don exceptionnel il m’a été accordé, hélas !
pour mon malheur, mais sans le couronnement du bonheur,
sans l’accord parfait et profond. Oui, c’est une injustice criante
du ciel. Sentir un pareil besoin et mourir sans l’avoir satisfait !
Je n’ai jam ais vécu ; les paroles de vie je ne les ai jam ais enten­
dues. Aucun amour qui pour moi ne se soit changé en fiel, qui
ne se soit fixé en douleur ! »
Mais ce triste et douloureux lot d'amour qui fut son partage,
pas un instant elle ne l’eût répudié pour une vie prudente et
calme. « Les peines de cœur », écrivait-elle, « sont encore des

�111
bienfaits ; les chagrins d’amour, d’un amour humilié, je les
appelle des délices... Oui, chère enfant, tant qu’on vit, on aime,
quand une fois on a aimé. Et celle souffrance est encore une des
meilleures ..D e là douleur? Qu’importe. Cela aurait pu, aussi
bien, être du bonheur. C’est pourquoi je ne regrette rien. Je
repose sur mes douleurs et mes humiliations passées, douce­
ment, comme sur un lit de lauriers et de myrtes choisis,
Mon humaine douleur est trop grande pour de mesquines
lamentations. »
Chamfort a dit : « Etre l’homme de son cœur, de ses principes,
de ses sentiments, c’est ce que j ’ai vu de plus rare ». Telle fut
pourtant l’ambition de Rahel, son invariable règle de vie, la
source de ses faiblesses et de ses grandeurs. « Comme je suis
heureuse », disait-elle en parlant deMignon, « qu’elle soit morte,
et qu’elle soit morte de son cœur. »
« Si une fois j ’avais rencontré un bonheur complet », écrivaitelle encore à propos d’Aurélie, un autre personnage du Wilhelm
Meister de Gœthe, « et si je m’étais oubliée comme elle jusqu’à
avoir un enfant, je ne pourrais plus jam ais être complètement
malheureuse. Si on a fait une chute, alors même qu’on est une
demoiselle « comme il faut », il n’y a qu’à se remettre debout
avec courage et fierté — à supposer toutefois qu’on ne soit pas
restée morte sur le carreau. »
Douloureusement elle s’interrogeait parfois. Pourquoi ce refus
opiniâtre de la destinée? Elle accusait d’abord ce qu’elle appelait
sa lâcheté. « Je ne sais rien exiger ; je veux tout recevoir libre­
ment, cela seul flatte mon cœur... J ’ai de grandes aptitudes,
mais je manque de bravoure, je n’ai pas le courage de jouir
alors qu’il en coûterait quelque cliose à autrui. Je fais plus de
cas de la personne des autres que de la mienne propre... De là
vient qu’avec les plus beaux dons, j ’ai dû sécber sur place. »
Sans doute, tous les calculs astucieux, les roueries et les m ar­
chandages de l’habituelle coquetterie féminine, toute celle tac­
tique de conquête amoureuse qui circonvient la volonté de
l’homme, l’oblige à capituler, à s’enchaîner elle-même, tout cela,
même la plus élémentaire prudence, répugnait à son naturel fier
RAHEL

�112

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

et passionné, sitôt que son cœur avait parlé. Mais comme son
amour s’égarait sur des objets médiocres, indignes d’elle, il
résultait que de celle lutte inégale où une coquette eût triomphé
sans peine, elle sortait vaincue, humiliée, piétinée.
D’autre fois elle s’en prenait à son manque de beauté, de séduc­
tion physique. Et là encore, tout en se calomniant un peu, elle
ne se méprenait qu’à demi. Ce qu’elle inspirait aux hommes
capables de l’apprécier, c’était plus que de l’amitié, mais autre
chose que de l’amour. On oubliait, dans le rayonnement de cet
esprit supérieur, qu’on était en présence d’une femme jeune et
désirable; De sa personne se dégageait un pur charme d’âme
qui, selon le mot d’un de ses adm irateurs « amortissait les
sens ».On l’admirait, on se conliait à elle, on oubliait de l’aimer.
Cette destinée, qu’elle n’avait pas choisie, et qui l’avait m ar­
quée pour être une femme « supérieure » — supérieure, hélas !
même à l’amour — devait cependant porter son fruit béni. Elle
l’obligea, après de douloureuses convulsions, à se faire un cœur
nouveau, un cœur « impersonnel » ; elle éduqua en elle la grande
aimeuse qui a accueilli les joies et les douleurs de toute une
époque, qui a reçu, comme à un confessionnal secret, quelquesunes des plus intimes confidences de son temps. « Je veux la
faire mienne sans réserve, cette vocation céleste, de même que
j ’ai accueilli jadis le malheur dans toute sa pureté. J’en ai
dégusté l’amertune, sans chercher par aucun mensonge à en
masquer ou à en altérer la saveur, mais aussi sans héroïsme'
guindé. Je l’ai pressé sur mon sein, je l’ai serré dans mon cœur,
j’en ai épuisé la coupe. Et ne fallait-il pas le faire sortir de ce
monde de déraison ? Il est venu se briser contre ma personne,
contre ma poitrine, et je l’ai mêlé au sangle plus pur de ma vie.
Le voici maintenant expulsé du terrestre séjour, contraint à
s’employer à un ministère de bonté; Dieu, je te rends grâce pour
cette lumière et cette sagesse acquises après des heures de souf­
france intolérable, après les angoisses du désespoir; »

�KAHEL

113

CHAPITRE III

CULTURE ET FÉMINITÉ ROMANTIQUES

Comment espérer retenir cette chose fugace, capricieuse, ailée,
qu’on appelle l’esprit de conversation ? Par quel artifice fixer ce
mirage éphémère, né de la rencontre de quelques esprits, et qui,
à peine formé, s’évanouit en un impalpable néant ? Et surtout
lorsqu’il s’agit de conversations tenues il y a plus d’un siècle,
dont nous ne pouvons retrouver l’empreinte dans aucune
mémoire vivante, combien sont précaires les moyens d’infor­
mation dont nous disposons ! Tout au plus dans les Correspon­
dances et dans les Mémoires des contemporains pouvons-nous
glaner quelques indications furtives, recueillir quelques échos
affaiblis.
Par un autre biais il nous sera cependant possible de prendre
pied dans le premier salon de Rahel à Berlin. Car il fut essen­
tiellement le salon romantique, complètement pénétré de l’esprit,
de la méthode et des préoccupations de cette génération littéraire.
Il a apporté la réalisation la plus vivante, la plus concrète, d’un
idéal nouveau de culture et de sociabilité humaines dont les
auteurs de la jeune école avaient esquissé, dans leurs premiers
écrits, la formule théorique.
Jam ais peut-être le problème d’une culture nouvelle ne fut
posé avec autant de sincérité et de désintéressement, ni ne fut
si résolument mis au premier plan des préoccupations humaines,
que par les premiers auteurs romantiques. Ce que les philsophes
de VAufklærung avaient jadis tenté en ce sens, ce n’avait été en
somme qu’une vulgarisation du savoir, de l’art, et surtout de la
morale, dont les préceptes les plus élémentaires et les notions les
plus courantes étaient mis à la portée de toutes les intelligences.

�JEAN-ÉDOUARD SPËNLÉ
114
A bon droit paraissait suspecte aux jeunes auteurs celte péda­
gogie populaire qui ne tendait qu’à abaisser le niveau de l’effort
civilisateur ; et aux platitudes de la vieille école ils opposaient,
non sans quelque exagération, les droits de l’originalité et du
génie.
Et pourtant ce serait mal les juger, que de ne voir en eux que
les apôtres d’un individualisme outrancier. C’était là une atti­
tude polémique, commandée par les circonstances, un parti pris
nécessaire, plutôt que l’expression complète de leurs aspirations
profondes. Plus encore que leurs éducateurs classiques, ils ont
pressenti le côté nécessairement « social » de la culture nouvelle.
Qu’on relise les pages de VAthenæum, où ils ont déposé leur
premier manifeste : on y trouvera non seulement le programme
d’une Encyclopédie philosophique, inspirée de l’idéalisme nou­
veau, mais aussi l’essai d’une interpénétration continue et
vivante de toutes les originalités individuelles, d’une véritable
« socialisation » de toutes les activités de progrès et de culture,
de toutes les facultés créatrices et critiques de l’esprit humain.
Si l’individualisme traduisait le mieux, au dehors et aux yeux
des profanes, l’attitude combative de la jeune école, l’enseigne­
ment ésotérique de celte dernière tendait surtout à formuler un
idéal nouveau, et presque religieux, de sociabilité humaine.
« La société » écrivait Frédéric Schlegel, « voilà le véritable et
indispensable terrain pour loule culture qui se propose de réa­
liser l’homme intégral... La dispersion et l’isolement des facultés
de l’esprit humain, qui ne peuvent rester saines que librement
unies, tel est le vice originel de notre culture moderne. »
C’est peut-être dans les « Discours sur la Religion » deSchleiermacher qu’on trouverait la formule la plus réfléchie de cet
idéal. Tout au moins lejeune théologien découvrait-il dans une
éducation appropriée de l’instinct de sociabilité un des moyens
les plus précieux de développer et de propager celle religiosité
nouvelle dont il s’élail fait l’apôtre. La vraie piété, disait-il en
substance, n’isole pas l’homme, mais multiplie au contraire à
l’infini ses points de contact avec ses semblables, car l’individu
isolé ne peut atteindre à une expérience complète de la vie. Il

�RAHEL

115

faut que par un élan de sympathie il se replonge dans l’univer­
selle communion des vivants, non pas seulement par ses inté­
rêts immédiats, par les nécessités physiques ou sociales de son
existence, mais par ce qu’il a de plus intime et de plus pro­
fond, par toutes ses manières d’être, de sentir et de penser, afin
de comparer sans cesse ses expériences personnelles à l’expé­
rience universelle de l’Humanité. Ainsi seulement lui apparaî­
tront les lacunes de sa propre individualité, en même temps que
se découvrira l’inépuisable variété des dons humains. Et pour
cela il faut qu’il éduque sans cesse et développe en lui sa
« nature sociable », c’est-à-dire un sens, ou plutôt un tact par­
ticulier, qui n ’est autre chose que la perception sympathique de
la vie et de l’originalité en dehors de lui. Là est la racine com­
mune de toute vie vraiment religieuse et de toute culture supé­
rieure. « As-tu jamais réussi à embrasser une personnalité
étrangère dans toute son étendue, avec toutes ses inégalités,
sans que ce contact se soit changé en douleur ? » demandait
Schleiermacher. « C’est l’indice le plus sur que vous êtes, l’un et
l’autre, des natures cultivées, »
C’est donc par une originalité toute nouvelle apportée dans
les relations humaines que devait se traduire l’idéal moral et
social des jeunes auteurs. Résolument ils s’étaient attaqués au
problème central de toute éthique — le problème des rapports
des sexes — et on sait les affirmations très hardies que Schleier­
macher lui-même avait formulées à ce sujet dans ses « Lettres
confidentielles », écrites à propos de la «Lueinde » de Frédéric
Schlegel. Est immorale, proclamait-il hautement, toute union,
encore que mille fois consacrée par la loi civile et religieuse, où
l’être humain est rabaissé à n’êlre qu’une « utilité », un instru­
ment de plaisir ou de labeur ; toute union qui, enchaînant à
jam ais sa volonté, ne lui permet pas en même temps d’épanouir
dans la plus grande mesure possible ses énergies morales et intel­
lectuelles, qui ne fait pas de la vie personnelle le but essentiel de
l’existence ; et c’est un devoir de dénoncer un pareil contrat,
mensonger dans son principe, meui trier dans ses efiels. « Tu ne
contracteras aucune union » ainsi paraphrasait-il à sa manière

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
116
le sixième Commandement, « qui ne doive être rompue ; s’ils te
retiennent, il faut te libérer — ou périr. »
Ces attaques contre le mariage — tout au moins contre une
certaine conception du mariage — ne faisaient du reste que
traduire, à propos d’un cas particulier, les revendications géné­
rales dont s’inspiraient les jeunes auteurs, et qui ne tendaient à
rien moins qu’à introduire la même liberté, la même préoccu­
pation exclusive de culture personnelle, dans toutes les relations
humaines, à dissoudre au moins provisoirement tous les cadres
traditionnels, toute l’armature extérieure de la vie sociale.
N’est-ce pas l’expérience que nous faisons souvent, que les
moments vraiment féconds de notre vie sont certaines heures
d’anarchie intellectuelle ou morale où, arrachés à nos occupa­
tions, à nos manières routinières de sentir, de juger et de réagir,
nous sortons de nous-mêmes et nous ouvrons à une vie plus
large, à des suggestions nouvelles et imprévues ? Ainsi seule­
ment, par une solution de continuité dans le dessin arrêté et
régulier de notre vie, par le rétablissement d’une sorte de
« chaos » intérieur, est possible un renouvellement de notre
personnalité profonde. A ce besoin esthétique autant que
religieux devait répondre, d’après les auteurs romantiques, la
vie en société. Son rôle est de nous sortir des fonctions et des
techniques spécialisées, de multiplier ces moments féconds
d’anarchie, de créer de véritables « chaos humains » où seront
jetés pêle-mêle dans un creuset commun, les résultats m ultiples
et individuels de la vie, afin que se préparent des masses nou­
velles de pensée et de sensibilité collectives.
Sous cet aspect Schleiermacher aimait à se figurer la Société
religieuse de l’avenir : comme « une sorte de milieu fluide sans
contour arrêté, dont les éléments mobiles se déplaceraient sans
cesse en tous sens et se mêleraient harmonieusement les uns
aux autres». Non plus une « Église » dans le sens traditionnel,
avec son organisation, sa hiérarchie, ses dogmes, sa liturgie et
ses services réguliers, mais un « salon » — Schleiermacher
emploie un terme moins profane : « que votre temple », dit-il, « soit
désormais un appartement privé— ein Privatzimmer,— un «salon»

�117
où se donneront rendez-vous toutes les originalités humaines et
où, en dehors des cadres hiérarchiques ou professionnels,
s’organisera le libre jeu des affinités individuelles et des attrac­
tions spontanées. Voilà le seul milieu où pourront se développer
à la fois une religion et une culture nouvelles.
Et ce milieu nouveau créera aussi un style nouveau de la
conversation, ou plutôt l’esprit de conversation finira par péné­
trer les anciennes techniques spécialisées et par les renouveler
complètement. C’est à Frédéric Schlegel que revient l’originalité
d’avoir formulé cette pensée féconde avec sa théorie de «l’Esprit»
ou plus exactement, pour reprendre le terme intraduisible dont
il se sert, sa théorie du Witz romantique. Car le Witz, par
ses origines, est bien un produit de l’esprit de conversation ; il
reflète cet état d’anarchie féconde, de chaos créateur, que doit
rétablir sans cesse la vie de société. Il est comme la décharge
soudaine, provoquée par le contact d ’électricités contraires,
d’originalités à la fois opposées et sympathiques. Qu’est-ce
qu’une conversation vraiment vivante ? Une succession de
Witze, c’est-à-dire de boutades, de saillies originales, d’aperçus
imprévus, d’affirmations paradoxales qui cherchent en même
temps à se combattre et à se fondre, une manifestation éminem­
ment sociale et dram atique delà pensée. Qu’on y prenne garde :
il y a là un secret de sty^le que devrait essayer de surprendre
tout écrivain soucieux de donner à sa pensée un tour animé
et intéressant, le secret de cette « prose vivante et dialoguée »
dont, un des premiers, Lessing a donné l’exemple en Allemagne.
Mais peut-être y trouverait-on mieux encore qu’un simple
procédé d’écriture littéraire : il se pourrait que toute une
méthode intuitive s’y trouvât en germe. Car, en somme, si l’on
y regarde de près, l’essentiel d’un livre comme d’un système
philosophique tient en quelques traits de génie, en quelques vues
« en profondeur » qui pourraient à la rigueur se formuler en
un petit nombre d’aphorismes : le reste ne sert qu’à « développer»,
c’est-à-dire à établir des transitions et à m arquer des rapports
avec l’ensemble des vérités déjà connues. A l’origine des grandes
découvertes on trouverait presque toujours quelques illuminaRAH EL

�118

JEAN-ÉDOUARD SI’ENLÉ

lions soudaines,quelques combinaisons de pensée imprévues,des
trouvailles, des saillies, des boutades, presque des bons mots,
a Les vraies définitions »,disait Schlegcl, « vous tombent du ciel.»
Les grands génies se sont généralement contentés d’affirmer une
vérité nouvelle, et c'est la tâche des esprits subalternes d’étayer
après coup, par des démonstrations logiques, ces affirmations
oraculaires. c&lt; 11 y a beaucoup moins d’ambition à écrire des
œuvres entières, parce qu’elles peuvent être composées de pièces
et de morceaux empruntés à d’autres ouvrages, et parce qu’il est
toujours loisible à l’auteur, au pis aller, de disparaître derrière
les choses et de cacher son esprit dans un petit coin modeste.
Mais des pensées, des pensées isolées, sont obligées d ’avoir une
valeur originale et doivent avoir la prétention d’occuper l’esprit
pour elles seules. » (Frédéric Sclilegel).
Le Witz romantique se rapproche ainsi du «trait de génie» beau­
coup plus que du « trait d’esprit », comme on l’entend d’ordi­
naire. C’est un aphorisme philosophique ou moral, qui vaut par
tout ce qu’il fait pressentir, plus encore que par ce qu’il exprime
réellement, une formule incisive et condensée qui soulève tout
un infini de méditation, une « monade » philosophique où l’uni­
vers se reflète en une vision originale. « Ce ne sont pas des pen­
sées, mais des âmes de pensées ». El n’est-ce point un des titres
de gloire les plus enviables que puisse ambitionner un auteur,
que d’enrichir de quelques trouvailles nouvelles le trésor de ces
« proverbes supérieurs de l’humanité cultivée » ?
Le Witz romantique est très volontairement paradoxal, car le
paradoxe est l’aliment essentiel de la vie de société. Il faut celle
semence d’anarchie pour empêcher la conversation de croupir
dans la vulgarité ou la médisance, pour secouer les esprits de
leur torpeur, pour leur rendre familier ce point de vue vraiment
libéral et cosmopolite qui naît de la rencontre des originalités
les plus disparates — ethniques, religieuses ou morales — et
pour découvrir à la vie de société son véritable champ d’explo­
ration, qui est la critique affinée des m œurs. Mais en même
temps le Witz romantique se nuance volontiers de scepticisme
et d’ironie, ou plutôt il est l’expression parlante de celte ironie

�119
supérieure qui avant lout est un devoir de bon ton et d’urbanité.
Fout dogmatisme est l’affirmation d’une conviction exclusive ;
il aboutit tôt ou lard à une altitude anti-sociale, « illibérale »
selon un mol forgé par Sclilegel. C’est seulement en se replongeant
dans une atmosphère de sociabilité et d’urbanité que le penseur
apprendra à limiter ses affirmations, à sortir de lui-même pour
« parodier » en quelque sorte son propre moi, exclusif et borné,
pour caricaturer l’insuffisance et l’éternelle disproportion de
toute expression humaine devant les intuitions ineffables.
El ainsi le Witz est la formule vraiment moderne de l’esprit
philosophique. Le temps est passé des systèmes compacts : c’est
là une survivance de l’esprit tliéologique. Il est faux que la
vie se laisse ramener à l’unité d’une doctrine. Elle n’est pas
nécessairement une; elle n’est pas nécessairement logique ou
rationnelle. Ou plutôt, ce n’est là qu’un des aspects possibles
qu’elle sait revêtir. Elle est en même temps diverse, multiple et
contradictoire. Ce que Frédéric Sclilegel ne cesse de revendiquer,
c’est « son droit incontestable à l’incohérence »— mein unbestreitbares Venvirrangsrecht - son droit à l’illogisme génial. Tout au
moins à la vieille méthode discursive et systématique faut il sub­
stituer une méthode intuitive, à la fois psychologique et histo­
rique ; au monisme abstrait doit succéder un panthéisme concret
qui verra dans l’univers non plus la création préétablie d’un
Dieu ou d’une Raison immuable, mais une Histoire vivante, un
monde qui se fait continuellement, une synthèse progressive et
infinie, une succession d’harmonies partielles, plus ou moins
stables et enveloppantes, qui se réalisent au milieu de désaccords
non moins profonds et essentiels.
Non point quril faille rejeter lout effort de composition unitaire
et que celle méthode rhapsodique et aphoristique ne puisse, ne
doive même, être complétée par un essai de synthèse qui orga­
nisera entre elle les intuitions sporadiques et reliera les éléments
disparates. C’est là le précieux modèle que nous apporte le style
«classique », essentiellement architectural, qui vise à l’unité, à
l’économie simple et grandiose, à la cohésion et à la pérennité.
Mais à côté de cet art monumental, d’une éternité marmoréenne,
RAHEL

�120

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

qui est un art d’achèvement, il y a place pour un style différent,
moins solidement lié et coordonné, moins durable sans doute,
mais qui traduit mieux la mobilité fiévreuse, les curiosités
inquiètes de notre humanité moderne. Et c’est cette quintessence
instable d’art et de pensée qu’essaie de fixer l’aphorisme philoso­
phique, le Witz romantique. Il saisit au vol, comme dans une
conversation animée, les aspects fugaces et chatoyants de la vie,
les révélations multiples et contradictoires de l’Idée. Il est
l’arme subtile du paradoxe, l’arme à double tranchant qui, en
même temps, blesse et affranchit. Il est surtout l’instrum ent de
découverte le plus maniable et le plus sensible, la sonde mobile
qui, infatigablement, vient heurter les abîmes inconnus de son
léger choc explorateur.
■¥■A*
Par un appel éloquent aux femmes de son temps, Schleiermacher avait conclu ses « Lettres confidentielles ». « Une chose est
nécessaire avant toutes », disait-il « si l’on veut changer l’état de
choses actuel : c’est la collaboration des femmes. Elles seules
peuvent sanctifier, par leur activité, ce que le préjugé couvrait
jusqu’à présent d’un opprobre factice. »
Cette indispensable collaboration des femmes à une culture
nouvelle, voilà encore un des dogmes fondamentaux de la pre­
mière école romantique. Plus que le problème passionnel, ce qui
intéressait les jeunes auteurs c’était le problème de la culture
féminine. A tort, on a voulu découvrir dans leur féminisme
simplement une doctrine de l’émancipation de la chair. Bien au
contraire, ils voyaient un symptôme de barbarie dans toute ten­
dance à exagérer les caractères sexuels, et ils étaient persuadés
qu’une civilisation affinée atténuerait ces différences et ces oppo­
sitions, pour rétablir l'Homme complet, l’Homme intégral. « Qu’ya-t-il de plus laid », disait Frédéric Schlegel, « que cette « fémi­
nité » hypertrophiée, et de plus repoussant que cette virilité
exagérée, qui inspirent encore nos mœurs et nos manières de
juger, et impriment leur caractère même à notre art le plus

�RAHEL

121

délicat ?... Le caractère féminin et le masculin doivent être épu­
rés et élevés vers une humanité supérieure. Chez la femme l’in­
dépendance, chez l’homme la douceur, voilà qui est vraiment
beau et qui est bien. »
Une tâche s’imposait donc : éveiller chez les femmes ces affir­
mations du sentiment personnel, ces énergies originales que
l’éducation traditionnelle avait laissées incultes, ou même qu’elle
avait comprimées et paralysées ; abolir cette loi d’ignorance que
des siècles de servitude morale et de domestication familiale
avaient gravée au plus profond d’elles-mêmes ; briser les entra­
ves que le préjugé, plus encore que la nature, avait mises à leur
libre développement. « Les femmes ne peuvent et ne doivent être
au monde que pour être utiles; elles ne vivent que pour les
hommes » : c’est contre l’immoralité foncière de cette « morale »
universellement admise que les collaborateurs de YAthenœum
avaient entrepris une vigoureuse campagne. Reprenant les for­
mules liturgiques du Décalogue, Schleiermacher traduisait en
jargon piétiste son nouveau credo féministe et il term inait son
« Catéchisme nouveau à l’usage des femmes de cœur * par cette
solennelle profession de foi qu’il plaçait dans la bouche de ses
nouvelles converties : « Je crois que je vis, non pour obéir ni
pour me distraire, mais pour être et devenir, et je crois à la puis­
sance de la volonté et de la culture de l’esprit pour me rappro­
cher de la vie infinie, pour me dégager des servitudes de la fausse
éducation, et pour m’affranchir des entraves de mon sexe. »
On voit le caractère particulier qu’affectait dès l’origine cette
féminité romantique en Allemagne. Assurément le xviii0 siècle
avait produit en France aussi des femmes remarquablement
instruites et cultivées. Mais cette culture restait pour elles un
ornement de l’esprit qui prêtait un charme nouveau à leur
conversation, qui leur permettait d’attirer et de retenir dans leur
salon même des hommes de science et de pensée, bref c’était une
arme de conquête masculine, plutôt qu’une croyance raisonnée,
qu’une affirmation systématique de leur indépendance et de leur
personnalité.
Très différentes nous apparaissent déjà les premières femmes

�122

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

romantiques allemandes, les Carolines Schlegel, les Bettina
Brentano, les Caroline de Günderode et les Rahel Levin. Sans
doute elles aussi apporteront cet élément nouveau de sociabi­
lité mondaine, d’éducation par les femmes, qui manquait encore
à l’Allemagne classique, et qui se préparera d’abord dans les
salons romantiques d’Iéna et de Berlin. Mais la vie de salon,
l’esprit de conversation, sont moins pour elles des prétextes k
triomphes mondains, qu’un moyen d’entrer en contact direct et
vivant avec toutes les forces de progrès et de culture de leur
époque. El cette culture nouvelle, qu’elles s’assimilent avec
une curiosité dévorante, elle veulent aussitôt la traduire au
dehors en activité, en affirmations hardies, en convictions pro­
fondes et originales. Elles sont peut-être les premièies qui aient
osé aborder par une critique personnelle les grands problèmes
du sentiment et de la pensée, qui aient jugé les hommes et les
choses, les évènements et les institutions, non plus du point de
vue masculin, mais avec des préoccupations féminines, tout au
moins avec la clairvoyance particulière k leur sexe, avec l’origi­
nalité toute neuve de leurs nerfs plus subtils, de leur cœur plus
passionné. Ce n’est plus aux femmes de l’ancienne société, fran­
çaise qu’on serait tenté de les comparer, mais plutôt k certaines
femmes des drames d’Ibsen, les Nora, les Mmc Alving, les Hilda
W angel— k ces femmes «nouvelles», passionnément éprises
d’indépendance et d’individualisme, toutes plus ou moins
rebelles, qui prétendent vivre leur vie k elles, « être et devenir »,
selon le mol de Schleiermaclier, et non plus simplement « obéir
ou se distraire », en acceptant résolument les risques où elles
savent ainsi s’exposer.
Cependant ce n’est pas dans la vieille société allemande, aris­
tocratique ou bourgeoise, qu’il fallait chercher le milieu favo­
rable où pouvait s’éduquer celle cérébralilé féminine nouvelle,
mais dans un monde très différent, né de la veille et qui semblait
comme préparé k servir de champ d’expérience k toutes ces
innovations un peu aventureuses de la vie et de.la pensée: le
monde de la finance juive. L’influence des salons jufs sur le pro­
grès des idées k la fin du xvme est sans conteste un des évène-

�RAHEL

ments les plus im portants de la vie morale de l’Allemagne
nouvelle.
Des causes multiples ont préparé cette influence. Des raisons
économiques d’abord : la constitution des grandes fortunes
juives à Berlin. Déjà Mirabeau, lors de son séjour en Prusse,
observait que les rares fortunes berlinoises excédant un capital de
400.000 livres, appartenaient presque toutes à des familles israélites. Or, la vie de société suppose une certaine aisance, le
souci du confort et de l’élégance. Ce fut précisément le rôle des
financiers juifs d’acclimater en Allemagne un luxe encore
inconnu à la maison protestante. « Leurs maisons », écrit
M. Brandes dans son livre sur la « Jeune Allemagne », « 11e res­
semblaient pas aux habitations étroites, resserrées, mesquines
de l’ancien Berlin. Des appartements spacieux, avec de lourds
tapis orientaux. De ci de là, accroché aux murs, un tableau de
grand prix que le père ou le grand père avait reçu en gage de
quelque débiteur aux abois Une table soignée, des vins fins,
un service en argenterie ou en or massif, des verres du plus fin
cristal, étincelant sur des nappes artislement brodées; les lemmes
et les filles dotées d’une éducation généralement très supérieure
à celle que recevaieut les femmes de la classe moyenne, s’inté­
ressant à la théologie, à la philosophie, à la musique, précoce­
ment stylées par la société mêlée qui frayait chez elles », voilà
en quelques traits l’évocation de cette vie luxueuse, de celte
société brillante et spirituelle qui avait encore manqué à l’Alle­
magne classique.
C’est qu’en dépit de ses 150.000 habitants, c’était encore une
ville bien modeste que Berlin. Bien que capitale d’un royaume,
elle ne possédait pas ce qu’on peut appeler une vie de cour. Le
grand Frédéric qui avait si bien compris ses devoirs de roi pour
ce qui louchait à l’adm inistration de ses États, avait, par
contre, montré peu de goût pour les obligations purement déco­
ratives de sa charge. Misogyne, séparé de sa femme, il ne s’était
guère montré en dehors de son cher « Sans-Souci » où il vivait
avec quelques familiers, la plupart Français. La situation ne
s’améliora guère à l’avènement de son successeur, Frédéric

�JEAN-ÉDOUARD SPENI.É
124
Guillaume II. De mœurs dissolues et très bigot, celui-ci s’en­
fermait dans son sérail de Polsdam avec ses maîtresses, ses
théosophes et ses charlatans. La vie de cour se réduisait à
quelques réceptions diplomatiques, strictement obligatoires et
officielles. Quant à la noblesse, une étiquette surannée, un céré­
monial pédantesque et prétentieux et un esprit de caste intran­
sigeant, en éloignaient toutes les forces jeunes et actives, tous les
éléments novateurs et intellectuels qui auraient pu y apporter
un peu de vie et d’animation. Aussi est-ce parmi les femmes de
l’aristocratie qu’on rencontrait alors les cerveaux les plus
incultes et les plus arriérés.
Plus ouvert aux idées libérales, le monde de la bourgeoisie
intellectuelle n’offrait cependant guère plus de ressources au
point de vue mondain. Les fonctionnaires, accablés de besogne
et de soucis domestiques, mal payés, ne se retrouvaient guère
que dans des « sociétés de bière » — Bievgesellschaflen — où ils
s’entretenaient encore des affaires de service ou de personnel de
leur administration. Leurs femmes, absorbées par les soucis du
ménage, vivaient confinées dans le cercle étroit delà vie familiale
et domestique. A la fin du xvme siècle, Berlin ne possédait même
pas d’Université. Sans doute, grâce à des initiatives privées,
quelques sociétés savantes, quelques « clubs » littéraires ou
artistiques s’étaient constitués : le « Montags-Klub » , la
« Mittwoclisgesellschaft », le « Donnerstags-Kràngchen ». Des
savants, des professeurs, des juristes, des théologiens venaient
y faire un docte exposé, à la lumière des chandelles fumeuses.
Le tout se term inait généralement par un banquet et par une
discussion. Mais le plus souvent le beau sexe était exclu de ces
réunions, d’où l’aurait du reste bien vite chassé l’atmosphère
irrespirable de pédantisme, d’ennui et de tabac. — Quant au
haut commerce chrétien, il se plaisait encore, à la façon alle­
mande, dans la simplicité parcimonieuse et étriquée du ménage
bourgeois et en avait gardé toutes les préventions morales,
toutes les étroitesses d’esprit.
Mais dans les salons juifs se rencontraient, comme sur un
terrain neutre, toutes les classes de la société, partout ailleurs

�séparées par l’esprit de caste — voire même celles qui n ’avaient
encore nulle part droit de cité. Pas une seule maison bourgeoise
de Berlin n’aurait ouvert ses portes aux acteurs et aux actrices.
Mais ici les dames du théâtre, même celles du corps de ballet,
étaient traitées sur un pied de parfaite égalité. Jamais, dans un
autre intérieur bourgeois, les princes du sang ne se seraient
montrés, pour la simple raison qu’ils s’y seraient mortellement
ennuyés. Ici ils aimaient à fréquenter, attirés par le naturel de
la conversation, par une absence d’étiquette qui avait un charme
de piquante nouveauté pour eux. C’était une sorte de bohème
supérieure et raffinée. On n’y reconnaissait d’autre prérogative
que celle que conféraient la beauté, l’esprit ou le talent. Un
élément vraiment cosmopolite, pour la première fois, pénétrait
dans la capitale prussienne.
Et puis, ce qui faisait le principal attrait de cette société,
c’étaient les femmes, belles et spirituelles, qui y donnaient le
ton. Ce charme, auquel s’ajoutait le prestige d’une brillante
fortune, devait être bien puissant, puisqu’il eut raison de tous
les préjugés religieux ou nobiliaires, et que dès cette époque les
riches héritières israélites furent demandées en mariage par les
descendants de la vieille aristocratie allemande. La fille d’un
banquier berlinois, Sarah M eyer, cajolée par tous les grands
esprits du temps, par Herder, par Gœtbe, par le prince de
Ligne, épousa, après divorce, le baron livonien de Grotthus et
ouvrit un des salons les plus mondains de Berlin. La iille du
banquier Ilzig, devenue Mme d’Arnstein, ouvrit également à
Vienne un des premiers salons cosmopolites de la capitale
autrichienne, qui, pendant le Congrès de Vienne, fut le rendezvous de la haute société diplomatique d’Europe. La sœur cadette
de la baronne de GroLthuss, Marianne Meyer, sévit disputée par­
tout le corps diplomatique de Berlin. Elle finit par donner la
préférence au prince de Reuss.de la maison souveraine de Reuss,
ambassadeur d’Autriche. Il est vrai qu’à la mort de son époux
elle dut se contenter du titre de baronne d’Eybenberg. Mais elle
n’en restait pas moins l’amie intime des familles de Courlande,
de Ligne et de Clary. Varnhagen l’a appelée une « Mme du Deffand

h |

1&amp;&amp;

�126

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

allemande ». C’était la plus charmante des égoïstes et l’on se
passait sous le manteau les portraits qu’elle traçait avec une
lucidité féroce. A Vienne, elle ouvrit un salon rival de celui de
Mme d’Arnstein. Les d’Arnslein l’emportaient par la fortune,
mais Mmc d’Eybenberg triom phait par ses relations avec les
maisons princières où sa rivale n’était pas reçue.
C’est qu’à la beauté s’ajoutaient chez ces femmes les séduc­
tions de l’esprit et d’une éducation remarquablement soignée.
Dans les familles des négociants israélites, dont les relations et
même la parenté s’étendaient à travers tous les pays d’Europe, il
était de tradition d’apprendre de bonne heure les langues étran­
gères. Les jeunes filles possédaient ainsi la clé qui leur ouvrait
toutes les littératures modernes et leur permettait de se donner
une culture bien plus étendue que celle des autres femmes de la
bourgeoisie.
De p lu s, mariées très jeunes , souvent sans avoir été
consultées, à des hommes de culture inférieure et complètement
absorbés par les affaires, elles ne subissaient pas l’ascendant de
leur mari. Grâce à leur situation de fortune, elles avaient ainsi
tout le loisir de se cultiver l’esprit d’une manière indépendante
et de se créer des relations intéressantes dans le monde de la
littérature et des arts. Enfin cette culture prenait chez elles
une saveur toute particulière, par cela même qu’elle se déve­
loppait sur un terrain plus neuf Comme l’observe l’une d’elles,
Henriette Herz : « A cette culture manquait l’intermédiaire d’une
tradition qui, transmise de génération en génération, l’aurait
adaptée progressivement à l’évolution des idées et des mœurs.
De là une absence totale de préjugés. De là aussi, chez de
pareilles natures, une verve originale qui jaillissait de toute
première source, un tour d’esprit indépendant et paradoxal qui
d’emblée les mettait au-dessus de tout ce qui est convenu, un
attrait de nouveauté très piquant qui n’excluait nullement une
certaine profondeur de pensée. »

�RAHIÎL

Ce lut le salon de la belle Henriette Herz qui servit d’abord de
centre de ralliement à la première génération romantique. On a
souvent évoqué l’image de cette beauté sculpturale que les
Berlinois avaient surnommée « la Muse tragique », à cause de sa
taille imposante, ou encore « la belle Circassienne », pour la
blancheur éblouissante de son teint. Ses triomphes ne se
comptaient pas. Elle servait de pierre de touche, et voulait-on
éprouver une beauté réputée, vite on mettait les deux femmes en
présence, pour voir laquelle éclipserait l’autre : rarement les
suffrages étaient partagés. Tout enfant elle passait déjà pour un
prodige. La cour de Berlin ayant assisté un jour à la fêle israélite des Tabernacles, la petite Henriette apparut en chérubin
blanc, frisée comme un mouton, et débita avec force gentillesses
un compliment à Mesdames les Princesses Boyales, sœurs du
Grand Frédéric. A seize ans elle avait épousé, sur l’ordre de ses
parents, le docteur Markus Herz, médecin très estimé, écrivain
et philosophe à ses heures. Sa maison devint bientôt le rendezvous de l’élite cultivée. Mirabeau, lors de sa mission à Berlin, y
eut ses entrées. On devine que la jeune maîtresse de maison fut
bien vite entourée d’adorateurs. Cependant les témoignages sont
unanimes : aucun hommage ne lui tourna la tête. Du reste,
ajoutaient les mauvaises langues, sa vertu ne lui coûtait guère:
imposante comme une statue, elle en avait la marmoréenne
froideur. Non qu’elle fût dépourvue de coquetterie. Elle appar­
tenait même à cette classe particulièrement dangereuse qu’on a
appelée a les coquettes vertueuses ». Le jeune Bœrne, à l’àge de
dix-sept ans, mis en pension chez la veuve du docteur Herz, dont
la beauté était alors pourtant sur son déclin, s’éprit de son
hôtesse au point que par deux fois il tenta de s’empoisonner.
Or, si elle n ’avait pas encouragé celle passion d’adolescent, du
moins n’avait-elle rien fait pour en arrêter les progrès.
Cependant il y avait un grand vide dans la vie de cette femme
oisive et stérile. Elle essaya de s’en distraire d’abord en organi­
sant, pour le compte des autres, une foule de petites intrigues

�128

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

romanesques. Sous ses auspices s’était constituée celte fameuse
« Liguede la vertu », véritable franc-maçonnerie de la sentimen­
talité féminine, dont la correspondance s’étendait à travers toute
l’Allemagne et qui servait de boîte aux lettres aux « belles âmes»
des deux sexes en quête de leur âme complémentaire. Par son
intermédiaire fut négocié un mariage célèbre, celui de Guillaume
de Humboldt et de Caroline de Dacherôden. Quelques années
plus tard, ce fut encore dans.son salon que Frédéric Sclilegel se
rencontra avec la femme du banquier Veit qu’il devait enlever
bientôt après et emmener avec lui à Iéna. Même le calme et lucide
Schleiermacher subit la contagion de cette sentimentalité subtile
et alambiquée. Ne disait-il pas d’Henriette Herz qu’elle était « la
substance la plus proche de la sienne», et que si elle venait à
lui être arrachée, il «se suiciderait moralement et porterait sur
son front son inscription funéraire »?
Il nous est difficile de nous représenter exactement l’ascendant
qu’exerçait sur son entourage Henriette Herz dans son rôle de
maîtresse de salon. Les témoignages des contemporains sont
presque tous marqués au coin de la malveillance. Dans ses
« Bambocciaden », un des jeunes auteurs affilié au clan rom an­
tique, mais très antisémite, Bernliardi, trace d’elle un portrait
peu flatté : « Elle joue à la « belle âme », écrit-il. « Dans sa jeu­
nesse, elle s’est frottée à beaucoup de bons esprits qui lui ont
laissé un capital de notions esthétiques d’une portée très géné­
rale, qu’elle écoule à présent sous forme de menu billon auprès
de ses connaissances nouvelles. Elle porte continuellement le
travesti de quelque personnage gœthéen. Son rôle favori semble
être celui de la Princesse dans Torquato Tasso; aussi s’est-elle
mise à apprendre le latin. A force de coquetteries, de flatteries et
de petites ruses, elle a réussi à attirer les hommes d’esprit qui
colportent sa réputation. » — Potinière et intrigante, ainsi la
représente Guillaume de Humboldt dans ses lettres à sa fiancée,
et rien n’est amusant comme de voir le jeune couple se défendre
contre cette indiscrète protectrice qui, après avoir réuni les deux
amoureux, voudrait être de tiers dans toutes leurs effusions et
semble réclamer sa part d’hommages. — Varnliagen l’appelle une

�129
Anempfinderin, ce qui veut dire une « imitatrice », une personne
sans originalité, qui excelle à entrer dans l’originalité des autres,
à se parer des plumes d’autrui, à revêtir une personnalité d’em ­
prunt. « Elle a effleuré toutes les grandes personnalités», dit-il,
« mais elle n ’a gardé avec elles que des relations superficielles.
Il est vrai que ces relations, elle a su les cultiver avec une remar­
quable ténacité, a
Incontestablement il devait y avoir quelque chose d’affadissant dans le commerce de cette femme dont ni le cœur ni les
sens n’avaient jam ais parlé, chez qui les profondeurs de l’ins­
tinct étaient entièrement recouvertes par les futilités de la vie
mondaine. Il suffit de relire quelques-unes des épitres de jeu­
nesse de Guillaume de Humboldt et même certaines pages
alambiquées de Sclileiermacher, pour éprouver jusqu’à la
nausée la fadeur de cette préciosité sentimentale. « En temps
ordinaire, les amoureux s’écrivent parce qu’ils s’aim ent»,
observait un ami de Rahel, «mais ceux-ci s’aiment uniquement
pour pouvoir s’écrire. Tous ces gens s’exaltent à froid, pour se
prouver à eux-mêmes et pour prouver aux autres qu'ils ont du
sentiment. Il n’y a pas un mot de vrai dans ce qu’ils disent. » Et
on comprend que Rahel, qui haïssait à mort toute affectation et
toute insincérité, surtout en matière de sentiment, ait ramassé son
jugement sur la belle Circassienne en cette formule sévère :
« C’est un beau mensonge plâtré ». « Mme Herz », disait-elle
encore, «ne fait qu’un avec sa toilette. Elle ne se ligure même
pas qu’on puisse se déshabiller, ni comment on se comporte dans
cet état .»
Pareillement, il semble que la culture d’Henriette Herz ait été
plus brillante que solide. Elle parlait, couramment le français,
l’italien, l’anglais, un peu l’espagnol et le suédois. Elle apprit le
latin et, sous la direction de Sclileiermacher, elle se mit au grec.
De son éducation religieuse il lui restait une teinture d’hébreu.
Le grand philologue Ropp l’initia au sanscrit et, sur le tard, elle
étudia le turc et le malais. Ici encore, la qualité et la profondeur
du savoir semblent avoir été sacrifiées à la quantité des connais­
sances superficielles, toutes de parade, et il est bien difficile de
RAHEL

�130
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
voir dans celle éducation linguistique autre chose qu’une forme
bien féminine de gaspillage intellectuel.
Manque d’originalité et de naturel, une coquetterie froide et
une sentimentalité précieuse, une culture superficielle, toute
d’emprunt, voilà les défauts qu’ont reprochés à Henriette Herz
ceux qui l’ont jugée, sans avoir subi l’ascendant de sa m ajes­
tueuse beauté. El pourtant il serait injuste de méconnaître le
rôle qu’elle a joué dans la société de son temps. Sa beauté, très
décorative, fut comme le miroir aux alouettes qui a attiré les
éléments encore dispersés d’une vie de société nouvelle. Son
salon peut n’avoir été qu’un lieu de passage : comme tel il est
venu à son heure. Là se sont rencontrés ces jeunes auteurs qui
cherchaient une formule nouvelle d’art, de culture et de socia­
bilité, et qui, en se groupant, constituèrent la première généra­
tion romantique.
Il était réservé à une autre femme juive — Rahel Levin — de
réaliser dans son salon, par une création entièrement originale,
cet idéal de culture et cette vie de société dont les premiers
auteurs romantiques s’étaient efforcés de donner la définition
anticipée, encore abstraite et théorique. Et, s’il n’y avait quelque
pédantisme à vouloir enfermer en une formule quasi chimique
une œuvre où le hasard, le caprice et l’inspiration, ont joué un si
grand rôle, on pourrait dire du premier salon de Rahel qu’il a
réalisé le type de sociabilité religieuse esquissé par Schleiermaclier, en le traduisant dans les formes du Witz schlegelien.

�HAHEL

CHAPITRE IV

LE SALON DE RAHEL LEVIN

L a M a ît r e s se

de

M a iso n

Ce n’esl guère qu’après son voyage à Paris, en l’année 1801,
que Rahel réussit à grouper dans son petit hôtel de la « Jiigerstrasse » les représentants les plus illustres de la société berli­
noise. Son salon recueillit alors, en une cerlaine mesure, la
succession du salon d’Henriette Herz. La pe!ile phalange d’auleurs romantiques qui avait fait comme une garde d'honneur
à la belle Henriette, s’était peu à peu dispersée. Les deux cor}'
pliées de la jeune école, Frédéric Schlegel et Schleiermac lier
s’étaient l’un et l’autre éloignés de Berlin. De plus, à la mort du
docteur Herz, en 1803, sa veuve, qui se trouvait dans une situa­
tion de fortune un peu gênée, se vit obligée de réduire considé­
rablement son train de maison et de suspendre ses réceptions.
Jusqu’en 1806, date fatidique de la grande catastrophe, l’astre de
Rahel brillera de son plus vif éclat. Il ne se passera guère d’évé­
nement dans la vie mondaine et littéraire de Berlin, qui n’ait
son contre coup dans le salon de la Jagerslrasse. Déjà les
étrangers de marque commencent à y affluer. C’est le rendezvous de toute cette société brillante « d’avant Iéna », parmi
laquelle se rencontraient quelques-uns des représentants les
plus originaux de la culture individualiste du xvm e siècle.
Par quel attrait celle jeune fille qui avait dépassé la tren­
taine, réussit-elle à grouper autour d’elle une société si diverse ?
De quoi était fait le charme de sa personne et de sa conversa­
tion ? Quels étaient ses talents de maîtresse de salon ?
Et d’abord, ce n’est pas par sa beauté qu’elle pouvait espérer
attirer près d’elle, comme Henriette Herz, une cour d’admirai)

�132
JEAN-EDOUARD SPENLE
leurs et de louangeurs. Non pas qu’elle fût, comme elle se plai­
sait parfois à le dire, un petit monstre de laideur. Un heureux
hasard nous a conservé un portrait de Rahel à l’àge de 25 ans.
C’est un médaillon en bas relief, l’œuvre du sculpteur Tieclc, le
frère du poète, un familier de la maison. La tête se présente de
profil. Mais, par un ingénieux artifice, l’artiste a détaché le nez
en pleine saillie, de manière à découvrir un peu l’autre œil collé
au bronze. Artifice osé, mais combien heureux ! Ce n’est pas le
banal profil en médaille, figé et stéréotypé ; la figure semble
sortir du cadre et on suit le mouvement simultané des deux pru­
nelles qui dardent un regard vivant sur un interlocuteur invi­
sible. Le front, légèrement bombé, est en partie recouvert par
la masse des boucles rebelles que retient un large ruban noué
sur le côté. Le nez, à l’attache fine et mince, est fortement arqué
vers le milieu. La lèvre inférieure paraît légèrement sensuelle,
tandis que la supérieure, plus mince et retroussée vers le milieu,
découvre un sourire espiègle. Seul le menton, un peu massif et
proéminent, apporte une note discordante, quelque chose de
volontaire et de décidé, dans cette physionomie où domine une
expression de douceur, d’intelligence et de sensualité délicate.
Un miroir hum ain, limpide et lumineux — c’est à quoi fait
penser ce visage qui semble réfléchir toute la gamme des émo­
tions, prêt à se laisser modeler par les impressions les plus
subtiles et les plus fugitives. Raliel a dû être prise à une de ces
heures privilégiées, toutes baignées de clarté, où la vie était pour
elle, comme elle disait, « une fête de tous les instants », où elle
plongeait un regard confiant dans « la grandeEnigme, amusante
et sacrée. »
Cependant dans la suite cette physionomie s’est un peu altérée.
Une expression douloureuse — la trace des grands chagrins
d’amour qui ont si profondément ravagé le cœur de la grande
aim euse— s’y est gravée ineflaçablement. Le regard bleu est
devenu plus profond, plus intense, plus scrutateur. « Je ne vou­
drais pas me présenter avec une mauvaise conscience sous ce
regard » disait, après la première rencontre, un Français qu’on
venait de présenter à la jeune maîtresse de maison. La voix

�133
aussi a pris cet accent de sincérité irrésistible, ce timbre grave,
un peu vibrant et métallique, que Varnhagen comparait à un
son de cloches, montant des profondeurs de l’âme. Aucune
dureté cependant; rien de provocant dans cette fermeté nouvel­
lement acquise. Chez Raliel, toute velléité d’orgueil était aussitôt
tempérée par une expression contraire de douceur compatis­
sante qu’éveillait en elle le souvenir des propres souffrances
endurées. « On n’est pas orgueilleuse avec des larmes dans les
yeux » avait-elle coutume de dire.
Dans le choix de sa toilette elle apportait pareillement une
grande modestie qui n ’excluait pas un très réel souci de l’élé­
gance. Elle affectionnait les couleurs sombres et peu voyantes
qui lui donnaient une apparence d ’ombre légère et gracieuse.
Sans être coquette elle s’intéressait beaucoup aux questions de
mode et souffrait de toute faute de goût en pareille matière.
Dans ses lettres, au milieu des plus hautes envolées philoso­
phiques, elle s’interrom pt tout à coup pour causer chiffon, donner
quelques détails sur la toilette d’une actrice ou son avis sur la
forme d'un chapeau. De Paris elle envoyait à ses amies berli­
noises de véritables chroniques du costume féminin. Il semble­
rait, à l’entendre, qu’elle n’eût jam ais fait autre chose. Elle-même
s’appelle en riant « une abeille de la mode » qui porte de maga­
sin en magasin son vol curieux et affairé. « On peut ne tenir
aucun compte de la mode » disait-elle, « mais il n’est pas permis
de l’ignorer. »
Quand on feuillette ce recueil de portraits, de lettres et de sou­
venirs, que Varnhagen a réunis sous le titre de « Galerie de por­
traits de Ventourage de Rahel » et où se trouvent consignées les
archives officielles de ce premier salon romantique, on retrouve
sous la plume de tous les familiers, quelque soit leur âge, leur
tempérament, leur nationalité, à peu près les mêmes formules
d’attachement. Ce qu’ils éprouvent pour « la chère petite » c’est
plus que de l’amitié, moins, ou plutôt autre chose que de l’amour,
une sorte de camaraderie enthousiaste et passionnée. « Je vou­
drais vous embrasser de tout mon cœur, chère, chère petite »,
écrit Burgsdorff, le don Juan de l’époque, «je ne puis vous dire
liAMEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
134
comme je vous aime ». — « Entre nous deux» (c’est un jeune
puritain anglais, Thomas Young, qui parle) « il y a juste autant
d'amour qu’il est possible, quand à ce sentiment ne se mêle
aucun attrait physique. Voilà qui fait tout à fait mon affaire. Il
faudrait inventer un mol nouveau pour traduire cet attachement.
Le terme d’amitié n’en rend pas le quart. » — « Il y a comme un
malentendu — est-ce notre faute ou celle de la nature? — dans
ce fait que nous n’avons pas réussi à nous éprendre d’un amour
complet, définitif» remarque Gentz, le diplomate viveur et blasé.
Lejeune marquis de Custine, qui connut Raliel âgée de plus de
quarante ans, résume ainsi son impression : « j'étais lié irrévo­
cablement, sans être amoureux. » Bien plus tard, vers 1827, le
poète viennois Grillparzer, le misogyne désenchanté, pendant
un séjour à Berlin, rendit visite à Raliel déjà vieillissante, enlai­
die par les rides et par la maladie. Jusqu’à une heure avancée
de la nuit il resta fasciné par celle apparition étrange que trans­
figurait un charme indéfinissable et, en descendant l’escalier,
se prenant la tête entre les mains, il se serait écrié avec douleur :
« Une seule femme au monde aurait pu me rendre heureux, et
cette femme, c’était Raliel. » — Chez tous, l’idée de l’amour
s’évoque, et est ensuite écartée comme à regret.
C’est qu’instincli veinent les hommes sentaient chez Raliel une
trop grande supériorité, une trop grande énergie morale et intel­
lectuelle, une lucidité, une fermeté presque masculines de la
pensée, une pénétration critique qui semblait éloigner d’elle les
hommages passionnés de l’amour. « Je l’en impose trop ! » avaitelle constaté douloureusement dans sa lettre de rupture à son
premier fiancé, Finckenstein. « Vous avez vraiment l’ascendant
des âmes fortes » lui écrivait l’italien Gualtieri, « un charme
inexprimable, un je ne sais quoi, qui tôt on tard vous fait
dominer, sans qu’on s’en aperçoive, qui plaît, qui captive, qu
entraîne... Il y a chez vous des contours aussi, mais il y a sur­
tout une âme qui embellirait les plus irréguliers et ferait oublier\
les plus beaux... Vous amortissez les sens, lorsqu’on est près de
vous, et vous avez tout ce qu’il faut pour les éveiller. » Sous une
forme plus piquante Gentz exprimait à peu près la même pensée

�135
quand il disait que Raliel et lui auraient formé un couple par­
fait, si seulement ils avaient pu changer de sexe l’un et l’autre,
car il se laisait à lui-même l’impression d’être la partie réceptive
et féminine de ce couple idéal, « Savez-vous ce qui a rendu notre
amitié si parfaite et si féconde? Je vais vous le dire : vous êtes un
être infiniment productif, et moi je suis un être infiniment récep­
tif. Je suis la première d’entre les femmes qui aient jamais existé.
Si j ’étais venu au monde avec un corps de femme, j’aurais mis
l’univers à mes pieds. . Votre esprit éternellement actif et pro­
ductif (je ne parle pas de votre cerveau seulement, mais de
votre âme, de tout votre tempérament) est venu à la rencontre
de ma réceptivité infinie, et nous avons mis au monde des pen­
sées, des sentiments, des paroles inouïes jusqu’à ce jour... »
Jamais en effet il n ’jr eut décliiffreuse d’hommes plus clair­
voyante. « Quand Dieu m’envoie des êtres humains, je ne perds
pas un soufffe, pas un battement d’artères, pas un regard...
Approfondir les caractères humains, pénétrer toutes les possi­
bilités qu’ils portent en eux, c’est pourtant la plus haute des
jouissances. Je suis inépuisable en histoires que m’apportent
directement la vie, l’expérience, la réalité. Je les attrape à la glu,
sans le faire exprès. » — « J ’aime mieux » disait-elle encore
« passer mon temps avec des êtres humains qu’avec des livres.
Les premiers sont plus faciles, plus agréables à lire. Car s’il se
trouve parfois peu de choses sur un de ces feuillets humains, du
moins y découvre-l-on presque toujours un trait qui a échappé
à la perspicacité de Messieurs les auteurs. Eh oui ! Voir, et sur­
tout voir vite, c’est un art difficile, je dirais presque un art qui
ne s’apprend pas. »
Sa grande école avait été d’abord le théâtre. De sa correspon­
dance on pourrait tirer toute une série de chroniques théâtrales.
Ses jugements faisaient loi parmi lepublic berlinois cultivé elles
acteurs et les actrices les plus célèbres ont recherché son patro­
nage et son approbation. Rien n’écliappait à ses yeux de lynx,
pas le moindre geste discordant, pas le moindre détail choquant
dans le costume ou dans la toilette. Un soir que tout le monde
applaudissait le fameux Iffland et portait aux nues ses jeux de
RAHEL

�136
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
physionomie, elle fut seule à rem arquer que le mouvement de
ses mains était en contradiction flagrante avec l'expression du
visage. « Aucun de nous », raconte un témoin de la scène,
« n ’avait observé ce détail. Mais nous en fûmes tous frappés
lorsque Rahel s’amusa à reproduire le geste sous nos yeux. » —
« Ah, mes bons yeux, mes yeux infaillibles ! » aimait-elle de
répéter, « ceux-là du moins personne ne me les contestera ! »
Et ce don de pénétration et de lecture instantanée s’étendait
jusqu’aux qualités les plus cachées du caractère et de la pensée.
Rahel possédait la faculté de saisir d’un seul coup d’œil les
ensembles et les enchaînements les plus complexes, de remonter
avec la rapidité de l’éclair toute la série des prémisses, ou d’ima­
giner les plus lointaines déductions d’une pensée, de situer cha­
que parole, chaque geste, dans l’ensemble des mobiles humains,
d’évoquer par une induction foudroyante tout un caractère sous
ses yeux. « J’ai des moments de véritable illumination, où tout
se découvre à moi dans un éclair. » Il lui semblait alors que son
regard pénétrait jusqu’aux jointures de l’être, jusqu’à la moelle
de la personnalité, qu’elle savait à l’avance ce que chacun allait
dire et pourquoi il [était amené à le dire. Ce qui rendait à ses
yeux la conversation si intéressante, même avec un esprit
médiocre, c’étaient moins les résultats qu’elle en espérait
recueillir, que le plaisir d’observer un caractère et de voir la
pensée s’élaborer dans un esprit. « Ma bibliothèque », disait-elle,
« ce sont mes amis ». — « Vous ne pouvez trouver de meilleur
correspondant que moi » écrivait-elle à l’un d’eux, au jeune
comte de Custine. « Je goûte chaque parole de vous ; je sais
comment elle se produit dans votre esprit, la valeur exacte que
vous y attachez ; je sais si vous serez amené à y contredire un
jour, sans que du reste vous vous mettiez pour cela en opposi­
tion avec vous-même ou que vous donniez un démenti à vos
affirmations précédentes ; je sais, mieux que vous-même, à
l'avance ce que vous voulez dire, et c’est ce qui a pour moi un si
grand charme. »
Mais cette vive curiosité humaine, ce discernement pénétrant
des individualités, celte intuition du Réel, qui avaient rendu

�RAHEL

Rahel si redoutable à son entourage dès sa première entrée dans
le monde, auraient pu devenir pour elle une cause de douleur, de
misanthropie peut-être, si ces dons n’avaient été mis au service
d’une des natures les plus sociables et corrigés par le tact le plus
parfait. Sur elle, comme sur un modèle vivant, on pourrait
observer la psychologie de ce sens génial que Schleiermacher
s’efforcait de définir sous le nom « d’instinct de sociabilité. »
Et d’abord le tact consiste dans le sentiment de ce qu’il faut
dire et de ce qu’il ne faut pas dire. « C’est tout un art », disait
Rahel, « un don et un talent que de savoir les cas où on peut, où
on doit parler, où cela est vraiment utile et profitable... Je pos­
sède cet art et je souffre quand je le vois gâché par les autres. »
— Non, certes, qu’elle y eût atteint la perfection du premier coup.
On se rappelle les jugements peu sympathiques de Guillaume de
Humboldt de passage à Berlin en 1797, et que choquait le ton
trop libre, trop bruyant et, disait-il, « médiocrement distingué »
qui régnait alors encore dans l’entourage de la jeune fille. Sa
grande erreur — elle le reconnaissait plus tard — avait été
de ne pas suffisamment nuancer les degrés d’intimité, d’avoir
méconnu cette loi de perspective qui, dans une société nom­
breuse, comme dans un tableau, distribue les plans successifs,
ménage les valeurs relatives et les distances en profondeur. Ce
n’est que peu à peu qu’elle avait appris à percevoir l’espace
moral qu’il y a entre les êtres, à distinguer entre le « monde » et
les « amis » c’est-à-dire le cercle plus étroit des intimes, recrutés
un à un dans la vie. Son tort avait été de ne pas séparer nette­
ment ces deux sociétés, de s’en être pris aux préjugés et aux men­
songes qui avaient cours dans la première, sans s’apercevoir que
celte monnaie courante n’était pas prise au sérieux par ceux-là
même qui la débitent et la colportent. Elle avait passé alors pour
une révoltée, pour une anarchiste dangereuse.
Mais maintenant elle « savait ». Elle savait que rien n’est inu­
tile comme de vouloir mettre de la profondeur ou de la sincé­
rité dans cet échange de courtoisies mondaines où les hommes
n’entrent en contact que par leur « moi » le plus superficiel. Une
conviction profonde, originale, non seulement détonne dans un

�JEAN-EDOUARD SPENLK

I

■ W m ^ê '■

|

pareil milieu, mais vraiment s’y trouve déplacée. « Mon blâme »,
disait-elle, désormais mieux avertie, « je le réserve pour mes
amis les plus proches... Mes opinions avancées, mes révoltes
d’orgueil, mon superbe mépris de tous les préjugés qui tuent
l’esprit, tout cela n’appartient qu’à quelques intimes, à quelques
cerveaux d’élite. Quant à celte société mêlée qui se donne ren­
dez-vous chez moi, il est de mon devoir de lui faire un accueil
bienveillant et gracieux, comme je lui offre du thé ou des sor.
bets... Ah ! ne me parlez pas de ces gens! Si je puis leur être
utile, leur faire du bien, leur épargner quelque dommage, bien
volontiers ! Mais pour ce qui est de leurs opinions, de leurs juge­
ments, de leur blâme ou de leur éloge, ils me sont aussi indiffé­
rents, ils existent pour moi aussi peu que les mouches de l’été
dernier. »
Lorsque dans son salon venaient s’égarer quelques-unes de
ces médiocrités bruyantes ou encombrantes qui empestent les
meilleures compagnies, elle défendait à ses amis d’en faire la
cible de leurs plaisanteries. Persuadée que tôt ou tard « ce qui
se ressemble s’assemble », elle tâchait simplement de mettre 1es
gêneurs en présence les uns des autres. Bientôt, en effet, par une
sorte d ’harmonie préétablie, ils constituaient, entre eux, une
petite confrérie sympathique qui s’isolait de plus en plus du reste
delà société. « Voyez-vous », dit-elle un jour à ses amis, en dési­
gnant du coin de l’œil un de ces petits groupes passablement
bruyants, « tout marche à merveille. C’est pain béni de les
voir se rendre mutuellement inoffensifs. Ils s’agrippent au pas­
sage et se happent l’un l’autre et ils vont bientôt courir se rejoin­
dre ailleurs. Ils nous auront alors complètement débarrassés de
leur présence. »
Mais la police du salon deRahel ne se faisait pas toujours toute
seule. Qu’on songe combien devait être difficile et délicat le rôle
de maîtresse de maison pour une jeune fille que ses amis traitaient
sur un pied de camaraderie familière, et que ne défendaient pas,
contre certains manques de tact ou d’égards, les marques exté­
rieures du rang social ou le respect instinctif qui s’attache en
tous lieux aux cheveux blancs d’une douairière. Jam ais elle ne

�139
permit que le ton de la conversation s’encanaillât dans son salon.
Se produisait-il quelque inconvenance de langage, son habituelle
tactique consistait à feindre d’ignorer, de 11e pas comprendre.
Suffisamment averti par la réprobation silencieuse qui accueil­
laient ses propos, le malappris ne manquait de battre en retraite.
Cependant il arrivait aussi que toute retraite fût impossible.
Alors, plutôt que de laisser se prolonger une situation intolérable,
Raliel immolait courageusement son habituelle réserve de
jeune fille et, appuyant lourdement sur la faute commise, elle
en faisait éclater l’inconvenance, puis, par d’habiles transitions,
ramenait la conversation au ton qu’elle n'aurait jam ais dû quit­
ter. « Je ne sais qui », raconte un des familliers, « s’était permis
de rapporter un propos équivoque en termes passablement
indécents. Personne n’esquissa le moindre sourire et tous, cho­
qués du manque de tact, s’enfermaient dans un mutisme pro­
longé. Mllc Levin qui venait de reprendre sa place sur le sopha,
11e put tolérer davantage le silence qui risquait de faire durer
indéfiniment cette situation pénible. En un clin d’œil, elle jugea
ce qui venait de se passer, et, pour tirer loul le monde d’embar­
ras, pour châtier aussi celle inconvenance grossière, elle inter­
pella brusquement l’auteur du méfait, et lui lança à brûle-pour­
point cette apostrophe inattendue : « Vous savez, moi aussi j ’en
sais de raides ! » Elle se mit alors à raconter une historiette plus
gaillarde encore que la précédente, mais en termes tout crus,
tout naïfs ; puis elle se lança dans une anecdote empruntée, je
crois, à Cliamfort, qu’elle débita de la manière la plus amusante,
avec un charme et une drôlerie irrésistibles. Tout le monde
respira et rit de bon cœur. » La situation était sauve. Mais le
malappris se le tint pour dit.
Dans le cercle étroit de ceux qu’elle appelait ses « pairs »,
quelle était son attitude ? — On pourrait la résumer en celte
règle fondamentale: dire aux hommes la vérité et la leur faire dire.
On se rappelle par quelle critique inattendue et méritée elle
s’était attaché le plus fidèle de ses disciples, le jeune Brinkmann.
C’était là un de ses stratagèmes habituels. « Savez-vous qui vient
de se faire présenter chez moi ? » lui écrivait-elle en mai de
RAHEL

�140
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
l’année 1800. « Le prince Louis (de Prusse). Il m’a demandé la
permission de revenir me voir de temps en temps. Je le lui ai fait
promettre. En voilà un que je trouve foncièrement aimable. Ce
sera pour lui une connaissance comme il en a peu. Il entendra
la vérité, une vraie vérité de mansarde (Dachstnbenwahrheit). »
Mais il y a manière de dire la vérité.
Il faut d’abord, pour qu’une vérité ne soit pas blessante, pour
qu’elle ne se heurte pas à une lin de non-recevoir absolue, que
celui à qui elle s’adresse sente le prix qu’on attache à sa personne,
que dans le blâme même il reconnaisse une marque d’estime et
comme une distinclion. Il faut surtout que toute critique
s’inspire d’une tolérance supérieure qui découvre et respecte
chez l’homme ce qu’il a de plus personnel et de plus sincère.
« Rejeter un être humain dans son ensemble est un grand péché.
Rarement vous m’avez entendu porter de pareils jugements.
Bien au contraire, je me suis attirée souvent des inimitiés et des
déconvenues — des reproches n’est pas le mol — parce que je
me refusais à condamner un homme en hloc, que je m’attachais
à découvrir toujours le centre intime de sa personnalité qui
commandait toute sa conduite, au lieu de le juger simplement
sur quelques actes isolés. » — Les esprits vulgaires ont coutume
de procéder tout autrement. Ils s’attachent au détail, de prélérenceaux petits côtés de ceux qu’ils jugent; et même lorsqu’ils
se trouvent en présence d’une nature indiscutablement supé­
rieure, leur tactique est invariablement la même : ils im putent
les défauts à l’homme lui-même, ils les lui « reprochent », et ils
mettent ses qualités sur le compte des circonstances heureuses,
ils lui en dénient le mérite. Dénigrer, rapetisser, c’est la pierre
de touche où se révèle la médiocrité. La tactique de Rahel était
l’exact contrepied de celle-là. Non seulement elle avait banni
toute médisance de son salon, mais lui arrivait-il de porter un
jugement, elle faisait hommage à l’homme lui-même de ses
talents, de ses qualités «positives», et ne voyait dans ses défauts,
qu’une défectuosité imputable aux circonstances de la v ie. « Ne
classez jamais les hommes d’après leurs défauts, mais d’après
leurs talents authentiques », disait-elle à ses amis. « Ce sont ces

�derniers qu’il faut avant tout retenir, et plus ils sont éminents,
plus ils doivent faire oublier les autres. Je sais que les natures
communes font tout l’opposé, mais c’est précisément pour cela
qu’elles sont communes. »
Se mettre en un rapport « positif » avec les individualités
étrangères, les aider à se révéler à elles-mêmes et surtout à
s’affirmer devant l'opinion, en créant autour d’elles une atmos­
phère épurée de vérité et d’intellectualité sympathique — voilà
comment Rahel comprenait son rôle, on dirait plutôt sa mission
de maîtresse de salon. « Ah ! que je voudrais connaître le faible
de chacun ! » s’écriait un jour Mllc de Lespinasse. Il faudrait
retourner ici la formule en son contraire, et dire que la supério­
rité de Rahel consistait à découvrir instantanément et à mettre
en valeur « le fort » de chacun. D’un entretien avec elle on sortait
confirmé, réconforté, encouragé dans ce qu’on avait de plus
intime et de plus personnel ; c’était comme un bain vivifiant, un
bain révélateur des originalités et des convictions individuelles.
« La conversation de Mm« Varnhagen » raconte encore le
marquis de Custine « n ’était pas un discours plus ou moins
brillant ; c’était une action intime, mais toujours inattendue,
parce qu’elle était motivée par le besoin et la disposition
de la personne qui causait avec elle; causer n’est pas le
mot, tout ce qu'on disait à Mme Varnhagen était une confession,
volontaire ou non. Sa manière d’entendre changeait le mensonge
même en confidence ; jam ais clarté si bienfaisante ne pénétra
dans les cœurs souffrants. Elle animait un cercle autant qu’elle
intéressait un ami en tête-à-tête, et cette double faculté est rare ;
son esprit suffisait à tout, parce que c’était mieux que de l’esprit,
c’était du génie au service de l’intimité et même de la société. »
Et ne faut-il pas reconnaître là, traduite en termes de sociabi­
lité mondaine, cette religion humaniste à laquelle Schleiermacher, dans ses « Discours sur la Religion », s’était efforcé de
recruter une élite nouvelle? «Ils sont entre eux comme un
chœur d’amis. Chacun sait qu’il est, lui aussi, un fragment et
un produit de la vie universelle, qu’en lui se manifestent une
vie et une spontanéité divines. Il se considère donc comme un

■fi i i

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
142
objet digne d’attention pour les autres. Tous les rapports qu’il
se découvre avec l’Univers, tous les dons humains qui en lui sc
sont organisés, il les met au jour avec piété, mais aussi avec
franchise et bonté, afin que tous y prennent part et en aient le
spectablc. Et pourquoi se cacheraient-ils les uns devant les
autres? Tout ce qui est humain est sacré, car cela est divin. »
Ces paroles du théologien romantique définissent très bien l’es­
prit profondément « religieux» queRaliel portait dans toutes ses
amitiés, ce culte de l’originalité, ou plutôt « des originalités »
humaines qui a donné sa note toute particulière à son premier
salon. Elle-même aimait à se mettre parfois en parallèle avec le
grand directeur de consciences, de qui elle se sentait l’alliée et,
plus tard, la continuatrice, surtout à partir du jour où il lui
païul rétracter quelques unes des hardies affirmations de sa
jeunesse. « Faut-il donc être célèbre? » écrivait-elle à une adm ira­
trice fervente de Schleiermacber, qui craignait de ne pas trouver
chez elle la même pénétration religieuse de sa vie intérieure,
« laut-il avoir écrit des livres, appartenir à une secte, avoir fait
des serinons, porter un titre sacerdotal et une consécration offi­
cielle, pour être votre amie, votre commerce quotidien? Quel
avantage, comme ami, Schleiermacher — pour prendre l’exemple
le plus illustre — a-t-il donc sur moi? Lui-même répondrait:
aucun. Sauf des nuances, des détails, pour lesquels A'ous trou­
verez auprès de moi d’autres compensations. »
A vrai dire, son salon n’était qu’un terrain de reconnaissance
où venaient se révéler les originalités; les conversations du soir,
bien souvent, ne faisaient que préparer le tète-à-tète du lende­
main dans la fameuse « Dachslube ». C’est là que la Sibylle
romantique groupait sa petite Église et donnait ses consulta­
tions spirituelles.
L es F em m es .

Ce serait une entreprise fastidieuse que de vouloir faire
le dénombrement, nécessairement rapide et incomplet, des
familiers et des visiteurs qui au jour le jour ont passé par le

�143
salon de Rahel. Il serait plus intéressant et plus instructif de
prendre à vol d’oiseau une vue d’ensemble de cette société si
mêlée et si souvent renouvelée, de noter quelques petits groupes,
massés autour d’une ou de plusieurs figures centrales, d’observer
successivement les attitudes de la maîtresse de maison à l’en­
droit de chacun de ces différents groupements humains.
Et d’abord, pour parler des absents, ou plutôt des « absentes »,
remarquons que les femmes tiennent une place très effacée dans
ce salon. Dans la description qu’il nous a faite d’une soirée chez
Rahel en l’année 1801, le comte de Salm ne mentionne qu’une
seule femme du monde : la comtesse d’Einsiedel, personne
remarquablement belle, assise sur le sopha près de la maîtresse
de maison. Encore n’apparaît-elle que comme motif de déco­
ration, car pas une seule fois la belle comtesse ne prendra part
à la conversation générale.
Une ou deux femmes, quelle voulait aussi belles, aussi élé­
gantes que possible, pour empêcher la conversation de se débrail­
ler ou de se changer en discussion bruyante, comme il arriverait
presque inévitablement entre hommes seulement — voilà l’indis­
pensable concession que Rahel croyait devoir faire à la galan­
terie masculine. Mais elle savait bien que si elle laissait le beau
sexe prendre trop d’empire dans son salon, tout sérieux et toute
vérité finiraient par en être bannis, et que la coquetterie d’une
part, la vanité et le désir de briller de l’autre, feraient bientôt
tous les frais de la conversation.
Et puis, il faut bien le dire, comme beaucoup de femmes supé­
rieures, Rahel tenait en médiocre estime l’immense majorité
des personnes de son sexe. « Dien ! que les femmes sont misé­
rables ! « s’écriait-elle. « Rien que vanité en elles! Comme j ’ai
horreur de leurs éternels petits mensonges troubles et visqueux,
qu’elles suintent goutte à goutte! Si encore elles savaient pour­
quoi elles mentent, à quoi rime cet attifement ridicule de leur
corps, et cette affectation qui fausse les fibres intimes de leur
cœur, et cette lourde, celte odieuse, celte incroyable bêtise dans
le mensonge, où elles ne connaissent ni art, ni mesure... Les
femmes que je rencontre en société me dépriment physiquement.
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
144
Elles nie donnent sur les nerfs. Elles ôtent tout ressort à ma
pensée. Comme elles sont insipides, presque stupides à force de
frivolité papillonnante!... El puis, comme elles sont menteuses!
Sans doute parce que les hommes les y obligent, parce qu’il
faut être intelligente pour aimer le vrai.Mais le mensonge, quelle
qu'en soit la cause, me donne la nausée... »
Non que Rahel n’ait eu de solides amiliés féminines. Elle a
été en rapport avec la plupart des femmes de l’entourage
d’Henriette Herz, avec les deux tilles de Moïse Mendelssohn,
Henriette et Dorothée, et lout particulièrement avec la femme
de Guillaume de Humboldt, Caroline — celle-là même dont le
mariage avait été un des coups de maître de « la belle
Circassienne ».
Rien de plus instructif que de suivre à travers la correspon­
dance, récemment publiée, de Humbdolt et de sa femme,
l’histoire de ce couple pour ainsi dire symbolique. Dans les
lettres de fiançailles s’exprime d’abord toute celte idolâtrie senti­
mentale dont on croirait le jargon directement emprunté aux
romans de Jacobi. Il n’est question que d’amour psychique,
d’attrait spirituel entre deux « belles âmes » qui dans l’amour
voient surtout un moyen de se confesser, de s’analyser, de se
cultiver mutuellement. C’est, chez le jeune fiancé,un agenouille­
ment de tous les instants, une subordination absolue à la femme
aimée. « Pour moi », dit-il, « j’ai toujours éprouvé une prédilec­
tion marquée pour le royaume des Amazones où les femmes
commandaient en maîtres et où les hommes étaient condamnés
à des travaux d’esclaves. »
Mais quelques années plus tard, voici un tout autre ton. Le
couple est installé à Iéna. Mme Humboldt est mère de deux
charmants garçons. Des relations déjà anciennes mettent les
jeunes mariés en rapport avec la société cutivée de l’endroit. On
dîne en compagnie de Gœthe ; on soupe chez Schiller. Guillaume
de Humboldt, chez qui les ambitions littéraires s’éveillent,
sent que la période sentimentale est close pour lui. Avait-il
même jamais connu la jeunesse? Très justement Rahel disait
que c’était un homme sans âge, un germe précocement m ûr qui

�145
d’un progrès continu allait de réalisation en réalisation, de
succès en succès. Homme antique, d’un abord marmoréen, ce
qui lui manquait surtout c’était la flamme, l’instinct puissant,
la grande passion. Le sentiment ne venait plus troubler sa
pensée lucide, ou plutôt, sentiment et pensée constituaient désor­
mais chez lui deux puissances limitrophes, deux domaines
diplomatiquement délimités.
Mais il s’en fallait que Caroline eût suivi une évolution paral­
lèle. Du surmenage sentimental de sa jeunesse lui était resté un
besoin indéracinable d’idolâtrie amoureuse, d’analyse et de
confession épistolaires. Chose curieuse ! C’est une jeune fille,
Rahel, que la femme mariée a choisie comme confidente de ses
plus secrètes pensées. « Ce sentiment d’être comprise », lui
écrivait-elle, « personne ne me l’a donné autant que vous. »
Feuilletons ce recueil de confidences ; nous y trouverons de
curieuses révélations.
« Le soir tombait » lisons-nous à la date du 1er décembre 1797,
« quand je le revis pour la première fois depuis notre séparation
et que j ’eus le bonheur de lui parler en Lêle-à-tête. Je commençai
par le serrer dans mes bras, avant de lever les yeux sur ce cher
visage d’où rayonnaient dans mon âme la joie, la paix, la sérénité.
Chère petite — à vous je puis le dire ; cachez ce trésor au fond de
votre cœur: Comme je l’aime! Comme je me sens par lui rattachée
à ce qu’il ya de meilleur en moi ! De quelle plénitude infinie de
beauté et de force je me sens enveloppée ! Un jour viendra peutêtre où je pourrai le lui dire, à lui aussi, et j’ai besoin en attendant
de déposer l’aveu du bonheur qu’il a créé en moi au fond d’un
cœur aimant et sincère. » Il n’y a qu’une ombre à ce bonheur :
Mme de Humboldt est sur le point de donner le jour à un troi­
sième enfant. « Comme il me tarde », ajoute-elle ingénument,
«que cette incommodité physique prenne fin. »
De qui s’agit-il ? Ce n’est assurément point à Guillaume de
Humboldt, comme on le devine, que s’adressent ces sentimen­
tales effusions — mais à un jeune gentilhomme prussien )
Burgsdorff, un des amis de la première heure de Rahel. Et voici
Rahel, comme il lui arrivera plus d’une fois encore dans sa vie,
recevant les confidences des deux amants tour à tour.
RAHEL

�JEAN-KDOUAKD SPENLE
146
El le cas de M,nede Humboldt n’est pas un cas isolé, anormal.
Toutes les femmes de cette époque souffrent de ce qu’elle-même
appelait « un cœur continuellement dolent » — d’une hyper­
trophie du sentiment. « Dis-moi, chère Caroline», écrivait
Raliel, « où va donc le m onde? Est-ce que cet organe (le cœur)
va se développer toujours davantage ? Moi aussi je soutire du
même mal depuis des années, et c’est ce qui me permet de
comprendre par ma propre expérience combien sont nombreux
ceux qui en sont atteints. »
Mais, une des premières aussi, Raliel a voulu réagir contre
cette contagion subtile. Elle a connu la détresse morale de ces
femmes éternellement incomprises, que rongeait non pas simple­
ment l’ennui, mais le sentiment plus déprimant de la vanité de
l’existence, parce qu’elles ne réussissaient pas à prendre pied
dans la vie, qu’elles n’y trouvaient aucun intérêt positif et per­
sonnel, et parce qu’elles voulaient tout recevoir de l’amour et de
l’homme aimé. « Dorothée est assurément une bonne créature,
douce et aimante, et d’un esprit agréable » disait-elle de Dorothée
Sclilegel. « Mais elle a trop placé l’intérêt de sa vie, je ne dirai
pas en Dieu, mais en son mari, elc’estce qui rend son commerce
tout à fait décevant. Je ne sache rien de plus pénible que de
voir une femme renoncer à son indépendance au profit d’un
homme, fùt-il le plus passionné des adorateurs. »
Elle a pressenti que parmi les femmes romantiques « malades »,
la dévotion devait recruter un jour ses néophytes les plus zélées :
qu’on songe à Henriette et Dorothée Mendelssohn, toutes deux
converties au catholicisme ; à Mme de Krüdener, l’auteur de
« Valérie », devenant la prophétesse inspirée de la SainteAlliance ; à Caroline de Humboldt enfin, s’entichant de plus en
plus de ce piétisme réactionnaire qui allait bientôt devenir de
bon ton parmi la société aristocratique de Berlin.
Au lieu de se complaire dans cette culture douillette des cœurs
sensibles et dolents, Raliel a proclamé une des premières que la
santé est non seulement belle et désirable, mais qu'elle est la
première des vertus ; elle a prêché le retour aux sens et à la
passion véritable ; elle a découvert surtout dans une inlellec-

�147
lualité féminine nouvelle le remède libérateur. « Est-il possible
d’essuyer plus d’affronts que je n’en ai essuyés, de savourer plus
de douleurs que je n’en ai savourées ? » écrivait-elle à une amie,
atteinte de la maladie à la mode. « Est-il possible d’avoir plus de
malchance en toutes choses, dans les grandes comme dans les
petites? Peut-on trouver une jeunesse plus comprimée que ne
fut la mienne jusqu’à 18 ans ? Peut-on être plus malade, plus
acculée au complet désespoir, qu’il ne m’arrive par moments ?
Et je crois me connaître aussi en lait de chagrins d’amour ! —
Mais quand m’avez-vous vue me détourner du monde? Quand
me suis-je fermée à un intérêt humain, sous quelque forme qu’il se
soit offert à moi : douleur à consoler, jouissance d’art ou esprit de
conversation ? »
« Cherche à te distraire », disait-elle encore à sa sœur
Rose qui semble avoir traversé, elle aussi, une de ces crises
de découragement. « Cherche les lieux où tu rencontreras des
sujets, des personnes, des conversations nouvelles, où tu te
renouvelleras le sang, la vie, les nerfs, le cerveau. Nous autres
femmes, avons besoin doublement d’un pareil renouvellement,
car les hommes ont des occupations qui, au moins à leurs yeux,
prennent une importance capitale, llallent leur ambition, les
poussent dans le monde, les mettent en contact avec des acti­
vités qui les stimulent, alors que nous autres n’avons que de
petites besognes déprimantes, des tâches morcelées, qui se
rapportent exclusivement au bien-être de ces messieurs. C’est
une injure à la nature humaine, quand on vient dire que notre
esprit est autrement fait, adapté à d’autres besoins ; que nous
pouvons vivre en parasites de la vie d’un mari ou d’un fils...
Assurément on aime, on choie, on soigne les êtres chers, on se
prête à leurs fantaisies, on prend à cœur leurs désirs et on leur
consacre son activité la plus pressée : mais tout cela ne suffit pas
pour rassasier le cœur, le réconforter et le retremper en vue
d’une tâche nouvelle, pour lui aider à porter son fardeau, pour
l’affermir dans sa vie tout entière. Il n’y a pas d’autre raison à la
frivolité de tant de femmes : c’est qu’on ne cesse de leur reballre
les oreilles des préceptes d’une morale surannée, qui leur interdit
HAHEL

10

�148

JEAN-EDOUARD SPENLE

de prendre pied dans l’existence, de vivre une vie à elles, et
parce que la moindre velléité chez elles de s’affranchir de cet
état de choses monstrueux, est décriée comme une entreprise
crim inelle... »
Déjà, dans le premier entourage de Rahel, nous voyons appa­
raître quelques-unes de ces femmes nouvelles, indépendantes,
plus ou moins rebelles, dont les affirmations courageuses, un
peu paradoxales, font contraste avec la fausse sentimentalité en
honneur dans l’entourage d’Henriette Herz. L’une est cette jeune
et charmante comtesse Joséphine de Pachta, « cette nature
d’enfant qui semblait sortir directement des forêts de Bohème et
qui apportait avec elle des bouffées de senteurs sauvages »,
comme la définit si bien M. Hillebrand. « J ’ai toujours peurde
la manger des yeux », écrivait Rahel qui avait fait sa connaissance aux eaux de Tôplitz, « et c’est bien un peu ce queje fais.
Elle rougit dès qu’elle reste seule avec moi. Délicieuse ! » En
septembre 1797, la comtesse Pachta vint à Berlin et essaya
d’entraîner son amie à la suivre en pays inconnu, sous des
noms supposés. Il s’agissait de cacher au comte la naissance
prochaine d ’un enfant qu’elle avait eu de son amant, lequel dans
la suite devint son second mari. « Une vie sans liberté est un
suicide moral », écrivait-elle à son amie. « Comment être heu­
reuse quand on vit en continuelle contradiction avec le vœu le
plus cher de son cœur? Voilà, chère Rahel, ce qui m’occasionne
des heures bien sombres. Mais je ne perds jamais courage.
Bravement je continuerai ma route, encore que je ne puisse
bénir le destin qui l’a si inexorablement tracée devant moi. »
La deuxième des grandes amies de Rahel, la comtesse Caroline
de Schlabrendorf, forme le plus parfait contraste avec la
gracieuse comtesse de Pachta. C’était une maîtresse femme,
d’une carrure toute masculine, avec quelque chose de décidé,
presque de provocant dans l’allure. Veuve de très bonne heure,
elle s’était habituée à une vie de complète indépendance, voya­
geant le plus souvent sous un travesti masculin. « En toutes
choses, raconte Varnhagen, elle allait droit au fait, au fait tout
cru, souvent déplaisant, ne tolérait point qu*on y mît la moindre

�rahel

149

gaze poétique. Elle avait l’impitoyable courage de toujours
s’attacher à la vérité, et n’hésitait pas de la proclamer hautement
en toute circonstance, envers et contre tous. De là, dans sa
manière d’être, quelque chose de rude, parfois d’irritant. Elle
aimait à s’engager dans des discussions, ne laissait passer la
moindre inexactitude sans la relever et sans en faire justice. En
Prusse, elle faisait l’apologie de la Révolution française, à Paris
elle plaidait la cause des Émigrés et de la Cour. » Bref, c’était
l’esprit de contradiction fait femme. Selon le joli mot de Rahel,
« il ne lui m anquait que l’huile de l’âme ». On la redoutait, on
l’évitait, mais on ne pouvait s’empêcher d ’estimer la droiture
et la foncière honnêteté de son caractère.
Avec cela, chez cette femme aux manières brusques, à l’air dur
et anguleux, il y avait tout un coin caché de tendresse, un de
ces jardins secrets, jalousement gardés, dont Rahel eut bien vite
forcé l’accès. A cet être rêcbe, desséché et racorni par la vie,
l’irrésistible confesseuse sut verser le baume bienfaisant de ses
paroles angéliques, quelques gouttes de la douce huile qui
permettait de jouer de nouveau avec aisance aux lourdes pièces
de celte catapulte rouillée. Aussi quelles paroles émues de
reconnaissance sous la plume de la bonne comtesse !
« Cela vous étonne qu’un être qui, avouez-le, passe générament pour un esprit lourd, dénué de grâce et d’imagination,
puisse parler un langage si poétique ! Mais il y a de certaines
cordes qui, sitôt touchées et ébranlées, font chanter en moi une
poésie inconnue. »
Mais il y eut particulièrement deux femmes, illustres pour des
raisons bien différentes, les représentants extrêmes et opposés
de la «féminité » de leur époque, que Rahel a connues person­
nellement et à propos desquelles elle a formulé quelques-uns de
de ses jugements les plus originaux — l’une, qui pendant des
années défraya la chronique scandaleuse de Berlin, la maîtresse
du prince Louis-Ferdinand de Prusse : la trop fameuse Pauline
Wiesel ; —- l’autre, une femme-auteur française, dont la réputa­
tion commençait à devenir européenne : Mme de Staël.

�150

JEAN-EDOUARD SPENLÉ

**
Nous nous figurons difficilement aujourd’hui le charme que
Pauline Wiesel a exercé sur ses contemporains, non pas sur les
hommes seulement — ce qui se comprend de reste — mais
même sur des femmes comme Rahel et Mme de Staël.
Pauline César (c’était son nom de jeune fille), était fille d’un
honorable fonctionnaire prussien. Sa beauté extraordinaire
l’exposa très jeune aux tentations les plus dangereuses. A l’âge
de seize ans elle fut séduite par un gentilhomme russe dont la
famille lui paya une pension jusqu’à sa mort. Très recherchée
en mariage, en dépit de sa réputation fort endommagée, elle
épousa le « conseiller de guerre » Wiesel. C’était le plus fieffé
original que la terre eût jamais porté, le Sosie vivant du Méphisto
de Gœthe : long, maigre, le nez effilé et fureteur, la figure toute
grêlée, avec de petits yeux gris, perçants, où brillait par moment
une étincelle diabolique. Pendant des années il disparaissait
mystérieusement de la circulation et on n’entendait plus parler
de lui; puis on le voyait surgir à l’improviste, dans les Pays-Bas,
en Italie, au Congrès de Vienne, dans les rues de Paris au
moment des fameux traités, partout où se donnait la comédie
humaine, où la foire aux vanités battait son plein et où l’im pi­
toyable cynique espérait découvrir quelque document à l’appui
de sa philosophie d’universel mépris. Au dem eurant,l’ami le plus
dévoué et le plus délicat, un artiste du mal silencieux, d’une
discrétion et d’un désintéressement absolus, qui vivait en ana­
chorète et supporta plus lard avec une stoïque fierté la solitude
et la pauvreté.
A peine marié il s’était attaché à dépraver systématiquement
sa jeune femme, détruisant ce qui lui restait encore de scrupules
et d’illusions romanesques. 11 la laissa bientôt seule à Berlin,
repris par sa manie ambulatoire. C’est dans ces circontances
que le prince Louis-Ferdinand fil la connaissance de Pauline, à
un bal chez la baronne de Grollhuss. De cette rencontre naquit
une liaison aussi orageuse que célèbre, l’éternelle histoire d’une
nature enthousiaste, passionnée, exaltée, retenue par une sorte
★

�151
de sortilège dans les liens d’une coquette, semble-t-il, assez vul­
gaire, tout au moins d’une femme très inférieure pai l’éducation,
par l’esprit et par le cœur ; — un bonheur agité, fiévreux, mêlé
de beaucoup d’amertume et sans doute aussi de bien des dégoûts.
« Je ne songe jam ais à elle » avouait mélancoliquement le
prince, « quand je me trouve devant mon piano, aux heures où
s’exaltent mon cerveau et mon cœur. »
Mais aussi quel pauvre esprit que cette beauté tant célébrée !
Complètement inculte, elle ignorait les règles les plus élémen­
taires de la grammaire et de l’orthographe. Ses notions des
choses semblent pareillement avoir été très flottantes. Un jour
on lui présenta un jeune sculpteur. Tout ce qu’elle put com­
prendre, c’est qu’il maniait la terre glaise. « Eh, eh ! » lui fit-elle,
« vous êtes donc un petit potier ! » Il ne paraît pas que cette
grande pénurie intellectuelle ait été compensée par des qualités
de cœur remarquables ou par les charmes du caractère. Elle
prenait plaisir à tourm enter son soupirant princier par les
caprices les plus ridicules, s’amusait, derrière les rideaux de sa
fenêtre, à le regarder se morfondre dans la rue, sous la pluie ;
elle lui empoisonnait ses rares heures de bonheur par ses dis­
putes et ses criailleries. A peine fut-il mort en héros sur le
champ de bataille de Saalfeld, portant sur son cœur le portrait
de sa chère Pauline, qu’elle s’affichait déjà, s’il faut en croire
Henriette Herz, avec les officiers de la garnison française.
Quelques années plus tard on la trouve à Paris, essayant
d’attirer dans ses filets Varnhagen, le mari de son amie Raliel,
et Gentz, qui prenaieut part tous les deux aux négociations
diplomatiques du traité de Paris. Vainement du reste : l’astre de
la célèbre coquette était à son déclin. Et pourtant elle eut encore
vers la fin de sa vie une grande satisfaction et même une grande
joie d’amour. Elle épousa en justes noces M. Vincent, capitaine
en retraite, atteint d’un commencement de ramollissement céré­
bral. Elle alla habiter avec lui, à Saiul-Germain-en-Laye, une
petite maison de campagne entourée d’un petit jardin. Ce fut un
long bonheur sans nuage. Enfin elle venait de rencontrer l’élu
selon son cœur, et ses lettres respirent à partir de ce jour un calme
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
152
profond. Ni le méphistophélique Wiesel dont elle apprit la mort
incidemment, ni le prince Louis-Ferdinand, l’am ant passionné
et héroïque dont elle avait entièrement perdu le souvenir,
n’avaient fait sur son cœur l’impression douce et profonde qu’y
produisit M. Vincent, capitaine retraité. « C’est presqu’une
énigme pour moi » écrivait-elle à Rahel, « quand je me demande
comment j ’ai pu rencontrer cet homme. Il est âgé de 45 ans ; il
est grand, bien fait, sans rien de remarquable du reste ; pas un
seul défaut, beaucoup de bon sens et de bonté ; je le mène comme
un enfant... »
Elle lui survécut de dix ans. Atteinte, à la suite de ce deuil,
d’une sorte de maladie noire, elle m ourut en 1848, après avoir
bu, pour se guérir d’un accès de cholérine, en une journée une
bouteille entière de rhum . Elle avait 70 ans. La garde qui fit sa
toilette mortuaire resta en admiration devant ce corps étonnam­
ment conservé, et assura qu’elle n’en avait jam ais vu d’aussi
beau.
Pauline Wiesel a été une des toquades de Rahel, une de ses
illusions les plus enracinées et les plus choyées, quelque chose
d’aussi fatal, dans l’ordre de ses adorations féminines, que
l’empire qu’avaient exercé sur elle ses idoles masculines, le
blond gentillâtre Finckenstein et l’irrésistible Urquijo.
Encore si elle s’était contentée d’admirer chez la fameuse
coquette les formes sculpturales d’un admirable animal
humain ! Mais, l’esprit de paradoxe s’en mêlant, elle voua à
Pauline Wiesel un véritable culte philosophique. « Je donnerais
toute ma gloire littéraire pour une de vos semaines d’amour. » —
Ce mot, qu’on prête à Mmede Staël, elle l’aurait fait sien, de tout
cœur, sans restriction. « De nous deux », disait-elle, « la Nature
se proposait de faire un être unique ; un hasard fatal nous a
dédoublées. Et c’est pourquoi il faut qu’elle agisse à ma place.
Moi, je lui suis précieuse pour les talents que j ’ai reçus en par­
tage et qui lui manquent ; de même qu’elle représente à mes
yeux tout le bonheur que je n’ai pas rencontré, ou dont je n’ai
pas eu le courage. »
Ce que représentait surtout à ses yeux l’illustre Phryné, c’était

�158
la foi au sens, à la vie du corps, à la passion cc toute nue et toute
crue », l’exact antipode de cette idolâtrie sentimentale, de cette
mysticité équivoque des « belles âm es» à la Henriette Herz ;
C’était, faisant un contraste paradoxal avec ces « beaux men­
songes, plâtrés », la nudité antique, éternellement belle, de l’ins­
tinct, dépouillée de tout voile mensonger, de tout artifice hypo­
crite. « Loin de vous », lui écrivait encore Rahel,« je ne fais que me
remémorer chacune de vos paroles, chacun de vos gestes, de vos
jeux de physionomie, et, croyez m ’en, je lis en vous, mieux que
vous ne savez faire vous-même. La seule différence entre nous,
c’est que chez vous tout se change en vie, parce que vous avez
de la chance et du courage, tandis que chez moi tout devient
pensée, parce que j ’ai manqué à la fois de cette cliance et de ce
courage. Je n’ai pas eu le courage de brusquer le destin, de lui
arracher de force la part de bonheur qu’il tenait dans ses griffes.
Je n’ai appris que l’art de supporter. Mais la nature, en nous
créant l’une et l’autre, avait de hautes visées. Nous avons été
faites pour vivre la vérité en ce bas monde. Par des chemins
différents nous avons marché vers le même but. Et c’est pour­
quoi nous sommes toutes deux en marge de la société. Pour nous
il n’y a-ni place, ni emploi, ni titre, ni honneur. Tout ce qui
ment porte un titre ; seule l’éternelle Vérité, l’instinct infaillible
de la vieiet du cœur, le sens non dévié des réalités élémentaires
et.profondes de la nature, telles que nous pouvons les saisir
immédiatement, — seule l’éternelle Vérité ne porte pas de titre. Et
voilà pourquoi nous sommes exclues l’une et l’autre de la société.
Vous, parce que vous l’avez scandalisée (ce dont je vous féli­
cite; du moins y avez-vous trouvé du plaisir) — et moi parce
que je ne puis me parjurer et mentir avec elle ».
La pauvre Pauline Wiesel dut parfois être fort embarrassée de
se voir ainsi hissée sur un piédestal philosophique. Elle n’y enten­
dait certes pas malice, la pauvre fille, et si elle avait pu choisir sa
vie, elle l’eût sans doute voulue toute différente. « Hélas ! » écri­
vait-elle à Raliel qui parfois involontairement voyait clair,
« comme c’est vrai ce que vous disiez un jour, sans peut-être en
soupçonner vous-même toute la justesse ! J ’aurais dû devenir
RAHEL

�152
JEAN-EDOUARD SPENLE
profond. Ni le méphistophélique Wiesel dont elle apprit la mort
incidemment, ni le prince Louis-Ferdinand, l’am ant passionné
et héroïque dont elle avait entièrement perdu le souvenir,
n’avaient fait sur son cœur l’impression douce et profonde qu’y
produisit M. Vincent, capitaine retraité. « C’est presqu’une
énigme pour moi » écrivait-elle à Rahel, « quand je me demande
comment j ’ai pu rencontrer cet homme. Il est âgé de 45 ans ; il
est grand, bien fait, sans rien de remarquable du reste ; pas un
seul défaut, beaucoup de bon sens et de bonté ; je le mène comme
un enfant... »
Elle lui survécut de dix ans. Atteinte, à la suite de ce deuil,
d’une sorte de maladie noire, elle m ourut en 1848, après avoir
bu, pour se guérir d’un accès de cholérine, en une journée une
bouteille entière de rhum. Elle avait 70 ans. La garde qui fit sa
toilette mortuaire resta en admiration devant ce corps étonnam­
ment conservé, et assura qu’elle n’en avait jam ais vu d’aussi
beau.
Pauline Wiesel a été une des toquades de Rahel, une de ses
illusions les plus enracinées et les plus choyées, quelque chose
d’aussi fatal, dans l’ordre de ses adorations féminines, que
l’empire qu’avaienL exercé sur elle ses idoles masculines, le
blond gentillâtre Finekenstein et l’irrésistible Urquijo.
Encore si elle s’était contentée d’adm irer chez la fameuse
coquette les formes sculpturales d’un admirable animal
humain ! Mais, l’esprit de paradoxe s’en mêlant, elle voua à
Pauline Wiesel un véritable culte philosophique. « Je donnerais
toute ma gloire littéraire pour une de vos semaines d’amour. » —
Ce mot, qu’on prêle à Mmede Staël, elle l’aurait fait sien, de tout
cœur, sans restriction. « De nous deux », disait-elle, « la Nature
se proposait de faire un être unique ; un hasard fatal nous a
dédoublées. Et c’est pourquoi il faut qu’elle agisse à ma place.
Moi, je lui suis précieuse pour les talents que j ’ai reçus en par­
tage et qui lui manquent ; de même qu'elle représente à mes
yeux tout le bonheur que je n’ai pas rencontré, ou dont je n’ai
pas eu le courage. »
Ce que représentait surtout à ses yeux l’illustre Phryné, c’était

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la foi au sens, à la vie du corps, à la passion ce toute nue et toute
crue », l’exact antipode de cette idolâtrie sentimentale, de cette
mysticité équivoque des « belles âmes » à la Henriette Herz ;
C’était, faisant un contraste paradoxal avec ces « beaux m en­
songes, plâtrés », la nudité antique, éternellement belle, de l’ins­
tinct, dépouillée de tout voile mensonger, de tout artifice hypo­
crite. « Loin de vous », lui écrivait encore Rahel, «je ne fais que me
remémorer chacune de vos paroles, chacun de vos gestes, de vos
jeux de physionomie, et, croyez m ’en, je lis en vous, mieux que
vous ne savez faire vous-même. La seule différence entre nous,
c’est que chez vous tout se change en vie, parce que vous avez
de la chance et du courage, tandis que chez moi tout devient
pensée, parce que j ’ai manqué à la fois de cette chance et de ce
courage. Je n’ai pas eu le courage de brusquer le destin, de lui
arracher de force la part de bonheur qu’il tenait dans ses griffes.
Je n’ai appris que l’art de supporter. Mais la nature, en nous
créant l’une et l’autre, avait de hautes visées. Nous avons été
faites pour vivre la vérité en ce bas monde. Par des chemins
différents nous avons marché vers le même but. Et c’est pour­
quoi nous sommes toutes deux en marge de la société. Pour nous
il n'y a ni place, ni emploi, ni litre, ni honneur. Tout ce qui
ment porte un titre ; seule l’éternelle Vérité, l’instinct infaillible
de la vieiet du cœur, le sens non dévié des réalités élémentaires
et.profondes de la nature, telles que nous pouvons les saisir
immédiatement, — seule l’éternelle Vérité ne porte pas de titre. Et
voilà pourquoi nous sommes exclues l’une et l’autre de la société.
Vous, parce que vous l’avez scandalisée (ce dont je vous féli­
cite; du moins y avez-vous trouvé du plaisir) — et moi parce
que je ne puis me parjurer et mentir avec elle ».
La pauvre Pauline Wiesel dut parfois être fort embarrassée de
se voir ainsi hissée sur un piédestal philosophique. Elle n’y enten­
dait certes pas malice, la pauvre fille, et si elle avait pu choisir sa
vie, elle l’eût sans doute voulue toute différente. « Hélas 1 » écri­
vait-elle à Rahel qui parfois involontairement voyait clair,
« comme c’est vrai ce que vous disiez un jour, sans peut-être en
soupçonner vous-même toute la justesse ! J ’aurais dû devenir
RAHEL

�154
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
une bonne mère de famille, une bonne ménagère ; c’est pour
cela, au fond, que j’étais faite, et non pour le rôle de coquette.
J’étais molle, j’avais un cœur tendre ; le monde, les hommes
m’ont poussée, chacun a fait de moi la femme qu’il voulait, et
j’ai laissé faire, n’ayant pas la force de me rebiffer ou de réagir.
On m’a corrompue dès le berceau... »
Paix aux cendres de Mmc Vincent, née César, ci-devant Pauline
Wiesel ! Elle a rempli comme elle a pu sa destinée de fille d’Eve.
Ainsi que Rahel finit par le reconnaître : « Pauline est l’idéal
de la femme que les hommes désirent et qu’ils méritent. Par ellemême rien que belle et sereine, recevant tout le reste de son
amant, elle est à cause de cela idolâtrée de chacun, adorée
comme un reflet de lui-même, comme son second moi. Son der­
nier amant décidera d’elle ; ce qu’il aura été, elle le sera pour le
reste de ses jours. »
Oui, elle a été la femme-fétiche, l’esclave-idole dont s’enor­
gueillit l’éternel-m asculin, alors même qu’il se prosterne
devant elle. Elle a été la cire molle que bien des mains ont essayé
de pétrir, vulgaires ou nobles, dans laquelle bien des artistes
ont essayé d’imprimer leur rêve, diabolique ou divin. Ses égare­
ments, ses péchés ont été ceux des autres, plus que les siens
propres. Sa beauté même a été une fatalité qu’elle subissait pas­
sivement, ou plutôt un don néfaste, un obstacle à sa vraie des­
tinée qui était celle d’une paisible petite bourgeoise allemande.
Et lorsqu’enfin sonna pour elle l’heure tardive du bonheur
attendu, et que son dernier amant, le seul qu’elle ait jam ais
compris et aimé,«décida d’elle pour le reste de ses jours», elle se
rappelait avec stupeur cette étrangère qu’elle n’avait jam ais
voulu être, et dont il lui avait fallu jouer le rôle, bien malgré
elle, cette Pauline Wiesel dont les caprices avaient jadis mis en
fièvre tout une génération. Elle rédigea alors, en un français
dont nous respectons les savoureuses incorrections, le testament
suprême de sa vie :
« Jamais je n’ay fait du malle par plaisir de me venger — quoi­
que Les dieux de Laulimpe dise qu’il est doux de se venger.
— Les hommes peuvent dire, ma vie et un témoin qu’il faut

�155
entendre, mais les malheureuce femmes non rien que Leur
propre conscience — et il vaut mieux n’être pas connut, car
rarement cella sert, cella nuit presque toujours. »
**¥
RAHEL

Si Pauline Wiesel a inspiré à Rahel un de ces engouements les
plus aveugles, par contre Mme de Staël fut une de ses antipathies
les plus obstinées.
On a raconté souvent la consternation qui se répandit parmi
les bons bourgeois de W eimar lorsque, le 13 décembre 1803, à
quatre heures et demie du soir, l’illustre voyageuse tomba parmi
eux comme un bolide. A peine installée, elle ouvrit le feu de ses
sensationnelles interviews. « Que pensez-vous de l’immortalité
de l’âm e? de Dieu? de la poésie? de l’enthousiasm e? » Et les
questions de succéder aux questions, avant même que l’inter­
pellé eût le temps d’achever sa réponse. Ce fut un sauve-quipeut général. Après une heure de conversation avec la fougueuse
Française, le malheureux Schiller qu’elle avait pris d’abord
pour un général prussien et dont elle résolut de faire son
« patito » de prédilection, pensait avec terreur qu’il lui faudrait
essuyer chaque soir le feu roulant de ses interrogatoires et, sans
broncher, se laisser com plim enter sur sa sublime candeur. «Que
compagnon de Satan voudrait faire ménage avec une pareille
femme ? », maugréait-il entre les dents. Quant à Gœthe, plus
avisé, qui prudemment avait pris la fuite et se trouvait conti­
nuellement retenu à Iéna pour « affaires urgentes », il n’en fut
pas moins contraint de venir s’asseoir un beau jour, lui aussi,
sur la redoutable sellette. « J ’ai eu avec elle plusieurs conversa­
tions suivies », racontait-il, « où elle n’était pas moins fatigante
à sa manière, en ce qu’elle ne nous permettait pas, sur les événe­
ments les plus graves, un moment de réflexion tranquille ; il
fallait, sur les sujets importants; être prêt aussi vite que s’il
s’était agi de recevoir le volant avec une raquette... »
Ce fut un soulagement général lorsqu’on apprit enfin que
«l’ouragan en jupons» s’était transporté ailleurs. A Berlin, que

�JEAN-EDOUARD SPENLE

Mme de Staël avait pris pour centre de ses opérations, elle établit
d’abord son quartier général dans le salon de la duchesse de
Courlande. C’était le seul salon aristocratique ouvert à la bour­
geoisie intellectuelle, aux savants et aux littérateurs. On y dînait
le soir par petites tables. Aucune étiquette ne présidait à ces
groupements où se mêlaient librement les différentes classes de
la société. Henriette Herz se souvenait avec orgueil d’avoir eu
certain soir comme .voisine de table la princesse Louise de Prusse,
femme du prince Radziwil. Du reste, Mme de Staël elle-même
recevait à son hôtel le vendredi soir, entourée de son état-major,
lequel se composait essentiellement de l’historien Jean de Müller
et de Guillaume Sclilegel qui venait de faire applaudir à Berlin
ses conférences sur la littérature. L’illustre conférencier roucou­
lait alors le parfait amour avec Sophie Bernliardi, la sœur du
poète Tieck: mais l’impétueuse Française avait juré qu’elle
l’enlèverait coûte que coûte à la pointe de l’épée. — L’infortuné
Fichte vint, lui aussi, certain soir s’aventurer jusque dans la zone
dangereuse. Mal lui en prit : il fut mis en demeure d’exposer
incontinent, en quinze minutes, montre en main, sous une forme
complète et définitive, son système philosophique. — Le prince
Louis-Ferdinand apparaissait régulièrement à ces soirées et,
comme il passait pour un virtuose de génie, on le pria d’y
faire transporter son piano.
Il était inévitable que Mmc de Staël exprimât un jour le désir
de connaître celle qui passait alors pour l’étoile de la vie de salon
berlinoise, Raliel Levin. Une question particulièrement la tracas­
sait. Se pouvait-il qu’en dehors de Paris et de la rue du Bac une
femme s’avisât de savoir causer et d’avoir de l’esprit? Elle n’y
pouvait croire. Cela dérangeait toutes ses théories. Avec insis­
tance, elle demanda à voir ce phénomène, assurément surfait.
Un ami de Rahel, le nouvel ambassadeur de Suède, Brinlunann,
se chargea de faire les présentations au cours d’une soirée, qu’il
donna â l’hôtel de son ambassade. Il y avait parmi les invités,
ce soir-là, des princes du sang, des dames de la cour, quelques
savants, Fichte, une actrice célèbre, MUe Unzelmann, et le Talma
berlinois, Ifïland. Mmc de Staël s’établit avec Rahel dans le coin

�157
d’un sopha et les deux femmes s’entretinrent à l’écart pendant
une heure et demie, sans prêter aucune attention au reste de la
sociétés «Ensuite », raconte l’amphitryon, Brinkmann, « Mme de
Staël vint à moi, l’air tout sérieux, et me dit : «Je fais amende
« honorable ; vous n’avez rien exagéré. Elle est étonnante. Je ne
« saurais que répéter ce que j ’ai dit mille Ibis pendant ce
« voyage : que l’Allemagne est une mine de génie, dont on ne
« connaît nulle part les richesses ni les profondeurs. Vous êtes
« bien heureux de posséder ici une amie pareille. » Ensuite, elle
fit signe à Raliel d’approcher. « Ecoutez, mademoiselle ! Vous
« avez ici un ami qui doit bien vous apprécier comme vous le
« méritez, et si je restais ici, je crois que je deviendrais jalouse
« de votre supériorité .» — « Vous, madame? » fit Rahel en sou« riant. « Oh ! non, je vous aimerais tant et cela vous rendrait si
« heureuse, que vous ne deviendriez jalouse que de mon bon« heur, car qui pourrait jam ais vous en inspirer un pareil ? »
N’attachons pas plus d’importance qu’il ne convient à cet assaut
de courtoisies internationales, échangées dans les salons d’une
ambassade. A vrai dire Mme de Staël, sinon dès la première heure,
du moins par l’ensemble de son caractère et de sa vie, inspira à
Rahel une invincible, une durable antipathie. Déjà cette agitation
extérieure, bruyante et indiscrète, de l’illustre voyageuse qui
traversait au pas de charge les pays et les civilisations étrangères,
bousculant tout sur son passage, obligeant de gré ou de force
les originalités de découvrir leurs pensées les plus intimes, cette
espèce de reportage hâtif et, au fond, tout de seconde main, était
odieux à l’âme attentive de Rahel. « Comme ces personnes
voyagent ! » s’écriait-elle agacée, « ces gens riches, ces dames de
la société, ces femmes de lettres, qui ne savent parler que fran­
çais et ne veulent entendre partout que leur propre langue 1 La
pauvre ! Elle n’a rien vu, rien entendu, rien compris, hormis ce
que « MM. Schlegel et Ancillon, et Mme la princesse une
telle, on Mrae la générale une telle », et quelques maîtresses de
maison plus ou moins sottes, ont bien voulu lui dire, des racon­
tars à demi-compris et extorqués par la terreur. Et puis, elle ne
sait pas voir. Elle vous fait caracoler comme un escadron ses
BAHEL

�158
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
« trois idées nouvelles » à travers les plus vieilles civilisations
d’Europe ! N’a-t-elle pas honte ? Est-ce ainsi qu’on touche à de
pareilles choses ? Et ne faut-il pas pour les saisir des outils
intellectuels autrement neufs? »
Ce livre « de l’Allemagne » ! Rahel en a fait une maladie. Sa
main est prise de tremblement, sa plume grince et crache sur le
papier, chaque fois que dans ses lettres elle arrive à en parler.
« Mmede Staël radote dans son livre de « l’Allemagne». Sotte ! ai-je
mis enmarge. Si quelqu’un qui ignorel’Allemagne lisait son — V —
livre — ?? — et les quelques pensées — des pensées ? — qui
échappent à sa plume, comme des montures sans cavalier, et
ses notes, ses aperçus, ses lectures qu’elle n’a pas eu le temps de
changer en son propre sang, celui-là se figurerait l’Allemagne
comme un trou enfumé, sombre et glacial, où errent lugubrement
quelques fantoches falots, voués par Dieu à la vertu, un pays où
on rencontre de temps en temps, accroupi dans un coin, quel­
que ermite ensorcelé, perdu dans sa contemplation. Quels nids
de sorciers, que les Universités qu’elle nous décrit ! Voilà comme
elle a l’àme triste, cette femme sans réceptivité et sans m usi­
que... Le livre de cette bonne Mme de Staël ! Un long soupir, où
s’exprime lyriquement le regret de ne pouvoir faire un brin de
conversation à Paris ! Oh ! la poule aveugle !.. La femme dénuée
de flair et de mélodie intérieure ! « Gœthe a plus d’imagina­
tion, Schiller plus de sentiment » ! Vraim ent? — J ’enrage. Non,
mais qui lui a permis de fouiller dans les plus belles choses avec
ses grosses mains aveugles, sans piété, sans innocence joyeuse ?
O ce demi-savoir, pernicieux aussi pour les autres. »
« La femme sans réceptivité et sans musique — die Frau ohne
Sinn und ohne Masik » ! — C’est le double reproche où Rahel
résume ses antipathies. La femme sans réceptivité, parce que
trop femme de lettres, trop causeuse, toujours préoccupée d’un
effet à produire, changeant aussitôt tout en sujet de conversation,
en discours, en livre, ne permettant pas aux impressions neuves
d’agir innocemment sur le centre profond de sa nature. « Il n’y
a pas de calme en cette femme. De l’intelligence, oui, certes, elle
en a ! Mais elle n’a pas une âme qui écoute. Jam ais il ne fait

�159
silence en elle ; on dirait qu’elle ne réfléchit jamais seule, qu’elle
parle toujours à un public. Les salons où elle est allée tout
enfant, lui ont fait du mal. Il n’y a pas d’équilibre dans son âme
entre l’activité pensante et l’activité extérieure. Elle en revient
toujours à l’approbation et, comme elle n’est pas vulgaire, elle
veut que la postérité s'en charge. C’est donc par égard pour
cette dernière et pour son approbation qu’elle veut tout faire,
et qu’elle veut que les homme de valeur fassent tout. »
La femme sans musique — parce qu’à tous ces dons brillants
manque ce que Schleiermacher définissait du nom de « reli­
giosité », le don de s’abstraire du bruit et de l’agitation exté­
rieure pour se replonger dans la sphère intime de l’àme, le
sentiment de l’incommunicable et l’intuition du devenir inté­
rieur, cette harmonie profonde qui fait comme un chant, comme
un accompagnement mélodique au texte de la vie. « Tout est à
rebours chez elle, comme si l’on rebroussait des épis ; il n’y a
pas de douceur. Il me semble que je vois les mots se presser en
tumulte autour d’elle comme des esprits qui battent des ailes,
quand elle est à sa table de travail devant une feuille blanche.
Jam ais cela ne devient musique... Ce qu’elle crie ainsi, n’est pas
du chant. C’est dommage, précisément à cause de ces immenses
dons, auxquels il n’en manque qu’un seul, celui qui les rendrait
harmonieux : une sphère d’àme silencieuse, innocente... »
Mme de Staël est peut-être la seule individualité supérieure que
Raliel, contrairement à ses instincts de haute équité, ait jugée
surtout sur ses défauts, avec qui elle ne soit entrée qu’en un
rapport « négatif ». Peut-être les mêmes raisons qui la pous­
saient à surfaire chez une Pauline Wiesel les dons physiques et
heureux que la destinée lui avait refusés à elle-même, l’incitaient-elles à rabaisser au-dessous de leur valeur les qualités et
les talents de l’esprit où elle se savait, elle aussi, exceller. Ce
qu’elle détestait en Mme de Staël c’étaient un peu ses propres dis­
grâces physiques, sa propre destinée de femme intellectuelle et
« supérieure », c’était, dans un grossissement excessif et déplai­
sant, celte vie de cerveau pensant où elle s’était vue elle-même
condamnée. Elle ignora, ou ne voulut pas voir les généreux
RAHEL

�160
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
enthousiasmes et le cœur passionné de l’auteur de Delphine, ni
« ces yeux uniques, noirs et inondés de flammes » dont a parlé
Michelet, « rayonnants de génie, de honte et de toutes les pas­
sions » — pour ne retenir que ce symptôme alarm ant : la femme
de lettres.
Et puis, des natures, des éducations, des races et aussi des
époques trop différentes se heurtaient là sur le même terrain, le
contraste était trop soudain pour que le conflit ne se produisît
pas. La fille de Neclcer arrivait en Allemagne, la tête encore
toute bourdonnante de l’éloquence des Mirabeau, des Vergniaud,
des Camille Jordan. Comment aurait-elle compris le calme de
ces paisibles bourgeois allemands qui, dans leurs petites rési­
dences immuables, évoquaient à loisir les fantômes poétiques
de la Grèce payenne et du moyen-âge gothique? Et d’autre part,
la Sibylle romantique, dépaysée dans son milieu, mûrie par la
souffrance, la solitude et la réflexion, comment aurait-elle subi
la contagion de celte agitation révolutionnaire, de cette fièvre
militante, elle qui ne se sentait même pas citoyenne dans sa
propre patrie et pour qui la société se réduisait en somme à un
petit cercle d’amis et de familiers, à une sphère d’âme tout
intime ?
C’était bien, transposée en termes de psychologie féminine,
l’opposition entre la France révolutionnaire et l’Allemagne
romantique, ou plus exactement : en la personne deM n,e de Staël
la France d’après 89 est venue rendre visite à l’Allemagne
d’avant Iéna. Il fallait encore une longue expérience historique
pour que ces deux époques et ces deux génies réussissent à se
comprendre et à se pénétrer. Que Rahel dût recevoir elle aussi
cette initiation, qu’elle dût même travailler un jour, plus que
personne, à opérer ce rapprochement, c’est ce qui apparaîtra
nettement lorsque nous parlerons de son second salon, du salon
Varnhagen, romantique et libéral, des années de réaction. Dès
à présent elle se préparait à cette lâche par la sympathie intelli­
gente et accueillante qu’elle témoignait à tous les étrangers, en
ouvrant le premier grand salon cosmopolite de Bei'lin.

�RAHEL

L es F

161

r a n ç a is

Ainsi que l’observait Raliel : ce qui fait de Paris et de Rome
deux villes vraiment mondiales, ce sont moins les habitants qui
y demeurent que les étrangers qui y passent ; c’est qu’on y ren­
contre « le reste de l'univers à l’état concentré ». Un de ses rêves
les plus chers fut de donner aussi à la société allemande quelque
chose de ce vernis cosmopolite.
De là sa prédilection pour les étrangers, pour les exotiques,
pour tous ceux en qui prend figure un type ethnique ou national.
Elle s’intéressait à eux en psychologue d’abord, comme à des
originaux, à des textes humains particulièrement instructifs.
Elle aimait surtout de voir rassemblées en un même lieu les
variétés les plus disparates de la flore humaine ; elle s’ingéniait
à créer autour d’elles un milieu accueillant, une atmosphère coim
posite où viendraient se mêler les essences les plus variées, sans
rien perdre de leur parfum de terroir.
Déjà pendant la première période, alors qu’avec quelques
camarades elle formait, en marge de la grande société, une
petite bohème frondeuse, elle recherchait de préférence la société
des exotiques. « Parmi nos rares sympathies », écrivait Burgsdorlf, « je citerai quelques Polonais et Polonaises, qui ne parlent
ni le français ni l’allemand, que nous ne comprenons que d’après
leurs jeux de physionomie, leurs gesles, leurs toilettes, leurs
coiffures ; plus, un prince valaque, habillé à la turque, avec qui
nous parlons par signes, et quelques autres du même acabit.»
Dans la « Galerie de portraits » pris dans l'entourage de Rahel
par Varnhagen, on voit figurer pêle-mêle un jeune quaker
anglais, Thomas Young, des Français comme le prince de Ligne
et le comte de Tilly, des Italiens ou des fils d’émigrés italiens,
comme le jeune architecte Genelli et cette espèce de cynique fanfa­
ron Gualtièri, qui a si délicatement analysé le charme d’âme de sa
« délicieuse » amie. Nombreuses aussi étaient les relations de
la jeune maîtresse de maison parmi le personnel des ambas­
sades, particulièrement de l’ambassade hispanique ; l’irrésistible

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
162
Urquijo fut une de ses plus fatales rencontres. Dans le salon de
la Jâgerslrasse ce fut bientôt un défilé incessant de visiteurs
étrangers. Ils étaient généralement amenés à Raliel par ses amis,
attachés d’ambassade. Le Suédois Brinkmann était un de ses
principaux pourvoyeurs. Il aimait à jouer au « cicerone » et
remplissait avec zèle les fonctions d’introducteur attitré.
Cependant dans ce va-et-vient de présentations internationales,
certains hôtes recevaient un accueil tout particulièrement distin­
gué et se voyaient traités sur le pied de la nation la plus favo­
risée : c’étaient les Français.
N’est-ce pas déjà un fait digne de remarque, que les meilleures
descriptions que nous possédions du salon de Raliel soit dues à
la plume de deux Français? En l’année 1801, le comte de Salm
y fut introduit par Brinkmann. Il a tracé un tableau animé d’une
soirée chez Raliel en pleine période romantique. Bien plus tard,
aux approches de 1830, un autre Français de passage à Berlin, de
qui Varnliagen a également traduit et publié la relation anonyme,
a fait revivre le salon libéral de la Mauerstrasse, à la veille de la
Révolution de juillet : nous avons ainsi deux instantanés, pris
aux deux dates extrêmes, de l’activité de ce salon.
Mais ce n’est pas le hasard de quelques rencontres seulement
qui explique les sympathies françaises de Raliel. L’esprit français
représentait quelque chose d’absolument nécessaire à sa vie et à
sa pensée ; la France était pour elle comme une seconde patrie,
dont le climat et l’air lui étaient aussi indispensables que l’airdu
pays natal.
Dès son enfance un souvenir inoubliable s’était gravé dans sa
mémoire. De la fenêtre de sa chambre, chaque matin, elle avait
vu passer dans une calèche, l’air préoccupé, un homme à la
carrure d’athlète, la figure marquée de la petite vérole, la perru­
que poudrée, l’habit noir et sévère. Il allait porter son courrier
à la poste voisine où il séjournait parfois des heures entières,
tandis qu’à la portière de la voiture se penchait de temps en
temps une ligure de femme ou de. petit garçon. C’était Mira­
beau. Envoyé en mission à Berlin il s’était lié d’amitié avec
Moïse Mendelsohn, et il s’était passionné pour l’émancipation

�168

KAHEL

des Juifs, dont il avait plaidé la cause éloquemment dans un
Mémoire adressé au roi de Prusse. Comment aurait-elle oublié,
elle qui avait tant souffert du préjugé religieux, que cette voix
généreuse, qui s’élevait en faveur de ses coreligionnaires, était
une voix française ? On eut beau plus tard répandre les bruits
les plus fâcheux sur la moralité du grand tribun ; elle ne per­
mettait pas qu’on touchât à cette idole de jeunesse : « La vérité,
voilà ce qui faisait battre son cœur. Éternellement gloire à son
âme ! C’est lui que je veux croire, et non ceux qui s’arrogent le
droit de le juger. »
Mais l’heure n’est pas encore venue où s’affirmeront nettement
ses sympathies pour la France de la Révolution. Il faudra la
longue période de réaction politique et religieuse qui suivit le
Congrès de Vienne, pour préciser en elle ces aspirations encore
confuses. C’est tout autre chose qu’elle était venue chercher
à Paris pendant le séjour qu’elle y fît au cours de l’année 1800,
et qu’elle prolongea jusqu’au printemps de l’année suivante.
Dans sa pensée ce devait être surtout un voyage de conva­
lescence, un changement d’air et de milieu, nécessaire après les
déceptions cruelles de son premier amour.
Déjà apparaît ici un des secrets de la sagesse de Raliel. « Le
secret de ma résistance », disait-elle, « consiste en ce que je ne
fais pas le total de mes malheurs. Je vis au jour le jour, douleur
après douleur, minute après minute. » Émietter la mauvaise
fortune, empêcher les expériences douloureuses de faire hloc,
concentrer toute sa pensée sur le présent, et dans la mauvaise
fortune « replier les ailes en silence », voilà son grand art aux
heures de désarroi. Sans doute elle porte avec elle le passé dou­
loureux comme « un poids qui l’étouffe », et c’est dans son cœur
comme un continuel « roulement de tambours voilés ». Mais
pas un seul instant elle ne cesse d’apporter le même intérêt à cè
qui l’entoure, à l’heure qui passe, aux mille détails qui font
comme la substance quotidienne de l’existence et quelle avait
coutume d’appeler « le positif de la vie ». A ses amies berlinoises,
elle envoie une chronique de la mode parisienne; elle surveille
de foin la toilette de ses petites nièces ; elle s’intéresse à la tonne
11

�164
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
d’un chapeau, à la coupe d’une robe ». La vraie frivolité », disaitelle, « j’en raffole ».
Et voilà pour elle le grand charme de Paris et de l’esprit fran­
çais : c’est comme une cure d’insouciance, un bain de vie légère,
élégante et frivole, où se délasse délicieusement son âme m eur­
trie et convulsée. « Moi aussi je suis amoureuse de la France, de
Paris, detoutceijui se meut là-bas », écrit-elle en français à une
de ses amies parisiennes, « les Heurs, les huîtres, tout me charme,
tout ce que vous faites, où vous allez, qui vous voyez, le chapeau
que vous portez. » Elle est amoureuse de Paris, parce que, sans
être coquette, elle adore l’élégance et ces mille superfluités char­
mantes qui rendent plus moelleux le nid où Ton s’abrite, plus
léger et plus parfumé l’air que l’on respire. « Comme j ’aime
Paris! Je ne m’en aperçois que quand je le quitte. Quel séjour
exquis ! Comme tout est arrangé pour les commodités de la vie !
Et puis mes chers Français, si aimables, si polis, si faciles à
vivre ! »
Surtout elle aime la France parce que celle-ci possède ce qui
manque encore à l’Allemagne, une société vraiment polie, un
goût national, et dans ce goût un « fini », un vernis et une dis­
tinction qui, pas plus chez un peuple que chez un individu, ne
s’acquièrent du jour au lendemain, qui sont un héritage transm is
par des siècles d’affinement, de frottement social et mondain.
« Tu ue te figures pas le sentiment d’angoisse que j’ai éprouvé à
Bruxelles, où on parle pourtant français, de me trouver tout à
coup hors de France », écrit-elle au moment de son retour par
la Belgique. « J’en ai eu des battements de cœur en plein théâtre,
Je me voyais brusquement transportée en terre barbare. Ce qu’un
Allemand quitte en venant en France, il l’emporte partout avec
lui au fond de son cœur. Il suffit qu’il rencontre deux ou trois
compatriotes pour qu’il se retrouve partout chez lui. Mais ce
qu’on perd en quittant la France, on ne le retrouve nulle part.
Je comparerais cela à l’air pur : on ne l’apprécie que quand il
vous manque et qu’on commence déjà à dépérir. Ce sont les élé­
ments premiers de la vie. »
Comme tous les grands esprits d’Allemagne dégagés du préjugé

�165
national, Rahel a ressenti vivement les lacunes et les imperfec­
tions de la culture allemande moderne. Cette culture, elle en a
l’intuition, est trop l’œuvre de quelques grands génies isolés, elle
est trop individuelle, trop livresque aussi et trop abstraite. Il lui
manque d’avoir été filtrée au tamis de la conversation, d’avoir
été vécue en commun.
Mais ce que surtout il faut envier aux Français, c’est leur lan­
gue, c’est cet instrum ent de la conversation le plus souple et le
plus incisif, c’est ce moyen d’expression le plus finement nuancé,
le plus rapidement, le plus universellement intelligible qui se
puisse inventer. &amp; Nous autres Allemands, nous n’avons pas
encore de langue de la conversation qui ait été, comme la
française, coulée à travers tous les canaux de la vie de société,
dans laquelle on puisse immédiatement se faire comprendre du
dernier des habitants des faubourgs. Sans doute nous en avons
les rudiments. Il n’y aurait qu’à les dégrossir, à joindre bout à
bout les fragments épars. Et c’est bien un peu ce que j’essaie de
faire, moi qui, sur le modèle des Français, ai fait du talent de
vivre ma principale étude. Chez nous on n ’a jam ais eu l’occasion
de parler en public, si ce n’est du haut d’une chaire. Tout le
reste se communique sons forme abstraite, impersonnelle, de
cerveau à cerveau, en un langage de purs esprits, sans l’intona­
tion, sans le geste de la vie... Mais des rapports de société
nouveaux créeront chez nous aussi un organe nouveau de la
conversation. J’en ai la conviction intime. Si pourtant je pouvais
vivre assez longtemps pour le voir ! »
Voilà qui explique la prédilection marquée de Rahel pour les
visiteurs français. Elle en a compté d’illustres parmi ses amis.
Un des plus anciens en date fut le Prince de Ligne. L’hôte favori
de toutes les maisons régnantes, apparaissant tour à tour à Ver­
sailles, à Potsdain à la table du grand Frédéric, à la cour de
Catherine de Russie et de Joseph II d’Autriche, feldmarschall de
l’Empire, grand d’Espagne, chevalier de la Toison d’Or, com­
mandeur de l’ordre de Marie-Thérèse, il personnifiait ce cosmo­
politisme français du xvme siècle, répandu à travers toute la
haute société d’Europe. Quoiqu’il fût né à Bruxelles et qu’il
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLE

d’un chapeau, à la coupe d’une robe ». La vraie frivolité », disaitelle, « j’en raffole ».
Et voilà pour elle le grand charme de Paris et de l’esprit fran­
çais : c’est comme une cure d’insouciance, un bain de vie légère,
élégante et frivole, où se délasse délicieusement son âme m eur­
trie et convulsée. « Moi aussi je suis amoureuse de la France, de
Paris, de tout ce qui se meut là-bas », écrit-elle en français à une
de ses amies parisiennes, « les fleurs, les huîtres, tout me charme,
tout ce que vous faites, où vous allez, qui vous voyez, le chapeau
que vous portez. » Elle est amoureuse de Paris, parce que, sans
être coquette, elle adore l’élégance et ces mille superfluités char­
mantes qui rendent plus moelleux le nid où l’on s’abrite, plus
léger et plus parfumé l’air que l’on respire, cc Comme j ’aime
Paris! Je ne m’en aperçois que quand je le quitte. Quel séjour
exquis ! Comme tout est arrangé pour les commodités de la vie I
Et puis mes chers Français, si aimables, si polis, si faciles à
vivre ! »
Surtout elle aime la France parce que celle-ci possède ce qui
manque encore à l’Allemagne, une société vraiment polie, un
goût national, et dans ce goût un « fini », un vernis et une dis­
tinction qui, pas plus chez un peuple que chez un individu, ne
s’acquièrent du jour au lendemain, qui sont un héritage transm is
par des siècles d’affinement, de frottement social et mondain.
« Tu ne te figures pas le sentiment d’angoisse que j ’ai éprouvé à
Bruxelles, où on parle pourtant français, de me trouver tout à
coup hors de France », écrit-elle au moment de son retour par
la Belgique. « J ’en ai eu des battements de cœur en plein théâtre,
Je me voyais brusquement transportée en terre barbare. Ce qu’un
Allemand quitte en venant en France, il l’emporte partout avec
lui au fond de son cœur. Il suffit qu’il rencontre deux ou trois
compatriotes pour qu’il se retrouve partout chez lui. Mais ce
qu’on perd en quittant la France, on 11e le retrouve nulle part.
Je comparerais cela à l’air pur : on ne l’apprécie que quand il
vous manque et qu’on commence déjà à dépérir. Ce sont les élé­
ments premiers de la vie. »
Comme tous les grands esprits d’Allemagne dégagés du préjugé

�165
national, Rahel a ressenti vivement les lacunes et les imperfec­
tions de la culture allemande moderne. Cette culture, elle en a
l’intuition, est trop l’œuvre de quelques grands génies isolés, elle
est trop individuelle, trop livresque aussi et trop abstraite. Il lui
manque d’avoir été filtrée au tamis de la conversation, d’avoir
été vécue en commun.
Mais ce que surtout il faut envier aux Français, c’est leur lan­
gue, c’est cet instrum ent de la conversation le plus souple et le
plus incisif, c’est ce moyen d’expression le plus finement nuancé,
le plus rapidement, le plus universellement intelligible qui se
puisse inventer, a Nous autres Allemands, nous n’avons pas
encore de langue de la conversation qui ail été, comme la
française, coulée à travers tous les canaux de la vie de société,
dans laquelle on puisse immédiatement se faire comprendre du
dernier des habitants des faubourgs. Sans doute nous en avons
les rudiments. Il n’y aurait qu’à les dégrossir, à joindre bout à
boul les fragments épars. Et c’est bien un peu ce que j ’essaie de
faire, moi qui, sur le modèle des Français, ai fait du talent de
vivre ma principale étude. Chez nous on n’a jam ais eu l’occasion
de parler en public, si ce n’est du haut d’une chaire. Tout le
reste se communique sous forme abstraite, impersonnelle, de
cerveau à cerveau, en un langage de purs esprits, sans l’intona­
tion, sans le geste de la vie... Mais des rapports de société
nouveaux créeront chez nous aussi un organe nouveau de la
conversation. J ’en ai la conviction intime. Si pourtant je pouvais
vivre assez longtemps pour le voir ! »
Voilà qui explique la prédilection marquée de Raliel pour les
visiteurs français. Elle en a compté d’illustres parmi ses amis.
Un des plus anciens en date fut le Prince de Ligne. L’hôte favori
de toutes les maisons régnantes, apparaissant tour à tour à Ver­
sailles, à Potsdam à la table du grand Frédéric, à la cour de
Catherine de Russie et de Joseph II d’Autriche, feldmarschall de
l’Empire, grand d’Espagne, chevalier de la Toison d’Or, com­
mandeur de l’ordre de Marie-Thérèse, il personnifiait ce cosmo­
politisme français du xvine siècle, répandu à travers toute la
haute société d’Europe. Quoiqu’il lût né à Bruxelles et qu’il
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
166
passât la plus grande partie de sa vie au service de l’Autriche, il
pouvait passer pour le dernier et le plus brillant représentant de
celle France « ancien régime », frivole et chevaleresque, libertine,
jouisseuse, et en même temps profondément attachée au culte
religieux de l’honneur etdu nom. Rahelavait fait sa connaissance
en août 1795, aux eaux de Tôplitz. Il y accourait souvent de
Vienne, logeait dans la somptueuse demeure des châtelains de
l’endroit, la famille princière des Clary, ses alliés. En dépit de
ses soixante ans bien sonnés, il était resté vert galant et char­
meur irrésistible. Ses anecdotes, ses mots d’esprit, comme aussi
ses aventures galantes — où sa vue qui faiblissait déjà l’exposait
parfois aux plus amusantes méprises — faisaient le tour de la
société et donnaient de l’entrain à toutes les conversations. « Le
Prince de Ligne que je vois journellement est admirable », écrit
Rahel enthousiasmée, « et il me plaît chaque jour davantage. Je
n’ai jam ais rencontré un esprit aussi cultivé et aussi charmant,
avec quelque chose d’enjoué qui vous met aussitôt à l’aise. » De
son côté le Prince fut conquis par l’esprit primesautier, péné­
trant et observateur de la jeune fille à qui, l’année suivante, il
remettait un exemplaire des Fables de La Fontaine, accompagné
d’un madrigal fort louangeur. De petits billets continuèrent à
courir entre les deux amis qui avaient conclu leur alliance sons
les auspices du Bonhomme. Très finement le Prince analysait
la forme d’esprit et le style de sa correspondante : « Il n’y a pas
un mol de votre part qui ne soit une chose. Rien que quatre
lignes de vous feraient la page d’une Française. »
Mais il s’en faut que Rahel ail admiré tout dans l’esprit fran­
çais. Si elle raffolait d’une certaine frivolité, si elle prisait très
haut la sociabilité des Français, leur politesse, « leurs belles
manières qui », disait-elle, « sont devenues un modèle définitif
pour le reste de l’univers », si elle adm irait aussi leur talent de
vivre, leur perspicacité psychologique, affinée par un long usage
du monde, et surtout leur langage, cet incomparable outil de la
conversation, par contre elle n’était pas moins vivement choquée
de leurs défauts. Le plus frappant de tous, à ses yeux, levéritable
vice national desFrançais, c’est leurvanité, leurconlinuellepréoe-

�167
cupation de l’opinion d’autrui et de l’approbation étrangères,
qu’il s’agisse du vulgaire qu’en dira -t-on, du souci plus noble
de l’honneur ou du jugement de la postérité. C’était déjà le tra­
vers qu’elle reprochait à Mmc de Staël. « Elle en revient toujours
à l’approbation », disait-elle, « et comme elle n’est pas une nature
vulgaire, elle veut que ce soit la postérité qui s’en charge. » Un
autre de ses amis français lui présentait ce même détaut avec un
grossissement presque ca ri cal mal : le comte de Tilly.
Émigré français, très l'èlé dans la société berlinoise, il s’était
fait une réputation de conquérant irrésistible. La femme d’un
fonctionnaire prussien, qu’il avait séduite et abandonnée, se jeta
de désespoir dans la Sprée. Causeur brillant, il adorait de s’en­
tendre parler. « II ne m’incommode nullement », écrivait Rahel,
« il me raconte tout. Je lui sers d’auditoire, et il est un acteur à
à mon service, qui joue devant moi la comédie humaine. »
Malicieusement elle expliquait ses égarements et ses malheurs,
par l’exagération monstrueuse chez lui de cette faculté de causer.
« Il se laissait facilement éblouir et séduire par toutes les opi­
nions, quelles qu’elles fussent, du moment qu'elles s’exprimaient
bien, et il a passé sa vie à agir suivant des règles de conduite
qu’il n’avait nullement adoptées et auxquelles dans son for inté­
rieur il n’ajoutait aucune créance. Comme il lui restait de son
éducation première un certain fonds de croyances morales et
religieuses, sa vie en arrivait à présenter un aspect décousu à la
fois comique et effrayant. Il se trouvait dans un état de perpé­
tuelle angoisse, de torture morale, cherchant par des triomphes
de vanité à assoupir ses remords, dans un état de doute et d’in­
certitude auquel tout l’avait prédisposé, sa naissance, ses succès
mondains, son intelligence et surtout celle fausse éducation
d’autrefois, où tant de libertinage se mêlait à de si hauts ensei­
gnements moraux et religieux. Bref, c’était l’échantillon le plus
parfait de l’éducation et de l’esprit français d’autrefois. Il en avait
toutes les qualités et tous les défauts. »
Un problème psychologique plus inquiétant encore s’était pré­
senté à elle, en l’année 1804, en la personne de Benjamin Cons­
tant — un des premiers Français vraiment initiés aux choses
RAHEL

�168

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

d’Allemagne. Mieux que personne elle avait su goûter la conver­
sation attrayante, le scepticisme blasé, et ce qu’elle appelait
« l’enjouement ironique » du délicieux causeur. « 11 se prenait
sans cesse lui-même pour cible — ses goûts, ses préférences, le
choix de ses plaisirs, toute sa manière d’être et de se comporter;
et cela avec une sécheresse, un mordant et une verve comique
qu’il savait condenser en quelques mots courts et incisifs. Sa
manière surtout de faire des concessions, quand il discutait,
était impayable : un mot jeté d’abord, comme en passant, un
geste, une intonation — et puis le voici qui tout à coup se met­
tait à vous prouver longuement que l’opinion contraire ou que
le parti opposé étaient tout aussi soutenables, peut-être même
préférables, et qu’après tout il importait peu, que tout se rédui­
sait à une question de bon ton entre gens de bonne compagnie
et de mœurs agréables... « Je n’en sais rien, absolument rien »,
disait-il des plus importants problèmes de métaphysique, avec
la même bonne hum eur que s’il s’était agi de discuter la nou­
veauté du jour en joyeuse compagnie. »
Il représentait bien aux yeux de Rahel les séductions, malgré
tout décevantes, d’un certain esprit français — « parisien » serait
plutôt le mot — ; les raffinements d’une vie trop avancée, d’une
culture trop exclusivement mondaine, préparée à accueillir toutes
les idées, sans y entrer ; un scepticisme sans amertume, unique­
ment formé à l’école de la discussion qui en a poli les aspérités,
usé les angles, mais en même temps qui en a tué le nerf intime
et douloureux — le type de l’Européen décadent. « Quel dom­
mage! » disait-elle, « puisque son scepticisme avait des racines
si profondes en lui, qu’il n’ait jam ais songé à creuser plus pro­
fondément encore. »

La France est le seul pays étranger que Rahel ait visité — si
on fait abstraction d’un rapide voyage dans les Pays-Bas et d’un
court séjour à Vienne, lors du fameux Congrès. C’est aussi le
seul peuple étranger dont elle ait parlé la langue, encore qu’avec

�169
quelques incorrections. Elle a toujours été tenue au courant des
choses de France, d’abord par les visiteurs français, et aussi par
la petite colonie allemande qui ne cessait de se renouveler à
Paris et parmi laquelle elle comptait de nombreuses relations.
Elle allait bientôt trouver le plus zélé, le plus ponctuel et le
mieux renseigné des informateurs en la personne d’Oelsner, un
ami de Varnhagen, comme lui diplomate en disgrâce, qui presque
chaque semaine envoyait à ses amis berlinois, en contrebande
dans la valise diplomatique, une chronique, puisée aux meil­
leures sources, des actualités parisiennes, politiques, littéraires
et mondaines.
Ces amitiés et ces relations, il est vrai, appartiennent pour la
plupart à une période plus avancée de la vie de Rahel. Mais déjà
dans ses premières sympathies de jeunesse il apparaît nettement
en quoi les Français resteront, comme elle le reconnaissait ellemême, ses modèles et ses maîtres insurpassables. Ils ont décou­
vert et porté à leur plus haute perfection les formes sociales de
la vie moderne, d’abord en façonnant ce type supérieur de poli­
tesse et de culture mondaines, dont l’ancienne France avait donné
à l’Europe le modèle le plus accompli; et (ce fut la seconde décou­
verte de Rahel) en apportant au monde ces formes nouvelles du
Droit, ces principes de liberté politique et de justice sociale,
qu’une jeune génération plus combative allait bientôt essayer de
faire pénétrer en Allemagne. « Ce sont les Européens qui ont le
plus vécu, les plus « usés » par la vie, un peuple d ’avant-garde,
ein Vorvolk », ainsi Rahel résumait son jugement, a Notre vie à
tous ils l’ont passée au crible de la conversation, et c’est ce qui
fait de leur langue un outil si parfait. »
RAHEL

L e s A r t is t e s

et les

L it t é r a t e u r s

Arrivée au déclin de sa beauté et de sa célébrité mondaine,
Henriette Herz constatait, non sans mélancolie, combien s’était
modifiée profondément, en l’espace de peu d’années, la physio­
nomie des salons berlinois, sous l’influence de la littérature et

�170
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
de la critique d’abord, plus tard sous la poussée des événements
politiques. Elle-même, par ses premiers triomphes, appartenait
encore à cette génération sentimentale, contemporaine de W er­
ther, éprise d’analyse morale et de jargon vertueux, pour qui
l’intérêt essentiel de la vie de société se réduisait en somme à un
petit jeu d ’intrigues romanesques que nouaient entre elles, sous
prétexte d’éducation mutuelle, les « belles âmes » des deux sexes.
« Ces liaisons », racontait-elle, « dessinaient à travers la société
du temps comme une trame invisible; elles en reproduisaient la
note sentimentale dominante. Les intéressés avaient beau s’en
cacher : leur secret finissait toujours par être découvert, car on
avait acquis, dans le discernement des nuances du sentiment,
une virtuosité incomparable. De véritables romans s’ébau­
chaient; les fils d’une intrigue se nouaient et s’enchevêtraient;
l’aventure prenait généralement une tournure heureuse ; rarement
elle se terminait par une catastrophe tragique. Les péripéties de
ces petits drames — (dans chaque cercle mondain, il s’en dérou­
lait souvent plusieurs parallèlement) — étaient suivies par les
spectateurs avec un sentiment mêlé de sympathie et de curio­
sité, et c’était pour les initiés un intarissable sujet de conversa­
tion. »
Mais avec l’essor que prirent à Berlin, vers la fin du xvme siè­
cle, le théâtre et la littérature, un élément nouveau apparut dans
la vie de société : les artistes et les hommes de lettres.
Les questions théâtrales commençaient déjà à être un sujet
d’actualité passionnante. Le salon de la Jaegerstrasse fut à cet
égard un des plus initiateurs. Non seulement Rahel suivait atten­
tivement les événements de la saison et entretenait depuis sa
première jeunesse des relations personnelles avec la plupart des
acteurs et des actrices de la capitale, mais ses jugements faisaient
autorité, et le temps n’était pas éloigné où toute étoile nouvelle
— tragédienne, cantatrice ou dame du ballet — avant de se pré­
senter sur une scène berlinoise, se fera introduire chez l’illustre
maîtresse de maison et viendra en quelque sorte se placer sous
son patronage.
Deux questions étaient à l’ordre du jour. C’était d’abord la

�171
querelle de l’opéra italien et de l’opéra français. L’école italienne
était représentée par le chef d’orchestre de l’Opéra italien à Ber­
lin, Righini; l’école française par Gluck. Dès la première heure
les sympathies de Rahel allèrent aux Italiens, et elle portait déjà,
à défendre Righini contre Gluck, autant de passion qu’elle en
mit plus tard à exalter Spontini aux dépens de Weber. Ne vat-elle pas jusqu’à dénier aux Français toute aptitude musicale?
« Une nation qui produit des vaudevilles, ne peut pas avoir de
musique », lui échappe-t-il de dire dans une lettre de Paris. Les
chanteurs français qu’elle a entendus à l’Opéra, l’ont prodigieu­
sement agacée. « Ils crient », dit-elle, « ils ne chantent pas ; et
plus ils crient, plus ils se font applaudir ». Etant allée un jour
entendre à l’Opéra de Berlin une cantatrice, autour de laquelle
on menait grand bruit depuis son retour de Paris — Mmc Schrôder
Devrient — elle constata avec effroi les ravages que commençait
à exercer, même sur le goût musical allemand, ce quelle appe­
lait « la manie française ». « Elle aussi fait de grands « effets »,
comme on dit aujourd’hui ; mais elle leur court après, ils ne
viennent pas à elle : on sent trop le calcul, la préméditation. Et
puis elle a pris en général cette manière outrée, cette exagéra­
tion tumultueuse du sentiment qui plaît tant aux Français et qui
est, au fond, la chose du monde la plus froidement affectée...
Elle a eu quelques beaux moments, qui naturellement ont passé
inaperçus, alors que tout le monde applaudissait les grands cris
qu’elle avait appris en France. »
Plût au ciel que les Français n’eussent jam ais eu de musique !
Malheureusement ils ont créé un style, qui risque de fausser le
goût et de déformer à tout jamais les pures traditions du chant.
On est tout surpris de voir une musicienne si avertie que
Rahel juger avec tant de parti-pris l’opéra de Gluck. G’est que ce
dernier représentait à ses yeux un système musical qui allait à
l’encontre de ses préférences. Poussé jusque dans ses extrêmes
conséquences, ce système ne tendrait à rien moins qu’à rempla­
cer le chant par une sorte âe récitatif lyrique, ce qui, d’après
Rahel, « revient à appeler dramatique en musique ce qui ne l’est
pas du tout, c’est-à-dire à laisser aux paroles toute leur valeur
RAHEL

�172
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
parlée, au lieu de remouler jusqu’au sentiment qui se cache sous
ces paroles, pour lui donner un libre essor. »
Comme la plupart des romantiques, Rahel est convaincue que
la musique est un langage beaucoup plus prim itif que la parole,
qu’il traduit bien plus directement les mouvements intérieurs
du sentiment, toute la réalité intime de l’âme. Ce n’est pas sur
un texte dramatique qu’il faut composer de la musique, mais
inversement sur de la musique qu’on devrait après coup écrire
des paroles. Car le vrai évocateur c’est le musicien, non le poète
ou le littérateur. Et c’est pourquoi, à choisir entre les deux
extrêmes, ou de l’opéra italien qui sacrifie résolument le texte à
la musique, ou de l’opéra de Gluck qui asservit le chant à la
parole, elle donne sans hésiter sa préférence au premier. Ce
qu’elle demande au compositeur avant tout, c’est l’expression
lyrique du sentiment, le pur chant, la mélodie spontanée, naïve,
irrésistible, jaillie de source, qui fait valoir la beauté expressive
de l’organe vocal hum ain et plonge l’âme dans une atmosphère
de tristesse héroïque ou d’enchantement féerique.
Et voilà où les Italiens sont des maîtres insurpassables. Ils
possèdent pour ainsi dire innée la technique de l’organe vocal.
Chez eux c’est la nature elle-même qui chante, qui vocalise; elle
s’est construit un instrum ent hum ain merveilleusement souple
et expressif; elle parle le langage universel de l’amour et de la
beauté.
C’est aussi cette incomparable beauté plastique de l’organe
vocal que Rahel ne se lassait d’adm irer chez celle qui passait
alors pour la reine des divas berlinoises, l’étoile de l’Opéra ita­
lien, la Marchetti. « Hier j’ai fait la connaissance de la Mar­
chetti », annonçait-elle triomphalement. « Il faut que je coure
lui rendre sa visite. Elle m’a régalé d’une petite audition. Je lui
fais une cour en règle — bref, je suis transportée. Chaque mouve­
ment qu’elle fait est un enchantement, un sortilège, à se pâmer,
à rire et à pleurer tout à la fois. Par bonheur aucun de ses regards
ne m’échappe. Je tremblais hier à la pensée d’en perdre un seul.
Quelle voix ! Quels roucoulements ! Quelle expression ! Ou plu­
tôt ; toujours celte même expression inimitable! Voilà du vrai

�173
charme, du plus authentique, du plus garanti! Voilà de la pas­
sion ! C’est ce que j’appelle des dons du ciel ! Et c’est aussi ce que
j ’appelle de la musique — de la beauté ! »
Mais plus encore qu’à l’opéra, Rahel apportait aux représen­
tations dramatiques un goût sévère et averti. Car ce qu’elle cher­
chait au théâtre,ce n’était pas un simple divertissement artis­
tique, mais l’image intensive de la société, une école de vérité,
où sans cesse l’humanité viendrait se faire instruire des réalités
intimes de la vie individuelle ou collective — la forme la plus
perfectionnée de l’instinct de sociabilité. « Une ville sans théâtre »,
disait-elle, « c’est un visage sans yeux. »
De là l’intérêt passionné qu’elle portait au jeu des acteurs.
Elle voulait y trouver la vérification de ses expériences psycho­
logiques personnelles. Que faisait-elle après tout dans le monde,
si ce n’est déchiffrer des masques, retrouver derrière les atti­
tudes, sous les jeux de physionomie, le caractère et le rôle que
plus ou moins involontairement jouent les marionnettes de l’hu­
maine comédie? Et voyez la supériorité de l’art du comédien.
Sans doute c’est un mensonge, mais un mensonge franchement
accepté comme tel, un mensonge vrai, pourrait-on dire. Si l’ac­
teur se grime, s’il se fait un masque et une attitude, c’est pour
rendre sensible à tous une intuition plus profonde, plus véri­
dique de la réalité et de la destinée humaines. En cela il est bien
supérieur aux comédiens de la vie ordinaire, lesquels travaillent
tout au contraire à faire pénétrer dans les esprits des erreurs,
avec un faux air de vérité. Aussi eût-elle voulu que l’acteur fît
passer jusque dans son existence quotidienne quelque chose de
l’idéalité de sa vie de théâtre. « On ne peut pas être artiste à
6 heures du soir seulement », disait-elle, «. il faut l’être toute la
journée, quand on s’est donné pour tâche de représenter l’art en
public dans sa personne. »
C’était l’époque de la rivalité des deux grands acteurs berli­
nois Fleck et Ilïland. Ce dernier, grâce à sa situation de direc­
teur de théâtre et à ses succès d’auteur dramatique, jouissait
d’un prestige considérable. Cette fois-ci encore Rahel prit nette­
ment parti. Ifïland « l’agaçait », disait-elle, « jusqu’à lui crisper
RAHEL

I II!

3H
.I

�174
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
les nerfs. » Selon elle, « il ne « jouait » pas ses rôles, mais il les
« disait », il les déclamait, uniquement préoccupé de détacher
et de marteler ses phrases, de souligner ses effets, de faire un
sort à chaque mot, sans jam ais entrer vraiment dans la peau de
son personnage. Le pire c’est qu’il avait créé un véritable
poncif, qu’on retrouvait un peu partout sur les scènes d’Alle­
magne où ses imitateurs foisonnaient. « Ce pédant médiocre­
ment doué », écrivait-elle après la mort du célèbre acteur, « a fait
le plus grand mal aux théâtres non seulement de Berlin, mais
de toute l’Allemagne, en dépit de ses talents d’organisation et de
ses mérites d’adm inistrateur; et il me poursuit même après sa
mort. Comment n'enragerais-je pas, quand sur toutes les scènes
allemandes, sans en excepter Vienne, c’est toujours lui que je
l'encontre, ses jeux de scène, ses ronflements et ses œillades, ses
contorsions de la main et des doigts, sa manière de s’arrêter,
pour détacher quelques paroles isolées dans une phrase et pour
les envoyer à l’abandon, comme des sentinelles perdues, sans
vivres ni munitions, c’est-à-dire sans accent véritable et sans
rapports avec l’ensemble, laissant à l’auditeur le soin d’en faire
ce qu’il pourra, avec l’air de lui persuader qu’il se cache dans
loul ce fatras une intention artistique supérieure. Voilà les spec­
tres qui s’acharnent sur moi, alors même que je voudrais oublier
le défunt, et qui attisent toujours à nouveau mes anciennes
colères. D’où vient donc que le faux se répande plus facilement,
qu’il trouve plus d’imitateurs, de partisans, de défenseurs que
le vrai? Alors que la vérité est pourtant bien plus simple, bien
plus naturelle que tous les mensonges, que tous les sophismes
et que les artifices forgés par le calcul ? »
Le métier, c’est une des pensées favorites de Rahel, ne déve­
loppe que des qualités négatives. Il enseigne uniquement ce qu’il
ne faut pas faire, ce qu’il faut éviter. Mais il devient mensonge
sitôt qu’il usurpe la place de l’inspiration, car tout ce qui a une
valeur positive est une création imprévisible et originale, le
résultat d’une intuition personnelle. « Il faut que l’acteur se
pénètre complètement de l’esprit général de chaque pièce, qu’il
en connaisse tous les rôles et tous les détails, qu’il ait reçu en

�175
outre du ciel le don de pénétrer des états d’àme complexes, et
aussi le don de les exprimer au dehors, ce qui est après tout la
besogne la plus grossière, la moins essentielle et la moins indi­
viduelle de sa vocation. Pourvu qu’il sache éviter ce qu’il ne faut
pas faire, qu’il ail toujours présent à l'esprit l’ensemble des règles
prohibitives, par où se traduit à tout instant le jugement cri­
tique, il peut se laisser aller librement à son inspiration, et il ne
produira jam ais rien que d’excellent. »
Si Iffland représentait aux yeux de Rahel l’acteur de métier,
au jeu conventionnel, le type de ce qu’on pourrait appeler le
« menteur » au théâtre, par contre elle adm irait sans réserve,
chez Fleck, l’acteur génial, entièrement sincère, qui dédaigne
les artifices de la routine, ne recourt au métier que pour mas­
quer les lacunes et les inévitables défaillances de l’inspiration,
— de même qu’elle applaudira plus lard chez Esslair le véritable
successeur de Fleck, l’acteur au jeu hardi et réaliste, un des pre­
miers qui ait osé tourner le dos au public. Elle avait vu ce der­
nier dans les Brigands. « Dès le début », dit-elle, « il a lu divi­
nement la lettre du père; il se trouvait « chez lui » dans la
chambre où il lisait, comme ne savent être « chez eux » que les
tout grands acteurs, comme sont « chez eux » dans leur appar­
tement de vrais hommes, des héros... Avec cela aucune préoc­
cupation de vanité à l’endroit du public. C’est ainsi qu’il lui
arrivait fréquemment de tourner le dos à la salle, ce qui me plaît
beaucoup, car il y a dans chaque rôle des moments où on ne
parle plus, et c’est alors qu’un geste spontané, vif et naturel, fait
une heureuse diversion et met un peu d’anim ation sur les plan­
ches et dans la salle... Il ne lui vient pas assez d’idées en scène,
et c’est pourquoi il ne nuance pas assez son jeu. Il s’imagine
alors volontiers qu’il doit se mettre dans un étal d’exaltation, où
il ne peut plus faire autrement que crier. Cela lui arrive trop sou­
vent, sans motif plausible, et l’etfet est presque toujours désas­
treux... Dans ses meilleurs moments, il fait songer à Fleck et à
Talma. »
Rencontrait-elle par hasard un de ces artistes supérieurs, un
de ces génies de droit divin, Rahel se sentait comme « obligée »
RAHEL

�176
JEAN-EDOUARD SPENLÉ
vis-à-vis de lui; elle aurait voulu l’entourer d’une atmosphère
de sympathie intelligente, et par delà les applaudissements
bruyants de la foule, faire monter vers lui les hommages plus
délicats de l’élite des connaisseurs. « J’ai la folle prétention »
écrivait-elle à la grande tragédienne viennoise, Sophie Schrôder,
qui s’apprêtait à venir faire une tournée à Berlin, « d’être la seule
personne dans cette ville éclairée qui sache vous apprécier à
votre valeur... Je voudrais vous recevoir, vous héberger, A’ous
décharger de tout souci matériel d installation, vous applaudir,
vous faire en princesse les honneurs de la ville, comme c’est mon
désir ardent chaque fois qu’un artiste séjourne dans nos murs
— j ’entends un de ces vrais artistes, qui ont le secret du grand
style et savent rendre la passion en dehors de toute routine et de
toute convention. »
Le public berlinois saura-t-il rendre justice à ce puissant tem­
pérament dram atique? Ne se trouvera-t-il pas désemparé en pré­
sence d’une révélation d’art si nouvelle pour laquelle lui feront
défaut les points de comparaison? Pour les rôles d’hommes,
Ifïland lui a longtemps servi de parangon. Pour les rôles de
femme, c’est la Bethmann qui fournit à présent le patron — une
artiste de talent assurément, capable de couler sa personnalité
dans les masques les plus divers, tantôt rêveuse, sentimentale,
déchirante même dans l’expression d’une romantique tristesse,
tantôt frivole, espiègle, enjouée, toujours charm ante et distin­
guée, toute en nuances tempérées et en demi-teintes. « Mais la
fureur tragique, déchaînée, terrifiante, la grande démence mytho­
logique, apparentée aux Eléments, voilà ce qu’elle n’a jam ais su
tirer de son âme charmante, mobile et légère, frivole et douce, de
même qu’on ne peut tirer de soi ce qui ne s’y trouve pas déjà. » Et
voilà « le grand style » que Rahel admire chez Sophie Schrôder, et
que les Berlinois, elle en a bien peur, ne sauront pas comprendre.
Et puis la « Ville des Lumières » a le goùtfaussé par l’abus de
la critique et par des prétentions intellectuelles excessives. « On
se guindé, on jacasse, on fait montre de sentiments esthétiques.
On éclaire son jugement à la lumière de mille chandelles de toute
fabrication, au lieu de s’en remettre au soleil du soin de faire le
jour et la nuit. »

�177
A ces prétentions excessives de la critique, Rahel ne manquait
pas une occasion de rabattre le caquet. Le comte de Salin rap­
porte à ce propos un trait bien significatif. Au milieu d’un petit
groupe, dans un coin du salon, Frédéric Scblegel pérorait un
soir. Il déchirait à belles dents une actrice berlinoise, la Unzelmann, dont on venait précisément d’annoncer l’entrée. A l’en
croire, c’était une dinde, qui 11e comprenait pas un traître mot
aux pièces et aux rôles qu’elle jouait du reste, force lui était d’en
convenir, avec beaucoup de succès. « Je lui ai exposé à ce sujet les
plus belles théories », ajouta, en se rengorgeant, le jeune critique.
« Mais autant tirer sa poudre aux moineaux! Elle n’a compris
goutte aux propos que je lui tenais et ne m’a répondu que par
des âneries. Je la crois incapable de réfléchir à ce qu’elle joue. »
Un autre invité, le major Scliack, attiré par l’animation qui
régnait dans ce .coin du salon, s’était rapproché et avait surpris
au vol ces dernières paroles. « En avez-vous des prétentions,
messieurs les critiques ! » s’écria-t-il, relevant l’impertinence
d’un pareil jugement. « La Unzehnann a sa manière à elle d’in­
terpréter ses rôles. Elle les joue sous vos yeux, en chair et en os,
et Dieu sait que les yeux y trouvent leur compte ! Que vous faut-il
donc encore? Peut-être qu’elle se barbouille les doigts d’encre?
Quelle horreur I Vouloir que la divine créature se transforme en
bas bleu, ce serait aussi grotesque, ma foi, que d’exiger de vous,
Messieurs les critiques, que vous jouiez aussi bien qu’elle, ou
que vous montriez d’aussi belles épaules I » — « Bravo ! bravo !
mon cher Schack! » C’était la voix de Rahel, qui, à son tour,
venait de rejoindre le groupe et avait écouté, inaperçue. L’inter­
pellé resta tout penaud, comme un écolier pris en faute. « Qu’en
pensez-vous?», dit-il brusquement, en se tournant vers son inter­
locutrice, « ai-je bien récité ma leçon ? Je n’ai du moins pas eu
le temps de l’oublier en route... Car il faut que vous sachiez,
Messieurs, que tout ce que je viens de vous dire, je l’avais à l’ins­
tant même entendu de la bouche de ce malicieux petit lutin. J ’ai
trouvé l’occasion bonne et j ’ai voulu juger de l’effet. »
RAHEL

�178

JEAN-EDOUARD SPENLE

***
Et pourtant, par une singulière contradiction, ce sont préci­
sément ces talents critiques qui, parmi les jeunes littérateurs,
donnaient le Ion dans le salon de la Jaegerslrasse.
L’un d’entre eux, qui jouait un peu le rôlede maître de maison,
n’était autre qu’un frère cadet de Rahel connu sous le nom de
Louis Robert. Très répandu dans les cercles littéraires de Berlin,
il s’était d’abord lié d’amitié avec les premiers romantiques,
avec Tieck et Frédéric Schlegel. Quelques années plus tard, il
faisait partie d’un autre petit cénacle, « l’Etoile Polaire », que
venaient de fonderquelques débutants, parmi.lesquelsVarnliagen,
le futur mari de Rahel,.le poète Chamisso, lieutenant de la garde,
le médecin Koreff, le théologien Theremin, et quelques autres.
On se réunissait le soir au corps de garde de la porte de Brande­
bourg ou de Potsdam, où le lieutenant Chamisso était de service.
Ou bien on donnait les «. thés du Livre Vert » (le « Livre Vert »
était la nouvelle Revue, l’« Almanach des Muses » aux couleurs
d’espérance, où chaque printemps les jeunes auteurs se propo­
saient de publier leurs primeurs poétiques). A un de ces thés
Varnhagen vit pour la première fois Rahel : on se rappelle le
récit émerveillé de cette entrée sensationnelle.
Grâce à ses nombreuses camaraderies et à ses relations dans les
cénacles littéraires, Louis Robert remplissait les fonctions de
rabatteur dans le salon de sa sœur. Une de ses pistes les plus heu­
reuses devait être un jour l’étudiant Henri Heine rencontré dans
la « W einstube » de Lutter et Wegener à Berlin. Lui-même avait
fourni quelques contributions poétiques à 1’ « Almanach des
Muses » de l’année 1804. Il s’essaya ensuite au théâtre, écrivit des
comédies, des « libretti » d’opéra, des tragédies, et il remporta
quelques demi-succès. Rahel tenait en haute estime son drame
intituléDie Maclit der Verhallnisse (la « Force des Choses»), un
des premiers drames de critique sociale dans la littérature du
xixmc siècle. Mais il manquait de réelle envergure. C’était un pro­
duit de l’intellectualisme berlinois, affiné et approfondi par le

�179
« Witz » schlegelien — ce qui ne l’empêcha du reste pas de
parodier celte école dans un pastiche des «Précieuses ridicules »
de Molière, qu’il intitula : Les Sur-civilisés (die Ueberbildeten).Très
observateur, doué d’un esprit caustique et mordant, il réussissait
à merveille la caricature, et il excellait particulièrement dans un
genre : l’acrostiche satirique. Rahel avait toutes les peines du
monde à défendre son salon contre l’intrusion de cet esprit de
dénigrement : les portraits à laCélimène, on le sait, n’étaient pas
du tout son fait. Du moins imposa-t-elle à son frère la règle
absolue de ne jamais s’attaquer qu’à des personnalités présentes.
Aussi la lecture des fameux acrostiches était-elle généralement
suivie d’une querelle entre le caricaturiste et son modèle, que­
relle qu’ils allaient bientôt vider en champ clos, dans un coin
écarté du salon. La maîtresse de maison poussait un soupir de
soulagement chaque fois qu’elle voyait s’éloigner ces malencon­
treux trouble-fête et l’orage se dissiper peu à peu dans le lointain.
Il ne passait guère d’écrivain en renom à Berlin dont Rahel
ne fît la connaissance. Lorsqu’on l’année 18(10 Jean Paul vint
établir son quartier général dans le salon de la belle Henriette
Herz et y recevoir les hommages de ses aristocratiques adm ira­
trices, elle échangea avec lui quelques visites et quelques billets.
II piqua sa curiosité, mais elle ne prit aucun goût ni à ses œuvres
ni à sa personne. Elle expliquait ses succès auprès du beau sexe
par la psychologie irréelle de ses héroïnes, auxquelles il avait
prêté cette idéalité mensongère qui plaisait tant aux femmes de
son temps. Quant à son originalité, autour de laquelle on faisait
grand bruit, elle n’y vit qu’une marque de son hum eur inso­
ciable, de son manque d’éducation et d’usage du monde «Il lui
faut la solitude, » disait-elle, « pour rester lui-même. » Il n’avait
pas assez d’originalité pour être à la fois un original et un être
sociable.
Pareillement les rapports d’amitié qu’entretenait Rahel avec le
poète berlinois Ludwig Tieck, ne la rendaient nullement aveugle
aux défauts de cet auteur. Un art sans spontanéité, sans vie, le
produit d’une sensibilité maladive et d ’une réflexion artificielle,
voilà tout ce qu’elle y trouvait. Rien de plus ennuyeux que son
RAHEL

12

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
180
« Phantasus » avec ses discussions esthétiques et ses bavar­
dages interminables sur l’art. Ce sont les divagations dequelques
fantoches falots qui errent au milieu d’un décor artificiel et
faux. « Je deviendrais folle s’il me fallait vivre dans ces salons,
dans ces jardins, près de ces jets d’eau et près de ces cascades,
et prendre part à ces insipides conversations. »
Mais il est un écrivain qui, moins peut-être par ses relations
personnelles — il avait quitté Berlin depuis 1799— que par la
forme particulière de son esprit et par son originalité critique,
exerça une profonde influence sur Rahel, et qui, nous l’avons
dit, a donné comme par anticipation la formule de son salon
et de son esprit de conversation : Frédéric Schlegel. « Voilà
un cerveau où s’accomplissent de grandes opérations » écrivaitelle le 2 août 1797 à Brinkmann, après avoir lu les premiers
articles du jeune critique. « Pourvu que nous liions connais­
sance, je veux dire : pourvu que je sois quelque chose pour lui —
je ne veux faire sa connaissance que par votre interm édiaire.
J’ai besoin à présent d’une nouveauté qui m’égaie et me récon­
forte. Je vis depuis si longtemps dans l’obscurité, que mes yeux
puissants ne supportent plus le plein jour, et que la clarté les
fait larmoyer. » La présentation se fit quelques semaines plus
tard. Rahel fut enchantée. « Son physique me plaît: or vous
savez que le physique d’un homme est le texte, dont tout le reste
n’est que le commentaire. » Lorsque deux années plus tard
Frédéric Schlegel quittait Berlin avec Dorothée Veit, Rahel
songea un instant à rejoindre le jeune couple à Iéna. N’avait-on
pas songé à la marier au philosophe Schelling ? Le projet ne se
réalisa du reste pas, à la grande satisfaction des frères Schlegel.
Leurs deux femmes, et tout particulièrement les sympathies et les
antipathies également véhémentes de Caroline — de « Madame
Lucifer » — leur donnaient déjà pas mal de fil à retordre, ils
avaient assez à taire pour maintenir un certain équilibre, fort
instable, dans leur double ménage, pour qu’ils ne souhaitassent
pas de le compliquer par l’irruption d’un nouvel élément génial
et anarchique.
Il ne semble pas du reste qu’entre la Sibylle berlinoise et

�RAHEL

les Dioscures du romantisme des relations personnelles de
cordiale sympathie aient réussi à s’établir. Dans les quelques
lettres qu’il échangeait de France avec Raliel, Frédéric Schlegel
parlait assez irrévérencieusement de la n ménagerie» de la Jaegerstrasse, dont il venait, disait-il, de rencontrer quelques échan­
tillons sur le pavé parisien. Et Guillaume Schlegel, de qui les
Conférences sur la Littérature attiraient alors le Tout-Berlin
intellectuel et mondain (Rahel fut de ses auditrices assidues),
ne fit que de rares apparitions dans le salon de Mlle Levin.
C’est que les deux frères, dont le rêve avait été de constituer
dans la critique une sorte de dmimvirat redoutable, à des
instincts autoritaires joignaient une forte dose de vanité.
Or Frédéric, en dépit de ses allures provocantes, réussissait
médiocrement en société. Il s’exprimait avec lourdeur et
embarras. On a vu la verte réplique qu’il s’attira certain soir de
la part du major Schack, à la grande joie de la maîtresse de
maison. Et Guillaume, le conférencier légèrement solennel et
pontifiant, très gâté, du reste, par ses succès féminins et mon­
dains, ne devait se plaire que médiocrement dans ce milieu un
peu bohème et anarchiste, où la littérature ne tenait que juste
la place qui lui revenait, où il n’y avait point d’idole qu’on
encense, d’oracle que l’on consulte, de «cher m aître» qu’on
cajole et dont on enregistre les boutades, les humeurs quoti­
diennes. Rahel avait trop le culte des originalités individuelles
pour faire de son salon une petite chapelle littéraire ou une secte
doctrinaire. Elle entendait que chacun y comptât exactement
pour ce qu’il valait. Tous, même les plus illustres, élaieïjl tenus
de payer chaque fois leur écot. Aucune réputation, si consacrée
fût-elle, n’y trouvait de crédit illimité.
Et par là elle ne faisait que réaliser, dans les formes de la vie
de société, le culte de l’originalité et cet individualisme combatif,
dont s’étaient inspirés les frères Schlegel, à l’époque héroïque
où ils faisaient eux-mêmes campagne, dans les pages de VAthenaeum, contre les traditions de la morale et de la société bour­
geoises. Son premier salon fut essentiellement une collection
d’originaux — une « ménagerie », selon le mot de Frédéric

�182

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Schlegel. Si la devise de cetle maîtresse de salon française du
siècle, de la bonne et grondeuse et maternelle M"10
Geoffrin, tient tout entière dans cetle phrase : « Rien en relief ! »
si la grande préoccupation de cette vénérable bourgeoise semble
avoir été de faire la police de son salon, le mieux « adm inistré »
de l’Europe, de passer le rabot sur loules les originalités et sur
tous les angles saillants des individualités, comme elle l’avait
fait passer sur les sculptures de son appartement — d’introduire
dans la société un ton uniformément correct, poli, tempéré et
doux — il faudrait retourner ici la formule et résumer la grande
préoccupation de Raliel en cetle devise exactement contraire :
« Tout en relief! » — « Que la vérité sorte de ses trous ! » voilà
son cri de guerre, le mot d’ordre qu’elle jette à ses lidèles, à ses
alliés, à ses compagnons d’armes.
A YAthenæum elle a emprunté aussi le goût du paradoxe
et surtout de celle forme littéraire — la seule qu’aient renou­
velée les jeunes auteurs — l’aphorisme. « Voilà des pensées que
j’aime», écrivait-elle à propos d’une formule concise et lapidaire
de Hegel, « des pensées qui sont des extraits quintessenciés, qui
abritent en elles des générations entières d’autres pensées, dont
le contenu s’explique tout seul et trouve son commentaire tout
entier dans notre vie et dans notre réflexion personnelles. »
Ce serait une grande erreur que de rééditer le texte complet
des lettres de Raliel. 11 faudrait eu extraire, comme elle-même
du reste l’avait tenté de son vivant, un choix de Pensées, d’Aphorismes, qui par leur valeur condensée et leur forme incisive
feraient bonne ligure à côté des Fragments d’un Schlegel, d’un
Novalis ou d’un Lichtenberg. Elle excelle à trouver les formules
raccourcies, les images qui se gravent. « On porte continuelle­
ment sa vie au tombeau ». — « Nous ne faisons pas d’expériences
nouvelles, mais ce sont des hommes nouveaux qui font des expé­
riences anciennes ». — « Nos sottises sont plus sottes que nous ».
— « Je n ’ai jamais regretté ce que je faisais avec plaisir, mais
uniquement ce que je faisais déjà à regret ». — « Il y a une jeu­
nesse superficielle et une jeunesse profonde ». — « Nous n'avons
vraiment que ce que nous sommes, et ce que nous sommes,

xviii"10

�183
nous vient d’ailleurs. Peut-on avoir l’esprit plus religieux ? » . —
« Puisqu’il doit souffrir cette épreuve, pourquoi veux-tu l’erf
consoler? » etc.
Pareillement celte forme aphoristique du « Wilz » rendrait le
mieux compte de l’esprit de conversation de Rahel. Etait-elle
brillante causeuse? Il faudrait s’entendre sur le mot. Il est
des causeurs qui sont plutôt des orateurs, qui parlent dans un
salon presque comme devanl un publie. Telle devait être Mmc de
Staël, qu’on aime à se représenter adossée à la cheminée, les
mains jetées derrière le dos, dominant tout un salon de son port
altier, de sa voix mâle et énergique, de son éloquence entraî­
nante . D’autres sont des virtuoses, des solistes de la conversa­
tion. Telle cette autre femme romantique allemande que nous
rencontrerons dans le second salon de Rahel, Bettina von Arnim.
Quand elle prend la parole, le silence se fait. Tout le monde
écoute ses improvisations étincelantes qui laissent les esprits
éblouis, charmés, émerveillés.
Très différente semble avoir été l’originalité de Rahel comme
causeuse. Sa note particulière était ce qu’on pourrait appeler les
« mots », encore que le terme soit bien impropre et qu’il faille
entendre par là moins un « esprit de mots » qu’un « esprit de
choses », — c’est-à-dire des aphorismes paradoxaux, des oracles
sybillins, qui attachaient leur aiguillon profondément dans l’es­
prit des auditeurs. « Il lui arrive de dire sous lorme de para­
doxes amusants des pensées si justes, si profondes, qu’on ne
cesse de se les répéter après des années, et qu’on est tout surpris
d’y découvrir des choses toujours nouvelles »: en ces termes
Brinkmann présentait son amie au comte de Salin. « Il n’y a pas
un mot de vous qui ne soit une chose. Quatre lignes de vous
feraient la page d ’une Française»: ce jugement du Prince de
Ligne aurait pu s’appliquer aussi bien, sans aucun doute, à la
conversation de Rahel. « C’était mieux que de l’esprit », écrivait
le comte de Custine, « c’était du génie mis au service de l’inti­
mité et même de la société; elle ne trouvait rien au-dessous d’elle
dans les petits événements de la journée, et rien n’était au-dessus
dans les plus grandes circonstances de la vie. Sa pensée se faiRAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
184
sait toute à tous ; elle ne l’économisait pas pour des livres ou pour
des intrigues politiques ; elle ne jouait pas un rôle, ne calculait
jamais son effet : « Quand on n’a pas assez d’esprit pour en
perdre », disait-elle, « c’est qu’on n’en a pas assez pour ce qu’on
en veut faire. » — « Mme de Varnhagen », raconte un autre initié,
« dissipait aussitôt les nuages orageux par les saillies fulgurantes
de cet hum our ailé qui lui était particulier, et dont je ne saurais
mieux définir l’effet saisissant qu’en le comparant à une frayeur
délicieuse, à une légère secousse, où entraient à la fois de l’éton­
nement et du bien-être, et qui avait pour heureux résultat de
détendre instantanément les attitudes contraintes et de ramener
toutes choses dans leur état naturel. »
Elle semble avoir excellé particulièrement à cette forme supé­
rieure d’ironie, qui sait dire, comme en se jouant, les pensées
les plus graves et les plus candides, modifie en un clin d’œil
nos perspectives sur la vie, eu faisant apparaître les choses les
plus quotidiennes dans un jour paradoxal, en attachant un sens
relevé et un prix infini aux plus modestes, et en découvrant dans
les plus orgueilleuses la marque secrète de leur humble origine
et de leur humaine infirmité. « Vous semblez ne dire jam ais
rien de saillant», observait l'Italien Gualtieri, esprit contourné,
quelque peu épris d’antithèses subtiles, « et cependant personne
ne dit rien comme vous, ou plutôt vous ne dites jamais rien
comme les autres ; vous paraissez être à la portée de tout le monde
et personne n’est à votre portée ; on vous croirait savante et vous
ne savez rien, ou plutôt vous savez tout, sans rien savoir; vous
méprisez toutes les vertus, etvous les aveztoutes, vous les exercez
sans effort, et pourtant c’est un mérite de votre part de les prati­
quer; votre élévation vous met au-dessus d’elles, et vous vous
abaissez jusqu’à elles ; les sols vous trouvent de l’esprit, parce
que vous leur en donnez, et les gens d’esprit vous en trouvent,
quoiqu’ils paraissent sols à côté de vous ; — comment faites-vous
donc? Etes-vous une fée, un esprit follet, une sainte, un reve­
nant, un être supérieur qui se joue des pauvres mortels? »
Surtout elle possédait le talent suprême de s’oublier entière­
ment dans les autres. Etait-ce une vertu ? Était-ce une infirmité ?

�RAHEL

185

Elle-même hésitait parfois à se prononcer. Incontestablement
elle était capable d’intuitions géniales ; mais il lui manquait le
talent de faire servir ces dons exceptionnels à une production
littéraire personnelle, de les utiliser autrement que pour la vie
quotidienne et la conversation courante. « Je ne puis écrire que
des lettres et de temps à autre un aphorisme. Je suis absolument
incapable de traiter un sujet que d’autres m’ont indiqué ou que
je me propose à moi-même. » Elle préférait écouter, questionner,
encourager, corriger et annoter le texte courant de la vie et de la
conversation, donner aux autres l’occasion de se produire et de
briller, plutôt que de se faire valoir elle même, de s’imposer à
l’attention et à l’admiration de son entourage. Les mots qu’elle
jetait comme par mégarde ne servaient qu’à enrichir ses amis.
« Une servante de la société » s’appelait-elle modestement. C’était
sa vocation impérieuse de rapprocher les esprits, de les faire se
communiquer, se pénétrer, de créer autour d’eux une atmos­
phère de sympathie vivifiante. « Rien ne me met l’âme en fête
autant que de voir mes amis se rendre justice les uns aux autres.
Je triomphe alors dans mon cœur et je me dis : celui-là, c’est
toi qui l’as découvert la première, et voici que tous sont obligés
de l’aimer. J ’ai rapproché de la sorte les natures les plus dispa­
rates. Sans doute il arrive aussi que par leurs meilleurs côtés
les hommes ne réussissent pas à s’accorder, qu’un jugement dédai­
gneux vient parfois bouleverser brutalement cet équilibre favo­
rable de bienveillance réciproque,queje m’ingénie àcréerautour
d’eux. Ma joie n’en est que plus vive quand je réussis à faire
s’éprendre mes amis les uns des autres, et que je les oblige à
rendre hommage à mon discernement et à mon cœur. »
Et ce fut une des nouveautés de son salon — par où il se dis­
tingue encore des cénacles et des salons littéraires qui l’ont pré­
cédé — que cette grande variété des intérêts hum aiqs qui s’y
trouvaient représentés. La littérature elle-même n ’était pour
Rahel qu’une des formes de la sociabilité humaine, un moyen de
développer une sensibilité, une pensée, une conscience collec­
tives. Elle aimait à imaginer une société parfaitement organisée
et cultivée, qui n’aurait plus besoin de livres ni d’auteurs, parce

�186

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

qu’elle produirait elle-même sans cesse à nouveau le texte vivant
de ses romans, de ses théâtres et de sa philosophie ; une société
où la littérature serait entièrement confondue avec la vie
réelle.
Très habilement le comte de Salm a découpé le récit d’une
soirée chez Rahel en un certain nombre d’épisodes ou de
tableaux successifs, dont chacun est marqué par l’entrée d’un
personnage qui attire sur lui l’attention et devient la figure cen­
trale d’un groupement nouveau, en même temps qu’il imprime
un tour différent à la conversation générale. Le premier épisode
a été provoqué par l’entrée de la Unzelmann, l’artiste berlinoise
qui venait de se faire applaudir dans le personnage de Marie Stuart
de Schiller, et qui avait créé à Berlin quelques-uns des princi­
paux rôles du répertoire classique. Mais voici qu’on annonce un
nouvel arrivant, le publiciste Frédéric Gentz, dont les aventures
avec les jolies actrices défrayaient la chronique scandaleuse
de la capitale, en même temps que ses hautes relations dans la
diplomatie faisaient déjà de lui une sorte de puissance politique
— le représentant le plus séduisant d’une époque et d’une société
finissantes.
F r éd ér ic G entz

C’était un des « lions » de la société berlinoise. Jeune encore,
bien fait, la voix chaude et caressante et, sitôt qu’il avait sur­
monté la première timidité, causeur irrésistible, avec cette
éloquence passionnée qui plaît aux femmes, il eût été le dandy
parfait, sans quelque chose de bohème et en même temps
d’inquiet dans sa manière de se présenter. A peine entré dans le
salon, il avait jeté à la ronde un regard furtif, dévisagé chaque
physionomie, afin d’y surprendre l’expression d’une sympathie
ou d’une antipathie secrètes, fouillé chaque coin de la pièce,
comme s’il avait craint la présence d’un ennemi caché ; fixé un à
uir tous les sièges, avec l’air d’en vouloir éprouver la solidité. Et
puis, après cet examen rapide et sommaire, il était allé se blottir

�187
contre Mlle Unzelmann, la jolie actrice berlinoise, avec cet ins­
tinct d’enfant peureux et gâté, qui se sait choyé des femmes
et qui ne trouve que près d ’elles son assurance, son audace.
Tout Gentz est dans cette entrée. Nous y voyons déjà les deux
aspects essentiels de sa personne et de sa vie, les deux person­
nages qu’il jouera successivement — les deux textes contradic­
toires que Rahel un jour, non sans un douloureux étonnement,
se verra obligée de confronter et de concilier : le Gentz berlinois,
le viveur génial et enthousiaste, tout fringant du désir de plaire,
de séduire, de conquérir, le dandy un peu bohème, au cœur
inflammable, qui entonnait dans le salon de la Jaegerstrasse un
hymne ardent à l’amour — et puis, à mesure qne tariront pour
lui les sources du plaisir et que se flétriront ses facultés d’illusion
amoureuse, le Gentz désabusé de la réaction autrichienne, le
chef du protocole des Congrès de la Sainte-Alliance, le diplomate
usé, sceptique, desséché par une vie de vaine représentation et
de calculs égoïstes, le Gentz de la peur, qui se croit la victime
désignée, de tous les complots, à qui le seul mot de Révolution
donne la lièvre, qu’un attroupement fait blêm ir, qu’effare une
voix un peu rude, une moustache martiale et provocante, et que
tient à la gorge une peur atroce de la mort.
Les jugements, en Allemagne, ont parfois été sévères pour ce
transfuge qui devait porter au service de la réaction viennoise
toutes les armes, toutes les vertus et les disciplines auxquelles il
avait été rompu dans sa jeunesse : la critique puissante d’un
Lessing et d’un Kant, l’élégante et sobre concision d’un Voltaire,
le savoir solide et les laborieuses qualités d’un fonctionnaire
prussien, stylé à l’école du grand Frédéric. On lui a reproché ses
mœurs dissolues, ses convictions changeantes et surtout l’argent
que, dès sa jeunesse, il jetait à pleines mains et dont le flot, sans
cesse tari et soudain renouvelé, ne s’alimentait pas uniquement
à la trésorerie, notoirement parcimonieuse, de son premier
maître, le roi de Prusse. Sur les qualités et les faiblesses de
l’homme public l’histoire n’a pas encore prononcé, semble-t-il, de
jugement définitif. Mais ce fut un des triomphes de Rahel d’avoir
su déchiffrer complètement chez Gentz l’homme privé, de l’avoir
RAHEL

�188

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

pénétré de part en part, de nous avoir donné la clé de ce carac­
tère si capricieux, si ondoyant, à la fois si aimable et si irritant,
où tant de séduction et de candeur se mêlaient à tant de cynisme.
Peut-être est-ce h lui qu’elle songeait, lorsqu’elle disait que c’est
« un grand péché de rejeter un être hum ain tout entier », de le
condamner en bloc, de le juger sur ses actes isolés, au lieu de
pénétrer jusqu’aux jointures de l’être et à la moelle de la person­
nalité, jusqu’au centre intime qui commande son caractère et sa
conduite.
Or, le centre intime et profond chez Gentz, elle le formulait en
un mot qu’elle ne cessait de répéter au diplomate déjà arrivé au
déclin de sa vie et de sa brillante carrière : « Enfant, éternel
enfant! » Et le vieux viveur, sceptique et blasé, de répondre:
« Oui, je ne suis qu’un vieil enfant, pas compliqué du tout, dont
un regard clairvoyant comme le vôtre a du premier coup dévoilé
le fort et le faible ».
Dans les pires défauts de ce jouisseur il y avait quelque chose
de séduisant, parce que de candide et d’ingénu, — un égoïsme
monstrueux d’enfant, que ni l’éducation, ni la vie n’ont réussi à
à refréner, tout au moins à masquer.
De l’enfant, il avait les gourmandises impatientes et capri­
cieuses, la sensualité naïve, où n’entrait aucune faculté de souve­
nir ou de prévision, et les insondables vanités. Il adorait tout ce
qui brille, reluit et (latte, les belles étoffes, les beaux meubles,
les titres, les décorations, les femmes qui font parler d’elles —
princesses de théâtre ou actrices de la haute société. L’argent
n’avait.aucun prix à ses yeux. Il le gaspillait comme font les
enfants, moins pour les jouissances qu’il en attendait que pour
se donner l’illusion de sa puissance. S’il avait voulu, il aurait pu
amasser des sommes folles. Au courant de toutes les dépêches,
des négociations diplomatiques les plus secrètes, il n’avait qu’à
jouer à la hausse et à la baisse. Il n’y songea même pas. Ou
plutôt cette manière de se procurer de l’argent lui paraissait trop
longue, trop ennuyeuse et compliquée. Il préférait frapper à la
caisse de quelque richissime banquier, de ses amis. Ainsi se
trouvait-il d’un seul coup en possession du prestigieux « Sésame,

�189
ouvre-toi I » qui allait lui permettre de réaliser, par un coup de
baguette magique, ses fantaisies les plus éphémères et les plus
coûteuses.
De l’enfant il avait aussi les peurs irraisonnées, les frayeurs
superstitieuses, les colères et les impatiences. Un jour un
ministre, après l’avoir laissé anticham brer quelques heures, lui
fit dire qu’il ne le recevrait pas. Gentz choisit alors un des plus
beaux volumes dans la bibliothèque du salon d’attente, et le
piétina rageusement. « Que voulez-vous », dit-il, « c’est en ce
moment la seule misérable vengeance que je puisse tirer de ce
faquin. » — Ses prétendues malices étaient légendaires. S’avisaitil de vouloir jouer au plus fin, il avait une manière de couler un
regard en coulisse vers la galerie, comme pour la prendre à
témoin du bon tour qu’il préparait, qui aurait suffi à mettre
sur ses gardes le partenaire le moins prévenu. Sa vanité de même
désarmait par sa colossale naïveté. Il parlait de lui-même à tout
venant, racontait avec un sourire enivré ses succès féminins et
mondains, ses traits d’esprit, dénombrait ses hautes relations, se
glorifiait de l’accueil prévenant que lui faisaient princes et
souverains. « N’importe quelle bête tant soit peu éduquée et
dressée à mentir aurait eu la prudence de garder pour soi ces
choses-là », observait Rahel, « mais ce qui se rencontre rarement
c’est un naturel d’enfant aussi confiant, un cœur resté assez
candide et simple pour tenir de pareils propos. »
Avec cela une amoralité parfaite, l’absence de tout scrupule et
parfois même des plus élémentaires notions d’honnêteté courante.
Il traitait avec un souverain mépris ce devoir réputé essentiel, sur
lequel repose toute société civilisée — le respect des contrats et
le devoir de payer ses dettes. Aussi était-il sans cesse à Berlin
traqué par ses créanciers. Plus d’une fois il était accouru de
grand matin dans la mansarde de Rahel, l’air défait, les yeux
hagards, ayant vainement cherché, après une nuit d’orgie, quel­
ques instants de repos à son domicile, d’où l’avait chassé dès la
première heure la meute des persécuteurs attachés à ses trousses.
Henriette Herz raconte que, se trouvant un jour dans un grand
embarras d’argent, il rendit visite à une dame berlinoise, de qui
RAHEL

�190
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
il avait obtenu les faveurs, et, au cours d’un entretien très intime,
lui retira du doigt une magnifique bague de brillants. La belle
eut toutes les peines du monde à lui faire rendre le bijou dont la
disparition l’aurait exposée au plus cruel embarras. Pas davan­
tage envers ses amis il ne se croyait tenu à la moindre discré­
tion, à la moindre reconnaissance. » Était-il heureux », disait
Raliel, « plus personne ne pouvait se comparer à lui; il semblait
planer au-dessus de la terre, ne regardait ni à droite ni à gauche.
Mais éprouvait-il quelque peine ou quelque contrariété, aussitôt
il rentrait dans la commune destinée, il venait vous demander
votre aide et vos consolations — que du reste il ne rendait
jamais. »
Voilà l’homme qui fut une des grandes passions, non point
amoureuses ou sentimentales, mais en quelque sorte sororales
et maternelles de la grande Aimeuse. Elle aimait Gentz, c’est
peu dire: elle en raffolait. Elle le cajolait, comme certaines
mères cajolent leur mauvais sujet de fils pour lequel elles éprou­
vent un faible qui lient aux entrailles, aux viscères, aux racines
mêmes de la vie. Ce qu’elle adorait en lui c’étaient précisément
ce que les autres appelaient ses défauts. « Il est des hommes »
écrivait-elle, « qu’on peut démonter pièce par pièce et dont on ne
trouve que du bien à dire. Et pourtant ces hommes-là n’occu­
pent aucun coin de tendresse dans notre cœur. Il y en a d’autres
— ils sont en petit nombre — dont on ne peut dire que du mal.
Mais ils ont trouvé le chemin de notre cœur et nous contrai­
gnent à les aimer. Gentz a été pour moi un de ceux-là. Rien ne
peut désormais le faire mourir dans mon souvenir. »
Elle aimait ses défauts parce qu’ils s’avouaient avec candeur.
Aucune trace de mensonge prudent, de vertueuse hypocrisie. Et
c’est pourquoi elle se sentait appelée tout particulièrement à
défendre cet incorrigible enfant. Elle savait que de pareilles
natures sont, plus que d’autres, exposées à être mal jugées,
méconnues ou calomniées. Se livrant toutes désarmées à la cri­
tique, elles sont la proie désignée de tous les rhéteurs de la vertu,
des pontifes de la morale, heureux de flageller sur leur dos les
instincts qu’eux-mêmes nourrissent en secret,mais qu’ils n ’osent
points s’avouer.

�191
Et puis Genlz représentait aux yeux de Rahel un article essen­
tiel de sa philosophie pratique — le « memento vivere » où se
résum ait sa foi inébranlable, entêtée au bonheur. Certes, ellemême avait vu ses plus beaux rêves hachés et flétris. Mais elle
ne voulait reconnaître là qu’une destinée exceptionnelle, non
une loi nécessaire de la vie, un « insuccès » personnel, une
cruelle et injuste anomalie qui l’avait condamnée, elle, à acheter
une douloureuse expérience au prix de son bonheur immédiat.
« Ou n’arrive à ses résultats qu’à force de privations, exclu du
paradis où on aurait pu choisir soi-même son air natal, son ali­
ment quotidien, sa société de prédilection. Oui, les vœux du
cœur les plus primitifs, les plus spontanés, les plus sains, les
instincts les plus infaillibles de la vie sont traités de coupables
convoitises, sont relégués dans une chambre d’enfants, empri­
sonnés dans une geôle ou dans un cabanon, et ainsi nous che­
minons, pareils à des ombres incolores, à travers les villes, vers
les cimetières. »
Du moins aimait-elle à se figurer qu’à côté de tant d’existences
ternes, à côté de tant de vocations mutilées, se rencontrait par­
fois une vie heureuse, pleinement réussie. Avec quelle sollici­
tude elle s’attachait à ces exceptionnelles destinées qui réveil­
laient en elle sa foi au bonheur ! Comme elle aurait voulu
écarter d’elles tout jugement hostile,les réconforter,les confirmer
dans leur joyeux privilège !
Tel lui apparaissait Gentz, à ses meilleures heures. Elle recon­
naissait en lui une nature privilégiée, une âme vraim ent royale
et de même lignée que sa propre âme, mais chez qui ne s’accu­
sait pas, comme chez elle, une éternelle disproportion entre les
dons du ciel et le refus brutal de la destinée terrestre — un
favori du sort, un « enfant de bonheur », et aussi un grand
« oseur », qui de haute lutte imposait au monde la reconnais­
sance de ses talents et de ses privilèges, à qui devaient être
soumis les provinces et les empires. « Courage, cher ami ! »
écrivait-elle à son vieil ami qui venait de s’éprendre de la toute
jeune danseuse, Fanny EIssler, « Toujours haut les cœurs ! Tou­
jours l’esprit dégagé et lucide ! Osez votre plus jeune pensée !
Ayez le courage de votre dernière affirmation ! »
IIAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
192
Enfin Genlz était indispensable au cœur de Raliel parce qu’il
donnait satisfaction à un autre de ses besoins essentiels : le
besoin de flatter et d’être flattée. « Le blâme a peu d’empire sur
moi » avouait-elle, « mais je me laisse prendre aux éloges. »
Ce qu’elle entendait par flatterie ce n’était nullement un men­
songe complaisant ni une duperie d’amour-propre. « Louer »
disait elle, « est un besoin essentiel et impérieux de ma nature.
Ma louange est toujours la marque authentique de mon discer­
nement. Mais j’estime que de pareils hommages sont néces­
saires. » Combien est rare en effet un éloge vraiment spontané et
intelligent, et combien, même devant les supériorités les plus
évidentes, il reste discret, embarrassé de réticences et de restric­
tions, comme arraché à regret ! Qu’est-ce qu’un bonheur qui
flatte ? C’est celui qu’on n’a pas besoin d’implorer ou d’exiger,
d’acheter au prix d’un effort ou de conquérir par une lutte.
Pareillement la flatterie véritable est une marque spontanée et
non sollicitée, toute gracieuse, d’estime et de sympathie, un
hommage qui va au-devant des mérites, qui n’attend pas qu’ils
se soient justifiés ou imposés, pour leur procurer la joie et la
fierté d’être reconnus et appréciés. « Dieu ! Que je m’apparais
mesquine, occupée à une vile besogne, d’être obligée de me légi­
timer d’abord moi-même !... Il faut que chacun soit estimé audelà de ses mérites pour être estimé à sa vraie valeur : attendu
que ce qu’il y a de plus précieux est tenu caché par les hommes
comme par la Nature ; de même que les plus grands sacrifices
ne sont sus que de ceux qui les consentent, et perdraient autre­
ment leur vrai caractère. »
Un échange d’exquises flatteries — voilà le ton dominant
de la correspondance de Rahel et du diplomate viennois. Elle le
flattait, parce qu’elle savait que cet enfant gâté, sensitif et peu­
reux, éprouvait plus qu’aucun autre le besoin de certaines cajo­
leries féminines, de certains mots de tendresse maternels et
caressants. « Vous le savez » lui écrivait-il, « personne n’est
aussi sensible à la flatterie, aussi «flatlable » — schmeiclielbar —
que moi... Je vous en supplie, écrivez-moi bientôt une de vos
épîtres adorablement flatteuses. Vos flatteries sont un bain

�193
d’âme délicieux, d’où on sort tout ragaillardi. » - Elle le flattait
parce que, dans celte existence de viveur, malgré tout, bien des
fatigues, des dégoûts et des découragements se mêlaient aux
plus brillantes satisfactions de la sensualité ou de l’amour-propre,
parce qu’il fallait à cet esprit raffiné et versatile, que tour à tour
exaltait la joie de vivre et que ressaisissait la peur du néant, un
témoin clairvoyant et sympathique, capable de le voir dans ses
meilleurs moments, sous son meilleur aspect, capable aussi de
le rassurer, de lui rendre la foi en son étoile, aux heures de
défaillance. « Quand je vous ai écrit en novembre dernier »
observait-il avec un léger reproche, après un silence prolongé de
Rahel, « j’espérais recevoir de vous un commentaire rassurant
au sujet de certaines humeurs sombres qui commencent à
s’amasser dans mon cœur. »
Et lui, comme il sait de son côté flatter son amie, comme il
trouve les images, les formules irrésistibles qui lui iront droit
au cœur! « Ange céleste! y a-t-il une langue dans laquelle on
puisse vous écrire? Peut-on répondre à dépareilles lettres? Vous
avez donc juré de me faire perdre la tête ! — O vous ! ma Sagesse
au regard profond et pénétrant, mon Savoir, mon robuste Savoir,
ma Force et mon inébranlable Vaillance, dans les choses les plus
intimes, les plus secrètes... Que de fois vous l’ai-je répété: vous
êtes l’Etre unique ici-bas. Montrez m’en un autre qui sache aimer,
penser, délirer, qui sache écrire comme vous!... Je ne fais que
bégayer, mais vous, vous parlez à la fois avec les voix du ciel et
avec les voix du tonnerre qui font se retourner les entrailles andedans de moi... Vous m’appelez un enfant? C’est la plus pré­
cieuse, la plus douce faveur que vous puissiez m ’accorder. Mais
c’est vous qui avez fait de moi cet enfant. Vous rappelez-vous
quelle grande personne raisonnable j ’étais, quand je vous airencontrée?El commentprès de vous,dans votre présence printanière
etembaumée,la glace s’est rompue, comme mon cœur s’est fondu
et s’est remis à chanter? De jour en jour, d ’heure en heure, à
vue d’œil je rajeunissais... Mais comment dire cela avec des mots?
A la bonne heure, si j’avais votre talent I Ou plutôt, si j ’avais ce
qui vous tient lieu de tout talent! Car vos lettres ne sont pas du
HAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLE
194
tout des lettres. Non, non, ce sont de petites personnes vivantes,
avec de jolies petites mains fragiles, des gorges rondelettes, des
pieds mignons, des regards d’ange, et surtout des lèvres d’une
exquise fraîcheur, et qui viennent se pavaner devant moi, me
jeter des baisers et m’attirer contre leur c œ u r... »
Ses chères « Rahelettes » : c’est le nom qu’il donne désormais
aux lettres de son amie. Ou bien il les compare encore à « des
touffes de fraises aromatiques, fraîchement déterrées, avec leurs
radicelles toutes poudreuses ». Celle qui a écrit ces inimitables
billets ne peut être « qu’une ligure sortie toute vivante d’un
roman de Gœthe. » — Ah! l’habile courtisan ! Comme il connaît
sa Rahel! Comme il sait flatter toutes ses vanités, jouer de toutes
ses faiblesses! « La verdure, les enfants et Gœtlie », n’étaient-ce
point là ses superstitions intangibles ? Quiconque la saluait au
nom de cette sainte Trinité était à jam ais maître de son cœur.
Ce que deviendra cette amitié, les revirements et les désen­
chantements douloureux où elle se trouvera exposée,à mesure que
le Gentz de Berlin, le dandy génial et bohème, se changera dans
le Gentz blasé, solennel et sceptique du Congrès de Vienne et de
la Restauration — et puis, tout à la fin, le retour de l’Enfant
prodigue et comme un suprême rajeunissement de cette vieille
liaison, refleurissant aux portes mêmes de la tombe — ce sont
des évènements et des expériences trop intimement mêlés à la vie
de Rahel et à l’histoire de son époque pour qu’il soit possible,
dès maintenant, d’en anticiper le récit. Qu’il suffise d’avoir sur­
pris, dans sa pi entière attitude, cette figure si originale, une des
plus vivantes et des plus séduisantes de la société qui se donnait
rendez-vous dans le salon de la Jaegerstrasse — l’homme qui est
arrivé à son heure et dans son milieu, qui peut-être a su vivre
le plus complètement, sans remords ni arrière-pensée, dans la
minute présente, qui en a cueilli les fruits les plus délicats, le
gourmet qui a épuisé les raffinements d’une société à son déclin,
le brillant et robuste viveur, qui des mains vacillantes des aristo­
crates blasés a pris la coupe des délices, en a dégusté les
suprêmes gorgées, avant de la laisser rouler dans l’abîme qui
allait bientôt tout engloutir, l’orgie et les convives.

�195
A celte figure une autre va donner la réplique — une des plus
tourmentées, des plus héroïques de l’Allemagne d’alors: le
prince Louis Ferdinand de Prusse.
RAHEL

L e pr in c e

L o uis F e r d in a n d

Etrange divination du génie ! Il semblerait que Gœlhe eût
pressenti cette figure chevaleresque et séduisante lorsqu’il dessi­
nait le portrait idéalisé du comte Egniont. Comme Egmont le
prince Louis Ferdinand n’a qu’à paraître, et les cœurs volent à
sa rencontre. Il a toutes les séductions de la jeunesse, et dans ses
yeux brille la flamme de l’enthousiasme, de l’amour et de
l’héroïsme. Avec son fier profil aristocratique, où se lit l’initia­
tive entraînante du commandement jointe à une témérité folle,
avec ses lèvres fines, à l’expression à la fois sensuelle et dédai­
gneuse, c’est une de ces personnalités fascinatrices, impérieuses,
irrésistibles, un de ces êtres « démoniaques» comme les appelait
Gœlhe, sur qui plane une fatalité glorieuse et tragique. Les
règles ordinaires de la prudence et de la morale humaines sont
comme suspendues en leur faveur. Leur unique loi est d’obéir a
leur cœur, à leur génie, à leur destin, de faire éclater au dehors
cette fatalité joj'euse ou tragique, cette passion orageuse qui
gronde au-dedans d’eux, de libérer en un mot le démon qui les
tourmente.Voilà Egmont. Voilà aussi le prince Louis Ferdinand
à ses meilleurs moments.
Neveu du grand Frédéric, il se trouvait, à 28 ans, dans tout
l’éclat de sa mâle beauté et s’était déjà rendu populaire par
quelques exploits d’une audace inouïe, froidement accomplis
sous le feu de l’ennemi. Il représentait à Berlin le chef du parti
belliqueux et patriote, qui prêchait la guerre sainte contre
Napoléon et qui voulait au plus vite rompre avec cette poli tique
de « neutralité », c’est-à-dire d’atermoiement, de marchandage,
de duplicité et de faiblesse, que représentait en Prusse le
ministre des affaires étrangères Haugwiiz, et où se complaisait
Pâme scrupuleuse, timorée, éternellement hésitante du roi
13

�JEAN-EDOUARD SPENLE

Frédéric-Guillaume III. Avec son génial bon sens Louis avait
prévu que tôt ou tard, après avoir vidé sa querelle avec
l’Autriche, Napoléon s’attaquerait à la Prusse. Mieux valait
prendre les devants, s’allier résolument à l’Autriche et à la
Russie, opposer dès à présent à l’ambition insatiable de l’usur­
pateur une redoutable coalition et prendre une offensive éner­
gique, plutôt que de lui laisser le temps de battre isolément ceux
qui, coalisés dès le début, auraient pu être invincibles.
Le prince avait groupé autour de sa personne tout un parti
turbulent qui effarait les bourgeois de la capitale par sa morgue,
ses rodomontades, ses tapageuses manifestations, et s’amusait,
de temps à autre, à casser les carreaux au ministre abhorré —
le parti des officiers de la a Garde-du-Corps » et des « Gensd’armes » prussiens. Ce parti était secrètement encouragé par
la reine Louise, grande admiratrice du tzar Alexandre dont elle
portait toujours le portrait sur elle et de qui elle escomptait
l’alliance et l’amitié. Que de fois, pour stimuler le patriotisme de
la foule, elle avait passé devant le front des troupes, costumée
en amazone ou portant l’uniforme de son régiment, les Dragons
de la Reine ! On prêtait au prince les projets les plus témé­
raires, enlr’aulres celui de se placer à la tête de l’armée, de
l’entraîner à la guerre par son ascendant personnel, de forcer ainsi
la main aux diplomates et à cet éternel temporisateur, le roi,
son maître.
Et c’était là la tragique, l’inexorable malédiction qui devait
ravager et briser sa vie. Né pour le commandement suprême, il lui
fallut toujours obéir ou commander en second. D’un regard clair­
voyant il mesurait l’imminence du danger. Il sentait approcher
l’heure des résolutions suprêmes. Seul il avait l’âme assez forte
pour en prendre les responsabilités redoutables ; seul aussi il
possédait l’initiative audacieuse qui eût pu faire échec à l’offensive
foudroyante de ce Napoléon qu'il avait en horreur, qu’il haïssait
d’une haine effroyable. Mais il se voyait condamné à une vie
de garnison déprimante, réduit à l’inaction, à l’impuissance.
Cette admirable armée, d’une tenue impeccable, dont l’EtatMajor, blanchi sous le harnais, s’enorgueillissait encore des

�197
chevrons gagnés sous le grand Frédéric, dont il était lui-même
l’incarnation la plus brillante, elle était vouée à un désastre
presque certain, parce qu’il lui manquait cette chose plus essen­
tielle encore : l’initiative du commandement, la puissante
volonté d’un chef. « Connaissez-vous le Roi ?» disait un jour à
Gentz un des conseillers du roi les plus impopulaires, parce
qu’il avait le plus opiniâtrement résisté à l’entraînement belli­
queux, Lombard. « Ma justification est tout entière dans cette
question. J ’aurais bien voulu vous voir à ma place. Qu auriezvous fait pour engager à la guerre un Souverain qui en déteste
l’idée et qui, pour comble de malheur, ne se croit pas la capacité
de la faire ? Voilà le grand secret de toutes nos irrésolutions et
de tous nos embarras ! La monarchie prussienne n’est pas
organisée comme d’autres États. Chez nous, en temps de guerre,
toutes les branches du gouvernement doivent se concentrer
dans l’armée ; le roi ne peut donc pas confier le commandement
à un autre ; il ne serait plus rien, s’il ne paraissait pas à la
tête de ses troupes. »
Or, le roi avait le malheur de n’être pas général. Et ainsi,
lorsque sonna l’heure suprême, on vit à la tête des troupes
prussiennes, pour faire face à l’invincible conquérant, non point
le jettlie prince héroïque et génial, mais le vieux duc de
Brunswick, le stratège décrépit, l’homme néfaste qui avait déjà si
malheureusement engagé et conduit la première campagne de
1792, Gentz nous a esquissé un portrait en quelque sorte sjunbolique de ce général de la défaite, — portrait qui fait un contraste
saisissant avec la figure m artiale du prince Louis de Prusse et
en souligne encore davantage le relief énergique. « Il y avait »,
ainsi le publiciste viennois raconte son entrevue avec le duc de
Brunswick, en 1806, à la veille de la bataille décisive, « dans toute
sa manière d’être, dans sa contenance, dans ses regards,
dans ses gestes, dans son langage, quelque chose de mal
assuré, de louche, d’im puissant; une agitation qui n’annonçait
rien moins que la conscience de ses forces; un genre de politesse
qui semblait demander pardon d’avance des revers qui devaient
lui arriver ; une modestie outrée qui ne pouvait être qu’affectation
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLE
198
loule pure, ou excès de crainte de ne pas pouvoir répondre à
l’attente publique... Il me répéta une fois après l’autre, d’un ton
qui achevait de me déconcerter: « Pourvu qu'on ne fasse pas de
grandes fautes ! » El lorsqu’enfin je pris la liberté de lui dire:
« Mais, Monseigneur, tout le monde doit espérer qu’on n’en fera
pas sous votre direction », il me répondit : « Hélas ! je puis à
peine répondre de moi-même ; comment voulez-vous que je
réponde des au tres?... »
C’est en mai 1800 que le prince Louis s’élail fait présenter à
Raliel et il devint bien vite un des familiers de la Jaegerstrasse.
« Ce sera pour lui une connaissance comme il n’en aura point
faite jusqu’à présent. Il entendra la vérité, une vraie vérité de
mansarde », écrivait la jeune fille à son ami Brinlcmann.
Qu’on songe aux formidables disproportions qui devaient se
découvrir entre les deux nouveaux amis — disproportion de
rang entre la petite bourgeoise Israélite, une échappée du
« ghetto », et le prince du sang, le plus proche parent de la
famille régnante, dans une des sociétés les plus hiérarchisées
d’Europe, les plus traditionnalistes et les plus figées dans un
cérémonial suranné, — disproportion d’éducation aussi, de
tempérament et d’esprit, entré cette jeune intellectuelle, dépour­
vue de tout instinct combatif, de toute vertu belliqueuse, qui
faisait du reste assez peu de cas du courage physique et de la
valeur militaire — et ce brillant officier, dont les manières tapa­
geuses et soldatesques gardaient malgré tout un certain « ton de
corps de garde », qui passait les nuits à courir les cabarets et se
plaisait à scandaliser les honnêtes bourgeois par ses écarts de
conduite et ses habitudes d’intempérance. Mais nous retrouvons
là une des marques originales de cet esprit féminin, ce qui fait
de Raliel une des plus géniales « Aimeuses » qui aient jamais
existé. Sa manière d’aimer change avec chaque objet nouveau
qui se présente à elle. L’histoire de ses relations et de ses amitiés
nous fait parcourir toute la gamme des sympathies humaines. Peu
d’êtres ont eu un clavier affeclit d’une si grande étendue et en
même temps d’une si riche et d'une si pure sonorité.
Ce fut d’abord entre le prince et la jeune juive une bonne

�camaraderie, la camaraderie de deux compagnons d’étude qui se
disent tout, se consultent sur tout, qui n’ont l’un pour l’autre ni
mystère, ni fausse délicatesse. A toute heure de la journée il
s’annonçait chez elle par un qoelit mot, écrit moitié en français,
moitié en détestable allemand. « Je serai cette après-dinée, entre
6 et 7 heures, chez vous, chère petite, pour raisonner et dérai­
sonner avec vous pendant deux heures. J ’ai dit à Gentz que vous
êtes une sage, femme morale et que vous accouchez le monde si
doucement et sans douleur qu’il reste un sentiment agréable,
même des idées les plus pénibles. Portez-vous bien d’ici-là. » Il
avait fait d’elle la confidente de ses aventures et de ses égare­
ments ; il lui racontait au jour le jour les péripéties de sa liaison
orageuse avec la belle Pauline Wiesel, en donnant les détails les
plus précis et les plus intimes. Comme Raliel recevait également
les confidences les plus explicites de la bouche de cette dernière,
elle se trouvait parfois prise entre les deux amants, qui presque
toujours se querellaient, dans une situation assez em barras­
sante. « Nous avions un jour » raconte-t-elle, « lui, Pauline et
moi, une discussion, où sans cesse revenaient certains détails
que lui n’aurait pas dû me confier ; et de son côté il lui repro­
chait à elle de m’initier à certaines choses qu’elle aurait mieux
fait de garder pour elle. A la fin je perdis patience et je lui dis :
Mettez-vous bien dans l’esprit que vous me rapportez tout, et
que Pauline aussi me rapporte tout. Je ne puis pas me rappeler,
moi, ce que je dois savoir et ce que je dois feindre d’ignorer. Je
me perds dans tout cet« embrouillamini. Piiisqu’aussi bien vous
me racontez tous les deux vos histoires ! »
Sur un point seulement des dissentiments parfois se produi­
saient et risquaient de provoquer des escarmouches assez vives.
Louis Ferdinand prenait plaisir à taquiner Rahel au sujet de
son enthousiasme pour Goethe. C’était là, comme on sait, la
toucher au vif, la blesser au point le plus sensible de son cœur.
Aussi préférait-elle alors garder le silence, plutôt que d’en­
tamer une de ces discussions qui ne convainquent personne et
ne laissent après elles qu’une gène douloureuse. Du reste, même
sur ce chapitre, le prince fit, sur le tard, amende honorable.

�JEAN-EDOUARD SPENLE

« Bien des choses à la petite », écrivait-il en l’année 1805, de
Thnringe, où il s’était rencontré avec le duc de W eimar et le
grand poète, « dites-lui ce que je pense maintenant de Gœthe ;
je suis sûr qu’à ses yeux je vaudrai 3.000 tlralers de plus, entre
frères. » Détail bien caractéristique : les extraordinaires capa­
cités de Gœthe, comme buveur, firent sur lui pour le moins autant
d’impression que son génie, ou plutôt, ce n’est qu’après avoir
constaté les premières qu’il rendit pleinement hommage au
second. « J ’ai fait, la connaissance de Gœthe » écrivait-il après
la première entrevue, « il m’a accompagné le soir à la maison et
est resté assis devant mon lit. Nous avons bu du Champagne et
du punch. Vraiment il m ’a produit une bonne impression. » Et
le duc de W eimar qui assistait à ce tournoi bachique, d’observer :
« Jamais en pareille occasion Gœthe ne demeurait en reste. C’est
effrayant ce qu’il supportait de vin ! »
Et ne pressentons-nous pas ce que Rahel dut être, ce qu’elle
voulut être tout au moins, pour cette àme trouble et agitée —
der Vielverworrene comme elle l’appelait — que tant d’instincts
contraires, grossiers et nobles, se disputaient tour à tour ? On
sait le mot mélancolique qui échappait au prince, un jour qu’il
parlait de la fatale coquette qui le retenait dans les liens d’un
enchantement sensuel : «Elle ne me vient jamais à l’esprit quand
je suis à mon piano, aux heures où s’exaltent mon cœur et mon
cerveau ! » Il y avait toute une partie supérieure de lui-même
que cette vie de passion et de dérèglements n’arrivait pas à satis­
faire, que les êtres même qu’il chérissait le mieux au monde ne
savaient ni comprendre ni encourager. Les vulgaires penchants
étaient en lui sans cesse démentis parles plus généreuses pas­
sions, par les plus nobles inspirations. Mettant de côté toute
étiquette, toute question de rang social, il cherchait la société des
savants et des artistes. Surtout il était passionné de musique, à
la fois virtuose et compositeur distingué. Bien souvent, en ren­
trant d’une orgie brutale, il se mettait à son piano et passait le
reste de la nuit en héroïques extases. Seule la musique soulageait
cette âme passionnée de l’orage qui sans cesse grondait audedans d’elle.

�RAHEL

201

C’est à ces heures « meilleures » qu’il venait se réfugier dans
la mansarde de la Jaegerstrasse, chaque fois qu’il se sentait mon­
ter au cœur le dégoût de son existence décousue, gaspillée. Là il
se sentait enfin compris, reconnu, aimé, non plus en prince, non
plus en amant, mais dans toute son hum anité douloureuse et
contradictoire. Là il venait raconter ses peines d’amour, ses
découragements et ses enthousiasmes, les nobles soucis de son
cœur de patriote, comme aussi les égarements où l’entraînait à
nouveau son naturel violent, emporté, et sa trop grande bonté
d ’âme. Là il entendait ce langage, si nouveau aux oreilles d’un
prince adulé par les hommes, cajolé par les femmes — la vérité
— une « vérité de mansarde ». — « C’était le cœur le plus dis­
tingué » écrivait Rahel à un de ses amis, le poète Fouqué, long­
temps après la mort du prince. « Même ceux qui l’aimaient le
connaissaient généralement mal et le jugeaient plus mal encore..
Cette âme trouble et agitée écrivait tout à son amie intime, sou­
vent sur un feuillet détaché, sur un petit chiffon de papier. Mais
ce que je puis assurer avec un vrai sentiment d ’o rgueil, c’est
qu’il est dommage que les lettres que je lui ai adressées aient
été détruites. J ’aimerais de laisser au monde un exemple de la
franchise dont on peut user vis-à-vis d’un prince que la gloire
et la popularité ont déjà porté sur le pinacle... Nos relations
d’amitié avaient un caractère tout particulier. Il fallait qu’il me
dît tout; quand il composait, il fallait que je fusse assise tout à
côté de lui; pareillement lorqu’il jouait aux cartes, tout à la fin,
pour s’oublier... Un jour je lui écrivis une lettre partie du fond
du cœur, où je lui disais : Si je ne dois pas vous dire la vérité,
je n’ai plus rien à vous dire. Voilà nos conventions. »
Mieux que personne, Rahel savait qu’au fond le plus ardent
désir de ce prétendu viveur était de mettre de l’ordre dans sa vie.
C’est pourquoi elle lui rappelait les hautes responsabilités d’une
destinée exceptionnelle, elle lui reprochait de dissiper les beaux
dons que la nature et la fortune lui avaient départis, elle lui prê­
chait l’ordre et le travail comme les conditions essentielles d’une
grande activité. Mais force lui fut bientôt de reconnaître qu’il
n’était plus au pouvoir de cette nature, dévoyée en quelque sorte

�202
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
de sa vraie destination et livrée à tous les extrêmes de la passion,
de se discipliner, et que, pareil à un cheval emporté qui ne sent
plus le mors elle pressement des rênes, le prince courait dès à
présent à une catastrophe prochaine et inévitable. Dès lors elle
n’eut qu’une pensée pour lui : encourager le héros dans son
cœur. « Je ne survivrai pas à la défaite de mon pays » lui avaitil répété mille lois, « si nous avons ce malheur, je mourrai » —
« Et — ajoute-t-elle — cette pensée était devenue le ressort de
toute sa vie. Dans les passions, dans les emportements de
l’amour, s’il se permettait de si grands excès, c’est parce qu’il
avait toujours cette pensée présente à l’esprit et traitait tout le
reste de quantité négligeable. »
Lorsqu’en septembre !1806 l’armée prussienne entra enfin en
campagne, le prince, ainsi que les généraux von Riichel et
Bliïcher, conclurent entre eux un pacte secret. « Nous nous
sommes donné la parole » — c’est la dernière lettre de Louis Fer­
dinand à Rahel, une des rares qui aient été conservées — « une
parole solennelle et virile, une parole qui sera tenue, de mettre
notre vie comme enjeu, de ne pas survivre à ce combat où nous
trouverons la gloire et un grand honneur, ou qui étouffera et
anéantira pour longtemps les idées d’indépendance et de liberté.
EL nous agirons en conséquence. Quest-ce que cette misérable
existence ? Un néant, un pur néant. Tout ce qui est beau et
excellent disparaît d’ici bas : c’est le mal qui règne en maître et
qu’on admire. Une fatale expérience arrache impitoyablement
toutes les belles espérances de notre cœur... La médiocrité seule
subsiste, elle triomphe. Pourquoi nous plaindre, si nous éprou­
vons en petit ce qui est le m alheur de tout un siècle ? »
Le 10 octobre, le roi et la reine de Prusse, quittant le quartier
général, s’étaient arrêtés avec leur suite aux portes de la ville
d’Erfurt pour assister à un suprême défilé des troupes.
« C’étaient » raconte Gentz, qui assista à cette scène, « deux
bataillons de Gardes à pied, le bataillon de la Vieille Garde, le
régiment du Roi-infanterie, celui du duc de Brunswick, celui des
Gardes-du-corps, celui des Gens-d’armes, celui des Dragons de
la Reine et un autre régiment de cavalerie. J ’avoue qu’en voyant

�203
ces troupes, aussi belles, aussi fraîches, que si elles sortaient
pour la première fois de leurs quartiers, les officiers remplis
d’enthousiasme, les hommes d’une tenue superbe, les chevaux
de la plus grande beauté, malgré tout ce que je savais pour
trembler, je me suis abandonné un moment au charme trom­
peur de l’espérance ; mais ce fut aussi la dernière fois que ce
sentiment entra dans mon cœur. »
Le même jour, le prince Louis Ferdinand, détaché aux avantpostes, se heurtait inopinémen t aux troupes françaises du maré­
chal Lannes, supérieures en nombre, et trouvait la mort, après
avoir essayé vainement de défendre la position stratégique de
Saalfeld. Au moment même où il commandait la retraite, des
cavaliers l’entourèrent et, sur son refus de se rendre, le sabrè­
rent. On retrouva son corps le lendemain, complètement
dépouillé et couvert de treize blessures. « Diable! voilà qui est
bon ! » s’écria Lannes en apprenant la nouvelle, « voilà qui va
faire sensation dans l’armée ! »
Ce fut bientôt, en effet, une consternation, une panique indes­
criptible au quartier-général du Roi. « Nous sommes entrés à
W eimar à 11 heures » raconte Gentz à la date du 11 octobre —
« et j ’ai été frappé de surprise et d’épouvante par le spectacle qui
s’est offert à mes yeux. Une bagarre, comme je ne l’avais pas
encore rencontrée ; les rues gorgées de troupes, de chevaux, de
chariots ; au milieu de cela, des officiers de toute arme, des
généraux, des personnes de la suite du Roi que je n’avais pas
attendues ici. Les voitures s’arrêtent ; je vois accourir le
conseiller de cabinet Lombard qui, pâle et défait, me demande
si son frère est dans la mienne, puis s’approche et me dit :
« Vous savez ce qui se passe ? Nous avons perdu une bataille. Le
prince L ouis^st tué. »
Trois jours plus tard, l’armée prussienne n’existait plus. Les
dernières épaves fuyaient en désordre vers les forteresses de
l’Elbe. Eerlin qui, depuis le départ des derniers régiments,
n’avait plus aucune communication avec l’armée én campagne,
avait traversé quelques journées d’attente tragique, jusqu’à ce
qu’éclatèrent les formidables coups de tonnerre : le prince Louis
RAHEL

�204
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
mort à Saalfeld, l’armée du Roi mise en déroute à léna. Ce qui
ajoutait encore à la consternation, c’est qu’on ne voyait appa­
raître aucun fuyard, pas un seul échappé de la grande catas­
trophe. Cela donnait l’idée d’un anéantissement complet,
effroyable. Quelques semaines auparavant on avait vu partir en
campagne ces troupes toutes fraîches, pleines d’entrain, à la vue
desquelles se gonflait d’orgueil le cœur des patriotes — et voici
qu’on eût dit que la terre les avait englouties toutes, jusqu'au
dernier homme. A présent apparaissait aussi le point faible de
cette monarchie militaire, centralisée dans la volonté d’un seul.
L’Etat se confondait avec l’armée. Une fois celle-ci en déroute, il
ne restait plus aucune force de résistance, aucune ressource,
aucune espérance. L’arm ature de la vie nationale se disloquait,
tom bait en ruine ; c’était l’écroulement, la fin de tout. L’épée du
grand Frédéric était brisée, et nul n’aurait pu croire qu’il serait
jam ais possible d’en faire se rejoindre encore les tronçons
épars.
Avec le prince Louis Ferdinand c’est tout un régime, tout un
état de choses qui succombe, cette vieille Prusse qui se confon­
dait avec son organisation monarchique et militaire, qui
recevait tout son élan de l’inilialive belliqueuse et conquérante
de son chef d’armée, et qui devait défaillir sitôt que faiblirait
cette royale volonté. Il faudra que des énergies et des affirma­
tions nouvelles se réveillent au plus profond de la conscience
nationale avant que puisse surgir, par un long travail, le nouvel
Empire attendu.
Avec le prince Louis Ferdinand c’est aussi l’Histoire, c’est
l’Épopée qui a fait irruption dans le salon de Rahel. La maî­
tresse de maison gardera toujours à la place d’honneur de son
salon l’image de celui que, malgré ses défauts et ses humaines
faiblesses, elle vénérait comme un héros. N’était-ce pas lui qui
avait fait battre d’abord son cœur de patriote, rattachant cette
« déracinée » à la glèbe ingrate de son pays natal par le lien le
plus profond, le plus fort et le plus hum ain — le lien de l’épreuve
commune, d’une grande douleur et d’un culte héroïque ? Et
ainsi, sans le savoir, il avait réveillé en elle une conscience his-

�205
torique nouvelle, et, par delà les préoccupations un peu étroites
de culture personnelle, il avait découvert à ses yeux une perspec­
tive plus vaste sur la vie et la destinée.
L’histoire du premier salon de Rahel est close à présent. Du
jour au lendemain va se disperser cette brillante société qui pre­
nait rendez-vous à l’hôtel de la Jaegerstrasse. Des réalités et des
préoccupations d’un autre genre vont s’imposer à toutes les pen­
sées: Pendant de longues années, des cris de haine et des cla­
meurs de guerre réduiront au silence toutes les voix plus douces,
plus délicates, plus humaines. Et lorsqu’après cette période de
trouble et de chaos, où se heurteront violemment les éléments
ennemis déchaînés, réapparaîtra enfin, au milieu d’une société
renouvelée, celle qu’une vocation impérieuse destinait au rôle
de pacificatrice, de conciliatrice des esprits et d’universelle
« Aimeuse », un profond changement se sera accompli dans sa
personne, dans sa vie et jusque dans son état civil. Rahel Levin
sera devenue Mmc Varnhagen von Ense ou, comme l’appelaient
ses amis et correspondants français, « Madame de Varnhagen ».
RAHEL

��RAHEL

207

CHAPITRE V

VARNHAGEN

C’est en l’année 1803, à un de ces « thés esthétiques » qui com­
mençaient à être à la mode dans la capitale prussienne, que pour
la première fois Varnhagen avait rencontré Raliel, alors déjà
une des célébrités de la société berlinoise. Il avait dix-neuf ans à
peine; elle en avait plus de trente. Comment aurait-elle remarqué
ce jeune débutant qui épiait avec une curiosité naïve tous ses
gestes, buvait chacune de ses paroles, et dont le physique n’avait
rien de séduisant, rien même de sympathique au premier
abord ?
Toute la destinée de Varnhagen tenait, en effet, dans cette
amère constatation : il était né sous une mauvaise étoile. Son
père, médecin à Düsseldorf, souffrit toute sa vie d’une maladie
de foie incurable, et nul doute qu’il n’ait transm is à son fils celle
hérédité colérique et bilieuse. D’un caractère difficile, disputeur,
irritable et aigri, le praticien de Düsseldorf avait eu tout particu­
lièrement la philanthropie agressive : il s’était fait connaître par
une série de brochures médicales et pédagogiques, où il mêlait à
des principes d’hygiène fort judicieux une critique virulente des
préjugés religieux, ce qui commença par lui attirer la haine des
cléricaux. Trouvant que la petite ville de Düsseldorf oflrait un
champ d’action trop restreint à son activité médicale, il émigra
à Strasbourg, en pays français, où il espérait se faire nommer à
une chaire de l’Ecole de médecine. Il ne réussit qu’à se rendre
suspect d’accointances jacobines. De retour à Düsseldorf, après
cette tentative malheureuse, il mit à se défendre contre les insi­
nuations de ses ennemis politiques une telle aigreur provocante
qu’il dut bientôt de nouveau s’expatrier.

�208
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Alors commença pour le jeune Varnliagen une vie de pérégri­
nations incessantes, que rendait plus pénible encore le spectacle
quotidien d’un foyer familial désuni. Le père et le fils d’une part,
la mère et la fille de l’autre, formaient deux camps irréductible­
ment hostiles, et les scènes les plus déprimantes se produisaient
à la moindre occasion. Lorsque le vieux médecin, dont l’hum eur
était devenue de plus en plus somhre et taciturne, m ourut en
l’an 1798,1e jeune homme avait déjà commencé ses études d ’ana­
tomie et de dissection dans un amphithéâtre privé, fondé à
Hambourg par une société de philanthropes. Sur la recomman­
dation du prince Louis Ferdinand il obtint une bourse d’interne
à la « Pépinière de chirurgie » de Berlin, créée en vue de fournir
à l’armée prussienne un recrutement de chirurgiens d’élite. Mais
son caractère difficile, indiscipliné et querelleur, lui rendit
bientôt impossible le séjour dans cette école, soumise au régime
du caporalisme le plus brutal. Et puis son tempérament d’Alle­
mand des pays rhénans, élevé dans les idées libérales françaises,
se rebiffait contre cette discipline à la prussienne, autoritaire et
despotique. Aux yeux de ses maîtres de l’École de médecine,
comme plus tard dans le jugement des historiens prussiens,
Varnliagen réalisait le type particulièrement honni du dilettante
indépendant, de l’insubordonné, du réfractaire.
Au sortir de la Pépinière militaire, d’où il se vit congédié pour
affaire de discipline, il avait accepté les fonctions de précepteur
dans une famille de négociants juifs berlinois. Le démon de la
littérature prit alors possession de sa vie. Avec quelques autres
jeunes débutants — parmi lesquels le poète Chamisso et Louis
Robert — il fonda le petit cénacle de « l’Étoile polaire », qui se
réunissait de temps en temps « aux thés poétiques du Livre vert ».
Vainement, du reste, il essayait de conjurer le sort : sa mauvaise
étoile lui demeurait inexorablement fidèle. L’ « Almanach des
Muses » pour l’année 1804, sur lequel il fondait les plus grandes
espérances, ne lui attira qu’une critique foudroyante de la part
de Guillaume Schlegel, — de celui-là même en qui les jeunes
auteurs saluaient leur maître et leur allié. Le second Almanach
qu’on tenta encore l’année suivante, tomba au milieu de l’indif-

�209
férence générale : les bruits de guerre de plus eu plus menaçants
ne laissaient plus de place à d’autres préoccupations.
Eternellement ballotté entre ses ambitions littéraires où il
n’apportait qu’une médiocre originalité, et le besoin d’une acti­
vité professionnelle régulière, le jeune carabin se rendit à l’Uni­
versité de Halle, pour y term iner ses études médicales. C’est
alors qu’éclata la guerre de la Prusse avec Napoléon et du jour
au lendemain l’Université fut licenciée. De nouveau Varnhagen
se trompait sur le pavé de Berlin, sans position assurée, désem­
paré, mécontent, avec les plus ambitieux projets d’avenir qu’un
guignon opiniâtre chaque fois réduisait à néant.
Il fut à Berlin un des initiés de la première heure, admis dans
la petite maison sise à l’écart, où le philosophe Fichle, en petit
comité, distribuait à quelques privilégiés le mot d’ordre, la
bonne parole du nouvel évangile national et patriotique. Il se
trouva bientôt après, en même temps que Rahel, parmi cet
auditoire d’élite qui venait se grouper dans les salles de l’Aca­
démie, où l’éloquent apôtre tenait ses fameux « Discours à la
nation allemande» — tandis que le son des tambours français,qui
défilaient sous les fenêtres, couvrait parfois la voix de l’orateur.
Mais ce n’est que quelques mois plus tard, au printemps de
l’année 1808, que se produisit la seconde rencontre, celle-ci déci­
sive, de Varnhagen avec Rahel. Il lui avait été présenté à nou­
veau, un soir, dans un salon. A quelques jours de là, il la croisa
sur l’avenue des Tilleuls. La conversation s’engagea. Par une
habile tactique, moitié flatterie, moitié taquinerie, il réussit à
éveiller sa curiosité, et au moment de prendre congé, il sollicita
et obtint la permission de venir continuer la discussion chez elle,
dans son appartement de la Jaegerstrasse.
Celte rencontre venait bien à son heure. A la suite de la catas­
trophe d’Iéna, Rahel avait vu se disperser tout à coup son cercle
brillant d’amis et de relations. Sa situation de fortune, bien
réduite, presque gênée, était rendue plus précaire encore par
l’avarice sordide de sa mère et l’égoïsme de ses frères. Dans
celte période de guerre, de trouble, d’insécurité morale et maté­
rielle, elle se voyait tout à coup isolée, sans appui dans la vie,
RAIIEL

�privée de tout ce qui, à ses yeux, donnait quelque prix à l’exis­
tence. Elle sentait se creuser en elle et autour d’elle un vide
inquiétant, que venait combler fort heureusement ce jeune
homme à l’attitude docile, prévenante, presqu’obséquieuse. Il
l’occupa d’abord, sut la distraire, l’intéresser. Il gagna peu à peu
sa confiance; elle lui fit ses confidences, lui lut ses lettres à
Finckenstein et à Urquijo. Un beau jour il se trouva être devenu
indispensable à sa vie.
Pendant l’été de cette année 1808, Rahel était allée s’installer
aux portes de Berlin, à Charlottenburg. Ses ressources ne lui
permettaient plus de faire sa curé annuelleaux eaux dePyrm onl
ou de Tôplitz. Presque tous les soirs Varnliagen accourait de
Berlin. Les causeries en tête-à-tête se prolongeaient indéfiniment
par ces chaudes nuits d’été, et plus d’une fois il arrivait au
jeune fiancé de ne rentrer qu'au petit jour. Ce fut pour Rahel, qui
approcliail de sa 37m,! année, une idylle inespérée, une arrièresaison de bonheur. Quant à Varnliagen, qui avait 24 ans, il
déclarait que cette différence d’âge était illusoire, que c’était lui
qui au contraire rajeunissait à vue d’œil et dont l’âme, précoce­
ment flétrie et aigrie, allait se fleurir d’un renouveau printanier.
Malheureusement les semaines, les jours de bonheur étaient
comptés aujeune couple. Varnliagen n’avait ni position ni avenir.
Il s’agissait pour lui, puisque Berlin ne possédait pas d’Universilé,
de se rendre au plus vite dans une Université de province — il
choisit Tübingen — pour y terminer ses études de médecine si
souvent interrompues.Rahel elle-même le poussa à celte éner­
gique résolution, non sans un réel crève-cœur et d’angoissanles
incertitudes. Retrouverait-elle, après des mois, après des années
peut-être d’attente et de séparation, ce jeune fiancé si peu sûr,
livré à toutes les inexpériences, à tous les entraînements de la
jeunesse? Un an, deux ans, ce n’est rien quand on a 20 ans,
c’est tout ce qui reste de la vie pour une vieille fille qui approche
de la quarantaine. « Il me semble toujours que tu t’es égaré
auprès de moi » lui répète-t-elle dans ses premières lettres, « que
je ne suis pas le véritable objet de ton am our... Tu me quitteras
un jour comme la fleur se détache de l’arbre. Qui pourrait la

�RAHEL

211

retenir ? Non, non, je n’essaierai même pas. Va, prends ton vol,
ma fleur légère, fugitive, aérienne ! Quant à moi, sous la pluie
et sous l’orage, je tiendrai bon, comme un vieil arbre vaillant qui
a déjà affronté plus d’un hiver. »
En septembre 1808 Varnhagen quittait Berlin pour Tübingen ;
en septembre 1814 seulement, six années plus tard, le couple
s’unissait par les liens du mariage. Ce furent des liançailles
extraordinairement mouvementées. Pas plus à Tübingen que pré­
cédemment à Halle et à la « Pépinière » de Berlin, l’éternel agité
et l’éternel nomade qu’était Varnhagen,ne réussit à se soumettre
à une discipline rigoureuse. Lorsqu’en 1800 éclata de nouveau la
guerre entre Napoléon et l’Autriche et que, à la bataille d’Aspern, pour la première fois, pâlit l’astre de l’invincible, il se trou­
vait parmi les jeunes volontaires, qui de Berlin se dirigeaient à
marches forcées vers le camp autrichien. Il acheta les effets d’un
officier mort à Aspern, et réussit à se faire enrôler dans un régi­
ment d’infanterie que commandait un jeune gentilhomme
weslphalien, le comte de Bentheim. Ce fut d’abord un enchan­
tement de tous les instants pour le jeune officier improvisé, que le
spectacle de cette armée de « Kaiserlicks », avec ses uniformes
bigarrés, où se coudoyaient les costumes et les nationalités les
plus diverses, Allemands, Slaves, Magyars, Italiens, Finançais
émigrés. On se serait cru transporté en plein camp de Wallenstein. Mais il lui fallut bientôt en rabattre de ses rêves de glojre
et de grandeur militaire. La seconde victoire qu’on escomptait,
ne se produisit pas. A W agram, Napoléon prit sa revanche d’Aspern, et pour la seconde fois l’Autriche vaincue im plorait la
paix.
Il était donc écrit qu’une malchance persistante s’attacherait à
tout ce qu’entreprenait ce malheureux Varnhagen.Ses débuts dans
la carrière des armes ne lurent rien moins que brillants: à peine la
bataille de W agram venait-elle de s’engager qu’une balle lui per­
forait la cuisse, et il dut assister de foin, couché dans un fourgon
d’artillerie, aux péripéties du combat. Le voici, officier éclopé,
traînant la jam be sur le pavé de Vienne où il achève sa conva­
lescence, et puis à Prague où il mène, en compagnie de son jeune
H

�212

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

colonel, pour qui il s’est pris d’une soudaine toquade, une vie de
garnison assez médiocre et banale. Il rumine cependant les plus
extravagants projets. Ne songe-t-il pas à s’engager dans la guerre
contre les Turcs? La pauvre Rahel qui se morfond à Berlin et
qui commence à connaître à fond son Varnhagen, lui envoie les
plus pressantes remontrances. « Ne va pas faire cette nouvelle
sottise », lui écrit-elle. « Faire du butin et gagner des batailles,
vois-tu, ce n’est pas ton affaire. Ce que tu y gagneras ? La peste
ou, à mettre les choses au mieux, une jambe de bois. Et même
si tu en rapportes un carnet de notes, la belle affaire ! Je
commence à en avoir assez... Tu es soldat, tu vois le monde, tu
voyages. Fort bien. Mais moi, que dois-je faire ? Te suivre dans
les voyages? Me faire soldat avec toi? Il faut qu’un homme
s’arrange pour faire vivre sa femme auprès de lui, ou pour aller
vivre auprès d’elle. »
Varnhagen ne partit pas contre les Turcs. Mais il ne rejoignit
pas davantage Rahel. En compagnie de son inséparable colonel,
chargé d’une mission diplomatique, il partit pour Paris en
été 1810. C’est là, sur la grande scène du monde, qu’il aiguisa ce
qui devait être un jour sa faculté maîtresse, son grand talent
d’observateur. Né à une époque de trouble et de tourmente où, à
moins de porter en soi l’étoffe d’un génie ou d’un héros, on
risquait fort de devenir un fruit sec, une épave halloLtée à tous
les vents, il eut du moins, à défaut d’autre originalité, celle de
voir et d’écouter, d’être un témoin attentif et lucide de son temps.
Précisément sa mauvaise étoile, en contrariant ses projets d’éta­
blissement, en l’obligeant à recommencer sans cesse sa carrière,
lui fut d’un secours inespéré et il eut du moins celte chance de
se trouver toujours, de gré ou de force, sur place, partout où se
passait quelque chose d’extraordinaire. C’est ainsi qu’il assistait
le 1er juillet 1810 à celte mémorable fête, donnée à l’ambassade
d’Autriche par le prince de Schwarzenberg en l’honneur de
l’empereur Napoléon et de l’impératrice Marie-Louise, où vingt
personnes, de la plus haute aristocratie, trouvèrent dans les
flammes une mort effroyable. Il put dévisager à son aise, au
milieu de la panique grandissante, le masque sévère, impéné-

�213
trable du César français, admirable, ce soir-là, de calme, de
dignité et de maîtrise.
Il se trouva aussi, l’année suivante, à Prague et aux eaux de
Tœplitz, précisément à l’heure où y apparaissait le ministre Stein
et où les monts de Bohême allaient devenir le foyer d’agitation
d’une vaste conspiration occulte des patriotes contre le tyran et
l’oppresseur étranger. Il s’y rencontra avec Rahel, qu’il était allé
chercher à Berlin. Pour les deux amants, depuis si longtemps
séparés, ce fut une lune de miel anticipée, que rendait plus
féerique encore la beauté romantique du site. Tous les noms les
plus illustres de l’aristocratie allemande, polonaise et autri­
chienne, s’étaient donné rendez-vous dans l’élégante station
balnéaire. On se rencontrait dans le parc somptueux des
seigneurs de l’endroit, la famille princière de Clary, alliée au
prince de Ligne. Ce dernier était lui-même accouru de Vienne.
Un jour on vit apparaître Beethoven. Lui et Rahel furent bientôt
un couple d’amis inséparables. Journellement le maître jouait
devant elle ses plus pathétiques compositions. Il commanda
même à Varnhagen un libretto d’opéra, qui ne fut du reste jamais
écrit. Le matin, après le bain et la promenade, on jouait aux
boules dans le parc des Clary, ou on se promenait en gondoles
sur la magnifique pièce d’eau. L’après-midi on excursionnait en
voiture. Le soir, dans le théâtre du château, une troupe d’artistes
de Bohême, en costume national et avec le parler du cru, jouait
des scènes de la vie locale. Après théâtre, bal ou conversation
dans le salon des Clary. « Souvent », raconte Varnhagen, « quand
nous rentrions tard dans la nuit, il nous en coûtait de nous
enfermer dans nos chambres. Le vif scintillemen t des étoiles, les
ombres fantastiques des arbres, le tiède silence de l’atmosphère,
tout conspirait à ensorceler les esprits — surtout quand on
entendait à travers la fenêtre ouverte Caroline Longlii, une
beauté napolitaine, s’exercer sur la harpe, ou que, sous les
fenêtres du duc de W eimar, des musiciens de Bohême, admi­
rables de maestria, venaient encore donner une sérénade tardive.
On se sentait grisé, comme noyé dans la féerie nocturne. »
Mais derrière ce décor mondain grondaient déjà les passions
RAHEL

�JEAN-EDOUARO SPENLE
214
nationales et belliqueuses qui allaient éclater à la première
occasion. On le vit bien le jour où les hôtes prussiens de Tôplitz résolurent de célébrer l’anniversaire de la mort de la reine
Louise. On le vit à toutes les allées et venues mystérieuses, à
tous les conciliabules suspects qui se tenaient dans les coulisses,
et puis à certains mots plus vifs, à certains propos aigres ou
vibrants, à certaines disputes passionnées où semblait à l’improviste taire explosion celle matière inflammable, dangereu­
sement refoulée. On le vit surtout à l’agitation fiévreuse qui
s'empara des esprits lorsqu’éelata, comme un coup de tonnerre,
la stupéfiante nouvelle : la Grande Armée en marche vers la
Russie.
Lorsque, le cœur brisé de douleur, Varnhagen fit de nouveau
ses adieux à sa fiancée, et qu’il reprit mélancoliquement le
chemin de la garnison de Prague, il sentait confusément
qu’après cette dernière fêle brillante — fêle d’amour, d’esprit et
d’élégance, dont les échos chantaient encore en lui — de graves
et décisifs évènements s’amoncelaient à l’horizon, de ces évène­
ments qui déjouent toute prévision humaine ; et il se demandait
avec angoisse quand le Destin inexorable lui permettrait enfin
d’abriter quelque part son fragile bonheur d’amour, éternelle­
ment compromis et différé.

Cependant, pour Rahel aussi, les années qui venaient de
s’écouler avaient été fertiles en douloureuses expériences. Déjà
après Iéna, sa fortune, placée dans la maison de commerce de
ses frères, avait subi de terribles dépréciations. Il lui avait fallu
vendre son argenterie, réduire son installation au strict néces­
saire. C’est pitié de la voir, elle, si lière dans les questions
d’argent, mendier des secours de ses frères, obligée, pour les api­
toyer sur sa détresse économique, de faire passer sous leurs
yeux les lacunes de sa garde-robe, les li ons et les reprises de sa
lingerie qui commence à s’élimer. Privée de société et de
théâtre, le plus souvent bloquée par ses rhumatismes dans sa

�RAHEL

215

chambre, elle a l’impression d’être emmurée vivante. Sa santé a
élé ébranlée par lant de secousses et de tracas — (elle a eu des
soldats à loger pendant toute l’occupation française)— et voici
qu’il lui faut encore passer de longues nuits au chevet de sa
mère mourante.
Mais que sont ces misères individuelles en comparaison de la
grande détresse humaine, dont personne peut-être n’a ressenti
autant qu’elle la tragique horreur ? Cette sensitive, que la
simple vue d’une blessure physique risquait de faire défaillir,
mise tout à coup en présence de cette hideuse réalité, la Guerre !
Chaque fibre en elle se révolte à celte seule idée. « En Alle­
magne, dans les Pays-Bas » écrit-elle « partout'on sabre et on
fusille des êtres hum ains, on troue et on taillade de la chair
sensitive et douloureuse, on tranche des os et des artères ! » Elle
qui ne connaissait d’autre idéal humain qu’ « un idéal de
culture universellement répandu », disait-elle, « consolidé dans
des formes belles et durables » — vivre à celte époque de
violence et d’anarchie, ne voir partout que des intérieurs
dévastés, la barbarie rétablie dans les rapports humains, la
haine et le meurtre proclamés les premiers des devoirs, et être
réduite à constater « que nous vivons encore entourés des
éléments les plus brutaux, que les agressions violentes, les
rapines, les instincts les plus forcenés, offensifs et défensifs, peu­
vent à tout instant venir rôder jusqu’à nos portes, et qu’en
somme nous n ’avons aucune avance sur les sauvages » ! Rien ne
l’exaspère autant que de voir des femmes s’associer à ces explo­
sions de sauvagerie belliqueuse. La « Proclamation aux Femmes
allemandes » que venait de publier une de ses amies, Mme de
Fouqué, la met hors d’elle. « C’est le rôle des hommes de se
battre pour la liberté ; quant aux femmes elles sont là pour
réparer et guérir ce que les premiers ont meurtri, froissé et
blessé... Des ennemis blessés ne sont plus des ennemis. Dieu,
comme ils sont arrangés! J ’en ai souvent les larmes aux yeux.Et
dire qu’ils ont des mères qui verseraient des larmes de sang, si
elles les voyaient dans cet état ! » Et voici pour finir ce cri du
cœur, si simple, si féminin, si poignant : « Je veux la paix —
chaque fils près de sa mère ! »

�216
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
A cette œuvre réparatrice elle va dévouer toute son énergie :
surmontant ses répugnances, la grande Aimeuse devient du jour
au lendemain la plus infatigable des infirmières. Lorsqu’en 1813
éclate de nouveau la guerre en Allemagne, elle est une des
premières à organiser à Berlin un comité de femmes, pour
suppléer au service très insuffisant des ambulances. « Mes jour­
nées entières » écrivait-elle, « ne sont qu’une fête ininterrompue
de bonnes œuvres... Je suis toute honteuse du bonheur inespéré
que Dieu m’a accordé de pouvoir faire du bien. » Surmenée par
ces excès de fatigue, elle se décide enfin à quitter le théâtre de la
guerre et va s’installer à Breslau d’abord, à Prague ensuite —
d’où Varnhagen vient de partir pour s’enrôler dans l’armée du
général de Tettenborn.— Mais partout le spectre sanglantla pour­
suit. Après la bataille de Dresde, Prague est submergé sous le
flot des fuyards et des blessés de toute nationalité. Par centaines,
par milliers, les malheureux attendent en plein air, sur le pavé
des rues, que se tende vers eux quelque main compatissante. Et
de nouveau Rahel se trouve parmi les plus empressés.
A ce rôle d’infirmière elle apporte toujours le même tact exquis,
cette compréhension délicate de la vie et de la souffrance des
autres, dont elle avait le secret. Avec quel orgueil, sans fausse
sensiblerie, elle parle de ses soldats, de ses braves chasseurs
pomméraniens ou prussiens, candides enfants du peuple, qu’elle
a adoptés comme ses fils ! L’un de ces chasseurs était de
Lübeck. « Le major vient de l’arracher à la mort. Un cas de
typhoïde très grave. Enfin le voilà hors de danger! C’est un
plaisir que de lui voir reprendre des couleurs ! Tout son équipe­
ment, c’est moi qui en ai fait les frais. Chaque jour, tant que dure
sa convalescence, je lui ménage une petite fête. Il ne me quitte
•pas un instant. Toutes ces attentions, ces gâteries maternelles,
c’est, je crois, ce qui lui fait encore le plus de bien. C’est un
Berlinois, prussien jusqu’à la moelle... Sa manière de parler a
quelque chose de fruste. Aussi je ne cesse de lui faire la leçon.
Je lui apprends à mieux voir le monde, à l’aimer, et à avoir des
égards. »
Ce n’est pas seulement à ces natures naïves que Rahel prodigue

�217
ses délicates attentions. A Prague elle a pris son logement chez
Augusta Brede, la sœur du coude de Bentheim, le ci-devant
colonel de Varnhagen, dans l’armée autrichienne. Grâce à celle
amitié commune une camaraderie charmante s’établit entreRahel
et le jeune colonel. Pendant ses voyages à Berlin ou à Vienne il
soigne les emplettes de son amie, lui commande un chapeau, lui
envoie des flacons d’odeurs. Elle, de son côté, est devenue son
indispensable ménagère. « Nous avons soupé en tête-à-tête » écritelle à Varnhagen. « Aujourd’hui il a fallu que je lui prépare
son dîner et même que je le lui découpe sur son assiette. Chaque
goutte de vin et d’eau, c’est moi qui dois la lui verser... Nous
avons notre papier en commun ; il se sert du mien et moi du
sien. Pareillement nous n’avons qu’un encrier et qu’un seul
m iroir de toilette. Tu vois, un vrai petit bivouac 1 Je te remplace
auprès de lui. Mais ne t’imagine pas qu’il y ait le moindre
désordre. La chambre est toujours admirablement rangée. Quel­
ques meubles seulement, mais élégants, des livres et un écritoire.
Et puis de l’air à torrents! Tu connais mes principes. Il faut
qu’en entrant où je suis, chacun respire à son aise. »
Voici un autre protégé de Rahel : Marwitz, ancien camarade
d’Université de Varnhagen. C’était un jeune hobereau brandebourgeois, une de ces natures volcaniques à la Louis Ferdinand,
tour à tour brutales et capables des plus exquises délicatesses du
cœur et de l’esprit, très entiché de noblesse et pourtant sincère­
ment épris d’un idéal nouveau de culture humaine. Avec
Varnhagen il était au nombre des patriotes de la première heure
qui, après la bataille d’Aspern, affluaient dans les campements
autrichiens. Lorsqu’éclata la guerre de LS13 ouïe vit pareille­
ment au premier rang parmi les volontaires prussiens. Dans un
des premiers engagements, sur les bords de l’Elbe, il s’était pré­
cipité avec une telle fougue au milieu d’un escadron de Polonais,
qu’il avait été enveloppé par les cavaliers ennemis, désarçonné
et lardé de coups de sabre. Laissé pour mort sur le terrain, il
réussit à franchir les lignes ennemies, affublé d’une blouse de
paysan, et le bras en écharpe, il apparut un beau jour à Prague,
dans la chambre de Rahel.
RAHEL

�218

JEAN-KDOUARD SPENLÉ

Elle le soigna avec le dévouement d’une sœur aînée. Chez le
jeune hobereau irascible, autoritaire, qui était la terreur de ses
hommes au point que ses chefs avaient dû lui retirer le droit de
punir, ce fut un attachement sans bornes, une soumission
aveugle, enfantine. « Marwitz est autoritaire jusqu’à l’insolence,
entiché de gloire jusqu’à la folie ; la guerre a déchaîné tous ses
instincts violents » ainsi Varnhagen traçait à sa fiancée le por­
trait de son camarade. Et Rahel de répondre : « Marwitz est
doux et docile; il se comporte envers moi comme un jeune
frère. Il m’est attaché sans aucune susceptibilité, sans aucune
pointe de galanterie. Juste comme je l’aim e, d’un commerce
agréable et reposant. »
Elle était même parfois gênée de cette volonté qui abdiquait
trop complètement ; elle se sentait fatiguée de cette confiance
trop accaparante qui se déchargeait trop facilement sur elle de
toutes les résolutions à prendre, de toutes les préoccupations
d’avenir. « Sa confiance absolue a quelque chose de touchant. Il
se repose sur moi de tout et m’oblige à habiter dans son cœur
avec lui... Il faut que je le secoue, que je le pousse à voir du
monde, que je le chasse de chez moi, car à la longue cela dépasse
vraiment les bornes. Dans son intérêt, je ne puis tolérer cela.
Nous nous sommes disputés plus d’une fois à ce propos. »
A peine rétabli, Marwitz courut sur le Rhin rejoindre l’armée
de Blücher. Rahel ne devait plus le revoir: il tomba sous les
murs de Paris, à Montmirail. Heures d’angoisse affolante ! On
n’a de nouvelles que par les rares lettres qui arrivent de l’armée
en campagne, et que les amis se communiquent entre eux. Ceux
qui écrivent ont soin de joindre à leur lettre une rapide revue
des camarades morts, blessés ou vivants. Pendant des mois
Rahel n’avait reçu le moindre signe de vie de Varnhagen, ni de
Marwitz. « Dimanche dernier », écrit-elle à son fiancé, de qui
elle avait enfin reçu des nouvelles indirectement, par une lettre
de Genlz adressée à une tierce personne, « le cœur angoissé, je
reçois une lettre dont l’adresse me paraît d’nne écriture inconnue.
Je tremble. Je cours à la signature: « Henriette ». Je Iis les
premières lignes: « Suis-je la première à vous annoncer la fatale

�219
nouvelle ? » Mes yeux se troublent. Je cours, en criant, trouver
Augusta. Toute défaillante elle me prend la lettre des mains.
«Non » lui dis je précipitamment, «je ne veux pas savoir! » et je
me sauve. Elle me court après et me crie : Ce n’est que
Marwitz ! — « Que » Marwitz ! Comprends-tu cette misère, cette
détresse, cette amère dérision ? Ce n’est « que » Marwitz ! »
RAHEL

Lorsque les dernières colonnes de la Grande Armée, en
juin 1812, eurent disparu de l’autre côté du Niémen et se furent
enfoncées dans les plaines de la Russie, on eut l’impression
qu’enfin l’heure marquée par le destin venait de sonner, que sur
les derrières de l’armée de Napoléon allait se produire le grand
soulèvement des nationalités, la levée en masse des peuples. En
foule les volontaires allemands, entraînés par la parole éloquente
des patriotes Stein et Arndt, s’engageaient dans l’armée russe.
Un des plus brillants fut assurément le colonel de cosaques alle­
mand Tettenborn, le type parfait de l’officier de cavalerie légère,
avec toute la désinvolture, le fougueux entrain, la folle témérité
d’iwi chef d’avant-garde, rompu à toutes les ruses et à toutes les
surprises de la petite guerre. Après l’incendie de Moscou il tut
parmi les plus acharnés à harceler, l’épée dans les reins, les
débris de la Grande Armée, razziant les canons, les fourgons,
les munitions, les prisonniers en masse. Le premier aussi il
entra à Berlin avec ses intrépides cosaques, puis, par un hardi
coup de main, se jeta sur Hambourg, où il fut acclamé comme
un libérateur.
C’est là que Varnhagen vint s’engager sous ses ordres. Subis­
sant les suggestions des patriotes allemands, de Stein et surtout
de l’ancien préfet de police berlinois, Gruner, qui avait établi à
Prague un foyer d’agitation occulte et avait couvert l’Allemagne
d’un vaste réseau d’espionnage et de sociétés secrètes, le fiancé
de Rahel résolut de quitter le service autrichien, trop calme, trop
routinier. Quoique muni d’un congé régulier, rédigé en bonne
et due forme, au moment de franchir la frontière il faillit tom-

�JEAN-EDOUARD SPENLE

1

h#:!
;

lier dans les filets des mouchards de Napoléon, auxquels il avait
été signalé comme un agitateur dangereux. Nul doute que le
ressentiment qu'il garda de cette mésaventure n’ait contribué à
attiser encore la haine implacable qu’il nourrissait à l’endroit de
l’empereur des Français. Il arriva à Berlin au moment où écla­
tait la nouvelle de l’incendie de Moscou, et après de nombreuses
démarches, comme déjà les premiers cosaques traversaient la
frontière prussienne, il réussit à se faire incorporer dans le régi­
ment de Tettenborn, avec le grade de capitaine russe.
Très médiocre cavalier, Varnhagen semble avoir surtout rempli
auprès de son chef, qui bientôt devint son ami, les fonctions d’of­
ficier d’intendance, chargé delà correspondance du colonel et de
l’organisation du service des ambulances. Pendant la marche
des Alliés sur Paris, le régiment de Tettenborn fut rattaché à
l’Armée du Nord, que commandait le prince royal de Suède. Il ne
se trouva du reste mêlé à aucune affaire d’importance.
A Paris, lors de la première occupation, en 1814, Varnhagen
posa les premiers jalons de sa carrière diplomatique. Il avait
réussi à se pousser dans l’entourage du chancelier prussien Hardenberg, de qui il resta toujours la créature, et obtint, sur l’en­
tremise de Slein, les fonctions de deuxième secrétaire de légation,
délégué au Congrès de Vienne qui allait s’ouvrir.
Ce ne fut qu’après son retour de Paris, en septembre de cette
même année 1814, qu’il put enfin faire bénir son mariage avec
Raliel. Il avait trente ans à peine; elle en avait plus de qua­
rante-deux. Le jour même du mariage elle s’était convertie à la
religion luthérienne, en partie pour ne point entraver la carrière
de son mari, à qui on faisait espérer après le Congrès un poste
de chargé d’affaires à une cour allemande, en partie aussi par
conviction personnelle. Un rapprochement vers un certain chris­
tianisme mystique et théosopliique s’était dessiné dans son esprit
pendant ces dernières années de solitude et d’épreuve.
Si on ne connaissait Raliel que par ses lettres à Varnhagen, on
se ferait une idée bien inexacte de son tempérament d’amoureuse.
Quelle différence entre ces longues lettres, un peu sermonneuses,
adressées au fiancé docile quelle traite presqu’en petit garçon,

�RAHEL

221

et les billets brefs, passionnés, fiévreux, qu’elle écrivait naguère
à Urquijo ! Dans ces derniers elle sanglote, elle implore; dans les
lettres à Varnliagen elle ne fait guère que gronder et que geindre.
C’est qu’aussi son cœur a bien changé! Dans les deux premières
passions de sa vie elle a comme épuisé la sève de ce cœur ardent
et passionné. De l’amour elle n’a connu alors que la mauvaise
fortune, les incertitudes, la fièvre, les désillusions, ou, comme
elle disait, les cruelles « convulsions ». Ce qu’elle appelle à pré­
sent de tous ses vœux c’est un bonheur sans orage, sans attente
angoissante, une arrière-saison du sentiment, un peu pâle et
mélancolique, — le baume consolateur d’une tendresse attentive
et sûre. Pour la première fois l’Aimeuse s’abandonne à la joie de
se laisser aimer, de « recevoir » au lieu de « donner » toujours.
« Tous mes amis se reposent entièrement sur moi de tous leurs
fardeaux. « Elle est si vaillante, si forte, pourquoi ne porteraitelle pas cette charge encore? » Voilà ce qu’ils disent tous. Et
c’est bien ce qui arrive, parce que je suis née enclume. » Mais
dans Varnliagen elle a trouvé l’ami de tout repos, modeste et
dévoué, qui se subordonne complètement à elle. Avec lui elle
peut « se laisser aller », sûre de retrouver toujours son affection
docile. Elle lui envoie des bulletins de santé détaillés, lui confie
son abandon, sa détresse pendant les années de guerre, et ses
misères de femme déjà vieillissante. A lui elle peut découvrir
cette partie de sa vie qu’elle cache orgueilleusement aux autres.
« Avec toi, je puis être entièrement véridique, me montrer tout
entière, comme je ne me montre qu’à moi-même, et pourtant tu
m ’aimes. »
A ce bonheur, il y eut, il est vrai, quelques nuages. Ce ne sont
pas seulement les cruelles séparations, les incertitudes d’une
époque tourmentée, fertile en cataclysmes. Ce sont aussi les dis­
proportions d’âge et d’humeur, qui, dès la première heure, se
révèlent. Manifestement le jeune fiancé recule l'heure décisive,
il a peur de s’enchaîner définitivement. Ses coups de tête, ses
aventureux projets sont autant d’atermoiements, par où il retarde
une résolution irrévocable. Point n’est besoin d’être profond
psychologue pour lire entre les lignes de sa correspondance le

�222
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
débat qui, à certaines heures, s’engageait dans le cœur de
l’éternel nomade. Que deviendra-t-il, offîciersans fortune, ayant
encore toute sa vie à faire, avec une femme beaucoup plus âgée,
dont la santé nécessite des soins coûteux, cpii a des besoins de
confort, certains goûts dispendieux de lecture, de théâtre, de
concert, et qui ne se sent aucun goût pour une vie d’incessantes
pérégrinations ? Ne ferait-il pas mieux d’épouser Fanny — cette
veuve hambourgeoise dont il avait fait la connaissance avant
Rahel — et qui lui procurerait un solide confort bourgeois ? Bien
vite Rahel a vu clair dans son jeu. Aussi lui rend-elle sa liberté.
« Tu dois être libre et lu es libre. Aucune parole, aucun geste,
aucune promesse ne t’enchaînent. Je ne puis trouver dejoie que
dans ton amour, dans l’élan libre de ton cœur — mais dans un
lien qui le retiendrait de force, jamais, jam ais. Je veux que tu te
sentes auprès de moi aussi libre que l’oiseau sur la branche. »
Mais une autre voix s’élevait dans le cœur de Varnhagen et
plaidait la cause de Rahel, mieux qu’elle n’aurait pu le faire
elle-même. Au contact de cet esprit si clairvoyant et si vivant, il
a découvert le danger qui le guettait : le dessèchement, l’irrémé­
diable médiocrité d’un fruit sec, d’un raté. Car, au fond, qu’avait
été sa destinée jusqu’à ce jour ? Une succession de mécomptes,
d’écliecs et d’avortements. Il était entré dans la vie par la mau­
vaise porte et il s’était précocement aigri. Dans l'histoire de son
enfance, pas un coin de réelle tendresse, pas un rayon de poésie.
Son éducation avait été abandonnée aux soins d’étrangers, de
gens de condition inférieure et parfois de moralité douteuse.
Petit vieux précoce, ne faisant rien avec l’esprit de son âge, rai­
sonneur, rapporteur, disputeur, il s’était loutde suite rendu anti­
pathique à ceux qui l’approchaient. Tout un levain de rancunes
refoulées s’était amassé au-dedans de lui, rancunes contre son
entourage, rancunes contre le destin qui ne lui avait pas donné
les séductions naturelles et ne l’avait pas placé au rang qu’il
ambitionnait. « Les racines vénéneuses de mon passé » avouait-il
à sa fiancée, « étendent des ramifications invisibles jusque dans
mon avenir le plus lointain. Dans dix, dans vingt ans encore,
je verrai surgir leurs excroissances maudites ; elles poussent de

�223
terre, sitôt que se luit un peu moins épaisse l’enveloppe protec­
trice qui refoule au-dedans de moi ces végétations maudites. »
Par ce dessèchement précoce s’expliquait pour une bonne part
son impuissance poétique. Aucune, source jaillissante en lui,
aucune inspiration originale, aucune intuition créatrice, mais
une foule de petits talents subalternes, secondaires. Il excellait à
découper des silhouettes en papier. Il en envoya plus tard à tous
ses protecteurs utiles : Metlernich, Hardenberg, les cours d’Au­
triche et de Prusse s’extasièrent devant l’habilité eL la netteté de
son coup de ciseaux. Pareillement, les hommes et les évènements
se transformaient instantanément sous sa plume en silhouettes
schématiques, sans le coloris, sans l’incarnat, sans le relief ori­
ginal de la vie. Surtout il avait ce don de pénétration psycholo­
gique particulier aux génies manqués, qu’on pourrait appeler le
« mauvais œil » et qui lui faisait saisir avec une prédilection
marquée les petits côtés des grands caractères. Ses portraits de
Napoléon et de Stein sont des chefs-d’œuvre dans l’art de
dénigrer et de rapetisser. Mais son incontestable coup de maître
ce fut l’article sur Guillaume de Humboldt, qu'il écrivit à la
mort du rival heureux à qui tout avait réussi, du dilettante
privilégié qui, comme lui, s’était essaj'é dans les carrières les
plus multiples et partout avait remporté la couronne. Rarement
on a su mettre plus de perfidie dans le panégyrique. On dirait
une guêpe cachée dans du miel.
Pourtant Rahel s’attacha à lui. Par reconnaissance d’abord.
« Non » s’écriait-elle, « le bonheur d’être pour un homme ce que
je suis devenue pour toi, je ne veux pas l’avoir rencontré vaine­
m ent; avec courage et sagesse, je veux saisir encore cette grâce
surérogatoire que m ’ont accordée les dieux propices. »
Elle sentait qu’elle seule avait su éveiller un sentiment pro­
fond, sincère, dans cette nature ingrate, si incapable d’aimer,
chez ce misogyne endurci qui expliquait lui-même sa longue
fidélité à une femme déjà vieille, par l’habituelle frigidité de ses
sens. « Toi qui es capable de si peu d’amour » lui écrivait-elle
en plaisantant, « tu m’aimes pourtant. Sans doute il le fallait ce
morceau un peu dur et coriace». Certes on chercherait vainement
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
224
dans les lettres de Varnhagen un véritable cri du cœur. Cela est
trop composé, trop léché ; ce n’est pas un passionné qui écrit ainsi,
niais un amoureux « par persuasion », un homme tout au moins
qui « veut » son amour, qui y met son point d’honneur et une
sorte d’exaltation froide. On sent trop l’admiration littéraire,
l'encens à jet continu. Dès la première année il n’a qu’une
pensée : publier les lettres de sa fiancée, s’improviser l’éditeur,
le commentateur, le Barnum de ce phénomène unique au
monde, qui a nom « Rahel ». « Que j’aie pu t’inspirer une
pareille confiance » lui écrit-il, « que j ’aie réussi à intéresser ton
opulence à ma misère, à ma besogneuse médiocrité, voilà le
miracle qui m’élève au-dessus de moi-même, qui me donne
accès à une communion supérieure. Tu me fais participer à ta
gloire ; tu me portes, moi, ton protégé, à des hauteurs où jamais,
par mes seules forces, je n’aurais pu m’élever. »
Rahel n’était pas inaccessible à ce genre de flatterie, nous le
savons. Et puis elle s’attacha encore à Varnhagen, parce que
sous les dehors déplaisants, elle sut discerner chez cet homme
aigri par le destin, si méfiant à l’endroit de ses propres instincts,
quelque chose de plus rare et de plus précieux : le sincère désir
de se juger équitablement, de travailler à se rendre meilleur —
une docilité, une malléabilité infinies. « Mon cher Auguste » lui
écrit-elle un jour, « il faut qu’aujourd’hui je le flatte, parce que
vraiment tu travailles sans relâche à te rendre meilleur et, sur
mon honneur, jam ais je n’ai vu personne faire des progrès si
rapides, si stupéfiants. Oui, il faut que je te le dise et que je te le
répète sans cesse : je ne sache personne qui se juge soi-même,
qui ait de ses propres capacités et de toute sa manière d’être une
vue aussi nette, un jugement aussi sain que toi, et c’est ce qui
fait de toi l’être le plus « éducable » que je connaisse... Je te l’ai
souvent dit : tu vaux mieux que tes défauts naturels. Cher ami,
continue de les haïr, de te les nommer à toi-même, de les com­
battre sans merci. Toi qui sais goûter la beauté chez les autres,
qui sais apprécier si équitablement, si courageusement leurs
qualités, défriche ta propre âme, rends-la verdoyante dans sa
sécheresse, ouvre-la toute grande à l’affection de ceux qui

�225
t’aiment. Tu le sais ; il n’y a rien de plus bienfaisant, rien qui
détrempe et amollisse mieux les cœurs les plus arides, que le
bonheur d’être aimé. »
C’est un des exemples les plus curieux d’influence féminine
s’exerçant sur un cerveau masculin, une véritable transfusion
d’originalité, une greffe humaine et morale. Quand on parcourt
les écrits que publia par la suite ce polygraphe inépuisable, —
Mémoires, Monuments biographiques, Portraits historiques,
curiosités littéraires, articles de critique e tc .,— il semble qu’on
reconnaîtrait à première vue les pages que Rahel a inspirées,
celles où tout au moins son souvenir se trouve mêlé et secrète­
ment agissant. Dans tout ce que Varnhagen a tiré de son propre
fond, on retrouve la même élégance terne, froide et incolore, le
même style léché et contourné, véritable poncif calqué sur la
langue de Gœlhe, du Gœthe diplomate des dernières années.
Mais qu’il arrive à parler d’une personnalité de l’entourage de
Rahel, aussitôt le dessin s’anime et se colore, la physionomie
s’éclaire, la silhouette se met à vivre sous nos yeux. Tel portrait,
celui de Gentz par exemple, de Frédéric Sclilegel, du prince
Louis Ferdinand, sont de petits chefs-d’œuvre de fine analyse.
Pourquoi ? C’est que ce ne sont que des agrandissements de
certains croquis à l’emporte-pièce échappés à la plume de Rahel
et que dans la conversation elle devait rendre plus expressifs
encore. « Telle parole de loi » disait-il dans les derniers temps à
sa femme « a jeté des racines si profondes en moi et a poussé
des rejetons si vivaces, que j ’en ai été transformé du tout au tout...
Tu es pour moi ce que la Bible est pour le croyant. Il la porte
sans cesse avec lui, dans ses pensées, dans les mille évènements
de la vie, découvrant partout d’intimes correspondances, des
instructions secrètes ; elle pénètre tout son savoir, tout le cercle
de ses joies et de ses douleurs; elle devient le flambeau qui éclaire
toute sa vie... »
RAHEL

��227

RAHEL

CHAPITRE VI

LA CARRIÈRE D’UN DIPLOMATE

Quelques semaines après avoir fait bénir son mariage avec
Rahel, Varnhagen recevait de la chancellerie prussienne l’ordre
de partir pour Vienne, afin de prendre part, en qualité de
« second secrétaire de légation », aux travaux du Congrès, dont
les conférences préliminaires venaient de s’ouvrir. Dans ses
Mémoires il a fait revivre la physionomie de ce fameux
Congrès, où il a tenu son rôle habituel de comparse obscur et
d’observateur lucide. Il a noté le « moment » précis où il se pro­
duisit, celte sorte de détente, de grande lassitude qui se tradui­
sait par un besoin immodéré de paix, de bien-être, de jouis­
sance immédiate et insoucieuse.il a analysé jusqu’à l’atmosphère
particulière du Congrès, l’air qu’on y respirait, et surtout l’in­
fluence du climat viennois, aux suggestions subtiles et envelop­
pantes. « Les journées à Vienne » dit-il « semblaient faites d’un
élément particulier qui métamorphosait en jouissance tout ce
qui entrait en contact avec lui. Les besognes les plus ordinaires,
les plus quotidiennes, manger, boire, se promener, flâner, tout
était prétexte à fête et à réjouissance. » — « Maintenant je
commence à savoir ce qu’est un Congrès » écrivait de son côté
Rahel, « c’est une réunion de gens qui s’amusent si bien qu’ils
ne peuvent plus se séparer. » Et celte définition ne fait-elle pas
songer aux fameux mot du Prince de Ligne : « Le Congrès
danse, mais il ne marche pas » ?
On ne dansait pas seulement au Congrès de Vienne ; on
y causait beaucoup. Varnhagen a fait le relevé des salons,
tous plus ou moins aristocratiques, qui s’ouvrirent à tous ces
15

�228
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
hôtes, illustres ou' augustes, et où, entre deux madrigaux, se
nouaient quelques unes des intrigues dont le jeu'caché se conti­
nuait autour du tapis vert des conférences diplomatiques. Même
Rahel eut son petit salon, très modeste. Naturellement l’élément
prussien y dominait ; cependant on y rencontrait des Autri­
chiens, des Français, des Russes et même quelques Anglais.
Plus d’une formule heureuse, colportée de là dans d’autres
milieux, et qui reparaissait à l’improviste dans un article de
journal ou dans un rapport diplomatique, avait été lancée
d’abord dans le petit « garni » des Varnhagen.
Mais ce qui, pour une déchiffreuse comme Rahel, devait cons­
tituer dans cette Revue internationale l’attraction la plus neuve,
le spectacle le plus incomparablement instructif, c’était de se
retrouver face à face avec une foule de vieilles connaissances, et
de constater combien les années qui venaient de s’écouler, avec
leurs bouleversements profonds, s’étaient inscrites différem­
ment sur tous ces visages hum ains. Quelles transformations
soudaines,imprévues, incroyables! Que de chemin on avait fait,
loin les uns des autres ! On s’était quitté, camarades ou am is,on
avait éprouvé jadis les mêmes enthousiasmes, partagé les mêmes
croyances, parlé le même langage — et voici que les voix ne se
répondaient plus , que les mots ne disaient plus les mêmes
choses, qu’on se découvrait irréductiblement étrangers ou
hostiles. Et pourtant, dans celte confusion universelle des lan­
gues et des esprits, les souvenirs du passé commun surgis­
saient à tout instant, embusqués à chaque détour du chemin,
comme des spectres ironiques ou importuns.
Une des « apparitions » les plus curieuses à cet égard, c’était
assurément celle de Frédéric Schlegel. Combien le réfugié vien­
nois ressemblait peu à son Sosie de jeunesse ! Le bohème
d’autrefois, l’apôtre de l’individualisme génial et de l’amour
libre, l’auteur de la « Lucinde », qui avait scandalisé naguère
Berlin par sa fugue romanesque avec la femme du banquier
Veit et par ses paradoxes combatifs — comme le voici assagi,
rangé, confit en dévotion et entiché de ses aristocratiques rela­
tions! Une première fois le couple irrégulier avait re.çu la béné-

�229
diction dans la chapelle luthérienne de l’ambassade de Suède, à
Paris. Bientôt après, Dorothée et Frédéric, à Cologne, s’étaient
convertis au catholicism e. D’ingénieux casuistes avaient
exhumé pour la circonstance une disposition particulière du
Droit Canon, qui permit d’accueillir dans le giron de l’Église
indulgente le couple égaré — bien que le mari lésé, le banquier
Veit, s’obstinât à vivre encore. Ainsi, à la grande édification des
fidèles, ce couple désormais irréprochable, béni successivement
par les deux grandes Confessions chrétiennes, répandait une
odeur, également agréable aux Puissances du ciel et de la
terre. Frédéric et Dorothée étaient accueillis dans les cer­
cles de la société bien pensante et catholique de la cour de
Vienne. Le romantique anarchiste intriguait au Congrès de
Vienne pour entrer dans la diplomatie autrichienne et s’effor­
cait de mériter les bonnes grâces de son nouveau maître,
Metternich. « Il invective contre Gœthe » pronostiquait Rahel,
« mais cela ne l’avancera guère, et il n’y gagnera que de s’abêtir. »
Et puis, il avait beau renier sa jeunesse : le passé obstinément
s’attachait à lui. Parmi les hôtes du Congrès il s’en trouvait plus
d’un qui jadis, à Berlin, avait été victime de sa verve mordante.
Rien n ’était amusant, du moins pour Ja galerie, autant que de
voir la figure moitié figue, moitié raisin, qu’il lui arrivait de
faire, lorsque surgissait inopinément quelqu’une de ces évoca­
tions importunes. « Tout son passé » raconte Varnhagen,
ce pesait sur lui comme une malédiction, et il y avait quelque
chose de comique à voir de quel air, mi-fâché, mi-contrit, il lui
fallait à tout instant subir le contre-coup lointain de ses extrava­
gances d’autrefois. »
La collection des réfugiés viennois et des romantiques réac­
tionnaires s’enrichit d’un exemplaire nouveau, le plus original
de tous, le jour où on vit un prêtre nouvellement converti ouvrir
boutique de dévotion au milieu de ce Carnaval diplomatique et,
devant la société des jouisseurs et des blasés, prêcher un des
Carêmes les plus paradoxaux qui se puissent imaginer. C’était
Zacharias W erner. Varnhagen et Rahel l’avaient connu près de
dix ans auparavant à Berlin. Au premier il avait exprimé son
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLE
230
désir d’être admis dans le petit cénacle de F « Etoile polaire »,
qu’il espérait gagner à une sorte de lïanc-maçonnerie mystique
dont il s’était improvisé l’apôtre ambulant. Dans le salon de la
seconde il avait lu son fameux drame de « la Consécration de la
Force » où il faisait apparaître sur la scène, au grand scandale
des dévots, la figure du grand Réformateur, et traduisait en un
langage de mysticité équivoque les amours de Luther eide la
nonne Catherine de Bora.
Il eut un succès fou à Vienne. Mais aussi, comme il s’entendait
à chatouiller la curiosité de ses auditeurs ! « Sa plus grande
joie », nous raconte Varnhagen qui assista avec sa femme à
quelques-unes de ces sensationnelles capueinades, « était de
retracer le tableau de sa vie passée, de ses égarements, de sa
conversion et de sa pénitence. Tout en peignant aux autres les
flammes de l’enfer avec les plus vives couleurs, il se complaisait
à évoquer ses péchés d’autrefois et à se glorifier de l’élection
miraculeuse dont il avait été l’objet. Il excellait aux coups de
théâtre, ne dédaignait pas les allusions les plus scabreuses, voire
les plus scandaleuses. C’est ainsi qu’il poussait l’audace jusqu’à
piquer la curiosité par des équivoques obcènes, faisait courir
parmi l’auditoire un petit frisson d’attente, qui se changeait
bientôt en inquiétude, en scandale, en angoisse et finalement en
un tel sentiment d’effroi, qu’on se demandait si ce n’était pas un
fou qui, du haut de la chaire, prenait plaisir à profaner le sanc­
tuaire —• et puis, arrivé à l’extrême limite, brusquement il
tournait court, dissipait d’un mot l’équivoque et donnait à son
discours le tour le plus naturel, le plus simple et le plus rassu­
rant. .. Certes, il connaissait son public. Cet auditoire mondain
était ravi de trouver à la dévotion un haut goût si piquant, d’y
cueillir un frisson si inédit. »
Mais la figure la plus représentative de cette société jouisseuse
et blasée, celle qui reflétait le mieux toutes les séductions de
l’heure présente avec ses illusions fugitives, c’était un autre ami
de Babel, celui-là même qui remplissait au Congrès les fonc­
tions délicates de chef du protocole, Frédéric Genlz. Le dandy
berlinois, entré au service de la diplomatie autrichienne, avait

�231
traversé d’abord une courte période d’exaltation patriotique.
Légitimiste à outrance, il avait poursuivi d’une haine implacable
l’empereur des Français, en qui il reconnaissait le principe de la
Révolution poussé à ses conséquences extrêmes, le Démon de
l’usurpation, de l’instabilité et de la guerre à perpétuité. C’est lui
que la chancellerie de Vienne avait chargé, lors des dernières
campagnes contre Napoléon, de rédiger les deux Manifestes de
guerre, dont Rahel avait admiré l’éloquence, sobre, mesurée et
digne. Mais voici qu’une nouvelle évolution s’était dessinée dans
son esprit. Lui qui semblait destiné au rôle de Démostliène alle­
mand, de porte-parole de toutes les nationalités liguées contre
l’oppresseur, il avait été pris de peur devant ces puissances nou­
velles d’enthousiasfne national déchaînées en Europe. Plus
encore que la folie conquérante de Napoléon, l’épouvantaient à
présent les revendications des patriotes, la clameur de ces
masses tumultueuses soulevées par un aveugle fanatisme
national. N’était-ce point l’éternel Démon de la Révolution qui
reparaissait sous un déguisement plus redoutable encore ? Le
publiciste à l'éloquence persuasive, à la plume élégante et
châtiée, était alors entré au service de Mettemieh, et sous ce
patronage il s’était constitué le défenseur infatigable des prin­
cipes d’ordre, de contre-révolution et de légitimité.
Avec une douloureuse surprise ses amis berlinois avaient
suivi cette évolution nouvelle. En 1813 Rahel l’avait rencontré à
Prague, déjà entiché de noblesse, hautain, dédaigneux, fuyant
son passé, honteux de se compromettre avec cette amie d’autre­
fois, sans particule, juive et, de plus, appauvrie. Ce fut pour elle
un coup en plein cœur. « 11 n’a pas la mémoire du cœur. Il ne
connaît plus personne en dehors des coteries aristocratiques.
Pour vivre avec lui il me faudrait être une duchesse... Il m ’a
traitée comme personne n’a le droit de me traiter, lui à qui j’ai
dit des paroles telles qu’il n’en entendra plus de personne en
Allemagne. » Elle souffrait aussi dans son cœur de patriote de lui
voir si ouvertement renier ses origines prussiennes. « Le faquin!
Ne se rappelle-t-il donc pas que sa culture, que tout ce qui a
donné le libre essor à son esprit, l’aliment qui a nourri sa vieille
RAHEL

�232
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
guenille, aussi bien que la moelle de sa pensée, tout lui vient
de là-bas : ses maîtres, ses camarades, ses amis, ses frères, et le
fier coup d’aile de son génie et l’audacieuse confiance en son
étoile ? Sa jeunesse s’est nourrie des miettes tombées de la table
du grand Frédéric ; elle a joué avec les lauriers de Rosbach. »
Mais tel est le faible de l’Aimeuse pour cet enfant gâté, dont
elle adore surtout les défauts et jusqu’à l’ingratitude noire, qu’au
premier billet du coupable qui lui apporte, avec quelques
regrets et quelques flatteries,un aveu d’égoïsme franc et cynique,
elle est reconquise, prête à tout pardonner, à tout effacer.
« Reçu de Gentz », écrit-elle à quelque temps de là, « une lettre
divinement blasée. »
Blasé,oui,il l’est,et jusqu’à la moelle des os*Le sybaritisme de la
vie viennoise, en aiguisant ses facultés de jouisseur, a délicieu­
sement énervé les ressors de son caractère, et le spectacle de la
grande Foire aux vanités, dont il est à présent le chef du proto­
cole attitré, a approfondi encore sa philosophie sceptique et désa­
busée. « Je suis devenu incroyablement vieux et mauvais »,
avoue-t-il à son amie, « rien ne m’enthousiasme, je reste froid,
blasé, cyniquement convaincu, au-delà de tout ce qu’il est permis
de dire, de la folie des autres et de m a ... je ne dirai pas : sagesse
— non, de ma perspicacité, de mon coup d’œil pénétrant, qui a
scruté de part en part toutes les folies humaines. Et j’éprouve
dans mon for intérieur une joie quasi diabolique, en voyant ce
qu’on appelle les grandes choses prendre un dénoûment ridicule.»
Chez l’homme il ne voit plus qu’une chose : son égoïsme foncier.
Et pareillement tout ce qu’il demande à la vie, c’est la jouissance
facile de l’heure éphémère, quelle qu’elle soit, sous quelque
forme qu’elle s’offre. « Dieu merci », écrit-il à Rahel au moment
de la conclusion de la paix, « tout est fini à Paris ; et Dieu merci,
je me porte bien. Je suis tantôt à Baden, tantôt à Vienne. Je
mange à mon déjeuner des brioches avec du beurre exquis et
d’autres pâtisseries divines ; je me suis acheté des meubles ado­
rables qui me mettent l’âme en fête, et j ’ai beaucoup moins peur
de la mort. »
Particulièrement appréciée, pendant le Congrès, était la table

�233
de l’illustre sybarite. C’était une faveur enviée que d’être invité
à l’un de ces dîners de gourmets où se rencontrait la line fleur
de la société. Rahel et Varnhagen eurent à diverses reprises le
privilège d’assister à ces aristocratiques agapes. Certain jour il
se produisit même un incident qui jeta un froid parm i les
convives. Au nombre des invités se trouvait un diplomate alle­
mand qui rentrait d’une mission aux Etats-Unis et qui, tout
plein de son sujet, dans l’ardeur de la discussion, se laissa
entraîner à une apologie enthousiaste des mœurs et des insti­
tutions républicaines de la libre Amérique. Sur ces ‘hommes
d’État, tous représentants du principe le plus strict de la légiti­
mité et de la restauration monarchique, ce discours intempestif
produisit un effet plutôt désastreux. Quant à l’am phitryon, qui
n’avait pu empêcher la malencontreuse sortie, il restait effondré,
écrasé, anéanti, comme si une bombe avait soudain éclaté
devant lui.
L’homme du Congrès de Vienne — voilà le texte nouveau que
Genlz offrait à la perspicacité de l’infatigable déchiffreuse, la
seconde attitude de sa vie. El elle comprenait admirablement ce
que cette attitude avait chez lui de sincère — (jamais Gentz n’a
éprouvé la moindre sympathie pour la Tartufferie mystique de
la Sainte-Alliance) — et qu’elle se déduisait de sa nature la plus
intime. N’appartenait-il pas à la classe des aristocrates du
plaisir, des virtuoses-nés de la jouissance, qui ont besoin, pour
épanouir leurs facultés sensitives et intellectuelles, de l’atm os­
phère en serre chaude d ’une vie raffinée, élégante, délicieuse­
ment artificielle? Pouvait-on faire un crime à cet « oseur » d’avoir
su conquérir, de haute lutte, le seul terrain où il pouvait vivre,
prospérer, être vraiment lui-même ? Qu’il oublierait de nouveau
son ancienne amie, elle le savait à présent. Mais elle avait aussi
la certitude qu’il lui reviendrait toujours, lorsqu’il aurait besoin
d’elle, aux heures difficiles et critiques. Et c’est pourquoi elle
continuait de l’aimer comme un enfant prodigue, ou plutôt
comme un esprit élevé dans une autre sphère, aux triomphes
duquel elle applaudissait de loin.
Mais elle était en même temps trop clairvoyante pour ne pas
RAHEL

�234
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
reconnaître le mensonge, la vanité et l’irrémédiable caducité de
cette sagesse de vie, qui dans la durée ne voulait voir que le
moment présent, qui volontairement s’aveuglait sur les activités
novatrices, sur les forces invisibles et silencieuses qui sourde­
ment sont à l’œuvre dans l’histoire. Là était la limite d’un esprit
comme celui de Genlz : il était incapable d’imagination, de
souvenir et de prévision, incapable de se représenter ce qui
n’existe pas, ce qui n’est plus, ou ce qui n’est pas encore,
le passé et l’avenir ; et c’est pourquoi il s’en tenait à l’heure
lugilive et aux idoles du jour. Non, certes, par raisonnement ou
par calcul. Il n’était pas homme à s’embarrasser de théories
mystiques sur le droit divin des rois — « est légitime tout ce
qui réussit à durer » à cela se réduisait au fond son prétendu
légitimisme — mais parce qu’il était incapable de voir au-delà
de son intérêt immédiat, de son horizon actuel. Tous ceux qui
lui parlaient d’autre chose, l’incommodaient ; ils étaient des
perturbateurs dangereux, des révolutionnaires ; il fallait les exter­
miner, les bâillonner, tout au moins les discréditer dans l’opinion.
El n’était-ce pas la même mentalité qu’on retrouvait au fond
de toute cette activité affairée et papillonnante, que Rahel a
évoquée dans certaines de ses lettres de Vienne ? « Des diplomates
et pas un seul homme d’Etat » — ainsi tirait-elle la philosophie
du Congrès. Des diploma tes, c’est-à-dire les représentants d’inté­
rêts à courte vue, d’intérêts particuliers, locaux, égoïstes, sans
aucune intuition de l’ensemble, sans aucune faculté de prévision
ou d’initiative géniale, sans conscience historique. Des diplo­
mates, c’est-à-dire aussi « des individus à manchettes » - diese
Kerle mit Manschetten — qui ont à la bouche des formules suran­
nées et mensongères, qui ne manient que des formes vides, des
abstractions historiques ou géographiques, sans tenir compte
des réalités vivantes, des besoins profonds et de l’esprit nou­
veau ; qui enregistrent le mensonge du jour et l’injustice triom ­
phante, et qui, en fin de compte, « lèsent aussi bien la société
humaine dans son ensemble, que chaque cœur hum ain dans son
particulier. »
Un beau jour éclata en plein Congrès, comme un coup de

�RAHEL

fondre en un ciel serein, la nouvelle du retour de l’île d’Elbe ;
Napoléon acclamé, Louis XVIII en fuite, toute l’œuvre des der­
niers traités remise en question, la paix de l’Europe ébranlée
plus que jam ais. Varnhagen dut quitter Vienne précipitamment
pour collaborer à Paris aux négociations du second traité de 1815.
Quant à Rahel, elle se fixa provisoirement à Francfort-sur-le
Main, où commençaient déjà les préparatifs en vue de la nou­
velle Diète fédérale, et où s’était transportée, dans l’attente des
évènements, une grande partie du corps diplomatique assemblé
à Vienne
C’est là qu’elle se rencontra un beau jour avec Goethe.
Le vieux maître était revenu visiter la ville de son enfance et
était descendu dans la propriété de la famille Willemer. Le
8 septembre 1815, comme Rahel s’était levée plus tard que de
coutume et qu’elle était en train de faire sa toilette, on annonça
l’illustre visiteur. « Je le fis entrer » raconte-t-elle, « et ne le fis
attendre que juste le temps de jeter sur mes épaules une robe de
chambre de serge noire. Et voilà comme je me présentai devant
lui. Je me sacrifiai moi-même, pour ne pas le faire attendre un
seul moment. Ce fut la seule pensée qui me vint sur l’instant. Je
ne m’excusai même pas ; je le remerciai simplement. « Je vous
remercie » lui dis-je — pensant bien qu’il devait comprendre
qu’il s’agissait de sa visite. Je ne m’excusai pas, car il devait
savoir, que moi je ne comptais plus à partir de ce moment, que
lui seul devait être pris en considération. »
L’entretien fut court et ne roula que sur des sujets indifférents.
Gœthe ne sortit pas de sa réserve ; quant à Rahel, s'apercevant
tout à coup de son négligé inélégant, elle fut comme paralysée
de se trouver si disgracieuse. « Et maintenant, vois quelle folle
je suis ! A peine fut-il parti, je me suis revêtue de mes plus beaux
atours, comme si je voulais rattraper ma sottise. J ’ai mis ma
robe de soirée blanche à col montant, mon bonnet de fine
dentelle, mon voile brodé, et je jetai sur mes épaules mon shawl
de Moscou. Puis j’ai écrit quelques mots à une amie, l’invitant à
venir me voir, pour qu’au moins un être au monde me vît belle
et parée... Pour finir je ne puis que te répéter la phrase que me

�236
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
disait un jour le prince Louis-Ferdinand : « A partir d’aujour­
d’hui je vaux 10.000 thalers déplus, entre frères: Gœthe a été chez
moi. »
Elle ne l’avait pas revu depuis la première rencontre à Tœplitz,
il y avait vingt ans environ. Mais plus profondément que jam ais,
au sortir de ces années de trouble et après l’imbroglio diploma­
tique du Congrès de Vienne, s’était enraciné en elle le culte
qu’elle continuait de vouer au « Maître suréminent ». On avait eu
beau attaquer son manque de patriotisme, elle savait que « le
grand Vivant » représentait une Force silencieuse, qui travail­
lait plus efficacement à l’Œ uvre hum ain que tous ces patriotes
turbulents, que tous ces diplomates affairés. « Le progrès intel­
lectuel et moral des peuples, voilà leur véritable histoire » écri­
vait-elle, « et cette histoire, ce sont des mortels comme Gœthe
qui la font, parce qu’ils sont des voyants, des annonciateurs,
des prophètes — fussent-ils même des prophètes tournés vers le
passé, à la manière de Frédéric Schlegel dans sa jeunesse — et
parce qu’ils transform ent leur peuple... Gœthe a reçu l’ordre de
Léopold. C’est une joie profonde pour moi, de penser que la
sagesse, que de grands dons intérieurs, que de belles réussites
de la Nature, reçoivent aussi leur consécration, que chez nous on
sait reconnaître une volonté active, et qu’on n’attend pas, pour
lui rendre justice, des actes extérieurs. »
★
■¥• *

Par une soirée de juillet de l’année 1816, M. et Mme Varnhagen
von Ense débarquaient à Karlsruhe, la capitale du grand duché
de Bade, où le jeune diplomate, grâce à la puissante protection
de Hardenberg, venait d’être accrédité comme « secrétaire de
légation chargé d’affaires », aux appointement de 3.000 tha­
lers. C’était un joli poste de début, une résidence qui passait
pour agréable, un climat tempéré — sans compter le voisinage
de Baden-Baden, de la Forêt noire, de l’Alsace et de la Suisse.
Et cependant on imaginerait difficilement rien de plus mortel­
lement ennuyeux, de plus glacialement lugubre, que la vie de

�237
cette petite cour allemande au moment où Varnhagen y faisait
son entrée. Le prince régnant, le grand-duc Charles, avait épousé
la fille adoptive de Napoléon, Stéphanie de Beauharnais, dont il
avait eu cinq enfants, trois filles et deux garçons. Mais voici que
par une mystérieuse fatalité, coup sur coup, les deux petits
princes étaient morts dans les convulsions, et il ne restait pour
recueillir la succession, qu’un vieil oncle, le margrave Louis, luimême sans héritiers.
Ce qui rendait le problème plus angoissant, c’est que le grand
duché de Bade, de formation toute récente, grâce à la protection de
Napoléon avait été constitué en grande partie avec les dépouilles
de la Bavière et de l’Autriche. Mais les deux puissances dépouil­
lées lie considéraient nullement ces cessions de territoire comme
définitives. Par un accord secret, elles s’étaient garanti m utuel­
lement le retour des domaines annexés, en cas d’extinction de la
ligne directe et masculine des Zâhringen. Ce fut la fameuse
clause de la « réversibilité du Palatinat » qui allait bientôt
mettre en émoi les chancelleries d’Europe.
Or voici que cette éven tualité à longue échéance semblait devoir
se réaliser du jour au lendemain. Quoiqu’il eût à peine dépassé
la trentaine, le grand-duc Charles se traînait comme un m ori­
bond, miné par un mal inexplicable. C’était pitié de voir ce
rejeton d’une race épuisée, le type parfait du dégénéré, de l’abou­
lique, pareil à une ruine ambulante, taciturne, apathique, impé­
nétrable. Il lui fallait des mois entiers simplement pour apposer
sa signature au bas d’un acte. Depuis son enfance il enfouissait
pèle mêle, dans des appartements, dont il retirait ensuite la clé,
le plus invraisemblable bric-à brac, tout ce qui lui passait par la
main, jouets, bibelots, armes, déguisements de bal masqué,
diplômes, suppliques, bijoux de prix, dépêches diplomatiques et
lettres non décachetées, documents et actes officiels dont la dis­
parition avait causé aux intéressés les plus graves préjudices.
Seuls ses yeux étaient restés beaux et intelligents. Il les promenait
autour de lui avec un air interrogateur, comme s’il avait cherché
celui qui allait encore le tromper. Pendant des heures il restait
debout à la fenêtre de son château, regardant fixement la maison
RAHEL

�238
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
d’en face où habitait son oncle, le margrave Louis, qui un jour
serait son successeur.
Il ne pouvait oublier qu’un jour Napoléon l’avait averti de se
méfier de cet oncle. Il ne pouvait s’empêcher non plus de rappro­
cher la mort inopinée de ses héritiers masculins de ce mal
étrange qui le rongeait à présent et qui déroutait le diagnostic
des médecins les plus clairvoyants. Il se rappelait enfin que pen­
dant son séjour au Congrès de Vienne, un de ses serviteurs
s’était donné la mort dans des circonstances mystérieuses. Nul
doute. Ce serviteur, sur quelque ordre secret, avait dû lui verser
du poison et, pris de remords, s’était suicidé. L’idée fixe s’était
implantée dans le cerveau du malade et ajoutait ses ravages à
ceux de la décrépitude physique.
De réceptions, de fêtes, il ne pouvait être question. Le seul
fait de voir un visage nouveau, de recevoir en particulier un
membre de sa famille, un diplomate ou un médecin, donnait le
cauchemar à l’éternel Taciturne, et Varnliagen dut attendre de
longs mois avant d’être admis à lui présenter ses lettres de
créance. Le favori du jour était le ministre Hacke, sorte de
Gargantua à la panse démesurément retombante, qui se piquait
à la fois de littérature et de science gastronomique : il aimait à
recevoir les solliciteurs à la cuisine, au milieu des poêles et des
casseroles, le tablier blanc noué autour de la taille. Pour
charmer ses loisirs il avait fait une traduction allemande des
Maximes delà Rochefoucauld, qui fourmillait des plus grossiers
contre-sens. Malgré tout, ce gros bouffon de maître coq amusait
le grand-duc de sa verve épaisse, et ses cyniques insolences
réussissaient parfois à dérider le mélancolique convive. Un autre
familier de la table grand-ducale était un certain comte von
Bohlen, sorte de Falstaff tonitruant, ancien officier du corps
des « Gens-d’armës » prussiens. Il avait gagné la faveur du jeune
prince, en lui débitant,avec l’accent du cru et avec de gros éclats
de rire, toutes les histoires ordurières qui traînaient les corps
de garde berlinois. Arrivait-il au bout de son répertoire, il recom­
mençait par le commencement. Voilà, si on y joint quelques
généraux badois, le grand maître des écuries, le chambellan en

�239
chef, l’inspecteur des eaux et forêts et le médecin particulier de
Son Altesse, tout l’entourage du grand-duc Charles ; voilà l’at­
mosphère d’épaisse Béotie où s’étiolait son âme princière.
S’il n’y avait pas de véritable vie de cour à Karlsruhe, du moins
y trouvait-on un certain nombre de coteries rivales qui se
surveillaient jalousement et, dans l’incertitude où on se trou­
vait sur l’avenir de la dynastie, mesuraient leurs forces et leurs
influences. « On entendait respirer son voisin », disait Varnhagen.
La plus surveillée et la plus jalousée de toutes, c’était celte mal­
heureuse princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de l’impé­
ratrice Joséphine, que le grand-duc Charles avait épousée naguère
par ordre de Napoléon. Belle, gracieuse, à la fois aimable et
sérieuse, elle n’avait pas réussi à fléchir le cœur opiniâtrement
hostile de sa belle mère, la margrave douairière. Celle-ci conti­
nuait à voir en elle l’Étrangère, l’Intruse, la Parvenue, de qui
l’alliance faisait tache sur le blason des Zàhringen et avilissait
ce sang princier, vieux de près de mille ans. Par ses intrigues
la vieille dame avait travaillé à éloigner son fils de la jeune épouse
qu’il traitait avec la plus glaciale indifférence. N’empêche que,
malgré les contacts répugnants qu’il lui fallait subir quotidien­
nement, la princesse Stéphanie s’élail donnée entièrement à sa
tâche de garde-malade et d’éducatrice. Son seul bonheur était
de voir apparaître de temps en temps quelque figure française;
c’était aussi de causer longuement avec Varnhagen, chez qui elle
devinait un esprit moins haineux, et avec qui elle pouvait parler
longuement du captif de Sainte-Hélène donL elle attendait des
nouvelles, les yeux pleins de larmes. Encore lui fallait-il bien se
tenir sur ses gardes : le moindre de ses gestes était espionné,
aussi bien par la police secrète des Bourbons que par celle des
gouvernements allemands. A tout instant le bruit courait
qu’elle nouait des intrigues secrètes avec les réfugiés bonapar­
tistes ou avec son frère adoptif, Eugène de Beauharnais, devenu
gendre du roi de Bavière, et qui vivait à Munich, entouré d’une
clique de vagues conspirateurs.
La margrave douairière formait une coterie à part. Elle avait
le dimanche ses réceptious et donnait dans la semaine quelques
KAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
240
dîners de gala où apparaissaient les diplomates et les étrangers
de passage qui ne pouvaient être invités à la table du grand duc.
Le grand orgueil de la vieille dame, ce qui rendait sa situation
inattaquable, c’étaient ses filles mariées à quelques uns des plus
puissants souverains d’Europe, et dont presque toujours quel­
qu’une se trouvait en visite chez elle. L’honneur de la famille
était, sans contredit, l’impératrice Elisabeth de Russie. Quel
triomphe lorsque le tzar Alexandre, de passage à Karlsruhe, des­
cendait chez sa belle-mère ! Une aiitre fille de l’ambitieuse
douairière avait épousé le roi de Bavière. L’ex-reine Frédérique
de Suède était pareillement une princesse badoise. Un beau jour
Rahel annonça à Varnhagen qu’elle venait de recevoir la visite
de quelqu’un dont il devinerait difficilement le nom. C’était la
princesse Amélie qui, quoique l’aînée de la famille, avait eu
l’humiliation de voir ses cadettes faire les plus beaux partis
d’Europe, tandis quelle restait à l’écart, oubliée et dédaignée.
Elle avait à présent la quarantaine passée et se mourait d’ennui.
A une réception elle avait échangé quelques paroles avec
Mme Varnhagen , et elle avait éprouvé aussitôt une irrésistible
passion pour cette figure nouvelle, qui lui paraissait si différente
de son entourage habituel. Habituée à refouler ses sentiments,
elle essaya d’abord de résister à cet entraînement soudain. Mais
un jour, n’y tenant plus, elle prit son courage à deux mains et
résolut de se découvrir à sa mère, de qui il lui fallait obtenir au
préalable l’autorisation. Elle aurait eu à avouer quelque faute
grave qu’elle n’aurait pas tremblé davantage. Qu’une personne
de son rang osât se choisir librement une amie d’une condition
si inférieure, cela risquait de prendre à la petite cour les propor­
tions d’un scandale! Contre toute attente, la douairière, qui appa­
remment avait redouté d’abord des révélations plus scabreuses,
se montra conciliante, et les deux amies purent se faire de fré­
quentes visites.
Cependant les débuts de Varnhagen dans sa nouvelle carrière
diplomatique n’avaient été rien moins qu’heureux. Bien résolue
à ne pas figurer aux réceptions de cour et pensant du reste qu’elle
m ourrait d’ennui dans la résidence ducale, Rahel avait décidé

�241
son mari à s’installera Mannheim, où venait de s’établir aussi un
ancien ami, le général de Tettenborn, récemment marié et rentré
dans la vie civile. Le séjour de Mannheim était assurément plus,
attrayant que celui de Karlsruhe. On trouvait là un des meilleurs
théâtres d’Allemagne et une certaine vie intellectuelle et artis­
tique. N’empêche que c’était une maladresse insigne que d’élire
domicile dans cette ville, située dans le Palatinat annexé, c’està-dire dans cette région contestée qui restait le foyer d’une
continuelle opposition.
Outre cela Varnhagen n’eut rien de plus pressé que de se
prendre de querelle avec le ministre Hacke, qui éga}'ait la table
grand ducale de ses bouffonneries gargantuesques. Il éplucha la
traduction de la Rochefoucauld du prétentieux mailre-coq et lui
décocha quelques unes de ses plus cinglantes épigrammes. La
margrave douairière, jalouse des ministres de son fils, encoura­
geait en cachette la verve de ce jeune diplomate agressif, en qui
elle venait de trouver un allié imprévu. Mais rira bien, qui rira
le dernier. Hacke se vengea en faisant faire antichambre au nou­
veau chargé d’affaires et en rayant désormais ce convive trop
mordant des invitations à la table grand - ducale. Comme
Varnhagen n’était pas chef de légation, qu’il dépendait de son
collègue prussien de Stuttgart, son supérieur hiérarchique, rien
n’était plus facile au ministre badois que d’ignorer systémati­
quement ce représentant subalterne.» A la table du grand-duc »
écrivait Varnhagen, de Karlsruhe, à sa femme, «il y avait hier
dîner de gala. Comme cela commence à être de règle, ils ne
m ’ont de nouveau pas invité, et n ’ont invité que les chefs de
légation. Je me fâche de moins en moins de la stupide arrogance
qu’alfecte celte engeance, et je finirai même pareil rire. » Certes
ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de rire des affronts que lui
infligeait son ridicule adversaire. N’empêche qu’il riait jaune 1
Il se consolait du moins en épiant les moindres marques de
bienveillance sur le visage de la margrave douairière. « Mmc la
margrave s’est informée de toi », écrivait-il à Rahel qui prenait
les eaux à Baden-Baden, « elle a voulu savoir si tu prenais
les bains et si tu t'en trouvais bien. Elle a prononcé ce nom
RAHEL

�242
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
« Madame Varnhagen » sur un ton, comme si elle le connaissait
de longue date. Non, cela ne peut pas se définir.Tout est dans la
nuance, que je ne puis rendre. » Et Rahel, obligée de rendre la
politesse à cette vieille Altesse qui condescendait à prendre de
ses nouvelles, répondit en français ces quelques lignes qui,
manifestement, devaient passer sous d’autres yeux encore que
ceux du destinataire : « Je suis très sensible à l’honneur de ce
que (sic) Mmc la margrave a bien voulu se rappeler de (sic) moi ;
que serait-ce si j’avais l’honneur de lui être présentée ! »
Pauvre Rahel ! Elle si hère, si franche, si spontanée,
habituée à vivre sur les hautes cimes de l’intellectualité, à
frayer avec toute l’élite de l’humanité supérieure, les Schlegel,
les Schleiermacher, les Gœlhe, les Beethoven, les Genlz, les Louis
Ferdinand — comme il devait lui en coûter de respirer cette
atmosphère de petite cour, empestée de mensonges, de préjugés,
de mesquines intrigues ! A cela s’ajoute que Varnhagen, de plus
en plus absorbé par les complications diplomatiques que susci­
tait le conflit bavarois-badois, dut quitter définitivement
Mannheinî pour Karlsruhe, et force fut bien à Rahel de l’y suivre.
Leur installation dans la résidence fut des plus modestes. «Je me
liens à l’écart » écrivait-elle à une ancienne amie; « le grand
monde n’a rien à m’apprendre que je ne connaisse déjà, que je
ne possède depuis longtemps. J ’ai joué trop longtemps à la
« Padrona », pour pouvoir me résigner ici au rôle de suivante. »
Sa grande distraction, c’est Baden-Baden où elle s’échappe à
tout instant. Là commençait déjà à se donner rendez-vous une de
ces sociétés cosmopolites, mélange de toutes les nationalités et de
toutes les classes sociales, comme elle les aimait tant. Au-dessus
de la loule de passage qu’attiraient la vertu des eaux, la beauté du
site ou l’attrait passionnant des tables de jeu, et qui s’écoulait en
un perpétuel va-et-vient, s’était constituée une sorte d’aris­
tocratie locale qui se retrouvait là à date fixe. Trois maisons
servaient particulièrement de lieu de réunion à cette société
d’élite. D’abord le château du général de Teltenborn. G’est
là qu’on vit certain soir l’ancien gouverneur de Moscou,
Rostopcliine, celui-là; même qui avait donné l’ordre du terrible

�243
incendie, raconter aux invités angoissés et haletants les péri­
péties de celte tragique page d’histoire. Deux autres salons se
faisaient encore une concurrence acharnée. L’un était celui de la
maréchale de Mannont, duchesse de Raguse; l’autre, celui d’une
grande dame russe, Mmc de Demidoff, femme d’un des plus
riches propriétaires de mines de Sibérie. Chez cette dernière se
portaient en foule les réfugiés français, bonapartistes ou libé­
raux. On se passait les feuilles de l’opposition, le Nain Jaune de
Paris, le Surveillant de Bruxelles, les caricatures et les
pamphlets du jour. Des voix russes et françaises chantaient
tour à tour les refrains d’un vaudeville parisien ou les couplets
de Béranger.
Enfin l’élégante ville d’eaux recevail parfois la visite de tètes
couronnées. Le roi et la reine de W urtemberg y venaient en
voisins. Un beau jour le roi de Bavière, malgré le conllil diploma­
tique aigu survenu entre son pays et le duché de Bade, poussa
l’insolence jusqu’à venir en personne à Baden-Baden sur le ter­
ritoire de son adversaire, sous prétexte de prendre les eaux. Ce
fut une belle panique parmi les fonctionnaires badois ! Le jour
même, tout le monde décampa. Le malheureux grand-duc quitta
en toute hâte son château de Baden, où il était en villégiature, et
alla se terrer dans un petit trou perdu de la Forêt Noire. Même
le personnel diplomatique rentra précipitamment à Karlsruhe,
malgré les grosses chaleurs. Seul Varnhagen resta, — ce qui
n’était pas pour rendre sa situation meilleure, au point de vue
badois. Une autrefois la reine de Bavière vint aux eaux avec ses
six filles — en réalité pour se rencontrer avec le Ivronprinz de
Prusse qu’on songeait à fiancer à une des princesses bavaroises.
Au milieu de tout ce monde Raliel évolue avec une aisance
parfaite. Qu’elle reçoive à Berlin une société de bohèmes, qu’à
Prague elle se fasse l’infirmière de ces braves garçons de soldats,
qu’elle bivouaque avec ses camarades les officiers, ou qu’elle
rende les honneurs à une Altesse dans un salon diplomatique,
partout elle est à sa place, elle a le sens inné des situations, des
convenances, elle force l’admiration et les égards. Un jour à
Baden, sur la promenade, elle se trouve à l’improviste face à face
IÎA1IEL

16

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
244
avec le roi de Bavière, la reine et les princesses. « Je me rangeai
sur le bord du chemin » ainsi crayonne-t-elle en passant cette
petite scène àVarnhagen. «Il parut très touché et ne voulut pas
être en reste de civilités. Alors je fis front, en m’inclinant pro­
fondément, car j ’aime de témoigner du respect, ce qui porta le
comble à son amabilité. La reine qui avait paru jusque-là
occupée ailleurs, se tourna soudain vers moi. Je recommençai
mon manège. Dore (la vieille gouvernante de Rahel) prétendait,
car je n’y vois pas bien, que la reine avait fait exprès de paraître
distraite, quelle voulait me voir recommencer ma révérence.
Bien volontiers je lui ai procuré ce plaisir. »
Surtout elle juge et apprécie en connaisseur, en habituée du
théâtre, les attitudes de cette société, dont la principale occu­
pation est de se donner en spectacle. Rien ne lui échappe, pas
un geste, pas un jeu de physionomie. Avec quelle curiosité péné­
trante elle lorgne pendant toute une soirée les six princesses
bavaroises, dont l’une — son cœur de Berlinoise en est tout
ému — sera peut-être la future reine de Prusse ! Il faudrait
détailler chaque trait de l’examen rapide qu’elle communique à
son mari. « Ai observé longuement, minutieusement, la reine de
Bavière avec ses six filles qui toutes les six ont un visage, un
regard, une physionomie à part ; des yeux vivants qui regardent
droit devant eux, sans affectation ; des natures intactes et pures,
qui spontanément prennent à ce qui se passe autour d’elles l’in­
térêt qu’il convient. Rien de la petite oie, dressée et maquillée,
pas trace du type de famille — ce qui se trouve si fréquemment
quand il y a six tilles ensemble et qu’elles ont eu de certaines
institutrices. » Puis Rahel porte ses regards sur la reine-mère
qui est allée de groupe en groupe. « Enfin la mère revint à sa
place, à pas lents et comptés, avec un sérieux et une gravité
comme je n’en ai Vus qu’à la Raucourt, quand elle jouait les
reines, et comme on ne se permet de marcher que sur la scène
française, et non chez nous. Cela méritait d’être vu 1 »
Cependant Varnhagen, outrepassant les instructions de son
gouvernement, faisait de plus en plus de la diplomatie pour
son propre compte. Le grand-duc Charles, sentant approcher sa

�245
fin, avait promulgué le 4 octobre 1817 des lettres patentes où il
proclamait indivisibles et inaliénables les possessions du grandduché et appelait à la succession éventuelle les jeunes comtes de
Hochberg, issus d’un mariage morganatique que son prédéces­
seur, le vieux margrave Charles Frédéric, avail contracté sur le
tard avec une jeune fille de petite noblesse. Dans une lettre
confidentielle il priait le roi de Bavière de donner son consente­
ment à cet arrangement familial. Pris au dépourvu, ce dernier fit
une réponse évasive, protestant de ses meilleurs sentiments. Ce fut
un beau tollé en Allemagne, lorsque ces deux documents ultrasecrets parurent en toutes lettres dans ■ un journal libéral de
Hambourg ! L’auteur de l’indiscrétion n’était autre que Varnhagen, qui voulait ameuter la presse libérale en faveur du duché
de Bade, dont le souverain avait promis la promulgation
prochaine d’une Constitution.
En même temps l’ambitieux diplomate se poussait à la Cour
de W urtemberg. Le roi de ce pays avait conçu le projet de
constituer avec le grand-duché de Bade et la Bavière une Confé­
dération des États du Sud, qui ferait échec à la double hégémonie
de la Prusse et de l’Autriche. Et Varnhagen, quoiqu’au service de
la Prusse, n’hésita pas à entretenir des rapports personnels avec
le roi de W urtemberg, à se laisser initier à toutes les intrigues
dirigées contre -le gouvernement qu’il avait mission de repré­
senter ; il songea même un instant à entrer définitivement au
service du W urtemberg. Son rêve politique était une Allemagne
du Sud, libérale et constitutionnelle, qui s’opposerait à la Prusse
de plus en plus absolutiste et réactionnaire. — Et puis, avec son
activité de diplomate, il menait de front toute une besogne de
journaliste, laquelle se trouvait le plus souvent en opposition
flagrante de principes avec la première. Et il est tout surpris,
après cela, qu’on lui fasse grise mine à Berlin, lorsqu’il vient
solliciter, pour prix de ses loyaux services, une augmentation
de traitement et la dignité de chef de légation. Tout ce qu’il finit
par obtenir, à force de démarches, c’est le titre de « ministre
résident», qui le délivre du contrôle permanent de son collègue
wurtembergeois.
RAHEL

�Mais voici que bientôt ce diplomate amateur se compromet
plus gravement encore. A la mort du grand-duc Charles, le plus
proche héritier, le nouveau souverain du duché, le prince Louis,
se décida, pour se concilier l'opinion, à mettre à exécution les
promesses constitutionnelles l'ailes par son prédécesseur. Il
convoqua en avril 1819 les nouvelles Chambres hadoises. Ce fut
parmi les libéraux une explosion de joie et d’enthousiasme. A
mesure que les premiers députés se rendaient à la résidence, on
leur taisait sur tout le parcours des ovations frénétiques, on tirait
des salves, on jonchait les roules de fleurs, on édifiait des arcs
de triomphe. Rahel subit, elle aussi, la contagion de cet enlhou.
siasme populaire. « C’a élé comme un baume sur mon cœur »
écrivait-elle après la séance d’ouverture de la Chambre, à
laquelle elle assista. « Depuis si longtemps il étouffait, ce cœur,
écrasé, sans même le savoir, sous le poids des ténèbres et de la
tyrannie. Pour la première fois il se mettait à battre joyeusement,
sainement. Enfin je vivais une grande et commune espérance,
comme j’avais vécu naguère la grande et commune détresse, la
guerre, l’invasion, l’oppression, la terreur, la misère. Et vraiment
ma personnalité ne comptait plus pour rien. Que m’importait
d’avoir manqué pour moi-même le bonheur ici-bas, puisque je
pouvais enfin fièrement, joyeusement, lever les yeux vers la
lumière ! »
Hélas ! L’illusion fut de courte durée et dès le lendemain la
petite idylle parlementaire tut suivie d’un cruel désenchante­
ment. A peine les Chambres avaient-elles été convoquées que
déjà le nouveau ministre badois, Berstett, promulguait un Edit
de noblesse, en contradiction flagrante avec les principes libé­
raux édictés dans la Constitution, et qui rétablissait une bonne
partie des anciennes servitudes et des anciens privilèges. Dès lors
la guerre était déclarée entre les Constitutionnels et le Gouverne­
ment. Varnliagen, hanté par les souvenirs des Etats-Généraux
de 1789, et qui dans chaque orateur badois découvrait un Mira­
beau ou un Sieyès, prit nettement parti, en dépit de la stricte
neutralité que lui imposaient ses fonctions diplomatiques. On
le voyait assidu à toutes les séances de la Chambre basse. Il fut

ni

�247
présenté à quelques uns des chefs du parti populaire. Le bruit
courut même que les agitateurs badois tenaient dans sa maison
des conciliabules secrets. Sa situation devenait de plus en plus
impossible dans le grand-duché de Bade. A Berlin son attitude ne
provoquait pas un moindre mécontentement. Ses rapports
élogieux sur les Chambres badoises paraissaient une critique
indirecte du gouvernement prussien, qui se refusait à tenir ses
promesses constitutionnelles.
La mesure était comble. Elle déborda lorsque le 23 mai 1819
l’étudiant Karl Sand assassina à Mannheim, sur le territoire
même du duché de Bade, le publiciste Kotzebue. Une réaction
brutale se produisit, aussitôt la première consternation passée,
et Vnrnhagen fut de la première charrelte.il eut beau fournir les
rapports les plus rassurants sur l’affaire Kotzebue et ramener ce
prétendu attentat politique à ses justes proportions, en le pré­
sentant comme l’acte d’un fanatique et d’un déséquilibré. II était
désormais « brûlé », tenu à l’écart de toutes les communications
confidentielles, mis à l’index dans son propre département. Sa
mise à pied n’était plus qu’une question de jours. Le 22 juillet
de cette même année 1819, de grand matin, il fut réveillé dans son
lit par un express qui l’avisait que S. M. le roi de Prusse avait
décidé de supprim er le poste de Karlsruhe et enjoignait au titu­
laire de remettre les archives entre les mains de son collègue de
Stuttgart. Les journaux publièrent même qu’une perquisition
avait été opérée au domicile de Varnhagen et qu’il avait été
conduit sous bonne escorte à Berlin — ce qui était faux. Était-ce
une révocation ? Etait-ce un simple rappel ! On laissa la ques­
tion quelques semaines en suspens. Enfin on offrit à Varnhagen
le poste de Washington. Ce n’était qu’un rappel, imputable à ses
maladresses diplomatiques, semble-t-il, plus encore qu’à ses
accointances libérales. Mais c’était aussi l’exil. Il refusa et décida
d’aller en personne tâter le terrain à Berlin.
Rahel était à Baden-Baden lorsqu’arriva l’estafette que
son mari lui dépêcha aussitôt. Elle poussa presque un soupir
de soulagement. Depuis longtemps celte vie d’intrigues lui don­
nait la nausée. Et puis quelle perspective pour elle, que de
RAHEL

�248
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
traîner d’ambassade en ambassade, à la remorque d’un jeune
diplomate remuant et ambitieux, éternellement nomade ! Mieux
valait, après tout, qu’il se cassât le cou dès la première aven­
ture. — Quant àVarnhagen il se consolait, tant bien que mal, à la
pensée de sa grande supériorité méconnue. « Je devais déplaire »
dit-il dans ses Mémoires «parce qu’à leurs yeux j’étais une excep­
tion, que je n’étais pas de la trempe commune des diplomates
qui obéissent aveuglément au premier signe venu d’en haut, et
qui, pour se faire bien venir, préfèrent présenter le mensonge
qui flatte, plutôt que dire la vérité qui déplaît. »
Etrange destinée que la sienne ! Ambitieux, certes, il l’était, et
même à l’occasion intrigant et courtisan. Mais il manquait
de liant; il ne savait pas se faire agréer. Et puis, son talent même
lui était un obstacle. Doué en littérature d’une médiocre origina­
lité, il voulut faire œuvre de fantaisie personnelle dans une
carrière qui précisément comporte, au moins chez les débutants,
des qualités de souplesse, de subordination, de neutralité accom­
modante avant tout. Comme diplomate et comme fonctionnaire
il n ’était plus de son temps. L’avenir était à une génération prati­
que, travailleuse, réaliste, et non aux brillantes exceptions. Ce
dont la Prusse avait besoin pour accomplir son œuvre de réorga­
nisation nationale et d’unification politique, c’était de spécia­
listes compétents, de manœuvres tenaces et persévérants, de
bûcheurs capables de se donner à une besogne monotone,
obscure, ingrate — et non de littérateurs, de psychologues et de
dilettanli à la Varnliagen.
Mais il s’en faut que de pareils « outsiders » soient nécessaire­
ment des forces perdues. Très souvent ils voient mieux ce que
d’autres, trop absorbés par la besogne journalière, n’ont pas
aperçu. Surtout ils conservent en dépôt des traditions de culture
qui, sans eux, risqueraient de disparaître, et qui tôt ou tard
devront de nouveau être retirées de l’oubli. Telle sera l’œuvre
fort utile à laquelle le diplomate malchanceux pourra désormais
consacrer ses loisirs, et c’est ce qui fera la grande opportunité
du salon Varnliagen à Berlin.

�RAHEL

249

CHAPITRE VII

LE SALON VARNHAGEN

Le 8 octobre 1819, M. et Mme Varnhagen rentraient à Berlin et
s’installaient provisoirement dans un appartement meublé de la
« Franzôsiche Slrasse », Varnhagen espérant toujours voir se
rouvrir pour lui les portes de la carrière diplomatique. Il conserva
son traitement et le titre de Conseiller de légation. « Sans doute
pour l’instant ce n’est guère mieux qu’un titre », disait-il, « mais
il a son prix pour moi. J ’y trouve la constatation officielle que je
ne suis pas en disgrâce, une sorte de réhabilitation aux yeux du
monde. » Il fut, par la suite, chargé encore de quelques missions
temporaires. Mais il restait en marge, mécontent, aigri, déni­
grant les hommes et les événements du jour, jouant avec une
amère satisfaction au prophète de malheur, travaillant surtout à
réunir et à classer pour la postérité les petits dossiers scandaleux
de son époque.
Pénible aussi pour Raliel fut la réadaptation à ce milieu
qu’elle avait quitté six ans auparavant et où tant de changements
s’étaient produits depuis. — Certes Berlin s’est notablement
agrandi et embelli. Dans l’ancien fouillis des ruelles étroites,
tortueuses, bosselées et malodorantes, avec leurs masures à un
étage, on a percé d’immenses chaussées, rectilignes et parallèles.
L’architecte Schinkel a fait surgir du sol toute une ville de palais,
en haut de l’Avenue des Tilleuls. A l’autre extrémité, la Porte de
Brandebourg est surmontée du fameux quadrige de la Victoire,
dont les proportions massives symbolisent les victoires de
l’énergie prussienne. On sent que se prépare une ère nouvelle de
prospérité matérielle et économique.

�250
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Pourtant, en dépit de ces transformations, ce qui manque le
plus, c’est une véritable vie de société. Il semble même qu’à cet
égard il y eût non pas progrès, mais recul sensible, quand on
comparait le nouvel état de choses à celui d’avant Iéna. « A cha­
que coin de rue » écrit Rahel, « où habitait naguère quelqu’un
des nôtres, je ne rencontre aujourd’hui que des visages inconnus.
Partout des sépulcres. Plus trace de cette brillante constellation,
faite de beauté, d’esprit, d’élégance, qu’avaient groupée spontané­
ment un attrait réciproque, le besoin de converser, de commu­
niquer entre soi sans arrière-pensée. Il y a encore infiniment de
gens intelligents par ici, et comme une survivance de l’ancien
esprit de conversation, qui avait été unique en Allemagne. Mais
je ne reconnais plus ma société. » Varnhagen éprouve le même
dépaysement. « Je ne sais comment expliquer cela, mais je ne
reconnais plus la vie berlinoise. Est-ce ma faute ou est-ce la
faute de mon entourage ? Je ne sais. Car au fond il y a ici
tous les matériaux d’une vie de société, une vaste fourmilière
humaine, une ruche d’activité où s’entrecroisent les intérêts les
plus variés. Les réunions mondaines sont très courues. La cour
a un certain éclat, que rehaussent les spectacles et les fêtes
incessantes. Il ne se passe pas de jour qu’on n’annonce quelque
bal ou quelque gala. » — Sans doute, Berlin possède le décor exté­
rieur et comme la matière brute d’une société. Mais il manque
l’esprit intime qui animerait et rapprocherait ces éléments
chaotiques. Rien ne vibre, ne palpite, ne pétille.
Les causes de cette stagnation ? Elles sont multiples. C’est
d’abord l’esprit de caste, plus tyrannique que jam ais. Il semble­
rait que les différentes classes de la société qui, avant Iéna,
avaient commencé à se rapprocher, à se pénétrer dans quelques
salons d’élite, notamment dans les salons juifs de la capitale,
après la grande tourmente, se fussent de nouveau fuies et comme
barricadées derrière de séculaires préjugés. La cour est un
milieu complètement à part et fermé. Quelques grands seigneurs
russes exceptés, les étrangers n’y reçoivent aucun accueil. Le
mérite, la gloire littéraire n’y comptent pour rien. Varnhagen
s’étonne de voir que l’arrivée à Berlin du nouvel ambassadeur

�251
français, Chateaubriand, passe complètement inaperçue. Rien
de plus mortellement ennuyeux du reste que les réceptions en
haut lieu. Y paraître n’est pas considéré comme un divertisse­
ment, mais comme un service commandé, ou encore comme
une distinction honorifique. On n’est pas « invité » à la cour, on
y est « mandé » — « aufden Hof befohlert » —. Le prince dePiickler
Muskau a fait un tableau hum oristique de l’émoi que jetait,
parmi la population féminine d’un quartier, le passage matinal
du courrier de la cour portant les invitations aux fameux
« déjeuners dansants » qui venaient d’être mis à la mode et où on
se rendait par fournées. Etait-on mandé à l’improviste à la table
d’un personnage princier, on ne pouvait alléguer aucun engage­
ment antérieur, — au grand désespoir des maîtres de maison qui
voyaient, au moment de se mettre à table, pleuvoir chez eux les
lettres d’excuse de leurs invités. — Quelque haut personnage
daignait-il accepter à son tour une invitation en ville, ce sont des
semaines de préparatifs ruineux et d’angoisse affolante. Et lors­
qu’on a réussi tant bien que mal à styler la domesticité, à trans­
former la maison, au moyen de plantes, de tapis, de tentures
criardes, en un décor de théâtre ridiculement prétentieux, sur­
vienne la moindre bévue, le moindre manquement au protocole,
et voici les malheureux amphitryons, pour prix de leurs peines
et de leurs sacrifices, devenus la risée de la cour et la fable de la
ville.
Aucune aisance, cela se conçoit, dans un monde où les dis­
tances sont si continuellement marquées. Une sorte de « ser­
vilisme adm inistratif » — le mot est de Varnhagen — règne du
haut en bas de celte société, bureaucratisée à l’excès et disci­
plinée à la prussienne. L’art de la politesse se réduit, en somme, à
la souplesse des échines. Quant aux délicatesses de cœur et
d’esprit, elles n’ont que faire là. L’étiquette a glacé même cette
forme rudimentaire du raffinement des mœurs, qui s’appelle la
galanterie. Varnhagen rapporte un trait bien significatif. Un
jour un général prussien, très entouré des dames, laisse tomber
sa canne. Aussitôt toutes les tailles de se pencher et toutes les
petites mains de se tendre avec précipitation vers l’auguste
RAHEL

�252
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
emblème du commandement. MêmeMme d’Arnim, présente dans
le groupe, n’aurait pu résister à ce mouvement plongeant,
incoercible et atavique.
Cette séparation des castes avait an effet fâcheux sur la culture
des esprits. A quelques exceptions près, qu’il fallait chercher
tout au sommet, parmi les princes de la famille royale, l’aristo­
cratie restait arriérée et inculte. Des anecdotes incroyables cou­
raient sur l’ignorance stupéfiante de certaines notabilités m ili­
taires. Fâcheux aussi pour les hommes de pensée et d’étude
était un pareil état de choses. Ils se sentaient isolés dans leur
spécialité, sans rayonnement, sans action vivante sur leur milieu
et sur leur époque. « Même les grands esprits », rem arquait
Varnhagen, « les Humboldt, les Wolff, les Schleiermacher, les
Arnim et autres, sont pour Berlin comme s’ils n’existaient pas. »
De quoi aurait-on d’ailleurs parlé? Les grandes luttes natio­
nales avaient tué l’ancienne culture humaniste et libérale, sans
qu’un intérêt nouveau eût réussi à s’imposer aux esprits. La réac­
tion tiiompliait sur toute la ligne. Il n’était question que de per­
quisitions, de délations, d’enquêtes, de tracasseries policières.
Une nouvelle édition des « Discours à la nation allemande » de
Fichte fut frappée d’interdit. On allait jusqu’à défendre les repré­
sentations d’Egmont et de Guillaume Tell, où on flairait des
arrière-pensées démagogiques. Les débuts d’une danseuse ou
d’nne cantatrice, c’étaient les seules questions pour lesquelles
s’enthousiasmait le public berlinois, et la grosse question d’ac­
tualité, qui divisait Berlin en deux camps ennemis, c’était la que­
relle qui mettait aux prises les partisans de la musique de W eber
et les admirateurs de Spontini. La presse, bâillonnée par la cen­
sure, n’apportait que des nouvelles officielles, — les mutations
du personnel, l’annonce d’une revue de troupes, d’un gala de
cour, la description des solennités données à l’occasion des fian­
çailles d’une princesse. Les nouvelles tant soit peu intéressantes
ne s’apprenaient que par des indiscrétions d’antichambre ou de
bureau. Le « potin » berlinois — der berliner Klatsch — voilà
le genre que l’on cultivait à présent avec prédilection sur les
rives de la Sprée bourbeuse.

�RAHEL

253

Et pais l’élément piétiste et dévot donnait de plus en plus le
ton. A cet égard encore un profond changement s’élait accompli
dans les mœurs depuis vingt ans. Une large tolérance avait régné
naguère dans les cercles romantiques de la fin du xvme siècle :
qu’on se rappelle le faux-ménage Frédéric Schlegel et Dorothée
Veit et, à ce propos, l’union libre prônée par le prédicateur
Schleiermaclier — les relations ouvertement affichées et tolérées
du prince Louis Ferdinand et de la fameuse Pauline Wiesel. Des
salons comme ceux d’Henrielte Ilerz ou de Rahel Levin avaient
été comme un champ d’expérience pour les plus hardies inno­
vations de la morale et de la critique. Tandis qu’à présent s’affi­
chait en pareille matière un rigorisme intransigeant. Quel scan­
dale, le jour où on apprit qu’un lieutenant de la garde, Blücher,
avait été surpris par l’acteur Stich, en conversation nocturne
avec la femme de ce dernier, et qu’au cours d’une dispute il avait
frappé le mari d’un coup de poignard! Au reste les relations de
Mme Slich étaient depuis longtemps de notoriété publique et
tolérées par le mari lui-même, et le coup de poignard se réduisit
à une légère éraflure. N’empêche que tout le monde rivalisa de
vertueuse indignation. Lorsque pour la première fois la diva se
présenta de nouveau devant le public, elle fut accueillie par les
plus grossières invectives. Encore avait-on pris la précaution
de refuser l’entrée du théâtre aux étudiants, les plus vertueu­
sement indignés de tous. « Il nous faudrait de nouveau aujour­
d’hui une paire de critiques alarmistes à la manière de Frédéric
Schlegel et de Tieck », concluait Varnhagen, « qui viendraient
avec de nouvelles Lucinde, de nouveaux Athenâums, de nou­
veaux Zerbinos, avec quelques bons gros scandales, remuer et
ranim er le bourbier croupissant de notre morale. »
Voilà le milieu où Rahel allait ouvrir son second salon.
Quittant leur appartement trop étroit de la « Franzôsiche
Strasse » les Varnhagen s’étaient installés au n° 36 de la
Mauerstrasse.
« Les chambres tendues de bleu clair étaient spacieuses et
remarquablement hautes », nous raconte un visiteur français,
auteur de la seconde relation anonyme. « Sur le devant, le regard

�254
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
plongeait dans la rue montante et rectiligne ; par derrière on
avait vue sur les grands arbres des jardins. La décoration était
des plus simples ; aucun luxe ; rien de voyant. Aux murs quel­
ques portraits de petite dimension, et deux bustes, dont l’un
représentait le prince Louis-Ferdinand, l’autre Schleiermaclier,
posés parmi des vases à fleurs. En lait de mobilier, le strict
nécessaire. Et pourtant il se dégageait de l’ensemble une impres­
sion d’élégance, ou plutôt la disposition était si ingénieuse, si
heureusement combinée, qu’on recevait celte sensation de
confort, que le luxe le plus raffiné, par les moyens les plus somp­
tueux, ne réussit pas toujours à donner. Sur le piano reposaient
quelques livres qu’involontairement je me mis à feuilleter : un
volume de Saint-Martin (le nom était rajouté à la plume), les
poésies d’Uhland, un roman français et un traité politique de
Fichle voisin aient pacifique ment. Un cahier manuscrit, largement
ouvert, piqua ma curiosité. Il contenait des observations. Une de
ces notes, dont l’encre était encore toute fraîche, se rapportait au
prince royal de Prusse. Mm« Varnhagen avait occupé récemment
au Théâtre français de Berlin une loge voisine de la loge royale.
La physionomie et l’attitude du prince l’avaient vivement
intéressée et le résultat de cet examen pénétrant de toute une
soirée se trouvait consigné sur ces feuillets... »
Peut-on même parler de « salon », dans le sens ordinaire, c’est
à-dire d’une réunion de personnes qui, à heure fixe, dans un
costume plus ou moins cérémonieux, viennent faire montre
d’esprit ou remplir un devoir de courtoisie mondaine? Rahel
elle même a défini l’esprit de ces rendez-vous improvisés : « C’est
disait-elle, la « Mansarde », reprise et continuée sur un plus
grand pied » ou encore : « ma maison est un vrai bureau de
douane ; on entre et on sort du matin au soir. » Souvent il lui
arrive de recevoir quelques amies dès la matinée, et le soir, à la
sortie du théâtre ou du concert, quelques familiers viennent
encore se faire offrir des rafraîchissements à la Mauerstrasse.
« Ils sont traités on ne peut mieux chez moi » dit-elle, non sans
une pointe de vanité. « D’abord, ils se trouvent entre eux; et puis
je suis pour eux aux petit soins ; flatteries, gâteries, rafraîchis-

�255
semenls, rien ne leur manque. S’ils sont contredits, ce n’est jamais
dans leurs susceptibilités personnelles, mais avec les plus grands
ménagements. Ils peuvent venir après le théâtre ; toujours ils
sont sûrs de trouver ici de la conversation, même quand nous
sommes seuls à la maison, et les derniers livres parus, et une
hospitalité cordiale. »
Mme Varnhagen met une sorte de coquetterie, elle, la femme
cultivée, l’intellectuelle supérieure, à avoir la meilleure cuisine
de Berlin. Ses lettres à Varnhagen, lorsqu’il est en voyage, appor­
tent régulièrement le menu du dîner dont elle a régalé ses hôtes.
Apprend-elle qu’une vieille connaissance se trouve de passage à
Berlin, ou qu’un ami est malade, elle demande la permission de
faire porter quelque petit plat de sa cuisine, une douceur, une
primeur, une spécialité, dont elle seule a la recette. Elle apporte
une ingéniosité infinie à ces menus détails. Car elle sait que c’est
l’accumulation de ces mille riens qui fait l’atmosphère ou tiède,
douce, égayante, ou au contraire maussade et déprimante, que
nous respirons, et que c'est au souci de perfection porté jusque
dans les plus petites choses qu’on reconnaît, aussi dans l’art
de la vie, le vernis des grands maîtres.
Et elle a un réel mérite à agir de la sorte. Son hospitalité lui
coûte parfois des efforts surhum ains, car elle est le plus souvent
souffrante, torturée par ses névralgies que le climat de Berlin
exaspère, ou angoissée par des crises d’asthme qui la tiennent
éveillée des nuits entières. « Ce que je souffre » dit-elle, « per­
sonne ne le sait, sauf Dieu et Dore (sa vieille gouvernante). »
Mais c’est une malade héroïque qui ne permet pas à ces misères
corporelles de troubler les activités plus nobles de la vie de rela­
tion. « Je force le m alheur à me servir en esclave » aimait-elle à
répéter. «Même des êtres comme nous, peuvent devenir bien por­
tants, pourvu qu’ils prennent en horreur leur maladie, qu’ils se
pénètrent de celte idée que la santé est infiniment aimable... Mon
corps se comporte en héros dans sa lutte contre la vieillesse. A
quelques cheveux blancs près, je parais beaucoup plus jeune que
je ne suis réellement. A vrai dire je ne demande qu’à paraître
mon âge, mais j ’ai beau faire, on me prend toujours pour plus
HAH EL

�256
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
jeune, et il me faudrait donner des explications à n’en plus
finir. »
Faire le dénombrement de la société qui se retrouvait dans le
salon Varnhagen ce serait, à peu de choses près, passer en revue
l’élite de la société d’alors. C’est de nouveau un salon cosmopo­
lite, dans l’acception la plus large du mot. Toutes les classes
sociales, aussi bien que toutes les nationalités, s’y donnent
rendez-vous : diplomates, officiers, artistes, littérateurs, étrangers
de passage à Berlin. Dans la description qu’il nous a laissée d’une
soirée chez Mm° Varnhagen aux environs de 1830, le visiteur
français cite, parmi les personnalités qu’il y a rencontrées,
l’ambassadeur lianovrien , von Reden, avec ses deux tilles,
l’ambassadeur espagnol, le général Cordova, le grand savant et
explorateur Alexandre de Humboldt et Gans, le célèbre juriste,
professeur à l’Université de Berlin. Le général von Pfuel, une
des notabilités de l’état-m ajor prussien, fait son entrée en même
temps qu’un jeune Américain en train d’accomplir son tour
d’Europe. La comtesse d’York voisine avec la célèbre cantatrice,
Mme Milder. Nombreuses sont surtout les relations de la
maîtresse de maison dans l’aristocratie : le prince de PücklerMuskau, le prince Radziwill, la princesse de Carolath, le comte
Raczynslci, Mme d’Arnim, figurent parmi les familiers tout à
fait intimes de la maison. Dans ce flot ininterrompu de visiteurs
nous voudrions de nouveau retenir au passage quelques figures
particulièrement caractéristiques, dont chacune marquera un
des aspects essentiels de cette nouvelle société.
É douard Ga n s.

Si par sa physionomie générale le salon de la Mauerstrasse
rappelle encore celui d’avant Iéna, on sent tout de même que les
temps sont changés et que des préoccupations différentes s’impo­
sent aux esprits. La critique géniale de Frédéric Scblegel, for­
mulée dans les paradoxes brillants de «l’Athenâum », avait donné
le ton dans le premier salon romantique, qui nous apparaissait

�257
surtout comme une collection d’originaux, d’égolisles raffinés,
d’indépendants un peu bohèmes. Une discipline plus sévère va
contribuer à façonner désormais la vie intellectuelle de la capi­
tale prussienne : la discipline universitaire et scientifique.
Inaugurée à la veille des grandes guerres d’indépendance,
l’Université de Berlin non seulement était devenue un rouage
adm inistratif essentiel et la pépinière de la jeunesse nouvelle,
mais elle devait exercer aussi à l’avenir une influence déci­
sive sur la culture du peuple allemand. Au moment où Henri
Heine débarquait à Berlin, en 1821, un des maîtres les plus
éminents de la nouvelle Université, le philosophe Hegel, attirait
déjà à lui toute l’élite intellectuelle. Il y a peu d ’exemples d’une
pensée philosophique qui ait si complètement façonné les cer­
veaux d’une génération entière. En Hegel semblait se concentrer
la pensée du siècle nouveau ; il portait en lui, résolues, toutes
les énigmes de la Nature et de l’Histoire ; il promulguait à nou­
veau les décrets éternels de l’Esprit.
Rahel a connu personnellement l’illustre philosophe : plus
d’une fois il apparut dans son salon. Elle a lu quelques uns de
ses ouvrages les plus ardus, son « Encyclopédie en abrégé des
sciences philosophiques » par exemple. Elle était presque
honteuse, n’étant qu’une ignorante, sans préparation scienti­
fique, d’avouer des lectures si abstruses, si austères. « Je n’ai
pas eu le courage l’autre jour » dit-elle, « quand Hegel était
en visite chez nous, de lui avouer que je Iis son livre. Et pour­
tant j’ai l’intime conviction que je suis un de ses étudiants qui
l’aiment et le comprennent, ou plutôt qui le comprennent et qui
l’aiment le mieux. »
Elle le comprenait surtout à travers un de ses interprètes les
plus pénétrants et les plus éloquents, que nous allons voir tenir
dans le salon de la « Mauerstrasse » une des premières places :
Edouard Gans.
Israélite de naissance, il représentait bien ce type nouveau,
qui bientôt jouera un rôle prépondérant dans l’histoire de la
pensée europénne : l’apôtre social, le juriste révolutionnaire.
Toute une génération va se lever, recrutée surtout parmi la jeuHAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
258
nesse intellectuelle isrnélite, qui entreprendra au nom des disci­
plines rationnelles une critique révolutionnaire du passé, non
plus dans le domaine des abstractions théologiques ou métaphy­
siques, mais sur le terrain des activités pratiques et positives de
la morale, du droit, de l'économie politique — génération ardente,
combative, d’une logique passionnée, d’autant plus audacieuse
qu’elle ne porte pas le poids des traditions séculaires, qu’elle ne
se sent rattachée par aucun lien vivant au passé qu’ellecombat —
la génération des Gans, des Borne, des Heine, plus tard des
Lassalle et des Karl Marx.
Déjà, à l’Université de Berlin, le conflit avait éclaté. Bien
mieux : la philosophie de Hegel portait ce conflit dans ses flancs,
puisqu’aussi bien la fameuse proposition, où elle ramassait son
contenu essentiel et sa méthode — « tout le réel est rationnel, tout
le rationnel est réel » — était susceptible d’une double interpré­
tation, conservatrice ou révolutionnaire, que c’était une arme à
double tranchant ou, comme on a dit, un Janus à deux têtes,
dont l une restait tournée vers la tradition et le passé, tandis que
l’autre regardait vers la révolution et l’avenir. Le chef du parti
conservateur était le professeur Savigny ; la gauche néohegelienne était représentée par Gans. A l’Université, ce dernier
avait eu un succès sans précédent. Plus de quinze cents auditeurs
se pressaient à son cours public et gratuit, qui fut interdit par le
gouvernement. Gans dut se borner à un cours fermé et payé.
L’action du professeur perdit en étendue et gagna en efficacité.
Ainsi que l’observe Saint-Marc Girardin dans son introduction à
la traduction française de 1’ « Histoire du Droit de succession » :
« Quinze cents auditeurs sont un public ; cent font une école ou
une secte. » A Berlin, Gans était devenu une sorte de personnage
politique. La foule qui, plus tard, s’est empressée à ses funé­
railles, peuple, bourgeois, militaires, étudiants, a bien prouvé
que ce n’était pas seulement un professeur qu’on accompagnait
au cimetière, mais un homme qui agissait sur la société de son
temps.
Dans le monde c’était un brillant causeur, un « discuteur »
surtout, dialecticien incomparable, d’une sûreté d’information,

�1ÎAHEL

d ’une souplesse intellectuelle, d’une netteté et d’une élégance
d’élocution qui faisaient de lui le plus redoutable des adver­
saires. Il avait ses bons et ses mauvais jours, et lorsqu’il était en
dessous de ce qu’on attendait de lui, de ce qu’on était en droit
d’attendre de lui, Raliel le jugeait avec une de ces sévérités dont
elle n’honorait que ses meilleurs amis. « Il faut que je le crie
maintenant sur les toits » écrit-elle un jour, dépitée : « le D' Gans
a prouvé irréfutablement qu’on ne peut rien tirer de lui dans la
meilleure société. Il avait toute liberté de causer, voire même de
professer. Aucun sujet n’était exclu. Pour les plus savantes dis­
cussions linguistiques il avait, pour lui donner la réplique, le
Dr Heyse ; et nous étions là, tout disposés à recueillir les miettes
tombées du festin, à prêter l’attention la plus intelligente —
une occasion comme il en retrouvera rarement 1 II ne tenait qu’à
lui de briller, de faire valoir ses beaux petits talents, il était sûr
de recueillir les applaudissements les plus spontanés, un succès
du meilleur aloi. La société, à souhait : ni d’un rang trop élevé
et trop prétentieux, ni d’une espèce trop inférieure ou encom­
brante par sa médiocrité, bref, un vrai cercle d’amis. Une conver­
sation nourrie de pensées, toutes de première source. II pouvait
parler de tout, assuré d ’être entièrement compris ; il se trouvait
à son aise, dans son élément, h t voici je ne sais quelle mouche
qui le pique, le croiriez-vous ? Simplement parce qu’on lui
demandait de ne pas faire le petit esprit, de ne pas se rendre fata­
lement ridicule en colportant des anecdotes stupides, des potins
de couloir de l’Université, — peut-être aussi parce qu’il ne
pouvait pas ce soir-là faire sa partie de boston. Malgré lui, je
peux le dire, il a eu quelques bons moments, où il n’a pas pu
s’empêcher de se montrer tel qu’il aurait dû être, oû perçait toutà-coupla loyale et probe discipline de son esprit, la solidité de
ses talents, la sûreté de son information, la lumineuse netteté de
son intelligence. — Décidément on n’en tirera rien en société ;
il n ’y a plus qu’à lui tourner le dos et à chercher ailleurs un
régal plus distingué. Il courait de chaise en chaise, s’agitait dans
le vide, n ’écoulait plus, interrom pait tout le monde. Il se mit à
me raconter par deux fois un trait qu’il avait décoché à Heine et
17

11

m

!

�JEAN-ÉDOUARD SPENIÆ
260
qu’il trouvait énormément spirituel — il l’avait déjà raconté plu­
sieurs fois à mon frère Maurice et s’était attiré une verte réponse.
« Vous êtes apparemment venu ici pour encaisser votre gloire :
il faudrait vous tenir un caissier. » Quand pour la seconde fois
il me raconta le propos, je lui répondis simplement : « Laissez
donc Heine en paix. » — El Varnhagen d’ajouter en postscriptum : « Voilà Gans tout craché, avec ses qualités et ses
travers. Il n’y a rien à ajouter. Il suffit de renvoyer à la lettre de
Ralrel, page tant et tant, du 1er mars 1829. »
Au reste ce n’étaient là que bouderies passagères. Rahel se
reprend bien vite d’admiration pour le savant juriste qui se
double d’un courageux apôtre. «Que prenne fin la guerre barbare
entre les pauvres peuples! Que des professeurs soient leurs vain­
queurs ! » lui crie-l-elle dans ses lettres. De grand cœur elle
applaudit à son projet de fonder un nouvel organe de critique
scientifique d’où sera banni « le banditisme de l’anonymat »
et où toutes les œuvres marquantes comparaîtront devant le
tribunal responsable des compétences organisées. Il avait solli­
cité la collaboration de Varnhagen pour celle courageuse entre­
prise qui, pendant de longues soirées, fut discutée à la Mauerstrasse. « Mme de Varnhagen», raconte-t-il dans ses Mémoires
« encourageait nos espérances et, comme eût fait une mère
Spartiate ou romaine, nous envoyait au-devant des inimitiés
et des orages qu’allait déchaîner notre critique incendiaire. »
D’autres fois, tout en le taquinant, elle lui soufflait des aperçus
originaux. Un soir la discussion s’engage sur Mn° Sontag,
l’étoile du jour, qui venait de faire une rentrée triomphale à
Berlin. L’illustre cantatrice eut ce soir là, chez les Varnhagen,
plutôt une mauvaise presse. On lui reconnaissait une technique
incomparable, de la grâce surtout, une modestie charmante, mais
pas l’ombre de génie. Parmi les plus dénigrants se trouvait Gans,
qui du reste n’aimait pas de voir la discussion s’égarer en dehors
des objets de sa compétence. «. Venez donc un peu par ici, mon
cher Gans », lui cria Rahel, sur un ton moitié moqueur, moitié
menaçant, «il faut que je vous explique M11* Sontag comme
évènement politique. » Et la voici qui, en une improvisation

�RAHEL

261

éblouissante de verve, lui montre l’art se démocratisant peu à
peu. La culture devient de plus en plus superficielle, à la portée
de tous. On fuit ce qui est grand, exceptionnel, les fortes origi­
nalités qui heurtent les sentiments égalitaires ; on prise les
qualités tempérées, les héros moyens, modestes et sociables. Et
ne sont-ce pas les qualités que représente précisément M,lc
Sontag?— Gans avoua qu’il n’avait pas songé au rapprochement
et il pria son amie de lui céder celte idée. A quelque temps de
là, il faisait paraître un article où il s’attachait à prouver que
la célèbre diva berlinoise n’était pas « une étoile », mais un
« évènement ».
Peut-être Gans représentait-il le mieux dans le salon de la
Mauerstrasse cet idéal de culture humaniste et libérale, enri­
chi d’abord des intuitions psychologiques et historiques du
premier romantisme, approfondi ensuite par les nouvelles disci­
plines philosophiques et scientifiques, qui était au fond celui de
Rahel. Car n ’avait-elle pas été de tout temps, elle aussi, une
«hegelienne» sans le savoir? Ce que Gans adm irait surtout
chez son maître, c’était cetLe philosophie comparée des sciences
positives qui obligeait les disciplines spécialisées à se replonger
sans cesse dans l’intuition totale de l’Histoire et de la Nature.
Or, ce besoin d’universalité était aussi un des besoins essentiels
de Rahel, qui inspirait et guidait jusqu’à son activité de maîtresse
de salon. « La société » disait-elle, « a été de tout temps la moitié
de ma vie. Parce que je sentais nettement ce qu’elle devrait être :
la mise en commun et la jouissance commune de tout ce que
l’hum anité a produit d’excellent, afin de le faire fructifier et
progresser sans cesse. » Créer un milieu où tous les éléments de
culture, toutes les activités de progrès, toutes les compétences
spéciales viendraient communiquer et échanger leurs résultats,
s’entre-pénétrer dans une atmosphère d’intellectualité supé­
rieure, légiférer et décréter pour ainsi dire la vérité humaine,
telle est l ’œ uvre à laquelle elle aurait voulu dévouer le meilleur
de ses forces et de sa vie. Le salon deviendrait ainsi une sorte
d’Académie mondaine, une Université dépouillée de tout l’appa­
reil scolaire, de toute la poussière livresque, de tout le pédan-

�262
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
tisme professionnel, une véritable mutualité de culture humaine.
Et ce qui les attirait lous auprès de celte femme extraordinaire,
les savants tels que l’helléniste Wolff, le rénovateur de l’exégèse
homérique, ou le naturaliste Alexandre de Humboldt, le plus
encyclopédique des cerveaux hum ains, les philosophes et les
juristes comme Hegel ou Gans, les historiens comme Ranke,
c’était celte découverte, si imprévue, qu’ils n'étaient pas voués
à la solitude du cabinet de travail ou à l’intimité restreinte d’un
auditoire d’initiés, qu’ils pouvaient être écoulés, suivis et compris
par toute une élite humaine, et que les résultats de leur austère
labeur pouvaient se changer immédiatement en fruits de vie.
D’autres femmes ont rêvé d’embellir la solitude de l’artiste ; il
fallait être Raliel pour comprendre et consoler, comme elle
savait le faire, la solitude du savant.
Ce que Raliel a appris aussi à celle discipline nouvelle, c’est la
nécessité d’une conscience historique et juridique supérieure,
bien distincte de l’arbitraire capricieux où se complaisaient
encore les premiers romantiques. On le verra : c’est à formuler
un Droit nouveau que tendra de plus en plus l’effort conscient de
sa sagesse de vie. Avec Gans elle partageait la foi indéracinable
à un progrès continu, non apparent peut-être dans les destinées
individuelles, mais qui certainement se révélait dans la société,
prise dans son ensemble, et dans les valeurs humaines nouvelles,
créées par l'effort collectif. En face de l’école historique, qui
asservissait le présent à la tradition, elle ne cessait de soutenir
passionnément le droit des vivants contre les morts. Surtout elle
avait horreur de certains néologismes im précis, tels que le
« génie d’un peuple » ou 1’ a esprit d’une époque », où se plai­
saient les théoriciens de la réaction romantique. Elle proposait
de les remplacer par le ternie plus exact de « croyance géné­
rale » (Allgemeine Ueberzengung'), pour bien manifester qu’il
s’agissait là de convictions vivantes, qui peuvent se raisonner,
se discuter, et se transformer, et que des croyances nouvelles
peuvent et doivent aussi crééer un droit nouveau.
Elle-même apppliquant parfois à l’histoire politique ou
sociale ses facultés de divination, aimait à jouer à la Sibylle.

�RAHEL

Dans la religion saint-simonienne, dont elle se fit en Allemagne
une des plus ardentes propagandistes, elle saluait l’Évangile
social de l’avenir. Elle fut une des premières en 1823, à la lec­
ture d’un livre de M. Thiers sur les Pyrénées et le Midi de la
France, à pressentir la carrière du futur homme d’État. L’au­
teur du second salon de Rahel a rapporté une de ces prophéties
politiques, où se laissait volontiers entraîner F « oracle » de la
Mauerstrasse et qui semblent avoir été une des nouveautés de
son salon. On était en mars 1830. Les plus clairvoyants pressen­
taient la Révolution imminente en France. « Les Français » dit
Gans, « feront comme jadis les Anglais ; ils se débarrasseront du
rameau mort des Bourbons et garderont la branche saine des
d’Orléans. » Mme Varnhagen secoua la lèle en disant : « Cela
ne servira pas à grand’ebose. Ce rameau, que vous appelez sain,
est lui aussi déjà pourri. Les d’Orléans ne resteront pas non plus.
Tous les Français — je les connais mieux que vous — ont la
République dans le sang et ils se mettront en République. Que
ce soit un bien ou un mal, ce n’est pas la question. Je n’estime
pas non plus que les Constitutions, que tout le monde appelle à
cor et à cris, aient nécessairement deseffels heureux. Cela n’em­
pêche qu’il faudra en passer par là, c’est la seule issue sur
l’avenir. Ce qu’est pour nous la Constitution, la République l’est
pour les Français, que j ’appellerais volontiers mon peuple
d’avant-garde. Le premier essai qu’ils ont tenté en ce sens a été de
trop courte durée pour être décisif; ils recom m enceront,jusqu’à
ce qu’ils réussissent. El ils réussiront. Plus je les considère, plus
je trouve qu’ils sont faits mieux qu’aucune autre nation pour
vivre en République. Chez eux, chacun veut un peu jouer au
maître ; ils ne veulent se soumettre qu’à des abstractions, et là
où le prestige de la personnalité ne compte plus, on est bien près
de la forme républicaine. » — « Vous ne croyez donc pas que les
d’Orléans régneront? » hasarda Gans. — « S’ils régneront? » —
répondit Rahel — « Pourquoi pas ? Qui peut prévoir tous les
épisodes de l'avenir ? Mais les grands évènements et les forces
durables de l’histoire leur passent pardessus la tête et ils en font
la poussière dont ils jonchent leur passage. »

'1

'

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
264
Ainsi se précise la physionomie du salon Varnhagen. L’esprit
libéral et humaniste, tel que l’ont formulé les grands esprits du
xvmme siècle, les Lessing, les Herder, les Gœthe et les rom an­
tiques de l’Athenàum, voilà la tradition, ou plus exactement la
formule de culture qu’en pleine Allemagne nationaliste et réac­
tionnaire, il s’efforcera de perpétuer. Se trouvent exclus de cet
idéal de culture tous ceux qui en repoussent l’esprit même, qui
ne veulent pas de cette universelle discussion, de cet élargisse­
ment progressif de l’esprit hum ain, qui au nom d’une autorité ou
d’une tradition, religieuse, ethnique ou nationale, prétendent
mettre à l’humanité des œillères ou l’emprisonner dans des
frontières étroites. Le salon Varnhagen sera le salon libéral et
anti-obscurantiste, où se formera une génération nouvelle, une
avant-garde intellectuelle, passionnée d’idéologie, à la fois roman­
tique et révolutionnaire, rêveuse et combative, la génération
de 1830 — la « jeune Allemagne », comme elle s’appellera
bientôt. C’est là que devait faire ses premières armes et prendre
quelques-unes de ses plus fortes inspirations celui qui allait être
le porte-parole le plus éloquent de cette génération nouvelle :
Henri Heine.
H e in e

« Me voici sur mon départ et, je vous en supplie, ne jetez pas
mon image une fois pour toutes dans les oubliettes du passé.
Vraiment je ne saurais vous rendre la pareille et j ’aurais beau
me répéter cent fois par jour : « Tu oublieras Mmc de Varnhagen »,
que je n’y réussirais p a s... Vous m’avez traité, poète malade,
aigri, grognon, insupportable, avec une grâce et une bonté que
je n’avais assurément pas méritées dans cette vie, et dont je ne
puis être redevable qu’au souvenir bienfaisant de quelque
rencontre dans une existence antérieure. »
Ce§ lignes et quelques autres, un peu précieuses et alambiquées,
— (Heine s’occupait alors de philosophie hindoue et de métemp­
sycose) — avaient été écrites le 12 avril 1824. Elles accompa-

�RAHEL

265

gnaient l’envoi d’un exemplaire des « Tragédies » de jeunesse,
qu’avant son départ de Berlin, et en souvenir du séjour de deux
ans qu’il venait de faire dans la capitale, le jeune poète adressai
à son amie et protectrice berlinoise, « cette chère, bonne petite
personne et qui a un si grand cœur. »— « J ’ai rencontré si peu de
vraie bonté », écrivait-il un peu plus tard à Varnhagen, « et j’ai
été si souvent mystifié : ce n’est que de vous et du noble cœur de
votre femme que j ’ai reçu des traitements vraiment hum ains. »
Lorsque quelques années plus lard, en 1827, il publiait son
« Buch der Lieder », il dédiait à son amie tout le cycle de poésies
intitulé « le Retour », le plus parfait, semble-t-il, du recueil, qui
nous fait assister à la convalescence poétique du poète, à son
retour à la santé. « Il m’a semblé », explique-t-il à Varnhagen,
« que je voulais exprimer p arla que j’appartenais à quelqu’un.
Je cours à travers le monde comme un chien errant, et parfois
viennent des gens qui volontiers me m ettraient à la chaîne.
Mais il arrive généralement que ces maîtres ne me conviennent
pas du tout et, tant qu’il en sera ainsi, mon collier portera ces
mots : « J ’appartiens à Mme de Varnhagen ! »
Quel dommage que nous ne possédions pas les lettres de Rahel
à Henri Heine ! Nous y aurions vu à l’œuvre l’incomparable
éducatrice ; nous y aurions aussi trouvé un portrait sévère, mais
combien véridique et vivant, de l’auteur du « Buch der Lieder ».
« Quand je lisais ces lettres », avoue-t-il lui-même, « j ’avais
l’impression de me lever comme en rêve, d’aller devant la glace
et de m’entretenir avec moi-même. Je n’ai même pas besoin
d’écrire à Mme de Varnhagen : elle sait tout ce que pourrais lui
dire, elle sait ce que je sens, ce que je pense et ce que je ne pense
pas ».
Personne mieux que Rahel n’a discerné dès la première heure
les faiblesses, les incurables vanités et même les tares secrètes
de ce caractère si complexe, si ondoyant, si mal affermi encore.
Elle l’avait vu d’abord pendant les années 1822 et 1823. Introduit
aux thés du salon Varnhagen par le poète Louis Robert, avec
qui il se rencontrait quelquefois à la W einstube de Lutter et de
Wegener, l’étudiant Henri Heine y lut ses poésies de jeunesse.

�266
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Grâce aux relations de Varnliagen, il fut présenté au professeur
Gubitz, l’éditeur d’une des Revues les plus répandues de la
capitale, « der Gesellscliafter », où parurent ses premiers vers. Il
fournit aussi une petite guirlande de sonnets comme contribution
à l’Almanach poétique des « Rheinblüten », dirigé par la bellesœur de Raliel, la belle Mmc Robert. Il ne semble pas que ni de
ces essais de jeunesse, ni du livre des « Tragédies» qu’elle reçut
bientôt après, Rahel ait tiré un horoscope bien encourageant du
futur poète. La dédicace qu’il lui fit d’une partie de son « Bu ch
der Lieder » la surprit, l’irrita presque et la blessa. Il faut dire
qu’il avait négligé de lui demander l’autorisation préalable, —
liberté qu’il ne se serait peut-être pas permise à l’égard d’un protec­
teur plus titré. Or Rahel était terriblem ent chatouilleuse sur ces
questions de tact et de bienséance. « Le tour était joué » écrit-elle
plus tard à Gentz « et ce qui me fil prendre le mal en patience,
c’est que je savais combien sont éphémères ces produits de l’es­
prit, combien leur vogue est vite épuisée et balayée par quelque
engouement nouveau, et combien en somme ces météores passent
vite. »
Comment expliquer ce jugement sévère, presque dédaigneux ?
Sans aucun doute, aux yeux de Rahel, l’homme, chez Heine,
faisait tort au poète. Elle avait connu le jeune débutant au
moment de son plus profond désarroi. Lui-même ne s’appelaitil pas un a poète malade, aigri, grognon, insupportable », — « un
houx épineux ou quelque chose de plus désagréable encore » ? Il
n’avait encore aucun but précis dans la vie, aucune direction à
son activité. Il jouait avec les blessures de son cœur, se drapait
dans un désespoir d’amour plus imaginaire que réel, faisait
parade d’un pessimisme byronien, très littéraire, très factice et
au fond très frivole. C’était un dévoyé plein de prétentions. Et
elle aurait voulu l’arracher à cette vie sans but, sans sérieux,
sans vérité, où il risquait de gaspiller sa jeunesse. « Il lui faut
du sérieux » ne cessait-elle de répéter, « il faut que Heine devienne
« quelqu’un », dût-il recevoir des coups de bâton. Homme, sois
quelqu'un ! » Après son départ de Berlin le poète s’était rendu
à Hambourg où Varnliagen le rencontra chez son beau-frère le

�267
docteur Assing. « J’ai trouvé là notre petit Heine» écrit-il à
Rahel. « J’ai eu du plaisir à le revoir, encore qu’il m’ait fallu à
diverses reprises lui faire la leçon pour l’empêcher de se monter
le coup et de s’égarer à des hauteurs vertigineuses, d’où il a
coutume de retomber piteusement. Je te raconterai cela. Avant
de partir je lui ai laissé comme souvenir tes paroles: «Je ne
veux pas que vous deveniez un Brentano, je ne le tolérerai pas ! »
Si Mmo Varnhagen avait le rare talent de faire accepter les
plus dures leçons, il n’en allait pas de même de son mari, chez
qui la critique tournait facilement à l’aigre.
Le « petit » Heine cette fois-ci prit la mouche. Une indiscré­
tion commise par ce potinier de Varnhagen, et qui faillit mettre
Heine en fâcheuse posture vis-à-vis du poète Fouqué, aggrava
encore le malentendu. Cependant grâce à Rahel le nuage passa.
Comme gage de réconciliation, le jeune poète promettait de four­
nir une contribution au livre que Varnhagen préparait sur Goethe,
et où l’infatigable collectionneur se proposait de présenter une
revue des jugements portés par les contemporains les plus
notoires sur le grand maître de W eimar. « Vous ne sauriez
croire» lisons-nous dans une lettre de Heine au poète Louis
Robert, « à quel point je cherche m aintenant à plaire â Mn,e de
Varnhagen; c’est vous dire que j’ai lu Gœthe presque en entier.
Je ne suis plus un mécréant aveugle, mais un païen dont les yeux
se sont dessillés. »
Les relations devinrent même tellement cordiales, que Heine
demanda à Varnhagen de lui servir de caissier, se trouvant par
extraordinaire en fonds, après un envoi d’Angleterre. En retour
il offrait de pourfendre, dans son nouveau volume de « Reisebilder », tous les ennemis personnels de son protecteur berlinois.
Varnhagen se faisant le banquier de l’éternel panné qu’était Heine,
et l’auteur des « Reisebilder » s’improvisant le spadassin du
diplomate aigri qu’était Varnhagen, voilà un exemple assez
original de confraternité littéraire !
Cependant Rahel ne cessait de prêcher, même de loin, le tra­
vail et l’énergique concentration à son ami le poète. Elle a deviné
qu’un des grands dangers pour celte nature impressionnable
RAHEL

�268
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
seraient d’abord ses succès mondains, ses succès d’homme d’es­
prit. « Comment remercier Mme de Varnhagen de sa bonne et
charmante lettre? » écrit-il de Munich, après avoir reçu une de
ces exquises mercuriales. « Elle m’a pénétré jusqu’au fond de
l’âme. Ce qu’elle dit de Napoléon est tout à fait juste. Il n’aurait
jamais dû s’abandonner aux séductions de la société, car, avec
son sourire enjôleur, celle-ci aspire toute l’énergie virile du cœur
de l’homme, comme une montagne d’aim ant attire tout le fer
du navire qui s’approche d’elle. Mais qu’attend de moi Mme de
Varnhagen? Assurément je ne suis pas un Napoléon. Toutes mes
ambitions se bornent à la conquête de dix ou onze cœurs. »
Ce fut en mars 1829 que Heine, brusquement rappelé d’Italie
dans l’Allemagne du Nord par la mort de son père, fit de nou­
veau un séjour de quelques mois à Berlin. Ce n’était plus, cette
fois-ci, l’obscur débutant qui huit ans auparavant s’émerveillait
naïvement devant les belles promeneuses de l’avenue des Til­
leuls, se découvrait avec respect sur le passage du roi, recevait
docilement les conseils et les critiques de sa sévère amie. Le
succès de son « Buch der Lieder » et surtout la vogue incroyable
de ses premiers « Reisebilder » ont fait de lui l’auteur à la mode.
Il disait volontiers : « Gœthe et moi », ou encore : « Gentz et
moi. » Selon le mol de Gans, il était venu à Berlin « pour encaisser
sa gloire ».
Rahel le trouva fort changé, pas à son avantage. « Je ne vois
guère Heine ; il vit très retiré, en tête-à-tête avec lui-même, pré­
tend qu’il a énormément à faire; il est tout étonné qu’un mal­
heur aussi réel que la mort de son père et la douleur qu’en a
éprouvée sa mère, ait pu le frapper... Il a pris des couleurs, ne se
plaint plus de sa santé. Mais certains jeux de physionomie se
sont fixés sur ses traits et n’en rendent pas l’expression plus
sympathique. Par exemple, certain tic nerveux de la bouche,
quand il parle, où j’avais cru remarquer d’abord une petite
coquetterie, et qui n’annonce rien de bon... Une heure et quart ;
Heine vient de partir. Il est tout bouleversé de la mort de son
père. Il prétend que les autres ne sentent pas comme lui, dans
sa famille. Il s’est mis à dénigrer (Gœthe. J ’ai souri. Cela ne

�269
prenait pas. Il s’est attaqué à Gans : cela n’a pas pris davantage.
Il s’est mis à prôner W it von Dôring : pour le coup j ’ai couvert
de honte son personnage, et lui-même par dessus le marché. Il a
voulu dauber Lindner : je lui ai rétorqué ses arguments... Avec
cela ses bottes sentaient le cuir et ses habits répandaient une
odeur de moisi. Dès qu’il a été parti, j’ai ouvert les fenêtres toutes
grandes. »
Un autre aspect, plus pénible à constater, du caractère de
Heine, venait de se révéler à la clairvoyante décliiffreuse : un
manque de netteté et de sûreté dans ses relations, qui le faisait
se plaire parfois dans des compagnies équivoques ; un esprit de
dénigrement qui le poussait à s’attaquer à des questions de per­
sonnalité mesquines, à user souvent dans ses polémiques de pro­
cédés avilissants. Il venait de se lier à Munich avec un certain
W it von Dôring, un de ces faux révolutionnaires qui jouent le
rôle d’espion au service des gouvernements. Lui-même, ses let­
tres en font foi, savait fort bien à quoi s’en tenir sur le compte
de ce louche individu, — ce qui ne l’empêchait pas d’entonner
son éloge et de le proclamer le plus grand publiciste du temps
avec Gentz et Varnhagen. Raliel avait bondi d’indignation à la
pensée de ce rapprochement. « Avant-hier j’ai parlé de la visite
de Heine à Mmc Colla (la femme du libraire Cotta, directeur de la
Gazette d'Augsbourg, qui avait enrôlé Heine comme rédacteur de
son « Morgenblatt »). Elle m’a dit sur un ton presque colère que
jam ais en sa présence il ne se perm ettrait de tenir un pareil lan­
gage sur le personnage en question, que du reste celui-ci avait
causé le plus grand préjudice à Heine, par sa seule fréquenta­
tion, et qu’on accusait en outre ce dernier de lui avoir fourni des
documents pour le nouveau livre qu’il prépare, ce qui est bien
le comble ! Je te le répète : Heine ne fera que se salir et s’em­
bourber toujours à nouveau. Encore un qui spécule sur le scan­
dale, dût-il pour le reste de ses jours courir dans l’accoutrement
d’un arlequin crotté ou d ’un valet de bourreau ! Ne t’imagine
pas que j ’aie de l’animosité contre lui. Je te jure que non. Je le
vois simplement, tel qu’il est. »
Que Heine ait été médiocrement flatté d’un pareil accueil, on
RAHEL

�270

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

le comprend aisément. Grand dut être son dépit en présence de
cetle vieille amie à qui ses succès n’en imposaient nullement,
qui derrière l’écrivain, si fêté, si cajolé, si séduisant fût-il,
s’obstinait à juger l’homme avec une incorruptible, une inexo­
rable sévérité. Il se laissa même aller jusqu’à lui écrire, sur un
ton pincé, un billet où sa vanité froissée de « houx épineux »
sortait ses pointes les plus piquantes :
Berlin, le 1"' avril 1829.

« Madame de V arnhagen,
« Si je mets un si grand prix à mes visites, vous préférez ne
pas me voir » — voilà ce que vous m’avez dit, pour le sens, sinon
pour les mots. En y repensant ce matin, j’ai dû m ’avouer que
depuis deux ans j’avais été fort gâté par d’autres amies, qui
étaient toujours charmées de mevoir, n’importe à quelles condi­
tions, et quelque prix que je misse à ma personne. Il me faudra
du temps jusqu’à ce que je prenne de meilleures habitudes et
que je descende assez bas à mes propres yeux pour que vous
puissiez tirer parti de moi. Jusqu’alors, il faudra vous accom­
moder de ces volailles de grand prix, qui savent caqueter à
souhait et qui vont à tonies cages.
« Vous direz que je suis un homme vaniteux. Soit ! La suite
montrera que je suis capable de sacrifier dans un noble intérêt
ma vanité personnelle, et toute considération extérieure. Je
reste, dans la vérité de mon cœur, Madame de Varnhagen.
« Votre ami
« Henri H e in e . »
Il dut regretter bien vite cette incartade, d’autant que Rahel
venait de s’aliter, torturée par ses horribles névralgies et par des
accès d’étouffement qui mirent quelque temps sa vie en danger.
Heine eut la délicate attention de lui faire porter des corbeilles
de roses dans sa chambre de malade : le contact des pétales
humides qu’elle s’appliquait sur les mains et le visage, procura
à la malade d’exquises sensations de fraîcheur qui soulageaient,
au moins momentanément, les ardeurs de la fièvre.Rien ne pou­
vait aller plus directement au cœur de Rahel qu’une si touchante

�271
el si ingénieuse pensée. En souvenir de la convalescence qui ne
larda pas à se produire, elle écrivit dans son Journal ces vers
dénués d’artifice, mais qui apportaien t l’absolution plénière au
pécheur repentant :
« Rosen wurden Urüken, sic iührten mich ins Leben ;
« Rosen waren Wunder; Heine bat sie mir gegcbcn. »
(« Sur un pont de roses je suis rentrée dans la vie ; les roses
qui ont fait ce miracle, c’est Heine qui me les a données. »)
De son côté le poète ne pouvait s’empêcher de reconnaître ce
qu’il y avait malgré tout pour lui de bienfaisant dans celte
amère médecine de l’àme que l'obligeait à prendre sa clair­
voyante et sévère amie, a J’ai remarqué » — dit-il en relisant
une de ses lettres — « que mon écriture prend une très grande
ressemblance avec celle de M,n° de Varnhagen. Au fond, quand
j ’écris autrem ent qu’elle, c’est que je sors de ma nature.» Vis-àvis d’elle il sent bien que les petits mensonges et les petites
vanités ne sont pas de saison. El il se prend à son tour à rede­
venir complètement véridique et sincère. Ses lettres aux
Varnhagen sont peut-être celles où il s’est livré le plus complè­
tement, sans forfanterie, sans coquetterie, sans aucune fatuité
de bel esprit. « Je veux vous témoigner toujours ma reconnais­
sance » leur écrit-il, « en vous découvrant aussi de mon côté
le fond de mon cœur. Je veux que vous le voyiez toujours,
avec toutes ses blessures, ses taches, sans voiles et sans réti­
cence.» Non sans une légère nuance de reproche, il ajoute pour­
tant: « J ’ai remarqué, il est vrai, que les amis voyaient seulement
les taches et les blessures, et non les parties lumineuses sur
lesquelles je n’avais pas attiré leur attention, persuadé qu’ils les
connaissaient déjà. »
Oui, Heine valait mieux que l’impression qu’il avait laissée à
ses amis berlinois. Ou plutôt : ils ne l’avaient connu qu’à ses
plus mauvaises heures, pendant la période de sa jeunesse
nomade et dévouée. Peut-être est-ce tout de même Varnhagen
qui à présent lui rendait le mieux justice, lorsqu’il écrivait à sa
femme : « Le seul salut pour Heine, c’est qu’il trouve une terre
HAIIEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
272
de vérité — einen Wahrlieitsboden — où il puisse prendre racine,
se sentir porté et réconforté dans son être intime. Alors seule­
ment il pourra envoyer son talent marauder, guerroyer et
pousser ses reconnaissances d’éclaireur à travers le monde. Tant
qu’il ne sentira pas cet abri sur ses derrières, il errera à l’aven­
ture, il ne poursuivra que de petits intérêts personnels, il ira
au petit bonheur, et au bout du compte il se fera mettre la main
au collet et prendra une triste fin. Dis lui tout cela, s’il a encore des
oreilles pour entendre. » — Or celte « terre de vérité » où Heine
devait s’enraciner, cet « abri » où il lui fallait sans cesse pouvoir
se replier après ses escarmouches d’infatigable guerroyeur, ce
n’est pas l’Allemagne romantique et réactionnaire, c’est la
France, c’est Paris seulement qui pouvait alors les lui donner.
Ici encore nous trouvons une suggestion des Varnhagen. Ce
furent eux qui, dès l’année 1826, ne cessèrent de prêcher au poète
la nécessité de cette expatriation. « Quand j’ai reçu votre lettre
et celle de Mme Varnhagen » écrit il de Lüneburg à la date du
24 octobre 1826, « j ’ai été ravi ; j ’ai lu ces chères lettres deux fois,
trois fois, trente, quarante fois, si bien que mon cœur devint
tout joyeux et que ma tête s’illumina, et comme une étoile dans
la nuit se leva en moi cetle radieuse pensée : j ’irai à Paris ! Oui !
Oui ! Vous avez raison dans la chose essentielle, cher Varnhagen :
Paris est la ville qu’il me faut. »
Et pareillement c’est dans le salon Varnhagen que, sans aucun
doute, Heine a parachevé son éducation politique, que s’est pré­
cisée l’évolution du jeune romantique dans le sens des idées
libérales françaises. Outre les gazettes parisiennes — (Rahel nous
apprend qu’elle en lisait jusqu’à trois par jour) — on recevait là
presque chaque semaine une chronique détaillée, qu’un des amis
de Varnhagen, Oelsner, comme lui diplomate sans emploi,
chargé d’une vague mission d’éclaireur à Paris, expédiait régu­
lièrement à ses correspondants berlinois, le plus souvent par
l’officieuse entremise de la valise diplomatique. Avec un intérêt
passionné Rahel et Varnhagen suivaient les débats des Chambres
françaises, prenaient parti pour ou contre le ministère. Chaque
chanson nouvelle de Béranger, immédiatement transcrite de la

�273
main d’Oelsner, chaque pamphlet de Paul-Louis Courier, fai­
saient à la Mauerstrasse l’objet d’un long commentaire. On y
lisait avec enthousiasme YHistoire de la Révolution de Tliiers —
l’ouvrage dans lequel Heine était plongé, au moment où éclata
la Révolution de 1830. « La terre classique de là vie politique,
c’est incontestablement la France » écrivait Varnhagen. « Vers ce
pays tous les regards sont tournés. Chaque évènement qui s’y
produit a sa répercussion immédiate sur l’opinion et la situa­
tion politique des Allemands... Les Français dominent encore en
Europe. Leurs affaires suscitent parmi nous un intérêt plus vif
que nos propres affaires intérieures. » — « Il n’y a pas de plus
grande admiratrice des Français, que moi » disait Raliel de son
côté. « Je comprends le principe élevé qui travaille cette nation
et qui, à travers mille épisodes et sous d’innombrables transfor­
mations, reparaît à chaque page de son histoire. Ce principe,
c’est Vinstinct de sociabilité sous sa forme la plus exigeante, la
plus enracinée et, si on y songe, c’est la plus noble tâche de
l’humanité. Comme un torrent jailli des cataractes célestes, il se
creuse son lit, se fraie un passage avec fougue, avec ingéniosité,
parfois avec une apparente astuce ; — limpide, large, serein,
majestueux, étincelant, quand il traverse les plaines ensoleillées ;
et puis soudain raviné, bourbeux, quand il s’engouffre dans les
cavernes, quand il roule sur le roc, et même dévastateur, quand
il rencontre sur son passage le lit des autres fleuves. Mais qui
osera le blâmer de se heurter à ces obstacles et d’en prendre la
teinte — si ce n’est les esprits bornés, qui décorent leur aveugle­
ment du nom de patriotisme ? Ces obstacles sont ceux où se
heurte l’hum anité entière. »
Par un autre aspect encore le salon Varnhagen des années
1830 exerça une influence initiatrice sur la nouvelle génération :
il fut une des premières chapelles de la religion saint-simonienne en Allemagne.
Le premier instigateur semble encore avoir été Oelsner. S’il
faut en croire Varnhagen, des fragments entiers rédigés de sa
plume auraient passé dans les écrits de Saint-Simon. « Je suis
saint-simonienne jusqu’au fond de l’âme » écrivait de son côté
RAHEL

�JEAN-EDOUARD SPENLE

■ii

Rahel. Elle avait fait du Globe, disait-elle, son « pain quotidien ».
Lorsque Carnot et Leroux firent paraître la Revue encyclopédique,
les Varnhagen firent parmi leurs amis une propagande active en
faveur du nouvel organe. « Il marche, le monde », lisons-nous,
dans une lettre de Rahel au prince de Pückler-M uskau, a. tout
comme notre planète ! Nous autres, habitants terrestres, ne
nous rendons pas compte de ce mouvement. Mais les penseurs,
les savants en ont épié la loi secrète. Et nous suivons leurs
démonstrations ; elles deviennent pour nous articles de foi.
Ah ! que ne marclie-t-il encore plus vite, d’une manière plus évi­
dente encore ! Notre vie est si courte ! Me voici toute vieille et
j ’aimerais tant d’être encore de la fête !» — a Ce qui fait
l'incomparable grandeur du saint-simonisme » observait Varn­
hagen, « c’est qu’il nous a appris à voir clairement combien esi
mesquin, insignifiant, par comparaison avec lui, tout ce qui
passait jusqu’alors pour la chose essentielle. » Heine, qui sans
doute avait reçu chez les Varnhagen l’initiation première, était
devenu lui aussi à Paris un des adeptes fervents de la secte
nouvelle. « Ce que vous me dites du saint-simonisme » écrit-il à
ses amis berlinois, « concorde entièrement avec mes propres
v u es... Je compte écrire des livres sur ce sujet ; mais il me
reste d’abord encore beaucoup à étudier. »
Il était inévitable que les nouvelles relations du poète à Paris
lui fissent un peu négliger ses amis d’Allemagne — encore qu’il
continuât jusqu’à la fin à entretenir une correspondance avec
Varnhagen, dont il aurait voulu faire un des protecteurs attitrés
de la Jeune Allemagne et, en quelque sorte, l’intermédiaire offi­
cieux des écrivains libéraux auprès du gouvernement prussien.
Du reste, bientôt après l’arrivée de Heine à Paris, Rahel mou­
rait. Le poète écrivit à Varnhagen quelques paroles de vibrante
sympathie. « Je suis m aintenant sur la brèche et je vois les amis
tomber autour de moi. Notre amie aussi a toujours vaillamment
combattu et elle a bien mérité une couronne de lauriers. Les
larmes en ce moment m’empêchent d’écrire... Ah ! pauvres de
nous! 11 nous faut combattre avec des pleurs dans les yeux. Quel
champ de carnage que cette terre !»En même temps il annonçait

�275
la publication de son livre sur l’Allemagne, où il s’efforçait
d’appliquer les principes de sa nouvelle foi saint-simonienne à
la critique des systèmes philosophiques et religieux du passé. «Il
y a là de beaux coups d’épée et j ’ai fait bravement mon rude
métier de soldat ! »
Et sans doute ces laconiques et viriles paroles d’un combat­
tant étaient-elles bien l’épitaphe la plus glorieuse que pouvait
souhaiter cette vaillante lutteuse de Rahel, et l’œuvre nouvelle
qu’elles annonçaient était une de celles où elle aurait reconnu
avec le plus d’orgueil l’enfant de son propre esprit, le fruit
enfin éclos des dures et sévères leçons qu’elle n’avait cessé
de prodiguer à son jeune ami, le poète. « Il faut que Heine
devienne quelqu’un », avait-elle répété sur tous les tons, « dùt-il
recevoir des coups de bâton ». Oui, le Heine d’avant 1830, qui
jouait au dandy prétentieux et blasé, au pessimiste voluptueux,
avait besoin d’être grondé et morigéné, elle en avait eu le sentiment
dès la première heure, et elle s’était donnée à celle tâche ingrate.
Elle avait eu le courage de traiter durement ce compagnon de
race, pour lequel elle aurait dù se sentir tant de faiblesse, parce
que seule la dureté, la sévérité sans ménagements, lui étaient
salutaires. Elle a réussi ainsi à lui communiquer un peu de celte
flamme d’héroïsme, de celte ardeur combative qui dévoraient sa
frêle petite personne, et peut-être est-ce un peu grâce â « Mmc de
Varnhagen » que Henri Heine, l’adorable poète,est tout de même
devenu « quelqu’un. »
RAHEL

B e t t in a

La soirée louchait à sa lin. Après une discussion politique des
plus animées, où l’on avait vu aux prises l’am bassadeur d’Espa­
gne, représentant officiel et attitré du légitimisme, et d’autre part
le juriste Edouard Gans, l’éloquent champion des idées libérales,
la maîtresse de maison, craignant sans doute de voir la partie
s’engager sur un terrain trop dangereux, avait habilement su
détourner la conversation sur un sujet moins irritant: la rentrée
de Mllc Sontag à l’Opéra de Berlin. Et puis, comme pour achever
18

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
276
d’apaiser les esprits, Mme Milder, la grande cantatrice, s’était
mise au piano et, dans quelques lieds de Kreutzer, de Schubert
et de Beethoven, avait fait admirer le tim bre argentin de sa voix
limpide et puissante. Les hôtes s’apprêtaient à prendre congé,
lorque tout à coup se produisit une entrée sensationnelle: on
venait d’annoncer le prince de Pückler Muskau.
On savait que l’élégant dandy, l’auteur déjà célèbre des
« Lettres d’un Défunt », ne manquait jamais, pendant ses
fréquents voyages à Berlin, d’apparaître à la Mauerstrasse. 11
appréciait l’élégance discrète et le confort de bon aloi de l’inté­
rieur Varnhagen. Cependant tout le* monde le croyait en cette
saison rentré dans ses terres, occupé à surveiller les plantations
nouvelles du fameux parc de Muskau, dont il avait su faire une
des merveilles du monde. Avec curiosité, les regards s’étaient
portés vers l’entrée du salon — lorsqu’apparut, désinvolte,
espiègle, riant follement de la mystification, une femme, ou
plutôt un petit démon au teint brun, aux boucles noires, les yeux
pétillants de malice, avec une expression de bohémienne ébou­
riffée : c’était Mmod’Arnim, ou, comme l’appelaient familièrement
ses amis, Bettina.
Rahel et Bettina, les deux femmes de génie du romantisme,
bientôt les deux inspiratrices de la Jeune Allemagne, les deux
étoiles incontestées de la société berlinoise aux environs de 1830,
comment ne se seraient-elles pas rencontrées et connues ? Et
cette rencontre attendue n’était-elle pas le « clou » de la soirée,
le bouquet de la fête mondaine ?
Mais s’il est vrai que rien n’est plus rare entre femmes qu’une
amitié sincère et durable, combien plus délicat, plus fertile en
froissements de toute espèce, risquait d’être le voisinage de ces
deux génies rivaux, si différents par la race, le tempérament et
l’éducation, que déjà on commençait à opposer l’un à l’autre,
entre lesquels se partageaient les hommages et les admirations !
La première rencontre remontait à l’année 1810, lorsque Bellina
était venue rejoindre à Berlin son fiancé, le poète Acliim von
Arnim. Par un après-midi d’automne, dans le beau parc silen­
cieux de Monbijou, les deux jeunes filles avaient abordé le sujet

�277
qui leur tenait si profondément à cœur, à toutes deux : Gœlhe.
Mais Rahel s’était tout de suite sentie offensée dans ses pudeurs
les plus délicates par cet étalage théâtral d’admiration hyperbo­
lique où se complaisait sa trop expansive amie. Son étonnement
avait encore grandi lorsqu’elle entendit cette dernière renier le
lendemain ce qu’elle avait si saintement proclamé la veille et,
par un caprice d’enfant gâtée, briser de nouveau, comme un
jouet, l’idole chimérique qu’elle s’était forgée et devant laquelle
elle venait à l’instant de se prosterner. Celte forme romantique
d’ironie — qui n’est que la glorification de l’inconséquence —
était si peu à l’unisson de l’âme droite, passionnément sincère de
Rahel ! Et puis la susceptibilité de cette dernière fut soumise à
une plus rude épreuve encore, lorsque Bettina s’avisa de raconter
à tout venant que décidément Mllc Levin lui courait après et lui
faisait une cour assidue. Pour le coup elle se prom it de rompre
immédiatement avec celte petite cabotine aux humeurs décontertantes, à qui manquaient les qualités qu’elle prisait par dessus
tout dans le commerce des hommes : le tact et le sens de la
vérité. « Comment tout cela peut-il bien se passer et s’arranger
dans son esprit? » écrivait-elle, « je mourrais d’envie de le
savoir, et je regrette de ne pouvoir le lui faire dire, car, avec la
tournure qu’ont prise nos relations, je ne puis guère espérer ni la
revoir ni lui parler. »
Les relations, à peine ébauchées, tombèrent en effet complète­
ment. De nouveaux griefs vinrent s’ajouter aux précédents. Le
frère de Bettina, le poète Clemens Brentano, s’était rencontré en
1812 à Prague avec Varnhagen. Il se permit sur le compte de
Rahel les propos les plus impertinents, écrivit même â celle
dernière une lettre pleine d’insolences et, quoique la principale
offensée eût plaidé l’irresponsabilité de l’offenseur, Varnhagen,
piqué au vif dans son amour-propre de fiancé, ne put se refuser
la satisfaction d’une vengeance exemplaire. Il confisqua au jeune
poète le m anuscrit de sa tragédie « Aloj^s und Imelde », et de
lettre en lettre on sent venir la paire de gifles qu’un beau jour il
appliqua sur la bouche de l’impudent bavard.
Quant à Bettina, devenue entre temps Mme d’Arnim, elle était
RAHEL

�278
JEAN-EDOUAKD SPENLE
allée habiter avec son mari la propriété de W iepersdorp. Elle
passait une partie de la saison d’hiver à Berlin, où les Arnim
avaient leur pied-à-terre. Mais les opinions antisémites très
marquées de son mari, son aversion toute particulière pour la
« juive » Rahel et pour tout le cercle Varnliagen, n’étaient pas
pour faciliter un rapprochement.
Ce n’est guère que vers 182(5 que Rahel et Beltina renouèrent
leurs anciennes relations. M,ne d’Arnim, en quête d’une gouver­
nante pour ses enfants, eut l’idée de demander conseil à
Mme Varnliagen. C’était loucher celle-ci dans une de ses fibres
les plus sensibles. Du coup les deux femmes se découvrirent une
religion commune : le culte de l’enfance.
Quoiqu’elle n’eût pas d’enfants, Rahel s’était sentie de tout
temps une profonde vocation pédagogique. Jeune fille, elle
s’était vouée à l’éducation de ses cadets d’abord, puis de ses
neveux et nièces. A présent elle avait toujours l’un ou l'autre de
ses petits-neveux ou de ses petites-nièces auprès d’elle. Ses
lettres sont pleines de scènes adorables. Il ne se passe pas
de jour qu’elle ne note un de ces mots ingénus de la petite
Elise, sa préférée, qui la ravissent aux anges. Est-ce l’instinct
maternel frustré qui chez elle réclame une compensation? On
pourrait le croire. Elle même s’appelait mélancoliquement
« une mère sans enfants ». Mais il y a autre chose encore. Elle
adore l’enfance parce qu’elle y retrouve une cire vierge, encore
pure et docile ; parce que c’est l’âge privilégié où l’être humain
ouvre ses yeux et son esprit naïvement à la vie, où il apprend
encore sans calcul et sans arrière-pensée. « Nous ne deviendrons
jamais beaucoup plus intelligents qu’un enfant de trois ans »
aimait-elle à dire. « Peut-être devenons nous meilleurs; plus
intelligents, jamais. » Il lui faut des enfanlsautour d’elle,comme
il lui faut des fleurs dans les vases de son salon, afin de pouvoir
respirer à tout instant, dans l’atmosphère viciée de la vie mon­
daine, la fraîcheur printanière, la pureté paridisiaque de ce
parfum de nature. Elle souhaiterait presque que les petits ne
grandissent jamais. « N’a-t-il pas trop perdu de son charme ? »
lui demandait un jour en plaisantant Varnliagen, à propos d’un

�279
petit garçon qu’ette avait gardé quelque temps auprès d’elle.
« Et ne va-t-il pas falloir nous en défaire, pour prendre un autre
enfant en location? »
Et désormais ce furent entre les deux amies des conciliabules
à n’en plus finir dans la « nursery » de la Mauerstrasse. « Cet
après-midi », ainsi Rahel raconte à son mari parti en voyage un
de leurs petits goûters improvisés, « je venais de faire la sieste,
lorsqu’on annonça Bellina. Je la reçus à bras ouverts, et comme
j ’en ai été récompensée ! Jam ais je ne l’ai trouvée plus sédui­
sante, plus sensée, plus prévenante, discrète et sage. A tout
instant elle taisait mine de partir: je l’ai retenue. Trois quarts
d’heure plus tard on amena les enfants (les petits-neveux et les
petites-nièces de Rahel). Pour le coup elle fut adorable. Elle
m’appela la plus heureuse des mères, elle me fit mille compli­
ments sur leur beauté. A la voir au milieu de ce groupe enfantin
on eût dit une bonne d’enfants mythologique. Bref, nous étions en
parfaite communion. Voilà comment j ’entends la société,
le vrai amour hum ain : voilà ce que j ’appelle du discernement,
un esprit ouvert. Elle me tint mille propos charmants, notam­
ment sur l'éducation, où elle s’entend à merveille. La petite Elise
pendant ce temps ne bronchait pas : elle était d’une beauté
biblique, une figure de Raphaël. Et Mme d’Arnim de s’exclamer
à cette vue. A la fin on apporta la boite avec les figures de
plomb. La petite en montra le contenu à MmC d’Arnim, qui s’y
intéressa le plus sérieusement du monde et prit part au jeu,
comme aurait fait un enfant. »
Ce n’est pas que de temps en temps ne se produisît encore
quelque léger froissement entre les deux géniales « Kindergârtnerinnen ». Varnhagen, toujours défiant, ne cesse de mettre sa
femme en garde contre cette cajoleuse de Betlina, décidément
trop complimenteuse. Et d’ailleurs Rahel distinguait, elle aussi,
très bien entre la Betlina des scènes d’enfance, des petits goûters
intimes de la nursery, oû elle épanouissait sans arrière-pensée
toutes ses adorables séductions— et la Bettina des salons, la
virtuose du paradoxe, qui jouait en cabotine consommée son
rôle de Femme-Enfant et de Bacchante inspirée. Kl le jugeait
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
280
parfois sévèreniment les humeurs et les excentricités déconcer­
tantes de cette dernière et ne se faisait aucune illusion sur son
dévouement, ni sur la sûreté de ses relations. « On ne saurait
mieux s’exprimer », écrivait-elle à son mari, « que tu ne fais,
quand tu dis de Betlina : je crois les perles authentiques, mais
je n’irais pas les engager au Mont-de-Piété. Très spirituel,
parce que très vrai. Car le jour où on voudrait mettre le collier
en gage, il serait ou introuvable, ou passé en d’autres mains,
ou enfoui dans du fumier. »
Une brouille sérieuse faillit même éclater certain jour que,
sans autre explication, Mme d’Armin consigna sa porte à
Mmc Varnhagen.La cause involontaire de cette incartade semble
avoir été un jeune professeur de l’Université de Berlin, l’histo­
rien Ranke. Il partageait ses assiduités entre les deux femmes,
mais de plus en plus M'ned’Arnim cherchait à l’accaparer. C’avait
été de tout temps son ambition d’attirer les célébrités du jour
par un manège de coquetterie amoureuse, assez scabreux par­
fois. Elle se rappelait avec orgueil le temps où Goethe lui-même
s’était complaisamment prêté à ce petit jeu romanesque. A la
mort d’Arnim, elle avait jeté son dévolu sur Sclileiermacher
qui, avec une patience angélique, supporta ses caprices. Ne
s’avisa-t-elle pas, à la mort de l’illustre théologien, de paraître
ostensiblement en vêtements de deuil, au grand déplaisir, disaiton, de la veuve légitime? Quoique âgée de près de 50 ans, elle
s’affichait à présent avec le prince de Piickler-Muskau. Médio­
crement flatté d’être en butte aux persécutions amoureuses de
cette femme déjà avancée en âge, l’élégant dandy la pria certain
jour un peu brutalement de mettre un frein « à ces accès d’éro­
tisme cérébral, dignes tout au plus d’une Bacchante de 18 ans. »
Quant à Ranke, il ne jurait plus que par Mme d’Arnim ; il
l’appelait une sainte payenne, la propliétesse de l’amour nou­
veau. Avec toute l’ardeur du néophyte, il cherchait à défendre
sa trop extravagante Egérie contre le jugement sévère des
Varnhagen. A celte occasion il composa même une pièce de
vers, passablement alambiquée, où il développait à peu près
cette pensée : « La Nature ne connaît pas de morale. Ne voyons

�RAHEL

281

que les grandes qualités, et non les petits défauts. » Rahel
riposta par une autre pièce de vers, tout aussi malvenue du
reste, où elle soutenait la thèse contraire: « La Nature n’a pas
de morale ? Mais l’homme a reçu le privilège dé juger, d’appré­
cier, de choisir. C’est seulement en cultivant ce don qu’il
apprendra à ne pas se m eurtrir et à ne pas froisser les autres. Si
petit que soit le mal, il trouble la perfection du Bien. »
Rien n’accuse mieux le contraste entre ces deux caractères de
femmes que cette petite escarmouche, moitié mondaine, moitié
philosophique. D’un côté la femme esthète, éprise de virtuosité
avant tout, très cabotine au fond et souverainement égoïste d ’ail­
leurs, ne reconnaissant d’autre vérité que le mirage de son ima­
gination, d’autre loi que le démon capricieux qui travaille ses
nerfs, anarchiste par bravade, par snobisme aussi, pour le plaisir
d’étonner, de scandaliser, de mettre, comme elle disait, « toutes
choses la tête en bas » — et, d’autre part, la sensitive réfléchie,
victorieuse par un continuel effort d’intellectualité, toute en
convictions profondes, sérieuses, personnelles, chez qui la vie du
cœur s’est épanouie en altruisme, en bonté, et surtout dans le
sens d’une justice meilleure : voilà l’opposition foncière dont les
deux femmes devaient prendre conscience dans leurs rapports
quotidiens.
Et ce fut Bettina qui se subordonna peu à peu à cette amie, en
qui elle sentait malgré tout une force meilleure, une sagesse
supérieure, un rayonnement de bonté qui la subjuguait. Elle se
faisait devant elle petite, humble, suppliante. « Bettina me traite
avec des égards et une prévenance » disait Rahel, « comme si
elle me devait du respect... Elle se soumet docilement comme une
enfant. Vraiment il n’y a que l’amour et la vraie piété qui puis­
sent ainsi faire rentrer l’être hum ain jusque dans le berceau
prim itif de son cœur. » Cette incorrigible Enfant, cajolée par les
uns, condamnée sans appel par les autres, qui n ’inspirait que
des sympathies ou des antipathies également aveugles et exces­
sives, elle-même du reste incapable d’aucune mesure, d’aucune
discipline, d’aucune justice, avait reconnu l’ascendant d’une
âme clairvoyante et équitable, qui démêlait ses incurables vanités

�282
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
et aussi ses adorables talents, pour qui rien n’était perdu de son
esprit, de son originalité, de sa beauté. « Ce qu’il y avait de vrai­
ment beau dans l’esprit de Rahel » écrivait-elle à Varnhagen,
après la mort de celle amie, « c’était le don de pénétrer dans
l’individualité des autres, qui guidait tous ses jugements. On la
trouvait indulgente, là où d’autres lançaient l’anathème, et elle
découvrait encore un sel de vie, là où d’autres ne voulaient voir
qu’un amas de cendres mortes, bonnes tout au plus à être épar­
pillées au vent. Etre juste — quel art divin! »
* •¥■
*

Les dernières années de Rahel furent un long calvaire. Des
crises de plus en plus aiguës la tenaillaient pendant des mois
entiers, a Je me suis trouvée dans la gueule de la Mort disaitelle au sortir d’une de ces crises, « déjà le monstre me broyait
entre ses mâchoires, et puis, il m’a de nouveau rejetée. » Mais la
maladie qui terrasse son corps, ne réussit pas à obscurcir la
lucidité de son intelligence, ni à éteindre son insatiable désir de
vivre. Elle lit et annote les ouvrages de Hegel, V « Histoire du
droit de succession » de Gans, les écrits des saint-simoniens
français,en même temps que ses chers mystiques, Saint-Martin,
Angélus Silesius et Novalis. Les Orientales, Notre-Dame de Paris
de Victor Hugo, lui arrachent des cris d’admiration. Elle com­
mence même une longue lettre au jeune maître français pour lui
dire son enthousiasme.
Une délicieuse surprise lui était encore réservée. En septembre
1830 son vieil ami Frédéric Genlz lui annonçait le passage à
Berlin d’une des plus.ravissantes étoiles du corps île ballet vien­
nois, Fanny Elssler. Quoiqu’âgé de 65 ans le vieux diplomate
blasé avait'senti son cœur battre d’un renouveau de jeunesse et
de poésie, à la vue de ce chef-d’œuvre vivant delà nature. « Aux
heures de ma plus fraîche jeunesse » écrivait-il à son amie, «je
n’étais pas aussi entiché de poésie qu’aujourd’hui... Je me délecte
à la lecLure du Bach der Lieder. Pendant des heures entières je
me baigne dans ces douces eaux mélancoliques. »

�283
Il éprouvait bien quelque embarras à faire accepter celte lormidable disproportion d’âge, à expliquer ce miracle d’amour
inouï. « Il me faut compter non seulement sur votre indulgence,
mais sur votre libéralité — dans l’acception primitive, la plus
élevée — sur votre discernement qui s’élève au-dessus des consi­
dérations vulgaires, sur votre esprit ouvert, sur votre tolérance,
pour ne pas craindre qu’après un pareil aveu vous ne me
condamniez sans pitié et sans appel. »
Mmc Varnhagen lit le plus gracieux accueil à la danseuse vien­
noise. « Pauvre ami, » écrivait-elle à Gentz, après cette entrevue,
« pauvre homme heureux, à qui un pareil bonheur peut être
enlevé 1 Vous voyez bien que le miracle est possible, même en
cette sombre prison terrestre. Que sera-ce quand nous revivrons
ailleurs ? Avouez que jam ais dans votre jeunesse vous n’avez
été si heureux, heureux jusqu’au fond de l’âme ! »
Mais ce dernier bonheur d’amour, auquel elle s’associa
encore par sympathie, ne pouvait lui faire oublier cettre autre
et tragique réalité, de plus en plus obsédante : la mort. — Elle
venait de la contempler dans toute son horreur, pendant l'épi­
démie de choléra qui ravagea l’Europe en l’année 1831. Non
point que l’idée de m ourir l’épouvantât. Car la mort peut être
belle quand elle est voulue, librement choisie, comme un destin
glorieux. En Louis-Ferdinand elle avait reconnu naguère une de
ces destinées tragiques, vouées à une immolation nécessaire, et
à l’occasion du suicide du poète Kleist elle avait résolument
affirmé le droit d’attenter à ses jours dans des conditions into­
lérables. « Comment ! » s’était-elle écrié, « n’importe quel accident
peut disposer de ma vie, une fièvre maligne, une bûche, une
tuile, une brutale collision, et moi je n’aurqis pas ce droit? »
Mais tout son être se révolte à la pensée de la hideuse contami­
nation qui rôde dans l’ombre, à l’idée du guet-apens sournois où
trébuche la plus vaillante volonté, du charnier où indistinctement
s’engouffrent des milliers d’êtres dans un destin anonyme.
« Je ne veux pas la nommer, la maladie infamante», s’écrie-t-elle
affolée. « Se dire qu’on peut-être souillée, atteinte dans les sour­
ces delà vie; ne plus vouloir fuir, alors qu’on le pourrait encore,
RAHEL

�284

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

voilà un sentiment tout nouveau pour moi, une pensée qui me
paraiyse, quelque chose d’inouï, d’étranger à ma conscience, que
je n’avais jam ais éprouvé. Savez-vous ce que j ’ai découvert?
C’est que je suis la plus affreuse aristocrate qui existe. Je veux
une destinée à moi, une destinée personnelle. Je ne puis pas
mourir dans une épidémie, comme un épi perdu dans la foule,
consumé par des émanations pestilentielles. Je veux mourir
seule, de mes propres maux, et pouvoir dire : me voilà, comme
je suis, avec mon caractère, mon tempérament, ma nature p h y ­
sique, mon destin particulier. »
Cependant il est une autre manière de mourir, dont elle avait
fait l’expérience sur elle-même, dans le c^euil des êtres aimés.
« J’ai fait connaissance à présent avec la mort, » écrivait-elle
déjà en avril 1810, après avoir perdu sa mère, « et j’en retrouve
à présent partout l’image sur mon chemin. Elle a pris de l’em­
pire sur moi ; je suis devenue plus mortelle. » Ce fut ensuite le
deuil d’un de ses frères, Markus, au chevet de qui elle avait
veillé avec un infatigable dévouement. « J ’ai à présent l’im ­
pression physique d’être pareille à une fleur, à une rose d’où on
aurait arraché tout au centre un pétale et un fragment de pistil.
Elle a gardé son parfum, son incarnat. Mais elle sent la déchirure. Voilà ce qu’on éprouve quand on survit à un frère. »
Plus cruel encore fut l’arrachement de ceux à qui elle s’était
attachée par un lien de consanguinité spirituelle. Mort, ce frère
aimé entre tous, Louis Robert, « mon frère en religion », disaitelle, « avec qui je partageais toutes mes convictions.» Morts, les
premiers associés de sa vie intellectuelle, les premiers compa­
gnons de lutte, Frédéric Schlegel et, en dernier lieu, Schleiermacher. Un beau jour était arrivé de W eim ar la foudroyante
nouvelle : Gœtlie n’est plus ! Déjà neuf ans auparavant le bruit
s’était répandu à Berlin, et Rahel avait été anéantie, comme si le
support de sa vie s’était dérobé sous elle. Devant l’irréparable son
deuil fut silencieux. A peine ces quelques mots, écrits par une
matinée de printemps : « Plus doux qu’une ondée de mai sont les
baisers d’enfants. Parfums de rose, chants du rossignol, cris
d’allégresse de l’alouette — Goethe n’est plus là pour en jouir.
Un grand Témoin a disparu. »

�285
Quelques mois plus tard, le 9 juin de cette même année 1832,
ce fut Gentz qui s’éteignit. Le vieux viveur m ourut avec un
calme, une sérénité, une vaillance philosophique qui étonna tous
ceux qui l’avaient connu jadis angoissé à l’idée de la mort. Sa
jeune amie, Fanny Elssler, veilla jusqu’au bout près de son chevet.
« Nous l’avons vu mourir doucement » disait Chateaubriand,
« au son d’une voix qui lui fit oublier celle du temps. »
Avec Goethe et Gentz disparaissaient les êtres que Rahel avait
chéris du plus profond amour, qui avaient pénétré au plus
intime de son être. « J’ai perdu trop d’amis, des êtres trop excep­
tionnellement beaux » disait-elle, « je suis comme un arbre à
demi dépouillé qui claque au vent, sous la bise froide et hos­
tile. » Elle vécut encore près de deux ans, presque toujours cla­
quemurée dans sa chambre de malade. Pendant la nuit du 6 au
7 mars 1834, à la suite d’une crise d’élouffement plus violente,
elle expira dans les bras de Dore, sa vieille et fidèle gouvernante.
Elle n’avait pas encore atteint sa 62rac année. Varnliagen lui sur­
vécut vingt-cinq ans. Pieusement il assembla tout ce qu’il put
recueillir de l’immense héritage épislolaire de la morte, et publia
l’année suivante un premier volume, bientôt suivi de deux autres
sous ce titre : « Rahel, livre du Souvenir dédié à ses amis. »
Bien que primitivement destiné à un petit cercle de familiers
seulement, le livre eut un succès énorme. D’abord auprès des
cercles aristocratiques et, détail bien inattendu, même auprès
des dévots et des piélistes. « Il fait sensation dans toute l’Alle­
magne auprès des publics les plus différents » annonçait Varnhagen au prince de Piickler Muskau, peu après la publication du
premier volume. « Le prince de Metternicli passe ses soirées à
en faire la lecture à la princesse, son épouse, et il a refusé de
retourner le volume que lui availprêtéle prince de W ittgenstein.
Alexandre de Humboldt a dû abandonner son exemplaire à la
duchesse de Dessau, et Marheineke le sien à la duchesse d’Augustenburg. Le livre a trouvé grâce même auprès des dévots, ce
qui peut passer pour un vrai miracle. Le kronprinz a été tout
bouleversé par cette lecture et il m’a affirmé que jam ais livre
ne l’avait si fortement ému. Des savants, des femmes de
RAHEL

�286
JEAN-ÉDOUARD SPENI.É
toute condition m’envoient des témoignages d’intérêt et de
reconnaissance. »
S’il plaisait au diplomate malchanceux de faire monter devant •
l’image de la morte l’encens choisi de ces très aristocratiques
hommages, il n’en est pas moins vrai que ce fut surtout sur la
nouvelle génération littéraire que s’affirma la puissance de
propagande de ce livre singulier. Il devint un des bréviaires de
la Jeune Allemagne. Theodor Mundt, Gustav Kühne, Karl
Gutzkow consacrère'nt des pages enthousiastes à Rahel, en qui
ils saluaient une des femmes inspiratrices de leur morale
d’émancipation. Varnliagen, qui de plus en plus affectait une
grande réserve à l’endroit de ces audacieux novateurs, les voyait
avec déplaisir mêler ce nom vénéré aux bruyantes polémiques
du jour. «Je suis étonné de voir les noms des « femmes démo­
niaques», de Rahel et de Rettina, jetés dans toutes les discus­
sions », observait-il en janvier 1836. « On essaie vraiment de
leur faire endosser les nouveautés et les audaces qui font
scandale aujourd’hui. »
Nul doute que les lettres de Rahel, en devenant un livre
d’actualité, n’aient parfois été détournées de leur inspiration
première et qu’elles n’aient partagé plus tard le discrédit qui
s’est attaché aux hommes et aux écrits de cette génération litté­
raire. Peut-être l’heure est-elle venue aujourd’hui de dégager
cette œuvre, aussi bien que la personnalité qui s’v est exprimée,
des formules d’un parti, des interprétations tendancieuses d ’une
époque, et d’en tirer, sinon une philosophie, tout au moins une
sagesse pratique et le témoignage courageux apporté par une
conscience d’élite à une vérité qui la dépasse et lui survit.

�RAHEL

287

CHAPITRE VIII

LA SAGESSE DE RAHEL

«Je suis unique au monde, aillant que la plus grande des
merveilles. » — Orgueilleuse parole, démentie, semble-t-il, par
tant de faiblesses, par tant d’aveux modestes, — et pourtant com­
bien vraie, si on saiL l’interpréter ! Car ce qui, aux yeux de Rahel,
faisait l’excellence « unique » de son être, celle où elle plaçait
tout son orgueil, ce n’étaient ni les supériorités de l’intelligence
ou de l’esprit, ni même les qualités du cœur. Encore qu’infiniment précieux, ce ne sont là, estimait-elle, que des dons partiels,
incomplets, des talents que les circonstances, l’éducation, le
milieu, développent ou entravent, et qui établissent entre les
hommes des inégalités relatives, non des dissemblances irré­
ductibles. Mais ce qui porte en soi une valeur unique et incom­
parable et ce qui met comme un abîme entre les êtres, c’est la
formule individuelle suivant laquelle s’organisent chez chacun
ces talents divers, ce sont les vertus révélatrices du caractère où
se reconnaît instantanément la frappe particulière, plus ou moins
heureuse, d’une effigie humaine ; c’est en un mol Yoriginalité
qui marque chaque parole, chaque geste, chaque sentiment
d’une empreinte authentique, indélébile.
« Au fond — observe Nietzsche — chaque individu sait fort
bien qu’il est unique au monde et que le hasard 11e rassemblera
pas de sitôt, en un second coup de dés, tant d’éléments dispa­
rates pour en former de nouveau l’étrange composé qu’est sa
personnalité. Il le sait, et pourtant il s’en cacbe comme d’une
mauvaise pensée — pourquoi ? Parce que le voisin est là, qui
veut qu’il endosse le type conventionnel que lui-même a déjà

�288

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

revêtu... Seuls les artistes haïssent la vulgarité courante de ces
gestes et de ces attitudes d’emprunt, de ces opinions de parades ;
ils déshabillent le secret de chacun, ils découvrent ce qui fait sa
mauvaise conscience : celle pensée qu’il est une merveille uni­
que ; ils osent représenter l’homme tel qu’il est lui-même et
pour lui seul, jusque dans le moindre tressaillement de ses
muscles ; bien mieux : ils font voir que précisément dans cette
singularité poussée aux extrêmes conséquences, il offre un
spectacle beau et intéressant, original et inouï comme toute
œuvre de la Nature, et qu’il n’est nullement ennuyeux. » —
« Chacun » — écrivait pareillement Rahel — « pourrait être
unique, s’il avait le courage et l’esprit d’être «. original », s’il
n’attachait pas plus de prix à l’approbation d’autrui qu’à la
sienne propre ; s’il interrogeait son vouloir le plus profond. »
C’était ce don d’originalité, d’authenticité absolue de tout son
être, qu’elle croyait découvrir lorsqu’elle lisait au plus profond
d’elle-même. Déjà son ami Schleiermacher, le fin connaisseur
d’âmes, notait chez elle le rare privilège « de se posséder tou­
jours comme à l’état concentré ». Dans tout ce qu’elle faisait ou
disait, elle semblait être toujours entièrement présente. Qu’il lui
arrivât de causer chiffon ou théâtre, de dessiner le croquis d’un
ami ou la physionomie d’un Congrès, qu’elle se prodiguât
comme infirmière au chevet d’un blessé ou qu’elle prît son
envolée vers les hautes régions de la critique ou de la philoso­
phie : partout elle était « elle-même » ; à tous ces innombrables
talents elle communiquait quelque chose d’unique, d’inimitable.
Et pareillement ses faiblesses, ses défauts, ses antipathies,
elle les avouait franchement — précisément parce qu’elle les
savait incorrigibles. C’étaient des infirmités ou des disgrâces
pour ainsi dire « congénitales », des défectuosités du moule prim ilifoùla Nature l’avaitcoulée— aussi indéniables que les traits
de son visage, aussi nécessaires à sa personnalité que ses meil­
leures qualités. Ou plutôt, c’était la compensation naturelle de
ses autres dons. Elle y trouvait la même marque d’absolue authen­
ticité. « Et pourquoi mentirais-je, juste quand je parle de moimême? Ce serait indigne. Voilà des manières qu’il faut bannir

�289
du monde policé 1 Je puis me tromper grossièrement : et alors
j’exige de mes amis qu’ils me corrigent. » Là était son excel­
lence, « dans l’énergie d’une nature droite », disait-elle, « dans
la profonde organisation de tout son être pensant, dans l’accord
invariable et la collaboration intime de toutes ses activités du
cœur et de l’esprit, dans la pensée, toujours attentive et vigilante,
qui fait qu’elle ne reculait devant aucune des conséquences de
son jugement ou de ses actes, du moment qu’elle les avait
reconnues justes. »
Sur celte constatation première, toujours présente à son esprit,
elle faisait reposer toute sa philosophie pratique. Oui, il y a en
nous, si nous voulons, si nous savons les y chercher, des affirma­
tions instinctives, antérieures à toute délibération, des vérités
essentielles du cœur et du caractère qui sont les garants de nos
autres certitudes, qui constituent notre vouloir personnel, notre
« dernier vouloir » et nous prescrivent à l’avance notre destinée
individuelle. « Nos vrais désirs sont entièrement préformés en
nous, ils sont pour ainsi dire nous-mêmes, l’étoffe dans laquelle
nous avons été taillés... Chaque homme porte en soi son destin:
ce sont les vœux sans l’accomplissement desquels il ne peut
pas vivre... En fin de compte, nous mourons tous de notre
caractère. »
Surtout n’appelons pas nos maîtres, les hôtes bruyants et
passagers qui s’emparent de quelques-unes de nos heures que
distraitem ent nous leur abandonnons. Ils sont plus ignorés,
plus silencieux surtout, les vœux primitifs et persévérants,
pareils aux cotylédons qui protègent le germe encore fragile et
vulnérable, mais, dans son essence intime, déjà inviolable. Là
sont les limbes paradisiaques du premier devenir où s’ébauchent
les promesses parmi lesquelles la vie, indulgente ou sévère, fera
un choix, mais auxquelles elle n ’ajoutera aucun don essentiel et
nouveau. Prêter l’oreille à ces voix profondes de la Nature en
nous, voilà la vraie sagesse; y acquiescer, c’est notre liberté ; y
obéir, c’est notre bonheur. « Être libre, c’est obéir en esclave à
sa nature la plus intime. »
Et par contre, se voir condamné à retrancher quelqu’un de ces
IIAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
290
vœux primitifs et essentiels, sentir se briser en soi quelqu’une
des premières attaches de l’être, se trouver arraché aux condi­
tions naturelles et normales du bonheur — de son bonheur
personnel — c’est la douleur dont rien ne console, aucun savoir,
aucune gloire, aucun devoir, si impérieux soit-il. Sans doute
le renoncement est parfois une nécessité cruelle. Mais il n’est
pas vrai qu’il soit la raison profonde de l’homme, l’aliment de sa
vie, l’objet de son suprême désir. Comme tout malheur, il peut
être contraint, malgré lui à nous servir. Mais nous mentirions à
nous-mêmes, si nous y voyions autre chose qu’une douloureuse
anomalie. Et qu’appelle-t- on, pour l’ordinaire, nos « vertus »?
Des mutilations, dont la cicatrice reste toujours visible. « Ah !
ne contraignez aucun de vos sentiments ! N’arrachez aucune
fleur du désir ! Vous en pleurerez des larmes de désespoir,
le jour où vous en serez réduit au pain de la froide et décevante
Raison. Interrogez-vous sans cesse, et craignez toute sagesse qui
ne rayonne pas du cœur. »
Mais combien sont rares, exceptionnelles, les réussites de la
vie I Entre la tonne originale, que la Nature avait préparée en
chacun de nous, et sa réalisation, qui serait l’œuvre parfaite de
notre vouloir personnel, que de volontés étrangères, dès le début,
viennent s’entremettre ! Que de mains empressées, importunes
ou hostiles, travaillent à fausser, à effacer l’ébauche primitive, à
comprimer ou à déformer le moule original !
C’était la douloureuse expérience où s’était résum ée-d’abord
l’éducation de Raliel. Pourquoi cette contradiction initiale entre
les beaux dons, les royales promesses de sa nature — et le milieu
où il lui avait fallu grandir, déracinée, torturée par les éléments,
comprimée dans son développement par une volonté brutale,
meurtrie sans cesse dans ses susceptibilités les plus délicates ?
Et pourquoi, plus lard, lorsque son cœur de femme s’était éveillé,
cette nouvelle humiliation du destin qui, dans l’amour, ne lui
avait permis de jouir d’aucun bonheur complet, sans honte et
sans humiliation, d’aucun bonheur dont son cœur aurait été
rempli et illum iné? Elle avait reconnu alors qu’en face des
plus belles promesses [de la vie et des exigences les plus légi-

�291
times de la nature se dresse un Irrationnel, clément ou hostile,
qui à l’avance marque la position, privilégiée ou sacrifiée, où se
développera toul nouveau germe de vie. Or, pour elle, le premier
coup de dés du Destin avait été désastreux. Il y avait une dispro­
portion criante entre ce qu’elle porLait en elle et ce que la vie lui
permettrait un jour de réaliser, entre sa valeur intime et la valeur
que jam ais le monde lui reconnaîtrait. Elle avait manqué de
bonheur dans le choix des circonstances premières de la vie. —
La douleur d’une nature privilégiée,abaissée dans des conditions
d’existence inférieures à son rang, et la protestation intime d’un
grand orgueil humilié : tel était le premier pli, ineffaçable,
imprimé par la vie à son être sensitif et moral.
Et puis, constatation plus pénible encore, il lui fallait bien
s’avouer qu’en lace de cet Irrationnel elle manquait de bravoure,
tout au moins de ce courage instinctif de l’égoïsme où se marque
l’opiniâtre volonté de se maintenir, de dominer, d’imposer au
monde la reconnaissance de ses titres, tout au moins d’arracher
sa part de bonheur aux volontés hostiles. Son courage était d’ori­
gine intellectuelle : il allait aussi loin que la raison pouvait
l’éclairer. La discussion, la critique pénétrante, la logique lucide
et courageuse de tout son être qui 11e reculait devant aucune con­
séquence « du moment qu’elle l’avait reconnue juste » — c’était
là la force de Raliel, le terrain où elle se sentait invincible. Mais
l’illogique la désemparait, l’anéantissait; les rapports de puis­
sance à puissance la troublaient, l’épouvantaient. L’instinct
« socratique » s’était développé chez elle aux dépens de « la
volonté de puissance ». « Être brave en face ce qui ne se raisonne
pas », disait-elle, rrj’ai toujours considéré que c’était pure folie. »
Dans le conflit des égoïsmes elle ne savait pas exiger, com m an­
der, faire acte d’autorité, user de ruse ou de contrainte. Elle
préférait céder, plier, se laisser dépouiller et frustrer.
Une vertu, disaient ses amis, que ce don de s’oublier soimême, — une faiblesse, une irrémédiable lâcheté, s’avouait-elle
souvent, à ses heures d’absolue clairvoyance. Il y a donc des pos­
sibilités de bonheur qu’elle n’osera jam ais s’approprier, des exi­
gences qu’elle n’osera pas formuler pour jelle-mêine ! Que du
RAHEL

19

�JEAN-ÉDOUARD Sl’ENLÉ
292
moins ses amis aient ce courage ! Elle les y poussera, elle les y
contraindra, s’il le faut. Observer, comprendre, encourager la
vie des autres, leur apprendre à « oser », ce sera sa vocation de
roseau pensant, la revanche de son orgueil abaissé, une com­
pensation intellectuelle à son instinct frustré. « La seule diffé­
rence entre nous » écrivait-elle à son amie Pauline Wiesel,
« c’est que chez vous tout se change en vie, parce que vous avez
eu du bonheur et du courage; tandis que chez moi tout devient
pensée, parce que j’ai manqué à la fois de ce bonheur et de ce
courage. » — Certes, tous les triomphes de l’esprit, toutes les
joies du savoir et de la célébrité, elle les eût données pour un
bonheur simple et complet, venu à son heure, épanoui en sa
saison. C’était la voix première de l’instinct, la plus profonde, et
comme la résonance douloureuse de tout son être. Dans la
pensée et dans la connaissance elle ne voyait qu’une forme
appauvrie, plus condensée, plus personnelle de sa nature, un
succédané de la vie, un cruel effort pour s’accepter quand même,
l’impérieuse nécessité aussi de formuler pour les autres les
vœux incompressibles qu’elle n’avait osé formuler pour ellemême.
Une sensibilité de lemme, docile, attentive, complaisante
même à ses plus secrètes faiblesses — et, d’autre part, une pen­
sée virile, toute en critique pénétrante, en logique courageuse ;
un cœur à la fois « doux et rebelle », tendre et énergique —
« herzweich und herzstark » —, voilà la formule particulière de
cet incomparable alliage humain. A creuser toujours plus pro­
fondément son cœur vivant, elle allait employer les facultés
géniales que la nature avait mises en elle : ce sera comme la
pointe aiguë où s’affineront, dans leur condensation la plus
subtile, ses énergies de critique et d’analyse. Ce don d’extraordi­
naire lucidité au milieu de l’émotion, l’art de cristalliser l’expé­
rience en un résidu intellectuel, net et précis — où Schopenhauer
voyait la marque du génie philosophique — c’était aussi une des
particularités de Rahel. « Des essences distillées de mes larmes »
appelait-elle ses meilleures pensées. « Ce sont des éruptions de
lave », disait-elle encore de ses lettres. « Il se trouve des pierres

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précieuses dans le tas. » — « Peu d’hommes ont été comme moi
préparés à comprendre le complet désespoir. Et pourtant, quand
je veux examiner un fait, l’examiner sous toutes ses laces, en
peser et en calculer toutes les conséquences : aussitôt, connue
obéissant à un commandement divin, les vagues déchaînées
dans mon cœur s’apaisent, et je me vois transportée au sommet
d’une éminence où mon jugement se ressaisit et m ûrit ses plus
fermes pensées. »
RAHEL

La société a été la grande passion intellectuelle de Rahel.
« Quiconque me gâte ma société, me gâte ma propre vie, mon
« moi » le plus intime. »
Quelle erreur que d’opposer l’individu à la société, la nature à
la culture, et de ne pas saisir dans son intime unité cette réalité
essentielle et complexe : l’homme, être sociable, nature infini­
ment perfectible! Joindre l’originalité à la suprême culture,
voilà le problème à résoudre, dont il n’est permis de sacrifier
aucun des deux termes; car ce n’est que dans le plus grand affi­
nement des mœurs sociales, dans l’état le plus avancé de civili­
sation, que la nature humaine arrivera à formuler ses plus
intimes, ses plus délicates exigences. L’idéal de Rahel, ce n’est
pas le sauvage de Rousseau, ni l’anarchiste en révolte contre les
forces civilisatrices, mais l’homme « gœtliéen », l’homme de
culture supérieure aux instincts aristocratiques, la plus haute
des valeurs humaines.
Mais encore avait-elle appris à distinguer de bonne heure
entre « sa » société, celle de ses pairs, de ses compagnons de
croyance — « die Gleichgesinnten » — et « la » société qu’il lui
fallait rencontrer ou plutôt « subir » quotidiennement. Dans
cette dernière, au contraire, dès le premier éveil de sa pensée
indépendante, elle s’était heurtée à l’irréductible Adversaire
qu’elle ne cessa de dénoncer et de combattre, qui lui inspira la
haine vigoureuse et la grande alliLude combative de sa vie : le
mensonge.

�JEAN-EDOUARD SPENLE

Non, certes, qu’elle apportât à celte lutte un fanatisme aveugle
et étroit. « Le mensonge peut être beau » disait-elle, « quand il
est librement choisi. Mais il est dégradant, du moment qu’il
nous est imposé. » Ne savait-elle pas qu’il y a un mensonge
voulu et nécessaire, qui n’est qu’une défense légitime de la vie,
ou encore un masque qu’il faut savoir prendre et quitter dans le
monde, porter devant la foule des indifférents, des indiscrets ou
des malveillants? Toute son éducation ne l’avait-elle pas
contrainte à cc mentir » à sa vraie nature, à dissimuler sans
cesse, à affecter une obéissance contre laquelle se rebellait en
secret son être le plus intime ? El se doutaient-ils, ceux qui plus
tard la rencontraient en société, toujours accueillante, enjouée,
prête à s’intéressera tout, à prendre part à la fête, se doutaientils seulement de tout ce que celte maîtrise apparente, parfois
même celte frivolité trompeuse, cachait de désespoir, d’intimes
tortures, de larmes refoulées ? « O masque ! à masque ! Tu u’es
plus un masque, quand il faut te porter toujours et que tu es
devenu l’inséparable compagnon de vie ! » Savoir se faire un
masque — quelle douloureuse, mais salutaire nécessité ! Déchif­
frer d’autres masques — quelle consolation et quel bienfait !
Ce double art Raliel l’a pratiqué en connaisseur et en artiste.
Acteurs, diplomates, princes, roués, séducteurs, tous les profes­
sionnels du mensonge et du masque, elle les cajole, par sympa­
thie un peu, par reconnaissance aussi, parce que d’eux surtout
elle apprend, et parce qu’ils lui procurent ses plus beaux
triomphes, les triomphes qui flattent sa vanité la plus sensible.
Et ils savent bien qu’elle voit clair dans leur jeu, que rien de
leur virtuosité ne lui échappe, mais aussi que chez le diplomate
le plus impassible, chez le libertin le plus cynique et le plus
endurci, elle sait retrouver, quand il lui plaît, l’éternel enfant
toujours prêt à se réveiller et à sourire, pourvu qu’on sache les
paroles irrésistibles qui iront le cajoler dans ce vieux cœur
sceptique et usé.
Mais il y a un autre mensonge, plus intérieur, plus sournois,
plus malfaisant, le plus souvent ignoré de celui qui le pratique.
Celui-là n’est pas un masque extérieur de la vie ; mais il fausse

�295
le « moi » jusque dans ses fibres les plus secrètes. Il n’est pas
l’œuvre réfléchie, parfois belle et audacieuse, de l’individu : il est
une contrainte brutale ou hypocrite de la société. Éducation,
morale, religion, institutions sociales, voilà quelques-uns des
noms dont souvent il se pare. Dans l’intimité de la famille
comme dans les relations sociales et mondaines, dans tout
rapport prolongé d’homme à homme, partout il s’insinue, et
partout son œuvre est la même : il déforme la vie, il fausse le
cœur, il tue l’esprit. C’est lui qui altère le témoignage direct et
spontané en une formule conventionnelle ou mensongère ; lui
qui fait passer pour argent comptant la fausse monnaie du cœur
et de l’esprit. Il règne en maître, chaque fois qu’une pensée
abdique, qu’une volonté se laisse charger de chaînes indignes,
engourdir dans la torpeur de pratiques superstitieuses, étouffer
dans un engrenage d’automatismes inertes. « D’où vient donc
que le faux se répande plus vite, plus aisément, qu’il trouve
plus d’imitateurs, de partisans, de défenseurs, que le vrai, alors
que la vérité est pourtant bien plus simple, bien plus naturelle
à l’homme que tous les sophismes et les mensonges forgés par
le froid calcul ? » Cette question, posée par Rahel à propos du
jeu d’un acteur, est devenue le problème central autour duquel
s’est repliée sa pensée.
Oui, par quelle secrète complicité le mensonge se fait-il donc
accueillir et bienvenir partout ? Car il est pour l’ordinaire l’allié
des puissants et il se fait applaudir de la multitude. C’est qu’au
fond, il est cette foule même. Qu’on l’appelle respect humain,
peur de l'opinion, triomphe de la routine et de la médiocrité, il
est partout et toujours une inertie — tout au moins un moindre
effort—, une lâcheté de l’invidivu, c’est-à-dire un défaut d’origina­
lité el de courage personnel, une abdication devant la convention,
devant le mensonge collectif. « J ’ai remarqué aussi que les gens
du commun s’entendent à merveille entre eux. Ils ont inventé et
mis en circulation une certaine monnaie courante de la pensée et
du sentiment, où il n’y a pas un liard de valeur authentique. Mais
leurs esprits se nourrissent de cette convention el n’en veulent
plus d ’autre. Et au bout du compte ils se paient eux-mêmes de
RAHEL

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
296
la même monnaie et le trafic peut recommencer... Si les fleurs
du sol savaient parler, j’imagine que les plus abjectes et les plus
misérables tiendraient entre elles le même langage, et peutêtre verrait-on les fleurs des morts s’installer de force dans des
vases précieux el répandre dans les appartements les plus
somptueux leurs émanations putrides. »
Et certes l’étude de ces végétations pullulantes et croupissantes
a fourni aux moralistes et aux littérateurs de tous les temps une
facile et abondante moisson. Là n’est pas la vraie originalité de
Rahel, dans cette critique amère, pessimiste et, somme toute,
négative de la société. Plus profondément en elle est enraciné
son optimisme inébranlable, sa foi communicative, sa confiance
dans les forces saines et intactes, déposées au cœur de l’indi­
vidu, qui permettront toujours à celui-ci de soulever le poids
d’inertie que font peser la tradition et la convention sociale,
de libérer, de régénérer la vie par une initiative intelligente et
courageuse. Interroger, savoir et oser interroger, mettre son
cœur et son esprit « à la question », forcer l’expérience et la vie
à donner une réponse nette, franche, précise — tout est là et à
cela se réduit le glorieux privilège de la raison. Les préjugés, les
superstitions, les jugements erronés — autant de questions mal
posées, ou plutôt, autant de questions qu’on se refuse à poser,
auxquelles on 11e veut pas de réponse, parce que cette réponse
dérangerait quelque commodité de la vie, quelque paresse du
cœur ou de l’intelligence, quelque vénérable habitude. Rien
n’est au fond plus sûr, plus infaillible, que les réponses de la
Nature, et tous les hommes portent en eux le discernement des
vérités essentielles : où ils diffèrent, c’est uniquement dans l’art
de poser des questions. « Penser » disait Rahel, « c’est creuser et
explorer avec une sonde. Beaucoup d’hommes n’ont pas la force
de creuser ; d’autres manquent de courage ou d’habileté, sitôt
qu’il s’agit de jeter la sonde un peu profondément. »
Aider les autres à « jeter la sonde » en eux-mêmes, comme elle
avait eu le courage de faire elle-même, c’était le service qu’elle
se croyait appelée à rendre aux jeunes el aux hésitants; c’était le
texte qui revenait sans cesse dans ses prêches de la Mansarde,

�297
de même qu’il inspirait ses directions de conscience épistolaires.
« Aurez-vous le courage de toujours vivre par la pensée » écrivaitelle à un jeune ami hambourgeois, Bokelmann, « et, alors même
qu’un problème s’est mille et mille fois présenté à votre esprit, de
le reprendre sans cesse, de le tourner sous toutes ses laces, de le
scruter à nouveau ? Saurez-vous n ’accepter aucune croyance sur
parole, mais toujours creuser en vous le sillon du doute et de la
réflexion ? Peinerez-vous sans relâche, sans jam ais forfaire à
l’appel sévère de votre conscience ? Aurez-vous le courage de
vous déchirer vous-même avec vos questions et avec vos doutes?
De jeter à bas, s’il le faut, le refuge commode où votre vie trou­
vait un abri tout préparé ? N’irez-vous pas échouer dans le
port calme et sûr de quelque vieille croyance vénérable ? Saurezvous ne pas emprisonner les jeunes ailes de votre esprit entre
les barrières étroites d’un préjugé national, ne pas vous asservir
à une lettre, à un idiotisme de langage ou de pensée? Consen­
tirez-vous à être toujours actif, bien mieux, à haïr votre repos ?
Ne vous laisserez-vous pas charger de chaînes indignes et ne
passerez-vous pas votre existence à gémir sous le fardeau de
quelque médiocre devoir ? Saurez-vous estimer à sa juste valeur
ce qui n’a d’autre titre à votre respect que d’avoir longtemps
duré, ou d’être depuis longtemps connu de vous ? Garderezvous mon souvenir présent dans les hasards de la vie, ou suis-je
condamnée à perdre un am i? »
Voilà quelques-uns des interrogatoires pressants auxquels
Rahel soumettait ses intimes. Voilà aussi les «vertus » nouvelles
de courage intellectuel et de bravoure personnelle, dont elle
aurait voulu jeter la semence dans les esprits.
RAHEL

Car il faut reconnaître là encore un des traits profonds de son
caractère : qu’elle le voulût ou non, son expérience personnelle
se changeait instantanément en un témoignage humain. Elle ne
possédait pas, comme Gœthe, le don de « se libérera par l’art. De
là son besoin de « se communiquer » sans cesse à ses amis, d’être

�298

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

entièrement comprise et connue d’eux. « Toute partie de mon
être qui n’est pas reconnue » disait-elle, « est comme morte. »
Pareillement ses souffrances, ses luttes intimes doivent être vues
par les autres, elles ont une valeur humaine, une signification
générale et, en un certain sens, expiatoire. Il lui semble qu’elle
ne vit pas pour elle seule, qu’elle est un « cas », presqu’une
« expérience » instituée par la Nature. Il faut que de pareilles
expériences humaines servent. Non, certes, que les résultats
puissent se transmettre et qu’il faille empêcher les autres de
passer à leur tour par les mêmes incertitudes ; le pourrait-on,
qu’on ne le devrait pas. Les mêmes problèmes se posent sans
cesse à nouveau dans le monde moral et, selon le mot de Rahel,
« ce sont simplement des hommes nouveaux qui recommencent
toujours de vieilles expériences ». Mais on doit laisser à ceux-ci
un témoignage, pour qu’ils sachent comment un autre esprit a
su s’interroger dans les mêmes circonstances. On les aide ainsi
à lire clair en eux-mêmes, on les aide surtout à prendre confiance
en leurs propres forces. Et plus la réponse qu’on leur apporte
est nette, neuve et hardie, « originale » en un mot, plus à leur
tour ils s’interrogeronL avec pénétration et courage.
Celte conception du « témoignage » se retrouve à chaque ligne
des lettres de Rahel. Elle leur donne pour ainsi dire un « pathé­
tique » tout particulier. « Considérez ce que j’écris comme mon
testament », écrit-elle quelque part. « J ’y ai mis un accent de
vérité, que les hommes ne trouvent d’ordinaire que sur leur lit de
m ort; non par peur, Dieu nous en garde, mais parce qu’alors il
ne vaut plus la peine de mentir. » Peu importe, du reste, que ce
témoignage heurte ou non les notions courantes de morale,
pourvu que d’abord il soit sincère et personnel. « Celui qui, ne
füt-ce qu’une seule fois, a fait taire sa conviction intime, pour
répéter simplement le jugement d’autrui, celui-là prouve qu’il
n ’a ni netteté, ni ressort dans l’esprit et qu’il est capable de toutes
les vilenies. »
Mais ce témoignage, à son tour, appelle nécessairement un
« jugement » ; il s’accompagne d’une note d’estime ou de méses­
time, de noblesse ou d’infamie, qui va atteindre la fibre la plus

�RAHF.L

profonde, la plus sensitive de notre être moral. N’esl-ce pas ce
qui constitue proprement « l’humanité » chez l’homme : c’est
qu’il juge, choisit et apprécie, c’est qu’il marque son estime ou
son mépris, c’est qu’il donne un prix, un rang, une valeur aux
êtres et aux choses ? Et ce sens subtil, le plus raffiné de tous, le
sens de la «justice » — qui est en somme le sens de la vie des
autres et le discernement des valeurs humaines — ne s’acquiert,
ne s’éduque et ne s’affine qu’en société. L’individu apporte sans
doute l’étoffe ; mais c’est la société qui façonne cette étoffe, qui
donne à celle énergie un emploi, une valeur. Nous ne nous sen­
tons vraiment des « personnes » que parmi d’autres « personnes »
C’est ce qui rend la vie en société si précieuse, ce qui fait qu’elle
doit être l’objet d’un soin si constant, d’une étude si appro­
fondie, d’un tact si délicat : par elle seulement les individus
apprennent à être «justes», c’est-à-dire à se connaître, à se
juger, à se mesurer, à s’estimer à leur exacte valeur.
Combien il est précaire et toujours menacé, ce sens dujusteet de
l’injuste ! Ce sont d’abord les barrières séculaires derrière les­
quelles les hommes se retranchent, comme derrière autant d’in­
compréhensions systématiques, d’injustices préméditées — les
préjugés religieux, ethniques, nationaux, sociaux. N’est-il pas
étrange, se demande Rahel, de voir combien la morale de tous ces
groupements exclusifs est le plus souvent en retard sur la
morale des individus? Dès que l’homme agit à l’unisson d’une de
ces âmes collectives, il semble que la critique s’émousse, que le
sens du juste et de l’injuste s’altère ou s’efface. Dans quelle
société policée tolèrerait-on encore l’agression à main armée? Et
pourtant les patriotes célèbrent la guerre. « De la part de quel
particulier admettrait-on qu’il s’adresse à lui-même des compli­
ments aussi insolents que ceux que chaque nation se décerne,
avec la plus sereine inconscience ? »
Et jusque dans les relations les plus intimes, que de secrètes
violences que n’atteint aucune justice, où ne pénètre même pas
le rayon d’une compassion humaine ! « Comment se fait-il donc
qu’il n’existe aucun tribunal, ni même le refuge d’aucune conso­
lation humaine pour le meurtre silencieux des âmes? Que dans

�/

300
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
tout groupement hum ain, et jusque dans chaque famille, une
partie soit toujours étranglée par l’autre, qu’il se rencontre au
moins toujours un être, livré à la merci des autres, étouffé dans
tous les mouvements de son esprit, de son cœur, dans toutes les
facultés de son être, et qui ne peut porter plainte nulle part, en
faveur de qui aucune justice n’intervient — alors que, s’il
s’agissait d’une agression en pleine rue, on verrait accourir,
même avant toute requête, les défenseurs zélés du droit et les
cœurs compatissants ? »
Sur quels axiomes grossiers et surannés reposent encore nos
principes d’éducation, de morale privée et publique ! Au moyen
de quelles formules abstraites, générales, raides et sèches, nous
touchons à ces problèmes infiniment délicats et complexes que
la vie soulève à tout instant autour de nous ! Il semble que les
hommes n’aient encore qu’une toute petite réserve d’humanité,
juste ce qu’il faut pour les situations normales et banales, celles
qui se répètent souvent ; mais sitôt que se complique le problème,
qu’un imprévu se présente, les voici pris au dépourvu, recourant
obstinément à ce vieux fonds d’axiomes traditionnels et de juge­
ments tout faits, inventés jadis pour des situations très différentes.
Ne savent-ils donc pas que ces axiomes et ces règles, ce petit lot
de « jugement moral » dont ils sonL si fiers, sur lequel ils ne per­
mettent même pas à la discussion de s’engager, ce n’est en
somme que le résidu d'expériences passées que l’expérience doit
toujours contrôler et critiquer à nouveau ? Que ce sont des
formes vides où la vie verse un contenu toujours différent,
quelle modifie aussi et qu’elle tranforme sans cesse sous la
poussée intérieure de ses exigences, de ses inventions, de ses
besoins nouveaux? Et y a-t-il plus déchirante détresse humaine
que celle d’une nature supérieure, délicate et fière, en avance sur
son époque, et obligée de vivre sous des lois qui n’ont pas été
faites pour elle ?
Voilà les injustices, ou plutôt les dissonances, les défauts de
discernement moral et d’organisation de la vie, dont Rahel
éprouvait les douloureux effets sur elle-même d’abord, et aussi
sur les autres, grâce à une sorte d’instinct altruiste qui l’obligeait

�301
à sentir, quoi qu’elle en eût, en dehors de sa sphère personnelle.
Rien d’impulsif ou de maladif, aucune sensiblerie dans cette
compassion qui, chez elle, s’aiguise toujours de clairvoyance
intellectuelle et qui va moins aux personnes, qu’aux éternelles
lois d’humanité, foulées aux pieds. Rien non plus d’une religion
de la souffrance et de la pitié humaines. Ce dont elle souffre
c’est d’un ci Droit », ou méconnu dans son esprit, ou informulé
dans sa lettre. Sa compassion n’est que la révolte de ce subtil
instinct de justice, duquel on pourrait dire, selon la fameuse
comparaison de Lessing, qu’il est un œil tellement sensible et
perçant, que la moindre impureté, que le moindre grain de pous­
sière l’irrite et l’endolorit.
Préciser ce Droit nouveau, en substituant à la vieille routine
morale ou juridique une intuition plus concrète, plus souple,
plus exacte des réalités humaines : là est le seul progrès auquel
nous puissions ajouter foi. Les puissances vraim ent profondes et
originales de la nature humaine, celles qui s’affirment aussi bien
dans l’histoire des sociétés que dans la vie des individus, échap­
pent à nos prises. Toute notre liberté consiste à connaître et à
discerner, à pénétrer toujours mieux ce fond primitif, à en
faciliter et à en hâter les manifestations, les évolutions néces­
saires. « Les peuples civilisés d’autrefois avaient posé des
colonnes comme limites de leur monde ; des cavernes figuraient
à leurs yeux l’Enfer, des îles riantes et de belles montagnes fer­
maient l’horizon de leur Olympe ; ils appelaient les autres peu­
ples des barbares et les réduisaient en esclavage. Mais aujour­
d’hui que la terre entière est explorée, que le compas, le télescope,
l’imprimerie, les Droits de l’Homme et Dieu sait quoi encore, ont
été inventés, qu’en quinze jours une nouvelle parcourt le monde
entier et que subsistent toujours les besoins essentiels et prim i­
tifs de nourriture, de procréation,tandis que s’élargit toujours le
cercle des ambitions : comment les vieilles inventions morales
pourraient-elles encore tenir? »
Ah ! ne raffinons pas trop sur le progrès ! Il s’agit avant tout
de créer une organisation matérielle et des conditions de vie
meilleures.Tout mensonge « spiritualiste » qui Amudrait aveugler
RAHEL

I1

1

. ".

�302
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
l’homme sur ces exigences primitives de la Nature, est odieux
à Rahel. Ce qu’elle admire dans le Saint-Simonisme, c’est un
idéal de plus en plus « démontré et démontrable » de vie sociale,
une organisation de plus en plus rationnelle et scientifique des
biens matériels. « Toute vérité nouvelle, employée avec ju s­
tesse, est une journée de soleil pour des continents entiers. »
Mais en même temps elle déniait au Saint-Simonisme, comme
à toute organisation sociale, le caractère d’une véritable « reli­
gion », réservant pour une sphère plus intime ces problèmes
d’origine, de destination suprême, ces interrogations plus pro­
fondes sur le sens de la vie, de la douleur et de la mort,
auxquelles nous ne trouverons jamais de réponses « démontrées
et démontrables », universellement valables et obligatoires, —
mais vis-à-vis desquelles, quoi que nous fassions, il nous faut
prendre une attitude personnelle.
*
*

*

Car il s’en faut que la vie sociale, avec les obligations et les
devoirs qu’elle impose, avec les vertus actives et combatives
qu’elle développe, soit le tout de l’homme. Elle risque même de
devenir un danger pour lui, si elle l’absorbe trop complètement.
Il faut que sans cesse, devant cette « dispersion» sociale deson
être, l’individu se ressaisisse au milieu de l’enchaînement exté­
rieur des évènements et de l'histoire, pour retrouver la causalité
intime de sa vie cl la conscience de son devenir personnel. Là est
pour llabel — comme pour le théologien Schleiermacher dont
elle est le disciple conséquent — le domaine strictement reli­
gieux. « Quel péché, quel crime que de vouloir empêcher un
homme de se poser à lui-même toutes les questions et de faire
lui-même ses expériences et ses découvertes!... Peut-on commu­
niquer aux autres ses révélations, ses expériences, ses convic­
tions religieuses, et n’est-ce pas là le dernier acte intime entre
la Créature et Celui que je ne veux pas nommer ? »
C’est aussi l’attitude qu elle avait apprise de ses mystiques de
prédilection, de Saint-Martin, de Mmc Guyon, de Novalis, et de

�303
celui qu’elle aimait entre tous : Angélus Silesius. Tous, ils lui
révélaient celle religion individuelle du cœur humain, ce sens
prophétique des réalités vitales, qui fait les hardis explorateurs
du monde intérieur. Et la suprême sagesse ne consiste-t-elle pas,
moins à spéculer sur des hypothèses, qu’à retrouver en nous
l’élan originel, par un grand effort de naïveté? Mais pour
trouver, il faut chercher, interroger, se mettre avec l’Inconnu
en un rapport intime de confiance, et attendre patiemment,
docilement, que la Réponse vienne comme s’inscrire d’elle-même
au plus profond de la conscience.Voilà la méthode interrogative
et oraculaire qui répondait le mieux à la nature religieuse de
Rahel. « Pour moi de pareilles sentences me retrempent l’esprit
et le cerveau, comme ferait à mon organisme physique la brise
matinale des montagnes » disait-elle du « Pèlerin chérubinique »
d’Angelus Silesius. « Ce sont des demandes adressées à Dieu et,
parlant, la seule vraie religion... Ses pensées les plus profondes
et les plus sublim es, les plus belles e lle s plus audacieuses,
ne sont que des questions naïves, comme en poserait un enfant
à l’esprit éveillé et aventureux, avec soumission et modestie...
Et qu’est-ce que l’Homme, dirais-je volontiers, si ce n’est une
pareille question ? Demander, questionner, interroger avec fran­
chise et audace, et attendre docilement la réponse, c’est tout
ce qu’il peut faire ici-bas. »
La religion a été pour Rahel d’abord le grand quiélif moral,
grâce auquel elle continuait, en dépit des expériences doulou­
reuses, d’entretenir un rapport de confiance avec la vie. « Je suis
trop faible », avouait-elle, « pour concevoir certaines possibi­
lités effroyables. » — Une profonde transformation s’élailen ellet
accomplie en elle, dont les symptômes apparaissent déjà nette­
ment à la suite des deux crises amoureuses qui l’avaient si profon­
dément bouleversée, et surtout pendant les années d’abandon
quefurent pour elle les années de guerre, après Iéna. Au spectacle
quotidien de tant de détresse, elle a perdu sa foi première au
bonheur, tout au moins au bonheur immédiatement réalisable.
La mort et la douleur sont devenues des « réalités » pour elle, et
non plus de simples « possibilités » entrevues par l’intelligence.
KAHEL

�« Chacun se trouve seul en fin de compte », lisons-nous dans les
lettres de celte époque, « seul, même quand il aime, et personne
ne peut lui venir en aid e.. . Il y a un état de désespoir où on
n’attend plus rien de la vie. Je dirais qu’il y a aussi un état
d’amour où on n’exige plus rien ; c’est un amour universalisé,
une disposition impersonnelle à agir, à se prêter à tous, connue
il conviendrait à un Dieu ou à un m artyr... Je n’impute plus rien
aux hommes : toutes choses ressortissent à une juridiction supé­
rieure. Voilà la religion qui me fait vivre. J ’ai expérimenté le
m alheur: c’a été là mon grand talent, mon éminente virtuosité.
Mais à présent je me sens dégagée de cette sphère : mon billet est
sorti à la loterie. »
Quelque heureuse que paraisse une destinée individuelle,
quand ce serait celle d’un Gentz ou d’un Gœtlie, ne laisse-t-elle
pas toujours un arrière-goût d’amertume et ne se solde-t-elle pas,
en fin de compte, par un immense « déficit », par une dispro­
portion énorme entre l’attente, l’effort, et la réalité effective? « Si
tu ne peux vivre avec le désespoir », aimait de répéter Raliel,
après Goethe, « il te faut donc quitter la vie ». — Mais ces refus
de la destinée, contre lesquels d’abord elle s’était révoltée, ils
lui apparaissaient de plus en plus nécessaires, pour aider notre
personnalité morale à se former et à prendre consistance. Il y a
une condensation douloureuse de notre être prim itif qui, sans
doute, a son utilité dans l’économie générale de la vie. « Je me
charge d’une partie de l’œuvre divin dans la Nature, en me
chargeant de mes souffrances. » Acquiescer à cet œuvre dans son
intégralité, c’est accepter du même coup notre destinée person­
nelle comme une des conditions particulières de sa réalisation :
voilà le point de vue « religieux » qui, seul, peut donner un sens
à la douleur. « Je me révolte aux heures de ma vie où la colère,
où un vœu particulier irrite et trouble mon regard et m’empêche
de saisir le Tout ; mais — quand nous songeons à ce Tout, quand
nous réussissons à l’évoquer sous nos yeux, si alors nous ne
nous prosternons pas et ne nous sentons pas purifiés, si nous
n’acceptons pas jusqu’au désespoir, si nous ne nous soumettons
pas et ne trouvons pas en nous-mêmes les suprêmes garanties

�305
dans notre besoin de raison, de justice, d’ordre, de vérité —
c’est que vraiment nous avons encore besoin de la douleur et
c’est qu’il nous faut encore devenir... J ’ai l’intime conviction
que j ’ai dû acquiescer à cette vie de douleurs, afin d’éprouver
dans mon corps une destinée humaine. Ou bien quelque esprit
supérieur, d’une clairvoyance plus subtile, a peut-être donné ce
consentement à ma place, parce qu ’il a jugé l’épreuve bonne et
salutaire pour moi. Quoiqu’il en soit, j ’ai toujours présent à
l’esprit cet acquiescement initial, et cette pensée seule peut me
consoler des épreuves douloureuses qui resteraient autrement
sans compensation pour moi. Peut-être était-ce le seul chemin
pour atteindre à la conscience personnelle — le germe d’où se
développeront des formes d’existence supérieures, plus faciles,
plus heureuses. Et quand ce ne serait encore que cette hypo­
thèse, elle suffirait pour donner un sens à la douleur : c’est que
le noyau lumineux, primitivement diffus, sans conscience
distincte, au sein de la nébuleuse éternelle, a pris corps et a
déversé son contenu divin dans une existence indépendante,
formant une organisation séparée et nouvelle. Sans doute cela a
dû se passer ainsi. Ma pensée a beau gravir la pente escarpée du
savoir, je ne découvre aucune réponse qui surpasse celle-là
en sagesse. »
Mais où Rahel se séparait nettement du christianisme tradi­
tionnel, c’est par sa confiance restée inébranlable dans les
lumières naturelles de l’esprit et du cœur hum ains. Elle ne pou­
vait admettre que la religion nous entrouvrit un monde surna­
turel, parce qu’elle se refusait à croire que la nature humaine
lût viciée et corrompue jusque dans ses racines. Ce qui la cho­
quait chez Pascal, c’était de retrouver, comme clé de voûte de
l’édifice théologique, la conception du péché originel, c’était de
voir les contradictions humaines expliquées par une fable
absurde, par une mesquine anecdote. A vrai dire les vertus reli­
gieuses seraient les plus naturelles à l’homme, si seulement
celui-ci osait interroger son cœur jusqu’au fond, car ce sont les
vertus conservatrices de la vie elle-même. C’est d’abord la grande
fidélité, c’est-à-dire la fidélité envers nous-mêmes, sans laquelle
RAHEL

�JEAN-ÉDOUAKD SPENLÉ
306
aucune autre fidélité, aucun sentiment, aucune passion, aucun
« moi » persévérant ne seraient même concevables. « On n’aime
pas, si on n’a pas ces qualités essentielles, les qualités — j ’ose le
dire — que la religion commande. Sans un cœur fidèle on ne
peut pas du tout aimer. Je dirai même : on ne peut pas vivre. Car
que saurait-on de soi, si on n’était pas fidèle? On ne se reconnaî­
trait donc jam ais soi-même! » — C’est aussi la grande innocence,
« celle qu'on ne peut jamais perdre, une fois qu’on l’a possédée »,
la conscience toujours présente du Dieu intérieur, de la néces­
sité intime de notre destinée eide notre nature : voilà qui échappe
à toute critique, à tout scepticisme, à toute ironie. C’est enfin la
grande perspective qui, pour l’ordinaire, ne se découvre que sur
un lit de mort ou devant une tombe, lorsqu’une vie nous appa­
raît tout à coup dégagée des apparences, du mensonge, des
inextricables conflits hum ains, de tous les jugements partiaux
et provisoires, uniquement dans ses rapports essentiels avec le
Tout, comme nimbée d’éternité.
Et c’est pourquoi Raliel en revenait toujours à Gœlhe, le
grand simplificateur du monde à ses yeux. Chez lui elle trouvait
les réponses les plus profondes aux interrogations qui l’angois­
saient, la vision la plus « totale » de la Nature et la plus grande
perspective sur la vie et sur le monde. C’est ce qui faisait pour
elle l’incomparable valeur « religieuse » de sa pensée. « A tra­
vers toute mon existence il me fut le compagnon de route expé­
rimenté, de qui la main sage et ferme rassemblait à mes yeux
les fragments de vie, disséminés sur le chemin par la bonne ou
la mauvaise fortune, et que je ne réussissais pas, moi, à se faire
rejoindre visiblement. Il m’a faite son associée. Il fut l’ami exquis
et de tout repos, le témoin autorisé de ma vie, celui dont la voix
me rassurait quand je me débattais contre des fantômes, mon
maître suréminent, le confident le plus émouvant, de qui je
pouvais dire par quels enfers son cœur avait passé. »
Il fut surtout la grande Force modératrice de sa vie. Les deux
passions militantes dont elle était possédée — son instinct de
vérité et son besoin de justice — n’auraient-elles pas risqué de
se changer en pure critique, en une critique négative et dissol-

�307
vante, sans le contrôle de cetle Sagesse supérieure qui sans cesse
restaurait en elle l’image totale du inonde et lui rendait la grande
innocence, sa foi première à la vie et à la nature? « Et ainsi »
lisons-nous dans les Discours de Schleiermacher qui lut, après
Goethe, le second instructeur religieux de Raliel, « se rétablis­
sent sans cesse l’équilibre et l’harmonie de l’être humain, qui
seraient irrémédiablement compromis, si l'individu, sans le com­
plément de la vie religieuse, s’abandonnait à une tendance exclu­
sive, fût-elle belle et généreuse entre toutes. »
KAHEL

Si, au lieu de fouiller dans ces ossuaires qui s’appellent les
Traités de la littérature, nous interrogeons les vivants d’autre­
fois ; si nous parcourons les lettres et les Mémoires qui nous
apportent les pulsations pour ainsi dire vibrantes et chaudes de
cette époque accidentée et tourmentée qui, des dernières années
duxvm esiècle, s’étend jusque vers la seconde moiliédu xix°,nous
sommes surpris de rencontrer si souvent le nom de Raliel. Nous
voyons que tout ce qui a porté un nom illustre dans la littéra­
ture, dans les arts, dans la diplomatie, jusque dans les cercles
aristocratiques, est entré en contact avec cetle lemme d’élite, et
que les visiteurs étrangers de marque, les Prince de Ligne, les
Mm0 de Staël, les Benjamin Constant, se sont empressés autour
d’elle. Et nous reconnaissons que ce ne fut pas un engouement
passager ; car nous voyons trois époques, aussi différentes que
possible,£e rencontrer dans cette admiration commune: d’abord
la première génération romantique, encore nourrie du pur
humanisme classique, des Sclilegel, des Schleiermacher, des
Tieck — puis la génération des patriotes, des prince LouisFerdinand, des Genlz, des Marwitz, des Varnliagen — et enfin,
vers 1830, celle génération à la lois romantique et révolution­
naire, mélancolique et utopiste, dont Henri Heine fut le paladin
attardé et le troubadour errant. Entre tous ces éléments dispa­
rates Rahel a servi de trait d’union vivant ; toutes ces aspira­
tions contradictoires ont éveillé un écho sympathique dans son
20

�JEAN-ÉDOUAIÎD SPENLÉ
308
cœur. Elle a élé, comme elle disait si bien, « le baromètre
souffrant » de cette époque fertile en orages et en cataclysmes,
la « fibre sensitive el sympathique » — le mol est de Varnhagen
— qui a vibré à l’unisson de toutes les agitations, et qu’ont
ébranlée toutes les convulsions de ces humanités différentes.
Et pourtant, d’où vient l’oubli qui s’est fait sur elle, et l’indiffé­
rence presque dénigrante qu’affectent certains historiens contem­
porains, lorsqu’ils rencontrent, chemin faisant, ce nom jadis
célèbre ? Sans doute l’Allemagne officielle d’aujourd’hui n’aime
pas à se souvenir de celte période qui fut celle de son plus pro­
fond abaissement national et de son plus grand désarroi poli­
tique. Ce sont d’autres traditions qu’elle s’efforce d’inculquer
aux esprits, bien différentes de celles qui ont inspiré ces généra­
tions rom antiques, passionnées de culture individuelle et
d’idéologie hum anitaire. Rahel partage, à cet égard, un peu le
sort de cet autre déraciné, son compagnon de race et, en un
certain sens, son continuateur intellectuel : Henri Heine.
Et puis, il y a cette autre raison encore : Rahel n’a rien écrit.
Elle qui, sans forfanterie, mais aussi sans fausse modestie, se
proclamait l’égale des plus grands esprits, pour ce qui est de
l’intuition, elle était dénuée, non pas du talent d’écrire — ses
lettres fourmillent de paroles profondes, de ces « paroles de
bronze », comme elle les appelle, qu’un Goethe ou un Sliakspeare n’eussent pas désavouées — mais elle était dénuée de cet
égoïsme supérieur de l’artiste, qui calcule et combine son effort,
qui économise les ressources de son génie en vue de l’œuvre
impérissable, tyrannique, exclusive. Sans arrière-pensée de
célébrité posthume, elle a répandu à profusion, dans des conver­
sations et dans des lettres, son génie et son esprit, elle s’est
donnée sans réserve à sa vocation de confidente, de conciliatrice,
de « servante de la société ». Une grande « gaspilleuse », l’appe­
lait un de ses amis. Et vraiment, la vie l’a appauvrie. De là v ie n t
aussi qu’elle se trouve tout à coup déshéritée aux yeux de la
postérité et qu’il nous faut aujourd’hui, à travers des recueils de
correspondance souvent insignifiants, recueillir une à une les
parcelles où s’est émietté son trésor.

�1ÎAHHL

309

Mais ce qui ressort de ces recherches et en est comme la
récom pense, c’est le spectacle d’une personnalité vraiment
incomparable, « unique au monde, autant que la plus grande
des merveilles », comme elle pouvait dire d’elle-même avec un
légitime orgueil. « La plus grande femme moderne » l’a appelée
M. Georg Brandes. Assurément la plus originale et la plus
foncièrement «vraie». Une de ces âmes qui rendent un son bien
à elles, un son bien franc, bien net, et qui révèlent instantané­
ment tout ce qui, autour d’elles, sonne faux ou sonne creux. On
pourrait dire encore: un de ces éléments lumineux et purifiants
qui dissipent les ombres mauvaises et, par leur seule présence,
assainissent l’atmosphère. Une « conscience ».

��BIBLIOGRAPHIE

T extes

Du vivant même de Rahel, Varnhagen a publié à diverses reprises
des extraits de sa correspondance. D’abord, les jugements de Rahel
sur Gœthe, qu’il soumit en manuscrit au maître de Weimar (cf. Rahel.
Ein Bach des Andenkens fiir ihre Freunde. Tome I, p. 580-581) et qu’il
publia plus tard, signés de l’initiale « G », avec les contributions
d’autres familiers appartenant au cercle Varnhagen, dans: Gœthe in
den Zeugnissen der Mitlebenden, von Varnhagen v. Elise. Berlin, 1823.
Deux recueils de Fragments et d’Aphorismcs, tirés des Lettres de
Rahel, parurent sans nom d’auteur, sous le titre de : « Ans den
Benkblàttern einer Berlinerin » dans le Scluveizerisches Muséum, dirigé
par Troxler (Ersler Jahrgang, Aarau, 1810. — cf. Rahel. Ein Bach des
Andenkens, op. cit. II, p. 113, 435 et 446). Deux nouvelles séries furent
publiées par le poète Fouqué, également anonymes et sous la même
rubrique, dans les Berlinische Blatter, fiir dentsche Frauen. Fine
Wochenschrift. Berlin, 1829 (et. Rahel. Ein Buch des Andenkens, op.
cit. III, p. 392, 397, 451, 473).
Le premier recueil de lettres, très expurgé, d’où se trouve éliminé
tout ce qui a un caractère trop intime (les noms des personnalités
vivantes étant le plus souvent remplacés par des initiales ou des asté­
risques), a été publié par Varnhagen au lendemain de la mort de
Rahel, sous ce titre: Rahel. Ein Buch des Andenkens fiir ihre Freunde
(mit Rahels Bildniss). 3 Rde Berlin, 1834.
Une réédition, très réduite, en un seul volume, de ce premier
recueil, a paru dans la Renaissance Bibtiothek : Rahel, ein Buch des

Andenkens fiir ihre Freunde, bearbeitet u. eingeleilet von Dr. Hans
Landsberg. Berlin, 1904.

Par les soins de Varnhagen d’abord, et plus tard de sa nièce
Ludmilla Assing, la plus grande partie de la Correspondance et des
Tagebücher de Rahel ont été publiés in-extenso. Ce sont :

Angélus Silesius und Saint Martin. Ausziige and Bemerkungen von
Rahel 1834.
Rahels Theaterurteile. Mitgeteilt von Varnhagen von Elise, dans :
Lewalds Theaterkursen (Stuttgart, 1836). Réédité dans : DenkwiirdigIceiten u. vermischte Schriften, de Varnhagen. Leipzig, 1859. Tome
VIII, p. 765 ss.

�JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
312
Briefwechsel zwischen Raliel und David Veit. 2 Bde. Leipzig, 1861.
Briefwechsel zwischen Varnhagen v. Base und Oelsner, nebst Briefen
von Rahel. — Hrgbn von Ludmilla Assing. 3 Bde. Stuttgart, 1865.
Briefe von Stægemann, Metternich, Heine and Bcttina von Arnim
(nebst Briefen, Anmevkungen und Notizen) von Varnhagen v. Ense.
Leipzig, 1865.
Briefe von Chamisso, Gneisenau, Haugwitz, Willi. v. Humboldt, Prinz
Louis Ferdinand, Rahel, Riickert, L. Tieck u. a. (Aus dem Naclilass
Varnliagens v. Ense). 2 Bde Leipzig, 1867.
Briefwechsel zwischen Varnhagen und Rahel. (Aus dem Nachlass
Varnhagens v. Ense). 6 Bde Leipzig, 1874-75.
Aus Rahels Herzensleben. Briefe und Tagebuchblatler. Hrgbn von
Ludmilla Assing. Leipzig, 1877.
Briefwechsel zwischen Karoline v. Humboldt, Rahel und Varnhagen.
Hrsgbn von Alb. Leitzmann. Weimar, 1896.
D o c u m e n t s b io g r a p h iq u e s
Va r n h a g e n v . E n s e .

Denkwiirdigkeilen und versmischle Schriften

Mannheim 1837. Tome ii. « Rahel» (p. 151 ss.)
Irf.Tomc viii (Leipzig, 1859). « Rahel Levin, u. ihre Gesellsclmft gegen
Ende des Jahres 1801 » (p. 563 ss.) — « üer Salon der Frau v. Varn­
hagen. Berlin im Mârz 1830 », p. 595 ss. — « Rahels Bild » (p. 632
ss). — « Rahel. Brief an Varnhagen v. Ense von Gustav Freiherrn
v. Brinckmann » (p. 639 ss.) « Madame de Varnhagen » par le
marquis de Custine (p. 685 ss.) « TJeber Rahel’s Religiositàt. Von
einem ihrer âlteren Freunde. » (p. 713 ss.)

Id. Galerie von Bildnissen aus Rahel’s Umgang und Briefen. Hrsgbn von
Varnhagen v. Ense. 2. Bde. Leipzig. 1836.
J. F ü r s t .— Henriette Herz. Ihr Leben und ihre Erinnerunqen Berlin
1851.
Briefe des Prinzen Louis Ferdinand v. Preussen an Pauline Wiesel.
Hrsgbn von A l e x . y . B u c h n e r . Leipzig, 1865.
P ü c k l e r -M u sk a u (F ü r s t y .). Briefwechsel und Tagebiicher. Berlin,
1874. Tome m (lettres à Varnhagen et à Rahel).
Wilhelm und Caroline v. Humboldt in ihren Briefen. Hrsgbn von
A n n a S ydoav Tome i i , 1907.
Burgsdorff. Ausgewâhte Briefe (an Brinkmann, Henriette v. Finckenstein, Wilh. v. Humboldt, Rahel, Friedr. Tieck, Ludw. Tieck
und Wiesel. Hrsgbn von A. F. C o h n . Berlin, 1907.
Voir aussi les articles: «Rahel Anlonie Friederike Varnhagen v.
Ense » et «.Karl August Varnhagen v. Ense », d ’O scA R W a l z e l , dans
« Allgemeine deulsche Biographie » . (Tome 39).

�313

RAHEL

É tudes, Monographies, Articles

de

Revue

Les principales études des écrivains de la Jeune Allemagne sur
Rahel sont :
N e u m a n n ( Wilh). «Rahel». Schriften Erster Teil. Leipzig, 1835.
T. II. M. (Theod. Mundt ). — Rahet und ihre Zeit. Dans: Charaktere iincl Situationen. Erster Teil. Wismar u. Leipzig, 1835.
Kühne (Gustav) «Rahel. » Dans : « Mannlichc mid weibliche Charaktere. » Erster Teil. Leipzig, 1838.
Les rapports de Rahel et de la Jeune Allemagne ont particulière­
ment été étudiés par :
P r œ l s s (Johannes). Das jauge Deutschland. Stuttgart, 1892.
B r a n d e s (Georg.) Das jauge Deutschland. (6me tome des : Ilauptstrômungen der Literatur des 19 Jahrhunderts). Leipzig, 1896.
Dresch . — Gutzkow et la Jeune Allemagne. Paris, 1904.
Les rapports de Rahel avec la société de son temps ont été
exposés par :
Blaze de Bury. — « Rahel et le Monde de Berlin » dans la Revue des
Deux-Mondes du 15 déc. 1858.
H illebrand (Karl). — Articles sur la Société de Berlin, parus dans la
Revue des Deux-Mondes (15 mars, 1er mai, 1er novembre 1870) et
republiés dans: Zeilen, Vôlker and Menschen. 2te&gt;- Band. Berlin, 1875.
G e ig e r (Ludwig). — Berlin 1688-1840. Berlin, 1895. Tome i i , p. 195 ss.
T reitsciike .— Deutsche Geschichte im XIXt0»Jahrhundert. Leipzig, 1896.
Tome iii (Berliner Leben. Das Judentum).
Blennerhasset. — Mm® de Staël et son temps. Paris, 1898 (tomes n et
m : les rapports de Mme de Staël et de Rahel).
B a r d o u x (A.) — Mmc de Custine. Paris, 1898 (lettres de Mme de Custine
à Rahel).
E hrhard (Aug.) — « La dernière passion de Genl: » dans la Revue
Germanique de novembre-décembre 1907.
Parmi les monographies, il convient de citer :
Sciimidt-W eissenfels . — Rahel und ihre Zeit Leipzig, 1857 (très
superficiel).
B e iid r o w (Otto). — Rahel Varnhagen. Ein Lebens — und Zeilbild.
(2™= édition) Stuttgart 1903. (Nombreuses illustrations. Consciencieu­
sement documenté).
Varnhagen und die Romantik. Inaugural Dissertation von Emma G r a f .
Bonn, 1901.

�314
JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
Rahel Varnhagen moraliste, par Angèle P o n c h o n t . (Dans Revue Germa­
nique. Mars-avril 1908).
L’ouvrage le plus pénétrant, quoiqu’un peu tendancieux, est sans
contredit l’étude d’Ellen Ivey : Rahel Varnhagen. Einc biographische
Skizze; traduit du suédois en allemand, par Marie F r a n z o s , et publié
dans : Biographien bedeutender Franen. Tome vn, Haberland, Leipzig
(sans indication de date).

�NOTES ET RÉFÉRENCES

A bréviations

B. d. A. — Rahel. Ein Bach des Andenken fur ihre Freunde. Berlin, 183b.
Gai. v. Bildn. — Galerie von Bildnissen aus Rahels Umgang u. Briefwcchsel.
Leipzig, 1836.
Varnh-Denkw. — Denkwürdigkeiten n vermischte Schriften von K. A. Varnhagen v. Ense. Leipzig, 18U3-18Ô9.

Page 72,
d 73,

»

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v
»

»

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91,
B

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93,

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93,

»

CHAPITRE I
ligne 11. Varnh. Denkw. I, p. 299 ss.
S ut l’intérieur Levin Cf. Henriette Herz Ihr Lehen u. ihre Erinnerungen, v. J. F ürst,p. 197 ss.
ligne 20. B. d. A. I, p. 56.
» 7. B. d. A. I, p. 131-132.
6. B. d. A. II, p. 498.
» 5. Briefw. ziv. Varnh. u. Rahel. I, p. 17.
» 27. ibid. II, p. 206.
» 3. ibid. I, p. 88.
» 6. Sur l’attitude de Rahel en société, Cf. Briefw zw. Rahel
u. David Veit. I, p. 154 et II, p. 32-33,
b
7. Aus Rahels Herzenslebcn, op. cil. p. 205, p. 113.
» 7. Briefw. zw. Rahel u. Veit,op. cit. I, p. 59.
» 6. Le voyage à Breslau se trouve raconté ds B. d. A I.
p. 81 ss.
» 12.La première rencontre avec Brinkmann(orthographié
aussi &lt;i Brinckmann » et « Brinkman »), Cf. Varnh.
Denkw. VIII, p. 640.
» 8 Sur Burgsdorff Cf. Gai. v. Bildn. I, p. 99 ss. et surtout
Wilh. von Burgsdorff. Ausgewàhlte Bricfe. Hrsgbn.
v. A. F. Cohn Berlin, 1907, avec introduction biogra­
phique. — Sur les relations de Burgsdorff avec Caroline
v. Humboldt Cf. p. IX ss. et p. 143.
» 29. W ilh. u. Karol. v. Humboldt in ihren Briefen, 1901. II,
p. 51 et p. 67. Voir encore : Burgsdorff. Ausgew. Bricfe
op. cit., p. 2 à 7.
» 26. Gai. v. Bildn. I, p. 108.
» 13 Sur David Veit Cf. Gai. v. Bildn. I, p. 1 ss. — Varnh.
Denkw. I, p. 325 ss. et p. 484. — Briefw. zw . Rahel u.
David Veit op. cit. (Introduction biographique).
» 32. Briefw. zw . R. u. Dav. Veit. I, p. 87,
d

�316

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ
CHAPITRE II

Page 97. La première rencontre au théâtre avec Finckenstein a été racontée
par Rahel : B. d. A. III, p. 433 ss. — Sur Karl v. Finckenstein,
Cf. Aus Rahels Hcrzensleben, Leipz. 1877 (Introduction).
» 99, ligne 16. Gai. v. Bildn. I, p. 69-70.
» 100, » 15. Aus R .’s Hcrzensleben, p. 85.
» 101, » 9. ibid., p. 103 ss.
» 102, » 36. ibid., p. 109.
» 103, » 19. ibid., p 117-118.
» 104, » 21. ibid.. p. 121-122.
» 105. Sur Urquijo, cf Ans R .’s Hcrzensleben (Notice biographique, p. 180)
Ellcn Key, dans son Essai (Rahel Varnliagen, Leipzig, 1907), pré­
sente cet amour sous un autre jour. Urquijo se serait détaché de
Rahel parce que celle-ci se serait refusée à lui, dédaignant de
se l’attacher par un lien purement sensuel. Il n’aurait pas pu
« croire » à son amour. Cette thèse me paraît contredite par une
lecture impartiale des lettres de Rahel (dont les plus compro­
mettantes ont dû être brûlées, (car il y en avait, selon Rahel, « un
énorme paquet ») ; contredite par les soupçons méprisants d’Urquijo, qui ne s’expliqueraient guère devant une pareille résistance
(« Je t’aime, mais je ne t’estime pas ») ; contredite surtout par
les jugements que Rahel portait plus tard sur cet épisode d’amour,
sa grande « turpitude o. Cf. sa lettre à Alex. v. d. Marwitz du
17 nov. 1811 (Aus. R .’s Herzensleben, p. 240). « Vorgestern u. gestern las ich einen cnormen Pack njeiner Briefe an Urquijo. Allwaltender gott ! Da kann man selien wic tief der Mensch sinken
kann,., Wenn ich Ihnen diese Briefe zeige — wie ich es mil'
vorgenommen habe so kann ich Ihnen nichts niedriges mehr von
mil' zeigen.,. Ein ziihes Festhalten. Ein ekelhaftes Nachgeben. Ein
Beugen, Beugen und Beugen, mit einem widrigen Lâcheln dabei.
Sie werden selien, wie elcelhaft ! » Cf. encore son Tagebuch à la
date du 5juillet 1809 (ibid., p. 206). o Wahr ist, dciss ich ein Bild
fiir meine Sinne fand, mein Herz für ewig zu ihm schleuderte,
etc... » Cf. enfin B riefw . zu&gt;. Varnli. u. Rahel. I, p. 237. « Vergiss nicht, dassicli bei Urquijo nur so lange in Türpitüde blieb, als
er mich durch Eifersucht Liebe wâlinen maclite, etc. . » A tout
le moins Rahel a-t-elle toujours considéré cet amour comme une
inexplicable et humiliante aberration sensuelle.
Page 106, ligne 14. Aus R’s. Herzensleben, p. 194. — 1. 27. Ibid, p.,209.
107,
30. Ibid., p. 191.
109,
16. Ibid,, p. 243-244. — La rencontre avec Urquijoà Prague,
cf. Briefw. zw. Varnh. u R. III, p. 171.
110,
14. Briefw. zw . Kar. u. Humboldt, Rahel u. Varnh , p. 86
et.p. 90.
33. Ans I{. ’s Hcrzensleben. p. 216.
23. B. d. A. I, p. 139. — 1. 30. B. d. A . II, p. 408.
111,
112,
33. B. d. A. II. p. 296-297.

�RAHEL

317

CHAPITRE III
Page 113. Sur la Société berlinoise et l’influence des salons juifs, voir Hitlebrand (Karl), in : Revue des Deux Mondes (15 mars, 1er mai et
1" nov. 1870). — Brandes (Georg). Das junge Dm tschland, op.
cit. — Varnh. Denkw. IV, p. 635 ss. — Geiger (Ludwig), Berlin,
1688-18U0, op. cit. II.
» 120. Sur le féminisme de Frédéric Schlegel, cf. J. Bouge. Frédéric
Schlcgel et la genèse du Romantism e allemand. Paris, Bordeaux,
1904, p. 174 ss.
» 127. Sur Henriette Herz, cf. Henriette Herz. Ihr Leben u. ihre Erinnerungen von J. Fürst, op. cit. — A us Schleiermachers Leben.
Berlin, 1860. Bd. I. — Diltheg. Schleiermachers Leben, Berlin,
1870. — Wilhelm u. Karoline v. Humboldt in ihren Briefen, 1901.
Bd. I (voir Index).
» 128, ligne 2. Sur le « Tugendbund », de Henriette Herz, voir particuliè­
rement les lettres de jeunesse de Guillaume de Humboldt,
dans « Briefe von Chamisso, Gneisenau, etc. » op. cit.
Leipzig, 1867. I, p. 1 à 135. — On rouvera dans le même
recueil (p. 16 ss.) les jugements de Varnhagen et Rahel
sur Henriette Herz. — Enfin, on trouvera un tableau
satirique des salons juifs berlinois et particulièrement de
Henriette Herz dans les Bambocciadcn (anonyme),
Berlin, 1797. Bd, I, p. 133-134, p. 169 ss. — Voir aussi
dans le même ouvrage la petite parodie : Die Witzlinge,
où l’auteur caricature le W itz romantique.
CHAPITRE IV
Page 132. Pour les portraits physiques de Rahel, voir : Varnh. Denkw.
VIII, p. 631 ss.
» 134, ligne 34. Gai. v. Bildn. I, p. 168 ss.
» 135, » 13. Gai. v. Bildn. II, p. 203-204.
» 138. Sur la société « mêlée » qui se donnait rendez-vous chez Rahel et
sur la police de son salon. Cf. Varnh. Denkw. VIII, p. 580 ss. et
648 ss.
v 140, ligne 7. Sur l’art de dire la vérité et de juger les hommes, cf.
Varnh. D enkw ., VIII, P. 590 ss.
» 141, » 29. Sur la conversation de Rahel, cf.Ibid., p. 703 ss.
» 142, » 24. B. d. A. III. p. 514.
« 144, » 6. Jugements de Rahel sur les femmes, cf. B. d. A. I,
p. 359, et II, p. 348.
» 145, » 30. Briefw. zw. Karol. v. Humboldt, Rahel u. Varnhagen,
op. cit., p. 9, p. 11-12.
» 147, » 13. B. d. A . I, p. 324-325.
» 148, » 4. B. d. A. II, p. 564 ss. —L. 10. Sur la comtesse Pachta,
cf. Gai. v. Bildn. I, p. 171 ss. La première rencontre
eut lieu à Tôplitz, le l or août 1797 (B riefw . zw. Rahel
n. Vcit. op. cit. : la lettre portant cette date). Le pro­
jet de voyage incognito, pour cacher l’enfant de la com­
tesse Pachta, cf. Burgsdorff. Briefe, op. cit., p. 122 et

�:ù:
:

3

p. 208. — Cf. encore le jugement porté plus tard par
Rahel sur cette amie qu’elle appelle : « den grossteu
weiblichen Charakter, den ich je gekannt hake. » B. d.
A., III, p. 330.
27. Sur la comtesse Caroline v. Schlabrendorf, cf. Gai. v.
Bidn. I, p . 205 ss.
150. Sur Pauline Wiesel, voir : Briefe des Prinzen Louis Ferdinand an
Pauline Wiesel hrsgbn von Alex. Büchner. Leipzig, 1805. La cor­
respondance échangée entre Pauline et Rahel se trouve en partie
dans : Briefe von Chamisso, Gneisenau, etc., op. cit. I, p. 261 ss.
et II, p. 100. A la page 246 ss. de ce recueil se trouve une notice
sur Pauline Wiesel due à la plume de Varnhagen. « Sur le
« Iiriegsrat » Wiesel, cf. Varnh. Denlav. III, 284; IV, 277. — Gai.
v. Bildn. I, 67 et' 69.
152, ligne 35. Briefw. zw. Varn. u. Rahel, op. cit. V, 31.
» 29. Brie/e von Chamisso, Gneisenau, etc., op. cit.-, I, p. 290291.
155, » 3. Briefe des Prinzen Louis Ferdinand, etc., op. cit., p. 163.
155, » 7. Sur le voyage de Mm* de Staël en Allemagne, cf. Blennerhasselt. Mme de Staël et son temps, op. cit. (tomes II
et III).
156. D’après Varnhagen, Rahel aurait déjà été présentée à Mm* de Staël
chez les Huniboldt, à Paris, lors de son voyage en France, en
1800-1801 (Varnh. D cnkw., VIII, p. 662, note). Le récit de l’entrevue
dans les salons de l’ambassade de Suède a été fait par Brinkmann lui-même (ibid., 662-665). — Sur le séjour de Mm“ de Staël à
Berlin et ses réceptions, soit dans les salons de la duchesse de
Courlande. soit à son propre hôtel, voir Henriette Hcrz, Ihr
Lehen und ihre Erinnerungen, op. cit.. p. 213 ss. et p. 218 ss.
158, ligne 27 Les jugements de Rahel sur M™ de Staël se trouvent
dans B. d. A. II, p. 542, p 548-549; III, p. 8 s., p. 370371.
161, » 4. Sur Paris, B. d. A. I, p. 213, p. 241, p, 313 s. - L. 26 :
Burgsdorff. Briefe, op. cit., p. 3-4.
163, Mirabeau à Berlin. Cf. B. d A. II, 64 s. — II, p. 357-358. Le juge­
ment de Rahel, Briefw, zw. Varnh. u. Rahel. 111,239.
164, ligne 17. Ans R .’s Herzenslebcn, op. cit., p. 141. — L. 35 : B. d. A*
I, p. 315.
165, » 26, B. d. A. II, p. 410-411.
165. Sur le prince de Ligne, voir Gai. v. Bildn. I, p. 79 s. — Cf. la lettre
de Rahel, du 1"' août 1795, datée de Tôplitz, où eut lieu la première
rencontre.
167. Sur le comte de Tilly, cf. Gai. v. Bildn. II, p. 1 ss. — Les portraits
très amusants qu’a tracés de lui Rahel, se trouvent: B. d. A. I,
p. 277 ss. et p. 287 s.
168. Sur Benjamin Constant, voir les jugements de Rahel dans B. d. A. I,
p. 417 et ibid. III, p. 469, 472 s.
169. ligne 28. B. d. A. III, p. 165, p. 166.
23. Henriette Hcrz. Ihr Leben u. ihre Erinnerungen, op. cil.
p. 337
3. Sur Gluck et Spontini, cf. B. d. A. III, 196 ss., 475 ss. —
Cf. ibid. I, p. 241 : « Eine Nation die Vaudeville’s haben

�RAHEL

319

kann, kann keine Musik haben. » — A propos (le
la « manie française », de Mnie Devrient, B. d. A. III,
476 s. —
T, 46.
Page 173, » 3. Briefw-zw. Rahel u . David Veit. op.
)) 173, » 30. B. d. A. H, p. 213.
)) 174, » 28. B. d. A. II, p. 423 ss. et III, p. 504. Les jugements de
Rahel sur le théâtre et les acteurs de son temps ont été
réunis par Varnhagen dans ses Denkwürdigkeiten, op.
cit. VIII, p. 765 ss.
175, » 34. Sur Esslair, dans les « Brigands », cf. B . d. A. II, p. 61.s.
176, » 14. Sur le jeu de Sophie Sclirôder et le goût du public berlinois,
cf. la longue et curieuse lettre, B d. A. II. 493 ss.
177, Ce petit incident se trouve rapporté par le comte de Salm, cf. Varnh.
Dcnkw. VIII, p. 563 ss.
178, Le jugement de Rahel sur « die Mcicht der Venhültnisse » et le talent
de son frère, se trouve B. d. A. III, p. 191 ss.— Cf. l’article consa­
cré par Varnhagen à Louis Robert, dans ses Denlav. Bd. V.
179, ligne 16. Varnh. Denkw. op. cil. VIII, p. 576 ss.
179, » 30. Sur les relations de Jean Paul et de Rahel, cf. B. d. A. I,
303-204 et p. 367 ss.
180. Voir les jugements de Rahel sur Tieck, B. d. A. III, 224. — Sur les
rapports avec Frédéric Schlegel, cf. Gai. v. Bildn op. cit. I, p. 223 ss.—
B. d. A. I, p. 169 (la première rencontre). — Sur les projets de
Rahel de rejoindre les Schlegel à Iéna, B. d. A. I, p. 186, et
certains projets de fiançailles, ibid., p. 188-189.
184, ligne 34. Gai. v. Bildn. I, p. 168-169.
185,
28. B. d. A. I, p. 544.
186. Sur l’entrée de Gentz dans le salon de Rahel, cf. Varnh. Denkw. VIII,
p. 582. — Voir le portrait de Gentz par Varnhagen et les lettres du
publiciste viennois à son amie berlinoise, dans Gai. v. Bildn. II,
p. 155 ss. — La première rencontre (cf. les Tagebücher, de Gentz),
eut lieu en novembre 1801.
187. Sur les « deux » Gentz (der « vorige » G. und der « jetzige » G.) cf.
notamment Briefw. zw . Karol. v. Humboldt, Rahel u. Varnhagen,
op. cit. et B . d. A. II, p. 152, p. 444 ss. — Sur le caractère de
Gentz jugé par Rahel, voir surtout la lettre de celle-ci à Léop.
llankc, B. d. A. III, 576 s.
189, ligne 34. La fameuse anecdote de la bague se trouve dans Henriette
Herz, Ihr Leben u . ilire Erinnerungen, o p . c it.,
p. 143-144.
» 191, » 17. B. d. A. I, p. 265 — 1. 36 B . d. A. III, 486.
» 192, » 4 B . d. A. I, 72. — 1. 10: B. d. A III, 270. — I. 26 :
B. d. A. III, p. 114.
» 194, » 5. Gai. v. Bildn. II, p. 202-203.
» 195. Sur le prince Louis Ferdinand, son caractère et sa vie privée, voir
le portrait fait par Varnhagen, Gai. v. Bildn. I, p. 239 ss., les souve­
nirs de Henriette Herz (Henriette Herz. op. cil., p. 280 ss.) ; les
relations du prince avec Rahel et son entrée dans le salon de la
Jâgerstrasse, dans Varnh. Denkw. VIII, p. 585 ss. — Ses relations
avec Pauline Wiesel et ses lettres à cette dernière sont présentées
dans : Briefe des Prinzen Louis Ferdinand an Pauline Wiesel,
op. cit. Leipzig. 1865 et dans : Briefe von Chamisso, Gneisenau,

�etc., op. cil. Son rôle politique a été étudié lout particulièrement
dans deux articles de la Deutsche Rundschau, Tome 45, p. 27 ss. et
p. 208 ss. (Prinz Louis-Ferdinand. Einc hislorisch— biographische
Studie von P . Bailleu).
ligne 8. « Journal de ce qui m ’est arrivé de plus m arquant dans
le voyage que j ’ai fait au quartier général de S. M. le
Roi de Prusse, le 2 octobre 1806 et les jours suivants. »
Fréd. Gcntz. — Mémoires Stuttgart, 1841, p. 292).
ligne 28. Le document essentiel sur les relations de Louis-Ferdi­
nand et de rtahel est la longue lettre adressée par cette
dernière au poète Fouqué, à qui elle envoie les quelques
lettres et billets du prince qu’elle a conservés (B. d. A.
I, p. 552 ss ) et refait l’historique de cette amitié. Ellemême a brûlé, dit-elle, les autres lettres, sauf quelques
billets et la toute dernière lettre, écrite presque à la
veille de la bataille, et publiée par Varnhagen dans Gai.
v. Dildn, 1, p. 298 ss. (Cf. encore à ce sujet B. d. A.
I, p. 35G.
ligne 17. Sur la consternation où fut plongé Berlin à la nouvelle de
la mort du prince Louis-Ferdinand et de la batailie
d’Iéna, cf. les Mémoires de Varnhagen (Denkwürdigkeiten
tome I) et : Berlin im Oktoberu. November 1806. Tagebuch Aufzeichnungen eines Diplomaten, dans la Deutsche
Rundschau, tome 105, p. 40 ss.
m

CHAPITRE V

1

11
il, i

»

»
»

»
»

»
»
))
»
»
»

207. L’autobiographie de Varnhagen remplit les trois premiers volumes
de ses Denkwürdigkeiten u. vermischte Schriflen. La première
rencontre avec Rahel se trouve racontée dans Denkw. I, p. 229 ss.
2 1 0 , ligne 20. Le séjour de Rahel à Charlottenburg en été 1808 et les
fiançailles. Cf. Denkw. op. cit. II, p. 22 ss.
211, •&gt; 4. Briefw. zw . Varnh. u. Rahel, op. cil. I, p. 52.
212, » 15. Ibid II, p. 75.
213, » 35. Sur le séjour à Tôplitz. cf. Denkw, II, le chapitre Tôplitz,
p. 310 ss. Sur les relations de Rahel et de Beethoven
cf. Beethoven und der Varnhagen — Ralielsche Ilreis,
von Dr Kalischer, dans : Der BCir Berlin, 1887, nr. 1-4.
215, » 5. Cf. Briefw. zw. V. u. Rahel, II, p. 164 ss., p. 177 ss.,
p. 265 ss., p. 275 s s .
215, » 36. Ibid. II, p. 32, et III, p. 170. p. 243 et B .d .A .U , p. 80-81.
216, » 35. Ibid. III, p. 213.
217, » 19. Ibid. III, p. 245-246. Sur Marwitz, cf. Gai. v. Bildn. II,
p. 9 ss. Varnh. Denkw, I. p. 371 ss., p. 462 ss., et les
lettres de Rahel dans B .d .A I, p. 500, p. 503, p. 521,
s. etc.
218, » 22. Briefw. zw. F. u. Rahel, III, p. 229 s.
219, » 6. Ibid. III, p. 329.
» 32. Berdrow a déjà observé {Rahel Varnhagen op. cit., p.
220
167 ss.) que ce qui manque à cet amour, c’est la
« grande passion », d’où il conclut, à tort (p. 168), que
,

�RAH EL

Page 223,

» 225 ligne

»
»
»
»
»
»
»

Raliel semble avoir manqué de « tempérament b. Il
semble oublier que ce n’est là qu’une idylle d’arrièresaison et que le cœur de l’Aimeuse est déjà comme
épuisé par les « convulsions » et les orages qu’il a tra­
versés naguère. Cf. les jugements que Raliel porte
elle-même sur cet amour, B el A ., II. p. 6, I, p. 570.
B riefw .zw . V. u. B . I, p. 290.11 s’explique lui-même sur
sa misogynie, ibid. II, p. 269. « Mad. Lôwe gefiel mir
allerdings und gefàllt mir noch, aber sie bestâtigt mir
aufs neue, dass das Geschlecht mir zuwider ist, denn
auch in ihr, die eine slione vielbegehrte Frau ist, reizt
es m idi nicht. Magst du das bezweifeln, es ist doch
wahr, and stelll meine Treue vieüeicht in ein solches
Licht, wo die Sinnlichkeil keinen Schalten auf sie
w irfl. » Cf. encore la lettre de Raliel. ibid. II, p. 200.
Brie/w. zw. Varnh. n. R. III, p. 247 et II p. 259 — 1. 32.
Ibid. V. p. 290. — Cf. encore ibid. II. p. 93 : &lt;( Icli
liabe Dicli so lieb... wie Dcin Jünger and Verkündiger.»

CHAPITRE VI
227 Sur le Congrès de Vienne, voir les Denkwiirdigkeiten de Varnhagen, tome III, p. 231 ss. et les lettres de Raliel. B. d. A. Il,
249, 256, 260, 262, 284 s., 312 ss.
228 ligne 27. Sur Frédéric Sclilegel à Vienne cf. Dcnkw. II, p. 279 et
B. d. A. II, p. 260.
229.
34. Sur Zacharias Werner à Vienne cf. Denkw. II, p. 331 et
l’ouvrage de ilI. Vierling. Zacharias Werner (1168-1823)'
La conversion d'an romanliqae. Paris 1908 p. 286 ss.
230, » 30. Sur le Gentz du Congrès de Vienne, cf. Denkw. II, 312 sq.
et le très intéressant article de ,11. Ehrhard : « La
dernière passion de Gentz » dans la Revue Germanique
(novembre-décembre 1907).
232, » 5. Sur le revirement de Gentz, cf. les lettres de Rabel.
B. d. A. II, p. 116-117, p. 147, p 153. — 1. 35, Gai. v.
Bidn. II, p. 217-218 et 218-219.
235, » 25. La fameuse visite de Goethe est racontée par Raliel dans
sa lettre du 8 sept. 1815 [B. d. A. II, p. 329 ss).
236, » 26. Sur la carrière diplomatique de Varnliagen et ses difficul­
tés à la cour du grand duché de Rade, voir le tome IX
des Denkwiirdigkeiten qu’il a entièrement consacré à
cet imbroglio diplomatique. Voir aussi les pages de
l’historien Treitschke, Deutsche Geschichte, II, Leipzig,
1891. et son jugement extrêmement sévère sur Varnliagen
p. 370 ss. et p. 518 ss.
33. Briefw zw . Varnh. u. R . V. p. 503.
9. Ibid. V. p. 200 et p. 205. — 1. 12. Sur la société de BadenBaden, voir Varnh. Denkw. III, p 367 ss., IX, p. 115 ss.,
p. 294, p. 295, p. 322.
33. B . d. A. II, p. 584 ss.
32. Briefwechsel z w . Varnh. v. E . und Oelsncr. — Stuttgart,
1865, I. p. 278.

�322

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Page 248, » 10. D'après Treiischke (Deutsche Geschichle, II, p. 518) le rappel
de Varnhagen serait uniquement imputable à ses mala­
dresses diplomatiques, ce qui n ’aurait pas empêché le
diplomate malchanceux et aigri de se poser, par la suite,
en martyr des idées libérales. Ce serait par une simple
coïncidence que ce rappel s’est produit juste au moment
de la grande « réaction » dans le monde politique. La
vérité est que Varnhagen était une créature de Hardenherg et devait tomber avec le ministre qui avait fait sa
carrière. Cela semble résulter clairement des démarches
qu’il tenta auprès du ministre Bernstorff. Celui-ci lui
reproche d’avoir induit le gouvernement en erreur par
ses rapports trop favorables sur les Chambres badoises.
En même temps il fut pressenti sur son attachement au
chancelier et on l’engagea à utiliser ses anciennes rela­
tions avec Wittgenstein et le duc Karl. v. Mecldemburg,
les chefs du parti réactionnaire. Cf. les lettres de Varn­
hagen à Oelsner écrites au lendemain des événements,
dans Briefwcchsel zw .V arnli. v. E . uncl Oelsner op. cit.
I. p. 296 ss,, et p. 311 ss., ainsi que les lettres de Stiigemann, à Varnhagen, dans Bricfe von Stàgemanh, Metlernich, Heine u. Beitina v. Arnim. Ans dem Nachlass
Varnliayens v. Elise Leipzig, 1865, p. 98 ss.
CHAPITRE VII
Page 249. Sur la société berlinoise, pendant les premières années de réaction,
un des documents de première source les plus instructifs, ce sont
les lettres de Varnhagen à Oelsner Briefwcchsel zwischen Varnha­
gen von Ense und Oelsner, hrsgbn. von Ludrnilla Assing. 3 Bde,
Stuttgard 1865), qui nous apportent la gazette au jour le jour de
la vie berlinoise, ainsi que les « Tutti-Frutti » du prince de
Pückler-Muskau, qui tracent un tableau, le plus souvent ironi­
que, de la vie mondaine de la capitale.
» 250, ligne 13. B. d. A. II, p 609. — 1. 25 : Briefw zw Varnh. v. E. u.
Oelsner op. cil. II, p. 182.
» 253, » 29. iliid II, p. 195.
» 254, » 22. La description du second salon de Babel se trouve dans :
Varnh. Denkw. op. cit. IX, p . 595 ss. cf. les jugements
de Babel dans : B. d. A. III, p. 47, p. 390, p. 418 et
p. 422.
» 256. Sur Edouard Gans, voir l’Introduction de Saint-Marc Girardin à la
traduction française de « l’Histoire du Droit de succession », par
L. de Loménie (Paris, 1846), les Mémoires de Gans (Rückblicke auf
Personal iiml Zuslünde, Berlin, 1836) et l’ouvrage de Ch. /Did­
ier ; Les origines du socialisme d’État, Paris, 1897.
» 260, ligne 9. Briefw. zw. Varnh. u. Itahel, op. cit., VI, p. 305-306
et p. 330.
» 261, » 11. Varnh. Denkw. op. cil. IX, p. 615 ss.
» 262, » 34. B. d. A. III, p. 72.
» 263, » 5. Les prophéties de Bahel au sujet de M. Thiers, cl. B. d.

�323

RAHEL

A. III, J). 89-90 ; p. 93 et p. 104-105. - 1. 36 : ses pro­
phéties politiques au sujet des Bourbons, cf. Varnh.
Denkw. IX, p. 624 s,
Page 265, ligne, 28. Les lettres de Raliel à Heine ont été toutes brûlées dans
l’incendie qui a détruit la maison de la mère du poète,
à Hambourg. Cf. la lettre de Heine à Varnagen du
13 février 1838 : « Was Rahel’s Briefe an mich betrifft, so
scheinen Sie niclit zu wissen,dass mir hiermit ein gros­
ses, unerseizliches Unglück begegnet ; es war ein Paquet
von mehr als 20 Briefen ; und bei einem Brand, welcher
in Hamburg das ganze Haus,worin meineMutter wohnte,
in Asche legte, ist aucli jenes Paquet... verbrannt. »
(Briefe von Stâgemann, Metternich, Heine u. Bettina v.
Arnim , op. cil. p. 2i9.
» 266, » 18. B. d. A. III, p. 453.
» 267, » 10. Briefw. z w . Varnh. u. Rahel, op. cit. VI, p.48; p.55-56.
» 269, » 7. ibid., p. 348-349. — 1. 35: ibid., p. 353
» 272, »
9. ibid., p. 365.— I. 22 : sur l’évolution politique de Heine et
ses rapports avec le Saint-Simonisme, cf. Henri Lichlenberger. Henri Heine, penseur. Paris, 1905.
» 273, » 27. B d. A. III, p. 492.
» 274, » 12. Les jugements de Rahel sur le Saint-Simonisme, cf. B. d
A . III, p. 555, p. 561, p. 568 ss., p. 570.
» 276, » 20. L’entrée de Bettina, cf Varnh. Denkw. IX, p. 626 ss.
» 277, » 23. La première rencontre de Rahel et de Bettina, en 1810, cf.
Briefe von Stâgemann, Metternich, Heine u. Bettina v.
Arnim, Leipzig, 1865, p. 274-275. — 1. 35 : l’épisode
avec Clemens Brentano, cf. Briefw. zw . Varnh. u.
Ballet, op. cit. II, p. 251, p. 287.
» 279, » 3. Briefw. zw . Varnh. u. Rahel, op. cit. VI, p. 256. — I.
26 : B. d. A. III, p. 357.
» 280, » 9. Briefw. z w . Varnh. u. Rahel, op. cit. VI, p. 236-237. —
I. 14: sur la rivalité entre Bettina et Rahel, à propos de
Ranke, cf. ibid., p. 173, Briefe von Stâgemann, etc.,op.
cit. p. 280 ss. cf. B. d. A. III, p. 303.
» 281, &gt;&gt; 22. cf. le parallèle (très partial), esquissé par Varnhagen entre
Bettina et Rahel, Briefe von Stâgemann, etc. op. cil.,
p. 261 ss.
» 282, » 26. cf. « La dernière passion de Gentz », de M. Ehrhard
dans la t Revue germanique » (novembre-décembre 1907).
» 283, » 28. Les idées de Rahel sur le suicide, à propos du suicide du
poète Kleist, B. d. A. I, p. 577.
» 284, » 10. B. d. A. III, p. 532. — 1. 16 : B. d. A. I, 473. — 1. 22 : B.
d. A. III, p. 262.
» 286, s 2. Fiirst Pückler-Muskaii. Brie/wechsel und Tagebücher, Ber­
lin, 1874. — B. d. A. III, p. 171. - 1. 18 : ibid., p. 317.
CHAPITRE VIII
b 287, ligne 1. B. d. A. I, p. 266.
» 288, ligne 14. B. d. A. III, p. 448.

21

�324

JEAN-ÉDOUARD SPENLÉ

Page 289, » 2. B. d. A. III, p. 514. - 1. q : B . d. A. I. p. 482. — 1. 35 :
B. d. A. III, p. 337.
» 290, » 17. B . d. A. II. p. 5.
» 291, » 29. B . d. A. III, p. 533.
8. B . d. A. I, p. 512.
» 293,
20. B . d. A. Il, p. 184 ss.
)) 294,
» 296, » 6. B. d. A. I, p. 340-341.— 1. 32. B. d. A. I, p. 260.
» 297, )) 24. Les lettres à Bokelmann se trouvent dans : A us Rahels
Hergensleben, op. cit.. p. 150 ss.
)) 298, » 27. B. d. A. I, p. 185. — 1. 33 : Briefw zw. V. u. R. V., p. 303.
)&gt; 299, » 30. B. d. A. III, p. 552 et p. 74.
)) 300, » 9. B. d. A. III, p. 35.
» 301, )) 32. B. d. A. II, p. 382 s.
)) 302, )) 34. B . d. A. I, p. 584 et p. 585.
)) 303, )) 24. B. d. A . III, p. 28-30,— 1. 27. ibid., p. 353.
» 304, )) 13. B. d. A. I, p. 486 et p. 501.— 1. 27. B . d. A. III, p. 268.
» 305, » 31. B. d. A. III. p. 383 et B. d. A. II, p. 54-55.- Le jugement
de Italiel sur Pascal, B. d. A. III, p. 65 ss.

�UN PRÉCURSEUR DES FÉLIBRES

C L A U D E PE Y R O T
P rieu r de P radin as
PA R

AÆ. Léopold C O N S T A N S

È instinto de natura
L’amor del patrio nido

(Métastase).

Un des plus intéressants parmi les précurseurs des Félifores,
celui peut-être qui répond le mieux, sans en excepter Jasm in
qui se reconnaît son humble disciple, à l’idée que l’on se fait
d’un poète de la terre, c’est assurément Claude Peyrot, plus
connu dans le peuple sous le nom du prieur de Pradinas. Goudouli lui-même, le célèbre auteur du Ramelet Monndi, que Pey­
rot et Jasm in reconnaissent également comme leur maître, lui
est inférieur pour l’amour du sol natal et surtout pour la sensi­
bilité et la compatissance aux misères du paysan.
Jean-Claude Peyrot, fils de Claude Peyrot, bourgeois deMilIauen-Rouergne, et de Claudine Matheron, naquit dans cette ville le
3 septembre 1709. Sa famille, probablement originaire du Gévaudan, jouissait à Millau, dès le milieu du xviC siècle, d’une
grande notoriété : en effet, de 1662 à 1757, on ne trouve pas moins
de vingt-neuf fois le nom de Peyrot parmi les consuls de la ville.

�LÉOPOLD CONSTANS
326
Les Matheron, de leur côlé, avaient donné leur nom, dès le
xvc siècle, à une rue (aujourd’hui rue Neuve-Hanle), qui le
conserva pendant plus de deux cents ans. Le seul rejeton
connu aujourd’hui de la famille Peyrol, qui tut autrefois très
nombreuse, est actuellement inspecteur de l’enregistrement à
Aurillac (Cantal) (1).
Peyrot lit ses éludes classiques d’abord chez les Carmes à
Millau, puis chez les Jésuites à Toulouse, et poussa jusqu’à la
licence l’étude du droit. Il entra alors au séminaire et fut ordonné
prêtre en décembre 1736, et aussitôt nommé prébendier à
l’abbaye de Saint-Sernin, à Toulouse, où il demeura environ
douze ans. Il nous reste de lui, pour celte époque, quatre
sonnets français à la Vierge, dont deux couronnés par l’Aca­
démie des jeux floraux.
En 1748, son oncle, Jean Peyrot de Courtines, résigne en sa
faveur son bénéfice de Pradinas (2), et il conserve ce bénéfice,
en qualité de prieur-curé (3), pendant dix-sept ans, jusqu’au
22 décembre 1765. Il le cède alors à son frère Alexandre pour se
retirer dans sa ville natale, où il estadm is dans la communauté
des prêtres obituaires de Notre-Dame de l’Espinasse, dont il fit
partie jusqu’à la Révolution.
Bien que titulaire d’une cure-prieuré, et par conséquent jouis­
sant de la totalité des dîmes, Claude Peyrot était loin d’être
riche. Sa paroisse était en effet une des plus pauvres du diocèse
de Rodez, comme on le voit par la réponse que faisait son frère
en 1771 au questionnaire adressé par l’évêque à tous ses curés
et prieurs (4). Son bon cœur et son goût naturel pour l’agricul­
ture le rapprochèrent de ses paroissiens, dont il observait
curieusement les travaux et dont il s’appliquait à soulager
♦

(1) J. Artièras, Cl. Peyroi ; sa vie et son œuvre, Millau, 1908.
(2) Commune du canton de Sauveterre, arrondissement de Rodez.
(3) C’est-à-dire que Peyrot, au lieu de se décharger du service paroissial
sur un curé qui aurait perçu une portion des dîmes, faisait lui-même ce
service.
(■ 1) « Les pauvres, qui sont quasi en aussi grand nombre que les habitants,
n’ont d’autre soulagement que celui que leur donnent le seigneur de la paroisse
et le prieur. Le plus riche paysan de Pradinas recueille à peine une fois dans
les dix ans l’entière provision du blé qu’il lui faut. »

�CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

la misère, en même temps qu’il essayait de les distraire eu leur
enseignant la musique. « Ses amis qui allaient le visiter », dit
M. de Gaujal (1), « s’émerveillaient de son succès : il donnait
aux cérémonies religieuses dans son prieuré rural un éclat et
une solennité dont elles sont privées dans bien des villes ; et
l’évêque de Rodez (Charles de Grimaldi), dans une de ses tour­
nées pastorales, ne revenait pas de sa surprise de trouver dans
une église de village des messes en musique et des motets. »
Ce n’est guère qu’à Pradinas que Pevrot commença sérieuse­
ment à versifier dans son idiome maternel. Il y composa par
exemple le Coumplimen sus lo noubèlo onnado des musiciens de
Prodinas o M. Lobèrnho, counseilliè de Bilofianco. Je dis « sérieu­
sement », car la pièce qui célèbre le rétablissement du roi
Louis XV, Lou Rei recoumbolit de lo molôutiè c’ogèt o Metz en
foguen lo guèrro, ne saurait être postérieure à 1744. Il n’avait
pas, du reste, renoncé à cultiver la Muse française, puisqu’il
obtenait en 1752, quatre ans après son arrivée à Pradinas, un
second prix aux Jeux Floraux de Rodez avec son Combat pastoral
sur ces paroles : I n st r u ir e e t a m u se r , et qu’il écrivait, trois ans
après, un court poème intitulé : Les dons du ciel et ses disgrâces
sur la Provence ou La naissance de M*r le comte de Provence
et le débordement du Rhône (2).
Revenu à Millau, Claude Peyrot, malgré sa crainte insurm on­
table de l’opinion publique,peu favorable aux idiomes vulgaires,
s’adonna à peu près exclusivement à la poésie rouergate et ne
traita plus en français que des facéties, où se complaisait son
hum eur joviale et légèrement rabelaisienne, encouragé d’ailleurs
à cultiver ce genre par la société polie qu’il fréquentait. Il avait,
en effet, trouvé un excellent accueil dans la noblesse libérale et
la haute bourgeoisie, qui faisaient grand cas de sofi talent
(1) Études historiques sur le Rouerguc, IV, 238.
(2) Je ne parle que des pièces qui se laissent dater, car il y a incertitude
pour la plus grande partie des pièces rouergates et les pièces françaises qui
figurent dans le Recueil publié par Cl. Peyrot lui-même en 1774, par
exemple pour les pièces qui s’intitulent : Le commerce et L’esprit de contra­
diction et qu’il nous dit avoir été couronnées (sans doute à Rodez).

�328
LKOPOLD CONSTANS
poétique et savaient apprécier la philosophie souriante et
l’honnête franchise de l’ancien prieur de Pradinas.
Il se lia surtout avec les familles de Gualy et de Samhucy,
auxquelles il adressa plusieurs pièces en rouergat à l’occasion
d’heureux évènements et avec le grand philosophe de Bonald,
maire de Millau en 1789, dont il fait à plusieurs reprises un
grand éloge, comme adm inistrateur et patriote, en particulier
dans son Diologue entre Miquel de Milhau e Jonou de la Bloquièiro, où l’on trouve un vif éloge des réformes opérées par
l’Assemhlée nationale et où l’on sent le sincère attachement de
l’auteur pour les idées sagement libérales.
Mais il ne voulut point prêter le serment constitutionnel et se
retira dans le petit village de Pailhas, à deux lieues de Millau,
où il mourut le 3 avril 1795, sans avoir été inquiété pendant la
T erreur(l),bien que la plupart de sesamis et protecteurs eussent
émigré, et que deux d’entre eux, les conseillers au Parlement de
Toulouse de Carbon et de Vailhauzy, eussent péri sur l’écliafaud,
tandis que l’avocat général, marquis de Pégayrolles, m ourait
d’épuisement à l’Hôtel-Dieu de Paris, avant de comparaître
devant le tribunal révolutionnaire.
Les excès auxquels aboutit la noble Révolution à laquelle
Peyrot avait si sincèrement applaudi ne semblent pas l’avoir
dégoûté de la liberté dont il chantait, en 1789 et 1790, l’avène­
ment avec un si bel enthousiasme (2). Même au milieu de 1793,
à propos de l’érection à Pailhas d’un arbre de la Fraternité, il
salue dignement ce gage de l’ordre et de la tranquillité, mais il
(1) Henri Afïre (Biographies aveyronnaises) raconte qu’il y reçut la visite
de deux délégués du Comité révolutionnaire de Millau, qui venaient le
sommer de prêter le serment exigé par la loi : Besès, mous efontous, leur
répondit Peyrot, qui les avait connus enfants, sabe pas soulomen cle que me
boules dire. Aro, iù sou trop bièl pèr oprene un autre Cotechirme. Désarmés
partant de bonhomie, les délégués n’insistèrent pas ; ils l’engagèrent même
à rentrer à Millau sous la sauvegarde de la Municipalité, offre qu’il refusa
d’accepter.
(2) Aro donne le lenén, oimaplo Libellai,
Que, lo souben en gront poumpo onounsado,
Noun poressiès que de glissado.
(Coumplimen d’un fronc polriolo o l’aubre de la Libertal).
Graphie de notre édition des Œuvres de Claude Peyrot).

�329
l’engage, non sans quelque mélancolie, à ne pas s’enorgueillir
de son élévation et de sa noblesse, car toute seigneurie est
désormais proscrite :
Mes oquel titre {d'aut e puissent senhou), autres cots ounouraple,
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

Es bengut, tout d’un cop, to lourt, to mespresaple,
Qu’es defendut mêmes de lou pourtà.

Et en terminant, il prie le Ciel d ’écarter de cet arbre les orages
qui ont déjà emporté tant d’autres grandes choses.
Peyrot m ourut pauvre, comme il avait vécu. Il laissait à sa
gouvernante, Catherine Lavabre, un mobilier vraim ent misé­
rable dont son testament donne le détail et qui constituait,
nous dit-il, le sixième de son avoir (1).
II
L’œuvre principale de Claude Peyrot, celle qui l’a rendu juste­
ment populaire et lui assure une place au premier rang des précur­
seurs des Félibres, ce sont Les Quatre Saisons ou Les Géorgiques
patoises, poème de 2176 vers, qu’il publia en 1781 (2). Les Géor­
giques avaient été précédées de lo Primo Rouergasso (le Printemps
Roucrgal) (3), ébauche du premier chant des Quatre Saisons, qu’il
avait écrite à l’instigation de son ami Despradels d’Allaret,
agriculteur distingué, qui eut l’honneur d’introduire en Rouergue
le trèfle et le sainfoin et fit beaucoup pour l’adoption de la
(1) Anciennes minutes de M" Unal, notaire à Aguessac, près Miilau.
(2) Les Q. s. ou les G .p ., poème par M. P. A. P. D. P. (= M. Peyrot.
ancien prieur do Pradinas), bénéficier à Millau, auteur du Recueil des poésies
patoises et françaises, imprimé en 1774. — Ces deux ouvrages se trouvent
chez Vedeilhié, imprimeur du Roi ; à Figeac, chez Champollion, libraire; à
Rodez, chez M11®Vedeilhié, libraire ; à Millau, chez les Dllos Rainaldis. M. DCC.
LXXXI.— En tête du texte du poème (p. 11), on lit ce titre : Las Quatre
Sasous ou les Géorgiques patoises (sic). Pour la graphie adoptée, voj'. à la page
suivante.
(3) Publiée en tête de son recueil intitulé : Poésies diverses, patoises et fran­
çaises, P. M. P** A. P. D. P. En Rouergue, 1774, et précédée d’une délicieuse
épître en vers à son imprimeur (probablement Vedeilhié, à Villefranche),
signée Eslèbe, paslre del Segolà. Le Segolù (pays du seigle) est situé à l’ouest
de la région comprise entre l’Aveyron et le Tarn.

�330
LÉOPOLD CONSTANS
pomme de terre dans les campagnes (1). C’esl sur les instances
de MRr Jérôme-Marie-Champion de Cicé, évêque et comte de
Rodez, président des États de la Haute-Guienne, et futur arche­
vêque qu’il se décida à compléter l’œuvre que, par modestie, il
voulait laisser dans son état primitif, et qu’il dédia à ce prélat,
ami des lettres.
Mais il eut le tort de se laisser influencer par les réclamations
des personnes auxquelles l’idiome du Rouergue était peu fami­
lier et de rapprocher, comme il le dit dans son Avis au lecteur,
sa langue (ou plutôt sa graphie) des différents dialectes de nos
provinces méridionales. Alors que sa Primo donnait une graphie
rationnelle et presque entièrement phonétique, ses Géorgiques
offrent un mélange barbare de tonnes françaises et de formes
languedociennes, où surnagent cependant un assez grand nombre
de mots écrits correctement et représentant la prononciation
réelle de l’auteur, comme on en peut juger d’un côté par la com­
paraison avec la prononciation moderne, de l’autre par le rap­
prochement avec la Primo, qui a été conservée tout entière, le
poète s’étant contenté d’y apporter quelques modifications et d’y
ajouter un certain nombre de vers (120).
Le premier chant des Géorgiques patoises, naturellement consa­
cré au Printemps, est le mieux venu et aussi le plus riche. Il
abonde en descriptions exactes et poétiques, comme celle de la
fabrication du fromage de Roquefort (2) et celle des cascades de
Creissels (3). On nous permettra de citer un épisode tout à fait
charmant, dont on ne saurait nier la simplicité non exempte de
grâce :
V.1) On raconte qu’il invita tous les notables de Millau à un grand repas où il
annonça qu’on mangerait de la pomme de terre, et où l’on en servit en effet de
plusieurs sortes habilement apprêtées, ce qui fit déclarer à l’unanimité que
c’était un mets friand. Le bruit de cette décision se répandit aux environs et
contribua beaucoup à la diffusion du précieux tubercule.
(2) Roquefort, à 18 kilomètres sud de Millau. Ses caves naturelles trans­
forment le vulgaire caillé de brebis en un fromage exquis, universellement
connu. Ou enlève à plusieurs reprises les moisissures qui se forment à la
surface.
(!1) Charmant village situé à 2 kilomètres ouest de Millau, sur le Tarn.

�CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

331

Aro, entre se lebà, lo besiado Liseto
De Mars, en foulotren, bo culi lo floureto,
Pèr faire uno guirlando o soun cher onilou,
Dount lo raubo o lo nèu disputo lo bloncou.
Semblo lou Printens même, oquelo postourèlo,
Cont, en mièch des porfuns de lo sosou nonbèlo,
Souleto ombé soun chi, fodejo dins lou prat.
Cun uèl to petilhent! Cun minois to flourat!
Omb’ un despièch jolous, los (illios del bilacbe
Regardou lo frescou d’oquel poulit bisache :
Noun pas c’obsoulumen lou trobou sons defaut,
Mes, molgrè lour critico, encaro es trop fricaut.
So que surtout los facho, es cont un .jour de fèsto,
Ombé lou soûl riban que li sarro lo tèsto,
Ombé so cofo unido e soun blonc dobontal,
Liso esfasso l’esclal de tout lour otiral (1)!

Les préceptes donnés aux agriculteurs sont d’une rare préci­
sion : on voit que Peyrol ne parle que ue ce qu’il a vu; on voit
aussi qu’il s’intéresse aux travaux des champs et à la vie si pénible
des paysans, à qui il cherche à rendre agréable leurs occupa­
tions. Voyez ce qu’il dit de la traite des brebis :
Cont de lo basso-cour lou chantre se rebcllio,
Lo lochièiro se lèbo c part ombé lo selho :
Bo quichà lou souillés, c, se rajo trop prin,
En lou soubotegen lou met en pus bel trin.

Quatre vers ou plutôt deux vers lui suffisent pour décrire la
fabrication du roquefort :
Cont es prou sec, d’obort se despacho un messache
Que porto o Rocofort lo fourmo de froumache :

Oqni gémis loiuic tens joui tranchant del coutèl
E, pèr combià de noun, combio bint cols de pèl.
Et comme son esprit jovial ne l’abandonne jam ais, il ajoute,
pour expliquer la fabrication de la rebarbe :
(1) Peut-être Peyrot se souvenait-il de ces vers de Boileau (Art. poéi., il, 1) :
Telle qu’une bergère, aux plus beaux jours de tête.
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et sans mêler à l’or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements.
21*

�332

LÉOPOLD CONSTANS

Se fo ])ièi calco drogo onibé lo roscloduro
Que s’espondis sul pa coumo la counfituro ;
Mes oco’s to pebrat que ne cal pane serbi.
Se l'on bol espornhà lo micho ornai lou bi.

L’Eté ollrait moins de ressources. Peyrot coinl)]e les vides par
un éloge de Louis XVI, el surtout de Damon (M. de Pégayrolles),
agriculteur distingué plein de bonté pour ses paysans. Il termine
par une description de la fêle de l’aire (lo soulenco), où les mœurs
patriarcales de son temps sont décrites avec exactitude et
sympathie.
L’Automne lui donne l’occasion de s’étendre sur les plaisirs
qui attendent aux champs les citadins en vacances, en particu­
lier sur la chasse el la pêche au fusil ou aux pièges, et le tableau
des vendanges est relevé par de gais épisodes.
Enlin le dernier chant, qui débute par une pompeuse des­
cription du palais de VHiver, où l’auteur a un peu trop sacrifié
au goût du jour (1), est précieux pour l’étude des mœurs des paysansrouergats au XVIIIe siècle : histoires de revenants ou de sorciers
contées à la veillée, lobes de carnaval, fiançailles el mariage
fournissent matière à des développements pleins d’intérêt.
L’originalité de Peyrot est incontestable. Avant lui, il est vrai,
le cardinal de Bernis (2), Léonard, Saint-Lambert avaient chanté
•les Saisons (3), mais le point de vue où ils s’étaient placés était
complètement différent de celui de Peyrot. Ils voyaient la cam­
pagne de la ville et rapportaient tout aux citadins, pour qui ils
écrivaient : le paysan leur reste lointain. Peyrot, au contraire, ne
décrivait que ce qu’il voyait de près. Il ne se préoccupait guère
que des villageois, dont il connaissait les besoins et les misères ;
on pourrait même dire qu’il écrivait surtout pour eux : l’idiome
employé et la simplicité du style, sauf dans quelques passages
(1) Ce morcesui obtint les suffrages du Mercure de France, qui, en revanche,
reproche à l’auteur « de s’appesantir un peu trop sur les petits objets et de
trop développer ce qui ne doit être qu’indiqué ». Inutile d’ajouter que nous
ne partageons pas cette manière de voir.
(2) Ministre des Affaires étrangères par la grâce de M"&gt;" de Pompadour
(1715-1794). Ses poésies sont l’œuvre de sa jeunesse.
(3) Nous ne parlons pas de Thomson, que Peyrot n’a certainement pas
connu.

�333
d'apparat, en sont la preuve. Il a, de plus, l’avantage d’une sensi­
bilité réelle sur ses prédécesseurs, qui montrent plutôt de la
sensiblerie, lorsqu’ils déplorent les misères des paysans.
Déjà La Bruyère setait ému du triste sort de ces animaux
farouches courbés vers la terre, qui, quand ils se lèvent sur leurs
pieds, montrent une face humaine. Bernis reproche aux nobles
leur indifférence à l’égard des pauvres villageois :
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE P R ADI N AS

A la clarté (le cent flambeaux (des villes)
On ne voit point, dans nos hameaux,
La pauvreté disputer l’herbe
Aux plus féroces animaux.

Il voudrait que les riches leur laissassent une partie des biens
que produisent leurs sueurs. Mais bientôt les préjugés hérédi­
taires reprennent le dessus et il affirme de bonne foi que les
paysans sont d’anciens esclaves :
Le cours de nos destins prospères
Sauverait la vie et l’honneur
Aux esclaves involontaires
Que le fer sanglant du vainqueur
Ou que la bassesse du cœur
Rendit jadis nos tributaires.

Saint-Lambert, plus sensible que Bernis, nous émeut en
racontant la mort d’un enfant que sa mère a dît abandonner à
l’orée d’un bois pour exécuter les durs travaux de la corvée sur
l’ordre d’un surveillant implacable. Il voudrait les nobles plus
compatissants el le paysan moins pressuré : •
Ah ! s'il n’a pas à craindre une injuste puissance,
Un tyran subalterne ou l’avide finance ;
Si la loi le protège, il est heureux sans frais;
Auprès de la nature, il sent tous ses bienfaits.

Mais il n’est pas entré, tant s’en faut, aussi loin que Peyrot
dans les confidences du laboureur opprimé : il soupçonne ses
misères plus qu’il ne les connaît. Il n’a pas vu, comme notre
bon prieur, le garnisaire s’implanter dans la pauvre cabane du
paysan en retard pour le paiement des impôts qui l’accablent :

�Toujours sios misera pie, o mai toujours estât.
Soutien, las del trimai de touto lo journado,
Creses d’onà monjà lo soupo mitounado,
E trobos un fourrou qu’es mèstre o toun oustal.

(II, 92 ss. ; cf. I, 213-21(5.) (1).
Et il le plaint de tremper souvent sans sel son eau bouillie.
Avec quelle mélancolie il constate que ce n’est pas pour lui
que le paysan élève ses poulets :
Car de tout tens l’usache es c’oquel que trobalho
Es, countro lo rosou, lou que monjo lo palho,
E que, tout ol rebèrs, lou que monjo lou fe
Es. seloun lou proubèrbe, oquel que non fo re ;

ou nous peint le désespoir, puis la pieuse résignation du
paysan dont un orage a emporté les récoltes et ravagé la terre !
W
fn

Soun esprit s’obondouno o milo pessomens :
Coussi pogà lo talbo e nourri so t'omilho?
De que i'orô d’orgen per croumpà cauc’ourdilho (guenille)?
« Moun Di fi, — crido el olaro en regorden lou Cèl, —
« En me neguen lou blat, me douslàs lou conlèl.
c&lt; Que bostro boulountat siasco donne ocoumplido ! »

Il fait dire par un autre paysan à son seigneur:

U%iiiü

h

î

!l!I-

« D’oqui, conl sount degut lou dème ouro tirât !
« E que de bostres drechs enbèrs bous serai quite,
« Lou pane que serô miù me coldrù bendre bile.
« Per lebà lo coustrencho e pogà lous fourous,
« C’aimon tout moun oustal que loi fou corrièirous.
« Contôurai fach crousà lou bintième e lo talbo,
« Oeô serù lou tout s’ai de quite lo palho. »

Peyrot sent son cœur se fondre en songeant aux misères
qu’amène avec lui un hiver prolongé :
Que te plonlic, pogés, se duro gairc mai !

m
'y. 3

r.im,*
■
-T.-. .*

(1) Favre même, le fameux prieur-curé de Celleneuve, qui ressemble par
tant de côtés à Peyrot, semble moins que lui l'ami du paysan. Ainsi, dans son
joli conte de Jan Van jures, il fait dire au seigneur, qui vient d’avoir une
conversation avec le drôle, qu’il a été scandalisé d’entendre chanter en reve
liant d’enterrer sa femme : « ,1e t’ai pourtant obligation de m'avoir éclairé,
en bien des choses, sur le caractère et les mœurs des paysans. Les malotrus !
Qui dirait que, sous les dehors de la simplicité la moins suspecte, ils fussent
capables de la malice la plus réfléchie et la plus profonde ? »

�335
Il ne peut pas même voir sans émotion les petits oiseaux souf­
frir de la faim en temps de neige, et il leur distribue du grain :
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

Que rigou de moun feble : iù nou me’n chau pas gaire.

Cependant il n’a garde d’exciter les malheureux à la révolte :
s’il prêche aux riches la charité et l’aumône qui enrichit celui
qui donne, il prêche aux pauvres la résignation et la foi en la
Providence. Il a d’ailleurs confiance dans les bonnes intentions
du Roi et lui demande seulement de veillera ce que l’argent des
impôts, qui coûtent tant de peine au paysan, ne reste pas en
grande partie aux mains des collecteurs et des financiers, sans
d’ailleurs être bien sur que ses vœux soient jamais exaucés ! (1).
Le style des Géorgiqaes est généralement simple, le vers cou­
lant, la langue correcte et souvent pittoresque. Les gallicismes y
sont assez rares, sauf dans les morceaux d’apparat, comme dans
la description du palais de l’Hiver, dont nous avons déjà parlé,
et dans cette invocation au soleil, au début du chant second,
dont on ne saurait d’ailleurs contester la sobre élégance :
Brilhent astre del Cèl, dount lo marclio ropido
Del tens que nous escapo es lo rèclo e lou guido ;
Tu que de lo Noturo onimos lous ressorts,
Soûle!, de moun esprit redouplo lou trosports.
C’o toun gront fougoirou mo muso rescolfado
Posco counduire o boutl’obro c’ai coumensado I

Certains passages, de ton moins élevé, mais cependant de
forme élégante, échappent à ce reproche, par exemple celui-ci :
Cont onfi de lo nuèch lou colel orgentat
Coumenso de brilhà d’uno dousso clortat,
E c’oquel triste oùsel que n’i bci pas c’o l’oumbro
Se delargo en miôulcn de so cobèrno soumbro,
Toutes plègou poniôs, countens de lour journal,
E de moust bouchordats cominou dôu l’oustal (III, 491 ss.);
(1)

Voyez le Dialogue entre Miquèl de Milhau e Jonou de la Bloquièiro :

M iquèl — Ornai, coumo lour bièndo èro fort dispèrsado, Coliô pèr forso mas

que fouguèsso omossado, E pormi tontes d’emplegats Se’n troubabo c’obiôu
lous dets fort empegats.— J onou — E lo penjabou pas, oquelo bérgoudalho)?
— M iquel — Oh ! penjou be souben lo bouluro rocalho, Mes jomai lous gros­
ses filous. Que fou lugi de pigolhous.

�1&amp;%;:&amp; ,îa ?*

LEOPOLD CONSTANS

ou encore au chant III, le fidèle et pittoresque portrait du chien
de berger.
Les expressions frappantes, les images neuves, les proverbes
concis, les pensées fortes n’y manquent pas :
■y

Tar possabo joui pont ; aro passo dessus (IV, 51).
Eici l’omello ris en regonhen los dens (III, 48).
Lo lato fo lo guèrro o lo nouse testudo (III, 185).
Un ôubespic, bodau, pot fà que d’onsonèlos (I, 342).
N’es de même de l’ome (comme du feuillage) : uèi llouris, dema passo
(III, 538).

Les traits d’esprit exempts de préciosité, produits naturels
d’une gaieté saine et sans amertume, ne sont pas rares non plus.
Quand on veut affubler d’une cuirasse Toni del Mas Jounquet,
nouvellement enrôlé, il s’écrie :
« Pèr que cal robolà, &gt;: dis Toni, « oquel fotràs,
Senti que fugirai : metès-lou me detràs » (I, 475).

Et après avoir déploré les abus de la corvée, qui vient d’être
abolie, il apporte à ses plaintes cette correction :
Otobé, cal tout dire, ou preniàs de lôugiù.
Oqueles prepôuzats, ombélour roujo trounho,
Obiùu bèl bous cridà de despochà besounho,
En meten de trobèrs lou copèl bourdat d’or :
Degus de lo sutà (« presser ») nou se sentiô lou cor (II, 124).

Les Géorgiques, malgré l’infériorité où les plaçait l’idiome peu
connu des lettrés dans lequel elles étaient écrites, furent générale­
ment bien accueillies. Le chevalier deRebourguil, lieutenantdes
gardes du corps de Mgr le comte d’Artois, compatriote de Peyrot,
le loue de sa sincère naïveté :
Saint-Lambert en a fait des sages (des paysans).
Fontenelle des beaux esprits ;
Mais je ne vois qu’en tes écrits
Le ton naïf des premiers âges.

Le capucin Venance (1) lui adresse une épître élogieuse, à
(1) Le père Venance était alors ail couvent de Notre-Dame d’Orient, près
Saint-Sernin (Aveyron) : il s’appelait Dougados et était né à Carcassonne.
Engagé dans l’armée des Pyrénées en 1791, il devint adjudant-général et périt

�337
laquelle le bon prieur répond malicieusement en s'étonnant qu’un
homme aussi intelligent soit entré dans un ordre où la règle
défend de cultiver les muses. Un anonyme le met au-dessus de
Gautier (1) (ce qui n’est pas beaucoup dire), et même de Goudouli. Le Mercure de France du 8 juin 1782, en faisant quelques
réserves, lui reconnaît, dans la peinture des.travaux champêtres,
« une vérité, un naturel, une naïveté même qui ne peut appar­
tenir qu’a un homme qui est, comme lui, sur les lieux et qui cal­
que, pour ainsi dire, à la vitre les grâces de son modèle. »
Un peu plus tard, Louis XVIII se faisait expliquer le poème
par son ancien sous-précepteur, premier aumônier de Madame,
l’abbé de Mostuéjouls (2), et s’en déclarait satisfait. En 1832, un
Limousin, M. Bouriaud, le traduisait en vers français, et plus tard,
M. Nuvit, professeur au collège d’Aubenas, le traduisait à son
tour en vers latins : nous ne croyons pas que cette traduction ait
été publiée.
Dans la seconde moitié du xixc siècle, la Fare-Alais considère
les Géorgiques comme un tour de force didactique. Alvernhe (3),
invoquant la muse du Segalà, la prie de l’inspirer comme elle a
fait Peyrol :
CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

L’as guidât coumo cal e soun oubrache duro :
Peyrot demourorô chantre de lo noturo. »

L’auteur de l’article du Dictionnaire de Larousse y reconnaît
un style facile, plein de verve et souvent pittoresque. « L’au­
teur », dit-il, « excelle surtout dans les petits tableaux pleins de
fraîcheur ; il a l’art de décrire les mœurs et les habitudes locales
avec une grande vérité et de rendre piquants et poétiques les
objets les plus vulgaires. »
sur l’échafaud le 13 janvier 1791 pour avoir voulu favoriser la fuite du girondin
Biroteau. Il est connu par sa Quête du blé, ouvrage mêlé de prose et
de vers, qui parut en 1786. Ses Poésies légères furent publiées en 1806 et ses
Œuvres complètes en 1810.
(1) Gautier, né à Lombez (Gers), mort à Toulouse, où il s'était fixé dès sa
jeunesse, vivait encore en 1770. lia surtout célébré le jus de la treille. La
plupart de ses œuvres sont en dialecte toulousain.
(2) Le château de Mostuéjouls est situé à trois lieues au nord de Millau.
(3) Los flous de lo Moimtagno (Rodez, 1880).

�338
LÉOPOLD CONSTANS
« Claude Peyrot », dit à son loin- le docteur Noulet (1), «c’est
la bonhomie unie au bon sens, sous le couvert d’une pointe de
grosse jovialité, mais qui ne laisse jamais apercevoir que des
intentions honnêtes... » Son procédé « consiste à tracer au vrai le
tableau des pratiques champêtres, qui lui étaient familières, dans
un langage aisé, sans ambition, vulgaire même, mais sans une
trop forte pointe de cette trivialité qui déshonore tant de pro­
ductions patoises. »
Enfin de Gaujal (2), tout en regrettant que Peyrot n’ait pas eu
le courage de renoncer au fatras mythologique à la mode, recon­
naît pleinement son mérite: « L'expression du chantre patois des
Géorgiqnes », dit-il, «est habituellement pittoresque; son style est
constamment énergique ; ses vers pleins d’harmonie et souvent
d’harmonie imitative; ses tableaux tantôt frais et gracieux, tantôt
sombres et terribles comme les objets qu’ils représentent (3);
enfin, ses préceptes, fondés sur une expérience et une théorie
éclairées, sont d’une évidente utilité. »
III
Nous dirons peu de chose des autres oeuvres patoises de
Claude Peyrot. Les plus intéressantes et les meilleures sont
l’Oiirigino de lo Forondolo, et surtout Predicciùs de lo Maso del
Segolà snl moriache de Moussu de Sont-Roumo, fil de Moussu del
Goli. Dans la première pièce, il faut louer surtout le trait final, où
il émet le vœu que le diable, toujours à l’affût, n’ait rien à gagner
à ce divertissement fort honnête en soi :
Lou molur es que, dins lou tens
Que brondissou lours pessomens
En tournen cent cots sur lours passes,
Lou bilèn, qu’es un fi cotas,
Que bol pèrtout métré lou nas
Pèr ponde fa sous cùulets grasses,
(1) Revue des langues Romanes, VI. 208, ss.
(2) Études historiques sur le Ronerguc, IV, 210.
(3) Voyez en particulier la description de l’orage (II, 275) et celle du palais
de l’Hiver, au début du chant IV.

�CLAUDE PEYROT, PRIEUR DE PRADINAS

339

De lous sègre n’es jomai las.
Mes lùen d’oici, bièl goulordàs 1
Soi foras trop magre poutache,
Car tout lou mounde serô sache,
E degus t’escoutorô pas.
Otai siù 1

La seconde est une charmante pastorale, où il envoie sa muse,
sous les traits d’une naïve bergère du Segalà, offrir ses vœux
personnels à M. de Saint-Rome, qui vient de se marier. Le tableau
de l’entrée de la bergère dans le salon des nouveaux époux est
un modèle de naïveté spirituelle:
D’obort tout doussomen tustoràs ol pourtal.
Cont lou t’ùurôu doubcrt, demondoràs ùudienso ;
Foras o lo coumpanho uno gront’ reberenso.
Olaro, tout d’un cop, de toun fron lo roujou
De toun amo sons fart moustrorô lo condou.
Côucun dirô belèu : o Bouillasso 1 qu’es conièlo !
« Dobalo del Lorzac, oquelo postourèlo ! »
C’oco t’estoune pas. Respoun sons te trouplà :
« Perdounàs me, Moussu, que siù del Segolà.
« Mes oco’s be toutu : siù pas ocoustumado
« O me beire en bel mièch d’uno talo ossemblado.
« Besèn pas en omoun, en gorden lou troupèl,
« Que folguièiro ou ginest, e cauque postourèl.
« N’oùzèn pas, coumo oici, lous biùlouns, los troumpetos :
« N’ouzèn que coromèls, estuflets ou musetos.
« Dejoust un tecli dùurat loi tenèn pas lou bal,
« Coumo bautres fosès, mès dins lou coumunal.
« Tout ocù m’estourdis, que sabe pas que dire. »

Nous ne sortirons pas de notre sujet en disant un mot du
mélange de patois et de français dans la bouche d’une même
personne où le xixme siècle, après le xvmrac (1), a trouvé une
source si abondante, et, avouons-le, un peu monotone, de
comique. Peyrot en a usé incidemment dans le Diologue entre
Miquel de Milhan e Jonou de lo Bloquièro et dans Lo besprado
soiibèrtouso, où il attribue à un personnage prétentieux un fran(1) Voyez, en particulier, Lon Scrmoiin de Moussu Sistre, de l’abbé Favre,
où le procédé qui consiste à faire alterner un ou deux vers languedociens
avec un ou deux vers français, semble un peu maniéré.

�LÉOPOLD CONSTANS
340
çais mélangé de mots et de formes rouergates ou prononcé à la
rouergate. Mais c’esl surtout dans Le Chevalier de la Gragnotte,
seigneur des Bas-Fonds, pièce française en prose mêlée de vers,
qu’il a montré ce qu’il savait faire en matière de burlesque (1) à
l’aide de ce procédé. Son originalité consiste à faire prononcer le
français comme le rouergat : le Chevalier remplace, par exem­
ple l’e semi-muet par l’e fermé et eu par u et prononce le v comme
un b (souvent aussi le b comme un v). Voici quelques vers à titre
d’échantillon: c’est le compliment qu’il dit avoir adressé à sa
fiancée :

Lé boiei. Silence un mouillent I
« Une vête, madémoiselle,
« Qui berrait machinalément
« De botre œil droit lé manquement
« Dirait que bous n’êtes pas velle,
« Par défaut dé discernement ;
« Car du dit oil l’abeuglément
« N’est au fond qu’une vagatellc,
« Lorsque l’autre y boit clairement, etc.

D’ailleurs tout ce que dit le Chevalier, que son interlocuteur
provoque habilement à raconter sa vie et son séjour à Paris, est
pétillant d’esprit et peint avec un relief saisissant le fantoche
ridicule que la Gascogne a envoyé dans la Capitale pour y cher­
cher fortune.
Ce que nous avons dit suffira, nous l’espérons, à attirer l’atten­
tion de nos lecteurs sur cette curieuse figure du prieur de
Pradinas, et à leur inspirer le désir de lire ou de relire ses œuvres,
en particulier ses Géorgiques patoises. L’édition critique que nous
venons de publier (2), à l’occasion de la célébration du bi-centenaire de sa naissance, en facilitera la lecture par la conformité
de la graphie avec la prononciation.
(1) Les pièces exclusivement françaises intitulées Requête de la Sisctte à
Cornus, Le nouveau basson, La vraie Hippocrcne ou le fessier du Père Paul,
ne manquent pas de gaieté : les deux dernières sont d’une bouffonnerie rabe­
laisienne un peu outrée. Quant à l'Homicide imaginaire, en quatre chants, il
semble bien avoir été inspiré par le Lutrin de Boileau.
(2) Millau, J. Artières et J. Maury ; Avignon, Vve Roumanille, in -8°, Prix ;
4 fr. 50, cartonné 5 fr.
Marseille. — Imprimerie du

Sémaphore, B

a h l a t ie k

,

rue Venture, 17-19.

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                    <text>ANNALES
DE LA

FACULTÉ DES LETTRES
D ’A I X

1911
Tome 4
Tome IV

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR
4, Rue Le Goff, 4

IM PRIM ERIE BARLAT1ER
17-19, Rue Venture, 17-19
1911

�ANNALES
DE LA

FACULTÉ DES LETTRES
D ’A I X

Tome IV

PARIS

MARSEILLE

FONTEMOING, ÉDITEUR
4, Rue Le Goff, 4

IM PRIM ERIE BARLAT1ER
17-19, Rue Venture, 17-19
1911

��TABLE DES MATIERES
Pages

Michel CLERC. — Aquae Sextiae. — Histoire d’Aix-enProvence dans l’antiquité (Première et deuxième
parties). — PI. I-XI.................................................... 1-327

Marseille. — Imprimerie du Sémaphore, Barlatier, rue Venture, 17-19.

��AQVAE SEXTIAE
HISTOIRE D’AIX-EN-PROVENCE DANS L’ANTIQUITÉ
PAR

Michel CLERC

Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université d’Aix-Marseille.

PREMIERE PARTIE
LA REGION DAIX AVANT L ARRIVEE DES ROMAINS
CHAPITRE PREMIER

LES SALYENS W

Tous les historiens et géographes anciens s’accordent sili­
ce (joint, que le premier établissement fondé par les Romains
dans la Gaule transalpine, Aquae Sexliae, se trouvait sur le terri­
toire du peuple que les Grecs appelaient Salyens, les Romains,
Salluviens (2). Mais si l’on veut délimiter avec quelque précision
le territoire de ce peuple, on se heurte à beaucoup de difficultés.
Tout d’abord, si l’on recherche la mention la plus ancienne du
séjour des Salyens dans la France du sud-est, il semble bien
qu’il faille la voir dans un passage du poème de Rufus Festus
Avienus, lequel, à vrai dire, écrivait au quatrième siècle de notre
(1) L'hisloire ancienne des Saliens, de Fortia d’Urban (1808) n’a aucune
valeur. Il en est de même du discours du chanoine Castellan sur l’Histoire
ancienne des Salyens (Académie d’Aix, 1834), et des articles de Manie et de
Gimon dans le compte rendu du Congrès archéologique tenu à Arles en
1876 (pp. 131 et 109). Au contraire, il y a encore beaucoup à prendre dans
le mémoire de Rouchon-Guigues, Des Saliens, dans les Mémoires de l’Aca­
démie d’Aix (VIII, 1861), et j’y ferai plusieurs emprunts.
C. .Jullian, Les Salyens cello-ligures (Mélanges d’Arbois de Jubainville.1906);
et Histoire de la Gaule, II, p. 512 et suiv.).
(2) Tite-Live, Iipitome, 61 : C. Scxtius proconsul vicia Salliwiorum yente...
Aquas Sextias condidit ; — Velleius, I, 15, 4 : Sexlio Calvino, qui Salines
apnd aquas, quae ab eo Sexliae appellantur, devicil ; — Pline, III, 36 : Oppida
latina,Aquae Sexliae Salliwiorum-, —Ptolémée, II, 10,8: YàXosç, (ov itdXsiç......
râ a ta

xoAtovG.

1

�2
MICHEL CLEUC
ère seulement, mais en se référant à un récit de voyage, un
périple, du cinquième, ou, tout au moins, des premières années
du quatrième avant notre ère. Celle mention se borne d’ailleurs
à deux mots, Salijes atroces, qu’il place entre Bergine civitas (1)
et l’oppidum et l’étang de Mastrabala ou Mastromela, qui sont
l’étang de Berre et, sans doute, Miramas (2). Et de là, l’auteur
passe à la description de Marseille. Or, nous savons que celle-ci
avait été fondée, au commencement du sixième siècle avant
notre ère, sur le territoire, non des Salyens, mais des Ségobriges (3). Mais qu’elle fût voisine des Salyens, c’est ce qui résulte
d'une série d’autres textes, se référant à des temps différents. Le
chef gaulois Bellovèse, traversant la région du sud-est de la
France pour entrer en Italie, apprend que les Marseillais sont
attaqués par les Salyens (4) ; c’est encore contre les Salyens
ennemis de Marseille que vient combattre en 125 le consul
M. Fui vins Flaccus(5). Jules César, pendant la guerre des Gaules,
c’est-à-dire avant sa rupture avec Marseille, avait donné à celle-ci
de territoire salyen (6) ; enfin, Ammien Marcellin encore fait les
Salluviens voisins de Marseille (7).
D’autre part, Tile-Live nous montre L. Cornélius Scipion, en
218, qui, pour se porter en Gaule au devant d’Hannibal, s’em­
barque en Italie, et longe, avant d’arriver à Marseille, les côtes de
l’Etrurie, puis celle de la Ligurie, et enfin les rivages rocheux
des Salyens (8). Le territoire salyen dépassait donc Marseille à
l’Est, et, là, s’étendait sur la côte.
Or, de ce côté, nous savons que la région entre l’Argens et le
(1) On a placé Bergine tantôt au village actuel de Vernègucs, tantôt à SaintGabriel, l’Ernagiuum des Romains. J’ai essayé de montrer que ni l’une ni
l’autre de ces hypothèses n’est fondée {Le temple romain du Vcrnègnes,
Annales de la Faculté des Sciences de Marseille, 1908).
(2) Ora marilima, 700 seq.
(3) Justin, XLIII, 3, 8. Seul, un texte de Ptolémée, celui du Codex Vaticanus, place Massalia parmi les villes salvennes.
(4) Tite-Live, V, 34.
(5) Tite-Live, Epilomc, 00.
(6) De bcllo gallico, 1, 35; Salhjas est une correction, niais une correction à
peu près certaine, pour Gallias, qui n’offre aucun sens.
(7) XV, 11.
(8) XXI, 26 : placier oram Elruriae Ligurumqiie, et indc Sahjnin moules
pervenit Massiliam.

�3
Var était occupée par deux populations ligures, les Oxybes, puis
les Dédales (1). Et, comme Pline et Florus nomment à la suite
ces trois peuples, Salyens, Oxybes, Déciates, nous pouvons en
conclure que les premiers s’étendaient jusqu’au territoire des
seconds, c’est-à-dire jusqu’à l’Argens (2).
Du côté du Nord, Plolémée donne pour limite au territoire
des Salyens celui des Cavares (3). Strabon enfin, revenant à
plusieurs reprises sur les Salyens et le pays qu’ils habitent, nous
fournit des renseignements plus détaillés.
« Il faut ajouter au quatrième côté qui forme au sud la pro­
vince dé Gaule Narbonnaise le rivage qui fait suite (à Marseille),
et qui est occupé par les Marseillais et les Salyens jusqu’au pays
des Ligures qui touchent à l’Italie et au fleuve du Var.....En
même temps que la région montagneuse des Salyens se détourne
du couchant pour aller vers le nord et s’éloigne un peu de la
mer, la côte, au contraire, s’incline du côté du couchant..... Le
pays est montagneux et escarpé, découvrant, il est vrai, auprès
de Marseille une plaine assez large, mais allant du côté de l’est
en se resserrant sur la mer, de façon à y laisser à peine un
passage. La première partie est occupée par les Salyens, la der­
nière par les Ligures qui louchent à l’Italie..... En partant de
Marseille et en s’avançant dans le pays compris entre les Alpes
et le Rhône jusqu’à la Durance, les Salyens l’habitent sur un
espace de cinq cents stades (4); puis, a3^anl franchi cette rivière
en bac dans la ville de Cavaillon, tout le pays à la suite apparAQVAE SEXTIAE •

(1) Pline, III, 47 ; Florus, I, 19, 5.
(2) On ne peut tirer de renseignement plus précis du passage où Strabon
énumère les villes fondées par les Marseillais pour se protéger contre les
populations barbares qui les entouraient ; il nomme en effet en bloc, du
côté de l’est, Salyens et Ligures des Alpes, sur le territoire desquels s’éle­
vaient Tauroentum, Olbia, Antibes et Nice (IV, 1, 5). Tauroentum et Olbia
étaient certainement en territoire salj'en, Nice en territoire ligure (Polybe,
frag. CXXXI) ; pour Antibes, il y aurait doute, le même Strabon disant ailleurs
(IV, (i, 3) que les Safoens occupent la côte d’Antibes à Marseille ; mais il est
certain, d’autres textes le prouvent, qu’il a commis là une inexactitude, et
que les Salyens ne dépassaient pas le cap Nègre; cf. infra, Deuxième partie,
dutp II, §2.
(3) II, 10.
(4) Cette distance, 88 kil. 700, est comptée en diagonale, de Marseille à
l’embouchure de la Durance ; à vol d’oiseau, il y en a 82.

�• MICHEL CLEltC

lient aux Cavares, jusqu’au confluent de l’Isère el du Rhône ; et
là aussi les Cévennes louchent pour ainsi dire au Rhône. La dis­
tance delà jusqu’à la Durance est de sept cents stades (1). Et
les Salyens, dans cet espace, habitent à la fois la plaine et les
montagnes qui la dominent, tandis que les Cavares ont au-dessus
de leur tête les Tricorii, les Iconii et les Medulli... Les Volques
touchent au Rhône, ayant en face d’eux, sur la rive opposée, les
Salyens et les Cavares. .. D’Antibes à Marseille, et un peu audelà, le peuple des Salyens habite les Alpes qui dominent la
côLe et une partie de la côte même, mêlés aux Grecs. Les anciens
Grecs appellent les Salyens des Ligures, et le pays qu’habitent
les Marseillais, Ligurie; les auteurs postérieurs les appellent
Celtoligures, el leur attribuent le pays de plaine jusqu’au Luberon et au Rhône... Après les Salyens, les Albiœi et Albiœci, et
les Voconces occupent les cantons montagneux au Nord (2) ».
Il y a, à vrai dire, dans ces passages de Strabon, une diffi­
culté, à savoir deux assertions qui paraissent contradictoires,
et qu'il est nécessaire d’élucider. Il semble, au premier abord,
que le géographe assigne aux Salyens tout l’espace compris
entre la côte et la Durance, et ce seul espace, s’étendant sur
cinq cents stades. Et, en effet, il attribue ensuite aux Cavares le
pays d’entre Durance et Isère, sur sept cents stades d’étendue.
Mais il ajoute immédiatement : ol p.lv o3v xâXoe; èv aù-ror? (3). Ces
deux derniers mots ne peuvent, en bonne règle, s’appliquer qu’aux
sept cents stades dont il vient d être question. On a vu là une
contradiction avec la phrase précédente, puisqu’alors les Salyens
auraient dépassé la Durance, et on a proposé des corrections,
généralement assez compliquées (4;. Mais la suite montre que
ce passage doit être conservé sans changement, et que Strabon a
eu seulement le tort de s’exprimer d’une façon embarrassée, ce
qui lui arrive assez souvent. Quelques lignes plus bas, en effet,
il nous montre les Salyens, et cela à l’époque où ils sont des
Celto-Ligures, c’est-à-dire, sans doute, encore de son temps
(1) 124 kil. ISO ; fi vol d’oiseau, il y en a 116.
(2) IV, 1, 3 ; 6 ; 9 ; 11 ; 6, 3 ; 4.
(3) Ibid., IV, 1, 11.
(4) Voir, dans l’édition Millier, YIndex vendue lectionis, p. i)(il et suiv.
v

m . . ! 1.C5— ------— *s~.

�AQ VAE SEXTIAE

même, habitant le pays de plaine entre le Louerion et le Rhône.
Ce mot Aouepiüvos a beaucoup embarrassé les traducteurs; on l’a
corrigé parfois en Aousptüvoî, que l’on a traduit par Durance, alors
que Strabon appelle toujours celle rivière Apousvc'a; ; parfois en
’Ao'jEvfwvo;, Avignon. Mais ici encore on a eu tort de ne pas res­
pecter la leçon des manuscrits : Aouepîwv, c’est le Luberon (1). Les
deux passages concordent^ donc pour nous montrer les Salyens
occupant la rive droite de la Durance jusqu’au Luberon, mais
seulement à partir de Cavaillon, où, nous dit formellement
Strabon, on entre en territoire ('avare. EL nous verrons plus
loin que d’autres textes confirment celte façon de voir, et nous
prouvent qu’une tribu salyenne s’était établie sur la rive droite
de la Durance (2).
Voilà donc, déterminée avec une précision suffisante, la région
qu’occupaient les Salyens au temps où écrivait Strabon. C’est, en
somme, tout le pays compris entre le Luberon, la Durance à
partir de Cavaillon, le Rhône, le Var, et, au Nord Est, les chaînes
subalpines d’entre ces deux dernières rivières. Ün dernier texte,
postérieur celui-là, du second siècle de notre ère, énumère les
villes situées en territoire salyen, et qui sont : Tarnscon, Glanmn
(Saint-Remy), Arles, Ai.v et Ernaginnm (Saint-Gabriel) (3).
Mais à ces textes, pourtant si précis, s’en opposent d’autres,
qui nous montrent la même région comme partagée entre de
nombreux petits peuples, ayant chacun leur nom particulier, à
savoir : les Nearchi, au sud d’Arles (4) ; les Avalici, avec la ville
de Maritima, située entre Marseille et le Rhône, sur un étang (5);
(1) C’est ce qu’avait compris Rouchon-Guigues, qui rapproche aussi de ce
nom celui de la montagne de Lure ip. 262).
(2) Rouchon-Guigues, p. 339: « L’évêché, le comté, la cité d’Aix, nous
« représentent le district des pierres terminales et encore le district ptoloméen
« des Saliens... et nous ramènent à la peuplade salluvienne de Pline et de
« Tite-Live... Et pour le dire en passant, quand on trouve dans l’évêché
« d’Aix la contrée entre la Durance et le Luberon, quand on remarque son
« extension du côté de l’est, même au-delîi de Brignoles, l’hypothèse de la
« peuplade salluvienne, celle de l'attribution du Luberon à cette peuplade...
« atteignent à la hauteur d'une donnée historique. »
(3) Ptolémée, II, 10, 8.
(4) Avienus, Ora Maritima, v. 100.
(5) Mêla, II, 5, 78 ; Ptolémée, II, 10, 5.

�MICHEL CLERC
(5
les Anatilii, que Pline se borne à nommer après avoir mentionné
la Crau (1) ; les Caenicenses, dont il faut peut-être rapprocher le
nom de celui du fleuve Caenus, qui paraît avoir été l’Arc (2);
les Camactullici, que Pline place vers Ceyreste (Citliarisla
portus), et après lesquels il mentionne encore les Suelteri et les
Verrncini (3) ; l'emplacement de ces derniers est déterminé, au
moins celui des Suelteri, par la carte de Peutinger, qui les place
dans la région au nord de Fréjus; et, enfin, les Desuviates ou
Dexuviates, dont l’emplacement peut se déterminer d’une
façon plus précise encore. Tout d’abord Pline les place, ainsi
que les Cavares, intus, et ce rapprochement entre ces deux
peuples, situés tous deux dans l’intérieur des terres, indique
évidemment qu’ils étaient voisins (4). On admet cependant
généralement que ce nom de Dexuviates doit être rapproché
de celui de l’étang de Dézeaumes. Mais, outre qu’il serait bien
surprenant que cet étang insignifiant, situé en pleine Crau, ait
servi de centre à une population, la ressemblance entre les deux
noms est purement superficielle. J’ai montré ailleurs (5), que
l’étang de Dézeaumes ne s’est jamais appelé, comme on l’avait
supposé gratuitement, lacus Desiiviciticus, mais que les noms
qu’il porte dans les documents du moyen âge, Dozemes, des
Oltnes, de duolnis Emis, n’ont aucun rapport avec le nom des
Desuviates. Au contraire, c’est avec raison que M. Hôlder a
rapproché le nom de Dexuviates (ou mieux, sans doute, Dexiviates), de celui de la déesse Dexiva, que plusieurs inscriptions
nous montrent adorée à Cadenet (6).
Et nous trouvons là la confirmation du témoignage un peu
obscur de Strabon touchant l’établissement des Salyens sur la

(1) III, 34.
(2) Pline, III, 3G ; Ptolémée, II, 10, 5.
(3) Pline, III, 34.
(4) Ibid.: oppidum Maritima Avaticomm, superquc Campi Lapidei... reqio
Anatiliorum, et inlus Dexuiatiinn Cnvarumque.
(5) Revue des Études Anciennes, IX, 1907, p. 362.
(6) Ce rapprochement avait déjà été indiqué par Rabiet, dans ses Inscrip­
tions antiques de Cadenet (Mém. Soc. Antiq. de France. 1887, p. 339 et suiv.)
Ci', infra, Deuxième partie, chap. IV, § 1. Il y a aussi une analogie évidente
entre ce nom de Dexiviates et celui de la peuplade ligure des Iléciates.

�AQVAE SEXTIAE

7

rive droite de la Durance : c’est la peuplade des Dexiviates qui
occupait la région de Cadenet-Pertuis, entre la Durance et le
Luberon.
Entre celle nouvelle série de textes et la première, la contra­
diction n’est qu’apparente. On sait en etîet que les peuplades de
l’ancienne Gaule, gauloises proprement dites ou ligures, car sur
ce point elles ne différaient point l’une de l’autre, formaient des
agglomérations très variables, dont chacune comprenait des
éléments instables, tantôt autonomes, tantôt rattachés, par des
liens plus ou moins forts, à un groupe plus nombreux et plus
influent. Les plus puissantes confédérations gauloises, les
Arvernes, les Iiduens, les Allobroges, n’ont jamais été autre
chose que des groupes de ce genre, formés d’un noyau central
entouré d’autres groupes de population ayant déjà leur existence
propre cl leur nom particulier. Et ce n’est pas autrement que
Strabon, dans un des passages cités plus haut, se représente les
Cavares, à qui il donne tout le territoire compris entre
Durance et Isère, alors que nous savons pertinemment qu’il y
avait là d’autres peuples, les Memini et les Tricastini.
11 est donc possible, et vraisemblable, que les Salyens n’aient
été qu’une confédération comprenant tous les petits peuples
énumérés par les géographes anciens dans la région correspon­
dant en gros à notre département des Bouches-du-Rhône et à
une partie du Var et de Vaucluse. Mais il reste à savoir si l’on
ne désignait pas aussi sous ce nom une peuplade particulière,
les Salyens proprement dits (1). Or, c’est bien ce qu’indique
Avienus, qui nomme, outre les Salyens, un de ces autres peu­
ples, les Nearcbi. Le silence de Strabon, qui ne nomme aucun
de ces petits peuples, n’y contredit nullement, puisqu’il ne fait
qu’une description générale de toute la contrée, et non une
énumération complète des localités et des populations. Au
(1) Rouchon-Guigues, p. 266: « Indépendamment de la ligue salienne, il
« faut admettre une peuplade portant soit ce nom, soit un nom qui en serait
« dérivé ou qui l’aurait produit. Cela devient manifeste, lorsqu’on dispose
« sur le sol les cités saliennes dont Pline nous fournit la nomenclature; car,
« arrivés aux environs des Eaux scxticnnes, faute de cette peuplade, la place
« reste libre. »

�8

MICHEL CLERC

contraire, Pline, qui, lui, fait cette énumération, ne nomme les
Salyens qu’une seule fois, et c’est pour citer Aix, Aquae Sextiae
Salhwionim. Mêla, qui nomme les Avatici, ne parle point des
Salyens. Et enfin Ptolémée, qui cile aussi les Avatici, nous four­
nit sur les Salyens le texte le plus précieux, en énumérant les
villes qui leur appartiennent. Or, ces villes ne sont point disper­
sées dans toute la vaste région que Strabon leur attribue ; elles
forment un groupe de population et une région très nettement
délimités, ou, si l’on veut, deux régions distinctes, mais ayant
chacune leur unité, à savoir le pays d’Arles, avec Tarascon,
Saint-Remy et Saint-Gabriel, et le pays d’Aix.
A première vue, on comprend mal que ces deux pays, séparés
parle quasi désert de la Crau, aient pu former un tout politique.
Mais rien ne nous dit que les Salyens d’Arles et ceux d’Aix aient
formé une seule peuplade, une seule cité, pour parler comme les
Romains. Tout paraît nous montrer au contraire Arles et Aix
comme étant chacune le centre d’un territoire distinct, et le
chef-lieu d’une population ayant une vie et des intérêts
différents.
Enfin, il est infiniment probable que même ces Salyens pro­
prement dits des temps historiques, les Salyens d’Arles et les
Salyens d’Aix, n’ont pas occupé simultanément ces deuxrégions.
Remarquons que legroupe arlésien comprend bien plus de villes
(quatre), à l’époque romaine, que le groupe aixois, qui n’en
comprend qu’une. Il semble donc bien que ce soit tout d’abord
sur les rives du Rhône que se soient établis les Salyens, et que
ce ne soit que postérieurement qu’ils aient poussé plus loin à
l’est, et occupé la région d’Aix (1).
A moins que l’on n’admette au contraire, comme on l’admet
aujourd’hui d’une façon générale pour tous les déplacements de
peuples, que la tribu la plus éloignée du point de départ commun
est la plus anciennement arrivée. Mais cela ne paraît pas être
ici le cas. Il n’y avait pas de raison pour que les Salyens, s’ils
s’étaient d’abord établis dans la région d’Aix, ne continuassent
(1) C’est à peu près ainsi que C. Jullian se représente aussi les choses
(Mélanges d’Arbois de Jubainvillc).

�9
pas leur marche dans celle direction, à l’est. Mais s’ils ont occupé
d’abord toute la basse vallée du Rhône, jusqu’à la mer, on
comprend qu’ils aient dans la suite étendu leur territoire et colo­
nisé la région immédiatement voisine de leur établissement
principal.
Quant aux autres petits peuples énumérés par Mêla, Pline et
Ptolémée, ce seraient des tribus de la même famille évidemment,
mais néanmoins distinctes et d’abord autonomes, tombées
ensuite sous la dépendance des Salyens, plus nombreux, plus
forts, et, surtout peut-être, occupant les positions les plus
avantageuses (1).
On peut se demander aussi si ces peuples ne seraient point,
non pas des populations distinctes, mais simplement des pagi
des Salyens, comme les Insubres étaient un pagus des Eduens,
et les Tigurins, au temps de César, un des quatre pagi des
Helvètes. C’est ce qu’on pourrait peut-être inférer d’un passage
de Strabon, où il est dit que les Salyens, de cette plaine qu’on
leur attribue , qui s’étend jusqu’au Luberon et au Rhône, ont
conduit une expédition, comprenant de l’infanterie et aussi de la
cavalerie « partagés en dix parties, p.£p-&lt;-, » (2). Malheureusement
ce passage est trop bref, et, disons le mot, trop énigmatique,
pour que l’on puisse en tirer une conclusion positive. De quelle
expédition s’agit-il ? De celles que menèrent les Salyens, de 125
à 126, contre Flaccus ou contre Calvinus (3) ? Je me demande
s’il ne s’agirait pas plutôt de l’occupation même du pays, de la
conquête faite sur les indigènes, et du partage des terres entre
dix tribus? Ce qui porterait à le croire, c'est que précisément
AQVAE SEXTIAE

(1) Kouchon-Guigues, p. 287 : « Strabon parle des Saliens comme d’un
« peuple considérable occupant un vaste territoire... Pline, dans la contrée
« saliennede Strabon, énumère un certain nombre de peuplades... Au temps
« de Strabon, ce qui frappait l’esprit, c’était le souvenir de la ligue et la
« grandeur du nom. Au temps de Pline, cette ombre même avait disparu, et
« on ne voyait que des peuplades, autrefois membres de la ligue, alors sous
« la main du recteur de la province. »
(2) IV, G, 3 : àtp’ qç où TisÇ-qv p.ôvov, àXXà xa l Imu'/t-qv saxsXXov gxportîav eîç
osxa pip-q Srqp-qpévoi. Je me demande si cette phrase n’est pas une glose
passée, et passée incomplète, dans le texte ?
(3) Cf. C. Jullian, Mélanges d'Arbois de Jnbainville, p. 108, n. 3 ; et infra,
Deuxième partie, cluip. I, § 1.

�10

MICHEL, CLERC

les populations réparties dans la Basse Provence, énumérées
par les auteurs que j’ai cités, se montent, si l'on y ajoute les
Ségobriges de la région de Marseille et les Salyens proprement
dits, au chiffre de dix (1).
Quoi qu’il en soit de ces questions qui semblent insolubles, on
peut considérer comme acquis que la région d’Aix, qui seule
nous intéresse, a été occupée par une tribu qui ne parait avoir
porté d’autre nom que celui de Salyens. Et d’autre part, la suite
des faits démontrera qu’au moment de l’arrivée des Romains,
ces Salyens de la région d’Aix formaient un groupe considérable,
et dominaient toute la Basse-Provence, englobant ainsi les
peuplades énumérées plus haut : c’est en effet les Salyens seuls
que nomment les Actes triomphaux, à propos des triomphes
célébrés par Flaccus et par Calvinus, à côté des Ligures des
Alpes, qui comprenaient certainement, eux aussi, plusieurs
peuples différents, et des Voconces gaulois, autre puissante
confédération. Enfin, quoique les auteurs anciens ne le disent
pas formellement, la fondation d’Aix est toujours mise par eux
en rapport si intime avec la défaite des Salyens, qu’il en ressort
avec évidence que c’est il Aix même, ou tout auprès, qu’eut lieu
la lutte décisive, et que le castellum romain s’éleva tout près de
la ville que l’on peut appeler la capitale des Salyens. Bien mieux,
en plein quatrième siècle de notre ère, Annnien Marcellin,
décrivant l’état de la Gaule, nomme, après Marseille, les Salluviens,Nice et Antibes (2) : par Salluviens, il ne peut évidemment
entendre que la cité d’Aix, celle que Pline appelle Aquae Sextiae
Salluviorum, identifiant ainsi le territoire de l’ancien peuple
celto-ligure et celui de la cité romaine.
Nous verrons plus loin quelles ont pu être les raisons qui ont
fait de la ville salyenne des environs d’Aix une place aussi
(1) Segobrigii (avec les Comani, qui paraissent avoir été soit un pagus des
Segobrigii, soit le nom pris par eux postérieurement) ; Nearclii ; Sali/es ; Avcitici; Analilii ; Caenicenses ; Dexuviates ; Camaclullici ; Suelteri; Verucini, Il
faut peut-être y ajouter les Bormani de Pline (III, 36', qu’on ne sait trop où
placer; Desjardins fait remarquer avec raison (Géographie de la Gaule,11, 91),
qu’on ne peut les placer à Bonnes, comme le faisait d’Anville, Pline les
situant dans l’intérieur, in medilerranco.
(2) XV, 11, 15.

�11
importante. Au premier abord en effet, il semble que le groupe
salyen d’Arles eût dû avoir la primauté. Outre qu’il détenait la
fertile plaine située entre les Alpilles et la Cran, il occupait le
débouché de toute la vallée du Rhône, voie naturelle suivie de
toute antiquité pour les relations entre les pays du nord et la
Provence. Et cependant ce n’est pas à Arles que les Romains ont
jugé nécessaire de s’établir, tout d’abord, mais à Aix. Ce sont
évidemment des raisons politiques et stratégiques qui les y ont
décidés et qui, pour eux, l’ont emporté sur les raisons d’ordre
commercial.
Et peut-être la tribu d’Aix avait-elle déjà, au temps des
Salyens, la primauté parmi les autres tribus : c’est ce qu’indiquel'.ait l’Epitome de Tite-Live, qui rattache immédiatement à la
victoire de Calvinus et à la fondation d’Aix la fuite de Teutomal
«roi des Salyens»(1);c’est donc là, semble-il qu’il aurait résidé.
Cette façon de voir peut être appuyée par d’autres considéra­
tions : chez les Volques Arécomiques, Narbonne est le port, mais
la vraie capitale est Nîmes ; chez les Eduens, le port est Chalon.
mais la capitale est Bibracte. De même, chez les Salyens, si la
ville fluviale et commerçante était Arles, la capitale politique
militaire pouvait être Antremont (2), situé juste au centre du
territoire salyen, tandis qu’Arles lui est excentrique. Les Romains
n’auraient donc fait que consacrer un ordre de choses déjà
existant.
Voilà tout ce que nous savons de la géographie politique de la
région aixoise pendant la période anté-romaine.
La question ethnographique n’est guère mieux élucidée.
Le texte capital, relativement à l’ethnographie des Salyens, est
le passage bien connu de Slrabon (3) : « Les Grecs anciens
appellent les Salyens ligures, et le pays qu’occupent les Marseil­
lais Ligurie ; ceux des temps postérieurs les appellent CelloLigures ». Ce qui veut dire que les tribus Salyennes, d’origine
ligure, s’étaient, à une époque, mélangées avec des tribus
AQVAE SEXTIAE

(1) LXI.
(2) C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, pp. 504, n. 9, et 512, n. 1.
(3) IV, G, 3.

�MICHEL CLERC

gauloises. L’existence de ces tribus cello-ligure n’a d’ailleurs rien
de plus surprenant que celle des tribus cellibères de l’Espagne.
On a fait remarquer que les Gaulois accordaient facilement et
largement la naturalisation, même d’une tribu entière (1); que
la légende célèbre d’Hercule, fondateur d’Alésia, légende qui ne
paraît nullement être grecque d’origine et arrangée à la gauloise,
mais bien, au contraire, une légende gauloise adoptée par les
Grecs, représentait le héros comme unissant son armée aux indi­
gènes et n’en faisant qu’un peuple (2); et qu’ainsi s’expliquent
ces nombreuses populations métisses, Celtibères, Gallogrecs,
Celloscyllies, à joindre aux Celtoligures (3).
Malheureusement, sur l’époque et les circonstances où s’est
accomplie cette fusion, nous manquons de tout renseignement.
Le texte le plus ancien qui mentionne les Celto-Ligures est un
passage tiré de Timée, qui a vécu du milieu du quatrième siècle
au milieu du troisième, passage où l’historien décrit la roule,
dite d’Hercule, qui menait d’Italie en Celtique, chez les CeltoLigures et les Ibères (4). Or, le même Timée disait que Marseille
avait été fondée en Ligurie (5). C’est donc entre l’époque de celte
fondation et celle où écrit l’historien que les Celles avaient fait
apparition dans la région, ce qui précise un peu, mais insuffi­
samment, l’indication de Strabon.
Et cependant, des écrivains très postérieurs, non seulement à
Timée, mais à Strabon, comme Cbarax de Pergame, qui a écrit
au second ou au troisième siècle de notre ère, et Julius Obsequens,
qui paraît dater du quatrième, donnent encore aux Salyens l’épi­
thète de Ligures (6j. Quant au rédacteur de l’Epitome de TiteLive, il les appelle Salliwii Galli, tout en disant que la campagne
que fit contre eux Flaccus était dirigée contre les Ligures transal­
pins (7). On sait assez, d’ailleurs, que les anciens n’ont jamais
(1) C. Jullian, il)ici., II, p. 42.
(2) Ibid., II, p. 145.
(3) Ibid., I, p. 249.
(4) Ps. Aristote, De mirabilibus auscuUalionibus, L.XXXV, 86.
(5) Dans le poème de Scymnos de Chios (Geographi minores, I, 204).
(fi) Étienne de Byzance : SâXÀ'Js;, sOvoç hyuaxo«!v...wç Xâpx? bi 8rzâi&lt;;&gt;
yoo'nv.w'i ; Obsequens, De prodigiis, 90: Ligures Sallyes.
(7) 90 : Flaccus primas transalpinos Ligures bello domnit, missus.. . adversus
Salluvios Gallos.

�13
fait de distinction nette entre les différentes populations bar­
bares, notamment entre les Gaulois et les Germains. On peut
même voir là une confirmation du texte de Strabon, et l’em­
barras où se trouvaient les géographes en face de ces populations
mixtes. Cependant, il semble que, chez lesSalyens, le caractère
ligure ait toujours prévalu. Pline et Florus les considèrent
comme un peuple ligure. Le premier, en effet, énumérant les
peuples ligures les plus connus d’au delà des Alpes, nomme,
nous l’avons vu, les Salyens, les Oxybes et les Déciates (2). Et
le second mentionne les Salyens dans le chapitre qu’il intitule
Bellum liguriciim, et les associe de même aux Déciates et aux
Oxybes (3). Il semble même, d’après ces deux passages, que les
Salyens, les Déciates et les Oxybes fussent en réalité les seules
populations ligures de ce côté des Alpes.
Enfin, un dernier texte, officiel celui-là, les Actes triomphaux,
fait aux Satyens une place à part, en les distinguant et des
Ligures, et du peuple purement gaulois des Voconces (4).
Il est bien regrettable que Strabon, au lieu d'employer des
termes vagues, n’ait pas indiqué depuis quand el à la suite de
quels évènements les populations ligures de la Basse-Provence
ont été celtisées. II est généralement admis aujourd’hui que les
Gaulois ont été en Provence des tard venus, et qu’ils n’y ont
pénétré que dans le courant du siècle et demi environ qui s’est'
écoulé entre le moment où écrivait Aristote, qui ne connaît là
que des Ligures (5), et celui où y passa Hannibal, qui y ren­
contra des Gaulois, c’est-à-dire entre 350 environ et 218 avant
notre ère (6).
Mais il faut reconnaître que l’on se heurte à une grosse diffi­
culté : je veux parler de la question des Ségobriges.
Justin, racontant l’histoire de la fondation de Marseille d’après
Trogue-Pompée, qui était originaire du pays des Voconces, donc
AQVAE SEXTIAE

(2) lit, 47.
(3) I, 19 (2, 3).
(4) CIL, I’, p. 49.
(5) Météorologiques, I, XIII, 30.
(6j C’est à ces Salyens celtisés qu'il faut attribuer l’expédition en Cisalpine
et l’occupation de Verceil dont parlent Pline (III, 124) et Tite-Live (V, 35, 2).

�U
MICHEL CLERC
au courant des traditions locales, dit que la ville fut fondée sia­
le territoire des Ségohriges (1). Et il ajoute qu’elle fut bientôt
en butte à des attaques continuelles de la part des Ligures,
jaloux de son accroissement : il s’agit évidemment toujours des
mêmes Ségobriges. Mais il a commencé par dire que Marseille
fut fondée au milieu des Ligures et des nations gauloises, et,
dans la suite de son récit, il parle de guerres soutenues et contre
les Ligures et contre les Gaulois. Il semblerait donc que TroguePompée lui-même n’ait pas su distinguer exactement les deux
sortes de tribus, et qu’il ait cru les Gaulois plus anciens dans la
région qu’ils ne l’étaient réellement.
Mais il y a plus, et l’on doit se demander ce qu’étaient ces
Ségobriges eux-mêmes, nommés par le seul Justin, mais dont il
n’y a aucun motif pour révoquer en doute l’existence et le nom.
De deux choses l'une : ou ce nom est gaulois, ou il est ligure.
Quant à supposer que c’est à tort que Justin l’a fait figurer dans
l’histoire des débuts de Marseille, et que c’est là un anachro­
nisme, c’est un moyen trop commode de tourner la difficulté, en
la supprimant. Justin est absolument le seul auteur qui nous
fournisse quelques renseignements sur l’histoire primitive de
Marseille, et j’estime que ces renseignements, quelque brefs
qu’ils soient, n’en sont pas moins, pour qui sait les comprendre,
de la plus haute valeur. On n’a pas le droit d’écarter ainsi à
priori un nom propre fourni par lui, parce qu’il contrecarre des
théories séduisantes. Gaulois ou ligure, le nom des Ségobriges a
sa place dans l’histoire de la région de Marseille au sixième
siècle avant notre ère ; et s’il est décidément gaulois, il faudra,
bon gré, mal gré, faire aux Gaulois leur place en Provence au
sixième siècle.
Les philologues, seuls aptes à résoudre la question, s’avouent
fort embarrassés. M. d’Arbois de Jubainville, après avoir
déclaré que le nom des Ségobriges pourrait être gaulois tout
aussi bien que ligure(2), a admis ensuite que le terme briga est
(1) XLIII, 3.
(2) Les premiers habitants de l'Europe, 1" édition, p. 225 et suiv.

�15
purement celtique (2). Mais C. Jullian montre que les localités
nommées à l’aide de ce terme sont nombreuses surtout dans la
péninsule ibérique, où l’élément gaulois a été justement le moins
fort ; que, d’autre part, ce terme ne se trouve jamais accolé à un
mot franchement celtique, comme dunuin, durum, magus, etc.;
enfin, ([lie les noms de ce genre sont extrêmement rares en
Gaule, et n’existent pas en Italie, ni dans les régions celtiques
du Danube. Il en conclut que le mol est ligure, c’est-à-dire anté­
rieur aux Celles (3). Maintenant, que le terme briga et le nom
entier desSégobriges aient une tournure gauloise, cela n’a rien de
surprenant ni d’inattendu pour ceux qui pensent que la langue
des Ligures comme celle des Gaulois sont l’une et l’autre des
langues indo-européennes, et que Ligures et Gaulois étaient en
tout fort proches les uns des autres (4\
Or, il semble que le meilleur moyeu de connaître la langue
ligure soit de recueillir les noms propres, géographiques ou de
personnes, que nous donnent les auteurs anciens (5). On admet
généralement, à la suite de M. d’Arbois de Jubainville, que le
nom du Rhône est ligure, et aussi les noms de lieux formés
avec le suffixe asco, asca, osco, usco; comme Manosque, Gréasque, Tarascon, etc. Je pense qu’on doit faire de même pour les
noms de peuples comme Salyens (6), Déciates, Oxybes, etc.,
AQVAE SEXTIAE

(2) Revue celtique, XXVII, p. 195. — Cf. Froehner, Revue numismatique,
1907, p. 102, qui montre que les monnaies gauloises au nom de Briganlikus
doivent être rapprochées de monnaies celtibériennes de la Narbonnaïse au nom
de Brigailn.
(3) Revue des Eludes anciennes, VIII (1906 , p. 47 et suiv.
(4) S. Reinach se représente les Ligures comme des « protocellcs, » ou
comme « un premier état des Celtes » (Revue Critique, 1894, xxxvii, p. 372) ;
ils seraient, j’imagine, aux Celtes, quelque chose comme les Teutons sont aux
Francs.
(5) C’est ce qu’oublie IL Modestow, quand il déclare que la langue des
Ligures ne s’est conservée « ni dans la langue vivante, même transformée par
une multitude de générations, ni dans aucun moment scriptural. » (Introduction
à l'histoire romaine, trad, M. Delines, p. Vit).
(6) C. Jullian fait remarquer avec raison que l’on peut rapprocher le nom
de Salliwii des noms de peuples certainement ligures en nbii ou ybii, comme
Oxybii, Lcxovii, Esuvii. (Histoire de la Gaule, II, p. 489, n. 1, et 512, n. 4).—
Faut-il rapprocher, comme l’indique K. Desjardins (Géographie de la Gaule
romaine, I, p. 132, n. 3), le nom de Salges et de Sallavii de celui des Salassi

�16
MICHEL CLERC
et, enfin, pour les noms d’hommes comme Nannus, Donnes,
Colins, lescpiels d’ailleurs prennent, par suile du redoublement
de la consonne, une physionomie très particulière. Il n’en
demeure pas moins que tous ces noms ont pu pendant long­
temps passer pour celtiques, c’est-à dire qu’il n’y a point entre
eux et des noms gaulois de différences essentielles.
Il en est de même encore pour le nom du roi salyen Teutomalius, qui, vaincu par Calvinus, s’enfuit chez les Allobroges.
Comme il s’agit d’une époque où l'élément celtique a pénétré
depuis longtemps les Ligures, on ne peut décider si ce nom est
celtique ou ligure.
Enfin la même question se pose, et d’une façon beaucoup plus
intéressante, à propos du nom d’un autre roi, ce Catumandus ou
Catumarandus, qui, au dire de Justin, fut le chef élu de toutes
les tribus soulevées contre Marseille, l’Agamemnon de cette
ligue (1). Ce nom paraît bien décidément celtique; d’où il faut
conclure que l’épisode rapporté par Justin est postérieur à
l’arrivée des Gaulois en Provence. Il n’y aurait point là de diffi­
culté, si Justin n’avait l'air déplacer cet épisode peu de temps
avant la prise de Rome par les Gaulois, en 390. Or, nous avons
vu qu’en 350 encore les Grecs ne connaissaient en Provence que
des Ligures.
Ce n’est pas ici le lieu d’élucider ce problème, qui intéresse
plutôt l’histoire de Marseille que celle d’Aix. Je me bornerai à
indiquer que la chronologie de Justin estasse/ vague et qu’il ne
faut pas la serrer de trop près ; et, d’autre part, que la levée de
boucliers à la tête de laquelle se trouva un chef gaulois corres­
pond précisément, selon toute apparence, à la première arrivée
des Gaulois dans la Basse-Provence, à leur union avec les
Salyens, d’où sortit d’abord une nouvelle période d’hostilités
contre Marseille, suivie peu après d’une longue paix (2).
du Val d’Aoste, et l’un et l’autre des noms de rivières Salia (la Seille, affluent
de la Moselle) et Salas (la Saale) ? j’en doute. Je ne pense pas non plus que les
Malles Saluennœ, de Moutiers (Revue épigraphique, 19u3, n" 1548) aient
quelque rapport avec les Salyens.
(1) XLI1I, 5.
(2) Cf. G. Jullian, Histoire de la Gaule, I, p. 393 et suiv.

�AQVAE SEXTIAE

17

Au résumé, on voil que rien dans les faits à nous connus ne
contredit à l’assertion de Strabon, qui, avec son ordinaire conci­
sion, a rendu compte en quelques mots de l’état passé et présent
des Salyens.
Ce qu’il y a là, à mon sens, de plus remarquable, c’est la dispa­
rition complète du nom des Ségobriges, dont Justin est absolu­
ment le seul à parler. Cela encore peut s’expliquer. Au temps
de la fondation de Marseille, il est très possible que la confédé­
ration salyenne n’existàt pas encore, ou, tout au moins, qu’elle
ne comprît pas toutes les tribus. Les Ségobriges auraient donc
été indépendants. Plus tard, au contraire, au temps de Strabon
et de Pline, si leur nom ne survit plus, tandis qu’a survécu celui
des Anatilii, Avatici, etc., c’est que leur territoire était, depuis
longtemps, devenu la propriété des Marseillais, et s était confondu
avec Marseille même. C’est peut-être, d’ailleurs, le seul territoire
qui lui resta quand Jules César l’eut dépouillée des vastes
possessions qu’elle devait à la générosité des Romains.
Les textes écrits, on le voit, ne nous renseignent en rien, ni
sur le moment où s’opéra la fusion entre Ligures et Celtes, ni
sur la façon dont elle s’opéra, ni sur les caractères parti­
culiers qu’elle put imprimer à ces' tribus mixtes.
Nous enlrevoyons cependant une chose fort importante. Rien
n’indique, chez les Salyens, la coexistence de deux populations
vivant en mauvaise intelligence, de vainqueurs superposés à
des vaincus. C’est donc qu’il y avait eu véritablement fusion
entre les deux races, et non conquête brutale. Le nom même de
Cello-Ligures appliqué par les étrangers aux tribus salyennes,
et la persistance de ce nom de Salyens, ligure d’origine, semblent
démontrer que la conquête gauloise, si conquête il y avait eu,
avait abouti à un accord, quelque chose comme le fædus
æquum des Romains.
Quant aux renseignements de détail que les auteurs ne
nous fournissent pas, nous allons essayer de les demander à
l’archéologie.

��CHAPITRE

II

LA PRÉHISTOIRE

Pour des raisons qui nous échappent, les traces de l’homme
primitif, celui de l’époque de la pierre taillée, sont extrêmement
rares en Provence. Peut-être cela provient-il simplement de ce
que on ne les a pas recherchées avec assez de soin (1). Je n’ai
d’ailleurs pas l’intention de relever tous les endroits où l’on a
constaté ces traces dans la région d’Aix, soit à l'époque de la
pierre taillée, soit à celle de la pierre polie. Il suffira de décrire
les emplacements principaux et les débris les plus importants,
le faciès de ces établissements préhistoriques étant toujours à
peu près le même.
C’est le regjfclté A. Marion qui a le premier signalé l’unique
station offrant tous les caractères du paléolithique, celle du
Colombier (2). Elle se trouve aux environs d’Aix, dans la direc­
tion de Saint-Marc, au quartier du Colombier, et au sommet
du vallon des Gardes, immédiatement au-dessous de la partie
du plateau situé entre Saint-Marc et la vallée de l’Arc, partie
connue sous le nom de colline des Pauvres.
Il y a là une série de grottes ou d’abris s’ouvrant au midi et
dominant la vallée, dans le voisinage de sources abondantes.
Une seule d’ailleurs de ces cavités avait été occupée. La voûte
(1) Soplius Miiller explique d’une façon générale la pauvreté relative des
pays du sud de l’Europe en monuments de l’âge de la pierre, par le peu de
durée de cette période dans ces contrées. Pour lui, l’impulsion civilisatrice
étant venue d'Orient, les pays en question l’ont reçue plus tôt et «l’âge delà
pierre y l'ut réellement très maigre, parce que l’évolution s’y fit plus vite ».
(L’Europe préhistorique, trad. Philipot, pp. 15 et 29).
(2) Premières observations sur Vancienneté de l'homme dans les Bouches-duRhône (Congrès Scientifique de France, XXXIII0 session, tenue à Aix en 1806,
t. i, p, 369).

�MICHEL CLEHC
20
s’en était en partie écroulée, recouvrant ainsi le fond demeuré
intact; et le tout avait été comblé par les derniers limons
quaternaires, ce qui permit à Marion d’étudier exactement la
succession des couches.
C’est ainsi qu’il a pu y constater la présence d’une terre noire
de trente centimètres d’épaisseur, empâtant de nombreux débris
de charbon et quelques Fragments calcinés de molasse. C’étaient
les restes bien caractérisés d’un foyer, le sol inférieur ayant
été rougi au contact du feu. Dans cette couche de débris char­
bonneux, de six mètres de longueur environ, Marion a recueilli
une quantité considérable d’ossements calcinés et fendus, et
des instruments en silex taillés. Presque tous les os apparte­
naient au lapin, sauf quelques fragments de cheval et de cerf.
Quant aux silex, de formes assez variées, ils se composent de
laines taillées en couteaux, de grattoirs, et de pointes de flèches
de type archaïque. Les plus caractéristiques sont de petites
pointes dont la taille, dit Marion, semble correspondre à celle
des ossements des lapins dont se nourrissaient principalement
les hommes de cette région. Enfin, détail caractéristique, les
débris de poterie manquent entièrement.
La période néolithique, ou de la pierre polie, est représentée
par des vestiges plus nombreux et plus importants.
Nous devons à la seule Statistique des Bouches-du-Rhône la
mention de trois monuments, que je ne cite ici que sous toutes
réserves. Ce sont d’abord deux pierres levées, du genre qu’on
est convenu d’appeler peulvan, dont l’une serait située «dans
une vallée entre Vauvenargues et Peyrolles » ce qui est fort
insuffisant comme indication, et dont l’autre serait dans le
bois de France, sur la limite des terroirs d’Aix et de Vauvenargues. Celle dernière serait formée de blocs énormes, dont
le second, haut de l m70 et de 2m60 de circonférence, aurait été
tiré d’un rocher dont le lit est assez éloigné de là (1).
Le troisième est un tombeau découvert «il y a peu de temps,
sur le territoire de Bouc,et près delà propriété de M. Martin. » On
il) II, p 8(58.

�AQVAE SEXTIAE

21

y trouva le squelette d’un homme et celui d’un cheval, une
coquille remplie de couleur rouge, et une arme en silex, taillée
comme un fer de lance Cette pointe, d’un fort beau travail,
était entrée dans le cabinet Sallier, et c’est la seule dont la Statis­
tique donne la reproduction (1).
D’autres stations, étudiées plus récemment et avec plus de
soin, vont nous fournir des renseignements pjus positifs.
C’est tout d’abord, près d’Aix, une station toute voisine de la
station paléolithique du Colombier, et découverte par le même
savant, Marion (2). C'est un abri sous roche situé près de SaintMarc, entre Aix et Vauvenargues ; Marion n’en a pas indiqué la
situation d’une façon suffisamment précise. L’abri avait, sur
une largeur de 7 à 8 mètres, une hauteur de 5, et une profondeur
de 3 à 4. Il semble bien qu’il y eût là, non, comme au Colom­
bier, une simple station, mais une véritable habitation, avec un
foyer. Là gisaient pêle-mêle, avec des silex et des débris de
poterie, des fragments humains, appartenant à six individus au
moins, tous jeunes ou à peine adultes. En voici, d’après Marion,
les caractéristiques. Les impressions musculaires sont très
profondes; la fosse temporale, notamment, offre une concavité
comparable à celle que l’on observe chez certains nègres. Les
muscles élévateurs de la mâchoire inférieure et les muscles
triturateurs étaient doués d’une grande puissance; les deux
tubercules de l’apophyse géni, d’un développement extraordi­
naire. Toutes ces particularités, et d'autres encore, se retrouvent
chez la plupart des squelettes préhistoriques. Mais ce qui lait
l’intérêt particulier de ceux de la grotte de Saint-Marc, ce sont
les conditions spéciales dans lesquelles ils se présentaient. Pour
Marion, tous les ossements trouvés là, humains ou autres (porc),
sont des restes de repas. Non seulement quelques fragments sont
entièrement calcinés; mais les os ont été brisés intentionnelle­
ment, étant encore frais. Les os longs ont été brisés par perçus
sion, de la même manière que le sont d’habitude les os d’ani­
maux ayant servi à l'alimentation, et beaucoup portent à la
(1) Ibid., p. 369 et Atlas, P). XII, lig. III a.
(2) Op. cit., p. 365.

�22

MICHEL CLERC

surface des entailles el des empreintes de dénis. Enfin les crânes
sont brisés en très petits morceaux, à arêtes vives, el dispersés
sans ordre dans le limon qui les contenait : on les aurait donc
brisés pour en retirer la cervelle.
De ses observations, Marion conclut que les habitants de la
station de Saint-Marc auraient été, au moins momentanément,
anthropophages?
Quant aux instruments de silex, les types en sont assez variés.
Il y a des lames minces taillées en couteau, des grattoirs, une
sorte de hache lancéolée, et un couteau transformé en scie, avec
des entailles très régulières.
La poterie, enfin, consiste en fragments de vases faits à la
main, à parois épaisses, en pâte noire, contenant une grande
quantité de grains de quartz et de calcaire. Un seul présente des
ornements en creux et en chevrons, produits probablement au
moyen d’un morceau de bois denté. Il faut y ajouter un morceau
de calcaire cristallisé et transparent, percé d’un trou médian de
suspension (1).
En 1876, M. le Dr Jacquème a pu étudier une sépulture qu’il a
décrite sous le nom de tumulus-dolmen de la Blaque (2). La
Blaque est une maison de campagne située sur la route d’Aix
aux Milles, à égale distance environ des deux localités, sur la
rive droite de l’Arc, et à 500 mètres environ de ce cours d’eau.
Les ouvriers occupés aux travaux du canal du Verdon y mirent
au jour une sépulture située à trois mètres au-dessous du niveau
du sol. Elle formait un rectangle construit en pierres, dont les
plus petites, pesant de dix à vingt kilos, constituaient les quatre
bords, et les autres, grandes et plates, pesant plus de 200 kilos,
servaient de couvercle. Les squelettes, au nombre de dix, repo­
saient directement sur le sol, la tète au nord, les pieds au sud;
tous étaient des squelettes d’hommes d’un âge avancé, sauf un
seul, celui d’un enfant. Quant aux objets trouvés avec les osse­
ments, c’étaient des armes en silex, à savoir une pointe de
(1) Au Muséum de Longchamp.
(2) Matériaux pour l'histoire primitive et naturelle de l’homme, XI, 1876,
p 509.

�23
flèche en forme de losange, trois pointes de lances de 15 centi­
mètres de long, avec les deux parties tranchantes dentelées,
comme une scie, et un couteau de 12 centimètres de long. Il y
avait aussi des fragments de poterie grossière, et quelques perles
blanches formées d’une substance osseuse.
Près de Mimet, sur les collines de la chaîne de l’Éloile, et sur
le versant de la vallée de l’Arc, M. de Gérin-Ricard a signalé une
grotte, dite le Grand Trou, où des fouilles ont mis à jour des
tessons de poterie néolithique très grossiers, provenant de vases
droits assez épais, et deux galets en grès ayant servi de polissoirs. Trois haches en pierre polie ont été trouvées sur l’autre
versant des mêmes collines (1).
Le même érudit signale encore près de Saint-Savournin,
toujours dans les collines de la chaîne de l’Etoile, une série de
grottes dans le voisinage desquelles on a recueilli des silex et
une hache en serpentine, et une station en plein air quia fourni
un fragment de vase décoré de cercles. Il y aurait même eu
à Saint-Savournin, entre ce village et le hameau de la Valenline,
dans une gorge, non loin d’une source, un petit dolmen, détruit
par un entrepreneur vers 1878 (2).
Reste une dernière station, celle qu’indique M. de Gérin-Ricard
près de Simiane, vers la cascade de Sièges et sur les plateaux
du Verger. On aurait trouvé là, sur les plateaux, des poteries,
des silex, une hache et une pendeloque polie, et, dans les tufs,
un ossuaire néolithique, avec les ossements incinérés de sept
individus des deux sexes, au moins. Le mobilier consistait en
silex et en poteries unies et grossières, un vase épais à pâte rose
et à chevrons striés, et une poterie très fine à patine noire, à col
évasé, ornée de deux traits parallèles. D’après l’auteur, ces
specimens rappelleraient les poteries des terramares d’Italie qui
sont de l’àge du bronze, et celles trouvées dans la grotte de
Camalte, à Saint-Cézaire, dans les Alpes-Maritimes, avec neuf
bracelets en bronze et une hache en serpentine (3). L’intérêt de
AQVAE SEXTJAE

(1) Monographie des communes de P c y p i n . p. 104.
(2) Ibid., p. 72.
(3) Statistique préhistorique et protohistorique des Bouches-du-Rhône, p. 22.

�MICHEL CLERC

celte nécropole serait considérable, étant donné sa proximité
de l’oppidum du Baou-Roux, dont je parlerai plus loin. Malheu­
reusement les indications données par l’auteur de la note sont
trop brèves et les références trop vagues, pour que l’on en puisse
tirer tout le profit désirable.
Telles sont les stations purement néolithiques de la région
d’Aix. Il y en a eu, sans aucun doute, bien d’autres : pour n’en
plus citer qu’un exemple, pris dans une région plus éloignée
d’Aix, M. le Dr Jacquème a recueilli au lieu dit les Grilles, entre
Lauris et Cadenet, dans ce territoire d’entre Durance et Luberon,
qui, on le verra plus loin, a fait partie de la cité d’Aix, une
longue lame en silex noirâtre, un polissoir, et six belles haches
en pierre polie (1). En voici maintenant d’autres où, à côté de la
pierre polie, le bronze fait son apparition.
On sait combien sont rares les objets en bronze trouvés
jusqu’à présent en Provence, alors qu’ils abondent dans la
France du nord-ouest, en Bretagne particulièrement. La cause
de ce fait est assez facile à saisir, et M. J. Déchelelte l’a très
justement attribuée à la distance où se trouvent les pays médi­
terranéens de l’Ibérie du nord-ouest et de la Cornouailles, prin­
cipaux centres producteurs de l’étain dans l’antiquité (2). Mais là
où l’on en trouve, dans les allées couvertes du Caslellet, près
d’Arles, par exemple, ces objets apparaissent fort analogues à
ceux qu’ont fournis les tumulus bretons, et, fait à noter, les
tumulus du début de l’àge du bronze. Par exemple, la pierre y
est associée an métal, qui est ou du bronze, ou simplement du
cuivre, et elle est plus abondante que ce métal, toujours rare. Il
résulte de toute évidence de ces constatations, que le bronze n’a
nullement été apporté en Gaule d’un coup et par un peuple
nouveau, mais qu’il y a été introduit peu à peu, et uniquement
par les relations commerciales (3).
(1) Au Muséum de Longchamp.
(2) Les sépultures de l'âge clu bronze en France (Anthropologie, 1906, p. 328).
(3) Cf. M. Clerc, Les Phéniciens dans la région de Marseille (Revue histo­
rique de Provence, UH)O.

�25
Je signalerai d’abord une trouvaille isolée, une lort belle
hache en bronze (ou peut-être en cuivre), provenant des environs
de Puyloubier (1).
C’est d’ailleurs dans celte région, la région de Trets, qu’ont été
trouvés tous les autres objets de bronze connus jusqu’à
aujourd’hui.
Près de Valdonne, à la Baume-de-Marron, M. de GérinRicard a trouvé, à la surface même du sol, une pointe de flèche
en bronze et un fragment de lame d’épée du même métal, lame
à deux tranchants (2).
Celte lame, figurée dans la Planche I de l’ouvrage de M. de
Gérin-Ricard, porte en son centre une forte nervure. A ce simple
fragment, il est permis de reconnaître l’épée de Hallstadt, faite
uniquement pour frapper de taille. C’est donc le dernier type de
l’épée en bronze, le plus récent, car l’on sait que les épées de
bronze, d’abord pointues et faites pour frapper uniquement
d’estoc, se sont peu à peu transformées en lames à deux fins,
estoc et taille, puis en lames uniquement de taille (3). Du même
type, mais beaucoup plus significatif, est le beau fragment (en la
possession de l’auteur) publié dans la même planche, et trouvé
vers 1850 dans un tombeau près de Pourrières. Il se compose
d’une poignée et d’une partie de la lame, le tout ne formant qu’une
pièce. Cette poignée est toute droite, et terminée par un pommeau
en forme de T, aux branches très saillantes. La lame porte
également une nervure centrale. Nous avons bien, cette fois,
toutes les caractéristiques de l’arme faite exclusivement pour
frapper de taille. La poignée surtout est significative : la longueur
en est, en effet, de 0m09, c’est-à-dire exactement ce qu’il faut
pour les quatre doigts de la main repliés; et le pommeau, très
saillant, offre un point d’appui au poignet, mais l’empêche abso­
lument de s’allonger pour les coups d’estoc. Lame et poignée
sont ornés de dessins gravés très finement, des spirales sur la
AO VAE SEXTIAE

(1) G. Vasseur, Découverte d’une station de l’âge du bronze à Puyloubier
(Bull, de la Société archéologique de Provence, 1909,p. 126, et pl VII.
(2) Monographies, p. 3.
(3) F. de Villenoisy, Du mode d’emploi des épées antiques (Revue Archéo­
logique, 1894, XXIV).

�MICHEL CLERC

lame, des cercles concentriques et des chevrons sur la poignée.
Dans le même tombeau se trouvait un autre objet de bronze, en
l'orme de croissant creux, peut-être la bouterolle du fourreau de
cette épée (?).
M. de Gérin a raison de se refusera admettre un rapport entre
la présence de celte arme près de Pourrières et la victoire de
Marius sur les Teutons. Il fait remarquer fort justement que,
dans ce cas, ce n’est point dans un tombeau qu’on l’aurait
retrouvée, mais simplement dans la terre. J’ajouterai que les
épées des Teutons étaient certainement en fer, et non en bronze.
Enfin le fait même que l’épée est brisée montre que nous avons
affaire à un rite funéraire, l’arme 11e devant plus servira d’autre
qu’au mort. Il s’agit donc d’un objet bien antérieur à la bataille
d’Aix, et datant, comme le précédent, de la période hallstatienne, ou, si l’on préfère, de la lin de l’âge du bronze et du commen­
cement de celui du 1er. On peut sans trop de témérité assigner
le cinquième siècle avant notre ère comme date de ces objets.
Des armes d’un autre genre figurent dans la collection, bien
connue en Provence, de M. Joseph Maneille, à Trets (1). Ce sont
trois pointes de flèches en bronze (ou peut-être en cuivre), fort
intéressantes par leur forme. L’une esta ailerons barbelés et à
pédicule court. M. de Gérin, qui en a donné également une repro­
duction, remarque qu’elle paraît avoir été, non pas fondue,
mais seulement découpée et martelée dans une mince plaque de
métal. Les deux côtés en sont asymétriques, et l’aspect général
de l’objet est des plus primitifs. Et en effet, la forme en rappelle
absolument certaines pointes en silex trouvées dans la même
sépulture ; c’est donc le passage du silex au bronze, et le début
delà métallurgie du bronze dans la région (2).
La seconde pointe est en forme de cœur allongé, avec un très
(1) Actuellement en la possession de M. le commandant Testot-Fcrry, à
Toulon (renseignement de M. l’abbé Chaillan).
(2) Statistique préhistorique, p. .'U et PI. II, 1 et 3. Sophus Miiller veut,
contrairement à l’opinion générale, que les objets de cuivre aient servi de
modèles nouveaux pour la fabrication des outils de pierre. Il admet pourtant
que le contraire a pu se produire exceptionnellement (L'Europe préhistorique,
pp. 48, 67, 68) ; il îi’est pas douteux que ce soit le cas ici.

�27
petit pédicule, et de travail également très primitif; la troisième
est une sorte de carreau, ou petite lige carrelée.
Ces trois objets ont été recueillis dans une grotte, la Baume
d’Onze heures, qui a livré quantité d’autres objets (1).
Celle grotte s’ouvre à la base des roches qui couronnent le
mont Olympe et le mont Aurélien, entre la vallée de l’Arc et
celle de l’Huveaune. Située à 600 mètres environ de hauteur,
elle a 14 mètres de longueur, sur 2m50 de largeur, et 4 environ
de hauteur. Il semble bien qu’elle n’ait jamais servi d’habita­
tion, mais seulement de sépulture. On y a trouvé, dans le sol,
formé d’une couche de gravier et de terre de 0'" 60 environ
d’épaisseur, de nombreux ossements humains qui avaient été
incinérés, une hache polie, des coquilles perlées, environ 1500
perles en pierre ou découpées dans des coquilles marines, des
aiguilles en os, el plusieurs pointes de flèches, celles-là en silex,
dont quelques-unes à ailerons barbelés el à pédicule, qui sem­
blent avoir servi de modèle pour la pointe en bronze décrite
plus haut (2). La poterie, peu abondante, n’a fourni que quel­
ques tessons de vases à anses percées et sans ornements.
Nous sommes donc bien là en présence d’une sépulture de
l’époque néolithique, et de la lin de la période néolithique, où
apparaît le bronze.
Dans la vallée même de Trets, à Sainte-Catherine, Marion
avait signalé de nombreux instruments en silex, couteaux, grat­
toirs, etc., taillés sur place, comme le prouve la présence de
nombreux nuclei et de marteaux. Ces couteaux, de quelques
millimètres seulement d’épaisseur, sont d’une délicatesse de
travail remarquable, et dénotent évidemment une industrie très
avancée, la fin du néolithique. D’autre part, un couteau en
obsidienne, roche inconnue en Provence, témoigne de relations
extérieures (3).
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir sur la Baume d’Onze heures, le travail de M. Repelin, dans les
Recherches sur le préhistorique de la Basse-Provence, par E. Fournier et J.
Repelin, 1901, p. 55 et suiv.
(2) Statistique préhistorique, p. 21 et PI. II, 1.
(3) Congrès scientifique cle France, 1866, I, p. 362 et suiv. ; au Muséum de
Longchamp.

�28
MICHEL CLERC
M. Maneille, de son côté, a recueilli, dans la même plaine de
Trets, plus de 150 haches polies, allant de 3 à 21 centimètres de
long, les unes en diorite, les autres en jade et en serpentine (1).
Enfin, le lieu dit la Bastidonne, près de Sainte-Catherine, a
fourni des débris de monuments des plus curieux, et uniques en
leur genre en Provence (collection Maneille).
Ce sont quinze pierres, plus ou moins mutilées, en forme de
dalles plates, et couvertes d’ornements gravés. Elles semblent
avoir affecté la forme triangulaire. La décoration consiste à peu
près uniquement en chevrons, qui paraissent avoir recouvert
seulement les bords de chaque dalle, laissant vide le centre, qui
dessine ainsi un triangle (2).
Quelle était la destination de ces pierres? M. de Gérin a cru
d’abord qu’elles avaient fait partie d’un monument mégalithique
détruit. Depuis, il y a reconnu, avec raison, les restes de plu­
sieurs petits monuments. Et il rappelle qu’on les mit au jour, en
défonçant le terrain pour y planter une vigne, en même temps
que de nombreux ossements humains incinérés, placés dans des
vases en poterie, d’ailleurs également brisés. On trouva aussi
quantité de haches en pierre polie, de polissoirs en grès, de
coquilles percées, des couteaux et des tranchets, etc. (3). Il
n’est donc guère douteux que l’on ait affaire à des monuments
funéraires (4).
M. de Gérin a rapproché de ces stèles les sept pierres sculptées
trouvées à Orgon et déposées au Musée d’Avignon (5). On y avait
d’abord vu des monuments religieux (6). M. de Gérin y voit,
comme dans les stèles de Trets, des pierres funéraires. Les deux
espèces de monuments diffèrent d’ailleurs par la forme: les stèles
(1) De Gérin, Statistique préhistorique, p. 23.
(2) Ces pierres ont été publiées par M. de Gérin-Ricard, Statistique pré­
historique, Pi. 1, et Antiquités de la vallée de l’Arc, p. 67 et suiv., et p. 73 ; ef.
encore Mémoires Acad, de Vaucluse, 1910.
(3) Cf. Annales de la Société d'Eludes provençales, 1906, p.235, et Ch. Cotte,
Recherches aux environs de Trets (L’homme préhistorique, 1905, p. 313).
(4) I. Gilles a vu dans la décoration de ces pierres une écriture symbolique
et hiéroglyphique (Le pays d’Aix, p. 149).
(5) Antiquités delà vallée de l’Arc, p. 63 et suiv. ; et Espéraiulieu, Recueil
général îles bas-reliefs de la Gaule romaine, I, n" 123.
(6) Flouest, Revue des Sociétés Savantes, 1876, p. 206 et suiv.

�29
de Trets dessinent un triangle, celles d’Orgon des quadrilatères.
L’ornement consiste bien aussi en clïfevrons, et ces chevrons ne
couvrent aussi que les bords de la pierre, le centre étant réservé.
Seulement, cette partie centrale, à Orgon, est rectangulaire et
offre un arrangement très particulier. Sur les unes, le rectangle
est dessiné en relief, ne laissant que d’un côté une étroite ouver­
ture (1). Sur les autres, l’encadrement paraît continu, mais il
s’en détache, au milieu d’un des petits côtés, une sorte de quille.
M. de Gérin voit là des pierres funéraires indiquant le sexe du
défunt, et croit retrouver dans les stèles de Trets un arrangement
analogue, au moins dans l’une d’elles, où il voit « une stèle
femelle ». Il invoque, à l’appui de son opinion, les découvertes
laites en Espagne, dans la province de Grenade, par M. Pierre
Paris. Il s’agit de stèles, dont l’une, en effet, est analogue à l’une
de celles de Trets, et dont deux autres comportent des ligures
humaines plus ou moins complètes et sexuées (2).
J’avoue ne pas être très convaincu de cette identification. Ce
qui me frappe, c’est l’identité du système décoratif de ces monu­
ments avec celui des dolmens bretons, ceux du Mané-Lud et de
Gavrinnis principalement, identité qu’avait reconnue aussi
M. de Gérin (3).
La destination funéraire des pierres d’Orgon, comme de celles
de Trets, me paraît également très probable, ainsi que leur date
approximative, qui est la même, la lin de la période néolithique
et le début de l’apparition du bronze. Il ne peut donc être quesAQVAE SEXTIAE

(1) Peut-être faut-il voir là, comme l’indique M. Espérandieu, deux jambes
et deux pieds se faisant face. — A. de Mortillet (L’homme préhistorique, 1909)
veut y voir des figures humaines complètes, analogues aux statues menhirs
de l’Aveyron.
(2) P. Paris, Essai sur l'art et l'industrie de l’Espagne primitive, I, p. 85.
— Pour 1. Gilles, les pierres d’Orgon sont des talismans, que l’on portait
suspendus au cou (Le pays d’Arles, p. 316) : or elles pèsent jusqu’à trente
kilos !
(3) C. Jullian (Revue des Études anciennes, 1910, 308) est aussi d’avis qu’il
n’v a là que de la décoration linéaire, sans idée de figure. Mais il croit, d’autre
part, qu’on attribue à ces monuments une antiquité beaucoup trop reculée,
et qu'il faut les faire descendre aux temps romains, par analogie avec les
stèles espagnoles, d’époque sûrement romaine, décorées au moyen d’éléments
analogues. L’énumération des objets trouvés avec les stèles de Trets, silex,
haches polies, etc., me paraît s’opposer à cette façon de voir.

�30
MICHEL CLERC
lion de « celtique », et nous sommes encore dans un monde
antérieur à l’arrivée des Gàulois.
Deux dernières découvertes (en dehors des enceintes fortifiées)
dues encore à M. de Gérin, nous amènent peut-être à la fin de la
période protohistorique et à l’àge du fer. C’est d’abord, tout près
de la limite méridionale de la vallée de l’Arc, sur le chemin qui
va de Mimet à Simiane, un atelier de potier, reconnaissable aux
cendres et bois carbonisés très abondants, et aux tessons de
vases qui n’ont jamais servi et proviennent des déchets de la
fabrication. Tout près de là, d’ailleurs, apparaît un banc
d’argile (1).
Les tessons recueillis là par M. de Gérin sont tous des débris
de vases faits au tour, minces et de forme élégante, en terre gris
foncé, parfois rose. Ils se rattachent à sept formes différentes, à
parois droites, ovales, en forme de tulipe, forme bien connue de
la céramique néolithique, etc. L’ornemenlalion consiste en
stries verticales courtes, disposées circulairement, ou en lignes
pointillées. M. de Gérin a été frappé de la ressemblance qu’of­
frent ces vases avec des vases trouvés dans les stations du lac
Moral; il verrait donc volontiers là des vestiges de l’époque du
fer, tout en ajoutant qu’aucun objet d’autre sorte ne permet de
fixer la date positive de ce dépôt.
C’est ensuite un groupe de tumulus, au nombre de cinq, décou­
verts à la Sérignane, entre Peynier et Belcodène, tumulus con­
tenant des sépultures à inhumation, où les squelettes paraissent
avoir été déposés incomplets (2). Les objets, peu nombreux,
consistent en poteries, des sortes de jattes, grossières et sans
décoration, sauf une qui porte, sur la panse, un cercle pointillé
en creux, et en instruments de bronze,à savoir deux de ces tranchets ou rasoirs en forme de demi-lune, que l'on attribue géné­
ralement au début du premier âge du fer.
Tels sont les principaux vestiges laissés dans la région d’Aix
(1) M o n og ra p hies. p. 105 ; Slalislique préhistorique, p. 29 ; Antiquités
etc la vallée de l'Arc, p. 247.
(2) Gérin-Ricard, Découverte d'un groupe de lumuli de la fin de l'àge du
bronze à la Sérignane (B.-du-Rhi) (Bulletin de la Société Archéologique de
Provence, 1909;.

�31
par les populations des âges préhistorique et protohistorique.
On a vu qu’il s’agit la plupart du temps d’objets épars, trouvés à la
surface du sol, ou bien dans des sépultures. La présence d’objets
en bronze dans les plus récentes de ces trouvailles permet d’en
fixer approximativement la date. On admet généralement, en
effet, d’après M. Montelius, que la civilisation de Hallsladt a
fleuri jusque vers la lin du cinquième siècle avant notre ère, où
l’emploi du fer l’a décidément emporté sur celui du bronze, poul­
ies outils et pour les armes.
Il va de soi qu’à une époque relativement si récente, bien plus
rapprochée de nous sans doute que des temps paléolithiques, les
hommes ne formaient point seulement des groupes épars et
isolés, mais qu’il y avait des établissements fixes et relativement
considérables, ces « villes » dont nous parlent les historiens
anciens qui racontent l’occupation du pays par les Romains.
C’est de ces villes, assurément plus récentes que les abris sous
roche des paléolithiques, mais non sans doute que les sépultures
de l’àge de bronze, sinon delà pierre polie pure, que nous allons
maintenant essayer de retrouver les vestiges, et de retracer la
physionomie.
AQVAE SEXTIAE

��CHAPITRE III

LES OPPIDA SALYENS

Les peuplades dont je viens de parler ne peuvent, sauf sur les
rares points où nous constatons qu’elles ont connu l’usage du
bronze, se classer dans nos cadres chronologiques. Nous n’avons
en effet aucun indice qui nous permette de reconnaître combien
de temps avant notre ère elles ont vécu, ni combien de temps
elles ont mené le genre de vie dont nous avons retrouvé les ves­
tiges (1). C’est pourquoi l’ouest convenu de les classer sous le
litre de populations préhistoriques.
En dehors de ces traces d’habitations tout à fait primitives, il
y a, dans toute la Provence, des restes considérables d’autres
lieux habités, témoignant de la présence de populations, encore
primitives assurément, mais dotées d’un outillage autrement
puissant que les populations néolithiques. Quelles relations y
a-t-il eu entre les unes et les autres? Les secondes ne sont-elles
que le produit du développement normal des premières ? Sontelles, au contraire, le résultat de l’immigration de races
nouvelles ? Je ne pense pas que, dans l’état actuel de la science,
cette question puisse recevoir une solution satisfaisante. Je n’ai
donc pas l’intention de la traiter, mais simplement d’exposer ce
que nous savons de cette population, que l’on peut appeler, d’un
mol commode, protohistorique, ou, pour parler plus clairement,
de cette population que trouvèrent installée en Provence les
Hellènes fondateurs de Marseille, qu’y retrouvèrent encore, plus
ou moins modifiée par l’invasion celtique, les Romains au
(1) M. Déchelette, Manuel d’Archéoloyie, admet que la durée du seul âge
du bronze en Gaule représente plus d’un millénaire.

�34
MICHEL CLERC
second siècle avant notre ère, et que les lins et les autres ont
appelée les Salyens ou Salluviens, et qualifiée successivement
de ligure, puis de cclto-ligure.
Ces habitations, ce sont les enceintes entourées de remparts
que l’on désigne souvent en Provence sous le nom de Castelar
ou Castellas, souvent aussi sous le nom de Camp.
Je dois dire tout de suite que je ne partage pas la façon de voir
généralement adoptée au sujet de ces « camps ». Pour les auteurs
de la Statistique, ce sont des camps fortifiés pour se défendre en
temps de guerre, et ils sont disposés de façon à constituer de
bonnes lignes de défense. Ainsi ceux des collines de Cordes et
du Castelel défendaient la vallée du Rhône; d’autres comman­
daient le détroit de la Durance, d’autres la vallée de l’Arc,
etc. (1). De même, pour M. Castanier, il y a là autant de « points
stratégiques (2) ». Enfin, dans un ouvrage encore plus récent, on
les qualifie de « série de postes militaires visibles les uns aux
autres (3) ». Et généralement on s'efforce de montrer comme quoi
ces camps constituaient, par groupes, un ensemble de défenses,
et s’appuyaient mutuellement. Autrement dit, on a été frappé
surtout par l’aspect qu’offrent les remparts de ces camps, au
point de n’y voir que des établissements purement militaires,
servant à protéger des populations qui auraient vécu en dehors
de ces enceintes mêmes, dans la plaine, et ne s’y seraient réfu­
giées qu’en cas d’alerte (4).
Il faudrait alors chercher ailleurs les habitations de tous les
(1) II, p. 202-20H.
(2) La Provence préhistorique cl prolohisloriqae, I, p. 150,
(3) De Gérin-Rlcard et Arnaud d’Agnel, Les anliquités de la vallée de l'Arc
en Provence, p. 30.
(4) « Comment ne pas voir une véritable forteresse dans les énormes
murailles du Castellaras de la Malle... et n’est-on pas forcé d’admettre qu’il
s’agissait d’un poste tout au moins de refuge, sinon de résidence fixe,- pour
les habitants de la fertile vallée, dont il semble bien que l’un des villages
était au pied même de ce camp, auprès de la belle source du château Goby ?
Et quand on constate, sur toute la crête qui domine au Nord la même vallée,
puis au delà de son extrémité, jusqu’à Gourdon, une série d’autres camps du
même genre, Ions en vue les uns des autres, et reliés au loin par des postes
plus ou moins importants avec tous ceux de la région, haute ou basse, depuis
la mer jusqu’aux Préalpes, n’est-on pas en droit de se demander si une con­
ception stratégique des plus vastes n’a pas présidé à l’érection de ces centaines

�35
jouis. Or, dans la plaine, si l’on trouve en quantité des débris
antiques, ce sont, sauf de rares exceptions, des débris d’époque
romaine. La chose s’explique d’ailleurs, on le verra plus loin,
fort simplement. 11 faut donc renoncer à celle idée que l’on se
faisait de ces anciennes populations, comme toujours en guerre
entre elles, ou toujours menacées par un ennemi du dehors.
Elles ont connu, elles aussi, des jours de paix et de travail tran­
quille; et si elles ont ceint leurs villages de remparts, c’élait
précisément pour s’assurer celle paix nécessaire aux travaux de
tous les jours. Que cette habitude témoigne d’un état de choses
mal assuré et de guerres fréquentes, cela n’est pas douteux;
mais les villes du Bas-Empire romain et nos villes du moyen
âge, elles aussi, se sont, pour la même raison, ceintes de
murailles. Cela ne les a point empêchées d’être des centres
d’habitation permanente, des villes en un mot. C’est exactement
ce qu’ont été, dans des proportions modestes, les « camps retran­
chés » de Provence. C’étaient des villages, entourés de remparts,
dans l’enceinte desquels s’élevaient les maisons, ou, si l’on veut,
les cabanes, ou les buttes des habitants. Maintenant, qu’en cas
d’alerte, les familles qui pouvaient vivre isolées dans la cam­
pagne y aient trouvé un refuge, cela va de soi. Quant à la valeur
militaire de ces positions, elle est, en général, incontestable ;
mais nous verrons que souvent aussi l’avantage essentiel en
était autre, à savoir la commodité des approvisionnements et
tics communications, autrement dit la proximité d’une voie
naturelle d’échanges.
Que l’on n’objecte pas à celte façon de voir l’incommodité
AQVAË SEXTIAË

de monuments, en sacrifiant toujours à la force de la position sa commodité,
et, à la facilité de la défense, même le Voisinage des sources ? » (Guébhard,
Les enceintes préhistoriques des Préalpes Maritimes).
« Bien qu’une position élevée s’imposât généralement, il semble que des
raisons d’intercommunication et de défense d’accès contre des envahisseurs
méridionaux aient suitout commandé le choix des emplacements, qui peuvent
très nettement être catégorisés en postes centraux et en postes intermédiai­
res... Ce qui ressort avec le plus d’évidence d’une observation un peu
étendue de la distribution de ces enceintes, c’est le but stratégique qui a
présidé ét leur répartition et la remarquable entente qu'elle témoigne d'une
topographie à longue portée ». (Goby et Guébhard, Sur les enceintes préhis­
toriques des Prcalpes Maritimes).

�MICHEL CLEHC

provenant de l'altitude et du manque d’eau, commune à presque
tous ces oppida. Gergovie et Bibracle, qui étaient bien des
villes, étaient, l’une à 744, l’autre à 822 mètres, et sur des pla­
teaux complètement dépourvus d’eau (1). El combien de villages
modernes, surtout en Provence, sont encore juchés sur des
hauteurs, et obligés d’aller puiser l’eau à des distances souvent
considérables !
*
Il ne faut pas non plus chercher dans la répartition de ces
oppida dans une même région l’idée d’un système général
de défense contre un ennemi commun. Ils ont été construits au
hasard du groupement des populations, auquel n’a jamais
présidé aucune loi certaine. Tout ce que l’on peut dire, c’est,
d’une façon générale, que les hommes de ce temps ont recherché
de préférence les lieux naturellement forts d’assiette et dominant
les environs, de façon à les surveiller et à éviter les surprises.Or
c’est exactement ce que l’on fera au moyen âge, et ce n’est que
très lard, relativement, que les villages se décideront à aban­
donner les crêtes des collines pour descendre dans la plaine.
Nous admettrons donc que les oppida ne sont autre chose que
des villages, d’ailleurs d’importance très variable, tout comme
nos villages actuels, mais tous pourvus de défenses plus on
moins complètes. Les villages lacustres sont bien, eux aussi, de
véritables villages, et non de simples refuges. Les uns ont
demandé aux remparts de pierre la défense que l’eau fournissait
aux an-ttres. Enfin, s’il fallait une preuve que les oppida étaient
bien des lieux de séjour habituel et permanent et non de simples
forteresses, il suffirait d’indiquer que, pour peu qu’on y ait
opéré des recherches, même superficielles, on y a trouvé des
débris de poterie en quantité telle qu’on ne peut l’expliquer
que par un emploi de tous les jours.
J’ajouterai encore, avant de passer à la description des princi­
paux oppida des environs d’Aix, quelques observations d’ordre
général.
A mesure que se multiplient les recherches, la liste des oppida
provençaux, donnée d’abord par la Statistique, pour les
(1) Cf, C. Jutlian, Histoire etc la Gaule, II, p. 256.

�37
Bouches-du-Rhône, par Bonslelten pour le Var, par MM. Sagnier
et Rochelin pour Vaucluse, par M. Sénéquier pour les AlpesMarilimes, s’accroît considérablemeul. MM. Goby et Guébbard,
notamment, avec une infatigable activité, ont découvert et noté
un grand nombre d’emplacements nouveaux dans le Var et les
Alpes-Maritimes. Ils portent actuellement à 165 le nombre des
oppida du Var, et à 87 celui des oppida d’un seul arrondissement
des Alpes-Maritimes. Il n’y a, à mon sens, nullement lieu de s’éton­
ner de ces chiffres, et il faut s’attendre au contraire à les voir
encore augmenter. Et cela même vient encore à l’appui du
système que je défends. Un tel luxe d’établissements purement
militaires serait vraiment extraordinaire, tandis que l’existence
de très nombreux centres d’habitation dans ces régions proven­
çales, privilégiées entre toutes, est toute naturelle, Je sais bien
qu’il est admis, comme une vérité courante, que la Gaule en
général était fort peu peuplée avant l’arrivée des Romains. Mais
c’est là, pour moi, une erreur absolue. Si certaines régions,
déshéritées par la nature, étaient alors peu peuplées, comme
elles le sont encore actuellement, les régions propices aux
diverses cultures étaient peuplées, et sans doute depuis long­
temps. Il n’y a pas, entre la Provence d’il y a deux mille ans et
celle d’aujourd’hui, la différence que l'on pourrait croire. Les
mêmes conditions géographiques, climatériques, et, en grande
partie,économiques,ont continué à s’yimposer aux hommes (1).
Pour n’en citer qu’un exemple, j’ai été très frappé de ce fait que,
alors que dans d’autres régions de la France, dans l’ouest, par
exemple, et aussi dans les plaines dé la Garonne, la vie rurale
se disperse pour ainsi dire dans la campagne, sous la forme de
fermes isolées (2), le système de l’agglomération prévaut dans
la campagne aixoise. Les fermes isolées (j’entends les fermes
importantes, et non les bastidons), y sont l’exception, et toute
la vie se concentre dans le village (3). On pourrait être tenté, au
AQVAE SEXTIAE

(1) Cf. dans te même sens, C. Jnllian, Histoire de In Gaule, II, j). 3-8.
(2) Vidal de la Mâche, Tableau de la géographie de la France, pp. 311
et 364.
(3) C’est d’ailleurs le caractère général de toule la population provençale :
ci'. P. Vidal de la Blaclie, Tableau de la Géographie de la France, p. 312 et

350. et c arte 59

�MICHEL CLERC
38
premier abord, de rattacher à l’époque romaine et au système
municipal romain, ce mode de vie rurale. Mais n’est-ce pas
précisément le système que nous offrent déjà les oppida? Au
lieu des populations disséminées dans la plaine et ne se réfugiant
qu’en cas de besoin dans leur fort de la colline, que l’on se
représente généralement, je vois au contraire une quantité de
groupes urbains, si l’on peut employer celle expression pour
ces temps reculés et cette civilisation primitive, groupes d’im­
portance numérique très variable, mais groupes formant chacun
un centre indépendant.
Il est besoin, pour reconnaître les vestiges d’un oppidum du
genre de ceux dont je parle, au moins dans certains cas, de
quelque attention. Il s’en faut de beaucoup en effet que tous
soient également bien conservés. Si parfois des portions de
remparts sont intacts et faciles à distinguer, grâce à leur appareil,
de toute construction postérieure, beaucoup sont dans un état
de ruine tel qu’il est à peu près impossible de se prononcer sur
la nature et l’àgc de la construction. Et il faut avouer que parfois
des murs modernes de soutènement ressemblent terriblement
aux murs antiques, construits comme eux en pierres sèches.
Il faut donc dans ces recherches, de la prudence, pour ne pas
risquer d’ériger à la dignité de remparts salyens de modestes
bancaous.
D’autre part, des oppida primitifs ont été occupés, soit sans
interruption, soit à diverses reprises, et à des époques diffé­
rentes, non seulement dans l’antiquité, mais en plein moyen
àgeî Dans ce cas, les murs ont été plus ou moins remaniés ; et
les débris superficiels de poteries et d’autres objets se trouvent
mélangés. Cela même est intéressant, mais rend les observa­
tions d’autant plus délicates.
On a bien des fois décrit l’aspect général que présentent les
oppida, et noté qu’il n’y a aucun rapport entre leur mode
de construction et celui des murs d’enceinte gaulois, que nous
connaissons bien, grâce à la description donnée par César (1),

(1) De bello (jallico, VII, 23. — Cf. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p, 219.

�39
el aussi parles découvertes laites au Uiont Beuvrüÿ et ailleurs
encore. Jé rappelle brièvement que ces murs gaulois offrent un
système très particulier, qui consiste en une alternance de
pierres et de poutres, celles-ci enfoncées perpendiculairement
dans l’épaisseur du mur, el reliées entre elles par des traverses.
Le tout est noyé dans de la terre, encastrée entré deux pare­
ments de pierres de dimension médiocre.
En Provence, rien de pareil. Les murs sont tout en pierres ;
à l’intérieur, c’est un blocage de pierres et de terre; el les deux
parements sont en pierres, de dimension variable, mais souvent
considérable, formant des assises régulières, à peu près hori­
zontales. Ces assises se soutiennent par leur propre masse et
par l’agencement des joints.
Il semble donc, dès le premier abord, qu’il faille dénier aux
Gaulois toute participation aux constructions de ce genre. Mais
sommes-nous sûrs que les Gaidois aient construit toujours et
partout de la même façon (1) ? et que, dans les pays peu riches
en bois el riches en pierres, comme la Provence, ils n’aient pas
adopté un genre de construction plus approprié aux ressources
naturelles du pays? Ce genre de construction, qui consiste à
renforcer la bâtisse au moyen de pièces de bois, est déjà un
système savant, nullement primitif, el il est infiniment probable
que les remparts gaulois les plus anciens étaient, comme ceux
de tous les peuples primitifs, formés simplement de blocs de
pierre juxtaposés (2). D’autre part, M. de Saint-Venant, puis
AQVAE SÈXTlAE

(1) « Ce système de construction fut appliqué... un peu partout dans la
Celtique propre. Il n'est pas certain qu’il se soit beaucoup propagé en dehors
de celte région centrale. Ailleurs, on demeurait fidèle aux bâtisses toutes de
pierre, dont les ruines de Nages, près de Nîmes, et de Sainte-Odile, dans les
Vosges, nous fournissent de beaux spccimens » (Juliian, ibid.).
(2) On a émis l’hypothèse contraire, à savoir qüe le îllltl' avec poutres,
sujettes à pourrir et nécessitant un entretien constant, serait antérieur ati
mur tout en pierres ; mais les faits contredisent cette façon de voir, purement
théorique (résumé d’Uil article de Ch. L. Thomas, dans le Bulletin de ta
Société préhistorique de France, VI, 1909, p. 80). SI. Déclielette estime ait
contraire que les oppida gaulois de la France datent de la dernière période
de la Tènè, c’est-à-dire de la seconde moitié du second siècle avant notre
ère, et que, par conséquent, ils étaient de construction récente lors de l’ar­
rivée de César (L'Archéologie celtique en Europe, dans la Revue de synthèse
historiq ue, 1901).

�(1) A. Guébhard, Sur le murus duplex des Gaulois (Bulletin de la Société
préhistorique de France, III, 1906, p. 146 et suiv.) ; Déchelette, Les sépultures
de Vûijc du bronze en France (Anthropologie, 1906, p. 393 et suiv., et Manuel
II, chap. V); de Saint-Venant, Antiques enceintes fortifiées du Midi de la
France (Anthropologie, 1902, p. 393 et suiv.).
(2) De bello gallico, II, 29.
(3) A. Blanchet, Les enceintes romaines de la Gaule, p. 254 et suiv.
(4) Les derniers Arécomiques, traces de la civilisation celliqnc dans la région
du Bas-Rhône, spécialement dans le Gard (Bulletin Archéologique, 1897,
p. 481) ; Antiques enceintes fortifiées du midi de la France (Anthropologie,
1902, p. 84).

■

---------------

M. Guébhard et M. Déchelette, presque en même temps, et
chacun de leur côté, viennent de montrer ce qu’il faut entendre
par l’expression de murus duplex, employée parfois par César
en parlant des oppida gaulois, à savoir un mur renforcé, à l’inté­
rieur du blocage habituel, par deux parements de pierre, formant
ainsi comme un mur à parements et blocage, le tout encastré
dans un autre du même genre (1). Il semble bien qu’il n’y ait
là, comme le dit M. Déchelette, qu’un artifice pour parer au
manque de bois : ne pouvant renforcer leur rempart à l’aide du
lacis de poutres habituel, on avait employé dans le même but
des pierres, formant comme une ossature intérieure.
Or ce genre de mur, signalé par César chez les Aduatuques (2),
a été retrouvé notamment dans le département du Gard, où
M. de Saint-Venant a pu constater que les constructions de ce
genre remontent à l’époque de la Tène et sont attribuables
aux Gaulois de la région, les Volques Arécomiques, Mais
MM. Guébhard etGoby en signalent aussi dans les Alpes-Mari­
times, c’est-à-dire en pays ligure. Et enfin plusieurs villes de la
Gaule romaine, Langres, Beauvais, Poitiers, et aussi de la région
du Rhin, ont eu des remparts du même genre (3).
On voit par là combien il serait hasardeux d’asseoir sur celte
seule considération, le mode de construction des remparts, un
système absolu, et qu’il sera plus prudent de faire état aussi
des objets de diverse nature mis au jour dans ces oppida.
Cela est d’autant plus indispensable que ce n’est pas seulement
en Provence que l’on a trouvé des enceintes fortifiées du genre
de celles dont je vais parler. M. de Saint-Venant en a signalé un
assez grand nombre dans la région de la rive droite du Rhône,
dans le centre et le nord-est du département du Gard (4). Et il

—

MICHEL CLERC

�41
en attribue la construction aux Volques Arécomiques, et les lait
remonter seulement au second siècle avant notre ère (1).
Je ne saurais me prononcer là-dessus, ne connaissant pas de
visu ces enceintes, ni les objets que l’on y a trouvés. Parmi ces
objets, les uns, des armes en fer, sont, à n’en pas douter, des
diverses périodes de la Tène. Quant aux poteries, les unes,
d’après M. de Saint-Venant, se rattachent à la même industrie.
Mais il ne me semble pas, autant que j’en puis juger par de
simples descriptions sans figures, que ces poteries aient quelque
analogie avec celles qu’ont fournies les oppida provençaux. Je
voisbien que le système décoratif est tout à fait du même genre :
ornements géométriques, traits parallèles, en faisceaux faits au
peigne dans tous les sens, dents ou chevrons incisés ou poin­
tillés, impressions digitales sur le col, et quelquefois sur les
bords. Mais beaucoup de ces poteries, paraît-il, ont une couver­
ture brune ou noire lustrée, chose absolument inconnue en Pro­
vence. Et l’auteur, décrivant les fragments céramiques trouvés
dans l’enceinte de Chusclan près de Bagnols, à savoir des tessons
décorés d’empreintes digitales et d’incisions obliques, et des
anses formées d’un simple mamelon, perforé ou non, ajoute:
« Celte céramique, certainement préromaine, serait prise pour
néolithique, n’étaient sa substance plus dure et sa couleur. »
Il semble donc bien qu’il y ait là des vestiges de plusieurs épo­
ques successives : à laquelle de ces époques faut-il attribuer la
construction des murailles ? c’est une question que je me gar­
derai bien de trancher. J’ai voulu simplement indiquer la dilficulté et la complexité du problème, qui, probablement, comporte
des solutions différentes selon les localités.
On avait cru jusqu’ici que, sauf quelques exceptions isolées,
comme le célèbre plateau de Sainte-Odile en Alsace, la Provence
et le Bas-Languedoc seuls renfermaient des enceintes fortifiées
AQVAE SEXTIAE

(1) Telle paraît être aussi la conclusion de M. Ulysse Dumas, pour qui les
premiers travaux de ce genre, dans le Gard, remonteraient à l'époque du
bronze, et n’auraient été alors que des fortins, lieux de refuge temporaire ;
c’est à l’époque du fer que se seraient développées les grandes enceintes, qui
auraient atteint leur maximum de développement au moment de la conquête
romaine (Bulletin Archéologique, 1907, p. 41).

�MICHEL CLEUC
42
en pierres, du genre de celles que nous décrivons. Nous savons
maintenant, grâce aux recherches de l’infaligahlc DrA. Guébliard
et de ses collaborateurs de la Société préhistorique de France,
qu’il n’en est rien, et que l’on en trouve à peu près partout, en
France et ailleurs (1). 11 devient donc bien difficile de les attri­
buer à un peuple, et même à une époque unique. On est généra­
lement d’accord aujourd'hui pour leur refuser l’épithète de
« Ligure » (2) ; mais on ne l’est plus quand il s’agit même sim­
plement de les dater. Tandis que M. Guébliard incline visible­
ment à reculer à l’époque néolithique la plupart de ces enceintes,
d’autres veulent les placer plutôt à l’époque protohistorique, en
plein âge des métaux (3). Je n’ai pas à entrer ici dans ces
discussions d’ordre général, inutiles pour l’étude et la descrip­
tion des oppida qui seuls nous intéressent, et sur lesquelles je
pourrai revenir plus utilement à la fin de celle étude.
Le plan des oppida provençaux paraît avoir été de forme très
Variable, rectangulaire ici, là ovale ou elliptique. Parfois il y a
deux Ou plusieurs enceintes, soit sur tout le pourtour, soit sur
une partie seulement. Mais je dois dire que celle question du
plan des oppida est la plus mal élucidée de toutes. Les plans du
Pain-de-Munilion et de Roquefavour, par exemple, donnés par
la Statistique, sont, d’après les recherches les plus récentes,
sinon fantaisistes, du moins fort sujets à caution.
La Statistique désigne généralement ces villages par le nom
que je viens de leur donner moi-même, le nom latin d'oppidum.

(1) Voir la série des Rapports mensuels rédigés par M. Guébliard nu nom
de la Commission d’études des enceintes préhistoriques, dans le Bulletin de la
Société préhistorique de France, à partir de 1900-1907 ; cf. encore le Bulletin
Archéologique, 1908, XXXVII (Roquefort, Gironde), et l’ouvrage de Marcliesetti, I castellieri preistorici di Trieste e délia regione Giulia, 1903, cité par
Déehelette, Manuel, I, p. 371, n" 1.
(2) On avait objecté à cette désignation, notamment, que l'on n’en trouve
point dans la Ligurie italienne ; or, cela venait tout simplement de ce qu’on
ne les avait pas cherchés, et l’enquête de M. Guébliard en a fait trouver là,
comme ailleurs (Société préhistorique de France, V, 1908, p. 370), et Guébliard,
Camps et enceintes, p. 1024, n° 6 (Extrait du troisième Congrès préhistorique
de France, 1908).
(3) Voir l'Anthropologie, 1906, p. 115 et suiv. (C. R. du Congrès de Monaco).
M. de Morgant admet, commeM. Guébliard, l’origine néolithique des oppida
(Les premières civilisations, p. 146).

�AQVAE SEXTlAli

4,H

D’autres savants préfèrent le terme de castelhvn. Et en effet les
auteurs anciens emploient souvent ce dernier terme, à propos
précisément des Ligures. Cicéron, par exemple, parle de la
gloire militaire rapportée par les généraux romains qui avaient
enlevé les caslella des Ligures(1). Mais dans ce passage, juste­
ment, Cicéron fait allusion au rôle militaire joué par ces bourgs
fortifiés, où s’élail concentrée la résistance, sans doute aprèsdes
défaites subies en rase campagne. Il vaut mieux, en somme, à
mon avis, conserver le terme plus général d’oppidum, ville for­
tifiée, et réserver pour le premier établissement romain à Aix le
terme plus précis de caslellum (2).
Autre question, plus importante. Que faut-il penser de l’asser­
tion de Justin, à savoir que ce seraient les Grecs de Marseille
qui auraient appris aux populations du voisinage à entourer
leurs villes de remparts (3). Outre qu’il y a peu de rapport,
au premier abord, entre la construction régulière des remparts
à la grecque et l’appareil barbare des murs ligures, il serait bien
surprenant que les Ligures eussent attendu jusqu’au sixième
siècle pour entourer de défenses leurs villages. Tous les peuples,
même les peuples sauvages, savent fortifier d’une manière ou
d’une autre leurs demeures. Enfin, quelque difficile que soit
l’attribution des oppida provençaux à une époque précise, on
va voir que la plupart d’entre eux, s’ils ont eu des relations
avec les Grecs de Marseille, relèvent, par tous leurs aspects,
d’une civilisation absolument différente, et, sans aucun doute,
bien antérieure à l’arrivée des Grecs. Il ne faudrait donc consi­
dérer le mot de l’iiislorien latin que comme un développement
de pure rhétorique.
Cependant, il faut reconnaître qu’il a pu y avoir, sur les
collines et les plateaux, des groupes d’habitations non entourées
(1) Brulus, LXXIII.
(2) SI. Guébhard propose (Essai d’inventaire des enceintes préhistoriques
du Var, p. 3, n. 2), de garder le terme provençal de Castelar ou Caslélas. Ce
serait peut-être, en effet, le plus sage ; mais ce terme, fort clair pour les
Provençaux, ale tort de ne l'être pas assez pour les autres, et aussi d’être trop
particulier, trop local, pour une chose qui précisément l’est si peu. Oppidum,
terme général et conventionnel, ne trompe personne.
(3} XLIII, 4: ... tubes maenibus cingere.

�MICHEL CLERC

de murailles : nous en verrons un exemple à la Roc|ue-Perluse,
près de Velaux. Les remparts, en bien des cas, auraient donc pu
être postérieurs aux villages. G. Jullian incline à ne faire dater
les plus importantes et les plus vastes de ces enceintes, comme
Nages, Murviel, que postérieurement à l’arrivée et des Grecs et
des Ibères, et admet l’antériorité des autres (1).
D’autre part, les expressions dont se sert Justin dans tout ce
passage paraissent singulièrement précises. Ainsi, il n’attribue
point aux Grecs (comme on le lui fait souvent dire), l’importa­
tion de la vigne, mais bien la taille de la vigne (2), ce qui
est très différent. El nous savons, en effet, aujourd’hui, que la
vigne, à l’état sauvage, est indigène en Provence (3).
Au contraire, il leur attribue nettement l’importation de l’oli­
vier (4). Or, contrairement à l’opinion populaire, qui se repré­
sente l’olivier comme indigène en Provence, les botanistes,
actuellement, sont d’accord pour déclarer qu’il y est d’origine
étrangère, tandis qu’il croît spontanément en Syrie et en Asie
Mineure (5).
On peut donc se demander si la troisième assertion de Justin
n’est pas aussi fondée que les deux premières, et si vraiment ce
ne serait pas la vue des remparts de Marseille (et sans doute de
ses colonies), qui aurait propagé peu à peu chez les tribus ligures
environnantes le système des fortifications en pierre. Et cela,
d’ailleurs, s’accorderait avec ce que j’indiquais, que les agglomé(1) C. Jullian verrait volontiers clans les enceintes de Nages et de Murviel
l'œuvre « des Ligures des derniers mégalithes ». Et il reconnaît que si « les
Liguriens n’avaient peut-être pas de grandes villes murées, à foyers éternels
et à citoj'ens permanents », mais seulement des marchés et des refuges, il
existait cependant de ces villes dans le sud dès le sixième siècle, celles que
cite Avienus (Op. cil., I, p. 161 et 175).
(2) Vitem putare.
(3) G. de Saporta, Congrès scientifique de France, XXXIII' session, tenue à
Aix en 1866, t. i, pp. 279 et 296.
(4) Olivam screre.
(5) De Candollc, Origine des plantes cultivées, 2« édit., 1883, p. 225 ; — O.
Penzig, Flore coloriée de poche du littoral méditerranéen, 1902 ; — Mnrnier
et Reynier, Flore phancrugamique des Bouches-du-llhône, 1910 ; — réfé­
rences dues à l'obligeance de mes collègues MM. E. Hecke et E. Ileerock.

�45
rations de population ont pu se constituer avant de s’entourer de
remparts (1).
Si l’on remarque encore que les oppida en pierres, plus ou
moins clairsemés dans les autres régions, fourmillent dans la
Basse-Provence, surtout dans toute la région côtière, c’est-àdire dans la zone d’influence de Marseille et de ses colonies, peutêtre finira-t-on par trouver l’assertion de Justin moins surpre­
nante qu’elle ne le paraît au premier abord.
Enfin, il 11e semble pas, nous le verrons en étudiant les divers
oppida de la région d’Aix, qu’aucun d’eux, sous sa forme actuelle,
remonte à une antiquité très reculée: or la fondation de Marseille,
qu’011 ne l’oublie pas, date du début du sixième siècle, c’est-àdire de la seconde période de Hallstatt, ou du premier âge du
1er. Si les oppida 11e datent pas d’un temps plus reculé, ce qu’il
me paraît difficile d’admettre, quoi d’étonnant à ce que leurs
constructeurs aient essayé de faire, à leur façon, des remparts à
la grecque ?
Or, si l’on compare les vues qui ont été publiées de plusieurs
de ces remparts, notamment de ceux des Alpes-Maritimes, 011
constate, dans la construction, des différences sensibles. Tantôt
les pierres, très inégales de dimensions, sont très grossièrement
appareillées; tantôt, au contraire, elles sont taillées en parallélipipèdes rectangles presque réguliers et appareillées en rangées
presque horizon laies. Le mur de l'oppidum du Baou de la Gaude,
à Saint-Jannet (Alpes-Maritimes), par exemple (2), et surtout le
rempart de Piéredon, près d’Eguilles, dont on verra la reproduc­
tion à la Planche XI, rappellent d’une façon frappante les murs
grecs de l’époque archaïque. A Ampurias, par exemple, les
fouilles qui viennent de mettre au jour les restes de la ville grec
que, du sixième siècle avant notre ère, ont dégagé une partie de
AQVAE SEXÏIAE

(1) M. Soplius Miiller n’hésite pas à admettre l’influence de la civilisation
mycénienne sur la construction des enceintes fortifiées du sud de l’Espagne,
du premier âge du métal, et même sur celles du nord des Alpes (L’Europe
préhistorique, p. 73) ; mais on sait que M. S Millier attribue, d’une façon
générale, aux influences venues de l’Orient, une importance que tous les
préhistoriens sont loin de leur accorder.
(2) Déehelette, Manuel, II, p. 125, fig. 31, d’après un cliché de M. Paul Goby.

�4(5

MICHEL CLERC

la muraille d’enceiule, laquelle « esl constituée par d’énormes
blocs d’un appareil polygonal assez l'rusle, posés sur mortier de
terre et calés avec de petits matériaux » (1).
Ces oppida, pour ne parler que de la région d’Aix, ou, si l’on
veut, de la vallée moyenne de l'Arc, sont très nombreux, j’entends
ceux dont les vestiges sont encore visibles. Et beaucoup d’autres,
sans doute, ont déjà disparu. Seuls, ceux-là se sont conservés à
peu près intacts qui sont situés à une hauteur considérable,
comme le Pain-de-Munilion, ou loin de tout centre moderne
important, comme Constantine. La mise en culture a, peu à peu,
transformé les autres, et fait disparaître les murs, achevé de
briser les poteries en tessons minuscules et méconnaissables.
On trouvera dans les livres de MM. Castanier, de Gérin-Rieard
et Arnaud d’Agnel, Goby et Guébliard, la liste de tous les oppida
reconnaissables encore aujourd’hui en Provence, ou du moins
de tous ceux qui ont été signalés (2). Je vais en décrire quelquesuns seulement, de la région d’Aix, les plus intéressants soit par
leur situation, soit, surtout, par les découvertes qui y ont été
faites. Ces derniers, malheureusement, sonL la minorité : non
pas que, j’en suis convaincu, il n’y ail rien à découvrir dans les
autres ; mais parce que l’on ne s’est jamais donné la peine d’y
faire des recherches suivies et systématiques. A vrai dire, la
chose, pour quelques-uns de ces oppida, ne serait pas aisée. Le
mont Olympe et le Pain-de-Munilion, par exemple, sont d’un
accès difficile, et trop éloignés de tout centre d’habitation pour
qu’on puisse y aller et en revenir facilement dans une journée.
Il faudrait s’y faire toute une installation, permettant d’y passer
plusieurs journées de suite. Et, dira-t-on, pour un maigre
(1) L. Joulin, Revue Archéologique, 1910, XVI, p. 194.
(2 V ajouter, pour le Val’ et les Alpes-Maritimes, les articles du l)1' Adrien
Guébliard ; Essai d'inventaire des enceintes préhistoriques (caslelars) du dépar­
tement du Var (Congrès préhistorique de France, tenu à Périgueux, 1905) ;
Sur les enceintes préhistoriques des Préalpcs Maritimes (en collaboration avec
M. Paul Goby, Comptes rendus de l’Association française pour l’avancement
des sciences, XXXIII0 session, Grenoble, 1904) ; Première révision de l'inven­
taire des enceintes préhistoriques du département du Var (Deuxième Congrès
préhistorique de France, tenu à Vannes, 190G) ; Les enceintes préhistoriques
(caslelars) des Préalpcs Maritimes, 1907.

�47
résultat. Il ne faut pas s’attendre, en effet, à trouver dans ces
pauvres demeures autre chose que des vases grossiers ou des
instruments primitifs. Mais ces humbles objets n’en ont pas
moins pour notre histoire locale une valeur inestimable. C’est ce
que nous montreront les résultats des recherches faites à
Antremont, au Baou-Roux et à la Roque-Pertuse.
AQVAE SEXTIAE

��CHAPITRE IV

ANTREMONT (1)

I. — L’O ppidum

Celle élude sur les oppida de la région d’Aix doil naturelle­
ment commencer par l’oppidum célèbre d’Anlremont, qui a été
très probablement le plus rapproché de l’emplacement d’Aix
romain, et à coup sûr l’un des plus importants de la région, à
en juger par les restes de sculptures, uniques dans leur genre, que
l’on y a trouvés. Je me demande pourtant s’il n’y a pas eu,
plus près d’Aix encore, un autre oppidum, à savoir au bourg
Saint-Sauveur, là même sans doute où s’est élevé le castellum
romain ? Mais comme il n’en subsiste aucun indice, et qu’aucune
recherche n’a jamais été faile dans ce sens, cela demeure à
l’état de pure hypothèse (2).
Le nom d’Antremont (et non Enlremont) n’a rien à voir avec
la prétendue forme latine Intermontes que lui donnent les
auteurs de la Statistique, et, après eux, beaucoup d’autres
érudits. C’est encore une de ces étymologies supposées dont
fourmille notre historiographie provençale. Comme l’a fort bien
(1) Fauris de Saint-Vincent, Mémoire sur quelques découvertes d’antiquités
faites auprès d'Aixen 1817 (Mémoires de l’Académie d’Aix, I, 1819); Statisti­
que des Bouches-du-Rhône, II, pp. 257 et 470, et PI. X et XIV ; Michel de
Locjui, Recherches sur les ruines d’Enlrcmonls, 1839; Rouard, Mémoire sur les
bas-reliefs gaulois trouvés à Enlremont (Mémoires de l’Académie d’Aix, VI,
1851) ; N. H. Bullock Hall, The Romans on lhe Riviera and lhe Rhône, p. 54 et
suiv.
(2) Le seul vestige préromain que j’aie trouvé à Aix même est un hord de
vase analogue à ceux que je vais décrire, et décoré d’une façon assez particu- •
lière, d’incisions au dehors, d’impressions digitales au-dedans, et de points
en creux sur la tranche. Et il provient du côté opposé de la ville, du quartier
de l’Aigle d’Or (rue Irma-Moreau), où je l’ai, en compagnie de M. Edouard
Aude, déterré dans le talus, rempli de décombres antiques provenant des aires
Saint-Roch. {PL II, fig. 1, n" ■ )).
4

�MICHEL CLEHC
50
montré Rouard, le nom d’Anlremont ne vient nullement des
collines dominées par l’oppidum ; c’est au contraire le quartier
qui a pris son nom d’une tour, dont le soubassement, surmonté
d’un bastidon moderne, existe encore (1), et qui s’appelait la
tour d’Antremont. Or, dans les documents les plus anciens où
il en soit question, à savoir le Livre Rouge d’Aix, commencé en
1425 (2), celte tour est toujours appelée Antremons, Turris
Antremoniis, la Torre d’Antremonts, nom qui semble bien être un
nom propre, de famille, et n’a rien à voir avec inter montes (3).
Cette tour était d’ailleurs d’origine relativement moderne, sans
doute du bas moyen âge, si ce n’est plus récente encore.
Le plateau dominé par celte tour, et qui en a pris le nom,
s’élève à trois kilomètres au nord-ouest d’Aix, entre la roule de
Puyricard et le chemin dit de la Lauve, qui se détache de cette
route à la hauteur de l’Hôpital (4). Il fait partie de la chaîne de
collines d’Éguilles, située entre la vallée de l’Arc et celle de la

(1) Ce bastidon, qui, encadré de deux cyprès, profilait sur le ciel une
silhouette pittoresque, a été à moitié démoli par le tremblement de terre du
11 juin 1909,
(2) Le Livre Bouge, aux Archives municipales d’Aix, et, en double, aux
Archives départementales, est un recueil de chartes relatives aux anciens pri­
vilèges de la cité. 11 serait fort à désirer que ce précieux cartulaire fût publié,
de même que le Livre Noir, le Livre Jaune, le Livre Catena, le Livre des
Consuls, le Livre des Règlements, tous fort importants pour l’histoire d’Aix,
et, jusqu’à ce jour, à peu près inutilisés.
(3) Voici, après vérification faite sur le texte, les passages visés par Rouard.
Actes relatifs à la fixation des limites des pâturages affectés aux bestiaux de
la boucherie de la ville : en 1381, pi'imus terminus est turris Antremoniis
(p. XLVI) ; en 1446, primas terminus est turris Antremoniis, proul antiquitus
erat (p LXXXVII) ; Capitula pacis de 1387 (entre la régente Marie de Rlois,
mère de Louis II d’Anjou, et les représentants des États) : Turrem Anlremontis, dans le texte latin, la Torre d’Antremonts, dans le texte provençal
.(p. XXIII).
Tout récemment (Annales de Provence, VII, 1910, p. 404 et suiv ), M. J. de
Durant! la Calade vient de montrer que, selon toute probabilité, il faut voir
dans ce nom celui de la famille à laquelle appartenait, au quatorzième siècle,
un notaire de la Chambre des maîtres rationaux, Robert de Tramonto, la
«particule An étant d'un usage général comme préfixe au nom des familles
notables et, surtout, au nom des rues ou quartiers ou ces familles
avaient des propriétés. Exemples : la rue d’Encliabaud = Jacques Chabaudi ;
le bourg d’Aurabet = François Rabeti ; le puits d’Antorrennes = Jehan de
Torrenes, etc.
(4) Le nom d’Antremont ne figure pas sur la carte de l’État-Major.

�AQVAE SEXTIAE

Touloubre. L’altilude en est à 380 mètres ; la roule, à partir
d’Aix, monte en pente continue, interrompue seulement, sur le
chemin de la Louve, par une courte descente, car un premier
coteau, moins élevé, sépare Aix et Antremont. Puis la colline
d’Antremonl surgit brusquement (PL I, ftg. 1) ; les deux chemins
la longent, l’un à l’est, l’autre à l’ouest, et on y accède, d’un côté
ou de l'autre, par derrière, en dehors du mur d’enceinte. Autre­
ment dit, c’est un plateau, très escarpé au sud, escarpé aussi à
l’est et à l’ouest, et relié à la plaine par une pente beaucoup plus
douce au nord. Du sommet de ce plateau, ou jouit d’une vue
admirable : d'un côté, c’est Sainte-Victoire, vue de profil entre
ses deux gigantesques gradins, le Cengle et le Grand Sambuc ;
de l’autre côté, c’est le pittoresque village de Ventabren, perché
sur sa colline, et, au-dessous, les hautes arcades de l’aqueduc
de Roquefavour. Au sud, la plaine et la ville d’Aix, au nord la
plaine de Puyricard, s’étendent, celle-ci jusqu’à la chaîne de la
Trévaresse.
C’est donc du côté nord que la ville avait le plus besoin de
protection, et c’est de ce côté, en effet, que court le mur le plus
long, et le mieux conservé. Il ne va pas en ligne droite de l’est à
l’ouest, mais décrit une courbe saillante, ou plutôt deux lignes
droites reliées par un angle arrondi. Toute l’enceinte fortifiée
affecte en somme la forme d’un quadrilatère irrégulier, dont
Michel de Loqui estimait la surface à 33.180 mètres carrés. Le
même auteur, dont la description, datée de 1838, est la plus
ancienne que nous possédions, a distingué dans ce vaste quadri­
latère deux parties, de même forme, inégales et contiguës : « La
muraille du nord, qui sert à les fermer l’une et l’autre, est la seule
ancienne, à mon avis ; mais on aperçoit encore autour de la
colline des hases d’anciens murs écroulés. La muraille du nord
s’étend de l’est à l’ouest, en formant vers le milieu un angle
saillant du côté du nord. Elle consiste en une longue et large
rangée de pierres, qui a environ trois cent cinq mètres de
longueur, et un à deux mètres d’épaisseur. Elle a été plus ou
moins rabaissée vers le sol ; mais, en général, à l’extérieur de
l’enceinte, elle dépasse de beaucoup la hauteur de l’homme.

�52
MICHEL CLERC
En quelques points, elle est presque entièrement détruite. Elle
est bâtie sur une ligne droite qui s’interrompt deux fois pour
former des carrés rentrants. Celle muraille ne paraît pas avoir
de fondement. Sa construction est grossière et à pierres sèches.
Outre les quatre murailles qui forment le quadrilatère de l’est,
on en aperçoit encore plusieurs autres parallèles au mur d’en­
ceinte et plus ou moins considérables. Elles proviennent toutes
de l’entassement des décombres retirés au sein de la terre par
les cultivateurs ».
Treize ans plus tard, en 1851, Rouard décrivait ainsi, à son
tour, les ruines : « La partie du nord, qui fait face à la chaîne
de la Trévaresse, dont elle est séparée par la vaste plaine de
Puyricard, est la plus intéressante encore, bien qu’elle ait
presque perdu le grand caractère de construction primitive, et
quasi cyclopéenne, dont l’aspect avait frappé quelques savants
voyageurs. Des blocs énormes à peine équarris formaient ce
rempart sans ciment, qui a plus de trois cents mètres de l’est à
l’ouest sur ce point... On y remarque encore des traces de
grands carrés rentrants, qui semblent indiquer qu’ils étaient
garnis de tours, aujourd’hui éboulées, et tout à fait effacées, si
l’on peut ainsi parler ».
Quant aux compartiments carrés dont parle Gilles (1), com­
partiments dans lesquels auraient été établies les habitations,
Rouard est là-dessus très explicite : « On trouve encore (dans
l’intérieur de l’enceinte) après tout ce qui a été enlevé, une
quantité prodigieuse de pierres rangées en murs épais, et
formant comme des rues. Ce sont les agriculteurs, les proprié­
taires qui, pour cultiver quelques parties de ce terrain, ont
entassé et disposé ces pierres, de façon que l’on y circule comme
dans un camp ». D’ailleurs, pour se rendre compte de ce que
vaut l’assertion de Gilles, il n’y a qu’à se reporter à un autre de
ses ouvrages, Le Pays d’Arles, où on lit ceci (2) : » On les trouve
plus nombreuses (ces habitations) à Entremont d’A ix... elles
ont intérieurement la forme ronde, et sont recouvertes d’une
(1) Le Pays d’Aix, p. 2.
(2) P. 6.

�53
voûte ovoïde (!) de même construction... Nous en avons vu, «
, Entremont, croyons-nous (!), dont les parois intérieures forment
des carrés, des losanges, et autres figures géométriques ». Que,
d’ailleurs, ce vaste espace ail été habité, et non seulement occupé
en temps de guerre, c’est ce que démontrent, et ses dimensions
mêmes, et le nombre et la nature des objets qui y ont été
trouvés.
C’est ce qu’avait fort bien reconnu Michel de Loqui : « Les
ruines d’Antremont apparaissent au premier aspect comme des
vestiges d’une ancienne ville. La grande muraille du nord,
longue de trois cent cinq mètres, formée avec des quartiers de
rochers, et qui, d’après des traces encore subsistantes, entourait
le plateau de la colline, a tous les caractères d’un rempart. Dans
l’intérieur de l'enceinte, sur une surface d’une demi-lieue de tour,
on n’aperçoit que des décombres, et chaque jour on en retire de
nouveaux du sein de la terre. Celte immense quantité de pierres
que la main des hommes peut seule avoir transportée sur ce
point, indique l’emplacement d’anciennes et nombreuses habi­
tations. Dans le quadrilatère de l’est, dans un terrain nouvelle­
ment remué, on découvre même des restes de fondements. On
est convaincu qu’une population nombreuse a vécu sur ce pla­
teau, si, des décombres dont nous parlons, on porte ses regards
sur l’amas extraordinaire de poteries qui couvrent le sol... leurs
débris considérables sont répandus sur la superficie restreinte
d’un coteau, et il faut admettre nécessairement, il me semble,
que ce coteau a été remplacement d’une ancienne ville ». El de
même Rouard : « Celte quantité prodigieuse de pierres qni
étonne encore suppose des habitations nombreuses construites
à demeure, et non point un camp (1) ».
Il est d’autant plus regrettable que l’on n’ait pas pris à temps les
mesures nécessaires pour sauver de la destruction ce curieux
spécimen de ville salyenne antérieure à l’occupation romaine.
On ne peut évidemment avoir la prétention d’interdire à la
AQVAE SEXTIAE

(1) Cf. encore Alfred d'Aubergue, dans la Provence artistique et pittoresque,
II, 1885, p. 586.

�MICHEL CLERC

culture tous les espaces occupés par des ruines de ce genre ;
d’autant plus que beaucoup n’oflrent pas grand intérêt, et qu’il
suffit d’en avoir relevé exactement l’emplacement. Mais il n’en
était pas ainsi pour Antremont. Outre l’importance des ruines qui
subsistaient encore il y a quelques années, l’intérêt exceptionnel
des objets trouvés là aurait dû faire classer le plateau comme
monument historique. Des fouilles, faites peu à peu, peu coû­
teuses par conséquent, auraient certainement mis à jour de
nouveaux objets, et l’on aurait ainsi constitué à peu de frais,
aux portes mêmes d’Aix, un ensemble unique en son genre. Il y
a quelques années, un érudit anglais qu’on peut dire naturalisé
provençal, M. W.-H. Bullock Hall, me demanda d’intervenir
auprès de la municipalité d’Aix pour mettre fin à l’œuvre de
vandalisme alors en train de s’accomplir (1). Mais le Maire, mis
par moi au courant de l’affaire (c’était alors M. le Dr M. Ber­
trand), me répondit qu’à son grand regret, le terrain appartenant
à des particuliers, la Ville ne pouvait intervenir, à moins de
s’engager dans des dépenses que son budget ne lui permettait
pas.
Aujourd’hui, l’aspect des lieux a bien changé. La grande
muraille du nord est encore reconnaissable dans sa direction
générale, et assez bien conservée en quelques parties (PI. I,fîg. 2) ;
mais la surface du plateau ne permet plus de reconnaître aucune
des dispositions intérieures ; et les débris de poteries même,
beaucoup moins nombreux, ne se trouvent plus guère que sur la
lisière des terres déblayées, notamment sur le bord occidental
du coteau. Néanmoins l’aspect général de l’ensemble est encore
non seulement très pittoresque, mais très significatif, et confirme
absolument la façon de voir des deux érudits aixois.
Il faut regretter aussi qu’eux ou d’autres n’aient pas songé à
recueillir les tessons de poterie les plus intéressants. On aurait
eu là une occasion unique de constituer une collection complète
de toutes les terres, de toutes les formes et de tout le système
(1) Cf. Numa Côste, Le camp d’Entremont, dans le Sémaphore de Marseille,
1-2 mars 1903.

�55
décoratif de celte poterie indigène. On n’en a conservé, en effet,
à nia connaissance, qu’un petit nombre de spécimens, les uns
dans la collection d'Aubergue, actuellement au Musée d’Aix, les
autres, recueillis par M. Trabaud, puis, tout récemment, par
MM. J. de la Calade, Edouard Aude et moi, au Musée Borély.
Avant de décrire ces poteries, il convient de signaler tout
d’abord la présence de quelques objets en silex. Rouard.que l’on
peut croire sur parole, parle de pointes de flèches en silex (1).
D’autre part, dans la collection d’Aubergue, figurent une hache
en pierre polie, intacte, de petites dimensions, aux bords visible­
ment usés, un broyeur (un autre au Musée Borély), et un polissoir d’assez grandes dimensions, mais brisé, d’un poli admirable.
(PL II, fig. 2, nos 1 et 2).
On voit immédiatement le problème que soulèvent ces objets,
problème que j’ai déjà indiqué plus haut. Ces silex sont-ils des
vestiges d’une population plus ancienne que les constructeurs
des murailles, ou ces derniers continuaient-ils à se servir des
instruments des populations néolithiques ? Pour le résoudre, il
faudrait savoir exactement où et dans quelles conditions ont été
trouvés les objets en question. Or, nous sommes, à Antremont,
trop mal renseignés sur ce point pour pouvoir affirmer quoi que
ce soit. Mais nous verrons plus loin que des trouvailles faites
ailleurs éclairent jusqu’à un certain point la question.
Une seconde catégorie d’objets, la plus nombreuse de beau­
coup, se compose de tessons de poterie. La caractéristique
essentielle de ces poteries, celle que nous retrouverons dans les
produits de tous les oppida, c’est la pâte même, faite d’une terre
très grossière, et remplie de grains calcaires souvent très gros.
Celte pâte est mal cuite, d’une couleur généralement rougeâtre,
que la cuisson a plus ou moins transformée à la surface, soit en
la fonçant, soit en la pâlissant. La plupart des fragments appar­
tenaient à des vases très épais (jusqu’à trois et quatre centimètres),
de grandes dimensions, et de formes faciles à reconstituer. Ce sont
surtout des jarres à fond plat, et à rebord très prononcé, qui devaient
AQVAE SEXTIAE

(1) Mentionnées déjà par Castetlan, Discours... à l'Académie d’Aix, 1834.

�56
MICHEL CLERC
servir à garder les grains, l’huile, et sans doute aussi l’eau. Or,
nous ne connaissons point de vases de cette dimension dans la
poterie néolithique ; de sorte que nos vases, bien que laits à la
main, indiquent un stade beaucoup plus avancé dans l’industrie
du potier.
Les principaux morceaux du Musée d’Aix sont : un fond de
jarre garni de bourrelets, et quatre cols de jarres, l’un orné d’un
bourrelet incisé, le second de rayures horizontales, tandis qu’elles
sont verticales sur le fragment conservé de la panse ; le dernier
est flanqué de très gros bourrelets, surmontés eux-mêmes de
nervures.
Les fragments du Musée Borély (Pl. II, fig. 1) sont surtout des
morceaux de panses cerclés d’un bourrelet, parfois décoré
d’incisions. La panse elle-même montre souvent le travail de
l’ébauchoir, qui a tracé sur la pâle des rayures parallèles. Lin
seul tesson, très petit, témoigne d’un vrai souci de la décoration :
des sillons verticaux parallèles terminés en demi-cercle sont
accompagnés d’une bande horizontale en léger relief, elle-même
semée de petits cercles en creux.
En fait de vases de plus petites dimensions, je citerai un frag­
ment d’écuelle, très évasée, ornée d’un sillon à la partie
supérieure.
M. Vasseur signale encore quelques morceaux vus par lui, par
exemple un tesson qui présente une bande ondulée à rayures
parallèles, tracée à l’aide d’un ébauchoir denté : un tout petit
vase de la collection d’Aubergue offre la même décoration. (PL
II. fig. 2, n° 3). Il signale encore des débris de vases très minces,
ornés de bourrelets circulaires, auxquels correspondent à l’inté­
rieur des cannelures (1). Sauf ces exceptions, la grande majo­
rité des vases ne comportait aucune décoration.
On voit immédiatement qu’il n’y a rien de commun entre
celte céramique et les vases gaulois de l’époque de la Tène.
Ceux-ci, qu’ils soient peints,ou qu’ils soient simplement incisés,
sont d’un faire autrement habile et d’une décoration autrement
(1) Note préliminaire sur l’industrie ligure en Provence (Annales de la Faculté
des Sciences de Marseille, 1903).

�57
savante. Et M. Décheletle, qui a si bien étudié ces vases gaulois,
remarque justement que les vases peints manquent dans toute
la Gaule du sud-est, et aussi dans l’Armorique (1). Or, si les
vases incisés se trouvent, eux, précisément, dans l’Armorique,
ils ne font pas moins défaut que les vases peints (au moins
jusqu’à nouvel ordre) dans la Provence.
A celte céramique, sûrement indigène, fabriquée sur place, ou
peut rattacher des meules en basalte boursouflé (collection
d’Aubergue). Deux meules composaient un moulin à bras : l’une
fixe, l’autre tournant sur la première au moyen d’un tourillon
central. Des boules de même matière devaient avoir un emploi
analogue, c’est-à-dire servir à broyer les grains.
Nous verrons que tout cela se retrouve, plus ou moins, dans
les autres oppida. Au contraire, M. d’Aubergue a pu recueillir
quelque chose de très rare, surtout ailleurs que dans des tom­
beaux, à savoir quelques objets en fer (PI. II, fig. 2). Ce sont, pour
laisser de côté quelques objets méconnaissables et des scories de
fer et de plomb, deux faucilles, une grande et une petite, un petit
couteau recourbé, muni d’une soie, et qui ressemble singulière­
ment à certains couteaux en silex néolithiques, un grand couteau
ou poignard droit, à large lame, à un seul tranchant de forme
convexe (peut-être bien une épée), à poignée ne faisant qu'un avec
la lame ; et un instrument recourbé à une extrémité, et peutêtre incomplet, dont je ne puis définir l’usage (nü 8), Quoi qu’il
en soit, on comprend l’intérêt de ces objets, dont la haute anti­
quité n’est pas douteuse, et qui nous fournissent un point de
repère chronologique, en nous montrant Antremont occupé en
plein âge du fer.
Une autre catégorie d’objets va nous fournir maintenant un
terminus post quem. Ce sont des morceaux de poterie fine à vernis
noir, qui ont été signalés par Prosper Mérimée et par de Saulcy,
et, après eux, par de Caumont et de Saporla (2).
L’extrême rareté de ces tessons suffirait pour en prouver la
AQVAE SEXTIAE

(1) Poteries de La Tène à décoration géométrique incisée (Revue Archéolo­
gique, 1901, II, p. 51).
(2) Congrès archéologique de France, XXXIIIml&lt; session, à Aix, 1866, p, 240.

�MICHEL CLERC
58
provenance étrangère, s’ils n’étaient suffisamment significatifs
par eux-mêmes : « Tous sont des fonds ou milieux de vases,
dont la forme très ouverte devait rappeler celle de nos jattes et
de nos soucoupes. Les morceaux portent intacts, par dessous la
base, un rebord circulaire qui leur servait de support. La pâle
rouge est d’une grande finesse et revêtue d’un vernis noir uni­
forme ». On reconnaît immédiatement, à cette description si
précise (je ne sais ce que sont devenus ces fragments) les coupes
noires altiques, avec ou sans pied,du cinquième et du quatrième
siècle. L’un des tessons portail, au milieu d’un cercle grave en
creux, une petite rosace ou fleuron. On sait que ce petit motif se
trouve fréquemment sur les poteries grecques des fabriques de
l’Italie méridionale.
A défaut de ces fragments, la collection d’Aubergue renferme
quatre petits vases communs, à couverte noire, très probable­
ment de fabrication grecque. Et récemment, M. Edouard Aude
et moi, après de minutieuses recherches, avons ramassé une
quarantaine de petits tessons de cette poterie (au Musée Borély).
Nous saisissons donc sur le fait des relations commerciales
entre l’oppidum d’Antremont et la Grèce, évidemment par l’in­
termédiaire de Marseille. Ces relations avec Marseille, nous les
constatons d’autre part par les monnaies marseillaises trouvées
aussi à Antremont (une dans la collection d’Aubergue).
Au contraire, d’après les premiers fouilleurs, aucun débris ne
témoignerait d’une influence romaine : « On n’y trouve, nous dit
Rouard, en général, aucun débris qui annonce une civilisation
un peu avancée ; aucune monnaie, aucune médaille, romaine
ou autre, aucune inscription ou reste d’inscription... on n’y a
jamais trouvé ni brique, ni aucune de ces tuiles à rebord,
dites abusivement sarrasines, dont la vue révèle indubitable­
ment des ruines romaines... Ainsi, point de médaille (1), point
(1) Gilles : « On y a trouvé un grand nombre de monnaies gauloises, grec­
ques et romaines “??? » el aussi « quelques échantillons de poteries phéniciennes» 1!
(Le pays d’Aix;,p. 2). On a signalé encore «une médaille gauloise en bronze»
(Congrès scientifique de France, XXXITF session, à Aix, 1868, p. 248).

�59
d’inscription, point de poterie fine, qui puissent appartenir à
l’époque romaine, ou à une époque postérieure... » (1).
Or cela n’est pas absolument exact. Sans parler d’une inscrip­
tion, une dédicace à Diane, trouvée, paraît-il, à Antremont (2),
j’y ai recueilli un certain nombre de tessons différents de tous
ceux que je viens de décrire : à savoir un fragment de jarre, de
même forme que ceux que j’ai signalés, mais d’une pâte homo­
gène et bien cuite, et qui paraît bien fait au tour (PL Il.fig. l,n° 1);
et, ce qui est plus significatif, des fragments d’amphores à large
col, avec anses, dont la facture romaine ne peut laisser aucun
doute. Dans la collection d’Aubergue même, un fond de jarre
décoré d’un bourrelet à section tronconique, et fait d’une argile
très homogène, paraît bien fait au tour, et de fabrication
romaine.
Mais, ce qu’il faut ajouter, c’est que ces fragments sont infini­
ment plus rares que les autres, et, de plus, que l’on n’a jamais
trouvé à Antremont celte poterie à vernis rouge orangé, décorée
ou non de reliefs, que l’on désigne généralement sous le nom de
poterie samienne, plus exactement sous celui de poterie sigillée,
et dont l’extraordinaire abondance dans tous les lieux occupés
par les Romains s’explique d’autant plus facilement que la
Gaule, et la Gaule du sud, fabriquait elle-même de ces poteries
en grandes quantités.
Or l’on sait que cette poterie n’apparaît en Gaule, et à l'état
d’importation venant de l’Italie, que vers la fin du premier
siècle avant notre ère. Nous sommes donc autorisés à conclure
de là que les amphores et dolia de fabrique romaine, impossible
à dater par eux-mêmes, sont eux aussi antérieurs à cette époque,
et remontent au moins au second siècle avant notre ère.
Cette absence complète d’objets romains datant de notre ère
est encore accentuée parla trouvaille faite là par M. Faudrin,
professeur à l’École de Valabre, d’une monnaie romaine, la seule
de son espèce. C’est une monnaie à l’effigie de Tiberius Velurius, tribun de la plèbe en 129 avant notre ère. La même monnaie
AQVAE SEXTIAE

(1) Cf. Michel de Loqui, p. 11 et suiv.
(2) CIL, XII, 495.

�60

MICHEL CLERC

a été recueillie par M. Vasseur au Baou-Roux (1), Il serait dif­
ficile de trouver exprimé d’une façon plus saisissante ce fait,
que l’oppidum d’Antremont, en pleineprospérilé aux cinquième,
quatrième, troisième siècles avant notre ère, a eu à peine des
relations avec les Romains, et a brusquement cessé d’être habité
à partir de l’occupation du pays par eux.
Au résumé, nous constatons que les Salyens d’Antremont se
servaient uniquement de grosse poterie faite à la main, connais­
saient le fer, et recevaient de Marseille, ou par Marseille, des
objets venant des pays grecs. Reste à étudier le monument de
beaucoup le plus important découvert à Anlremont, étude qui
soulève des questions de divers ordres, et des plus délicates (2).
(1) Op. cil., p. fi.
(2) Je me borne à signaler ici une pierre décorée de rainures, récemment
découverte, et dont je reparlerai à propos des statues de Velaux.

�AQVAE SEXTIAE

61

II. — L es B a s - r e l ie f s .

Les bas-reliefs d’Anlremont, surtout ceux qui décorent les
trois blocs de pierre découverts en 1817, ont été publiés bien des
fois (1). Découverts en 1817, par des professeurs du Petit Sémi­
naire d’Aix, ils furent transportés d’abord à l’Hôlel de Ville,
puis au Musée, où ils restèrent longtemps dans le jardin. D’après
Michel de Loqui, ils étaient, à Antremont, enchâssés dans les
murailles d’un baslidon situé dans le quadrilatère de l’est, et
c’est près de là qu’on les avait découverts primitivement, dans
le sol, donc loin de la tour du moyen âge. La première repro­
duction en fut publiée dans la Statistique, par une gravure due
à Bigant. Cette gravure est des plus médiocres, et ne donne que
l’aspect général des ligures, sans aucun détail, et, surtout, sans
aucun style. Bien meilleure, et beaucoup plus exacte, est la
gravure de Marius Reinaud, publiée par Rouard. Celle (non
signée) qu’a publiée Ernest Desjardins, dans le tome second de
sa Géographie de la Gaule, est aussi très soignée, moins sincère
cependant que celle de Reinaud, plus stylisée. Je ne crois pas
d’ailleurs que la gravure puisse rendre avec exactitude une
œuvre aussi fruste que le sont les bas-reliefs d’Antremont. La
photographie seule peut en permettre une étude détaillée. Celles
dont s’est servi M. Espérandieu, faites sans doute sur les
moulages du Musée de Saint-Germain, paraissent fort bonnes;
mais la reproduction par la photogravure est également insuf­
fisante pour une étude du monument : la plupart des détails
échappent à la vue, et s’évanouissent si on veut les observer à la
loupe.
Or on va voir que l’élude de ces détails peut amener à des con­
clusions d’une haute importance, pour l'attribution et la date du
monument. Je l’ai donc faite longuement, minutieusement, sur
(1) Voir la bibliographie dans Espérandieu, Recueil général des bas-reliefs, /,
p.

84.

�62
MICHEL CLERC
les pierres, et sur les excellents clichés de grand format qu’a bien
voulu faire pour moi, sur les originaux, M. J. de la Calade. En
m’aidantdes épreuves et des clichés mêmes, en vérifiant ensuite
sur les pierres, et enfin en comparant les résultats de celte
étude avec ce que donnent les planches de Rouard et de Desjar­
dins, je suis parvenu, si je ne me trompe, à discerner un certain
nombre de détails qui permettront d’apprécier plus exactement
la valeur historique du monument (1).
Les bas-reliefs sont sculptés sur trois des faces de trois blocs
de pierre de forme à peu près cubique, dont la quatrième face
est simplement aplanie. Ces blocs sont à peu près égaux comme
largeur et comme épaisseur (de 0,35 à 0,37 et de 0,30 à 0,40),
mais non comme hauteur, l’un n’ayant que 0,35 et les autres
0,60. L’une des faces n’étant pas sculptée, c’est qu’évidemment
elle nè devait pas être visible. Il semble donc qu’il s'agisse de
piliers, ou, plutôt, d’antes se détachant en saillie sur un mur, et
supportant peut-être un entablement quelconque, par exemple,
les jambages et le linteau d’une porle monumentale (2).
Très différentes sont les représentations sur les faces de
chaque pierre (PL I1I-V). Sur la lace principale, celle qui se pré­
sentait au visiteur, ce sont, sur l’une des pierres, un guerrier
à cheval, sur une autre, deux cavaliers du même genre, en deux
registre superposés, et, sur la troisième, un homme à pied,
marchant Sur toutes les aulres faces,ce sont des têtes humaines,
non pas des têtes conçues comme ornement, des masques
décoratifs, mais des têtes coupées.
L’arrangement de ces têtes est variable. Ici, une seule tête
(1) Les clichés qui ont servi pour les planches ci-jointes ont été faits, non
sur les originaux, dont la couleur trop sombre empêche les détails de ressortir,
mais, grâce à l’obligeance de M. S. Reinacli, sur les moulages du Musée de
Saint-Germain. M. Faron, gardien du Musée, est arrivé, après plusieurs
essais, à un résultat qui ne me paraît pas pouvoir être dépassé. Le bas-relief
de la collection d’Aubergue a été photographié directement par mon ami.
M. .1 de Duranti la Calade. J’ai tenu à donner des reproductions en phototypie, pour permettre d’en étudier les détails à la loupe
(2) L’absence complète de tombes sur tout le plateau d’Antremont exclut
l’hypothèse (indiquée par C. Jullian, Histoire de la Gaule, III, p. 128, il” 3),
d’un monument sépulcral.

�63
remplit lout le milieu de la pierre; là, ce sont deux têtes acco­
lées; ailleurs encore, elles sont superposées. Ces tètes sont de
type assez ditlërenl; toutes imberbes, saut'peut-être une (Pl. III,
fig. 3), elles ont les cheveux indiqués par masses, au moyen de
sillons parallèles, qui tantôt tombent verticalement sur le
front, tantôt le rejoignent en biais. Tandis que l’une est presque
ronde, les autres sont d’un ovale de plus en plus accentué.
Mais toutes sont du même style, si l’on peut employer ce mot à
propos d’une œuvre aussi barbare : le nez est découpé en forme
de trièdre, la bouche fendue d’un coup de ciseau, avec deux
renflements indiquant les lèvres. Enlin les yeux sont fermés, ce
qu’indique une autre raie horizontale, marquant la séparation
des paupières.
Mais trois de ces têtes offrent une disposition particulière.
Deux d’entre elles, tout d’abord, sont saisies et comme envelop­
pées par une sorte de torsade que personne n’a pu expliquer
d’une manière satisfaisante. On peut toutefois remarquer sur
l’une des ligures, beaucoup mieux conservée que l’autre (PL V,
fig. 3), que cette torsade, fort épaisse en haut de la pierre, au-dessus
de la tête, va en s’amincissant régulièrement, et qu’elle s’enroule
tout autour de la ligure, le long de laquelle elle se termine en
extrémité mince. Faut-il penser à la queue de quelque animal
fantastique, de quelque démon, ou à un serpent ? On sait la place
que tient le serpent dans la symbolique mythologie gauloise (1) ;
et sur l’autre ligure (PL IV, fig. 3), cet appendice, dans sa
partie supérieure, seule visible, porte tout du long une espèce
de nervure, que l’on voit aussi sur le serpent entourant une
colonne trouvé à Bordeaux (2).
La troisième tête dont je veux parler est plus énigmatique
encore (PL III, fig. 3). Celle-là, de forme presque triangulaire, a
les yeux largement ouverts. Sur les joues, se dessine aussi une
AQVAli SEXTIAK

(1) C Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 137 et suiv. ; le dieu accroupi
du vase de Gundestrup tient un serpent {Revue des Éludes anciennes, 1908, X,
pl V) ; des piliers (gallo-romains ?) trouvés dans l’enceinte-du temple du
Vernègues, sont décorés d’un serpent (M. Clerc, Le temple romain du Vernègues, pl. XI, f. 2).
(2) Espérandieu, Recueil général.. ., II, n° 1195.

�64
MICHEL CLERC
torsade, qui est peut-être de la barbe, peut-être aussi une corde
entourant la tête. Sur le crâne, enfin, s’entrevoient les vestiges
de quelque chose, qui n’était certainement pas un casque, comme
l’a pensé Rouard, qui serait bien plutôt, comme l’indique
M. Espérandieu, les cornes que les Gaulois donnaient au dieu
Cernunnos, mais qui me paraît ressembler encore davantage (car
les traces en sont dirigées dans le même sens, de droite à gauche,
obliquement) aux deux pattes d’un animal comme le lion. Je
rappelle à ce propos les têtes humaines sur lesquelles le « Lion
de Noves» étend ainsi les pattes, bien que je ne sois pas convaincu
que ce monument soit antique (1).
Ces têtes, qui couvrent en somme six des faces du monument
tel qu’il nous est parvenu, sont ce qui trappe le plus le spectateur,
et ce qui paraît tout d’abord le caractériser le mieux. Rouard a
très justement fait appel aux textes d’ailleurs bien connus de
Slrabonelde Diodore, d’après lesquels les Gaulois avaient l’habi­
tude de suspendre les têtes de leurs ennemis vaincus devant
leurs demeures (2). On peut y ajouter le passage où Tile-Live
montre les Boïens déposant la tête du consul Postumius, en 216,
dans leur temple le plus vénéré (3).
Et les représentations figurées de ce genre abondent. C’est
d'abord l’arc de triomphe d’Orange, monument romain, il est
vrai, mais oit sont figurées des victoires sur des Gaulois, et où
apparaissent plusieurs têtes coupées, mêlées aux armes formant
trophées (4). C’est ensuite le monument, probablement triom­
phal, découvert dans les travaux de l’Hôtel-Dieu à Paris, où se
voient plusieurs têtes, casquées, il est vrai (5). C’est, à Paris
encore, au Musée de Cluny, trois têtes aux yeux clos, sculptées
sur le piédestal d’une statue représentant un animal fantasti­
que (6). C’est encorele bas-relief de Monlsalier, dans les BassesAlpes, où une tête humaine se dresse sur un socle portant une
(1) Publié dans Espérandieu, I, n° 121.
(2) Strabon, IV, 4, 8 ; Diodore, X, 29.
(3) XXIII, 24.
(4| Voir Espérandieu, Recueil général..., I, p. 200-201.
(5) Au Musée Carnavalet; cf. Duruv, Histoire des Romains, VII, p. 453.
(6) Gilles, Pays d’Arles, p. 17.

�65
inscription (1). C’est enfin les trois têles découvertes tout
récemment à Alésia, d’un taire beaucoup plus avancé qu’à
Antremont, mais provenant évidemment de la même concep­
tion (2). Même sur de pelils objets, se retrouve cette décoration
barbare : Quicherat l’a signalée sur une poignée d’épée gauloise
trouvée à Salon dans l’Aube (3) ; des lombes de la Champagne,
et d’ailleurs, ont fourni des bracelets et des colliers décorés de
la même façon (4) ; enfin des monnaies montrent une tête
coupée sur la croupe d’un cheval (5), ou une série de petites
têles, attachées par une chaîne, et entourant une tête beaucoup
plus grosse reposant sur un socle, avec de grands yeux ouverts
et des cheveux tordus en spirale (6).
Mais le monument qui se rapproche le plus de celui d’Anlremont est la pierre trouvée en 1863 à Saint-Michel de Valbonne,
près d’Hyères, qui représente un cavalier vu de face, et, au-des­
sus, cinq têtes humaines, qui paraissent bien être des tètes
coupées (7).
On remarquera que, si tous les autres monuments provien­
nent de régions purement gauloises, ce dernier du moins, et
celui de Montsalier, proviennent d’un pays considéré, encore à
l’époque classique, comme ligure.
Peut-on, en effet, affirmer que l’usage barbare de décorer les
monuments de têles d’ennemis vaincus ail été propre aux seuls
Gaulois ? Il semble que ce soit, au contraire, un usage commun
AQVAE SEXTIAE

(1) Revue des Études anciennes, V, 1903, pi. V = Espérandieu, I, n» 36.
(2) Comptes rendus de VAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres; 1906,
p. 482.
(3) Revue des Sociétés Savantes, 1874, II, p. 494.
(4) Association française pour l’avancement des sciences, 1873, Congrès de
Pau, II, p. 616, (collier, à Witry-lès-Reims) ; Mém. Soc. Antiq. de France, XLVI_
1885, p. 112, colliers ; Musée de Saint-Germain, salle VI, vitrine 34 (bracelet
de Durkheim), catalogue S. Reinacli, p. 159.
(5) Revue numismatique, 1893, p. 314.
(6) Moret-Chabouillet, Catalogue des monnaies gauloises de la Bibliothèque
Nationale, nos 4416-4471 ; 4581-4585 ; 6504-6576. On a voulu y voir la représenta­
tion du dieu Ogmios décrit par Lucien ; c’est, bien plus probablement, une
enseigne de guerre ; cf. C. Julliail, Histoire de la Gaule, II, p. 351.
(7) Espérandieu, I, n» 38 ; maintenant au musée d’Hyères. — Je ne connais
que par la description le bas-relief d’Evenos dans le Var, où figurent deux
têtes superposées. (Bull. ant. de France, 1909, p. 143).

�MICHEL CLERC
(56
à toutes les populations primitives ; c’est ainsi, par exemple,
que les poètes romains se représentaient l’antre du brigand
Cacus; et lorsque Germanicus.six ans après le désastre de Varus,
visita le champ de bataille, il vit encore des têtes d’hommes
clouées aux troncs des arbres (1).
En fait, il y a un pays où se voit encore en place un monument
de ce genre : c’est l’Étrurie, où une porte de Volterra, dite Porta
dell’Arco, a son archivolte décorée de trois têtes humaines. La
date de cette porte, et son attribution aux Étrusques, sont, il est
vrai, contestées. Mais ce qui montre bien que ce système de
construction a été usité chez les Étrusques, c’est que le même
motif reparaît sur des urnes funéraires de la même ville de
Volterra, représentant une porte de ville surmontée de têtes
humaines (2).
Il ne [semble donc pas que l'on puisse tirer, des figures qui
décorent les faces latérales du monument d’Antremont, de
conclusions précises, ni sur la nature, ni sur l’attribution, ni
sur la date du monument.
Il en est de même pour un autre fragment, décoré d’une façon
analogue (quatre têtes, accolées deux à deux et superposées),
celui qu’a trouvé en 1877, et publié, M. d’Aubergue. (PL VI) (3).
Il n’est pas du tout certain que ce morceau ait lait partie du
même monument que les autres (4) ; sans parler du relief, qui

(1) Foribusque adfixa superbis, — ora virum Irisli pendebant pallida labo
(Virgile, Enéide, VIII, 196) ; Ora super postes adfixaque brachia pendent
(Ovide, Fastes, I, 557); Tacite, Annales, I, 61.
(2) Martha, L’Art Étrusque, fiq. 174 et 175. D'après Ghirardini (Monumenli
anlichi VIII, 1898, p. 213) et Modestow (Introduction à l’histoire romaine, trad.
Michel Delines, p. 381), les murs de Volaterra ne sont pas antérieurs au
v if sièle.
(3) Espérandieu, I, n° 108 ; à ajouter aux indications bibliographiques, Bullein de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1885, p. 95, avec planche. —
D’Aubergue n’a pas précisé le lieu de la découverte.
(4) Au premier abord, la pierre même paraît différer ; voici cependant ce
qu’a bien voulu m’écrire, à ce sujet, mon excellent collègue, M. H. Pontier,
conservateur du Musée d’Aix ; « La nature de la pierre des bas-reliefs d’Antre­
mont et des quatre têtes de la collection d’Aubergue me paraît être la même,
d’un grain très fin et assez tendre. Ce n’est certainement pas de la pierre de
Calissanne, ni, non plus, de la pierre froide des environs d’Aix. C’est une
pierre semblable à celle de divers bancs que l’on trouve dans les carrières de
plâtre des environs d’Aix, au quartier de Célony ».

�(57
est beaucoup plus accentué, le faire est notablement plus avancé:
le dessin du front, des joues, même de la bouche, témoigne
d’une certaine connaissance du modelé ; en revanche, la sculp­
ture a moins d'accent, et l’impression produite est moins forte.
Le travail des cheveux y offre des particularités à mentionner.
Tandis que, sur l’une de ces quatre tôles, ils sont dessinés au
moyen de sillons parallèles, massés en deux groupes symétri­
ques séparés par une raie, celle qui lui est accolée est simple­
ment recouverte d’un bourrelet, sur lequel ce travail de détail
n’a pas été fait. Et les deux autres sont recouvertes d’un bour­
relet analogue, mais beaucoup plus mince, une sorte de calotte,
où non seulement les cheveux ne sont pas indiqués, mais où l’on
n’aurait même pas eu la place de les sculpter. Il est donc très
probable que la peinture avait suppléé là au travail du ciseau.
Notons encore qu’ici les yeux ne sont point fermés, mais, au
contraire, largement ouverts : cela est très visible surtout sur
les deux têtes du haut.
Je ne suis pas bien sûr que l’opinion générale, celle que j’ai
exprimée moi-même dans les lignes qui précèdent, à savoir que
les têtes en question sont des têtes « coupées » soit fondée. M. S.
Reinacli cite en effet un petit monument figuré d’origine sûre­
ment gauloise, car il provient de l’oppidum de Bonnan dans
l’Indre, sur lequel figurent, à côté d’un cheval non monté, deux
têtes placées isolément dans le champ (1). Il 11e peut guère
s’agir ici de têtes « coupées », mais, semble-t-il, d’un motif
purement décoratif. D’autre part, les appendices singuliers qui
couronnent plusieurs des têtes d’Antremont, et la superposition
des quatre têtes de la collection d’Aubergue tendraient plutôt à
nous suggérer l’idée de représentations d’ordre religieux. Cepen­
dant, si l’on songe que l’autre face des trois pierres représente
bien des scènes militaires, l'hypothèse des têtes « coupées » en
prend une certaine force.
La face principale de chacune des trois premières pierres nous
fournirait beaucoup plus de renseignements précis, si malheuAQVAE SEXTIAE

(1) L'Anthropologie, 1895, p. G73, fig. 333; cf. Bull. Soc. Antiq., 1901, p. 264,
n. 1, et Revue Archéologique, 1902, XL, p. 328.

�G8

MICHEL CLEKC

reusemenl ce n’élaieiit justement les pallies les plus mutilées.
Telles quelles cependant, il est possible d’en tirer des données
•intéressantes.
La première (P/. III, fig. 2) représente un cavalier allant vers
la droite, au pas. Les épaules et la tète de ce cavalier ont com­
plètement disparu, et il m’est impossible d’apercevoir les traces
de casque et de barbe (?) qu’a cru y voir Rouard. Les jambes
sont nues ; elles ne portent certainement pas les bracæ, qui
n’étaient pas complètement collantes, et, sur les bas-reliefs,
forment toujours des plis visibles (1).
Au contraire, on distingue très nettement qu’une tunique
courte et collante recouvrait le haut du corps, s’arrêtant juste à
la naissance des cuisses. Rouard a cité fort justement à ce pro­
pos le passage où SLrabon décrit ce vêtement des Gaulois ; on
peut y ajouter un vers de Martial (2).
Au cou du cheval est suspendu un objet de forme ovale, dans
lequel Rouard a cru reconnaître une tête humaine. C’est, en
effet, encore un usage gaulois bien connu que celui qui consis­
tait à pendre ainsi au cou des chevaux les têtes des ennemis
vaincus. Slrabon et Diodore le rapportent en termes très nets,
ainsi que Tite-Live (3). Et M. Ch. Robert a reconnu le même
motif sur des monnaies armoricaines, où est figurée une grande
tête entourée de têtes plus petites, reliées à la première par des
filets de grénetis : or, sur une variété de ce type, la grande tête
du milieu est remplacée par une tête de cheval (4).
Il n’est pas très certain que ce soit bien à ce genre de trophée
que nous ayons affaire ici, celte partie du bas-relief étant trop
fruste pour que l’on puisse se prononcer avec certitude ; mais,
étant donné le système décoratif des faces latérales des pierres,
cela paraît assez probable.
Reste à étudier l’armement du cavalier, mais cette étude
(1) Voir, par exemple, les bas-reliefs du sarcophage de la Vigna Ammendola
(Revue Archéologique, 1888, XII, pl. XXII-XXI1I).
(2) Slrabon, IV, 4, 3 ; Martial, I, 93.
(3) IV, 4, 3; V, 2,9; X, 2, 6.
(4) Bull. Soc. Antiq. (.le France, 18S6, XLVII, p. 121.

�69
viendra plus utilement après la description des bas-reliefs de la
seconde pierre.
Cette pierre est partagée, dans le sens horizontal, en deux
registres de hauteur à peu près égale (PL IV, fig. 2). Sur chaque
registre figure encore un cavalier, non plus au pas, mais au
galop, dans cette altitude que l’on appelle le canter, ou peut-être
le cabré fléchi, c’est-à-dire que l’animal n’appuie sur le sol que
l’un de ses sabots postérieurs, ou les deux (justement cette partie
n’est plus visible), les deux sabots antérieurs étant levés. J’aurai
d’ailleurs à revenir sur ce point, que je ne fais qu’indiquer ici.
Du cavalier du registre inférieur, il ne reste absolument rien,
pas même la jambe, que donne pourtant le dessin de la Statisti­
que. Quant aux jambes d’un homme fuyant devant lui, dont
Michel de Loqui a pensé relever les vestiges au bas de la
pierre, il semble bien qu’il n’y ait là qu’une cassure. Par terre,
entre les pattes du cheval, il me semble distinguer un objet
bizarre, une sorte de casque de forme cylindro - conique :
faut-il penser aux horrentes coni des Ligures dont parle Silius
Italicus (1) ?
Le cavalier du registre supérieur est relativement mieux
conservé, du moins dans son allure générale. Il l’est cependant
beaucoup moins bien que ne le représentent la planche de la
Statistique et celle de Rouard; ainsi, il m’est impossible de
distinguer la moindre trace du fourreau d’épée que l’une et
l’autre lui attribuent. Au contraire, le graveur de la planche de
la Statistique a omis l’arme que le cavalier tient de la main
droite, et qui est fort visible. Pour Rouard, cette arme est une
lance, et je pense qu’il a raison, quoique les traits qui semblent
continuer cette lance en arrière soient des plus douteux. Mais
la pointe, allongée, avec un léger renflement médian, en forme
de feuille de saule, et très aiguë, est caractéristique d’une lance
et non d’une épée. Rien mieux, on n’a pas remarqué que, à quel­
ques centimètres au-dessus de cette pointe, l’arme en offre une
autre, perpendiculaire à la première, et recourbée en forme de
, AQVAE SEXTIAE

�70
MICHEL CLERC
croc : c’est la forme bien connue du saimium, arme qui n’était
pas, il est vrai, particulière aux Gaulois, mais dont nous savons
qu’ils se servaient, et qui, nous dit Diodore, perçait puis coupait
la chair, qu’elle déchirait ensuite en se retirant (1). Que l’on ne
s’étonne pas d’ailleurs de me voir attacher tant d’importance au
détail de ce dessin au premier abord si grossier et si barbare ;
on verra tout à l’heure que ces artistes si maladroits poussaient
jusqu'au scrupule le goût et le sens du réalisme, même dans les
petits détails, et qu’aucune partie de la représentation n’est
fantaisiste.
Je reviens maintenant au cavalier de la première pierre.
Celui-là aussi, on admet généralement que c’est une lance qu’il
tient de la main droite : ce Le cavalier, dit Rouard, tient dans la
main droite un long javelot qui appuie sur son épaule, et dont
l’extrémité inférieure effilée s’étend sur le poitrail du cheval.
La partie supérieure, qui se prolongeait en arrière du cavalier,
en augmentant, ce semble, de volume, a été brisée, hachée. Le
guerrier n’est nullement en position de percer de sa lance, dont
on distingue le fer, un ennemi, puisque sa lance porte sur son
épaule, et que son cheval est au pas. »
Après un examen attentif, je crois que décidément il faut se
représenter les choses autrement. Les quelques traits indistincts
qui paraissent prolonger l’arme en arrière ne sont que des
cassures accidentelles. L’arme n’est pas appuyée sur l’épaule du
cavalier, et le bras n’a pas la position qu’il devrait avoir en ce
cas. Pour moi, l’arme est une épée, l’épée dont le fourreau,
suspendu à la ceinture très visible du cavalier, pend oblique­
ment le long de son flanc droit. La lame de cette épée va en
s’amincissant régulièrement de la poignée à la pointe. Celte
pointe, beaucoup moins aiguë que celle de la lance de l’autre
cavalier, est cependant aiguë, et non mousse ou camarde. Enfin,
la longueur de la lame, poignée non comprise, est exactement la
même que la longueur du fourreau. Ce fourreau est orné des
(1) V, 30. — L’emploi de la lance paraît d’ailleurs avoir été assez rare chez
les Gaulois, et avoir été réservé surtout aux cavaliers ; voir les textes dans
Jullian, Histoire de la Gaule, I, p. 353, n, 2, et II, p. 194, n. 5.

�71
deux côtés, sur toute la longueur, d’une nervure très visible, et il
se termine par une large bouterolle. Si l’on examine attentive­
ment la position du bras et celle de la main qui tient l’épée, on
reconnaît que cette main est, non pas repliée les doigts en dedans,
comme elle le serait si le cavalier tenait sa lance, comme
l’indique Rouard, mais bien les doigts et les ongles en dehors.
C’est donc la position du cavalier qui dirige un coup d’estoc de
haut en bas contre un fantassin.il est vrai que l’allure du cheval,
qui est au pas, s’accorde mal avec l’action de son cavalier, qui
charge; mais je ne pense pas que celte considération soit suffi­
sante pour détruire les observations qui précèdent. On remar­
quera en effet que le cavalier à la lance, qui est au galop, tient
son arme la pointe très basse et non horizontale ou à peu près,
comme il le faudrait pour la charge.
Si j’insiste ainsi sur un détail qui peut paraître de mince
intérêt, c’est qu’il me semble au contraire comporter des conclu­
sions importantes, que voici.
Nous savons que les épées celtiques, épées de bronze d’abord,
épées de fer ensuite, ont subi dans leur forme et dans leur mode
d’emploi une série de modifications. Faites d’abord uniquement
pour frapper d’estoc, par conséquent pointues, mais sans tran­
chant, elles sont devenues armes à deux fins, estoc et taille,
c’est-à-dire à tranchant (qui est double) et à pointe ; et enfin on
en a fait des armes seulement de taille, à un ou deux tranchants,
et à pointe camarde (1).
Et nous pouvons dater approximativement ces changements.
L’épée de bronze, tout le monde l’admettra sans discussion, est
ici hors de cause, et c’est évidemment d’une arme de fer qu’il
s’agit. Or, au temps de la bataille de l’Allia et de la prise de
Rome, en 390 avant notre ère, les Gaulois se servaient d’épées de
fer (et peut-être même d’acier), pointues, à double tranchant, et
frappant d’estoc et de taille. Ce n’est que plus tard que prévalut
le type d’épée à pointe camarde et frappant exclusivement de
AQVAE SEXTIAE

(1) De Villenoisy, Du mode d’emploi des épées antiques (Revue Archéolo­
gique, 1894, XXIV, p. 230 et suiv).

�72
MICHEL CLERC
taille : c’est l’arme des Gaulois au me siècle, celle que, en 216,
Tite-Live qualifie de prælongi ac sine mucronibus (1).
Pour parler le langage des archéologues, je dirai que l’épée à
double fin est celle de la première phase du second âge du 1er,
ou de La Tène I, et que l’épée à pointe camarde est celle de La
Tène IL Or la chronologie généralement adoptée de M. Montelius
fait durer la période de La Tène I de 400 à 250, et celle de La
Tène II de 250 à 150.
Si ces considérations sont exactes, l’épée du guerrier d’Antremont est celle que portaient les Gaulois entre la fin du cin­
quième siècle et le commencement du troisième avant notre ère.
Or il semble démontré qu’à la même époque, les Gaulois
n’avaient pas encore adopté l’habitude déporter des braies, et
précisément les cavaliers des bas-reliefs d’Antremont ont les
jambes nues (2).
C’est donc à cette période, c’est-à-dire en somme dans le cou­
rant du quatrième siècle, qu’il faudrait faire remonter le monu­
ment d’Antremonl lui-même. S’il en est ainsi, on est immédia­
tement frappé de celle coïncidence, que c’est justement dans ce
laps de temps que les Gaulois ont pénétré en Provence, où ils ne
sont point encore au temps d’Aristote, et où les trouva établis
Hannibal en 218. Et en effet, il semble bien que tout concoure
pour nous faire attribuer aux Gaulois,comme l’a fait Rouard, la
construction et la décoration du monument d’Antremont : repré­
sentation de guerriers à cheval (on admet généralement que les
Ligures n’avaienl que de l’infanterie), sabre porté à droite, têtes
d’ennemis coupées et exposées, etc.
Je n’ai pas parlé encore du dernier des bas-reliefs (PL V. fig. 2).
Celui-là représente un homme à pied, dont on ne voit plus guère
que les membres inférieurs. Il paraît nu, et est dans l’attitude de
la marche, se dirigeant, de trois quarts, vers la droite. Devant lui
se dresse une sorte de fût, plus mince en bas qu’en haut. Cette
figure n’occupe que la partie gauche du bloc ; sur la partie
(1) XXIV, 46.
(2) D’Arbois de Jubainville, Le pantalon gantois (Revue Archéologique,
1903, I, p. 337 et suiv.).

�73
droite, absolument fruste, on ne distingue que deux grands
cercles, placés l’un au-dessus de l’autre, et d’un tracé très régu­
lier. Il me paraît impossible de tirer quoi que ce soit de ces ves­
tiges. Au contraire, la première scène, où l’on a vu, tantôt un
homme portant un bâton, tantôt (Desjardins) un homme occupé
à faire une construction, reparaît d’une façon suffisamment nette
sur la photographie pour qu’on puisse identifier le personnage :
c’est un homme portant une enseigne de guerre. Bien que le haut
de l’enseigne ait disparu, il est facile de reconnaître, à la pose du
personnage et à la forme de la hampe, le sens de la représenta­
tion : elles sont absolument identiques sur les bas-reliefs assez
nombreux où figurent des enseignes gauloises, notamment les
enseignes au sanglier (1).
Cette dernière représentation me paraît donc de nature à lever
tous les doutes que l’on pourrait avoir sur la nature et l’origine
du monument : c’est pour des Gaulois qu'il a été élevé, et ce
sontdes Gaulois que représentent les principaux personnages(2).
Mais faut-il aller plus loin, et essayer de déterminer la natio­
nalité de ces ennemis dont les têtes décorent ainsi les piliers ?
Comme l’a encore bien vu Rouard, il ne peut s’agir que d’une
victoire remportée par des barbares sur d’autres barbares. Et il
écarte immédiatement, avec raison, l’hypothèse qui ferait des
vaincus les Teutons battus près d’Aix par Marius, et des cava­
liers ses auxiliaires numides (3). E. Desjardins, très ingénieu­
sement, a émis, mais, dit-il lui-même, à titre de pure conjec­
ture, l’idée que les cavaliers seraient bien des Gaulois, mais que
les vaincus seraient des Ligures, les Salyens primitifs.
On pourrait faire valoir à l’appui de cette hypothèse le fait
que, quoi qu’en ait dit Rouard, la physionomie des têtes coupées
ne rappelle nullement le type classique, chez les anciens, du
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir, par exemple, les nos 234, 260, 697 et 737 tl’Espérandieu, 1 (Avignon,
Orange, Narbonne).
(2) Quant aux caractères grecs que Rouard et le graveur de Desjardins
ont cru déchiffrer au-dessus du disque supérieur, je n’ai jamais pu les
distinguer.
(3) Çette hypothèse a été reprise par Montanari (Rwista di sloria antica,
X, 1906, p. 239).

�74
MICHEL CLERC
Gaulois. Sur toutes ces têtes, en effet, les cheveux paraissent
coupés assez ras, encadrant le front, au lieu d’être, comme le
dit Diodore des Gaulois, relevés sur le sommet du front et
rejetés en arrière. Quant aux moustaches que l’on a cru aussi
voir, il n’y en a pas trace : ce qui a induit en erreur, c'est le
renflement donné par l’artiste aux lèvres, surtout à la lèvre
supérieure, renflement qui représente la tuméfaction des chairs
mortes.
Il semble donc bien que ce ne soit point des Gaulois que le
sculpteur ait voulu représenter. Mais nous ne pouvons affirmer
qu’il ait visé à une ressemblance ethnique, et qu’il ait voulu
représenter des Ligures, dont le type physique nous est d’ail­
leurs complètement inconnu.
S’il en était ainsi pourtant, le monument aurait assurément
une haute importance historique, puisqu’il marquerait l’arrivée
même des Gaulois dans la région d’Aix et la prise de possession
définitive du sol par eux. Mais bien des indices semblent nous
montrer que précisément cette prise de possession ne s’est pas
effectuée de cette manière brutale, et d’un seul coup, mais quelle
a été le résultat de combats peut-être sans doute, mais surtout
de négociations,et, finalement, d’une entente entre les tribus.
Pour dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’il faille attribuer
aux représentations du monument d’Antremont une significa­
tion précise. Une théorie récente, qui me paraît des plus vraisem­
blables, veut que les arcs de triomphe romains n’aient point
été élevés pour commémorer le souvenir de tel ou tel triomphe,
mais qu’ils soient simplement des monuments élevés par les
cités de droit romain pour marquer précisément ce droit, quelque
chose comme les beffrois de nos communes du moyen-âge (1).
Je croirais volontiers qu’il en a été de même pour Antremont, et
que cet énigmatique monument a été tout simplement un
monument (2). Qu’on l’ait décoré de scènes de guerre et de
(1) A. L. Frotlngham, De la véritable signification des monuments romains
qu'on appelle arcs de triomphe (Revue Archéologique, 1905, VI, p. 216 et suiv.).
(2) Il eu est de mjine pour les sarcophages antiques à bas-reliefs, dont
aucun, dit avec raison M. S. Reinach, ne représente une bataille historique
entre Romains et Gaulois (Revue Archéologique, 1889, XIII, p. 344).

�75
carnage, cela prouve simplement que ces motifs étaient les
motifs favoris, peut-être les seuls, des Gaulois de ce temps. Si,
comme je le croirais volontiers, le monument formait une porte
de la ville, nous aurions là une représentation analogue à celle
de la porte de Vollerra. Les Gaulois, nous dit Strabou, exposaient
les têtes coupées des ennemis -otç itpoTtuXaloiç. Je ne sais trop
comment il faut entendre, d’une façon précise, appliqué à des
constructions gauloises, ce terme grec de propylée dont se sert
Slrabon. Il s’agit évidemment d’un motif architectural quelcon­
que situé devant une porte, ou peut-être de la porte elle-même,
formant un ensemble monumental (1). Or, comme les maisons
des Gaulois étaient quelque chose de très rudimentaire, il n’est
pas probable que ce soit devant la porte de ces maisons qu’ils
fissent celte exposition, mais plutôt devant la porte d’un monu­
ment quelconque, ou peut-être même la porte delà ville. Notre
monument n’aurait donc "été que la reproduction durable, en
pierre, d’un usage réel en temps de guerre : aux portes mêmes
de la ville se seraient dressées les images des cavaliers gaulois
ses défenseurs, eL les images de leurs ennemis vaincus et déca­
pités. Et si, comme je le croirais volontiers, le bas-relief
d’Aubergue a fait partie d’un autre ensemble que les trois
premières pierres, on a là un exemple de plus de la vogue
qu’avait dans les cités gauloises ce motif décoratif de la tête
coupée, dont les fouilles d’Alésia viennent de nous fournir
encore un exemple nouveau.
AQVAE SEXTIAE

Je n’ai point parlé jusqu’ici de la facture de ces bas-reliefs, de
leur valeur « artistique ». La question a pourtant son intérêt,
et soulève, elle aussi, des problèmes très délicats.
Personne ne sera plus, je pense, de l’avis de Faillis de SaintVincent et des auteurs de la Statistique, qui croyaient voir là
un monument du moyen âge. Mais, en général, on se contente
de constater que les bas-reliefs sont d’un travail très barbare, et
(1) C. .lullian (Histoire de la Gaule, II, 322) y voit un portique ou auvent
de bois ombrageant et précédant la grande porte de la maison gauloise. Cf.
Bulliot, Fouilles du mont Beuvray, I, 193, 271.

�76
MICHEL CLERC
l’on passe, en répétant la boutade de Prosper Mérimée : « On
pense que ces sculptures peuvent être attribuées aux Salyens, et
en effet je ne vois qu’eux qui aient pu faire si mal ».
Avec un peu d’attention et de patience, on reconnaît pourtant
que celte œuvre si grossière a son intérêt, même considérée
en elle-même (1). Tout le monde, notamment Rouard, a été
frappé de la singulière inégalité du faire. Tandis que les tètes
coupées sont d’une facture tout à fait barbare, enfantine, il n’en
est pas du tout de même des autres morceaux : malheureuse­
ment ce sont les moins bien conservés, d’où le peu d’attention
qu’on leur accorde en général.
Le cheval du cavalier à l’épée a le corps évidemment beaucoup
trop allongé ; mais le dessin des diverses parties du corps prises
séparément, l’avant-train, le ventre, la croupe, et surtout ce qui
reste des pattes, est loin d’être sans valeur : on y reconnaît au
contraire un sentiment et une connaissance assez justes de la
nature.
Cela est plus vrai encore des deux autres chevaux. Je note tout
d’abord qu’ils sont représentés au moyen du seul des quatre
motifs usités dans l’art antique pour la représentation du galop,
qui soit exact comme représentation, le canter (2), les trois
autres motifs usités étant de pure convention. Leur pose est
d’ailleurs variée, le premier ayant la tête levée, le second l’ayant
baissée « encensant ». Les proportions de la tête, du corps et
des membres, en paraissent fort exactes, malgré les mutilations,
et les pattes, surtout, sont vraiment d’un bon travail, grâce à des
incisions qui font valoir le jeu des muscles et des tendons. Il
(1) Outre que la pierre, extrêmement dure, se prêtait mal au travail du
ciseau, l’opinion des artistes sur les bas-reliefs d’Antremont, comme sur les
statues de la Roque-Pertuse et celle de Grézan, est sensiblement différente de
celle du public. Tout récemment, un de nos meilleurs statuaires, très frappé
de la vigueur de l’exécution et de l'impression qui se dégage de l’ensemble,
n’hésitait pas, devant moi, aies qualifier de « belles choses ». Si l’on compare à
ces monuments les bas-reliefs de l’époque gallo-romaine, pour la plupart d’un
faire si sommaire et si mou, sans accent et sans caractère, l’expression ne
paraîtra pas exagérée.
(2) S. Reinach, La représentation du galop dans l’art ancien et moderne
(Revue Archéologique, 1900-1901).

�77
paraît donc très surprenant que les mêmes ouvriers aient pu se
montrer si maladroits ici, et relativement si habiles là. Je crois
cependant que cela peut s’expliquer. Tout d’abord, que nous
ayons là le travail de plusieurs mains, c’est à peu près évident,
un seul homme n’ayant pu être employé pour la décoration de
tout le monument. Il est donc possible que l’on ait réservé les
cavaliers, partie considérée comme la plus compliquée, aux
artisans les plus habiles, et laissé les têtes de face aux autres.
D’autre part, c’est un fait bien connu que les artistes primitifs
réussissent généralement mieux dans la représentation des ani­
maux que dans celle du corps humain : on le constate en
Egypte, en Assyrie, et aussi, chez nous, pour les artisans des
temps préhistoriques. J’attribuerais volontiers à cela la supé­
riorité des chevaux d’Antremont sur les figures humaines, si je
ne croyais y voir encore une autre cause, qu’a déjà d’ailleurs
indiquée aussi RouardJ
Il me paraît impossible que les auteurs de ces grossières
ligures humaines aient pu modeler directement sur nature des
chevaux avec autant de vérité et de justesse. Et si l’on songe que,
sur ces trois chevaux, deux sont représentés au galop, dans l’atti­
tude du canter, et que cette attitude est précisément celle que l’art
grec donne à ses cavaliers à partir de Phidias (1), on sera amené à
croire que les auteurs des chevaux d’Antremont ont eu sous les
yeux des modèles, et que ces modèles étaient des modèles grecs.
Pour moi, les bas-reliefs d’Antremont sont l’œuvre d’ouvriers
maladroits, mais qui avaient vu des ouvrages de sculpture, et
qui ont essayé d’en profiter pour interpréter la nature, là où ils
l’ont pu. Or ils ne trouvaient dans leurs modèles rien qui
ressemblât à leur motif favori des têtes coupées ; mais ils y
trouvèrent des chevaux. C’est exactement ce qu’ont lait les
médailleurs gaulois, qui ont copié, comme ils ont pu, les mon­
naies grecques.
Adrien de Longpérier, à propos du monument d’Anlremont, à
très justement remarqué que le style des chevaux « est singulièAQVAE SEXTIAE

(1) Ibid., 1901, XXXIX, p. 10.

�i'-’ :

MICHEL CLERC
78
renient identique à celui de ces animaux que représentent
certaines monnaies gauloises de la plus ancienne époque (1) ».
De là les différences de faire qui ont frappé tous les érudits
qui ont étudié ces bas-reliefs, et qui ont fait croire parfois que
les bas-reliefs aux cavaliers étaient postérieurs aux autres. Il
n’est pas non plus nécessaire de supposer, avec Rouard, que
c’est un Grec de Marseille qui a sculpté ces cavaliers. Il suffit
que les habitants d’Antremont, si voisins de Marseille, aient eu
avec les Marseillais les relations commerciales dont témoignent
les fragments de vases grecs trouvés à Antremont, pour que les
sculpteurs barbares aient su où trouver des modèles pour les
morceaux qui les embarrassaient. Ils se donc inspirés de quelque
bas-relief grec du cinquième ou du quatrième siècle ; mais poul­
ie reste, ils nous ont laissé la marque de leur goût propre, qui
se retrouvera sur toutes les œuvres gauloises et gallo-romaines,
je veux dire ce sens du réalisme, qui les poussait à reproduire
aussi exactement que le leur permettait leur science si médiocre,
les objets qui leur étaient le plus familiers.
Les bas-reliefs d’Antremont sont donc pour nous le premier
spécimen de la sculpture gauloise dans le sud-est de la Gaule,
là où elle a subi l’influence de l’art grec, tout en gardant ses
qualités natives, et son originalité barbare.
Quant à une influence latine (2), il ne saurait en être question
ici ; que des monnaies gauloises de la Narbonnaise, d’époque
romaine, offrent le motif du cavalier armé, cela prouve simple­
ment que c’était un des motifs favoris de l’art gaulois, mais non
un motif emprunté à l’art romain. De même, le motif purement
gaulois des têtes coupées reparaîtra sur des monuments de l'épo­
que impériale. Tout, au contraire, concourt à assigner au
monument d’Anlremont la date reculée que j’ai indiquée, du
quatrième au troisième siècle avant notre ère.

(1) Ibid., 1852, IX, p. 128. — Voir, par exemple, les imitations gauloises
des tétradraclimes de Philippe dans VAllas des monnaies gauloises, de H. de
la Tour, pi. XLIX.
(2) Lavisse-Bloch, Histoire de France, I, p. 38 : « le monument d’Eutremont nous apparaît comme un essai de sculpture indigène combinant les
deux influences latine et celtique. »

' •I

�CHAPITRE V

LA ROQUE-PERTUSE

I. — L e s S t a t u e s .

II serait de la plus haute importance, pour se rendre compte
de la vraie nature et de la signification des statues célèbres
trouvées à la Rocjue-Pertuse, près de Velaux, de connaître les
conditions dans lesquelles elles ont été découvertes. Malheureu­
sement Gilles, à qui l’on doit la conservation de ces statues et
leur cession au Musée Borély, est le seul à nous renseigner sur
ce point, et, quoiqu’il ait bien compris l’importance de ces
monuments, il l’a fait avec son imprécision habituelle (1) : « Ce
plateau (la Roque-Pertuse), s’arrondit naturellement, à la hase
sud, en un hémicycle de 40 mètres de rayon, et c’est dans le sol
inculte de cet hémicycle, rempli de débris de poteries celtiques
les plus remarquables, qu’ont été trouvées nos deux statues. On
a retiré du sol, en même temps et dans le même lieu, quatre
blocs de la même pierre, deux de 50 centimètres carrés, portant
trois profondes entailles, une de chaque côté et une par dessous,
tandis que les deux autres blocs, de 0,nS0 de haut sur 0m30 de
de large et 0ra10 d’épaisseur, sont couverts de quadrillages peints
en rouge et semblables aux vêlements des statues. L’un de ces
blocs porte vers le haut un œil ou un croissant peint en rouge,
long de0"T0sur0"‘03delarge. L’autre, dont la peinture extérieure
a presque entièrement disparu, porte à sa face supérieure une
entaille dans laquelle un objet ovale comme une tête aurait été
enchâssé. Tous ces déoris étaient mélangés avec des tessons de
(1) Les Salicns avant la conquête romaine ; Velaux, Sainte-Entropie, et les
(leux statues de la Roqne-Perluse, Paris, Thorin, et Marseille, Camoin, 1873.

�MICHEL CLERC
80
poteries celtiques, des dents parfaitement saines, des tibias et
autres débris humains, mais si bouleversés que nous n’avons pu
nous rendre compte du mode d’ensevelissement ».
On voit qu’il est impossible de déterminer quand a été faite
cette trouvaille, et si Gilles y a assisté ou non. Le seul renseigne­
ment positif qu’il nous fournisse, c’est que l’une des deux statues
a été découverte longtemps avant l’autre, ou pour mieux dire,
longtemps avant une partie de l'autre : « En défrichant un terrain
inculte au pied de ce mamelon (la Roque-Pertuse), le proprié­
taire a trouvé presque à fleur de terre une statue, qui est restée
pendant plusieurs années adossée contre un oratoire le long d’un
chemin... Avec celte statue, le même propriétaire a trouvé la
partie supérieure du buste d’une deuxième statue dont la Statis­
tique de ce département signalait déjà, dès 1824, l’existence de la
manière suivante... ». M. de Gérin-Ricard vient de montrer qu’il
y a eu là une confusion de la part de Gilles. La statue signalée
par la Statistique comme étant une statue de femme, et en
marbre, a été, en effet, retrouvée par lui, à l’endroit indiqué par
la Statistique, encastrée dans un mur du jardin du prieuré de
Ventabren (1).
« On ignore, continue Gilles, l’époque à laquelle cette portion
de statue fut exhumée ; mais cette découverte doit être fort
ancienne, car le mur dans lequel elle était placée, et qui l’a pré­
servée de toute destruction en conservant les couleurs et le
dessin de la tunique, a certainement plus de deux cents ans ».
De ces explications assez confuses, il résulte que la partie infé­
rieure de la statue n° 2 (celle qui est incomplète) était encastrée
dans un mur (où ?) depuis fort longtemps, et que la partie supé­
rieure de cette statue, ainsi que l’autre statue, ont été trouvées
en même temps, au pied de la Roque-Pertuse. Cette découverte,
Gilles en parle, en 1873, comme ayant été faite « récemment ».
Quant aux quatre blocs de pierre dont parle aussi Gilles, je n’ai
pu savoir ce qu’ils sont devenus.
Il ne nous reste donc qu’à examiner les statues en elles-mêmes
(1)

A n t i q u i t é s d e la v a llé e d e l'A r c ,

p. 58.

�81
(PL VII et VIII). Elles sont d’ailleurs presque exactement sem­
blables, sauf quelques particularités que j’indiquerai en temps
voulu.
Tout d’abord, l’origine locale n’en est pas douteuse. On avait
cependant, paraît-il, au début, pensé à des œuvres d'importa­
tion, et de fabrication phénicienne, ce qui ne laisse pas que de
surprendre, l’industrie phénicienne n’offrant absolument rien
d’analogue. Mais la matière dont elles sont faites, qui est une
pierre calcaire de la région, exclut toute hypothèse de ce genre.
La mieux conservée des deux statues est presque complète,
sauf la tête. La position du bras droit, cassé un peu au-dessus du
coude, est facile à reconstituer, puisque la main reposait, à plat,
sur le genou droit. De même, la main gauche, brisée, a laissé
des traces très nettes sur la poitrine.
Le personnage, un homme, est représenté assis, sur un socle
rectangulaire, sur lequel il repose directement. Il est assis, les
jambes non pas étendues, mais repliées sous lui, « à la turque »,
ou « en tailleur ». Cette altitude de repos est accentuée par la
pose du bras droit, tombant tout le long du corps, la main
appuyée sur la cuisse. Au contraire, le bras gauche, presque
collé au corps aussi, et légèrement en arrière, se plie au coude,
et la main repose sur la poitrine.
Cette attitude a donné lieu à des commentaires infinis, et, à
mon avis, tout à fait hors de propos. On a vu généralement là
une attitude « bouddhique », et on s’est livré à une série de rap­
prochements aussi ingénieux qu’inutiles, avec des statues de
Bouddha, des monnaies bactriennes, etc. (1). Il aurait suffi de se
référer aux assez nombreuses figures, statuettes ou bas-reliefs,
d’origine gauloise incontestée, et qui offrent la même particula­
rité. Les principales sont les autels de Saintes et de Reims, la
statuette d’Autun, cités par Alexandre Bertrand (2), une statuette
provenant de Luxé dans la Charente, décrite par M. G. ChauAQVAE SEXTIAE

(1) Alex, Bertrand, Les divinités gauloises à attitude bouddhique (Revue
Archéologique, 1882, XLIIIj.
(2) L’autel de Saintes et les triades gauloises (Ibid., 1880, XXXIX et XL).
fi

�MICHEL CLERC
82
vet (1), et une autre trouvée à Quilly, près de Savenay (LoireInférieure) (2). Enfin on trouve encore un personnage ayant la
même attitude sur le célèbre vase de Gundestrup en Jutland, vase
sur la provenance et ladateduquel on est loin, il est vrai, d’être
fixé (3). Pour Alexandre Bertrand, cette attitude accroupie a une
signification hiératique, dont il faut rechercher l’origine pre­
mière dans l’Inde bouddhique. M. S. Reinacli admet la première
partie de celte proposition, mais non la seconde. Pour lui, il y a
là trace d’une influence grecque archaïque, qui s’est exercée à la
fois sur l’Inde et sur la Gaule (4).
A cette théorie, qui attribue à une influence étrangère le type
des ligures gauloises accroupies, s’oppose la théorie de M. Robert
Mowat (5) :
&lt;c Celte posture s’explique par une habitude de nos ancêtres
qui paraît avoir frappé les étrangers voyageant en Gaule, puis­
que Strabon et Diodore de Sicile (6) l’ont soigneusement
relatée ; ces auteurs nous apprennent, en effet, que les Gaulois
ne se servaient pas de sièges proprement dits, mais qu’ils
s’asseyaient à terre sur des bottes de paille, ou sur des peaux de
bêtes, en croisant les jambes, comme nous le voyons faire aux
Arabes assis sur leurs nattes, leurs tapis, et même à nos ouvriers
tailleurs installés sur leur établi. Un renseignement aussi formel
suffit pour nous interdire d’attribuer à une influence orientale
les exemples de ce type d’attitude qui se rencontrent sur des
monuments de la Gaule ; il convient donc de lui donner doréna­
vant la désignation de posture gauloise plutôt que celle de pos-

(1) Revue Archéologique, 1901, XXXVIII, p. 281.
(2) M. S. Reinach en énumère une dizaine d’autres (Antiquités nationales, II,
p, 19) ; on peut y ajouter encore la statue de Chassenon dans la Charente
(Espérandieu, Recueil général... II. 1589).
(3) Revue Archéologique, 1893. XXI, pl. XII, et Revue des Études Anciennes,
1908, pl. I-X. Pour C. Jullian, Revue des Études Anciennes, 1. c., p. 72, le vase
est du premier ou du second siècle de notre ère; pour S. Reinach (Anthropo­
logie, 1894, p. 456l, il serait très postérieur, de la fin de l’Empire.
(4) Revue de l’histoire des religions, 1909, p. 10.
(5) Bulletin Épigraphique, 1881, p. 116.
(6) IV, 3 ; V, 28,

�83
ture indienne ou bouddhique, qui est sujette à faire préjuger
dans un sens erroné la question d’origine (1) ».
A cela on a objecté que les auteurs grecs n’ont pas dit que les
Gaulois avaient l’habitude de s’asseoir les jambes croisées (2).
Mais qui n’a constaté l’impossibilité presque absolue de s’asseoir
sur le sol, sans dossier, les jambes étendues? C’est pour cette
seule raison, toute matérielle, que les peuples qui ont l’habitude
de s’asseoir sur le sol s’y asseoient les jambes croisées.
La véritable objection est celle qu’a faite M. S. Reinach, à savoir
que les sculpteurs gaulois ont prêté celte altitude à des ligures
de divinités exclusivement. Là en effet est la question, et c’est là
le principal intérêt qu’offrent les statues de Velaux : sont-ce des
ligures de divinités, ou des statues funéraires ?
Pour résoudre cette question, il faut d’abord achever la
description des monuments, et l’élude de tous les détails
caractéristiques.
Le geste de la main gauche donnerait peut-être une indication
précieuse, si précisément celte main n’était mutilée. Sur presque
tous les autres monuments gaulois de ce genre, le personnage
tient en main un objet quelconque, torques, serpent, etc. Ici, il
est à peu près certain que la main gauche ne tenait rien, et qu’elle
était simplement plaquée contre la poitrine. A moins cependant
qu’elle ne tînt un objet fort petit, ce qui est le cas pour la
statuette de Quilly, qui tient un petit oiseau. Celte statuette (3),
soit dit en passant, est, de toutes les œuvres citées, celle qui se
rapproche le plus, comme pose générale, et particulièrement
comme disposition des bras et des mains, des statues de la RoquePerluse; seulement, c’est la main droite qui vient sur la poitrine,
et le bras gauche qui est allongé. Si la main ne tenait rien, il est
difficile de voir dans ce geste autre chose qu’un geste d'adoraAQVAE SEXTIAE

(1) Dans tous les cas, l’expression de « jambes croisées » vaudrait mieux
que celle d’ « accroupi », qui indique que le personnage est assis sur les
talons.
(2) Quicberat, Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1881,
p. 103.
(3) Moulage au Musée llorély.

�84

MICHEL CLERC

lion, et il semblerait plus naturel de le prêter à un mortel qu’à
un dieu.
Le costume, enfin, est des plus énigmatiques, d’autant que je
ne connais aucun exemple analogue.
Le personnage ne porte qu’un vêtement, une tunique fine et
collante, qui laisse les bras nus, et s’arrête au milieu des cuisses.
Elle est, sur la poitrine, formée d’une série de pièces qui dessi­
nent des losanges, et, sur la jupe, des raies verticales, qui peutêtre ne sont que l’indication de plis réguliers ; elle se termine par
une frange, visible seulement, sur la statue la mieux conservée,
à gauche.
Des traces de couleur rouge sont partout très visibles, et il est
probable que celte couleur ne constituait pas un ton uniforme,
mais qu’elle figurait des dessins. Les plis et les dessins en rouge
se retrouvent dans la partie qui recouvre le dos. C’est bien la tuni­
que courte, et de couleurs voyantes, que nous décrivent les
auteurs anciens en parlant des Gaulois (1).
Sur cette tunique, et recouvrant la poitrine et le dos, est une
pièce que je ne sais comment désigner. Elle est constituée, par
devant, par une sorte de pectoral, d’une étoffe beaucoup plus
épaisse que la tunique, en cuir probablement, et formée de cinq
bandes horizontales, divisées chacune en carrés très réguliers.
La bande médiane comprend six de ces carrés, celle qui vient
au-dessous quatre, et la troisième deux seulement, ne recouvrant
ainsi que le milieu de la poitrine, tandis que la bande supérieure
la recouvre dans toute sa largeur et déborde même légèrement
sur les épaules. Enfin les deux bandes supérieures, de même
largeur que la première, mais qui laissent passage au cou,
comportent chacune quatre carrés. Quant aux « grecques et aux
quadrillages sculptés en relief» qui, d’après Gilles, décorent ce
pectoral, il n’en existe en réalité qu’un, sur l’épaule gauche, en
relief à peine sensible : c’est un swastika (2j. Les autres détails
(1) Diodore, V, 30, 1 ; cf. Jullian, Histoire de la Gaule. II, p. 299.
(2) La planche de Levencq, qui accompagne la description de Gilles, est
tout à fait inexacte : le « bouclier » y est représenté comme séparé du « pec­
toral », tandis qu’il fait corps avec lui. La décoration du bas de la tunique
est de pure fantaisie, de même que celle du pectoral.

�85
de la décoration, loin d’être en relief, sont au contraire incisés,
en creux; ils devaient donc, dans la réalité, être gravés, et non
faits, comme le dit Gilles, au repoussé. Enfin ce pectoral est
partagé, du haut en bas. par une large raie : c’est évidemment
une solution de continuité. Autrement dit, il est formé de deux
pièces distinctes, qui devaient se rattacher au moyen d’agrafes.
C’est d’ailleurs le seul moyen d’expliquer comment se mettait
ce vêtement. Par derrière, en effet, il est absolument différent,
et tout d’une pièce, rigide. C’est une tablette liés épaisse,
d’environ trois centimètres, qui fait corps avec le pectoral, mais
qui descend beaucoup plus bas, jusqu’à la ceinture. Il est donc
impossible que ce soit, comme on le dit généralement, un
bouclier. Quant au bracelet qui orne le bras gauche, et qui paraît,
au premier abord, retenir la tablette, c’est en réalité un simple
bracelet, et il ne tient point à la tablette. La preuve en est que
sur l’autre statue, qui porte le même pectoral avec sa tablette, le
bras gauche'est beaucoup trop éloigné du corps pour qu’il ait
pu aider ainsi à soutenir la tablette. En réalité, ce lourd vête­
ment, si on peut l’appeler ainsi, lient uniquement par les deux
espèces d’épaulières qui constituent le pectoral, lesquelles le
maintiennent fortement fixé autour du cou.
La tablette est décorée de quatre carrés, inscrits eux-mêmes
dans un carré plus grand, et décorés d’autres dessins, aussi en
forme de quadrillages, partie gravés, partie peints en rouge. Sur
la statue la plus mutilée, l’arrangement est un peu différent : la
partie conservée comporte un grand rectangle gravé au trait,
sans divisions intérieures, et les parties qui l’encadrent en haut
et à gauche sont divisées en triangles réguliers.
La tablette, qui s’arrête à la hauteur des épaules, se prolonge
en sa partie médiane, et monte le long du cou. La statue brisée
porte, en plus, un collier. Enfin, et ce détail, invisible sur les
photographies et sensible sur les seuls originaux, n’a encore été
remarqué par personne, la surface n’en est pas plane. Elle
dessine une courbe convexe au centre, et concave à droite et à
gauche; autrement dit, la partie qui recouvre l’épine dorsale
forme une légère saillie, tandis que celle qui recouvre les deux
AQVAE SEXTIAE

�86

MICHEL CLERC

omoplates dessine un creux. Et il ne peut s’agir d’une mala­
dresse du sculpteur, car non seulement cette courbe, si peu
sensible qu’elle soit, est fort régulière, mais les deux statues
offrent très nettement la même particularité.
Je ne puis comprendre de quelle matière était faite celte plaque.
Il ne peut évidemment s’agir, à cause du poids, de métal plein.
Peut-être était-ce dubois nu, ou recouvert de peau, ou de métal,
ou encore de feutre (1)?
Quoi qu’il en soit, les termes de bouclier ou de cuirasse, dont
on se sert ordinairement pour définir ce singulier appareil, me
paraissent également impropres. Une cuirasse peut à la rigueur
comporter un plastron sans dossière,inais non une dossière sans
plastron. Quant à un bouclier, outre que nous n’en connaissons
point de cette forme, laquelle aurait été fort {peu pratique (2),
il ne peut en être question non plus, puisqu’il s’agit d’une pièce
non mobile, mais fixe, et faite pour s’adapter à la forme du dos.
Peut-être cependant faut-il considérer le tout comme une
armure : le pectoral serait quelque chose comme Yégicle des
Grecs, et la tablette serait un couvre-nuque ; mais je ne sache
pas que, chez les Grecs du moins, le couvre-nuque ait été
seul, sans cuirasse proprement dite (3).
Sur deux monnaies gauloises publiées par le marquis de
Lagoy (4) (dont une provient des environs de Nîmes), figure un
guerrier, nettement caractérisé comme tel par une épée, un
bouclier et une enseigne au sanglier. Or l’on y remarque,
pendant des épaules sur la poitrine, deux pans qui, sur l’une des
monnaies, paraissent réunis par une agrafe. De Lagoy avait
d’abord vu là une armure défensive ; mais remarquant qu’elle
avait une trop forte épaisseur pour avoir été en métal, il préféra
(1) Il semble que les Gaulois aient connu le feutrage; cf. Jullian, Hist. de la
Gaule, II, pi 301, n. 5.
(2) «Quant au bouclier placé derrière le dos, il était destiné à repousser les
pierres lancées par les frondes, le guerrier n’ayant pour en amortir le choc,
qu’à faire volte face devant le projectile » !!! (Gilles, Pays d’Aix, p. 158.)
(3) Voir A. de Ridder, Lorica, dans Daremberg-Saglio, Diclionn. des Anliq.,
p. 1309.
(4) Recherches manismaliques sur l’armement et les instruments de guerre
des Gaulois, 1849, p, 18 etpl. II.

�87
y voir le sagum relevé et replié, à la façon de la capote portée
par nos soldats roulée au-dessus du sac. J’y verrais plus volon­
tiers quelque chose d’analogue au vêtement des statues de la
Roque-Pertuse ; mais l’hypothèse est invérifiable, le personnage
n’étant vu que de face.
D’autre part, nos statues ne portent aucune autre arme, défen­
sive ou offensive, qui les caractérise nettement comme repré­
sentant des guerriers. Il est donc possible qu’il s’agisse d’un vête­
ment d’apparat, n’ayant rien de militaire.
Dans ce cas, peut-être faut-il rapprocher ce vêtement d’un
autre beaucoup plus simple, mais qui offre la même particula­
rité de couvrir à la fois le dos et la poitrine. Je veux parler des
curieuses statues découvertes, il y a déjà longtemps, aux sources
de la Seine, qui portent, sur la poitrine et sur le dos, une sorte
de bulla, de forme plate et circulaire, retenue par des cordons
plats, croisés devant et derrière, et passant sur les épaules et
sur les bras. Ici, il n’y a pas de doute qu’il s’agisse d’un objet
de dévotion, puisque les statues en question sont des ex voto;
c’aurait donc été une sorte d’insigne porté par les dévots, et qui
se serait perpétué jusqu’à nous, sous la forme des enseignes
chrétiennes de pèlerinages (1).
Cet insigne ne serait-il pas comme la réduction d’un vêtement
de caractère religieux et réservé aux dieux, ou du moins à
certains dieux, celui des statues divines de la Roque-Pertuse??
La pose, je l’ai déjà indiqué, n'est pas plus significative : elle
peut être aussi bien celle du dieu accueillant les hommages des
mortels, que celle du mort jouissant du repos suprême.
Il en est de même, enfin, pour un dernier détail, fourni par
la seconde statue. Je veux parler des acrotères qui décorent
actuellement deux des angles du socle, et qui, évidemment,
décoraient les quatre angles quand la statue était complète. C’est,
à n’en pas douter, un emprunt fait aux monuments de l’art grec.
Mais ce motif, en Grèce, se trouve également employé pour les
autels et pour les tombeaux, de sorte que, s’il nous fournit ici
AQVAE SEXTIAE

(1) Espérandieu, Revue Archéol., 1909, XIII, p. 358 et suiv., fig. 1.

�88

MICHEL CLERC

un moyen pour dater approximativement les statues, il ne nous
renseigne pas sur leur signification.
Il y a cependant, en faveur de l’origine funéraire des statues,
un argument à faire valoir : c’est le fait, relaté par Gilles, de la
découverte, au même endroit, d’ossements humains. Mais ici
encore, nous sommes trop insuffisamment renseignés pour
pouvoir rien affirmer. Et d’ailleurs, 11e serait-il pas possible que,
dans un cimetière, des statues de divinités aient trouvé place ?
surtout si, comme le veulent certains érudits (1), le dieu gau­
lois accroupi, Cernunnos, avait un caractère funéraire ?
La solution de ce problème, que l’examen pur et simple des
statues ne peut nous donner, je pense l’avoir trouvée, en inspec­
tant minutieusement l’emplacement près duquel elles ont été
découvertes, la Roque-Pertuse.
(1) Robert Mowat, Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1880,

XLI, p. 281.

�AQVAE SEXTIAE

89

II. — L ’E n c e in t e
Cet emplacement, Gilles l’a bien décrit, et il paraît en avoir
compris l’importance. Mais, selon son habitude, il l’a vu et
décrit incomplètement, et n’a pas tiré de ses observations les
conclusions fermes qu’elles comportaient.
Voici quel aspect présente cet emplacement, unique, à ma
connaissance, en Provence.
La Roque-Pertuse se trouve à un peu plus d’un kilomètre (un
quart d’heure de marche) de la gare de Velaux, sur la ligne de
Rognac à Aix, et à l’est, c’est-à-dire dans la direction de Roquefavour. Elle se dresse sur le chemin même qui longe la voie
ferrée, une centaine de pas avant d’arriver au second passage à
niveau.
C’est un rocher, orienté du nord-ouest au sud-est,d’une dizaine
de mètres de hauteur à peine, mais absolument à pic de tous les
côtés, sauf d’un seul, au sud (Pl.IX,fig. 2). Ce rocher, de l’aspect
le plus pittoresque, doit évidemment son nom aux nombreuses
excavations naturelles qui se creusent sur le pourtour. De forme
à peu près circulaire sur la lace nord, il s’infléchit, sur la face
ouest, de façon à former une sorte d’hémicycle dominant, mais
de deux ou trois mètres seulement, le plateau inférieur. Ce pla­
teau se continue, en montant légèrement, au sud, et c’est par là
seulement que l’on peut arriver à la Roque-Pertuse proprement
dite. On y accède par un très étroit passage, que la main de
l’homme a rendu plus étroit encore (PL X, fig. 1). Ce passage,
en effet, ne consiste plus qu’en une arête rocheuse, où l’on voit
très nettement que le roc a été taillé de laçon à ne plus offrir
qu’une surface de quelques centimètres de largeur, et en pente
très raide, sur laquelle on ne peut passer qu’en mettant un pied
devant l’autre. Cette arête, il est vrai, n’a pas plus de 2,n70 de
longueur, mais, telle quelle, il est évident que, défendue, elle
suffirait pour rendre le passage absolument impossible.
Il semblerait donc, à première vue, qu’il s’agisse là d’un
oppidum, sans murs d’enceinte, inutiles vu l’escarpement de

�MICHEL CLERC
90
tous les côtés, et défendu, par cette coupure du rocher, du seul
côté accessible. Mais il n’en est rien, et Gilles l’a bien reconnu.
En effet, outre que ce plateau ainsi formé est d’une étendue des
plus restreintes (65 mètres sur 29), le roc y est presque partout à
nu, sans couclie de terre superficielle. Pourtant, les débris de
poterie y sont assez nombreux. Mais le détail le plus intéressant,
c’est que la place des deux statues est restée, aujourd’hui, telle
qu’elle était lorsqu’elles ont été érigées : « On remarque, dit Gilles,
sur le milieu (ce n’est pas sur le milieu, mais sur le bord, du càléest),
un encadrement creusé de main d’homme, dans le rocher, d’en­
viron 0m10 de profondeur sur lm50 carré » (PL X, fig. 2). S’il avait
mieux regardé, il aurait vu que ce n’est pas un encadrement que
l’on y remarque, mais bien trois, placés l’un à côté de l’autre, et
orientés de la même façon. Le second, distant de cinq mètres du
premier, présente, sur la face est, une sorte de siège demi-circu­
laire, creusé également dans le rocher. Le troisième est contigu
au second ; il est creusé moins profondément, et le rebord exté­
rieur paraît dessiner une double courbe, peu accusée, de chaque
côté d’un creux demi-circulaire analogue à celui que j’ai décrit.
Chacun de ces encadrements a à peu près les mêmes dimensions,
2"'30 à 2m60 de large sur 2 mètres de long. Or, les deux statues
ont de 0m60 à 0m70 dans chaque sens. Il est évidemment impos­
sible que ces carrés réservés dans le roc, de dimensions si
restreintes, aient servi de base à des habitations (1), et il n’est
guère douteux qu’ils aient été aménagés pour recevoir les deux
statues, qui s’y encastreraient en effet à merveille ; pour la
troisième, elle a disparu, ce qui n’a rien de surprenant.
Si la Roque-Perluse n’était pas un oppidum, ce n’était pas
davantage un cimetière : j’ai dit que le roc y est presque partout
apparent ; la partie médiane seule est recouverte d’une très
légère couche de terre (0m20 cent.) ; il est donc impossible que
des corps aient jamais été enterrés là.

(1) A Montlaurés, les plus grandes habitations mesurent sept mètres de
large et autant de profondeur, et les moyennes, six sur quatre (E. Pottier,
Fouilles de Montlaurés, dans les Comptes rendus de l'Académie des Inscrip­
tions et Belles-Lettres, 1909, p. 986). Dans le Gard, M. Dumas a déblayé des
cases rectangulaires du même genre, qui ont, les unes, deux mètres sur huit,
les autres, trois mètres sur seize (Bull. Archéol., 1908, XLIV).

�AQVAE SEXTIAE

91

Mais il n’en est pas de même du second plateau, que j’appel­
lerai, pour plus de commodité, le grand plateau. Là, au contraire,
la terre végétale (au moins actuellement) forme une couche
assez profonde. D’autre part, cette partie est facilement acces­
sible sur tout un côté de son pourtour, celui du sud, qui ne
paraît point avoir été garni de remparts. Et il en est de même
pour cette partie du plateau que j’ai appelée l’hémicycle. Là, les
débris de poterie abondent, et la charrue en fait à chaque instant
sortir du sol de nouveaux. Et c’est là, dans l’hémicycle, d’après
Gilles, qu’ont été trouvées et les statues et les autres pierres dont
il parle. Je me hâte de dire que cela n’infirme en rien ce que
j’ai dit touchant la place primitive de ces statues. Il est évident
au contraire qu’elles ont été précipitées là du haut du rocher qui
surplombe l’hémicycle. C’est, probablement, les premiers chré­
tiens qui les ont ainsi renversées, et la mise en culture du
plateau a achevé l’œuvre, peut-être à une date relativement
récente : en effet, au fond de l’hémicycle, et montant le long du
rocher, se dresse un énorme tas de déblais (1), formé des pierres
que l’on a retirées du sol. Dans ce tas, les gros fragments de
poterie abondent, et j’en ai même retiré un fragment de pierre,
taillé à angle droit, décoré d’une ligne verticale et de dessins en
couleur rouge, qui n’est autre chose qu’un angle du « bouclier »
de la statue mutilée... à moins qu’il ne provienne de celui d’une
troisième statue identique (2).
Il serait donc possible que tout ce terrain, si facilement acces­
sible par tout le côté ouest, ait été un cimetière et non un village.
Pourtant, cela ne paraît guère probable. Les débris humains
dont parle Gilles semblent avoir été bien peu nombreux, et, main­
tenant, l’on n’en voit pas trace. El le nombre de vases communs,
comme les jarres, et aussi des broyeurs en pierre dure, y est
tellement considérable, qu’il n’est guère admissible qu’il s’agisse
uniquement d’offrandes funéraires, et non d’objets usuels. Dans
ce cas, d’ailleurs, comment expliquer l’usage auquel aurait servi
le petit plateau ? Aurait-on placé des statues funéraires hors du
(1) Visible sur la Planche IX, fig. 2, à droite.
(2) M. de Gérin-Kicard a recueilli aussi un fragment du même genre.

�■

92
MICHEL CLERC
cimetière, loin des restes de ceux qu’elles voulaient honorer ? Et
même si l’on voit en elles, non des figures humaines, mais des
figures de dieux veillant sur le repos des morts, n’auraient-elles
pas été placées au milieu de ceux-ci, et non à l’écart?
Il ne reste donc qu’une dernière hypothèse possible, à savoir
que le plateau et l’hémicycle étaient bien un village, non
fortifié, semble-t-il (mais qui nous dit que tous les villages
fussent fortifiés ?) (1), et que la Roque-Pertuse proprement dite
était une enceinte sacrée, un lieu de culte. Auquel cas les statues
seraient bien des statues de divinités, et les pierres décrites par
Gilles, et dont je n’ai pu malheureusement retrouver les traces,
auraient été aussi des monuments religieux. Je signalerai, à ce
propos, une pierre qu’a découverte tout récemment à Antremont
M. Edouard Aude : c’est une grosse pierre taillée à peu près en
forme de borne, et décorée, sur ses quatre faces, d’une profonde
entaille, de forme très régulière. La pierre est, à n’en pas douter,
antique, et je ne sache pas que l’on ait jamais signalé de monu­
ments de ce genre. Si l’on remarque que Gilles a vu, outre deux
pierres semblables (entaillées, dit-il, seulement de trois côtés,
mais peut-être n’a-t-il pas vu la face reposant sur le sol) une
autre, portant à sa face supérieure une entaille dans laquelle un
objet ovale comme une tête aurait été enchâssé, on songe immé­
diatement à ces autels surmontés d’une tête dont on a trouvé de
si curieux spécimens à La Fare et à Montsalier (2). Les autres
pierres, trouvées avec celles-là, auraient aussi un caractère reli­
gieux,et auraient été des offrandes faites aux dieux, ou peut-être,
elles-mêmes, des images de la divinité, quelque chose comme
les simulacra maestct deoram dont parle Lucain à propos de la
forêt sacrée de Marseille (3).
(1) L’habitat de Montlaurés, prés de Narbonne, n’avait certainement pas de
remparts. (C. Jullian, Revue des Etudes anciennes, 1910, p. 195'.
(2) Espérandieu, Recueil général.. , I, 56 et 113.
(3) Pharsale, III, 412. — La pierre d’Antremont, comme forme, rappelle
d’assez près les fameuses statues-menhirs du Gard, du Tarn, de l’Aveyron et
de la région de Gênes (Espérandieu, Recueil général..., II, nos 1631-1633,
1635-1636, 1641, 1645-1646, 1699-1703, 1729 ; Déchelette, Manuel, II, f. 207), et
surtout les plus rudimentaires, comme les n“s 1701-1702 ; seule, la ceinture y
aurait peut-être été figurée, par cette profonde rainure ? ? Mais il faut ajouter

�93
Je demeure donc convaincu que cette petite acropole a été un
centre religieux, un lieu de culte, commun sans doute à tous les
villages de la région.
Or ces villages ont dù être nombreux. A Roquefavour, c’est-àdire à moins de cinq kilomètres de là, nous en connaissons deux,
dominant les deux rives de l’Arc, leCastellas et Meynes (1). Il est
plus que probable que d’autres couronnaient les cimes escarpées
des collines d’entre Velaux et Rognac, qui offrent tout à fait les
formes caractéristiques des emplacements des oppida salyens.
Enfin, à la Roque-Pertuse même, le second plateau, celui qui se
relie à l’acropole par l’arête rocheuse que j’ai décrite et la pro­
longe au sud et à l’ouest, a été, nous l’avons vu, certainement
habité.
Les débris de toute sorte que j’ai ramassés là, en quelques
heures de recherches purement superficielles, sont non seule­
ment très nombreux, mais extrêmement variés. C’est ainsi que
quelques-uns nous reportent aux temps néolithiques, notam­
ment un rebord d’un de ces vases si typiques, dits« caliciformes »,
que je n’ai jusqu’à présent rencontrés que dans le voisinage
immédiat de Marseille, à la Pointe-Rouge (2). Puis ce sont des
tessons de grandes jarres semblables à celles d’Antremont et du
Baou-Roux, les unes en terre rouge comme celles-là, les autres en
terre grise et en terre jaunâtre, toutes d’une pâte grossière et
mêlée de fragments de quartz, faites à la main, et d’une cuisson
imparfaite. La décoration, assez rare, consiste, ici encore, en
stries plus ou moins régulières, produites par l’emploi de la gradine, tantôt parallèles, tantôt s’entrecroisant. Parfois la panse
AQVAE SEXTIAE

que ces statues paraissent bien avoir un sens funéraire (cf. Déchelette,
Manuel, I, p 587 et suiv.), ce qui paraît peu probable, et à Antremont, et à
la Itoque-Pertuse. Peut-être faut-il voir dans ces pierres des autels, si tant est
que les Gaulois en eussent (cf. C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 157,
il. 1) C’est sans doute la pierre en question qu’avait déjà signalée Numa
Costc, Le camp d'Entremont (Sémaphore de Marseille, 1-2 mars 1903).
(1) Gilles, Les Saliens avant la conquête romaine. — Iloquefuvour-Vcnlabren ; le Caslellas-Mcine, 1876.
(2) Cette poterie caliciforme, à laquelle MM Montelius et Déchelette attri­
buent une origine orientale, ég37ptienne ou asiatique, se classerait dans le
sud de la France au premier âge du bronze, et, en Bretagne, à la fin du
néolithique (Déchelette, Manuel, I, pp. 405 et 552).

�94
MICHEL CLERC
est décorée d’un cordon en saillie assez forte, coupé par des
stries plus profondes et obliques. Je signalerai encore deux frag­
ments de rondelles en argile, de forme ovale, presque circulaire,
et d’environ 0m25 de plus grand diamètre, dont je ne m’explique
pas l’usage, et un gros fragment de meule en basalte boursouflé.
Les broyeurs en pierre dure, galets roulés et utilisés par
l’homme, sont très nombreux ; le plus typique est une sorte de
palette arrondie des deux bouts, longue de 0m16.
A ces produits de l’industrie locale viennent s’ajouter, en
quantité bien moindre, des tessons de poterie grecque. Deux
fragments à couverte rougeâtre et à pâle micacée paraissent
provenir de cette poterie de style géométrique fabriquée en AsieMineure au huitième et septième siècles, dont le sol de Marseille
a fourni de nombreux spécimens, et le Baou-Roux quelques-uns.
Peut-être faut-il ranger dans la même catégorie des tessons en
terre très micacée, de couleur jaune clair, dont Marseille a fourni
aussi quelques exemplaires, et que M. Rouzaud a trouvés aussi
dans ses belles fouilles de Montlaurès. Et enfin la céramique
attique à couverte noire, du cinquième et quatrième siècles, a
laissé deux fragments de ces coupes si facilement reconnaissables
et si caractéristiques (1).
Comme à Antremont, au Baou-Roux et ailleurs, l’époque
romaine n’est représentée que par quelques rares poteries com­
munes, et la poterie sigillée manque absolument.
Mais l’oppidum le plus important de la région de Velaux a été
sans aucun doute celui dont les ruines se voient encore au
sommet de la colline de Saint-Eutrope (dans le langage local,
Sant’Estropi) (PL IX,fîg. 1). Celle colline se dresse, à la cote 237,
précisément au-dessus de la Roque-Perluse, au sud-est ; de
forme conique très régulière, elle se voit de très loin. Inacces­
sible au nord et â l’ouest, où elle est couronnée par des rochers
à pic, on y accède assez facilement par le sud. Du sommet, on
jouit d’une vue superbe, s’étendant d’un côté, par dessus la col­
line de Velaux, sur l’étang de Berre, de l’autre, sur Ventabren.
(1) Tous ces tessons sont au Musée Borély.

�95
Ce sommet esl encadré par deux murailles de construction
moderne, entre lesquelles se dressent les ruines d’une chapelle
où se trouve actuellement le tombeau d’un propriétaire de l’en­
droit. Mais plus bas se voient les restes d’un mur d’enceinte
antique, construit en pierres de très grandes dimensions (PL XI,
fig. 1). Tout le plateau esl jonché de débris de poteries, les unes
indigènes, et en tout semblables à celles que j’ai décrites, les
autres, celles-ci très nombreuses, romaines. II y a eu là, évidern •
ment, un établissement considérable, où des fouilles seraient
probablement productives. Mais presque tout le sol est recou­
vert de bois ou de broussailles.
Si l’on ajoute à ces oppida voisins de Velaux les deux autres,
le Castellas et Meynes, qui s’élèvent près de Roquefavour, sur les
deux rives de l’Arc, on constate qu’il y a eu là un centre de popu­
lation considérable, et l’on comprend qu’il y ait eu à la RoquePertuse un sanctuaire important. Il paraît d’ailleurs que, jusqu’à
la fin de l’ancien régime, la chapelle de Sainl-Enlrope a été un
lieu de pèlerinage très fréquenté (1) : le sanctuaire n’avait fait
que se déplacer de quelques centaines de mètres.
AQVAE SEXTIAE

(1) D’après Achard, Géographie de la Provence (II, p. 574), jusque vers
1760, on se rendait processionuellement à cette chapelle le premier dimanche
de mai, et l’on invoquait la sainte pour la guérison des douleurs rhumatis­
males. A. Bertrand, op. cit., p. 498, n. 2, a cru à tort que cet oratoire était
situé sur la Roque-Pertuse même.
La sainte en question n'a jamais eu d’existence réelle. Les Bollandistes
citent, à ce nom (septembre, V. 3 a), une iemme dont parle Sidoine Apol­
linaire dans une lettre à l’évêque Pragmatius (Ep. VI, 2), et qu’il donne simple­
ment comme une pieuse veuve, bienfaisante et charitable, en butte à des
tracasseries dont il espère que l'appui de Pragmatius la délivrera.
Quant à saint Eutrope, il y eut en 475 un évêque d’Orange de ce nom, qui
figure dans des actes de conciles, et aussi dans une lettre de Sidoine Apolinaire (Ep. VI, 6) et dont l’épitaphe, postérieure d’ailleurs de deux cents ans,
est aujourd’hui au Musée Calvet (CIL, XII, 1279 ; Espérandieu, Ins. ant. du
Musée Calvet, n» 209. Et peut-être était-il l’auteur de deux recueils de lettres
célèbres, aujourd’hui perdus (Pauly-Wissowa, s. v. Eulropius, 1321). D’après
les Bollandistes, il avait été canonisé, et c’est sa fête que l’on célébrerait le
27 mai.
En réalité, ce saint ou cette sainte Eutrope n’est pas une figure purement
locale. Il fait partie, dans le folk-lore français, d’un groupe de saints dits
« les saints déglacé », ou, eu Provence, « li quatre eavalié », saints auxquels
on attribue toutes sortes de bienfaits ou de méfaits, et que l’on nomme
Jourguet, ou Georges, Marquet, ou Marc, Troupet, ou Eutrope, et enfin
Crouset, qui n’est autre que la croix personnifiée, et devenue une entité. Le
plus caractérisé des quatre est précisément saint Eutrope, à cause de son nom,

�96

MICHEL CLERC

Reste une dernière question, celle de la date qu’il faut attribuer
aux statues de la Roque-Perluse.
Nous avons un point de départ ferme, à savoir la forme du
piédestal de l’une des statues, décoré d’acrotères. Personne ne
contestera que cet ornement si typique ne soit emprunté à l’archi­
tecture grecque, et que cet emprunt ne soit dû au voisinage de
Marseille. De même, l’indication des plis réguliers de la tunique
paraît bien dévoiler l’imitation de statues de style ionien. Il est
donc impossible de faire remonter nos statues plus haut que la
fondation de cette ville, ou, pour mieux dire, que l’époque où la
civilisation hellénique a été assez solidement implantée dans la
région pour pouvoir influer sur les populations voisines.
D’autre part, personne ne songera à attribuer aux Salyens de
la première période, c’est-à-dire à des Ligures, une œuvre d’un
faire relativement aussi savant que celle-là ; et la posture des
personnages représentés, à elle seule, suffit pour nous avertir
que nous avons affaire à une main gauloise, donc aux Salyens
celtisés, ceux de la seconde période.
C’est dire que nous sommes ramenés, comme pour les basreliefs d’Antremont, à celte période du quatrième au troisième
siècle, qui a vu l’établissement définitif des Celles en Provence,
leur fusion avec les Ligures, et leurs relations, hostiles d’abord,
amicales ensuite, avec Marseille.
Le style des statues confirme pleinement celte façon de voir.
Disons tout de suite qu’il n’y a point à chercher de points de
comparaison entre les statues de la Roque Pertuse et les basreliefs d’Antremont : le mode de représentation et les sujets
mêmes représentés sont par trop différents. Mais il y a une
qui a prêté à de faciles calembours. C'est ainsi que, dans le Limousin, la
fontaine Saint-Eutrope, foun Sent Estropi, guérit les estropiés ; à Saint-Eman,
dans Eure-et-Loir, l’hydropisie ; en revanche, lorsque le jour de sa fête a
été trop mouillé, en Limousin, il estropie les cerises ; et, dans l’Albret, les
plantes semées le jour de sa fête sont également estropiées (Sébillot, Le FolkLore de France, I, 125 ; II, 269, 287 ; III, 374, 453). Il n’est pas douteux que
ces prétendus saints, au moins les trois premiers, ne soient de très anciens
mythes, bien antérieurs au christianisme.

�97
autre œuvre que l’on peut avec profit rapprocher des slalues de
la Roque-Pertuse : c’est celle de Grézan, au Musée de Nîmes (1).
Quoique toute la partie inférieure de cette statue, un peu audessous de la ceinture, manque, il est à peu près certain que le
personnage était debout, et non assis. Le costume ne diffère pas
moins : ici, pas de doute ; il s’agit d’un guerrier, revêtu d’une
cuirasse de fer maintenue par un ceinturon, et la tête recouverte
d’une lourde coiffure en forme de capuchon et prolongée sur le
dos par une sorte de queue ou de crinière.
Le décor de la cuirasse est formé uniquement d’éléments rele­
vant de l’art géométrique, lignes droites et cercles. Quoique
l’arrangement de ces éléments soit très dillérent de ce qu’il est
sur les « boucliers » des statues de la Roque-Pertuse, c’est au fond
le même style.Ce qui diffère profondément,c’est le faire des œuvres
mêmes. Le point de comparaison, la tête, lait malheureusement
défaut pour les statues de la Roque-Pertuse; mais, pour le reste,
le modelé de ces slalues est bien Supérieur à celui de la statue de
Grézan. Tandis que les bras de celle-ci ne sont guère que des bâtons
à peu près informes, collés au corps et en suivant maladroitement
les tonnes, les bras de la statue de la Roquc-PerLuse sont d’un
faire beaucoup plus habile ; l’épaule notamment est correctement
modelée, ainsi que le coude. Et il en est de même pour les jambes,
dont l’arrangement, compliqué pour un sculpteur novice, ne l’a
pas empêché de rendre avec justesse la saillie du genou et le renfle­
ment du mollet. Le défaut le plus sensible, c’est le rétrécissement
exagéré de la taille, et le manque de largeur de la partie infé­
rieure du buste. Mais il y a là, en somme, une observation de la
nature et un sentiment assez juste de la forme générale bien plus
sensibles que dans la statue de Grézan. Celle-ci est une œuvre
barbare, les statues de la Roque-Pertuse sont l’œuvre imparfaite
d’artisans qui savaient déjà quelque chose de leur métier.
C’est dire que nous arrivons pour les slalues de la Roque-Pertuse
aux mêmes conclusions que pour les bas-reliefs d’Anlremont. Ce
AQVAE SEXTIAE

(1) Espérandieu, Recueil général. .., 1,427; S. Reinach, Comptes rendus de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1901, p. 280.
7

�MICHEL CLEKC
98
ne sont certainement pas des artistes grecs qui ont modelé ces
statues, mais ce sont des artistes qui avaient vu des statues
grecques, et qui, peut-être, avaient pris des Grecs les premières
notions de leur art. Et ici encore, nous constatons ce souci de
réalisme dans le rendu du corps humain, que nous avons cons­
taté à Antremont dans le dessin des chevaux et dans les détails
de l’armement des cavaliers.
La pose même des statues est un indice de ce souci. Si le
guerrier de Grézan, et, beaucoup plus tard, celui de Vachères,
sont debout, comme il convient à un soldat, le dieu de la RoquePertuse est représenté dans la posture familière aux Gaulois au
repos. Et c’est ici que l’on peut de nouveau se poser la question de
savoir si le type même de nos statues est d’origine purement
indigène, ou s’il dérive d’un emprunt fait à l’art grec.
Je ne crois pas, pour ma part, que ces deux opinions soient
inconciliables. Je veux dire que, si les Gaulois n’ont pas tiré
d’un art étranger l’idée représentative qu’ils se faisaient de
certaines de leurs divinités, ils ont eu besoin, pour la traduire
plastiquement, du secours de cet art étranger. G’est de leurs
propres habitudes de vie qu’ils ont tiré l’idée du dieu au repos,
et de la posture accroupie pour représenter ce repos; c’est à
l’art grec qu’ils ont demandé le modèle pour rendre cette pose
difficile.
M. S. Reinach avait d’abord indiqué comme prototype probable
du dieu gaulois accroupi l’Imouthès de l’Egypte alexaudrine,
sorte de dieu scribe que les Grecs ont assimilé à Esculape, et
que les Gaulois auraient assimilé à leur Mercure, à cause de
certains traits communs, de même qu’ils ont assimilé à Sérapis
leur dieu au maillet (1). Mais il faudrait alors descendre au
troisième siècle au moins, sinon au second, pour que l’expan­
sion de ce type, après tout assez peu répandu (2), eût pu se

(1) Antiquités nationales, II, pp. 17, 191.
(2) Une statue (acéphale) du Musée de Turin, trouvée en Egypte, repré­
sente un personnage assis à peu près dans cette posture : «On songe à quelque
scribe égyptien copié par un sculpteur alexandrin » ; c’est, semble-t-il, le
seul exemple connu dans l’art gréco-romain (Seymour de Ricci, Revue Archéo­
logique, 1906, VIII, p. 385-386).

�faire jusqu’en Gaule. Or nos statues me paraissent antérieures,
et plutôt du quatrième siècle que du troisième. J’admettrais
d’ailleurs volontiers une date plus reculée encore pour la statue
de Grézan, sans cependant aller aussi loin que M. S. Reinach,
qui propose le cinquième siècle : auquel cas il faudrait renoncer
à y voir une œuvre gauloise, et l’attribuer délibérément aux
Ligures. Mais je me demande si le faire beaucoup plus barbare
de cette statue ne lient pas, tout simplement, à l’éloignement
de Marseille plus qu’à l’antiquité de l’œuvre.
Or, tout récemment, M. S. Reinach, revenant sur sa première
hypothèse, pense que le modèle en question a été un « vieux
type ionien du sixième siècle, dont il y a des exemples dans la
plastique de Chypre et dans les terres cuites d’Asie-Mineure »(1).
Dans tous les cas, ce qui ne me paraît pas douteux, c’est que
les statues de la RoquePertuse sont, en Gaule, le prototype des
statues de figures accroupies de l’époque postérieure. C’est donc
dans la future Gaule Narbonnaise que ce type plastique aurait
pris naissance, et c’est de là qu’il se serait répandu dans le reste
de la Gaule.
Il faut donc apporter quelque restriction à la thèse soutenue
par M. S. Reinach, à savoir que les Gaulois n’auraient point
pratiqué les arts plastiques avant la conquête de César (2). Ce
qui est vrai de la Gaule propre ne l’est pas de la Gaule Narbon­
naise. C’est à l’influence des druides et de leurs doctrines que
M. Reinach attribue celte absence de sculpture en Gaule : il y
aurait eu là une prohibition d’ordre religieux, comme cela a eu
lieu chez les Germains, chez les Perses, et chez d’autres encore.
Or jamais l’on n’a trouvé dans la Gaule du sud-est de traces du
culte druidique. Ainsi peut s’expliquer, très simplement,
l’avance prise, en sculpture, par celte région, sur le reste de la
Gaule, et par l’absence d’interdiction religieuse, et par le contact
immédiat avec les œuvres de l’art grec.
Si je ne me trompe pas sur la nature des statues de la Roque(1) Revue de l’histoire des religions, 1909, p 10.
(2| Revue Celtique, 1892, XIII, p. 189 et suiv. : L’art plastique en Gaule
et le druidisme.
/gtREQLff'

/oN'

�100

MICHEL CLERC

Pertuse, et si ce sont bien des représentations de la divinité, il faut
en conclure que les indigènes dn sud-est de la France, du qua­
trième au troisième siècle avant notre ère, s’étaient essayés et
dans la représentation des hommes (statue de Grézan), et dans
celle de la divinité.
La question la pins délicate est celle de savoir quelle est cette
divinité. Sur un monument célèbre, l’autel découvert à Paris,
figure un dieu cornu, accroupi, qu’une inscription désigne par
le nom de Cernunnos. A vrai dire, le nom paraît bien n’êlre
n’en pas être un, mais simplement une épithète, « le cornu ».
D’ailleurs, le même personnage apparaît sur d’autres monu­
ments, non plus accroupi, mais simplement assis ou même
debout (1). D’autre part, il n’y a pas moins de variété dans la
représentation des figures accroupies, où l’on voit figurer même
des femmes (2). Il serait donc très hasardeux d’attribuer à une
seule et unique divinité toutes les figures accroupies.
Les deux statues de la Roque-Pertuse étant privées de leur tête,
la question reste insoluble ; et peut-être leurs têtes mêmes nous
renseigneraient-elles insuffisamment. Ce n’est donc qu’à titre
de pure hypothèse que j’indique ce qui suit.
Je suis très frappé de ce fait, que les statues paraissent avoir
été placées chacune dans une petite enceinte réservée; et
comme ces enceintes sont au nombre de trois, et placées l’une
à côté de l’autre, il est infiniment vraisemblable qu’il y avait
non pas deux statues, mais trois (3). Les deux qui nous sont
parvenues sont, il est vrai, absolument identiques de pose, mais
(1) Voir S. Reinach, Antiquités nationales, II, p. 193 et suiv.
(2) Ibidem, p. 191 et suiv., et Bulletin de la Société d'Anthropologie de
Paris, 1899, p. 147-148.
(3) Ce chapitre était déjà rédigé quand a paru dans le Bulletin de la Société
Archéologique de Provence (1909, n° 14, p. 122) l'annonce de la découverte d’un
fragment d’une statue semblable. Malheureusement, non seulement l’artiele
n’est pas accompagné d’une photographie, mais la description est loin d’être
claire ; on y lit que » le dos et les extrémités ont disparu », et pourtant, plus loin,
qu’&lt;i elle possédait aux angles quatre acrotères»? Quant au lieu de la décou­
verte, c’est « dans la commune de Rognac ». Les communes de Velaux et de
Rognac étant limitrophes, et Rognac à quatre kilomètres seulement de Velaux,
• il est extrêmement probable que la statue a été transportée.

�AQVAE SEXTIAE

101

non, semble-t-il, de mouvement; car le bras gauche de la statue
mutilée, détaché du corps, pouvait faire un autre geste que
celui de l’autre statue, et de même pour le bras droit. A une
époque aussi reculée, le même type devait suffire, avec quelques
modifications dans le geste ou les attributs, pour représenter des
conceptions différentes. Si enfin il y avait une troisième statue,
ne faudrait-il pas voir dans cet ensemble quelque chose d’ana­
logue aux nombreux bas-reliefs qui représentent trois divinités
associées, une triade?
Il paraîtra sans doute plus vraisemblable d’admettre qu’il y
avait là les statues de trois divinités différentes, plutôt que trois
représentations d’une seule et même divinité, et, aussi, que ces
trois divinités n’étaient point des divinités quelconques du
panthéon gaulois, mais celles que l’on avait l’habitude de rassem­
bler dans un culte commun.
Je rappelle brièvement les principaux de ces monuments, à
savoir les autels de Saintes, de Dennevy, de la Malmaison, de
Beaune et de Reims (1). Sur tous ces monuments, les person­
nages des triades sont loin d’être fixes, puisque l’on y voit figurer,
tantôt trois dieux à attributs divers, tantôt un dieu et deux
déesses. A. Bertrand, rappelant, après Roger de Belloguet, les
vers célèbres de Lucain, propose de voir dans cette triade, où les
personnes féminines n’apparaîtraient que comme parèdres de
deux dieux, les trois grands dieux Teutatès, Esus et Taranis.
On a révoqué en doute l’existence de ces triades divines, et, en
même temps, contesté que ces trois dieux fussent des dieux
communs à tous les Gaulois : ce seraient des divinités propres
aux populations d’entre Seine et Loire (2). En fait, nous n’avons
aucun indice montrant qu’ils aient été adorés dans la Gaule
Narbonnaise, et il n’y a pas de raison pour leur attribuer les
statues de la Roque-Perluse ; le costume si particulier de ces
statues tendrait plutôt à faire penser à des divinités purement
locales.
(1) A. Bertrand, L’autel de Saintes cl tes triades gauloises (Revue Archéo­
logique, 1880, XXXIX et XL).
(2) S. Reinach, Teutatès, Esus, Taranis (Revue Celtique, XVIII, 1897, p. 137
et suiv.).

�102

MICHEL CLERC

Tout cela, je le répète, demeure hypothétique. Ce qui ne l’est
pas, c’est l’importance toute particulière de cette petite acropole
de la Roque-Pertuse. Qu'il y ait eu là un centre religieux très
fréquenté dès les premiers temps de l’occupation de la Provence
par les Gaulois, cela semble bien indiquer qu’il existait déjà
avant leur arrivée. Nombre de fragments de poterie sont bien
antérieurs en effet à cette époque, et rien n’indique cependant
que ce petit plateau ait jamais été utilisé comme lieu d’habita­
tion. Il est donc probable que le sanctuaire gaulois n’a fait que
se superposer à un sanctuaire ligure. D’autre part, l’absence de
tout vestige romain du temps de l’empire indique que le sanc­
tuaire a eu le même sort que les oppida qui l’entouraient : il a
été, comme eux, déserté, et l’est resté jusqu’à nos jours.
Si maintenant l’on se demande pourquoi la Roque-Pertuse est
devenue un centre religieux de cette importance, je crois qu’il
faut l’attribuer à la situation même et à la forme du rocher.
Surgissant brusquement de la plaine, avec ses contours arrondis
et les profondes anfractuosités qui y font jouer la lumière et
l’ombre, la Roque-Pertuse a pu apparaître à l’imagination des
habitants primitifs comme une énorme bêle accroupie, gardienne
et protectrice d’un lieu sacré. Les exemples abondent de cultes,
remontant à la plus haute antiquité, rendus à des rochers
zoomorphes ou anthropomorphes, ou même simplement de
forme bizarre. Nul site, dans toute la région, ne se prêtait mieux
à ce rôle que la Roque-Pertuse (1).
(1) Voir ces exemples dans Sébillot, I, 216, 301 et suiv., 384 et suiv. —
C. Jullian, qui a visité la Roque-Pertuse avec moi, a été très frappé de cet
aspect étrange du rocher.

�CHAPITRE VI

LE B A O U -R O U X (1)

Le Baou-Roux est un plateau très escarpé, dominant la
plaine d’une cinquantaine de mètres, qui fait partie d’une
chaîne de collines détachées elles-mêmes du massif de l’Étoile.
Il est situé sur la route d’Aix à Marseille, et à peu près à égale
distance de ces deux villes, dans la commune de Bouc (2). D’un
côté, au sud-ouest, le rocher, le Baou-Roux proprement dit, se
dresse brusquement à pic ; d’un autre, au sud, le plateau, en
pente très rapide, se relie à un autre par un col très étroit ; au
nord-est enfin, il s’abaisse, en pente plus douce, au dessus du
château de Sousquières, jusqu’à une échancrure du rocher, que
l’on appelle le Pourtalet, seul endroit par où l’on accède facile­
ment au plateau. C’est dire que la position était à peu près
inaccessible, puisqu’il suffisait, pour la rendre telle, de barrer
deux étroits passages (3).
Aussi n’y a-t-il pas traces au Baou-Roux de murs d’enceinte,
sauf peut-être sur le côté est, où M. de Gérin signale un mur en
pierres sèches reliant l’un à l’autre les rebords rocheux des
deux plateaux.
(1) G. Vasseur, Note préliminaire sur l'industrie ligure en Provence au temps
de la colonie grecque (Annales de la Faculté des Sciences de Marseille, III,
1903) ; — de Gérin-Ricard et Arnaud d’Agnel, Les Antiquités de la vallée de
l'Arc en Provence, p. 38 et suiv.
(2) C’est certainement le Baou-Roux qui est désigné, dans une charte de
Saint-Victor, sous le nom assez étrange de Mous Rapaciosus : n" 1077, année
1059 : in territorio de Campania (le Plan de Campagne; cf. infra, Deuxième
partie, Les voies romaines), sive de Rucco (Bouc) et de Cauda longa (?)... est...
illi terre ab una parte Mous Rapaciosus, et transit ab una parle ejus via
Aquensis sine Massiliensis.
(3) M. Cotte (Feuille des jeunes naturalistes, 1903, p. 82 et suiv.), a signalé
là, à mi-hauteur dans le rocher, une grotte, dite le Troud’Or, dont une partie
paraît avoir été creusée artificiellement, et qu’il suppose avoir servi de sépul­
ture à l’époque néolithique.

�104
MICHEL CLERC
Sur le plateau même, le rocher est partout recouvert d’une
couche de terre, de deux mètres d’épaisseur au maximum. Cette
terre a été laborieusement apportée là de la plaine, car elle
renferme des fossiles des terrains argileux et marneux qui se
trouvaient au pied même de l’escarpement. Ce terrain se divise,
au point de vue archéologique, en deux couches distinctes.
Dans la couche supérieure, les fouilles opérées par M. Vasseur
ont mis à jour des restes de murailles en pierre sèche, qui
prouvent à n’en pas douter que le plateau a été occupé à l’état
permanent. Mais celte couche n'a guère fourni, en fait d’objeis,
que des monnaies marseillaises et des fragments de grosses
poteries communes, et c’est dans la couche inférieure qu’ont
été trouvées les pièces les plus nombreuses et les plus intéres­
santes. D’où l’on pourrait conclure, semble-t-il, que les habi­
tants s’étaient contentés longtemps de huttes en pisé ou en
branchages, avant d’élever des constructions en pierre.
Quant aux objets de divers genres trouvés là par M. Vasseur,
ils offrent cet intérêt particulier, que l’on a pu y constater d’une
façon positive la contemporanéité d’objets très divers non seu­
lement comme nature, mais comme provenance. Plusieurs
d’entre eux, en effet, ont été trouvés dans les cendres de foyers,
et mêlés à des détritus de cuisine, ce qui exclut l’hypothèse qui,
sans cela, paraîtrait s’imposer, celle d’un remaniement des
terrains.
C’est ainsi que des instruments en silex se sont rencontrés
dans toute l’épaisseur de la couche archéologique, associés à
tous les autres objets que je vais indiquer. Ces silex, couteaux,
grattoirs et pointes de flèches, de petite dimension, sont abso­
lument semblables d’ailleurs à ceux des stations purement
néolithiques de l’époque robenhausienne. Or, avec ces silex se
trouvaient, non seulement des poteries indigènes,faites à la main,
non seulement des fragments de ter, mais des poteries grecques
de diverses époques.
Il faut donc reconnaître que l’industrie de la pierre s’est
perpétuée, dans la Basse-Provence (car en pareille matière il
faut bien se garder de généraliser), jusqu’à un temps relati-

�105
vement très rapproché de nous, où il n’est plus permis de
parler de populations préhistoriques. Seulement, cette industrie
était très déchue, et ne fournissait plus qu’un nombre d’objets
très restreint et affectés seulement à quelques usages.
Comme objets en métal, le plomb a fourni des lingots et des
tiges ayant servi au raccommodage des poteries ; le bronze, une
pointe de flèche, une fibule, de petits anneaux, et des fragments
de bracelets portant une décoration gravée, du style géomé­
trique; le fer enfin, de grands clous, des gonds déportés, et des
pointes de javelots à quatre faces.
Comme presque partout, c’est la poterie qui a fourni les
objets les plus intéressants et les plus significatifs.
Ce sont, tout d’abord, des vases faits à la main, dont les plus
grands sont des jarres, sur la panse desquelles l’ébauchoir a
souvent tracé des rayures parallèles, ou, parfois, alternées, en
forme de nattes ou de tresses. Le bord supérieur forme un
bourrelet décoré d’incisions obliques. La pâte, mal cuite, est
formée d’une terre grossière et remplie de gros grains de
calcaire ; la couleur en est généralement rougeâtre, d’un rouge
moins vif que les poteries d’Antremont.
D’autres vases, de plus petites dimensions, comportent une
décoration plus développée, mais toujours en creux, obtenue,
soit par incisions, soit par l’impression du doigt, soit enfin au
moyen d’un ébauchoir denté. Le type d’ornement le plus curieux
consiste en lignes sinueuses, dessinant des ondulations ou des
festons, assez réguliers (1), décoration qui, à ma connaissance,
ne figure que très rarement sur les vases d’origine proprement
gauloise (2).
AQVAE SEXTIAE

(1) Quant aux poteries portant une décoration du même genre, mais faites
au tour, en terre grise, recouverte d’un vernis noir, dont le Jiaou-Roux a
fourni quelques spécimens, et que l’on a trouvées aussi à Marseille et dans
d’autres localités de la Provence et aussi dans le sud-ouest de la France, il
faut décidément les attribuer à une époque beaucoup plus basse, au iv" siècle
de notre ère. et même, au moins celles qui portent des symboles chrétiens,
au v° et vi». Cf. C. Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux, II, p. 56 et
suivantes, et Déchelette, Vases céramiques ornés de la Gaule romaine, II,
p. 331.
(2) Quelques fragments trouvés dans les fouilles du mont Beuvray (Bulliot,
Fouilles du mont Beuvray, Album, Pi. XXXVI, f. 1 et 2); d’autres, que je ne

�106

MICHEL CLERC

On a vu qu’à Antremont, les poteries importées du dehors
élaient en assez petit nombre. Cela peut tenir, il est vrai, à ce
que l’on n’y a point fait, en temps voulu, de recherches sérieu­
ses ; mais je crois que la proximité plus ou moins grande de
Marseille est aussi pour beaucoup dans la présence ou l’absence
de poteries grecques dans les oppida provençaux. Au Baou-Roux,
ces poteries apparaissent en quantité relativement considérable,
et, chose plus importante, elles y forment des séries que l’on
peut classer chronologiquement, et qui comprennent à peu près
toutes les périodes de la céramique grecque.
Quelques fragments sont ornés de peintures du style géomé­
trique, et remontent par conséquent au moins au septième siècle
avant notre ère; ils proviennent probablement de la GrandeGrèce, plutôt que de la Grèce propre.
Puis viennent, en petit nombre également, des tessons de
vases à figures noires (sixième-cinquième siècles), les uns de
fabrication ionienne, les autres de fabrication attique, et des
tessons de vases à figures rouges (cinquième-quatrième siècles),
de fabrique attique; enfin, des fragments de vases campaniens
et de vases à décor en relief de Cumes (quatrième-troisième
siècles).
Quant à la polerie romaine, elle est représentée, comme à
Antremont, par de grandes amphores communes, bien plus
nombreuses qu’à Antremont. Mais, ici comme là, la poterie
rouge sigillée, dite vulgairement samienne, fait complètement
défaut.
Les monnaies trouvées dans les fouilles conduisent exactement
aux mêmes conclusions que les poteries. En tête, vient une
pièce dont de nombreux exemplaires figuraient dans le Trésor
d’Auriol, et provenant probablement de Cyzique (sixième siècle).
Puis ce sont des pièces, moins anciennes, de Sicile et de la
Campanie, de Tarente, etc. Et, naturellement, les pièces marconnais que par la description, proviennent de l’oppidum de Pommiers dans
l’Aisne (Vauvillé, Mém. des Antiq. de France, 1906. p. 23). M. Déclielette,
ibid., n. 1, considère aussi ces fragments comme mérovingiens.

�107
seillaises, en beaucoup plus grand nombre (84), aux divers types
d’Apollon et de Diane, en argent et en bronze. Au contraire, les
monnaies romaines manquent totalement, sauf, par une coïnci­
dence qui n’est évidemment pas due au liasard, un denier en
argent de Tiberius Veturius, de 129 avant notre ère, la seule éga­
lement que l’on ait trouvée à Anlremonl (1).
Ainsi, au Baou-Roux comme à Anlremont, les Salyens ont
occupé le plateau depuis une époque indéterminée, mais anté­
rieure au septième siècle, Il est bien difficile en effet, de ne pas
voir, avec M. Vasseur, dans ces Salyens contemporains de
l’occupation romaine, les descendants directs de l’époque néoli­
thique, parvenus à l’apogée de cette civilisation, et maintenant
en contact permanent, par Marseille, avec la civilisation
grecque.
Jusqu’à nouvel ordre, le Baou-Roux est, après Antremont et la
Roque-Pertuse, le plus important de tous les anciens établisse­
ments salyens de la région d’Aix. Et je ne crois pas que cela
tienne uniquement au hasard des fouilles. Si Antremont était
la capitale des Salyens, et la Roque-Pertuse un sanctuaire
vénéré, le Baou-Roux occupait, sur la route qui menait d’Antremont à la mer, une position de premier ordre. De même, vis-àvis de Marseille, le Baou-Roux tenait la route de la Durance. Il
a donc été l’intermédiaire naturel et obligé entre les Grecs de la
côte et les Salyens de l’intérieur, ceuxde toute la région d’Aix.
AQVAE SEXTIAE

(1) Gilles (Le Pays d'Aix, p. 49) dit avoir recueilli au Baou-Roux « une
médaille celtique en bronze fondu, de la plus haute époque » ??? M. E. Four­
nier (Feuille des jeunes naturalistes, 1904, p. 63) connaît deux autres monnaies
romaines trouvées sur le Baou-Roux; malheureusement il n’en donne pas la
description.

��CHAPITRE VII

CONCLUSIONS SUR LES OPPIDA

En dehors des trois stations que nous venons d’étudier, c’est
sans doute par centaines qu’il faudrait compter les stations
analogues, antérieures à la période romaine, si l’on relevait avec
soin toutes celles qui se trouvaient dans toute l’étendue du terri­
toire salyen. Quoique les listes qui en ont déjà été dressées, dans
les ouvrages que j’ai indiqués, soient sans doute fort incom­
plètes, il suffit d'y renvoyer, puisque nulle part n’ont été faites
de recherches donnant lieu à une étude plus détaillée.
Je me bornerai à signaler encore, comme situées aux deux
extrémités de ce qui constitua le territoire de la cité romaine
d’Aix, celle de Belcodène, indiquée par M. de Gérin-Ricard (1),
et, de l’autre côté de la Durance, celle de Cadenet, décrite par
M. Sagnier (2). Et j’en ajouterai deux autres, dans le voisinage
immédiat d’Aix. L’une, mentionnée très brièvement par Gilles(3),
comme « très peu riche en débris celtiques », est située à un
kilomètre et demi au sud d’Eguilles, au lieu dit Les Cyprès sur
la carte de l’Etat-Major. C’est un plateau très peu élevé, et très
étendu, aujourd’hui en partie cultivé, en partie recouvert de
broussailles, et sur lequel se dressent encore les ruines d’un
fortin du quinzième siècle, probablement. On le désigne, dans
la localité, sous le nom de Piéredon.
A la surface de ce plateau, les débris de poterie abondent,
quoi qu’en dise Gilles.
Ceux que j’ai pu y recueillir sont, il est vrai, assez peu signifi­
catifs ; quelques-uns cependant, à bourrelets nus ou ornés de
stries, sont tout à fait analogues à ceux d’Antremont ; la plupart
(1) Antiquités de la vallée de l'Arc, p. 37.
(2) Le Castelar près Cadenet (Mém. Acad. Vaucluse, 1884).
(3) Le pays d’Aix, p. 63. — Je dois à M. J. de Duranti la Calade la connais­
sance de ces deux stations.

�110

MICHEL CLERC

des autres, fragments de grandes jarres, peuvent aussi bien être
d’époque romaine (1).
Mais, ce qui, chose surprenante, a échappé à Gilles, c’est le
rempart, dont une partie très bien conservée couronne le
sommet du plateau, justement du côté qui domine la roule
d’Éguilles à Aix (Fl. XI, 2).
C’est, de tous les remparts de ce genre que je connais, celui
dont les matériaux offrent les dimensions les plus considérables,
comme on pourra s’en assurer en comparant les Planches I, 2,
et XI, 1 et 2. La disposition en est d’ailleurs à peu près sembla­
ble à celle du rempart d’Antremont, par assises presque hori­
zontales. A Saint-Eutrope, au contraire, non seulement les
matériaux sont beaucoup plus petits, mais l’assemblage en est
beaucoup plus irrégulier. Je ne sais s’il faut chercher là un signe
d’antiquité plus ou moins reculée, et un indice chronologique.
Dans tous les cas, la construction a été beaucoup plus soignée à
Anlremont et àPiéredon qu’à Saint-Eutrope, et cela seul montre
que cet oppidum de Piéredon, malgré sa très faible altitude,
a eu une réelle importance.
L’autre oppidum est situé tout près de là, sur une petite colline
qui s’élève au-dessus du hameau des Mourgues, à un kilomètre
environ au sud des Figons, et, à peu près à la même distance,
à l’est de Piéredon. Il est dé très petites dimensions, et recouvre
un plateau de forme circulaire, sans traces de remparts. Les
débris de poterie y sont très nombreux. Les uns, rares, parais­
sent bien néolithiques, de même que des broyeurs ou polissoirs
en pierre dure; mais la plupart sont des tessons de grands vases
faits à la main, et décorés de stries ou de bourrelets percés de
trous ; enfin quelques débris de grands dolia peuvent être
d’époque romaine. Un seul fragment paraît être d’origine
grecque (2).
Peut-être arriverons-nous maintenant à des conclusions plus
précises sur la nature et la date des oppida provençaux. Il en a
(1) Au Musée Borély.

(2) Au Musée Borély.

�AQVAE SEXTIAE

111

été longuement question au Congrès d’anthropologie et d’arcliéologie préhistorique tenu en 1905 à Monaco (1). On y a vu des
vestiges datant plutôt de la période protohislorique que de la
période préhistorique proprement dite ; aucun ne remonterait
d’une façon certaine à la période néolithique, et la majeure partie
appartiendrait aux âges du hronze et du fer (2). Ce seraient des
camps retranchés, où les tribus du voisinage se seraient réfu­
giées temporairement en cas d’alerte. Enfin, on ne saurait les
attribuer aux peuples ligures, puisqu’on les retrouve identiques,
et avec le même mobilier archéologique, assez loin de la Provence.
J’ai déjà dit que je ne partageais pas la façon de voir généra­
lement adoptée au sujet des cc camps retranchés » et que je
voyais au contraire dans les oppida des centres de population
stable et permanente, des villages autant et même plus que des
forteresses.
Quant à la date la plus reculée que l’on puisse leur attribuer,
je crois que l’on s’entend mal sur les termes. Si l’on veut dire
que les enceintes fortifiées, avec leurs remparts, ne datent que
d’une époque relativement tardive, j’en tombe d’accord, puisque
j’ai même essayé de montrer que ces constructions avaient pu
être imitées des remparts marseillais (3). Mais il ne s’ensuit pas
de là que ces emplacements n’aient pas été habités beaucoup plus
tôt, soit qu’ils n’aient eu alors aucune défense, soit, ce qui est
beaucoup plus probable, qu’ils se soient entourés de palissades.
Les objets trouvés et à Antremont et au Baou-Roux semblent bien
révéler une occupation antérieure aux remparts.
Reste la question de la dénomination ethnique à attribuer
aux oppida provençaux. Je sais bien que, pour la plupart des
érudits, il est convenu qu’on n’a le droit d’attribuer à aucun
monument le nom de ligure, comme si vraiment ce nom avait
(1) En voir le compte rendu dans YAnthropologie, 1906, p. 115 et suiv.,
et 694.
(2) Pour JI. Robert Forrer, l’oppidum alsacien de Sainte-Odile remonterait
aussi à l’âge du bronze (Urgcschichte des Europücrs, 1909).
(3) Tel paraît être aussi l’avis de M. Jouliii, qui pense que les murs « cyclopéens» de Tarragoue et de Gérone sont imités des remparts grecs d’Emporion
(Revue archéologique, 1911, XVII, pp. 19 et 30).

�112

MICHEL CLERC

quelque chose de plus extraordinaire que celui de gaulois ou
tout autre. J’estime qu’il faudrait pourtant s’entendre là-dessus
une fois pour toutes, et ne pas avoir peur des mots.
Oui ou non, les oppida provençaux existaient-ils, avec leurs
remparts, lorsque les Romains arrivèrent en Provence, dans le
courant du second siècle avant notre ère? Si oui, et je pense que
personne ne sera d’un avis contraire, le pays était occupé, dans
toute son étendue, par trois populations que les Romains euxmêmes appelaient alors, en allant de l’est à l’ouest, les Déciates,
les Oxybes et les Salyens; et les Romains donnaient aux deux
premiers l’épithète de Ligures, aux derniers celle de Celto-Ligures.
Mais cette dernière épithète n’a de sens qu’à partir de l’arrivée
des Gaulois, c’est-à-dire du quatrième siècle, et avant cette date,
les Salyens, tout comme les Déciates et les Oxybes, étaient
comptés, au témoignage de’Slrabon, parmi les tribus ligures.
Comme je ne pense pas que l’on veuille faire descendre
jusqu’au quatrième siècle les remparts d’Anlremont et les
autres et en faire ainsi l’œuvre des « Celto-Ligures », il faut bien,
quoi qu’on en ait, les attribuer aux premiers Salyens, ceux
qui n’étaient pas encore celtisés, c’est-à-dire à des Ligures, et
en faire des « remparts ligures ». Peu importe que l’on trouve
des constructions semblables dans d’autres régions où les Ligures
n’ont jamais pénétré. Cela prouve tout simplement que ce genre
de construction s’était répandu un peu partout, et je ne prétends
nullement que tous les oppida soient ligures; je demande seule­
ment qu’il soit permis d’appeler ainsi ceux qui ont été à coup sûr
construits en pays ligure et par des mains ligures.
Pour moi, ce n’est pas là qu’est la difficulté; elle est ailleurs,
où personne ne semble l’avoir vue.
Comment se fait-il que, dans ces enceintes, que nous connais­
sons, en somme, principalement dans leur dernière période,
alors qu’elles étaient habitées par des « celto-ligures », l’élément
gaulois tienne si peu de place? Gaulois sont assurément les basreliefs d’Anlremont et les statues de la Roque-Perluse ; mais la
céramique, à Antremonlet partout, ressemble vraiment bien peu
à la céramique gauloise. Que l’on compare nos tessons proven-

�113
çaux aux vases gaulois, j’entends contemporains, de la Gaule
indépendante, ceux du Monl-Beuvray, par exemple, et l’on verra
qu’ils sont assez différents, tandis que les poteries de l’époque
néolithique des mêmes régions sont très semblables (1). D’une
façon générale, la poterie « ligure » paraît moins avancée, plus
barbare, que la poterie gauloise. Il n’y a pas lieu de s’en étonner ;
mais cependant on peut se demander pourquoi celle céramique
ne s’est pas modifiée après l’arrivée des Gaulois. On serait tenté
de croire que ceux-ci sont arrivés en fort petit nombre, et n’ont
guère fait que donner des chefs nouveaux à une population restée
à peu de chose près la même, et continuant à vivre de la même
vie. Les artisans locaux auraient continué à fabriquer d’après
leurs procédés séculaires les objets d’usage commun, tandis que
les monuments civiques et religieux seraient le produit d’un art
importé. On pourrait donc dire que le monument décoré de basreliefs d’Antremont, quelle qu’en fut d’ailleurs la destination,
était un monument gaulois dans une enceinte ligure.
Quant aux inscriptions en caractères grecs et en une langue
encore indéterminée, que l’on a trouvées, jusqu’ici, exclusive­
ment, dans le sud-est de la France, on ne peut y voir des monu­
ments de la civilisation celto-ligure des Salyens, puisque la
plupart ont été trouvées en dehors de leur domaine, à Apt,
Cavaillon, Vaison, et Nîmes, c’est-à-dire chez les Vulgientes, les
Cavares, les Voconces, elles Volques Arécomiques. Les seules
découvertes en territoire salyen sont, l’une à Orgon, en terre
artésienne; et une autre, de découverte récente, à Ventabren,
canton qui, à l’époque romaine, nous le verrons, relevait aussi
d’Arles (2).
Ces inscriptions, on les a d’abord considérées comme celti­
ques, ce qui rendait bien surprenant l’absence de monuments
semblables dans tout le reste de la Gaule. Aussi est-on plutôt
disposé aujourd’hui à y voir le produit d’une civilisation partiAQVAE SEXTIAE

(1) Voir, par exemple, les vases, néolithiques et gaulois, trouvés par
M. Pagés-Allary dans la nécropole de Chastel-sur-Murat, dans le Cantal
[Société préhistorique de France, t. V, pp. 486 ef 487).
(2) Revue épigraphique, 1903, n° 1519.
8

�114
MICHEL CLERC
culière, un mélange d’éléments, l’un gaulois, l’aulre d’apparence
italiote, qui ne peut guère être que ligure. C’est du moins l’opi­
nion et de M. Bréal et de d’Arbois de Jubainville (1).
L’inscription de Yentabren, quoique simple monument funé­
raire ne comportant que deux noms propres, est significative à
cet égard. De ces deux noms, noms de femme, l’un en effet,
Venitouta, est, d’après d’Arbois de Jubainville, purement gaulois ;
l’autre au contraire, Qiiadrounici, serait purement ligure, et serait
une forme analogue à la forme latine Petronia, mot lui-même
d’origine ombrienne, Petrunia (2).
Ce serait assurément, en ce cas, le commentaire le plus frap­
pant de l’assertion de Strabon, que les habitants de cette région
étaient des Celto-Ligures. Et il faudrait conclure de la distri­
bution géographique des monuments analogues que l’influence
exercée par l’élément ligure s’était étendue bien au delà du
territoire proprement celto-ligure, et avait même franchi le
Rhône et la Durance.
Il serait d’autant plus intéressant de pouvoir fixer la date de
l’inscription : mais on ne le peut que très approximativement.
Elle ne remonte certainement pas à une époque reculée, comme
le prouve la forme lunaire de l’E, forme qui n’apparaît guère
couramment qu’à partir du second siècle avant notre ère. D’au­
tre part, les lettres sont gravées profondément, comme sur les
inscriptions latines les plus anciennes que l’on ait trouvées à
Marseille (3), et comme sur l’inscription, funéraire également,
mais en caractères latins, trouvée à Ventabren en même temps
que l’épitaphe de Quadrounia. Celte seconde inscription étant
évidemment postérieure à l’occupation romaine, et la gravure
offrant tout à fait les mêmes caractères, il est naturel de penser
(1) Revue archéologique, 1897, XXXI, p. 104 ; Revue cellique, 1897, p. 318.
(2) Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1903,
13 mars.
Le nom de Quadronius se retrouve dans des inscriptions de Nîmes et de
Narbonne (CIL, XII, 3167, 4414, 4415, 5081), et aussi en Espagne, à Barcelone,
d’où est originaire le personnage consulaire de ce nom (CIL, II, 4510-4511 ;
cf. XIV, 3554 et 3599).
(3) Musée Borély, Catalogue Frœhner, n°* 117 et 125.

�115
que les deux monuments sont contemporains, et sont l’un et
l’autre de l’époque romaine. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il faille
les faire descendre beaucoup plus bas que les débuts de cette
conquête, vu la simplicité presque barbare des deux pierres, et
l’archaïsme de la gravure. Ce sont donc certainement les deux
inscriptions les plus anciennes de toute la région, auxquelles
l’on ne peut comparer que les deux épitaphes marseillaises,
trouvées au bassin du Carénage, et remontant l’une et l’autre à
l’époque républicaine. Et l’on y voit apparaître l’alphabet latin
à côté de l’alphabet grec introduit par Marseille et seul usité
jusque-là, mais qui, sauf à Marseille, a dû disparaître très vite
à partir de ce moment.
Parmi tous les problèmes que soulève l’étude des oppida de la
région d’Aix, le plus insoluble est la question des cimetières.
Tandis que les sépultures de la période néolithique, quoique
rares, ne font pas plus défaut en Provence qu’ailleurs, et que les
tombes d’époque romaine abondent, il n’y en a pas une que l’on
puisse nettement, je ne dis pas déclarer contemporaine des oppi­
da, mais rattacher nettement à l’un deux. Ni à Antremont, ni à
Velaux, ni au Baou-Roux, on ne peut reconnaître où étaient
les demeures des morts : ce sont desA'illes sans nécropole. Dans
la Rome primitive, alors que les villages dont la réunion consti­
tua plus tard la ville couvraient le sommet des collines, les
cimetières s’étendaient sur les pentes (1). En Provence, rien de
pareil : les cimetières ne se trouvent ni à flanc de coteau, ni dans
la plaine.
J’ai signalé cependant, plus haut (2), une petite nécropole
que l’on aurait découverte en dessous du Baou-Roux, sur les
plateaux du Verger, et qui remonterait à l’époque du bronze, et
serait par conséquent contemporaine de l’oppidum au temps de
sa pleine prospérité. Mais nous sommes trop mal renseignés sur
cette découverte pour en tirer des conclusions fermes, sans
compter que, étant données les dimensions très restreintes de
AQVAE SEXTIAE

(1) Pinza, Monumenti primitivi di Iioma et del Lazio antico, PI. XXVII
(Academia dei Lincei, 1905).
(2) P. 31.

�MICHEL CLERC

116

cel ossuaire, il peut ne s’agir que d’un petil noyau dépopulation
lixée là, au-dessous de l'oppidum.
Il paraît cependant impossible que des groupes de population
relativement aussi nombreux, et qui ont séjourné pendant des
siècles sur le même emplacement, n’aient pas laissé de monu­
ments funéraires quelconques. Faut-il donc admettre que les
Salyens auraient laissé à l’abandon les cadavres?
Chez les Celtibères, dit Silius Italicus, on croit que les vau­
tours l'ont remonter au ciel et aux dieux d’en haut les corps
qu’ils ont dévorés (1). Et cet usage n’a pas été complètement
étranger aux Gaulois : ceux qui attaquèrent Delphes ne deman­
dèrent pas la permission d’enterrer leurs morts, leur étant indif­
férent que ces morts fussent enterrés ou devinssent la proie
des animaux féroces (2).
En aurait-il été de même des Ligures ? aucun auteur ne nous
le dit; mais nous savons qu’ils offraient certaines ressemblances
avec les Celtibères. Et celle hypothèse expliquerait l’absence si
surprenante de nécropoles autour des oppida, en attendant que
de nouvelles découvertes apportent à ce problème une solution
meilleure.
Sur un point seulement, nous sommes en mesure de répon­
dre d’une manière positive, à savoir à partir de quand les
oppida ont été abandonnés. Dans aucun de ceux où l’on a pris
la peine de faire quelques recherches, on n’a trouvé de poterie
sigillée, pas plus que de monnaies romaines impériales. C’est
donc qu’ils ont cessé d’être habités vers la fin de la république.
Je ne veux pas dire assurément qu’aucun d’eux n’ait jamais
reçu depuis quelques habitants : çà et là, au contraire, on relève
des traces d’occupation, soit sous l’empire romain, soit même au
moyen âge; maisje parle d’une occupation stable et permanente.
La cause de cel abandon n’est pas difficile à comprendre : les
Romains vainqueurs des Salyens ont procédé envers eux comme
ils l’ont fait envers les Ligures d’Italie, les Cantabres et les
Lusitaniens d’Espagne. Le consul Baebius, au rapport de
(1) III, 342.
(2) Pausanias, X, 21, 6.

�117
Florus, fit descendre dans la plaine les Ligures d’entre le Varet
la Macra, in plana deduxil (1). Le même auteur, parlant des
Cantabres, nous dit qu’Augusle les lit descendre de leurs mon­
tagnes (2) ; et Dion, qu’Agrippa leur fit abandonner leurs lieux
torts pour s’établir dans les plaines (il). Strabon enfin, parlant
des Lusitaniens, déclare qu’ils vécurent du brigandage jusqu’au
jour où les Romains y mirent fin, en les établissant dans les
plaines (4) et en disséminant leurs villages.
11 s’agit donc là d’une politique suivie par tous les généraux
romains qui ont eu affaire à des populations montagnardes. Ils
n’ont pas pris la peine de raser leurs remparts, mais ils ont
obligé tous les habitants, ou ce qui en restait, car Florus et
Strabon nous montrent que ces guerres ont généralement été des
guerres d’extermination, à abandonner leurs demeures pour
s’établir en plaine, dans des villages ouverts et sans défenses.
C’est là, et là seulement, qu’a vécu la population celto-ligure au
premier siècle avant notre ère et dans ceux qui ont suivi, sous la
surveillance et aussi la protection du castellum romain dont
nous allons maintenant aborder l’histoire.
AQVAE SEXTIAE

(1) Epit., I, 19.
(2) Ibid., Il, 33 : Iios dednxit montibus.

(3) LIV, II : ès tà Ttsota ex xiï&gt;v spuij-vôiv xarsêtêaasv.
(4) III, 3, 5 : TaTtscvtàaav-eç.

Marseille. — Imprimerie Barpatier, rue Venture, 17-19.

���— .... —

�AQVAE SEXTIAE
HISTOIRE D’AIX-EN-PROVENCE DANS L’ANTIQUITÉ
PAR

Michel CLERC
Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université d’Aix-M arseille.

DEUXIÈME PARTIE
AIX RO M A IN
CHAPITRE PREMIER

LA FONDATION DAIX

I.

— L es C am pag nes d e

M.

F u l v iu s F l a c c u s

ET DE C . S e XTIUS C a LVINUS

Les évènements politiques et militaires qui ont eu pour
conséquence immédiate l’établissement des Romains à Aix ne
nous sont connus que par un très petit nombre de passages des
historiens anciens, passages malheureusement aussi peu précis
qu’ils sont laconiques.
L’Epitome de Tite-Live, dont le texte original nous reporte au
premier siècle de notre ère, et est par conséquent pour nous le
document le plus ancien, s’exprime ainsi : « M. Fulvius Flaccus
le premier de tous dompta par la guerre les Ligures transalpins,
envoyé au secours des Marseillais contre les Gaulois Salluviens,
qui ravageaient le territoire des Marseillais (1) ».
Florus (troisième siècle de noLre ère) s’exprime en termes
beaucoup plus vagues : « Les premiers au delà des Alpes, les
Salyens sentirent le poids de nos armes, Marseille, cilé d’une
(1) LX : M. Fulvius Flaccus primus omnium Transalpinos Ligures bello
domuit, missus in auxilium Massilicnsibus adversus Salluvios Gallos, qui populabanlur fines Massiliensium.

a

�120

MICHEL CLERC

amitié et d’une fidélité à toute épreuve, se plaignant de leurs
incursions (1) ».
Enfin Ammien Marcellin, qui vivait au quatrième siècle, mais
qui, il est vrai, se réfère ici à Timagène, qui, lui, vivait au pre­
mier siècle avant notre ère, résumant l’histoire de la conquête
romaine, écrit : « Ces régions... tombèrent peu à peu et sans
grande peine au pouvoir des Romains ; la première tentative fut
faite par Fulvius (2) ».
Reste un dernier texte, officiel et contemporain des faits, à
savoir la mention du triomphe célébré par Fulvius à son retour
à Rome : « Année 631 (— 123) : Marcus Fulvius, fils de Marcus,
petit-fils de Quintus, Flaccus, proconsul en l’année 630, consul,
sur les Ligures, les Voconces, et les Salluviens (3) ».
Voici maintenant ce que Amédée Thierry, le seul des histo­
riens modernes qui ait traité ce sujet avec quelques détail, a tiré
de ces textes, et comment il se représente cette intervention des
Romains dans la Gaule transalpine : « La générosité de Rome
(l’octroi aux Marseillais des territoires conquis sur les Oxybes
et les Déciates) releva les affaires des Marseillais ; ils s’organi­
sèrent dans le pays ; et les intrigues de la politique consolidè­
rent graduellement l’œuvre de la violence. Cet accroissement
prodigieux de territoire autour de leurs colonies orientales
leur inspira un vif désir de s’agrandir pareillement autour de
leur métropole ; ils convoitèrent les dépouilles des Salyens,
leurs plus proches voisins, et, pour que les prétextes ne leur
manquassent pas dans l’occasion, ils eurent soin d’aigrir ce
peuple et de fomenter entre eux et lui de continuels sujets de
brouillerie. Puis, lorsqu’ils virent Rome à peu près débarrassée
de ses guerres lointaines dans l’Orient, ils implorèrent de nou­
veau son assistance contre les Ligures salyens qui les harce­
laient, disaient-ils, sans relâche, jaloux qu’ils étaient de cette
(1) lit, 2 : Prim a Irans Alpes arm a noslra sensere S a ly i , quum de incursionibus eorum fidissima alque am icissim a civitas M assilia quereretur.
XV, 12 : Hae region es... p au lalim levi sudore sub imperium venere
romanum, primo lentalae per Fulvium.
(3) CIL, I'2, p. 49 : M. Fu(lvi)us M. /. Q. n. Flaccus pro. an. DCXXX (cos. de
Li)guribus Vocontieis Sulluveisq.

�AQVAE SEXTIAE

121

prospérité que Massalie devait au peuple romain. Rome s’in­
quiéta peu si les plaintes des Massalioles étaient bien ou mal
fondées et si ses alliés, dans cette circonstance, étaient agres­
seurs ou provoqués : elle avait des armées disponibles, elle en
envoya une en Ligurie. Le consul, M. Fulvius Flaccus, la
conduisit. Il défit les Salyes dans une première campagne, il les
défit encore dans une seconde; puis il attaqua les Voconces,
dont Massalie ne se plaignait pas (1) » .
Autrement dit, c’est Marseille qui aurait fait la guerre aux
Ligures, pour conquérir leur territoire, et Rome l’aurait aidée
dans cette entreprise. On se demande alors pourquoi les Mar­
seillais auraient attendu si longtemps pour assouvir leurs
convoitises ; la période qui suivit les guerres puniques, où ils
avaient rendu tant de services aux Romains, leur aurait été,
semble-t-il, singulièrement plus favorable à cet égard. En fait,
il n’y a pas de raison de douter de la sincérité des plaintes des
Marseillais. Inexpugnables dans Marseille même, à l’abri de
leurs remparts, ils paraissent de bonne heure avoir été incapa­
bles de tenir la campagne et de résister avec succès aux attaques
de leurs voisins, quand ceux-ci, pour une raison ou pour une
autre, jugeaient à propos de prendre les armes. Nous verrons
plus loin à quelles causes il faut attribuer ces prises d'armes ;
mais tenons d’ores et déjà pour certain qu’il ne faut pas en faire
remonter la responsabilité aux Marseillais, qui avaient besoin,
pour leur commerce avec les régions du nord, d’avoir le libre
passage à travers les tribus ligures et gauloises du voisinage.
Une première fois, les plaintes des Marseillais avaient amené
une intervention romaine sur la côte orientale (2). C’étaient
Nice et Antibes, possessions de Marseille, mais non Marseille
même, que gênaient les Oxybes et les Déciates ; et, après l’expé­
dition d’Opiinius, tout le pays situé à l’est de Marseille avait été
pacifié, au moins momentanément. Mais au nord, les mêmes
causes devaient amener les mêmes effets, et ce qui prouve bien,
(1) Histoire des Gaulois, II, p. 163-1G4,
(2) Sur cette première guerre ligure, voir Tite-Live, E p il.,i7, et Polybe,
Excerpla, cxxxi et cxxxiv.

�122

MICHEL CLERC

là, le réel besoin de protection des Marseillais, c’esl que les
Romains y laissèrent un poste d'observation, que la suite des
évènements les amena plus tard à transformer en véritable
colonie romaine, mais qui au début n’était qu’une défense mili­
taire, élevée pour l’unique profit de Marseille.
En fait, j’estime qu’il y a à tirer de ces textes, autre chose,
si peu que ce soit. Tout d’abord, les mots prima armet de
Florus, comme le Fulvius primus de l’Epitome, sont inexacts :
c’est Opimius qui le premier avait porté les armes romaines de
ce côté des Alpes. Et les deux auteurs le savaient bien : ce qu’ils
ont voulu dire en réalité, c’esl que c’est la campagne faite par
Flaccus qui a amené la première occupation du pays par les
Romains.
Quelques mots sur ce personnage et sur les circonstances qui
l’ont conduit là. Nous sommes en l’année de Rome 629, on 125
avant notre ère, année du consulat de Flaccus. Huit ans aupa­
ravant, en 133, Tiberius Gracchus avait péri sous les coups des
oligarques entraînés par Seipion Nasica. Mais sa loi agraire, qui
enlevait aux riches une partie du domaine public par eux
usurpé pour le distribuer aux pauvres, n’en gardait pas moins
force de loi. Or Flaccus, sénateur, avait été un des partisans les
plus ardents de Tiberius et de sa loi. C’est lui qui, au moment
où Tiberius briguait pour la seconde fois le tribunat, vint
déclarer au peuple que les riches, dans le Sénat, avaient formé
le dessein de tuer Tiberius, et prenaient les armes, avec leurs
clients et leurs esclaves. C’est alors qu’éclata sur le Capitole la
sanglante émeute où Tiberius péril avec trois cents de ses parti­
sans. Mais la force des choses fit respecter sa loi, et Flaccus fut
nommé l’un des triumvirs chargés de la faire exécuter. 11 exer­
çait encore cette charge lorsque, en 127, le frère de Tiberius,
Caius Gracchus, arriva à la questure. Alors s’était posée une
nouvelle question, celle de l’accession au droit de cité romaine
des Italiens, soutenus dans leurs revendications par Seipion
Emilien, qui, après la mort de Tiberius, de 131 à 129, joua entre
les deux partis le rôle de modérateur. Seipion mort, probable­
ment assassiné, le Sénat repoussa violemment la requête des

�Italiens, dont le parti démocratique s’empara alors, avec Gains
questeur, et Flacciis, qui fut élu consul pour 126. Le nouveau
consul, pour briser la résistance du Sénat, refusa de le convo­
quer. Mais alors arriva à Rome la demande d’intervention des
Marseillais contre leurs voisins ligures, et Flaccus partit à la
tête d'une armée pour leur donner satisfaction : cela suffirait
pour prouver que l’affaire parut grave aux yeux des Romains.
C’était donc un des chefs du parti populaire, imbu des idées des
Gracques, qui allait régler les affaires en Gaule transalpine. Il
n’est pas facile, avec les maigres documents dont nous dispo­
sons, de se rendre compte de la façon dont fut conduite la cam­
pagne. Florus dit qu’elle fut dirigée contre les seuls Salyens ;
l’Epilomc parle à la fois de Ligures transalpins et de Gaulois
Salyens ; enfin les Fastes triomphaux citent trois peuples diffé­
rents, Ligures, Voconces, Salyens. Il semble qu’il faille suivre
de préférence ce dernier texte, puisque c’est un document offi­
ciel, et admettre qu’en effet il y eut, non une, mais plusieurs
expéditions successives, dirigées contre trois peuples différents.
Il faut entendre par le mot Ligures (un passage de Strabon
nous le montrera tout-à-l’lieure) les tribus des Oxybes et des
Déciates, momentanément pacifiées par Opimius, mais non
définitivement soumises, qui avaient dû profiter de l’occasion
pour faire cause commune avec les Salyens et les Voconces.
Comme les Voconces sont cités en second lieu, c’est-à-dire les
tribus habitant la rive gauche du Rhône, entre la Durance et
l’Isère, il faut en conclure que, de la région de la côte, Flaccus
s’était dirigé au nord, et qu’il avait franchi la Durance. De là,
les Voconces vaincus, il se serait rabattu sur les Salyens, qui
se seraient ainsi trouvés pris entre l’armée romaine et Mar­
seille (1). Autrement dit, le consul eut affaire successivement à
(1) C’est ainsi que l’avait déjà compris Herzog, Galliae Narbonensis liisloria, p. 43. — C. Jullian se représente les choses autrement (Histoire de la
Gaule, III, 11) : Flaccus, puis Calvinus, auraient franchi les Alpes au col du
Genévre, et suivi la Durance, c’est-à-dire marché du nord au sud. Ce n’est
pas impossible ; il me semble cependant plus vraisemblable d’admettre que
le général romain fil route d’abord à travers le territoire des Déciates et des
Oxybes, précédemment soumis, et le long de cette voie du littoral dont Rome

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des Ligures, puis à des Gaulois, et enfin à ces tribus mixtes,
cello-ligures, comme les anciens appellent les Salyens. Il fut
donc le premier général romain qui combattit des Gaulois tran­
salpins. La conclusion paraît s’imposer: Marseille avait à lutter,
non seulement contre les peuplades voisines, mais contre une
véritable coalition.
Or, il y avait des siècles que pareil fait ne s’était produit,
depuis les temps lointains où l’arrivée des Gaulois dans le
bassin du Rhône, après avoir d’abord menacé, semblait-il, l’exis­
tence de Marseille, l’avait au contraire assurée, en lui donnant
pour voisins immédiats ces barbares que les Grecs eux-mêmes
aimaient à appeler des « philhellènes ». Et si cette alliance sécu­
laire entre les Gaulois et les Marseillais va maintenant se rompre,
au plus grand détriment des uns comme des autres, c’est que
les Gaulois du sud-est, de tribus séparées et paisibles qu’ils
étaient, sont devenus une grande puissance qui a des ambitions
politiques et militaires. Successivement les Allobroges, les
Voconces, puis les Salyens sont entrés dans l’orbite du grand
empire arverne qui s’est fondé et étendu à partir de la fin du
troisième siècle. Le cri de détresse poussé par Marseille et son
appel aux légions romaines prouvent qu’elle avait conscience
de la grandeur du péril : le nouvel empire militaire ne devait
pas viser, peut-être, à la détruire, mais à l’occuper pour son
compte et en faire sa vassale.
Enfin, ce qui prouve mieux que tout l’existence d’une coalition
menaçante pour Marseille, et par conséquent pour son alliée,
Rome, c'est que la première guerre, faite aux Ligures, Voconces
et Salvens, fut suivie à brève échéance d’une autre contre
les avait écartés, plutôt que de déboucher directement en pays hostile.—
On a prétendu avoir retrouvé un monument de la campagne de Flaccus, à
savoir une inscription découverte à Pré-Forêt, hameau de Saint-Damas de
Selvage, au col de l’Argentière, et ainsi conçue : Iÿovi) O(ptimo) M(aximo), M.
Fulvius, deviclis el superaiis Liguiibus Bagiennis Yedianlibus Monlcmis el
Salluvieis, v(otum) s[olvit) bibeiis) m(erito). Les Bagienni occupaient la vallée
supérieure du Tanaro jusqu’au mont Viso ; les Vcdiantii étaient dans la région
de Cimiez. Mais, outre que les textes ne parlent nullement d’une expédition
faite dans la Ligurie italienne, l’inscription est évidemment fausse, et fabri­
quée d’après le passage des Fastes triomphaux relatif à Flaccus (CIL, V,
102’).

�125
les Allobroges, qui avaient recueilli les fuyards Salyens, et enfin
contre les Arvernes eux-mêmes, chefs de la plus grande des
confédérations gauloises (1).
La campagne d’ailleurs ne fut pas 'terminée dans le courant
de l’année 125 : Flaccus en effet porte, l’année suivante, le titre
de proconsul. Il l’avait reçu évidemment à'l’expiration de ses
pouvoirs consulaires, c’est-à-dire au premier janvier 124, début
(depuis 153 seulement) de l’année civile romaine. Or il n’avait
pu exercer cette nouvelle charge que hors de Rome, les pouvoirs
du proconsul, égaux en campagne à ceux du consul, cessant de
plein droit dès qu’il mettait le pied à Rome. Mais il rentra à
Rome avant la fin de l’année, puisque c’est en cette même année
124 encore qu’il célébra, à Rome, son triomphe.
Ces deux faits, à savoir que Flaccus fut prorogé sur place dans
son commandement, et qu’on lui décerna les honneurs du
triomphe, montrent que l’on considéra à Rome que la campagne
avait une réelle importance.
Deux ans après la célébration de ce triomphe, Flaccus
succombait avec Gracchus. Caius, après avoir repris la loi
agraire de son frère, et fondé une colonie à Carthage, colonie
qui était la première fondée hors du sol italien, et la première
aussi où des Italiens fussent associés à des Romains, avait
brigué pour la troisième fois le tribunat, et échoué. Le consul
L. Opimius, son ennemi mortel, se fit donner par le Sénat le
pouvoir dictatorial, et attaqua à main armée les partisans de
Gracchus. Flaccus, qui exerçait toujours ses fonctions de trium­
vir, arma ses partisans, et s’établit sur l’Aventin, appelant les
esclaves à la liberté. Puis, sur les conseils de Gracchus, il
envoya, à deux reprises, un de ses fils au Sénat, pour tenter
un accommodement. Opimius s’opposa à toute conciliation, et
marcha sur l’Aventin. Caius et Flaccus,dont la tête avait été mise
à prix, furent tués, avec plusieurs milliers de leurs partisans.
Telle lut la fin du premier général romain triomphateur des
Gaulois transalpins.
AQVÀE SEXTÏAE

(1) Sur la fondation de l’empire arverne et ses conséquences au sujet de
Marseille et de Rome, voir C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, ch. XIV, et
III, ch. 1-IV.

�126
MICHEL CLERC
Cette expédition, bien différente en cela de celle de Q. Opimius, qui n’avait pas eu de lendemain, au moins pour Rome,
ne devait être que le prélude de toute une série de mesures
dont le résultat définitif fut l’établissement à poste fixe de la
puissance romaine sur le sol de la Gaule transalpine. Il va y
avoir maintenant une politique régulièrement suivie par le Sénat
romain, et pas une année ne se passera dorénavant sans qu’un
haut magistrat romain, et souvent deux, n’apparaissent à la tête
d’une armée dans la région comprise entre Rhône et Durance.
C’est avant même l’expiration de l’année proconsulaire de
Flaccus qu’arriva le magistrat qui devait le remplacer, C.
Sextius Calvinus. Ce nouveau personnage élait parvenu au
consulat dans l’année du proconsulal de Flaccus, en 124, et
Diodore de Sicile, parlant de son séjour en Gaule, lui donne
à ce moment le titre de consul. TPeul-êlre a-t-il exercé d’abord
son commandement de concert avec Flaccus, celui-ci devenant
son subordonné, comme on le verra plusieurs fois par la suite;
peut-être aussi n’est-il arrivé que pour remplacer Flaccus, celuici devant partir pour aller célébrer son triomphe, qui, on l’a vu,
est de cette même année 124. Quoi qu’il en soit, c’est, de nou­
veau, un des deux magistrats suprêmes de Rome, un consul,
qui vient prendre la direction des affaires en Gaule, de même
que c’était un consul qui l’avait prise en premier lieu.
Sur la personne de Calvinus, nous sommes beaucoup moins
renseignés que sur Flaccus. Nous savons qu’il était d’une famille
plébéienne, la famille Sextia, qu’il ne faut pas confondre avec la
famille patricienne Seslia. Le premier Sextius connu fut tribun
de la plèbe en 414, et auteur d’une loi agraire ; Tite-Live le traite
de vir acer nec infacandus (1). Un autre, beaucoup plus célèbre,
est le Lucius Sextius qui, pendant dix ans, fut régulièrement
réélu tribun avec Licinius Stolon, jusqu’à ce qu’ils fissent passer
les fameuses lois liciniennes, en vertu desquelles la question de
l’ager publions était définitivement réglée, et l’un des deux
consuls serait toujours pris parmi les plébéiens. C’est en 366 que
(1) IV, 49.

�127
passa la loi, et Sextius fut lui-même le premier consul plé­
béien (1). Vient ensuite un M. Sextius Sabinus, qui fut édile en
203, et préteur en 202, en quelle qualité il eut pour province la
Gaule cisalpine (2). Le consul de l’année 124 est le quatrième
que nous connaissions ; puis la famille se continue par une
vingtaine de noms connus de nous, parmi lesquels je citerai
C. Sextius Calvinus, vers 95, sans doute le fils ou le petit-fils du
fondateur d’Aix, et dont Cicéron dit qu’il était ingenio et sermone
eleganti (3). C’est le même sans doute qui, toujours d’après Cicé­
ron, eut maille à partir avec le fameux démagogue Glaucia, alors
préteur (4). Enfin, c’est très probablement à lui, alors qu'il
était prêteur, et non au consul de 124, qu’il faut rapporter une
inscription trouvée à Rome, et relative à la réfection d’un autel,
réfection entreprise par lui, sur l’ordre du Sénat : Sei Deo sei
nivæ sacrum-C. Sextius C. f. pr. de senati sententia-restilmt (5).
Mommsen a fait en effet justement remarquer, à propos de cette
inscription, qu’elle doit être postérieure à la restauration aristo­
cratique de Sylla, avant laquelle la construction et la réfection
des monuments publics était l’affaire, non du Sénat, mais du
peuple. Enfin, un T. Sextius fut lieutenant de Jules César en
Gaule, puis gouverneur de Numidie.
Sur le consul de 124, le fondateur d’Aix, nous ne savons abso­
lument rien, en dehors de sa campagne et de celle fondation.
Mais, pour ce qui est de la campagne, la pénurie des documents
est un peu moindre que pour la campagne de Flaccus, grâce à
deux passages de Strabon eide Diodore,qui fournissent quelques
détails importants.
La source la plus ancienne, à savoir l’Epitome de Tile-Live,
s’exprime en ces termes: « C. Sextius, proconsul, après avoir
AQVAE SEXTIAE

(1) Ibid, VI, 34 sq. Pour les historiens de l’école hypercritique, qui, avec
M. E. Pais, n’admettent pas la réalité des premiers siècles de l’histoire
romaine, c’est C. Sextius Calvinus qui aurait fourni les traits de son ancêtre
supposé L. Sextius, le consul de 306, ainsi que du tribun de 414.
(2) Tite-Live, XXX, 26.
(3) Brutus, XXXIV, 103.
(4) De Oratore, II, 61, 249.
(5) CIL., VI, 30.694 ; cf. I, 632.

�128
MICHEL CLERC
vaincu la nation des Salluviens, fonda la colonie d’Aix » (1),
ce qui, nous le verrons plus loin, est une erreur.
Velleius Paterculus, qui écrit sous Tibère, dit : « Sextius Calvinus. .. qui défit complètement les Saliens auprès des eaux qui
de lui s'appellent Sextiennes » (2). Strabon(3) est plus explicite,
et nous permet de reconnaître clairement, et les mesures que
prit Calvinus, et les motifs de sa conduite : « Sextius.... ayant
détruit la puissance desSalyens, et fondé non loin de Marseille
une ville qui prit son nom et celui des eaux cbaudes. .. y établit
une garnison romaine ; il refoula de la côte qui va de Marseille
en Italie les barbares, les Marseillais ne pouvant les en écarter
complètement. Et lui-même ne put faire plus que défaire reculer
les barbares de douze stades (un peu plus de deux kilomètres)
de la côte là où elle offre des ports, et de huit (moins de quinze
cents mètres), là où elle est rocheuse ; et il donna aux Marseillais
le terrain ainsi abandonné par eux. »
Les termes très précis qu’emploie Strabon nous montrent
qu’après avoir brisé la puissance politique formée par la confé­
dération des Salyens (tel me parait être le sens exact du mot
xaTaMcraç), il construisit un fort destiné à recevoir une garnison
romaine permanente (nous verrons que c’est le sens propre du
mot 'jjpoupâ), et qu’à l’ombre de ce fort il bâtit une ville, itdAu; ;
enfin qu’il augmenta le territoire marseillais de toute la région
côtière à partir de Marseille jusqu’à l’Italie, c’est-à-dire jusqu’au
Var. Déjà, il est vrai, Opimius avait donné aux Marseillais la
partie de cette côte qui avait appartenu aux Oxybes et aux
Déciates, autrement dit, située entre Nice et l’Argens ; mais il est
infiniment probable que, lorsqu’avait éclaté la nouvelle guerre
ligure, les tribus avaient repris possession de ce territoire. Dans
tous les cas, au lieu de former une possession séparée de Mar­
seille par toute la région bordée par les montagnes des Maures,
(1) LXI : C. Sextius proconsul, victü Salluviorum gente, coloniam Aquas
Sextias condidit.
(2) I, 15 : (Sexlio Calvino) qui Salines apnd Aquas, quœ ab eo Sextiae
appellantur, devicit.
(3) IV, 15.

�129
ces terres étaient maintenant réunies à l’ancien domaine mar­
seillais par une bande de terrain, étroite il est vrai, mais
ininterrompue, et que surveilleraient non plus seulement les
colonies marseillaises, mais les légions romaines. Il est possible
qu’en écartant ainsi les Ligures de la mer, les Romains aient
voulu mettre fin sur cette côte à la piraterie. Les Ligures en effet
nous sont représentés par les auteurs anciens comme d’incorri­
gibles pillards, aussi bien sur mer comme sur terre (1). En 182
notamment, les Marseillais se plaignant des attaques des navires
ligures, le Sénat avait dû armer une escadre pour surveiller
toute la côte, de Bari à Marseille (2).
Mais surtout, les Romains s’assuraient, au moins jusqu’à
Marseille, le libre passage sur cette roule, d’une importance
capitale pour eux depuis les guerres puniques, la route d’Espa­
gne. L’Espagne était en effet pour Rome la plus précieuse des
provinces, bien autrement riche que ne leur apparaissait la
Gaule ; et il n’est pas douteux que celte dernière n’ait eu tout
d’abord à leurs yeux que l’importance d’un « sentier;; pour aller
en Espagne (3).
Il ne plane donc aucun doute sur les résultats de la campagne
de Calvinus, pas plus que sur les intentions du Sénat à ce
moment; car il va de soi que le consul ne fut que l’exécuteur de
ses volontés, et, aussi bien pour les terres données aux Marseil­
lais que pour la fondation d’un fort, n’agit qu’en vertu d’instruc­
tions formelles, sans doute emportées lors de son départ de
Rome.
Nous sommes malheureusement beaucoup moins bien rensei­
gnés sur la façon dont se déroula la campagne militaire, sur les
marches de l’armée romaine, et sur les combats qu’elle eut à
livrer. Chose étrange au premier abord, les Actes triomphaux,
car Calvinus reçut, lui aussi, les honneurs du triomphe, relatent
les victoires de ce général absolument dans les mêmes termes
AQVAE SEXTIAE

(1) Strabon, VI, 6. 4.

(2) T ite-L ive, XL, 18.

(3) Cicéron, De provinciis consularibus, XIII, 33 : semitam tantum Galliae
tenebamus antea. — Cf. C. Jullian, La politique romaine en Provence (Revue
historique de Provence, I (1900), p. 391 et suiv.),

�MICHEL CLERC
130
que pour Flaccus : « Année 632 (= 122) : Gains Sextius, fils de
Caius, petit fils de Caius, Calvinus, proconsul, sur les Ligures,
les Voconces et les Salluviens (1) ». C’est-à-dire qu’il aurait eu à
refaire la triple expédition qu’avait faite son prédécesseur, et à
combattre les mêmes ennemis. El cependant Flaccus avait
obtenu les honneurs du triomphe! Rien ne montre mieux
l’indomptable persévérance des Ligures que ces campagnes
réitérées que les Romains, toujours vainqueurs, étaient tou­
jours obligés de recommencer. Il est à remarquer d’ailleurs
que les victoires de Flaccus ne paraissent pas avoir eu de résul­
tats positifs, ni cession de territoire, ni garanties formelles de
sécurité pour Marseille : c’est à Calvinus seul que Strabon rap­
porte toutes ces mesures effectives, qui devaient couper court à
toute nouvelle tentative de soulèvement.
En somme, l’œuvre de Calvinus peut se résumer d’un mot. Il
recommença la campagne contre les Ligures de la côte, puis
contre les Gaulois Voconces d’au-delà de la Durance, pour se
rabattre ensuite sur les Salyens, sans doute instigateurs de tout
ce soulèvement.
Peut-être Strabon nous a-t-il conservé un souvenir de ce
dernier épisode des campagnes de Calvinus, dans le passage,
malheureusement fort obscur, auquel j’ai déjà fait allusion (2) :
les Salyens d’entre Luberon et Durance auraient opéré leur
jonction, infanterie et cavalerie, par la voie naturelle de Mallemort, le défdé de Lamanon, Eyguières, avec les tribus de la
région d’Arles; leur concentration opérée dans la Cran, ils
auraient marché parla vallée de l’Arc, où le général romain
les aurait battus dans les environs d’Aix. Si cette hypothèse,
émise par C. Jullian, est fondée, l’effort suprême se serait
concentré autour du principal oppidum aixois, sans aucun
doute Antremont ; et, si l’on veut conserver l’ordre des campa­
gnes tel qu’il paraît découler du texte des Actes triomphaux, il

(1) CIL., I4, p. 49: C. Sexlius C. f. C. n. Calvin, proco (s. anno dcxxxi) de
Ligurib. Vocontieis Salliwcisq■
(2) IV, 6, 3 : cl. C. Jullian, Les Salgens cello-ligures, clans les Mélanges
çl'Arbois de Jubainville, p. 108, n. ,3.

�131
faudrait admettre que c’est pendant le séjour de Calvinus chez
les Voconces que les Sâlyens auraient opéré celle concentration
au sud et organisé la résistance au cœur même de leur pays.
Ce qui est certain, c’est que, tandis que Flaccus n’avait l'ail que
parcourir ces régions en battant les bandes barbares, Calvinus
acheva la destruction de ces bandes, prit et détruisit les bour­
gades qui formaient des centres de résistance, et organisa le
pays ainsi conquis. C’est ce qu'indique bien un passage
d’Ammien Marcellin : « Ces régions, d’abord ébranlées par
Fulvius, brisées ensuite en une série de petits combats par
Sextius, ne furent domptées définitivement que par Fabius
Maximus » (1). Il y eut en effet, dans l'œuvre de l’intervention
romaine, trois stades : ce fut d’abord une expédition de recon­
naissance, puis la prise de possession au nom de Marseille et au
nom de Rome, et enfin une série de campagnes dirigées contre
les peuplades voisines pour étendre la conquête, et, surtout,
pour en assurer la sécurité.
Je viens de parler de villes ou bourgades indigènes prises et
détruites par les Romains (2). Nous avons en effet là dessus un
très curieux passage de Diodore de Sicile (emprunté sans doute
à Posidonius), le seul qui nous renseigne un peu et sur l’état
intérieur de ces tribus ligures et sur la politique suivie par les
Romains à leur égard.
« Sextius ayant pris la ville des Gaulois, et faisant vendre aux
enchères ceux qu’on y avait trouvés, un certain Craton, qui
était partisan des Romains, et qui à cause de cela avait eu à
souffrir beaucoup d’insultes eide mauvais traitements de la part
de ses concitoyens qui s’étaient soulevés, fut amené enchaîné
avec les autres prisonniers. Voyant le consul qui présidait à
l’opération, il fit connaître qui il était, et combien il avait
encouru de dangers de la part de ses compatriotes à cause de ses
sentiments romains. Non seulement il fut mis en liberté avec
AQVAE SEXTIAE

(1) XV, 12.
(2) Au Baou-Koux, M. Vasseur a découvert plusieurs boulets eu pierres :
il n’est pas impossible que ce soient des projectiles lancés par les catapultes
romaines, comme ceux que l’on a trouvés dans les fouilles de Numance.

�MICHEL CLERC
132
toute sa famille et recouvra ses biens, mais, en récompense de
son bon vouloir pour les Romains, on lui donna le droit de déli­
vrer de la servitude neuf cents de ses concitoyens. Le consul, en
effet, se comporta envers lui avec plus de grandeur d’àme qu’il
ne s’y attendait, pour bien montrer aux Gaulois jusqu’où irait,
envers chaque parti, la reconnaissance ou la vengeance des
Romains (1) ». Ce texte appelle d’abord quelques observations
de détail. C’est en 124 que se passe l’affaire, Calvinus y étant
appelé, à deux reprises, du titre de consul. Il ne s’agit pas d’une
ville quelconque, mais certainement de la ville principale, de la
capitale, comme nous dirions, TtdXi;, dit Diodore. Le nom de
Craton est un nom grec, de sorte que l’on se demande si ce
Salyen n’était pas un Marseillais ? Dans tous les cas, c’était un
indigène hellénisé, ayant adopté les mœurs et la langue des
colons grecs. Et l’on entrevoit immédiatement le rôle joué dans
les villes ligures par ces indigènes gagnés à la civilisation mar­
seillaise, et, par elle, à la cause des Romains. Il a dû y avoir,
non seulement là, mais dans tous les centres de population un
peu importants, un parti grec favorable aussi bien à Rome qu’à
Marseille ; et des intrigues, fomentées par Marseille, ont divisé
les tribus, préparé et peut-être facilité la conquête romaine :
c’est la future politique de Rome pour la conquête de la Gaule
qui se dessine déjà.
Enfin deux derniers détails achèvent de nous faire com­
prendre toute l’importance de la campagne de Calvinus : « Les
chefs (8'jvdlaxai) des Salyens vaincus par les Romains s’enfuirent
chez les Allobroges » dit Appien (2). Pour l’Epitome, il n’est
question que d’un roi, nommé Teulomal, qui s’enfuit chez les
Allobroges (3). Qu’il s’agisse d’un roi unique, comme le dit
l’Epitome, ou de chefs nobles, quelque chose comme les équités
gaulois, ainsi que semble le dire Appien, le résultat est le même :
la nation, si l’on peut appliquer ce nom aux Salyens, est privée

(1) XXXIV, p. 376.
(2) Histoire romaine, IV, 12.
(3) LXI : 7'eutomalium, Salluoiornm regem : de tous les Salyens, ou de ceux
d’Aix seulement ?

�133
de ses chefs, et en quelque sorte décomposée. Il est probable
d’ailleurs que les deux textes ne sont pas contradictoires, el que
les deux institutions, royauté el aristocratie, existaient à la fois
chez les Salyens comme chez plusieurs peuplades gauloises.
A moins encore que l’on n’admette, avec C. Jullian (1), que
ces dynastes aient été les rois des diverses tribus salyennes, Teutomal étant le roi de la peuplade entière, du nom salyen.
AQVAE SEXTIAE

Reste à chercher quelle était cette ville dont la prise paraît
avoir terminé la campagne, et aussi en quoi consista exacte­
ment la fondation d’Aix attribuée à Calvinus. Mais nous pou­
vons d’ores et déjà indiquer la portée de la campagne et de ce
premier établissement romain sur l’emplacement d’Aix. Les
Ligures sont maintenant coupés de la mer ; — la route d’Italie
jusqu’à Marseille est assurée ; - le nouveau territoire donné à
Marseille est défendu par la forteresse romaine, qui le sépare
des Gaulois ; — la confédération salyenne est dissoute, il n’y a
plus de centres de résistance.
Et en effet, si le nom de Salyens doit persister encore long­
temps, il n’est plus question de la peuplade dans l’histoire, sauf
une seule fois, à notre connaissance du moins.
C'est en l’année 90 avant notre ère, année qui vit éclater en
Italie la Guerre Sociale: espérant sans doute que Rome embar­
rassée ne pourrait faire face à la fois à ses ennemis en Italie et
au dehors, les Salyens se révoltèrent. Tout ce que nous savons
de la guerre qui s’ensuivit, c’est qu’ils furent vaincus par C.
Caelius, sans doute alors gouverneur de la province (2).
Mais il devait être impossible d’en rester toujours là ; si les
Ligures sont maintenant hors de combat, leurs voisins les Gau­
lois n’ont pas été écrasés au point de renoncer à la lutte. Et alors
les Romains vont être obligés de se mêler de plus en plus des
affaires gauloises ; ils chercheront à diviser les Gaulois en atti(1) Histoire de la Gaule, II, pp. 39 et 43.
(2) Tite-Live, Epilome, LXXIII ; C. Caecilius des manuscrits est une mau­
vaise leçon pour C. Caelius ; cf. Pauly-Wissowa, Iiealencyclopædie, III, pp. 1188
et 1255.”

�MICHEL CLERC
134
rant dans leur alliance quelques-uns d’entre eux ; les autres, de
leur côté, appelleront au secours leur voisins plus puissants
qu’eux, et se mettront dans leur clientèle, ou plutôt réclameront
l’aide à laquelle leur titre de clients leur donnait droit d’ores et
déjà.
Un passage de Strabon, tiré probablement de Posidonius, nous
apprend en effet que, au moment où se déroulaient les évène­
ments que nous venons de raconter, et d’ailleurs depuis peu de
temps sans doute, une des plus puissantes nations gauloises, les
Arvernes, avaient étendu sur une grande partie de la Gaule leur
domination, ou tout au moins leur suzeraineté (1), ce que
César, quelques années plus tard, appellera principalum. Or,
non seulement les Allobroges, chez qui s’était réfugié Teulomal,
mais les Salyens eux-mêmes reconnaissaient cette suprématie
de l’Empire arverne, c’est-à-dire qu’ils faisaient partie de cette
vaste confédération de peuples qui avaient pour chefs les
Arvernes et leurs rois (2). De là devait venir l’intervention,
d’abord diplomatique (3), puis armée, du roi arverne Biluitus, et
le premier grand conflit des Gaulois et des Romains en Gaule
transalpine, conflit qui devait fatalement en amener d’autres.
On peut donc dire que, dans la défaite des Salyens par Flaccus
et Calvinus, toute la conquête de la Gaule par les Romains était
en germe.
(1) Sur la formation et la nature de l’Empire arverne, cf. C. Jullian,
II, pp. 546 et suiv.

to ir e d e la G a u le ,

H is ­

(2) Strabon, IV, 2, 9 : StitEivav 81 vriv àp'/r,v o( ’Apoikp'/ot '/.al pi^rpi Nâpêwvoç
xaî tûv opwv tîiç MaaaaXtwviSoc, cIui ue Pellt évidemment désigner
que les Salyens.
(3) Appien,

C e ltic .,

12.

�AQVAE SEXTIAE

135

II. — L e C a s t e l l u m .
La chronologie des campagnes de Calvinus, comme celle des
campagnes de Flaccus, peut être établie d’une façon précise.
Nous avons vu que Flaccus, arrivé en Gaule comme consul
en 125, y était resté, comme proconsul, l’année suivante, 124.
C’est la même année 124 qu’arriva son successeur Calvinus, l’un
des deux consuls de l’année. Mais c’est en 122 seulement, au
témoignage formel de la Chronique de Cassiodore, qu’il fonda
un établissement permanent à Aix : « His consulibus (Ch. Domitius et C. Fannius, les consuls de 122) Sextius oppidum aedificavit, in quo Aquae Sextiae in Galliis ». Enfin il quitta la Gaule
avant la fin de cette même année, puisque c’est encore en 122
qu’il célébra son triomphe. Il a donc séjourné en Provence une
partie de l'année 124, les derniers mois, toute l’année 123, et une
partie de 122. Il a été consul du premier janvier 124 au premier
janvier 123, puis proconsul jusqu’au premier janvier 122, et pro­
rogé dans celle charge une seconde année. Comme, au moins la
dernière année, il n’est plus seulement un général en campagne,
mais qu’il a une résidence permanente, on peut le considérer
comme le premier chez nous de ce que nous appelons les gou­
verneurs de provinces.
fl est à remarquer que la prise de ville dont parle Diodore,
qui paraît bien avoir mis fin à la campagne, est de la première
année de cette campagne, puisque l’historien y désigne formel­
lement Calvinus par le titre de consul (1). Il se serait donc écoulé
plus d’un an entre cette expédition et la fondation d’Aix. Peutêtre faut-il placer dans cet intervalle la campagne dirigée contre
les Y°conces. Ou bien encore le proconsul employa-t-il ce temps
à parcourir et à pacifier le pays conquis, à y procéder à une
(1 ) Ou pourrait alléguer aussi l’expression de Solin, qui appelle Aix quondam
hiberna consulis. Mais nous allons voir que précisément Aix ne fut pas fondée
l’année du consulat de Calvinus, mais seulement la seconde année de son pro­
consulat. Il ne faut voir dans la phrase de Solin qu’une appellation générale,
s’appliquant aussi bien aux successeurs de Calvinus qu’à lui-même, et aussi
bien aux proconsuls qu’aux consuls.

�MICHEL CLERC

série d’opérations de police, et à prendre, enfin, après entente
avecleSénat, unesériede mesures dont l’établissement romain
deA'ait être l’achèvement.

Dans tons les cas, la fondation d’Aix nous apparaît nettement
comme ayant été le résultat d’une série de campagnes de quatre
ans, auxquelles prirent part successivement deux consuls, tous
deux prorogés dans leur commandement comme proconsuls,
et qui opérèrent même ensemble pendant un an.
En quoi consista donc exactement cet établissement ? On a
cru longtemps, sur la foi de l’Epitome de Tite-Live, que Calvinus
avait fondé à Aix une colonie romaine (1). Mais Madvig,
Mommsen, Herzog et Desjardins ont démontré d’une façon
péremptoire que c’est là une erreur, d’ailleurs facilement expli­
cable, de la patrt de l’auteur de l’Epitome, lequel, écrivant au
moins un siècle après Tite-Live, c’est-à-dire à un moment où
Aix élait en effet, et sans doute depuis longtemps, colonie
romaine, s’est représenté les choses telles qu’elles étaient de son
temps. Et c’est par une erreur analogue, quoique en sens
inverse, que Pline l’Ancien, mort en 79 de notre ère, a fait d’Aix
une simple ville de droit latin (2). Il s’est trompé parce qn’il a
reproduit, non ce qui était au moment où il écrivait, mais qu’il
a suivi une source antérieure, du temps où Aix n’était en effet
que colonie latine, car elle l’a été avant d’être colonie romaine.
A vrai dire, il n’y aurait pas d’impossibilité matérielle à ce
que Aix eût été dès l’origine colonie latine : dès ce temps là, en
effet, et même antérieurement, il y avait eu des colonies de ce
genre fondées hors d’Italie, Agrigenle en 207, Carleia, en Espa­
gne, en 171. Au contraire, pour ce qui est d’une colonie romaine,
il n’y faut pas penser pour ce temps là : la première fondée hors
d’Italie, Carthage, n’avait pas survécu à son fondateur Caius
Gracchus ; et tous les auteurs anciens sont d’accord pour recon­
naître que Narbonne a été la seconde fondation de ce genre, et
la première en Gaule.
(1) LXI ; par coloniam tout court, l’auteur entend évidemment une colonie
romaine.

(2) III, 36.

�137
Mais Aix n’a pas été non plus, au début, colonie latine : les
expressions employées par Strabon sont, à cet égard, très signifi­
catives Au lieu d’employer le mol àmnxla, qui est l’équivalent
grec exact du latin colonia, il emploie le mol tppoupâ, qui est, lui
aussi, l’équivalent exact d’un autre terme latin, castellum. Enfin
le silence de tous les autres auteurs n’est pas moins probant.
Velleius Paterculus, énumérant les colonies fondées sous la Répu­
blique, ne donne pas ce titre à Aix, bien qu’il la mentionne à
propos de la défaite des Salyens. Plutarque ne fait également
que nommer Aix dans son récit de la campagne de Marins, et ne
dit point que ce fût une colonie. Enfin Cicéron, dans le Pro
Fonteio, où il énuméré tout ce qui se trouve dans la Province en
fait de Romains, d’alliés des Romains, d’amis des Romains,
garde le même silence. Si l’on ajoute à cela l’absence de mon­
naies frappées à Aix, alors que les colonies latines avaient le
droit d’en frapper, on sera convaincu que Aix n’a point été, dès
le début, colonie latine.
Strabon et Cassiodore nous montrent la chose sous son vrai
jour, celui-ci en attribuant à Calvinus la fondation d’un oppi­
dum, celui-là en parlant d’une ville, où fut installée une garnison
romaine.
Il y a là trois mots différents, mais non contradictoires : le
mot d'oppidum, un peu vague, qui désigne une place forte, celui
de tüo'Xiî, qui désigne une ville de façon générale, et celui de
tppoupâ, qui désigne un fort avec sa garnison. Or, Strabon disant
formellement que ce fort était distinct de la ville, il faut en
conclure que cette ville elle-même n’élaitpas fortifiée : nouvelle
preuve que Aix primitif n’était pas une colonie, toute colonie
étant ceinte de murailles. Et c’est ce qu’indique très bien Solin
par ces mots fl) : « Aquae Sextiae.... quondam hiberna consulis (le castellum)... postea excultae moenibus (la colonie)».
Le mot dont se sert Strabon est l’équivalent, je le répète, du
mot latin castellum, qui a lui-même un sens très précis (2). Les
AQVAE SEXTIAE

(1) Chap. 2.
(2) Voir Daremberg-Saglio, Dictionnaire des Antiquités, et Pauly-Wissowa,
Realencyclopaedie, s. v.

�138
MICHEL CLERC
Romains appelaient ainsi une fortification de moindres dimen­
sions qu’un camp, castra, dont castellum est le diminutif. C’est
ce que nous appelons un fort, élevé soit pour défendre une ville,
soil pour couvrir une frontière, soit encore, et c’est ici le cas,
pour assurer l’occupation permanente d’un pays nouvellement
conquis. Un castellum est généralement construit sur une hau­
teur: c’est du moins ce que recommande Végèce ; il est construit
en pierres, bien différent en cela des camps, dont les fortifica­
tions consistaient en talus de terre revêtus d’une palissade (1).
Le fort renfermait une garnison, généralement peu nombreuse,
dont les soldats portaient le nom de castellani.
Une miniature du célèbre manuscrit de Virgile qui est à la
Bibliothèque du Vatican représente, d’une façon évidemment
un peu conventionnelle, un castellum, sous la forme d’un poly­
gone irrégulier, flanqué de sept tours carrées ; au dedans sont
les sentinelles en armes, tandis que le reste de la garnison
bivouaque au dehors (2).
Les plus connus de ces castella sont ceux qui flanquaient le
grand rempart-limite élevé par les Romains entre le Rhin et le
Danube (3). Celle fortification consistait en une série de remparts
proprement dits, de tours, eide castella. Voici les caractères géné­
raux de la construction de ces castella. Ils sont accessibles sur
toutes leurs faces ; les constructeurs n’ont point cherché à pro­
fiter des obstacles offerts par le terrain pour en protéger les
abords : ils ne s’appuient ni à un rocher, ni à un marais, ni à un
cours d’eau. Ils ne sont pas à cheval sur les routes, qui les lon­
gent, mais ne les traversent pas. Ils ne sont pas situés sur les
hauteurs, et négligent les positions dominantes, très différents
(1) Des découvertes récentes ont montré que parfois les Romains entouraient
leurs camps de remparts de pierres. Ou l’a constaté à Numance, où ils cons­
truisirent, pour assiéger la ville en 133, une véritable ville de pierres ; cf.
Schulten, Fouilles de Numance (Bull, hispan., 1908 et 1909).— Il n’est pas
impossible qu’il en ait été de même au camp de Marias, dont j’ai cru pouvoir
fixer l’emplacement près de Barbentane (La bataille d'Aix, p. 55 et suiv. ; cf.
C. Jullian, Revue des Éludes Anciennes, X, 1908, p. 363). Mais il s’agit évidem­
ment là d’un procédé et de circonstances exceptionnels.
(2) En voir la reproduction dans Duruy, Histoire des Romains, II, p. 727.
(3) G. de la Noë, Le rempart-limile des Romains en Allemagne (Revue
Archéologique, V, 18851.

�139
en cela des châteaux-forts du moyen âge. Cependant nous avons
vu que Végèce recommandait de les élever sur les hauteurs, et
aussi de les faire triangulaires ou demi-circulaires, en adaptant
le tracé à la forme du terrain. En fait, les castella d’Allemagne
sont des rectangles dont les angles sont arrondis. Ils ne compor­
tent rien an dehors, aucun ouvrage avancé. Au milieu s’élève le
prétoire, suite de constructions groupées autour d’une ou de
deux cours intérieures. Il semble bien qu’il n’y ail point eu de
casernes, et que la garnison, au moins la majeure partie, ait
campé, comme le montre le Virgile du Vatican, au dehors, sous
des tentes ou dans des baraquements. Les murs sont hauts de
trois mètres à quatre mètres trente ; à l’intérieur couij. une ban­
quette large de trois mètres, facilement accessible. Un fossé,
large au maximum de dix-huit mètres, ceint le caslellum ; quel­
quefois ce fossé est double, formé de deux losses séparées par
une digueen terre. Les tours, qui sont carrées, font saillie, non
pas à l’extérieur, comme sur la miniature du Virgile, mais à
l'intérieur ; elles n’avaient donc pas pour but de flanquer le
rempart, mais de porter des machines de jet. Le plus petit de
ces castella allemands est un carré de quinze mètres de côté,
soit 225 mètres carrés, comportant une garnison de 86 hommes
environ. La grandeur en est d’ailleurs très variable: le dévelop­
pement de leurs crêtes va de 72 à 920 mètres, les plus grands
pouvant contenir quatre cohortes, ou 1.200 hommes. Il est
vraisemblable que le caslellum d’Aix a été de grandes dimen­
sions. Il constituait en effet, à lui seul, toute la défense de la
région, et c’est autour de lui que campait l’armée du consul ou
du proconsul, chaque campagne finie, et là que résidait le pro­
consul lui-même.
Mais un caslellum, pour les Romains, n’était pas exclusive­
ment une construction militaire : il avait une existence civile.
Tout d’abord, une inscription récemment découverte en Tuni­
sie, à Uchi Majus, nous apprend qu’un caslellum pouvait
renfermer, comme habitants, non seulement des indigènes,
mais des colons, évidemment romains ou latins, et que le terri­
toire en était réparti entre eux et les indigènes. Autrement dit,
AQVAE SEXTIAE

�140
MICHEL CLERC
le castellum était, ou du moins pouvait être déjà, sans en avoir
le titre, une véritable colonie (1).
D’autre part, il servait de centre de réunion aux habitants des
villages voisins, qnel’on appelait aussi, comme les soldats de la
garnison, castellani. Il formait une circonscription déterminée,
où l’on célébrait des cérémonies et où l’on tenait des réunions en
commun, sous la présidence de magistrats locaux. Mais celte
circonscription ne constituait pas une cité : elle relevait, pour ce
qui était du cens et de la juridiction, de la cité la plus voisine(2).
Nous avons de celle organisation particulière un exemple
connu, grâce à un document précis. Près de Gênes étaient deux
castella, dont les habitants, les Langenses et les Viturii, se
trouvaient au milieu des Ligures italiens absolument comme
ceux d’Aix au milieu des Ligures transalpins. Chacun de ceS
deux castella possédait des biens communaux, au sujet desquels
précisément ils entrèrent en procès avec les Génois pour une
question de limites ; l’affaire fut tranchée par une sentence
arbitrale, rendue en 117 avant notre ère, et qui nous est parve­
nue (3). Ce document a d’autant plus d’importance pour nous
qu’il date précisément du temps de la fondation d’Aix, à cinq
ans près.
Seulement, tandis que les deux castella italiens étaient situées
dans le voisinage d’un municipe, dont ils relevaient adminis­
trativement, le castellum d’Aix était absolument isolé, aucune
communauté organisée à la romaine n’existant encore dans la
Gaule transalpine. De qui dépendaient donc les castellani ? Sans
doute, du magistrat romain, consul ou proconsul, qui comman­
dait l’armée. Les castellani étaient administrés de même qu’ils
étaient commandés, par lui.
Enfin Slrabon, nous l’avons vu, ne parle pas seulement d’un
castellum, mais d’une ville. Ici encore, nous trouvons ailleurs
(1) ........

c a s t e l l u m d i v i s i t in te r c o lo n o s e t U c h ita n o s te r m in ( o s ) q u c c o n s -

(Revue Archéologique, 1908, XII, 473).
(2) M. Chénou vient de publier un article sur la condition juridique des
habitants des castella de ia frontière, dont je n’ai pas encore connaissance
( S o c ié té d e s A n ti q u a i r e s d e F r a n c e , 8 février 1911).
(3) CIL., I, 199.
litu it

�141
des exemples qui nous permettent de nous rendre compte de ce
qu’il faut entendre par là : « Chez les Bataves (à Xanten), dit
Tacite, à la suite d’une longue paix, des constructions s’élevè­
rent non loin du camp, à la façon d’un municipe » (1).
Il s’est passé là, à peu près, ce qui s’est passé chez nous au
camp de Châlons : autour de l’étahlissement militaire se groupa
toute une population, composée et d’indigènes et de négociants
romains ; un bourg se bâtit peu à peu, germe de la future cité.
Pour Aix, on voit tout de suite quel put être le noyau primitif de
cette population, à savoir les indigènes libérés grâce à Craton,
et, très probablement, avant même l’arrivée de marchands
romains, des marchands marseillais.
Mais, pour Aix, il y eut, de plus, une cause particulière qui
contribua puissamment au peuplement et au développement de
la ville, à savoir la présence d’eaux thermales, si appréciées des
anciens. L’Epilome de Tite-Live mentionne, en effet, à propos
de la fondation même, les eaux qui devaient faire la réputation
de la ville, et leur attribue en partie la cause de celte fondation :
« Sextius... fonda Aix à cause de l’abondance des sources
d’eaux chaudes et froides » (2). Pline attribue à ces sources
la même importance lors de la fondation : « Les eaux, froides
ou chaudes, dit-il, contribuent à augmenter le nombre des
dieux à noms variés, et fondent des villes, comme Pouzzoles
en Campanie, Aquae Statiellae en Ligurie, Aix dans la pro­
vince de Narbonnaise » (3).
Tacite nous fait connaître encore un fait du même genre, à
propos d’un castellum fondé à l’endroit où est aujourd’hui
Baden sur la Limmat, près de Windisch : « Chez les Helvètes, à
la faveur d’une longue paix, l’endroit se couvrit de construc­
tions à la façon d’un municipe, et fut fréquenté à cause des eaux
salutaires qui s’y trouvaient » (4).
AQVAE SEXTIAE

(1) Histoires, IV, 22.
(2) LXI.
(3) XXI, 2.
(4) Histoires, I, 67.

�142
MICHEL CLERC
Nous chercherons plus loin à déterminer l’emplacement
exact, et du castellum, et de la bourgade. Pour le moment, je me
borne à indiquer le sens et la portée de cette fondation. Calvinus
n’a point agi simplement de lui-même, et il y a là tout autre
chose qu’une mesure d’ordre purement militaire. La fondation
d’Aix se relie à tout un ensemble de circonstances politiques.
Caius Gracchus avait été nommé tribun de la plèbe pour la
première fois en 124, pour exercer ses fonctions en 123; puis il
fut réélu pour 122. Or, pendant ces deux années, il imposa au
gouvernement ses propres idées, et ce fut sa politique qui pré­
valut. En 122, il allait fonder lui-même à Carthage la colonie de
Junonia. 11 n’est donc pas douteux que ce soit d’après des ordres
venus de Rome que Calvinus a fondé Aix, et ce seul fait marque
l’intention irrévocable de conserver et d’étendre la nouvelle con­
quête. La .preuve en est d’ailleurs qu’à Calvinus succédera immé­
diatement et sans interruption, non un magistrat quelconque,
mais l’un des consuls de 122, Cn. Domitius Ahenobarbus.
Pourquoi donc, si Rome était décidée à s’établir dans la Gaule
transalpine, n’y fonda-t-elle pas immédiatement une colonie ?
Parce que l’endroit où le consul avait été amené par les néces­
sités stratégiques à établir son centre d’opérations, Aix, n’était
qu’à dix-liuit milles de Marseille. Les Romains n’ont pas voulu
créer un centre romain aussi près du territoire de leur vieille et
fidèle alliée, ce qui lui aurait interdit pour l’avenir tonte exten­
sion possible sur la terre ferme. Et d’autre part, étant donné
que Calvinus avait cédé à Marseille une grande partie du terri­
toire conquis, il n’en restait plus assez pour faire vivre une
colonie. Rome avait déjà certainement l’intention de fonder des
colonies en Gaule, mais elle ne voulut pas le faire au détriment
de Marseille. La preuve en est que, dès 118, et malgré la chute des
Gracques, elle fonda la colonie de Narbonne, mais dans une tout
autre région. Et ce ne sera que lorsque Marseille se sera irrémé­
diablement brouillée avec les Romains, que ceux-ci installeront
des colonies en Provence. C’est Jules César, vainqueur de Pompée
et de son alliée Marseille, qui créera à Arles une colonie romaine,
et qui, pour lui constituer un territoire, le prendra à Marseille.

�143
Et c’est probablement Auguste, héritier et continuateur de l’œu­
vre de César, qui érigera en colonie latine le castellum d’Aix.
De sorte que l’on peut dire que c’est pour Marseille qu’avait été
élevé le castellum d’Aix, et que c’est contre Marseille que fut
fondée la colonie d’Aix.
Au résumé, l’établissement définitif des Romains dans ce
que l’on appellera bientôt la Gaule Narbonnaisea été amené par
la nécessité pour Rome de protéger la route d’Italie en Espagne,
et de protéger aussi son alliée Marseille, gardienne impuissante
de celte route; puis, à partir des Gracques, par le désir de con­
quérir des territoires nouveaux pour y établir des prolétaires
romains. Et seule la présence de Marseille a retardé la fonda­
tion de colonies en Provence. Après les victoires de Flaccus et
celles de Calvinus, pendant le tribunat de Caius Gracclius, la
fondation d’une colonie semblait s’imposer. Celte fondation
aurait certainement eu lieu sans la proximité trop grande de
Marseille, et la future Gaule Narbonnaise se serait sans doute
appelée la Gaule Aixoise.
Quant au choix même de l’emplacement de ce premier établis­
sement romain, il s’explique par deux raisons : la proximité
de la ville la plus influente des Salyens, détruite, mais qu’il ne
fallait pas laisser se relever, et le passage là de la roule d’Italie
par les vallées de l’Argens et de l’Arc, la future Via Aurélia,
route dont l’importance stratégique pour l’Italie devait être
démontrée d’une façon éclatante, vingt ans"'plus tard, par C.
Marius, et qui elle-même menait à la vallée de la Durance et aux
routes du nord. Enfin, le castellum romain d’Aix, comme la
forteresse salyenne d’Antremont, étant donné son territoire tel
que nous l’avons délimité, s’étendant au nord jusqu’au
Luberon, était au centre même de ce territoire (1).
AQVAE SEXTIAE

(1) Sur la situation d’Aix, cf. C. Jullian, Journal des Savants, 1907, pp. 151
et suiv.

�MICHEL CLERC

III. — L a C olonie
Si nous sommes à peu près suffisamment renseignés sur la
fondation du castellum à Aix, il n’en est plus de même pour la
période qui a suivi cette fondation : l’histoire d’Aix est plongée
dans une obscurité profonde pour tonie la fin de la République.
Le nom d’Aix apparaît une fois seulement, à propos de la célè­
bre défaite des Teutons par Marius en 102 avant noire ère ; et
encore n’est-ce qu’une mention faite en passant, qui ne nous
permet pas de reconnaître quelle était à ce moment, vingt ans
après la fondation du castellum, la situation de la ville (1). Et
pour toute la période impériale, il en est à peu près de même :
le nom d’Aix ne figure que dans des documents géographiques,
listes de cités et itinéraires ; nulle part il n’en est plus fait men­
tion chez les historiens. Il n’y a pas lieu d’ailleurs de s’en éton­
ner : si nous en étions réduits, pour connaître l’histoire de
Nîmes, de Narbonne ou d’Arles, qui ont été des cités bien plus
importantes qu’Aix, aux historiens anciens, cette histoire tien­
drait en quelques lignes. Mais l’épigraphie est là pour nous per­
mettre de retracer au moins les traits principaux de cette
histoire des cités de la Narbonnaise, non certes dans tout le
détail que nous voudrions et par périodes, mais d’une façon
générale, sous l’empire romain.
Nous ne pouvons pas résoudre d’une façon positive la ques­
tion de savoir quand et de qui Aix a reçu le titre de colonie. J’ai
déjà mentionné les passages contradictoires de l’Epitome de TiteLive et de Pline l’Ancien, dont le premier fait d’Aix, dès le temps
de Calvinus, une colonie romaine, tandis que le second n’en fait
encore, de son temps, qu’une ville de droit latin. En réalité, les
deux écrivains se sont trompés, le premier attribuant dès le
début à Aix le titre qu’elle avait de son temps, et le second ayant
(1) Je me permets de renvoyer, pour tout ce qui concerne la campagne de
Marius, à l’ouvrage que j’ai consacré à cette campagne : La bataille d’Aix ;
études critiques sur la campagne de C. Marius en Provence, 1906.

�AQVAE SEXTIAE

145

reproduit un document plus ancien, sans doute les Commen­
taires d’Agrippa (1).
Au premier abord, on est tenté de croire que c’est Jules César
qui a fait d’Aix une colonie latine : vainqueur de Marseille, à
laquelle il enleva presque tout son territoire, c’est lui qui créa la
colonie romaine d’Arles et la dota au détriment de Marseille.
Aix étant située entre Arles et Marseille, il aurait été naturel
qu’il lui attribuât une part de ce territoire, d’autant plus que ce
domaine marseillais, devenu ainsi arlésien, était d’une étendue
inusitée pour une colonie. Aussi est-ce l’avis de Herzog, partagé
par Hirschfeld (2). Mais, outre qu’il serait étrangequ’Aix, colonie
latine dès le temps de César, n’ait laissé aucune monnaie, alors
que les villes de cette catégorie jouirent de ce droit d’en frapper
jusqu’à la fin du règne d’Auguste environ, il me paraît impossible
d’expliquer dans ce cas la répartition de territoires qui fut faite
entre Arles et Aix : nous allons voir en effet que le territoire
d’Aix était, pour la plus grande partie, découpé dans celui
d’Arles, de la façon la plus bizarre. Cela ne peut s’expliquer que
si l’on admet au contraire, avec C. Jullian, qu’Aix ne devint
colonie que sous Auguste (3). Il fallut bien lui constituer un
domaine, que l’on découpa en effet comme l'on put dans celui
d’Arles, et que l’on fut, à cause de cela, obligé de délimiter, sur
certains points, avec un soin tout particulier.
D’ailleurs, le nom officiel d’Aix n’est guère moins significatif.
Il est généralement admis, depuis les recherches de Borghesi (4),
que les colonies fondées par César lui-même sont celles qui por­
tent les noms de Julia Paterna, ce dernier ternie ayant été ajouté
par Auguste pour honorer la mémoire de son père adoptif.
Celles qui furent fondées par les triumvirs, en vertu d’ailleurs
des instructions de César, prirent et gardèrent le simple nom de
Julia. Enfin celles que fonda Auguste lorsqu’il eut reçu ce nom,
(1) Sur la nature, très discutée, de ces Commentaires, voir Pallu de Lesserl,
(Mémoires de la Société des
Antiquaires de France, 1908).
(2) G a llia e N a r b o n e n s i s h i s l o r i a , p. 80 et suiv. ; cf. CIL, XII, p. 65.
(3) I n s c r i p t io n e s G a llia e N a r b o n e n s i s l a t i n a e (Journal des Savants, 1889).
(4) S u l l a is c r iz io n e P e r u g in a d e lta p o r t a M a n i a (Œuvres, V, P. 257).
L 'œ u v r e g é o g r a p h iq u e d ’A g r i p p a e t d ’A u g u s t e

�MICHEL CLERC

c’est-à-dire postérieurement à l’an 27 avant notre ère, reçurent
le nom de Julia Augusta ou simplement Augusta.
Il est vrai que, comme nous le verrons, Aix porte tantôt l’épi­
thète de Julia tout court, tantôt celle de Julia Augusta. On pour­
rait donc supposer que, créée colonie latine par César, elle devint
sous Auguste colonie romaine. Mais, tandis que toutes les colonies
romaineg fondées, soit par César (Arles, Narbonne), soit par les
triumvirs (Fréjus, Béziers, Orange), portent, en plus du nom de
leur fondateur, celui de la légion romaine dont elles reçurent
des vétérans, les colonies fondées par Auguste postérieurement
à l’année 27 ne portent pas d’indication de ce genre, pas plus
Nîmes, Vienne, Riez, Apt, Carpentras, qu’Aix. Il ne faut donc
pas hésiter à conclure, avec C. Jullian, que ces villes n’ont été,
du moins au temps d’Auguste, que des villes jouissant du droit
latin, et non des colonies romaines au sens propre du mot.
Autrement dit, les colonies fondées par Auguste en Narbonnaise, au dire de lui-même (1) et de Dion Cassius(2), étaient,
non des colonies romaines, mais bien des colonies latines.
Cela ne veut pas dire d’ailleurs que ces villes n’aient pas reçu
de colons : Auguste dit au contraire formellement que c’étaient
des colonies de soldats, militum. Ici encore, C. Jullian me paraît
avoir raison contre Hirschfeld, qui pense que les villes latines
reçurent bien les privilèges attachés à ce nom, mais qu’il n’y
eut point là de colonisation à proprement parler, et que ce furent
de simples colonies honoraires. Il est certain que ces Ailles
n’ont pu recevoir comme colons des légionnaires romains ;
mais elles ont pu recevoir des vétérans tirés des troupes
auxiliaires, troupes qui aAraient joué un si grand rôle dans les
guerres civiles, et qu’il fallait bien aussi satisfaire et établir
quelque part. Il n’est guère douteux, par exemple, que Nîmes
ait reçu des colons de ce genre, des Grecs originaires d’Égypte,
probablement des soldats d’Antoine devenus, après la prise
d’Alexandrie, ceux d’Octavien. Ainsi s’expliquent à Nîmes la
(1) Monum. Ancyr., V, 36 : colonias in ... Gallin Narbonensi... militum
deduxi.
(2) LIV, 23 : itdXetç èv'■ ji VcO.xz'.x... au^và; àraixu te.

�147
présence d’inscriptions grecques relativement nombreuses, et
aussi la présence sur ses monnaies du palmier et du crocodile,
qui ont fini par demeurer dans les armes de la ville.
Je rappelle brièvement en quoi consistait une colonie latine,
et en quoi elle différait d’une colonie romaine.
La colonie romaine, en règle générale, était fondée là où
existait déjà une ville, et les colons, généralement an nombre
de trois cents hommes seulement, formaient dans cette ville
un ordre privilégié, el continuaient à jouir du plein droit
de cité romaine.
La colonie latine , au contraire, comporte une émigration
généralement beaucoup considérable, 2.500 hommes, 4.000, et
jusqu’à 0.000, sans compter les femmes et les enfants, c’est-àdire assez de monde pour former une ville nouvelle. Celle
ville est une communauté indépendante, qui n’est pas tenue
d’accepter les lois romaines, et échappe à la juridiction des
magistrats romains. Ses membres ne sont pas des citoyens,
mais des pérégrins; ils ne servent donc pas dans les légions,
mais dans les corps de socii. La colonie a le droit de battre
monnaie, que n’ont pas les colonies romaines. Enfin les colons
qui ont exercé dans la colonie une de ces charges que les
Romains appellent lionor, c’est-à-dire les magistratures, duuinvirat, édilité ou questure, deviennent de droit citoyens
romains (1).
Au résumé, il demeure incertain si ce sont les triumvirs,
ou Auguste, qui ont transformé le castellum d’Aix en colonie
latine. Mais c’est bien plutôt ce dernier : il paraît en effet
n’avoir fondé dans la Gaule Narbonnaise que des colonies
latines, tandis que les triumvirs paraissent n’y avoir fondé que
des colonies romaines.
Nous ne savons pas quel fut, pour Aix, le .nombre des colons.
Nous ne savons pas non plus d'où ils furent tirés : les noms
propres fournis par les inscriptions aixoises ne sont ni assez
nombreux ni assez significatifs à cet égard.
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir JIonunsen-Marquardt, Manuel des antiquités romaines, VIII, p. 70.

�MICHEL CLERC

Enfin nous ne savons pas davantage à quel moment Aix. est
devenue, de colonie latine, colonie romaine. Nous avons bien
un terminus post quem, mais pas de terminus ante quem.
Plolémée, qui écrivit vers le milieu du second siècle de notre
ère (sous Hadrien et Antonin) donne en effet à Aix le titre de
colonie (1) : mais il s’agirait de savoir depuis quand elle l’avait,
et, notamment, de décider si au temps de Pline elle n’était
vraiment encore que ville latine, ou si celui-ci n’a pas commis
une erreur en reproduisant une donnée empruntée à Agrippa,
exacte quand celui-ci écrivait, et devenue fausse au temps de
Pline.
Or, d’une part, nous voyons que Nîmes, ville beaucoup plus
importante, n’a obtenu le droit de cité romaine probablement
que sous Hadrien ou Antonin (2). Mais d’autre part, une des
inscriptions les plus anciennes d’Aix, qui, d’après la forme des
lettres, remonte au début du premier siècle de notre ère (3),
attribue le litre de citoyen romain à un magistrat aixois : or
l’on admet généralement que le principal privilège des villes
latines, à savoir le droit pour leurs magistrats municipaux de
devenir citoyens romains, ne s’appliquait qu’aux magistrats
sortis de charge, et non aux magistrats en fonction (4). Le
magistrat en question aurait donc joui du droit de cité avant
son entrée en charge, ce qui ne peut être que si sa ville natale
était alors ville de droit romain, et non plus de droit latin. Et
dans ce dernier cas, nous pourrions arriver, pour la date de ce
changement, à une grande approximation : le père de ce citoyen
romain, en effet, ne jouissait pas lui-même du droit de cité. La
transformation de la colonie latine en colonie romaine serait
donc attribuable à Auguste lui-même, créateur de la colonie
latine. Mais ce seul texte est insuffisant pour autoriser cette
(1) il, lu.

(2) Herzog, o u i), c i l . , p. 170.
(3) 26: Se c. A c u t i u s V o K tin ia ) A q u ila , p r a e to r . — On sait que l’indication
de la tribu (ici, Voltinia) est l’affirmation de la qualité de citoyen.
(4) Aucun texte ne le dit formellement ; mais cela paraît résulter des argu­
ments de Mommsen et d’Hirschfeld, C o n tr ib u tio n à l'h is to ir e d u d r o it l a t i n ,
dans la Revue générale du Droit, 1880.

�149
conclusion, d’autant plus que le personnage en question peut
avoir fait figurer son titre de magistrat sur la pierre une fois
sorti de charge et devenu ainsi citoyen romain.
Sur des documents d’un autre genre, des épitaphes de soldats
originaires d’Aix et morts à l’étranger, l’on constate que, sur
quatre exemples (1), le nom du défunt est suivi trois fois de la
mention de la tribu, et qu’elle manque seulement une fois. Mais
sur cette dernière inscription, cette mention est remplacée par
l’indication du lieu d’origine, Aix, indication qui occupe, excep­
tionnellement, la place qu’occupe d’habitude la mention de la
tribu : de sorte qu’il est très possible qu’elle la remplace. Seule­
ment, il est possible encore que ces soldats aient reçu le droit
de cité à titre individuel, en récompense de leurs services
De ces quatre textes, l’un est d’assez basse époque. C’est en
effet l'épitaphe d’un optio des milites peregrini. Or, celte troupe,
composée de soldats que l’on avait appelés jusqu’alors frumentarii, sorte de courriers militaires investis de certaines fonctions
de police, n’apparaît qu’à partir de Septime-Sévère (193-211) (2).
Et il est bien certain qu’à ce moment Aix était colonie romaine :
c’est le temps où le célèbre édit de Caracalla va donner le droit
de cité romaine à tous les hommes libres habitant l’Empire. Or
l’on sait que cet édit ne fit guère que reconnaître et proclamer
officiellement un état de choses qui, en fait, existait déjà.
Des trois autres textes, l’un est mutilé et ne peut se dater; les
deux autres le peuvent mieux. Le premier est l’épitaphe, trouvée
à Mayence, d’un soldat de la vingt-deuxième légion. Nous savons
que celle légion, formée seulement en l’an 43 de notre ère, à
Mayence même, y est restée pendant toute la durée de l’Empire,
sauf de 69 à 91, ce qui est une donnée bien vague pour nous.
Mais il se trouve dans l’inscription une formule que seuls offrent
des documents du début de l’Empire, aerorum XI, ayant lait onze
AQVAE SEXTIAE

(1) 205 (Salone en Dalmatie); 199 (Home); 203 (Mayence); 204 (ibid).
(2) Voir Mommsen-Marquart, Manuel XI, p.222; ce nom de peregrini n’a
d’ailleurs aucun rapport avec l’état civil de ces soldats ; il leur venait du
nom de la caserne où ils étaient logés, qui s’appelait castra peregrinorum,
parce que, auparavant, on y logeait les soldats détachés à Rome des corps de
troupes tenant garnison dans les provinces.

�MICHEL CLEKC

années de service, au lieu de stipendiorum, mot régulièrement
usité plus tard (1).
Le second texte enfin peut se resserrer entre des limites très
précises. C’est l’épilaplie, trouvée à Salone en Dalmatie, d’un
centurion de l’onzième légion. Or cette légion est cantonnée, au
moins dès le règne de Tibère, en Dalmatie; puis, appelée par
Néron en Italie, elle ne retourna plus jamais en Dalmatie. C’est
donc entre Auguste et Néron, et avant l'année (58, que se place ce
document (2).
Il y a en somme de grandes probabilités pour que la transfor­
mation de la colonie latine en colonie romaine se soit effectuée
de bonne heure, dans la première moitié du premier siècle. On
peut songer à Auguste, lorsqu’en l’année 22 avant notre ère, il
donna au Sénat la province de Gaule Narbonnaise. Et ainsi
s’expliquerait l’absence de monnaies coloniales aixoises, Aix
n’ayant été colonie latine que pendant quatre ou cinq ans, entre
27 et 22. Je penserais cependant plutôt à Caligula, qui séjourna
en Gaule entre 39 et 40, et qui, très probablement, donna le droit
de cité romaine à la colonie latine de Vienne (3). Mais ce
n’est là qu’une hypothèse que l’on ne peut, jusqu’à présent,
vérifier, quoique l’on puisse, nous le verrons plus loin, invo­
quer en sa faveur une dédicace à cet empereur, émanant d’un
des pagi de la cité (4).
En tait, d’ailleurs, la question pour nous n’a pas grande
importance : la plupart des inscriptions aixoises où figurent des
magistrats municipaux portent l’indication de la tribu, et
datent certainement du temps où la ville avaiL le droit de cité
romaine. Autrement dit, nous ne possédons aucun document
épigraphique émanant de la colonie latine, sauf peut-être un
seul, aujourd’hui disparu (5).
(1) Cf. une inscription de Néris-les-Bains, où se trouve cette formule, et
qui, d’après la forme des lettres, est certainement du temps que j’assigne à
l’inscription de Mayence (CIL, XIII, 1383).
(2) Daremberg-Saglio, Dictionnaire des antiquités, s. v. Legio, pp. 1085
et 1089.
(3) CIL, XII, p. 218.
(4) Cf. infra, Chapitre III.
(5) Cf. infra, Cliap. V, § 1.

�151
Cette tribu à laquelle était rattachée Aix est la tribu Voltinia,
qui est celle où étaient inscrites la plupart des cités de la Gaule
Narbonnaise, à savoir onze cités, contre quatre autres, qui se
répartissent entre quatre tribus différentes : et ces quatre der­
nières étaient des colonies romaines, les onze autres, au
contraire, des colonies latines. Pour Aix, il n’y a aucun doute,
la mention de celte tribu figurant sur un nombre relativement
considérable de textes, neuf, et aucun ne mentionnant d’autre
tribu (1). Ces textes sont tous des textes épigraphiques : c’est
en effet uniquement l’épigraphie qui va nous renseigner, non
seulement sur ce point, mais sur l’histoire de la ville pendant
toute la période impériale, et tout d’abord sur une question fort
importante, celle des limites et de l’étendue du territoire de la
colonie.
Ces inscriptions d’Aix, recueillies el publiées depuis le seizième
siècle jusqu’à nos jours, ne sont d’ailleurs pas très nombreuses :
il n’y en a en tout que 185, et 205 en y ajoutant 20 inscriptions
intéressant des Aixois, mais trouvées ailleurs qu’à Aix. Il y a là
loin des douze cents inscriptions de Nîmes ou des onze cents
de Narbonne ; Vienne, Arles, Vaison, qui n’a jamais été ville
romaine, ni même latine, comptent plus d’inscriptions qu’Aix ;
enfin, la colonie de Béziers, et Grenoble, simple viens jusqu’au
Bas-Empire, en comptent presque autant. Cette statistique à elle
seule est significative, et nous renseigne déjà en gros sur l’im­
portance relative des cités de la Narbonnaise.
Ce sont les inscriptions qui vont nous fournir, tout d’abord, le
nom officiel complet d’Aix sous l’Empire romain.
Pline l’Ancien, dans sa liste des colonies de la Gaule Nar­
bonnaise, liste qui parait bien provenir des commentaires
d’Agrippa, appelle Aix Aquae Sextiae Salliwionim (2). C’est là
une expression géographique, qui ne se retrouve pas dans les
documents d’allure officielle, ni dans les inscriptions. Les autres
textes littéraires, bien postérieurs, l’itinéraire d’Antonin, la
Table de Peulinger, l’appellent simplement Aquae Sextiae et les
AQVAE SEXTIAE

(1) 2 0 , 21, 2 6 , 3 2 , 3 9 , 1 3 6 , 2 0 0 , 2 0 3 , 2 0 4 , 2 0 5 .

(2) III, 25.

11

�152
MICHEL CLERC
auteurs grecs, Plutarque, Ptolémée, traduisent ce nom par
rSata 2É$xia. Ptolémée est, au milieu du second siècle de notre
ère, le premier qui donne à Aix le titre de colonie (1), puisqu’il
est certain que l’Epitome le lui donne par erreur.
Sur les inscriptions, les choses sont plus compliquées.
Tantôt Aix s’y appelle Aquae Sextiae, tantôt elle s’y appelle
Aquae Juliae, el tantôt Colonia Aquis Sextis, Colonici Julia
Aquis, Colonia Julia Aquis Sextis, et enfin Colonia Julia
Augusla Aquis Sextis (2). On aimerait à savoir si celle diver­
sité de noms lient à la diversité des temps, et si l'on peut
établir, parmi ces noms, une série chronologique. Mais, des cinq
textes épigraphiques en question, l’un, celui où Aix porte le nom
de Colonia Julia, est perdu, et les copies que nous en avons ne
permettent pas de le dater. Le second, où Aix s’appelle Aquae
Juliae, est, d’après la forme des lettres, du premier siècle de
notre ère. Le troisième el le quatrième (Aquae Sextiae el Colonia
Julia Aquis Sextis) ne peuvent se dater qu’approximativement :
Narbonne y porte l’épitlièle de Claudia, qu’elle avait reçue de
l’empereur Claude; ils ne sont donc pas antérieurs au règne de
c.el empereur, mais ils peuvent lui être bien postérieurs. Enfin
la dernière inscription est gravée en caractères du second siècle.
Or c’est justement celle qui porte le titre le plus complet. Et le
litre d’Augusta, qu’elle est seule à nous fournir, ne comporte
pas non plus de conclusion, car il peut avoir été donné à Aix
par un autre empereur que celui que nous appelons couramment
Auguste E. Desjardins a supposé qu’Aix reçut ce litre à la fin
du règne d’Auguste (3). J’avoue ne pas voir à quelle occasion,
et il paraîtrait plus naturel de rapporter cette dénomination au
moment où il aurait fondé la colonie romaine, s’il l’a fondée,
ainsi que je l’ai indiqué comme possible, au moment où il remit
la province au Sénat.
Si le nom de la cité se présente à nous sous des formes variées,
(1) II, 10.
(2) 1 96 , 1 99 , 201, 2 0 3 , 2 0 5 ; — 2 0 2 , 1 8 9 , 1 9 5 , 1 9 0 , 1 9 8 .
(3) Géograj)hie de la Gaule romaine, III, p. 235 : cf. la Géographie de la
Gaule d’aprcs la Table de Peulinger, du même auteur, pp. 427 et 430.

�AQVAE SEXTlAE

153

il n'en est pas de même de l’ethnique : c’est régulièrement
Aquensis; et la cilé s’appelle, dans la Notice des provinces et des
cités de la Gaule, Civilas Aquensium, et, sur les inscriptions,
Colonia Aquensis, et ses citoyens, Aqueuses (1).
On voit qu’en somme, si les documents épigraphiques nous
donnent le nom complet el olliciel de la cilé d’Aix sous le haut
Empire, ils ne nous renseignent pas suffisamment sur la date à
attribuer à la colonie romaine.
Il en est tout autrement, on va le voir, pour une autre ques­
tion beaucoup plus importante en vérité, que nous devons
nous poser maintenant en premier lieu, celle de l’étendue et des
limites de la cité d’Aix.
(1) 18G, 187, 191, 192, 200; la forme Aquiensis donnée par une ins­
cription (197) est sans doute une faute du Iapicide.

��CHAPITRE II

LE TE R R ITO IR E DE LA CITÉ
I. — L e s P i e r r e s d e l im it e

On a trouvé à diverses reprises, dans la région d’Aix, des
monuments épigraphiques d’un genre très particulier, et fort
rares dans tout le reste du monde romain : à savoir de ces
pierres que les arpenteurs romains appellent des pierres de
limite, lapides finales. Un ouvrage, qui nous est parvenu, de ces
arpenteurs, ou Gromatici, donne même le dessin d’une de ces
pierres, sous la forme d’une borne à base triangulaire, sur
laquelle on lit Fines Juliensium, Fines Falerensium (I). Celles
des environs d’Aix, du moins celles qui nous sont parvenues,
ont une autre forme: ce sont des parallélipipèdes; mais c’est
aussi, à n’en pas douter, des bornes délimitant la frontière de
deux cités voisines.
Ce n’est pas le hasard qui a fait que l’on a découvert ces
curieux documents en plus grande quantité dans les environs
d’Aix qu’ailleurs. Il y a à cela des raisons, parfaitement mises
en lumière par C. Jullian dans un article que je vais suivre ici
de très près, en me référant aussi à l’étude que leur a consacrée,
dans le Corpus, M. Hirschfeld, et à celle du regretté chanoine
Albanès (2). Vu l’extrême importance de ces monuments, j’en­
trerai,à propos de chacun d’eux, dans des détails dont on voudra
bien excuser la minutie, car, en pareille matière, les questions
non seulement d’authenticité, mais de provenance exacte, sont
d’une importance capitale. Et d’ailleurs, il s’agit de délimiter la
région dont nous devons considérer les inscriptions comme rele(1) Gromatici veteres (éd. Lachmann), fig. 192.
(2) C. Jullian, Inscriptions de la vallée de l'Huveaune (Bulletin Epigraphi­
que, V, 1885, p. 122 et suiv. ; 165 et suiv. ; VI, 1886, p. 172 et suiv.) ; cf. Jour­
nal des Savants, 1889, p. 121 ; et Revue des Etudes Anciennes, I, 1899, p. 54;
CIL, XII, p. 65 ; Albanès, G allia christiana novissim a, I, 5-9.

�MICHEL CLERC
156
vant de la cité d’Aix; ce chapitre est donc la préface nécessaire
de ceux qui vont suivre.
Or il s’en faut que nous soyons également bien renseignés sur
tous, connue on va le voir par l’exposé que je vais faire de la
découverte de chacun. Je commence par ceux qui subsistent, au
nombre de cinq seulement.
C’est Peiresc qui a signalé la première de ces bornes, avec
cette indication : lapis quadratus in via Aurélia, sexto ab Aquis
miliario plus minus, versus ortum. In agro vici de Negreoulx.
L’éditeur du Corpus, M. Hirsclifeld, a été embarrassé par ce
nom de Negreoulx, qui, en effet, ne figure sur aucune carte (1).
Mais Albanès nous renseigne sur ce point : « On est là au
quartier de Capelier, dépendant de la commune de Châleauneuf-le-Rouge, que les habitants de la contrée appellenl commu­
nément Négréoux ». En 1821, la pierre fut de nouveau signalée,
toujours en place, aux auteurs de la Statistique, par le maire de
Châteauneuf, en ces termes : « une pierre de 50 centimètres carrés,
qui sort de deux mètres hors de terre, et qui montre des carac­
tères trop frustes pour pouvoir être lus ». Il est à remarquer
d’ailleurs que les auteurs de la Statistique ne se sont pas donné
la peine d’aller y voir : ils ajoutent simplement que c’est sans
doute une pierre milliaire. Or, il est certain que s’ils l’avaient
vue, ils en auraient facilement déchiffré l’inscription, qui est en
effet fort déchiffrable : l’abbé Albanès, qui a retrouvé la pierre à
la même place en 1894, tout près de la borne kilométrique 307
de la route nationale de Lyon à Antibes, à 55 mètres du chemin,
nous dit que l’on y lit « très distinctement, en fort belles lettres,
et presque entières, les deux inscriptions FINES AREL et
FINES AQVENS ». Et elle y est encore.
La seconde pierre a été, d’après Michel de Loqui, découverte
par des membres de la Société de Statistique d’Aix, en 1817, sur
la route des Figons à Eguilles ; c’était une pierre encore debout
regardant le sud-ouest, sur laquelle on lisait « F • ARELAT ».
Les Figons sont un hameau à deux kilomètres au sud-est

(1) Il l’a cependant indiqué sur sa carte, et à l’endroit voulu,

�157
d’Eguilles. G. Jullian émettait quelques doutes sur l’existence de
cette borne ; mais Albanès l’a retrouvée en 1894, à l’entrée du
hameau des Figons, et elle y est encore aujourd’hui ; je revien­
drai d’ailleurs là-dessus tout à l’heure.
La troisième et la quatrième pierre ont été trouvées en 1838
par les chercheurs sagaces et consciencieux qu’étaient les frères
Bosq, d’Auriol. La première était encastrée dans le mur de
clôture du cimetière de Belcodène. C’est une pierre qui provient
des carrières du pays même ; et les frères Bosq ajoutent, ce qui
est beaucoup plus important : « Nous avons observé que les
murs du cimetière sont de construction plus récente que la
pierre... et, en démolissant le mur pour pouvoir la retirer, nous
avons reconnu que c’était là son emplacement primitif, car il a
fallu creuser à plus d’un mètre de profondeur pour la sortir du
sol ». Le même jour, les frères Bosc découvrirent une pierre
semblable « sur le penchant occidental de la colline du Castellas, où, sur le sommet, se trouvent les ruines d’un camp
retranché de forme circulaire ». «Celle pierre, ajoutent-ils, a été
extraite des montagnes de Belcodène... Tout porte à croire
qu’elle a été préparée sur les lieux, car nous l’avons trouvée
renversée dans une partie creuse, recouverte d’une quantité de
décombres. Nous avons ainsi constaté que ce creux était le lieu
primitif où ce terme avait été placé ».
Chacune des deux pierres porte une inscription sur chaque
face (1). Les pierres sont d’ailleurs semblables, à quelques cen­
timètres près (environ 0m48 de largeur, 0m30 d’épaisseur); les
inscriptions sont gravées en grandes et belles lettres, qui vont de
huit à vingt centimètres. Elles sont ainsi conçues (la première
pierre est cassée sur l’une des faces, la seconde intacte) :
FINES
d’un côté ARELAT
de l’autre AFINES
QVENS
AQVAE SEXTIAE

(1) Elles sont aujourd’hui au Musée Borély, grâce à ta générosité de M. P.
Trabaud, qui, à la mort des frères Bosq, a recueilli une grande partie des
objets de leur petit musée (Inventaire manuscrit, nos 25-26'. Pour en diminuer
le poids lors du transport, on les a fait scier d’en bas ; elle n’ont plus que
0m80 de hauteur; elles devaient avoir environ l"150. Il vaudrait évidemment
mieux que des monuments de ce genre, bornes et inilliaires, restassent en
place lorsque l’on a eu la bonne fortune de les y trouver : mais comment les
préserver de la destruction ?

�158
MICHEL CLERC
Le texte, cité plus haut, des Gromatici, montre qu’il faut lire,
non, comme l’ont cru les premiers érudits qui se sont occupés
de cette question (1), Fines Arelatenses et Fines Aquenses, mais
Aquensinm et Arelatensium, et traduire, non pas précisément
« frontière », mais, exactement, « territoire des Arlésiens »,
« territoire des Aixois ».
La cinquième et dernière pierre subsistante, au Musée d’Aix,
est une pierre des carrières de Puyricard. Avant d’être recueillie
par le Musée en 1873, elle aurait « pendant de longues années,
fait partie du seuil d’une porte de remise dépendant de la maison
portant le numéro 62 dans la rue des Bourras au laubourg
Sextius (2) ».
Une des laces, seule visible actuellement, rporte FINES
.
ARELAT;
l’autre, appliquée contre le mur, et d’ailleurs très endommagée,
ne porte plus au dire de Gibert, que les deux lettres E N.
Mais à ces cinq pierres s’en ajoutent d’autres, les unes dont
l’attribution est certaine, les autres pour lesquelles elle est au
contraire douteuse.
La plus anciennement connue (la sixième) est mentionnée par
Solier (vers 1572) : « Posi agrum aquensem ad ortum triginta
stadiis immolas exiai terminas, imperfectis duabus diclionibus
majusculis notatus, cajus formam hic exibeo FIN
x ». L’indication
AQV
est vague « après avoir dépassé le territoire d’Aix au levant, et à
trente stades », ce qui fait environ cinq kilomètres et demi. Il
est d’autant plus regrettable que Solier n’ait pas été plus précis,
qu’il a remarqué que la borne était en place.
Balibazar Burle (mort en 1598) a vu deux autres inscriptions
(les septième et huitième), l’une «au chemin Aurelian tirant à
Saint-Maximin », ou « près d’Aix contre une muraille de l’enclos
de Sainte-Anne sur le grand chemin tirant à Sainl-Maximin
FINES » ; ..l’autre, « à. _Peynier
. : F • I ■ A E • S Peynier se trouve
L
A R •E •L
(1) Michel de Loqui, Recherches sur les limites territoriales d’Arles, cl’Aix et
de Marseille sous la période romaine, 1840.
(2) H. Gibert, Catalogue du Musée d’Aix, il" 104.

�159
dans la plaine de l’Arc, sur la rive gauche, à trois kilomètres et
demi à l’ouest de Trets, et à cinq kilomètres au nord-est de
Belcodène.
Une neuvième borne a été vue, vers 1674, par Spon : « A trois
milles d’Aix, au château Saint-Antonin, se voit cette inscription
trouvée au pied de la roche Sainte-Victoire, vulgairement dite
FIO
Sainte- Venture : FIN
AQ AREL ». D’après le dessin qu’il en donne,
cette borne était, non en forme de parallélipipède, comme celles
qui nous sont parvenues, mais en forme de trièdre, comme
celles que représentent les Gromatici veteves. Enfin Spon, voya­
geur consciencieux et observateur, a noté, ailleurs, d’une façon
plus précise, l’emplacement où a été trouvée la pierre : « Elle a
été trouvée au pied de la roche Sainte-Victoire... en un délubre ». Or ce délubre, c’est un quartier, parcouru par un ruisseau
du même nom, et situé dans le massif même de Sainte Victoire,
entre la chaîne principale et le premier contrefort du nord, là
où est le petit village de Vauvenargues, tandis que Saint-Anto­
nin, où la pierre avait donc été transportée, est au sud de la
montagne.
L’oratorien Bougerel, qui a vécu de 1660 à 1753, rapporte qu’il
y avait deux autres pierres (dizième et onzième) dans les enviFIN
AQVAE SEXTIAE

Esprit Devoux, dans son Nouveau plan de la Ville d’Aix, de
1762, place en marge, comme figurant parmi « les inscriptions
romaines trouvées dans les décombres de la ville » une pierre
(la douzième) portant FINES
ARELATENSIUM
Les mêmes explorateurs qui ont trouvé la pierre des Figons
en virent encore une autre semblable (la treizième), toujours au
dire de Michel de Loqui, vers la Grande Pugère. Ils y lurent
d’abord FINES OVIDII ; « mais, plus tard, en recueillant leurs
souvenirs, ils pensèrent qu’ils auraient dû lire FINES
AQVENSES ».

�160

MICHEL CLERC

La Grande Pngère est située sur la rive droite de l’Arc et sur
la voie Aurélienne, tout près de la limite qui sépare le déparle­
ment des Bouches-du-Rhône de celui du Var.
Voilà donc en tout treize pierres, portant des inscriptions
semblables. Mais peut-être faut-il réduire ce nombre, les mêmes
pierres ayant pu être vues, à des époques successives, et peutêtre n’étant plus exactement à la même place, par des explora­
teurs différents. Et d’autre part, certaines sont indiquées d’une
façon si vague et si défectueuse que l’on doit se demander s’il ne
s’agissait pas en réalité de monuments d’un tout autre genre.
Sur ce point, l’abbé Albanès se montre très radical. Il refuse
absolument d’admettre les pierres de Gémenos, que personne
n’a vues, et dont, dit-il, chacun n’aurait porté qu’une inscrip­
tion, sur une seule de ses faces, tandis que toutes les autres
connues en portent chacune deux, sur les deux faces. Il n’admet
pas davantage les pierres de Peynier et de la Grande Pugère,
celle-ci surtout, lue d’abord d’une façon si bizarre, et dont on ne
rectifia la lecture qu’après coup, et sans l’avoir revue. Enfin
Albanès ne croit pas non plus que les trois pierres indiquées
comme trouvées à Aix aient été en réalité trois monuments diffé­
rents ; pour lui, c’était une seule et même pierre, celle qui est
maintenant au Musée de la ville. Il n’admet en somme comme
utilisables que cinq pierres, les deux de Belcodène, celle de
Ghâteauneuf-le-Rouge, celle de Sainte-Victoire, et celle des
Figons.
C. Jullian se montre moins sceptique : « Les bornes dont
nous ne devons la connaissance, dit-il, qu’au seul Michel de
Loqui, celles d’Eguilles, de la Grande Pugère, et de Gémenos,
sont au moins contestables; il n’est possible, ni de les nier abso­
lument, ni d’y croire tout à fait (1) ». D’autre part, il ne croit pas
(1) Michel de Loqui était un érudit intelligent et consciencieux ; ses Recher­
.. sont fort judicieuses, étant donné qu’il
disposait de moins de documents que nous. Ainsi, tout en croyant devoir
étendre le domaine d’Aix sur presque tout le département du Var, il a pour­
tant soupçonné que, de ce côté, il pouvait être limité par celui de Fréjus
(p.329, a 3). Il a compris aussi que le territoire de Marseille à cette époque
était des plus restreints. Enfin, nous l’avons vu, ses Recherches sur les ruines
tf’Enlremont demeurent très utiles.

ches sur les limites territoriales.

�que la pierre du Musée d’Aix soit celle d’E. Devoux. Car Devoux
FINES
donne la lecture
ATENSIVM ’ a'01 s ^ue P*ei ie c^u Musée
FINES . Et il penche à croire que, loin de diminuer le
ARELAT'
nombre des monuments retrouvés, il faudrait plutôt le grossir
de quelques autres inscriptions mal déchiffrées. C’est ainsi que
la prétendue inscription des Marii tropaea, MAR • T, à la Grande
Pugère (Statistique) lui paraît un fragment mal lu d’une borne
portant fINes ARelaTensium. De même, l’inscription trouvée
dans le territoire de Jouques, C MAR EX DEF (Bouche et
Pitton), et celle de Sénas, MARII (Tiran), doivent, dit-il, se
rapporter également au bornage des cités d’Aix et d’Arles. Ce
qui ferait en tout seize inscriptions.
On ne peut évidemment avoir la prétention de donner une
solution positive à un problème dont les données sont aussi
incertaines, et impossibles à vérifier aujourd’hui. J’estime
cependant que les conclusions d’Albanès sont beaucoup trop
radicales, et que l’on est en droit de faire fond sur quelques-uns
au moins des monuments qu’il récuse.
Pour ce qui est, tout d’abord, des pierres trouvées à Aixmême,
je ne crois nullement qu’il faille les confondre et en faire une
seule. La raison que donne de son opinion Albanès n’est pas
une raison tirée des monuments mêmes, ni des circonstances de
leur découverte : « Il est facile de comprendre que la présence
à Aix de celle pierre, ou de ces pierres, ne prouve rien, parce
qu’il serait absurde de supposer que la limite des territoires
d’Aix et d’Arles pût passer précisément dans la ville d’Aix ».
Mais là, précisément aussi, est la question, et il me paraît
contraire à une bonne méthode historique de récuser tout
d’abord un document, sous prétexte qu’il en découle une conclu­
sion inadmissible. En fait, il me paraît impossible que la pierre
du Musée, qui porte AFINES
, soit la même que celle que vit
iiE iL A 1
Rurle sur le cours Gambetta actuel, et qu’il lut hTFINES
., II serait

yiP

�162

MICHEL CLERC

plus vraisemblable que la pierre du Musée fût celle qu’a copiée
Devoux, et encore ne le croirais-je pas volontiers, Devoux
FINES
donnant FINES
ARELATENSIVM et la pierre du Musée ARELAT’
queDevoux aurait certainement complété Fines Arelatenses.
Pour la borne de Peynier, indiquée par Burle, C. Jullian pense
que peut-être elle est la même que celle du cimetière de Belcodène, des frères Bosq. Il y a, entre Peynier et Belcodène, une
distance de cinq kilomètres, qui me paraît trop considérable
pour que l’erreur de Burle puisse s’expliquer, et je croirais plutôt
à l'existence, à Peynier, d’une autre borne.
Quant à la pierre de la Grande Pugère, enfin, il est certain que
la rectification tardive de ceux qui la virent est bien de nature à
légitimer le scepticisme. Que l’on réfléchisse cependant que la
prétendue lecture OVIDII comprend les seconde et troisième
lettre de a Q Venses, la queue du Q ayant pu disparaître ; et la mani.e
du temps d’attribuer à des hommes illustres de l’antiquité tous
les monuments anciens explique suffisamment qu’on ait cru
y lire les deux premières lettres du nom d’Ovide.
Je serais donc très disposé à admettre l’existence de tous ces
monuments, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que tous
fussent, lorsqu’on les découvrit, à leur place primitive. Or, là
est la question essentielle, celle qu’il faut tâcher d’élucider.
Mais, d’ores et déjà, nous devons être frappés de ce fait, à savoir
que, dans tous les cas, le nombre de ces bornes a été plus consi­
dérable dans la région d’Aix que partout ailleurs. Gela ne peut
s’expliquer que d’une façon : c’est qu’il y avait eu, pour la déli­
mitation du territoire d’Aix, des difficultés particulières, et qu’il
a fallu un très grand nombre de bornes pour l’effectuer, bornes
dont celles que nous connaissons ne formaient sans doute qu’une
très faible partie.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs, il est évident qu’il ne faut faire
entrer positivement en ligne de compte, pour tâcher aujourd’hui
de retrouver ces limites d’Aix, que les monuments incontesta­
bles, en indiquant seulement ce qu’il résulterait de l’authenticité
des autres.

�AQVAE SEXTiAE

163

Or, voici ce que donnent tous ces documents, repérés sur la
carte.
Parmi les seize bornes que j’ai énumérées, il yen a quatre qui
doivent servir de base à la discussion, comme ayant été trouvées
à leur place primitive : à savoir les deux de Belcodène, celle de
Châteauneuf, et celle des Figons.
Cette dernière est actuellement encore à l’entrée du hameau
des Figons, où Albanès l’avait retrouvée en 1894. Je l’y ai vue, en
compagnie de M, J. de la Calade, en septembre 1907. Elle est
placée devant la maison de M. Marien-Boutières, boulanger (1).
Et l’on va voir qu’il n’est pas sans intérêt de la décrire. Loin
d’être une pierre bien équarrie et soigneusement gravée, comme
celle des Musées d’Aix et de Marseille, c’est un bloc presque
informe, qui n’a été dégrossi d’aucun côté, à moins que peut-être
on n’ait réemployé, après l’avoir grossièrement retaillée, une
borne antérieure. La gravure, très maladroite, indique une basse
époque ; on relève sur la pierre des entailles qui témoignent de
la maladresse de l’ouvrier. Il est certain pour moi que cette
pierre a été mise là en remplacement d’une pierre plus ancienne,
détruite ou mutilée.
Mais il y a plus, et je suis très surpris qu’Albanès n’ait
pas fait lui-même, sur cette borne, la constatation que voici,
et que chacun peut d’ailleurs vérifier, la pierre ayant été
photographiée sur ses deux faces dans une brochure dont j’aurai
à reparler (2). Or, sur cette borne, une seule lace a été gravée,
et c’est celle qui regardait du côté d’Arles, Fines Arelcttensium.
Voilà, du coup, les pierres de Bougerel réhabilitées, et les lectu­
res de Solier légitimées : il y a eu des bornes de deux espèces, les
unes portant deux inscriptions, les autres n’en portant qu’une,
et nous avons un specimen des unes et des autres.
Peut-être la pierre des Figons n’est-elle pas la seule dece genre
qui nous soit parvenue. On voit encore actuellement, à Vence,
(T) Dans la louable intention de la rendre plus lisible, on l’a barbouillée
de couleur, ce qui a naturellement produit l’effet contraire ; et cette malen­
contreuse couleur paraît indélébile.
(2) Voie Aurélienne aux Figons, par l’abbé X. (Chailan), prêtre de Mar­
seille; Aix, Makaire, 1895.

�MICHEL CLERC
166
Solier à cinq kilomètres et demi d’Aix, à l’est. Albanès et
C. Jullian pensent tous deux que cette borne n’est autre que celle
de Chàteauneuf. La chose est bien possible. Cependant il est à
remarquer que Solier n’a lu sur la pierre qu’une seule inscrip­
tion, alors que celle de Chàteauneuf en porte deux. Mais il est
vrai que Peiresc en a tait de même pour celte dernière, dont il
n'a relevé qu’une seule inscription. De plus, et cela me frappe
davantage, il y a trop de différences entre les distances : Chàleauneufen effet est à douze bons kilomètres d’Aix, et il est difficile
que Solier, si peu précis qu’il soit d’habitude, se soit trompé à ce
point. Il ne serait donc pas impossible que la borne qu’il a vue
se trouvât dans la région du Tliolonet ou de Saint-Marc, villages
qui, tous deux, sont précisément à l’est d’Aix, Dans ce cas, cette
borne aurait jalonné la frontière allant d’Éguilles à Vauvenargues. Mais ce n’est qu’une hypothèse indémontrable, par suite
du peu de précision de Solier, et nous verrons plus loin qu’il y a
de bonnes raisons pour l’écarter.
Et c’est aussi le cas de Burle, et de sa borne de Peynier. Alba­
nès la rejette, et C. Jullian soupçonne que c’est peut-être celle du
cimetière de Belcodène. J’ai déjà dit que je ne partageais pas
cette façon de voir, Peynier étant trop loin de Belcodène pour
que Burle ait pu faire cette confusion. Et comme il n’y a aucune
raison pour que Burle, si peu sûr qu’il soit, ait imaginé cette
pierre, dont certainement il n’a pas compris l’importance, je
n’hésite pas à maintenir à sa place la borne de Peynier.
Plus embarrassante est celle donnée par Michel de Loqui
comme étant à la Grande Pugère, avec la circonstance bizarre
que j’ai signalée. Mais, si l’on se reporte à la carte, on verra que
la Grande Pugère se trouve en ligne droite avec Belcodène et
Peynier. Si donc l’on admet la borne de Peynier, il n’y a pas de
raisons pour repousser celle de la Pugère.
De ces trois monuments, si la pierre de Solier ne change rien
au tracé Eguilles-Vauvenargues, il n’en est pas de même des
deux autres, qui nous forcent à prendre un parti pour le tracé de
la frontière orientale ; S’il y avait des bornes à Peynier et à la
Grande Pugère, non seulement Auriol et Roquevaire, mais Trets,

�167
ne seraient pas compris dans le territoire d’Aix, comme le veut
d’ailleurs Albanès. Dans ce cas, les bornes de Gémenos devien­
nent inexplicables. C’est évidemment ce qui les a fait rejeter par
Albanès. Mais je ne trouve pas concluantes les raisons qu’il
allègue. Que Bourgerel parle de deux pierres portant chacune
une seule inscription, cela, au lieu de me mettre en défiance
comme Albanès, me paraît au contraire très intéressant. Que
l’on n’oublie pas que Solier et Peiresc n’ont vu, eux aussi, qu’une
des deux inscriptions de leur borne (car celle de Peiresc au
moins en a sûrement deux). Je croirais volontiers qu’il en est de
même pour Bougerel : il y a bien des chances pour que les
pierres aient été mutilées, ou encastrées dans un mur, avec une
seule face visible ; à moins enfin, qu’elles n’aient été, comme
celle des Figons, gravées que d’un seul côté.
D’autre.part, un document célèbre, et irrécusable, l’inscrip­
tion de Saint-Jean de Garguier, nous prouve que la région de
Gémenos, Saint-Jean et Aubagne, appartenait à la colonie
d’Arles : il n’y a donc rien de surprenant à ce que là aussi elle ait
confronté celle d’Aix (1).
S’il en est ainsi, il faut, de la Grande Pugère, diriger le tracé au
sud, en passant entre Auriol et Saint-Zacharie, de façon à englober dans les possessions aixoises ce dernier district.
Il va de soi que, le tracé ainsi prolongé à l’est, le triangle ne
peut plus se fermer de Vauvenargues à Ghâteauneuf : il ne peut
plus y avoir là qu’un étranglement momentané, le territoire
s’ouvrant ensuite largement au sud-est.
Restent, enfin, les fragments d’inscriptions dans lesquels
C. Jullian a pensé qu’il fallait reconnaître encore des bornes, mal
lues par ceux qui les ont publiées. Il est bien tentant, en effet, de
leur attribuer ce sens, étant donné que sur chacune reviennent
les lettres AR ou ART. Les inscriptions ne sont certainement
pas fausses: les faussaires auraient eu soin de les faire plus
complètes, pour que l’attribution à Marius n’en fût pas douteuse.
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 594; cf. C. Jullian, [Bulletin épigraphique, V, p. 175 et suiv. ;
VI, 179.
12

�MICHEL CLERC
168
On se rend compte, au contraire, que Bouche, Tiran et Toulouzan
n’ont pas compris du tout à quelle sorte de textes ils avaient
affaire, et qu’ils les ont lus avec l’esprit et les yeux prévenus de
leur marotte, la légende de Marius. Cela même me paraît être un
garant de leur sincérité.
Pour l’une de ces inscriptions, celle des prétendus « trophées
de Marius », vue par les auteurs de la Statistique à la Grande
Pugère, il n’y a, d’ailleurs, pas de difficulté, et elle ne change en
rien le tracé proposé, puisque nous avons admis déjà la borne
donnée par Michel de Loqui comme trouvée à cet endroit. Et il
est très possible que les deux n’en fassent qu’une: Michel de
Loqui donne comme date de la découverte 1817, et le second
volume de la Statistique, où elle figure, est de 1824.
Quant aux deux autres, C. Jullian croit qu’il faut, non seule­
ment en admettre aussi l’authenticité, mais admettre aussi que
ce sont bien des bornes, et trouvées à peu près en place. Pour
lui, ces deux pierres, vues, l’une près de Jouques, l’autre près de
Sénas, marqueraient les frontières de la région aixoise vers l’est
et vers l’ouest.
Mais il fait appel, pour étayer sa thèse, à des documents d’un
ordre tout différent, dont Albanès a fait aussi grand usage, et
dont je me réserve de parler tout à l’heure, quand j’aurai épuisé
ce qui concerne les documents fournis par l’antiquité.
Au résumé, les bornes ne nous apportent pas à elles seules la
solution du problème, la délimitation du territoire de la cité
d’Aix. On n’en a trouvé, en effet, qu’à l’ouest, au sud, et (nous
verrons que cela est déjà plus discutable), au nord-est d’Aix
et très près de la ville. Si donc nous avons des jalons précieux et
d’une valeur positive pour la région du sud-est, nous n’en avons
pas pour les autres, et il est impossible d’arriver à fermer
le territoire de la cité. Remarquons, enfin, que toutes ces bornes,
d’où quelles viennent, nous montrent Aix comme avoisinant
Arles ; si l'on trouvait des bornes semblables dans toutes les
directions, il faudrait en conclure que le territoire d’Aix était
enclavé dans celui d’Arles, ce qui serait surprenant.

�AQVAE SEXTIAE

II. — L e s in s c r i p t io n s

avec

1(39

M e n t io n d e l a T r i b u .

Adressons-nous donc à des documents d’un autre ordre, mais
remontant également à l’époque romaine. Ce sont les inscriptions
où est mentionnée la tribu locale du personnage que concerne
l’inscription, dédicace ou épitaphe.
Parmi les inscriptions de ce genre qui nous sont parvenues,
trois, trouvées à Aix même, n’ont d’autre intérêt que de nous faire
connaître avec certitude la tribu à laquelle appartenait Aix,
la tribu Vollinia (1). Une autre, provenant du Tholonet,- ne
nous apprend rien non plus, puisqu’il n’est douteux pour per­
sonne que ce village ail fait partie du territoire d’Aix (2). Et il
en est de même, enfin, pour les inscriptions relatives à des Aixois,
mais trouvées dans d’autres villes (3).
Les inscriptions à retenir pour la question qui nous occupe,
celles qui nous permettront de nous rendre compte de l’extension
de la cité d’Aix, ce sont celles qui proviennent, non de la ville ou
de sa banlieue, mais des régions avoisinantes. Et il y aura lieu
de tenir compte, non seulement de celles qui mentionnent la
tribu Vollinia, mais aussi de celles où figure la mention d’autres
tribus, celles dont relevaient les cités voisines. Car justement
nous avons cette chance que, sur les cinq cités les plus voisines,
deux seulement, Apt et Riez, appartenaient à la même tribu
qu’Aix ; quant aux trois autres, Arles était de la tribu Teretina,
Fréjus de la tribu Aniensis, et enfin Marseille, à partir du
moment où elle eut adopté l’organisation à la romaine, c’est-àdire sans doute du second siècle, releva de la tribu Quirina.
Il y a bien, à la vérité, une autre ville, que le territoire d’Aix
aurait pu confronter aussi, et dont nous ignorons la tribu : c’est
Forum Voconii. Mais nous ignorons même l’emplacement exact
(peut-être Cliàteauneuf, entre Vidauban et le Cannet), de celle
(1) 2 0 , 2 6 , 1 3 6 .
m

32.

1.3)1 9 2 ,

1 93 , 1 97 , 2 0 3 , 2 0 4 , 2 0 5 .

�MICHEL CLERC
170
ville, fort rarement mentionnée (1) ; il n’y a donc pas de
recherches à faire de ce côté.
Antre objection : les inscriptions où figure la mention de la
tribu, même les épitaphes, ne prouvent pas forcément que l’en­
droit où on les a trouvées appartînt à la tribu en question, puis­
qu’on la mentionnait généralement sur les tombeaux des étran­
gers morts et enterrés hors de leur patrie. Nous en avons, pour
Aix même, un exemple certain, l’épitaphe d’un certain Caius
Venatius, dont la cité n’est pas indiquée, mais seulement la tribu :
or c’est la tribu Palatina(2), tribu à laquelle justement n’appar­
tient aucune cité de la Narbonnaise. Mais c’est évidemment
l’exception, surtout à Aix, qui n’a jamais été ni une grande ville,
ni une ville très commerçante. Je pense donc que nous sommes
en droit de tenir compte de toutes les inscriptions de la région
où est mentionnée la tribu.
Or, la tribu à laquelle appartenait Aix, la tribu Voltinia, appa­
raît dans des inscriptions trouvées à Saint-Cannadet, à Puyricard, à Sainl-Zacliarie, et enfin à Cabasse (3).
C’est-à-dire qu’immcdialement nous sommes en présence
d’une contradiction avec les renseignements fournis par les
bornes, d’après lesquels ces localités, saul Saint-Zacharie,
auraient été précisément situées en dehors du territoire d'Aix.
Aussi C. Jullian refuse-l-il de tenir compte des inscriptions de
Puyricardet de Saint-Cannadet, parce que « si on devait séparer
ces deux localités des domaines d’Arles pour les réunir à ceux
d’Aix, il faudrait prolonger ces derniers sur les bords de la
Durance, leur faire couper en deux tronçons le territoire des
Arlésiens, et isoler les possessions de ceux-ci d’entre Arc et
Durance, du reste de leur territoire ».
Il me paraît grave d’écarter ainsi deux documents trouvés sans
aucun doute en place. D’autant plus que, dans les deux inscrip­
tions, nous avons affaire, chose curieuse, à des personnages
très probablement de la même famille, un père et ses fils, qui

(1) Pline, III, 5, la range parmi les villes latines.
( 2) 112 .

(3) 8 9 , 21, 119, 111.

�171
tous ont exercé des charges importantes dans la cité. CeLte cité
ne pouvant être Arles, puisque les personnages mentionnés sont
de la tribu Voltinia, et que la cité d’Arles, seule dans toute la
Gaule, appartient à la tribu Teretina, il serait surprenant qu’ils
eussent eu leur tombeau de famille sur le territoire d’une cité
autre que la leur.
D’autre part, si l’on exclut du territoire d'Aix Puyricard et
Saint-Cannadet, à plus forte raison faudra-t-il en exclure Sénas
et Jouques, qui nous amènent également sur les bords de la
Durance et bien plus loin, à l’est comme à l’ouest. Et cependant
G. Jullian admet l'authenticité des deux bornes trouvées dans les
environs de ces deux villages.
Il me paraît d’ailleurs que la conséquence qu’il veut tirer des
deux inscriptions en question n’est nullement nécessaire, et que
l’on pourrait se représenter les choses autrement.
Prenant pour pointde départ, comme toujours, Eguilles, tirons
une ligne allant dans la direction sud-ouest nord-est, par Puyri­
card et Saint-Cannadet. De là pour atteindre Vauvenargues,
point n’est besoin d’aller jusque sur la Durance. D’abord nous ne
savons pas où a été trouvée exactement l’inscription de SaintCannadet; il n’y a rien d’impossible à ce qu’elle ait été primiti­
vement sur le versant sud de la chaîne de la Trévaresse. Mais
dans tous les cas, sauf Saint-Cannadet, le canton acluel de Peyrolles serait resté tout entier, avec le Puy Sainte-Réparade et
Meyrargues, en dehors du territoire aixois. De là, la frontière
aurait fait un coude très prononcé à l’ouest, pour passer en
contournant la montagne Sainte-Victoire, par Saint-Marc, le
Tholonet et Saint-Anlonin. Enfin, de Saint-Antonin, elle irait
droit au sud, comme je l’ai indiqué déjà, pour aboutir à Cliàteauneuf, en face de Belcodène. Dans ce système, les bords de
la Durance demeurent englobés dans le territoire d’Arles, et
même largement, sauf dans la région de Saint-Cannadet, où le
territoire d’Aix se serait avancé davantage au nord. Si l’on admet
que l’une des deux inscriptions a été déplacée, cette légère diffi­
culté disparaît ; et évidemment, des deux, c'est celle de SaintCannadet, c’est-à-dire la plus éloignée d'Aix, qu’il faut suppoAQVAE SEXTIAE

�MICHEL CLERC
172
ser déplacée, el provenant, comme l’aulre, du territoire de
Puyricard.
Sans doute, ce tracé avec ses coudes aigus et ses retours sur
lui-même, peut paraître bizarre ; mais il est certain aussi que la
frontière d’Aix était loin d’avoir un tracé simple, sans quoi l’on
n’aurait pas eu recours à ce luxe de bornes. Nous allons voir
d’ailleurs qu’il y a au problème une autre solution, plus radicale
el plus simple; les considérations qui précèdent n’ont pour but
que de montrer que, même dans l’hypothèse la plus défavora­
ble, l’on peut et l’on doit tenir compte des inscriptions de Puyri­
card et de Saint-Cannadet.
Arrivons maintenant à l’inscription de Saint-Zacharie. C’est,
ainsi que l’indique bien C. Jullian, non une épitaphe, mais la
dédicace d’un autel élevé à un patron par son client ou affranchi.
Or, ici encore, par un hasard singulier, on a retrouvé, toujours
à Saint-Zacharie, une autre inscription, une épitaphe où figurent
certainement, sinon le nom de ce patron lui-même, L. Attius
Rufinus, du moins les noms de plusieurs personnes de sa
famille (1). Cette lois encore, il faut donc écarter l’hypothèse,
ou que les pierres aient été déplacées, ou qu’elles concernent
des étrangers : les Altii, au contraire, visiblement, sont des
habitants de Saint-Zacharie.
C’est donc que la frontière méridionale, allant d’abord de
Belcodène, au nord-est, vers Peynier et jusqu’à la Grande
Pugère, reprenait ensuite, de là, la direction sud-ouest, de la
Grande Pugère vers Saint-Zacharie : remarquons que c’est à
peu près, actuellement, la limite entre les départements des
Bouches-du-Rhône et du Var.
De là, la frontière, continuant dans la direction du sud, et
suivant la chaîne de Roussargues, passait dans les environs de
Gémenos : l’inscription de Garguier montre d’ailleurs que ce
village restait en dehors, el relevait d’Arles. L’existence de bornes
à Gémenos n’a donc rien de surprenant, et montre simplement
que Gémenos était à l’extrémilé des possessions arlésiennes.
( 1) 1 1 8 .

�173
Et c’est sans doute à cause de cette proximité delà frontière
que, sur cette inscription, les membres du pagus Lucretius se
désignent d’une façon si précise comme étant loco Gargario,
AQVAE SEXTIAE

FINIBUS A r ELATENSIUM (1).

Reste enfin la question de la limite orientale, ou de la ferme­
ture du triangle. Là-dessus, Albanès et G. Jullian sont d’un avis
absolument différent, le premier arrêtant, nous l’avons vu, le
domaine d’Aix à la ligne Saint-Antonin-Belcodène, et lui enlevant
ainsi toute la vallée de Trels, le second au contraire l’étendant
jusqu’entre Brignoles et Cabasse. Tous deux s’appuyent surtout
sur des considérations tirées de l’ancien état des diocèses, qu’ils
interprètent d’ailleurs diversement, et sur lesquelles je revien­
drai tout à l’heure. Mais ni l’un ni l’autre ne paraissent avoir
fait état d’une inscription qui me paraît pourtant des plus signi­
ficatives (2). Celte inscription, qui se trouve encore dans le
cimetière de l’église de Cabasse, où M. Hirschfeld l’a revue,
est l’épitaphe de dix personnes de la même famille, dont
le chef, Caius Adreticius Victor, est dit appartenir à la tribu
Voltinia. Il y avait donc là, sans aucun doute sur l’emplacement
même du cimetière actuel, un tombeau de famille, et les Adrelicii
étaient aussi certainement des habitants de Cabasse que les
Attii des habitants de Saint-Zacharie et les Julii des habitants
de Ruyricard.
C’estdonc à l’est deCabasse qu’il nous faut reporter la frontière.
Mais alors ce n’est plus du territoire d’Arles qu’elle sépare,
de ce côté, celui d’Aix. En effet, des inscriptions trouvées à
Collobrières, à Pignans et à Cagnosc, près des Arcs, nous mon­
trent que toute cette région relevait de la tribu Aniensis, qui
était la tribu de Fréjus (3). Bien plus, une inscription du même
genre a été trouvée au Val, qui est au nord de Brignoles, et à
douze kilomètres à l’ouest de Cabasse (4). Il est donc impossi­
ble d’admettre que le territoire arlésien se glissât entre ceux de
(1) CIL, XII, 594.
(2) -HO.
(3) CIL, XII, 5756, 290, 291.
(4) Ibid., 295.

�MICHEL CLERC

Fréjus et d’Aix. D’autre paît, il est non moins certain qu’Arles
possédait toute la région du sud ; c’est non seulement à Aubagne
et à Saint-Jean-de-Garguier que se trouvent des inscriptions
avec la mention de la tribu Teretina, mais à Toulon, Solliès et
Hyères (1). Il faut donc admettre que les possessions d’Arles
au sud ne se reliaient à celles du nord que du côté de l’ouest, et
qu’à l’est elles étaient limitées, en allant du sud au nord, par
celles de Fréjus, puis par celles d’Aix. Aix n’aurait donc touché
à Arles que de trois côtés seulement. Et du quatrième côté, le
territoire de Fréjus se serait avancé en pointe dans celui d’Aix,
entre Cabasse et Brignoles, de façon à comprendre le Val, ou
peut-être même aurait compris Brignoles, ville pour laquelle
nous n’avons aucun renseignement (2).
Nous ne savons pas non plus où la frontière occidentale se
soudait à la frontière septentrionale. On admet généralement,
mais j’aurai à revenir là-dessus, qu’Esparron appartenait à
Arles (3j : toute la région Rians-Barjols lui aurait donc appar­
tenu aussi, conlinant par conséquent de nouveau à Aix au nord.
Je conclus provisoirement. Avec les seuls documents antiques,
le tracé des frontières aixoises, indiqué d’une façon très nette
pour le sud-est, manque absolument pour la direction nordouest, et demeure très incertain pour le nord et pour le nord-est.
Est-il possible d’arriver à des conclusions fermes avec des
documents d’un temps postérieur ?
(1) Ibid., 604, 609, 598, 696, 317, 388. La limite entre Aix et Fréjus, ici,
n’est autre que l’ancienne limite entre les Salyens et les Ligures Oxybes ;
et c’est encore la limite actuelle des deux arrondissements de Toulon et de
Fréjus (C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, 11, n. 56), et Inscriptions de
Toulon, (Bull. Ant.,' 1887, p. 163 et suiv.).
(2) Il semble en effet résulter d’une charte de 538, citée par Albanès (G allia
clu islian a novissima, 1, 308) que le domaine de la Celle, près de Brignoles,
relevait de Fréjus.
(3) 3 8 .

�175

AQVAE SEXTIAE

III. —

L es D o cu m ents

du

M o yen A ge

Je me suis abstenu, jusqu’à présent, de faire état de ces docu­
ments d’un autre ordre, dont G. Jullian et surtout Albanès ont
tiré très grand parti pour la reconstitution des frontières
antiques entre Aix et Arles. Ce sont des documents ecclésias­
tiques du moyen âge, et notamment ceux qui nous font connaître
les limites des divers diocèses.
Ces documents sont d’une valeur incontestable, même pour la
période antique : c’est en effet une chose bien connue que, dans
le courant du quatrième siècle, se constitua définitivement
l’administration de l’église chrétienne, chaque cité gallo-romaine
devenant le siège d’un diocèse épiscopal. Et l’on sait aussi que,
d’une façon générale, ces divisions ecclésiastiques ont été les
plus durables, les plus persistantes de toutes, à tel point que
ces diocèses français sont restés à peu près jusqu’à la Révolution
tels qu’on les avait établis seize cents ans auparavant. On est
donc fondé à se servir de ces documents pour essayer de com­
pléter les renseignements fournis par les inscriptions anliques.
Seulement, il ne faut pas oublier que nos bornes datent du
premier siècle, et sont par conséquent des documents bien anté­
rieurs, et officiels, qu’il faudra par conséquent préférer, en cas
de désaccord; et, aussi, que durant ces trois siècles, il a pu
s’opérer dans le territoire des cités des changements (comme il
s’en est opéré dans la délimitation des provinces), sur lesquels
nous ne sommes pas renseignés. Or, ce que nous cherchons à
établir maintenant, c’est l’exlension de la cité d’Aix lors de sa
fondation. Il semble donc a priori qu’il ne faille pas s’attendre à
une coïncidence rigoureuse entre l’étal des choses en des temps
aussi différents. Que sur certains points les limites soient
demeurées les mêmes, c’est ce que nous constaterons d’une façon
irréfutable ; mais je ne crois pas que nous ayons le droit de
l’ériger en principe, et de conclure partout et toujours de l’état
du diocèse chrétien à l’état de la cité romaine.

�176
MICHEL CLERC
Il y a plus. Ces limites des anciens diocèses, que l’on invoque
ainsi, ne sont pas elles-mêmes aussi nettement établies qu’il le
faudrait. Tout d’abord, je suis très frappé d’une observation de
M&lt;*rDuchesne, précisément à propos de la région du sud-est de
la Gaule : « Dans celte partie de la Gaule, les circonscriptions
ecclésiastiques ne coïncidèrent que tardivement avec les
anciennes circonscriptions administratives de l’empire romain,
et il se produisit à leur propos beaucoup de conflits (1) ».
Ces réserves faites d’une façon générale, voyons les résultats
que l’on obtient au moyen de ces nouveaux documents.
Je rappelle d’abord que par « diocèse d’Aix » on entend la
circonscription sur laquelle s’étendaient les pouvoirs de l’arche­
vêque d’Aix non en tant qu’archevêque, mais en tant qu’évêque,
la circonscription de l’archevêque s’appelant non diocèse, mais
« Province ecclésiastique », comme l’ancienne province romaine
dont elle est issue. Il y a, entre diocèse et province, la même
différence qu’aulrefois entre ciuilas et prooincia.
Or, avant la Révolution, ce diocèse d’Aix comprenait huit
doyennés, à savoir Aix, Brignoles, Trels, Rians, Lambesc, Per­
lais, Cadenet, Reillanne, ces trois derniers, on le voit, situés audelà de la Durance. D’après Albanès, ces limites de 1789 auraient
été, à très peu de chose près, celles du temps de l’empire
romain. Et il en lire, pour l’étendue et les limites de la cité d’Aix,
les conclusions que voici.
A l’ouest d’Aix, pour commencer par là, je dirai, d’accord
avec G. Jullian et Albanès, que l’on peut fixer comme limite, de
Belcodène à l’Arc, Gréasque, Simiane, La Malle, puis une ligne
passant par la petite vallée de la Jouïne : or, c’est là que s’arrê­
tait aussi le diocèse. Au contraire, à partir de l’Arc, nous consta­
tons que la colonie romaine n’atteignait pas Éguilles, mais
s’arrêtait un peu en deçà: elle pouvait remonter la vallée
parcourue par les deux ruisseaux qui passent près de Bomparl et
se jettent dans l’Arc près de Saint-Pons. Le diocèse comprenait en
plus Venlabren et Lambesc : voilà donc une première preuve
(1) Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, I, p. VII.

�177
que les deux circonscriptions ne coïncidaient pas exactement.
Albanès, du reste, le reconnaît lui-même : il serait bien tenté
d’étendre la frontière au nord-ouest vers Lambesc et Rognes
cc où il y a tant de vestiges du séjour de nombreuses familles
romaines, qui sembleraient marquer le voisinage d’une grande
ville,plus rapprochée que celle d’Arles; mais nous ne pourrions
en fournir la preuve, et aucune borne n’a été retrouvée de ce
côté ».
Pour le sud, au moins dans la partie occidentale de la cité,
jusqu’à Belcodène, il n’y a pas non plus de difficultés, ni de
divergences d’opinion. Albanès a fort bien montré que, de ce
côté, jamais le diocèse d'Aix n’a dépassé Belcodène. C’est ce
que prouve un curieux document de 1255, par lequel les délé­
gués du Saint-Siège déclaraient Belcodène « l’ancienne limite »,
antiqiium limitent, et établissaient que les deux églises de ce
village appartiendraient alternativement au diocèse d’Aix et à
celui de Marseille, d’une année à l’autre (1).
A l’est, Albanès ne reconnaît pas plus d’extension à la cité qu’au
sud. D’après lui, en effet, les églises de la vallée de Trets, jusque
vers le milieu du xive siècle, ne dépendirent pas de l’archevêque
d’Aix ; c’était l’archevêque d’Arles qui y exerçait l’autorité diocé­
saine, au moins jusque dans le courant du xie siècle. Aux xnc et
xine siècles, il avait perdu, il est vrai, cette portion de son terri­
toire, mais ce n’avait point été au profit de l’archevêque d’Aix,
mais bien à celui de l’abbaye de Saint-Victor, jusqu’à ce que, en
1209, le concile d’Avignon « reconnaissant que la vallée n’appar­
tenait à aucun diocèse, chargea le légat du Saint-Siège de faire
donner les secours spirituels et administrer les sacrements à une
population devenue acéphale ». Et ce n’est d’ailleurs qu’en 1323
que l’archevêque d’Aix entra formellement en possession de
toutes les églises de la vallée (2).
Sur ce point, tout en reconnaissant la parfaite exactitude de
cet exposé de la question au moyen âge, il m’est impossible
AQVAE SEXTIAE

(1) Gallia ehiïstiana novissima. I, 9-12.
(2) Ibid., 11.

�178

MICHEL CLERC

d’accepler les conclusions qu’en lire Albanès pour l’antiquité.
Les textes anciens sont trop formels, à savoir (pour ne pas
parler des pierres de Gémenos que l’on peut évidemment révo­
quer en doute), les inscriptions de Saint-Zacharie et deCabasse,
pour que l’on puisse assigner toute celte région à une cité autre
qu’Aix. Et Arles ne pouvait évidemment posséderTrets, si Châteauneuf, Saint-Zacharie et Cabasse appartenaient à Aix.
Sur ce point, C. Jullian admet au contraire qu’il faut prendre
comme limite de la cité celle de l’ancien diocèse (celui du
xiv° siècle), et la faire passer entre Brignoles et Cabasse. Mais
l’inscription de Cabasse nous a paru assez significative pour
étendre au moins jusque là les limites de la cité. C. Jullian
admet d’ailleurs que, dans celle région du sud, la cité compre­
nait le district de Saint-Zacharie, que ne comprit point le
diocèse.
Au résumé, les limites de la cité et du diocèse concordent pour
la région qui s’étend au sud-est d’Aix, jusqu’à Belcodène. A
l’ouest d’Aix, le diocèse dépassait la cité. A l’est au contraire, la
cité dépassait le diocèse. Reste à voir ce qu’il en est pour le nord.
Je ne crois pas d’ailleurs qu’il y ait lieu de s’étonner de ces
différences. Les éditeurs du Carlulaire de Saint-Victor ont de
même constaté que les pagi du moyen âge, ceux que l’on est
convenu d’appeler les grands pagi, qui ont remplacé, pour
l’administration civile, la civitas, et ont, comme elle, coïncidé
avec un diocèse, au point que leur nom est devenu synonyme de
episcopatus, ne correspondaient pas non plus toujours, comme
limites, à celles du diocèse ecclésiastique (1).
Du côté du nord, Albanès, toujours en raison de l’extension
du diocèse, donne à la cité aussi une vaste extension. Pour
Albanès, les domaines d’Aix comprenaient non seulement la rive
gauche de la Durance, mais ils franchissaient celte rivière,
« occupaient tout le pays jusqu’au Luberon, et remontaient la
rivière presque jusqu’à Manosque ». 11 donne d’abord comme
preuve de cette assertion un texte tiré de la vie de sainte
(1 )

P r é fa c e ,

p. LVI.

�179
Consorce, qui, d’après Mabillon, remonte au ve ou au vie siècle
de notre ère, et d’après lequel saint Euclier choisit pour s’y
retirer et vivre en solitaire, la grotte de Beaumont « in territorio
Aqtiensi, in agro nostro quem Montem Martium appellamus, fluvio Duranciae imminenlem » (1).
Or aujourd’hui encore, on montre près de Mirabeau, au-des­
sus d’un tunnel du chemin de fer auquel on a donné le nom du
saint, une grotte, comme étant celle qu’il aurait habitée (2);
et le village voisin de Sainte-Tulle tirerait son nom de Tullia,
fille d’Eucher (3); c’est donc bien dans celte région qu’est loca­
lisée la légende de ce saint.
Et Albanès apporte à l’appui de son système d’autres consi­
dérations qui me paraissent irréfutables, et auxquelles on peut
en ajouter encore de nouvelles, empruntées à un ordre de faits
différent.
C’est à propos des limites à attribuer au territoire de la cité
romaine d’Apt qu’Albanès a développé ces considérations, que
je résume ici (4).
On avait admis jusqu’à présent, sur l’autorité de Herzog et de
Hirschfeld (5), que le territoire de la colonie d’Apl embrassait
la région comprise entre le Luberon au nord et la Durance au
sud. Mais Albanès a montré que les raisons alléguées en faveur
de ce système n’ont pas de valeur. Tout d’abord, on peutdire que,
géographiquement, cette région relève plutôt d’Aix, dont elle
n’est séparée que par la rivière, que d’Apt, dont la sépare le mas­
sif compacl du Luberon ; et que les communications sont bien
plus faciles au sud qu’au nord, où il n’y a de passage que par la
combe de Lourmarin.
De plus, les inscriptions qu’allègue Hirschfeld, inscriptions
aptésiennes trouvées à Saignon, à Gordes, et à Saint-Saturnin,
AQVAE SEXTIAE

^
, A
(1) Gallia cluïslicina novissima, I, p. 8, n. 3. Euclier
est mort eveque
de
Lyon, vers 450 (Pauly-Wissowa, Beatencgclopœdie, s. v. Eucherius).
(2) Guide Joanne, Provence (éd. de 1908), p. 53.
(3) Féraud, Histoire des Basses-Alpes, p. 579.
(4) Gallia christ, non,, I., p. 175 et suiv.
(5) Galliæ Narbonensis hisloria, p. 142 ; CIL, XII, p. 138.
•

�MICHEL CLEKC
180
proviennent loules précisément, non de la région en question,
mais du nord et de l’ouest d’Apl, c’est-à-dire du versant nord du
Luberon, qui appartenait très certainement à Apt.
Enfin, et ceci est une remarque très ingénieuse, plusieurs loca­
lités de la région contestée, Cabrières d’Aigues, Peypin d’Aigues,
la Tour d’Aigues, le Revest d’Aigues, la MotLe d’Aigues, portent
accolé à leur nom un complément qui n’est autre chose que la
traduction du latin de Aqnis, qui les distinguait d’autres loca­
lités homonymes, et indiquait précisément qu’elles relevaient
d’Aix(l).
Albanès ajoute encore, avec raison, que le rang très secondaire
des Vulgientes, peuple gaulois chez qui fut fondée Apt, ne permet
pas de leur attribuer un territoire hors de proportion avec leur
importance.
Enfin, la région en question a toujours l’ait partie, depuis le
haut moyen âge jusqu’à la Révolution, du diocèse d’Aix, et non
du diocèse d’Apt.
A tous ces arguments, qui me paraissent irréfutables, j’en
ajouterai un dernier, en me référant aux premiers chapitres de
cette étude. On y a vu en effet que la rive droite de la Durance,
au sud du Luberon, a appartenu de tout temps aux Salyens, à
ceux de la tribu des Dexiates. Or ce territoire des Salyens, c’est
Arles et Aix seules qui se le sont partagé après la conquête
romaine ; Apt n’a eu pour son lot que le territoire des Vulgientes.
R faut donc considérer comme chose acquise que la plaine
d’entre Luberon et Durance faisait partie de la cité d’Aix (2) :
la délimitation de ce côté est aussi certaine que l’est, au sud-est
d’Aix, celle qu’attestent les pierres terminales. C’est donc de
l’une et de l’autre qu’il faut partir définitivement pour reconsti­
tuer le territoire de la colonie romaine d’Aix.
C’est dire qu’il ne reste plus qu’à rejoindre ces deux territoires,
à l’est et à l’ouest.
Pour l’ouest, nous n’avons aucune indication positive. Mais,

(1) Cf. A. Longnou, Allas historique de la France, texte, p. 157, qui montre
que la véritable orthographe est, non Aigues, mais Aiguès.
(2) C’est aussi l'avis de C. Jullian, Festschrift Hirschfeld.

�181
puisque Puyricard et Saint-Cannadet relevaient d’Aix, il semble
indiqué de faire passer la frontière par l’extrémité occidentale
de la Trévaresse, en suivant à peu près la route actuelle d’Aix à
Rognes, et de lui faire rejoindre la Durance entre Sainl-EstèveJanson et la Roque d’Antheron, en face de Cadenet ; à moins que,
comme l’indique C. Jullian, on ne la prolonge jusqu’à Sénas, si
l’on veut absolument tenir compte de la borne hypothétique
trouvée là.
Pour ce qui est maintenant de la frontière orientale, à partir
de Cabasse, la petite rivière de l’Issole, puis l’Argens, doivent
avoir formé la limite jusque vers Brue-Auriac, en laissant en
dehors Barjols, qui a toujours dépendu du diocèse de Fréjus. A
partir de là, il est bien difficile, faute de tout document, et dans
une région aussi tourmentée, et dépourvue de vallées importan­
tes, de fixer un ti-acé à la frontière. Mais j’inclinerais à la faire
passer par la vallée de la petite rivière de Sainte-Bachi, qu’em­
prunte actuellement le chemin de fer, et à la laire déboucher
sur la Durance par Jonques et Peyrolles.
Ce tracé englobe Rians et Esparron. Or on considère géné­
ralement qu’Esparron relevait d’Arles, à cause d’une inscription
funéraire trouvée là, celle de T. Domilius Pedullus, de la tribu
Tevetina, Arlésien (1). Mais précisément, cette formule inusitée,
qui ajoute au nom de la tribu celui de la cité, ne s’explique que
s’il s’agit d’un étranger, mort et enseveli hors du territoire de sa
propre cité (2). Et Esparron, comme Rians, faisait partie, au
moyen âge, du diocèse d’Aix (3). D'ailleurs, étant admis ce que je
viens d’exposer, il ne peut plus s’agir d’Arles dans toute celle
région. Arles ne possédait rien sur la rive droite de la Durance,
à partir des environs de Sénas ou de la Roque d’Antheron, et ce
n’est pas à Arles, mais à Riez, que confinait Aix de ce côté.
AQVAE SEXTIAE

(1) 3 8 . — C’est à tort queFéraud, Histoire des Basses-Alpes, p. 343, donne
cette inscription comme se trouvant il Esparroil -du- Verdon, dans ie dépar­
tement des liasses-Alpes : elle est bien à Esparron de Pallières, dans le Yar.
(2) C’est ainsi que T. Albucius Tertius d’Aix, mort à Nîmes, est qualifié
sur sou épitaphe, en outre de l’indication de sa tribu, Vollinia, de l’ethnique
Aquensis (192).
(3) Albanès, Galliu christ. I Instrum., col. 27.

�MICHEL CLERC

L’objeelion de G. Jullian, que le territoire d’Aix ne pouvait cou­
per les possessions artésiennes le long de la Durance, tombe
donc.
Le territoire d’Aix était donc beaucoup plus considérable
qu’on ne l’admettait généralement, surtout si on lui attribue la
région de Trets, qu’Albanès lui enlève.
Mais il faut revenir maintenant de ce côté, où je ne me dissi­
mule pas qu’il y a, par suite de ce nouveau tracé de la frontière
au nord, de graves difficultés.
Je veux parler des deux bornes de Chàleauneuf et de Vauvenargues. Celle de Chàleauneuf étant encore, sans aucun doute,
en place, il faut, pour l’expliquer, admettre que la frontière, à
partir de Belcodène, au lieu d’aller tout droit à l’ouest pour
atteindre la vallée de la Jouïne, faisait un crochet au nord pour
rejoindre Chàleauneuf, en traveisant l’Arc.
Quant à la borne de Vauvenargues, il faut renoncer à en expli­
quer la présence. Elle ne peut provenir que de la région au sud
de Sainte-Victoire, dans les environs de celle de Cliàteauneuf.
Que si l’on s’étonne qu’une pierre de cette dimension ait pu être
transportée aussi loin de son emplacement primitif, je répondrai
que Spon déclare qu’on l’a apportée à Saint-Antonin d’ailleurs,
de l’autre côté de la montagne ; —- que le milliaire actuellement
à Favaric, qui est encore plus lourd, a été également transporté,
nous le verrons plus loin, par dessus l’Arc, à plusieurs kilomètres
de son emplacement primitif ; — et qu’il n’est guère douteux
qu'il en soit de même pour les pierres trouvées à Aix, qui
doivent toutes provenir de la banlieue nord ouest de la ville, là
où la frontière était le plus rapprochée, mais encore, cependant,
à quatre ou cinq kilomètres d’Aix.
Pour ce qui est, enfin, des autres bornes dont je ne tiens pas
compte dans ce tracé, elles sont purement hypothétiques, et on
a le droit de les subordonner à des considérations autrement
positives.
Au résumé, le territoire d’Aix était limité, à l’ouest et au sudouest par celui d’Arles, à l’est par celui de Fréjus, au nord-est
par celui de Riez, et au nord par celui d’Apt.

�183
Si l’on n’a trouvé de bornes que du côté où il confinait à celui
d’Arles, c’est que de ce côté le tracé avait offert des difficultés
particulières, dont nous avons d’ailleurs la preuve dans le
dessin bizarre qu’il affecte. Mais ou peut s’expliquer la raison
de ces bizarreries. Pour cela, il suffit de se reporter au temps et
aux circonstances de la double fondation d’Aix, comme caslellum, puis comme colonie.
Audébut, et tant qu’il n’y eut à Aix qu’un castellum, la question
de limites ne se posait pas : seul centre romain dans tout le pays
conquis et à conquérir, Aix n’avait pas besoin de frontières,
et ne pouvait même en avoir, si ce n’est du côté des possessions
marseillaises, qui le limitaient au sud, à l’est et à l’ouest, mais
point au nord,
Marseille vaincue par César, et dépouillée de sa puissance
politique, nul doute que les choses n’eussent été arrangées tout
autrement, et plus simplement, si les deux colonies d’Arles et
d’Aix avaient été fondées en même temps. On aurait constitué
probablement à chacune un domaine à peu près équivalent, et
nettement distinct. Mais ce n’est pas ce qui arriva. Si nous
sommes mal fixés sur la date de la tranformation du castellum
d’Aix en colonie latine, nous le sommes très bien sur la date de
la fondation de la colonie romaine d’Arles. Elle fut fondée, sur
les ordres directs de Jules César, par Tiberius Claudius Nero,
le père du futur empereur Tibère, et cela en l’année 46 ou 45
avant notre ère (1) . Le castellum se trouva ipso facto
englobé dans la nouvelle cité, et dut relever d’elle, au lieu de
relever, comme auparavant, de l’autorité directe du proconsul.
Autrement dit, la question de délimitation ne se posa point
encore à ce moment. Elle ne put donc se poser que lorsque
Auguste eut décidé la création de nouvelles villes, de droit latin,
en Narbonnaise. Aix étant une de ces villes, il fallut bien lui
faire un domaine au détriment d’Arles, et peut-être aussi de Fré­
jus : car à ce moment la colonie romaine de Forum Julii existait
déjà aussi, fondée, sinon par César lui-même, à coup sûr par les
AQVAE SEXTIAE

(1) Suétone, Tibère, i.

13

�MICHEL CLERC

triumvirs. Au premier abord, il paraît plus simple de supposer
que le territoire d’Aix fut pris tout entier dans celui d’Arles, et
que la frontière artésienne de l’est devint ainsi la frontière
aixoise. L’absence complète de bornes de ce côté viendrait de ce
qu’elles étaient beaucoup moins nombreuses là que partout
ailleurs, la frontière n’y subissant pas de changement. Mais il
est possible aussi que l’on ait pris du territoire à Fréjus aussi
bien qu’à Arles : ainsi s’expliquerait la pointe formée sur le
territoire aixois par les terres forojuliennes du Val.
Dans un cas comme dans l’autre, l’opération ne dut pas se
faire sans difficultés ni contestations. Assurément, l’on aurait
pu trouver des limites naturelles moins compliquées que celles
dont nous avons essayé de retrouver le tracé. Mais ce procédé
simpliste était inapplicable en l’espèce. Il ne s’agissait pas, en
effet, de tailler en pleine terre vierge, comme on avait pu le faire
lors de la fondation de la colonie d’Arles, l’organisation de la
propriété indigène étant nulle et non avenue aux yeux des
Romains. Il s’agissait, au contraire, de découper dans un terri­
toire déjà romain, déjà livré à la propriété romaine, une circons­
cription administrative nouvelle. Or certainement, les premiers
colons arlésiens, les vétérans de la sixième légion, avaient orga­
nisé sur leurs terres le système de la propriété foncière telle
qu’elle existait sur le sol italien, c’est-à-dire le régime du fundus.
Le fundus, c’est le domaine rural dans toute son intégrité, un
et indivisible : non pas qu’il ne puisse être morcelé, par partages
ou par ventes; mais, même morcelé, il demeure un, et son nom,
immuable, le plus souvent dérivé du nom du premier proprié­
taire romain, est le témoignage irrécusable de cette persistance
dans l’unité. Il y avait, évidemment, une raison à celte fixité des
fundi, et il faut la chercher dans la commodité qu’elle offrait aux
opérations du cadastre et du recensement, opérations si impor­
tantes aux yeux des Romains, surtout sous l’Empire.
Ce court exposé suffira pour faire comprendre que, lorsqu’on
se décida à fonder une colonie à Aix, on dut se résigner à respec­
ter les fundi tels qu’ils s’étaient constitués sur le territoire
d’Arles. Un fundus ne pouvait être partagé entre deux cités, bien

�185
moins encore entre deux cités de rang différent, l’une de droit
romain, l’autre de simple droit latin. La preuve en est que les
pagi eux-mêmes, subdivisions de la cité, dont chacune contenait
un certain nombre de lundi, ne pouvaient se partager entre
plusieurs cités (1).
Voilà, je crois, comment il faut expliquer la bizarrerie des
frontières entre les cités d’Aix et d’Arles, et aussi comment il a
fallu, pour les délimiter, les jalonner d’un très giand nombre de
bornes, dontquelques-unes sontparvenues jusqu’à nous, derniers
témoins d’un état de choses qui fut institué, au plus lard, dans
les premières années du premier siècle de notre ère, sinon dans
les dernières du premier siècle avant notre ère.
AQVAE SEXTIAE

L’œuvre des Romains dans la Basse-Provence peut se résumer
en quelques mots. Le vaste territoire de la confédération
salyenne fut réparti entre deux cités organisées à la romaine, et
il semble bien que là, comme partout, on aurait purement et
simplement attribué à chaque cité le territoire des tribus qui
l’occupaient avant la conquête (2), en leur donnant pour centre
unique la nouvelle colonie, si la question ne s’était posée ici
d’une façon toute particulière. Tout d’abord, le territoire salyen
était bien vaste pour être attribué en entier à une colonie unique.
Et puis il comprenait deux régions bien différentes, une région
fluviale et maritime, celle d’Arles, et une région continentale,
celle d’Aix, séparées l’une de l’autre par le quasi désert de la
(1) Il y a bien des exemples de ce fait en Italie, où les tables de Veleia
(CIL, XI, 1147), nous montrent plusieurs pagi s’étendant chacun sur les
territoires de deux cités voisines. Mais, loin d’infirmer notre assertion, cela
au contraire ne prouve qu’une chose, à savoir que ces pagi existaient avant
la conquête de cette région par Rome ; c’étaient, comme l’a montré Schulten
(Philulogus, LUI, p. 632), des circonscriptions rurales antérieures à la divi­
sion du territoire entre les cités de Veleia, Parme et Plaisance, division
constituée par les Romains. Et il en est sans doute de même pour les pagi
des Ligures Bacbiani, qui relèvent de deux territoires, et aussi du pagiis
Farralicanus, qui s’étendait sur les limites de trois cités, appartenant ellesmêmes à trois régions différentes de l'Italie ; et’. Daremberg- 'aglio, Pagus,
p. 275.
(2) On sait, en effet, que les limites des territoires des cités gauloises
étaient parfaitement fixées, et connues de tous (Jullian, II, 54).

�186

MICHEL CLERC

Grau, et habitées, nous l’avons vu, par deux groupes de
population différents.
Enfin, ces territoires, ce n’était pas directement aux Salyens
que Rome venait de les prendre, mais à Marseille, à qui elle les
avait donnés autrefois, et qui, d’ailleurs, n’avait dû que les
exploiter commercialement, sans pouvoir les occuper d’une
manière effective. Et il ne s’agissait point seulement pour
Rome de caser quelques milliers de vétérans, mais bien de
remplacer Marseille déchue, et de faire jouer par une ville
romaine le rôle qu’elle avait joué jusqu’alors, d’entrepôt commer­
cial et de débouché de toute la vallée du Rhône. A la ville
romaine de Lyon, fondée sur le haut du fleuve, devait répondre
la ville romaine d’Arles, en occupant les embouchures. C’est
donc sur la ville maritime, bien plus que sur la ville continen­
tale, que se porta la sollicitude de Rome. C’est à cette ville qu’ils
donnèrent, non seulement la région salyenne d’Arles, sa banlieue
naturelle ; mais tout le vaste territoire allant des embouchures
du Rhône aux extrêmes confins du territoire salyen, jusqu’au
pays des Oxybes. Tous les rivages du pays des Salyens furent
donc arlésiens, et c’est le terriloire d’Arles qui à lui seul engloba
complètement les quelques arpents laissés à Marseille. Et, à
l’est de ce territoire, formant l’apanage du grand poil de
commerce, s’éleva un autre port, Fréjus, qui fut, lui, le grand
port militaire.
Très différent devait être le rôle d’Aix. Séparée de la mer par
Arles et Fréjus, éloignée des bords du Rhône, et occupant
les deux rives d’une rivière innavigable, la Durance, Aix devait
tenir la route de terre qui d'Italie menait à Arles, et de là, en
Espagne. Seule ville importante dans toute la région comprise
entre Arles et la frontière italienne, Aix devait y être, non un
centre d’échange bien actif, mais une forteresse et un centre de
romanisation.
Comme conséquence de ces recherches sur les limites de la
cité d’Aix, il y a lieu maintenant de dresser la liste définitive des
documents épigraphiques à utiliser pour la suite de cette étude.

�AQVAE SEXTIAE

187

C’est toujours une question assez délicate que de savoir à
quelle cité romaine il faut rattacher les inscriptions trouvées en
dehors des villes, à distance à peu près égale de deux villes, et ne
portant pas en elles-mêmes la marque de leur origine.
M’appuyant sur les considérations que je viens de développer,
je m’écarterai un peu des divisions adoptées par le savant éditeur
du Corpus, M. O. Hirschfeld, et j’adjoindrai au groupe des
inscriptions aixoises, outre le pays d’entre Durance et Luberon,
la région de Saint-Zacharie, Brignoles et Cabasse. Pour Brignoles, je rappelle que nous n’avons aucun document positif,
et que peut-être cette ville relevait-elle de Fréjus ; dans le
doute, j’estime qu’on peut la rattacher à Aix.
Le petit Corpus épigraphique d’Aix ainsi constitué, nous dispo­
serons, en somme, de cent quaIre-vingt-cinq inscriptions
trouvées dans la région, plus vingt trouvées dans le reste de la
Gaule et à l’étranger (1), en tout deux cent cinq textes (2).
Mais, là-dessus, quatorze numéros ne sont que des fragments
insignifiants ; et soixante et une inscriptions funéraires ne nous
fournissent absolument que des noms propres : il ne reste
donc que cent trente textes véritablement utiles.
(1) Les deux cives Aqueuses d’une inscription funéraire de Bordeaux (CIL,
XIII, 609), sont bien plutôt originaires de Dax, Aquae Tarbellicae, que d’Aixen-Provence.
(2) Il faut y ajouter environ soixante-dix inscriptions (CIL, Xll, Instrumen­
tant, passim), gravées sur de petits objets, tuiles, lampes,vases,cachets, et dont
plusieurs ont pu être apportés du dehors dans les temps modernes ; et aussi
un petit stock d’inscriptions fausses, vingt-trois, (CIL. XII, 43-67 cf.
M. Clerc, La Bataille tl'Aix, p. 624 et suiv.). - Quant aux trois inscriptions
grecques publiées comme se trouvant à Aix [las. gr. Sic. et liai..., n°s 24672469), il n’y a pas à en tenir compte : elles ont été certainement importées
du dehors.

��CHAPITRE III
LES SUBDIVISIONS DE LA CITÉ

Nous ne disposons, relativement à l’organisation intérieure
et aux divisions administratives de la cité aixoise, que de deux
documents, tous deux du premier siècle de notre ère, et de
même nature, à savoir deux dédicaces faites à l’empereur
régnant.
La plus ancienne se trouve, aujourd’hui encore, à Cabasse (1) ;
la seconde, perdue aujourd’hui, a été publiée, sans indication
précise de lieu, par Peiresc (2) :
« Pour le salut de Caius César Germanicus Auguste, fils de
Germanicus, le pagus Matavonicus ».
« Consacré pour le salut de Néron Claude César Auguste,
Père de la Patrie, par le Pagus Juvenalis ».
Le premier empereur est celui que nous appelons Caligula
(37-41) ; le second est Néron (54-68). L’inscription qui concerne
ce dernier peut être datée d’une façon encore un peu plus pré­
cise : nous savons en effet que c’est à la fin de 55 ou au commen­
cement de 56 que Néron reçut le litre de Père de la Patrie.
Il est possible, pour la même raison, qu’il faille dater la pre­
mière inscription de la première année du règne du Caligula,
37, cet empereur n’y portant pas le titre de Pater Patriae, qu’il
reçut dès les premiers jours de 38.
On voit que ces deux autels ont été élevés, non par la cité, ni
par des particuliers, mais par deux de ces groupements admi( 1) 6 .
(

2) 7

.

�190
MICHEL CLERC
nislratifs que l’on appelait des pagi. Je résume ce que nous
savons sur ces subdivisions de la cité romaine (1).
Le mol, cela va sans dire, est latin et, en latin, bien que l'éty­
mologie en demeure obscure, le sens en est très précis : dès les
temps les plus reculés jusqu’à la fin de l’Empire, pagus désigne
une circonscription rurale, dont les habitants prennent le titre
de pagani. Comme toujours, chez les Romains comme chez les
Grecs, ces circonscriptions rurales sont autant de centres reli­
gieux et administratifs, ayant leur culte, leurs fêtes, leurs
magistrats.
Mais ce mot, appliqué à la Gaule, même à la Gaule romanisée,
a-t-il le même sens ? ou bien les Romains ont-ils appliqué un
terme de leur langue à une conception différente, gauloise, de
même qu’ils ont donné les noms de leurs dieux à des divinités
gauloises ? C. Jullian a très bien montré que ces deux façons de
voir sont toutes les deux exactes, ou, si l’on veut, l’ont été
successivement. Dans la Gaule indépendante, ce que les Romains
ont appelé du nom de pagus, et dont nous ignorons le nom
gaulois (2), c’est, non pas une étendue de territoire, mais un
groupe d’hommes : le texte le plus ancien, un passage de TiteLivç, cite, parmi les populations gauloises qui s’établirent en
Italie, « les Insubres, pagus des Eduens ». Au temps de la guerre
des Cimbres, les Helvètes Tigurins, qui se joignent aux envahis­
seurs de la Gaule, forment, d’après César, un des quatre pagi
des Helvètes. Et ce sens purement gaulois n’a même pas disparu
complètement après la conquête romaine : Pline, parlant de la
fondation de Novaria, l’attribue aux Verlacomacori, Voconiiorum
pagus. Ce qui explique l’importance et la persistance de cet
organisme, c’est que, nous l’entrevoyons du moins, il a été « ce
(1) Outre le Manuel des Antiquités romaines de Mommsen-Marquardt, et le
Dictionnaire de Daremberg-Saglio, voir Deloclie, Éludes sur la géographie
historique de la Gaule (Mémoires présentés par divers savants à l’Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, 2mo série, IV, lr« partie, 1860) ; Kornemann,
Zur Sladtensteluing in den eliemals kellischcn und germanischen Gebieten
des Rômerreichs ; C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V (1885), p. 180 et suiv.,
et Revue des Études anciennes, III (1900),'p. 76 et suiv.
(2) Peut-être quelque chose comme cori-i ; cf. Jullian, Revue des Études
anciennes, l. c., p. 82.

�191
qu’il y a de plus ancien, de véritablement primitif, dans les
divers groupements de la nation gauloise » (1), à savoir le groupe
ethnique primordial, le clan.
Et c’est des pagi gaulois, non des civitntes, que parlent, sans
aucun doute, les auteurs anciens qui attribuent à la Gaule au
temps de César trois cents et quelques états. Il n’en est pas moins
vrai d’ailleurs qu’au temps de César déjà le pagus a bien perdu
de son importance primitive, au profit d’un groupe plus consi­
dérable, la cité : il y a là un processus d’autant moins fait pour
nous surprendre que nous le constatons chez tous les peuples de
l’antiquité classique. Seulement la conquête romaine va empê­
cher cette évolution de s’accomplir normalement et d’elle-même :
elle ne va pas l’entraver, loin de là ; elle va faire rentrer de plus
en plus le pagus dans les cadres de la civitas, et, de ce qui était
primitivement un groupe d’hommes, mobile et pouvant changer
de demeure, former une entité géographique stable et immua­
ble ; à tel point que là prendront naissance ces unités à la fois
géographiques et ethnographiques indestructibles que nous
appelons « les pays de France ».
Il va maintenant de soi que le pagus Juvenalis et le pagus
Matavonicus de la cité romaine d’Aix au premier siècle de notre
ère doivent être envisagés comme des termes géographiques,
comme des subdivisions territoriales de la cité, à l’instar des
pagi italiens.
Ce ne sont pas les seuls exemples de pagi que nous offrent les
inscriptions de la Gaule Narbonnaise : pour ne citer que des
exemples certains, nous connaissons les noms de six pagi dans
la cité des Voconces, et d’un pagus de chacune des cités d’Apt,
d’Orange, de Nîmes, de Grenoble, de Vence; enfin un autre, le
pagus Lucretius, se trouvait dans une région voisine d’Aix, à
Saint-Jean de Garguier, et dépendait, par conséquent, de la cité
d’Arles.
L’étude de ces pagi soulève une foule de questions, encore fort
obscures, faute de documents assez nombreux, et queje n’ai pas
AQVAE SEXTIAE

(1) Ibid., j). 90,

�192
MICHEL CLERC
la prétention de reprendre à propos de ces deux textes particu­
liers. Il suffira d’indiquer ce que nous savons d’une façon
positive, et aussi ce que nous entrevoyons.
Tout d’abord, pour le nom que portaient les pagi, Deloche a
bien montré que les uns portaient des noms de peuplades,
comme ce pagus Tigurinus et le pagus Insubre des Eduens déjà
mentionnés, et le pagus Carnutenus des environs de Rennes (1),
mais que d’autres avaient au contraire des noms introduits
seulement à l’époque romaine, comme le pagus Lucretius
d’Arles. C’est évidemment dans cette seconde catégorie que ren­
trent les deux pagi aixois.Mais d’où tirent-ils leur dénomination?
Quelques pagi ont dû leur nom à un empereur, que l’on aura
ainsi voulu honorer : c’est certainement le cas du pagus Julius
et du pagus Livius d’une peuplade alpestre rattachée à la cité de
Brescia (2), qui, comme l’a supposé Mommsen, semblent bien
se rapporter à Auguste et à Livie. De même, en Gaule, à Aoste
chez les Allobroges, un pagus Oct(avius) a pour chef-lieu le
viens d’Augüstum, devenu la ville d’Aoste (3).
Mais c’est loin d’être la majorité des cas. Ailleurs nous trou­
vons des noms qui sont ceux de divinités romaines, comme
ceux du pagus Minervius à Orange (4) et du pagus üia(nensis)
chez les Allobroges (5). D’autres enfin sont des noms de lamilles
romaines, comme le pagus Valerius ou Valerianus des environs
de Grenoble (6), le pagus Junius, de Vaison (7), le pagus Lucre­
tius d’Arles, et enfin notre pagus Juvenalis.
Pour les motifs qui ont fait donner à des pagi des noms de
ce genre, nous sommes réduits à des hypothèses (8). Valerius
rappelle-t-il un des gouverneurs de la Gaule transalpine, le
Valerius Flaccus de 83 avant notre ère, ou le Valerius Messala
(1) CIL, XIII, 3150.
(2) CIL, V, p. 515.
(3) CIL, XII, 2395.
(4) Ibid , 1243.
(5) Ibid., 2558, 2561.
(6) Ibid., 2346.
(7) Ibid.. 1307.
(8) Cf. Jullian, Bulletin Epigraphique, l.c ., p. 182.

�193
de 27 ? Ou bien le nom romain du pagus rappelle-t-il celui de
son premier praefectus, car nous indiquerons tout à l’heure que
chacune de ces circonscriptions avait à sa lêle un magistral de
ce nom ? Ou enfin ces noms sont-ils ceux de la famille romaine
dont un membre aurait été, au début, propriétaire des terri­
toires du pagus ? car nous savons que certaines propriétés
foncières, des fundi, englobaient des villages entiers. Autant
d’hypothèses que l’on ne peut,jusqu’à nouvel ordre, qu’indiquer,
sans pouvoir eu démontrer aucune. Il est bien possible d’ailleurs
que la question ne comporte pas une solution unique, mais
plusieurs.
Dans tous les cas, il y a encore une autre catégorie de pagi
dont le nom a certainement une origine toute différente. Tels
sont le pagus Aleianus (1), le pagus Epotius (2), le pagus
Deobensis (3), tous trois chez les Voconces, le pagus Vordensis
d’Apt (4), le pagus Beritinus de Vence (5), et noire pagus Matavonicus. Pour tous ceux-là, il est visible que ce sont des noms
indigènes romanisés qu’ils portent en pleine époque romaine,
noms dont nous pouvons encore bien moins retrouver l’origine
que celle des noms romains. Et cela donne une singulière force
à la théorie qui veut que les pagi aient été, non point établis en
Gaule par les Romains, mais qu’ils soient bien antérieurs à leur
arrivée, et qu’ils aient seulement alors (et non tous) changé de
nom (6).
On voit que, sur les deux pagi de la cité aixoise dont le nom a
survécu, l’un porte un nom romain, l’autre un nom indigène. Il
serait oiseux de rechercher d’où vient ce dernier et quelle en est
l’origine ; et pour le premier, nous ne pouvons guère mieux en
décider. On peut seulement remarquer que le nom de Juvenalis
(le surnom, pour parler plus exactement) est assez rare, et en
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 1711.
(2) Ib id ., 1529.
(3) Ibid., 1376.
(4) Ibid., 1114.
(5) Ibid., 2.
(6) C. Jullian, 1. c., p. 181.

�MICHEL CLERC

général, el en particulier dans la Gaule Narbonnaise, où je ne
le trouve au Corpus que sept l'ois (I).
Or, parmi les inscriptions funéraires trouvées à Rome, figure
celle d’un certain Sextus Licinius Juvenalis, fils de Sexlus, de la
tribu Vollinia (2). Mais il n’y a point de nom de cité après le
nom de la tribu, ce qui fait que très probablement le personnage
était un Romain. Peut-être cependant, étant donnée la coïnci­
dence curieuse, non seulement de la tribu, mais du prénom
Sextus, que nous verrons si fréquent à Aix, peut-on se demander
si ce Sexlus Licinius Juvénal n’était pas un citoyen d’Aix,
membre de la famille qui avait donné son nom au pagus
Juvenalis (3,'.
Il serait intéressant de pouvoir localiser ces deux pagi.
Il ne paraît pas que leurs noms se soient conservés dans celui
de quelque localité moderne, comme c’est le cas pour le pagus
Vordensis, qui a laissé son nom au village qui était sans doute
son chef-lieu, Cordes, et, probablement, pour le pagus Epotius,
d’où paraît bien venir le nom d’Upaix (4). D’autre part, pour
le pagus Juvenalis, toute recherche serait inutile, faute d’indi­
cation précise de provenance. Tout au plus peut-on soupçonner
qu’il devait être dans les environs immédiats d’Aix, ce qui
expliquerait que Peiresc n’ait pas été plus précis. M. J. de la
Calade me suggère pourtant l’étymologie suivante : ce nom
pourrait dériver de celui de la Jouïne (Juvénal, Juven, Jouyne,
ces trois noms figurent actuellement dans l’onomastique aixoise),
ruisseau formé de deux autres, la Grande el la Petite Jouïne,
venus, l’un de Bouc, l’autre de Cabriès, et qui se jette dans
(1) CIL, XII, 682, 3124, 3253, 3956, 4967, 5686, 465, 569V ; trois fois sur
sept, il est écrit, comme sur l’inscription d’Aix, IVENALIS.
(2) CIL, VI, 35694 : SEX • LICINIVS
SEX - F - VOLT
IWENALIS
M • iu ■ H ■ S
(3) Sur la présence à Rome, sous l’Empire, de négociants aixois, voir infra,
chapitre V, §2, et Annales de la Société d'Étndes provençales, III, 1906, p. 283.
A Aix même, dans la région de Saint-Zacliarie. il y a un Sex. Licinius Successus
(5 4 ).
(4) CIL, XII, 1114, 1529,

�195
l’Arc en face de Saint-Pons, à une dizaine de kilomètres audessous d’Aix. La Jouïne formant précisément, nous l’avons dit,
la limite entre les territoires d’Aix et d’Arles, le pagus aurait
compris la partie occidentale de la cité d’Aix, tout près de la
ville, ce c|ui concorderait bien avec ce que je viens de dire (1).
Pour le pagus Matavonicus, au contraire, il 11’y a guère de
doute : c’est la région même de Cabasse, à l’extrémité orientale
de la cité. Dans ce pays où les inscriptions sont très rares,
Cabasse en a fourni six, ce qui est relativement considéra­
ble (2) : nous sommes donc fondés à voir dans ce village le
chef-lieu du pagus (3).
C’est ce clief-lieu qui, sur l’inscription de Garguier (le meil­
leur document sur lequel nous puissions nous appuyer) est
désigné par le terme de locus. Locus, comme l'a fort bien montré
C. Jullian, n’a point là un sens général et indéterminé, mais
bien un sens précis et officiel. Il ne devait y avoir, dans chaque
pagus, parmi tous les villages, vici ou oppida, qu’un seul locus,
c’est-à-dire qu’un seul centre administratif.
Le pagus en effet n’était pas simplement une circonscription
géographique : il avait son existence, on peut même dire une
certaine autonomie, au sein de la cité, et ses habitants formaient
un corps, les pagaui. Le chef de cette administration était, au
moins le plus souvent, car nos documents sont trop peu
nombreux pour que nous en puissions tirer des conclusions
générales, un Praefectus, à côté duquel l’on voit parfois men­
tionné un Edile (4). Un de ces praefecti, à Vaison, porte un
litre qui paraît bien être le même, mais plus complet : il
AQVAE SEXTIAE

(1) Ce 110m de ,fouine, au moyen âge Juina, est identique à celui de la
Guine, appelée de même Juina ; et le mot Genua de la côte de Ligurie est
encore évidemment le même; il serait donc d’origine ligure (M. llesnier,
Mém. Anliq-, 1909, 227).
(2) 5G, 6, 8 , 111, 1 4 3 , 1G4 ; plus deux bornes milliaires, 9, 11
(3) M. Fr. Aube incline à placer ce chef-lieu, Matavo (nous verrons que
ce nom est fourni par les itinéraires anciens), à trois kilomètres au sud-ouest
de Cabasse, à l’endroit appelé la Seigneurie et Campdumy, où « l’on découvre
tous les jours de nombreux restes d’antiquités... médailles à l’effigie des
empereurs, inscriptions funéraires, tombeaux, poteries, traces de construc­
tions importantes ».
(4) CIL, XII, præfectus, 1307, 1371, 1529, 1708, 2346; édile, 1711, 1377.

�196
MICHEL CLERC
s’intitule Praefectus vigintivirornm pagi (1). M. Hirschfeld voit
dans ces vigintiviri des citoyens choisis parmi l’ordre des
décurions, et chargés d’administrer le pagus et d’assister le
praefectus, qui nous apparaît ainsi comme le président, et en
même temps, sans doute, comme le pouvoir exécutif, d’un petit
corps délibérant. Or c'est exactement la situation des magistrats
de la cité, les duumvirs, vis-à-vis du conseil des décririons.
Seulement, les praefecli relèvent eux-mêmes des magistrats de
la cité, dont ils ne représentent qu’une circonscription.
Néanmoins, l’inscription de Garguier prouve que ces petites
communautés avaient une certaine indépendance d’allures,
puisqu’on voit les habitants du pagus Lucretius adresser direc­
tement des suppliques à Rome, députer l’un des leurs auprès
du gouverneur de la province, et enfin, en désespoir de cause,
auprès de l’empereur lui-même.
De la vie de nos deux pagi aixois, il ne nous est resté, malheu­
reusement, aucun document de cette importance. On a trouvé
seulement, à Cabasse encore, une épitaphe faite par un paganus (2) ; mais il n’en reste précisément que ce litre de paganus,
et la formule montrant qu’il s’agit d’une épitaphe.
Quant aux dédicaces des deux pagi, elles nous montrent une
fois de plus en action ces petites communautés, mais nous ne
pouvons savoir à quel propos. Tout au plus, pour Caligula,
peut-on supposer que c’était à l’occasion du séjour de ce prince
en Gaule que le pagus lui a élevé cet autel J’ai indiqué plus
haut, à titre de simple hypothèse, que peut-être est-ce à lui
qu’Aix était redevable du droit de cité romaine : la dédicace, en
ce cas, serait un monument précieux de l’histoire locale ; mais le
laconisme même n’en est guère favorable à cette hypothèse, et il
est plus probable que cet hommage rendu à Caligula, comme
celui rendu à Néron, l’a été à l’occasion de l’avènement du prince.
Il ne nous est point non plus parvenu de monuments émanés
de ces communautés plus peliles que les pagi, les vici, dont nous
constatons l’existence à Tain, à Aix en Savoie, à Nîmes, à Alhens,
(1) Ibid., 1376; cf. p. 161.
(2) 8 ....... paganus d(e) s (ho ) p(osuil).

�197
et à Aoste et à Genève, qui n’étaient, au moins à une certaine
époque, que de simples vici (1).
Enfin, nous ne savons pas davantage combien la cité d’Aix
pouvait comprendre de pagi. Il ne faudrait pas croire qu’il y en
eût beaucoup dans chaque cité gallo-romaine : G. Jullian a
montré, pour Arles, qu’il ne devait pas y en avoir plus de cinq
à six. Or c’est un chiffre analogue que l’on trouve dans les cités
gauloises au temps de leur indépendance, quatre chez les Hel­
vètes, et quatre aussi chez les Galates d’Asie-Mineure. Dans la
Gaule romaine, chez les Voconces, qui ont, de tous les Gaulois,
gardé le plus fidèlement les mœurs et la manière de vivre natio­
nales, M. Hirschfeld compLe six pagi, et encore un des six
11’est-il pas certain (2).
Pour Aix, il semble que cinq pagi aient suffi à constituer
toute la cité. Le Pagus Matavonicus comprenant la région de
Cabasse-Brignoles, le second aurait compris celle de SaintZacharie et Saint-Maximin ; un troisième aurait été formé par
la vallée de Trets ; le quatrième, peut-être le payas Juvenalis,
aurait occupé la partie occidentale de la cité. Enfin, la région
entre Durance et Luberon en aurait constitué un cinquième, qui
peut-être s’appelait, comme nous le verrons, pagus Caudellensis.
Il pouvait d’ailleurs y avoir entre les pagi, de cité à cité, et
jusque dans le sein d’une même cité, des différences considéra­
bles, comme étendue et comme population, tout comme il y en
avait entre les cités elles-mêmes.
Là s’arrête tout ce que nous pouvons savoir ou même raison­
nablement supposer relativement aux divisions territoriales de la
cité d’Aix ; et, pour achever ce qui concerne la géographie admi­
nistrative, nous allons passer à l’étude d’une autre question,
pour laquelle nous avons heureusement plus de documents, celle
des routes qui traversaient son territoire, la mettaient en commu­
nication avec le reste de la Gaule, et la reliaient aux pays voisins,
de l'est, du nord et de l’ouest.
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 1783, 2461, 5894, 2492, 2393, 26Ü6.
(2) Ibid., i&gt;. 161.

��CHAPITRE IV
LES VOIES ROMAINES

On peut dire que Ja véritable marque de la conquête romaine
dans un pays et comme la prise de possession du sol, c’est la
construction de routes, j’entends de roules à la romaine. Nous
en voyons la preuve chez nous d’une façon plus saisissante que
nulle part ailleurs: au temps même où Flaccus el Calvinus
guerroyaient contre les Salyens, les ingénieurs romains cons­
truisaient la première route. Polybe, qui écrit cela tout à fait à
la fin de sa vie, nous apprend que cette voie était, de la fron­
tière espagnole au Rhône, complètement jalonnée de bornes
indiquant les distances en milles romains (1). Il est vrai que
cetle nouvelle voie romaine élait une très ancienne voie,
fréquentée depuis les temps les plus reculés de l’histoire el
même de la préhistoire, puisque la légende veut qu’HercuIe y soit
passé (2). C’est celte voie que Cicéron appelle via Domitia, d’où
il faut conclure que c’est Domitius, consul en 122, et resté en
Gaule comme proconsul l’année suivante, qui avait fait, c’est-àdire sans doute achevé ce travail. El, toujours d’après Cicéron,
(1) III, 39, 8. — Polybe étant mort en 124, et à 82 ans, il faut avouer que
ce passage souffre bien des difficultés, puisque Flaccus et Calvinus n’ont
opéré en Gaule qu’à partir de 125. Aussi plusieurs érudits ont-ils pensé
qu’il avait été ajouté après coup au texte de Polybe ; Mommsen a essayé de
démontrer le contraire (CIL, V, p. 885).
(2) Ps-Aristote, D e M i r a b i li b u s a u s c u l t a t i o n i b u s , LXXXV. — Je n’ai pas à
examiner ici la question de savoir si, de l’autre côté du Rhône, ta voie suivait
le littoral, ou remontait la vallée de la Durance; voir les références aux textes
anciens et aux discussions des érudits modernes dans C. Jullian, H is to ir e d e l à
G a u le , I, p. 46, n. 8; y ajouter Montanari, Q u a i e r a la v ia d ’E r c o le n e ll'e ta
d 'A n r tib a le (Rivista di storia antica, 1907, p. 558 et suiv.).
14

�200

MICHEL CLEKC

la roule avait eu besoin d’être refaite ou du moins réparée vers
75, ce qui prouve qu’elle servait alors depuis assez longtemps (1).
Au premier abord, il est assez surprenant que les Romains
aient commencé leurs routes par la rive droite du Rhône, au lieu
de relier toul d’abord la région d’Aix, la première conquise, à
l’Italie. Pour le comprendre, il faut, une fois de plus, invoquer
l’importance toute particulière qu’ils attachaient à l’Espagne,
bien plus qu’à la Gaule. S'ils ont commencé par l’ouest la
grande voie qui devait relier l’Italie à l’Espagne, c’est parce
que, dès le temps de Flaccus, le Sénat était enlin décidé à
l’occupation complète de la bande de territoire gaulois néces­
saire à l’établissement de celle route, et qu’il estima que la
partie la plus éloignée de l’Italie, et, en même temps, la plus
récemment soumise, (levait être marquée la première de celle
empreinte délinitive de l’occupation romaine. C’était, en réalité,
la continuation de la roule d’Espagne, de Cartliagène aux Pyrénées, et des Pyrénées au Rhône.
En fait, chose curieuse, l’autre partie, la voie que l’on est
convenu d'appeler Aurélienne, ne paraît avoir été construite et
repérée à la romaine que beaucoup plus tard, sous Auguste. Il
est assez difficile d’ailleurs de s’expliquer pourquoi. Strabon
rapporte comme un fait d’importance qu’au bout de quatrevingts ans de luttes pénibles, les Romains avaient fini par s’as­
surer le libre passage sur la côte, et seulement sur une largeur
de douze stades, ou d’un peu plus de deux kilomètres (2). Mais
il s agit là d’une roule loul-à-fait côtière, longeant l’étroit espace
qui sépare la montagne de la mer, et suivant toutes les sinuo­
sités du rivage. Jamais il n’a pu être question de faire passer
par là une route construite à la romaine. C’était simplement un
chemin, plus commode pour les Marseillais, ainsi assurés de
leurs communications par terre avec leurs colonies de la côte,
que pour celles des Romains entre l’Italie et l'Espagne. Il est visible
d’ailleurs, dans le récit des auteurs anciens relativement à celle
clause imposée aux Ligures, que c’était en faveur de Marseille,
(1) Pro Fonleio, VIII, 18.
(2) IV, 6, 3.

�a q v a e s e x t ia e

201

Ijien plus que pour Rome même, que celle clause eavait été
stipulée (1).
La vraie route d’Italie eu Gaule et en Espagne ne longeait pas
la mer jusqu’au bout; elle quittait le rivage à Fréjus, poursuivre
ensuite les dépressions naturelles formées par les vallées,
orientées en sens inverse, de l’Argens et de l’Arc. Or cette
roule là, il ne pouvait être question de l’ouvrir au temps de
Calvinus ou de Domitius, car il est plus que douteux que les
populations habitant les hautes vallées des deux fleuves fussent
réellement soumises. Et il y avait à vaincre là plus de difficultés
matérielles que dans la région de plaine qui s’étend d’Arles à
Narbonne. On comprend ainsi que les Romains aient attendu la
pacification complète de la région, qui, retardée bientôt par
les guerres civiles, allait demander encore de longues années.
Peut-être une autre raison a-t-elle contribué à retarder la cons­
truction de la voie Aurélienne. Celle voie laissait de côté Mar­
seille ; or, quoique les routes romaines fussent avant lout des
routes militaires, il était certain que le commerce l’utiliserait.
C’est un fait bien connu que les anciens, les Romains comme les
Grecs, évitaient la mer et les navigations autant qu’ils le pou­
vaient, préférant un long trajet par terre à une courte traversée.
L’Italie une fois reliée directement à la nouvelle colonie de Nar­
bonne, il était à craindre que le commerce de Marseille en souf­
frît, même son commerce avec la vallée du Rhône, puisque la
voie Domitienne menait de Narbonne au Rhône. Si l’on remarque
que tous ces faits, fondation d’Arles, fondation d’Aix, construc­
tion de la voie Aurélienne, sont postérieurs, et de peu, à la
prise de Marseille par Jules César, on sera tenté de voir entre
tous une connexité, et de leur attribuer à tous une seule et même
cause, la chute de Marseille, sans laquelle sans doute ils ne se
seraient produits que beaucoup plus tard.
Quoi qu’il en soit, c’est certainement du temps d’Auguste que
datent toutes les voies qui traversèrent la région d’Aix (2).
(1) Cf. supra, p. 128-129.
(2) Je préviens une fois pour toutes que, dans cette étude, je ne tiendrai
aucun compte du livre de I. Gilles, Les voies romaines cl massiliennes dans

�8

202

MICHEL CLERC

Nous^disposons, pour connaître l’état de la viabilité romaine
en Provence, de trois sortes de documents.
C’est d’abord ce qu’on appelle les Itinéraires, dont le nom
indique assez la nature et la destination : ce sont de véritables
guides du voyageur, indiquant les routes, les stations, et le
nombre des milles qui les séparent les unes des autres. Parmi
les documents de ce genre qui nous sont parvenus, un seul inté­
resse la région dont nous nous occupons spécialement, l’Itinéraire
d’Antonin, ainsi appelé du nom de l’empereur Antonin Caracalla, au temps duquel (211-216 ap.) en remonterait la première
rédaction, plus tard remaniée, jusque dans le courant du
quatrième siècle.
C’est ensuite ce document géographique d’un ordre plus
général que l’on appelle la Table de Peutinger, qui date à peu
près de la même époque que l’Itinéraire d’Antonin. Il faut y
joindre la Cosmographie anonyme que l’on désigne sous le nom
de Cosmographie du Ravennate, qui paraît dérivée de la Table
de Peutinger.
C’est enfin des documents écrits d’un autre genre, à savoir les
inscriptions gravées sur les pierres qui, de mille en mille,
jalonnaient les routes romaines, les milliaires, dont quelquesuns nous sont parvenus.
C’est à l’aide de ces trois sortes de documents que nous allons
suivre, d’aussi près qu’il se pourra, le tracé des voies romaines
de la cité d’Aix.
le département des Bouches-du-Rhône. De cet amas de fantaisies, où se trou­
vent çà et là quelques indications utiles, il n’y a à retenir...... que l’article
critique de C. Jullian dans le Bulletin épigraphique de 1885. D’autre part,
j’attache, en général, une médiocre importance aux trouvailles de tronçons de
voies antiques, ou données comme telles Non pas que je prétende que les
voies romaines ne soient nulle part reconnaissables chez nous ; j’indiquerai
moi-même des exemples certains du fait. Mais les érudits locaux voient trop
facilement des voies romaines là où il n’y a en réalité que des chemins de
construction beaucoup plus récente : j’aurai à en citer aussi des exemples.
Ils prennent généralement comme point de départ la description faite par
Vitruve du système de construction des voies romaines, dont ils s’efforcent
de retrouver partout les éléments : or il est prouvé aujourd’hui qu’en réalité
la construction de ces voies était loin d’être partout la même, et que, suivant
les régions, on utilisait les matériaux locaux, en les disposant de façons diffé­
rentes (Voir E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, IV, 2221.

�203
La plus importante, et sans doute la plus ancienne, est celle
que nous appelons la voie Aurélienne. Cette dénomination n’est
d’ailleurs pas absolument exacte. La plupart des auteurs anciens
ne donnent, en effet, le nom de voie Aurélienne qu’à la voie qui,
partant de Rome, aboutissait, en longeant constamment la côte,
à Vada Volaterrana (le port de Volaterrae). Delà, elle fut plus
tard prolongée à travers la Haute-Italie, de Vada Volaterrana à
Gênes, et à Vada Sabatia ( Vado). Mais, sur ce nouveau parcours,
elle ne s’appelait plus la voie Aurélienne, mais du nom du cons­
tructeur de ce tronçon, Via Æmilia Seau ri. Enfin, c’est seule­
ment sons Auguste qu’elle fut prolongée de Vada Sabalia
jusqu’au Var, qui formait alors la limite entre l’Italie et la Gaule
Narbonnaise. Et cette continuation, à son tour, porta le nom de
l’empereur, Via Julia Augusta. Or, nous verrons que les milliaires de notre prétendue voie Aurélienne qui remontent au
règne d’Auguste portent la même date que les milliaires
d’Auguste provenant de la voie Julia Augusta, à savoir l’année
741, ou 13 avant notre ère. M. Hirschtêld en conclut avec
raison que la route gauloise fut la continuation de l’autre. Mais
rien ne prouve, dit-il, qu’elle ait reçu comme elle le nom hono­
rable de Via Julia Augusta, peut-être réservé exclusivement à la
partie italienne.
En fait, notre voie porte le nom de Via Aurélia sur deux docu­
ments littéraires, un passage de l’Histoire Auguste et un passage
de Cicéron (1), et sur l’Itinéraire d’Antonin, on toute la route de
Rome à Arles, A Roma per Tusciam et Alpes Maritimas Arelalum
usque, est désignée sous le nom de Via Aurélia. Mais, comme l’a
montré Mommsen (2), cela veut dire simplement que le point
de départ de cette route était la voie Aurélienne, et non que toute
la voie portât ce nom. En somme, nous ignorons le nom officiel
de celte voie, mais il est probable que dans l’usage courant on
l’appelait voie Aurélienne. Quant au nom que lui auraient
AQVAE SEXTIAE

(1) Cicéron, Phil., XII, 9: 1res viae sunt ad Mutinant . . a supero mari,
Flaminia ; ab infero. Aurélia ; media Cassia. — Fl. Vopiscus, Aurélien, 48 :
Elruriae, per Aureliam usque ad Alpes Maritimas.
(2) CIL, V, p. 885.

�MICHEL CLERC

conservé jusqu’à nos jours ses riverains, loti camin Aurelian, il
paraît ne dater, au premier abord, que de la Renaissance, et du
travail incessant de l’érudition locale. Le prétendu milliaire de
T
. par Solier VIAM AVRELIAM , qui. est très cerLançon
publie
tainement faux, est un témoignage de ce travail, dont j’ai signalé
ailleurs les tendances et les résultats (1). On peut se demander
d’ailleurs s’il n’y a pas là quelque confusion étymologique amenée
par un simple rapport île sons, comme c’est le cas pour le nom
Chemin Romieu, donné, dans le Midi, à plus d’une voie ancienne,
et qu’il faut traduire, non, comme on le fait généralement par
« voie romaine », mais bien par « Chemin de Rome », c'est-à-dire
« Chemin des pèlerins » (2). Je dois dire cependant que, de docu­
ments visés par M. l’abbé Chaillan, et que je transcrirai lout-àl’heure (des fragments de registres de Templiers), il résulterait
que dès 1307, ce nom de Chemin Aurélien aurait été usité, ou,
pour mieux dire, aurait encore persisté (3). Il semble donc que
celte fois nous soyons bien en présence de cette chose rarissime,
une véritable tradition, remontant d’une façon ininterrompue
à l’antiquité.
La voie Aurélienne, nous continuerons à l’appeler de ce nom,
ne fût-ce que pour la commodité, nous est bien connue dans sa
direction générale, par les Itinéraires anciens, qui en indiquent
les principales stations, dont la plupart ont pu être identifiées
avec des localités modernes, grâce à la base d’évaluation fournie
par l’indication des distances, même quand les noms antiques
de ces localités ne se retrouvent plus dans les noms modernes.
Voici les indications fournies par ces documents, à savoir par
l’Itinéraire d’Antonin, la Table de Peulinger et la Cosmographie
de Ravenne, pour le tronçon de cette roule qui seul relève de
(1) M. Clerc, L a b a t a il l e d ’A i x , p. 274, n. 1.
(2) E. Desjardins, G é o g r a p h ie d e la G a u le r o m a in e , IV, p. 234.
(3) P r o m e n a d e s h i s t o r i q u e s d a n s la v a llé e d e l ’A r c . . . , p. 78 ; cf. i n fr a ,
p. 212. — MM. de Gérin-Ricard et Arnaud d’Agnel viennent de publier
plusieurs autres textes du moyen âge, s’espaçant entre 1053 et 1391, où figure
également le nom de la voie Aurélienne ( L e s a n t iq u i t é s d e la v a llé e d e l’A r c
e n P r o v e n c e , p. 91, n. 3, et 98, n. 2).

�205
cetle étude, celui qui desservait le terroir d’Aix tel que nous
l’avons délimité (1).
Partant du Var, limite entre la Gaule et l’Italie, la route passait
à Antibes, la Napoule {Ad Horrea), Fréjus, et cette localité indé­
terminée, probablement dans les environs du Muy, qui s’appelait
Forum Voconii. C’est ensuite que la voie arrivait en territoire
aixois : là, sa première station était Matctvone (Table de Peutinger), Matavonio (Itinéraire d’Antonin), nom défiguré dans les
manuscrits du Ravennate en Pataum ou Potnvi. Nous avons
déjà vu que l’identification de cette station avec Cabasse est
certaine, grâce à la dédicace faite par le pagus Matavonicus et
trouvée là. Celte découverte a d’ailleurs été nécessaire pour
trancher la question, car la Table et l’Itinéraire sont en désac­
cord au sujet de la distance qui sépare Matavonium de Forum
Voconii : c’est douze milles d’après l’Itinéraire, et vingt-deux
d’après la Table. C’est d’ailleurs le premier chiffre qui, nous le
verrons, paraît le bon.
La seconde station est Ad Turrem, à dix-sept milles de Mata­
vonium d’après la Table, à quatorze d’après l’Itinéraire. Le
Ravennate (qui ne mentionne pas les distances) ne donne pas ce
nom, qu’il remplace par Carcarium ou Carnarium. Ce dernier
nom ne peut être identifié. Le premier, au contraire, paraît bien
correspondre à Tourves, où l’on a trouvé un milliaire. La dis­
tance indiquée par l’Itinéraire, en ce cas, est fautive, tandis que
celle indiquée par la Table se rapproche beaucoup delà réalité,
Cabasse étant en effet à vingt-cinq kilomètres environ de
Tourves.
De Ad Turrem, la roule passe à Teçjiüata de la Table et de
l’Itinéraire, Tegulicia du Ravennate, à seize milles. Celte distance
conduit à la Petite Pugère, sur les bords de l’Arc, et l’on s’ac­
corde généralement à placer là Tegulata. Cetle hypothèse est
corroborée par la présence là de quantité de débris antiques, et
AQVAE SEXTIAE

(1) On trouvera tous ces documents dans le livre de Desjardins, et, plus
commodément encore, au Corpus, auquel je me réfère. Voir, de plus, le
mémoire du commandant Rabou sur l’ancienne voie Aurélienne entre
Antibes et Aix, dans la Revue Archéologique, III (1861), p. 112 et suiv.

�207
néraire et la Table, d’une station à une autre, mais tous, à partir
de Fréjus. C’est d’ailleurs ce que confirment les inscriptions des
autres milliaires, assez nombreux, trouvés entre Cabasse et
Fréjus (1).
A défaut de la date, que l’on ne peut fixer d’une manière plus
précise, ce milliaire de Constantin offre une particularité, que
l’on a d’ailleurs signalée sur plusieurs autres monuments éma­
nant du même empereur : les noms de Maximien Hercule,
grand-père adoptif, puis beau-père de Constantin, y sont marte­
lés. On a voulu rapporter ce martelage à la victoire de Constan­
tin sur Maxence, fils de Maximien, en 312, l’abolition de la
mémoire de celui-ci ayant dû entraîner celle du nom de son
pèré, qui l’avait appuyé dans sa lutte contre Constantin. Mais il
est plus probable que c’est seulement en 310, c’est-à-dire après
la mort même de Maximien, que Constantin fit effacer sur ses
monuments l’indication de cette filiation, dont il avait commencé
par se glorifier (2).
Le second milliaire, en forme de parallélipipède, a été trouvé
à Camp-Dumy, où il est encore, à deux milles, ou trois kilo­
mètres, du premier. Je ne veux pas dire que l’un et l’autre aient
été absolument en place : c’est très probable pour celui de
Cabasse, vu l’indication de la distance ; mais pour l’autre nous
ne pouvons rien affirmer, vu que, quoique complet, il ne porte
pas d’indication de distance. Il s’en faut de beaucoup en effet
que tous les milliaires portent l’indication des milles (3) :
nous verrons que ceux d’Auguste ne la portent jamais, ceux de
Claude rarement. Et il en est de même pour celui-ci, qui est
daté de l’année 58 de notre ère, sous le règne de Néron (4). En
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, 5454 et suiv.
(2) Voir Revellnt, M illia ir e s d e C o n s t a n t in le G r a n d (Revue Archéologique,
1883, II), et Thédenat, B u l l e t i n d e la S o c ié té d e s A n ti q u a i r e s d e F r a n c e ,
1885, p. 71.
(3) M. Thédenat, a émis, pour expliquer cette omission, qui nous paraît si
étrange, une hyphothèse ingénieuse, mais qu’il avoue lui-même indémontrable,
à savoir que le chiffre des milles était simplement peint en rouge sur les
pierres toutes faites à l'avance, et pouvant ainsi être placées à n’importe quel
endroit ( B u l l e t i n d e la S o c ié té d e s A n t i q u a i r e s d e F r a n c e , 1886, p. 166).
(4) 40.

�208
MICHEL CLERC
revanche, il nous apprend que la route, au moins sur un certain
parcours, avait été réparée cette année-là (restituit).
Vient ensuite, toujours en allant de l’est à l’ouest, un milliaire,
en forme de colonne, trouvé à Brignoles « à une lieue de la ville
du côté de Fréjus ». Ce milliaire, encore subsistant, non plus en
place, mais à Cabasse, où on l’a transporté, est mutilé. Il est
dédié à l’empereur Probus, et daté de l’année 279 de notre ère (1).
Trois autres milliaires, en tout semblables à celui de CampDumy, ont encore été retrouvés près de Brignoles. Le premier,
toujours en allant de l’est à l’ouest, était, comme l’a montré avec
une grande précision M. l’abbé Thédenat (2), à peu près au
cinquième hectomètre du troisième kilomètre de la route de
Brignoles à Cabasse, c’est-à-dire à six kilomètres et demi de
Brignoles. Il se trouvait à trois cents mètres d’une ferme dite
La Lègue (la Lieue), nom qui parait bien se rapporter à ce fait
même. Transportée d’abord dans cette ferme, puis à l’église
Saint-Pierre, ancienne paroisse de Brignoles, il a été détruit,
ainsi que l’église elle-même.
Le second, publié par Aehard, puis cru perdu, a été retrouvé
en 1886 dans les londations d’une maison du quartier des Capu­
cins à Brignoles (3). Nous n’en connaissons pas d’ailleurs
l’emplacement primitif; mais il devait être, sinon à Brignoles
même, du moins tout près de là.
Le troisième a été trouvé entre Brignoles et Tourves, en 1745,
puis transporté par le comte de Valbelle dans les jardins de
son château. Celui-là nous est parvenu intact, et les dimensions
nous en donnent celles de toutes ces bornes, qui portent toutes le
nom du même empereur, Néron: 2m15 de hauteur, 0m60 de lar­
geur, 0m35 d’épaisseur (4). Le comte de Valbelle a ajouté à
(1)

11.

(2) 12 ; — Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1886, p. 150 et
suiv.
(3) 1 8 .
(4) 14. — Cf. Thédenat, l. c., qui a débrouillé de la façon la plus heureuse
l’écheveau quelque peu compliqué de ces milliaires de la région de Brignoles.
Une carte manuscrite de cette région, exécutée en 1773, et conservée à
Brignoles, a noté très exactement l’emplacement des deux pierres de la Lègue et
de Tourves.

�209
l’inscription antique quelques lignes indiquant qu’il a replacé
la pierre en 1705. Son emplacement primitif était sur un point de
la route de Brignoles à Tourves, situé en face d’une ferme
appelée Catel. Vers cet endroit, nous apprend M. Thédenat,
existe encore une borne portant d’un côté les armes de Bri­
gnoles, de l’autre les armes de Tourves, et, sur la face, la date
1038. Le inilliaire se trouvait donc à la limite des deux terri­
toires, et il en était de même pour celui de la Lègue, qui est
aux confins des territoires de Brignoles et de Cabasse. Or
on sait que les anciennes voies romaines ont servi souvent de
limite aux communes, ou, pour parler plus exactement, aux
circonscriptions paroissiales de l’ancien régime, qui se trou­
vaient sur leur parcours (1). La voie Aurélienne a été sans
doute utilisée ainsi au moyen-âge dans le parcours CabasseBrignoles-Tourves.
La septième borne milliaire, une colonne, a été trouvée près
de Pourcieux, c’est-à-dire, celte fois, dans la vallée de l’Arc,
aux confins de la plaine de T rets ; elle existe encore à SaintMaximin (2). Elle porte les noms de Claude I01', la date de l’année
43-44 de notre ère, et la mention « refecit », ce qui semble indi­
quer une réfection plus complète que celle entreprise par Néron :
celui-ci peut-être ne fit que remettre en état la route que son
prédécesseur avait complètement refaite (3). On voit que sur
aucun de ces milliaires, sauf le premier, la distance n’est
indiquée.
Elle l’est au contraire sur le huitième de nos milliaires, celui
de Favaric. C’est une colonne cylindrique, trouvée en 1889, à
quatorze kilomètres au sud-est d’Aix, à l’ouest et non loin du
village de Roussel, dans le domaine de Favaric. Elle avait été
creusée en auge (heureusement du côté opposé à l’inscription)
AQVAE SEXTIAE

(1) Desjardins, Géographie... IV, p. 234.

(2) 13.

(3) On voit parfois les deux termes re/ecil et reslilnit employés conjointe­
ment, ce qui en rend difficile l’explication précise. Il semble qu’il n’y ait là
qu’une formule, indiquant, avec plus de force que refecit, une réfection
complète.

�210

MICHEL CLERC

pour servir de tombeau : on l’a trouvée en effet profondément
enfouie en terre, et contenant encore un squelette; il n’est donc
pas douteux qu’elle ait été déplacée (1). C’est un milliaire d’Antonin, de l’année 146 ; il porte la mention « restituit» et le chiffre
des milles, qui est de sept (2).
Cette dernière mention est la plus intéressante, et soulève
un problème que n’ont vu ni Gibert, ni Allmer. Gibert croit
que la voie Aurélienne, en parlant d’Aix à l’est, passait au
Tholonet; que de là elle se dirigeait vers Beaurecueil; puis
que, de Beaurecueil à Pourcieux, elle bifurquait en deux
embranchements: l’un, tou camin aurélian, longeant au nord
les rochers du Cengle, le second, plus au sud, coupant droit
dans la plaine, en touchant à la chapelle de Châteauneuf, à
l’auberge de la Galinière, à Rousset, localité à laquelle appa­
rtiendrait le milliaire en question, enfin à la chapelle rurale
de Saint-Privat. Il pense que ce deuxième embranchement,
plus court que l’autre, aurait peut-être été l’œuvre de l’empe­
reur Antonin.
Sur ce dernier point, Allmer a fait remarquer avec raison que
la formule restituit exclut au contraire absolument cette hypo­
thèse. Mais il ne s’explique pas sur ce double tracé de la voie, et
constate simplement que les sept milles font dix kilomètres et
demi, c’est-à dire trois kilomètres de moins que la distance d’Aix
au domaine de Favaric, ce qui prouve que la pierre a été
déplacée.
Il me parait impossible d’admettre ce double tracé, dont l’inu­
tilité saute aux yeux. Gibert n’en donne, d’ailleurs, aucune
preuve, et ajoute seulement que le nom de' camin aurélian
s’appliquait exclusivement au chemin qui suivait les escarpe­
ments du Cengle. On s’explique bien cependant pourquoi Gibert
(1) 16. — L’inscription a été publiée pour la première fois par H. Gibert,
conservateur du Musée d’Aix, dans le Bulletin Archéologique, 1891, p. 311;
cf. Allmer, Revue Epigraphique, n" 914. — La tombe ne renfermait aucun
objet; c’était probablement celle d’un moine du petit monastère dont les
vestiges sont encore visibles dans la ferme du domaine de Favaric.
(2) Sur la photographie apparaît un quatrième trait, qui pourrait faire
croire au chiffre 8; mais je me suis assuré sur l’original que c’est une fente
de la pierre.

�AQVAE SEXTIAE

211

a émis cette hypothèse. Obligé par les documents de constater le
passage de la voie le long du Cengle, alors qu’il y a tant de
raisons pour qu’elle ait été plus au sud, en plaine, là où passe la
roule actuelle, ou même plus au sud encore et sur la rive gauche
de l’Arc, comme le fait le chemin de fer, il a pensé que cette
route du sud, sans laisser de traces dans nos documents, avait
dû cependant exister, et que le milliaire de Favaric en provenait.
M. l’abbé Chaillan, lui, admet uniquement le premier tracé (1).
II suppose, par conséquent, que le milliaire de Favaric a été
déplacé, non seulement de l’est à l’ouest, ce qui est certain, mais
du nord au sud, c’est-à-dire qu’on l’aurait fait descendre du
flanc de la colline dans la vallée, et au-delà de la rivière.
Au premier abord, ce parcours paraît présenter bien des diffi­
cultés. Le tracé le plus simple pour la roule était la plaine, et
non le flanc du Cengle. Je sais bien que les ingénieurs romains
se préoccupaient assez peu de ce côté de la question, el traçaient
volontiers leurs routes en ligne droite, passant par dessus les
obstacles ou au travers. Mais il ne faudrait pourtant pas abuser
de cette constatation pour, entre plusieurs tracés possibles,
assigner toujours aux roules romaines le plus difficile et le plus
compliqué, comme seul digne des ingénieurs romains. Or, c’est
une tendance qui est très marquée dans beaucoup de monogra­
phies locales de voies anciennes ; on en verra tout à l’heure un
exemple, à propos de la pierre des Figons.
D’aulre part, il est un peu surprenant que, dans une région où
la pierre abonde, on ait pris la peine de faire venir de l’autre
côté de la rivière une pierre aussi lourde que le milliaire de
Favaric. M. Chaillan, qui l’a bien compris, allègue que Favaric
et Châteauneuf « avaient autrefois des relations si serrées et si
intimes qu’ils étaient confondus dans le cens de blé à l’abbayemère de Saint-Victor. Facilement donc, pour un motif quel­
conque, le milliaire de la voie Aurélienne, trouvé probablement
aux environs de Châteauneuf, a pu traverser l'Arc et être cédé au
prieur ami de Favaric ». Ce n’est évidemment pas impossible ;
(1) Promenades historiques dans la vallée de l'Arc : le Cengle et ses alen­
tours, 1899.

�212

MICHEL CLEKC

mais, si l’on ne pouvait apporter en faveur de l’hypothèse
d’autres preuves, j’inclinerais à penser, au contraire, que le
milliaire a élé trouvé, non pas en place assurément, mais
du côté de l’Arc où il a toujours élé, et que, par conséquent, la
roule, au lieu de longer le liane du Cengle, passait en plaine,
plus au sud même que la route actuelle, cl franchissait la rivière
bien avant d’arriver à Tegulata.
Mais il y a, en faveur du tracé admis par M. Chaillan,
d’autres preuves, indiquées par lui, et dont on peut faire ressortir
suffisamment l’importance.
Il s’agit d’abord de textes du moyen âge, à savoir des extraits
d’un registre où sont énumérées les terres sur lesquelles la
maison du Temple d’Aix prélevait un cens annuel : « Item,
Johannes Torcati, quamdam terrain... sitam in territorio Castri
Novi, et confrontatam cum defjense Lobelorum, ex una parte, et
camino Aurelhano, ab alia &gt;&gt;.
« Item, dncentas quadraginta eminatas terre sitas in territorio
Castri Novi Rubei,, confrontatas cum cabanis de Castro Novo et
cum camino Aurellano et cum terra Hugonis Toreati ».
« Item vj. xx eminatas terre seminatas annone, sitas apud Gullineriam, in territorio de Rosseto, confrontatas cum camino
Aurellano et cum Gallineria et cum terra gasta (1) ».
On voit toute l’importance de ces textes : d’une part, nous
avons la preuve irrécusable qu’en l’an 1307 de notre ère, le
nom de chemin aurélien avait persisté dans la contrée, et ne
pouvait évidemment s’appliquer qu’à l’ancienne voie de ce
nom. Et d’autre part, et surtout, la mention du territoire
de Châleauneuf, Châteauneuf-le-Rouge (2), est décisive poul­
ie tracé de la voie sur la rive droite de l’Arc. Le territoire
actuel de la commune de Châleauneuf est en effet borné au sud
par le cours de la rivière, et l’on sait combien ces limites de
(1) Liste des hures sur lesquelles la maison du temple d'Aix prélève un cens
annuel, 1er cl S février 1307 ; Archives des Bouches-du-Rhône, B 152, f°s 82
et 180.
(2) Tous ces noms, Châ feau neuf-le-Rouge, Rousset, le bois des Roussettes,
font évidemment allusion à la couleur des terrains de toute celte région, qui
sont en effet d’un rouge éclatant.

�213
petites communes sont chose stable ; jamais, certainement, le
territoire de Châteauneuf ne s’est étendu au-delà de l'Arc.
Quant à la Galinière, c’esl le château qui garde encore ce
nom, et qu’il ne faut pas confondre avec l’ancienne auberge,
actuellement simple ferme, qui se trouve plus au sud, sur la
roule actuelle, et qui a pris aussi le nom du château. Il est
vrai que ce domaine, au quatorzième siècle, était compris dans
le territoire de Roussel, tandis qu'il fait actuellement partie de
la commune de Châteauneuf ; mais la chose s’explique faci­
lement, la Galinière étant juste à la limite des deux communes.
Mais ce n’est pas tout : ce tracé est celui qui figure sur les
plans cadastraux, et il y a là une présomption de plus en faveur
de ce tracé, les agents chargé du service du cadastre ayant dû
relever des traces matérielles de la voie, sans être, j’imagine,
mus par des arrières pensées archéologiques. Je dois la connais­
sance de ce tracé, ainsi que le croquis ci-joint où il est reproduit,
à l’obligeance de M. A. Poitevin, conducteur des Ponls-etChalissées à Marseille.
Enfin, et ceci est décisif, conservant encore quelques doutes
sur ce tracé, qui déroute un peu nos idées modernes, j’ai prié
M. l’abbé Chaillan, qui connaît admirablement toute cette
région, de vouloir bien refaire avec moi tout le trajet d’Aix à la
Galinière.
Sur le terrain, tout s’explique : non seulement la voie est
visible sur presque tout ce parcours, mais les difficultés s’éva­
nouissent, et les raisons du tracé apparaissent avec une pleine
clarté.
Il va sans dire que ce n’est pas immédiatement au sortir
d’Aix que les choses se dessinent ainsi. Il faut arriver, non pas
au Tholonet, où la roule 11e passait point, quoi que l’on en ait
dit, mais à Langesse, et un peu plus loin encore, au lieu dit les
Fourches. On a voulu, de ce nom, conclure à l’existence là
d’une bifurcation, dont on ne voit guère l’utilité, et dont, en tout
cas, on ne relève aucune trace. En revanche, la route s’y
présente tout d’un coup, avec une netteté parfaite (PL XII, 1) :
non pas la route classique à la romaine, la seule qu’admettent
AQVAE SEXTIAE

�MICHEL CLERC
214
beaucoup d’archéologues, avec ses trois couches régulières,
statumen, nucléus, saxa quadratci. Elles sont bien inutiles ici,
la roule étant lout du long pratiquée dans le roc. Cela ne veut
pas dire d’ailleurs qu'elle soit constamment creusée dans ce
roc ; en maints endroits elle a nécessité des remblais, dont les
soutènements sont nettement apparents, envahis et à la fois
protégés par cette végétation buissonneuse particulière aux
ruines, et si caractéristique. El là, le sol a été revêtu de dalles
sommairement équarries, mais formant cependant une surface
plane et unie.
Or, de ce point de départ des Fourches, d’où l’on domine la
plaine, on voit, en ligne absolument droite, la voie se dérouler
jusqu’au petit torrent du Bayou, qui descend du Cengle. Et on
la verrait beaucoup plus loin encore si, à partir de là, elle
n’était décidément envahie par la forêt. De plus, à ma grande
surprise, j’ai constaté que, tandis que la roule actuelle présente
une série de montées et de descentes, la voie romaine, ainsi
juchée sur les premières pentes du Cengle, n’en offre pour
ainsi dire pas à partir des Fourches, et se déroule uniformé­
ment, à un niveau toujours sensiblement le même.
Que ce soit bien d’ailleurs une voie antique et non une carraire
moderne ou du moyen âge, pas de doute. Peu large, d’environ
six mètres, elle a précisément la largeur qu’a constatée Gibelin
lorsqu’il a relevé le parcours de la voie dans Aix même, comme
nous le verrons dans la troisième partie de celle étude. Ça et là,
de profondes ornières ont entaillé le sol (PL XII, 2) ; et en
trois endroits encore se dressent des pierres équarries, dont l’une
est encore debout à sa place : ce sont ces pierres qui devaient
aider les cavaliers à remonter sur leurs montures (1). Mais,
il y a des siècles que chars et cavaliers n’utilisent plus la roule ;
et elle ne sert même plus aux piétons. Peu après les Fourches
elle entre dans le bois des Roussettes, où elle va toujours droit
devant elle, mais envahie et souvent masquée par la végétation.
Là, et sans qu’il faille sans doute en faire honneur aux ingénieurs

(1) Plutarque, C. Gracchus, 40.

��MICHEL CLERC
216
romains, le parcours est d’une impressionnante beauté : c’est la
solitude absolue, et à la gauche du voyageur venant d’Aix, et à une
centaine de mètres à peine, se dresse l'infranchissable barrière
du Cengle, semblable à une colossale forteresse cyclopéenne.
Ses assises de calcaire blanc légèrement doré font un contraste
saisissant avec la couleur rouge des terrains d’en dessous, là où
le bois 11e les a pas recouverts de son manteau de verdure.
Partout le silence ; on sent que depuis des siècles la vie s’est
retirée de là, pour n’y plus jamais revenir.
Du bois des Roussettes, la voie pénètre, toujours reconnais­
sable, dans les bois de la propriété F. Baret, sur le territoire de
Châteauneuf, et on peut encore la suivre jusqu’à la hauteur du
château de la Galinière, qu’elle laisse un peu au sud d’elle. De
là enfin, jusqu’à Fonljane, en passant par le Bon Lazare, le tracé
se reconnaît encore, puis disparaît. La voie descendait-elle tout
droit sur Chàteau-Rousset, ou, comme je le croirais plus
volontiers, laissait-elle de côté cette localité pour traverser la
plaine en se tenant toujours au nord de la route moderne ? Aucun
document ne permet d’en décider, et seul le tronçon de Langesse
à Fontjane ne laisse place à aucun doute, et peut figurer dans
tous ses détails sur une carte
Le milliaire de Favaric a donc été déplacé, non seulement de
l’est à l’ouest, mais aussi du nord au sud, et a été transporté de
la rive droite de l’Arc sur la rive gauche. Il n’en faut pas
moins, selon moi, attribuer à ce document une importance
capitale pour la reconstitution du tracé de la voie Aurélienne
entre Aix et Pourcieux. Voici pourquoi.
Ici, ce n’est plus à partir de Fréjus que sont comptés les milles,
mais, évidemment, à partir d’Aix. Il faut donc admettre qu’à
partir d’un certain poinl, le système de numération changeait,
puisque nous avons vu qu’à Cabasse c’est la distance à partir
de Fréjus qui est indiquée: il ne peut y avoir de doute sur ce
point, la distance de Cabasse à Aix étant beaucoup plus consi­
dérable, 43 milles, et non 34. Il est bien regrettable que le mil­
liaire de Pourcieux 11e comporte pas d’indication de ce genre ;
mais il est permis du supposer avec beaucoup de probabilité

�217
que le milliaire de Cabasse était précisément le dernier où la
distance fût comptée à partir de Fréjus. A partir de là, c’est-àdire en territoire aixois, les milles partaient d’Aix. En voici
d’ailleurs la preuve irréfutable, même en laissant de côté le
milliaire de Favaric : c’est le neuvième, et dernier, milliaire
dont il me reste à parler.
C’est une colonne milliaire d’Anlonin (année 139) trouvée à
Aix et portant l’indication de un mille (1). Hirschfeld a cru que
c’était le premier milliaire de la dernière section de la voie Aurélienne, celle qui va à Arles, et il l’a placé en tête de cette série. Or
celte pierre, aujourd’hui perdue, est décrite parPeiresc comme
ayant été trouvée In siiburbio Aquensi juxta sacellum D. Pétri
Augustinianorum extra portam S. Johannis, d’où elle fut portée
dans sa maison. Il n’y a qu’à consulter un plan d’Aix du temps de
Peiresc, à savoir celui de Cundier, pour constater que le couvent
des Augustins, ou Saint-Pierre, situé en effet en dehors dé la
porte Saint-Jean, était exactement à l’extrémité sud-est de la
ville, c’est-à-dire dans la direction opposée à Arles, la direction
de Pourcieux.
Il s’agit donc en réalité du premier milliaire de la section de
la route allant à Fréjus (le neuvième et dernier de ceux qui nous
sont parvenus), et ce milliaire était, ou peu s’en faut, à sa place
primitive, la distance du couvent des Augustins au quartier
Saint-Sauveur, où nous verrons qu’était certainement la ville
primitive, répondant à très peu de chose près à un kilomètre
et demi.
Que d’ailleurs il fût bien, comme le dit Peiresc, Adviam Aureliam, c’est ce qui résulte d’une série de découvertes qui per­
mettent, nous le verrons dans la troisième paitie de celle élude,
AQVAE SEXTIAE

(1) il. — Les auteurs des Antiquités de la vallée de l’Arc (p. 97) ont cru
devoir restituer, comme chiffre de distance. XVII, parce qu’ils supposent
que cette pierre terminait une section de la route partant de Tegulata Mais
cette hypothèse et cette restitution sont absolument arbitraires. J’ai vérifié
la lecture de Peiresc sur le manuscrit de la Bibliothèque Nationale (Fond
latin, 8958, fol. 19); le chiffre I est placé à une distance telle de la cassure
(la pierre est cassée en deux verticalement, et seule la partie de droite est
conservée), qu’il est certain qu’il n’était précédé d’aucun autre.

�218
MICHEL CLERC
de recoiistiluer le parcours de cette voie à travers la ville même
avec une très grande approximation.
Et la roule n’est pas moinsreconnaissable aux abords de la ville,
à d’autres signes. On sait que généralement les grandes voies
étaient bordées, à l’entrée des villes, de monuments funéraires,
qui se prolongeaient sur une étendue plus ou moins considé­
rable, selon l’importance de la ville. Or, à Aix, c’est là, le long
de ce qui est aujourd’hui le cours Gambetta, qu’ont été trouvés
la plupart des monuments funéraires, à savoir dix épitaphes,
et une pomme de pin colossale, emblème funéraire bien
connu (1).
Et c’est là aussi, en dehors de la ville, et au premier mille,
que se trouvait la pierre vue par Peiresc. Autrement dit, elle
était située sur la roule venant d’Italie, et non sur la route allant
d’Aix à Arles. Et grâce à ces quatre milliaires, celui d’Aix,
celui de Favaric, celui de Pourcieux, et celui de Cabasse,
nous pouvons relever d’une façon suffisamment précise
le tracé de la voie Aurélienne à travers toute la cité d’Aix, et
constater que les milles, comptés à partir de Fréjus jusqu’à
Cabasse, étaient au contraire jusque là, c’est-à-dire sur le terri­
toire de la cité, comptés à partir d’Aix (2).
Une dernière remarque sur la section de Cabasse à Aix. Elle
ne nous a livré aucune borne au nom d’Auguste, tandis que les
(1) 97, H6, 127, 128, 140, 149, 155, 157, 16G, 177 ; G. Lafaye, Bul­
letin de là Société des Antiquaires de France, 1887, p. 59. — C’est par erreur
que l’on attribue généralement la même provenance à un masque colossal et
à un fragmeut de trophée conservés au Musée Borély (Catalogue Froehner,
n»s 153 et 208). La provenance du trophée est inconnue ; quant au masque, il
a été trouvé sur la route de Marseille, et non d’Aix, à Toulon : cf. Millin, Voyage
dans les départements du Midi de la France, III, p. 162, et M. Clerc, La bataille
d’Aix, p. 261.
(2) Peut-être les deux milliaires copiés par Peiresc, qui paraissent se rap­
porter à Antonin, se trouvaient-ils aussi sur cette voie ; mais, outre que la
provenance n’en est pas indiquée, ils sont trop mutilés pour qu’on puisse
en tirer quelque chose de positif (Revue Archéologique, XXXVI, 1910, p. 426).
— MM. de Gérin-Ricard et Arnaud d’Agnel viennent de montrer que « la
grange de M. Casanova » dont parle Peiresc, et devant laquelle se trou
vaient ces milliaires, n’est autre que la ferme de Caseneuve, qui existe encore
sur le territoire de Lançon. Ils pensent aussi que ce sont ces milliaires qui,
mal lus par Bouche et Véran, ont été classés comme faux au Corpus, XII,
312, 313. (Les Antiquités de la vallce de l'Arc en Provence, p. 99).

�219
environs de Fréjus en ont fourni deux (1). C’esl sans doute un
effet du hasard, et il n’en faut pas moins attribuer à Auguste
l’établissement de toute la voie, réparée sous Claude, puis, plus
complètement sans doute, sous Néron, et, beaucoup plus tard,
sous Antonin.
AQVAE SEXTIAE

J’ai indiqué plus haut qu’il y avait, pour aller d’Aix à Arles,
deux routes : celle de l’Itinéraire, qui passe par Marseille et Fos,
et celle de la Table de Peutinger, allant directement au nordouest, par la Crau. Et cette dernière paraît elle-même avoir été
double, l’une passant, d’après les Itinéraires, par Saint-Remy et
Saint-Gabriel, l’autre d’après les milliaires, par Mouriès et
Fontvieille.
Cette dernière ne nous fournit, en territoire aixois, aucun
milliaire, puisque nous avons- vu qu’il faut lui enlever celui
d’Antonin marquant un mille, pour le rendre à la route allant à
Fréjus. Le milliaire le plus rapproché d’Aix a été trouvé «ou
terroir d’Aix » d’après le P. Moulin, « in agro sancti Canetti »
d’après Muratori (2). On ne peut rien tirer de cette indication,
car Saint-Cannat même ne se trouvait certainement pas sur la
route, et le milliaire a été déplacé. Il est daté de Tibère et porte
la mention refecitet restitnit, intéressante à relever à une époque
si voisine d’Auguste. Tous les autres proviennent de la Crau ou
des environs immédiats d’Arles. Je relève seulement les indica­
tions d’ordre général qu'ils fournissent, à savoir, que la route
fut établie par Auguste en l’an 3 avant notre ère (les deux
milliaires d’Auguste de la section Fréjus-Cabasse sont anté­
rieurs, de l’année 13); qu’elle fut refaite successivement par
Tibère, par Claude, par Antonin et par Constanlin ; que les
vestiges en étaient très reconnaissables au temps de Solier, qui
les a décrits avec une précision qui ne laisse place à aucun
doute (3); enfin, que les milles y sont comptés à partir d’Arles.
(1) CIL, XII, 5454, 5455.

2
(3)
( )

18.

Solier : En [via] quinque ulnas lata [es/J ; sex, et plcrisqne lotis octo,
at deeempedes eminet, inlus lapidibus et ccmento com pacta ; suprem aque sua
superficie adeo artificiose glarea fluviatili obducta est , ut p lu vias quonis auni
parte respuens sicca semper et integra fere rem aneat.

�220

MICHEL CLERC

Ce dernier détail confirme ce que j’ai dit au sujet des milliaires
d’Aix à Cabasse, comptés à partir d’Aix (1). On a voulu cepen­
dant retrouver un milliaire de cette route sur le territoire d’Aix,
à savoir aux Figons, là où j’ai signalé d’après Michel de Loqui et
d’après Albanès, et après m’en être assuré personnellement, une
des bornes délimitant le territoire d’Aix et celui d’Arles. Et c’est
précisément cette borne qu’on a voulu transformer en pierre
milliaire (2). « Elle porte en tête, dit l’auteur de la brochure en
IX
question, la double inscription numérale et nominale ARELAS’
l’une indiquant la distance de la ville la plus rapprochée laissée
au passage, neuf mille pas ; l’autre désignant le lieu terme de la
voie, Arles ï .
Je dirais que cette formule de numération est absolument
inconnue, et qu’on chercherait vainement quelle peut bien être
la ville la plus rapprochée laissée au passage à neuf milles (Aix
serait à peine à cinq et Arles à plus de vingt), s’il ne suffisait de
regarder la photographie de la pierre, que l’auteur a heureuse­
ment jointe à sa brochure, pour s’apercevoir, sans conteste
possible, de ce dont lui-même ne s’est pas aperçu sur l’original,
à savoir qu’une main moderne, aussi maladroite d’ailleurs que
peu consciencieuse, a essayé de transformer en X la lettre N du
mot FINES. Et il n’y a pas à attacher plus d’importance aux
considérations que fait valoir l’auteur en faveur du passage de
la voie Aurélienne aux Figons, à savoir la présence là de tom­
beaux et d’un prétendu temple, de ceux que « les Romains
élevaient particulièrement à tous les passages difficiles ou dan­
gereux d’une voie ». On reconnaît ici l’influence des théories de
Gilles sur les temples « de provinces, qui, excepté ceux qui se
trouvaient dans l’intérieur des villes, se rattachent tous ou pres(1) Et non, à partir d’Aix dans la première partie de la route, et à partir
d’Arles dans la seconde, comme l’a cru M. Hirschfeld (p. 642) se fondant sur
le n° 17, que nous avons restitué à la section Aix-Fréjus. Quand au n° 5482
(entre Bois-Vert et Archaimbaud), le nombre de milles qu’il indique (1III) est
absolument inexplicable en cet endroit.
(21 Voie Aurélienne aux Figons, par l’abbé X [Chailan] prêtre de Mar­
seille ; Aix, Makaire, 1895.

�AQVAE SEXTIAE

221

que tous aux voies». El que dire du trajet fantastique que
l’auteur assigne à sa roule, qui « prend une direction qu’on n’a
jamais supposée, tant elle est anormale. Elle fait une ascension
des plus surprenantes, presque incroyable, au moyen d’un triple
nœud à angle ouvert ou tournant 1»
L’inscription des Figons est bel et bien une pierre de limite,
et, à ce titre, elle offre, même aux fanatiques de ce «patriotisme
local » qui a fait commettre tant de bévues, un bien autte intérêt
qu’une pierre milliaire. Elle offre en effet, je l’ai déjà indiqué (1),
cette particularité d'être gravée sur une seule face, évidemment
le côté qui regardait Arles. Or an lieu d’arguer de cette circons­
tance pour déclarer qu’elle ne pouvait être une pierre de limite,
on aurait dû se souvenir que les deux pierres du même genre
signalées par le P. Bougerel à Gémenos n’étaient gravées, elles
aussi, que sur un côté. Les voilà du coup réhabilitées, l’auteur
de la brochure dont je parle ayant eu la bonne idée de photo­
graphier la pierre des Figons des deux côtés, pour bien montrer
qu’elle n’est gravée que d’un seul.
Il ne nous est pas parvenu plus de milliaires de la route d’Aix
à Arles par Marseille que de la route par la Crau. Mais des docu­
ments d’un autre genre ne nous en permettent pas moins de
reconstituer toute la première partie de cette route, d’Aix à
Marseille, dans tout son parcours, et avec une sûreté absolue. Ce
sont les noms de lieux, au moyen desquels Toulouzan d’abord,
un peu en gros, puis, et avec tout le détail souhaitable, C.JuIlian,
ont reconstitué le tracé de cette voie (2).
D’Aix à Marseille, la Table dePeutinger et l’Itinéraire d’Antonin comptent dix-huit milles (vingt-cinq kilomètres). Or, à
quatorze milles de Marseille et à quatre mille d’Aix, sur la rivière
de l’Arc, est le village des Milles, où les auteurs de la Statistique
indiquent une pierre milliaire, placée sur le pont. Bien que cette
pierre ait disparu, le nom même du village est assez significatif,
(1) Cf. supra, p. 163.
(2) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V (1885), p. 25.

�222

MICHEL CLERC

et montre que la route passait là (1). Plus loin, à moitié chemin
entre Aix et Marseille, est un plateau appelé aujourd’hui le Plan
de Campagne, et qui, dans un polyptyque de 814, est appelé
Campania, où est une villa Nono : c’est le neuvième mille à partir
de Marseille. Un peu plus loin est le village de Septèmes, appelé
dans le cartulaire de Saint-Victor, Septimus, ecclesia de Septimo ;
et en effet, il y a, de Septèmes à Marseille, sept milles (2). Enfin,
en deçà de Septèmes, à quatre milles de Marseille, est le village
des Aygalades, dont un quartier s’appelle Cars ou Caris, nom
qui se retrouve, plus près de son origine, dans une charte de
1219, sous la forme Quartuns. Voilà donc autant de jalons sillon­
nant la route, au quatrième, au septième, au neuvième, et au
quatorzième mille. «Il est peu de roules romaines, dit à juste
titre C. Jullian, dont on puisse reconstituer le tracé avec autant
de certitude ».
A défaut de milliaires jalonnant cette voie, un monument d’un
autre genre, un tombeau, nous apprend qu’elle s’appelait Via
Aquensis, dénomination qu’aucun Itinéraire ancien ne nous
avait conservée. C’est le monument funéraire d’une femme,
Elrilia Laela, originaire d’Italica (Séville) en Bétique. L’inscrip­
tion, en caractères du premier siècle de notre ère, mentionne,
en sigles malheureusement peu claires, que le monument avait
été élevé sur un terrain donné par la cité, M{assiliæ ?) via
Aquensi (3). Les deux derniers mots, très nets, ne laissent aucun
(1) Pour les auteurs des A n ti q u i té s d e la v a llé e d e l'A r c (p. 108), le nom
actuel du village des Milles ne serait pas antique ; il ne daterait que de la
seconde moitié du dix-septième siècle, et viendrait du nom patronymique
d’une famille très nombreuse qui y habitait Ce n’est évidemment pas
impossible, mais les auteurs ne fournissent aucun texte à l’appui de ce dire,
qui n'est donc aussi qu’une hypothèse. Elle a d’ailleurs déjà été émise par
Gilles, qui voulait aussi que la villa Nono ait tiré son nom de son proprié­
taire, un M. Nono (!). M. Raimbaud, archiviste-adjoint du Département, veut
bien me signaler un fragment de borne milliaire qui se trouverait à Luynes,
devant la terme Saint-Martin, et qui proviendrait évidemment de cette voie.
(2) Il y a, sur la voie antique qui reliait Vienne à Genève, un autre Septème, qui doit son nom à la même circonstance (Desjardins, G é o g r a p h i e . .. IV,
p. 227)
(3; 187, et Frœhner, C a ta lo g u e d e s a n t i q u i t é s d u M u s é e d e M a r s e ille ,
n» 71 ; c’est, pour les sigles, la lecture de M. Frœhner qui est la bonne
(IJ. L. P. D. E.)

�223
doute sur l’interprétation, et, d’autre part, la via Aquensis ne
peut évidemment être autre que celle qui conduisait d’Aix à
Marseille. Seulement il faut reconnaître que la pierre n’a pas été
trouvée à son emplacement primitif: la route d’Aix arrivait à
Marseille à travers les terrains de l’ancien Lazaret, terrains bou­
leversés par les travaux de la rue de la République, c’est-à-dire
au nord du Vieux-Port, tandis que le monument, qui n’est
d'ailleurs qu’un fragment du monument primitif, a été trouvé
au bassin de Carénage, au sud du port. C’est au moyen âge, sans
doute, que la pierre aura été transportée là où on l’a retrouvée.
AQVAE SEXTIAE

Reste une dernière voie, dont nous devons la connaissance à
un document unique, la Table de Peutinger : c’est celle qui d’Aix
menait à Riez, colonie romaine rattachée elle-même par une
route à Fréjus. Voici les très courtes indications données, sur
cette double route, par la Table de Peutinger : Aquis Sextis, à
quarante-quatre milles (indication exacte) ; Keis Apollinaris
(Riez), à trente-deux milles ; Anteis (?), à dix-neuf milles ; Foro
Voconi. Celte dernière localité paraît être le Muy, dont il n’est
pas impossible que l’étymologie soit Mutatio.
Quant à Anteicie, ce nom ne se retrouve dans aucun nom
moderne à la distance voulue, c’est-à-dire vers Vérignon, où a été
trouvée une pierre milliaire (1). De Riez à Aix enfin, il est sur­
prenant que la Table ne signale aucune station, sur cette longueur
considérable de quarante-quatre milles, ou soixante-cinq kilo­
mètres. On a remarqué, non sans apparence de raison, que le
silence de l’Itinéraire d’Anlonin porterait à croire que cette route,
d’Aix, et de Fréjus, à Riez, n’existait pas encore lors de la rédac­
tion de cet itinéraire (2). 11 n’y a d’ailleurs pas à douter delà
réalité de cette route, dont on a retrouvé huit milliaires, mais
(1) Al. E. Poupé (Anndles de Provence, 1909, p. 65 et suiÿ.) propose pour
cette voie, entre Ti&amp;tffc et Draguignan, un nouveau tracé : Anteiae serait
Saint-Hermentaire,;fnn peu au sud de Draguignan. 11 rectifie également le
tracé généralement adopté pour la voie Aurélienne entre le Puget et le
Cannet, et place Forum Voconii à Châteauneuf, un peu au sud de Vidauban.
Ses arguments méritent d’être pris en sérieuse considération.
(2) Hayaux du Tilly, Nouvelle lecture de la Table de Peutinger. .. (Congrès
Archéologique de France, XUIIm0 session, Arles, 1876, p. 864).

�MICHEL CLERC
224
tous situés entre Fréjus et Riez (1). Il est donc inutile d’en
rechercher le tracé entre Riez et Aix, et nous devons nous bor­
ner à dire qu’elle devait être, d’une manière générale, parallèle
au cours de la Durance, et traverser les terroirs de Rians, et
probablement, de Vinon et de Gréoulx.
Enfin, il a été trouvé encore, sur le territoire d’Aix, dans la
région entre la Durance et le Luberon, un milliaire, le seul, à
ma connaissance, que l’on ait jamais rencontré dans celle
région. Il était près du lieu dit la Bastide des Jourdans, à qua­
torze kilomètres au sud-o.uest de Manosque. Comme rien n’indi­
que qu’une voie romaine ait jamais passé par là, il faut admettre,
avec Hirschfeld, que ce milliaire appartenait à la voie allant de
Briançon à Arles ; il proviendrait donc des environs de Céreste,
de l’autre côté de la montagne. Il est d’ailleurs fort mutilé, et ne
laisse plus guère lire que quelques lettres, qui semblent indiquer
qu’il portail le nom d’un empereur, peut-être Tibère, qui avait
réparé cette voie (2).

Avant de terminer cette étude sur les voies romaines, voici
quelques détails d’ordre matériel sur les milliaires conservés, ou
dont les inscriptions ont été relevées.
Ils portent les noms de six empereurs différents, Tibère,
Claude, Néron, Antonin, Probus, Constantin. Tous affectent la
forme de colonnes, excepté ceux de Néron, qui sont des parallélipipèdes. Nous n’avons pas de renseignement, à cet égard, sur
celui de Tibère ; mais les autres milliaires de ce prince qui
nous sont parvenus sont de la même forme que ceux de
Néron (3).
Quant au chiffre des distances, nous avons déjà vu que les
milliaires d’Antonin et de Constantin sont seuls à l’indiquer.
(1) CIL, XII, 5445-5453. Ces milliaires s’espacent, comme date, entre l'an­
née 1 de notre ère et l’année 145.
(2) 49. — Je me demande si ce milliaire n’était pas, en réalité, une pierre
de limite du côté de Riez, fines RE iensium ?
(3) Ibid., 5441, 5554, 5557, 5609, etc. ; quelques autres portent, il est vrai,
l’indication columna ; mais les originaux sont perdus, et ce peut être un
terme impropre.

�225
Celui de Probus étanl mutilé, nous ne pouvons rien affirmer à
cet égard; mais un autre du même empereur, trouvé sur la route
de Vence à Riez, porte cette indication (1). Pour Tibère, les
nombreux milliaires de Provence qui portent son nom se divi­
sent en deux catégories, presque aussi nombreuses l’une que
l’autre, les uns portant l’indication de la distance, les autres ne
la portant pas. Il en est de même pour ceux de Claude. Pour
Néron enfin, aucun des sept milliaires provençaux provenant de
lui ne porte cette indication.
En fait de titres portés par les empereurs, Tibère porte seule­
ment celui de grand pontife, et l’indication de la vingt-deuxième
puissance tribunice, ce qui indiquerait l’année 20-21. Mais
M. Hirschfeld suppose, non sans raison, que cette partie de
l’inscription a été mal copiée, et qu’il faut lire, comme sur les
autres milliaires provençaux de cet empereur, trente-troisième,
ce qui donne l’année 31-32.
Claude porte, outre le titre de grand pontife, et l’indication de
la troisième puissance tribunice, le titre de consul pour la
troisième fois, d’imperalor pour la cinquième, et de Père de la
patrie : toutes ces indications combinées nous amènent à
l’année 43-44.
Néron porte les titres de grand pontife, revêtu de la puissance
tribunice et imperator pour la quatrième fois, consul pour la
troisième, Père de la patrie : c’est l’année 58. ' ^
Antonio porte, sur ses deux milliaires, dgs titres différents.
Sur celui d’Aix, il exerce, avec le grand ponj^ficat, la puissance
tribunice et le consulat, l’un et l’autre pour la seconde fois, et a
en plus le titre de Père de la patrie.
Sur le milliaire de Favaric, s’il porte aussi les titres de grand
pontife et de Père de la patrie, il a la puissance tribunice pour la
neuvième fois, et le consulat pour la quatrième ; d’autre part, il
est imperator pour la seconde fois, mention qui ne figure pas
sur le milliaire d’Aix. Il s’agit donc de deux années différentes,
qui sont 139 et 146.
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 5437.

�226
MICHEL CLERC
Probus est dit revêtu de la puissance tribunice pour la qua­
trième lois, consul pour la troisième fois (c’est une restitution,
mais elle est certaine), et proconsul, titre qui n’est fréquent qu’à
partir de Septime-Sévère. L’inscription est ainsi datée de l’an
279. Elle est intéressante pour l’histoire de Probus, parce que
c’est le seul monument où cet empereur porte le surnom de Germanicus (peut-être Germanicus Maximus) vainqueur des
Germains. C’est évidemment après sa grande victoire de 277 sui­
tes Alamans que ce titre lui avait été décerné.
Constantin, enfin, ne porte aucun titre, que l’indication de sa
filiation. Ce fait n’est pas exceptionnel : c’est ainsi, au contraire,
que sont conçues toutes les inscriptions sur les milliaires de cet
empereur.
Cette borne de Constantin, qui indique la distance, ne com­
porte pas d’autre indication. Toutes les autres, sauf celles de
Probus, mutilées, indiquent que la voie a été l’objet d’une répa­
ration. Pour Claude, l’expression employée est refecit. Pour
Néron et Antonin, c’est restituit. Enfin, pour Tibère, c’est
refecit et restituit ; j’ai déjà essayé d’expliquer le sens de ces
termes.
Il n’est pas sans intérêt de rapprocher les unes des autres les
dates indiquées par les milliaires. On constate, de cette façon,
que la voie fut réparée en 31 et en 43, soit deux fois en treize
ans ; qu’elle le fut de nouveau en 58, soit au bout de quinze ans;
et enfin, et ceci est le plus frappant, qu’elle le fut deux fois sous
le règne du seul Antonin, et au bout de sept ans seulement, en
139 et en 146. Etant donnée l’extraordinaire solidité des routes
romaines, ces réfections répétées à des intervalles relativement
si rapprochés prouvent, à n’en pas douter, une circulation des
plus actives. Ce détail seul suffirait pour nous révéler l’impor­
tance de la voie Aurélienne. Un autre nous la montre d’une
façon plus frappante encore peut-être: c’est une nouvelle (et
sans doute dernière) réfection entreprise par Auxiliaris, préfet
du prétoire des Gaules sous l’empereur Valentinien III, en 435,
c’est-à-dire au moment où Genséric et ses Vandales enlevaient à
l’empire ses provinces d’Espagne et d’Afrique, et allaient entrer

�227
en maîtres à Rome même. Un milliaire trouvé à Arles (1), et
qui était le premier sur la route de cette ville à Marseille, nous
fait connaître ce fait, qui nous montre Rome, déjà dépossédée
de la Gaule du nord et de l’ouest, se cramponnant à cette vieille
province, la Province, et essayant de la maintenir dans son orbite
par tous les moyens, dont le plus efficace peut-être, celui qui
avait fait ses preuves pendant plus de cinq cents ans, étaient les
voies romaines.
Il est inutile d’insister davantage sur cette importance, bien
connue, des voies romaines, qui ont joué, et qui jouent encore,
on peut le dire, dans notre pays, un rôle si considérable (2).
Mais il ne sera pas inutile d’indiquer en quelques mots l’impor­
tance qu’elles ont gardée dans les temps qui ont suivi la dispa­
rition de l’empire romain. Un historien récent de la Provence
médiévale, M. Kiener, a fait remarquer que les six villes de Pro­
vence qui ont vu se fonder des vicomtés aux dixième et onzième
siècles, Marseille, Fréjus, Nice, Avignon, Sisteron et Gap, étaient
toutes situées sur le parcours de voies romaines, traversant la
Provence en tous sens et la reliant, et la France avec elle, à
l’Italie. C’est ce réseau de routes, parcourues et dévastées les
siècles précédents par les envahisseurs germaniques, que défen­
dirent dorénavant les vicomtes, et c’est là que se concentrèrent
toutes les forces militaires du pays (3).
Ce n’esl pointautrementquelescliosess’étaientpassées autemps
des Romains. Routes avant tout stratégiques, les voies romaines
allant d’Italie en Gaule devaient relier Rome à ses possessions
d’Espagne ; mais elles devaient aussi lui faciliter l’accès de ces
pays du nord d’où était déjà partie l’invasion des Cimbres, et
qu’il s’agissait de surveiller. Mais pour cela, il fallait que les
routes fussent elles-mêmes gardées par des sentinelles vigilantes
et toujours en armes. Ces sentinelles furent les colonies romaines
que ces routes reliaient entre elles, ou, pour mieux dire encore
AQVAE SEXTIAE

(1) CIE, XII, 5494.
(2) Voir là dessus l’article de C. Jullian, Houles romaines et roules de
France, dans la Revue de Paris du 1" lévrier 1900.
(3) Verfassungsgescliichte der Provenz, p. 126.

�MICHEL CLERC
228
qui jalonnaient ces routes. Et là peut-être est, je ne dirai
pas la cause unique, mais l’une des causes de la transformation
du castellum aixois en colonie. Si, contrairement à la vieille habi­
tude de ne fonder une colonie que là où il y avait déjà un centre
indigène important, les Romains ont créé Aix de toutes pièces,
c’est peut-être parce qu’ils ont estimé nécessaire d’avoir, sur ce
long trajet, d’Arles à Fréjus (150 kilomètres à vol d’oiseau), au
moins une colonie, c’est-à-dire une ville forte, munie de rem­
parts, munie aussi d’hommes propres à faire des soldats capa­
bles de résister à un coup de main, et d’arrêter quelque temps
un envahisseur étranger, aussi bien que de tenir tête à une rébel­
lion locale.
Sur cette grande voie directe du Rhône et de l’Espagne à Rome,
il n’y avait pas place pour Marseille. Et Marseille, au moins au
temps où se construisait la voie Aurélienne, et pour longtemps
sans doute encore, n’était point une ville romaine. On la relia
bien cependant à la grande voie, mais par une voie secondaire,
et dont Aix la romaine était la tête, via Aquensis. Le monument
funéraire d’Elrilia Laeta, qui se trouvait sur cette route, nous
permet d’affirmer qu’elle existait dès le premier siècle de notre
ère: elle n’était donc guère postérieure, si elle l’était, à la voie
Aurélienne. C’est que les intérêts commerciaux, et de Marseille,
quelque déchue qu’elle fût, et des Romains eux-mêmes, étaient
trop grands pour que Marseille ne fût pas rattachée au reste
du monde romain. Et une autre considération dut agir aussi :
Marseille reliée aux colonies de Rome par une voie militaire,
c’était Marseille entrée définitivement dans l’orbite romain ; là
comme partout ailleurs, la voie romaine était la marque, visible
pour tous, de la prise de possession de Rome.

�CHAPITRE V
LA V I E

M U N IC IP A L E

1. — LES MAGISTRATURES ET LES PONCTIONS iMUNICIPALES

Les documents dont nous disposons pour reconstituer la vie
municipale d’Aix colonie romaine sont des plus rares et des
plus laconiques. Mais, étant données les très grandes analogies
qu’offraient les institutions de toutes les colonies romaines dans
la Province, nous pouvons néanmoins nous faire une idée
suffisante de leur fonctionnement, et de ce qu’a été la vie muni­
cipale à Aix sous l’empire romain.
Tout d'abord, il y a une catégorie de ces documents qui fait
absolument défaut. Je veux parler de ces inscriptions gravées,
soit sur la façade de monuments, soit sur le socle de statues, soit
simplement sur des autels votifs, consacrés à un empereur vivant
ou mort, et qui sont si fréquents dans les grandes villes romai­
nes. J’ai bien signalé déjà deux dédicaces de ce genre, adressées,
l’une à Galigula, l’autre à Néron : mais, si elles émanent bien
d’une assemblée délibérante, d’un corps public, ce n’est point
du conseil de la cité, ni du corps de ses magistrats, mais de
l’assemblée d’un pagus, l’une du pagus Juvenalis, l’autre du
pagus Matavonicus.
En dehors de ces deux textes épigraphiques, il nous est peutêtre parvenu un fragment d’un troisième du même genre, mais
tellement mutilé, que nous ne pouvons savoir, ni quel est le
le corps qui a fait la dédicace, ni à quel empereur elle s’adres­
sait. C’est un dé d’autel, sans ornements, découvert par M. l’abbé
Chaillan dans la ferme de Cadenet (située à trois kilomètres et

�MICHEL CLERC
230
demi environ à l’est de Château-Rousset), où il sert de margelle
à un puits (1). Les caractères en seraient très beaux, du premier
siècle de noire ère. On peut y reconnaître la formule habituelle
pro sainte imperatoris. Mais le nom de l’empereur qui se cache
sous les lettres P EINE demeure énigmatique; si la lettre P est
certaine, je ne vois, au premier siècle, que deux empereurs
auxquels on puisse songer, à savoir Vespasien (lmp. Vespasianus
Cæsar Aug.), ou Titus (lmp. Titus Cæsar Vespasianus Aug.), cette
lettre n’entrant dans le nom d’aucun autre. Mais d’ailleurs l’an­
tiquité même de la pierre est fortement suspecte. D’après les
auteurs des Antiquités de la nattée de l'Arc, en effet (2), l’inscrip­
tion, qui serait complète en ses deux lignes, se raccorderait avec
un autre fragment de la même pierre, trouvé dans un mur non
loin de là, et ce fragment porterait, en chiffres arabes, un millé­
sime qui commence par 16.., et l’inscription, devise ou invocacation pieuse, devrait se lire, en bon français, SALUT ME
PEINE.
Nous n’avons guère plus de témoignages de l’activité du corps
délibérant de la cité, le conseil, ou, pour lui donner le nom que
lui donnaient les Romains, VOrdre des décurions, image en petit
du Sénat de la ville de Rome. On sait, en effet, que l’organisation
des cités romaines en général, et des cités gallo-romaines en par­
ticulier, était calquée sur l’organisation antique de la cité
maîtresse, Rome. Je ne puisque rappeler très brièvement les
traits essentiels de cette organisation, qui n’a rien de particulier
à Aix, mais se retrouve partout (3).
En réalité, il y a un organe, et non le moindre, de l’ancienne
constitution romaine, qui fait défaut, à savoir l’assemblée du
peuple. Il y en eut : mais, outre qu’elles paraissent avoir été tout
à fait dans la main de l’ordre des décurions, elle disparurent de

(1) Revue Epigraphique, V, n° 1388.
(2) P. 89.
(3) Voir, pour le détail, le Manuel de Mommsen-Marquardt, et Lécrivain,
Senalus municipalis, dans Daremberg-Saglio, et pour ce qui concerne les cités
gallo-romaines, l’excellent petit livre de C. Jullian, Gallia (3° édit., 1902) et
G. Bloch, tome premier de l’Histoire de France de E. Lavisse.

�AQVAE SEXTIAE

bonne heure, non point supprimées, ce n’était point la façon de
procéder des Romains, mais tombées peu à peu en désuétude.
La loi de Malaca montre bien qu’à la fin du premier siècle de notre
ère encore, les magistrats et fonctionnaires de la cité étaient élus
par l’assemblée du peuple. Mais il est impossible de saisir sur le
fait, du moins en Narbonnaise, l’activité de ces assemblées. Ue
sorte que le véritable pouvoir dans la cité était le Sénat muni­
cipal, corps aristocratique comme les aimait le gouvernement
impérial: « L’Ordre des sénateurs municipaux, ou curiales, Ordo
curialium, était composé des principaux propriétaires fonciers
du pays; il formait l’aristocratie de la cité. Les chefs du gouver­
nement n’administraient qu’avec son aide. Les curiales étaient
responsables, vis-à-vis de l’Etal romain,de la gestion des affaires
locales, et notamment de la levée des impôts : ce qui ne laissait
pas de rendre la dignité de curiale presque aussi lourde qu’elle
était honorable (1). »
Les décurions, généralement au nombre de cent, et dont la
charge était à vie, étaient nommés, tous les cinq ans, par les
magistrats en charge cette année-là, qui ajoutaient à leur titre de
duumvirs, l’épithète de quinquennales. Ils dressaient l’album du
sénat municipal en y inscrivant d’abord les anciens magistrats,
à qui l’exercice même de leur charge conférait le droit d’y
entrer; on comblait les vides, s’il y avait lieu, en choisissant
parmi les membres des principales familles de la cité. C’est ainsi,
sans doute, que les trois fils de Sex. Julius Verinus, dont il est
question un peu plus loin, étaient arrivés au décurionat, car il
est visible qu’ils n’avaient rempli encore aucune autre charge,
lorsque fut rédigée l’inscription qui les mentionne.
Quant aux quinquennales, il semble bien qu’il soit fait men­
tion de l’un d’eux sur une inscription de Saint-Cannadet, mal­
heureusement mutilée aujourd’hui (2).
Deux inscriptions seulement, deux épitaphes, nous ont
conservé le nom de décurions aixois. L’un, Sextus Samicius
(1) C. Jullian. op. cil., p. 7(i
(2) 25.

'*i

•'

i

16

VV -:

�232
MICHEL CLERC
Maximinus, a intercalé, nous verrons tout à l’heure pourquoi,
ce titre entre ceux de deux magistratures qu’il a remplies dans
la cité (1). Et il n’a fait suivre le nom de son père, Sextus
Samicius Verus, d’aucun titre : il semble que nous ayons affaire
à ce que les Romains appelaient un homme nouveau, admis le
premier de sa famille aux charges de la cité. Le second, au
contraire, Sextus Julius Verinus, qui a rempli aussi plusieurs
charges, est dit « père de trois décurions (2). Nous saisissons
ici sur le fait le processus qui amènera peu à peu l’hérédité de la
charge de décurion ; la fortune patrimoniale entraînera pour ses
détenteurs des obligations civiques, et le décurionat, recruté
d’abord parmi les familles riches, et par conséquent dans un
milieu plus ou moins restreint, finira par être rendu héréditaire
et obligatoire pour les membres des familles, de moins en moins
nombreuses à la fin de l’Empire, qui auront conservé cette
richesse. C’est au quatrième siècle seulement, semble-t-il, que
le décurionat est devenu ainsi obligatoire ; mais, comme
toujours à Rome, les mœurs avaient depuis longtemps préparé
l’œuvre, que la loi ne fit que sanctionner.
Aucun décret, aucune dédicace du conseil des décurions d’Aix
ne nous sont parvenus. C’est ce conseil qui élisait les magistrats
de la cité. Ceux-ci, comme à Rome toujours, étaient nommés
pour un an, et d’après le système de la collégialité, c’est-à-dire
que chaque magistrature était gérée par deux magistrats. Les
magistrats suprêmes avaient les mêmes attributions qu’à Rome,
administrant à la fois les finances, la justice, et la police. Ils
étaient entourés d’une grande considération, et leurs insignes
était les mêmes que ceux des magistrats de Rome ; comme eux,
ils portaient la tunique laticlave et la toge prétexte, et marchaient
précédés de licteurs ; seulement, ces licteurs n’étaient que deux,
et leurs faisceaux ne renfermaient pas la hache, symbole de ce
pouvoir complet que les Romains appelaient Yimperium et qui
ne pouvait appartenir qu’aux représentants du pouvoir central.

�233
Ces magistrats suprêmes des cités dans les provinces ne
s’appelaient pas consuls comme à Rome ; leur titre était généra­
lement celui de duumvirs, ou de quattuorvirs, nom auquel
s’ajoutait, officiellement, la formule jure dicundo, qui fait assez
connaître que leur fonction essentielle était de rendre la
justice (1).
C’est une question discutée, et encore obscure, de savoir quelles
cités avaient à leur tête des duumvirs, et quelles avaient des
quattuorvirs. Je n’ai pas à l’exposer dans sa généralité, mais
simplement à indiquer comment les choses se passaient dans la
Gaule Narbonnaise. Or on admet généralement, d’après une
règle posée par E. Herzog, dans son excellent ouvrage, incomplet
aujourd’hui assurément, mais encore très utile (2), que les duum­
virs ne se trouvaient que dans les colonies romaines, les quat­
tuorvirs dans les villes latines. En lait, les inscriptions nous
montrent des duumvirs dans les cinq colonies romaines de
Narbonne, d’Arles, de Fréjus, d’Orange et de Béziers. Et c’est
bien des quattuorvirs que nous trouvons dans les villes latines
de Riez, Gavaillon, Apt, Nîmes et Toulouse. Mais Antibes,
colonie latine, a eu des duumvirs (3), et c’est précisément aussi,
nous allons le voir, le cas d’Aix.
Un premier document, dont je reparlerai ailleurs en détail,
ne nous permet pas de décider la question, la pierre étant brisée
justement au milieu du mot (duum ou quattuor) viro (4). Mais,
sur une épitaphe, le personnage est qualifié de Praefeclus pro
dmimviro (5). Ce titre de praefectus n’est point celui d’une magis­
trature spéciale ; le préfet n’était qu’un délégué, qui suppléait le
magistrat, dans l’espèce le dnumvir, empêché de remplir ses
fonctions. La preuve que les préfets n’étaient point considérés
connue de véritables magistrats, quoique en faisant fonction,
AQVAE SEXTIAK

(1) Voir, pour ce qui concerne les D u o v ir i, Pauly-Wissowa,
p a e d ie , V, p. 1804 et suiv.
(2) G a llia e N a r b o n e n s i s p r o v i n c i a c r o m a n a e h i s t o r i a , 1864.
(3) CIL, XII, 175, 179.
(4) 22.
(5) 23.

/?e a l- E n c y c lo -

�MICHEL CLEHC

c’est que, dans les villes latines, le fait d’avoir clé préfet ne
conférait point le droit de cité romaine, comme le faisait le
duumvirat. Mais de ce document n’en résulte pas moins que
c’était des duumvirs, et non des qualtuorvirs, qui administraient
Aix.
Seulement une autre épitaphe, la dernière où il soit question
de ces magistrats, contredit la première : c’est celle d’un certain
Lucius Pompeius Henneros, qui a été greffier des quattuorvirs (1) M. Hirschfeld l’explique en disant qu’il faut entendre
par là les deux collèges réunis des duumvirs et des édiles,
magistrats dont je parlerai tout à l’heure. Mais c’est précisément
ces deux collèges réunis qui, dans les villes latines, forment les
quattuorvirs, tandis que dans les villes romaines, ils restent
distincts (2). Il n’y a donc aucune différence entre ces quat­
tuorvirs aixois et ceux des autres cités, et nous nous trouvons
en présence des deux textes qui paraissent contradictoires. Je ne
crois pourtant pas qu’ils le soient, et l’explication que l’on
regarde comme valable pour Vienne me paraît applicable aussi
bien à Aix et à Antibes. La voici :
A Vienne, les inscriptions, beaucoup plus nombreuses qu'à
Aix, mentionnent et des duumvirs, et des quattuorvirs. Mais
M. Hirschteld fait justement remarquer que ces inscriptions ne
sont pas contemporaines ; les plus anciennes, celles du temps
d’Auguste et de Tibère, mentionnent des quattuorvirs, les plus
récentes, des duumvirs. Or, Vienne, d’abord colonie latine, a
été élevée plus lard au rang de colonie romaine, très probable­
ment, comme l’a conjecturé Mommsen, par Caligula. C’est donc
à partir de ce moment quelle aura modifié son régime municipal.
Il a dû en être de même d’Aix, et aussi d’Antibes, où une
inscription, qui paraît bien se rapporter à cette ville, mentionne
un quattuorvir (3). Antibes a dù, à un moment donné, acquérir
ce titre de colonie romaine, que nous avons vu avoir été donné
(1) 24.

(2) Vienne seule fait exception; elle a un quattuorvirat qui ne comprend
pas les édiles.
(3) CIL, XII, 176.

�235
à Aix, nous ne savons pas quand exactement, peut-être aussi
sous Caligula. Au résumé, la formule d’Herzog demeure exacte, et
les faits qui semblent y contredire la confirmeraient au contraire.
Malheureusement, nous ne pouvons, pour Aix, faire la vérifica­
tion, l’une des deux pierres, celle du greffier des quattuorvirs,
ayant disparu. Quant à l'autre, celle du praefectus pro duumviro,
elle paraît dater du second siècle, c’est-à-dire d’un temps posté­
rieur à celui où l’on peut raisonnablement supposer qu’Aix est
devenue colonie romaine.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul changement qui se serait opéré
dans la constitution de la magistrature suprême à Aix, et deux
inscriptions nous font connaître le nom d’une autre magistrature
qui a précédé celle des quattuorvirs.
L’une, qui a éLé trouvée à Narbonne, est l’épitaphe d'un person­
nage, dont le nom a disparu, qui est dit Praetor (Aquis)
Sextis (1). L’autre, intacte celle-là, et trouvée à Aix, jet l’un des
documents les plus importants pour l’histoire de la ville, est
aussi une épitaphe, qui était gravée sur un tombeau de famille
construit et dédié par Sextus Aculius Aquila, praetor (2). Toutes
deux sont en beaux caractères du commencement du premier
siècle de notre ère.
Qu’est-ce donc que ce préteur? Gibert, dans le commentaire
qu’il donne de cette inscription dans son Catalogue du Musée
d’Aix, s’y est trompé, et a cru qu’il s’agissait d’un des magistrats
de Rome. Pour lui, l’épitaphe d’Acutius « atteste la résidence
dans la métropole de la Seconde Narbonnaise d’un des plus
hauts fonctionnaires du système administratif romain » (3). Il
n’en est rien, et l’inscription a un bien autre intérêt. D’abord, je
viens de dire qiie les caractères en dénotent la haute antiquité,
et il ne saurait être question à celle époque de la Seconde Nar­
bonnaise ni de sa métropole, choses qui ne datent que du
ivme siècle. Et ces préteurs aixois n’ont rien de commun avec
AQVAE SEXTIAE

(1) 198. L’inscription étant brisée à peu près au milieu, Aquis a disparu ;
mais la restitution est évidente.
(2) 26.
(3) Catalogue, n" 112.

�236
MICHEL CLERC
les magistrats romains du même nom. D’autre part, ils ne sont
pas une exception : ils se rattachent à toute une catégorie
de magistrats que nous font connaître d’autres textes épigra­
phiques de diverses villes de la Narbonnaise. Ces documents ont
été l’objet d'études, de la part de M. Herzog d’abord, puis de
M. Hirsehfeld, enfin de C. Jullian (1), dont je vais résumer
l’argumentation.
J’indique tout d’abord quelles sont les cités de la Narbonnaise
où l’on trouve des préteurs. C’est, parmi les colonies romaines,
Narbonne seule ; parmi les colonies latines, Nîmes, Carcassonne,
Avignon, et Aix, auxquelles il faut ajouter Vaison et Die, villes
de la cité des Voconces, qui avait une organisation toute parti­
culière. Dans toutes ces villes, la magistrature en question
apparaît, d’ailleurs, avec des noms un peu différents. A Aix,
à Avignon, à Carcassonne, et chez les Voconces, ceux qui en sont
revêtus portent le litre de prælor tout court (2). A Narbonne, ce
sont des Praelores duumuiri ; à Nîmes, des Praetores quattuorviri.
Pour M. Herzog, la magistrature des préteurs en Narbonnaise
serait l’application aux cités du pays du système des magistra­
tures romaines. Ce nom de préteur n’est autre, nous le savons,
que le nom primitif des magistrats suprêmes de la république,
qui s’appelèrent préteurs avant de s’appeler consuls. Et ce fut
aussi le nom donné aux magistrats des villes italiennes qui, les
premières, reçurent le droit de cité romaine, avant même la
Guerre sociale. Ce système, à vrai dire, était contraire au vieux
système romain d’organisation des villes, qui consistait à les
faire administrer par des magistrats de Rome, ou par des délé­
gués, praefecti jure dicundo, envoyés de Rome à cet effet. Les
(1) Herzog, D e p r a e l o r ib u s G a J lia e N a r b o n e n s is m u n i c ip a l i b ii s (1862), dont
il a reproduit l’essentiel dans sa G a llia e N a r b o n e n s is h i s t o r i a , p. 57, 100, et
218 et suiv. ; — O Hirsehfeld, G a llis c h c S t u d ie n , I, p. 41 ; — C. Jullian, I n s ­
c r ip tio n s r o m a in e s d e B o r d e a u x , I, p. 115 et suiv.
(2) M. Hirsehfeld, au n“ 193, restitue d u i i m v i r p r a e to r , ce qui me paraît
inadmissible ; nulle part en effet il n’est question de d u u m v i r i p r a e to r e s ,
mais toujours de p r a e to r e s d u u m v i r i ; la lettre R et le dernier jambage de la
lettre précédente, avant le point qui sépare ce mot mutilé de p r a e to r , font
certainement partie du surnom du personnage, A p e r , A le x a n d e r , etc.

�237
difficultés de toutes sortes que suscitait ce système y firent
renoncer complètement après la Guerre sociale, et l’on fit alors,
pour toutes les villes italiennes, ce que l’on avait fait auparavant
pour quelques-unes seulement: on leur donna à toutes des
magistrats spéciaux. C’est alors aussi que le nom ancien de
préteur fit place à celui de duumvir ou de quattuorvir. Enfin,
c’est ce même régime que l’on appliqua aux cités de la Gaule
Narbonnaise. Si l’on avait voulu se conformer aux principes du
vieux droit romain, c’est le gouverneur de la province, ou un
praefectus délégué par lui, qui auraient dû remplir les fonctions
de magistrats municipaux : néanmoins, on accorda à ces villes
des magistrats spéciaux, vraiment municipaux. Ce fût probable­
ment sous l’influence du parti démocratique, qui, poussant
comme il le faisait, à la colonisation hors d'Italie et à l’expansion
du droit de cité, voulait que les nouvelles colonies n’eussent
rien à envier aux villes italiennes et à Rome elle-même, et que
les noms mêmes de leurs magistrats rappelassent la magis­
trature romaine par excellence. Il est à peine besoin d’ajouter
que cela n’empêchait nullement la colonie d’être astreinte à
toutes les lois de Rome, d’en garder toutes les institutions, en
un mot, de faire partie intégrante de l’empire.
A cette théorie s’oppose celle de Hirschfeld, qui veut au
contraire que les préteurs, ou, pour mieux dire, le préteur des
cités narbonnaises lire son origine, non point des vieilles
institutions romaines, mais des vieilles institutions gauloises.
C’est cette théorie, reprise par C. Jullian, qui me paraît rendre
le mieux compte des faits, et notamment de celui-ci, que le
préteur, Iâ où il porte simplement ce titre, apparaît comme
agissant seul, sans collègue, ce qui est contraire au système
romain de la collégialité.
Ce titre de praetor, dit Hirschfeld, parut aux Romains le
plus propre pour désigner le magistrat qui avait succédé à
l’ancien chef des cités gauloises, à celui qu’on appelait par
exemple vergobret chez les Eduens. On peut objecter à cela la
présence de ce titre à Narbonne, colonie romaine. Mais, outre
qüe là on ne le trouve qu’uni à celui de duumvir, il s’explique
AQVAE SEXTIAE

�238
MICHEL CLERC
précisément par l’intention qu'ont eue les Romains d’assi­
miler les magistrats de Narbonne à ceux des autres cités de la
province. C’étaient, en effet, chez les Gaulois, la très grande
majorité des cités qui avaient à leur têle un chef unique, et les
Romains ne modifièrent pas tout d’abord cette organisation
municipale ; seulement ils donnèrent à ce chel le titre qu’avaient
autrefois porté les magistrats de Rome : « On identifia, dit
C. Jullian, les fonctions comme on avait identifié les dieux, par à
peu près ». La meilleure preuve qu’il en fut ainsi, c’est qu’on
retrouve ce titre de prêteur à Bordeaux, qui ne fut jamais
colonie, ni romaine, ni latine.
D’autre part, il est prouvé que, dans les villes où les
inscriptions nomment el des préteurs et des duumvirs ou
quattuorvirs, les premières sont antérieures aux secondes ;
de plus, là où l’on trouve des préteurs avec l’épithète de
duumvirs ou des quattuorvirs, il est infiniment probable qu’ils
ont commencé par être des préteurs tout court. Et enfin, il est
également à peu près certain que cette préture primitive ne
comportait, dans chaque cité, qu’un seul titulaire, comme chez
les Gaulois, à qui le système romain de la collégialité a toujours
été inconnu.
Sur les inscriptions de Bordeaux, qui mentionnent le nom du
préteur C. Julius Secundus, qui avait légué une somme
d’argent à la ville pour l'adduction d’eaux, il apparaît, non
comme membre d’un collège de magistrats, mais comme ayant
exercé la charge à lui seul. Mais ce caractère est encore mieux
marqué sur l’inscription d’Avignon, où T. Carisius est appelé
préteur des Volques ; or, ce n’est point une épitaphe, mais une
dédicace à une divinité.
Ce système d’ailleurs ne dura pas très longtemps, et bientôt
le prêteur fut remplacé par un corps de deux, ou de quatre
magistrats, à la romaine. Ces magistrats s’appelèrent d’abord
préteurs duumvirs, ou prêteurs quattuorvirs, et ce fut la
transition entre les deux systèmes ; puis ils finirent par
s’appeler simplement duumvirs ou quattuorvirs, el dès lors il
n’y eut plus de différence, même nominale, entre les cités de la

�—

239
Gaule et celle des autres provinces de l’empire. Pour l’époque
où s’opéra ce changement, Herzog pense, pour les villes de la
Narbonnaise, à Auguste, ou, au plus tard, à Tibère. Et en effet,
une inscription de Narbonne, qui date des premières années du
premier siècle, sinon d’une époque plus ancienne encore,
mentionne déjà un préteur duumvir (1) , et une autre,
qu’Hirschfeld ferait volontiers remonter aux derniers temps de la
république, porte le litre de duomvir tout court (2).
Tel a été le processus de celte institution des préteurs dans
les cités de la Gaule Narbonnaise. Je dis dans les cités, et non
dans quelques-unes, car il paraît évident que là où les docu­
ments ne nous permettent pas de constater la présence de pré­
teurs, il y en eut cependant, de même qu’il y eut, plus lard, des
duumvirs ou des qualtuorvirs dans des villes où nous n’en
retrouvons plus trace.
Je reviens à l’inscription d’Aix. Elle a pour nous un double
intérêt. Non seulement elle nous fait connaître un préteur de la
cité, au temps d’Auguste, mais ce personnage, qui nous
apparaît sous la figure d’un citoyen romain, avec les tria nomina
et la mention de la tribu, Sex. Acutius, Voltinia, Aquila, est le
fils d’un homme qui, lui, s’appelle d’un seul nom, Acutus. Le
fils a fait du nom unique de son père son nom proprement dit,
nomen, en lui donnant une forme dérivée ; il a pris un prénom,
qui, visiblement, est tiré du nom du fondateur de la cité,
Sextius, et un surnom qui parait être une sorte de sobriquet,
comme tant de surnoms à l’origine (Lupus, Nasica, Cicero, etc.).
C’est sans doute en vertu de la loi qui régissait les colonies de
droit latin que ce fils de pérégrin est devenu citoyen. Il est vrai
que ce titre ne devait être donné qu’à l’expiration de la charge ;
mais Acutius aura sans doute fait élever ce tombeau de famille
au moment où il pouvait y faire figurer ses nouveaux titres, à
l’expiration de ses pouvoirs (3).
Je ne reviens pas sur les quattuorvirs et duumvirs aixois,
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 4338.
(2) Ibid., 4389.
(3) Cf. supra, p. 148.

�240
MICHEL CLERC
ayant déjà mentionné tous les documents qui nous les font
connaître, si ce n'est pour signaler un fonctionnaire intitulé
Greffier des quattuorvirs, Scribn quatiuorvirorum (1), titre qui
apparaît fort rarement dans les inscriptions. Il ne sera donc pas
inutile de donner sur ces fonctionnaires quelques détails (2).
Il en est question dans le document célèbre connu sous le nom
de Bronzes d’Ossuna (en Bétique), qui n’est autre qu’un frag­
ment de la loi de fondation de la colonie romaine de Julia
Genetiva, établie là après la mort de Jules César, mais en vertu
de ses dispositions. Il y est dit que les duoviri auront deux
greffiers, les édiles un seul, et que celui-ci recevra un traite­
ment de huit cents sesterces, les autres en recevant un de douze
cents sesterces. Ils jouiront de plus de l’exemption du service
militaire, de même, du reste, que les autres appariteurs des
magistrats de la cité, l’année où ils exerceront leurs fonctions.
Enfin, et ceci est plus significatif, les greffiers, aussi bien celui
des édiles que ceux des duumvirs, devront prêter serment à leur
entrée en charge. C’est le seul exemple de ce genre que nous con­
naissions, et il s’explique d’ailleurs fort bien par la nature même
de la charge de ces greffiers, qui, comme ceux des questeurs à
Rome, étaient employés à l’administration de la caisse publi­
que et à la comptabilité financière : « qui pecuniam publicam
colonorum rationesque scripturus erit ». Chacun jure : « sese pecu­
niam publicam ejus coloniae concustodilurum rationesque veras
habiturum esse, uti quod recte factum esse volet sine doto malo,
neque se fraudem per litteras facturum esse scientem doto maloD.
On voit par là que les greffiers étaient, en fait, des personnages
d’importance, bien que compris parmi les fonctionnaires subal­
ternes. A Rome, il n’est pas douteux que les scribes des édiles
et des questeurs aient exercé sur les affaires publiques une
grande influence. A côté de ces magistrats annuels, ils formaient
une classe de professionnels rompus à toutes les questions jurl(1) 24.
(2) Voir le commentaire de Mommsen à la Lex coloniae Geiletivâë, dans
VEphemeris Epigraphica, III, p. 107-108 ; cf. Moni msen- Alarqu ardt, Manuel, I,
p. 393 et suiv.

�AQVAE SEXTIAE

diques et financières. Il a dû en être de même dans les villes de
province, et il est bien probable qu’ici et là, ces fonctions, soidisant annuelles, étaient en réalité continuées comme l’exercice
d’une véritable profession.
Aussi, très généralement, celte fonction, qui entraîne une cer­
taine responsabilité, et de laquelle dépend en partie la bonne
marche des finances communales, n’était confiée qu’à des
citoyens. Les affranchis, admis à remplir quantité de fonctions
inférieures, comme licteurs, viateurs, hérauts, elc., étaient rare­
ment pris comme greffiers. Il y avait cependant des exceptions,
et les inscriptions fournissent quelques exemples de greffiers
pris parmi les affranchis (1). Or c’est précisément le cas pour
l’inscription d’Aix, à laquelle je reviens.
Ce greffier des qualtuorvirs d’Aix s’appelle Lucius Pompeius
Hermeros. L’absence d’indication de la tribu, le fait qu’il a
exercé les fonctions de sévir augustal, enfin ses noms, prouvent
que c’est un affranchi. Hermeros est un nom grec, son ancien
nom d’esclave, dont il a fait, suivant l’usage, son surnom à la
romaine, tandis qu’il a sans doute emprunté son prénom et son
nom à son ancien maître devenu son patron (2).
Peut-être avons-nous la mention d’une magistrature dont il
n’existe qu’un seul exemple connu, à savoir dans la cité de Vienne :
celle des Triumviri loconim publicorum persequendorum, ou
Conservateurs du domaine municipal (3). Mais l’inscription qui
(î) Voir Lécrivain, in Daremberg-Saglio, Dictionnaire des Antiquités, s. v.
p. 1217.
(2) Peut-être avons-nous une autre inscription concernant le même per­
sonnage. C’est une épitaphe trouvée, non il est vrai, à Aix, mais à Die, l’épi­
taphe d’un jeune homme appelé Lucius Pompeius Faustinus, à qui le tombeau
est élevé par son père Lucius Pompeius Hermeros. L’inscription, dans sa
simplicité, est touchante : CIL, XII, 1649: D (is) M ( a n ib u s ) L [ u c ii) P o m p ( e i )
F a u s t i n i , filili) p i i s s i m i , d e p in { c li) a n n p r u m ) X X , q u e m p o s t m o r te m f r a l r ( s i )
d u s b e u e r iu n i L ( u c iu s ) P o m p ( e iu s ) H e r m e r o s p a l e r a m i s e r a t . — Aux dieux
mânes de Lucius Pompeius Faustinus son fils très pieux, mort à l’âge de
vingt ans, que son père Lucius Pompeius Hermeros a perdu après la mort
de son frère Severianus.
(3) 2 5 ; CIL, XII, 1879, 1870, e t s u i v .; cette magistrature paraît même avoir
été la plus élevée de la colonie : 1783.
L ib e r tu s ,

�242
MICHEL CLERC
la mentionne, aujourd’hui mutilée, est d’une lecture incertaine ;
et l’existence de cette magistrature, explicable à Vienne, dont le
vaste territoire embrassait tout le Dauphiné et toute la Savoie,
ne le serait guère à Aix, dont le domaine était d’une étendue
beaucoup plus restreinte.
Immédiatement après les duumvirs venaient les édiles, qui
formaient aussi un collège de deux membres, tantôt rattachés,
nous l’avons indiqué, à celui des duumvirs, qui prenaient alors
le titre de quattuorvirs, tantôt constitué à part. Dans les deux
cas, leurs fonctions sont les mêmes. Comme les édiles de Rome,
ils sont chargés de la surveillance des marchés, de la voirie, et
de ces deux choses si importantes sous l’empire, la célébration
des jeux et les distributions de blé. L’édilité est une charge infé­
rieure au duumvirat, et l’on passait par la première avant d’ar­
river à la seconde.
Nous connaissons quatre édiles aixois. L’un est ce personnage
qui a été ensuite praefectus pro duoviro (1); le second est ce
Sex. Samicius Maximinus que nous avons déjà signalé parmi
les décurions (2); le troisième est ce Sex. Julius Verinus qui a
été père de trois décurions (3). Celui-là ajoute à son titre
d’édile l’épithète de munerarius : en voici le sens. Les jeux
publics à la célébration desquels les édiles devaient veiller
avaient lieu partie aux frais de la cité, partie aux leurs propres.
La cité, par exemple, votait à cet effet une certaine somme, que
les édiles complétaient de leurs propres deniers. Mais.de plus,
ils pouvaient, en dehors de ces jeux légaux et obligatoires, en
célébrer d’autres, qui étaient complètement à leurs frais. L’épigraphie nous fournit des exemples de cas de ce genre, où le
magistrat a offert au peuple des jeux où honorem aedilitatis (4).
C’est le même sens qu’il faut attribuer à l’expression aedilis et
(1) 23.
(3) 21.
(4) CIL, VIII, 858, 2344, 7990 ; IX, 3314.

(2) 2 0 .

�243
munerarius d’une inscription de Cbemlou (1), el à 1’aedilis muncrarius d’Aix. Rien ne marque mieux le caractère de ces magis­
tratures, qui imposaient à leurs titulaires autant de devoirs
qu’elles leur conféraient d’honneurs, et par le moyen desquelles
la cité se déchargeait en partie de ses obligations les plus oné­
reuses sur les membres des familles les plus riches.
Le dernier de ces édiles aixois est un certain Gallus, dont
nous ne connaissons que ce surnom. L’inscription, trouvée
non à Aix, mais à Narbonne, est une épitaphe, du premier
siècle de notre ère (2). Gallus y est qualifié d’édile à Aquis
Iulis, qui, nous l’avons vu, est Aix. Mais il a exercé aussi les
mêmes lonclions, el d’autres encore, là où il est mort, c’està-dire à Narbonne ; enfin il a également exercé celle de
Praefectus fabrum, qui est, non plus une charge municipale,
mais une fonction de l’état, le Prnefectus fabrum étant une
sorte d’officier d’étal-major attaché au commandant d’une
armée. Les jeunes gens de grandes familles municipales
entraient souvent par là dans la carrière des honneurs
romains, soit pour la continuer, soit pour revenir ensuite
dans leur patrie y suivre la filière des honneurs municipaux,
ce qui avait été le cas pour Gallus. Parfois même c’était un
litre purement honorifique, qui n’obligeait pas celui qui en
était revêtu à se rendre dans la province où résidait son chef
nominal (3).
Quant au fait d’avoir exercé des fonctions municipales dans
deux villes de la province, Aix et Narbonne, il s’explique par­
la façon dont les Romains concevaient les rapports entre les
cités et leurs citoyens respectifs. Les Romains n’admettaient
pas, comme le faisaient les Grecs, que l’on pût être citoyen
AQVAE SEXTIAE

(1) Ibid , VIII, 1270 ; à Vence, un duovir paraît porter la même épithète,
mais la lecture n’est iras certaine (ibid., V, 7915). Il est assez surprenant
que ces divers textes aient échappé à M. Beaudouiu, qui déclare (Annales de
l'Univ. de Grenoble, 1891, p. 306, n°l), que « les prétendus aediles munerarii ne
se trouvent mentionnés nulle part... et que leur existence paraît d’autant
plus problématique qu’on ne voit pas du tout ce que seraient ces espèces
d’édiles &gt;&gt;.
(2) -194..
(3) Voir C. Jullian, in Daremberg-Saglio, Fabri, d. 958-959.

�MICHEL CLERC
244
dans deux cités à la fois ; mais ils admettaient qu’un citoyen
d’une cité fût dans une autre ce que l’on appelait un incola
analogue au métèque des Grecs. En principe, les incolae, soumis
à toutes les charges de la cité où ils avaient élu domicile, y
étaient exclus des honneurs, réservés aux seuls citoyens. Mais il
y avait à celle règle des exceptions, et la loi municipale de
quelques cités, et aussi un décret impérial, pouvaient conférer
le jus lionorum à un incola (1). Tel paraît avoir été le cas de
Gallus, originaire d’Aix, et ensuite fixé à Narbonne (2). J’ajou­
terai qu’il s’explique d’autant mieux que les relations entre
Aix et Narbonne paraissent avoir été actives : nous en
verrons d’autres exemples.

Le même Sextus Samicius, que nous avons vu décurion, puis
édile, nous fournit encore le seul exemple que nous ayons d’un
quesleur aixois. Les questeurs municipaux différaient des
duumvirs et des édiles en ce sens qu’ils n’étaient pas de véri­
tables magistrats. Chargés simplement de garder la caisse
municipale, d’encaisser les recettes et de faire les versements,
ils ne pouvaient le faire que sur l’ordre des duumvirs. Aussi
considérait-on volontiers celte fonction plutôt comme une
charge personnelle que comme une véritable magistrature (3).
Il est même possible que, comme le dit Herzog (4), la charge
de questeur ait été donnée à des hommes qui n’appartenaient
point encore à l’ordre des décurions, et qu’ils n’aient figuré
sur l’album de la curie qu’après l’avoir exercée. Cela expli­
querait que Samicius ail fait figurer son titre de décurion, et
qu’il l’ait fait figurer, conformément aux habitudes romaines,
à sa place chronologique, entre la questure et la magistrature
supérieure que lui avait ouvert le décurional, l’édilité.
(1) Voir Dai’emberg-Saglio, Incola, 458 ; Mommsen-Marquardt, Manuel,
VI, p. 2, p. 454 ; lleaudouin, op. cil., p. 295, n. 3.
(2) Cf. CH., XII, 7907, où un citoyen de Salinae (Castellane) exerce le duumvirat là et à Fréjus.
(3) Digeste, L, 4, 18, g 2 quaesliira in aliqua ciuitate inter honores non
habetur, sed personale munus est.
(4) Op. cil., p. 191.

�AQVAE SEXTIAE

245

Le même personnage porte enfin un dernier litre, qui, si ce
que je viens de dire est exact, est en réalité le premier dont il a
été revêtu (1). C’est celui de Tabularii publici curator. Hirschfeld
n’en fait qu’un avec celui de questeur, qui précède, et lit:
« Questeur chargé des archives publiques ». Je ne suis pas sûr
qu’il faille ainsi confondre les deux titres, bien qu’à Rome, en
effet, les archives de l’État fussent confiées à la garde des
questeurs. S’il en avait été ainsi à Aix, il semble que l’on n’aurait
pas mentionné ce titre de garde des archives, pas plus qu’on ne
le mentionne à Rome.
Je pense donc au contraire, avec Mommsen (2), que cette
charge municipale a été créée sur le modèle de la magistra­
ture extraordinaire instituée par Tibère en l'an 16, à savoir, à
côté des questeurs, administrateurs réguliers des archives de
l’État, les trois curatores labulanim ou tabularionim publicoram,
chargés de remplacer les documents publics défectueux, et de
restituer ceux qui manquaient.
En dehors de Rome, nous ne connaissons que deux exemples
de cette charge, à Oslie et à Aix.
Telles sont les magistratures et les fonctions, ordinaires et
régulières, de la cité, que nous font connaître les inscriptions.
Un dernier texte du même genre, trouvé à Nîmes, nous révèle
une particularité intéressante de l’histoire de la ville, et nous
fournil un dernier nom de magistrat (3).
Le personnage en question, M. Cominius Æmilianus, n’est
pas un Aixois ; c’est un Nîmois, chevalier romain, de cette caté­
gorie de chevaliers dite eqno publico, nommés par l’empereur,
et pour qui cette qualité, avec les insignes qu’elle comportait,
était purement honorifique, une sorte de décoration. Il avait
(1) L’inscription que l’on appelle en épigraphie un cursus honorum en
sens inverse, où les charges sont énumérées en commençant par la dernière
exercée, et en remontant jusqu’à la première.
(2) Manuel, IV, p. 260, et Ephemeris epigraphica, III, p. 328.
(3) 191 ; une autre inscription de Nîmes, relative au même personnage,
permet de reconstituer sa carrière (CIL, XII, 3213).

�246
MICHEL CLERC
commencé par remplir dans sa patrie des fonctions municipales,
celle de Préfet des Vigiles, charge qui paraît avoir été particulière
à Nîmes ; puis celle de pontife, et celle de quattnorvir ab ærario,
chargé des finances (les quattuorvirs de Nîmes se divisent en
duumvirs chargés de l’administration de la justice, et duumvirs
chargés de l’administration des finances), et enfin celle de fla­
mme d’Auguste dans la colonie. Mais il avait aussi rempli des
fonctions hors de la cité : tout d’ahord la charge de flamine
d’Auguste, non plus pour la ville de Nîmes, mais pour la pro­
vince de Narbonnaise. En cette qualité, il avait dû présider,
l’année de sa charge, aux fêles du culte impérial à Narhonne,
et tenir à cette occasion l’assemblée des délégués des cités de la
province. Enfin, il eut à remplir les fonctions de Curateur de la
colonie d’Aix.
Voici en quoi consistait cette fonction, dont il y a beaucoup
d’exemples en Italie, mais peu en Narbonnaise (Avignon, Cavaillon, Fréjus (1).
D’une manière générale, le curateur est essentiellement un
fonctionnaire de l’ordre financier, très analogue à nos inspec­
teurs des finances. C’est seulement au règne de Nerva, au témoi­
gnage d’Ulpien, que remonte cette institution ; et elle concorde
bien avec une autre mesure attribuée au même empereur, à
savoir l’autorisation donnée aux villes de recevoir des legs. En
fait, les inscriptions ne nous font connaître de curateurs qu’à
partir de Trajan. Ces curateurs étaient nommés par l’empereur,
et la plupart du temps, les inscriptions mentionnent, et c’est le
cas ici, que le curateur a été donné par tel empereur, datas ab
imperatore. L’empereur en question semble (la pierre a beaucoup
souffert et se lit difficilement) être l’empereur Trajan. Cette
expression dalus semble bien indiquer que c’est sur la demande
des cités elles-mêmes, comme cela se fait encore aujourd’hui,
que l’empereur déléguait ces fonctionnaires ; on aurait donc tort
de voir là une tentative d’empiètement du pouvoir central suiles prérogatives municipales.
(1) Lacour-Gayet, Curaior civilatis, in Daremberg-Saglio.

�247
Le curateur était envoyé dans les cités qui, pour une raison
ou pour une autre, avaient leurs finances en mauvais état. Ses
attributions, multiples, se ramènent toutes à la gestion du patri­
moine de la cité. C’est pourquoi il est chargé de placer ses capi­
taux, de louer ses immeubles, etc. Mais bien qu’il fût amené par la
force des choses à s’immiscer dans toutes les affaires qui avaient
une répercussion sur le budget, il n’avait aucun moyen de coer­
cition, n’ayant pas le droit, qui caractérisait les véritables
magistrats, d’infliger des amendes.
De même que les fonctionnaires impériaux envoyés dans une
province ne devaient pas être originaires de cette province, les
curateurs étaient toujours étrangers à la cité qu’ils avaient à
administrer. On les choisissait en général parmi les personnages
de rang équestre, comme Cominius ; quelquefois parmi ceux de
rang sénatorial, surtout à partir de Marc-Aurèle. Enfin, ils
n’étaient pas tenus à la résidence, ce qui achève de les distinguer
nettement des magistrats municipaux ; et parfois ils étaient
chargés de la curatelle de plusieurs cités à la fois (c’est le cas
pour Avignon, Cavaillon et Fréjus (1), même de cités appar­
tenant à des provinces differentes.
On aimerait à savoir quelles circonstances avaient amené, au
second siècle de notre ère, les magistrats d’Aix à demander à
l’empereur l’envoi d’un curateur. Sans pouvoir rien affirmer,
on peut soupçonner qu’à Aix, comme dans tant de villes, c’était
l’abus des jeux et des distributions gratuites qui avait obéré les
finances de la cité.
En plus de ces charges, ordinaires ou extraordinaires, entre
lesquelles se répartissait l’administration de la cité, la plupart
des villes avaient un ou plusieurs représentants chargés de
défendre leurs intérêts, notamment à Rome, devant le Sénat ou
l’empereur. En réalité, c’étaient surtout des bienfaiteurs, qui en
échange d’un titre, celui de Patron, qui paraît avoir été fort
envié, versaient des sommes souvent considérables pour l’em­
bellissement de la ville, pour les travaux publics, ou pour les
jeux. C’était d’ailleurs un véritable titre, donné par le Sénat
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, XII, 3275.

17

�MICHEL CLERC

municipal, et, très souvent, héréditaire dans [une famille.
Les patrons étaient inscrits sur l’album sénatorial, à litre
honorifique : c’est-à-dire que le patronage était devenu une
véritable institution municipale. On trouve parmi les patrons
des hommes de l’ordre sénatorial et des hommes de l’ordre
équestre ; des personnages illustres, qui ont eu des relations
avec la cité, par exemple d’anciens gouverneurs ; mais aussi des
personnages originaires de la cité même et qui généralement y
ont exercé ou même y exercent encore une charge (1).
L’inscription trouvée en 1628 dans le Mausolée est une dédi­
cace en l’honneur de trois patrons de la colonie d’Aix. Une ville,
en effet, pouvait avoir plusieurs patrons à la fois, de même qu’un
seul personnage pouvait représenter plusieurs cités à la fois. Et
en ce cas, on inscrivait toujours leurs noms, sur tous les actes
publics, dans un ordre invariable, les patrons de l’ordre sénato­
rial, s’il y en avait, en tête, et ensuite ceux de l’ordre équestre.
Nous avons ici, précisément, un exemple curieux de cet usage
protocolaire. Des trois patrons d’Aix, le premier inscrit est un
enfant, puero (tous les noms ont disparu), qui n’a, bien entendu,
exercé encore aucune fonction, mais à qui on a eu soin de
donner son titre héréditaire de personnage sénatorial, laticlavio.
Nous avons là, en même temps, un exemple de l’hérédité, sinon
régulière, du moins fréquente, des fonctions et du titre de patron.
Les deux autres patrons, des hommes faits, ne viennent qu’au
second rang, parce qu’ils appartiennent simplement à l’ordre
équestre. Tous les deux sont des tribuns militaires. L’un appar­
tient à la Légion VU Gemina Félix. Cette dernière épithète nous
permet de dater approximativement l’inscription, la septième
légion ne l’ayant reçue que sous Vespasien, et s’appelant, à partir
de Caracalla, Gemina Pia Félix. Elle a été cantonnée presque
constamment, à partir de Vespasien, en Espagne (2).
L’autre tribun appartient à la Légion VIII Augusta, qui, à
partir de Vespasien, a été cantonnée en Germanie Supérieure(3),
;1) Daremberg-Saglio, Iiospitium, et Palronns coloniae.
(2) Cagnat, in Daremberg-Saglio, Lcgio, p. 1083.
(3) Ibid., 1084.

�249
où nous verrons plus loin qu’ont tenu garnison plusieurs légion­
naires originaires d’Aix.
Il est évident que ces deux modestes personnages de l’ordre
équestre étaient, comme leur jeune collègue dans le patronat,
originaires d’Aix; car lorsqu’une ville choisissait son patron en
dehors de ses propres habitants, elle s’adressait toujours à quel­
que personnage d’importance. Tous trois devaient appartenir à
des familles de l’aristocratie locale, les deux derniers peut-être
à une seule et même famille.
Un autre document du même genre, mais intact, a été
retrouvé à quelque distance de Rome, sur la voie Appienne, et
transporté de là à la Villa Borghèse. C’est l’épitaphe de Marcus
Junius Rufus Pythyon, originaire d’Aix, patron de la colonie, et
qualifié d’homme « bon et éloquent » (1). Le cippe, qui est de
grandes dimensions, est décoré, adroite et à gauche de l’ins­
cription, d’une patère et d’un de ces vases à verser appelés urcei,
décoration fréquente sur les monuments de ce genre, et qui fait
allusion aux rites de la libation. A la partie supérieure est repré­
sentée une corbeille, cista, remplie de ces rouleaux, volumina,
que formaient les manuscrits des anciens. Il semble bien qu’il y
ait là une allusion à la profession du défunt, qui ne paraît pas
avoir exercé de fonction publique, et que l’épithète de disertus
désigne sans doute comme exerçant celle d’avocat. Cet Aixois
établi à Rome comme avocat avait pu y rendre, en cette qualité,
d’importants services à sa ville natale, et il était bien placé pour
en défendre en haut lieu les intérêts.
Reste une dernière catégorie de charges municipales, à savoir
les fonctions sacerdotales. Mais je préfère en rattacher l’étude à
l’étude plus générale des divers cultes pratiqués dans la cité
d’Aix, qui nous amènera naturellement à l’exposé de l’introduc­
tion du christianisme, conclusion de toute cette partie de l’his­
toire d’Aix dans l’antiquité.
Il y a d’ailleurs à tirer encore de nos textes épigraphiques
quelques renseignements sur la vie publique et privée dans la
ville et dans toute la cité, et sur la population.
AQVAE SEXTIAE

(1) 201.

�I

250

MICHEL CLERC

I I . — L e Commerce , l ’Industrie , les C orporations ,
les S oldats , etc .

On sait le rôle considérable qu’ont joué, sous l’empire, les
affranchis (1). Ce n’étaient pas seulement les particuliers qui en
avaient, mais aussi les villes, puisqu’elles avaient également
des esclaves, servi publici. Ces affranchis, exclus des fonctions
municipales proprement dites, se livraient au commerce et à
l’industrie, et aussi aux professions libérales, et occupaient une
place prépondérante dans les corporations de tout genre, et
surtout dans le corps des Augustales, dont je parlerai plus loin,
corps qui a eu dans les cités provinciales une importance telle
qu’il formait comme une seconde assemblée municipale.
Nous connaissons deux affranchis de la cité d’Aix. L’un ne
porte qu’un seul nom, Fadius (si l’inscription, trouvée à
Narbonne et aujourd’hui perdue, a été vue entière et exacte­
ment copiée) et le titre de Sévir Auguslal dans la colonie
Julia Augusta Aquis (2). L’autre, trouvée à Aix, est l’épi­
taphe de Sextus Publicius Antenor(3). Je reviendrai plus loin
sur cette dernière inscription, intéressante à plusieurs titres.
Pour le moment, je me borne à relever les noms du personnage
et la façon dont ils sont disposés. Le prénom, Sextus, est évidem­
ment dérivé du nom du fondateur de la colonie, Sextius ; le nom,
Publicius, est un nom très fréquent chez les affranchis, et est
également dérivé du mot publions, qui désignait les esclaves
appartenant aux villes. Enfin le surnom, Antenor, est un nom
grec, et non romain : c’est l’ancien nom de l’esclave, dont il nous
décèle ainsi l’origine. Ce nom est devenu son surnom à la
romaine, lorsque le nouvel affranchi a pris un prénom et un
nom romains : nous en avons déjà vu un exemple, à propos
d’un autre affranchi également grec d’origine, L. Pompeius
Hermeros. Enfin, entre le nom et le surnom, là où les citoyens
(1) H. Lemonnier, Élude historique sur la condition privée des affranchis à
Rome pendant les trois premiers siècles de l’empire.

(2)1 9 8 .
(3) 2 7 .

�placent l’indication de leur tribu, l’affranchi, qui, depuis
Auguste, n’est plus inscrit dans une tribu, place la mention de
son état civil, coloniae Aquensis libertins.
J’ai dit que les affranchis tenaient une grande place dans les
corporations de tout genre (1). Si Fadius ne nous apparaît que
comme faisant partie des Augustales, Sex. Publicius, qui en fait
partie aussi, appartient également à la corporation des centonarii,
la seule corporation ouvrière dont nous constations l’existence
à Aix.
Les centonarii étaient des fabricants d’étoffes de laine gros­
sières dont on faisait des vêtements (centones) pour les esclaves,
et des couvertures. On s’en servait aussi, paraît-il, vu leur peu
de combustibilité, dans les incendies, pour comprimer le feu. Et
c’est sans doute pourquoi les centonarii faisaient dans les villes
de province le service que faisaient à Rome les vigiles, et que
font nos pompiers. Ils étaient, partout, organisés en corpora­
tions, collegia, d’où l’épithète qu’ils prenaient de corporatt : Sex.
Publicius est dit corporatus centonarius. Ces corporations,
reconnues et autorisées par la loi, mais très strictement surveil­
lées par elle, jouissaient de certains privilèges, en échange des
services qu’elles rendaient à la communauté, en assurant des
services publics indispensables.
Une autre inscription est relative à un autre membre de la
même corporation, C. Valgius Victorinus, qui est aussi très
probablement un affranchi, car son nom n’est pas suivi de la
mention de la tribu, et, de plus, parce qu’il fait aussi partie
du collège des Augustales, composé presque exclusivement
d’hommes de cette classe (2).
Presque partout, avec la corporation des centonarii, apparais­
sent celles des fabri, forgerons, et des dendrophori, charpentiers,
également chargés, en dehors de leur métier de tous les jours,
de l’extinction des incendies. Il est probable que des corpora­
tions de ce genre ont existé à Aix, mais nous n’avons aucun
(1) Pour les corporations, je renvoie une fois pour toutes à l’ouvrage clas­
sique de Waltzing, Étude historique sur tes corporations professionnelles chez
les Romains ; surtout II, p. 111, 431 et suiv. ; IV, p. 50 et suiv.
(2) 97.

■Ml

j|
II

�252
MICHEL CLERC
témoignage de leur activité. Arles, Nîmes, Narbonne, sont à cet
égard beaucoup plus riches, et il est évident que ce n’est pas à
Aix qu’il faut chercher, dans la Gaule Narbonnaise, un des
centres industriels et commerciaux.
Il y a cependant une industrie, non plus générale comme celle
des centonarii, mais spéciale à Aix, et dont une unique inscrip­
tion, demeurée inaperçue, nous révèle l’existence vers le second
siècle de l’empire.
C’est l’épitaphe, trouvée à Rome, d’un certain L. Julius Fuscus
d’Aix, qualifié olearius, négociant en huile (1). C’est le seul texte
qui nous prouve, d’une façon positive, que la fabrication et le
commerce de l’huile d’olive se pratiquaient à Aix dans l’anti­
quité, et que cette huile s’exportait en Italie. A Arles aussi,
nous constatons l’existence de fabricants d’huile (2) ; mais nous
ne savons pas s’ils exportaient les produits de leur industrie. Le
fait que Fuscus avait été enseveli à Rome prouve au contraire
que c’est là qu’il était établi et qu’il avait ses bureaux, où il
vendait l’huile récoltée dans ses domaines de Provence et peutêtre aussi celle qu’il y achetait sur place à d’autres propriétaires.
Quatre fragments d’amphores, trouvés, trois à Rome et un à
Ostie, proviennent probablement de cette fabrique (3). Tous ces
documents datent sans doute du second siècle de notre ère, où
nous savons que l’importation des huiles étrangères se faisait en
Italie sur une grande échelle, par suite de l’abandon, dans les
campagnes italiennes, de la culture de l’olivier. C’est à partir de
ce moment que l’on y voit affluer les huiles d’Espagne et
d’Afrique. L’huile d’Aix paraît y avoir été beaucoup plus rare,
c’est-à-dire qu’elle devait déjà, comme de nos jours, passer pour
une huile fine, et de prix plus élevé. Il est bien probable d’ail­
leurs qu’à Aix comme à Arles, la fabrication de l’huile, industrie
née de l’agriculture locale, s’était développée bien avant cette
(1) 2 0 0 ; cf. M. Clerc, Un négociant en huile d'Aix à Rome au second
siècle de notre cre (Annales de la Société d’études provençales, 1906, p. 283 et
suiv.).
(2) CIL, XII, 714; Dig., XIV, 3, 13, préf. (Ulpien).
(3) CIL, XV, 2898.

�253
époque, où des circonstances extérieures vinrent seulement lui
donner un nouvel essor. A Rome, nous savons que les olearii
formaient une corporation fort importante, et jouissaient de pri­
vilèges enviables, comme l’exemption des impôts après cinq ans
d’exercice de leur profession (1). Étaient-ils, à Aix, organisés en
corporation ? Nous ne le savons pas, mais la chose paraît pro­
bable. Mais, dans tous les cas, c’est à la corporation de Rome,
et non à celle d’Aix, qu’appartenait Fuscus, le plus ancienne­
ment connu des négociants en huile d’Aix.
AQVAE SEXTIAE

Voici maintenant des corporations d’un genre tout différent,
dont l’existence à Aix nous est révélée par un document unique,
une inscription métrique, gravée en beaux caractères de la fin du
second siècle, sur une pierre de grandes dimensions (2). Celle
inscription, l’épitaphe d’un jeune homme mort à l’âge de dixneuf ans, est le seul document relatif à une corporation d’un
genre spécial, dont les exemples, très nombreux en Italie, sont
très rares dans la Gaule Narbonnaise, les collèges de Juvenes. Il
n’en est question en effet, dans les documents épigraphiques,
qu’à Vence, à Vienne, et, peut-être, à Narbonne (3).
Les Collegia Juvenum (4) étaient des associations de jeunes
gens, que l’on trouve dans la plupart des provinces latines de
l’empire, et qui paraissent avoir été fort analogues aux collèges
de néot des cités grecques (5). Au début, peut-être, simples
associations libres, elles devinrent très vite de véritables corpo­
rations reconnues par l’État. Comme toutes les corporations, les
collèges de Juvenes avaient leurs magistrats, parfois même
leurs prêtres, et leurs patrons, choisis parmi les personnages les
plus importants de la cité.
(1) D i g . , XIV, 4, 5 ; — Waltzing, o p . c i t . , II, p. 87 et suiv.
(2) 2 8 ; cf. Rouard, N o te s u r u n e i n s c r i p ti o n t r o u v é e à A i x e n 1839 (Congrès
archéologique de France, XXXIIIm» session, 1866, p. 242) ; — Waltzing, III,
p. 523.
(3) CIL, XII, 22, 1783, 1869, 2238, 4371.
(4) Voir C. Jullian, dans Daremberg-Saglio, J u v e n e s , que je résume ici ;
et Waltzing, IV, p. 216 et suiv.
(5) M. Collignon, L e s c o llè g e s d e N é o i d a n s le s c ité s g r e c q u e s (Annales de la
Faculté de Bordeaux, 1880).

�MICHEL CLERC

Les membres .s’en recrutaient d’ailleurs exclusivement parmi
les familles aristocratiques. Aussi prenaient-ils part à la vie
publique de la cité, et avaient-ils rang, dans les cérémonies,
immédiatement après les Augustales.
Leur caractère particulier, et leur fonction essentielle, étaient
de donner des jeux, et c’est là dessus que nous renseigne princi­
palement l’inscription en question.
Elle est rédigée dans le style quelque peu amphigourique
ordinaire aux inscriptions en vers. Bien que le document soit à
peu près complet, le nom du défunt demeure indécis. On le
désigne généralement sous le nom de Sex. Julius Felicissimus,
de l’un des noms qui figurent au bas de l’épitaphe. Mais comme
le texte semble indiquer que ce nom se trouve compris dans le
corps même de l’épitaphe, et que les noms qui figurent à la suite
sont tous au nominatif, Hirschfeld suppose, avec raison, je crois,
que ce nom est Pulcher, mot qui commence le sixième vers,
et sur lequel l’auteur de l’épitaphe a fait un jeu de mots. Pour
mieux dire, Pulcher aurait été son surnom, le nom complet
étant sans doute N. Julius Pulcher.
Dans cette hypothèse, le monument aurait été élevé au mort
par ses deux frères, Sex. Julius Felicissimus et Sex. Julius
Félix, qui le dédient « à leur élève « (alumno incomparabili), et
par une femme, qui paraît être leur sœur et celle du mort, Féli­
citas. Ce nom féminin, rare, existe pourtant, comme en témoigne
une autre inscription (1).
Or les jeux, où Pulcher s’était distingué par son habileté,
consistaient en combats livrés dans l’arène aux bêtes féroces,
docili lusu jnvenum bene dodus harenis (2). Souvent, revêtu
d’armes diverses, il avait lutté contre les fauves, variis circumdatus armis saepe feras lusi. Un peu plus loin, il est dit avoir été
le compagnon des ursaires, cornes ursariis. Les ursarii étaient
évidemment ceux dont la spécialité était de combattre les ours.
Et je pense qu’il s’agissait en ce cas, non pas précisément d’un
(1) CIL, XII, 5690, «0.
(2) On hésite sur le sens à donner à docilis : il me semble que ce mot est
pris au sens passif, « qui s’apprend aisément ».

�255
combat, d’une « mise à mort », mais de ces jeux, dont les monu­
ments figurés nous fournissent plusieurs exemples, où il fallait
provoquer ces animaux, puis se dérober à leur atteinte en se
mettant à l’abri de portes mobiles sur leur axe (1) : l’expres­
sion feras lusi semble bien faire allusion à ce genre d’exercice.
D'autre part, il était aussi le compagnon de ceux qui offrent les
sacrifices dans les fêtes religieuses, et qui, au printemps, cou­
ronnent de fleurs les statues des dieux (cornes his qui victimam
sacris caedere soient, et qui novo tempere veris floribus intextis refovent simulacra deorum). Or les ursarii (ou venatores) formaient,
dans plusieurs cités, une corporation (2). Il en était de même
des victimarii et des coronarii, dont les noms indiquent assez les
attributions, et que désignent certainement les deux vers que je
viens de citer.
Pulcher faisait donc partie de tous ces collèges, dont les obli­
gations tendaient toutes au même but, le culte des dieux et la
célébration des jeux publics. Et avec tout cela, Pulcher est
encore qualifié de medicus; j’imagine, vu son âge, qu’il était
simplement encore étudiant en médecine, sans doute à Marseille,
dont les médecins étaient célèbres sous l’empire (3).
On peut, en somme, conclure de ce document, qu’il y avait à
Aix (et il serait bien surprenant qu’il n’y en eût pas eu), un
amphithéâtre pour les j.eux publics. C’est ce que paraît d’ailleurs
confirmer la découverte, sur le même emplacement précisément
que l’inscription, de nombreux débris d’antiquités. Cet emplace­
ment, c’est l’ancien couvent des Minimes, depuis couvent du
Saint-Sacrement. Peiresc y avait, paraît-il, reconnu les vestiges
d’un amphithéâtre, et un voyageur qui avait passé par Aix, en
1588, les signale en ces termes (4) : « Il y a, hors la ville, quel­
ques antiquités découvertes qui paraissent ; il semble que c'était
le lieu où l’on faisait combattre les bêtes, où l’on jouait jeux des
AQVAE SEXTIAE

(1) Voir par exemple Daremberg-Saglio, s. v. C o c h le a et C o n lo m o n o b o lo n ,
et Espérandieu, R e c u e il g é n é r a l d e s b a s - r e lie fs d e la G a u le , I, n» G09.
(2) Waltzing, IV, p. 124 et 126.
(3) Pline l’Ancien, H i s t . N a t u r . , XXIX, 5, 3-5.
(4) Cité par Rouard, Z. c., p. 244.

�256
MICHEL CLERC
anciens romains; cela est fait en forme d’arc, comme celles de
Languedoc ». J’aurai d’ailleurs à revenir là-dessus. Je relève
enfin, sur cette inscription, une formule que nous retrouverons
tout entière, sauf un mot, sur une épitaphe chrétienne du sixième
siècle : Integer, innocuus, semper pia mente probatas, où, dans le
texte chrétien, integer a été remplacé par pulcher (1) : on se
serait attendu plutôt au contraire.
Quant à l’ascia et au fil à plomb qui décorent les deux côtés
de l’épitaphe, je n’entreprendrai pas, à propos de ce seul monu­
ment, de discuter ni même de rappeler les hypothèses sans
nombre auxquelles ont donné lieu ces deux emblèmes, et je me
bornerai à renvoyer aux ouvrages généraux où la question est
traitée (2).
Parmi les Aixois qui ont vécu et qui sont morts loin de leur
ville natale, les plus nombreux, ou du moins ceux qui nous
paraissent Lels dans les documents épigraphiques, sont les sol­
dats. Nous avons déjà mentionné deux tribuns militaires, dont
l’un de l’armée de Germanie (3). C’est un fait connu que cette
armée se recrutait surtout en Gaule : sur cinquante-deux épita­
phes de soldats trouvées dans la région de Mayence, trente-neuf
sont originaires des pays gaulois, dont quinze de la Narbonnaise
(4). Là-dessus, Aix a fourni, outre ce tribun légionnaire, deux
soldats, morts tous deux à Mayence. L’un, M. Cornélius Optatus,
servait dans la Légion XXII Primigenia, dans la centurie de
Q. Statius Proxumus, et avait, lorsqu’il mourut, onze ans de
service (5). L’épitaphe du second, mutilée, ne nous a conservé
que son nom, M. Vinicius Mesor, et l’indication de sa qualité
de soldat (6). A Salone, en Dalmalie, a été trouvée l’épitaphe de
M. Julius Paternus, qui nous retrace toute sa carrière. D’abord
soldat dans la Légion IV Victrix, il fut ensuite centurion dans
( 1) 102.

(2) Voir Daremberg-Saglio, de Ruggiero, et Pauly-Wissowa, s. v. A s c ia , et,
tout récemment, V. Chapot, B u ll . A n ti q . d e F r a n c e , 1911, p. 113 et suiv.
(3) 2 2 .
(4) Bloch, op. c it., p. 172.
(5) 2 0 3 .
(6) 2 0 4 .

�-

AQVAE SEXTIAE

la Légion VIII Augusta, puis dans laLégion XIV Gemina Viclrix,
et enfin dans la Légion XI Claudia Pia Fidelis (1). Ces détails
nous permettent de dater ce texte, aujourd’hui perdu. Nous
savons en effet que l’onzième légion était, sous les premiers
empereurs, cantonnée en Dalmatie ; elle reçut ses noms honori­
fiques de Claude, qu’elle aida à réprimer la révolte de Scribonianus. Elle prit part aux guerres civiles, en Italie, au temps
d'Othon et de Vespasien, et fut envoyée ensuite en Germanie,
puis en Dacie. L’inscription date donc du temps où elle était
encore en Dalmatie, soit d’Auguste à Néron.
A Aix même, un fragment d’inscription funéraire de bonne
époque (au Musée) (2) mentionne encore un tribun légion­
naire, de la Légion XI Claudia Pia, qui a stationné aussi en
Germanie, du règne de Vespasien à celui de Trajan. Mais la
provenance de ce marbre est incertaine ; j’inclinerais cepen­
dant à le croire d’origine locale, à cause du nom d’un second
personnage, qu’elle commémore également, M. Attius, nom fré­
quent dans la région (3).
Un second fragment, d’origine également incertaine, paraît
mentionner un légat légionnaire, officier commandant une
légion (4). Un troisième, celui-là d’origine certaine, mais
réduit à un seul mot, miles (5), a été trouvé sur la voie
Aurélienne, à l’entrée de la ville ; c’était donc une inscription
funéraire.
A ces officiers et soldats légionnaires s’ajoute enfin un officier
des troupes cantonnées à Rome. Il s’appelle M. Orbius M...,
optio, lieutenant dans le corps des milites peregrini, à qui il
ne fallait plus que cinquante et un jours de service pour qu’il
devînt centurion (6). Ces milites peregrini, qui apparaissent
assez rarement dans les textes épigraphiques, paraissent être
(1) 2 0 5 .

(2) 2 9 .
(3) Cf. « 8 , 119.
(4) 3 0 .
(5) 31.
(6) 1 99 . — A signaler, la façon particulière dont est indiquée son origine :
M ( a r c u s ) O r b iu s M { a rc i) f ( il i u s ) A q u is M ..... (surnom) S e x t i s .

�258
MICHEL CLERC
identiques à ceux que l’on appelle aussi frumentarii, conjointe­
ment avec lesquels ils sont souvent mentionnés (1). Or, ces
derniers, dont l’institution date du second siècle de notre ère,
étaient des soldats tirés des légions cantonnées dans les provin­
ces, et formaient à Rome un corps à la disposition de l’empe­
reur, qui les employait pour des opérations de police, soit sur
place, soit hors de l’Italie, parfois dans des légions autres que
celles dont ils portaient le numéro. De là vint sans doute leur
nom de pérégrins, qui veut dire qu’ils se trouvaient à Rome des
étrangers; non de droit, car, étant légionnaires, ils étaient
citoyens romains, mais en fait. Ce terme de pérégrin est d’ailleurs
postérieur à celui de frumentarii, et n'apparaît qu’.au troisième
siècle. La caserne de ces troupes, castra peregrinorum, était sur
le mont Coelius, où des fouilles faites au xvnc siècle, la mirent
au jour (2).
Tous ces documents épigraphiques relatifs à des fonction­
naires de tout ordre originaires d’Aix datent de la période qui
s’étend entre Auguste et Dioclétien. Pour ce que l’on est convenu
d’appeler le Bas-Empire, si l’on excepte le milliaire de Constan­
tin que j’ai signalé, c’est une pénurie complète, sauf pour les
inscriptions chrétiennes, auquelles je ferai, plus loin, une place
à part.
Restent enfin une douzaine d’inscriptions, qui, sans rentrer
dans aucun cadre précis, nous fournissent des renseignements
d’ordre divers, et nous permettent d’ajouter quelques traits à ce
tableau de la vie d’Aix romain, où l’on regrette de laisser tant de
choses dans l’ombre.
Une inscription trouvée au Tholonet, et aujourd’hui disparue,
sans doute une épitaphe, est dédiée à un certain L. Virilius
Gratinianus, de la tribu Voltinia, chevalier romain (3) Nous
avons déjà rencontré des hommes de cette classe, les deux
(1) Sur notre inscription même, il semble bien qu’à la ligne 7, il faille lire
les premières lettres du dernier mot, mutilé, FR., fnimentarius, le mot
frater, qui se présente le premier à l’esprit, étant exclu par le sens.
(2) Voir Cagnat, in Daremberg-Saglio, Peregrini, et Frumentarii.
(3) 8 2 .

�259
tribuns militaires que leur ville natale avait choisis comme
patrons, tandis que nous n’avons rencontré qu’un seul person­
nage de l’ordre sénatorial, le collègue de ces derniers dans le
patronat.
Dans beaucoup de cilés, l’on a trouvé des inscriptions témoi­
gnant de libéralités faites à la ville par les membres de familles
riches. Nous n’avons pour Aix qu’un seul fragment d’inscription
de ce genre, tellement mutilé qu’il est difficile de reconnaître
au juste de quoi il s’agit (1). Il y est question d'un monument,
dont quelqu’un avait fait incruster (sans doute de marbre), les
parois, orné l’entrée, fait faire le pavage, et, peut-être, la couver­
ture ; enfin il y avait fait placer une horloge, autrement dit un
cadran solaire. Il est possible qu’il s’agisse d’un monument
public, possible aussi, et plus probable, qu’il s’agisse du local
d’une corporation ; et l’inscription doit être le décret de remer­
ciement volé, à celle occasion, par les magistrats ou les mem­
bres de ce corps (2).
Je citerai encore, dans un genre tout différent, l'épitaphe
d’un esclave, gravée sur un tombeau qui lui a été élevé par deux
autres esclaves, ses amis. 11 y a là un exemple de solidarité
touchant de la part d’hommes appartenant aux classes de la
société considérées comme inférieures. Ici encore, ces esclaves,
comme les affranchis dont j’ai parlé plus haut, sont d'origine
grecque, cqmme en témoignent leurs noms, Beryllus, Evangelus,
Docimns (3).
Une autre épitaphe,faite pour un affranchi par deux de ses amis,
contient aussi deux détails à relever (4). Le défunt n’est pas, cette
fois, d’origine grecque, mais comme le montre le nom de son
père, Exciggorix, d’origine gauloise ; c’est le premier exemple
de ce genre que nous constations. Lui-même, d’ailleurs, porte
un nom purement romain, Vibius. D’autre part, un des deux
AQVAE SEXTIAE

(1) 3 3 .

(2) Cf. infra, p. 293.
(3) 3 4 . — Ce dernier nom, Docimus, se retrouve dans l’épitaplie du centu­
rion aixois mort à Salone : c’est celui d’un affranchi du mort, qui, conjoin­
tement avec la veuve de celui-ci, lui élève le tombeau.
(4) SB.

�260
MICHEL CLERC
dédicants est une femme, qui porte les noms de Cornelia
Ter(tia), avec l’indication spu(ria) f(ilici), fille naturelle. M.
Mispoulet a montré, en effet, que, dans les inscriptions ainsi
formulées, le mol spurius, spuria, ne doit pas être pris pour un
nom (en effet, c’est un prénom), mais pour l’indication d’un état
civil particulier. C’est d’ailleurs à partir de l’empire seulement
que l’on trouve le mot employé dans ce sens, tandis que sous la
République, c’est bien un véritable prénom (1).
Ailleurs (2), l’auteur de la dédicace rappelle que la morte a
été sa sœur de lait,suae collactaneae. Ailleurs encore (3), c’est une
mère adoptive qui élève le monument à l’enfant trouvé qu’elle
avait fait sien, alumno.
Et il ne reste plus à signaler que les inscriptions relatives à des
Aixois morts à l’étranger, ou, au contraire, à des étrangers
morts à Aix Cette dernière catégorie se réduit d’ailleurs à deux
noms, celui d’un citoyen de Toulouse et celui d’un magistrat de
la cité d’Arles (4). Quant à la liste des Aixois morts à l’étranger,
sans compter les soldats, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler,
elle est un peu plus longue. A Nîmes, c’est l’épitaphe de deux
Albucius, probablement les deux frères (5). A Narbonne, quatre
épitaphes, toutes relatives à des affranchis. L’une, où le person­
nage, Titus Statius Naso, ne porte aucun titre que celui d’aftranchi, offre une particularité assez rare : non seulement on y
a fait figurer l’ethnique, Aqu (i) ensis, mais la tribu, qui est celle
d’Aix, Voltinia. ür nous avons vu que cette mention ne figure
pas sur les textes relatifs à des affranchis ; et de plus, les affran­
chis étaient, depuis le temps de Sylla, inscrits tous en bloc dans
une des quatre tribus urbaines, tandis que la tribu Voltinia est
une tribu rustique. Il est probable qu’ici, comme dans quelques
autres cas révélés par les inscriptions, il s’agit d’un fils d’af­
franchi, inscrit dans la tribu du patron de son père (6).
(1) Bulletin épigraphique, IV, 1884, p. 160 et suiv.
(2) 36.
13) 37.
(4) 39, 38 : cf. supra, page 181.
(5) 492.
(6) Voir Lécrivain, in Daremberg-Saglio, Libertus, p. 1203.

�AQVAE SEXTIAE

Les Lois autres inscriptions sont les épitaphes de trois per­
sonnages qui tous trois ont exercé les fonctions de Sévirs augustaux. L’un est ce Fadius que j’ai signalé comme affranchi de la
ville (1). Les deux autres ont exercé ces fonctions et à Nîmes
et à Aix, de sorte qu’il est difficile de savoir à quelle cité ils
appartenaient en réalité (2). Mais ce fait même, ainsi que
l’édilité exercée par Gallus à Aix et à Narbonne, nous indiquent
des relations amicales et suivies entre les deux villes, et notam­
ment entre leurs collèges religieux, au temps sans doute où
Narbonne était encore la capitale de la Province.
Il n’y a à peu près rien à tirer de la statistique des noms
propres. Ceux qui reviennent fréquemment (7 Attii, 7 Veratii,
11 Pompeii, 17 Valerii, 21 Cornelii, 29 Julii) sont aussi les plus
usités dans les autres cités de la Gaule Narbonnaise, comme
l’on peut s’en assurer en feuilletant les tables du CIL, XII. Et, à
Aix comme ailleurs, les Pompeii, les Cornelii et les Julii
doivent tenir leur droit de cité, et leur nom, de Pompée, de
Sylla, et de César ou d’Auguste. Le nom du fondateur de la
colonie, Sextius, ne se trouve qu’une fois ; mais le prénom
Sextus apparaît vingt-sept fois : sa popularité est certainement
venue de ce qu’il en paraissait dérivé.
Il y a, enfin, un autre nom, ou, pour mieux dire, un surnom
(■cognomen), digne qu’on le signale, car c’est le seul exemple que
l’on en connaisse dans toute la Gaule Narbonaise. C’est celui de
Burrus, porté par un membre d’une famille d’affranchis (3).
Etant donné que l’on a trouvé à Vaison une dédicace en l’hon­
neur du célèbre préfet du prétoire de Claude et de Néron, Sex.
Afranius Burrus, qui paraît même avoir été originaire de
cette ville (4), il paraîtra vraisemblable que T. AEmilius Burrus
descendait d’un affranchi de ce personnage.
(1) 1 9 8 .
(2) 1 9 5 , 1 9 6 . — Quant à l’inscription funéraire de Bordeaux relative à

Intercillus Andus, la lecture civis Aqucnsis (Hôlder, Altcelt. Sprach., s. v.
Andus), est fautive, comme l’a montré G. Jullian (Inscriptions romaines de
Bordeaux, n° 259 = CIL, XIII, 608).
(3) 112.
(4) CIL, XII, 5842.

�MICHEL CLERC
262
Les noms grecs sont relativement assez nombreux : sur un
total de 267 noms, il y en a 41, dont la plupart sont certai­
nement des noms d’affranchis (Aphtonetus, Chrysogonus, Eutychion, Chreste, Muses, Niceta, Compse, etc.). Ce chiffre est, en
somme, assez considérable pour que l’on s’étonne de l’absence,
à Aix, de tout culte hellénique ou oriental.
En revanche, les noms gaulois sont extrêmement rares : il n’y
a en effet que trois qui se présentent nettement comme tels :
Advetisso, Exciggovix, Litumarus. Et les enfants de ces trois per­
sonnages portent des noms purement romains. Rien ne marque
mieux la rapide transformation qui s’opéra dans la tribu
salyenne devenue cité romaine.

�CHAPITRE VI
LES CULTES DE LA CITÉ (1)

I. — L es C ultes indigènes

Il n’est peut-être rien qui montre mieux l’importance
qu’avaient dans la vie des anciens les cultes de toute nature,
publics et privés, que la quantité de documents fournis là-dessus
par l’épigraphie. Pour Aix, nous n’avons pas moins de soixantehuit inscriptions relatives à des divinités ou à des sacerdoces,
ce qui esl un chiffre relativement considérable.
Nous allons passer en revue ces cultes, qui sont, on va le voir,
d’origine et de nature très diverses.
Si l’épigraphie ne nous a conservé que de très rares noms
d’hommes d’origine indigène, il n’en est pas tout à fait de même
pour les divinités. En plein empire romain, on continuait à
rendre, dans la cité d’Aix, un culte à des dieux dont les uns
n’avaient perdu ni leur nom, ni leur caractère primitifs, dont
d’autres les dissimulaient plus ou moins complètement sous
un nom et des attributs empruntés à des dieux du panthéon
romain.
De ces divinités indigènes, il y en a une (et peut-être plusieurs),
d'ailleurs anonymes, que nous avons rencontrées déjà àlaRoquePertuse, sanctuaire dédié à une ou plusieurs divinités de carac­
tère essentiellement gaulois. Mais ces grands dieux, importés
par les Celtes sur le sol provençal à une date relativement
récente, n’y régnaient pas seuls. Au-dessous d’eux vivait tout
un monde de dieux et de déesses, émanations directes du sol,
des rivières, des fontaines, des forêts ou des monts, aussi vieux
qu’eux, et que l’arrivée des Celtes n’avait pas plus fait disparaître
(1) Je renvoie une fois pour toutes à J. Toutain, Les cultes païens dans
l’empire romain, 1905.
18

�MICHEL CLERC
2(54
que ne le fera l’arrivée des Romains, ni même l’avènement du
christianisme. Il ne faut donc pas se tromper sur le nom de
« divinités celtiques » que l’on donne généralement à ces dieux
locaux, par opposition aux divinités romaines : ce sont, en Pro­
vence au moins, des dieux ligures, auxquels se sont simplement
superposés les grands dieux gaulois (1).
Je signalerai tout d’abord un autel votif trouvé, nous dit
M. l’abbé Chaillan, qui l’a publié le premier, « sur la voie aurélienne, près de l’arc de Marius » (2). Le monument est couvert de
rayures, qui peul-être ne sont pas accidentelles, mais qui
pourraient bien, dit G. Jullian, avoir été tracées à dessein pour
faire disparaître l’inscription entachée de paganisme. C’est
certainement une dédicace à une divinité, terminée par la for­
mule habituelle v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito). Elle est faite
par un certain Tomeracus (?) Valerius, ou, plutôt, Valerianus,
à un dieu dont le nom nous échappe, peut-être Acilus, ou Aciludeus. Dans tous les cas, c’est certainement un dieu topique, dont
le nom pourrait peut-être se retrouver dans celui de quelque
lieudit de la vallée de Trets.
Non loin de là, dans la même vallée, entre Fourrières et Pourcieux, M. l’abbé Chaillan a découvert une autre dédicace, consa­
crée par Placidus fils d’Advetisso (3) : c’est le second exemple
d’un nom celtique, et ici encore il est à remarquer que le fils,
sans être citoyen romain, a toutefois pris un nom romain.
Quant an nom du dieu, mutilé, C. Jullian s’appuyant sur un
texte du Gartulaire de Saint-Victor, qui nous apprend que la
montagne du Cengle s’appelait Mons Celeas, avait cru pouvoir
le rétablir ainsi : Celleo Deo, et y voir la divinité éponyme du
Cengle, comme Vintur était celle du Ventoux (4). Si séduisante
que soit celte conjecture, la lecture me paraît douteuse, et c’est
plutôt le nom du dieu Belinus, dont j’aurai à parler tout à
l’heure, qu’il me semble lire sur la pierre.
(1) Cf. C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 129.
(2) 40. — Recherches archéologiques et historiques sur Trets et sa vallée,
p. 27 ; cf. Allmer, Revue Épigraphique, III, n° 832, et C. Jullian, Revue des
Etudes anciennes, II, 1900, p. 234.
(il) 48 ; et mêmes Revues, aux mêmes pages.
(4) N° 096, charte de 1050 ; cf. M. Clerc, La bataille d’Aix, p. 267 et suiv.

�265
La région entre Durance el Luberon est relativement riche
en monuments de ce genre, auxquels nous devons la connais­
sance de deux divinités locales, un dieu, Lanovcilus, et une
déesse, Dexivn.
Deux dédicaces, trouvées toutes les deux à Cadenet, s’adressent
à Lanovalns (1), qu’il faut sans doute rapprocher du dieu Anvallus de la région d’Autun (2). Le premier éditeur du plus
anciennement connu de ces textes, M. Rabiet, reconnut dans ce
nom l’origine du nom moderne de Laval, village des environs
de Cadenet, et aussi ruisseau qui l’arrose (3). Et les deux textes
donnent lieu à des observations intéressantes. Ainsi, il est à
remarquer que, dans les deux cas, le vœu a été adressé au dieu,
non pour celui même qui l’invoquait, mais pour une autre per­
sonne, qui, sur l’une des inscriptions, est son frère. M. Espérandieu en conclut avec raison que Lanovalus devait être un dieu
que l’on invoquait conlre les maladies. Et M. le Dr Jacquème,
qui a bien voulu donner au Musée Boréty les deux inscriptions,
nous apprend que sur les bords du ruisseau de Laval s'élève
une chapelle dédiée à Notre-Dame des Anges, où les habitants du
pays placent des ex-voto, et que cette chapelle s’élève sur les
ruines d’un monument beaucoup plus ancien, entouré de sarco­
phages de pierre brute, sans inscriptions, et où l’on trouve sou­
vent des monnaies romaines des troisième et quatrième siècles.
Des dédicaces à Dexiva, deux ont disparu, l’une, trouvée à
Pertuis, l’autre à Cadenet; une troisième, provenant également
de Cadenet, se trouve actuellement dans le château en ruines de
Tourves (4). Celle de Pertuis n’offre pas d’intérêt particulier ;
AQVAE SEXTIAE

(1) 41, 4 2 .

(2) Revue des Etudes anciennes, II, 1000, p. 410.
(3) Mémoires des Antiquaires de France, 1887, p. 328 et suiv. Allmer avait
objecté (Revue Épigraphique, II, n° 758) que ce nom de Laval est un nom trop
commun en français et d’un sens trop clair pour que cette étymologie s’im­
posât. Mais C. Jullian se demande au contraire, avec raison, si parmi les
lieux dits Enval, Laval, il n’y en a pas quelques-uns qui descendent d’une
divinité topique de ce genre (Revue des Études anciennes, 1000, p 410).
(4) 4 3 , 4 4 , 4 5 . — Sur les bijoux et objets divers découverts à Cadenet en
même temps que l’inscription n" 45, voir la lettre de Calvet à Fauris de
Saint-Vincent, publiée par M. l’abbé H. Thédenat, à la suite de l’article de
Rabiet sus indiqué.

�MICHEL CLERC
266
mais il n’en est pas de même des deux autres, qui soulèvent des
questions intéressantes.
Je rappelle tout d’abord que le nom de divinité Dexiva (ou
Dexsiva) doit être rapproché de celui de la tribu salyenne des
Dexiviales, les Désuviates de Pline, et confirme ainsi ce qu’indi­
quaient d’autres documents, à savoir que cette tribu occupait le
territoire compris entre la Durance et le Luberon.
On a émis sur le sens de ce nom diverses conjectures. Pour
Calvet, Dexiva serait l’équivalent de la déesse romaine Fortuna,
et il allègue à l’appui de cqtte opinion un vers d’un poète latin du
huitième siècle de notre ère, où cette déesse est désignée sous
le nom de Dexia (1). Mais il me paraît évident que ce terme
n’est là qu’une épithète, empruntée, non à un nom indigène en
Gaule, mais à un mot grec, 8eçiâ, « celle qui est favorable ».
Allmer admettrait volontiers que la déesse Dexiva était la
personnification divinisée de l’une des petites rivières qui tra­
versaient le territoire des Dexiviates. Enfin Rabiet y voyait la
divinité protectrice éponyme, non seulement de la peuplade,
mais de sa ville principale, qui aurait été Cadenet, ou, pour
mieux dire, ce que l’on appelle aujourd’hui le Castelar, colline
dominant Cadenet, où se rencontrent de nombreux vestiges
d’antiquité.
Ce qui complique la question, c’est que, sur les deux inscrip­
tions en question, Dexiva ne figure pas seule. Sur l’une, une
plaque de cuivre gravée au pointillé, elle est associée avec Mars
dans le don de haches fait par un dévot du nom de Quartus (2).
Il semble donc qu’il y ait eu entre elle et Mars, sans doute un
autre dieu indigène romanisé, une relation quelconque (3).
Sur l’autre inscription, Dexiva est associée aux Caudellenses,
et ici encore il est fait mention d’un don : le dédicant, C. Hel(1) Mabillon, Acta Sanclorum , III, 1, p. 161 : Non igitur cacptum dissolvit
(Fridegodus, V ida sancli Wilfridî).
(2) M. Déchelette (Manuel, II, 483, n° 1) voit là, avec raison, un souvenir
des offrandes de haches à la divinité aux temps préhistoriques.
(3) M. Sagnier (Mém. Acad. Vaucluse, 1884, p. 10; verrait volontiers dans
Mars la personnification d’un monticule du Castelar, et dans Dexiva la source
qui alimentait ce petit oppidum.

Dexia votum

�2G7
vius Priraus, a donné des sièges, sedilia. On a voulu corriger,
bien inutilement, sedilia en aedilis. II y a, en effet, des exemples
de dons de ce genre, des sièges ou bancs, placés sans doute
devant le sanctuaire de la divinité (1).
Mais que sont les Caudellenses ? A priori, il semble que ces
personnages, ainsi associés à une divinité, ne peuvent être euxmêmes que d’autres divinités. C’est aussi l’avis de certains
érudits, pour qui les Caudellenses seraient un groupe de divi­
nités, probablement une triade, analogue aux Matres (2). Mais
on admet plus généralement que les Caudellenses sont les habi­
tants de la région, ou de la ville, Caudclla ou Caudellnm. On
connaît en effet des exemples du même genre, où les habitants
d’une ville, d'un pagus, ou d’un vicus, sont ainsi associés à une
divinité dans un don fait par un dévot (3).
En fait, ce nom paraît bien être un nom ethnique, et il me
paraît probable que les Caudellenses étaiept les habitants de la
l égion de Cadenet-Pertuis, dont le Castelar a été l’une des prin­
cipales résidences. Quant à Dexiva, j’y verrais volontiers une
divinité d’un caractère plus général que ne le veulent les érudits
que j’ai cités. Son nom semble bien faire d’elle, non la déesse
locale d’une fraction des Dexiviates, mais la déesse principale
de la tribu tout entière.
J’ajouterai enfin qu’il y a bien des chances pour que les
Caudellenses aient formé, dans la cité romaine d’Aix, un de ces
pagi dont nous n’avons retrouvé jusqu’à présent que deux
exemples, l’un dans la région de Cabasse, l’autre, plus incertain,
dans les environs immédiats d’Aix.
A ces inscriptions provenant de Cadenet, il faut ajouter un
monument aujourd’hui perdu, de caractère évidemment reli­
gieux, à savoir un cippe portant, au-dessous d’un nom d’homme
peut-être celtique, en caractères grecs, l’empreinte de deux
AQVAE SEXTIAE

(1) CIL, III, 7960: don de : picturaux, porticus et accubitum.
(2) Steuding, dans Roscher, Lexicon, Caudellenses, I. 857.
(3) CIL, XII, 2532 (Annecy) : Numinibus Augustorum cl vicanis ; — CIL,
XIII, 3649, 3650, Joui Oplimo Maximo et uicu Voclanniorum.

�268
MICHEL CLERC
pieds (1). On a trouvé un peu partout des monuments de ce
genre, sans que nous puissions nettement discerner encore quel
en était le sens, pèlerinage accompli, ou ex-voto de malades ?
Ici le doute s’impose d’autant plus que la pierre ne portait
aucune dédicace.
Dans la région montagneuse qui ferme la vallée de Trets au
sud-ouest, à Gréasque, un autel, publié par M. de Gérin-Ricard,
porte une dédicace à Belinus (2). Et c’est aussi ce nom, Belinno,
que je crois lire sur l’inscription de Pourrières (3) où 0. Jullian
avait pensé voir le nom d’un dieu Celeus.
Cette fois, il ne s’agit plus d’un dieu topique comme le serait
Celeus, mais d'une divinité gauloise adorée dans des pays très
différents, et que nous connaissons suffisamment. Je résume ce
que nous savons (4).
Belenus, ou parfois, comme ici, Belinus, est un dieu essentiel­
lement gaulois, dont le nom, suivant M. d’Arbois de Jubainville,
signifierait « ardent, resplendissant » : ce serait donc une divi­
nité solaire ; et en effel, on le voit «souvent appelé Apollon
Belenns, et il est souvent aussi, comme Apollon, un dieu guéris­
seur. Sa vogue a été très grande, surtout au temps de la déca­
dence de la religion romaine. On a cru que son culte avait été
localisé à Aquilée en Carnique, où en effet l’on n’a pas trouvé
moins de vingt-deux dédicaces à ce dieu, et où un lieu très voisin,
Beligna, a sûrement gardé son nom. Mais des textes littéraires
précis en font aussi un dieu du Norique, quelques inscriptions
un dieu du pays de Bayeux, et enfin d’autres inscriptions ont
été trouvées en Narbonnaise, dont une à Marseille ou dans les
environs, et une à Narbonne. L’inscription de Gréasque n’est
donc pas isolée en Provence, et achève de montrer que le culte
(1) 4 6 . Cf., en fait de découvertes analogues plus récentes, Espérandieu,
II, n° 1696 ; Rev. Arch., 1909, X III, U 6 ; Bull. Anliq., 1909, 330.
(2) 47. — Monographies des communes de Peypin .. p. 58.
(3) 48.
(4) Pauly-Wissowa, Realencyclopaedie, Belenus ; cf. Jullian, Bulletin E p igra­
phique, VI, 1886, p. 181; Allmer, Les dieux de la Gaule celtique, Revue Épi­
graphique, III, p. 360 et suiv.

Recueil

�2(59
de Belenus y était pratiqué, quoique sans doute moins répandu,
moins populaire, qu’à Aquilée.
Beaucoup plus important et plus significatif pour nous est le
nom d’un aulredieu, qui nous est parvenu grâce à une inscrip­
tion unique, trouvée à Aix, copiée par Solier, et malheureuse­
ment perdue aujourd’hui. C’est une dédicace, faite par un dévot
du nom de Dexter, à Bormanus (1), qu’il remercie d’avoir
exaucé ses vœux pour la seconde fois. Or une autre dédicace, à
Bormanus et à Bormana, a été trouvée dans une autre ville du
nom d’Aix, Aix dans le canton de Die, département de la
Drôme, localité où il y a des sources d’eau salée. Et en Portugal,
deux dédicaces à Bormcinicus, qui est évidemment la même
divinité que Bormanus, ont été découvertes à Caldas de Vizella,
dont le nom seul suffit pour indiquer une localité où jaillissaient
des eaux chaudes.
Et Bormo n’est encore pas différent de Bormanus et Bormanicus, Bormo qui est le dieu local d’Aix-les-Bains et de Bourbon
l’Archambault, et, sous une forme légèrement modifiée, le dieu
Borvo de Bourbon-Lancy, de Bourbonne-les-Bains et de la
Bourboule. « Borvo, Bormo, Bormanus, Bormanicus, dit avec
raison Allmer, sont vraisemblablement des formes différentes du
nom d’un même dieu protecteur des eaux thermales (2) ». D’où
la conclusion qui s’impose, que les eaux d’Aix, avant d’être
utilisées par les Romains, étaient connues et appréciées des
populations indigènes, et que le dieu Bormanus était honoré là,
comme dieu de ces sources, comme dieu guérisseur. Et, d’autre
part, c’est ainsi que, comme le dit Pline, les eaux froides ou
chaudes ont contribué à augmenter le nombre des dieux à noms
variés (3).
De Bormo, dont le synonyme Borvo est très souvent associé à
une divinité féminine, Damona, nous passons tout naturelle­
ment à un groupe de déesses qui, elles aussi, présidaient aux
sources, les Mères.
AQVAE SEXTIAE

(1) 49.
(2) Les dieux
(3) III, 36.

de la Gaule celtique, l. c.,

p. 387.

�270
MICHEL CLERC
A vrai dire, ce n’était point leur seule fonction, et leur carac­
tère nous apparaît comme d’un ordre plus général : « C’étaient,
diL Allmer (1), des divinités tutélaires des champs et des habita­
tions; elles avaient sous leur protection tantôt un simple coin de
terre, une simple demeure, tantôt un territoire étendu, une
bourgade, un campement, un canton, ou bien encore toute une
région, tout un peuple, toute une province, plusieurs provinces
réunies; on connaît des Mères des Trèvères, des Mères des
Nerviens, des Mères des Suèves, des Mères des Védiantes ».
C’est ainsi qu’une première dédicace, d’origine incertaine, vue
à Aix par Spon, s’adresse purement et simplement aux Mères,
sans épithète (2).
Une seconde, au Musée d’Aix, et aussi d’origine incertaine,
concerne également des déesses d’un caractère général, des
déesses bienfaisantes et protectrices, Matribus Conservatricibus (3).
Mais d’autres sont plus significatives, et concernent bien des
Matres divinités des sources et des eaux. Et peut-être même estce à celles-là seules que conviendrait, au moins originairement,
le nom de Matres, qui n’aurait passé aux autres que par
extension.
Matra et Matrona sont en effet les noms indigènes de deux
cours d’eau, la Moder (rivière de Haguenau), et la Marne. Il est
alors possible que l’un et l’autre mot signifie mère ou eau-mère,
ona ayant le sens d’eau ou de source. Dans ce cas, les termes
Matrae, Matres ou Matronae des dédicaces aux déesses des sources
s’expliqueraient, le premier par la forme indigène Matra, les
deux autres, non par un emprunt direct au latin, mais par
un arrangement à la latine d’un mot indigène similaire (4).
C’est tout d’abord une dédicace aux Matres Gerudatiae, copiée
(1)

III, p. 301 ; voir aussi lhm, Ver Mutter-oder Matroet J. A. Hild, dans Daremberg-Saglio, s. v.

Revue Épigraphique,
nenkultus und seine Denkmàler,
M aires.

(2) 50.
(3) 51.
(4) G. Jullian, Revue des Études anciennes, IX, 1907, p. 370.

�271
par Peiresc, à Saint-Estève, près de Jouques (1). Quoique, selon
une remarque de G. Jullian, on puisse rapprocher le mot Gerudatiae du nom de gironde, qu’on emploie souvent en Provence
pour désigner une rivière, nous ne voyons pas bien à quel cours
d’eau, en fait, il a pu s’appliquer. Il n’est pas impossible toute­
fois, comme l’indique encore le même savant, qu’il s’agisse des
sources de Traconnade, qu’un aqueduc romain a conduites à
Aix (2).
Deux autres dédicaces proviennent de la haute vallée de
l’Huveaune. L’une a été trouvée, on peut dire, en place, j’entends
sur les bords mêmes du bassin qui reçoit les eaux de la source
dont elle nous donne le nom ancien. Cette source jaillit dans la
commune du Plan d’Aups, à quatre kilomètres au sud du
hameau de Saint-Jauine. La pierre qui porte l’inscription a servi
longtemps aux femmes des environs pour laver leur linge.
Signalée d’abord par les frères Bosq, elle lut transportée dans
une maison de Saint-Jaume, grâce à l’abbé Bargès, qui publia
l’inscription, C’est une dédicace faite par Sex. Vindius Sabinus
aux Matres Almahae (3). La lecture Vindius, sans être absolu­
ment certaine, est très vraisemblable. Ce nom se retrouve dans
les inscriptions de Nîmes, et paraît être celtique. Quant au nom
Almahae, c’est évidemment le nom antique, indigène, de la
source, et nous pouvons le suivre à travers les âges. Un acte de
984, au Cartulaire de Saint-Victor, cité par M. Bargès, mentionne
un endroit nommé Aimes, entre Auriol et Gémenos; un autre
acte, de l’année 1001, signale une villa Aimes ; un autre, de 1047,
in Almis. Almaha était donc le nom de la source et du territoire
que nous appelons aujourd’hui le Plan d’Aups.
Une dernière inscription est plus intéressanle encore, en ce
qu’elle nous fait connaître, non plus le nom d’une simple source,
mais celui du principal cours d’eau du bassin de Marseille,
AQVAE SEXTIAE

(1) 5 2 .

(2) Bulletin Épigraphique, VI, 1886, p. 168. C’est peut-être cette dédicace
qui, mal lue, a donné naissance à C.MAR
de Bouche et Pitton ; cf.
supra, p. 161.
(3) 5 3 ; C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V, 1885, p. 9.

�272
MICHEL CLERC
l’Huveaune. Elle a été trouvée au xvme siècle, par le célèbre abbé
Barthélemy, non loin de Saint-Zacharie, à la Bastide de la
Moricaude ; cédée en 1825 aux frères Bosq, elle est aujourd’hui,
grâce à la générosité de M. Pierre Trabaud, au Musée Borély.
C’est une dédicace d’un personnage appelé Sex. Licinius Successus, aux Mères de l’Huveaune, Mairibus Ubelnabus (1). La
gravure de l’inscription est très grossière et, de plus, la pierre,
en mauvais calcaire de la localité, est très fruste. Enfin, à la
seconde ligne, les lettres N et A sont liées, et l’A n’est pas barré.
Aussi les premiers éditeurs ont-ils mal lu l’inscription, et cru
voir, au lieu de Ubelnabus, Ubelkabus. C’est Camille Jullian qui
a établi cette dernière lecture, que j’ai vérifiée à loisir, et qui est
la bonne, quoiqu'en dise M. Hirschleld (2). Et c’est ce nom de
Hubelna qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, en passant par
toutes sortes de formes intermédiaires, Ubalnea, Uelna, Ibelina,
Ivelna, etc.
Pour les Maires Ubelnae comme pour les Ma très Almahae,il n’y
a donc point de doute : ce sont bien des déesses protectrices
des eaux et des sources, qui prenaient le nom même du ruisseau
où était leur demeure. Et leur nom, comme leur culte, nous
reportent à un temps bien antérieur à l’occupation romaine, qui
n’a fait que recouvrir d’un léger vernis romain ces vieilles
conceptions indigènes.
Nous connaissons, grâce à quelques bas-reliefs, la façon dont
les Gaulois se figuraient ces divinités. Et ici encore, il semble
bien que les sculpteurs gaulois aient eu recours à un modèle
d’origine grecque. Un bas-relief du musée de Mykonos, peutêtre apporté là de Délos, représente trois déesses debout, qu’une
dédicace mutilée qualifie de Nymphes avec une épithète dispa­
rue (3). Un autre bas-relief, récemment découvert à Délos, repré(1) 5 4 .

(2) C. Jullian, l. c., p. 75. Elle ne ligure pas au catalogue Frœhner, rédigé
avant que la pierre fût entrée au Musée ; c’est le n° 94 de l’Inventaire
manuscrit.
(3) G. Fougères, B. C. H., XI, 1887, p. 275; cf. Rev. arch., XIV, 1909, p. 438,
n. 1.

�273
sente également trois déesses, assises cette fois,et avec une patère
sur les genoux : or, cesont, comme nous l’apprend la dédicace, de
la fin du second siècle avant notre ère, les nymphes de la fontaine
Minoé(l). De même, les Gaulois les figurent toujours au nom­
bre de Lrois, souvent assises, portant des corbeilles de fruits, ou
des cornes d’abondance, ou des quenouilles, ou encore, des
enfants. Elles représentent donc en somme les forces produc­
tives de la nature. Celles qui présidaient aux sources parais­
sent avoir eu aussi le caractère de déesses guérisseuses. Enfin,
ajoute Florian Vallentin, auteur d’un travail sur Le culte des
Matrae chez les Voconces, auquel j’emprunte ces quelques lignes,
elles paraissent avoir conservé sous la domination romaine leur
caractère exclusivement indigène, et ne s’être confondues avec
aucune divinité romaine. Elles ont continué â y jouer en quelque
sorte le même rôle que, dans la mythologie latine, les Nymphes.
« Seulement, ajoute finement C. Jullian, les déesses des sources,
que les Romains figuraient sous la forme de jeunes filles, vier­
ges quelquefois, étaient représentées par les Gaulois comme de
graves matrones ».
On a remarqué encore, à propos de ces divinités, que les Gau­
lois et les Ligures transalpins ont préféré, pour ces figures,
domestiques et intimes, les déesses aux dieux, que prêtèrent au
contraire les Italiens. Et aussi, que les Ligures de la Provence
et du Dauphiné, se rapprochant en cela des Belges du Rhin,
associaient généralement, pour la protection d’une source, un
groupe, généralement une triade de Matres, tandis que les Gau­
lois de la Celtique propre la confiaient plus volontiers à une
divinité unique, mâle ou femelle (2),
Un dernier texte, une inscription trouvée à Lourmarin, paraît
se rapporter à des divinités non point identiques aux Matres,
mais analogues, ne fùt-ce que par leur nombre de trois. C’est
une dédicace faite par une femme, Canada, où le nom de la
divinité n’est figuré que par une initiale, P. (3), Ailleurs, la
AQVAE SEXTIAE

(1) M. Holleaux, C. r. Acad.
(2) C. Jullian, Histoire de la
(3) 55.

fuser. 1909, p. 414.
Gaule, II, p. 132 et

151.

�274
MICHEL CLERC
même sigle se retrouve, mais suivie du mot suis (1), qui très
souvent accompagne le nom des Proxumes On est donc fondé à
admettre, avec Allmer et Hirschfeld, qu’il s’agit bien ici de. ces
déesses. Leur culte paraît avoir été spécial à la région du bas
Rhône; c’est surtout à Nîmes qu’on le trouve, puis à Arles, Vaison, Orange, Avignon. C’est un culte, dit Allmer (2), qui paraît
avoir été essentiellement domestique, d’où l’épithète suae que
leur adresse souvent le dédicant. On a supposé qu’elles n’étaient
autres que les aïeules divinisées; mais rien ne vient à l'appui de
cette hypothèse. Tout ce que l’on constate, c’est qu’elles ne por­
tent jamais le nom de Matres, ni celui de Deae ou Divae.
De ces cultes nettement gaulois, je veux dire antérieurs à la
conquête romaine, je passe à d’autres, qui, sous une apparence
romaine, paraissent bien n’être aussi que de vieux cultes indigè­
nes recouverts d’un vernis romain, produits de ce système d’assi­
milation qui a peu à peu donné aux dieux gaulois des noms, des
attributs et jusqu’à un caractère romains.
Mars est un de ces dieux mixtes qui apparaît le plus souvent
dans les inscriptions, avec son nom romain accompagné d’une
épithète celtique. Dans les Alpes-Maritimes, on a ainsi Mars
Vintius (Vence), Mars Cemenelus (Cimiez), Mars Olloudius ;
près de Die, c’est Mars Rudianus.
On pourrait penser à ce dernier pour expliquer une inscription
assez énigmatique trouvée à Cabasse (3). C’est un petit autel votif
portant une dédicace, faite, par un personnage à noms romains,
à une divinité désignée simplement par les sigles M. R. Mais
Cabasse et Die sont bien loin l’un de l'autre, et dans des régions
bien différentes, et M. Révellat, qui a publié le premier ce petit
monument, fait remarquer avec raison que ce dieu peut être
aussi Mercure ou Minerve, ou encore un dieu topique gaulois,
portant peut-être le nom du pagus Matavonicus (4).
(1) CIL, XII, 3115.
(2) Revue Épigraphique, IV, p. 275 ; cf. Aurès, Étude épigraphique et
logique des monuments dédiés a u x Proxum es,

(3) 5 6 .
(4) Revue Archéologique, 1883, II, p. 154.

métro-

�275
J’en dirai autant d’une énigmatique inscription, donnée connue
trouvée à Villelaure, copiée, peut-être inexactement par Suarès,
et disparue depuis. C’est une dédicace à une divinité désignée
par sa seule initiale M (1).
Au contraire, il n’y a pas de doute pour une autre inscription,
provenant, celle-là, de Saint-Zacharie, ou, plus exactement,
d’Orgnon, et aujourd’hui au Musée Borély (2). Elle est gravée
sur un autel de dimensions moyennes, qui servait sans doute
de base à une statue du dieu, dont les trous de scellement sont
encore visibles. Le dédicant porte les tria nomina, Sextus
Julius Firminus. Quant au dieu, Mars Giariiuis, c’est évidem­
ment une divinité topique ; mais on est assez embarrassé pour
l’identifier. C. Jullian rapproche de ce nom celui du petit
affluent de l’Huveaune, le Jarret, qui, au moyen-âge, s’appelait
Gerre, Gerrenus, Geirrenus, Girrenus (3J. Mais, ajoute-t-il luimême, le Jarret coule bien loin d’Orgnon ; et d’autre part, il est
rare que les divinités des sources et des rivières aient été, dans la
mythologie romaine, transformées en Mars : il est beaucoup plus
souvent, le dieu des montagnes. Peut-être est-ce le cas aussi ici,
et le nom de Giarinus est-il le nom, soit de la colline sur laquelle
s’élevait Orgnon, soit de celle qui lui lait lace. Mais c’est une
simple hypothèse, indémontrable.
D’autre part, l’adjonction de cette épithète focale au nom d’un
grand dieu n’est pas moins remarquable. C. Jullian a bien mon­
tré comment les grands dieux de la Gaule vinrent, sur certains
points, s’adapter aux divinités focales, en les incorporant à euxmêmes. Par exemple, beaucoup de génies de sources lliermales
furent absorbés par Belenus et Sirona. Tel serait, ici, le cas poul­
ie génie, soit de la rivière, soit de la monlagne, absorbé par le
grand dieu Mars, qui, en réalité, est l’Esus gaulois, lui-même
romanisé. El ce cas paraît avoir été assez rare dans la région du
AQVAE SEXTIAE

(1) 5 7 .

(2) 58. — Catalogue Frœhner, 91; C. Jullian, l.c ., p. 11.
(3) Carlulaire de Saint-Victor , nos 20, 22, de l’année 1030. Cf. dans la HauteMarne, Jai-rivus, qui rappelle et le Jarret, et le Giers (lievue des Éludes
anciennes, V, 1903, p. 387).

�27fi
MICHEL CLERC
sud-est, où généralement les dieux ou déesses des fontaines
conservèrent leur nom et leur personnalité (1).
Nous ne sommes pas mieux renseignés sur le sens qu’il faut
attribuer à une autre épithète de Mars, Belado, qui figure sur un
autel de marbre trouvé à la Tour d’Aigues, et actuellement au
Musée Calvel (2). C’est un ex-voto consacré au dieu par un
fidèle, T. Flavius Justus, sur l’ordre même du dieu. Allmer a
rapproché ce nom de divinité du nom donné au massif monta­
gneux de Belledonne dans l’Isère (3). Et il suppose que ce dieu
personnifiait une montagne, ou un rocher, présentant vague­
ment une forme humaine : Mars Beau-Dom serait le pendant de
la Belle-Donne. L’hypothèse me paraît quelque peu aventureuse,
et je ne l’indique qu’à titre de curiosité, en ajoutant que d’ailleurs
deux dédicaces qui paraissent bien s’adresser à la même divi­
nité, ont été découvertes récemment à Limans, dans les BassesAlpes (4).
Une autre divinité à nom romain, dont le culte a été assez
répandu dans la région située entre les Alpes, le Rhône et la
Durance, est la Victoire. G. Jullian a montré que cette divinité,
d’apparence si romaine, est en réalité une divinité gauloise,
Andarta de son vrai nom, affublée du nom de la déesse romaine
qui se rapprochait le plus d’elle (5). Aix a fourni une de ces
dédicaces, trouvée dans la ville même, à la place des Prêcheurs.
C’est un petit autel votif, dont l’inscription, mutilée, est d’une
lecture douteuse, sauf le nom de la divinité, Victoriae (6). Étant
(1) Histoire de la Gaule, II, p. 125.
(2) 59 ; Espérandieu, Catalogue du Musée Caluet, 5(5. — Un certain mystère
entoure la découverte de cet autel. Alors que le Corpus le cite d’après une
copie de Donati (17(15-1775), M. Espérandieu dit qu’il fut découvert en
1892, et acquis la même année par le Musée. Il serait pourtant surprenant
qu’il y ait eu deux ex-voto du même dédicant au même dieu, et qu’on les ait
retrouvés tous les deux.
(il) Iievue Epigraphique, III, n° 1125.
(4) Revue Épigraphique, V, nos 1556-1557.
(5) Revue des Eludes anciennes, 1899, p. 47 et suiv.; cf. M. Clerc, La
bataille d'Aix, p. 267 et suiv.
(6) 60. — Après Victoriae, viennent les lettres CVMV, qui me paraissent
avoir formé le début d'un mot se terminant à la ligne suivante; comme
nom d’homme, cf. Cumins (CIE, XIII, 8521), et comme surnom Cummius
(4753); mais ce nom me semble se rapporter plutôt à Victoriae, dont il serait
une épithète 7

�277
donné le caractère spécial de celte déesse dans Ion le la région,
il est bien probable que c’est à Andarta, et non à la Victoire
romaine, qu’est dédié l’autel d’Aix.
On est bien tenté de rapporter aussi à un dieu gaulois les dédi­
caces à Mercure, relativement assez nombreuses, trois, trouvées
à Aix, deux certainement dans la ville, et la troisième aussi pro­
bablement (1). Ce n’est pas que sur aucune Mercure porte une
épithète quelconque ; il est très rare d’ailleurs qu’il en porte
dans la Gaule Narbonnaise. Mais un passage bien connu des
Commentaires de César désigne sous le nom de Mercure la
divinité le plus en honneur chez les Gaulois, divinité dont,
suivant son habitude, il ne donne pas le nom indigène (2).
Et les dédicaces à Mercure sont en effet nombreuses dans la
Gaule Narbonnaise.
Il est probable qu’il faut encore classer dans celte catégorie
des dieux gaulois romanisés la divinité figurée sur un petit autel
trouvé près delà Petite-Pugère, aujourd’hui au muséeBorély(3).
Sur la face principale, creusée en forme de niche, est repré­
senté un personnage qui paraît nu (la sculpture est des plus
grossières) et qui, de la main droite, dépose quelque chose sur
un autel, tandis que la main gauche étendue lient une coupe.
Sur chacun des côtés de l’autel est gravée une figure de génie
ailé, dont l’un porte une couronne, l’autre un rameau (?). Sur la
base sont gravés quelques caractères, les lettres N.D., qui sont
certaines, et, à droite et à gauche, des traits informes, dont l’un,
à droite, ressemble à un Y. Les frères Bosc, qui avaient recueilli
le monument, ontpensé que ledieu était Bonus Eventus. G.Jullian
serait disposé à y voir l’image de quelque dieu local, domesti­
que ou familial, ayant emprunté le costume et les attributs d’une
divinité classique. Eu ce cas, il faudrait lire les lettres N. D.,
non, comme l’ont fait les frères Bosq, Numini dedicatum, mais
N . .Deo. Ici encore, on ne peut décider ; mais évidemment la
AQVAE SEXTIAE

(1) 7 3 , 7 4 , 7 5 .

(2) De bello yallico, VI, 17.
(3) Inventaire m an ., n° 217 ; cf. G. Jullian, Revue des Éludes
p. 235.

anciennes,

1000,

�conception des deux divinités, dans ce cas, aurait été très rappro­
chée, car Pline (1) décrit Bonus Eventus, le dieu qui veillait sur
les moissons, comme tenant de la main droite une patère, de
la gauche des épis et des pavots, ce qui correspond bien à la
ligure représentée sur le petit monument en question.
Faut-il faire rentrer dans la catégorie des monuments romains
ou dans celle des monuments gaulois, l’unique dédicace à Syl­
vain, Deo Silvano, trouvée dans la région d’Aix, à Venelles (2)?
Ici encore, le doute est permis, car le Sylvain gaulois paraît
avoir différé sur plus d’un point du Silvanus romain (3).
Enfin, nous verrons plus loin que la même question peut
encore se poser pour les Nymphes, dont un autel votif a été
trouvé à Saint-Cannadet (4). C’est qu’entre elles et les Matres
des sources il n’y avait en effet guère de différence, et l’assimi­
lation a été facile.

■'
i l

Au résumé, l’on voit que les cultes purement gaulois (ou anté­
rieurs), ou gaulois romanisés, ont tenu une place considérable
dans la cité d’Aix, et que, si les inscriptions nous fournissent
fort peu de noms propres celtiques, les monuments religieux au
contraire témoignent du nombre et de la persistance de cet élé­
ment sous l’Empire romain.
Quelle importance avait, en face de lui, l’élément vraiment
romain, c’est ce que va nous montrer une nouvelle série de
documents.

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(1) Histoire Naturelle,
(2) 6t.

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XXXIV, 77.

(3) Cf. Robert Mowat, Bulletin Epigraphique, I, 1881, p. (12 et suiv , et
C. Jullian, Revue des Études anciennes, 1905, p. 72. Le bas-relief (lu Musée
d’Avignon représentant Silvain (Espérandieu, I, n» 93) n’est pas de provenance
aixoise certaine.
(4) 8t.

�AQVAE SEXTIAE

279

II. — L es Cultes romains

A tout seigneur tout honneur. Huit monuments sont dédiés au
maître des dieux, Jupiter, et, au moins pour cinq, il n’y a pas
de doute : c’est bien le Jupiter du Capitole romain, le dieu
suprême de la religion romaine officielle depuis le temps des
Tarquins, le chef de la triade divine adorée dans le temple du
Capitole, Jupiter, Junon, Minerve ; c’est, de son nom complet et
officiel, Jupiter très bon, très grand, .Jupiter Optinuis Maximus.
L’un a été trouvé à Venelles, le second près de Puyricard, le
troisième à Saint-Zacharie, et les deux derniers à Cadenet. Tous
sont des autels votifs en l’honneur de Jupiter très bon très
grand, Joui Optimo Mciximo. Si l’inscription de Venelles paraît
déceler une basse époque, il n’en est pas de même des autres,
surtout celles de Puyricard et de Saint-Zacharie, dont la belle
gravure nous reporte au moins au second, sinon au premier
siècle de notre ère (1).
D’autre part, quatre de ces autels sont l’hommage de simples
particuliers, dont l’un est même un affranchi, et un autre un
étranger, d’Avignon. L’autel de Saint-Zacharie au contraire
paraît bien avoir été l’autel qui ornait le sanctuaire commun àla
population assez nombreuse groupée autour'de Saint-Zacharie,
population de caractère et sans doute d’origine essentiellement
romaine, comme nous le verrons plus loin (2).
Sur une autre dédicace des environs d’Aix, Jupiter n’est dési­
gné que parce nom, sans épithète (3). Une autre lui donne celle
de Frugifer (4) ; celle-ci provient de Rougiers, encore de la
région de Saint Zacharie. C’est le seul exemple connu de celle
épithète en Gaule Narbonnaise ; et il est possible que ce Jupiter
protecteur des moissons ne soit autre que le dieu gaulois assi­
milé lé plus souvent à Sylvain.
(1) 62, 63, 64, 65, 66; Espérandieu, Catalogue du Musée Calvet, n* 49.
(2) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, V, 1885, p. 12.
13) 67.
(4) 68.
19

�280
MICHEL CLERC
Enfin la huitième et dernière, non seulement provient aussi de
Rougiers, mais émane du même personnage, M. Erucius Natalis, un dévot de Jupiter (1). Cette fois, il honore son dieu sous
l’épithète de Conservateur de toutes choses. Il va de soi que cette
épithète ne désigne point une forme particulière de la divinité,
mais Jupiter considéré comme souverain dieu : c’est la concep­
tion, autant philosophique que religieuse, qui tendait à préva­
loir à l’époque impériale, et qui figure sur la plupart des mon­
naies, au type de Jupiter, de celte époque ; on l’y verra figurer
jusque sous Constantin II, c’est-à-dire après la reconnaissance
officielle du christianisme.
Les monuments en l’honneur de la seconde des divinités du
Capitole romain, Junon, sonl extrêmement rares dans la Gaule
Narbonnaise (2), surtout si l’on en défalque les dédicaces à
des Junones Augustae, ou Montanae, qui ne sont visiblement
que des divinités indigènes déguisées.
Puyloubier a fourni une de ces rares dédicaces à Junon, sans
épithète, ce qui permet de la considérer comme la déesse
romaine (3). Elle est faite par une femme, Trebia Lucilia, qui
a consacré l’autel à la suite d’un songe où la déesse lui était
apparue, ex visu, et, sans doute, lui avait ordonné de l’honorer
de cette façon. On sait combien fréquents sont, dans l’antiquité,
les exemples de ce^enre, où l’on voit des dieux manifestant aux
mortels leur volonté d’être honorés par eux de telle ou telle
façon.
Les monuments en l’honneur de Minerve sont aussi rares que
ceux en l’honneur de Junon, quoique César attribue aux Gau­
lois une déesse qu’il identifie avec la déesse romaine de ce
nom (4). Nous en avons un exemple pour Aix, dans un petit
auLel trouvé récemment près des Milles, autel sans décoration et
(1) 69.
(2) On vient de découvrir à Fabregoules, près de Septèmes, à égale dis­
tance d’Aix et de Marseille, deux petits autels votifs, l’un à Jupiter Optumus,
l’autre à Junon.
(3) 70. La pierre se trouve actuellement devant la ferme de l’Avocat, un
peu au-dessous de Puyloubier.
(4) De bello Gallico, VI, 17.

�281
portant simplement le nom de Minerve, le nom de la dédicante,
et la formule dédicatoire habituelle (1).
Le culte de Diane n’apparait également qu’une lois, avec un
petit autel votif trouvé près d’Aix, à Antremont (2).
Hercule est aussi l’objet d’une seule dédicace, gravée sur un
petit autel trouvé au quartier de la Beauvane, près d’Aix (3).
La région d’entre Durance et Luberon a fourni un document
d’une espèce extrêmement rare : c’est une dédicace à la Bonne
Déesse, Bonae Deae, trouvée à Vaugines (4). Ce culte, dont il
n’y a guère d’exemples en dehors de l’Italie du centre et du nord,
s’adressait à une divinité mystérieuse, dont personne ne pouvait
savoir le nom propre. Les femmes seules étaient admises à la
célébration de ses fêtes, donL la principale avait lieu, à Rome,
dans les premiers jours de décembre, sous la présidence des
Vestales. C’est à une de ces fêtes que le célèbre tribun Clodius,
l’ennemi de Cicéron, parvint à s’introduire, déguisé en femme.
C’était, en somme, un culte essentiellement romain, et la Gaule
Narbonnaise est une des rares provinces qui le mentionnent,
avec l’inscription de Vaugines et une autre trouvée à Arles (5).
Le culte également tout romain des Parques n’était guère moins
rare : la Gaule Narbonnaise n’en a fourni que cinq exemples,
dont deux à Nîmes et un à Lançon, en territoire arlésien, tout
près des frontières aixoises. Les deux nôtres viennent, l’une de
Rians, l’autre de Cucuron ; elles ne contiennent d’ailleurs aucun
détail (6). A vrai dire, je ne suis pas sûr qu’il s’agisse bien en
réalité des Parques romaines. Celles-ci, qui d’ailleurs ne jouent
dans la mythologie romaine qu’un rôle très secondaire, et ne
sont visiblement que l’adaptation des Moires grecques, ne
tenaient guère de place dans le culte public que lors de la céléAQVAE SEXTIAE

(1) 71.
(2) 72.
(3) 76 . Le grossier bas-relief représentant Hercule, qui ligure au Musée d'Aix,
ne me paraît pas antique, non plus qu’à Gibert(Catalogue, n" 306 ; Espérandieu,
I, n° 95).
(4) 77.
(5) CIL, XII, 654.
(6) 78, 79.

�282
MICHEL CLERC
bralion des ludi tarentini, dont l’origiue n’est certainement pas
romaine, mais probablement étrusque. Dans ces fêtes, qui
duraient trois jours et trois nuits, l’empereur en personne immo­
lait trois béliers en l’honneur des Parques (1). Ce culte paraît
ainsi avoir été un culte essentiellement urbain. On peut donc se
demander si les Parques honorées dans la Gaule Narbonnaise
ne seraient pas, sous ce nom romain, une nouvelle personnifi­
cation des Matres gauloises, avec lesquelles le nombre de trois
rendait leur assimilation facile.
J’en dirai autant des Nymphes, dont le nom ligure sur deux
dédicaces, trouvées, l’une au Puy-Sainte-Réparade, l’autre à
Saint-Cannadel (2). Il est bien probable que ces Nymphes,
quoique ne portant pas de surnom local, sont les déesses gau­
loises des sources, romanisées. Leur caractère de déesse des
sources n’est d’ailleurs pas douteux. M. de Fontvert, à qui appar­
tenait l’autel de Saint-Cannadet, nous apprend en effet que sur
ce terroir coulent trois sources, dont l’une fournit abondam­
ment d’eaii le hameau, et une autre porte encore, détail curieux,
le nom de Nymphe Gacharelle.
Et le dernier culte romain dont nous trouvions mention est
celui de Liber Pater, dont il nous est parvenu deux monuments.
Le premier est un autel trouvé entre Aix et Eguilles ; la dédi­
cace émane sans doute d’un citoyen romain, G. Julius Paternus (3). L'autre, publié récemment par M. de Gérin-Ricard,
provient de Gardanne (4). La dédicace émane d’un affranchi,
Sextus Julius Bacchylus, dont un hasard curieux nous a fait
retrouver deux monuments votits : c’est en effet le même qui a
consacré à Jupiter Optimus Maximus l’autel trouvé à Puyricard. C’est encore un Grec d'origine, dont le nom, Bacchylus,
est devenu le surnom romain, précédé d'un prénom et d’un nom
empruntés sans doute à son patron.
(1) Zosime, II, (i. Cf. Mommsen-Marquardt, Manuel, XIII, p. 97.
(2) 80, 81.
(3) 82.
(1) 83.

�283
Il ne semble pas qu’il y ait eu, dans la Gaule indépendante,
une divinité analogue au Liber Pater romain. Celui-ci, dont la
conception primitive paraît être celle d’une divinité présidant à
la fertilité des champs, et, en général, à la fécondité, fut d’assez
bonne heure assimilé au Dionysos des Grecs. Ce culte d’ail­
leurs n’eut jamais une grande importance à Rome même, tandis
qu’il fut très populaire en Italie, d’où il se répandit dans les
provinces voisines (1).
AQVAE SEXÏIAE

A ces monuments religieux concernant diverses divinités, il
faut en ajouter trois derniers, concernant des divinités ano­
nymes (2).
Le premier est une dédicace faite par une affranchie, Helara,
avec la formule habituelle des vœux, mais sans nom de divi­
nité (3). Il ne semble pas non plus que ce nom figure sur une
dédicace des environs d’Aix récemment publiée par l’abbé
Chaillan (4), à moins que peut-être il ne soit représenté en
abrégé par les deux leLtres, ou l’une des deux qui terminait la
seconde ligne.
Quant au troisième monument, c’est un petit autel récemment
découvert à Saint-Hippolyte près de Venelles (ü) : Genius restitutus féliciter. La pierre porte, en haut, un trou de scellement,
où était sans doute fixée l’image du génie en question. J’imagine
que cette statuette avait été détruite par accident, el que c’est
pour la remplacer que les habitants de l’endroit avaient élevé le
nouvel autel avec cette dédicace de bon augure. Quel était ce
Génie? On sait quelle extension les Romains avaient donné à ce
terme. L’Empire, les villes, les corporations, les individus, tout
avait son génie (6). Il est probable qu’en l’espèce il s’agit du
génie local, Genius loci, celui qui veillait au salut de la villa
(1) Voir Toutaiu, in Daremberg-Saglio, Liber Pater.
(2) Le n° 85 contenait sans doute un nom de divinité ; mais l’inscription
est trop mutilée pour qu’on puisse la reconstituer.
(3) 84.
(4) 86.
(5) 87.
(6) Daremberg-Saglio, s. v. Genius.

�284
MICHEL CLERC
gallo-romaine à laquelle a sans doute succédé le château
moderne de Saint-Hippolyte (1).
Tels sont les témoignages qui nous sont parvenus sur la vie
religieuse de la population d’Aix à l’époque romaine. Il est assuré­
ment hasardeux d’essayer de fonder des conclusions quelconques
sur des documents aussi clairsemés, et dont le hasard des décou­
vertes peut modifier complètement le nombre respectif et la
répartition. Il semble bien cependant que l’on soit en droit de
regarder comme établis un certain nombre de faits. Tout d’abord,
le nombre considérable de cultes d’origine indigène ; en second
lieu, le petit nombre des monuments consacrés aux divinités
purement romaines; troisièmement, la place prépondérante
que tient, parmi celles-ci, le grand dieu romain, Jupiter du
Capilole. On peut, semble-t-il, en déduire la coexistence de deux
groupes de population distincts, les indigènes, romanisés assu­
rément, puisque leur langue était le latin, mais n’en ayant pas
moins conservé leurs vieilles pratiques religieuses, masquées
parfois sous des apparences romaines ; et les Romains, ou pour
mieux dire les Rabotes d’origine, qui avaient apporté avec eux
et conservé leurs cultes nationaux.
A ces faits d’ordre positif s’en ajoute un dernier, celui-là
d’ordre négatif. 11 est très remarquable que dans cette cité d’Aix»
si voisine de Marseille, et dont le territoire avait été formé d’une
partie des anciens domaines marseillais, on ne trouve pas trace
d’un seul culte grec ou oriental. Peut-être cependant l'aut-il
considérer comme un indice du culte de Mithra le petit basreliefdu musée d’Aix représentant le Soleil sur un quadrige
sortant de l’onde (2). Dans tous les cas, il est seul de son
genre.
Or à Marseille, sous l’Empire romain, les cultes gaulois
n’offrent que de faibles vestiges, et les cultes romains ne tien(1) Le propriétaire du château, M. d’Hautuille, a trouvé et conserve soi­
gneusement quelques autres objets antiques, notamment deux belles meules
de basalte poli, deux conduites d’eau en plomb, un fer de lance. Dans la ber­
gerie se voit un fragment de mur romain en petit appareil.
(2) 88 ; Espérandieu, I, n" 94.

�285
nent que la seconde place. Ce sont les cultes gréco-orientaux
qui ont toute la faveur des dévots : en première ligne Isis, avec
Sérapis et Harpocrale ; puis la Magna Mater Idaea, Leucothée,
Jupiter de Doliché, etc. (1).
A si peu de distance, nous nous trouvons donc en présence
de deux civilisations absolument différentes , l’une à demiindigène, à demi-romaine, l’aütre restée toute grecque, et ayant
suivi toutes les transformations de l’esprit grec depuis les
temps de l’hellénisme pur jusqu’à celui du syncrétisme religieux
à la mode sous l’Empire, dans lequel l’Orient, avec ses cultes
étranges et mystiques, se fit une si large part. Nous saisissons
là la différence, qui ne s’est jamais effacée, entre la ville grecque,
tournée vers l’Orient, qu’a toujours été Marseille, et la ville
romaine et orientée vers l’intérieur qu’a toujours été Aix.
L’exposé de ce que nous savons sur un dernier culte, le culte
romain par excellence sous l’Empire, va achever de faire sentir
cette différence. Je veux parler du culte des empereurs, qui,
bien que pratiqué à Marseille, n’y a laissé que d’assez faibles
traces, tandis qu’il a tenu, dans la vie d’Aix, une place
considérable.
AQVAE SEXTIAE

(1) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, VI, 1886, p. 117 et suiv.

�286

MICHEL CLERC

I I I . — L e C u l t e im p é r i a l

A. — Le Flaminat de Rome et d'Auguste
Le plus important de tous les cultes sous l’Empire, quoique
le moins religieux, si l’on peut s’exprimer ainsi, fut le culte de
l’Empereur, uni d’ailleurs élroiteinent à celui de Rome, divinisée
comme lui, et dont la divinité a même le pas sur la sienne : ce
n’était pas, en effet, le culte d’Auguste et de Rome, mais bien de
Rome et d’Auguste. Ce culte ne fut en somme autre chose, comme
on l’a dit heureusement, que l’expression du loyalisme des
populations vis-à-vis du-pouvoir.
Aussi se propagea-l-il très rapidement, et prit-il des formes
diverses, pour donner satisfaction à tous les besoins : ainsi il y
eut un culte provincial, s’étendant à tous les habitants d’une
même province, et aussi des cultes municipaux, propres à chaque
cité en particulier. C’est ainsi qu’à côté du culte général institué
dans la province de Gaule Narbonnaise dès le règne d’Auguste,
comme le montre la célèbre inscription trouvée à Narbonne en
1888, des cultes purement municipaux se fondèrent dans la
plupart et sans doute même dans toutes les cités de la province,
sans que l’on voie même bien nettement lequel des deux cultes
précéda l’autre. Car une autre inscription de Narbonne, non
moins célèbre, nous montre ce culte municipal fonctionnant
dans la colonie romaine de Narbonne dès le temps d’Auguste
également, l’an xi de notre ère (1).
Ce flaminat municipal des empereurs — car les prêtres des
cultes municipaux, comme celui des cultes provinciaux, portent
le nom très ancien et purement romain delftamines, réservé uni(1) Pour tout ce qui concerne le cultede Home et d’Auguste en général, je
renvoiejaux ouvrages classiques sur la matière, c’est-à-dire, outre le Manuel
de Mommsen-Marquardt, Beurlier, E ssai sur le culte rendu a u x empereurs
romains (1890) ; Beaudoin Le culte des empereurs dans la Gaule Narbonnaise
(Annales de l’Université de Grenoble, 1891); C Jullian, in Daremberg-Saglio,
Flam en.

�287
quement aux prêtres des vieilles divinités romaines, de même
qu’ils portent le manteau de pourpre et la coiffure à pointe
(apex) des flamines romains — ne nous est guère connu que par
les documents épigraphiques. Et le culte municipal de la colonie
d’Aix ne fait pas exception : nous n’avons pour en retracer
l’histoire que cinq inscriptions, mais qui nous permettent
d’envisager l’institution sous ses divers aspects.
J’ai déjà mentionné l’inscription de la chapelle Saint-Vincent
à Puyricard (1), épitaphe de Sex. Julius Verinus, père de trois
décurions et édile munerarius. Avant ces deux litres, .en figure
un autre, celui de flamine. Or, quoique l’expression complète
et officielle, pour désigner les prêtres du culte de Rome et
d’Auguste, fût Flamen Romae et Augusti, ce titre, sur les ins­
criptions, s’abrège très souvent en Flamen tout court, et il n’y
a pas de doute qu’il s’agisse bien du culte impérial.
A ce document s’en ajoute un second, qui concerne la même
famille. C’est une inscription copiée par Peiresc dans l’église
de Saint-Cannadet, et perdue aujourd’hui, l’épitaphe consacrée
à la mémoire d’un autre Sextus Julius, dont le surnom est
Paternus, par Sextus Julius, fils de Sextus, de la tribu Voltinia,
dont le surnom a disparu, mais qui est évidemment le Verinus
de l’épitaphe de la chapelle Saint-Vincent, le flamine, édile,
père de trois décurions. 11 n’est d’ailleurs pas le seul signa­
taire de l’épitaphe : à côté de son nom ligure ce nom de son
frère, M. Julius. Or c’est ce dernier qui porte le litre de
flamine, et Sextus est dit, lui, flamine honoraire, honore
flamonii fnnctus (2). C’est un des Lextes qui nous prouvent
que le fia minât, qui était perpétuel à Rome, annuel dans les
provinces, perpétuel dans les cités d’Afrique et parfois dans
celles d’Espagne et d’Italie, était annuel 'dans celles de la
Gaule Narbonnaise (3). Il est également intéressant de noter
la transmission de cette charge parmi les membres d’une
même famille, qui paraissent même s’être succédé l’un à
AQVAE SEXTIAE

(1) 21 Peut-être le n° 91 mentionne-t-il aussi un flamine.
(2) 8 9 ; la restitution de Hirsclifeld. honore flamonii functns, est certaine.
(3) Cf. Briançon, CIL, XII, 59, ob honorem flamonii bene gestion.

�286

MICHEL CLERC

III. —

L e C u l t e im p é r i a l

A. — Le Flaminat de Rome et d’Auguste
Le plus important de tous les cuites sous l’Empire, quoique
le moins religieux, si l’on peut s’exprimer ainsi, fut le culte de
l’Empereur, uni d’ailleurs étroitement à celui de Rome, divinisée
comme lui, et dont la divinité a même le pas sur la sienne : ce
n’était pas, en effet, le culte d’Auguste et de Rome, mais bien de
Rome et d’Auguste. Ce culte ne fut en somme autre chose, comme
on l’a dit heureusement, que l’expression du loyalisme des
populations vis-à-vis du-pouvoir.
Aussi se propagea-l-il très rapidement, et prit-il des formes
diverses, pour donner satisfaction à tous les besoins : ainsi il y
eut un culte provincial, s’étendant à tous les habitants d’une
même province, et aussi des cultes municipaux, propres à chaque
cité en particulier. C’est ainsi qu’à côté du culte général institué
dans la province de Gaule Narbonnaise dès le règne d’Auguste,
comme le montre la célèbre inscription trouvée à Narbonue en
1888, des cultes purement municipaux se fondèrent dans la
plupart et sans doute même dans toutes les cités de la province,
sans que l’on voie même bien nettement lequel des deux cultes
précéda l’autre. Car une autre inscription de Narbonne, non
moins célèbre, nous montre ce culte municipal fonctionnant
dans la colonie romaine de Narbonne dès le temps d’Auguste
également, l’an xi de notre ère (1).
Ce flaminat municipal des empereurs — car les prêtres des
cultes municipaux, comme celui des cultes provinciaux, portent
le nom très ancien et purement romain delftamines, réservé uni(1) Pour tout ce qui concerne le culte&gt;cle Rome et d’Auguste en général, je
renvoiejaux ouvrages classiques sur la matière, c’est-à-dire, outre le Manuel
de Mommsen-Marquardt, Beurlier, E ssa i sur le culte rendu au x empereurs
romains (1890) ; Beaudoin Le culte des empereurs dans la Gaule Narbonnaise
(Annales de l’Université de Grenoble, 1891) ; C Jullian, in Daremberg-Saglio,
F lam en .

�287
quement aux prêtres des vieilles divinités romaines, de même
qu’ils portent le manteau de pourpre et la coiffure à pointe
(apex) des flamines romains — ne nous est guère connu que par
les documents épigraphiques. El le culte municipal de la colonie
d’Aix ne fait pas exception : nous n’avons pour en retracer
l’histoire que cinq inscriptions, mais qui nous permettent
d’envisager l’institution sous ses divers aspects.
J’ai déjà mentionné l’inscription de la chapelle Saint-Vincent
à Puyricard (1), épitaphe de Sex. Julius Verinus, père de trois
décurions et édile munerarius. Avant ces deux titres, .en ligure
un autre, celui de flamine. Or, quoique l’expression complète
et officielle, pour désigner les prêtres du culte de Rome et
d’Auguste, fût Flamen Bomae et Augusti, ce litre, sur les ins­
criptions, s’ahrège très souvent en Flamen tout court, et il n’y
a pas de doute qu’il s’agisse bien du culte impérial.
A ce document s’en ajoute un second, qui concerne la même
famille. C’est une inscription copiée par Peiresc dans l’église
de Saint-Cannadet, et perdue aujourd’hui, l’épitaphe consacrée
à la mémoire d’un autre Sexlus Julius, dont le surnom est
Paternus, par Sextus Julius, fils de Sexlus, de la tribu Voltinia,
dont le surnom a disparu, mais qui est évidemment le Verinus
de l’épitaphe de la chapelle Saint-Vincent, le flamine, édile,
père de trois décurions. Il n’est d’ailleurs pas le seul signa­
taire de l’épitaphe : à côté de son nom ligure ce nom de son
frère, M. Julius. Or c’est ce dernier qui porte le litre de
flamine, et Sextus est dit, lui, flamine honoraire, honore
flamonii functus (2). C’est un des textes qui nous prouvent
que le flaminat, qui était perpétuel à Rome, annuel dans les
provinces, perpétuel dans les cités d’Afrique et parfois dans
celles d’Espagne et d’Italie, était annuel 'dans celles de la
Gaule Narbonnaise (3). Il est également intéressant de noter
la transmission de cette charge parmi les membres d’une
même famille, qui paraissent même s’être succédé l’un à
AQVAE SEXTIAE

(1) 21 Peut-être le n° 91 mentionne-t-il aussi un flamine.
(2) 8 9 ; la restitution de Hirschfeld. honore flamonii functus, est certaine.
(3) Cf. Briançon, CIL, XII, 59, ob honorem flamonii bette gestum.

�288
MICHEL CLERC
l’autre : nous avons évidemment affaire à l’une des familles
les plus importantes de la cité.
Le troisième personnage qui porte le titre de flamine est
C. Veratius Paternus, qui est dit flamen Aug(nsti on Angustalis) (1). Il est vrai que ce n’est point un Aixois : il appar­
tient en effet à la tribu Palatina, qui n’est représentée en
Narbonnaise par aucune ville. C’est un nouvel exemple de
charge exercée dans une cité par un homme originaire d’une
autre, un incola. Il ne s’agit point ici, en effet, d’un simple
titre honorifique accordé à un homme qui n’habite pas la cité*
comme cela se pratiquait, nous le verrons plus loin, pour le
Sévirai. Veratius habitait Aix, où il est mort ; il a donc exercé
réellement la charge de flamine. Nous allons voir en effet que
l’on conférait bien parfois le titre de flamine d'une façon pure­
ment honoraire ; mais l’expression officielle était alors différente.
D’ailleurs, la faveur accordée à Veratius se comprend d’autant
mieux qu’il était chevalier romain.
Je pense, au contraire, qu’il faut reconnaître un Aixois dans
le personnage à qui est dédiée une inscription bien connue du
Musée d’Avignon, inscription qui provient d’ailleurs de Marseille,
celle de L. Dudistius Novanus (2). Ce personnage, qui appar­
tenait aussi, d’après la nature des fonctions qu’il a remplies, à
l’ordre équestre, n’avait pas suivi la filière des honneurs muni­
cipaux dans sa ville natale : il était entré, pour employer une
expression moderne, dans l’administration impériale, et avait
fait toute sa carrière au dehors. Il commença forcément par des
fonctions subalternes, que l’inscription ne mentionne pas; puis
il lut commandant d’un régiment de cavalerie auxiliaire recruté
en Espagne (præfectus alae Hispanae) (3). Il exerça ensuite les
(1) 9 0.

(2) 18G ; Espérandieu, Catalogue des inscriptions antiques du Musée d ’Avi­
gnon, n° 18.
(3) Il y a eu, sous l’Empire, plusieurs régiments de cavalerie recrutés parmi
les Espagnols ; comme ici il n’est fait mention que d’un seul, sans numéro
d’ordre, on peut en conclure qu’il s’agit du premier en date, ce qui nous
reporterait avant l’année 80 de notre ère (Pauly-Wissowa, Real-Encyclopaedie,
I, p. 1229-1230) ; cela s’accorderait bien avec les caractères de l’inscription,
qui doit être dii premier siècle.

�AQVAE SEXTIAE

fonctions civiles de commis aux opérations du recensement,
sous les ordres d’un procurateur, pour la province de Lyonnaise
(adjutor ad census provinciae Lugdunensis) ; et il termina sa car­
rière par le gouvernement d’une des petites provinces dites dé
rang procuratorien et réservées aux chevaliers, la province des
Alpes Cotliennes (pwcurator Augusli Alpium Cottianarum).
En tête de son cursus honorum, avant l’indication de ces diver­
ses fonctions, pour lesquelles on s’est évidemment Conformé,
suivant l’usage, à l’ordre chronologique, vient la mention de
fonctions très différentes, des fonctions d’ordre religieux; cl
c’est en vertu d’un usage presque constant qu’elles figurent en
tête de l’inscription. Dudistius a été pontife des Laurentins,
c’est à dire membre d’un collège de prêtres, recruté parmi les
chevaliers, dont on trouve des représentants un peu partout,
mais qui cependant avait son siège à Rome, où il était chargé de
la célébration d’un culte très ancien, celui des dieux protecteurs
du Latium, des Pénates apportés par Énée (1). Pour Dudistius
comme pour la plupart de ses collègues, que l’on trouve dissé­
minés dans les provinces les plus éloignées de l’Italie, cette
charge ne pouvait évidemment être que purement honorifique.
Et il en est de même, mais cette fois explicitement, pour un
autre honneur conféré à Dudistius par la cité d’Aix, à savoir les
ornements du flaminat, ornamentis flaminatus coloniae Aquensis
exornatus. Le Flamen coloniae, ou encore Flamen ciuitalis, c’est,
de même que le Flamen tout court, le prêtre du culte de Rome et
d’Auguste. Dudistius d’ailleurs n’a pas exercé cette charge ; il en
a seulement le titre honorifique, c’est-à-dire qu’il jouit des hon­
neurs accordés à ceux qui ont réellement exercé cette charge : il
est flamme honoraire. Il va de soi que c’était le conseil des décu­
rions qui décernait cet honneur, de même qu’il nommait les
flamines effectifs.
11 est bien probable que si la colonie d’Aix a décerné cet hon­
neur à Dudistius, dont toute la carrière s’était passée en dehors,
non seulement de la cité, mais de la province, c’est qu’il était
(1) Voir Mommsen-Marquardt, Manuel, XIII, 237

�MICHEL CLERC

originaire d’Aix. C’est d’ailleurs ce qu’indique aussi la mention
de la tribu à laquelle il appartenait, qui est la tribu Voltinia,
tandis que Marseille, où a été trouvée son épitaphe, était de la
tribu Quirina. Il semble simplement qu’il se soit fixé, à la fin de
sa vie, à Marseille ; c’est là que deux de ses affranchis, Eglectus
et Aphtonetus, d’anciens esclaves d’origine grecque, lui élevè­
rent un tombeau ; et peut-être est-ce aussi une de ses affranchies
dont le nom, Dudistia, figure sur une autre inscription funéraire
trouvée dans la banlieue de Marseille, et qui paraît avoir été la
femme d’un affranchi également d’origine grecque ou orientale,
C. Æmilius Syrus (1).
Une dernière inscription, copiée par Solier et en dernier lieu
par Bouche, et perdue depuis, mentionne une Flaminique (2).
C’est une question très discutée, et non résolue encore, de
savoir si la flaminique était, nécessairement et de droit, la
femme du flamine, ou si elle exerçait sa prêtrise, le culte des
impératrices divinisées, d’une façon indépendante. Et l’inscrip­
tion d’Aix ne peut servir en rien à la résoudre, d’autant moins
que la lecture, flaminic. Augustae II, en est fort douteuse, (flami­
nique de Livie pour la seconde fois ?)
B. — Les Sévirs Augustaux.
Les flamines de Rome et d’Auguste n’étaient pas, dans les
villes de provinces, les seuls personnages chargés de célébrer le
culte impérial. A côté d’eux, l’on trouve presque toujours des
collèges, dont les membres, toujours au nombre de six, s’appel­
lent tantôt simplement Seviri, tantôt Augustales, et, le plus sou­
vent, Seviri augustales. Issus peut-être, au début, de l’initiative
populaire, les Augustales reçurent des pouvoirs publics une
consécration qui fit d’eux un corps officiellement reconnu et
jouissant de certains privilèges. Les Seviri, dont les fonctions,
comme celles de tous les prêtres et magistrats municipaux,
étaient annuelles, étaient élus, en cette qualité, par le Conseil
(1) CIL, XII, 613.
(2) 92.

�291
des décurions. Le corps était ouvert non seulement aux hommes
libres, mais aussi aux affranchis, et, parmi les hommes libres,
exclusivement à ceux des classes inférieures (a plebe, dit l’ins­
cription célèbre de Narbonne). Ils avaient droit à la toge prétexte,
à deux licteurs, et à une place d’honneur aux jeux. Il est vrai
qu’en revanche, ils devaient faire les frais des cérémonies du
culte impérial dont ils étaient chargés. Et une lois sortis de
charge, ils entraient dans la catégorie des anciens Sévirs, Sevirales, qui constituait dans la cité un Orclo, officiellement
reconnu, et prenant rang après celui des décurions. Celte insti­
tution a eu pour but de permettre aux affranchis, rigoureuse­
ment exclus par Auguste de l’administration municipale propre­
ment dite, de jouer cependant un rôle dans les cités, rôle tout
au moins honorifique, en reconnaissance duquel ils ont contri­
bué largement aux dépenses municipales et pris à leur compte
la plupart des dépenses somptuaires (1).
Les inscriptions émanant des Sévirs augustaux d’Aix (c’est
exclusivement par l’épigraphie que nous connaissons celte
institution) sont relativement nombreuses, puisqu’on n’en
compte pas moins de treize, et peut-être seize (2).
Sur toutes, c’est le titre de Sévir Auguslalis qui est mentionné,
jamais Sévir seul, ni Augustalis seul, comme cela arrive souvent
ailleurs.
De ces seize inscriptions, d’ailleurs, dix seulement ont été
trouvées à Aix, les six autres, soit presque la moitié, provenant
d’autres villes de la Narbonnaise, et une d’Italie.
Parmi les inscriptions trouvées à Aix, deux, très mutilées, ne
nous apprennent rien, si ce n’est que l’une mentionne le nom
d’un Sévir, Sexlus Calavius Pastor, et que l’autre, gravée en très
AQVAE SEXTIAE

(1) Les principaux ouvrages sur cette question sont ceux de Beurlier, Essai
sur le aille rendu aux empereurs romains, 1890 ; Premersteiu, dans le Dizionario cpigraphico de Ruggiero, I, 1895 ; Mourlot, Essai sur l'histoire de l'Augustalité dans l’empire romain (Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Études,
fasc. 108, 1895) ; Neumann, Augustales, dans Pauly-Wissowa. — Mommsen
(Manuel, VI, 2, 42) veut que l'institution des Augustales, créée principale­
ment dans l’intérêt pécuniaire des cités, n’ait eu aucun caractère sacerdotal.
(2) La lecture des n°s 93 et 98 est douteuse ; la provenance de 99 est
incertaine.

�MICHEL CLERC
292
beaux caractères, nous montre que l’institution du sévirai s’est
implantée à Aix dans les premiers temps de l’Empire (1).
D’autres nous permettent de constater que les affranchis, à
Aix, comme ailleurs, puisque c’est la caractéristique de l’insti­
tution, étaient admis au sévirai. C’est ainsi que l’un d’eux,
M. Caelius Florus, ligure, avec son titre de Sévir, sur l’inscrip­
tion funéraire qui lui est dédiée, à lui, à sa mère, à son frère et à
sa sœur, par leur patron, M. Caelius Clemens (2).
Un autre affranchi est ce L. Pompeius Hermeros, que nous
avons déjà vu exercer la charge de greffier des quattuorvirs (3).
Un troisième est ce Sex. Publicius Antenor, ancien esclave
public de la cité d’Aix et affranchi par elle, et qui appartenait à
la corporation des centonarii (4). Celte corporation nous fournit
encore un autre nom de Sévir, celui de C. Valgus Vietorinus (5).
Enfin l’inscription de Sex. Publicius Antenor nous apprend
encore que les Sévirs augustaux d’Aix ajoutaient à leur nom
l'épithète de corporati, ce qui veut dire qu’ils constituaient léga­
lement une corporation, colleginm, avec tous les droits qu’elle
comportait (6). Ces droits ne manquaient pas d’importance,
puisque les corporations pouvaient posséder une caisse, et rece­
voir des dons et legs : c’est dire qu’ils jouissaient de la person­
nalité civile. Or il ne semble pas que ce fût la règle générale.
Pour ne parler, en effet, que de la Gaule Narbonnaise, tandis qu’il
n’est pour ainsi dire pas de ville où l’institution n’ait laissé des
traces, dans sept seulement les Augustales apparaissent avec
l’épithète de corporati (7). Mommsen a donc eu tort de pré­
tendre (8) que les Augustales n’étaient pas, au sens juridique
rigoureux, une corporation, qu’ils ne pouvaient acquérir de
(1) 9 4 , 9 5 .
(2) 9 G .
(3) 2 4 .

(4) 27.
(5) 9 7 .
(6) Waltzing, Corporations romaines, II, p. 431 et suiv.; IV, p. 215. — Peutêtre faut-il aussi reconnaître un Sévir Augusti corporalus clans le fragment
d’inscription vu par Bouche sous le choeur de Saint-Sauveur, 172,
(7) Antibes, Arles, Die, Fréjus, Marseille, Nîmes et Aix.
(8) Manuel, VI, 2, 45.

�293
biens, et qu’ils n’avaient qu’exceptionnellement les droits des
corporations. Les exceptions qu’il reconnaît, les corporations de
Pouzzoles et de Brixia, sont loin d’être isolées, comme on vient
de le voir. Il demeure seulement possible, et même probable,
que tous les corps d’Augustales ne jouissaient pas de ces droits,
que l’on réservait comme une faveur et une récompense poul­
ies cités qui l’avaient mérité.
Cette mention reparaît sur une autre inscription très mu­
tilée (1), où il est question d’un Sévir augustal corporatus (le nom
a disparu;, qui avait fait don, sans doute à la corporation, d’une
somme de trente mille sesterces; les intérêts de cet argent
devaient être employés à faire les frais d’un banquet annuel le
15 des calendes de décembre ; et il avait aussi orné d’une statue
le lieu de réunion de la corporation, la basilique.
Les six autres documents relatifs à des Sévirs augustaux d’Aix
proviennent d’autres villes, à savoir un de Saint-Gabriel, l’an­
cien Ernaginum, un d’Arles, trois de Narbonne, et un d’Ostie.
Tous mentionnent des Sévirs augustaux aixois qui pourtant
n’habitent point Aix. C’est M. Fronton Eupor, membre de la
corporation des bateliers d’Arles et patron de celle des bateliers
de la Durance et de celle des ulriculaires d’Ernaginum, où est
son tombeau. Or Fronton, habitant d’Ernaginum, et, relevant,
comme tel, de la cité d’Arles, était en même temps Sévir
Augustalis de la colonia Julia Augusta Aquis Sextis (2).
Tel paraît être aussi le cas d’un affranchi du nom de Fadius,
domicilié à Narbonne, et Sévir augustal à Aix (3). Et tel est
encore celui de L. Antonius Epitjmchanus d’Ostie, licteur
des magistrats municipaux, président de la corporation des
ouvriers charpentiers d’Ostie, et Sévir augustal « dans la province
Narbonnaise, dans la colonie d’Aix (4) ».
AQVAE SEXTIAE

(1) 9 9 . Hirschfcld soupçonne qu’elle a été apportée d’Italie ; j’avoue ne pas
en voir les raisons ; la gravure, médiocre, rappelle au contraire beaucoup
d’inscriptions locales; quant à la mention de la distribution d’argent pour
un banquet, quoique rare dans la Gaule Narbonnaise, il y en a cependant
quelques exemples : CIL, XII, 411, 1878, 4354, 4388.
(2) 4 9 0 .
(3) 198; l’inscription, perdue aujourd’hui, est d'une lecture douteuse.
(4) 2 0 2 .

�MICHEL CLERC
294
On voit qu’ici il 11e s’agit même pas, comme pour les magis­
tratures municipales, d’incolae, étrangers domiciliés à Aix ; ce
sont bien des hommes habitant une autre ville, et même une
ville éloignée ; il ne peut donc s’agir que d’un litre tout à fait
honorifique.
Mais il y a plus. Non seulement l’on pouvait être chargé des
fonctions de sévir, quoique domicilié dans une autre cité, mais
on pouvait les exercer dans deux cités à la fois. C’est ce que
nous montrent une inscription d’Arles et deux de Narbonne.
P. Sexlius Florus y est dit Sévir Augustal colonia Julia Aquis
et colonia Julia Patenta Arelate (1); Quadronius Fidelis, Sévir
augustal colonia Jalia Patenta Claudia Narbone Martio et Aquis
Sextis (2) ; L. Vercius Priseus, Sévir Augustal colonia Julia
Patenta Claudia Narbone Martio et Aquis Sextis (3).
Il serait vain de rechercher les motifs qui ont fait conférer à
ces personnages les honneurs de l’augustalité. Il va de soi,
d’ailleurs, qu’il devait y avoir, entre Aix d’une part, Arles et
Narbonne de l’autre, des relations fréquentes ; et on peut sup­
poser qu’il y en avait également entre Aix et Oslie, en raison
du commerce d’exportation de l’huile d’Aix à Rome, dont Oslie
était le port (4). Dans tous les cas, il est visible que ce titre
n’était conféré que honoris causa, et entraînait probablement,
pour celui à qui on le conférait, l’obligation de verser une cer­
taine somme à la caisse de la corporation.
Si l’on compare aux inscriptions d’Aix les inscriptions de
Marseille, à peu près d’égal nombre, on constate que ces der­
nières 11e mentionnent que deux sévirs augustaux, et pas un
seul flamine. En revanche, je l’ai dit, on y voit figurer des cultes
orientaux dont nous ne saisissons à Aix nulle trace. Par là se
marque fortement la différence radicale entre les deux villes,
(1) 1 8 9 .
(2) 195.
(3) 196.

(4) Cf. mon article déjà cité plus haut, Un négociant en hnile d’Aix à
Rome au second siècle de notre ère (Annales de la Société d’études proven­
çales, 1906, p. 263 et suiv.).

�295
l’une restée toujours grecque et orientale, Massilia Graecorum,
comme l’appelle la Table de Peutinger, l’autre à fond celto-ligure,
mais vite romanisée, où les cultes romains officiels, celui de
Jupiter Capitolin et, surtout, celui des empereurs divinisés
associés à la divinité de Rome, ont tenu la première place.
AQVAE SEXTIAE

20

��CHAPITRE VII
AIX CHRÉTIEN

I. — L e B as -E mpire

Les documents, je l’ai déjà indiqué, nous font presque complè­
tement défaut pour toute la période du Bas-Empire. Et pourtant
Aix y a joué un rôle probablement plus important que dans la
période précédente.
D’Auguste à Dioclétien, l’on ne constate aucun changement
dans l’organisation de la province de Gaule Narbonnaise, si ce
n’est que peut-être, au temps des Antonins, Nîmes avait
remplacé comme capitale de la province la capitale primitive
Narbonne (1). C’est à Dioclétien que l’on attribue généralement
le remaniement de tout le système des provinces tel qu’Augusle
l’avaiL constitué, remaniement qui eut pour résultat de porter,
par dédoublement, le nombre des provinces de tout l’Empire de
44 à 96 (2). Pour ce qui concerne la Narbonnaise, Je document
célèbre connu sous le nom de liste de Vérone, document qui,
d’après Mommsen, doit être rapporté à l’an 297 de notre ère,
mentionne, pour la première fois, au lieu d’une province unique,
trois circonscriptions, la Viennoise, et deux Narbonnaises,
Première et Seconde. Cette dernière province, il est vrai, la
'Narbonnaise Seconde, ne ligure plus dans des documents posté­
rieurs. Il semble bien qu’elle existe encore lors du concile
(1) Les milliaires, qui, au premier siècle, comptent la distance de Nar­
bonne à Nîmes, la comptent au contraire, sous Antonin te Pieux, de Nîmes à
Narbonne.
(2) Sur les restrictions qu'il faut apporter à cette façon de voir, cf. C. Jullian, De la réforme provinciale attribuée à Dioclétien (Rev. histor., XIX, 1882,
p. 231 et suiv.).

�MICHEL CLERC
298
d’Arles en 314; en effet, la Viennoise y est mentionnée, ce qui
implique l’existence de la Seconde Narbonnaise, puisque la
Viennoise coupait en deux la Narbonnaise primitive (1).
Mais le Breviarium de Sex. Rufus (vers 370), ne la mentionne
pas, et Ammien Marcellin (330-390) dit même formellement que
de son temps il n’y a qu’une seule Narbonnaise, contenant même
la Viennoise (2). Puis elle reparaît au concile d’Aquilée en
381 (3) et sur la liste de Polemius Silvius, de 385 ; et enfin, les
deux documents capitaux pour l’histoire de l’Empire du
iv° au v° siècle, la Notifia dignitatum imperii romani et la Notitia
provinciarium et ciuitatum Galliae, la mentionnent également. La
Notitia dignitatum la classe parmi les provinces présidiales, ou
gouvernées par un praeses, provinces qui sont au nombre de dix sept dans le diocèse des Gaules, tandis que les provinces gouver­
nées par des consulaires ne sont qu’au nombre de six. Et la
Notitia Galliarum lui donne pour capitale Aix, Metropolis ciuitas
Aquensium. Comme métropole, Aix est à la tête d’une province
renfermant six autres cités, à savoir Apt, Riez, Fréjus, Gap,
Sisleron et Antibes.
On ne saurait trop marquer l’importance de cette création
pour Aix. Du rang de simple cité, elle passait à celui de cheflieu de province, juste à temps pour profiter des avantages que
ce titre allait conférer aux villes qui en jouiraient au moment où
le christianisme deviendrait la religion officielle de l’Empire.
On peut dire sans exagération que de ce moment date le rôle
joué par Aix, non seulement à la fin de l’Empire romain, mais
pendanL le moyen-àge et dans les temps modernes. Ce titre
de « métropole » qu’elle acquit alors, elle devait le garder à
travers les siècles et à travers les révolutions, en l’adaptant

(1) Albanès, Gallia christ, n ov.l, 14.
(2) XV, 11, 6 : Narbonensis an a Viennensem intra se continebat. Desjardins
conclut avec raison de ce texte que la Narbouuaise avait dû être ramenée à
l’unité au temps de Julien.
(3) Sirmond, Concilia antiqua Galliae, I, 20. — Les actes de ce concile con­
tiennent une lettre adressée aux évêques de la Viennoise, de la Première et
de la Seconde Narbonnaise : ucl episcopos provinciae Viennensis et ulriusque
Narbonensis.

�299
simplement aux circonstances. C’est ainsi que la métropole
administrative du Bas-Empire est devenue, avec les empereurs
chrétiens, métropole religieuse, et qu’elle l’est restée jusqu’à
nos jours : or, c’est ce titre qui lui a valu de devenir et de
rester aussi la métropole judiciaire et la métropole universitaire
du sud-est de la France.
De tous les dédoublements opérés par Dioclétien pour les
provinces, celui de la Narbonnaise est peut-être celui qui se
comprend et se justifie le mieux. Qu’on se représente en
effet cette immense province, allant de Genève à Fréjus, et
de Digne à Toulouse. Il n’y avait là aucune unité, ni géogra­
phique, ni politique, ni économique. Il avait fallu les néces­
sités de la conquête, pour que l’on créât un ensemble aussi
disparate, et il est vraiment surprenant qu’il leur ait survécu
aussi longtemps.
Il est moins facile de se rendre compte des raisons qui ont
présidé à la répartition nouvelle de ce vaste territoire. Ce que
l’on voit nettement, c’est que l’on a voulu que chacune des
trois nouvelles provinces eût accès à la mer : c’est pourquoi
la Viennoise venait s’intercaler, sur la côte, entre les deux
Narbonnaises, en englobanL Arles et Marseille. La Narbonnaise
Première formait d’ailleurs un territoire délimité naturelle­
ment, qui correspond en gros à notre Languedoc, avec Narbonne
pour métropole. La vallée du Rhône, restreinte, à partir de
la région de Saint-Paul-Trois-Châteaux, à la rive gauche, élait
le domaine de la Viennoise, et avait pour métropole Vienne :
Arles et Marseille en faisaient partie Enfin la région subal­
pine, de la côte jusqu’auprès de Grenoble, formait la Narbon­
naise Seconde, avec Aix pour capitale, tandis que la région
des Alpes proprement dites continuait de former les deux
provinces des Alpes Grées, capitale Moutiers, et des Alpes Mari­
times, capitale Embrun.
Autrement dit, d'une part, le Languedoc, véritable région
naturelle, était détaché de l’ancienne Province ; et d’autre part,
la région comprise entre les Alpes et le Rhône était découpée en
deux bandes parallèles allant du nord au sud et touchant toutes
deux à la mer.
AQVAE SEXTIAE

�MICHEL CLERC
300
Dans la Narbonnaise Seconde ainsi constituée, Aix se trouvait
naturellement désignée pour le rôle de métropole. Ce n’étaient,
sans parler de Digne, de Gap et de Sisteron, qui n’ont jamais été,
autrefois comme de nos jours, que de gros bourgs montagnards,
ni Anlibes, ville d’origine grecque, ni Api, restée toujours plus
celtique que romaine, ni Riez, trop éloignée de la plaine, ni
enfin Fréjus, bien déchue alors de son ancienne splendeur, qui
auraient pu disputer à Aix ce titre. Première fondation des
Romains dans la Gaule Transalpine, Aix avait pour elle, outre
son antiquité, sa situation dans la plaine, sur la route d’Italie, et
non loin de la mer.
On a supposé, avec beaucoup de vraisemblance, à mon avis,
que cette situation nouvelle avait dû entraîner une modification
dans la répartition des territoires entre les cités. Nous avons vu
combien, sous le haut Empire, le territoire d’Aix était restreint,
relativement à celui d’Arles. Et nous avons conslaté aussi que
le territoire du diocèse ecclésiastique d’Aix ne correspondait pas
sur tous les points à son territoire civil, et le dépassait notable­
ment en étendue. Or, dit Mgr Duchesne, « comme les diocèses
du moyen-âge correspondent sensiblement, dans ces contrées,
aux cités de la fin de l’Empire, on est fondé à croire que, posté­
rieurement au second siècle, et probablement vers le temps de
la réorganisation des provinces par Dioclétien, le territoire
d’Arles fut considérablement diminué, du côté de l’est, au béné­
fice d’Aix et de Marseille. Un cas semblable se rencontre pour
Lyon. Lyon, sous le haut Empire, n’avait qu’une mince banlieue ;
on lui forma un territoire aux dépens de la cité éduenne (1) ».
Ainsi s’expliquerait le manque de concordance entre les
limites de la cité, telles que nous les connaissons, et les limites
du diocèse. Les limites de la cité, telles qu’elles nous sont par­
venues, sont celles du temps d’Auguste ; et c’est d’après celles du
temps de Dioclétien qu’a été constitué le diocèse. Or nous ne
connaissons pas ces dernières, pas plus que nous ne connais­
sons l'histoire de la ville à cette époque.

(1) Faslcs épiscopaux de l'ancienne Gaule, I, p. 97.

�301
Il n’y a en effet, à ma connaissance, qu’un seul texte qui men­
tionne le nom d’Aix. C’est le passage bien connu d’une poésie de
Sidoine Apollinaire, où il compare Aix à Baies (1). Comme
Baies parait avoir été fréquentée encore au sixième siècle (2), il
n’y a pas de raison pour que Sidoine Apollinaire ait fait, en par­
lant d’Aix, un anachronisme ; et l’on doit admettre que de son
temps encore (430-488), les eaux thermales d’Aix étaient célè­
bres et fréquentées.
Cependant, s’il faut en croire un auteur du troisième siècle,
Solin, ces eaux n’auraient plus eu leur ancienne température, ni,
par conséquent, leur ancienne vertu (3). Mais Strabon ne dit-il
pas déjà la même chose, au temps d’Auguste ? (4) Il semble n’y
avoir là qu’un on dit sans fondement positif.
A part ce faible indice, et jusqu’à la fin du monde antique,
nous ne savons plus rien d’Aix. Nous ne savons même pas en
quelle année elle est tombée au pouvoir des Wisigollis ; mais il
est infiniment probable que c’est en même temps qu’Arles et
Marseille : or la première de ces villes a été prise par Euric en
480, et la seconde en 481. Et l’évêque d’Aix figure au concile
wisigoth tenu à Agde en 506, ce qui prouve qu’Aix faisait alors
partie des états d’Alaric II (5).
AQVAE SEXTIAE

(1) Carmen XXIII, ad Consentium : 13, ires Phocida Sexiiasque Baias.
(2) Cassiodore, Variae, IX, 6.
(3) II, 54 : aqaarum calor olim acrior exalatus per leporem evaporavit, nec
jam par est famae prions.
(4) IV, 1, 5 :m&gt;v 68âi;cov Gepjjuûv, âv
pisT;aês6Àir]X£vai tpastv eîç tyoyjié..
(5) Longnon, Géographie de la Gaule au VIe siècle, p. 46.
tûjv

t iv x

�302

MICHEL CLERC

II. — L e Christianisme .
Si l’histoire politique et administrative d’Aixdans les derniers
temps de l’Empire nous échappe complètement, il n’en est pas
tout à fait de même de son histoire religieuse, pour laquelle nous
disposons de quelques documents de valeur, fournis et par les
auteurs, et par l’épigraphie, et par l’archéologie. On sait que
lorsque le christianisme fut devenu, par l’édit de Milan en 313,
une religion reconnue par l’État, puis, bientôt après, la religion
privilégiée, il s’organisa sur le modèle de l’État, et profita des
divisions administratives de l’Empire en leur superposant les
siennes propres. C’est ainsi que chaque cité fut le siège d’un
évêché, et chaque métropole d’un archevêché. Et le terme
de province continua à désigner la circonscription relevant de
l’archevêque, le mot diocèse désignant les circonscriptions épis­
copales ou évêchés.
C’est ainsi qu’Aix devint la métropole delà province ecclésias­
tique issue de la province civile dont elle était la capitale. La
chose n’alla pas d’ailleurs sans difficultés. Je reproduis le récit
d’Albanès (1) : « Vingt ans plus tard (après le concile d’Aquilée,
381), au concile de Turin tenu en 401, ce n’est plus seulement le
nom de la province (ecclésiastique) qui apparaît : son organi­
sation et la désignation de celui qui devait en être le chef
furent l’objet des délibérations du concile, et il s’efforça de
mettre fin aux difficultés que cette question avait fait naître.
Proculus, évêque de Marseille, prétendait en efiet qu’il devait
être reconnu comme le métropolitain des églises de la nouvelle
province, par la raison que plusieurs de ces églises avaient
appartenu à la sienne, et qu’il en avait ordonné les évêques.
Mais comme Marseille était de la province Viennoise, divers
évêques de la région, sans nier la vérité des faits avancés par
Proculus, s’opposaient à sa demande, et soutenaient que la
Seconde Narbonnaise ne pouvait pas avoir pour métropolitain
(1) Gallia christ, nou., p. 15 et suiv.

�303
un prélat qui appartenait à une province étrangère. Ce système
prévalut dans le concile, parce que c’était dès lors une règle
adoptée par l’Église, que chaque province aurait un métropoli­
tain pris parmi les comprovinciaux, et que les métropoles civiles
seraient en même temps métropoles ecclésiastiques, l’évêque de
la capitale devant avoir l'autorité sur tous les autres Confor­
mément à ce principe, qui a fait loi constamment, les Pères du
concile de Turin décidèrent que l’évêque de Marseille conserve­
rait, sa vie durant, la prééminence dont il était en possession
sur certains sièges et sur certains évêques ordonnés par lui;
mais après sa mort, ce privilège, tout personnel, devrait cesser,
et la Seconde Narbonnaise aurait un métropolitain pris dans son
sein. Ce ne pouvait être évidemment que l’évêque de la ville
d’Aix, qui, étant la métropole civile, devenait par là même la
métropole ecclésiastique de toute la province. Ainsi fut cons­
tituée la province d’Aix, dont il n’y a aucun vestige avant cette
époque. Marseille avait eu des églises sujettes, probablement
fondées par elle, Nice, Antibes, etc., ce qui lui donnait une
certaine suprématie, une sorte de droit métropolitain. Celui
d’Aix lui vint de la division de la Narbonnaise, de son titre de
capitale, des décrets de Nicée et d’Antioche, et de la décision
spéciale du concile de Turin ».
Voici maintenant quelle fut l’étendue de la nouvelle province
ecclésiastique : «Géographiquement, la Seconde Narbonnaise,
ou la province ecclésiastique d’Aix, se trouvait placée entre la
Viennoise et les Alpes-Maritimes, et s’étendait depuis l’extrémité
du diocèse de Gap, au nord, jusqu’à la Méditerranée. Elle con­
frontait, au couchant, les diocèses de Grenoble, Die, Vaison,
Carpentras, Cavaillon, Arles, Marseille et Toulon ; au levant,
ceux d’Embrun, Digne, Senez, Glandève et Cimiez. Sur la côte,
elle allait jusqu’à Monaco, et peut-être au-delà. Il est en effet
certain que primitivement la province des Alpes Maritimes ne
touchait pas la mer, sauf peut-être à son extrémité orientale;
Vence en était séparée par Antibes, Cimiez par Nice, ces villes
appartenant à Marseille avec toute la côte maritime jusqu’à
Monaco. Or..... le territoire qui avait été la propriété des MarAQVAE SEXTIAE

�304
MICHEL CLERC
seillais dut être attribué, dès l’antiquité, à la province Narbonnaise (1). Ce ne fut que bien plus tard que la province ecclésias­
tique d’Embrun atteignit la Méditerranée, en empiétant sur sa
voisine, à laquelle elle enleva deux de ses églises suffragantes ».
Pour ce qui est des diocèses qui composèrent à l’origine la
Seconde Narbonnaise, Aix, Gap, Sisteron, Apt, Riez et Fréjus en
firent partie sans conteste. Quant à Antibes, la Notitia provinciarumla fait également dépendre d’Aix comme métropole. La ques­
tion est plus douteuse pour Nice: « Quant à Nice, qui n’était pas
une cité romaine, mais une colonie marseillaise, elle ne figure pas
dans la Notice ; mais ses rapports avec la Narbonnaise sont bien
établis (2), et quand son évêque cessa de dépendre, au spirituel,
de l’évêque de Marseille, ainsi qu'on l’avait réglé à Turin, il ne
put que se tourner vers Aix, dont le territoire l’englobait des
deux côtés ». Dans tous les cas, Nice ne dépendit pas longtemps
d’Aix, et ne tarda pas à être compris dans la province ecclésias­
tique d’Embrun, métropole des Alpes Maritimes: « Ce territoire
confinait de bien près avec la province des Alpes Maritimes, et
le désir de s’arrondir qu’éprouvait Ingenuus, métropolitain
d’Embrun, ne tarda pas à lui procurer l’adjonction d’une loca­
lité qu’il regardait comme une annexe naturelle de sa province.
Il commença par solliciter, auprès du pape saint Léon, l’union
des évêchés juxtaposés de Cimiez et de Nice, ce qui les niellait
l’un et l’autre sous sa juridiction. La décision pontificale ayant
été annulée par le pape Hilarus, successeur de Léon, il se hâta
d’ordonner un évêque à Nice, pour empêcher l’archevêque d’Aix
de le prévenir. Ayant ensuite envoyé à Rome Véran, évêque de
Vence, il obtint du pape, avec l’approbation de ses actes, le
retour à la décision de saint Léon, et l’union définitive des deux
églises. En fait, ce fut l’évêché de Cimiez qui fut supprimé,
mais Nice échappa dès ce moment à la métropole d’Aix pour
faire partie de celle d’Embrun ». La bulle d’Hilarus est de
l’année 464 ; Nice n’aurait donc dépendu de la métropole d’Aix
(1) Cf. Mommsen, CIL, V, p. 902.
(2) Cf. Mommsen, ibid., p. 903.

�305
que de 428, date de la mort de l’évêque de Marseille Proculus,
à cette année 464, soit pendant trente-six ans.
Il va de soi qu’alors, et depuis longtemps sans doute, la reli­
gion chrétienne avait pénétré dans la cité d’Aix, et le fait même
de la présence d’un évêque prouve l’importance à cette époque
de l’élément chrétien. Mais il faut avouer que les documents
positifs font défaut pour toute la période antérieure, et ne
commencent à apparaître précisément que dans le courant du
cinquième siècle.
AQVAE SEXTIAE

Je n’ai pas d’ailleurs l’intention de traiter ici la difficile et
toujours obscure question des origines du christianisme en
Provence (1). Ce n’est pas à propos de l’histoire d’Aix que l’on
peut étudier utilement ce sujet, puisque ce n’est pas de là, à
coup sûr, qu’est partie l’évangélisation de la Basse-Provence. Je
me bornerai à indiquer quels sont les documents littéraires,
épigraphiques et archéologiques qui nous sont parvenus pour
la cité d’Aix, et à en tirer les renseignements qu’ils comportent.
La liste traditionnelle des archevêques d’Aix (2) débute par
trois noms, dont les deux premiers, ceux de Maximin et de
Sidoine, disciples immédiats du Christ, appartiennent à une
période pour laquelle nous ne disposons d’aucun renseignement
contemporain (3). Il est difficile d’admettre, avec Albanès et
l’école traditionnaliste, que l’existence, au xie siècle, de l’église
il) Je renvoie, pourlévangélisation en Provence et les discussions auxquelles
elle a donné lieu, à : Duchesne, F astes épiscopaux de l'ancienne Gaule, I,
1894 ; Dom G. Morin, Saint Lazare et saint Maximin (Mémoires Soc. antiq. de
France, LVI, 1897); Albanès, Gallia christiana novissim a, I, 1899 ; Bérenger,
Les traditions provençales : réponse a u x argum ents de M. l’abbé Duchesne,
1904 ; G. de Manteyer, Les légendes saintes de Provence et le m artyiologe
d’Arles-Toulon (Mél d’archéologie et d’histoire de l’École française de Rome,
XVII, 1897); et: La Provence du premier au douzième siècle, p. 37 et suiv., 1908.
(2) G allia christiana novissim a, I, p. 22 et suiv.
(3) Je rappellerai à ce propos l’avis du sage et judicieux historien qu’était
l’oratorien Papon : « Peut-être, parmi les prédécesseurs de Lazare, y en eutil deux qui s’appelaient, l’un Maximin, et l'autre Sidoine. On pourrait les
admettre, en rejetant tout ce qui ne s’accorde pas avec la vérité de l’histoire,
et qu’un homme éclairé démêle aisément » ( Histoire de Provence, I, p. 87).

�306
MICHEL CLERC
de Saint-Maximin, soit à elle seule une preuve suffisante de
l’épiscopat du saint de ce nom mille ans auparavant. Quant à
Sidoine, son nom figure pour la première fois dans la célèbre
inscription datée de 710, trouvée en 1279 à Saint-Maximin avec
les reliques de sainte Madeleine, inscription dont la fausseté
saute à tous les yeux non prévenus (1).
Pour le troisième personnage, Triforius, qui figure au concile
de Nîmes en 394 et à celui de Turin en 401, il a certainement été
évêque, et probablement dans la Gaule Narbonuaise, mais rien
ne prouve que ce soit à Aix.
Le premier évêque d’Aix qui soit mentionné nommément par
un document contemporain, est Lazare. Nous savons exacte­
ment le temps où il a vécu, car il a été ordonné par l’évêque de
Marseille Proculus, au temps de la domination éphémère de
l’usurpateur, du « tyran » Constantin, qui a régné de 407 à 411,
et, à la chute de ce dernier, il se démit de ses fonctions. Il fut
ensuite en butte aux attaques les plus violentes de la part du
pape Zosime. Enfin, Albanès a très heureusement rappelé à
propos de lui une inscription, vue dans la crypte de Saint-Vic­
tor par Peiresc, et qui n’est autre, sans doute possible, que son
épitaphe (2). Il était allé achever sa vie auprès de son ami el
protecteur Proculus.
Nous ne remontons donc pas, pour Aix, aussi haut que pour
(1) Ce personnage offre une particularité assez bizarre. 11 avait deux noms,
et s’appelait aussi Reslitulus, nom que la tradition explique par le miracle
dont il aurait été l'objet, la guérison de la cécité dont il était affligé depuis sa
naissance ; c'est sous ce nom que le connaissait l’église de Saint-Paul-TroisChâteaux, qui le réclamait aussi pour son évêque. Dans l’église Saint-Sauveur,
à Aix, était un autel de saint Restitut (Gallia christ, nov., Instrumenta, X C).
Je me demande si ce prétendu nom ne viendrait pas d’une inscription
ancienne, figurant soit sur un autel païen, soit même sur un autel de saint
Sidoine, et plus tard mal comprise, quelque chose comme le Genius restitutus
féliciter de Venelles (n° 87).
(2) 188. Le texte de cette inscription (Gallia christiana novissima, I, 29),
est donné à nouveau dans l’article précité de Dom Morin (cf. Le Blant, Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIIR siècle,
n° 216 ; Le Riant la lit d’ailleurs difiéremment, et on y voit l’épitaphe d’une
femme, Lazara). Dom Morin tire de la présence de cette épitaphe dans la
crypte de Saint-Victor des conclusions d’un haut intérêt pour l'histoire de
l’église de Marseille.

�307
Arles, dont le premier évêque mentionné par un document
contemporain est Marcianus, en 254 environ (1), ni même aussi
haut que pour Marseille, dont l’évêque Oresius assistait au
concile d’Arles en 314 (2).
Lazare est déjà, par le temps où il a vécu, presque en dehors
du cadre de cette élude. J’ai tenu pourtant à l’y faire figurer,
puisque l’on peut admettre que l’empire romain d’Occident a
duré jusqu’en 476, année de la déposition de Romulus Augustulus, mais, surtout, parce que le nom et le titre d’un de ses
successeurs nous ont été conservés par une inscription, chose
infiniment rare en Gaule, et qui mérite qu’on la mentionne. Je
ne connais en effet de document du même genre qu’une inscrip­
tion, plus ancienne encore d'un demi-siècle, qui mentionne un
évêque de Narbonne (3), en 442; après quoi il faut descendre
jusqu’à l’année 604, où est cité un évêque de Carpenlras (4).
L’évêque d’Aix dont je veux parler est Basile, sur la vie duquel
nous sommes assez bien renseignés (5). D’abord prêtre de
l’église d’Arles, il devint évêque d’Aix ; des premiers temps de
son épiscopat, date une lettre que lui adressa Sidoine Apollinaire,
avec lequel il paraît avoir été en relations intimes. C’est sous
les règnes d’Euric et de son successeur Alaric II, le dernier des
rois Wisigoths, le vaincu de Vouillé, que se place l'épiscopat de
Basile, et, d’après les termes de la lettre de Sidoine, il semble
avoir été chargé d’une mission auprès du roi, qui, en sa qualité
d’arien, avait des difficultés avec ses sujets catholiques et leurs
évêques.
Et l’on voit encore, fixée dans une muraille de l’église SaintSauveur, une inscription, malheureusement mutilée, où figu­
rent à la fois, chose très rare, le nom de l’évêque, Basilio episcopo,
AQVAE SEXTIAE

(1) Saint Cyprien, Epistolae LXV1II, (au pape Étienne).
(2) Sirmond, Concilia antiqua Galliae, I, p. 8.
(3) CIL, XII, 5336.
(4) CIL, XII, 1213.
(5) Je nie borne à renvoyer, pour les textes, à Albanès, Gallia christiana
nouissima, I, p. 31 -32. — Entre Lazare et Basile, on place généralement Auxanius, qui figure au concile de Rome en 462, avec le titre d’episcopus, sans
autre indication, mais qu’il paraît difficile de mettre ailleurs qu’à Aix.

�308
MICHEL CLERC
la mention de son notarias, et le nom de l’un des deux consuls
de l’année, qui est l’année 494, Asterius (1).
Les inscriptions chrétiennes d’Aix sont d’ailleurs beaucoup
plus rares qu’on ne serait porté à le croire, étant donné son titre
de métropole ecclésiastique. On n’en compte en effet que
cinq (2) (plus un fragment insignifiant), auxquelles s’en ajou­
tent trois de la région de Brignoles, contre dix huit qu’a fournies
Marseille. Et si l’on applique cette statistique aux autres villes
principales de la Narbonnaise, on constate qu’Arles compte
cinquante quatre inscriptions chrétiennes sur un total de trois
cent vingt quatre inscriptions antiques; que les deux grandes
villes de Nîmes et de Narbonne, dont chacune a fourni un
millier d’inscriptions, n’ont, en fait d’inscriptions chrétiennes,
celle-ci que vingt cinq numéros, et celle-là pas un ; que Vienne,
enfin, sur un total de trois cent soixante dix inscriptions, n’en
compte pas moins de cent vingt trois chrétiennes. Rien n’est
plus significatif, à mon avis, que ces statistiques, pour l’histoire
de la propagation du christianisme en Provence. Pour n’en
retenir ici que ce qui nous concerne directement, on se rend
immédiatement compte que la primatie d’Arles n’a point été une
vaine formule, et qu’il y a.eu là un foyer puissant de christia­
nisme à partir des premières années du vc siècle.
Des inscriptions trouvées à Aix même, seule celle de Basilius
a de l’importance. Une autre, que Balthazar Burle a lue dans le
cloître de Saint-Sauveur, paraît être l’épitaphe d’un prêtre, et ne
peut se dater (3).
Il en est de même pour l’épitaphe métrique de Dextrianus,
( 1)

100 .

(2) Avec Hirschfeld, je regarde comme fausse l’épitaphe de Q. Attilius Secundus (n» 027 de Le Iîlaut, CIL xn, 6"), publiée par Fauris de Saint-Vincens, et
vainement recherchée par Rouard. Outre qu’elle est faite a coups de formules
empruntées à d’autres textes connus, le personnage y est désigné par les tria
nomina, suivis de l'indication de la filiation (laquelle d’ailleurs devrait s’y
intercaler) ; et en même temps elle est datée du consulat de Severus, c’est-àdire de 470, époque où l’usage des trois noms était, depuis longtemps, tombé
en désuétude. C’est encore sans doute un produit de l’officine de SaintVincens.
(3) 1 0 1
.

�309
que Millin faisait descendre jusqu’au vin* ou au ixe siècle, mais
que Le Blant attribue cependant au début du vie (1). On y
relève d’ailleurs quelques détails intéressants, signalés par Le
Blant ; par exemple, l’emploi, sur plusieurs textes, d’une même
formule. Ici, l’onzième vers, Pulcer etinnocuus pia semper mente
probatus, rappelle de très près un vers d’une épitaphe païenne
dont j’ai parlé plus haut, celle de Sexlus Julius Felicissimus,
Integer innocuus semper pia mente probatus. D’autre part, l’on y
constate que les chrétiens d’alors ne croyaient pas à la récom­
pense immédiate dans l’autre vie : Dextrianus, en effet, quoique
assis déjà à la droite du Seigneur, espère, ou attend, encore le
bienfait éternel : æternum sperans te, Domine, largiente, donum.
Le Blant cite très justement à ce propos, la phrase de saint
Ambroise : « Jusqu’à ce que les temps soient accomplis, les
âmes attendent le sort qu’elles ont mérité ; aux unes est réservée
la gloire, aux autres le châtiment; et cependant celles-ci ne
demeurent pas sans trouble, celles-là sans bonheur ».
Enfin, la formule finale qui précède immédiatement la date,
obiit e saeculo astra petens, offre un singulier mélange du vocabu­
laire chrétien et de réminiscences païennes, ce terme concret de
astra y remplaçant le mot plus abstrait de caelum.
Reste un dernier texte, aujourd’hui perdu, et dont le contenu,
tel qu’il nous a été transmis, soulève quelques difficultés. C’est
l’épitaphe d’un personnage désigné simplement par son nom,
Adjutor.Si le marbre original a disparu,il en subsiste dans l’église
Saint-Sauveur, une copie, également sur marbre, dont la prove­
nance est assez obscure : «On rapporte, dit Gibert, que l’inscrip­
tion d’Adjutor, provenant, au dire de Pitton, de Notre-Dame de
la Seds, fut détruite à la fin du dernier siècle, et que le Président
de Saint-Vincens en fit faire une restitution, laquelle serait le
marbre actuel donné par lui au Chapitre métropolitain ».
Il n’y a donc pas à tenir compte, pour l’établissement du
texte, de cette copie, et il faut se référer aux transcriptions
AQVAE SEXTIAE

(1) 102; cf. E. Le Blaut, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, II, p. 491.

�MICHEL CLEKC

faites sur l’original, notamment à la copie de Peiresc (1). Or
il est assez surprenant de voir l’inscription datée du consulat
d’Auastase, lequel y est qualifié de Vir clcirissimus. En fait de
consuls de ce nom, il y a d’abord l’empereur d’Orient Anastase,
consul pour la première fois en 492, pour la seconde fois,
sans collègue, en 497, et pour la troisième fois en 507 ; puis,
en 517, Flavius Anastasius Sabinianus, consul en Orient; enfin,
en 518, Flavius Anastasius Moschianus, consul également en
Orient, et sans collègue.
Le fait que ce consul a été, dans tous les cas, un consul
d’Orient, a fait que l’on s’est demandé si le marbre n’avait pas
été apporté à Aix par quelque voyageur. Cela ne me semble
pourtant guère probable, étant donnée la date à laquelle on en
a constaté la présence à Aix.
Quant à l’épithète accolée au nom du consul, Le Blant
signale bien quelques exemples du même genre, où l’empereur,
et il s’agit précisément du même Anastase, reçoit ce même
titre, au lieu de la formule usuelle Augiistiis ou Dominus Noster.
Il me semble néanmoins préférable d’admettre qu’il s’agit,
non de l’empereur, mais de l’un des deux consuls du même
nom. Et alors il ne peut guère s’agir de celui de 517, car cet
Anastase, consul pour l’Orient, avait pour l’Occident un col­
lègue, Agapitus, dont le nom aurait évidemment figuré sur
l’épitaphe au lieu du sien. Au contraire, l’Anastase de 518 ayant
exercé le consulat sans collègue, on comprend que, même en
Occident, on ait daté les actes de son nom.
Quant au sens général du texte, il est très simple, et l’on se
demande comment le petit roman imaginé par l’honnête Pillon
a pu trouver créance pendant aussi longtemps : « Le nommé
Adjutor, écrit-il, qui peut-être était des plus considérables de la
ville ou de l’Église, tomba dans quelque manquement extraor(1) -103 ; CIL, XII, 590; Le Blant, 623 ; Gibert, 154. Le Blant a tiré sa copie
uniquement du marbre actuel, dont il paraît ne pas avoir connu l’histoire ; il
n’y a donc pas à tenir compte des anomalies inquiétantes qu’il y signale, à
savoir l’espacement anormal des mots, et surtout le chiffre des calendes,
exprimé par IV au lieu de 11II (en réalité, il y avait VIIII) ; cf. son Nouveau
recueil, p. 465.

�311
dinaire, dequel toute la ville fut escandalizée ; toutefois il répara
ses fautes par la pénitence, si bien qu’ayant satisfait et édifié le
public, et ayant passé le reste de ses jours fort saintement, nos
habitants l'ensevelirent fort honorablement, et mirent une
inscription sur son tombeau (1) ».
Tout cela a été provoqué par l’expression post acceptam
paenitentiam migravit ad dominum. Or cette paenitentia,
comme l’a montré Le Blant, avec une série de textes probants à
l’appui, n’est nullement le châtiment infligé à propos d’une
faute particulière : c’est le sacrement conféré à la dernière
heure, le dernier sacrement de la pénitence.
La dernière inscription est un fragment, trouvé en 1869 à
l’angle des rues de la Sabaterie et de la Glacière, et passé, de la
collection d’Aubergue, au Musée (2). Il est très mutilé, et cela
est très regrettable, car Le Blant regarde comme probable que
c’est l’épitaphe de quelque personnage historique. C’est ce que
paraissent indiquer certaines expressions qui figurent particu­
lièrement sur des tombeaux d’évêques, et aussi la mention faite
des Aqueuses, qui semble bien se rapporter à une fonction
publique exercée par le défunt.
AQVAE SEXTIAE

Aux inscriptions s’ajoutent les sarcophages, peu nombreux à
la vérité, surtout si on les compare à ceux qu’ont fournis
Marseille, et, surtout, Arles. On n’en connaît en effet que six
plus ou moins complets (3). Deux fragments sont au Musée,
et représentent, l’un, la guérison d’un aveugle (?), l’autre, un
sujet assez rare, à savoir l’édicule à coupole qui figure le saintsépulcre (4). Un troisième est encastré au dessus de la porte
(1) Annales de la Sainte Église d’Aix, p. 43.
(2) 104; Le Blant, Nouveau recueil, n" 329.
(3) Le fragment signalé par M. G. Lafaye dans le parc du château de Bepentance (massacre des Innocents) est très probablement d’origine étrangère
(Bulletin de la Société des Antiquaires de France, XLVII, 1886, p. 311). Quant
au rebord de couvercle encastré dans un mur de l’église de Trets et publié
par M. Chaillan (Bulletin Archéologique, 1904, p. 278 et pl. XVI), il est
certainement païen.
(4) Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, n»» 209, 208 ; Gibert, C ata­
logue du Musée d'Aix, not 300, 301.
21

�312
MICHEL CLERC
d’entrée de la maison qui porte le numéro 35 de la rue RouxAlpheran. Le sujet représenté est un de ceux que l’on trouve le
plus souvent sur les sarcophages chrétiens, le passage de la Mer
Rouge (1).
Un autre, mieux conservé, est encastré au-dessus des fonts
baptismaux dans la chapelle de l’hôpital. C’est un fragment de
la face d’un sarcophage divisé en compartiments par des colonnettes. Il reste le compartiment du centre, représentant le
Christ enseignant au milieu des apôtres (2).
Les deux derniers sont beaucoup mieux conservés. L’un est
même entier : c’est celui qui, après avoir servi d’autel dans une
chapelle de Saint-Sauveur, a été ensuite employé aux eaux ther­
males comme bassin de fontaine, et figure enfin actuellement au
Musée (3). Il est divisé en cinq arcades, comportant autant de
sujets, le sacrifice d’Abraham, la résurrection de Lazare, une
orante entre deux saints, la guérison de l’aveugle par le Christ,
Moïse recevant les tables de la loi. Dans les retombées des
arcades figurent, entre des dauphins, deux monogrammes du
Christ et deux couronnes. Les petits côtés sont imbriqués, la
face postérieure sans ornement.
Tous ces sarcophages sont anonymes; je veux dire que, non
seulement ils ne portent point d’inscription, mais que la tradi­
tion même ne leur attribue aucun caractère particulier.
Il n’en est pas de même du dernier, que cette tradition veut
avoir été le tombeau de saint Métrias, ou saint Mitre. Il est
aujourd’hui encastré au-dessus de l’autel dans la chapelle qui
porte le nom de ce saint, dans l’église Saint-Sauveur. Une seule
représentation s’y déroule, devant un long portique qui forme
un fond. Au centre, le Christ remet à saint Pierre la loi nouvelle ;
à droite et à gauche, les onze autres apôtres encadrent ce groupe
central. Au pied du Christ sont un homme et une femme, repré­
sentés, suivant un usage antique, de petite taille. Ce tombeau
porte un couvercle, mais qui n’est certainement pas le sien.
(1) Le Blant, n° 210.
(2) Ibid., n° 207.
(3) Ibid.,n° 206 ; Gibert, n" 298.

�313
Décoré de groupes de Victoires et de génies ailés volant entre
deux figures assises, la Terre et l’Océan, il est terminé par deux
têtes de Méduse. Il est plus court que le tombeau, d’une facture
bien meilleure, et très certainement païenne (1).
Il est naturellement impossible de dater d’une façon précise
tous ces monuments, faute de données épigraphiques ; mais
il n’est pas douteux qu’ils sont tous d’époque relativement
assez basse, j’entends au moins du cinquième siècle, ou du
sixième. Quant à la personne de saint Mitre, auquel on attri­
bue le dernier de ces tombeaux, tout ce que nous en savons est
contenu dans un passage de Grégoire de Tours (2), qui nous
prouve que le tombeau de ce saint était déjà de son temps, c'està-dire dans la seconde moitié du sixième siècle, l’objet delà véné­
ration des fidèles.
Peut-être faut-il ajouter à ces tombeaux un monument d’un
autre genre, un petit monument funéraire du Musée d’Aix,
récemment complété par une trouvaille faite à Saint-Pons,
d’où provenait aussi, évidemment, le morceau plus ancien­
nement connu (3). C’est un cippe portant simplement l’ins­
cription Dis Manibus-, mais, sur l’autre face, est un bas-relief
AQVAE SEXTIAE

(1) Le Blant, n" 205.
(2) Monumenta Gerrn. hist., Scriptores rer. Meroving., I, 1, p. 788 ; l’évêque
d’Aix Franco, injustement dépouillé des biens de l’église par un seigneur, en
obtient la restitution, grâce à un miracle opéré par le saint, devant le tom­
beau duquel il a prié. Le fait se passe sous le régne de Sigebert, mort en
575. Cf. Albanès, Gallia ch ristiana, I, p. 34. Tout ce que dit l’auteur du saint
lui-même, c’est qu’il était de condition servile. On célèbre sa fête le 13 novembre.
Les Bollandistes, prudemment, ne l’ont pas fait figurer dans leur recueil.
Et son dernier biographe avoue que sa légende n’apparaît constituée que dans
des textes du xvic siècle (Peloutier, Discours sur la vie et le m artyre de saint
Mitre , patron de la ville d ’Aix, 1877). Le principal trait de cette légende est
la décollation du saint, victime de la cruauté d’un préfet des Gaules résidant
à Arles, Arvandus, personnage historique d’ailleurs, de la seconde moitié du
v* siècle (cf. Pauly-Wissowa, s. v.) ; par un emprunt évident fait à la légende
d’un autre saint, sinon plus authentique, du moins plus célèbre, saint Denis
(les actes du martyre de saint Denis, soi-disant décapité au ni' ou même au
i“ siècle, ne datent que du vu' ou vm&lt;»), le martyr ramasse sa tête, qui
vient de rouler sous la hache du bourreau, et la porte sur l’autel de l’église
où son corps sera inhumé. J’aurai, dans la dernière partie de cet ouvrage, à
examiner la question de l’endroit où se trouvait primitivement le sarcophage
dit de saint Mitre.
(3) 1 0 6
.

�MICHEL CLERC
314
représentant des colombes becquetant les fruits d’un olivier. Il
est possible, comme ledit M. de Gérin-Ricard, qui a signalé ce
petit monument, qu’il s’agisse d’un symbole chrétien égaré sur
un cippe à inscription païenne ; il est possible aussi que l’ins­
cription ne soit pas païenne d’intention, la formule Dis Manibus figurant, à n’en pas douter, sur bien des épitaphes chré­
tiennes. Il se peut encore que le motif décoratif, adopté, mais non
inventé par les artistes chrétiens, soit ici, en réalité, païen. Peutêtre enfin s’agit-il d’un monument d’origine païenne, employé
ensuite et modifié par des chrétiens ; je pencherais volontiers
pour cette hypothèse, à cause d’un autre exemple du même
genre que je mentionnerai tout à l’heure, celui de l’autel de
Saint-Zacharie.
En dehors de la ville d’Aix, mais dans les limites de la cité,
des monuments chrétiens, beaucoup plus importants que ceux
d’Aix même, ont éLé fournis par deux centres différents, SaintMaximin, et les environs de Brignoles. Je n’ai pas l’intention de
rouvrir ici le débat sur les « Saints de Provence » qui ne peut être
traité utilement qu’en connexion avec l'histoire générale de
l’introduction du christianisme en Provence, et je me borne
à renvoyer aux écrits les plus récents sur la question (1). Il ne
s’agit ici que d’étudier les monuments en eux-mêmes, et d’en
montrer l’intérêt historique, en nous plaçant strictement au point
de vue chronologique. Or, à ce point de vue tout matériel, j’ima­
gine que tout le monde est d’accord pour admettre que les sar­
cophages de Saint-Maximin, comme le déclare le plus compé­
tent des juges en la matière, E. Le Blant, n’appartiennent point
au premier siècle, et ne sont pas antérieurs au quatrième, ainsi
que le démontrent, en même temps que leur style, la croix et le
monogramme constanlinien qui ont été sculptés sur deux de ces
tombeaux (2).

(.1) Paillon,
— Albanès,
Ducliesne,
I, p 319 et suiv. ; — Bérenger,
1904.
(2)
p. 147-148. — Cf. ce qu’écrit
Albanès lui-même : « Quoi que l’on ait pu dire pour faire remonter les sarco-

Monuments inédits de l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en
Provence;
Le couvent royal de Sainl-M axim in ; —
Fastes
épiscopaux,
Les traditions provençales,
Sarcophages chrétiens de la Gaule,

�AQVAE SEXTIAE

315

Cela posé, je rappelle en deux mois que, selon la « tradition »,
défendue par les abbés Faillon, Albanèsel Bérenger, les quatre
sarcophages de Saint-Maximin auraient servi de tombeaux à
saint Maximin, saint Sidoine, sainte Magdeleine et sainte Mar­
celle (selon d’autres, les saints Innocents), tous disciples immé­
diats du Christ, et compagnons de saint Lazare. Pour M*1'
Duchesne, au contraire, « la crypte de Saint-Maximin n’est autre
chose que la sépulture d’une famille gallo-romaine du cinquième
ou du sixième siècle ».
Ces sarcophages, au nombre de quatre, sont placés dans une
crypte décorée de quatre dalles fixées aux parois, dalles portant
des images gravées au trait, et représentant, l’une, une orante,
« pliages de la crypte de Saint-Maximin jusqu'aux premiers siècles de l’ère
a chrétienne, il est hors de doute qu’un pareil système est insoutenable, si
« l’on entend par là le Ier, le il" et même le ni" siècle après Jésus-Christ. Il
a nous semble impossible d’établir avec quelque apparence de raison, que
« ces monuments et surtout le plus précieux de tous, celui qui a contenu le
« corps de sainte Marie Madeleine, doivent être reportés au delà de l’époque
« constantinienne. Pour exclure toute idée d’antériorité à l’avènement de
« Constantin, il suffit de voir la croix gemmée qui est sculptée sur le tom« beau de saint Sidoine, et qui l’était aussi très probablement au centre du
« tombeau d’albâtre. Nulle part on ne trouve une semblable exhibition de la
« croix triomphante, avant le moment où la victoire du premier empereur
« chrétien fit arborer publiquement le signe du salut, jusque-là caché à tous
« les yeux, ou soigneusement dissimulé"sous des sjunboles dont les initiés
« connaissent seuls le mystère.
« Quant à l’opinion de ceux qui ont cru voir dans l’un de ces tombeaux
« quelque chose de plus archaïque que dans les autres, nous la respectons,
c mais nous ne pouvons la partager, parce que leur raisonnement ne nous
« convainc pas. Tous les sarcophages de Saint-Maximin nous paraissent
« appartenir au iv« siècle. Il devient évident par cela même que ces monu« ments n’ont p ispu recevoir, après leur mort, les corps des saints dont ils ont
« gardé les reliques ; ils sont de beaucoup postérieurs à cetle date, et cellest&lt; ci n’ont pu y être déposées qu’à une époque plus récente, c’est-à-dire,
« lorsque le triomphe de l’Église lui permit de rendre à ses apôtres et à ses
« martyrs un culte plus solennel ». (Le couvent royal de Saint-M axim in,
p. 25).
C’est d’ailleurs, en fait de monuments chrétiens, une fort respectable anti­
quité, puisque Ton admet généralement que le plus ancien sarcophage orné
d’un sujet indubitablement chrétien (en laissant de côté celui de la Gayole) est
de 343 seulement, c’est-à-dire du temps de Constantin II (Dont Cabrol, Dic­
tionnaire, I, fig. 589). D’autre part, rien ne nous renseigne sur l’emplacement
primitif des sarcophages, les parties les plus anciennes de la crt'pte de SaintMaximin remontant seulement, d’après M. C. Enlart, à l’époque mérovin­
gienne (Manuel d'archéologie française, I, p. 115).

�316
MICHEL CLERC
la seconde, la Vierge entant, servante du temple de Jérusalem,
la troisième, Daniel dans la fosse aux lions, et la quatrième, le
sacrifice d’Abrabam (1).
L’origine de ces pierres a donné lieu à quelques doutes. L’ins­
cription qui figure sur l’une d’elles a été recueillie par Peiresc,
mais sans qu’on sache s’il l’a vue lui-même, ou s’il en a reçu copie
de l’un de ses nombreux correspondants. Or Spon dit précisé­
ment que Peiresc n’en a eu qu’une copie ; et, pour lui-même, ce
n’est point à Saint-Maximin qu’il l’a vue,mais bien à Berre, dans
la chapelle, aujourd’hui démolie, de Saint-Etienne. Ni Peiresc, ni
Spon ne parlent d’ailleurs des trois autres dalles ; mais c’est évi­
demment parce qu’elles sont anépigraphes, et il est certain
qu’elles ont toujours formé un ensemble et qu’elles ont toujours
été placées dans le même sanctuaire. Il serait donc possible
qu’elles aient été transportées de Berre à Saint-Maximin, dans
le courant du xvne siècle au plus tôt ; ce serait sans doute lors de
la démolition delà chapelle que l'on aurait transporté les sculp­
tures, et l’on s’expliquerait assez bien que l’on ait choisi pour les
replacer le sanctuaire le plus célèbre de la Provence. Mais il vaut
décidément mieux admettre, avec Le Blant, que Spon s’est
trompé, en indiquant Berre au lieu de Saint-Maximin ; et, en
effet, il décrit comme sculpture en ronde bosse la figure de
forante. Il ne l’a donc point vue lui-même (2) ; l’autorité de
Peiresc doit donc l’emporter, et, en fin de compte, les dalles
auraient toujours été dans la crypte des sarcophages.
Ces dalles sont d’ailleurs fort intéressantes par elles-mêmes,
surtout celle qui représente la Vierge en oranle, celle qui préci­
sément porte une inscription, Maria Virgo minester de tempulo
Gerosale (3). Elles sont certainement postérieures aux sarcopha ges: M. A. Pératé attribue au vie siècle la figure delà Vierge,
et les autres en sont évidemment contemporaines (4). Le Blant
(1) Sarcophages chrétiens de la Gaule, PI. LVII, LVIII.
(2) Ibid., p. 148, n. 4.
(3) 107. — On peut eu rapprocher une peinture sur verre publiée par
Garucci, Vetri ornati di oro, PI. IX, n° 10.
(4) Archéologie chrétienne, p. 80. — D’après M. André Michel, l’Orante de
Saint-Maximin rappellerait beaucoup les figures du cercueil en bois de saint

�317
a bien montré l’importance de cette image (1). Plusieurs verres
antiques à fond doré portent la figure d’une orante et le nom de
Marie. La dalle de Saint-Maximin prouve qu’il s’agit bien, non
pas d’une sainte quelconque, mais bien de la Vierge Marie. Pour
la représentation même de la Vierge, enfant et servante du temple
de Jérusalem, elle est tirée d’un des Evangiles apocryphes,
l’Histoire de la nativité de Marie et de l’enfance du Sauveur.
Quant aux sarcophages, le premier, attribué tantôt à sainte
Marcelle, tantôt à saint Maximin (car l’on esl loin de s’entendre
sur l’affectation des quatre monuments), ne porte de figures
qu’au centre et aux deux extrémités, le reste de la face étant
rempli par des cannelures strigilées. Le panneau central paraît
représenter le défunt, accueilli par le Christ; à chacune des
deux extrémités, un personnage, probablement un saint, con­
temple cette scène. Le couvercle existe, mais il paraît provenir
d’un autre tombeau, tant à cause de ses dimensions que de la
nature du marbre. Un cartouche resté sans inscription en occupe
le centre, et des deux côtés voguent des tritons et des dauphins.
A gauche est figurée une tête de jeune homme, de beaucoup plus
grande dimension : c’est, comme l’a démontré de Rossi, la tête
de saint Genès d’Arles, et comme la marque de fabrique des sar­
cophages sculptés à Arles (2).
D’autres attribuent au contraire à saint Maximin un autre
tombeau, où figurent Moïse recevant les tables de la loi, la pré­
diction de la renonciation de saint Pierre, le Christ debout
entre saint Pierre et saint Paul, la remise des clefs à saint Pierre
et le sacrifice d’Abraham. Le couvercle est, chose rare, le cou­
vercle primitif. Le centre en est occupé par un cartouche, encore
sans inscription ; l’un des côtés, par l’adoration des Mages,
l’autre, par le massacre des Innocents ; aux deux extrémités,
deux grandes têtes juvéniles, marques de la fabrique arté­
sienne (3).
AQVAE SEXTIAE

Cuthbert exécuté en 698 par les moines de Lindisfarne, actuellement au musée
delà cathédrale de Durham (Histoire de l'Art, n, 1, p. 201).
(1) Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n, p. 277 et suiv,
(2) Sarcophages chrétiens de la Gaule, PI. I.IV, 1.
(3) Ibid., PI. LVI, 1.

�MICHEL CLERC

On attribue à sainte Madeleine un tombeau sculpté non seu­
lement sur la face, mais aussi sur les côtés. Sur la face princi­
pale, découpée en cinq compartiments par des colonnettes, une
couronne tenue par un aigle occupe le centre ; au dessous sont
deux soldats, préposés à la garde du sépulcre du Christ. Le
martyre de saint Paul, Simon portant la croix, et le Christ devant
Pilate remplissent les autres compartiments. Sur les faces laté­
rales, on voit Judas s’approchant du Christ pour l’embrasser ;
et le Christ assis devant une porte de ville et parlant à deux
soldats (?). Sur ce tombeau, l'on a posé un fragment de couver­
cle, où se voient les restes d’un sujet qui paraît avoir été la pré­
diction du reniement (1).
Le dernier des sarcophages, attribué à saint Sidoine, est cer­
tainement le plus intéressant (2). De très grandes dimensions,
il paraît avoir été fait pour contenir deux corps ; la cuve, arron­
die par un bout, est carrée de l’autre, forme exceptionnelle. La
face, divisée, par des colonnes torses, en cinq compartiments,
comporte au centre le même sujet que le précédent sarcophage,
la couronne et les deux soldats; à droite et à gauche sont repré­
sentés le Christ avec le centurion, la guérison de l’aveugle, la
prédiction du reniement, et la Chananéenne aux pieds du
Christ (3). Dans les retombées des arcades ligurent des dau­
phins et une colombe becquetant des fruits dans une corbeille.
Les petits côtés, également décorés, représentent, l’un, une
oranle, qui, d’après Le Blant, symboliserait l’àme chrétienne
admise dans les bosquets du Paradis ; l’autre, la résurrection de
Tabilhe, avec de curieux détails, notamment la figuration d’un
orgue.
Ce sarcophage a aussi un couvercle, mais qui n’est pas le cou­
vercle primitif; il est en effet plus large que la cuve, et n’en
(1) Ibid., PI. LIV.
(2) Ibid., PI. LV, et LIII, 2.
(3) Ce dernier sujet se retrouve, figuré presque exactement de la même
façon, sur un fragment de sarcophage découvert à Nîmes (Le Blant, Sarco­
phages, pl. XXX. 2). M. Mazauric remarque avec raison que la ressemblance
est telle qu’il faut admettre pour les deux sarcophages une commune origine
(Recherches et acquisitions, Musée de Nimes, 1909, p. 52).

�AQVAE SEXTIAE

reproduit pas la forme liés particulière. Il est décoré aussi de
reliefs : la résurrection de la fille de Zaïre (?), la remise des clefs
à saint Pierre, la multiplication des pains, le sacrifice d’Abraham.
Au centre sont deux génies ailés accostant un cartouche, encore
sans inscription. Mais dans ce cartouche est pratiquée une
ouverture rectangulaire, qui est ce qu’on appelle la fenestella,
ouverture pratiquée exclusivement dans les tombeaux qui ren­
fermaient des « corps saints a. C’est par là que les fidèles intro­
duisaient dans l’intérieur du tombeau des objets qu’ils voulaient
sanctifier et emporter comme reliques. C’est surtout ce détail
qu’invoquent les partisans de l’opinion « traditionnelle » pour
en démontrer le bien fondé (1). Il en résulte, dans tous les
cas, que l’un de ces tombeaux a contenu, ou tout au moins à
passé pour contenir le corps d’un personnage qualifié saint, à
une époque que nous ne pouvons, du moins à l’aide de ces seuls
monuments, déterminer exactement, mais qui n’est pas pos­
térieure au sixième siècle. On ne saurait donc attribuer trop
d’importance à cet ensemble considérable, et d’un liant intérêt
pour l’histoire du christianisme en Provence, qu’est la crypte de
Saint-Maximin. Et l’on s’explique facilement que de très bonne
heure elle soit devenue un lieu de pèlerinage très fréquenté et
très vénéré, comme le montre le texte du douzième siècle cité par
Le Blant (2).
Peut-être cependant'faut-il attribuer une importance plus
grande encore à un autre groupe de monuments, qui, eux, ne
sont pas anépigraphes, et dont l’un au moins remonte à une
date bien plus reculée que les sarcophages de Saint-Maximin.
(1) M. l’abbé Bérenger croit avoir reconnu, au toucher, l’existence d’une
fenestella sur un autre tombeau, celui de sainte Madeleine ; seulement cette
fenestella aurait été bouchée. Il est bien surprenant que le fait ait échappé à
l’examen de Le Blant, pour lequel on a extrait les quatre sarcophages de la
crypte, afin de les photographier. Néanmoins, dans un post-scriptum ajouté à
son livre, M. Béranger ajoute que, ce tombeau ayant été déplacé de nouveau
pour cause de réparations que l’on effectua dans la crypte, M. le Curé de
Saint-Maximin a constaté que la fenestella, vue par M. Béranger à l’intérieur
du tombeau, est aussi visible à l’extérieur (Les traditions provençales, pp. 144
et 190).
(2) Sarcophages chrétiens de la Gaule, p. 14g.
21*

!

�320
MICHEL CLERC
Je veux parler des sarcophages et inscriptions de la Gayole,
localité dont l’emplacement exact est resté longtemps ignoré,
et qu’Albanès a montré avoir été lin petit prieuré dépendant
de Saint-Victor, et situé à quelques kilomètres de Brignoles.
C’est là qu’a été trouvée, en dernier lieu, une inscription
métrique, déposée d’abord au séminaire de Brignoles (1), et
maintenant chez un particulier. C’est l’épitaphe d’un enfant,
Théodose. Né d’une famille illustre, il était mort avant d’avoir
pu recevoir le sacrement du baptême, que ses parents avaient
ardement désiré pour lui. Néanmoins, ceux-ci espèrent que
Dieu lui accordera le repos éternel ; et ils expriment celle con­
fiance en plaçant en tête de l’épitaphe le symbole de la croix,
dont le signe a été fait sur le corps de l’enfant, comme on le
faisait dans la cérémonie précédant le baptême
On constate, d’autre part, dans celte inscription chrétienne,
comme dans plusieurs autres de la même époque, un curieux
mélange de formules chrétiennes et de formules païennes : c’est
ainsi que Dieu le Père y est désigné sous le nom de summi
reclor Olympi, réminiscence évidente de vers de Virgile.
Etant donné que la Gayole n’a certainement jamais été un
gros centre de population, et qu’il n’y a eu là, anciennement
comme aujourd’hui, qu'un domaine rural, une villa galloromaine (2), Albanès a supposé avec beaucoup de probabilité
que Théodose, dit né d’une famille illustre, appartenait à la
même famille que le personnage que nous fait cOnnaitre-un des
autres monuments dont il me reste à parler, et, qui, comme
l’épitaphe de Théodose, parait devoir être attribué à la fin du
cinquième siècle environ.
Ces autres monuments provenant de la Gayole sont d’un
bien autre intérêt que le premier. C’est tout d’abord un sarco­
phage décoré de figures et portant l’épitaplie en vers d’un
personnage appelé Eunodius. Nous ne le connaissons mallieu(1) 108. — La brochure d’Albanés, Deux inscriptions métriques trouvées à la
Gaijole (t88(5) est introuvable.
(2) Comme l’indique G. Jullian (Rev. des éludes une., 1910, 19, n. 1), la
chapelle actuelle a dû être l’oratoire du domaine, dont la maison d’habitation
s’élevait sans doute là où est le château actuel de Saint-Julien, auprès d’une
belle source d’eau vive.

�Tl
321
reusemenl plus que parla description et la copie, d’ailleurs fort
soignées, qu’en a données Peiresc (1).
Or le sarcophage, quoiqu’il ne soit pas facile de reconnaître
les sujets représentés, était certainement païen : on a pensé y
reconnaître, non un sujet unique, mais, comme cela se produit
si fréquemment, une suite de sujets divers, entre autres l’his­
toire d’Ariane. On sait d’ailleurs combien sont fréquents les
exemples de sarcophages païens « désaffectés » pour servir de
sépulture à des chrétiens : je me bornerai à rappeler le célèbre
sarcophage du Musée Borély, œuvre de la belle époque grecque,
où a été enseveli, au quatrième siècle de notre ère, un fonction­
naire romain, Flavius Memorius (2).
Quant à l’épitaphe, elle porte, en substance, qu’Ennodius,
issu d’une famille consulaire, après avoir rempli les fonctions
de duc et reçu le litre de patrice, renonça au monde pour se
vouer à la vie religieuse (3).
Il est très tentant de reconnaître dans ce personnage l’écrivain
célèbre du même nom, l’Ennodius auteur du Panégyrique de
Théodoric, de Vies de saints, de discours, de lettres, de poésies,
etc. Nous savons, en effet, qu’il était originaire de la Gaule du
sud, d’une famille où il y avait eu des consuls, et qu’après avoir
joué un rôle à la cour de Théodoric, auprès duquel il fut en
grande faveur, il embrassa la vie religieuse, entra dans les
ordres, tandis que sa femme entrait au couvent, et devint évêque
de Pavie. Les dates de sa vie concordent bien avec celle que
l’on peut attribuer à l'épitaphe. Le Blant a démontré, en effet,
que l’image de la croix n’apparaît pas en tête des inscriptions
gauloises avant503, et l’évêque Ennodius est mort,en 521.
Mais M. Hirschfeld a fait remarquer que c’est à Pavie
qu’Ennodius a été enseveli, comme l’atteste l’inscription funé­
raire qui y existe encore (4). On pourrait, il est vrai, penser
AQVAE SEXTIAE

(1) 109 ; Espéraiulieu, Recueil générai, I, il» 41, et II, p. 449.
(2) Catalogué Frœhner,■ n° 222 ; Catalogue Le B lan t, il" 14.
(3) C’est bien ainsi qu’il faut interpréter, avec Le Blant, ie second distique ;
et il ne s’agit point d’un païen converti au christianisme.
(4) CIL, V, 6464.

�AQVAE SEXTIAE

323

Or le tombeau lui-même apparaît comme beaucoup plus
ancien. Tout d’abord, la partie décorée de bas-reliefs y est enca­
drée, en haut et en bas, par de larges moulures, d’un beau profil,
et où Le Blant n’hésite pas à voir la marque d’un ciseau grec, et
non romain. Les bas-reliefs eux-mêmes, d’une composition
sobre et peu chargée, sont, malgré un défaut de proportions qui
fait les figures trop courtes, d’une exécution très supérieure à
celle de la plupart des sarcophages connus. Le sculpteur y a
fait, notamment, un usage très discret du trépan, dont usent
sans mesure les fabricants de sarcophages des cinquième et
sixième siècles. Les symboles qui y figurent, l’ancre et le
poisson, sont les plus anciens des symboles chrétiens.
C’est pour toutes ces raisons que Le Blant, d’accord avec
Albanès, qualifie le sarcophage de la Gayole de « monument
unique jusqu’à cetLe heure, sans aucune ressemblance avec les
types à sujets historiques dont on a vu un si grand nombre ». Pour
lui, on ne peut mettre à côté de ce monument qu’une autre tombe,
venue de Rome, et également antérieure de beaucoup au
triomphe de l’Église, de sorte que « la Gaule marche de pair à
cet égard avec l’Italie », et que c’est elle qui possède « le plus
précieux de tous les tombeaux chrétiens sculptés que l’on ait
trouvés jusqu’à ce jour ». C’est de la fin du second siècle, du
temps des Antonins, qu’il faut, d’après lui, le dater.
Il se serait, par conséquent, passé pour Syagria exactement ce
qui s’était passé pour Ennodius. C’est un fait bien connu que,
pour les personnages d’importance, on recherchait les anciens
sarcophages, richement décorés; et ce n’est pas seulement les
païens qui le faisaient, mais bien les chrétiens, qui voulaient
même que les plus pieux d’entre eux eussent les plus beaux
tombeaux. Pour Ennodius, on avait trouvé un beau sarcophage
païen; pour Syagria, on eut la fortune de rencontrer, dit Le
ayant racheté des milliers de prisonniers, avec saint Épiphane et saint
Avit (Ennodius, VitaB. Epiphanii, éd. Sirmond, p. 408). Epiphane est mort
évêque de Pavie en 496. Avit archevêque de Vienne en 518 ; les dates concor­
dent donc encore ; et la mention de Syagria par Ennodius s’expliquerait d’au­
tant mieux, si tous deux étaient originaires de la même cité.

�MICHEL CLERC
324
Blant, au lieu de quelque marbre païen, le sépulcre d’un des
premiers fidèles de la contrée. De sorte que ce n’est point parce
qu’il a été au vie siècle la sépulture d’une chrétienne, que ce
sarcophage nous intéresse, mais parce que trois siècles aupara­
vant il avait déjà été celle d’un chrétien inconnu, mais également
habitant de la cité d’Aix (1).
Voici la description des bas-reliefs qui décorent la face princi­
pale, la seule décorée d’ailleurs. Le centre, dont une partie a été
brisée et enlevée, contient une figure assise, devant laquelle en
est une autre plus petite, un enfant debout, qui paraît l’écouter.
C’est là un thème très ancien, purement païen, mais reproduit
parfois sur les sarcophages chrétiens. A droite est le Bon Pasteur,
type chrétien, mais dérivé directement de l’antique figure du
sacrificateur païen, ou moscliophore. De l’autre côté, lui faisant
pendant, est forante, debout entre les arbres du Paradis. Puis
c’est le pêcheur, prenant à l’hameçon le poisson mystique ; et
de l’autre côté, un personnage assis, tenant un sceptre, figure
très connue des bas-reliefs païens, où elle indique et person­
nifie le lieu de la scène. Seulement, ici, une des brebis du Bon
Pasteur est auprès de lui. Enfin, le buste du Soleil décore une
extrémité.
Pour Le Blant, et cette façon de voir a été généralement
adoptée, il y a dans ces scènes, entre lesquelles il n’y aurait
d’ailleurs pas de lien à chercher, deux éléments absolument
disparates, un mélange singulier d’images chrétiennes et d’ima­
ges païennes, mélange qui montre un artiste encore très familier
avec les dernières, et n’ayant pas encore un bagage de formules
suffisant pour les besoins nouveaux.
« Il n’est, conclut-il, aucune œuvre antique qui porte mieux
l’empreinte de ce temps de transition où plus d’un esprit flottait
indécis entre la foi du Christ et les vieilles croyances, où, selon

(1) Reste l’hypothèse, toujours possible, de la provenance étrangère du mo­
nument ; il n’est pas douteux que le sarcophage de Flavius Memorius, trouvé
à Arles, provienne d’un pays grec ; le sarcophage de Syagria ne viendraitil pas d’Italie ? Cette hypothèse a été émise déjà, parAug. Prost (Iievue archéo­
logique, 1887, IX, p. 331); peut-être l’examen du marbre permettrait-il de
trancher la question.

�325
la parole d’un Père témoin de ces écarts étranges, des artistes,
même convertis, travaillaient indifféremment pour les adeptes
d.es deux cultes ».
Mais, tout récemment, C. Jullian vient de montrer que l'on
peut interpréter d’une façon sensiblement différente et l’ensemble
et les diverses parties de la représentation ainsi ligurée (1).
Pour lui, les diverses figures, au lieu d’être simplement juxta­
posées, doivent être l’approchées l’une de l’autre, et forment
un tout, une scène. C’est toute la vie de i’àine chrétienne : le
pêcheur qni amène le poisson symbolisant le salut de l’àme,
Forante la montrant se sanctifiant par la prière ; le Christ,
sous la figure d’un pédagogue, l’instruisant ; le bon pasteur
l’amenant enfin à son dieu, représenté par le personnage assis
à droite. Les arbres du jardin céleste forment le cadre de la
scène. Il n’y aurait donc dans tout cela, non seulement que
des idées, mais même que des images purement chrétiennes,
y compris le soleil, qui ne serait là ni un simple ornement,
ni une survivance mythologique, encore moins un emblème
mithriaque, mais bien la représentation symbolique de « la
face de Dieu » éclairant les scènes qui suivent.
Sauf peut-être ce dernier détail, la liaison des scènes me
paraît en effet indéniable ; les deux dernières figures, notam­
ment, sont dans un rapport évident, ce qui milite en faveur de
l’unité de l’ensemble,
Pour ce qui est maintenant de la question du style et de la
date, C. Jullian, d’accord sur ce point avec LeBlant, reconnaît
l’inlluence de l’art grec; la facture des moulures suffirait en
effet à le prouver, et il serait facile de trouver sur des basreliefs hellénistiques des personnages posés et drapés comme
le pêcheur et comme la figure de droite. Enfin l’aspect général
diffère absolument de celui des bas-reliefs païens ou chrétiens
des sarcophages purement romains dont nos musées renfer­
ment de si nombreux exemplaires. Pour C. Jullian, la date la
plus vraisemblable serait la seconde moitié du second siècle,
AQVAE SEXTIAE

(1)

Rev.

des études une. 1910, p. 16 et suiv.

�MICHEL CLERC

au plus tard. Sur ce dernier point, M. Hans Dütschke propose
une date un peu plus tardive, à cause de la coiffure assez particu­
lière de forante, dont les cheveux, partagés en deux par une raie
médiane, sont ramenés par côté, derrière les oreilles. Cette coiffure
lui paraît semblable à celle des bustes de Julia Mammea, morte
en 235 (1). Mais la ressemblance me paraît beaucoup plus frap­
pante avec les bustes de Julia Maesa, morte en 223, dont les
cheveux, moins ondulés, sont beaucoup plus plats, comme
ceux de forante (2). Je ne sais d’ailleurs s’il faut attacher une
si grande importance à ce détail : tout l’ensemble, toute l’allure
du sarcophage, indiquent une date reculée, plus reculée peutêtre qu’on ne l’admet généralement ; de tous les monuments
figurés du christianisme primitif, c’est certainement celui qui
exhale le parfum le plus prononcé d’archaïsme.
Si maintenant l’on ajoute au sarcophage de Syagria celui d’Ennodius, l’épitaphe de Théodose, un autel de pierre (conservé avec
les deux autres monuments) portant un monogramme du Christ
surmonté d’un aigle, et une quantité de fragments antiques et
du haut moyen âge signalés là par Le Blant et que C. Jullian et
moi y avons revus récemment (3), on reconnaîtra qu’il y a eu
là, commeà Saint-Maximin, un foyer de christianisme dès une
époque très reculée, celle même qui a laissé à Marseille un
autre monument célèbre, l’inscription de Volusianus.
Il ne faudrait pas croire qu’il en ail été de même partout. A
Cabasse par exemple, qui a été manifestement un centre de
population important, pas un indice ne nous est parvenu nous
montrant que le christianisme y ait pénétré.
Il n’y a plus en effet qu’une seule localité où nous constations
celte apparition de la nouvelle religion. C’est à Saint-Zacharie,
(1) Ravennatische Studien, p. 172 (1909). De même, L. von Sybel, Christliche
Anlike, II, p. 208.
(2) Voir les bustes des deux impératrices dans Duruy, Histoire des Rom ains,
VI, pp. 282 et 287.
(3) M. l’abbé Chaillan vient d’y découvrir un fragment de bas-relief en
marbre (débris de sarcophage?), du même marbre, paraît-il, que le sarco­
phage de Syagria ; il représente un personnage debout, vu de face, drapé, la
main droite sur la poitrine [Revue des études anc., 1910, p. 20).

�327
où nous la constatons d’ailleurs de la façon la plus saisissante.
Cet autel, dédié au Jupiter du Capitole, Jupiter très bon, très
grand, qui symbolisait là en quelque sorte la prise de possession
de la localité par la religion officielle de Rome dès les premiers
temps de l’occupation romaine, les habitants, devenus chrétiens,
après en avoir martelé et raboté l’inscription, l’ont retourné. De
la face postérieure de l’autel païen, ils ont fait le devant d’un
autel chrétien, et ils y ont gravé, vers la fin du cinquième siècle,
semble-t il, les symboles de la foi nouvelle, une croix entre
deux brebis (1).
C’est ainsi que, tandis qu’à Marseille la grecque et l'orientale,
ce sont les dieux de l'Orient qui ont été détrônés par le Christ,
et le sanctuaire d’Isis remplacé par celui de Notre-Dame de la
Garde (2), à Aix la romaine, c’est le Jupiter romain qui, jusqu’à
la fin, a mené le combat du temps passé contre les temps nou­
veaux, et succombé devanL le dieu des chrétiens, dieu venu, lui
aussi, de l’Orient.
AQVAE SEXTIAE

(1) 6 4. C. Jullian, Bulletin Epigraphique, V, 1885, p. 12. — Une des ins­
criptions de Pourrières a peut-être subi le même traitement : cf. supra, p. 264.
Quant a l’inscription gravée (65) sur l’autel de Cadenet (l’autel a été publié
par H. de Gérin-Ricard, Congrès des Sociétés savantes de Provence à Marseille,
1907, p. 206, fig. 6). elle a été, elle aussi, modifiée, de façon à remplacer Jupiter
par Dieu. Mais cette retouche est moderne, car la copie de Calvet porte
1 - O • M. ( Catalogue Espérandieu, n° 49).
(2) C. Jullian, Bulletin Épigraphique, VI. p. 125.

M a rse ille . — I m p r im e r ie d u Sém aphore, B a r l a t ie r , r u e V e n tu re , 17-19.

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D E U X IE M E S T A T U E DE LA R O Q U E -P E R T U S E

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����F l XI

1. — SAINT-EUTROPE : le rem part

2. — PIÉREDOaNT : le rem p art

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1912
Tome 5
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Tome V

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PARIS
F O N T E M O I N G,

MARSEILLE
I M P RI M E R I E

É 1) I T ICU R

4, Rue Ec Goir, I

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17-19, Rue V cnture, 17-19

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Tome V

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PARIS
F O N T E M O I N G,

MARSEILLE
I M P RI M E R I E

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4, Rue Ec Goir, I

R A R L A T 1E R

17-19, Rue V cnture, 17-19

1912

��L E C H A T E A U D ’I F
PAR

Paul GAFFAREL

CHAPITRE PREMIER
LE CHATEAU D’iF AU XVIe SIÈCLE

Aussi loin que rem ontent les souvenirs historiques de la ville
de Marseille, et ils ne datent pas d’hier, l’île d’If est signalée par
les auteurs. C’est l’antique Ypaea, ainsi nom mé à cause des ifs
qui y croissaient en abondance; c’est l’Hypé de Pline, q u ilaplace
à côté de Proté et de Mésé (Pomègue et Ratonneau), en avant
du port ou plutôt de la rade de Marseille. Nous ne rappellerons
que pour m ém oire la singulière étymologie qu’on a essayé de
donner en prétendant que If devait son nom à Hic, c’est-à-dire
Ici, parce que les navigateurs en arrivant à Marseille auraient eu
l’habitude, lorsqu’ils découvraient les rochers de la rade, de
s’écrier : Hic ! c’est ici !
Des pêcheurs qui venaient étendre leurs filets sur les rochers
de l’île, quelques moines qui y cherchaient un asile contre les
tentations du siècle, de temps à autre des pirates qui profilaient
de la proxim ité d’une grande ville pour y débarquer à l’im proviste et préparer leurs em buscades, tels furent ses prem iers
habitants. De loin en loin sont m entionnés les arides rochers
qui se profilent à l’horizon de la rade. Ils sont qualifiés, ce qui
pourra paraître étrange, de territoires de chasse, et loués comme

�2

PAUL GAFFAREL

convenant à l’élevage des faucons (1) : « Que ceux qui ont le
droit de chasse aux îles de Marseille ainsi que le pouvoir d’y tenir
des faucons soient m aintenus dans ces facultés », lisons-nous à
l’article lviii des chapitres de paix, c’est-à-dire des statuts com ­
m erciaux et m aritim es de Marseille, qui rem ontent à l’an 1228 ;
et plus loin (2) : « de même nous ordonnons q u ’au sujet des
places des îles, leur loyer continue à se faire d’après la volonté
et le jugem ent du grand conseil de Marseille ». Un siècle plus
tard, en 1381, Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence,
dont le souvenir est resté si persistant dans tout le Midi,
inféodait l’archipel de Marseille, If par conséquent, à son cham ­
bellan veneur général, A rnaud de Montolieu, et ce dernier, en
1384, était autorisé par le viguier de Marseille à interdire à toute
personne d’aller y chasser.
Les pécheurs eux-mêmes n ’avaient le droit d’y débarquer qu’à
condition de ne pas y couper de bois « sauf pour faire chauffer
leurs chauderons », et encore leur défendait-on expressém ent
d ’y fabriquer des fagots et de les porter chez eux. M entionnons
encore un acte de René d’Anjou, en 1470, qui nom m a son cham ­
bellan, Clovis de Beaum ont, veneur général des îles de Mar­
seille et autres lieux m aritim es, s’étendant ju sq u ’à Toulon et
aux îles Sainte-M arguerite.
A l’heure actuelle, on chercherait vainem ent dans l’archipel
soit les ifs qui le couvraient, soit les arbres ou même les a rb ris­
seaux à l’abri desquels prospéraient lapins, grives ou cailles. If
n ’est qu’un énorm e caillou qui n ’a que deux cent quatre-vingtdix mètres de longueur, sur cent soixante-huit de largeur. Aucun
arbre, pas même d’eau, sauf celle de quelques citernes, et de
loin en loin, perçant le solrocailleux.quelquesplanlesdesséchées.
Aussi a-t-on pu sans peine constituer la flore d’If (3) : De m ars
(1) Quod illi qui consuerunt falcoues accipere in insulis et cassare possint
nunc.
(2) De plateis insulamm item ordinamus quod de plateis insularum quod
consuerunt iocari, relinquatur arbitrio et voluntati consilii majoris Massiliæ.
(3) Heckel, Flore des environs de Marseille. (Compte rendu du Congrès de
Marseille pour l’avancement des sciences).

�LE CHATEAU D’iF

3

à avril commence à paraître la senecio crassifolius (senesson à
feuilles épaisses), et d’avril à mai Yeuphorbia artaudiana. En
mai la Lavatera arborea, Vevax pygmæa (cinéraire evax), le sileropon loliacea, le dactylis hispanica (dactyle noir), le bromus
rubens, le brachypodiam ramosum (Lousque), essaient de lutter
contre un soleil dévorant ; en juin essaient de grandir Yallium
aciitiflorum (ail à feuilles aiguës), Yeuphorbia pituysa (euphorbe),
la linaria supina, la statice virgata, et plus tard le senecio cineraria (cinéraire m aritim e), Yhelichrysum stocchas (im m ortelle), la
statice minuta et Yerithmum m aritim um (perce pierre). Seize
plantes en tout, telles sont les uniques richesses florales de ce
rocher disgracié !
C’est seulem ent au xviu siècle, sous le règne de François Ier,
que le nom d’If sort pour la prem ière fois de l’obscurité. Après
le siège de Marseille par le connétable de Bourbon, en 1524, on
com prit la nécessité de fortifier l’entrée du port. Les îles, jetées
en avant dans la rade, étaient tout indiquées pour servir de
défense. On y comm ença des travaux qui, peu à peu, devinrent
im portants. La prem ière pierre fut posée par le Roi le 20 décem­
bre 1524. On rapporte qu’il y fît placer dans une caisse une fiole
rem plie d’huile, un flacon de vin, une boîte de métal pleine de
blé et une plaque com m ém orative de la fondation. D’après une
tradition constante, m ais dont nous n’avons pu rencontrer la
preuve authentique, les pierres qui servirent à la construction
de la forteresse provenaient des m aisons, et spécialem ent des
couvents, qui avaient été démolis lors du siège, et qu’on utilisait
en les tran sp o rtan t ainsi, taillées à l’avance, dans la nouvelle
citadelle. Les travaux durèrent quatre ans. On s’occupa d’abord
d’un réduit central, lourde construction carrée de vingt-huit
m ètres de côté, avec préau au m ilieu, et trois tours (1) à trois des
angles, la plus grande à l’est Saint-C hristophe, les deux autres
au nord et au sud Saint-Jaum e et Mangouvert ou Malgouvert.
En outre trois puits avaient été creusés, dont un au m ilieu du
(1) Voir aux archives des Bouches-du-Rhône (B, 246) la désignation, dès
1552, des trois tours du château et l’état de l’artillerie qui y est établie pour
leur défense.

�4

PAUL GAFFAREL

préau. Q uant à la m uraille qui fait le tour de l’île, elle ne fut
commencée qu’en 1592. Cetle date est encore gravée au-dessus
de la porte d’entrée du corps de la place.
Le prem ier gouverneur du château d’If, ju sq u ’au 29 janvier
1539, fut Louis de Fournillon. C’est lui qui, le 8 octobre 1533,
eut l’honneur de recevoir François Ier et sa jeune bru Catherine
de Médicis avec un cortège b rillant de grands seigneurs et d’offi­
ciers. Le château d’If n’était pas alors ce rocher aride et pelé,
dont quelques saxifrages ou des pariétaires rom pent seuls la
m onotonie. On y rencontrait encore des arbres et même des
gazons. C’est pour qu’il pût trouver de l’herbe fraîche qu’on
venait d’y débarquer un rhinocéros, le prem ier qu’on ait vu en
France. Le roi de Portugal l’avait envoyé en cadeau à notre sou­
verain. L’anim al était tombé m alade pendant la traversée. En
attendant son transfert à Paris, on l’avait mis au vert à l’île d ’If,
et la cour lui rendit visite.
François Ier profita de l’occasion pour m onter à bord de la
grande Carraque, com m andée par le capitaine François Tàchebeuf de Clerm ont. Ce magnifique vaisseau n’avait pu, à cause
de son énorm ité, entrer à Marseille. Il s’était arrêté dans le bras
de m er qui sépare If de Poinègue. Le roi et les courtisans adm i­
rèrent les appartem ents ornés d’étoffes précieuses, la chapelle,
la salle d’an n es, qui pouvait conlenir ju sq u ’à cinq cents per­
sonnes, et s’extasièrent devant les cinquante gros canons qui
garnissaient ses flancs. Comme beaucoup de navires étaient
sortis du port pour escorter le roi et adm irer la grande Carraque,
et que plusieurs d ’entre eux étaient chargés d’oranges, une
bataille s’engagea à laquelle François Ier s’empressa de prendre
part, et c’est à coups d’oranges que fut altaqué etque se défendit
le vaisseau royal.
Des batailles m oins pacifiques vont s’engager dans ces mêmes
eaux, et c’est alors que le château d’If entrera décidém ent dans
l’histoire. En 1536, le 24 septem bre, François Ier, qui avait eu
l’heureuse chance, grâce au dévouem ent des Provençaux, de
repousser l’invasion de Charles-Quint, se rendit à Marseille, la
seule des cités provençales, avec Arles, qui n ’eût pas ouvert ses

�LE CHATEAU D’jF

5

portes à l’ennem i. Il alla visiter le château d’If et se m ontra
assez m écontent des dispositions prises pour repousser un siège
éventuel. Il critiqua l’em placem ent des batteries, et trouva, non
sans raison, qu’il aurait mieux valu attendre que l’E m pereur
dessinât son attaque, afin de lui résister avec plus d ’efficacité :
« Lo dijou (1) le Rey ayet visitai-If et puis visitai- tôt à l’entordel
batris, et, segoun sa façon, non fouguet trop content de la roto
que avian fach des hostals de la nonarie ny de les bries, et
ossi fou mal conseilh, segoun mon avis, car davant que rom pre
reu, si devian sperar et veire en que part l’Em perador voliei far
sa batario, et puis far lo reffors centro, et non pas far la reff'ors
davant que veire sa volontat». C’est sans doute à la suite de cette
visite que les E tats de Provence, réunis à Aubagne, ordonnèrent,
le 10 juin 1536, qu’une liste complète des personnes (2) corvéables
fût dressée, afin de les faire contribuer aux réparations du châ­
teau d’If. Il est vrai q u ’il n'3r eût pas besoin d ’ordonner de grands
changem ents, car la paix fut bientôt signée à Nice, et les deux
souverains naguère si enflamm és l’un contre l’autre n’eurent
plus à la bouche que com plim ents et protestations. Ce fut même
dans les eaux de Marseille, en vue de cette ville que ses troupes
avaient à deux reprises assiégée avec tant de furie, que l’Em pe­
reur Charles-Quint fut accueilli avec em pressem ent et salué par
l’arlillerie de tous les forts (13 juillet 1538). Les canons du c h â ­
teau d ’If s'unirent alors à ceux de Saint-Jean et de Notre-Dam e
de la Garde pour souhaiter la bienvenue à l’ancien ennemi,
devenu par un singulier revirem ent, sinon l’allié, du m oins
l’hôte respecté. « Lo (3) seneschal de Provenso comte de Tendo
li fou fach trionfle tant de artilleria que a forso de bandiera y
standar. La fortalesso d’If fout la prem ière que tiret, et puis
N. Damo de la Gardo, et apres toto l’artilleria de Marseillo, e
aquofach si retireron en las dichasislas lan taq u ellasd e l’Emperador que de F ransa. »
Louis de Fournillon était encore gouverneur quand il rendait
(1) Bibliothèque Méjane d'Aix, manuscrit de Valbelle.
(2) Archives des Bouches-du-IUlône, C. 1
(3) Manuscrit de Valbelle, p. 192.

fi !

/^

�PAUL GAFFAREL

ainsi, peut-être à contre-cœ ur, les honneurs m ilitaires à un
souverain q u ’il eût préféré recevoir autrem ent. On lui donna
pour successeur Louis Adhém ar de Monteil, baron de Grignan,
bientôt rem placé par André de Marsay, capitaine des galères
royales. Sous le gouvernem ent de ce dernier furent entrepris
au château d’If, sous la surveillance d ’Antoine Leydet, sieur
de Sigoyer, de nouveaux travaux (1) qui durèrent du 12 octobre
1545 au 16 juillet 1546. Ils entraînèrent une dépense de 2084 li­
vres, 14 sols, 1 denier. Il s’agissait non seulem ent de réparer le
donjon, m ais aussi de construire quelques dépendances, sans
doute des casernem ents pour les soldats de la garnison. Il est
probable que fut alors aménagée dans une des tours, celle de
Saint Christophe, et sous le vocable de Notre-Dame de la P a s­
sion, la chapelle aujourd’hui détruite, ou du m oins désaffectée,
qui servit aux besoins du culte ju sq u ’à l’époque de la Révo­
lution. Cette chapelle eut son histoire à côté de celle de la forte­
resse. Les aum ôniers qui s’y succédèrent ne furent pas toujours
choisis parm i les m eilleurs du clergé m arseillais. Ils eurent sou­
vent l’occasion, peut-être la recherchèrent-ils, d ’entrer en conflit
avec le gouverneur de la place. Nous aurons à raconter, dans
le cours de ce récit, quelques unes de leurs tentatives d’u su r­
pation de pouvoirs.
Le quatrièm e et le cinquièm e gouverneurs du château d’If,
Claude de Simiane de la Coste nom m é le 10 ju illet 1552 avec
Aubert Guérin comm e lieutenant, et F rançois (2) de Simiane de
la Coste, son fils, restèrent en place ju sq u ’au 2 avril 1573,
époque à laquelle F rançois de Simiane se dém it de ses fonc­
tions en faveur de Nicolas de Beausset (3) de Roquefort, valet
de cham bre ordinaire du Roi et capitaine de galères. Rien
d’im portant à signaler sur leur gouvernem ent, sauf la cons­
truction d’une épaisse m uraille, qui suivait tous les rivages de
l’île et les rendait inaccessibles. La précaution était heureuse,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, Cour des comptes de Provence, B. 2547.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône. Nomination de François de Simiane.
B. 48.
(3) Id. B. 246. Démission de Simiane en faveur de Beausset.

�LE CHATEAU D’iF

7

car elle faillit tomber entre des m ains étrangères, et si, par
m alheur, les ennem is s’y étaient m aintenus, un autre G ibraltar
aurait été installé en vue de Marseille, et la porte serait dem eu­
rée ouverte à toutes les entreprises dirigées contre notre ville.
C’est à la fin du xvie siècle que cette catastrophe nationale fut
m enaçante. A l’époque tristem ent célèbre de la Ligue, alors
que Henri IV essayait péniblem ent de conquérir les unes après
les autres les provinces de son royaum e, la Provence était en
pleine anarchie. Marseille s’était organisée en République
indépendante. Catholiques et Protestants s’entretuaient avec
une farouche énergie, et, les étrangers profitant de nos discordes,
Philippe II d’Espagne ou le duc de Savoie guettaient le moment
de s’em parer d’une si riche proie. Sous prétexte de secourir les
vrais croyants, ils entretenaient la guerre civile et surexcitaient
les passions. En fin et avisé Gascon qu’it était, Henri IV
com prit que, sans aide étrangère, il ne parviendrait jam ais à
m ater ces rem uantes populations et à réduire à l’obéissance ces
villes et cei. seigneurs qui songeaient à faire revivre les temps
calam iteux de la féodalité. L e G ra n d d u c d e Toscane (1), F erdi­
nand I de Médicis (1587-1609) était alors un des princes les plus
puissants de la Chrétienté, non seulem ent par ses alliances de
famille, m ais aussi par la grande fortune amassée par ses prédé­
cesseurs, surtout par son frère François Marie, et qu’il avait
singulièrem ent agrandie par son habileté et son économie.
Henri IV, bien conseillé par ses m inistres, spécialem ent par
Villeroi et par Ossat, et com prenant que le Grand Duc, s’il ne
dem andait pas mieux que de jouer un rôle politique, désirait
plus encore augm enter sa fortune, lui em prunta à diverses
reprises de fortes sommes, grâce auxquelles, il put à la fois
continuer la guerre et se m énager d’utiles adhésions. De son
côté Ferdinand, en cherchant à conserver à la France son rang
(1) Sur l’affaire toscane on peut consulter Galluzzi, Histoire du Grand
Duché de Toscane , t. ni, p. 53, 56, 105, 115, 188 — P o ir so n , Histoire de
Henri IV, t. il, p 139. — A. D ksjardins , Négociations entre la France et la
Toscane. —- O ssat , Mémoires et papiers d’Étal. — H enri IV, Correspondance,
passim. — Du Va ir , Œuvres, passim.

�8

PAUL GAFFAREL

en Europe, puisque seule elle pouvait servir de contrepoids à
. l’Espagne et résister à Philippe II, m ontrait une parfaite intel­
ligence des intérêts italiens, m ais il ne négligeait pas pour
autant ses propres affaires, et était tout disposé à agir en m ar­
chand plutôt qu’en prince. Il voulut en effet avoir un gage de
ses créances, et songea à s’établir dans la rade et sur les îles de
Marseille, sans doute avec l’arrière-pensée de prendre posses­
sion, le cas échéant, de Marseille même. Les galères toscanes
vinrent donc croiser dans la rade, et, pour plus de sécurité, le
com m andant de l’escadre active proposa au gouverneur des îles
de m ettre à sa d isp o sitio n , soi-disant pour la défense de
l’archipel, une partie de ses équipages.
Le gouverneur du château d’If (1), Nicolas de Beausset, était
un bon soldat, dévoué à la cause royale ; m ais il n’était pas
sans appréhensions sur la solidité de la forteresse dont il avait la
garde, et avait appris sans déplaisir l’arrivée en rade de
Marseille des auxiliaires Toscans. Le château d’If pourtant était
alors en bon état de défense. Il résulte d’un inventaire, en date
du 10 juillet 1552 (2), que neuf pièces d’artillerie défendaient la
citadelle m arseillaise, dont deux couleuvrines sur la plate­
forme de la tour Saint-C hristophe, deux canons, une grande
couleuvrine et une couleuvrine bâtarde sur la plate-form e du
château, une couleuvrine bâtarde en fonte au som m et de la tour
de Mangouvert, et deux grandes couleuvrines au somm et de la
tour Saint-Jaum es. Il y avait, en outre, quatre pièces non m on­
tées. Tous ces canons dataient du règne de François F r, car ils
étaient ornés de fleurs de lis et de salam andres. L’inventaire
m entionne encore vingt roues de rechange et vingt affûts neufs
dans la tour Saint Christophe, et dans la poudrière 39 quintaux
de poudre. 328 boulets de toute nature, un m arteau de forge et
un m oulin â vent « fourni de ses m eules, voiles et autres usten- .
siles ». La place était donc à l’abri d ’un coup de m ain, et il
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, 2.957. Nomination de Beausset comme
gouverneur du château d’If et des îles de Marseille.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, Cour des Comptes, B, 246. Voir un
autre inventaire de 1545 (ld., B, 1.260).

�LE CHATEAU DIF

9

semble que Beausset exagéra la prudence quand il autorisa les
Toscans, sous le com m andem ent d ’un certain Pesciolini, à
débarquer dans l’archipel. Il en re s ta it.il est vrai, le gouver­
neur, et toujours au service d’Henri IV, mais il n’en introduisait
pas m oins des étrangers dans une citadelle française, et s’expo­
sait à bien des difficultés. Sans doute il ne cédait pas l’ile aux
Toscans ; c’était sim plem ent une place qu’il leur ouvrait, comme
à de bons alliés ; m ais ces alliés étaient bien suspects, et, à une
époque troublée comme l’était celle de la Ligue, il fallait s’attendre
à bien des surprises, ou, pour tran ch er le mot, à bien des
trahisons !
Il est certain que les Espagnols guettaient alors Marseille
comme une proie. C’était une des maximes de Charles-Q uint
que, sans la possession de cette ville, il ne serait jam ais m aître
de l’Italie ; et, de fait, il avait par deux fois essayé de s’en
em parer. Philippe II avait continué la politique paternelle, à
Marseille même il s’élait ménagé des partisans, et les fameux
duum virs Cazaulx et Louis d’Aix étaient ses agents directs. Les
galères espagnoles étaient pour ainsi dire à l’affût, dans le voi­
sinage, et n’attendaient qu’un signal pour entrer dans le port.
Le Grand duc de Toscane qui redoutait cetteprise de possession,
s’efforça de détourner le danger, mais à son profit. Par lettre (1)
du 30 juillet 1592 il s’était form ellem ent engagé à « m ain te n ir
Beausset contre les entreprises des étrangers, car il ne voulait
avoir aucune possession dans le royaum e » et Beausset, s’il avait
adm is les Toscans dans l’archipel, ne leur avait point perm is
l’entrée du fort, m ais ils profilèrent de son absence pour s’en
em parer par surprise. Beausset venait de p artir pour Paris, où
il avait été appelé par le Roi, et il avait laissé le com m andem ent
de la place à son fils. Ce jeune hom me, qui s’accoutum ait avec
peine à la solitude du château d ’If, allait souvent à Marseille
pour y voir ses parents et ses am is. Pendant une de ses absences,
épiant le m om ent où les soldats français prenaient leur repas, le
capitaine toscan Philippe Fulvio se m it à la tête d’une troupe
(I) Papou, Histoire de Provence, t. rv, p. 414.

�10

PAUL GAFFAREL

qu’il avait organisée pour ce coup de m ain, égorgea les senti­
nelles, se rendit m aître de la place, et, à son retour, fit prison­
nier le jeune Beausset (20 avril 1597).
Était-ce à vrai dire un coup de surprise ? L’affaire était pré­
parée de longue m ain. Le Grand duc avait eu soin d’entretenir
une querelle ouverte avec le capitaine Beausset, sous prétexte
de m auvais traitem ents que ce dernier aurait fait subir à des
négociants Florentins, dont il aurait confisqué les m archandi­
ses, et il avait dem andé au Roi de pourvoira son rem placem ent.
Ainsi que l’écrivait Henri IV dans ses instructions à l’évêque de
Rennes, son am bassadeur, Ossat : « depuis ledit Duc m ’ayant
fait savoir n’être content des départem ents du capitaine Bosset,
qui com m andait dedans la Roque du château d’If l’accusant d’in­
gratitude à son endroit et d’infidélité envers moi, il me fit prier de
lui ôter ladite charge et de la donner à un gentilhom m e fran­
çais, son pensionnaire ». Le Roi, qui pourtant se défiait des
projets qu’on prêtait au Grand duc de rentrer dans ses avan­
ces en occupant une partie du territoire, n’avait pas cru pouvoir
refuser cette dem ande de son allié. Il lui avait répondu que
Beausset au rait un rem plaçant, m ais seulem ent à la fin de la
guerre, et quand sa présence au château d ’If ne serait plus
favorable.
Le Grand duc F erdinand n’insista pas davantage, m ais il se
prépara à prendre par force ce qu’on se contentait de lui pro ­
m ettre. Il résulte de leLtres qui furent plus tard com m uniquées
à H enri IV, p a rle ducde Luxem bourg, son am bassadeur à Rome
(4 avril 1598), q u ’un certain colonel Pom peï, qui se trouvait alors
à Avignon, était désigné pour s’em parer de la citadelle convoi­
tée, et, s’il n’exécuta pas tout de suite ses ordres, c’est qu’il fut
retardé dans sa m arche. Le Grand duc F erdinand aurait même
songé à se tourner du côté de l’Espagne, et il était presque con­
venu que l’am iral espagnol Doria concourrait, avec les galères
toscanes, à l’exécution d’une m ain-m ise sur If et sur Marseille.
L ’attaque était donc prém éditée, et, m algré la prom esse faite
par Henri IV de rem placer Beausset, le Grand Duc, infidèle à
ses engagements, prit sur lui de s’em parer d ’une place où on

�LE CHATEAU D’iF

11

l’avait accueilli comme allié. Ainsi que l’écrivait Henri IV à
Ossat : « s’ils l’ont fait sans charge ou non, à l’im proviste ou
par prém éditation et entreprise dressée et com m andée de longue
m ain, je n’en suis point en doute, car je puis prouver par lettres
qui sont tombées entre mes m ains, ce qui en est ».
C’était le m om ent (11 m ars 1597), où Amiens venait d’être pris
par les Espagnols, et où, par conséquent, étaient comprom is
tous les résultats des victoires précédentes. Le coup frappé à If,
à l’extrémité du royaum e, ém ut douloureusem ent Henri IV.
Marseille en effet se trouvait directem ent menacée, et, si les
Toscans, rom pant avec l’alliance française, s’alliaient aux E spa­
gnols, Henri IV, au nord comme au m idi, était pris entre deux
feux. « De la prise du château, je vous confesse que je suis fort
navré, écrivait-il à Ossat, tant pour la façon de laquelle elle
avait été faite que pour m ’être trom pé au compte que j ’avais tou­
jours fait de l’am itié dudit Grand duc, et pareillem ent pour la
conséquence de la place, pour les accidents que je prévoyais
qui en adviendraient et pour le temps auquel tel attentat avait
été exécuté ». Il ajoutait même, avec un retour m élancolique sur
lui-m êm e qui paraît sincère : ce comme vous savez que les affai­
res non prévues et procédantes de ceux que nous tenons pour
nos am is, sont plus poignantes et insupportables que celles que
nous recevons de la m ain de nos ennem is, il faut que je vous
confesse que ce coup me perça le cœ ur de part en part». Certes,
s’il avait pu le faire, il n ’aurait pas hésité à rom pre avec son
com prom ettant allié, mais les circonstances étaient graves. Il
fallait courir au plus pressé, et, avant tout, reprendre Amiens.
Henri IV résolut donc de dissim uler l’offense, et d’attendre des
tem ps m eilleurs. Il se contenta d’exprim er sa surprise aux
représentants du Grand duc, cardinal de Gondi et Bonciani, et
leur dem anda des explications. Gondi essaya de pallier l’offense.
Il assura que le bon accord n’était pas troublé par cette m isé­
rable affaire, et que, dûL-il (1 ; être attaché à la queue d’un cheval,
tout s’était fait à l’im proviste ; mais le Grand duc Ferdinand n’en(1) D esja r d in s , T. v. p. 328, Sotto p e n a e sse re tira to

a coda di cavallo.

i L

�12

PAUL GAFFAREL

voya aucune lettre d ’excuse, et non seulem ent la garnison
toscane resta dans l’île, m ais encore on apprit que toute une
escadre, comm andée par un frère naturel du Grand duc, Jean
de Médicis, élait en roule pour Marseille, bien décidée à ne pas
s’éloigner de la grande ville.
Or, l’émoi fut vif à Marseille. Henri IV le reconnut plus tard.
« L’anim osité, a-t-il écrit (1), y était plus grande qu’elle ne serait
contre les plus grands ennemis de ma couronne ». Les M arseil­
lais en effet se délient des étrangers, surtout des Italiens, dont
ils redoutent la concurrence. Si les Toscans profitaient de leur
occupation du château d’If pour y établir une station navale,
d’où ils pourraient à leur aise rançonner les navires entrant ou
sortant dans le port, si en un mot ils tenaient M arseille sous la
menace d’un coup de m ain, il n ’y avait plus de sécurité pour les
négociants. Aussi n’avait-on pas attendu les ordres du Roi pour
comm encer les hostilités. Bien que la rupture ne fût pas offi­
cielle, déjà les m atelots des deux nations s’attaquaient en pleine
rade. Les M arseillais prirent même l’initiative d ’envoyer à Ratonneau des ouvriers qui construiraient une batterie, dont les canons
com m anderaient ceux d’If et par conséquent réduiraient les
Toscans à l’im puissance. A ussitôt averti, Jean de Médicis
accourut avec quatre galères et une galiote, s’em para des navires
m arseillais alors en vue, et en fit m ettre les équipages à la chaîne.
Grosse rum eur à Marseille et vives protestations des autorités,
entre autres de l’intendant général de la justice, Guillaum e
Du Vair (2) ; m ais Jean de Médicis n ’évacua pas le château d ’If.
Il occupa même l’île voisine de Pom ègue, et y fit com m encer la
construction d’un nouveau fort (3) « ce qu’il a exécuté avec une
diligence extrême, ayant employé à la construction desdits forts
(1) Instructions à Ossat.
(2) Lettre de Du Vair à Henri IV (22 juin 1597) : « Les Marseillais sont
très animés à la conservation de leur liberté, et s’opiniâtrent toujours davan­
tage contre ce qu’on leur veut empêcher, quand ils sont en chaleur...............
Représentez-vous que ce peuple n’ayme le nom de France sinon en tant qu'il
en reçoit protection. Tenez pour certain que, quand ils ne la trouveront en
ung lieu, ils la chercheront où qu’il soit ».
(3) Instructions de Henri IV à Ossat.

�LE CHATEAU D’iE

13

les m atières qu’il avait apportées pour faire celui de Ratonneau,
ce qui fait assez connaître que c’était chose prém éditée ».
Le danger devenait sérieux. C’était comme uue tête de pont
qu’on im provisait ainsi sur les côtes de Provence, et nos p ré ­
tendus alliés les Toscans pouvaient du jour au lendem ain
devenir d’irréconciliables ennemis. Déjà les pêcheurs n ’osaient
plus s’aventurer dans la rade. Tous les navires sortant du port
étaient arrêtés et leur chargem ent confisqué. C’est en fuyant la
poursuite d’un vaisseau toscan que, dans une petite barque qui
avait essayé de ravitailler If, accoucha une lavandière. L’enfant
qui naquit alors devait être le fameux capitaine Paul (1), qui,
d ’abord engagé comme m ousse, parvint au grade de chef d ’es­
cadre, et fut plus lard nommé par Richelieu vice-am iral des
m ers du Levant. Henri IV, qui se rendait compte de la gravité de
la situation, ordonna alors au nouveau gouverneur qu’il venait
d’envoyer en Provence, au duc de Guise, de rentrer en possession,
coûte que coûte, des îles de la rade. Guise, aussitôt arrivé, expose
aux députés du pays le péril dans lequel l’occupation du châ­
teau d ’If par les Toscans a m is Marseille et la Provence, et
dem ande une garnison de 300 hom m es pour la garde du nouveau
fort de Ratonneau (2). Puis, com prenant q u ’il faut payer de sa
personne, il s’em barque, et, avec deux galères et douze vais­
seaux, engage un furieux com bat contre Jean de Médicis. La
bataille resta indécise, m ais Guise réussit à jeter dans l’îlede
Ratonneau deux cents hom m es, com m andés par un capitaine
énergique, de Beaulieu, et aussitôt contre les canons de Pomègue et du château d’If se dressèrent les nouvelles batteries de
Ratonneau.
Alors s’engagent entre les deux partis de continuelles escar­
mouches. L’une d’elles est restée célèbre. Renouvelant un stra­
tagème im ité de l’antiquité, Beausset profita d ’une nuit obscure
pour lâcher dans Ratonneau des ânes porteurs de torches allu ­
mées. Les Toscans s’im aginèrent que les M arseillais préparaient
(1) G érard , Vie des plus illustres marins français.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 8.

�14

PAULGAFFAREL

l’attaque de Pomègue. Ils ouvrirent un l'eu terrible contre ces
inoffensifs quadrupèdes, et, pendant ce tem ps, profitant de leur
in a tte n tio n , Beausset débarquait dans une anse écartée et
détruisait quelques batteries ennemies.
Après divers engagements sans autre im portance, il fallut
reconnaître que M arseillais et Toscans étaient à peu près in atta ­
quables sur leurs positions, et que, pour trancher la question,
m ieux valait recourir à la diplom atie q u ’aux arm es. Des négo­
ciations s’ouvrirent donc, m ais pénibles et em barrassées, et, à
diverses reprises, la rupture fut im m inente.
Henri IV avait chargé Villeroi, Fresne et BellièVre de suivre
l’affaire. Du côté de la Toscane, Banciani défendait les intérêts
du Grand-Duc. Le Roi venait d ’apprendre que Jean de Médicis
se refusait à toute concession et q u ’il avait envoyé ram er sur ses
galères une cinquantaine de Français capturés en rade de M ar­
seille. Il avait en outre, afin de fortifier sa position, construit
une batterie sur un des îlots qui avoisinent le château d’il,
Calseraigne. Fort irrité, Henri IV ne cacha pas son intention de
recourir à la force s’il n’obtenait pas satisfaction. Banciani
essaya de rejeter l’odieux de l’affaire su r le capitaine Beausset
qui, disait-il, s’était rendu impossible. Il fit aussi rem arquer que
son m aître craignait de ne pas être rem boursé des somm es q u ’il
avait prêtées, et qu’il s’était, par prudence, saisi d ’un gage.
C’étaient là des raisons de m archand et non de prince. La con­
férence fut rom pue et la guerre virtuellem ent déclarée (I).
Comme il craignait de s’engager dans une trop grosse aven­
ture, Banciani dem anda une nouvelle conférence. Elle lui fut
accordée. Très habilem ent, il fit rem arquer que le Grand duc
n’avait cherché à s’établir au château d’If que pour repousser
une attaque éventuelle soit des Espagnols, soit des Ligueurs
m arseillais. D’ailleurs, il proposait de reconnaître par un acte
authentique que les îles appartenaient au roi de France, et que
le Grand duc ne songeait nullem ent à les garder pour lui-même,
(1) D ksjardins , ouv . cité, T. v. p. 345. Lettres de Banciani à Vinto (26
novembre et 29 décembre 1597).

�LE CHATEAU D’iF

15

m ais à les défendre contre les Espagnols. Il offrait m êm e d’ad­
m ettre un capitaine français, à condition qu’il fût agréé par son
m aître, et, si on lui restituait la somme prêtée, soit 105.000 écus
d’or, il était tout prêt à une cession im m édiate. C’étaient là de
m auvaises raisons. Villeroi se contenta de faire rem arquer que
le roi de France était puissant, q u ’il était sur le point de conclure
la paix avec le roi d’Espagne, et qu’il serait alors en m esure soit
de rendre service à ses am is, soit de ne pas oublier les injures
reçues.
Sur ces entrefaites Banciani, qui avait reçu de nouvelles in s­
tructions, lit savoir que les prisonniers m arseillais faits par
Jean de Médicis avaient été m is en liberté, ce qui était une pre­
mière satisfaction. Il reconnut en outre que, lorsque le Roi avait
em prunté de l’argent à F erdinand de Médicis, il n ’avait jam ais
été question de lui donner en paiem ent les îles de Marseille (1).
Q uant aux fortifications de Calseraigne, elles avaient été cons­
truites sans la volonté du Grand duc. Ne valait-il pas mieux
rem ettre les choses en l’ancien étal, et n’était-il pas déplorable,
pour une aussi m isérable question, de com prom ettre l ’alliance
jurée entre deux grands p rin c e s? Ainsi m is en dem eure de
donner une réponse catégorique, Henri IV fit savoir q u ’il était
tout disposé à rem bourser sa dette, m ais pas au com ptant. En
outre, ainsi qu’il l’écrivait à O ssat(2), « En me dem andant ledit
rem boursem ent devant que de me rendre lesdites places, c’était
m ’astreindre à une condition laquelle tém oignait un m épris et
une m auvaise volonté qui me serait difficile à supporter ». Si
donc on le pousse à bout, il n’hésitera pas à prendre en m ain
l’intérêt de ses sujets qui ne veulent à aucun prix des Toscans.
« Ils avaient conçu une telle appréhension de la dom ination
ou sujétion de la garnison Florentine q u ’ils disaient pu b liq u e­
m ent que, si je ne les pouvais délivrer, ils se jetteraient entre les
bras des Espagnols, qui les en sortiraient, voulant plutôt se
donner volontairem ent à un si grand prince, que de recevoir le
(1) D esjahdins , ouv . cité, T. v. p 347. Lettre de Banciani à Vinto (16 jan­
vier 1598).
(2) Instructions de Henri IV à Ossat.

�PAUL GAFFAREL

joug d’un m oindre, qui même leur avait m is le m ors à la bou­
che ». Ce n’étaient pas là de vaines paroles. Les M arseillais
étaient réellem ent exaspérés contre les Toscans. Ils se décla­
raient disposés à se délivrer eux-m êm es de la garnison qui les
m enaçait, et annonçaient que, si on tard ait plus longtemps à
les secourir, ils deviendraient sujets du Grand T urc plutôt que
de F erdinand de Médicis. Banciani lui-m êm e le reconnaît (1) et
n’hésite pas à conseiller une grande prudence, car il ne peut se
dissim uler que, s’il a réussi à se faire des am is dans l’entou­
rage du Roi, entre autres Villeroi qui n ’a pas résisté à l’offre d ’une
tapisserie en brocatelle, le Roi est fort irrité et ne gardera plus
de m énagements.
Henri IV en effet paraissait disposé à entrer en cam pagne. Il
chargea un des confidents de sa pensée, l’évêque de Rennes
Ossat, d’aller trouver le Grand-Duc et de lui rem ettre un vérita­
ble ultim atum : Le château d’If sera gardé par une garnison
franco-florentine, m ais dont le com m andant sera Français. Les
fortifications de Pomègue et de Ratonneau seront rasées, ou, si
on veut les garder, Pomègue restera à la F ran ce. Q uant aux
dettes, q u ’on n’ait aucune crainte : elles seront payées, « car je
suis fort reconnaissant des services qu’on m ’a rendus : ce qui a
engendré en mon âme une telle envie de m ’en revancher que
j’avoue avoir souvent désiré et même cherché occasion de m ’en
acquitter (2) ». Si on n’accepte pas ces conditions, ce sera la
guerre ; « car enfin je veux ravoir le m ien, et quand la voie
am iable y sera inutile, j ’y em ploierai toutes celles dont je pourrai
m ’aviser, jusque à y exposer mon royaum e et ma personne ».
Les dépêches du futur cardinal d’Ossat relatives à son
am bassade de Florence ont été conservées. Nos diplom ates
savaient alors (3), tout en gardant les formes de la courtoisie la
plus raffinée, parler haut et ferme. Le représentant de la France
fut à la hauteur de sa réputation de négociateur avisé et respecté.
(1) D e s .iahdins , V. 352, 358. Lettre de Banciani a Vinto (25 février 1598) : « I
se valersi dare piu tosto al Turco elle star suggetti a Toscana ».
(2) Lettre de Henri IV à Ossat. Datée d’Artenay, 21 février 1598.
(3) Banciaui disait de lui : « Che è tanti savio e da bone ».

�LE CHATEAU D’iF

17

Par une prem ière dépêche(l) adressée àV illeroi, de Florence, le
17 avril 1598, il lui rendait compte de son arrivée dans la capitale.
Il y avait reçu très bon accueil. La Grande duchesse lui avait
accordé une audience particulière, et le Grand duc, tout en l’ac­
cablant de com plim ents, lui avait dem andé du tem ps pour une
réponse définitive. A quelques jours d’intervalle, la Grande
duchesse l’avait appelé une seconde fois près d’elle, et avait fait
tom ber l’entretien sur le château d ’il. Ossal lui déclara sans
ambages que le Roi ne céderait sur aucun point : « Je leur parle
rondem ent et résolum ent, et néanm oins avec le respect qui
convient. Ils ne tireront autre chose de moi, quant à la rétention
qu’ils voudraient faire, que le bas de File d ’if ».
Celte fermeté produisit de bons résultats. Le 5 mai 1598, Ossat
avait la satisfaction d’annoncer au Roi q u ’il avait enfin obtenu
gain de cause. If et Pomègue devaient être restitués à la France,
sauf réglem ent pour les frais des constructions nouvelles. Seule­
m ent il avait été obligé d’accepter une condition passablem ent
hum iliante. La France s’engageait, ju sq u ’au paiem ent intégral
des somm es dues, à livrer au Grand duc douze répondants ;
m ais, ajoutait le prudent négociateur, « Votre Majesté se peut
souvenir du grand déplaisir, apréliension et souci que lui ont
apporté ces nouveautés du château d’If et de File de Pomègue,
comme advenues au lieu le plus jaloux et le plus convoité des
Espagnols, et un des plus im portants de tout le royaum e ». En
acceptant le traité, non seulem ent « on se tira it une épine du
pied », m ais encore on évitait une guerre dont il était difficile
de prévoir l’issue, « sans com pter l ’extrême joie q u ’eussent eue
vos ennemis et m alveillants de vous voir aux m ains avec un
prince qui vous a secouru en votre grande nécessité, et est haï
d’eux par cela même, et d’ouïr publier des choses qui se sont pas­
sées secrètem ent entre vous deux, lesquelles, par infini respect,
ne leur doivent jam ais être découvertes ». Le même jo u r Ossat
inform ait le gouverneur de Provence, duc de Guise, de la signa­
ture du traité et annonçait au m inistre Villeroi le prochain
(1) Lettres et missives au cardinal d’Ossat, T. ni.
2

�PAUL GAFFAREL

envoi des articles de la convention qu’il venait de signer.
Encore s’excusait-il de ne pas avoir com plètem ent réussi dans
sa m ission, « vous assu ran t que je n ’eus jam ais tant de peine en
affaire qui me soit passée par les m ains, et que sans une grande
patience non seulem ent je n’eusse rien obtenu de ces gens-ci,
ce que vous verrez par lesdits articles, m ais je n ’eusse seule­
m ent pu faire entrer en traité avec moi ».
Quelques jo u rs plus tard, le 12 m ai, Ossat envoyait au Roi, de
Ferrare, l’instrum en t authentique du traité (1) de Florence,
rédigé par le secrétaire Marcello Accolto, plus une copie en
français, et, à part, la promesse de douze répondants et un
m ém oire explicatif sur la nécessité qui lui avait été imposée de
prom ettre ces répondants. Le même jour, revenant avec in sis­
tance sur celte clause, il s’en expliquait avec Villeroi et le priait
de ne m ettre aucun M arseillais parm i ces répondants. Les
Toscans en désireraient pourtant, ajoutait-il, m ais il faut bien
se garder de déférer à leur désir, car ces M arseillais, qui sans
doute seraient des négociants, ou bien seraient trop exposés
aux attaques des galères Toscanes, ou bien, ce qui serait pis,
trop bien traités par le Grand duc, et, sans même qu’ils
s’en doutassent, deviendraient ses partisans et au besoin ses
agents.
Ossat ne se contenta pas d’avoir rétabli les bonnes relations
entre les deux couronnes ; il voulut aussi prévenir la possibi­
lité d'une rupture en supprim ant ce qui avait déjà failli am ener
la guerre, c’est-à-dire les citadelles de la rade m arseillaise.
« Comme nous avons vu, écrivait-il à Villeroi, de Ferrare, le
8 juin, des galères du Grand duc non seulem ent à notre dom ­
mage et plus grand danger, mais même à trop grande honte et
vergogne de la plus grande couronne de la chrétienté, laquelle,
com m andant à un si grand royaum e, flanqué de deux m ers les
plus grandes, n’a point en provision de vaisseaux de guerre, ni
moyen de se défendre des quatre m échantes galères d’un duc de
Florence, ni d ’em pêcher q u ’elles aient m is à la France la chaîne
(1) Le traité ne fut ratifie que le 4 août 1598 (Ossat, t. in, p. 218-288)

�LE CHATEAU D’IF

19

au col et les fers aux pieds », il faut ruiner les forts, ou, si on
veut les garder, les rendre tout à fait inexpugnables en y élevant
de nouvelles fortifications. En ce cas, ajoutait-il, qu’on se garde
bien de faire dépendre du gouverneur de Provence la garnison
de ces îles, et surtout qu’on n ’appelle dans cette garnison que des
soldats des autres provinces. «Q u’on se rappelle l’horrible rébel­
lion que nous avons vue de tan t de gouverneurs et de villes, et
de Marseille même qui a si longtemps tenu en traverse tout le
royaum e, et aux m auvaises hum eurs dont la France n’est encore
purgée ».
Tout était donc réglé, et il n’y avait plus qu’à exécuter les arti­
cles du traité de Florence. Rinuccini, le gouverneur toscan du
château d’If, fut donc prié de rem ettre la place aux F ra n ça is;
m ais, comme la peste régnait alors à M arseille et qu’on ne vou­
lait pas s’exposer au reproche de l’avoir portée en Italie, on lui
perm it de choisir son tem ps et son heure pour l’évacuation.
C’était un bon procédé auquel le Grand duc se m ontra sensible,
et il eut le m érite de se m ontrer beau joueur, car il déclara tout
à coup qu’il se contentait de la signature du Roi et n’exigeait
plus les douze répondants prom is par le traité. Ossat, en annon­
çant (1) cette bonne nouvelle, faisait rem arquer que le Grand
duc, en renonçant ainsi à la caution convenue, avait songé
surtout aux cantons suisses, qui eux aussi avaient prêté de
l’argent à Henri IV et seraient en droit de réclam er à leur tour
des cautions. Il aurait même ajouté : « Si ce n’était le besoin que
son É tal et ses enfants pourraient un jo u r avoir besoin des
sommes dues, et que ce serait indiscrétion et présom ption de
donner à plus riche que soi, il rem ettrait volontiers toute la
dette ».
Ce bon procédé loucha le roi de F rance. Ce n’est jam ais im pu­
ném ent qu’on fait vibrer dans l’âm e française les sentim ents de
générosité et de courtoisie internationales. Dès ce m om ent,
Henri IV résolut de prouver sa gratitude à son allié. Quelque
tem ps avant la dissolution de son m ariage avec M arguerite de
(1) Lettre d’Ossat, datée de Pratolini, 4 août 1598.

�PAUL GAFPAREL

Valois, passant en revue les princesses à m arier, le Roi aurait
dit à Sully : « Le Duc de Florence a une nièce que l’on dit être
assez belle, m ais elle est de la m aison de la reine Catherine qui
a fait bien du mal à la France et à moi en particulier. J ’appré­
hende celte alliance pour moi, pour les m iens, pour l’É tat ». Elle
se réalisa pourtant! Sillery en fut le négociateur. Le 5 octobre
1600, par conséquent deux ans à peine après le traité de F lo ­
rence, le m ariage de Henri IV et de Marie de Médicis était célé­
bré par procuration dans la même ville, avec une magnificence
inouïe, et bientôt la nouvelle reine débarquait à Marseille, après
avoir passé devant cette m inuscule île d’If dont la possession
avait failli am ener une guerre entre la F rance et la Toscane, et
qui, par un singulier retour des choses d’ici-bas, était devenue
comme l’occasion et la raison de celle union princière : ta n t il
est vrai que ce sont souvent de bien petites causes qui am ènent
de grands évènements !

�CHAPITRE II
LE CHATEAU ü ’iF AU XVIIe ET AU XVIIIe SIÈCLES.

L’alerte avait été chaude. Non seulem ent à Marseille mais
encore à Paris on aurait dû se convaincre de la nécessité d’assurer
la sécurité de notre grand port m éditerranéen en augm entant
les fortifications de la citadelle qui en défendait l’entrée, et sur­
tout en y installant une garnison suffisante pour rendre im pos­
sible un coup de m ain ou même une attaque régulière. On n’en
fit rien. On se contenta de donner pour successeur à Beausset,
dès 1598, Paul Ier d eF o rtia, seigneur de Pilles. Il était né à Carpentras en 1559. Il descendait d ’une vieille famille originaire
d’Aragon et apparentée aux souverains de ce pays. Henri III
l’avait nommé capitaine d’une compagnie d’ordonnance de cent
m aîtres ; Henri IV lui avait donné le grade de colonel en 1591 et
l’avait rapproché de sa personne en lui conférant le titre de gen­
tilhom m e ordinaire de sa cham bre. C’était un brave soldat qui
aurait fait son devoir en cas d’attaque, m ais vraim ent il n ’avait
à sa disposition que de médiocres ressources. Il résulte en effet
de divers docum ents que la garnison du château d’If, en 1620, ne
com portait que quatre-vingt-dix soldats, payés par l’assemblée
des com m unautés de la province, et encore ne consentit-elle à
payer leur solde qu’à son corps défendant, et après un arrêt du
Conseil daté du 16 janvier 1636. C’est avec celte garnison pres­
que dérisoire que F ortia de Pilles dut tenir en respect les Espa­
gnols qui, à m aintes reprises, parurent devant Marseille, sur­
veiller les Protestants qui cherchaient à s’em parer d’une place
de sûreté en occupant le château et tenir en bride les Marseillais
toujours rem uants et disposés à entrer en révolte. Si les Espa­
gnols, au lieu de se porter contre les îles Sainte-M arguerite,
comme ils le firent en 1635, avaient attaqué les îles de la rade

�22

PAUL GAFFAREL

de Marseille, il est probable qu’ils s’en seraient em parés, et le
danger aurait été sérieux.
Richelieu, dont la prévoyance ne négligeait aucun détail,
essaya bien de m ettre en état le château d’If et ses dépendances,
mais, à vrai dire, tout était à refaire. Lorsque Séguiran de
Bouc (1) IuL envoyé par lui en lf)33 inspecter les côtes de la
M éditerranée, il reçut de lui un rapport affligeant. Le gouver­
neur de Pilles ne résidait pas au château d’If. Il avait délégué
son autorité à un officier subalterne, Granier, qui ne paraît pas
s’être inquiété du délabrem ent de la forteresse. Il résulte de
l’inventaire (2) qui fut alors dressé qu’on ne trouvait au château
d’If « qu’un canon hors de calibre, tirant neuf pieds et quatre
pouces en longueur; une couleuvrine éventée, calibre de France,
avec les arm es de Savoie, de neuf pieds de longueur, un petit
courtaut p o rtan t calibre de couleuvrine tira n t huit pieds de
longueur ; une bâtarde, calibre de France, tirant deux pieds de
longueur, avec les arm es de France, le tout très m al m onté ;
plus trois petites pièces de fer, un ver éventé avec sa botte, deux
autres pièces de 1er, un ver éventé, une autre pièce de 1er éventée,
deux vers, trois petites pièces de fer, sans arm es, portant balles
de faucon ; un ver avec sa boîte, deux pièces de fer sans aucune
arm e ; quatre petites pièces de fonte aux arm es du sieur
Beausset ; toutes les susdites pièces, très mal m ontées, étant
logées en divers endroits au bas de la citadelle ».
Q uant au château proprem ent dit, la tour de l’Est, SaintChristophe, était défendue par une bâtarde de calibre, aux arm es
de France et de Savoie, de neuf pieds de longueur ; la tour au
Nord, Saint-Jaum es, par deux faucons calibre de France, de
sept pieds de longueur, et une bâtarde hors de calibre, aux
arm es de France, de dix pieds de longueur, le tout très m al
m onté. Sur le donjon il n ’y avait qu’une couleuvrine hors de
calibre de h u it pieds de longueur. A vrai dire, avec toutes ces
(1) E. S ü e , Correspondance de Sourdis, t. m, p. 232.
(2) Voir aux Archives des Bouches-du-Rhône (B, 24B), un inventaire, dressé
en 1557, des meubles, artillerie et munitions de bouche du château.

�LE CHATEAU D’iF

pièces démodées, de calibres différenls, à peine sur afïïits, la
défense était impossible.
D’ailleurs les m unitions faisaient défaut. Il n’y avait que 150
boulets pour canons, 120 pour couleuvrines, 200 pour bâtardes,
40 pour faucons, 200 pour fauconneaux et 40 hors calibre ; avec
deux m illions 500 livres de poudre grosse graissée, 500 livres
de poudre menue graissée, deux m illions de mâches, 40 quin­
taux de plomb, 150 m ousquets avec bandoulières et fourchettes,
6 arquebuses à croc, 63 m orions, 26 corselets, 2 paires d’arm es
complètes et 60 piques. A peine ce qui aurait suffi pour un sim u­
lacre de défense. A Ratonneau, sous le com m andant Coquille,
on ne trouvait que quatre canons et seulem ent 155 boulets ; à
Pomègue, sous le com m andant Cheminalle, « deux sacres de
fer coulé, hors de calibre », et, ce qui vraim ent est un comble,
six boulets. Les Espagnols étaient vraim ent bien mal servis
par leurs espions, puisqu’ils n’essayèrent même pas une attaque
contre les îles. Il leur aurait presque suffi d’étendre la m ain
pour s’en em parer.
Richelieu n ’était pas hom m e à négliger un pareil avis. 11 est
plus que probable qu’il donna l’ordre de fortifier sérieusem ent ce
poste im portant, ainsi qu’il le fit d’ailleurs pour toutes les côtes
de Provence ; m ais on n ’a pas conservé, ou du m oins on n ’a
pas retrouvé les docum ents relatifs à celte restauration. On sait
seulem ent qu’il donna l’ordre à Mertz, professeur de m athém a­
tiques, assisté par l’ingénieur Augier et le peintre F lour, de
« tirer le plan de la côte de la m er et de toutes les îles, ports et
châteaux qui y sont ». En outre il augm enta la garnison de la
citadelle. A partir du 26 septem bre 1636 elle compte cent
hom m es de plus. Ils devaient être payés (1) par la viguerie d’Aix,
à raison de 18 deniers de « bastingage » par soldat : on appelait
de ce nom les ustensiles, meubles, bois huile et chandelles qui
leur étaient fournis. Mais les États de Provence protestèrent,
et, dès le mois de janvier 1637, supplièrent le Roi de décharger
la province (2) des frais pour l’entretien d’une garnison au
(1) C o r io l is Traité de l’Administration du comté de Provence, t. i, p. 232.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 23.

�24

PAUL GAFFAREL

Château. Le m om ent était mal choisi pour adresser une pareille
réclam ation. Non seulem ent le cardinal ne l’accueillit pas, m ais
encore il profita de l’occasion pour régler diverses questions
adm inistratives depuis longtemps en suspens. Il s’agissait d’un
droit payé au gouverneur du château d’if par les capitaines
de vaisseaux étrangers, spécialem ent flam ands et anglais, qui
entraient au port de M arseille. Ils devaient une pistole au
capitaine de la forteresse et six quarts d ’écus aux officiers de
l’A m irauté pour leur rapport à l’arrivée et au départ. On trou­
vait ce droit abusif et on en réclam ait l’abolition. Séguiran (1)
dem anda des explications au lieutenant G ranier. « Il nous
avait représenté que c’était une possession née avec la cons­
truction de la forteresse, fondée sur l’usage de toutes celles
qui sont en m ers du Levant, et qui m arque une espèce d ’hom ­
mage que les navires rendaient au com m andant par la connais­
sance d’un baril de poudre et de quelques arm es ; m ais comme
l’un et l’autre leur étaient d ’autant plus à charge qu’ils en avaient
besoin d urant leur voyage, ils com m uèrent ce devoir en
argent que tous les gouverneurs du château d ’If ont reçu depuis
q u ’il est érigé en capitainerie et gouvernem ent ; si peu im por­
tant néanm oins, comme depuis dix ou douze ans, on pourrait
justifier qu’il n’a pas monté soixante écus, jo in t que l’emploi
en est destiné par le sieur de Pilles pour aider et soulager les
soldats de la garnison qui se trouvent m alades ». L ’origine et
l’emploi de cette taxe étaient donc justifiés. Séguiran proposa
de la m aintenir, et ainsi fut résolu. Quelques années plus
tard ce droit fut même étendu, car, le 17 août 1643 (2), un
ordre du Roi adressé aux viguiers, consuls et habitants de
Marseille les invitait à respecter l’autorité du sieur de Pilles,
gouverneur des îles, quand ils s’arrêtaient dans ces îles pour
(1) Rapport de Séguiran, ouv. cité, p. 251. La question avait été posée dès
5 sept. 1612. Voir Archiv. Dép. C. 2285. Remontrance au Roi au sujet d’un
droit d’ancrage exigé par le gouverneur du château d’If, sur les vaisseaux
étrangers abordant l’île. et réponse du Roi ordonnant audit gouverneur de
produire ses titres à percevoir ce droit, dont la levée est suspendue jusqu’à
nouvel ordre.
(2) Archives de la Chambre de Commerce de Marseille, G. G. 3.

�LE CHATEAU D’IF

25

y faire quarantaine. Il est vrai que, par un nouvel acte, en
date du 5 m ai 1644, le Roi donnait pouvoir d’accorder ou de
refuser aux patrons la perm ission de purger cette quarantaine
dans les îles de la rade.
Depuis l’année 1621 le gouverneur du château d’If (1) étaitP aul II
de Fortia de Pilles. Il avait succédé à son père Paul Ier, m ort le
28 octobre 1621. 11 lui fit plus tard, en 1647, élever un tom beau
dans la chapelle du château. Ce tom beau, sur lequel étaient
sculptées en relief les arm es de la famille, était orné de l’inscrip­
tion suivante : D. O. M. Piis m anibus nobilissim i et generosissim i D. Pauli de F orlia, D. de Pilles, baronis des Baumes, qui
a secretis consiliis Regis christianissim i, proeodem subsidiariorum levis arm aluræ equitum ; urbis et arcis Berræ, castrorum d’If, Ratonneau, Pomègue et insularum M assiliæ, et
unius trirem is præfecturas singulari fidelitate et honore tenuit ;
quibus ad suos transm issis obiit XXVIII oct. anni salutis
MDCXXI. Paulus filius virtutum et honorum hœ res hanc ædem
ornavit ettu m u lu m posuit. Paul II fut appelé à jouer le rôle de
conciliateur lors des troubles qui s’élevèrent à Marseille à
propos de la révocation par Mazarin et Louis XIV des privi­
lèges m unicipaux de cette ville. Le Roi, pour le récom penser, le
confirma dans son com m andem ent des îles de la rade et le
nom m a, en outre, viguier de Marseille. Il m ourut le 16 juin 1682
dans l’exercice de ses fonctions. Son oraison funèbre fut pro­
noncée par l’oratorien Pièche. Son corps fut transporté au
château d’If et inhum é dans la chapelle à côté de celui de son
père. C’est à son propos qu’un poète anonym e (2) com posa les
vers suivants :
Nochers qui sillonnez les mers,
Ne craignez plus aucun orage.
Sur l’empire des mers il n’est plus de naufrage.
Parcourez hardiment tout ce vaste univers.
Ci-gît, au milieu de cette île,
Le corps de l’illustre de Pile,
(1) Archives (les Bouches-du-Rhône, B, 105. Nomination de Pilles.
(2) X. Histoire de la Maison de Forlia, p. 238.

�26

PAUL GAFFAREL

Qui, par un sort des plus heureux,
Après avoir pendant la guerre
Dissipé longtemps de la terre
Les brouillards les plus ténébreux,
Va, par un doux regard, comme un astre paisible,
Calmer le courroux dangereux
D’un élément bien plus terrible.

Paul III de F ortia de Pilles, sieur de Costecalde, lui avait
succédé dans le com m andem ent du château d ’If, depuis le
11 octobre 1660. Nommé par lettres patentes de Louis XIV, alors
à Avignon, il se retira en 1707, et céda son gouvernem ent à son
fils Alphonse Toussaint. C’est sous Paul III que l’illustre Vauban
Adsita le château d'If, et rédigea pour le fortifier et l’agrandir un
projet (1) très étudié, comme tout ce qui sortait de la plum e du
m aréchal, m ais qui ne fut jam ais exécuté. Ce rapport est daté
du 11 avril 1701. V auban trouvait le donjon en bon état, mais
n’accordait aucune confiance à la m uraille qui entourait Pilot.
« Son tracé figure comme le rocher. Elle est toute revêtue, m ais
fort grossièrem ent, avec beaucoup de négligence et d’im perfec­
tion, n’y ayant que fort peu d’endroits de son revêtem ent qui
soit bien fini ; le tout ayant été bâti m alproprem ent et avec peu
de soin de moellons mal assis, sans cordon, ni aucune encoi­
gnure de pierres de taille. Toutes les em brasures et créneaux
sont mal faits, sans terre-plein, ni plate-form e, ni rien par le
dedans qui en ait figure ; tous les bâtim ents petits, écrasés, mal
faits et bâtis Lrès négligem m ent : ce qui me fait penser malgré
moi, que ceux qui se sont mêlés de la conduite de ces ouvrages
aient été ou de parfaits ignorants ou des paresseux qui n’y
allaient pas, pour ne pas dire pis, car on ne peut avoir poussé la
négligence plus loin. Le débarquem ent est nul, c ’est-à-dire
qu’il n’y a rien qui puisse aider, et les ferm etures du fort sont
peu sûres, mal laites, et bien au-dessous de celles d ’une bonne
gentilhom m ière de campagne ». Suit un m ém oire, de trentetrois paragraphes , où il propose deux débarcadères, une
quatrièm e tour au ChàLeau, voûtée et à deux étages, et, en
(1) Archives du génie, a rt. Ier, n» 1, cité p a r E spiïrandieu , Le château d’If,
p . 16.

�LE CHATEAU D IF

27

term es assez vagues , avec une poudrière dans le lias et un
m agasin de m unitions sèches dans le haut. Il dem ande, en outre,
trente bouches à feu approvisionnées chacune à 200 coups, et
trois mois de vivres à l’avance. « Moyennant cela, ajouta-t-il en
m anière de conclusion, il est sûr qu’il n’y aura pas de place
dans le monde plus aisée à défendre que celle-là, ni m oins en
état de pouvoir être forcée ». Cet enthousiasm e de spécialiste
peut faire sourire, m ais il est certain qu’avec les moyens
d’attaque de l’époque les m urailles de l’île et du donjon
n’auraient pu être forcées, et, même en adm ettant qu’une escadre
ennemie ait réussi à pratiquer une brèche, toute colonne d’assaut
aurait été facilement rejetée à la mer. Il est fâcheux que le
projet de Vauban ait éLé ou mal accueilli, ou négligé, car les dé­
fenses du château d’il ne furent pas améliorées, et, lorsque, dans
le cours du siècle, les ennemis m enacèrent de nouveau nos côtes
provençales, les m urailles étaient toujours branlantes, et l’arm e­
ment défectueux.
Il est vrai que, dans les dernières années du règne de Louis XIV,
Marseille ne fut pas inquiétée par les vaisseaux étrangers; m ais,
sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, quand les Anglais
se m ontrèrent de nouveau dans la M éditerranée, le danger rede­
vint im m édiat, et il fallut aviser à de sérieux moyens de défense.
Tout d’abord il était nécessaire de prendre soin de la garnison.
Or, les soldats n’avaient pas même tous un lit à leur disposition.
Au 26 m ars 1733 il n’y avait dans l’île que 90 lits (1) complets,
et encore étaient-ils en m auvais état, grâce aux m alversations
d’un certain Fargiés, chargé également des fournitures m ili­
taires au fort Saint-Nicolas, et qui avait trouvé fort ingénieux de
les faire voyager d’un fort à l’autre à l’époque des inspections.
Des trois (2) compagnies d’invalides qui form aient la garnison
(1) Il est vrai qu’on ne lésinait pas sur la fourniture du vin. D’après un
arrêt du Conseil (18 mai 1714) portant exemption des droits pour la garnison
du château, les capitaines avaient droit à six pots de vin par jour, les lieute­
nants à trois, les enseignes à deux, les sergents à un et demi et les soldats à
un. Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2274.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, Registre de l’Intendance, C, 2.322.
Rapport de Robineau du 3 octobre 1736.

�28

PAUL GAFFAREL

du fort, l’une, celle que com m andait le capitaine D om bard, ne
possédait, en fait d’arm es, que quatre épées et pas de carto u ­
ches. La compagnie Le Blanc n’avait pas douze ceinturons, et la
compagnie d’Assigny était dépourvue de tout et comme arm e­
m ent et com m e équipem ent. C’est par grâce q u ’on distribua aux
sentinelles, m ais seulem ent le 1erdécem bre 1738, douze capotes de
gros drap, qui n’avaient coûté que vingt livres chacune (1).
On a vraim ent peine à croire à cette incurie adm inistrative ;
m ais les docum ents qui la constatent sont authentiques. Dans
un rapport de l’inspecteur Robineau, en date du (5 ju illet 1736,
sont décrits les logements de la citadelle, à l’extérieur trois
cham bres d’officiers, une de prisonniers, une pour legarde d’ar­
tillerie et deux pour la cantinière. Le logement du gouverneur
est assez convenable : à l’intérieur, quatre cham bres pour huit
officiers, quatre cham bres pour huit soldats, un cachot dans la
tour à droite pouvant contenir trois prisonniers, un cachot dans
la tour à gauche pour treize prisonniers, deux m agasins à pou­
dre surm ontés par un corps de garde voûté où l’on peut m ettre
quatre prisonniers, m ais le tout est fort délabré, et il y aurait
beaucoup de changem ents à opérer.
Le prem ier de ces changem ents nécessaires serait celui de
l’aum ônier. « Tous les hom m es en général détenus au château
d’If se plaignent vivem ent du récollet aum ônier. Ils prétendent
qu’il n’y a aucune cruauté qu’il ne leur fasse éprouver par des
m esures indignes de son caractère, et qu’il se mêle de tout ce
qui les concerne. Il serait bien nécessaire de lui faire sentir qu’il
lui conviendrait mieux d’adoucir les peines des prisonniers, des­
quels il ne devrait s’em barrasser que pour les consoler dans
leur état de misère, et, en cas qu’il continue dans ses avis im pé­
rieux et m enaçants, il conviendrait alors de le faire rem placer par
u n a u tre p lu s docile et plus charitable». Aussi bien ce n’étailpas
la prem ière fois que des plaintes sem blables étaient form ulées,
sans doute contre le même prêtre. Il lui arrivait en effet d’in te r­
venir dans la vie intérieure des prisonniers, et, m algré les avis
(1) Marché adjugé au sieur Laurent.

�LE CHATEAU D’IF

29

répétés du com m andant de la place, de se prêter à des actes
délictueux. Ainsi n ’avait-il pas prêté le secours de sa plum e à
un soldat puni. Le fait en lui-m êm e n’était pas bien grave, m ais
il est probable que ce n’était pas la prem ière infraction au règle­
ment que se perm ettait le trop com plaisant aum ônier. Le com­
m andant se crut autorisé à sévir et le fit m ettre en prison.
Aussitôt l’aum ônier de jeter feu et flamme et de se plaindre à son
supérieur hiérarchique, l’évêque de Marseille, Belsunce.
Ce dernier, qui avait une très haute idée des devoirs et des
droits épiscopaux, écrivit au com m andant en le som m ant de
relâcher l’aum ônier. Ne recevant aucune réponse, il adressa la
lettre (1) suivante à l’Intendant de Provence, prem ier Président
au parlem ent d’Aix, Cardin L ebret: « Perm etlez-m oi de vous
porter mes justes plaintes contre le m ajor du château d ’If et vous
dem ander justice de ces excès. L’aum ônier de ce fort peut être
coupable, M onseigneur, je n’en sais rien, ignorant de quoi il est
accusé, m ais enfin il a son supérieur à qui cet officier doit
s’adresser. Cependant, sans en dire un seul mot, le m ajor tait
saisir ignom inieusem ent ce prêtre et religieux, le fait conduire
dans la prison des soldats, où il le fait som m er, de tem ps en
tem ps, de donner la dém ission de son emploi, et ne lui perm et
la liberté qu’à ce prix. Je ne puis, Monseigneur, voir de sangfroid le sacré caractère outragé par un simple laïque, surtout
dans un endroit où il est déjà bien m éprisé. Je n’ai pas voulu
dem ander justice à son Em inence (2) : je ne la veux, certes, que
de vous et de votre religion. Si je n ’en obtenais pas une bien
m arquée, M onseigneur, je ne pourrais désorm ais, ni en honneur
ni en conscience, approuver aucun prêtre, ni religieux pour ce
fort, ne convenant pas d ’en livrer un à la passion d’un hom m e
q u ia avili le sacerdoce dans la personne d’un prêtre, qu’il accuse,
dit-on, d’avoir écrit en faveur de quelque prisonnier, ce qui est
un elfet louable de la charité dont un prêtre doit faire profes(1) D e P o ntchevron , Éloge historique et biographique de Monseigneur de
Belsunce, 1854. Cette lettre est datée de Cassis, en cours de visite, le 17 décem­
bre 1732,
(2) Cardinal Fleury

�PAUL GAFFAREL

sion. En privant le fort de secours spirituels, je pense servir le
m ajor de son goût. Lui et tout le Château ont élé sans messe
dim anche passé, et je crois que celte perte leur tient peu à cœur.
Encore une fois, je vous dem ande justice sur tous les tons. Mon
devoir et m a conscience, m on honneur même y sont intéressés.
J ’espère que vous ne me la refuserez pas. J ’ai l’honneur d ’être...
etc. »
Lebret n’était pas hom m e à prendre une décision sans avoir
pesé le pour et le contre. Le m ajor du château d’If avait peutêtre été sévère, mais avait-il outrepassé ses droits? D’ailleurs le
ton de la lettre épiscopale était bien com m inatoire, et, si on
cédait tout de suite, ne créait-on pas un fâcheux précédent ?
Lebret suspendit donc sa décision, m ais Belsunce n’était pas d’un
tem péram ent, une fois la lutte engagée, à y renoncer.il écrivitdonc
une seconde fois à l’Intendant, sur un ton plus agressif encore,
etce dernier qui ne cherchait, co m m e, l’ont presque toujours
fait les adm inistrateurs, qu’à « ne pas avoir d’histoires » donna
l’ordi’e de relâcher le prisounier.
C’est sans doute ce même Récollet, dont se plaignaient les pri­
sonniers à l’inspecteur Robineau, m ais il était visiblem ent pro­
tégé par l’autorité supérieure, car c’est de lui dont il s’agit dans
une lettre (1), du 17 avril 1736, de l’Intendant d’Augervilliers,
portant que l’aum ônier du château d’If jouira des mêmes
exem ptions des droits d ’entrée que les officiers de l’état-m ajor.
Notons que Belsunce eut en celle occasion le beau rôle. Il avait
obtenu toute satisfaction puisque l’aum ônier était rétabli dans
ses honneurs et prérogatives, m ais il se m ontra beau joueur, et,
de son propre m ouvem ent, le rem plaça, éloignant ainsi tout
m otif de discussion ultérieure.
Mieux aurait valu négliger ces m isérables questions et se
préoccuper un peu plus sérieusem ent de la situation m atérielle
du château d’If. Cette situation était précaire. Lorsque éclata la
guerre de succession d’Autriche et que les flottes anglaises
m enacèrent de nouveau nos côtes provençales, le château d’If,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Registre de l’Intendance. U. 2311.

�LE CHATEAU D’iF

31

malgré les avertissem ents de Vauban et les plaintes de Robineau,
n’était p a s (l) en étaL d’opposer même un sim ulacre de résistance.
Dès le 21 juillet 1742, le président de la Tour, intendant et com­
m andant en Provence, avait adressé la lettre suivante aux échevins de Marseille :
« II ne conviendrait pas, d’après les exemples que nous
avons sous les yeux, de nous tenir à Marseille dans une sécurité,
qui pourrait avoir des inconvénients fâcheux, et la prudence
demande qu’on soit sur ses gardes afin d’éviter toute surprise,
ainsi q u ’il paraît indispensable de rem ettre en état les batteries
qui défendent l’entrée du port pour s’en servir en cas de besoin.
Voyez avec MM. le m arquis de Pilles et de Sonis ce qu’il y aurait
à faire pour le rétablissem ent de ces batteries. On exam inera
ensuite si c’est au Roi ou à la ville à faire la dépense, m ais il faut
comm encer à pourvoir à la sécurité publique » . On connaissait
donc le danger, mais il ne paraît pas qu’on ait pris les m esures
nécessaires pour le conjurer, car, au 1er m ars 1744, c’est-à-dire
près de deux ans plus tard, voici la lettre (2), à tout le m oins
étrange, que le m inistre Argenson adressait de Versailles à l’in­
tendant de Provence : a II m ’a été rem is, M onsieur, un m ém oire
par lequel on représente qu’il n ’y a pas d’autres m unitions de
bouche dans le château d’If que celles que la garnison se pro­
cure journellem ent de Marseille par la comm odité d’un bateau
destiné à cet usage, et que, s’il arrivait que l’ennem i s’en rendît
le m aître, tout commerce par m er serait interdit à cette ville.
J ’ai bien de la peine à croire que M. le M arquis de Mirepoix n’ait
pas dem andé l’approvisionnem ent de ce château, s’il eût jugé
cette précaution nécessaire. Je vous prie cependant d’en con­
férer avec lui, et, au cas qu’il trouve convenable d’y pourvoir,
de vouloir bien donner sur le cham p vos ordres en conséquence,
en m ’envoyant un état de la dépense pour que je puisse faire
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Id. G. 2312. État des appointements des
officiers et employés des citadelles.
(2) ld., id ., C. 2322. Mentionnons pourtant (id. C. 2310) une ordonnance
de paiement en faveur de L. Cauvin, maître niaçon, pour les ouvrages par
lui exécutés aux fortifications de la rade de Marseille.

�32

PAUL GAFFAREL

rem ettre sur le cham p de quoi la payer. Je ne pense pas au su r­
plus que l’objet soit considérable pour une garnison d’environ
trois cents hom m es, et q u ’il suffirait peut-être qu’ils aient des
vivres pour un mois ».
Le m arquis de Mirepoix, ainsi m is en cause, prit tout de
suite ses dispositions pour réparer le tem ps perdu. Le point
essentiel était de préserver de la fam ine la garnison du château
d’If. L’inspecteur Robineau, qui était encore en fonctions, se
rendit en toute hâte à la citadelle, et les résultats de sa visite
furent navrants. Il n’y avait plus en provision que 53 quintaux
de biscuits au lieu de 60, ce qui était l’approvisionnem ent nor­
m al, et encore ces biscuits étaient-ils avariés. Pas de légumes
secs. Pas de viandes salées. On n ’avait pas voulu recevoir,
faute de pouvoir les nourrir, une centaine de prisonniers piém ontais. On les avait logés dans un faubourg de Marseille, où leur
présence pouvait devenir dangereuse. T out bien compté, on
n’avait que dix jours de vivres, et de vivres en partie détériorés.
Aussi Robineau proposait-il de com pléter les provisions du châ­
teau d ’If en em pruntant celles des galères en rade de Mar­
seille (1). Il n ’y avait pas à hésiter. Mirepoix donna les ordres
nécessaires, et Robineau, m algré ses hésitations, fut chargé
d’augm enter de 82 quintaux l’approvisionnem ent en biscuit
et d ’acheter 12 quintaux de riz, de pois et de haricots (2). En
outre, comme on se défiait des qualités adm inistratives du
m ajor de la place, on investit l’aum ônier, le père Reinaud, des
fonctions assez inattendues de conservateur et de rép artiteu r des
provisions (3).
On avait ainsi assuré les besoins m atériels de la garnison,
m ais on n’avait encore rien fait pour les fortifications. Elles
étaient aussi délabrées qu’au tem ps de Vauban et aussi m al
arm ées que lorsque Séguiran, par ordre de Richelieu, inspectait
les côtes de Provence. Sans doute on avait garni de canons les
(1) Lettres de Robineau à l’intendant Latour (18 mars, 9 avril, 20 avril,
1er mai, 11 mai). Lettre de Mirepoix à Argenson (20 mars 1744).
(2) Lettre de Mirepoix (17 juin 1744).
(3) Lettre de Robineau à Latour (13 juillet 1744).

�LE CHATEAU D’iE

33

batteries du littoral, à la Major, aux Infirm eries, à la Tête de
Maure; on avait même posté deux galères à l’entrée du port (1);
mais on n’avait rien fait de sérieux au château d’If. M aulevrier,
un des officiers chargés de la défense de Marseille (2), se plai­
gnait en ces term es à celui sur lequel retom bait la responsabi­
lité de ce délabrem ent, au gouverneur des îles, m arquis de Pilles :
« Ce qui est très pressé, c’est de m ettre le château d’If en autre
état qu’il ne l’est, d’y faire reporter incessam m ent les trois plus
grosses pièces de canon qu’on en a ôtées, et qui sont ici sur le
quai, d’y avoir pour un mois du biscuit et des viandes salées
auxquelles on ne touche point sans nécessité, de bien conserver
l’eau de la citerne ; mais ce qui est encore plus essentiel, c’est d’y
m ettre un lieutenant-colonel bien connu dans le service pour y
com m ander, le m ajor qui y est en étant incapable ».
Le m arquis de Pilles, gouverneur des îles de la rade, était en
même tem ps, et presque à litre héréditaire, viguier de Mar­
seille. L’adm inistration de cette grande cité lui tenait bien plus
à cœ ur que le com m andem ent du château d’If. Si, de tem ps à
autre, il visitait la forteresse, où il avait pourtant sa résidence
officielle, et dans la chapelle de laquelle reposaient ses ancêtres,
il en avait confié la direction effective à un officier subalterne,
plus ou moins apte à ce service délicat. En 1744, c’était un
Gallifel qui était investi de ces fonctions, et il s’en acquittait
assez mal au dire de M aulevrier. Aussi bien Pilles se rendait
compte de la situation, et, sans hésiter, la déclarait m auvaise.
Voici la curieuse lettre, ou plutôt le rapport (3) qu’il adressait
dès le 5 mai, en réponse à Maulevrier : « Je sais que, sentant la
nécessité et le danger des circonstances présentes, vous avez
sollicité et pressé plus d’une fois les Echevins de faire les
dépenses nécessaires pour m ettre les défenses en état. Je sais
aussi q u ’ils vous ont toujours représenté qu’ils sont hors d ’état
(1) Lettre de d’Héricourt, intendant des galères, à l’intendant Latour (4 avril
1744). — Lettre de Maurepas au contrôleur général Orry (18 août 1744. Archi­
ves des Bouches-du-Rhône, C. 2336).
(2) Lettre du 14 mai 1744 (G. 2336).
(3) Lettre du 5 niai 1744 (C. 2336).
3

�34

PAUL GAFFAREL

de faire aucune avance des deniers épuisés de la com m unauté,
et que l’édit de 1717 restreint tous leurs pouvoirs à cet égard
dans des bornes fort étroites, de sorte q u ’il n’y a rien de fait
encore, et que nous som m es aussi ouverts qu’en pleine paix. Les
plus sensés sentent le danger où se trouvent les bâtim ents
m ouillés à la rade, qu’une seule frégate suffit pour prendre ou
brûler, et le danger que courrait la ville, si toute la flotte s’en
approchait, tant par tout ce que cette flotte pourrait entreprendre
que par la confusion et le désordre où se trouverait en pareille
alarm e une populace imm ense, qui ose tout en ce cas là.
Ils conviennent aussi des moyens d’obvier à ces m aux; m ais
comme ces moyens sont coûteux et qu’ils ne peuvent ni réduire
leurs collègues à penser juste, ni dépenser sans être autorisés,
tout est dans l’inaction, et le tem ps se passe à réfléchir, à raison­
ner. Il faut agir dans l’occasion présente, et n’user de la réflexion
et du raisonnem ent que pour diriger l’action. Il ne peut y avoir
de nécessité plus pressante que de m ettre cette île et son golfe
hors d’insulte. Si je pouvais faire tout tout seul, tout serait fait
depuis longtem ps. Les affûts nécessaires à nos canons, ainsi
que leurs agrès, seront fournis ou prêtés par M. d’H éricourt
qui y consent avec em pressem ent. Il ne s’agit plus que de
soudoyer un certain nom bre de gens à ces batteries pour leur
service et leur garde jo u rn alière; m oyennant quoi on serait
en état de faire face à tout, à l’aide des arrangem ents pris ou à
prendre pour renforcer les postes dans le besoin (1) ».
Les échevins de Marseille, Roux, Gail, Millet et Pourrières,
étaient mieux disposés que ne le pensait Pilles. L’intendant La
T our venait de leur com m uniquer une lettre d’encouragem ent
du contrôleur général O rry (18 mai 1744), et l’un d’entre eux,
Roux, avait reçu fort com plim ents (2) dont il était très fier.
Aussi, pour m ieux m arquer leur résolution, organisèrent-ils des
(1) Réponse de Maulevrier, le même jour, et lettre de Pilles à l’intendant
Latour, relatives à diverses objections présentées par les Echevins (7 mai 1744).
(2) Id. G. 2336. « Je suis fort édifié du zèle de M. Roux. II serait à désirer
que tous les sujets du Roi eussent la même bonne volonté. Vous me ferez
plaisir de lui dire combien je fais cas de sa façon de penser ». — Voir lettre
de remerciements de Roux à Orry (29 mai).

�35

LE CHATEAU D’i F
.

compagnies de volontaires destinées aux batteries de la côte.
« Pour m ettre cette ville, le golfe et la rade en état de défense,
écrivaient-ils (1) à l’intendant Latour, nous avons donné tous
nos soins à form er dix bataillons, composés chacun de dix
compagnies de cinquante hom m es de milice bourgeoise, et à
rétablir les batteries. M. Roux, l’un de nous, s’y étant porté en
personne diverses fois, et nous n ’avons rien négligé pour
donner dans ces circonstances de nouvelles preuves de notre
zèle et de notre fidélité. De quoi nous croyons, Monseigneur,
devoir prendre la liberté de vous inform er, et vous protester
que nous serons toujours plus em pressés de concourir à tout ce
qui pourra intéresser la sûreté publique ».
.

Il n’était que tem ps d’être sur le qui-vive. Dès les prem iers
jours de ju in l’escadre anglaise était signalée, et on crut que la
bataille allait s’engager, car le branle-bas du com bat avait été
ordonné. « Toute l’escadre anglaise était avant-hier dans le
golfe, écrivait le 10 ju in à l’intendant Latour un de ses agents,
un certain Billom. La m anœ uvre qu’ils firent donna lieu de
craindre une entreprise, et il p araîtrait q u ’il n’y a plus lieu d’en
douter. Depuis hier m atin cette escadre anglaise est plus éloi­
gnée, mais il yen a toujours quelques uns dans notre rade. Cepen­
dant les signalements à Notre-Dame de la Garde subsistent et l’on
s’attend à tout m om ent de les voir revenir. On assure qu’ils ont
aussi des brûlots et des bom bardes. Je crois que la chose ne
pourrait être plus pressante ». Les Echevins se croyaient (2)
aussi menacés d’une attaque im m édiate. « La flotte anglaise
étant sur notre côte, nous sommes nécessités de pourvoir à la
défense de la rade et de la ville. Nous avons fait pour cela
arm er les batteries nécessaires, et pris toutes les précautions
possibles ; m ais, comme nous sommes par là engagés à des
dépenses qui pourront m onter de quinze à vingt mille livres par
mois, plus ou m oins suivant les m ouvem ents de la flotte
ennemie, nous croyons, M onseigneur, devoir vous en informer».
(1) Lettre des echevins du 22 mai 1744.
(2) Lettre des echevins à La Tour (11 juin 1744).

�36

PAUL GAFFAREL

Les Échevins espéraient en effet que le gouvernem ent leur
viendrait en aide, et contribuerait à payer en partie la solde des
compagnies de volontaires. D’un autre côté on a v a it(l) supposé
à Paris que Marseille paierait tous les frais de cet arm em ent
extraordinaire; m ais c’était vraim ent une lourde dépense pour
la m unicipalité que la solde de ces cinq mille volontaires, sans
parler de tous les frais d’entretien, et la réclam ation des É che­
vins était plus que justifiée. On le com prit en haut lieu. Dès le
21 juin M aurepas leur annonçait qu’on ne dem anderait à la
ville que dix mille livres par m ois, et que le m inistre paierait le
supplém ent. Quelques jours plus tard, le contrôleur Orry
confirm ait cette bonne nouvelle, Les Échevins étaient donc
assurés et de pouvoir défendre leur ville et de ne pas obérer les
finances m unicipales. Aussi bien les Anglais étaient au courant
de tout ce qui se passait à Marseille, car ils ne reparurent plus
dans le golfe, ne voulant pas s’exposer à un échec probable.
Grâce aux m esures prises, le château d’If resta donc, ju sq u ’à la
fin de la guerre, la sentinelle vigilante m ais inactive de
Marseille.
La paix d ’Aix-la-Chapelle qui term inait la guerre de succession
d’Autriche ne fut à vrai dire qu’une trêve (1748). Quelques
années plus t a r d , en 1756, on rentrait en cam pagne et les
Anglais, une fois de plus, insulLaient nos côtes m éridionales et
m enaçaient directem ent les villes du littoral. Or la leçon du
passé avait été in utile; et le château d’If était plus délabré et
plus im puissant que jam ais. C’est ce que constate un r a p ­
port (2) du colonel de Reveux, daté du 5 mai 1756 : état des
ouvrages que l’on propose de faire au château d ’il. II n’y avait
alors que trois compagnies d ’invalides en garnison, environ
180 hom mes, dont 10 détachés à R atonneau et 10 à Pomègue.
(1) Lettre d’Orry à La Tour (24 avril 1744). « Il est important pour le service
du Roi, et même pour la sûreté de la rade et du port de Marseille de tenir
la main à ce que les Echevins de cette ville pourvoient sans retardement à ces
dépenses et qu’ils se concertent pour cela avec le commandant et l’intendant
des galères ».
(2) Manuscrit tiré des archives d u génie maritime, cité par E spér an d ieu ,
Château d’If, p. 19.

�LE CHATEAU û ' i F

37

Reveux proposait d’augm enter de deux compagnies ia garnison
d’If et de détacher 40 hom m es à Ratonneau et autant à Pomègue. Il aurait voulu que les m anquants dans les compagnies
fussent remplacés par des « troupes bourgeoises, peu agressives
à la vérité, m ais dans lesquelles se trouvent nom bre de portefaix
très propres aux m anœ uvres subalternes de l’artillerie et au
transport de toutes choses ». Ces sages conseils ne furent pas
suivis. Ce furent toujours des invalides, qui form èrent la
garnison de la citadelle. A vrai dire c’étaient m oins les défen­
seurs de la place que les gardiens des prisonniers, et encore
était-on obligé de les renouveler souvent. On a conservé une
réquisition de Joseph de Sahuguet, m aréchal de cam p, chargé
de l’inspection générale des compagnies d ’invalides réparties
dans les provinces du Royaum e, adressée aux échevins de
Marseille, le 30 août 1764 ; elle est ainsi conçue : (1) « Prière de
faire com m ander pour dem ain au m atin pour aller à Aix sept
voitures à quatre colliers, gratis, destinés à porter les bagages
des officiers, bas-officiers, gradés et soldats invalides des
garnisons des citadelles, château d ’If et arsenal de Marseille,
qui ont désiré se retirer chez eux, avec seize chevaux de selle
pour M. l’Officier, les payafit suivant l’ordonnance, le tout
conform ém ent aux routes de la cour et ordres du Roi. »
Un de ces invalides eut, en 1765, la singulière fantaisie de se
tailler une principauté indépendante dans une des îles de la
rade. Il se nom m ait Jean Gourin, dit Francceur. C’était un faible
d'esprit, qui avait déjà donné des m arques de démence. Pris d’un
subit accès de m égalomanie, il se crut l’unique possesseur et le
roi de l’île Ratonneau. Il réussit à éloigner du fort qu’il occupait
avec eux ses cam arades de garnison, repoussa leur attaque iquand
ils voulurent rentrer et échangea des coups de canon avec le
château d’If. On eut beau surveiller ses allées et venues, et
tâcher de le surprendre, il était toujours sur le qui vive, et, pro­
fitant des difficultés du terrain, il repoussait tous les assauts.
On espéra que la fam ine le réduirait à l’im puissance, m ais il
(1) Archives de Marseille. Papiers non classés.

�38

PAUI, GAFFAREL

y avait alors sur l’île un troupeau de chèvres sauvages, et il se
nourrissait de leur lait et de leur chair. Un jour, voyant passer
au large un navire hollandais, n ’eut-il pas l’audace de le m ena­
cer d’une décharge d ’artillerie, s’il ne consentait pas à s’arrêter.
Le Hollandais, persuadé q u ’une guerre venait d’éclater entre
son pays et la France, car il ne pouvait supposer qu’un seul
hom me oserait ainsi arrêter son navire, descendit à terre et
consentit à donner comme rançon un tonneau d e v in , du lard
et des biscuits. La situation ne pouvait se prolonger, car elle
était grotesque et risquait de devenir dangereuse. Le gouverneur
de Provence, duc de Villars, p rit ses m esures pour y m ettre un
term e. On avait rem arqué que F rancœ ur, m uni d’une lanterne,
faisait souvent des rondes de surveillance. On le fit tom ber
dans une em buscade, et il fut fait prisonnier. Il n ’opposa aucune
résistance et daigna capituler. Ramené à Marseille et bien
accueilli par la populace, qui ne se lassait pas de l’entendre
raconter les évènements de son règne, il finit par devenir tout
à fait fou. Conduit à l’hôpital où il dem eura près d’un an, il
fut ensuite envoyé aux Invalides, où il acheva paisiblem ent sa
carrière, sans se plaindre de ne plus jo u ir des honneurs de la
royauté (1).
•
Un seul hom m e avait pu braver pendant quelques jo u rs la
garnison d’une citadelle. Celte étrange histoire au rait dû dém on­
tre r aux gouvernants d’alors la nécessité de défendre un archipel,
d’où l’ennemi, quel qu’il fût, s’jl s’y était installé, n ’aurait jam ais
pu être débusqué ; m ais une sorte de fatalité s’attachait à ces
rochers pelés et arides. On les croyait im prenables, et on ne
prenait aucune précaution p our assurer leur inviolabilité. Les
gouverneurs eux mêmes avaient cessé d’y résider. Depuis Louis
Alphonse de Pilles, investi de ce com m andem ent de 1707 au
8 ju in 1729, et son fils Alphonse T oussaint de Pilles (1729-1771),
les gouverneurs (2) ne com m andèrent plus effectivement et ne
(1) L a r d i e r , Prisons d ' É t a t dans l e Midi, p. 83-87. — F a b r e , Histoire d e
Marseille, t. n, p. 377.
(2) Le 23 mars 1767, suppression d’un droit perçu à Pomègue au profit du
gouverneur du château d’if Archives des Bouches-du-Rhône, C, 2481.

�LE CHATEAU ü ’iF

39

résidèrent plus au château d’If. Ils avaient délégué leur autorité
à un m ajor, choisi par eux, qui s’occupait de tous les détails du
service, et avait même l’entreprise de la n ourriture des prison­
niers. On a conservé le nom de quelques-uns d’entre eux : de
Gallifet, depuis le 9 ju in 1729, rem placé en 1764 par de Montenault, et ce dernier rem placé à son tour, de 1773 à 1791 par le
chevalier d’Alègre. La famille de Pilles finit même par être
dépossédée de ce com m andem ent honorifique. En 1771, le gou­
verneur de la citadelle était le m arquis de Varennes, lieutenantgénéral, résidant à Paris ; en 1772, Claude François de MilanForbin, chevalier de la Roque, m aréchal de cam p, résidant à
P aris; en 1774, le m arquis de Vieronay, m aréchal de camp ; en
1777 et ju sq u ’à 1789 le m arquis de Scey de M ontbeillard, m aré­
chal de camp. Q uant aux officiers subalternes, le com m andant
de la compagnie des Invalides résidant au château était en 1770
de Chàteauvieux, en 1771 de Mjdon, de 1777 à 1774 Sestier, de
1775 à 1780 de Foncaud, de 1781 à 1789 du Veyrier, chevalier de
Saint-Louis. L’aum ônier fut longtemps le père Pam ard, Augustin
réformé, le garde d’artillerie Trophe, et le m édecin Ancillon (1),
rem placé en 1781 par de Beauregard, puis par Bertrand. A
l’exception du père Pam ard, qui parait avoir exercé une certaine
influence, aucun de ces officiers ne m érite d’être signalé autre­
m ent que par son nom.
Le château d’If, bien que considéré officiellement comme une
forteresse, était donc à peu près déclassé, et, en aucun cas, il
n’aurait pu concourir à la délense effective de Marseille. Si on y
m aintenait une garnison et un gouverneur, c’est uniquem ent
parce qu’il servait de prison, et, en certain cas, de prison
d’Etat. On ne le connaissait en France que comme prison et
nullem ent comme citadelle, et si son nom s’est perpétué dans la
mémoire des hom m es, ce n’est pas à cause de ses rem parts
im puissants, m ais pour ses cachots trop réels et pour les souf­
frances très authentiques qu’y endurèrent quelques-uns de ses
hôtes.
(1) Ancillon avait été nommé le 25 mars 1769. (Archives des Bouches-duRhône, C. 2636, p. 51).

��CHAPITRE III
LES PREMIERS PRISONNIERS D ETAT

Dès le m ilieu du xvne siècle, deux voyageurs, Chapelle et
Bachaum ont, auteurs d’un Voyage dans le Midi de la France,
dont on a peut-être exagéré le m érite littéraire, se faisaient en
quelque sorte les interprètes de l’opinion publique lorsqu’ils
décrivaient la som bre forteresse d ’une façon très im prévue.
Ne s’avisèrent-ils pas d’accum uler toutes les rim es en if qu’ils
rencontrèrent et de les consacrer au Château q u ’ils visitaient ! A
vrai dire, ce n’est là q u 'u n jeu d’esprit, m ais l’im pression géné­
rale qui se dégage de la lecture de ces vers est celle d ’une rési­
dence sinistre.
Nous fûmes donc au château d’If.
C’est un lieu peu récréatif,
Défendu par le fer oisif
De plus d’un soldat maladif,
Qui, de guerrier jadis actif,
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif,
Par bon ordre on retient captif
Dans l’enceinte d’un mur massif
Esprit libertin, cœur rétif
Au salutaire correctif
D’un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
A la triste lueur du suif,
Jouit, pour seul soporatif,
Du murmure non lénitif,
Dont l’élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif
Je jurai, d’un ton expressif,

�42

PAUL GAFFAREL

De vous le peindre en rime en If.
Ce fait, du roc désolatif,
Nous sortîmes d’un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif,
En répétant d’un ton plaintif,
Dieu nous garde du château d’If !

Essayons de suivre à travers les âges la fortune de celte prison
tristem ent fameuse. Si en effet, elle conserve un nom dans l’h is­
toire générale, ce n’est pas qu’elle ait jam ais soutenu de siège
sérieux. A peine si, de temps à autre, elle a échangé d ’inoffensifs
boulets avec les Espagnols ou les Anglais ; mais, à diverses
reprises, de nom breux prisonniers ont été jetés dans ses cachots,
poursuivis les uns comme crim inels d’état, les autres comme
victim es de rancunes ou de haines fam iliales, ceux-ci enfin
comme de vulgaires prévenus de crim es ou de délits. La plupart
de ces prisonniers m éritaient leur sort ; d’autres au contraire
étaient innocents, m ais tous furent traités avec rigueur ; aussi
plusieurs d’entre eux ont-il excité d’ardentes sym pathies. Nous
avons pensé q u ’il ne serait pas sans intérêt de rappeler les noms
des principaux de ces prisonniers.
Les em prisonnem ents paraissent avoir comm encé à la fin
du xvic siècle, exactem ent le 4 décem bre 1588. Un Italien, Alberto
del Campo (1), eut le triste honneur d’être le prem ier hôte des
cachots de la citadelle. Il était né à Santa-Colomba, près de Lodi,
et, après une vie aventureuse qui lui valut une prem ière condam ­
nation à m ort, il avait obtenu sa grâce à condition de servir
d’espion au roi d’Espagne. Il était donc venu en France, vêtu de
bure, les pieds nus, et, sous le nom de frère Valère des Cham ps,
s’était fixé à Aix. Son savoir et sa piété jetèrenl bientôt un tel
éclat que, malgré son activité, le saint herm ite, ainsi qu’on
l’appelait, ne pouvait suffire aux visites q u ’on sollicitait de tou­
tes parts. Le bru it s’élail répandu qu’il lui suffisait de voir un
m alade pour diagnostiquer sa m aladie, et annoncer s’il guérirait
ou non. L’enquête judiciaire dirigée plus tard contre lui démon(1) P apon , Histoire générale de Provence, t . IV, p . 240. — L a rdier , Prisons
d'Etat dans le Midi, p. 7-14.

�LE CHATEAU D’IF

43

tra q u ’il avait un moyen infaillible de ne pas se trom per. Il
empoisonnait en effet, en leur distribuant de prétendus rem èdes,
ceux dont il annonçait la m ort prochaine. Bien q u ’il ne sût, ou
affirm ait qu’il ne savait ni lire, ni écrire, comme il parlait avec
facilité et non sans éloquence, il exerça bientôt autour de lui un
incroyable ascendant. Son portrait avait été gravé, et était sus­
pendu dans bien des m aisons, surtout à la cam pagne, au chevet
du lit des fidèles, à côté du bénitier et de l’image du Christ. Tel
était l’engouement dont il devint l’objet qu’il réussit un jo u r à
arracher un condam né au bourreau, et que, dans une autre
circonstance, quand il annonça qu’il voulait aller en pèlerinage
à Rome, les Procureurs du pays lui allouèrent cinquante écus
d’or.
Il était difficile à ce triste personnage de soutenir longtemps
son rôle d’hom m e vertueux. Ses succès le perdirent. On sut
bientôt que, malgré ses vœux, il vivait joyeusem ent dans sa
cellule embellie par tout le luxe de l’époque. Il avait même
donné l’hospitalité, aussi complète que possible, à une de ses
pénitentes, comme lui d ’origine italienne, M argarita Sachetti.
On commença par trouver étrange ce changem ent d ’allure. De
vilains bruits circulèrent. La peste venait alors d’éclater. On
l’attribua aux conjurations de del Campo. Tel était pourtant le
crédit dont il jouissait encore que les m agistrats, bien que cer­
tains de sa culpabilité, liésilaient à l’arrêter. Un jo u r q u e ,
persistant dans son systèm e d ’hypocrisie, il était allé visiter les
prisonniers, la porte se referm a sur lui. Comme il était im p ru ­
dent d’instruire son procès au grand jour, car la populace, pour
le défendre, se serait livrée à tous les excès, on le conduisit au
château d’If, et c’est ainsi que, pour la prem ière fois, la citadelle
servit de prison.
Le procès du faux herm ite fut alors rapidem ent mené. La
Sachetti, sa m aîtresse, arrêtée en même tem ps que lui et traitée
avec moins de m énagem ents, avoua une abom inable série de
crim es, em poisonnem ents, Amis, sacrilèges, dont elle avait été
l’instrum ent ou plutôt le tém oin. Del Campo fut alors transféré
d’If à Aix. L’hiver était rude. La nuit du voyage fut la plus froide

�44

PAUL GAFFAREL

de l’hiver. Deux des archers qui l’escortaient tom bèrent m orts
sur la route, et le prisonnier n’arriva à A ixque privé de connais­
sance. Rappelé à la vie, il essaya de soutenir son rôle et se prétenditfaussem ent accusé ; m ais les charges étaient accablantes.
II fut condam né à être brûlé vif, et le jugem ent fut aussitôt
exécuté, sans recours en grâce (23 décem bre 1588). On raconte
qu’en apercevant le bûcher il aurait prononcé ces mots : «a peccato
vecchio penitenza nuova ». Sa complice fut condam née à trois
jours de fouet. Q uant aux partisans d ’Alberto del Campo, malgré
l’énorm ité de ses crim es, ils persistèrent à 4e considérer comme
une victim e. Ses cendres, au lieu d’être jetées au vent, furent
recueillies et il passa pour un m artyr. Il p araîtrait même que
son portrait est, encore aujourd’hui, précieusem ent conservé dans
quelques bastides perdues des Basses-Alpes ou des Bouches-duRhône.
Le second prisonnier de m arque au château d’If fut le jeune
de Beausset, fils de Nicolas de Beausset, gouverneur de la for­
teresse au tem ps des entreprises Toscanes. Laissé par son père
comm e gouverneur intérim aire delà place, il avait com m is l’im ­
prudence de quitter son poste, et d’aller passer plusieurs jours à
Marseille auprès de ses parents et de ses am is. Les Toscans pro ­
fitèrent de son absence pour s’em parer du château. Nicolas de
Beausset réussit il est vrai à le réoccuper, m ais il ne voulut pas
laisser im punie la faiblesse de son fils et dem anda qu’il fût
enfermé, pendant un an, dans la forteresse dont-il n’aurait
jam ais dû sortir. On accueillit sa dem ande et ce jeune hom me
expia une heure d ’oubli par plusieurs mois d’une captivité qui,
sans doute, ne fut pas trop rude, car ses geôliers n’ignoraient
pas qu’il était le fils du gouverneur.
Il en fut de même pour deux m oines, de l’ordre des Minimes,
qui ne devaient pas avoir commis un grand crim e, car ils furent
traités avec hum anité et bientôt relâchés. L’un d ’entre eux, le
père Perrier, devait même être nom m é plus tard général des
Minimes. Peiresc (1), dans une de ses lettres aux frères Dupuy,
(1) Lettres de Peiresc, édition Tamizey de Larroque, T. m, p. 126.

�LE CHATEAU

d ’i f

45

à la date du 13 juin 1634, parle d’eux en ces term es : « Nous
n’avons ici (1), en fait de nouvelles que le retour de M. le
Maréchal et la capture de deux pères Minimes, nom m és l’un le
père Davin, qui était Provincial, et l’autre le père Perrier, qui
ont été mis dans la forteresse du château d’If-lès-Marseille, ce,
dict-on, en vertu d’une com m ission du grand sceau, sans qu’on
sache les particularités dont ils sont accusés, si ce n’est que
l’on juge bien que les intrigues des moines et des divisions
qui ont été parm i eux pourraient bien y avoir contribué quelque
chose ».
Etait-ce pour de sim ples querelles entre religieux d'ordres
différents qu’on avait infligé aux pères Davin et P errier une
aussi rude punition ? N’était-ce pas plutôt pour réprim er cer­
tains écarts de langue ou même quelque tim ide essai d’opposi­
tion ? Richelieu était alors le m inistre lout puissanl, et il cher­
chait à briser sous lui loutes les résistances. Il voulait surtout
anéantir les franchises m unicipales au profil de l’absolutism e
m onarchique. C’est pour lui avoir tenu lète, non point par des
actes formels de désobéissance, m ais par des propos assez vifs
tenus contre lui, à l’occasion de la création à Aix du parlem ent
dit Semestre, que lut, à la même époque, enfermé au château
d'If, celui que l’on pourrait citer comme la prem ière victim e
sérieuse de la politique, un négociant de Marseille nom mé
Bernardot. Ii fut enlevé en plein jour, à la place Vivaux, et jeté
dans un des plus sombres cachots de la citadelle. Accablé de
douleur, et ne prévoyant pas de tén u e à sa captivité, ne pouvant
pas non plus faire parvenir de ses nouvelles à sa fam ille, il
conçut l’étrange dessein de se laisser m ourir de faim, et il l’exé­
cuta avec une rare énergie. Rien ne put l’ébranler, ni les repré­
sentations du gouverneur, ni les conseils de l’aum ônier. Il eut
même le courage de constater chaque jour, en les décrivant
avec du charbon sur les m urailles de son cachot les souffrances
qu’il endurait. Au bout du onzième jour, l’aum ônier du fort aidé
par deux dom estiques, profita de son affaiblissem ent pour lui

�46

PAUL GAFFAHEL

faire avaler quelques gouttes de liqueur, m ais il était déjà trop
tard, el l’inforluné expira presque au même instant (1). Com­
bien est-il regrettable qu’on n’ait pas conservé le procès-verbal,
rédigé par la victim e, de cette dram atique agonie.
Quelques années plus tard, en 1638, le château d’if servit
quelque tem ps de résidence involontaire à un prince étranger
Casim ir Jagellon, frère du roi de Pologne Ladislas VII. Ce prince
avait été assez im prudent ou plutôt assez m aladroit pour pro­
m ettre son concours au roi d'Espagne avec lequel nous étions
alors en guerre. Il avait pris sa route par l’Italie, par Gênes, où
l ’on donna de grandes fêles en son honneur. Le R eprésentant
de la F rance à Gênes, Sabran, avertit le gouverneur de P ro­
vence, comte d’Alais, qui donna aussitôt l’ordre de l’arrêter et
chargea le capitaine de ses gardes de m ettre la m ain sur ce d an ­
gereux aventurier. Or Casim ir, qui avait déjà perdu beaucoup
de tem ps à Gênes, ne p artit pour Barcelone que le 4 m ai 1638.
Après avoir relâché à Savone el à SainL-Tropez, il se dirigea sur
Marseille en chaise de poste afin d ’éviter le mal de mer. Le
gouverneur de Saint-Tropez étonné du nom bre de seigneurs et
de dom estiques qui escortaient cet inconnu, avertit aussitôt Alais
qui dépêcha à sa poursuite son fidèle lieutenant. Il arriva trop
tard, Casimir venait de se rem barquer, mais, avec une incons­
cience qui dénote son défaut de sens pratique, il vint se ranger
sous le canon du château d’If, et dem anda au gouverneur
Paul II de Fortia, l’autorisation de débarquer. Fortia était déjà
averti de l’arrivée probable du prince. Il donna l’ordre, sous
menace d’ouvrir le feu, d’avoir à débarquer im m édiatem ent.
Le capitaine du vaisseau voulait m ettre à la voile et braver tous
les risques, m ais le prince, qui, décidém ent, redoutait le mal de
m er, aim a m ieux obéir à l’injonction. Il fut aussilôt conduit à
la forteresse en même tem ps que ses compagnons, m ais comme
son incognito était sévèrem ent respecté, on ne pouvait cons­
tater son identité. Un traître, Jean de Godefroy, de Manosque,
qui l’avait connu à Gênes, le dénonça au gouverneur. Il fut
(1) L a r d i e r , Prisons d ’E lat du midi. p. 20-21.

�LE CHATEAU

d ’i E

47

alors traité avec les honneurs dus à son rang, m ais retenu au
château d’il où il resta ju sq u ’à ce qu’un ordre du comte d’Alais
lui eût assigné pour dem eure le château de la reine Jeanne à
Salon. Il fut de là transféré à Sisteron, puis à Vincennes. Ce
prince était assurém ent peu sym pathique, et il avait agi avec
une im pardonnable légèreté, m ais son arrestation n’en était pas
moins arbitraire, et, une fois de plus, ce n ’était pas à un crim i­
nel que la Bastille provençale avait servi de résidence tem poraire.
Ce furent de véritables crim inels d’E tat, m ais autrem ent inté­
ressants que ce prince d’occasion, qui lui succédèrent au château
d’If. Fiers de leurs vieilles franchises m unicipales, les Mar­
seillais avaient essayé de les m aintenir contre l’absolutism e de
LouisXIV. L’un d’entre eux, Gaspard de Niozelles, avait fière­
ment tenu tête à Mazarin, et refusé de s’agenouiller devant le Roi
pour lui présenter les hom mages et les excuses de sa ville natale.
On 11e lui avait point pardonné la fierté de son attitude. Il fut
condam né par contum ace à avoir la tête tranchée. Ses biens
furent confisqués, etpour éterniser le souvenir d elarébellion,une
pyram ide fut élevée sur l’em placem ent de sa m aison, rasée de
fond en comble. Niozelles avait de nom breux am is. En com pa­
gnie de quatre de ses partisans, les frères Serres, Feautrier de
Cuges et un dom estique, il trouva un asile sûr au couvent des
frères quêteurs. Ils furent cachés dans un caveau, dont le sou­
pirail était pendant le jo u r fermé par une planche recouverte de
fum ier. Tout Marseille connaissait la retraite de Niozelles, m ais
il ne se trouva pas un traître pour la dénoncer, et, m algré les
recherches du gouverneur de la province, duc de M ercœur, le
défenseurdes libertés m arseillaises parvint à s’échapper. Les deux
frères Serres furent moins heureux. Ils furent arrêtés et enfermés
au château d ’If. L'un d ’eux, le plus jeune, était dangereusem ent
m alade. Son médecin, le docteur Lam bert, aurait voulu le soi­
gner dans sa prison, mais on lui refusa cette légère faveur, et
l’infortuné ne tarda pas à succom ber. Son frère, au sort duquel
s’étaient intéressés non seulem ent le gouverneur du Château,
Fortia, m ais encore tous les M arseillais qui n ’avaient pas perdu
le souvenir des services rendus, obtint enfin sa grâce. Q uant à

�48

PAUL GAFFAREL

Niozelles, il ne put rentrer en France qu’à la fin du règne de
Louis XIV, et ce fut pour y m ourir, dans un exil déguisé, sur sa
terre seigneuriale.
A peu près à la même époque, en 1664, à la suite d’une insulte
faite à Rome à notre am bassadeur Créqui, par les soldats corses
de la garde pontificale, Louis XIV avait ordonné la mise sous
séquestre d’Avignon et du Confiât Venaissin. Le vice-légal Gas­
pard de Lascaris n’opposa aucune résistance au président
d’Oppède et aux h u it conseillers chargés de prendre possession
de la province. Il n’en fut pas de même de certains prêtres, assez
courageux, après le prem ier m om ent de stupeur, pour se plain­
dre en chaire de l’usurpation du Roi et de la brutalité de ses
agents. Oppède fit aussitôt arrêter six d’entre eux, ceux qui
s’étaient signalés par la violence de leurs attaques. Ils furent
enfermés au château d’If, mais traités avec les égards que com ­
portait leur situ a tio n . Aussi bien leur captivité ne fut pas de
longue durée. Le Pape ayant accordé au Roi toutes les satisfac­
tions qu’il désirait, Louis XIV rappela les troupes qui avaient
déjà pris le chem in de l’Italie, et restitua le com tal Venaissin.
Q uant aux six prêtres récalcitrants, ils furent rem is en liberté,
et rentrèrent à Avignon, presque fiers de leur détention, qui, en
somme, n’avait été qu’une partie de plaisir trop prolongée.
D’après une légende que rien ne justifie, le château d’If aurait
encore reçu comme hôte le personnage énigm atique connu sous
le nom de Masque de fer (1). Même à l’heure actuelle, des guides
bien intentionnés m ais mal in struits m ontrent une des cham ­
bres de la citadelle comme ayant servi de séjour à ce prisonnier
m ystérieux. Q u’il s’agisse de Fouquet, de Beaufort, de V erm andois, de M archiali ou d’un prétendu frère de Louis XIV, nous
n’avons pas ici à discuter ce problème passionnant : qu'il nous
suffise d’affirm er que le Masque de 1er n’a jam ais mis les pieds
au château d’If. On retrouve ses traces à Pignerol, à Exiles, à
Sainte-M arguerite, à la Bastille, m ais aucun docum ent sérieux
(1)
Biographie universelle Didot-Hœfer. Article Masque de fer, résumant
les diverses versions de ce mystère historique. D e l o h t , l'Homme au Masque
de fer (avec pièces justificatives).

�LE CHATEAU

49

d ’ï F

ne peut être allégué sur son séjour au château d’il'. Son geôlier,
Saint Mars, était attaché à ses pas, et, quand il le transférait
d’une prison dans l’autre, il avait soin d’en aviser la Cour. Or,
on ne trouve rien dans sa correspondance, pas même une
allusion, à son séjour à M arseille. Il nous faut donc renoncer à
ces inventions saugrenues. Si nous voulons garder notre pitié
pour les victimes des caprices adm inistratifs de Louis XIV, que
ce soit pour le captif, très authentique, de la Bastille, mais nulle­
m ent pour le Masque de fer du château d’If, qui n’a jam ais été
au château d’If.
Cette pitié nous devrions la réserver surtout aux m alheureux
qui souffrirent pour leurs croyances : nous voulons parler des
protestants, si cruellem ent persécutés par le tout puissant sou­
verain qui, d’un trait de plum e, enleva à une partie de ses sujets
la liberté religieuse, dont ils jouissaient depuis l’édit de Nantes.
On sait que, victim es d’un im prévoyant fanatism e, ils ne voulu­
rent pas renoncer à ce qu’on appelait leur erreur, et que, plu­
tôt que d’apostasier ils aim èrent mieux garnir les bancs de la
chiourm e sur les galères royales ou être ensevelis vivants dans
les trente-six prisons d’État qui leur furent affectées. Six de ces
prisons se trouvaient dans le midi de la France : Sainte-M argue­
rite, Brescou, Aigues-M ortes, Saint-Esprit, Crest et le château
d’If. Le château d ’If était la plus redoutée de ces geôles. On a
conservé le nom de quelques-uns des détenus qui y furent
enfermés pour cause de fermeté dans leurs croyances reli­
gieuses. Que ce soit pour leurs descendants, s’il en existe encore,
une légitime satisfaction que de rem ettre en lum ière le nom de
ces m artyrs. Jean-BapListe Bancillon, de Florac, avait été con­
dam né en 1(589 pour avoir assisté à une assem blée illégale.
Conduit d’abord à Marseille sur la galère ht H a rd ie , il fut trans­
féré au château d’If en 1698, et n’obtint sa mise en liberté q u ’en
1713. Jacques Bonnadieu, de Saint-Jean du Gard, condam né en
1705, et renferm é au château d’If, m ourut à l’hôpital de Marseille.
Cassou, m is à la chaîne en 1689 au fort Saint-Nicolas, puis, après
une tentative d’évasion, au château d ’If, y m ourut en 1697,
« l’esprit tourné », ainsi qu’il est dit dans son acte de décès. Jean
4

�PAUL GAFFAREL

Payan ou Fayan, détenu en 1687 ne fut libéré qu’en 1712. Claude
Joussaud, bourgeois de Nîmes, condam né en 1687, conduit à
bord de la galère l'illu s t r e , à Marseille, puis transféré au ch â­
teau d’If, y m ourut en 1707. Jean et Pierre Laire, tous deux du
Languedoc, furent condam nés en 1691 et 1703 et subirent tous
deux leur peine au château d’If. Elie Monis, du Poitou, con­
dam né en 1686, et conduit sur la galère la F a v o rite , y fut, on ne
sait pour quel motif, condam né à la torture, puis conduit au
château d’If, où il se trouvait en 1713, quand il obtint enfin sa
libération après vingt-sept années de captivité et de souffrances.
Nous n’avons retrouvé les nom s que de ces huit victim es du
fanatism e, mais leur nom bre fut certainem ent bien plus considé­
rable, car cette odieuse pratique se continua longtemps encore.
En plein dix-liuilième siècle, le 16 janvier 1763, le m inistre d’E tat
Saint-Florentin n’écrivait-il pas à Choiseul : « Le feu Roi avait
si fort à cœ ur l’exécution de ses déclarations sur le tait de la
religion que, par un règlement particulier concernant le fait
des galères, il décida qu’un hom m e condam né pour le fait
de religion, ne pourrait jam ais sortir des galères », et il s’ap.
puyail sur cette volonté nettem ent exprim ée pour refuser ou
tout au m oins pour discuter l’opportunité d’une dem ande faite
en faveur de protestants prisonniers par le duc de Beaufort et
l’archevêque de Cantorbéry. « Je u’ai pas entendu dire, écrivaitil, que nous ayons dem andé grâce pour des catholiques condam ­
nés en Angleterre pour avoir contrevenu aux lois de leur pays.
Les Anglais ne devraient donc pas solliciter en faveur des religionnaires français condam nés pour avoir violé les nôtres. Il
me paraît que, s’il était question de faire grâce à ces condam nés,
il conviendrait mieux qu’ils dussent leur pardon à la clémence
du Roi qu’à une puissance étrangère, par laquelle on pourrait
croire qu’il a été arraché à Sa Majesté ».
Cette argum entation féroce ne m érite même pas l’honneur
d ’une réfutation ; aussi nous contenterons-nous d ’adresser un
souvenir ému à ces victimes du fanatism e et en même tem ps
d’adm irer la constance de ces infortunés qui, plutôt que de
renoncer à leurs croyances, bravèrent soit sur les galères, soit

�LE CHATEAU ü ’iF

51

au château d ’If, les ordres im pitoyables d’uu souverain mal
inspiré et de fonctionnaires trop empressés.
Il n’y eut pas que des protestants détenus au château d ’If pour
crime d’irréligion. Nous avons retrouvé dans les Archives
départem entales (1) l’interrogatoire d’un prêtre enfermé au châ­
teau sous prévention du crim e d’apostasie (4 avril 1781). Il se
nom m ait de Monlillot, et était originaire de Rum illy en Savoie.
L’inculpé déclare avoir été forcé par son père et ses frères à
entrer chez les Augustins de Lyon. Ne se sentant aucune voca­
tion, il était sorti du couvent sans avoir fait profession, et en
vertu d’un bref du Pape enregistré par l’officialité de Lyon. Il
n’avait jam ais songé à apostasier et continuait à appartenir au
clergé séculier en qualité de prieu r de Beaufort près R um illy.
Nous ne savons si cette intéressante victim e des rancunes fam i­
liales recouvra jam ais sa liberté, car le jugem ent ne figure pas
dans les pièces du dossier.
En 1720, un douloureux épisode, celui de la peste, appela
de nouveau l’attention sur cette sombre forteresse. Dès le mois
de mai de cette même année (2), cette terrible m aladie avait
fait son apparition à Marseille, et, presque tout de suite, malgré
les précautions prises et les secours de tout genre qui furent
distribués, elle prit d’effrayantes proportions. A cause de son
isolement, il était relativem ent facile de préserver le château
d’If de la contagion. Il ne s’agissait que d ’em pêcher toute
com m unication entre la ville contam inée et la citadelle encore
intacte. Il est vrai que l’ilot ne produisant rien par lui-m êm e, il
était nécessaire d’assurer par un service régulier l’alim entation
des soldats et des prisonniers, mais rien n’était plus aisé que de
déposer les vivres en un endroit déterm iné, sans qu’il y eût con­
tact entre ceux qui apportaient et ceux qui recevaient les provi­
sions. Ce service était assuré par un bateau, qui, deux fois par
semaine, faisait la navette entre la ville et la forteresse. L ’adju­
dication venait d’être confiée, et pour une somme relativem ent
m inim e, sept cents livres par an, à un certain Davin, qui garda
(1) Archives départementales, C. 2184, fol. 343, 345.
(2) Ga ffarel e t d e D uranty , La peste de 1720 à Marseille et en France, p. 42.

�PAUL GAFFAREL

la charge pendant trente-huit ans et la transm it en 1758 à son
lieutenant et beau frère, Jean-Joseph M artin, lequel à son tour
la céda à son lils Pierre M artin, qui en était encore titulaire en
1789 (1). Davin était donc un hom m e de toute confiance, et on
pouvait se fier à lui pour la sLricle observation des règlements.
D’ailleurs un chirurgien spécial, Maurel, était affecté au châ­
teau d’If et veillait de son côté pour ne pas donner prise au terri­
ble fléau (2). Les précautions sem blaient donc bien prises, m ais
la m aladie s’abattit sur l’équipage du bateau vivrier, et, soit
im possibilité de le rem placer, soit par coupable négligence, on
oublia de renouveler les provisions. Comme il ne pouvait être
question pour les résidents d ’If de pénétrer à Marseille, ils furent
abandonnés à eux-m êm es comme dans une île déserte, et, lorsque
enfin les com m unications furent rétablies, il ne restait des cent
cinq soldats de la garnison qu’une vingtaine de m oribonds,
exténués par la fam ine dont ils avaient souffert. Le com m andant
du fort, son lieutenant, l’aum ônier, le chirurgien, tous étaient
m orts. Des sept prisonniers enferm és dans les cachots, il n ’en
restait que deux. On a conservé leurs nom s, Amédée D uris et
Pierre Ricolli. Ils étaient au château d’If sur la dem ande de leurs
parents.
L’auteur inconscient de la catastrophe qui fit à M arseille et en
France tant de victim es, le capitaine du G ra n d -S a in t-A n to in e ,
Chataud, eut à ce m om ent l’heureuse chance d’être enfermé à If,
et d’y passer tout le tem ps que dura le fléau. Si, par m alheur
pour lui, il avait débarqué à Marseille, il y au rait été mis en
pièces par la populace. T rad u it tout d’abord devant le tribunal
de l’Am irauté et interrogé (3), non pas à Marseille, m ais dans
file de Jarros par le lieutenant de l’A m irauté, de Gérin-Ricard,
il n’avait pas eu de peine à dém ontrer son innocence. Il lui avail
suffi de présenter les patentes de santé qu’on lui avait délivrées
pendant son voyage de Seyd à Marseille, soit à Tripoli de Syrie,
(1)
(2)
vins.
(3)

Archives des Bouches-du-Rhône, C. I, n° 157,
Archives de Marseille. Lettre de Maurel, du 25 octobre 1720, aux ÉcheCorrespondance de la mairie, au mot Maurel.
I ldefonsk de Vaux . Livre de raison de Gérin-Ricard (1899).

�LE CHATEAU DIF

soit à Chypre, soit à Livourne, et le laisser passer des intendants
de la santé à Marseille. On aurait donc dû le relâcher, mais
c’eût été l’envoyer à la m ort ! Gérin-Ricard fut donc bien inspiré
en ordonnant, par m esure de prudence, sa mise au secret provi­
soire au château d’If, et en l’engageant à se faire oublier. Or,
Chataud ne tenait nullem ent à jouer le rôle de victime expiatoire.
Il réclam a avec acharnem ent sa mise en liberté, et s’adressa,
pour l’obtenir, à toutes les ju rid ic tio n s; m ais il n’obtint pas
gain de cause. En m ars 1722, il était encore au château d’If.
Nous avons retrouvé (1) deux placets qu’il adressait, le prem ier
à un m inistre, de la Houssaye, et le second au Régent Philippe
d’Orléans pour le supplier de lui rendre la liberté ou de le tra­
duire de nouveau en justice. On connaissait en haut lieu le bien
fondé de la réclam ation, m ais on n ’osait pas encore le relâcher,
et on ne se décida que tard à faire droit â ses dem andes plus que
justifiées d ’élargissem ent. Le Parlem ent d ’Aix ayant évoqué
l’affaire, un arrêt du Conseil d’État, en date du 1er septem bre 1723,
approuva la prem ière décision de Gérin-Ricard, et Chataud
recouvra la liberté, esquivant ainsi et la m aladie dont il avait
été le propagateur et la vengeance des Marseillais.
(1) Archives nationales, G. 7, 1736,

��CHAPITRE IV
LES LETTRES DE CACHET AU XVIIIe SIÈCLE

C’est surtout dans la seconde m oitié du xvm e siècle que le
château d’if acquit une lâcheuse célébrité, à cause du grand
nom bre de prisonniers qui y furent enfermés en vertu des fameu­
ses lettres de cachet, des ordres du Roi, comme on était convenu
de les appeler. On les nom m ait ainsi parce qu’elles étaient trans­
mises fermées et cachetées, tandis que les lettres patentes parve­
naient ouvertes. P a r ces lettres le Roi, sans jugem ent et sans
explications, privait de liberté, pour un temps indéterm iné, tel ou
tel de ses sujets. De tous les abus de l’ancien régime, il n ’en est
pas un qui ait soulevé autant de récrim inations. De fait, en lais­
sant entre les m ains du souverain un aussi form idable ins­
trum ent de tyrannie, on supprim ait la liberté individuelle. Le
Roi devenait ainsi le m aître absolu, et pouvait, au gré de son
caprice, faire disparaître de la vie courante, et sans avoir besoin
de donner le m oindre prétexte, tel ou tel de ses sujets. Chaque
Français, depuis le prem ier prince du sang ju sq u ’au dernier
des laboureurs, se trouvait exposé à être subitem ent arraché à
sa famille ju sq u ’à la fin de ses jours.
Qu’on ne s’im agine pas, en effet, que seuls étaient frappés de
hauts personnages. Nous avons retrouvé aux archives de Mar­
seille, à la date du 11 m ars 1770 (1), une lettre de cachet lancée
contre un sim ple pêcheur ! La voici : « Je vous fais cette lettre
pour vous dire de recevoir dans mon fort de Notre-Dame de la
Garde le nom m é Jean-H enri Mouton, patron pêcheur de Mar(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Police. Ordres du Roi. Lettres trans­
mises par le duc de Praslin à l’Intendant de Provence.

�PAUL GAFFAREL

seille, el de l’y retenir et garder pendant quinze jours. Sur ce je
prie Dieu, qu’il vous ait, M onsieur, e n s a sainte garde. Louis ».
Aussi comprend-on que les philosophes, que les économistes,
que tous ceux qui sincèrem ent voulaient le bien général se soient
élevés contre ce pouvoir exorbitant, et aient réclam é avec
ensemble la destruction de cette arm e trop commode au service
du despotisme.
A ne consulter que les apparences, rien de plus légitime que ces
revendications. D isparaître ainsi de la circulation, dépendre du
caprice d’un m aître qui peut subir de fâcheuses influences, cer­
tes il y a là de quoi soulever des colères légitimes. Aussi n’avonsnous nullem ent l’intention de tenter un essai de réhabilitation
de cette institution justem ent flétrie : nous chercherons seule­
m ent à l’expliquer, et nous serons tout étonnés de nous aperce­
voir que, sauf de déplorables erreurs, la lettre de cachet n’était
au fond qu’un moyen de police brutal, m ais qui, dans certains
cas et jusqu’à un certain point, pouvait se justifier.
Rem arquons tout d’abord que la lettre de cachet n'était jam ais
lancée qu’après une enquête sérieuse, el, d’ordinaire, très pro­
longée. Voici com m ent on procédait. Une dem ande d’em pri­
sonnem ent était-elle adressée soit au Roi, soit à un de ses
m inistres, l’Intendantde la province recevait l’ordre de vérifier le
bien-fondé de l’accusation. Ainsi, le 24 juin 1778(1), le m inistre
Amelot écrivait à l’Intendant de Provence : « Vous trouverez cijoint un mémoire par lequel le sieur Bailly, négociant à Marseille,
dem ande des ordres pour faire enferm er son fils. Si, d’après les
renseignem ents que vous vous serez procurés, el dont je vous
prie de me faire part, vous pensez qu’il soit nécessaire de priver
ce particulier de sa liberté, il conviendra de faire dire à son père
qu’il ne doit com pter sur l’expédition des ordres de détention
qu’autant qu’il indiquera la m aison où il désire que son fils soit
conduit, et qu’il fera sa soum ission d’y payer la pension. Vous
voudrez bien me m arquer celle qu’il aura choisie ». L’Intendant
prenait alors ses renseignem ents, aussi complets que possible,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2629, p. 1.

�LE CHATEAU D IF

OI

et rédigeait un rapport dans lequel il enregistrait avec soin tout
ce qu’il avait appris en bien ou en m al, et ce n ’était qu’après
avoir pris connaissance de ce rapport que le m inistre de la
m aison du Roi prononçait l’em prisonnem ent, ou décidait de ne
pas poursuivre l’affaire.
Sans doute la porte restait ouverte à l’arbitraire, et il est plus
que probable que bien des innocents, accusés à tort, ont élé
ainsi privés de leur liberté contre tout droit et toute justice ;
mais, la plupart du tem ps, les plaintes étaient fondées, et la
lettre de cachet atteignait de vrais coupables. Nous n’en voulons
pour preuve que ce qui s’est passé en Provence lors du règne de
Louis XVI, prince qui n ’a pas laissé une grande réputation de
sévérité, et encore ne nous occuperons-nous que des prisonniers
du château d ’il'.
Nous n’avons plus à notre disposition les registres d ’écrou de
cette Bastille m arseillaise. Trop de personnes étaient intéressées
à leur disparition. Ils ont élé enlevés pendant la période révo­
lutionnaire, et même plus tard jusque sous la R estauration. S’ils
n’ont pas été tout de suite détruits, ils ont dans tous les cas si
soigneusement été cachés que, malgré nos recherches, nous
n’avons seulem ent pas trouvé les traces de la fuite de ces pré­
cieux docum ents. Un collectionneur, dont la complaisance égale
l’érudition, M. Izoard, nous a, il est vrai, com m uniqué un
docum ent qui paraît officiel : c’est un cahier sur parchem in, de
six feuilles grand in-quarto, intitulé : Château d’if, registre de
l’intendance de Provence, trésorerie, départem ent des Bouchesdu-Rhône. Il renferm e la liste des prisonniers entérinés au
château d’If depuis Alberto del Campo en 1588 jusqu’à Boissin,
l’assassin du général Lagarde, en 1816; m ais bien que la pièce
soit revêtue de tous les tim bres adm inistratifs, elle ne nous
inspire qu’une confiance médiocre. D’abord elle ne contient que
soixante et un nom s, et le nom bre des prisonniers a été bien
plus considérable. En second lieu, les inscriptions sont toutes
de la même m ain, et elles paraissent avoir été faites avec une
plume de fer, par conséquent à une époque relativem ent
m oderne; seulem ent il est probable que l’auteur de cet ingénieux

�PAUL GAFFAREL

truquage a eu à sa disposition des docum ents authentiques, et
qu’il les a utilisés, spécialem ent pour la date de l’entrée et de la
sortie des prisonniers au château d’It, et aussi pour des notes de
service très caractéristiques sur tel ou tel d’entre eux. Nous
aurons donc, quelle que soit son origine, à utiliser ce docum ent;
m ais c’est surtout dans la correspondance des intendants de
P ro v e n ce , précieux m onum ent ad m inistratif conservé aux
archives des Bouches-du-Rhône, que nous puiserons nos rensei­
gnem ents. Au m oins serons-nous assuré, en procédant avec
celte réserve, de n ’avancer que des faits bien prouvés.
C ontrairem ent à l’opinion reçue, la Royauté ne repoussait nulle­
m ent la pensée de renoncer à ce privilège exorbitant de la
suspension de la liberté individuelle. Voici à ce propos une
pièce significative: une lettre (!) du m inistre Malesherbes
adressée le 31 décem bre 1775 à l’Intendant de Provence. On nous
perm ettra de la citer tout au long, non seulem ent parce qu’elle
est à l’honneur de celui qui l’a signée, m ais aussi parce qu’elle
donne comme la note de cette curieuse é p o q u e , à laquelle
nom bre de citoyens éclairés cherchaient à faire la Révolution,
en quelque sorte par ordonnances : « Je vous ai déjà entretenu
d’un projet que vous avez p aru ne pas désapprouver, et sur
lequel je crois devoir encore m ’expliquer avec vous pour p ar­
venir à le m ettre à exécution. Vous savez que dans le m om ent
où le Roi m ’a appelé au m inistère, je me suis occupé d’un abus
dont j ’étais frappé depuis longtem ps; c'était celui des lettres de
cachet, qui ne sont sûrem ent données par le Roi qu’avec justice,
m ais qui ne l’ont pas toujours été après un examen capable de
satisfaire le public. T ant que le Roi se croira obligé de venir au
secours des fam illes m alheureuses par un sujet capable de les
déshonorer, et que le m inistère s’en réservera l’examen à lui
seul, la source de cet abus sera intarissable. Cette réflexion que
j ’ai cru devoir proposer à Sa Majesté l’a déterm inée à me pro­
m ettre de ne lui rendre compte des affaires de ce genre qu’après
les avoir fait exam iner par plusieurs m agistrats, dont je lui
(1)
Archives des Bouches-du-Rhône, C, 2.628, p. 35. Voir la réponse de
l’Intendant de Provence (5 janvier 1776). Id., p. 35.

�LE CHATEAU D’iF

59

porte le vœu ; m ais il ne suffit pas de prendre ces m esures pour
l’avenir. Sa Majesté m ’a ordonné de plus de lui rendre com pte
des lettres de cachet données dans mon départem ent, dont l’effet
est encore à présent subsistant. Or ce travail est trop considé­
rable, et serait trop long si l’examen était pour toutes les pro­
vinces par les m agistrats que Sa Majesté en a chargés à Paris, où
ils sont dom iciliés.
Il faut avouer qu’il sera souvent beaucoup m ieux fait par
des personnes dignes de la confiance de Sa Majesté qui rési­
dent dans la province. Dans cette position, j ’ai pensé qu’il
serait utile pour les m alheureux à présent détenus par ordre
du Roi, pour leur fam ille et pour la province, j ’oserai même
dire qu’il serait honorable pour le gouvernem ent du Roi, qui
ne veut reposer que sur la justice, de com m ettre dans plusieurs
provinces les intendants et com m andants, et quelques per­
sonnes qui leur seront associées pour faire cet examen. Ce n ’est
pas une com m ission perm anente, et je crois que ni vous ni
aucun de ceux qui vous seront associés 11e voudrait se charger
d’une com m ission dont l’objet serait perpétuellem ent illégal :
c’est surtout de revoir ce qui a été fait ju sq u ’à présent. Les
coopérateurs que j ’ai à vous proposer sont M. le m arquis de
Vauvenargues, M. le Président de Saint-Vincent et M. Le Blanc
de Caslillon, et je suis sûr que ce choix ne vous déplaira pas.
J ’écris à chacun d’eux une lettre que vous trouverez ci-jointe,
et que je vous prie de leur faire rem ettre. Je les renvoie aux
explications que vous leur donnerez sur l’objet même de cette
com m ission ».
Révision des jugem ents antérieurs, et garanties sérieuses pour
l’avenir, telle paraît avoir été la double pensée du gouver­
nem ent d’alors, et 011 11e saurait trop le féliciter de ses excel­
lentes intentions ; m ais l’abus était enraciné, et l ’usage de ces
arrestations arbitraires bien commode.
Elles continuèrent. Elles devinrent même si fréquentes que
l’opinion publique en fut émue. Le m inistère crut devoir
intervenir de nouveau, et voici les instructions (1) qu’adressait
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. C. 2630, p. 163.

�60

PAUL GAFFAREL

à tous les intendants, le 25 octobre 1784, un des successeurs de
M alesherbes au m inistère, le baron de Breteuil. « Vous trou­
verez ci-joint un état des différentes personnes de votre dépar­
tement actuellem ent renferm ées en vertu d’ordres du Roi,
expédiés d’après vos inform ations et votre avis, ou les infor­
m ations et avis de m essieurs vos prédécesseurs. Vous verrez
que quelques unes de ces détentions sont déjà fort anciennes.
Je ne doute point q u ’il n ’y en ait plusieurs q u ’il est à propos de
faire cesser, et je vous prie de ne pas perdre un m om ent pour
vérifier et me m arquer quelles sont celles dont la révocation
vous p araîtra devoir être prononcée dès à présent, et quels
motifs vous déterm inèrent à penser que les autres doivent
subsister ». Breteuil établissait une distinction entre les fous
ou im béciles, les libertins eL débauchés, et les coupables d ’actes
de violence ou de délits. On continuerait la prison pour les
prem iers. On ne prolongerait pas la détention des seconds au
delà de deux ans, « car, si l’on se prêtait trop facilem ent à la
rigueur dont les parents voudraient user, il arriverait souvent
que ce n’est plus une correction, mais une véritable peine
qu’on infligerait. Quant aux coupables de droit com m un, leur
cas serait réservé ».
Breteuil recom m andait en outre d’inspecter toutes les geôles
au moins une fois l’an. « Ces visites auraient l’avantage de
vous faire connaître non seulem ent la conduite des prisonniers,
m ais encore la m anière dont ils sont traités. Vous écouteriez
leurs représentations, vous sauriez si leur n ourriture et leur
entretien est proportionné à la pension qu’on paye pour eux,
quel est l’ordre et le régime de chaque m aison, quelles précau­
tions on y observe pour m aintenir la tranquillité entre les
détenus, quelles m esures on prend pour prévenir les évasions,
enfin quels abus il pourrait être essentiel de réprim er ». Suivent
quelques précautions indiquées. S’agit-il d’un fou? on ne l’ac­
ceptera que lorsque l’interdiction sera prononcée par un juge­
ment. D’un m ineur? Il faudra, sans parler du père et de la
mère, le consentem ent de deux ou trois des parents les plus
rapprochés. Se défier des plaintes des m aris et de leurs femmes.

�LE CHATEAU ü ’i F

61

Distinguer ceux qui ne donnent à leurs familles que des désa­
gréments, et il faut être pour eux très indulgents, et ceux qui
les exposent à un véritable déshonneur : c’est pour eux qu’on
réservera la sévérité.
Breteuil term ine en ordonnant d’im prim er et de distribuer
ces instructions à tous les agents de l’adm inistration. Il espère
qu’on s’en écartera le m oins possible, car le Roi lient essen­
tiellem ent à leur exécution.
Ce n’étaient pas là des paroles en l’air, destinées à trom per
ou plutôt à faire patienter l’opinion publique. La pensée bien
arrêtée du gouvernem ent paraît avoir élé ou de supprim er les
lettres de cachet ou d’en rendre l’obtention à peu près impossible
à cause des garanties exigées. Voici à ce propos une nouvelle
circulaire (1) de Breteuil aux intendants (7 novembre 1 784) :
« Vous trouverez ci-joint un état de plusieurs prisonniers déte­
nus en vertu des ordres du Roi dans des maisons de force situées
dans votre généralité.Les notes que l’on trouve dans mes bureaux
sur ce qui les concerne ne m ’ont point paru assez détaillées
pour me déterm iner à prendre un parti sur leur sort ; m ais,
pour parvenir à avoir des connaissances plus étendues, je dési­
rerais savoir l°d a n s quelle province ou dans quelle ville chaque
prisonnier était dom icilié quand il fut arrêté ; 2° où dem eurent
les parents et les personnes par qui la pension a été payée
ju sq u ’à présent. Je désirerais savoir aussi la conduite que tient
chaque prisonnier depuis sa détention, et si elle donne lieu
d’espérer q u ’en lui rendant la liberté il en fera bon usage. Il
vous sera aisé d’avoir des éclaircissem ents par le supérieur
de chaque m aison, et je vous serai obligé de m ’en faire part ».
On paraissait donc disposé en liauL lieu à renoncer à la lettre
de cachet, ou tout au moins à en atténuer l’abus par une régle­
m entation sévère, mais cet instrum ent de dom ination était si
commode, et des cas si nom breux se présentaient où, réellement,
ces ordres du Roi rendaient service et à des familles en particu­
lier, et à la Société en général que, ju sq u ’aux derniers jours de
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630, p. 275.

�PAUL GAFFAREL

l’ancien Régime, on le conserva, tout en le m odérant dans son
exécution.
C’étaient, la p lupart du tem ps, des pères de famille ayant à se
plaindre de leurs enfants ou des époux trompés dans leurs
affections qui s’adressaient à l’autorité supérieure, pour obtenir
un em prisonnem ent m om entané, mais cette autorisation n’était
jam ais accordée qu’après une enquête m inutieuse, et souvent
elle était purem ent et sim plem ent rejetée. Ainsi, le 24 novem bre
1779, Mathieu Biaise de Gervasi de Rousset réclam e (1) l’in te r­
nement au château d’If de son fils. L’Intendant fait l’enquête
habituelle, et elle est sérieusem ent menée, car sa réponse (2) ne
parvient que le 22 décembre 1780, et, comme il a appris q u ’il ne
s’agissait que d’une discussion de famille, il n ’hésite pas à pro­
poser le rejet de la pétition. Cavalier, par lettre du 19 juillet 1779,
et Geffroy, par lettre du 11 juillet, dem andent l’internem ent de
leurs enfants, qui, épris l’un de l’autre, sont sur le point de com­
m ettre de graves sottises. L’Intendant répondra (19 août) que
« le sieur Cavalier n’avait aucun sujet légitime de se plaindre de
son fils avant qu’il fût devenu am oureux de la demoiselle
Geoffroy», et comme il s’agit d ’un m ariage, il n ’y a q u ’à le laisser
faire, « car ce n’est pas le cas d’interposer l’autorité dans de
sem blables circonstances ». Barbaroux dem ande (3) contre son
fils les rigueurs de la justice. L’Intendant envoie d’abord un
rapport (4) sévère (17 janvier 1780) : « Barbaroux est un d issi­
pateur. Il s’est livré à la débauche, et a recouru à toutes sortes
de moyens pour se procurer de l’argent. Il a donné lieu à des
procédures qui auraient eu pour lui des suites fâcheuses, si sa
famille n ’était parvenue à accom m oder les affaires q u ’il s’était
attirées. Je pense que c’est un sujet dangereux pour la Société et
qu’il est aussi essentiel pour le public que pour ses parents de le
faire enferm er ». Ordre est donné en conséquence, et le jeune
homme est enfermé au château d’If (27 janvier 1780).
G) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2629, p. 139.
(2) Id., id., p. 383.
(3) Id., C. 2629, p. 149.
(4) Id., id., p. 150.

�LE CHATEAU DIF

63

Bientôt d’autres renseignem ents arrivent à l’Intendant. Sa
religion a été surprise. C’est à.la suite de discussions et de procès
de famille que la conduite du jeune hom m e a été mal présentée.
Il faut donc réparer cette erreur et rendre la liberté à une per­
sonne calom niée et injustem ent traitée (1). En effet, dès le
16 novembre 1780, les portes du château d ’If s’ouvraient devant
celte victim e des rancunes fam iliales.
En outre, toutes les fois que les plaignants, même après avoir
obtenu une lettre de cachet, pardonnaient au coupable, 1 autorité
ne s’opposait jam ais à la mise en liberté im m édiate. Laly a été
enfermé sur la dem ande (2) de son père le 9 ju in 1778, mais il a
promis de se mieux conduire. Le père a pardonné. L’Intendant
ouvre tout de suite les portes du Château (29 novem bre 1779).
Même solution donnée à l’affaire Antoine (15 décembre 1781
— 4 juin 1782) (3 ); à l’affaire Beaudin (4) (14 m ars 1782), à
l’affaire Le Blanc Deschazes (5) (30 octobre 1780) et à l’affaire
Perrin (6). Ce Leblanc Deschazes était pourtant un assez m édio­
cre sujet. Il résulte du rapport (7) de l'Intendant (29 juin 1779)
« que ce jeune hom m e s’est réellem ent servi à différentes reprises
de fonds qui étaient dans sa caisse pour se livrer à toutes sortes
d’excès : ce qui a donné lieu à sa destitution de l’emploi qu’il
avait, le père ayant été obligé de rem placer ces fonds et de payer
plusieurs autres dettes. Il craint que son fils, n ’ayant plus la même
ressource pour se procurer de l’argent, ne tombe dans quelque cas
déshonorant pour sa famille ». L’internem ent avait été accordé,
el le jeune hom m e conduit au château d’If, m ais il avait donné
des m arques de repentir, et, sur la dem ande de son père, avait
été aussitôt relâché. Q uant à Perrin, son cas était plus grave.
D’après le rapport (8) de l’Intendant (30 novem bre 1779) c’était
(1) Lettre du 9 novembre 1780. Idem., C. 2629, p. 217.
(2) Id., C. 2629, p. 135.
(3) Id., C. 2629, p. 303.
(4) Id., id., p. 317.
(5) Id., id., p. 99.
(6) Id., id., p. 131, 183.
(7) Id., id ., p. 100.
(8) Id., id,, p, 132.

�64

PAUL GAFFABEL

un joueur et un débauché. « Il lui est arrivé plusieurs fois de
m anquer de respect à son père et de lui tém oigner même du
m épris ; de vendre ses hardes et prendre de l’argenterie dans la
m aison pour fournir à ses dissipations. Une correction paraît
nécessaire». Perrin avait donc été enfermé au château d ’I f ( l)
(10 décembre 1779), m ais son père, touché par ses larm es, lui
avait pardonné (2) (18 février 1780) Ce fut peine perdue. Le jeune
hom m e était incorrigible. Le 13 juillet de la même année une
nouvelle (3) plainte était adressée à l’Intendant, et une seconde
lettre de cachet était expédiée (18 août 1780), qui reçut cette
fois sa pleine et entière exécution (4).
Même solution est donnée à l’affaire Bicaio, notaire à Vols (5),
contre son lils (12 juillet 1781). L’Intendant a été inform é que ce
jeune hom me, fort dissipé, perdait son tem ps, en m auvaise
compagnie, dans toutes les foires du pays. « Sa fam ille qui est
honnête craint qu’il ne se m ette dans quelque cas fâcheux. Il faut
donc accorder celte correction qui peut lui devenir très utile» .
Un ordre d’internem ent au château d’if est donc lancé le 24 sep­
tembre 1781 : m ais le père pardonne, et le délinquant est a u s­
sitôt relâché (22 août 1782).
Donc, avant de priver un citoyen de sa liberté, on prenait
toutes les précautions nécessaires. Si parfois se com m ettaient
quelques erreurs, elles devaient être fort rares, et, sauf exceptions
encore plus rares, elles étaient prom ptem ent réparées.
Q uant aux motifs allégués par les requérants, d ’ordinaire ils
variaient peu. En voici quelques exemples : Mc Michel Brun
dem anda l’internem ent de son lils pour inconduite (26 m ars 1779).
« Elle expose, lisons-nous dans le rapport (6) de l’Intendant,
(21 avril 1778), q u ’il s’est em paré d’une m aison de campagne où
il vit avec une fille publique, et q u ’il menace de tuer quiconque
(1) Archives des Bouches-du-Rliône, C. 2629, p. 146.
(2) Id., id., p. 140.
(3) Id. id., p. 183.
(4) Id., id., p. 184.
(5) Id., id., p. 273.
(6) Id., id. jj . 77.

�(55

LE CHATEAU ü ’iF

voudrait l’en faire sortir, même son père. Il paraît que ce jeune
homme est un vrai libertin et même un m auvais sujet. Il mène
depuis longtem ps une vie scandaleuse, et se livre à toute sorte
d’excès. Le père est détenu dans son lit par des infirm ités. Il a
assuré que la dem ande de sa femme avait été faite de son aveu.
Ils se sont soum is l’un et l’autre à payer la pension et les frais de
conduite ». Lettre (1) de cachet et ordre d’enfermer le jeune
hom me au château d’If (30 avril 1778).
Hilarion Paul dem ande l’internem ent de son fils pour des motifs
analogues (2 janvier 1779). On la lui accorde après l’enquête ordi­
naire (27 janvier 1779) et voici la lettre de cachetque le m inistre
Amelot prie l’Intendant de Provence de faire exécuter (2) :
« D’après les détails que contient la lettre que vous avez pris la
peine de m ’écrire le 20 de ce mois au sujet d’H ilarion Paul,
je ne vois aucune difficulté à faire expédier les ordres 'que vous
m eproposez pour le faire conduire au château d’If, aux frais de
sa famille. Vous les trouverez ci-joints. Je vous prie de les faire
exécuter et de veiller au paiem ent de la pension et des frais de
conduite ». La rancune des parents d’Hilarion paraît avoir été
tenace. En 1783, le 1er février, le m inistre Amelot écrivait (3) â
son sujet à l’Intendant de Provence : «Les faits qu’on a reprochés
à ce particulier ne paraissent pas assez graves pour prolonger
une détention qui dure depuis quatre ans; qu’en pensent les
parents? ». La fam ille ne pouvait pas se m ontrer plus sévère que
le gouvernem ent. Elle consentit à la libération de l’enfant pro­
digue (28 février 1780).
Voici une autre lettre, du 8 septem bre 1779, d’Amelol à l’In­
tendant (4) : « M. Le Blanc de Castillon, procureur général au
parlem ent d’Aix, m ’a m arqué, le 30 du mois dernier, qu’à la
sollicitation de la famille du sieur Louis Auguste des Tourres,
il l’a fait arrêter et conduire provisoirem ent dans la m aison des
Observanlins de Saint-Pierre de Canon pour prévenir les excès
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2629, p. 81.
(2) Id., id. p. 53.
(3) Id., C. 2630, page 53.
(4) C. 2629, p. 115.
5

�PAUL GAFFAKEL

et la fureur auxquels il se livrait. Sa fam ille m ’a depuis adressé
le mémoire que vous trouverez ci-joint par lequel elle dem ande
que le sieur des T ourres soit transféré au château d’If. J ’ai
cru pouvoir expédier les ordres à cet effet, que je joins éga­
lem ent ici. Je vous prie cependant de ne les faire exécuter que
quand vous vous serez assuré de la vérité (1) ». Tout n ’était que
trop justifié. Des Tourres fut donc enfermé au château d’If ;
m ais il n ’y resta pas longtem ps. Il devint fou furieux, et il
fallut le transférer (2) à l’asile de la M iséricorde d’Avignon
(20 avril 1786).
L’affaire M allard nous dém ontrera qu’à n’im porte quel âge
les parents gardaient sur leurs enfants les droits que l’antiquité
réservait au père de fam ille. Le 30 ju in 1771 un ordre (3) du
Roi avait em prisonné au château d’il M allard, fils d’un im pri­
m eur de Toulon. Il avait déjà été enfermé à Sainte-M arguerite,
mais, à peine sorti de p ris o n , il avait comm is tant de
sottises que ses parents obtinrent son internem ent au château
d’If. Il s’y trouvait encore en août 1779, car, le 4 de ce mois, Amelot
transm ettait (4) à l’Intendant de Provence, une lettre du p ri­
sonnier qui dem andait ou son élargissem ent ou son transfert
dans une m aison religieuse. « Je vous prie de com m uniquer
cette dem ande aux parents et de me faire p art de leurs disposi­
tions, ainsi que de votre avis ». La réponse des parents et de
l’Intendant fut bien peu favorable. Les uns et les autres dem an­
dèrent le m aintien du prisonnier au château d’If. « Il est à pré­
sum er, écrivait (5) l’Intendant (14 septem bre 1779), que, s’il était
libre, il n ’au rait pas une m eilleure conduite que celle qu’il a eue
précédem m ent. Il avait plus de quarante ans lorsqu’il passa à
la M artinique. Il en revint bientôt après s’être enrôlé pour la
vingt-quatrièm e fois. Il ne serait donc que prudent de le garder
encore en prison ». M allard resta en effet au château d’If. 11 s’y

�LE CHATEAU DIF

67

trouvait encore en 1783, car c’est seulem ent le 12 m ai de cette
année que fut signé son ordre d’élargissem ent, sans doute à la
m ort de ses parents (1). Le personnage était certes peu recom .
m andable, m ais la punition avait été sévère et s’était longtemps
prolongée.
Voici un autre exemple, également caractéristique, de la pro­
cédure usitée contre les fils de famille. Il s’agit du jeune T aitbout&gt;
dont le père était consul à Coron. T aitbout avait suivi son père
au Levant, m ais il avait abusé de sa situation pour comm ettre
sottises sur sottises, surtout dans la région du Magne, l’antique
Laconie. « Sa conduite, écrivait (2) le consul à la Chambre de
Commerce de Marseille, aurait eu des suites funestes sans les
promptes m esures que j ’ai prises, et sans la crainte que quel­
ques chefs Maïnotes ont de me déplaire. Je suis au désespoir
d’être forcé de parler de choses que je voudrais pouvoir ense­
velir dans le plus profond oubli. Elles ont m alheureusem ent eu
trop de publicité ». Le consul exaspéré dem anda (3) son in tern e­
ment en France. Il fut en effet arrêté et transféré des prisons de la
Marine au château d’If (26 septem bre 1788). Les frais de la pen­
sion devaient être payés (4), par le négociant Carry, et retenus sur
les appointem ents que la Cham bre de Commerce accordait à nos
consuls dans le Levant, m ais la détention ne fut pas de longue du­
rée. L’assem blée C onstituante déclara, en effet, que tous les pri­
sonniers en vertu de lettres de cachet seraient im m édiatem ent m is
en liberté, et le jeune Taitbout profita de cette tolérance pour
rentrer aussitôt à Marseille et y continuer sa vie de désordres.
A cette nouvelle le consul ne cacha pas son irritation : « Il est
bien m alheureux pour lui-même, écrivait-il à son correspon­
dant Carry, q u ’il n ’ait pu rester au château d’If, car je crains
bien qu’il n ’acliève de se déshonorer. H eureusem ent que je n’ai
aucun reproche à me faire. J ’ai fait tout ce q u ia dépendu de moi
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630, p. 81. Lettre d’Amelot.
(2) Archives de la Chambre de Commerce de Marseille, A. a, 253.
&lt;3) Archives des Bouches-du-Rhône, C., 2629, p. 241.
(4) Archives de la Chambre de Commerce de Marseille, Aa, 253. Lettres du
7 mai et du 12 octobre 1789.

�PAUL GAF’FAREL

pour en faire un honnête hom m e. C’est une grande consolation
dans m on m alheur. Sans cela je succom berais sous le poids
des chagrins cruels dont il a eu l’indignité de m ’accabler ».
L’infortuné n ’était pas au bout de ses peines. Sous prétexte
qu’il était dénué de toute ressource, son triste fils non seulem eut lui îéclam a une forte pension, mais encore le menaça
d’un procès pour règlem ent de comptes de succession. « Je ne
dois pas l’entretenir à ne rien faire, écrivait le consul. Q uant
aux habillem ents dont il a dit être dénué, c'est un m ensonge
q u ’il a fait avec une im pudence extrême, car j’ai la preuve q u ’il
en était suffisam m ent pourvu, à m oins qu’il n ’ait eu l’infam ie
de vendre toutes ses hardes pendant son séjour au château d’If.
Q uant à la résidence, qu’il aille où il voudra, excepté au Levant,
parce que je veux éviter qu’il y vienne consom m er sa honte et sa
perte ». Voici les dernières lignes de cette épîlre toute de circons­
tance, car elle aurait pu être reproduite par tous les pères de
fam ille que le décret de la C onstituante privait de l’exercice de
leurs droits : « Dans l’état actuel des choses en France, un père
n ’a plus d’autorité sur son fils et aucune ressource pour l’empê­
cher de se déshonorer. Toute l’espérance des parents sera désor­
m ais dans le décret de l’Assemblée nationale par lequel il est
établi que la honte résultant des crim es et des supplices sera
personnelle. Que mon fils aille donc où il voudra, puisque m al­
heureusem ent il en est le m aître, m ais ce ne sera jam ais chez
moi. Ceux qui savent qu’il a eu la m onstruosité de se m ontrer
mon ennem i d’une m anière atroce ne seront pas étonnés de m a
déterm ination à cet égard. Ils me plaindront et m ’approuveront ».
Certes le fils Taitboul paraît avoir été un m auvais drôle qui
ne m éritait aucune pitié. l ie n fut probablem ent de même pour
d’autres prisonniers, également enferm és au château d’If, et dont
nous ne chercherons pas à exposer la situation, bien que leurs
dossiers existent encore. J o b e lin (l) (24 novem bre 1778) ; Ducros,
cordonnier à Marseille (2) (24 novem bre 1779) ; de L éaulard de
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2629, p. 47.
(2) Id., id ., p. 141.

�LE CHATEAU D’iF

69

Mas Blanc de Tarascon (1) (11 avril 1782), enfermé pour la
seconde fois, car une prem ière détention ne l’avait pas corrigé,
et dont sa m ère dem anda à prolonger la punition (16 avril 1785),
ce qui lui fut d ’ailleurs accordé ; Barbier (2), négociant à Cons­
tantinople, enfermé sur la dem ande du m arquis de Castries (3
mai 1781) ; de Chauveton (3) de Saint-Léger (23 août et 5 octobre
1781); L am bert (4) (20 ju in 1782); Borgia (5) (6 février et mai
1783); Louis A rm and (6) de Calavon, dont l’internem ent est
réclamé à la fois par son père et par le gouverneur de Monaco,
d’Adhém ar (12 février 1783), et qui fut, par décision spéciale
(10 m ars 1783) m aintenu en prison ju sq u ’au 10 février 1786;
Cuclieron aîné (7) (15 février 1786) ; Rémuzat (8) (13 ju in et ju il­
let 1787); Brébion (9)- (20 ju in 1779). Ce dernier avait d’abord
été enfermé à Sainte-M arguerite, m ais il était atteint d’épilepsie
et aucun prisonnier ne voulait partager ses repas. Le gouver­
neur dem anda son transfert au château d ’If, où il pouvait être
plus facilem ent isolé, et ce transfert fut accordé le 6 avril
1780 (10).
Il est probable que m éritaient également leur sort Tassy (11)
« qu’une détention de vingt ans n ’avait pas corrigé et qui m ena­
çait de tuer sa m ère à sa sortie de prison » (11 septem bre 1762);
Nicolas Morin (12), du diocèse de Lisieux, qui avait quitté la
maison paternelle et s’était réfugié à Marseille (23 m ars 1767) ;
Bouy Augustin (13), fripon avéré dont son oncle Roux-Gigonnel,
ancien curé de Saint-Yves, à Rome, sollicitait et obtint l’em pri(1) Archives des Bouches-du-Rhône. C. 2629, p. 321, et 2630, p. 1 et p. 203.
(2) Id-, id., p. 257.
(3) Id., p. 291 et 292.
(4) Id. 2630, p. 7.
(5) Id., p. 83.
(6) Id., id., p. 37 et 120. Il est signalé dans le catalogue Isoard comme étant
à la tête de tous les projets d’évasion.
(7) Id., id., p. 283.
(8) Id., id., p. 61 et 65.
(9) Id., 2629, p. 47.
(10) Id., p. 185, et 2630, p. 166 et 181.
(11) Id., 2608, p. 11.
(12) Id., C. 2626, p. 13.
(13) ld ., G. 2630, p. 17, 21.

�PAUL GAFFAREL

Il il i

r.

sonnem ent (23 juillet 1782) ; R im baud « qui se livre à toutes sor­
tes de débordem ents » (17 m ars 17(58) ; Delor, « qui m enaçait de
déshonorer sa fam ille » (30 juilllet 1768) ; Teissère « qui non
seulem ent m anquait de respect à sa mère, m ais encore com m et­
tait des bassesses » (19 m ai 1768) ; Lalil, qui était devenu voleur
de profession (17 février et 6 août 1769); Mitre, « qui a emporté
de l’argent à divers négociants chez qui il a été employé (25
février 1769); Reynaud et Castelin, qui battaient leurs mères (27
mai et 21 ju illet 1769); Audiffren « qui avait un penchant décidé
à l’indépendance et se croit dispensé de toute obéissance et sou­
m ission envers son père (septem bre 1770) » ; Bérenguier (1), qui
« obligeait son père à s’enferm er pour échapper à ses fureurs »
25 janvier 1771, et Bazin également menacé d ’être frappé par
son fils (2) « qui d’ailleurs prenait tout ce qu’il pouvait dans la
m aison pour fournir à ses dissipations » (26 février 1771). Tous
ces jeunes gens m éritaient une punition, et ils furent à juste
titre enfermés au château d’If pour un tem ps plus ou m oins
long.
Il en fut de même, et sans doute pour les mêmes m otifs, pour
les fils Bouffier (3), (10 m ars 1767) ; Boucault (8 ju in 1767) ;
Cournaud (8 juin 1767) ; Roze (5 ju in 1767) ; F ournier (15 octo­
bre 1767) ; M ontagnier (3 avril 1768) ; Olive (18 août 1768) ; Maire
(juillet 1769) ; Gontard (9 février 1770 ) ; Léon (14 avril 1770) ;
Tiran (23 décem bre 1770) ; B eaum ont (5 ju in 1767), ce dernier
arrêté à la requête de ses sœ urs. Notons encore, par scrupule
d’exactitude, et dût-on nous accuser de m onotonie, la dem ande
adressée par le Piém onlais Charles Rolando (4), contre son fils
Sébastien « qui se rendait coupable de vols répétés et avait été
de ce chef condam né à deux ans de galères » (9 novembre
1775) ; celles de Monier (5) du Castelet (31 juillet 1771); et de
M ontlor(6) (13 septem bre 1775). Ce dernier requérait une puni(1)
(2)
(3)
(4)
(5)
(6)

Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2027, p. 15.
Id., id., p. 15,
Id. 2620, p. 7.
Id., C. 2028, p. 19.
Id., C. 2627.
Id ., C. 2628.

�LE CHATEAU D’iF

t

71

tion sévère contre son fils, volontaire au régim ent de Bretagne
« qui faisait des dettes et avait volé une demi-douzaine de
m ontres ». Un autre m ilitaire, Gardanne de la Jonquère, est
également signalé comme devant être m om entaném ent privé de
la liberté.Voici la lettre (1) écrite à son sujet, le 28 décembre 1782,
p a rle m inistre Amelot à l’Intendant de Provence: « M. le Prince
de Luxem bourg, capitaine des gardes du corps du Roi, m ’a
adressé un m ém oire par lequel il se plaint de l’insubordination
et de la m auvaise conduite du sieur Gardanne de la Jonquère,
garde du corps surnum éraire dans sa compagnie. Sur le compte
que j ’en ai rendu au Roi, Sa Majesté m ’a autorisé à expédier les
ordres, que vous trouverez ci-joints, pour faire arrêter et con­
duire ce garde au château d’If, où la pension sera payée par son
père. Je vous prie de les faire exécuter et de veiller au paiem ent
de cette pension et des frais de conduite ».
L’affaire d ’A uthier de la Rochette sort de l’ordinaire. C’était
un assez triste sire. Il est cité (2) dans l’inventaire Isoard, dont
nous avons parlé plus haut, comme « sujet très m échant, et libelliste, faisant des livres injurieux et diffamatoires ». C’étaient
encore les parents qui avaient dem andé la séquestration de ce
m em bre com prom ettant de la famille, m ais il s’agissait cette
fois d’un fonctionnaire, d’un vice-consul à Chypre, dont le père,
afin d’éviter de dangereuses com plications, sollicitait (3) l’in­
ternem ent au château d’If (6 ju in 1782), m ais se disait hors d ’état
de payer la pension ordinaire. L’Intendant, dans son rapport en
date du 1er juillet, déclarait que, vu la situation de fortune du
pétitionnaire, il était inutile de poursuivre l’affaire. D’A uthier
père ne renonça pas à ce qu’il considérait comme une m esure
indispensable pour assurer la sécurité de sa famille, et renou­
vela (4) sa dem ande (17 août). Il obtint cette fois gain de cause.
Le Roi consentit à payer une pension alim entaire de 600 livres,
plus 150 livres pour l’entretien du prisonnier (30 août), L’ordre
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630, p. 49.
(2) Voir également lettre de l’Intendant de Provence à Amelot (11 mars
1785), demandant que, par punition, on prolonge sa détention.
(3) Id., 2630, p. 7.
(4) Id., id ., p. 23,

�PAUL GAFFAREL

fut alors exécuté (1), et d’A uthier enfermé au château d’If
(7 septem bre 1782). Ce fut une perte sèche pour le trésor. Le
17 novembre de la même année, Castries, le m inistre de la
m arine, qui, paraît il, portait au prisonnier un certain intérêt,
ordonnait (2) au trésorier de la m arine à Toulon d’acquitter les
frais de la translation de son protégé de Toulon à If, et, quel­
ques semaines plus tard, le 9 février 1783, m andatait en sa
faveur de nouveaux ordres de paiem ent. D’A uthier ne se contenta
pas de ces m arques d’intérêt. Il ne cessa de harceler de ses
plaintes l’adm inistration, et il faut croire q u ’il n ’avait pas perdu
toute influence, et même conservait des am is, car le 3 m ars 1786,
le m inistre de la m aison du Roi écrivait à l’Intendant de P ro­
vence pour lui dem ander quelle décision il conviendrait de
prendre à son sujet. La réponse était sans doute laAmrable, car
non seulem ent d’Authier était mis en liberté (3) le 16 ju in de la
même année, m ais on lui accordait en outre une pension de
300 livres.
On aura rem arqué que cette question d’argent était toujours
débattue avant l’expédition de la lettre de cachet. On ne la déli­
vrait q u ’après que l’Intendant, renseignem ents pris, avait assuré
que la famille était en état de supporter les frais de la détention,
et s’engageait à les supporter. Ces frais étaient assez considé­
rables. Il y avait d’abord les frais de transport. D’ordinaire
trois cavaliers de la m aréchaussée escortaient le délinquant.
On les payait à raison de quatre livres par cavalier et par jo u r.
Il y avait en outre à solder la dépense faite en route, nou rritu re
et voiture, plus celle du bateau qui conduisait de Marseille au
château d’If, et des portefaix qui débarquaient les malles. Q uant
aux dépenses à l’intérieur de la prison, on les évaluait à 760
livres (4), dont 600 pour la nou rritu re et 150 pour l’entretien.
Cette nourriture était abondante, recherchée même. Le m enu (5)
pour les jours gras com portait au repas du m atin soupe, bouilli,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2646, p. 165.
(2) Id., id., p. 177.
(3) Id., id., p. 301.
(4) Id. C. I., p. 98.
(5) Id. C. I., p. 397.

�LE CHATEAU

d ’i f

73

deux entrées et trois assiettes de dessert, au repas du soir un
ragoût, un rôti, de la salade et trois assiettes de fruits ; pour les
jours m aigres on avait le m atin soupe, quatre plats et trois
assiettes de fruits, et le soir quatre plats, de la salade et trois
assiettes de dessert.
Il est vrai que les m enus n’étaient pas toujours scrupuleuse­
ment suivis, soit par la difficulté des approvisionnem ents, soit
plutôt par l’avarice du gouverneur. Il en résultait des plaintes,
parfois assez vives, de la part des parents qui se prétendaient
lésés, et n’hésitaient lias à s’adresser en haut lieu pour obtenir
justice. Voici ce qu’écrivait (1), le 22 décem bre 1782, le m inistre
Amelot à l’Intendant de Provence : « Vous trouverez ci-joint
copie d’une lettre qui a été écrite à l’Intendant de Bourgogne par
le sieur de Montagnac, ci-devant détenu au château d’If. Il paraît
que le sieur Alègre, com m andant de ce château, fait vis-à-vis
des prisonniers un abus très répréhensible de l’autorité; qu’au
moyen de ce que ce com m andant se charge lui-même de p our­
voir à la nou rritu re des prisonniers, il les prive souvent, et sans
qu’ils osent s’en plaindre, de leur nécessaire à cet égard ; et que,
pour le même m otif d’intérêt, il cherche à perpétuer leur déten­
tion en supposant des faits graves dont il les accuse, et qu’il écrit
aux parents. Quoique le sieur Montagnac en ait été la victime, sa
représentation ne paraissaitpas respirer la vengeance. Il semble
même qu’il peut inspirer quelque confiance, attendu qu’il est
aujourd’hui sans intérêt, et que d’ailleurs il est à ma connais­
sance que, depuis que la liberté lui a été rendue, il s’est toujours
très bien com porté. Vous sentez, Monsieur, combien cette con­
duite du sieur Alègre, si elle est vraie, est blâm able et combien
il est im portant de la réprim er. Je vous prie de faire vérifier les
faits avec la plus grande exactitude, et de me faire part du résul­
tat de cette vérification, ainsi que de votre avis sur le parti qu’il
vous p araîtra convenable de prendre à l’égard du sieur Alègre ».
Vexé par ces reproches qui retom baient en partie sur lui, puis­
qu’on sem blait l’accuser d’un défaut de surveillance, l’Intendant
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630.

�PAUL GAFFAREL

ordonna aussitôt une enquête, et elle fut sérieuse. Il en envoya les
résultats à Arnelot dans un rapport daté du 12 février 1783. Ce
rapport était sur tous les points favorable à Alègre. Le gouver­
neur n’avait pas eu de peine à dém ontrer que, les vivres étant
plus chers au château d’If qu’à Marseille, à cause de la difficulté
des transports, les prisonniers n'avaient le droit de se plaindre ni
de la qualité, ni de la quantité. Il est vrai qu’on ne leur donnait
que peu de vin, m ais c’était pour em pêcher des scènes d’ivro­
gnerie ; vrai encore qu’on ne laissait à leur disposition aucune
somme d’argent, m ais c’était une précaution nécessaire contre
toute tentative d’évasion. Q uant aux m auvais traitem ents infli­
gés aux prisonniers, il n’y avait qu’à entendre sur ce point les
officiers de la garnison : en effet, l’aum ônier, le chirurgien et les
officiers interrogés à part, s’étaient trouvés d’accord pour réfuter
cette calom nie. Aussi l’Intendant n’hésitait-il pas à conclure en
ces term es : « Il résulte des éclaircissem ents particuliers qui ont
été p ris par le com m issaire des guerres chargé de la police des
troupes du château d’If que les plaintes portées contre le com ­
m andant ne sont pas fondées ».
Il n’est que juste de reconnaître que ce n'était pas le gouverneur
qui seul dem eurait responsable de l’alim entation défectueuse
des prisonniers. L’intendant trouvaiL toujours que l’on dépen­
sait trop pour eux, et d’Alègre était plutôt porté à am éliorer leur
régime. « On exigede moi, écrivait-il, que je ne leur donne que du
pain, des haricots et de l’eau. P uis-je ou dois-je me prêter à de
pareilles volontés? Mon cœ ur trop hum ain s’y refuse, et le petit
nom bre de dom estiques que je gage ne me perm et pas une m ul­
titude d’ordinaires ».
Ce n’était pas seulem ent pour la m auvaise alim entation, mais
aussi pour le m anque de soins et la brutalité dans la vie cou­
rante que les prisonniers du château d’If croyaient avoir à se
plaindre de leur gouverneur. Voici ce que l’un d’entre eux écri­
vait à l’un de ses oncles (m ai 1783), dans une lettre (1) qui fut
interceptée et que le hasard des tem ps a conservée: « Lorsque
(1) A rch iv es des B o u ches-du-R hône, C. I . , p. 398.

�LE CHATEAU ü ’iF

75

quelqu’un a la perm ission de descendre pour aller à la messe
(ce qui ne s’accorde que rarem ent ici), il est escorté par deux
soldats pour q u ’il ne parle à personne et pour qu’il ne rem ette
point de lettre. A la vérité, il y a souvent des étrangers qui vien­
nent pour visiter le fort, et nous lâchons de leur jeter des lettres
pour la poste ; c’est pourquoi je ne sais pas si celles que je vous
ai écrites ont été à leur destination. Je n’ai point de bas, ni de
culotte, ni de chemise. Enfin je m anque de tout. Il me m anque
même à m anger. On refuse de m ’apporter de l’eau et on me fait
payer tout ce qu’on veut. Il ne m ’est pas perm is de dire un mot,
autrem ent on vous m et à la chaîne, on vous met dans une basse
fosse par où l’on descend dans unecouffe. Je n’y ai pourtant pas
encore été, m ais je ne dis jam ais rien. Je me dis toujours satis­
fait de ce qu’on me m onte ».
Voici le témoignage (1) d’un autre prisonnier, qui semble
indiquer le bien fondé de certaines plaintes : « De surplus ces
pauvres prisonniers qui sont très mal couchés et qui respirent
dans leurs prisons un air infect, représentent que le m ajor fait
sortir des prisons une partie d’entre eux depuis 2 heures
ju sq u ’à 4 heures du soir, et que les autres auxquels on
ouvre la prison à la même heure pour respirer n’y rentrent qu’à
6 heures. Cette prédilection met de m auvaise hum eur les pre­
miers qui dem andent la même douceur, mais le m ajor leur
répond qu’il est le m aître de donner plus de liberté aux uns
qu’aux au tres ».
A ssurém ent le séjour au château d’If ne devait pas être
enchanteur, m ais n’esl-il pas à présum er que les prisonniers
exagéraient leurs griefs ? Ce qui nous porterait à le croire, c’est
que le gouverneur Alègre paraît avoir été d’un naturel com pa­
tissant. Voici une lettre (2), qu’il adressait à l’intendant de P ro ­
vence le Ie1' août 1774, et qui vraim ent est à son honneur : « Per­
mettez que je présente à votre trib u n al les com plaintes touchan­
tes d’un prisonnier, qu’un frère barbare laisse périr dans les
prisons du château d’If, faute de secours. Me méfiant des ruses
(1) A rch iv es des B ouch es-d u -R h ô n e, C. I., p.393.
(2) A rchives de M arseille. P a p ie rs n o n classés.

�PAUL GAFFAREL

des prisonniers, je l'ai fait visiter par M. Bertrand, chirurgieninajor de la place qui ne lui donne pas trois mois de vie, si on
ne porte pas le plus prom pt secours à ce pauvre infortuné. Je fis
faire une attestation de l’état du prisonnier par ledit chirurgien,
qui a été envoyée à son frère inhum ain. Il a eu la dureté de répon­
dre qu’il ne voulait entendre à aucune dépense pour la guérison
de son frère. P ar cet a rrêt cruel cette m alheureuse victim e se
voit condamnée à m ort par son propre sang. Je vous aurai une
obligation infinie de faire avoir un ordre de la Cour p our forcer
M. C..., négociant à la place des Terreaux, à Lyon, de payer les
remèdes nécessaires pour la guérison de son frère, ou la lettre
de rappel pour le faire sortir du château d’If. Q uand les parents
dem andent des lettres de cachet pour enferm er de jeunes dissi­
pés, l’intention de Sa Majesté n ’a jam ais été qu’on les laisse périr
faute de remèdes, quand ils sont dans le cas d’en avoir besoin ».
Alègre n ’était donc pas le geôlier inflexible et barbare dont
se plaignaient quelques prisonniers récalcitrants. Il était au
contraire accessible aux sentim ents de pitié, surtout quand il
pouvait les allier à ses propres intérêts. Ainsi un certain Hugues
d’Apt, enfermé an château d’If depuis le 30 septem bre 1772
sur la dem ande de sa famille, ne payait plus de pension depuis
1777. Alègre avait, à plusieurs reprises, et jam ais réclam ation ne
fut plus légitime, dem andé qu’on réglât la situation. En 1781
il n’avait encore reçu aucune réponse satisfaisante et pourtant
il continuait à n o u rrir et à entretenir son prisonnier. Lassé
de faire ainsi de la générosité à ses dépens, il finit par
dem ander (1) l’élargissem ent de cet hôte dispendieux; et encore
eut-il soin de faire rem arquer » qu’après une punition aussi
longue, il est vraisem blable que le sieur Hugues tiendra à
l’avenir une m eilleure conduite ». 6 octobre 1781. On ne fit droit
à sa dem ande (2) que le 21 novembre 1781. Hugues recouvra
donc la liberté, m ais aucun docum ent ad m inistratif ne
dém ontra qu’Alègre rentra dans ses frais d’hospitalisation
forcée.
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C., 2629, p. 291.
(2) Id., id., p. 292.

�LE CHATEAU D ’IF

77

If arrivait parfois que, pour épargner à une famille honorable le
scandale d ’une com parution en justice, le Roi, pour em ployer
l’expression ju ridique de l’époque, évoquait l’affaire, et, pour la
simplifier, lançait contre le coupable présum é une lettre de
cachet. Ainsi, le 17 ju ilet 1778, Michaux, procureur du Roi en
la m aîtrise de C haum ont en Bassigny, dem ande une lettre de
cachet contre ses deux fils, Jean et Edme, qui viennent d ’être
arrêtés à M arseille comme complices d’un assassinat commis
en Provence. Ce crim e avait fait grand b ru it. Les coupables
avaient été condam nés à m ort, et, par grâce, à une détention de
vingt ans. Le père dem andait qu’ils subissent leur peine au
château d’If et s’offrait d’ailleurs à payer leur pension. L’inten­
dant s’y opposa (1) (17 janvier 1779). Il aurait voulu qu’on les
em prisonnât à Sainte-M arguerite, « car le délit ayant été commis
à Marseille, et s’agissant même d’un crim e atroce, dont le public
a été révolté, il y aurait une espèce de scandale à laisser ces
trois particuliers sous les yeux des habitants de cette ville. Cela
produirait un très m auvais effet ». D’ailleurs le procureur
Michaux, m ieux inform é, trouvait que le prix de la pension était
trop élevé au château d’If, et dem andait (2) leur internem ent à
Saint-Pierre de Canon (23 avril 1779). Comme on savait que cette
prison n ’était pas sûre, et qu’ils pourraient s’évader « ce qui
serait un grand inconvénient pour le penchant décidé q u ’ont
ces jeunes gens pour le crim e », on se décida à les tran sférera (3j
Bicêtre (23 ju in ), et c’est là, en effet, qu’ils expièrent leur crim e.
Il est un autre coupable plus connu, ou plutôt plus tristem ent
célèbre, qu’une lettre de cachet sauva également de la m ort
qu’il avait méritée. Nous voulons parler du m arquis de Sade,
destiné au singulier honneur de devenir le chef d ’une école
littéraire, et que, par une aberration qu’on a peine â s’expliquer,
quelques forcenés s’obstinent à appeler le divin m arquis.
C’était vraim ent un m éprisable personnage. Il appartenait à
une très honorable famille du Midi. Entré à l’âge de quatorze
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, id., p. 84.
(2) Id., id., p. 87.
(3) Id., id., p. 101.

�PAUL GAFFAREL

ans aux chevaux-légers, sous-lieutenant au régim ent du Roi,
lieutenant de carabiniers, capitaine de cavalerie, il avait servi
avec honneur dans la guerre de Sept ans. Revenu en Provence,
il y épousa en 1766 Mllc de M ontreuil, fille d ’un président à la
Cour des Aides, m ais la laissa bientôt pour m ener une vie
scandaleuse au château de la Coste, dans le com tat Venaissin,
en compagnie d’une actrice des Français, la Beauvoisin,
qu’il eut l’im pudence de présenter comme sa fem m e. De
retour à P aris, il s’enferm a dans une petite m aison d’Arcueil,
qu’il transform a en lupanar. C’est là que le 3 août 1768, il attira
une jeune fille, Rose Valentin, et, après l’avoir dépouillée de ses
vêtem ents et fustigée ju sq u ’au sang, se livra sur sa personne
à tous les excès, Rose parvint à s’enfuir et porta plainte.
L’affaire fit grand b ru it. Le Roi, par égards pour la famille,
suspendit la poursuite qui avait été commencée à la Tournelle,
m ais fit enferm er le coupable à Pierre Encise, près Lyon. Rose
Valentin ayant retiré sa plainte, Sade fut rem is en liberté,
m ais il continua sa vie de débauche crapuleuse, et y associa
la sœ ur de sa femme qu’il avait séduite . Un jo u r, à Marseille,
il s’avisa de distribuer des perles de cantharides à des filles
publiques, et se livra à de tels excès que, par défaut, il fut
condam né à m ort (11 septem bre 1772). Les m em bres de sa
famille intervinrent pour le sauver, et, sur leurs instances, le
garde des sceaux com m it le prem ier président et le procureur
général du parlem ent d’Aix pour voir « s’il n’y avait pas moyen
d’exam iner de nouveau l’affaire». On ne trouva qu’une échappa­
toire. Sade se pourvoirait en cassation auprès du conseil du Roi.
On le condam nerait alors à une détention perpétuelle, afin
d ’éviter tout scandale ultérieur.
Alors commence pour ce m aniaque invétéré la plus triste des
existences. On le traîne de geôle en geôle, tan tô t à Vincennes, tanlôL à la Bastille. Il réussit à s’évader, m ais est toujours repris, et
ses parents sont les prem iers à réclam er contre lui les rigueurs de
la justice. Ainsi, le 6 décem bre 1782, le m inistre Amelot écrit (1)
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630.

�LE CHATEAU D’IF

79

à son sujet à l’Intendant de Provence : « vous trouverez ci-joint
un m ém oire concernant le sieur Joseph Henri de Sade. J ’ai cru
pouvoir expédier dès à présent les ordres du Roi que les parents
dem andent et que je joins également ici pour le faire conduire
à la tour de Crest. Je vous prie cependant de ne les faire exé­
cuter qu’après avoir pris avec la famille les éclaircissem ents
nécessaires, et de me taire part de ces éclaircissem ents ainsi
que du parti, en me renvoyant le mémoire ci-joint ».
La tour de Crest n’était pas une résidence précisém ent agréa­
ble. D’ailleurs la famille du coupable avait tout intérêt à trouver
un prétexte pour couvrir ses turpitudes. C'est sans doute à ce
double sentim ent de pitié et d’am our-propre familial qu’il faut
attribuer la dém arche de Mme de Caussain, belle-mère du m ar­
quis, qui au rait voulu le faire passer pour fou (1), et dem andait
sa translation à la m aison des frères de la Charité, à Charenton,
« où on pourra lui adm inistrer avec plus d’avantages les remèdes
que le m auvais état de sa santé exige ». L ’autorisation fut accor­
dée, m ais il p araît q u ’on regretta ce bon m ouvem ent, car, dès le
24 août de la même année, une nouvelle requête (2) était adres­
sée au m inistre pour m aintenir le prisonnier à Crest. Il s’y
trouvait encore en 1786 et, sans doute, avait donné lieu à de
nouvelles plaintes, car c’est alors, le 7 m ai, q u ’une nouvelle (J)
lettre de cachet fut lancée contre lui pour le transférer dans une
résidence plus sûre, précisém ent au château d’If :« Vous tro u ­
verez ci-joiul les ordres du Roi que vous m ’avez proposés pour
faire transférer M. de Sade de la tour de Crest au château d’il.
Je vous prie de les faire exécuter de concert avec M. l’abbé de
Sade, oncle du prisonnier, et de veiller aux frais de la pension
et des frais de conduite ».
Sur le séjour de Sade au château d’If, on n’a aucun détail. Il
est probable qu’il y utilisa ses loisirs forcés à rassem bler les

�80

PAUL GAFFAREL

et qui ont fait sa triste réputation. On sait ce que valent ces
rom ans que personne n’avoue avoir lus, et qui ne figurent sur
les catalogues d’aucune bibliothèque qui se respecte. « Ce ne
sont que cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs
mères, jeunes femmes q u ’on égorge à la fin d ’une orgie, coupes
rem plies de sang et de vin, tortures inouïes. Q uand l’auteur est
à bout de crim es, quand il n ’eu peut plus d’incestes et de m ons­
truosités, quand il est là haletant sur les cadavres qu'il a poi­
gnardés et violés, quand il n ’y a pas une église qu'il n’ait souillée,
pas un enfant q u ’il n’ait immolé à sa rage, pas une pensée
m orale sur laquelle il n’ait jeté les im m ondices de sa parole, cet
hom m e s’arrête enfin. Il se regarde, il se sourit à lui-mêm e (1)».
A vrai dire, Sade n’était qu’un fou, m ais un tou dangereux.
Peut-être aurait-il m ieux valu le soigner comme un m alade que
le traiter en crim inel d’état. Il avait pourtant des am is qui, à
diverses reprises, cherchèrent à lui venir en aide. Ce sont eux
sans doute qui, trouvant trop rigoureux le séjour du château
d’If, obtinrent, au bout de quelques mois (2), son transfert aux
îles Sainte-M arguerite. Ils réussirent m êm e à lui rendre une
liberté provisoire. On lui assigna comme terre d’exil la petite vil­
le de Cucuron (3). Il s’y trouvait (4) le 19 janvier 1790, lorsqu’on
lui perm it de rentrer dans la vie courante, m ais ce ne fut pas pour
longtemps, car on l’enferma comme fou dangereux à Charenlon, et
il y term ina sa m isérable existence, non sans avoir inondé Paris
et la France de ses sales productions. Aussi bien, si les lettres de
cachet avaient leur raison d’être, leur application (5) à des
satyres tels que Sade ne serait-elle pas am plem ent justifiée, et
vraim ent la Société n’a-t-elle pas le droit de faire disparaître
ou tout au m oins de réduire à l’im puissance des personnages
aussi inutiles et aussi m éprisables ?
11 est un autre prisonnier du château d’If, bien autrem ent
(1) J u le s J anin , Revue de Paris, 1834.
(2) Lettre de Breteuil à l’Intendant de Provence, 24 janvier 1787 (G. 2630).
(3) Département de Vaucluse.
(4) Archives des Bouches-du-Rhône (2631).
(5) Sur le marquis de Sade, consulter le livre de d’Aimeras.

�LE CHATEAU D’iF

81

célèbre, el qui du moins racheta par d’éclatants services quel­
ques écarts de jeunesse, nous voulons parler de M irabeau, que
son père poursuivit d’une haine inexpiable, et qui, vraiment»
ne m éritait pas le terrible châtim ent dont il fut frappé.
Des dettes de jeux, des am ourettes trop bruyantes, des dis­
cussions soit d’opinion, soit d’intérêt, trop fréquem m ent renou­
velées, telles furent les causes qui déterm inèrent le m arquis de
Mirabeau à dem ander contre son fils un ordre d’exil au château
de M irabeau (28 décem bre 1773). A la dépêche de l’Intendant de
Provence qui, tout en lui adressant de bons conseils, lui signi­
fiait cette décision, M irabeau répondit par une lettre, que l’on
peut considérer comme un véritable modèle de persiflage à la
lois insolent et courtois. « Je ne suis pas un être assez im portant
pour être l’objet des attentions du Roi et pour vous causer la
peine de rendre compte de ma conduite. Je n’attribue donc la
lettre que vous avez bien voulu m ’écrire qu’à votre com plai­
sance pour ma famille, qui n’a pas douté de votre influence sur
mon esprit, et qui vous a prié de m ’inspirer un petit effroi, dont
je ne suis pas très susceptible... Je vous avoue d’abord que je
n’entends ni nepuis entendre qu’unelettre de cachet qui m ’enjoint
de me retirer au château de M irabeau et m ’enjoint d’y dem euier
jusqu’à nouvel ordre, me m ette dans le cas de courir un danger
en sortant de ce château. Si les intentions du Roi étaient de
m’y tenir enfermé, il m 'eût sans doute envoyé plutôt dans une
citadelle. Dem eurer veut dire être domicilié, ou, dans son accep­
tion la plus rigoureuse, ne pas découcher. Je ne me croirai
obligé qu’à cela, ju sq u ’à ce que de nouveaux ordres du Roi
changent pour m o iJa langue française... etc. ». Il est certain que
l’Intendant ne dut être que m édiocrem ent flatté du ton et du
contenu de cette lettre, et q u ’il en garda rancune à son auteur.
Aussi bien il n’allait que trop tôt trouver l’occasion de lui m ani­
fester son m écontentem ent ; car, dès le 25 m ars 1774, un second
ordre du Roi transférait M irabeau de son château dans la petite

(1)
—

de

H en r i R i p e r t , Le marquis
L o m é n i e , Les Mirabeau, t. i.

de Mirabeau (l’ami des hommes), p. 37, sq.

�PAUL GAFFAREL

ville de Manosque, où il était en quelque sorte prisonnier sur
parole ; m ais il com m it l’im prudence de rom pre son ban, et de
sortir sans autorisation de sa résidence forcée pour aller à un
château voisin, la Tourette, rendre service à son am i le chevalier
de Gassend. Il rentrait à Manosque quand il rencontra sur la
roule le baron de Villeneuve-Moans, qui avait gravem ent insulté
sa sœ ur, Madame de Cabris, et avait engagé contre elle un procès.
M irabeau lui dem anda aussitôL satisfaction, et, sur son refus,
le frappa à coups de parapluie et le jeta dans un fossé. La scène
avait eu des tém oins. Villeneuve-M oans adressa une plainte à
la justice. L’affaire fut jugée à Grasse par un m agistrat subal­
terne, vassal du plaignant. Il est certain que M irabeau avait
recouru à la violence et qu'il avait rom pu son ban. Il fut pour
le prem ier délit condam né à 6.000 livres de dom m ages-intérêts
et à une réparation au Palais. Le fait en lui-même était insigni­
fiant, mais Mirabeau s’était mis dans son tort en désobéissant à un
ordre formel du.Roi. On saisit l’occasion et la punition fut te rri­
ble. Une troisièm e lettre de cachet fut dem andée par son père,
et le 26 ju in 1774, il était arraché à sa famille, à son fils
alors en danger de m ort, à sa jeune femme, et écroué au château
d’If, où il se laissa conduire après avoir refusé les moyens d ’éva­
sion et les secours d ’argent qu’on lui offrait (23 août 1774).
Cet em prisonnem ent arbitraire ne résultait ni du jugem ent de
'affaire Villeneuve-M oans, puisque ce jugem ent ne fut rendu
que deux ans plus tard , ni de la rum eur publique, puisque tout
le monde s’accordait à flétrir la conduite du plaignant, encore
m oins d’un acte spontané de l’autorité, m ais uniquem ent de la
demande expresse du père, qui trouvait ainsi le moyen d ’assou­
vir sa vengeance, et de briser à tout jam ais, ou du m oins il
l’espérait, l’esprit d’indépendance de son fils. Et ce n’était pas
une captivité adoucie (1) que réclam ait l’irascible représentant de
la puissance paternelle. Il était entendu que le gouverneur de
la place userait de toute la sévérité que com portaient les règle­
m ents, absence de loute nouvelle, interdiction de toute com m u(1) Mémoire de Mirabeau, daté de Vincennes, 1er mars 1778.

�nication avec le dehors, défense absolue d’écrire à qui que ce
soit. En outre le m arquis de M irabeau ne cherchait pas à cacher
qu’il était l’au teu r de ces prescriptions inusitées. Ainsi qu’il
l’écrivait à son frère, le bailli (14 août 1770) : « En dem andant
la clôture de cet hom m e, j ’ai bien dem andé q u ’on lui ôtât toute
correspondance. T u sais comme à bon droit je l’avais resserré
sur la correspondance du château d’If. Eh bien 1 c’était dans la
guêtre de quelque vilain qu’on lui envoyait, qu’on m ettait les
lettres et les réponses, entre les guêtres et les jam bes ».
Malgré les injonctions furibondes de l’Ami des hom m es,
malgré ses m issives au gouverneur Alègre, les préventions cédè­
rent vite à l’ascendant d’un naturel sym pathique. M irabeau n ’eut
pour ainsi dire qu’à ouvrir la bouche et telle fut la séduction de
franchise qu’il exerçait autour de lui que personne n ’essaya de
lui tenir rigueur. A l’exception de son père, intraitable dans son
farouche égoïsme, tous les m em bres de sa fam ille se pronon­
cèrent en sa faveur. Sa femme elle-même, à laquelle pourtant il
n’avait donné que trop de motifs de plainte, essaya d’adoucir sa
captivité. Elle ne chercha pas, il est vrai, à le rejoindre, m ais
refusa énergiquem ent de s’associer à son beau-père dans son
œuvre de vengeance. « II a voulu, écrivait-elle à son m ari, le
13 septem bre 1774, exiger m a parole que je ne me chargerai
point d’aucune letlre. Je l’ai refusé net, disant que je ne pouvais
pas la tenir, ne pouvant, ni ne voulant rien te refuser ». Une de
ses sœurs, Mme du Saillant, se m ontra également pleine d’atten­
tions pour le prisonnier, et c’est elle que Mirabeau prenait pour
confidente, quand il lui adressait du château d ’If cette lettre
touchante (12 janvier 1775): «M on père a écrit à M. d’Alègre
que l’ordre du Roi n’exceptait ni lui mon père, ni mon oncle, ni
personne de la défense que j’avais d ’écrire. Je ne m ’attendais pas
à cette nouvelle sévérité, et j ’avais juré, dans l’am ertum e de mon
cœur, de n ’écrire à aucun des m iens, puisque mon père me
repoussait avec une sorte d ’horreur, mais je ne saurais résister
au plaisir de le répondre deux mots, de te rem ercier en pleurant
et de te dire qu'on me fera m ourir de chagrin avant d’avoir
endurci mon cœ ur. Tu n ’oses pas dire, m ais tu sais bien que je

sftfi

�PAUL GAFFAREL

n’ai pas m érité la persécution qui m ’opprim e. Va, je rirais bien,
si mon père ne la dirigeait pas, m ais languir depuis quatre mois
avec des scélérats, sans pouvoir écrire un mot à mon juge et à
mon protecteur naturel, éprouver à la fois tous les chagrins et
perdre en un m om ent toute consolation, c'est un coup auquel je
ne puis longtemps résister ».
Un frère de M irabeau, le vicomte, celui que plus tard on devait
surnom m er M irabeau-Tonneau, à cause de son obésité, fit une
dém arche plus significative. Il était alors chevalier de Malte et
le Grand-M aître lui avait obstiném ent refusé le congé qu’il solli­
citait, afin d’entrer en relations directes avec le prisonnier, mais
il s’em barqua clandestinem ent sur un petit navire de comm erce,
et arriva à Marseille après avoir été pendant dix jours battu
par la tempête. Voici com m ent, dans une lettre du 1er décem bre
1774 adressée à sa sœ ur Me de Cabris, il rendait com pte de sa
visite au château d’If, « Porte close, elle lieutenant, en attendant
le Dalègre, me diL tout doucem ent qu’il faut rep artir comme je
suis venu. — Non pas sans avoir vu Gabriel. — On ne le voit pas.
— Je vais lui écrire. — Pas davantage. — J ’attendrai donc
M. Dalègre. — Soit, m ais vingt-quatre heures, pas plus. Sur ce
je prends mon parti. Je vais chez la Mouret, la cantinière. Nous
non£ accordons que le soir, après la retraite, je verrai ce pauvre
diable. J ’y arrive en effet, pas comme un paladin, m ais comme
un filou, ou comme un galant, à ton choix, et nous en décou­
sons. On avait craint qu’il n’eût m onté ma tête au niveau de la
sienne. On lui rend peu justice, et j ’ose assurer que, lorsqu’il me
parle de son affaire, et que l’indignation, que la narration seule
avait excitée, éclata par ces mots : m ais, quoique encore faible,
j’ai des bras et encore assez bons pour casser ceux, sinon de
M. de Villeneuve, au moins de ses frères, il me dit : Mon am i,
tu nous perdrais tous deux, et je t’avoue que cette considération
seule m’empêche d’exécuter un projet assez mal conçu, que la
ferm entation d ’une tète de mon âge peut seule excuser ».
Ge n’étaient pas seulem ent les parents de M irabeau qui p re­
naient ainsi sa cause en m ains. De simples subalternes n ’h é s i­
taient pas à se com prom ettre en sa faveur. La cantinière du

�LE CHATEAU D’IF

85

château d’If, Mn’° Mouret, se prit de passion pour le prisonnier,
dont elle adm irait le courage et appréciait les prévenances. On a
prétendu plus tard qu’elle n’était pas restée insensible à d’autres
attentions et q u ’elle avait aidé à M irabeau à supporter, en les
adoucissant, les ennuis de sa captivité. Lors du procès qu’inler ta
plus tard Mme de M irabeau'à son m ari, la cantinière fut présen­
tée (1) com m e ayant été sa m aîtresse, m ais cette am ourette qui,
d’ailleurs, vu les circonstances, au rait été bien excusable, lut
inventée pour les besoins de la cause. Plus tard, rendu à la
liberté, M irabeau n’eut q u ’à présenter (2) de nom breuses attesta­
tions du com m andant Alègre, de tous les habitants, du m ari
lui-mêm e, qui reconnaissaient l’innocence des relations du pri­
sonnier avec cette femme, étant donné l’im possibilité d’avoir
pu la voir en particulier même un seul instant. La légende pré­
valut néanm oins, et Mirabeau passa pour ne pas avoir rencontré
de cruelles, même au château d ’If.
Le gouverneur Alègre qui, par profession et par caractère,
aurait dû, plus que Mmo Mouret, rester insensible au charm e
que répandait autour de lui son prisonnier, fut aussi du nom bre
de ceux qui s’em ployèrent en sa faveur, et essayèrent de fléchir
la rancune d’un père inflexible. Voici la lettre, tout à son hon­
neur, q u ’il lui adressait le 19 mai 1775 : « Toute la province
sait, Mr le M arquis, que vous avez fixé l’élargissem ent de Mr le
Comte de M irabeau au rapport que je vous ferai de sa bonne
conduite. Il me suffira donc de vous faire part de ma profession
de foi, puisq u ’elle doit briser ses fers. Je suis persuadé que cette
pièce produira tout son effet sur le cœ ur de l’am i des hom mes,
q u ia donné d’excellentes leçons d’hum anité. La grâce que je
sollicite est en faveur d’un fils qui, par sa résignation à votre
volonté, m érite tout le retour de tendresse d’un père respectable,
que toute l’Europe révère. Recevez donc l’attestation la plus
authentique que, depuis que Mr le Comte de M irabeau est détenu
au château d’if, il ne m ’a jam ais causé, ni à personne, le
(1) Mémoire à consulter et consultation par Mmc la comtesse de Mirabeau.
Aix, 1783, p. 11-18.
(2) Mirabeau , Mémoire sur un libelle diffamatoire, intitulé, etc., p. 147-170.

�86

PAUL GAFFAREL

m oindre sujet de plainte, qu’il s’est toujours parfaitem ent bien
conduit; qu’il a soutenu avec toute la m odération possible toutes
les altercations que je lui ai quelquefois suscitées pour éprouver
sa fougue, et qu’il em portera avec lui l’estime, l’am itié et la con­
sidération de toute la place ».
Après une pareille lettre il n’y avait plus qu’à ouvrir toutes
grandes les portes de la prison, m ais le m arquis de M irabeau
n ’en tin t nul compte et s’obstina dans sa vengeance. Il refusa
l’autorisation qu’on lui dem andait. Il eut même l’im pudeur de
se vanter de cet acte de sévérité. « Je savais bien, écrivait-il à
son frère le bailli (1er février 1775), à quoi m ’en tenir quand le
sieur Dalègre lui donna certificat. Crois-moi, il n ’y a d é p a rti
à tirer de ces gens-là que la corde au cou ! » Les amis de M irabeau
revinrent à la charge. « Prends garde, lui écrivait son frère. On
s’obstine à te croire un peu dur vis-à-vis des tiens. Ton fils, aux
yeux du public, ne paraît coupable que de deLles, et, à dire vrai,
la jeunesse a pris un étrange train à cet égard. Si l’on enferm ait
tous les jeunes gens endettés, on ne verrait que des barbons par
les rues ». Ces sages représentations exaspérèrent la fureur du
m arquis. Non seulem ent il repoussa les prières de sa famille,
m ais encore il résolut d ’y m ettre un term e en dem andant le
transfert de son fils dans une autre prison qui ne pouvait être
que plus rigoureuse. C’était du reste chez lui un parti bien arrêté.
Ainsi qu’il l’avait écrit, dès le 11 octobre 1774, au m arquis de
M arignane : «. Mon dessein est m aintenant de l’éprouver tout
de bon et à m a m anière. Il est où il doit être et y sera. En suppo­
sant un m iracle, et q u ’il se contint assez pour que le com ­
m andant à la fin réponde de sa sagesse et de sa repentance,
alors je le ferai passer dans quelque citadelle, où il aurait à
vivre avec quelqu’un pour l’éprouver. En supposant un autre
m iracle qui le fit sortir à bien de cette seconde épreuve, j ’en
tiendrai d’autres prêtes, et ainsi par degrés. C’est tout ce que je
puis de nouvelle patience à sa nouvelle qualité de m ari et de
père, et c’est là tout ».
Une quatrièm e lettre de cachet transférait en effet M irabeau du
château d’If à la citadelle de Joux, des pays ensoleillés aux

�LE

CHATEAU D’iF

87

neiges de la m ontagne. Le plus odieux c’est qu’on ne lui com m u­
niqua les ordres du Roi, q u ’après l’avoir leurré de l’espoir de la
délivrance, et au m om ent où, sorti de prison, il se croyait sur la
route de la liberté. Ce fut un certain Brémond, agent suspect,
au service des familles qui avaient besoin pour de louches opéra­
tions de dom estiques peu scrupuleux, qui lui signifia la décision
paternelle. M irabeau eut le bon sens de s’incliner, et arriva le
23 mai 1775 dans sa nouvelle résidence. Il ne devait en sortir,
après de retentissantes aventures, que pour être jeté an donjon
de Vincennes, et son père avait l’im pudence d’écrire à cette occa­
sion : « J ’aurais voulu q u ’il fût possible de livrer ce m isérable
aux Hollandais pour l’envoyer aux colonies à m uscades, d’où il
ne serait pas revenu, car on n’en sort pas. S’il se faisait pendre,
ce serait incognito ! »
Nous n ’avons pas la prétention de nous élever contre l’auto­
rité paternelle ; m ais le m arquis de M irabeau n’avait-il pas singu­
lièrem ent abusé de ses droits? N’avait-il pas réussi, par l’exagé­
ration de sa sévérité, à faire oublier les faules de son fils? L ors­
que la C onstituante réform a sur ce point la législation en usage,
il est probable que les m em bres de l’Assemblée se souvinrent
des excès de pouvoir comm is à If, à Joux et à Vincennes contre
leur illustre collègue.
Le pire est que M irabeau ne tut pas la seule victim e de ces
iniquités fam iliales. Nous ne connaissons pas le nom de tous
les prisonniers d’If. Beaucoup d’entre eux furent sans doute aussi
peu coupables que M irabeau. Tel par exemple ce vicomte de
Borgne (1) de Saint-Vinox, incarcéré le 18 septem bre 1779, et
qu’une note d’Alègre m entionne comme tenant une conduite
irréprochable depuis sa détention, et sacrifié par sa m ère qui le
détient en prison pour jo u ir de sa fortune; tel encore (2) ce Jean
Paul détenu depuis le 11 septem bre 1747, et qui m eurt au châ­
teau le 8 février 1779 après trente et un ans et cinq mois de cap­
tivité, tellem ent abandonné par sa fam ille qu’on ne le désigne
(1) Mentionné par la liste Isoard.
(2) Id„ id.

�88

PAUL GAFFAREL

plus que par ses prénom s ; tel encore ce Maurel (l)d e M aubousquet, détenu à If depuis le 15 octobre 1768, et dont on dem ande
la mise en liberté, m algré l’avis des parents. Nous ne parlons
que pour m ém oire de tous ceux dont le gouvernem ent ne voulut
pas prononcer l’incarcération, tan t il trouvait mal fondées les
plaintes des parents. Ainsi ce procureur du roi, Collomb de
Castellane, qui dem andait l’internem ent de son beau-frère et
qui s’attira cette réponse de l’intendant (25 octobre 1780) : « Ce
n ’est qu’un m isanthrope; m ais on assure qu’il n’a jam ais troublé
la tranquillité publique, ni m altraité personne. Il paraît en con­
séquence que ce n ’est point le cas d’employer l’autorité du Roi ».
Il serait facile de m ultiplier les exemples. Il nous suffira d’avoir
établi que bien des abus furent commis, et que les prisonniers,
que l’on pourrait qualifier de prisonniers de famille, ne furent
pas tous coupables.
Que dire des prisonniers d’E tat ? C’est-à-dire des citoyens qui,
pour une cause ou pour une autre, déplaisaient au pouvoir
central, et étaient arbitrairem ent jetés en prison ? A peine si on
connaît le nom de quelques-uns d ’entre eux, et encore étaient-ce
des étrangers : Etienne (2) Sthurz, de Copenhague, enfermé le
20 juillet 1786, T hélusson (3), de Genève (21 août et 28 septemlembre 1788), signalé comme très dangereux, car cc il a brûlé la
porte de son cachot et brisé deux cadenas en essayant de s’éva­
der », et cet énigm atique baron de Gollram (4), cet officier
Suisse au service de la France, dont on peut au m oins recons­
tituer l’histoire, car son dossier a été conservé. Arrêté en
décem bre 1777 et tout de suite envoyé au château d’If, on le
trouvait nanti de papiers si com prom ettants qu’on le retenait
prisonnier ju sq u ’au 25 février 1779. C’était d’ailleurs un person­
nage peu sym pathique que ce Suisse, exilé de son pays, soitdisant pour avoir assisté à un convent m açonnique. En réalité,
c’était un besogneux disposé à toutes les besognes louches,
(1)
(2)
(3)
(4)

Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630, p. 189.
Catalogue Isoartl.
Archives des Bouches-du-Rhônes, 2630, p. 135, 143.
Id., C. 2633, p. 253, 177.

�LE CHATEAU D’iF

89

pourvu qu’elles lui rapportassent de l’argent. Ne s’avisa-t-il pas
de dénoncer un prétendu complot formé par les jésuites de Lyon,
qui, malgré les décrets du Parlem ent, avaient continué leurs
assem blées et accum ulé pour leurs prochaines entreprises de
vrais trésors 1 Un jésuite d’origine Polonaise, le père Tripolsky,
aurait été le com plaisant interm édiaire de cette dénonciation,
mais il m ourut très à propos pour Gotlram , qui put de la sorte
m ettre sur son compte toutes les fantaisies de son im agination.
On s’était ému à Paris. On trouvait bien graves les accusations
du baron suisse, et on le soupçonnait d’avoir amplifié le danger
pour se rendre plus intéressant. Il fut soumis à une surveillance
très exacte. On rechercha son passé. On se rappela que de
m auvaises histoires couraient sur lui. Explorant la sottise
hum aine, il avait voulu fonder en France un ordre étranger, et
en vendre très cher les brevets. « Le sieur de Gottram, lisonsnous dans un rapport de police du 12 février 1777, assez mal
famé, obéré de fortune et cherchant à s’en procurer par des
moyens sur lesquels il est peu délicat, s’est cru perm is, à l’aide
de déclarations prétendues faites par un ancien jésuite, de
dénoncer au gouvernem ent des complots et des m anœ uvres
crim inelles ». Le lieutenant-général de police, le fameux Lenoir,
envoya aussitôt à Lyon des agents souples et déliés qui n’eu­
rent pas de peine à découvrir l’inanité de la conspiration jésu i­
tique, et par conséquent la m auvaise foi de Gottram . La Vrillière,
le m inistre d’état, m écontent d’avoir été berné par cet aventurier,
ordonna de le suivre pas à pas et de tout préparer pour une
arrestation prochaine. « Sa Majesté m’a chargé, écrivait-il à
l’intendant L atour (21 février 1777), de vous ordonner de sa part
de faire observer ses dém arches secrètem ent, m ais avec beau­
coup de vigilance. S’il se disposait à passer dans les pays
étrangers, l’intention du Roi est que vous le fassiez arrêter, et
Sa Majesté vous y autorise. Si au contraire il retourne à Lyon
ou dans quelque autre ville de l’intérieur, vous m ’informerez
seulem ent de sa m arche et vous prendrez les précautions
nécessaires pour qu’il ne s’aperçoive pas qu’il est observé ».
A cette lettre était jo int le signalem ent du baron cc du canton de

�90

PAUL GAFFAREI,

Fribourg en Suisse. II est âgé de 50 à 55 ans. Taille d’environ
5 pieds 3 pouces, sourcils et barbe noire, portant perruque. Il est
décoré de l’ordre de Saint-M aurice de Sardaigne et de celui de la
Divine Providence, du comte de Montfort, dont les m arques sont
un grand cordon bleu, liseré de blanc, porté en écharpe, et une
broderie sur la poitrine. Il fume beaucoup de tabac, et ne peut
se passer dix m inutes sans avoir la pipe à la bouche. Sa m anière
de vivre est régulière et particulière. Il se lève à trois heures du
m atin, dîne à m idi, soupe à six heures et se couche à huit
heures. Il est un grand écrivain ».
Goltram comm it-il de nouvelles im prudences, ou trouva-t-on
que, décidément, on avait eu to rt de croire un instant à la parole
d’un aventurier étranger, on ne saurait sur ce point donner
aucune précision, car les pièces anlhentiques font défaut. Tou­
jours est-il que l’ordre fut envoyé de Versailles, le 28 février 1777,
d ’arrêter le baron et de le conduire au château d’If. Voici la lettre
de cachet : « Il est ordonné au sieur Duveyrier, lieutenant des
m aréchaussées à Aix-en-Provence, d’arrêter le baron de Gottram
et de le conduire au château d’If. Signé : Louis ». On trouva,
en effet, Gottram dans la bastide qu’il avait louée aux environs
d ’Aix. Ses papiers furent aussitôt saisis, et il fut écroué le
16 avril. On a conservé la note des frais de conduite, qui s’élève
à 55 livres, et la décharge donnée par le gouverneur Alègre.
Le prem ier soin du baron fut de se plaindre du logement qui
lui avait été assigné. Ainsi q u ’à tous les prisonniers d ’É tat, on
lui avait donné une des cham bres du donjon, m ais il s’y trouvait
à l’étroit, trop surveillé, et dem anda avec instance à être tra n s­
féré dans les bâtim ents du corps de la place. La lettre qu’il
adressait à ce sujet à l’Intendant de Provence (24 avril 1777), est
à signaler à cause de sa platitude et de ses excès de flagornerie :
« La bonté toute particulière dont vous avez daigné m ’honorer
lors de la signification de ma lettre de cachet en perm ettant que
mes gardes me. transférassent en hab it bourgeois me fait espérer
que Votre G randeur daignera, par une m agnanim ité qui lui est
naturelle, me continuer sa bonté particulière pour la grâce que je
lui dem ande ». L atour, comme c’était son devoir tran sm it cette

�I.E

CHATE AU

D IF

lettre au gouverneur du château, m ais ce dernier, rigide obser­
vateur de la consigne, se refusa à toute concession (28 avril).
« Je ne puis pas répondre de M. le baron de Gottram en lui
donnant la place. La faiblesse de la garnison m’a forcé de sup­
prim er plusieurs postes très essentiels. Je vous prie d’observer
que M. de Gottram est un prisonnier d’Etat, et que je ne puis
rien prendre sur moi sans un ordre de la Cour. Tant que je serai
au château d’if, je le ferai descendre toute la journée avec moi,
et je lui procurerai le plaisir de la pêche pour le dissiper. Je
voudrais faire plus si je pouvais le faire sans risques ».
Gottram était déjà signalé comme un « grand écrivain ». Il
occupa en effet ses loisirs forcés et les heures qu’il ne consacrait
pas à la « dissipation » de la pêche à écrire à tous ceux qu’il
supposait devoir s’intéresser à son sort. E criture nette, phrases
précises,et protestations d’innocence. P our donner un spécimen
de celte littérature de captivité, voici l’analyse d’une lettre qu’il
adressait le 20 août 1777 à l’intendant L atour : « Mes infortunes
auxquelles je croyais qu’on ne pouvait rien ajouter viennent
encore d ’augm enter depuis votre départ d ’Aix », car on a mis
les scellés dans sa bastide, et, bien qu’il soitdénué de ressources,
il lui faut payer le loyer de celle bastide. Il est pourtant
innocent et a été m éconnu. « Il est dur après trente-six années
de services m ilitaires, et chargé de blessures, poitrinaire et
sujet d’ailleurs au rhum atism e de me voir resserrer à mon âge
au point où je suis ». Il s’adressait également au lieutenant de
police Lenoir pour oblen r son transfert, et ce dernier écrivait
à ce sujet la leLtre suivante à La Tour (26 mai 1777) : « On est
em barrassé pour Gottram . On a songé à l’enfermer à la Concier­
gerie. Dans le fait il paraît un m édiocre sujet, sans ressources
et qui a voulu s’en procurer à l’aide de chim ères..... Il jouit
d’une m auvaise réputation. Il a été chassé de la Suisse, et,
comme il appartient à des parents distingués qui connaissent
son inconduite, je crois que son sort sera d’être enfermé à leur
réquisition ».
Telle était en effet la solution qui s’im posait. Gottram n’avait
pas comm is de crim e. C’était un besogneux, peu délicat sur les

�92

PAUL GAFFAREL

moyens d ’arrondir sa bourse, m ais il n ’avail pas ébranlé les
fondem ents de l’état et m éritait d ’être puni pour sa légèreté
plutôt que par ses im prudences politiques. Ses parents en
Suisse, dûm ent avertis, dem andèrent qu’on décernât contre
lui une seconde lettre de cachet, grâce à laquelle il pourrait
être traité en crim inel non d’Étal mais de famille. On fit droit
à leur demande, et Gottram, à son grand plaisir, put enfin
quitter le donjon et être logé au dehors. Quelques mois plus
tard ses frères, le jugeant suffisam m ent puni, réclam èrent
sa mise en liberté (25 octobre 1779). Elle leur fut accordée
sans difficulté, et Gottram put de nouveau continuer à chercher
des dupes. Nous ignorons d’ailleurs ce qu’il devint, car on perd
ses traces dans le grand tum ulte des évènements qui suivirent.
Ce n’était pas non plus un grand crim inel d’E tat que ce
comte de Ferrières de Sauvebœuf, qui fut (1) enfermé au
château d’If pendant deux mois et demi, de la fin novembre
1788 au 25 janvier 1789. Diplomate d’occasion, il avait été
chargé à diverses reprises de m issions dans le Levant, m ais,
confondant trop volontiers ses intérêts et ceux de son pays, et
m êlant le négoce aux négociations, il avait donné à notre
am bassadeur à Constantinople Clioiseul-Gouffier de réels sujets
de m écontentem ent. En septem bre 1788 il fut em barqué de
force sur un vaisseau qui se rendait à Marseille, avec défense
expresse de se détourner de sa route. Arrivé aux Dardanelles il
n’eut rien de plus pressé que de jeter à la m er l’ordre de
Choiseul, et arriva à f oulon le 15 octobre. Après avoir purgé sa
quarantaine, il fut détenu au Lazaret par ordre du m inistre
M ontmorin, portant que par ses fautes et sa m auvaise conduite
il avait mécontenté le Roi (2). Il se préparait à présenter requête
au Parlem ent de Provence, lorsque une lettre de cachet le
constitua prisonnier au château d’If le 27 novem bre. Les frais
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2631, p. 169.
(2) Ferrières a laissé le récit de ses missions dans un ouvrege curieux,
mais rempli de divagations, et aussi mal composé que possible. Il est intitulé
« Mémoires historiques, politiques et géographiques sur la Turquie, la
Perse et l’Arabie de 1788 à 1789 » (2 vol. in-8°).

�LE CHATEAU D’IF

93

de son séjour devaient être, comme d’usage pour les prisonniers
d’État, supportés par le Roi. Ferrières prit gaiem ent la situation,
et ne se priva d’aucune des commodités qu’il pouvait rencontrer
dans la dem eure royale, dont il était l’hôte tem poraire, si
du m oins nous en jugeons par la lettre qu’écrivait le 27 février
1789 le m inistre Villedeuil à l’intendant de Provence (1) :
« M onsieur le Comte de Ferrières qui est sorti du château d’If
au moyen des ordres que j ’ai eu l’honneur de vous adresser le
25 du mois dernier, vient de me faire passer l’état ci-joint des
frais de sa détention qui doivent être rem boursés par le Roi.
Cette dépense qui m onte à 897 1., 19 s. me paraît exorbitante
pour le peu de tem ps q u ’il est resté dans ce château. Comme
les objets ne sont pas détaillés dans cet élat, je vous prie de
vouloir bien en faire rem ettre un plus circonstancié et de me
l’envoyer avec le plus de réductions dont il vous paraîtra
susceptible ».
La m ission était, sem ble-t-il, délicate, ou du m oins déplaisait
à l’Intendant, car une lettre de rappel en date du 27 mai 1789
réclam ait un nouvel étal de dépenses, et ce fut seulem ent le
21 ju in 1789, presque à la veille de la chute de la Bastille, que
celte affaire reçut une solution définitive. Le m inistre consentait
à payer 880 1. 15 s. au lieu de 897 1. 19 s., mais le com m andant
du château était prié, sur un ton aigre-doux, de modifier à
l’avenir des dépenses de ce genre : » Comme celte dépense faite
dans l’espace de deux mois et demi est sensiblem ent trop forte
et ne peut être que l’effet d’une com plaisance indiscrète de la
part du com m andant, vous voudrez bien lui en faire le
reproche, et lui recom m ander d’être à l’avenir m oins facile à
souscrire aux dem andes des prisonniers d’ordre du Roi, surtout
lorsque leur pension et entretien seront au compte de Sa
Majesté ».
.
Il est singulier que Ferrières, qui avait le droit de se poser
en victime de l’arbitraire m inistériel, et avait tout le tem péra­
ment d’un aventurier, n’ait pas cherché à jouer un rôle pendant
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, G. 2031. p. 160.

�P A U L CiAPFAREL

la Révolution, mais il était peu porté pour les nouveaux p rin ­
cipes et ne cachait pas ses sentim ents. Aussi fut-il de nouveau
jeté en prison à Paris pendant la Terreur. On prétend qu’il ne
dut alors la conservation de sa vie qu’à ses relations avec
Robespierre. Il ne fut d’ailleurs employé par aucun des gouver­
nements qui se succédèrent en France, et m ourut totalem ent
oublié le 13 février 1814, fusillé par les Cosaques qui couraient
la cam pagne, ou peut-être assassiné par des paysans qui
avaient à se venger de quelques actes de dureté commis à leur
ég ard .
M entionnons encore un prisonnier d’État qui paraît n ’avoir
com m is que des peccadilles, un certain Jeauffroy (1) ou
Geoffroy, fils d’un ancien chancelier de l’am bassade à Constan­
tinople, qui était retenu au château d’If depuis le 13 juin 1780.
Ainsi que l’écrivait (2 m ars 1783) le m inistre Castries à l’in ­
tendant Latour, « il m ’a représenté que des écarts de jeunesse
avaient été le seul m otif de sa détention, que, sur le point d’en
voir la fin, il a eu le m alheur de perdre son père qui l’avaiL fait
enferm er et qui payait sa pension alim entaire ; que personne
n’en veut faire les frais ; qu’il se trouve l’aîné de deux frères et
de deux sœ urs tous orphelins. Il croyait que sa liberté serait
d’autant plus utile qu’il est m ajeur, et que, pour obtenir cette
grâce, il réclam ait les bons tém oignages que le chevalier
d’Aiègre, com m andant du château d’If, rend de sa conduite tout
le tem ps qu’il y a été détenu ». Castries concluait à sa m ise en
liberté, m ais à condition q u ’Alègre ren trât auparavant dans ses
avances. Il est probable que l’affaire fut réglée au contentem ent
des deux parties.
A peu près au m om ent où le baron de Goltram sortait de pri­
son, une réclam ation très inattendue rem it en m ém oire le sou­
venir d’un autre prisohnier d’Etat, dont on avait perdu le nom
et ju sq u ’à la trace. Il s’agit d’un ancien consul de France à Rho­
des, Couture, qui avait été arrêté en 173(5 sur la dem ande de
l’am bassadeur de France à Constantinople, Villeneuve, et interné
(1) Archives des Bouches-du-Rhône (Police, Ordres du Roi).

�LE

CH ATEAU D1F

d’abord aux îles Sainte-M arguerite, puis au château d’if, où il
était m ort en 1751. Or, le 23 juin 1780, c ’est-à-dire vingt-neuf ans
après sa m ort, une de ses filles adressa un placet (1) au m inistre
de la m arine Caslries, à l'effet d’obtenir l’inventaire des objets
laissés par le défunt, et la restitution desdits objets: &lt;&lt; C’est bien
le moins qu’on lui restitue les objets de son père, et qu’on la
réintègre en possession d ’un bien donl la fam ille n’au rait jam ais
dû être privée. Elle dem ande l’inventaire que le chancelier du
Consulat a certainem ent fait, et dont, plus certainem ent encore,
il a envoyé dans le tem ps un double à la Cham bre de commerce
de Marseille, parce que telles sont les règles. Cet inventaire
apprendra à M1Ie Couture ce que sont devenus les objets y m en­
tionnés et elle pourra s’en procurer la rentrée ». La réclam ation
était légitim e, bien que tardive. Caslries ordonna une enquête
im m édiate. Elle ne produisit aucun résultat. Voici la lettre(2) que
lui adressait le 23 juin 1780 le secrétaire de la Cham bre de com ­
merce de M arseille: « J ’ai fait les plus exactes recherches aux
archives de la Cham bre pour tâcher de découvrir si véritable­
m ent le sieur Coulure avait été consul à Rhodes. J ’ai visité les
registres, où sont les copies des brevets des consuls de France et
de B arbarie; j ’ai parcouru toutes les correspondances que la
Cham bre peut avoir eues à Rhodes depuis environ cinquante
ans. Je suis attaché au service de la Cham bre depuis 1741, m ais
je n’ai rien trouvé dans les registres qui pût me donner la m oin­
dre lum ière su r le sieur Coulure, et je ne me rappelle pas même
d’en avoir entendu parler. Si vous pensez au surplus, Monsei­
gneur, q u ’il fût nécessaire d’en faire prendre de plus am ples ren­
seignements à Rhodes, on pourrait en écrire au sieur Mille
actuellem ent consul en ladite échelle ».
L’affaire devenait à tout le m oins singulière. Il était étrange
qu’un fonctionnaire disparût sans laisser de traces. Mlle Coulure
revint d’ailleurs à la charge et supplia le m inistre de lui accorder
un supplém ent d ’enquête. Celui-ci ne se retrancha pas derrière
l’infaillibilité de ses agents, et écrivit à la fois aux Éclievins et
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, G., 2526.
(2) Id., id ., id.

�96

PAUL GAFFAREL

aux députés du commerce de Marseille pour qu’on recom m ençât
des recherches. Elles ne furent pas cette fois infructueuses. On
sut que Couture avait en effet été nom m é vice-consul à Rhodes
le 3 août 1731. « Sa correspondance pendant son exercice fut très
réduite et bornée à quelques avis relativem ent à la navigation
de nos bâtim ents. Le m inistre annonça à la Cham bre le 8 mai
1737 qu’il chargeait M. de Villeneuve, pour lors am bassadeur à
Constantinople, de faire arrêter le sieur Couture d’après quelques
menaces qu’il avait faites par écrit au sieur Bailly du Bocage,
chargé des affaires du Roi à Naples, d’apostasie ». On retrouva
une lettre de Villeneuve, en date du 10 mai 1738, relative à l’a r­
restation de Couture, et, à la même date, une lettre delà Cham ­
bre de commerce à M aurepas annonçant l’arrivée de Coulure
aux infirm eries de Marseille et dem andant des ordres. La réponse
de M aurepas n’arriva que le 16 juillet. Le prisonnier devait être
enfermé d ’abord à Sainte-M arguerite, puis au château d’If, mais
il n’avait jam ais été question d’inventaire dans cette correspon­
dance, et le successeur de Coulure à Rhodes, André, n’y taisait
même pas allusion. D’ailleurs Coulure lui-même, tant qu’il fut
prisonnier, n’éleva à ce sujet aucune réclam ation, et il est vrai­
m ent étonnant que sa fam ille ne se soit avisée de protester que
vingt-neuf ans après sa m ort. Cette lettre du 29 m ars 1782, signée
par les m em bres de la Cham bre de comm erce, Estienne, la P o r­
terie, Laguarrigue, Millol, Testus, Borely, Dolier l’aîné, Tarteiron, Rostand, Lydin, H uard, est confirmée par une seconde
lettre des mêmes signataires à la date du 11 janvier 1783, adres­
sée à l’intendant Latour. Castries n ’avait plus qu'à accuser récep­
tion de ces renseignem ents à la Cham bre de commerce et la prier
de vouloir bien les transm ettre à MUe Coulure. C’est ce qu’il
fit (1), et la pétitionnaire s'en contenta, car nous ne trouvons
plus dans le dossier de celte affaire aucune pièce la concer­
nant (2).
(1) Lettre du 16 décembre 1782.
(2) Nous ne savons sous quel chef ranger cet énigmatique chevalier de Joly
de Grizolles, arrêté le 21 septembre 1787, à la requête du m inistre de Montmorin, et relâché le 3 octobre 1788. 11 est signalé comme d’origine anglaise. Voir
catalogue Isoard.

�LE

97

C H A TE A U D’ il-'

Q uant aux crim inels de droit com m un qui expièrent par un
em prisonnem ent [dus ou m oins prolongé au château d’If leurs
délits ou leurs crim es, leur nom bre en fut sans doute considé­
rable, m ais les papiers qui les concernaient ont disparu. Peutêtre faisaient-ils partie de ces nom breux sacs que certain arc h i­
viste m unicipal, trop am i de l’ordre, brûlait, il n’y a pas
longtemps, pour faire place aux papiers adm inistratifs qu’on lui
envoyait. Nous ne pouvons citer que quelques nom s, et encore
sous toutes réserves. Ce sont d’abord ceux qui figurent au cata­
logue Isoard ; Jérom e Maignier d’Avignon (20 m ars 1768-21 mai
1778); Pierre Courbin de Paris (20 juillet 1772)qui trouva moyen
de s’évader le 8 septem bre 1778, en compagnie de Jean-B aptiste
de Foissy entré le 10 m ars 1778; Hugues d’Apt (20 septem bre
1773); le chevalier de Prades, de Tulle (4 septem bre 1773) ; J a c ­
ques Collin, de Paris (2 janvier 1774-14 septem bre 1779) ; Joseph
Ailhaud (1), d’Aix (17 février 1774) ; Antoine Pierre, de Besan­
çon (18 février 1774-16 septem bre 1779) ; Louis Tardy, de Noyers
(18 m ars 1775-17 novem bre 1778) ; Joseph M ontagnat, d’Ambérieux (19 juillet 1775) ; Louis Sicard (2), de Toulon, qualifié de
très m auvais sujet (4 septem bre 1776) ; Étienne Perrinet, de
Paris, signalé com m e « faux, m échant, libelliste, prêchant tou­
jours la révolte » (15 septem bre 1770) ; André Cambon, de Mont­
pellier (26 avril 1777-9 m ars 1779) ; Honoré Pons, de Toulouse
(13 octobre 1777) ; T rial, d’Avignon (7 avril 1778); Charles Hatry,
de Paris (7 ju in 1778), « bavard, m ais pas m échant »; Charles de
C ham baran, de Vienne (30 décem bre 1780) «très m auvais sujet
dans toute la force du term e» ; Barbier, fils d'un négociant de
Constantinople, « coupable de m auvaise conduite » (18 mai
1781); Pierre P illier, de Lyon (21 décem bre 1782), « caractère
faible, facile au m auvais exemple »; Louis de Roux, de Tournon
(6 juillet 1782), « sujet dangereux, étant ivre », il devait m ourir
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630, p. 7. Lettre d’élargissement en
faveur d’Ailhaud, dont on ne paie pas la pension, et « dont la détention paraît
avoir été assez longue ». 15 décembre 1782.
(2) On trouve dans le registre de correspondance des intendants (C. 2631), à
la date du 7 janvier 1787 (p. 35), une lettre des parents, de ce Sicard contre
leur f i^ « qu’une détention de dix ans n’a point corrigé ».
7

�98

PAU L GAFFAREL

au château d’Ifle 13janvier 1788; Xavier de Bois Mortier, deM arseille C13 m ai 1784), signalé comme « libertin »; Jacques Chute,
de Bordeaux (20 décem bre 1786) ; François Arnal, de SaintDomingue (30 ju in 1787), « tracassier, se com portant mal avec
ses cam arades ». On nous pardonnera la sécheresse de celte
nom enclature, m ais nous avons pensé qu’on pourrait peut-être
tirer parti quelque jo u r de ces indications forcément super­
ficielles .
Il en sera de même pour quelques nom s que nous glanons
encore dans la correspondance des Intendants : Charles Raut,
de Marseille, enfermé à la requête de son père le 28 ju in 1788 (1)
et élargi le 24 octobre 1789, m ais non sans avoir m arqué son
séjour par des actes d ’insubordination. Il avait à plusieurs
reprises essayé de s’évader, et « avait fait beaucoup de dégrada­
tions au donjon. C’était un très m auvais sujet ». Hippolyte
F erry (2), de D raguignan, était un escroc avéré. Il avait trom pé
de nom breuses dupes en se faisant passer pour officier, et en
dem andant des avances sur sa solde aux com m issaires des
guerres. Enferm é au château d’If le 7 m ai 1784, il y devint la
terreur de ses gardiens. Aussi le gouverneur le signale-t-il
comme un sujet dangereux (3). François-L aurent Catelin avait
lui aussi fait des dupes partout où il avait passé, à Toulon, en
Corse, à Sm yrne, à Lyon, à Bordeaux. Voici la lettre de cachet (4)
lancée contre lui par le m inistre Breteuil, le 1er décem bre 1784 :
« Vous trouverez ci-joint les ordres du Roi que vous m ’avez
proposés pour taire arrêter et détenir pendant deux ans le sieur
François-L aurent Catelin, coupable de libertinage, de dissipa­
tion et de bassesse. Je vous prie de les faire exécuter ». Citons
encore Nicolas Baliste (5) du Luc, d’abord enfermé au fort de
Brescou (21 ju in 1786), puis au château d’If, où il ne resta que
ju sq u ’au 24 avril 1787. Trois prisonniers doivent égalem ent être
(1)
(2)
(3)
(4)
(5)

Archives des Bouches-du-Rhône, G. 2631, p. 33, p. 125 et 225.
Id. C. 2630, p. 125.
Id. C. 2631, p. 125, 127.
Id. C. 2630.
Id ., id. C. 2631, p. 33, 39, 41.

�LE

C H A TE A U D I F

signalés, comme ayant eu l’heureuse chance de s’évader,
Bossy (1) qui fut d’ailleurs repris et réintégré le 14 novembre
1783; P aulin Clément (2) qui, le 22 avril 1784, s’échappa de la
m aison où on l’avait enfermé en attendant son transfert à If, et
surtoutG allaup, dont la fuite excita de vives colères, car on tenait
sans doute à le garder sous clefs. Voici la lettre (3) qu’écrivait à
ce propos le m inistre Amelot à l’Intendant de Provence (29 mai
1783): « Je viens d’être inform é que le sieur de Gallaup, qui
était détenu au château d’If s’en est évadé. C’est un évènement
bien m alheureux et il est bien im portant qu’on puisse parvenir
à arrêter ce particulier. Je vous prie de donner à cet effet les
ordres nécessaires à la m aréchaussée de votre départem ent. Si
ces dém arches ont quelques succès, je vous serai obligé de m ’en
informer. J ’écris au com m andant du château d’il de vous
adresser son signalem ent ». En effet, l’Intendant fit le nécessaire.
Des ordres furent partout envoyés, mais les recherches n’abou­
tirent pas, et Gallaup resta introuvable (4).
Moins heureux furent deux prêtres, les deux derniers prison­
niers du château d ’If que nous ayons à signaler avant la chute
de l’ancien régim e, l’abbé de Pontevès et l’abbé Peretti. Ils
étaient encore en prison quand le peuple de Marseille voulut, à
l’im itation de Paris, détruire la Bastile Provençale. Il est pro­
bable que l’abbé de Pontevès (5), ainsi que beaucoup de cadets de
famille, n’avait pris la robe que contraint et forcé, en se réservant
de continuer une vie de dissipation et de désordres, sans doute
peu avouables. On l’avait une prem ière fois enfermé à SainteMarguerite, en décem bre 1778, m ais il avait réussi à s’échapper.
Poursuivi et activem ent recherché-(6), il avait été repris et réin­
carcéré. Les trais de cette seconde arrestation s’élevèrent à
182 liv. 17 d., qui furent payés par les parents de l’abbé (7),
(1)
|2)
(3)
(4)

Archives des Bouches-du-Khône,C. 2630, p. 105.
Id., id.
Id. p. 85.
Réponse de l’Intendant à Amelot (15 juin 1783).

(5) C. 2629, p. 283.

(6) Id., id., p. 283,284. Lettres au m inistre (23 août 1781) et de l’Intendant
,23 septembre 1781).
(7) , Id ., p. 283, 284.

�10U

PAUL GAFFAREL

(21 septem bre 1781). 11 se conduisit tellem ent mal q u ’il réussit à
se faire passer pour fou et fut conduit à l’asile de Saint-Pierre
de Canon (5 mai et 28 ju illet 1783) (1). Cette fois encore il par­
vint à s’échapper (6 janvier 1786) (2), m ais ne garda pas long­
temps sa liberté, et fut alors transféré au château d ’If (3).
Il s’y rendit tellem ent insupportable qu’on songea un instant à
le conduire à Pierre Encise (1) m ai 1787) (4). Sur la dem ande de
ses parents on le garda à If (9 mai 1787) (5), et, malgré ses
prières, on ne lui accorda pas l’élargissem ent qu’il ne cessait de
réclam er (mai 1788) (6). Au 5 août 1789 il était encore en prison,
et le gouverneur du château le déclarait incorrigible (7). Rendu
à la liberté par la Révolution, nous perdons ses traces.
L’abbé Perelti, tout aussi coupable que Pontevès, était peutêtre plus sym pathique. C’était un jeune et b rillan t prédicateur
de Marseille, qui eut le m alheur de plaire à une de ses pénitentes,
jeune fi lie appartenant à une des bonnes tam illes de la ville,
Clémence de B**, et répondit trop vivem ent à ses vœux, car il la
rendit enceinte de ses œ uvres, et la m alheureuse accoucha en
pleine rue, sur la place du Lenche. Le scandale fut énorm e, m ais il
aurait été étouffé, si Perelti ne s’était dénoncé lui-mêm e par ses
vanteries inconsidérées.O n dem anda et on obtint contre lui une
lettre de cachet, et il dut expier sa légèreté au château d’If. La
Révolution lui rendit la liberté. 11 jeta alors le froc aux orties et
s’enrôla dans un bataillon de volontaires. Il obtint prom ptem ent
l’épaulette, car il ne m anquait pas de bravoure; m ais, lors des
guerres de Vendée, jouant un double rôle, il vendit aux Royalistes
quelques secrets im portants. Surpris dans les rangs des ennemis
de la République, il fut aussitôt jugé, condam né et fusillé.
Tels étaient donc les prisonniers du château d’If, fils de
famille, crim inels d’Etat, ou de droit com m un, lorsque éclata la
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2630, p. 237.
(2) Id ,. id. p. 86.
;3) Id. C . 2631, p . 59.
(4) Id., p 53.
(5) Id ., p. 59.
(6) I d ., p. 119.
(7) Id ., p . 215.

�LE CHATEAU ü ’iF

101

Révolution. Il sem blait que la forteresse, objet de tan t d'im pré­
cations, serait balayée par le vent populaire, en même tem ps que
les trop fam euses lettres de cachet, mais, comme on l’a dit avec
raison, il n’est rien d’aussi difficile à déraciner qu’un abus ; aussi
l'abus persista-t-il : m ais le nom changea. Il n’y eut plus de
lettres de cachet, m ais il y eut toujours des arrestations arb i­
traires et des prisonniers. L’histoire du château d’If ne se ter­
mine donc pas avec la chute de l’ancien régime. Elle se
transform e, m ais continue.

��CHAPITRE Y
LE CHATEAU

d ’i f

PENDANT LA PÉRIODE

RÉVOLUTIONNAIRE

Lors de la convocation des États généraux à Versailles et de
la préparation des élections dans le royaum e, des troubles
sérieux éclatèrent à Marseille. Ils furent durem ent réprim és et
nom bre de prisonniers furent enfermés au château d’If. Ils n ’y
restèrent pas longtem ps. Le peuple m arseillais, apprenant que
les Parisiens s’étaient em parés de la Bastille le 14 juillet 1789,
voulut aussi faire acte de justice, et délivrer les prisonniers du
château d’If. Il se porta en tum ulte à la citadelle, s’en fit ouvrir
les portes qui furent d’ailleurs facilem ent forcées, et rendit à la
liberté vingt-trois détenus. Six d’entre eux étaient détenus sur la
demande de leurs parents, par conséquent en vertu de lettres de
cachet. Ils rentrèrent aussitôt dans la vie courante. Le gouver­
neur, c’était toujours le chevalier d’Alègre, ayant fait observer
non sans raison que les dix-sept autres prisonniers étaient pré­
venus de crim es de droit comm un ou de délits contre les per­
sonnes ou les propriétés, ils furent sans discussion réintégrés
dans les cachots et nul ne protesta contre cette justice somm aire
mais expéditive.
D’autres victim es de la politique allaient bientôt les rem ­
placer. A l’occasion de la création d’une garde civique, dont tous
les grades avaient été conférés exclusivem ent à des jeunes gens
appartenant aux fam illes nobles ou riches, le sang venait de
couler dans les rues de Marseille. Les attroupem ents avaient été
dispersés à coups de sabre, et vingt-trois arrestations avaient
été opérées, dont le négociant Rebecqui, le droguiste Pascal et le
tonnelier Orner Granet.
Aussitôt arrive à Marseille le grand prévôt Bournissac, bien
connu par sa sévérité et par sa haine contre les nouveautés et

�PAUL GAFFAREL

les novateurs. Assisté des avocats Laget et Miollis, également
ennemis déclarés de toutes les réformes, et ne trouvant pas suffi­
sant le nom bre des accusés, il rédige une véritable liste de pros­
cription, qu’il intitule : liste des chefs de brigands, et la fait crier
par les rues et les endroits publics. C’étaient des ouvriers et des
m arins, mais on trouvait aussi parm i eux des avocats, des
médecins, des négociants, Chom pré, Barbaroux, M ouraille, etc.
Plusieurs d ’entre eux s’étaient spontaném ent livrés, espérant
qu’on ne retarderait pas leur mise en jugem ent; m ais, une fois
entre les m ains de Bournissac, au château d’If, ils ne tardèrent pas
à com prendre q u ’ils ne devraient leur délivrance q u ’à un changem entde direction politique.Les motifs allégués pour leur arres­
tation étaient pourtant bien futiles. Voici par exemple com m ent
le procureur Laget essayait de justifier (1) la m ise au secret de
Chompré. « Diverses dépositions attestent que le 8 décem bre,
dans un calé, le sieur Chompré s’est répandu en discours
violents contre plusieurs fonctionnaires, qu’il s’est élevé contre
l’illégalité des procédures du prévôt, contre les pouvoirs du
com m andant qu’il soutenait être entièrem ent subordonnés à
l’autorité du peuple, contre le séjour des troupes, onéreux à la
ville, et qui était, selon lui, l’unique source des désordres. Il
ajouta q u ’il désirait les voir rep artir pour voir renaître le
bonheur et qu’il regrettait beaucoup l’ancienne garde citoyenne ».
C’était donc pour des propos en l'air, qui m éritaient à peine une
adm onestation, que Chompré était ainsi traité en crim inel
d’État. La punition était tellem ent disporlionnée au délit que le
Corps m unicipal se transporta auprès du com m andant Caram an,
pour le prier d’intervenir auprès de Bournissac. Ce dernier, s’en­
têtant dans ce qu’il croyait être son devoir, répondit « qu’il ne
pouvait s'écarter du devoir que lui im posait l’intérêt du mo­
narque, la sûreté du royaum e et la tranquillité publique. Ce
devoir me prescrit d’extirper du m ilieu des populations du
Midi les fauteurs de troubles et de discordes, et je le rem plirai
tan t qu’il me restera un souffle de vie, une goutte de sang.
(1) L ardif. r , P r i s o n s d ' E t a t , p. 107.

�LE

CHATEAU D’iF

105

D’ailleurs il existe contre M. Chompré les charges les plus
graves, et, si l’on savait sur son compte la moitié de ce que je
sais m oi-m êm e, on ne s’intéresserait pas autant à lui ».
En effet, Bournissac redoubla de sévérité. Le com m andant du
château d ’If, Alègre, était l’hom me de la consigne. Il la fît exé­
cuter sans pitié. Non seulem ent les prisonniers furent tenus au
secret, m ais on ne leur perm it seulement pas de respirer à l’air
libre, et ils furent aussi mal nourris que mal traités. Bientôt
s’abattirent sur eux des m aladies causées par l’hum idité des
cachots et la désespérance de l’avenir. Une com m ission de m éde­
cins avait été nom mée pour vérifier l’état des prisonniers aux
forts Saint-Jean et Nicolas. Le château d’il, on ne sait pourquoi,
ne fut pas com pris dans cette m esure. Aussi le nom bre des pri­
sonniers s’éclaircit-il. L’un d’entre eux, un m arin, François
Bunel, se pendit à un crochet de fer qui avait servi de support
à une poutre de citerne alors comblée. Il avait attendu pour se
suicider que ses sept com pagnons de cachot fussent endorm is.
On les rendit solidaires de cet acte de désespoir, et les rigueurs
de leur captivité augm entèrent. Poussé à bout par les taq u in e­
ries, ou plutôt par les brutalités de son geôlier D urand, un autre
prisonnier, le garçon perruquier Chauvet, se jeta sur son bour­
reau, et, avec un clou qu’il avait arraché au m ur de son cachot,
le lui enfonça à trois reprises dans la poitrine, et foula sa victime
aux pieds en poussant des cris de rage. C’était un acte de
démence qu’il fallait p unir comme tel. Bournissac jugea utile de
faire un exemple. Chauvet fut jugé séance tenante, condam né à
mort, et pendu au château d’If sur la partie du rem part qui fait
lace à Endoum e.
Plus énergiques et mieux inspirés, d’autres prisonniers,
Rebecqui, Brémond, Pascal, Granet, Chompré, tout en protestant
contre leur détention arbitraire, trouvèrent moyen de dénoncer
les abus de pouvoir de Bournissac, et firent parvenir leurs
plaintes à l’Assemblée Nationale. M irabeau prit en m ain leur
cause et l’Assemblée dem anda au Roi que tous les détenus fussent
renvoyés devant la sénéchaussée de Marseille, c’est-à-dire devant
leurs juges naturels, pour y être jugés en dernier ressort. Celte

�106

PAU L G AFFAREL

dém arche n’eut pas de suites, et Bournissac put continuer son
œuvre de réaction. Il est vrai que les patriotes M arseillais ne se
lassèrent pas de réclam er justice, et de prolester con tre la ty ran ­
nie du grand Prévôt. Dans une séance du quatrièm e d istrict, un
m em bre, appuyant la m otion du président Mossy, prononça ces
paroles trop justifiées : « Une peste féodale bien affligeante ren ­
ferme encore dans nos m urs ses effets contagieux. Mandé pour
instruire contre un assassin et des incendiaires, le Prévôt général
ne s’occupe, depuis six mois, qu’à désoler nos fam illes par ses
décrets arbitraires, tandis qu’il a totalem ent oublié le seul objet
de sa m ission. Il est bien dém ontré que le glaive de la justice
n’est devenu entre ses m ains que l’instru m en t de la vengeance.
Jusques à quand, mes concitoyens, supporterons-nous l’excès
de tant d’horreurs, et baisserons-nous un front hum ilié devant
le m onstre qui nous opprim e? » Ainsi mise en dem eure, la Com­
m une, de son côté, dénonça Bournissac à ses agents et délégua
deux de ses m em bres à l’Assemblée Nationale pour appuyer ses
plaintes. E n même tem ps six conseillers se transportèrent chez
le grand Prévôt et le som m èrent de délivrer les prisonniers, ou
tout au m oins de les conduire dans un endroit où ils seraient
sous la sauvegarde de la loi. B ournissac n’au rait eu à leur
répondre qu’il ne recevait d ’ordres que du Roi et de l’Assemblée,
mais, saisi par cet esprit de vertige qui souvent pousse les gou­
vernants à l'abîm e, il brava l’opinion publique et jeta en quelque
sorte un défi à la Commune (1) en publiant l’ordonnance su i­
vante : «T rès expresses inhibitions et défenses seront faites à
tous corps, com m unautés, et à tous particuliers quelconques,
de quelque qualité qu’ils soient, de s’im m iscer à l’avenir, direc­
tem ent ou indirectem ent, dans la connaissance des m atières qui
nous sont attribuées, et de faire aucun acte attentoire aux fonc­
tions dévolues à notre juridiction, ainsi qu’à ses droits, privilèges
et prérogatives, à peine d’être poursuivis extraordinairem ent
comme perturbateurs du repos public, et d’être inform és sur le
délit de notre autorité. La présente ordonnance sera im prim ée
(1 ) L

a RD IER,

p. lit,

�et affichée partout où besoin sera, pour que personne n ’en
ignore ».
Ainsi bravée, ainsi forcée d’obéir et de se résigner, la Com­
m une riposta en déclarant injurieuse pour la ville et attentatoire
à la liberté des citoyens l’ordonnance de Bournissac. Elle renou­
vela en même tem ps ses dém arches auprès de l’Assemblée
N ationale. Cette fois encore M irabeau prit en m ain la cause des
M arseillais. Bournissac fut invité à se rendre à Paris avec Laget
et quelques-uns de ses agents pour expliquer sa conduite. Elle
fut condam née. Quelques jours après arrivait l’ordre de m ettre
en liberté les prisonniers, sauf ceux contre lesquels existaient
des charges réelles. C’était un vrai triom phe pour la cause
populaire, m ais il avait été chèrem ent acheté par les souffrances
et par la m ort de quelques-uns des prisonniers.
Le départ de Bournissac entraîna la retraite d’Alègre. On ire
pouvait lui reprocher que d’avoir obéi à ses supérieurs. Il avait
même dans la m esure du possible, comme au tem ps où M irabeau
était son prisonnier, cherché à augm enter le bien-être de ses
subordonnés. Ainsi, le 5 août 1790, il écrivait (1) à la m unicipa­
lité : « Je ne suis occupé que des moyens qui peuvent seconder
vos vues personnelles. J ’aurai l’honneur de vous observer que
le logem ent de Ratonneau est dans le plus grand délabrem ent.
Je vous prie de donner vos ordres à M. de Liron, chef du génie,
chargé de cetle partie, d’y faire les réparations indispensables
pour loger un détachem ent ». Le lendem ain il dem andait (2)
une fourniture de cinquante lits pour une compagnie du régi­
m ent du Vexin, qui venait d’arriver au château d’If. Ses relations
avec la m unicipalité avaient toujours été correctes, presque cor­
diales. Voici ce q u ’il lui écrivait (3) le 27 août 1790 : « n ’ayant
rien ta n t à cœ ur que de me conform er aux ordres que vous me
laites l’honneur de me com m uniquer, je m ’empresse de répondre
aux bontés dont vous me donnez des preuves chaque jour.
En conséquence de votre attention de me donner le choix des
(1) Archives de Marseille (papiers non classés)
(2) Id., id.
(3) I d . , id.

�IO cS

PAU L G AFFAREL

personnes que je suis dans le cas de garder au château d’If pour
le bien du service, j ’ai prévenu M. Duveyrier que je gardais dans
la place MM. Lem ory et Lena, lieutenants ; Gérard et Aubertin,
invalides ; Lé veillé, caporal et L am bert, fusilier détaché à
Ratonneau ; Picard elP osloulel, détachés à Pomègue ». Après la
fâcheuse affaire de Bournissac, il élal devenu nécessaire de
réform er le personnel du château. C’est à celte occasion
qu’Alègre obtint sa mise à la retraite (1), m ais la séparation se
lit sans déchirem ent, et les bonne formes furent toujours obser­
vées. « C’est avec toute confiance, écrivait-il (2) plus lard, au
citoyen Mouraille, mère (sic ) de Marseille, que je réclam e votre
justice. Quand j ’ai été réformé du château d’If, j ’y ai laissé mon
bateau en attendant l’occasion de le vendre. Le citoyen Vacliier
qui vous rem ettra la lettre que j ’ai l’honneur de vous écrire a
acheté ledit bateau. Le garde du château d ’If ne veut le livrer que
sur un ordre de votre part. Je vous prie de m ’accorder cette
grâce et de me croire, avec fraternité, citoyen mère, votre con­
citoyen ». Il est probable q u ’on lit droit à la réclam ation d’Alègre.
C’est pour la dernière lois que nous avons retrouvé son nom
dans les papiers relatifs au château d’If.
A p artir de 1791, avait été établie comme garnison perm anente
une compagnie d ’invalides, com m andée par un lieutenant. Ces
invalides, travaillés par les idées du jour, s’occupaient beau­
coup plus de lire les journaux ou de com m uniquer avec leurs
am is du dehors que de surveiller leur prisonniers. On eut la
triste preuve de leur négligence au mois de décem bre de cette
même année. On avait déposé dans un cachot occupé par quatre
prisonniers des quantités de paille, qu’on devait distribuer le
lendem ain dans les autres cachots. Au m ilieu de la nuit, soit
par im prudence, soit par dessein prém édité, le feu fut m is à cette
paille. Les prisonniers appelèrent à l’aide, mais, avant qu’on eût
ouvert les trois portes qui ferm aient le cachot, tous les quatre
avaient péri étouffés par la fumée. Ce n’était que de vulgaires
(1) Archives départementales. L. I. I.e directoire certifie exact l’état des
services d’Alègre, et esiime qu’il est dû une indemnité à cet officier.
(2) Archives de Marseille, papiers non classés, 7 février 1794.

�LE CHATEAU D’IF

10(J

coquins, condam nés aux galères à perpétuité, et qu’on devait
sous peu de jours transférer à Toulon. Leur m ort n ’en était pas
m oins déplorable, car elle im pliquait une singulière négligence
de la part de leurs gardiens. Il ne paraît pourtant pas qu’on
leur en ait tenu rigueur, car aucun d’eux ne fut déplacé, ni
même puni, et un de leurs chefs im m édiats, le sergent Huguel,
allait bientôt devenir l’instrum ent d’une sinistre tragédie, qui
ressemble singulièrem ent à un assassinat.
Huguet était un grincheux. Il réalisait à l’avance le type de
ces grognards, si braves mais si encom brants, que nous dépei­
gnent les m ém oires de l’époque. Persuadé que l’on com m ettait
à son égard la pire des injustices en ne l’appelant pas à un
poste supérieur, il avait pris en haine le lieutenant de la com ­
pagnie des invalides, Belport, et le poursuivait de ses dénon­
ciations calom nieuses, dans un style trop particulier pour ne
pas être reproduit textuellem ent (1) : « Citoyens, écrivait-il à la
m unicipalité de Marseille, tous les F rançais sont égaux quand
ils sont propres (il voulait dire probes) et vertueux ; m ais l’exnoble Belport, notre lieutenant, ne conçoit pas celte raison si
juste et si équivalente. II com m ande le fort et la compagnie com­
me un Charlem agne, un pontife, ou tout autre despote de l’a n ­
cien régime. Il ne fait pas plus de cas de votre autorité que
d’une vieille giberne. Mais qu’est-il cet hom me, ce ci-devant?
Qu’est-il ? Je le dem ande à vous, à Paris, à la France, au monde,
à tous ceux qui sont citoyens, car moi je le sais ce qu’il est, et je
vais vous le dire. C’est un aristocrate, un ennemi de la patrie,
un despotique, un assassin de la liberté, un em poisonneur de
l’égalité. Non content de supprim er (sans doute prim er) sur vous
et sur tout le m onde, il insulte à la m oralité publique en portant,
toujours de la poudre sur la tête et souvent des bas de soie aux
jam bes. Mais ce qui est encore plus, c’est qu’il se promène tou­
jours seul, les bras croisés et d’un air sournois. Pas pins tard
qu’avant hier, en faisant une ronde à m inuit, je le vis qu’il
arpentait la cour, la lète basse, à une heure que tous les citoyens
(1) L a h d ië u ,

ouv.

cité, p. 113.

�110

PAU L G AFFAREL

libres et de bonne foi appelleront une heure indue, c a rie cidevant, qui n’avait rien à faire, aurait dû être dans son lit. Je
l’observais du coin de l’œil, sans q u ’il s’en doutât, et je reconnus
à sa m arche q u ’il conspirait contre le nouveau régime. Ainsi
ciLoyens, le sergent Huguet vous a obtem péré la vérité, qui doit
être écrite en feu dans le cœ ur de louL citoyen français. Vous
eu tirerez les circonstances prépondérantes ».
Les m em bres de la m unicipalité auraient dû ne tenir aucun
compte de ces plaintes grotesques. Il paraît d’ailleurs q u ’ils se
contentèrent d’abord de s’en am user, m ais Huguet revint à la
charge, et, cette fois, il ne se contenta pas de dénoncer le lieute­
nant ; il chargea aussi de ses accusations tous ceux qui l’entou­
raient. Après Belport, ce fut le tour du lieutenant de la com pa­
gnie des invalides, P inard. « A ristocrate dans l’âme, écrivait-il
le 7 mai 1792, nourri des préjugés de l’ancien régime, il médite
continuellem ent je ne sais quoi. Tout ce que je puis vous dire,
c’est que cet hom m e taciturne ne cesse-de rester toujours seul
dans tous les coins du fort. Une de ces nuits passées, à la pre­
m ière ronde, je le trouvai sur les neuf heures et demie prom e­
nant dans une batterie écartée. Il se retira à notre approche.
Hier il ne se possédait plus, et moi qui l'observai du coin de l’œil
je m ’aperçus bien où le bât le blessait. II est temps que vous
mettiez fin à cette perplexité. J ’ai déjà eu l’honneur de vous le
m arquer dans une précédente, et finalem ent que vous disiez à
cet hom me qu’il n ’a d’autres fonctions que celle de com m ander
sa compagnie. T ant qu’il en sera autrem ent, nous ne saurons
jam ais com m ent nous vivons, et serons-nous peut-être exposés
à mille dangers».
Huguet se plaignait (1) également des soldats de la garnison ;
« ces gens soulôls par état et toujours pris de vin, pourraient bien
(1) Un des commandants du château d’If, Duveyrier, se m ontrait moins
exigeant. Voir la lettre qu’il adressait le 7 août 1791 à la municipalité. (Archives
de Marseille, papiers non classés): «Trouvez bon que je vous fasse part que
j’ai à voir et à parler à tous les soldats de ma compagnie employés aux batte­
ries, soit pour le serment, soit pour leur décompte. Je les ferai venir au
château d’If les uns après les a u tre s ... Je rem ettrai et je laisserai toutes choses
dans l’état actuel, etc. ».

�LE

C H A TE A U

D IF

111

se porter à quelque extrém ité, m ais nous les suivons de près». Il
aurait voulu qu’on les em pêchât de recevoir des pourboires de
la part des visiteurs du tort; cc car, parm i eux, ils faisaient une
masse, toujours pour boire, de l’argent q u ’ils recevaient de ceux
à qui ils taisaient visiter le fort et les cachots. Dans ce m om entci, il serait de la dernière im prudence de laisser continuer ces
visites, que je voyais avec répugnance, depuis le jo u r que je suis
ici ». Suivent des détails sur les réparations à exécuter dans son
logement. « Ce n’est pas un blanchissage que nous dem andons,
mais bien que l’on rebouque les trous, que l’on pose des bâches
et loquets, que l’on fasse aux cinq cham bres un fougon pour ne
pas être exposé à tout bout de cham p de voir renverser la soupe
et la m arm ite posée sur trois pierres sèches que nous avons a rran ­
gées comme nous avons pu. Qu’on rem onte les planches des cor­
nières et les chevilles des râteliers, que les Suisses ont brûlées
dans le tem ps qu’ils occupaient ces cham bres. Nous gelons de
froid et a u ta n t vaudrait-il être dans l’écurie que dans la cham bre.
La plupart des portes sont sans serrures, et les serrures la p lu ­
part sans clefs ; les fenêtres sans volets et carreaux de vitre. A
toul bout de cham p, nous garnissons nos fenêtres de papier,
mais, un m om ent après, le vent l’em porte et nous sommes obli­
gés de déserter nos cham bres, ne pouvant y tenir du m auvais
temps. Le clim at ici esLbien différent qu’à la ville ».
Il est certain que la résidence ne réalisait pas l’idéal du confor­
table, et que, sur ce point, le sergent Huguet était fondé à pré­
senter des réclam ations. On a conservé (1) une lettre du 15 m ars
1793, adressée à la m unicipalité par François Bernard et Pascal,
officiers au château d ’If, pour lui dem ander du bois à brûler,
« puisque nous sommes dans la plus grande nessaisité (sic )
pour la froidure, et pour hum idité et la pluie, ni non plus pour
l’ordinaire du détachem ent». Voici, d’un autre côté,une lettre(2),
de Duveyrier, com m andant au château, au sujet de l’habillem ent
des Invalides, adressée au m aire de Marseille, le 7 janvier 1793 :
« Je conviens que les invalides en garnison au château Difl (sic ),
(1) Archives de Marseille. (Papiers non classés).
(2) Id„ id.

�112

PAUL GAFl-’AREL

ont grandem ent raison de se plaindre de ce qu'ils ne reçoi­
vent pas leur habillem ent, m ais ils ne doivent pas m ’en im puter
le retardem ent. Bien loin d’y contribuer, je fais tout mon possi­
ble pour y m ettre ordre. Au reste vous avez fait espérer aux
plaignants de les faire habiller. Je ne saurai que vous savoir gré
d ’un tel expédient. Je le regarderai comme un acte de justice
envers m a troupe et un acte de bienveillance envers moi. Pour
peu que vous m ’y autorisiez, je m ’offre de toute m anière, dès la
lin de ce mois, si le ballot de l'habillem ent que j ’attends n’est pas
arrivé, de donner à chacun de mes soldats la satisfaction conve­
nable ».
La m unicipalité de Marseille aurait donc été bien inspirée si
elle s’était un peu plus préoccupée des besoins m atériels de la
garnison d ’if. Elle aurait égalem ent été bien avisée si elle avait
tenu compte des avis que le sergent Huguet, cette fois gardien
bien avisé, donnait relativem ent à la surveillance m ilitaire. Voici
une lettre (1) qu’il adressait le 29 avril 1792 au m aire et officiers
m unicipaux de Marseille : « A m inuit nous avons reçu l’ordre
que vous avez luit passer au com m andant de la place. Après les
précautions les plus prudentes, nous avons intro d u it le patron
dans le fort. Tout le détachem ent était sous les arm es. J ’ai com ­
m uniqué votre réquisition au com m andant que nous avons fait
lever sur le cham p. Dans m oins d’un q u art d’heure trois pièces
de vingt-quatre ont été mises en batterie. H eureusem ent que le
navire qui se m ettait en défaut avait un fanal de com bat qui
nous a servi de point de m ire. Ce fanal a été éteint un moment
après que notre m anœ uvre a été finie. Nous n’attendions que le
signal convenu pour faire feu. Nous nous sommes félicités au
jo u r que ce point de mire nous ait si bien servi, puisque lesdeux
pièces que nous avions braquées sur lui le prenaient par le tra­
vers, la troisième étaiL braquée de façon q u ’en com m ençant à
faire servir, il se trouvait entre deux feux. Ce navire se trouvait
au calme et se faisait rem orquer par sa chaloupe hier au soir,
depuis environ cinq heures que nous l’aperçûm es. Nous le prî(2) A rchives de M arseille, p a p ie rs n o n classés.

�113

LE CHATEAU ü ’iE

mes, lorsqu’il m ouilla, pour espagnol, ayant un petit pavillon
avec deux bandes rouges et une que nous croyions jaune, mais le
m atin nous avons distingué que la bande du m ilieu était blanche.
Nous fûmes fort étonnés de le voir m ouiller à cette heure et
dévier de la route qu’il tenait. Nous ne pouvions nous rassurer
sur cet objet, étant sans com m unication avec la ville, m ais heu­
reusem ent que d’autres personnes l’ont suivi de plus près que
nous n’étions nous-m êm es à portée de le faire ».
Huguet m éritait donc d’être félicité de sa vigilance, et il ne faut
pas lui savoir m auvais gré d’avoir signalé les défectuosités et
le m auvais état de la citadelle dont il avait la garde. Il n’eut
été que naturel de l’écouter, et de lui envoyer les m açons et
m enuisiers qu’il réclam ait. On aim a m ieux ne tenir compte que
des plaintes qu’il dirigeait contre les officiers, et, sans plus
ample inform é, on donna au fort un nouveau com m andant.
Le 30 avril 1793, Joseph Charabot était investi de ces fonctions
délicates par la m unicipalité. Voici la lettre (1) de service qu’il
reçut à cette occasion: «Nous, officiers m unicipaux et substitut
du procureur de la com m une de cette ville de Marseille, nom ­
mons le citoyen Joseph Charabot com m andant provisoire de la
place,du fort et île du château d’If. Enjoignons, à cet effet, au
capitaine actuellem ent de garde au même fort, de reconnaître le
citoyen susnom m é en la même qualité, de lui rem ettre les clefs
de la poudrière et autres q u ’il peut avoir en m ains, sous la res­
ponsabilité dudit citoyen Charabot, auquel de plus donnons
pouvoir de faire rem plir le service du fort par les canonniers
composant la compagnie du citoyen Chautard, qui sera entière­
ment sous ses ordres. Et lui prescrivons de faire observer le bon
ordre dans ladite p la c e ... Disons encore que la compagnie qui
se trouve actuellem ent fera le service conjointem ent avec la sus­
dite compagnie Chautard. Et c’est l’une et l’autre qui seront
d’après les ordres donnés à eux par le citoyen Charabot ».
Ce choix était détestable. Charabot avait servi dans la m arine
royale en qualité d’officier bleu. On appelait ainsi les capitaines
(1) Archives de Marseille, papiers non classés.

8

�au long cours auxquels on donnait le grade d’enseigne, quand les
cadres faisaient défaut ; m ais ils ne pouvaient prétendre à aucun
avancem ent, et on les licenciait quand on n ’avait plus besoin
d’eux. Or Charabot, qui avait eu à subir quelques injustices ou
plutôt quelques déceptions de cet ordre de choses, s’était lancé
avec ardeur dans le nouveau systèm e, qui ouvrait libre carrière à
son am bition. Il ne m anquait ni de connaissances, ni de cou­
rage, mais plutôt de sens m oral. Il subordonnait tous ses actes
à son intérêt im m édiat. Il venait de se signaler par une cruelle
exécution. Conformément aux ordres de la Convention, il avait
fait m ettre à m ort, sur le brick où il com m andait en second et
malgré la résistance des officiers, vingt-sept prisonniers anglais
qui étaient tombés entre ses m ains. Cette inutile rigueur l’avait
mis en relief, et c’estpour le récom penser qu’on lui avait donné,
avec le grade de lieutenant de vaisseau, le com m andem ent du
château d’If.
Son prem ier acte fut d’entrer en hostilité avec le lieutenant
dénoncé par Huguet, Belport. Il est certain que ce Belport était
un partisan déterm iné de l’ancien régim e, ce que nous appelle­
rions de nos jours un réactionnaire. Rien de com m un entre ces
deux hom m es, ni sentim ents, ni m anières, ni même langage. Le
désaccord éclata aussitôt. C harabot dem anda le renvoi du lieu­
tenant. Comme on ne répondit pas tout de suite à son désir, il
recourut aux pires moyens pour se débarrasser d’un subordonné
qu’il détestait. Il l’abreuva de dégoûts et d ’hum iliations, même
devant le détachem ent assem blé, si bien que Belport exaspéré
se m it un jo u r dans son tort en lui répondant avec insolence.
Charabot l’envoya aussitôt aux arrêts, et, le jour même où finit
sa détention, lui proposa un duel à m ort, im m édiat, avec comme
tém oins le sergent Huguet et un concierge du fort qui s’était
affublé du nom de Scipion l’Africain, et en présence de toute la
garnison. La lutte ne fut pas longue. Le m alheureux Belport
tomba bientôt percé d’un coup d ’épée qui lui traversa la poi­
trine. On l’enterra dans l’ile même, à l’endroit où on avait dis­
posé un petit jardin pour la com m odité des com m andants de la
place.

�LE CHATEAU D’il-'

115

Comme le nom bre des prisonniers du château d’If était très
restreint, Charabot ne passait que peu de temps au fort. D’ordi­
naire il résidait à Marseille, où il fréquentait les clubs et se
signalait par ses m otions sanguinaires. C’est peut-être à l’exagé­
ration de son attitude qu’il faut attribuer la singulière légende
en vertu de laquelle ce serait au château d’If que les membres
du tribunal révolutionnaire m arseillais auraient accom pli en
1793 et 1794 leur sinistre besogne. On m ontre encore, à l’heure
actuelle, une des cham bres du fort où les mem bres de lalam euse
commission, dite B rutus, du nom de son président, Brutus
Leroy, auraient eu l’habitude de se réiyiir pour préparer et pro­
noncer leurs arrêts. Rien ne justifie cette singulière attribution.
On ne com prend même pas com m ent on a pu supposer que les
membres de la com m ission se seraient avisés de se transporter
hors de Marseille pour expédier leurs victim es. Ils ne prenaient
pas tant de précautions ! C’est à Marseille même, au Palais de
Justice qui était alors derrière l’Hôtel-de-Ville, en face de l’hôpi­
tal, q u ’ils tenaient leurs assises. La procédure n’avait rien de
secret, ni de m ystérieux. Les juges se contentaient de constater
l’identité des prévenus, et ne leur perm ettaient même pas de se
défendre, soit directem ent, soiL par un avocat. Le Président
recueillait l’avis de ses collègues, puis se m ontrait sur le balcon
du Palais et prononçait la sentence, sans appel, ni recours en
grâce. Les condam nés étaient alors conduits, au m ilieu des
huées de la populace, jusque sur la Cannebière où se dressait
la guillotine, non loin de rem placem ent où s’élève au jo u rd ’hui
la statue de Puget, et le falal couperet s’abaissait. Donc nul
besoin de recourir à des précautions inutiles et à une mise en
scène que rien ne justifiait. C’est à Marseille même, et nullem ent
au château d’If, que fonctionna toujours In ju stice révolution­
naire.
Pendant que Cliarabol pérorait dans les clubs de la grande
ville, le sergent Huguet, à peu près débarrassé de fout contrôle, se
livrait en toute sécurité à sa m anie réform atrice. C'est probable­
ment à son initiative que l’on doit la désaffection de la chapelle
de Notre-Dame de la Passion au château d’If. Dans les dernières

�Il
fm
116

13AUL GAFFAREL

années de l’ancien régime on avait pourtant introduit quelques
am éliorations dans cette chapelle. On avait, grâce au bon soin
de l’aum ônier, le Père Pam ard, rem placé la cloche (1) qui était
cassée et ne pesait d’ailleurs que 38 livres. La nouvelle cloche
était de 80 livres. Elle avait coûté 183 livres. Elle était des­
tinée « à être entendue de tous les ports et de ceux qui, quand
il y a du brouillard, ne reconnaissent l’ile que par le son de
sa cloche ». Les ornem ents sacerdotaux furent également renou­
velés à cette époque (8 juillet 1779) par une somme de 147
livres, payées à Alby, négociant à Marseille. Tout récem m ent,
le 4 janvier 1791 (2), l’aum ônier avait encore obtenu que la
chapelle serait pourvue des objets nécessaires au culte, et
que la dépense serait supportée par la caisse m ilitaire ; mais
un décret de la Convention déclara tout à coup qu’on puiserait
dans les biens d’église pour réaliser l’argent nécessaire à l’équi­
pem ent des arm ées et à la frappe de la m onnaie. Un inven­
taire devait donc être dressé de toutes les richesses, artis­
tiques ou autres, des établissem ents religieux. Sous la surveil­
lance de Huguel et la direction de Louis Ricord, m em bre de la
Com m ission m unicipale de Marseille, assisté par Charles Candy,
orfèvre, et Honoré M artin, fripier, le 17 pluviôse an 11(15 février
1794) fut rédigé ce docum ent officiel, l’indication « de l’argenterie,
meubles et effets appartenant à la ci-devant chapelle m ilitaire
de l’île du château d’If ». Le citoyen Louis Aubert, l ’ex-aumônier, assistait à l’opération, m ais on lui avait imposé le serm ent
« défaire une exacte déclaration ». Voici du reste l’énum ération
des objets signalés : « un ciboire argent pesant un m arc deux
onces, deux calices et ses deux patènes d ’argent pesant six marcs
deux onces, un soleil argent pesant un m arc trois onces, une
boîte à extrême onction argent pesant une once quatre gros,
quatre chandeliers en laiton dont deux petits, deux croix en
laiton, une pomme de croix en laiton, un encensoir et sa navette
en cuivre, une lam pe en laiton, deux petits rideaux toile bleue,
(1) Archives de Bouches-du-Rhône C. I, 157.
(2) Délibération du Directoire du département. (Archives des Bouches-duRhône, L. I.).

�LE CHATEAU ü ’iF

117

quatre tringles de fer, une cloche et sa ferram ente, un dais de
sangalety, ses quatre pans en dam as rouge frangé en soie, et
ses quatre bâtons peints en rouge, deux nappes d ’autel sans
dentelle, deux idem avec dentelle, un rochet, un surplis, trois
aubes sans garniture, une idem avec garniture, trois am icts,
quatre corporéaux, deux vieilles écharpes en soie, six cordons,
deux voiles en soie, un voile pour le ciboire garni en or, deux
m anipules et un étole en soie, vingt et un purificatoires, une
chasuble violette complète, une en galon soie jaune, deux idem
noires galon blanc en soie, une idem avec une petite dentelle en
argent, un idem avec galon argent,"un drap m ortuaire, un
m orceau de soie servant à couvrir l'autel, un m orceau indienne
idem. Ledit A ubert nous a déclaré de plus q u ’il y avait dans
ladite chapelle les objets ci-après que nous avons laissés : une
table fermée de bois blanc, une vierge en bois, un autel en bois
avec son m arbre pie et son tableau représentant la conversion
de saint Paul, un prie-dieu, une table à la cham bre du curé ».
Ce que devinrent ces divers objets sans valeur intrinsèque et
sans valeur artistique, ou l’ignore absolum ent. Q uant à la
chapelle, bien que privée de ses ornem ents, elle ne fut pas tout
à fait désaffectée. P ar intervalles on y célébra le service divin
jusqu’à l’année 1856. A p artir de cette époque elle fut réduite au
même état que les autres salles du fort, c’est-à-dire aux quatre
m urs.
Aussi bien le m obilier du château d’If paraît avoir été fort
rudim entaire. A la date du 27 novem bre 1794, Vernet, com m is­
saire ordonnateur des guerres de la huitièm e division, écrivait à
la m unicipalité de Marseille pour réclam er (1), en faveur de
l’officier de santé du château d’If, non seulem ent un lit, mais
encore une table, une petite arm oire et quatre chaises. Un an
plus tard, le 13 décem bre 1795, Fréron (2), alors investi d’une
mission extraordinaire à Marseille, adressait à la M unicipalité
une réquisition en form e pour im proviser un m obilier à Lebeau,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, L. v.
(2) Id ., id.

�118

PAUL GAFFAREL

com m issaire du fort ; et ce m obilier était em prunté à diverses
personnes, ou plutôt confisqué. C’était une Anglaise, MmeHouka,
qui fournissait une commode en acajou avec deux tiroirs et un
dessus en m arbre. On avait pris sur les m eubles de l’émigré
Meyer un m iroir avec couronnem ent doré. Des Bernardines pro­
venaient six chaises de paille ; de Solliers, l’Am éricain, une table
à m anger en bois blanc, un paravent garni en papier, une bure
de bois blanc en m auvais état, deux rideaux d’indienne, deux
rideaux de coton quadrillé, et un pot à eau en faïence. Enfin
on avait dem andé au peseur Livon quatre tringles et un petit
moulin à café. Cet am eublem ent était d’une sim plicité vraim ent
Spartiate, et le sergent Huguet lui-m êm e ne pouvait que s’in ­
cliner devant cette austérité (1).
Rendons au m oins cette justice à l’inflexible surveillant qu’il
eut raison de réclam er contre l’état de délabrem ent dans lequel
on laissait tom ber les m urailles de la vieille citadelle. 11 aurait
désiré qu’on la m ît à l’abri d ’un coup de m ain de la p art de
l’ennemi. Ce fut seulem ent au mois de juin 1793 que des com­
m issaires furent désignés pour vérifier et surveiller les batteries
de la côte et des îles. On a conservé le rapport qu’ils rédigèrent à
cette occasion (2). H uit batteries furent alors aménagées dans l’île,
celle du Nord qui com portait une pièce de 36, deux de 24 en fer,
une de 18 en fonte, et la batterie Nationale, jadis Royale, armée
de deux m ortiers. Ces deux batteries croisaient leurs feux avec
ceux de la batterie de la Corbière sur le littoral et étaient destinées
à protéger le mouillage de l’Estaque. La batterie de l’Ouest était
dirigée contre le Frioul. Elle n’était arm ée que d’un m ortier en
fonte. Q uatre batteries défendaient l’entrée de la rade de M ar­
seille Sud-Ouest avec deux pièces de 24 en fer, Moïse avec un
m ortier en fonte, deux canons de fonte de 24 et un de 18, SaintAntoine avec cinq canons de 36. Enfin, contre Endoum e la bat(1) Voir aux archives des Bouches-du-Rhône (L. g.), à la date du 0 messidor
an III (24 juin 1795), une lettre de Baille, secrétaire du commandant du château
d'If, aux adm inistrateurs du district relative à des meubles réclamés, et une
lettre de ce même commandant, Boutin (29 messidor), pour annoncer que les
meubles sont à la disposition du district.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, série L. liasse 258.

�LE CHATEAU D’iF

119

lerie Neuve pouvait lancer des boulets provenant de trois canons
de 24 en fer, un de 18 et un m ortier en fer. Il y avait donc en
tout 24 canons, sans parler de trois grilles pour les boulets rou­
ges, de 575 barils de poudre et de quelques boîtes de grenades.
Quant au service de la place, il était assuré par les canonniers de
la garde nationale de Marseille, qu’on renouvelait tous les quinze
jours. Ces canonniers n ’obéissaient d ’ailleurs qu’à leurs fantai­
sies. On avait grand peine à les astreindre à un service régulier.
Ils usaient et abusaient du voisinage de Marseille pour y rentrer
sous des prétextes plus ou m oins plausibles. Voici à ce propos
la curieuse lettre (1) qu’adressait, le 19 mai 1793, un de leurs
capitaines, Pari son. aux officiers m unicipaux de la comm une
de Marseille : « Après avoir reçu voire lettre, j ’ai fait assem bler
la compagnie el lait part de votre lettre. Il y a eu un grand débat
pour y consentir, ne voulant pas vous refuser. Il leur est perm is
d’aller à terre pour en jo u ir et de revenir le 20; m ais je vous prie
au nom de la compagnie et au m ien en particulier de tenir la
m ain à ce q u ’ils reviennent pour éviter du bruit. Les volontaires
ne voulant pas qu’il y ait de privilège pour personne ne consen­
tiraient plus à aucune invitation pour quiconque ce soit ».
En général, la compagnie com ptait soixante-et-dix (2) hom mes
présents sous les arm es. Ceci n ’est q u ’une façon de s’exprim er,
car les canonniers n ’arrivaient au fort que m unis d’un sabre et
d’un pistolet. C’est avec les ressources de la citadelle, et elles
étaient précaires, qu’ils auraient dû se présenter au com bat (3).
Le fort était néanm oins en état de soutenir un siège, et les
précautions m ilitaires paraissent avoir été prises. On ne les
négligea pas non plus dans les années qui suivirent, car on a
conservé un état dressé par le chef de bataillon du génie Boyer,
qui est intitulé : « Devis des ouvrages à faire aux fortifications
de la citadelle Nicolas, fort Saint-Jean, Notre-Dame de la Garde,
fort du château Diff (sic ), tour de Pomègue, fort de Ratonneau.
(1) Archives de Marseille (papiers non classés).
(2) Voir aux archives de Marseille. C’étaient des canonniers en activité de
service. En septembre 1793, on en compte 70.
(3) Id., id., à la date de septembre 1793.

�120

PAUL GAFFAREL

fort de la tour de Bouc et les batteries pour les défenses de la
côte depuis la Beaumelle ju sq u ’à la tour des B ouches-du-Rhône
pendant le s 5, 6 et 7 années de la République ».
Le garde d’artillerie de la citadelle, le nom mé T rophe, jugea
sans doute que ses services devenaient inutiles, car il dem anda
à en être relevé. C’était un vieux serviteur qui, depuis longues
années, n’avait pas quitté le Château. Bien qu’il affectât des sen­
tim ents u ltra -d é m o c ra tiq u es, au fond il regrettait l’ancien
régime, ou plutôt il ne goûtait ni la compagnie, ni les procédés
adm inistratifs du sergent Huguet. Voici la lettre (1) q u ’il adres­
sait, le 29 octobre 1793, aux adm inistrateurs de M arseille :
« Citoyens m agistrats, vous m’avez honoré de votre confiance en
me plaçant au poste de garde du m agasin d’artillerie au château
d’If ; m ais ma haine pour les tyrans coalisés surpassant tous
sentim ents létargiques (sic), et b rûlant du vif désir de pouvoir
me battre contre ceux qui veulent nous rav ir notre liberté, je
viens vous donner m a d é m issio n , et vous prier de nom ­
m er à ma place, étant bien sûr q u ’à mon retour vous ne voudrez
pas que je sois sans pain ».
Débarrassé du lieutenant Belport, du garde-m agasin T rophe,
de l’aum ônier Aubert et ne voyant qu’à de rares intervalles
Charabot qui, de plus en plus, passait son tem ps à pérorer dans
les clubs M arseillais, Huguet eut le droit se considérer et fut en
effet comme le m aître du Château. Il put alors, en toute sécurité,
se livrer à toutes ses fantaisies adm inistratives, et exercer sur
ses prisonniers une tyrannie sans contrôle. Ces prisonniers
étaient assez nom breux. En ju in 1793, on en com ptait ju sq u ’à
cinquante-huit, et, comme ils étaient entassés sur un espace
trop restreint, on n’était pas sans inquiétude sur leur présence.
On avait dem andé leur transfert en terre term e, « car (2) nous
croyons qu’en cas d ’attaque la m oindre introduction d’a n a r­
chistes dans le fort, pourrait faire tenter l’ouverture des prisons
et répandre les crim inels dans l’île, où la garnison au rait à
com battre les ennem is extérieurs et intérieurs ». Ces craintes ne
(1) Archives de Marseille, papiers non classés.
(2) Id ., id.

�LE CHATEAU D’iF

121

se réalisèrent pas, d’abord parce que le nom bre des prisonniers
dim inua au lieu d’augm enter, à cause des exécutions qu’ordon­
nait alors l’expéditive justice révolutionnaire, et aussi parceque
le personnel des détenus se modifiait incessam m ent, selon les
fluctuations d e là politique, tantôt des jacobins exaltés, tantôt
des fédéralistes suspects de m odérantism e, aujourd’hui des répu­
blicains qualifiés d’anarchistes, dem ain des conservateurs com­
prom is par leurs attaches royalistes. Ces prisonniers ne se
connaissaient pas: ils se haïssaient trop d’ailleurs pour se con­
certer dans une action com m une, et vraim ent on n’avait qu’à
les surveiller pour s'opposer à leurs tentatives d’évasion.
Il est probable que le sergent Huguet exécuta fidèlement sa
consigne, et que la surveillance fut sérieusem ent organisée au
château d’If. Peut-être même fut-elle exagérée, si du moins on
ajoute foi à une ordonnance (1) du Représentant du peuple Albitte,
datée de M arseille le 20 septem bre 1793 : « Instruit que le grand
nom bre des détenus dans les m aisons d’arrêts et les prisons
s’oppose à ce que chacun d’eux soit logé d’une m anière conve­
nable et conform e aux lois ; considérant qu’il est de la plus
haute im portance d ’allier aux moyens de sûreté nécessaires tous
les moyens de salubrité que l’hum anité réclame, arrête qu’il
sera formé une com m ission composée d’un m em bre du départe­
ment, un du district, un de la m unicipalité, le président de la
Société populaire, l’architecte de la ville, du médecin et du chi­
rurgien des prisons. Cette com m ission se transportera dans les
prisons et m aisons d’arrêt sans délai, vérifiera les registres
d’écrou, prendra la liste des détenus par quel ordre ils sont
enfermés, la note des élargissem ents, de ceux qui ont donné
l’ordre d’élargir, vérifiera les réparations nécessaires à faire
pour allier, au tan t qu’il sera possible, la sûreté, la comm odité et
la salubrité. Ladite com m ission rendra incessam m ent compte
de tout aux R eprésentants du peuple, pour être statué ce qu’il
appartiendra ».
Quels furent dans ces années troublées les prisonniers du châ(1) Archives des Bouches-du-Rhône. L, 497.

�PAUL GAFFAREL

teau d’If, il est im possible de le préciser, les registres d’écrou
ayant été supprim és. Rappelons pourtant que l’un d ’eux, et non
le moins connu, Louis-Philippe d’Orléans, le prince Egalité, ne
figura jam ais, malgré une légende persistante, parm i ces prison­
niers. Il fut, il est vrai, enfermé à Marseille avec les m em bres
de sa famille, d’abord à Notre-Dame de la Garde, puis au fort
Saint-Jean, et c’est de ce tort que directem ent il fut transféré à
Paris, où il devait être guillotiné ; m ais jam ais il ne m it les pieds
au château d’If, et on se dem ande sur quel docum ent on a pu
s’appuyer pour affirm er sa présence dans la Bastille m arseil­
laise.
Par contre, nous citerons, parm i les prisonniers très authenti­
ques du château d’If à celte époque, Pons et Louis M artel, d’Éve
nos, brigands célèbres, dans la tradition de Gaspard de Besse,
qui longtemps terrorisèrent les alentours de M arseille. Après un
court séjour au château d ’If, ils furent tous les deux exécutés à
Aix en 1792. Le citoyen Callas (Im bert), fut également un des
hôtes de la citadelle m arseillaise. Alors que Marseille était au
pouvoir des Fédéralistes et que les M arseillais révoltés s’apprê­
taient à résister à l’arm ée républicaine deC arteaux, Callas s’était
installé au château d’If en qualité d’in stru cteu r d’artillerie, et
avait prêté son m inistère de « bom bardier (1), pour diriger et
lancer des bombes depuis le château d’If jusque sur le quartier
et la section des Prêcheurs ». Dénoncé pour ce fait aussitôt après
la rentrée des républicains à Marseille, il fut condam né à m ort
et exécuté le 20 septem bre 1793.
Le détenu Dozon, dit le Père, fut plus heureux. Il réussit à
s’évader, en juillet 1793, malgré la surveillance du concierge
Juram y. Trois de ses com pagnons de cachot, qui s’étaient enfuis
avec lui, furent moins adroits ou m oins favorisés par le hasard,
car ils furent repris. Voici le rapport (2), rédigé à ce propos par
le principal intéressé, le concierge précité : « Je soussigné, con­
cierge au château d’If, certifie à tous qu’il appartiendra que, ce
(1) Acte d’accusation contre le citoyen Callas.
(2) Archives de la ville de Marseille. (Papiers non classés).

�LE CHATEAU D’IF

123

jou rd ’hui, sur les quatre à cinq heures du m alin, ayant été
averti par deux volontaires de garde au château d’If que l’on
apercevait un tro u à une certaine hauteur du m ur, du côté du
Midi, duquel pendait une espèce de corde, formée ainsi qu’il a
été vérifié depuis avec des couvertes, je me suis incontinent
transporté chez le citoyen com m andant entre les m ains duquel
se consignent les clefs chaque jour, après la ferm eture du soir,
qui se fait en présence de la garde, dont le chef fait l’appel nom i­
natif de chaque prisonnier, après les avoir fait sortir quatre à
quatre de chaque cachot pour vider les pots et aller à l’eau. Je
lui ai dem andé les clefs desdites. Ensuite de quoi et en l’assis­
tance et présence de la garde, j ’ai ouvert le cachot dit du Midi, où
étaient fermés six prisonniers. Dans lequel en entrant j ’ai aperçu
un trou dans le m ur par où pouvait aisém ent passer un homme.
J ’ai de suite visité dans ledit cachot, et je n ’jr ai trouvé que deux
prisonniers qui m ’ont déclaré que les quatre autres avaient pra­
tiqué ce trou avec beaucoup de précaution pour ne pas être
entendus et s’étaient ensuite évadés.
« Il est à observer qu’ayant redoublé de vigilance pour décou­
v rir les instrum ents avec lesquels ils pouvaient avoir pratiqué ce
trou, je n’ai trouvé q u ’un m orceau de fer et un m auvais couteau
que j ’ai l’honneur de joindre au présent rapport et d’exhiber. Les
deux prisonniers ont déclaré que c’était de ces deux objets seule­
m ent dont ils s’étaient servis pour rem plir leurs vues, quoique
cela m ’ait paru incroyable ainsi q u ’à toute la garde qui a vu
l’effractiou faite au m ur.
« Cette effraction et cette évasion s’est faite dans la nuit du
dim anche au lundi 29 de ce mois, et cela m algré la visite qui se
fait journellem ent deux fois en présence de la garde et de la
ronde que je fais exactem ent toutes les nuits sur la galerie qui
donne dans chaque cachot.
« Le citoyen com m andant ayant ensuite fait une perquisition
et visite exacte dans chaque cachot en présence du citoyen m ajor
de place, des officiers et volontaires de garde, il n’a trouvé
aucun objet qui fût dans le cas d’être répréhensible. Ensuite de
quoi il a incontinent donné ordre de visiter dans le fort et ses

�124

PAUL GAFFAREL

dépendances pour s’assurer si ces quatre hom m es ne seraient
point cachés. Pour exécuter cet ordre, on a pris un canot pour
visiter les alentours du fort, et après exactes perquisitions faites
on a trouvé cachés trois de ceux qui s’étaient évadés, que l’on a
conduits au cachot et mis aux fers, de sorte qu’il ne m anque que
le nom mé Jean Dozon, dit le Père, que l’on présum e s'être
échappé pendant la nuit, s’étant em paré d’un canot qui était au
bord de la m er, et qui ne s’est pas trouvé ce m atin. Et telle étant
la vérité, je signerai ce présent. Ju ra m y ».
Malgré les précautions prises, il est probable que d’autres
évasions réussirent, dont on a perdu le souvenir. Les prison­
niers en effet paraissent avoir été nom breux, et il semble que
les diverses adm inistrations qui, à tour de rôle, peuplaient les
cachots du château d’If, ne procédaient pas avec beaucoup de
m éthode. Voici une lettre (1), datée du 7 août 1792, et signée
par les adm inistrateurs du départem ent des Bouches-du-Rhône,
M. Bayle, Sicard et Augier, qui indiquerait un singulier laisser
aller : elle est adressée aux m em bres du district de Mar­
seille: a il est nécessaire et urgent que l’adm inistration soit
instruite du nom bre de condam nés aux peines des fers, de la
gêne et de la détention qui pourraient être enfermés dans le
château d’If. Vous voudrez bien y envoyer au plus tôt un
hom m e de l’art qui examine avec attention le local, règle le
nom bre des condam nés q n ’on pourrait y faire passer, et constate
dans un rapport, s’il y a lieu, les réparations qui seraient néces­
saires relativem ent à cette réclusion ».
T ant que le sergent Huguel résida au château d’If, il réussit
à m aintenir au m oins les apparences de la régularité, m ais,
après le neuf therm idor, il fut brusquem ent congédié, et en
même temps que lui le com m andant Charabot fut relevé de ses
fonctions. L’un eL l’autre étaient désignés aux vengeances réac­
tionnaires. Ils furent brutalem ent destitués, et alors commence
une période d’anarchie , dont il est difficile de débrouiller les
éléments, non seulement parce que les docum ents font défaut,
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. District de Marseille. L. y.

�LE CHATEAU D’iF

125

mais aussi parce que souvent ils se contredisent. Nous n’avons
retrouvé aucune pièce officielle relative à Huguet.
Q uant à Charabot, il se lit capitaine de corsaires, et, comme
il n ’eut jam ais de scrupules de conscience exagérés, il n ’acquit
pas en considération ce qui lui m anquait en autorité. En 1809, ne
s’avisa-t-il pas d’entrer avec Barras et d’autres m écontents dans
un complot (1) contre Napoléon ! Les conjurés lui réservèrent
même le triste honneur d’entam er des relations avec le chef de
l’escadre anglaise qui croisait alors sur les cotes provençales,
m ais la police le guettait. Il fut arrêté et tra d u it devant une
comm ission m ilitaire qui siégeait à Toulon (1813). Condamné
à mort, il obtint un sursis à cause de ses révélations anté­
rieures. Retenu en prison ju sq u ’à la fin de l’Em pire, il fut alors
relâché, et chercha à se poser en victim e, m ais il était disqua­
lifié, et personne ne voulut le prendre à son service. Dénué de
ressources, il se lit faux-m onnayeur, mais il était surveillé. On
le prit à Orgon et son procès s’in stru isit à Tarascon.
Le crim e de fausse-m onnaie était alors puni de m ort. Quand
on vint le chercher pour le conduire à la place de l ’exécution,
on le trouva au fond de son cachot, arm é d ’une barre de fer
arrachée à son lit, et à l’aide de laquelle il assom m a l’aide du
bourreau qui s’avançait sur lui. Deux gendarm es et trois gui­
chetiers se précipitèrent contre lui, m ais son terrible m oulinet
écartait les assaillants. Pour le réduire, il fallut lancer contre
lui d ’énorm es chiens qui le déchirèrent en lam beaux. On ne
guillotina qu’un cadavre enfermé dans un sac. Telle est parfois
la justice im m anente des choses !
(1) G a f f a r e l . L e s c o m p l o t s d e M a r s e ille
de la Société d’Études Provençales, 1907.

I

e t de T o u lo n ,

1812, 1813. Annales

��CHAPITRE VI
LE CHATEAU D IF PENDANT LA PÉRIODE NAPOLÉONIENNE

P endant la période napoléonienne, c’e st-à-d ire depuis le 18
brum aire ju sq u ’au lendem ain de W aterloo, le château d ’If, tout
en contribuant comme par le passé à la défense de Marseille,
lut surtout une prison d’Etat, où continuèrent à être enfermés,
à côté de crim inels de droit com m un, diverses victim es de la
politique. Suivons ses destinées dans celte double direction.
On sait que les Anglais, m aîtres à peu près incontestés de la
M éditerranée, ne se contentèrent pas de bloquer et d’insulter nos
côtes, m ais essayèrent à diverses reprises d’y opérer des des­
centes, qui pouvaient devenir dangereuses, car elles créaient sur
nos derrières de fâcheuses diversions. Marseille les attirait
comme une proie. Plusieurs fois ils tentèrent de s'em parer par un
coup de m ain de la riche cité dont ils convoitaient les dépouilles,
mais les M arseillais étaient sur leurs gardes, et le château d’If,
malgré sa petitesse et l’insignifiance de son arm em ent, leur servit
de sentinelle vigilante.
Ce fut après la rupture de la paix d’Amiens, et surtout après
Trafalgar, alors que nos derniers vaisseaux n’osaient plus sortir
de Toulon, que devint inquiétante la m enace d’une descente
anglaise. L’am iral Collingwood, le m eilleur lieutenant deNelson,
organisa le blocus et le m aintint avec une énergie farouche. Ses
successeurs, Cotton et Pelew, bien secondés par leurs officiers,
qui prenaient goût à leur rude m étier, bien servis par leurs ma­
telots qui s’enrichissaient par de fructueuses captures, nous
firent beaucoup de m a l. Sans doute, ils ne livrèrent pas de ces
combats dont la renom m ée traverse les siècles, m ais, plusieurs
années de suite, et sans jam ais se lasser, ils restèrent à leur poste
de com bat. Leur ténacité finit par triom pher de notre résistance.

�PAUL GAFFAREL

Il est vrai de reconnaître qu’avec leurs vaisseaux m al construits
et leurs équipages inexpérim entés, nos capitaines n’étaient pas
en état d ’accepter la lutte contre un ennem i si supérieur en forces.
Ils étaient comme vaincus à l’avance. Tout ce qu’ils pouvaient
faire était de proliter d’une embellie pour tenter quelque pointe
en haute mer, ou plutôt de se résigner au rôle modeste de con­
voyeurs, c’est-à-dire qu’ils étaient forcés d’interroger anxieuse­
m ent l’horizon, et, s’ils apercevaient quelque voile suspecte, de
rentrer précipitam m ent au port et de s’abriter derrière les batte­
ries de la côte.
Ces batteries étaient-elles au m oins en bon état? A vrai dire,
en dehors de Toulon que protégaient et ses m urailles et nos der­
niers vaisseaux renferm és et im m obilisés dans la rade, aucun
obstacle sérieux ne pouvait être opposé aux Anglais. S’ils
n’avaient été retenus par le renom d’invincibilité alors attaché à
nos arm ées de terre, ils n’auraient eu q u ’à se présenter pour
entrer à Marseille. Cette ville n’était alors défendue, du côté de
la mer, que par quelques batteries sans im portance. C’étaient
en prem ière ligne les îles du golfe, Pomègue, Ratonneau et If,
m ais on sait déjà que ces forteresses délabrées étaient incapa­
bles d’une résistance sérieuse. A Marseille même l’entrée du port
était fermée par les deux torts de Saint-Jean et de Saint-Nicolas,
m ais la vieille et renom m ée citadelle de Notre-Dam e de la
Garde n ’était plus qu’une ruine ou plutôt q u ’un souvenir archéo­
logique. Quelques batteries éparses dans le golfe, à M ontredon,
à Endoum e, à la Major, au cap Pinède, à Carry, étaient censées
compléter la défense, m ais toutes étaient en m auvais état, sans
abri sérieux, véritables points de m ire pour les assaillants plutôt
que protection sérieuse pour la ville. Si les Anglais n ’avaient
pas exagéré la prudence, ils auraient aisém ent trouvé l’occasion
de frapper un coup retentissant et de détruire les ressources
accum ulées dans notre grand port m éditerranéen. On se
dem ande com m ent ils n’ont pas été m ieux inform és ou plus
audacieux. Ce ne sont pas les canons du château d’If qui les
auraient arrêtés, ni les invalides qui en form aient la garnison,
lis s e contentèrent de quelques vaines démontx-ations aux bou-

�129

LE CHATEAU ü ’iE

ches du Rhône, ou contre les petits ports sans défense de Cassis
et de la Ciotat, ou bien ils capturèrent les rares vaisseaux qui
essayaient de forcer le blocus et ils échangèrent quelques coups
de canon, à coup sûr inoffensifs, avec les batteries de la côte (1).
Un des adm inistrateurs de Marseille, le com m issaire général
de police Perm on, ne se dissim ulait pas les dangers de la
situation. Comme on avait entassé au château d’If de nom breux
prisonniers, et que les Anglais, s’ils avaient sérieusem ent pensé
à les soustraire à la tyrannie im périale, n ’auraient eu qu’à se
présenter à l’im proviste devant File, Perm on, effrayé de la res­
ponsabilité qu’il encourait et des reproches qu’on lui adresserait
si, par m alheur, ces prisonniers étaient délivrés, avertit le préfet
des Bouches-du-Rhône, le fam euxT hibaudeau, et le pria de parer
au danger. Voici la curieuse lettre (2), qu’il lui adressa le 9 sep­
tem bre 1808 : « Les apparilions journalières des Anglais dans la
rade de Marseille, leurs tentatives devenues successivem ent plus
hardies, au point de s’être approchés hier, au nom bre de cinq gros
bâtim ents, à très peu de distance du château d’If, la possibilité de
cerner ce fort par de nom breuses em barcations, et d’intercepter
toute com m unication avec la terre, d’em pêcher par une disposi­
tion l ’arrivage des subsistances qu’on y porte journellem ent, tant
pour les prisonniers d’E tat que pour la troupe qui y est en déta­
chem ent; celle non moins fâcheuse de se rendre m aître absolu
dudit fort, à raison des trop faibles m oyens de défense qu’ils savent
très bien y exister ; enfin l’inconvénient non m oins redoutable
de voir enlever et rendre à la liberté les prisonniers d’Etat, qui
presque tous ont été convaincus d’avoir cherché à attenter à la
vie de Sa Majesté, toutes ces considérations ne vous paraissentelles pas de nature à inspirer des craintes sur leur objet, et
exiger des m esures de prudence qui puissent en prévenir les
effets ? Ne jugerez-vous pas prudent, dans cet étal de choses, de
faire transférer les prisonniers d ’E tat au fort Saint-Jean, où ils
seraient sous bonne et sûre garde, ju sq u ’à ce que le retour de
(1) G a f f a r e l , Le blocus de Marseille cl des environs par les Anglais, 180'i181b (Annales Provençales, 1907).
(2) Archives des Bouches-du-Rhône.

9

�130

PAUL GAFFAKEL

l’équinoxe d’autom ne, devant inévitablem ent forcer les Anglais
à s’éloigner de nos parages, puisse perm ettre leur réintégration
au château d’If ». Affectant une im passibilité que peut-être il ne
ressentait pas dans son for intérieur, T hibaudeau crut de bonne
politique de ne pas m ontrer à la population que les Anglais
étaient en réalité plus redoutables qu’on ne le supposait. Il se
contenta de répondre (1), à Perinon: « Je pense que cette tra n s­
lation produirait un fâcheux effet sur l’opinion des habitants de
Marseille, et qu’elle donnerait au gouvernem ent des inquiétudes
qui ne sont pas im m inentes, et que la saison dans laquelle nous
entrons devra dim inuer tous les jo u rs ».
De fait la tranquillité ne fut pas troublée pendant quelques
mois et les Anglais sem blèrent avoir renoncé pour le m om ent à
toute attaque directe des côtes de France. Ils poursuivaient alors,
sur plusieurs théâtres d’opérations, en Espagne, en Portugal, en
D anem ark, en Belgique, une lutte inexpiable contre Napoléon,
et la flotte de la M éditerranée, réduite à son strict m inim um , se
contentait dê surveiller les côtes sans tenter de nouvelles descen­
tes, m ais elle était toujours là, suspendant su r la tête des rive­
rains la menace d 'un débarquem ent, arrêtan t tout comm erce,
em pêchant toute com m unication d’un port à l’au tre. Sa présence
suffisait pour ruiner les affaires et tenir la population dans l’an­
goisse. D’ailleurs, les Anglais allaient bientôt m ontrer qu’ils
n’avaient renoncé à aucun de leurs desseins contre M arseille.
En mai 1810, sept bâtim ents richem ent chargés étaient retenus
en quarantaine à l’île de Pomègue, sous la protection des canons
du château d’If. Il n’eut été que prudent de ne pas prolonger la
quarantaine et de donner au plus vite à ces vaisseaux la libre
pratique pour qu’ils ne tom bassent pas entre les m ains des
Anglais ; m ais, par respect exagéré des règlem ents sanitaires,
l’adm inistration ne voulut pas abréger les délais habituels. Au
moins aurait-il fallu renforcer la garnison des îles et approvi­
sionner les batteries. On n ’en lit rien. Le com m andant de Pom è­
gue com m it même la lourde faute d’abandonner son poste sans
(1) Lettre du 14 septembre 1808.

�LE CHATEAU D’il'

131

autorisation, et vint passer la nuit à Marseille. Or, les Anglais
épiaient nos m ouvem ents. Ils résolurent, sans doute avertis par
leurs espions, de profiter de cet incroyable laisser aller. Dans la
nuit du 3 au 4 mai, deux de leurs frégates s’approchèrent en
silence de l’île et m irent à la m er des chaloupes qui débarquè­
rent environ deux cents hom m es. Deux de ces chaloupes voyant
que personne ne bougeait et que leur arrivée n’était pas signa­
lée, eurent même l’audace de s’engager en pleine rade, par con­
séquent sous le canon du château d’If, et de jeter leurs équipages
à terre au revers de l’île. En un instant le fort fut enlevé et les
canons encloués. Il ne s’agissait plus que de m ettre la m ain sur
les navires ancrés dans le port, et le succès était com plet. Parm i
les bâtim ents en quarantaine, se trouvaient un corsaire français,
une polacre grecque et un petit vaisseau de l’État, qui, la veille,
avait été envoyé en surveillance par le com m isaire de m arine. Les
Anglais cherchèrent d’abord à enlever le navire de l’État, m ais le
capitaine Régis de la Colombière et ses m atelots résistèrent avec
énergie, et le corsaire français vint aussitôt à leur aide. La pola­
cre grecque de son côté, accueillit les assaillants par des leux
bien nourris, et les canons du château d’If se m irent de la partie.
Les Anglais furent alors obligés de se retirer, Ils avaient 35 à 40
hommes hors de com bat. La surprise n’avait donc pas réussi.
Il n’en était pas m oins déplorable de constater que les ennemis
pouvaient d’une heure à l’autre profiter d’un m oment d’inatten­
tion pour s’établir solidem ent sur une des îles qui com m andent
la rade de Marseille.
11 a u ra it fallu une bataille navale pour les en déloger, ce que
nous ne pouvions m êm e pas songer à entreprendre, et ils auraient
pu im p ro v ise ra Pom ègue ou à II un nouveau G ibraltar. Il était
donc nécessaire de prévenir et de rendre im possible toute sur­
prise nouvelle. On renforça la garnison, on augm enta le nom bre
des canons, et, ce qui était indispensable pour ranim er la
discipline et augm enter le sentim ent de la responsabilité, on
traduisit devant un conseil de guerre le com m andant qui ne
s’était pas trouvé à son poste de com bat (15 m ai).
S’ils n ’avaient été avertis par leurs espions de la faiblesse de la

�132

PAUL GAFFAREL

garnison du château d’If, jam ais les Anglais n’auraient osé se
risquer à une attaque directe contre Marseille. On a peine à
l’avouer, m ais ces espions ne m anquaient pas, pêcheurs alléchés
par l’espoir d’une grosse récompense, ou plutôt m écontents, qui,
par haine du régime, n’avaient pas honte de se com m ettre avec
l’ennemi. Marseille, en effet, n’avait pas eu à se louer du gouver­
nem ent napoléonien. Le commerce, ébranlé déjà par la reprise
des hostilités en 1804, avait été comme anéanti par le blocus
continental de 1806. Tout crédit avait disparu. Le num éraire
même m anquait. Q uand arrivait le jour de l’échéance, les
négociants, obligés de réaliser à tout prix, et ne trouvant pas à
em prunter sur hypothèques, vendaient pour rien leurs im m eu­
bles. De là des faillites fréquentes, de là un découragem ent
profond et une désaffection croissante. Des crises passagères
augm entaient encore le désarroi général ; aussi les M arseillais ne
cachaient-ils plus leur m écontentem ent, et, quand ils voyaient
flotter à l’horizon les flammes rouges des frégates anglaises, plus
d ’un parm i eux se dem andait déjà si les vrais ennem is du
pays étaient bien ceux qui croisaient devant le port. Tout donc
sem blait annoncer la victoire définitive et prochaine de l’Angle­
terre. Non seulem ent sa supériorité m aritim e s’affirm ait de jour
en jour, m ais encore les populations du littoral com m ençaientà se
décourager, et déjà quelques F rançais s’habituaient à considérer
nos ennem is comme de futurs alliés. Ils étaient entrés en rela­
tions avec les officiers anglais. N’avaient-ils pas im aginé d’éta­
blir en vue du château d’If, dans l’ilot de Mayre, un bureau de
poste clandestin, où ils échangeaient tranquillem ent leur corres­
pondance avec les Anglais ! A vrai dire le jour approchait de la
catastrophe finale.
Secrètement encouragés par ces m auvais citoyens, les Anglais
redoublèrent d’audace. Le 24 février 1813 une de leurs frégates
poursuivait en pleine rade de Marseille, dans le petit port de
Carry, une pinque de Bouc qui avait espéré trouver une protec­
tion sous la batterie qui défendait celte localité. A 8 heures
du soir débarquaient 150 Anglais, qui s’em paraient de la batterie
et en enclouaient les canons, pendant que les chaloupes pre-

�LE CHATEAU D’iF

133

liaient la pinque à l’abordage. Aucun secours ne fut envoyé de
Marseille. Aucun boulet ne fut lancé par le château d’If, et même
toute la nuit les Anglais restèrent à portée du canon de la cita­
delle, m ontrant par ce m épris non dissim ulé de nos ressources
m ilitaires jusqu’à quel point de découragem ent nous étions déjà
descendus et combien grande au contraire était la confiance ou
plutôt l’outrecuidance de nos adversaires.
Jam ais cette outrecuidance ne s’étala aussi com plaisam m ent
q u ele2 m ai de celte même année 1813.Voici com m ent s’exprim ait
à ce propos le secrétaire général du Conseil m unicipal deM arseille
à la séance du 11 m a i: « Une corvette de la croisière anglaise
s’est avancée dans l’intérieur de la rade ju sq u ’à environ un quart
de lieue du port. On l’a vue se placer et s’arrêter sous le canon
des forts et des nom breuses batteries dont les leux protègent la
rade et sem blaient rendre une pareille tentative impossible s ’em­
parer dans cette position d’un navire français, lancer des boulets
jusque dans le bassin du port et sur quelques autres points de
la ville; enfin, après celte insulte, se retirer tranquillem ent avec
le bâtim ent c a p tu ré , sans q u ’il paraisse qu’elle ait éprouvé la
m oindre avarie, ni même ait été atteinte par le feu d’aucune de
nos b atteries__ Le succès inespéré obtenu par l’ennemi dans
cette tentative pourrait l’engager à form er contre la ville et le
port des projets d’attaque plus sérieux, et dont les résultats ru i­
neux seraient incalculables ». Le préfet Tbibaudeau ne voulait
à aucun prix laisser de nouveau constater son im puissance. 11
écrivit à M asséna, com m andant le corps d’armée, et au m inistre
de la m arine pour lui dem ander des renforts. Les ordres furent
bien donnés, mais non pas exécutés, car les ressources m an­
quaient. On essayait alors de réorganiser l’arm ée ensevelie dans
les neiges de la Russie, afin de tenir tête à l’Europe coalisée, et
les M arseillais furent réduits à se défendre eux-m êm es.
C’est à cette heure précise que le gouvernem ent se décida à
ordonner l ’arrestation de divers conspirateurs, dont il suivait
les intrigues depuis longtemps, m ais qu’il n’avait pas encore
surpris en flagrant délit d’exécution. Malgré leurs dénégations,
il fut dém ontré que leurs relations avec l’escadre anglaise

�134

PAUL GAFFAREL

avaient été fréquentes, et même, à certains m om ents, presque
régulières. Ils furent presque tous condam nés à m ort et fusillés;
mais cette exécution, si elle intim ida, n’arrêta pas les m alinten­
tionnés. Ce ne furent plus des conspirateurs isolés, m ais presque
tous les citoyens qui, sans se donner le mot, s’entendirent pour
souhaiter la chute du régime im périal. T hibaudeau essaya bien
de réagir, m ais que pouvait-il contre l’o p in io n , contre les
désirs, contre la complicité de tout un peuple ! R éduit à se
défendre par des circulaires, il n’avait déjà plus le moyen de
s’opposer au progrès des idées nouvelles. Bientôt les événements
se précipitèrent. L’Europe se ruait à l’invasion, et, malgré les
prodiges d’héroïsm e de ses vétérans et de ses conscrits, malgré
le génie de l’incom parable capitaine qui renouvelait les m iracles
de sa jeunesse, la France était réduite à l’im puissance, et
l’Em pereur, abandonné ou trahi par ses lieutenants, était obligé
d’accepter l’illusoire souveraineté de l’île d’Elbe. En même temps
que lui étaient balayés, comme par un vent d’orage, tous les
fonctionnaires qui s’étaient associés à sa fortune, et derrière lui
accouraient à la curée nos prétendus am is, les alliés !
Les Anglais ne furent pas les derniers à réclam er le prix de
leur intervention. A peine le drapeau tricolore avait-il été
rem placé par le drapeau blanc qu’ils entrèrent à M arseille. Au
moins le château d’If ne connut pas la honte de l’occupation
étrangère. Il conserva sa garnison française et continua à servir
de prison d’Etat. Aussi bien, même au m om ent où il était sous
la menace d’une attaque im m édiate, et pendant que sa petite
garnison gardait sur les rem parts son poste de com bat, de n o m ­
breux prisonniers avaient été retenus dans les cachots de la
citadelle. Sentinelle vigilante à l’entrée de la rade, en même
tem ps commode instrum ent de dom ination entre les m ains
du gouvernem ent, le château d’If avait en effet rem pli son double
rôle pendant toute la période napoléonienne.
Il est donc nécessaire de dire quelques m ots des prisonniers
qui garnissaient ses cachots, au m om ent même où les Anglais
le guettaient comme une proie.
Nous ne parlerons que pour m ém oire des crim inels de droit

�I
LE CHATEAU ü ’iF

135

comm un que l’on continuait à enfermer au Château. Ils sont
peu intéressants. C’étaient de vulgaires assassins, détrousseurs
de diligences ou chauffeurs dans les bastides isolées. Un seul
d’entre eux retiendra notre attention. Il se nom m ait F ayet.
C’était un boulanger de la Farlède, très com prom is par ses
opinions royalistes. Il se trouvait à Toulon en 1793, lorsque les
R épublicains reprirent la ville aux Anglo-Espagnols, et fut au
nom bre des prisonniers dont le représentant Fréron ordonna
l’exécution im m édiate ; m ais il eut l’heureuse chance d’échap­
per aux fusillades du Champ de Mars, en se faisant passer pour
mort. Sorti de Toulon à la faveur des om bres de la nuit, il
s’enfonça dans les forêts qui entouraient alors la ville, et, de
concert avec un certain Brém ond, ex-officier m unicipal de la
Farlède, proscrit comme lui, com m ença une vie de déprédations
et de brigandages. Il s’était assuré une retraite dans la caverne
de Saint-T ron, au ham eau de Broussan, entre Ollioules et le
Beausset, et, avec la connivence de quelques paysans qu’il
recruta et qu’il organisa en bande, exerça, pendant plusieurs
années, avec une im punité qui paraît singulière, le dangereux
métier de chef de brigands. Il fut enfin arrêté et jeté au château
d’If avec quelques uns de ses complices, le cultivateur Pierre
Bénézet, le m aréchal ferrant Ricavi, Joseph Benoît, Jérôm e
Liautaud, cultivateurs à la Garde, le boulanger Rebuffat, Jean
Barthélem y et Maxime T ourteau, cultivateurs au Revest, Remuzat, à Six-Fours, et B ernard, dit le Hibou, à la Valette. Brémond
fut assez heureux pour ne pas tom ber entre les m ains des
gendarmes, et, paraît-il, s’expatria aux États-Unis. Q uatre de
ces prisonniers, dont le plus com prom is, Fayet, m oururent au
château d’If, où il est probable qu’ils n ’étaient pas traités avec
beaucoup de m énagem ents. Les autres reçurent leur grâce, mais
comme ils redoutaient, s’ils rentraient dans leurs villages, de
sanglantes représailles, ils s’expatrièrent.
Moins heureux furent cinq déserteurs qui s’étaient entendus
pour assassiner un guichetier du Château, Tisté. Quatre d ’entre
eux furent fusillés sur l’esplanade de la Tourette. Ils se nom ­
maient P ierre Rigaud, Michel Monti, Paul Revertégat et Jérôm e

�PAUL GAFFAREL

Bellut. Q uant au cinquièm e, Jean Laconneau, qui avait
dénoncé ses cam arades, il fut gracié à cause de ses révélations.
Quel fut le nom bre de ces prisonniers, c’est ce qu’il est im pos­
sible de déterm iner d ’une façon précise, car il varia. D’après
diverses pièces de com ptabilité que nous avons retrouvées dans
nos archives m unicipales (1), on délivra, pendant le trim estre
de vendém iaire an XII, 1577 rations de pain pour une
moyenne de 18 prisonniers, et pendant le trim estre de vendé­
m iaire an XIII, 855 kilogram m es de paille pour leur coucher.
Le com m andant Ginié signait en vendém iaire an XII un bon de
444 rations de pain pour 15 prisonniers et le 30 prairial an XIII,
un bon de 3045 rations pour 33 prisonniers. Comme les registres
d ’écrou ont disparu, il est sans intérêt de chercher plus long­
tem ps à donner un chiffre précis.
Nos renseignem ents sur la seconde catégorie des prisonniers,
celle des crim inels d’Etat (2) sont plus complets. Il existe, en effet,
aux archives de la vilje de Marseille, trois listes des prisonniers
d’E tat de l’an XI à l’an XII. Dans la prem ière liste sont énum érés
vingt prisonniers, d’origine m éridionale, appartenant aux dépar­
tem ents de l’ancienne Provence. Ce devaient être ou des a n a r­
chistes ou des royalistes com prom is par l’exagération de leurs
opinions, m ais non pas des conspirateurs bien dangereux, car
aucun d’eux n ’est connu, et ils exerçaient en général d’hum bles
professions. Trois d’entre eux, Isnard Pierrre (d ’Entrevaines),
Roux Pierre (de M oustiers), Cornaille Jean-B aptiste (de SaintMichel), avaient été arrêtés sur la dem ande du Préfet des BassesAlpes ; seize autres d’après les ordres du com m issaire-général
de police à Marseille, Perm on. Ils se nom m aient Jean Raison
(de Marseille), m archand de tabac, Polobon A braham (de Tunis),
teinturier, Doit Gaspard et Etienne Simon, tous deux M arseil­
lais et m arins, Sibelly Joseph (de Saint-M arcel), papetier,
Bourrelly Jean (de Bouc), charretier, Bengy A braham (de Tunis),
chirurgien, Bourguès Jean (de Gènes), cuisinier, M atheron
(1) Archives de Marseille. Papiers non classés.
(2) Archives de Marseille. Papiers relatifs aux prisons sous l’autorité du
commissaire général de police.

�LE CHATEAU D’iF

François (de Marseille), m agasinier, Im bert André (d’Apt),
m açon, F rip Etienne (de Gênes), m archand de vin, Antonio dit
Malto (de Corse), m archand de vin, Brioulle Antoine (des Aygalades), cultivateur, Philibert Baslien (de Montel), fripier, Rigaud
Jean (de Rochegude), clerc de procureur, et Eyssautier Esprit
dit Pipi (d’Allauch), boucher. Un seul des prisonniers, Bouillon
Alexandre (de Toulon), propriétaire, est indiqué comme ayant
été interné par décision du tribunal de famille. Ne dirait-on pas
vraim ent que la lettre de cachet n’est pas supprim ée et qu'on
exécute toujours les ordres du Roi pour obéir aux convenances
fam iliales !
Sur une autre liste, conservée aux archives m unicipales figu­
rent les mêmes noms, et en plus ceux de Dufour, tapissier,
Ghabaud, cultivateur, Buffon. m archand de tabac, Mauvin,
bouchonnier, Fabre, boulanger, Vergne dit Mimi, teinturier,
Dogiens, sellier, Sourd, boulanger, Benay, chirurgien, Bayeu,
bourgeois, Brouchon, maçon, Porro, m archand de vin, Girod
et Tassi, cultivateurs, Bauzon et Rabier, propriétaires. Seul
un certain Vergne est qualifié prisonnier d ’E tat.
Dans la troisièm e liste figurent seulem ent dix-sept noms
mais ce sont des prisonniers qui arrivaient de tous les points de
la France, et tous sont désignés comme enfermés au château
d’If par ordre du gouvernem ent. Voici leurs nom s : Damiod
Joseph (de Saint-C yr dans l’Orne), ancien m ilitaire, Mohin ou
Molin Pierre (du Mans), im prim eur d’indiennes, les deux frères
Vergne (d ’Ussel en Corrèze), l’un propriétaire, l’autre teinturier.
Lacauve Louis (de Vincennes), ex-officier de chasseurs à cheval,
Rochelle François (de Versailles), ex-officier d’infanterie, Mervé
Michel (de Rennes), ancien m ilitaire, Ducorps Noël (de SaintPrivat, Eure-et Loir), cultivateur, de Kerm abain Joseph (de Mor­
laix), ex-dragon, Lajolais Frédéric (de W issem bourg), ex-géné­
ral de brigade, Datry ou Satry Nicolas (de Verdun), ancien m ili­
taire, de la G rim audière Aubin (de Rennes), propriétaire,
Autillion François (d’Yverdun, en Suisse), ex-m ilitaire, d’Hozier
Abraham (de Paris), ancien page du Roi, Décafort Jean (de SaintBrieux), propriétaire, Bénard Antoine (d’Angers), ex -m ili-

�138

PAUL GAFFAREL

taire, Barada Félix ( d ’Ouse dans le Gers), e x -m ilita ire .
On aura rem arqué le grand nom bre des anciens m ilitaires qui
figurent parm i ces prisonniers. C’élaienl des m écontents qui ne
s’étaient pas accom modés du nouvel état de choses créé par le
dix-huit brum aire, et s’étaient com prom is par la vivacité deleurs
plaintes ou par de dangereuses liaisons. Il y avait aussi parm i
eux des royalistes, sans doute d’anciens chouans, Molin, Mené,
de Kerm abain, Décafort, Bénard, e.L aussi des conspirateurs, de
la G rim audière, qui, paraît-il (1), avait formé le projet d'assas­
siner Napoléon dans son bain, d ’Hozier et surtout Lajolais, qui
avaient certainem ent trem pé dans le complot de Pichegru et
Cadoudal, et étaient l’objet d’une surveillance spéciale.
Lajolais, employé comme officier supérieur à l’arm ée du R hin
et Moselle, avait éLé un des principaux interm édiaires des négocia­
tions louches entamées par Pichegru avec les royalistes. A diver­
ses reprises il avait eu des conférences avec le prince de Condé.
Doué de souplesse et dépourvu de scrupules.il avait réussi à grou­
per autour de lui de nom breux m écontents, et les avait m is à la
disposition des ennem is du Directoire. Lorsque la police décou­
vrit le complot, Lajolais fut arrêté et traduit devant un conseil
de guerre convoqué à Strasbourg. Bien qu’on fût convaincu de
sa culpabilité, comme aucune pièce ne la dém ontrait, et qu’il ne
fut trahi par aucun de ses complices, il fut acquitté. Rentré
dans la vie privée, il dem anda sa réintégration dans l’armée,
mais on se déliait de lui et sa dem ande fut rejetée. Il se tourna
alors du côté des royalistes et devint un des principaux agents
de la conspiration qui réunit contre le prem ier Consul Cadoudal,
Moreau et Pichegru. C’est Lajolais qui, à diverses reprises, favo­
risa les entrevues entre les principaux conjurés; lui, qui prépara
les gîtes d ’étape, depuis les côtes de Norm andie ju sq u ’à P aris,
que suivirent les chefs du com plot ; lui encore qui s’assura le
concours de nom breux affidés. Lorsque enfin la police m it en
arrestation et les meneurs et leurs complices, Lajolais fut un
des prem iers arrêtés, et comme, cette Ibis, les charges étaient
accablantes et le com plotbien dém ontré, il fut condam né àm ort.
(1) L ardier ,

ou v .

cité, p. 304.

�On s’agita beaucoup pour obtenir sinon sa grâce entière, au
m oins une com m utation de peine, et il eut l’heureuse chance de
ne plus être condam né qu’à quatre ans d’em prisonnem ent dans
une m aison d’arrêt. Conduit d’abord au fort de Joux, puis à
Bellegarde (1), il fut ensuite transféré au château d’If, où il fut
écroué le 19 septem bre 1804.
Lajolais n’y fut pas traité en prisonnier ordinaire. On voulait
sans doute le m énager. Toutes les aises de la vie compatibles
avec sa position lui furent accordées par le com m andant, chère
délicate, visites fréquentes, etc. Il recevait même sans qu'on les
ouvrît toutes les lettres q u ’on lui adressait. Ne lui perm ettait-on
pas de chercher des consolations dans la dive bouteille (2), et
parfois de s’enivrer en compagnie des vétérans de la garnison !
Ces m énagem ents furent d’ailleurs inutiles. Il y avait alors au
château d ’If un certain Lopez de San Juan, Espagnol qui servait
d’espion aux puissances coalisées, et avait été surpris en flagrant
délit. Ces deux hom m es se convinrent et se lièrent. Après s’être
com m uniqué leurs regrets et leurs espérances, ils cherchèrent à
profiter de leurs relations pour ou rd ir un nouveau complot. Ils
espéraient soulever tout le m idi, dont ils certifiaient les senti­
m ents royalistes, et, grâce à des visiteurs com plaisants, entre­
tenaient avec les m écontents une correspondance active. Une de
leurs lettres tom ba entre les m ains du com m andant de la place.
Elle n’était pas écrite en termes assez clairs pour m otiver une
accusation de comploL, m ais on en proliLa pour séparer les deux
amis et pour redoubler de surveillance. Dès cette époque la
santé de Lajolais déclina. Une m aladie de langueur le conduisit
rapidem ent, m algré les soins dont on l'entoura, aux portes du
tom beau. Le 10 septem bre 1808, lorsque arriva l’ordre de libé­
ration du condam né, il était trop tard, il était m ort la veille.
Plus m alheureux que Lajolais, d’Hozier était entré au château
d'If le 10 novem bre 1805, et il n ’en sortit que le 15 avril 1814. Cet
ancien page de Louis XVI avait conservé pour l’ancien régime
(1) D ’H a u t er iv e , p o l i c e s e c r è te d u p r e m i e r e m p ir e , p . 63.

!
© œ il

�140

PAUL GAFFAREL

des sym pathies toutes naturelles. Il eut le to rt de les exprim er
trop ouvertem ent, et le tort plus grave encore de faire partie de
divers complots royalistes tram és contre le prem ier consul. 11
n’y avait pas contre lui de preuves m atérielles pour le traduire
en jugem ent, m ais il était plus que suspect, et, d’ailleurs très ar­
bitrairem ent, on le priva de la liberté. Bien que, dans les pre­
m iers mois de sa captivité, il eût sollicité comme une faveur sa
mise en jugem ent, on ne p rit même pas la peine de lui répondre.
Com prenant qu’il se heu rtait contre un m auvais vouloir absolu,
il prit le parti de com pléter par de fortes éludes l’instruction un
peu superficielle qu’il avait reçue et passa, en effet, les prem ières
années de sa captivité, sans autres confidents que des ouvrages
de philosophie, d’histoire et de m athém atiques. L’arrivée au
château d ’If, en 1809, de deux prisonniers espagnols donna un
nouveau cours à ses idées en le ram enant au monde extérieur.
Ils se nom m aient Lahorn et Ballesleros. Le prem ier avait été
consul pour l’Espagne à Bayonne, m ais il avait si bien défendu
les intérêts de son m aître Charles IV, que Napoléon l’avait puni
de sa fidélité en ordonnant son internem ent au château d’If.
Q uant à Ballesteros c’était un Péruvien, par conséquent un
sujet de l’Espagne. Ex-garde du corps et ancien cham bellan,
ami particulier du fameux prince de la Paix, Godoï, il avait été
adm is dans l’intim ité royale et avait suivi les souverains E spa­
gnols à Marseille, lorsque l’Em pereur, pour les p unir de quel­
ques sourdes menées, prononça leur captivité déguisée dans
cette ville. Charles IV et sa femme M aria-Luisa avaient conçu
contre Napoléon un profond ressentim ent. Ce furent d’abord des
intrigues sans consistance, des projets qui n ’étaient même pas
réalisables et diverses tentatives qui aboutirent à de piteux avor­
tem ents. Ballesteros aurait voulu tenter une évasion par m er. Il
entra en relations avec l’escadre anglaise qui bloquait alors les
côtes de Provence, mais il cacha si mal son jeu qu’il fut aussitôt
dénoncé, arrêté dans le palais même du roi d’Espagne, et enfer­
mé au château d’If. Il n’en sortit qu’après avoir pris l'engage*
ment, sous peine d’exécution im m édiate, de ne plus approcher
de trente lieues de la résidence royale. L’arrivée de L ahorn et

�LE CHATEAU ü ’iF

141

de Ballesteros créa une existence nouvelle pour d’Hozier. Mieux
instruit des événements politiques, il se prit à espérer de n o u ­
veau la chute d’un régime contre lequel s’accum ulaient des
haines et se préparaient déjà des trahisons, m ais ces espérances
ne se réalisèrent que quelques années plus tard, lorsque la
France succom ba sous les coups de l’Europe coalisée. Ce fut alors
seulem ent, en avril 1814, que les portes du château d’If s’ouvri­
rent enfin devant l’ancien page de Louis XVI, et qu’il opéra sa
rentrée dans le monde aux cris inattendus de vive le Roi !
Au château d’If fut eucore enfermé, mais pendant quelques
sem aines seulem ent, un des m em bres les plus actifs de la cons­
piration Moreau, Pichegru et Cadoudal. Le m arquis de Rivière
avait été traduit devant une com m ission m ilitaire et condam né
à m ort le 10 ju in 1804. Sauvé grâce à l’intervention de Joséphine
B eauharnais et de M urat, sa peine fut commuée en celle de la
détention. Il fut conduit d’abord au château d’If, puis à Joux où
il resla em prisonné pendant quatre années. Les événements de
1814 devaient le ram ener en France, justem ent à Marseille, où
il exerça une sorte de dictature pendant toute la durée de la
prem ière Restauration, et même après W aterloo.
Une légende que rien ne justifie veut qu’un des chefs de la
conspiration, que Pichegru ait également été enfermé au c h â ­
teau d’If. Une inscription, à tout le moins étrange, désigne
même une des cham bres du Château comme lui ayant servi de
résidence, et les gardiens de la citadelle ne m anquent pas de
la faire rem arquer aux visiteurs. Il est inutile de rappeler que
Pichegru n’entra jam ais au château d’If et que c’est à Paris, à
la Conciergerie, q u ’il fut enfermé et se suicida, ou fut étranglé ;
mais rien n’est tenace comme une erreur historique, et il est
probable que bien du temps s’écoulera encore avant qu’on ait
fait disparaître celte m alencontreuse inscription, et coupé court
à une légende qui, peu à peu, prendrait de la consistance.
Parm i les prisonniers d’Etat appartenant au parti royaliste,
nous citerons encore Roussillon, un ex-officier d’origine suisse,
eL Rochelle, également ex-officier. Rochelle avait été condamné
à m ort lors du com plot Cadoudal, mais il fut gracié et envoyé au

�142

PAUL GAFFAREL

château d’If. De même que Lajolais, il était l’objet de m énage­
ments particuliers. On lui perm ettait d’aller se prom ener à
Marseille, en compagnie d’un gendarm e il est vrai, m ais il lui
aurait été facile de s’échapper au m ilieu d’une affluence consi­
dérable. Il lui arrivait même parfois de coucher à l’hôtel, et
cependant les rapports de police le signalaient comme un hom m e
dangereux (1). Le capitaine de gendarm erie Lenglet, qui était
l’am i du com m andant du château d’If, alla un jour lui rendre
visite vêtu en bourgeois. Il rencontra Rochelle et lia conversa­
tion avec lui. Ce dernier lui p arut satisfait de son sort, et de fait
il n’avait pas à se plaindre, étant traité avec cette douceur.
Un des prisonniers d’Etat qui figurent sur la troisièm e liste.
Lacaune, ex-officier de chasseurs à cheval, était enfermé au
château d’If depuis l’an IX pour crim e de correspondance avec
les ennem is du gouvernem ent. Sa culpabilité n’était sans doute
pas bien prouvée, car il intéressa à sa cause un des frères de
l’Em pereur, le prince Joseph, qui, le trouvant suffisam m ent
puni par la perte de son grade d’officier, intervint en sa faveur
et obtint (2) en effet sa libération.
Nous avons déjà cité le nom de la Grim audière. Il figure dans
un rapport du capitaine Lagorsse qui reçut l’ordre de le tran s­
férer de Bellegarde à If (3), en compagnie de D utry et de Godefroy.
La Grim audière paraît avoir été une sorte d’énergum ène.
N’avait-il pas formé le projet d’assassiner Napoléon pendant
qu’il se baignait, et il avait été assez im prudent pour faire part
de ses intentions à tous ses am is ou se disant tels. La Grim au­
dière était riche. Il passait son tem ps au château d’If à lire ou
à faire de l’escrim e. Dutry était au contraire un m alheureux
sans ressources et même sans habits, car on fut obligé de lui
en prêter pour qu’il ne fût pas en haillons. Q uant à Godefroy
c’était « un ingénieur hydraulique, m auvais esprit, lisons-nous
dans le rapport de gendarm erie, perdu par le désœ uvrem ent».
Il avait une prem ière fois, justem ent lors du transfert, réussi à
(1) H a u t er iv e ,

(2) Id., p. 193.
(3) Id., p. 63.

o uv .

cité, p. 5.

�LE CHATEAU ü ’iF

143

s’échapper en Espagne, m ais il fut repris. Ne prétendait-il pas
avoir rédigé un rapport sur la Louisiane, qu’il voulait, pour se
justifier, rem ettre à l’Em pereur. On ne sait pas s’il y réussit.
Nom m ons encore parm i les prisonniers pour cause d’opi­
nions ou d'im prudences royalistes le Rom ain Dicher (1), dont
le crim e n’était pas bien grave : il avait gardé dans son jardin un
buste de Louis XVI ; l’Anglais H eim ann, espion qui sans doute
avait trah i son m andat, et un employé de la police secrète de
Paris, Cadet Vincent, dont la conscience élastique s’était proba­
blem ent prêtée à de louches m anœ uvres. A vrai dire, on ne
connait que les nom s de ces trois prisonniers. Tout autre ren­
seignem ent sur leur compte a disparu.
Hyde de Neuville au contraire a laissé un nom dans l’histoire.
Ce futur m inistre de la R estauration avait été un des principaux
agents des princes de la m aison de Bourbon, mais il avait tou­
jours com battu à visage découvert, et avait obtenu l’estime de
ses adversaires politiques. L’Em pereur l’avait même autorisé à
traverser la F rance pour se rendre de Suisse aux Etats-Unis,
mais ostensiblem ent, afin qu’il fût constaté que, si le royaliste
était exilé, le prétendu complice de la m achine infernale était
justifié. En 1808, il com m it l’im prudence de revenir d’Amérique
pour régler certaines affaires de famille, m ais sans avoir fait
sa soum ission. Signalé par le sous-préfet de Bayonne au comte
Réal, il fut arrêté à La Charité sans q u ’on daignât seulem ent lui
notifier le m otif de son arrestation. On tâcha, il est vrai, d’inté­
resser Fouché à son sort, mais le dossier qui lui était relatif
était toujours mis de côté. Conduit de La Charité à Lyon, les
menottes aux m ains comme un ciim inel de droit com m un, et
fort m altraité tout le long de la route, il fut interné au château
d ’If où il arriva le 7 août 1808. Grâce à la gaîté naturelle de son
caractère, il réussit à se faire des am is non seulem ent parm i
ses com pagnons d ’infortune, m ais même auprès des officiers
de la garnison. On m it des livres à sa disposition ainsi que
des instrum ents de physique. On lui perm it même de jouer au
(1) Laiidieb,

ouv.

cité, p. 304,

�PAUL GAFFAREL

'!

!&lt;P ! &gt; l
.

i 1*t
'

billard dans un petit pavillon séparé du donjon et on s’habitua
à le voir dans ce pavillon. Il profita de cette dem i-liberté pour
s’aboucher avec des pêcheurs de Marseille qui lui prom irent de
le prendre sur leur barque. Il fallait pour les rejoindre franchir
un m ur abrupt. Hyde fabriqua une échelle ou plutôt une corde
avec les m atériaux de son m atelas. Au jo u r dit, il déposa sur
la table de sa cellule une lettre à l’adresse du com m andant,
attacha la corde à l’espagnolette de sa fenêtre,et se laissa glisser;
m ais il ne trouva personne au rendez-vous, car les pêcheurs
avaient pris le large. Après quelques m om ents de pénible
angoisse, il réussit à se glisser ju sq u ’à la fenêtre et à rentrer dans
sa cham bre où il s’évanouit de fatigue et d’émotion. Au même
m om ent arrivait le com m andant de la place, m enaçant d’en­
foncer la porte, si on ne lui ouvrait aussitôt. Hyde n’eut que le
tem ps de faire disparaître la corde révélatrice qu’il jeta à l’eau,
de cacher la lettre, et de se coucher sur son lit en se disant
m alade. Le com m andant crut à son indisposition et lui donna
des soins. E stim ant avec raison qu’il ne fallait plus com pter sui­
tes pêcheurs qui l’avaient trahi, Hyde renonça dès lors à toute
tentative d’évasion. P ar bonheur ses am is ne l’avaient pas
oublié, surtout Pastoret qui intervint auprès de Fouché, et
obtint qu’il serait relâché, m ais à condition qu’il p artirait im m é­
diatem ent pour les États-Unis (10 m ai 1810). Sa captivité avait
duré vingt-huit mois (1).
C’étaient m oins des royalistes que des m écontents ces jeunes
gardes d’honneur qui, en 1813, payèrent de la perte de la liberté
une heure d’entraînem ent. On sait que l’E m pereur, afin d’aug­
m enter le nom bre de ses soldats, avait im aginé de constituer,
sous le nom de gardes d’honneur, quelques escadrons d ’élite.
Tous ces gardes, sans exception, avaient déjà satisfait à la cons­
cription, et étaient libérés du service m ilitaire soit par le sort,
soit par des rem placem ents. Comme ils appartenaient aux pre­
m ières fam illes de leurs départem ents, l’E m pereur croyait pou­
voir com pter sur eux, moins comme accroissem ent de force que
(1) H yde

Il fi

de

N e u v ille , Mémoires, t. i, p. 473.

�LE CHATEAU D I F

comme garantie politique et morale. Tant qu’il ne s’agit que
d’un service de parade, ces jeunes soldats, très fiers de leurs
gracieux uniform es, s’acquittèrent de leurs devoirs, mais lorsque
Napoléon les appela à faire partie intégrante de l’arm ée, si la
plupart d’entre eux firent preuve de bravoure et de dévouement,
plusieurs autres, se considérant comme des victim es sacrifiées,
11e cherchèrent plus qu’à se soustraire à leurs nouvelles obliga­
tions. Passant des vœux stériles aux m esures d’exécution, quel­
ques-uns d’entre eux form èrent alors le projet de se débarrasser
de l’hom m e qu’ils considéraient comme un usurpateur et un
tyran. Ils voulaient non seulem ent l’assassiner en chargeant son
escorte en plein cham p de bataille, m ais encore passer à l’ennemi
et faciliter par tous les moyens la défaite de l’arm ée françaises.
Le général de Ségur (1), com m andait alors les gardes d’hon­
neur. Un des conjurés lui révéla le crim e qu’on m éditait, m ais
en refusant d é n o m m e r ses complices. Ségur, qui connaissait
son personnel, n’eut pas besoin d’autre indication. Il fit venir
deux des principaux m eneurs, et, après leur avoir prouvé qu’il
était au courant de leurs ténébreux desseins, leur annonça qu’au
prem ier m ouvem ent suspect ils seraient fusillés. Il espérait que
les conjurés, dûm ent avertis, renonceraient à leur œuvre de
lâche trahison, car il com prenait la nécessité de prouver à nos
ennemis que l’arm ée et la population étaient également dévouées
à N apoléon; mais l’Em pereur, mis au courant de cette affaire,
résolut de sévir. Trente des gardes d’honneur furent enlevés
pendant la nuit sans que leurs cam arades se doutassent des
motifs de leur disparition, et enfermés dans diverses m aisons
d’arrêt, sauf à prendre contre eux des m esures plus graves en
temps opportun. Huit de ces jeunes gens furent internés au
château d ’If. On cite parm i eux, Henri de Lacarre, Leboucher de
Martigny, de L aunay et de Nays de Caudon. Us entrèrent au
Château avec l’espoir de ne pas y rester longtemps, car les évé­
nem ents se précipitaient, et les souverains alliés s’avançaient
lentem ent, m ais sûrem ent, contre P aris. En effet, lors de la
(1) G é n é r a l

de

Ségur.

Mémoires.

�146

PAUL GAFFAREL

chale de Napoléon, les gardes d’honneur sortirent de la citadelle
le 15 avril 1814. Ils furent portés en triom phe aux cris de: Vive
le Roi ! par le peuple qui les attendait sur les quais de Marseille.
Ils ne m éritaient pourtant ni ces applaudissem ents, ni ces
félicitations.
En même temps qu’eux, recouvra la liberté un prêtre, très
populaire à Marseille, l’abbé Desm azures. C’était un fanatique,
m ais qui, par sa belle prestance, par un véritable talent d’orateur
et par une inépuisable charité, exerçait sur les m obiles popula­
tions du Midi un véritable ascendant. A la suite d’un pèlerinage
à Jérusalem , il entreprit une série de prédications tout le long
des côtes provençales, et ne se priva pas d’annoncer la chute pro­
chaine du tyran et le retour de l’ancien régime. La police sur­
veillait ses allées et venues. On avait rem arqué qu’il s’adressait
de préférence aux pêcheurs eL aux ouvriers du littoral et qu’il
ne s’enfoncait presque jam ais dans l’intérieur du pays. Comme
on ne cherchait qu’un prétexte pour se débarrasser de lui, on
affecta de croire qu’il avait des intelligences avec les Anglais du
blocus. Desmazures se trouvait alors à Toulon. Le com m issaire
général de police dans celle ville, l’ex-tribun Caillemer, procéda
en personne à son arrestation. Il fut écroué d’abord au fort
Lamalgue, puis à Fenestrelles, et enfin au château d’If, où il
e n tra le 14 m ars 1814. Il y fut traité avec des égards et une consi­
dération que ne justifiaient guère ses attaques contre le gouver­
nement. Peut-être pressentait-on la chute im m inente de Napo­
léon, et cherchait-on à se m énager l’appui d’un hom m e qu’en­
tourait l’auréole du m artyre. Sorti du château d’If le 15 avril,
après un mois seulem ent de séjour, l'abbé put désorm ais se
livrer à tous les excès de son zèle et déployer ses talents oratoires
en faveur du trône et de l’autel. Rappelons en passant qu’il lui
arriva, au sortir de sa captivité, une désagréable aventure. Se
croyant à l’abri de toute attaque à cause de sa popularité, il
s’aventura à toute heure du jo u r et de la nuit dans les quartiers
les plus suspects. Il ne lui était jam ais arrivé rien de fâcheux,
m ais, le 5 novem bre 1814, à une heure très avancée de la nuit, il
regagnait son logis quand il fut accosté près de la porte d’Aix

�LE CHATEAU D’IF

147

par trois soldats anglais, de ceux qu’il appelait nos libérateurs ou
nos bons am is les alliés, qui l’entraînèrent dans les terrains
vagues du Lazaret, le renversèrent, le foulèrent aux pieds, et le
laissèrent pour m ort, non sans l’avoir allégé de sa bourse et de
sa m ontre. Des douaniers le ram assèrent et le reconduisirent à
son dom icile, où il tomba gravem ent m alade. Le Maire écrivit
aussitôt au m ajor anglais de la garnison en le priant de seconder
les recherches de la police. Il lui envoyait le signalem ent de la
m ontre de l’abbé, ainsi qu’une partie de la chaîne qui était restée
entre les m ains de le victime. Il s’adressait en même temps à
tous les com m issaires de police el les lançait à la recherche des
coupables. Il prenait même une m esure générale afin de forcer
les soldats étrangers à rentrer chez eux de bonne heure, celle de
la ferm eture de tous les cabarets à p artir de 9 heures du soir.
L’abbé finit par guérir, m ais on ne trouva pas ses agresseurs. Il
aurait été plus en sûreté au château d’If, entouré de ses ennemis
bonapartistes !
Il n’y avait pas que des royalistes au château d’If. Des républi­
cains, et non pas les prem iers venus, y avaient également été
enfermés, soit comme com prom is dans divers complots, soit sim ­
plement à litre de suspects. Le plus connu d’entre eux, est F o u r­
nier (1), dit l’Am éricain. Cet ancien septem briseur avait été
impliqué, d’ailleurs très à tort, dans l’affaire de la m achine
infernale et condam né à la déportation. Il s'était d’abord caché
à Villejuif, m ais sa retraite fut découverte, et il fut expédié à
Cayenne, où il resta ju sq u ’à la conquête anglaise de 1809.
Rentré en F rance le 16 octobre 1809 et mis en surveillance à
Auxerre, il y tram a une émeute contre l’adm inistration des
droits réunis, qui faillit éclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1810.
Il fut de ce fait condam né par Napoléon à être enfermé au
château d’If. L’E m pereur lui fit même l’honneur de s’occuper
spécialement de lui. Voici ce qu’il écrivait de Trianon le 17 ju il­
let 1811 à son m inistre Savary : « Donnez ordre que Fournier
(1) A ulahd . Mémoires de Fournier l’Américain. Dossier de Fournier aux
Archives nationales.

�148

PAUL GAFFAKEL

l’Am éricain et Calendini soient transférés au château d ’If, où
ils seront m is au secret. Faites inform er contre Duluc, Maunoury et Mocquet. Qu’est-ce que c’est que ces individus ? Il
paraît au m oins im portant de les retenir quelque temps en prison
et de les éloigner ensuite d’Auxerre». F ournier fut donc écroué
au château d’If et il y fut traité assez durem ent. Délivré en
avril 1814, il revint habiter Paris, m ais ne tarda pas à y éveiller
les soupçons de la police royale. Envoyé en surveillance à Melun,
il eut l’audace de se poser en partisan de la Restauration et de
dem ander à Louis XVIII confirm ation d’une pension qui lui
aurait été accordée par Louis XVI. On ne sait com m ent fut
accueillie celle pétition. F ournier devait m ourir à P aris en 1825,
âgé de quatre-vingts ans.
Aucun détail autre que le m andat d’arrêt s u t Calendini. De
même pour un certain Souci, incorporé au 6me colonial, et qui
était revenu à Marseille (1). Ce devait être un vulgaire déserteur.
A vrai dire, on a perdu la trace des autres prisonniers. On' sait
pourtant que, de tem ps à autre, les cachots se garnissaient. Il y
avait alors à Marseille un préfet, le célèbre Tliibaudeau, qui
s’elforçail de faire oublier par des excès de zèle ses attaches
révolutionnaires, et il était secondé par le com m issaire général
de police, le beau-frère de Junot, Perm on, dont la redoutable
activité trouvait ample m atière à entasser rapport sur rapport,
et par le capitaine de gendarm erie Lenglet, qui faisait une chasse
active aux citoyens suspects de jacobinism e. Malgré ce zèle et
ces précautions, Marseille se signala pourtant par son esprit
d’opposition, et c’est à Marseille que se prépara un des com plots(2)
les plus sérieux qui aient été jam ais ourdie contre la puis­
sance napoléonienne. Deux hom m es surtout étaient l’objet d ’une
surveillance inquiète, l'ex-général Guidai et l’ancien directeur
Barras. Guidai, d’une m oralité douteuse m ais d’une activité sin­
gulière, avait réussi à recruter un certain nom bre d’adhérents,
mais il fut arrêté et enfermé à Paris dans la prison de la Force. 11
(1) H auteiuve , ouv . cité., p . 138.
(2) Ga ffa rel . Les complots de Marseille et de Toulon en 1812 et 1813. (Annales
de Provence, 1907).

�LE CHATEAU D I F

149

y rencontra le général Malet et devint un de ses principaux com ­
plices. T raduit devant une comm ission m ilitaire, il fut fusillé
dans la plaine de Grenelle. Quant à Barras, qui avait été obligé,
car on se défiait étrangem ent de lui, de se retirer auprès de Mar­
seille, dans sa propriété des Aygalades, il avait groupé autour de
lui les intransigeants de l’époque et, bien que le mot n’ait pas été
prononcé, il devint comme leur chef et resta dans leur esprit
comme l’h éritier éventuel du souverain qu’ils détestaient. La
police le surveillait de très près. A diverses reprises, les agents
de T hibaudeau et de Perm on avaient arrêté ses dom estiques et
envahi son dom icile. Trop habile pour se com prom ettre ouver­
tement, il se plaignait en douceur au général Cervoni, com m an­
dant la place de Marseille qui fit en effet arrêter et conduire au
dépôt colonial les m aladroits perturbateurs ; m ais Barras n’oublia
pas l’injure, et, plus que jam ais, le château des Aygalades resta
le refuge de tous les m écontents. Ils eurent le tort d’entrer en
relations avec les Anglais qui croisaient sur la côte et même
d’accepter les offres des partisans du roi d’Espagne dépossédé,
Charles IV, m ais ils étaient étroitem ent surveillés. Voici ce
qu’écrivait (1) à propos de Barras (17 octobre 1810) le com m is­
saire général de police de Toulon Caillemer : « Je ne puis me
dissim uler que la présence de M. Barras dans ce départem ent
semble ranim er les espérances de ses partisans, quelle que soit
sa circonspection naturelle ». A vrai dire, on n’attendait qu’une
occasion pour sévir ; elle se présenta bientôt. Sous prétexte de
correspondances suspectes, T hibaudeau dem anda et obtint son
transfert à Rome, et il fut entendu que la sentence serait exé­
cutée dans les vingt-quatre heures, ou sinon le château d’If.
Barras réussit pourtant à prolonger son séjour de trois fois
vingt-quatre heures, m ais, dès le prem ier jour, T hibaudeau
lui avait dépêché son secrétaire pour hâter le départ. Le second
jour des gendarm es s’étaient m ontrés aux Aygalades et avaient
menacé d’une exécution par la force arm ée. Le troisième jour,
le secrétaire de T hibaudeau avait reparu avec des agents de
(1) H a u teriv e ,

ouv .

cité, p. 138.

�150

PAUL GAFFAREL

police et avait donné deux heures pour les derniers préparatifs,
m ontrant du doigt les gendarm es qui attendaient dans la cour
pour conduire le récalcitrant au château d’il'. 11 n’y avait plus
qu’à obéir. Barras le lit en m augréant. Il au rait bien voulu se
venger quand la fortune devint contraire à Napoléon, m ais il
était trop tard. Tous les partis le tenaient pour suspect. A vrai
dire il disparaît alors de l’histoire.
Si l’ex-D irecteur eut la bonne fortune d’échapper à la réclu­
sion, il n’en fut pas de même d’un pauvre abbé auquel un
rom ancier célèbre attribua des aventures surprenantes, qui
m irent son nom en relief auprès du grand public. L’abbé P aria,
le com pagnon du légendaire Dantès de Monte-Christo, a réelle­
m ent existé. Sans doute il ne connaissait pas les trésors de l’île
m ystérieuse. Il n’a pas eu non plus à creuser un souterrain pour
se m ettre en com m unication avec son codétenu ; m ais ce n’en
fut pas m oins un personnage extraordinaire, sur l’identité
duquel on n ’est pas encore fixé. D’après les uns, né à Candolino,
village Piéinontais, de Gaetano de F aria, prêtre défroqué et de
Bosa Maria de Sonia, surnom m ée Canero, il se serait de bonne
heure signalé par l’ardeur de ses opinions ultralibérales. Il
appartenait à ce groupe d’Italiens qui accueillirent avec em pres­
sem ent les idées françaises, et, poursuivis à outrance par leurs
souverains, furent obligés de chercher un refuge en France.
C’était un am i du fam eux Michel-Ange B uonarotti, et par con­
séquent de Gracclius Babœuf. D’après les autres il serait né à Goa;
son père au rait été évêque de cette ville. Accusé par les P o rtu ­
gais d’entretenir avec le gouverneur de Pondichéry des corres­
pondances crim inelles, il fut arrêté, en même tem ps que son
père, et em prisonné à Lisbonne. Après une assez longue déten­
tion, il chercha un refuge en France, et y acquit une sorte de
notoriété comme m agnétiseur. Sa renom m ée lui valut même
l’honneur d'être parodié sur le théâtre des Variétés, p ar le célè­
bre acteur Potier. Comme il fallait vivre, il chercha des ressour­
ces dans l’enseignement. L’alm anach im périal de 1811 (page 208),
le m entionne com m e.professeur de philosophie à l’académie,
c’est-à-dire au lycée de M arseille. Il était également membre

�LE CHATEAU D’iF

151

de la société m édicale de celte ville. De Marseille, il passa
comme professeur suppléant de philosophie au Lycée de Nîmes.
Eut-il le tort de ne pas dissim uler ses opinions politiques, ou
plutôt abusa-t-il de ses talents de m agnétiseur pour faire des
dupes, toujours est-il que la police im périale le ram a ssa à Nîme
pour le jeter au château d ’If. Ce qu’il devint dans cette résidence
forcée, les am itiés q u ’il y contracta, l’enseignement qu'il put
donner, on ignore absolum ent tout de lui. On sait seulem ent
qu’il continua, non sans succès ses pratiques de m ag n étiseu r.
Comme il était rem arquable par la vivacité et l’originalité de sa
physionom ie, comme il s’exprim ait avec une grande assurance,
il fit de nom breux adeptes, et c’est ainsi que son souvenir s’est
conservé comme celui d ’un personnage m ystérieux, doué de
connaissances spéciales, et qu’il exerça su r ses disciples une
véritable influence. D’ailleurs il avait fini par se faire illusion à
lui-m êm e, et par croire à sa puissance m agnétique. On finit par
ne plus voir en lui qu’un m aniaque peu dangereux, et on lui
rendit la liberté. Mais on ne connaît pas la date de sa libération.
Il est probable qu’elle eut lieu avant la chute du régime im pé­
rial. On sait seulem ent qu’il m ourut dans un état voisin de
l’indigence.
Il est un autre prisonnier d’Etat, que nous trouvons au nom bre
de ceux qui furent délivrés par le peuple à la chute de Napoléon.
Il se nom m ait Alexandre Ricord. C’était un négociant m arseil­
lais, am i de M irabeau, ex-Procureur-syndic des Bouches-duRhône, puis accusateur public à Perpignan, peut-être un
parent du Convenlionnel Jean-François Ricord, qui joua un rôle
à l’arm ée d’Italie, et fut envoyé en m ission dans les départem ents
du Midi. Signalé par des rapports de police (1) comme un dan­
gereux Jacobin, il avait été mis en surveillance à Bordeaux,
puis transféré à Nîmes, et, comme il n’avait sans doute pas cessé
de déblatérer contre le régime im périal, il avait été écroué au
château d’If, sous prétexte de complicité dans l’affaire du géné­
ral Malet. 11 devait, pendant les CenL Jours, être obligé de se
(1) H autf.r iv e , p. 82. V oir R abbe , B io g r a p h i e d e s c o n t e m p o r a i n s .

�PAUL GAFFAREL

cacher dans les collines de Marseille, afin de rester fidèle au
Roi qui avait brisé ses fers. On n’a pas de renseignem ents sur
son séjour au château d’If, pas plus que sur celui de deux officiers
Napolitains, enfermés pour n’avoir voulu ni reconnaître, ni
servir les souverains imposés par Napoléon, son frère Joseph
et son beau-frère Mural.
Un dernier prisonnier nous reste à m entionner : l’illustre
général Kléber, dont ses com pagnons d’arm es, quant il fut
assassiné par un fanatique après sa victoire d ’Héliopolis, ne
voulurent pas laisser le cadavre en Egypte, sur une terre dont
les expulsaient les intrigues anglaises. Em baum é avec soin et
apporté comm e un précieux dépôt lorsque les soldats d’Egypte
lurent rapatriés, le corps de Kléber fut déposé provisoirem ent
dans une cham bre du château d’If. Ce provisoire] dura toute la
durée de l’Em pire. Les évènements politiques l’avaient fait
oublier. C’est seulem ent sous la R estauration, en 1818, que les
Strasbourgeois réclam èrent l'honneur de posséder le corps d’un
com patriote, donl l’héroïsm e illustrait l’Alsace. Il repose aujour­
d’hui dans un caveau construit sur la place d’Armes, et sur
lequel, à la suite d’une souscription nationale, fut élevée sa
statue. Peut-être aurait-il mieux valu le conserver au château d’It.
Au moins on l’aurait gardé en terre française, et les visiteurs
de la citadelle auraient pu lui rendre un hom mage patriotique.
Telle donc était la situation au château d ’If dans les prem iers
mois de l’année 1814. Quelques prisonniers d’E ta ty étaient encore
retenus, m ais en petit nom bre, onze en tout, et les nouvelles,
qui se succédaient, de jour en jo u r plus m auvaises, leur
perm ettaient d’espérer que leur captivité ne d urerait plus long­
temps. En effet, lorsque arriva à Marseille la nouvelle de la
chute de l’Em pire, l’émeute se déchaîna dans les rues. Le
drapeau blanc fut aussitôt arboré, et le préfet T hibaudeau ainsi
que les principaux fonctionnaires s’enfuirent pour ne pas être
sacrifiés aux rancunes populaires. Le prem ier soin des nouvelles
autorités fut de réclam er l’élargissem ent des prisonniers.
L’am iral Ganleaume, qui com m andait à titre provisoire, se
laissa arracher l’ordre de mise en liberté. A ussitôt se vidèrent

�LE CHATEAU D’iF

153

les cachots de la ville et les ex-détenus grossirent les groupes
tum ultueux qui parcouraient la ville en m anifestant leur joie
par des chants de triom phe et aussi par de fréquentes stations
à tous les cabarets. Les plus déterm inés se portèrent au
château d’If, et furent tout étonnés de n ’y trouver que onze
prisonniers, l’abbé Desm azures écroué à peine depuis quelques
sem aines, Ricord, et trois conspirateurs royalistes, d ’Hozier,
Rochelle et R oussillon,et encore ce dernier était-il de nationalité
suisse. Les six autres prisonniers étaient également étrangers,
les deux officiers napolitains et les quatre gardes d’honneur,
d’origine belge, dont nous avons déjà parlé. Ils furent portés en
triom phe dans les rues de Marseille, et, pour leur faire oublier
leur m ésaventure, on leur prom it soit des indem nités, soit de
belles situations.
C’est presque une vérité banale, m ais on ne saurait trop s’en
pénétrer, que, si les gouvernem ents changent, les abus persis­
tent Lors de la prem ière Révolution, le peuple avait tout de
suite mis en liberté les prisonniers du château d ’If, m ais quel­
ques mois à peine s’étaient écoulés, et les cachots de la citadelle
étaient de nouveaux garnis. Nouvelle libération à la chute du gou­
vernem ent im périal, et cette fois il semble qu’aucun prisonnier
pour délit politique ne franchira plus la redoutable enceinte ; mais
les fonctionnaires im provisés de la Restauration recoururent
presque im m édiatem ent à ces procédés arbitraires, qu’ils avaient
si durem ent reprochés à l’Em pire, et, de nouveau, les portes du
Château s’ouvrirent devant des fournées de suspects. Le préfet
d’Albertas, le m aire M ontgrand el surtout le com m issaire royal
de Rivière se débarrassèrent sans scrupule de tous ceux dont
ils redoutaient l’influence, en les expédiant au château d’If.
Le m arquis de Rivière, surtout, m it un véritable acharne­
m ent à poursuivre les B onapartistes qui lui étaient signalés. Il
aurait dû p ourtant se souvenir de la clémence, dont il avait
naguère profité. Comme la p lupart des docum ents adm inis­
tratifs de celte époque ont été ou supprim és, ou cachés, il est
fort difficile de citer tous les prisonniers qui furent alors enfer­
més, m ais ils étaient nom breux. On cite parm i eux quelques

�154

PAUL GAFFAREL

Français, surtout des officiers, qui revenaient d’Italie et rega­
gnaient leurs fojrers. Beaucoup d’entre eux avaient passé par
l’île d’Elbe, et étaient allés rendre leurs devoirs à leur ancien
souverain. D’autres y avaient élé conduits par la tem pête. On
les soupçonna tous de trahison, de conspiration contre l’État,
et ils furent, dès leur débarquem ent à Marseille, arrêtés et
conduits sans jugem ent au château d’If. Le plus connu de ces
officiers était le chef d’escadron Campo Bazire, le seul contre
lequel existaient des motifs plausibles d ’arrestation, car il avait
eu plusieurs entrevues avec Napoléon, et avait sans doute reçu
ses instructions. On nom m e encore les généraux Franceschetti
et Natoli, avec leurs aides de camp, soupçonnés d’avoir voulu
soulever la Corse contre l’autorité royale, le colonel Magny que l’on
accusait d ’avoir dilapidé les fonds du 14me chasseurs, à Avignon,
et fait contribuer la ville, et un certain Louiset dit Aubernon,
triste sujet que l’on retrouvait dans toutes les émeutes, et dont
les opinions politiques se transform aient avec les occasions qu’il
rencontrait de pêcher en eau trouble. A la rigueur ces prison­
niers m éritaient sinon la sévérité, au m oins la surveillance du
gouvernem ent. Mais que dire du cuisinier Jean-Louis Chandellier, du capitaine m arin Pollicani, du pharm acien Bellorgeai,
du capitaine de Mameluks Paoli, du libraire Amarea, et de
divers officiers, Demontel, Beaucardi, Fatorski et Courtier, qui
n’avaient commis d’autre crim e, après avoir quitté le service de
M urat, que d’avoir passé par file d’Elbe et peut-être d’avoir
aperçu de loin l’E m pereur !
Les femmes elles-m êm es, et c’est la prem ière fois que nous
avons à signaler cette indignité dans l’histoire du château d ’If,
ne furent pas épargnées. Mme Bertrand, femme du grand m aré­
chal du palais de P o rto -F errajo , Mn,e Rousseau, femme du
prem ier otficier de bouche de l’Em pereur, Mme D escham ps,
femme d’un fournisseur du palais, Mme Sénés, femme du prem ier
quartier-m aître de la garde im périale, avaient été ari'êtées à Tou­
lon, venant de l’île d’Elbe. Le comte de Boutbilier, préfet du Var,
se conduisit à leur égard « en véritable (1) Iroquois, sans res(1) P ons
p. 214.

d e l 'H éra u lt , Mémoire

aux puissances alliées. Édit. Pélissier, 1899,

�LE CHATEAU ü ’iF

155

pect, sans urbanité. Il n’avait non seulem ent m ontré aucune
espèce d’obligeance pour une mère affligée, entourée de trois
jolis petits enfants, au contraire il avait ajouté à son affliction
en la m altraitant et la laissant m altraiter ». II ordonna leur
transfert au Lazaret de Marseille, et c’est de là que le m aréchal
Masséna, qui avait été m aintenu dans son com m andem ent des
départem ents du Midi, les fit écrouer au château d’If, oui elles
se trouveraient m oins exposées aux insultes ou même aux lentatives crim inelles de la populace.
A ce m om ent arriva au château d'If un nouveau prisonnier,
Pons de l’H érault, qui, lui, était réellem ent un ém issaire de
Napoléon. Pons avait rem pli à l’île d ’Elbe d’assez im portantes
fonctions, celles d’adm inistrateur général des m ines. Très au
courant des projets de l’E m pereur, il avait débarqué avec lui sur
les côtes de Provence, et il le suivit dans sa m arche hardie à
travers les Alpes ju sq u ’à Caslellane. Napoléon le renvoya de
Castellane à Marseille auprès de M asséna, dont il désirait
s’assurer le concours. Le m aréchal était fort hésitant. II eut, il
est vrai, une entrevue avec Pons, m ais, comme il était très
entouré par les agents royalistes, il craignait de se com pro­
m ettre, et sous prétexte, comme il s’en vanta plus tard, de
veiller à là sécurité de l’ém issaire de Napoléon, m ais, en réalité,
pour se débarrasser d ’un témoin gênant, il ordonna son tra n s­
fert an château d’If (1).
Le com m andant de la citadelle depuis les dernières années de
l’Em pire était un ancien soldat des arm ées royales et républi­
caines, lec a p ita in e T ra h am .E n tré a u service comme simple soldat
dans le régim ent de Bourbon-infanterie le 1er décem bre 1782, et
bien q u ’il eût fait toutes les campagnes de 1792 à 1799, il n’était
encore que m aréchal des logis de gendarm erie à la légion d ’élite
en 1805. Nommé lieutenant en 1806, il avait reçu le com m ande­
m ent du château d’If le 29 novembre 1810. C’était un excellent
homme, m ais fort tim oré. Pons l’a bien jugé par ces quelques
mots : « Sa vie m ilitaire s’étant entièrem ent écoulée entre un
(1) P ons ,

ouv.

cité, p . 206.

�156

PAUL GAFFAREL

service de gendarm erie et le com m andem ent d’un fort... il a fini
par s’habituer à une espèce de dureté qui n’est pourtant pas
dans son caractère. Son prem ier abord est toujours brusque, et
souvent même en obligeant, il afflige, ou plutôt, quand il s’est
habitué à vous voir, sans se dépouiller absolum ent de son
écorce, il se m ontre dans l’état qui lui est le plus naturel, et
alors se découvre en lui un fonds de bonté, dont m alheureuse­
m ent il se défie trop ». Q uant aux soldats de la garnison, surtout
aux canonniers, ils n’attendaient qu’une occasion pour m ani­
fester leurs sentim ents, et, s’ils n’avaient pas encore arboré la
cocarde tricolore, que tous gardaient dans leurs sacs, ils ne
cachaient pas leur m écontentem ent. Ainsi que l’écrivait Pons (1),
« la garnison jugea bientôt ce que j ’étais et je devinai encore
plus vite ce qu’elle pensait. Les canonniers surtout avaient
peine à se m aîtriser. Je les voyais étudier tout ce qui pouvait me
m ettre a même de les apprécier ». Aussi bien il sut bientôt à
quoi s’en tenir. La prem ière nuit de son séjour au château d’If,
vers les deux heures du m atin, il entendit m archer avec précau­
tion dans le corridor sur lequel donnait sa cellule. Comme il
savait que le com m issaire royal de Rivière l’honorait de sa haine
particulière et n’avait pas caché qu’il serait utile de le faire dis­
paraître, Pons s’im agina tout d’abord qu’on venait pour l’expé­
dier dans un monde m eilleur. On l’appela à voix basse.
« R eprenant toute la vigueur de mon caractère, je réponds et je
refuse d’ouvrir. — Général, ne criez pas. Nous som m es des
canonniers, tous napoléonistes. Ne craignez rien. Nous voulons
vous parler ». En effet, les artilleurs lui annoncent qu’ils veulent
rejoindre l’Em pereur, et le prient de partir avec eux. « Ils me
répondirent qu’ils étaient sûrs de leurs cam arades, et que, dans
le fort, il n’y avait presque personne pour le parti du Roi ».
Pons aurait pu dès lors profiter de leur bonne volonté, et donner
le signal de la révolte. Il se contenta de rem ercier ses visiteurs
inattendus et les pria de différer encore quelques jours.
Traliam ne se doutait pas du com plot qui se tram ait dans
(1) P o n s , ici., p . 20S).
(2) Ici., p. 210

�LE CHATEAU

d ’ï F

157

1 om bre, car il laissai! à ses prisonniers une grande liberté.
Pons pouvait circuler dans l’île tout entière. On lui donnait
toute facilité pour com m uniquer avec ses compagnons de cap ti­
vité, entre autres avec le comte de Saint-M ichel, colonel portu­
gais accusé de faux, et par conséquent traité en crim inel de
droit com m un, avec les officiers naguère au service de M urat
et surtout avec le chef d’escadron Campo Bazire, « q u i(l) possé­
dait ce je ne sais quoi, qui est vraim ent le secret de plaire à
tout le m onde. Plein d’honneur, brave, entreprenant, on pouvait
com pter sur lui ». On lui perm ettait même de venir en aide à
un com m andant d’Avignon, Sinety, accusé d’assassinat contre
le duc d’Angoulême. « C’élait le père d’une nom breuse famille,
et très peu fortunée, qu’on avait enlevé à sa femme et à ses
enfants, sans lui perm ettre même de les em brasser et sans lui
donner le tem ps de ram asser quelque argent ». Pons intervint
en sa faveur, et décida T raham à avancer les frais de son
entretien.
Bien qu’on ne laissât pénétrer au château d’If que les nou­
velles favorables à la cause royale, on savait la m arche victo­
rieuse de Napoléon sur Paris, et on prévoyait la chute pro­
chaine du. gouvernem ent de la Restauration. Pons, que fati­
guait et énervait son in a c tio n , résolut de s’évader. Une
prem ière tentalivè échoua par suite de la trahison d’un pêcheur,
qui accepta bien 600 francs pour prix de sa complaisance,
m ais ne p aru t pas au rendez-vous. Une seconde tentative échoua
également, mais, cette lois, T raham eut des soupçons et se crut
obligé d’avertir Pons qu’il allait l’enferm er au donjon. Pons,
qui avait le plus grand intérêt à se trouver sans cesse au m ilieu
de la garnison, prom it alors au com m andant, non pas de ne
plus chercher à s’évader, mais de ne pas le com prom ettre, et
il continua à circuler librem ent dans l’île.
Les évènem ents se précipitèrent. Il était aisé de voir que
l’autorité royale s’effondrait. Comme l’écrivait Pons (2), « le châ­
teau d’If lui-m êm e nous offrait des sujets de rem arque qui
(1) Pons, page 213.
(2) P ons, p. 251.

�PAUL GAFFAREL

nous conduisaient à suivre les nuances des affaires politiques.
Nous com m encions à voir des figures hum aines. Des person­
nes estimables se hasardaient à nous visiter. Les agents de la
police faisaient succéder la bassesse des com plim ents à la bas­
sesse de l ’im pertinence. La décoration du Lys fatiguait m oins
nos regards ». Pons qui se rendait compte du changem ent, eut
néanm oins le bon sens de ne pas donner le signal qu’atten­
daient pour se déclarer les soldats de la garnison. Les Roya­
listes, en effet, étaient nom breux à Marseille. Dans un moment
d’exaspération, ils pouvaient se porter en foule sur le château
et tout m assacrer. Le b ru it s’était répandu que Napoléon avait
chargé Pons d’incendier Marseille, et, en cas de conflit, il était
la prem ière victim e désignée. Il se résigna donc à attendre
encore (1), m ais «chaque m atin nos yeux dévoraient avec rage
le pavillon blanc qu’on faisait flotter sur le fort de Notre-Dame
de la Garde, et, toutes les ibis que ce fort signalait un bâtim ent
qui se voyait en nier, nous nous im aginions que c’était le
pavillon tricolore qu’on arborait. Les bateaux qui sortaient du
port de Marseille et qui venaient vers notre rocher, excitaient
également et notre curiosité et nos espérances. Nous avions
m oins de sujets de peine qu’un mois auparavant, et cependant
nous étions devenus plus inquiets. Tous les jours que nous
passions dans la prison, nous sem blaient des jours retranchés
de la vie ».
Exaspéré par l’incertitude et apprenant d’un autre côté que
Rivière avait écrit à M asséna(2), que «Son Altesse Royale le duc
d’Angoulême désire que son Excellence trouve des raisons pour
faire fusiller les prisonniers de l’île d ’Elbe », Pons form a le
projet de faire reconnaître l’autorité de Napoléon par la garni­
son d’If, en sa qualité de com m issaire extraordinaire de l’E m ­
pereur. Il pouvait com pter sur les officiers prisonniers, particu­
lièrem ent sur Campo Bazire ; il n’avait qu’un mot à dire aux
soldats, surtout aux artilleurs, pour obtenir leur adhésion ; ce
(1) Ici., p. 230.

(2) Id., p. 222,

�LE CHATEAU ü ’iF

159

qui le retint, ce fut la crainte d’un blocus, car il n’y avait dans
1 île de vivres que pour trois jours. Pons songea un instant à
descendre dans l’île de Pomègue el à s’em parer des troupeaux
et des vivres q u ’on y rencontrerait, m ais l’opération était diffi­
cile, et, de plus, il fallait se garer contre une attaque possible
des M arseillais. » Être toujours prêLs (1) à nous rendre m aîtres du
fort, et attendre le m om ent du danger pour nous en rendre
m aîtres, tel fut le résultat de notre délibération ». On n’atten­
dait donc plus qu’un signal. « Le changem ent que j ’avais
prém édité était préparé d’une m anière telle qu’il n ’aurait pas
coulé une seule goutte de sang, une seule égralignure. Plusieurs
canonniers étaient prêts à s’em parer des postes essentiels, et
ceux qu in e se doutaient de rien, et quelle qu’ait été leur opinion,
auraient dû céder au nom bre et se laisser entraîner par
l’exemple ».
En attendant le jour, désorm ais prochain, de la délivrance,
on m enait joyeuse vie au château d’If. Pons d istribuait a to u t
venant de larges gratifications. C’étaient tous les jours des feslins auxquels prenaient part les dames prisonnières, et on y
buvait ouvertem ent à la santé de l’E m pereur. M"10 T raham , la
femme du com m andant, prenait part à ces agapes, et s’y signa­
lait par l ’exubérance de ses propos. Sous les yeux du com m an­
dant, Mme B ertrand distribuait à la garnison des cocardes trico­
lores, et tous les agents secondaires, surveillants, geôliers, doua­
niers, étaient comblés de cadeaux, café, tabac, m ousselines,
jusqu’à des m ontres (2) ! Aussi se m ontraient-ils peu exigeants
et ferm aient-ils volontiers les yeux sur bien des irrégularités.
On trouva même le temps de célébrer le m ariage de la cantinière, Mme Carlaud, excellente quinquagénaire, avec le gardemagasin d’artillerie. Le 11 avril fut enfin signalée une goélette de
guerre, venant de Toulon, battant pavillon tricolore. Elle était
comm andée par le lieutenant Internet, fils du contre-am iral, et
avait pour mission de délivrer les prisonniers du Château.
(1) P o n s , p . 228.
(2) Archives des

Bouches du-Rliône. Rapport Vincent. Dans le dossier rela­
tif au maréchal Masséna.

�160

PAUL GAFFAREL

Au même m om ent arrivait de M arseille un autre com m andant,
nommé par le m arquis de Rivière, qui, avant de céder la place
aux autorités im périales, avait prononcé la destitution de
T raham . Or ce nouveau com m andant refusa d ’exécuter les
ordres de Toulon. T raham aurait dû passer outre, et, comme les
pouvoirs de son rem plaçant n’étaient pas réguliers, conserver
le com m andem ent. Il n’en eut pas le courage, et se contenta de
dem ander de nouvelles instructions à Marseille. Ce fut alors que
Pons, dégagé de sa parole, crut devoir agir. « Mon parti fut bien­
tôt pris et l’insurrection déjà tout organisée fut toute prête à écla­
ter (1). La seule crainte qui pouvait m’arrêter venait d'être
dissipée. J ’étais assuré d’avoir à m a volonté des vivres pour six
jo u rs. C’était plus qu’il m’en fallait ». En effet, il fît aussitôt
arborer le drapeau tricolore et proclam er l’E m pereur, puis il
s’em barqua sur la goélette d’Infernet, non sans avoir olïert un
banquet d’adieu à la garnison et em brassé la sém illante
Mmo T raham , qui ne prenait plus la peine de cacher ses sen ti­
ments bonapartistes. Sa captivité avait duré trente-cinq jo u rs.
Le prétet des Bouches-du-Rhône pendant les C ent-Jours,
Frochot, et le m aréchal Brune, com m andant les départem ents
du Midi, auraient pu user de représailles, et, à leur tour, envoyer
au château d’If quelques uns des royalistes les plus com prom is.
Ils se contentèrent d’arrêter quelques agitateurs, entre autres
Raym ond d e T rets, m ais en recom m andant à leur égard la plus
grande douceur. On n’a pas oublié ces paroles de Brune : « Je
sais que quelques exécutions suffiraient pour im poser silence
aux factieux, m ais je tiens plus à persuader les esprits qu’à
couper les têtes?. L’infortuné, quelques sem aines plus lard,
devait être singulièrem ent récom pensé de sa m ansuétude !
(1) P o n s . p . 236

�CHAPITRE VII
LE CHATEAU D’iF AU XIXe SIÈCLE.

Après la bataille de W alerloo el la seconde clnde de l’Em pire,
les royalistes abusèrent de leur triom phe pour étendre sur tout
le Midi le régime de la terreur. Sans parler des m assacres (1)
alors com m is, rappelons que le château d’If reçut un grand
nom bre de ceux qui, par conviction ou par intérêt, avaient été
attachés au régime im périal. Comme les registres d’écrou de
l’époque ont tous disparu, il est im possible de dresser la liste
des prisonniers d’E lat pendant cette période tristem ent célèbre
de nos annales (2), d’autant plus qu’une garnison anglaise
occupa le château du 14 juillet au 4 décem bre 1815. On sait seu­
lem ent que les autorités agissaient au gré de leurs caprices.
Voici par exemple un ordre (3) d’arrestation, lancé par le géné­
ral comte de Loverdo, à la date du 4 juillet 1815 : « Monsieur le
Com m andant du château d ’il' y recevra comme prisonnier
M. Sanguinetti, jusqu’à nouvel ordre, à la dem ande du général
comte de Loverdo. Les m em bres du comité Casim ir Roslan, che­
valier de Candolle, Rom agnac. P our copie conforme, le lieute­
nant-général baron de Damas ». De quel crim e s’était rendu cou­
pable ce Sanguinetti, on l’ignore absolum ent. On sait seulem ent
qu’il avait été officier au 32e de ligne. Il eut bientôt pour com ­
pagnon d’autres officiers, m is en demi-solde, et qui n’avaient
pas caché leur m écontentem ent en se voyant ainsi du jour au
lendem ain réduits à la m isère. Ces officiers furent poursuivis
avec un véritable acharnem ent. P our une parole im prudente,
(1) G affa rkl . U n d o s s ie r d e 181').
(2) G affarkl . L ’o c c u p a t i o n é t r a n g è r e à M a r s e ille

Révolution).
(3) L a rdier ,

P r is o n s d 'É la t,

en

1815 (R evue

de la

p. 176.
11

�162

PAUL GAFl'AKEL

pour un geste équivoque, ils étaient aussitôt dénoncés et jetés
en prison. Dès la prem ière heure, on avait arrêté, à peu près au
hasard, tous ceux qui avaient été signalés par leur enthousiasm e
ou par leur dévouem ent à la cause im périale; on cite parm i eux
les douaniers Henri Pérouse et Tavera, le savetier Antoine
Casimir, le caissier Gabriel André, Cadet Vincent, A ubernon
Louiset, et beaucoup d’autres qui avaient été conduits pêle-mêle
soit au château d’If, soit dans la prison préventive de l’hôtel de
ville. Des femmes avaient partagé leur sort, Virginie Vadon,
Marie Rolland, veuve Im bert, M arguerite Aillaud, Cécile Callam and, Rose Besson et plusieurs autres. Ces arrestations étaient
arbitraires. On ne pouvait les m aintenir que si un m andat d’ar­
rêt était régulièrem ent lancé contre les prévenus. Leurs am is,
m ontrant en la circonstance un véritable courage civique, p ro ­
testèrent contre ces illégalités et réclam èrent l’intervention de la
Préfecture.
Le nouveau préfet, Vaublanc, bien q u ’il partageât à l’égard
des prisonniers les préventions courantes, ne c ru t pas pouvoir
se dispenser d ’ordonner une enquête. Les renseignem ents
furent favorables à la plupart des prisonniers. Le savetier
Antoine Casim ir et le caissier Gabriel André n ’étaient coupables
que d ’im prudences ; ils furent aussitôt relâchés, Le douanier
Henri Pérouse ne le fut que plus tard, car on se défiait de lui.
Le douanier Tavera fut au contraire retenu à cause de ses intel­
ligences avec Lecomte Puyraveau, le com m issaire général de la
police pendant les Cent-Jours, et sous prétexte qu’il au rait été
dangereux pour lui de circuler dans les rues de Marseille. Les
femmes arrêtées furent traitées avec rigueur. Le m aire Montgrand, les considérait comme de dangereuses perturbatrices de
l’ordre public,et aurait voulu les garder en prison. Q uant à
Vincent Cadet et à Aubernon, le m aire avait lancé contre eux
un rapport accablant : « ils ont acquis l’un et l’autre la plus
affreuse célébrité. Leur caractère connu d’audace, de décision et
de férocité les a rendus redoutables. Leur conduite a indistinc­
tement provoqué contre eux les m esures de répression de tous
es partis ». Il y avait du vrai dans ces allégations. Louiset

�LE CHATEAU D’iF

163

A ubernon, surtout, était un m auvais drôle, qui couvrait volon­
tiers ses fredaines du m anteau de prétendues convictions politi­
ques, m ais c’était au fond un vulgaire coupeur de bourses.
M ontgrand au rait voulu le retenir, ainsi que Vernet, au château
d’If, m ais les résultats de l’enquête tournèrent à leur avantage et
ils furent relâchés. On se contenta de les expulser de Marseille.
Aubernon fut conduit à Tarascon, où il exerça le m étier de
tonnelier. Il avait dem andé en grâce de ne pas y être amené par
la gendarm erie, m ais le m aire se défiait tellem ent de lui q u ’il
ne lui accorda cette autorisation q u ’après en avoir référé au
Préfet.
Il est au contraire d ’autres personnes q u is’estim èrent heureu­
ses de trouver un asile m om entané au château d ’If et sollicitè­
rent comme une faveur d ’y être internées ; en prem ier lieu
le com m issaire général de police, Lecomte Puyraveau, qui, par
la raideur de son attitude pendant les Cent-Jours, avait attiré
sur sa tête de nom breuses inim itiés. Aussi n ’opposa-t-il aucune
résistance quand on l’arrêta pour le m ettre en sûreté derrière
les m urailles de la citadelle. Il en fut de même pour deux
agents de police, Jouve et Gobé, que la populace poursuivait
de sa haine à cause de leur passé douteux. Au prem ier m om ent
de la réaction, trois de leurs collègues, Aga surnom m é la Victoire,
Arnoux et Puget, avaient été m assacrés avec d’odieux raffine­
ments de cruauté, Jouve était également recherché pour subir
le même sort. Il s'était prudem m ent esquivé, m ais on s’en p rit
à la m aison qu’il habitait. Elle fut tellement dévastée que, plus
tard, en présenta, à titre d’indem nité, une note de 29.067 francs.
Quant à Gobé, tout le m onde le connaissait à Marseille. C’était
un hom m e d’une stature gigantesque, ressem blant vaguement à
un ours avec ses deux joues énorm es et un tout petit nez. Avant
la Révolution il était bedeau d e là paroisse S aint-F erréol. Pen­
dant la T erreur il fit de l’agiotage sur les assignats et gagna de
l’argent. Poursuivi comme accapareur, il recourut pour se ju sti­
fier aux plus détestables moyens et se fit, par ses dénonciations,
un des pourvoyeurs de la guillotine. Son bienfaiteur, le curé
anti-constitutionnel Baudin, et un autre prêtre émigré, l’abbé

�164

PAUL GAFFAREL

Donnadieu, furent par lui livrés au bourreau. Dès lors il devint
comme la cheville ouvrière de la police secrète de Marseille.
Confident de T hibaudeau et de Perm on, c’est lui qui, pendant
toute la période im périale, fut le surveillant patenté des suspects.
Comme il se sentait indispensable, il devint insolent et se fit de
nom breux ennem is. Il disparut prudem m ent lors de la prem ière
Restauration. Il eut même la sagesse de ne pas se m ontrer pen­
dant les Cent-Jours, et, quand éclatèrent les troubles de Marseille,
il se jeta dans une retraite im pénétrable. Si on l’eût découvert,
il aurait été une des prem ières victim es de la réaction. Ce fut
seulem ent au 5 juillet q u ’il se dénonça lui-même et pria qu’on
le m ît en prison. Il lut en effet conduit an château d’If, ainsi que
Jouve. D’après une tradition locale (1), ces deux agents auraient
d’abord été incarcérés au palais de justice, m ais ils y auraient
fait scandale par des chants révolutionnaires et des injures
adressées à tous les détenus. Rien n ’est m oins vraisem blable.Ils
n’auraient pas, de gaieté de cœur, aggravé leur situation. Aussi
bien leurs ennem is ne les oubliaient pas, et les punissaient de
leur sécurité relative en les accablant d ’épigram m es plus ou
m oins spirituelles (2). Ils s’en souciaient peu. Aro siou tranquillo,
m aintenant je suis tranquille, aim ait à répéter Gobé derrière les
m urailles où on l’avait enfermé. Quelques années plus tard il
s’établissait libraire à Aix, et était assez habile pour obtenir
une indem nité de 300 francs, en qualité d’ancien agent de
police (3).
Un des fonctionnaires les plus en vue de l’E m pire, le comte
Lavalelte, l’ex-directeur des Postes, était alors activem ent re­
cherché, car, il avait, grâce au dévouem ent de sa femme, échappé
à ses gardiens à la veille de m onter sur l’échalaud, et toute la
police du royaum e le poursuivait. Le b ru it s’était répandu qu’il
avait l’intention de franchir la frontière à Marseille. Le préfet
(1) L a rd ier .

ouv.

cité, p. 178.

(2) Bibliothèque de Marseille. T. a, d, n" 50. Pièce anonyme intitulée. La
capitulation de Gobé.
(3) Archives de Marseille. Pétition du 1er février 1819. Certificat du sousPréfet d’Aix, Forbin, 23 janvier 1819. Délibération du Conseil Municipal de
Marseille, 1er mai 1819.

�LE CHATEAU D’iF

365

ordonna de redoubler de surveillance. La gendarm erie el la
police entrèrent aussitôt en cam pagne, et les agents lurent
invités à arrêter tous les suspects, surtout les étrangers, car on
savait que c’était avec la connivence d’officiers anglais que le
condam né avait réussi à s’échapper; m ais cet-excès de précau­
tions tourna à la confusion de l’adm inistration, car, pendant
qu’on le cherchait ainsi, Lavalelle était paisiblem ent caché au
m inistère des Affaires étrangères, et bientôt il sortait de Paris
sous la sauvegarde d’officiers anglais. Une singulière légende
s’établit à son sujet à M arseille. 11 passa pour avoir été incar­
céré au château d’If, et une inscription doublem ent mensongère
le désigne connue ayant été enfermé dans une des cham bres de
la forteresse, et, ce qui est un comble, en qualité de m inistre de
Louis XVIII. Il ne serait que temps de rétablir la vérité, puisque
Lavalette ne fut jam ais l’hôte du Château et surtout que
Louis XVIII ne lui confia jam ais la m oindre fonction. Ce qui
peut-être contribua à accréditer cette légende, c’est d ’une part le
retentissem ent des poursuites dirigées contre lui, et aussi parce
qu’un certain com m andant à demi-solde, portant le même nom,
fut réellem ent envoyé à Marseille et soum is à une surveillance
spéciale. « Ce chef de bataillon à demi-solde, écrivait (1) à son
propos le général Dillon, com m andant la subdivision des BassesAlpes, à son collègue le général Rougé, a troublé la tranquillité
de ce pays. Il a été en prison près de cinq mois pour différentes
plaintes qui indiquent combien il est réfractaire contre le gou­
vernem ent du Roi. Ayant eu un com m andem ent pendant
l’usurpation, il s’est fait des partisans, et il serait très dangereux
s’il restait ici ». Il est donc fort possible que ce Lavalette ail été
enfermé quelque tem ps au château d’If, et q u ’on l’ait confondu
avec son hom onym e. Ainsi se serait établie la légende qu’il serait
temps de détruire.
L’ancien com m andant du château d’If, le surveillant bénévole
qui s’était m ontré si com plaisant pour ses prisonniers bonapar­
tistes, le capitaine T raham faillit rentrer au château, m ais en
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, M, 6, 8, 16.

�166

PAUL GAFFAREL

qualité de détenu (1). Il avait été arrêté comme complice de
l’usurpateur, m ais le m inistre Decazes avait reçu en sa faveur
une lettre de recom m andation d’un de ses anciens prisonniers,
d ’Hozier, et de bonnes notes du général Partouneaux com m an­
dant la 8me division. Il dem anda l’avis du préfet Villeneuve sur
sa mise en liberté. Ce dernier répondit que T raham « occupait
un emploi subalterne et vide, qui ne le m ettait pas à portée de
jouer un rôle essentiel dans nos derniers m alh eu rs» , mais il
dem andait un ordre formel de mise en liberté ; Decazes le donna,
car « les (2) divers renseignem ents recueillis ju sq u ’à ce jo u r sur
le compte de cet individu n ’ayant présenté aucun fait contre lui,
et des personnes, dont le dévouement au Roi ne peut être mis en
doute, déposant au contraire en sa faveur, je vous autorise à le
m ettre en liberté ». T raham sortit donc de prison sans avoir été
jugé. On le retint il est vrai en surveillance, et il fut obligé de
résider dans sa ville natale, àEyguières (3). Il profila de la sorte
de l’im m unité relative dont jouirent tous ceux qui, de près ou
de loin, avaient été les complices de ce que la foule, dans son
grossier bon sens, qualifiait de trahison du m aréchal M asséna.
Le dernier prisonnier que nous ayons à signaler au château
d’If, à l’époque de la Restauration, est un vulgaire assassin,
le Nimois Boissin qui avait tiré un coup de pistolet contre le
général Lagarde, et l’avait atteint, au m om ent où ce dernier
s’efforcait d’em pêcher un m assacre de protestants. Arrêté à
Arles, Boissin entra au château d’If le 29 juillet 1816. Il en sortit
le 9 septem bre suivant pour être tra d u it et ju g éà Nîmes. Lagarde
n’était pas m ort. Il dem anda avec instance que son assassin ne
fût pas mis en jugem ent, et cette laveur lui fut accordée, malgré
l’opposition du garde des sceaux, de Serre. On considéra le
crim e de Boissin comme provenant d’un excès de zèle m onar­
chique. Certains fanatiques trouvèrent même q u ’il m éritait des
encouragements plutôt q u ’une punition.
(1) Archives des Bouches-du-Rhône. Dossier Masséna. Ordre d’arrestation
lancé par Caire. Rapport de l'inspecteur de police Hallbran. Lettre de
Decazes et réponse du préfet Villeneuve. 17, 27 mars 1816.
(2) Id., id. Lettre du 12 avril 1816.
(3; Id., id. Passeport en sa faveur délivré par Villeneuve, mai 1816.

�LE CHATEAU D’iF

167

En avançant que Boissin fut le dernier crim inel enfermé au
château d’If, pendant la Restauration, nous n’ém ettons qu’une
hypothèse. En effet, les divers gouvernem ents qui se sont suc­
cédé en France depuis 1815 ont pris à tâche de jeter l’obscurité
sur beaucoup de leurs actes. A diverses reprises les archives ont
été bouleversées et soigneusem ent expurgées. Il se pourrait par
conséquent que des prisonniers aient été alors gardés au châ­
teau d’If, dont on a perdu la trace; non pas que les royalistes
aient cherché à cacher ou à pallier leurs actes ; bien au con­
traire, ils s’en sont vantés. Q uelques-uns des théoriciens de la
R estauration croyaient sincèrem ent à la nécessité des repré­
sailles. Ils voulaient non seulem ent un changem ent politique,
m ais plus encore une transform ation sociale, et, puisque l’aucienne société avait été détruite par la violence, ils prétendaient,
pour en fonder une nouvelle, recourir aux mêmes moyens,
échafauds, • em prisonnem ents, confiscations. P ar un singulier
phénom ène, qui s’est souvent reproduit aux époques troublées
de l'histoire, leurs victim es, comme accablées par le sentim ent
de leur im puissance, n’ont pas protesté. Notre grand historien
Michelet s’étonne de ce silence, m ais il le constate et il fut réel.
Des fam illes entières et elles furent nom breuses se renferm èrent
dans un inexplicable silence. Avaient-elles honte de la déchéance
qui les frappait, ou gardaient-elles le secret de leurs ressenti­
m ents, on l’ignore, m ais ces ressentim ents furent profonds, car
ils durent encore. Toujours est-il qu’il est à peu près impossible
de retrouver dans les docum ents, même officiels, de l’époque
la trace de bien des faits contem porains. S’il y eut alors des pri­
sonniers au château d’If, comme les registres d ’écrou ont dis­
paru et que nos recherches dans les archives n’ont pas abouti,
nous en sommes réduits à des conjectures. Aussi vaut-il mieux
sur ce point confesser notre ignorance.
De 1815 à 1848 aucun événement digne d ’être rappelé ne se
passe au château d’If. De tem ps à autre on signale la visite de
quelque h a u t personnage, par exemple celle de la duchesse
d’Angoulême, lors de l’inauguration de la fameuse digue du
Frioul, destinée à relier les deux îles de Pomègue et de Raton-

�168

PAUL GAFFAREL

neau, et à créer un avant-port pour les navires forcés de subir
une quarantaine de santé; ou bien encore celle de touristes, de
plus en plus nom breux, attirés p ar le b ru it qui se fit tout à coup
autour du Château après la publication du rom an d’Alexandre
Dumas ; et même nous aurions m auvaise grâce à passer sous
silence la visite de l’auteur de Monte-Cristo, auquel un geôlier
com plaisant m ontra le cachot de Dantès et le souterrain de l’abbé
Faria ; mais ce ne sont là que de m enus faits, qui ne valent pas
la peine d'être retenus par l’histoire. Aussi bien il suffirait sur
ce point de parcourir les registres où les visiteurs ont inscrit
leurs noms, en les accom pagnant de com m entaires la plupart du
tem ps imbéciles et de réflexions saugrenues. C’est seulem ent en
1848 que le château d ’If rentre brusquem ent dans l’histoire, et,
de nouveau, reste fidèle à sa vieille réputation de prison d’Etat.
On était au lendem ain de la Révolution de février. La Répu­
blique venait d’être proclamée en France. A Marseille elle avait
été accueillie par de joyeuses acclam ations, m ais la satisfaction
ne fut pas longue. Une prem ière fois, à la suite d'un décret du
gouvernem ent provisoire fixant la durée de la journée de travail à
dix heures pour Paris et onze heures pour la province, l’émeute
avait failli éclater. Elle ne fut calmée que par la sage m odération
du jeune com m issaire extraordinaire Em ile Olivier, qui p rit sur
lui de réduire la journée de travail à dix heures, et écarta de la
sorte toute cause de conflit. Tout à coup, arrivèrent à Marseille
de prétendus volontaires, dits Parisiens, enrôlés pour soutenir la
révolution italienne. Le consul de Sardaigne refusa de viser leurs
passeports. Ils restèrent alors en ville et s’entendirent avec les
m em bres les plus exaltés des clubs. Au 18 ju in , ils envahirent la
préfecture sous prétexte d’obtenir des secours, en réalité pour
imposer leurs volontés, m ais le préfet ne se laissa pas ébranler
et la m ajeure partie des Parisiens quitta Marseille.
Ce n’était que partie rem ise. Le 22 juin, alléguant que la
réduction de la journée de travail à dix heures ne serait pas
acceptée par l’Assemblée nationale, plusieurs centaines d’ou­
vriers, descendus des hauteurs de Saint-Charles, envahirent les
quartiers du centre, et, dans la bagarre qui fut la conséquence

�LE CHATEAU ü ’iF

169

de cette prom enade m enaçante, eurent un des leurs, Audibert,
blessé à la poitrine. Aussitôt on dépave les rues et on improvise
des barricades, dans les rues de Rome, de la Palud et de la
Deuxième Calade. Les soldats réussissent à les em porter, mais
sur les places Castellane, des Œ ufs, et de la République, les
ouvriers se m aintiennent et déjà le sang a coulé. Au cours SaintLouis plusieurs officiers et soldats sont blessés, ainsi que le
général M énard Saint-M artin, qui com m andait les troupes de
ligne. Son officier d’ordonnance Robuste est tué d’une balle en
pleine poitrine, et le capitaine de Villiers tombe en enlevant une
barricade. La garde nationale dem eure hésitante, et bon nom bre
de gardes vont même grossir les rangs des insurgés. La situation
reste critique.
Au lendem ain, 23 ju in , les garnisons d’Avignon et d’Aix étant
arrivées au secours des troupes de l’ordre, la bataille recom ­
m ença. Elle fut acharnée. Les unes après les autres les b a rri­
cades furent emportées. A la place Castellane la résistance fut
désespérée, m ais les insurgés étaient cernés. Ils durent se
rendre. Le com bat continua quelque tem ps dans les m aisons
voisines, m ais la victoire resta à l'arm ée et tous ceux des insur­
gés qui furent pris les arm es à la m ain, furent conduits au
château d ’If.
Il y avait parm i eux bon nom bre de gardes nationaux, et
même des officiers, Paul Menier (1), Dom inique Ricord, A.
Perrin, et des sous-officiers, Carbasse, et de Bellissen (2). Quant
aux sim ples gardes ils se nom m aient Albot, Aldebert, Soulier,
A rnaud, Arib, Antoine Aymon, Basile Aymon, Bailleux,
Barrelle, Barrère, Jean Blanc, Nicolas Blanc, Bonnaud, Borciat,
Bouchereau, Bujorsdofa, Casadidio, Couturat, Cros, Dalmas,
Derossi, Duto, Fauroux, Vincent Girard, Alexandre Girard,
Antoine Guigue, Honoré, Lantier, Laugier, Merle, Moreau,
Mellino, Nada, Prévost, Rue, Roujon, Marius Trotebas(3), Séra­
phin Trotebas, Udron, Vayri. Entassés dans les casemates du
(1) Condamné à quinze ans et à dix ans de détention.
(2) Condamné à la déportation.
(3) Condamné à la déportation.

�170

PAUL GAFFAREL

fort et traités assez durem ent, ils y attendirent leur com pa­
rution devant diverses juridictions. Voici le nom des autres
prisonniers qui n’appartenaient pas à la garde nationale :
Aubert, Delaporte, Delon, Em peraire, Fabre, Fenel, Gardenti,
Giraud, Juge, Landière, Maillet, Marnet, Henri
M artin,
Joseph Martin, Mérentié, Léon, Sauvaire, O rdant, P arat,
Peget, Peille, Pepion, Poisson, Rochetin, Saintuperit, Sernin,
Simian, Viton, Balajat, Bayard, Bellet, Bontemps, Cadenet,
Caron, Deleyderier, Expilly, Job, Lagraffé, Lange, Laurent,
Carnier, Verlin, Monaclion, E sterm ann, Isoard, Eugène Maury,
Léon M aury, Lavigne, Pom m e, Ravel, Riffel, Rufïel. Blanc,
Bonhomme, Boutonnet, Bussy, Sébastien, Chuit, Lécuirot,
Guigue Laurent, Vandelli, Œ schlim ann, B erthet,Escalop, Girardet, Macario, Mazet, Mangel, T hibert, Tonchet, Allegro, B arthé­
lemy, Bellemain, B ertrand, Blanchet, Bonnet, Chollet, Girard,
Giraud, Gouge, Jouve, Latour, Lévy, Marc, M artignon, Molinard, Masson, Meille, Meiffret, Milani, Noyer, Petit, Philippeau,
Pipet, Rossi, Sorro, Surreau, Teste, T urcan, Vivien, Frégy,
P radeau, Tirel, Scliaffanson.
Nous ne parlons que pour m ém oire de 261 prisonniers qui ne
firent au château d ’If qu’un séjour tem poraire, et en faveur
desquels on rendit 261 ordonnances de non lieu. Q uant aux
prisonniers, 80 d’entre eux furent acquittés,et les autres condam ­
nés, par la Cour d’assises de la Drôme, à des peines qui
variaient entre un an de prison et la déportation. De leur séjour
au château d’If il reste encore quelques souvenirs. Plusieurs
d ’entre eux, pour chasser les ennuis de leur captivité, se sont
am usés à graver leurs nom s sur les dalles de la terrasse du
donjon, Job, T urcan, Delaporte, Maury, Trotebas, Escalop,
Nada, Fenel, Ricard, Viton, Œ schlim ann, Berthet, etc.
D’autres prisonniers politiques (1) allaient bientôt les rem ­
placer. Après le coup d ’État de décem bre 1851, plusieurs des
départem ents du Midi se soulevèrent contre cet acte illégal. La
répression fut courte, m ais violente. Tous ceux qui ne furent
(1) X. . . , Histoire des conseils de guerre de Î852. — TénoT, Coup d’É tat en
province.

�LE CHATEAU D’iF

171

pas fusillés, quand on les prit les arm es à la m ain, furent jetés
en prison en attendant leur com parution devant les trop fam eu­
ses com m issions mixtes. Le château d’If reçut pour son compte
804 prisonniers, provenant pour la plupart des départem ents
voisins et surtout des Basses-Alpes. Ainsi le 15 septem bre
a rriv a de Digne un convoi de 154 détenus. On citait parm i eux :
Louis Richard, ouvrier chapelier,E tienne, ex-professeur de droit
rom ain à Aix, Barthélem y Chabaud, Goum and et deux cordon­
niers, Terrail et Joseph Masson. En général et contrairem ent à
ce qui s’était passé à Marseille en 1848, les prisonniers apparte­
naient en m ajorité à la bourgeoisie. Plusieurs d’entre eux exer­
çaient même des professions libérales. Entassés les uns sur les
autres et fort mal traités, car on avait recom m andé à leur égard
la plus grande sévérité, ils ne tardèrent pas à exprim er leur
m écontentem ent, et le traduisirent par des actes d’insubordina­
tion.
Q uelques-uns d’entre eux, plus audacieux ou plus exaspérés
form èrent le projet de s’évader, m ais en recourant à la violence.
Ils auraient voulu attirer dans la terre dite de la Poudrière, dite
aussi de la Pistole, le com m andant du fort et les gardiens, les
tuer s’ils opposaient de la résistance, prendre les clefs, ouvrir
toutes les portes, et s’enfuir grâce à la complicité des pêcheurs.
En cas d’insuccès, ils étaient résolus à faire sauter la poudrière
où étaient entassés 48.000 kilos de poudre et des projectiles. Le
complot avorta la veille de l’exécution. Plusieurs des prisonniers
ne voulurent pas d’une liberté si péniblem ent acquise, et leurs
objections triom phèrent de l’obstination de leurs cam arades.
D’ailleurs le secret fut bien gardé, c a rie com m andant du fort ne
fut prévenu que beaucoup plus tard, et lorsque avait disparu
toute pensée d’évasion.
Aussi bien les prisonniers de 1851 ne gagnèrent rien à ces
m énagem ents. T raduils devant les com m issions mixtes de sinis­
tre m ém oire, ils furent pour la plupart condam nés à la déporta­
tion dans une enceinte fortifiée. Il est difficile de citer des noms.
Les dossiers ont disparu. Les m em bres de ces redoutables trib u ­
naux sem blent avoir redouté les jugem ents d e là postérité. Us se

�PAUL GAFFAREL

sont fait justice en organisant le silence, mais non l’oubli, autour
de leurs actes.
Ce sont encore de lugubres épisodes que ceux qu’il nous reste
à exposer pour achever l’histoire de la Bastille m arseillaise. Là
encore vont se dérouler de tristes scènes de répression. Là encore
des prisonniers politiques ne quittèrent le château d’Ifq u e pour
m archer à la mort.
En 1871 &lt;T), après les hontes et les désastres de l’année terrible,
une sorte de folie furieuse s’em para d’un trop grand nom bre de
nos concitoyens. Animés, on aim e à le croire, de bonnes in te n ­
tions, mais choisissant pour les m anifester un bien m auvais
m om ent, quelques M arseillais voulurent renverser le gouverne­
m ent, établir et proclam er la Commune. Ils ne se contentèrent
pas de déposer les autorités, m ais encore ils s’installèrent à leur
place, et aidés par quelques m illiers d’exaltés, les trop fameux
gardes civiques, organisèrent la résistance. Ii fallut recourir à
la force armée, et le général Espivent de la Villeboisuet, chargé
de la répression, fut obligé de s’em parer des hauteurs qui entou­
rent la ville, et de bom barder la préfecture pour en déloger les
insurgés. Le 8 avril 1871, 254 prisonniers étaient entassés à la
gare Saint-Charles, et de là conduits d’abord au fort Saint-Nico­
las, puis au château d’If. Le nom bre des prisonniers s’éleva à 513,
dont 4 officiers garibaldiens et 4 femmes. Trois des plus
comprom is, les trois délégués de la com m une de Paris, Landeck, Lamoureux et Mégy, réussirent à s’enfuir, mais les princi­
paux chefs du m ouvem ent, soigneusem ent gardés, furent enfer­
més (2) au château d ’If, où ils attendirent leur com parution
devant un conseil de guerre. C’étaient Gaston Crémieux, jeune
avocat de talent et plein d’avenir, m ais que trop d’am bition ou
peut-être des convictions mal raisonnées entraînèrent hors de la
voie droite ; Pélissier un ex-caporal que ses am is affublèrent du
(1) Maxime A ubray e t Sylla Mic h e l e si , H is to ir e d e s é v è n e m e n t s d e M a r ­
d u 4 s e p t e m b r e 1870 a n 4 a v r i l 1871. — P e t it M a r s e illa is du 7 au 20
avril 1871. — B o n n et , L e s m y s t è r e s d u c h â t e a u d ’I f (1872;.

s e ille

(2) Ils lurent enfermés à la guiclieterie, sous le vestibule du donjon à droite,
dans un grand magasin en face de l’entrée, et dans les cinq chambres du rezde-chaussée et les douze du premier étage. Le tout fut pompeusement
dénommé par quelque détenu facétieux : Hôtel du peuple souverain.

�LE CHATEAU ü ’iF

173

litre de général de division; le teinturier Gavard, aide de camp
de Pélissier, un grotesque qui, pour mieux affirm er son républi­
canism e, se faisait suivre par un chien teint en rouge, et teignait
lui-même en belle pourpre les plum ets de ses hom m es; Auguste
Etienne, ex-conseiller départem ental qui, dès le 24 m ars, n’avait
pas hésité à prononcer la déchéance du préfet de Marseille, am i­
ral Cosnier; Roux, ex-com missaire spécial à la gare des chem ins
de fer. Citons encore parm i les prisonniers, Duclos, Breton,
Nastory, Martin, Chachuat, Noir, Banche, Ebeiard, Augeard,
Mille, Hubert, Volaire, Goyet, Ballard, Blanc, Balthazar, B arthé­
lemy, Bourbet, Olivier, Drone, Bonnard, Vie, André, Sallo,
Paget, Foué, Lauthier, Cathelani et Constant, qui tous devaient
être condam nés soit à la prison, soit à la déportation ; D ucour,
Bouchet, Génétiaux, Hermet, M atheron et Sorbier, qui furent
acquittés. Q uatre condam nations capitales furent prononcées.
Gaston Crémieux et Pellissier subirent leur peine avec courage
(20 décem bre 1871). Auguste Etienne eut sa peine commuée en
celle de la déportation dans une enceinte fortifiée et Roux en
celle des travaux forcés à perpétuité. Tel fut le dénouem ent de
ce triste épisode de nos dissensions civiles. On ne l’a pas encore
oublié, et, paraîtrait-il, de sourdes rancunes couvent encore sous
le cendre.
Crémieux et ses partisans n ’étaient que des révoltés. Les
derniers hôtes du château d ’if furent des patriotes qui s’étaient
sacrifiés à leur pays, et qui vraim ent furent traités avec trop de
dureté. Ce sont les Arabes et les Kabyles qui, en 1871, profitèrent
de l’éloignement de nos soldats pour soulever l’Algérie, et furent
à la veille de voir se réaliser leurs espérances. Ils furent vaincus
après une énergique résistance, et bon nom bre d’entre eux,
d ’ailleurs coupables de crim es de droit com m un, assassinats,
viols, incendies, furent transportés au château d’If en atten d an t
leur condam nation (1872). Ils subirent cette prem ière peine avec
ce tranquille fatalism e qui caractérise les M usulm ans, et, quand
ils ap prirent q u’on les déportait en Guyane, pas un d’eux ne
protesta. C’est seulem ent en 1906 qu’on gracia les derniers
survivants de l’insurrection.

�PAUL GAFFAREL

Le chàleau d’If avait rem pli ses destinées. Aucun prisonnier
ne fut dès lors envoyé dans ses cachots. Il cessa même d’être
considéré comme pouvant servir de point d’appui à la défense
nationale. Lorsque, en 1880, il fut déclassé d’une façon définitive,
dix canons inoffensifs garnissaient encore ses m urailles. Ils ont
aujourd’hui disparu. Au m oins a-t-on voulu garder le souvenir
d’un des prisonniers, bien q u ’involontaire, du Château :
l’ensemble des bâtim ents, donjon, casernem ents, batteries et
m urailles, porte la dénom ination officielle de caserne Kléber,
m ais les tours tom bent en ruines, les m urs s’effritent au soleil,
les plantes parasites com m encent à tout envahir, et si quelques
visiteurs se hasardent encore sur ce roc dénudé, ce ne sont que
des pêcheurs avides de gain, ou des touristes attirés par la
renom m ée de cette citadelle, qui, malgré sa petitesse, a joué un
rôle à diverses reprises dans l’histoire de notre pays.

�TABLE DES MATIÈRES
Pages
— Le c h â t e a u d ’I f a u xvi° siècle...............................
1
II.—Le château d’If aux xvn« et xvm e siècles........
19
III.—Les premiers prisonniers d’Etat...........................
41
IV.—Les lettres de cachet au xvme siècle.................
55
V.—Le château d’If pendant la périoderévolu­
tionnaire
103
VI. — Le château d’If pendant la période napoléonienne 127
VII.—Le château d’If au xixc siècle.............................. 161

Ch a p it r e

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I.

•'£.AlXŒ,d.RU

M arseille

Im prim erie du S é m a p h o r e , B arlatier , rue Venture, 17-19.

��GASAULX &amp; LIBERTAT
E pisode de l’H istoire de M arseille au temps de la Ligue
PAR

Paul GAFFAREL

Les nom s de Casaulx, de Louis d’Aix et de Libertat sont restés
populaires en Provence. Ce furent pourtant des personnages
peu recom m andables. Les deux prem iers ne furent en effet que
de vulgaires am bitieuxqui, pour se perpétuer au pouvoir, tra h i­
rent tour à tour ceux qui les avaient investis de leur confiance et
n’hésitèrent pas à entrer en louches com prom issions avec les
ennem is de la France. Q uant à L ibertat, ce 11e fut qu’un assassin
sans scrupules qui ne recula pas devant le m eurtre pour établir
et surtout pour arrondir sa fortune ; m ais l’intérêt dram atique
11e m anque pas à ce sanglant épisode qui m arque la dernière
convulsion de la Ligue en Provence, et c’est à ce titre que nous
avons essayé de le reconstituer.
Charles de Casaulx descendait, d ’après la tradition, d ’une
famille originaire de Gascogne (1) établie en Provence dès le xive
siècle. Un de ses ancêtres, Julien de Casaulx, laissa en m ourant
sa fortune aux hôpitaux (1394). Un autre, Perralon, est déjà
nom mé, dans un acte du 5 mai 1388, comme chargé de percevoir
diverses redevances au nom de la ville. Philippe de Casaulx est
m entionné parm i ceux qui se distinguèrent au siège de M ar­
seille en 1524. Guillaume de Casaulx (2), le père de Charles, fut
(1) Papon, Histoire de Provence, t. îv, p. 379. Timon-David, Étude sur la
famille de Casaulx, etc., p. 7.
(2) Archives des Bouches-du-Rhône, B. 47, 251, 1289.
12

�PAUL GAFFAREL

tout d’abord com m issionné par le roi Henri II garde royal des
m agasins et arsenaux de Marseille (1552), puis fut nom m é com ­
m issaire de l’annonerie (1558), de la boucherie (1563 à 1567),
conseiller de ville (1564, 1582), recteur de l’église Saint-M artin
(1566), intendant de la santé et du port (1567, 1569, 1572) et, à
diverses reprises, com m issaire au poids de la farine. Q uant à
Charles de Casaulx (1), qui vit le jo u r sur la paroisse des Accoules et y fut baptisé le 30 m ars 1547, il ligure pour la prem ière
fois en 1575 en qualité d’intendant du port. Il est qualifié
d’écuyer dans un acte du 3 m ars 1578, reparaît sur la scène
m unicipale en 1579 et 1580, en qualité de com m issaire de la
guerre, est nom mé deux fois capitaine du quartier de Blanquerie
(1579-1582) et com m issaire de la boucherie pour l’année 15821583). Compromis dans l'affaire de Dariez et dès lors signalé
et comme m auvais garçon », il est condam né à m ort le 13 ju in
1585(2), sans parler de la confiscation de ses biens, m ais il s’était
soustrait par la fuite aux conséquences de son im prudence, et
s’était réfugié à Aix, espérant y trouver l’occasion de rétablir
sa fortune à l’aide des troubles qui agitaient la province. Bien
que certains historiens (3) aient qualifié de crim es ses m ésaven­
tures politiques, il ne paraît pas s’être rendu coupable d’une
action déshonorante. D’ailleurs en tem ps de guerre civile, le
crim inel d e là veille ne peut-il devenir le héros du lendem ain?
La comtesse de Sault était alors toute puissante en Provence.
Cette femme am bitieuse avait besoin pour ses secrets desseins
d’hom m es d’exécution ou plutôt d ’aventuriers sans scrupules.
Elle attacha donc Casaulx à sa fortune. Elle lui lit donner une
compagnie de gendarm es, à la tête desquels il prit p art à la prise
d’Aubagne (4) en septem bre 1589. A diverses reprises, elle lui
confia des m issions qui réclam aient de l’intelligence et du co u ­
rage, et Casaulx en profita pour m énager sa rentrée à Marseille
et s’y faire de nom breux partisans. Dès l’année 1588, il prenait une
(1) Archives de Marseille. Délibérations du conseil municipal de 1574 à
1584 (fol. 98 et 458).
(2) Ruffi, Histoire de Marseille, t. i, p. 356.
(3) Bouche, ouvr. cit., II, 812.
(4) Ruffi, ouvr. cit. I, 380.

�CASAULX ET LIBERTAT

179

part aclive à la nom ination comme prem ier consul du sieur de
Villecroze. La comtesse de Sault avait en effet formé le projet de
donner Marseille au duc de Savoie, et elle y avait envoyé Casaulx
afin de préparer les esprits à ce changem ent de régime. Elle
avait eu soin de l’investir d ’une com m ission régulière qui
l’absolvait en quelque sorte de son passé, puisqu’elle interdisait
toute recherche sur sa conduite antérieure, et c’est avec le titre
de « m estre de cam p de six compagnies de l’arm ée dite catholique
en ce pays de Provence » qu’il opéra sa rentrée dans la ville,
dont il allait bientôt devenir le m aître.
Casaulx arriva à Marseille au m om ent où le peuple se divisait
en factions ennem ies, les uns voulant rester fidèles à l’ordre
établi, les autres au contraire se prétendant déliés de leurs ser­
m ents envers un souverain hérétique, et proclam ant leur droit
de se choisir un m aître. Casaulx profila habilem ent de l'an a r­
chie. Affectant le plus grand zèle pour les intérêts de la religion,
il fut un des prom oteurs les plus ardents de la Ligue à Marseille
et réunit bientôt autour de lui de nom breux partisans qui,
sous prétexte de défendre le catholicism e m enacé, n’hésitèrent
pas à tra h ir leurs devoirs de citoyens, et se déclarèrent en
révolte ouverte contre leur souverain légitime, Henri IV.
Le point im portant était de s’em parer légalement du pouvoir.
Or, les consuls alors à l’hôtel de ville soupçonnaient le secret
dessein de Casaulx et surtout étaient ferm em ent résolus à ne
pas accepter la dom ination du duc de Savoie. Les deux partis
opposés, sans en venir encore aux m ains, rem plirent la ville de
troubles et de confusion ; m ais, si les consuls en exercice réus­
sirent d’abord à se m aintenir à l’hôtel de ville et à en écarter
Casaulx, ils ne purent se dissim uler que leurs chances de succès
dim inuaient de jo u r en jour, et que le nom bre des partisans de
leur adversaire allait toujours en augm entant. Le plus déterm iné
et le plus dangereux de ces partisans était un certain Louis
d’Aix. Il appartenait, lui aussi, à une vieille famille m ar­
seillaise (1), connue dès la fin du xvc siècle. Sa jeunesse avait
(1)

P apon,

ut. sup., p. 380. — Timon-David, onvr. cité, p. 31-50.

�PAUL GAFFAHEL

été orageuse. Doué d ’un lem péram ent batailleur, il donna
occasion à plusieurs « se disant excédés par lui tant pour bles­
sures qu’autres faits, de le traduire en justice, et de m ettre à sa
charge d’exécrables reniem ents » ; il lut condam né d’abord par
le juge de Marseille à cinq ans d’exil, puis, sur appel à m inim a
du m inistère public, à faire am ende honorable, à avoir la langue
coupée et à être conduit aux galères (23 novem bre 1582). La
sentence fut exécutée, non pas dans toute sa rigueur, car le
supplice de la langue coupée aurait rendu Louis d’Aix im propre
à tout service public. Il est probable qu’il s’agissait d’une perfo­
ration par le feu, plus cruelle que dangereuse. Jeté sur la galère
du comte d’Aumale, il s’y lit rem arquer par sonzèle p o u rla cause
catholique. Aussi le comte, com prenant quel parti on pouvait
tirer d’un hom m e aussi résolu, prit sur lui de lui rendre la
liberté. Ligueur déterm iné, il plut à Mayenne, qui lui accorda
des lettres de grâce et déclara qu’il lui rendait l’honneur, avouant
ainsi qu’il accordait sa confiance à de tristes aventuriers. Aussi
bien Louis d’Aix rendit de tels services qu’il devint indispen­
sable. Il en fut récom pensé. Dès le mois de février 1591, il ligure
avec le Litre de capitaine de la porte Réaile et de lieutenant du
viguier aux assem blées de l'hôtel de ville. Associant sa fortune
à celle de Casaulx, et déterm iné à briser tous les obstacles, il
devient comme son aller ego (1). Le pouvoir de ces deux
hommes dépendant de leur union, « ils m archèrent vers l’auto­
rité souveraine avec un concert adm irable, renversant sous leurs
pas tous ceux qui, par leurs talents et leur crédit, auraient pu
les arrêter dans leur m arche. »
Il est vrai que les M arseillais n’acceptèrent pas sans résistance
la tyrannie de ceux qu’on appela bientôt les D uum virs. Ce fut
surtout à l’occasion des projets de m ain m ise sur Marseille par
le duc de Savoie que s’accentua cette opposition. Marseille était
en effet le principal objectif de l’am bition savoisienne. T an t que
Marseille n’avait pas pris parti pour Charles E m m anuel, tout
restait en suspens. La possession de cette grande ville aurait
assuré son triom phe. La comtesse de Sault chercha à préparer
(1) P apou , u t. su p ., p. 481.

�CASAULX ET LIBERTAT

son entrée ; m ais les M arseillais paraissaient mal disposés.
Ils avaient pénétré les secrets desseins du Duc, et ne tenaient
nullem ent à échanger leur tum ultueuse liberté contre la dom i­
nation brutale d un prince énergique. Sur le simple soupçon
d’une entente avec Charles E m m anuel, ils venaient de m assacrer
un de ses partisans, Villecroze (1) (29 octobre 1590), et avaient
refusé à deux reprises le consulat à Casaulx, dont ils soupçon­
naient les attaches avec la comtesse de Sault et par conséquent
avec le duc de Savoie ; m ais cette intrigante ne se découragea pas
et Casaulx, excité par elle, ne renonça pas à ses projets
d ’usurpation.
Des troubles éclatèrent (janvier 1591). Avec une population
rem uante et dans une ville habituée aux émeutes, il était to u ­
jours facile d’en susciter. Croyant que le moment favorable était
arrivé, Casaulx écrivit aussitôt à la comtesse de Sault pour la
prier de venir à M arseille, sous prétexte d ’assister au m ariage
d’une de ses filles (2), Madeleine, avec le capitaine Antoine de
Cadry. La comtesse accepta cette invitation et arriva en com pa­
gnie de son fidèle lieutenant Besaudun. Casaulx lui avait
préparé une entrée solennelle. Les consuls étaient allés à sa
rencontre. On lui prodigua com plim ents et honneurs, mais
quand elle dem anda q u ’on voulût bien associer son grand ami à
ces honneurs, elle se heurta à un refus absolu. Marseille et la
m ajorité des M arseillais ne se laissèrent pas enguirlander par
les protestations de la comtesse et de ses am is. Us voulaient
rester libres et se défiaient des avances du duc de Savoie. La
comtesse p ourtant ne perdit pas son tem ps. Pendant son séjour
« elle fist to urner le cœ ur de beaucoup d’habitants au parti du
duc de Savoye, et si confirma par plusieurs belles et spécieuses
offres et prom esses ceux qui l’avaient em brassé (3) », en sorte
que, si elle n’avait pas réussi à provoquer une défection, elle
avait au m oins préparé le terrain.
(1) B a usset , M é m o ir e s , p. 147, 148.
(2) B a usset , I d .. p . 157.
(3) N osthadamus , p. 899. — B ausset , p. 157. « Durant trois ou quatre jours

qu’elle séjourna à Marseille, pratique les plus factieux pour voir de l’emporter
par la force. »

�182

PAUL GAFFAREL

Or Casaulx était de ceux qu’un contretem ps n’abat point.
Il n’ignorait pas qu’en m atière politique le point im portant est
de savoir attendre et de profiler des circonstances. Dès le
21 février 1591 il se présentait de nouveau à l’hôtel de ville,
entouré de ses partisans, et réclam ait im périeusem ent la pré­
sence de Charles E m m an u el. Un de ses am is, un certain
Rodigue, se faisait rem arquer par l’exubérance de ses m anifes­
tations. Il essayait même de soulever le peuple aux cris de Vivo
Savoyo 1 Les consuls, qui se doutaient de l’entreprise, avaient
organisé une contre-m anifestation. Des bandes arm ées parcouru­
rent les rues en criant : Fouero Savoyo ! Rodigue, ayant eu
l’im prudence d’essayer de ram ener à lui quelques ém eutiers, fut
tué par eux. Le bru it de cet assassinat se répand, et bientôt de
toutes les ruelles des vieux quartiers descendent vers l’hôtel de
ville ces gens a to u t faire, qu’on est sûr de rencontrer dans toutes
les convulsions de la populace.
Les consuls se croyaient les m aîtres d e là situation, m ais ils
avaient négligé de prendre des précautions m ilitaires, et ils
avaient en face d’eux un adversaire disposé à profiter de leurs
fautes. Casaulx s’était en effet, avec ses partisans, porté tout de
suite sur une position dom inante, à l’église des Accoules. Il
s’était ensuite em paré de la porte d’Aix afin d’assurer ses com m u­
nications avec la comtesse de Sault et avait fait sonner le tocsin.
Il avait été aussitôt rejoint par quelques capitaines de quartier
qui lui avaient amené leurs compagnies (1), et il avait même pris
la précaution de traîner à sa suite quelques pièces de canon. Il
était donc tout prêt à agir, et les consuls Cauvet et Remezan qui,
sans doute, ne soupçonnaient pas la gravité de l’émeute, s’étaient
contentés de grouper quelques fidèles autour d’eux, à l’hôtel de
ville.
Le 22 février 1591, de grand m atin, Casaulx ouvrit les hostili­
tés. Il se porta d’abord contre l’église de la Major, puis contre
le fort Saint-Jean dont il s’em para. Il y fit prisonnier un des
consuls, Remezan, qui, très im prudem m ent, s’y était enfermé,
« de sorte que ceux qui le suivent le voyant ainsi évadé et
(1) B a u s s e t , p . 157. B e s a u d u n , p. 31.

�CASAULX ET LIBERTAT

183

presque failli de cœ ur, attiédis de leurs prem ières chaudes,
com m encent à se défroidir (1). » Encouragé par ce prem ier
succès, Casaulx « va fondre tout ainsi qu’une tempête contre la
m aison de ville qu’il gaigne et emporte d’emblée (2), se rendant
le chef et le m aître d’un lieu qui lui estoit sacré et défendu. »
Resté m aître du terrain, il agit aussitôt en vainqueur. Il lance
ses agents dans les m aisons des suspects, ordonne des arresta­
tions en masse, et provoque un tel m ouvem ent d’ém igration que,
le soir même, toutes les bastides de la banlieue étaient rem plies
de fuyards.
Casaulx était l'hom m e des décisions prom ptes. Dès le lende­
m ain il assem blait le conseil général de la ville, et se faisait
proclam er consul au lieu et place de Remezan. C’est ainsi
que « par tels et lanl illicites moyens (3), p ar le sang, les m eu r­
tres et la violence, il com m ençait l’an prem ier de sa dictature ou
de sa tyrannie, hom m e de petite condition et de moyens affamés
dans une ville puissante et renom m ée que Rome vouloit appeler
sœ ur. » Son prem ier soin fui ensuite de faire voter l’entrée à
Marseille du duc de Savoie, et d’écrire aux consuls des villes
voisines pour les engager à faire cause com m une avec lui et
à em brasser le p arti du duc. Fréjus, Arles, Sainl-Tropez et
Toulon lui répondirent aussitôt, m ais par un refus catégorique.
Les consuls de ces villes étaient tout disposés à s’u nir à Casaulx
pour form er une sorte de confédération des villes m aritim es,
m ais ils ne voulaient pas accepter la dom ination d ’un prince,
dont les projets am bitieux sur la Provence étaient connus.
Casaulx avait espéré une réponse tout autre. Furieux de
cet échec, et toujours disposé à recourir aux grands moyens, il
écrivit aussitôt à la comtesse de Sault et à Charles-Em m anuel
en les engageant, conform ém ent à la décision de l'assemblée
m unicipale, à venir à Marseille.
Obligé par le prom pt épuisem ent de ses ressources financières
à recourir à l’appui de son beau-père, le Roi d’Espagne,
(1) N ostiiadamus , p. 899. R ausset , p . 159.

(2) Id., p. 900.
(3) Id., p. 900.

�184

PAUL GAFFAREL

Philippe II, le duc de Savoie s’apprêtait alors à aller chercher
auprès de lui l’appui dont il avait besoin, m ais il ne voulut point
partir sans rendre à Marseille la visite qu’on lui dem andait, m ar­
quant ainsi que, s’il ne prenait pas possession effective de la ville,
ce n’était que partie rem ise. Il y arriva en effet, le 2 m ars, accom ­
pagné de nom breux gentilshom m es et fut reçu en triom phateur.
Après avoir fait ses dévotions à l’église de la Major et adoré les
reliques, il prit domicile à l’hôtel Altovitis, qu’on appelait alors
la m aison du roi, et le lendem ain passa son tem ps à parcourir
la ville, prodiguant com plim ents et prom esses, et annonçant
son prochain retour. Le même jo u r que lui était arrivé de
Gênes le président Jeannin, que les princes ligueurs envoyaient
à Philippe II. « Dieu soit loué, lui dit un des officiers de sa
suite, au m oins, nous voici en terre de France ! » — « Oui,
riposta Jeannin, de France on de Piém ont ! » En diplom ate
avisé, le Président avait en effet pénétré les secrets desseins du
duc de Savoie, et il croyait à la prochaine annexion de la P ro ­
vence au Piém ont. Aussi, comme il ne voulait pas autoriser par
sa présence ce qu’il considérait comme un crim e national, il ne
prolongea pas son séjour, et, m algré le bon accueil de Casaulx,
ne resta que trois jours à Marseille. Au m oins eut-il le tem ps de
rendre à la France un véritable service, en em pêchant le gou­
verneur du château d’If d’ouvrir les portes de sa citadelle au duc
de Savoie.
Charles Em m anuel, en effet, s’était tout de suite rendu compte
de la nécessité d’occuper le château d’If, s’il voulait être le m aître
de Marseille. Le jour même de sou arrivée, il était allé le recon­
naître sous prétexte d’une prom enade en m er, et avait discuté
avec un de ses lieutenants, Vitelli, et un ingénieur, les voies et
moyens pour s’en em parer. Pensant qu’il réussirait m ieux par
les négociations que par la violence, il fit savoir à Nicolas de
Bausset, le gouverneur du château, que le m om ent était venu de
prendre un parti, car (1) « il ne pouvoit durer si près de Mar­
seille. » Il lui prom ettait donc aide et protection, et « ung pré­
sent si advantageux qu’il auroit subject de louer sa libéralité. »
(1) Bausset, p. 161.

�CASAULX ET LIBERTAT

185

Bausset resta Adèle à ses engagem ents. Un de ses am is, le pré­
sident Chaisne, était à ce m om ent près de lui, el contribua par
ses exhortations à le m aintenir dans le devoir ; m ais ce fut le
président Jeannin, dont l’intervention fut la p in s opportune, car
c’est lui « qui lui At dire de dem eurer ferme et constant, et ne se
’ laisser point em porter aux persuasions et practiques de Son
Altesse. »
Le duc de Savoie ne réussit donc ni à prendre pied à Marseille,
ni à s’établir au château d’If. Le 8 avril, il se décidait à partir
pour l’Espagne. En même tem ps que lui s’em barquèrent
l’évêque de Riez, Forbin la Fare et Fabrègues, députés des
États de Provence, et Jaquier (1), François Ovilly, et le notaire
Casaulx, frère du consul, directem ent envoyés par Marseille.
Jeannin, le duc de Savoie et les autres députés avaient tous pour
m ission ostensible de requérir les bons ofAces politiques, m ili­
taires et Ananciers de Philippe II, m ais ils travaillaient chacun
pour son compte et ne cherchaient q u ’à se trom per réciproque­
m ent. Seul l’évêque de Riez était sincèrem ent dévoué au duc,
m ais il avait à lutter contre les préventions du roi d ’Espagne
qui ne tenait nullem ent à grandir outre m esure son beau-Als,
et surtout contre les intrigues de Forbin la Fare et de Fabrègues,
qui, véritables agents de la comtesse de Sault, ne cherchaient
qu’à constituer la Provence en état indépendant, dont la comtesse
aurait été le chef en attendant la m ajorité de son Als Créqui. Le
protectorat de Philippe II au rait sans doute amené la conquête
paciAque du pays; aussi le roi d ’Espagne penchait-il vers cette
solution, et il signa avec les représentants de la comtesse un
traité en règle qui, de la p art de ces derniers, constituait un
véritable acte de trahison. P endant ce tem ps le président
Jeannin négociait au nom des princes de la m aison de Lorraine,
et les am is de Casaulx au nom du dictateur m arseillais, qui son­
geait à se perpétuer au pouvoir, en devenant le chef d’une répu­
blique, à l’in star des doges de Venise ou de Gênes. A vrai dire,
personne n ’était de bonne foi. On ne prom ettait que pour trahir,
et la France, dans tous ces m archandages, était honteusem ent
(1) Ruffi. Histoire de Marseille, t.

l,

p. 390.

�186

PAUL GAFFAREL

sacrifiée. Le peuple seul et la bourgeoisie conservaient le senti­
m ent de là patrie. Ils Unirent par com prendre qu’on les jouait.
Gomme ils avaient pour eux la force et l’intelligence, ils s’u n i­
rent contre les intrigants de haute et basse volée qui s’agitaient
autour d ’eux, et la cause nationale finit par triom pher. Notons
d’ailleurs que tous ces artisans de louches intrigues seront
punis. Le duc de Savoie sera bientôt contraint à une honteuse
évacuation. La comtesse de Sault ne récoltera que la désaffec­
tion publique et l’oubli. Mayenne verra peu à peu se dissiper
tous ses rêves. Philippe II sera réduit à l’im puissance et Casaulx
paiera de sa vie son erreur d’un moment.
Aussi bien on se doutait à M arseille des trahisons qui se
préparaient, et les défiances populaires étaient en éveil. Casaulx
lui-m êm e, très refroidi dans son enthousiasm e de la prem ière
heure, n ’attendait peut-être déjà qu’une occasion pour rom pre
avec le duc. Le 6 ju illet 1591, lorsque Charles-Em m anuel revint
d ’Espagne, escorté par quinze galères et conduisant avec lui un
m illier de soldats espagnols, le b ru it se répandit aussitôt q u ’il
venait pour m ettre une garnison espagnole dans Marseille. Les
consuls envoyèrent à sa rencontre pour le prier de n’entrer dans
le port qu’avec deux galères. Les canons des forts qui saluèrent
ces galères à leur arrivée, chargés outre m esure et non sans
arrière-pensée, firent un tel bru it et répandirent une telle fumée
que le peuple prit aussitôt les arm es, criant que les Espagnols
entraient par surprise dans le port. Les m iliciens du fort SaintJean déchargent alors leurs arquebuses et tuent deux des Espa­
gnols m ontés sur les galères. Charles-Em m anuel, effrayé par
cette dém onstration, et ne voulant pas entrer en conflit avec une
ville dont l’alliance lui était nécessaire, présenta aussitôt d’assez
piteuses excuses (1). « Il dit que les Gennois qui l’avoient accom­
pagné ne luy estoient pas affectionnés et eussent esté très bien
aises que la ville heust m onstré estre en deffiance de luy ; telle­
m ent que pour leur faire voir qu’il estoit en grande intelligence
et amictié, il avoit faict entrer toutes les galères. »
(l) B a u s s e t , p . 170.

�CASAULX ET LIBERTAT

187

C’étaient là de m auvaises raisons (1). En fait, Charles-Em m a­
nuel n’avait pas réussi dans sa tentative de s’em parer par
surprise de M arseille, et il reconnut sa déconvenue en ordonnant
dès le lendem ain que les galères se retirassent et que les soldats
débarquassent à La Ciotat.
M arseille avait donc nettem ent signifié sa résolution de rester
m aîtresse de ses destinées. C’était une grosse déception pour le
duc de Savoie. Il en éprouva une seconde quand il apprit que le
grand duc de Toscane, F erdinand de Médicis, voulant donner à
son allié H enri IV la preuve de ses sym pathies, venait d’envoyer
une escadre dans les eaux de Marseille, et que cette escadre,
avec l’assentim ent du gouverneur Bausset, avait débarqué au
château d ’If des vivres, des m unitions et une petite garnison.
Le Duc « entra (2) en fougue et ju ra que, sy les gallères qui
l’avoient accom pagné feussent encore esté dans le port, il les
serait allé attaquer. » Il som m a Bausset de s’expliquer, et comme
ce dernier ne voulut rien entendre, il lança contre lui une ordon­
nance pour le déclarer rebelle et pour défendre à quiconque,
sous peine de vie « de porter aulcunes com m odités au château
d’If. » Cette ordonnance resta lettre m orte, d’abord parce que le
duc de Savoie n ’avait pas les moyens de la faire exécuter, et
surtout parce que Casaulx voulait garder libres les com m uni­
cations de Marseille, et, plutôt que d ’avoir à lutter et contre les
Toscans et contre le gouverneur du château d ’If, préférait, au
m oins pour le m om ent, conserver la neutralité. Il finit même
par dem ander une entrevue à Bausset et « là fut conclud que la
ville et le château seraient doresnavant de bonne intelligence,
que tous actes d’hostilité cesseroyenl, et que, pour asseuranceque
le chasteau ne se banderoit point contre la ville, le fils aisné du
cappilaine Bausset viendroit résider en la dicte ville (3). »
Casaulx, dans cette conférence, n’avait pas caché son intention
(1) Voir lettre de Henri IV à Montmorency, Nogent, 22 août 1591 (t. ni, p. 408) :
&lt;t J’ay sceu du sieur de la Valette comme le duc de Savoye est revenu en
Provence avec huit ou neuf galères, et que ceulx de Marseille n’ont permis
qu’il en soit entré que deux dans le port, et chargées de ceulx de sa maison
seulement. Si cela est, c’est signe qu’ils ne sont pas encore de tout à lui,
comme j ’ai sceu qu’il le faict dire en Italie. »
(2) B ausset , p . 165.
(3) B ausset , p. 170.

�188

PAUL GAFFAREL

de contrecarrer désorm ais les desseins du Duc en Provence.
Comme la Ligue en effet se scindait de plus en plus en Ligue
française et en Ligue savoisienne, Casaulx, qui tenait avant
tout à conserver sa situation prépondérante, n ’hésita pas à p ré ­
parer sa rupture avec Charles-Em m anuel. Le Duc, renonçant à
tout m énagem ent, venait, après la prise de Berre, d ’y installer
une garnison et un gouverneur Piém ontais, Vitelli, ce qui indi­
quait (1) clairem ent ses futurs desseins sur les autres cités p ro ­
vençales. Casaulx profita de cette m aladresse. 11 écrivit aussitôt
à Charles-Em m anuel, sans lui déguiser le m écontentem ent des
M arseillais, et le pria, s’il voulait se m aintenir dans leurs bonnes
grâces, de donner le gouvernem ent de Bouc au lieutenant et
partisan dévoué de la comtesse de Sault, Besaudun. Or, le Duc
non seulem ent n ’en fît rien, m ais encore désigna comme gouver­
neur un étranger, Just, et lui donna comme défenseurs de la
place des Savoisiens et aussi des Espagnols. Il s’em porta même
ju sq u ’à dire (2) en parlant de Casaulx : « Si nous pouvions tirer
cet hom m e de Marseille, nous ferions un grand coup 1 m ais il
est tant enivré de la fureur du chaperon qu’il n’en fera rien. »
Ce n’était pas encore une rupture, m ais c’en était l’annonce.
Elle fut définitive, lorsque Charles-Em m anuel par un véritable
coup d’Etat, expulsa du parlem ent d ’Aix tous ceux des conseil­
lers qui lui étaient hostiles, et, rom pant avec son ancienne alliée,
la comtesse de Sault, la fit arrêter (8) et garder à vue dans son
hôtel avec son fils Créqui. En même tem ps, et pour expliquer sa
conduite, il envoyait à Marseille un de ses affidés, Riddes, avec
deux messages, l’un pour les Consuls, m ais rédigé en term es
ambigus, l’autre pour Casaulx et Besaudun, beaucoup plus
explicite, car il leur disait que « s’il y avait des troubles à Mar­
seille, il y avait des gens à Aix qui pourraient bien les payer. »
Casaulx était l’hom me des décisions prom ptes. A ces menaces
à peine déguisées, il répondit par une véritable déclaration de
guerre. Riddes est arrêté. La galère savoisienne en station dans
le port est mise sous séquestre et le conseil de la ville déclare
(1) B esaudun , p. 41.
(2) Bausset , p. 167,
(3) B esaudun , p. 57.

�CASAULX ET LIBERTAT

189

([uc Marseille restera française, q u ’elle ne reconnaîtra jam ais
l’autorité du duc de Savoie, n’aura avec lui (1) « aucune confé­
rence, ni trafic », et n ’obéira qu’au directeur de la Ligue fran ­
çaise, Mayenne, en attendant l’avènem ent au trône d’un roi
catholique.
Un événem ent im prévu acheva de déconcerter CharlesE m m anuel. Bien que gardés à vue, la comlesse de Sault et son
jeune fils, déguisés en m ercenaires suisses, réussirent à s’éva­
der (2) et coururent aussitôt à Marseille (22 octobre 1591) dont
ils excitèrent les habitants contre le duc de Savoie en l’accusant
hautem ent d’aspirer à la souveraineté de la Provence. Le m om ent
p aru t favorable à Casaulx pour affirm er plus nettem ent encore
encore sa politique. Des élections devaient avoir lieu. Il posa sa
candidature, et, soutenu énergiquem ent par Besaudun et par la
comlesse de Sault, réussit à se faire nom m er de nouveau consul.
Il était désorm ais le m aître légal de la ville, et il entendait bien
ne pas se laisser déposséder de cette haute fonction, dont il se
croyait digne, et dont peut-être en effet il était digne. Intelligence
nette, éloquence, bravoure, grande activité, il possédait de
réelles qualités. Ses adversaires eux-m êmes les ont reconnues.
Sa pensée secrète au rait été de devenir le chef d ’une république
m arseillaise. P ar m alheur pour lui, tous les moyens lui semblè­
rent légitimes pour arriver au but de ses désirs, et il allait se
perdre par l’exagération.
Charles-Em m anuel répondit à celte m anifestation en déclarant
hors la loi tous ceux des conseillers du Parlem ent d’Aix qui
étaient restés les partisans de la comtesse de Sault. Persuadé
qu’il n’avait plus rien à ménager, et qu’il ne lui restait plus
qu’à recourir à la force brutale, il résolut de brusquer la situa­
tion en essayant un coup de m ain sur Marseille. Un de ses offi­
ciers, Méolhon (3), occupait déjà avec une forte garnison la
position dom inante de Notre-Dame de la Garde. Il lui ordonna
(1) B a u sset . p. 171. — B esaudun , p. 59.
(2) B e s a u d u n , p

(il.

(3) Voir aux archives des Bouches-du-Rhône, B. 72, un mandement pour
payer au baron de Méolhon la somme de 1000 livres pour ses gages annuels
de capitaine de la porte Réalle et des chaînes du port, et la solde de ses lieute­
nants et soldats.

�190

PAUL GAFFAREL

de s’établir à l’abbaye de Saint-Victor, dont les épaisses m urailles
se prolongeaient sur une des rives du port. Méollion agit avec
habileté. Il s’entendit avec les m oines de l’abbaye, dont il acheta
la connivence par de belles promesses, et, dans la nuit du
8 novem bre 1591, pénétra dans la place où il s’installa aussitôt
avec 200 cuirassiers et 600 arquebusiers, et tourna contre la ville
les canons dont il disposait. Au même m om ent, les conseillers
au Parlem ent de Flotte, de Vento et de Villeneuve, avec l’avocat
général de Laurens et le comte de Carcès, entraient à Marseille
et signifiaient aux consuls l’arrêt rendu contre la comtesse de
Sault et ses amis. On apprenait en même temps que le duc de
Savoie était entré en campagne avec son arm ée, et que ses sol­
dats com m ençaient à piller les bastides de la banlieue et se
com portaient comme en pays ennem i. L’attaque de Méollion, la
signification du jugem ent et la m arche en avant de CharlesEm m anuel, tout était donc bien combiné à l’avance, et, par le
fait, les hostilités étaient déclarées.
Il y eut à M arseille un m om ent d’émoi et de pénible surprise,
m ais Casaulx avait du sang-froid et de la résolution (1). Il com­
mence par chasser les m alencontreux conseillers porteurs du juge­
m ent contre la comtesse de Sault, puis, passant brusquem ent
à l’action, sort de l’hôtel de ville en appelant ses partisans aux
arm es. Il court de sa personne au fort Saint-Jean et en fait diriger
les canons contre l’abbaye de Saint-Victor qui lui est opposée
sur l’autre rive du port. O rdre d’arrêter et au besoin de couler
tout bateau qui essaiera de transporter à Saint-Victor soit le
comte de Carcès, soit tel ou tel autre des partisans de CharlesEm m anuel. Il installe ensuite une seconde batterie au fond du
port, et somme Méollion d’évacuer l’abbaye.
Avant de donner le signal du com bat et sans doute pour
m ettre de son côté toutes les apparences de la légalité, Casaulx
convoque alors une réunion extraordinaire à l’hôtel de ville.
Besaudun propose d’arborer le drapeau rouge (2), écartelé des
(1) BaüSset, p. 175.
(2) Besaüdun, p. 65. « Le vent le faisait ondoyer et ceux qui arrivèrent
l'apercevant en estoient tellement réjouis que leur cœur leur tressailloit d’aise
et de contentement. »

�CASAULX ET LIBEIITAT

191

arm es de France, et de sonner le tocsin. Aussitôt le peuple
accourt, des bataillons de volontaires s’organisent, et tous
ensem ble m archent sur Saint-Victor. Les négociants de leur
côté, afin de bien m arquer leurs sentim ents de réprobation
contre le duc de Savoie, votent un don de 75.000 livres pour
couvrir les dépenses (1), et la comtesse de Sault expédie un
message à son ancien ennem i, le gouverneur intérim aire de
Provence, La Valette, afin de m ettre Marseille sous sa protection
(19 novem bre).
Après une seconde som m ation à Méolhon, tout aussi inutile
que la prem ière, Casaulx ordonna de com m encer le feu (20 novem ­
bre). Les batteries de l’abbaye ripostent avec énergie, et les
canons de Notre-Dame de la Garde lancent au hasard boulets et
m itraille su r les m aisons qui s’étendent aux pieds du vieux
sanctuaire, m ais ces canons étaient de petite portée et ne causè­
rent que des dommages insignifiants. Le duel d’artillerie, « ceste
foudroyante m usique », comme l’écrit un contem porain (2),
dura toute la journée. Du côté des M arseillais, 370 coups de
canon furent tirés contre Saint-V ictor. Méollion, qui sans doute
com ptait sur un soulèvem eut populaire en sa faveur, prolongea
la résistance pendant trois longues journées, m ais les m unitions
com m ençaient à lui faire défaut, et il ne voyait arriver aucun
des secours sur lesquels il com ptait, soit de la part des M arseil­
lais, soit du côté du duc de Savoie. Il se décida à négocier
(23 novembre). Le prieur de Saint-Victor lui servit d ’interm é­
diaire. Afin de m énager son am our-propre, il fut convenu qu’il
rem ettrait l’abbaye au prieur et se retirerait à Notre-Dam e de la
Garde. L e 24 novem bre, les soldats de Casaulx entrèrent à SaintVictor, et le propre lils du consul, Fabio Casaulx, prit le com(1) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 1310. Ordonnance de Pierre Martin,
trésorier géuéral, autorisant les consuls de Marseille à prendre à la recette
particulière de Marseille les deniers nécessaires à la conservation de leurs
moyens de défense « à cause des divisions survenues entre Marseille, le duc
de Savo3’e et la Cour du Parlement, s’estant battus à coups de canon les uns
contre les autres, de cjuoy ladicte ville de Marseille a esté contraincte s’ayder
contre l’armée dudit duc qui avait saisy et s’était emparé de l’abbaye SaintVictor. »
(2) N ostradamus , p. 913.

�PAUL GAFFAREL

m andem ent de la place ainsi conquise sans grande effusion de
sang. Louis d’Aix le rem plaça aux portes Réaile et de NotreDame. Charles-Em m anuel, qui d’ailleurs ne paraît pas avoir seu­
lement essayé d’opérer sa jonction avec son lieutenant, n’avait
plus qu'à évacuer la banlieue de Marseille et qu’à rentrer à Aix.
C’est ce qu’il lit avec le regret d’une tentative avortée et d’une
m anifestation presque ridicule, puisqu’elle n’avait servi qu’à
exciter davantage les M arseillais contre lui et q u ’à augm enter
les pouvoirs d’un hom m e qui allait utiliser à son profit celte
attaque inutile.
Un poète (1) ou plutôt un versificateur m arseillais, le capitaine
Paul, se fit l’interprète de l’opinion publique, en louant ses
com patriotes pour le courage qu’ils avaient déployé en ces
dram atiques journées :
Grand poble Marseilhés, qu’ambé tant de vaillenso
Autrefois vous avez endurât de Bourbon
Per terro et may per mar son bramaire canon,
Contro d’un Savoyard mettez-vous en delfenso.
Per Dious et per un Rei, et per vouestro conseienso
Combattez bravament et d’un bon couraçon ;
Siguez lous magistrats, ajudasy au bezon,
Car sont restauradours de louto la Prouvenço.
Moustrez à l’estrangier que sias tous ben unys
El que fins à la mouart voulez la flour de Lys
Engravon dans lou couar, et puis fouero Savoyo
Que souto la coulour de cassai- l’Uganau
Avié délibérât vous marcar de sa croyo,
Per s’y rendre ourguillous mestre de vostre houstau.

Après l’affaire m anquée de Saint-Victor, C harles-Em m anuel
chercha à se rapprocher de ses anciens partisans. Ainsi que l’ont
fait plusieurs des princes de sa fam ille, il estim ait qu’il ne faut
pas avoir de rancunes en politique, et que m ieux vaut profiter de
l’occasion que satisfaire sa vengeance. Il fil donc savoir à la
comtesse de Sault et à Casaulx qu’il oubliait tous ses griefs. Il
proposait de nom mer Besaudun gouverneur de No ves ou de toute
autre place forte provençale avec des appointem ents de 16.000
écus. Meyrargues obtiendrait le gouvernem ent de Salon et serait
(1)

Paul. Barbouillado, p.

31.

�193

CASAULX ET LIBERTAT

confirmé dans fous ses honneurs. Les greniers à blé d ’Arles et
d’Aix seraient ouverts aux négociants m arseillais qui pourraient
ainsi com battre la fam ine m enaçante. P ar contre la comtesse le
ferait nom m er gouverneur de Marseille et le réconcilierait avec
Casaulx, car, disait-il, « il voulait être le nœ ud et le centre de
l’union qui devait exister entre les gentilshom m es qui entouraient
la comtesse et ceux qui lui étaient restés fidèles. » C’était donc
un véritable traité d ’alliance offensive et défensive que proposait
le duc de Savoie : et il dem andait en outre que ce traité fût
rédigé en double expédition.
La comtesse de Sault et Casaulx se défiaient de la sincépité du
Duc. D’ailleurs le souvenir des offenses subies et des menaces
proférées était encore troji récent. Non seulement les ouvertures
de Charles-Em m anuel furent repoussées, m ais encore son
envoyé fut retenu prisonnier. Celle défection ruinait les espé­
rances du duc, m ais il dissim ula son irritation. Il fit mesme à
Casaulx (1) « une response la plus douce q u ’il peut, pleine de pro­
testation et de justification, l’assurant qu’il rendrait content le dit
sieur. » Personne ne s’y trom pa, Charles-Em m anuel ne cherchait
« qu’à se couvrir la face». Casaulx et la comtesse étaient décidés
à la rupture. L’un et l’autre p ourtant auraient peut-être été
m oins récalcitrants s'ils avaient connu plus tôt la m ort du duc
de La Valette, tué au siège d’une bicoque, Roquebrune, en
février 1592. La Valette sans doute représentait le gouvernem ent
légal, et par conséquent était l’adversaire des ligueurs m ar­
seillais en révolte contre Henri IV, mais il était surtout l’ennemi
du duc de Savoie, et, s'il avait vécu, il est probable qu’il se serait
rapproché des M arseillais pour com battre avec eux l’ennemi
com m un. Aussi la comtesse ressentit-elle vivem ent ce coup
im prévu. Elle s’enferm a dans son hôtel, et, de concert avec
Casaulx et Besaudun, « se lam enta d’avoir perdu le seul appui
à l’aide duquel ils pouvaient pousser le Duc et le chasser enfin
de la province. »
Charles-Em m anuel ne s’abusait pas néanm oins sur ses chances
de succès. Les uns après les autres ses partisans l’abandon(1) B esaudun , p. 45, 63.
13

�194

PAUL GAFFAREL

naient, et il voyait autour de lui grossir un orage, non seule­
m ent en Provence, m ais aussi du côté du D auphiné, qui bientôt
m enacerait jusqu’à ses états héréditaires. Aussi songeait-il à
renoncer à ses projets am bitieux et à rentrer en Savoie. Une
nouvelle défaite éprouvée par ses troupes sur les bords du Vinon
précipita sa décision. M arseille lui était décidém ent hostile.
Arles lui échappait. Même à Aix les m écontents s’agitaient. Il
se lassa d’une guerre infructueuse et de sièges presque ridicules.
Son arm ée se fondait, son trésor s’épuisait. E ntouré d’intrigues
et m enacé de trahison, il quitta la Provence (30 m ars 1592),
laissant quelques troupes sous le com m andem ent de M artincngo.
Les royalistes profilèrent de son départ pour reprendre quel­
ques-unes des places q u ’il avait conquises, et, pour mieux
affirm er leur loyalisme, dem andèrent à Henri IV, qui s’em pressa
de le leur accorder, l’ancien gouverneur, le duc d ’Epernon.
Le départ de Charles-Em m anuel rendait à Casaulx toute sa
liberté d’allures. Il en profila pour consolider son pouvoir, et,
comme la reconnaissance n’était pas sa vertu dom inante, pour
essayer de se débarrasser de sa protectrice, la comtesse de Sault,
qui, com ptant sur les services rendus, avait peut-être eu le tort
de toujours considérer Casaulx comme un hom m e à elle et
presque comme un serviteur. Casaulx agit, en la circonstance,
avec beaucoup d’habileté. La famine était m enaçante à Marseille.
La comtesse s’était vantée d’obtenir du duc de M ontmorency,
gouverneur du Languedoc, l’ouverture des greniers de sa pro­
vince. On la p rit au mot et on la pria d’interposer ses bons
offices. La comtesse, ne se doutant pas du piège q u ’on lui ten­
dait, p artit aussitôt sur une galère m arseillaise et débarqua à
Aigues-Mortes. Bien reçue par M ontmorency, elle obtint de lui
l’autorisation sollicitée, m ais elle ne se contenta pas de ce pre­
m ier succès et se laissa aller, avec son interlocuteur, à des
confidences dangereuses. Or, M ontm orency était tout dévoué à
la politique de Henri IV et le vrai chef du p arti royaliste dans le
Midi. Il s’em pressa de faire p art à son m aître de ce sem blant de
négociation, et le roi lui répondit du cam p de Gisors : « Je suis
bien aise de la conférence que vous avez eue avec Mme la comtesse

�CASAULX ET LIBEHTAT

195

de Sault, que je vois que vous avez à demi-convertie à s’em ­
ployer pour le bien de noire affaire. Si elle y apporte aussi
bonne volonté qu’elle en a le moyen, il ne se peut q u ’il n’en
réussisse quelque chose de bon. » La comtesse sem blait donc
abandonner son parti, et, par une volte-face inattendue, cher­
chait à ren trer en grâce auprès du roi, qu’elle avait ju sq u ’alors
repoussé et dédaigné. Le b ru it de celle conversion prochaine se
répandit aussitôt, et les ligueurs m arseillais crurent d'autant
plus facilem ent à ce qu’ils appelaient déjà une trahison que la
comtesse, non contente de ses conférences avec Montmorency,
venait encore d’avoir une entrevue avec le nouveau gouverneur
de Provence au nom de Henri IV, duc d’Épernon, et q u ’elle
avait annoncé sa rentrée à Marseille sur une galère de Montmo­
rency, avec une garde d’honneur et une escorte de m ousque­
taires languedociens, par conséquent royalistes et attachés à la
cause de Henri IV.
Il n’en fallait pas tan t pour exciter les méfiances des Marseillais.
D’ailleurs les am is de la comtesse com m ettaient im prudences
sur im prudences. Ils parlaient ouvertem ent de la réconciliation
im m inente des ligueurs et des royalistes. Casaulx avait dès lors
entre les m ains une occasion excellente pour rom pre avec sa
b ienfaitrice: m ais il éprouvait des scrupules. Il lui répugnait
d ’abandonner la femme à laquelle il devait sa fortune, m ais son
lieutenant principal, Louis d ’Aix, qui n’était pas attaché par les
mêm es liens de reconnaissance, et ne cherchait de son côté qu’à
augm enter ses pouvoirs, lui persuada que tout sentim ent de
délicatesse était superflu. Casaulx qui ne dem andait qu’à être
convaincu finit par déclarer q u ’il laisserait faire, pourvu qu’il
ne fût pas com prom is. Aussitôt com m encèrent de sourdes
m enées.
Louis d’Aix fit courir le bruit que la comtesse de Sault voulait
livrer M arseille à son nouvel ami M ontmorency et aux hugue­
nots. Une émeute éclata et la comtesse fut accueillie aux cris
d e: Fouero M adamo! Fouero huguenots et bigarrais ! Etonnée
de celle réception et ne soupçonnant pas la défection de Casaulx,
elle lui dem anda des explications. Ce dernier, qui avait tout à

�PAUL GAFFAREL

gagner en rom pant avec la comtesse, ne lui cacha pas que son
séjour à Marseille devenait dangereux et l’engagea vivem ent à
partir. Des scènes terribles éclatèrent, dont l’écho rejaillit bien
an delà de l’hôtel où avait lieu l’entretien. Casaulx qu’exaspérait
la résistance et que m ettaient dans une lâcheuse posture les
récrim inations de cette femme hautaine, finit par lui intim er
l’ordre de quitter sur le cham p Marseille, où il ne répondait
plus de sa sûreté. La comtesse com prit que le temps était passé
où elle im posait ses volontés, et au besoin ses caprices. Elle
accepta l’aide de Besaudun, resté lidèle à un vieil attachem ent,
et se décida à un départ im m édiat (26 août 1592).
Où se rendre? En Languedoc ? Mais c’était rom pre avec son
passé et se m ettre sous la dépendance de M ontmorency. Au
château d’If? Sans doute elle y trouverait un refuge, m ais elle
n’en pourrait sortir aisém ent, et se constituer ainsi prisonnière
volontaire répugnait à son caractère. Elle se décida pour Toulon,
où elle croyait avoir de nom breux am is; m ais la m ajorité des
Toulonnais était restée royaliste et n'avait pas oublié que la
comtesse, ligueuse déterm inée, avait été un des principaux
adversaires de Henri IV en Provence. Ils la reçurent avec poli­
tesse, m ais sans le m oindre em pressem ent. Ils ne tardèrent pas
à lui faire com prendre qu’elle feraiL m ieux de chercher une
autre re tra ite . La comtesse se rendit alors à son château dom a­
nial de S ault, puis à B rignoles, où le nouveau gouverneur
la reçut avec courtoisie, m ais sans lui m énager les blessures
d’am our-propre. A vrai dire son rôle politique était fini. Elle
n’avait plus q u ’à vtvre de ses souvenirs.
Casaulx que ne retenait plus la crainte d’être accusé d’ingra­
titude, puisque c’était d’elle-mème que la comtesse se retirait de
la scène politique, eut alors la bonne chance de triom pher sans
peine d’un adversaire qui au rait pu devenir autrem ent redou­
table. Le comte de Carcès et tous ceux qui naguère avaient
soutenu le duc de Savoie n ’avaient pas encore renoncé à mettre
la m ain sur Marseille. Ils y avaient il est vrai des am is, mais
m oins nom breux et surtout m oins ardents qu’ils le supposaient.
Ils crurent trop facilement à leurs prom esses eL essayèrent de

�s’em parer de la place par un coup de surprise (1). En août 1592
Carcès p artait de Gardanne à la tête de 1.500 arquebusiers et de
400 cavaliers com m andés par de T rans, de Suzes, Crozes et
Saint-Rom ans. Il envoyait en avant une troupe de 250 hom m es
qui devaient se cacher dans le ravin de la Cépède, tout près de
la porte d’A ix , et guetter le m om ent favorable pour pénétrer
dans la ville. Le com m andant de cette av an t-g ard e, SaintRom ans, n’avait pas pris la précaution de faire distribuer à
l’avance à ses hom m es de la poudre et des m unitions. Il ne le fit
qu’arrivé sous les m urs de Marseille. Comme le jo u r n ’était pas
encore levé, on défonça à la lum ière des tonneaux de poudre et
on com m ença la distribution. Il n’y avait pas alors de cartou­
ches préparées à l’avance. On introduisait la charge de poudre
dans les bandoulières que l’on portait en écharpe de gauche à
droite. Cette m anipulation était longue et dangereuse. On ne
com prend pas com m ent on com m it l’im prudence de ne pas y
songer plus tôt. Une explosion se produisit, amenée par le
hasard ou par un accident prém édité. La poudre était à l’air :
successivem ent les charges des bandoulières prirent feu. Près
de cinquante soldats furent tués par l’explosion. Presque tous
les autres furent blessés, surtout aveuglés, et s’enfuirent au
hasard dans toutes les directions.
« A (2) ceste horrible et soudaine tem peste suivie des hurle­
m ents et des cris espouvantables des fricassez, et des plaintes et
lam entations confuses et peslemêlées parm i les cuissons et dou­
leurs des pauvres infortuués », les soldats gardant la porte d’Aix
firent une sortie. La petite armée de Careés n ’eut que le tem ps
de se retirer sur Gardanne par le G arbier. Casaulx, qui s’était
mis à la tête des assaillants, ram assa une quarantaine de p ri­
sonniers, qu’il lit enferm er au fort Saint-Jean, m ais qui presque
tous m oururent de leurs affreuses blessures. Le jo u r même, il

�PAUL GAFFAREL

pendaison im m édiate tout Aixois surpris dans les rues de
Marseille.
Cette journée, restée célèbre dans les souvenirs populaires sous
le nom de journéedes Bridais, consolidait le pouvoir de Casaulx.
Il n’avait plus rien à redouter, ni de Charles-Em m anuel, ni de
la comtesse de Sault, ni de Carcès. Ce dernier pourtant ne
renonça pas tout de suite à ses projets contre Marseille. Un
m atin se présentèrent à la porte d ’Aix quarante à cinquante
proscrits, porteurs d’arm es sous leurs cabans, qui voulurent
s’em parer de ce poste im portant, m ais deux des partisans de
Casaulx, T aron et Hostacy, étaient sur leurs gardes. Us appelè­
rent à l ’aide et contraignirent les assaillants à s’enfuir. Cette
attaque m anquée, connue sous le nom d’entreprise de la porte
d’Aix, plus encore peut-être que la journée des Brùlats, ruinait
les espérances de Carcês. Dorénavant seul restait en face des
Duum virs le chef des royalistes, duc d’Épernon et justem ent,
par son im prudence, Epernon allait fournir aux chefs des
ligueurs m arseillais l’occasion d’un nouveau triom phe.
Le gouverneur de Provence s’était fait depuis longtemps une
réputation m éritée de cruauté. Féroce exécuteur d’ordres sa n ­
guinaires, il n’accordait aucun quartier, et ses soldats, encoura­
gés par son exemple, m assacraient au hasard. Ils venaient de
s’em parer de la petite ville d’Auriol (7 avril 1593). Malgré la
capitulation, le gouverneur Blanc avait été pendu, et toute la
garnison envoyée aux galères de Toulon. Effrayés par ce terrible
exemple, les habitants de Boquevaire et d’Aubagne étaient tout
de suiLe entrés en com position, car ils préféraient le pillage au
m assacre, et, s’ils perdaient leurs biens, au m oins conservaientils la vie. Mis en goût par ces faciles succès, E pernon pensa q u ’il
pouvait profiter du voisinage de M arseille pour essayer de s’em ­
parer d’une si riche proie. Les M arseillais se défiaient de lui.
Sans doute les hostilités directes n’étaient pas engagées, mais,
contrairem ent à l’usage, ils ne lui avaient, à son entrée en P ro ­
vence, envoyé aucune députation pour le com plim enter. Le duc,
pour m arquer son m écontentem ent, ayant fait arrêter à Toulon
un navire m arseillais qui venait de Barbarie, les consuls lui adres-

�CASAULX ET LIBERTAT

sèren tu n e réclam ation, et, dans leur lettre d ’envoi, ne recouru­
rent pas aux form ules ordinaires et signèrent « vos bons am ys (1)
les consuls de Marseille. » Épernon était plein d’orgueil. « Je ne
savais pas, dit-il tout haut, que j ’avais de bons amis à Mar­
seille », et « cela feut suivy de plusieurs parolles et reparties
piquantes qui rendirent nos depputez perplexes et confus. »
L’hésitation ne fut pas longue, car Épernon avait déjà formé le
projet de p unir les M arseillais de leur prétendue arrogance. Afin
de m ieux cacher ses desseins, il donna de bonnes paroles aux
envoyés de Casaulx. Il perm it même à un des frères du consul,
officier dans son arm ée, de prendre un congé et d’aller à Mar­
seille, puis tout à coup, il assem ble ses officiers et leur fait part
de son intention de m archer sur Marseille, et de l’occuper par un
coup de surprise. Surexcités par l’espoir d’un fructueux pillage,
ses soldats se m ontrèrent disposés à le suivre, et l’acclam èrent
quand il donna le signal de la m arche en avant. Le 12 avril 1593,
4000 arquebusiers et un m illier de cavaliers se présentèrent à
l’im proviste et de grand m atin devant la porte d’Aix qui n’était
gardée que p ar vingt-cinq m iliciens. Un prem ier pétard entam a
seulem ent la porte. Un second ne réussit pas davantage, m ais le
b ru it de l’explosion réveilla tout le quartier, et bientôt les
m urailles se garnirent de défenseurs. La surprise était m anquée,
m ais Épernon ne renonça pas pour autant à ses desseins. Il
ordonna d’apporter d ’autres pétards. Le m ulet qui en était
chargé, effrayé par les cris des soldats, p rit peur et s ’enfuit à tra ­
vers cham ps. Q uand on le rattrapa le m om ent favorable était
passé. Déjà le tocsin sonnait en ville, et, de tous les côtés, les
m iliciens couraient au point m enacé. Épernon n’avait plus
q u ’à battre en retraite, Il le fit, m ais en m augréant. Ainsi que le
rapporte un contem porain, A. du Puget Saint-Marc, « ledit sei­
gneur, en s’éloignant de Marseille, cuida m ourir de desplaisir.
Je le vis. » « On dit q u ’il fist d’estranges regrets (2), ajoute un
autre, et ne pouvoit prendre résolution de se retirer, regardant
tousjours vers la ville, et se faschant extrêm em ent que ceste
(1) B a u sset , p . 184.
(2) Id., p . 186.

�200

PAUL GAFFAREL

proie luy feust eschappéedes m ains. » Au m oins se vengea-t-il à
sa m anière, en m assacrant les gens de Roquevaire qui, sur le
bru it de son échec, s’étaient révoltés sur ses derrières.
Cette nouvelle victoire faisait de Casaulx le m aître incontesté
de M arseille. lie n profita pour rendre impossible, ou du m oins
fort difficile, toute nouvelle attaque. Il augm enta le nom bre des
miliciens de garde aux portes, et installa une sorte de place
d’arm es aux tours de Caradel sur le chem in d ’Aix. Afin de
prévenir une surprise ultérieure, il fit abattre sans pitié toutes les
bastides élevées par les M arseillais aux abords im m édiats de la
ville. Celte opération lui valut de nom breuses inim itiés. Ainsi que
l’a écrit un contem porain (1), « il com m ençait déjà à se ru er avec
une grande et fort intem pérée insolence contre les ornem ents et
les com m odités de sa patrie, qu’il devoit, s’il eust esté sage et
m odeste en cette folle faveur de la fortune, singulièrem ent
espargner pour gaigner le cœ ur des hom m es auxquels il l’a rra ­
chait ainsi. » Il se peut que des intérêts particuliers aient été
froissés par ces dém olitions, mais, il nous faudra bien le recon­
naître, au point de vue m ilitaire ces précautions s’im posaient.
Casanlx poussa même la prudence ju sq u ’à défendre aux M ar­
seillais de s’aventurer sur la colline de Notre-Dam e de la Garde,
toujours occupée par Méolhon, et, de son autorité privée,
déclara que tous les privilèges du sanctuaire vénéré étaient
transférés à la chapelle de Notre-Dame de Loretle, dans l’in té­
rieur de la ville.
Les Marseillais ne lui savaient pas m auvais gré de ces innova­
tions. N’assuraient-elles pas leur sécurité ! D’ailleurs Casaulx
flattait leurs désirs, peut-être inconscients, de séparatism e ou
plutôt de particularism e, et ils lui étaient d’au tan t plus attachés
qu’il semblait ne défendre que leurs intérêts im m édiats. Désor­
m ais seuls m aîtres du terrain, puisque le bonheur souriait à
toutes leurs entreprises, Casaulx et Louis. d’Aix, les D uum virs,
comme on les appelait déjà, devinrent comme les suprêm es arbi­
tres des destinées de Marseille. Ils affectaient, il est vrai, de n ’agir
qu’au nom de la religion et du patriotism e. Couverts par le
(1) N ostradamüs, p . 929.

�CASAULX ET LIBERTAT

201

pape Clément VIII qui leur envoie sa bénédiétion, ils poursui­
vent les huguenots comme adversaires religieux, et en même
tem ps les catholiques tolérants ou bigarrats comme suspects
d’entraînem ent pour la cause de Henri IV, En réalité, sous cou­
leur de protéger Marseille, ils opprim ent la liberté et violent les
lois, m ais le chef de la Ligue, Mayenne, consacre leur usurpation
en les invitant à envoyer des députés aux états généraux de la
Ligue à Paris. T out leur souriait donc et leurs prétentions crois­
saient avec leur audace.
A ce m om ent Henri IV, qui voulait à tout prix réduire une
place, dont la soum ission aurait term iné la Ligue en Provence,
s’avisa d’un singulier expédient. Il pria son allié, le sultan
A m urath IV, de m enacer les M arseillais de la guerre s’ils ne
reconnaissaient pas l’autorité de leur souverain légitime, et ce
n ’était pas une vaine m enace, car les Turcs étaient alors les
m aîtres de la M éditerranée, et déjà, sur les côtes de Barbarie, ils
couraient sus aux navires m arseillais et réduisaient leurs équi­
pages en captivité. Casaulx et Louis d’Aix s’exposaient donc à
de terribles représailles s’ils repoussaient les ouvertures du tout
puissant allié de Henri IV. Acculés à la nécessité de se soum ettre
sans conditions ou de jouer le tout pour le tout en continuant à
agir comme s’ils étaient les m aîtres de Marseille, ils m énagèrent
l’am our-propre de leurs concitoyens (1) en criant bien haut
« avec des bravades et des m enaces que, quand le feu prendrait
aux quatre coins de Marseille, jam ais Henri de Navarre n’y serait
obéi ni reconnu » ; m ais ils se gardèrent bien de rom pre ouver­
tem ent avec A m urath IV. Ils lui donnèrent sous m ain de bonnes
paroles « avec des excuses et soum issions colorées et dorées de
beaux et riches présents, lui bandant par ce moyen le col, non
avec des estoupes, m ais avec de l’or, pour luy faire avoir I’esquinancie et lui étouffer la parole. »
Il est vrai que les D uum virs com ptaient alors sur deux puis­
sants alliés, le pape et le roi d’Espague. Aussitôt après l’entre­
prise m anquée du duc d’Épernon, Casaulx avait fait signer par
ses collègues les consuls François Gas et G aspard Séguier une
(1) N ostradamus , p . 973.

�PAUL GAFFAREL

lettre adressée à Philippe II, où, sous prétexte de lui dem ander
du blé, ils faisaient appel à son intervention arm ée. En effet,
tout en sollicitant l’autorisation d’acheter des grains en Sicile,
ils réclam aient « ensemble l’assistance de deux galères pour
pouvoir résister par m er et par terre aux ennem is. Nous sup­
plions d’abondant votre m ajesté ne trouver estrange, si avec
telle hardiesse et asseurance nous nous adressons à icelle,
sachant que pour la conservation de cette ville tant catholique
et fidèle à son prince et roi très chrestien qu’il plaira à Dieu de
nous donner, elle nous prestera sa m ain favorable. » Celte
lettre, plus que com prom ettante, ne suffisait pas au roi d’Espa­
gne. Il au rait voulu des engagements plus sérieux et des offres
d’alliance m oins am biguës. Il se contenta de donner ordre à
son am iral Doria de diriger sur Marseille un chargem ent de blé,
m ais pas un soldat espagnol, pas une galère ne reçurent m ission
de venir en aide aux ligueurs provençaux.
Q uant au pape, Casaulx et Louis d ’Aix dem andèrent seule­
m ent son secours contre les attaques éventuelles d’É pernon et de
M ontmorency, c’est-à-dire contre les royalistes de Provence et
les huguenots du Languedoc, « en attendant qu’il plaise au sou­
verain Roi des Rois nous establir de sa providence un Roy très
chrestien de nom et de faict. » Pourtant, ajoutaient-ils, deux
galères pontificales seraient les bien accueillies : « Ce nous (1)
sera propice rem ède et vrai moyen pour repousser les ennem is
de Dieu et de son Eglise, et pour recouvrer par m er provision de
blés et grains nécessaires à celte ville. » Plus prudent encore
que le roi d’Espagne, le pape se contenta de belles prom esses,
m ais n’envoya rien à Marseille, pas même un sac de blé.
Aussi bien Casaulx et Louis d’Aix n ’avaient peut-être ouvert
ces négociations que pour la form e. Ils préféraient agir p ar euxmêmes et pour leur compte personnel. Ce fut alors que, pour se
rendre les m aîtres absolus de la situation, ils songèrent à s’em­
parer de la dernière citadelle où flottait encore, comme une
menace suspendue sur Marseille, le drapeau de leurs ennem is,
Notre-Dame de la Garde. Méolhon en était toujours le gouver(1) Bibliothèque Nationale, Ms. Dupuy, vol.

clv

.

�CASAULX ET LIBERTAT

203

neur titulaire. Il s’était d’abord adjoint comme lieutenant un
certain T ornatoris, p rieu r de Saint-Laurent, soudard plutôt que
prêtre, violent et vindicatif, véritable aventurier sans conscience
et sans honneur ; m ais il eut la m aladresse de le rem placer par
un officier savoisien, qu’il avait m arié à sa sœ ur naturelle, tout
en lui laissant un com m andem ent secondaire dans le fort.
T ornatoris ju ra de se venger. Il s’ouvrit de ses projets à deux
prêtres, ses com pagnons de débauche, vrais gens de sac et de
corde, T rabuc et Cabot, qui le m irent en relations avec un des
sicaires de Casaulx, Dupuis, et lui proposèrent de s’em parer par
surprise du fort. Casaulx qui n ’attendait qu’un prétexte ou
plutôt q u ’une occasion pour occuper une position stratégique
qui le gênait, donna à D upuis tout pouvoir d'agir, et le com plot
se form a.
T rabuc et Cabot se présentèrent au fort suivis de Dupuis et
d ’un prétendu sacristain qui n ’était q u ’un soldat déguisé, soidisant pour célébrer la messe à la place de Tornatoris qui se
disait m alade. L’un et l’autre portaient cuirasse sous leur sou­
tane. A peine la messe était-elle achevée que T rabuc pénétrait
dans la salle d’arm es dont il b arricadait la porte à l’intérieur.
Au même m om ent, Cabot, avec Dupuis et Tornatoris, qui avait
subitem ent recouvré la santé, attaquaient le capitaine Savoisien,
dont les soldats épouvantés s’enfuyaient lâchem ent. Le capi­
taine réussit p ourtant à réu n ir sept d’entre eux, m ais ils n’avaient
que des bâtons pour se défendre et furent bientôt tués ou
blessés. T ornatoris avait de son côté reçu une blessure pendant
la bataille. Il cru t pouvoir se soigner et regagna sa cham bre,
m ais il y fut aussitôt assassiné par ses complices T rabuc et
D upuis. Maîtres du fort, les vainqueurs donnent alors un signal
convenu, et Casaulx, qui les guettait des fenêtres de l’hôtel de
ville, accourt à leur aide et installe une garnison de ses p a rti­
sans. P our être plus sûr de se m aintenir à ce poste im portant, il
investit alors du com m andem ent son fds aîné Fabio, déjà ins­
tallé à Saint-V ictor (1), « où il tran ch ait du m arquis, au lieu
qu’autrefois, un hom m e d’honneur de m archand avait nourri
(1) N o st r a d a m u s , p .

987.

�204

PAUL GAFFAREL

lui, son père et sa famille d’une charitable pitié. » Louis d’Aix
rem plaça Fabio à Saint-Victor, et il eut pour successeur à la
porte d’Aix un capitaine corse, qui allait bientôt jouer le rôle
principal dans la tragédie qu’il nous reste à raconter, Pierre
Libertat.
Casaulx aurait bien voulu m ettre également la m ain sur le
château d’If, m ais le gouverneur Bausset restait fidèle à ses
engagements, et les galères toscanes croisaient dans la rade,
toujours prêtes à le soutenir au prem ier signal. Un navire
m arseillais se présenta un jour qui refusa d’entrer dans le port
et s’abrita sous le canon du château. Les D uum virs, qui vou­
laient être payés des droits d’entrée qu’ils avaient im posés sur
les m archandises, envoyèrent une galère pour les réclam er, m ais
Bausset ne voulut pas laisser prendre un navire qui s’était mis
sous sa protection, et m enaça la galère de la couler à fond. Les
D uum virs exaspérés firent alors saisir le prévost Bausset et la
belle-fille du gouverneur, m ais ils réussirent à se sauver et tro u ­
vèrent un refuge au château d’If. Dès lors, tontes les com m uni­
cations furent rom pues entre la ville et la citadelle, m ais, plus
que jam ais, Bausset redoubla de précautions pour ne pas être
surpris par une attaqué im prévue, et les D uum virs durent subir
l’ennui de ce Amisinage com prom ettant, qui, d’un jo u r à l’autre,
pouvait devenir dangereux.
A vrai dire, ce n’était là qu’une contrariété passagère. Maître
absolu de Marseille puisque, à l’exception du château d’If, il
occupait tous les points stratégiques qui com m andent et la place
et le port, soutenu par la populace, dont il flattait les grossiers
instincts et les secrètes passions, encouragé par ceux des ligueurs
qui, de bonne foi, croyaient servir la F rance en se prononçant
contre un roi hérétique, se croyant assuré du concours éventuel
de la Papauté et de l’Espagne, Casaulx atteignit alors l’apogée
de sa fortune. Il serait injuste de ne pas reconnaître que, sur
certains points, il s’en m ontra digne. Bien que ses m érites adm i­
nistratifs aient été singulièrem ent exagérés par ses panégyristes,
ils sont pourtant réels. Essayons de rendre justice à un hom me,
qui, après avoir été loué au delà de ses m érites, fut ensuite
injustem ent vilipendé.

�CASAULX ET LIBERTAT

205

II
Casaulx avait l’inslinct du gouvernem ent et de l’adm inistra­
tion. A une époque m oins troublée, il aurait pu rendre de grands
services à sa cité natale, car il l’aim ait sincèrem ent. Il connais­
sait ses besoins et était tout disposé à la servir en lils dévoué.
Tout d’abord, il s’occupa de donner à Marseille l’air et la
lum ière dont elle était privée. Non seulem ent les rues n ’étaient
alors que des ruelles étroites et mal percées, sans que rien tut
donné à la com m odité et à plus forte raison aux principes de
l’hygiène, m ais encore il y avait çà et là des ponts qui, d ’une m ai­
son à l’autre, enjam baient les rues, des saillies, des auvents, des
crottes comme on disait alors pour désigner des enfoncements,
qui privaient la ville du soleil si nécessaire à la salubrité.
Casaulx, le 3 décem bre 1592, dem anda au conseil m unicipal la
dém olition (1) « des édifices et arcades trop hau t élevés qui
obfusquent le bon air et em peschent la clarté et la lum ière aux
rues. « Il parla aussi des m aisons « fortes et deiï'ensives qui
occasionnent de grands im m ondices journellem ent aux préju­
dices du bon air et santé de la dite ville. » Le conseil lui donna
raison en droit, puisqu’il renvoya l'affaire au lieutenant du séné­
chal pour l’exécution des édits royaux, mais il paraît q u ’on se
contenta de m anifester l’intention d ’am éliorer la viabilité. Elle
resta déplorable. On continua à jeter à la rue toutes les ordures
ménagères, à entretenir d infects cloaques et à laisser les anim aux
dom estiques vaguer au hasard. Le port servit, comme par le
passé, de réceptacle aux im m ondices, et s'em bourba de plus en
plus. En 1777, un voyageur anglais, W raxhall, disaiL de M arseille
que « (2) la vieille ville est l’une des plus m alpropres et des plus
mal bâties d’Europe. Je n ’ai jam ais eu le courage de pénétrer dans
son enceinte, d ’une insupportable saleté. » Quelles n’auraient pas
été ses im pressions s’il avait vécu à l’époque de la Ligue !
S’il ne réussit pas à assainir sa cité natale, au m oins Casaulx
(1) Archives de Marseille. Délibérations municipales, registre 19, fol. 227.
(2) Wbaxhai.l, A tour thromjh the provinces o f France. 1777, t. H, p. 333.

�l’AUL GAFFAREL

eul-il le mérite d'assurer sa sécurité eu rem ettant en bon état
de défense ses rem parts et ses forts. A la porte Réalle et à la
porte d’Aix, il créa même de nouveaux bastions et des ouvrages
avancés, grâce auxquels il put, à diverses reprises, non seule­
m ent se m aintenir contre les attaques répétées du duc de Savoie
et de ses lieutenants, m ais aussi contre le comte de Carcès et le
duc d’Eperon, lorsqu’ils tentèrent inutilem ent des surprises contre
Marseille. Il avait eu grand soin de tenir en bon état d ’arm e­
m ent les galères stationnées dans le port de Marseille, dont il
avait le com m andem ent. Il avait prié les consuls des villes
voisines, intéressés comme lui à la surveillance et à la sécurité
du littoral, de contribuer à ces dépenses. On a conservé de lui
une lettre de son frère ou cousin, Louis de Casaulx, en date du
25 janvier 1590 (1), conseillant aux consuls de Cassis de ne payer
aucune somme au sieur Escarravaques, c’était le gouverneur de
Toulon, m ais de réserver leur argent pour l’entretien des frégates
que Marseille allait équiper. Deux ans plus tard, le 4 janvier
(2), m ission était donnée à ces mêmes consuls de rem bourser ;
en bétail ou en argent le consul de Marseille Casaulx de ce que
lui devait la com m unauté de Cassis pour l’entretien de ces
frégates, et les consuls s’exécutaient, car on conserve encore un
reçu en date du 26 juillet 1593, de 46 écus d ’or et 40 sous pour la
contribution de Cassis à l’entretien de la galère établie à Mar­
seille sous la charge de Charles de Casaulx (8).
Si Casaulx tenait tellem ent à avoir à sa disposition des fréga­
tes tout équipées dans le port de Marseille, c’était m oins pour
surveiller les pirates que pour assurer les approvisionnem ents
de la ville. En vertu d’un droit consacré par la tradition, mais
qui ne paraît pas fondé sur des titres certains,Tes M arseillais se
prétendaient autorisés, en temps de disette, à arm er en course
des vaisseaux qui saisissaient dans les eaux de Provence tous
les vaisseaux chargés de blé qu’ils pouvaient rencontrer. D’or­
dinaire on payait ce blé, m ais le plus souvent on se contentait
de le prendre, ce qui constituait un véritable acte de piraterie.
(1) R aimbault, Archives de Cassis, CC. 112.
(2) I d . BB. 4.
(3) lu. CC. 126.

�CASAULX ET LIBEItTAT

2Ü7

Cet usage souleva bien des protestations, et, à m aintes reprises,
le parlem ent d ’Aix se prononça contre ces arm em ents. Les
M arseillais ne renoncèrent pas à l’exercice de ce qu’ils considé­
raient comme un droit. En 1589, aux E tats généraux de Blois,
leurs députés D’Albertas, Gemenos, de Montolieu et Jacques
Vias, obtenaient de H enri III, la confirm ation « des privilèges de
la dite ville et de pouvoir saisir les blés passant par la m er
d’icelle. » Cette consécration d’une iniquité am ena une recru­
descence dans les actes de piraterie. Tout fut de bonne prise,
non seulem ent les bateaux chargés de blé, m ais encore ceux qui
portaient d’autres m archandises. L ’abus fut tellem ent criant
que, le 30 jan v ier 1591, le consul Rem esan fut obligé en quelque
sorte de la régulariser. Les capitaines furent obligés de fournir
cautions, et surtout de s’engager « à ne faire aulcuns ravages et
pillaiges aux catholiques. » Ce ne furent que des restrictions de
pure form e. On était en pleine anarchie, et d ’ailleurs, les récol­
tes étant com prom ises p a r la guerre civile, la nécessité s’im posait
de veiller aux approvisionnem ents de Marseille, même en
recourant à la violence. Lorsque Gasaulx arriva au pouvoir, il
se garda bien de renoncer à un usage qui servait ses intérêts.
Les capitaines m arseillais continuèrent donc leurs arm em ents
et, sous prétexte de pourvoir aux besoins m atériels de Mar­
seille, organisèrent une véritable piraterie. On a conservé le
nom de l’un de ces capitaines, Jean Galand, qui, sur les ordres
des consuls, fit alors plusieurs voyages pour des affaires d’inté­
rêt public. Le 6 m ars 1592, il recevait (1) du trésorier de la
com m une 225 écus, à titre de rém unération de ses services,
« après avoir dem euré avec une frégate à l'em bouchure du
Rliosne, d u ran t un mois, pour se prendre garde des barques de
blé. » Ce n’est pas que nous approuvions de pareils procédés,
m ais peut-être étaient-ils justifiés et par les circonstances et par
les usages de l’époque.
Malgré l’incertitude des évènem ents et le peu de sécurité de la
navigation, Casaulx ne cessa pas un in stan t d’encourager les
(1) Archives de Marseille. Compte trésoraire de l’exercice 1592-1593, Mandats
229 et 579.

�208

PAUL GAPFAREL

négociants à continuer leurs fructueuses opérations dans la
M éditerranée. Bien q u ’en délicatesse avec les Turcs, dont il
avait repoussé les tentatives de conciliation, il était assez m éna­
ger de ses intérêts pour ne pas se risquer à un conflit direct avec
eux. Toutes les fois qu’un capitaine barbaresque abordait à
Marseille, non seulem ent il lui faisait bon accueil, m ais encore
profitait de sa présence pour étendre au loin d ’utiles relations
d ’affaires. Aussi le pavillon m arseillais était-il alors respecté dans
toule la M éditerranée, et bien que les pirates, m algré les Capi­
tulations, ne se privassent pas de m ettre de tem ps à autre
quelques Provençaux à la chaîne sur leurs galères, les rapports
étaient restés sinon sym pathiques, au moins corrects, et, dans
le désordre de l'époque, c’était un grand point obtenu.
Casaulx fut encore un grand justicier. Non seulem ent il
s’efforça de faire régner le bon ordre à Marseille, ce qui n’était
pas une tâche facile à cause du grand nom bre de spadassins
qui circulaient en ville par suite des guerres civiles, m ais il
s’appliqua à ne pas m énager les coupables, même quand ils le
touchaient de près. Un m eurtre odieux avait été com m is par
deux prêtres de l’église Saint-M artin, Henri de Brancolis et
Pierre Boyer. Us avaient attiré dans un guet-apens, afin de se
partager ses dépouilles, un de leurs confrères, Michel Abram,
l’avaient assassiné et enterré dans un des caveaux de l’église :
Brancolis, parent éloigné de Casaulx, avait aussitôt sollicité sa
protection pour obtenir un des bénéfices du défunt, et Casaulx la
lui avait accordée avec plaisir. Le crim e finit par être décou­
vert, et on en soupçonna les auteurs. Ils furent aussitôt traduits
en justice, et Casaulx non seulem ent autorisa toutes les pour­
suites, m ais encore déposa contre son parent, et exigea que la
punition fût exécutée dans toute sa rigueur. Il n ’avait fait que
son devoir, mais il faillit en être la victim e, car un des frères du
défunt lui ju ra haine à mort, et ourdit contre lui un complot
qui m anqua réussir.
L’honneur d’une heureuse innovation, l’introduction à Mar­
seille de l’im prim erie (1), doit être encore reporté sur Casaulx.
(1) IiOHY. Les origines de l'imprimerie à Marseille.

�209

CASAULX ET LIBERTAT

Q uand il entra en fonctions, il n ’y avait pas en effet d’im pri­
m erie à Marseille, ni même en Provence, car l’im prim eur d’Aix,
Guillaume Maillon, était depuis quelques mois » en chaum age à
cause des [roubles (1). » Un des deux libraires m arseillais Pierre
M ascaron, le second se nom m ait Antoine Arnoux, offrit alors
àC asaulx « de lui faire ouvrir ladicte im prim erie travaillant en
évidence dans peu de jo u rs, et pourvoir à ses dépens à tout ce
qui sera besoing et nécessaire, à la charge par ladicte ville luy
faire quelque honneste parti. » Casaulx, qui avait comme le
pressentim ent du grand rôle que devait jouer l’im prim erie dans
la société m oderne, accepta les conditions de Mascaron, et
signa avec lui, le 5 novem bre 1594, un véritable traité en vertu
duquel M ascaron s’engageait « à im prim er et à expédier chacune
année au tan t de patentes, bulletins et passeports en blanc qui
seront nécessaires aux secrétaire et bulletaire de la ville, et
tous les estatuts, privilèges et autres vieux docum ents, et expé­
dition d ’icelles quand il en sera requis. » On lui prom ettait par
contre 300 écus d’or par an, payables par quartiers, et « une
m aison propre et commode, r M ascaron ne perdit pas de temps.
Dès le Ie1' m ars 1595 fonctionnait l’im prim erie, caro n a conservé
la note acquittée du prem ier quartier, qui fut payée le 2 m ars
de la même année.
Q uant au prem ier livre im prim é à Marseille, ce furent les
œuvres poétiques de Louis de la Bellaudière, m ort en 1588, et
l’éditeur fut son oncle, poète lui-mêm e, le capitaine Pierre Paul,
de Salon. Ce livre est fort recherché p ar les bibliophiles, non
seulem ent à cause de son antiquité, m ais parce qu’il présente
une particularité ou plutôt une étrangeté assez rare. Il fut
im prim é alors que Casaulx et Louis d’Aix étaient les m aîtres de
Marseille. L’éditeur avait même été subventionné par Casaulx.
Moun libro es uno fourtaresso
Que dous seignours an fach proumcsso
De la secourir au bezon.
Avitouilla donc sus la presso,
Bellau, qu’es pressât de la presso,
Que n’a recours qu’à vouestro dous.
(1) Bony, ici., p. 30.
14

�PAUL GAFFAREL

Casaulx et Louis d’Aix avaient encore prom is au capitaine
Paul de lui fournir le papier nécessaire pour l’im pression du
volume, et ce dernier s’était bien gardé d’oublier cet engagement.
Ainsi qu’il l’écrivait à Louis d ’Aix :
Aro es tou cop, ou jamai non,
Que fez bruzir vostre renom
En revioudant La Bellaudièro.
Fez donc, monseignour tou viguier,
Que m’y sié donnât du papier
Per boutar lou tout en lumièro.

En bonne conscience, le capitaine Paul était obligé de recon­
naître sa dette. Il ne se contenta pas de dédier l’ouvrage « As
vertuouzos et generosos seignours, Louis d’Aix et Charles de
Casaulx, viguier et prem ier conssou, capitanis de dous galeros
et gouvernadours de l’antique civitat de M arselho ; » il les
accabla encore de com plim ents nauséabonds à force d’être
exagérés (1) :
Puisque d’un grand César vautres siguez la trasso,
Yeou vous remety en man Belau et soun Parnasso,
Perque non puodi pas pourtar un si grand fais.
D’outro part tant voudrié dire sa rastellado,
Que restera camus et la gorge sarrado,
Car vostre authoritat luzira sempre mai.

Le plus singulier c’est que nom bre de poètes ou de savants
s’associèrent à ces éloges outrés, et, dans ce qu’on appelait alors
les épîtres lim inaires, écrasèrent les D uum virs sous les pavés
de leur adm iration conventionnelle. On cite parm i eux l’arcliiviaire Robert Ruffi ; Étienne Paul, président des Enquêtes au
parlem ent d’Aix ; le conseiller M arc-Antoine d’Espagnet ; le
poète Gallaup de Ghasteuil ; le docteur Jacques Fontaine ;
Étienne d’Hozier, le père du généalogiste ; B ernard Zerbin, savant
num ism ate; P rat de D urand, l’auteur de la M assaliograpliie, en
un mot tout ce que la Provence com ptait alors d’intellectuels,
comme xrous dirions de nos jo u rs. La belle M arseille d’Altovitis,
la lille de Rénée de Rieux et d’Altovitis assassiné par le prieur
d’Angoulême, celle que la ville de Marseille avait tenue sur les
(1 ) E

ory,

i d . , p . 8.

�211

CASAULX ET LUS EUT AT

fonts baptism aux en 1577, et qui, lors de sa confirm ation, avait
reçu de Casaulx, de François Gay et de Gaspard Seguin, ses
collègues au consulat (1), une bague de 140 écus, avait voulu
figurer parm i les adm irateurs des Duum virs, et leur avait
consacré une pièce de vers, d’ailleurs bien médiocre ; m ais celui
qui les surpassa tous par ses basses adulations fut le futur
auteur de l’Histoire de Provence, César de N ostradam us.il ne se
contenta pas d’une préface ultra louangeuse : il leur adressa
encore deux sonnets aussi plats d’intention que d ’exécution. Que
ce soit la punition de ce pédantcsque écrivain de reproduire
quelques passages et de sa préface et de ses sonnets.
« Pour le lustre de votre vertu, pour l’accord de vos charges,
pour l’harm onie de vos volontés, pour l'heureux succès de vos
desseins et pour l’honneur et la gloire de vostre am iclié, comme
l’une des plus inexpugnables forteresses qui vous ait conservé
vostre Marseille si puissante et si forte, m ais si débile et m alade,
à cesle tant travaillée et désolée France, l’ayant tant m iraculeu­
sem ent garantie de la pâlie des lions eslrangers et des griffes des
aigles ravissants qui ne tachoient qu’à la ravir et la d é p e c e r...
la m aintenant inviolablem ent entière au lys d’or très chrestien
et r o y a l... gouvernez tousjours avec la mesme justice, m odéra­
tion et douceur, d’au tan t que c’est grand merveille quand, entre
plusieurs gouverneurs, il s’en trouve un excellent.... Ils ont rem is
nostre ville que les plus élevés ne faisoient que dépecer par
troubles particuliers et intolérables am bitions ; l’ont nettoyée
d’un tas de verm ines et de boutefeux. Ils ont repeuplé notre port
de galères, qui estoit désert et abandonné, embelli nos rues de
nouveaux bastim ents et som ptueux édifices, dressé l’im prim erie,
confirmé nos privilèges, soutenu nos temples, nos autels et notre
religion. » C’est surtout dans sa conclusion que N ostradam us
déploie toute son em phase. « Je supplie le Créateur qu’il vous
conduise tous deux, afin que, tout surchargés d’honneurs et de
poussière vertueuse, ayant jeté aux vents toutes fausses calom ­
nies et im postures, vous puissiez rendre Marseille à son légitime
*

(1) Archives de Marseille. Bulletaire du 1 novembre 1581 au 31 octobre 1597
Compte trésoraire de 1593, mandat 589.

�212

PAUL ÜAFFAREL

seigneur, api'ès l’avoir conservé sans tâche et souillure d’infi­
délité ou désobéissance, comme un précieux joyau, à sa légitime
très chrestienne et catholique couronne, »
Voici quelques-uns des vers consacrés à Louis d’Aix (1) :
.. Ambrasse/ donc, Louis, des lois la vérité.
Soutenez le baston de vostre authorité.
Conservez aux lys d’or la fidèle Marseille.
Changez plutôt de sang que d’autel ni de loy.
Au publique repos toujours votre cœur veille,
Car d’un tel vient l’illustre, et le prince et le roy.
Quant à Casaulx, il est tout bonnem ent comparé à César :
..Ainsi, connue l’on voit que la loi Sempronie
Par un vaillant César de Rome fut bannie,
Quand sa haute vertu l’Empire limita,
Ainsi Charles, montant à vaillance pareille,
Fit comme un grand César qu’en tout il imita,
Soudain qu’il fut choisi pour gouverner Marseille.

Il n’y a donc pas d’hésitation possible. Au tem ps où Mascaron
im prim ait les poésies de La Bellaudière, les D uum virs étaient
dans tout l’éclat de leur puissance, et on les tra ita it comme les
sauveurs de la patrie ; m ais lorsqu’ils furent trah is et qu’ils pei’dirent l’un la vie, l’autre l’honneur, le capitaine Paul agit avec
une désinvoltui’e m irifique. L’édition avait été m ise en vente, et
un certain nom bre d’exem plaires étaient déjà en circulation,
m ais il en restait encore beaucoup en m agasin. Le capitaine
arracha le frontispice en provençal qui contenait la dédicace à
Casaulx et à Louis d ’Aix, et le rem plaça par un nouveau en
langue française, aux arm es royales et m illésim e de 1596. Il crut
nécessaire d’expliquer ou plutôt d’excuser sa palidonie en com ­
posant un sonnet à tout le m oins étrange :
Quan Pau délibérât tirar Belau dau crouos,
Ero quan tous Tirans commendavon Marseillo.
.. .Libro li dediquat por servir de maneillo
A la tirar au jour : may qu’es aco por voous ?
Responde my, letour, lu caussiques tous ouos
Daqueou que maoui't ou viou presta l’aureillo.
Pau a fach so qu’a fach per conserva sa peillo !
(1) L a Rellaudiere , édit. P a u l, p. 29.

�CASAULX ET LIBERTAT

213

Seulement, par une singulière inadvertance, ce .&lt;conservateur
de sa peau;; a oublié de faire disparaître les pièces élogieuses
adressées à ses anciens patrons ; en sorte que la façade seule est
changée de ce q u ’on n’a pas le droit d’appeler une seconde édition,
m ais que le fond est conservé, c’est-à-dire que tour à tour « les
dous T irans » sont vilipendés ou exaltés. Ne sont-ce pas là de
singulières m œ urs littéraires !
Une autre innovation dont on est redevable à Casaulx est
celle de la création des archives, ou du m oins du gardien des
archives. Il y avait alors à l’hôtel de ville de nom breux docu­
m ents, m ais très en désordre. Le 29 ju in 1594, au conseil de la
com m une, Casaulx fit ressortir l’im portance de ces vieux par­
chem ins. T rouvant qu’il y avait m atière à en extraire au m oins
un volum e intéressant, il dem anda « que l’on dressât le réper­
toire raisonné et que l’on trad u isît la substance des anciens
statuts pour estre im prim és et exposés en lum ière et servir à
l’utilité de la ville et des hab itan ts. » Sur sa présentation et
séance tenante, Robert Ruffi fut nom m é archiviaire à vie. Le
5 ju illet 1593, il donnait récépissé, par devant notaire, d ’un
m agnifique in-folio gothique sur parchem in contenant les « cha­
pitres de paix de la ville », et s’engageait « à translater la subs­
tance d’iceulx en langage français suivant la délibération du
conseil. » Ce prem ier de nos archivistes m unicipaux n’était pas
très scrupuleux dans l’accom plissem ent de ses devoirs, car vingt
ans après, dans une séance du conseil m unicipal du 11 novem ­
bre 1612, il reconnaissait ne pas avoir écrit le prem ier mot de
l’ouvrage dont on l’avait chargé. Il ne poussait pas non plus très
loin le sentim ent de la reconnaissance, car, après avoir figuré
parm i les auteurs d’épîtres lim inaires aux poésies de La Bellaudière, et ce pour un sonnet plus que com plim enteur, il tournait
casaque sans la m oindre pudeur. On a de lui dans le a vrai dis­
cours de la réduction de la ville de M arseille en l’obéissance du
Roy le sam edi 17 février 1596 » non pas un, m ais quatre son­
nets, où il m audit les tyrans et exalte le sauveur de Marseille,
Libertat, l’assassin de son ancien patron Casaulx.

�Quan liberta fuguet per Libertat donnado,
Cassant ley dous tirans de son gouvernament,
Lou président Bernard s’es monstra dignament
Por remettre Marsilho au Rey assegurado.

Si l’archiviste Ruffi ne m érite que nos dédains ou nos sourires,
au m oins ne m éconnaîtrons-nous pas l’im portance des fonctions
qui lui furent attribuées, et rendrons-nous à Casaulx la justice
qui lui est due pour avoir com pris la nécessité de ce nouveau
rouage adm inistratif.
C’est encore à Casaulx que les M arseillais furent redevables
de la création d’un hôtel (1) des m onnaies. Lors de la réunion de
la Provence à la France, il avait été expressém ent stipulé, par
lettres patentes du 15 m ai 1504, qu’il ne serait battu m onnaie
qu’à Aix, et ce privilège avait été confirmé par Henri II en 1548,
1554 et 1558, par François II en 1559, par Charles IX en 1572 et par
Henri III en 1576. A l’époque de la Ligue, des ateliers m onétaires
clandestins s’établirent sur plusieurs points de la Provence. Le
gouverneur La Valette fit fabriquer du num éraire d’abord à Sisteron, puis à Toulon, pour payer ses soldats. Il avait même perm is
à ses m onnayeurs d’en altérer le taux pour augm enter le profit
qui lui en revenait. Les consuls d’Arles avaient aussi établi un
hôtel des m onnaies, et les choses en vinrent au point que p lu ­
sieurs gentilshom m es provençaux firent publiquem ent frapper
de la m onnaie chez eux. Comme toutes ces m onnaies clandes­
tines, émises à une époque de troubles, étaient fort altérées,
c’est-à-dire que l’on avait substitué le cuivre pur ou le m auvais
billon au billon réglem entaire, ceux qui les fabriquaient avaient
intérêt à ce qu’aucune m arque ne pût faire reconnaître de quel
atelier elles étaient sorties ; c’est pourquoi, les caractères étant
dissim ulés, il est im possible de déchiffrer un nom royal sur ces
pièces, dont les lettres jetées au hasard, sim ulent une légende
complète, m ais qui n’a aucun sens.
Casaulx, qui avait besoin de num éraire et pour solder ses
m ercenaires et pour entretenir la confiance parm i ses partisans,
(1) Voir diverses pièces relatives à la monnaie de Marseille dans les Archives
départementales. II. 1249.

�CASAULX ET EIBERTAT

215

se crut autorisé à agir comme il voyait faire autour de lui et
passa un contrat avec un certain Pons pour la création à Mar­
seille d’un hôtel des m onnaies. Les ateliers furent im m édiate­
m ent ouverts et ils fonctionnèrent au grand jour. Il reste bien
peu de m onnaies authentiques de cette époque. Le cabinet des
m édailles de Marseille, si riche, et si bien dirigé par son conser­
vateur, l’érudit M. M artin, n’en conserva que deux, toutes les
deux de billon. La prem ière porte sur la face une légende et une
lettre m onétaire indéchiffrables, ou du m oins dont les lettres se
suivent sans présenter de sens X R O E S B N O H I B S E N R
X B R O S R U II I, avec un écusson royal accosté de deux
croissants couronnés. Sur le revers, légende aussi indéchiffrable
que la précédente, avec une croix formée par huit croissants et
quatre fleurs de lys accostée de deux H et de deux couronnes.
La seconde m onnaie, un douzain, porte sur la face le nom du
roi de la Ligue, le cardinal de Bourbon, Charles X, CAROLUS X,
D. G. FRANC, REX. 1594, P. avec un écusson accosté de deux
C. Sur le revers on lit SIT. NÜMEN. ÛNI. BENEDICTUM, avec
une croix échelonnée de deux fleurs de lys et de deux couronnes
et la lettre R. On aura rem arqué le P qui suit la date 1594. Il
indique le nom de Jean Pons, qui avait passé un accord avec la
m unicipalité par lequel il s’engageait à battre m onnaie à M ar­
seille pendant deux ans. Il p araîtrait que le traité fut exécuté et
qu’un nom bre, relativem ent considérable, de m onnaies frappées
à Marseille fut m is en circulation (1), puisque en 1644 un certain
Biaise M ontbrun adressait une dem ande aux E tals de Provence,
pour obtenir l’autorisation de continuer la frappe des m onnaies
à Marseille, « sous le prétexte que, d u ran t la tyrannie de Casaulx,
il en avait esté dressé une, qui n ’a jam ais depuis travaillé » et il
dem andait au P a rle m en ta l’enregistration de son bail et per­
m ission de l’exécuter. » Les Etats n ’acceptèrent pas cette préten­
tion ; ils voulaient « que la dicte monnoye de Marseille soit tout
affait revocquée, puisque c’est suivant les ordonnances et lettres
patentes octroyées au pays et usage de la province, que la
m onnoye de Marseille faict tout affait cesser celle d’Aix qui n’est
(1) Archives des Bouches-du-Rhône, C. 2070.

�216

PAUL GAFFAREL

qu’à cinq lieues loing; que la dicte m onnoye de Marseille serait
en un port de m er frontière des étrangers, comme ville où le
Parlem ent ni les trésoriers généraux de France ne résident point
pour veiller aux abus, qui, par le commerce et la comm odité de
la mer, se pratiqueraient plus facilem ent. » Le Roi, prié de régler
le différend, répondit « qu’il y a instance qui sera bientost jugée,
où il sera fait droict à qui il appartiendra. » En effet, l’hôtel des
monnaies de Marseille fut supprim é. On ne devait le rétablir
qu’en 1837, m ais pour être plus tard rem placé par Tunique atelier
de P a ris .
Casaulx et les m em bres de sa famille eurent encore le m érite
de ne pas négliger l’adm inistration hospitalière (1) de Marseille.
On a conservé deux quittances datées de 1589 du recteur de la
chapelle fondée dans l’église de Saint-M artin par Jacques de
Casaulx, et du recteur d’une autre chapelle fondée en 1394, dans
la même église, sous le patronage de Saint-Jacques de Galice,
par un des ancêtres, sinon directs, au m oins probables du dicta­
teur, Julien de Casaulx. En outre, lorsque THôtel-Dieu fut formé
par la réunion, le 3 juillet 1593, des deux hôpitaux du SaintEsprit, fondé en 1488 et de Saint-Jacques de Galice, fondé au
xive siècle, ce fut sur la requête expresse des recteurs de ces
deux établissem ents, m ais avec l’assentim ent formel des consuls
ds Marseille, dont était Casaulx.
Sur un registre (2) conservé dans les archives de l’hôpital,
figurent à la prem ière page les noms des personnes qui ont
prom is de contribuer à la bâtisse de l’édifice, et on y lit ceux de
Charles Casaulx, François Gay et Gaspard Seguin, consuls,
Louis d’Aix, viguier, etc. On y trouve même le nom de Pierre
de Libertat, le futur assassin de Casaulx, qui n’était alors que le
plus dévoué de ses partisans. La prem ière pierre du nouvel
établissem ent fut posée le 8 septem bre 1593 par Casaulx et
Louis d’Aix. A cette occasion, leurs ennem is ne m anquèrent pas
de dire « qu’ils faisaient bien de b âtir un grand hôpital, parce
qu’ils étaient sur le point de faire beaucoup de pauvres ».
(1) Archives hospitalières de Marseille, rv, E. 4, 6.
(2) Archives hospitalières de Marseille, vi, E. 23.

�CASAULX ET LIBERTAT

217

Aussi bien les D uum virs et leurs am is se croyaient tellem ent
assurés de l’avenir et si complètem ent m aîtres de Marseille,
q u ’ils s’y étaient établis à demeure fixe, dans de beaux hôtels,
qu’ils avaient ornés de meubles som ptueux et d’œuvres d’art.
La maison de Casaulx se trouvait rue des Olives. Il avait fait
inscrire sur un des m urs de celle m aison l’inscription suivante :
Lorsque Bourbon faisait la guerre à Guise,
L’un pour l’estât et l’autre pour l’église,
Et que de tous costés la France estoit ravie,
Par Charles de Casaulx je fus ici bastie.

Louis d’Aix avait donné une grande fête lorsqu’il entra dans
la sienne, et le plat valet qui devait être bientôt le prem ier
éditeur des poésies de La Bellaudière, le capitaine Paul (1), lui
adressait à ce propos des com plim ents em phatiques :
Dio benigno l’houstau et touto la bragado,
Et tous Ions bous amis que s’y banquetaran,
Din nou mez s’y pusque veire creis d’un enfan,
Per estre l’éritier d’aquesto cantounado.

Louis d ’Aix avait égalem ent acheté une bastide aux environs
de Marseille, et les com plaisants ou plutôt les parasites qui
l’entouraient la trouvaient fort agréable, si du m oins nous
acceptons le témoignage (2) du capitaine Paul.
Yeou changi de nom et de mestre,
Dont qui m’a vist et m’y veira,
Pertout yeou crezi que dira
Qu’eysso ès un paradis terrestre.

Casaulx, de son côté, comme d’ailleurs c’était l’usage pour tous
les riches M arseillais, avait cherché à se m énager une retraite
dans la banlieue, et le capitaine Paul trouvait moyen de le
com plim enter à ce sujet (3).
Queslo pcsso de leton
Facho au compas, misto poulido,
Sara per mettre à un canton
De vooustro gran richo bastido,
(1) C a pitaine P aul , B a r b o u i l l a d o , p . 54.
(2) Id., p. 56. — Voir page 25, une autre pièce

en « l’honneur de la fontaine
de la bastide de monsieur le viguier Louis d’Aix. »
(3) Id., p . 30.

�PAUL GAFFAREL

Dont lou passant las a non plus
Dira, Diou donno longo vido,
Des bens et d’argent tant et plus
Al seignour d’aquesto bastido.

Celte propriété se trouvait à Sainte-M arguerite. C’était un bien
de famille que Casaulx avait pris plaisir à am éliorer. On conserve
en effet dans les m inutes du notaire Blanc la trace d’achats suc­
cessifs opérés par Casaulx à Sainte-Marguerite, de 1591 à 1595.
Malgré l’existence agitée à laquelle il était contraint, il ne perdait
pas l’occasion d’arrondir sa fortune (1). Ainsi le 25 novem bre 1594,
il rentrait en possession d’une somme prêtée à son futur assassin,
Pierre de Libertat. De même qu’un de ses ancêtres, il s’intéres­
sait à une exploitation de corail à Tunis. Il renouvelait à bon
compte ses écuries, et avait grand soin de stipuler des clauses de
résiliation pour l’acliat de ses chevaux.il est vrai qu’il dépensait
libéralem ent ses revenus. Il dotait une de ses nièces, Lucrèce ;
il gratifiait une ancienne servante « en récom pense de ses bons
soins » de cent écus au m om ent de son m ariage ; il contribuait à
la construction d’une chapelle des F rères disciplinés dans
l’église Notre-Dame de Lorette et à l’achèvem ent du bel autel
de l’Observance. Sans doute ces acquisitions n’étaient peut-être
pas toujours très légales, m ais on sait que les m œ urs d’alors ne
com portaient pas une grande exagération de scrupules. Louis
d’Aix, de son côté, ne négligeait pas les petits profits. En 1593,
la ville ayant à faire un présent à F ortia de Pilles, Louis d’Aix
trouva l’occasion favorable pour se débarrasser, pour le prix de
800 écus d’or, d’un cheval qui le gênait. C’est grâce à ces
exactions mal dissim ulées, ou, si l’on préfère, à ces revenants
bons qu’il put am asser une belle fortune (2). Lorsque, plus tard,
en 1597, ses propriétés furent m ises en vente, il possédait une
m aison au quartier de Blanquerie, estimée 800 écus; une bastide
à la Marguelle, 3.000 écus ; une propriété en vignes à Campfori,
1.200 écus, et une autre à Verdillon, 1.000 écus.
Il n ’est pas ju sq u ’au fils aîné de Casaulx, Fabio, qui, servi par
(1) T imon -D avid , p . 22.
(2) ld ., p . 48.

�CASAULX ET LIBERTAT

219

les circonstances, réussit à arrondir son patrim oine. Il avait, lui
aussi, acquis une belle propriété aux environs de M arseille, et
s’était logé dans un hôtel som ptueux. C’est à lui que le capitaine
P aul, com plim enteur peu désintéressé (1), adresse en pleine poi­
trine un éloge extravagant et de son hôtel, et de sa m aîtresse ou
fiancée, Mile de Covet, et de sa bastide. Il lui annonce même sa
prochaine visite, et il est probable, étant données ses habitudes,
q u ’elle n ’était pas sans objet.
Les D uuinvirs avaient donc rendu de réels services aux Mar­
seillais, et ils com ptaient sur leur reconnaissance, puisque ils
s’étaient installés dans leur ville, eux et leur famille, avec l’in­
tention bien arrêtée d ’y concentrer toutes leurs ressources, et,
si faire se pouvait, d’y consolider leur pouvoir. En effet ce
qui contribua aies grandir encore, c’est qu’ils eurent l’heureuse
chance d’échapper à divers com plots qui se form èrent contre
eux. Une prem ière fois, Vesques, B runet et quelques autres
M arseillais que Casaulx avait rem placés dans la faveur popu­
laire, form èrent le dessein de le tuer. Le jour de l’exécution
était fixé à la Saint-M ichel, m ais, au lieu d’attaquer directe­
m ent Casaulx, ils se contentèrent de crier par les rues q u ’il
fallait se défaire de lui. Il n ’eut qu’à se fortifier à la porte
Réaile avec tous ses adhérents (2) « où il se barrique et demeure
clos et couvert ju sq u ’à ce que ceste botade feust ralentie et que
ses entrepreneurs, voyant q u ’ils n ’esloienl point suivis, vuidèrent
la ville. »
La conspiration de Pourcin fut plus sérieuse. C’était un agita­
teu r royaliste, fort com prom is par ses opinions, et qui avait
été obligé de se réfugier à Aix ; m ais il avait conservé des amis
à Marseille, et aposta quelques-uns d’entre eux dans une m aison
de la place Neuve, sous les ombrages de laquelle aim aient à se
prom ener Casaulx et Louis d’Aix, avec ordre de les fusiller
quand ils paraîtraien t. Instruit par sa police de tous les détails
du complot, Casaulx paya d ’audace. Il alla lui-m êm e saisir les
(1) P a u l . Barbouillado, p. 40-41.
(2) B a u s s e t , p. 169.

�220

PAUL GAFFAREL

conjurés, essuya leur feu sans être atteint, et fit m assacrer et
jeter par la fenêtre les assassins (1593). Pourcin avait été assez
heureux pour s’échapper, mais il ne renonça pas à ses ténébreux
desseins, et rentra bientôt à Marseille (1). « Il avoit bien du
courage, m ais il m anquait de jugem ent et prit fort mal son
temps », car il se contenta de descendre dans la rue avec quel­
ques am is, criant que l’ennem i venait d’entrer en ville. Louis
d’Aix se trouvait alors au Palais. Il sort aussitôt avec ses m ous­
quetaires, mais ne trouve aucun rassem blem ent en arm es. Il
court ensuite à la Porte Réaile, où il apprend que personne
n’est entré en ville. Il fait alors chercher Pourcin, dont on lui
a signalé la présence, m ais ce dernier « voyant que le peuple ne
le suyvait point et que sa partie esloit mal dressée », s’était
déjà enfui sous un déguisem ent, et avait cherché un refuge à
Aix. Cette fois encore (2) « nos illustres seigneurs estoient
eschappés du danger, m ais non pas délivrés d’appréhension. »
En effet une nouvelle conspiration se form a bientôt contre
eux. Un moine dom inicain, Brancoli, qui voulait venger la m ort
de son frère, condam né pour un m eurtre, et poussé par quelques
exilés M arseillais qui ne pensaient qu’à rentrer dans leurs m ai­
sons, im agina (3) « de faire sauter en l'air gaillardem ent ces
m ilords au m om ent q u ’ils y penseroient le m oins. » De concert
avec un autre dom inicain, d’origine napolitaine, Antoine d ’Alria,
«aussi simple comme lui esloit m alicieux », il fabriqua une
sorte de m achine infernale bourrée de poudre et de m itraille et
la plaça sous le banc que devaient occuper les consuls aux têtes
de Noël 1594, dans l’église des Prêcheurs. Le m ur fut percé, et
une mèche, qu’on allum erait de l’extérieur, devait m ettre le feu
aux poudres. Les moines eurent le to rt de confier leur projet à
trop d’amis ou de prétendus am is (4) ; « tellem ent qu’il estoitbien
difficile que le secret et le silence feussent gardez. Us ne
scavoyent pas où esloit la mine, m ais au m oins ils estoient
advertis que ces gens seroient enlevés aux festes de Noël par une
(1) B a u s s e t , p . 188.

(2) Ici., p. 189.
(3) Id., p. 205. .
(4) B a u s s e t , p. 206.

�CASAUI.X ET LIBERÏAT

fougade qu’on leur préparoit dans une église. » A ussitôt aver­
tis, les tyrans, comme on com m ençait à les appeler, prirent
leurs précautions. Pour intim ider leurs ennem is, ils firent, sans
jugem ent, m assacrer dans sa bastide le sieur de Garcinières,
qu’on leur avait signalé comme dangereux. Au jo u r fixé pour
l’exécution du complot, Erancoli, pris de scrupules ou bien
im prudent, avertit un de ses beaux-frères, un certain Becquet,
de ne pas assister aux offices à la suite des consuls le jour
de la Noël. Becquet s’empresse de dénoncer l’entreprise à
condition que son beau-frère aura la vie sauve, et Brancoli,
aussitôt arrêté et menacé de la question, donne toutes les indica^
tions nécessaires. Les D uum virs se rendent bravem ent à l'église
des Prêcheurs, rom pent le banc et trouvent la poudre. Ils vont
alors faire une ronde à travers la ville, et ont soin de porter
devant eux la poudre et les projectiles saisis. En même temps
ils font arrêter une quarantaine de suspects, m ais deux seule­
m ent furent punis, non pas l’instigateur du com plot Brancoli,
m ais son complice Antonio d’Atria, et un obscur com parse, un
m arinier, ce u n g (l) de ceulx qui sçavoit le moings de l’entreprise.
Les aultres furent saulvez, aulcuns à faute de preuve, partie par
la faveur de leurs am is, et quelques ung par argent. » Les
D uum virs, qui venaient ainsi d’échapper à une m ort terrible,
profitèrent de cette nouvelle déconvenue de leurs adversaires
pour recourir aux moyens les plus violents sous prétexte de
conserver l’indépendance de la ville (2). « Agité de ses fureurs
ordinaires et porté des soufflements venimeux de son m auvais
ange, Casaulx fit m ettre en prison le lieutenant Vento, gentil­
hom m e fort honorable, et quelques autres nobles et plus appa­
rents de la ville jusques au nom bre de trente ou quarante, en
haisne de cesle mine, estim ant que c’estoil de leur conseil que
les Beligieux l’avaient faicte, et quoique ils fussent innocents
d’un crim e si dénaturé. »
C’est alors que la T erreur régne à Marseille ; alors que des
prêtres, égarés par le fanatism e, lancent l’anathèm e contre
(1) B a u s s e t , p. 206-209.
(2) N o s t iu d a m u s , p. 990.

�222

PAUL GAFFAREL

Henri IV et ses partisans ; alors que les D uum virs, perdant toute
mesure, m éritent l’épithète de tyrans dont ils furent flétris par
leurs contem porains. Tous les suspects sont arrêtés et jetés en
prison. Une plainte, un m ot im prudent, une liaison d’amitié
avec un royaliste deviennent autant de crim es sévèrem ent punis.
A rm and de Q uinson, seigneur de la Bastidonne, est assassiné.
Pierre de la Gallinière des Garniers est également frappé. Le
conseiller du Fresne, envoyé en Provence par H enri IV pour
essayer de calm er les esprits, avait dépêché un messager,
François Figuière, dit Cotton, porteur de bonnes paroles, aux
D uum virs. Louis d’Aix, qui revenait de sa bastide, le rencontre
sur son chem in ; « auquel (1), ainsi qu’il eut faict l’ouverture
de la com m ission et des lettres, il fit m ettre ses propres oreilles
toutes sanglantes à la m ain, après avoir foulé les patentes aux
pieds et proféré plusieurs paroles de blasphèm es, d’outrecui­
dance et de m épris contre la Majesté R oyale... fesant un félon
com m andem ent à ce m isérable de s’en retourner avec cette
cruelle et sanglante réponse en m ain, assez plus vite que le pas,
s’il ne voulait perdre tout à fait le moule de la teste aussi bien
que les oreilles. » Il poussa même l’audace ju sq u ’à lancer un
m andant d’am ener contre Fresne, « qu’il accusait de prodition
et de conspiration toute asseurée contre la ville de Marseille », et
le lit condam ner par défaut. Les femmes elles-même ne furent
pas épargnées. L’une d’elles, M arguerite de Glandevès, m ariée à
M irabeau, eut au m oins le courage de résister en face à Casaulx,
m ais elle fut punie de son audace par une détention qui se pro ­
longea ju sq u ’à la délivrance de Marseille. En avril 1595, profi­
tant a de l’absence d’un m agistrat, pourtant à sa dévotion, il
fit inhum ainem ent avaler la teste sur un honteux théâtre à la
femme de Vesque, personnage, lequel ayant esté par deux fois
honoré du chaperon, fut par surcroît d’outrage, vilainem ent
em prisonné avec ses chers enfants et quelques autres citoyens
de prudhom m ie irréprochable, accusés d’avoir attenté sur la vie
(1) N ostradam US, p. 90-1. — Ce François Figuière reçut une pension de
80 écus; mais il ne se tint pas pour satisfait et obtint du Parlem ent un arrêt
contre Louis d’Aix et ses héritiers, les condamnant à une amende de 1200 écus
et aux dépens.

�H

CASAULX ET LIBERTAT

223

de ce tyran et sur celle de Louis d’Aix, dont la duarchie ne res­
pirait que sac, et sang et ruine (1). »
Ainsi parlaient les ennem is de Casaulx, m ais ses partisans lui
restaient fidèles. Ils poussaient même jusqu’à l’exagération
l’expression de leurs sentim ents. Le capitaine Paul se croyait
obligé d’adresser au consul l’épître suivante :« M onsieur, ma
m use a été surprise d’am bition, mal qui lui était jam ais advenu :
m ais se sentant si mal logée, a voulu laisser couler ces vers m al
fagottez à votre libéralité et grandeur. Et dict ainsi. » Suivent
des éloges dithyram biques. Voici la conclusion du m orceau : (2)
... Vivat la cazo bello
Et tout quau qu’ès de la sequello
Dau segon César Roumanez,
Que non noustant las embuscados
Que sous ennemis l’y an dreissados,
Tousjours ten per lous Marseillès !

Encouragés p ar ces tém oignages de sym pathie, les D uum virs
firent alors peser sur les M arseillais une véritable tyrannie. Ils
im aginent de prétendus com plots, et, sous ce prétexte, se débar­
rassent de leurs ennem is. Aux fêtes de la Pentecôte de l’année
1595, ils en forgent un nouveau, « soubs (3) couleur duquel ils
font m ettre un m uletier en prison, lequel aux tourm ents, chargea
un nom m é Candolle. Ce m uletier est pendu et au surplus dict
q u ’il ne sçavoit rien de toute cette menée, que ce n ’estoit qu’une
invention et qu’aux tourm ents il avoit chargé celui q u ’on luy
avoit nom m é et q u ’il n ’en estoit rien du tout. »
Parfois même les D uum virs agissaient par caprice. Un jo u r,
dans l’église des Carmes, Louis d ’Aix se trouvant serré de trop
près par un jeune hom m e le fait arrêter, m ettre à la question et
dénoncer un certain Vesque. Ce dernier est aussitôt jeté en prison
avec sa femme et son fils, puis, condam né à l’exil. Q uant au
dénonciateur, il est pendu, m ais (4) « dict alors tout hault
devant le peuple qu’il ne savoit qu’estoit toute ceste entreprise,
(1)
(2)
(3)
(4)

N ostradamus , p . 908.
P aul , B a r b o u i l l a d e , p. 56,
B ausset , p. 214.
B ausset , p. 213.

P 5

�224

PAUL GAFFAREL

que l’on luy avoit faict dire beaucoup de choses, m ais qu’il
n ’estoit rien du tout. »
Ce qui ju sq u ’alors avait fait la force des D uunrvirs, c’est qu’ils
avaient toujours agi de concert, et s’étaient réciproquem ent sou­
tenus : m ais la fortune les enivra. Louis d’Aix qui, ju sq u ’alors,
avait m ontré une certaine déférence à son collègue s’em porta
ju sq u ’à vouloir lui intim er des ordres. A propos d’une discus­
sion entre un de ses serviteurs et un m atelot au service de
Gasaulx, il exigea la condam nation de ce m atelot et s’échappa en
paroles blessantes. Casaulx eut le bon sens de lui répondre avec
douceur, et Louis d’Aix, revenu à la raison, lui lit les excuses
qui s’im posaient. Leurs am is com m uns s’interposèrent, et le
bon accord fut rétabli (1). « Ainsi voilà pour ce coup, écrit tris ­
tem ent un contem porain, l’espérance des bigarrats déçue, qui
s’attendirent pour celle querelle de voir ces voleurs s’entrem anger entre eux. »
Il y eut même à ce m om ent comme une reprise de sévérité
dans l’adm inistration des Duum vis. « Leurs (2) procédures
estoient des plus violentes qui se virent jam ais ; car comme ils
avoient prins quelque m isérable, soubs ce prétexte d’entreprise,
îlz le m enoient en la m aison d’ung de leurs satellites, et là luy
donnoient le frontal, luy m ettoient des cannes dans les doigts et
finalem ent luy versoient du vinaigre dans les narines, en telle
sorte qu’ilz leur faisoient dire tout ce qu’ils vouloient. » Comme
ils avaient besoin d'argent pour subvenir à toutes leurs dépenses
et pour soutenir la prodigalité de leur tra in de m aison, ils
recoururent aussi aux pires expédients pour augm enter leurs
ressources, im pôts arbitraires, am endes, confiscations, a rre s­
tations (3) : « Ils rem plissent les crottons de ceulx qui estoient
delayans de payer, et dont aulcuns m oururent dans les cachots.»
La terreur régnait donc à Marseille, et ce n’était pas seulement
la vie mais aussi la fortune et l’honneur de tous ceux qui n’adliéraient pas à cette tyrannie qui se trouvaient m enacés.
(1) B a u s s e t , p . 210.

(2) B ausset , p. 214.

(3) Ici., p. 219.

�CASAULX ET LIBERTAT

Ce qui sans doute exaspérait les Duum virs ju sq u ’au crim e,
c’est qu’ils ue pouvaient se dissim uler les progrès de la cause
royale. Les unes après les autres, Henri IV soum ettait toutes les
provinces du royaum e. Il venait d’entrer à Paris, d’e n c h âsse r
la garnison espagnole, et de réduire à l'im puissance les ligueurs
de la capitale. Ce dernier succès avait eu dans toute la France
u n énorm e retentissem ent. Même à Marseille, les royalistes
avaient bruyam m ent témoigné leur joie. Un vieillard avait eu
l’im prudence d’allum er devant sa porte un feu de joie en l’hon­
neur de cet heureux événem ent. Il fut puni de son im prudence(l).
Casaulx le condam na au dernier supplice, et il en profita pour
faire brûler en grande pompe, sur la place de la Loge, un portrait
de Henri IV (28 octobre 1595), et pour ordonner de « brûler (2)
de mesure, et d ’estre consum és m em bre à m em bre, et déchirés à
coups de tenailles sanglantes lous ceux qui se déclareraient
ainsi partisans d ’un souverain hérétique. »
Il était déjà tro p lard. Un irrésistible m ouvem ent d’opinion
se prononçait dans la France entière. Si le roi se décidait à
abjurer et à se convertir à la religion de la m ajorité de ses sujets,
il devenait évident que lout prétexte de rébellion disparaissait,
et que, déjà souverain légitime par sa naissance, Henri IV serait
reconnu par tous ceux des catholiques qui hésitaient encore. Or
Casaulx ne voulait à aucun prix s’incliner devant ce pouvoir
grandissant. C’est même pour éviter une soum ission qu’il redou­
tait qu’il chercha à se créer des appuis, non seulem ent eu se
rapprochant de ceux q u ’il avait jusqu’alors com battus, c’est-àdire É pernon et ses partisans, mais aussi, et c’est en cela qu’il
fut vraim ent coupable, avec les ennemis nationaux, avec les
Espagnols.
L ed u c d’E pernon était toujours censé gouverner la Provence
au nom de Henri IV. En réalité il ne cherchait qu’à s’y tailler
une principauté indépendante. Comme il avait appris que
H enri IV, qui d’ailleurs n’avait jam ais éprouvé à son égard
(1) N ostradamus , p. 972.
(2) Id., p . 1017.
15

�PAUL GAFFAREL

I..- .

qu’une très médiocre sym pathie, était décidé à lui retirer son
com m andem ent pour en pourvoir un des grands seigneurs qu’il
cherchait à rattacher à sa cause, très probablem ent le duc de
Guise, il se disposa à résister et lui aussi chercha des appuis.
Casaulx et le Duc, cet am bitieux et ce m écontent, se rap p ro ­
chèrent donc, et, réunis par une haine com m une, songèrent à
m archer d’un com m un accord.
Un certain abbé Cornac leur servit d’interm édiaire. Il apprit à
Casaulx qu’E pernon et Mayenne agiraient désorm ais de con­
cert, et lui dém ontra qu’il avait tout intérêt à s’u n ir à eux, s’il
voulait se m aintenir à Marseille. Casaulx répondit qu’il ne pou­
vait donner aucune réponse précise, attendu que la Ligue n’était
pas dissoute, et que Mayenne en était toujours le chef. D’ailleurs
il était tout disposé à reconnaître E pernon comme gouverneur
de Provence, m ais à condition qu’il n’entrerait pas à Marseille,
et que lui, Casaulx, garderait la haute m ain sur les affaires
m unicipales. Alors fut décidée la convocation à Marseille des
Etats généraux de la province, qui auraient pour m ission de
régler toutes les affaires en litige. Genebrard, archevêque d'Aix,
ligueur com prom is par l’ardeur de ses déclarations, et Masparaulte, nom mé par le duc de Mayenne président de la cour
souveraine qui venait d’être créée à Marseille, jouèrent le rôle
principal dans les délibérations de cette assem blée. La prési­
dence de M asparaulte (1) coûta cher à la ville. Il fallut payer les
frais de son voyage et lui donner tout un m obilier et des livres.
Le tailleur Jean Gai lui fournit des vêtem ents, des galons et
« diverses façons d ’accoustrem ent », pour 400 écus. Le « m estre
pasticier » Honorai Cotton fut chargé de son service de table, et
pour ses honoraires d’une année, il reçut de la caisse m unicipale
3500 écus. Comme on le voit, Casaulx savait reconnaître les ser­
vices rendus. P ourtant M asparaulte ne lui fut pas d’une grande
utilité dans ces prétendus États généraux. Peu de villes y furenl
représentées, Arles, Salon, quelques autres com m unes sans
im portance et toutes celles dont les gouverneurs tenaient encore

�pour la Ligue. Aussi bien ces députés sans m andat régulier
firent plus de b ru it que de besogne. Bien accueillis à Marseille
et largem ent fesloyés, ils passèrent leur lemps à se congratuler
et à se faire réciproquem ent de belles prom esses, m ais qui
n’avaient aucune sanction (1). Ainsi que l’a écrit un contem po­
rain, Bausset « là furent prises de belles délibérations, mais ils
se contentèrent d ’en parler et ne firent la guerre qu’aux bou­
teilles. Ayant fait de grands et copieux festins chez Louis d’Aix
et Casaulx, là où, après qu’ils avaient beu dix à douze coups, ils
beuvoyent encore cinq ou six à la santé de MKr du Mayne
(octobre 1594). » Ces prétendus États généraux n ’am enèrent donc
aucun résultat pratique. Le duc d ’Épernon, qui s’élait imaginé
que le concours de Casaulx lui serait fort utile, ne tarda pas à
com prendre que son allié prétendu ne travaillait que dans son
propre intérêt, et, dès lors, sans rom pre avec lui, il n’eut plus
que des rapports très froids. Q uant à Mayenne qui, plus que
tout autre, se rendait compte des progrès continus de Henri IV,
il songeait déjà à faire sa paix particulière, et était em barrassé
plutôt qu’aidé p a rla com plicité de Casaulx ; en sorte que ce der­
nier n ’eut bientôt plus d’autre ressource que de se jete r dans les
bras de l’étranger.
L’abjuration très opportune de Henri IV porta le coup de
grâce aux am bitieuses espérances des Duum virs. Il était en effet
difficile, il était même impossible d’alléguer désorm ais les inté­
rêts généraux du royaum e ou de la religion. Il n’y avait plus en
scène que des am bitieux dont les efforts désespérés étaient à
l’avance condam nés. Q uant à la religion, elle ne servait plus que
de prétexte à de louches opérations. Cela était si vrai, la religion
était si bien un ressort et rien qu’un ressort dans la violente
piolilique de Casaulx, que, dès que la papauté laissa entendre
qu'elle était disposée à prononcer l’absolution d'H enri IV et à le
réconcilier avec l’église, le consul p rit feu et se déclara contre le
souverain pontife. Voici en effet ce que nous lisons dans une lettre

(1) liuIJetaire de la ville de M arseille de 1331 a 1397, A rticle tla 1« février
1591 el du 3 mars, 3 août et 13 fév rier 1395,

�228

PAUL ÜÀFFAHEL

d’Ossat à Villeroy (28 aoùl 1596) : « Le pape nous dit qu’il avait
advis que le cardinal de Joyeuse avoit parlé à Casaulx, luy
rem onslrant qu’il n’y avoit plus de prétexte de désobéir au Roy
après l’absolution donnée par le pape, et qu’il feroit bien de s’en
rem ettre à sa sainteté, et que Casaulx luy avoit respondu que le
pape estoit plus grand hérétique que celuy qui avoit esté absous
p a rlu y . »
En froid avec Epernon, presque abandonné par M ayenne,
ayant rom pu avec la Papauté, Casaulx n’avait plus qu’à se
soum ettre ou qu’à se jeter dans les bras de Philippe II. Ce fut à
ce dernier parti qu’il s’arrêta pour son m alheur.
On sait déjà que, depuis plusieurs années, de courtoises
relations s’étaient établies entre les m aîtres de Marseille et la
cour d’Espagne. Sans doute elles n ’avaient pas abouti à un traité
d’alliance formel, m ais les galères espagnoles avaient toujours
été bien accueillies dans le port de Marseille et Philippe II de
son côté avait à diverses reprises autorisé les négociants de
Marseille à s’approvisionner de blé en Sicile et à Naples. En
l’année 1595, le cardinal Albert d’A utriche (1), qui se rendait
d’Espagne en Flandre passa par Marseille et s’y a rrê ta . Cette
escale était préméditée (2). « O nrecougnut qu’il avoit charge du
Roy d’Espagne de laire ouverture de quelque traiclé ». En effet
Casaulx reçut l’assurance que l’escadre espagnole com m andée
par Doria stationnerait à Marseille et que ses envoyés seraient
favorablem ent accueillis à l’E scurial, où ils négocieraient une
alliance définitive. Casaulx s'adressa alors à l’assesseur Allovitis,
qu’il pria d’être son interprète auprès de Philippe II. Ce dernier
qui ne sentait pas le terrain solide et flairait une prochaine
catastrophe, peut-être aussi ne voulait-il pas tra h ir ses devoirs
de citoyen, déclina l’ouverture en alléguant son peu de valeur
personnelle, m ais il proposa le docleur Mongiu, auquel furent
adjoints l’avocat Nicolas David et le frère du D uum vir, François
(1) C’était le sixième fils de l’empereur Maximilien II. 11 devait plus tard
renoncer à la prêtrise, et épouser une des filles de Philippe II, l’infante
Claire-Eugénie.
(2) B a u s s e t , p . 218

�229

CASAULX ET LIBERTAT

Casaulx (1). Ils avaient pour m ission de dem ander le concours
actif des galères espagnoles ainsi q u ’une garnison pour Marseille,
et, comme gage de l’alliance, de céder à Philippe II la ville et Je
port de Bouc, excellente position stratégique pouvant servir de
point de départ à une arm ée qui prendrait Aix à reVers et, de là,
occuperait toute la Provence.
Les envoyés M arseillais furent très Bien reçus en Espagne.
Des carrosses de la cour furent envoyés à leur recherche. Castel
Rodrigo et Idiaquez, les tout puissants m inistres de Philippe II,
les présentèrent à l’E scurial en audience solennelle. Us furent
constam m ent traités sur le pied des Grands d’Espagne, ce qui
était un grand point, étant données les rigueurs de l’étiquette. Les
négociations furent menées rapidem ent. Le catholicism e devait
rester la seule religion autorisée à Marseille. Le roi reconnu
serait non pas Henri IV, m ais celui qui serait désigné par le
consentem ent général des F rançais. Marseille recevrait une
garnison espagnole et ouvrirait son port aux galères de Doria.
Philippe II serait déclaré le protecteur de Marseille, et il donne­
rait chaque mois 6.000 écus, plus 550 quintaux de poudre, sans
parler des blés de Sicile (2). « Avec cela se disoit d ’ailleurs que
ledict Casaulx et te Viguier avoienl accordé de livrer la ville et
de reconnaître le Roy d’Espagne m oyennant pour chascuu d ’eulx
la somme de 500.000 escus une fois payés, et 200.000 escus de
revenus en fonds de terre au royaum e de Naples, et pour la
com m une de ladicte ville un m illion d’or une lois payés et per­
m ission d ’envoyer tous les ans deux navires aux Indes pour y
trafiquer à la façon des Espagnols naturels. »
Le fait est donc indéniable. Tout citoyen qui songe à vendre à
un souverain étranger, ou à lui faciliter l’accès d’une portion du
territoire national, n’est plus qu’un traître, quel que soit le nom
dont il couvre sa félonie. C’est ainsi d’ailleurs que Henri IV,
quand il apprit ces négociations, qualifiait la conduite de
Casaulx, et il avait comme le pressentim ent que la punition ne
(1) N o st r a d a m u s , p. 1023. — B o u c h e ,
(2) Lettre d’Ossat à Villeroy.

H is to ir e d e P r o v e n c e ,

t. II, p, 815-816.

�230

PAUL GAFFAREL

tarderait pas. « A Marseille, écrivait-il de la Ferté au connétable
de Montmorency, le 8 décem bre 1595, les choses vont plus mal
que jam ais, car Casaulx et le viguier foui ce qu’ils peuvent pour
rendre le peuple irréconciliable avec moi pour m aintenir leur
tyrannie. D avantage on dict q u ’ils ont Iraicté avec le cardinal
d’Autriche, et que le Roy d’Espagne y envoie 2.000 hom m es et
12 galères, avec une notable somm e d’argent pour d épartir aux
dicls Casaulx, viguier, et aultres leurs adhérents, dont je suis
peiné, et d ’aultant plus que je ne prévois y apporter d’aultre
remède que celuy que je dois attendre des propres fortaictz de
ces m alheureux. Il a couru un bru it à Lyon, qui est venu
jusques icy, que le peuple les avait pendus tous deux, m ais mes
serviteurs ne m ’en ont rien escript, de sorte que je ne le crois
pas. » Ce n’était que partie rem ise ! Casaulx avait trafiqué de
l’honneur et de la sécurité française. Rien ne peut excuser un
pareil acte. Il en portera la peine aux yeux de la postérité, et il
allait en être presque im m édiatem ent puni.

III
Le duc de Guise, successeur d’É pernon, venait en effet, d’entrer
en Provence, et partout triom phait la cause royaliste. Il s’était
emparé de Sisteron, de Forcalquier, de Grasse, de Saint-Cannat,
des Martigues, de M arignane et en dernier lieu de Roue. Les uns
après les autres, pour employer l’expression d’un contem porain
« ild én ich ait tous les petits tyranneaux (1).» La perle de Bouc fut
sensible à Casaulx, car elle le privait du gage qu’il com ptait
rem ettre au roi d’Espagne. En outre, le voisinage d’une troupe
royaliste pouvait du jo u r au lendem ain m enacer la sécurité de
Marseille. Casaulx n’hésita pas et envoya dem ander à l’am iral
Doria, alors à Gênes, le secours im m édiat de l’escadre espa­
gnole. « Nous eûmes ce jour-là (2 janvier 1596), lisons-nous
dans une lettre d’Ossat, un autre avis de Gênes p ortant qu’il y
estoit arrivé une tartane envoyée en grande diligence par
(1) B aüSSGt , p. 221.

�231

CASAULX ET U B E R T A T

Casaulx, pour aviser le prince Doria qu’à la Tour de Bouc et à
l’isle des Martigues on avait crié Vive le Roi I et que la ville de
Marseille estoit fort pressée, et prier le prince Doria d ’envoyer
vilem ent le secours qui avoit esté prom is, et que, sur cet avis,
ledit Doria avoit fait p artir le 26 décem bre au soir quatre galères
qui portaient de 400 à 500 hom m es, et faisoit m ettre d’autres
galères en ordre pour y porter encore d’autres gens de guerre. »
La trahison est donc consommée. Marseille a reçu une garni­
son espagnole, et Philippe II se voit enfin à la veille de réaliser
un de ses secrets desseins, celui de relier ses dom aines italiens
à ses possessions espagnoles grâce à sa m ain mise sur Marseille,
Q uant à Casaulx, il se croit le m aître de l’avenir, et, dans sa joie
fanfaronne, ne cache plus ses projets am bitieux. « Il ne (1) sau­
rait nous arriver, s’em presse-t-il d’écrire à Doria, une plus
grande joie et contentem ent d’avoir reçu le secours des quatre
galères qu’il a plu à votre grandeur de nous envoyer avec des
hom m es, des m unitions, de l’argent, et de nous honorer en
même tem ps de l ’assistance du seigneur Carlos, votre fils........
Les dites galères serviront m erveilleusem ent pour contenir nos
ennem is, espérant qu’avec l’aide de Dieu nous surm onterons les
pernicieux desseins du Vendôm ois. » Le dictateur de Marseille
se trom pait étrangem ent, et ce Vendômois tant dédaigné allait
décidém ent prendre le dessus.
Ce fut l’ancien chef de la Ligue, Mayenne, qui donna le signal
de la défection. Mayenne n ’avait pas tardé à com prendre qu’en
prolongeant la lutte, il se heu rtait à un courant irrésistible.
Mieux valait m énager l’avenir, et négocier sa soum ission quand
il en était encore tem ps. Dès la fin de 1595, il avait signé un
véritable arm istice ou plutôt une suspension d’arm es générale.
En janvier 1596, p ar le traité de Folem bray, il reconnaissait
H enri IV comme roi légitime de France, m ais on lui rendait ses
biens, offices et dignités ; on lui donnait le gouvernem ent de la
Bourgogne, trois villes de sûreté pour six ans, 350.000 écus pour
ses dettes, et l’abolition de tous les arrêts rendus contre lui et ses
(1) Lettre citée par Papon,

H i s t o i r e d e P r o v e n c e , t.

vi, p. 38.

�232

PAUL GAFFAREL

partisans. C’était une rentrée en grâce absolue et complète. Au
m oins Mayenne eut-il la pudeur de stipuler des conditions
spéciales au profit de Casaulx et de Louis d’Aix. On leur accor­
dait même un délai de six sem aines pour y adhérer et pour
prêter à leur tour serm ent de fidélité. Un des partisans les plus
déterm inés de Mayenne, un ancien chef de Ligueurs, le Dijonnais Étienne Bernard, fut même envoyé à Marseille avec le titre
de Président de la cour souveraine de celte ville, en rem place­
m ent de M asparaulte, et avec la mission expresse d’arracher le
consentem ent des D uum virs et d’éteindre à Marseille le dernier
foyer de la rébellion.
Le rôle de Bernard était fort délicat. Il était notoirem ent dési­
gné comme un des plus acharnés partisans de la Ligue et
pourtant il arrivait à Marseille avec les instructions très précises
de son protecteur Mayenne pour tâcher de rendre cette ville
im portante à la couronne. Il lui fallait donc à la fois plaire à
tout le monde, à Mayenne donL il était en quelque sorte l’hom me
lige, aux D uum virs dont il travaillait à renverser l’autorité, et
aux royalistes qu’il était obligé de m énager. Aussi, tout en
affectant un extrême rigorism e de conduite, se réserva-t-il d ’agir
suivant les circonstances. Il fut comme le grand m aquignon des
consciences, mais avec tous les dehors de la plus stricte loyauté.
Aussi bien, il arrivait les m ains pleines de promesses. Non seule­
m ent les privilèges de Marseille seraient respectés, mais des
accom modem ents particuliers assuraient de grands avantages
aux Duum virs. Il étaitchargé (1) de leur proposer « sept ou huit
mille livres de rentes en bénéfices et cent m ille escus en argent,
a ie s prendre sur les im positions qu’on levoil à présentaudict
Marseille, qui seront continuées ju sq u ’à leur entier paiem ent, et
encore les assurer de dem eurer viguier et consul perpétuels en
ladite ville, comme toute autre chose que ledict Bernard jugera
estre necessaire pour les retenir au service du Roy en ladicte
ville de soir obéissance. »
En même tem ps que B ernard, et cette fois non plus de la part
(1) Discours véritable de la réduction de Marseille.

�CASAULX ET LIBERTAT

233

de Mayenne, m ais sur l’initiative directe de Henri IV, un autre
négociateur s'efforçait de gagner la confiance de Casaulx. Le roi
en effet, désirait vivem ent la soum ission de Marseille qui lui
assurait la possession du Midi et préparait la défaite de l’E spa­
gne. Il pria son am bassadeur à Rome, Ossat, de lui servir d ’inter­
m édiaire auprès de ses collègues de Venise et de Toscane, qui
s’efforceraient d’obtenir le concours du souverain Pontife pour
am ener Casaulx à s’incliner à son tour devant un souverain
reconnu par toute l ’E u ro p e ; m ais le pape Clément VIII n’avait
pas oublié l’épillaète d’hérétique dont l’avait gratifié Casaulx, et
ne voulait pas s’exposer à de nouveaux affronts. Il finit cepen­
dant par déclarer à l’am bassadeur de Venise, M orosini(l) « q u ’il
ne pouvait patiem m ent souffrir qu’une place si proche de l’Italie
fût envahie, que rien ne le touchait plus que le repos et la liberté
com m une de l’Italie, et.qu’il écrirait à la ville de Marseille que
le roi était absous avec toutes les form alités requises, et que
ceux qui lui faisaient entendre le contraire le trom paient. » Il
pria même le cardinal de Joyeuse qui ren trait en France de voir
Casaulx en passant à Marseille, et de ne pas lui cacher son désir
du rétablissem ent de la paix.
E ntrepris à la fois par le président Bernard et par l’envo3ré de
Clément VIII, Casaulx eut un m om ent d’hésitation. L’heure était
p ourtant venue de s’incliner devant le fait accom pli et l’hésitation
était d’autant m oins perm ise que le parlem ent d ’Aix venait, par
un acte retentissant, de m ontrer qu’il était décidé à ne reculer
devant aucune responsabilité. Il venait de condam ner à m ort et
de faire exécuter un espion de Casaulx (11 janvier 1596), un cer­
tain Raym ond, m endiant aveugle qui, circulant sans cesse entre
Aix et Marseille, inform ait le dictateur de toutes les dém arches
du duc de Guise. Ce dernier travaillait en effet à faire rentrer
Marseille dans le devoir (2). « Plein de générosité, n ’ayant
jam ais pensé à une tan t inouïe trahison, il n ’aspirait qu’à
rem ettre cette puissante cité, si vilainem ent traitée par deux

(1) Lettres d’Ossat àVilleroy — voir surtout celle du 17 janvier 1596.
(2) N o s t iu d a m u s , p . 1021.

�234

PAUL GAFFAREL

personnes obscures, sous les arm es de son roi, et l’arrach er aux
pattes de l’Espagnol qui la voulait enlever à force de sommiers
d’o r» ; m ais il ne pouvait m ettre en m ouvem ent la m oindre
troupe, sans que Raym ond n ’en prévînt aussitôt Casaulx, et tous
ses projets étaient ruinés avant d’avoir reçu même un com m en­
cement d’exécution. La condam nation de cet espion était donc un
sévère avertissem ent, et comm e un son de cloche, dont aurait
dû profiter Casaulx, m ais le m alheureux, ju sq u ’alors toujours
servi par la fortune, croyait à la persistance de son heureuse
chance, et courait à sa perte.
Plusieurs de ses amis l’engageaient pourtant à céder. Dans sa
propre famille, il était comme assiégé p a rle s supplications des
siens. Son fils aîné, Fabio, était du nom bre de ceux qui le con­
juraient d’assurer son avenir en renonçant de lui-mêm e à un
pouvoir après tout usurpé. Ainsi que l’écrit fl) N ostradam us,
« Fabio, son fils aîné, jeune hom me de douce et gracieuse nature,
persuadait avec larm es, agenouillem ents, rem ontrances et
supplications pressantes son désespéré père de reconquérir son
roi, de relever la patrie, de ne tra h ir la cité. Ces prières furent
de telle force qu’elles esm urent les entrailles de ce père, et lui
tirèrent les larm es desyeux, telles que son fils congnut qu’il soutenoit un grand com bat entre la crainte et l’espérance, entre
l’am bition et l’am our, et deux contraires dém ons qui le pous­
saient diversem ent. » Ce furent les m auvais dém ons qui l’em­
portèrent. L’influence de Louis d’Aix fut aussi décisive. Non
seulement Casaulx ne voulut rien entendre, m ais encore il
menaça de m ort un de ses partisans, l’archiviaire Ruffi, qui le
suppliait d’accepter, « car il a voit les fleurs de lys fort avant
dans le cœur. » Le président B ernard lui-m êm e ayant insisté
devint suspect du jo u r au lendem ain, et on lui intim a l’ordre de
quitter Marseille dans les cinq jo u rs.
Un des descendants de Louis d’Aix, François d ’Aix, l’auteur
des statuts m unicipaux et coutum es anciennes de la ville de
Marseille, a prétendu que son ancêtre était tout disposé à
(1) N o st ra d a m us , p. 1022.

�CASAULX ET LIBERTAT

235

accueillir les propositions royales (1). « Noble Louis d’Aix, a-t-il
écrit, gentilhom m e généreux et des plus nobles et m eilleures
familles de la ville, dont le bonheur et la fortune lui furent ravis
sous un prétexte faux et calom niateur, qui prévint sa fidèle réso­
lution, et que la croyance pourtant du vulgaire, sujet à être
m ené par les oreilles, a seulem ent autorisé. » Certes, François
d’Aix était dans son rôle en plaidant ainsi la cause de son parent,
m ais rien ne prouve que Louis d’Aix ail eu sérieusem ent la pen­
sée de se soum ettre. Les contem porains au contraire sont u n a­
nim es à affirm er que c’est lui qui encouragea Casaulx à résister.
En tout cas, il n’essaya même pas d’arrêter son collègue dans la
voie funeste où il s’engagea, lorsque, décidé à se m aintenir à
Marseille envers et contre tous, non seulem ent il écrivit à Doria
pour lui dem ander un nouveau secours de douze galères et de
1500 soldats, m ais encore accentua sa tyrannie en édictant une
série de m esures arbitraires destinées à augm enter son pouvoir.
C’est en effet à ce m om ent (2) que, sans seulem ent consulter les
m agistrats qui p o u rtau tlu i étaient dévoués, il prononça la confis­
cation des biens des émigrés, el ordonna à leurs femmes et leurs
enfants de quitter la ville. Le duc d’Epernon ayant cru devoir
protester contre cet ordre barbare, les D uum virs, sans doute
pour le braver, « firent crier que les femmes et les enfants des
réfugiez eussent à vuider la ville dans les vingt-quatre heures,
sous peine d’être conduits en pleine m er sur un vaisseau sans
voiles et sans gouvernail, cc On voyoit (3) alors toutes les rues
empescliées et em barrassées de femmes, enfans et charrois, qui
em paquetoient leurs hardes, et les portes de la ville n ’esloientpas
assez capables pour sortir tout en un jo u r. Les pauvres gens
prenoient congé de leurs m aisons, y voyant entrer de nouveaux
liostes, disoient adieu à leurs parents et voisins, et toute la ville
esloit rem plie de pleurs, gémissem ens et désespoir, et de
m ém oire d’hom m e on n ’avoit veu ung spectacle si pitoyable. »
Poussés par cet esprit de vertige qui aveugle ceux des gouver(1) F rançois d ’A ix , ou v rag e cité, p. 579.
(2) B a u s s e t , p . 217.
(3) N ostradamus , p. 1022.

�236

PAUL GAFFAREL

liants qui vont bientôt tom ber, les Duum virs im aginèrent alors,
sans doute pour conserver l’appui de la populace et effrayer les
bourgeois, de m ettre sur toutes les propriétés un im pôt d e 4 o /o
et sur les m archandises un droit d’entrée de 6 o/o. Ils eurent
même l’im pudeur, afin de rem plir leurs coffres, d’inviter aux
fêtes d ’un baptême, douze des plus riches négociants et de les
retenir en prison jusqu’à ce qu’ils eussent payé une forte rançon.
Enfin, perdant toute prudence, eL risquant de s’aliéner à tout
jam ais la papauté qui ju sq u ’alors les avait soutenus, ils firent
.saisir en pleine m er une galère richem ent chargée, qui apparte­
nait au cardinal de Gondi, et, malgré jes protestations de ce
prince de l’église, ordonnèrent de vendre à leur profit cette
cargaison, qui leur rapporta la somme de 180,000 livres.
C’en était trop. La m esure était comble. La réaction allait se
m anifester, et, ainsi qu’il arrive à toutes les époques troublées,
se com pliquer de crim es. Si en effet, les D uum virs avaient des
partisans, c’était surtout dans les rangs de la populace, dont ils
flattaient les passions ; m ais tous les travailleurs, les m archands
et les négociants, qui com m ençaient à com prendre que les inté­
rêts de la religion n’étaient plus com prom is, tous ceux surtout,
et le nom bre en était grand, qui répugnaient à la dom ination
espagnole étaient las de cette tyrannie effrénée et n ’aspiraient
q u ’au rétablissem ent de l’ordre. On en voulait surtout à Casaulx
de ses rapports avec Philippe II. Les contem porains parlent
avec am ertum e de « l’insatiable (1) et dém esurée am bition d’un
catholique m onarque, qui cherchait par toutes sortes de
m achines d’or, d’argent, d’airain et de feu d’engloutir Marseille
et de l’avoir, sous la faveur de nos tem pêtes, pour en rem plir le
rond de sa couronne. » Les m écontents se groupèrent. Les pros­
crits s’agitèrent autour du duc de Guise et le pressèrent d’inter­
venir. Guise hésitait, car il n’avait à sa disposition qu!un petit
nom bre de soldats, et il n’ajoutait qu’une confiance médiocre
aux promesses des exilés ; m ais à ce m om ent se présentèrent à
lui deux hom mes, qui précipitèrent ses résolutions en lui four(1) Nostradamus, p. 1022.

�m ssant les moyens de triom pher d'un adversaire, après tout
redoutable. Combien est-il fâcheux que ces libérateurs de Mar­
seille aient été guidés, l’un, l’avocat Bausset, par la haine,
l’autre, le capitaine Libertat, par la cupidité ! Certes, la déli­
vrance était désirable, m ais combien peu sym pathiques lurent
les instrum ents de cette délivrance !
Bausset était un de ceux qui avaient dû quitter Marseille pour
fuir la vengeance des D uum virs. 11 ju ra de se venger. Instruit
par ceux de ses am is qui étaient restés en ville, qu’un fort
parti s’était formé pour réclam er la soum ission au souve­
rain légitime, m ais que ces opposants n ’osaient recourir aux
moyens violents, il se m ontra m oins scrupuleux et résolut de
jouer le tout pour le tout. Un de ceux avec lesquels il était resté
en relations fréquentes était le notaire Geoffroy Dupré, secrétaire
de la ville depuis l’année 1586. Ce Dupré, royaliste avéré, avait
réussi à ne pas attirer contre lui les méfiances des Duum virs, car
il était im potent et paraissait incapable de jouer un rôle actif;
m ais, comme le rem arque un contem porain, « c’esloit un
hom m e assez mieux disposé d’esprit que de jam be, l’une des­
quelles il avait incom m odée par un défaut naturel. » Profitant
de ce qu’on ne surveillait pas ses allées et venues, Dupré eut
avec Bausset de fréquentes entrevues, et, de concert avec lui,
chercha l’hom m e sans scrupules dont on aurait besoin pour
frapper le coup décisif. Us l’eurent bientôt trouvé, et, dès lors,
un véritable com plot s’ourdit, dont l’exécution devait être p ro ­
chaine, car les conjurés voulaient profiler de l’extrêm e désir
qu’avait le duc de Guise de faire enfin rentrer dans le devoir la
cité rebelle, dont la soum ission entraînerait celle de fout le
Midi.
Le triste personnage sur lequel com ptaient les conjurés se
nom m ait Pierre Bayon de Libertat. Il était d’origine corse. Ses
aïeux avaient joué un rôle im portant à Calvi. Son trisaïeul,
Pierre Bayon, et son arrière-grand-oncle, Simeon Bayon, avaient
délivré Calvi de l’oppression de deux tyrans, et, par reconnais­
sance, la ville avait tenu sur les fonts baptism aux un de ses
enfants, Jean-B aptiste, et l’avait appelé Libertat. « Il y a envi-

�PAUL GAFFAREL

ron (1) deux cents ans, écrivait en 1597 le président du Vair,
qu’il se trouva à Calvi, capitale ville de Corsègue, deux tyrans
qui s’en em parèrent, lequels, après avoir durem ent et cruelle­
m ent tyrannisé leurs citoyens, voulurent vendre cette ville aux
Espagnols. Bayon, trisaïeul du défunt sire de L ibertat, qui était
un des principaux et des plus généreux citoyens, se résolut de la
délivrer de captivité et y hasarda si courageusem ent sa vie
qu’il la fit perdre à ces deux tyrans et rem it la ville en liberté,
d’où il acquit le surnom de L ibertat, qui est dem euré aussi fatal
qu’héréditaire à la m aiso n . » Ainsi que beaucoup de ses com pa­
triotes, le prem ier Libertat était passé au service de la France, et
ses descendants avaient continué la tradition et étaient devenus
chefs de m ercenaires.
Le Libertat qui se trouvait à Marseille dans les dernières
années du xvie siècle était un hom m e dans la force de l’àge. Ses
contem porains l’ont représenté le teint basané, les cheveux
courts et noirs. Il était privé d ’un œil, m ais, paraît-il, il suffisait
de le voir une fois pour (2) « reconnaître en lui un hom m e fort
asseuré et de courage plus hautain que sa sorte ne portait, aspi­
ran t à s’agrandir par un ou par un autre moyen. » Croyant que
sa fortune était attachée à celle de Casaulx, il s’était tout d’abord
déclaré pour le dictateur, et l’avait servi avec résolution et fidé­
lité. Il avait été récom pensé de son zèle par le com m andem ent
d’un des postes les plus im portants de la ville, celui de la porte
Réaile. Casaulx croyait pouvoir com pter su r lui, m ais L ibertat
n’était hom me ni de conviction, ni de reconnaissance. Dès qu’il
sentit que le vent tournait, il chercha à se m énager une sortie.
Dupré informé des propos assez singuliers qu’il tenait de tem ps
à autre, résolut de profiter de cette conversion inattendue.
Feignant de croire ce que Libertat aim ait à répéter, à savoir
qu’il avait servi Casaulx parce que Casaulx était le défenseur de
la religion menacée, m ais que le tem ps était venu de se rallier au
roi légitime, depuis qu’il avait abjuré et qu’il avait reçu l’abso(1) D dvair . O r a is o n f u n è b r e d e L i b e r t a t , p . 203.
(2) N ostradamüs , p . 26.

�CASAULX-ET LIBERTAT

2:i‘J

lution pontificale, Dupré lui dém ontra l’intransigeance du dicta­
teur et la nécessité de se défaire de lui pour rendre Marseille à
H enri IV. Il lui prom it en outre m onts et m erveilles s’il consen­
tait à faire défection, et il le m it en rapport avec Bausset et avec
le duc de Guise, qui, tous deux, n ’attendaient plus qu’une occa­
sion favorable pour intervenir.
Libertat a u ra it dù, comme le lui com m andait son strict devoir’,
livrer à son m aître ceux qui cherchaient ainsi à le corrom pre ;
m ais cette âme basse et vénale avait déjà son siège fait. Il écouta
sans sourciller les propositions qu’on lui adressa, et organisa
tranquillem ent sa trahison, n’attendant plus que l’heure propice
pour la consom m er. Dupré eut bientôt réuni de nom breux
adhérents : Ogier de R iquetti, Gaspard Séguin, Désiré M oustier,
Honoré de Rains, Jean Laui-ens, Jean Viguier, Jacques M artin,
les deux frères de Libertat, Antoine et Barthélem y, Balthazar
d’A nian et Pierre M atalian, qui se chargèrent de recruter des
partisans et de tout préparer pour une prise d’arm es. Il est très
probable que le président B ernard fut m is au courant de la
tram e, et que, sans s’engager de sa personne, il prom it so n
assentim ent. Q uant à Bausset il se chargea, et c’était l’essentiel,
de la négociation avec le due de Guise. Ce dernier « d u (1)
com m encem ent ne fît pas grand fondement su r Geste propo­
sition, soit qu’il avoit desja conceu en son esprit, tout plein d’anltres desseings et e n tr e p r is e s su r ceste ville-là, soit aussi p ar la
profession de celui qui luy en faisoit l’ouverture ; voyant que
ceste parolle luy estait portée par ung de robe longue: tonlesfois
il prom et de faire tout ce qu’on d ésirait et com m anda d ’expédier
toutes les asseurances qu’on dem andoit. »

Les conjurés auraient voulu que les troupes royales entou­
rassent Marseille comme pour une attaque prochaine, Casaulx
et Louis d'Aix avaient l'habitude de faire tons les jours des
reconnaissances hors la ville. On aurait profité de leur sortie
pour lever derrière eux le pont-levis et pour les livrer sans
défense â l’attaque des soldats de Guise. Bausset préférait qu’on
((IJ) RMJ1S8SET, p ..

�240

PAUL GAFFAREL

ouvrit aux royalistes une des portes de Marseille, celle du plan
Form iguier, m ais Libertat n’y consentit pas, car il ne voulait pas
livrer la ville au pillage. D’ailleurs il n’aurait plus été l’hom me
indispensable et il tenait à ne pas à êLre relégué au second plan.
Le duc de Guise résolut alors de tenter une surprise de la ville •
avec ses propres moyens, et le 10 janvier il se m it en effeL en
m arche avec toute son arm ée, et de nom breux porteurs d’éclielles, m ais la pluie tom ba toute la nuit. Les chem ins devinrent
im praticables. Il fallut rebrousser chem in. Guise, qui s’obstinait
dans ses projets et ne croyait que m édiocrem ent à la diversion
que lui proposaient les conjurés, m archa une seconde fois contre
Marseille, et se porta contre la porte d’Aix. Louis d’Aix et
Casaulx étaient sur leurs gardes. Les royalistes furent accueillis
par des feux m eurtriers et reculèrent en désordre, abandonnant
leurs échelles, qui furent portées triom phalem ent ju sq u ’à
l’hôtel de ville.
L’affaire s’annonçait m al. Guise com m ençait à se décourager
et les conjurés à se désorganiser, car (1) « ils se précipitèrent à
un danger évident en entreprenant de tuer les tyrans sans assis­
tance ni secours du dehors, et il leur falloit une fois pour toutes
se délivrer de l’appréhension que, le temps faisant descouvrir
leur entreprise, leurs testes ne fussent portées sur un échafaud. »
Ce fut Bausset qui ranim a tous les courages. Le duc de Guise
avait manifesté l’intention d’assiéger La Garde près de Toulon.
Bausset non seulement réussit à lui arracher la promesse for­
melle de détacher une partie de son arm ée pour essayer une lois
encore de surprendre la ville, m ais encore, soucieux de ses inté­
rêts et de ceux de ses am is, il lui fit signer à Toulon, le 10 février
1596, un traité en form e.
Guise prom ettait de garder à Marseille ses im m unités et d’y
conserver la cham bre souveraine de justice. Am nistie pleine et
entière serait accordée à tout le monde, sauf aux D uum virs et
à leurs principaux affidés. Q uant à Libertal, le prix de la
trahison avait été soigneusement débattu, et on payait cher sa
(1) Ba usset , p. 228.

�241

CASAULX ET LIBERTAT

coopération. P ar l’article 8 (1 ) de ce traité, on lui prom ettait en
effet « la somme de cent soixante mille escuz tant pour luy que
pour ceulx desquels il sera aydé en ceste affaire » ; par l’article 9
la charge de v ig u ie r;p a r l’article 10 le com m andem ent de la
porte Réalle et du fort de Notre-Dame de la Garde « avec 50 livres
par mois d’augm entation en chascunes des dictes places outre
les gages ordinaires, et de plus le com m andem ent des deux
galères que possèdent les sieurs d’Aix et Casaulx » ; par l’article
11 le rem boursem ent des soldes arriérés ; par l’article 12 une
place et un fief noble en Provence du revenu de deux mille
écus par an ; par l’article 13, la réserve d’un évêché ou abbaye
en Provence ou ailleurs du revenu de mil cinq cents écus ; par
l’article 14 « pour sa vie d u ran t les droicls, fruicts et profficts de
la douane, de l’espicerie et droguerie sur l’estranger, et du poids
et casse establis en ladicte ville, lesquels peuvent revenir à mil
cinq cents escuz par an, et aussi les droits de la table de la mer
pour luy et pour les siens perpétuellem ent» ; par l’article 15
« pareillem ent et pour sa vie durant la saline de la Vaudrecb
en ce pays. »
Libertat ne donnait donc pas son concours à titre gracieux.
Encore exigea-t-il un engagem ent formel du duc de Guise. Ce
dernier dut s’exécuter et signerde sa m ain la promesse de rester
fidèle à sa parole. « Nous, Charles de Lorraine, duc de Guise,
pair de France, gouverneur et lieutenant-général en Provence,
prom ettons, en foi et parole de prince, sous le bon plaisir du
roi, en cas que la ville île Marseille soit réduite en l’obéissance
de Sa Majesté par le moyen du capitaine Pierre de L ibertat qu’il
sera viguier de la ville ju sq u ’au mois de mai 1597 ; le sieur Ogier
Riquety, prem ier consul, Gaspard Seguin, second, Désiré
M ousliers, tiers consul, M° Nicolas de Dausset, assesseur,
Balthazar Dervieux, capitaine au corps de la ville, Barlhélem y
L ibertat à celui de Blanquerie, ce qui sera exécuté sitôt que Sa
Majesté sera reconnue en la ville de M arseille. Charles de
Lorraine. »On ne peut que s’étonner de ce que certains historiens
(1) Bibliothèque nationale. Ms. Dupuy, nos 154, 155. 156, in-f'. — Reproduit
dans l’appendice aux mémoires de Bausset, p. 255.

16

�PAUL GAFFAREL

aient cru devoir excuser et même glorifier L ibellât de cette
trahison, sous prétexte qu’il avait délivré Marseille de la ty ran­
nie de Casaulx. Certes Casaulx n’était pas sym pathique, m ais ce
louche spadassin qui, article par article, négociait ainsi le prix
de son crim e, ne peut nous inspirer que de l’aversion, presque
du dégoût !
Il ne restait plus, puisque les signatures avaient été échangées,
qu’à exécuter le contrat. Une dernière entrevue eut lieu à SaintJulien, près de Marseille. Le 17 février 159(1 lut le jour fixé pour
la réalisation du complot, On convint de détacher du siège de
La Garde quelques troupes qui viendraient battre la cam pagne
autour de Marseille, m ais sans rien tenter de décisif. On espérait
attirer ainsi hors des m urs Casaulx et Louis d’Aix et referm er
les portes sur eux pour les livrer sans défense aux assaillants.
Les m anœ uvres annoncées ne purent pas avoir lieu, car les.
soldats, fatigués par une longue m arche, avaient besoin de
repos. Les conjurés restés à l’intérieur de Marseille crurent que
tout était perdu (1). «Ils entrent en total désespoir, délibèrent
de ne s’attendre plus au secours, m ais exécuter eulx-m êm es,
et, pour ce, s’estant assemblez et trouvé qu’ils estoient liuict
en tout, font provision de courtes dagues en intention d’aller
attaquer les Tyrans et les daguer au m ilieu de leurs gardes. »
Ce qui donne comme la note de l’époque, c’est qu’ils crurent
devoir m ettre leur entreprise sous la protection du ciel. Ils
s’étaient donné rendez-vous à l’église des religieuses de Sion.
Ils y reçurent la com m union, et on rem arqua qu’ils prolongèrent
leurs actions de grâce, sans doute pour m ieux recom m ander
leur affaire à Dieu. Us étaient pourtant d’ores et déjà résolus à ne
pas reculer devant l’assassinat et le « daguage ». A peine avaientils achevé leurs dévotions qu’ils ap prirent que des cavaliers
royalistes avaient paru dans la banlieue et comm is quelques
ravages. Ils connurent par là « que c’estoit le comm ence­
m ent de la feste » et se préparèrent à y jouer un rôle actif.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, Guise qui rôdait dans les
(1) B a u s s e t , p . 2dU.

�CASAULX ET LIBERTAT

243

environs, s’élail en effet approché des m urailles et avait
disposé ses hom m es en embuscade, vers la plaine Saint-M ichel.
Rien ne bougeait su r les rem parts, m ais on avait signalé des
m arches et contre-m arches insolites dans la banlieue. Un
m inim e qui avait observé ces allées et venues suspectes courut
avertir les D uum virs que des soldats ennem is avaient été aper­
çus. Le hasard voulut qu’il s’adressât d’abord au fils de Libertat
qui connut par là la présence des soldats de Guise, et prévint
tout de suite son père que le m om ent d’agir était arrivé. Louis
d’Aix avait été égalem ent inform é. Sans attendre Casaulx,
retenu chez lui p ar une forte m igraine, il sort aussitôt par la
porte Réaile, avec quelques arquebusiers, et se trouve face à
face avec l’avant-garde de Guise com m andée par La Manon, qui
le force à rebrousser chem in. Le canon de la ville tonne alors
contre les royalistes. Guise, croyant que tout était perdu, s’ap ­
prêtait a d o n n e r te signal de la retraite. C’est alors que Libertat,
jo u an t le tout pour le tout, ordonne de laisser tom ber la herse
de la porte Réalle afin d’em pêcher le retour de Louis d’Aix. Ce
dernier ne put en effet rentrer à Marseille que grâce à une corde
que du haut des rem parts lui jeta un de ses partisans ; mais
il ne perdit pas courage. Il courut à l’hôlel de ville et s’efforça
d’y organiser la résistance. Il était déjà trop tard ! Libertat
venait de consom m er sa trahison en assassinant Casaulx.
Resté en ville à cause d’une légère indisposition, Casaulx ne
se doutait pas de l’étendue du danger. Libertat lui ayant fait dire
que sa présence était nécessaire à la porte Réalle, il s’y rendit
sans défiance. Voici com m ent un contem porain, un des princi­
paux acteurs du dram e, Bausset (1), raconte l’événem ent :
« Casaulx arriva avec sa garde de m ousquetaires et nom bre de
ses satellites et coupe-jarrets, arm és de cuirasses et d’arm es
d’hast, et fors un soldat dit à Libel lai : Voici M. le consul
Casaulx. A ce mot L ibertat m ettant la m ain à l’épée s ’en vint
droit vers lui, et, pour y aller, il fallait qu’il passât à travers un
gros de m ousquetaires. Ainsi donc comme il les approchait
(1) B a u s s e t , p . 236-237.

�244

PAUL GAPKAKEL

pour entrer, celui qui les conduisait le voulut arrêter et lui pré­
senta la hallebarde, m ais Libertat lui donna un coup d’épée dans
la tête, et, ne faisant plus estime de la vie ni de la m ort de celuici, il fendit la troupe des m ousquetaires qui, étonnés d’un
accident si nouveau et si inopiné, eurent néanm oins assez de
résolution de le vouloir arrêter par cinq m ousquetades, dont
aucune ne porta. Tellem ent qu’ainsi glorieux de courage et de
l’heureuse destinée qui l’accom pagnait pour son roi, le valeureux
L ibertat s’avança, et s’approcha de Casaulx, qui, tout ébloui du
bruit et de la fumée, ne savait bien discerner ce que c’était. En
voyant venir ainsi L ibellât l’épée au poing, il tira la sienne à
demi hors du fourreau et dem anda à Libertat ce qu’il voulait.
Il répondit : il faut crier Vive le roi ! et, disant ces paroles, il
donna un coup d’épée à Casaulx, et le perça d’entre en entre, et,
ayant redoublé ce coup, Casaulx, cédant la vie et la force, tomba
sur ses genoux; et comme, rallum é d’une nouvelle ardeur d’es­
pérance et de vigueur, il tâchait de se relever, le jeune Barthé­
lemy L ibertat prit une demi-pique, et, lui en donnant dans le
col, le porta par terre. El lors tous ses satellites qui faisaient
tant les rodomonls dem eurèrent si perclus et saisis d’étonnem ent
qu’il n’y en n’eut pas un qui bougeât. Ainsi ils se laissèrent
désarm er et ils eurent Loul leur recours à fuir dans la ville. »
Casaulx n’était plus à redouter, m ais ses partisans étaient
encore en arm es. Ils occupaient l’hôtel de ville et toutes les posi­
tions stratégiques. En outre les Espagnols de Carlos Doria étaient
dans le port, et ils pouvaient débarquer d’un instant à l’autre. Si
Louis d’Aix avait m ontré plus de résolution, il se serait mis à
leur tête, et, soutenu par eux et ses am is, il aurait facilem ent
délogé Libertat de la porte Réaile, où il se trouvait alors à peu près
seul. Guise avait en effet dessiné son m ouvem ent de retraite, et
tous les soldats de l’arm ée royaliste avaient abandonné leurs
positions. Libertat ne perdit pas la tête. Il se barricada forte­
m ent à la porte Réalle, et envoya un de ses officiers, Im periali, à
la recherche du duc de Guise pour le supplier de revenir et de
prendre possession de la ville. En même tem ps, et pour jeter le
trouble dans les esprits, il fait crier dans les rues par son cousin

�CASAULX ET LIBERTAT

245

Jean Viguier que les Espagnols se préparent à un m assacre géné­
ral. Aussitôt le tocsin sonne eL les habitants prennent les arm es,
m ais ils sont encore bien indécis, car ils sont mal renseignés
sur ce qui se passe. Si Louis d’Aix avait profité de ce m oment
d’hésitation pour attaquer directem ent la porte Réaile, il est pro­
bable q u ’il aurait tout emporté, m ais ce n’était pas un m ilitaire,
et, comme le rem arque un contem porain (1), « Dieu qui lui avait
bouché le sens, l’abandonna tellem ent qu’au lieu d’avoir pris le
bas de la rue, ayant pris le parapet pour aller gaigner les tours
royales, et ses gens contraincts d’y aller fil à fil sans pouvoir
faire face qui portast coups, se trouvèrent rudem ent saluez à
greslantes harquebuzades par ceulx des tours qu’il eslim oit de
son parti. » Il battit en retraite ju sq u ’à l’hôtel de ville, où le
rejoignirent les fils de Casaulx, Fabio et Jérôm e, mais tout
éplorés et hors d’état de lui donner un concours sérieux.
P endant ce tem ps Guise, rejoint par Im periali, accourait à
m arches forcées. Sa cavalerie prenait les devants, entrait à
Marseille et tout aussitôtrefoulait sur l’hôtel de ville les derniers
ligueurs. Le bruit de la m ort de Casaulx s’était déjà répandu.
Les royalistes n’hésitèrent plus à prendre parti, et arborèrent
la cocarde blanche qui depuis longtemps n’avait plus été portée
dans les rues de Marseille. Le président Bernard, revêtu de ses
insignes, prend eh m ain une pique et se met à la tête de ces ban­
des im provisées. Bientôt l’hôtel de ville est cerné. Louis d’Aix
com prend que la journée est perdue. « Saisi d’une frayeur m or­
telle, bien qu’il fust en teste d’un gros ram as d’embaslonnez et de
m utins, et qu’il entendit et vit venir le renfort des Espagnols, il
gaigna néantm oins Paultre costé du port, et s’alla jeter failli de
courage et de sens au m onastère de Saint-Victor, abandonnant
Fabio et Jérôm e Casaulx, qui, chassez par mesme courroux du
ciel et de leur m auvaise fortune, s’allèrenL enfermer, comme en
un lieu de franchise, dans Nostre-Dame de la Garde. »
Q uant aux Espagnols, n ’osant pas se risquer à un com bat dans
les rues étroites de la vieille cité, ils se rem barquèrent précipi(1) No stradam us , p . 1029. Cf. B ausset , p . 239.

�PAUL GAFFAREL

tam m ent, non sans avoir essuj'é le fen du fort Saint-Jean et des
batteries de la rade. Doria avait eu la précaution de ne pas
m ettre en place la chaîne qui ferm ait l’entrée du port, « comme
s’il eust présagé quelque m alheureux changem ent de tem ps et
de vent. » Cette fuite fut saluée par les acclam ations du peuple,
surtout lorsque les Espagnols, pour regagner leurs galères,
sautèrent dans leurs barques (1) « ainsi que grenouilles
espouvanlées. »
Comme il faut que, dans toute émotion populaire, soient com ­
mis des excès, le cadavre (2) de Casaulx fut traîné dans les rues
par des femmes et des enfants qui lui arrachèrent le nez et les
yeux. L ’historien N ostradam us (3) qui pourtant n’avait pas
épargné ses plates adulations au dictateur au tem ps de sa pros­
périté, semble trouver toute naturelle cette profanation. Il
regrette presque qu’on ait donné une sépulture chrétienne « à
celui-là qui m éritait plutôt de servir de servi* de proye aux cor­
beaux et oiseaux de l’air q u ’aux vers de sa terre natale, qu’il
avoil si m escliam m ent trahie et contam inée. » Ces fureurs
rétrospectives ne peuvent que nous indigner. Elles ne s’expli­
quent que par cette espèce de folie qui s’em pare des foules tout
aussi bien que des individus en temps de guerre civile. N’étaitce pas encore un délire de fièvre qui poussa la populace à se ru er
aux maisons de Casaulx et de Louis d ’A.ix, qui furent pillées et
saccagées, non sans que ces vengeurs de la m orale aient pris la
précaution de se garnir les m ains de tous les objets qu’ils tro u ­
vèrent à leurs convenances dans ses m aisons. Il se rencontra
même un contem porain pour approuver cet acte de vanda­
lisme (4) : « C’estoit un m erveilleux contentem ent aux bons
François de voir de quelle joie et de quelle abjection ces Marseillois, agitez d’allégresse, crioient, prenoient et couroient

(1) N ostradamus, p . 1030.

(2) B a u s s e t , p. 240 : « n’est pas enfant de bonne maison qui n ’arrache un
poil de la barbe, qui ne jette de ia boue et du lient sur le visage et ne fasse
quelque aultre opprobre à ceste misérable charogne. »
(3) Id., p. 1030. ,
(4) D e im ie r . La liberté royale de Marseille, p . 130 et 140.

�CASAULX ET LIBERTAT

247

partout dans ces m aisons, et comme, alors qu’ils rencontroient
quelque chose d ’exquis, ils estoient aspres à la curée. »
De ces m aisons, il reste encore un souvenir : c'est une pierre,
au jo u rd ’hui conservée au château Borély, de l’hôtel que pos­
sédait Casaulx dans la rue des Olives (1). Elle porte l’inscription
suivante : « Celuy m ’a fait bastir qui a fait de cas haults pour le
bien de l’Eglise, de F rance et de Marseille. Généreux, héroïque
et prudent, à m erveille rem pli de tout bonheur, c’est Charles de
Casaulx, prem ier consul trois ans de suite, et gouverneur, grand
capitaine il l’est pour l ’estât et couronne d’une galère et plus de
cent lances. Ordonné guide par la vertu au trophée d’honneur.
Cineralium die, 1594. »
Notons que lors de l’adjudication (2) publique des biens de
Casaulx, personne ne se présenta pour surenchérir. Q uant on
baissa les m ises à prix, elles n’eurent pas plus de succès. Elles
étaient (3) tout d’abord de 6000 écus pour la m aison près de la
Loge, et de 1000 pour la propriété de Sainte-M arguerite. Un pré
avec jard in , à Saint-Loup, ne trouva pas preneur sur le prix de
600 écus. Si donc, dans les actes officiels, on continuait à traiter
les D uum virs de (4) « voleurs, m onstres d’audace, de cruautés
et infidélité, » peut-être hésitait-on à se com prom ettre par
quelque acte public d’inim itié, et se réservait-on déjà pour un
retour im prévu de for Lune.
Guise, rejoint par l’envoyé de Libertat au m om ent où il déses­
pérait de la partie, était revenu précipitam m ent sur ses pas. 11
n’attendit pas le succès final pour faire son entrée à Marseille.
A rrivé le même jour à la porte Réalle, il y fut reçu par Libel lât,
qui le pria de ju re r le m aintien des privilèges de M arseille.
Le duc accepta de bonne grâce cette mise en dem eure, et entra
tout de suite en ville à travers les rangs épais d ’une population
(1) Cette rue existe encore aujourd’hui elle va de la rue de la Guirlande à la
rue de la Prison.
(2) T imon -D avid , p. 25.

(3) Procès-verbal de saisie des biens de Charles de Casaulx. (Cour des comp­
tes, B. 1319.)
(4) Registre des délibérations municipales du 20 février 1596 et 28 octo-

�248

PAUL GAFFAREL

empressée à faire oublier par ses acclam ations qu’elle avait été
le dernier rem part de la Ligue. « Chascun crioit à force : vive le
Roy ! et ne résonnaient les échos des roches prochaines que ces
trois seules paroles distinctem ent a rtic u lé e s... On ne voyoit que
draps blancs et blanches escharpes sur les fenestres hautes
et basses des m aisons, voire jusques sur les toits et pavillons'
estant tellement le taffetas blanc en toute qualité pris, acheté
et employé ce jour-là, que plusieurs hom m es furent veus por­
ter non seulement escharpes de toile fine, ains des serviettes
com m unes pour tesm oigner une telle et tant solennelle
allégresse (1). »
Arrivé à l’hôtel de ville, où l’avaient déjà précédé le président
Bernard et plusieurs notables, Libertat se fit tout de suite donner
le bâton de viguier, qui lui avait été prom is par un des articles
du traité de Toulon, et prit possession des services m unicipaux ;
mais ce fut seulem ent le lendem ain 20 février qu’une assemblée
d’environ quatre-vingts notables se réunit à la m aison com m une
sous la présidence de Guise, et que les vainqueurs se p a rta ­
gèrent les fonctions m unicipales. Riquetti, Gaspard Seguin et
Désiré Moustiers furent nom m és consuls et Bausset assesseur.
Quant à l’argent qui était comme la rançon du crim e, il ne fut
distribué que quelques jours plus tard. L ibertat reçut pour sa
part 76.000 écus, Bausset 10.000, Geoffroi Dupré 9.000. On
donna encore diverses gratifications à d’obscurs com parses qui
avaient à peine figuré dans l’action, tels que le capitaine Jean
Roux qui reçut 1000 livres. Ogier Riquetti fut m oins bien p a r­
tagé. On lui avait tout d’abord attribué 1000 livres, m ais qui ne
lui profitèrent pas, car il fut obligé de les restituer à la suite d’un
procès qu’on lui intenta, sous prétexte qu’il n’avait prêté aucune
aide à la conspiration, et même q u ’il n’en avait pas eu
connaissance. .
Ce qu’il était urgent d’obtenir pour assurer le succès des
royalistes, c’était la soum ission (2) des forts où s’étaient réfu(1) N ostradam üs , p. 1030.
(2) B àüssf.t , p. 242, 244.

�CASAULX ET LIBERTAT

249

giés les derniers ligueurs, Tète de More, Saint-V ictor et NoireDame de la Garde. La prem ière de ces citadelles fut évacuée le
jo u r même de la m ort de Ôasaulx. Le beau-frère de Louis d ’Aix,
un certain Motar, y com m andait. Ceux qui l’occupaient « c o u ­
lèrent (1) incontinent comme bruine à la vue du soleil, au bru it
des nom s du Roy et du Duc, qui m eut celui qui la com m andoit
de la rendre prom ptem ent. » Saint-Victor, où Louis d’Aix s’était
enfermé, au rait pu tenir plus longtemps, mais l’ancien D uum vir
avait perdu tout ressort. Il s’échappa (2) par une nuit d’orage en
se laissant glisser par une corde le long du rem part et alla
dem ander asile aux fils de Casaulx, qui se m aintenaient encore à
Notre-Dame de la Garde, m ais il fut brutalem ent repoussé et
réduit à se m ettre sous la protection d ’un pêcheur qui le condui­
sit à l’escadre espagnole. Les fils de Casaulx furent punis de leur
inhum anité. Un certain D arbon souleva contre eux la garnison
du fort, et ils furent obligés s’enfuir ju sq u ’à Gènes où ils m enè­
rent une vie m isérable (3), ainsi que l’atteste une lettre, écrite
le 23 jan v ier 1597 et adressée par Fabio à la supérieure du m onas­
tère de Sainte-Claire à Marseille. Q uant aux Espagnols qui
avaient fui si piteusem ent, ils n ’essayèrent même pas de rentrer
à Marseille. Doria avait pourtant rencontré en rade douze galères
qui ram enaient avec les députés de Casaulx à Philippe II de
sérieux renforts. Il au rait pu risquer une bataille. Il ne le tenta
même pas, et fit rebrousser chem in à l’escadre. Les conjurés
avaient donc eu raison de précipiter la crise, car il est probable
que Doria, s’il avait reçu à temps ces renforts, ne se serait pas
ainsi laissé chasser sans com bat. Si Marseille ne fut pas alors
occupée par les Espagnols, il est certain qu’elle dut son salut à
l’initiative, à l’esprit de décision, et, pourquoi ne pas le dire, au
crim e de Libertat.
(1) N ostradamus , p. 1031.
(2) Ba u sset , p . 244.
(3) T im on -D avid ,

�PAUL GAFFAREL

Henri IV ne cacha pas sa joie quand il apprit les événem ents
de M arseille. « C’est m aintenant, s’écria-t-il, que je suis roi de
France ! » Il n’avait pas en effet rem porté une plus grande
victoire depuis son entrée à Paris. A Marseille, fut décidée la
question entre lui et Philippe II. Si cette ville était restée entre
les m ains des ligueurs, le roi au rait eu à faire plus tard en
Provence ce q u ’il faisait alors en Picardie, c’est-à-dire à repous­
ser une nouvelle invasion espagnole par le Midi. Aussi, pour
m ieux tém oigner sajoie, non seulem ent il adressa des lettres de
félicitation aux M arseillais, m ais encore à Libertat. a Cher et
bien aîné, lui écrivit-t-il du camp de Roye, dès le 6 m ars 1596,
vous avez faict un acte si généreux pour la liberté de vostre
patrie et de vos concitoyens, que, quand nous n ’y aurions aulcun
intérêt, nous ne laisserions de louer vostre vertu, par où vous
pouvès croire ce que vous devès espérer du service que vous
nous avez faict en cesle occasion, qui est le plus grand et singu­
lier que nous pouvions recevoir non seulem ent de vous, m ais
aussi de nuis autres nos serviteurs et subjects : Au moyen de
quoi nous vous asseurons prem ièrem ent que nous vous en
sçaurons bon gré à jam ais et le recognoislrons envers vous et
les vostres éternellem ent : secondem ent que nous vous ferons
jouir de tout ce que nostre très cher nepveu le duc de Guise
vous a promis et accordé en nostre nom ; dont nous vous ferons
depescher les lettres et provisions nécessaires, comme nous
ferons pour la confirm ation et conservation des libertés et privilegès de nostre ville de Marseille ; et finalem ent que nous vous
ferons servir d’exemple à un chascun, et de m ém oire à la posté­
rité, de nostre gratitude comme de vostre fidélité, en laquelle
nous vous prions de persévérer. »
Le roi ne m archandait pas l’expression de sa reconnaissance.
Après tout si Paris avait bien valu une messe, Marseille valait
une lettre complim enteuse, même adressée à un personnage
suspect. Gonflé d ’orgueil et traitan t presque de puissance à

�CASAULX ET LIBERTAT

251

à puissance, Libertat de son côté écrivit (1) à Henri IV (20 mai
1596) pour s’excuser de ne pas venir en personne lui apporter
l’expression de son dévouem ent : « Sire, c’estoit de m on devoir
d’aller vous rendre en personne obéissance, et faire le serm ent
de fidélité, m ais je supplieray très hum blem ent Votre Majesté
que la charge où je suis appelé pour son service me serve
d’excuse, e tq u ’Elle aytagréable le voyage que je fais faire exprès
à m on frère pour Lui donner toute asseurance de mes déporte­
m ents, et représenter la vérité des choses passées. Il estoit avec
moy à l’exécution, et a couru le péril com m un à une réduction si
im portante, où Dieu m ’a fortifié la volonté et le courage que
j ’avois dès long tem ps, pour, au sacrifice de m a vie, rem ettre
la ville en vostre obéissance, et la tirer des m ains de vos ennem ys. J ’y ai esté assisté du bon conseil du sieur Président
Bernard, lequel y a plus faict que sa robe ne me faisoit espérer.
E t parce qu’il y a eu quelques articles accordés sous le bon
plaisir de Vostre Majesté et foy donnée par Mgr de Guise
que j ’en aurois l’etfect, je me le suis toujours ainsi prom is,
m ’asseurant qu’un si grand et signalé service auroiL en mon
endroict une m arque perpétuelle de vos libéralités, sans que la
jalousye de m a bonne fortune donne lieu aux rapports de ceulx
qui, ingrats, me voudroient faire paraistre*des m auvaises volon­
tés. Je supplieray le C réateur q u ’il donne à Vostre Majesté très
heureux et longue vie. »
Henri IV ne fut jam ais avare ni de belles paroles, ni de pro­
m esses extraordinaires. Il répondit à L ibertat en l’accablant de
com plim ents. Il lit mieux. Il lui conféra la noblesse et lui perm it
de porter des fleurs de lis dans ses arm es, qui étaient parti d’azur
et de gueules, azur chargé d’une tour d’argent, et gueules d’un lion
passant d’or. Dès lors la famille entoura cette tour de trois fleurs
de lis d ’or mal ordonnées, une au chef et les deux autres aux
flancs de la tour. Le roi perm it en outre q u ’on gravât sur la porte
Réaile une inscription fastueuse composée par le poète repen­
dant, ex-adm irateur de Casaulx, Gallaup de Ghasteuil. La voici
(1) Manuscrits Dupuy, vol.

clv .

cité par Liberty.

�PAUL GAFFAREL

dans toute sa platitude : Num ini m ajestatique Henrici IV semper
Augusti, cujus nutu Karolus Lotharingus, princeps Guisius,
T halassiarclius Orientis, prætor Provinciæ, Victor, invictissimus ac trium phator m axim us, Pelrum Libertasseum patrio et
genlilitio nom ine et omine ad publicam liberlatem vocavit ;
M assiliensimn portenta Dascium et Cazalium de solio, de solo
deturbavit ; Dorianas trirem es Hesperiam ad extrem am usque
propulsit; urbs et Provincia bac obsidione, servilio inlerituque
liberata inarm oreum boc m onum entum , æternæ fidelitatis et
observantiæ pignus, litteris aureis delineat, désignai, dedicat,
XII Kal. M. C IO 10 X C I V .
Pendant ce tem ps les députés de Marseille (1), l’assesseur
Bausset, Forbin de Gardanne, de Villages la Salle, Vento des
Pennes, François de Paulo, Pierre Hostagier et le notaire Geoffroy
D upréavaient rejoint Henri IV à son camp de la Fére le 15 m ars
1596. Le roi les accueillit avec bienveillance : « Messieurs, leur
dit-il, non sans malice, sy vous avez tardé, ça esté reculer pour
mieux sauter. Le lesmoignage que vous avez rendu de vos bonnes
volontés (2), au jour de vostre réduction, est si apparent que je
ne puis doubter que vous ayez toujours perseverez en vostre
ancienne fidélité, et, quand de mon naturel je ne serois point sy
enclin à la clémence comme je le suis, une action sy m émorable
m’en donne tant d’occasions que je suis obligé d’oublier la
mémoire des choses passées. » Pendant leur séjour auprès de
lui, il les combla de prévenances et de flatteries et, le jo u r de
leur audience de congé, « mes am is, leur d it-il, recom m andez
moi âm es amis de Marseille. Diles-leur bien de m’estre toujours
fidèles, comme je serai toujours pour eux un bon roi. J ’espère
avoir le plaisir de les voir dans dix-huit m ois. Je mets le term e
un peu long afin de ne pas m anquer de parole. Ce sera quand
j ’aurai mis ordre à mes affaires en Picardie. Je me flatte que ceux
de mes sujets qui me verront m ’aim eront. Aimez-moi toujours.
Adieu. » Les députés rentrèrent à Marseille charm és de cette
(1) Ruffi.

H is to ir e d e M a r s e ille ,

(2) B ausset , p . 248.

t. i, p. 433.

�CASAULX KT LIBEHTAT

253

réception. Le roi les avait chargés d’une nouvelle lettre pour
Libertat, aussi louangeuse que la prem ière. « Les dicls députés,
y était-il dit (1), vous représenteront le contentem ent que nous
avons eu de la continuation de vos louables déportem ents pour
la conservation et repos de nostre dicte ville, ce qui nous rafraischit à toute heure la m ém oire du grand et singulier service que
vous nous avez faict en la réduction d’icelle. » En outre ils por­
taient avec eux des lettres patentes, en date de juillet 1596, véri­
table profession de foi m onarchique, où, après avoir rem ercié
la Providence de la protection qu’elle avait toujours étendue sur
la France, et déploré l’aveuglement de Louis d ’Aix et de Casaulx,
le roi confirm ait toutes ses promesses, les dépassait même et
accordait une quasi indépendance à celte ville, trop longtemps
séparée de la couronne, et dont la soum ission lui avait causé
tant de joie. Il était entendu que le catholicism e seul serait
autorisé à Marseille, qu’il n’y aurait jam ais de gouverneur p a r­
ticulier dans la ville et que le viguier en exercerait les fonctions.
É taient confirmés tous les privilèges, toutes les concessions et
im m unités énum érées aux fam eux chapitres de paix. Toutes
les propriétés confisquées par Casaulx seraient rendues à leurs
prem iers possesseurs. Une am nistie générale était accordée,
sauf pour Louis d ’Aix, dont la famille, ainsi que celle de Casaulx,
était condam née à un exil perpétuel. Leurs biens seraient confis­
qués et le produit de celte confiscation attribué à Marseille.
Am nistie également pour les m agistrats provisoires qui avaient
usurpé leurs fonctions. Réhabilitation de tous les condam nés.
Décharge à la com m unauté de toutes les dépenses illicites. Le
parlem ent d’Aix sera juge souverain en cette m atière et décidera
toute contestation. Suivent différentes m esures destinées à favo­
riser le comm erce de la ville, franchise du port, poursuite des
pirates, autorisation de continuer pendant un an encore le com ­
merce avec l’Espagne, mais à condition de cesser toute relation
à l’expiration du délai. Ne pourront débarquer qu’à Marseille
les épices et drogues du Levant. Fixation à vingt-quatre du
(1) Lettre datée de Monceaux, 7 août 15%.

�254

PAUL GAFFAREL

nombre des notaires. Le roi s’engageait, en outre, à continuer
ses libéralités aux hospices d e là ville, et, ce qui était une grande
concession, il établissait à Marseille une chambre de justice
souveraine.
Etienne Bernard espérait être nommé président de ce nouveau
tribunal, mais on se déliait de lui. On trouvait q u ’il avail été
trop lié avec Casaulx, et, bien q u ’il se fût vanté de son zèle, on
l’accusait de n ’avoir joué qu’un rôle très secondaire dans la
réduction de Marseille. Dans les quatre relations contemporaines
qui furent composées à propos de ces événements, il n’en est
qu’une où Bernard est nommé, et uniquement pour s’être joint
au duc de Guise quand il entrait en ville. La première (1) de ces
relations est intitulée : Brief récit de la réduction de la ville de
Marseille à l’obéissance du roy, le dix-septième febvrier 1596; la
seconde (2) : Discours de ce qui s’est passé en la prise de la
ville de Marseille pour le service du roy, par monseigneur le
duc de Guise, son lieutenant général en Provence. La troi­
sième (3) : Discours véritable des particularités qui se sont
passées en la réduction de la ville de Marseille en l’obéissance
du roy ; la quatrième (4) : Massilienische historia, etc. Bernard
ne figurait que dans la troisième relation. Navré de ce silence, il
essaya de regagner par la plume l’amitié des conjurés et les
faveurs du roi. Il composa donc, mais sans la signer, une cin­
quième (5) relation : Le vrai discours de la réduction de la ville
de Marseille en l’obéissance du roy, et la lit im prim er à Marseille
chez Mascaron, dont il avait réussi à sauver l’établissement.
Dans cet opuscule il n’hésita pas à traiter les Duumvirs de
tyrans et combla d’éloges hyperboliques et le duc de Guise, et
Libertat, et tous les autres conjurés, sans s’oublier lui-même
dans la distribution des compliments. Il avait même chargé un
(1) Aix, Jean Gouraud, 1590, in-8».
(2) Lyon, Thibaut-Ancelin, 159S, réédité à Paris par Jonnet, Mettayer et
Pierre Lhuitton. Elle a été reproduite dans le Journal de l’Esloilc.
(3) Avignon, 1596. Réimprimé dans le Journal de l’Estoilc.
(4) Augsisurü, 1596, in-4», 6 feuillets.
(5) 34 pages in-81'. Réimprimés à Paris, in-4°, par Jean Leblanc, et à Lyon,
in-8", par Pierrebotte.

�CASAULX ET LIBERTAT

255

poète du cru, Farchiviaire Robert Ruffi, de consacrer à sa
gloire divers sonnets. Ces ménagements furent inutiles. Libertat
le trouvait compromettant. Il fut le premier à demander sa des­
titution, et, comme on n ’avait plus besoin de ses services, on le
rendit brutalem ent à ses chères études.
Son successeur fut le fameux Guillaume (1) du Vair, un des
bons orateurs et un des citoyens les plus honnêtes de son temps.
Henri IV, qui l’estimait, aurait voulu le garder auprès de lui
pour en faire un garde des sceaux ; mais un de ses ministres,
Villeroy, jaloux de son influence croissante, réussit à persuader
le roi qu’en l’envoyant en Provence on lui accordait une mission
de confiance. Henri IV, malgré sa finesse, tomba dans le piège.
Il est vrai que Villeroy avait eu l’art d’intéresser à ses projets les
députés provençaux qui se trouvaient alors à Paris. Le roi, qui
hésitait, finit par céder à leurs instances. « Je vois bien, leur
dit-il avec une de ces saillies d’esprit béarnais dont il était cou­
tumier, q u ’il faut vous donner du Vair, car en Provence vous
avez la tête verte. » Au moins ne le laissa-il partir q u ’en lui
conférant le titre d’intendant général de la justice et de l’ad m i­
nistration. C’était un véritable proconsulat dont il l’investissait.
Malgré le gouverneur et au-dessus de lui, du Vair devait avoir
l’œil ouvert sur tout. Ainsi que le roi prenait la peine de l’écrire à
Libertat, « nous avons (2) faict ce choix affin de vous faire d ’a u ­
tant plus paroistre en quelle recommandation nous tenons nostre
dicte ville et combien nous veillons à son salut et conservation :
vous priant d’avoir toute bonne correspondance avec lui poul­
ie bien de nostre service. » Du Vair était même investi du pou­
voir de présider aux élections. C’était une tâche difficile qui
réclamait de la dextérité, mais aussi de l’énergie et surtout de
l’activité. II s’en tira à son honneur. Il est vrai qu’on lui avait
donné d ’excellents collaborateurs (3), Sufïren, Brémond, Claude
Arnaud, Barras, Tourtour, de Deus, Pierre Olivier, Antoine
Beguiran et Alexandre Guérin, « tous conseillers et commis(1) M i c h a u t , de Lyon. Notice sur du Vair (Mémoires du P. Niceron, t. xvi).
(2) Lettre datée de Monceaux, 7 août 1596.
(3) N ostradamus , p. 1032.

�PAUL GAFFAREL

saires triés et choisis par ce grand et sage Henry. » Lors de son
entrée en fonctions, qui eut lieu en grand appareil le 26
décembre 1596, il prononça, sous forme de remonstrance aux
Marseillais, une harangue éloquente qui eut un grand retentis­
sement. Après avoir exposé l’état lamentable de la ville sous la
tyrannie des Duumvirs, il vantait les bienfaits de la domination
royale et énumérait avec complaisance les privilèges dont le roi
avait daigné combler sa bonne ville. Il avait grand soin p o u r­
tant de leur faire remarquer que, si le roi les laissait libres dans
leurs élections, « il m'a toutesfois commandé d’eslre présent
pour moyenner que ceulx qui doivent entrer aux charges soient
tels qu’ils puissent nourrir la paix et la concorde parmi vous. »
En effet, les choix lurent heureux, Pierre de Sabalerris, Viguier
et Savine furent nommés consuls, Germain de Salomon, asses­
seur ; Bévolan, Grosson, Antoine Libel lât et Biaise Doria, capi­
taines de quartier. C’étaient d’honorables citoyens, dont le choix
plut à tout le monde, et fut directement appuyé par Henri IV.
Voici en quels termes du Vair terminait sa belle et patriotique
harangue (1) : « Surtout, leur disait-il, gardez-vous de la fausse
liberté dont les ambitieux chatouillent les oreilles de l’ignorance
populaire... Gardez-vous des étrangers, surtout des Espagnols qui
vous m archandent encore, enragés que cette proie leur soit
échappée des mains ». Aussi recommandait-il à tous « l’oubliance du passé », et, bien qu’il n’eut aucune illusion sur la
valeur de Liberlat, il terminait par un pompeux éloge du
nouveau viguier.
Du Vair, par sa bonne administration, réussit à se rendre
populaire. Strict observateur de la justice eL de ses formes tuté­
laires, il s’opposa à toutes les mesures de violence que Libertat
et ses amis auraient voulu prendre contre les vaincus. Il n’était
d’ailleurs que temps d’arrêter la réaction. Dès le 21 février, sur
la proposition de Riquelty, et avec la rédaction de Geoffroy
Dupré, avait été prononcée « poursuite et punition exemplaire
avec confiscation des biens » de tous les adhérents deCasaulx,
(1) Œuvres de Du Vair, p. 124.

�257

CASAULX ET U B E R T A T

qualifiés de « parti de brigands et volleurs ». L’arrêt fut exécuté.
C’est alors que l’imprim eur Mascaron, compromis par ses
attaches antérieures, fut obligé de fermer ses ateliers. Il n ’y
aura plus d’imprimerie à Marseille qu’en 1641. Au même
moment furent fermés l’hôtel des monnaies et le grenier à sel,
sans doute parce q u ’ils étaient administrés par des amis de
Casaulx. On ne respecta même pas le cadavre du dictateur, et il
se trouva des adm irateurs de cette vengeance rétrospective !
« Le 16 avril (1), suivant un juste et fort exemplaire jugement
prononcé contre le tronc de Casaulx, un sien bras, duquel il
avoit d’une prodigieuse el sacrilège audace ars et brûlé la sacrée
image du roy, fut ars el bruslé au mesme lieu qu’il avoit commis
celte acte tant estrange el outrecuidé : pareille condamnation
s’estant ensuivie contre la personne de Louis d’Aix et plusieurs
de leurs fauteurs, adhérans et sa tell i tes que le soleil ne pouvoil
regarder ni la terre soustenir. »
Effrayés par cette réaction qui semblait devoir se prolonger,
bon nombre de Marseillais quittèrent alors la ville, et se réfu­
gièrent soit dans leurs bastides avec l’espoir de s’y faire oublier,
soit plutôt dans les petites villes voisines, où ils étaient plus
assurés de trouver un refuge. La vengeance de Libertal les y
poursuivit. On a conservé une lettre aux consuls de La Ciolat,
en date du 11 avril 1596, signée par lui et par les consuls
Riquetty el Séguin : « Nous sommes advertys que vous retirez
en vostre ville ceulx que nous chassons de la nostre comme nos
ennemis connus. Nous vous prions croyre que le bannissement
qu’on leur a donné à bonne et juste cause est suivant le juge­
ment contre eulx faiet, lequel seroil inutile s’il ne s’étendoit plus
oultre de nostre terroir. Ce seroil un vrai moyen et subject à nos
ennemis si vous leur permettez en vostre ville d’entreprendre
toujours quelque chose contre nous. C’est pourquoi nous vous
prions que, de considération de ce que nous vous représen­
tons, de vouloir faire incontinent vuider de vostre ville lous
ceulx qui s’y sont retirez depuis nostre heureuse réduction. »
(lj N osthadamus , p . 1.035.
17

�258

PAUL GAFFAREL

Nous n’avons pas retrouvé la réponse des consuls de La
Ciotat. Nous aimons à croire qu’ils surent allier au respect du
malheur la prudence de bons administrateurs, et continuèrent
à donner aux proscrits une généreuse hospitalité. Quant aux
consuls des villes voisines, Aubagne, Cassis, Roquevaire,
Berre, etc., il est probable qu’ils reçurent des lettres analogues
et firent des réponses semblables, mais, sur ce point, nous som­
mes réduits à des conjectures. Reconnaissons pourtant que,
tout de suite après l’arrivée de du Vair, il y eut comme une
détente dans les esprits. Moins rigoureux et plus tolérants d’un
côté, moins timides de l’autre, les Marseillais et leurs voisins
finirent par adopter un m odus v iv e n d i acceptable, et le président
du Vair put, à sa grande satisfaction, écrire à Henri IV dès
l’année 1597 : « Vostre justice commence fort à s’authoriser en
ceste ville, et les maulvais garçons à s’esclaircir avec un
extresme contentement de tout le peuple. »
Il nous faut d’ailleurs rendre cette justice à Libertat, c’est que,
s’il dut son pouvoir à un crime, il fut au moins à la hauteur de
sa tâche par son excellente administration, surtout toutes les
fois qu’il s’agit de pourvoir à la sécurité matérielle de Marseille.
Henri IV fut le premier à reconnaître ces services. Il lui adressa
de Rouen, le 23 janvier 1597, une lettre flatteuse pour le rem er­
cier et d’avoir bien accueilli du Vair et d’avoir procédé sans
secousse à l’élection des nouveaux consuls. « Par toutes vos
autres actions et déportements, ajoutait-il, je recongnois la sin­
cérité de vostre affection à mon service, dont je ne vous scaurais
scavoir meilleur gré que je fais, mais j ’espère vous en recongnoistre quelque jour, mieux que je ne fais à ceste heure, la
commodité. » Il le félicitait surtout de ne pas avoir négligé la
défense maritime de Marseille contre une attaque possible de
nos ennemis. « Je suis bien ayse que vous ayez travaillé à mettre
vos deux galères en équipage et qu’il ne tienne plus qu’à la
chiourme qu’elles ne soient prestes à servir. J ’ay déjà pourveu à
en faire bonne provision, ayant desja faict délivrer ès m ain de
mon cousin le duc de Retz, général de mes galères, la comm is­
sion générale pour en faire la levée par tous les ressorts de mes

�CASAUI..X ET U B E R T A T

259

parlements, et m’asseure qu’il n’a pas failly de les envoyer et
d’en faire poursuivre l’exécution. » Parlant ensuite de l’assemblée
des notables de Rouen, le roi ajoutait (1) : « Je n'ay pas oublié
de faire proposer entre aultres choses à celte assemblée de faire
un fonds certain pour l’entretenement des galères que j ’ay
résolu de tenir au port de Marseille, à quoy il a esté travaillé, et
n ’attends que la conclusion de ladicle assemblée pour en résou­
dre mon estât, auquel vous n ’avez pas esté obmis, ny le
capitaine Libertat, vostre frère. »
Si Henri IV se préoccupait tellement de la défense maritime
de Marseille, c’est qu’il redoutait à ce moment un coup de su r­
prise de la part de ses prétendus alliés, les Toscans. Alors qu’il
essayait de reconquérir son royaume province par province, il
avait recouru aux bons offices du grand duc de Toscane,
Ferdinand de Médicis, et lui avait à diverses reprises emprunté
des sommes d ’argent assez considérables. Sous couleur de venir
en aide à son débiteur, mais en réalité pour avoir un gage entre
ses mains, le grand duc avait déjà obtenu de débarquer au
château d ’If, dans la rade de Marseille, une forte garnison, et,
sous des prétextes plus ou moins plausibles, il n ’avait cessé
d’entretenir une querelle ouverte avec le gouverneur du Château,
de Bausset. Il aurait voulu en effet s’emparer des îles de la
rade, avec l’arrière pensée de prendre possession, le cas échéant,
de Marseille même. Henri IV avait comme le pressentiment
d ’une prochaine trahison. Il ne cessait de recommander (1) au
gouverneur du château la plus extrême prudence. Les Marseil­
lais de leur côté étaient pleins de défiance. Ils avaient même déjà
manifesté leurs antipathies en retenant indûment des m archan­
dises appartenant à des négociants Toscans, et en s’opposant au
débarquement de blés directement envoyés par le grand duc.
Henri IV, qui ne voulait pas encore se déclarer, avait aussitôt
écrità Libellai pour lui exprimer son mécontentement (4 février
1597). Il avait même adressé une lettre comminatoire aux habi­
tants de Marseille, « tant pour voir en mespris nos commande(1) Lettre datée de Rouen, 23 janvier 1597.

�2(50

I’AUI. GAFFAREL

ments que pour avoir intéressé la bonne correspondance que
nous voulons avoir avec les princes eslrangers nos voisins el nos
bons amvs, el spécialement à l’endroict de nostre dicl cousin
le grand duc, duquel nous avons rcceu et recevons encore lous
les jours infinis bons offices. » Celte colère n’était q u ’apparente,
car, le même jour, il félicitait Libellai pour la prise d’une
galère, dont la cliiourme allait consolider la chiourme des
galères marseillaises, et l’avertissait qu’il venait de prendre
toutes ses sûretés pour l’arm ement de douze galères « de sorte
que vous pouvez être asseuré que les voslres seront bien payées
et entretenues. » Henri IV s’attendait donc à un coup de
surprise, d’autant plus qu’on venait de lui signaler les allées et
venues plus que suspectes d’un certain colonel Pompeï, qui se
trouvait alors à Avignon, et y rassemblait un corps de merce­
naires, dont on ne connaissait pas la destination. Aussi voulut-il
en avoir le cœur net, et écrivit-il (1) au gouverneur du château
d’il'de venir le trouver, cartr il se présente maintenant quelques
occurences sur quoy je désire de com m uniquer avec vous et de
prendre votre advis. » Il avait seulement grand soin d ’ajouter
qu’il ne fallait quitter le château qu’ « après avoir pourveu â la
sûreté de la place et l’avoir laissée en mains de personnes de qui
vous ayez fiance et qui en rendent bon compte. »
Bausset s’imagina qu’il ne pourrait trouver un meilleur rem ­
plaçant que son fils ; mais ce jeune homme était nouvellement
marié. Il s’absentait volontiers du château pour aller retrouver
à Marseille sa famille ou ses amis. Les Toscans qui étaient aux
aguets profitèrent d'un de ces voyages imprudents. Le capitaine
Fulvio se mit â la tête d’une troupe de volontaires, qu’il avait
organisée pour ce coup de main, égorgea les sentinelles du
château, et se rendit maître de la place (20 avril 1597).
L’émoi fut vif à Marseille, car on se défiait des étrangers,
surtout des Italiens, dont on redoutait la concurrence. Excités
par Libel lât, les Marseillais n ’avaient pas attendu les ordres du
roi pour commencer les hostilités. Bien que la rupture ne fût
(1) Lettre à Bausset, datée de Fontainebleau, 26 août 1596.

�CASAULX ET LIBERTAT

261

pas officielle, déjà les malelols des deux nations s’attaquaient en
pleine rade; mais quand ils apprirent qu’une garnison toscane
occupait le château, et ÿ établissait une station d’où elle pourrait
à son aise rançonner les navires entrant ou sortant dans le port,
leur indignation fut extrême, et ils s’apprêtèrent à la lutte; mais
il leur m anquait un chef, car Libertat n’était plus là. Emporté
par une maladie soudaine, il était mort le 11 avril 1597, déses­
péré de jouir si peu de temps du fruit de sa trahison, et peu
rassuré sur l’avenir de sa famille et sur les sentiments des Mar­
seillais à son end ro it.
Les honneurs officiels ne lui furent pourtant pas ménagés. Son
corps fut embaumé et enseveli en grande pompe dans l’église de
l’Observance. A ses funérailles assistèrent les confréries des
pénitents, les religieux de tous les ordres, tous les pauvres, les
soldats de la porte Réaile et de Notre-Dame de la Garde. Un agent
de la ville vêtu de deuil tenait le bâton de viguier. Il était suivi
de huit pénitents porteurs chacun d’un flambeau de cire, de
douze agents de la ville porteurs de flambeaux aux armes de
Marseille, et des quatre capitaines des quartiers de la ville. Le
corps était couvert d ’un poêle de velours noir, dont les glands
étaient soutenus par les consuls et par l’assesseur. Puis venaient
les membres de la cour souveraine et la famille. Au retour de
la cérémonie, le cortège s’arrêta à la porte de la maison dans la
rue de Lorelte, en face de la rue Sainte-Claire, et du Vair pro­
nonça l’oraison lunèbre, bien louangeuse en vérité, mais fort
éloquente dans le goût de l ’époque, avec des procédés de rhéto­
rique, qui nous paraissent aujourd’hui surannés, mais qui
firent une grande impression sur le public. Sa famille lui fit
construire un tombeau dans l’église du couvent de l’Observance.
Ce m onum ent existait encore à l’époque où on ouvrit la rue
Impériale, mais en bien mauvais état. On l’a depuis trans­
porté au Musée Rorély (1). Quant aux restes de Libertat, ils ont
sans doute été dispersés.
Aussi bien la réaction ne tarda pas. Pin vertu du traité de
(1) E n v o i r la p h o t o g r a p h i e clans S a mat , M a r s e i l l e à t r a v e r s l e s s i è c l e s , p. 57.

�262

PAUL GAFFAREL

Toulon, Barthélemy Libertat (1), auquel était assurée la survi­
vance, prit le bâton de viguier et reçut les pensions de son
frère. Rendons-lui cette justice que, de même que son frère,
il s’efforça de maintenir la sécurité de Marseille en enlevant
aux Toscans le château d’If, d’où ils menaçaient la ville
et la rade. C’est lui qui n’hésita pas, quand les Toscans
s’établirent à Pomègue et à Calseraigne, à construire des fortifi­
cation à Ratonneau, et à soutenir la lutte contre la Hotte de Jean
de Médicis. Aussi la lettre que lui adressait d’Amiens, le 30 juillet
1597, le roi de France était-elle pleinement justifiée : « Entre
toutes les particularités de ce qui est succédé avec les galères de
Toscane sur le faict de ravitaillement du tort de Ratonneau, j’ay
eu plaisir d’entendre et le bon debvoir que vous y avés rendu et
les preuves que vous y avés laicles de vostre valeur et dévotion à
mon service ; qui m’augmente toujours la volonté de vous aimer
et bien faire. C'est quelque chose d ’avoir rompu la première
pente du desseing du sieur Jean de Médicis et cela aura valu à
faire cognoislre que les Marseillais ne sont pas deschus de la
valeur de leurs ancêtres, mais il fault continuer et monstrer force
et courage, aflin que, si quelqu’un voulloit entreprendre sur vous,
il en perde l’envie, il est nécessaire que vous exhortiez vos conci­
toyens que, comme ils ont librement exposé leur vie en l’occa­
sion dudict ravitaillement, ils contribuent aussi leurs moyens
pour parachever ledict fort et le mettre en bonne deffense : ce
que nous jugeons que vous leur pourrez persuader sans trop
de difficultés, veu qu’il n ’y a aulcun d’entre eux qui ne saiclie
bien comprendre la conséquence de la conservation dudict fort,
et que, s’il venoit à se perdre, ce seroit un trop grand advantage
aux enemys de noslre ville de Marseille. »
La reconnaissance n’a jamais été une vertu politique. Les
Marseillais auraient dû savoir gré à leur nouveau viguier de ses
efforts pour garantir l’indépendance de leurcilé, mais les anciens
partisans de Casaulx et de Louis d’Aix n’avaient pas oublié
(1) Archives des liouches-du-Rhône. R. 78. Nomination de Barthélemy de
Libertat à la vigueric de Marseille. — B. 1978. Paiement à B. de Libertat de
cinquante cens pour des appointements d’un an.

�CASAULX ET LIBERTAT

263

leurs griefs, et, s’ils n’osaient encore les avouer au grand jour,
ils avaient commencé un sourd travail de réaction qui allait
bientôt aboutir.
A n e consulter que les apparences, le souvenir de Libellât était
sans doute encore respecté. Ainsi, dans la séance du conseil
municipal du 8 novembre 1597, lut décrétée l’érection d’une
statue qui, par une autre délibération en date du 29 juillet 1610,
devait être placée sur la porte principale de l’hôtel de ville, avec
une inscription composée par l’avocat Lazare Cordier. En outre,
le distique suivant fut gravé sur la porte Réaile :
Occisus juste Libertæ Casalus armis :
Laos Cliristo, urbs Régi, Libertas sic datai- urbi.

Ce n’est pas tout. On décida que tous les ans, au 18 février,
le viguier, les consuls et le capitaine de la porte Réalle assiste­
raient à un service pour le repos de l’âme de Libel lât. A la pre­
mière cérémonie qui eut lieu en 1598 figurèrent l’évêque de
Marseille, Ragueneau, le duc de Guise, le président du Vair, le
viguier et les consuls. Cette distinction était d’autant plus hono­
rable qu’elle était exclusive, Dans le règlement du sort qui fut
édicté plus tard, en 1652, il est dit expressément que les consuls
n'assisteront en chaperon à aucun service « hors celui qui se
fait annuellement en l’Observance pour feu M. de Libellai de
bonne et glorieuse mémoire. » Ce service se perpétua. Il est vrai
que plus tard il n’y eut plus qu’un seul éehevin qui assista à la
cérémonie.
Ce n’étaient là que des honneurs de commémoration. En fait,
les Marseillais cherchèrent tout de suite à reprendre leurs avan­
tages aux dépens de la famille de Libéria!. Ils auraient surtout
voulu se débarrasser du poids écrasant de l’impôt de 2 o/o sur
la sortie et sur l’entrée de toutes les marchandises de terre et de
mer. impôt qui devait être payé ju sq u ’au paiement de la somme
promise à Libertat pour le traité de Toulon. Ils manifestèrent
leur mécontentement dès l’année 1599, en portant au consulat
sinon des ennemis, au moins des adversaires politiques du
nouveau viguier. L’année suivante, sous la menace d’un soulè­
vement général, était présenté par les consuls à la L ou rd e s

�264

PAUL GAFFAREI.

Comptes d’Aix un mémoire portant que la ville avait déjà payé
76.611 écus, et le 3 juillet de la même année, par acte a uthenti­
que reçu par le notaire Brunet, Barthélemy Libertat, GeolTroi
Dupré, Bausset et Honoré de Roux, reconnaissaient le bien fondé
des réclamations marseillaises, en avouant « l'oppression el
l’incommodité que la levée du dipt droit apporloit en ladicle
ville, que, par le moyen d’iceluy, le négoce estoil diverty à
Thollon, La Cieuttat, et aullres lieux hors du royaulme, el que,
s’il estoil continué davantage, la ruine entière de ladicle ville ne
se pourrait aulcunement éviter. » Une transaction intervint. Les
héritiers de Libertat renonçaient à tous leurs droits moyennant
une somme une fois versée de 12.000 écus d’o r (l). »
Les termes de ceL accord n’étaient pas, à ce qu’il paraît,
suffisamment explicites, car il en résulta une succession de
procès (2), qui durèrent jusqu’au xvme siècle. En septembre 1775
était encore adressée au Parlement une requête de Mme Durand
de Fontblanque (3), née de Libellât, pour que les privilèges
accordés par Henri IV à sa famille fussent applicables à son fils.
Le plus singulier c’est que, tout en disputant aux héritiers de
Libertat ce qu’on pourrait appeler le prix du sang, ils c ontinuè­
rent à honorer sa mémoire. Une statue fut dressée en son
honneur dans le grand escalier de l’hôtel de ville. 11 figurait en
costume de guerre, fièrement appuyé sur une lourde épée, mais
celte épée n ’était que celle d’un assassin, et les Marseillais
auraient été,bien inspirés s’ils avaient réservé celte place
d’honneur à quelque autre de leurs compatriotes. Tout récem­
ment elle a été enlevée pour être transportée au Musée Borély,
où elle est encore aujourd’hui (4).
Ce ne furent pas ce qu’on pourrait appeler les dernières
convulsions de la Ligue. Bien qu’il eût signé la paix de Vervins
(1) Archives des Bouches-du Rhône, B. 81. Abolition de toutes procédures
des Marseillais contre les hoirs de feu de Libertat et les fermiers du droit de
2 o/o imposé à Marseille.
(2) Id. B, 100. Maintenue des hoirs de P. Libertat en la jouissance des
revenus et de la table de la mer à Marseille.
(3) Id. G, 2628.
(4) S am at , Marseille à travers les âges, p. 63.

�(2 mai 1598) Philippe II n’avait pas renoncé à ses ténébreux
desseins contre la Provence. Ce q u ’il n’avait pas réussi à exécuter
par la force ouverte, il l’essaya de nouveau par la trahison. Un
ancien partisan de Casaulx, Maurice de l’Isle, proposa au gou­
verneur espagnol du Milanais, comte de Fuentes, de lui livrer
Marseille, mais le complot fut découvert et le traître exécuté en
place publique (1601). Cinq ans plus tard, un nouveau Judas,
Louis d ’Allagonia, seigneur de Meyrargues, qui aspirait aux
fonctions de viguier, conçut le projet de vendre sa patrie. De
concert avec l’am bassadeur d’Espagne à P a ris, Balthazar de
Zuniga, il prépara avec soin sa trahison, mais il commit l’i m ­
prudence de choisir pour complice un ancien forçat, qui le
dénonça. Surpris en flagrant délit de conférence avec les E spa­
gnols, il fut décapité en place de Grève et écartelé : Sa tête fut
expédiée à Marseille, où on l’exposa au bout d’une perche, audessus de la porte royale. Cet acte de rigueur nécessaire arrêta
pour toujours ceux qui, par fanatisme ou par intérêt, auraient
été tentés de continuer les traditions de Casaulx. Marseille et la
Provence restèrent dorénavant fidèles et soumises, surtout après
que Henri IV, par un acte de sage prévoyance, eut mis un terme
aux discordes religieuses en accordant, par l’édit de Nantes
(avril 1598), la liberté de conscience.
La conséquence de ces longues guerres n’en fut pas moins
désastreuse pour la Provence. Villes sans commerce et sans
industrie, campagnes en friche, châteaux ruinés, habitants acca­
blés par les impôts et nobles couverts de dettes, tel était le
lamentable spectacle que présentait à la fin du xvie siècle cette
contrée autrefois si riche. En 1604 le juge de la ville de Lorgues
rendait l’arrêt suivant : « Au dit Lorgues y peut avoir cinq cens
familles sur lesquelles trois cens vivent d’aumônes... sur les
deux cens restantes y en a cens cinquante qui vivent de son tra­
vail. Sur les cinquante restantes on ne trouverait vingt-cinq
maisons qui ne soient engagées de la moitié de leurs biens, de
sorte que beaucoup n’ont pas un pain dans la maison, et, au
lieu de faire l’aumône, sans la honte la demanderaient volon­
tiers, et sur les vingt-cinq maisons qui peuvent avoir de quoi

�266

PAUL GAFFAREL

s’entretenir elles sont engagées de nourrir l’hôpital et le couvent
de la Très Sainte-Trinité,. . . et que l'hermite de Saint-Ferréol a
plus de cinq cens pauvres qui demandent du pain. « Ce qui se
passait à Lorgues se passait dans toutes les autres localités pro­
vençales, petites ou grandes. 11 était grand temps qu’un règne
réparateur fermât toutes ces blessures !
Ce règne fut celui de Henri IV. Nous n’avons pas à exposer
l’histoire de cette renaissance française. Qu’il nous suffise de
rappeler que le roi n ’oublia jam ais ses promesses, et qu’il prit
toujours un vif intérêt à tout ce qui touchait la Provence et
Marseille. On conserva aux archives municipales de cette ville
douze (1) lettres écrites pur lui de 1597 à 1607, et adressées soit
aux viguier, consuls, manants et habitants de Marseille, soit
seulement aux viguier et consuls. Des affaires variées y sont
traitées : commerce du blé, douane, marine, affaire du Bastion
de France et ambassade de Mustapha aga, monnaies, justice,
élections, dette de la ville, projet de voyage, réception de la
nouvelle reine Marie de Médicis, diverses questions relatives au
député Fabre, aux cardinaux de Gondy, Barberino et Barbadori,
etc. Le souverain paraît se défier de l’hum eur changeante et des
caprices des Marseillais. « Les habitants de la dicte ville, écri­
vait-il de Fontainebleau, le 15 novembre 1604, délivraient en
cela estre plus sages et advisez que nuis autres, parce q u ’ils
n’ont que trop expérimenté les ruines et calamitez que produi­
sent lesdictes divisions. Pour ceste occasion, nous voulions et
vous mandons que vous ayez à rechercher curieusement les
causes des monopoles et factions qui se font en ladicte ville, et
fere diligemment informer contre les autlieurs d’icelles à ce
qu’il en soit faict punition exemplaire. » C’étaient là de sages
conseils, mais Henri IV n’eut pas à sévir. A Marseille comme
dans le reste de la France on n ’aspirait qu’au repos chèrement
acheté par un demi-siècle de guerres civiles, et la paix ne fut
plus troublée.
(1) G. F agnif.z Douze lettres inédites de Henri IV.

Marseille — Imprimerie d u Sémaphore, B a r latieis , rue Venture, 17-19.

���TABLE DES MATIÈRES

Pages
Paul
Paul

GAFFAREL. —

Le ChAleau-d'If........................................................

G A F F A R E L . — Casaulx el Libertal. — Episode de
l’Hisloire de Marseille au lenips de la Ligue . . . .

Marseille.

1-176
177-266

Imprimerie du Sémaphore, Iîaiu.atiek , rue Venture, 1719

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                    <text>1912
Tome 6
D ’A I X

Tome VI

Z0£SL£00S0

PARIS
fontem oing,

MARSEILLE
IMPRIMERIE

éditeur

4, Rue Le Golf, 4

RARLAT1ER

17-19, Rue Venture, 17-19
1912

�D ’A I X

Tome VI

Z0£SL£00S0

PARIS
fontem oing,

MARSEILLE
IMPRIMERIE

éditeur

4, Rue Le Golf, 4

RARLAT1ER

17-19, Rue Venture, 17-19
1912

��LA MISSION I)E MAIGNET
DANS LES

B O U C I-IE S -D U -R H O N E

et en

VAUCLU SE

( 1794 )
PAR

Paul GAFFAREL

Lorsque la Convention Nationale, après la chute des Giron­
dins, centralisa entre ses mains tous les pouvoirs, il y eut en
Fiance comme un frémissement de révolte, mais les Représen­
tants du peuple, envoyés en mission dans les départements, bri­
sèrent toutes les résistances et organisèrent partout le gouverne­
ment révolutionnaire. C’est cette période de notre histoire qu’on
a surnommée la Terreur. Nous voudrions détacher un épisode de
cette histoire, celui de la mission dans les Bouches du-Rhône et
en Vaucluse du Conventionnel Maignet. Nous avons eu à sa
disposition une partie de sa correspondance (1) encore inédite,
et nous avons trouvé, dans les archives locales de nombreux
documents qui nous permettront de remettre en lumière un
personnage peu connu et des évènements à peu près ignorés.
Barras et Fréron, envoyés par la Convention dans les dépar­
tements du Sud-Est pour y poursuivre la victoire des Monta­
gnards, avaient dépassé la mesure, surtout à Marseille. Ils 11e
(1) Cetle correspondance est conservée à Ja Bibliothèque publique de
Clermont-Ferrand, m ss., n°s 358, 359, 360. Elle comporte trois registres. Le
premier va du IG floréal au 11 prairial an 11 (34 feuillets). Le second du
9 ventôse au 27 ventôse an II ("88 feuillets), et le troisième du 27 ventôse au
22 floréal an II (153 feuillets). Cf. un récent article, inséré dans la Revue de la
Révolution d’octobre 1913, sur cette correspondance.

1

�2

PAUL GAFFAREL

s’étaient pas contentés d ’envoyer à l’échafaud les Fédéralistes
par fournées (1), ils avaient décrété la destruction des m onu­
ments ou, comme ils le disaient, des repaires qui avaient abrité
leurs ennemis. Ils avaient même proscrit le nom de la cité cou­
pable et Marseille (2) avait été condamnée par eux à devenir la
Commune sans nom ! Robespierre et ses collègues du Comité de
Salut Public trouvèrent qu’ils étaient allés trop loin. Sous pré­
texte de leur accorder un repos méirité, et sans prononcer encore
leur rappel effectif, ils leur firent brusquem ent annoncer q u ’ils
leur adjoignaient, pour les soulager dans leur œuvre, le Repré­
sentant du Peuple Maignet. Ce dernier était d’ailleurs investi
des pouvoirs les plus étendus: « Le Comité de Salut Public te
fait passer, avec le décret du 14 frimaire, l’arrêté qui te désigne
pour établir le gouvernement révolutionnaire dans les dépar­
tements des Bouches-du-Rhôue et de la Vaucluse. Il te donne
un nouveau témoignage de sa confiance. Que ton activité
réponde à son choix et le justifie. Tes pouvoirs sont illimités,
mais circonscrits dans les départements qui te sont désignés.
Partout ailleurs ton autorité cesse. C’est à loi seul que doivent
recourir les autorités constituées pour les solutions à donner sur
le gouvernement révolutionnaire. » Ces instructions sont signées
Collot d’Herbois, Rillaud-Varennes, Carnot et Prieur. Maignet
était homme à s’en pénétrer et à les exécuter dans toute leur
étendue.
Maignet était alors dans la force de l’àge. Il était né à Ambert,
le 9 juillet 1758. Son père était notaire. Après avoir fait d ’excel­
lentes éludes au collège des Oraloriens, il revint, à dix-sept
ans, dans l’élude paternelle. Il avait déjà ce grand am our du
travail, qui l’a toujours signalé. Son père était obligé de se lever
au milieu de la nuit pour éteindre sa lampe. « Je puis dire, a-t-il
écrit plus tard, que c’est la seule peine que j’ai donnée à mon père
pendant que j ’ai été sous sa surveillance immédiate ». D’Amberl

(1) A ulaiîd , Actes du Comité de Salut Public, T. ix, x et xi, passim. P o upé ,
Lettres de Barras et de Frérot) dans leur mission du Midi.
(2) Ga ffa rel , Marseille sans nom (Revue de la Révolution, 1912).

�L a MISSIO N DK MAIGNKT

il passa à Riom, la ville « aux quarante-sept procureurs », pour
y apprendre la procédure, mais il en sortit bientôt pour épouser,
le 10 janvier 1780, Mllc Benoîte Begou, une jeune fille près de
laquelle l’attirait un amour d’enfance. Il alla ensuite faire son
droit à Paris et y fut reçu avocat au Parlement, le 25 juin 1782,
sur la présentation de Camus, son futur collègue à la Conven­
tion. Rentré à Ambert, il y exerça pendant huit ans la profession
d’avocat, et avec succès, «moins peut-être comme orateur
que comme homme d ’affaires consommé. Partisan des idées
nouvelles, il rédigea le cahier des doléances du Tiers État du
bailliage d ’Ambert, et fut aussitôt nommé électeur de l’Assemblée
pour le choix des députés aux États Généraux, puis membre de
l’Administration du département nouvellement formé du Puyde-Dôme, et bientôt membre du Directoire de ce même dépar­
tement. Sa candidature à la Législative s’imposait. Il fut en
effet nommé, et alla siéger à la Montagne, où il s’occupa surtout
d’œuvres de bienfaisance. C’est lui qui proposa l’organisation
des secours à domicile pour les enfants, les vieillards et les
invalides, ainsi que celle des asiles nationaux pour les indigents,
lui encore qui lit voler des indemnités pour les familles indi­
gentes des soldats sous les drapeaux. Son rôle, comme on le
voit, fut alors purement administratif.
Élu à la Convention, Maignet vota la m ort du roi. Quand son
tour de parler fut venu, il se leva, prononça seulement deux
mots : la m ort ! et se rassit. Il a plus tard écrit que ce fut une
des plus cruelles heures de sa vie. « Violemment combattu
entre mes souvenirs et mes devoirs, le sacrifice le plus pénible
que j ’eus à faire à ma patrie fut celui des préventions de la plus
grande partie de ma vie pour m ’élever au niveau de l’ingrate
fonction dont le peuple m’avait revêtu pour n’en jam ais descen­
dre. » Son vole n’en est pas moins acquis, et il se prononça
également contre le sursis et l’appel. Maignet, malgré ses essais
de justification, doit donc être compté au nombre des régicides.
Ce vote avait attiré sur lui l’attention. A quatre reprises on lui
confia d’importantes missions, dans la Moselle, au Puy-deDôme, à Lyon, et dans le Midi. Dans sa première mission à

�4

PA U L G A 1 T A K E L

Melz, avec Soubrany el deux autres représenpanls, il se chargea
surtout de la partie administrative, pendant que ses collègues
restaient à l’année, el les habitants de Melz qui l’avaient vu à
l’œuvre furent tellement satisfaits de sa conduite, de sa modé­
ration qu’ils le redemandèrent après l’expiration de sa mission,
mais on jugea que sa présence serait plus utile à Clermont, dont
les administrateurs avaient refusé d’obéir aux réquisitions, et
passaient pour contre-révolutionnaires. Il réussit en effet à
écraser le parti girondin dans le Puy-de-Dôme et à opérer une
levée en masse dans ce département, mais il arrêta la main trop
lourde de son collègue Couthon, et lui fit une telle opposition
d’hum anité que ce dernier profila de son absence pour ordonner
les mesures de rigueur q u ’il jugea nécessaires. Envoyé à Lyon, et
toujours en compagnie de Couthon, Maignet eut le tort de subir
l’ascendant de son terrible collègue, mais il s’occupa surtout
d’administration, el fut bientôt rappelé « pour défaut d’énergie
et pour cause de pusillanimité. » Il fut même à ce propos obligé
de se défendre contre le m ontagnard Javognes de l’accusation
d’avoir protégé les « m uscadins ». Il se croyait dégagé de toute
nouvelle mission, quand, à sa grande surprise, il fut compris
parm i les cinquante-huit représentants chargés d’installer dans
les départements le gouvernement révolutionnaire, el, bien qu'il
ait supplié les membres du Comité de Salut Public de le r e m ­
placer, il fut, malgré lui, m aintenu proconsul, el dans quelles
villes, les plus remuantes et les plus difficiles à gouverner de la
France entière, Marseille toute frémissante encore de la révolte
Fédéraliste, et Avignon qui venait à peine d’être annexée, et dont
la majorité des habitants regrettaient l’ancien régime. Ici
commence la quatrième mission de Maignet, celle qui a laissé
des traces dans l bisloire, et qui allait créer autour de son nom
comme une légende de rigueur impitoyable et de froide cruauté,
q u ’il ne justifia que trop par des actes sanglants, dont le souvenir
hante encore les imaginations populaires.
Maignet était-il donc cruel ? Un de ses historiens, Marcellin
Boudet (1), prétend qu’il était surtout timide ; et qu’il n’eut pas
(1) Marcellin B o u d et , Dulaure ci les Conventionnels d ’Auvergne. Mémoires
etc l’Académie de Clermont, 1872).

�LA MISSION DK MAIGNET

le courage de préférer l’impopularilé ou la mort à la complicité
de crimes qu’il regretta toute sa vie. Il aurait en un mot été
terroriste uniquem ent par peur. Nous croirions plus volontiers
que Maignet fut dominé par les circonstances. Mélange singulier
de qualités bonnes et mauvaises, de fermeté et de douceur,
d ’énergie farouche et de sensiblerie larmoyante, animé des
meilleures dispositions, mais à condition de tout ployer devant
l’exécution de ses ordres, doué en outre d’une puissance de
travail extraordinaire, Maignet devait être, et a été fort contesté.
On ne sait s’il faut déplorer son inflexibilité ou admirer sa
ténacité. S’il avait vécu au temps de Cromwell, il aurait été
uu de ses compagnons d’armes, un de ces redoutables Côtes
de Fer, qui furent les instruments de la fortune du Protec­
teur. Aussi bien ses contemporains ne s’y trompèrent pas.
Bien qu’on trouve sa signature au bas de beaucoup de sanglants
arrêtés, il traversa, sans être inquiété, toutes les périodes de la
réaction. Ses concitoyens d’Amberl lui témoignèrent en tout
temps une vive sympathie. Même en pleine Terreur Blanche, il
trouva des défenseurs et des pétitions furent rédigées en sa
faveur par des royalistes. « Je n ’étais pas fait pour ces orages, »
a-t-il écrit quelque part. Ce sera peut-être le jugement de la
postérité. Avant de le condamner, voyons-le donc à l’œuvre, ce
terrible niveleur, et exposons ses actes sans passion, mais avec
précision.
Le prem ier soin de Maignet, en arrivant à Marseille, fut de
prendre contact avec les principaux fonctionnaires des Bouchesdu-Rhône. Il se déliait d’eux. On les lui avait dépeints comme
trop complaisants et surtout comme ignorants (1). Voici la
circulaire qu’il leur adresse le 5 février 1794 : « J ’ai besoin de
connaître parfaitement avant d ’agir l’esprit qui anime Marseille
et le caractère de ses habitants... De grands événements se sont
passés surtout dans cette commune. La République entière
attend avec impatience quels sont les remèdesque l’on emploiera
pour cicatriser les plaies qui ont été faites à la patrie. C’est à
(1) Aulard, t. xi, p. 7G4.

- IlÉ

�(&gt;

PAUL GAFFAREL

vous, citoj^ens administrateurs, que s’adresse le représentant
du peuple, chargé de peser dans la balance de la justice et le
bien et le mal qui s’est fait dans celle commune. Vous sentirez
sans doute ce que demande de vous une pareille m arque de
confiance. Vous oublierez que vous êtes des citoyens du dépar­
tement des Bouches-du-Rhône pour vous rappeler que vous
faites partie de la graude famille, et q u ’il s’agit ici de l’intérêt de
tous et non pas de ceux d ’une simple section.» Maignet concluait
en leur demandant pour le lendemain un rapport écrit, et n ’hé­
sitait pas à laisser pressentir qu’il entendait être obéi : « T o u t
retard serait un véritable délit, parce q u ’il suspendrait des
mesures, dont le succès dépend de la célérité que l’on apportera
à les prendre. »
Le difficile n’était pas d ’obtenir des rapports de la pari de
fonctionnaires apeurés et déjà habitués à toutes les concessions.
Il était bien plus délicat d ’agir de concert avec Barras etF réron,
et de revenir, sans les froisser, sur quelques-unes de leurs m esu­
res, surtout sur la démolition des édifices municipaux et sur le
changement de nom de Marseille. Maignet voulut en avoir le
cœur net, et s’adressa tout de suite à Fréron, dont il redoutait
l’activité et l’esprit combatif. « Je me suis empressé, mon cher
collègue (1), lui écrivait-il dès le 6 février 1794, de te comm u­
niquer, dans le moment même que je l’ai reçue, la lettre que le
Comité de Salut Public m ’a écrite pour vous inviter à réformer
votre arrêté du 17 nivôse dans la partie qu’il vous i n d iq u e ...
La députation se plaint surtout de la démolition de la m aison
commune. Votre arrêté n’en parlait pas et j ’ai toujours ignoré
q u ’elle eût lieu. Si l’intention du Comité est de la conserver, lu
regretterais sans doute d ’avoir fait renverser ce q u ’il faudrait
ensuite réédifier. II serait prudent, si tu ne veux pas rapporter
ton arrêté dans toutes les parties q u ’indique le Comité de Salut
Public, de le faire tacitement dans celle relative à la maison
commune en portant dans d’autres emplacements les ouvriers
qui sont dans celui-ci. Prends toutes les précautions que tu
(1) A ui.aiid , t . x, p. 762.

�LA MISSION DE MAIGNET

7

croiras nécessaires pour concilier ce que lu dois à la Convention
nationale avec ce qu’exigent les vues qui anim ent le Comité de
Salut P u b l ic .. . Je m ’en rapporte à ia sagesse et à ta prudence. »
Celle lettre est tout à l’honneur de Maignet : elle est de plus
fort habile, car, en ménageant toutes les susceptibilités, elle
permettait aux représentants de se tirer avec honneur d ’une
situation délicate. Fréron aurait dû comprendre à demi-mot et
ne pas s’obstiner davantage. Ecouta-t-il de pernicieux conseils
ou céda-t-il à un mouvement irréfléchi de mauvaise hum eur,
on ne saurait le dire, toujours est-il qu’il demanda à Maignet de
lui donner le temps d’écrire au Comité (1), et il le ht sans dissi­
muler sa mauvaise hum eur (8 février 1794). « Montre-moi donc
une ligne du Comité de Salut Public qui indique sa volonté de
conserver la maison com m u n e ... Comment dire que sa démoli­
tion n ’élail pas comprise dans notre arrêté du 17; On te trompe,
mon cher collègue, on t ’abuse. La section n° 18, une des plus
gangrenées, tenait ses séances dans celle maison. La m unici­
palité, le tribunal de police qui avaient prêté le sacrilège ser­
ment, tenaient leurs séances dans cette infernale m aison: ainsi
ce n ’est pas comme hôtel de ville ou maison commune, mais
comme repaire sectionnaire, que la mesure s’effectue. » Maignet
qui avait déjà son siège fait et les pouvoirs nécessaires aurait
pu trancher -le différend et intimer des ordres. Il eut la sagesse
de répondre à son fougueux collègue, que, par esprit de condes­
cendance, il attendrait une réponse du Comité.
Une question hien autrement grave se posait, celle du chan­
gement de nom de Marseille. Au sein de la Convention on n’avait
que médiocrement goûté cet acte au moins intempestif. Les
députés des Bouches-du-Rhône s’étaient fait les interprètes du
mécontentement général. Le Comité de Salut Public était donc à
peu près décidé à revenir sur cette mesure impolilique, mais,
comme il ne connaissait pas exactement la situation, il avait
chargé Maignet de l’étudier. Or, à peine arrivé à Marseille,
Maignet fut assailli de plaintes et de réclamations. Il ne tarda
(1) A ui. ard , t. xi, p. 33.

�PAUL GAFFAREL

pas à comprendre, que, sur ce point, l’opinion publique était à
peu près unanim e ; mais, résolu à user de ménagements envers
ses collègues, il voulut d’abord recourir à la persuasion et
s'efforça de leur démontrer q u ’il serait habile de rapporter leur
arrêté. Fréron fit semblant de ne pas comprendre l’insinuation.
« Depuis quinze jours écrivait-il à Maignet (1) le 8 février 1794,
j ’entends dire comme loi que l’Assemblée Nationale, que le
Comité de Salut Public conservent à Marseille son nom ; vingt
lettres ont annoncé celle fausse nouvelle. Tous les malveillants,
tous les imbéciles s’en sont emparés et l’ont colportée partout.
Quant à moi, accoutumé à ce jeu de manœuvres, j ’attends tra n ­
quillement que la loi parle et non une lettre particulière, s o u ­
vent dictée par la partialité. Je ne rapporterai donc pas un
arrêté pris par trois de nos collègues, en grande connaissance de
cause, et celte commune restera pour moi Sans Nom ju sq u ’à ce
que l’Assemblée Nationale ou le Comité de Salut Public en aient
autrement décidé. »
Maignet trouvait, comme ses collègues, que Marseille méritait
une punition. « La main de la nation doit s’appesantir sur les
Marseillais, écrivait-il (2j au Comité de Salut Public. Tout le
monde en convient. L’on ne diffère que sur la nature du châti­
ment. Nos collègues l’ont fait porter sur la ville même, et, par là,
ils ont puni indistinctement tous les habitants. Ils les ont
regardés comme tous coupables et les ont signalés comme
autant de traîtres. Or ceux qui ont toujours combattu pour la
liberté regardent le nom de Marseille comme un héritage qu’ils
ont illustré, qui honore la France, et ils veulent qu’il passe
ainsi à la postérité. Sa suppression leur paraîtrait un arrêt de
proscription prononcé contre tous les citoyens. . L’attachement
q u ’une portion des habitants montre pour le nom de Marseille,
la persévérance qu’ils mettent à réclamer contre sa suppression
ne paraît à nos collègues q u ’une preuve de plus de fédéralisme.
Ils croient q u ’il importe, pour en détruire tous les germes, de
(1) Aulaud, x, 145.
(2) L e ttre d u 7 fé v rie r. A ui. aud ,

x,

1G2.

�LA MISSIO N DE MAIGNET

V)

changer un nom auquel on attache une si haute importance, et
dont on a tant a b u sé ........Il me semble que Barras et Fréron
sont allés trop loin. Ils ont jugé la niasse. Ils ont frappé sur
to u s ... que dois-je faire? Éclairez-moi. Dans un pays où tout
est sulfureux, il faut de la prudence. Je saurai la concilier avec
ce que demandent la majesté nationale et l’énergie des cir­
constances. Si la commune obtient ce qu’elle demande, elle
contracte le devoir de poursuivre sans relâche tous les cons­
pirateurs sous quelque m arque q u ’ils se couvrent. Je ne cesserai
de le lui répéter et de l’exiger d’elle. Plus vous ferez pour
Marseille, plus j ’aurai ledroit de lui demander. »
Maignet était donc d’avis de rendre à Marseille son ancien
nom. Quand il eut reçu la lettre aigre-douce de Fréron, il n’hésita
plus, et demanda au Comité de Salut public la permission d’agir.
« Les lettres dont je vous envoie copie (1) écrivait-il le 9 février
1794, vous prouveront que mes collègues persistent dans leur
arrêté pour la suppression du nom de Marseille. J ’ai besoin
m aintenant que vous m ’autorisiez formellement à faire dans cet
arrêté les changements que vous leur proposiez. Je crois comme
vous qu’il est politique de donner cette satisfaction aux patriotes
de Marseille. C’est un dépôt que vous confiez à leurs soins.
L’obligation q u ’ils contractent de le conserver pur et sans
tache leur rendra leur première énergie, et ce sentiment pourra
bien être aussi utile pour des patriotes que celui de la terreur
et de l’abattement. »
Avant que le rapport de Maignet ne fût arrivé à Paris, la
Convention avait déjà prononcé son arrêt définitif. Par décret en
date du 12 février (2) elle déclarait» que la Commune de Mar­
seille conserverait son nom et que seraient annulés les décrets
des Représentants' du Peuple envoyés dans le Département
des Bouches-du-Rhône qui pourraient être contraires au présent
(1) A ulard , T. xr, p. 33. Cf. autre lettre de Maignet, en date du 19 février
1794 (Aulard, xi, 284) « Tant que vous laisserez cette commune sans nom,
tant que vous annoncerez à la République entière qu’elle n’est même pas digne
d’occuper une place dans la nomenclature Républicaine, ne vous attendez
qu’à voir le trouble et la confusion dans ses murs. »
(2) Lettre du 19 février 1794 Aulard xi, 173.

�10

PAUL GAFFAREL

décret. » Le Comilé de Salut public ajoutait même ces considé­
rations : « Si la justice éternelle demandait vengeance pour la
souveraineté nationale méconnue, pour le patriotisme chargé
des fers du crime, elle réclamerait aussi pour d’éclatants services
rendus à la cause de la liberté, pour des patriotes restés fidèles
à la cause de la République, q u i,n ’ayant point partagé le crime,
n’en devaient pas partager le châtiment et l’infamie. » Marseille
obtenait donc gain de cause, et Sans Nom disparaissait dans les
oubliettes de l’histoire. C’était une grande victoire remportée
par celte énergique population qui avait déjà tant fait pour la
République, mais c’était aussi un engagement de fidélité qu’elle
contractait. Maignet était homme à le lui rappeler.
La joie fut grande à Marseille quand on apprit la bonne nou­
velle. Les documents contemporains s’accordent à reconnaître
que, pendant plusieurs jours, ce fut une succession de démons­
trations exubérantes et de remerciements emphatiques. On a
conservé le souvenir (1) de plusieurs fêtes qui furent célébrées
en commémoration de l’heureux événement, entre autres d’une
procession gigantesque qui se déroula plusieurs heures à travers
les rues et les promenades, et où se trouvèrent confondus tous
les rangs de la population. Le sentiment général était celui de
l’allègement, de la reconnaissance même, et c’est à Maignet que
revenait l’honneur de cette réparation nationale.
Barras et Fréron au contraire étaient directement atteints par
cette mesure. Leur situation à Marseille devenait impossible. Ils
le comprirent et demandèrent leur rappel. La Convention était
déjà allée au devant de leurs désirs, car, dès le 23 janvier, elle
leur avait écrit de « rentrer dans le sein de la Convention natio­
nale ». Ils obéirent, mais avec regret, car, ju s q u ’au dernier
moment, ils s’étaient crus indispensables, et s’étaient imaginé
que leurs services passés les mettaient au-dessus de toute suspi­
cion. Voici ce qu’ils écrivirent au Comité de Salut Public, le
16 février 1794, avant de rentrer à Paris : « Eloignés depuis plus
de onze mois du sein de la Convention nationale, nous avons
(1)
Lettre du négociant Vidal à Merle d’Aubigné (de Genève), citée par
P oupé. Mission de Barras et de Fréron, p. 203.

�LA MISSION DE MAIGNET

11

malheureusement reconnu par nous-mêmes ce que vous avez si
souvent avancé, que la calomnie s’acharnait à poursuivre les
Représentants du Peuple dans les départements à raison de
l’énergie qu’ils y déployaient. Cette triste vérité nous est aujour­
d’hui démontrée ; les mêmes hommes qui avaient pris nos
noms pour nous peindre à vos yeux comme des traîtres et des
lâches avant la prise de Toulon se couvrent aujourd’hui du voile
de l’anonymat pour nous accuser d’exercer le despotisme le plus
odieux à Marseille. Us calomniaient alors nos projets, nos prépa­
ratifs : ils calomnient aujourd’hui nos mesures, nos arrêtés.
Nous espérons donc que cette nouvelle calomnie ne trouvera pas
auprès de vous plus de crédit que celle que vous avez repoussée
au mois de brum aire dernier. Nous sommes en route pour nous
rendre près de vous. Nous arriverons peu de jours après la
réception de cette lettre. Suspendez donc votre jugement. Nous
espérons confondre tous nos calomniateurs s’ils osent se
m ontrer ». Un autre de leurs collègues, Ricord, atteint par le
même décret, n’hésita pas à témoigner son mécontentement :
« La Convention, écrivait-il (1) au Comité de Salut Public, vient
de rendre à Marseille son nom et son orgueil. Nous souhaitons
qu’elle ne soit pas dans le cas de rapporter son décret, mais
nous vous disons avec franchise qu’il était prématuré, car l’hum i­
liation de Marseille assurait la tranquillité du Midi. » Comme il
se sentait moins menacé que ses collègues, Ricord ne crut pas
devoir les imiter et resta à son poste de l’armée d’Italie, mais en
se confinant dans ses attributions militaires. Quant à Barras et
à Fréron qui se sentaient directement visés par le décret de
rappel, ils n’osèrent pas s’insurger contre les ordres du terrible
Comité de Salut Public. Us s’attendaient, en arrivant à Paris, à
être mis en jugement, et ils l ’auraient été, si Robespierre s’était
maintenu au pouvoir ; mais une réaction se préparait contre sa
tyrannie. Elle devait éclater bientôt, au neuf thermidor. On sait
le grand rôle que jouèrent Barras et Fréron dans cette mémo­
rable journée. Us furent au nombre des plus déterminés adver(1) Lettre du 25 février 1794. Aulard, xi, 411.

�12

PAUL GAFFAREL

saires du dictateur et les principaux auteurs de sa chute. Ils se
vengeaient ainsi de leur humiliation de Marseille !
Pendant ce temps Maignet, resté seul à Marseille, y exerçait
une véritable dictature. Le Comité de Salut Public l’avait vive­
ment félicité de son habileté et de la correction de son attitude.
« Le Comité applaudit avec plaisir à la conduite que tu as tenue
dans les circonstances où tu t’es trouvé placé. Elle lui a paru
porter avec elle le caractère de sagesse qui ne doit jam ais aban­
donner un représentant du peuple. Il ne peut que louer la
délicatesse à l’égard de nos collègues. Ils ont rendu de grands
services. Continue avec le même zèle. » Ainsi encouragé par le
gouvernement, et soutenu à Marseille par l’opinion publique
reconnaissante, Maignet crut pouvoir « tailler en plein drap », et
n ’hésita plus devant l ’adoption des mesures les plus radicales.
Nous savons déjà qu’il croyait à la nécessité de punir les
Marseillais pour avoir osé, lors du mouvement Fédéraliste, se
soulever contre la Convention. Sans doute Barras et Fréron
avaient déjà envoyé bien des coupables à l'échafaud, mais
combien en restait-il qui n’avaient même pas été inquiétés ! Ce
fut contre ces adhérents, restés impunis, de la récente révolte
que Maignet dirigea son inquiète activité. Pensant que l’action
de la justice devait être surveillée de très près, et que le nombre
des détenus n ’était pas assez considérable, il ordonna de v é ri­
tables chasses aux suspects. On ne comptait alors (1) que
615 prisonniers dans les trois maisons d’arrêt des Ignorantins, de
Saint-Jaume et de Sainte-Claire, et à peu p rè s 850 dans les autres
geôles de la cité : mais, d ’après Maignet (2), les contre-révolu­
tionnaires se m ontraient partout. « On voit encore se promener
tranquillem ent dans les places publiques une m ultitude de ces
hommes pour qui la Représentation Nationale était un objet
d’horreur ; on en trouve jusque dans les autorités constituées
qui, exerçant sous le départem ent contre-révolutionnaire, ont
fait exécuter tous ses arrêtés liberlicides. » Maignet aurait voulu
(1) Aulahd. tome xi. p. 173, (19 février 1793).
(2) Lettre au Comité de Salut Public, d u 13 février 1794. A ui.aud, tome
p. 132.

x i,

�qu’on formât, non pas avec le concours des sociétés populaires,
dominées par des intrigants, mais sur les indications précises
des comités de surveillance, des listes où tous les coupables et
tous les suspects seraient inscrits. Ces listes une t’ois établies il se
faisait fort de p unir tous les coupables, et, ajoutait-il froidement,
« aussitôt que les prisons seraient vidées, je ferai un supplé­
ment qui, à coup sur, vaudra bien mieux que la première prise ».
En effet la battue aux émigrés, aux prêtres réfractaires, aux
fédéralistes, à tous ceux qui de près ou de loin avaient trempé
dans le mouvement fut fructueuse. Près de cinq cents arresta­
tions furent opérées en quelques jours (1). N’avait-il pas en outre
imaginé de faire enfermer les femmes et les enfants de tous les
citoyens arrêtés, sous prétexte de complicité dans la contrerévolution. Il avait déplus ordonné de mettre leur mobilier sous
séquestre et de ne pas hésiter à prononcer des amendes, car (2)
« c’est la soif de l’or qui a fait dans ce pays la contre-révolution.
Il faut donc détruire ce germe corrupteur. Il faut le sécher dans
les mains mêmes de ceux qui l’ont cultivé avec tant de soins,
alin qu’il ne se reproduise plus. »
Ces mesures draconiennes portèrent leur fruit. De nouveau la
terreur régna à Marseille, mais le Représentant se croyait auto­
risé à se montrer inflexible. « Vous ne pouvez vous faire une
idée de la crise dans laquelle je me suis trouvé (3), écrivait-il au
Comité de Salut Public (25 février 1794) et dont je ne suis pas
encore sorti. Un département entier à régénérer, des mesures de
sûreté générale devenues urgentes, des coupables puissants à
faire guillotiner, une foule d’autres à faire arrêter, des patriotes
qui croient avoir à se plaindre d’être confondus avec les aris­
tocrates à apaiser, des cœurs ulcérés à rapprocher... voilà quelle
est ma position. Elle est terrible, mais je m arche. » Il marchait
en effet, de concert avec le tribunal révolutionnaire, dont nous
aurons à raconter la sinistre activité, mais le plus singulier dans
cet état d ’âme c’est qu’il était persuadé qu’il accomplissait son
(1) A ulaiid , tome xi, p. 184.
(2) Ici., tome xi, p. 182.
(3) Ici., T. xi, p. 400.

�14

PAUL GAFFABEL

devoir et tout se devoir. Il ne pouvait cependant s’empêcher
d’éprouver quelque scrupule, mais le salut du peuple lui tenait
lieu d ’excuse : Je (1) ne me suis pas dissimulé que je pouvais
peut-être excéder mes pouvoirs, mais, envoyé pour sauver les
départements confiés à mes soins, je n ’ai dû voir que le but et j ’ai
dû me convaincre que tout était bon, si je pouvais y atteindre__
J ’aurai toujours présent à l’esprit qu’envoyé pour sauver le peu­
ple, je n’ai d’autre responsabilité à craindre, que celle résultant
de ma négligence ou d’une imbécile timidité. C’est dans ces
moments que le Représentant du peuple doit prendre sur lui
tous les dangers pour assurer le bonheur de ses concitoyens. »
Certes, nous ne voudrions pas approuver celte audacieuse
justification de la fin par les moyens. Contentons-nous de faire
rem arquer que, si Maignet ne reculait pas devant la responsa­
bilité, cette responsabilité doit être au moins partagée par les
juges qui envoyèrent à l’échafaud tant de victimes manifestement
innocentes. Lorsque Maignet arriva à Marseille, la justice y était
rendue par une commission militaire, dite, du nom de son pré­
sident, commission Brutus Leroy. Cette commission ne tint
que dix audiences, et jugea 219 personnes, dont 95 acquittées
et 124 condamnées, une seule à la détention et 123 à la mort. Or,
Maignet trouva que les membres de cette commission n’étaient
pas à la hauteur de leurs fonctions, et il rétablit (13 mars 1794)
l’ancien tribunal révolutionnaire dont les juges, au temps de
Barras et de Fréron, avaient déjà donné la preuve de leur capa­
cité et de leur zèle.
Voici comment il justifiait celle mesure radicale auprès du
Comité de Salut Public. « La commission militaire établie par
mes prédécesseurs au m om ent où ils supprimèrent le tribunal
révolutionnaire vient de me donner sa démission. Les membres
qui la composaient ont pris pour prétexte des renseignements
qui m ’avaient été fournis par la commission de surveillance sui­
des mises en liberté q u ’il venait d ’accorder. Je me contente de
vous faire observer que les malles de quelques-uns des membres
(1) Lettre du 28 février au Comité de Salut Public. A ulard, tome xi, p. 474.

�LA MISSION DE MAIGNET

15

sont parties depuis huit jours, et que ce tribunal a été dans la
plus parfaite inaction pendant quinzejours, au point que j ’aurais
ignoré qu’il fût dans celte commune sans le dernier jugement
qui élargit plusieurs personnes. » Ce n’est donc pas seulement
leur ignorance, mais aussi, ce qui paraîtra singulier, leur indul­
gence que Maignet reprochait aux membres de la commission
militaire. Il est vrai que tout en se débarrassant d’eux avec celle
désinvolture, il entendait q u ’on les respectât. Un de ces juges,
Vaucher, avait été gravement insulté, et même en danger de
mort, en passant à Istres, où il avait été chargé d’une mission
par Maignet. Celui-ci lui écrivit aussitôt pour le réconforter
et lui annoncer que ses insulteurs n’écliapperaient pas à la
vengeance de la loi (8 mars 1794). Le même jour il s’adressait
à l’agent national du district de Tarascon et le priait de faire
une enquête. Vaucher, lui disait-il, a peut-être outrepassé ses
pouvoirs, mais « n ’étais-je pas là pour arrêter tout ce que la loi
désavouerait. Un pareil excès n ’est point tolérable, et, si je
n’avais craint que le rapport ne fût exagéré, déjà j ’aurais pris
toutes les précautions nécessaires pour ram ener à la raison par
le châtiment ceux qui se sont permis de pareils désordres.
L’agent national se transportera de suite à Istres pour s’y assurer
de l’esprit qui y règne. Il prendra des renseignements sur tout
ce qui s’y est passé. Il me fera connaître les coupables et distin­
guera dans son rapport les égarés des meneurs. C’est à eux qu’il
s’attachera. Que je sois instruit de tout dans la journée de
demain. »
Comme les prisons étaient pleines, l’exercice de la justice ne
pouvait être suspendu. Le p ré s id e n t. et l’accusateur public de
l’ancien tribunal révolutionnaire, Maillet et Giraud, avaient été
traduits devans le tribunal révolutionnaire de Paris, mais
acquittés et rétablis par un décret solennel de la Convention
dans leurs anciennes fonctions. En attendant leur retour de
Paris, il s’agissait de nommer un président et un procureur
intérimaires. Bompard, un ex-Suisse de l’abbaye de Saint-Victor,
et Riquier, un instituteur de la rue Saint-Ferréol, furent désignés
pour remplir ces fonctions. Maignet les installa aussitôt, et, par

�16

PAUL GAFFAREL

un arrêté en date du 29 ventôse an II (19 mars), leur conféra en
outre, le droit de prononcer des amendes : en sorte, que non
seulement la vie, mais encore la fortune de tous les suspects
furent à la discrétion de ces juges improvisés, investis de pou­
voirs extraordinaires, et ils allaient en user et en abuser.
J u s q u ’au retour de Giraud et de Maillet qui eut lieu le 21 ger­
minal an II (10 avril 1794), le tribunal révolutionnaire tint dixneuf séances et jugea 197 personnes, dont 65 furent condamnées
à mort, 7 à la déportation, 2 aux fers, 5 à la réclusion, 9 à
l’amende et 105 acquittées. Quelques-uns de ces jugements
méritent d ’être cités : Au 26 ventôse (16 mars 1794), sur dix
accusés neuf étaient condamnés à mort, dont l’un, Antonine
Blégier, maître de langues, était âgé de 84 ans. Au bas du pla­
card de ce jugem ent on lit (1) la note suivante: « Étienne
Moutle et Jean Guérin ayant imaginé de se soustraire à l’infamie
par le suicide, le Tribunal, sur la réquisition de l’accusateur
public, a ordonné le transport à l’échafaud des corps de ces
criminels, vêtus de la chemise rouge, pour être joints à ceux de
leurs coopérateurs en contre-révolution, qui ont été exécutés. »
Au 2 germinal (22 m ars) était envoyé à l’échafaud d’Almeran,
Maillane, âgé de 69 ans, propriétaire à Saint-Rémy, « ci-devant
chevalier de Saint-Louis des ordres de l’infâme Capet, se glori­
fiant de son ancien titre de Commissaire des guerres, ennemi de
l’égalité, convaincu d’avoir excité la rébellion parm i les pauvres
cultivateurs de son canton. » Au 5 germinal (25 mars) c’était
le tour (2) de Charles Clapier, dit Collongue Saint-Jean,
« ci-devant seigneur de terres, convaincu d’avoir vexé, outragé,
persécuté les patriotes, d’avoir, sous prétexte d’aller à la chasse,
parcouru les campagnes, cherchant à soulever le peuple, etc.»,
et de Claude Jullian (3), tournenr de chaises, com m andant de
la Garde Nationale de Tarascon, « convaincu d ’avoir marché
contre les troupes de la République, soit à Arles, soit à Avignon;
(1)
page
(2)
(3)

BiîimiAT Siant-P kix, Justice révolutionnaire dans les Bouches-du-Rhône,
22,
Archives du Palais de Justice d’Aix. Registre 103 i,is, Classe 89.
Idem, liasse 145,

J _____ '

•

^

* 1^

�LA MISSION DE MAIGNET

17

d’avoir obéi à toutes les autorités usurpatrices, d’avoir dénoncé
des compatriotes et coopéré à la contre-révolution.» Au 9
germinal (29 mars) tombaient les têtes de Baudot, hydrographe,
«secrétaire de la section n" 16, où il a signé toutes les déclarations
liberlicides dans les registres et assisté à la réinstallation du
tribunal populaire » et de Bertrand, homme de loi, « qui fut un
des premiers agitateurs du peuple en lui peignant sous les
traits les plus noirs les commissaires-députés de la Société de
Marseille, envoyés dans les communes environnantes.»
Signalons à ce moment une interruption dans le service de la
guillotine, Le bourreau de Marseille, le fameux Coquelin, avait
été appelé à Toulon par réquisition et le président de la com­
mission révolutionnaire établie dans celte ville, Doulat, l’avait
retenu pour besoins urgents, mais en prenant soin de s’excuser
près de ses collègues de Marseille. Le bourreau allait rattraper
le temps perdu !
C’est pendant ces vacances du bourreau et de la guillotine,
que les membres du tribunal prononcèrent l’acquittement, à la
séance du 11 germinal (31 mars), de deux grands coupables,
Léon et Charles Cayol, âgés de onze et de neuf ans. Ces cons­
pirateurs devaient être bien redoutables puisqu’on les avait
incarcérés malgré leur jeunesse, et vraiment on se demande
comment les juges, après avoir eu le courage de les traduire
devant eux, eurent celui de les acquitter.
Dès le IG germinal (5 avril), le bourreau étant revenu de
Toulon et la guillotine fonctionnant de nouveau, ce fut une
véritable fournée. Roux, l’ex-évêque constitutionnel de Mar­
seille, qui pourtant avait donné des gages de ses sentiments
républicains, puisqu’il avait célébré la messe sur l’autel de la
Patrie lors de la fête de la Fédération en juillet 1790, fut puni
du crime d’avoir prêté serment de fidélité aux autorités Fédéra­
listes. En même temps que lui furent exécutés un ex-minime,
Vian, « convaincu d’avoir été fanatique et contre-révolution­
naire, d ’avoir égaré le peuple et été le grand directeur des
consciences des dévotes qu’il fanatisait à son gré». Pontet,
secrétaire de sa section, Peirier-Meinard, Y van et Bontoux,

�18

PAUL GAFFAREL

juges au T ribunal populaire, Vellin, officier municipal d’Auriol,
le faïencier Jusseaum e d’Aubagne, Masse m archand toilier,
« convaincu d’avoir signé plus de cenl déclarations liberticides »,
un autre, Masse « expert aux rapports, président de la section et
contre-révolutionnaire», Tremblet et Verpiau, deux paysans.
Certes, ces victimes des passions politiques ne m éritaient pas
la mort, mais, en temps de révolution, il n ’y a jam ais de tem pé­
rament, et elles subissaient la même peine que le charcutier
Isoard « ennemi de la liberté depuis son aurore », que l’excapitaine marin Imbert « convaincu d’avoir été second capitaine
du parlementaire allaut à Gibraltar pour y traiter avec les
infâmes Anglais », que l’ex-commis des Domaines nationaux
Roux, un des chefs de l’armée rebelle, et que l’ex-lieutenanl des
douanes Thom as « commissaire envoyé par la section et par
le Comité général de Marseille pour désorganiser Arles, Tarascon
et les environs. »
Un se demande comment au moment de signer la fatale sen­
tence qui, en un seul jour, envoyait seize hommes à l’échalaud,
aucun des juges ne fût pris de scrupules. Ils en éprouvaient
pourtant de temps à autre, car le 29 ventôse (19 m ars 1794) sur
vingt-trois accusés, sept furent acquittés, mais avec des consi­
dérants (1) qu’on ne saurait trop méditer, car ils constituaient
une innovation en matière pénale : « considérant que plusieurs
des individus traduits en jugement se sont vraim ent rendus
coupables de nullité dans un temps où tout bon républicain
devait par lui-mêm e servir sa patrie ou par sa famille ou par
ses moyens physiques, et que ne rien faire pour une aussi belle
révolution mérite l’animadversion d’un tribunal impartial, qui,
lisant dans la conscience des individus, s’il ne les juge pas
mériter que le glaive de la loi s’appesantisse sur eux, ne peut les
rendre à la liberté qu’après q u ’ils auront fourni le secours
qu’elle a le droit d’exiger d’eux » pour ces causes condamne les
deux frères Mestre « qui ont voulu se donner le ton de la ci-de­
vant no b lesse ... ont vu la Révolution avec indifférence et n’ont
(1) B erriat S aint - P rix , o u v r. c ité , p. 25.

�LA MISSION DE MAIGNKT

19

rien fait pour elle » chacun à 20.000 livres d’amende, Audibert
à la même somme, Chaulieu à 4 500 livres, Gaillard père à 4.000
livres. Pellard père et Dernieu père chacun à 3.000 livres, Bar à
2.000 et Lambert seulement à 50. Il y avait là une mine à
exploiter, et le crime de nullité aurait pu devenir, avec un peu
de bonne volonté, une source de profits rémunérateurs.
Moins indulgents se m ontrèrent les juges du tribunal à l’égard
des cinq accusés du 17 germinal (6 avril), deux propriétaires,
Bagarry et Pena, le docteur Pascal « convaincu d’avoir été un
des chefs du parti contre-révolutionnaire, et d ’avoir séduit et
insurgé le peuple », un ex homme de loi, Caudière, et un culti­
vateur, Lagier, à qui on ne reprochait que d’avoir déposé
« calomnieusement » contre un patriote. Il n’y eut que trois
condamnations le 18 germinal (7 avril) : le capitaine m arin
Bonni, le cultivateur Baudin, et un ex noble Ignace de Eonnecorse « convaincu d’avoir outragé la représentation nationale
en disant que les autorités constituées n ’étaient q u ’un ramas
de brigands et de scélérats, d’avoir discrédité les assignats et dit
au peuple que celte monnaie ne vaut plus rien ». Un seul accusé
monte à l’échafaud le 19 germinal (8 avril), Cler, un proprié­
taire de Salon, qui avait coopéré à la destruction du club de sa
commune. A la même audience est acquitté un tanneur, Marc
Aillaud, mais,'comme il a tenté de corrompre un fonctionnaire
public avec une paire de bas de soie et cinquante pièces doubles
d’or « à l’effigie de l’infàme Capet », on confisquera ces pièces,
on vendra au profit des pauvres la paire de bas, et il paiera une
forte amende.
On ne s’expliquerait pas celle clémence relative, si on ne savait
pas que Maillet et Giraud avaient annoncé leur prochaine ren­
trée à Marseille. On voulait sans doute leur réserver l’honneur
de frapper un grand coup pour leurs débuts et de prouver par
de nombreuses condamnations qu’ils n ’étaient pas indignes des
honneurs qui leur avaient été conférés par la Convention, et de
la confiance que leur accordait Maignet. Un des membres du
tribunal, Morin, était pourtant plein de zèle. Trouvant que ses

�20

PAUL OAPPAHEL

collègues 11’élaient pas assez expéditifs (1), il avait proposé à
Maignet de diviser le tribunal en deux sections qui fonctionne­
raient simultanément. Maignet avait paru approuver le projet.
« Je pense, répondit-il, que pour donner à la justice le degré
d’activité qu’elle doit avoir pour absoudre ou pour punir, il
devient indispensable de vous diviser en deux sections, dont
une sédentaire à Marseille et l’autre ambulante dans tout le
département. Les maisons d’arrêt regorgent de détenus. Des
haines et des passions peuvent y avoir plongé des innocents.
Pourquoi les laisser languir pendant plusieurs mois avant de
prononcer sur leur sort? Une foule de grands coupables atten­
dent leur arrêt de mort. Pourquoi retarder la vengeance natiotionale, et laisser former des mouvements pour les y soustraire?
Chaque section formée de quatre juges, d ’un accusateur public,
et pouvant juger à trois, rem plirait parfaitement tout ce qu’on
doit rechercher dans la formation d’un tribunal aussi im por­
tant. Communiquez-moi vos vues et donnez-moi une liste des
sujets qui réunissent la lumière à l’énergie et à la probité, afin
que je puisse y trouver des hommes sur lesquels la confiance
publique aime à se reposer. » Certes, les candidats n’auraient
pas fait défaut, mais Maignet n ’avait pas les pouvoirs néces­
saires pour créer ainsi, de son autorité privée, un nouveau t ri­
bunal. Il aima mieux attendre les instructions de la Convention,
bien persuadé d’ailleurs qu’il pouvait compter sur le zèle et
l’activité des juges en fonctions.
Maillet et Giraud en effet, bien que Bompard et Riquier se
soient montrés à la hauteur des circonstances, allaient justifier
la confiance qu’on leur accordait. Ils ne resteront que quinze
jours de séance, du 10 au 24 avril 1794, mais auront le temps de
juger 159 personnes, dont 62 seront condamnées à mort. Voici le
nom des victimes et le libellé des jugements rendus. On nous
pardonnera la sécheresse de cette énumération, mais de pareils
documents méritent d’être retenus par l’histoire ; car ils donnent
la véritable physionomie d’une époque, et permettent de se re n ­
tl) Lettre de Maignet, n“ (583 (11 mars 181)4).

�LA MISSIO N DE MAIGNKT

‘21

dre compte des sentiments ou plutôt des passions qui animaient
alors les esprits.
Au 22 germinal (11 avril) six exécutions. Caussigny, un proprié­
taire « convaincu d’avoir habité le terroir de l’infâme ville de
Lyon lors de la révolte contre la Convention et d’y avoir
fomenté et soutenu la contre-révolution», l’apothicaire Lavil
qui avait fourni des médicaments à l’armée rebelle « sur une
réquisition faite par une municipalité illégale, à laquelle il a
offert tous ses moyens de services contre-révolutionnaires » ;
Cabrol, dit Moncoussou, propriétaire, commissaire de sa section
rebelle ; le m archand Blanchard « convaincu d'avoir été le
missionnaire des sections et l’apôtre de la contre-révolution le
plus zélé dans les départements de Vaucluse et des Bouches-duRhône » ; le cordonnier Raoulx, de Tarascon, qui « souleva le
peuple contre la Convention » ; et Las « greffier d ’un juge de paix
illégal et rebelle, qui a signé, en celle qualité plusieurs dénon­
ciations contre les républicains ».
Au 23 germinal (12 avril) encore six condamnations, le cour­
tier de commerce Augé, les négociants Grimaud et Timon-David,
ce dernier, beau-frère de Samatan, condamné « pour avoir pactisé
avec les brigands de la Vendée », ce qui était au moins invrai­
semblable ; Nard, un m arin ; Senant, un tailleur, et Beaulieu
Sarre Brousse, un propriétaire, qui « tous les trois ont accepté
des fonctions illégales, etonL déposé contre des patriotes auprès
du prétendu Tribunal populaire. »
Au 24 germinal (13 avril) six condamnations. C’est le chiffre
normal : Duperret, propriétaire « convaincu d ’avoir amassé et
répandu tous les papiers secrets, fanatiques, incendiaires, et
contre-révolutionnaires » ; Renaud, ex-prêtre qui s’est montré
ardent défenseur des révoltés ; Monlel, capitaine de chasseurs
« convaincu du crime d’avoir escroqué une commission, un bre­
vet, d’avoir pris un nom supposé, et sous la marque du patrio­
tisme, d’avoir été désoler les paisibles habitants de la Cran en leur
enlevant leur bétail, et transigeant pour de l’argent » ; le char­
cutier Rousseau qui « à la tête d'une bande de rebelles, a fait
des visites domiciliaires, pillé des propriétés, fait des arrestations

�22

PAUL GAFFAREL

illégales » ; et deux gendarmes, Laurent et Monier, qui se sont
fait les exécuteurs de ces mesures.
Au 25 germinal (14 avril) les juges se montrent plus expéditifs,
car ils envoient huit condamnés à l’échafaud. Deux d’entre eux
méritent une mention spéciale, l’instituteur Fabry, qui, sortant
de son rôle, s’improvisa capitaine d'une bande de rebelles et
terrorisa la commune d’Allauch, et un ex-conseiller au parle­
ment de Provence, Hermitte « un des principaux instigateurs de
la révolte de Lyon qui n’a fui de celle ville que lorsque les
contre-révolutionnaires avaient perdu tout espoir. » Les griefs
imputés au m archand Chevalier sont à tout le moins étranges.
Il était tambour-major dans la garde nationale de Marseille et
sans doute très lier de son uniforme et de ses fonctions. On
l’accusait « d ’avoir accompagné à l’échafaud les victimes patrio­
tes immolées par le tribunal de sang se disant populaire, d’avoir
ordonné des roulements pour les empêcher d’exprimer leur
civisme, et d’avoir battu la générale le 23 août pour réunir les
rebelles contre les héros du num éro onze. » On reprochait au
gendarme Ruel d’avoir conduit à Toulon deux patriotes
condamnés par le tribunal populaire et de les avoir outragés et
maltraités dans la roule; au musicien Pech, capitaine dans
l’armée rebelle, coupable d’avoir dit « qu’il fallait hacher ceux
qui déserteraient » ; à Gilles, m archand d’Eyrargues, d’avoir
envoyé un contingent de dix-huit hommes à l ’armée Fédérale ;
et au cultivateur Philippe d’avoir dénoncé la société populaire
de Marseille et d ’avoir fourni des armes à des contre-révolu­
tionnaires.
Une seule exécution a lieu au 27 germinal (16 avril), celle
de Brest, garçon confiseur, convaincu « d’avoir été le messager
de l’infâme comité des trente-deux sections, d ’avoir m audit et
outragé les patriotes, d’avoir avili et outragé la représentation
nationale. »
Les griefs imputés aux cinq condamnés du 28 germinal (17
avril) ne sont pas plus graves. Le ferblantier Mollien est allé « en
armes soutenir le tam bour qui battait la générale pour réunir les
rebelles contre les patriotes du numéro onze, » Le perruquier

�Bérenger fut le secrétaire de sa section et « l’agent des émigrés
pendant les trois mois de la rébellion. » Martin et Decour, culti­
vateurs à Eyrargues et à Tarascon, ont ordonné dans leurs
communes respectives des levées de troupes contre la Répu­
blique, et le négociant Rostan fut membre du Comité général
des trente deux sections et commissaire civil de l’armée dépar­
tementale.
Cinq condamnations sont prononcées le 29 germinal (18 avril) :
celles du négociant Boissière « convaincu d’avoir déchiré les
décrets de la Convention Nationale, de s’être montré un ennemi
ardent de la Révolution, et de s’être honoré de son aristocratie » ;
du commis chausselier Jaudon, capitaine dans l’armée départe­
mentale ; du m archand de bois Philippe, instigateur de la
révolte à Aix, La Fare et T o u lo n ; du chirurgien Coati, qui
souleva la commune d’Allauch; et du courtier Cousinery. Ce
dernier appartenait à une des plus anciennes familles Mar­
seillaises. Il était le plus jeune de trois frères, dont l’aîné,Esprit,
savant numismate, était consul de France à Smyrne, et le second,
Michel, avait émigré à Toulon lors de l’entrée de Carteaux à
Marseille. Poursuivi pour absence illégale dans le service de
la garde nationale, Cousinery avait quitté Marseille pour Aix
dès le mois de juillet 1792, mais sans passeport, et de là s’était
rendu à Beaucaire, puis à Lyon où il séjourna plus d’une année.
Les excès des fédéralistes l’avaient déterminé à rentrer à Mar­
seille, ou plutôt [dans sa campagne de Saint-Barnabé, mais il
remplissait toutes ses obligations de citoyen. Il avait même versé
une première fois mille livres à l’em prunt volontaire du 24 août
1793, et une seconde fois deux mille quatre cents livres à l’em ­
prunt de quatre millions ordonné le 29 août 1793 par les Repré­
sentants du peuple. Dénoncé comme émigré, il s’était caché aux
Martigues,mais il y fut arrêté aux premiers jours d’avril 1794, et
aussitôt traduit devant le tribunal révolutionnaire. L’accusateur
public Giraud le poursuivit en ces termes : « Cousinery n’a jam ais
eu de sentiments plus purs que ses frères, très aristocrates. Il a
abusé de son crédit et de ses moyens pour appuyer le Fédéra­
lisme. Il a été de tout temps uni de cœur avec les prétendus

�PAUL GAFFARKL

honnêles gens contre-révolutionnaires. » Le président Maillet
de son côté lui d it: « T u vois bien que depuis 1792 tu erres
d’un endroit à l’autre. Tu as été à Lyon parce qu’elle était en
contre-révolution. Tu es revenu ici au mois de juin, parce que
Marseille était en contre-révolution. Pourquoi es-tu allé te
cacher aux montagnes de Martigues?» Cousinery se contenta de
répondre qu’il avait dû mettre à l’abri sa femme et ses enfants.
Son sort était connu à l’avance. Aussi fut-il condamné comme
convaincu « d ’avoir continuellement erré, fuyant la vengeance
populaire qu’il s’était attirée par sa conduite incivique, d’avoir
détesté la Révolution,désiré l’ancien régime,et abhorré la Cons­
titution, et d’avoir soutenu l’esprit aristocratique de toute sa
famille. »
Au 1er floréal (20 avril 1794) c’est encore un procès de tendance
qui conduit à la m ort le chirurgien Aubrespy « convaincu d’avoir
eu l’âme vraim ent aristocratique, au point d’avoir été jugé digne
d ’occuper une séance le fauteuil dans la section 10, en rébel­
lion », et du ci-devant juge de paix Ambreville le Roi « con­
vaincu d’avoir soutenu le système Fédéraliste de la Constitution,
qui nous ram enait sous l’obéissance d’un tyran, et d’avoir, contre
les décrets, apposé et levé des scellés chez des patriotes per­
sécutés et incarcérés. »
Le 3 floréal (22 avril), trois malheureuses femmes, toutes les
rois de Tarascon, sont condamnées à m ort; la première, Made­
leine Tempier, veuve d’Assac, âgée de 70 ans, était accusée d’être
l’ennemie jurée de la Révolution, d’avoir avili la Constitution,
et, ce qui, paraît-il, était plus grave « d’avoir affecté le ton des
ci-devant, demandé le retour des prétendus honnêtes gens,
traité les patriotes d’intrigants et de pillards. » Une note
spéciale annexée au dossier porte que « cette femme, liée à un
noble par le mariage, en affectait tout l’orgueil et m arquait sa
haine pour le nouveau régime. » La seconde, Marguerite Aubert,
veuve Lambert, âgée de 45 ans, était accusée « d’avoir assisté à
la destruction des clubs de Tarascon, d’avoir vomi des im pré­
cations contre les Républicains, et d’avoir applaudi à la tra n s­
lation des patriotes à Marseille. » On reprochait à la troisième,

�Marthe Gille, femme de Fontaine, cardeur de laine, âgée de
36 ans « d’avoir renoncé à son titre de citoyenne, dit qu’elle
n’avait pas l’intention de donner des enfants à la patrie, mais
bien à l’armée des révoltés, forcé son mari à marcher contre la
République, et publié qu’elle aimerait mieux tuer son enfant
avant qu’il fût patriote. »
En m êm etem ps que ces trois infortunées montaient sur l’écliafaud, le cabaretier Monet et le propriétaire Pascal, lieutenant et
sergent-major dans l’armée départementale ; l’émigré Cartier,
qui avait désarmé et couché en joue des patriotes ; le m archand
Joussaud qui « avait demandé des têtes de patriotes et outragé
la Convention Nationale»; le magasinier Gasquet « convaincu
d’avoir déposé devant l'infâme tribunal militaire contre un
Républicain condamné à un an de détention », et le cultivateur
Rachet, de Tarascon «qui avait conduit des Républicains de sa
commune aux prisons de Marseille, et avait provoqué le retour
de la Royauté. »
Un propriétaire de Saint-Remy, Mercurin, assesseur du juge
de paix, avait commis l’imprudence d’ « injurier, vexer, m al­
traiter, outrager les patriotes ». Il fut condamné à m ort et
exécuté le 4 floréal (23 avril). Ce fut la seule victime de ce jour.
Il y en eut onze le lendemain 5 floréal (24 avril), dont sept
d’Aubagne, une véritable fournée : les deux Seignoret, dont le
premier était accusé « d’avoir été de tout temps l’ennemi de la
Révolution, d’avoir calomnieusement dénoncé des patriotes et
d’avoir été rebelle à la Convention Nationale» et le second, ex­
prêtre « d’avoir corrompu l’esprit public » ; Reynaud et Rasligue,
propriétaires, coupables « de dénonciations calomnieuses et
atroces » ; le chirurgien Demane et Claire Monnier, femme du
ailleur Dorde. Quant au m arinier Longui « il avait saisi, incar­
céré des patriotes, et les avait traduits au prétendu tribunal
d’honneur. » Quatre autres prévenus, des Marseillais, étaient en
même temps condamnés et exécutés : Gautier, trompette de la
ville; Calandre, m archand colporteur « qui avait gardé un
canon braqué sur les ennemis de la liberté » ; le mathématicien
Barthélemy « directeur illégal et usurpateur de la poste aux

4■

�PAUL GAFFAREL

lettres», et un propriétaire de Velaux, Gayde, qui avait accepté
la place de juge de paix, et « dévasté la société populaire de sa
commune. »
Ce furent les dernières victimes du tribunal révolutionnaire
de Marseille, mais non pas de Maillet, de Giraud et du greffier
Chompré, qui continuèrent leurs fonctions au tribunal criminel
du département, ramené de Marseille à Aix par un arrêté de
Maignet, en date du 28 germinal (17 avril 1794). Ils devaient
siégera Aix ju sq u ’au 5 vendémiaire an III (25 septembre 1794),
époque à laquelle un arrêté des représentants Auguis et Serres
les chassa tous les trois. Plus heureux que beaucoup de leurs
collègues, ils réussirent à se faire oublier. Sous la Restauration,
Maillet s’était casé dans un des bureaux du ministère de la
marine, quand il y fut découvert par un Marseillais, stupéfait de
la rencontre. Vers la même époque, Giraud fut reconnu par un
autre Marseillais à Caen, où il siégeait en qualité de conseiller à
la cour d ’appel. Quand à Chompré, il disparaît de l’histoire.
Maignet n’est certes pas seul responsable de la mort de ces vic­
times des passions politiques, ou du moins il n’est pas intervenu
directement dans leur jugement et dans leur exécution; mais
n ’est-ce pas lui qui a fait jeter en prison tant de suspects ? N’estce pas lui qui arm a les juges de pouvoirs exorbitants ? A-t-il
jam ais sollicité une mesure de clémence ? Il pouvait sinon tout
arrêter, au moins tout modérer, et, au contraire, il a tout aggravé
par son inflexibilité, et, pourquoi ne pas le dire, par sa froide
cruauté. Q u’il porte donc la peine de ses rigueurs intempestives
et qu’il reste, aux yeux de la postérité, le principal des exécu­
teurs de Marseille au temps de la Terreur.
Ce fanatisme qui anim ait tous ses actes en matière politique,
Maignet parait l’avoir porté ju s q u ’à l’exaltation en matière reli­
gieuse. Le plus singulier c’est q u ’il se piquait de tolérance, mais
il était tolérant à sa manière. Les prêtres catholiques s’étant
déclarés les ennemis de la République, et plusieurs d’entre eux
ayant m arqué parm i ses adversaires les plus irréductibles,
Maignet poursuivait en eux des ennemis politiques et se m on­
trait intraitable à leur égard. La lettre qu’il écrivait à ce sujet, "

�LA MISSION DK MAIGNET

27

le 5 mars 1794, est fort explicite. « J ’ai appris avec douleur,
mais sans étonnement q u ’au moment où la guerre civile fut
organisée dans ce département, la plus grande partie de scs
prêtres eurent la sacrilège audace de vouloir faire intervenir le
ciel dans leurs complots liberticides. J ’ai su qu’ils firent une
procession solennelle pour obtenir du ciel des succès sur les
armées de la République. C’est bien ainsi que ces scélérats ont
toujours fait égorger les hommes au nom du Dieu qu’ils auraient
avili, si l’Être Suprême pouvait être atteint par les sottises de
ses créatures. Parcourez l’histoire, vous verrez partout ces
monstres semer la haine et les divisions, excuser les crimes du
trône, et en assurer l’existence dans le sang des peuples. Allez
dans la Vendée, dans la Lozère, à Nîmes, à Avignon, partout où
la liberté a compté des ennemis, et vous y verrez toujours le doigt
des prêtres ; mais, si les faits q u ’on m’a dénoncés sont vrais,
repassez seulement dans votre mémoire les événements qui ont
eu lieu dans ces derniers temps au milieu de vous, et vous verrez
que Marseille n’a pas eu d'ennemis plus implacables que ces scé­
lérats, puisque ce sont eux qui, en la faisant soulever contre la
volonté nationale, l’ont mise à deux doigts de sa perle... Vous voudrezbien, citoyens, prendre les renseignements les plus prompts
sur l’exactitude de ces faits, et me les transmettre avec le nom
des coupables, afin que nous arrêtions ensemble les mesures de
sûreté générale que nous aurons à prendre. »
Les prêtres catholiques ne s’y trompèrent pas : ils émigrèrent
en masse ou se cachèrent dans de sûrs asiles, mais tous ceux
qui furent dénoncés ou arrêtés par les agents de Maignet ne traî­
nèrent pas longtemps en prison. Sur les listes des exécutés figu­
rent un grand nombre de prêtres, depuis l’évêque constitutionnel
Roux ju sq u ’à d’humbles moines.
Il n’est que juste de reconnaître que, si Maignet était inflexible
en matière politique, la question des dogmes le laissait à peu
près indifférent. Il ne les discutait même pas. Volontiers il
aurait laissé tous ses administrés suivre la religion de leur choix.
Elève de Rousseau et collègue de Robespierre, il préconisait le
culte de la Raison et celui de l’Être Suprême, mais il daignait

�28

PAUL GAFFAREL

admettre le Christ au même titre que Mahomet ou Confucius. Il
est un point cependant sur lequel il ne sait pas se contenir: il
s’agit de ce que les incrédules de l’époque appelaient la supers­
tition catholique, reliques, images, pèlerinages, papauté, en un
mot les pratiques extérieures. Sarcasmes,injures, attaques même
il est intarissable (1) contre ceux qu’il traite de dévots et de
fanatiques. Ses railleries sont même parfois assez lourdes. » La
philosophie, écrira-t-il (2) au Comité de Salut Public, fait ici des
progrès. De tous les côtés le fanatisme expire, le culte de la
liberté le remplace. La plus grande partie des églises, qui ne
se trouvaient pas abattues, sont destinées à être purifiées ; mais
il faut traiter celte maladie avec prudence. Aussi ne cédé-je
qu’au vœu bien exprimé des citoyens. Déjà la madone la plus
révérée dans ces parages s’est rendue très modestement à la
monnaie, et va, pour la première fois, servir à quelque chose
d’utile aux hommes, à leur donner du pain. » Il faisait allusion
à la fameuse statue d’argent de Notre-Dame de la Garde, la
patronne vénérée de tous les m arins de la Méditerranée. ProuGaillard (3), le directeur de la Monnaie de Marseille, reçut en
effet de lui l’ordre de fondre la statue. Il refusa. Son arrestation
fut aussitôt résolue. Averti par une voisine compatissante, il se
déguisa en mitron grâce à la connivence du boulanger Rebou],
et parvint à se sauver, mais la statue condamnée fut convertie
en monnaie, et Maignet, en faisant disparaître ce q u ’il appelait
un objet de superstition, crut avoir rendu un service éminent à
la République.
Aussi bien, toutes les fois q u ’il s’agira de désaffecter une
église, d’interdire une cérémonie, et au besoin de violer quelque
sanctuaire, Maignet sera disposé à accorder toutes les autorisa­
tions. Ainsi, quand les habitants de Saint-Earnabé, le 11 mars
1794 « las d ’écouler la voix de la superstition », déposèrent
(1) A ui. ard , T. xi, ü8(î. Leltre du 13 mars 1794.
(2) Cf Lettre analogue adressée à Haller (7 mai 1794). « De tous les côtés les
saints et saintes qui restaient clans nos ci-devant églises sont arrivés. La fonte
a commencé. »
(3) O ctave T e js sie r , Anciennes fam illes m arseillaises, p . 7&gt;S.

�LA MISSION’ DK MAIGNET

29

une pélilion à l’effet de « laisser subsister l’édifice qui a servi de
repaire, au cagotisme pour le transformer en temple de vérité
et instruire de la salutaire philosophie républicaine française »,
Maignet applaudissant (1) au républicanisme des pétitionnaires
« dégagés de toutes les superstitions, qui dégradaient la raison,
reçoit avec la joie et la satisfaction la plus vive le témoignage
de leurs sentiments civiques ; arrête qu'il sera donné connais­
sance du présent à la Convention Nationale, et appuie la
demande faite pour l’érection de l’édifice de leur ci-devant
église en temple de la vérité. »
S’il n ’aimait pas les prêtres, Maignet n’éprouvait pour les
militaires qu’une sympathie médiocre. Il se défiait de leur
esprit d’insubordination. Il les traitait volontiers d ’in stru ­
ments de police plutôt que de défenseurs de la Patrie. S’il
recourait à leurs bons offices, ce n’était qu’avec une arrièrepensée de défiance, et il ne cachait pas ses sentiments. La
garnison de Marseille était alors considérable. Elle comptait
en effet plus de 8.000 hommes, et parmi eux quelques-uns de
malintentionnés; ainsi, un bataillon de la Nièvre penchait
ouvertement vers la réaction. « On avait vu (2) plusieurs de
ses officiers, le lendemain de la rixe qui eut lieu au théâtre, se
promener en veste blanche, le bonnet de police rouge sur la
tête et un gros bâton à la m ain. Il n’était pas rare de les
entendre s’extasier sur la valeur des troupes anglaises, sur le
beau cheval que le duc d’York montait devant Valenciennes
et les dentelles en or qui décoraient sa trousse. » Tel autre
bataillon au contraire, les Vengeurs du Tarn, se faisait rem ar­
quer par son indiscipline, et son comm andant, Dauvergne, sansculotte éprouvé, n’avait plus aucune autorité sur ses hom m es.
Trois bataillons provenant de la garnison de Valenciennes,
déclaraient hautement qu’ils n’obéiraient qu’à leur convenance.

(1) Cf. lettre analogue du G floréal (25 avril 1794i à l’agent national de
Tarascon. Il le félicite delà construction à Tarascon d’un temple de la Raison,
et lui promet encore à ce propos une subvention sur les fonds disponibles.
(2) Lettre de Maignet au Comité de Salut Public, 25 février 17G-1. Aulard,
T. xi, p. 327,

�PAUL G A F I'A R E L

Or, comme les casernes étaient rares et que beaucoup de soldats
avaient été cantonnés chez l’habitant, il en résultait non seule­
ment que des rixes fréquentes éclataient, mais aussi que s’éta­
blissaient de fâcheuses habitudes de plaisirs trop faciles :
« Marseille, comme l’écrivait Maignet, (1) était devenue une autre
Capoue ». Maignet qui se voyait menacé d’une sédition militaire,
n'hésita pas. Il dem anda le rappel immédiat des soldats
indisciplinés et l’obtint sans peine. Les soldats du Tarn, ram e­
nés au sentiment de leurs devoirs, obéirent aisément. Ceux de
la Nièvre se m ontrèrent plus récalcitrants. On craignit un
m oment qu’ils ne se révoltassent. Maignet fut obligé d’écrire
en ces termes à leur com m andant : «. On voudrait déshonorer
le bataillon que tu commandes en le portant à quelques excès.
L ’honneur des défenseurs de la patrie est trop cher aux repré­
sentants du peuple pour ne pas prendre les mesures les plus
promptes pour le soustraire à ce m alheur. C’est en enchaînant
à loi les officiers, en ne faisant de vous tous q u ’un faisceau,
que je vais doubler vos moyens pour m aintenir la tranquillité
et déjouer tous les projets de la malveillance. » Cet appel fut
entendu. Les mauvaises têtes se calmèrent et le bataillon partit
de Marseille sans nouvelle rixe.
Maignet profila de l’occasion pour démontrer (2) au Comité de
Salut Public que la garnison de Marseille était encore trop consi­
dérable. Elle comptait en effet 6.8-12 hommes et leur nom bre
pouvait être considérablement réduit. C’étaient autant de dépen­
ses de moins ; c’étaient surtout autant de subsistances d ’épargnées. D’ailleurs les troupes s’amollissaient dans celle garnison
trop aimable. On avait intérêt à les souvent renouveler. Ces
observations étaient justes. On leur donna la suite qu’elles
comportaient, et l’ordre se rétablit sans secousse.
Une affaire militaire survint à ce moment qui démontre
l’incurable défiance de Maignet contre l’élément militaire. Le
nom de Bonaparte qui s’y trouve mêlé la rend intéressante.
(1) Id. Id.
(2) Cf. lettres de Maignet au Comité de Salut Public (25 février) et au
général Garnier, commandant à Toulon 2 mars).

�LA MISSIO N DE JIAIGNIÎT

31

Nommé général d’artillerie après la prise de Toulon, Bonaparte
avait été chargé d’inspecter et d’arm er les côtes de la Méditer­
ranée, Il s’était acquitté, avec son activité ordinaire, de cette
difficile mission. Maignet, sans le connaître encore, lui avait
même adressé à ce propos le témoignage (1) officiel de sa satis­
faction. « J ’ai approuvé le tout et écrit au com m andant de
de l’artillerie pour que tes ordres soient tout de suite exécutés. »
Comptant sur un bon accueil, Bonaparte rentra alors à Mar­
seille. Il se rendit tout de suite compte du délabrement
des murailles du fort Saint-Nicolas, du côté de la ville. Ces
murailles en elïet avaient été renversées par les Marseillais aux
premiers jours de la Révolution, quand ils s’étaient soulevés
contre les mercenaires du gouverneur, marquis de Caraman.
Elles n ’avaient pas été relevées depuis. Avec son esprit d’ordre
eL de méthode, Bonaparte proposa de les reconstruire, attendu
que, si Marseille se trouvait de nouveau en état de siège, il était
nécessaire, pour rester maître de la ville,d’être installé dans une
forteresse en état de résister à tous les assauts. Au point de vue
militaire Bonaparte avait strictement raison. Dans une période
moins troublée on aurait tout de suite accepté sa proposition,
Maignet affecta d ’y trouver une mesure de défiance et presque
de réaction. Est-ce donc qu’on voulait édifier une Bastille
Marseillaise, et avait-on si mauvaise opinion de l’esprit des
habitants qu’on prenait contre eux de telles précautions ! Aussi
opposa-t-il à la demande du jeune général un veto énergique,
et écrivit-il (2) aussitôt au Comité de Salut Public: « j ’ai refusé
mon assentiment à celte demande et j ’attendrai que vous y ayez
donné le vôtre, pour permettre qu’on relève une seule de ces
pierres que le patriotisme a abolies. Eh quoi ! lorsque des
semences d’inquiétude fermentent, nous irions im prudem m ent
et sans intérêt fournir à la malveillance les moyens de tout
embraser. Que peut-on craindre et redouter dans Marseille?
Contre qui veut-on élever ces m urs? Ce n’est sans doute que

(1) Lettre de Maignet du 20 février.
(2) Lettre du 16 février 1794. Aular», t. xi, p. 208.

�PAUL GAI’FAI!E L

contre les aristocrates que celle commune peut renfermer
e n c o re .. .non, citoyens, ce ne sont pas des redoutes, des bastions,
qu’il faut opposer aux scélérats qui, vivant dans Marseille, peu­
vent donner des inquiétudes, il faut les saisir, les garotter au
plus tôt, les conduire sur le cham p à l’échafaud. L’exécution de
l’arrêté que je vous ai fait passer nous en délivrera promptement,
et nous dispensera d’élever des m urs qui attestent l’horreur que
les vrais Marseillais ont toujours eue pour le despotisme, et dont
les ruines sont chères aux patriotes et précieuses aux amis de
la République. »
Dans sa haine de l’aristocratie, Maignet faillit envelopper
Bonaparte en qualité d’aristocrate. Il lui sut très mauvais gré
d’une proposition qui pouvait être mal interprétée et se plaignit
vivement de lui au général Lapoype qni comm andait à Mar­
seille. Ce dernier qui avaiL vu Bonaparte au siège de Toulon
et le savait l'ami particulier de représentants notoirement répu­
blicains, Gasparin, Saliceti, Robespierre jeune, le défendit avec
énergie, avec trop d’énergie peut-être, car Maignet, qui croyait
avoir à se plaindre de lui, profila de l’occasion pour demander (1)
son rappel et le faire m ander à la barre de la Convention.
Lapoype fut donc appelé à Paris pour rendre compte de sa
conduite. Très loyalement Maignet faisait rem arquer que
Lapoype n’était en rien compromis dans l’affaire du lort SaintNicolas, et que Bonaparte seul était l’auteur de la proposition.
Il semblait donc que Bonaparte dut être enveloppé dans la dis­
grâce de Lapoype et cité comme lui à la barre de la Convention,
mais le vainqueur de Toulon avait déjà de puissants amis qui
se portèrent garants de ses sentiments républicains et inter­
vinrent auprès de Maignet. « Je dois encore vous le dire, écrivit
aussitôt (2) ce dernier au Comité, Bonaparte n ’insista nulle­
ment quand, dès le premier abord, il eut éprouvé un refus. Au
reste, il est parfaitement connu de Saliceti. Avec sa fran­
chise et sa probité bien reconnue, il vous dira ce q u ’il pense

�LA M IS S IO N DE JIA IG N E T

Î53

de Bonaparte, que je retiendrai à son poste, puisqu’il n’est point
compris nom mément dans le décret, et que ses travaux le
retiennent sur nos côtes. Saliceti pourra parfaitement vous
instruire s’il n ’a pas été poussé par Lapoype ou autres à me
proposer cette mesure, si c'est de lui-même qu'il l’a fait et avec
quelles intentions. » L’affaire n’eut pas d’autres suites et Bona­
parte continua tranquillement son travail d’inspection des côtes
de la Méditerranée. Il est heureux pour lui que sa carrière
militaire n’ait pas été brusquenent interrompue par les méfian­
ces de Maignet.
Nous n’avons ju sq u ’à présent étudié dans Maignet que l’exécuteur farouche des décisionsde la Convention. Encore paraît-il
q u ’aux yeux de certains énergumènes il passait pour n ’être pas
assez pur dans ses opinions. Il avait été à plusieurs reprises
dénoncé à Paris. Robespierre, fidèle à sa politique de défiance,
avait aussitôt envoyé à Marseille plusieurs agents secrets. Mai­
gnet fut informé de leur arrivée, et se montra fort mécontent.
« Quelle est celle nouvelle espèce d ’inquisition contre un Re­
présentant (1), écrivait-il à la députation des Bouches-du-Rhône?
Y a-t-il des plaintes ? Qu’on les vérifie, et, dès qu’il sera reconnu
qu’il ne peut plus faire le bien, qu’on le retire. Sont-elles plus
graves? Qu’on le fasse passer au scrutin épuratoire du tribunal
révolutionnaire, mais qu’on n’avilisse pas le caractère du repré­
sentant au point de le soumettre à une attaque d’autant plus
cruelle que le coup se porte dans le secret. C’est dégrader la
Représentation nationale, c’est enlever toute confiance aux
représentants du peuple que de permettre à des hommes trop
souvent tarés de se proclamer les espions de tel ou tel député. »
Certes Maignet était dans son droit en se plaignant ainsi de la
surveillance occulte dont il était l’objet, car il avait scrupuleusement obéi à ses instructions. Il était difficile de trouver un
instrument plus docile et un exécuteur plus minutieux des
décrets de la Convention. Robespierre comprit qu’il avait fait
fausse route. Il rappela ses agents, et Maignet, désormais libre,
(1) Lettre 8GC, 28 avril 1794.

�84

P AUL G A P F A R E L

put, en toute sécurité, remplir sa mission, mais ce ne fut pas
sans protester contre les sourdes menées dont il avait été vic­
time : « Je suis instruit que des émissaires arrivent dans vos
m urs (1) écrivait-il aux membres du Comité de surveillance de
Marseille. Ils ne m anqueront pas de tout empoisonner, peutêtre même d’essayer de se procurer les moyens de calomnier
votre commune. Que les méchants, en arrivant dans vos m urs,
n’y trouvent que honte et confusion en voyant le calme qui y
règne. Qu’ils n’y entendent pas d’autre bru it que celui des m a r ­
teaux qui forgent les armes qui doivent écraser les despotes.
Qu’ils ne voient régner parmi vous d’autre haine que celle de la
tyrannie. »
En effet, sans plus se soucier des dénonciations et des faux
rapports, Maignet se donna tout entier à son écrasante besogne.
Sa correspondance et le registre de ses décisions, que nous avons
eus à notre disposilion, témoignent de son ardeur au travail.
Avec une activité inlassable, il s’occupait de tous les détails,
même les plus infimes, des services multiples dont il avait pris la
direction; un de ses secrétaires, l’adjudant Dauvergne, a plus
tard raconté que de huit heures du malin à cinq heures du soir,
il ne quittait pas son cabinet, taillant de la besogne à quatre
commis sous ses ordres. Souvent même il se remettait au travail
ju sq u ’à une heure avancée de la nuit, ne prenant pour se soute­
nir que quelques tasses de café. Affaires départementales, ou
communales, séances des clubs ou des Comités de surveillance,
épuration des fonctionnaires, monnaies, hôpitaux, écoles, théâtre,
subsistances, tout, ju sq u ’à l’équipement des soldats, passait par
ses mains. Ce qui surprendra peut-être davantage c’est sa grande
bienveillance. En dehors des grands principes sur lesquels il se
m ontrait inflexible, Maignet était en effet plein de douceur poul­
ies individus. Il aimait à rendre service, et même à faire plaisir.
Ainsi un de ses premiers actes fut d’arrêter la démolition
des édifices municipaux, et particulièrement l’Hôtel de Ville,
ordonnée par Barras et F réron (3 m ars 1794) : « Considérant que
(1) Lettre 862, 28 avril 1794.

�LA MISSIO N D E MAIGNET

35

la Convention nationale en rendant à cette commune un nom
cher à tous les amis de la République, a donné aux bons
citoyens renfermés dans ses m urs une preuve de bienveil­
lance; que ce témoignage de ses vrais sentiments sur Marseille
déchire, d’une manière très honorable, le crêpe dont on avait
couvert, dans un moment d’erreur, les services qu’elle avait
rendus à la patrie; que cependant la tache dont on allait la
flétrir subsisterait en partie, si la maison commune demeu­
rait frappée du même anathème sous lequel périssent tous
les lieux où les sections ont ourdi leurs projels liberlicides ;
que si l’une de ces sections a tenu ses séances dans un des
appartements de cetLe maison commune, il suffira de prendre
des mesures pour que ce lieu, en rappelant aux bons citoyens
les crimes qui y ont été commis, leur retrace en même temps
leurs devoirs ; mais que cette circonstance n ’a jam ais pu auto­
riser la destruction de la maison du peuple ; que la République
doit s’efforcer d’effacer les suites d’une erreur commise en son
nom, et faire, aux frais du trésor national, les dépenses que l’état
actuel des choses exige pour que la Municipalité marseillaise y
siège avec d ig n ité .. . » Maignet arrête le devis des dépenses et
ordonne que les portes de la salle où s’assembla la section
coupable soient murées. En outre sur la porte principale don­
nant sur le port, on placera en gros caractères l’inscription
suivante : « Ici s’agitèrent les Fédéralistes de la section 18 pour
opérer la contre-révolution. Ils ne sont plus. Patriotes, fuyez ces
lieux que le crime h a b ita . »
C’était une première et réelle satisfaction que Maignet donnait
ainsi à l’opinion publique et à la masse de la population; mais
il ne négligeait pas pour autant les intérêts individuels. Les
lettres de recommandation qu’il écrivit sont nombreuses; q u ’il
s’agisse de l’adjudant-général Beauvais (1), qui sollicite un poste
à la frontière ; du citoyen Revol (2), un aveugle que de jeunes
ouvriers, profitant de son infirmité, s ’amusent à prendre pour
(1) Lettre n" 835 (G floréal, 25 avril 1794).
(2) Lettre 605 (12 germinal, l 5r avril).

�36

P AUL G A F l'A H E L

jouet ; du concierge (1) du tribunal militaire qui réclame ses
appointements ; du com m andant (2) le cinquième bataillon du
Puy-de-Dôme, ou de « onze (3) à douze cents bons sans-culottes
Auvergnats, mes compatriotes, braves gens dont vous serez
content, je crois en être sûr, » Maignet cherchait sincèrement à
faire le bien. Lui signalait-on une infortune imméritée, il s’em­
pressait de la soulager. Lui indiquait-on une réforme utile à
opérer, il en ordonnait aussitôt l’exécution. Ainsi quand on lui
dénonce l'état défectueux des prisons dans le département de
Vaucluse « on m ’a ssu re (4) écrira-t-il aussitôt, que plusieurs déte­
nus sont incommodés et que leur état demande quelques m éna­
gements. Nous leur devons à tous les mêmes égards que la
justice et l’hum anité peuvent commander. L’homme voit tou­
jours en eux son semblable et le juge un innocent ju sq u ’à ce q u ’il
ait prononcé sur son sort. Dès lors, j ’aime à croire que vos m ai­
sons d ’arrêt ne sont point un lieu de supplice pour ceux qui les
habitent. Apprends-moi dans quel état sont les vôtres afin que je
puisse prendre nn parti. » S’agit-il des hôpitaux : on a paraît-il,
trouvé un moyen de les désinfecter. Il en informe aussitôt tous
les fonctionnaires : « Le citoyen Parm entier (5), dont les lum iè­
res sont connues, m ’a proposé l’expérience des nouveaux pro­
cédés découverts pour entretenir la salubrité et purifier l’air des
salles dans les hôpitaux militaires de la République. Tout ce qui
contribuera à soulager l’hum anité souffrante, à dim inuer les
maux de nos frères, sera sûr d’avoir mon suffrage. Demain je
ferai faire dans un des hôpitaux l’expérience. Je désire qu’un
de vous soit présent à cette séance. Veuillez le désigner et le
faire rendre chez moi à midi. »
Ce sont là de minces détails, mais n ’éclairent-ils pas d’un jour
singulier ce personnage complexe, mélange extraordinaire de

(1) Lettre 899 (15 floréal, 4 mai).
(2) Lettre 529 (1 germinal, 27 mars).
(3) Lettre 803. Cette lettre et la précédente sont adressées à Saliceti, alors
à l’armée d’Italie.
(4) Lettre 732.
(5) Lettre 557 (9 germinal, 29 mars).

�LA MISSIO N DE MAIGNET

bon et de mauvais, de facilité et de cruauté, de sensibilité, nous
dirions volontiers de sensiblerie et d’inflexibilité. On aurait tort
de se représenter Maignet, ainsi qu’on l’a fait trop souvent,
comme un simple pourvoyeur de guillotine, un tigre altéré de
sang, ne pensant, le! Marat, qu'à faire tomber des têtes, et
encore des tètes : c’est plutôt un théoricien résolu à tout sacrifier
à ce qu’il croit être l’immuable vérité, et à ne tenir aucun compte
des opinions courantes on des situations acquises. Assurément
on n’éprouvera pour lui aucune sympathie, mais ne serait-il
pas injuste de lui dénier d’incontestables qualités ?
Ce qui surtout frappe en lui, c’est son absolu désintéresse­
ment. De même que son ami Robespierre, il mériterait le sur­
nom d’incorruptible. Certes, dans une ville comme Marseille,
entouré de brasseurs d’affaires véreuses, et à un moment où la
vente des biens nationaux permettait de fructueuses opérations,
il aurait pu, comme tant d’autres, ram asser une fortune. 11 n ’y
songea même pas. Il poussait le scrupule ju sq u ’à refuser ce que
sou droit de réquisition l’autorisait à prendre, « J ’avais besoin
de quatre pavillons pour deux voilures écrira-t-il (1), à un négo­
ciant de Marseille. Sur la demande qui t’en fut faite hier, lu les
as envoyés aujourd’hui, et celui qui les a apportés a refusé d’en
recevoir le prix. Ce n’est pas ainsi, citoyen, que je me procure
ce qui m ’est nécessaire. Je ne reçois rien sans en payer la valeur,
et quoique j ’aie besoin des pavillons pour demain, je te les ren­
voie en même temps que des assignats pour en payer le prix.
Reçois-les donc ou reprends tes pavillons. » Il est vrai que celle
honnêteté scrupuleuse, Maignet l’exigera de tous. Il poursuivra
les spéculateurs de sa haine et les signalera à la vindicte publi­
que comme les pires ennemis du nouveau régime. Voici à cet
égard, une proclamation en date du 21 germinal (10 avril 1794),
qu’il adressait à ses administrés afin de les mettre en garde
contre ceux qui abusaient de leur crédulité pour se livrer à
d ’odieux tripotages: «Citoyens, chaque jour développe quelque
nouveau trait de l’infâme système que nos ennemis ont adopté.
(1) Lettre 512 (1 germinal, 21 mars).

�38

P AUL G A F F A R E L

Hier, on attaquait nos subsistances ; aujourd’hui, l’on s’attaque
à notre industrie. Dans les pays agricoles, on entretenait le cul­
tivateur de ce qu’a de pénible la profession qu’il exerce. Dans
les pays où le commerce supplée à l’infertilité du sol, dans ceux
où l’industrie a donné aux héritages une autre destination,
l’agent officieux de Pilt déplorait la stagnation de notre com­
mune, il parlait avec l’enthousiasme de la vertu de l’austérité
des m œurs républicaines, des sacrifices qu’elles imposaient, des
retranchements sur le luxe qu’elles nécessitaient. Perfides, vous
avez été démasqués. Le cultivateur a bien senti que la loi bien­
faisante de la réduction était un frein salutaire à la basse cupi­
dité, à l’infâme agiotage. Citoyens, confiez vous dans la sagesse
de la Convention. Si elle établit pour l’avenir un nouveau mode
de contribution, il améliorera le sort du peuple, il favorisera le
commerce et l’agriculture ; il tendra à donner à l’industrie de
nouveaux encouragements. Livrez-vous donc à tout ce qui peut
augmenter vos ressources, et tenez-vous en garde contre tous les
bruits que la perfidie s’attache à répandre. »
Ce ne sont là que des conseils généraux, dépourvus de sanc­
tion pratique, mais, quand le moment sera venu de montrer
qu’on ne se contente plus de mots réconfortants et de périodes
consolatrices, Maignel saura trouver le moyen de se faire obéir.
En deux circonstances surtout, à propos de la vente des biens
nationaux et à props des subsistances, il poursuivra les accapa­
reurs ou les voleurs avec une telle animosité que bientôt la
place sera nette, et qu’aux marchés clandestins et aux profits
éhontés succéderont des transactions régulières et des prix
rémunérateurs.
Dans le département de Vaucluse, à cause du grand nombre
des biens d’église tombés dans le domaine public, il y avait un
mouvement d’affaires considérable, mais de coupables m ac h i­
nations avaient rendu à peu près illusoire la vente des p ro ­
priétés nationales. Une société s’était formée qui fonctionnait au
grand jour, achetant à vil prix les propriétés et les revendant
avec des bénéfices scandaleux. Maignet fut aussitôt informé. Le
Comité de Salut Public l’avait déjà mis sur ses gardes. P ar une

�LA MISSIO N DE MAIGNET

39

lettre du 14 janvier 1794(1), signée Billaud-Varennes, Barrère,
Carnot et Collot d ’Herbois, il avait été prévenu « qu’un aussi
effrayant abus appelle toute ta surveillance. Que deviendrait le
gage de la prospérité et de la richesse nationale ? Des brigands
pour qui le crime et le m alheur du peuple sont un besoin, cher­
chent à exciter des troubles en persuadant aux hommes faibles
que ces biens leur appartiennent et qu’on a pas le droit de les
vendre. Arrache le masque à ces scélérats, montre-les au peuple
dans leur nudité affreuse. Le premier il en demandera justice, et
tu seras là. » La vengeance en effet ne tarda pas. Maignet (2)
commença par définir avec netteté ce qu’il entendait par biens
nationaux : « ce mot renferme la masse de tous les biens qui
appartiennent aujourd’hui à la République ; soit ceux qu’on
disait autrefois si improprem ent de la couronne, soit ceux qui
avaient été possédés par le clergé, soit ceux qui viennent des
émigrés ou des suppliciés. Ils ne forment plus entre les mains de
de la nation qu’une même masse, un même patrimoine ». Il
rédigea (3) ensuite une circulaire adressée aux administrateurs
d’Avignon, de Carpentras, d’Orange, d ’ApL et de toutes les com­
munes des Bouches-du-Rhône (25 germinal, 14 avril), pour leur
demander des renseignements précis sur les biens nationaux,
mais, comme il ne tarda pas à se rendre compte du véritable
état des choses, il s’en plaignit (4) vivement au Comité de Salut
public : « Le croiriez-vous ! Les biens nationaux y devenaient la
proie d’une société publiquement organisée, ayant ses trésoriers
et sa caisse, éloignant tous ceux qui se présentaient pour acheter
et achetant presque toujours au-dessous de la moitié de leur
véritable valeur, les héritages les plus précieux. Pour comble
d’horreur, les administrateurs, loin de poursuivre les dilapidateurs, font acheter pour leur compte à cette même société, les
domaines qu’ils ne payent pas la moitié de ce qu’offraient les
habitants de la commune sur laquelle ils sont situés. »
(1) A ülard , t. x, p, 248.
(2) Lettre 695 aux administrateurs du département de Vaueluse, 21 germinal,
11 avril 1794.
(3) Lettre 725.
(4) Lettre 737, 27 germinal, 16 avril.

�40

PAUL G A F F A R E L

Maignet eut beau s’indigner : le mal était invétéré, et la
société (1) d’accaparement resta toute puissante. En vain recom­
manda-t-il aux fonctionnaires sous ses ordres de poursuivre les
malversations : elles continuèrent. Il se crut alors autorisé à
dénoncer officiellement les membres de cette société et à
demander (2) aux Comités de Salut Public et de Sûreté générale
l’autorisation de les citer en justice (3 floréal, 22 avril) :
« Avignon, écrivait-il, renferme peu de citoyens probes et éner­
giques. La plupart n’ont cherché dans la Révolution que du pou­
voir et des richesses. Ils veulent partager les dépouilles papales
et se faire du bien-être aux dépens de la fortune publique.
Malheur à celui qui voudra arrêter ce cours de brigandage ! On
a vu se former une société d’accapareurs de biens nationaux,
ayant leur caisse, leur trésorier, y versant les profils immenses
que l’on faisait sur les biens, et se partageant avec im pudeur les
énormes bénéfices qu’ils avaient obtenus au préjudice de la
nation par la menace et la terreur ; des hommes ne craignant pas
de se dire patriotes et d’avouer publiquement qu'il fallait bien
que les sans-culottes acquissent de la fortune. La Société a eu
successivement trois trésoriers, Revol a été le premier, Chaussi
le second, Tournel remplit actuellement cette place. Elle est
composée de cinq à six cents personnes. Les profits ont été
énormes, s’il faut en juger par la figure que fout actuellement
des hommes qui auparavant étaient dans la m isère... Vous me
dénonciez l’existence de ce brigandage dans votre lettre du
25 nivôse. Après avoir appris la certitude, j ’ai dû m ’attacher à
connaître quels en étaient les véritables auteurs. J ’ai déjà reçu
une liste qui me mettra nécessairement sur les traces de tout, si
on lance contre eux un mandat d ’arrêt. » Maignet entre ensuite
dans une foule de détails sur la façon de procéder des accapa­
reurs : « un étranger veut-il se présenter pour acquérir, on
s’approche de lui, on lui donne un coup de coude, et on lui fait
(1) Lettre 920 à l ’administrateur du département de Vaucluse (17 floréal,
6 mars). Cf. Lettre 945 aux administrateurs du district au Puy (19 floréal,
8 mars).
(2) Lettre 806.

�LA MISSIO N DE MAIGNET

41

voir sortant de la poche un morceau de corde qui suffit de
l’avertir que la prudence lui impose le devoir de se retirer. » Et
il conclut avec une indignation qui certes n’est pas jouée ; « c’est
ce qu’il faudrait tolérer, c’est ce qu’il faudrait ne pas voir pour
acquérir ici le titre de modérateur ! Ah ! plutôt mille fois être
rappelé que d’être le témoin muet de pareilles horreurs, et d’être
censé les approuver par mon silence ! '&gt;
Maignet n’attendit pas l’autorisation des Comités pour agir
contre les accapareurs. Il aurait voulu créer tout de suite à Avi­
gnon un tribunal révolutionnaire chargé de poursuivre les
prévaricateurs « car cinq ou six exécutions répétées pendant
quelque temps de jour en jour, sortiront les esprits de ce modé­
rantisme qui infecte tout et prouveront à l’aristocratie que le
temps des protections est passé. » Il aurait encore désiré l’annu­
lation de toutes les adjudications déjà faites, mais c’étaient là
des mesures qui réclamaient une sanction législative. En atten­
dant et usant de ses pouvoirs, il prononçait l’arrestation des
trésoriers de la Société, de l’agent national Bruny et des autres
administrateurs, qui avaient employé ou favorisé ces accapa­
reurs; il ordonnait de poursuivre les émigrés et les prêtres
réfractaires, complices de ces honteux trafics, et annonçait qu’il
allait user d ’une implacable sévérité « car la position de ces
départements n’est pas assez connue. Presque tout y est gan­
grené. Il n’y a que de la vigueur, de grands remèdes, une guerre
éternelle à tous les coquins, qui puissent les sauver. »
Ce fut dès lors une idée fixe chez Maignet que de faire la
chasse à tous les trafiquants et agioteurs, et il n’épargna per­
sonne, pas même le fameux Avignonnais Jourdan (1), surnommé
Coupe-Tête, qui avait été improvisé commandant de gendarme­
rie, et qui profitait de sa position et de la terreur qu’il inspirait
pour se livrer à toutes sortes de trafics illicites. Il n’hésita pas à
le dénoncer au Comité de Salut Public, comme coupable de
malversations, et le fit incarcérer, en même temps qu’un certain
(1) Lettres 815, à la Société populaire de Marseille, et 827, à l’agent national
du district de Carpentras (5 et 6 floréal, 24 et 25 avril 1794).
(2) Lettre 883 (11 floréal, 30 avril).

�42

PAUL GAFFAREL

Duprat, malgré les criailleries intéressées de leurs partisans.
Maignet était fier de celte arrestation comme d’une victoire rem ­
portée. « Maintenant que vous avez porté le prem ier coup que
je demandais, écrivait-il (1), au Comité de Sûreté générale, nous
allons frapper le second. Tandis q u ’on enlèvera Jourdan, je
ferai arrêter l’agent national du district, les trésoriers de la
Société et la bande des voleurs qui dévastent la fortune publique,
et ceux des adm inistrateurs qui les soutiennent, mais il faut la
formation prompte d’un tribunal révolutionnaire à Avignon.
Voulez-vous faire transporter à Paris peut être quinze mille
Fédéralistes? Il faut des punitions promptes faites sous les yeux
de ceux qu'ils ont voulu entraîner dans leurs crimes. »
En attendant les autorisations nécessaires, Maignet faisait
jeter en prison les plus compromis des accapareurs, entre autres
un certain Roux (1) « à qui ses hauts faits sur le métal des
cloches a mérité le surnom de Campane. » Il poursuivait avec
une égale rigueur les prétendus patriotes qui profilaient de la
m ort des suppliciés ou de l’absence des émigrés, soit pour s’ins­
taller en leur lieu et place, soit même pour s’em parer de leur
mobilier. L’arrêté q u ’il prit à cet égard, le 12 germinal, an II
(1er avril) est caractéristique : « Le Représentant du peuple ins­
truit qu’il se commet des dilapidations dans le mobilier des
émigrés ou des suppliciés, que souvent ceux qui les commettent
ont l’audace de transporter publiquement ces meubles, en pré­
tendant qu’ils leur appartiennent, et q u ’ils font un déménage­
ment ; voulant arrêter ces déprédations et faciliter l’arrestation
de ceux qui oseraient encore s’en permettre de semblables,
arrête ce qui suit : 1° Tous ceux qui achèteraient des meubles
soit des émigrés, soit dans les magasins, sont tenus de se m unir
d ’un certificat du préposé à la vente des effets des émigrés ou du
m archand qui aura vendu ces effets, et de le présenter à tous
ceux qui, dans le cours du transport, demanderaient à le
connaître ; 2° Il est enjoint à tout corps de garde, et l’on invite
tous les bons citoyens qui trouveront des personnes portant des
(1) Lettre 934, aux députés des Bouches-du-Rhône (18 floréal, 7 mai 1794).

�LA MISSIO N D E MAIGNET

43

meubles, de leur demander l’exhibition de leur certificat ou de
leur permission, et de les arrêter, ainsi que les meubles, dans le
cas où ils ne satisferaient pas à la demande, et d’en donner de
suite connaissance aux autorités constituées. »
Ce n’étaient point là des déclarations de pure forme. Maignet
détestait les concussionnaires, etétait disposé à les traiter en cri­
minels, même s’ils comptaient au nombre des Républicains les
plus connus, des purs comme on les nom mait. Ainsi un certain
cordonnier de Marseille, Cocluche, membre du comité de sur­
veillance de sa section, et chef de bataillon de la garde nationale,
ayant été accusé d’avoir reçu mille livres d’un contre-révolu­
tionnaire, qu’il avait ensuite dénoncé, tout en gardant son
argent, Maignet n’hésita pas à le traduire en justice « Considé­
rant que la République ne pourra s’asseoir sur des bases iné­
branlables que quand on aura fait disparaître tous les fripons
qui s’y opposent, puisqu’elle ne peut reposer que sur la vertu,
François Cocluche, cordonnier, sera traduit dans le plus court
délai et sûre garde à Orange, pour y être jugé par la commission
populaire. »
A propos des subsistances, Maignet trouva encore l’occasion
de prouver son désintéressement. C’était une grosse affaire que
de pourvoir à l’alimentation, non seulement du Midi, mais
aussi des armées qui opéraient à la frontière des Alpes et à
celle des Pyrénées, sans parler de la Hotte de Toulon. Comme
les côtes étaient bloquées, les arrivages de grains n’avaient
plus lieu à Marseille, et toutes les provinces de l’intérieur
étaient épuisées à cause des envois aux armées. En outre,
la récolte de 1793 avait été mauvaise, et, les troubles civils
s’opposant aux travaux agricoles, la famine était menaçante. A
diverses reprises la distribution du pain avait été impossible, et
il avait fallu se contenter de biscuits souvent avariés. Si on 11e
parait pas à ce danger, la situation générale était compromise.
Ce fut la plus grave préoccupation de Maignet. Avec une solli­
citude qui l’honore, il s’efforça de pourvoir aux besoins les
plus pressants. Il entre à ce propos dans les détails les plus
minutieux. Sa correspondance s’étend à l’infini. Tantôt c’est au

�44

PAUL G A F F A R E L

Comité de Salut Public q u ’il fait part de ses craintes sur l’imm i­
nence de la disette, et, ajoute-t-il (1), en ce cas, je ne réponds
plus de la tranquillité sans de prompts secours. » Tantôt, c’est
aux intendants d ’armée, à Auzeu (2), commissaire des subsis­
tances, à Chauvet, commissaire ordonnateur, à son collègue
Ricord, au général Lapoype, q u ’il s’adresse pour les supplier de
venir à son aide. « La Municipalité vient de me donner son état
de situation, écrit-il (3), à Saliceli. Il n ’y a pas un grain à dis­
tribuer aujourd'hui, et, depuis deux jours, on n’a distribué que
deux cents charges. Le peuple est dans une fureur qui me fait
craindre pour la tranquillité publique. Je ne voudrais pas
loucher aux galettes, connaissant les besoins. En grâce, mon
ami, viens à mon secours. Il est terrible le moment où l’on
acquerra la certitude que le peuple sent des besoins pres­
sants. Je compte entièrement sur loi. Envoie-moi prom pte­
ment tout ce que tu pourras me donner. Dans deux jours il ne
serait plus temps. » Le même jo u r même demande, aussi
pressante, à son collègue Ricord. Le 10 ventôse (28 février) il
informe le Comité de Salut Public que, malgré ses instructions,
il a ordonné la fonte des matières d ’or et d’argent déposées à la
Monnaie, afin de pouvoir solder en num éraire des Génois qui
avaient apporté des grains. On le voit organiser un comité de
« patriotes éprouvés » pour assurer les subsistances (1er mars),
envoyer des grains aux communes voisines , entre autres à La
Fare et aux Martigues qui en m anquaient absolument (17 mars
et 1er avril), donner de fortes sommes en num éraire à Haller,
chargé d ’acheter des blés en Italie (12 mars). Il s’adresse (4)
même à la Compagnie d’Afrique et entre (5) dans de minutieux
détails au sujet des précautions à prendre pour le transport des

(1) Lettre 561 (10 germinal, 30 mars).
(2) Lettres du 24 février 1794.
(3) Cf. Lettre du 25 février, à Bertrand, membre de la Commission
m unicipale.
(4) Lettres 583 et 614, 11 et 13 germinal.
(5; Lettre à Anthoine, agent des subsistances à Marseille, et à Teissier,
négociant marseillais, chargé d’acheter du blé à l’étranger (27 ventôse et
1 germinal, 17 et 21 mars 1794).

�LA MISSIO N DE MAIGNE T

45

grains achetés dans les échelles du Levant. Quel que soit l’inter­
médiaire auquel il s’adresse, préposé civil ou militaire, ou
simple négociant, il est un point sur lequel Maignet ne transige
jam ais, celui de la plus scrupuleuse honnêteté. Un boulanger.
Clairin, a vendu du pain de mauvaise qualité : qu’il soit pour­
suivi (3 mars) ; le banquier Haller l'obsède de ses demandes,
et ne paraît pas d’une rectitude absolue dans ses comptes :
Maignet le signale (1) aussitôt comme très suspect à la Conven­
tion : « il me demande toujours des tonds, et ne cesse de m ’écrire
q u ’il est sur le point de fermer ses magasins faute de pouvoir
payer les grains qui lui arrivent. Il lui semble que j ’ai dans la
main des ressources pour faire cesser ses besoins en numéraire.
Je ne sais pourquoi il s’adresse continuellement à moi, puisqu’il
a près de lui Ricord, qui, par sa mission, est spécialement
chargé des subsistances et que Ricord ne me dit pas un mot des
besoins de Haller. » L’ordonnateur Chauvet l’a prié de faciliter
le change : « Je n’ai pas voulu, lui répond-il (2) aussitôt, auto­
riser un agent à établir ici une banque d’agiotage, de friponnerie !
On voulait que, sous prétexte des besoins de numéraire, je per­
mis à cet agent d’acheter de l'argenterie sous le m anteau de
personnes qui me seraient inconnues, et à tout prix. Ceux qui
ont besoin d’un pareil secret ne peuvent être que des voleurs on
des receleurs. C’est ce refus de consentir à une opération que
l’on n ’a pas osé comm uniquer à mes collègues de Nice, ou qu’ils
n’ont pas voulu approuver, qui sans doute fait croire que je ne
veux pas aider Haller, mais une lettre du Comité de Salut
Public, mais ma conscience m’ont empêché de donner les mains
à une opération aussi ruineuse, et je n ’y consentirai jamais. »
Même rigueur avec les agents inférieurs, et pour de minimes
opérations. Maignet exige (3) q u ’on se conforme aux règles les
plus strictes de la comptabilité et avant tout il prêche l’économie.

(1) Lettre 589 (11 germinal, 4 mars).
(2) Lettre 561 (10 germinal, 30 mars).
(3) Lettre 826 à Venard et Tabouet contre l’accaparement des laines. — Lettre
936 à Sonolet sur l’approvisionnement de Marseille (18 floréal, 7 mai 1794).

�46

PAUL G A P P A U E L

« Je ne crois pas, écrira-t-il (1) à Vernet, commissaire ordonna­
teur à Marseille, que la République doive entretenir deux agents
dans une place où un seul doit faire l’ouvrage, parce que celui
qui doit remplir ces fonctions ne connaît pas son état. La Répu­
blique n’accepte jam ais ce qui est au-dessus de ses forces, et
encore moins ce qui n ’est pas de sa connaissance. Voilà mes
principes, ils sont sévères, mais ce n’est q u ’avec celte austérité
de mœurs q u ’on fonde les Républiques. »
Maiguet poussait si loin ce rigorisme que parfois il se laissait
entraîner à des mesures qui nous paraîtront singulièrement
exagérées. Ainsi la municipalité d’Aubagne ayant ordonné (2)
sans autorisation préalable un enlèvement de larines dans les
magasins militaires, il lui adressa celle verte semonce : « consi­
dérant que la récolte qui est faite dans tout ce département pré­
sentait aux citoyens de la commune d ’Aubagne une nourriture
aussi sûre qu’abondante, et q u ’il n ’a dépendu que d’eux d ’y
trouver des ressources contre leurs besoins ; considérant que la
négligence qu’ils ont apportée à battre leurs grains n ’a pu les
autoriser à compter sur ceux emmagasinés dans les greniers rie
la République; q u ’ils n’ont pu surtout se croire en droit d’exiger
impérieusement des agents de la République un versement qui
leur était interdit de faire, et que chaque grenier public est un
dépôt mis sous la garde de tous les citoyens ; considérant que le
gouvernement révolutionnaire ne peut se soutenir, que la Répu­
blique ne peut se fonder tant que les fonctionnaires publics don­
neront les premiers l’exemple de l’insubordination et de la
lâcheté, et qu’ils ne préféreront pas la chose publique à euxmêmes, Castelin, Grimaud, Paum erad, Sason et Domergue sont
destitués de leurs fonctions d ’officiers m unicipaux, ainsi que
Rey de celle de secrétaire-greffier. Guilon, garde-magasin est
également destitué, et tous ils sont tenus de rétablir dans les
magasins militaires la quantité de farine qui en a été enlevée. »
On jugera sans doute que la peine était disproportionnée au
délit, mais Maiguet croyait nécessaire de faire ce qu'il appelait
(1) Lettre 879 (11 floréal, 30 avril).
(2) Arrêté du 12 juillet 1794.

�LA MISSIO N D E MAIGNET

47

des exemples. D’ailleurs, quand il se trompait, il le reconnaissait
sans fausse honte et s’empressait de réparer son erreur. Ainsi, le
27 ventôse (17 mars), il écrira (1) aux membres du comité de
surveillance de Marseille : « Le cri public s’élève contre la for­
mation du comité de subsistances. En grâce, je vous le demande
au nom de la patrie, bâtez-vous de me mettre en étal de réformer
une erreur dans laquelle vous m ’avez entraîné. Faites rapporter
l’arrêté de nom ination, et désignez-moi ceux que l’opinion
publique proscrit. Je ne veux point qu’on puisse me faire même
des reproches indirects. Je veux que ce que je nommerai soit
aussi pur que le demandent les circonslances où nous sommes
et que le réclame la sainteté de l’apostolat civique auquels nous
sommes appelés. »
Maignet, par ces derniers mots, faisait connaître le fond de sa
pensée. C’était un véritable apostolat q u ’il prétendait exercer, et,
en digne apôtre de la nouvelle religion civique, il voulait rester
et resla pur de toute compromission. Il est vrai que si, pour ce
qui le regardait personnellement, il négligeait ses intérêts, il
était au contraire très regardant pour ce qui avait trait à la for­
tune publique. N’en donnons pour preuve que les précautions
dont il s’entoura pour la conservation des forêts. Nos richesses
forestières en effet n’avaient pas été ménagées par la Révolution.
On avait pratiqué dans nos bois des coupes extraordinaires, et
les propriétaires, que n’arrêtaient plus les règlements se laissaient
aller à de véritables gaspillages. Maignet essaya d’arrêter ce
désordre. « Les forêts écrivait-il (2) aux administrateurs du
département de l’Isère, ont toujours formé une partie essentielle
de l’administration. Depuis longtemps elles appellent la vigi­
lance du législateur. Les délits qui s’y commettent journellement
menacent d’anéantir bientôt celte partie de la fortune publique,
si l’on ne prend les moyens les plus sûrs pour la soustraire aux
dilapidations. Le directeur des domaines nationaux vient de
me comm uniquer le tableau des forêts nationales qui se trou­
vent dans le département de Vaucluse, s’élevant à cent dix neuf
(1) L e t t r e 463.
(2) L e t t r e 721 (24 g e r m i n a l , 13 a v r i l 1794).

�48

PA U L G A F F A U E L

mille arpents. Il offrirait sans doute un aspect consolant si l’on
pouvait se dissimuler qu’une aussi belle propriété reçoit chaque
jour des coups qui peuvent bientôt la faire disparaître, si l’on ne
crée une administration qui en assure l’existence. Nous sommes
tous également liés, à quelque partie du territoire que nous
habitons, à la prospérité de la République. C’est lui assurer une
glande ressource que de faire fructifier des propriétés aussi
précieuses, lorsque tout nous avertit de porter un œil sévère sur
une denrée, dont le besoin se fait sentir déjà presque partout. »
Maignel demandait (1) à cette occasion q u ’on lui envoyât de Gre­
noble un ancien maître des eaux et forêts, Joseph Bournat, 'dont
il ferait volontiers un inspecteur des forêts en Vaucluse.
Malgré sa surveillance incessante, les déprédations conti­
nuèrent. Le général Garnier avait fait hommage à la nation de
bois pour les constructions maritimes q u ’on avait coupés dans
ses propriétés, mais « il se plaint (2) des dégradations journa­
lières qu’on commet dans les bois, et demande qu’on y porte
remède, afin qu’il puisse, sous peu de temps, faire une nouvelle
offrande à la patrie. De toutes parts on me dénonce les plus
grandes dégradations commises dans les forêts, et elles sont
poussées si loin que, si les administrateurs ne portent dans cette
partie de la fortune publique l’œil le plus attentif, nous é prou­
verons une disette absolue. Donnez lui toute votre attention. »
Les désirs de Maignet sur ce point ne devaient jam ais se réa­
liser. Nos paysans s’habituèrent à considérer les forêts comme
des biens comm uns, et nos administrateurs, insoucieux de
l’avenir, laissèrent faire. Si de temps à autre, même à l’heure
actuelle, dans les montagnes de l’Ardèclie on sur les pentes des
Alpes se forment de redoutables masses d’eau qui se répandent
dans la plaine, c’est à la fatale incurie de nos prédécesseurs que
nous avons le droit de reporter la cause de ces désastres. Il est
vraim ent fâcheux que le temps ait manqué à Maignet pour
(1) Lettre 961, à Bournat, pour lui annoncer sa nomination (21 floréal,
10 mai 1794).
(2) Lettre 863 à l’administration du district de Marseille (8 floréal,
27 avril 1814).

...

S

ik.

�49

LA JU SS IO N DE MAIGNÊT

empêcher le mal, et garantir celle suprême ressource de la
richesse nationale.
Il est une autre portion du patrimoine commun que Maignet
soigna avec un soin jaloux. Comme tous les hommes d ’État ses
contemporains, il était sincèrement pénétré de l’amour de la
patrie. Ce n'est jam ais auprès de lui q u ’auraient été favorisées
les théories anti-militaristes, récemment préconisées par cer­
tains théoriciens. Il était même sur ce point presque exagéré
dans ses scrupules. Ainsi il se refusait formellement à toute
recommandation en faveur de ceux qui cherchaient à esquiver
le service militaire. « L’agent national, écrivait-il ( l ) à son collè­
gue Borie, Représentant en mission dans la Lozère et le Gard, est
chargé de faire les perquisitions les plus exactes pour faire
reporter sur les frontières ces lâches qui fuient leur drapeau
dans le moment où le signal est donné pour tomber sur l’ennemi.
Sois assuré que si, partout, on s’était montré aussi sévère que je
l’ai été sur l’article des exemptions, nous ne verrions pas tant de
jeunes gens employés dans tous les établissements publics, mais
je leur donne une chasse qui nous en aura bientôt délivrés. »
Comme on le voit, la pratique des « embusqués » ne date pas
d’aujourd’hui, mais Maignet était décidé à 11e pas la tolérer. A
plusieurs reprises dans sa correspondance (2) il insiste sur la
nécessité de ne pas se dérober aux exigences du service mili­
taire, et il se montre impitoyable dans la répression de tous les
abus qu’on lui signale. « Tu me dis, citoyen, écrit-il (3) à Bayssière, directeur des hôpitaux militaires à Marseille, que des
places lucratives sont occupées dans les hôpitaux par des mus­
cadins, sujets à la première réquisition, et que même il y a
quelques.prêtres. Au reçu de ma lettre tu feras cesser un pareil
abus. Tu transmettras au comité de surveillance les renseigne­
ments que lu peux avoir sur tous ces individus, pour q u ’il soit
pris à leur égard les mesures de sûreté générale, s’il y a lieu ; et,
(1) Lettre 853 (6 floréal, 25 avril 1794).
(2) Lettre 952 à Magnon, commissaire de guerre à Avignon (20 florcal, 9 mai),
11 lui ordonne d’appliquer rigoureusement les lois militaires aux jeunes gens
de 18 à 25 ans.
(3) Lettre 7(11 (29 germinal, 18 avril).
4

�50

'

PAUL G A F F A R E L

dans tous les cas, lu dois non seulement les destituer et les laire
remplacer par des sans-culottes, mais encore remettre la liste
de ceux sujets à la première réquisition au com m andant de la
place qui prendra les mesures nécessaires (1) pour forcer à
rejoindre leurs camarades tous ceux contre lesquels le comité de
surveillance n ’aura pas jugé la réclusion nécessaire. »
Impitoyable pour les lâches qui reculent devant l’accom plis­
sement de leur devoir, Maignet n’a au contraire que des éloges
pour les citoyens qui sont animés contre les ennemis des mêmes
sentiments que lui. Ainsi les habitants de La Ciolat s’étant armés
pour la défense de la côte contre les Anglais et les Espagnols,
Maignet (2) s’empressera de. les féliciter de leur vaillance. « Les
renseignements que vous venez de me donner sont précieux. Je
me suis empressé de les transm ettre au com m andant de Mar­
seille pour qu’il concerte avec les commissaires aux signaux les
moyens les plus propres à rem plir vos vues. Continuez à sur­
veiller. C'est lorsque tons les fonctionnaires publics deviennent
autant de sentinelles que la République pourra braver la rage
de tous les despotes. » Le même jour, et pour mieux prouver sa
bonne volonté, Maignet (3) ordonnait au général Voulland,
com m andant à Marseille, de mettre en étal les batteries de la
côte « avec la rapidité de l’éclair. » Les entrepreneurs prétendent
qu’ils ne peuvent obtenir de matériaux au prix du maximum .
« Si la loi trouve des récalcitrants, faire enlever par la force les
objets que les besoins de la République réclament. Pour donner
force aux réquisitions et en imposer aux coquins, je vais a u to ­
riser le Comité de surveillance à nom m er deux de ses membres
pour la recherche de ces matériaux et la prompte perfection des
travaux. »
•Ce sincère amour de la patrie Maignet le portait dans son
cœur au point de l’étendre à d’autres contrées que celles qui lui
étaient directement conliées. Voici ce qu’il écrivait(4)le 15 germi(1) Cf. lettre analogue à la municipalité (le Vedene (22 floréal, 11 mai)
(2) Lettre 965 (21 floréal, 10 mai 1794).
(3) Lettres 9GG. Cf. lettre 987 (22 floréal, 11 mai 1794).
(4) Lettre G23.

�LA MISSIO N D E MAIGNE T

51

nal(4 avril 1794)à son collègue Multedo, alors à'foulon : «Remar­
que la physionomie du pays. Tu verras qu’il n’est pas encore tota­
lement purgé. L’on n ’y fleure pas encore l'air du sommet de la
montagne, et cependant les Anglais sont là. Le moindre sommeil
peut tout perdre. Tu m ’as dit qu’on avait cherché à jeter le
mécontentement dans l’arsenal, à produire des mouvements
parmi les ouvriers. N’est-ce pas là une preuve bien certaine qu’il
existe encore dans cette place des malveillants ? Vile, mon ami,
aux recherches pour saisir tous les scélérats qui peuvent se
tenir cachés dans les murs, et ceux qui les payent gros. Que
tout ce qui sera suspect soit enchaîné 1 Dans un poste aussi
important, il vaut mieux outrer les précautions que d’en négliger
aucune. »
Désintéressé, lion administrateur, patriote convaincu, ce sont
là des qualités que d’habitude on ne rencontre pas réunies chez
ces farouches proconsuls de la Convention, trop portés à Irancher les difficultés par la guillotine. Ce qui paraîtra le plus
étrange, c’est que Maignet occupé comme il l’était, et comme
écrasé par une responsabilité tous les jours grandissante, ait eu
du temps à consacrer au théâtre. Il n’y a pourtant pas manqué.
A insique la plupart des philosophes et des hommes d’état ses
contemporains, il croyait à l'influence moralisatrice du théâtre.
Il voulait en faire une école de mœurs et en même temps un
instrument de politique. Sa correspondance est très explicite à
ce sujet. Il revient avec insistance sur la nécessité de diriger
l’opinion en matière Ihéâtrale. Il s’indigne contre les directeurs
qui laissent jouer des pièces réactionnaires, ou permettent sur
la scène des allusions louangeuses à l’ancien régime. Défense
absolue de dire quoi que ce soit de contraire â l’égalité et à la
fraternité. Ils traiterait volontiers de criminels d’état les jeunes
gens qui se croient le droit d’applaudir ou de siffler â contre­
temps, et, par une affiche spéciale (1), défend tout autre cri que
celui de vive la République. A partir du 5 mars, deux officiers
assisteront aux représentations, et toute personne qui interfl) Aulaiu), t. xi, p. Ü27 (24 février).

�52

PAUL G A F F A R E L

rompra le spectacle sera aussitôt arrêtée et pourra être traduite
devant la commission militaire.
Maignet s’érige même enclitique dramatique. Ricard, juge de
district, lui ayant soumis une pièce qu’il venait de composer
sur la prise de Toulon, il lui répond (1) aussitôt q u ’il a lu
cet ouvrage avec plaisir. « Il m ’a paru rédigé dans les principes
de la morale la plus pure, du patriotisme le plus éclairé. Il est
très intéressant de mettre sur la scène la morale en action. En
consultant tes principes, la pièce ne peut qu’être avantageuse à
la morale publique. L ’ami de la liberté ne peut voir qu’avec
admiration les miracles q u ’ont opérés les défenseurs de la Répu­
blique aux portes de celle ville, qui eut l’infamie de courber la
tête sous le joug des despotes. Je t’invite à enrichir le théâtre de
celle production intéressante, et à la faire jouer le plus prompte­
ment possible. » La pièce fut en effet jouée, mais elle était
médiocre, comme le sont en général les pièces de circonstance,
et ne réussit pas. Maignet, bien qu’il eut donné un peu légère­
ment son approbation, fut obligé de le reconnaître (2), et engagea
l’auteur à ne pas insister davantage.
Ailleurs Maignet lait un véritable cours de littérature d r a m a ­
tique. La lettre qu’il adresse le 27 ventôse (17 mars) aux direc­
teurs des deux théâtres de Marseille contient un véritable expôsé
de principes. Il ne sera pas sans intérêt de la faire connaître, car
elle est inédite, et constitue un document qui pourra servir aux
futurs historiens de la littérature française pendant la Révo­
lution. Après quelques considérations générales sur la nécessité
de ménager l’opinion publique, Maignet s’exprime en ces termes :
« Nul doute que les pièces de théâtre soient un moyen de la
conserver et de la soutenir, mais, créé sous l’influence pestilen­
tielle des rois, le théâtre n ’olfre trop souvent que des crimes
préconisés, des vices excusés. A peine quelques petites scènes
portent l’empreinte de la vertu. Les grands sentiments d’am our
de la liberté, de la patrie sont étouffés pour faire place à l’a d u ­
lation servile, â la gloire mensongère, à l’ambition effrénée. De
(1) L e t t r e 020 (2 a v r i l ) .

(2.i Lettre 970(22 floréal, 11 niai).

�LA MISSION DE MAIGNKT

5
3

grands noms sonl mis à la place des vertus. Des exploits bril­
lants sont substitués à des actions généreuses. A l’exception d’un
petit nombre de productions enfantées à l’aurore de la liberté
française, on peut dire que notre théâtre est à refaire; mais,
avant qu'on ait rébabillé décemment le spectacle, il s’écoulera
bien du temps, et nous avons besoin de cet utile délassement. Il
faudrait donc jusqu’à cette heureuse époque se borner à jouer
les pièces inspirées par le génie de la Révolution, ou celles qui,
n’ayant aucun rapport avec l’esprit national, ne sont pas cepen­
dant en désaccord avec nos sentiments, nos principes, et tous
les besoins des circonstances. Il faut que le théâtre, qui était une
école nationale, n’ait pas pour but d’égarer ou de dépraver l’opi­
nion p u b liq u e ... Il est facile de se douter qu’on ne doit plus
voir sur la scène française des comtes, des barons, des marquis,
des seigneurs et autres êtres de celte trempe, qu’on nous pré­
sentait autrefois comme pétris d’une autre pâte que nous. On ne
peut souffrir leur présence qu’aulant q u ’ils se montrent sous un
jour défavorable. N’allons pas salir la vertu en la supposant
dans leurs cœurs. On peut dire la même chose de ces pièces
frivoles qui n’ont aucun but moral. Instruisez en amusant :
voici le principe du théâtre, et gardons-nous de corrompre et
d’amollir les cœurs au lieu de les former... C’est en donnant
celle direction à l’opinion publique qu’on verra l’énergie natio­
nale monter à ce période désiré.
Pour parvenir à ce but, il faut veiller sans cesse à ce q u ’il ne
se glisse rien de corrupteur, rien de faible ou d’impolitique dans
les pièces que l’on jonc. Ainsi pour peu qu’on réfléchisse sur les
circonstances, on ne peut pas jouer la pièce de Fénelon, malgré
toutes les beautés dont elle est embellie. Le personnage m itré y
respire trop la vertu. On ne doit montrer que le vice ou le crime
dans ces charlatans, qui ont si longtemps abusé de la crédulité
des sots et des faibles........
Parmi les pièces q u ’il est intéressant de reproduire souvent,
on ne doit pas oublier l'Heureuse Décade, les Tu et les Toi, le
Républicain à l’épreuve, Régulas, les Prêtres et les Rois, le
Jugement du dernier des Rois, la tnorl de César, Brutus, le siège

�54

PAUL G A F F A R E L

de Lille, Charles IX, Tartuffe, Mahomet, l'Hymne à la Liberté,
la Révolution de l'Eglise, sauf quelques corrections, et autres
pièces patriotiques marquées au coin du goût et de l’am our de
la liberté. Les Directeurs doivent mettre le plus grand zèle à se
procurer les Houssards, qui se jouent à Paris avec succès.
Outre les pièces patriotiques, il en est qui sont remplies de
sentiments qui respirent la morale la plus pure, la plus sublime.
Tout ce qui tient à la vertu appartient essentiellement au régi­
me républicain, aussi doit-on regarder comme étant à l’ordre
du jo u r l'Habitant de la Guadeloupe, Charles et Caroline, l'Amour
filial, la mort de Calas, l'Indigent, l'Honnêle criminel, sauf
quelques légers changements. En un mot toutes les pièces dont
les principaux acteurs offrent le tableau des sentiments et de la
vertu ne peuvent que plaire aux vrais amis de la liberté. En
énonçant ici quelques ouvrages de choix, je ne prétends pas t r a ­
cer un cercle étroit, dont il ne soit point permis de s’écarter. Ce
sont des modèles que je cite. Tout ce qui est dans le même goût
peut se jouer avec intérêt.
J ’espère, Citoyens, que vous remplirez mes vues avec zèle et
exactitude. Si, dans l’exécution, vous trouvez quelque peine,
quelque désagrément, vous en serez dédommagés par la convic­
tion intime d ’avoir servi, autant q u ’il était en vous, la cause de
la liberté. Cette jouissance, délicieuse pour des amis de la Répu­
blique, est la plus belle et la plus agréable récompense q u ’un
Français puisse avoir. »
Certes nous ne partageons pas toutes les théories littéraires de
Maignet. Quelques-unes de ses prescriptions ou plutôt de ses
proscriptions nous font même sourire. Cet exposé de principes
donne pourtant comme la note d ’une époque, et jette un jour
singulier sur l’état d’âme d'un proconsul révolutionnaire, mé­
lange étrange de machiavélisme et de candeur, de rudesse et de
maladresse. Ce qui domine en lui c’est la passion de la liberté,
et le culte de la vertu, mais d’une vertu accommodée aux exi­
gences du jour.
Maignet était si bien persuadé de l’excellence de ses principes
et tellement convaincu du bon effet de ses remèdes politiques,

�LA MISSIO N DE MAIGNET

55

qu’il en était arrivé à passer du découragement des premiers
jours à un véritable optimisme. Voici ce qu’il écrivait (1), à la
date du 13 mars, au comité de Salut Public: « Marseille jouit
m aintenant du calme le plus parfait. Ce n ’est plus celle commune
où tous les cœurs étaient opposés, où toutes les âmes étaient
flétries, où l’énergie naturelle au climat avait fait place à l’abat­
tement, où les patriotes semblaient tout aussi consternés que les
aristocrates. Chacun est rendu à son élément. Les cœurs se dila­
tent et se livrent à la confiance. » Maignet était en effet arrivé à
ses lins. Il avait obtenu la réduction de la garnison au chiffre de
3000 hommes. Le général Lapoÿpe avait été. remplacé comme
comm andant de place par Voulland, l’oncle du Conventionnel»
tout dévoué aux idées dominantes. Aussi le bon accord régnaitil entre soldats et citoyens, et déjà on projetait une grande fêle
de la Fraternité qui serait célébrée dans une des églises de la
ville. Le travail avait repris. On avait ouvert, pour les besoins
des armées d'Italie et des Pyrénées Orientales, de nombreux ate­
liers de cordonniers, de chemisiers, de tailleurs, de chapeliers
et d’armuriers. La confiance renaissait. « En un mot, Marseille
me paraît être au pas et me promettre de ne donner que des
jouissances à la République». Le Comité de Salut Public consta­
tait cette amélioration et donnait son approbation aux actes de
Maignet: « les importantes et judicieuses observations que tu
nous fais sur la situation de Marseille nous prouvent combien il
était important que nous eussions un collègue, qui joignit la
prudence à la fermeté et au courage. Nous pensons comme
toi, etc. »
Pourquoi faut-il qu’il y ait une tache au tableau, et que cette
tache soit sanglante ? Il n’est en effet que trop vrai que Maignet
se montra un des plus larges pourvoyeurs du rasoir national,
ainsi qu’il appelait très irrévérencieusement l’instrum ent de
mort. Ce fut surtout lorsque, croyant avoir accompli à Marseille
la partie la plus importante de sa tâche il se transporta à
Avignon et dans l’ancien Corntat Venaissin qu’il fut saisi comme
(1) Aulard ,

T.

xi,

p.

686.

�56

PAUL GAFFAREL

par une sorte de folie sanguinaire, et sembla chercher à mériter
la réputation dont il jouit encore aujourd’hui, celle d’exécuteur
sans pitié des décrets les plus inexorables de la Convention. Le
plus déplorable c’est qu’il agissait avec préméditation. Avant de
donner des ordres définitifs, il étudiait la situation. On aurait
dit q u ’il éprouvait des hésitations, mais, en fait, il était bien
résolu à user de tous ses pouvoirs. « Je me rends à Avignon,
écrivait-il (1) le 12 germinal (1er avril) aux députés des
Bouches-du-Rhône, et de là successivement dans tous les
districts des deux départements pour y faire l’épuration des
autorités constituées. J ’entre dans ce moment en guerre avec
toutes les passions. Le moment- est venu d’arracher tous les
masques. Jugez si je peux me flatter qu’ils se les laisseront
arracher tranquillement. Déjà je vois tous les hommes déplacés
s’agiter, crier à l’injustice, me taxer d’aristocratie et d ’héber­
tisme, qui plus est, qui sait de quoi on ne m ’accusera pas ?
Je vois tout cela et je n ’en sens pas moins le désir de faire l’épu­
ration dans toute la rigueur, et de ne laisser que la probité et le
civisme en place. Il faut tout braver pour rem plir son devoir. Il
sera pénible, il pourra être dangereux, mais le législateur peut-il
faire tous ces calculs ? » Il annonçait (2) les mêmes intentions
aux membres du Comité de Salut Public : « Je ne me dissimule
pas que c’est là où m ’attendent toutes les passions. Les corps
administratifs regorgent d’hommes qui sentent bien que la
mise dans le creuset va les réduire à peu de chose, et déjà sans
doute ils s’apprêtent à crier quand on mettra le doigt sur la
plaie. Mais n ’importe I Ne voyant que mon devoir, étranger à
tout parti, ne voulant en servir aucun, je frapperai partout où
je trouverai des hommes dangereux ou incapables. ».
Maignet était donc à l’avance décidé à frapper, mais il ne
voulait le faire qu’en connaissance de cause. A peine arrivé à
Avignon, il écrivait (3) à la députation des Bouches-du-Pibône :
« Ce n’est pas dans quatre jours que l’on peut parvenir, comme
(1) Lettre 596.
(2) Lettre 598 (12 germinal, 1er avril).
(3) Lettre 733 (26 germinal, 1"' avril).

�I&gt;

MISSIO N DE MAIGNET

57

à Marseille, à connaître son terrain. Je ne vois que passions et
vices, je ne vois que tics despotes ou des voleurs. CenL livres
de papier à parcourir pour pouvoir prononcer sur leurs
divisions, m’apprend chaque jour combien sont criminels
certains personnages qu’il faudra enfin démasquer, mais je ne
puis le faire qu’après avoir épuisé toutes les ressources qui
peuvent me conduire à la connaissance de la vérité. » Maignet,
il faut lui rendre cette justice, paraît avoir été sincère dans ses
recherches. « On voudrait me déterminer à prendre un parti (1),
écrivait-il a son collègue Pellissier. Je me tiens gravement au
milieu de tous, et je les déconcerte en les observant avec calme.
Le dépouillement de celle multitude de papiers qui m ’ont été
remis m ’a fait sentir la profondeur du mal et la nécessité de
l’attaquer dans ses racines, si l’on veut enfin rendre Français un
pays qui est encore Italien. »
Il est vrai que Maignet ne fut pas long à prendre son parti et
que ses recherches furent singulièrement hâtives. Persuadé de
l’étendue du mal, il voulut le guérir en l’attaquant aux racines.
D’Avignon partirent bientôt des ordres multiples d’arrestation.
Les prisons furent, presque du jour au lendemain, encombrées,
et la liste des suspects menaça de s’allonger indéfiniment. Voici
d’ailleurs les terribles instructions (2) données aux fonction­
naires dès le 28 germinal. Elles ne laissent aucun doute sur la
pensée intime de Maignet et sur sa résolution de poursuivre à
outrance tous ceux qu’il considérait comme les ennemis de la
République : « Quand on est placé entre la nécessité de donner
à la vengeance nationale l’étendue et la rigueur que les circons­
tances exigent, et la ferme résolution d ’arracher au supplice et
à l’infamie le patriote qui a bien servi son pays, l’on doit se
tracer d’une main ferme la route qu’il faut suivre pour ne point
s’égarer dans une affaire qui présente un aussi grand in té rêt.
La Convention vient de me renvoyer la connaissance de l’affaire
relative à ceux qui ont occupé des places dans les autorités illé(1) Lettre 712 (24 germinal, 13 avril).
(2) Lettre 749 adressée à tous les corps constitués de Marseille (28 germinal,
17 avril 1794).

�v- ■:&lt;**

P AUL G A F F A R E L

gales. Vous qui avez vécu avec ces différents citoyens, vous qui
avez vu les progrès que l’aristocratie faisait dans voire commune
qui vous êtes sérieusement occupé du moyen de les arrêter; qui ;
connaissez les hommes chargés de ce devoir périlleux mais hien
important, c’est à vous que je m ’adresse pour que vous me
fassiez connaître les amis et les ennemis de la République. Je
vous impose une tâche délicate à remplir, mais j ’ai le droit
d’attendre que la plus sévère impartialité régnera dans vos
observations: Vous allez décider du sort de vos concitoyens.
Tout ce que les liaisons de l’amitié et du voisinage peuvent
avoir de plus séducteur va se présenter à vous ; mais aussi,
citoyens, vous verrez la patrie. Vous vous direz que sauver un
contre-révolutionnaire c’est le devenir soi-même et quel est
celui de vous qui pourrait supporter une telle idée ! ».
Il n ’en fallait pas tant pour déchaîner les passions. En faisant
ainsi appel aux plus bas sentiments de l’âme hum aine, au désir
de la vengeance, à la crainte de se compromettre, Maignet était
à l’avance assuré de rencontrer de nom breux auxiliaires. En
effet les dénonciations affluèrent. S’il se plaint à plusieurs reprises
des a montagnes de papiers » qui s’accumulent sur son bureau,
et q u ’il lui faut étudier avant de prendre une désision, n’est-ce
pas lui qui a provoqué ces accumulations, et encore est-il hien
sûr qu’il en ait été tellement indisposé ? En tout cas il ne cessa
pas un instant de recom m ander la plus grande vigilance et
d’ordonner les mesures les plus sévères. Voici ce qu’il écrivait (1)
à la Société populaire d ’Orange le 4 floréal (23 m ai): «Je suis
instruit que le modérantisme a fait chez vous des progrès bien
funestes et qu’une coupable indulgence expose la chose publique
dans toutes ces contrées. Je sais que trop souvent des considé­
rations que la République ne connaîL point ont fait balancer vos
autorités constituées dans l’accomplissement de leur devoir, et
(1) Lettre 914. Cf. lettre 950, au comité de surveillance d’Avignon (20 florial,
9 mai) — Lettre 922 au comité de surveillance d’Orange (17 florial, G mai) —
Lettre 933 à l’agent national de Tarascon (18 florial, 7 mai) — Lelre 959 à
l’accusateur public près le tribunal criminel des Bouches-du-Rhône (21 floréal,
10 mai) — Lettre 925 au comité de surveillance de Marseille (22 floréal, 11 mai).

�LA MISSIO N D E MAIGNET

59

que, même aujourd’hui, la loi ni mes arrêtés sur les personnes
suspectes n ’ont point encore reçu toute leur exécution. Laisserezvous plus longtemps à la malveillance la funeste faculté d’exécuter
ses criminels desseins? Sachez que les scélérats qui ne veulent
point le triomphe de la liberté se tiennent tous, qu’ils n’ont tous
que le même but. Apitoyez-vous maintenant sur leur sort, et
dans quelques jours vous répandrez des larmes de sang sur
votre funeste complaisance. Mais non, citoyens, envoyé au milieu
de vous pour vous préserver des maux même que votre négli­
gence pourrait vous occasionner, je remplirai mon devoir. Je
mettrai partout l’énergie à l’ordre du jour. Je punirai tout
fonctionnaire public qui n’apportera pas dans l’exercice de ses
fonctions le zèle et l’activité que le gouvernement révolutionnaire
demande ».
Malheureusement pour lui, et pour sa réputation aux yeux de
la postérité, Maignet allait trouver l’occasion de« mettre l’énergie
à l’ordre du jour.» Deux affaires dramatiques, l’incendie de
Bédoin, et l’organisation de la commission d ’Orange donnèrent
tout à coup à son nom comme une sinistre auréole, et le compro­
mirent à tout jam ais par devant les sévérités de l’histoire. Dans
l’ancien Comtat Venaissin l’administration pontificale à la fin du
dix-huitième siècle avaiL conservé de nombreux partisans.Traités
avec une douceur relative, les habitants gardaient le souvenir de
leurs anciens maîtres. Ils les regrettaient même dans certains
cantons. La petite ville de Bédoin sur la Mède, au pied des
pentes méridionales du mont Ventoux, se faisait remarquer par
les sentiments ultra-conservateurs de ses habitants (1) . L’indus(1) Dès 1790, après l’expulsion du vice-légat d’Avignon, il s’était formé à
Brantes, sous le commandement du seigneur de Flassans, une troupe armée
pour lutter en faveur du pape. Bédoin avait fourni un fort contingent. Lors
du soulèvement fédéraliste de 1793, Bédoin avait embrassé avec ardeur la
cause des révoltés. On peut consulter sur l’affaire de Bédoin ; abbé A ndré ;
Histoire de la R évolution A vignonnaise — du B eaum efort , Tribunal révolutionnaine d ’Orange — D ucros , Tableau de la situation politique d elà com m une
de Bédoin, dévoré par les flammes, le 14 prairial ; M oniteur officiel, xxii , 575,
674,676, 290-291- xxm, 156. 160, 165, 169, 563.—Procès-verbal de la réhabilitation
de Bédoin — Correspondance de Maignet.— E m ile le Gallo , L ’affaire de Bédoin
(Revue d elà Révolution, 1901. T. x l i , p. 289-310 — de B ahante , Histoire de la
Convention, T. v, p. 189, 194, 212.

�60

PAUL GAFFAhF.L

trie de la soie, à laquelle ils se livraient presque lous, leur
donnait de l’aisance. Petits propriétaires et attachés à la terre
natale, ils n’avaient pas accepté volontiers les réformes révolu­
tionnaires. Ils donnaient volontiers asile à des prêtres insermentés
et à des religieuses insoumises. Ils favorisaient l’émigration des
plus riches d’entre eux. Un ex-lieutenant colonel au régiment
d’Auvergne-infanterie, le sieur de Molière, était le personnage
le plus influent du pays, et il n’usait de celle influence que pour
centrecarrer les lois et les décrets de la Convention. Grand ami
des prêtres réfractaires, en correspondance suivie avec les émi­
grés, il prêchait ouvertement le retour à l’ancien régime. Il avait
réussi à conserver à la municipalité l’écusson de Louis XVI,
ainsi que les chaperons des anciens consuls. Dans l’espoir d’une
prochaine restauration, il avait même encouragé la fabrication
d’emblèmes séditieux, fleurs de lis, couronnes, cocardes blanches
et jaunes, cœurs enflammés et tiares pontificales. Il avait composé
et fait inscrire dans la salle de la société populaire des devises
factieuses. Bédoin, grâce à lui, était devenu un ardent foyer de
Royalisme. Ce n’est pas que les Républicains ne fussent pas
représentés dans celte petite localité. Ils s’étaient même fait
rem arquer par l’ardeur avec laquelle iis avaient répondu à l’appel
aux armes ordonné par la Convention. Deux cent cinquante (1)
d’entre eux étaient partis comme volontaires et servaient alors
à la frontière, mais ces Républicains étaient mal vus par la majo­
rité de leur compatriotes. On les avait même maltraités. Lors
du mouvement Fédéraliste, plusieurs d’entre eux avaient été
chassés ou emprisonnés. Bédoin était donc signalé comme une des
communes les plus récalcitrantes, et les administrateurs avaient
donné les ordres les plus sévères contre ses habitants. A diverses
reprises, et par suite du refus de payer les impôts, on avait éLé
obligé d’envoyer à Bédoin des commissaires accompagnés de
soldats. La commune avait été désarmée, et les soldats logés
aux frais des rebelles chez des aubergistes, qui avaient demandé
(1) Tel est le chiffre donné par Goupilleau dans son rapport à la Convention
du i mai 1705. D’après le Moniteur (T. xxii , p. 575J il y avait 2G0 volontaires,
d'après les habitants de Bédoin 230 (moniteur, xxn p. (124).

�LA MISSION Dli MAIGNET

61

jusqu’à cinquante livres par jour et par homme. De là un mécon­
tentement qui avait encore grandi, lorsque des nuées d’agioteurs
véreux se répandirent dans les campagnes pour acheter à vil
prix les biens nationaux, malgré la résistance des anciens
propriétaires. Ce mécontentement allait se traduire par des faits
regrettables, et aboutir à une sanglante catastrophe. Dans la
nuit du l or au 2 mai 1794, cinq ou six individus, parmi
lesquels, très probablement, le président de la Société populaire
de Bédoin, Pierre Rousseau, déracinèrent l’arbre de la liberté
qui avait été planté sur la place, et le transportèrent au faubourg
Saint-Jean, où ils l’abandonnèrent le long d'un ruisseau. En
même temps le bonnet rouge qui le surmonlait fui jeté dans un
puits, et les décrets de la Convention lacérés et souillés. Le délit
était incontestable. Une punition s’imposait, d’autant plus que
des faits semblables venaient de se produire dans le voisinage, à
Crillon et à Monleux près de Carpentras (9 et 10 mars).
Le représentant du peuple Maignet, qui se trouvait alors à
Avignon, lut immédiatement informé par l’administration du
district de Carpentras. Sans hésiter et coup sur coup, le 3 ou
le 4 mai, il prit deux arrêtés en vertu desquels deux compa­
gnies du bataillon (1) de l’Ardèche étaient envoyées à Bédouin,
avec ordre de procéder à l’arrestation des membres de la Muni­
cipalité et du Comité de surveillance, et d’y vivre aux dépens de
l ’habitant ju sq u ’à ce que les coupables fussent connus. L’adm i­
nistration provisoire de la commune serait livrée à six
citoyens, étrangers à Bédoin, et qui seraient désignés par
l’administrateur du district de Tarascon, Lugo. Us recevraient
un traitement de dix francs par jour. Voici en quels termes (2)
Maignet rendait compte de sa conduite au Comité de Salut
(1) Ce bataillon était réputé pour ses sentiments ultra républicains. Voir
une curieuse lettre de Maignet au général Voulland, commandant à Marseille,
pour le prier de féliciter les officiers de ce bataillon à « leur dévouement à la
chose publique. » Lettre inédite 553, 19 germinal. Cf. lettre inédite 661, à la
municipalité de Saint-Rémy. (20 germinal). Ces lettres sont empruntées au facsimilé de la correspondance de Maignet, conservé à la Bibliothèque de
Clermont-Ferrand.
(2)
. Lettre inédite n° 892 (2 mai 1794). — Le même jour Maignet expédiait
une copie de cette lettre aux députés des Bouches-du-Rhône. (Lettre 896).

�02

PAUL G A F F A K F L

Public : « J ’apprends à l’instant que, dans la nuit du 12 au 13
(floréal), il a élé commis à Bédoin, district de Carpentras, un
crime qui mérite de fixer toute mon attention. On y a renversé
l’arbre de la Liberté ; on y a arraché les décrets de la Convention
qui ont élé foulés dans la boue. Je donne ordre à deux com pa­
gnies du bataillon de l’Ardèche de s’y transporter. Elles vivront
chez les habitants et aux frais de la commune ju sq u ’à ce que les
coupables soient dénoncés. Je £ais arrêter tous les membres de
la Municipalité et du Comité de surveillance, premiers auteurs
de ce crime pour ne pas avoir fait enfermer les ci-devant nobles
qui sont dans cette commune. Je ferai informer tout de suite
sur ce délit et je ne négligerai rien pour en connaître les vérita­
bles auteurs. Je n’ai cessé de vous le répéter, citoyens collègues,
ces pays-ci menaçaient de devenir une nouvelle Vendée, si l’on
n ’avait déployé la plus mâle vigueur. »
L’ex-notaire Lugo, agent national du district de Carpentras,
chargé de l’exécution de l’arrêté de Maignet, n’était pas homme
à reculer devant la terrible responsabilité dont on le chargeait.
D’un autre côté, le com m andant du bataillon de l’Ardèche, était
un jeune homme de vingt-quatre ans, qui venait de se distinguer
au siège de Toulon où il avait fait prisonnier le général anglais
O’Hara, et ne cherchait que l’occasion de se distinguer pour
obtenir de nouveaux grades. Il se nom m ait Sucbet. C’est le futur
maréchal duc d’Albufera. Maignet le connaissait et avait pour
lui une estime particulière. Voici la curieuse lettre (1) qu’il lui
adressait à la date du 23 germinal (12 avril 1794.) « C’est avec
plaisir q u e je le sais rapproché deinoi, mon cher Suchet. Demain
tu arriveras dans un pays où les bons citoyens que tu com m an­
des seront accueillis en frères, puisque les magistrats du peuple
vous y attendent avec impatience. Accoutumé à une sage
discipline, tu n’auras pas de peine à m aintenir la paix et la
fraternité entre les patriotes que tu commandes et ceux qui sont
à Carpentras. Ce n ’est pas à toi qu’il faudra dire que la force
armée était destinée à prêter appui aux organes de la loi, tu
(1). Lettre 702.

�LA MISSION DE MAIGNET

(5 3

feras exécuter avec zèle et prudence toutes les mesures de
sûreté générale que les administrateurs auront prises. Ce sera
là ta seule occupation à moins que d’autres circonstances ne
l’appellent a ille u r s ... Tu sais combien j ’aime à profiler de tout
ce qui peut m ’aider à faire le bien. Tu viendras me voir au
premier jo u r. Nous conférerons plus particulièrement sur les
mesures que la situation de celle contrée nécessite de prendre. »
Suchet n ’allait que trop prouver qu’il méritait la confiance
de Maignet, car il lui obéit aveuglément, et exécuta ses ordres
les plus impitoyables sans seulement protester On lui avait
recommandé d’agir avec prudence, non pas qu’on redoutât une
résistance quelconque de la part des habitants de Bédoin, mais
on désirait que les mesures prescrites fussent toutes exécutées à
la rigueur. Maignet venait d ’écrire (1) à Lugo en lui transmettant
l’arrêté pris contre Bédoin « Je crois qu’il faut user de p ru ­
dence et ne se transporter que demain dans la nuit pour investir
le village. Il importe que tous les nobles, les prêtres, les m em ­
bres du Conseil général et du Comité de surveillance soient
saisis et conduits ici. On ne saurait donner trop de publicité
à ce crime de lèse-nation. » Craignant que ses ordres fussent
mal interprétés, et insistant dans le sens de la rigueur, il avait
presque aussitôt expédié une nouvelle lettre (2) à Lugo. « La
vengeance nationale t’est confiée. Use des pouvoirs qu'elle te
donne de manière à glacer d’effroi tous ceux qui, en apprenant
l’attentat, apprendront la nature du châtiment » Il n’en fallait
certes pas tant pour exciter le zèle de Lugo et de Suchet. Ils
s’étaient déjà mis en marche, et le réveil des malheureux habi­
tants de la cité coupable allait être terrible.
Le 5 mai 1794, avant le jour, Suchet avait cerné Bédoin avec
les 250 soldats du bataillon de l’Ardèche, 5 chasseurs et 5 gen­
darmes commandés par le lieutenant Melleret. Lui et Lugo se
portèrent à la maison du Maire, un vieillard de (54 ans, Silvestre
Fructus, qui, surpris dans son sommeil, fut arrêté au moment
(1) . Lettre inédite n° 897 (3 mai).
(2) . Lettre inédite n» 905 (4 mai).

�64

PAUL GAFFAREL

où il essayait de s’échapper en chemise. En même temps que
lui étaient arrêtés et poussés dans l’église les conseillers m uni­
cipaux, les membres du Comité de surveillance, le juge de paix,
son greffier et les principaux notables. On leur comm uniquait
aussitôt les ordres de Maignet, et on les avertissait qu’ils avaient
vingt-quatre heures pour dénoncer les coupables. Tous se lurent.
« Personne dans ce m audit pays, écrivait Lugo, n’a le courage
de faire une dénonciation civique ; aussi je vais mettre les
suspects en opposition les uns avec les autres. Nous avons
tout questionné, nous espérions obtenir quelque renseignement :
inutile espérance ! Nous eussions fait main basse sur tous ces
révolutionnaires si nous n’eussions écoulé que notre indigna­
tion. » Pendant ce temps les soldats se répandaient dans les
maisons et s’y installaient, comme en pays conquis, non sans
avoir retenu nobles, prêtres, parents d’émigrés, et notables.
Quand le soir arriva, comme personne encore n’avait été
dénoncé, et comme pour donner un avant-goût aux habitants
du sort qui leur était réservé « je me reportai, écrit Lugo, à la
ci-devant paroisse, pleine encore de toutes les ordures du fana­
tisme. Tous les saints, saintes, croix et autres outils des prêtres
ont été livrés aux flammes, et je fis ouvrir les portes à ceux qui
avaient été épurés, pour qu’ils se joignissent au bataillon qui
assistait à cet autodafé, et fissent retentir l’air du cri de Vive la
République. »
Les vingt quatre heures de répit s’étaient écoulées, et personne
encore n ’avait été signalé comme coupable. Lugo écrivit alors
à Maignet pour lui dem ander ses instructions définitives, et
Suchet joignit à celte lettre un billet qu’il aurait mieux fait,
pour sa mémoire, de ne pas signer. « J ’espère conduire à Avignon
bon nombre de ces bougres-là. Il n’existe pas dans celte com­
mune la moindre étincelle de civisme, et des mesures violentes
et sur les lieux sont indispensables. Nous agissons révolutionnairement, mais cela ne touche pas ces âmes toutes papisées.
Une prompte exécution peut seule réveiller d ’uue manière
efficace toutes les communes circumvoisincs qui ne valent
guère mieux. Oh ! comme les Vendéens seraient aimés dans ces

�LA M ISSIO N DE MAIGNET

65

contrées ! Ils trouveraient tous les habitants pour compagnons.
Adieu, nous allons prendre la liste des scélérats qui, sous l’habit
de sans culottes, nourrissent le fanatisme, l’aristocratie et tous
ses crimes. Ça va et ça ira ! »
Hanté par la crainte de voir s’allumer sous ses yeux un nou­
veau foyer de rébellion, excité par les suffrages de Lugo et de
Suchet, Maignet n’hésita plus et voici la terrible lettre (1) qu’il
adressa le 17 floréal ( 6 mai) à l’agent national de Carpentras:
« Chaque instant de silence rend plus affreux le crime des
habitants de Bédoin: Les misérables osent se taire, quand il n’y
avait plus qu’un moyen d’expier un attentat aussi horrible, celui
de livrer eux-mêmes les auteurs de ce crime de lèse-nalion. Eh
bien ! puisqu’ils veulent être tous enveloppés dans la suspicion,
qu’ils sachent que je saurai les comprendre tous dans le châti­
ment. Mon intention est d’effacer dessus le sol français une com­
mune qui ne peut qu’appartenir à nos plus cruels ennemis. La
hache des lois commencera à abattre tout ce qu’il y a de plus
criminel. La flamme purifiera ensuite jusqu’au sol. Je t’envoie
l’arrêté que j ’ai pris à ce sujet. Lis-le à ces infâmes scélérats.
Dis-leur qu’il faut que le nom de Bédoin inspire encore plus
d’horreur aux Français que celui de Toulon d ’infâme mémoire.
Le 20 de ce mois le tribunal criminel se transportera à Bédoin
pour y juger sur les lieux mêmes les coupables. Retiens jusque-là
tous les détenus sous une bonne garde. La punition se faisant
sur les lieux en sera plus éclatante. Je te charge également de
faire une épuration complète dans ces contrées. Un second
arrêté (2) t ’indique les communes où il faut se transporter avec
la force armée. Tu prendras jo u r pour faire une descente en
même temps dans tous ces endroits »
Voici du reste les principaux articles de ces arrêtés « Le
Représentant du Peuple, con sid é ran t.. . . ordonne « qu’aussilôt
après l’exécution des principaux coupables, l’agent national
(1) L e t tr e in é d ite , n° 925.

(2) Ces deux arrêtés, datés d’Avignon, 18 floréal an II (3 mai 1794) se
trouvent dans les affiches révolutionnaires conservées à la bibliothèque
Méjancs d’Aix. Ils reproduisent à peu près complètement la lettre à Lugo*

�66

PA U L G A F F A R E L

notifiera à tous les autres habitants non détenus qu’ils aient à
évacuer, dans les vingt quatre heures, leurs maisons et en sortir
tous les meubles ; qu’après l’expiration du délai il livrera la
commune aux flammes et en fera ainsi disparaître les bâtiments :
Ordonne qu’au milieu du territoire où existe cette infâme
commune il sera élevé une pyramide qui indiquera le crime dont
ses habitants se rendirent coupables et la nature du jugement
qui leur sera infligé ; fait défense à qui que ce soit de construire
à l’avenir, sur celte enceinte, aucun bâtiment, ni d’en cultiver
le sol ; charge l’agent national de s’occuper de suite de la répar­
tition des habitants dans les communes voisines reconnues
patriotes ; enjoint aux habitants de ne pas abandonner la
demeure qui leur aura été désignée à peine d ’être traités comme
émigrés, comme aussi de se présenter, toutes les décades, devant
la municipalité des dits lieux, à peine d’être déclarés et traités
comme suspects, et renfermés ju s q u ’à la paix ».
Donc exécutions en masse, puis incendie de la commune, et
dispersion des habitants ! Certes, le châtiment était dispropor­
tionné à la faute. Maignet le comprenait si bien q u ’il voulut en
quelque sorte se couvrir de l’autorité de la Convention, et écri­
vit (1) au Comité de Salut public pour le mettre au courant de la
situation et lui demander la permission d’agir. « Il n’y a que de
grands exemples qui peuvent en imposer aux scélérats qui
habitent dans ces contrées et étouffer ce nouveau germe vendéen
qui semble*se m anifester. J’ai cru q u ’il fallait donner à la ven­
geance nationale un grand caractère. J ’ai investi le tribunal
criminel du département du pouvoir révolutionnaire, parce que
la punition ne saurait être assez prompte. Le 20 le tribunal se
transportera sur les lieux. La guillotine sera dressée sur l’endroit
même où le crime a été commis. Les têtes des plus scélérats
abattues, j’ai ordonné que la commune entière fût livrée aux
flammes... Si vous trouvez cette nouvelle mesure trop rigoureuse,

(1) Lettre inédite n" !)28 (7 mai). Le même jour il écrivait à son collègue
Pa3'an aîné, pour l’instruire de ce qui s’était passé, et lui annoncer le pro­
chain châtiment. (Lettre inédite n° Ü27).

�LA MISSION Dlï MAIGNET

67

faites-moi connaître vos intentions, Supprimez ma lettre (1) à la
Convention ; et inslruisez-moi au plus tôt de votre décision,
mais calculez bien quelles pourraient être les suites de l’indul­
gence pour un délit aussi extraordinaire. En même temps Maignet informait les députés des Bouclies-du-Rhône : « une
centaine de personnes sont arrêtées, mais elles poussent l’opi­
niâtreté ju s q u ’à ne pas vouloir faire connaître les coupables.
J ’ai conclu q u ’ils le sont tous, et, comme il n'y a qu’un exemple
terrible qui puisse en imposer dans une contrée où tout est
gangrené, où l’esprit public n ’a pas encore fait un pas, j ’ai
ordonné que celle maudite commune disparaisse de dessus le
sol français, aussitôt qu’on y aurait abattu les scélérats les plus
marquants. » (2)
Maignet a donc pris toutes ses précautions : il y aura deux
actes dans la punition de Bédoin. Dans le premier ce sont les
grands coupables dont la tête tombera, el en ce cas Maignet use
de ses pouvoirs et n’a besoin d’aucune autorisation. Dans le
second acte la commune sera livrée aux flammes, mais seulement
si la Convention le permet. Il n’y a donc plus qu’à agir d’un côté,
qu’à attendre de l’autre.
Lugo el Sucliet reçurent avec joie l’arrêté de Maignet. Logo
lui répondit aussitôt (19 floréal, 8 mai) « q u ’il n ’est que ce
moyen pour venger le peuple el les lois qu’il s’est données».
Quant à Suchet, il est plus énergique encore : « Tu es vraiment
digne de la Montagne, car lu connais bien ses principes. Ton
génie révolutionnaire surpasse tous nos désirs. Je te l’avoue, des
larmes de joie ont coulé de nos yeux, lorsque nous nous sommes
dit : c’est un représentant du peuple ! » Avec de tels auxiliaires,
Maignet pouvait donc être certain qu’il allait été obéi.
Le 9 mai le tribunal criminel arriva à Bédoin, en même temps
que la guillotine. Le président se nommait Fouque, les juges
(1) Celte lettre est datée du même jour. Lettre inédite n* 938. Elle répète la
précédente, à peu près dans les mêmes termes : Elle a été citée par Volcy IIoziï, Les Conventionnels en mission clans le Midi, p. 41, mais on ne peut
mentionner cet ouvrage que sous toutes réserves.
(2| Lettre inédite du 18 floréal (7 mai) n° 935.

li

�68

PAUL GAFFAREL

Boyer, Faure et Rémusat, l’accusateur public Barjavel et le
greffier Ducros. La proclamation suivante dont le rédacteur fut
probablement Barjavel, fut aussitôt affichée dans toutes les rues
de Bédoin. « Le sort de l’infâme Sodome étant réservé à l’in­
fâme Bédoin, il faut, à l’exemple de l’ÊIre .suprême, avertir le
juste qui pourrait s’y trouver d ’abandonner les coupables et les
les égarés. Habitants de Bédoin, si vous étiez sourds à ce der­
nier avis de vos magistrats, si plus longtemps vous restiez insen­
sibles aux cris de la patrie outragée, chaque instant de silence
serait un nouveau forfait. Vous ajouteriez par celte criminelle
indifférence à la scélératesse des contre-révolutionnaires.
Comme eux vous seriez traités en ennemis déclarés, et sous peu
de jours vos voisins diraient à la France entière : Il existait près
de nous une cité rebelle. La vengeance nationale en a fait jus­
tice. Le fer a moissonné ses habitants et le feu a dévoré leurs
demeures. Plus corrompus que ceux de Sodome et de Gomorrlie,
il ne s’est pas trouvé un seul hom me qui ne fût un criminel ! »
On avait déjà opéré à Bédoin cent trente-huit arrestations.
On transféra encore d’Avignon dans celle ville six prisonniers,
dont une jeune fille de dix-neuf ans, Marie T h o m a s . Les comm u­
nes voisines terrifiées rivalisèrent de zèle et livrèrent tous les
suspects, entre autres deux prêtres, Moine et Noury, qui
s’étaient cachés dans une grange, une ex-religieuse, Andrée Mar­
tin, qui s’était déclarée sujette du pape plutôt que de la France,
Morel et sa fille compromis dans le mouvement Fédéraliste. Ce
q u ’il y eut de plus honteux encore peut-être que ces dénoncia­
tions empressées, ce furent les adresses plus que flatteuses, dont
on accabla Maignet. Presque toutes les communes du départe­
ment lui envoyèrent des compliments emphatiques sur sa fer­
meté. On rem arqua pour leur platitude, les adresses de la Société
populaire de Mormoiron et celle de Lambesc : « Nous avons
le m alheur d’être du voisinage de cet infâme pays, et nous les
vouons à l’exécration de tous les hommes. Qu’ils soient comme
lui réduits en cendres tous ceux qui oseraient Limiter ! »
Malgré leur bonne volonté, les membres du tribunal révolu­
tionnaire n ’osaient pourtant pas commencer leur sinistre beso-

�LA MISSION DE MAIGNET

(59

gne, car la Convention venait de décréter que tous les crimes
de contre-révolution seraient dorénavant jugés à Paris, et que
tous les tribunaux établis par les représentants en mission
seraient supprimés. Lugo craignait que sa vengeance ne lui
échappât, et il envoyait à Maignet lettres sur lettres pour le prier
de le laisser exécuter ses premiers ordres. Cette ardeur homicide
fait vraiment horreur ! « Il n’est pas possible que nous survivions
à notre état, lui écrivait-il le 8 mai. Envoyé de la Montagne
régénératrice, tu nous régénéreras ; tu nous rendras à la liberté ;
tu élèveras l’homme à sa dignité naturelle. Hâte-loi de solliciter
la confirmation de tes arrêtés. Si nous mollissons un instant, «
tout est perdu, et c’est pour toujours. » Quelques jours plus tard,
le 18 mai, il revenait avec insistance sur ce pénible sujet. « Parle,
écris, ordonne, mais surtout presse un jugement qui nous est
nécessaire, si nous voulons enfin voir fleurir la liberté, la loi et
le bonheur qui en est inséparable ». Maignet partageait son
impatience, mais il n’osait prendre sur lui de donner des ordres
définitifs, et, pour calmer les ardeurs de Lugo, il lui conseillait
de faire iine tournée dans les communes voisines de Bédoin, et
d’y ramasser tous les suspects (1). « Oui, je sens la nécessité que
tu conserves près de loi la commission que tu as formée ; et
qu’elle t’accompagne dans la tournée épuratoire non seulement
près des communes désignées, mais encore près de toutes celles
où lu croiras nécessaire de le transporter. Il faut que les auto­
rités sachent que leurs remplaçants sont là, si elles ne méritent
pas la confiance publique. » Lugo allait bientôt recevoir pleine
et entière satisfaction : La Convention venait en effet de donner
son approbation à tous les actes de Maigne.t.
C’est le 17 mai qu’avait été lue à la Convention la lettre de
Maignet en date du 7 mai, par laquelle il l’instruisait des évène­
ments de Bédoin, et lui demandait des mesures de rigueur
contre la ville coupable. Il n’y a dans le procès-verbal de la
séance de la Convention, ni dans le Bulletin, ni dans le Feuille­
ton, aucune mention d’un décret d’approbation : il est seulement
(1) Lettre inédite n° 946 (8 mai).

�70

PAUL GAFFAREL

dit que les députés « firent un mouvement d’approbation, qui
fut interprété comme un décret. « D’ailleurs, le même jour, la
commission des dépêches expédia à Maignet une lettre où il
était dit : « Il a été décrété que la Convention approuve ta
conduite ». Les journaux du 19 mai, Débats et Décrets, Républi­
cain Français, Journal de la Montagne, contiennent tous la m en­
tion de ce décret d ’approbation. Maignet pouvait donc à bon
droit se considérer comme autorisé à agir, et, plus tard, quand
on l’accusa d ’avoir outrepassé ses pouvoirs, il n’eut à alléguer
pour sa défense que les documents otficiels.
• Dès le 23 mai, avaient été condamnés à mort et exécutés à
Bédoin les deux prêtres réfractaires, Moine et Noury, qui avaient
été déférés au tribunal criminel. Ils montèrent courageusement
sur l ’échafaud disant bien haut qu’ils m ouraient pour Jésus et
pour le Roi. Les juges avaient agi dans la plénitude de leurs
droits, et en vertu des lois existantes; mais à l’égard des autres
détenus, surtout de ceux qui avaient été transférés d ’Avignon à
Bédoin, ils éprouvaient des scrupules. Ils exigeaient un arrêté
formel, et écrivirent à Maignet pour lui demander ses instructions (26 mai). Ce dernier non seulement les couvrit de sa
responsabilité, mais encore leur envoya le décret d’approbation
de la Convention q u ’il venait de recevoir. Toute hésitation était
inutile: il n’jr avait plus q u ’à agir.
Le 28 mai le tribunal criminel, qui rendait ses jugements en
plein air, prononça sa sentence. Après avoir rappelé les tenta­
tives antérieures de contre-révolution qui avaient éclaté à
Bédoin, « considérant que tout annonçait un complot contrerévolutionnaire, et prêt à éclater, que ce complot aurait été
d’autant plus dangereux et difficile à détruire, qu’il eut été puis­
samment secondé par la situation de cette commune, qui se
trouve adossée au Mont Ventoux, montagne énorme et d’un
difficile accès ; qu’il importe en conséquence d ’arrêter un déluge
de maux dans sa source», soixante-trois accusés, dont huit
femmes étaient condamnés à mort, dix coutumaces étaient mis
hors la loi, treize femmes condamnées à la réclusion, le cordon­
nier Jean Clop qui avait vendu des souliers pour le paiement

�LA M ISSIO N DK M AIGNET

71

desquels il avait réclamé cinq livres en numéraire et six en
assignats, était condamné à l’exposition et à six ans de fer ;
François Constant, un paysan, qu’on avait trouvé sans cocarde
tricolore, était condamné à un an de prison, et cinquante-deux
prévenus étaient acquittés. L’exécution devait être immédiate (1).
En effet, le même jour, 28 mai, sur la place publique de
Bédoin, se dressait l’échafaud. Molière, de Vaubone un autre
noble, six prêtres réfractaires et huit femmes dont deux reli­
gieuses et la jeune Marie Thomas étaient guillotinés. Les q u a ­
rante-sept autres condamnés étaient fusillés dans une prairie
voisine par les soldats de Suchet, et, ce qui ajoute à l'horreur
de celle scène, aux sons d ’une musique guerrière. Et ce n ’était
que le premier acte du drame. Après les habitants, la commune I
Bédoin ne fut pourtant pas brûlé tout de suite. Il semble que
les exécuteurs de la sentence aient éprouvé des scrupules. Lugo
lui-même n ’avait-il pas écrit à Maignet: « Je dis avec loi que je
vais remplir un terrible ministère, mais tout ce q u ’il y a de
pénible disparaîtra à mes yeux par la nécessité de l’exemple ».
Q u a n ta Maignet, il fut inexorable. Le jugement avait été rendu.
Toutes les formalités avaient été remplies. La Convention avait
approuvé. Donc plus d’hésitation.
Le 2 juin Suchet lit distribuer à ses soldats des torches
enduites de bitume, et les lança contre les maisons de Bédoin.
On avait disposé un baril de poudre dans l’église, afin de faciliter
l’écroulement de l’édifice. Rien ne fut épargné, pas même l’hô­
pital, mais on avait pris la précaution de le piller par avance.
(1) Voici les noms des 63 victimes : de Vaubone et sa femme, de Molière et
sa femme, Mm*Thomas de Belizy et sa fille, six prêtres : Allemand, Constantin»
Guigue, Guibert, Martin, Viau; deux religieuses, Allemand et Martin, Allemand
homme de loi, Monier notaire, Fructus maire, Dauberte, Nouvène, Guintrand,
Tallène, officiers municipaux ; Constant agent national; Bertrand, Jouve,
Nouvène, Rousseau, Triboulet, Voudran, Bellecombe, membres du Comité de
surveillance ; Pierre Rousseau président de la Société populaire ; Bernusset
juge de paix, Fructus m eunier; Décor, Constantin, Payen, Portail, Suzanne
Menton, Marie Thomas, Jean Rousseau, Moutillon, Bonéty, Décor, Branche,
Bremond, Pellet, Brun, Viau, Carpentras, Gaucheran, Florant, Antoine Collon,
François Cotton, Charbonnel, Beisset, Faravel, Brun, Gerbaud, Pascal,
Rousseau, Peyre, Thomas, propriétaires, cultivateurs ou ouvriers.

�72

PAUL GAFFAREL

Mairie, moulins à huile, magasins de soie remplis de précieux
ballots, lout fut brûlé. Quatre-cent trente trois maisons furent
non pas détruites, mais atteintes par les flammes, quelquesunes, il est vrai, légèrement, car leurs propriétaires avaient eu
soin d’y mettre le feu eux-mêmes, et ils l’éteignirent avec la
connivence des soldats, auxquels répugnait ceLle sinistre beso­
gne. Bédoin n’en était pas moins devenu inhabitable, et ses
habitants furent répartis dans les communes voisines, Crillon,
devenu pour la circonstance Roque Libre, Flassans, Barroux.
La tradition rapporte même que plusieurs d’entre eux ne trouvè­
rent de refuge que dans les grottes du Mont Venloux, et que
c’est dans ces abris sous roche que quelques femmes mirent au
monde leurs enfants, comme au temps des ancêtres troglodytes
et de l’àge de la pierre. Ce qui achève de jeter sur cette sauvage
exécution comme un reflet sanglant, c’est que le greffier du tri­
bunal criminel, Ducros, crut devoir publier une brochure, où il
louait les magistrats d’avoir ainsi « vengé la liberté et les lois »,
puni « la lâcheté et le vice ».
Si Maignet en ordonnant les fusillades et l’incendie de Bédoin
avait cherché à inspirer la terreur, il avait certes rempli son
but. On fut comme épouvanté dans lout le Midi, mais l’impres­
sion fut plutôt fâcheuse. Sans doute, il se trouva des fanatiques
pour approuver : tel cet ancien frère ignorantin, procureur de la
commune à Avignon, Agricol Moureau, qui écrivait : « J ’ai vu
hier de quatre lieues les flammes révolutionnaires qui consu­
maient l’infâme Bédoin. La contre-révolution y avait éclaté avec
toutes ses horreurs et son audace. On a trouvé les cocardes
blanches et les chaperons pour messieurs les consuls. Il y en a
soixante-trois de guillotinés. Le reste a été partagé entre quatre
communes environnantes, où ils seront traités comme les cidevant qu’on a forcés de sortir de Paris. Il n ’y a pas quinze
jours, à ce qu’on m ’assure, que le marquis de Fontvieille m an­
dait à ses adulateurs de tenir ferme, qu’ils n ’auraient plus long­
temps à lutter. On a trouvé sur un prêtre guillotiné à Bédoin,
un sauf-conduit de ce traître ». En général, on fut d ’avis, les
Républicains eux-mêmes, pensèrent que Maignet avait dépassé

�toute mesure. Quelques mois plus lard (le 27 février 1795),
Fréron, dans 1 Orateur du Peuple, l’accusera formellement
d’avoir prémédité celle exécution comme un assassinat.
« Maignet dissimule tant qu’il nous sail à Marseille ou à une
prochaine distance. A peine sommes-nous éloignés qu’il rompt
toutes les digues que nous avons opposées à l’effusion du sang
hum ain. Il en inonde loules ces contrées. Il incendie une
commune entière. Voilà sans contredit le véritable émule des
férocités de Carrier et de Collol. » C’est surtout à la Convention
que Maignet allait être attaqué et qu’il eut grand’peine à se
défendre contre d’implacables adversaires.
Quelle que soit l’horreur qu’inspire cette sauvage exécution
de Bédoin, elle est encore dépassée par les scènes abominables
qui ont rendu tristement célèbre la Commission d’Orange.
Dès le 4 floréal an II (23 avril 1794), Maignet avait envoyé (1)
à son ami Couthon, membre du Comité de Salut Public, son
secrétaire Lavigne, pour lui demander l’autorisation d’établir un
tribunal révolutionnaire investi de pouvoirs extraordinaires ; car,
disait-il dans la lettre d’envoi : « il est indispensable pour nous de
suivre promptement leschefs desfédéralistes qui fourmillent dans
nos deux départements. S’il fallait exécuter dans ces contrées
votre décret qui ordonne la translation à Paris de tous les cons­
pirateurs, il leur faudrait une armée pour les conduire et des
vivres sur la route en forme d’étapes, car il faut te dire que,
dans ces depx départements, je porte à douze ou quinze mille
hommes ceux qui ont été arrêtés........Tu vois l’impossibilité, les
dangers et les dépenses d’un pareil voyage. D’ailleurs, il faut
épouvanter, et le coup n ’est vraiment effrayant que lorsqu’il est
porté sous les yeux de ceux qui ont vécu avec les coupables. »
Lavigne (2) n’eut pas de peine à enlever la décision du terrible

!

�74

PAUL GAFFAREL

neuf ou dix mille contre-révolutionnaires qui infestaient ce
pays » ; seulement il pria de ne pas installer le futur tribunal à
Avignon « à cause du mauvais esprit (1) des habitants », mais
plutôt à Orange « qui ne participe pas à la corruption d ’Avi­
gnon. » Déférant à ces désirs brutalem ent exprimés, le Comité
par un arrêté (2) en date du 21 floréal (10 mai), signé Robes­
pierre, Collot d’Herbois, Barrère, Billaud-Varennes, Carnot,
Prieur, Lindet et Couthon, décida « qu’il serait établi à Orange
une commission populaire, composée de cinq membres, pour
juger les ennemis de la Révolution qui seront trouvés dans les
pays environnants, el particulièrement dans les départements de
Vaucluse et des Bouches-du-Rliône ». Il désignait par le même
arrêté les membres de la Commission : Fauvetty, membre du tri­
bunal révolLitionnaire de Paris ; Roman-Fonrosa, présidentdu tri­
bunal de Die ; Melleret; de la Drôme, Fernex, juge au tribunal de
Lyon el Ragot, également de Lyon. Ils avaient déjà donné tous les
cinq des gages de leurs sentiments, Fauvetty surtout qui osait
écrire à un de ses amis : « encore quelques jours et tu entendras
dire que la commission est aussi terrible que juste. Il faut qu’elle
fasse trembler les malveillants de tout le midi ; q u ’elle extermine
ceux qui lui tomberont sous la main, et qu’elle lue les autres
d’épouvante. » Roman-Fonrosa et Melleret auraient été plus
volontiers portés à l’indulgence, mais, entraînés par le tourbillon,
ils prêtèrent leur concours à des iniquités. Quant à Fernex et à
Ragot c’étaient deux ouvriers, l’un ouvrier en soieries et l’autre
menuisier. Ils devaient, suivant l’expression de Fauvetty,
« marcher au pas avec lui. » C’étaient deux convaincus ou plutôt
deux fanatiques, qui croyaient remplir leur devoir en se m on­
trant inexorables. Ragot, de parti pris, votait toujours la mort,
même quand il se réveillait de son ivresse, et, par un geste de la
main, imitait l’action du glaive qui tranche la tête. Digne colla­
borateur de ces juges sanguinaires venait tout d’abord
l’accusateur public Viot, ex-directeur de la poste aux lettres à
(1) Rapport de Courtois, pièce n» 109.
(2) Aulaud. T. xiii. p. 410. Ct. T. xiv. p. 30.

�la mission de maignet

75

Avignon, travailleur infatigable, mais sans pitié. Pour lui tout
prévenu était coupable et méritait la mort. Dans l’excès de
son zèle il ne se contentait pas de requérir l’expiation suprême,
il allait lui-même chercher les condamnés en prison, et assistait
à leur supplice, non sans les avoir au préalable dépouillés de leur
argent et de leurs bijoux. Nommons encore Barjavel, de Carpentras, investi des fonctions d’aide et conseil de l’accusateur
public, Jullian-CoLtier, secrétaire en chef, Benet, greffier, Napier
huissier, et Duhousquet, officier ministériel adjoint. Tels sont
les tristes personnages qui allaient laisser de leur passage à
Orange des traces sinistres.
Aussi bien le Comité de Salut Public ne s’était pas contenté de
désigner ces juges, véritables instruments de tyrannie, sur le
concours desquels il comptait : il avait rédigé à leur usage des
instructions spéciales, qu’on croirait inventées à plaisir, car elles
constituent comme le code de la défiance et de la cruauté. Nous
nepouvons que les reproduire : tout commentaire serait superflu :
« Les membres de la Commission nommée à Orange sont
nommés pour juger les ennemis de la Révolution. Les ennemis
de la Révolution sont tous ceux qui, par quelques moyens que
ce soit, et de quelques dehors qu’ils se soient couverts, ont
cherché à contrarier la marche de la Révolution et à empêcher
l’alTfermissement de la République. La peine due à ce crime est
la mort. La preuve requise pour la condamnation sont (sic) tous
les renseignements, de quelque nature qu’ils soient, qui peuvent
convaincre un homme raisonnable et un ami de la liberté. La
règle des jugements est la conscience des juges, éclairée par
l’amour de la justice et de la patrie. Leur but le salut public et
la ruine des ennemis de la patrie. Les membres d e là Commis­
sion auront sans cesse les yeux fixés sur ce grand intérêt. Ils lui
sacrifieront toutes les considérations particulières. Ils vivront
dans cet isolement salutaire qui est le plus sûr garant de l’inté­
grité des juges, et qui, par cela même, leur concilie la confiance
et le respect. Ils repousseront toutes les sollicitations dangereuses,
ils fuiront toutes les sociétés et toutes les liaisons particulières
qui peuvent affaiblir l’énergie des défenseurs de la liberté, et
influencer la conscience des juges. »

�76

PAUL G A F F A R E L

Avec (le pareilles instructions les acquittements ne pouvaient
être que l’exception, et les condamnations la règle. Aussi Maignet, couvert par ce document officiel, et d’ailleurs encouragé
par une lettre, en date d u 23floréal, signé Coutlion, Robespierre,
Billaud-Varenne et Carnot, s’empressa-t-il d’installer la Com­
mission. « Le Comité, était-il dit dans celle lettre, attend du
zèle dont tu as constamment donné des preuves que lu ne
perdras pas un instant à mettre cet établissement nécessaire en
activité......... Le Comité a vu avec satisfaction que, dans
toutes tes opérations, tu avais parfaitement bien répondu
à la confiance de la Convention nationale. Je t ’invite à marcher
loujours dans la même ligne. » Maignet était donc le maître de
la situation. Il n’avait plus qu’à user des pouvoirs remis entre
ses mains.
Le 15 prairial (3 juin) accompagné des membres de la nouvelle
municipalité installée la veille, et du comité de surveillance
installé l’avant-veille, Maignet se rendit à la chapelle des Pères
de Saint-Jean qui avait été disposée pour les séances de la Com­
mission. Il commença (1) par donner lecture de divers actes, la
lettre à lui adressée par le Comité du Salut Public, la constitu­
tion de la Commission, les instructions qui lui avaient été
communiquées, la nomination de Fauvetly en qualité de prési­
dent, puis, dans un discours froidement étudié, développant les
instructions du Comité, il désigna aux nouveaux juges les enne­
mis qu’ils devaient frapper, surtout les émigrés, les prêtres et
les accapareurs, et les engagea à se m ontrer inflexibles. Il se
montra particulièrement dur pour les accapareurs. « Les
domaines nationaux, disait-il, sont devenus la proie d ’une foule
d’hommes qui se sont promis d’enlever à la nation les moyens
de terminer sa révolution, ou qui ont voulu établir leur fortune
particulière sur les débris de la fortune publique. Parcourez les
maisons nationales et vous y trouverez écrites les preuves des
dilapidations les plus effrayantes. Fréquentez la barre des adju-

(1) Procès-verbal d'installation de la Commission populaire établie à
Orange, par arrêté du Comité de Salut public, du 15 prairial, an II.

�. LA MISSION DE MAIGNET

77

dications el vous ne la verrez occupée que par les mêmes
hommes. Ouvrez les registres des administrations cl vous n’y
trouverez inscrits que les noms des mêmes individus. Rappro­
chez le prix des ventes et celui de l’estimation, à peine trouverezvous quelque légère différence entre les deux prix. Consultez les
baux à ferme et presque toujours vous verrez les domaines
nationaux vendus au-dessous de la moitié de leur valeur.
. .. car il s’est formé une société qui a pour objet d’accaparer
tous ces biens. Elle a en l’impudeur de s’organiser publiquement.
Elle a ses trésoriers : le public les désigne. Elle a une caisse qui
reçoit les bénéfices énormes, qu’elle obtient de ceux à qui elle
revend les domaines énormes qu’elle s’est fait adjuger à vil prix,
en écartant par la terreur et la menace tous les enchérisseurs. »
Maignet poursuit en menaçant les fédéralistes el les royalistes,
et il conclut par ces effrayantes paroles : « Justice, citoyens,
magistrats, justice ! c’est le seul sentiment auquel vous devez
c é d er... Peuple, magistrats ! vous avez des devoirs réciproques
et bien importants à remplir : vous devez concourir mutuelle­
ment à sauver la République. Peuple, qu’une continuelle
surveillance déjoue tous les projets de les ennemis ; qu’une
sainte dénonciation conduise à ce tribunal tous les traîtres : le
silence, dans ces circonstances difficiles, est un véritable crim e;
et vous, magistrats,, armez-vous d’une impassible sévérité pour
délivrer à jam ais ces départements. Ce n ’est pas assez que vos
jugements se fassent rem arquer par leur sagesse ; il faut encore
qu’ils étonnent par la célérité avec laquelle ils atteindront le
crime. C’est la foudre dont vous êtes armés : dirigez-la sage­
ment, mais pulvérisez le scélérat au moment même où il médite
ses complots. »
Aussitôt installée, la commission se mit en mesure de fonc­
tionner. On peut dire qu’elle ne perdit pas son temps. Du
1er messidor an II (19 juin 1794) au 17 thermidor an II (4 août
1794) elle siégea tous les jours, et jugea 591 accusés dont 332
furent condamnés à mort, et, si la chute de Robespierre n’avait
brusquement interrom pu l’activité sanguinaire de ces juges
improvisés, les victimes auraient été beaucoup plus nombreuses,

�PA U L G A F F A R E L

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il ï i 1

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.

car les prisons étaient encombrées. Maignet avait été fort précis
dans ses instructions : Devaient être considérer comme suspects
« tous les ci-devant nobles, atteints d ’un soupçon qu’ils ne peu­
vent faire cesser qu’autant q u ’ils auront donné des preuves de
leur dévouement à la patrie pendant tout le temps de la Révo­
lution : ceux qui se sont enfermés dans leur nullité doivent être
détenus, parce que ils ont laissé subsister sur leur tête le
soupçon. Les parents d’émigrés sont également soupçonnés
d.’avoir participé, ou par leurs conseils, ou par leur négligence,
à celte émigration. Tous ceux de l’une ou l’autre classe qui
n’apportent point de preuve qu’ils sont étrangers à l’émigration,
sont dans le cas de réclusion. » Trouvant sans doute que les
tribunaux de Marseille étaient trop indulgents (1), n’imaginat-il pas un nouveau motif d’arrestation ! « Dans toutes les
circonstances où les prisonniers seront accusés de délits qui ne
sont pas positivement déterminés dans les attributions qui vous
sont faites, vous devez renvoyer ces accusés à la commission
d’Orange. » Et c’est ainsi que, dans la seule nuit du 18 prairial
(6 juin 1794) près de cinq cents personnes furent arrêtées à
Avignon. A Carpenlras, et à Arles, les arrestations furent innom ­
brables. De Marseille furent transférés à Orange le chef d’esca­
dre de Marin, compagnon d’armes de Suffren, Olive de Verdan,
riche propriétaire très réactionnaire, d’Achy, ancien officier de
marine, Dumas du Petit Saint-Jean, et le menuisier Mannivert,
ce dernier dénoncé par jalousie de métier par un de ses contrères, un certain Galibert Pascal. Rien qu’à Orange, au 28 prairial
(16 juin), deux cent quatre-vingt-deux personnes étaient déte­
nues, dont vingl-liuit prêtres. Dix-huil religieuses étaient a rra­
chées à leurs couvents et jetées en prison. Ce n ’était rien encore.
Dans toutes les communes avaient été installés des comités dits
de surveillance, composés de douze membres, et payés trois
francs par jour pour cette sinistre besogne. Us étaient chargés de
dresser de véritables listes de prescription et de pousser vers la
(1) Lettre du 25 messidor an II (13 juillet 1794) au tribunal criminel des
Bouches-du-Rhône.

�LA MISSIO N D E MAIGNET

79

prison ce bélail hum ain. Malheur à eux s’ils s’avisaient d’être
indulgents ! Voici comment, par une circulaire en date du 14
messidor (2 juillet), ils étaient durement rappelés à l’observa­
tion de leurs devoirs : « Les machinations, des ennemis de la
République lie sont pas toutes dévoilées. Il en existe des secrètes
qui sont peut-être plus criminelles, et qu’il est très essentiel de
dévoiler. Je vous invite donc à dévoiler sans délai les papiers
des personnes suspectes, à en dresser l’inventaire et à le faire
parvenir sur le champ à l’accusateur public près la commission
populaire. Rien ne doit effeminer votre zèle. Tout doit l’exciter
au contraire quand il s’agit de découvrir les antagonistes de la
Révolution, d’extirper les germes des conspirateurs et de faire
appesantir le rasoir national sur les têtes coupables. Sachez qu’il
est temps que les aristocrates, les intrigants, les fanatiques, les
fripons et leurs suppôts périssent. Ce serait être le complice
de leurs forfaits que de ne point accélérer le moment de leur
punition. »
Ainsi encouragés et menacés, les Comités de surveillance
dénoncèrent et firent incarcérer plusieurs milliers de suspects.
Maignet avait parlé de douze à quinze mille personnes à
arrêter. Ce nombre fut certainement dépassé, car la prison
ordinaire ne suffisait plus à les contenir. Rien qu’à Orange,
il fallut en créer six nouvelles, sans parler des maisons
particulières où furent entassés les suspects en attendant que
l’écliafaud fit de la place dans les prisons ordinaires. Si du
moins ces infortunés avaient été traités convenablement : mais
ils étaient l’objet de vexations odieuses. Non seulement à leur
entrée dans la geôle ils étaient fouillés et dépouillés de leur
argent et de leurs bijoux, mais encore entassés les uns sur les
autres, exposés aux exhalations fétides des fosses d’aisance, en
proie à la vermine qui les dévorait, à peine nourris, et même
privés de sommeil pendant la nuit à cause des patrouilles. Les
détails donnés à ce sujet par quelques-uns des prisonniers (1)
(1) Voir lettres tic Dominique Chaussy, lieutenant de gendarmerie, de
J.-M. de Mongins, du Père Thomas de Qucyras, elc. citées par Donnel.
Les 332 Victimes de la com mission d ’Orange, p. .r&gt;!)-53.

�80

PAUL GAFFAHEL

sont navrants. Voici ce qu’écrivit l’un d’eux, du Pays d’Alissac,
incarcéré pour avoir dit dans une réunion « qu’il n’aimait pas le
style lâche et diffus de Robespierre. » « Le nombre des détenus
ne s’élevait guère au-dessus de soixante, il nous fut d’abord facile
de maintenir la propreté et la salubrité de l’air. Mais au bout de
quelques jours la prison se remplit, nous fûmes bientôt au
nombre de deux cent cinquante et par conséquent les uns sur
les autres. Parmi les détenus, plusieurs sortant des cachots, nous
apportaient toutes les horreurs qui peuvent blesser la délicatesse
et détruire le germe de la v ie .......La chaleur insupportable de la
saison répandit l’infection dans celte demeure. Des latrines pla­
cées au centre du bâtiment répandaient une méphitisme affreux.
Les difficultés d’avoir de l’eau, la saleté de celle qu’on apportait
strictement deux fois par jour dans des baquets où tout le monde
trempait les mains pour y puiser, nous luisait trouver dans cet
élément salutaire un nouveau germe de co rru p tio n ........j ’ai vu
quelques hommes plongés dans ces prisons par quelque vil
calomniateur : un reproche juste, une résistance ennuyeuse, une
fortune aisée, une jolie femme, tels étaient souvent les vrais
motifs de la d é te n tio n ... J ’ai vu Irois mendiants dont la nudité
était à peine couverte des baillons les plus dégoûtants ; j'y ai vu
quatre aveugles, cinq estropiés ne faisant depuis plusieurs
années quelques pas dans leurs chambres qu’au moyen de
béquilles ; j ’y ai vu deux hommes exactement nonagénaires ne
pouvant sans danger se remuer sur leurs chaises, enfin deux
insensés, dont la démence était aussi ancienne que l’existence. »
— « Dans la prison du Cirque, écrit un autre prisonnier, s’ouvre
une cour fort peu spacieuse. Au bout est un tas de paille rempli
d’ordures. Plus de deux cents personnes. . . n ’ont d’autre asile
que celle misérable cour pour le jo u r et la nuit. Là, à la fois, ils
mangent et satisfont aux besoins de la nature. Quel repos goûter
dans un pareil repaire ! Au milieu de tant d’angoisses, exposés
aux injures de l’air empoisonné par une odeur pestilentielle, et
où chacun n’a pas même une place pour s’appuyer sur une
muraille dégoûlanle, ce n’est qu’en se pressant et se gênant qu’on
parvient à étendre par terre une femme malade qui n ’a pas la
force de se soutenir. »

�SI

LA MISSION DE MAIGNET

Ces odieuses prisons n’étaient en quelque sorte que l’anti­
chambre de la mort. On n’en sortait que pour être trainé devant
la commission populaire, dont les arrêts, presque toujours
inexorables, étaient tout de suite exécutés: aussi la guillotine ne
chômait-elle pas. On l'avait dressée sur l’esplanade de Tourve,
appelée pour la circonstance place d e là Justice, et chaque soir,
vers six heures, le bourreau, Antoine Paquet, entrait en fonction.
La plupart du temps l’accusateur public, le féroce Viol, assistait
à l’exécution sabre en main, et donnait, à chaque tête qui tombait,
l’ordre de battre les tam bours et de crier Vive la république.
Les victimes étaient aussitôt portées à quatre kilomètres d ’Orange
dans le champ de Laplane, et enterrées dans une fosse commune
où on les inondait de chaux vive. N’avait-on pas eu la sinistre
précaution de creuser des fosses à l’avance et de faire d’im p o r­
tantes commandes de chaux !
On a conservé les documents authentiques relatifs à la com ­
mission d’Orange, lettres de dénonciation, mandats d’arrêt,
tableau de renseignements, assignation des témoins, exploits
d’huissier, interrogatoires, jugements, procès verbaux d’exé­
cution et même enregistrement des décès. Il est donc, par consé­
quent facile de reconstituer la sinistre procédure qui coûta la vie
à 332 victimes (1). On ne peut ici les citer toutes: qu’il nous
suffise de choisir au hasard dans la funeste liste, afin de
montrer comment les membres de la commission rendaient la
justice, et de quels crimes étaient accusés les victimes.
Voici par exemple la séance du 22 messidor (10 juillet). Le
comité de surveillance de la petite ville de Gourthezon avait
dénoncé trente-six suspects, qui furent tous incarcérés. Les mem­
bres de ce comité avaient ingénument déclaré qu’ils «ne voulaient
plus de messieurs. » En effet, tous les messieurs furent jeLés en
prison. Le 22 messidor huit d’entre eux comparaissaient devant
la commission populaire.Tons étaient condamnés à la réclusion
(1) Ce tra v a il a é té fa it p a r de B ea u m efo rt , Le tribunal révolutionnaire
d'Orange, et s u r to u t p a r l ’a b b é B o nn el , Les 332 victim es de la commission
populaire d'Orange.

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ju sq u ’à la paix, François Martin, propriétaire, 57 ans ; Georges
Chavonier, bourrelier, 55 ans, et Sylvestre Colombier, cultivateur,
38 ans. Les cinq autres étaient condamnés à mort : Etienne de
Gonlard, propriétaire, ex-lieutenant-colonel de la garde nationale
et maire de Courthézon, 39 ans, accusé d ’avoir été un des chefs
de la révolte fédéraliste ; Marie Reboul, notaire, 46 ans, dénoncé
« pour avoir été président des sections fédéralistes et pour avoir
fait la motion de prêter serment de ne pins reconnaître les
décrets de la Convention : » Hyacinthe Morel, bourgeois, 26 ans,
frère de deux émigrés, « n’a jam ais eu d’autre société que celle
des contre-révolutionnaires, notoirement connus, à l’époque des
sections » ; de Gonceyl fils, 20 ans, « ayant son père émigré,
prévenu d’avoir été un ci-devant page d’Antoinette Capet et
d’avoir été sectionnaire. » Ce jeune homme, quand on l’arrêta,
était hussard en garnison à Aix. On l’accabla de mauvais traite­
ments le long de la route. Quand il passa près de de son château
de Saint-Roman, ses conducteurs eurent le triste courage de lui
dire de regarder sa maison pour la dernière fois. Sa mère et ses
sœurs avaient été incarcérées comme «ex-nobles et n’ayant jamais
donné des marques de civisme.» François de Spinardy, avocat,
60 ans, « qu’on n’avait jam ais vu à l’assemblée populaire, tandis
qu’il s’était rendu très exactement à l’assemblée des sections,
craignant toujours de m anquer l’heure. » Dans cette même
séance la commission envoya encore à l’échafaud deux reli­
gieuses ursulines de Bollène, Gertrude Ripert d’Alanzier, 36 ans,
et Agnès de Romillon, 45 ans.
Le 1er messidor (19 juillet), commença le jugement des cin­
quante-trois prisonniers de Caromb. C’est une petite ville du
Comtat dont les habitants s’étaient toujours montrés dévoués
au Pape. Ils avaient eu le tort, exaspérés qu’ils étaient par les
violences et les pillages des patriotes, de fusiller sans jugement
plusieurs d’entre eux. La vengeance ne larda pas et fut terrible.
Les arrestations se tirent en masse. On en compta ju s q u ’à cent
dix-sept, et parmi eux des vieillards de 80 ans, des jeunes filles
de 15 ans et ju sq u ’à des enfants de 7 et de 3 ans. La plupart de
ces détenus furent conduits à Orange, et cinquante-trois

�I-.A MISSION DK MAIGNET

83

passèrent en jugement devant la commission populaire, qui en
condamna trente-sept à l’échafaud, onze à la prison, et ne
prononça que cinq acquittements. Le jugement dura quatre
jours, Dans la première séance onze prisonniers furent traduits
devant le tribunal, qui prononça onze condamnations à mort.
Emilie de Nogaret, religieuse de la Miséricorde, protesta contre
l’illégalité du jugement, se prétendant couverte par la loi du 3
nivôse contre les religieuses insermenlées, fut condamnée à la
prison et non à la mort. La fermeté de son altitude la sauva. Les
juges décontenancés la firent conduire dans la prison d’Avi­
gnon. Les dix autres prévenus furent moins heureux, c'étaient les
frères Thadée-Maurice, Thomas, Arnould, et François de Jacques,
dont les trois derniers étaient prêtres, et, depuis l’interdiction
du culte, vivaient avec leur frère aîné dans la maison paternelle,
et se livraient aux pratiques de la vie chrétienne. Ils furent
accusés par Viot « d’avoir manifesté, depuis la régénération de
la France, un attachement inviolable au tyran et à la tiare, d'avoir
prêché la haine de la République et l’amour de la tyrannie,
d’avoir propagé avec acharnement le plus dangereux fanatisme
et les principes destructeurs de la Révolution, etc.» Le lendemain
la commission populaire écrivait au comité de Salut Public
pour se vanter de cette condamnation, et elle ajoutait ces
détails, que nous aurions passés sous silence s’ils ne donnaient
en quelque sorte la note de l’époque. « On a trouvé dans les
effets des quatre frères Jacques un sac plein de reliques, des os
des saints, des portraits de Pie VI, du tyran d’Angleterre, des
médailles d’autres tyrans, des chapelets, des cœurs de la Vendée,
etc. Le tout a été consumé par les flammes. Cette manière
d’éclairer le peuple est des meilleures. Elle produit de très bons
effets. A mesure q u ’on interrogeait ces cafards sur les mérites de
ces reliquaires, et surtout d’un mouchoir qui avait frotté l’occiput
d’un saint, l’auditoire riait de bien bon cœur, tandis que les
prêtres scélérats, levant les yeux aux ciel, semblaient appeler la
Sainte-mère à leur aide.» En même temps que les frères Jacques,
étaient condamnés Pierre Gérin, menuisier, 29 ans ; Gondois,
bourgeois, 40 ans, et Alexis Favier, cordonnier, compromis dans

�84

PA U L G A F F A R E L

les [roubles de Caromb. Le seul grief imputé à ce dernier était
de « s’ètre montré dans la rue armé d’une faux à la cime d’un
bâton ». Le notaire Curnier, 72 ans, avait été dénoncé comme
partisan de la Papauté, et de plus on avait saisi deux portraits,
« dont l’un représente l’infame despote d’Angleterre et l’autre le
premier charlatan de Rome sous le nom de Braschi ». Rosalie
Clerc, veuve Bourguignon, 31 ans, n’était accusée que d’un
caractère vif et ardent et d’un grand attachement à l’Eglise et
au Pape : On lui reprocha d’être contre révolutionnaire, et elle
fut conduite à l'écliafaud avec ses dix compagnons.
Nous ne voulons pas allonger outre mesure ce funèbre marty­
rologe (1) : Pourtant est-il possible de passer sous silence la
condamnation de la citoyenne Gallet, veuve Latour-Vidaud,
âgée de quatre-vingt-quatre ans, folle depuis cinq ans, et qui
croyait entrer dans son carrosse pour faire des visites quand
on la conduisait à la guillotine ; celle de Commin-Golfridi,
d’Orange, moribond, qui n’eut pas la force de prononcer une
seule parole pour sa défense ; de Villard de l’Isle, qu’on traîna
de l’hôpital au tribunal d’Orange; de Tertre et du peintre
Teyssère, condamnés pour avoir reçu des lettres de Rome; de
Borty fils, accusé, mais dont le père fut exécuté en son lieu et
place; de Jérôme Meynier, dit Baudrand père, également
condamné au lieu de son fils ; de Pical, accusé d ’avoir assisté
à une patrouille pendant le séjour des Marseillais à Avignon ;
de Félix, condamné pour avoir chanté dans une farandole: A
la guillotine! marche! Qu’est-il besoin d'insister? Rappelons
seulement qu’au nombre des condamnés à mort étaient trentesix prêtres ou religieux, trente-deux religieuses, trente-deux
propriétaires ou bourgeois, vingt-sept nobles, vingt et un
négociants, treize avocats ou avoués, onze notaires, deux
juges de paix, sept assesseurs ou greffiers de commune, sept
officiers, soldats et gendarmes, quatre instituteurs, et, ce qui

(1)
Rapport du président du tribunal criminel du département de Vaucluse,
sur le procès et le jugement des membres de la commission dite populaire
d’Orange. 1 br.. i n - 4". Avignon, Vincent ltaphel, 1795.

�LA MISSIO N DE MAIGNET

paraîtra singulier, cent quarante agriculteurs, journaliers ou
représentants de tous les corps de métier. Comme on le voit,
la commission populaire frappait indifféremment tous ceux
qu’on lui dénonçait comme coupables de sentiments réac­
tionnaires.
Le 18 therm idor, au matin, Viol avait déjà préparé l’acte
d’accusation contre vingt et un prévenus, qui allaient être
traduits le jo u r même devant la commission populaire, et
dont le sort était à peu près connu à l’avance, lorsque le
président Fauvetty reçut de l’agent national du district d’Orange,
Abrigeon, le billet suivant : « Citoyen, le Comité entend par
son arrêté ci-joint que les jugements commencés et même
rendus n’auront point d’exécution dès que l’arrêté le sera
parvenu.» Cet arrêté était ainsi conçu : « Le Comité de Salut
Public arrête que les pouvoirs des Commissaires populaires
établis à Orange sont provisoirement suspendus. L’agent
national du district dans lequel lesdiles Commissions sont
établies fera exécuter sans délai le présent arrêté. » C’était le
salut pour les vingt et un accusés de la journée, le salut éga­
lement pour les prisonniers entassés dans la prison.
Robespierre venait en effet de tomber dans la journée du dix
thermidor (28 juillet) et le premier acte des vainqueurs
avait été une mesure de clémence ou plutôt de réparation.
Et encore assure-t-on que le porteur de la nouvelle fut retenu
à Lyon pendant vingt-quatre heures par des amis de la Com­
mission populaire, et que ce retard fut la cause de l’exécution
des cinq condamnés du 17 therm idor; de Billioti, 68 ans;
Florent, clerc tonsuré, 21 ans; Ducan, moulinier de soie, 29
ans ; Granier, cultivateur, 37 ans ; Léotard, propriétaire, 31 ans,
tous les cinq de Piolenc, accusés de fédéralisme et de contrerévolution. Fauvetty et ses collègues furent d’abord atterrés par
la lecture des dépêches libératrices, mais, comme plusieurs de
leurs amis étaient membres du Comité de Salut Public, et que
Maignet restait à son poste, ils se rassurèrent. Fauvetty se
contenta de prononcer la suspension de la Commission et de
fermer le registre des jugements. On assure, mais nous avons

�86

PAUL G A F F A R E L

peine à le croire, que plus tard on trouva dans les bureaux de la
Commission plus de deux cents jugements préparés à l’avance
et qui prononçaient la peine de mort contre des prévenus qui
n’avaient pas encore été entendus, et aussi contre des personnes
qui n’avaient pas même été incarcérées (1).
Comme tout dans ce monde se paie un jour où l’autre, les
membres de la Commission populaire allaient à leur tour être
victimes de la Réaction. Le représentant Goupilleau (2) envoyé
en mission extraordinaire dans les départements du Midi à
la place de Maignet (4 fructidor 21 août) s’empressa de rendre
une liberté relative aux nombreux prisonniers que la Commis­
sion d’Orange s’apprêtait à exécuter : Us furent transférés à
Marseille et réintégrés dans leurs anciennes prisons. L’heure
des représailles avait sonné. Comprenant qu'il fallait en
quelque sorte donner satisfaction à l’opinion publique,
Goupilleau ordonna l’arrestation (3) immédiate et la mise en
jugement des membres de la Commission populaire (17 fruc­
tidor, 3 septembre). Viot, Fauvelty et Benet, trouvèrent le
moyen de s’évader, mais ils furent repris, incarcérés au
fort d’Avignon, c’est-à-dire au Château des Papes, et l'instruction
de leurs procès commença aussitôt. La Convention, après
avoir pris connaissance de leurs dossiers, ordonna leur trans­
fert à Paris. L’un d ’eux, Fernex, essaya de s’échapper pendant
le voyage, mais il fut reconnu à Lyon et massacré par la
foule qui jeta son cadavre dans le Rhône (15 février 1794).
Le 6 prairial an I I I (25 mai 1794) la Convention décrétait que
les prévenus seraient jugés par le Tribunal criminel de
Vaucluse, et ils furent réexpédiés à Avignon. Leur procès, tant
était vive l’exaspération publique, commença au milieu d ’une
agitation difficile à décrire. Il occupa cinq longues journées.
Le 7 messidor (25 juin 1794) après une séance qui dura de
deux heures à onze heures du soir, aucun avocat n ’ayant
(1) Jugement du 7 m essidor an III.
(2) Voir lettres de Rivière et de Goupilleau, publiées par MM. Jouve et
Giraud-Mangin (1908).
(3) Id. Lettre de Rivière à Goupilleau (25 avril 1794).

�(.A JIISSION DE MAIGNET

87

voulu Se charger de leur défense, sept d’entre eux: Fauvetty,
Roman-Fonrosa, Melleret, Ragot, Viot, Barjavel et Benet furent
condamnés à mort, Napier à douze ans de fers et à l’exposition
publique pendant six heures. Dubousquet fut acquitté. Dès le
lendemain 8 fructidor ils m archaient à l’échafaud construit
sur la place du Palais des Papes. Il fallut pour les protéger
contre les rancunes populaires un immense déploiement de
forces. Ils m oururent courageusement, mais la populace en
délire se précipita sur leurs cadavres, les foula aux pieds et
les jeta au Rhône. L’infortuné Napier n’échappa pas à la ven­
geance populaire. Il subissait la peine de l’exposition et répon­
dait par des invectives aux plaisanteries des assistants quand
un jeune homme le détacha et le jeta par terre, où il fut
piétiné et massacré à coups de pierres. Son cadavre fut aussi
jeté au Rhône.
Telle est, en temps de Révolution, la justice distributive,
et telle est aussi la justice immanente des choses.
Pendant que Maignet, à Bédoin èt à Orange, faisait exécuter
à sa façon les décrets de la Convention, de graves évène­
ments se passaient à Paris. Robespierre et ses amis montaient
à leur tour sur l’échafaud où ils avaient conduit tant de leurs
collègues, et, au 9 thermidor, arrivaient au pouvoir d’autres
représentants du Peuple, non pas plus républicains, mais plus
modérés, et à la période de la Terreur allait succéder le régime
qu’on est convenu d’appeler le régime thermidorien.
En apparence rien n ’était changé. En effet, le coup d’État
avait ébranlé, mais il ne ruina pas la République. Le gouver­
nement légal resta le gouvernement républicain, et ce furent des
républicains qui continuèrent à diriger les affaires. Barras,
Fréron, Tallien, Billaud-Varennes, Collot d’Herbois, en un mot
les vainqueurs de Therm idor étaient trop compromis par leurs
antécédents pour qu’on put supposer qu’ils restaureraient la
royauté. Presque tous, anciens complices ou rivaux de Robes­
pierre, ils avaient volé la mort de Louis XVI, et il n’était pas
probablequ’ils travailleraient au retour de son frère et successeur,

�88

: ' r*

;;|(|

PAUL GAFFAREL

le comte de Provence. Lorsqu’on apprit dans les départements
la chute de celui qu’on appelait le tyran, il y eut bien une explo­
sion de joie, mais la tyrannie subsista. A Marseille les clubs se
répandirent en farouches imprécations contre Robespierre, mais
ils accablèrent de compliments, souvent nauséabonds, ceux des
représentants qui l’avaient combattu. La municipalité de son
côté protesta de ses sentiments républicains, et envoya à la
Convention une lettre de remerciements pour son altitude dans
celle mémorable journée (18 thermidor, 5 août 1794). Les admi­
nistrateurs et l’agent national du district de Marseille firent de
même. Ils rédigèrent une adresse sur le ton lyrique, où ils invo­
quaient le génie de la liberté descendu du ciel pour sauver la
patrie et lançaient contre Robespierre une véritable philippique.
Afin de mieux affirmer leur loyalisme, ils n’hésitèrent pas à
réclamer un redoublement de sévérité contre les conspirateurs
royalistes qui peuplaient encore les prisons. Trouvant même
que la Commission d’Orange ne fonctionnait pas assez vite au
gré de leurs désirs, ils demandèrent, dans l’excès de leur zèle,
qu’on instituât une seconde Commission armée des mêmes
pouvoirs. « Il faut un nouveau tribunal qui nous débarrasse
promptement de ces ennemis de la patrie. Nous sollicitons vive­
ment celte institution salutaire pour notre département. Il faut
enfin que la terre de la liberté ne soit plus souillée par la présence
de ces lâches conspirateurs. »
Cette demande, au moins imprévue, dut ravir d’aise Maignet,
qui, justement, se trouvait alors à Orange, où travaillaient, sans
trêve ni repos, les terribles juges qu’il avait investi de si redou­
tables attributions. Maignet avait été surpris mais nullement
déconcerté par le coup d ’Etat de Thermidor. Il croyait, comme
tant d’autres, que la République n’était pas compromise et qu’il
s’agissait d’un changement de personnes plutôt que d’un chan­
gement de système gouvernemental. Il l’avait même célébré par
une proclamation aux citoyens des Bouches-du-Rhône, de la
Vaucluse et de l’Ardèclie (17 thermidor, 4 août 1794) : « Un
grand complot était formé contre la patrie. La vigilance des
Comités de Salut public et de Sûreté générale vient de le décou-

�I-A MISSION DE MAIGNET

89

vrir el la Convention de l’a b a tt r e ... Que ces mouvements ne
vous alarment pas. Voyez la boussole que vous vous êtes choisie.
Elle est placée sur cette montagne que rien ne saurait ébranler
ni détruire. Les vagues viennent se briser auprès d’elle, et elle
frappe de la massue nationale tous les monstres qui voudraient
attaquer l’arbre de la liberté qui y est planté. Ralliez-vous donc,
citoyens, plus fortement que jamais autour d’elle. Qu’elle soit
dans tous les temps votre refuge. Soyez calmes. Ne voyons tous
que la patrie et elle sera sauvée. » Maignet était même si bien
persuadé d e là continuité du régime que, le lendemain même de
cette prolamation, le 5 août, il prenait un nouvel arrêté, plus
rigoureux que jam ais, contre ceux qu’il considérait comme les
pires ennemis de la République, contre les ci-devant prêtres,
les religieuses et les nobles. Ils étaient sommés de se présenter
dans les quarante-huit heures aux comités de surveillance de
chaque canton, de se laire inscrire sur un registre spécial, et de
justifier d’un certificat de prestation du serinent civique.
« Déclare dès à présent suspects tous ceux d ’entre eux qui, passé
le délai prescrit, ne se seraient pas présentés pour remplir les
dispositions du présent arrêté. Enjoint aux Comités desurveil­
lance, sous leur responsabilité, de les faire mettre tout de suite
en arrestation, el charge les agents nationaux des districts de
l’exécution de celte mesure de sûreté générale. »
Maignet se trompait. L’heure était passée des arrestations en
masse et des exécutions arbitraires. Le vent soufflait du côté
de la réaction, el bientôt un mouvement furieux la précipita.
Comme l’écrivait plus lard un royaliste (1), « La Terreur avait
fait son temps. Les efforts pour prolonger son existence hydro­
pique galvanisèrent un cadavre. Le bon droit, les faisceaux de
la partie saine de la Convention, les cris des populations impa­
tientes la détrônèrent sans retour ». Le bruit s’étant répandu
de rélargissement des prisonniers d ’Orange, les patriotes s’en
inquiétèrent. Il fallut, pour les rassurer, qu’un représentant,
envoyé en mission extraordinaire dans les départements inari(1) L a u t a r d , t. i, p.

328 .
6*

�?

90

PAUL G A I'F A R E L

Unies, Jean Bon Sainl André, rédigeât une circulaire par
laquelle il annonçait que la Convention n’était nullement
disposée à user d’indulgence (1). Sans doute, disait-il, on a
relâché quelques prisonniers, qui ne méritaient pas la rigueur
de leur sort « et on craint que celle indulgence soit poussée trop
loin et que des contre-révolutionnaires eux-mêmes n’en obtien­
nent la faculté de conspirer de nouveau et sans obstacle contre
la liberté. Patriotes alarmés, rassurez-vous... Tous les conspi­
rateurs périront, sous quelque forme q u ’ils osent se m ontrer...
Y a-t-il encore des conspirateurs en liberté? qu’on les saisisse !
En est-il qui ne l’aient pas recouvrée? qu’ils demeurent sous la
main de la vengeance nationale, et que la Liberté triomphe sur
la cendre de ceux qui ont voulu l’étouffer à son berceau. »
Ces menaces par bonheur n’effrayaient plus personne. On
n’ignorait pas qu’à Paris même les portes des prisons avaient
été largement ouvertes et que les Représentants en mission dans
les départements avaient reçu des instructions plutôt modérées.
Maignet ne tarda pas à se rendre compte du changement. L’élar­
gissement des prisonniersd’Orange avait été comme un premier
désaveu de sa conduite politique. Comme il se sentait directe­
ment menacé, il protesta contre celte mesure qu’il n’hésita pas à
qualifier d’intempestive, mais, en matière politique, il est tou­
jours difficile de remonter le courant, et Maignet était trop
compromis pour espérer qu’on ne lui demanderait pas l’expli­
cation de ses actes. En eiïet, de toutes parts il lut dénoncé.
Le maire d’Aix, Emeric, dès le 25 août 1794, avait porté à la
Convention une première plainte au sujet des cruautés com­
mises à Avignon contre les nobles et les prêtres pendant son
proconsulal. De Marseille affluèrent les accusations. Les Sociétés
populaires d ’Avignon et de Garpentras, et les habitants de
Bédoin firent des dépositions accablantes. L’opinion publique
se prononça avec une telle énergie, que Maignet, se sentant
menacé, comprit que sa place n ’était plus à Marseille et qu’il lui
fallait se défendre en personne à Paris. Bien qu’il eut des amis
(1) Affiche du 13 fructidor (30 août).

•y

�LA M ISSIO N DK M AIGNET

91

chauds et dévoués à la Convention, et que l’un d’entre eux,
Forestier (de l’Ailier), ait une première fois réussi à faire
approuver ses arrêtés, le Comité de Salut Public n’hésita pas à
déclarer sa mission terminée, lorsque un député d’Avignon,
Rovère (1), prétendant, ce qui d’ailleurs était faux, que Maignet
avait voulu brûler son village natal, Bonnieux, et qu’il était
l’instigateur des attentats de Bédoin, demanda ou plutôt exigea
son rappel.
Maignet allait porter la peine de sa faiblesse, comme parlent
ses défenseurs, de ses crimes, ainsi que disent ses ennemis.
Le Représentant Goupilleau (d e Montaigu) se donnant
comme l’interprète des populations méridionales, accusa publi­
quement Maignet une première lois le 23 octobre 1794 (2) à
propos de la commission d’Orange, et une seconde fois le
23 novembre, et avec une véhémence extrordinaire, par une
lettre datée des ruines de Bédoin. Voici les principaux passages
de celte lettre, ou plutôt de cet acte d ’accusation :
« Une commission composée des hommes les plus féroces et
les plus sanguinaires fut établie à Bédoin. J ’y vois son accusa­
teur public Barjavel qui, à Avignon,à Orange, partout, se trouve
où il y a de la terreur à disséminer et du sang à répandre.
Bientôt soixante-trois habitants périssent sur l’échafaud ou à
coup de fusil, et on pousse le raffinement de la cruauté ju s q u ’à
entraîner les autres q u ’on avait arrêtés sur le lieu même où le
sang de leurs proches ruisselait. Lugo, jadis notaire à Paris,
agent national du district de Carpentras, sur la dénonciation
duquel le tout s’était fait, dénoncé de toutes parts pour ses ini­
quités comme agent de Robespierre, et courbé sous le poids de
la haine publique, Lugo est nommé commissaire exécutif de
tous ces ordres. Non seulement il les exécute, mais il en donne
lui-même de plus cruels encore. J ’en ai trouvé, signés de lui, et
encore affichés sur des ruines, qui déclarent la commune de

(1) Voir les lettres de Rovère et de Goupilleau, publiées par Michel Jouve
et Marcel Giraud-Mangin (1808).
(2) Moniteur XXII p. 175-176.

�92

PAUL GAFFAREL

Bédoin en contre-révolution et tous ses habitants suspects de
complicité pour n’avoir pas déclaré les auteurs des attentats
commis contre la Liberté, et il est démontré q u ’ils ne le pou­
vaient pas.
Il a été défendu à aucun habitant de mettre le pied à Bédoin,
et son fertile territoire a été condamné à la stérilité. Que
sont devenus ses anciens habitants ? C’est ici, Citoyens, que
vous allez partager ma sensibilité. Les uns errent dans la m on­
tagne et n’osent retourner dans leur pays, q u ’ils croient encore
soumis au régime de la Terreur, qui les en a chassés Les autres
qui ont eu plus de hardiesse, ainsi que treize femmes que l’h u ­
manité du Comité de sûreté générale a rendues à la liberté, sans
autre ressource que la pitié publique, sans autre ressource que
des cavernes qu'ils ont creusées dans la terre, jettent d ’un côté
et en pleurant, leurs regards sur les ruines de leur habitation,
où il ne leur est même pas permis de pénétrer, et de l’autre sur
la Convention, dont ils réclament à grands cris la justice. Les
arrêtés de Maignet ayant été confirmés par la Convention, il faut
les rapporter : « J ’ai établi des commissaires qui recueilliront
avec soin les plaintes et les renseignements sur tout ce qui s’est
passé à Bédoin, et qui sont chargés de les transmettre aux Repré­
sentants du peuple, s’il s’en trouve alors sur les lieux, ou, dans le
cas contraire, au Comité de sûreté générale de la Convention__
Si j ’emporte avec moi le regret de n’avoir pas fait tout le bien
que je voulais, et que la brièveté du temps ne m ’a pas permis de
faire, j ’emporterais au moins la satisfaction d ’avoir fait succéder
dans ces départements la justice et l’humanité au système des
crimes et d’atrocités, à l’aide duquel on en aurait bientôt fait un
désert. La paix et le bon ordre y régnent. L’esprit public y assez
généralement bon. Je crois avoir rempli mon devoir, et cela me
suffit. »
Maignet demanda aussitôt la parole, mais il y avait encore à
la Convention trop de députés intéressés à faire le silence sur
leurs actes pendant la Terreur. S’ils abandonnaient Maignet, ils
se frappaient eux-mêmes. Aussi la Convention décida-t-elle
que l’affaire serait renvoyée à l’examen du Comité de Salut

�LA MISSION DE MAIGNET

93

Public el de Sûreté générale, ce qui équivalait à une fin de non
recevoir bien caractérisée, m ais les ennemis de Maignet n ’avaient
pas renoncé à la lutte. Le 5 décem bre une députation des h a b i­
tants de Bédoin était adm ise à la barre de la Convention pour y
lire une pétition (1) : Goupilleau était cette fois derrière eux
pour les soutenir, et toute la bande des Therm idoriens repen­
tants, c’est-à-dire penchant vers la réaction, les Legendre,
Courtois, André D um ont, Rovère, etc., se tenaient prêts à
appuyer leurs revendications.
La pétition des habitants de Bédoin était accablante pour
Maignet. En voici (2) les passages essentiels : « On a supposé
qu'une nouvelle Vendée existait dans notre pays. On avait
besoin d ’une fiction de ce genre pour établir le trône de Robes­
pierre dans les contrées m éridionales... Nous allons dire la
vérité. Notre com m une, comme toutes celles de la République, a
eu ses faux patriotes. Des hommes perdus de réputation el char­
gés de dettes et de vices dans l’ancien régime ont porté leur
im m oralité dans le nouveau. Accoutumés dans l’inaction, ils
n’ont jam ais pu se plier au travail... Depuis longtemps les frip ns de notre district avaient arrêté un plan de pillage dans une
commune aisée pour renouveler leurs moyens épuisés d’une
existence intem pérante el scandaleuse. Ils en avaient tenté une
fois le prélim inaire dans la comm une de Grillon, m ais leur peu de
succès leur fil jeter les yeux sur la nôtre. Pour réparer ce qu’ils
avaient perdu, ils arrachent nuitam m ent un petit arbre de la
Liberté dans un lieu isolé et hors de la commune. Le président
de la Société populaire préside à ce forfait selon l’aveu même de
nos ennem is, et à la pointe du jour les coupables accusent de
cet attentat les habitants presque encore ensevelis dans le som­
meil. On sonne l’alarm e. Des soldats viennent bientôt porter le
fer et le feu dans la com m une el dans le territoire.
Une com m ission m unicipale y est organisée. Elle se précipite,
à la tête de son cortège officiel, dans tous les lieux où son
(1) Séance du 15 frim a ire an III (5 décem bre 1791).
[2) M on iteu r n° 11 (7 d écem bre 1794).

�94

PAUL G A F F A R E L

avidité lui prom et un riche pillage. Elle répand partout la déso­
lation et la m ort, avant même d’employer les formes légales
pour constater le délit qui au rait pu servir de prétexte à son
crim e. Cinq cents m aisons sont livrées aux flammes. Le fruit de
nos moissons perdu sans fruit pour la République ; nos récoltes
dévorées en un instant par un essaim de vautours accourus de
toutes parts ; l’enceinte du sol de notre comm une frappé de
stérilité par un arrêt fo rm e l...
Il se form a un tribunal de sang. L’accusateur Barjavel se
concerta chaque jour avec les bourreaux pour le nom bre des
victim es, les habitants qui ne peuvent désigner les vrais coupa­
bles le deviennent tous, et le fer frappe indistinctem ent toutes
les têtes........La m oindre défense contre les inculpations im pu­
tées aux divers habitants n’était point entendue : elle était
absorbée par les roulem ents de tam bour ou interrom pue par
cette form ule b a rb a re : tu n’as pas la parole. Ainsi les uns ont
péri pour avoir un fils émigré, et ce fils servait depuis longtemps
sur la fro n tiè re ..., les autres pour être prêtres réfractaires, et
leur prestation de serm ent est authentique. Ceux-ci ont été tra­
duits à l’échafaud, quoiqu’ils eussent quitté la com m une depuis
longtemps et qu’on ne pût les m ettre en cause pour le délit qui
nous a été im puté. Ceux-là ont été mis hors la loi, com m e s’ils
y avaient participé, quoique ils fussent au service des arm ées
de la R épublique; enfin, nos propriétés ont été envahies. On a
flétri notre honneur. On s’est joué de notre existence, com m e si
nous avions été en Flandre, exposés aux incursions du féroce
A utrichien et du vil Anglais. Vengeance ! Vengeance ! »
Goupilleau dem anda aussitôt la parole, et ce fut pour ajouter
quelques détails navrants. « J ’ai vu de mes propres yeux, dit-il,
les horreurs dont le bru it est déjà venu à vos oreilles, et je me
suis convaincu de leur vérité, ou plutôt ce que j ’ai vu est audessus de tout ce que l’im agination peut concevoir. » El il énu­
m éra les m anufactures ruinées, les m atières prem ières incen­
diées, les édifices publics détruits. Il parla également de la jeune
Saum ont, une enfant de dix-huit ans, arrêtée pour avoir réclam é
en faveur de son père, et, comme un m ouvem ent d 'h o rreu r se

�LA MISSION DE MAIGNET

95

m anifestait dans l’Assemblée, « si comme moi, s’écria-t-il, vous
eussiez été à Bédoin, vous emporteriez ju sq u ’au tombeau le sou­
venir des cruautés dont celle comm une a été le théâtre et la
v ic tim e ... Je ne veux pas m ’étendre davantage sur tant de
crimes. Je dem ande provisoirem ent que tous les habitants de
Bédoin soient libres de rentrer dans leur pays. » André Dum ont
succède à la tribune à Goupilleau, et c’est pour dem ander le
châtim ent de Maignet : « Goupilleau n’a pas nommé le m onstre
qui s’est rendu coupable de ces cruautés. Je vous l’ai fait con­
naître dans la nuit du 9 therm idor. Il ne faut pas que l’hom me
qui a commis tant de crim es jouisse plus longtemps de la
liberté ». Legendre insiste et réclam e un châtim ent exemplaire,
mais c’est Rovère qui frappe le dernier coup en dénonçant
Maignet comme un complice de Robespierre. « Un m alin j ’allais
me plaindre de Maignet. Robespierre me répondit : nous en
sommes fort contents : il fait beaucoup guillotiner. J ’ai deux
témoins de ce fait.-Je ne me tins pas pour battu. Je renouvelai
mes dém arches au risque de voir exécuter ici le jugement de
mort porté contre moi à Orange. Coulhon était en correspon­
dance avec Maignet. C’est lui qui lui dicta les m esures atroces
qu’il a prises et qui fit confirmer tous ses arrêtés par l’ancien
Comité du Salut Public. Voilà la vérité. »
Les attaques dirigées contre Maignet retom baient de tout leur
poids sur de nom breux représentants, comprom is par leurs
relations avec Robespierre. Si Maignet était condamné, il n’y
avait aucune raison de ne pas les condam ner eux-mêmes. D’ail­
leurs, on ne devait pas perdre de vue que Maignet n’avait agi
qu’avec l’autorisation expresse de la Convention. Sur la propo­
sition d’André D um ont, on décida que les trois Comités du Salut
public, de Sûreté générale et de Législation prendraient de plus
amples renseignem ents et présenteraient un rapport sur les
atrocités com m ises en Vaucluse. En outre, 300.000 francs
d’indem nité étaient accordés aux habitants de Bédoin, et chacun
de leurs députés, ils étaient onze, recevrait pour ses frais de
roule la somm e de mille francs.

�PAUL G A F F A R E L

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!

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Avant que fût discuté le rapport (1) dont la Convention venait
d’ordonner la rédaction, une nouvelle accusation fut portée
contre Maignet. Le Représentant Courtois, de l’Aube, chargé
d ’exam iner les papiers saisis chez Robespierre aprèsle 9 ther­
m idor, se fit comme l’interprète des rancunes réactionnaires en
accablant Maignet (5 janvier 1794), m ais ses ridicules exagéra­
tions furent plus utiles que défavorables à l’ancien proconsul.
« Quelles voix plaintives et lam entables, disait-il, sorties des
roules caverneuses qui bordent les rives du Rhône vous crient
encore de rallum er la foudre ! Quels som bres gém issem ents,
quels cris de m ort douloureusem ent prolongés ju sq u ’à vous
par les échos s’élevant du sein de ces rochers célèbres qui cou­
ronnent la source paisible et profonde de la fontaine deV aucluse;
et ces rochers qui ne répétaient, depuis Pétrarque, que les
soupirs de la tendresse, que les serm ents de l’am our ! Qui a
tout à coup changé en Ilots de sang les eaux argentées de celle
fontaine ? Qui a rougi la verdure de ces v a llo n s? ___Les glaces
du Venloux, ces glaces éternelles, se fondent à la chaleur des
flammes qui ont dévoré Bédoin, l’une des villes que ce m ont
protégeait ; le soleil, si brillant dans ces contrées, noyé dans les
vapeurs du sang de l’innocent égorgé n’offre plus à l’œil effrayé
qu’un cercle obscur et rougeâtre sur l’azur noirci des d e u x .. . .
Quel génie m alfaisant a donc déployé ses ailes et répandu ses
funestes influences sur ce pays ?. . . . Maignet, ton nom est
prononcé. Tout s’organise, tout prend une forme pour t’accuser,
la terre semble revom ir ses cadavres ; les m orts se redressent
contre toi ; ils te nom m ent dans leur silence. La sollilude même
des fosses creusées pour recevoir d ’autres victim es, la chaux, dont
tu les dévorais en espoir, déjà toute préparée pàr te prévoyance
b a rb a re ... etc. »
A cette phraséologie saugrenue il était vraim ent par trop facile
de répondre. Maignet aurait eu plus de peine à réfuter le rapport
que son collègue Guylon de Morveau avait été chargé de pré(1) R apport fait au nom de la C om m ission ch argée de l ’exam en des papiers
trou vés chez R ob esp ierre et ses co m p lices p a r C ou rtois, 16 n ivôse an ni.

�LA MISSIO N DE MAIGNET

97

parer: m ais les Comités, directem ent mis en cause,avaient tout
intérêt à ne pas sacrifier Maignet, qui n’avait agi que couvert
par eux. Bourdon de l’Oise, et Pons de (l’Hérault) vinrent à
son aide, lorsqu’il essaya de se justifier dans la séance du 6
janvier 1795. Ils dém ontrèrent le mal fondé d’un des griefs
qu’on reprochait le plus à Maignet, celui de l’exécution de la
jeune Saum ont. Un certain Léfebure, dessinateur et m usicien,
envoyé comme com m issaire des beaux-arts dans le m idi, avait
jadis été m alm ené et même em prisonné par Maignet. II lui en
avait gardé une rancune inexpiable. Il avait ram assé toutes les
accusations et même toutes les calomnies débitées contre
Maignet dans le m idi, et en avait composé un pam phlet acca­
blant. « llappellc-loi, m onstre, écrivait-il à propos de cette jeune
fille, celle enfant que la piété liliale amena devant toi pour
sauver les jours de son père. Comment l’as-tu reçue ? Qu’en as
tu fait? Ciel ! C’est par s o n exécution qu’au nom du peuple
français tu as récom pensé ses vertus ! Réjouis Carrier, ton émule !
Ta vie insulte au corps social. » Or, la jeune Saum ont n’avait pas
été exécutée. Son nom en effet ne ligure pas dans la liste des 63
victimes de Bédoin. Les défenseurs de Maignet avaient donc
beau jeu pour le couvrir. Très habilem ent ils rejetèrent la faute
sur l'ancien Comité de Salut Public qui avait donné toutes les
autorisations nécessaires. Legendre riposta en affirmant que
la Convention avait été ttom pée par l’ambiguïté des termes de
la lettre de Maignet, et qu’elle n’avait donné son approbation
que parce q u elle était convaincue que tout était consommé.
Maignet n’avait dès fors qu’à invoquer et la lettre très explicite
qu’il avait reçue de la Commission, ainsi que les dépêches et tous
les journaux qui avaient relaté comme officielle l’autorisation
qu’il avait reçue. L’argum ent était irréfutable. La Convention
décida qu’elle ne se prononcerait qu’après la lecture du rapport
de Guyton de M orveau. Or ce rapport ne fut jam ais prononcé. Il
y avait trop de personnes intéressées à faire le silence sur cette
déplorable affaire! Maignet ne fut donc plus inquiété, et il
continua à garder sa place sur les bancs de la Convention.
Au m oins les habitants de Bédoin, si rudem ent traités,

�98

PAUL G A F F A R E L

reçurent-ils un sem blant de réparation. Le Représentant Jean
Debry, envoyé en m ission dans le Midi au printem ps de 1795,
décida que le 15 floréal, jo u r anniversaire de l’arrêté qui avait
voué à la destruction l’infàm e comm une de Bédoin, serait
le jour de la réparation nationale. Le cortège se forma
à Grillon. Précédé d ’un détachem ent de cavalerie et suivi de
deux corps de m usique, il s’avança joyeusem ent vers les
ruines de Bédoin. La m unicipalité provisoire, crêpe au
bras et branche de cyprès à la m ain, partit à la tête de
la population parée de rubans tricolores. Vint ensuite Jean
Debry, portant dans ses m ains une branche d’olivier, et suivi
d’un char attelé de quatre bœufs où s’étaient placés de jeunes
enfants vêtus de blanc, restes de leurs familles, égorgées, et de
jeunes adolescents chargés d’un chêne avec ses racines « figu­
rant (1) la vigueur des lois qui allait être rétablie dans la
com m une et le patriotism e qui doit jeter de nouvelles racines
dans le cœ ur de ses habitants.» Debry accom pagné pour la
circonstance par un de ses collègues, Olivier de Gérenle,
procéda ensuite à l’inauguration d ’une colonne com m ém ora­
tive et une m usique avignonnaise exécuta une ode, composée
par Hyacinthe Morel. Cette m auvaise prose riinée était du
même style que l’inscription posée par les R eprésentants sur
une plaque de m arbre noir :
Après un an de pleurs, sur ces débris affreux,
La loi ramène la justice.
Consolez-vous, ô malheureux,
Puisque l’éclat du crime en prédit le supplice.

Cette cérémonie se serait achevée comme la plupart des
cérémonies, sans un élan de la jeune m adam e Debry, qui
em brassa avec effusion les orphelins en versant des larm es.
Tous ces M éridionaux, sensibles aux dém onstrations exté­
rieures, éclatent alors en sanglots, et la cérémonie se serait
achevée dans la tristesse si un banquet civique n’avait rappro-

(1 ; P rocès-verb a l de la ré h a b ilita tio n de B édoin. (R ecueil de T iss o t n" 40).

�LA MISSIO N DE MAIGNET

99

ché el confondu fonctionnaires et paysans, anciens persécuteurs
et victimes survivantes.
Tout finissait donc pour le m ieux. Bédoin l’anéanti
renaissait de ses cendres. Un arrêté de ju illet 1798 le déchargea
même de touLes les contributions arriérées el de celles de l’an VI.
Maignet restait indem ne. Lugo et Suchet, retenus en prison
quelques sem aines, furent bientôt relâchés. Seuls les membres
du T ribunal payèrent de leur tête la part qu’ils avaient prise
à la terrible exécution. Ils m ontèrent sur l’échafaud en même
temps que les juges de la Commission d’Orange. Q uant à
Maignet son repos ne fut pas de longue durée. La réaction
therm idorienne l’em portait décidém ent. Ce n'étaient plus
seulement les partisans de Robespierre qu’on poursuivait,
mais tous les Républicains com prom is par leurs votes ou
par les opinions qu’on leur prêtait. Après l’insurrection Jaco­
bine m anquée du 12 germ inal (1 avril 1795), les Royalistes
décrétèrent l’arrestation d’un certain nom bre de Députés, qui
passaient pour les derniers soutiens de la Montagne. Maignet
était du nom bre, T allien réclam a son arrestation, « parce que
les cendres de Bédoin dem andaient vengeance contre lui.» Il
devait être transféré à Ham, m ais, comme il s’attendait à ce
résultat, il avait pris ses précautions. Une cliaise de poste l’atten­
dait à la barrière, et il s’était ménagé un asile dans la demeure
d’un ami. On raconte que le concierge de l’hôtel où il dem eurait
au n° 17, rue de la Révolution, el qui lui était tort attaché, le guida
pendant la nuit à travers les faubourgs, et voulut absolum ent
monter derrière sa voilure, et l’accom pagner ju sq u ’à ce qu’il fût
en sûreté. Il resta invisible dans cet asile ju sq u ’à ce que l’am ­
nistie du 2(5 octobre 1795 lui perm it de reparaître au grand jo u r.
Nous n ’avons ni la prétention, ni le désir d’essayer une
réhabilitation de Maignet. Il vivait à une époque troublée et il
était convaincu. C’est peut être ce qui explique son fanatism e et
sa froide cruauté. Q u’il nous soit du moins perm is de dégager
deux faits : le prem ier c’est que cet homme, qu’on se figure
volontiers comme un tigre altéré de sang, était sensible el ser­
viable. Ce farouche proconsul, qui provoqua ou signa tant

�c :' h
100

PAUL G A F F A R E L

d’arrêts de m ort, cherchait sincèrem ent à faire le bien. Jam ais
on ne s ’adressait à lui pour le prier de rendre un service qu’il ne
se m ît tout de suite à la disposition de ses correspondants. En
outre, et ce n’est pas un mince m érite, il resta insensible à toutes
les séductions, surtout à celles de l’argent. Il poursuivit les
agioteurs et les voleurs, m ais il resta honnête et disons le mot,
incorruptible.
Le second fait c’est que, chargé de haines comme on croirait
qu’il l’était, il eut des am is dévoués, et qui ne l’abandonnèrent
jam ais, même dans les années de disgrâce. Pendant toute la
durée de l’Em pire, il vécut à l’écart el refusa toute faveur. Retiré
dans son paj^s natal, à Am bert, il y exerça sa profession d’avocat
mais avec tant de com plaisance et de générosité que ses conci­
toyens voulurent le nom m er m aire, puis, en 1815, lors des Cent
Jours, l’élurent député. Obligé, lors de la R estauration, de
quitter la France comme ancien régicide, il eut au m oins la
satisfation d’apprendre qu’à plusieurs reprises ses com patriotes
rédigèrent des pétitions en sa faveur pour lui perm ettre de
rentrer dans son pays, et ces pétitions ém anaient du curé
d’Ambert, el elles avaient été signées par les plus notables
conservateurs. On lui avait donc pardonné ses fautes et ses
erreurs de 1794. D’ailleurs il ne revint dans sa ville natale
qu’après la révolution de 1830, et pour y m ourir bientôt, le 22
octobre 1834, accablé d’infirm ités et dans un état voisin de la
misère. Les discours chaleureux ne m anquèrent pas à sa tombe,
pas plus que les am itiés à sa m ém oire, aussi hésiterons-nous à
porter sur le proconsul de Marseille un jugem ent sans appel.
Ce sont nos lecteurs qui le prononceront dans leur âm e et
conscience.

Marseille. — Imprimerie du S é m a p h o r e . B arlatier . rue Venture, 17-19

�É ' X ’T J 'I D I E S
SUR

L’HISTOIRE DE MARSEILLE
PAR

M. V. L. BOURRILLY

LES D A M ES D E M A R SEILLE
ET L E S IÈ G E D E 1524

Dans l’histoire de Marseille, l’un des épisodes les plus célèbres,
- et à juste titre, — est celui du siège que la ville soutint héroï­
quement, et avec succès, en août-septem bre 1524 contre l’armée
impériale com m andée par l’ancien connétable de France, traître
à sa patrie et à son roi, Charles de Bourbon. Dans l’histoire
même de ce siège un détail a fait for lune : le rôle qu’auraient,
au cours de la défense, joué les « dames » de Marseille. H isto­
riens de Marseille, de la Provence ou de la France, depuis plus
de trois siècles, tous ont, avec plus ou m oins d’abondance et de
lyrisme, chanté leur couplet en l'honneur des Marseillaises.
Voici comm ent s’exprim e l’un de ceux qui en ont le plus récem ­
ment parlé. Après avoir retracé l’ardeur et le zèle des Marseillais
à poursuivre les travaux de défense : « Comment l’indifférence
et l’égoïsme, s’écrie-t-il, trouveraient-ils place dans l’âme de ces
hommes ? Comment hésiteraient-ils un seul instant à accom plir
leur devoir lorsque des femmes leur donnent l’exemple de la plus
pure abnégation, du plus noble enthousiasm e civique qui ait été
transm is à notre adm iration ? Elles sont intrépides et fortes ces
femmes que la nature a créées si faibles et si tim ides. Le clique­
tis des arm es, l’appareil des combats, la peur de la m ort, rien ne
les trouble. Les dames du rang le plus élevé ne veulent sedistin7

�102

V.-L. BOURRILLY

guer des hum bles plébéiennes qu’en travaillant avec plus
d’ardeur, qu’en m ontrant plus d’am our pour la patrie et plus de
haine pour le joug de l’étranger. Aucun sacrifice ne leur est
pénible ; aucune fatigue ne les rebute. De leurs m ains délicates
elles brandissent le pic, elles m anient la pelle et la pioche ; elles
n ’hésitent pas à porter sur leur tête de lourds paniers de terre....
De la voix et du geste, elles encouragent leurs époux et leurs fils.
On dirait ces citoyennes de Sparte, formées à l’héroïsm e par les
institutions de Lycurque. Les femmes m arseillaises brillaient de
tout l’éclat de ces vertus patriotiques, mais sans en avoir la rudesse
barbare qui étouffait dans les cœ urs tout sentim ent h um ain. »
Elles ne travaillent pas seulem ent à la réparation des rem parts ;
lorsque se prépare l’assaut final, « à ce m om ent suprêm e qui va
décider du sort de Marseille, les femmes apparaissent arm ées au
m ilieu d’un tum ulte épouvantable causé par les décharges de
l’artillerie et par mille clam eurs confuses. Elles com battent avec
une bravoure adm irable et ce lieu de carnage devient pour elles
un m om ent de gloire im m ortelle. Surpris par tant d’intrépidité,
découragé par une résistance si héroïque, l’ennem i battit en
retraite (1). »
La tradition est restée très vivante. Des nom s et des in sc rip ­
tions l’ont entretenue et la rappellent aux endroits où l’héroïque
exemple fut donné : Bastion des Daines, Boulevard des Daines,
plaque com m ém orative scellée le 26 septem bre 1901) (2). Un
moment il fut même question d’un m onum ent plus grandiose,
en m arbre ou en bronze. Le mécène auquel faisait appel M. Perrier dans le discours auquel nous avons em prunté quelques pas­
sages p arut se présenter en la personne de M. G.-A. Verm inck :
l'offre était acceptée, l’em placem ent trouvé, la m aquette même
exécutée, lorsque la m ort inopinée du généreux donateur vint
tout déconcerter.
(1) E . P e rrier, Les Marseillaises et le Cormétabte de Bourbon, d isco u rs p r o ­
noncé dans la séance p u b liq u e du 27 a v ril 1904, Répertoire des tra va u x de la
Société de Statistique de Marseille, t. xlv , p. 370-982.
(2) Au coin de la rue de la R ép u b liq u e et du b o u levard des D am es, côté de
la rue M alaval : « A la glo ri dei n o b lei dam o e brave! frem o dôu p op le q u ’en
1524ajuderou à -n -a p a ra M arsilio dou c o n n esta b le de B o u rb o n q u e l ’a ssieja vo . »

�É T U D E S SUft L ’H I S T O I R E D E M A R S EILL E

Faut-il beaucoup le regretter ? Amené par d’autres travaux à
étudier l’histoire de Marseille à cette époque et plus particuliè­
rement le siège de 1524, la lecture des documents contem porains
éveilla en nous des doutes sur le bien fondé de la tradition. Nous
avons eu la curiosité de rechercher ce qu’il convient d’en pen­
ser, d’exam iner si la réalité répond entièrem ent à ce que les
historiens postérieurs nous ont raconté, et ce sont les résultats de
nos investigations que nous allons consigner dans les pages
suivantes.
I
La prem ière question qu’il im porte de résoudre, si l’on veut
arriver à voir clair dans ce sujet, c’est de savoir quels sont les
documents im m édiatem ent contem porains qui nous renseignent
sur le siège de 1524. A quelles sources pouvons-nous puiser ?
Evidemment les tém oins les plus dignes de loi, si même il ne
faut pas dire les seuls dignes de foi, sont les tém oins oculaires
des événements. De ces témoins, nous en avons plusieurs, que
nous pouvons ranger en deux groupes. Nous avons deux séries
de sources : les sources im périales et les sources m arseillaises.
Parmi les prem ières, nous citerons la correspondance échangée
entre le connétable de Bourbon et les souverains pour le compte
desquels il agissait : l’em pereur Charles-Q uint et le roi d’Angléterre Henry VIII. Conservée aux archives impériales et royales
de Vienne et au British Muséum de Londres, cette correspon­
dance a été utilisée p ar Mignet dans son exposé de la Rivalité de
François 1er et de Charles-Quint. Il en a été de même de la corres­
pondance de R ichard Pace, l’agent anglais qui suivait l’armée
impériale, avec le cardinal Wolsey, m inistre d’Henry VIII: cette
correspondance est également conservée au British Muséum. A
cette catégorie de docum ents, il faut ajouter le récit du siège
composé par un Espagnol qui fut parm i les assiégeants, Juan de
Oznayo. Ce récit a été publié depuis assez longtemps et connu
par Mignet. Dès à présent, nous pouvons dire que le récit,
comme les correspondances ne renferm ent absolum ent rien qui
se rapporte au rôle joué par les Marseillaises. Bien que ce silence

�104

V .-L.

B O U R R IL L Y

ne laisse pas déjà de donner à penser, surtout s’il est vrai que
les femmes de Marseille aient com battu, comme on le dit, sur
les rem parts, on peut cependant à la rigueur s’expliquer que les
Im périaux n’aient pas toujours nettem ent vu ce qui se passait
parm i les assiégés, notam m ent au moment de l’assaut, et à plus
forte raison lors des travaux de terrassem ent.
Voyons donc les sources m arseillaises. Nous avons deux récits
détaillés du siège. Le prem ier en date, et aussi, on le verra, en
im portance, est celui que nous en a laissé, dans son Histoire
journalière, un bourgeois de Marseille, H onorât de Valbelle, ou
plutôt H onorât Valbelle (1). En dépit des prétentions et des affir­
m ations de ses descendants qui firent de ce personnage un capi­
taine des galères et un gentilhom m e de la Chambre, H onorât de
Valbelle était un apothicaire de Marseille dont nous pouvons
suivre la trace pendant une quarantaine d’années (de 1409 à
1539) et qui joua un certain rôle dans 'la vie m unicipale de sa
ville d’adoption, car la famille des Valbelle était originaire de la
Cadière (et non de la Garde, comme on l’a souvent dit et écrit,
par suite d’une erreur de lecture des textes). Il fut même second
consul en 1527-1528, contrôleur en 1538, après avoir tenu la
gabelle du sel en 1536-1538. Cet estimable bourgeois eut l’idée de
relater, à partir de 1503, sur une sorte de journal, les laits dont
il était témoin ou dont la connaissance lui parvenait par ouï-dire.
Ce journal, qui rapporte au début quelques événements anté­
rieurs à 1503, s’arrête au mois d’août 1539 : c’est sans doute à
cette date que m ourut l’auteur. Or H onorât de Valbelle, qui
était dans Marseille lors du siège de 1524, a noté jour par jour,
avec beaucoup de détails et de précision, tout ce qu’il a vu, tout
ce qu’il a entendu : c’est certainem ent le récit le plus complet qui
(1)
h'H isloirc journalière e st c o n serv ée, en o rig in a l, à la b ib lio th è q u e de
C arpen tras, m a n u scrit 538. C om m e ce m a n u scrit est in co m p le t des on ze pre­
m iers feu ille ts, on lu i a don né un titre propre à d éro u ter les ch e rch e u rs :

Recueil des choses m émorables arrivées en Provence depuis l’an 1505 ju sq u ’en
l’an 1539. L a B ib lio th èq u e n ation ale, fon ds fra n ç a is, n° 5072, co n tien t une
copie com p lète et e xa cte faite su r l ’ord re de P e ire sc ; la co p ie de la B ib lio­
th èq ue M éjanes (n° 926) q u i p ro v ie n t de la fa m ille V a lb e lle est fo rt défec­
tueuse. Nous avons p ro cu ré , p o u r la Société d'études provençales, u ne édition
de YHistoire journalière qu i est a ctu e llem en t so u s presse.

�É T U D E S SUD L ’H I S T O I R E D E M A R S EILL E

105

nous soit parvenu de ces événements et il a été écrit au fur et à
mesure que ces événem ents se déroulaient, et pour ainsi dire,
sous la pression et sous la dictée des faits. Ajoutons que Valbelle écrivait pour lui-m êm e et pour ses enfants, sans aucune
arrière-pensée de publicité, pour sa satisfaction personnelle, en
toute sincérité par conséquent, aussi attentif à se faire l’écho de
ce qui pouvait être glorieux pour ses concitoyens qu’à rappeler
ce qui lui paraissait blâm able. Conservée en m anuscrit dans la
famille, l’Histoire journalière a été comm uniquée en copie (plu­
tôt qu’en original) à divers historiens qui l’ont utilisée, si bien
que tout en étant encore inédit, il s’en faut de beaucoup que
ce texte soit inconnu.
C’est cependant d’un autre récit que les historiens de Marseille
se sont de préférence servis. Ce récit est intitulé : Histoire mémo­
rable des choses advenues au pais de Provence à l'arrivée de
Monsieur Charles de Monpensier, prince françois auparavant
conestable de France, du régné du roij François en l'an m d x x i i i i .
Avec le discours véritable de tout ce qui se passa durant le siège qui
(sic) m it en faveur de l’Empereur Charles-le-Quint devant la
fameuse citté de Marseille m d x x i i i i (1). Il ne porte pas de nom
d’auteur, m ais dans le contexte cet auteur se révèle parce qu’il
renvoie le lecteur à un autre de ses ouvrages, la Massaliographie (2). Or la Massaliographie a été composée par un notaire,
nommé D uprat, dont nous ne savons à peu près rien, sinon
qu’il vivait à la fin du xvi° siècle et dans les prem ières années
du xvne. L’Histoire Mémorable n’est pas datée, m ais elle est dédiée
au duc de Guise qui fut nom m é gouverneur de Provence en 1595.
C’est donc dans les dernières années du xvic siècle, environ
soixante-dix ans après les événements, que ce récit a été composé.
Il est vrai que D uprat prétend avoir utilisé des sources im m édia­
tement contem poraines, en particulier les mémoires d’un certain
Thierry de l’Etoile, docteur en droit et avocat de Marseille, qui,
(1) B ib lio th èq u e M éjanes n° 925.
(2) V o ir M. C le rc, L a M a s s i l i o g r a p h i e , dans la R e v u e d e s é t u d e s a n c i e n n e s ,
1912, p . 190-1.92. M. C le rc o b serv e le silen ce gard é par la M a s s a l i o g r a p h i e au
sujet du rô le des fem m es de M arseille et ém et des doutes su r la réa lité de cet
épisode.

�L.

B OU RRILL Y

comme Valbelle, a été acteur et tém oin du siège (1). Mais d’abord
nous ignorons absolum ent ce qui du récit de T hierry de l’Etoile
a pu passer dans le récit de D uprat, et dans quelle m esure, sous
quelle forme le notaire de 1595 a mis à contribution l’avocat de
1524. Q uoiqu’on en ait dit, l’œuvre de Thierry ne nous est pas p a r­
venue (2). Tout ce que nous en connaissons c’est que c’était une
œuvre officielle, un panégyrique de comm ande, pour la confection
duquel la m unicipalité, qui l’en avait chargé, lui paya 14écus (3).
Et cela seul le rend sujet à caution sous le rapport de l’exactitude,
sinon de la sincérité. Et D uprat lui-m êm e tout en utilisant son
devancier se voit obligé parfois de le rectifier. Par la date de la com­
position et par la docum entation, l'Histoire Mémorable est donc
loin de présenter les mêmes garanties que l'Histoire journalière
de V albelle.il faut ajouter qu’elle s’en distingue aussi, fàcheuse(1) Ce siège « lequ el j ’a y fidèlem en t et avec to ute v érité e s c rip t, en a ya n t
re tiré en plu sieu rs p arts de fragm ens à la m ain e scrits e t en p a r tic u lie r des
M ém oires de feu M onsieur M« Jean T h ie ry , d o cteu r en d ro its et a d vo cat audit
M arseille, qui esto it lo rs a u d it siégé dans lad ite v ille, lequ el a v o it ch arge de
ceux qui com m an d o ien t en icelle en ce tem ps d’en faire les m é m o ire s pour
se rvir à la postérité » (f° 15). P lu s lo in , D uprat re je tte u ne date don née par
T h ie rry et au tém oignage de l'a vo ca t, préfère celu i « d ’un v é n é ra b le p e rso n ­
nage qu i v iv o it de ce tem ps, de l’ord re de S ain t-D o m in iq u e des p re sch eu rs. »
(f° 23-24).
(2) M. P e rrier (les Collectionneurs m arseillais, p. 130), cite une Histoire du
siège de Marseille en 1526 (sic) par Jean Thierry de l’Estoilc, m a n u scrit origin al
petit in-4" 104 f., faisan t p artie de la b ib lio th è q u e de L a za re -A lfre d , m arquis
de C lap iers-C o llon gu es. Nous n’avons pu a v o ir com m u n icatio n de ce m an u s­
c rit ; m ais nous som m es à peu près su r q u ’ il s’agit d ’un e x e m p la ire (original
ou copie) de l'Histoire m émorable. L a B ib lio th è q u e du m a rq u is de Clapiers
con ten ait en effet un e xem p la ire m a n u scrit de la M assaliographie (celui-là
m êm e q u ’a étu d ié M. C lerc, cf. la note ci-d essu s). Ce d e rn ie r m a n u scrit provien t
de la b ib lio th è q u e de M ichei de Léon (P errier, op. cit, p. 358-359) ; il en estde
m êm e d e l’Histoire du siège. O r cette Histoire du siège a été u tilisé e pa
P ap ou , Histoire générale de Provence, t. iv , p . 42 : e lle ne c o n tie n t rien déplus
que l'Histoire mémorable.
(3) Le 15 ju ille t 1525, les con su ls o rd o n n a ien t au tr é s o r de p a y e r a al noble
et egregie hom m e m essire Jeh an T h ie rri de Stela, d o cteu r en lo ix , soes assaber
la so m a de d e s e s cu tz sol, o ltra lo s q u atre e scu tz qu e ja ly a do n n ats et pagats per
n ostre com m an d am en t, et aqu o à cau sa de la fa ctu ra que a fach en h o n or el
la u sa r d ’aquesta cie u ta t to ch an t lo siégé de B orb on corno c la ra m e n t apparays
p e r la reffo rm atio n del con seilh dessus e sc ric h a en la b u lle ta o rig in a la presa
per m an de rneslre R aph aël d’A ix , n o tari, la q u a la m on ta la su sd ita som m a de
X escutz so l, que valo n fl. x x x m , gros lin . » R egistre b u lle ta ire , à la d a te . Nous
n’avons pas re tro u vé le m an dat, la “ b u lle ta origin ale ” .

�É T U D E S SUR L’H I S T O I R E D E M A RS EILL E

107

ment, par une m oindre précision : sans doute on rencontre l’indi­
cation des jours où les incidents du siège furent particulièrem ent
violents ; m ais nous ne trouvons pas la notation quotidienne qui
rend si précis et si net le récit de Valbelle. Il est vrai que
Duprat se préoccupe beaucoup plus du style, il vise davantage
à l'effet ; et c’est peut-être pour cela qu’il a eu plus de succès
auprès des historiens ultérieurs. C’est en effet Duprat, de préfé­
rence à Valbelle, qu’ont suivi Ruffi, Bouche et les autres histo­
riens de Marseille ou de la Provence. Mais en droite raison et en
saine critique, le jo u rn al du probe bourgeois m arseillais est un
guide plus sûr que la com pilation du redondant notaire. Si l’on
peut accepter de confiance les affirm ations de Duprat, lorsqu’elles
sont d’accord avec celles de Valbelle, il en va tout autrem ent
quand l’honorable tabellion est seul à fournir le renseignement,
surtout si ce renseignem ent ne se présente pas aime un ensemble
de précisions et de preuves qui entraînent la conviction.
Il est enfin une autre catégorie de documents, tout différents,
généralement fort secs, m ais par cela même non suspects de
rhétorique, et rem arquablem ent précis. Ce sont les pièces de
comptabilité : le registre bulletaire qui, par bonheur, subsiste pour
cette période et des m andats de payement, dont m alheureusem ent
un trop petit nom bre a été conservé (1). C’est le m eilleur moyen
de contrôle et le plus sûr que nous possédons pour apprécier la
valeur des deux sources narratives dont nous avons précédem­
ment parlé. Ce sont les comptes m unicipaux qui nous perm ettront
de voir ce qu’il y a de vrai au fond de cette histoire du rôle des
femmes de Marseille pendant le siège de 1524.

II
Chose étrange et qui ne peut m anquer de frapper le lecteur de
l’Histoire journalière, à aucun m oment, ni de près ni de loin,
dans un récit po u rtan t fort détaillé et m inutieux, Valbelle ne
fait la m oindre allusion à une participation des femmes aux
(1) Aux A rch iv e s m u n icip a les, série G G . (en cours de classem en t).

�108

V .- L .

BOUURILLY

travaux ou aux combats du siège. Il parle quelque part des
forçats que l’on débarqua des galères pour les faire travailler aux
terrassem ents et que l’on réem barqua ensuite ; nulle p art il n ’est
question des femmes. Si nous nous rapportons à ce que raconte
M. Perrier, les M arseillaises auraient participé à la fois à la répa­
ration des rem parts et au com bat lors de l’assaut final; elles au
raient transporté des paniers de terre et lutté les arm es à la m ain.
Que l’on se reporte aux passages où Valbelle raconte ce qui s’est
passé aux barri (rem parts), et plus particulièrem ent à la démo­
lition de l'Evêché et de Saint-Canat, que l’on relise le récit qu’il
a fait des derniers jours et des derniers incidents dn siège,
lors du dernier assaut et de la retraite des Im périaux, on ne
trouvera rien, absolum ent rien (1). L'Histoire journalière si
rem arquable par son abondance, sa précision et sa netteté, est
absolum ent muette sur le rôle des « dames » de Marseille. Il
semble pourtant que si l’on avait vu les grandes dam es de la
ville porter la hotte, m anier l’arquebuse ou la hallebarde,
pour la nouveauté et la beauté du fait, Valbelle l’a u ra it à tout le
m oins noté, lui qui m entionne la participation des galériens.
Voilà qui n ’est pas fait, on en conviendra, pour inspirer beaucoup
de confiance dans la tradition.
On n’en trouve pas non plus trace dans les chroniqueurs qui,
au cours du xvie siècle, ont eu à parler du siège de Marseille. Rien
dans Paul Jove, qui écrivant la vie du m arquis de Pescaire, le
collègue du connétable de Bourbon dans le com m andem ent de
l’arm ée im périale, s’étend pourtant fort com plaisam m ent sur
les divers épisodes du siège, sur les travaux et les sorties des
assiégés (2 ).Rien dans l’histoire d’A rnould le F erron qui lui
aussi est également assez explicite (3). Rien chez Brantôme,
pourtant friand de ces exploits à l’égal des histoires gaillardes.
Rien chez N ostradam us qui pourtant (4) !.. Mais rien n’est plus
(1) H i s t o i r e j o u r n a l i è r e f" 93-95, 97, 98, 100.
(2) P a u l i J o v i i N o v o c o m e n s i s e p i s c o p i n u c e r i n i , i l l u s t r i u m v i r o r u m v i t a e ,
B âle, 1567, to m e i p . 765-775.
(3) A r n o l d i F e r r o n i B u r d i g a l c n s i s , r e g i i c o n s i l i a r i i , clc r é b u s g e s t i s G a l l o r u i n
l i b r i I X , P a r i s 1550, f» 178-180.
(4) L ' H i s t o i r e e t c h r o n i q u e d e P r o v e n c e d e C a e s a r d e N o s t r a d a m u s , 1615j
p . 736-737, 739-740.

�É T U D E S SUR L ’H I S T O I R E DE M A RS EILL E

109

sec que ce qu’il nous a dit du siège de Marseille. François Ier
pour défendre la ville y envoie Renzo da Ceri et Chabot de Brion
avec environ 200 hom m es d’arm es et 3000 hommes de pied. « Là
ne sont pas plutost descendus qu’ils font une in c i^ a b le diligence
de rem parer et faire plate-formes avec telle prestesse et célérité
qu’en peu de jours, avec l’aide tant des soldats et gentilshommes
provençaux que des M arseillois et citadins, la ville est en tel estât
que Bourbon et le m arquis (de Pescaire) ni gaignent finalem ent
que de la honte et du dommage. » Et c’est tout.
Le prem ier docum ent où nous trouvions m entionnées les
« dames » de Marseille est ['Histoire mémorable, dont nous avons
dit qu’elle fut écrite au plus tôt en 1595. Sur ce point D uprat
était-il l’écho de T hierry de l’E toile? Il se peut, mais nous n’en
pouvons rien savoir, de science certaine. Contentons-nous de
voir les textes et de présenter les observations que ces textes
suggèrent. A trois reprises, dans l'Histoire mémorable, il est
question des « dam es » (1). D’abord à l’occasion des tranchées
creusées devant la Porte Royale : « à la facture desquelles tra n ­
chées les dames de Marseille se m onstrarent fort vertueuses, y
travaillant de jo u r et de nuit, fort courageusem ent pour résister
aux ennemys. » P arlan t ensuite d e là démolition de l’Evéché et de
Saint-Canat: « P our lesquelles tranchées fère, écrit-il, les dames de
la ville, adverties des menaces du sieur de Bourbon de les vouloir
faire violer, travaillèrent, mesmes les plus riches, ausdits fossés
jour et nuit, p ortant pierres, boys, levant la terre des tranchées
et y travaillèrent avec si belle diligence que icelles tranchées
furent parachevées dans deux ou trois jours, et sans le secours
desquelles n ’eussent esté parfaictes de longtemps. » Et plus loin,
à propos des mêmes tranchées, D uprat rappelle « que les dames
et femmes de la ville y avoient si ver lueuzement travaillé de nuit
et de jour pour la faire, ansy le seigneur Ranse la nom ma la
tranchée des Dames. » On notera que Duprat, et cela est encore
plus rem arquable si l’on suppose qu’il se réfère à Thierry de
l’Etoile, ne cite aucun nom : il emploie une formule tout à
(1) H i s t o i r e m é m o r a b l e , f1' 28 et v°, 40-41 et 05.

�110

V.-L. BOURRILLY

fait générale et vague, les dames et femmes de la ville. D’autre
p art « les dames et femmes de la ville » auraient seulem ent
participé aux travaux de terrassem ent et de dém olition ; pas la
m oindre allusion à une participation quelconque aux combats
sur les rem parts.
C’est de l'Histoire mémorable, nous l’avons dit, que se sont
inspirés de préférence les historiens ultérieurs et plus particulière­
m ent le prem ier en date et le plus im portant, Ruffi (1). Sans doute
Ruffi connaît Paul Jove, M artin du Rellay, Brantôm e; il connaît
aussi Valbelle et le cite parfois; m ais son récit du siège est
em prunté, pour le choix des épisodes et la présentation des faits, à
celui du notaire Duprat. Dans le dénom brem ent des forces en pré­
sence, dans la narration des sorties et des assauts, Ruffi suitlidèlem entson prédécesseur im m édiat; il en est l’écho fidèle dans ce
q u ’il rapporte à deux reprises, des dames de M arseille. P arlant
de la construction des rem parts et du creusem ent des tranchées,
il note que « les femmes de la ville y travaillèrent sans aucune
distinction d’âge ni de qualité, portant la hotte et les fassines et
se servans de pics et de pèles, avec tant de courage qu’il ne faut
pas s’étonner si les habitans anim és par un tel exemple firent
après une généreuse résistance (2). » Et plus loin, lorsqu’il traite
de la démolition de Saint-Canat et de l’Evêclié: «A quoi les
femmes travaillèrent incessam m ent et surtout les Dames de la
plus haute condition, qui anim èrent les autres par leur exemple
et s’em ploièrent avec une ardeur si grande que toutes les Iran■&gt;
chées furent achevées dans trois jours, bien qu’il y eut du travail
pour quinze : aussi en m ém oire de leur vertu, ce travail fut
appelé tranchée des dames (3). »
Comme on le voit, le récit de Ruffi ne contient rien de plus que
celui de D uprat qu’il se borne à répéter et presque dans les mêmes
termes, aussi généraux, aussi vagues, et on n’y trouve pas
davantage la m oindre allusion à un rôle m ilitaire des «Dam es».
L ’Histoire mémorable étant restée m anuscrite, c’est par l’intermé(1) Ruffi, H i s t o i r e d e M a r s e i l l e , 2me édition , tom e i, p. 302-314.
(2) Ruffi, o p . c i l . , p. 306.

�É T U D E S SUR L H I S T O I R E D E M A R S EILL E

111

diaire de Ruffi que les données en ont été utilisées par les
Bouche, les Gaufridi, les Papon. Ce dernier cependant enjolive
un peu et ajoute un détail au bout d’une période savam m ent
balancée. II note, comme de juste, les hottes et les fascines, la
la tranchée des Dames, puis venant à l’assaut final : « Les Mar­
seillais avoient mis sur la m uraille des pots-à-feu et des fagots
enduits de goudron pour les lancer tout enflammés sur l’ennemi
dans le m om ent de l’attaque ; leurs meilleures troupes avoient
la défense de cet endroit et tel était le désir de se signaler que
celles d’entre les femmes qui se sentirent anim ées de plus de zèle
pour la patrie, se présentèrent armées à la tranchée des Dames,
résolues de cim enter de leur sang l’ouvrage qu’elles avoient élevé
de leurs propres m ains »(1). On voit ici l’allusion au rôle m ili­
taire. Papon écrivait dans le dernier tiers du xvin0 siècle, à la
veille de la Révolution. En marge du passage que [nous avons
cité, il renvoie au « m anuscrit deT hieri, chez M. Michel de Leon à
Marseille». Ce « m anuscrit de Thieri » n’est pas autre chose qu’un
exemplaire de l’Histoire mémorable de Duprat, où nous avons vu
qu’il n’y a rien de tel. En réalité Papon a pris le renseignem ent
ailleurs. Il s’est fait l’écho d’un récit qui était à la mode à ce
moment et qui donne la forme la plus développée, la plus p ré ­
cise et la plus im aginaire aussi, de la tradition.
A uxalentours des années 1774 et 1775, le siège de Marseille de
1524, jouit d’une sorte de vogue. Presque sim ultaném ent l’Acadé­
mie française et l’Académie de Marseille le donnent comme sujet
pour le prix de poésie. Nous avons quelques-uns des poèmes
qui furent présentés au concours soit à Paris, soit à Marseille.
L’histoire y est presque aussi m altraitée que la poésie.
Voici com m ent s’exprim e M. Duruflé devant l’Académie fran­
çaise, lorsqu’il en arrive à l’épisode final :
Est-ce vous que je vois, ô femmes courageuses,
D’un peuple de héros rivales généreuses ?
Ces mères de leurs lils.défendent le berceau,
Ce vieillard sa patrie où l’attend un tombeau.

(1) Papon, H i s t o i r e g é n é r a l e de P r o v e n c e , t. iv p. 38, 40 et 42,

�112

V.-L. BOURRILLY

L’épouse suit l’époux sur la brèche sanglante ;
L’amant reçoit des traits des mains de son amante ;
Le frère par la sœur combat encouragé ;
Renversé sur son sein, par elle il est vengé.
L’héroïque vertu surmonte la tendresse;
La nature est sans pleur et l’amour sans faiblesse.
Le superbe Espagnol et le féroce Anglais (?)
S’étonnent ; mais Bourbon reconnaît les Français (1).

L’auteur du poème présenté en 1775 à l’Académie de Marseille,
qui ne perd rien à n ’être pas connu, fait appel à toutes les
ressources de l’Histoire et de la Mythologie :
........................ Je vois des héroïnes
Qui combattent pour nous sur ces vastes ruines;
De fières ïalestris, des bords du Thermodon
Viennent-elles braver les hasards et Bourbon ?
C’est un secours plus cher, un plus touchant spectacle,
Et de Beauvais ici j’admire le miracle.
Poursuis, sexe charmant, décide nos succès:
Cet appareil guerrier relève tes attraits.
Combats pour ton empire, évite l’esclavage
Du jaloux Espagnol, qui t’adore et t’outrage.
Montre-loi digne enfin du sang qui t’a formé;
Vénus défendit Troye et l'amour est armé.
La beauté prête ainsi ses charmes à la gloire.
Brûlant d’un nouveau feu, garant de la victoire,
Et dédaignant l’abri de ses frêles remparts,
L’ardent Marseillais vole à de nouveaux hasards.
Tout tombe sous les coups de sa main meurtrière
Et le sang à grands Ilots arrose la carrière. . .. (2)

En 1777, l’Académie de Marseille ayant de nouveau m is au
concours pour le prix de poésie le siège de Marseille, un sieur
François-César Chauvet d'Allons, procureur du roi en la séné­
chaussée de Draguignan, reçoit la couronne pour un poème
dont voici quelques vers :
Les héros les plus grands sont les vrais citoyens.
Cere, Brion, Vento, Miradel et Candole,
(1) Le siège de Marseille p a r le connétable de Bourbon, poèm e qu i a con ­
cou ru p o u r le p rix de l’A cad ém ie F ra n ça ise en 1774, p a r M. D u ru flé. P aris,
D em on velle, M D CCLXX 1V, 12 p ages.
(2) Le siège de Marseille p a r le connélabte de Bourbon, poèm e q u ia con ­
cou ru pour le p rix de l ’A cad ém ie de M arseille en 1775, M arseille, 1775.

�É T U D E S S U R L ’H I S T O I R E D E M A R S EILL E

113

Lauze, Comte, Forbin, Glandevès, Caiix et Paule,
Pour défendre la ville ont déjà tout prévu. .. .
. . . . L’amour fait dans les airs voltiger ses drapeaux,
(Non ce coupable enfant qui, né de la mollesse,
Avilit les humains et rit de leur foiblesse ;
Mais ce Dieu dont la voix, dans les plaines de Mars,
Enflammoit les Clissons, les Guesclins, les Bayards),
Il a d’un œil souffrant contemplé nos ruines
Et va pour nous sauver former des héroïnes.
Il pénètre en ces lieux où les femmes en pleurs
Dans le trouble et la crainte unissoient leurs douleurs.
« Eh ! quoi ! des pleurs, dit-il,quand vos époux périssent?
Quand leurs derniers accens jusqu’à vous retentissent ?
En vain donc le vieillard implore votre appui,
Et l’enfant sans soutien vous appelle vers lui ?
Cruelles !... A mes yeux vos larmes sont des crimes.
C’est à vous de venger tant de chères victimes !
Volez à leur secours et telles que Montfort
Pour prévenir la honte, osez braver la mort. »
Il dit; et de leurs cœurs bannissant les alarmes
D’une main affermie elles prennent les armes.
Où ce Dieu les conduit, elles portent leur pas.
Un casque étincellant ajoute à leurs appas.
A leurs nobles efforts, il faut que Bourbon cède.
Vénus peut-elle craindre un autre Diomède ?
Marseille se rassure et déjà nos héros
De ces nouveaux guerriers ont suivi les drapeaux.
Le fils près de sa mère est au combat fidèle,
Tombant entre ses bras, il est vengé par elle.
L’Epoux après l’Epouse, entraîné par l’amour,
Jaloux de sa valeur la devance à son tour.
Pour l’Amant qui combat près de l’objet qu’il aime,
Il n’est point de péril dans le péril extrême.
Armé d’un glaive antique, ici ce vieux soldat
Epuisé, mutilé, sc rengage au combat.
Tout cède à nos efforts ; l’ennemi prend la fuite.
Nos vaillané citoyens volent à sa poursuite... (1)

(1) L e s i è g e d e M a r s e i l l e p a r le c o n n é t a b l e d e B o u r b o n , poèm e qu i a re m ­
porté le p rix au ju g e m e n t de l'A cad ém ie de M arseille, par C h a u v e t d ’A lto n ,
p jo cu reu r du ro i en la sén éch au ssée de D raguign an , dans les M ém oires de
l'Académ ie d e M a r s e i l l e , 1777.

�114

V .-L .

BO U R R ILLY

Tous ces auteurs, bien qu’ils se soient inspirés sim plem ent de
Ruffi, de Bouche ou de Gaufridi, célèbrent, comme on l'a vu,
presque exclusivem ent l’héroïsm e m ilitaire des dames de Mar­
seille, m ais sans citer de nom s (1). Un autre fut plus hardi, qui
dans un poème en quatre chants publié soi-disant à la Haye,
mais en réalité à Marseille, en 1775, met Madame de Monteaux à
la tête des femmes de Marseille et désigne parm i elles Mesdames
de Vento, de la Mure, de Village, de Cauvet, de Fortia, de Bausset-Roqueforl (2). En 1784 une' estampe est im prim ée figurant
Marseille défendue par ses citoyennes en 1524- (3). Dessinée par
David et gravée par Debuigne, elle représente les rem parts de
Marseille ; parm i les défenseurs et les pionniers, des femmes du
peuple et des dames en grande toilette portent la hotte ou des
fascines. Dans les airs une gloire ailée sonne de la trom pette.
Dans le coin gauche, l’histoire grave des nom s « a l a g l o i r e d e s
M a r s e i l l è s e s », et au-dessous sont éparpillés seize blasons, façon
discrète et en même temps précise d’indiquer les grandes familles
auxquelles appartenaient les héroïnes dont on voulait perpé­
tuer le souvenir. Ce sont, autant du m oins que nous avons pu le
discerner, car le dessin n’est pas toujours très net, les blasons des
de Vento, de la Mure, de Village, de Cauvet, de F ortia, de Mon­
teaux, de Bausset-Roquefort, de Candolle, de M oustiers, de
Forbin, de Cabre, de Glandevès, de Bouquier, de Gantés, de Pon(1) Il en e st de m êm e de J.-B. G rosson qu i dans son A lm anach historique
de 1775, p. 47, à p ro p os du siège de M arseille p a r C arau m an d u s, fa it allu sion
a u x M arseillaises de 1524 e t ra p p e lle la tranchée et le bastion des Dames. 11
n’est pas p lu s exp licite dans VAlm anach historique de 1779, p . 152-155. «N ous
cro y o n s d e v o ir p la ce r ici les nom s des p erson n es qu i se d istin g u èren t lo rs du
siège de M arseille p a r le c o n n éta b le de B ou rbon en 1524. C ette époqu e, en
n ou s rap p elan t la réso lu tio n h é ro ïq u e des D am es de M arseille, q u i offriren t
le u rs se rvices p o u r la défense de la p a trie et qu i encou ragèren t les com b attan ts
fa it tro p d ’h o n n e u r au beau sexe de cette v ille p o u r ne pas la p la ce r dan s un
de nos a lm an a ch s.» L a liste de G rosson , qu i ne c o n tie n t d ’a ille u rs aucun nom
de fem m e, a été copiée tex tu ellem en t dans l 'Histoire m émorable ; elle a été
re p ro d u ite p a r M éry et G uin don, H istoire du corps et du conseil de la m u n i­
cipalité de Marseille, t. v- p . 220-222.
(2) Le siège de Marseille p a r le connétable de Bourbon, poèm e en quatre
c h a n ts, La H aye, 1775, cité p a r M. P e rl ie r, dans son d isco u rs du 27 a v ril 1904.
(3) A u -d e sso u s son t re p ro d u its six v e r s tiré s du poèm e de C h a u v e t d ’AlIon :
Le fils près de sa m ère est au co m b at fidèle, etc.

�E T U D E S SUR L H I S T O I R E DE M A R S E I L L E

115

tevès et de Gérente. Où l’auteur de l’estampe (ou celui qui l’a
inspiré) a-t-il pris lès nom s de ces grandes dames ? Les d o cu ­
ments contem porains, nous l’avons vu, ne lui en fournissaient
aucun. Il s’est contenté de donner une épouse à quelques-uns de
ceux que les chroniques du xvi° siècle ou les comptes m u n ici­
paux désignaient nom m ém ent et qui firent souche de descen­
dances nobles encore représentées à la veille de la Révolution ;
car visiblem ent on n’a pas songé à rappeler les familles éteintes
à cette date. Si bien que le dessin dont nous parlons, sous p ré­
texte de com m ém orer un souvenir héroïque, a toutes les ap p a­
rences d’une flatterie à l’adresse de certains membres de
l’aristocratie provençale de la lin du xviu° siècle. Cette gloire
anonyme et collective que les chroniqueurs précédents avaient
dispensée en faveur des dames et des femmes de Marseille, on
l’accapare, en la précisant, au prolit de quelques grands noms
choisis arbitrairem ent.
Dès lors la tradition est complète et fixée. Les historiens conti­
nuent à s’en faire l'écho, un écho aussi m onotone que prolongé.
Achard, la Statistique du comte de Villeneuve, Méry et Guindon,
Auguste Fabre, com m e les historiens de François 1er, Gaillard
et Mignet s’exprim ent à peu près dans les mêmes termes, négli­
geant toutefois les précisions de 1775 et de 1778. A défaut d’un
m onum ent de bronze ou de m arbre, en 1805 la m unicipalité
décida de rappeler par une plaque le souvenir des Dames de
1524(1). Le 17 therm idor an XIII (7 août 1805) la comm ission
chargée de ce soin proposa de dénom m er la partie com prise
entre la tour Saint-Canat et la Porte d’Aix, boulevard des Daines.
« Les exploits des dam es m arseillaises lors du siège de 1524,
méritent que les citoyens d’une ville qu’elles ont si vaillam m ent
défendue leur rendent cet hommage, quoique bien tardif, p u is­
que trois siècles se sont presque écoulés depuis l’époque glorieuse
que nous rappelons a u jo u rd ’h u i; il est vrai que le nom de Bastion
des Daines avait déjà consacré cet événement, mais il n ’existait
plus et un plus long oubli deviendrait irréparable. » Le conseil
approuva et le nom de Boulevard des Dames subsiste encore
(1) A rch iv e s m u n icip a les, U 1 a , a rt. 30, i'. 123.

�116

V .-L.

B O U R R ILL Y

aujourd’hui. Avec la plaque apposée le 26 septem bre 1909, c’est
la seule m anifestation épigraphique de la tradition dont nous
venons de retracer l’histoire.

III
Née seulem ent dans les dernières années du xvie siècle, am pli­
fiée au x v i i c et surtout vers la lin du x v m e, où elle trouve son
expression la plus complète et la plus précise, sans que l’état de
la docum entation depuis l’origine se soit enrichi, cette tradition
présente une évolution qui en fait fortem ent suspecter le bien
fondé et la réalité. A urions-nous donc affaire à des faits im agi­
naires ; serions-nous en présence d’une légende, assurém ent
batteuse pour Marseille et pour les femmes, m ais sim plem ent à
une légende ? C’est ici que les comptes m unicipaux nous fo u r­
nissent un secours précieux. Eh oui! il y eut des M arseillaises
qui participèrent aux travaux du siège de 1524; elles furent peu
nom breuses ; ce ne furent pas de grandes dames, m ais des fem­
mes du peuple qui furent embauchées, avec leurs m aris et leurs
enfants, par la m unicipalité et reçurent un salaire pour prix de
leur besogne. Le fait, bien q u ’honorable, ne présente rien de
particulièrem ent extraordinaire et l’on s’explique parfaitem ent
que Valbelle n’ait point cru devoir le m entionner, si tant est qu’il
n ’ait point passé à peu près inaperçu.
A plusieurs reprises, pour effectuer des travaux urgents de
dém olition ou de réparation des rem parts, les consuls firent appel
à une m ain -d ’œuvre abondante qui com prenait, avec des hom ­
mes, des femmes et des enfants. Le Registre bulletaire nous
fournit les dates et le total des salaires distribués. Ainsi le
10 septembre, on fait payer 68 florins « als hom es et femas
que an besognât lo diluns 29 d’ahost prochan passât à tirar
peyros et fondre l’Evescat et la gleisa de Sanct Canal, como son
aissi detras en la bulleta originala nom inats et soto escriclios
per losdis deppulas » ; — 36 florins 9 gros « als hom es, femas et
enfans per lo fondre et tira r peyros de la m aison de l’Evescat et

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&gt;!i.
• - faits imafiile,
assurém ent
nahes ; sets &gt;ns
- ri-■-&gt;. ■!•••
omis sim plem ent a
flatteuse pour
:l! • et noue • ;
I .. &gt;îv s i -, s m, licipanx nous foureut des Marseillais)
.
-i«
1524
; elles lurent peu
qui pur!if q»è' . ' ■ . ; .
r dam es, m ais des lVmnom breuses ce ae furent )
:&lt;• leurs m aris et b u rs
i!v i salaire pour p r i - te
■; ne présente rien de
■' . plique parfaileim n
: . honner, si lant est q u ’il
lecle.
s travaux urgents de
mparî ■- les consuls firent appel
qui com prenait, avec des hem Le Uegistre bulletaire nuus
laits -, i: trihués. Ainsi le
bornes et t’entas
mu passât à lirai
:•
f i Canat, como son
■al s et soto escrichos
ais homes, femas et
• maison de l’Evescat ei

���ÉTU D ES SU1I

l ’ h ISTO IH E

DE M ARSEILLE

111

gleisa de Sanct Canat, lo dim ars 30 d’ahost » ; — 56 florins,
10 gros « als hom es, femas, enfans etpereyrons que an besognât
lo dimecres redier d’ahost prochan passât et la nuech enseguent
per tira r peyros, terra et suscavar las m uralhas de l’Evescat
como son davant nom ats en la b ulletaoriginalla. » Le 30 septem­
bre, ordre de payer 14 florins, 10 gros « als homes davannomas en la bullela originalla, losquals an traballiat als
repayres de l’Evescat, la seconda et tersa nuech del présent mes
de septembre » ; — 62 florins, 11 gros « als homes et femas que
au traballiat als repayras de l’Evescat lo vie jo rt deldit de
septembre como es delras escrich en la bullela originalla » ; —
69 florins, 4 gros, 2 quarts « als homes et femas que an traballiat
als repayres de l’Evcscat lo v in ' jo rt del présent mes de septem­
bre como es detras escricli en la bulleta originalla » ; — 133 flo­
rins, 11 gros « als hom es, femas et garsons que an traballiat lo
xc, lo x n e et lo x iiic del présent mes de septem bre als repayres de
l’Evescat. » Le 20 octobre, ordre de payer 63 florins, 11 gros,
2 quarts « als hom es et garsons que an traballiat als repayres de
l’Evescat et à las trenchadas de Sancta Paula lo xvic et lo xvm e
jort de septem bre proclian passât ». Enfin, le 23 octobre, ordre
de payer 23 florins, 2 gros « als hom es et femas que an trahalliat à l’Evescat tout lo jo rt como la nuech lo 23e jo rt de septeim
bre prochan passât. »
Le Registre bulletaire, comme on vient de le voir, ne donne pas
de détails et se réfère, pour les nom s, aux « buliettes originales »
dressées pour la justification des comptes. Ces « buliettes origi­
nales » paraissent avoir toutes disparu, sauf une, la prem ière
en date, celle qui a tra it aux travaux effectués le 29 août. Elle
renferme 296 nom s de m anouvriers, 14 nom s de « perayrons »
ou carriers et 58 nom s de femmes et d’enfants. Sur ces 58 noms,
il y en a 52 d’enfants et 6 seulem ent de femmes. Les voici : « la
mayre de Jolian Robin, s a iilh a ; V entura Aurengo ; la molher
de Rerthom iéu C arriera, sa fillia ; Johanna Barbana. » A l’excep­
tion de la dernière, les nom s de famille des autres sont représentés
dans la liste des hom m es. 11 s’agit visiblem ent de familles
entières, dont les m em bres actifs et valides ont été embauchés

�par les autorités m unicipales en vue de travaux urgents : il suffit
de com parer les dates données par les comptes m unicipaux avec
le Journal de Valbelle pour voir dans quelles circonstances
particulièrem ent critiques et dans quelles conditions de célérité
ces travaux durent être exécutés. Les « perayrons » reçurent
comme salaire 5 gros par jour ; les hom m es 2 gros ; les femmes
et enfants 1 gros seulem ent. Nous n’avons plus les « bullettes
originales » pour les dépenses des jours suivants ; m ais il est fort
probable que si elles avaient été conservées, nous y rencontre­
rions les mêmes nom s ou d’autres nom s analogues, c’est-à-dire
ceux de travailleurs, hom mes ou femmes de peine, constituant
la m ain-d’œuvre habituelle pour ces sortes de travaux. Il n’y
avait donc là rien d’extraordinaire et l’on com prend le silence
gardé par H onorât de Valbelle.
Comment expliquer cependant ce surnom de Tranchée des
Dames appliqué à cette partie des fortifications contiguë à la
Tour de Sainte-Paule ? Il est possible que la participation de
quelques Marseillaises aux travaux de terrassem ent ait frappé
les bandes italiennes chargées de la défense des rem parts
(concurrem m ent avec les citoyens de la ville) et en p a rtic u ­
lier leur chef, le rom ain Renzo da Ceri, qui fut véritablem ent
le héros de la résistance (et les M arseillais ne devaient pas
l’oublier de sitôt). Renzo ne paraît pas avoir su beaucoup de
français : il s’exprim ait d’ordinaire en italien (1). Il au ra sans
doute parlé « delle donne », qu’on a traduit par « dam es ».
C’est ce qui a perm is d’étendre la condition de celles qui
eurent un rôle dans le siège, de joindre d’abord aux femmes
du peuple qui travaillèrent contre un salaire (ceci soit dit sans
vouloir dim inuer leur m érite) les « dames du rang le plus élevé»
et finalem ent d’élim iner à peu près com plètem ent les prem ières
au profit des secondes, pour la plus grande gloire et exclusive
de quelques grandes familles provençales encore représentées
dans la seconde m oitié du xvie siècle.
(1) C ’est ainsi, q u ’au dire de V a lb e lle , il a u ra it répon d u, le 6 o cto b re, aux
M arseillais qu i se p la ign aie n t des d ép réd a tio n s com m ises p a r les Italien s :
t Segnliors, non d u bitate que ante très dies los cach a ro v ia de la te rra . »

�ÉTUDES

SDK L ’H I S T O I R E D E M A R S E IL L E

De cette brève étude, il semble qu’on puisse tirer les conclusions
suivantes :
1° Les textes tout à fait contem porains sont muets sur une
prétendue participation des grandes dames de Marseille au siège
de 1524; l’expression ne se rencontre qu’à la fin du xvie siècle,
sous une foi me vague et générale, et c’est seulement entre 1775
et 1784 qu’on a songé à la préciser par l’addition de quelques
noms propres, addition et précision qui ne sont pas justifiées
par le m oindre docum ent authentique.
2° Les seules femmes dont les témoignages tout à fait contem ­
porains nous aient conservé la trace et les noms sont des femmes
du peuple qui, concurrem m ent avec leurs m aris, leurs frères et
leurs enfants, furent embauchées par les autorités m unicipales
pour une tâche déterm inée et contre un salaire fixé.
3° Enfin les femmes ne participèrent qu’à des travaux de
terrassem ent et nulle part, dans les écrits du temps, on ne trouve
la m oindre m ention d’une participation aux combats sur les
rem parts. L’héroïsm e m ilitaire déployé par les M arseillaises est
une am plification gratuite due à l’im agination d’historiens pos­
térieurs et relativem ent récents.
En recherchant l’origine et l’évolution d’une tradition ancienne
et populaire, nous avons voulu m ettre en lumière la part de
réalité qu’elle contenait et qui lui avait donné naissance. Notre
intention a été de faire un travail, non de dénigrem ent, mais de
mise au point. P o u r avoir établi une tentative d’accaparem ent
posthume d’une gloire collective, nous ne croyons pas avoir
diminué l’héroïsm e déployé par les défenseurs de Marseille, lors
du siège de 1524. Le m ot exact et vrai qui le caractérise le mieux
est celui de Valbelle : Tout le monde fit son devoir. C’est pour­
quoi il y aurait un moyen d’honorer cet héroïsme, de toute une
cité, un moyen plus congruent et mieux approprié que l’érection
d’un m onum ent dédié à un groupe d’habitants de préférence aux
autres et, à un groupe dont la désignation se justifie mal et prête
aux contestations. Pourquoi ne traiterait-on pas Marseille
comme on a fait P aris, Lille et d’autres villes ; pourquoi ne
m ettrait-on pas dans ses arm es la croix de la Légion d’honneur

�V .-L .

150URKILLŸ

comme on l’a mise il y a dix ans dans celles de Saint-Dizier (1).
En 1544, vingt ans après le siège de Marseille, et toujours sous
le règne de François Ier, la ville de Saint-Dizier arrêta pendant
cinq semaines l’arm ée im périale comm andée par Cliarles-Quint
et qui m archait sur Paris. La ville capitula ; m ais, par sa résis­
tance, elle avait brisé l’offensive im périale et sauvé la capitale.
Marseille assiégée par le connétable de Bourbon qui, m ilitaire­
m ent valait bien l’Em pereur, résista près d’un mois et demi et
força les Im périaux à une honteuse retraite. L’héroïque obstina­
tion des Marseillais et des troupes de défense perm it au roi de
France de rassem bler une arm ée et surtout déconcerta les plans
d’invasion et de partage combinés entre Bourbon, Charles-Quint
et Henry VIII et déjà en cours d’exécution. V éritablem ent et sans
exagération, Marseille, dans ces circonstances, sauva l’honneur
du roi et l’intégrité du royaum e. P aris, Lille, Saint-D izier ont
longuem ent et héroïquem ent résisté — et succom bé : on les a
décorées. Que l’on décore aussi M arseille dont la résistance ne
fut ni moins longue ni m oins héroïque, m ais fut plus heureuse.
Cette récom pense d’un héroïsm e collectif l’estim erait-on super­
flue parce que, pour une fois, la valeur n ’a pas été trahie par la
fortune ?
(1) V o ir A . R ozet et P . L c m b e y . L e s i è g e d e S a i n t - D i z i e r e n 1 5 U , 1909.

�É T U D E S SUR L ’H IS T O IR E DE M A R SEILL E

121

APPENDICE

Segon si los homes que si son logatz per lo fondre et tirar peyra de
la mayson de la Vescat et gleysa de Sanct Canat au jor duey diluns
XXIX de ahost 1524. A grosses II per home.
Primo Peyron Redon.

Georgi Riguessa.
Anthonon Bonpat.
Nicolau Franco.
5 Guillien Gast.
Honorât Martin.
Peyron Fermin.
Michel de Venesia.
Barthomieu Carriera.
10 Loys Genieys.
Frances Tiran.
Martin de Sacoman.
Gonin Tardi.
Michel Besson.
15 Nicolau Selie.
Peyron Rebol.
Anthoni Giraut.
Honorât Franco.
Coslan Via.
20 Georgi Boys.
Ardison Guerso.
Johan Manhan.
Bernardin Esterai!.
Johan Robin.
25 Anthoni Anfosso.
Batiste Lonbart.
Jehan Imbert,
llaynault Jacquet.
Peyre Morel.
30 Jaco Ros.
Peyre Audo.
Steve Ripert.
Anthoni Moligin.
!•rances Bestanlia.

35 Jaco Bestanlia.
Nicolau Ranlia.
Angellin Aurengo.
Johan Fabre.
Anthoni Caulet.
40 Jolian Maffon.
Antlioron Maurel.
Johan Bermon.
Glaudo Porto.
Andrieu Cormanes.
45 Urban Berna.
Durant Feraut.
Cristou Camoyn.
Jehan Figon.
Domergue Rosso.
50 Giraut Leydet.
Jehan Borio.
Marco Riguesso.
Cristou Lobo.
Laurens Ramel^
55 Honorât Terrin.
Glaudo Gasan.
Anthoni de Selhans.
Anthoni Durant.
Johan Fournault.
60 Martin Roge.
Andrieu Fabre.
Raphel Gentil.
Arnos Davin. ,
Audin Ferrier.
65 Deydier Carens.
Thomas Merle.
Valentin Martin.
Andrieu Brau.

�122

V .-L .

Barthomieu Rolant.
70 Honorât Ripert.
Jaunie Phélix.
Johan Anfosso.
Marco Anfosso.
Jacomo Anfosso.
75 Domergue Arnauilo.
Jaume^Banoilli.
Bernardin Raphel,
Johan Jay.
Peyre Anhelhet.
80 Sperit Tiran.
Nicolau Bonavia.
Anthoni Morche.
Guilhem Marro.
Johan Luet.
85 Foquet Morlan.
Laurens Esguesier.
Anthoni Fanton.
Laurens Billion.
Batin Malhan.
90 Eyrieu Sauve.
Cristou Ferrier.
Anthonon Calhon.
Johan Carvin.
Sperit Grangié.
95 Francès Blanc .
Phelibert Fornelhier
Thomas Reverdit.
Jaunie Selhoret.
Martin Bilhart.
100 Frances Bergié.
Agostin Caslilhin.
Bertran Fouco.
Meyfren Galvo.
Manuel Ricait.
105 Guilhen Valentin,
llaymon Golomp.
Raymon deViello.
Berthomieu de Rico
Berthomieu Lertea.
110 Honorât Sarrolha.
Michel Bernart.

BO U R R ILL Y

Anthoni Hugo.
Garle Aurengo.
Jaco Moren.
115 Anthoni Lebre.
Anthonon Candollo Moro.
Johan Clapier.
Anthoni Seborc.
Johan Johan.
120 Baltazar Raymon.
Vassalo Iserico.
Guilhen Robaut. .
Steve Poncet.
Anthoni de Rico.
125 Laynet Robaut.
Barthomieu Braydo.
Batista Bertran.
Bonifay Genieys.
Bernart Leons.
130 Guilhen Reverdit.
Gerome Nians.
Peyre Audebert.
Andrieu Vinha.
Johan Calhon.
135 Bertran Johan.
Michel Durbec.
Peyron Calhon.
Domergue Comoyn.
Laurens Bonifay.
140 Giorgi d’Ast.
Laurens Bermon.
Jaunie Aubes.
Jaco Asquier.
Johan Pautrier.
145 Johan Lieutaut.
Anthoni Bernart.
Johan üanti.
Anthoni Silian.
Peyre Clavier.
150 Johan Ricaut.
Berthomieu Jordan.
Johan Aubos
Mathieu Jante.
Honorât Bertran.

�É T U D E S SU R L’H IS T O IR E DE M A R SE IL L E

155 Johan Trelhe.
Bernard Revel.
Phelix Sicart.
Glaudo Gasan.
Peyre Crespo.
160 Peyre Vielli.
Jaufre Estella.
Johan Carbonel.
Domergue Gion.
Johan Bertran.
165 Rollet Verno.
Berthomieu Cocorel.
Bertran Rec.
Carie Clavié.
Costan de Costan.
170 Michel Blanc.
Amielh Giraudet.
Agostin Manella.
Glaudo Reyne.
Martin Sacoman.
175 Honorât Maystral.
Berthomieu Perin.
Fassin de la Lena.
Steve Virana.
Anthoni Molina.
180 Steve Millé.
Anthoni Sufren.
Jaco Rostana.
Loys Pelisier.
Peyre Ferrier.
185 Loys Salvayre.
Berthomieu Mestre.
Glaudo Ferrier.
Anthoni de Laze.
Jaco Aycardo.
190 Johan Berssa.
Vincens Martin.
Monet Martin.
Johan Martin.
Macobri Buffo.
195 Jaco de Cayn.
Guilhen Gabriel.
Michel Rebollet.

Guilheume Gabriel
Anthoni Gabriel.
200 Johan Ribollet.
Georgi Fat.
Anthoni Arnaut.
Mathieu Pico.
Anthoni Michel.
205 Anthoni Peytavin.
Mathieu Durant.
Gillet Carbolina.
Anthoni Motet.
Berthomieu Motet.
210 Johannon Astor.
Peyre Forment.
Martin de Trages.
Jaunie Martin.
Ambrosi Loquier.
215 Peyron Garin.
Anthoni Pelhon.
Johan Coston.
Johan Broquier.
Johan Claco.
220 Jacomo Serieza.
Andrieu Buyn.
Fassin Martinon.
Félix de Sebilia.
Bastian Cocorel.
225 Jaume de Camp.
Berthon Dulhot.
Frances Real.
Frances Nan.
Johan Salvayre.
230 Bernardo Varesot.
Johan Feraut.
Marco Morant.
Mitre Pelisié.
Peyre Salvan.
235 Bertran Ricardon.
Peyre Duran.
Glaudo Cusol.
Guigo Jordan.
Peyre Former.
240 Peyre Nata.

123

�124
Gregori Aurengo.
Johannot Joya.
Berthomieu de Sault.
Guilhen Gasquet.
245 Paulet Danlian.
Simon Barianal.
Lazaron Grava.
Peyre Giraut.
Anthoni Guerso.
250 Honorât Rey.
Johan Astier.
Simon Capon.
Peyre Tetercl.
Henric Granet.
255 Peyron Decanis.
Peyre Bernard.
Honorât Motet.
Monon Gasquet.
Vivault Balmont.
260 Nicolau Bertran.
Georgi Mos.
Martin Gontard.
Laurent Nigron.
Alexandre Sestueyni.
265 Johan Levanhe.
Jaume Sufren.
Henric Basso.
Loys Rey.

V .-L .

BO U R R ILLY

Johan Estève.
270 Jaume Calvin.
Andrieu de Lozena.
Guilhen Martin.
Honorât Pelison.
Cristou Pebre.
275 Jaume Peyron.
Anlhonon Lansaman
Loys Solier.
Steve Pison.
Manuel Breton.
280 Monon Berteley.
Thomas Guilheumes.
Anthoni Guilheumes.
Anthoni Guerso.
Damas Poncliin.
285 Johan Fabre.
Sperit Alaman.
Johan Boio.
Bernard Ponchin.
Michel, ïarlet de Guilhen Davin.
290 Barthomieu Silvestre.
Lo varlet de Anthonon Turrel.
Johan Long.
Phelix Sicart.
Bernart Revel.
295 Manuel Merlet.
Alexi David (1).

Los pereyrons per suscavar las muralhas an gasanhat grosses sine
per home que an servit lodit jorl diluns.
Primo Bonifay Dol.
Glaudo de Roure.
Benet de La Bollii
Glaudo Vincens.
5 Johan Vincens.
Johan Dermes.
Benet Gasello.

Loys Paul.
Monet Davin.
10 Peyre Bodié.
Jaume Gastéu
Peyre Vesin.
Glaudo Odo.
14 Gonet Auberge.

(1) Noms effacés dans le cours du rôle : Peyre Calhan, Bernart Bonavie
Bastian Michel, Frances Portanier, Peyre Crespo.

�É T U D E S SU R L ’H IS T O IR E DE M A R SEILL E

125

Segon si las femas et enfans logas deldit jort que gasanlian gr. 1.
Primo Rollet Isnart.
Jolian Coston.
L a m a g r e d e J o lia n R o b in .
S a fillia .

5

V e n tu ra A u r e n g o .
La

m o lh er

de

B e rth o m iéu

C a rriera .
S a fillia .

Johannonet Dodon.
Anthoni Pelasso.
10 Thomas Durbec.
Anthonon Jordan.
Marin Damnas.
Jolian Moren.
Jolian Gasléu.
15 Laurens Siterna.
Glaudo Chabas.
Glaude Gaselo.
Berthomiéu Bellon.
Georgi Meysonier.
20 Anthoni Jolian.
Peyre Camoyn.
Peyron Calhon.
Johan Ricorso.
Jolian Raymon.
25 Glaudo Bonafé.
Jaunie Bonaut.
Johan Lieutaut.
Anthoni Turc.
Benet Calhon.

30 Stève Garnier.
Glaudo Calhon.
Anthoni Ros.
Jaunie Ileysan.
Rigon de Luelli.
35 Bernart Jolian.
Johan Davin.
Raphel Davin.
Raymon Brest.
Tibaut lo potier.
40 Bonifay Genieys.
Peyre Isnart.
Johan Aulenier.
Foquet de Lans.
Johan Esguesier.
45 Gabriel Calhon
Isnard Jaunie.
Alart Trieno.
Guilhen Corrau.
Johan Calhon.
50 Glaudo Riguessa,
Peyre Laugié.
Glaudo Michel.
Anthoni Bertéu.
Glaudo Esteve.
55 Vitor Rocon.
Johan Jay.
Johanna B arbana

58 Thomas Portéu.

Somma las jornadas des homes 11. 49, gr. 4, que son jornadas 296, à
gr. 2 lo jort per home ; et las jornadas dels peyrayrons que son qua­
torze à gr. 5 per home, fl. 5, gr. 10 ; et las jornadas de las femas et
enfans que son 58 à gr. 1 per cascun, fl. 4, gr. 10 ; que es en somo tôt
ben quontat florins seyxanta, die 11. 60.
Piero Vento, consol,
Peyron de Conte, consol,
Mathiéu Lausa, consol,
Anthoni Gonlart,
Gabriel Vivaut,

Anthonon Albertas,
Nicolau de Arena,
Foquet Novel,
Carie Forbin,
Jacliobus de Paulo.

�126

V .-L .

BO U R R ILLY

Nous, Pierres Vente, Pierres de Conte et Mathiéu Lausa, consols, al
présent et deffensors de las libertats de Masseilha et los depputats de
la guerra mandan à vos noble homme Loys Vento, trésorier general
de lad. cieutat que dels deniers de lad. guerra donnas et pagas als
hommes et femmas que an besognât lo diluns XXIX d’ahost prochan
passât à tirai- peyras, à fondre l’Evescat et la gleisa de Sanct Canat
como son ayssi detras nominats et sota escriclis per losd. depputats,
que montan totas lasdictas jornadas en somma universala la somma
de florins seixanta, die fl. IX. Donnât à Mass», sota nostres propres
segels lo Xe jort del présent mes de septembre, l’an mil v&lt;= xxnn.
Jachobus de Paulo, Agnelo de Biacxo, Loys Paul, contorolle.

m

�AQVAE SEXTIAE
HISTOIRE D’AIX-EN-PROVENCE DANS L’ANTIQUITÉ
PA H

AÆ
iottel CLERC
Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université d’Aix-Marseille.

TROISIÈME PARTIE
TOPOGRAPHIE

ET

CHAPITRE

ARCHÉOLOGIE

PREMIER

ÉTAT DE LA QUESTION

Ce n’est pas sans hésitation que j ’entreprends cette dernière
partie de l’histoire d’Aix dans l’antiquité, partie cependant indis­
pensable, et que l ’on me reprocherait à juste titre d ’avoir laissée
de côté. Mais je ne m ’en dissimule pas les difficultés. La première
chose à faire serait évidemment de rechercher quel a pu être le
périmètre de l’enceinte. Car je pense que personne n ’admettra,
avec Gilles, que « Les villes romaines, n’étant pas entourées de
murailles, occupaient de très grandes surfaces. Aix présente cette
particularité, aussi est-il difficile de décrire son périmètre » (1).
Nous partirons au contraire de ce principe que toute colonie
romaine était entourée de remparts (2), ce qui ne veut pas dire,
bien entendu, que toute l'agglomération urbaine fût comprise
dans l’enceinte de ces remparts. Mais la recherche du tracé de
cette enceinte ne peut venir qu’après une étude attentive et
(1) Le pays d ’A ix, p. 9.
(2) C’est seulement sous le règne de Claude que l’on voit créer des colo­
nies non ceintes de murs, et Tacite ne manque pas de faire remarquer celte
particularité, évidem ment nouvelle : Coloniam nullis m unim entis sœ ptam
(Ann. xiv, 31).

�128

M IC H EL

CLERC

détaillée de tous les vestiges d’époque romaine encore recon­
naissables. Il y a bien longtemps déjà, en 1856, Arcisse de
Gaumont exprimait le désir que l’on dressât un plan des m onu­
m ents antiques d’Aix, et le renouvelait, sans plus de succès,
dix ans après (1). Or, ce désir n ’a malheureusement pas encore
été réalisé. Mqis c’est ce qu’il faut èssayer de faire avant de tenter
de délimiter la ville même. Et alors, bien qu’aucun auteur ancien
ne fasse la moindre allusion aux remparts d’Aix, et bien qu’aucun
fragment n’en ait été mis au jour ju sq u ’ici, peut-êlre pourronsnous retrouver au moins les grandes lignes de l’enceinle qui, à
n ’en pas douter, entourait la ville romaine d’Aix (2).
Il esl possible que les travaux d’assainissement actuellement
en cours d’exécution apportent quelque lumière sur la question ;
m ais comme, paraît-il, ils ne seront guère terminés avant trois
ans, je me décide à n’en pas attendre le résultat, d’ailleurs très
problématique, et à ne me servir que des documents déjà
existants.
C’est une chose admise par tous les érudits aixois, depuis le
dix-septième siècle ju sq u ’à nos jours, que la villed’Aix au moyen
âge se divisait en trois agglomérations distinctes et séparées :
la ville Comtale, où était le palais des comtes de Provence,
devenu plus tard celui des Cours souveraines; — le bourg SaintSauveur ; — et la ville archiépiscopale, ou inférieure, où était
l’église de Notre-Dame de la Seds.
Et, pour certains, ces trois emplacements auraient correspondu
à aillant de quartiers de la ville antique, quartiers qui auraient
été distincts et séparés les uns des autres. Ainsi, d’après de
Haitze (3), lorsqu’on releva, au ixrac siècle, la ville détruite par
les Sarrasins, on la rebâtit sur l’emplacement de la ville romaine,
et « en la rebâtissant, on suivit la forme de sa première cons•
(1) Congrès Archéologique de France, 33me session, à Aix, 1866, p. 263.
(2) M. A. Blanchet, dans son livre sur les Enceintes rom aines de la Gaule
(1907), ne mentionne même pas le nom d’Aix, sauf à la page 7, où il la cite
parmi les villes qui, comme chefs-lieux de cité, ont dû avoir une enceinte.
(3) Histoire de la Ville d ’A ix, I, p. 120. — Pour le dire en passant, la des­
truction d’Aix par les Sarrasins et sa reconstruction de toutes pièces me
paraissent deux faits également chimériques.

�AQVAE SE X T IA E

129

traction ea trois ham eaux différents ou trois lieux d’habitation
distincts et fermés, dont les enceintes furent rétablies sur les
vestiges ou fondements qui en restaient ».
U s’en faut d’ailleurs de beaucoup que l’on s’entende sur les
emplacements respectifs des trois villes. Ainsi, pour Bouche, la
Ville comtale, c’est « sur le milieu aujourd’hui de la ville, à l’en­
droit où l’on nomme le Grand Horloge » ; j ’imagine d ’ailleurs
qu’il y comprend le bourg Saint-Sauveur, dont il ne parle pas ;
et, pour lui, la troisième ville (la première étant l'agglomération
autour de Notre-Dame de la Seds), est « vers l’endroit où est
maintenant le Palais, où il y a trois grandes tours, dit puis après
Villa de T urribus ». Ce serait celte dernière qui serait la ville de
Sextius (1).
Or ce nom de Ville des Tours est, au contraire, appliqué par
presque tous les érudits à la Ville archiépiscopale.
Ainsi, pour Pitlon, la Ville des Tours est la ville archiépisco­
pale, autour de Notre-Dame de la Seds ; la Ville comtale, l’a n ­
cienne ville romaine, est celle qui s’étend autour du palais, et le
bourg Saint-Sauveur était à part (2). Telle est aussi l’opinion de
Papon, dont je transcris le passage, où celte opinion s’exprime la
plus nettement : « L’ancienne ville d ’Aix fut bâtie à l’endroit où
est le palais. On l’appelle dans un litre rapporté par Pitton,
civitas aqnensis ; on l’appelloit aussi quelquefois civitas comitalis,
parce que les comtes de Provence y demeuroient. Les tours du
palais sont un ouvrage des Romains. A côté de la ville il y avait
deux faubourgs ; l’un nommé ville des Tours, villa de Turribus,
étoit bâti à l’endroit où sont les PP. Minimes, et paraît avoir été
le premier habité par les chrétiens, puisque l’évêque y demeurait.
Il ne resloit plus dans le xvme siècle que sou palais et l’église de
Notre-Dame de la Seds, Beatae Mariae deSede, qui avoit été métro­
pole ; tout le reste éLoit détruit. Ce bourg étant plus exposé aux
attaques des ennemis par sa situation, et devant servir de r e m ­
part à la ville, étoit vraisemblablement flanqué de tours, selon
l'usage de ce temps là, qui vouloit que chaque maison eût la
(1) Chorographie, p. 202.
1.2) Histoire de la ville d 'A ix, p. 14.

�M IC H EL

CLERC

sienne, d’où lui vint le nom de villa de Turribus. L’autre bourg
étoit celui de Saint-Sauveur, qui fait aujourd’hui un des quar­
tiers de la ville (1) ».
Telle est enfin l’opinion d’Esprit Devoux, qui a essayé le pre­
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mier, si je ne me trompe, de figurer graphiquement cette théorie,
et de m ontrer aux yeux la villeancienne comparée à la moderne.
Je vais reproduire ici, avec le croquis de son plan, l’explication
dont il l’accompagne ; j ’en respecterai soigneusement la langue
et l’orthographe, en me bornant à ajouter quelques points et quel­
ques virgules, dont l’absence se lait par trop cruellement sentir
dans l’original.
« Cette partie de ville nomée particulièrement la ville des
Tours fut démolie volontairement par ses habitants depuis l’an­
née 1260 jusques en 1480 (2), qui la transférèrent autour de la
partie nomée comtale qui réunit par là dans un seul point les
différentes parties qui restaient de la Ville antique des Romains
appelée en général AquæSextiæ. On doit présum er que l’étendue
de la ville d’Aix bastie par Sexlius l’an 631 de la fondation de
Rome était alors toute réunie où sont les Eaux, ayant basti le
Palaisdes Tours à la teste, dont ensuite elle porta le nom géné­
rique de la Ville des Tours, et dont l’abandon et la démolition de
la partie intermédiaire auprès des bastimenls des Eaux la laissa
divisée en deux parties qui par la démolition en 1351 de la divi­
sion du couchant se réunit autour de la partie du levant q u ’on
nomoit alors Comtale par le séjour des comtes souverains.
« Ville Comtale. — C’est autour de cette partie qui restoit de
celle bâtie par Sexlius, et distinguée par Ville Comtale ou la
cité, où s’éloint logés les Comtes Souverains, des trois Bourgs
supérieurs, celui de Saint-André, celui de Saint-Sauveur en
dessous et celui de Sainte-Marie après, divisée en 1292 qui se

(1) Histoire de Provence, I, p. 43.
(2) Quoique je n’aie nullement l’intention
tiv es à l’histoire d’Aix au moyen âge, je ne
quer l’invraisemblance de cette démolition,
ans ! Toute cette histoire de la formation de
graphie serait à revoir de très près.

de discuter ici les questions rela­
puis m’empêcher de faire remar­
qui aurait duré deux cent vingt
la ville médiévale et de sa topo­

�AQVAE SEXT1AE

131

réunirent en un seul bourg, muré, en 1336. Divers Fauxbourgs
dans les autres costés s’y étoinl formés soit plus anciennement
soit par l’abandon et la destruction de la partie dite Ville des
Tours à Notre-Dame de la Seds qui avait commencé en 1260,
jusqu’en'1470 ; ces Fauxbourgs étoint celluy appelé Caudanarum
près des Observantins et des Eaux chaudes de Sextius, celuy
près des Cordeliers appelé Anglois, celui près de Sainte-Clère et
place des Guerriers dite des Trois Ormeaux jusque à Belle Garde
appelé Rabeti, celuy près l’église Saint-Jean, ces Fauxbourgs
réunis 1650 par celuy d’Orbitelle ,sous le Cours ; c’est cette réu­
nion générale des débris de la Ville antique des Romains qui a
formé autour de la partie comtale l’estendue actuelle de la Ville
d’Aix représentée séparément dans le plan ci-dessus »,
Il me paraît que, mieux que tout, ce terrible charabias inontreraà quel point les idées là-dessus étaient vagues et difficiles
à préciser: pour Devoux, la ville de Sextius était à la fois, et vers
l’établissement thermal, et vers Notre-Dame de la Seds, et vers
le Palais (Fig. 2) !

F ig . 2. — Aix romain, d’après E. D e v o u x .

Les érudits plus récents ont essayé de délimiter d’une façon
plus précise l'emplacement de la ville antique, mais sans beau­
coup plus de succès. Pour Fauris de Saint-Vincent, elle compre­
nait tout l’espace situé entre la Seds, l’Hôtel-Dieu, l’Aire du
Chapitre, le couvent des Observantins, une partie « du faubourg
actuel » et de là, l’enceinte « remontait vers le jardin des Mini­
mes ». Je résume de mon mieux le texte fort peu clair de Fauris,

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CLERC

d’où il résulterait, si je le comprends bien, que les tours romai­
nes du Palais étaient, toutes les trois, en dehors de l’enceinte.
Et pourtant, quelques pages plus loin, il dit que « les Romains
établirent près de cette tour leur prétoire, qui est devenu dans
le onzième siècle le palais de nos comtes » (1). Alors le prétoire
aurait été en dehors de l’enceinte !
C’est ce tracé qu’ont admis les auteurs de la Statistique des
Boucbes-du-Rliône, mais en insistant sur une particularité que
Fauris avait reléguée dans une note : la citadelle aurait été pla­
cée sur un rocher dit rocher du Dragon, ainsi nommé à cause
d’un dragon que les habitants d’Aix disaient avoir été tué par
l ’intercession de saint André (2). Je ne perdrai pas m on temps
à discuter cette assertion qui ne repose absolument sur rien, ce
rocher ou prétendu tel ayant été depuis longtemps détruit par
la pioche des entrepreneurs, et n’ayant d’ailleurs jam ais présenté
le moindre vestige d’antiquités, ni même d’habitations quel­
conques (3).
Il faut arriver à l’année 1840 pour constater une véritable
tentative, raisonnée et scientifique, d’explication de la topogra­
phie antique d’Aix. Elle est due à l’intelligent et consciencieux
érudit qu’était Rouchon-Guigues, dont j ’ai déjà eu l’occasion de
mentionner le travail relatif aux Salyens (4).
Pour lui, le point de départ pour la reconstitution d’Aix anti­
que doit être le Palais de justice avec ses tours romaines, qu’il
croit avoir été le Capitole de la colonie romaine, bâti sur la ligne
même des remparts, et donnant par une porte entrée dans l’inté­
rieur de la ville. Ce premier point fixé, une suite de monuments,
ou de vestiges de monuments, indique la ligne des remparts à
l’est: tout d’abord deux salles de bains, l’une dans le voisinage
de la place du Marché, la seconde dans la rue des Bagniers ;
puis, sur les places de l’Archevêché et de l’Université, les

(1) Mémoire sur l’ancienne cité d ’A ix, pp. 10 et 20.
(2) II, pp. 247 et 862:
(3) V o y e z R o u x -A lp h éra n , Les rues d ’A ix, II, p. 460.
(4) Sur la position de la ville d ’A ix a vant sa destruction p a r les Sarrasins
(M ém oires de l’A cad ém ie d ’A ix , IV , 1840).

�a q v a e

'

s e x t ïa é

133

murailles qui soutiennent la cathédrale, dans laquelle il voit
un ancien temple. Plus au nord, l’aire du Chapitre, ou Marché
aux bestiaux actuel, a fourni quantité de fragments antiques.
De là à Notre-Dame de la Seds, ancienne cathédrale, l’HôtelDieu, la chapelle (détruite) de Saint-André, la chapelle et le
cimetière Saint-Laurent longent, mais extérieurement, la ligne
des remparts. C’est dans l’enclos de la chapelle de Saint-André
que se trouvait le rocher du Dragon, qui par conséquent, comme
le remarque Rouchon, n’a jam ais fait partie de la ville antique ;
et c’est le chemin du cimetière de l’Hôtel-Dieu qui formait la
ligne du m u r septentrional de l’enceinle. Enfin, une ligne allant
de la Seds au Capitole, en passant par la roule d’Avignon el par
les rues Villeverte, Saint-Esprit et des Gantiers, complétait
1enceinte de la colonie.
Voilà au moins un système cohérent et net, qui a le mérite
d’englober dans le périmètre d elà ville tous les vestiges romains
connus de notre temps (1).
On rem arquera que, pour lous les érudils que je viens de
nommer, le bourg Saint-Sauveur, point culminant de la ville, ou
ne fait point partie de la ville antique, ou n ’occupe dans sa
topographie qu’une place fort secondaire.
Seul, un écrivain m ort il y a peu d’années, un artiste de goût
doublé d’un érudit sagace, le regretté Numa Coste, a eu des vues
très différentes et qui méritent la plus sérieuse attention. Or
voici ce qu’il écrit à propos de la fondation du caslellum romain
par Sextius Calvinus : « Il est infiniment probable que la ville de
Sextius ne fut à l’origine qu’une espèce de camp retranché placé
sur le point le plus culm inant et le plus facile à défendre. Si l’on
remarque que le bourg Saint-Sauveur remplit cette condition et
qu’il a possédé ju sq u ’à la Révolution une or ganisation munici­
pale distincte, il y a lieu de conclure que le premier établissement
de Sextius fut une citadelle destinée à abriter la garnison
romaine ». — «Les u n s . . .placent la ville de Sextius sur l'empla(1)
Il est à regretter que Rouchon n’ait pas illustré d’un croquis son tracé
de l’enceinte : il est probable que, s’il l’avait fait, il en aurait mieux reconnu
les difficultés.

�134

M IC H EL

CLER C

cernent où se trouvait le Palais comtal ; d’autres veulent que le
général romain se soit installé dans ce q u ’on appelait la ville des
Tours, c’est-à-dire dans la ville basse. Personne ne s’est arrêté
à l’hypothèse, pourtant la plus rationnelle, que cette ville m ili­
taire devait occuper l’espace, beaucoup plus élevé, qui, ju s q u ’à
la Révolution, a constitué le bourg de Saint-Sauveur (1). »
On voit, par ce rapide résumé des opinions émises jusqu’à ce
jour, à quel point la question est peu élucidée, et q u ’en somme
elle n’a jamais donné lieu à des recherches systématiques et
détaillées. Ces recherches, il y a lieu de les faire, en relevant,
non plus en gros, comme on l’a fait ju sq u ’à présent, mais en
détail, les vestiges antiques, et en étudiant chacun d’eux au point
de vue spécialement topographique.
(1)
A ix ville rom aine (Sémaphore de Marseille, 24 février 1894); — La
Cathédrale d ’A ix (ibid., 28 avril 1907). — Il serait à souhaiter que l ’on réunît
en un volume, je ne dirai pas tous les articles publiés par Numa Coste (à rai­
son d’un par semaine, de 1895 à 1907) dans ce journal, mais au moins ceux qui
offrent le plus d’intérêt pour l'histoire locale. A tout le moins, une simple
bibliographie de ces articles dispenserait de recherches fastidieuses dans les
énormes in-folios du Sémaphore. Je me permets de signaler ce desideratum
à la Société des Etudes Provençales.

�CHAPITRE II
LES EAUX CHAUDES

Il paraîtra naturel de commencer cette étude par des recher­
ches sur l’emplacement de quelque chose qui, semble-t-il, n’a
pu varier depuis l’antiquité, à savoir les eaux chaudes et les
thermes où on les utilisait. Malheureusement ce que les auteurs
anciens nous apprennent sur les eaux thermales d’Aix nous
montre qu’assurém ent elles étaient fort célèbres, mais, à part
cel a, se réduit à bien peu de chose.
L’Epilome de Tite-Live et Pline l’Ancien attribuent, en partie,
la cause de la fondation d’Aix à l’existence de ces eaux ; Plutar­
que se borne à les mentionner ; Strabon et Solin disent, le pre­
mier, que, d’après un bruit qui courait de son temps, une partie
de ces sources était devenue froide ; le second, qu’elles étaient
moins chaudes, et moins courues, qu’aulrefois. Le docteur
Robert s’est efforcé, avec d’assez pauvres arguments d’ailleurs,
de démontrer que ce phénomène de refroidissement ne pouvait
s’être produit. Dans tous les cas, elles étaient encore fréquentées
(1) P itto n , Les E a u x chaudes de la ville d 'A ix, 1078; — L a u th ie r, Histoire
naturelle des eaux chaudes d'A ix-en-P rovence, 1705; — R o b ert, E ssai histori­
que et m édical sur les eaux thermales d'A ix, 1812; — De F re y c in e t, Lettres sur
les eaux therm ales d 'A ix (C o m p tes ren d u s de l ’A cadém ie des Scien ces, 18351836) ; — G rep p o, E tudes archéologiques sur les eaux thermales ou minérales de
la Gaule, 1846; — D o c te u r H. M ollière, Mémoire sur le mode de captage et
l’am énagem ent des sources thermales de la Gaule Rom aine (M ém oires de
l’Académ ie de L y o n , 1893); — B on n ard et P ercep ied , La Gaule therm ale, 1908 ;
— J. de D u ra n ti L a C alade, Notes sur les rues d 'A ix au xiv" et au xv" Siècles
(A n n ales de P ro v e n c e , X , 1913, p. 189 et su iv.). — Sudlioff, Aus dem antiken
Badwesen, B e rlin , 1910, n e tra ite p as des q u e stio n s qu i n ou s in téressen t ici.

�M ICH EL

CLER C

au cinquième siècle, puisque Sidoine Apollinaire les mentionne
encore, et compare même Aix à Baies (1).
Sur la Table de Peutinger enfin, Aix est représentée, comme
la plupart des villes d’eaux (non toutes cependant), par une
piscine où l’eau est figurée en bleu, et entourée de constructions
formant un carré (Frontispice).
Qui croirait que ces eaux si célèbres n’ont laissé pour ainsi
dire aucune trace matérielle de leur histoire dans l’antiquité?
que, tandis qu’il nous est parvenu des documents architecturaux
et épigraphiques témoignant de l’importance aux temps romains
de stations thermales comme Menthon, Aix-les-Bains, Uriage,
Dax, Luchon, Amélie-les-Bains, Fumades, Saint-Galmier, R oyat,
le Mont-Dore, Néris, Bourbon-Lancy, Bourbonne, et bien d’a u ­
tres encore (2), nous en sommes réduits à chercher même
l’emplacement des thermes romains d'Aix? Au Congrès Scientilique tenu à Aix en 1866, il fut déclaré qn’il ne restait en fait
d’établissement thermal d’époque romaine qu’un bain « situé
entre les récentes constructions de l’établissement thermal
actuel et la piscine nouvellement installée. Ce bain voûté est
bâti en moellons smillés de petit appareil, et offre de chaque
côté un banc en pierre qui était destiné aux baigneurs. Il forme
un réservoir au fond duquel naît une des sources des eaux
sextiennes » (3). Aujourd’hui ce dernier vestige a disparu, sans
que l’on ait songé seulement à en prendre un croquis.
Mais le plus surprenant, c’est l’ignorance où nous sommes de
l’origine et du cours même de ces eaux. Pour Pitton, leur source
(1) Epitom e, LXI : C. S extius p ro co n su l... coloniam A quas S extia s condidit, ob àquarum copiam e calidis frigidisque fo n tib u s ; — S tra b o n , IV, 15 :
xtnv
zürt Oepp.tü'j, Iù'i -civot p.zm pEêX’&lt;jx.evott &lt;pa&lt;ùv slç 4IUXP“ ’ — P l'ne&gt;H ist.
N at. XXXI, 2 : a q u æ ... alibi calidœ, alibi fr ig id œ ,... urbes condunt, s ic u t...
Sextias in Narbonensi provincia ; — P lu ta rq u e , Vie de M arius, 18 : p-ifyvuêi yàp
àuxciOi va|j.dtwv 9Epp.&lt;5v 'rcrqdç à jèbpoç ; — S o lin , 2 : Aquæ S e x tiœ .. . quorum
calor olim acrior, exhalatus per tem pora evaporavil, nec ja m p a r est famœ
priori ; — Sidoine, Carmen XXIII, A d Consensium, 13 : Sextiasque Baias ;
— cf. su pra, p. 141, et La bataille d ’A ix , p. 175 et su ivan tes.
(2) Voir l’ouvrage cité plus haut de Bonnard et Percepied.
(3) II, p. 252.

�AQVAE S E X T IA E

137

n’est « qu’à deux mousquetades de la ville, au-dessus du cou­
vent des Capucins, entre le chemin de Puyricard et celui de
Laubassane........leur cours est fort profond et soutenu par un
grand rocher qui sert de base à la colline de Saint-Eutrope. Dès
qu’elles sont à trente pas de la ville, elles prendraient leur pente
vers l’Orient, si le même rocher en leur coupant chemin, ne les
obligeait d ’entrer par la porte Notre-Dame ». De là, toujours
d’après lui, elles se partagent en deux branches, dont l’une
arrose le quartier actuel des Bains Sextius, l’autre se répandant
dans tout le quartier qui avoisine la rue des Bagniers (1).
Toute autre est l’opinion du docteur Bobert. Pour lui, les eaux
arrivent en ville par le cours Saint-Louis, et leur source, unique,
est dans un bassin sur lequel la ville fit élever une pyramide en
1729, pour bien établir ses droits sur ces eaux, droits que des
particuliers lui avaient contestés, et qu’elle avait fait consacrer
par arrêt du Parlement (2). Mais ces eaux, dites «eaux de Barret »
sont non pas chaudes, ni même lièdes, mais froides. Cepen­
dant, comme c’est elles, et elles seules, qui alimentent toutes les
eaux chaudes de la ville, Robert en conclut que: « c’est dans le
court espace d’environ mille pas géométriques que les eaux de
Mayne (les bains Sextius), du Cours, et des puits de la Boucherie
(quartier des Bagniers), acquièrent leur chaleur ordinaire ; ce
qui ne peut être, aux yeux des physiciens, qu’un phénomène
géologique des plus curieux (3) ». Si curieux, q u ’il m ’en paraît
tout à fait invraisem blable; mais, dans mon incompétence, je
ne puis que le livrer aux méditations des géologues. 11 est juste
cependant d’ajouter que l’expérience relatée par Robert, si elle
était authentique, viendrait à l’appui de son assertion : delà chaux
ayant été délayée dans le bassin de la Pyramide, les eaux de
Mayne et celles du Cours seraient devenues laiteuses. Mais
Robert n’a pas été témoin lui-même de cette expérience, et ne
la connaissait que par le dire d’un serrurier qui, lui, en aurait
été témoin trente ans auparavant! On voit que la chose est
(1) P. 29-30.
(2) 11 m’a été im possible de retrouver le moindre vestige de cette pyra­
mide, dont personne dans le quartier n’a connaissance.
(3) P. 120 et suiv.

�138

MICHEL

CLERC

sujette à caution, et il est un peu surprenant que Robert n’ait
pas eu l’idée de renouveler lui-même cette facile expérience.
Mais un autre l’a fait : en 1836, le capitaine de vaisseau Desaulces de Freycinet séjourna quelque temps à Aix et s’y occupa,
sous le patronage de l’Académie des Sciences, de déterminer
l’origine et la nature des eaux thermales. Il détourna une partie
des eaux de Barret, et y jeta aussi une teinture ; or voici quel fut
le résultat :
« Depuis la lettre que je vous ai écrite, en date du 24 mars, j ’ai
continué à étudier le débit des principales sources d ’eaux ther­
males de la ville d’Aix, ainsi que leur température, afin de
savoir si quelque effet provenant de la dérivation partielle que
j ’avais opérée à Barret deviendrait sensible ; mais aucune inter­
mittence ne s’est fait sentir pendant vingt-cinq jours d’observa­
tion, et la teinture que j ’avais jetée dans le bassin n ’a point
encore été aperçue » (1).
En réalité, la prétendue communication entre les eaux des
bains Sexlius et celles de Barret n’existe pas, et l’explication des
faits signalés par Robert est tout autre. M. Repelin vient de mon­
trer (2) que «la région située au nord d’Aix est parcourue soulerrainement par un réseau aquifère très complexe com prenant des
eaux chaudes et des eaux ordinaires. Le centre thermogène est
assurément au nord du point où les eaux ont leur plus haute
température, c’est-à-dire des bains Sexlius. Plus à l’est, le réseau
chaud et le réseau froid présentent, vers Barret, une sorte de
zone de passage où s’entremêlent les eaux chaudes et froides, et
où, au hasard des cassures, les unes ou les autres viennent au
j o u r . .. Il y a en somme une nappe chaude en relation manifeste
avec les eaux ordinaires, et la source de chaleur doit être cher­
chée vers le N o r d ... C’est dans la partie orientale des chaînes
d’Eguilles et de la Trévaresse, la plus voisine du méridien d’Aix,
qu’il convient de chercher le bassin d’alimentation des eaux
minérales. Leur haute température paraît indiquer q u ’elles
viennent d’une certaine profondeur, et il ne s'agit sans doute pas
(1) Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 1836, II, p. 408 (25 avril).
(2) Les Bouches-du-Rhône, XII, Le Sol, p. 181 et suiv.

�•- ■v,

AQ VAE SEX T IA E

139

ici d’une source normale au contact des calcaires et des argiles
imperméables sous-jacentes. C’est bien plutôt une venue souter­
raine à la faveur d’une faille, et dès lors nous ne pouvons nous
em pêcher de songer à la cheminée volcanique du basalte de
Beaulieu, assurément enfouie sous les dépôts tertiaires dans la
partie orientale de la Trévaresse ».
E n revanche, Robert est dans le vrai quand il déclare que
« depuis Barret ju sq u ’à la ville, il n ’existe aucun aqueduc ancien
ou mo derne, et (que) les eaux n’ont qu’un canal naturel ». Il veut
dire p a r là q u ’elles n ’ont jam ais été captées et qu’elles circulent
librem ent dans le sous-sol. De là vient qu’elles sourdent en plu­
sieurs endroits el ne constituent pas une souree unique et à gros
débit. C’est ce qui explique que l’on ait p u si longtemps ignorer
l’existence de l’établissement qui cependant a été sans nul doute
le plus im portant à l’époque romaine, comme il l’est encore
aujourd’hui, celui des Bains Sexlius.
C’est en effet en 1803 seulement que l’on découvrit ces bains
antiques ; on avait cru ju s q u ’alors q u ’il n’y avait eu de bains là
que depuis 1555 environ, les eaux chaudes de ce quartier, dit
alors de l’Observance, n’ayant jusque là servi qu’à laver les
étoffes de laine, el les seuls bains romains ayant été ceux des
Bagniers. C’est Lauthier qui a émis cette assertion, laquelle est
complètement erronée, comme vient de le dém ontrer M. J. de
Duranti La Calade, avec un luxe de docum ents qui ne laissent
place à aucun doute. Nous y voyons qu’en 1395 il y avait là, non
seulement des bains, mais des bains publics (1).
Robert décrit assez longuement les vestiges des bains romains
découverts en 1803 par M. Sallier ; m alheureusem ent sa descrip­
tion n’est accompagnée d’aucun plan ou croquis ; il ne paraît pas
douteux cependant qu’il s’agît bien de constructions romaines.
Il est vraim en t incroyable qu’au lieu de conserver avec soin ces
bâtisses, ont les ail détruites. « Déblayés avec soin, dit avec rai­
son M. de la Calade, dégagés avec intelligence, ces bains pré­
sentaient un intérêt de premier ordre pour l’histoire de notre
cité ; ils auraient singulièrement rehaussé le prestige de nos
(1) P. 198

/

�MICHEL

CLERC

eaux, el offert aux étrangers une attraction de bon aloi. On a
encore préféré les démolir sous prétexte d’agrandissem ent et
« d’embellissement» du jardin des Bains Sextius » !
On sait que ces bains actuels ont été bâtis par la Ville en 1705.
Quant aux vestiges antiques, découverts en 1803, ils subsistaient
encore en 1824, puisque la Statistique en donne une description,
en ajoutant « qu’ils sont absolument ignorés des étrangers et
peu connus à Aix même, et mériteraient d’être reconnus avec
soin, dessinés et publiés » (1).
Au dire de Pitton, un autre établissement romain aurait existé
dans le quartier des Bagniers, à savoir sous la Place aux her­
bes (2). Mais il est difficile de reconnaître, dans son style
embrouillé, s’il l’a vu lui-même ou s’il en parle seulement
«d’après la tradition » : « On n’a pas fait la Place aux fruits avec
des degrés, et on ne l’a pas élevée par dessus la rue sans raison :
ç’a été pour conserver une cave faite en rond, laquelle est
au-dessous de la fontaine, et autour de laquelle il y a seize sièges
de marbre faits en forme de niches, et à côté deux tuyaux, sans
doute pour faire le mélange des eaux chaudes avec les froides
pour une plus grande délicatesse ».
Il semble que, si l’on avait voulu vraiment conserver cette
curiosité, on l’aurait rendue accessible au public, au lieu de se
borner à surélever la fontaine ; et que, dans le cas contraire, on
l’aurait démolie pour ne pas avoir à faire cette surélévation.Cepen­
dant, la Statistique affirme que « les curieux ont eu longtemps
la faculté de visiter ce souterrain; mais, depuis un certain nombre d’années, on en a fait m urer l’entrée »(3). Or Garcin répète
cette dernière assertion en 1835, soit onze ans après, sans préci­
ser davantage : « Depuis plusieurs années on en a fait murer
l’entrée » (4). Il paraît donc bien qu’en réalité aucun de ceux qui
parlent de cette salle ne l’ont vue.
(1) II, p. 414.
(2) Histoire de la ville d ’A ix, p. 24.
(3) II, p. 415.
(4) Dictionnaire historique et topoqraphique de la Provence, I, p. 38. — De
même, en 1833, Porte, A ix ancien et moderne, p. IG: « L’issue de ces bains
a été fermée depuis quelques années ».

�AQVAE S EX T IA E

En fait, Rouard en a recherché les vestiges en 1848, année où
précisément l’on fit disparaître le tertre à deux marches qui
s’élevait au milieu de la place. Or on reconnut là simplement
l’existence de trois fontaines construites successivement, et dont
la première seule paraissait remonter à une époque reculée,
mais d ’ailleurs indéterminable. Il y avait bien aussi une salle
voûtée, mais sans bassin, ni sièges, ni pavé. Seules, quelques
conduites d’eau, aboutissant aux fontaines, étaient peut-être
d’origine romaine (1).
Enfin le même Rouard, dans ses fouilles de 1841, faites à l’en­
clos Milhaud, à l’extrémité nord-ouest du faubourg Sexlius,
mit au jour les vestiges de constructions considérables, formant
peut-être un ensemble, dont une partie « pourrait avoir été
destinée à des therm es publics, si l’on en jugeait par le nombre
des bassins ou réservoirs, des bains, et particulièrement des
hypocaustes qui ont été reconnus » (2). Remarquons que la
présence d’hypocaustes semble exclure l’emploi dans ces bains
d’eaux thermales. Il me paraît bien plus probable que ces bains
étaient au contraire les bains privés d’une riche habitation.
On voit que, au résumé, seuls les bains de «l’Observance »
peuvent avec quelque certitude être rapportés à l’époque
romaine.
Faut-il en conclure cependant que les eaux thermales lussent
alors captées toutes et utilisées dans ce seul établissement ? Il
n’est pas impossible q u ’il en fût ainsi ; mais je ne le croirais pas
volontiers, et inclinerais plutôt à admettre, avec Nuina Cosle,
que jamais ces eaux n’ont été bien captées, et qu’elles se sont
toujours répandues dans le sous-sol de plusieurs quartiers assez
distants les uns des autres (3).
On a rem arqué en effet que les ingénieurs romains, si habiles
à capter et à conduire les sources, se bornaient, quand il s’agis­
saient d’eaux thermales, à les recueillir là où elles sourdaient,
sans jam ais creuser le sol pour en atteindre l’origine et les
(1) R apport sur les fouilles de 1843 et 1844, p. 22 et suiv.
(2) R apport sur les fouilles de 184-1, p. 13.
(3) Sém aphore, 19 mai 1895.

�142

M ICHEL

CLERC

capter ensuite au moyen de galeries souterraines. Et on l’a expli­
qué, d'abord par leur souci de ne pas risquer d’en tarir le débit,
ou d’en troubler la pureté, en les faisant com m uniquer avec
d’autres eaux, mais surtout par le respect religieux dont on
entourait, depuis des siècles, ces sources, considérées comme
sacrées aussi bien par les indigènes que par les Romains, et qui
faisait que l’on ne croyait pas devoir violenter le cours de ces
eaux envoyées par les dieux (1).
Il est problable d’ailleurs que si les eaux thermales avaient été
captées dans l’antiquité et amenées sur un seul point, cet état de
choses se serait perpétué jusqu’à nos jours. Or on sait qu’il n ’en
est rien, et qu'actuellement les eaux sourdent, soit en fontaines
jaillissantes, soit en puits, en plusieurs endroits de la ville.
Outre les sources de l’établissement de bains, et celle du cours
Mirabeau, l ’eau chaude apparaît dans la rue des Bagniers (au
n u 7) (2), dans la rue des Grands-Carmes, dans le pâté de
maisons compris entre la rue Méjanes et la rue des Chaudron­
niers, en deux endroits, dans celui compris entre la rue des
Marchands et la rue des Bouteilles, dans la rue des Tiois
Ormeaux, et peut-être ailleurs encore, cette liste n ’ayant pas la
prétention d’être absolument complète (3).
A défaut de restes de bâliments, des inscriptions et des ex-voto,
comme ceux que l’on a trouvés en abondance à Néris, à Vicliy,
au Mont-Dore, ailleurs encore, pourraient nous renseigner sur
l’emplacement des bains romains. Mais l’on n ’a jam ais trouvé à
Aix de m onum ents de ce genre. La pierre des Thermes, soidisant décorée d’un phallus, lequel aurait porté la prétendue
(1) Mollière, p. 324 et su iv .— Au Mont-Doi'e, on a découvert en 1844, sous
l ’établissement romain, une piscine eu madriers de sapin, qui paraît bien
anté-romaine : Greppo, p. 109.
(2) C’est dans un de çes puits d’eau cliaude de la rue des Bagniers qu’aurait
été trouvé, en 1755 ou 1760, au dire de A. Fauris de Saint-Vincent, le buste
en marbre d’nn homme inconnu, qui figure au Musée sous le n° 229 ; ci'.
Espérandieu, Recueil général, III, n“ 2502.
(3) Au dire de C.-F. Bouche, on aurait trouvé, lors des travaux de démo­
lition du Palais, une source très abondante d’eau chaude « à deux toises, ou
environ, d’éloignement de la Tour ronde la plus voisine du Mausolée romain i&gt;,
autrement dit, la tour du Trésor.

�AQ V A E SEX TIAE

143

inscription I. H. C., est en réalité d’un caractère absolument
indéterminable aujourdhui (1). Il y a bien une inscription qui
aurait une grande importance à ce point de vue : c’est la dédi­
cace au dieu Bormannus dont j ’ai parlé plus h a u t; m alheuseinent le lieu de provenance en est inconnu.
De sorte que le seul objet antique provenant de l’établissement
thermal est un fragment de bas-relief découvert « dans les
travaux de déblais exécutés en 1860 (2) ». Il représente, sur un
côté, une divinité fluviale, sous la forme usuelle d’un homme
barbu, couronné de plantes aquatiques, tenant de la main droite
un roseau, et s’appuyant sur une urne d ’où s’épanche l’eau. Sur
un autre côté apparaît l’image, à peine visible aujourd’hui, d’une
sorte de Triton.
On sait que, pour les Gaulois, une source pouvait être sym bo­
lisée par un dieu aussi bien que par une déesse : ainsi Nemausus
est le dieu de la fontaine de Nîmes; Ivavus, celui de la source
thermale d ’Evaux (dans la Creuse) (3). Il n ’y aurait donc rien de
surprenant à ce qu’en effet Bormannus eût été le dieu des eaux
thermales d’Aix (4), et à ce qu’on l’eût représenté avec les traits
des divinités des sources italiotes. Mais il serait hasardeux de
considérer le m onum ent en question comme représentant ce
dieu, et il faut y voir sans doute la reproduction courante d’un
motif banal, qui probablement décorait une fontaine, vraisem­
blablement une fontaine de l’établissement thermal.
Il serait vain de chercher à reconstituer l’aspect extérieur et
intérieur de thermes dont il ne reste absolument rien ; mais,
comme presque tous les établissements thermaux de la Gaule
paraissent bien dater du premier siècle de notre ère, on peut se
faire par ailleurs une idée générale de ce q u ’a été celui d ’Aix.
La superficie des thermes romains était en général très étendue :
à Aix-les-Bains, elle était à peu près le double de celle de l’établis-

(1)
(2)
(3)
(4)

Catalogue Gibert, n° 285.
Gibert, n° 286 ; Espérandieu, n° 97.
C. Jullian, Histoire de la Gaule, II, p. 130.
Cf. suprà, p. 269.

�144

MICHEL CLERC

sement actuel (1). La pièce la plus importante était toujours la
piscine ; car on paraît avoir pratiqué beaucoup plus les bains
en commun que les bains dans une baignoire.Aussi ces piscines
étaient-elles généralement de vastes dimensions : celle de Plom­
bières, qui a subsisté jusqu’au début du dix-septième siècle,
n’avait pas moins de 41 mètres de long sur 9 de large (2). C’est
ce qui explique que, sur la Table de Peutinger, les villes ther­
males soient représentées par une piscine.
Si certains thermes étaient de construction très simple, la
plupart au contraire comportaient une très riche décoration,
avec colonnes et entablements, revêtements de m arbre ou de
stuc, mosaïques, etc. Néris a fourni notamment des chapiteaux
d’un excellent travail (3).
Enfin, toute station en vogue ne comprenait pas seulement un
établissement thermal. De nombreux passages, bien connus, des
écrivains grecs et latins, nous montrent que, si les malades y
venaient chercher des soins médicaux, les gens bien portants y
venaient, par mode, chercher des distractions et des plaisirs de
tous genres, q u ’ils trouvaient là réunis (4). C’est en cela que
Baies l’emportait sur toutes les autres stations, et les écrivains
du premier siècle la décrivent comme un véritable lieu de
délices. Il est assez curieux de voir que c’est à cette station ther­
male par excellence que Sidoine Apollinaire compare Aix, avec
une certaine exagération évidemment. Mais enfin on a le droit
d ’en conclure que là aussi les établissements de plaisir avaient
leur place. A Néris, qui n’était cependant point un chef-lieu de cité
romaine, mais un simple bourg, les dimensions du théâtre étaient
tout à fait hors de proportion avec les dimensions de la ville
elle-même (5). Il est donc quelque peu surprenant que l’on n’ait
jam ais signalé les-vestiges d’un théâtre à Aix, et l’existence d’un
amphithéâtre dans le quartier des bains, si vraim ent on l’y a
constatée, apparaîtrait comme une chose tout à fait normale.
(1)
(2)
(3)
(4)
(5)

Mollière, p. 301.
Bonnard et Percepied, p. 468.
Ibidem , p . 512, fig. 73.
R. Briau, in Daremberg-Saglio, Aquae, p. 336.
Mollière, p. 292.

�A Q VA E SEXTIAE

145

Mais, nous le verrons plus loin, l’amphithéâtre, dans les villes
romaines, n’était pas toujours, tant s’en faut, compris dans
l’enceinte, et ne fournit par conséquent aucune indication utile
pour le tracé de cette enceinte.
Il n’y a donc rien à tirer, pour la topographie antique d’Aix et
le tracé de son enceinte, des renseignements si insuffisants que
nous possédons sur les eaux thermales à l’époque romaine. Rien
ne prouve en effet que les eaux de l’Observance fussent dans
l’intérieur de cette enceinte. C’était bien le cas pour Dax (1) ;
mais cet exemple isolé ne prouve rien ; et il semble qu’Aix et
Dax fussent, en Gaule, les seules villes thermales fortifiées. Mais
tandis qu’Aix était, dès le temps d’Auguste, une colonie romaine,
Dax paraît n’avoir été en ce temps là, et ju s q u ’au Bas-Empire,
« qu’une ville de baigneurs et une villégiature d’étrangers » (2),
qui ne reçut que dans le courant du quatrième siècle une enceinte
fortifiée.
Tout ce que nous devons donc retenir de celle étude, c’est une
indication très générale : les sources thermales les plus impor­
tantes, peut-être même les seules à cette époque, se trouvaient
immédiatement à l’ouest du bourg Saint-Sauveur, et en contrebas
de ce bourg.
(1) Blanchet, Enceintes rom aines de la Gaule, p. 188. — Les thermes de
Jublains, également compris dans l'enceinte de la ville (ibid., p. 230) ne conte­
naient pas d’eau thermale. Il en est de même pour Trêves (ibid., p. 90).
(2) C. Jullian, BEA, 1901, p. 213.

��CHAPITRE III.
LA VOIE AURELIENNE

Un second point de repère pour la topographie d’Aix nous est
fourni par la voie Aurélienne, qui, évidemment, traversait la
ville.
Et, cette fois, nous pouvons, grâce à toute une série de d é c o u ­
vertes et d’observations faites à différentes époques, suivre très
exactement le tracé de celte voie à travers toute la ville actuelle.
On a vu, dans la seconde partie de cette étude, que la voie
arrivait par la route d’Italie et le cours Gambetta, où se dressait
un milliaire au nom de l’empereur Antonin, avec l’indication un
mille, qui était le prem ier milliaire de la section de la route de
Fréjus à Aix, ou, si l’on veut, d’Aix à Fréjus, les milliaires étant
numérotés, sur le territoire de chaque cité, à partir de la capi­
tale. Et les nombreux vestiges de monuments funéraires trouvés
au même endroit m ontrent nettement que la voie passait bien là,
et que, selon l’habitude, elle était, aux abords immédiats de la
ville, bordée de tom beaux (1).
Il ne s’agit donc plus que de retrouver l’endroit où cessaient
les tombeaux et où la voie franchissait l’enceinte pour entrer
« en ville ».

(1) M. l’abbé A. Gontier a bien voulu me signaler, à la date du 11 mars 1913,
que les travaux de l'assainissem ent ont encore mis à jour, sur le cours
Gambetta, en face de la caserne Forbin et des numéros 20 à 30 de ce cours,
toute une couche de terre, de 0m20 d’épaisseur, reposant sur le roc, à 2 mètres
de profondeur, où des ossem ents humains étaient mélangés à des dalles et à
des débris d’urnes funéraires, avec des fragments de bois et de cordelettes
carbonisées.

�148

M ICH EL

CLERC

Une très intéressante indication, que je dois à l’obligeante éru­
dition de M. J. de Duranti La Calade, nous permet de jalonner
a voie encore plus loin, en plein dans la ville moderne, au nord
du cours Mirabeau. Il s’agit d’une inscription funéraire (1) qui,
au dire de Rouard, en qui l’on peut avoir confiance, fut trouvée
en 1806 au jardin Bonnaud. Or le jardin Bonnaud, qui portait
encore ce nom en 1844, au moment où écrivait Rouard, se trou­
vait, d ’après les recherches faites par M. de la Calade, au
numéro 11 de la rue du Petit-Saint-Jean, laquelle rue est dans le
prolongement direct du cours Gambetta. C’est donc par cette
rue, et non par la rue Thiérs, que la voie aurait débouché sur la
place actuelle du Palais.
Là, elle était décorée d’un dernier m onum ent funéraire, sans
doute le plus somptueux de tous, le Mausolée, qui se dressait,
sur sa gauche, à neuf mètres seulement en avant de la Tour du
Trésor (2).
C’est entre cette tour du Trésor et la tour du Chaperon que la
voie pénétrait dans Aix. Nul doute là-dessus, grâce à la descrip­
tion suffisamment exacte et précise de Gibelin, que je reproduis :
« Les dernières découvertes dont j ’ai été témoin, occasionnées
par les fouilles q u ’on a faites entre les deux Tours, ajoutent
quelques lumières à celles que nous avions déjà sur leur
ancienne destination.
« Elles me paraissent indiquer d’une manière assez évidente
que dans cet endroit était la porte principale de la V ille ...
« On a trouvé un massif très considérable établi sur le roc. 11
était composé en dessous, de maçonnerie à chaux et à sable ; en
dessus, de trois, quatre et ju s q u ’à cinq rangs de larges pierres
dites de fréjaux, posées les unes sur les autres suivant l’inégalité
des rochers, jusqu’au niveau du sol. Il occupait presque tout
l’espace entre les deux Tours.
« Soit que ce massif portât des colonnes, ou tel autre édifice,
il étoit à coup sûr traversé par un grand chemin des .plus solides
et des plus beaux q u ’ayent jam ais faits les Romains. Ce chemin
(1) N» 1 2 0 .

(2) Chiffre calculé d’après le plan du Musée Arbaud.

�A Q VA E SEX TIAE

149

passoit par le milieu du massif ; les ornières profondes qui le
sillonnoient dans toute sa longueur prouvent q u ’il étoil fré­
quenté par une grande quantité de voitures qui les ont creusées,
et il me paroîl hors de toute vraisemblance que, s’il fût parti du
point des Tours ou qu’il y eût fini, il eût été si uniformément
dégradé, sans aucune indication des mouvements et des retours
nécessaires aux voitures qui arrivent ou qui partent. Partout les
ornières filent tout droit, donc le chemin devait passer outre.

F ig . 3. — La Voie Aurélienne et les tours du Palais, d ’après Gibelin.

« Ce chemin n ’étoit pas composé de pierres irrégulières comme
presque tous ceux q u ’on connoît des Romains ; elles étaient
oblongues et coupées carrément, d’environ deux pieds de large
et autant d ’épaisseur, sur différentes longueurs. Trois de ces
pierres posées en travers formoient toute la largeur du chemin,
qui étoit de dix-huit pieds (six mètres) ; une seule de chaque
côté formoit un trottoir de quatre pieds neuf pouces. L a pierre

�150

M IC H E L

CLERC

du milieu qui éloiL la plus longue couvroit un aqueduc continué
sous le grand chemin. Les ornières creusées par les roues des
voitures indiquent la largeur des essieux ; en m esurant celles
qui m’ont paru se correspondre, j ’ai trouvé constamment quatre
pieds et demi d’intervalle entre elles.
« Cette découverte seule suffirait pour prouver qu’il a existé
une porte entre les deux tours au milieu du m ur en demi-cercle
qui les unissoit». Et il ajoute en note: «Il e s ta rem arquer qu’on
n’a trouvé aucune trace de mur dans le milieu du demi-cercle».
Enfin il a eu soin de donner le plan et la coupe de ce tronçon
de chemin, sans toutefois en indiquer l’échelle {Fig. 3).
On voudra bien admettre pour le moment, en ce qui concerne
la nature des deux Louis, l’exactitude des assertions de Gibelin,
dont on verra, dans un chapitre suivant, le bien fondé. Pour ce
qui concerne le passage, entre les deux tours en question, de la
Voie Aurélienne, il n’y a aucun doute possible, étant donné le
parcours de la voie que nous connaissons déjà. Il y a seulement
une remarque à faire à ce propos.
Le milieu des deux tours se trouvait exactement dans le pro­
longement de la partie de la rue d'Italie comprise entre le boule­
vard Saint-Jean et l’église Saint-Jean de Malte. Au contraire, la rue
du Petit Saint-Jean, où a été trouvée l’inscription funéraire dont
j ’ai parlé, oblique adroite de cette direction, et aboutirait à quel­
ques mètres en dehors, et à droite, de la tour du Chaperon. D’où
il faut conclure, ou que l’inscription n ’a pas été trouvée absolu­
ment en place ; ou que la voie, pour arriver à la ville et pour y
entrer, faisait un coude à gauche. Nous ne pouvons vérifier
laquelle de ces hypothèses est la bonne, aucun vestige de la voie
n’ayant été relevé dans ces parages.
En revanche, à partir de là, ces vestiges abondent, tantôt à
l’état de dalles arrachées à la voie et réemployées, tantôt à l’état
de dalles intactes et en place.
Des dalles déplacées, on en trouve pour ainsi dire dans toutes
les maisons qui bordent la place de l’Hôlel-de-Ville, rue Vauvenargues et rue Saint-Laurent. Tantôt elles sont apparentes dans

�AQVAE SEXTIAE

les assises inférieures des maisons ; tantôt, le plus souvent, c’est
dans les caves, et formant les fondations.
Ce sont d’énormes blocs en pierre des carrières de Célony,
pierre extrêmement dure et très difficile à briser. Naturellement,
les plus intéressantes sont celles qui sont restées en place.
M. Georges Lafaye a pu étudier celles qui se trouvent dans la
cave de la maison qui porte le numéro 4 sur la place de l’Hôtelde-Ville, c’est-à-dire de la rue Saint-Laurent (1) : « En cet endroit,
elle (la voie) n ’apparaît pas dans toute sa largeur, et je n’ai pu
vérifier s’il était vrai qu’elle eût d’un bord à l’autre, comme le
dit Gibelin, 5m8 5 . . . . Mais, en revanche, il m ’a été facile d’ob­
server de près la construction de la voie et d’en étudier la coupe,
qu’il a figurée sur son dessin d’une façon sommaire et que sans
doute il ne connaissait qu’imparfaitement. En 1786, il est pro­
bable qu’on arrêta les fouilles au niveau même de la voie. Il
n’en vit donc que la surface; le dessous, sauf l’aqueduc, lui
échappa.
«Ici les trois couches superposées, dont se composaient la
plupart des routes romaines, sont très distinctes. La plus basse
est formée de cailloux roulés réunis sans ciment (statumen) ; audessus s’élendenl des fragments de poterie très fortement cimen­
tés (anciens)-, ce second lit peut avoir 0m15 de hauteur. Enfin,
sur le tout sont couchés d’énormes blocs en pierre blanche régu­
lièrement taillés ; ils sont de forme oblongue et parfaitement
équarris (saxa qnadrala). Ils sont en tout semblables à ceux que
Gibelin avait vus au Palais en 1786. Ils mesurent en général 0m65
d’épaisseur, sur des longueurs variables, qui atteignent souvent
l m50 et au delà. Le niveau de la voie est à l m50 environ au-des­
sous du sol actuel.
« Ces observations s’appliquent exactement au tronçon que
l’on a découvert ces jours-ci à quelques pas de là, dans la rue
Grande-Horloge (n os 10 à 14). J ’y ai reconnu, en outre, les pro­
fondes ornières dont parle Gibelin. L’inclinaison des côtés de la
(1) Mémoires de la Société Nationale des Antiquaires de France, XLV, 1884
p. 39 et suiv.

�voie, qui formait ce que l’on appelait dorsam et agger vise, y est
aussi très sensible ».
La voie suivait donc la rue actuelle Gaston-de-Saporta (anc.
Grande-Horloge), et, en effet, on y a signalé pour ainsi dire de
tout temps des pierres en provenant. Dans un m anuscrit de
Fauris de Saint-Vincent (1), l’on voit que « on en a retrouvé de
très beaux restes en 1779 et 1780 dans la maison de M. de Gaillard
d'Agout, lorsque ce propriétaire lit rebâtir sa maison. Ce che­
min était formé de très belles pierres carrées et dures qui en
occupaient toute la largeur. L’empreinte des roues des voitures
ou chars y était profondément imprimée. La largeur n ’en était
pas considérable, puisqu’elle n ’allait pas à cinq pieds. Cette
voie était immédiatement au-dessous de la maison d e M .d e
Gaillard et s’étendait en longueur vers la porte de l’église SaintSauveur, du Midi au Nord ».
Je laisse de côté d’autres trouvailles faites à diverses reprises,
ces dernières années, dans celte même rue, parce qu’il n’est
pas absolument certain que les dalles fussent bien en place et
n ’eussent pas été réemployées, par exemple pour couvrir des
égouts. Mais il subsiste actuellement, et dans leur état primitif,
toute une série de dalles, des plus curieuses. Elles se trouvent
dans le groupe de maisons qui occupent les numéros 16,18 et 20
de la rue (Fig. 4). Elles y forment, non point le sol ou un des
murs de ces caves, mais bien le plafond. C’est-à-dire que,
lorsque l’on creusa ces caves, on trouva la voie Aurélienne,
toujours à cette profondeur moyenne d’environ l ‘"50 (2). Et l’on
(1) Bibliothèque Méjanes, n° 858.11 m’a été im possible de fixer d’une façon
plus précise l’emplacement qu’occupait la maison de M. Gaillard d’Agout ;
mais c’était évidemment dans la rue actuelle Gaston-de-Saporta.
(2) V oici, à ce propos, l'indication de quelques cotes de profondeur, les
seules que j ’aie pu réunir à propos d’objets trouvés dans la ville. Le fragment
de mosaïque récemment découvert dans la rue Loubon était à 0"&gt;,40 seulement
au-dessous du sol. Les fouilles de Rouard ont atteint le sol antique, à l'Aire
du Chapitre, « à quelques décimètres de profondeur » (11, p. 7j, et, plus loin,
entre 0'“,30 et 0m,80 ; à l’Enclos Milhaud, à l m,50 (I, p. 12) ; à l’Enclos des
Minimes, il a rencontré des tambours de colonnes de grande dimension à
« plusieurs mètres de profondeur» (III, p. 26). Enfin l’inscription n° 1 0 4 a été
trouvée, à l’angle de la rue de la Sabaterie et de la rüe de la Glacière, avec
des cendres et des tessons, à plus de 3 mètres de profondeur (Le Blant, Nou­
veau recueil, il” 329).

�éprouva de telles difficultés pour démolir les dalles de la cou­
che supérieure que l’on y renonça, et que l’on creusa la cave
par dessous, laissant les dalles comme plafond. C’est dire que
les couches inférieures, nucléus et statumen, ont disparu. En
revanche, on distingue fort bien, par endroits, la trace des
ornières qui sillonnent la surface des dalles (Fig. 5).

F ig. 4. — Une dalle de la voie Aurélienne.

On peut ainsi suivre, par en-dessous, la voie Aurélienne sur
un parcours de vingt et un mètres environ, et l’on constate qu’elle
se dirigeait dans le même sens que la rue actuelle, mais en mor­
dant sur les maisons du côté droit et en ne s’étendant, en revan­
che, que jusque vers le milieu de celle rue.
De cet endroit, c’est-à-dire de la partie de la rue Gaston-de-

■

�154

M ICH EL

CLERC

Saporta comprise entre les rues Gébelin et Littéra, pour aboutir
à l’endroit où s’élevaient les tours du palais, il est impossible
que la voie ait suivi une ligne droite : il a fallu qu’à un certain
moment elle fit un coude à droite, d’ailleurs assez peu prononcé.
JLu-e.

Xjttfèrd,

A partir de là, au contraire, il semble bien q u ’elle filât tout
droit, devant Saint-Sauveur. Le m ur à grand appareil qui se
dresse encore là a dû appartenir à quelque édifice considérable,
construit le long même de la voie.
Malheureusement, les fouilles faites par Rouard de 1841 à
1844, dans la partie de la ville antique située au nord et nord-

�AQVAE S E X T IA E

ouest de la ville moderne, n ’ont pas été menées d’une façon
assez m éthodique pour permettre de reconnaître exactement la
direction que prenait là la voie, au delà de l’enceinte actuelle
de la ville.
C’est d’autant plus regrettable que, à la rue Lilléra, dans la
cave de la m aison qui porte le numéro 7, les choses se présen­
tent brusquem ent d ’une manière tout-à-fait inattendue. Là, la
voie est encore visible sous le même aspect, en plafond. Mais
elle fait un coude très net à droite, dans la direction de la roule
des Alpes (Fig. 6). De sorte que l’on pourrait se demander si réel­
lement, de la rue Grande-Horloge à la hauteur de la rue Litléra,
elle continuait par la rue Jacques de Laroque, auquel cas la voie
de la rue Littéra serait une bifurcation; ou bien si celle dernière
ne serait pas la seule et unique voie, les dalles mentionnées entre
la rue Littéra et Saint-Sauveur n ’étant plus en place? Mais en
réalité, il n’y a pas lieu d’admettre cette dernière hypothèse, le
passage cité de Fauris de Saint-Vincent étant trop positif. Et sur­
tout, les travaux de l’assainissement viennent de mettre au jour,
dans la rue Jacques de Laroque, plusieurs dalles, à un mètre audessous du sol. L’étroitesse de la tranchée ouverte n’a pas permis
de les déblayer ni d’un côté ni de l’autre, ni, par conséquent, de
faire d’autres constatations que celle que je viens d’indiquer. 11
faudrait donc conclure que la voie comportait une bifurcation,
dans la ville même, car nous verrons qu’en aucun cas l’en­
ceinte ne pouvait se fermer en dehors de Saint-Sauveur. Et cette
bifurcation a u ra it été le commencement de la A'oie que j ’ai signa­
lée plus haut comme allant à Riez, par Rians, Vinon, Gréoulx,
voie que nous ne connaissons que par la Table de Peutinger, et
par des milliaires, mais tous appartenant à la section d’entre
Riez et Fréjus, où elle aboutissait (1).
R faut avouer cependant qu’il y a à cette hypothèse aussi bien
des difficultés. Si, comme on l’admet généralement, cette route
n’existait pas encore lors de la rédaction de l’Itinéraire d’Antonin, c’est-à-dire au début du troisième siècle, il est un peu su r­
ît) Cf. suplà, p. 223.

�156

M ICH EL

CLERC

prenant qu’on l’ait ainsi fait partir de la ville même, à une épo­
que où celle-ci avait certainement atteint tout son développe­
ment, au lieu de ne la faire partir que des environs de la ville,
ce qui eût occasionné évidemment beaucoup moins de trais.
Au résumé, j ’estime la solution de ce problème impossible, à
moins de fouilles que l’état du terrain, couvert de constructions,
ne permettra sans doute jamais.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs, c’est dans la région ainsi délimitée,
du cours Gambetta aux environs de Saint-Sauveur, à droite et à
gauche de la voie, qu’il nous faut rechercher les vestiges de la
ville antique.

�CHAPITRE IV
LES

M ONUM ENTS

R O M A IN S ( 1 )

I. — Le Bourg Saint-Sauveur et la Ville comtale.
De toutes les villes antiques de France, il n’en est peut-être
pas une seule qui ait eu à souffrir autant qu'Aix des injures du
temps et de la brutalité des hommes. Ses remparts ont disparu
sans laisser de traces, et ses monuments ont subi presque tous
le même sort. Nous ne savons même pas s’il y a eu un théâtre ;
l’existence d ’un am phithéâtre est à peine certaine ; aucune trace
de temples, quoi que prétende la « tradition » qui en met un à
Saint-Sauveur ; les monuments funéraires eux-mêmes ont péri
jusqu’au dernier.
Actuellement, il ne reste absolument, en fait de construction
romaine demeurée en place, que le m ur qui sert de façade à la
cathédrale, à droite du portail d’entrée, pour qui vient du dehors.
Ce m ur a d’ailleurs été très remanié, et je n ’entends pas dire qu’il
(1)
Pitton, H istoire de la Ville d ’A ix ;— Gaillard-Longjumeau, A ntiquités de la
Ville d’A ix , album de 16 planches, 1760 ; — Fauris de Saint-Vincent, Mémoire sur
la position de l’ancienne cité d ’A ix , 1812 ; — S tatistique des Bouchcs-dn-Ilhône,
tome n, 1824 ; — Congrès scientifique de France, XXXIIImt session, Aix, 1866,
tome xxxiii ; - Congrès archéologique de France, XXXllI ""0 session, Aix, 1866;
—Gilles, L eP a ys d'A ix, s. d. —Porte, A ix ancien et moderne, n’a aucune valeur.
Dans une des séances du Congrès scientifique, un M. André Constant déclara
« qu’il possédait une carte fort ancienne, indiquant les monuments romains
de la Ville d’Aix qui ont disparu depuis, et portant diverses inscriptions
probablement inédites. Il serait heureux de la mettre à là disposition du
Congrès, pour qu’elle pût être gravée ». Tous mes efforts pour savoir ce qu’est
devenue cette carte sont restés vains ; il est fort à craindre qu’elle n’ait subi
le sort des monuments qu’elle représentait. Peut-être était-ce le dessin original
d’un des plans de Devoux.

�158

M IC H E L

CLERC

soit tout entier de construction romaine : seules, les trois ou
quatre premières assises le sont indubitablement et sont demeu­
rées intactes depuis l’antiquité. Il est naturellement impossible de
reconnaître à quel genre de construction a pu appartenir ce mur.
Je me bornerai à dire pour le m oment que, bien que bâti en
grand appareil, il n ’a point l’aspect d ’un rem part d’enceinte ( 1 ).
Le m ur qui fait retour sur la place de l’archevêché est également
de construction antique.
Un peu plus bas, les assises inférieures de la tour de l’Horloge
offrent tout à fait le même aspect que le m ur de Saint-Sauveur ;
mais il est plus que douteux qu’elles soient également en place, et
elles font plutôt l’effet de matériaux antiques déplacés et réem ­
ployés postérieurement, et à une époque qu’il est impossible de

(1)
C’est aussi l ’avis de Numa Coste. Mais je ne crois pas pouvoir le suivre
dans la description qu’il en donne (Sém aphore, 28 avril 1907), et que je repro­
duis ici : « Le mur romain qui fait face à la Faculté de Droit n’est pas un
simple mur d’enceinte, comme l’ont écrit plusieurs historiens ecclésiastiques
de la cathédrale d’Aix. Ce mur, qui a l m 75 d’épaisseur, commence à la nef
romane de l’église et se term ine sur la place de l ’archevêché; il a environ
35 mètres de long et se trouve masqué en partie par une maison en saillie sur
la rue. Il appartient à un bâtiment composé à l’origine de plusieurs étages de
voûtes, dont la plupart existent encore. Dans la partie nord-est, il était
adossé à une grosse tour ou donjon dans lequel on a installé le baptistère. A
trente mètres plus à l’est se trouve une autre aile de constructions voûtées,
parallèle et exactement semblable, comme dim ensions, à la première. Elle
forme un des côtés du cloître et se trouve coupée en deux par un couloir
conduisant de ce cloître à la grande sacristie capitulaire. Viennent ensuite
les bâtiments de l'archevêché, qui communiquent avec l’abside de la cathé­
drale par des passages voûtés, également d’origine rom aine........Il est difficile
de préciser en quoi consistait cet ensemble mystérieux, et l’on ne peut que
signaler — sans y ajouter une importance considérable — que les restes
actuels correspondent sensiblement au dessin par lequel la carte de Peutinger,
exécutée au qua rième siècle, figure la ville d’Aix. Les principales localités
marquées sur cette carte étant représentées par des dessins différents, on en
pourrait conclure qu’on les a représentées par un monument caractéristique
existant dans leur enceinte ».
Sur ce dernier point, d’abord, Numa Coste fait certainement erreur, et nous
avons vu déjà que c’est par le schéma d ’une piscine, c’est-à-dire d’un établisse­
ment thermal, que la carte de Peutinger a représenté Aix. Mais j ’avoue qu’il
m’a toujours été im possible de reconnaître rien de romain dans les voûtes en
question. Je ne veux pas dire par là qu’une partie de cet ensem ble de cons­
tructions ne puisse remonter à l ’époque romaine (cf. J. de Duranti la Calade,
Annales de Provence, VII, 1910, p. 413), mais simplement qu’aujourd’hui il
est im possible de s’en assurer et d’en reconnaître la véritable nature.

�AQUAE SE X T IA E

159

déterminer. J ’ajouterai que, çà et là, dans les rues avoisinantes,
des pierres du même genre se voient, encastrées dans les maisons
odernes. On peut conclure, de la présence de tous ces débris
sur un espace assez restreint, qu’il y a eu dans ce quartier des
constructions romaines importantes, en grand appareil.
J ’ai fait allusion plus haut à un temple qui aurait été situé sur
l’emplacement de Saint-Sauveur. Voici sur quoi l’on fonde
cette assertion. Pitton raconte q u ’en 1654 les chanoines de SaintSauveur tirent ouvrir des tranchées dans le chœ ur de l’église
pour y pratiquer des sépultures. Ou y trouva des fragments de
colonnes, les unes de granit, les autres de m arbre vert, et le tronc
et la cuisse « d ’une idole, qui paraissait avoir représenté le
Soleil par la nudité de celte partie (!) et la courroie qui traversait
la poitrine, comme l’attache à porter le carquois duquel on
ornait la ligure d’Apollon ». Celle statue aurait eu, d ’après l’esti­
mation du sculpteur Rambot, une hauteur de 24 pieds (?).
On aurait trouvé en même temps des fragments de bas-reliefs
représentant des signes du Zodiaque, le Lion et l’Écrevisse ; et
enfin les fragments d’une inscription, celle qui figure ici sous le
numéro 172 . De tout cela Pitton concluait qu’il y avait eu là un
teniple dédié au Soleil (1).
Inutile de dire que torse, fragments de colonnes et de bas-reliefs,
et inscription, ont disparu (2). Il n’y a d’ailleurs pas à douter de
(1) P. 642.
(2) D’après l’abbé Maurin, Notice historique et descriptive de l'église m étropolitaine S a int-Sauveur d ’A ix , 1839, ces fragments auraient été déposés à
l’Hôtel de Ville, d’où ils auraient disparu pendant la Révolution. M. Espérandieu a cru reconnaître « l ’Idole du Soleil i dans une statuette en pierre du
Musée d’Aix (collection d’Aubergue) qu il a publiée sous le numéro 98 de son
Recueil général des bas-reliefs de la Gaule rom aine. Mais, outre qu’il y a vrai­
ment trop de différences de taille entre cette statuette, qui avait à peine
un mètre de hauteur, et la statue colossale dont parle Rambot, la statuette
n’a pas été trouvée à Aix, mais au Grand-Saint-Paul, dans la commune de
Rognes, territoire arlésien dans l’antiquité. Le seul objet antique trouvé dans
la région du bourg Saint-Sauveur, et subsistant encore, est une tête en marbre,
de bon style, qui, au dire de A. Fauris de Saint-Vincent, aurait été trouvée par
Peiresc « dans les champs voisins du couvent des Observantins », c’est-à-dire
à l’est de l’établissement thermal actuel. Cette tête, qu’on avait prise pour un
portrait de l’empereur Macrin, est en réalité un portrait du philosophe Platon
(Espérandieu, Recueil général, II, n° 1692; Catalogue Gibert, un 236).

�M ICH EL

CLERC

l’authenticité de ces trouvailles ; c’est l’interprétation qui en
demeure douteuse. L ’inscription est par trop fragmentaire, et
peut-être d’ailleurs mal copiée, pour permettre une traduction
quelconque. Tout ce que l’on peut soupçonner, c’est que ce
n’était pas une inscription funéraire, mais plutôt une inscription
honorifique relatant une largesse faite à la cité par un sévir
auguslal (?). Mais que les trois lettres SOL désignent le Soleil,
rien de plus douteux ; la nudité de « l’idole » n ’est pas plus signi­
ficative, et il faudrait être sûr que les « signes du Zodiaque »
avaient bien ce caractère, et n’étaient pas simplement des motifs
décoratifs (1). On pourrait cependant rapporter à ce culte du
Soleil le petit bas-relief du Musée représentant le Soleil sur un
quadrige sortant de Fonde, dont j’ai parlé plus haut (2). Mais il
a été trouvé bien loin de Saint-Sauveur, à l’ancien enclos de
Colonia, sur les bords de la Torse. Enfin, les fragments d’a rc h i­
tecture non plus ne sont pas assez significatifs pour permettre
de conclure à la présence là d ’un temple, ou de tout autre édifice
d’un genre déterminé. Qu’il y ait eu, sur l’emplacement de la
future église chrétienne, un temple païen, cela n’a évidemment
rien d’invraisemblable, mais cela n’est pas non plus démontré.
Quant aux quatre colonnettes que l’on voit actuellement à
Saint-Sauveur dans la chapelle de Sainte-Madeleine, et qui pro ­
viennent d’une chapelle beaucoup plus ancienne, dile la SainteChapelle, démolie en 1808, elles ne sont point antiques, comme
l’avait cru l’abbé Mille, ni même mérovingiennes, comme l’avait
cru Revoil : M. L. H. Labande, bon juge en la matière, les déclare
« purem ent et simplemenl de la bonne époque romane »(3).
(1) Toutain, Cultes païens, II, p. 191, pense que les fragments de signes du
Zodiaque pourraient être l'indice d’un Septizonium qui aurait été élevé, à Aix
comme dans d'autres villes de l’Empire (à Lambesc, CIL, VIII, n° 2657), à
l’im itation de celui de Rome. Ce dernier, construit sur le Palatin parSeptimeSévère, était, non point, comme on l’a cru longtemps, un édifice à sept étages,
mais un monument dédié aux sept planètes, et consistant, à ce qu’il semble,
en sept grandes niches, entourant peut-être un bassin, et précédées d’une
colonnade (H. Jordan, Topographie (1er Stacll Rom im A ltertlm m , I, 3, p. 100
et suiv ; cf., pour celui de Lambesc, Boissonnet, Revue Archéologique, 1893,
I, p. 368).
(2) Suprà, p . 294 ; n° 8 8 .
(3) S a in t-S a u veu r d ’A ix (Bulletin archéologique, 1912, p. 312).

�AQVAE SE X T IA E

Tout ce que nous avons le droit de retenir de la présence là
des débris signalés par Pitton, c’est que les vestiges antiques ne
sont pas seulement apparents, vers Saint-Sauveur, au-dessus du
sol, mais que le sous sol en contient également. D’ailleurs il
y en a d’autres, dans l’église même, et qui ont conduit aussi
plusieurs érudits aux mêmes conclusions. D’après Gilles, par
exemple, les fonts baptismaux de Saint-Sauveur « formant une
rotonde de liuit colonnes dont deux en granit et six en m arbre
vert » appartiennent à un temple antique de même forme ; « les
colonnes ne sont pas de même longueur, mais leur inégalité est
rachetée par celle des chapiteaux, comme à la rotonde de Riez,
où le m onum ent n’a subi aucune transformation » (l).
La Statistique, beaucoup plus judicieuse, dit au contraire avec
raison qu’ « il n’y a plus lieu m aintenant à réfuter la vieille
erreur qui attribuait aux Romains cet édifice dans sa forme
actuelle. Il suffisait, pour s’en défendre, de rem arquer la diver­
sité de la hauteur des colonnes et du galbe des chapiteaux.
Toutes ces pièces sont antiques, mais elles proviennent de
différents m onum ents » (2). On ne saurait mieux dire, et il faut
absolument renoncer, quoi qu’en dise Gilles, à voir, comme on
le faisait autrefois, dans les constructions de ce genre, des tem ­
ples antiques. Je veux parler de ces « rotondes » comme il y en
avait une à Marseille près de la Major, et comme il en subsiste
une, presque intacte, à Riez, pour ne parler que de celle-là.
Gilles ne veut pas « q u ’on les prenne pour des baptistères du
quatrièm e siècle » (3). C’est pourtant ce qu’elles sont en réalité,
ce qui n’est d’ailleurs pas pour en dim inuer l’intérêt. Mais on
me perm ettra de ne pas traiter cette question générale, qui est
en dehors de mon sujet, et de renvoyer aux traités spéciaux sur
la matière (4). Je me bornerai à ajouter que, pour M. Enlart, le

(1) Le p a ys d 'A ix (ouvrage posthume, s.d .), p. 19
(2) II, p. 414.
(3) Ouvr. cit., même page.
(4) Leclercq, M anuel d ’archéologie chrétienne, l, p. 458; —Cabrol et Leclercq,
Dictionnaire d'archéologie et de liturgie chrétienne, art. Baptistères, p. 4(32 et
auiv.; — Enlart, M anuel d ’archéologie française, 1, p. 196.

�162

M IC H EL

CLERC

baptistère d’Aix a été presque entièrement reconstruit au
seizième siècle.
fl n’y a donc rien à tirer de cet édifice pour la topographie
d ’Aix antique : les colonnes qui le constituent, non seulement
provenaient de divers monuments, mais rien ne dit que ces
m onum ents en fussent voisins ( 1 ).
S’il faut en croire quelques auteurs de la fin du dix-huitième
siècle, il 3' aurait eu une seconde rotonde du même genre,
formée de huit colonnes de m arbre vert « enfouies dans l’épais­
seur des bâtisses du greffe de la Sénéchaussée » dans le Palais
des comtes de Provence (2). Esprit Devoux, en 1762, en donne
une image, et même deux, l ’une de la rotonde même, l’autre en
indiquant l’emplacement par rapport aux tours du Palais. Cette
rotonde figure aussi dans l’album de Gaillard-Longjumeau, de
1760. Enfin, un dessin à la plume, reproduit par Gilles, montre
également ces huit colonnes à chapiteau corinthien, réunies
par un entablement circulaire (3).
Il semble donc qu’il n ’y ait pas lieu de douter de l’existence
de ce m onum ent: « Nous possédons, dit Gilles, un beau dessin
à la plume du même m onum ent, antérieur à sa destruction, et
par conséquent exact ». Je voudrais pouvoir partager cette belle
confiance. Malheureusement, sur le même plan de Devoux,
figurent des vues d’autres m onum ents antiques qui, sans aucun
doute possible, n ’ont jam ais existé, tels que les trois inscriptions

(1) O11 lit dans l’ouvrage de M. l’abbé Mille, Noire Métropole, p. 49-50 et
note 1 : &lt;t D’autres (colonnes) plus petites, en granit, tirées sans doute des
monuments de l’ancienne ville romaine, ne furent pas employées dans la
reconstruction du baptistère (en 1577). et furent généreusement données par
le Chapitre, soit à la ville, soit à des particuliers ». En note : « La colonne de
la fontaine qui se trouve en face de l’Hôtel de Ville, donnée en 1772. Il en
existe une autre dans le beau parc du château de Fonscolom be, appartenant
à M. le marquis de Saporta. Elle fut donnée en 1757 à M. de Fonscolombe.
Celle que l’on voit dans le jardin Bonaparte (Pierre Puget) à Marseille, n’a pas
d’autre provenance. Seulement elle n'a pas été donnée par le Chapitre p . Je
11e sais d’où provenaient ces colonnes, l’auteur 11e donnant aucune référence.
(2) Plan de 1762, d’E. Devoux, en marge.
(3) Les planches de l’ouvrage de Gilles ne sont pas num érotées; celle dont
je parle estla cinquième après la page 18; - Gaillard-Longjumeau, Antiquités
de la Ville d ’A ix, pi. VI.

�AQUAE SE X T IA E

163

portant le nom de C. Sextins Galvinns. Et les renseignements
que donnent les auteurs de la Statistique, qui ont fait de loua­
bles efforts pour arriver à établir la vérité sur ce point, 11e sont
guère rassurants. Voici le passage auquel je lais allusion :
« Quelque temps avant cet événement (la démolition des tours
du Palais, qui dura de 1778 à 1786, donc au moins seize ans
auparavant, puisque le plan de Devoux est de 1762), on avait
découvert au couchant de la tour du Trésor et dans la partie des
bâtiments où siégeait la Sénéchaussée, une rotonde composée
de huit colonnes de m arbre on de brèche de couleur verte. Le
Premier Président du Parlement voulut s’em parer des colonnes;
les magistrats de la Sénéchaussée résistèrent, et le résultat de
ce conflit de juridiction fut l’ordre de recombler les fouilles et
d'ensevelir de nouveau, peut-être pour jam ais, ce m onument
précieux. Peu de personnes s’en souviennent à Aix ; sa situation
même n’est pas exactement connue. Une image informe placée
dans la bordure d ’une carte de la ville, publiée en 1770 (c’est
1762), nous en a révélé l’existence, et ce n’est qu’après beaucoup
d’enquêtes que nous avons obtenu les faibles renseignements
que nous venons de donner » ( 1 ).
O 11 voit combien tout cela est vague. Comment avait -011 pu
découvrir, dans l’enceinte du Palais, un m onum ent entier ?
Comment avait-il passé inaperçu jusque là ? Il ne peut s’agir
d’un m onum ent enfoui sous terre, et que des travaux d ’exca­
vation auraient mis au jour : nous avons vu, à propos du tracé
de la Voie Aurélienne dans Aix, que le sol antique était à une
très faible profondeur au-dessous du sol actuel. Cette rotonde
aurait donc été simplement encastrée dans d’autres bâtisses, au
point de ne plus s’en distinguer du tout, ce qui paraît difficile à
concevoir. El alors, il aurait fallu, pour la découvrir, non pas
des fouilles en profondeur, mais un travail de démolition, et,
pour la recouvrir, tout un travail de reconstruction, des plus
invraisemblables. Et, s’il y avait eu « un bâtiment », on n’aurait
sans doute pas cherché à « s’em parer des colonnes ». Ce dernier
(l) II, p. « 3 .

�164

M IC H EL

CLERC

détail semble bien m ontrer que ce que l’on trouva, en effectuant
dans le Palais des réparations quelconques, et sans doute audessous du sol, ce ne fut que quelques colonnes, soit simple­
ment enfouies, comme au chœ ur de Saint-Sauveur, soit hors de
leur place primitive et réemployées, comme au Baptistère.
J ’ajouterai que la démolition du Palais en 1778 et années sui­
vantes, qui mit complètement à découvert, avant de les détruire,
les trois tours, en aurait fait autant pour la rotonde, et que
Gibelin et d’autres n’auraient pas m anqué de la rem arquer et de
la décrire. On ne peut donc faire entrer en ligne de compte un
m onum ent aussi douteux que la prétendue rotonde du Palais.
En revanche, je n'hésiterai pas à regarder comme provenant
d’un véritable monument le fragment d ’architrave avec inscrip­
tion qui se trouve encastré dans le mur de la maison n° 2 1 de la
rue de l’École (1). Il s’agit sans doute d’un édifice élevé par la
corporation des Sévirs Augustaux, et à ses frais ; peut-être,
comme l’a supposé M. Georges Lafaye (2), un temple de Rome et
d’Auguste ; et la belle gravure des caractères permet de le faire
remonter au premier siècle de notre ère. Il serait d’ailleurs vain
de rechercher l’emplacement et la destination du monument
d’après cet unique fragm ent; mais il est évident qu’il devait se
dresser non loin de là, dans le bourg Saint-Sauveur.
Quant aux trois célèbres tours du même palais auxquelles fait
allusion le passage de la Statistique que je viens de citer, il s’en
faut, hélas ! que nous soyons renseignés sur elles comme il le
faudrait. Mais, s’il y a discussion sur la date et la destination de
ces monuments, au moins en connaissons-nous, et l’aspect géné­
ral, et l’emplacement exact, et c’est cette question de l’emplace­
ment, capitale, on le verra, pour la topographie d’Aix antique,
que nous allons étudier toul d’abord.
(1) 9 5 .
(2) Bulletin E pigraphique, I, 1861, p. 227.

�CHAPITRE V

LES MONUMENTS ROMAINS

(suite)

II.— Les Tours du Palais (1).

1. — Le P

a l a is

d e s

C

o m t e s

d e

P

r o v e n c e

Si l’on veut se figurer exactement l’emplacement qu’occupaient
les tours du Palais, il ne faut pas se contenter de se reporter aux
anciens plans généraux de la ville, qui presque tous les orientent
par à peu près et d’une façon inexacte [Fig. 7) ; il faut consulter
les plans qui nous sont parvenus de l’ancien Palais, et aussi le
plan superposé des deux Palais, l’ancien et celui qui fut projeté
pour le remplacer, et dont le Palais actuel a d’ailleurs gardé
exactement l’orientation, la façade étant perpendiculaire à la rue
(Il P itto n , Histoire d 'A ix, 1666, p. 664 e t su iy . ; — G .-F . B o u ch e , E ssai sur
l’histoire de Provence, 1785, p. 130 et su iv . ; — du m êm e, Tableau général de
la Provence, en tête de la Géographie de la Provence d ’A ch a rd , 1787 ; — J .-P .-F .
F a u ris de S a in t-V in c e n t (le père), Mémoire sur la tour du Mausolée autrefois
incorporée dans le P alais, démolie en 1786; B ib lio th è q u e M éjanes, m an. n° 1010,
p p . 85-102 ; — A .-E . G ib e lin , Lettre sur les tours antiques q u ’on a démolies
à A ix en Provence, et sur les antiquités q u ’elles renferm aient, 1787 ; — S ta tis­
tique des B ouches-du-R hône, 1824, n, p . 408 et su iv . ; — A . de C au m ont,
Congrès archéologique de France, 1856, p. 361 et su iv . ; — I. G illes, Précis
historique et chronologique des m onum ents trio m p h a u x dans les Gaules, 1878 ;
— H. G ib e rt, Catalogue du Musée d ’A ix, 1882, p. 238 et s u iv .) ; — G . L a faye,
Le Palais des Comtes de Provence à A ix (M agasin p itto re sq u e, a v ril 1884); —
J. de L a u riè re , Observations sur les dessins de Giuliano de San Gallo (M ém oi­
res des A n tiq u a ir e s de F ra n c e , xlv , 1884, p. 210 et su iv.) ; — V . O hapot, B ulle­
tin des A ntiquaires de France, 1910, p. 304 e t s u iv . — Je la isse de côté
q u an tité d ’a u tres ou vrag es q u i tr a ite n t de la q u e stio n , m ais q u i ne fo n t que
rép éter le s ou vrages a n térieu rs.

11

�166

M IC H EL

CLERC

Emeric-David (1). On y voit que les tours étaient toutes les trois
comprises dans la partie méridionale de l’ancien Palais, la tour
carrée étant exactement sur une ligne allant du nord au sud, et
les deux autres étant au nord d’elle, et sur une ligne allant du
sud-ouest au nord-est. (Fig. S et 9).
Il est à rem arquer d’ailleurs que personne ne les a jam ais vues
dans leur état prim itif; ou du moins, si on les a vues au moment
de la démolition, personne ne nous a transm is de croquis de
l’ensemble débarrassé des constructions postérieures. J ’attire
l’attention là dessus, parce que, au premier abord, il semble, en
se reportant aux gravures de Devoux-Coussin et de GaillardLongjumeau, qu'ils les aient vues ainsi : les deux tours rondes
reliées par des m urs décorés de fenêtres et de pilastres, et, entre
elles et la tour carrée, un espace libre, où circulent des person­
nages. Mais c’esllà une vue purement fantaisiste, et, comme nous
disons, restaurée, car il n’y a pas de doute que les trois tours,
aussi bien la carrée que les rondes, fussent encastrées dans le
Palais, et incorporées à ses bâtiments, qui paraissent avoir été
considérables et compliqués. D’ailleurs, la légende inscrite audessous de la gravure même de Devoux est très explicite : « La
façade du Palais bâti à Aix eu 631 de la fondation de Rome par
Sexlius Calvinus, qui se trouve cachée par les bâtisses du Palais
des Juridictions, à l’exception : 1 ° de la tour appelée du Chape­
ron, où sont déposés les titres des anciens souverains du pays ;
2° la tour appelée de Saint-Mitre, qui sert de cachots aux p ri­
sonniers ; 3° la grande tour isolée qui se trouve engagée dans les
mêmes bâtisses ». Par conséquent, en disant que cette grande
tour est isolée, il veut dire simplement q u ’elle n’est pas reliée
aux deux autres, comme celles-ci l’étaient entre elles, par un
mur, mais qu’elle est englobée dans-un autre corps de bâtiment.
(1) Le premier de ces plans, encore inédit, et dont je dois la connaissance â
M. H. Pontier, se trouve au Musée Arbaud; levé pendant la dém olition même
du Palais, il est précieux à cause des détails qu’il donne, et de l ’échelle qui
l’accompagne. Le second a été publié par M. de Berluc-Pérussis, d’après un
manuscrit de la Bibliothèque Méjanes, dans un article intitulé ; L ’architecte
Le Doux et le sculpteur C hardigny à A ix. (Réunion des Sociétés des BeauxArts des Départements, xxvimc session, 1902, p. 189 et su iv .).

�167

AQVAE S E X T IA E

C’est ce qui ressort d’ailleurs encore plus nettement de celte
phrase de Gibelin: « La principale de ces tours majestueuses, ce
tombeau superbe, restait caché dans des murailles ; et s’il a reparu
un instant, dégagé de ce qui dérobait à la vue l’élégance de sa
forme, ce n ’a été que pour s’écrouler aussitôt sous les efforts qui
l’ont enfin anéanti » ( 1 ).

Belleforest, 1575

Maretz, 1622

Devoux-Coussin, 1741

F igure 7. — Le Palais des comtes de Provence, d’après les anciens plans.

Sur le nom par lequel on désignait chacune de ces tours, les
érudits des siècles derniers ont quelque peu varié. La tour isolée
était tantôt la Grande Tour, tantôt la Tour de l’Horloge. Pour les
deux autres, si l’on s’accorde sur le nom de Tour du Trésor pour
(1) Lettre sur les tours antiques, p. 1.

�168

MICHEL CLERC

la plus occidentale, l’autre, que Devoux appelle de Saint-Mitre,
est appelée plus souvent Tour du Chaperon.
Trop de personnes les ont vues, et il nous est heureusement
parvenu trop de descriptions et même de dessins de ces tours,
pour que l’on puisse douter un instant, non seulement qu’elles
fussent romaines, mais qu’elles fussent demeurées à peu près
intactes : je veux dire qu’elles avaient pu être plus ou moins
dégradées, que leur toiture par exemple avait disparu, mais
quelles n’avaient point subi de reconstruction ni même de
remaniement, au moins extérieur. Seule, une des deux tours
rondes, au dire de C.-F. Bouche, qui n’indique d’ailleurs pas
laquelle, aurait été « défigurée et affaiblie par l’architecture du
xve siècle » (1). C’est donc bien trois monuments romains pour
ainsi dire intacts qui sont tombés sous le pic des démolisseurs à
une époque qui, entre toutes, se piquait de « lumières », en plein
dix-huitième siècle, « le siècle du goût, de la philosophie et des
lettres», comme l’écrit l’avocat et historien que je viens de citer.
C.-F. Bouche, dans la prosopopée un peu emphatique, mais si
convaincue, par laquelle il a épanché son indignation et sa
douleur.
On a fait bien des fois la lamentable histoire de cette démoli­
tion, et je ne me dissimule pas qu’il peut y avoir quelque ridicule
à la recommencer une fois de plus, et à « flétrir » des hommes
morts depuis plus d’un siècle. Mais peut-être y a-t-il aussi quel­
que intérêt à le faire.
Il n’y a pas bien longtemps que le regretté L. de BerlucPérussis a eu le mérite de mettre en lumière les véritables causes
de celte démolition, et de faire justice d ’un racontar qui a eu
longtemps cours, et dont Boux-Alpheran s’était fait un peu
légèrement l’écho. N’avait-on pas répandu le bruit, en effet, que
les magistrats des corps judiciaires, après la restauration des
Parlements, indignés de continuer à siéger là où avaient siégé
les membres du « Parlem ent Maupeou », avaient dem andé et

(1) Tableau général, p. 43.

����P

���AQVAE S E X T IA E

173

obtenu que l’on fil disparaître toute trace de ce temps odieux, en
faisant raser le Palais profané par des magistrats indignes
La vérité est plus simple et plus terre à terre, je dirais volontiers
plus bête.
En 1775, quelques plâtras d’un plafond, et une pierre d ’un
balcon tombèrent, et un passant fut blessé. L’opinion publique,
l’imagination provençale aidant, s ’émut, et, semble-t-il, tout de
suite hors de mesure. Sur quoi, l’architecte de la ville lit étançonner le Palais. Il semblerait que l’on eût dû procéder à des
travaux de consolidation. Mais cela ne faisait point l'affaire des
architectes. Et c’est alors que se manifesta cette influence
qu’exerceront pendant tout le cours du dix-neuvième siècle et
ju sq u ’à nos jours les architectes, influence peut-être plus néfaste
que celle des ingénieurs, qui, eux, se bornent à détruire purement
et simplement, sans phrase, ce qui les gêne. Je veux parler de
la funeste manie de restauration et de reconstruction à laquelle
nous sommes en proie depuis plus de cent ans, et qui ne paraît
pas devoir encore prendre fin, malgré la vigoureuse et spirituelle
campagne menée, bien plus contre le système que contre les
hommes, par M. André Hallays et quelques autres. Elle consiste,
pour les uns, à faire table rase des m onum ents anciens, pour
pouvoir les reconstruire à leur guise, comme l’a fait Le Doux ;
pour les autres, à prétendre conserver ces monuments, mais en
les rebâtissant pierre par pierre, y compris les parties disparues,
et à les rebâtir « dans le style ». Il serait si simple, mais aussi si
peu glorieux, et si peu lucratif, de se borner à surveiller, et à
consolider, au m om ent précis où le besoin s’en ferait sentir!
A Aix, ils n ’y allèrent pas de main morte. Deux architectes,
l’un du pays, Brun, l’autre, Le Doux, envoyé de Paris par le
gouvernement, déclarèrent « toute réparation impossible », et l’on
transféra en toute hâte dans des locaux provisoires les quatre
corps qui siégeaient au Palais. Sur quoi les deux architectes s’em­
pressèrent de présenter chacun un plan de reconstruction,
Le Doux voulant établir le nouveau Palais en dehors de l’enceinte
de la ville, là où est actuellement la fontaine de la Rotonde,
Brun au contraire le reconstruisant sur l’ancien emplacement.

�174

M IC H EL

CLERC

Et m alheureusement, les Cours souveraines se prononcèrent en
faveur du plan de Brun, c’est-à-dire de la reconstruction sur
place. C’est d ’ailleurs Le Doux qui fut en définitive chargé de la
construction, grâce à des influences de cour. Et il est bien à
regretter qu’il n ’ait pas été choisi dès le début, et que les Cours
n’aient pas adopté son projet de la place de la Rolonde. Car
peut-être alors aurait-on renoncé à démolir, je ne dis pas tout
l’ancien Palais, mais au moins les tours, on va voir pourquoi.
Quoique la reconstruction du Palais n’ait été ordonnée,
par lettres patentes de Louis XVI, q u ’en avril 1786, il est certain
que la démolition avait commencé plus tôt. Numa Coste en a
raconté avec quelque détail les péripéties ( 1 ).
La démolition des tours aurait commencé dès 1778, et n ’aurait
été terminée qu’en 1786 ! C’est dire q u ’elles firent une résistance
héroïque, qui probablem ent aurait lassé les démolisseurs, s’il
n’avait pas fallu à tout prix faire place licite pour le nouveau
Palais. On dut s’apercevoir alors du néant des craintes que l’on
avait conçues, et de l’inébranlable solidité des constructions
que l’on avait prétendu menacer ruine.
« Les vrais coupables en cette affaire, dit très justem ent
M. de Berlue, sont d’abord la foule inconsciente, q u ’un accident
survenu sur le seuil même du Palais ne pouvait qu’effrayer
outre mesure, et surtout les deux experts, Brun et Le Doux.
Séduits sans doute par la perspective d’une lucrative recons­
truction, ils n’hésitèrent pas à attester un danger qui, par la
suite, devait être reconnu imaginaire, ou,à tout le moins, déme­
surément grossi ».
fl y eut poin tant, cela va sans dire, des protestations, que
résume pour nous le mot, d ’allure vraim ent héroïque, du bon
patriote provençal J.-E. Gabriel, procureur au Parlem ent : « Si le
Palais m enaçait ruine, il fallait l’étançonner avec des poutres
d’or ».
(1)
Sém aphore de Marseille, 3 juin 1906. En sa qualité de journaliste, Numa
Coste ne se 0 0 3 'ait pas tenu de citer exactement ses références, mais je sais
de façon certaine qu’il travaillait, parfois un peu vite, mais sur les documents
originaux.

�AQVAE SE X T IA E

Mais il est stupéfiant que les magistrats des Cours souverai­
nes, les successeurs de Peiresc, n’aient pas exigé que l’on res­
pectât ce m onum ent vénérable, témoin de toutes les époques et
de toutes les gloires de l’histoire provençale. Il est non moins
stupéfiant que le pouvoir central, tuteur des communes, en l’es­
pèce le Contrôleur général des finances ( 1 ), ait laissé détruire
un m onum ent dont il aurait dû au contraire sauvegarder l’exis­
tence, même contre les pouvoirs locaux.
Pour ne parler que des tours romaines, leur destruction a été
pour notre patrimoine non seulement local, mais national, une
perle irréparable, comme celle de la « Tour d ’Ordre » de Boulo­
gne, le célèbre phare élevé par Caligula, que des magistrats
m unicipaux imbéciles laissèrent à dessein s’écrouler, entre
1640 et 1645, (2) et comme celle du temple de la Tutelle à Bor­
deaux, démoli p a rle s ingénieurs militaires de Louis XIV, parce
qu’il aurait gêné le tir des canons du Château-Trompette. Ce
que dit à ce propos Camille Jullian (3) : « Aucun gouvernement
n’a jam ais commis, de parti pris, un acte plus stupide de van­
dalisme inutile » s’applique aussi bien à la démolition des tours
d’Aix.C’est ainsi qu’ont disparu des m onum ents qui avaient tra­
versé les siècles et qui seraient aujourd’hui pour nous parm i les
plus beaux spécimens de constructions romaines des genres les
plus différents, temple, phare, tour de rem part, mausolée.
Le premier historien d’Aix, le médecin-archéologue Pillon,
qui nous a laissé une consciencieuse description des tours du
Palais,n’avait certes pas prévu que la main de l’homme pût être à
ce point malfaisante, lorsqu’il se glorifiait ainsi, en bon Aixois,
delà solidité de ces tours qui continuaient à braver les siècles :
« Trois choses détruisent et ruinent toutes les choses du monde,
le temps, le fer, et le feu ; mais malgré la rigueur de ces Tyrans
impitoyables, nos Tours ont résisté à tous leurs vains efforts ;
elles bravent le premier depuis dix-huit siècles ; la fureur des
(1) Turgot (1774-1776), Necker (1776-1781), Galonné (1781-1787).
(2) Voir cette édifiante histoire dans E. Egger, L a Tour d ’Ordre à Boulogncsur-Mer (Revue archéologique, vm, 1863, page 414 et su iv.).
(3) H istoire de Bordeaux, p. 511.

�176

M IC H E L

CLERC

Barbares qui ont ruiné nos bâtiments n’a osé attaquer ces illus­
tres b a s se s de pierre ; et enfin le feu par lequel le Duc de
Savoye prétendoit le siècle passé réduire en cendre le Palais, eut
du respect pour ces belles restes de la Grandeur Romaine ; si bien
qu’on peut dire à leur égard :
Non tamen annorum sériés, non flamma, nec ensis,
Æternum hoc potuit non abolere decus ».
M. de Berlue, bon patriote provençal lui aussi, n’a donc pas
eu tort d’écrire : « De tous les crimes contre l’art et contre l’his­
toire, le plus criant que je sache est peut-être celui que perpétra,
le 21 avril 1786, le roi Louis XVI, comte de Provence, Forcalquier
et terres adjacentes, en autorisant, d’accord avec nos compagnies
judiciaires et les États du pays, la destruction du Palais d ’Aix.
La disparition brutale de ce m onument, vieux de dix-neuf
siècles, justifiait d’avance les anathèmes que Montnlembert
devait proférer contre le vandalisme bureaucratique, le pire de
tous, disait-il, à bon droit ».
En effet, il n ’y avait point que les tours romaines à sauver :
s’il suffisait à C.-F. Bouche que l’on conservât une des tours
rondes, l’autre ayant été « défigurée et affaiblie par l'architecture
du ZVme siècle », et la tour de l’Horloge « dégagée des bâtiments
gothiques et ridicules qui l’obstruaient », nous n ’en sommes plus là
aujourd’hui, et, pour nous, c’est tout l’ensemble de ce curieux
m onument qu’il eût fallu sauvegarder à tout prix. Je ne sais s’il y
avait encore à cette époque, en aucune ville de France, un édifice
renfermant à la fois des parties romaines, des parües du moyen
âge, et des parties modernes, le tout formant un ensemble mal
ordonné évidemment, mais d’un aspect si divers et si pittoresque.
On s’en rendra compte en jetant un coup d’œil sur l’ingénieuse
restauration d ’Honoré Gibert (Fig. 10) ( 1). Il devait y avoir là des
spécimens des architectures de tous les temps, auxquels venait
s’ajouter la somptueuse décoration des dernières années. Détruire
un pareil ensemble, pour le rebâtir, n ’était pas un moindre crime
(1) Je dois ce cliché, emprunté à la collection du Magasin Pittoresque, à
l’obligeante entremise de M. G. Lafaye.

�aqvae sexïiaë

177

qüe n’aurait été la démolition du Vieux-Louvre, en vue de le
rebâtir dans le style du Nouveau: si la valeur artistique des deux
m onum ents était fort inégale, la valeur historique du Palais n ’était
guère moindre. C’est là, dans la partie la plus ancienne, celle
précisément qui encadrait la Tour de l’Horloge, q u ’avaient résidé
les premiers comtes de Provence ; là q u ’était m ort le roi René,
là encore qu’avaient habité le comte de Grignan et séjourné
Madame de Sévigné.

F igure 10. — Le Palais des comtes de Provence, restauration de H. Gibert.

Et ce ne sont point les bandes révolutionnaires, parfois excu­
sables par leur ignorance et leur misère, qui ont détruit ce joyau
d’art et d ’histoire, que l’on peut espérer q u ’elles auraient res­
pecté. Et l’on se prend presque à regretter qu’il n ’ait pas péri d’une

�178

M IC H EL

CLERC

mort illustre et héroïque, lors de l’incendie allumé par le duc
de Savoie pour venger la défaite infligée à l’armée de CharlesQuint par les Provençaux. Mais il était réservé à une fin ignomi­
nieuse, et devait tom ber sous les coups, non de soldats, mais
de terrassiers, exécuteurs des basses œuvres d’adm inistrateurs
sans intelligence et d’artistes sans conscience.
Et dire que tout cet énorme et dispendieux travail de démo­
lition ( 1 ) a abouti, en fin de compte, à l’érection de l’affligeante
bâtisse où siègent les successeurs actuels du Parlem ent de
Provence (2) ! Car, par un juste retour des choses d’ici-bas,
Le Doux, pas plus que Brun, ne put exécuter son projet, et, c’est
bien des années après seulement que l’édifice, très remanié, lut
achevé, mais par d’autres mains (3).
(1) En 1790, lorsque les travaux furent suspendus, les murs nouveaux ne
s’élevant encore qu’à deux mètres du sol, la dépense se m ontait à quinze cent
m ille livres! (de Berlue, p. 195).
(2) Escalier rem arquable p a r sa hardiesse; belle colonnade, écrit le Guide
Joanne, p. 139 (édition de 1911). C'est une opinion ; mais l’on préférerait trouver,
dans cet ouvrage, d’ailleurs estimable, moins d’opinions de ce genre, et des ren­
seignements plus au courant de la science : on y constate avec regret, à la
page 140, que le tableau du Buisson ardent est encore attribué à Van der Meire
(sic), alors que voilà trente-sept ans que L. Blancard en a révélé le véritable
auteur, Nicolas Froment, d’Uzès.
(3) C’est l'architecte départemental Penchaud qui, de 1822 à 1832, acheva les
travaux.

�CHAPITRE VI

LES MONUMENTS ROMAINS ( s u i t e )

II. — Les Tours du Palais (1).

2.

L

a

T

o u r

d e

l

’H

o r l o g e

De tous les auteurs qui ont écrit sur les tours du Palais d’Aix,
trois seulement ont pour nous la valeur de sources originales.
C’est d ’abord Pitton, qui les a vues intactes ainsi que le Palais
dont elles faisaient partie, et dontla description date de 1666.
C’est ensuite, cent vingt ans après, Gibelin, qui les décrivit telles
qu’elles étaient au moment où on les démolit, en 1787, El c’est
enfin Jules-François-Paul de Saint-Vincent (le père), qui a rédigé,
à la même date, un mémoire resté manuscrit, lequel, on va le
voir, est de la plus haute importance. Ce mémoire, de même que
celui de Gibelin, est illustré de gravures, tandis que l’Histoire de
Pitton n ’en comporte m alheureusem ent p a s : de sorte que les
plus anciennes représentations graphiques des tours sont celles
de E. Devoux, qui, je l’ai déjà indiqué, sont fort sujettes à cau­
tion. Heureusement, celles de Gibelin et de Faillis de SaintVincent, ont une bien autre valeur.

(1) P itto n , H istoire de la Ville d ’A ix , p. 665 et su iv .r — A .- E . G ib elin , Lettre
sur les tours antiques qu’on a dém olies à A ix-en-P rovence, cl sur les a n ti­
quités q u ’elles renferm aient, 1787 ; — J .-P .^ F . F a u ris de S ain t V in c e n t (le père),
Mémoire sur la tour du Mausolée autrefois incorporée dans le Palais, démolie
en 1786 (B ib lio th èq u e M éjanes, m a n , n° 1010)

�'

V

MICHEL CLERC

C’est naturellement la description de Pitton qui doit servir de
base à toute étude de la question. On va voir qu’elle est assez
détaillée, et à coup sûr très exacte : cependant, on paraît, en
général, ne pas l’avoir lue avec l’attention qu’elle mérite.
Je commencerai par la grande tour, ou tour de l’Horloge, qui,
à n’en pas douter, formait à elle seule un tout, absolument indé­
pendant des deux autres. Voici la description de Pitton, dont je
supprim e seulement tout ce qui est hypothèse et discussion, en
soulignant les passages les plus importants.
« La première qui se présente à nos yeux, et que le peuple
appelle vulgairement La Tour de l’Horloge... est carrée dans sa
base, et tonte massive jusqaes au bout, sur lequel on avait rangé
plusieurs piliers de grenitte (granit),pierre très dure et très belle,
et la plus riche après le porphyre, pour soutenir un dôme. Ces
piliers ont été unis par une muraille depuis que la foudre en
abattit deux, les débris desquels nous avons vus dans la bassecour du Palais, et dans la place de Sainte-Marie-Magdeleine.
« La base de cet édilice est carrée, faite de gros quartiers de
p ie r r e ... on le peut remarquer par l'endroit tout contre l'escalier
de l'appartement du Gouverneur. Ces pierres sont taillées à la
rustique, ajustées seulement en leurs assemblages, le cham p de
chaque pierre étant relevé en bosse, en forme de biseau de table
de diamant.
« Sur cette base, on voit naître le Mausolée (pour Pitton, le
monum ent est un tombeau) d’une pierre moins dure, et propre à
toute sorte de sculpture, de figure carrée, ayant pour ornement
une fort grande corniche, laquelle sort bien avant en dehors,
dont il paraît un grand pan dans la cuisine, en la face tournée vers
le septentrion, et un autre morceau au passage qui va de la chambre
au quartier bâti sur la cuisine, qui est la face tournée au soleil
levant.
a Sur cette grande base commençait l’ordre des pilastres, ou
demi-colonnes quasi corinthiennes, entaillées dans la pierre de
taille, l’espace d’entre les deux pilastres étant relevé en bosse,
avec la saillie en dehors aussi épaisse que le corps desdits pilas­
tres, en sorte que cela fait paraître que l’on eut voulu faire sur

�AQVAE SE X T IA E

181

cette base carrée une tour, non parfaitement ronde, mais plutôt
en figure de rose . . . . Ces pilastres sont fort hauts, et sont au
nombre d e ........(le chiffre manque, mais nous savons que c'est
douze) (1) qui font tout l’environ de la tour, et sortent de grandes
frises avec leurs corniches qui portent les soubassements et
bases des autres colonnes de ronde base, qui sont un autre
ordre parfaitement rond sur celui-là ; et sont lesdites colonnes
de pierre g re n e tte .. . Cet autre ordre semble avoir été fait à jour,
comme une galerie qui était à l’entour de celte structure, demeu­
rant au milan un gros noyau tout rond et tout massif, qui rete­
nait en devoir toute la fabrique, et semblait soutenir quelque
autre étage possible plus étroit, en forme de quelque lanterne
ou écbauguette, par dessus les frises et corniches qui étaient
portées sur lesdites colonnes, dont il reste encore quelques
vestiges.
« Ces colonnes étaient en nombre égal aux pilastres,
savoir. .. (douze) dont il en m anque deux, qui sont autrefois
tombées à terre, possible par quelque coup de tonnerre ; on en
voit encore quelques fragments en bas, tant contre la porte de
l’escalier du Palais, que près du puits de la basse-cour dudit
logis (2). Et manque semblablement un grand pan des corniches
qui (lisez: que) soutenaient lesdites colonnes, qui se ruèrent
vraisemblablement en même temps, du côté qui regarde le sep­
tentrion. Tout le bas de ladite tour est entièrement massif, tant
en la partie carrée qu’en celle du premier ordre, qui va en
arrondissant, et jusques au-dessus des demi-pilastres, auquel
endroit commence à paraître un noyan tout rond, autour duquel
(1) Cela résulte nettement de la coupe donnée par Gibelin : cf. Fig., 11.
(2) Des dix colonnes encore en place au temps de Pitton (et de Gibelin),
neuf subsistent encore aujourd’hui, mais dispersées, et à l’état de simples
fûts (monolithes), sans bases ni chapiteaux. Quatre sont au Musée d’Aix,
deux au Musée Borély; trois autres décorent, à Aix. les fontaines Bellegarde,
Saint-Louis, et de la place des Augustins. Quant à la dernière, je l’ai vaine­
ment cherchée dans la cour du Lycée, où Numa Coste e t . . . tout le monde
déclarent qu’elle se trouve. Pour les colonnes engagées, il n ’en subsiste nulle
trace: etiam periere ruinae. Et cependant, au dire de J. Fauris de SaintV incent, « les colonnes et les urnes ont d’abord été transportées chez
M. de Latour (l’Intendant), qui en 1790 les a fait porter à l’Hôtel de Ville »
(note à la fin du mémoire).

�182

M ICH EL

CLERC

était la galerie ouverte soutenue par les colonnes; et pour m o n ­
ter du lieu où finit l’ordre des demi-pilastres ju s q u ’à l'endroit
où était le seuil de ladite galerie, on passe à travers de grosses
pierres de taille, entassées les unes sur les autres, où l’on a
voulu, ce semble, épargner quelque passage pour monter, qui
n’a jam ais été achevé de bâtir, et qui était possible fait pour la
commodité des ouvriers architectes qui y travaillaient, en inten­
tion de le combler... tant y a que les pierres y sont entassées sans
aucun ciment, en sorte néanmoins que la grosseur des quartiers
semble les lier assez l’une à l’autre, pour entretenir la fabrique.
« On a depuis, par succession de temps, bâti un m u r d’une
colonne à l’autre, pour conserver le dessus, et aider à porter
la voûte qui a été faiLe pour porter la terrasse, laquelle est par
dessus, et il semble que la ruine des deux colonnes ait donné
lieu à ce m ur plus moderne, afin de m aintenir la liaison de la
fabrique ».
Il s’en faut que ta langue de Pitton soit d’une clarté parfaite ;
mais il a eu le grand mérite de voir par lui-même, et de très
près, tout ce qu’il décrit ; et en somme, avec un peu de patience,
on arrive à se rendre compte de ce q u ’il veut dire, qui peut se
résumer ainsi.
Le m onum ent se composait de Irois étages très distincts, le
premier sur plan carré, les deux autres sur plan circulaire, le
premier n ’étant en somme qu’un soubassement. Ce soubas­
sement était construit en pierres de grandes dimensions, taillées
à bossage rustique, détail que ne reproduit aucun des dessins
que nous possédons. Ce soubassement se term inait par un enta­
blement couronné d ’une large corniche de forte saillie, dont une
partie pénétrait dans la cuisine, au nord, et une autre dans une
autre pièce, à l’est ; ce qui démontre à nouveau, et surabondam ­
ment, que toute la tour était encastrée, au moins dans sa partie
inférieure, dans d’autres bâtiments, et que par conséquent les
vues de Devoux et la reconstitution de Roux-Alpheran sont
arbitraires et de pure fantaisie ; quant au dessin de Gibelin, il
n’est évidemment que schématique et ne prétend pas reproduire

�A Q V A E SEXT IA E

l’aspect réel des lieux, que nous donne, au contraire, un joli
dessin anonyme du Musée P aul Arbaud (PL XIV).
Sur l’entablement qui couronnait le soubassement s’élevait le
premier étage proprem ent dit, composé de demi-colonnes enga­
gées (Pitton confond pilastre et colonne engagée) ; mais il y avait,
nous montrent les dessins, un m em bre d’architecture intermé­
diaire, formant socle pour les demi-colonnes. Celles-ci, au
nombre de douze, non cannelées, étaient d ’ordre corinthien,
Pitton et les dessins sont d’accord là dessus. Ces demi-colonnes
étaient d ’ailleurs d’une assez faible saillie, et le reste du m ur au
contraire formait une saillie arrondie de même valeur, de sorte
que tout l’ensemble représentait, en coupe, un cercle décoré

F igure 11

d'une série de festons d’inégale longueur, mais d’égale saillie,
que Pitton compare assez pittoresquement aux pétales formant
le bord d’une rose (Fig. 11). Une frise, surmontée elle-même d’une
corniche, couronnait les douze demi-colonnes. Là-dessus enfin
s’élevait le second étage, composé d’abord de ce que Pitton
appelle « des soubassements et bases de colonnes ». Or la réalité
était un peu plus compliquée que cela : les dessins de Devoux et
de Gibelin nous m ontrent qu’entre le prem ier étage et le second
s’élevait un double attique, ou si l’on veut, un attique cons­
titué par deux corps superposés, le premier moins élevé que le

�184

M IC H E L

CLER C

second ; ils étaient formés par des pilastres, toujours au nombre
de douze, se continuant tout le long du double altique, mais
coupés, à peu près au tiers de la hauteur, par un entablement.
C’est sur ce nouveau soubassement que se dressait enfin le
second étage proprement dit, constitué par une colonnade de
douze colonnes corinthiennes et un entablement. Cette colon­
nade formait une galerie à jour, entourant un noyau central, de
forme circulaire aussi, qui, d’après les dessins, s’élevait plus
haut que l’entablement des colonnes, et par conséquent devait
comporter un couronnement q u e lc o n q u e , comme l’indique
Pitlon (1).
Reste à signaler une dernière particularité, sur laquelle Pitlon
insiste et revient à deux reprises, ce qui rend vraiment inexpli­
cable que l’on ait pu la révoquer en doute ( 2 ) : à savoir que
(1) On ne lit pas sans stupéfaction, dans l'E ssai sur l'Histoire de Provence
de Ch.-Fr. Bouche, la note suivante, au tom e 1er, p. 130: « La frise de l'enta­
blement représentait, tout autour en bas-relief, les principaux événements
de la guerre qui avait soum is la Provence aux Romains. La place de celte
riche sculpture lut, vers la fin du siècle dernier, remplie, par des mains igno­
rantes, d'une maçonnerie grossière qui ne répondait pas, à beaucoup près, au
reste de l’édifice » !
(2) Gilles, à la page 92, de son livre Précis historique. .. des m onum ents
trio m p h a u x dans les G a u les... déclare que la description n’est pas exacte
sur ce point, que la tour n’était pas massive, et qu'il le montrera plus loin.
Seulement, plus loin, c’est-à-dire à la page 100, il prend texle de l’assertion
de Gibelin, que le m assif inférieur était formé de décombres, pour en conclure
qu’il avait été creux primitivement, et qu’on l’avait ensuite rempli de décom"
bres ! Et où aurait-on pris ces décombres et par où les aurait-on introduits?
Il est visible que par ce mot Gibelin a voulu dire que l’intérieur était rempli
simplem ent de matériaux entassés, et non île pierres appareillées. Gilles
ajoute encore que les urnes cinéraires trouvées en trois endroits différents
de ce massif sont aussi la preuve qu’il était prim itivem ent creux, alors que
c’est précisément le contraire qui me paraît résulter de ce l’ait. Si j ’insiste là
dessus, au lieu de ne tenir nul compte du livre de Gilles, qui ne sc compose
que de citations d’auteurs antérieurs, sans aucune critique, et d’assertions
sans preuves, c’est que, dans son récent article sur la question dans le
B ulletin de la Société N ationale des A ntiquaires de France (1910, p. 304 et
suiv.). M. V. Chapot, évidemment peu renseigné sur la méthode de travail et
le manque de connaissances sérieuses de l’auteur, a attaché à son livre une
importance qu’il ne mérite à aucun égard. Çfue la tour de l’Horloge fût pleine,
et non vide, c’est un fait, qui repose, non sur une erreur, mais sur une des­
cription des plus précises, celle de Litton ; et quant à Gibelin, il ne dit nulle­
ment « q u ’on y avait accum ulé des décombres », mais
en dém olissant le
m a ssif form é de décombres », ce qui est bien différent, et ne peut avoir que
le sens que j ’ai indiqué.

�AQVAE S E X T I A E

18o

toute la tour, aussi bien au prem ier étage q u ’au soubassement,
était massive, et non creuse. P itlon,qui a certainement vu l’inté­
rieur, ne parle d ’escalier q u ’à partir du sommet des demicolonnes, c’est-à-dire de l’attique, ju s q u ’à la galerie circulaire
formée par les colonnes. Mais il est évident que c’est aussi par
un simple escalier pratiqué dans la masse qu’il était monté
jusque là. Ce que l’on entrevoit à travers ses phrases un peu
confuses et par trop laconiques, c’est que, à partir de l’altique,
cet escalier n’était plus q u ’un étroit passage à travers les blocs
de remplissage, passage exclusivement destiné, il l’a fort bien
vu, aux ouvriers chargés de la construction et aussi des répara­
tions futures.
On va voir d’ailleurs, par la description de J. Faillis de SaintVincent, à quel point était exacte celle de P itton. Mais, tou
d’abord, quelques mois d ’explication sur ce m anuscrit de SaintVincent, qu’il est vraim ent surprenant q u ’aucun érudit n ’ait
encore utilisé.
Ce mémoire fui lu à l’Académie des Inscriptions et BellesLettres (dont Sainl-Vincenl élail correspondant), dans la séance
du 17 avril 1787, comme en font foi les registres m anuscrits de
l’Académie à cette date (1) et une lettre du Secrétaire perpétuel
Dacier adressée à l’auteur, le 23 mai 1787 (2). Il devait certaine­
m ent être imprim é dans les Mémoires de l’Académie, puisqu’il
est mentionné dans la Table des matières de 1791, et que Dacier
accuse réception à l’auteur de « quatre louis qu’ont coûtés la
gravure des m onum ents et les frais de l’impression ». Et, en
effet, il existe un certain nom bre d’épreuves de ces planches.
Mais le mémoire ne lut jam ais imprimé, je ne sais pourquoi.
Or, c’est de beaucoup le document le plus im portant qui nous
soit parvenu sur la question. Aussi vais-je en reproduire inexlenso la plus grande partie, en soulignant les passages
essentiels :

(1) Renseignem ent dû à l’obligeance de M. C. Jullian.
(2) J’en dois la connaissance à M. E. Aude, qui l’a trouvée parmi les papiers
de Saint-Vincent.
12

�186

MICHEL

C LE RC

« En démolissant l’ancien palais de justice d’Aix, on a détruit
jusques dans ses fondements un m onument antique renfermé
dans son enceinte ; c’était une tour massive, en haut de laquelle
on avait placé une horloge depuis environ deux siècles ( 1 ).
« Celte tour avait environ douze toises d’élévation (environ
24 mètres), en y comprenant le carré massif sur lequel elle était
hàlie; ce carré avait v in g t-s ix pieds ( 8 m,6 6 ) de hauteur sur
vingt-sept pieds trois pouces de largeur (9m,10) dans tous les sens.
« La tour s’élevait sur le carré ; elle était remplie de gros quartiers
de pierre jusqu'au milieu de sa hauteur, et de là ju s q u ’à la plate­
forme, il s’élevait un noyau de dix pieds six pouces (3m50) de
diamètre, autour duquel il paraissait q u ’il avait régné un escalier
tournant dont les marches avaient trois pieds neuf pouces de
longueur ( l m75).
« Cette tour était entourée de dix (douze) colonnes en dem irelief qui avaienL dix pieds de hauteur (3,n 25) ; leurs chapiteaux
étaient d’ordre composite (2). Entre l’architrave et la frise, qui
avaient plus de hauteur que les règles ordinaires ne le perm et­
tent, on avait continué le prolongement des demi-colonnes, ce
qui faisait une décoration sans goût et contraire aux règles de la
bonne architecture. Enfin cette tour était surmontée et comme
couronnée par des colonnes de granité vraisemblablement des­
tinées à soutenir un dôme. Leurs chapiteaux étaient d’ordre
composite ; le tonnerre en avait abattu deux, ce qui avait obligé
de faire un m ur qui liait celles qui restaient et qui les soutenait.
Ces colonnes avaient onze pieds quatre pouces (3m 55) de h a u ­
teur et dix-liuit pouces de diamètre (0,48) (11). Au-dessus de
ces colonnes, on avàit élevé depuis environ deux siècles un
massif rond d ’une toise (2 mètres) d’élévation, sur lequel on
avait placé une horloge (3) ».
Voilà donc confirmée nettement l’assertion de Pitlon, que la

(1 ) Eu note : « Cette tour a été abattue en 1778 ; le carré massif ne l ’a été
qu’en 1786 ».
(2) Le dessin de Gibelin donne raison à Pitton, qui parle d'ordre corinthien.
(3j En réalité, ces colonnes ont exactement quatre mètres de hauteur, et
cinquante-cinq centimètres de diamètre.

�A Q V A E SEXT IA E

187

tour étaitm assive et non creuse ; de pins, Faillis nous donne les
dimensions du tout et de chacune des parties, avec une approxi­
mation sans doute très suffisante.
Nous avons, pour contrôler ces deux descriptions, plusieurs
représentations figurées de la to u r: d’abord celles qui sont en
marge des différents plans de Devoux, puis la planche de
Gibelin, celle de Fauris de Saint-Vincent, et enfin deux dessins
inédits, d’auteur inconnu, qui se trouvent au musée Paul Arbaud,
et dont je dois la connaissance à mon collègue M. Henri Pontier.
(PL XIII et X IV ).
Or, il s’en faut que ces documents concordent de tous points,
dans le détail. On verra, sur les planches où je les ai fait repro­
duire, que la silhouette même de la tour y est assez différente.
Ainsi, chez Devoux, le soubassement est sensiblement plus
élevé, tandis que le dessin anonyme le réduit au contraire, et
allonge les proportions de la tour proprement dite, surtout celles
du prem ier étage. Il semble bien que la représentation de Fauris
de Saint-Vincent soit, à cet égard, la plus satisfaisante, d ’autant
plus q u ’il est le seul à nous donner les mesures du tout et de
chacune des parties.
Pour le détail des moulures, les gravures de Gibelin et de
Fauris de Saint-Vincent se ressemblent beaucoup, sauf que le
couronnement du soubassement est plus compliqué chez le
premier que chez le second. Quant aux bandes verticales qui,
dans le dessin anonyme, décorent la partie supérieure de ce
soubassement, dans le prolongement des demi-colonnes, je ne
puis m ’en expliquer la nature.
La gravure de Gibelin offre une particularité intéressante, que
reproduit d’ailleurs le dessin anonyme, tandis que les dessins
de Devoux et de Faillis de Saint-Vincent ne la laissent pas
soupçonner. C’est que, si les colonnes du second étage étaient
de vraies colonnes, monolithes, celles du premier étage étaient
composées de tam bours, ou, pour mieux dire, d ’assises bâties,
absolum ent comme la paroi courbe du m u r dans lequel elles
étaient engagées. C’est évidemment ce qui explique qu’il ne
nous en soit parvenu aucune.

�188

MICHEL CLE RC

Le plus curieux, et le plus inexplicable, c’est que seul, le
dessin anonyme nous renseigne, mais peut-être inexactement,
sur la partie supérieure de l’édifice, et la place qu’y occupait
l’horloge qui avait fini par lui donner son nom.
D’après Fauris de Saint-Vincent, on aurait élevé, au seizième
siècle, au-dessus de la seconde colonnade, un massif rond, de
deux mètres de haut, sur lequel on aurait placé cette horloge. Le
dessin nous montre ce petit massif circulaire presque intact, et
entouré lui aussi de colonnes : les autres gravures ne nous mon­
trent de ce massif q u ’une amorce informe. Et enfin l’horloge,
invisible chez tous les autres, et qu’on pourrait croire avoir été
démolie à une époque antérieure avec le massif même, est nette­
ment figurée dans le dessin anonyme, mais placée bien audessous, à la hauteur de la seconde colonnade, et, évidemment,
à la place laissée vide par l’écroulement des deux colonnes que
signale Pitton. Je renonce à expliquer cette contradiction.
Quoi qu’il en soit de ces déLails secondaires, nous pouvons
nous demander m aintenant quelle était la destination du m o n u ­
ment, et affirmer d’ores et déjà que cette tour massive ne pou­
vait pas être une tour de rem part.
*
*

-K

On a émis, sur la nature et la destination de cet édifice, deux
opinions différentes, à savoir que c’était un tombeau, ou un
m onument triomphal. A vrai dire, cette seconde opinion n’a été
émise que par Gilles, en 1873; la première était celle de Peiresc,
e id e tout le monde depuis lui. Seul, M. V. Chapot vient de se
rallierai! système de Gilles, en déclarant q u ’il croit « sans trop
oser l’affirmer, que c’étaient (les deux autres tours aussi), des
édifices d ’apparat, en souvenir d'on ne sait plus quel évènement,
mais destinés à honorer, non point la cité seule ou quelques-uns
de ses enfants, bien plutôt l’Empire même et la métropole
Rome ».
J ’espère pouvoir démontrer qu’il n’en est rien, et que la tour
de l’Horloge était bien ce q u ’elle a été pour Peiresc, un tombeau.
Tout le monde à Aix connaît les trois belles urnes funéraires,

�AQVAE

SE X T IA E

actuellement au Musée, et qui ont été trouvées dans la tour de
l’Horloge, lorsqu’on la démolit ( 1 ) (Fig. 12).
Nous n’avions, ju s q u ’à présent, sur l’histoire de leur décou­
verte, qu’un seul récit, celui de Gibelin, que voici (2) : « En
démolissant le m assif formé de décombres, on découvrit d’abord
une urne de m arbre blanc contenant des ossements embaumés ;
elle était enchâssée dans deux pierres cramponnées de deux
morceaux de fer.
« Un peu plus bas fut trouvée une seconde urne de marbre
blanc, entourée de charbons, parm i lesquels on découvrit une
petite médaille de bronze, de la ville de Marseille. Cette urne

A

B

C

F igure 1 2 .— Urnes trouvées dans le Mausolée.

contenait des os brûlés. Enfin tout au plus bas de la tour, dans
une espèce d’auge carrée, dont le couvercle était plombé et fixé
par quatre cram pons de 1er, on trouva une urne de porphyre,
une émeraude enchâssée dans un anneau d’or, un autre anneau
d’or avec une agathe-onyx, une médaille d’argent presque entiè(1) Numa Coste (Sém aphore, 3 juin 1906) nous avertit que c’est à tort que
l ’on a cru provenir aussi du Mausolée l’urne en marbre blanc placée sur la
tour de l’Horloge actuelle. Il en est de même pour celle qui se trouve à la
Bibliothèque Méjanes. E l voici sans doute ia provenance de l’une et de l’autre.
Une note placée à la fin du Mémoire de J. Fauris de Saint-Vincent nous
informe qu’il a « dans son cabinet des modèles des urnes faits avec beaucoup
d’exactitude ».
(2) Sur la vie et l ’œuvre de Esprit-Antoine Gibelin (en réalité Jubelin),
voir Emeric-David, Vies des ariisies anciens ei m odernes ; — Hippolyté Guillibert, R éunion des Sociétés des B e a u x -A rts des départem ents, 1S03 ; — Étienne
Michon, B CH, XXXV, i9 1 t, p . 290 et suiv.

�190

M IC H E L CLERC

rement effacée, une médaille de grand bronze d’Æ lius Verus, et
une boëte d’or contenant des cendres de différentes couleurs (?)
qu’on suppose être celles d ’un cœ ur..... Si vous avez jeté les yeux
sur la boëte d’or, vous n’aurez pas eu de peine à reconnaître la
bulla aarea que les fils des patriciens romains portaient sus­
pendue au cou, dans les premiers temps, comme une m arque
distinctive de leur noblesse, et que portèrent ensuite tous les
Ingenui ».
Dans le post-scriptum de sa lettre, Gibelin revient sur la
« médaille d’argent presque entièrement effacée » et déclare que
« mieux examinée, c’est une monnaie de T rajan ».
Il parait difficile, devant des découvertes aussi significatives,
et un récit aussi évidemment sincère, de voir dans la tour de
l’Horloge autre chose q u ’un mausolée. Voici cependant quels
sont les arguments de Gilles.
« La tour de l’Horloge n ’est pas plus un tombeau que le tro ­
phée de Saint-Remy, q u ’on nom mait aussi un mausolée, et les
trois urnes superposées dans la base de l’édifice ( 1 ) ne sont
pas une preuve plus convaincante de celte destination que l’ins­
cription funéraire gravée sur l’entablement, ou les ossements
trouvés dans celui de Saint-Remy».
Pour lui, en effet, le m onum ent de Saint-Remy est un m onu­
ment triomphal en l’honneur de Marius (et de Catulus !), et
l’inscription qu’il porte, une des plus anciennes de toute la
Gaule, est bien postérieure au m onument, transformé des siècles
après en tombeau. Je ne perdrai pas mon temps à réfuter cette
façon de voir, l’ayant fait en détail ailleurs (2 ).
Gilles ajoute, pour la tour de l’Horloge, q u ’un tombeau n ’a u ­
rait pas été bâti au milieu de la ville, et qu’il n’aurait pas servi
de centre à tout un ensemble décoratif. Or j ’ai déjà indiqué plus
haut, et nous verrons encore mieux plus loin que, loin d’être
(1) On verra plus loin que les urnes n’étaient nullement « superposées dans
la base » de la tour.
(2) Voir La bataille d ’A ix, p. 2-11 et suiv. — Pour Gilles d’ailleurs, tous les
monuments romains de la Provence, ou peu s'en faut, sont des monuments
triomphaux.

�AQVAE

SE X T IA E

au milieu de la ville, il était situé hors ville, sur la Voie Aurélienne, tout près de l’une des portes.
Malheureusement, le récit de Gibelin, en plusieurs points,
pèche par la clarté. Ainsi, au premier abord, il semble qu’il
donne les trois urnes comme trouvées toutes les trois dans le
soubassement. Est-ce ce qu'il désigne par « le massif formé de
décombres » ? ou bien appelle-l-il ainsi la partie supérieure de la
tour, celle que Pitlon nous représente comme remplie « de
grosses pierres de taille, entassées les unes sur les autres » ?
Dans ce dernier cas, c’est « tout au plus bas de la tour» qui dési­
gnerait le soubassement, et les trois urnes auraient été trouvées
à trois étages différents.
Fauris de Saint-Vincent nous renseigne parfaitement sur ce
point : « On en eut à peine démoli une ou deux toises (PL XIII, 3,
lettre A) q u ’on trouva dans le noyau de l’escalier une urne de
m arbre blanc d’un travail assez recherché : on y avait sculpté
un tissu de feuilles de laurier qui la couvrait entièrement. Les
ossements qu’elle contenait étaient parfumés d ’une odeur arom a­
tique très forte et très agréable. Ils conservaient encore cette
odeur plusieurs mois après l’ouverture de l’urne. . . .
« Après q u ’on eut abattu plus de la moitié de la tour, on trouva
une seconde urne de m arbre blanc (Pl. XIII, 3, lettre B) qui était
enfermée dans deux énormes pierres creuses qui étaient réunies
par plusieurs crampons de fer. Elles ne contenaient pas seule­
ment l’urne : on y avait aussi enfermé tous les débris du bûcher
qui avait consumé le corps; il paraissait que ce bûcher n ’était
composé que de bois de pin. On a trouvé encore parm i les char­
bons une petite m onnaie de cuivre de la République de Marseille,
sur laquelle on voit d ’un côté une tête avec un casque, et de
l’autre un caducée..........Cette monnaie a été trouvée hors de
l’urne parm i des charbons et des morceaux de bois à demiconsum és........
« La seconde urne était d ’un travail moins recherché que la
prem ière; elle était plus unie et peut-être de meilleur goût. Les
ossements qu'elle contenait n’étaient pas parfum és........
« On a trouvé une troisième urne dans les fondements de

�192

MICHEL

CLE RC

l’édifice (1) (PL XIII, 3, lettre C). Elle était renfermée dans une
pile de pierre de trois pieds onze pouces de longueur et deux pieds
cinq pouces de profondeur Cette urne reposait sur un massif
de maçonnerie qui avait deux pieds d’épaisseur, et était comme
fixée par quatre m urs de très grosses pierres qui partaient des
quatre côtés de la tour. Cette pile était couverte d ’une pierre
énorme fixée par quatre crampons de fer recouverts en entier
par une couche de plomb. Ces crampons étaient si forts et si
bien scellés dans la pierre qu’il a fallu la briser pour pouvoir
l’enlever et découvrir la pile. C’est là qu’on a trouvé une urne du
plus beau porphyre, de la forme la plus élégante et d ’un travail
fini........Outre les ossements, qui n’étaient pas parfumés, l’urne
contenait deux bagues d’or et deux médailles, l’une d’argent et
l'autre de cuivre. Celle d ’argent est de Trajan et celle de cuivre
de Lucius Ælius Verus. Sur une des bagues, il y a une agatheonyx représentant un lion, et sur l’autre, une très petite émeraude.
« A un des coins de la pile et à quelque distance de l’urne, il
y avait une bulle d’o r . . Son couvercle tient par une charnière
ou agrafe d’une forme singulière ; elle était remplie d’une
matière hum ide qui fut répandue avant qu’on eût le temps de
l’examiner ( 2 ) ».
Il n ’y a donc aucun doute possible, et le m onum ent est bien
un Mausolée. Mais de plus, les trouvailles de monnaies soigneu­
sement relevées par Fauris de Saint-Vincent vont nous permettre
de le dater avec une approximation très suffisante.

(1) En note: « Les fondements de cette tour étaient à sept pieds cinq
pouces de profondeur; ils consistaient : 1° en un massif de moellons liés avec
de la chaux, de deux pieds d'épaisseur ; 2" en la maçonnerie qui entourait la
pile, qui avait la même hauteur que la pile; et enfin en deux assises en pierre
froide d’une énorme grosseur, qui avaient trois pieds d’épaisseur ».
(2) On aura peine à croire que les magistrats municipaux de 1798 aient eu
l’idée saugrenue de donner au Directoire l’urne de porphyre et tout ce que l’on
avait trouvé avec elle. En 1805 heureusem ent, un maire plus intelligent et plus
patriote, Sallier, obtint la restitution de l’urne On croit généralement à Aix
que la bulle, les bagues et les monnaies sont restées à Paris : &lt;i Ces derniers
objets font aujourd’hui partie des collections de la bibliothèque nationale »
(Catalogue G ib e rt,p . 123). Or, voici ce que veut bien m'écrire à ce sujet
M. E. Babelon : « Extrait des Registres du Cabinet des Médailles, 30 Pluviôse

�A Q V A E SEXT IA E

Seulement, il faut bien distinguer, parmi ces monnaies, entre
celles qui avaient été mises là à dessein, et celles qui pouvaient
ne s’y trouver que par hasard. C’est d’ailleurs ce qu’a fait, très
soigneusement, Faillis lui-m êm e : « On a trouvé encore (avec la
seconde urne) parm i les charbons une petite monnaie de cuivre
de la République de Marseille, sur laquelle on voit d’un côté une
tête avec un casque et de l’autre un caducée. Il est incertain si
cette médaille y a été mise à dessein, ou si ceux qui recueillirent
les restes du bûcher l’y laissèrent tomber par hasard. Quand les
anciens voulaient mettre des pièces de monnaie dans les tom ­
beaux, ils les enfermaient dans les urnes qui contenaient les
cendres, et celle-ci a été trouvée hors de l’urne parm i des ch a r­
bons et des morceaux de bois à demi-consumés ».
La présence de ce petit bronze marseillais, dont il n’y a
évidemment pas à douter, est, à vrai dire, fort embarrassante à
expliquer. Nous ne sommes pas encore fixés sur le moment où
cessa le monnayage marseillais. Tandis que Mommsen pense
que Jules-César priva Marseille de ce droit, d’autres, et parmi
eux Fauris de Saint-Vincent le fils, ont pensé qu’elle avait
continué à frapper des monnaies de bronze jusque sous l’Em ­
pire (1). Ce n’est point l’avis de notre auteur : « Je crois, dit-il,
qu’on aurait tort de conclure de l’endroit où l’on a trouvé celle
monnaie que ce monument ait été construit dans un temps où la
an VII. Envoi au Cabinet du vase de porphyre, d’une bulle d’or et autres
antiquités apportées d’Aix par le citoyen Gibelin ».
« En marge, on a écrit postérieurement : « La bulle d’or a été trouvée dans
le vase de porphyre qui avait été découvert avec deux autres vases dans la
tour d’Aix, lors de sa démolition en 1780.. . Le vase de porphyre a été rendu
à la Ville d’Aix en . . . . (la date est restée en blanc) ».
M. E. Babelon ajoute : « Nous avons ici un exemplaire du Mémoire lu à la
séance publique de l'Académie des Inscriptions en avril 1787. Sur la planche
qui accompagne ce mémoire de Fauris de Saint-Vincent, la bulle est indiquée
comme ayaut été rendue à la Ville d’Aix avec l’urne. Le fa it est que nous ne
l’avons p lu s » . « Quant aux monnaies, il m’est im possible de tenter la
m oinlre identification. Ce sont des pièces communes, et ie n’ai pas d’indica­
tions assez précises pour pouvoir dire quels sont les exemplaires qui auraient
chance de provenir d’Aix ».
(1) Voir là-dessus A. Blanchet, Traité des m onnaies gauloises, I, p. 238, n° 1,
lequel ne se prononce pas personnellement; il parait d’ailleurs ne pas
connaître la trouvaille en question.

�194

M IC H EL CLER C

ville de Marseille conservait encore le droit de battre monnaie.
Tout ce qu’on sait d ’assuré de l’autonomie dont Marseille a joui
sous les empereurs romains, c'est que dans le premier siècle de
noire ère elle conservait son autorité sur plusieurs de ses
colonies ».
En fait, un bon connaisseur en fait de monnaies marseillaises,
le regretté Laugier, attribuait cette monnaie au second siècle
avant notre ère (2). On ne peut évidemment bâtir tout un
système sur la durée du monnayage marseillais d’après cette
unique pièce, et il nous faut tout simplement avouer que la
présence de cette monnaie ne peut s’expliquer autrement que
par le hasard. Et il en est de même sans doute pour quelques
autres, trouvées, elles aussi, non dans les urnes, mais dans
les déblais : « J ’ai examiné avec la plus grande attention les
».
médailles qui ont été trouvées parmi les débris immenses qu’on
a tirés de cette tour. On y en a trouvé cinq, soit qu’en y travail­
lant les ouvriers les y eussenl laissé tomber, soit qu’on les y eût
placées à dessein. De ces cinq médailles, il y en avait une d’ar­
gent et cinq de bronze. Celle d'argent était une consulaire de la
famille F a n n ia; des médailles de bronze il y en avait deux
d’Auguste, une d’Hadrien et une de Lucius Æ lius (Verus) sem­
blable en tout à celle qui était dans l’urne. La médaille de la
famille Fannia et les deux d’Auguste étaient très frustes et très
usées ; au contraire, celles d ’Hadrien et d ’ÆIius étaient parfai­
tement conservées et semblaient sortir des m ains du monétaire ».
En fait de monnaies frappées par des mèmbres de la famille
Fannia, nous en connaissons deux types : l’un au nom de
M. Fannius. C. f., de l’année 149 avant notre ère environ ; l’autre
(2) Les m onnaies m assaliotes du Cabinet des m édailles de Marseille, p. 4 .—
Laugier paraît d’ailleurs &lt;ommettre une erreur en faisant (lire à Fauris de
Saint-Vincent que cette monnaie « était à fleur de coin et sem blait avoir été
mise dans l’urne en sortant des mains de l’ouvrier ». C’est, on le verra plus
loin, d’une monnaie à l’effigie d’Æ lius Verus que Fauris parle ainsi. Mais,
vérification faite, ce n’est point à Laugier que l’erreur est imputable ; il n’a
point connu le manuscrit de Saint-Vincent le père, et se réfère à un opus­
cule du fils, qui, soit par inadvertance, soit plutôt pour corroborer sa thèse
personnelle, a jugé, à propos de travestir ainsi les passages en question du
manuscrit de son père.

�AQVAE SEXTIAE

au nom de M. Fannius. édile plébéien, de l’année 89 axant
notre ère ( 1 ).
Il faut donc négliger les indications données par des monnaies
antérieures de quelque deux cents ans aux dernières dont il me
reste à parler, dont l’importance est autrem ent considérable, vu
qu’elles ont été trouvées, non dans les décombres, mais dans la
troisième urne, celle de porphyre : « On a trouvé dans l’urne de
porphyre une médaille qui nous apprend que ce m onument est
postérieur au second consulat de Lucius Æ lius (Verus) (c’est
l’année 161 de notre ère) ........ Il y avait dans l’urne dont nous
parlons deux médailles, l’une de Trajan, l’a u tr e d ’Æ l i u s ... Celle
de Trajan était fruste eL usée au point qu’elle était à peine
lisible; au contraire, celle d’Æ lius était à fleur de coin et de la
plus belle conservation, quoiqu’il y eût des taches de rouille. On
peut conclure de là que cette médaille avait peu été dans le
commerce, qu’elle avait été déposée dans l’urne peu de temps
après avoir été fabriquée ».
Voilà cette fois une indication précise et dont nous devons
tenir le plus grand compte. Le monument ne peut être antérieur
à l’année 161 de notre ère, et il ne peut lui être postérieur que
d’un petit nombre d ’années.
Reste à voir si ces conclusions concordent avec celles que l’on
peuL tirer d’autres considérations.
Si l’on ne découvrit dans la tour, au moment de la démoli­
tion, que des urnes funéraires, on y avait découvert, bien long­
temps auparavant, une inscription, dont le caractère funéraire,
à vrai dire, resterait douteux si précisément elle n ’avait pas
été placée sur un tombeau. Mais on va voir qu’elle se rattache si
étroitement au Mausolée et aux trois urnes qu’il renfermait que
ce serait un hasard extraordinaire qu’elle n’en provînt pas.
D’ailleurs, la provenance n'en est pas une hypothèse : seule­
ment, ici encore, les érudits, au lieu de s’en rapporter exclusive­
ment à la source la plus ancienne et la plus sûre, se sont trop
facilement contentés de reproduire, sans les contrôler, des
récits postérieurs.
(1) Cf E. Babelon, Monnaies de la République rom aine, I, p. 490 et suiv.

�196

MICHEL

CLE RC

C’est ainsi qu’on a signalé, sur ce point, des contradictions
entre les sources, alors qu’en fait ces contradictions ne sont
qu’apparentes, el disparaissent si l’on prend la peine de consulter
ces sources dans leur ordre chronologique. On a fait état de
deux passages, l’un de Pillon, l’autre de Bouche, que 'voici.
Bouche, I, p. 202 (en 1664): « Il fut trouvé un fort grand frag­
m ent d’une très grande pierre, qui contenait tout ce qui est
m arqué dans l’inscription suivante, fragment enchâssé dans la
m uraille de la grande tour du Palais, l’an 1645, lorsque le comte
d ’Alais, gouverneur el lieutenant de roi en cette province, y fit
percer les m urailles, pour y faire des cabinets ».
Pitton, p. 659 (en 1666) : « Le duc d ’Angoulème, gouverneur
de la Provence, voulut faire accommoder une chambre dans le
Palais, qui lui pût servir de bibliothèque ; il n’en trouva point
de plus propre ni de plus commode que celle qui est sur le
milieu de celle belle et ancienne tour qui regarde le couchant ;
il la fit donc percer pour y faire une fenêtre en l’année 1645. On
trouva dans l’épaisseur de la muraille une très belle pierre qui
ressemble à du m arbre gris, sur laquelle on peut lire les lettres
que j ’ai rapportées ».
Il est à rem arquer tout d ’abord q u ’il n ’y a pas, comme l’ont
cru certains érudits, contradiction sur la date et le nom du per­
sonnage mentionné : en effet, le comte d’Alais dont parle Bouche
et le duc d ’Angoulême dont parle Pitton ne sont qu’un seul et
même personnage, Louis-Emmanuel de Valois, d’abord comte
d’Alais, puis duc d’Angoulème, qui fut gouverneur de Provence
de 1637 à 1650 ( 1 ). Où il y a réellement contradiction, c’est
sur le lieu de la trouvaille, Bouche parlant de la grande tour,
qui est évidemment la tour de l’Horloge, tandis que Pitton parle
de la tour qui regarde le couchant, laquelle ne peut être que la
tour du Trésor.
Il est curieux que ni l’un ni l’autre n ’ait su que l’inscription
en question avait été trouvée une première fois, dix-huit ans
a uparavant, et vue alors par Peiresc, qui en parle en ces termes :
(1) Papon, H istoire générale de Provence, IV, p. 816.

�ACJVAK SEXT 1A E

« repertus nuper (en 1628) in vetere tnrri horologii ». Et les érudits
modernes ne s’en sont pas aperçus d a v a n ta g e , bien que
O. Hirsclifeld ait fait figurer cette mention en tête de l’inscrip­
tion au Corpus.
Comment alors expliquer le récit de Pitton et de Bouche ?
Très simplement, en adm ettant que l’inscription, vue par Peiresc
à la tour de l’Horloge, y était restée à la disposition du premier
venu, et qu’on l’avait utilisée un peu plus tard pour une répa­
ration quelconque dans le Palais. Dès lors, qu’on l’ait ensuite
retrouvée dans la tour du Trésor, ou dans celle de l’Horloge,
cela n’a plus aucune importance. Cependant, si l’on réfléchit
que la grande tour était pleine, tandis que, nous le verrons tout
à l’heure, les deux autres étaient creuses, il apparaîtra q u ’ici
encore c’est Pitton qui a raison, et que ce n’était que dans la tour
du Trésor que le comte d’Alais pouvait faire installer unehibliothèque ou des « cabinets ».
Peiresc ne dit point comment et dans quelles conditions fut
découverte l’inscription, de sorte que nous en sommes réduits
à des conjectures. Si elle était bien, comme je le crois, l’inscrip­
tion dédicatoire du monument, elle était évidemment, non à
l’intérieur du m onument, et enfouie, mais à l’extérieur, et en
vue. Or, personne ne paraît l’avoir remarqué, sur le plan de
Devoux, la tour de l’Horloge porte sur une de ses faces, celle
qui regarde le spectateur, un cartouche, d’ailleurs vide. Quoique
j ’aie une confiance médiocre dans les scrupules de Devoux, il
me semble difficile q u ’il ait inventé cet ornement, surtout pour
le représenter ainsi, vide de tout contenu ; j ’imagine qu’il devait
effectivement rester, sur une des parois du soubassement de la
tour, et plus ou moins intact, un cadre destiné à recevoir
l’inscription, que l’on en avait arrachée sans doute depuis bien
longtemps, et dont un morceau avait été retrouvé au temps de
Peiresc. Quiconque connaît les aventures des inscriptions an ti­
ques ne s’étonnera pas de ces tribulations.
L’inscription en question (n° 22) est une grande plaque de
marbre gris, dont m alheureusement tout le côté gauche, où étaient
les noms des personnages, manque. Elle est gravée en très beaux

�198

MICHEL

CLERC

caractères du second siècle de notre ère, et encadrée d’une mou­
lure très soignée : c’est une des plus belles inscriptions trouvées
à Aix, sinon la plus belle (1). J ’en ai indiqué plus haut le
contenu : c’est l’épitaphe de trois patrons de la colonie d’Aix,
dont l’un, encore enfant, était d’ordre sénatorial, les deux autres,
tribuns militaires, n’étant que de l’ordre équestre.
Les prénoms, noms, et surnom s de ces trois personnages ont
disparu. Mais un détail donné par Gibelin dans sa Planche VI
parait avoir échappé à tout le monde, et même à lui, qui n’en fait
aucune mention dans son texte. Sur ce dessin, qui représente la
bulle ouverte, on voit, gravé en pointillé sur la charnière, le

nom C a t u l u s (Fig. 13). C’est le surnom , bien connu, que por­
taient plusieurs familles romaines. La plus connue est celle des
Lutalii, à laquelle avaient appartenu, sous la République,
C. Lutatius Catulus, le vainqueur de la bataille navale des îles
(1) Je ne sais pourquoi les auteurs d’une série d’articles publiés dans le
Magasin Pittoresque (VII, 1839, p. 126 , sur l’architecture en France (Albert
Lenoir et Léon Vaudover) ont cru que l’inscription qui « décorait une des
faces du soubassement » était celle de Sex. Acutius (n° 2 6 ) ; or, il est certain
que cette dernière a été vue depuis 1557 jusqu’en 1670 à la tour des Cordeliers
(Catalogue Gibert, n» 112).

�a q v a e J(s e x t ia e

199

Ægates, en 241 ; Q. Lutatius Catulus, le vainqueur des Cimbres
à Verceil en 101 ; et le fils de ce dernier, Q. Lutatius Catulus
Capitolinus ( f en 61 av. J.-C.), qui avait l'ail rebâtir le Capitole
incendié au cours des guerres civiles.
A vrai dire, nous ne possédons aucun indice de relations quel­
conques entre un de ces personnages ou un autre de même nom
et la Gaule Narbonnaise (1). Il ne serait pourtant pas im pos­
sible qu’un habitant de la cité d’Aix eut dû, à un moment quel­
conque, le droit de cité romaine à un Catulus, et eût pris son
surnom, quoique généralement ce soit le nom qui serve à cet
usage. Auquel cas, l’un au moins des trois citoyens inhumés
dans le Mausolée, le jeune homme de rang sénatorial, aurait
porté, comme surnom, celui de Catulus, et ce surnom aurait
figuré sur l’inscription funéraire.
Toutefois, je n ’admettrais pas volontiers cette hypothèse. Je
trouve en effet surprenant, et le silence de Gibelin, qui donne le
dessin de cette inscription et n’en dit pas un mot dans son long
commentaire, et le silence de J. Fauris de Sainl-Vincenl, qui
n’en parle pas davantage : or celui-ci a fait graver aussi un
dessin très soigné et très détaillé de la bulle et de sa charnière,
et l’inscription n ’y figure nullement. Je me demande donc si ce
n’est pas par une fantaisie d ’artiste que Gibelin a introduit ce
nom dans sa g ravure.
L’inscription, par elle-même, ne fournit qu’une indication
chronologique très vague : un de ces personnages a été tribun
dans la huitième légion, dite Gemina Félix, et qui n’a porté le
dernier de ces surnoms qu’à partir de Vespasien (69-79), soit un
intervalle d’un siècle entre cette date etlam onnaie de Verus.Mais
l’inscription est certainement postérieure à cette date de 69-79,
terminus ante quem, et date, comme je viens de l’indiquer, du
second siècle.
Cette date est confirmée par le détail que voici : ce n’est guère
(t) Le surnom Catulus est très rare dans l ’èpigraphie de la Gaule Narbon­
naise : 12 exemples seulem ent au CIL, XII, sous les formes Catulus, Calullus,
Kutullus.

�200

M IC H E L

CLER C

qu’à celle époque que l’on voit conférer le droit de porter le laticlave à de tout jeunes gens, voire à des enfants ( 1 ).
Enfin, comment ne pas être frappé de celte singulière coïnci­
dence : la tour contenait trois urnes funéraires, dont l’une était
celle d’un enfant, comme le m ontrait la bulle d’or q u ’elle conte­
nait (et, paraît-il, aussi, les bagues, trop étroites pour une main
d’homme), et sur la même tour figurait une épitaphe contenant
les noms de trois personnages, dont un enfant. Et les monnaies
trouvées dans une des urnes, et l’inscription, sont toutes du plein
second siècle. Et enfin les personnages sont des patrons d’Aix,
des patrons choisis, non pas au dehors, comme si souvent, mais
dans la cité même, où l’un avait été duum vir, donc appartenant
à une famille, ou à des familles, riches et considérées: or le
tombeau est un m onum ent luxueux, le plus luxueux tombeau
sans doute q u ’il y ait jam ais eu à Aix. Comment tout cela po u r­
rait-il s’expliquer par le seul hasard ?
Je ne me dissimule pas toutefois q u ’il subsiste encore bien des
difficultés. Il n ’y a pas de doute que le m onum ent ait été fait et
achevé en une seule fois et tout d’une pièce, avec ses trois étages,
destinés chacun à renfermer une urne funéraire et à servir de
tombeau à un personnage. Mais alors, il faudrait en conclure
qu’ils sont morts tous les trois au même moment, ce qui est un
peu surprenant.
Et qui étaient ces trois personnages,et quel lien y avait-il entre
eux ? Leurs noms m anquant, le principal élément d ’appréciation
nous fait défaut Etaient-ils parents ? je serais porté à le croire,
sans en être sûr. Ce qu’il y a de certain, c’est q u ’ils n’appar­
tenaient pas à la même classe de la société, deux d’entre eux
faisant partie de l’ordre équestre et le troisième de l’ordre
sénatorial. Et, s’ils n’étaient pas parents, pourquoi les a-t-on
ensevelis ensemble ? Est-ce uniquem ent à cause de leur titre
commun de patrons de la cité?
J ’inclinerais pour l’hypothèse que voici. Il s’agirait bien de
(1) CIL, X III,’n” 1808 (sous Antonin) ; cf. Mommsen, D roit public rom ain,
tract. P .-F . Girard, V, p. 203, et VI, 2, p. 50.

�■

AQVAE

201

SE X T IA E

membres d ’une même famille, à savoir deux frères et un neveu.
Celui-ci serait le fils d’un frère soit vivant encore, soit, plutôt,
antérieurem ent décédé, qui aurait été élevé à la dignité séna­
toriale.
Enfin, peut-être peut-on avoir recours à une autre hypothèse
sur la nature même du m onument. Je me demande si nous
n’avons pas affaire à un m onum ent d ’un genre mixte, funéraire
par sa destination, mais aussi, je ne dirai pas triomphal, mais
du moins officiel et solennel par son genre de construction et sa
situation en vue aux portes mêmes de la ville. Qui nous dit,
que ce tombeau fût un m onum ent d ’ordre privé? Ne serait-ce
pas un mausolée élevé par la cité, en l’honneur de trois citoyens
qui, en leur qualité de patrons, lui auraient rendu des services
hors de p a ir? En ce cas, il pourrait s’agir de trois personnages
morts en réalité à des époques différentes, et réunis dans le même
mausolée à la mort du dernier. Et celui-ci serait sans doute le
jeune homme, dont la récente dignité aurait été la cause déter­
minante de l’honneur extraordinaire fait à lui et aux siens.
Tout cela, je le répète n ’est qu’hypothèse, et il y en aurait sans
doute d’autres possibles. C’esL sur la nature même du monument
q u ’il ne peut subsister aucun doute : c’est bien comme l’avait vu
Peiresc, un mausolée. Et ce mausolée, il faut en reporter la
construction au second siècle de notre ère, et, d’une façon plus
précise encore, aux années du règne en commun de Marc-Aurèle
et de Verus, entre 161 et 169 au plus tard.
On voudrait pouvoir étayer ces conclusions de considérations
tirées de l’examen du m onum ent lui-même, et d’ordre purement
architectural. Mais il est bien difficile d’asseoir une élude de ce
genre sur des documents aussi insuffisants et à aussi petite
échelle que ceux que nous possédons. On l’a cependant essayé.
Arcisse de Caumont, déjà, avait montré qu’il y a des ressem­
blances entre la Tour de l’Horloge et le mausolée de Saint-Remy.
Gilles a repris cette comparaison ; seulement il en a conclu que
le m onum ent d’Aix était un m onum ent triomphal, puisque,
pour lui, celui de Saint-Remy en est un. Enfin, plus récem­
ment, M. V. Chapot a cherché des analogies entre notre monu13

l if !' •

�202

MICHEL

CLERC

m ent et une tour mise au jour dans les fouilles d’Éphèse, et
étudiée par M. Heberdey (1).
Qu’il y ait entre tous ces monuments des analogies, cela n’est
pas douteux, et l’on peut bien dire qu’ils procèdent tous d ’une
même conception et d’un même prototype. Et ce prototype, ce n’est
point la tour d’Éplièse, bien qu’elle soit antérieure de trois cent

c

i
F igure 14

cinquante à trois cents ans au monument d’Aix. Ce sont des m onu­
ments plus anciens encore, à savoir, le tombeau de Mausole,
dynaste de Carie (-j- 353 avant J.C.), et le fameux bûcher construit,
sur les ordres d’Alexandre le Grand, par l’architecte Dinocralès,
pour les funérailles d’Héphaestion (2). C’est là en effet, à notre
connaissance, que commença à se manifester sur l’art grec cette
influence des arts orientaux qui allait donner à l’architecture
grecque, surtout en Asie-Mineure, un caractère nouveau, dont
la principale caractéristique sera précisément l’apparition de
ces monuments à étages superposés.
(1) Forschungen in Ephcsos, I, p. 143 et suiv., et PL V.
(2) Diodore de Sicile, x v n , 115.

�AQVAE

SE X T IA E

Mais il 11e faudrait pas conclure, de la similitude d’aspect de
tous ces monuments, à l’identité de leur destination. D’abord,
si l’on prend la peine de les examiner de près, on s’aperçoit que
les ressemblances ne sont, après tout, que d’ordre général, et

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F igure 15

que les différences de détail y abondent. D’autre part, personne
ne conteste aujourd’hui que la Turbie fût un m onument triom ­
phal, et le m onum ent de Saint-Rémy un tombeau (1). C’est dire
(1) Le caractère du monument d'Ephèse paraît assez indécis. M. Heberdey
en fait un monument du genre « prunkepideiktisch », galimatias gréco-

�MICHEL CLERC

que cette forme était assez souple pour se plier aux conceptions
et aux besoins les plus divers. On ne peut donc arguer de l’emploi
de cette forme pour déclarer à priori que tel m onument de ce
genre est triomphal ou funéraire.
Il est infiniment regrettable que pas un seul des chapiteaux des
deux rangées de colonnes ne nous soit parvenu (1). On a vu
combien les indications données par Pilton et les autres sont
vagues et imprécises, puisqu’ils parlent tantôt d’ordre corinthien,
et tantôt d’ordre composite. Cependant, Gibelin nous a conservé
un dessin de ces chapiteaux, que je reproduis ici (Fig. H et 15).
On conçoit assez, en présence de ce dessin, l’embarras de Pitton
et des autres. Le chapiteau de la colonnade supérieure est nette­
ment corinthien, corinthien romain s’entend, avec ses trois rangs
de feuilles d’acanthe sur lesquelles reposent des volutes ionien­
nes peu développées : c’est le chapiteau corinthien classique du
premier et du second siècles. Au contraire, celui de la colonnade
inférieure est plus difficile à définir. Ici aussi, il y a trois rangs
de feuilles d’acanthe ; mais les volutes ont disparu, et le tailloir
repose directement sur la troisième rangée de feuilles, arrange­
ment peu satisfaisant pour l’œil. Au prem ier abord, il paraît
très postérieur à l’autre chapiteau, et il est bien probable que,
trouvé isolément, on l’aurait attribué aux premiers siècles du
moyen-àge. Dans tous les cas, il semble bien difficile, en présence
de ces feuilles aux courbes molles et sans accent, d’attribuer la
construction du m onument au temps d ’Auguste, comme le
voudrait M. Chapot. Enfin, l’arrangement un peu bizarre du
mur du premier étage, avec ses renflements entre les colonnes,
me paraît, comme aux auteurs de la Statistique (ici, l’architecte

germanique qu’on peut traduire, je pense, par d éco ra tif ou d'apparat. M. A.
Reinach y verrait volontiers un monument triomphal élevé pour comm é­
morer la défaite d’Aristonicos en 129 avant Jésus-Christ (Revue des études
grecques, XXVI, 1913, p. 396, n. 3).
(1) J’avais pensé un instant que le chapiteau de la colonne qui décore la
fontaine de la place des Augustins pouvait être un des chapiteaux antiques
de la colonnade inférieure; mais il diffère trop du dessin de Gibelin, que nous
sommes bien obligés de tenir pour exact.

�AQVAE

SEX TIA E

205

Penchaud), dénoter un certain mauvais goût et annoncer une
époque, je ne dirai pas de décadence, mais de recherche à
outrance, signe précurseur de la décadence.
Tout, on le voit, tend donc à confirmer la date que les
premières considérations m ’ont amené à assigner au monument.

��CHAPITRE VII
LES MONUMENTS ROMAINS (

Suite)

II. - Les Tours du Palais

3.

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h a p e r o n

Nous possédons encore beaucoup moins de renseignements
sur les deux autres tours que sur celle de l’Horloge. A vrai dire,
nous n’avons, en fait de description un peu détaillée, que celle de
Pitlon, qui est malheureusement encore plus obscure que sa
description du Mausolée. Je vais néanmoins la reproduire,
puisque nous en sommes réduits là, et que, comme on le verra,
Gibelin n’a pas jugé à propos de faire autre chose, et de décrire
par lui-même l’état des lieux (1).
« Du ha u t de la Tour de l’Horloge nous avons considéré la
situation des autres deux, à savoir celle du Chaperon, qui est
au coin des prisons, et de celle du Trésor, où sont les chartes
du Roy, comte de Provence, laquelle est près de la Chapelle
Saint-Mitre.
« Ensemble les fragments des vieux m urs de différente anti­
quité, qui aboutissent auxdites tours, et spécialement les
fragments d’un m ur antique bâty en demy rond, qui sembloit
joindre lesdites tours du Chaperon et du Trésor, dont les
attentes paroissent des deux côtés, le m ilan se trouvant avoir
été ruiné par succession de temps : comme aussi quatre m urs
situés derrière des demy ronds, qui sont un bâtim ent quarré,
dont la structure semble de même antiquité que lesdites tours
(1) Pitton, Histoire de la ville d 'A ix, p. GG7,

—im

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�.

208

MICHEL CLERC

du Trésor et du Chaperon, dans le vuide duquel carré est la
cour des prisonniers criminels.
« La Tour du Trésor montre être d’une architecture beaucoup
meilleure, et mieux proportionnée que celle de l’Horloge, et il en
paroit encore trois étages, dont les deux d’en haut estoient
percés à jour, par des petites fenêtres qui se term inoient en
arcade par le dessus, et l’ordre de l’architecture n ’a aucune
correspondance avec la Tour de l’Horloge, n ’y ayant aucune
frise, ny moulure qui réponde au niveau de celle de ladite
Tour de l’Horloge, non plus qu’à l’ordre et forme de l’architec­
ture ; de sorte qu'il n’y reste aucune apparence qu’il y ait eu de
liaison entre les deux fabriques, ce qui confirme d’autant plus
l’advis que la Tour de l’Horloge fût détachée entièrement d’avec
les autres, comme un Mausolée ; comme au contraire les autres
deux, du Trésor et du Chaperon, m ontrent d’avoir été attachées
ensemble par ledit m ur en demy rond, qui est percé de petits
fenestrages pareils à ceux de la Tour du Trésor, et à même
niveau.
« La Tour du Chaperon est bien de pareille structure et archi­
tecture que celle du Trésor, mais on l’a fort mal conservée, et
l’a-t-on restaurée comme on a pu en beaucoup d’endroits ; il est
vrai que de ce qui reste de l’antique, il n ’y a rien de percé comme
en celle du Trésor.
« Tant y a que l’une et l’autre est d’une architecture, laquelle
tient un peu du dorique avec des pilastres quarrés, qui semblenL
d’un meilleur siècle que celle de l’Horloge, et par conséquent
plus moderne vray-semblablement, y ayant apparence que celle
de l'Horloge soit des premiers siècles de la Colonie romaine, et
que les autres deux soient des meilleurs siècles suivants ».
A cette description, Gibelin n ’ajoute que quelques traits, qui
d’ailleurs ne nous apprennent rien de plus (1) : « Quoiqu’on
n ’ait rien trouvé en démolissant l’autre tour qui servait de pri­
son, non plus que dans celle qui était bâtie dans les mêmes
proportions, elles n ’en sont pas moins recommandables par leur
(1) Lettre sur les tours antiques, p. 19.

�AQVAE SEXTIAE

209

architecture, et peut-être par une beaucoup plus haute antiquité
que celle de la grande Tour. Si celle-ci a plus d’élégance et de
magnificence, les deux autres sont d’une architecture infi­
niment plus correcte. L’inspection des figures en fera juger
facilement, eL l’opinion que leur antiquité pourroit remonter
jusqu’au temps de Marius ne me paraît pas destituée de toute
vraisemblance. Ces deux tours étaient semblables, et liées par
des m urs antiques; elles faisaient partie d’un même tout ».
Le manuscrit de J. Fauris de Saint-Vincent ne mentionne que
l'une des deux tours, celle du Trésor, à propos de l’inscription
qui y fut trouvée en 1645 : « La tour où l’inscription a été trou­
vée était un m onum ent très ancien, mais il suffisait de l’examiner
avec attention pour voir qu’elle n’était pas de la première an ti­
quité, et q u ’elle était postérieure de plusieurs siècles à notre
m onum ent (le Mausolée). Lorqu’on l’a abattue, tous les gens qui
ont quelque connaissance de l’antiquité ont fait celte o b s e rv a ­
tion; je ne crois pas q u ’elle ait été bâtie avant le cinquième ou
le sixième siècle ; tout m ’a confirmé dans cette opinion, sa forme
surtout et les pierres q u ’on y a employé, parm i lesquelles il y
avait des débris d ’anciens édifices et d’inscriptions sépulchrales
du second siècle ».
Cette dernière phrase aurait une importance capitale, si
Fauris avait insisté sur ces trouvailles de fragments d’édifices
et d’épitaphes du second siècle. Malheureusement, je crains bien
q u ’il ne fasse allusion tout simplement à l’inscription dont j ’ai
parlé, q u ’il a cru provenir de là, tandis que nous avons vu q u ’en
réalité elle provenait de la Tour de l’Horloge, et ne se trouvait
dans celle du Trésor que depuis quelques années, lorsqu’on l’y
découvrit.
Au résumé, nous avons affaire à deux tours semblables, et
réunies par un m ur demi-circulaire. Nous avons vu plus haut
que ce m ur s’ouvrait pour laisser passage à la voie Aurélienne,
c’est dire qu’il encadrait une porte.
De la description de Pitton, il ressort encore nettement ceci.
Les deux tours rondes, reliées d’un côté, le côté extérieur, par
un m ur demi-circulaire (percé en son centre d’une porte) fai-

�210

MICHEL CLERC

saient partie de tout un ensemble, de forme carrée, contenant en
son centre une cour, entourée de m urs de même construction
que les tours.
Ici, les représentations figurées nous sont encore d’un moins
grand secours que pour la tour de l’Horloge. Et elles ne sont
point, ou du moins ne paraissent pas assez exactes pour per­
mettre des conclusions fermes. D’après Devoux (Fig. 16), les
deux tours, dépouillées de leur couronnement, comportent un

F ig. 16. — Tours du Trésor et du Chaperon, d’après E. Devoux.

haut soubassement sans autre décoration qu’une corniche ter­
minale ; les assises inférieures paraissent faire saillie. Les deux
étages sont décorés de pilastres. Sous chaque ordre de pilastres
règne une sorte d’attique, composé d ’un nom bre égal de petits
pilastres. Cette disposition d ’assez mauvais goût me paraît
d’ailleurs une invention de Devoux, car aucun autre dessin ne
la reproduit. Tandis que la tour du Chaperon n ’est percée
d’aucune ouverture, celle du Trésor est éclairée çà et là, très
irrégulièrement, par quelques fenêtres les unes carrées, les
autres à plein cintre.
Très différent est le dessin donné par Gibelin, de l’une seule
des tours, et il ne dit même pas laquelle : toutefois, en me réfé­
rant au passage où Pitlon dit que la tour du Trésor comporte

�AQVAE SEXTIAE

des fenestrages que celle du Chaperon ne comporte pas, je pense
qu’il s’agit de la prem ière; en effet, si le soubassement n ’est
éclairé que par quelques jours qui paraissent de fortune, les
deux étages sont régulièrement coupés par des fenêtres à plein
cintre, s’ouvrant entre les pilastres (PI. XV).
Enfin, un dernier document, un dessin au crayon de Constantin,
conservé à la Bibliothèque Méjanes, nous montre une des tours,
sans doute, pour la même raison, celle du Chaperon, qui ne
comporte que deux petites fenêtres, évidemment faites après

5
F ig. 17.— La Voie Aurélienne et les tours, d’après Gibelin

coup, au second étage de pilastres. Ce dessin, de beaucoup le
meilleur document que nous possédions, a sans doute été fait
au moment même de la démolition. On y voit très nettement
que les deux étages supérieurs étaient d ’inégale hauteur, le p re ­
mier plus ha u t que le second ; et aussi que les pilastres repo­
saient sur de hautes bases (PL XVI).
Le fait que, certainement, la tour du Chaperon ne comportait
pas de fenêtres me fait douter de l’antiquité des fenêtres de la
tour du Trésor. Il me paraît bien difficile que deux monuments
identiques et symétriques aient, sur ce point, présenté un aspect
aussi différent. Et que l’on ne dise pas que les fenêtres de la
tour du Chaperon avaient pu être bouchées postérieurement : le
dessin de Constantin montre les m urs antiques absolument
intacts.
Des deux questions qui se posent m aintenant à nous, la nature
du m onum ent, et sa date, la première me paraît ne souffrir
aucune difficulté. Les deux tours et l’ensemble qu’elles com m an­
daient étaient une construction militaire, une porte m onum en­
tale, et sans doute la porte principale de la ville, puisqu'elle
s’ouvrait sur la voie Aurélienne, la voie venant de l’Italie et de

�212

MICHEL CLERC

Rome. Un croquis de Gibelin nous montre comment la voie,
arrivant tout droit, traversait le milieu de l’espace compris entre
les deux tours, que reliait entre elle le m ur demi-circulaire.
(Fig. 17) (1). C’est exactement ainsi que se présentent, aujour­
d'hui encore, la porte Saint-André à Autun, et la Porte-Noire à
Trêves, que les habitants de ces villes, plus heureux que nous,
ont conservées presque intactes. La différence principale, c’est
que, à Autun, comme à Trêves, la voie, au lieu de passer sous
une porte unique, comme il paraît résulter du croquis de
Gibelin, passait sous deux portes.
Il est d’ailleurs assez surprenant que Gibelin ait oublié de
donner l’échelle de son dessin. Mais nous pouvons le faire, à
peu de chose près, grâce au très intéressant document du Musée
Paul Arbaud que j ’ai reproduit plus haut (Fig. 8).
Ce plan anonyme de VAncien Palais de justice (sic) d’A ix « levé
pendant la démolition de cet édifice qui a eu lieu dans le cou­
rant des années de 1785 à 1786 », comportant une échelle (en
toises), on y constate que l’écartement des deux tours, à leur
centre, était de dix toises, soit, en chiffres ronds, vingt mètres,
ce qui était considérable. Il est donc un peu surprenant q u ’on
n’ait ménagé, dans cet intervalle, q u ’un espace suffisant pour un
passage unique, et non pour deux passages séparés, comme à
Autun.
Quoi qu’il en soit, en appliquant ces mesures au croquis de
Gibelin, on constate encore que le passage avait une largeur
d’environ huit mètres, chacune des sections du m u r en ayant
environ six.
D’autre part, à Autun, les deux tours sont carrées, et d’une
bien moindre saillie qu’à Aix. Elles sont, ainsi que le m ur
qui les relie, percées régulièrement de fenêtres à plein cintre,
entre lesquelles s’élèvent des pilastres de style ionique. Enfin,
outre les deux grandes portes qui donnaient passage à la voie,
(1)
Il est bien regrettable que Gibelin n’ait pas indiqué, sur ce croquis, la
distance qui séparait les deux tours. A Arles, une des portes était flanquée
de deux tours rondes, de huit mètres de diamètre, et distantes de quinze
(Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné d ’Architecture, t. ix, p. 68).

�AQVAE SEXTIAE

les tours elles-mêmes sont percées d ’une arcade à leur partie
inférieure, arcade sans doute destinée aux piétons (1).
La ressemblance avec la porte de Trêves est plus frappante
encore (2). Là, les tours sont des tours rondes, à quatre étages,
décorés de colonnes de style dorique, et terminées par une c o r­
niche d ’une forte saillie. Des fenêtres cintrées s’ouvrent entre
les pilastres, et dans les tours, et dans le m ur à double étage
q u ’elles flanquent. Ce m ur donne passage à une double arcade,
par où passe la voie. C’est là la face extérieure du m onument.
Vu du dedans de la ville, où il est aussi bien conservé, l’aspect
est le même, sauf que les tours s’y prolongent en changeant de
forme. Pour mieux dire, ces tours ne sont pas réellement rondes
comme à Aix ; elles sont demi-circulaires, et se prolongent en
arrière suivant une ligne droite, ce qui fait que, vues du dedans,
elles se présentent sous la forme de tours carrées.
Il s’agit donc, on le voit, d’un m onum ent d’un caractère dou­
ble, à la fois défensif et décoratif. Naturellement, ces deux m onu­
ments que je prends comme point de comparaison étaient plus
considérables, et plus décoratifs, que la porte d ’Aix, étant don­
née l’importance d’Aulnn, et, surtout, de Trêves, devenue, sous
le Bas-Empire, une vraie capitale. Mais le principe de la cons­
truction n’en est pas moins identiquement le même, ici et là.
Cette constatation est d’autant plus intéressante que les portes
d ’AuLun et de Trêves paraissent d ’époques fort différentes. On
admet généralement, en effet, que la porte Saint-André faisait
partie de la première enceinte d’Autun, élevée au temps
d’Auguste, tandis que la Porte-Noire paraît devoir être attribuée
aux temps de l’empereur Poslume (258-267 ap. J.-C .) (3), ou
même à ceux de Constantin (306-337) (4).
On a pu rem arquer que l’opinion de ceux qui ont vu les tours
d’Aix diffère du tout au tout, sur leur valeur et leur date rela­
tives. Pitlon et Gibelin croient les loui s du Trésor et du Cliape(1) Voir A, Blanchet, Les enceintes rom aines du la Gaule, pl . XX.
(2) Voir Fr. Kœpp, Die Rômer in D eutschland, p. 8(5-87.
(3) G. Julliaii, Histoire de la Gaule, IV, p. 579, n“ 6.
(4) Fr. Kœpp, oui), cit., p. 128.

�214

MICHEL CLERC

ron bien antérieures à celle de l’Horloge ; J. Fauris de Saint-Vin­
cent, au contraire, attribue les premières au cinquième ou au
sixième siècle de notre ère.
Là serait pour nous le problème le plus intéressant, s’il n ’était
malheureusement devenu insoluble. Il n’est jam ais facile d’assi­
gner une date précise à un m onum ent en ne considérant que ce
m onum ent même: or nous n’avons plus que de très insuffisantes
reproductions.
L’argum ent dont se sont servis, en sens inverse, nos auteurs,
pour déclarer que les deux tours étaient, ou plus anciennes, ou
plus récentes que le Mausolée, c’est que la construction leur en
a paru plus correcte et meilleure. Je ne sais s’ils n ’ont pas été
sur ce point dupes d ’une illusion. Ils ont comparé en somme
des choses très différentes en réalité, et qui n’avaient guère de
comm un que le fait d’être des « tours » : d ’une part, un tombeau,
véritable ouvrage d’architecture décorative, et des plus luxueux,
et d’autre part, des tours, d’un caractère décoratif également
incontestable, mais d’un genre tout différent, essentiellement
militaire. Ainsi s’explique la plus grande simplicité de leur
construction, qui leur donne au premier abord un certain air
d’archaïsme.
En réalité, la question de la date de ces tours dépend de la
solution que l’on donnera à une question plus générale, celle de
la date de l’enceinte dont elles faisaient partie. Or on verra plus
loin combien cette question est complexe : il est bien certain
pour moi qu’à un certain m oment l’enceinte s’est étendue jusqu’à
l’endroit où étaient les tours ; mais il s’agit de savoir si cette
enceinte éLaient la première, celle de la colonie d’Auguste (ou de
Caligula), ou bien si elle ne serait point d’une date plus basse,
par exemple du temps des Antonins, qui paraît bien avoir été
pour Aix, nous l’avons vu, un temps de grande prospérité, ou
du temps, plus récent encore, où elle est devenue la métropole
d’une province nouvelle, la Seconde Narbonnaise.
Ne pouvant plus juger par nos yeux de l’architecture, je suis
tenté d’attacher une certaine importance à un détail de cons­
truction, signalé par Gibelin, plus nettement encore que par

�Pitton. Je veux parler de ce m ur semi-circulaire qui reliait les
deux tours. Je ne pense pas qu’il y ait eu là une simple fantaisie
de la part de l’architecte; je crois, au contraire, qu’il a voulu
obtenir ainsi un meilleur flanquement de ce m u r par les tours,
et par conséquent une protection plus efficace de la porte : c’est
ce que les ingénieurs militaires appellent une demi-lune.
Ce détail figure encore, et d'une façon très nette, sur un très
curieux document publié il y a déjà longtemps par M. de
Laurière, et qui paraît bien se rapporter à notre m onum ent (1).
Ce sont deux dessins « représentant les plans d’un château ou
mieux d’un palais, un palazzo, composé d’un carré flanqué de
quatre tours rondes aux angles et accompagné d’un autre b â ti­
ment se développant autour d’une tour carrée, plus l’élévation
de la façade de cet ensemble, laquelle façade est flanquée à
l’angle de gauche et au centre des deux tours indiquées sur le
plan. Autant que nous avons pu lire la légende écrite sous le
plan, ce m onum ent serait situé dans une ville qui s’appelle
Grasa, e t qui anciennement s’appelait A qui : LA FACATA. DI
QUESTA: PI AT A- COSI ISTA DI DENTRO. LAVORATA
COME. DI FUORA. ED ERA VNA CITA. SI CHIAMA. GRASA.
CHIAMAVASI PER ANTICO. AQVI. OGI iMEZA ROVINATA.
ED ERA TEMPIO. E FORTEZA. A LA FINE DI PRO.VENZA.
— Cette indication est très vague : GRASA fait penser à Grasse ;
d’un autre côté, CHIAMAVASI PER ANTICO AQVI nous
ramène à Aix, l’antique Aquae Sextiae » (Fig. 17-18).
Quelque étonnante que puisse paraître la confusion de deux
noms aussi différents, il ne peut évidem ment s’agir de Grasse, où
l’on n’a jam ais signalé de m onum ent antique de l’importance de
celui-là. Et M. de Laurière a relevé dans le m anuscrit de l’auteur
des dessins en question une confusion du même genre, et à pro­
pos de lieux avec lesquels pourtant il était beaucoup plus fami­
lier, à Rome même. C’est en effet d ’un artiste rom ain qu’il s’agit,
le célèbre Giuliano de San-Gallo, qui lut adjoint à Raphaël pour
(1) Mémoires de la Société nationale des A ntiquaires de France, XLV, 1884,
p. 209 et suiv.

�216

M IC H EL

CLERC

la construction de Saint-Pierre de Rome, et qui visita de 1494
à 1496 le midi de la France, où il fil de nombreux relevés de
monuments antiques.
&lt;
?

or. 4

F ig . 18

° ô X
u 3,i

D e s s i n d e G. d e S a n - G a l l o

fri
&lt; &lt;a
&lt; o -S

Or il est à rem arquer que, dans tous ses dessins de ce genre,
San-Gallo ne s’astreint pas à une rigoureuse exactitude. « Ce
sont, dit M. de Laurière, de très intéressantes éludes d’architec­
ture et de décoration faites, sans préoccupation de la vérité

�217

a q v a e s e x t ia e

archéologique, par un habile dessinateur, d’après
ments dont il ne voyait que des parties. Il ne faut
prendre ces dessins pour ainsi dire à la lettre, si
faire une idée de l’état du monument au moment
figuré par l’habile crayon d’un témoin oculaire ».

des m onu­
donc point
on veut se
où il a été

Pour M. de Laurière, les dessins en questions « ne peuvent
donc représenter un m onum ent qui aurait existé en France en

F ig. 19. — Dessin de G. de San Gallo.

pareil état à l’époque de San-Gallo. Il n’y avait pas à la fin du
xvme siècle un édifice construit dans un style aussi classique.
C’est donc un projet ou une étude dont le point de départ aura
dû être un édifice ou une partie d’édifice romain existant encore
à cette époque ».
Etant donnée la singulière concordance du plan de San Gallo
avec la description de Pitton et les vues de Gibelin et autres, il
n’est guère douteux, en effet, q u ’il s’agisse bien d ’une étude ou
14

�restauration de l’ensemble constitué par les tours et les m urs
qui les joignaient en formant un quadrilatère. Seulement, il a
ajouté, pour fermer ce quadrilatère, deux autres tours, en y
transportant sans doute la tour de l’Horloge, qui en était si p ro ­
che. Mais, et j ’insiste là-dessus, il n’a pas omis le m ur demicirculaire qui joignait les deux premières tours, quoique sans
doute à ce moment il fût déjà à demi-ruiné, et qu’il n’en subsistât
plus que la moitié gauche.
Or, il est à rem arquer que, ni à Autun, ni à Trêves, nous
n’avons d ’exemple de cette forme. Mais nous l’avons dans
deux villes de la Gaule Narbonnaise, à Arles et à Fréjus, où
la porte qui s’ouvre du côté du levant offre une disposition
analogue. Et là,heureusem ent, tours et rem parts existent encore.
A Arles, cependant, la porte même a disparu, et l’on a eu l’ingé­
nieuse idée, dans cette ville où la place cependant ne manque
pas, d'installer à sa place, entre les deux tours, les réservoirs
d’eau de la ville, ce qui rend naturellement impossible toute
recherche scientifique.

V- I

i!

Mais, s’il y a analogie entre les deux portes, il n ’y a point
identité, et cela vaut la peine d’être signalé. A Aix, c’est la porte
même qui est flanquée d’un m ur à demi-lune, que terminent
deux tours. A Arles, le m ur qui réunit les tours est rectiligne ;
mais les tours, qui ne sont point des tours vraim ent rondes
comme à Aix, mais des tours hémisphériques comme à Trêves,
se prolongeant, à l’intérieur suivant une ligne droite, ces tours
donnent naissance à un nouveau m ur, en retrait sur celui de la
porte, mais qui est en demi-lune, et se termine par deux tours
rondes. J ’ajoute, en passant, que c’est par cetle porte que péné­
trait dans la ville, en souterrain, un aqueduc, comme à Aix ( 1 ).
Or, les deux hom mes qui, sans doute, connaissent le mieux
les monuments antiques d’Arles, M. Auguste Véran et M. Jules
Formigé, sont d’accord pour faire rem onter tours et rem parts au

(1) Je dois à l’obligeance de M. Jules Formigé tous ces détails, que l’on
chercherait vainement dans l ’ouvrage de M. A. Blanchet sur les Enceintes
rom aines de la Gaule.

�AQVAE S E X T IA E

219

temps d’Auguste (1). C’est là une forle présomption en faveur
de l’hypothèse qui attribuerait la même date, ou une date très
rapprochée, à la porte d’Aix. Il semblerait même que la porte
d’Aix, plus simple, fût antérieure à celle d ’Arles, qui en est
comme le développement normal. Mais peut-être aussi n’est-ce
là q u ’une apparence, et faut-il expliquer le plus grand dévelop­
pement de la porte d ’Arles par l’importance plus grande d e là
ville et l’étendue plus considérable de ses remparts.
Pour Fréjus, enfin, aucun doute n ’est plus possible. C’est bien
d’Auguste que date, sinon le titre de colonie romaine donné à la
ville, qui le dut peut-être aux trium virs, mais la construction
de son arsenal et de ses rem parts. Or, là aussi, une des portes
antiques, celle que l’on est convenu d ’appeler la Porte des
Gaules, présente la même disposition. Là, la porte proprem ent
dite est double, et, à droite et à gauche, elle est immédiatement
encastrée par un m ur curviligne, lequel se termine à chaque
extrémité par une tour ronde. Seulement, ici, la courbure du
rem part est beaucoup plus accusée q u ’à Arles et à Aix : la demilune forme un demi-cercle complet (2 ).
Il semble donc bien que ce système de fortification ail été
propre à la Gaule Narbonnaise, et remonte, là, au début de
notre ère.
Mais cela ne veut pas dire qu’il en fût originaire : seulement,
ce n ’est pas dans le monde romain qu’il faut aller en chercher
le prototype, mais bien dans le monde hellénique. Dès le
quatrièm e siècle avant notre ère, nous le trouvons employé à
Mantinée, où l’une des portes de la ville offre une disposition
très analogue à celle de la porte d’Aix, sauf que la concavité de
la demi-lune y est plus accentuée (3). Si loin qu’il y ait du
quatrièm e siècle avant notre ère au premier après, et de Man­
tinée à Aix, je crois cependant que l’on peut parler d ’influence,
non pas, il va de soi, de l’une de ces deux villes sur l’autre,
mais d ’influence grecque sur l ’architecture romaine de la
(1) Congrès Archéologique de France, XLIII'"« session, 187G, p. 279.
(2) Victor Petit, Congrès Archéologique, XXXIII"'» session, 1807, p. 278.
(8 ) G. Fougères, M aniinée et l'Arcadie orientale,p. 153, fig, 27.

�220

M ICH EL

CLERC

Provence. Ce n’est pas la première fois que l'on signale cette
influence, sans que l’on voie encore très bien comment et par
quelle voie elle a pu s’exercer (1). Il ne semble pas q u ’il faille
mettre en cause Marseille, où l’architecture pas plus que les
autres arts ne paraît avoir brillé d’un éclat bien vif ( 2 ), mais
bien les grandes écoles de la Grèce d’Orient, soit celle de Pergame, soit, je le croirais plutôt, celle d’Alexandrie, dont l’action
s’est fait sentir, ou bien directement, par Marseille, ou bien peutêtre indirectement par la Grande-Grèce.
Dans tous les cas, lorsque les érudits des siècles derniers nous
disent que l’architecture des deux lours était plus correcte que
celle de la tour de l’IIorloge, il n’y a pas de raison pour rejeter
leur témoignage ; sans disposer de tous les moyens de contrôle
dont, nous disposons aujourd’hui, ils avaient, en fait de m o n u ­
ments antiques, des connaissances incontestables, et, surtout,
ils avaient sous les yeux ceux dont ils parlaient, ce que rien ne
peut remplacer.
L ’hypothèse la plus plausible, puisque nous en sommes
réduits aux hypothèses, me paraît donc être celle-ci : les tours
du Trésor et du Chaperon remontaient au temps de la fondation
de la colonie, soit au règne d’Auguste, soit peut-être à celui de
Caligula, c’est-à-dire, dans tous les cas, q u ’elles étaient anté­
rieures à l’an 41 de notre ère. Et elles étaient antérieures de
cent vingt-cinq ans environ à la tour de l’Horloge.
Il est malheureusement impossible, avec la description de
Pitton, qui est plus embrouillée que jam ais sur ce point, de
reconnaître si les m urs joignant les tours formaient simplement
une cour, ou s’ils donnaient naissance à de véritables bâtiments.
Je transcris cependant le passage, par acquit de conscience :
« De la tour du Trésor (la rondeur de la tour dem eurant en
dehors), il part un grand m ur de gros cartiers de pierre comme
ladite Tour, qui est posé à l’aspect du couchant, et va jusques
(1) M. Clerc, Le tem ple rom ain du Veniègnes, p. 15.
(2) Les remparts de Marseille ont dû cependant être d’une construction
remarquable, vu la résistance qu’ils offrirent aux soldats de César. Mais,
jusqu’à présent, aucun vestige certain n’en a été retrouvé.

�■

AQVAE SE X T IA E

221

dans un grand grenier à foin du Logis du Roy, au bout duquel
le m ur se term ine en un gros pilastre, qui fait l’encoigneure
d’un grand bâtiment quarré, avec le retour de la façade tournée
au septentrion; le m u r aboutit dans la Trésorerie, et sur le haut
d’iceluy il y paroit des fenestrages comme ceux de la tour du
T r é s o r ... En l’autre encoigneure, à laquelle commence l’aspect
du troisième m ur qui regarde l’orient, et s’en va vers la tour
du Chaperon ; mais semble n ’y aboutir pas si justement comme
l’opposite aboutit à celle du Trésor, ains laisse quelque espace
entre deux.
« Le quatrième qui fait la clôture des autres trois, et est à
l’aspect du midi, ne paraît que par le dedans de la tour des
Prisonniers, et semble n ’avoir d’antique, si ce n ’est le bas, et
depuis le fondement jusques à trois ou quatre toises de hauteur,
et que le reste ait été ajouté plus tard, sans qu’il y paraisse aucune
p o r t e . . . . P ar le dehors du m ur qui regarde au levant, il ne
paraît aucuns fenestrages, et toutefois il en paraît par le dedans
d e là cour des Criminels, ce qui me fait conjecturer q u ’il y enait
eu deux, l’un près de l’autre, et quelque galerie entre deux. Au
contraire, en celui qui regarde le septentrion, il paroit des
fenestrages par le dehors avec une belle architecture, et par
dedans il semble un m u r rebàly avec des ruines d’autre plus
vieille fabrique, et de pierres de beaucoup moindre grosseur,
mais plus dure. Sur le m ur qui est à l’aspect du couchant, il s’est
encore conservé par dessus, un peu de cornic(h)e, qui y faisoient
quelque couronnement.
« Il y a encore un autre m ur assés gros et antique, mais
néanmoins qui semble être plus récent de quelques siècles, com­
posé de petites pierres dures comme les vieux m urs de la Ville,
dont les fragments sont demeurez au long de l’église de SaintLaurens. Ce m ur prend depuis la tour du Chaperon, à commencer
de sa rondeur du dehors au droit du midi de ladite tour, et va
s’attacher à la tour de l’Horloge, soutenant la salle de l’Audience
des Comptes, et la Salle dorée du Parlem ent; et semble avoir
esté autrefois portion des m urs de la ville, avant que les grands
corps d’hôtel du Palais Royal fussent bâtis, alin de ne laisser

�222

M IC H EL

CLERC

ladite leur de l’Horloge, et qu’on s’en pusse servir pour échau»
guette, ou autrem ent ».
De là, la plupart des anciens érudits ont cru devoir conclure
que les tours enclosaient un bâtiment, qu’ils appellent le Prétoire.
Mais ils ne paraissent pas attacher à ce mot un sens très précis,
y voyant la demeure d’un magistral romain, ce qui, dans tous
les cas, ne pourrait s’appliquer qu’à Aix capitale de la Seconde
Narbonnaise, et point à la période antérieure.
En fait, tout ce que nous pouvons conclure avec probabilité,
et de la description de Pitton et du dessin de San Gallo, c’est
que les deux tours et le m ur curviligne qui les réunissait faisaient
partie de tout un ensemble de constructions. Il est bien évident
que la porte monumentale ainsi constituée devait comporter un
ou plusieurs corps de logis. Mais qu’il y eût là un Palais, nous
ne pouvons l’affirmer.

�CHAPITRE VIII
LES MONUMENTS ROMAINS ( S l l î t e ) .

III. — Le Faubourg ; statistique des objets antiques.

Tous les vestiges de l’époque romaine que nous venons de
relever sont situés, les uns dans l’ancien Bourg Saint-Sauveur,
les autres dans l’ancienne Ville comtale.
Il faut y ajouter, pour être complet, les deux colonnes en
granit trouvées en 1841 à l’extrémité occidentale de la ville
comtale, sous les fondations de l’ancienne église des Bernar­
dines, près de la porte de Villeyerte (1), et aussi les deux chapi­
teaux corinthiens trouvés en 1817 « dans le terrain qui s’étend
depuis le cimetière de la Magdeleine ju sq u ’au petit chemin du
Tholonet». A. Fauris de Sainl-Vincenl, qui relate ce fail, ajoute
que ces chapiteaux avaient été transportés là d’un autre point
de la ville, parce que rien d’ailleurs n ’indiquait là l’existence
d’un édifice considérable (2). Il n’y a en effet rien d’impossible à
cela ; mais la raison invoquée par Saint-Vincent ne vaut rien,
étant données la rareté et l’incertitude de nos connaissances sur
Aix antique. Et il faut bien se garder de conclure forcément,
comme le faisaient trop volontiers les anciens archéologues, de
la présence de fragments antiques d’architecture de grandes
dimensions à l’existence de « temples » ou de monuments publics.
Les maisons particulières, les maisons riches s’entend, connais­
saient aussi l’emploi, non seulement des ordres, mais des m até­
riaux de grandes dimensions.
(1) Piouard, Prem ier rapport, p. 32, n. 1.
(2) Mémoire sur quelques découvertes d’a ntiquilés, p. 194 et suiv. ; cf. C ata­
logue Gibert, n°* 312 et 313.

�Tous les autres monuments qu’il me reste à signaler se tro u ­
vaient au contraire en dehors de ces deux quartiers, et à la
périphérie de la ville moderne.
A ce propos, il faut tout d’abord constater que, autant les
vestiges antiques sont nombreux à l’ouest de la ville m oderne’
autant ils sont rares à l’est (1). Là, en effet, je ne vois guère à
signaler que trois objets, aujourd’hui au Musée : le bas-relief avec
dédicace au Soleil (n° 8 8 ), trouvé au quartier de la Torse, dans
l’enclos de la famille de Colonia (depuis Audemar, puis Imbert) ;
le buste très fruste, représentant peut-être l’em pereur H adrien’
et provenant du même e n d ro it( 2 ) ; et le curieux bas-relief, peutêtre funéraire, peut-être servant d ’enseigne, représentant un
vétérinaire dans l’exercice de ses fonctions (3).
Au contraire, à l’ouest et au nord-ouest de la ville, les restes
de monuments et les objets de toute sorte abondent.
C’est d’abord un mur, qui paraît avoir été mis au jo u r à
plusieurs reprises, au moins sur une partie de sa longueur, dans
la rue Irma-Moreau (ancienne rue de l’Aigle-d’Or). Il fut signalé
pour la première fois, à ma connaissance, par Rouard, dans son
Troisième rapport, en ces termes : « En réparant le chemin, ou
la rue de l’Aigle-d’Or, qui se prolonge au delà de l’auberge de la
Mule-Blanche, du levant au couchant, au-dessous des aires de
Saint-Roch, les ouvriers reconnurent, dans la partie inférieure
de cette rue, une muraille antique qui suivait à peu près la
direction de la rue au nord, et finissait par se perdre sous les
aires de Saint-Roch, vers le haut de cette rue. La direction de ce
mur, évidemment romain et de moyen appareil, parfaitement
conservé d’ailleurs dans son revêtement extérieur, mais qui à
l’intérieur n’en présentait point, et pouvait avoir été détruit,
perdu qu’il était dans les terres, la direction de ce m ur, disonsnous, et son étendue, donna l’idée qu’il pouvait avoir fait partie

(1) Rouchon-Guigues (op. cit., p. 319) avait déjà remarqué qu’il y a «deux
riches zones archéologiques, l’une allant du Palais au Chapitre, l’autre du
Chapitre à Notre-Dame de la Seds ».
(2) Catalogue Gibert, n° 233; ne figure pas au recueil Espérandieu.
(3) Espérandieu, Recueil, I, n° 104; Catalogue Gibert, n° 276.

�AQVAE SE X T IA E

des antiques rem parts de la Colonie, d’autant qu’au delà, et tout
auprès, on a souvent trouvé des urnes, des débris funéraires,qui
indiquent un champ sacré. Sa hauteur, dans sa partie la mieux
conservée, ne s’élevait pas à un mètre ; son épaisseur, à l’endroit
où on a pu la sonder, n’était pas plus de quarante centimètres,
et ne répondait pas à l’idée qu’on pouvait se faire d ’un rem part
de cité ; mais il avait dû être détruit en partie sur ce point. On
put le suivre sur une longueur de plus de 60 mètres » ( 1 ).
Signalé une seconde fois, au Congrès scientifique de 1866, il y
fut considéré également comme m arquant l’ancienne enceinte
romaine (2). Pour Gilles, au contraire, c’est le m ur de l’Hippo­
drome, sans qu’il donne d’ailleurs aucune raison de cette attri­
bution (3). Enfin, en 1907, en procédant à l’élargissement de la
rue, le service de la voirie remit au jo u r un assez long fragment
de ce m ur. Bâti en petit appareil très régulier, composé de deux
parements réunis par un blocage, le tout ayant 2 m50 d ’épaisseur,
il allait parallèlement au côté nord de la rue, sur une cin q u a n ­
taine de mètres. Il est évident qu’un m ur de ce genre n’a pu,
quoi qu’en dise Rouard, être un rem part d ’enceinte. Et Rouard
n’a pas fait attention à ceci, que les m onum ents funéraires
auxquels il fait allusion ont été Lrouvés tous au nord de ce mur,
c’est-à-dire en dedans de cette enceinte, dont il aurait nécessai­
rem ent formé la partie sud.
Ce q u ’il y a à retenir, c’est que ce quartier renferme de nom ­
breux débris de l’époque romaine ; dans le talus bordanl le côté
de la voie que l’on élargissait, j ’ai pu constater la présence de
très nombreux tessons de poteries de divers genres, tuiles,
vases, dont quelques-uns sigillés, verres, etc., plus le fragment
de poterie indigène que j ’ai signalé plus ha u t (4).
De là, en se dirigeant vers le nord et en contournant le fau­
bourg actuel, Sextius ou des Cordeliers, ju sq u ’à l’Hôpital, c’est

(1) P. 33.
(2) II, p. 153.
(3) P. 15.
(4) Suprà, p. 49, n. 2.

�226

M IC H EL

CLERC

une succession presque ininterrom pue de terrains où les vesti­
ges de l’occupation romaine abondent.
Sur le vaste emplacement de l’ancien couvent des Minimes,
plus tard des Dames du Saint-Sacrement, ou encore de NotreDame de la Seds, non seulement, comme on le verra plus loin,
les inscriptions apparaissent, relativement nombreuses, mais
les bâtisses aussi. C’est là que des fouilles ont été opérées, sous
la direction de Rouard, de 1841 à 1844, aux lieux dits Enclos
Reynaud (autrefois Silvacanne), Enclos Milliaud (autrefois Nie!),
et aussi dans l’enclos même des Dames du Saint-Sacrement. En
1866, M. l’abbé Guillibert pratiqua aussi quelques sondages tout
près de ce dernier emplacement, dans l’enclos des Oblats de
Marie (1).
Des plans de toutes ces fouilles ont bien été dressés ; mais
m alheureusem ent personne n ’a songé à repérer tous ces plans
particuliers sur un plan général du quartier, de sorte qu’il est
assez difficile aujourd’hui de les y faire figurer autrement que
par approximation (2 ).
Plus au nord, en dessous de l’Hôpital, au jardin dit de Grassi,
des fouilles faites en 1809, au dire de A .F auris de Saint-Vincent,
ont mis au jour un bassin et des ti-onçons de colonnes d’un fort
diamètre, que fo u y peut voir encore.
Enfin, sur l’emplacement du Marché aux bestiaux actuel, dans
la partie nord, dite Aire du Chapitre, Rouard a également p r a ­
tiqué des fouilles et mis au jo u r des restes considérables d’habi­
tations, avec chapiteaux de colonnes, mosaïques, et divers
objets (3).
Il n’entre pas dans mon plan de décrire en détail les résultats
de ces fouilles ; il me suffira de les résumer. Elles ont démontré
sans conteste que ce quartier a été très habité à l’époque romaine,
et habité par des familles aisées. Mais, d’une part, des difficultés
(1) Congrès archéologique, p. 236.
(2) Les objets trouvés sont au Musée : Catalogue Gibert, p. 211 et suiv.
(3) Cf. en 1877, Revue archéologique, XXXIII, p. 212 : « Le Mémorial d’Aix p .
On a trouvé de 30 à 80 centimètres de profondeur, les substructions de la
ville antique fondée par Sextius, qni se trouvait, en partie, sur ce point ».

�tbr

a n ~

.

AQVAE S E X T IA E

de divers ordres ont empêché de pousser les fouilles à fond et
d’opérer en grand. D’autre part, le mauvais état de conservation
des constructions a empêché la plupart du temps d’en recon­
naître la destination d’une façon précise. Il faut ajouter que la
plupart ont été trouvées à une très faible profondeur, ce qui
explique qu’elles aient été si complètement détruites, et que les
m arbres n ’aient plus fourni que des débris minuscules.
Quoi qu’il en soit, il semble bien q u ’il ne faille pas chercher
dans ces constructions autre chose que des maisons particu­
lières, dont plusieurs élégantes et même luxueuses, mais point
de m onum ents publics.
Tout ce quartier en effet a de bonne heure livré aux amateurs
des objets antiques, et sollicité leur attention. C’est ainsi
q u ’en 1790 on avait mis au jour « en dessous de l’Hôlel-Dieu »
ou « au couchant de l’Hôpital Saint-Jacques », les trois grandes
et belles mosaïques, représentant, l’une, le combat de Darès et
d ’Enlelle, la seconde, une scène de comédie, et la troisième,
Thésée et le Minotaure. On ne sait que trop que seule cette der­
nière nous est parvenue intacte, la seconde n’étant qu’en
fragments (au Musée d’Aix), et la première ayant été complète­
ment détruite ( 1 ).
Rouard à son tour y en a découvert d’autres, notamment, à
«
l’enclos Milliaud, le bel Orphée c h arm ant les anim aux, heureu­
sement transporté au Musée, et le Dieu m arin (?) entouré de
(1) Voir G. Lafaye, I n v e n t a i r e d e s m o s a ï q u e s d e l a G a u l e , n'« 44 à 58. —
Les deux fragments décrits sous le numéro 48 sont encastrés dans les murs
de l’escalier de la maison autrefois habitée par Rouard, rue Emeric-David, 39.
— A ajouter aux quinze numéros de l’inventaire, la mosaïque trouvée en
1906 au Pavillon de Vendôme, rue de la Molle, A n n a l e s d e P r o v e n c e , 1906, III,
p. 157. — Sur les mosaïques d’Aix, voyez encore : Gauckler, B u l l e t i n a r c h é o ­
l o g i q u e , 1901, p. 338 et suiv. ; il indique d’ailleurs à tort Saint-Sauveur comme
lieu de provenance de la belle mosaïque d’Orphée, trouvée à l’enclos Milhaud ;
et il paraît ignorer que Gibert en avait parfaitement reconnu le sujet, quoi­
que l ' A n n u a i r e d e s M u s é e s s c i e n t i f i q u e s e t a r c h é o l o g i q u e s pour 1900 l ’intitule
A p o l l o n M u s a g è t e . — Une des célèbres mosaïques trouvées à Villelaure, en
1900, reproduit, et presque exactement de la même façon, le combat de Darès
et d’Entelle (Lafaye, I n v e n t a i r e , n» 102). — Sur le rôle des mosaïques dans la
décoration des maisons, particulièrement en Gaule, on peut consulter l’ouvrage
récent de M. A. Blanchet, É t u d e s u r l a d é c o r a t i o n d e s é d i f i c e s d e l a G a u l e
r o m a i n e (1913).

�ÀQVAE SEXTIAE

229

(Pavillon de Vendôme) une série de poids, dix, dont un en
bronze, et neuf en serpentine noire, qui sont actuellement au
Musée (1).
Enfin, il y a quelques années, Numa Coste a recueilli, dans
l’Enclos Laugier, avec les lessons de vases à marques de potiers
dont je parlerai plus loin, plusieurs fragments de bas-reliefs en
terre cuite d’un joli travail, représentant des scènes de vendan­
ges, et des personnages drapés ( 2 ).
En un mot, on a là l’impression d’un quartier peuplé de villas
(au sens moderne du mot), hors ville, dans la banlieue im m é­
diate et dans le voisinage des eaux thermales, d’un « Aix ville
d’eaux », demeure préférée des citoyens riches, loin des rues
étroites de la ville officielle.
Cette façon de voir paraît confirmée par les indications chro­
nologiques que l’on peut tirer de quelques-uns des objets
découverts dans ce quartier.
Les monnaies trouvées, une centaine (toutes en bronze, chose
assez étrange), ne fournissent que des dates très générales.
Cependant, les monnaies d’époque ancienne, je veux dire anté­
rieure â l’Empire, y sont fort rares. Le m arquis de Lagoy, qui a
rédigé, dans les trois rapports de Rouard, tout ce qui concerne
la num ism atique, n’a signalé que trois pièces antérieures à
l’Empire. Deux sont des monnaies de Marseille, au type d’Atliéna
casquée, et portant au revers, l’une, le taureau cornupèle, l’autre,
l’aigle ; l’une et l’autre datent du premier siècle avant notre
ère (3). La troisième est une monnaie d’Antibes, happée au
nom du trium vir Lépide, de qui dépendaient l’Espagne et la
Gaule Narbonnaise de 44 à 42 (4).
(t) C a t a l o g u e G i b e r t , n&lt;» 1697-1705; C I L , XII, n° 56941.
\2) Aujourd’hui au Muséum, dans la petite collection de la Société Archéo­
logique, au président de laquelle, M. P. Joannon, j'en dois la connaissance,
Malheureusement, le morceau le plus intéressant, une plaque presque intacte,
a disparu, vendue à l’étranger, avant qu’on ait pu au moins la photographier.
Le patriotisme local est fort à encourager; mais il serait désirable, parfois,
qu’il fût moins loquace, et plus agissant.
(3) Rouard, S e c o n d r a p p o r t , p 32; Iîlanchet-Dieudonné, M a n u e l d e n u m i s ­
m a t i q u e f r a n ç a i s e , j). 37.
(4) De la Saussaye, N u m i s m a t i q u e d e l a G a u l e N a r b o n n a i s e , p. 110 et suiv.

---------- SJ

�MICHEL CLERC

Le fait est assez significatif : il montre que ce quartier pouvait
être habité dès la fin de la République, mais que ce n ’est que
sous l’Empire qu’il a pris toute son extension. Toutes les autres
monnaies en effet vont du règne d’Auguste à celui de Maxime,
c’est-à-dire à l’année 388 de notre ère.
Ces données concordent parfaitement avec les textes des
auteurs anciens, qui nous parlent d ’Aix et de ses eaux encore en
plein cinquième siècle. Mais il nous faut chercher ailleurs des
renseignements plus précis sur la date des constructions qui
nous occupent.
Or les fouilles de Rouard ont mis au jo u r des fragments de
céramique de la plus haute importance à ce point de vue. Ce
sont des marques de potiers imprimées sur des vases ou sur des
briques.
D’autre part, Nuraa Cosle avait récolté dans l’Enclos Laugier,
contigu à l’Enclos Milhaud, quelques tessons du même genre,
actuellement en la possession de la Société Archéologique d’Aix,
et exposés dans une des salles du Muséum de la Ville.
Un fragment de lampe porte la m arque Menander (1) ; — un
autre, la marque F o r tis ( 2 ) ; — un débris de vase en poterie
noire, la m arque L. Sim ilis, ou, dit Rouard, Sim il f ( 3) ; — un
fragment de rebord d’une vasque en terre cuite, la m arque
C. Aquilius Félix fec(it) (4);— un fragment de brique, la m ar­
que L. Furius Rogcitus (5).
Nous manquons de renseignements sur ces cinq potiers; mais
il n ’en est pas de même pour sept autres, dont nous connaissons
l’origine et la date.
(1) Prem ier rapport, p. 23. Je ne sais ce qu’est devenu ce fragment, qui
n’est pas au Musée ; l’inscription ne figure pas non plus au CIL, XII, où il n’y
a que trois signatures de Menander, n»s 5682 70, provenant de Saint-Jean de
Garguier, Tarascon et Avignon.
(2) Rouard, Troisième rapport, p . 16; Catalogue Gibert, nn 1460; CIL, XII,
56S2 SOc ; cette marque est très répandue, notamment en Narbonnaise; néan­
moins, nous ne savons pas encore de quelle localité elle provient (Déchelette,
t’oses céram iques. I, p. 212).
(3) Troisième rapport, p. 29 ; et CIL, XII, 5686843 ; ce fragment non plus ne
figure pas au Musée.
(t) CIL, XII, 5686 go.
(5) Rouard, ibidem ; Catalogue Gibert, n" 191, et CIL, XII, 567942.

�A Q V A E SEXT IA É

231

C'est d’abord A teius( 1), le plus connu des fabricants de pote­
ries dites d’Arezzo, bien qu’en réalité nous ignorions encore où
était le siège de sa manufacture ; mais nous savons qu’elle était
en pleine activité à l’époque d’Auguste (2).
C’est ensuite Germanus, dont on a retrouvé un vase moulé, en
terre rouge, représentant une scène de chasse (3). Or ce Ger­
m anus est un des potiers de la grande fabrique de la Graufesenque dans l’Aveyron, fabrique dont les débuts, au moins comme
exportation, remontent à l’année 16 de notre ère environ, dont
la grande vogue va de l’année 79 à l’année 110, et dont la déca­
dence a commencé très peu de temps après, dès le début du
second siècle (4).
Il en est de même pour Senicio, qui a laissé sa signature sur un
débris de vase analogue (5); pour Celadas M a...; pour Via...
(of. Via), et sans doute aussi, pour Julius Glemens, tous fabricants
de la Graufesenque ( 6 ).
Enfin, trois fragments céramiques d’un autre genre nous four­
nissent une date plus précise encore. Ce sont des débris de
briques, qui portent une m arque bien connue par ailleurs :
C-L-M C OD-D E K D L
PAETIN ET APRON
COS
qui se lit ainsi : Crescentis Lucii M unatii Crescentis (servi) opus
doliare de (figlinis) Kaninianis üomiliae Lucillae, Paelino et
Aproniano consulibus. — Ouvrage de poterie de Crescens, esclave de
Lucius Munatius Crescens, des fabriques Caniniennes de Domitia
Lucilla, sous le consulat de Paetinus et d’Apronianus.
(1) Collection Numa Coste, au Muséum.
(2) Déchelette, Vases c éra m iq u es.. . , I, 16.
(3) Rouard, Prem ier rapport, p. 22 et pl. III ; Catalogue Gibert, n“ 1332 ; CIL,
XII, 56863»».
(4) Voir le bel ouvrage de J. Déchelette, Les vases céram iques ornés de la
Gaule rom aine, I. p. 83 et suiv. ; et p. 103.
(5) Rouard, Prem ier rapport, p. 22; Déchelette, I, p. 85; ne figure pas chez
Gibert, ni au Corpus.
(6) Collection Numa Coste, au Muséum; Déchelette, Vases céram iques.. , I,
p. 85 et 260.

�M

232
:

?[

MICHEL CLERC

Le consulat de Paetinus et Apronianus est de l’année 123 de notre
ère, et Domitia Lucilla, propriétaire de ces fabriques, n’est autre
que la femme d’Annius Verus et la mère du futur empereur
Mare-Aurèle, né en 1 2 1 . (1 ).
C’est des mêmes fabriques que provient un autre fragment,
qui porte
PRIMIGENI
Primigenii, (servi) Domiliae Publii
D P F LVCILLAE
filiae Lncillae.
Ouvrage de Primigenius, esclave de Domitia Lucilla, fille de
Publius (2).
Un troisième fragment, très mutilé, mais cependant facilement
reconnaissable, grâce à d’autres exemplaires mieux conservés,
a encore la même origine. Il ne porte plus que le nom Clires
( im i) ; mais nous savons que ce Chresimus est encore un potier,
esclave du même Lucius Munalius Crescens (3).
Plus encore que les vases céramiques, ces briques témoignent
d’une façon irréfutable que les constructions fouillées par
Rouard datent, au moins en partie, du commencement du
second siècle. Mais elles devaient certainement rem onter aussi
en partie au siècle précédent. Puisque la série des monnaies,
d ’autre part, va d’Auguste jusqu'à Maxime, il n’y a pas de
raisons de douter que ce quartier ait subsisté ju s q u ’à la fin de
l’Empire romain. Rouard a signalé, en divers endroits, la
présence de couches de cendres et de terre brûlée recouvrant
(1) Rouard, Premier rapport, p. 15 et pl. III ; Catalogue Gibert, n" 170 ;
CIL, XII, 5678*.
(2) Rouard, Troisième rapport, p. 16 ; Catalogue Gibert n° 177 ; CIL, XII,
5678"*. Cette lecture est celle de Rouard, car actuellem ent la première ligne
seule subsiste.
(3) Rouard, Prem ier rapport, p. 20 ; Catalogue Gibert, n» 171 ; CIL, XII,
5678° ; cf. Descemet, Inscriptions doliaircs, p. 50 ; et Dressel, Unlersuchungen
über die Chronologie der Ziegelstem pel der Gens D om itia. — Descemet expli­
que, avec beaucoup de vraisemblance, l'usage de dater les briques par l’habi­
tude qu’avaient les architectes de n’em ployer que des briques fabriquées
depuis deux ans. D’autre part, le nombre considérable des briques datées de
l’année 123 (la moitié de toutes celles cataloguées par Descemet) paraît devoir
être attribuée à la passion d’Hadrien pour la construction : les travaux colos­
saux delà villa Hadriana, notamment, eurent pour conséquence non seulement
un redoublement d’activité des anciennes briqueteries, mais l'ouverture de
nouvelles (Ibid., p. 135).

�A Q V A E SEXT IA E

les décombres el conclu à un incendie qui aurait précédé ou
suivi le pillage de la ville par les barbares. Il est probable
d’ailleurs, que cette catastrophe ne date pas des premières
invasions ( 1 ), ou bien que la ville s’était relevée, puisque
Sidoine Apollinaire la cite encore comme ville d ’eaux, et que la
destruction définitive de ses monuments et de ses maisons de
plaisance ne date que d ’un temps plus récent, peut-être la
double invasion des Saxons et des Lombards, à la fin du sixième
siècle.
Si ces indications, fournies par les résultats généraux des
fouilles, et, d’une laçon plus précise, par les inscriptions
doliaires, ne sont pas trompeuses, c’est ailleurs que dans « la
Ville des Tours » qu’il nous faut chercher la véritable ville
antique, j ’entends l’emplacement, peut-être le même pour les
deux, peut-être différent, du Castellum et de la Colonie.

Est-ce à dire pourtant que dans ce quartier, à côté des
maisons particulières, il n’y eût aucun m onum ent public?
Au dire des anciens érudits, il y en aurait eu au moins un, à
savoir un amphithéâtre, silué près du couvent des Minimes. En
soi, le fait n ’a rien d’invraisemblable,étant donné ce que j ’ai dit
plus haut des genres de constructions que comportaient généra­
lement les villes d’eaux. Mais, toute trace de ce m onument ayant
disparu, il importe d’examiner de très près ce q u ’en disent ceux
qui ont encore pu le voir.
C’est tout d’abord un passage d’un journal de voyage anonyme,
fait en 1588 et 1589 en Provence et en Italie, où se lit ce qui
suit : « Aix. . . . il y a, hors de la ville, quelques antiquités
découvertes qui paraissent; il semble que c’était le lieu où l’on
faisait combattre les bêtes, où l’on jouait jeux des anciens
(1) La grande invasion de 276-277, qui fit tant de ruines dans les
Provinces, ne semble pas avoir touché la Narbonnaise.
15

1rois

�MICHEL CLERC

Romains. Cela est fait en forme d’arc, comme celles de
Languedoc (1) ».
On ne saurait trop regretter le laconisme de l’auteur, et son
peu de précision. J ’imagine toutefois que, par « celles du
Languedoc » il entend parler des « arènes » de Nîmes. Mais il est
impossible de reconnaître où se trouvaient les ruines de ce
monument, si ce n’est qu’elles étaient hors ville. Or, comme ce
n’est qu’à l’ouest et au nord-ouest de la ville que l’on a de nos
jours constaté la présence de nombreux vestiges antiques, il y a
bien des chances pour que ce soit là aussi que se soit élevé
l’amphitliéàtre en question.
Cela ne ferait pas de doute, si l’on pouvait avoir une entière,
confiance dans une assertion émise par Alexandre Fauris de
Saint-Vincent, et répétée par tout le monde après lui, et d’après
lui, sans que personne ait songé à rem onter à la source. Dans
son Mémoire sur la position de l’ancienne citéd'A ix, paru en 1812,
Fauris s’exprime ainsi : « Le savant Peiresc m ontrait dans
l'enceinte de l’ancienne ville près du couvent des Minimes, les
contours et les restes d’un amphithéâtre; il y a de lui à ce sujet
une lettre à M. de Valois : les dimensions de cet amphithéâtre
n’annoncent pas (dit-il) qu’Aix ait eu une population aussi
considérable que la ville d’Arles, dont l’amphithéâtre avait pu
contenir plus de 20.000 hommes. L’amphithéâtre d’Aix pouvait
bien contenir de 5 à 6.000 personnes. Il n’existe plus de ce
monument que des murailles très épaisses qui sont sous terre
dans le jardin de M. Joannis » (2).
Et, en note : « J ’ai vu hors des fouilles que M. Joannis a faites
dans sa propriété qui est près des Minimes, du côté du nord,
des murailles très épaisses, à dix pieds de profondeur, dont une

(1) Journal d ’un voyage en Provence et en Ita lie, fa it en 1588 et 1589, publié
dans la Revue rétrospective, Paris, v i i , 1836. — Ce texte, que j ’ai déjà
cité (suprà, p. 265) a été m is en lumière par Rouard, dans le Congrès archéo­
logique de France, XXXIIIme session, 1866 p. 242. M. Léon Dorez, conserva­
teur adjoint des manuscrits à la Bibliothèque Nationale, a bien voulu le
revoir pour moi. Le premier éditeur, Taschereau, déclare d’ailleurs qu’il a
fait d’inutiles recherches pour découvrir le nom de l’auteur du manuscrit.
(2) p. 6 et 7.

�AQVAE SEXTIAE

235

partie était en forme circulaire ; j ’ai conjecturé que ce pouvait
être dans ce local que M. de Peiresc avait placé l'amphithéâtre.
M. Joannis-Rose a fait détruire une grande partie de ces
murailles en 1806 et en 1807 ».
Personne ju sq u ’à présent n’a révoqué en doute l’existence de
cette lettre de Peiresc, et il est entendu que Peiresc a vu et
signalé, près du couvent des Minimes, les reste d’un am phi­
théâtre romain.
Il est cependant, à priori, un peu surprenant que Fauris de
Saint-Vincent n ’ait pas jugé à propos, lui qui a publié plusieurs
lettres de Peiresc, de publier in extenso celle-là, si importante
pour la topographie d’Aix antique, dont Fauris s’occupait si
activement. 11 est surprenant aussi q u ’il n’en ait indiqué exacte­
ment, ni la date, ni le destinataire : car il y a, en fait de contem­
porains de Peiresc, deux Valois, les deux frères Henri et
Adrien.
J ’ai pourtant fait rechercher cette lettre. M. E. Aude à la
Bibliothèque Méjanes, M. Divol à celle de Carpentras,
M. II. Omont, à la Nationale, M. H. Tamizey de Larroque, ont
bien voulu faire ces recherches, qui partout ont été infructueuses.
Cela esL vraiment fâcheux, car c’est la seconde fois que Fauris de
Saint-Vincent attribue à Peiresc une lettre disparue depuis. Je
fais allusion ici à un fait que j ’ai déjà signalé ailleurs, à savoir à
une prétendue lettre de Peiresc à Gassendi (I), lettre énonçant
d’ailleurs une absurdité, et qui est demeurée introuvable.
Et m alheureusem ent ce ne sont pas les deux seules occasions
où j ’aie saisi cet érudit en flagrant délit... d’inexactitude grave.
J ’ai montré autrefois comm ent il avait, sans aucun doute possi­
ble, forgé de toutes pièces une prétendue charte m entionnant les
noms anciens de Pourrières et de Sainte-Victoire (2). Et yoici
encore une série d’assertions ém anant de lui, et toutes de véra­
cité suspecte.
Dans des fouilles faites en 1809 au jardin de Grassi, on aurait
mis au jour, outre des tronçons de colonnes, qui y existent encore,
(1) La Bataille d ’A ix, p. 266, n. 1.
(2) Ibidem, p. 263 et suiv.

�236

MICHEL CLERC

« une inscription en lettres doubles (?), qui prouvait que le maître
de cette habitation s’appelait Quintus Nausidius A venais ».
Personne autre que Faill is n’a jam ais parlé de cette inscription.
Enfin, d’après lui encore, on aurait trouvé en 1766, sur l’aire du
Chapitre, une autre inscription qui « donnait le nom d’un édile
de la colonie » ( 1 ). Or nous ne possédons que quatre inscriptions
relatives à des édiles aixois, dont une provient de Narbonne ; et
les trois autres ont été trouvées, une seule dans la ville, devant
l’église Saint-Jean, et les deux autres, l’une sur les bords de la
Torse, et l’autre à Puyricard.
Voilà donc cinq documents d’ordre divers, une charte, deux
lettres de Peiresc, et deux inscriptions, qui, vus par Faill is, ont
disparu depuis lui. On avouera que c’est jouer de m alheur.
Dans ces conditions, j'estime q u ’il est sage de ne pas tenir
compte de la lettre de Peiresc « à M. de Valois», et de ne retenir,
pour ce qui est d’un am phithéâtre romain à Aix, que le voyage
anonyme de 1588 (2), et aussi l’épitaphe de Julius Pulcher, étu­
diée plus haut, et où il est question de combats d ’anim aux et
d’ursarii (3). Or nous avons vu combien vague et imprécis est
le premier texte, et combien il serait vain de chercher, d'après
cela, l’emplacement de ce m onument. Retenons seulement q u ’il
était hors la ville.
Enfin, parmi les fragments d’architecture et de sculpture
trouvés dans cette région par Rouard, on ne voit rien qui dénote
d’une façon positive la présence là d’un am phithéâtre. Ni le
voussoir décoré d ’un simpulum, ni le fragment d’entablement
(Il Mémoire sur la position de l’ancienne cité d 'A ix , p. 1 3 .— Par inscription
en lettres doubles, il entend des lettres liées ; voici d’ailleurs sa copie :
Q'MVCI'AVEN qu’il faudrait lire évidemment Q(uinlus) Mucius &lt;et non
Nausidius) Aven[niensis1] Je me demande s’il ne s’agirait pas en réalité
d’une marque gravée sur une brique, bien qu’il la fasse figurer sur un pilastre
en pierre : ci. Cil,. XII. SGTU38, la marque QMCIATR, Q(uinti) Mucii Anterotis.
(2) 11 paraît cependant difficile que Fauris de Saint-Vincent ait inventé detoutes pièces l’existence de ce monument. Peut-être a-t-il eu connaissance du
manuscrit anonyme du Voyage, et s’est-il borné à lui assigner un emplace­
ment plus précis. Et encore, dans cette hypothèse, ou ne peut s’empêcher de
remarquer qu’il a soin d’ajouter que les murailles qu’il a vues ont été
détruites depuis !
(3) Cf. S u p rà , pages 253 et suiv.

�AQVAE SEXTIAE

orné de bas-reliefs représentant des armes, cuirasses, casque,
épée, bouclier, ni les quelques fragments d’inscriptions en
grands caractères (1) ne sont probants à cet égard, et il est infi­
niment probable que tout cela faisait partie de différents m onu­
ments funéraires.

Au résumé, tous les quartiers qui forment l’ouest et le nordouest de la ville actuelle, et qui en étaient la banlieue immédiate
à la fin du moj'en âge, ont été très habités sous l’Em pire romain,
et ont gardé de nom breux vestiges de cette occupation.
Au contraire, ces vestiges sont extrêmement rares dans la
ville actuelle proprement dite. Ainsi, en fait de mosaïques,
importantes au point de vue qui nous occupe, puisqu’elles ne
courent pas le risque d ’être déplacées comme les objets propre­
m ent dits, en dehors des nombreuses pièces trouvées dans les
fouilles dont je viens de parler, nous n ’en connaissons que deux
en pleine ville : à savoir, celle qui a été trouvée dans la rue
Sainte-Croix, et qui, paraît-il, subsiste encore sous le sol (2) ;
et celle qui, d ’après l’abbé Maurin, se trouvait sous la chapelle
actuelle de Sainte-Madeleine, dans l’église Saint-Sauveur (3).
Je sais bien que l’on n’a pu faire en ville des fouilles comme
dans les faubourgs ; mais enfin les travaux de fondation de
maisons neuves en auraient mis au jour ün plus grand nombre,
s’il y en avait eu.
(1) Espérandieu, Recueil . . . I, n°s 100 et 101 ; ins. n" 17 3. — Le n° 101
d'Espérandieu est donné par Rouard comme trouvé par lui en 1843. Or le
chanoine Castelian (Notice sur N otre-D am e de la Seds, dans les Mémoires
de l’Académie d’Aix, 1827, p. 47) dit que « l'on découvrit, en 1810, quelques
fondem ents bâtis avec solidité, et un grand quartier de pierre sculpté de
chaque côté, où l’on voit des trophées d’armes en partie frustes, ce qui annon­
cerait la frise de quelque arc de triom phe». S’agit-il du même fragment, qui
aurait été laissé sur place, à m oitié enfoui, en 1816, et retrouvé en 18411, ou d’un
autre morceau de la même frise, perdu ?
(2) G. Lafaye, Inven ta ire, n° 58, et Revue archéologique, 1860, 1, p. 62. Les
travaux de l’assainissem ent viennent d’en découvrir un fragment des plus
ordinaires, à 0'"40 seulem ent de profondeur, rue Loubon.
(3) Notice sur l ’église S a int-Sauveur, p. 26 ; Lafaye, Inventaire, u* 4SI
15*

�MICHEL CLERC

Il en est de même d’ailleurs pour les fragments d’architecture
et de sculpture. Parm i les objets de ce genre, assez peu n o m ­
breux, qui ont été recueillis par le Musée, presque lous ceux
dont l’on connaît la provenance ont été trouvés dans le quartier
qui s’étend du Marché aux bestiaux à Notre-Dame de la
Seds (1).
Mais, pas plus au nord-ouest de la ville « la ville des Tours»,
qu’à Saint-Sauveur ou que dans la ville comtale, l’on n’a jam ais
signalé la présence de remparts. Car je ne puis attacher d’im­
portance à ces quelques lignes de A. Faill is de Saint-Vincent :
a Une partie de murailles assez épaisses pour être jugées les
m urs d’une ville a été trouvée sous terre en 1790, tout près du
cimetière de l’Hôlel-Dieu, et une autre partie en 1770 au-dessus
du jardin des Observantins, en face du Bon-Pasteur » (2). Faill is
de Saint-Vincent a-t-il vu lui-même ces m urailles? Il est permis
d ’en douter, et d’ailleurs la façon vague dont il les décrit, n ’en
indiquant même pas la direction, chose pourtant essentielle,
nous empêche d ’en tenir aucun compte.
L’on ne peut attacher plus d’importance à celle phrase du cha­
noine Castellan : « La position des antiques remparts, dont on
aperçoit quelques vestiges, faisant des fouilles, et des tombeaux
découverts non loin de là, dénotent clairement que l’église
(Notre-Dame de la Seds) était située vers l’extrémité occidentale
de la cité » (3).
Et il en estencore de même pour une autre découverte, faite par
Rouard « des fondations d’un m ur considérable se prolongeant
du nord au midi, limitant à l’Est l’aire du Chapitre, qui offre
en cet endroit une espèce d’escarpemeni c o n tin u ........les fonda­
tions de m ur très épais appartenaient à l’antique rempart, longé
par un cours d’eau, ou plutôt par un aqueduc dont le cerveau a
disparu sur ce point, mais dont peut-être une partie dans un très
bon état de conservation a été retrouvée dans le haut et au nord
(1) Espérandieu, Recueil I, nos 97, 99, 100, 101 ; lit, nns 2.479, 2496.
(2) Mémoire sur la position de l ’ancienne cité d ’A ix, p. 17-18.
(3) Notice sur Notre-Dame de la Seds, p. 47.

�AQVAE SEXTIAE

239

de la cilé » (1). Il est bien regrettable que, sur la planche où
sont représentées ces Touilles de l’Aire du Chapitre, Rouard se
soit borné à indiquer rem placem ent de ce mur, sans en donner
un croquis. Mais comm ent admettre q u ’un m ur allant, à cet
endroit-là, du sud au nord, ait fait partie du rem part?
Reste une dernière catégorie d’objets, dont l’emplacement peut
avoir une grande importance et éclairer assez vivement la ques­
tion de l’étendue et de l’enceinte de la ville. Ce sont les inscrip­
tions, non pas toutes les inscriptions, mais, pour parler d’une
façon plus précise, les épitaphes, qui doivent nous donner l’em­
placement du ou des cimetières.

(1) Second rapport, p. fi.

��CHAPITRE

IX

LES CIMETIÈRES

Les inscriptions trouvées dans le périmètre de la ville actuelle,
ou du moins celles dont la provenance est indiquée comme telle
avec quelque certitude, sont au nom bre de cinquante-cinq. Là
dessus, sept seulement sont, l’une, une pierre de limite de la
cité, évidemment quelque peu déplacée ; la seconde, une pierre
milliaire ; les quatre autres, des dédicaces à des divinités; et la
dernière, sauf erreur, la dédicace d’un m onument. Toutes les
autres, soit quarante-huit, sont des épitaphes.
A priori, il est probable que ces épitaphes vont, sauf quelques
exceptions, être groupées, soit en un seul lieu, soit au contraire
en plusieurs éloignés les uns des autres, et qu’elles révéleront
ainsi l’existence d’un ou de plusieurs cimetières. Et c’est bien
ainsi que les choses se présentent.
Tout d’abord, douze inscriptions (dont une chrétienne) sont
dispersées, et, très probablement, déplacées. Cependant, saut
deux, isolées près de la gare des m archandises, il est à rem a r­
quer qu’elles se trouvent toutes comprises entre le cours Sextius
à l’ouest, le cours Mirabeau au sud, et les rues Thiers et Miguel
à l’est, c’est-à-dire dans la Ville Comtale, à l’exclusion du bourg
Saint-Sauveur.
Un second groupe, un peu moins considérable, se trouve au
contraire tout entier dans ce bourg, et, en majorité, autour de
la cathédrale même. Seulement, sur les huit inscriptions qui le
composent (plus une non funéraire), et dont deux sont chré­
tiennes, trois y figurent peut-être à tort, car il y a doute, soit sur
leur provenance réelle, soit sur leur vraie nature (1).
(1) A ces inscriptions, il faut joindre un fragment de sarcophage, aujourd’hui
au Musée (Catalogue Giberl, n" 288 ; Espérandieu, Recueil I,n° 96). Ce sarco­
phage, où est représenté le mythe de Céda, paraît bien en effet avoir été
trouvé, ou dans l’église Saint-Sauveur même, ou tout auprès. On l’attribue

�Restent enfin deux derniers groupes, les plus importants, et,
chose curieuse, d’importance numérique presque exactement
égale. Seize épitaphes, toutes païennes, ont été trouvées au Cours
Gambetta actuel, près des casernes, ou, comme s’expriment les
érudits des siècles derniers, aux Augustins de Saint-Pierre. Et
treize autres, dont deux chrétiennes, proviennent du faubourg
opposé, du quartier de Notre-Dame de la Seds.
Il est impossible que celte répartition soit due au hasard. On
peut admettre que tout ou partie des inscriptions trouvées dans
la ville même y aient été apportées après coup ; mais il ne peut
en être de même ni pour celles de Saint-Pierre, ni pour celles
de Notre-Dame de la Seds. Il est évident qu’il y a eu là deux
cimetières, absolum ent indépendants l’un de l’autre. La chose
n’a rien de surprenant en elle-même, quoique Aix n’ait jam ais
dû être une ville très vaste ni très peuplée ; mais nous verrous
que cela peut s’expliquer par des raisons de commodité (1). Et
nous pouvons d’ores et déjà dire que le cimetière de SaintPierre a dû être le plus ancien des deux. Situé exactement sur
le parcours de la voie Aurélienne, il a été le lieu de sépulture
classique chez les Romains. Pendant quelques centaines de
mètres à partir de l’enceinte, celte voie a dû être bordée de
tombeaux. Il y a d’ailleurs un autre vestige de cette nécropole
que les inscriptions funéraires, à savoir la pomme de pin décrite
autrefois par M. G. Lafaye, emblème dont le caractère funéraire
est bien connu (2).
généralement au troisièm e siècle de notre ère, je ne sais trop pourquoi, car il
pourrait tout aussi bien être du second. Ce qui est certain, c’est qu’il dérive
d ’un original grec. Et peut-être avait-il été, comme cela est arrivé si souvent,
réemployé à l'époque chrétienne.
(1) Bouche a bien vu que les monuments antiques décelaient la présence
de deux centres de population distincts : « Des divers monuments de l’anti­
quité que tous les jours l’on découvre vers l’Eglise, hors la ville, vulgairement
dite Notre-Dame de la Seds, où sont aujourd’hui les R. P. Minimes, ainsi dite
parce que c ’estoit le lieu du siège de l’évêque, et vers l’Eglise encore hors de
la même ville, vulgairement dite de Saint-Pierre, où sont les Pères Augustins
déchaux, l ’on collige que cette ville anciennement n’estoit pas toute unie et
continue, mais séparée en divers hameaux et petits bourgs, même du temps
des Romains » (Chorographic de Piouencc, 1, p. 202).
(2) B ulletin de Ici Société N ationale des A ntiquaires de France, 1887, p. 58.—
Quant au masque tragique « trouvé en 1803 sur le chemin de Toulon » et

�AQVAE SEXTIAE

Une première conclusion ressort d’elle-même de toute cette
statistique. Le cours Sainte-Aune d’une part, le quartier de
Notre-Dame de la Seds d’autre part, étaient en dehors de
l’enceinte, puisque là s’étendaient des nécropoles. C’est donc
entre ces deux points qu’il faut chercher le tracé de l’enceinte,
c ’est-à-dire dans l’ensemble formé par la Ville Comtale et le
Bourg Saint-Sauveur, la région de Notre-Dame de la Seds, la
ville archiépiscopale du moyen âge, en étant d’ores et déjà
exclue, comme n’ayant pu former qu’un faubourg.
qui est aussi un emblème funéraire bien connu, j’ai déjà montré ailleurs
qu'il provient de la banlieue de Marseille, et non de celle d’Aix (Espérandieu,
Recueil, I, n. 109; cf. La B ataille d 'A ix, p. 261).

M arseille. — Im prim erie du S é m a p h o r e , B arlatier , rue Venture, 17-19.

�������������PI. XVIII.

����PL XX

1. — AQUEDUC

2. - A Q U E D U C

DE

DE

S A I N T - A N T O N I N : â la C r o ix de M iss io n

SAIN T-AN TO N IN

AIXJM-ÇUvV

a u x R o q u e s -H a u t e s

����PI. XXII.

1. — A Q U E D U C

2 — AQUEDUC

DE

DE

T R A C O N N A Û E : a u v a llo n d ’ A z a r d

T R A C O N N A .D E : re gard , a u -d e s s u s de la C h a p e lle S ain t- Josep h

% AIX Œ .d .R )!

'

%

��PI. XXIII

2. — A Q U E D U C

DE

T R A C O N N A D E : e n d e s s o u s de M e y r a r g u e s

����TABLE DES MATIERES

Pages

Paul GAFFAREL. —

La

m issio n

de

M a ig n et

dans

les

B o u c h e s - d u - R h ô n e e t e n V a u c l u s e { 1 1 9 V ) .....................

V.-L. BOURRILLY. — E t u d e s

s u r l’H i s t o i r e d e M a r s e i l l e .

1-100

—

Les Dames de Marseille et le Siège de 1524.................

101-126

Michel CLERC. —

A q u a e S e x t i a e . — H istoire d’A ix-enen-Provence dans l'antiquité. (Troisièm e partie)
PI. X II-X X 1V ............................................................ .........

Marseille. — imprimerie du Sémaphore,

b a r la tier ,

rue Venture,

127-244

1 7 -1 9 .

���</text>
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                    <text>DE LA

FACULTE DES LETTRES

1913
Tome 7
D'AIX

'fotne VII

MAHSEILLE

PAHIS
FONTEMOING,

IMPRlMEHIE

ÉDITEUR

BAHLATIEH

17-19, Huc Venture, 17-19

4, Rue Le Goff,, 4

1913

�DE LA

FACULTE DES LETTRES
D'AIX

'fotne VII

MAHSEILLE

PAHIS
FONTEMOING,

IMPRlMEHIE

ÉDITEUR

BAHLATIEH

17-19, Huc Venture, 17-19

4, Rue Le Goff,, 4

1913

��TABLE DES MATIÈRES

Pages

Aquae Sextiae. - Histoire d'Aix-enen-Provence dans l'antiquité. (Troisième partie)
(suite) Pl. XXV-XLI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

1-llH

L'A /lanlide... . .......... . . . . . . . . . .

119-212

Michel CLERC. -

Paul GAFFAREL. -

Marsei ll e -

Imprim er ie du semaphore , BARLA;r'IEH, ru e venture, 17·19.

����AQVAE SEXTIAE
HISTOIRE D'AIX-EN-PROVENCE DANS L'ANTIQUITÉ
PAR

Michel CLERC
Pmfesseur à la Faculté des Lettres de l'Université d'Aix-Marsellte.

TROISIÈME PARTIE

(suite).

CHAPITRE X
RECHERCHES SUR LE TRACÉ DE L'ENCEINTE

1. - - Le Castellum.

Ce qui, tout d 'abord, complique ces recherches sur le tracé de
l'enceinte, c'est que la question se pose sous deux formes différentes, ou , si l'on veut, successi ves, l'enceinte dti castellum, et
celle de la colonie. Évidemment, celte difficulté disparaîtrait,
si l'on admettait que castellum et colonie, non seulement ont
été établis au même endroit, mais ont eu la même superficie.
Mais je ne pense pas que personne soutienne cette opinion, et
que l'on n'admette pas qu'Aix , colonie, c'est-à-dire ville à la
romaine et chef-lieu de cité, n'ait pas ét é plus étendue qu'Aix
castellum, c'est-à-dire camp retranché et résidence provisoire
d'un chef mililaire.
Je rappellerai, à ce propos, Je passage de Solin que j'ai déjà
cité, et qui définit on ne peul mieux ces deux conditions succes sives: Aquœ Sextiœ ... quondam hiberna consulis, postea excultœ
mœnibus (1). Cela ne veut pas dire assurément que le castellum
ne fùt pas fortifié : il l'était par défini tian. Mais il suffisait sans
doute de le protéger par ce que nous appelons des fortifications
de campagne, plus semblables aux défenses d'un camp qu'aux
murailles et aux tours somptueuses des colonies romaines.
Nous ne pouvons donc prendre pour point de départ des
recherches sur l'emplacement et l'étendue du castellum des
(1) Chap. Il.

�MiCHEL CLERè

rem parts et des tours qui n'existaient point tant qu'il n'y eut à
Aix qu'un castellum, et c'est à un autre ordre de considérations
qu'il faut avoir recours.
J'ai déjà indiqué que Numa Coste avait pensé, pour l'emplacement du castellum, au Bourg Saint-Sauveur. Or, que l'on 'jette
un coup d'œil sur un plan d'Aix, ancien ou moderne, peu
N

FIG. 20. -

Le Bourg Saint-Sauveur.

importe, el l'on sera frappé de la forme de celle partie de la
ville, qui constitue réellement un Loul dans un Loul, dessiné par
les rues S::tint-Laurent, du Séminaire, des Menudières, des
Guerriers, el Venel. Et c'est la partie la plus haule de la ville,
dominant aussi hien la Ville Comtale que la Ville des Tours.

�ÀQVAE SEXTIAE

be tous les côtés, sauf au nord, on n'y arrive que par une pente
assez raide, ce qui fait du bourg l'espèce de forteresse naturelle
qu'il a été pendant tout le moyen âge. De la gare du chemin de
fer, qui est à la cote 180, le sol s'élève régulièrement jusqu'au
Marché aux .bestiaux, qui est à la cote 210, et le bourg SaintSauveur est compris entre les cotes 197 et 205 (Fig. 20). Enfin, il
est traversé dans toute sa longueur par une rue presque droite,
qui, nous l'avons vu, n'est autre que la Voie Aurélienne.
Si l'on se souvient, d'autre part, que c'est dans ce périmètre
réduit que se trouvent et le seul mur romain subsistant à Aix,
et une des i,nscriptions les plus anciennes, celle des Sevi ri augusta les, et les blocs de pierres romaines qui forment actuellement
le soubassement de la tour de l'Horloge, on reconnaîtra que
nul emplacement, dans tout le périmètre de la ville actuelle,
n'est plus indiqué comme ayant été celui du castellum primitif.
Que maintenant l'on jette les yeux sur le plan de Senlis
romain, et la presque identité des deux plans sautera aux yeux;
(Fig. 21) (1).
Ce n'est pas seulement le tracé qui est le même : les dimensions en sont presque identiques, Senlis formant un ovale dont
le grand diamètre à 312 mètres, Je petit 242, et le périmètre 840;
et Aix ayant respectivement 290, 200 et 790 mètres. Il n'y a que
l'orientation qui diffère légèrement, Senlis s'étendant de l'est à
l'ouest, et Aix du nord-ouest au sud-est. Mais, à Senlis
comme à Aix, la vieille ville romaine constitue la partie la plus
élevée de la ville actuelle (2).
Enfin, pour compléter la ressemblance, quoique le castellum
d'Aix et les remparts de Senlis datent d'époques très différentes,
Aix de la fin du second siècle avant notre ère et Senlis de la fin
du troisième après, l'un et l'autre ont été élevés pour un but
purement militaire: si Aix est un casiellum établi contre les
Ligures récemment vaincus, Senlis est un castellum élevé pour
(1) J'emprunte le plan de Senlis â la Revue des éludes anciennes, pour
laquelle il a été dressé spécialement p a r M. Du puis (V, 1903, p. 35).
(2) Pour Senlis, voir Petit, Congrès archéologique, XXXIII"" scssioh ,
1866, p. 33.

�.4

MICilEL

CLERC

défendre la vall ée de l'Oise, une des principales voieB d'invasion, contr e les barbares menaçants (1).
Il y a toutefois, dans J'ovale ainsi dessiné, un détail un peu
surprenant: c 'est la longue ligne droite qui le ferme à l'est.
Cette ligne droite commence même avant le bo~rg, à la place
des Trois-Ormeaux . Au premier abord, on est tenté de voir là
un tracé relativement moderne, ayant remplacé un tracé plus
ancien . Mais c'est déjà cette directioi1 que suivait ce que j'appellerai J'ancien rempart du moyen âge, c'est-à-dire J'enceinte antérieure à la plus grande enceinte de l'an 1400. Et l'on sait comment, en gén éral, l'on a continué à reconstruire sur le même
emplacement les remparts, tant que le besoin ne s'est pas fait
sentir d'un agrandissement. Il ne faut donc pas douter que ce
tracé remonte à l'époque la plus ancienne. Il ne faudrait d'ailleurs pas croire qu·e les Romains eussent là-dessus un parti
pris, et n'a dmissent jamais, pour le tracé de leurs remparts, que
des form es définies et toujours les mêmes . Il suffit de jeter les
yeux sur les figures du livre de M. A. Blanchet pour constater
que, si certaines formes dominent, comme le rectangle et l'ovale,
la plupart du temps elles sont modifiées conformément à la
nature des lieux.
. Au premier abord, on serait tenté de reconnaître dans cette
longue ligne droite la Voie Aurélienne, qui , pénétrant dans la
colonie, aurait longé l'enceinte du castèllum, que l'on aurait
rectifié e à cet effet. Et en effet, si elle n 'est pas le prolongement
exact du cours Gamb etta , et il ne s'en faut pour cela que de
trente m ètres, du moins lui est-elle exactement ;parallèle. Mais
nous avons vu plus haut que cette hypothèse est inadmissible,
la voie passant, à n'en pas douter, par la rue Gaston-de-Sa porta
et la rue Jacques-de-Laroque.
Je considère donc le bourg Saint-Sauveur comme représentant
pour nous l'emplacement du castellum fondé en 122, et qui
seul a eu une existence officielle jusqu'au jour où a été fondée
la colonie. Ce jour-là, bien entendu, il ·n'a pas disparu, mais il a
(1) C . JuHian, Revue des étzzdes anciennes, l, c.

�5

AQVAE SEXTIAE

cessé de former un tout indépendant, et les remparts nouveaux
ont dù l'englobei· dans leur enceinte, sauf que sur certains
SENLIS

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ANDEHNACH

FIG. 21.

points les uns et les autres ont pu coïncider, comme cela est
arrivé pour l'ancien rempart·du moyen âge et celui de 1400.

�6

MICHEL CLERC

Voici d'ailleurs des documents d'un Lout autre genre, lesquels
apportent une singulière confirmation à la thèse que je viens
d'exposer.
Dans un article plein de faits, et de l'argumentation la plus
serrée, M. J. de Duranti La Calade vient de décrire en détaille
périmètre du Bourg Saint-Sauveur tel qu'il était au moyen âge,
et nous pouvons, grâce à lui, serrer maintenant de plus près le
tracé du rempart (1) (Fig. 22).
Pour la partie sud, c'est-à-dire la rue Saint-Laurent, aucune
difficulté: elle formait au moyen âge tin passage bordé d'un
côté par la muraille de la Cité, de l'autre par celle du Bourg. La
porte du côté de la Ville Comtale existe encore intacte: c'est l'arceau en tiers-point de la tour de l'Horloge ; et en face, à l'entrée
de la rue Gaston-de-Saporta et à main droite, on distingue
aisément dans la bâtisse moderne une partie de l'ancien appareil de la porte du Bourg . Puis, en allant à l'est, les façades de
gauche de la rue Saint-Laurent formaient le parement extérieur
du rempart. M. de La Calade fait remarquer justement à ce
propos qu'autrefois les rues Gondran, Louvière et Griffon
n'étaient pas ouvertes de ce côté; la rue Louvière, mêri1e, devait
être une impasse parallèle au rempart; quand on abattit celui-ci,
on ouvrit une issue à cette ruelle, et ainsi s'explique la forme
singulièrement coudée que nous lui voyons encore aujourd'hui.
De même pour la rue du Séminaire, nul doutel qu'elle soit,
non le chemin de ronde, intérieur, du rempart, mais bien un
boulevard extérieur; c'est ce que démontrent un acte de 1292,
publié il y a longtemps déjà par Roux-Alpheran, et, surtout,
des confronts d'immeubles datant du xvc siècle, relevés par M.de
La Calade. Et à ce propos, il réfute l'assertion bizarre de RouxAlpheran, qui, interprétant mal le texte qu'il publiait, a cru que
le rempart antérieur à 1292 allait tout droit de la porte d'Ancalha
(extrémité de la rue Campra) à la porte d'Ancrota (extrémité de
(1) Notes sur les mes d'Aix au XIV' et au xv• siècles (Annales de Provence, X.
1913, p. 121 et suiv.). Il ne manque à cette excellente étude, pour plus de
clarté, qu'une figure, que je donne ici d'après un croquis de l'auteur.

�AQVAE SEXTIAE

7

l!t rue Jacques de la Roque), enlevant ainsi au Bourg toul l'angle nord-est, c'est-à-dire non seulement l'archevêché et son
jardin, le cimetière, mais la moi lié de l'église Saint-Sauveur, qui
cependant existait en 12921
Ce qui a induit en erreur Roux-Alpheran, c'est le terme de
ligne droite, Recta linea, qu'a employé le rédacteur de l'acte de
1292, en décrivant le trajet que l'on faisait pour aller de l'extrémité de la rue Saint-Laurent au bouleYard Notre-Dame. Il est
évident qu'il a voulu dire par là que l'on prenait d'abord celte
longue avenue toute droite que forme la rue du Séminaire, et
qu'il était bien superflu qu'il ajoutât qu'il fallait ensuite tourner
à gauche . M. de La C~lade va plus loin, et émet à ce propos une
hypothèse ingénieuse, à savoir que ces mots Recta linea auraient
désigné au xm• siècle celle face du rempart qui va du bouJeyard
Notre-Dame à la place des Trois-Ormeaux, étanl donné qu'il
y avait là une ligne droite de près de quatre cenls mètres, et
qu'aucune rue ou avenue n'avait alors de telles dimensions en
ligne droite.
Nous verrons tout à l'heure, et surtout au chapitre suivant, de
'
quelle importance sont pour nous ces considérations touchant
ce côté oriental du rempart, dont la direction strictement -rectiligne paraît au premier abord un peu surprenante. Mais d'abord,
achevons le tour de ce rempart.
Pour toute la partie située au nord, on ne peut constater matériellement que le rempart du xrv• siècle, qui allait englober à
l'est et à l'ouest de nouveaux quartiers, ait coïncidé exactement
avec le rempart antérieur. Mais la chose paraît tellement na turelle que l'on ne voit guère qu'il ait pu en être autrement.
Pour la partie occidentale enfin, M. de La Calade apporte de
nouvelles précisions en nous montrant que la rue des Guerriers
(ormait la lice intermédiaire entre le rempart nouveau et l'enceinte primitive, et que celle-ci suivait le revers des maisons de
la rue Riquière et de la rue de Jouques, ou, si l'on préfère, la
ligne orientale de la rue des Guerriers. De là, elle poursuivait sa
direction vers le snd jusqu'à la rue du Bon-Pasteur, qu'elle
traversait en lui méqageant une issue par la porte du Puits-

�8

MICHEL CLERC

Chaud, et se prolongeait parallèlement et un peu à l'est de la rue
de Venel.
Presque partout la face interne de la vieille enceinte s'était
couverte de bâtisses, qui, ic~, formèrent un des côtés de la rue
de l'Ecole. Mais, tandis qu'ailleurs généralement la face externe
restait intacte, ·ici elle fut aussi envahie dès une époque reculée,
et masquée par des maisons qui formèrent le côté est de la rue
de la Juiverie ou de Ven el.
On ne peut évidemment démontrer que ce rempart du moyen
âge ait décrit exactement le même périmètre que le rempart
antique. Mais il est bien diffieile qu'il en ait été autrement.
Outre que la confignralion du Bourg, ainsi reconstituée, forme
un ensemble qui se tient et que l'on ne peut modifier arbitrairement, M. de La Calade fait remarquer avec raison pour la partie
orientale que « l'on n·aurait pas. élevé au moyen àge quatre
cents mètres de rempart en ligne droite si l'on n'avait pas eu les
fondations et peut-être aussi une grande partie de l'œ uvre toutes
failes ».
Et nous sommes ainsi amenés à revenir sur cette forme du
castellum et sur ce qu'offre d'un peu surprena·nt la ligne droite
qui forme deux de ses côtés, tandis que les deux autres dessinent
chacun une courbe ; au point qu'il semble que, commencé sur
plan rectangulaire, il aurait été achevé en ovale.
Pour M. de La Calade, il est vrai, la rue Saint-Laurent « n'a
pas l'aspect d'une limite originelle, mais bien d'une ligne de
partage consentie, après coup, d'un commun accord entre les
deux pouvoirs )), C'est elle, en eilet, qui, au moyen âge, séparait
les deux juridictions, comtale et prévôtale. Mais là n'en a pas
. moins été, par la force des choses, le rempart limitant au sud le
castellum; c'est là qu'aboutit la courbe, assez régulière, du rempart occidental, que l'on ne saurait prolonger plus loin au sud.
S~ulement, nous verrons tout à l'heure que ce rempart n'a dû
avoir qu'une existence d'ass ez courte durée. Ou, si par hasard
il a subsisté, il a été certainement percé d'une ou de plusieurs
portes, lesquelles faisaient communiquer l'ancien castellum
avec la nouvelle colonie, reliant ainsi en un tout ces deux parties

���Vdle
FIG. 22. _

d u Caslcllum (en rouge).
.
L'enceinte

��AQVAE SEXTIAE

9

dont l'une venait de s'ajouter à l'autre. Au contraire, nous verrous que le rempart oriental subsiste, en se prolongeant plus
loin vers le sud . De sorte qu'il était bien vrai que, comme le
croyaient les anciens érudits, la Ville Comtale et le Bourg avaient
autrefois formé deux lieux d'habita lion distincts. Seulement .cet
« autrefois» remontait à une époque très lointaine, aux débuts
de l'occupation romaine. La colonie avait englobé le castellum
et fait disparaitre l'ancien mur du sud. Et il est bien possible que
ce mur ait reparu, et que le Bourg se soit clos de nouveau au
IV" siècle, lors ües invasions barbares, où l'on aurait abandonné
la colonie pour concentrer la résistance dans l'ancien castellum.
Plus tard encore, nous ne savons quand, la ville reprit son cHendue et son unité primitiYes. Et enfin, peut-être sous Alphonse
d'Aragon, en 1188, comme le suppose M. de La Calade, eut lieu
de nouveau la division qui va durer tout le reste du moyen âge:
le Bourg, ou la Ville Prévôtale, se renferma dans les anciennes
limites du castellum, et la Ville Comtale s'en sépara nettement,
en élevant, en face du rempart sud de la Ville Prévôtale, son
rempart à elle, qui naturellement fut parallèle à l'autre. Et c'est
alors qu'il fallut faire une coupure, la porte de la Frache, dans
le rempart oriental, qui jusque-lü, et depuis le temps de la
fondation de la colonie, avait limité sans interruption et le
castellum et la colonie.
Au résumé, la rue Saint-Laurent aussi bien que la rue du
Séminaire, selon moi, nous représentent le tracé du rempart le
plus ancien d'Aix, celui. du castellum. Reste à expliquer l'irrégularité, si l'on peut dire régulière, de cette enceinte. Or, j'en
trouve deux exemples exactement semblables, ü savoir Rouen
·et Andernach (Fig. 21). Dans ces deux villes, le rempart est, en
gros, de -forme rectangulaire, mais se rapprochant de l'ovale,
parce que, si deux des murs sont rectilignes et se rejoignent à
angle droit, les deux autres sont curvilignes (1). Il est donc
évident que dans ces deux villes, comme à Aix, on a obéi à des
nécessités ou des commodités: les ingénieurs romains, pour
(1) Blanchet, op. cit., p. 34 et 94.

�.
~

(

•,·

10

MICHEL CLERC

leurs tracés de villes fortes, comme pour celui de leurs routes,
préféraient la ligne droite, mais ne faisaient aucune difficulté,
ou d'y renoncer complètement, ou de la marier avec la ligne
courbe, là où ils y voyaient un avantage quelconque.

.

* ..

Rien absolument ne nous renseigne sur le nombre et la disposition des portes du castellum. Mais, ici encore, la nature même
des lieux impose, avec une probabilité qui touche ü la certitude,
la solution du problème.
On sait que, dans les camps romains, le nombre des portes
était régulièrement de quatre, dont chacune s'ouvrait au milieu
d'un des côtés du rectangle qui constituait le camp. Dans ces
villes primitives qu'étaient les castella, le nombre 4es portes ne
dut pas être plus considérable; et d'ailleurs, même dans les
villes véritables, ce nombre fut toujours très restreint (1). Or,
pour Aix, quatre portes suffisaient amplement: l'une sur le côté
sud, laissant passage à la Voie Aurélienne, et une seconde au
nord, par où la même voie sortait de la ville. La première était
évidemment située en face de la porte que l'on ouvrit plus lard
de l'autre côté du rempart, c'est-à-dire de la tour de l'Horloge
actuelle. La seconde a toujours persisté: c'est la porte appelée
au moyen âge d'Ancrota (2). Les deux autres côtés devaient
également avoir leur porte, comme au moyen âge : à l'ouest,
(rue du Bon-Pasteur), la porte du Puits-Chaud, située presque
exactement au milieu du rempart, et qui menait aux eaux
chaudes; et, à l'est, la porte dite d'Ancalha (rue Campra). Il est
à remarquer que cette dernière s'ouvrait bien plus au sud que la
porte du Puits-Chaud, et ne lui correspondait pas. Mais il va de
soi que l'on ne s'astreignait pas, dans les villes, à la rigoureuse
(1 ) Voir. C. Jullian, Revue des études anciennes, III, 1901, p. 219.
(2) Sur l'étymologie et le sens de ce mot, qui n'a rien it voir avec celui
de l'Hospili11m de Crolis ou Las Crotas (chambres vofttées), siège de la curie
archiépiscopale au XIV"" siècle, voir .1. de Dm·anti la Calade, Annales de
Provence, VII, 1910, p. 403

�AQVAE SEXTIAE

11

symétrie que l'on obsenait dans les camps. D'ailleurs, je ne suis
pas très sùr que celle-là ail été, de ce côté, la porte primitive. Peutêtre celle-ci s'ouvrait-elle plus au nord. Qu'on se rappelle, en
effet, les dalles qui se trouvent actuellement dans la cave du
numéro 7 de la rue Liltéra, et qui paraissent bien avoir appartenu à un embranchement de la voie Aurélienne, lequel embranchement se dirigeait nettement dans la direction de l'est. C'est
dire qu'elle devait passer par la rue Campra, et déboucher par
la porte d'Ancalha. Or la voie Aurélienne était incontestablement postérieure à la fondation du castellum: c'est sans doute
an x premiers temps de la colonie, c'est-à-dire au lemps d'Auguste,
que la voie pénétra dans Aix . Mais c'est peut-être beaucoup
plus tard qu e fut ouverte la section qui d'Aix menait à Riez,
section dont aucun docum ent, sauf, nous l'avons vu (1), la Table
de Peutinger, ne nous a conservé le souvenir. Dans lous les cas,
c'est bien là, à la rue Campra, qu'il faut placer le point de sortie
de cet embranchement de la voie Aurélienne. EL il est également
. possible que l'on ait fait passer la voie par une porte déjà existante, ou bien que, cette porte se trouvant trop éloignée, on l'ait
remplacée par une autre, ou encore, si l'on veut, que l'on en ail
ouvert une nouvelle , qui fut la porte que tout le moyen âge a
appelée la porte d'Ancalha.

Je ne vois à ce tracé de l'enceinte du castellum qu'une difficullé . Le castellum, ayant vécu plus d' un siècle, a dù avoir un
cimetière. Or, nous n'en retrouvons nulle trace, tandis que nous
constatons très neltëment l'existence de deux nécropoles au
temps de l'Empire, celle du cours Gambetta, et celle de NotreDame de la Seds. Et il ne peut être question, bien entendu, du
cimetière médiéval de Sa int-Sauveur, puisqu'il se serait trouvé
dans l'enceinte (2).
(1) Suprà . Annales 1910, p. 223.
(2) Sur la situation exacte de ce cimetière, voir J. de Duranli La Calade,
Annales de Provence, VII , 1910, p . 289 ct suiv .

�12

MICHEL CLERC

La chose peut s'expliquer par la moindre durée de cette nécropol e. Cependant, il est assez probable qu'elle n'a pas dù être
immédiatement et complètement abandonnée après la fondation
de la colonie. Et j'en verrais volontiers pour preuve la présence
de deux inscriptions funéraires, les numéros 112 et 131 bis,
dont l'une a été trouvée lorsque l'on bâtit l'hôtel d'Oppède
(Faculté des Lettres actuelle) et l'autre est encore encastrée
dans un mur de la cathédrale. Pensera-t-on qu'elles proviennent
du cours Gambetta ou de la Seds, el n'est-il pas plus probable
qu'elles proviennent d'un endroit beaucoup plus rapproché , et
que le petit cimetière du castellum primitif avait continué à
être utilisé, au temps de la colonie, par les habitants du bourg?
Le dessin laissé sur le sol de la ville actuelle par le castellum
primitif me paraît tellement clair, et, d'ailleurs, les avantages
de la position, au point de vue militaire, en sont tellement
évidents, que je m 'étonne que les anciens érudits n'en aient pas
été frappés. II faut, cependant, faire au moins une exception:
« Il y a peu d'apparence, dit Lauthier (pour démontrer que
Sextius n'a pas connu les eaux chaudes de l'Observance) que
Sextius ait connu cette source éloignée, car s'il l'avait connue, il
aurait, sans doute, bâti sa forteresse et ses bains en cet endroit
mêm e, le lieu étant beaucoup plus éminent et plus avantageux
pour une forteresse, surtout en ces temps là, auxquels les châteaux les plus élevés étaient les plus forts et les plus à couvert
des insultes (1) "·
Il avait donc entrevu la vérité, et je ne doute pas que lui et les
autres l'eussent vue clairement s'ils n'avaient été embarrassés
par la triple considération des eaux the~·males, des tours du
Palais, et de Notre-Dame de la Seds, dont ils voulaient absolument faire un tout indissoluble .
Or, il ne pouvait être question d'un établissement thermal lors
de la fonda ti on d'Aix; les tours du Palais son L très postérieures
à celle fondation ; enfin, Notre-Dame de la Seds n'a jamais été

(1 ) Histoire naturelle des eaux chaudes d'Aix-en-Provence, p. 10-11.

�AQVAE

S~XTIAE

13

co mprise dans aucune enceinte, pas plus celle de la colonie que
celle du caslellum . Il y a eu là trois choses, de date et de nature
différentes, qu'il faut donc étudier, non à la fois, mais successivement.

��CHAPITRE XI
RECHERCHES SUR LE TRACÉ DE L'ENCEINTE

II. -

(suite).

La Colonie.

Si j'ai cru pouvoir considérer comme à peu près certains les
résultats des recherches relatives au cas1ellum el à son enceinte,
il n'en est pas de même pour ce qui concerne la colonie :il sera
bien entendu r1ue j e ne présente ce qui suit que comme une
hypothèse, celle qui m'a paru la plus satisfaisante parmi toutes
les hypothèses possibles.
Ici, en effet, nous a-;ons bien une indication positive, un point
de repère u alériel qui nous manquait pour le castellum : à
savoir la porte que flanquaient les deux tours du Palais. Mais
la ville dont cette porte était très certainement l'entrée principale est loin de se dessiner aussi nettement sur le sol actuel que
le castellum.
Cependant, on peut admellre comme évident que le caslellum
fut compris tout entier dans l'enceinte nouvelle de la colonie, et
qu e, par conséquent, une partie de celte enceinte ne fut autre
qu e J'ancienne, à savoir le remparl du nord. Quant aux autres
parti es du rempart primitif, furent-elles dém?lies, ou subsistèrent-elles, formant comme un réduit ou donjon, nous n'en
savons absolument rien. Mais en somme, dans l'un ou l'autre
cas, le caslellum devint comme une sorte de citadelle dominant
toute la ville.
Celle ville, ainsi limitée au sud-est par les tours du Palais, et
au nord par le rempart du castellum tel que je l'ai indiqué, je

�16

MICHEL CLERC

croit que l'on doit en reconstituer, à peu près, le périmètre de
la façon que voici.
On peut considérer comme certain que du côté septentrional
il n'y eut point de changement, je veux dire que les rues des
Menudières et des Guerriers continuèrent à former le rempart.
Pour la face orientale, la question me paraît tranchée par les
constatations faites par M. de la Calade à propos de la Rectc:
linea dont il a été question plus haut, et je ne puis mieux faire
que de transcrire ici ses conclusions, que j'adopte entièrement (1) : &lt;&lt; Nous avons beaucoup insisté pour établir d'une
manière irréfutable que le rempart du bourg Saint-Sauveur
suivait une ligne rigoureusement droite, depuis l'angle nord-est
jusqu'au portail de la Frache. Nous avons observé aussi que
cette ligne se prolongeait le long de la ville comtale jusqu'à
l'entrée de la rue Sainte-Claire (Jaubert) qm débouche sur la
place des Trois-Ormeaux. Bout à bout, ces deux tronçons
donnent un développement rectilinéaire de 400 mètres environ,
el nous avons même supposé que cette longue courtine avait dû
attirer l'attention des Aixois du xmm• siècle qui lui auraient
donné le nom de Droite ligne, employé dans ce sens par le rédacteur de la transaction de 1292 ...
" A partir de la rue Sainte-Claire, le rempart de la ville
Comtale s'infléchissait vers l'est, suivant la direction de la rue
des Trois-Ormeaux (appelée depuis peu rue Lucas-de-Montigny),
à l'extrémité de laquelle, reprenant la direction du sud, il
suivait le bord de la place des Prêcheurs et aboutissait à l'ancien
Palais des Comtes de Provence dont l'entrée principale s'ouvrait
à l'alignement de la rue Thiers, au flanc de la statue du jurisconsulte Siméon.
« Comme on a pu s'en rendre compte, la Droite Ligne n'appartenait pas .e xclusivement au bourg Saint-Sauveur, puisqu'elle
s'allongeait jusqu'au bas de la rue Matheron, et celle-ci bordait
l'ancienne ville Comtale.
« Or, sans tenir compte de la déviation de la rue des Trois(1) Annales de Provence , X, 1913, p . 136-137.

�AQV AE SEXTIAE

17

Ormeaux, prolongeons sur le cadastre ou un plan géométrique
exact, cette Droite Ligne dans la direction du sud-est, nous la
Yoyons couper l'angle du Palais de Justice, traverser de biais
la salle de la Cour ·d'assises, la loge du concierge, le vestibule,
et sortir enfin par le milieu du péristyle.
&lt;&lt; Si maintenant nous consultons les plans superposés que
l'architecte Le Doux dressa en 1784, lesquels montrent la situation respective du Palais Comtal à démolir et du Palais de
Justice à élever, nous constaterons que la Droite Ligne ainsi
prolongée était tangente à la Lour du Cbaperon jadis enclavée
dans l'ancien Palais avec la tour du Trésor et le Mausolée. Une
semblable coïncidence est-elle fortuite ? Nous ne le pensons
pas; à coup sûr elle est notable.
« Ainsi reconstituée, cette Droite Ligne semble être, en efl'et,
comme un trait d ' union entre les monuments romains détruits
en 1786 et ceux qui existaient dans la partie haute de la ville et
dont il reste encore des vestiges entre la cathédrale et la place
de l'Archevêché à l'ouest du cloitre. Elle marquerait, selon
toute probabilité, la direction et l'emplacement de l'euceinte
antique d'Aix» .'
Il faut en conclure que, si le rempart du nord fut purement
et simplement conservé, et forma de ce côté l'enceinte de la
colonie, comme il avait formé celle du castellum, le rempart
oriental, conservé également, fut prolongé au sud pour y border
les nouveaux quartiers. Et la constatation qu'il aboutissait à la
tour du Chaperon, et, par conséquent, qu'il formait un angle
droit avec la rue Espariat, me paraît décisive; nous avons là
deux des côtés de l'enceinte de la colonie nettement déterminés,
le côté oriental tout entier, le côté méridional jusqu'à un point
à déterminer à l'ouest.
Bien entendu, étant donné que la rue Matheron prolongée
toujours en ligne droite va se rattacher directement à la tour du
Chaperon, il raul exclure du périmètre de la colonie toute la
partie orientale du pâté de maisons compris entre les rues
actuelles des Trois-Ormeaux et Mignet, et faire passerle rempart
tout droit au milieu. La déviation de la ligne droite à partir de
2

�18

1\IICHEL

CLERC

la place des Trois-Ormeaux s'exp·lique facilement, comme l'indique M. de la Calade, par le désir que l'on eut de faire entrer
dans l'enceinte et la maison des Templiers, et le Palais. comtal,
qui s'étendait, sur ce point, à l'est des tours romaines.
Quant au rempart du nord, nous avons vu déjà qu'il avait été
également conservé. Mais n'avait-il pas été prolongé du côté de
l'ouest? Ici se pose de nouveau la question de savoir si l'enceinte
englobait les Eaux chaudes, que le castellnm avait certainement
laissées en dehors.
Il y a assurément de bonnes raisons pour que la colonie ait
renfermé dans son enceinte tout ce quartier. Si, au temps de la
fondation du castellum, les eaux étaient déjà connues et utilisées,
à coup sùr il n'y avait pas là de thermes, qui au contraire ont
fort bien pu être construits dès les premiers temps de la colonie,
ou même avant. EL nous avons l'exemple de Dax, où les thermes
étaient dans l'enceinte. Mais, d'autre part nous savons que, si
le rempart du xvmc siècle enfermait ce quartier, l'ancien rempart
du moyen àge l'excluait. Et étant donnée la forte déclivité du
terrain, il semble bien que le rempart dût couronner la hauteur,
el qu'il ne descendit pas jusqu'aux eaux.
Mais il faut avouer qu'il esl très difficile de se représenter la
façon dont, d'une manière ou de l'antre, le rempart du nord se
reliait à celui de l'oue5t, et quel élail Je tracé de ce dernier.
Si l'on admet que la rue de Venel continua à (ermer l'enceinte
au snd - ouesl, il raut alors prolonger le tracé par la rue de la
Verrerie. Mais cette rue se perd au sud dans un lacis inextricable de ruelles, par où n'ont certainement jamais passé ni une
voie importante ni un rempart.
Un second système consisterait à faire aller le rempart à J'extrémité sud de la rue de Venel à la rue des Cardeurs, qui fait
avec elle un angle droit, en allant au sud-ouest. De l'extrémité
de cel te rue, la rue des Péni lents-Noirs ( auj. Lieulaud), puis
celle de la Couronne, ou plutôt celle des Tanneurs, qui au
xvmo siècle longeait, ù l'intérieur, le rempart, fermeraient d ' une
façon satisfaisante l'enceinte, jusqu'à leur rencontre aYec la rue
Espariat. Mais il est peu admissible que le rempart ail présenté

�AQVAE SEXTIAF:

19

un angle rentrant aussi accentué que celui que forment la rue
de Ven el et la rue des Cardeurs.
Faut-il, encore, admettre que l'enceinte ne longeait plus la rue
de Venel, mais, de la rue des Guerriers, descendait la rue du
Bon-Pasteur, jusqu'à la rue Saint-Sébastien, pour gagner de là
la rue des Pénitents-Noirs'! L'objection se présente à peu près
la même: il y aurait eu, à la rencontre de la rue des Guerriers et
de la rue du Bon-Pasteur, un angle encore plus brusque qu'entre
les rues de .Venel et des Cardeurs; el Je tracé ainsi obtenu, dans
les deux hypothèses, n'est pas satisfaisant pour l'œil, et ne
rappelle celui d'aucune ville connue. Or, faute de documents
directs, nous devons, à mon avis, tenir le plus grand compte des
analogies.
En somme, aucune rue actuelle n'offre de direction satisfaisante. Il faut donc renoncer ici à chercher le tracé du rempart
en se référant à l'état actuel des lieux, el supposer que, sur
un certain parcours, le rempart fut plus lard englobé dans les
constructions, ou, pour mieux dire, que ces constructions s'élevèrent sur son ancien emplacement, après démolition complète.
Cette supposition n'a assurément rien d'ahsurde, d'autant plus
· que l'espace ainsi démantelé est peu considérable; et nous avons
déjà constaté le même fait, ü l'est de l'enceinte, à la rue des
Trois-Ormeaux.
Je remarque en eiret que, .de la rue des Pénitents-Noirs, prise
à son extrémité nord (là où elle débouche dans la rue des
Muletiers), il n'y a qne 180 mètres environ, non pas à la rue
de Venel, qui a une tout autre direction, mais à la rue des
Guerriers, plus exactement, à l'endroit où celte rue, à la hauteur
de la rue de Jouques, oblique au sud-est. Or, la partie supérieure
de la rue des Guerriers est exacteq1e11t dans le prolongement de
la rue des Pénitents-Noirs. Et, enfin, le mur d'enceinte occidental
ainsi obtenu forme une courbe convexe, légèrement saillante,
la même que formait de ce côté également le mur du castcllum.
De sorte que l'enceinte entière de la colonie oiTre ü peu près, en
plus grand, la même disposition que celle du caslellum, un
rectangle régulier sur deux côtés, irrégulier cl légèrement oYale
sur les deux autres.

�20

MICHEL CLEHC

Je ferais donc passer J'enceinte du côté de l'ouest par la rue
Saint-Sébastien, la rue des Pénitents-Noirs, et la rue de la
Couronne , ou si l'on veut, la rue des Tanneurs.
Enfin, de la place d es Augustins (ou de l'église du Saint-Esprit)
pour rejoindre les tours du Palais, il n'y a qu'un tracé possible,
la rue Espariat.

Il est bien entendu, je le répète, que tout cela est purement
hypothétique; je ne me suis fondé, pour établir ce tracé, que sur
des observations topographiques, et non sur des trouvailles
archéologiques. Mais on peut, cependant, appuyer ces observations par des considérations d'un autre ordre, qui montreront
au moins que ce tracé de l'enceinte de la colonie n'a rien qui
choque la vraisemblance, et, qu'au contraire il est confo~·me
à ce que nous sa vons des enceintes des autres colonies romaines, notamment en Gaule.
Tout d'abord, ce tracé, irrégulier dans le détail, offre cependant dans son ensemble une forme assez nettement définie. C'est
celle d'un quadrilatère, sur lequel l'extrémité du castellum
faisait, au nord, une saillie assez prononcée .
. Or, toutes les enceintes de la Gaule, à quelques exceptions
près, peu vent se ramener à deux formes, la forme rectangulaire
et la forme ovale. Comme le castellpm d'Aix, Périgueux, Angers,
Bourges, Noyon, Senlis, Grenoble, affectaient la forme ovale.
Mais la forme rectangulaire était plus fréquente encore. Les
enceintes de Beauvais el d'Orléans étaient à peu près carrées,
celles d'Autun, Auxerre, Troyes, Meaux, Le Mans, Tours, Rouen,
etc., rectangulaires. La plupart de ces rectangles d'ailleurs étaient
des rectangles irréguliers, notamment celui de Nîmes, bien plus
irrégulier encore que celui d'Aix. Et à Autun, détail qui ne
manque pas d'intérêt , puisqu'il paraît bien que les deux enceintes
d'Autun et d'Aix étaient contemporaines, le rectangle se terminait
d'un côté par une assez forte saillie, qui rappelle, en plus accentué, celle que faisait à Aix le castellum ; et, d 'une façon plus
générale, le dessin de l'enceinte d'Autun rappelle d'assez près,

�AQVAE SEXTIAE

21

en sens inverse, celui que je propose pour Aix (1). Le rappellent
encore davaritage les enceintes de Rouen et d'Andernach, dont
deux côtés commencent un rectangle que les deux autres achèvent en ovale (Fig. 21).
Cette \!Tégularité du contour des remparts ne doit pas surprendre. On a remarqué, en effet, que ce sont précisément les
enceintes du pn•mier siècle qui étaient les plus irrégulières,
tandis que les enceintes élevées aux troisième et quatrième
siècles pour défendre les villes contre les envahisseurs germaniques, beaucoup plus réduites, sont aussi beaucoup plus
régulières.
Il reste à voir si les dimensions de la ville ainsi déterminée
répondent à la généralité des cas. Or le périmètre qu e je viens
de décrire comporte un développement d'environ seize cent
cinquante mètres; et, si les grandes cités comme Nîmes , Autun,
Trèves, ont près ou plus de six mille mètres de pourtour, Poi.tiers, Sens, Bordeaux, Bourges, Chartres, ont de deux mille à
deux mille cinq cents mètres ; Strasbourg en a dix-huit cents ;
Nantes, Paris, Rouen, Dijon, de quinze à seize cents; enfin, les
plus petites, Périgueux, Saintes, Antibes, descendent à neuf
cents et six cents mètres. Aix serait donc tout à fait dans la
moyenne. Au contraire, si l'on englobe dans Je périmètre de la
colonie, comme l'ont voulu presque tous les érudits, la ville
des Tours médiévale, c'est-à-dire tout le quartier du faubourg
Sextius, jusques et y compris Notre-Dame de la Seds, non seulement les dimensions de la ville ainsi constituée deviennent
vraiment trop grandes pour Aix, qui n'a certainement jamais
été une cité de premier rang, mais, et ceci est peuL- ê tre plus
probant, il est impossible de retrouver dans l'état des lieux
actuel un tracé quélconque rappelant une forme connue de cité
romaine.
{1) On trouvera les croquis de la plupart de ces enceintes réunis dans le
livre de M. A. Blanchet, Les enceintes romaines de la Gaule.

�22

MICHEL CLERC

... * ...
Naturellement, nous sommes encore moins en mesure que
nous ne l'étions pour le castellum de déterminer le nombre et
l'emplacement des portes del'enceinte dans Aix devenue colonie. Sauf pour la porte située à l'angle sud-eslde l'enceinte,
que flanquaient les tours du Palais, et par où arrivait dans Aix
la Voie Aurélienne, et, aussi, naturellement, pour la porte opposée, par où la Voie sortait d'Aix, et qui ne fut certainement
autre que la porte ancienne du castellum. Qnant à l'ancienne
porte méridionale de ce caslellum, fut-elle démolie, comme le
rempart dont elle faisait partie, ou fut-elle conservée ainsi que
tout ou partie de ce rempart? C'est une question à laquelle nous
sommes hors d'état de répondre.
Nous pouvons encore affirmer que la porte « d'Ancalha »
subsista, ~~ moins qu'elle n'ait été ouverte alors, puisque par là
seulement pouyait déboucher l'embranchement de la Voie Aurélienne venant de la rue Littera.
Enfin, il est certain, a priori, que la porte du« Puits-Chaud n
subsista également, puisque là était J'accès de la ville haute aux
Thermes.
Mais il est infiniment probable que d'autres portes s'ouvrirent
dans les nouveaux remparts. A l'est, la rue Sainte-Claire paraît
indiquée pour cela ; au sud, la rue Aude, face à la place
d'Albertas; à l'ouest enfin, la rue Aumône-Vieille, ou la rue des
Cordeliers, ou peut-être l'une et l'autre. Mais ce sont là de pures
hypothèses, inspirées uniquement par l'aspect actuel des lieux.

... * ...
Dans cette ville ainsi délimitée, il resterait à mettre en place
les monuments qu'elle a sans doute possédés. Mais nous avons
vu déjà qu'à cet égard nos renseignements sont à peu près
inexistants.
On voudrait avant tout pouvoir indiquer l'emplacement du
forum. A priori, il semble bien que cet emplacement soit marqué

�AQVAE SEXTIAE

23

par l'actuelle Place aux Herbes, située presque exactement au
centre de la colonie; on sait assez que partout cette pittoresque
dénomination s'applique à des places très anciennes, et, aussi,
combien les emplacements affectés dès l'abord aux marchés se
transfèrent difficilement. Mais nous n'avons d'autres vestiges
antiques là que les conduites d'eau vues par Rouard sur l'emplacement de la fontaine décrite par Pi lion, et dont l'existence nous
à paru si problématique; et un fragment de peinture murale
recueilli, je ne sais dans quelles conditions, par Numa Coste (1).
Il y a eu pourtant, sur ce forum, et jusqu'à la fin du xnrn• siècle au moins et sans doute plus tard encore, une église, succédant .peut-être à un temple païen, et dont le nom suffirait à lui
seul pour attester l'existence du forum d'Aix : c'était l'église
Noire-Dame-du-Forum citée dans un acte de 1175, et dans un
autre de 1186 (2). Malheureusement il est impossible de déduire
du contexte l'emplacement de cette église, et nul autre indice ne
nous perm·et même de le conjecturer.
Quant au Capitole, dont la plupart des érudits admettent
l'existence comme indiscutable (3), il n'en est question dans
aucun document, et rien n'indique qu'il y ait eu à Aix un monument de ce genre. On admet généralement que, seules, les colonies romaines avait le droit de bâtir un Capitole, effigie de celui
de Rome. Mais cela ne prouve pas que toutes en eussent un; et,
en fait, seules en Gaule, Autun, Besançon, Narbonne, Nîmes ,
et peut-être, Toulouse, en ont eu un (4).
Plus important encore serait, au point de vue topographique,
de pouvoir emplacer le théâtre et l'amphithéâtre, dont l'absence
serait tout à fait surprenante, étant donné que des villes moins
importantes qu'Aix n'en étaient pas dépourvues. Mais nous
avons vu qu'aucun document d 'a ucune sorte ne fait mention du
théâtre, et que l'amphithéâtre, signalé par un document que
nous ne pouvons plus contrôler, se trouvait dans tous les cas
(1) Au Museum.
(21 Albanès, Gallia christ, noviss, 1, lustrnm., col. 14 et 17.

(3) Cf. Roux-Aipheran, ouv. cil. I, p. 2.
('~)Cf'. P a nly-Wissowa, Real Erzcyclopiidie, s. v . p . 1.538.

�24

MICHEL CLERC

hors. ville, sans doute dans le quartier de Notre-Dame de
la Seds.
Au premier abord, ce fait paraît surprenant, et cie · nature à
infirmer l'hypothèse que j'ai émise sur rextension de la colonie.
En réalité, il n'en est rien . Si dans de nombreuses villes
romaines, le théâtre et l'amphithéâtre se trouvaient dans l'enceinte, non moins nombreuses peut-être étaient celles où l'un
ou l'autre, ou même tous les deux, se trouvaient en dehors de
l'enceinte. Il en était ainsi, notamment, à Plaisance, dont l'amphithéâtre, le plus vaste de l'Italie, situm extra muras, fut
incendié au cours de la lutte entre Othon et Vitellius (1) . En
Gaule, à Sens, Bourges, Bordeaux, Saintes, Poitiers, l'amphithéâtre était également hors des murs; à Evreux, c'était le
théâtre (2).
Comment s'expliquer que des monuments aussi importants
aient pu être laissés en dehors de la ville proprem~nt dite, de la
ville officielle, surtout lorsqu'il s'agissait d'une colonie romaine?
Tout simplement en admettant qu'ils étaient postérieurs à la
fondation de celle colonie. Nous avons vu, d'une part, que
l'enceinte paraissait remonter au temps d'Auguste, d'autre part,
que la plus grande prospérité de celte colonie paraissait dater
d'un siècle environ plus tard. Ne peut-on en conclure. que les
grands monuments publics ne dataient, eux aussi, que de ce
dernier temps? La ville s'étant alors développée en faubourgs,
c'est dans le plus important et le plus riche de ces faubourgs
que l'on édifia les monuments qui devaient attester à tous les
yeux le luxe et la prospérité de la cité.

On sait que dans la plupart des villes gallo-romaines, surtout
celles de la Gaule propre, les villes, et surtout les plus vastes et
les plus prospères durent, lors des grandes invasions du Iv• siècle, et déjà au m c, se resserrer et restreindre leur enceinte,
(1) Tacite, Histoires, II, 21.
(2) Cf. A. Blanchet, ouv. cit. .

�AQVAE SEXTIAE

25

pour mieux se défendre contre les envahisseurs (1). C'est ainsi
que Nîmes, pour ne citer que celle-là, abandonna son enceinte
primitive qui offrait un développement de plus 5ix mille mètres,
pour se renfermer dans l'espace de deux mille trois cents mètres
seulement (2).
En fut-il de même pour Aix? Nous l'ignorons absolument,
mais il est infiniment probable qu'elle aussi dut céder à la
nécessité des temps et abandonner non seulement ses faubourgs,
mais son corps de ville. Et il est évident qu'il ne faut pas
chercher ailleurs que dans l'ancien castellum la forteresse qui
fut désormais toute la ville ron1.aine, et donlle nom, burgus, a
subsisté pendant toul le moyen âge, et jusqu'à nos jours.
Reste un dernièr point à élucider: où a été le centre d'Aix
chrétien, le siège des premiers évêques, la cathédrale? J'ai
réservé pour la fin l'étude · de cette question, la plus dilficile de
toutes et la plus controversée, et de la solution de laquelle dépendent en partie les conclusions mêmes que je viens d'exposer.
(1) C. Jullian, Revue des étzzdes anciennes, XIII, 1911, p. 191-192, et Histoire
de la Gaule, IV, p. 602 et suiv.
·
(2)· A. Blanchet, ouv. cit ., p. 283.

��CHAPITRE XII
LE FAUBOURG.- LA MÉTROPOLE CHRÉTIENNE PRIMITIVE

(1)

« L'Eglise de Notre-Dame de la Seds est la plus ancienne de la
ville ; elle a été autrefois la Métropole, le siège de l'archevêque
et du Chapitre, d'où elle a tiré son nom, car des vieilles écritures
l'appellent: Ecclesiam nostrae Dominae Sedis Episcopalis ll.
« Notre-Dame de la Seds est la plus ancienne Eglise d'Aix.
C'est là qu'étaient autrefois le · siège Episcopal et le Chapitre de
la Cathédrale. On appelle celte Eglise dans les anciennes chartres, Ecclesia Nostrae Dominae Sedis Episcopalis, et c'est du
Ii10l Sedis que par corruption on lui a donné le nom de la Seds.
Les unes disent que le Chapitre quitta cette Eglise vers l'an 1100,
dans le temps des guerres qui troublaient la Province, pour aller
s'établir dans l'endroit de la ville qui étoit le plus peuplé.
D'autres Historiens prétendent que cette translation n'eut lieu
qu'à la fin du XI" siècle, et il y en a qui la fixent à l'année 11~2 ».
Ainsi s'expriment Pitton, dans ses Annales; de la Sain le Eglise
d'Aix, en 1668 (2), et Achard, dans sa Géographie de la Provence,
en 1787 (3). Et le dernier érudit qui s'est occupé de la question,
M. L.-H. Labande, ne s'exprime pas différemment:« L'ancienne
cathédrale, connue sous le nom de Notre-Dame de la Sed, était
située dans la partie occidentale de la ville gallo-romaine, tandis
que l'oratoire de Saint-Sauveur était à l'extrémité opposée, hors
(1) Castellan, Notice sur l'église de Noire-Dame de la Seds, ancienne métropole d'Aix (Recueil de mémoires de la Société académique d 'Aix, Ill, 1827);
_:_Chanoine E . Marbot, Histoire de Notre-Dame de la Seds d'Aix , 1904;L. H. Lahande, Sainl-Sazweur d'Aix, étude critiqtte sur les parties romanes
de cette catl!édrale (Bulletin archéologique, 1912).
(2) P. 156.
(3) I, p, 174.

�28

MICHEL CLERC

les murs de la cité (1). C'était l'antique église d'Aix; le corps
de saint Mitre y était conservé (2).; la chaire archiépiscopale s'y
trouvait depuis l'origine; l'archevêque résidait à côté. Là
avaient habité jusqu'au XI" siècle les clercs qui constituèrent le
Cha pitre. &gt;&gt; (3).
Enfin, M. le chanoine E. Mm·bot nous dépeint ainsi, d'une
façon un peu différente, la situation de la primitive église d'Aix:
«De quel côté notre Apôtre (saint Maximin) dirigea-t-il ses pas,
en franchissant l'enceinte fortifiée? Où établit-il sa demeure?
... Une tradition immémoriale a marqué deux « lieux saints »
aux points extrêmes du rempart nord: la Sainte-Chapelle (ou
Oratoire de Saint-Maximin, sur l'emplacement de Saint-Sauveur)
ella Seds. La Seds ..... il est reconnu, sans l'ombre d'un doute,
que ce fut la première église bâtie dans Aix, quand les chrétiens
purent bâtir des églises. Or, comment expliquer le choix de cet
emplacement, à l'extrémité de la ville et non dans un quartier
(1) M. Labande parle ici de la cité du moyen âge, dont était exclu le burg us,
qui avait ses murs à lui ; mais nous avons vu que cela ne peut s'appliquer à
J'époque gallo-romaine . où Je castellum fais a it partie de la civitas, et où Je
quartier de la Seds était hors des rem parts.
(2) « Le corps de saint Mitre fut enlevé de Notre-Dame de la Sed Je
24 octobre 1388 , malgré les protestations du vicaire perpétuel qui desservait
cette église, pour être transporté en la cathédrale de Saint-Sauveur (Albanés,
Gal/ia christ. noviss., 1, Instrum., col. 68) &gt;&gt;.
Nous savons pa1· un autre document (Ibid. col. 53\ que Je corps de saint
Mitre était encore à Noti·e-Dame de la Seds eu 1317. Mais depuis quand y
était-il? Le chanoine Ca stellan reconnaît (p. 48) que «nous ne savons pas à
quelle époque on y déposa le corps de saint Mitre. Ce ne put être immédiatemeut après son martyre, quand même on Je rect1lerait jusques sous la
préfecture d'A1·vanclus, du temps de J'empereur Anthémius (468-472). Les lois
des douze Tables .... s'opposaient formellement à la sépulture dans les villes . . . Grand nombre de monuments historiques prouvent que les dépouilles
mortelles, même des saints, étaient déposées hors des murs, dans les cryptes
ou autres édifices sacrés, qui devenaiept lieux d'assemblées, et où l'on célébrait
les divins m y sté1·es, mais non dans les cathédrales "·Ce tombeau aurait donc,
comme celui de Ménelphale, été transféré une première fois de son emplacement primitif à la Seds , puis de la Seds à Saint-Sauveur. A moins que l'on
n'admette que la Seds n'était point la cathédrale quand le corps r fut déposé,
et que ce lieu fùt bien hors des !J1urs, comme je me suis efforcé de le démontrer. - Quand à l'ide1Jtité du sarcophage actuellement à Saint-Sauveur clans
la chapelle saint Mitre avec l'archa marmorea qui figurait à Notre-Dame de la
Seds jusqu'en 1388, elle est évidemment impossible à démontrer.
(3) Saint-Sauveur, p. 48-49.

�AQV AE SEXTIAE

29

central? N'est-ce p·a s l'indice d'une tradition vivante, y attachant
le souvenir d'une première prédication? La Sainte-Chapelle . . .
était fort étroite . Tous les auteurs le constatent. Que Je premier
groupe de chrétiensy ait été assemblé, soit. Mais ce groupe tut
avant longtemps trop considérable pour y prendre place. Et
alors, il se passa évidemment à Aix ce qui se passa à Ephèse,
quand Paul trouvant sa chrétienté trop nombreuse J'emmène
dans une salle de l'école de Tyran nus ; ce qui se passa à Rome,
quand Pierre quitte les bas quartiers pour les régions patriciennes; ce qui se passa, plus près de nous·, à Arles, quand
Trophime, sans abandonner son sanctuaire des Alyscamps,
pénètre jusqu 'en la demeure du préfet du prétoire, y convoque
ses fidèles et y jette les fondements de la Cathédrale (1) ».
Ainsi, pour les .uns, la Seds aurait été la première église chrétienne d'Aix; pour M. Marbot, si je comprends bien sa pensée,
c'est l'oratoire de Saint-Sauveur qui aurait vu se réunir la première« ég lise n, au sens propre du mol, la première assemblée
des chrétiens. Mais l'une et l'autre dateraient éga lement du premier siècle de notre ère, des environs de l'année 42 ou 48, et
saint Maximin serait le créateur de l'une comme de l'autre
église (2).
J'ai dit plus haut que je me refusais à discuter ici laquestion de l'origine évangélique des églises provençales en général,
et de l'église d'Aix en particulier. D'autre part, j'ai iudiqué que
nous n'avons de témoignage positif de l'activité des prélats d 'Aix
qu'à partir de l'année 407 environ (3). De sorte, que nous avons
sitHplement à rechercher où fut le siège primitif des prêtres de
la nouvelle religion, sans nous préoccuper de leurs noms, ni de
leurs dates respectives.
Or, étant donné ce que nous savons maintenant de la topographie de la cité aux premiers siècles de notre ère, il est
très surprenant que les chrétiens aient eu leur premier établissement hors du caslellum et de la ci vi tas, dans le faubourg, et,
(1) P. 21-22.
(2) P . 16 et 24.
(3) Suprà. Annales 1910, p. 30ti,

�MICHEL CLEH.C

surtout, que là se soit élevée, aux temps de la _paix de l'Église, .
leur cathédrale. Il semblerait au premier abord que le bourg
Saint-Sauveur, vu son ancienneté, sa situation topographique,
et aussi l'existence de la cathédrale historique, ait dù voir s'élever la première église clu:étienne, comme il avait sans doute vu
s'élever le premier temple païen. C'était l'avis de Numa Coste,
qui appelle le bourg Saint-Sauveur «le berceau de la foi cinétienne (1) ». Et c'est pourquoi M. Mm·bot, qui a bien vu la
difficulté, essaie de concilier les deux systèmes.
Seulement, les partisans de l'école rrtraditionnaliste )), à laquelle
appartient M. Marbot, n'ont pas songé que, dans la première
moitié du premier siècle, où, d'après eux, aurait été fondée la
première église chrétienne, le faubourg que j'appellerai de NotreDame de la Seds n'existait probablement pas, on du moins,
n'existait qu'à l'état embryonnaire; nous avons constaté en effet,
que lous les vestiges de monuments et tous les objets trouvés lü
sont du plein second siècle.
Est-il besoin de dire que, pour la solution de celle question,
les documents archéologiques font complètement défaut? Dans
la chapelle actuelle de Notre-Dame de la Seds, rien n'est antique,
ni même ancien. Il paraît cependant qu'on aurait constaté, dans
le sous-sol, la présence de pierres antiques : &lt;&lt; Lorsque nous
verrons, dit M. Marbot, au xvrc siècle, le sieur .Joannis faire
donation de son terrain pour reconstruire Notre-Dame de la
Seds, on constatera dans le sol la présence des fondations des
églises précédentes, celle du xrvc, plus anciennement du xc ou du
rxc siècle. Alors, on trouvera dans ces fondations (et le fait s'est
renouvelé depuis), des matériaux provenant certainement d'une
église bien antérieure au rxc siècle: entre autres, de grandes et
grosses colonnes de granit gris, appartenant à l'architecture
romaine ... En 1780-81, on dut élargir plusieurs tombeaux . . . On
mit encore ü jour des colonnes, parmi lesquelles . . . une ...
surmontée d'une croix, se dressa, pendant un siècle, devant
l'église: on a dù récemment l:;t placer dans l'enclos, dominant le
· (1) Sémaplwre , 27 aYril1907 .

�AQVAE SEXTiAE

31

mur d'enceinte au tournant du cours des Minimes. En cette
même occasion (1780-81), on se rendit compte que les bases de
J'édifice reposaient sur un certa in nombre d'autres colonnes,
constatation que nous aYons renouvelée nous-mêmes naguère,
en établissant Je dallage; on eut la pensée d'extraire ces débris
d'un réel intérêt archéologique, mais on dut y renoncer pour
. ne pas risr1uer d'ébranler le monument (1) )).
Il n'y a donc pas lieu de douter que le sous-sol de la chapelle
recouvre des matériaux anciens et peut-être même antiques.
Mais on sait aussi avec quelle facilité on peul prendre des
colonnes romanes pour des colonnes romaines ; et, dans tous les
cas, il n'y a rien là qui autorise à reconnaître une basilique
romaine des premiers siècles, comme a cru pouvoir le faire
l'abbé Ca stellan (2). Donc, qu'il y ait eu là une église au ·moyen
âge, même dans le haut moyen âge, cela n'est ]:&gt;as douteux; mais
qu'il y ait eu là une église chrétienne gallo-romaine, c'est très
possible, mais ce n'est nullement démontré.
Peul-on tirer quelque chose du nom même de l'église?

..

Dans les textes français, l'église esl appelée tantôt Notre-Dame
de la Sed, ou de la Seds, ou encore de Lassés, ou de l'Assez, orthographe qui, J'a fort bien remarqué M. Marbot (3), n'est qu'une
adaptation provençale du mot latin, comme le montre un texte
de 1467 publié par M. de la Calade: Nosiro Donna della Ces (4).
Mais quel était ce nomlalin? C'est, dans les textes réunis par
l'auteur de la Gallia chrisliana novissima, tantôt Sancta Maria
Aquensis Sedis, tantôt Beata Maria de Sede de Aquis, ou Beata
Maria de Sede ville Turrium, ou encore Beata Maria de Sede ville
(1) p. 28-29.
(2) Ollv. cil., p. 47: « Les tronçons de grosses colonnes de granit gris, qu'on
a tirés de ses ruines, celles en cntiet· qui y sont encore enfouies et qu'on ll
aperçues en creusant le tetTain, comme aussi des hases et des morceaux d'entablement, annoncent qu'elle était bâlie en galerie et dans le goût des bas iliques
rom a ines. Leut· diamètt·e de vingt ct un pouces donnerait, selon l'ordre eodnthien, dix-huit pieds six pouces d'élévation au fust ». - Comme il est
reg1·ettable que l'on n'ait conservé aucun de ces fragments de hases et
d'entablement 1
(3) P. 105.
(4) Annales de Provence, VIl, 1910, p. 302.

�32

MICHEL CLERC

Turrium extra menia dicte civitatis aquensis (1). Il va de soi que
l'orthographe la Seds, l'Assez, à forme plurielle, ne peut être
dériyée de S~de, qui pourtant est la forme latine la plus usitée;
il faut donc la dériver de la forme Sedis . Mais que faut-il entendre
exactement par ce titre?« Notre-Dame de la Seds, dit le chanoine
Castellan, lire l'étymologie de son nom du mot Sedes, siège, c'està-dire lieu où l'évêque siégeait. Il est encore employé dans
plusieurs diocèses, pour désigner, comme chez nous, l'ancienne
cathédrale, cathedralis, terme dér.i vé de cathedra synonyme
de sedes (2) ».
((L'église cathédrale d'Apt, nous dit, de son côté, Albanès, ...
comme presque toutes les églises cathédrales de la Provence,
était dédiée à la sainte Vierge, sous le titre de Notre-bame de
la Sed, pour indiquer son privilège d'église-mère de tout le
diocèse, de dépositaire du siège épiscopal (3) )).
Il serait téméraire de ma part de ne pas souscrire à l'opinion
d'hommes aussi compétents et de m'aventurer sur le terrain
de la liturgie, qui m'est complètement étranger. Je ne puis,
cependant, ne pas poser la question suivante. Est-il bien certain
que de Sede veuille dire ((où est le siège épiscopal&gt;&gt; et non
((appartenant au siège, relevant du siège épiscopal&gt;&gt;? Et la vraie
forme, primitive, ne pourrait-elle être non de Sede, mais de
sedibus (( relevant des possessions épiscopales », ce qui expliquerait d'une façon plus satisfaisante la forme plurielle française? (4). Mais, je le répète, cette question, je me borne à la
soumettre aux hommes compétents, sans avoir la prétention d'y
apporter aucune réponse t'erine . Si la cathédrale d'Aix, fondée
sur l'emplacement de la Seds, y était toujours restée, il n'y aurait
évidemment aucune difficulté; et il faudrait admettre de piano
que la preriüère église chrétienne d'Aix fut édifiée dans le principal faubourg de la ville, et qu'elle y devint la cathédrale et le
siège de l'évêché. Ce qui me fait hésiter à admettre ces conclu(1} Albanès, Gallia christ. noviss, I, Instmm . (col: 5 (en 1092); col. 14 (en
1175}; col. 17 (en 1186); col. 47 (xiV'"' siècle); col. 52 (en 1317); col. 68 (en 1383) .
(2) Ou v. cit., p. 46.
(3) Ga !lia christ. noviss., 1, p. 183.
(4) Le plus ancien des textes cités plus haut ne remonte qu'à la fin du
x1m• siècle .

�AQVAE SEXTIAE

33

sio ns , c'est le fait de la translation postérieure de la cathédrale
et de l'archevêché dans leur local actuel.
Cependant, M. Labande cite un autre exemple du même
procédé: " Cette émigration d'une partie du chapitre, a bandonnant l'anci enne cathédrale pour aller résider auprès d'un antiqne
et vénérable sanctuaire dont il fallait relever les ruines, n'est
pas un fait unique dans l'histoire ecclésiastique de ProYence.
Un pareil exode s'était produit à Avignon, tout à fait dans le
même temps. Le t•r janvier 1039, trois chanoines de Notre-Dame
des Doms, qué suivirent sans doute plusieurs autres personnes
du Chapitre, demandèrent à leur évêque et obtinrent les églises
abandonn ées de Saint-Ju st et d e Saint-Ruf, pour y fonder une
nouvelle communauté. Le prévôt alla d 'abord résider avec eux,
puis ne vint plus passer en leur compagnie que deux jours par
semain e. Son successeur fut choisi parmi le groupe des chanoines
de Saint-Ruf; même un évêque d'Avignon tut élu dans leur
sein. Malluiureusement la discorde se mit entre les deux communautés, et la seconde n'arriva pas à suivre les m êmes destin ées que celle de Saint-Sauveur d 'Aix . Elle n'aurait, d'ailleurs,
pu prétendre à une pareill e fortune: l'église de Saint-Rufqu'elle
d esservait était beaucoup trop loin du centre habité par la
population a vignonnaise . Au contraire, Saint-Sauveur, tout près
des remparts gallo-rom a ins, forma le noyau d'un e nouvelle
agglomération, d'un nouveau bourg ou quartier de la ville
reconstituée (1)&gt;&gt;.
A vrai dire, l'exemple n'est pas très probant, puisque en
somme il ne résulta rien de la d émarche des chanoines de la
cathédrale d'Avignon . Mais voici un autre exemple de translation d'une cathédrale. Sous l'épiscopat d'Antoine Lascaris de
Tende, c'est-à-dire entre 1490 et 1528, «fut détruite l'ancienne
cath édrale de Rirz, Notre-Da me de la Sed , située à côté du vieux
baptistère qui est encore une des curiosités du lieu; ces matéria ux servirent à construire dans la ville une nouvelle église qui
reçut le siège épiscopal (2) ».
(1) Ou v . cit., p. 329.
(2) Albanès, Gallia christ. noviss, I, p . 621 (san s réfé renc·e s).
3

�34

MiCHEL CLERè

Enfin, je vois que ces translations d'églises, même épiscopales,
n'ont rien qui étonne les historiens ecclésiastiques, puisque le
chanoine Albanès dit encore, à propos de la cathéd rale d'Apt,
ceci : &lt;&lt; L'église cathédrale d 'A pl (qui est aussi une Notre-Dame
de la Sed) paraît avoir toujours occupé l' emplacement où
elle se trouve encore, au ce ntre de la ville, sur sa double crypte
antique; il n'y a du moins aucun indice d'une translation
quelconque (1) ».
Il faut donc bien admettre que la cathédrale primitive d'Aix et
le siège métropolitain étaient situés dans le faubourg et y restèrent longtemps, puisque ce n' es t qu'en 1103 que l'église SaintSauveur fut consacrée comme métropole, et en 1424 que l'arche. vêque vint définitivement s'installer près de Saint-Sauveur (2).
Et il n'y a ~ ret enir de celle discussion que ceci : c'est que la
cathédrale d'Aix constitue, à cel égard, une rare exception. Sauf
erreur, je ne vois, en efTet, parmi tou tes les villes gallo-romaines,
que Saintes, qui soit dans le mêm e cas ; hors de l'enceinte (3).
Dans toutes les antres villes, l' église cathédrale é tait dans
l'enceinte, souvent tout près de celle enceinte: c'était ainsi à
Senlis, Bord ea ux, Dax, Chalon-sur-Saône, Orl éa ns, Boulogne,
Antibes. Parfois elle se trou\'ait sur l'e nceinte mêm e, au point
que, lors de leur reconstruction au moyen âge, ces ég lises dépassèrent, en partie, l'ancienn e enceinte: c'est le cas pour Bourges,
Paris, Noyon, Nanles, Tours, Soissons, Angers, Dijon, Cologne,
Mayence, peul-être Chartres .(4) .
Enlin, je remarque qu'à Nimes, et ft Autun, qui ofi're tant de
ressemblance avec Aix, la cathédrale, non seulement se trouve
dans la première enceinte, mais ' fut comprise au 1vmc siècle dans
l'enceinte plus réduite du caslrum.
Il subsiste d'a illeurs encore bien des obscuri lés relativement
à celle question.
(1) Ibid. , p. 183.
(2) Ibi d. , In slr um., p. Î 5-76; J. tle Duranli La Ca ladc, Annales de Proven ce,
VII,.l910, p. 3\J\J.

(3) Bl a nchet, Enceintes romaines, p. 172, Ji g . il7. Là aussi, comme sans
d oute à Aix, l' amphithéâtre était en dehors de l'enceinte.
(4) Ibid., p . 277.

�AQVAE SEXTIAË

D'abord, comment se fait-il que, la cathédrale étant à la Srds;
le bap tistèr e primitif ait été à Saint-Sauveur?« La tradition, dit
justement M. Labande, veut qu'il ait toujours existé Ht où il se
trouve actuellement, c'est-à-dire contre Saint-Sauveur. Mais
c'était hien loin de Notre-Dame de la Seds, et il est anormal
que le baptislèrè soit sépa ré de la cathédrale par une aussi
grande distance ... La question doit se poser, b ien qu'elle ne
puisse se résoudre, faute de documel1ts (1) D.
En second lieu, il y a actuellement à Saint-Sauveur nu e épitaph e, qui paraît remonter au xc siècle, celle d'un évêque nommé
Ménelphale et d'un autre personnage du nom d'Armentaire,
dont les restes, dit l 'in scription , ont été transférés de l'église
Saint-Laurent. Transféi·és où? à No tre-Dame de la Seds, et non
ailleurs, répond' Albanès (2), puisque la pierre p,araît être du
xmc siècle, donc antéri eure à l'ab a ndon et à la démolition de
cette église. Et l'on a ura, plus tard encore, · transféré ces ossements de la Seds à Saint-Sauveur, sans doute précisément au
moment de la démolition de la première! Voilà bien des ménagements (et des déména ge m ents) pou r les restes de deux personnages, donll'un, il est vrai, ava it ét é évêq ue, mai s au vmc ou
v1me siècle, à en juger par so n nom , el dont l'a utre était un
inconnu, et il est bi en surprenant que l'épi taph e ait survécu ù
tous ces trans ports (3).
Enfin, comment s'expliquer que ce lte église, sainte et célèbre
en tr e toutes, qui avait vu siége r les premiers évêq ues d'Aix el
sa ns doute reçu leurs cend res, ait été, non seulement abandonnée, mais détr.uite, détruite non pa r les Sarrasins, mais par ses
propres fidèles'? &lt;&lt; Les ravages des Sarrasins et la destruction de
la ville la laissèrent debout, dit Alhan ès; et elle devint, après le
rétablissement de l'ordre, le cenlre de ce que l'on appelle la ville
des Tours, ou ville archiépiscopale, par opposition à la ville
comtale ... Restaurée en 1317 ... la véné rable mét ropol e fut ahan(1) P. 330.
(2) Ga llia cllrisl. noviss. , I, col. 32.
(3) D'au tres ins cr iption s chrétien nes (11 "' 100 et 103) , o nt été trouvées
:t la Seds ct transférées à Saint-Sauveur, mai s dans les temps modernes et
par les soi n s d'archéologues: Cf. CIT, , Xl[, n" 5\JO ct 591.

�36

MICHEL

CLERC

donnée cent ans après; en1410, ce n'était plus qu'une carrière de
pierres où l'on venait puiser des matériaux pour la construction du clocher de Saint-Sauveur » (1). S'il en est ainsi, les
Aixois du xvme siècle n'ont rien à envier à ceux du XV111 111 c, et la
démolition de la première métropole chrétienne vaut celle des
tours du Palais.
On voit combien toute cette question des débuts du christianisme à Aix est compliquée et obscure. Tandis que presque
partout ailleurs la métropole et l'évêché primitifs ont subsisté
sur le même emplacement, à Aix, les deux monuments primitifs
ont disparu, remplacés par d 'a utres, et sans laisser la moindre
trace de leur existence.
Il y a plus, et cette obscurité s'étend, non seulement sur les
monuments mêmes, mais sur tout le quartier où ils s'élevaient.
J'ai eu l'occasion d éjü d'indiquer l'incertitude et l'indécision des
érudits touchant l'emplaGement, l'étendue et le nom même de
cette fameuse ville des Tours, ou ville archiépiscopale (2).
On est tenté, au premier abord, de .donner raison à Bouche,
pour qui la ville des Tours, c'était la ville où s'élevaient les
seules tours dont l'existence à Aix soit certaine et connue· de tout
temps, ü savoir celle du Palais. Pourtant, il ressort nettement
de quantité de textes qu'il n 'e n était rien, et que la ville d es
Tours était bien l'ancien faubourg romain. Mais pers onne n'a
pu donner de ce nom une explication satisfaisante. Ingénieusement, M. Marbot suppose que le noyau en fut l'amphithéâtre
antique. On sait, en effet, qu'en plusieurs cités l'amphithéâtre
devint au inoyen âge une véritable ville, et nne ville naturellement forte, grâce aux épais murs romains, que l'on put çà et là
munir de tours : Arles et Nimes . en sont un exemple bien connu.
{1) En note: • Pro lapidibus extra hendis de ecclesia Sedis . ... . Pro cradicando et trahendo lap ides magnos ab ecclesiis Sancti Lauren Iii et Beate Marie
Sedis ... . . Pro dirump endo pa rietes ecclesie Sedis . .. Fuit dirupta una paries
de ecclesia Sedis ». -Saint Sauvettr d 'Aix, Reg . 173 (sept. 14.10). - On' voit
par ces textes que l'égli se Saint-Laurent, située tout près de là , aurait été
démolie à la même époque seulement, ce qui rend assez· inexplicable la
translation des ossements de Ménelphale et Armentaire de cette église à la
Seds.
(2) Suprà. Annales 1912, p. 129.

�AQVAE SEXTIAE

37

« Ces restes encore considérables de la vieille construction
ro maine servirent aux archevêques, qui y élevèrent leur nouvelle résidence. La leçon du passé conseillait de se prémunir
contre les attaques de Barbares, toujours possibles . _O n fortifia
donc ce palais en le flanquant de tours et tourelles, si bien que,
reconstituée au pied de ce château-fort, cettr partie de la cité
finit par s'appeler la ville des Tours )) (1).
Il est fort possible, en effet, que les choses se soient ainsi
passées; mais nous n'en avons aucune preuve, d'autant plus
que !"existence de l'amphithéâtre demeure hypotliétique, de
m êmé que son emplacement. Et !:on ne peut s'empêcher depenser
que les Aixois du huitième siècle auraient agi plus sagement et
à moins de frais. en faisant ce qu'ils ne firent que plusieurs
siècles plus tard , c'est-à-dire en installant leur n1étropole et leur
archev êché là où avait été Je berceau de leur cité, el en les
transférant de la ·plaine ouverte sur la hauteur, défense naturelle de toute la ville.
Pour qu'ils ne l'aient pas fait, il faut qu'ils aient eu de bien
puissantes raisons. Où faut-il donc les chercher, sinon dans le
fnit que, depuis le second siècle aux derniers temps de l'Empire,
c'était dans le faubourg que s'étaient développées la vie publique
et la richesse de la cité? La seule manière d'expliquer l'installation de l'église chrétienne dans ce quartier, c'est que là résidaient
les éléments influents de la population, la classe noble et riche,
celle qu'il fallait gagner à la religion nouvelle, si l'on voulait
que de ses humbles débuts elle s'élevât à la dignité de religion
de la cité romaine.
1
On :peut admettre, en ce sens, l'hypothèse de M. Mar bot. La
première « église • chrétienne, c'est-à-dire le premier groupe de
chrétiens, aurait eu son lieu de réunion, sa chapelle, sans doute
' fort modeste, au lieu le plus ancien de la ville, dans le castellum.
Lorsqu'elle prit plus d'importance et que son recrutement se fùt
élargi, elle émigra là où habitaient les plus nombreux et les plus
importants de ses fidèles.
(1) Ouv. cit., p. 58.

�38

MICHEL

CLERC

Et je me demande si _nous ne sommes pas en droit d'indiquer
ici une nouvelle hypothèse, puisque aussi bien nous en sommes
réduits aux hypothèses. Ne serait-ce pas lorsque Aix, de simple
cité, devint métropole de la Seconde Narbonnaise, dont son
évêque devint le métropolitain, que le centre ecclésiastique de
la cité, devenu celui de la province, se déplaça?
Je sais bien que l'on peut faire à cela une objection. Comment
aurait-on quitté J'abri qu'offraient les remparts de la colonie, au
moment même où les invasions barbares étaient plus menaçantes que jamais, et où, probablement, la ville allait se rétrécir
et se concentrer dans les limites de l'ancien castellum? A cela,
nous ne pouvons faire de réponse positive, si ce n'est que Sidoine
Apollinaire Ct .en 489) témoigne, dans un passage cité plus
haut (1), non seulement de l'existence d'Aix comme ville thermale , mais de sa célébrité comme tell.e.
Au résumé, il est bien exact, comme l'ont entrevu les anciens
érudits, que la division tripartite de la ville d'Aix au moyen âge
correspondait à une . diYision analogue datant de la période
romaine. Seulement, ils n'ont pu se bien rendre compte de la
date et de l'importance respective de ces trois quartiers dans
l'antiquité. Le Bourg a ·été le premier en date, l~ castellum fondé
par les généraux de la République, vainqueurs des Ligures. La
Ville Comtale a été fondée ensuite, et c'est la colonie, d'Auguste,
ou, peut-être de Caligula, qui d'ailleurs embrassa Je castellum
dans une enceinte commune. Enfin, la Ville des Tours n'a jamais
été qu'un faubourg, sans enceinte. Né en suite de l'accroissement
et de la prospérité de la ville aux temps de la paix romaine, il
vit s'établir dans son sein la métropole chrétieime, alors que
probablement les premiers chrétiens s'étaient contentés d'une
modeste chapelle ((en ville, dans les vieux quartiers»; et c'est à
la présence de la cathédrale et de l'archevêché qu'il dut son
importance durant tout le haut moyen âge, et qu'il devint une
ville, et une ville ayant son enceinte propre, la Ville des Tours.
(1) Suprû. Annales 1910, p. 301.

�CHAPITRE XIII
LES PRINCIPAUX CENTRES D'HABITATION
EN DEHORS D'AIX

J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer à quelle haute antiquité
remontait, en Provence, la Yie rurale, et sous la forme, non de
fermes isolées, mais de véritables communautés (1). De ces communes rurales, petites ou grandes, subsistent on peut dire partout
des vestiges plus ou moins importants. Il ne saurait être question, bien entendu, de les recueillir ici lous: c'est là l'œuvre des
érudits locaux, que l'on ne saurait trop encourager à sauvegarder el à reproduire les. moindres documents de notre histoire
locale . .Je me bornerai à indiquer les endroits oü les traces lais~
sées par la civilisation gallo-romaine sont les plus abondantes
et les plus intéressantes.
Un sir_nple coup d'œil jeté sur la carte de la cité (Pl. XLI)
montre immédiatement que certaines régions ont été des centres
de population plus nombreuse, ou du moins plus agglomérée,
que d'autres . C'est ainsi que la région qui va de Trets à CabassP.,
comprenant Pourrières, Saint-Maximin, la Gayole, Brignoles,
Campdumy, a conservé plus de vingt inscriptions romaines, et
que la région des bords de la Durance en offre, entre Saint-Cannadet, Cadenet, Pertuis, Lourmarin, la Tour·d'Aigues, Vau·
gines, Cucuron, Cabrières d'Aigues, ~eypin d'Aigues, etc., vingtcinq. Quel que soit le hasard qui préside aux décou\'erles épigrnphiques.et archéologiques, il f:'St évident que celle abondance
relative de textes suppose l'existence de groupes de population
importants.
(1) Srrprà. Annales, 1910, p. 37.

�40

MICHEL CLERC

Malheureusement, si les inscriptions sont assez nombreuses,
il n'en est pas de même des objets d'art, statues ou bas-reliefs;
et les monuments d'architecture manquent complètement.
Le seul dont l'on puisse encore parler est, ou plutôt était, un
curieux petit temple, situé à quelques kilomètres seulement d'Aix,
près du hameau des Figons, et que les érudits des sièCles derniers
appelaient la Bastide Forte. Elle fut complètement démolie en
1760 par celui qui en était alors le propriétaire; c'est un exemple
de plus du danger auquel sont exposés les documents antiques
laissés entre les mains des particuliers ; il est vrai que ceux qui
dépendent de l'État ou des municipalités n'y échappent pas
toujours l
Mentionné et décrit dans les ouvrages de la plupart des
auteurs non seulement aixois, mais provençaux, depuis Bouche
(1664), ce petit monument a été l'objet d'un travail définitif,
puisque l'on ne peut espérer la découverte de documents nouveaux, dû à M. Maurice de Duranti la Calade (1). L'on ne peut
ajouter à ce travail qu'une note publiée tout récemment par
M. G. Lafaye, laquelle reproduit un dessin, ou plutôt un croquis
du monument par Peiresc, croquis qui jusqu'à présent avait
passé inaperçu (2).
Situé sur la pente d'un coteau, ce petit monument se composait de deux chambres, dont l'une renfermait un puits circulaire,
qui en occupait le centre. L'autre pièce pouvait être un sanctuaire, ou encore un tombeau : c'est cette dernière hypothèse
qu'avait adoptée Peiresc, qui l'appelle un mausolée. Nous connaissons, en effet, des monuments de ce genre, où le puits servait à arroser des plantations voisines du tombeau et à fournir
l'eau nécessaire aux ablutions et aux repas sacrés, quand la
famille venait honorer ses membres défunts. Mais, à la Bastide
Forte, les dimensions du puits étaient si considérables (2m 20 de
diamètre), qu'il semble bien qu'il ait été, dans la construction,
(1 ) Notice sur un temple antiqu e qui existait autrefois aux environs d"Aix et
qui était connu sous le nom de Bastide Forte. Aix, Makaire, in-8•, 1890.
(2) Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1914, p. 292
et suiv.

�AQVAE SEXTIAE

41

non un simple accessoire, mais le principal. Auquel cas nous
aurions bien affaire à un temple, consacré à la divinité d'une
source. De cela aussi nous avons des exemples, que rappelle
M. Lafaye dans l'article indiqué.
La silhouette de ce petit monument, qui consistait en une
colonnade élevée sur un haut soubassement à corniche, paraît

FIG. 23. -

Tête virile, trouvée auprès de la Bastide Forte (au Musée).

avoir été fort élégante, et l'on ne saurait trop déplorer cette stupide destruction.
Du voisinage immédiat de la Bastide Forte provient une tête
de jeune homme, en pierre, entrée il y a quelques années au
Musée (Fig. 23) (1). D'un style assez médiocre, elle date sans
doute du second siècle de notre ère, comme l'indique le travail des
prunelles, qui sont creusées. C'est d'ailleurs, à n'en pas douter,
un portrait, donc, sans doute, une statue funéraire. Il est fort
possible qu'elle représente un membre de la famille riche qui
(1) Au fond de la salle du rez-de-ch aussée à gauche en entrant ; don de
· M. X. Thibaud.

�42

MICHEL CLERC

avait fait élever le temple, et dont le mausolée devait se trouver
non loin de là.
Plus loin d'Aix et dans une direction différente, au su~, près
de Simiane, il a été trouvé, je ne sais quand, un bas-relief de
facture extrêmement grossière, mais curieux comme représentation. On y voit un chasseur attaquant à l'épieu un ours, lequel
a terrassé un autre chasseur. S'agit-il d'une scène de chasse
réelle? J'inclinerais plutôt à y voir la représentatisn d'un de ces
ursarii mentionnés par l'inscription métrique que j'ai commentée
longuement plus haut (1), d'autant plus que ce bas-relief décorait
une tombe, et qu'il devait faire allusion à la profession, ou, si
l'on yeut, au titre du défunt.
La vallée de l'Arc, qui a fourni tant de menus débris archéologiques (2), est également pauvre en monuments d'importance. A Pourrières, l'on a découvert en 1886 une statue de
Vénus très mutilée (la tête manque) et de style médiocre (3). A
Roquefeuil, qui est dans la même commune, a été trouvée en
1905 une tête de statue représentant le dieu Silvain couronné de
petites branches de pin (4).
C'est de la région de la Durance que nous viennent les découvertes les plus importantes, à savoir de Cabrières d'Aygues et
des environs. De là provient un curieux bas-relief, sans doute
funéraire et ayant décoré le tombeau d'un batelier, ou d'un
négociant en vin (5). Et c'est non loin de Cabrières, à Villelaure,
(1) Cf. suprà. Annales, 1910, p . 254 . -Le bas-relief, qui est au Musée Calvet,
est reproquit dans Gilles, Le Pays d'Aix, p. 139, et dan s Espérandieu,
Recueil général, I, n• 44. Moulage au Musée Borély.
(2) Arnaud d'Agnel et Gérin-Ricard, Les antiquités de la vallée de l'Arc en
Provence, 1907.
(3) Espérandieu, Recueil général, III, n° 2459. -Il est regrettable que cette
statue et le bas-relief de Simiane soient passés tous deux au Musée Calvet, au
lieu d'entrer au Musée d'Aix.
(4) Décrite d'abord par M. l' abbé Chail lan (Bull. Anliq . de France, 1908.
p. 226); publiée par M. de Gérin-Ricard, qui en est le possesseur (Ibid, 1909,
pl. Xll), ct par Esp érandieu, Recueil général, III, no 2458.- C'est à Roquefeuil
qu'avait été trouvée , en 1771, une masse« 10 marcs» de monnaies de Marseille
au type d 'Artémis et du lion (Papou, Histoire de Provence, I, p . 648).
(5) Marc Deydier, Un morwment romain à Cabrières·d'Aygues (Bull. archéol.
1912, p. 87 et suiv., et Pl. XXll): - Héron de Villefosse, Rapport sur une
communication de M. Marc Deydier: le halage à l'époque romaine; les zttriculaires cie la Gaule (Ibid, p. 94 et suiv).

�AQVAE SEXTIAE

43

qu'ont été trouvées en 1900 les célèbres mosaïques (Darès et
Entelle, Diane et Callisto, sujets égyptiens) dont de très belles
reproductions en couleur figurent dans l'album de l'Inventaire
de s Mo'saïques de la Gaule (1).
Enfin, c'est encore dans la même région, à Cadenet, qu'ont été
trouvés autrefois des bijoux qui ont bien malencontreusement
disparu. C'étaient, d'après la description donnée par Calvet dans
une lettre ·adressée à J. Fauris de Saint-Vincent, un collier de
grenats, un bracelet formé de fils d'or, une chaîne d'or, plusieurs
a nneaux du même métal, deux vases d'argent, et un petit boucli er votif (?). Tout cela, passé entre les niains du comte de
Valbelle, a disparu sans laisser de traces. II ne nous est parvenu
qu e l'inscription (n° 45), la d édicace à la déesse Dexiva, trouvée
&lt;&lt; dans le même temps et par la m ême fouille», ce qui semble
bi en démontrer que lous ces objets étaient des ex-votos, et qu'il
. y avait là, sur la colline dite le Castelar, un sanctuaire consacré
à celle di vi ni Lé (2).
Voilà les seuls documents archéologiques un peu importants
que fournisse la cité d'Aix en dehors de sa capitale. Leur petit
nombre a de quoi surprendre, et il n e semble pas qu'il y ait eu
là ni centres urbains considérables, ni même de très grandes
propriétés rurales luxueuses. Cette région a sans doute été dès
l'antiquité gallo-romaine ce qu'elle est aujoui.·d:hui, un pays à
nombreux villages et à propriété très divisée . Et les restes
archéologiques les plus importants sont ceux de monuments
d'intérêt exclusivement urbain, à savoir les aqueducs qui amenaient dans la capitale de la cité J'eau qui lui était nécessaire
pour son alimentation; c'est la dernière question qu'il nous
reste à étudier.
{1) Fascicule I, Narbonnaise et A qui taine, par M. Georges Lafaye, n•• 102105; on trou ,·er a là toute la bibliog1·aphie du sujet.
{2) In scriptions antiques trouvées à Cadenet {Vaucluse), p a r E. Rabiet
( ~l é moires des Antiquaires de Fra nce, XLVIII , 188ï , p. 329 ct suiv.);- Lellre
de Calv el à Fanris de Saint- Vinc ent sur des antiquités trouvées à Cadenet
(Vaucluse), par H. Thédenat (Ibid, p. 346 et sui v.) .

��CHAPITRE XIV
LES

AQUEDUCS

C)

Les aqueducs de la région d'Aix n'ont jamais été l'objet d'une
élude détaillée, et les érudits se sont généralement bornés à
reproduire les renseignements fournis par la Statistique, lesquels
auraient pu être, à l'époque où on les a n ;cueillis, beaucoup plus
développés. Mais, aujourd'hui encore, il n'est pas impossible d'en
suivre et d'en relever des traces, d'en rétablir le parcours sur la
carte, et même d'en figurer certaines parties fort bien conservées,
qui ne manquent pas d'intérêt, même en dehors du point de vue
purement local (2).
De lous ces aqueducs, celui qui a laissé le moins de traces est
ce lui qui provenait de la région de Vauvenargues. Le point de
dé part exact en est inconnu. lln'e&amp;t pas douteux cependant qu'il
faille le situer plus haut que Vauvenargues, à cinq kilomètres
de là à vol d'oiseau, dans la plaine qui s'étend au-dessous du
hameau (actuellement abandonné) de Claps, et à une altitude de
plus de cinq cents mètres. Dans cette petite plaine prennent
naissance deux ruisseaux, qui ne tardent pas à se réunir. De
plus, une source s'y fait jour en pleins champs; ' et un peu plus
( \) Statistique du département des Bouches-du-Rh6ne, II, pp. 303 et 416418; -Répertoire des travattx de la Société de statistique de MaJ·seille, Il,
18:18, pp. 189 et 197;- Congrès scieulifique de Frunce, XXXlllm• session, 1866,
li, p. 255; -- Congrès archéologique de France, XLIX"" session, 188:.!, p . 89 et
suiv . (article d'Alfred Sam·el); - M. Chaillan, Le Cengle et ses alentours,
1899, p 47 et suiv. ; M. l'abbé Chaillan prépare en ce moment un travail
d'ensemble sur les aqueducs d'Aix; - A. Blanchet, Recherches sur les aqueducs et cloaques de la Gaule romaine, p. 25 et p. 52·53, ne fait que reproduire,
en les abrégeant, les descriptions fournies par le..; ouvrages précédents .
(:.!) Je laisserai de côté les aqueducs qui pouvaient desservir d 'autres localités qu'Aix, notamment celui qui parait avoir utilisé les eaux de Concernade,
d dont on rencontre des vestiges dans la région d'Eguilles.

�46

MICHEL Ct.Efté

bas, une autre, moins abondante, a été captée dans un petit ·
bassin de construction moderne. Et il subsiste des vesl iges suffisants pour ~1ous permettre de constater que ces eaux avaient été
recueillies par I'aqued uc allant à Aix. A cent cinquante mètres
environ avant la ferme de Guerre, sur le côté gauche de la route
en venant de Claps, et sur cette route même, à l'endroit où
s'ouvre un sentier descendant au ruisseau, en face du Pas-deGuérin, un petit fragment de cet aqueduc, construit en cai lloux
cimentés, est intact. A la ferme même de Guerre, la bergerie en
a utilisé un autre fragment, beaucoup plus considérable, qui ·
forme le soubassement du mur faisant face au sud.
En continuant à de~cendre par la route de Vauvenargues, un
troisième fragment est visible, cent cinquante mètres avant
d'arriver à l'oratoire de Saint-Pierre, un peu au-dessus de la
route, et à droite, formant un oblique avec cette route.
Enfin, un dernier morceau se voit un peu avant Vauvenargues,
au quartier des Adrets, à l'oratoire de Sainte-Victoire, vis-à-vis
du cimetière; il traverse la route, un peu avant le kilomètre 13.
Aucun de ces débris de construction ne se prête à être photographié. Et, à partir de; là jusqu'à Aix, il ne subsiste plus aucun
vestige de l'aqueduc. Il n'est cependant pas douteux que ce soit
à partir de Vauvenargues qu'il ait pris toute son importance. Là
en effet, dans le village même, jaillit une source énorme, une des
plus belles de toute la Basse-Provence, et qui aurait suffi à elle
seule à alimenter l'aqueduc. Que pourtant les ingénieurs romains
aient cru devoir pousser leurs travaux jusqu'à Claps, cela nous
monlre avec quel soin ils avaient étudié et voulu utiliser toutes
les ressources de la rég ion , en draînant toutes les eaux vi ves du
bassin naturel formé par la chaîne de Sainte-Victoire d'un côté
et celle du Grand-Sambuc de l'autre. Le lout s'étend sur une
longueur d'environ vingt kilomètres à vol d'oiseau, parlant d'une
altitude de cinq cents mètres environ pour arriver à deux cents .
Etant donnée la nature du pays parcouru, à savoir une vallée
nettement enclose par des collines, il y avail peu ou point de
tunnels, et le canal devait courir à peu près constamment à
fleur de sol, ce qui expli que suffisamment qu'il ait été presque

�AQVAE SEXTIAË'

41

partout détruit. Je me souviens en avoir vu, il y a une vingtaine
d'années, des vestiges le long de la route, à gauche en venant
d'Aix, et à environ deux kilomètres de cetle ville : il n'y en a.
plus trace aujourd'hui .
Bea ucoup plus intéressants sont les vestiges de l'aqueduc qui
amena it à Aix les eaux de Saint -Antonin, sur le versant méridio nal d e Sainte- Victoire, à la même altitude à peu près que les
ea ux de Claps. Ici, nul doute sur le point de depart d e l'aqueduc: c'était la belle source du château de Saint-Antonin,
co mmunément appelée encore« la source romaine ». Rien, il est
vrai, ne subsiste des travaux antiques à la source même. Mais, à
moins de cent mètres d e là, sur la route, juste en face de la croix
de Mission élevée en 1851, apparaît un court fragment, mais très
reconnaissable, de l'aqueduc. Un peu plus loin, après le pont de
l'A nchois, et à droite de la route , est un .nouv ea u fragment à
mo iti é défoncé, ce qui permet de voir l'extéri eur et l'intérieur
du canal (Pl. XX, 1).
On peut ainsi se rendre compte de la construction : le canal
repose sur un soubassement, formé de cailloux fortement
ci me ntés. Là dessus s'élève l'aqu edu c proprement dit, construit
en forme de tu-nnel, dont les pa rois extérieure et intérieure sont
so igneusement ravalées . Les dimensions en sont, à l'extérieur,
lm 45 en hauteur et 101 10 en large ur; à l'intéri eur, Om 85 et Om 50. ·
Un peu plus bas encore, entre le Rouquet et Riouffe (Rieufont
de la carte de l'Etat-Major), sur la droite de la route, court un
assez long morceau de l'aqueduc, intact, mais recouve rt par -les
broussailles .
Enfin, le petit ravin qui aboutit au château de Roques-Hautes
é tait franchi par un pont, supportant l'aqueduc, dont il reste
ü'i mporlantes mines. Ce pont avait en viron 90 m è tres d e longueur, et comportait, se mble-t-il, une vingtaines de piles, dont
plusieurs subsistent, plus ou moins arasées (Pl. XX, 2) .
Tout près de là, à la fer m e d e la Creste, s'arrêtent les d erni ers
vestiges de l'aqueduc; d e la Cr es te à Aix, plus rien n 'en subsiste,
et nous ignorons par où il d ébouchait dans la ville, comme
d'ailleurs pour l'aqueduc d e Vauvenargu es.

�48

MICl:ŒL CLi&lt;:RC

Pourtant, c'est sans doute à l'aqueduc de Saint-Antonin que
se rattache un énigmatique monument, assez peu connu en
. dehors de la région et même dans la région, et qui cependant
mériterait de l'être, par la beauté de sa construction et le
pittoresque du site qui l'encadre. Je veux parler du mur romain
du Tholonet.
Ce mur s'élève à quelques pas de l'extrémité du parc qui
entoure le château, et sur le ruisseau qui le borde à l'est, l'Infernet. Il a été construit à quelques mètres seulement en dessous de
la cascade que forme là ce ruisseau, qui tombe brusquement
d'une hauteur d'environ quinze mètres. Et là justement son lit
se rétrécit, les rochers se rapprochant et l'encaissant des deux
côtés. C'est sur ces rochers surplombant le ruisseau qu'est construit le mur, qui épouse de chaque côté la forme du rocher, de
telle sorte qu'il est b~aucoup plus long au sommet qu'à la base.
Mais, tandis que sur chaque rive la construction est à peu près
intacte, toute la partie centrale, celle qui devait recouvrir le
ruisseau, a complètement disparu, si tant est qu'elle ait jamais
existé. Et la partie inférieure du rocher, à droite comme à gauche, ne porte aucun vestige de construction qui s'y serait
appuyée. Seulement, sur la rive gauche, à l'est, au pied du mur,
le rocher a été entaillé, comme pour servir de base à une nouvelle tranche du mur, disparue ou non exécutée. Mais tout le lit
proprement dil du ruisseau, à partir du niveau de la cascade,
ne porte que sur le rocher brut (Pl. XXI, 1).
La construction est, tout entière, en petit appareil, assez
soigné, non cependant de premier ordre, les pierres étant assez
irrégulières comme dimensions dans le sens horizontal. Seulement, dans le fragment de l'est, là où il surplombe le ruisseau,
apparaissent dans la masse des moellons de grandes pierres de
taille, faisant parpaing, et dont il est difficile d'expliquer la
présence.
Tel quel, à moitié détruit ou inachevé,-le mur du Tholonet
oft're un aspect des plus imposants, et témoigne d'un travail
considérahle et dispendieux.
Les auteurs de la Statistique ont cherché à en établir la nature

�AQV AE SEXTIAE

49

et la destination, sans trouver à ce problème de solution satisfai sante. Ils ont montré, avec raison, que ce mur ne pouvait
être un aqueduc transportant d'une rive à l'autre des eaux
amenées de plus loin, de Saint-Antonin, par exemple. Dans cette
hypothèse, les pierres de taille du fragment oriental auraient
été le reste du piédroit d'uneYaste arcade enjambant le ruisseau.
Mais, d'abord. il serait surprenant que l'on eût fait, des deux
côtés, une construction massive, au lieu de la faire également
en arcades. D'autre part, il ne subsiste sur les rochers qui prolongent la partie supérieure du mur à droite et à gauche, aucun
vestige de canal, soit creusé dans le roc, soit bâti.
Il semble donc qu'il n'y ait plus qu'une seule hypothèse possible, quoique· les mêmes auteurs la repoussent également. C'est,
à savoir, que le mur aurait é,té un barrage, destiné à emmagasiner les eaux du ruisseau de J'lnfernet pour de là les envoyer à
Aix. Dans ce cas, il n'y aurait point à rechercher un aqueduc
particulier : les eaux de I'Infernet auraient sans doute rejoint
l'a queduc venant de Saint-Antonin dont les derniers vestiges
se voient à la ferme de la Creste, tout près de là, à deux kilomètres.
L'objection que font les auteurs de la Statistique, à savoir que
nulle part . de passage disposé pour les eaux arrivées à
&lt;&lt; il n'y
de la crète du mur» n'a pas de valeur. Ce n'est pas
hauteur
la
au sommet du mur qu'il faut chercher le passage pour les eaux,
mais bien à sa base, où devaient fonctionner des vannes. La
véritable objection, c'est que cette partie inférieure, précisément,
ne semble pas avoir jamais supporté de construction. Il fallait,
de toute nécessité, pour qu'il y eût barrage, que le lit même du
ruisseau fût muré, afin que toute la vallée en amont, encastrée
par les collines à droite et à gauche, et par le mur en aval, fût
transformée en un vaste bassin.

:a

Je ne vois guère qu'un moyen d'expliquer cette anomalie. Le
mur est percé, à intervalles assez réguliers, de trous, qui ne
peuvent guère être que des trous d'échafaudage. D'autre part, il
parait impossible que, si le centre du mur a été démoli, toutes
les pierres sans exception en aient été emportées. Or, il n'en
4

�MiCHÈL CLERC

reste pas la plus petile trace, rien qui indique une démolition,
soit amenée par le temps, soit faite de main d'homme. A cela,
il n'y a guère qu'une explication possible. Il n'est pas vraisemblable que les travaux aient été a Têtés à tout jamais par le
manque de. fonds; et c'est sans doute les premières invasions
des barbares qui ont empêché l'achèvement du travaille plus
grandiose que les Gallo-Romains aient entrepris à Aix. Il devait
être repris, dans des conditions très analogues, et tout près de
là, dans le courant du x1xe siècle, par l'ingénieur François Zola,
l'auteur du canal qui porte son nom et du barrage qui emmagasine pour ce canal les eaux de l'Infernet, un kilomètre plus
haut.
Le p,l us important, de beaucoup, des aqueducs antiques d'Aix,
par la longueur de son parcours et le nombre des travaux d'art,
est celui qui apportait à Aix les eaux de la source de Traconnade, près de Jouques, à près de 30 kilomètres d'Aix. Et c'est
aussi celui dont il subsiste le plus de vestiges, et dont le tracé
est le plus reconnaissable aujourd'hui (1).
La bouche du canal n'est point, comme le dit la Slalisiiqae,
«dans la grotte même où la source prend naissance» (u où elle
jaillit», dit Sa.urel, sans doute pour avoir l'air de l'avoir vue
lui-même); et cela pour la bonne raison qu 'il n'y a ni jaillissement d'eau, ni grotte. La source de Traconnade, ou plutôt les
sources, car il y en a deux, distantes de quelques mètres, prennent naissance tout pt:ès de la ferme de ce nom, à 1 kilomètre
de Jouques, et à 290 kilomètres d'altitude seulement. L'uhe, qui
sourd tout simplement à la surface même du sol, est aujourd'hui
recouverte d'un massif de maçonnerie, qui la protège de toute
s~uillure. La seconde sourd à découvert, et la température en
est légèrement plus élevée: d'où son nom, les Bouillidous. Enfin ,
tout à côté, coule un ruissean, le Vallat de Rians. C'est uniquement la première de ces sources qui alimente aujourd'hui en
(1) J'ai trouvé à Jouques un guide d' un e ra1·e compétence dans ia personne
de M. Gouiran, géomètre, qui a relevé tous les moindres vestiges de l'aqueduc
sur tout le territoire de .Jouques et jusqu'à Meyrargues.

�AQVAE: SEXTIAE

5i

ca u la petite ville ùe Jouques, qui est à coup sùr une des mieux
dolées de la Basse-Provence: elle ne possède, en effet, pas moins .
de six fontaines, toujours très abondantes, sans compter : un
certain nombre de bornes-fontaines.
C'est à 600 mètres des sources et à la même distance de Jouques
que s'ouvre la bouche du canal, sans que l'on puisse reconnaltre aujourd'hui comment les eaux étaient amenées jusque là.
Il devient immédiatement souterrain, comme il le sera sur la
plus grande partie de son parcours. C'est toul à côté de la ligne
&lt;lu chemin de fer, et en contrebas d'une maisonnette dite la
bastide de Thénoux. Actuellement encore, de l'eau circule là, au
pied du rocher. Ce rocher est entaillé, de façon à figurer une
porte assez vaste dont l'entrée s'élargit en formant deux rainures visiblement destinées à recevoir une vanne, pour régler
l'admission de l'eau. Au fond de cette porte s'ouvre le canal,
creusé dans le roc, et qui oblique immédiatement vers la droite.
Il est assez haut pour qu'un homme puisse s'y tenir debout.
(Pl. XXI, 2).
Ce premier souterrain n'est pas très long. A environ 1200 mètres
de là, au quartier de Saute-Lièvre, au vallon d'Azard, le canal
reparaît au-dessus du sol (Pl. XXII, 1); il en subsiste un fragment long de 9 mètres, sur une hauteur de 4, et une épaisseur
de 2m 10. Ces ruines ne sont point d'ailleurs le canal même,
mais les substructions qui portaient le canal disparu. Ces
suhstructions sc composent de trois parties distinctes, un sou·
bassement en petit appareil fort régulier, une couche de gros~es
dalles, et encore une série d'assises en petit appareil. C'est là le
soubassement qui supportait l'aqueduc, entièrement détruit.
A partir de H1, l'aqueduc esl presque constamment souterrain; mais il est à remarquer qu'il court généralement entre
les coteaux, évitant autant que possible de plonger trop
profondément.
A trois kilomètres du vallon d'Azard, il reparait dans les
carrières de pierre de Peyrolles, où les travaux des entrepreneurs actuels l'ont recoupé trois fois. Là encore, il affleure tout
juste le sommet de la colline, de telle sorte que, si le canal

�52

MICHEL

CLERC

proprement dit est creusé en tunnel dans le roc, la voûte est
bâtie en pierres, tirées, naturellement, de la carrière même
(Pl. XXIII, 1). La hauteur du tunnel esl de près de 2 mètres;
c'est dire qu'un homme y peut circuler facilement.
A deux kilomètres de là, un peu avant Meyrargues, le canal
est de nouveau visible, celle fois sous une nouvelle forme. Au
sommet de la colline, juste au-dessus de la chapelle de SaintJoseph, s'ouvre un puits carré, de 3 mètres de profondeur, au
. fond duquel passe, toujours sous une voûte en plein cintre, le
canal (Pl. XXII, 2). C'est évidemment un regard, pratiqué en vue
de visiter et de réparer le canal, en cas d'accident quelconque.
Et tout le long du sommet de la colline, se voient des excavations, dues à des éboulements ou au travail des animaux fouisseurs, et qui ne sont que des crevasses dans le cerveau de la
voûte de l'aqueduc.
Arrivé au sud de Meyrargues, au-dessous du château, l'aqueduc reparaît enfin en plein jour. II a à franchir là un vallon, au
Pas~de-I'Etroit, quartier des Calanques, et il le franchissait au
moyen d'arcades, au nombre de huit, semble-t-il, dont trois sont
assez bien conservées et d'une silhouette assez élégante, grâce
au bandeau qui relie chaque pilier à la naissance, de la voûte
(Pl. XXIV, 1).
A cent mètres de là, le canal apparaît encore à l'air libre, au
sortir d'une cqlline qu'il longe à flanc de coteau, et l'on en voit
nettement la construction, qui consiste en deux murs parallèles,
faits de moellons et de ciment, et soigneusement ravalés et
crépits à l'intérieur (Pl. XXIII, 2).
Enfin, à la hauteur de Reclavier, l'aqueduc apparart une dernière fois, sous la forme d'arcades, beaucoup plus ruinées que
celles de Meyrargues (Pl. XXIV, 2).
De là jusqu'à Aix, l'aqueduc redevient souterrain, et traverse
ainsi toutes les collines de Venelles.
C'est sur ce dernier point qu'ont porté des recherches faites en
1838, et donl il a été rendu compte par la Société de statistique
de Marseille. Un puits, dit puits Dubreuil, situé dans le territoire d'Aix, près du Four de Bannes, fut déblayé, et, à la profon-

�AQVAE

~EXTIAE

53

deur de cinquante mètres, on y atteignit le cerveau de la voûte
romaine. Ce puits avait d'ailleurs été signalé déjà par la Statistique, qui le considérait comme un regard de l'aqueduc romain,
mais lui supposait seul ement une profondeur de soixante pieds.
Ce puits est aujourd'hui fermé, et il est impossible de vérifier si
la construction en est vraiment romaine. Et l'on ne voit pas très
bien, dans le compte rendu de la Société de statistique, si s'était
Ull rega rd OUVrant SUr une galerie SOUterraine, OU s'il a été creusé
ap rès coup, et a rencontré par has ard et crevé cette galerie .
D'autre part, on porta les travaux en amont de Venelles, et,
«a près quelques recherches, on a découvert le point où la galerie entrait dans la montagne n. On voit combien cette indication
est vague ; mais, si je ne me trompe, c'est à l'endroit dit FontTro mpette, où l'on voit dans la colline une excavation, indicatrice de la direction que prend le canal.
De cet endroit jusqu'à Aix, personne n'a jamais signalé de
ves tiges de l'aqueduc. Et pourtant il en subsiste un fragment, de
ea rac tère non douteux, un peu au-dessous de la source des
Pinchinats, sur la route même, à gauche en venant d'Aix, dans
le talus qui borde la propriété dite la Générale . J'en dois la
connaissance à M. l'abbé Ed . Tardif, qui connaît admirablement
tout ce quartier.
Seulement, est-ce bien l'aqueduc de Traconnade? Il me paraît
diffi cile que l'aqueduc, s'il est véritablement à cinquante ou
même à trente mètres sous le sol, à deux kilomètres plus haut
environ, réapparaisse ici à deux ou trois mètres au-dessus du
sol. Et l'on peut se demander alors si ce fragment n'aurait pas
appartenu à un autre aqueduc, qui aurait amené à Aix les eanx
du vallon des Pinchinats, c'est-à-dire la source proprement dite
des Pinchinats, et celle de Pan·aud, qui aujourd'hui encore sont
amenées dans la ville.
Il paraît en effet surprenant que les anciens, qui ont fait venir
de si loin l'eau de Traconnade, aient négligé ces deux sources si
ra pprochées de la ville . Ma lheureusement, l'altitude de ce fragment d'aqueduc s'oppose à cette hypoth èse : éloigné de deux cents
mètres à peine de la source des Pinchinats , il est facile de cons-

�54

MICHEL , CLERC

tater qu'il est sensiblement plus élevé, et qu'il en est de même,
à peu de chose près, pour celle de Parraud.
Ce qui complique encore les choses, c'est l'expérience faite en
1838 par Matheron, dont il semble bien qu'il n'y ait pas lieu de
révoquer en doute, non seulement l'authenticité, mais la portée :
&lt;&lt;Aux Pinchinats, on a fait une tranchée en travers du vallon,
et à la profondeur de six mètres on a rencontré la galerie
(l'aquedtic), remplie d'eau ... Pour constater que la galerie
existant au fonds du puits Dubreuil est bien la même que celle des
Pinchinats, on a jeté dans le puits une décoction de bois de
Campêche, et l'eau de la source des Pinchinats a été teinte en
violet quelques heures après. Celte première expérience fut faite
en présence de MM. le Sous-Préfet d'Aix, le Procureur général,
l'Adjoint remplissant en absence les fonctions de maire et de
plusieurs notabilités du pays)), Il m'est impossible de m'expliquer comment des eaux situées à des niveaux si différents ont
pu se mélanger ... à moins que le fameux puits n'ait une profondeur beaucoup moins considérable, ce que je n'ai pu vérifier, à
mon grand regret.
Dans tons les cas, nous savons que l'eau des Pinchinats a été
utilisée à l'époque romaine, mais d'une autre façon. Un peu plus
bas, le ruisseau est en effet coupé par un barrage, en grand
appareil de fort bonne construction, assurément romaine. Ce
barrage sert aujourd'hui encore pour l'arrosage, comme il y a
deux mille ans.
D'après les auteurs de la Statistique, le canal de Traconnade
débouchait au nord d'Aix, à Saint-Eutrope, où l'issue, visible au
temps Olt ils écrivaient, aurait été murée peu après. Il m'a été
impossible de retrouver cette entrée, trop soigneusement murée
sans doute, et dont personne n'a gardé le souvenir.
Il est à remarquer qu'en somme nous ignorons Olt débouchaient en ville les trois aqueducs.
On a cependant signalé à diverses reprises la présence d'aqueducs antiques dans la ville ou tout près; mais on va voir qu'aucune de ces indications n'est précise et n'emporte la conviction.

�AQV AE SEXTIAE

55

C'est d'abord le chanoine Castellan qui, dans sa notice sur
l'Église de Notre-Dame de la Seds, écrit (1) : '' On pourrait, par
le moyen des fouilles, déterrer ces grosses colonnes de granit
gris qu'on y a aperçues en creusant des tombeaux, et autres dans
J'antique aqueduc romain, qui, traversant la place, vient aboutir
an grand chemin public ». Ou.t re que ce passage est loin d'être
clair, on ne voit pas bien quel aqueduc pouvait déboucher ainsi
il l' ouest de la ville; et il s'agirait sans doute d'une dérivation
d'un des aqueducs de la ville, et non d'un canal arrivant par là
ù Aix du dehors.
Rouard a également signalé un aqueduc au nord de la ville,
mais encore d'une façon trop peu précise (2). C'est à l'Aire du
Cha pitre (Marché aux bestiaux) que se trouvait Je fragment
1l'aqueduc dont il donne Je dessin, et qu'il croit avoir longé ,le
mur d'enceinte antique. Nous savons déjà que sur ce dernier
point Rouard s'est trompé. Il ne serait toutefois pas impossible
que l'aqueduc de Traconnade eût débouché par là; mais alors
il ne peut avoir débouché par Saint-Eutrope, et entre les deux il
faut choisir.
Enfin, je ne sais sur quelles autorités se fondait Numa Coste
pour écrire que « les eaux de Traconnade, jusqu'aux temps
modernes, jaillissaient au milieu du cloîlre de Saint-Sauve ur (3) ». Cependant, je ne vois rien d'impossible à cela, en
rapprochant cette assertion d'un passage de Pitton que M. J. de
Duranti la Calade a parfaitement mis en lumière en le rectifia nt (4). Il y est question de la fontaine de Spélnque, au coin de
la place du Bourg et de la rue Gaston-de-Sa porta. Cette fontaine,
dont le nom est d'une étymologie évidente, provenait du quartier
de Saint-Eutrope, où elle jaillissait '' dans une très belle cave».
Il y a bien des chances pour que cetle cave ne fùt autre chose
qu'un fragment défoncé de l'aqueduc de Traconnade.
Reste encore un passage de la lettre de Gibelin sur les tours du
(1) P. 59 .
(2) Second rapp?rt, p. 6 et PI. I.
(3) Sémaphore, 10 juin 1900.
(4 ) Annales de Provence, VIII, l!Jll, p. 257 et sui v.

�56

MICHEL CLERC

Palais, passage où il décrit l'aqueduc qui passait entre les deux
tours du Trésor et du Chaperon. C'était, sans doute, l'aqueduc
venant de Saint-Antonin qui pénétrait par là dans la ville.
On constate, en somme, que la ville d'Aix sous les Romains
était très suffisamment approvisionnée d 'eau, el que toutes les
eaux qu'elle recevait étaient d 'excellente qualité. Or, l'Epitome
de Tite-Live mentionne précisément cette abondance des eaux
de sources, non seulement chaudes, mais froides (1).
On aimerait à savoir à quels moments de la vie de la cité ont
été construits les trois aqueducs. Mais i 1 est bien difficile de
dater, même à plusieurs siècles près, des constructions de ce .
genre, et aussi dévastées . J 'inclinerais volontiers à croire que les
deux aqueducs de Saint-Antonin et de Vauvenargues ont été
construits les premiers, et que ce n'est que plus tard, peut-être
au temps de la plus grande prospérité de la ville, sous les Antonins, que l'on fit venir les eaux de Traconnade. Et peut-être
aussi les eaux de Pan·aud et celles des Pinchinats auraient-elles
été d'abord seules captées, et l'aqueduc prolongé seulement plus
tard jusqu:' à Jouques ? Enfin, le mur du Tholonet aurait été le
dernier travail de ce genre entrepris, et serait resté inachevé.
(1) LXI.

����APPENDICE

��APPENDICE
Recueil des inscriptions de la cité d'Aix.

Sur les 212 ·inscriptions intéressant l'histoire d 'Aix à l'époque
ro maine, et qu'ont recueillies les érudits depuis le xvre siècle, 129 seuleme nt subsistent encore aujourd'hui; 83 ont donc disparu, et ne nous
so nt plus connues que par des copies , trop souvent fautives. Et j'ai pu
co nstater que plusieurs avaient disparu il y a peu d'ann ées : c'est
po urquoi je ne cesse de m'efforcer de faire entrer dans nos Musées
cell es qui sont encore en la possession de particuliers, convaincu qu e
c'est le seul moyen de les sauver de la destruction.
De ces 129 inscriptions, j'ai pu en faire photographi er 119; et les
dix autres ne sont que des fragments sans intérêt. En plus, j'ai fait
re produire six copies d'inscriptions perdues do~t il importe d'avoir
sous les yeux le texte en caractères épigraphiques . Mais j'ai pensé
qu'il était inutile de reiJroduire aussi les autres en caractères épigraphiques, puisque nous en avons, ou des photographies, ou des copies
invérifiables; je les donne donc en caractères ordinaires. D'autre
part, j'ai jugé également inutile de faire l'histoire de chacun de ces
textes, ce qui aurait grossi démesurément cet appendice; je me suis
bor né à renvoyer au Corpus, ou, s'il y a lieu, à ·d'autres publica.
tio ns plus récentes. De même, je n'ai indiqué, en fait de lecture, que
cell e qui résulte des derniers travaux.
Pour toutes les inscriptions encore existantes, il va de soi que c'est
ma propre lecture que je donne, faite, soit sur l'original, soit sur la
photographie. J'ai traduit seulement les inscriptions métriques, à
caus e de leur longueur et de leur obscurité; les autres se trouvent
suffi samment expliquées dans le corps de l'ouvrage.

ABRÉVIATIONS
B. A
B. ANT
CIL
R. A
H. E
R. E. A.

= Bulletin archéologique.
= Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France.

= Corpus inscriptionum latinarum.
= Revue archéologique.
= Hevue épigraphique d' Allmer-Espérandieu.
= Revue des études anciennes.

�flO

MICHEL

CLERC

1 --1 •.
CHAT EAUN EU F-LE-ROUGE

Fines Aquens(es)

Fines Arel (atenses )

CIL, XII, 531•.

Pl . XXV.

Je ne crois pas que la pierre soit absolument en place : Peiresc n'y
ayant ln qu'une jnscription, elle devait être alors couchée; et aujourd'hui, ell e es l bi en debout, mais à l'envers, l'inscription Fines Are[
fai sa nt face à Aix! Albanès ne paraît pas l'avoir r emarqué; mais
M. l'abbé Chaillan me dit qu'on l'avait de nouveau, il y a quelques
années, a battue, puis relevée; c'est alors qu'on l'aura ainsi maladroitement repfacée.
2.
LES FIGONS

F. Arelat(enses )
Pl. XXV.

CIL, XII, 531f.
3 - 3 a.
BELCODÈNE

Fine[s]
[a] q. ens(es)

Arel (atenses )

CIL, XII, 531i, et Add .

PL XXV. -Musée Borély (inv. no 26).
4-4•.
BELCODÈNE

Fines Aquens( es )

Fines Arelat( ens es )
Pl. XXV. - Musée Borély (in v. n° 25).

,

CIL, XII, 531h, et Add.

5.

Arx, rue des Bourras.
Fines
Arelat(enses)
Pl. X..'\.V. -

Musée d'Aix (no 104).

. . .. . en (ses)
CIL, XII, 531•. et Add.

Je juge inutile de reproduire les huit autres inscriptions perdues,
toutes semblables.

�AQVAE SEXTIAE

61

G.
CABASSE; encastrée à l'angle de la façade
de la maison Gérard.
Pro salute C(aii) Caesaris, German (ici ) f(ilii ), Germanic(i)
August(i), pagus Matavanicus.
CIL, XII, 342, et Add.

Pl. XXV.

7.

AIX
Pro sainte Neronis Claud (ii ) Caesaris Aug (usti ) Ger (manici )
p( atris) p (atriae), sacrum; pagus J[ujvenalis.
CIL, XII, 512.

Perdue.
8.

CABASSE
..... paganus, d(e) s(uo) p(osuit).
CIL, XII, 343.

Perdue.
8.

CABASSE, dans le cimetière de l'église.
Imp (eratori ) Caes (ari) Fl (avio ) Val(erio) Constan (tino ) p (io)
f(elici ) Aug(usto), M(arci 1Aur (elii) [Valerii Maximi]ani Aug(usti )
nepoti, divi Constanti(i) Aug(usli) pii filio, xxx iiii.
Pl. XXVI.

CIL, XII, 5470.
10.

LE GRAND CAMPDUMY, chez M. Gavoty.
Nero Claudius, divi Claudi(i) f(ilius), Germanici Caes (aris)
n(epos), Ti(berii) Caesaris Aug(usti) pronep(os), divi Aug(usti )
abnepos, Caesar Aug(ustus ) Germanicus, pontif(ex) max (imus ),
tr(ibunicia ) pot(estate) iiii, imp(erator ) iiii, co[n]s(ul ) iii, p (ater )
p( atriae), restituit.
Pl. XXVI.

CIL, XII, 5471.
11 -11a.

CABASSE, dans le cimetière de l'église ; mais trouvée à une lieue
de Brignoles, dans la direction de Fréjus.
[Ijmp(eratori) Caes(ari) M(arco) Aur (elio) P[r&lt;'&gt;bo, pio, felicij,

�62

MICHEL

CLÉltè

inviclo, Aug(usto ), p(ontifici) m (aximo ), [Gothico maximo,
Ge]r (manico) max(imo ), trib (unitia) .P(oteslate) iiii, c[onsuli iii,
patri patriae], proco[n]s(uli).
CIL, XII, 5472.

PI. XXVI.

12.
LA LÈGUE,

entre Brignoles et Cabasse.

Nero Claudius, divi Claudi(i) f(ilius ), Germanici Caesaris
nep (os), Ti (berii ) Caesaris Aug(usti) pro (nepos ), divi Aug (usli)
[abnepos, Caesar Augustus] Germanicus, pontif(ex) max (imus),
tr(ibunicia) pot(estate ) iiii, imp(erator) iiii, co (n )s(ul) iii, p(ater)
p (atriae), restituit.
Thédenat et Villefosse, d'après une carte manuscrite de 1773,
conservée à Brignoles.
CIL, XII, 5474.

Perdue.

On a supposé que ce milliaire était le même que le no 13; à
tort, puisque ce dernier est tout entier très lisible.
13.
BRIGNOLES

Nero Claudius, divi Claudi(i ) f(ilius ), Germanici Caesaris
nep(os ), Ti (berii ) Caesaris Aug(usti ) pronep (os ), divi Aug(usti)
abnepos, Caesar Aug(ustus) Germanicus, pontif(ex) max(imus )
tr(ibunitia) pol(estate ) iiii, imp(erator; iiii, co (n )s(ul ) iii, p(ater)
p (atriae ), restituit.
Pl. XXVI. - Musée Borély (inv. no 265).

CIL, XII, 5473, et Add.

Ce milliaire, perdu depuis la fin du xvnrmc siècle ou le commencement du xrxmc, a été retrouvé en 1886, lors de réparations faites à
la maison Giraud, au quartier des Capucins. A ce moment, la pierre
était absolument intacte et toute blanche; transportée dans un jardin
du voisinage, elle y était envahie par le lierre, qui en a altéré gravement la surface.

14.
TOURVES

Nero Claudius, divi Claudi (i) f(ilius ), Germanici Caesar(is)
nep(os ), Ti(berii) Caesaris Aug(usti) pron(epos), divi Aug (usli )
abne (pos ), Caesar Ai:Jg(ustus ) G~rmanicus, pontif(ex) max(imus ),

�63

AQVAE SEXTÎAË

tr(i bunitia ) pot(eslate ) iiii, imp(erator) iiii, co(n )s(ul) iii, p (ater )
p( a tri ae ), res ti Luit.
PI. XXVI. - Musée Borély (inv. no 313).

CIL, XII. 5475.

15 -15 a.

SAINT-MAXIMIN, dans le cloître des Dominicains.
T i(berius ) Claudius, Drusi f(ilius), Caesar Aug (uslus) Germ(anicus), pont(ifex) max (imus ), trib (unitia) potest (ale) iii, c(on )s_
(u l) iii, imp (erator) v, p (ater ) p (alriae), refecit.
PI. XXVI.

CIL, XII, 5476.
HL

FAVARrc, près de Rousset; chez M. Aninard.
Imp (erator ) Caes (ar) T (itus ) ·JE J(ius) Hadrianus Antoninus
Aug (ustus ) Pius, ponl(ifex) max(imus ), trib (unilia) pot(estale)
l'iii, imp (erator ) ii, co (n )s (ul ) iiii, p (ater) p (atriae), restituiL
[Millia passuum] vii.
Pl. XXVI.

R. E. III, no 914.

17.

Aix; trouvée en 1621 sur la voie Aurélienne, dans le faubourg,
près de la Chapelle Saint-Pierre-des-Augustins, en dehors
d e la porte Saint-Jean; transportée chez Peiresc.
[Imperalor Ca]es (ar) T(itus) JEI (ius ) [Hadri]anus Anto[ninus]
Aug(uslns ) fpontifex m]ax (imus ), trib(unicia ) (po]t (estate ) ii,
co(n)s(ul ) ii, [pater patriae, rest]ituiL
[Millia passuum] i .
PI. XX VI, d'après le dessin de Peiresc. -Perdue.

CIL, XII, 547?.

18.

SA INT-CANNAT (?) d'après Muratori; --Au TERROIR n'Arx,
et trouvée en 1689, d'après Moulin.
T i(IJerius ) Caesar, divi Augusti f(ilius ), Augustus, ponlifex
max umus, tribunicia potestale xxii, refecit et restituit.
Perdue.

CIL, XII, 5478.

19.

LA BAsTIDE nEs JouRDANS, près de Manosque.
res[Lituit]?
CIL, XII, 5496,

�MICHEL CLERC

64

20.

Aix, &lt;&lt; sur les bords de la Torse» ;
trouvée en 1593 (B. Burie) ou en 1634 (Peiresc ).
Sex (tus ) Samiciu s, Volt (inia), Maximinus, aed (ilis ), decurio,
q (u aestor ) tabulari (i) pub(lici ), curato r, Sex(to ) Samicio Vero,
Jul (iae ) Syrae, parentibus optimis; Verat (iae ) Nice uxori carissimae, sibi et suis, v (ivus ) f(ecit).
CIL, XII, 525, et Add.

Perdue.
21.

CHAPELLE SAINT-VINCENT, ptès de Puyricard ;
au domain e de Rians, chez M. Giraudy.
Sex. Julio, Se(x)[ti filio], Vol (tinia ) Verino, [fla]mini, aedili
m[u]nerario, pat[ri] trium decur[io]num, cum fil[iis] vi[vu]s
sibi fecit.
Pl. XXVII.

CIL, XII, 522, et Add.
22.

Aix; trouvée dans la Tour de l'Horloge, vers 1628 .
. . . . . p]uero laticlavio, [patrono col]oniae; [et .... . tribuno]
mil (itum ) leg(ionis) vii Gem (ina e) Fel(icis ), [? ii] viro, patrono
col (oniae ) [et. . . . . tribuno m]il (itum) leg(ionis) viii Aug(ustae ),
[patro]no coloniae.
Pl. XXVII.- Musée d'Aix (no 111).

CIL, XII, 516.

23.

Aix ; trouvée devant l'église Saint-Jean, en 1570.

? Cisius (1), aedil (is ) praet(ectus) pro duovir (o), sibi et [suis].
Pl. XXVII. - Musée d'Aix (no 113).
CIL, XII, 529.
24.

Aix , au quartier de Meyran (Pitton ).
D (iis ) M(anihus ) L (ucii ) Pomp(ei ) Hermerotis, sevir(i) Aug
(uslali s ), scrib (ae) quatuorvir(orum ), Pompeia [D]omestica,
f(ili a ), et" Ve[r]atia Nigrina, tlXOr, heredes, pos (uenml).
Perdue.
(1) Ce nom figure au ÇIL, X, 805692 ,

CIL, XII, 524.

�AQV AE SEXTIAE

65

25-25a.

SAINT-CANNADET; au château de Fontvert.
Va leria ..... C(aii ) t(ilio ) q (uin )q (uennali ) [?optima] .... .
triumv iro optima... q[aeslori?l [? carissimo fiiio]. . . p ... io
fviv]a si bi .. [_et sui]s p[osuit].
Pl. XX VII, d'après la copie dessinée de M. de Fontvert, et la photographie de la partie conservée. - Perdue. sauf un frag ment.
REA, XVI, 1914, p. 77.

2G.

Arx , à la tour des Cordeliers, près du couvent des Minimes. 1
Sex(tus ) Acutius, Vol (tinia ), Aquila, praetor, Acuto patri,
Ingenuae matri, Severae sorori, Rufo fratri. H (oc ) m (onumen!um) h (eredes) n (on ) s(equetur ).
Pl. XXVII. - Musée d'Aix (no 112) .

CIL, XII, 517, et Add.

27.

Arx, quartier de l'Arc-d e-Meyran; trouvée en 1875.
Sex(tu s) Public(ius) colon (iae ) Aq[uensis] libertus, Anten[or],
sevir Aug(uslalis ) corp (oratus ), item, [cor]poratus centonar(ius ),
[s]i[bi erj Mercatiae [?Gra]tilla[e uxo]ri piissimae, in suo vi[vus
fecil ).
Pl. XXVII.- Mtisée d'Aix (no 128).

CIL, XII, 523, et Add .

28- 28•.

Arx, au couvent du Saint-Sacrement, 1839.
Pa ulo siste gradum, juvenis pie, quaeso, viator, - ut mea
pe r titulum noris sic invida fata. - Uno minus quam bis denos
ego vixi per aunos, - integer , innocuus, semper pia mente
pro batus, - qui docili Insu juvenmn bene doctus harenis, Puicher .et ille fui variis circumdatus armis. - Saepe feras
lusi, medicus tamen is quoque vixi, - et cornes ursaris, comes
his qui victima(m) sacris -- caedere saepe soient et qui novo
tempore veris - ftoribus intextis refovent simuiacra deorum.
- No men si quaeris, tituius tibi vera fatetur.
Sex (tus ) Julius Feiicissimu s, Sex(Lus ) .Julius Felix a lumno
inco mpar[abili, et] Felicitas f(ratri ?]
5

�66

~IICHEL

CLERC

Tu, quicumque legis Lilulum ferale(m) sepulti, -qui fuerim,
quae vota mihi, quae gloria, disce. ~ Bis denos vixi depletis
mensibus aunos,- e]t virlute potens et pnlcher flore juventae,
- e]t qui praeferrer populi laudantis amore. - [Q]ui(d ) mea
damna doles? Fati non vincitur ordo. - [Progeni es ?] hominum
sic sunt ut ..... a poma: - [aut matur]a cadunt, aul [immatura] leguntur.
Aux deux derniers vèrs, Rouard restitue mitia poma; mais cette
épithète ferait double emploi avec malura, dont la restitution est à
peu près certaine. Hirschfeld propose cilrea: mais le vers serait faux ,
la première syllabe de ce mot étant brève.

&lt;&lt; Arrête un peu tes pas, je t'en prie, jeune et pieux voyageur,
pour apprendre ainsi, par cette inscription, ma destinée pen
enviable. J'ai vécu deux fois dix années moins une, pur, innocent, d'une piété éprouvée. Instruit à tond, dans les arènes, de s
jeux que l'on apprend aux j eunes gens, j'ai aussi été beau (ou
Pulcher); rev êtu d'armes divers es, j'ai souvent déjoué les fauves .
Et j'ai aussi élé médecin, et aussi compagnon des ursaires, et
compagnon de ceux qui dans les sacrifices immolent les
victimes, et qui au renouveau rajeunissent de guirlandes de
fleurs les statues des dieux. Si tu t'enquiers de mon nom ,
l'inscription te dira la véritr.!.
« Sextus lulius Felicissimus, Sextus Iulius Felix, à leur élève
incomparable; Félicité (à son jrere ?).
&lt;&lt;Toi, qui que tu sois, qui lis l'épitaphe de l'enseveli, apprends
qui j'ai été, quels furent mes vœux, quelle ful ma gloire. J 'ai
vécu deux fois elix an s, moins (quelques) mois, courageux el
beau de la Heur de la jeunesse, et le favori du ptmple qu i
m'aimait et me louait. Pourquoi plaindre mon malheur? On ne
vainc point l'ordre du destin. Les générations des hommes sonl
comme les fruits ... qui tombent mùrs ou sont cueillis encore
verts &gt;&gt;.
Pl. XXVIII.- Musée d'Aix (no 133).

CIL, XII, 533.

20.
ÛRIGINE INCERTAINE

... [tlribun (o) m[ilitum le]gionis xi Piae tes Llamenlo ?] ou
serario ?J e[t] M(arco ) Attio ..... on ...
Pl. XXVIII. -l\Iusée d'Aix (n° 2010).
1'

CIL, XII, 514, et Add.

�67

AQV AE SEXTIAE

30.
ÛIUGINE INCERTAINE

? Vlindex [centurio legionis viii Au]g(uslae ), et le[ . . . .. el]
legionis ..... [fier]i jussit sibi [et]. . . fratri [et] ... o patri [et] ...
ma tri ... . .
(Restitutions de Th. Mommsen , au Corpus).

CIL, XII, 515.

XXVIII. -Musée d'Aix (n° 127).
31.

Arx, au jardin Rivière (Armieux) .
. . . . . miles ...
Parait perdue ?

CIL, XII, 5775.
32.

LE

THOLONET

L( ucio) Virilio L (ucii ) f(ilio ) Volt (inia ) Gratiniano,
r(omano ) .....
Perdue.

equiti

CIL, XII, 528.
33.

Arx; chemin du Tholonet, 1796.
? pariete]m incrustavi[t .. ]o, et horolog [ium ... exolrnavil ;
aclitum ..... [pa]viment(um ) cum t [ectorio?
Pl. XXVIJI. - Musée d'Aix (no 106).

CIL, XII, 535.

34 .

Arx ; rue l\1 a theron.
Beryllus Vergiliae L (ucii) f(iliae ) Urhinae servus hic situs est;
Evangelus et Docimus amico fecerunt.
Perdue.

CIL, XII, 542, el Add.
35 .

Arx, au .Jeu de Mail.
Sex(tus) Cor(nelius ), Sex (ti ) l(ibertus ), Hilarus, Cornelia , spu(ria ) l'(ilia ) Ter(tia ?) Vibio Exciggorigis f(ilio).
Pl. XXVIII.- Musée d'Aix (coll. d'Aubergue).

CIL, XII, 548"1 et Acld .

�68

MICHEL CLERC
38.

SAINT-MAXIMIN, dans l'église.
, ... sua e coll[a]c lanea e fecit; [Va]l (eria) Them atiliana et
L (ucius) Va l(erius ) Certus L (ucio ) Valerio Lucina filio pientis·
simo fecerunt .
CIL, XII, 337.

Perdue.
37 .

ÜRIGINE INCERTAINE ; peut-être d'Arles?
D (is ) M(anibus), Albucio
alumno bene merenti fecit.

Liguri,

Calpurnia

Alexandria

Pl. XXVIII. - Musée de Carpentras.

CIL, XII, 538.

38.

EsPARRON, chapelle du Revest.
T (ito ) Domit(io) , L(ucii) f(i lio ), Ter (e tina) Pedullo, Are la ten si ,
omnibus honorib(us ) in colon (ia ) sua funclo, Eutychion ,
libertus.
CIL, XII, 349, et Add.

Pl. XXVIII.
39.

Arx, rue Matheron .
. . . . . ? sepulturae L (ucio ) Pompeio L (ucii ) f(ilio), Vol (tinia ),
Sil va no, Tolossensi.
CIL, XII, 534, et Add .

Perdue.
40.

POURRIÈRES
a .... Aciludeo (?) Tomeracus (?) Valerianus v(otum) s(olvit)
l(ibens ) m(erito).
Pl. XXIX. -

A Trets, chez M. l'abbé Chail! an.

R. E, III, 832.

41.

CADENET
Lano va lo Q (uintus ) Cornelius Smertullus v(otum ) s(olvit)
l(ibens ) m (erito ) pro Placido fratre .
Pl. XXIX. -

Musée Borély (in v. n• 258).

R. E, II, no 758.

(La copie du CIL, XII. 1005, est tout à fait fautive),

�AQV AE SEXTIAE

69

42.

CADENET
Lanovalo v(otum) s(olvit) l(ibens m(erito ) Sex(tus) Celtiliu(s)
[S]encio, pro [S]ex (to) Veratio.
Pl. XXIX - Musée Borély (inv. no 259).

B. A. 1900, p. XXXIII.

43.

PERTUIS
Dexivae v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito) A(ulus) Com(inius?)
Suc(cess us?)
Perdue .

CIL, XII, 1062.
44.

CADENET, au Castelar.
D(onum ) d (al) Quartus Mar(ti) securem . D(onum) d(at) 0
(ou (J ?) Dexsivc Quartus securem. V(otum) s(olvil ) l(ibens )
111 ( eri lo ).

:\1ommsen propose, à la première ligne : D(is ) D(eabus)
Qnm·tus m[e]r(itis), et, à la quatrième, D (is) D (eabus) o(mnibus).
Perdue.
Pl. XXIX, d'après le dessin de Roland.

CIL, XII, 1063, et Add.

45.

CADENET, au Castelar.
De xivae et Candellensibus C(ains) Helvius Primus sedilia
v(olum) s (olvit) l(ibens) m(erilis).
L'inscription, qui se trouvait en dernier lien dans les ruines du
château de Valbelle, à Tourves, encastrée dans un mur, a une apparence tonte moderne. Je ne serais pas très surpris que le comte de
Valbelle n'ait fait que reproduire une inscriplion authentique de
Cadenet, disparue depuis. Dans tous les cas, l'authenticité du texte
ne fait pas de doute .
Pl. XXIX. -Musée Borély (inv. no 264).

CIL. XII, 1064,

�70

MICHEL CLERC

46.

au Castelar.

CADENET,

METE A
ALOCAA
&lt;lOC

Me"tsÀ[À]toç Ac:l8oç (? )

(deux pieds).

Perdue.

CIL, XII, p. 137

Pl. XXIX, d'après le dessin de Roland.
47.
GRÉASQUE,

quartier du Prado.

Q(uintus ) . •...... nu Belino, pro se et suos.
Pl. XXIX. -

A Marseille, chez M. l'abbé H. Bonifay,
116, boulevard Vauban.
R . E, IV, no 1365.
48.
FouRRIÈRES

[B]elinno Placidus Advelisso[nis?] [f](ilius) v(oturn) s(olvit)
l (ibens) rn(erito).
Pl. XXIX. - A Valdonne, chez M. de Gérin-Ricard.

R. E, III, no 831.

49.
AIX

Dexter Borrnan(o) iter(urn) l(ibens ) m (erilo).
CIL, XII, 494.

Perdue.
50.

Arx(?)
T(itus ) Pomp (eius ) Fel(ix) Matrib(us) v (oturn) s(olvit) l(iben s)
m(erilis ).
CIL, XII, 504.

Perdue.
51.

AIX ( ?)

Malrib[uls Conservatricibus, T (ozz P) ... p ... r ...
Pl. XXIX. -Musée d'Aix (no 1:!2).

CIL, XII, 497, et Add.

�AQVAE SEXTIAE
52 .

CHAPELLE SAINT-ESTÈVE, entre Jouques et Rians .
Ma tribus Gerudatiabu[s], Julia Minia v(otum ) s(olvit) l(ibens)
m(eritis).
CIL, XII, 505, et Add.
Perdue.
53 .

LE PLAN n'AuPs; dans le vestibule de l'église.
Matribu[s] Almahabu[s], Sex(lus) Vin[d]ius Sabinus v (otum )
s(ol vit) l(ibens) m (eritis).
CIL, XII, 330, et Add.

Pl. XXX.
54.

SAINT-ZACHARIE, à la Moricaude. -Peul-être vaudrait-il mieux
attribuer à Arles qu 'à Aix cette inscription, la Moricaude
étant plus rapprochée d'Auriol que de Saint-Zacharie.
Matribus Ubelnabus v(otum) s(olvit) l(ibens ) m (eritis ) Sex(tus)
Licinius Successus.
Pl. XXX. -Musée Borély.

CIL, XII, 333, et Add .

55.

LOURMARIN
Canacia v(otum) s(olvit) l(ibens ) m (eritis?) P[roxumis ?]
Perdue (renseignement de M. Deydier).

CIL, XII, 1906.

55 bis,

LE GRAND CAMPDUMY; chez M. Gavoty.
Pri mio C(aius) Juli(i) libertus Roqu . . .. . v(otum) s(olvit)
l(ibens) m (erito).
Pl. XXX.

REA, XVI, 1914, p . 75.
5G.

CABASSE, cimetière de l'église.
M(arti ?) R . .. ?, M(arcus ) Julius .Januarius v(otum ) s(olvit)
l(ibens) m (erito).
Pl. XXX .

CIL, XII, 341, et Add.

�72

MICHEL CLERC
57.

VILLELAURE
M(ercurio ?) s(acrum ) ; v(otum ) s(olvit) l(ibens) m (erito)
M ..... b . . . ?
CIL, XII, 1086

Perdue.
58.

ÜRGNON, près de Saint-Zacharie.
Marti Giarino, Y(otum ) s(olvit) Sex(tus) Jul(ius) Fii·minus.
Pl. XXX. -

CIL, XII, 332.

Musée Borély (no 91).

55.

LA TouR n'AIGUES
Marti Beladonni, T(itus) Fl (avius) Justus), ex jussu.
CIL, XII, 503.

Pl. XXX. - Musée Calvet (no 56). .
GO.

Arx, place des Prêcheurs, en 1786.
Victoriae Cu mu (?) . . . .. Sextus . ... .
Pl. XXX . -Musée d'Aix (coll. d'Aubergue).

CIL, XII, 5773 .

G1.

VENELLES
Deo s(acrum ?). Deo Silvano, Niceta v(otum) s(olvit) l(ibens)
m (erito).
Sur le côté droit, est gravé grossièrement un cheval courant à
droite (Espérandieu, Recueil général, 1, no 135) .
Pl. XXX. -Musée Borély (inv . no 256).

CIL, XII, 509, et Add .

G2.

VENELLES, au château de Violaine, chez M. de Lander.
Jovi Ü(ptimo) M(aximo) p(onendum) c(uravit) Ta .. . .. ou
p (osuit) C(aius) Ta . ..
Pl. XXXI.

CIL, XII, 500:

�-n

AQV AE SEXTIAE
88.

CHAPELLE SAINT-VINCENT, près de Puyricard;
au domaine de Rians, chez M. Giraudy.
Jovi O(ptimo) M(aximo), Sex(tus) Jul(ius ), Seren(i) Hb(ertus),
Bacchius.
Pl. XXXI, et les copies utilisées par Hirschfeld ; la pierre a servi de
foyer aux bergers, et les caractères en sont maintenant presque
co mplètement détruits.
CIL, Xll, 499, et Add.
84 -84a.

SAINT-ZACHARIE; à l'Hôtel de Ville.
Jovi O(ptimo) Max(imo) .
CIL, XII, 331, et Add.

Pl. XXXI.

85.

CADENET
[J](ovi) O(ptimo) M(aximo), C(aius) Jul (i)us V .. Avenn
(iensis ?) v(otum) a(nimo) s(olvil) l(ibenti) m (erito ).
Musée Calvet (no 49). - La première lett1:e a été transformée en D, par une main moderne ; la lecture de la 2me ligne
est incertaine.
CIL, XII, 1069.

Pl. XXXI. -

00.

CADENET
J (ovi) O (ptimo) M(aximo) Cordius v(otum ) s(olvit) l(ibens )
m(e rito). ·
Pl. XXXI. - Musée Borély (in v. no 257).

RE, II, no 759.

07 .

A1x « dans les masures du te rritoire de Sainte-Croix&gt;&gt; c'est-àdire dans le voisinage d e Notre-Da me de la Seds (cf. RouxAlpheran, Rues d'Aix, II, p. 459).
Jovi y(otum) s(olvit) l(ibens) m (e rito) Serv[at]us.
Perdue:

CIL; XII, 498:

�1

74

MICHEL CLERC
68.

RouGIERS; ~l la chapelle sur la colline Saint-Jean .
Jovi Frugifero M(arcus) Erucius Natalis.

Pl. XXXI.

CIL, XII, 336.
69.

RouGIERS
Jovi Conservatori omnium rerum,
v (otum ) s (olvit) (libens) m (erito).

Perdue .

M. [E]rucius Natali s

CIL, XII, 1066, et Add .
70.

PuYLOUBIER, à la ferme de l'Avocat.
Junoni, ex visu, Trebi a Lucilia.

CIL, XII, 496.

Pl. XXXI.

7t.
LES MILLES.
[Mi]nerv[a Je, A nil! a v(otum ) s( olvit) l(ibens) m (erito ).
RE, V, no 1541.

Pl . XXXI. - .Musée Borély (inv. n• 229).
72.
ANTREMONT

Dianae v (otum) s(olvit) l(ibens) m (erito) P[ublici]us?

Perdue.

CIL, XII, 495.
73.

Aix, au cimetière des Juifs .
· Mercurio v (otum ) s (olvit) l(ibens) m (erilo) Sex(tus) Anniu s
Ca(ii ) f(ilius) Verus.

CIL, XII, 506, et Add .

Perdue.
74.

AIX
Mercurio v(otum ) s(olvit) Priscilla.

Pl. XXXII. - Musée d'A. ix (no 108).

CIL, XII, 507 .

�- 75

AQVAE SEXTIAE
75.

Aix, devant la fontaine de Bellegarde .
. . • . . us sryne]ros? Mercuri v(otum ) s(olvit) l(ibens) m (erito).
Perdue.
CIL, XII, 508, et Add.
78.

Aix, quartier de la Beauvane.
Herculi s(acrum ).
CIL, XII, 5771.

Pl. XXXII.-'- Musée d'Aix (coll. d'Aubergue).
77.

VAUGINES, au lieu dit la Melle, 1852.
Bonae Deae, Cornelia L(ucii ) f(ilia) Gratilla v (otum) s(olvit)
l(ibens) rn( erito ).
Pl. XXXII. - A Cucuron, chez M. Deydier .

CIL, XII, 5830.

78.

Domaine de LA BLANQUE, près de Rians.
Parcis v(otum) s(olvit) Cn(eus) Licinius Gra[t]us.
Pl. XXXII.

CIL, XII, 348.
79.

CUCURON.
Parcis me[e]rito votum fecit.
CIL, XII, 1095.

Pl. XXXII, chez M. Garein .
79 bis ,

Ferme de RquGON, près de Saint-Cannadet.
Parcis v(otum) s(olvit) l(ibens) m (erito) Materna.
Pl. XXXII.

REA, XVI, 1914, p. 78.
80.

LE PuY-SAINTE-RÉPARADE.
Nymphis v(otum ) s(olvit) l(ibens) m (erito) C(aius) P ... Satur.
CIL, XII, 5772.
Perdue.

�76

MICHEL CLERC
81.

SAINT-CANNADET, au château de Fontvert.
Nentis v(otum ) l(ibens ) m (erito) Servatus.
BA, 1900, p. XXXIII.

Pl. XXXII. .
82 .

ENTRE AIX ET EGUILLES.
Libero Patri, C(aius) Julius Paternus.
Pl. XXXII. - Musée Borély (inv. no 255).

CIL, XII, 502, et Add.

83 .

GARDANNE, dans la Chapelle des Pénitents.
Libero Patri, Sex(tus ) Jul (ius) Sereni lib(ertus) Bacchius.
Pl . XXXII. - Musée Borély (in v. no 267).

RE, IV, no 1363.

84.

CABRIÈRES D'A YGUES
Helara C(aii ) l(iberta ) v(otum ) s(olvit l(ibens) m (erito) .
CIL, XII, 1109.

Pl. XXXII. -Musée Calvet (no 90).
85 .

CADENET
Quae ... . . uran . .... vic . . . . . F . . . .. Pri ..... v(otum) s(olvit)
l(ibens). : .
Perdue.

CIL, XIII, 1111.
86.

Aix, colline d es Pauvres.
C(aius: Pompeius Hosp[es ?] v(otum ) s(olvit) l(ibens ) m (erito).
Pl. XXXIII . -A Brignoles, chez M. Ga rnier.

REA, 1910, p. 197

87.

SAINT-HIPPOLYTE, près de Venelles .
Genius restitutus feliciter.
Pl. XXXIII. -Au château de M. d'Hautuille.

REA, 1909, p. 94;

�AQVAE SEXTrAE

77

88.

Arx, près de la Torse.
P(ublius) Tallius Onesimus v(otum) s(olvil) l(ibens ) m (erito).
. CIL, XII, 511.

Pl. X.XXUI.- Musée d'Aix (no 109).
89.

SAINT-CANNADET, dans l'église.
Sex(to) Jul (io) Paterrno], patr[i], Sex(to) Jul(io) Sex(Li ) f(ilio),
Vo[l](tinia), [Verinus] honore flam[onii funclus'?J, M(arcus)
J ul (ius), Sex(li) f(ilius), Vo[l](tinia), flam[en].
Pe rdue.

CIL, XII, 521, et Add.
90.

Arx, à Notre-Dame de la Seds.
D(is) M(anibus) C(aii ) Verati (i), C(aii ) f(ilii ), Pal (alina), Palerni,
equilis rom (ani), flam(inis) Au.g(.usti ), C(aius) Veratius Threption
filio piissimo.
Pl. XXXIII.- Musée d'Aix (no 115).

CIL, XII, 527.

91.

MEYRARGUEs, dans le vieux château .
. . . . . Se]ptumio fla[ mini?] ... [Au]reliano pa[tri '?], [Sept]umio
F lacc[o]. ... . [Seplu]mia L(ucii ) f(ilia) . . ...
RE, V, no 1558.
92.

Arx; était dans l'hôtel d'Oppède.
Cae[liae?] Cn(ei) f(iliae), Juli(i) Catonis [uxori ?], flaminic(ae)
Augustae iterum(?), ma tronae.
Perdue.
CIL, XII, 519.
93.

Arx; près de l'Archevêché; 1594.
. . . . . r Silvan[us . . ... sevir] Au[g](uslalis ?) .Aqui[s] e[t]. ..
c~ui]dem (? ) deo d(icavit ?)

Suppléments d'Hirschfeld. Perdue.

CIL, XII, 5774.

�78

MICHEL CLERC

84.

Arx
Sex(to) Calavio, Sex(ti ) f(ilio), Pastori, seviro Augustali;
Corneliae An thini ...
Pl. XXXIII (et copie de Séguier). -Au Musée d'Aix (n° 117).
CIL, XII, 520.
95.

Aix, rue de l'École, 21.
sevir(i) Augg(ustales) . . .
Pl. XXXIII

CIL, XII, 5776.
9G.

Arx, au chemin de Toulon

t

à un mille

Il,

1804 (Millin).

M(arco) Caelio Floro sevir(o) Au (gustali), Caeliae Restitutae
m[atri], Verecundo fralri, F'lorae [sorori ?], M[arcus] Caelius
Clemens, patronus.
Pl. XXXIII. -

CIL, XII, 518.

Musée d'Aix (no 114).
97.

Arx, au jardin Rivière (Armieux).
D(is) M(anibus) C(aii) Valgi Victorini , sevir(i) Aug(ustalis),
item ex numero coll (egii) centon(ariorum ), Julia Marina c[on]jugi piissimo.
CIL, XII, 526, et Add.

Pl. XXXIII.
98.

CucuRON
T (itus ) .Emil ius . .. .. C. .Em il[ius ?] sevir . .... [sibi el] suis
CIL, XII, 1113.

Perdue.
99.
ÛRIGINE INCERTAINE;

provient peut-être d'Italie .

. . . . . sevi]r Aug(uslalis ) corp(oralus) ... . . um seslerlium
triginta n (ummum) dedit. .... [ex quorum] usuris xv k (alendas)

�79

AQVAE SEXTIAE

dece mb[res] ... sportulae Yescentib[us] ...•. qui signo [basili]cmn? exorn[avit ... ..
Pl. XXXIII. -

Musée de Carpentras.

CIL, XII, 530.

100.

Aix; près de Notre-Dame de la Seds; 1765 .
. . . . . li notar[ii]. .... Basilio ep(iseopo) ..... annis xxiii, [mensib usl viii, di (ebus) ii, T .... no(nis) oct(obribus), [As]terio
cons(ule).
Pl. XXXIV . - Dans la cathédrale, nef méridionale, en haut. CIL,
XII, 591; Le Blant, Ins. chrél. de la Gaule, II, n' 625 .
101.

Aix, au cloître de Saint-Sauveur.
... .. ci us Christi anci[lla ?] . . . . . [s ]idera earum . .. .. meritis
ill ne intra vit ovans ... na . . . . ev v (?) ecclesiae doc tor ... genis

l'cil ici ter aevo aetate fuit. Dives omnes .. eUin. Digoitate requiris,
lli tlera ?] pr[i]ma demonstrat.
CIL, XII, 5787.
Perdue.
102.

AIX, quartier des Minimes, 1765.

+lndolis hic jacet, heu, ecce sepultus,
cunclis carus, exosus non nisi mali volis;
t Dextrianus nomine vocita(ta)Lus in vila;
nec irnmerito, nam tuo sic munere, Christo,
dex lris Libi nunc fide adsistit in agnfs,
aelernnm sperans, te, domine largiente, donurn.
Prnde ntia erat praeditus, formaque decorus.
Non aliud unquam habuit nisi cUin bonitate fidem;
nec defuit illi el[e]gans cum verecundia pudor.
Bis undenos aevi completis duxit mensibus aunos,
pulc[e]r et innocuus, pia semper mente probàtus.
Lugemus te, miserande puer, quia breve omne quod bonum ~st.
-j· Obiit e saeculo, astra pelens, die lertium nonas junias,
quod est indictione prima-[-.
« Ici gît, enseveli, hélas, un adolescent, cher ù Lous, haï seulement des méchants; Dextrianus était son 110111 tant qu'il vivait;
non à tort, car par ta grâce, à Christ et par sa foi il siège main-

�MICHEL CLERC

80

tenant parmi les agneaux à ta droite, espérant de ta largesse,
seigneur, le présent éternel. Il était doué de sagesse, et beau
de forme. Il n'avait eu que, a vec la bonté, la foi; la délicate
pudeur et la réserve ne lui ont pas manqué davantage. Il a vécu
deux fois onze années à mois complets, beau et innoce11t, d'un e
piété toujours éprouvée. Nous te pleurons, enfant infortuné,
parce que tout ce qui est bon est court. Il est sorti du siècle,
gagnant les astres, le troisième jour des nones de juin , de la
première indiction n.
Pl. XXXIV.- Musée d'Aix

(~1°

153). - CIL, XII, 592; Le Blant, II, no 624.
103.

Arx; appor tée de Notre-Dame de la Seds à Saint-Sauveur,
d'a près Belle forest.

t Hic in pace quiescet Adjutor, qui, post acceptam paenitentiam, migravit ad Dominum, annis lxv, mensibus vii, dies xv ,
depositus s[ub] d[ie] vii ii kal (endas) januar(ias), Anastasio, v(iro)
c(larissimo), consu le.
Perdue.
CIL, XII, 590; Le Blant, II, no 623.
104.

Aix, à l'angle des rues de la Sabaterie et de la Glacière .
. . . . . vixit annos sexage ?]nos, ex qu[ibus vixit in episcopatu
annos . . . ?] . . . . Aquensium ple[bem?]. . . ca fuit quie[tem]
.... ad caelum m[igravit ?] ..... era? ..... [prae]senlari pen .. .
grege ration[em]. .. ta lis, cas tus, ..... larga ma[ nu .....
Pl. XXXIV . -Musée d'Aix. (coll. d'Aubergue) . -Le Blant, Nouveau
recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule, no 329; la plupart
des s uppl éments sont de Le Blant.
105.

PROVENANCE INCERTAINE
.... . tum[ul]u[m] ? . ... ben[enatusl ..... [ob]iit. . . ra . .
CIL, XII, 587.

Perdue.
106.

SAINT-PoNs, près d'Aix.
Dis Manibus. Pl . XXXIV. -

Colombes becquetant un olivier.

Musée d'Aix (n' 130).
CIL, XII, 589; cf. B.A. 1904, p. XXXIV.

�AQVAE SEXTIAE
1.07.

SAINT-MAXIMIN, dans la crypte de l'église.
Maria virgo, minester de tempulo Gerosale .
Pl. XXXIV.

CIL, XII, 649; Le Blant, II, no 542n.
1.08.

LA GAYOLE

i· lnsegnem genetum, cruces

muni ni me ·septum,
insontem, nu lia pecca ti sorde fucatu.m,
[The]udosium parvum, quem pura mente parentes
optahant sacro fontes baptesmate tingui,
jim]proba mors rapuit. Set summi rector Olympi
Lpra]estabet requiem membris, ubi nobele signum
[in]fixum est cruces, Cluistique vocavetor eres.
&lt;i D'une naissance illustre, muni du rempart de la croix,
innocent, exempt de toute souillure du péché, l'enfant Théodose,
que ses parents, à pieuse intention, so.u haitaient voir plongé
da ns la fontaine sainte du baptême, la mort cruelle J'a ravi.
Ma is celui qui gouverne le haut Olympe donnera le repos à ses
me mbres, sur lesquels est imprimé le noble signe de la croix, et
il sera appelé l'héritier du Christ ».
- A Brignoles, chez M. Garnier.
CIL, XII, 5750; Le Blant, Nouveau recueil, no 331.
1.09.

LA GAYOLE

t

Stemmate precipuum, trabealis fascibus ortum,
Innodium leti hic sopor altns habet ;
qui, post patricia praeclarus cingola rector
subjecit Christi colla subacta jngo,
postponens ultra mundi protendere pompas,
et potins Domino solvere vota malens.
Sic gemino felix perfunctus munere gaudet,
egregius mundo, placetus et Domino;
hoc tumulo cujus tantum nam membra quiescunt,
laetatur patria mens, paradise, tua.
« Noble par son origine, issu d'une famille consulaire,
Ennociius est ici, endormi d'un sommeil profond; après avoir
été gouverneur de province et revêtu de l'illustre ceinture du
6

�82

MICHEL CLERé

patriciat, il a soumis humblement sa tête au Christ, renonçan t
à pousser plus loin dans les pompes du monde, et préférant
acquitter ses vœux envers le Seigneur. Ainsi il a eu le bonheur
de s'acquitter d'une double tâche, brillant dans le monde, et
agréable au Seigneur; car ses membres ne font que reposer
dans ce tombeau, mais son âme se réjouit de t'avoir pour patrie,
ô paradis&gt;&gt;.
Pl. XXXIV (d'après le dessin de Peiresc).
Perdue.
CIL, XII, 338; Le Blant, II, no 628.
110.

LA GAYOLE
Hic requieséél in pace boue memoriae S[y]agria, qu[ael obi[i]t
xii kal (endas) februari~s, [i]ndic[tione] undec[i]ma.
Pl . XXXIV. - A Brignoles, chez M. Garnier .
CIL, XII, 339; Le Blant, II, no 629.
111.

CABASSE; encastrée dans le mur extérieur de l'église . En 1788,
au dire d'Achard (Géographie de la Provence, Il, p. 112), elle
aurait été « sur la face orientale d'un superbe mausolée de
forme hexagone, dont la moitié est couverte par la muraille
du sanctuaire qui porte dessus » ???
D(is) M(anibus), Cornelia, Q(uinti) filia, Pia, sibi et G(aio)
Adreticio Victori, Volt(inia), marita merito et merenlissimo, ei
G(aio) Adrelicio Firmino, fil (io), et Sext(o) Adreticio Insequenti,
fil (io), el T (ilo) Adreticio Vindici, fil (io), et G(aio) Adrelici o
Grato, nepoli, defuncto ann (orum) xvi, et G(aio) Adreticio Pi o,
nepoti, et Adretici[a]e Pi[a]e, nepoti, et T(ito) Adreticio Avito,
nepoti, et Victimariae Juniae, nuru(i) merentissim[a Je, vi va fecit.
CIL, XII, 31H.

Pl. XXXIV.

(A noter, l'orthographe Gai us, conforme à la prononciation, au lieu de
l'habituel Caius ).

112.

Aix; trouvée en faisant les fondations de l'hôtel d'Oppède (Burie).
Sex(to) lEmilio Paullo, pa tri, lEmiliae, Q(uiuti f(iliae), Regillae
malri, Sex(to) lEmilio Paullino fralri, T(ilo) lEmilio Burro
fratri, C(aius) lEmil(ius) Vastus suis.
Pl. XXXV (Musée d'Aix (n• 120).

CIL, XII, 537 .

�83

AQVAE SE XT!AE:

113.

Arx
L(ucio) Antonio Rufino, M(arcus) Vitellius Celsus.
RA, XXXVI (1900), p. 433.
Perdue.
114 .

Arx
. .. .. no ..... Anton[ius ?]. .... [pa ?]ter pra ...
Perdue .

CIL, XII, 539.

115.
SAINT-MAXIMIN

SJex(lo) Atilio Optat(o), [Cjorneliae Op[talae] . . . . . Secundio ni . . . . . [S]ex(tus) A lili us Firmian[us] . . . . . parentibus .... .
Pl. XXXV. - Musee Borel y (in v . no 266).

CIL, XII, 5748.

11S.

Arx, près de l'église Saint-Pierre.
Quint us Atil (ius) Vi ... (?) .
Perdue.

CIL, XII, 540.
117.

Arx, rue de l'École, dans le mm· en face du no 21
(n° 4 de la rue des Bremondi) .
. . . . . lio Attilli f(ilio; ..... ai ..... el li ..... ma tri.
Pl. XXXV.

CIL, XII, 5777.

118.
SAINT-ZACH ARIE
•

1

Sex(to) Altio Atli[co patriJ, Valeria e Sexli (nae m atri, ValeJriae
Atliae s01·[ori, Sex(to) Attio Fes]to fratri, Attiae [Nove11ae filiae],
Memmiae Pris[cae uxori], L(ucius) Allius Secu(ndus sibi] et
su is [v(ivus) f(ecil)].
Pl. XXXV (et les ancie.nnes copies utilisees par Hirschfeld, pou1· la
partie disparue aujourd'hui). - Musee Borely (in v. no 89).
CIL, XII, 334 .

�MICHEL CLERC

84

119.

SAINT-ZACHARIE, vers 1845.
L(ucio) Attio Q(uinti) f(ilio ) Vol(tinia) Rufino, L(ucius)
Clodi[u)s P[h]osphorus.
Pl. XXXV. -Musée Borély (inv. n° 98) .

CIL, XII, 335.

120

Aix, trouvée en 1806 au jardin Bonnaud (aujourd'hui vill a
Dési~~é e, chez Mm • de Monligny, route d'Italie, no 53).
D(is) M(anibus) Aviliae Geminae patronae optimae, Avilia
Justa.
CIL, XII, 541 .
121.

LOURMARIN
Camullia Tertulla, annorum xx.
CIL, XII, 1125.

Perdue.
122.

ÛRIGINE INCERTAINE
Corn elio.. . . Firmae Philoxeni t(i liae), M(arco) Cornelio
Aquiloni v[i vus fecit ?]. - Sur la bordure, non rendue par la
photographie, [C]ornelio Si .... . eni . . ...
PI. XXXV. - Musée d'Aix (no 124).
CIL, XII, 547 .
123.

Aix, au cimetière de Saint-Laurent.
Q(uinto) Cornelio Q(uinti) f(ilio) Aspro.
Perdue.

CIL, XII, 543.

124 .

Aix, « près des glacières, sur le chemin des Martigues »
(Saint-Vin cens).
D(is) M(anibus) Cor(neliae) Eutychiae.
Pl. XXXV.- Musée d'Aix (n'137).

CIL, XII, 548 .

�AQVAE SEXTIAE

125.

PAPÉTY, près du Puy Sainte-Réparade.
D( is) M(anibus) Corneliae Feliculae.
Pl. XXXV.

RA. XXXII (1898), p. 281.

Chez M. Gondois .
1.2G .

Arx « hors la ville

n

(Solier).

L(ucio) Cornelio Festo, M(a rcus) Cor(nelius) Secund[us] ·rratri.
Perdue.

CIL, XII, 544.
127.

Arx, jardin de Saint-Pierre, 1840.
parentibus Q(uintus) Cor(nelius) Gratus.
CIL, XII, 545 .

Perdue.
128.

Arx, près de l'église Saint-Pierre.
Cornelio [H]os[piti ?] et Pompei[o] Aquila[e] Certo Eutacto
[De]utero.
CIL, XII, 546.

Perdue.
129.

Arx, entre les églises Sainte-Croix et Saint-La.u rent.
D(is) M(anibus), Cor(neliae) Secundae conjugi ... .. Q(uintus)
Juli [us, Q(uinti)] lib(ertus), E [a]rinus.
CIL, XII, 549.

Perdue .
180.
ÛRIGINE INCERTAINE

D(is) M(anibus) Corneliae Valerillae, annorum xviii, Caesonius Hermes conjugi dulciss(imae).
CIL, XII, 550.

Perd ue.
131.

Arx, près de Saint-Eutl'Ope, 1696.
D(is) (ascia ) M(anibus) Ducciae Gratillae, Julia Gratina ma tri
pientissi mae.
Perdue .

CTL, XU, 551 .

�86

MICHEL CLEl\C

131 Lis ,

Aix, à Saint-Sauveur, dans la nef principale, côté sud, audessus de la loggia qui surmonte l'archivolte de la première
grande arcade.
[D(is)] M(anibus) Elpidis . . . .. M. Flavius Artemido(rus) uxori
incomparabili.
B.A., 1912, p. 29.

131tcr,

GARDANNE . - Urne funéraire en plomb.
REA, 1913; p. 191.

A. Filipp
132.

Aix, hors ville.
D(is) M(anibus) M(arco) Foebo.
Perdue.

CIL, XII, 577.

138.

Aix, près du couvent du Saint-Sacrement, vers 1851.
L(ucio) Front[onio '?] Tryfoni, Sozomenus.
Pl. XXXV. -Musée d'Aix (n° 122).

CIL, XII, 552.

184.

Aix, près du couvent des Minimes.
C(aio) Geminio Censori, L(ucio) Geminio Messio, M(arcus)
Geminius Nasica, fratribus.
Pl.; XXXVI.- Musée d'Aix (no 119).

CIL, XII, 553, et Add.

135.

Aix, cour de la caserne de gendarmerie, 1867 (rue Bellegarde) .
. .. . o Grato f(ilio), [Qu]intin[a]e f(iliae), Nigrino ..... . so .. .
Pl. XXXVI. -Musée d'Aix (n° 129).

CIL, XII, ~55, et Add.

138.

Aix, près de la place aux Herbes, 1843.
C(aio) Jul[lio], L(ucii ) f(ilio) Volt(inia), A'•ito, T(itus) Juli us
Natalis.
Pl. XXXVI.- Musée d'Aix (no 126) .

CIL, XII, 556.

�87

AQVAE SEXTIAE

187.

CucuRON.
Sex( to) [J u]l (io), Sex(ti ) f(ilio ), Vol (tinia), Mi[nori, pat ri '?],
Tertiae, Tertio Cel [s]in[o fralri ?], L(ucius) Jul (ius) Sex(ti )
f(il ius) Vol(tinia) Optatus, sibi et [suis.
CIL, XII, 1130.

Perdue .
138.

Arx, à la commanderie de Saint-Jean (B. Burle).
Sex(to) Julio Satumino, C(aius) Cor(neli us) Valen linus,
Q(uintus) Cor(nelius) Servatus , arnica.
CIL, XII, 557, et Add.

Per due.
130.

EsPARRON, chapelle du Revest.
C(aio) Julio Vitioni, Q(uinlus) Julius Supe[r]stes, fratri,
Juliae, Q(uinti) f(iliae) Avitae, Q(uintus) Lucanus Insequens,
optum[a]e uxsori.
Pl. XXXVI .

CIL. XU, 350 .
140.

Arx, près de l'église des Augustins Déchaux, vers 1646 .
D(is) M(anibus) Juliae Chrestes,
amicae incomparabili.

Antonia

Aristophania,
CIL, XII, 558.

Perd ue.
141.

Arx, entre les églises Sainte-Croix et Saint-Laurent.
.J uliae Secundae, Cai('? ) filiae, annorum xii ; Phile mater fecit.
CIL, XII, 559.

Perdue.
142.

Arx, à la porte de Bellegarde (B. Burie) ;
à la place des Trois-Ormeaux (Solier) .
. . . . . ta, C(aius) J [u]nius Sex(li ) f(ilius ) . . . . . Sever[i a nus ]
rom. . . . . [peut-être, eques roman us ?]
CIL, XII, 576, et Add.
Perdue .

�88

MICHEL -CLERC
143.

LE GRAND CAMPDUMY
D(is) (ascia) M(anibus) Lenti(i ) Pudenti[s], Coylia Marcellina
marito pientissimo f(ecit) .
CIL, XII, 345.

Pl. XXXVI.- Chez M. Gavoty .
144 .

. CABRIÈS, quartier des Patelles.
Ma[niliae ?] conjugi pientissim[a]e, Mamertinus memoria m
[po]suit], qu[a]e vix [it aunis xxx ... ?
Pl. XXXVI. - Musée Borély (inv . no 314). - REA, IV (1902), p . 237 ;
et Chaillan, Inscriptions du canton de Gardane, p. 59.

145.

LO URMARIN
Marciae, Q(uinti ) f(iliae ), Prisca e, C(aius) Attius Novell[u s]
matri.
CIL, XII, 1132.

Perdue.
14G.

ÛRIGINE INCERTAINE
D(is) M(anibus ) Q (uinti ) Materni Marcini,
pa tri pientissimo.
Pl. XXXVI. -Musée d'Aix (no 140).

Maternia Grata
CIL, XII, 563.

147.

ÛRIGINE INCERTAINE
Muses ; vix(it) ann(is) xx.
Pl. XXXVI.- Musée d'Aix (no 142) .

CIL, XII, ,564.

148.

PEYPIN n'AYGUES, 1857.
Novellia Novani f(ili a) Paterna, sibi, P (uhlio ) Novellio Nova no
patri , Sabinae, Lenaei f(ilia e) , malri, P (ublio) Novellio Vasto,

�AQV AE SEXTIAE

L(ucio) N0vellio Sabino, fratribus, Q(uinto) Veratio [Ve]ro,
Sex(to) . Veratio Paterno, nepotibus.
CIL, XII, 1133.

Pl. XXXVII. - Musée Calvet.
149 .

AIX, près de l'église des Augustins déchaux, 1646 .
. . . . . Piae, Opta ti Sur. . . . . filiae, an[ norum l·
F .. . . . a ... parenti[bus] et sibi f(ecit ) .

....

Opta tus

CIL, XII, 565.

Perdue.
150.

Aix, jardin des Minimes.
L(ucio) Pompeio Vilali d(omino ?), Pompeiae Banonae,
iib(ertae) piissimae.
CIL, XII, 566.

PL XXXVII. -Musée d'Aix (no 121).

151
ÛRIGINE INCERTAINE

Pompeia Compse

si~i

et Pieridi fi[l](iae) s(uae ?) v(iva) f(ecit).
CIL, XII, 567.

Pl. XXXVII. -Musée d'Aix (no 125).

152.

Aix, près de l'église des Augustins, 1646.
C(aio) . .. . . Priscian[o],

~lia

Ser[vatil ?]la conjugi optimo.
CIL, XII, 568.

Perdue.
. 153.

Aix, dans le jardin des Augustins, 1840.
D(is) M(anibus) Protidi, Victorina et Mansuetus.
Jardin Rivière (Armieux); encastrée dans la tour.
CIL, XII , 569 et Add .

Pl. XXXVII.

153 bis .

Aix, 20, rue Lieutaud (des Pénilents noirs) dans la cave.
D(is) M(anibus) s(acrum ) ; Publicia Terliola .... .
REA, XVI, 1914, p. 78.

�90

MICHEL CLERC
154.

CucuRON (?)
M(arco) Ro[s]ci[o] R[e] s[ti]tuto, patri
p(osuit).

p(ientissimo), filius

Perdue.

CIL, XII, 1141.
155.

Aix, près de l'église des Augustins, 1646.
Sergio patri, Maxumae matri, Fuscae sm·m·i, Maxumillae
sorori, Veratio fratri, Sergia L(ucii ) f(ilia) Optata viva, sibi et
suis fecit.
Perdue.

CIL, XII, 570.
156 .

Aix, près de l'église des Augustins, 1646.
D(is) M(anibus) Severiae Secundinae, L(ucius) Valeri[us]
Eut[y]chion, uxsori incomparabili .
Perdue .

CIL, XII, 572 .
157.

SAINT-MAXIMIN, au domaine Saint-Jacques, chez M. Rostan.
Silvanus , Litumari f(ilius), pius hic quiescit.
CIL , XII, 5749 .

Pl . XXXVII .
158.

BRIGNOLES, urne en marbre.
Dis Manibus Taetaniae, C(aii) f(iliae), Pacatae .
Pl. XXXVII. -

Musée d'Aix (n° 161).

CIL, XII, 3-!0.

159.

AIX, quartier du Défan.
M(arci) Valeri(i), C(aii) f(ilii).
Pl. XXXVII . -Musée d'Aix (coll. d'Aubergue) .

CIL, XII, 5779.

180.

Aix, jardin du Saint-Sacrement, 1844 .
. . . a . . . mil[iti ?] . . C(aius) Val[eri]an[us] ... t[estamento ?]
Perdue .

CIL, XII, 573.

�91

AQVAE SEXTIAE

161 .

AtK, au Petit Barthélemy.
C(aius) Va[lerius] Calle .. . C(aio) Vale[rio] Come . .. [l]iberto,
.. .. . de se me[rito.
CIL, XII, 5780.

Perdue.
162.
TERRITOIRE

n'Arx, au lieu dit Canon('?)

Sex(to) Val ~ erio) Mansueto, Martialis lib(erto) .
CIL, XII, 574.

Perdue.
163.

Arx.
Valerius Saturninus.
CIL, XII, 5781.

Perdue.
164.
CABASSE

D(is) M(anibus), L(ucio) Valer(io) Virill (io ), Valeria Marcella,
marilo optimo.
CIL, XII, 346.

Perd ue.
165.

Arx, près de l'église des Augustins, 1646.
Vatinio Serva [to.
CIL, XII, 575.

Perdue.
166.
CABRI ÈS

. .. f '? ]lam[en ?] vivus sibi fecit . .. recenti zeses, (ascia ) Verginiae Palernae, Ver[g]inia Marcella, fi[l]iae pientissirnae fecit.
[ascia).
Perdue .

CIL, XII, 182; cf. REA, IV (1902), p. 237.

�92

MICHEL CLERC
187.

CHAPELLE SAINT-GERMAIN, près de Simiane.
D (is ) M(a nibus ). [V]inicio Eu[d]repiti [sibi] pos[ter]isq[ue ]
suis v[i]Y[us] fecit.
B. AN . 1907, p. 305.

Pl. XXXVII.
188.

Aix. Suspecte?
L]ocus [in]ter cippos sacer ; [in] fronte p[edes] xii, m agro
p[edes] xx.
CIL, XII, 582.

Perdüe.
189.

AIX
Ped(es) q(uadrati) xii.
CIL, XII, 583.

Perdue.
170.

Aix, près du couvent des Minimes.
ln h·onte pe(des) xii.
Pl. XXXVII. - Musée d'Aix (n° 105) .

CIL, XII, 581.

171.

Aix
P(edes) xii.
Perdue.

RA, XXXVI (1900), p. 433.
172.

Arx, sous le chœur de Saint-Sauveur, 1654 .
. . . a sol ..... us Aq[uis? uensis ?] ..... ? sevir] Aug (ustalis ?l
c[ orporatus ?] ... in pret. .. [? civi]bus qui in col (un t ?]
..... mo ... .. b.ann . . . bus .
. . . momi . . .
Perdue.

CIL. XII, 532 .

�93

AQVAE SEXTIAE

173.

Aix, jardin du couvent du Saint-Sacrement,
1843-1844 4 ; fragments.
u

d

c

b

lla v ..... stun . .. .. na ..... [porjtic[um?
Pl. XXXVII. -Musée d'Aix (no 131).

pinar . .. ti ...
CIL , XII, 536.

174.

Près d'Arx, au sommet du vallon de Chicalon, près d'une bastide,
au-dessus d' une source, en guise de pont.
ero .. . a[e] [S]erva[nd]ae [ux]ori [Victor]inus .. . h .....
(ascia et niveau ).
CIL, XII, 571.
175.

Près de SAINT-MAXIMIN
. . . [a]note ..... arini.
CIL, XII, 5749a.
176.

Arx, dans le soubassement du clocher de Saint-Sauveur,
1843-1844 .
. . . . . ium a parentibus
pe rpetuet dom um .. _.

o adque arbusculis [? felicit] as.
CIL, XII, 578.

Peut-êtl'e moderne. - Perdue.
177.

Arx
... ecnodi?
Perdue.

CIL, XII, 580.
178.

Arx, près de l'église des Augustins, 1646 .
. . . . . m .... ux&lt;'&gt;ri . . . .. in corn parabili.
Perdue.

CIL, XII, 586.

�94

MICHEL CLERC

179.
LOURMARIN

Alea si umarae vi ri f(iliae ?) •
Perdue.

CIL, XII, 1124.

180.

Près d'Aix, sur une muraille de l'enclos
M(arcus ) Jun [ius] et M(arcus) Milo (?)

Sainte-At~ne.

co . ..

Perdue.

CIL, XII, 5778 .

181.

Aix, montée de Saint-Eutrope, sert de marche
auprès d'un bastidon .
.. .. . mus Co ..... sib[i) s[uisque.
CIL, XII, 5782.

182.

Près d'Atx, sur la route d'Eguilles, au bastidon Barie,
encastrée dans le mur .
• . . J u[li] o ... [Serv] a tus frat[ri] piissimo.
REA, 1909, p. 49.
183.

Arx, au Jas de Bouffan, encastrée d,;ms le mur.
M[anibus?] L(ucii ) Cr . .. Ju[lius] Carus . .. .. oi .. •
REA, 1909, p. 50.
184.
POURRIÈRES

..... lio [a]nn[orum ?] •. . ex [testam]ento.
RE, III, no 910.

185.
CABRI ÈS

? op li] mo ... ii (?) p nov ... of (?)
Pl. XXXVII. - A la Malle, chez M. Durand.

REA, IV (1902), p. 235.

�95

AQVAE SEXTiAE
185

lJi.• •

RouGIERs
Q(uinto ?) . .... Trogo (?)Ma ..... vixit anno[s] ... pater e ... . .
dignu ...
Pl. XXXVII. - Musée Borély (in v. no 315).
MARSEILLE
189.

L(ucio) Dudistio L(ucii) f(ilio) Vol (tinia) Novano, pontif(ici)
Laurentinorum, orn(amentis) flamin (atus) colon(iae) Aquens(is)
exorn (ato), praef(ecto) Alae hispanae, adjutori ad census provinc(iae) Lugdunens (is), proc(uratori ) Aug(usti) Alpium Cottian
(arum ), Dudistii, Eglectus et Aphtonetus, palrono optimo.
Pl. XXXVIII.- Musée Cal v et (n° 18).

CIL, XII, 408 et Add.

187.

MARSEILLE
E trilia Laeta, Syriaci (filia ), ex Hispan(ia) Baet(ica) Italicensis,
h(ic) l(ocus ) p(ub lice) d (alus) e(st '?) (Frohner); ou h(oc) l(oco)
p( ermissu ) d( ecurionum ?) (Hirschfeld).
Pl. XXXVIII. -Musée Borély (no 7•1).

CIL, Xli. 412.

188.

MARSEILLE, à Saint-Victor.
Hic jacet bane mem (oriae ) p[a]p[a] Lazar[ns], qnliJ vixit in
tim ore D(omin )i, p (Ius) m(inUSJ an (norum ) lxx, et requievit in
pace p[ridie kalenda '?]s ..... cu ... . .
Pl. XXXVIII (d'après le dessin de Peiresc). -Perdue. - Le Blant,
Nouveau recueil, no 216.
188.

ARLES
P( ublius ) Sextius Florus, sevir Aug (ustalis ) col (oniae ) Ju(liae)
Aquis et Col (oniae ) Jul(iae ) P (aternae ) Arel (ale), Valeriae Spuri (i)
Flassinae (ou Spuri(i) f( iliae) Lascivae? (Mommsen ) uxori pienLi ss(imae), Sex(to) Valerio Proculino, et suis.
Perdue.

CIL, XII, 705.

�96

MICHEL

CLERC

190.

SAINT-GABRIEL, encastrée dans le portail de l'église.
Dis] M(anibus ). M(arco ) Fronloni Eupori, sevir(o) Aug (ustali )
col (onia ) Julia Au g(usta ) Aquis Sextiis, navicular(io ) mar(ino)
Arel (a tensi ), curat(ori ) ajusd (em ) corp(oris ), patrono nautar(um )
Druenticorum e t utricl arior (um )" corp (oratorum) Ernaginens[i ]um, Julia Nice uxor, conjugi carissimo.
Pl. XXXVIII (d'après le moulage du Musée d'Aix) .

CIL, XII, 982 .

191.
NrMES

M(arco ) Cominio M(arci ) f(ilio ) Vol (tinia ) .&amp;:miliano eq(uum )
p(ublicum ) habenti, curatlo]ri Aquens (ium) . . . dato ab imp(eratore). . . [fl]amini provinc[iae Narbonensis ]flam (ini ) [coloniae
Augusta e Nemausensium, iiii viro] ab aer[ario], po[ntifici],
Vocon[tii patrono optimo ?] (compléments d' Hirschfeld ).
Pl. XXXVIII. -

Musée de Nîmes.

CIL, XII, 3212 et Add .

192.
NIMES

r?

Post]umo [Vol(tinia) Aq] uensi. T(ito ) Albucio
Al]bucio
Tertio Vol (tinia ) Aquensi.
CIL, XII, 3357.

Perdue.
193.
NARBONNE'

.. . us P (ublii ) f(ilius ) Vol(tinia ) [duovi]r, praetor [Aquis]
iae C(aii) l(ibertae)
Sextiis, testam(ento ) [fieri] jussit, sibi et
Philonicae ux (ori ).
Pl. XXXVIII. -Mus ée de Narbonne.

CIL, XII, 4409.

Je dois les c.l ichés des inscriptions du Musée de Narbonne à M. Rouzaud.

194,
NARBONNE

.... . Gallo, aedili, f(rumenti ) c(uratori ?) .. . [flamini Germanici Caes]aris, praef(ecto) fabrum . . . aed (ili ) Aquis Juliis, patri

�97

AQVAE SEXTIAE

. . ... [fJratri, Messiae, M(arci) f(lliae) Quartae . .. [Vo]lt(inia),
Sen icioni, aed(ili), t(rumenti ) c(uratori ?) fra tri . .. ·
' Pl. XXXVIII. -Musée de Narbonne.

CIL, XII, 4363.

195 .
NARBONNE

Qu[a]dr[o]ni[o] Fide[li] sevir(o) A[ug(ustali] c(olonia) J (ulia)
P(aterna ) N(arbone) :Yl(artio), et c (olonia) Julia ) Aq[uis] Sext[iis],
Chl'ysogonus [l (ibertus )] fec il .; in a(gro) (pedes) xv.
Pl . XXXIX. -Musée de Narbonne .

CIL, XII. 4414.

19G.
NARBONNE

L( ucio ) Vercio Prisco, sevir(o ) Aug(ustali ) c(olonia ) J (ulia )
i'(atern a • C(laudia ) N(a rbone ) M(artio ) et Aquis Sextiis, M(arcus )
Auru nce ius, M(arci ) f(ilius ), amico optimo.
Pl. XXXIX. - Musée de Toulouse.

CIL, XII, 4424 .

197 .
NAHBONNE

L( ucio ) Sta lio C(aii ) l(iberlo ), Volt (inia ), Nasoni, Aquiensi .
Pl. XXXIX . - Musée de Narbonne.

CIL. XII, 4527.

198 .
NARBONNE

Fadius [se.vir] Aug(ustalis) c(olonia) [J(ulia)] A(ugusta) Aquis
. . . Sex(ti ) lib (e rlus).
CIL, XII, 4528 et Add .

199.
ROME

D(is) M(anibus). M(arcus) Orbius M(arci) f(ilius ) Aquis M[arcellus ?] Sex( tiis), optio mil (itum) peregr(inorum ), mlilitavit
anlnis xvii, vix(il) an(nis) xxxv; re[stabant] huic dies li ut fieret
c(e nturio). Fec[erunt] M(arcus) Val(erius) Dionysius patro[no

�98

MICHEL èLERè

. el] Suetonius Taurus pr ..... (1). Her(es) faciend(um ) cu[ ravit
item?] Val(erius) Dionysius, si[bi et suis], post[erisque].
Pl. XXXIX. -

Musée de Naples.

CIL, VI, 3328.

200.

RoME

L (ucius ) Julius M(arci ) f(ilius ) Volt(inia) Fuscus, Aquens is.
olearius .. .

CIL, VI, 971 7.

Perdue .
201.

MoRLUPO, à 20 milles de Rome, sur la voie Appienne.
M(ai·co) Junio Rufo Pylhioni, Aquis Sextis, patrono coloniar,
homini bono et disLs]erlo.
Pl . XXXIX. - Rome, Villa Borghèse.
CIL, XI, 393·l.
202.
ÛSTIE

L (ucio ) Antonio Epilynchano, lictori dec (uriae ) Curiali ac,
quae sacris publicis apparel, q(uin )q(uennali ) collegi(i ) fabru m
tignariorum Osli (i)s, seviro Aug(uslali) iu provinc(ia ) Nar.bon ensi, colonia Aquis Sextis.

CIL , XIV, 29G.

Perdue.
203.
MAYENCE

M(arcus ) Cornelius M(arci ) f(ilius ) Voltinia Optalus, Aq uis
Sexlis, miles leg(ionis ) xxii Primigenia (e), c(enlurio) Q. Stal i[i.
Proxum[i], aeroru[m] xi, lestamenl.o f(ieri) juss(it).
Pl. XXXIX. -Musée de Mayence.

CIL, XIH, 6950 .

204.
MAYENCE

M(arcus) Vinicius .... .. f(ilius ), Vol (tinia), Mesor, Aqui[s] . . .
mil[es .. .
Pl. XXXIX . -Musée de Mayence.

CIL, XIII, 7014.

(1) Le complément (mlcr ou (1·atri, indiqué par Je Corpus, paraît exclu pm·
les noms mêmes du personnage ; d'ailleu rs , je lis plutôt PR.

�AQVAE SE,XTIAE

99

204his,

CASTEL, vis-à-vis de Mayence.
C(nio) .Julio C(aii) f(ilio), Volt(inia), [Aquis Sexti]s l?) dec(urio ni ) alae Pi[ce]nlin[a]e, an(norum ) xxxxviii .. . [h(ic) s(itus)
e(s l); h(eres) f(ieri) c (uravit) .
Perdue.

CIL, XIII, 7296.
205.

SALONE (Dalmatie) .
Il1(a rcus ) Jul(ius) M(arci ) f(ili.us) Vol(tinia ) Paternus Aquis
Sex li is, mil(es ) leg(ionis) vi Viclric (is), c (enturio) leg(ionis ) viii
Aug( uslae), c (enturio) leg( ionis ) xiiii G(eminae) M(arlia e) V(iclri cis ), c (enlurio) leg(ionis) xi C(laudiae ) P (iae ) F (idelis), L(eslamc nto ) f(ieri ) j (ussit ) ex sestertiis decem millibns. Julia (T)ili
fti! in) Max ima, uxor, et M(arcus ) Jul (ius ), M(arci) l(ibertus ),
Docim us, h (eredes), f(ieri ) c (uraverunt) .
Pe rd ue.

CIL, Ill, 2035.

��TABLE ALPHABÉTIQUE
DES NOMS PROPRES CONTENUS DANS LES INSCRIPTIONS

(Les numéros sont ceux des inscriptions)

EMPEREURS
Ti( berius) Caesar Augustus
(Tibere).
C(aius) Caesar, German ici f ..
Ge rmanicus Augustus (Ca-

18

ligula)

6

Ti(beri us) Claudius Caesar
A ugus tus Germanicus
(Claude Jer) .
&gt;~c ro Cla udius Caesar AngusLus Germanicus (Néron) .
7. 10. 12. 13.
Caesar T(itus) JElius Hadrianus Antouinus Augustus
Pi us (Antonin). .
. . . 16.
C aesa r M(arcus) Aurelius
Pro bus (Probus)
Caes ar Flavius Valerius
Co.nstantinus Auguslus
(Constantin f er) .

15

14

17
11

9

CONSULS
Asteri us (494) . . .
Anastasius (517 ?) .

100
103

AIX OIS

Sex. Acutius Aquila .
Acutus .
Adjutor. .
T. Adreticius Avitus
C. Ad reticius Firminus .
C. Adreticius Gratus .
Sex . Adreticius Insequens.
C. Adreticius Pius
C. Adre ticius Victor
T. Adrelicius Vindex .

26
26
103
111
111
111
111
111
111
111

.

111
Adreticia Pia.
48
Advetisso
. . 152
JE!ia Ser[vatil] la .
C. JEmil(ius) .
98
98
T. JE milius.
112
T. JEmilius Burrus .
112
Sex JEmilius Pau llus
112
C. JEmilius Vastus
112
JEmilia Regilla .
37
Albucius Ligur.
192
Albucius Postumus ('? )
192
T. Albucius Tertius.
179
Aleasiumara (?) .
71
Anilla .
73
. Sex. Annius Verus .
Antoriius.
114
L. Antonius Epitynchanus
202
L. Antonins Rufinus
113
140
Antonia Aristophania.
Aphtonetus Dudistius.
186
115
Sex. Atilius Firmianus
115
Sex. Atilius Oplatus
116
Quintus Atilius Vi.. .
117
Attilius.
29
M. Attius.
118
Sex. Attius Atticus
Sex. Attius Festus
118
C. Attius Novellus
145
L. Attius Rufinus .
119
118
L. Attfus Secundus .
118
Attia Novella .
196
M. Aurunceius.
120
Avilia Gemina
120
Avilia Justa
100
Basilius
34
Beryllus .

�102

MICHEL CLERC

M. Caelius Clemens
96
M. Caelius FI orus
96
Caelia Restitula
96
Caesonius Hermes
130
Sex. Cala vi us Pastor .
94
Calpurnia Alexandria.
37
Camullia Tertulla
121
Canacia
55
Sex . Celtilius Sencio .
42
Certus .
128
Chrysogonus.
195
Cisius (?).
23
L. Clodius Phosphorus.
119
M. Cominius JEmilianus
191
A. Cominius (?) Successus (?).
43
Cordius
66
Cornelius
122
M. Cornelius Aquilo
122
Q. Comeli us Asper.
123
L. Corn elius Festus.
126
Q. Cornelius Gra tus
127
Sex(tus) Cor(nelius) Hilarus . 35
Cornelius Hospes (?) .
128
M. Cornelius Optatus.
203
M. Cornelius Secundus.
126
Q. Cornelius Servatus
138
Q. Cornelius Smertullus
41
C. Cornelius Valentinus
138
Cornelia Anthis
94
Cornelia Eulychia
124
Cornelia Felicula.
125
Cornelia Gratilla .
77
Cornelia Oplata
115
Corne lia Pia .
111
Cornelia Secunda .
129
Cornelia Ter(tia ?)
35
Cornelia Valerilla
130
Coylia Marcellina.
143
De uterus.
128
Dexter.
49
Dextrianus.
102
Docimus.
34
Duccia Gralilla.
131
L. Dudisiius Novanus
186
Eglectus Dudislius .
186
1311ois
Elpis.
M. Erucius Natalis.
68. 69

Evangelus
34
Eutactus .
128
Eulychion
38
Eutychia
12-1
Exciggorix .
35
Failius.
1œ
Felicitas (?).
28
Firma .
122
M. Flavius Artemidorus
131 bi s
T. Flavius Justus.
59
Flora.
96
M. Foebus (1).
132
M. Fronto Eupor.
190
L(ucius) Frontonius (?) Tryfun
~s~

1~
~5

Gallus .
194
C. Geminius Censor
134
L. Geminius Messins .
134
13,1
M. Geminius Nasica
Gratus .
135
Helena .
8-!
C. Helvius Primus .
·15
Ingenua
26
Innodius.
10\.J
Julius
182
55 loi•. 204 bi;
C. Julius .
13\.J
Q. Julius.
C. Julius Avitus
136
Sex. Julius Bacchius
63. 83
Julius(?) Cm·us.
183
Julius Cato.
92
M. Julius Docimus
205
Q. Julius Earinus.
129
Sex. Julius Felicissimus
28
Sex. Julius Felix .
28
Sex. Julius Firminus .
58
L. Julius Fuscus .
200
M. Julius Januarius.
56
Sex. Julius Mi( nor?)
137
T. Julius Natalis .
136
L. Julius Optatus.
137
(lJ Une inscription grecque, récemment entrée au Musée, et peut-être
d'origine locale, mentionne un médecin de ce nom, &lt;I&gt;oiboç (E)!&lt;X'tpoç.

�AQVAE SEXTIAE

C. Julius Paternus .
M. .Tulius Paternus .

Scx. Julius Paternus
Sex. Julius Saturninus .
Q. J ulius Superstes.
lVI. J ulius Verinus.

82
205
89
138
139
21. 89
21
139
139
140
131
97
205
52

Scx . J ulius Verinus.
C. J uli us Vitio
.Tnlia Avita
Julia Ch reste.
Ju lia Gr atina.
Julia Marina .
Julia Maxima.
.ln lin Minia.
t9o
Julia Nice
141
Julia Secunda
20
Julia Syra
180
JI. J nnius
201
~1 . .T uni us Rufus Pythio
C. T(u ?)ni us Sever(ianus ?) . 142
188
Lazarus
148
Lena eus
143
Lcn lius Pudens
78
Cn. Licinius Gratus
54
Scx. Licinius Successus
157
Liln ma rus .
139
Q. Lucanus Insequens
144
~I a g n a .
14-i
Mnmcrtinus
153
i\b [n]suetus
145
i\hlrcia Prisca
162
Mar li alis.
146
Malc rnia Grata.
146
Q. Maternus Marcinus
79 bi s
Ma terna
Max umilla .
Mc mm ia Prisca
i\lcrcalia Gratilla (?)
Messia Quarta
i\lclclli os Lados?.
M. Milo

Nigrinus .
P. Novellius Novanus
L. Novellius Sabinus .

155
155
118

27
194
46
180
147
61
135
148
148

103

148
P. Novellius Vastus
148
Novellia Paterna .
149
Opta tus
199
M. Orbius M....
80
C. P .. . Satur
141
Phile.
Hl3
Philonica.
122
Philoxseims
149
Pia .
151
Picris
173
Pinar(ius '?).
41.48
·Placidus .
86
C. Pompeius .
128
Pompeius Aquila .
128
Pompeius Cm·tus.
128
Pompeius Deuter.
128
Pompeius Eutactus .
50
T. Pompeius Felix .
L. Pompeius Hermeros.
24
C. Pompeius Hosp(es ?).
86
L. Pompeius Vitalis
150
150
Pompeia Banona .
151
Pompeia Compse .
24
Pompeia Domestica
152
C .. . Priscianus.
74
Pdscilla .
153
Protis .
27
Sex. Publicius Antenor.
153 bi'
Publicia Tertiola.
28
Pulcher (?) .
195
Quadronius Fidelis.
44
Quartus
135
Quintina.
55 bi s
C. Roqu ....
154
M. Roscius Res(ti)lutus.
26
Rufus
148
Sabina .
20
Sex. Samicius Maximinus.
20
Sex. Samicius Verus .
115
Seçundio.
194
Senicio.
91
Septumius Flaccus (?)
63. 83
Serenus
155
Sergius.
155
Sergia Optata
174
Servan da
67. 81. 182
Servatus .•

�104

MICHEL CLERC

Severa.
26
Severia Secundina .
156
P . Sextius FI orus
189
Silvanus
. 93. 157
Sozomenus.
133
Spurius
189
L. Slatius Nasa .
197
Suetonius Taurus.
199
Syagria
110
75
Syneros (?) .
187
Syriacusl.
158 .
Taelania Pacata
P . Tallius On esimus.
88
137
T erlius Celsinus .
Tertia
137
Tbeudosius . .
108
Tomeracus (?) Valerian us(?) 40
70
Trebia Lucilia .
185 bi'
Q .. . Trogus (?).
C. Valerianus (?) .
160
159
M. Valerius .
161
C. Vale1;ius Calle ...
36
L. Valerius Certus .
161
C . Va(lerius) Come ...
199
M. Valerius Dyonisius
156
L. Valerius Eutychion .
36
L. Valerius Lucinus
162
Sex. Valerius Mansuetus .
189
Sex. Valerius Proculinus .
163
Valerius Saturninus.
164
L. Val erius Virillius
25
Valeria.
118
Val eria Altia .
189
Valeria Flassina
164
Valeria Marcella

Valeria Sextina .
Valeria Thematiliana.
C. Valgus Victorinus .
Vatinius Serva[tus ?]
Veninia Marcella.
Veratius .
Sex. Veratius .
C . Veriatus Paternus .
S. Veratius Paternus.
C. Veratius Threption
Q. Veratius Verus
Veratia Nice .
Veratia Nigrina.
L. Vercius Priscus.
Verecundus
Vergilia Urbina.
Verginia Marcella
Verginia Paterna.
Vibius .
Viclimaria Junia .
Victorin us (?). . . .
Victorina.
Sex . Vindius Sabinus.
Vinicius Eudrepes .
M. Vinicius Mesor
L. Virilius Gratinianus .
M. Vitellius Celsus .

118
36
97

166
166
155
42
90

148
90

148
20
24
196
95
34
165

165
35
111
174
153

53
167
204
32
113

ÉTRANGERS

T. Domitius Pedullus Arelatensis
C. Julius V... Avenn(iensis(?)
L. Pom.peius Silvanus Tolossensis .

38

65
39

�ADDITIONS ET CORRECTIONS
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER

Annales 1910 :
P. 6. - Le Caenus peut être aussi bien la Touloubre que l'Arc.
On admet généralement qu'il faut rapprocher du nom de ce cours
d'eau celui du peuple des Caenicenses, connu, outre le texte de
Pli ne, par deux exemplaires d'une monnaie d'argent imitée des monnaies de Marseille: Tête d'Apollon lalll·ée à dmite, avec une corne
de rrière l'oreille; - lion rugissant à droite; légende KAINIKHTQN ;
dess ous, monogramme []V~, oll les auteurs du Dictionnaire archéolouique de la Gaule ont cru ~·econnaîlre tous les éléments du nom
\LI:ETPAMEAA ??? (Muret-Chabouillet, Catalogue des monnaies gau.'oises de la Bibliothèque Nationale, nos 2245-2246; H. de la Tour, Allas
des monnaies gauloises, Pl. V). - Il est possible que l'Aix salyen ait
relevé de cette tribu; mais aucun texte, ancien ou médiéval, à_ ma
connaissance, ne permet d'en retrouver l'emplacement précis.
CHAPITRE

II

P. 19 et suivantes - Pour M. Ch. Cotte (Bulletin de la Société
Linnéenne de Provence, 1912, p. 253), les silex trouvés par Marion
da ns la station du Colombier seraient néolithiques, el non paléolith iques. D'autre part, M. E. Octobon, a publié dans les Annales de
Provence (1911, 1912, 1913), une série d'articles sur la Préhistoire des
environs d'Aix-en-Provence. Dans le premier de ces articles, il signale
quelques stations néolithiques nouvelles, sans .grand intérêt. Dans le
second, étudiant à nouveau la grotte &lt;&lt; à anthropophagie » d~ SaintMarc, il declare trés douteuse l'hypothèse de Marion, et conclut
ainsi : « Abri sous roche ayant été utilisé, au début du néolithique,
po ur protéger une sépulture collective, peut-être à incinération ».
Da ns le dernier, il décrit, ·dans la même région de Saint-Marc, un
tunmlus-dolmen, qui daterait de la fin du néolithique, et peut-être du
début de la période du bronze.
P. 20 - Il faut ajouter aux &lt;&lt; peul vans» plus ou moins hypothétiques de la Statistique le Q menhir&gt;&gt; signalé par M. Rostan, au Congrès
scientifique de France (XXXIUme session, à Aix; 1866, Il, p. 215),
comme existant près de Cabasse (Var); c'est-à-dire à l'extrémité

�106

MICHEL CLERC

orientale de la cité d'Aix; j'ai eu l'occasion de le voir récemment,
toujours en place, ù deux. kilom ètres au sud du village, au lieu dit
Campdu my; les gens du pays l'appellent la Peyre Planlade.
P. 22.- Tous ces objets ont malheureusement disparu, sauf le
couteau en silex, qui est en la possession de M. le D•· M. Bertrand:
Cf. Annales de Provence, 1911, VIII, p. 276.
P. 24 et sui v. - M. H. de Gérin-H.icard a fait récemment connaître
quelques nouveaux objets en bronze. Il rattache à cette période un
groupe de petits tumuli découverts par lui à la Sérignane, commune
de Peynier, et dont l'un a fourni deux de ces tranchets curvilignes en
bronze que l'on est convenu d'appeler des rasoirs, ce qui permet de
dater ces tumuli du premier âge du fer (Bull. Soc. archéol. de Provence,
1909, p. 80 et suiv); Déchelette, Manuel d'archéologie préhisloriqLZe ,
II, 2, p. 661. - De la commune de Rognac provient une hachette de
cuivre; de celle de Saint-Savoumin, une série de douze bracelets en
bronze (BLZll. archéol. 1912, p. 380 et suiv., et Pl. LV); de la plain e
de Meyreuil, sans ind1calions plus précise~, une autre série de seize
bracelets, ronds ct fermés, composés d'une tige ù section quadrangulaire, et décorés de traits incisés (BLZll. Soc. archéol. de Provence, 1905,
p . 26) ; enfin, ù la colline des Pauvres, auraient été trouvés d'autres
bracelets, disparus comme les précédents (Ibidem, 1912, p. 38,1).
D'après M. Vasseur, de nombreux objets du même genre auraien t
été trouvés près de la cascade de Siège, aux environs de Simï"ane
(Ann. Mus. hisl. nat. de Marseille, XIII, 1914, p. 261).
De son côté, M. Ch. Cotte a découvert, dans la région de Pertuis ,
trois haches plates de cuivre, du type II de l'âge du bronze (Bull .
archéol., 1912, p. L VITI).
Dans la même commune, au lieu dit l'Agnel, un tumulus a livré un e
pendeloque en bronze émaillé, avec une hache polie brisée en deu x
moitiés et des fragments de poterie indigène, des débris d'objets en
fer, et enfin une œnochoé grecque en bronze du vue ou du YI" siècl e
avant notre ère. Un autre tumulus, situé aux • Trois Quartiers »,
renfermait un squelette qui portait un bracelet de bronze, ayec un
poignard en fer, et un vase de terre cuite de fabrication gi'ecque, de
la série des vases géométriques protocorinthien::&gt;, datant du vue siècl e
(Déchelette, Manuel d'archéologie préhistorique, II, 2, p. 660).
P. 28, n. 5. -Une huitième pierre, provenant également d'Orgon ,
se h·ouve au Museum d'histoire naturelle de Nîmes (Revue des études
anciennes, XIII, 1911, p. 90).
P. 31l, n. 3. - M. de Gérin-Ricard est revenu sur celte question de
date, insistant sur ce fait que les silex et les poteries trouvés dans· la
même couche archéologique que les stèles datent bien du début de
l'âge du bronze (Reulle des études anciennes, XIV, 1912, p. 74).

�AQVAE SEXTIAE

107

P. 31. - On a récemment d écouvert au Canet, à sept kilomètres
environ à l'est d'Aix, plusieurs tombeaux gallo-romains, couverts en
tuiles. Dans l'un se trouvait une flèche en silex, probablement considérée comme amulette. (Renseignement de M. E. Aude .)
P. 39. - D'une découverte faite récemment en Bourgogne, entre
Frolois et Darcey, par M. H. Corot, il paraîtrait résult e r que la construc tion en pien·es sèches avec poutres intercalées remonte à une
dale plus ancienne que celle qu'on admettait jusqu'ici (Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Le tl res, 1913, p. 137.
CHAPITRE

IV

P. 56. - La Société archéologique d'Aix a déposé r écemment au
i\l use um un e petite collection d'objets r ecueillis par feu Numa Coste
à Aix et dans les environs, notamment à Antremont. De là provient
notamment un curieux débris de terr e cuite peinte, sans doute un
frag me nt de statuette : c'est un morceau de draperie violacée, ornée
tle pas tilles jaunâtres; il est d 'ailleurs bien diUicile de lui attribuer
une date; mais le caractère indigene n'en est pas douteux.
P. 57. - A ajouter aux meules en basalte boursouflé de la collection
d'Aubergue, provenant d'Antremont, celle qui a été donnée au Musée
en Hl61 par M. Sallebant, et qui en provi ent également (Catalogue
Giberl, 11. 34.9.)
P . 64. - M. de Gérin-Ricard vient de publier un nouveau monume nt décoré de trois « têtes coupées " trouvé à Die (Bull. archéol.
HJJ3, p. 303 cl Pl. XXII.) Il semble bi en que ce soit un autel, ce qui
do nnerait à la représentation un caractère r eligieux.
P. 65, n. 6. - Un statère d'or, provenant de Lm·i gné, arrondissement de Melle, dans les Deux-Sèvres, porte une tête surmontée d'un
sa ngli er et e ntourée de quatre têtes plus petites, reliées par des
co rdo ns perlés (Bull. archéol. 1904, Pl. LXXX.)
P. 76, n. 1. - La pierre de s bas-reliefs d'Antremont provient des
car ri ères toutes voisines de Célony, dont proviennent aussi les dalles
de la Voie Aurélienne dan s Aix.
P. 78. - Dans un article d e la Revue Archéologique, 1912, II, p . 216
cl sui v., M. A. Reinach a étudié de son côt é les bas-reliefs d'Autrement.
Po ur lui, le monument était un pilier unique, à trois faces sculptées :
&lt;&lt; Figurant les trophées du
chef dont les exploits y sont rappelés, ce
pi li er s'est probablement élevé sur sa tombe" · Si l'auteur avait
visité An lremo nt, il aurait r econnu le pe u de probabilité d e cette
hypothèse. Il es t d'ailleurs question, dan s cet article , de tant de choses
tli fl'é rentes et étrangères au sujet, e t l'auteur en admet comme démon-

�108

MICHEL CLERC

trées tant qui ne le sont null eme nt pour moi (la coutume du scalp
en Gaule, l'érection de l'a rc d'Orange par César, etc.), que je r enon ce
à discuter ses co nclu sions , et n_otanùncnt la dale (125 av . J.-C.) qu'il
assigne au monument; je me borne à dire que j e maintiens toutes
les miennes. J'ajoute rai cependant que l'arti cle en question fait partie
de toute une étude d'ensemble sur les« Têtes coupées», étude qui
s'inspire d es idées en fav eu r acluellemen t auprès d'une certaine écol e
beaucoup plus philosophico-reli gieuse qu'historique, idées qui, à mon
avis, n'ont fait qu'encombrer l'histoire comme l'avaient fait autrefoi s
les théories de Creuze r-Guign iaut, comme lesquelles elles ne tarderon t
sans doute pas à passer: en hi s toire aussi il y a des modes. Pour
moi, qui n'ai ja mais bien compris comment )es légendes irlandaises
de l'onzième siècle de notre ère , 1·elatives à CCtchulainn el autres
héros purement mythiques, pourraient nous renseigner sur les Gauloi s
du temps de Jules César, je comp rends encore bien moins quel rapport
il peul y avoir entre les c roya nces et les mœurs actuelles des Maori s
de la No uvell e-Zélande ou des Bantous de l'Afrique méridionale (ces
derniers surtout so nt fort à la mode depuis quelques années), et celle
des peuples de l'antiq uité classique, Hellènes, Latins ou Celles. Il semble, d'ailleurs, que l'on commence à r evenir quelque peu de ces fan taisies, à en juger par cet aveu de M. Ch. Renel (Les r eligions de la Gaule
avant le christianisme, p. 183, n. 2), à propos des totems supposés de
certaines peupl ades ga uloises, le corbeau et le sanglier: « Ce ne son t
pas là évidemment des faits ri goureusement démontrés; il faut y voi r
plutôt les effets de survivances possibles. Nous n'affirmons pas qu e
les peuples de l'Europe et en particulier les anciens h abitants de la
Gaule aient passé pa1· un e phase religi euse identique à une des form es
de totémisme observée ch ez les sauvages modernes; nous constatons
seulement que cette h ypot hèse est spécieuse&gt;&gt;.
CHAPITRE

V

P. 82. -A ajou ter à la li ste des figures gauloises à attitude« bouddhique&gt;&gt; la curieuse statuette en bronze trouvée à Bouray (Se in e-clOise), et publiée par M. A. Héron de Villefosse, qui y voit avec r aison
la représentation d' une divinité. (Mém. de la Soc. des A ntiq. de
France, LXXII, 1912, p. 244 et suiv.).
P. 92, n. 3. -Un monument r écemment découvert rappelle de plu s
près encore la pierre d'An tremont; c'est la pierre trouvée à Fontvieill e,
près d'Arles, et publiée par M. Paul Raymond (La divinité fun éraire
de l'hypogée de Coalignargue à Fontvieille, 1912). Elle ne porte en effet,
en fait de décoralion, qn'nne rainm·e dn même genre, el paraît-il, des
mains, invisibles s ur la photographie.
P. 100, n. 3. - J'ai pu faire e ntrer au Musée Borély la statue de
Rognac, grâce à la libéralité de M. P. Chanfreau, .qui l'avait décou-

�AQV AE SEXTIAE

109

verte. On la trouvera figurée à la Pl. VJilbis, et je reproduis ici ce
que .i'en ai elit clans la Revue des études ancienne:l, XVI, 1914, p . 82.
La s tatue a été trouvée à l'endroit dit Plan des Clapiers, clans la
sectio n C. elu plan cadastral, entre les numéros 403 et 404. Elle était
encastrée dans un mm· de soutènement qui divise ces parcelles.
Au premier abord, on constate la parfaite identité du nouveau
frag ment et des statues de Velaux. Le personnage est représenté assis
«en tailleur », les jambes repliées sous lui ; il est supporté par une
base r ectangulaire, décorée aux a ngles d 'acrotères. Les jambes sont
nues ; le corps était recouvert cl' une mince tunique, qui s'arrête presque il la naissance des cuisses. Seulement, tandis que les statues de
Vela ux reposent directement sur ce socle, celle de Rognac est assise
su r une sorte de coussin, interposé entre elle et le socle. Là finissent,
malheureusement, les comparaisons possibles, puisque tout le haut
du corps manque.
Pour ce qui est de la facture, la statue de Rognac paraît à la fois
llloins a ncienne et moins soignée. Les formes sont beaucoup plus
arrondie:., trop même, et n'ont pas cette vigueur d'accent qui est la
princ ipale qualité des statues de Vela ux. La pierre aussi est différente, vlus tendre et plus poreuse. Enfin il ne semble pas y avoir
de traces de peinture; je n'affirmerais ce pendant rien sur ce point,
l'épiderme de la pierre ayant b eauc.o up souffert.
Mai s les dimensions diffèrent assez sensiblement. Tandis que la
mie ux conservée des deux statues de Velaux a, comme longueur de
la base, Om 68, et comme largeur Om 60, la statue de Rognac n'a que
Om 64, et Om 45 .
Eta nt donnée la proximité de Rognac et de Velaux, il serait bien
tenda nt de reconnaître dans la statue de Rognac la troisième statue
qui figurait sur le rocher de la Roque-Pert use. Mais les p etites dimensio ns de la nouvelle statue paraissent défavorables à cette hypothèse,
quo ique rien ne dise, après tout, que les trois statues fussent d'égales
di me nsions.
Dans tous les cas, la dé cou verte de M. Chanfreau montre combien
était répandu dans la région ce type plastique de la figure assise les
jambes repliées, type qui, à n'en pas douter, était pour les Salyens
cc celto-ligures &gt;&gt; de la région d 'Aix un type de divinité.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER

P. 127. - Le Fulvius mentionné par Florus (1, 19) comme ayant
fait campagne contre les Ligures d'entre le Var et la Macra, n'est pas
notre M. F ulvius Flaccus, mais Q. Fulvius Flaccus, consui en 179 av.
J.-C. , et c'est par erreur que Florus cite les Salyens et les Déciates
comme vaincus par lui en même temps que les Euburiates et les ln
ga unes; cf. Pauly-Wissowa, neal-Encyclopœdie, XIII, col. 242 et 247.

�11()

\

MICHEL CLERC

P. 130. - On peul appliquer à Calvinus ce que dit Florus (l, Hl)
de M. Baebius Tamphilus, consul en 181 av. J .-C., ct vainqueur (avan t
M. Fu! vi us Flaccus) des Ligures d 'Italie. Il avait forcé des tribu s
ligures (qu'on a ppela de son nom Ligures Ba ebiani)à abnndonner leurs
villages fortifiés sm· les hauteurs, pour les établir dans la plaine: in
plana deduxit. C'est sans nul doute ce que fit Calvinus pour les Li gures d'Antremont.
P. 147. - C. Julli a n (Histoire de la Gaule, IV, p. 76-78 et 254-255),
pense que l'on admit au nombre des colons, à Aix comme à Nîmes et
ailleurs, un certain nombre d'indigènes pr~alablement dotés du droit
de cité. C'est ce que montre l'inscription (2G) de Sex. Acutius Aquila,
magistrat dont le père n'avait pas été citoyen.
P. 151. -Le nombre des inscriptions d'Aix se monte actuellement,
à la suite de d écouvertes récentes, à 191, plus 21 provenant de l'étra nger, soit au total 212.
CHAPITRE II

P. 187. - J'ai d éjà indiqué (p. 151) que des découvertes fait e ~
depuis l'impression de ce chapitre portent le total des inscription s
trouvées dans la région à cent quatre-vingt-onze, soit deux cent dou ze
pour le total général.
P. 195.- D'après Numa Coste (Sémaphore, 7 aoùt 1892), le nom de
la Jouïne, aurait été, au moins au xv• siècle, riparia de Jusica, ou en
provençal la Juiuo, vocable que l'on aurait transform é par suite d'u ne
mauvaise lecture en Jouino. Il se réfère à une charte inédite datée du
23 juin 1498, que l'obligeance de M. R. Busque!, archiviste en chef dn
département, m'a permis de ret rou ver. C'est une transaction au suj et
des dîmes de Cabri ès, prieuré qui relevait du chapitre de Sai ntSauveur. Numa Coste l'a lue un peu légèrement : null e pnrt il n'y est
question de riparia Jusica mais bien, à plusieurs reprises, de riparia
dicta de Jusieou; et il y est question aussi d'un mons Tribllliaruzs, uulgariter dictus de Jusieou, qui est évidemment Trébillanne de la carte de
l'État-Major, à un kilomètre nu nord-est d e Calas. Cette rivière de Jusieou est clone bien la Grande-Jouïne, ou Grand-Vallat, qui vient de
Cabriès. Mais il sembl e bi en aussi que ce nom, appliqué non-seu lement à la rivière, mais aussi, uulgariter, à la colline, qui avait d'ailleurs un autre nom, n'ait été qu'un nom occasionnel et temporaire, ùù
à l'installation là de quelque Juif, et non le nom primitif, sans dou te
beaucoup plus ancien, et qui n'avait avec le nouveau qu'une resse mblance fortuite, et d'ailleurs superficielle.
P. 195, n. 1. - Cependant on trouve aussi une rivière appelée la
Juine da ns le département de Seine-et-Oise (Mém. Soc. Antiq. de
France, LXXII, 1912, p. 244).

�AQVAE SEXTIAE

iù

CI-IAPITHE III
P. 202. - Sur la date des Itinéraires, cf. C. Jullian, Histoire de la
Gaule , IV, p. 538, n. 3.
CHAPITHE IV
P. 209, n. 3. - Peut-être faut-il entendre par refecil une modificaau tracé de la route, une rectification comme en font fréquemm ent
les ingéni e urs à nos grandes voies. M. E. Poupé (cf., p. 223, n. 1), a
I'Onslaté en plusieuÎ-s endroits des changements dans le tracé qui
pa raissent bien être, non des bifurcations ou des dédoublements,
mais de simples rectifications, ayant entraîné l'abandon de la portion
rectifi ée.
1io n

CHA PI'l'HE

v

P. 242.- C. Jullian fait justement remarquer, à propos de S. J ulius
Vc rim1 s (no 21), que le fait de conférer le décurionat à trois frères
Ua it nettem ent contraire à l'ancien usage gaulois, qui ne voulait pas
que plu sieurs personnes de la m ême famill e pussent exercer en même
temps un e magistrature, et que le nouveau procédé mârqu ait bien le
caractère aristocratique des Sénats gallo-romains (Histoire de la
Gaule, IV, p. 336, n. 3.)
P. 255, n. 2.- - - On peut rapprocher encore des ursarii d'Aix les
venalores de Die : collegilzm uenalorum Deensiwn qui minislerio arenario jiznglllzl (CIL, XII, n . 159). Il semble donc bien s'agir, comme le
dit Waltzing (III, p. 534), de besliarii, qui chassaient les fauves dans
l'a mphithéâ tre (voir les autres références au CIL données par
\Vallzing) . Cependant, comme ces uenalores ou ursarii d'Aix et de Die
pa raissent ê tre des jeunes gens, non seulement d'origine libre, mais
de fa milles riches, C. Jullian (Histoire de la Gaule, IV, p . 39'1 , n. 5),
pense qu'il peut s'agir, non de chasses d a ns l'arène, mais de véritables
chasses . Que l'on ne s'étonne d'ailleurs pas de la présence d'ours en
Pro ve nce à l'époque romain e. Mon collègue M. A. Vayssière veut bien
mc dire que, d'après les chroniques du quinzième et du seizi ème
siècle, l'ours brun é ta it encore assez commun dans le nord de la Provence, de même que dans les Cévennes. Et un bas-relief trouvé près
de Simiane représente précisément une chasse à l'ours (Espérandieu,
Recueil ... , I, no 44.)
CI-IAPITHE VI
P. 274. -Aux divinités gauloises à nom d 'apparence latine, il faut
ajo uter Primius, mentionné sur un e d édicace (55 bis) trouvée récemment à Campdumy près de Cabasse; c'es t p eul-être, dans cette r égion
ngri cole, un dieu des prémices, autrement dit un dieu tellurique
(M. Clerc, Revue des Eludes anciennes, XVI, 1914, p. 75.)

�112

MICHEL CLERC

P. 281. -J'ai publié récemment nans la Revue des Elndes anciennes
(XVI, 191 4, p. 78), nne troisième dédicace aux Parques (79 bis), provenant de Saint-Cannadet. Deux autr~s sont entrées récemment au
musée d'Aix ; mais la provenance locale n'en est pas certaine (Ibid. ,
xv, 1913, p. 189.)
CHAPITRE

VII

P. 305. - On admet géné1·alement que la le ttre CXXIII de saint
Jérôme (éd ition Migne), est adressée à une habitante d'Aix, Ageruchi a,
dont la famille é tait chrétienne depuis an moins trois générations (81 ).
Cette famille était certainement une des familles importantes, no n
seulement de la cité qu'elle habitait, mais de toute la province(§ 14) ;
il est certain également que celte province était la Narbonnaise,
mais douteux que la cité füt Aix. La seule indication donnée pa r
Jérôm e est en effet une allusion à la bataill e d'Aix, qui a eu li eu
in pa/ria l11a Œ8), qu'on peut interpréter au sens large aussi bien qu'o n
sens étroit.
P. 306, no 1. - Voir dans la Revue épigraphiqur;_ , 1913, p. :261, l'amusante histoire des« trois saints étrangers • à Etting en Bavière, saints
nés de la présence dans l'église Saint-Michel de trois stèles funérair es
romaines, dont les noms mal lus ont donné naissance aux saints
Archus, Herenneus et Guarduanus. D'ailleurs, n'a-t-on pas essayé en
Provence de transformer en nom de saint le substantif nilor d'un e
inscription gothique du Puy-Sainte-Réparade? (R. Busquet, A.nnales
de Provence, 1912.)
P. 320.- M. l'abbé Chaillan a publié récemment les quatre dessin s
du sarcophage d'Ennodius donnés par Peiress . dont M. Espérandi eu
n'avait publié qu'un seul, la vue d'ensemble du monument. La face la
mieux conservée représentait des Amours groupés et jouant, ce q ui
confirme bien l'origine païenne du sarcophage (Bull. archéol., 1913,
p. 315 et suiv., et Pl. xxm-xxvr.)
Des fouill es pratiquees par le même érudit da ns l'intérieur de la
chapelle &lt;le la Gayole ont mis au jour plusieurs tombeaux en briqu es
et un sarcophage en marbre violet, mais ne contenant aucun obj et
significatif (Ibid., p. 308 et suiv .).
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE

III

Annales 1912:
P. 148. -Je viens de constater, grâce à l"obligea nte entremise de
M. S. Garein, qu e l'inscriplion n'est nullement perdue, comme o n
le croyait. Elle est toujours là où on la plaça peu de lemps après

�AQV AE SEXTIAE

llR

la tléconv erlc, elle jardin Bonnaud n'était point à la petite rue Sainlloù se lmuvail sans doute la maison de ville dudit Bonnaud ),
nwis sur la roule d'Italie, un peu après l'octroi, aLl n&lt;• 53; c'est aujo'ur•l'hui la Villa Désil·ée, appartenant à Mme de Montigny . L'inscription,
dont vo ici la photographie, est Fqrl bien conservée (la pomme de pin
qui la s urmonte provient évidemment d'un autre nionument fun é raire, de dimensions plus considérables).
.leall

CHAPITHE

IX

P. 2-12. - Le n" t 20, récemment retrouvé , porte à dix-sept le
t:lii ll rc des ins&lt;..:riptions funéra ires bordant la Voie Aurélienne.

��\

TABLE DES FIGURES DANS LE TEXTE

FHONTISPICE. -

Pa ges

Aix d'après la carte de Peutinger.

1.- La Voie Aurélienne aux abords du Cengle. Ann. 1910 215
2.- Aix romain, d'après E. Devaux . . . . . . Ann. 1912 131
3.- La Voie Aurélienne et les tours du .Palais,
d'après Gibelin . . . . . . ' .
149
4 . - Un e dalle de la Voie Aurélienne . . . . .
))
153
5 . - La Voie Aurélienne à la rue Gaston-de))
Saporta . . . . . . . . . . . . . . . .
153
))
G. - Bifurcation(?) d e la Voie Aurélienne . . .
154
7. - Le Palais des comtes de. Provence, d'après
))
les anciens plans. . . . . . . . . . . .
167
8. - Plan de l'ancien Palais d'Aix, dessiii ano))
nyme, au Musée Arbaud . . . . .
170
9.- Le Pah.is des comtes de Provence et le
projet de Ledoux . . . . . . . .
171
10 .- Le Palais des comtes d e Provence, restauration de I-1. Giberl.. . . . . . . . . .
177
11.- Coupe sur le premier étage de la tour de
))
l'Horloge, d 'après Gibelin
183
12. - Urnes trouvées dans le Mausolée.
189
13. - Bulle trouvée dans le Mausolée, d'après
))
Gibelin . . . . . . . . .
198
1-1-15 . - Bases et chapiteaux des colonnes du Mausolée, d'après Gibelin . . .
. .....
)) 202-203
16. - Les Tours du Trésor et du Chaperon,
d'après E. Devaux . . . . . . . . . . .
210
17.- La Voi e Au1·élienne et les Tom·s, d'après
Gibelin. . . . . . . . . .
. .....
211
18-1 9. - Le Palais d'Aix, d'après les dessins de G.
de San Gallo . . . . . . . .
216-217
:20.- Le bourg Saint-Sauveur .. . . .' . . . . . Ann. 1913
2
21.- Plans comparés d'Aix, Senlis, Hou en et
))
;)
Anùernach romains. . . .
\)
22. - L'e nceinte du castellum . . .
23. - T ête virile, au Musée d 'Aix .
))
-J.l
2-L - Carle des aqueducs . . . . .
56

FIGU HE

1)

�TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE

1. Antremont: vue générale . - 2. An tremont: le re mpat·t.
II . - 1. Antremont: poteries . - 2. Anlremont: objets divers.
III. - Ba s-reliefs d'Antremont.
IV. - Bas-reliefs d'Antremont.
V. - Bas-reliefs d'Antremont.
VI. - Bas-relief d'An tremont.
VII. - Première statue de la Roque-Perluse.
VIII. - Deuxième statue de la Roque-Pertuse.
Statue de Rognac.
VIII uis.
IX. - 1. Saint-Eutrope : vue générale . - 2. La Roque-P ertuse : vue gé nérale .
X. - t. La Roque-PertLtse :l'entrée . - 2. La .H.oque-Pertuse:
l'esplanade.
1. Saint·E utrope : le remp ar t. - 2. Piéredon : le r emXI.

PLANCHE I. -

p;lrl.

1. La Voie Aurélienne aux Fourch es. - 2. La Vo ie
Aurélienne dans le bois des Roussettes.
XIII. - La tour de l'Horloge, d'apr ès E. Devoux, J . Fauris de
Saint- Vincent , e t Gibelin.
XIV. - La tour de l'Horloge, dessin anonyme, au Musée
Arbaud.
La Tour du Trésor, d'apt·ès Gibelin .
XV.
XVI. - La tour du Ch ap eron, d' a près Constantin.
XVII. - Fouilles de Rouarù (Musée).
XVIII. - Fouilles de Houard (Musée).
XIX . - Plaques e n terre cuite (M useum) .
XX. - 1. Aq ueduc de Saint-Antonin; à la Croix-de-Mission. 2. Aq ueduc de Saint-Antonin : aux Roques-Hautes.
XXI. - 1. Barrage du Tholonet. - 2. Aqueduc d e Traconna de:
ù la Bastide de Th énoux .
XXII.
1. Aqueduc de Traconnaùe : a u vallon d'Azard . 2. Aqueduc de Traconnade: regard, au-dessus d e ln
Cha pelle Sai nt-Joseph.
XXIII. - 1. Aqueduc de Traconnade: au x carrières de Peyrolles.
- 2. Aq ued u c de Traconnade : en dessous de
Meyrargues.
XXIV . - 1. Aq ued u c de Traconnade: arcades de Meyrargues . 2. Aqueduc de Traconnade : arcades de Reclavier.
xxv~xxxrx. - In scriptions romaines de la cité d'Aix.
Plan comparé d'Aix ancien et moderne.
XL.
XLI.- Car le de la c ité d'Aix.
XII.

�TABLE DES MATIÈRES
P nE mi~ H E PARTIE. -

La région d'Aix avant l'arrivée des Romains.
Pages

Annales 1910 :

&lt;.li a pit re

I. -

Les Salyens .

II. - La préhisto ire.
III. IV. -

))

v.

))

Vl.
VII.

Les oppida salyens
Antremont
La Roqùe-Pertuse.
Le Baon-Roux.
Conclusions s ur les opp id a.

DEUXIÈME PARTIE. -

Cl1 npitre

I.
II .
JII.
IV.
V.
VI.
VU.

-

Aix romain.

La fondation d 'Aix .
Le territoire d e la cité .. .
Les subdivisions d e la cité
Les voies romaine s .
La vie munic ip ale .
Les c ultes de la cité.
Aix chrétien.

THO I SJÈ~IE PARTIE. -

1
19
33
49
79
103
109

119

155

189
199
229
263
297

Topographie el Llrchéologie .

Annales 1912 :

Ch api tre

I.
II.
111.
IV.

-·
-

»
V. VI. VII. VIII.
IX .

État de la question
Les eaux cha udes .
La Voie Aurélienne d a ns Aix
L es monum ents -romains : I. Le Bo ur g e l la
Ville comtale . . . . . . . . . . . . .
Les monuments romains: II. Les to urs du Palais.
Les monum e nts rom ai ns : TI. Les tours du
Palais (suite) .
. . . . . . . . .
Les monuments I·omains : Il. Les tours du
Palais (fln) . .
. . . . . . . . .
Les monum e nts romains : III . Le fa ub o u1·g;
s tatistique des objets a ntiques
Les cimetières.
. . . . . . . .

127
135
147

157
165
179
207
223
241

,..

�118

MICHEL

CLEH.C

Annales 1.91.3 :

))

XII.

))

XIII.

))

XIV.

Recherches sur le tracé de l'enceinte : I. Le
castcllum
llccherches sur le tracé de l'encei nle : II. La
t:olonie .
Le faubourg; la métropole chrétienne primi. . . . . . . . . . . .
tive . . . . .
Les principaux centres d'habitation en dehors
d'Aix . . . .
Les aqueducs .

APPENDICE. -

Ret:ueil des inscriptions romaines de la cité d'Aix.

Clu1pitrc

X.
XI.

Pnges

15

27
3\l
-15
57

Table alphabétique des noms propres contenus dans les ins101
criptions. . . . . . .
10C•
Additions et con-celions
1Li
Table des figures dans le texte .
1J (j
Table des planches ho1·s texte
117
Table des matières.

7\'la &gt;·se ill e . -

Imprim eri e du .S é'11W1JhOTe, BARLATIER, ru e Ve nture, J7-19.

�������������������AQ VAE
SEXTIAE

LEGENDE
Les c h i f f r e s en r o u g e indiquent les inscriptions ;
Les c h if f r e s s o u l i g n é s , les inscriptions chrétiennes ;
Les h a c h u r e s r o u g e s , les fouilles de Houaiid ;
Les c e r c l e s a v e e h a c h u r e s , les puits ou fontaines d'eau chaude.

�[ MP . DU S E M A P H O R E -

B a r LA TI CR -

MARSEILLE'

��L'ATLANTIDE
PAR

Paul GAFFAREL

AVANT-PROPOS

Si, dans un jo'!u de terreur, se rallumaient les cratères
au jo urd'hui éteints de la France centrale; si, de nouveau, le
C[1n tal, la chaîne des Puys et des Dômes, et plusieurs centaines
de volcans vomissaient leurs flots de laves à travers nos campagnes ; si, poussées par des forces irrésistibles, s'unissaient
l'A lla ntique et la Méditerranée, rasant snr leur passage forêts et
plaines, fières cités et humbles chaumières, le lieu où fut la
Fra nce disparaîtrait dans d 'insondables abîmes, et, au bout
de quelques générations, notre souvenir ne serait plus conservé
que par la tradition. Cette catastrophe est encore, espérons-le,
bien éloignée, mais de semb lables bouleversements ont déjà
modiné la face de ·notre planète et ruiné des peuples aussi fiers
qu e nous de leur puissance et aussi avancés dàns la civilisation.
Hie r encore le Krakalaü éclatait comme un obus mal chargé,
et la secousse provoquée par cette formidable explosion soulevait
dans toutes les mers du monde des vagues · furieuses. A l'heure
acluelle, la montagne Pelée fume encore à l'horizon de la Martinit]ue, et toute la chaîne des Antill es, la Sicile, le sud de
l' lla li e et même de la France sont agitées par des convulsions.
Qu i sail les épouvantes que nous réserve l'avenir!
Une des plus anciennes el des plus terribles de ces révolu lions
de l'écorce terrestre paraît avoir été celle qui engloutit un
Il

�120

PAUL GAFFAREL

contin ent tout entier, à tel point qu'on cherche encore so n
empl ace ment. Aussi a-l-on ni é la r éa lité de, son existence.
L'Atlantid e a pourtant ex isté autre part que dans l'imaginatio n
des poètes ou les théo ri es des philosophes . Elle a eu ses jours de
gloire et de s pl end eur. Les Atlan les nous ont précédés, peut- être
m ême dépassés dans la civilisation, mais il ne resle d'eux que de
confuses tradition s et on traite vo lontiers de r êve urs ceux qu i
essa ien t de reconstituer leur hi s toire. Sans doute, on a déjà bâti
bien des sys tèm es s ur la position de l'Allanlide et les Atlantes
ont été les h éro s de bien des romans historiques. Si nous nous
décidon s à trait er de nouveau cett e question, si sou Yent débattue,
c'est peut-être qne les découyerles modern es oul mis à notre
disposi lion d es élém ent s q ni manquaient it no s d eva nciers; c'est
s urtout parce que des ca ta clys mes récents ont donné comme un
rega in d'actualité à celle étud e.
Il importe, avant tout, de bien poser les élém ents du problème . Or, ils nous semblent pouvoir être réduits à trois:
1° L'Allantide a - t · ell e existé? 2° Quelle était la position de
l'Allanlide? 3° Que sail-on de l'histoire des Allantes?
Dans l 'é tal ac tu el de la science, aucun des termes de cc
probl ème n'es t s uscep tible d' un e démonstration rigoureus e. A
vrai dire, il ne peut en core être traité qu'à l'état d'hypothèse.
Aussi, faison s-nous à l'avance toutes nos réserves . Nous ne
c hercho n s que la vérité. Si nous ne l'avons pas rencontrée ,
inclinons-nou s et cherchons encore.

�1

L ATLANTIDE

121

I

L'AT LAl\JTIDE A-T-ELLE EXISTÉ ?

I. -

La Légende Platonicienne.

Solon esl Je premier parmi les anciens qui se soit occupé de
l'A tlantide. Il avait beaucoup Yoyagé et s'était lié avec les prêtres
de la ville égyptienne d e Saïs. Ces dépositaires d e la science
antique furent interrogés par lui sur l'histoire des lemps recul és,
«c t (1) il reconnut .qu'on pouvait presque dire qu 'auprès de leur
science, la sienne et celle de tous ses compatriotes n'é tait rien.&gt;&gt;
Un jour, voulant engager les prêtres à parler de l'antiquité, il se
mi l à leur raconter les légendes Athéniennes sur Phoronée dit
le Premier, sur Niobé, sur le déluge de Deucalion et d e Pyrrha,
sup putant le nombre des années et essayant de fixer l'époque des
événe ments. Un des prêtres les plus âgés lui répo ndit: &lt;• 0 Solon!
« Solon! vous autres Grecs vous serez toujour s d es enfants.
« Il n'y a pas de vieillards parmi vous. n - «Et pourquoi? &gt;&gt;
« ré pondit Solon-« Vom; êtes tous, dit le prê tre, j eune s d 'in« lc lligence, mais vous ne possédez aucune vieille tradition ni
&lt;&lt; auc une science Yén érabl e par so n an l iqn i lé. (2) &gt;&gt;Fort étonné de
cc discours, Solon conjura les prêtres de 1ui apprendre exactement
cc qu'ils savaient de l'histoire de ses aïeux. Il apprit alors que
ses a ncê tres avaient, j adis, glorieusement lutté contre un peuple
conquéra nt, les Atlantes, qui é tendai ent leur domination sur
l' un ivers presque enlier, mais clont . la domination disparut en
un se ul jotJr, anéantie par de grands tremblements de terre et
dPs inonda tions. Séduit par la beauté tragique du sujet el désireux d'élever un monument à la gloire de ses compatrloles, le
h;gis lal eur Athénien entreprit d'occuper les loisirs forcés que lui
(1) P lato n, L e Timée, Traduction Cousiu, p. 106.
(2) Id., p . 106.

�122

PAUL GAFFAH.EL

donnait la tyrannie d e Pisistrate en composant un poème sur
les guerres d es Athéniens e t des Atlantes. La vieillesse l'em pêcha d'a chev er son œuvre, et ce fut un malheur, car d'après
Platon (1), « si Solon se fût li vré sérieusement à la poésie, s'il
avait terminé !"ouvrage qu'i( avait rapporté d 'Egy pte, si les
factions et les au tres maux qu'il trouva ici ne l'eussent contraint
d 'interrompre ses travaux, selon moi, ni H ésiode, ni Hom èr e,
ni aucun autre poète n 'eût surpassé sa gloire. »
Platon ne ;se contenta pas d'un homma ge s térile. Par droit de
parenté, car il avait pour mère Péricliéné, fille de Glaucon, ·fil s
de Critias, fils d e Dropidas, ce dernier frère de Solon, il s'empara de ce suj et comme dune belle terre abandonnée, m ai s
(( se (2) fit un point d'honneur de J'achever et de l'embellir. Il y
mit un vestibule superbe, l'entoura d ' une magnifique encein te
e t d e vastes cours, et y ajouta de si beaux ornements qu'aucune
histoire, aucune fable, aucun poème n'en eurent jamais de
se mbl ables. Mai s il l'avait commencé trop tard; prévenu par la
mort, il n 'e ut pas le temps de l'achever et ce qui manque de cet
ou v rage laisse aux lecteurs autant de regrets que ce qui en res le
leur cause de plaisir. De tons les templ es d'Athènes, celui de
Jupiter-Olympi en est Je seul qui ne soit pas fini; de mème entre
tau l de bea ux ouvrages que la sagesse de Platon a enfantés, son
Atlantide es t Je seul qu'il a iL laissé imparfait. &gt;&gt; Ainsi s'exprimai t
Plutarque. Toul en faisant la part d'une certaine exagération
laudative, nou s n e pou v ons que confirmer son jugement, ·car
nous possédon s encore celle œuvre inachevée de Platon. C'est
celui de ces dialogues qui est intitulé« Critias ou de l'Allanlide n.
En voici une analyse sommaire:
(1) Timée, p. 105.

s

(2 ) Plutarq'ue. Vie de Solon , 32. Edition Didot, p . 115. "E~spyt:icra:cr6ot t Y.a t
ô!otx.oçp.·r1crat qn),o'tt!J.OÛ !J.E~oç ·û1 ~ A:c),a:~dx7l'' i::mdOscr tv , 7tpo0up.a: p.È~ p.Ey&lt;D.a: xal
7tEptb oÀou~ x.r~.l a:\JÀ 'l. ~ 7tEptÉ07)Xê 'l, ora Àoyoç où8slc; éiÀ),oç Mcrx.e ~, oL8s ~J-ÛOoc;, oùos
7t0 l1)trtÇ . Otjl ~ a~ à p~ci!J.ê 'IOÇ 7tpoxcnÉÀu::r;; 'tOU ~pyou 'CO'I ~ tov, 8crql p.êiÀÀo•l EU&lt;ppot tVEl
,,z ysyp 'l.p.p.i.•1a:, 'tOcroÛ"tt:J 11.èiÀ).o' "CoTe; àrro).Evf ÜEt crt'l à•11acrac;. :~c; yètp ·~ 7tOÀtc; "COl'l
ÀO·l)'alw•l 1:0 ') Àup.Ti:E'tov, oÜtwc; ·~ DÀchwvoc; cro &lt;plct; 1:à~ :~'tÀcZ~'ttl'.OV b 7tOÀÀo"!ç
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�L'ATLANTIDE

123

Neu( mille ans avant l'époque où discouraient ensemble:
Soc rate, Critias, Ti mée et Hermocrate, « (1) s'éleva une guerre
générale entre les peuples qui sont en deçà et ceux qui sont au
delà des colonnes d'Hercule. Athênes fut à la tête de la première ligue el à elle séule acheYa toute cette guerre. L'autre était
dirigée par le roi de l'Atlantide.
« Cette île était plus grande que l'Afrique et que l'Asie, mais
el le tut submergée par des tremblements de terre, et à sa place
on ne rencontre plus qu'un limon qui arrête les navigateurs et
rend la mer impraticable(2). &gt;&gt;Aux premiers jours de la création,
lorsque les Dieux se partagèrent le monde, l'Atlantide avait été
le lot de Neptune. Il y rencontra Clito, fille d'Evenor et de
Leucippe, s'uriit à elle, et de cette union eut dix enfants, tous
jumeaux, Atlas et Gadeiros, Amphères et Evemon, Mnésée et
Autochton, Elasippos et Mestor, Azaes et Diaprepes. Les fils de
Neptune, dont l'aîné, Atlas, donna son nom au pays, régnèrent
dans cette contrée eux et leurs descendants pendant une -longue
suite de générations. « Leur empire s'étendait sur un grand
nom bre d'îles, et, même en deçà du détroit, jusqu'à I'Egypte et
la Tyrrhénie (3). »
La postérité d'Atlas se perpétua toujours vénérée. Le plus âgé
de la race laissait le trône au plus âgé, et ils conservèrent ainsi le pouvoir de leur famille pendant un grand nombre de siècles.
Les rois Atlantes avaient amas sé d'imm enses richesses, grâce
au commerce et aux productions du pays : or, métaux, aromates,
ani maux domestiques et sauvages, vignes, blés, fruits de toute
sor le et particulièremen L &gt;&gt; ce fruit ligneux qui offre à la fois de
la hoisson, de la nourriture el des parfums (4). (( Leurs villes
(1) Platon. Critias. Edition Didot, p. 251. q UdÀEp.oç 'toTç 't'émÈp HpcxxÀElcxc
crt-f1),cx; g~w XCX'tOLXOU&lt;JL xat 'tOÏç Èv'toç TCëicn v••. . .
(2) Id. ot 't'~ ç :.hÀcxnl8oç v·~rrou ~CXrrLÀstç, ~v 8È Ad)u·I)Ç xcxl À.çlcxç p.El~ w 'ITirrov
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b. TCÀEourrL 'I ÈTil 'tO Uêi vm:),cxyoç, &amp;rr'tfi p:I)XSH TCopEuErrÛal , xwÀuTI)V TCapcxrrx.•''' · "
(3) Id ., p . 256. Apx.ov'tEÇ p.Èv TCOÀÀwv a l.Àwv xcx-cèt 'tà TCEÀcxyoç 'l'~rfW'I, ~'tL
p.Ezpl 'tE AlyuTC'tou xal Tupp1Jvlcxç 'tWV èv'toç 8Eï:ipo ÈTCCipx.onE ç.

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(·l) Id., p. 256. Kcxi 'tO'i 8rroç ~cl), Lvoç rcdp.cx'tcx xcxt ~pdp.a'ta xcxt à ),O: q.J.IJ.œtcx &lt;pi pw''·

�122

PAUL GAFFAH.EL

donnait la tyrannie d e Pisistrate en composant un poème sur
les guerres des Athéniens et des Atl a ntes . La vieillesse l'empêcha d'achever son œuvre, et ce fut un malheur, car d 'après
Platon (1), « si Solon se fiH livré sérieusement à la poésie, s'il
avait termin é !"ouvrage qu'il avait rapporté d'Egypte, si les
factions et les autres m aux qu'il trouva ici ne l'eussent contrai nt
d 'interrompre ses trava ux, selon moi, ni Hésiode, ni Hom ère,
ni aucun autre poète n'eîlt surpassé sa gloire. »
Platon ne se contenta pas d'un hommage stérile. Par droit de
parenté, car il avait pour mère Périctiéné, fille de Glaucon, fi ls
de Critias, fils d e Dropidas, ce dernier frère de Solon, il s' empara de ce sujet comme d 'une belle terre abandonnée, mais
« se (2) fit un point d'honneur de l'achever et de l'embellir. Il y
mit un vestibule superbe, l'entoura d'une magnifique ence inte
et de vastes cours, et y ajouta de si beaux ornements qu'aucune
hi s toire, aucune fable, aucun poème n'en eurent jamais de
se mblables. Mais il l'avait commencé trop tard; prévenu par la
m o rt, il n'eut pas le temps de l'achever et ce qui manque de cet
ouvrage laisse a ux lecteurs autant de regrets que ce qui en re sle
leur cause de plaisir. De tons les temples d'Athènes, celui de
Jupite r-Olympien est le seul qui ne soit pas fini; de mème en tre
taul de beaux ouvrages que la sagesse de Platon a enfantés, son
Allan/ide es t le seul qu'il a it laiss é imparfait. &gt;&gt; Ainsi s'exprimait
Pl ularque. Tout en faisant la part d 'une certaine exagération
la uda tive, nou s n e pou vons que confirmer son jugement, ca r
nous possédons encore celle œuvre inachevée de Platon. C' est
celui de ces dialogues qui est intitulé« Critias ou de l'Allantilie Jl .
En voici une analyse sommaire:
(1) Timée, p. 105.

(2 ) Plutarq'ue. Vie cie Solon , § 32. Edition Didot, p . 115. 'E!;epy~aw:rOGu x.at
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7t0 l'l)&lt;rtÇ. ot~ os à p!;4p.E'IOÇ 7t poxnsÀu:rz 'tOU ~ pyou 'tÙ'I ~ i o•l, Ba{J) p.âÀÀO'I EÛ'fpa.t~El
-;il 'I"YP'l-f!-P.S'Ia, 'tO&lt;rOU 't~l p.èi.À),o 1 ;;ci(ç &amp;rro),E vf ÛE~&lt;r L'I &amp;v tC&lt;aa.ç. :\ç yàp -~ TIOÀtç '(UJ'I
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�L'ATLANTIDE

123

Neuf mille ans avant l'époque où discouraient ensemble:
Socrate, Critias, Timée et Hermocrate, « (1) s'éleva une guerre
gcné rale entre les peuples qui sont en deçà et ceux qui sont au
delù des colonnes d'Hercule. Athènes fut à la tête de la première ligue el à elle séule acheYa toute cette guerre. L'autre était
di rigée par le roi de l'Atlantide.
cc Cette île était plus grande que l'Afrique et que l'Asie, mais
ell e tut submergée par des tremblements de terre, et à sa place
on ne rencontre plus qu'un limon qui arrête les navigateurs et
rend la mer imprMicable(2). »Aux premiers jours de la création,
lorsq ue les Dieux se partagèrent le monde, l'Atlantide avait été
le lo t de Neptune. Il y rencontra Clito, fille d'Evenor el de
Leucippe, s'tuiit à elle, et de cette union eut dix enfants, lous
jumeaux, Atlas et Gadeiros, Amphères et Evemon, Mnésée et
Aulochton, Elasippos et Mestor, Azaes et Diaprepes. Les fils de
Neptune, dont l'aîné, Atlas, donna son nom au pays, régnèrent
dans cette contrée eux et leurs descendants pendant une -longue
snile de générations. « Leur empire s'étendait sur un grand
nombre d'îles, et, même en deçà du détroit, jusqu'à l'Egypte et
la Tyrrhénie (3). »
La postérité d'Atlas se perpétua toujours vénérée. Le plus âgé
de la race laissait le trône au plus âgé, et ils consei-vèrent a in si le po uvoir de leur famille pendant un grand nombre de siècles.
Les rois Atlantes avaient amassé d'immenses richesses, grâce
an commerce et aux productions du pays : or, métaux, aromates,
animaux domestiques et sa uvages, vignes, blés, fruits de toute
sorle et particu lièrement» ce fruit ligneux qui offre à la fois de
la boisson, de la nourriture el des parfums (4). &lt;&lt; Leurs villes
(1 ) Platon . Critias. Edition Didot, p. 251. ~ IloÀ'fJ.OÇ 'totç 't'07tÈp ÎfpcxxÀdcxc
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(2) Id . 0 ! 't'~ ç ~"tÀcxn18oç ~-~o-ou ~a;cn Àstç, -~" Bs Albu·l)ç xcxl Àçlœç p.d~w '11\o-o'l
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(·3) I C1. , p. 256.
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(-1) Id. , p. 256. Kcxl 'tO'I 3croç ~ÛÀl~Oç 7tO [J.CX'tcx xcxl ~pdp.a1:a xccl ,Z)_ El[.lp.a"tcx 'f Epw;.

�124

PAUL GAFFAREL

étaient splendides, lems palais magnifiques. Ils avaient creusé
de grands canaux où voguaient les trirèmes. Dans la capitale,
ils avaient bâti des-gymnases, des hippodromes, des bains. Il s
n'avaient pas oublié les casemes. Ils connaissaient même les
corps d'élite, une sorte de garde impériale. La capitale présentait tous les avantages d'un port de mer, car « le canal et le plus
grand port étaient couverts de navires et de marchands qui
arrivaient de tous les pays du monde, et dont la foule produisait,
la nuit et le jour, un mélange de tous les langages et un tumulte
continuel (1). »1
Le reste ·du pays répondait à la beauté de la capitale. La plai ne
immense qui entourait la yille, entrecoupée de canaux, fort
peuplé~, donnait deux récoltes par an. Une armée formida ble
gardait le pays, et deux cents gros vaisseaux défendaient ses
approches. Chacun des dix rois était maîlre absolu dans son
royaume. Ils se rassemhlaienl à des époques fixes, tous les ci nq
ou six ans, et réglaient en commun toutes les affaires litigiel1ses .
« Il (2) leur était défendu de porter les ~nnes les uns contre les
autres, et tous devaient se réunir contre celui qui aurait te nté
de chasser de ses Etats l'une des races royales. Ils devaient se
rassembler comme leurs ancêtres pour délibérer en commun
sur la guerre et les autres afl'aires importantes, en laissant toutefois l'autorité principale à la branche issue directemen t
d'Atlas. »
L'Atlantide et ses rois organisés en conseil amphictyonique ,
réalisaient donc celte république idéale que certains théoriciens
rêvent encore pour notre Europe. Pendant de longs siècles se
maintint le bon ordre sur cette terre privilégiée; mais, soit que
les rois ne fussent pas restés fidèles à leurs engagements, so it
que les peuples se fussent lassés de celle félicité sans nuages, le
,
'
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• ,,E'(EfLE'/ TC ),QtWV
' 7't0;; ÀqJ.T)'I
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' ô'S CXVCX'
Y.CXL' Ef1.7t0pWY
(1) Id ., p. 258. Û
à. :pn~vou p.S'J W 'J 7t:.f •n:oO ~ v, &lt;p&lt;.t)v·l)v z. :&lt;l O dp u~'J'J 7tCI.rtoÔcc7toV Y-'tU7to'J -re f.J.E:O '~ p.Spo•J
Y•

.zl ~Là •IUY.'tà ; ÙTtà rrÀNJouç 7t:XPE XOiJ.S 'IWV .

•

(2) Id., Traduction Cousin. p. 2ï3. Edition Did o t, p. 260. Kot •1'(i ôs, x~Ocf n:E p o!
7tpà:r6s'l, ~ouÀsuÛp.sVOL -.à ÔoÇav'cx 7tE(l1-n:o).É iJ.OU Y.'1.t 'tWV i}À),W'/ 7tpcxÇEW'I, ·h '(ëp.O'ItC!'I

O:noèlèov.oce.c; 't ij') 'A 't)., (l'J"Ct xti)

"'(€. VEL.

�125 .

L'ATLANTIDE

dés ordre et l'anarchie régnèrent à leur tour. Emportés par la
pass ion des conquêtes, les souverains Allan les réussirent
d'a bord à étendre leur domination, mnis ils se brisèrent cbntre
la résistance d'Athènes et de ses alliés.
Dès lors, commença la décadence. Bientôt Jupiter« (1) voyant
la dé pravation de celle race autrefoi s si vertueus e, voulut les
pu nir pour les rendre plus. sages et plus modérés. Il rassembla
tous les Dieux dans le sanctuaire du ciel, pl a cé au centre du
mon de, d'où il domine tout ce qui participe de la génération, et,
lors q u'ils furent tous réunis, il dit. .... &gt;&gt;
Le Critias s'arrête brusquement ici; mais, dans un autre de ses
di alogues, le Timée (:2), Platon avait également parlé de l'Atlantid e. Nous savons, grâce à lui, que Jupiter décida la destruction
par l'eau et par le feu de cette terre maudite, et que ses ordres
impi toyables furent rigoureusement exécutés. Aussi bien le
passage du Timée est trop important pour ne pas être cité en
enlie r.
(( Parmi tant de grandes actions de votre ville, dont la
mémoire se conserve dans nos livres, disaient à Solon les prêtres
de Saïs, il y en a surtout une qu'il fant placer au-dessus de
toutes les autres. Ces livres nous apprennent quelle puissante
armée Athènes a détruite, armée qui, venue à travers la mer
Al! antique, envahissait insolemmen L l'Europe et l'Asie (3), car
celle mer était alors navigable, el il y avait en avant du détroit,
qu e vous appelez les colonnes d'Hercule, une île plus grande que
la LilJye el l'Asie. De cette île on pouvait facilement passer aux aut re s îles, et de celles-là à toul le continent qui borde toul
auto ur la mer intérieure, car ce qui est en deçà du détroit
(!) Id. Trad~ction, p . 275 , Edition Dido t. p. 261.

(2)

P LATO N .

Tintée. T1·aduction Cousin , p. 111.

(3) Id. To• E yèx p Tiopiucr qJ.O'I 1) •1 1:0 ÉxEt

o;rD,a·roç. Nl]cro•1 yèxp 'ltpo -.oü cr•dp.a"t:oç

~~fô'l, 6 xaki'tcu, (oç &lt;penE Ùp.stç, Hpay.),iouç cr•·~),aç. ' H 81: Y'ficroç &amp;'11.a Il L ~Û7jç !!)~ Y.a è
'!c;l(J.ç p.E l~ ~ ,, · ÈÇ

b. ôS

1\ç È 7tL~cf'tO 'I

È7tl 'tàç (}) ,À,r;, ç 'r~':ïOU Ç 'tO"!ç 't01: Èy {JVE:O TCope:uop.i-vo~ç,

"CûJ'J ·r~crtüV È7CÎ. 't·h •1 x.a-co:'J'ttxpù -n:;'l.act'J :;l'itë.tpo·J,

ÈI.~1·JO'J 11 0v-co'J. T&amp;ôe 11.~\1

yap, Ocra

crci•Jo•J 'tt 'Ja Ë.ta'Jt),Wv M
'X_tJ)V. 'Ex.El•Jo

È'l'tÜç -coû aoocO:J.o:-coç oü

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n i.ÀQ:yoç 8 '1'ttùç ~

7W'I1ÛÜlç aÀ ·I)ÜÜlç op00't:C!'t t}_~ ),E"(OL't:O ~~'ltEtpoç.
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't·f1'1 nepl 'tè&gt;'J à.À·f}6t •JÛ'I
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'tE

7tê.pti.x_oucra.

cdrcà

y-~

�126

PAUL GAFFAREL

ressemble à un port ayant une entrée étroite; mais c'est là une
véritable mer, et la terre qui l'environne un véritable continent.
Dans ce tte î)e Atlantide régnaient des rois d'une grande et merveilleuse puissance; ils avaient sous leur domination l'île
en tière, ainsi que plusieurs a utres îles et quelques parties du
co ntinent. En outre, en deça du détroit, ils régnaient encore
sur la Libye jusq u'à l'Egypte, et sur l'Europe jusque sur la
Tyrrhénie. Tonte cette puissance se réunit un jour pour asservir
d'un seul coup notre pays, le vôtre, et tous les peuples situés de
ce côté du détroit. C'est alors qu'éclatèrent au grand jour la
vertu et le co urage d'Athènes. Cette ville avait obtenu, par sa
valeur et sa supériorité dans l'art militaire, le commandement
de tous les Hellènes; mais, ceux-ci ayant été forcés de l'abandonner, ell e brava seule les plus grands dangers, arrêta l'invasion, érigea des trophées, préserva de l'escl avage les peuples
enco re libres et rendit à une entière indépendance tous ceux
q ui, comme nous, demeurent en deçà des colonnes d'Hercule.
Dans la suite, d e grands tremblements de terre et des inondations engloutirent, en un seul jour et en une nuit fatale, tout
ce qu'il. y a vait chez VOtlS de guerriers; l'île Atlantide disparut
sous la mer; à ussi, depuis ce temps, la mer est-elle devenu e
inaccessible et a-t-ell e cessé d'être na vi gable par la quantité de
limon que l'île abîmée a laissée à sa place. »
Tel est le double r écit du Critias et du Timée. Ce récit est-i l
authentique dans toutes ses parties, et devons-nous l'accepter
dans ses moindres détails? Assurément non. Il est certain que
la description de l'île Atlantide, le tableau séduisant qu'en trace
Platon, le conseil des rois Atlantes, leurs lois si originales, tou t
ce la nous paraît fictif et a llégorique. Les annales des peuples
a nciens ne comprenaient guère que l'é numération des règnes, les
gra nd es bataiiles et les généalogies. Les prêtres Egyptiens
s urtout, habitués à l'ex trême concision de leurs hiéroglyphes,
n'auraient jamais conservé dans leurs hi stoires, et par conséquent n'auraient pas donné à Solon ces détails descriptifs ou
moraux. Ils so nt dus à la brillante imagination de Platon. Le
philosophe voulait prouver à ses disciples qu'il existe des

�L'ATLANTIDE

127

dieux vengeurs du crime et rémunérateurs de la vertu. L'histoire
du peuple Atlante, comblé de bienfaits tant qu'il est juste, et
anéanti par une catastrophe soudaine lorsqu'il a cessé d'obéir
aux lois divines , était parfaitement appropriée à la thèse soutenue, et, si Platon a brodé quelques fictions sur cette trame
ingénieuse , c'est simplement qu'il a cherché à rendre la leçon
plus frappante.
Au moins le fond du récit est-il vrai? Pourquoi ne pas
ré pondre affirmativement? Un des commentateurs qui se sont
le plus profondément imprégnés de la pensée Platonicienne,
Marsile Ficin (1), écrivait · que « toutes les fois que Platon
avance une pure fiction , il a grand soin de le faire r emarqu er
expressément. &gt;&gt; Or, comment débute le Timée '? « (2) Ecoute,
Socrate, un récit bien étrange et pourtant pa rfaitem ent vrai, tel
que Solon, le plus sage des sept sa'ges, l'a fait autrefois » ; el plus
loin (3) : « Quelle est donc cette action que le vieillard Critias
racontait, non comme une vaine tradition, mais comme un fait
réell ement accompli par cette république dans les temps anciens,
d'a près le récit de Solon? » Remarquons, en outre, que Critias,
dans le dialogue qui porte son nom, invoque Mnémosyne (4), la
déesse de la mémoire, &lt;&lt; car, dit-il, la plus grande partie d e ce
que j'ai à dire dépend d'elle. » Il craint même tellement les
objections qu'il les prévient. Ainsi, il a grand soin d e faire
re marquer que, si les rois Atlantes portent d es noms à tournure
he ll énique, en voici la raison (5) : &lt;&lt; Lorsque Solon songeait à
fa ire passer ce récit dans ses poèmes, il s'enquit de la valeur
(1) Marsile Ficin. Argumentum in Tim œ um, p. 546. ·« Quidam solum allegoria m clixenmt, sec! hos reclarguunt probatissimi qliique Platonicorum,
allir mantes quiclem historiam, quia clixerit Plato factum esse valcle mirabile
sed omnino verum. » Cf. Argumentum in Criliam, p. 601.
(2) Timée. Edition Didot , p. 199 . AxooE o·~, w 2:wxpa'tE Ç1 Àoyoo p.aÀa p.È~
àtdnoo, 1tan a1ta.a l YE p.~ v àÀ·~Oouç , (~ç à 'tw~ Ë1t'ta. ao&lt;pw~ ao&lt;pw'ta-.: oç l:oÀw ~ 'lto't'
t~~ ·

(3) Id. , p. 199.

.

Epyo~ où Àeyop.E'Io v p.Èv,

7tOÀEWç à px. C(LOV.
(4) Id. , p. 251. l:x.Eoov yàp

wç oè 1tpax.Osv 3v"twç

Ù1to 't'fiçoE "t1iç
'ta p.s'r ~ a"ta -i}p.rv 't!Îlv ÀoyW'I if.v "tcxtl"'!l''ii OE&lt;ji 1tan '

1cr't L.

(5) Id ., p. 254. 'Ao'tOÇ 'tE QO ·m:fÀ~v Èxa&lt;r'tOO 't'~V o la~o~otv 0'10p.ot&lt;:OÇ à vt.tÀotp.~a·lw~

�128

PAUL GAFJi'AREL

des noms, et il trouva que les Egyptiens, qui les premiers avaient
écrit cette histoire, avaient traduit le sens des mots dans leur
propre idiome; il son tour, il ne s'attacha aussi qu'à ce sens, et
le transporta dans notre langue. &gt;&gt;
Si donc Platon revenait avec tant d'insistance sur la réalité et
l'authenticité de son récit, c'est qu'i l en était persuadé lui-même ,
et voulait faire passer celte persuasion dans l'esprit de ses interlocuteurs. Nous avons par conséquent le droit de conclure,
abstraction faite des ornements poétiques que 1ious avons
signalés, que le fond du récit est vrai, c'est-à - dire qu'il a existé
une île, une grande île, au · delà des colonnes d'Hercule, que ses
llabitants ont joué pendant l)lusieurs siècles un rôle prépondérant, mais qu'elle a disparu en quelques lleures sous un
cataclysme inattendu.
Le récit de Platon a soulevé bien des discussions. Les uns
ont nié l'existence de l' Allantide; ceux-là se contentent de la
mettre en doute; d'autres y croient. Passons en revue ces
diverses opinions :

II. - Ceux qui ne croient pas à l'Atlantide.
Dès l'antiquité, plusieurs philosophes se sont prononcés contre
l'Atlantide. Les Néo-Platoniciens (1) surtout comba llirent son
existence . Longin ne voyait en elle qu'un ornement littéraire
sans signification historique. Amelios retrouva il dans le récit de
la ruine de l'Atlantide le combat des étoiles fixe~; el des planètes ;
Numerius la lutte du hien et du rna!; Origène celle des bons el
des mauvais gén ies. Proclus, . qui nous a fait coitnaîlre ces
diverses opinions dans son Commentaire sur le Timée, cite
encore, mais sans les nommer, d'autres philosophes pour lesquel s
l'Allantide n'était qu'une a llégorie sans li ens a·Yec l'histoire
réelle, mais qui cachait de profondes doctrines sur la nature de
l'Univers.
Au moyen àge la question ne fut pas sou levée, mais, à J'aurore des temps modeq1es, lorsque la découverte de J'Amériqu e
(1) MAHTIN. Commentaire du 'l'i111éc, passim.

�L'ATLANTIDE

129

eut en quelque sorte ràjeuni la discussion, l'existence de l'Atlantide fut de nouveau et résolument niée. Acosta (1), le c9nsciencieux historien des Indes, n'hésitait pas à se prononcer
co ntre Platon ; '' Bien qu'on l'a ppelle divin, écrivait-il , je ne
porte point tant de respect à J'autorilé de Platon qu'il me semble
difficile de croire qu'il ait pu composer comme une véritable
histoire ce qu'il raconte de J'Allantide. Ce ne sont en effet que de
pures fables.&gt;&gt; Au xviimc siècl e, Berhard (2) de Malinkroot, le
savant commentateur, et au siècle suivant Fabricius (3), l'édite ur de la Bibliotheca Grœca, étaient du même avis. La géographe
Cellarius (4) ne se contenta pas, comme les précédents, de ni er
l'existence de J'Atlantide: il essaya de la discuter, mais il ne
pa rvint à prouver que la disparition de l'île; ce qui n'ayait
jamais été contesté. Les raisons allégu ées par Tiedemann (5),
pa r J'abbé Creyssent (6) et par Hismann (7) sont également spécieuses et vagues, car ils nient sans rien prouver. D'Anville luimême n'apporte point contre la réalité de l'Atlantide des arguments décisifs. «Le narré de Platon, é.c ril-il (8), eslle récit d'un
Athéniei1 qui veut illustrer sa patrie, et on voit dans ce qu'il
débite sur la patrie des Atlantes un philosophe occupé de spécula tions plus m agnifiques qu e vraisemblables.&gt;&gt; Bartoli (9) essaie
une explication ; mais elle est singulière. Il fait du récit de
Platon un poème allégorique et satirique, dans lequel il croit
re connaître les principaux événem ents de la guerre elu Pélopo(1) Acosta. Historia natural y moral de las Indias.
(2) Bernard de Malincroot. Paralipomena de historicis grœcis, Centurire V,
p. 95.

(3) Fabl'icius. Bibliotlzeca Grœca, !iv. III , § 3, p. 98.
(4) Cellarius . No/ilia arbis, t. II, p. 64. « Obstant alia : vicinitas ostii ad
columnas Herculis, ante quod dicitur si ta fuisse, a quo longissime abcst America ... deincle regum illius insu! re imperium, et helium cum Atheniensibus
gcs tum , et insulre ulteriores in quas ex Atlantide nnvigatio instituta fuerit .
Quid piura? ait ~q&gt;ccvlcrO ·~ , dispamit iusula, numquam s uperest. »
(5) Tied e mann . Dialogorum Platonis argumenta, p. 339 .
(G) Creyssent de la Moseille. Observations critiques sur l'Atlantide. (.Jou!'na l des Savants, fév. 17ïD , p. H5).
(7) Hismann. Neue Well und 111ensch engcszschle , appendice, t. 1, p. 173 -186.
(8) D'Anville. Géographie ancienne, t. Ill, p. 123.
(9) Bartoli. Réflexions impartiales sur le progrès réel ou apparent q11e les
sciences el les (Iris ont faits dans le XTTIJJm• siècle en Ezirope, !iv. L

�130

PAUL GAFFAREL

nèse : mais est-il vraisemblable que Platon, en opposant les
Athéniens aux Atlantes, ait caché les Spartiates sous le nom de
ces derniers; el si la petite île Atlanta, au nord de l'Euripe, fut,
comme le rapporte Thucydide, séparée du continent lors de la
guerre du Péloponèse, cette ressemblance de noms suffit-elle
pour confondre la petite Atlanta et la grande Atlantide?
Au xixm• siècle, Gosselin (1), Uckert (2), Malle-Brun (3),
Letronne (4), A. Hhinne (5), Ploix (6), s'accordent à soutenir
que l'Atlantide n'a jamais existé que dans la brillante imagination du philosophe athénien. Th.-H. Martin (7) pense que l'Atlantide est une Hction ingénieuse inventée par les Egyptiens
pour se concilier la sympathie de la Grèce, une vieille tradition
encadrée . au milieu de plusieurs erreurs populaires et de
diverses opinions cosmographiques. Nicklés (8) enfin, attribue
cette croyance à une illusion d'optique, à une sorte de phénomène de mirage.

III.- Ceux qui doutent de l'existence de l'Atlantide.
D'autres écrivains sont moins affirmatifs dans leurs conclu ··
sions et se contentent d'émettre des doutes sur l'existence de
l'Atlantide. Montaigne (9) énonce le fait, mais sans l'accompagner
de réflexions. « Il est bien vraysemblable que cest extresme
ravage d'eau ayt [aict des changemens estranges aux habitations
de la terre .. . mais il n'y a pas grande apparence que ceste isle
soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir. &gt;&gt;
(1) Gosselin. Géograp/1ie des anciens, t. 1, p. 41.
(2) Uckert. Geographie der Griechen und Romem , t. 1, p . 57 ; t. II, p. 192194.
(3) Malte-Brun. Géographie universelle (éd ition 1840), 1, 26.
(4) Letronne. Essai sur les idées cosmographiques qui se rallachent au nom
d'Atlas (Bulletin Universel des Sciences, mars 1831.).
(5) A. Rhiune . Encyclopédie nouvelle (article Amérique).
(6) Ploix (Revue d'anthropologie, mai 1887).
(7) Th.-H. Martin. Commentaire sur le Timée, 1, 330.
(8) Nicklés. Mémoires de l'Académie de Stanislas (1864), p . 308.
(9) Montaigne. Essais, I, 30.

�L'ATLANTIDE

l::il

Bulfon (1) énonce le fait, mai s sans rien affirmer, pas plus que
Meulelle (2) ou Raynal (::i). Le Père Lafitau (4) distingue avec soin
les opinions contraires, ma is ne se prononce pas . Vollaire (5)
semble tantôt croire à l'Atlantide, et tantôt la rejeter. « L'engloutissement de l'Atlantide, écrit-il, peut être regardé avec au
moin s ta nt de raison comme un point historiqu e que comme
une fabl e ; le peu de profondeur de l'Allan tiqu e jusqu 'a ux Canaries pourrait bien être un e preu\'e de ce grand événement, et les
îles Canaries pourraient bien êlre les res tes de l'Atlantide. »Sain LSimon tour à tour affirme (6) el nie (7). Humboldl (8) r es le
indéc is, «car' les problèmes de la géographie mythique des
He llènes ne peu vent être Irai tés selon les mêmes principes que
les problèmes de la géographie positive; ils otTrent comme des
images voilées à contoui·s indétermin és.&gt;&gt; S!allbaum (9) comme ntateur de Platon, croit que le fond du récil es t vrai, mais
qu'il a été singulièrement modifié. Beudant (10) enfin touche
a vec réserv·e à cetle q ueslion. « Nous ne saurions, dit-il, nier
pos itivement l'existence de l'Allanlide ensevelie sous les eaux,
suivant les tradi~ions égyptiennes, en un jour et une nuit. &gt;&gt;
IV. - Ceux qui croie,n t à l'existence de l'Atlantide.

Après ceux qui nient et ceux qui doutent, passons à ceux qui
croient. Leur nombre es t considéral.Jie. A peine avo ns-nou s
mentionné datis l'antiquité quelqu es incrédules. Presque tous
!es autres écrivains ne mettent pas en doute l'existence de
l'Atlanlide. L'unanimité de leurs témoignages semble m êiue
(1) Buffon . Histoire naturelle (édition 1149), t. 1, p. 313.
t2) Men telle. Encyclopédie m éthodique (aux mot s Atlantis el Atlantica ),
!. !. p. 259.
t 3) Raynal. Histoire philosophique des deux Indes , t. x, p. 45 .
(·l) Lafitau. Mœurs des sa uvag es américains co mp aree~ aux m œ urs des
pre miers lemps, t. 1, p . 2, 77 .
(5) Vo ltail·e. Édition 1784, t . xxxvm, p . 450.
(li) Sai nt-Simon . Ngclolog ucs de Platon, 4"'' nuit , p . 27.
(7) Id Dissel'i a lion sur un p assage de Platon cl sur l'ile A llandide , p. 20, ï4.
(ll) Humbold t. Hisl oire de la géographie du Nouveau conliuenl, t. 1. p . 16\J.
(!J) Stallba um . Commentaire elu Critias • Cl'iLiam ce nsea mu s simillimum
fabu lœ a licni romauensi -hist ori ru ver• tate non o mnin o destitutœ. »
( 10) Rendant. Cours élémentaire de géolo gie, p. 19.

�132

PAUL GAFFAREi..

a ttester la réalité de ce continent disparu. Ainsi l'astronome
Eudoxe (1 ) ùc Cnide, contemporain et disciple de Pl a ton, regardait comm e véritable , malgré l'exagération de leurs calculs
cllronologiques, l'histoire racontée ü Solon par les prê tres de
Saïs. Strabon (2), dont le scepticislll e sci entiliqu e s'affirme en
tant d'endroits, n'hésite pas à proclam er que l'opinion de Posîdonius sur l'Atlantid e es t pl ausibl e. «Nous ne pouvons qu 'a pprouver, éc rit-il, ce qu'il dit des soulèvements et des aft'aissements du sol, el en général de tous les changements produits,
soit par les trembl ements de terre, soit par ces causes analogues qu e nous avon s nous-mêmes éilumérées plus haut. Nous
approuvons aussi qu'il ait , à l'appui d e sa thèse , cité ce que dit
Pl a ton d e l'Atlantid e, que la tradition r elative à celte île pourrait bien n e pas ê tre une pure fiction, les prêtres égyptiens
qu'inte rrogeait Solon lui ayant certifié qu 'il existait anciennem ent une île d e ce nom, m a is qu'ell e eut l'étendu e d'un continent.
En homm e sensé, Posidonius juge qu'il vaut mieux s'exprimer
de la sorte que de dire ùe l'Atlantide cc qu'on a dit du mur -de s
Ach ée ns dans Homère: (( Celui qui l'a évoqué l'aura fait disparaître . '' Plin e l'Anci en (3) se prononce dans le même sens .
(&lt;La nature, dit-il, a r e tranché total e ment certaines régions ,
t é moin premi èrem ent celle Atlantide, où est aujourd'hui la mer
du m êm e nom, e t qui, s'il faut en croire Pluton, avait une im m ense é tendu e .&gt;&gt; L e platonici en Philon le Juif adopte puremen t
et simplem e nt l'opinion du maître. Un autre platonici en ,
Crantor (4), aurait m ême retrouvé la tradition de l'Atlantid e
chez les prêtres de Saïs, qui lui montrèrent des stèles où tout e
celte histoire se trouYait écrite. Proclus (5), à qui nous devon s
çe t·enseignement sur Crantor, nous apprend également qu'u n
{1) Diogène Laerce. Vies des philosophes, VIII , 8.
(2) Strabon, Liv. III , § 3, éd ition Didot, p . 84 ..... ~o), w ,uf 'f-~ ,n 7!E7!ua p.Évo·J
7!apèt. -r:on 'Atyum:lwv lE pÉwv, tilç t'm&amp;px_oua&amp; 1to-r:"E à'fa'no- OEl·n, -r:à p.sys6oç oùz
0-ét.'t-:W'J -~m;tpou.

(3) Pline l'Ancien . Histoire nalrzrelle, Il, 92 (( in totum abslulit terras, primu m
omnium ubi Allanticum mare est, si credimus Platoni, immenso spatio. »
(4) Philon le Juif. De l'indcs lm ctibilil é du monde, - p. 963.
(5) Proclus. Comment air~ strr le Timée, p. 24.

�1

L ATLANTIJ)É

133

certain Marcellus, auteur d'un livre perdu intitulé Les Éthiopiqnes, rapportait que des traditions Sllr l'Atlantide avaient été
recueillies par des voyageurs dans une île inaccessible de
l'Océan. Un certain Zoticos avait, à l'instar de Solon, composé
un poème sur l'Allantide (1). Proclus lui-même, ainsi que son
maître Syrianus el que Jamblique, croyait que Platon avait
choisi ce fait historique préférablement à loutautre pour en faire
l'e mbl ème de la lulle éternelle de la force contre la matière, mais
il ne mellaH nullement en doute sa réalité, et son t émoignage est
d'a utant plus co ri cluant, qu'il enregistre avec soin les opinions
contraires (2).
Qu'il nous soit permis de rapprocher de ces di vers passages
un récit de Théopom pe (3), conserv é par Elien, qui présente
a vec celui de Platon de curieuses analogies. Le fameux roi de
Phrygie Midas avait attiré à sa cour le précepteur de Bacchus,
Sil ène, el s'e fforçait de lui arracher quelques-uns de ses secrets.
Da ns un de ses savants entretiens, son hôte lui d écrivit un continent mystérieux, qu 'il nommait la M~ropide: &lt;&lt;L'Europe, l'Asie
cl l'Afrique, disait-il, sont autant d'îles autour desquelles circule
l' Océa n. Hors de l'enceinte de ce monde, il n'existe qu'un seul
con tinent dont l'étendue est immense. Il est peuplé de grands
a ni maux el habité par des hommes deux lois plus bauls que
ce ux qui vivent dans nos climats. Leur vie n'est pas bornée
a u mê me Lemps que la nôtre : ils vivent deux fois plus
lo ngtemps. On trouve chez eux de grandes et nombreus es
cités, des mœurs toutes particulières et des lois toutes dilTére nles de celles qui nous régissent. Entre ces cités, il y en
a deux d'une prodigieuse étendue et qui ne se ressemblent en
rie n. L'une se nomme Makkimos ou la Guerriè re, et l'autre
Ensébie ou- la Pieuse. Les Eusébiens vivent dans une douce
paix, i·ecueill~11t sans labeur d 'amples moissons, des fruits que
la terre leur prodigue sans culture. Exempts de maladies, ils
(1) Porphyre. De vila Plolini, éditi o n Didot, p. 106. 2:u'lri'1 è~ X'Z l Zw·nxoç ,
ék 'tà'l 'A'tÀ&amp;.,J-ctX. O'J de; 7tol·f)crt'J !J.e'tÉ~e&lt;À:: 7tcl'JU 7tOtl)'t ~hûJç .
(2) Proclus. Commentaire du Timée, p . 24, 52-59, 61.
(3) Elien. Des animaux, III, 18.

'l&lt;J l-c t r~o~ x.ctl 7tot·trnxclc;,

�134

PAUL GAFFAREL

coulent leurs jours dans la joie et le bonheur. Aussi bien leur vie
est si pure que les Dieux ne dédaignent pas de descendre souvent
parmi eux. Les Makkimiens, au contraire, sont très belliqueux.
Toujours armés, toujours en guerre, ils travaillent sans cesse
à étendre leurs limites, en sorte que cette ville commande seule
à plusieurs nations. Elle ne compte pas moins de deux cents
myriades de citoyens. Peu meurent de maladies; ils périssent
presque tous dans les combats, sous les coups de pierres ou
rle massues, car ils n'ont pas à redouter d'être blessés par le fer.
Ils p.ossèdent tant d'or et d'argent qu'ils en font moins de cas
que nous du fer. Une fois, ils tentèrent de venir dans nos îles,
et, après avoir t1'aversé l'Océan avec d'innombrables guerriers ,
pénétrèrent jusque chez les Hyperboréens; mais ayant appri s
que nous regardions comme les plus heureux de la terre ces
peuples dont la vie s'écoulait obscure el sans gloire, ils dédai gnèrent une telle conquête et ne voulurent pas s'avancer plu s
loin. »
Elienn'accordait aucune confianceà ce récit de Théopompe.ll
le considérait comme un simple mythologue et nullement
comme un historien. Peut-être faudrait-il distinguer le fond qu i
serait vrai des ornements qui ont été ajoutés. Théopompe, qu i
fut disciple de Socrate et contemporain de Platon, aimait san s
doute à mêler dans ses écrits la fiction à la réalité. Or, on aur a
remarqué la singuli ère ressemblance de la Méropide et de
l'Atlantide, sa situation en dehors de l'Europe et de l'Afriqu e ,
en plein Océan, et l'in Yasion de l'Europe par ses belliqueux habitants. En outre, les Eusébiens et les Makkimiens ne rappellent. ils pas jusqu'à un certain point les deux périodes de l'histoire
des Atlantes, celle où ils vécurent justes et heureux,_et celle où ,
enivrés par la conquête, ils devinrent la terreur de leurs voi sins, et attirèrent contre eux les vengeances célestes? Il serai l
peut-être dangeteux de pousser trop loin l'analogie. Au moin s
constaterons-nous chez un contemporain de Platon, la croyan ce
à l'existence d'un grand continent au delà de l'Europe et de
l'Afrique, du côté de l'Océan.
En dehors des Platoniciens, la croyance naïve à l'existence de

�L'ATLANTIDE

l;j5

l'Atlantide se retl'ouve encore dans Ammien (1) Marcellin. Deux
apologistes chrétiens n'éprouvent pas plus de scrupùles que
l'ami de Julien l'apostat à affirmer l' existence de ce continent
englouti. L'un d'eux, Arnobe (2), va même jusqu'à fixer l'époque
de l'invasion de l'Europe par les Atlantes: il la croit à peu près
contemporaine des conquêtes Assyri ennes sous Ninus. L'autre,
Tertullien (3), parle à diverse s r eprises de l'Atlantide, mais sans
douter un seul instant de son existence.
Si même on en croit de respec tables traditions , l'Atlantide,
bien avant Solon et Platon, aurait été connue à Ath ènes, car à la
fê te (4) des petites Panathénées, on portait en process ion, paraîtil, un peplum brodé qui représentait la victoire des anci en s
Athéniens, conduits et soutenus par Minerve, contre les Atlantes.
Le commentateur qui a rapporté cett e tradition ne peut s'elllpêche r de la trouver peu vraisemblable, car les Atl_antes n'étaient
pas expressément nommés: il n'était questio~1 que de barbares,
&lt;r ui pouv~ient être tout aussi bie~1 des Perses que des Atlantes.
Notons encore qu'au temps de Pausanias (5), on conservait dans
un des bourgs de l'Attique, à Rhamnos, une statue de Némesis,
,·.ouronné de cerfs et de petites victoires, &lt;&lt; tenant de la main
gauche une branche de pommier et de la droite une coupe où
sont représentés des Ethiopiens. Je n'en saurais donner la raison, et je n'ai pas été satisfait de l'explication que m 'ont donnée
ceux qui croient le savoir.» On a prétendu (6) que ces Ethiopie ns étaient des Atlantes, mais il vaut mieux imiter la prudente
1! ) Ammien Marcellin, XVII,· 7 : " Su nt et chasmati œ, quœ, gran diori motu
t•:ttct'actis subito voratrinis, terrarum partes absorbuut, ut in Atlantico
mari Europœo orbe spatiosio1· insula.
12) Arnobe. Adversus gentes, liv. 1.
(:1) Tertullien . De Pallia, 25 - Apologétique, § 40.
(·1) Scholiaste de Platon, éditeur Didot, fragment IV , p . 442.
(5) Pausanias. Attique, § 33. Tatç BE: x_epcnv ~XP• 't~ p.ev x).cf8ov [J."f)).scfç, 't'fi
Ôs &lt;ptc:Rf)v· ~'H 0 1orrEç ÔÈ b-el 't~ &lt;ptaÀ'(\ 1TE1tdtl}'l'tllt. 2:up.~aÀs-r6at ÔÈ 1tEpl
:vJ~ Al Olo1tcxç o~-cE w~~-cOc; ~ ty~èl'J, oU't&amp; &amp;7to0éx.op.ev 'tÜ&gt;V crtwEÉ'JCX t ne~Oop. évwv .
(li) .Jolibois . Dissertation mr l'A tlan/ide , p. 60. «Ne dfwons-nou s pas r eco nu:~ î trc dan s ces Ethiopiens des Atlantes? Cette coupe sembl e nou s rappeler
qu 'ils venai e nt du côté de la mer, et la dées se qui la ti ent à la ma in ne nou s
fai l- cllc pas souvenir de la terrible vengeance que les Ath énie ns tirèrent de
l' inj uste agression des Atlantes?
10

os;la

�136

PAUL GAFFAHEL

réserve de Pausanias, et reconnaître avec lui que celle tradition
ne reposait sur aucune donnée sérieuse. Il n'en est pas moins
établi que l'anliquilé presque toul entière croyail à l'Allanlide,
et que tous, philosophes, poèles, historiens, racontaient a l'envi
et ses merveilles et ses malheurs.
Pendant le moyen àge, au contraire, la croyance à l'Atlantide
se trouve à peu près interrompue. Cos mas Indicopleustes' (1),
qui ·écrivait au sixième siècle de notre ère sa Topographie Cluétienne, fait e ntrer, il est ' ' rai, l'Allanlide dans son système
cosmographique, mais en l'accommodaril à son opinion parti culière. Il prétend que la terre que nous habitous est entourée
par l'Océan, mais que l'Océan à sonlour est limité par un aulre
continent, celui donl Platon parle dans son Timée. Ce continen t
extérieur aurait élé la première palrie du genre humain, les
Allantes sont les hommes qui vivaient avanl le déluge, elles
dix rois Allçllltes représentent les dix générations d'Adam ù
Noë. Avec ce singulier commentateur de Plalon, nous ne trou -vons à citer, pendanl toute cd te période, qu'une carle de l'Atlantide qui figure dans un manuscrit de Macrobe (2) du xc siècl e,
On se préoccupait pourtant de !"existence de certaines îles occidentales, donl la r enommée inspira des récits merveilleux ou
mème de hardis voyages, mais est-il possible de confond re
l'Atlantide avec les îles de Saint-Brandan (3), de Brazil ou
de la Man de Satanaxio?
C'est surtout cl a us les lemps modernes, au m01'nent où fure nt
de nouveau agitées en Europe les questions qui jadis avaient
passionné l'anliquilé, que la croyance à l'Atlantide rencontra
de nombreux partisans. Colomb (4), fut ui1 de ses plus chau ds
défenseurs, Ovi edo, l'historien des Indes (5), Genebrard (6), le
(1) Cosm as lndicopl c ustes. Topographie chrétienne, Montfaucon, Nova
colleclio patrum et scriptorum g rœcorum, t. Il, p. 114-125, 131, 136-138, l SG192, 340-342.
(2 ) Sanl a rcm. Cosmogrupilic el carlograpilie du m oyen âge, t . n, p . 42.
(3 ) GalT:n·ei. Les iles (anlasliqu es de l'Océan . - Les voyages de Saint-Bra ndan (H.evue politiq ue e t litté1·aire, 2 janvier 1875 ).
(4) Fernand Colomb. Vic de l'amiral, § 7.
(5) Oviedo. Historia yeneral de las In dias .
(6) Genebrard. Chronographia sacm (1580), t. 1 .

�1
L ATLANTIDE

i37

sava nt orientaliste, Christophe Becman (1), le frère Kircher (2),
croient tous à l'Atlantide, et expliquent sa disparition par
un déluge ou par nn tremblement de terre. Rudbeck (3),
Eurenius (4), Olivier, Baer (5), Toumefort (6), Van-Eys (7),
Sam uel d'Engel (8), Fabre d'Olivet (9), Baudelot de Dairva l (10), Carli (11), de la Borde (12), Cad et (13), Bailly (14) el
De lisle de Salles (1 5), . pensent de mêm e. Citons encore a u
x1xc siècle Grave (16), Davies (17), Lalreille (18), Bory de
Saint-Vincent (19), de F01·ti a d'Urban (20), Bunsen (21), Ville(1) Becman. Historia orbis icrrarum (1680), § 5, De insulis.
(2) J{ircher. Mundus subierrancns (11'55).
(il) Rudbeck. Ailanlica sive manheim .Japeli poslerorum se des ac p a li·ia
(1673).
14)· Eurenius. Allan !ica orienialis (1764) (9 bi s) Olivier. Disserta /ion su r le
Critias de Plni on (1726) .
(5) Baer. Essai historiqtte et critique sur les Al/antique.; (1.62).
(6) Tournefort Vo!Jage au Levant, t. n , lettre 15 .
(7) Van Eys. Dissertaiio de Platane Mozaiza nle (1715).
(8) Samuel d 'E nge l. Comment l'A m ériqu e a-l-elle été p euplée d'h omm es cl
d'animaux (1762 .'.
(H) Fabre d'Olivet. Cosmogonie de 1'1:/oïse (1816).
(10) Baudelot de Dairval. Ulililé des I!O!Jag es (J(i~(;).
(11) Cm·li. Lelires américaines. Traduction de Villebrune (1i88 ).
(12) De la Borde. Histoire abrégée de la mer du Sud (1791J.
1,13) Cadet. Mémoire sur le ja spe el autres pierres préc irus es de la Corse
(1785).
(14) Baill y. Lettres sur l'Ailaniide de Platon el l'ancienn e histoire de l'Asie
(1779).
(1 5) Delisle de Salles. Histoire naturelle de tous les pwples dr1 monde,
n&gt;cfLrile aux se uls {ails qui peuvent instruire el piquer la curiosité .
(16) Grave. Voici le titre exact d e cet ou vr age , qu e nous citons à cause d e la
r~ re té d u li vr e et de so n étra nge té. fl éjJLrbliqrre de s Champs Elysées o u monde
ancie n , ouvrage clans lequel on démontre p/'incipalemenl que les Champs E l!Jsécs
r/ l'E nfer des anciens sont les n om s cl' un e a ncienne n 'publiqu e d'h ommes justes
r'l re lig ieux, situ ée à l'exlrémil é septentrionale de la Gaule, cl surloul dans les
ilr·s elu Bas-Rhin . . . que les Elyséens, n ommés -aussi sous d'autres ra pp orts
,\ 1/onles, Hyp erboréens, Cimmériens, ont ci11ilisé les anciens peuples, y com pris les Eg yptiens cl les Grecs, que les Dieux de la j'able ne so nt que les emblè mes des institutions sociales de l'El!Jsée , qu e la vofr.le céleste es t le tableau de
ces ins titutions el de la philosophie des lég islat eurs Allantes, etc.
(l ï ) Da vie s . Antiquœ lingu œ Brilannicœ rudimenta.
(18) Latreille. Mémoires .~ ur di vers suiefs d'histoire n a turelle des insee/es,
de yéograp hic el de chronologie (Académie des sci e nces, 1819, p 146).
(1 9) Bory d e Sai ut- Vincent .' Essai sur les îles Ca n a ries el l'an cienne A lla n/i de (1803).
(20) De Fo'rtia d 'U rban . Essai sur quelques-uns des plus a nciens m onuments de la géc1graplrie (1 802), t. 1, p . 5.
(21) Bunse n. Eg!Jpls place in univcrsal his lory, t. IV, p. 421.

�138

PAUL GAFFARE:L

main (1), Moreau de Jonnès (2), Roisel (3), Novo y Colson (4),
de Botelha (5), Smeaton (6), Ameghino (7), Lagneau (8), Louis
Germain (9), Leo Frobenius (10), et Louis Gentil (11), qui tous
reconnaissent la réalité historique de l'Atlantide.
Il est vrai que leurs raisons ne sont pas toujours très sérieuses,
et qu'ils prêtent le flanc aux objections de leurs adversaires.
Nous pourrions nous en convaincre en exposant leurs systèmes .
Nous ne voulons pour le moment que constater, dans les temp s
modernes, le grand nombre des croyances à l'Atlantide, el la
. continuité de cette croyance à travers les âges.

V. -

Les données de la Science s'opposent-elles
à l'existence de l'Atlantide?

Ce n'est pas tout que d'a·v oir pour soi la tradition historiqu e,
il faut encore qu e les données de la science ne combattent poin t
celte tradition. D'après le texte de Platon, une grande île existait,
elle a dis·paru. Ce phénomène est-il possible d'après les lois de la
géologie et de la physique générale du globe?
Il est incontestable que, lorsque la terre se formait, pendant
ces périodes que la géologie désigne sous le nom de primitive,
transitoire, secondaire, te rtiaire ou même quaternaire, de soudains cataclysmes, analogues à celui qui fit disparaître l'Atla ntide , bouleversèrent la face .du monde.
(1} Villelll a in Histoire de la lillérature française au XVIII• siècle , leçon XI V.
(2) Moreau de Jonnès. Géographie préhistorique, l'Atlantide, p. 103c137 .
(3) . Roisel. Les Allantes, 1874.
(-!) Novo y Colson. La ultima teoria de la Atlantide (Société de géograph ie
de Madrid .
(5) De Botelha. Puebrai geologicas de la existencia de la Allantida (1881 ).
(6) Oliph&lt;iut Smeatton. Mémoire sur l'Atlan/ide, d 'après la traduction et
les notes du docteur Heckel.
(7) Ameghino La anliquedad del nombre en el Platon (1880).
(8) Lagneau . Mémoires de la Société d'Anllrropologie (1864), p. 748 - 1880,

p . 45!!.
(9) Loui s Germ a in Sur l'A llantide (Comptes rendus de l'Académie des
Sciences, nov. 1911 ).
(10) Leo Frobenius . Aus dem Wege nach Atlantis (1912) . Voir surtout le
premier et le dernier chapitre.
(11) Louis Gentil. Le Maroc physique, 1912, p. 103-124.

�L'ATLANTIDE

139

&lt;&lt; La nature, a écrit Buffon (1), s'est trouvée dans différents
étals, et la terre a pris successivement des formes différentes.
Les cieux eux-mêmes ont varié, et toutes les choses de l'uninens
physique sont, comme celles du monde moral, dans un mouvement continuel de variations successives o. Telle était aussi
l'opinion de Cuvier qu'il a exprimée dans son ouvrage sur les
Révolutions du globe. Ainsi que l'écrivait également un de nos
plus illustres contemporains, Darwin (2), &lt;&lt;le temps viendra où
les géologues considéreront le rep9s de l'écorce terrestre pendant
to nte une période de son histoire comme aussi improbable que
Je serait le calme absolu de I'athmosphère pendant toute une
saison de l'année. &gt;&gt; En effet, ne voyons-nous pas s'accomplir
to us les jours des phénomènes cosmiques qui transforment le
globe? La Suède s'élève insensiblement au-dessus des eaux de
la Baltique (3). La Manche diminue de profondeur (4). Le golfe
de Poitou se rétrécit de jour en jour (5). Hier encore une île
nouvelle surgissait du sein de la Méditerranée . Un immense
continent se forme dans les profondeurs mystérieuses du grand
Océan (6). Alluvions, dunes, falaises, stalactites, incrustations,
yo lcans, sont tout autant de causes de changement qu'il est
journellement facile de constater.
Ces phénomènes, il est vrai, ne· prou vent pas la disparition
de l'Atlantide, mais on peut en citer d'autres, et cela dès l'antiLJLÜté, qui présentent une grande analogie: villes qui s'affaissent,
!l es qui s'abîment, parties de continent qui sont comme anéanties . « Démoclès dans ses Histoires, écrit Strabon (7), raconte
LJliC de terribles tremblements de terre furent autrefois ressentis
en Lydie, en Ionie et jusqu'en Troade, qui engloutirent des villages entiers, convertirent de simples marécages en lacs, et
sub mergèrent Troie sous les flots de la mer. Par une cause

(1)

Buffon. Epoques de la nature, préambule.

(2) Darwin, cité parE. Reclus. (La Terre, p. 808).

(:1) Cateau-Calleville. Tableau de la Ra1lique, deuxième partie,
(4 ) E . Reclus. La France, p . 503-510, 791-793.
(5) Ga!Tarel. Le sol de la France, p. 38.
\(i)

Darvin. Les Atolls.

(7) Strabon . Géograplzie, I, 3, XVII.

�140

PAUL GAFFAREL

analogue, l'ile de Pharos, la Pharos d'Egypte, située en p leine
mer, n'est plus aujourd'hui à proprement parler qu'une presqu'ile. Tyr el Clazomène pareilleme nt. Nous-même, lors d e
notre voyage à Alexandrie en Egypte, nous avons vu la mer, au x
environs de Péluse et du mont Casius, se soulever tout à coup,
inonder ses rivages et faire de la montagne une île, si bien qu'on
allait en bateau sur la route qui passe au pied du Casius et
mêne en Phénici e ... Dé métrius de Callatis, dans son relevé
des tremblements de terre ressentis en Grèce, nous appren d
qu'une portion notable des îles Lichades et de Çenœum fu t
engloutie, que Phalares même fut e n quelque sorte rasée tout
entière jusqu'at1 niveau du so l, qu'un m ême désastre eut lieu à
L a nira et à Larisse; que Scarphée se vit arrachée de ses fon dements e t n;ont pas moins de dix-sepl cents de ses habitants
noyés; qu'à Throniun il péril aussi plus de la moi lié de ce nom bre ... Enfin on rapporte que l'ile Atalanta, près de l'Eubée,
s'ouvrit jusle par le milieu et livra passage aux vaisseaux, el
qu'en certains endroits l'inondation y couvrit la plaine jusqu'à
une distance de vingt stades . ll Il serait facile de multiplier les
exempl es (1); et toujours dans l'antiquité. Ainsi l'A êhaïe et
I'Acarnanie sont couvertes presque entièrement par les eaux des
golfes de Corinthe et d'Ambracie. La Propontide et le PontEuxin submergent de vastes plaines en Asie et en Europe. Tantôt
la mer se creuse un chemin à travers l'Hellespont et les Bosphares de Thrace et de Chersonnèse Ci mbrique ou Ta uriqu e,
Lantôt elle sépare la Sicile de l'Italie, Chypre de la Syrie, Eub ée
de la Béotie, l'Afrique d e l'Espagne; ou bien elle engloutit
Pyrrha e t Aulissa, H elice e l Bura dans Je golfe de Corinthe, la
majeme parlie de l'île de Cos etla moitié de Tyndaris en Sicil e.
Quelquefois enfin c'esl au milieu des Lerres que s'affaissent le
mont Cybolus el la ville de Cm·ète ainsi que Si pylus de Magnésie.
Un continent tout entier disparaît m êm e au grand effroi des
contemporains, la terre Lyctonienn e ou Lycaonienne célébrée
par les Argonautiques du faux Orphée (2).
(1) Pline l'Ancien, His/ . naturelle, II, 89-92 . -Ammien Marcellin, XVI, 7. Tertullien . Apolo gétique.
(2) Orphée. Poè me des Argonautes . Edit. Tauchnitz, V, 128-169.

�L'ATLANTIDE

141

Tous ces phénomènes se sont produits à l'époque historique.
Ils sont tout aussi prouvés · que l'affaissement, au vic siècle de
notre ère, de la ville d'Herbadilla que recouvre aujourd'hui le
la c de Grandlieu (1); que la bmsque séparation des îles de
J ersey, Guernesey et autres d'av ec le Cotentin (2); que la formation du Zuydersée en 1170 (3); du Dollarlsée en 1277 ell287;
el u Biesboch en 1421 ; que le trembl ement de terre de 1663 qui
ca usa de si terribles ravages au Canada et changea en un espace
immense, entrecoupé de lacs et de ruisseaux, près de cent lieues
de pays autrefois occupées par des montagnes et des rochers;
que le tremblement de 1566 qui abîma sous les eaux plus de
soixante lieues carrées dans la province chinoise de Chansi (4);
ou que la disparition sous les eaux, en 1819, sur un e étendue de
quatre-=-vingt-qualre lieues carrées, de la plaine de Sindrée aux
bouches de l'Indus. N'a vons-nous pas encore présente ft la
mémoire l'elfroyable éruption du Krakataü en 1882, dont on ressentit les secousses sous ·d 'énormes espaces, et, au moment
mê me où nous écrivons ces lignes, n'avons-nous pas sous les
y e u~ (5) les sauvages escarpements dti bec de l'Aigle et de l'île
Verte, près de La Ciotat, qui surgirent des flots aux premiers siècles de notre ère, el engloutirent la florissante cité de Tauroentum, dont on voit encore les d ébri s s'allonger sous les vagues?
Ce n'est donc pas une exagération poétique ou une fantaisie
d'a rtiste qui inspirait à Ovide ces beaux vers (6):
Vidi ego quod fuerat quondam solidissima tellus
Esse fretum ; vidi fractas ex œquore terras,
Et procul a pelago conchœ jacue1·e niarin::e,
Et vetus imvenla est in montibus anchora summis.
Quod que fuit campus vallem decursus aquarum
Fecit, et elu vie mons est deductus in œquor.

Le grand cataclysme qui détruisit l'Atlantide ne ressemble-t-il
pas à lous ceux que nous yen ons d'énumérer? Sans doute ce
(1) Peuchet et Chanlaire. Description topographique et statistique de la
Fm nce.
(2) Reclus. La France, p . 59 :~, 639-649.
(3) H.eclus. L'Europe Septentrionale, p. 222-22+.
(4) Zm·cher et Margollé. Le monde sous-marin, p. 271.
(5) Lenthéric. La Provence maritime.
(G) Ovide. Métamorphoses, !iv. XV.

�142

PAUL GAFFAREL

bouleversement ne s'est pas accompli à l'époque historique.
Platon lui-même en fixe la date à neuf mille ans devant lui. Ce
n'est pas une raison pour Je nier. Sans qu'il soit besoin de recourir aux milliers de siècles des chronologies Chinoise ou Hindoue, on sait aujourd'hui que l'univers existait bien avant les
six mille ans de la chronologie conventionnelle. Par conséquent,
puisque la tradition et la science s'accordent pour reconnaître
l'existence de l'Atlantide, n'hésitons plus à nous ranger parmi
ceux q·u i croient à l'authencité du récit Platonicien.

�L'ATLANTIDE

143

II

QUELLE ÊTAlT LA POSITION DE L'ATLANTIDE?

I. -

L'Atlantide rze se retrouve ni en Europe,
ni en Asie, ni en Afrique.

L'Atlantide a existé, mais où était-elle située? C'est ici que se
présentent de nombreux systèmes qu'il nous faut passer en
rev ue pour les réfuter, avant d'exposer notre propt:e théorie.
Tout d'abord nous partirons de ce principe que, d'après le
tex te de Platon, 1° l'Atlantide était une île; 2° que cette îl e était
située au delà des colonnes d'Hercule, par conséquent à l'ouest
de l'Europe et de l'Afrique; 3' que cette île a disparu. Tout
système qui ne réalisera pas ces trois conditions, devra par cela
même être rejeté comme faux.
Or, les . opinions varient à l'infini . .Les uns ont retrouvé
l'Atlantide en Suède ou au Spitzberg, les autres en Palestine.
Ceux-ci se sont prononcés pour l'Afrique et le Sahara, ceux-là
pour la Sardaigne ou la Hollande. II s'en est même rencontré
qui ont poussé jusqu'en Perse ou en Sibérie, jusque dans les
profondeurs mystérieuses du grand Océan, leur complaisante .
imagination. D'autres, enfin, se sont égarés en Amérique.
Disons tout de suite que nous chercherons au milieu de l'Atlantique la grande île submergée, et que nous en trouverons peutêtre les débris dans les archipels qui parsèment cet Océan.
Olaüs Rudbeck (1), savant naturaliste suédois, professeur à
l'Université d'Upsal, avait fait des recherches approfondies sur
l'histoire de la Suède el des autres pays du Nord. Ne s'avisa-t-il
pas de vouloir prouver que l'Atlantide était son propre pays,
que toutes les nations de l'univers en étaient originajres, et que
(1) Rudbeck. Ouv. cité.

�144

1

!'

1
1

l

PAUL GAFFAREL

les Grecs el les Romains empruntèrent !Purs croyances religieuses à la mythologie scandinave! Rudbeck ne se contenta
pas de dépenser une prodigieuse érudition à soutenir ce paradoxe: il établit chez lui une imprimerie pour la publication de
son Atlantica, mais elle fut détruite par un incendie qui dévora
ses manuscrits, et il en conçut un lei chagrin qu ' il mourut peu
de temps après. Le système patriotique de Rudheck eut un
grand retentissement. Il reçut l'adhésion de plus d'un grav~
historien suédois, flallé de retrouver l'Atl::~nlide dans la Suède
et même l'emplacement de la capitale des Atlantes non loin
d'Upsal. Pour!::~ Ill, malgré les ingénieux commentaires· de
l'auteur, il n'a pas réussi à imposer son opinion. S::~ns doute la
Baltique, de même que la Méditerranée, ressemble à un port, et
son entrée ful parfois désignée, dans l'anliquilé, sous le nom de
colonnes d'Hercule, mais la Suède n'a jamais été une île e t elle
existe encore. Les conditions dont nous parlions tout à l'heure
n'étant pas réalisées, il nous faudra chercher ailleurs la position
de l'Atlantide.
En 1745, l'Allemand Hafer essaya · de réfuter Rudbeck, ce
qui n'était pas bien difficile, mais il se contetita de r emplacer la
Suède par les provinces septentrionales de l'Allemagne baignées
par la Ballique. L'île de Rugen lui parut correspondre au sanctuaire des Atlantes, le temple du Dieu Sande\veit au temple de
Neptune et le Bosphore Cimbrique aux colonnes d'Hercule.
N'était-ce pas chercher bien loin dans le Nord cette Allantide
·placée près des colonnes d'Hercule? D'ailleurs la Poméranie,
la Prusse ou le Mecklembourg n'ont nullement subi la catastrophe qui fit disparaître l'Atlantide.
II n0us faudra donc ranger l'hypothèse de Hafer à côté de
celle de Rudbeck.
Un écri\'ain tout aussi ingénieux, -également érudit, et plu s
habile encore que Rudb eck, l'astronome Bailly voulut encore,
à la fin du dix-huitième siècle, retrouver l'Atlantide dans les
régions du Nord. D'après lui, l'Atlantide était une île de l'Océan
.glacial, et le Spitzberg lui semble la vraie patrie des Atlantes.
Le Spitzberg était, il est vrai, bien peu connu en 1779, à l'époque

�L'ATLANTIDE

145

où parurent les lettres sur l'Atlantide, et cette terre mystérieuse
ne se prêtait que mieux à toutes les conjectures. D'après Bailly,
le Spitzberg est donc la patrie du roi Atlas, l'inventeur de la
s phère. C'est du Spitzberg que partirent les Atlantes pour débarquer à l'embouchure de l'Obi, où, paraît-il, existaient jadis des
colonnes d'Hercule. De là, ils se répandirent en Asie, et on peut
suivre leurs principales stations en Tartarie, en Chine, en
Perse, en Phénicie et jusqu'aux rivages de la Méditerranée.
L'imagination, par malheur, n'a jamais remplacé la réalité, et,
comme il n'est pour ainsi dire pas une ligne du récit de Bailly
qui ne soit en contradiction avec le texte de Platon, nous
rendrons justice à l'ingéniosité de l'écrivain, mais nous n'adopterons pas son système.
Le livre de Bailly provoqua d'ardentes contradictions. L'ann ée
même où il parut, l'abbé Creyssent de la Moseille, le comte
Carli et Delisle de Sales en publiaient des réfutations; mais, si
quelques-uns de leurs arguments étaient solides, ils eurent le
tort de substituer à la théorie de Bailly des systèmes tout aussi
peu fondés. Le plus sing'ulier de ces systèmes est celui de
Del isle de Sales. D'après lui, la mer couvrait jadis d'immenses
espaces. Le Caucase, l'Atlas et l'Atlantide étaient des îles
occupées par les Atlantes. L'Atlantide, qui correspondait à
I'Ogygie d'Homère, existait entre l'Italie el Carthage, et les
colonnes d'Hercule dont parle Platon se retrouvaient dans Je
golfe de Tunis. Cette Atlantide disparut un jour sous les eaux.
Malle, la Sicile, la Sat:daigne, la Corse, · en sont peut- être les
débris. « .J'ignore, écrivait ingénuement J'auteur, quels seront
les sentiments des personnes qui vont parcourir cette histoire;
mais, si elle n'est lue que par la curiosité, elle sera du moins
éc rite par la reconnaissa nce. » Nous ignorons à notre tour les
sen timents de reconnaissance qu'éprouvait Delisle de Sales
pour ces Atlantes, qu'il nommait les bienfaiteurs du genre
humain, mais nous pouvons certifier que son livre ne pique
que médiocrement la curiosité.
Tout près de celle Atlantide fantastique, Kirchmaïer, l'ingénieux et savant auteur de plusieurs curieux mémoires, prétendait

�146

PAUL GAFFAREL

retrouver l'emplacement de l'île Platonicienne. Diodore de
Sicile (1) avait jadis parlé d'un lac Tritonis, situé à l'extrémité
occidentale de l'Afrique, au milieu duquel se trouvait une
île habitée par les Amazones . · Aux environs, près de Cerné et
du mont Atlas, vivaient les Atlantrs. Entre eux et les Amazones,
sans préjudice de la guerre contre les Athéniens, s'élevèrent de
terribles guerres. Kirchmaïer en concluait que l'Atlantide n'est
autre que le Sahara, qui présente en effet, aujourd'hui encore, les
traces d'une grande révolution géologique (2) . On dirait le bassin
desséché d'une ancienne mer . Sa végétation est formée de plantes
littorales, où dominent les salsolées. Les sources salées y sont
nombreuses. On y trouve d'immenses bancs de sel gemme et
même des montagnes où affleurent les couches de ce sel. Les
anciens cr.oyaient déjà que la mer avait rempli cette immense
cavité. Le roi Juba, l'un d es plus savants géographes du siècle
d'Auguste (3), écrivait même qu'on avait trouvé dans son lit des
arêtes de poisson, des coquilles, des rochers rongés par les
vagues et même des ancres de navire encore attachées à des
écueils. Aussi le professeur Godron (4), qui a repris l'hypothèse
de Kirchmaïer, n'hésite pas à conclure qu'un grand nombre de
faits concordants révèlent l'existence d'un continent qui se
développait dans l'Océan atlantique, et qui, d'après toute vraisemblance, était uni au massif de l'Atlas, alors isolé du contin ent africain;_mais il a soin d'ajouter que, dans l'état actuel de
nos connaissances, il est impossible d'établir cette assimilation
(1) Diodore de Sicile, Ill, 53, 56, 60.
(2) Barth. Voyages et découvertes dans l'Afrique (Traduction !thier). !{ar! Ritter. L'Afrique (Traduction Buret et Desor, 4m• partie, 2m• division) . Godron. Le Sahara.
(3 ) Pomponius Mela. De situ orbis, VI : &lt;&lt; Interius et longe satis a Jittore,
mirum admodum spinœ piscium, muricum ostreo rumque fragmenta, saxa
attrita, uti soient, a fluctibns, et non differentia m arini s, infixœ cautibus
anchorœ. »
(4) Godron. Ouv. cite, p . 5. Un savant contemporain, dont il est difficile de
nier la compétence, Berlioux, a cru également retrouver J'Atlantide dans le
nord de J'Afrique. Il a même essaye de raconter J'bistoii·e des rois Atlantes.
Nous ne partageons pas son opinion, mais nous ne pouvons nous empêcher
de recommander la lecture de son livre, Histoire de l' Atlantis et de l'Atlas
primitif, 1883.

�L'ATLANTIDE

147

d'une manière positive. Nous imiterons cette sage réserve,
d'autant plus que, si nous admettions cette hypothèse, il nous
faudràit ne tenir aucun compte des indications si catégoriques
de Platon sur les îles, sur la mer extérieure et sur les colonnes
d'Hercule, ce qui serait contraire aux données du problème à
résoudre.
En 1846, l'abbé Jolibois (1) crut pouvoir reprendre cette
hypothèse, mais en donnant à l'Atlantide des dimensions biep
plus considérables. Il ne s'est pas, en eflet, contenté de comprendre dans ses limites les archipels de l'Atlantique, il y a
ajouté toute la région de l'Atlas et du Sahara, ainsi que l'Espagne. Quelques-unes de ses raisons sont spécieuses, mais elles
ne soutiennent pas la discussion du texte Platonicien, et il nous
faut par conséquent y renoncer encore.
Le Flamand Grave prétendait retrouver l'Atlantide dans la
Hollande. Il est vrai qu'il retrouvait également dans la voùte
céleste le tableau des institutions et de la philosophie des législateurs Atlantes. Il nous suffira, pour les refuter, d'énoncer ces
billevesées :"ce qui nous étonne, c'est qu'on les ait prises au
sérieux; et qu'un contemporain de Grave, le philologue anglais
Da vies, ait soutenu la même thèse dans ses Recherches Celtiques.
Moins égarés par le patriotisme, mais tout aussi étrailges
dans leurs conceptions, d'autres savlJ,nts ont didgé leurs recherches vers la Palestine. En 1715, l'Allerpand Van Eys avait
publié une dissertation sur le · prétt;ndu mosaïsme de Platon.
Onze ai1s plus tard, un avocat marseillais, Claude Olivier,
s'inspirait de ce travail quand il chercha à son tour l'interprétation des textes Platoniciens dans les livres Mosaïques, et
prétendit que l'Atlantide correspondait à la Palestine. En 1754,
le Suédois Eurenius plaçait lui aussi l'Atlantide en Judée. En
1762, un autre Suédois résidant en France, Baer, plus hardi
encore dans ses conclusions, trouvait une certaine analogie
entre Atlas qui soutient le monde et Isra ël qui lutte avec l'ange,
entre la mer Rouge traversée à pied sec par les Hébreux ~t le
(1) Jelibois, ouv. cité, p . 60.

�148

PAUL GAFFAREL

de Platon, entre les rois de la famille de Nepluné
qui étaient dix et les tribus Israëliles qui poui·tanl étaient au
nombre de douze. Ces doctes chimères étaient si s éri eu sr ment
débitées qu'elles imposaient au vulgaire. Il se trouva des l!léoIogiens, tels que le docteur Heinri.ch Sehnrbau, pour soutenir
les mêmes opinions, el, en 1835, un nouvel éditeur de Baër lui
reprochait de ne pas avoir été assez hardi dans ses conclusions.
Olivier, Eurenins et Baër s'appuyaient.surtout sur de prétendus
rapports étymologiques entre les noms des héros Atlantes el les
noms des fils de .Jacob, mais ces rapports ne sonl rien moins
que fondés. De plus, la Palestine, bien que bouleversée par des
feux souterrains, n'a jamais passé pour une île. Elle est fort
éloignée des colonnes d'Hercule et n'a jamais eu l'étendue que
Platon attribuait à I'Allanlide; enfin elle existe encore. Aussi ne
reconnaitrons-nous pas dans ce pays notre île mystérieuse.
ITth-roç 7topsdcrtp.oç

Un pays voisins de la Palestine, la Perse, a été encore désigné
comme étant l'ancienne Allantide. En 1819, un membre de
l'Académie d es Sciences, La treille, son tenait que l'Atlantide
correspondait au plateau de l'Iran, qui jadis aurait formé une
île, alors que la Caspienne, la mer d'Aral el le golfe Persique
étaient une seule et-même mer. Sans doute, le détroit d'Ormuz
fait communiquer le golfe Persique, mer secondaire, à la mer
des Indes, grande mer, mais il ne s'est jamais appelé les colonnes d'Hercule, et ce n 'est ni dans les Laquedives, ni dans les
Maldives ·que nous retrouverons l'archipel dont parle Platon.
En outre, bien que boule\'ersé par des éruptions volcaniques, le
plateau de l'Iran n 'est pas submergé, cl cette pseudo-Atlantide
existe encore.
Parmi les système!&gt; bizarres enfantés par l'imagination de
certains savants, nous citerons encore celui de cet érudit, cité
par Deliste de Sales (1), et dont nous n'avons pas retrouvé le
nom, qui plaçait l'Atlantide ü Ceylan. Nous mentionnerons
encore l'hypothèse de Moreau (2) de Jonnès qui croyait retrouver
(1 ) Delisle de Sales, ouv. cité, 1, 58.

(2) Moreau de Jonnès. Géographie pré-historique, l'Allanlidc, p. 103-137.

�t'AtLANTIDE

149

!•Atlantide en Crimée et dans la m er Noire, et celle de Barloli (1)
qui supposait, contrairement au texte positif de Platon, que
l'Atlantide était I'Atliqne, que sa destruction était l'emblème de
la catastrophe qui termina la guerre du Péloponnèse, e l que les
barbares vaincus par les Athéniens étaient simplement les
Perses. Qu e de contre-sens n'a-l-il pas fallu imaginer pour
a rriver à une pareill e con clusion ! .
Tous les écrivains dont nous avons analysé les systèmes ont
placé l'Atl a n ti de, conlrairemen t au texte d e Platon, soit en
Europe, soit en Asie, soi! en Afrique, en deça par conséquent
des colonnes d'Hercul e, et pres que lous ont voulu la reconnaître
dans des régions encore existantes. C'en est assez pour d émontre r le mal fondé d e leurs théo ri es. D'autres savants se sont
plus r ap prochés de la vérité e n cherchant l'Atlantide non plus
dans l'ancien mond e, mais dans le nou\·eau, au-delà par conséquent des colonnes d'Hercule : il nous r est e à exa min er leurs
sys tèmes.

II. L'Atlantide ne se retrouve pas en Amérique.
Le président de Brosses (2 ), Forst er (3), Dumont d'Urville (4),
Mœ renhoul (5), Martin de Moussy (6), R einaud (7), p ensent
que jadis ex istait dan s le Pacifiqu e un grand continent d ét ermi né p a r les Havaï, les Marquises, la Nouv ell e Zéland e et
l'î le d e Pàques, qui ne se rai ent que les sommets de terres
englouties; l'anci enne Allanlide. Un savant angl3is, Oliphant
Smea ton (8), a réce mm ent repris cette thès e et m ê me cru
retrouv er dans l'il e de Pàqu es les d ébris authentiques de l'architecture allante. Il se pe ut, en ellet, que dans ces parages ait
(1 ) l.hrtoli, ouv. cité, T. 1.
(2) De Brosses. Navigations a ux /err es aust ra les.
(3) Forste1·.
(-!) Dum o nt d'Urville. Voyage aulour du Monde.
(5) Mœrenhout. La Polynésie.
(!i) Ma rtin de Moussy. Élue/es sur l'Arg entin e.
(7) Reinaud. Le continent a ustral.
(Il) Oliphant Smenton, note s communiquées par le doct eur Heckel.

�150

PAUL GAFFAREL

autrefois existé un continent, aujourd'hui disparu, mais n'est-ce
pas chercher bien loin l'ile décrite par Platoil, et ne serait-ce
pas plutôt du côté de l'Amérique qu'il conviendrait de diriger
nos recherches .?
La découverte de l'Amérique surprit étrangement les contemporains. Selon la remarque ingénieuse de T.-H. Martin (1),
(( contrarié dans toutes ses prévisions par les merveilles réelles
du temps présent, l'esprit humain, pour revenir de son étonnement, s'efforçait de les rattacher ~ux merveilles du passé »
C'est ainsi que le nom de l'Ailantide faillit devenir celui du
continent découvert par Colomb.
Dès l'année 1553, Gomara (2), l'historien des Indes, affirmait
que l'Atlantide correspondait à l'Amérique. En 1561, Guillaume de Postel (3), le savant orientaliste, proposait de nommer
Allantis le nouveau contin ent. Wytfliet (4), un des meilleurs géographes de la fin du xvr• siècle, ci tait et partageait l'opinion d'un
certain Théodore Swinger, qui, dans _ son Théâtre de la vie
humaine, établissait l'identité de· ces deux continents. An
xviie siècle, Bacon (5) y croyait aussi, mais dans un ouvrage de
pure fiction et qui e~t resté inachevé. Le Suisse Bircherodius (6)
essayait de prouver qu'il fallait chercher du côté de l'Amérique
la position de l'ancienne Atlantide. Lamothe-Levayer (7), le
sceptique et érudit auteur de la Géographie du Prince, voyait
&lt;&lt; dans le Timée elle Critias quelque petite apparence de l'Am érique. &gt;&gt; Sainte-Croix (8) et Carli (9) pensaient de même. Ce
d ernier, dans ses Lettres américaines, a même dép ~ nsé beaucou p
d 'érudition et d'imagination pour prouver sa thèse. Il est vrai(!)Martin. Commentaire sur le Timée, p. 268 .
(2) Gomara . Historia de las Indias, fol. 119 .
(3) G. d e Postel. Cosmograpl1icœ disciplinœ compendium cum synopsi
1·erum toto orbe gestarum , p. 13 , 57.
(4) Wytfliet. Histoire universelle de s Indes orientales et occidentales, p . 60 .
(5) Bacon . No va Allanlis (édition d e 1638, p. 364).
(G) Bi r ch er odin s . De orbe n ovo n on novo (Altorf 1683).
(7) La motbe-L evayer . Géographie du prince, § 21.
(8) Sainte-Croix De l'état et du sort des an cienn es colonies, § 24.
(B) Carli. Ouvrage cité, tout le deuxième volume de la traduction de
Villebrune .

�L'ATLANTIDE

151

ment singulier que ni lui, ni ses devanciers n'aient é té arrêtés
par le texte de Platon, bien affirmatif sur ce point que l'Atlantid e
a disparu en un e seule nuit, ü la suite d'un ef-froyable cataclysm e, et qu'il est par con séquent inutile de la chercher dans
une région encore ex istant e. Emportés par leurs désirs de
retrouver l'Allanlide au nouv ea u monde, il s ont oublié que
l'Atlantide n'exista it plus.
Quelques cartographes ont partagé ces illusions. A la fin du
xvn• siècle, Guillaume San so n (1) publiait dans so n grand
Allas une carle de l'Amériqu e partagée entre les fil s d'Allas el il
intitulait gravement celte fa ntai s ie géographique: l&lt; Nouis orbis,
" polius altera confinens, sive Atlantis insu/a a M. Sanson anli« quitati restiluta, nun c denwm m aj ori form a de lin ea la et in
« decem reg na juxta decem Nep luni filius dislributa, prœlerea
« insulœ nostrœq ue conlinenlis reg iones quibus impera vere A tlan-.
« tis reges, aut quas armis fen/avere . » Le croirait-on ? un autre
cartograph e, Robert de Vaugondy (2), partageait encore l'Amériq ue entre la postérité d'Atlas dans son « Orbis Velus in utroque
« continente juxta menlem Sansonian am distinclus nec n on obser« va tionibus astronomicis redaclLzs. » Les États-Unis formaient la
part &lt;.le Gadeiros el le Mexique cell e d'Atlas, dont la capitale
s'élevait sur l'emplacemen t d e Mexico. Ampheres avait pour lui
le Venezuela et la Guyan e, Aulochlon le Brésil. Le Pérou
appartenait à Evèmon, la Bolivie et le Paraguay à Mnésée, la
confédération Argentin e à Meslor. Plus ·modestes ou m oins bien
partagés, Azaes, Elasippos et Diaprepes se · contentaient du
Cllili el de la Patagonie. Au congrès des Américanistes de
Cope nhagu e, en 1883, un fant aisiste, com ment peut-on le qualifie r a utrement ? Stephens Blackett (3), n 'affirmait-il pas encore
CJ Ue toutes les races qui habitaien t les diverses rég.ions de l'Am érique lors de la conquête espag nol e étai ent issues de populations .
!.Ill e les a nci ens avaient désig nées comm e habitant I'Allanlide!
Ainsi les Ti ta nid cs correspondaient a ux Totonaques, la pet us a ux
(1) Atl as de 1689, carte 82.
(2) Atlas de 1748 et de 1762.
(:.l ) Blackett. The los/ hisl ory of' A m erica, p . l :!U.
11

�152

PAUL GAFFAREL

Za!Jotèques, Allas aux Azllans, Maïa aux Mayas, Typhoeus
aux. Tapys de l'Amérique du Sud, etc. Ces singularités géographiques, pour ne pas les qualifier plus sévèrement, ne sont
qu'un jeu d'esprit et c'est décidément hors de l'Amérique qu'il
nous faudra trouver l'emplacement de l'Atlantide.
Nous n'avonsjusqu'ici procédé que par négations, en démontrant qu'on avait à tort cherché l'Atlantide soit dans l'ancien ,
soit clans le 1:-ou vea u monde : ne serait-il pas temps d'exposer
notre propre théo rie ? La voici : Nous croyons rencontrer l'Atlantide au milieu m ème de l'Océan Allantique, dans cet immense
espace que détermin ent les Açores, les Canaries, les Antilles, la
m er des Sargasses et de nombreuses vigies éparses. La science
se prononce-t-ell e en fav eur de notre opinion? Les faits s ' ac~or­
dent-ils avec les traditions? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
III. - . L'Atlantide se retrouve dans l'Océan Atlantique.

Bien que l'océa nographie soit une science tout e moderne, ses
progrès ont pourtant été si rapides que l'on peut, dès aujourd'hui, avoir comme une idée d'ensemble de la structure général e
du fond des mers . On sait déjà (1) que dans l'Atlantique deu x
grandes dépressions, ou si l'on préfère, deux énormes. vallées
s'allongent du Nord au Sud, parallèlement aux rivages de l'Am érique et de l'Europe-Afriqu e, séparées l'une de l'autre par une
zone médiane surélevée. Celte zone médiarie dessine, du Nord
au Sud, un long promontoire, d'une largeur moyenne d'enviro n
1.500 kilom ètres, clont la surface est Ioule bossuée, hérissée de
saillies el criblée de cavités. En outre, les volcans y abondent,
el toutes les îles qui la parsèment y aflleurenl sous la forme d 'îl es
volcaniques; Gou gh, Tristan d'Acunha, Sainte-Hélène, l'Ascension, le Cap Vert, les Canaries , Mad ère, les Açores, l'Islande,
J ea n-Maye11. Beaucoup de ces volcans insulaires sont encore en
activité. Ceux qui sont éteints paraissent éteints d'hier. «Par tout (2) les trem blements de terre sont fréquents; çà et là, brus(1) P. Termier . L'Atlantide (ln sti. ut Océanographique de P a ris, nov. 1912
(2) Id., p. 10.

�1

L ATLANTIDE

153

quement, des îlots surgissent de la mer, ou des écueils depuis
longtemps connus disparaissent. La continuité de ces phénomènes est masquée par l'Océan; mais, pour le géologue, elle
n'est pas douteuse. » Dans l'été de 1898, un navire, employé à
repêcher le câble télégraphique sous-marin eritre Brest et le cap
C9d, constata que la mer dans ces parages présentait tous les
caractères d'un pays montagneux, avec des pics aigus et de
profondes vallées: En outre, le grappin, en parcourant celte
surface tourmentée, rencontrait des fragments de lave vitreuse,
la lrachylite, répandus sur des roches antérieurement solidifiées, ce qui semblerait indiquer un effondrement subit de ces
roches bientôt suivi par l'émission des laves; d'où la conclusion
que toute la région au nord des Açm:es s'est effondrée récemment et que c'est peut-être dans cette zone médiane, toute volcanique, et, même à l'heure actuelle, encore instable el mobile,
qu'il faut chercher l'emplacement de l'Allanlide.
Ce qui nous porterait à croire au bien fondé de celle hypothèse c'est que, toutes les fois que l'on découvre dans des îles ou
des continents séparés à l'heure actuelle par des bras de mer et
même soumis à des conditions climatologiques différentes des
débris identiques de plantes ou d'animaux, on en peut conclure '
que ces continents et ces îles étaient jadis réunis. Ainsi se prouve
J'antique connexité de la Grande-Bretagne (1) et de l'Irlande, de
l' Irlande (2) el de l'Espagne, de l'Espagne et de J'Afriq~1e du
Nord (3). C'est en s'appuyant sur la co):nparaison et les simililudes de la flore de l'Amérique et de l'Ancien continent dans les
mê mes terrains géologiques, que plusieurs savants (4) ont cru
pouvoir établir que l'ancien et le nouveau 1ponde étaient réunis
a ux lemps préhistoriques. Ainsi, dans les terrains tertiaires de
l'Europe, on a retrou\'é les tulipiers et les cyprès de la Louisia ne, des robiniers, des pacanes ou noix des Etals-Unis, des
{1) R. Murchison. Anniversary Address {1863).
(2) Forbes, cité par Élisée Reclus. La T erre, p . 45.
(~ ) Bourguignat. Malacologie de l'Algérie, p. 312.
{-1) E. Reclus. La Terre, p. 46 . Il cite les travaux d'Oswald Heer, f&lt;lee,
U:nulry et surtout Ungern, Die Versunkene Insel Atlantis.

�PAUL GAFFAREL

feuilles d'érables, de magnolias, de sassafras, d'ifs, de sequoias
Californiens et d'autres arbres, qui ne se rencontrent plus que
dans l'Amérique du Nord. Un savant botaniste, Fournier (1),
écrivait en 1869, à propos de certaines fougères arborescentes
d'Europe, qu'il retrouvait au Mexique : « Ces déductions nous
ramènent forcément à l'hypotb.èse de la submersion récente
d'un contiment intermédiaire, l'Atlantide, dont il ne resterait
pl us que quelques sommités éparses, sous formes d'îles, dans
l'Océan Atlantique.» Une de ces fougères, l'adiantum reni forme,
actuellement disparue d'Europe, mais connue dans le p liocène
de Portugal, continue de vivre aux Canaries et aux Açores. On
a encore remarqué que la flore de répoque miocène dans l'Europe
centrale ressembl.ait (2) à s'y méprendre à la flore actuelle de
l'Amérique septentrionale.
Comment expliquer ces ressemblances si on n'admet pas que
ces régions étaient autrefois ré~nies?
Mêmes analogies pour la faune. Jadis, sur les bords de la
Tamise et de la Seine, comme dans les couches miocènes des
mauvaises terres elu Nebraska, vivaient des rhinocéros, des
machairodus, des paléothériums, etc. L'ours des cavernes, dont
les restes sont si nombreux en Europe, a beaucoup d'analogies
avec l'ours gris d'Amérique. Le bœuf musqué des cavernes de
Liège, aujourd'hui disparu, se retrouve encore dans l'Amérique
Hrclique. Le bison (bos priscus) d'Europe, ressemble étrangem ent au bison des prairies elu Far-West. On a retrouvé dan s
l'Alaska Je lièvre sans queue de l'âge de pierre européen, et le
renne de Laponie paraîl originaire de l'Amérique. Quant à la
faune malacologique des archipels de l'Atlantique, elle a une
origine continentale très netle et se rattache à la faune circamé diterranéenne , sans présenter de points de contact avec la faun e
africaine équatoriale (3; . Ainsi la famille des mollusques pul(1) Fournier. De la distribution géographique des fougères du 1l1exiquc
(Société botanique de France, juillet 1869, p. 59) .
(2&gt; Lye!!. Antiquité de l'homme . (Traduc. Chapert, t. 1, p. 466)- Heer. Flora
terliaria Helveliœ).
(3) Gentil. Maroc Physique , p. 110.

�L'ATLANTIDE

155

monés (oleacinidœ), ne vit qu'aux Antilles, où ils ont gardé la
grande taille qu'ils avaient en Europe à l'époque n1iocène, dans
le bassin méditerranéen et dans les -îles atlantiques, où ils se
sont fortement rapetissés. Quinze espèces de mollusques marins
vivent à la fois aux Antilles et sur les côtes du Sénégal et nulle
part ailleurs. Les six espèces de madrépores de l'île San-Thomé
ne sont connues que dans les r écifs de la Floride et aux Bermudes (1). Or, comme la vie pélagique des larves de madrépor es
n'est que de quelques jours, est-il possible d'attribuer au jeu des
co urants· marins cette répartition? Comment donc expliquer ces
co nformités, sinon par l 'existence d'îles ou d'un continent j e té
entre deux mondes, et facilitant entre eux les communications?
Ces îles, ce continent, que peuvent-ils être, sinon l'Atlantide? ·
Divers gé&lt;;&gt;logues ou géographes ont ch erché à déterminer les
contours de celte île, ou plutôt de ce continent, enfoui sous les
eaux . Essayons comme eux de les retrouver. Il suffira de j eter
les yeux sur une des cartes (2) d e l'Océan, où les diverses profondeurs observées sont indiquées par des teintes plus ou moins
claires, et un examen superficiel nous permettra de découvrir
un vaste continent déterminé par les Açores, les Canaries, les
An tilles et de nombreuses vigies. Ce continent es t contourné par
un fleuve maritime qui semble baigner ses côtes. Au Congrès
a méricaniste de Madrid, en 1881 , un savant ingénieur, F. de
Botelha, considérant comme acquis le fait de l'existence de
J'A tlantide dans les limites que nous venons de lui tracer, présentait une carte de l'Océan sur laquelle étaient indiqués les
sondages exécutés jusqu'à ce jour. Imaginant alors un mouvement orographique qui aurait soulevé d e 3.240 mètres le fond
de l'Océan, et notanl les sommets elles continents qui émergeraient au-dessus du niveau de la mer, il démontrait sans
peine que les limites des nouvelles terres correspondraient à
à celles de l'Atlantide disparue.
(1) Termier. Ouv. cité, p. 19.- Gentil, id. p. 111.
(2) Vo ir la carte dressée par l'i ngé nieur F. de Botelha (,1fapa del Oceano
Allautico Selenlrional), et insérée dans les Mémoires du Congrès américaniste
de Madrid (1881 ).

�156

PAUL GAFFAREL

Le procédé était ingénieux, mais il est toujours dangereux de
s'appuyer sm· une hypothèse, et nous préférons ce qui existe à ce
qui aurait pu exister. Or, ne trouvons-nous pas réunies dans
l'espace que nous venons de délimiter les trois conditions tant
de fois alléguées? N'avons-nous pas dans l'Océan allantique,
et au delà des colonnes d'Hercule, une île disparue? Ne résultet-il pas de la présence au milieu de l'Atlantique de nombreuses
îles ou fragment d'îles, que jadis existait dans cet espace un
continent qui n'était et ne pouvait être que l'Atlantide, et, dès
lors, le problème que nous avions posé ne serait-il pas résolu ?
La critique modern e, il est nai, ne se contente pas d'affirmations? Il lui faut des preuves, et spécialement des preuves
scientifiques: essayons d'en présenter quelques-un~s.
Nous remarquerons tout d'abord que la mer des Antilles et les
côtes voisines ont conservé les traces d'un gigantesque bouleversement qui modifia l'aspect de cette partie du continent
américain, à une époque relativement moderne. Colomb avait
déjà remarqué que la Trinité et les îles adjacentes avaient
jadis dù faire partie du continent (1). En effet, l'archipel qui
commence à la Trinité, se continue par Tabago et Grenade, et
se prolonge en demi-cercle de Porto:..Rico au cap Catoche dan s
le Yucatan par Haïti et Cuba, d essine nettement une chaîne
sous-marine dont les îles ne seraient que les sommets. La mer
est peu profonde dans ces parages et toutes ces îles sont for t
rapprochées les unes des autres. La Tortuga, Margarita, Coche,
la Sola, Testigos ne sont séparées du continent que par un mince
détroit et très peu d e fond. Blanchilla, Orchila, les Roques ,
Buenayre, Curaçao et Oruba, semblent les restes de terre s
submergées, et d'ailleurs elles sont de même formation géologique que la côte du Venezuela, ce qui permet de supposer qu e
j adis elles faisaient partie de la terre ferme et n'en furen t
détachées que par une secousse formidable. «Les différentes
(1) Colomb . Lellres à la reine et an roi \Troisième voyage.) Collection
Navarrete. T. 1. p . 102. «Y conjeturé que alli donde son estas dos hocas que
a1gun tiempo seria tierra continua a la isla de la Trinidad con la tierra de
Gracia.

�L'ATLANTIDE

157

sources thermales (1) qui sourdent au bord et au dedans même
du golfe, et qui élèvent la température de la mer dans l'espace
d'une demi-lieue carrée, l'huile de pétrole qui couvre la surface
de la baie, la multitude des eaux sulfureuses, les mines de poix
élastique fréquemment inondées, toul se réunit pour constater
l'époque rel ali vemen t mod erne de cet événement. » Le golfe et
la lagune de Maracaïbo présentent encore des traces sensibles
du grand bouleversement qui jadis fit communiquer le golfe
avec l'Océan en engloutissantune masse considérable de lerrain.
Les golfes de Paria et de Cariaco attestent aussi l'action d'une
grande irruption des eaux qui les découpa en formes étranges.
Ce qui d'ailleurs prouve la formation récente de ces terrains,
c'est J'accroissement de la température qui indique une moindre
épaisseur aux couches terrestres. La température s'accroît
d'ordinaire d'un degré par trenle mètres de profondeur : sur les
côtes de Colombie et dans les Antilles, elle s'accroit d'un degré
par douze et quinze mètres (2). Des phénomènes analogues se
sont produits sur la côte du Yucatan (3). D'après les traditions
locales, celte péninsule était jadis réunie à Cuba. Elle est presque
enti èrement dépourvue de fleuv es et de ri vi ères, et ne reçoit
d'eau que par des puits immenses que l'on croit alimentés par
des conduites souterraines, tandis que l'île de Cuba est sillonnée
par de nombreux cours d'eau .
D'ailleurs, Je continent américain presque tout entier se
présente à nous comme ayant conquis sur la met", après la dispar ition de l'Atlantide, d'énormes espaces (4). Les Etats-Unis
entre l'Atlantique et les Alleghanys, la Floride, la Louisiane, le
Texas sont des terres abandonnées par l'Océan. Les bassins de
l'Amazone et de la Plata sont de la même formation géologique.
La Patagonie est manifestement un ancien fond de mer, car les
(1) Codazzi. Resumen de la geografia de Vene:m ela, p. 467.
(2) Marcel de Serres. Cosm ogonie de Moïs e, comparée aux faits historiques .
t . II. p. 322 .
(3 J Stephen. Incidents of travel in Yucalan, 1, - 6. Brasseu1· de Bourbourg.
Archives de la Commission du Mex ique, 11. 19.
(4) Bufl'on. Epoques de la nature . (Edition Flom·ens, t. IX. p. 572. J olihois. Dissertation sur l'Atlantide, p. 97-98. - D'Orbigny, Voyage dans
l'Amérique méridionale, IV. 188.

�158

PAUL GAFFAREL

plaines de la région sont encore imprégnées de sel, le grand
cataclysme ayant mis une mer immense à la place d ' un pays
fertile el remplacé de vastes mers par un véritab le contine nt.
Aux vraisemblances sci entifiques s'ajoutent les traditions
locales. Les Caraïbes (1 ), lors de la conquête, racont è rent aux
Espagnols que toutes les Anti ll es avaient jadis formé un seul
continent, mai s qu' elles fment subitement séparées par l'action
d es eaux . Ils disaient encore que les mornes, les falaises et les
escarpements de leurs îles furent transformés par celte inondation maritime. Le souvenir de cette convulsion géologique s'est
perpétué à travers les àges, et l'eau joue loujàius le rôle de
l'élément destructeur. Ainsi, les Floridiens racontaient que le
sol eil retarda sa .course de vingt -qu atre heures et que les eaux
du la c Théomis ayant débordé couYrirent toul, sauf une montagne, où se réfugièrent les seu ls hommes qui furent sa u vés (2) .
Les Californiens parlent d'une inondation générale amenée pmla colère de leur Dieu Tchling (3). Les Iroquois racontent que la
terre fut inondée par un grand lac, et les Montagnais du Canad a
rapportent qu'un .certain Messon étant entré dans un lac pour y
chercher ses chèvres, '' ce lac venant à desgorger couvrit la t e~T e,
et abyma le monde, el généralement tous les arbres qu'elle a voit
produits d'elle-même en furent cachez (4). n Les Canadien s
d 'Hochelaga &lt;&lt; l'ont mention en leurs chansons que les eaux
s'estant une fois débordées couvrirent toute la terre, et furent
tous les hommes noyez, excepté leurs grands-pères qui se sauvèrent sur les plus hauts arbres du pays (5) . »Voici enfin la
traduction d'une légende Esquimaude recueillie par l'abb é
(1) Horn. De originibr.zs americanis, p. 88. &lt;&lt; Innumerabiles Messicani sinus
insulas unum olim conlinentem fuisse: ita ex majorum antiquissima traditi one ipsos incol as asserere Iabentibus sœculis avulsas vi tempestatis, et
exiguis fretis divisas in tantum uumerum excrevisse . • - Cf. Réville Histoire
des Cai'Uïbes (Nouvelle Revue, 1882). - Borde, Histoire de l'île da la Trinit é.
t . ! , p. 37-60.
( 2) De Chm·encey. Traditions américaines srzl' le déluge (Revue américain e,
:2mc sél'ie, p. 88-98). - Acosta, De pl'omulgatione Evangelii apud Barbaros.
De Charencey, id. p. 93.
(4) Sagan!. Ili stoil'e elu Canada (Edition Tross ., p. 467).
(5) Lescarbot. Histoil'e de la Nouvelle France (Edition Tross. p. 649).

(:J)

�L'ATLANTIDE

159

Petitot(l). rr L'eau ayant envahi le globe terrestre on s'épouvanta.
Les tentes d es homm es disparurent , le vent les em porta. On
lia côte à côte plusi eurs barqu es . Les vagues d épassè rent les
montagn es rocheus es . Un grand ve nt les poussait sur la t erre .
Les hommes se firent séch er, sa ns doute au so leil , mais le
monde et la terre. di s parurent. Par une chaleur affreu se les
homm es périrent. Par les flots, il s périrent égal emen t. li s tremblaient, ils se lamentaient 1 Les a rbres d éra c in és floll a ien t au
gré d es vagues. Cepend a nt, un hom1u e appelé Je !il s du Hibou
jeta son arc dans les flot s : «Vents ne soufflez plus! c'e.s t assez!
s'écria-t-il. Après quoi , il j eta dans l'ea u ses pendants d'oreille.
La fin arriva. »
Pareils souvenirs se retrouvaient chez les habitants de la
TPrre Ferme el de la Castille d 'O r (2). Une légende Haïtienne
conservée par le frère Romain Pan e (3) al! ri bue éga lement à une
inondation soudaine la formation d e; Antilles. Les riv erain s
de l'Orénoqu e d és ign aient ce cataelysme par le nolll de Calenamanoa (4), ce qui veut dire subm ers ion du gmnd lac.
Voici en quels ter mes saisissa nts les Quichuas, c'est-à-dire
les premiers habitants de l'Am ériqu e centrale, ra co ntent
cette effrayante inondation dans leur livre sacr é, le Popol Vub.
« Alors les eau?' furent gonflées par la volonté du cœur du c iel
el il se fit une grande inond a tion qui vint au-dessus d e la t ête
de ces mann equins et de ces êtres trava ill és de bois. Une épaisse
résine descendit du ciel. L'oiseau Hécotcovach leur vint arracher les yeux de l'orbite, le Camalolz leur trancha la tête, le
Ta mbalan brisa et broya leurs os et leurs cartilages; leurs corps
furent réduits en J?Ondre el disper sés .. . Alors , ou vit les homm es
courir en se poussant, remplis d e désespoir; ils voulaient mon(1\ Petitot. Les Esquimaux . (Co ngrès a m éricaniste de Na ncy, t. 1, p. 336.
(2) Herrera. Historia genrrnl de las lndias , 11 , 67.- IV, 11!1. - V, p. 6.
(3) Ro m a in Pane . Histoire de No tre-Dame de !zama/. !Tr a du cti o n Brasseur de
Bourbourg, p. 440. - Cf., letlre de Pierre Marty r à Pompouio-Loti (13 jui n
1407): a Les fl o ts co nvertire nt cette tene qui jadis éta it un continent en un e
multitud e d 'îl es , celles qui existent d e nos j ours. L e déluge co mbla les vallées
ct emporta tout, hommes el a nim au x, dans sa course furieuse. (Traduction
Gall'arel Louvot, p. 10).
(·1) Gumilla. L 'Orén oque. (Traducti on Eidous, t . 11, p. 155.

�160

PAUL GAFFAREL

ter sur leurs maisons, et les maisons s'écroulant les faisaient
tomber à terre, ils voulaient monter sur les arbres, et les arbres
les secouaient loin d'eux ; ils voulaient en !rer dans les cavernes,
et les cavernes se fermaient devant eux. Ainsi s'accomplit la
ruine de ces créatures humaines.» N'est-ce point là Je commentaire émouvant des scènes tragiques qui, récrmment encore,
ruinaient la Martinique, et J'éruption de la Montagne Pelée n'estelle pas comme décrite à l'aisance, par J'auteur anonyme du
Popol Vuh (1)?
Que si des Antilles nous nous transportons sur les archipels
qui subsistent au milieu de l'Allanlique comme les demiers
témoins de l'effondrement de l'Atlantide, nous remarquerons
tout d 'abord que leur nomhre et leur position semblent avoir
singulièrement varié depuis les premières observations qui en
ont été faites. Il est à peu près impossible d'établir une concordance entre les 'textes anciens et les archipels actuels. Où
placer, par exemple, J'île de Cerné, qui fut pendant plusieurs
siècles le point de relâche des vaisseaux Carthaginois, et le Char
des Dieux, et l'île aux Gorilles, et les Purpuraires, elles Cassité.rides? En 1534, Bordone (2), avouait que, de son lemps, on
n'était pas d'accord sur le nomhre et la position des îles de
J'Allanlique. Il est, en effet, probable que des convulsions souterraines ont, à diyerses reprises, modifié la physionomie du
sol. cr L'action des forces volcaniques qui a rompu l'ancien
système de montagnes et l'a séparé par fragments, écrivait
S. Berthelot (3), ne s'est pas restreinte aux Canaries. Elle s'étend
sur un plus large espace et l'on peut en observer les eflets depuis
les Açores jusqu'aux îles du Cap Vert.»
(1) Popol Vuh. (Traduction Brasseur de Bourbourg, p. 27, 29, 31. -Cf.
Léry. Histoire d'un voyage au Brésil , p. 26: cr Ils avoyent• faict mention en
leurs chansons que les eaux s'estans une fois tell ement débordées qu'etl es
couvrirent toute la terre, les hommes du monde, excepté leurs grands-pèr es
qui se sauvèrent sur les plus hauts arbres de leur pays, furent noyez.
(2) Bordone . Libro nel si qua ragiona de tulle l'Isole del mor!Clo con li lor
nomi anticl!i e moderni (1524).
(3) Sabin Berthelot. Histoire naturelle des !les Canaries, t. 11, p. 87. Cf.
Humboldt. Voyage aux J'égions équinoxiales dtt notwean continent, t. 1,
p. 327 . -Louis Gentil. Maroc physique, p. 120.

�L'ATLANTIDE

161

Les archipels de l'Atlantique sont manifestement ce qui reste
d'une ancienne chaîne de montagnes, qui a é té séparée en fragments par une action volcanique, et, comme cette action dure
encore el même se manifeste de temps à autre, ainsi s'expliqueraient la disparition de certaines îles, l'émersion de terres nouvelles, et le défaut de concordance entre les documents anciens
et l'état de choses actuel.
Il est certain qu'à Madère, dans les Canaries et aux Açores
« se laisse partout apercevoir l'empreinte du feu, et d'énormes
l'ragmenls de lave ont été lancés, dans toutes les directions, à
de telles distances, qu'il est souvent difficile de se rendre compte
de la position isolée où on les trouve (1). »Dans ces trois archipels; les montagnes ont une hauteur prodigieuse, ho~·s de proportion avec l'étendue des îles. Le terrain es t sillonné par de
longues anfractuosités et des couches de lave amoncelées. De
loin en loin, fument encore des ·v olcans, dont les éruption s ne
laissent pas que d'être dangereuses. Pourtant, Je terrain de ces
archipels n'est pas en tièrement volcanique: on y rencontre des
débris de roches primitives, du granit", de la syénite, en un mot,
tous les indices de la période primaire.
Un des géologues qui ont Je mieux étud ié ces îles, Boodwich (2),
écrivait, à propos de Madère el de sa voisine Porto-Santo,
qu'elles n'avaient pas été créées par un volcan sous-marin : « Il
est d'abord irrécusable que les masses de basalte ne formaient
pas dans l'origine une roche d'une autre nature que la chaleur
nurait dilatée dans la place qu'elle occupait, et qui se serait
pénétrée de vapeur pour former ·la r"oche actuelle ; tout semble
prouver au contraire, que ces masses se sont élevées liquides,
et qu'elles se sont écoulées de la bouche d'un cratère. En second
1ieu, si l'île de Madère avait été entièrement créée par un volcan
marin, sa base, je dirai même toute sa masse, devrait être composée de pierre ponce et de houille. Or, ces deux substances se
trouvent en quantité extrêmement petite, et en couches alternantes avec le basalte et le tuf. »
(1) D'Avezac. Iles de l'Afrique (Collection de l'Univers pittoresque), p . 43.
(2) Boodwich. Excursions in Madeira and Porto-Santo, p. 107.

�L'ATLANTIDE

Hi3

gieuse hauteur, est tout à fait hors de proportion avec la petite
ile qui le renferme, des terres se sont effondrées creusant enlre
elles des abîmes. Des montagnes se sont précipitées dans la mer
d'un seul bloc et plongent leur base à pic dans les flots, tandis
qu'elles cachenl leur cime dans la neige. Leur ·aspect est si
tourmenté que les anciens les nommèrent îles des Gorgones.
Immenses crevasses, cratères gigantesques, montagn es éboulées dans la plaine, tout y atteste encore l'action des forces
souterraines.
C'est surtout l'Archipel des Açores (1), qui fut violemment
bouleversé et abîmé en grande partie . La surface de la plupart
de ces îles esl fort irrégulière, coupée par de hautes montagnes
et de profondes déchirures, causées sans doute par l'action des
pluies sur des matériaux peu consistants. Les reliefs se termiment brusquement à la mer par des rocs perpendiculaires qui
se mblent des murailles. Le sol a -été si disloqué, qu'il est
presque impossible de reconnaître la succession des couches
stratifiées et que les caractères observés sur un point sont presque toujours opposés aux phénomènes qui se manifestent sur
un autre point. Les éruptions volcaniques n'ont pas cessé.
Celles de 1445, 1531, 1755 et 1811 ont laissé de sinistres souvenirs.
En mai 1867, on signalait encore des commotions souterraines,
et, le 1",. et 2 juin de la même année, une bouche volcanique,
lançant des pierres et épanchant d'énormes masses de lave,
s'é levait à la surface de la mer, entre Graciosa el Terceira.
Voici comment \Vyville Thomson (2), dans son ouvrage The
Voyage of the Challenger, décrivait un des promontoires des
Açores, Monte-Quemada ou la montagne Brùlée: «Ce cap est
formé en partie rle tuf stratifié, couleur chocolat foncé, et en
partie de laves noires el poreuses, chaque morceau ayant une
grande cavité au centre. Ces laH'S ont dù être rejetées an-dehors
(1) Bord A description of' the Açores, or Westem islands (rom personal
observation, 183~. - Morelet et Drouet. Rapport fuit uu r o i de Portugal sur
un voyage d'exploration scientifique, aux iles Açores, 1857. - G. Hm:tung.
Die Azoren in ihrer Ausseren Erscheinung und nach geognosLJ.chen natur
gescliilderl,' 1860
(~) Oliplnlllt Smeaton. (Notes elu docteur Heckel ).

�164
en bombes Yolcaniques, lors d'une éruption, ... à une époque
antérieure ü l'histoire des Açores, mais tard dans les annales
géologiques de l'île o. Le lerrain primitif se rencontre pourtant
dans les îles les p(us éloignées du centre et du foyer: ainsi le
schiste constitue Santa-Ma ria, et le mar!Jre est abondant à
Corvo. Ce qui démontre l'existence de ces îles bien avant le
cataclysme qui les détruisit en partie et les émietta.
« En résumé, écrit un géologue contemporain (1 ), Lemoine,
dans trois des îles du cap Vert et dans trois des Canaries; on
retrouve le substratum ancien, resle d'un ancien continent,
constitué par des roches volcaniques anciennes, des roches
métamorphiques, des roches sédimentaires. La flore montre un
grand nombre d e types européens ayant le caractère de la flore
pliocène de la Méditerranée. La faune a aussi des analogies
avec la faune continentale. Le manque de mammifères terrestres ne peut guère être invoqué comme un argument en sens
inverse. On est ainsi amené de plus en plus ü penser que ces
diverses iles sont les r estes d'un continent Européano-Américain, qui ne s'est effondré qu'à une époque relati\'ement
récente. »
Il semble donc que les Canaries, .Madère, le cap Vert, les
Açores faisaient jadis partie d'un continent disparu sous les
eaux, et que les îl es actuelles sont les restes des anciennes
chaînes de mon[agnes qui sillonnaient ce continent. Ainsi que
l'a écrit Bory de Saint-Vincent (2), «quand les feux souterrains
fur ent devenus assez forts pour se faire jour dans le continent
Atlantique et que les rochers les plus solides ne purent résister
aux secousses qu'ils imptimaient au sol, ... l'eau, qui cherche
sans cesse à accroître son domaine, profita de cette crise el des
fractures qu'elle ·occasionnait pour se répandre sur plusieurs
points. Bientôt, par les effets réunis du courroux de l'Océan et
des éruptions volcaniques, un continent disparut de dessus la
(1) Lemoine (P a ul). La Flore des îles Canaries et la llléorie de l'Atlantide
Cf. Gage!. Die Mittelatlantis-

(Rev~ e de Géographie, T . xx (1909), p. 44-47. chen Vulkauinse ln (Heidelberg, 1910).
(2) Bory de Saint-Vincent. Ou v. cité, p. 436 .

�165
surface du globe. Les fragments moins unis et sans solidité qui
en faisaient la masse furent entraînés par les courants )), et
c'est ainsi qu'il lie resta bientôt plus que le sommet des anciennes montagnes de l'Atlantide.
IV. Les vigies de l'Océan Atlantique.
Ce n'est pas seulement dans ces archipels, mais aussi dans
la mer qui les entoure qu'on retrouvera peut-être les traces d'un
continent submergé. Entre les Canaries el la côte Marocaine,
la mer est si peu profonde que quelques géologues (1) ont affirmé
que cet archipel a été séparé du continent par une violente
convulsion de la nature. Il suffit d'explorer la côte d'Afrique
entre les caps Sparte! el Bon pour y remarquer de nombreux
déchirements et des · mon lagnes ·séparées par des gorges très
ouvertes et paraissant divisées par l'action d'un puissant effort.
Entre Madère et les Canaries se prolonge sous les flots une
chaine sous-marine, dans les sommets émergent de loin en
loin, îles désertes, île Salvage, etc., el semblent ne faire de ces
deux archipels qu'un seul système. Entre les Canaries et les
Açores existent encore de nombreuses vigies, jadis signalées
par Frézier (2), el Fleurieu (3), qui explorèrent ces parages.
Ces vigies sont même si nombreuses qu'il est impossible d'en
expliquer la présence sans admettre qu'elles appartenaient à un
continent submergé. C'était déjà la théorie de BuJTon (4). «.Le
grand intervalle de mer, écrivait-il, entre l'Espagne elles terres
voisines du Canada est prodigieusement raccourci par les bancs
el par les îles dont il est semé, et ce qui pourrait donner quelque probabilité de plus ü celle présomption, c'est la tradition
de la submersion de l'Allantide. » II importe donc de signaler
ces vigies éparses. L'amiral Fleuriot de Langle (5) leur a consacré une importante élude, dont nous allons présenter le résumé.
(1) Id., p. 440.- Golberry. F/agments d'un voyage en Afrique , T. 1, § 2.
(2) Frézier. Relation de voyage à la mer du Sud, p . 289.
(3) De Fleurieu. Le Neptune Americo-Septenlrional (1780), p. 606.
('l) Buffon. lc.poques de la nature (Edition Flourens), T. IX, p. 563.
(5) Fleuriot de Langle. Observations des vigies et de haut fond dans l'Allantique septentrional, au large des Açores (Société de Géographie de Paris,
juillet 1865).

�166

PAUL GAFFAREL

D'après le sav a nt obse rvateur on distingue six zones dans
celte partie d e l'Allantique. La première esl située entre
12° et 18" d e lon gitude 0., de Paris. Elle comprend six vigies
ou écu eils: 1° le Ro ckall (57°39'32" Lat. N. - · 15°49' Long. O.)
s ignal é en 1816 pa r le capitaine de l'Endymion, el qui depuis a
figuré sur tout es les cart es m arin es; 2° l'H elen (57°49'-15°37'15")
sur lequel s'est perdu en 1824, le capitaine Erskine ; 3° La roche
Ail-Kins (55° 18'-13°29') signal ée en 1740. ù quatre pi eds sur
l' ea u, par le ca pita in e Ail-Kins, du Friendship, et revue en 1822
par le capitain e Cork, du Barn ell, et en 1852 par le capitaine
Cronig, du Fingalton; 4° Ln ro ch e du Di a bl e observée en 1737
(47°20'-13°20') par ·le ca pitain e Brignon, el Cil 1818 par le capitain e W. Peter (-!6°35-15°27') ; 5° Mayd a ou Asmaïdns, le haut
fond éta it déj à indiqu é en 1367 s ur la carle catalane éditée par
Buchon. Il r epa raît dans le Ptolémée d e 1519, sur le Portulan
de Malarlic composé en 1534 par Batista Agnèse, et depuis lors
fi gure sur les mappemondes modern es, ainsi sur la carle 14 de
l'Ha nd-All as d e Sticler. Il a été étudié (44°45 '-17°45) en 1730 par
le capitaine d e Rock ; 6° Vigie de l'Annibal. En 1749, le capitaine
Grille, rle l'Annibal, signalait des brisants dangereux par
43°10'-16°4:0'. Serait-ce par h asa rd le m êm e haut fond que celui
oü d e Bonnaille, comm andant d e l'Elisabeth se trouva engagé
en 1725 par 44°10'-13°5', et où un coup de mer furi eux lui enlevn
soixante et dix homm es de son équipage?
La deuxièm e zon e est située entre 18° et 25° de longitude O.
Elie comprend neuf vigies ou hm.lt fond : 1° Le banc d e Kramer,
ainsi nommé du capita ine Alof KraB1er, qui le découvrit par
59"47" et19°; 2° Le banc du Lion (56°42' -19°50'), reconnu en 1776
par le ca pita in e Pickersgill , et en1831 par le capitaine Vidal ;
3° La roche d e Brasil ou banc de fer, indiquée d éjà sur le portul an Médicée11 de 1351 (l. de Brazi), sur la ca rte de Picignano
d e 1367 (insula de Bracir), sur la carte catalane de 1375 (insul a
d e Brazil), sur le portulan de Mecia de Vilad es les de 1413 (insula
d e Br~1zil), sur la ca rte d 'Andrea Bianco de 1436, d e Fra Mauro
de 1457, du Ptolémée d e 1519, et du portulan de Malartic d e
1535; mais, à partir du seizième siècle, on ne la retrouye plus .

�1

L ATLANTIDE

167

S'est-elle, comme une autre Atlantide, engloutie sous les flots?
4° Les roches de Nègre. En 1722, par 48° 10'-22°40, Je capitaine
Nègre, de la Rose-Sainte-Croix, aperçut quelques pointes de
roche; en 1753, par 48'45'-18°59', le capitaine Michel, de la
Catherine,, découvrit un rocher couvert de coquillages, émergeant d'environ 65 centimètres, el en 1816, par 47°50'-25°, le
capitaine de Prigny, de la Bellone, vil la mer très blanche, comme
si elle déferlait sur un écueil ; .5° Les Cinq Grosses Têtes. En
1817, par 43°28'-23°40', le capitaine Dichin, de la Confiance,
découvrit un récif couvert d'eau; en 1854, par 44°14' -23°53,, Je
capitaine Duprat apercevait une roche haute d'environ 15 mètres,
el la même année, par 44°22'-21°57', le capitaine Penil remarquait une autre roche fort élevée, entourée de brisants accores
ne donnant de fond qu'à 113 mètres; 6° Mayda. Cet îlot, qu'il ne
faut pas confondre avec l'îlot du même nom déjà signalé dans la
première zone, fut observé en 1705 (47°12'-22°39'), par le capita ine Nan, de Bordeaux, qui le décrivit comme une roche blanche
de la g1·andeur de l'île d'Aix. En 1717, le père Cordeiro, dans son
Histoire des îles de l'Océan occidental, faisait figurer Mayda
(47•20'-25°24'), parmi les possessions du Portugal, mais en1738,
le capitaine Bradfort, du Hariley, et en 1847, le capitaine Bridon,
de la Thérèse, ne retrouvaient plus que des brisants de six à
sept pieds de haut, le premier par 45°40'-21°37' et Je .second par
46° 10'-22°30'; 7° Banc Lamarre. Ce banc fut signalé en 182()
(42°37', pas de longitude), par le capitaine Lamarre, de l'EmilieMarie. Il rencontra de nombreux rochers séparés par des canaux
ct leur assigna une étendue de vingt à vingt et un milles dans
la direction du sud-sud-est au nord-nord-ouest; 8° Banc
d'A drohcr. En 1839, le capitaine Adroher aperçut, à 7 ou
8 mètres sous l'eau, par· 41°56-19°01', un récif de cinq milles
d'é tendue; 9• Banc de la Henriette. En 1816, par 37°39'-19°49', le
na vire la Henriette signala un brisant fort étendu, mais qui n'a
plus été revu depuis.
La troisième zone est située entre 25° el 30° de longitude O.
Elle comprend sept basses ou vigies : 1° La vigie de Marchoine,
observée en 1728 (48°-26°39'), par le capitaine Marchoine, du
12

�168

PAUL GAFFAREL

Prince de Con li; 2° La vigie de Ho utin, signalée pour la première
fois en 1701 par le ca pi laine Hou tin ( 46° 40' -25° 59'), qui découvri t
un rocher de 43 mètres de long sur 20 mètres de large, et pratiqua des sondages Lout autour; mais dès 1727, par 46"20'-28°49',
la frégate la Galalee ne trouvait plus qu'un récif. En 1788, pa r
45•48' -26°10, de Sequeville, comma-ndant du Bm·beau, ne signalait
plus qu'une décoloration de l'eau, et en 1833, par 46°30'-25°48 ',
Corral, capitaine du Conquistador, ne parlait plus que tl'un haut
fond; 3° Vigie de Gosseaume. Dès 1627, par 44°52'-28°04', le
pilote Albert, de la Tremblade, avait vu la mer se briser sur un
écueil. En 1819, le capitaine Coombs, de la Pallas, visita le
danger par 44°52'-28°45', et même réussit à arracher un goëm on
qui tenait au fond. En 1836, par 44°52'~28°34', le capitaine
Gosseaume observait des rochers émergeant de l'eau, et en 1843,
par 45°1'-28°5', le capitaine Cornforlh, de l'Otlerspool, certifiait
l'existence d'un brisant; 4° Récit de Greeve. Le capitaine Greeve,
de l'Anna-Catlwrina, aperçut en 1745, par 44°-27°-25', une
chaîne de roehers, probablement la même que revit en 18'11, par
46°·15' -27°25', le capitaine Curie de la Diana; 5° Basse de l'Eu-·
phrosine. En 1851, par 43• 3Q'-29• 5', le capitaine Mestre, de
l'Euphrosine, remarqua que la mer était décolorée, et trouva le
fond à 82 et à 85 mètres; 6° Vigie de Guichardi. Elle fut signalée en
1735 par G;uichardi, capitaine du Dauphin, qui, par 42°30'-26° 25' ,
aperçut des roches élevées d'une dizaine de mètres, mais en
1829, à la même latitude, le capitaine Mils, du Tamer, n'en rencontrait plus que deux; la même année, par 42°20' -27°30', le
capitaine de l'Indemnity, Woodall, signalait plusieurs rochers
sur lesquels la. mer déferlait avec violence, et en 1842, le ca pitaine du Morning-Star, Anderson, trouvait, par 42°51 '-26°35, des
brisants hauts de quelques mètres; 7° Basse de l'Aimable MarieJeanne. En 1777,par 41°30'-29°28', le capitaine Voizard s'aperçut
que la mer changeait de couleur, mais il n'eut pas le temps de
sonder, el en 1813, par 41 ° 7'-29°59', le capitaine du Perseus rencontra des brisants.
La quatrième zone, située entre le 30• et le 35• de longitude O.,
comprend six écueils: 1° Les Trois-Cheminées. En 1720,le capi-

�L'ATLANTIDE

169

taine elu Clos Ferncl, du Chat-de- Vemé, signalait, par 45°5731054', trois tètes de rochers hautes d'environ 27 mètres. Il leur
donna le nom des Trois-Ch eminées , à cause de le ur form e
allongée. Ell es avaient disparu un sièele plus tH rd, car en 1823,
par 47•55'-37°04', l'Amitié du Croisic n e trouvait plu s qn'un fort
brisant, et en 1831, par 47•55'-57° 26', le capitain e Hal en a , d e la
Bonne-Mere, manqua échou er sur un e longu e lign e d e bri sants,
séparés en quatre groupes très distincts. Il est néHnmoins probable que leurs observations s'appliquaient à· une autre vigie,
car, en 1842, par 47°37'-3!011 ', le capitaine Roallows, de l'Eagle,
signalait encore trois têtes de rochers émergeant d e 27 m è tres;
2° La Roche du Mariner fut indiquée par le capitain e Swainton,
du Mariner, qui faillit s'y perdre, en 183l, par 46°50'-31° :17';
3° La Roche Henderson , ma 1 d énommée, puisqu'e ll e consi s te en
un haut fond roche ux, très consid érabl e, trouvé en 1850, :n·ec
87 et 118 mètres de fond (42°45 '-31°20'), par Je capitain e Henderson, du Chance!-. \.ette roche Henderson paraît se confondre
avec 4° la Roche Mossuran, trouvée en 1851 par Je capitaine
Mossuran, de l'Eqward Kenny, qui déclara avoir vu la mer se
briser par !3•41'-31"11'; 5° La Roche du Fyen ress emble également aux Trois-Cheminées . Elle fut signal ée en 1767 par le
capitaine Ytreck, du Fyen, qui découvrit trois têtes d e rochers,
par 41°03' -33° 09', mais sans trouver le fond, et en 1856 par Je
capitaine Chardenin, du Duquesne, qui vit, par47° 03'-31°07 ' , trois
têtes de rochers dispersés en triangle, émergeant de 2 mètres et
garnis à l'entour de fucus. Signalons encore dans celte zon e,
6o la yigie de la Constança, formée par des brisants aperçus en
1K40 (38°26'-32°45), par Manoël Fen·eira, pilote de la Conslan ça.
La cinquième zone, située ent~·e Je 35° et le 45• de longitude 0.,
comprend neuf vigies: 1• Roches de Gough. Ce sont deux roches
hors de l'eau (40°33'-35°20 '), observées en 1820 par le capitaine
Beaufort, du Concord ; 2° L'îl e Jacquet, signalée en 1728 par le
capitaine Romenelche, de Saint-Jean-de-Luz, qui faillit s'y briser
(45o40'-38°59'); en 1782 par le capitaine Querval , du Jeune-Frédéric (46° 50'-42°12); en 1836 par Mnte Legros, du Seafloues, qui
trouva, par 46°55'--1-1°50', une île de 100 mètres d 'éléYntion . ct en

�170

PAUL GAFFAREL

1858 par le capitaine Job, du Cristobal, qui ne trouvait plus, pai'
46°25' -40" 20', que trois têtes de rochers; 3"La Basse d'Amblimont,
formés par des brisants situés par 44"20'-35"59', vus en 1687 par
le capitaine d'Amblimont, de l'Arc-en-Ciel; 4" La Basse Sargeac.
C'est un rocher rouge (43°57'-43" 14') signalé en 1750 par le
capitaine Sargeac, de la Marie-Rose. II ne faut pas le confondre
avec un haut fond de 5 m ètres, situé par 42" 15-39-45, signalé la
même année par le capitaine Ramigeau, du Lézard. En 1769,
par 42°58'-39"35', de Eosn eve n, commandant de la Seine, avait
déjà passé sur un hanc it ~~ou 4 mètres de profondeur, peut-être
Je même banc sur lequ el en 1853 le capitaine Ross, du Charles,
voyait la mer déferl er pa r 44°-42° 33'. 5° Le banc Espagnol ainsi
nommé en 1769 par le capitaine· Iglesias, du Siscar, qui remarqua, par 40° 24'-38°40', un e décoloration de l'eau et trouva le
fond à 8 mètres seulement. En 1841, par 40°45'-38°37', on observait un banc à fleur d'eau, mais qui avait disparu en 1857, car le
capitaine v\Talstein, du Rlwmberg, ne signalait plus par 40°26'300-20', qu'une décoloration de l'eau. 6° Banc du Druid. Le capitaine Caslillo de la Consiancia, avait déjà ·v u, en 1803, la mer se
briser par 41°24'-43°55' , mai s c'est en 1841 seulement que le
capitaine Treadwell, du Druid, aperçut par 41°19'-43°55, une
dizaine de roch es à un mètre au-dessus de l'eau. 7° Vigie de
Chantereau, ainsi nommé e par le capitaine Chantereau, de
l'Auguste, 4ui, en 1721, par 38°24'-41°59', découvrit de forts
brisants. 8° La Roche des Trois I;'rères fut décotnerle en1726
(46°28 -44°09'), par le capitaine des Trois-Frèns, qui trouva le
fond à 7 mètres. go Les Roches sans nom qui peut-être se confondent avec les précédentes el qui furent observées en 1822
(38° 10'-36°52') par le pilote CSJ)agnol de la Trionf'antP, en 1831
(38°45'-36°25'), par le capitaine ·Ignacio Natta, en 1840, par
Ma noël Ferre ira (37° 56'-35°24') et, en 1846, par le capitain e
Bolle, de la Louise (38°23'-36°30').
La si-xième zone, située entre 45° et 60" de longitude 0, comprend trois écueils: lu La Roche Méquet, fond rocheux à 5 mètres de profondeur, signalé en 1768, par le capitaine Méquet, de
Graville (46"30'-47°33'), cl qui se confond peut-être avec 2° les

�L'ATLANTIDE

171

Roches Vierges, découvertes en 1829 (46° 27'-53°16'), par le li eutenant Rose, de la Tyne, ttui trouva le fond à 4 mètres, el en
18-13, par le capitain e Ryder, du Béihel, qui trouva le fond à
7 mètres, par 46°30'-52°04' . 3° La Roche d 'He rvagault. En 1700,
un capitaine Bordelais avait déjà signalé un banc et quelques
îlots par 40°30 '-51°39'. En 1723, le capitaine Hervagault, du
Conquérant, observail à 700 mètres de distance, par 41°-46°20',
d'une part, un rocher à fleur d'eau et, de l'autre, trois brisants
di s tri c ts. En 1818, par 40°52'-47°14', le capitaine Fomnier, de
l'Oscar et Elisa, trouvait ut)e roche hors de l'ea-u. Le capitaine
Maxwell en signalait trois en 1826 par 41 o 02'-51 °43', et c'était
une véritable chaîné de rochers que le capitaine de l'Amalia
rencontrait, en 1836, par 43°3 '-51"20'.
Il est donc établi qu'au milieu de l'Océa n Atlantique, entre
16° et 60° de longitude oucsl de Paris, c'esl-ü-d ire sur un espace
considérable existent des brisants, des roches isolées, quelques
îlo ts e l des hauts fonds. Encore a-t-il été impossible de recueillir
toutes les observations nautiques, el l'Atlantique n'a été étudiée
que sur un e petite partie de son immense étendue. On aura
de plus remarqué dans cette longue énumération que Lrès peu
d'ohs~rvations concordent, que tel écuei l signa lé à tel endroit
ne s'y est plus retrouvé quelques années plus tard el a été remplacé par un haut fond, ou réciproquement qu'un haut fond
s'est exhaussé et s'est changé en une chaîne de brisants.
Aussi, les adversaires de l'Atlantide prétendent-ils que les
vigies n'ont jamais existé que dans l'illlagination de ceux qui
crurent les découvrir. Un de nos contemporains, le créa teur ou
plu tôt l'importateur en France de l'Océanographie, le professeur
Thoulet, croyait même que les vigies ne sont que des épaves.
Singu li ères épaves vraiment où déferlent les vagues, et contre
lesquelles la mer se brise en écumant! Non, ces vigies sont
rée ll es et il se pourrait qu'elles soient bien plus nombreuses que
les vigies observées et qu'on ait appliqué à tort la même dénomination à des positions dilférentcs . Il se pourrait d'autre part,
que le tmvail souterrain des feux intérieurs qui j adis engloutit
la majeure de l'Atlantide ne soil pas encore termiÎ1é, et par

�172

PAUL GAFFAHEL

cons éq uent que de nouvea ux archipels émergenl", ou que d'anciens s'efl'ondrent subitement. Ne signalait-on pas, en janvier
1R57 , au large des Carolines e l d e la Floride, un e im:n ense irruption d'eau Jouee, ù tel point que des courants !Joueux et jaunâtre s sillonnèrent l'Océan el que des milliers de poissons furent
tués (1). En pl eine mer, la salure diminua de moitié e t les
pêcheurs puisèrent pendant un mois de l'ea u potable. On etit dit
le sonl è,·e m ent d'un continent. L'archipel des Antilles n'es t-il
pas souvent soulevé par des convulsions souterraines, et toutes
ces florissantes cités qui s'égrènent comme un collier de perles
autour du golfe du Mexique ne sonl ·ellcs pas sous le coup d'un
ca ta clysme aussi épouvanlahle que celui qui anéantit réce mm e nt la vil le de Saint-Pierre à la Martinique?

V. -

La Mer des Sargasses.

Il est enfin une partie de l'Océan Allantique qui jusqu'à présent n'a été que bien peu étudiée, el qui nous donnera peut-être,
un joru ou l'autre, la clef du mystère. On la nomme la mer
des Sargasses (2), dn nom des varechs et des algues qui y sont
accu mulés. Les limites de la mer des Sargasses ont beaucoup
varié. L'auteur a nonyme du Traité des merveilles rapporte
que des Phéniciens de Gadés rencontrèrent, après quatre jours
de navigation au d elà d es colonnes d'Hercule, des région s
désertes pleines de varechs, où des thons jouaient ·en abondance (3). L'exact Strabon (4) confirme ce renseignement et
nous apprend que la chair de ces thons était fort estimée,
parce qu'ils se nourrissaient d'une sorte de gland marin, si
(1) R. Tho massy. Essai sur l'hydrologie.
( '! ) Leps. La mer des Sargasses (Bulletin de la Société cie géog•·aphie de
Pal'is, sept. 1865. - Gaffarel. La mer des Sargasses (id., décemb1·e 1872).
(3 1 De mirabilibus ll!lscu/tationiblls , éd ition Didot, p. 106. &lt;llo Lvlxaç 'toÙç
xnOlXOÙV"tO!Ç 'tèi. l'a8slpei XCL),oUf'.o'IIX ~~ WTIÀE:O'I"CC.c; ' 1-l po:ÛdW'I o..t:.I)ÀWV &amp;7t·l)),lc.:n·n
à•IS f!-&lt;'&gt; ·li!J.Épaç -rÉ1:1:apaç 7t1Xp1X'(ÉVE&lt;rÛO:l e'l ~ 'tl 'I&lt;X Ç 1:07tOUÇ Èp·~IJ.O UÇ, cpuxouç 'TIÀ·~pelÇ 1

Èq&gt;' &lt;JJ'I ;;Ùp(axEa6:t.L ÔTIÉp~o:Ho 'l Ou'I'Jtuv 'TIÀ1j0oç.

(4J Stmbon, III, 2, Vil.

�L'ATLANTIDE

173

abondant qu'à l'époque de la maturité, les côtes de Gadés et des
alentours en étaient jonchées. Au moyen âge, la mer des Sargasses avait déjà reculé ü l'ouest des Açores, car nous trouvons
indiquée sur la mappemonde d'A. Bianco, composée en 1436,
une mar de Baga, ou mer des Herbes. De nos jours, autant
qu'on peut en juger pa r les renseignements contradictoires des
rares marins qui l'ont traversée, el le est située entre 20° et 36°
de latitude Nord, et 30° et 50• de longitude Ouest, mais elle est
encore·bien peu connue, et c'est pP.ut-être en l' étudiant daYan- ,
tage qu'on surprendra le secret de la disparition de l'Atlantide.
Pour expliquer la présence au mîli eu de l'Océan de ces bancs
d'herbes qui couvrent un espace cinq ou six fois plus considérable que la France, on a donné trois explications différentes.
1° Les sargasses sont arrachées aux côtes américaines et entraînées au milieu de l'Atlantique par le Gulf Stream qui les enserre
et les immobi_lise. 2° Les sargasses sont une plante sui generis
qui croît et se développe dans l'Atlantique. 3° Un continent s'est
englouti dans l'Atlantique, et les sargasses naissent sur les
écueils qui marquent encore l'ancienne position de ce continent.
Nous n'hésiterons (1) pas à repousser la première de ces hypothèses, d'abord parce que les Sargasses, sï elles étaient arrachées
aux côtes américaines, seraient putréfiées quand elles se réunira ient au centre : or, il n'en est rien, et la mer des Sargasses
n'est pas un gigantesque foyer d'infection. En second lieu, il
naît très peu de ces plantes sur les côtes américaines, et d'ailleurs
co mment admettre que le· Gulf-Stream, qui reti endrait toutes
ces plantes dans le cercle de ses eaux, s'entr'ouvit à de certains
intervalles pour les laisser passer quand elles arrivent portées
pa r le flot!
La seconde hypothèse est plus plausible. Les sargasses resse mblent à toutes ces plantes dépourvues de racines, orchidées,
épiphytes, lemnacées, nostochs , zygn ema, etc., qui, trouvant un
(1) Nous n'avons pourtant pas le droit de di ss imuler qu'un sa\·a nt , dont les
trava ux font a ~1torité en la matière, O. l{riimmell, Die Nord-Allantische Sargasseûe (Petermanns Mitheilungen , xxxv ii, p. 124), est tout à fait opposé à
celle théorie. Cf. Thou let, Océnnograp l1ie (Dynamiq ue), p . 128.

�174

PAUL GAFFAREL

milieu qui leur convient, se développent à l'infini. Elles naissent
au milieu mêm e de l'Océan et plongent leurs racines dans l'eau
dont elles absorbent les matières organiques qui y sont dissoutes. L'accumulation de ces plantes marines serait même
J'exemple le plus frappant de plantes congénères réunies sur Je
même point; mais, tout en admettant celte explication, rien ne
s'oppose à la troisième hypothèse, celle qui ferait naître ces sargasses dans le fond de la mer, d'où elles se détacheraient pour
flotter à la surface.
Lorsque Colomb traversa pour la première fois la mer des
Sargasses, il se crut à plusieurs reprises au milieu d'un archipel,
et ses compagnons pensèrent avec lui que ces herbes marines
étaient détachées de quelque île voisine. Nous lisons dans son
journal de bord, à la date du 16 septembre (1) 1492: «On commença à voir plusieurs poignées d'herbe très verte, qui paraissait détachée de la terre depuis peu de temps, ce qui fit croire à
tous qu'on était près de quelque île» ; à la date du lundi 17 septembre (2) : ((on vit beaucoup d'herbes, et très souve,nt c'était de
l'herbe des rochers. Elle venait du couchant.. On croyait être
près de la terre ... Dès le matin on vit beaucoup plus d'herbe et
elle paraissait venir de quelque rivière; on trouva dans ces
herbes un crabe en Yie ». Ce phénomène l'avait frappé, car il y
revient expressément; dans une lettre adressée d'Haïti (3), en
octobre 1498, aux souverains espagnols. « J'ai trouvé la mer
couverte d'une telle quantité d'herbes marines que les vaisseaux
sembla ient devoir manquer d'eau et échouer sur un haut fond. ))
Quelques années plus tard, en 1514, Pedro Arias, arrivé dans
ces parages, se croyait au milieu d'une mer semée d'écueils .
t 1) Navarette . Ou v. cité, 1, 161. " A qui comenzaron à ver muchas manada s
de erha muyverde que poco bahia, segun la parecia , que se habia desapegado
de tien·a. por laquai todos poco bahia juzahan que esta ba cerea de alguna isla.»
(2) Id ., Id. &lt;&lt; Vieron mucha yerba y muy a menado, y ero yerba de penas,
y venia la yerba de ha ci a Poni r nte ; juzgaban estar cerca de ti ena ... En
amanecien'do aque Lun es vieron much as mas yerhas, y que parecian yerbas
de rios, en las cuales pallaron un canqrejo vivo . •
(3) Id., p . 403. « Y asimismo falla la mar toda plena de yerba ... y tan
espcsa, que al prima viaje, pensP. que era hajo, y que davia en seco con los
navios. ))

�L'ATLANTIDE

175

Lorsque Jean de Léry quittait le Brésil, en 1556, et traversait la
mer des Sargasses pour rentrer en France, . il s'attendait à se
h eurter il une des îles ou toul au moins contre des bancs de
vase. « Et parce que ces h erbages rendoyent aucunement
trouble, nous estans advis que nous fussions dans des m arescages fangeux, nous conjeclurasmes que nous dev ions être près
de quelques isles (1). &gt;&gt; En 1802, des vaisseaux espagnols qui se
trouvaient dans les m êmes parages, prétendirent y avoir ren- contré des brisants par 28° el 43° 22' de longitude Ouest de
Paris, ce qui semblerait indiquer la présence de terres submergées à péine recouvert es par la mer.
Un des contemporains de Colomb, le premier historien de la
découverte, Pierre Martyr d'Anghiera (2), croyait déj à que les
sargasses se détachaient du fond de la mer. «On a pensé, écriYait-il, que le fond de la mer était vaseux et que les sargasses
na issaient sur ce fond et se dirigeaient à la surface, eomme nous
voyons se produire des phénomènes analogues dans les étangs
el même dans les eaux courantes. )) En 1865, le capitaine Leps
dont les savantes observations ont jeté une vive lumière sur
celle question , remarqua que, par nil temps de calme, à la profondeur de quelques brasses, de grands morceaux de fucus
remontaient peu à peu jusqu'à la surface de la mer. Il en
recueillit même qui adhéraient encore à des morceaux de roche
ou à des coraux. Ces remarques sont confirmées par l'important
témoignage deL. Agassiz (3).Voici comment s'exprime ce savant
na turaliste: «Nos études favorisent les idées de ceux qui croient
que ces herbes flottantes sont des fragments de plantes arrachées
des rochers sur lesquels les sargasses poussent na turellement.
.J'ai fait une expérience très simple qui paraît établir ce principe.
Chaque branche de J'herbe marine une fois privée de ses flotteurs coule au fond de l'ea u, et ces flotteurs ne semblent pas être
(1) J . de Lét·y. Histoire d'un voyage fa ici au Brésil (édition 1585), p . 398.
(2) Pierre Martyr. De orbe novo , déeade m , !iv. V « Putant aliqui cœuosum
esse ihi m a re, et herb as illas in profu nd o gigni, feuderequ e ad suprema, ut
videmus in lacubus et saepe in tluminibtB, etiam currentibus, accidere. JJ
(:l) Agassiz. Voyage d'exploration scientifique dans l'Allantique (Revue des
cours scientifiques, 17 mai 1873) .

�176

PAUL GAFFAREL

les premières parties que développent les spores. De plus, après
avoir examiné une très grande quantité d'herbes, je puis dire
qu.e je n'ai pas vu une branche, qu elque p etite qu'elle soit, qui
ne porte des marCJues distinctives prouvant qu'elle a été arrachée d'un support solide», el plus loin: « Je ne pense pas que
les sargasses se reproduisent pendant qu'elles flottent, alors
même que les branches flottantes peuvent grandir. »
Une objection se présente : si réellement les sargasses naissent
sur des rochers, la mer ne doit pas être bien profonde: or, tous
les sondages accomplis indiquent une profondeur considérable.
Dès 1504, Gonneville (1) remarquait que « la mer est là si profonde que la sonde jetée n'y trouve pas de fond n. En 1555,
Léry (2) ar ri v ait à 500 au nes, c'est-à-dire à 585 mètres, et était
obligé de suspendre ses opérations faute d'une sonde assez longue.
«Si ne trouva-t-on, écrit-il, ny fond, nyrive, maisdescouvrismesnous aucune terre.)) En185t-52, le capitaine Lee, du Dolphin, commençait des sondages scientifiques et constatail aux extrémités
nord-est et sud-est une profondeur maxima de 6.999 mètres et
une profondeur minima de 2.671. Leps a continué ces opérations, et partoùt rencontré aussi de grandes profondeurs. Si
donc l'Atlantide a jamais existé dans ces parages, le cataclysme
qui l'engloutit fut etl"rayant, et ses débris se sont effondrés dans
de véritables abîmes.
Certes , l'objection est sérieuse, mais non pas irréfutable.
Remarquons tout d'abord que, proportionnellement au diamètre
du globe terrestre, des profondeurs de six à sept mille mètres
sont absolument insignifiantes. Un changement de la terre sur
son axe, en produisant des déplacements d'eau considérables,
suffirait pour mettre au jour d'immenses continents, ou au
contraire pour en submerger d'autres. D'ailleurs, les sondages
exécutés dans la mer des Sargasses ne prouvent rien contre
l'existence d'écueils ou de hauts fonds. On sait que les marins
suivent volontiers les directions que l'expérience a consacrées, et
où, en cas d'accident, ils recevraient plus promptement des
(1) Gonneville. Voyage (édition d'Avezac ), p . 18.

(2) Léry . Ouv. cité, p. :J98.

�177
secours. D'immenses espaces n'ont j a m ais été parcourus par un
seul navire. Ils sonl laiss és en blanc sur les cartes les plus récentes qui indiquent minnlieusemenl lous les so ndages . Peul-être
trouverait-on, dans ces immensités in exp lorées, le sec ret de
!"Atlantide. La mer des Sargasses es l justement une des parties
les moins connues d e l'Océan. En 1810, .John Evan, li eutena nt
du Belvéder, remarquait avec é tonnement, par 30°B5' lat. Nord et
43°35' longit. Ouest , en viron quatn~ cents li eues marines, couvertes d'un épais m a nteau de varech, el reg rettait qu'on n' essayât
même pas d'y jeter la sonde. En 1836, Arago se plaignait encore
de la négligence des capitaines à cet égare!. Depuis les observations de Lee, en 1851-52, et d e Leps, en 1855, il ne semble pas
que la mer des Sarga sses ait été l'objet d'éludes sérieuses. Les
navires partis en campagne pour étudier spécialement le fond
des mers, tels que le Porcupine, Je Challenger Ôu Je Lighiing,
out à peu près complètement lais sé de côté la m er d es Sargasses.
Wyville Thomson, dans son beau livre d es Abîmes de la mer,
ne la mentionne même pas. Thoulct, le créateur ou, pour être
pl us précis, l'importa leur en France de 1'Océanographie, ne l'a
jamais étudiée à fond. C'esl une lacune regret.Lable que réparera
sans doute un jour ou l'autre quelqu e nation jalous e d'augmenter son domaine scientifique, et alors ·l'expérience nous
démontrera ce que nou s n'avançons aujourd'hui qu'à J'état
d'hypothèse, à sa\'oir qu'il existe dans la mer d es Sargasses,
comme dans toutes les autres parties d e l'Océa n Atlantique, des
h a uts fonds, des écueils, et peul- être des îlots , qui seraient probablement les débris de l'Atlantide engloutie sous les ea ux.
Il est une autre théori e, déjà énoncée dan s J'a ntiquité et
confirmée par de nombreux témoignages dans les temps modernes, qui ajouterait une preuve nouvelle ft celles que nous
avons d éjà données de l' exist ence probable de l'Allantide dans
les limites que nous nvons d é termin ées . Les anciens avaient
remarqué que l'Atlantiqu e était parfois comme agité de mouvements convulsifs. C'était même chez eux une opinion courante
qu'on ne pouvait qne difficilement navi guer au delà des colonnes
d'Hercule, car la mer, disaient-ils, était obstruée par des débris

�178

PAUL GAFFAREL

rocheux, des bancs de vase et surtout des agglomérations
d 'herbes marines. Ils n'hésitaient pas à atlribuer la cause de ces _
agitations aux derniers tressaillements de l'écorce terrestre,
encore frémissante de l'épouvantable cataclysme qui engloutît
l'Atlantide. « On ne peut naviguer au delà de Cerné, écrivait un
contemporain de Darius I, Scylax (1) de Caryande, car la mer
est embarrassée par de la vase et par des herbes. ))
'' Maintenant encore, lisons-nous dans Platon Ô~), on ne peut
parcourir cette mer (l'Atlantique), ni la connaître, parce que la
navigation est empêchée par la vase très profonde que l'île a
form ée en s'abîmant.&gt;&gt; Hérodote (3), racontant le voyage projeté
du satrape Sataspés autour de l'Afrique, affirme qu'il s'arrêta en
chemin parce qu'il reconnut l'impossibilité d'avancer plus loin.
Pindare (4), et Euripide (5), déclarent également que ce serait
folle de s'engager clans l'Atlantique à cause des hauts fonds et
des herbes. Plutarque (6) rapporte qu'i l ne faut y pénétrer
qu'avec des bateaux ü rame, car les eaux ne permettent qu'une
lente navigation et sont rendues bourbeuses par la quantité de
vase qu'y déposent de nombreux affluents venus de terre ferme.
Il en résulte de tels enterrissements que la mer en est épaissie.
Aristote (7) signale les dangers de la navigation dans ces
parages. Bien de's siècles plus tard, Jornandès (8), l'historien
(1 ) Scylax édition Didot: Kep•riJÇ ~~ ~ -~aou "Cèl. l:mbtEl'J&lt;X OÛ;t.E"tl Èa"t( 7tÀw-.:&amp; Olà
~p ax_Ù'i:"fJ"t&lt;X OaM"t't"IJÇ xal 7tl)Àuu xal q&gt;Ùxoç.
12) Platon . Timée. &lt;llo .,,al •Ju•J éi7topo~ ll.al à5 lE ppù•rq'tO'J '(E'(O~ E 'tOU"I.E1 TreÀ!xyoç,
7t'l)),ou xctp'ta ~aeeoç È iJ.7to~til•J tf•n:oç, o•J-1] ~-~aoç iÇoiJ-É-1-IJ 7tapeax_E-.o . Ce renseignement est confirmé par Je scholiaste de Platon (Edition Tauchnitz, VII , p. 294).
AE "( O'Jr]l~ WÇ 7tCX')'tG( 'tE~&lt;X"(tiJÔ'I) 'tCl'J Èli.EL El~&lt;X - xwpov .
(3) Hérodote,
3;l. Tuu ~E !J--~ 7tEpmÀE\iaal Al~O-IJV Tr&lt;XV'tEÀEulç a l!,l ov -.d~E
1
nE"(E , 'tO 7tÀOcO'I 'tO 7tpoatil GO ~I)')G("CQ'I M'tl EC'IG(l àÀÀ È•l axEo-Oat.
(4) Pindm·e. Néméennes, Ill , 97 .
(5) Euripide. Hippolyte, v. 144.
(6) Plutarque. De fa cie in orbe lunœ, § 26.
(7) Al'i s tote . Météorologiques, II, 1, 14. Tèt. B' ~~w a,;·IJ),w•J ~pa·A_sa p. È•J ~là 'tou

iv,

n·fl),oû , èl.TI'Joa. 8 'È:a't1'J Wç È:\1 xoO.tp 'tT1::; 6a)~0't't·fJ~ doo--'lç.
(81 Jornandès. Historia Golhorum. cc Oceani vero intransmeahiles ultel'iores

fines non soium non dcscrihere quis aggrcssus est, verum etinm nec cuiquam
quia resistente ulva ventorum s pinn11ine quiescente,
impcrmeahiles esse sentiantur, et nuli cogniti, nisi soli ei qui eos constituit. •&gt;

Ji cuit transfretare,

�t'A TLANTIDË

179

national des Goths, disait encore, en pariant de l'Océan, que
non seulement personne n'avait jamais essayé de décrire les
lointaines contrées qu'il baigne, mais encore que personne
n'avait osé le traverser, parce que les algues arrêtaient la marche
ùes vaisseaux, les venls n'avaient plus de force, et que celui-là
seul connaissait ces parages qui en fut I"e créateur.
Même pendant le moyen âge persista celte croyance à la
difficulté de ln navigation dans l'Atlantique. De nombreux
romans (1) de chevalerie parlent de la mer Bélée pour désigner
une mer lointaine. Or bélée ne signifie pas gelée, mais plutôt
coagulé~, el c'est justement dans celle mer Bélée que l'auteur
ùe l'Image du J.lllonde, au chapitre d'Auphrique el de ses régions,
plaçait I'Atlanliùe de Platon et conservait ainsi comme l'écho
des traditions antiques. C'est encore celle mer que parcouraient
Saint-Brandan (2) et ses compagnons dans leurs courses légendaires à travers l'Océan.
Trestout eurent al vent
Chi fait errer vers Occident;

Dormante mer unt e morte,
Chi ô sigler leir est forte.

Les Arabes (3), ces hardis marins qui semblaient aYoir hérité
de l'esprit aYentureux des Phéniciens, hésitèrent à se lancer
dans l'Allanlique. Ils en avaient peur. Ils se le représentaient
comme couvert de ténèbres ou rempli d'une eau épaisse et
boueuse où il était impossible de naviguer. « La (4) mer environnaiile, écrivait Albateny, est une mer où les vaisseaux ne
peuvent naviguer.» « Les eaux de celle mer; lisons-nous dans
Edrisi (5), sont épaisses et de couleur sombre. Les vagues s'y
élèvent d'une façon effrayante. Sa profondeur est considérable.
(1) Roman de la Charette, v. 3.009. - Chanson d'Antioche,§ 7, v. 115. Aubri le Bourguignon.- Ficrabras, v. 2.747.- Roman du comte de Poitiers,
v. 1.273. -- Ruman du Renart, t. 111, p. 309.- Bauduin de Seboux, v. 1.156.
(2) Yoyages de Saint-Brandan. (Édition Francisque Michel), v. 894-7.
(3 1 Heinaud. Introduction à la traduction d'Aboulféda, p. 212.
(4) Id., p. 286.
(5) Edrisi. Géographie, traduction .Jaubert, t. u, p. 345.

�180

PAUL GAFFAREL

L'obscurité y règne conliriuellement, la navigation y est difficile,
les vents impétueux, clc. » Tbn-Falhima (1), d'après Aboulféda,
s'était embarqué pour voyager dans l'Océan. «Son vaisseau fit
naufrage et tomba au mili eu d e hauts fonds. Les matelots ne
surent plus où l'on éta it. Il s abandonnèrent le navire et allèrent,
dans une chaloupe, à la d écouverte. Tanlôlla chaloupe Yoguait
au travers les pl a ntes marines, tan[àt 011 la soulevait à force de
bras.» Moham-ed, l'auteur d ' un traité de Cosmographie, intitulé
le Parfum des fleurs dans les merveilles de l'Univers, n'écrivait-il
pas encore, en 1516, que les eaux de l'Océan étaient troubles et
que personne n'osait s'y hasarder à cause de la difficulté d'y
naviguer?
Il se peut que, sail par ignorance, soit par préjugé, les écri·
vains de l'antiquité e t du moyen àge aient grossi les difficuités
de la navigation dans l'ALlanlique. Il est néanmoins très probable que ces dangers existaient. S'ils onl en partie disparu
aujourd'hui, n'est-ce pas (2) que, par la suite des siècles, les
commotions violentes et volcaniques qui bouleversèrent si souvent ces mers, ainsi que les courants dont la force est si grande
dans ces parages, ont emporté ces débris en les désagrégeant et
pen à peu donné à cette mer sa profondeur actuelle? Ces courants durent encore aujourd'hui. Ils ont sans doute creusé des
fonds, miné des îl es et englouti des archipels moins solides que
ceux qui subsistent de nos jours, « et (3) sur lesquels leur action
lente et continue ne laisse pas que d'être sensible en quelques
endroits. &gt;&gt;
La tradition s'accorderait d0nc avec la science pour retrouver
sur l'emplacement probable de l'ancienne Atlantide, les bouleversements qui la firent disparaître. Il ne nous reste plus par
conséquent qu'à essayer de reconstituer les annales des habit a nts de l'Atlantide , et de montrer comment cette nation mystérieuse se trouva mêl ée à notre antique civilisation; mais ici le
terrain n'est pas encore bien déblayé. Aux affirmations succè(1} Aboulféd a . Traduction H.einaud, t. 1, p . 215.
(2} Buffon. Itist. naliLrel/e. T. II, article XIII. - Cf. Fleurieu, t.
(3) Bory de Saint- Vincent. Essai sur les iles Fortunées, p. 43!:1.

1. ,

p. 278.

�1

L ATLANTIDE

181

dent les suppositions. Aussi, faisons-nous toutes nos réserves
en abordant la troisième partie de cette étude. Ce n'est qu'un
système que nous proposons, mais sans nous dissimuler que
nous remplaçons le fait démontré par l'hypothèse à démontrer.
Nous acceptons donc à l'avance, toutes les critiques qu'on
voudra bien nous adresser, trop heureux si nous avions réussi
à soulever un des coins du voile qui cache encore les temps
primitifs de l'humanité.

�182

PAUL GAFFAREL

III
LES ATLANTES

1. -

Histoire c;les Atlantes.

On a beaucoup écrit sur les Atlantes. On a raconté leurs
guerres, leurs conquêtes, leurs migrations. On a même vanté
les merveilles de leur civilisation; mais le lemps est passé des
romans historiques. Aussi, laisserons-nous de côté les interprétations plus ou moins mythiques el les commentaires dùs à
l'imagination de leurs auteurs pour nous attacher uniquement
aux faits dùment constatés, et encore ne procéderons-nous
qu'avec la plus grande prudence.
L'Atlantide a disparu. Il n'existe donc plus d'Allantes, mais
autrefois ils jouèrent un grand rôle dans l'histoire, el leur
influence, pour ne plus être immédiate, n'en fut pas moins réelle.
Essayons de retrouver leurs traces à travers les documents
épars, et, sans nous laisser égarer par des interprétations ingénieuses ou des suppositions gratuites, dégageons du fatras de la
légende ce qui nous paraît êlre la vérité.
Plusieurs races, d'origine diverse, ont à tour de rôle exercé
la prépondérance et se sont maintenues à la têle de _la civilisation. Il est difficile de déterminer dans quel ordre elles se sont
succédé. Les Noirs pourtant paraissent avoir été les premiers en
date. Ce sont des noirs (1) que les Malais refoulent dans les îles
de la Polynésie; des noirs que les Dravidiens ou les Kouschiles
chassent devant eux jusque dans l'intérieur du Dekkan et à
Ceylan (2); des noirs encore, très reconnaissables à la couleur
de leur peau, à leurs yeux bridés, et ü leurs nez camards que les
Égyptiens représentent comme cédant ·la place à des envahis.(l) Dumont d'Urville. (Société de Géographie de Pari s, janvier 1832).
(2) Lenormant. Histoire ancienne de l'Orient, t. 111, p. 410-429.

�L'ATLANTIDE

183

seurs étrangers (1). Celte race primitive fut remplacée par une
seconde que, faute de dénomination plus précise, nous appellerons la race rouge . .C'est à cette race qu'appartenaient les
Atlantes. Elle eut ses jours de splendeur, ceux-là m ême que
vantaient plus tard à Solon les prêtres de Saïs, mais elle dut à
son tour céder la place à une troisi ème race plus j eune et plus
Yaillante, celle dont nous descendons, la race blanche. Ce ne
fut pas sans lutter que les Rouges se laissèrent absorber par les
Blancs, et partout, dans la primitive histoire, on a cons ervé le
souvenir de ces longu es gu erres. Ainsi n'étaient-ce pas des peuples de race rouge ces Dravidiens (2) et ces Kous chi tes que
refoulèrent devant eux le.s Aryas conquérants de l'Hindoustan ;
et ces Cares ou Cariens de l'Asie Mineure, dont Thucydide (3),
vante la marine et l'industrie, mais qui furent battu s par d es
envahisseurs d'une autre race venus de l'Orient ? Et ces mystérieux Pélasges qui s'étendirent à un certain moment dans tout
le bassin de la Méditerranée orientale, et dont les constructions
gigantesques, encore éparses sur le sol, présentent de si curieuses analogies avee les monuments en ruine du Pérou et de la
Bolivie, n'étaient-ce pas des peu-ples de race rouge qui subirent
la dure loi des _vainqueurs Hellènes et Doriens ? De m ême, les
Sicules et les Sicanes d'Italie qui se retirèrent devant des envahisseurs étrangers, et s'efforcèrent de défendre leur nationalité
jusque dans les neiges de l'Etna et dans les gorges de l'Apennin?
ll est vrai que tous les peuples de cette race rouge ne furent
pas vaincus à la fois. Quelques- uns d'entre eux non-seul ement
se maintinrent, mais encore résistèrent victorieusement. Ainsi,
en Amérique, les descendants d es Atlantes fondèrent de grands
empires, et, sur l'anci en continent, pendant de longues années
ils disputèrent la prépondérance aux peuples de race blanche;
précisément dans les limites assignées par Platon à l'Atlantide.
(1) Champollion . Égypte ancienne (Univers pittoresque), planche 30 . - ·
Charton. Voyageurs anciens et modemes, t. 1, p . 68, 69, 72.
(2) Leuormant. Ouv. cité, t. 111, p. 430 et suiv. - Va lmiki. Ramayana
(Trad. Fauché).
13) Thucydide. l. 8. - Cf. d'Ecksteiu. (R evue archéologique, XV• a nnée. )
Él ude sur les Cares.

�184

P AUL GAF F AREL

Suivon s donc dans les deux mondes la fortune de ces énergiques défens eurs de leur nation a lité .

11. -

Les Guanches et les Atlantes.

Ceux qui pa rai ssent avoir ga rdé le plus lon gtemps et leur
indépenda nce, el leur ori ginalit-é sont les habitants des archipels
dissé minés dans l'ALl a ntique, c'es l- à -dire sur les d ébris m.ême
de l'a nci enne ALlanLid e. Les plus connus ou du moin s les moins
mal étudi és de ces insul a ires sont les Guanches (1 ) des Canaries. Il suffit d e parcourir les écrits des premiers na vigateurs du
xvc et du xvr" siècle, el s m·Lout l'histoire de la premi ère découverte et conquête des îl es Ca naries t'aile en 1402 pa r notre compatriote Jehan (2) de Béth ei1cotul pour se convaincre de
l'ori ginalité typiqu e d es Gu a nch es. La couleur de leur peau
était bi s trée, ils n'avaient pa s de ba rbe et portaient les cheveux
lon gs . Comme ils a vai ent l'usa ge d'embaum er leurs morts et de
les conserver dans d e vas les crypt es, on a r etrouv é de nombreuses momi es (3), particulièrem ent dans la grolle du Barranco
d e Herqu e, à T énériffe, entre Ari ca et Guimar. Plusieurs de ces
momie s ont élé apportées en Europe el fi gurent soit dans des
Mus ées, soit dan s des coll ection particulières. '' En général,
éc rit Berthelot (4), on les r etrouve dans un parfait état de
con se rvation ; les ch a irs seul em ent ont acqui s un e couleur
brune, mai s san s un e grand e altération des forme s ; les dent s
sonl toujours d'un e extrêm e blancheur; les sourcil s existent
encore, le visa ge a con ser vé ses principaux traits, la tête porte
(1) A. d e Vi e rn a . A nligu cdad es de las isl&lt;!S A forlunadas de la gra u Canaria,
(1604) - Nnnez d e la Pe n a . Co nquis/a y A nliguedades de las islas de la gran
Ca ua ria (1676 ). - Clav ij o. No licias de la H ist oria gen eral de las islas de
Cana ria 1777 . - Glas . His/ory of tlw d iscovery and co nqu.est of the Ca nary
isla nds (1764) .- W ehh et Berthe lo t. Histoire n a turelle des îles Ca na ries (18391844). - Bory de Sa int- Vincen t. Essa i sur les îles Fo rtun ées, (1803).- Ber thelot .
A nliq uil és Ca na riennes (1879) .
(2} Grav ier. Le Ca n aricn (1874).
(3) Th. Hodgkin . On th e at rcicn t i11h ab il a n ts of" tir e Ca na ry isla nds. (Traduc·
ti o n d an s les n ouvelles Ann ales d es Voyages \, 1848. p . 369 - Verneau . De la
pluralité de s mecs wr cienn cs cie l'archipel Can a ricn (1878) .
(4) Berth elot. Antiquit és Carr a rien11cs (première pa rti e , p . 55 et suiv.).

�185
ses cheveux et le men lon sa barbe; chez plusieurs individus la
c h eve lure est assez longue, d'un châtain clair tirant sur le
roux. ll Malheureusement les aventuriers qui ont successivement
tenté la conquête de ces îles, Génois, Catalans, Normands,
Espagnols, ont si profondément modifié leurs caractères distinctifs qu'il n 'en reste aujourd'hui que fort peu de traces chez leurs
drscendants actuels. Peul-être les pâtres et les paysans de
l'archipel ont-ils plus vo lonti e rs conservé les a llures et les
usages qui décèlent leur nationalité. La démonstration serait
co111plèle s'ils avaient gardé leur ancienile langu e. Elle ne ressemblait à aucun idiome connu. Bory de Saint-Vincent (1) a
composé un vocabulaire des mols guanches encore usités de
son temps. On en compte à peine cent cinquante, mais qu'il
est en effet difficile de rapprocher d'aucune autre langue. Ils
avaient l'usage de l'écriture, et même des hiéroglyphes. En
1862, le docteur Karl von Fritsch (2) avait déjü signalé plusieurs
caractères étranges gravés sur un rocher de Belmaco dans l'ile
Pfllma. En septembre 1873, don Aquilino Padron, curé bénéficier de la cathédrale de las Palmas, découvrit dans l'île de Fer,
au sud de Val verde, dans un site désert dit de Los Leteros, de
mystérieux caractères gravés sur une coulée de lave balsatique
très poreuse, mais donl la surface était unie sur une longueur
de plus de quatre cen ts mètres. Vers la fin de 1875, le même
curé trouve d'autres inscriptions plus complètes et plus i.m porlanles dans le ravin de Candia, non loin de l'emplacement de sa
première découverte. Sabin Berthelot (3), consul de France à
Sain le- Croix de Ténérifl'e, comn1 tmiqua celle double découYer le à la Société dé Géographie de Paris et en fit l'objél d'un
important mPmoire. «Je retrouve bien là, écrivait-il, le type
des inscriptions hébraïques, phéniciennes ou carthaginoises,

(1) Bory de Saint- Vincent. Ou v. cite, p. 49-52.
(2) Fritsch. Reiscbilder von den Canariscben Inseln (Mitlheilungen, 1857.
(3) Berthelot. Notice sur les caractères hiéroglyphiques gravés sur des roches
vo lca_niques aux îles Cauaries. (Société de Géographie de Paris, février. 1875). Id. Nouvelle découverled'inscriplions lapidaires à l'ile de Fer. (Id . , sept, 1876).
Id . Antiquités Canariennes, p. 129-181.

...

�186

PAUL GAFFAREL

mais j'y vois aussi beaucoup d 'autres signes étranges, inusités :
toutes ces variantes, toutes ces nouveautés me déroutent. »
Quelques-uns de ces caractères ressemblent, en eiTet, aux lettres phéniciennes, mais ils sont pour ainsi dire jetés au hasard.
Quelques-uns, les plus remarquables, sont comme isolés, tandis
que d'autre, inscrits à la suite, tantôt horizontalement, tantôt
verticalement, sont confondus au milieu de signes irréguliers.
Quelles que soient la bonne volonté et la fertilité d'imagination
des déchiffreurs d'inscriptions, il est impossible de démêler un
alphabet quelconque à travers une pareille confusion. Mais,
pourquoi ces inscriptions n'auraient- elles pas été gravées par
les plus anciens occupants de l'archipel? Pourquoi ne pas supposer que nous avons ainsi entre les mains la preuve du degré
de civilisation atteint par les premiers possesseurs du sol,
c'est-à-dire par les Atlantes ?
Ce qui d'ailleurs semble indiquer que les Guanches étaient les
rejetons d'une nation instruite, d'tm peuple nombreux et éclairé,
c'ast que, sans parler de leur langue.el de leur écriture, ils possédaient certaines institutions qui dénotent un degré de civilisation relativement a va!lCé. Ils connaissaient l'astronomie (1 ), et
les signes numériques. Ils avaient ües vierges sacrées, nommées
Magades (2) ou Harimagades, véritables vestales qui présidaient
au culle sous la direction du Faycan. Ils connaissaient et pratiquaient le régime des castes. Ils avaient un code (3) dont les
articles étaient exécutés à la lettre. Très humains, très hospitaliers, pleins de respect pour les femmes, ils avaient le goût d e
la danse et la passion dn chant el de la musique. On a même conservé quelques-unes de leurs poésies (4). Ils étaient si bien les
représentants d'une vieille race, qu'ils se croyaient les seuls habitants du monde, Lous les aulres ayant péri. S'ils n'avaient pa s
mieux conservé le souvenir de leur ancienne splendeur, c'es t
qu'ils étaient peu nombreux, très occupés par les soucis de la vi e
(1) Bory de Saint-Vincent. Ouvi·. cité, p . 76.
(:2) Id. , p. 96 .
(3) Clavijo. Ouvr. cité, livre II, ~ 1\J.
(4) Bory de Saint-Vincent. Ouvr. cité, p. 87, 90. ·

�L'ATLANTIDE

187

matérielle, et aussi parce que, très impressionnés par les convulsions de la nature, ils ne songeaient pas à transmettre à leurs
descendants l'histoire de leurs nialheurs.
Malgré les croisements multiples qui ont défiguré ou plutôt
transformé le type originel, les Guanches constituent encore une
race à part (1). Non seulement quelques familles ont conservé
des noms gu anches, dont elles se glorifient, Boncorno, Magantigo, D01·amas, mais quelques expressions de l'ancienne langue
se sont perpétuées. Quelques coutumes également. Les pâtres et
les laboureurs continuent leurs usages çl'autrefois. Ils torréfient
leur orge et la réduisent en farine eux-mêmes entre deux pierres
héréditaires conservées à chaque foyer. Ce pain d'orge se nomme
le gofio, et les insulaires le préfèrent au pain européen. Ils fabriquent leur fromage de chèvre en se renvoyant de l'un à l'autre
des outres remplis de lait. ' Leurs poteries d'argile, les ganigos,
ressemblent à celles que fabriquaient leurs ancêtres. Chasseurs
intrépides, ils poursuivent les chèvres à la course, et, s'appuyant
sur de frêles lances, franchissent les précipices. Ils excellent à
lancer des pierres. Les modulations de leurs sifflements se font
entendre à plusieurs kilomètres. Les habitations qu'ils aiment
sont des grottes ou des abris sous roche . Ils ont conservé leur
physionomie, leur costume : ce sont toujours des Guanches,
c'est-à-dire des Atlantes.
Avant que la patrie des Guanches eût en partie disparu sous
les eaux~ ils avaient étendu leurs conquêtes à l'ouest dans un
grand continent, à l'est en deça des colonnes d'Hercule, ou si l'on
préfère, d'un côté en Amérique, de l'autre en Afrique et en
Europe . Ces conquêtes furent-elles réelles, et retrouvons-nous
dans le nouveau et dans l'ancien continent des traces de leur
séjour? C'est ce que nous allons chercher.
/

(1) Vivien de Saint-Martin. Dictionnaire de Géographie, article Gnanches.

�188

PAUL GAFFAREL

III. -

Les· Américains et les Atlantes.

Lorsque les Européens abordèrent en Amérique à la fin du
xvc siècle, deux empires seulement, celui des Aztèques au.
Mexique el celui d ès Incas . au Pérou, étaient florissants. Le
. reste du pays ne présentait qu'un amas confus de peuplades, non
pas précisément sauvages, mais indisciplinées, sans cohésion,
sans nationalité. Et pourlant, alors que l'Europe était encore
plongée dans la barbarie, que l'Asie, sauf la Chine et peut-être
l'Inde, d que l'Afrique, saut l'Égypte n'étaient pas mteux civilisées, en Amérique s'étaient élevés déjà (1) de flori·ssants
empires et des palais ou des villes avaient été bâtis, donc les
débris subsistent et excitent encore notre admiration. La date
précise à laquelle ces peuples amét'icains parvinrent à un tel
degré de splendeur échappe à toute évaluation, mais elle fut
bien reculée. Dans le Y ucatan (2), contrée très aride, où la végétation est rare, une couche d'humus de 40 centimètres recouvre
une ancienne route à Izamal. Quelle série de siècles a-t-il fallu
pour produire ces· détritus ! Au milieu des ruines de Palenqué ont
poussé des arbres de neuf pieds de diamètre, el l'accumulation
de la terre végétale dans une des cours dépasse trois mètres (3).
A Uxmal le pavé de granit sur lequel étaient sculptées des
tortues en bas-relief est devenu presque plat et poli sous le pied
des multitudes. Quelques-uns des nombreux tumulus que l'on
rencontre dans l'Amérique du Nord sont si anciens « que les
rivières onl eu le temps d'entamer les terrasses inférieures qui
. les supportent el de se retirer ensuite à plus d'un kilomètre, après
(1) Squier et Davis . Anciens monuments de la vallée du Mississipi; Squier.
lr!ormmenls aborig èrus de l'Étal de New- York; La pham . Antiquités du
Wisconsin ; ' Vien et·. Pérou el Bolivie ; \·V ald eck et l:lrasseur de Bourbourg,
Palenqué el Ococingo; Charnay. Ci lés et ruines américaines; Stephens. In cidents of trauel in Central America; cie Nada ilhac . L'Amérique préhistorique ,
etc. ; Angt·and . Lellres à M. Daly sur Tiahuana co.
(2) Dtisiré Chamay . Tour du Monde, 1862, p . 34-1.
(3) Waldeck. Voyage an Yncalan, p . 78; Lenoit·. Anliquilés mexicaines, JI ,
73 ; Galindo. The ruins of Co pan in Central America (Société Américaine d'Ar chéologie), t. JI , p. 543-550.

�t;A'l'LANTIDE

1.89

avoir ruiné et détruit tine partie des ouvrages (1). » En 1865, le
capitaine Pack découvrait près de l'Ontanogon-River, à une
profondeur de vint-cinq pieds, des maill e ts èn pierre et d'autres
outils laissés sur une Yein e de cuivre. Le tronc d'un énorme
cèdre, gisant à terre-, les couvrait: ce qui suppose bi en des
siècles, el pour que la tra nchée abandonnée se soit comblée
d 'hiver en hiver, et pour. que le cèdre ait pris un tel développement. De plus, par dessus l'arbre tombé, avait poussé un sapin
déjà âgé de trois siècles (2).
Donc, à une époque inconnue, mais assurément fort reculée,
vivait el se développait en Amérique une race forte, industrieuse, assez puissante pour consacrer à des travaux improductifs le labeur de plusieurs milliers d'hommes. Ainsi le tertre
artificiel de Florence dans l'Alabama a près de 15 mètres de
hauteur, 145 de circ0111'éreilce et 50 au somm et. Celui de Cahokia,
dans l'Illinois, a 232 Î11ètres de long, 165 de large à la base, et
30 mètres de hauteur. Ceux de Selsertown, dans le ·Mississipi,
couvrent six acres de tenain (3). Sans .d oute, lorsque au
XVI" siècle les Espagnols découvrirent les peuples, même les plus
civilisés de l'Amérique, cet éclat avait disparu et celle puissance
s'était dissipée; mais supposons qu'un peuple quelconque ait
découvert l'Europe au x• siècle de notre ère, en pleine féodalité,
il nous aurait trouvés bien barbares, et pourtant la civilisation
gallo-romaine avait longtemps brillé dans ces mêmes contrées, et
il en res Lait sur le sol ou dans ies esp rits de nombreüses traces. Un
phénomène analogue dut se produire en Amérique. Elle eut ses
jours de splendeur, mais à l' a ntique civilisation succéda la barbarie moderne. Lorsqu'enfin nous pourrons déchiflrer les hiéroglyphes du Yucalan et du Mexique, quand nous aurons la clef
de ces manuscrits, de ces rituels, de ces caractères qui défient
encore notre curiosité, peut-ê tre connaîtrons-nous l'histoire de
(1) Lyell. Ancienneté de l'homme (traduction Chaper), 1, 42. Se défier pourt al)t d es exagérations de ce savant qui donn e 50.000 ans ~~ des ossements
humains trouvés dans Je delta du Mississipi.
(2) Lubbock. L'Homme avant l'hist oire (traduction Barbier), p . 234. Cf. un
article de la Revue archéologique (1865, t, xn), traduit par Assollant.
(3) Id., p . 223.

�190

PAUL GAFFAREL

la vieille Amérique, et ~1ous saurons alors comment les maîtres
de l'Atlantide ont conquis et administré ces lointain es possessions.
C'est seu lement de nos jours qu'on a commencé sérieusement
à rassembler les traditions américaines. Elles sont encore confuses et incohérentes, et n'ont d'autre valeur historique que celle
d'un document transmis par la légende et forcément incomplet.
On ne peut donc les citer qu'avec la plus grande prudence. Il en
est une (1) pourtant qui nous a frappé par l'étrange ressemblance qu'elle · présente avec J'Atlantide. Jadis, l'empire de
Xibal!Ja, situé dans l' Amériqt~e cen traie, était gouverné par
deux rois, juges suprê mes de l'empire, qui avaient sous leurs
ordres dix autres rois, toujours nommés deux par deux, souverains chacun d'un royaume, el formant entre eux une sorte de
conseil qui décidait des afl'aires communes. Ils étendirent peu à
peu leur domination sur le monde entier·; mais une inondation
soudaine arriva et ils disparurent tous. N'est-ce pas là le mythe
Platonicien? Il n'y a qu'à changer les noms, et les faits sont
identiques. Peut-être ne Serait-il pas besoin de changer tous les
noms, s'il est vrai que le mot Atlantique (2) ait pour racine non
pas le grec À"Mw, mais le nahualt At! qui signifie eau, et dont on
a formé Atlan bord de l'eau, Atlantic qui est au bord de l'eau,
Allaça lancer de l'eau, et une série de mols analogues.
Il est donc prouvé qu'une race puissante a jadis occupé l' Amérique, et il est probable que ces conquérants furent des Atlantes.
Ils y fondèrent de grands empires, et leurs descendants s'y
maintiennent ëncore, bien que dégénérés et afl"aiblis. Ce sont les
indigènes américains qui forment, à l'heure ac tu ell e, une race à
part, la race Rçuge.
(1) Brasseur de Bourbourg . . Histoire des nations civilisées du Mexique et
de l'Amérique centrale, I, 112 . - Id. Introduction à la traduction du Po pol
Vul!. CXXIX.
(2) ~1olina. Vocabulaire (cité par Brasseur de Bourbourg dans son introduction à la lracluclion de Land a , XXXIX. - Id. Archives de la Commission
scientifique du Mexique, I, 112. - J. Pérès. Mémoire insé1·é dans la Revue
orientale et américaine de 1862, t. vm, p. 179.

�L'A TI .ANTIDE

IV. -

191

Atlantes et Berbères.

Retrouvons-nous dans l'ancien monde ces peuples de race
rouge? Sans doute, il est dangereux d'a ttribuer à une origine
commune la moindre analogie ~que l'on ·constate entre deux
nations d'ailleurs très différentes, car on est souvent conduit à
des hypothèses sans fonuement, mais lorsque les ressemblances
se multiplient et persistent à travers les siècles, lorsque la comparaison des mœurs, des religions, des langues, de·s -monuments, des traditions semble indiquer une filiation identique,
n'a-t-on pas Je droit de devenir plus affirmatif? Or, les Allantes
ayant, d'après Platon, possédé )'Afrique jusqu 'ft l'Égypte et
J'Europe jusqu'à la Tyrrhénie, si nous jetons les yeux· sur une
carte du monde ancien en examinant les régions ainsi délimitées, nous rencontrerons dans cet espace des populations, dont
on ne connaît pas el dont on recherche encore l'origine, Berbères, Égyptiens, Etrusques, Ibères . De lous les systèmes proposés
pour expliquer leur origine, aucun jusqu'à présent n'a résisté
aux attaques de la critique. Serons-nous plus heureux en avançant que ces peuples sont peut-être les derniers débris établis
dans l'ancien monde de la grande nation atlante, ou si l'on
préfère de la race rouge, avec laquelle nos ancêtres de la race
blanche ont engagé un duel continué à travers les siècles, el qui'ne s'est décidé à notre avantage que récemment?
L'ethnogénie africaine est encore une science naissante, et,
pour longtemps encore, nous en serons réduits à des conjectures plus ou moins plausibles sur l'origine de ce grand peuple
libyen (1) dont Hérodote décrivait jadis les mœurs, et qui, sous
différents noms, Beraberata (2) des inscriptions égyptiennes,
Barbaroi ou Barba ri des Grecs et des Romains, et, de nos jours,
Berbères au Maroc, en Kabylie, en Tunisie, Varvars au Soudan,
(1) Hérodote. II, 158- IV , 145.
(2) Inscription de Rhamsés Il, dans une des salles du temple de Karnak.
(Brugsch, Reisebericht aus JEggpten, p. 127, 155),

�192

PAUL GAFFAREL

Barabras· en Nubie (1), s'est perpétué à travers toutes les révolutions avec ses traits, son langage et ses coutumes.
Il est aujourd'hui reconnn (2) que ces . Libyens ou Berbères,
depuis le bassin du Nil jusqu'à J'Atlantique, forment une race
homogène, dont l'identité originelle se révèle par l'analogie de la
conformation physique el par les rapports entre les dialectes.
Quel que soit le nom qu e leur aient imposé les divers conquérants de race blanch e dont ils onl successivement subi le joug,
depuis les (3) Mèdes, Perses el Arméniens, qui furent les premiers de ces envahisseurs jusqu'ânx Phéniciens, Romains, Vandales, Grecs, Arabes, Turcs ou Français, les Berbères ont
toujours conservé leur type primordial. On les reconnait (4) à
leur peau brune tirant sur le rouge, à leurs yeux bridés, à leur
menton fort, à leur barbe ra.re et peu épaisse. L'œil et lés d1eveux sont communément noirs, mais, par une exception, que
nous avons déjà signalée ch~z les Guanches, on trouve assez
fréquemment chez eux des yeux bleus el des cheveux blonds.
De plus, leur langage (5) ne se rapporte ü aucun idiome sémitique ou indo-européen, et ils y sont restés fidèles malgré les
diverses conquêtes qu'ils ont supportées. On a pu dire d'eux
qu' ils ont gardé le dépôt de la langue nationale que parlaient
les Nnmides de Jugurtha et les Gétules. Ils oqt conservé aussi,
et spéci a lement une de le urs tribus, les Touaregs, l'usage d'une
écriture (6) qui ne ressemble à aucune autre. Elle fut signalée
pour la première tois en 1822, par le docteur Oudney et retrouvée
en 1845, par le colonel Boissonnet. Hanoleau, en 1860, a pu
(1) D'Eckstein . Revue archéologique, 1858, p. 460.
(2) Vivien de Saint-Martin . Nord de l'Afrique dans l'a ntiquité. - Ihn
Kaldouu (traduction de Slane). Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de Z'Afi· ique septentrionale.
{3) Salluste . Jugurtha,§ 17 . - Pline. Histoir e naturelle, V. 8. -Strabon.
XVII.
(!) Shaler·. Esqrzisse de l'étal d'Alger, p. 119 . - Faidherbe et Topinal'(l.
Inslmclions sur l'anthropologie de l'Algérie, p. 5, 43.
(5) D'Avezac (Bulletin de la Société de Géographie, 1840, 223) Nole sur les
documents r ec ueillis jusqu'à ce jour pour l'étude de la langue berbère.
(6) Hanoteau. Essai de grammaire de la langue Tamachek. - Judas .
Écriture Libyco-Berbère (Revue archéologique , sept. 1862).- Renan. Histoire
des langues sémitiques, p. 194.

�L'ATLANTIDE

193

donner un alphabel complet de trente-cinq signes, qui ressemblent aux caractères des inscriptions Guanches que nous avons
déjà signalés.
Il ne serait donc pas impossible qu'à une époque très reculée
les Atlantes aient été la souche première de ces populations
libyennes, qui se sont ainsi conservées pmes de tout mélange,
et dont _on ignore l'origine. Nous n'avançons ici qu'une hypothèse, mais n'est-elle pas tout aussi soutenable que celle qui
consiste à faire venir les Berbères dn fond de l'Asie par l'isthme
de Suez, à l'époque préhistorique où les hommes ne savaient se
servir que d'instruments en pierre (1), et mai·quaient leur
passage par de prodigieux entassements d e mégalithes?

V.- Égyptiens et Atlantes.
II est un aulre peuple, voïsin des Berbères, donl l'origine est
également incertaine. C'est le peuple égyptien.D'après les uns (2)
les ·Egyptiens descendraient d'une colonie celtique ou celtibérienne, d'après les autres d'une immigration chinoise (3), ou
nègre (4), ou orientale (5). Mais de ces suppositions les unes
sont de simples jeux d'imagination, et les aulres ont été réfutées
par les érudits contemporains (6). De Rongé, dans un de ses
savants mémoires (7) a cru que la race égyptienne élait un
rameau anciennement détaché de la branche syre-araméenne,
occupant une place intermédiaire entre les Sémites elles IndeEuropéens, mais celle séduisante théorie n'aboutit qu'à former
un peuple bâtard s~ns précédents et sans analogies dans l'hisloire. Les Egyptiens seraient-ils, comme on l'a encore écrit,
(1) Jehan . L'homme fossile en Europe, p. 115.
Origine des p 1·emières Sociétés.
(3) Walkenaër. Histoire de l'art chez les anciens (Trad. Huber) , t. 11, 1.
(4) Volney. Voyage en Syrie el en Égypte, l , · 74-75.
(5) Moreau de .Jonnès. Ellrnog énie caucasienne, p. ~4-407 . - W. Jones.
Asialie Researclts, III, 415.
16) Pruner Bey. Origines de l'a ncienne ra ce égyptienne. Périer. Elltnogénie égyptienn e, Société d'anthropologie, l , 399-435, 405-505.
(7) De Bougé. Recherches stzr les monuments qu'on peul altribuu anx six
premières dynasties de Manéthon (1866).
(2) l~oinsinet de Sivt·y.

�194

PAUL GAFFAREL

originaires de l'Ethiopie? Mais il est aujourd'hui démontré
que la civilisation égyptienne a remonté le Nil au lieu de le
descendre. D'ailleurs, les Ethiopiens ne présentent avec . les
Egyptiens aucune ressemblance ethnologique et les monuments, d'accord avec les traditions, les représentent comme
courbés sous le joug d e conquérants venus du Nord. Est-ce
donc que · les Egyptiens seraient autochtones, comm_e ils le
prétendaient (1)? Leurs prétentions sont pourtant mal justifiées. Sans doute, ils étaient établis depuis des siècles dans
la vallée du Nil, et avaient pu, avec le temps, se considérer
comme autochtones, mais ils n'en étaient pas moins des
envahisseurs étrangers, faisant lourdement peser leur domination sur les vaincus. S'ils avaient été autochtones, ils ne se
seraient pas efforcés, comme ils le firent, de conserver purement leur race et de se maintenir, vis-à-vis des autres nations,
dans un isolement absolu. En général, les conquérants ne
se comportent pas autrement à l_'égard des peuples qu'ils 01it
assujettis.
Si les Egyptiens ne sont pas autochtones, où donc chercher
leur patrie originelle? Ne serait· ce point cette mystérieuse
Atlantide, en partie disparue sous les eaux, dont les prêtres
égyptiens avaient si bien conservé le souvenir? Les Atlantes en
un mot ne seraient-ils pas les ancêtres des Egyptiens ? Nous
n'oserions l'affirmer, mais bien des motifs nous portent à le
croire: traits du visage, cos tumes, monuments, usages de la vie
commune, cérémonies et traditions religieuses.
Les Américains d'aujourd'hui présentent, en effet, avec les
Egyptiens d'autrefois, d es ressemblances extérieures vraiment
étranges. «Il m ·a été impossible, écrit Castelnau (2), d 'examiner
les belles copies des pein Lu res égyptiennes que possède le
Musée britannique, sans être frappé de l'extrême ressembl~wce
qu'avaient beaucoup d es figures qui y sont représentées avec les
Indiens du Nouveau-Monde au milieu desquels j'ai vécu tant
d'années. Le meilleur peintre ne pourrait dessiner avec plus
( 1) Diodore de Sicile . !, 10 - III, 3. - Justin. XVII, 1. -Hérodote. Il, 15.
(2) Castelnau. Voyage dans l'Amérique du Sud, t. IV, p. 251-252.

�L'ATLANTIDE .

.

l\:l5

d'exactitude les sauvages de l'Amérique du Sud que ne l'ont fait
les habiles constructeurs de Thèbes. » Les planches coloriées
qui accompagnent l'ouvrage du savant voyageur nous fournissent, en effel, plusieurs types qu'on croirait calqués sur les
bas-reliefs de Karnak : tels les Indiens Apinages (1) quj
ressemblent, à s'y méprendre, aux archers de Thèbes ou aux
colosses d'Ipsamboul. «Les traits de la figure sont identiques, les
yeux peu ouverts et relevés aux angles externes, les cheveux
coupés de la même façon, les épaules et la poitrine larges, les
pieds elles mains en général petits, les formes arrondies el peu
de muscles saillants. •&gt; D'autres voyageurs ont constaté cette
ressemblance. Brasseur de Bourbourg trotn;ait que le fameux
hiérogrammate accroupi du Louvre (2) était le portrait vivant
d'un Indien de Rabinal (;{). Il n'y a pas que les traits du visage
qui soient identiques: la· couleur de la peau est aussi la même .
cc Là couleur nationale de la peau chez l'Egyptien de certains
monuments, écrit un sagace observateur (4), est un rouge de
diverses nuances pour l'homme, et, de même qu'au Mexique,
un jaune ocreux plus ou moins pâle pour la femme. Aujourd'hui
on observe des nuances nombreuses dans la couleur de la peau
des Egyptiens, cependant le milieu des deux extrêmes correspond
encore de nos jours à la couleur typique des monuments. » En
effet, cette belle couleur rouge brun, semblable à une peau de
lion comme disait Vespuce, il colore rosso como pelo di leone,
que les peintres égyptiens donnaient à leurs compatriotes,
distingue encore les riverains de l'Amazone (5). Les bizarreries
même se répètent: ainsi les contemporains deRhamsès Meïamoun
ou de Psaménite sont toujours représentés sans barbe et surtout
sans moustache, car l'appendice qui garnil leurs mentons est
une parure et nullement de la barbe. De même les Anlis, les
(1) Id. Antiquités des Incas (2"'• partie, planche 1). Cf. Divers types incliqués par Wiener, Pérou et Bolivie.
(2) ;'11usée égyptien du Loune, centre de la salle civile.
(3} Brassem· de Bourbourg. Traduction de Landa. Introduction p. XLIX.
(4) Pruner Bey, Société d'rinthropologie, I, 406-407. Cf. Wilkinson, Monners
and coslums of anciens Egyplians, 1, 305, figure 27.
(5) Humboldt. Histoire de la géographie du Nouveau continent. T. V, p . ~5. _

�196

PAUL GAFFAH.EL

Chontaquiros, les Chacayas, les Omaguas, les RocouyenÏles
et autres peuplades de l'Amérique méridionale sonl Lous privés
de cet ornement, ùont les peuples Indo-J;:uropéens sont au
contraire abondamment fournis (1) . Les habitudes du corps se
sont également maintenues ideutiques: ainsi les Américains
tei1dent encore leur arc, connue nous le voyons dans les sculptures égyptienn es, en l'appuyant sur la jambe. Les armes sont
les mêmes. Ce sont toujours des flèches en roseaux terminées
par une pointe de bois dur ou de silex. Les couteaux sontformés
de la même matière, pierre obsidienne. Aux poignets les uns
et les autres portent d'épais bracelets en cuir ou en métal
destin és à amortir le coup qui résulle de la tension de rare.
Le costume n'a pas changé. Humboldt (2) avait déjà remarqué
la singulière analogie qui existe entre la coi!lure des femmes
mexicain es ùe haute · condition et celle de la déesse Isis.
Brasseur de Bourbourg (3) fait observer que les Guatémaliennes,
aux jours de fête, portent encore la robe jaune el la jupe serrée
autour du corps qui distinguait les Egyptiennes. Castelnau a
retrouvé, même les jours ordinaires, ce costume chez les Américaines de Moxos et de la Pampa del Sacramento. II serait trop
long d'énumérer toutes les ressemblances qui ont été observées,
mais nul n'ignore que la persistance du costume est le meilleur
indice de la continuité de la race.
Dans les usages de la vie commune, nous retrouvons les mêmes
analogies. Les Egyptiens · avaient adopté un calendrier de
troi s cent soixante-cinq jours, grâce à l'introduction des cinq
jours épagomènes (4). Ayar Monico, trente-troisième roi de Cuzco,
qui régnait environ sept siècles avant Jésus-Christ, réforma le
calendrier péruvien en ajoutant cinq jours complémentaires aux
(1 ) Paul Marcay. Du Pa cifique à l'Atlantique ('fotn· du monde, n°' . 248,
249, 272, 298, 299, 372, 374, etc.). Crevaux. Voyages en Guyane .
( 2) Humboldt. Vues des Cordillières, 1. 55.
(3) Brasse ur de 13onrhourg. traduction Landa , Introduction, p . XI. VIJI .
(4 ) Bi o t. /l echerches stzr l'arm ée vngue des Egyptiens (Académie des sci e nces ,
1831 ). - Champollion. Mémoire sur les signes employés par les anciens Egyp·
tiens à la notation des divisions du temps (Académie des Inscriplions, 1845,
73, 136).

�197
trois cent soixante jours ordinaires (1). Au Mexique, l'année se
composait aussi de trois cent soixante-cinq jours, divisés en
dix-huit mois de vingt jours, plus cinq jours complémentaires
ajoutés au dernier mois, et qu'on nommait nemonleni, c'est-àdire inutiles. Cette concordance ne peut s'expliquer qu'en
admettant une commnilauté d'origine ou tout au moins des
relations suivies. Il est vrai que l'astronomie est à la. portée de
tous les peuples, et que de simples observations apprennent
bientôt à régler l'année sur la marche du soleil ou de la lune
dans les cieux; mais peu de peuples possèdent des calendriers
perfectionnés, ré~lés sur la révolution annuelle du soleil. Ceux
qui . ont adqpté le même mode de compter sont très probablement de la même race.
Si nous étudions le culte rendu aux morts, nous le reconnaîtrons identique en Egypte et dans la plupart des pays américains.
Ainsi les Egyptiens (2) revêtaient les · cadavres d'étoffes pré~
cienses, quand ils appartenaient à des personnages d'un haut
rang. Les Américains (3) gardaient également dans leurs cases
ou dans leurs palais les corps de leurs ancêtres desséchés au feu
ou embaumés et entourés d'étoffes précieuses. On trouve souvent
des statuettes d'argile on de calcaire dans les sarcophages des
initiés de l'Egypte, statuettes qui paraissent être la reproduction
du défunt. «Pareille coutume .(4) existait dans l'Amérique
ancienne. Avec les cendres du cadavre et de J'ulli ou gomme
élastique, on pétrissait une statue dont le masque représentait les
traits du mort, et on J'enfermait dans une grand.e urne funéraire
que J'on déposait ensui Le dans le tombeau q ni lui éta il destiné,
avec des slatuelles d'argile. » Les Egyptiens n'aimaient pas à se
séparer des momies de leurs ancêtres et ils avaient soin de Lou(1) De Rosny. Revue américaine, nouvelle série, 1 p. 31! . arwh·icaines (Traduction Villebrune) l. 397, -Il. 148-171.
(2)

Cadi. Lellres

Hérodote II, 86, 87, 88.

(3) Au temps dè Balbo"!, le prince Comaguo, dans le Darien, gardait chez

lui les cadaues embaumés de ses àncêtres. Ga1·cilaso de la Vega raconte
qu'il vit chez un jnge de Cuzco cinq cadav1·es embaumés, assis avec les
mains croi sées sur la poitrine, et admirablement conset·vés . Cf. 'Vicner.
Pérou el Bolivie, p. 647-659. Reiss et Steubcl. La Nécropole d'Ancon.
(4) De H.osny. Ouv. cite, p. 41.

�198

PAUL GAFFAREL

jours enfermer avec les cadavres quelque indice de son ancienne
profession. De même'' les Yucatanais (1) enterraient leurs morts
au dedans de leurs maisons ou sur les den'ières, et ~enfermaient
avec eux dans la tombe quelque idole, et, si c'était un prêtre,
quelques-uns de ses livres, si c'était un sorcier, quelques objets
servant à la divination et des babioles · mêlées d'airain. »Or si
l'on peut renoncer à ses habitudes, à son langage, à sa religion
même, les honneurs rendus aux morts restent toujours sacrés cl
c'est aux rites funéraires que se reconnaissent, sur une terre
. étrangère, les secta!eurs d'une même religion. Si donc entre
les Américains et les Egyptiens existent des ressemblances
aussi frappantes dans les honneurs qu'ils rendent aux: morts,
n'est-ce point que leur communauté d'origine est à tout le moins
vraisemblables ?
Il existe une analogie plus frappante encore. On sait que les
pyramides d'Egypte avaient été construites pour servir de tombeaux aux Pharaons. Autour de la dernière demeure royale
étaient ensevelis les serviteurs et les armes du défunt. De plus
ces pyramides étaient toujours dressées d'après les règles de
l'orientation mathématique. De même les nombreuses pyramides qu'on rencontre encore au Yucatan et dans le Mexique, celles
par exemple d'Izamal, de (2) Cholula ou de Teotihuacan, sont
des monuments funéraires très exactement orientés, et au pied
desquels gisait une nécropole de serviteurs. On a retrouvé les
Pharaons sous leurs pyramide.s : des fouilles habilement exécutées en Amérique conduiraient peut-être au même résultat (3).
Ce qui complète la ressemblance entre les pyramides égyptiennes et américaines, · c'est que le fameux sphinx de Gizeh,
à demi-caché sous les sables, qui semble le gardien du désert
arabique, a son pendant à Teotihuacan. '' A l'ouest de la pyramide du soleil, écrit Waldeck, est une énorme tête monolithe,
malheureusement fort endommagée, et qui fait songer aux
sphinx accroupis dans les plain~s de l'Egypte (4) ».
{lJ
(2}
(3)
(4)

Antonio de Salis. Conqllêle dll Mexiqlle (Traduction Toulza, t.
D. Charnay. Cités et mines antiqlles.
\Valdecie Reulle américaine, deuxième série, n• 4, p. 238.
Id. Id.

1,

p. 67.

�199

L'ATLANTIDE

Les autres monuments américains et égyptiens présentent
encore de curieuses similitudes. Humboldt (1) avait déjà
rapproché les teocallis mexicains des temples égyptiens que
décrivent Hérodote ou Diodore (2). La façade d'un des palais
d'Uxmal a reçu le nom de façade égyptienne. De parl et d'autre
ce sont de gigantesques constructions, chargées de sculptures
et d'hiéroglyphes, presque toujours peintes en vermillon (3).
Les têtes dans les bas-reliefs sont toujours de profil. Les membres adhérent au corps et les figures sont modelées, d'après
certains types hiératiques.
Il est vrai que les signes mystérieux dont son L couverts
les monuments américains restent encore inexpliqués. On a
essayé quelques hypothèses, mais qui resteront gratuites, tant
que la connaissance des antiquités américaines ne sera pas plus
développée. Lorsque on pourra déchiffrer les inscriptions de
Palenqué et d'Uxmal, celles des rochers de Piauhy au Brésil,
celles encore de Tijuco qui justement sont gravées en rouge,
peut-être ces monuments nous feront-ils alors connaître les
dynasties américaines. Remarquons toutefois qu'il est un signe
très caractéristique, la lettre sacrée T surmontée d'un cercle (4),
ce qu'on est convenu d'appeler la Crux Ansata, qui est également signalée dans les nécropoles égyptiennes et dans les
citées ruinées de l'Amérique. N'est-ce point là une preuve des
liens qui jadis unirent les anciens Américains et les anciens
Egyptiens? Et n'avons-nous pas le droit de supposer la communauté d'origine de peuples qui, sur les deux rives de l'Atlantique,
semblent s'être entendus pour adopter un symbole identique?
Ces ressemblances se retrouvent dans les petits objets d'art,
égyptiens ou américains, échappés aux ravages du temps, et
précieusement conservés dans les musées des deux mondes.

(1) Humboldt. Vues des Cordillières, 96.
(2) Charnay . Tour du monde, no 126, p. 352.
(3) Description de l'Egypte antique, n, p. 9, IV.
que, p. 73.

-

(4) Oliphnnt Smeaton (Note du docteur Heckel) .

14

'Waldeck. Atlas pittores-

�200

PAUL GAFFAREL

Castelnau (1) décrit et dessine un vase antique, à Cuzco, sur lequelles races de différentes couleurs sont marquées avec autant
de soin que sur les vàses égyptiens et qui, de plus, est de forme
analogue. Dans la collection Jacquemart (2) figure un vase
américain, en forme de tête humaine, dont le type est saisissant
par sa ressemblance avec les Egyptiens. « Quant aux formes,
ajoute-t-il, certaines sont d'une identité si parfaite avec la donnée égyptienne qu'on s'étonne de devoir les attribuer au
Nouveau Monde; une coupe, dont l'anse est formée d'une tête
de canard, semble sortir des tombes de Memphis; une bouteille
à anse a, sur sa panse, semée de points en relief, la figure d'un
échassier qu'on prendrait volontiers pour l'ibis sacré ; une
amphore apode à deux anses basses et à col évasé rappelle l'élégance el la riche ornementation des plus belles poteries peintes
de l'école gréco-égyptienne. »

1·

Cette fidélité aux coutumes antiques nous permettra de comprendre les analogies qui existent aussi entre la religion égyptienne et les culles américains. Il est vrai que, du moins, pour
ce qui concerne le' panthéon américain, les données scientifiques manquent encore de précision. Les ressemblances indiquées frappent sans doute par leur imprévu, mais souvent ce ne
sont que des hypothèses non justifiées. Sans vouloir établir,
comme l'ont essayé Brasseur de Bourbourg (3) et Lucien de
Rosny, un parallélisme absolu entre les religions des deux
mondes, on remarquera pourtant, non sans surprise, que
Horus a pour symbole un épervier et Urakan un ara qui ressemble étrangement à cet oiseau ( 4) : que le crocodile en Egypte
(1) Castelnau. Antiqttilés des Incas, troisième partie, planche 52-53, t. IV,

p. 244.
(2) Jacquemart. 1'\'Ierveilles de la céramique, 1, p. 329.- Cf. les gravures de
l'ouvrage de Wiener. Pérou et Bolivie.
(3) Brasseur de Bourbourg. Introduction à la traduction de Landa. - His ·
loire des nations civilisées du Nouveau-Monde, etc. - De Rosny. Etudes
d'Archéologie américaine comparée, Revue américaine, nouvelle sél'ie, no 1,
p . 35-53. - Sahagnn. Hislo.ire de la Nouvelle Espagne (Traduction, Jourdanet). - Prescott. Histoire de la conqnête du Mexique (Traduction Pichot).
(4) De Hougé. Catalogue du Musée égyptien du Louvre, n° 121. - Brasseur
de BoUl·bourg. (Traduction Landa, LXIX).

�!201

Li ATLANTIDE

représentait le temps, et qu'au Mexique le premier ~nimal qui
sortit du fond des eaux était un monsti·e marin, Cipatli, figuré
sous la forme d'un caïman (1). En Egypte le grand démiurge,
le souffle, l'esprit, se nommait Knef : au Mexique, Ehec ou
Ehecatl. Au Yucatan, Ik ou Hyk est aussi le grand créateur, le
souffle inspirateur et fécondant. Khem, le Dieu de Chemmis,
est ordinairement représenté sous la forme d'un Dieu phallique
entouré de langes. Ainsi en est-il des Chemes ou Zemes (2), dieux
protecteurs d'Haïti et des Antilles, qui, sous la forme d'un os
ou d'un bâton enveloppé de langes, reçoivent les hommages de
leurs fidèles. Les Mandans célébraient encore, il y a peu d'années, la fête de ce Dieu avec des cérémonies obscènes (3). On sait
que I'Egypte rendait un culte aux singes, et donnait parfois à
ses divinités des têtes de si.nge ; dans les nécropoles on trouve
encore tous les jours des momies de cynoscéphales : or, on a
trouvé des statues d'hommes singes tout à fait dans Je goût
égyptien, et dans les nécropoles de l'Amérique centrale sont
également conservés des ossements de cynoscéphales ( 4). Ces
analogies peuvent sims doute n'être que de bizarre!&gt; coïncidences ; mais pourquoi les Egyptiens auraient-ils gardé le
souvenir d'une grande terre occidentale, pairie de leurs ancêtres, l'Amenti (5) où les âmes des morts àllaienl rejoindre les
âmes de leurs pères'! C'est de l'Amenti qu'on les représenlait
partant sur leurs barques, c'est à l'Amenti qu'ils retoumaient
après leur mort. N'est-ce point la preuve de la persistance des
traditions dans les imaginations populaires ?
N'oublions pas surtout que, presque seuls parmi les peuples
Brasseur de Bourbourg. Id., p. LXXVII.
Bunsen. Egypts place in universal history, 11 p. 373. - Brasseur. (Traduction de Lan da, LXXII). - Pierre Marty1· . Décades, passim.- Lettre 190, du
6 avril 1498, aux évêques de Braga et de Pampelune . - André Dozy. Antiquités de Cuba. - Bamps. Congrès Americaniste de Madrid (Catalogue des
antiquités, n°• 1274 , 1275, 148.9, 1518).
(3) Catlin. Okeepa arcligutis ceremony and other customs of the Mandan, 1867.
(4) De Rongé. Catalogue cité, n o• 84-89.- Marcoy. Tour du Monde,
375,
p, 158.
(5) Voir tous les Rituels funéraires de !'Egypte antique,
• (1)

(2 )

n•

�202

PAUL GAFFAREL

de l'antiquité, les Egyptiens avaient conservé le souvenir de
l'Allantide. Ne sont-ce pas des prêtres de Saïs qui transmirent
cette notion à Solon d'abord, à Platon ensuite; et ils n'avaient
aucun intérêt à imaginer une fable qui ne se serait rapportée à
aucun événement· de leur histoire, à aucune de leurs croyances
religieuses, pas plus d'ailleurs que les Grecs n'auraient eu de
raisons pour l'adopter, si, derrière cette fable, ne se cachait pas
un fait historique; à savoir que les Athéniens d'autrefois, c'està-dire les peuples de race blanche, battirent réellement les
Atlantes d'alors, c'est-à-dire les peuples de race rouge.
De ce qui précède, n'avons-nous pas le droit de conclure que
les Egyptiens, très probablement, sont les descendants des
Atlantes?

VI. -

Etrusques et Atlantes.

Il est en Europe deux autres peuples, les Etrusques et les
Ibères, dont l'origine restera longtemps encore un des problèmes
de l'histoire. Les Etrusques, d'après les uns, descendent des
Lydiens (1), d'après les autres des Pélasges (2). Ceux-ci en font
des Germains (3), ceux-là des Phéniciens (4) ou des Celtes (5).
D'autres enfin croient qu'ils sont autochtones (6). Pourquoi ne
seraient-ils pas tout aussi bien issus de ces Atlantes qui, jadis,
comme l'apprend Platon, envahirent el conquirent l'Europe
jusqu'à la Tyrrhénie? Ici encore, nous n'avançons qu'une hypothèse : mais elle nous paraît aussi fondée que tant d'autres.
(1) Hérodote, I, 94. - Anticlide d 'Atl1èues, cité par Strabon, V, 11. - Noël
des Vergers. L'Etrurie el les Etrusques, t. 1, p. 131. - Ottfried Muller. Die

Etruslcer.
(2) Plutarque . Vie de Romulus, § 2. - Lepsius. Uber die Tyrrhenischen
Pelasger in Etrurien.
(3) Niebuhr. Histoire romaine, Passim.
(4) Mazocchi. Dissertalio de origine Tyrrhenomm. - Stickel (Revue archéologique, 1858, p. 565) .
(5) Pelloutier. Les Celtes.- Fri:ret (Académie des Inscriptions), t. xvm, p. 94) .
(6) Denys d'Halicarnasse, II, 30 . - Mi cali. Storia di antichi popoli Jtaliani,
1, 57.

�L'ATLANTIDE

203

Plusieurs nations américaines ont encore aujourd'hui les
traits et la physionomie des personnages peints sur les vases
étrusques ou sur les murailles des nécropoles de Tarquinies,
de Volaterra, de Chiusi ou de Cœre. Ce sont de petits hommes
au corps ramassé, à la tête grosse, au nez long et fort. Ils font
penser, écrit Michelet (1), aux statues mexicaines des ruines de
Palenqué. Même ressemblance dans les monuments. Niebuhr
retrouvait dans la tombe de Porsenna, telle que la décrit
Pline (2), les éléments du temple mexicain, et, en effet, les pyramides accumulées qui composaient ce monument présentent
une certaine analogie avec les teocallis. Les vases étrusques ont
souvent la même forme que ceux que parfois on découvre en
Amérique. « II nous faut aussi faire ressortir, écrit Jacquemart (3), une connexion plus étroite encore entre la poterie
mexicaine et les terres cuites étrusques. D'une pâte tantôt rouge,
très fine, dure et lustrée, tantôt noire ou grisâtre, mais néanmoins fine et rendue luisante par le frottement, elle est souvent
ornée de reliefs, de gravures, et même, sur la terre rouge, de
dessins noirs paraissent avoir des analogies avec de l'encre. »
En 1839, Pontoppidan (4), aumônier de la frégate danoise la
Bellone, achetait à Bahia cinq vases antiques couverts d'hiéroglyphes, et de même forme, de même couleur lie de vin, de même
ornementation gue les vases étrusques de nos musées. Castelnau (5) a dessiné et gravé un vase du musée de La Paz, bordé
d'une guirlande d'animaux sacrés, griffons, chimères, lions et
panthères, qui se dévorent : tous de couleur noire et ressortant
vigoureusement sur un fond de même couleur. Il est difficile de
méconnaître la ressèmblance qui existe entre ce va~e et les vases
étrusques.
La langue étrusque, cet élément essentiel de la nationalité,
non seulement n'a pas été interprétée, mais encore n'a pas trouvé
(1) Michelet. Histoire romaine (5m• édition, 1, 63).

(2)
(3)
(4)
(5)

Pline . Histoire nalurelle, XXXVI, 19.
Jacquemart . Merveilles de la Céramique, 1, 326.
Mémoires de la Société des Antiquaires du Nord, 1839.
Castelnau. Antiquités des In cas (3mo partie , pl. 13).

�204

PAUL GAFFAREL

son rang dans le tableau des idiomes. Lorsque on pourra
déchiffrer les trop rares inscriptions qui nous ont élé conservées
de ce peuple étrange, la comparaison avec les langues américaines nous permettra peut-être ct ' établir d'une façon plus sùre
l'identité des deux races.
Nous ne pouvons pour le moment qu'appeler l'attention sur
les analogies qui paraissent exister entre les cultes du nouveau
monde et le~ rites étrusques. Ce que nous connaissons de la
religion étrusque est sombre, sanguinaire, terrible. « Les
pères (1) de l'Eglise nommaient l'Etrurie la terre des superstitions. Ce peuple jeta un regard sombre et triste sur le monde
qui l'environnait. Il n'y voyait que présages funestes, qu'indices
frappants de la colère céleste et des plaies dont elle allait accabler la terre. JJ Cette religion, aux combinaisons mystiques et
aux pratiques sauvages, se ra pp roche singulièrement de la
religion mexicaine, avec ses hécatombes humaines et les imprécations de ses prêtres. Les Etrusques avaient des livres de
cérémonies religieuses, surtout funéraires : on commence à
interpréter les rituels funéraires mexicains. Le fatalisme était le
dogme principal des devins étrusques : les pontifes de Mexico
croyaieli.t aussi à l'enchaînement inéluctable des destinées et
à la succession invincible des causes.
Ce qui nous confirmerait encore dans la croyance que les
Etrusques et les Atlantes étaient issus d'une origine commune,
c'est que longtemps les Etrusques exercèrent la prépondérance
maritime, tels que jadis leurs ancêtres de l'Atlantide. Longtemps ils dominèrent en maîtres tout le bassin occidental de la
Méditerranée; ils rivalisèrent même avec les Phéniciens, et
tinrent longtemps en échec les Grecs d'Italie. Les bas-reliefs de
leurs hypogées et leurs nécropoles portent encore la trace de
leurs lointaines relations. On y reconnaît et on y retrouve l'or
de l'Espagne 1 l'ambre de la Baltique, l'ivoire de l'Afrique, l'étain
des Cassitérides, la pourpre et les amphores de Tyr, les "/ases
et les œufs d'autruche percés, avec griffons peints sur la
(1) Michelet. Histoire romaine, 1, 70.

�L'ATLANTIDE

205

coquille, ainsi que les scarabées en pierres precieuses ou en
bronze, des canopes en argile a\•cc têtes de nègres, et les verreri es bleues ornées de la fleur de lotus, qui sont sùrement de
provenance égyptienne.
Si donc les Etrusques conservèrent longtemps l'empire des
m Prs; si, d'un autre côté, leurs traits physiques, leurs monuments et leur religion présentent des analogies avec certains
peuples américains, n'est~ce pas que les uns et les autres sont
issus de ce grand peuple, auquel Platon donna le nom qui lui
resle dans l'histoire, le peuple Atlante?

VII. -

Ibères et Atlantes.

Quant aux Ibères, et à leurs descendants incontestés les Basques, on a tellement écrit sur ce peuple étrange, qui s'est perpétué à travers les siècles _en gardant son originalité, qu'il est
difficile d'énoncer une opinion sur eux sans attaquer un système
établi. Il n'est pourtant pas plus déraisonnable de supposer le~
Ibères ou Basques descendants des Atlantes que de les faire
venir du fond de la Sibérie (1). Au moins notre hypothèse
s'appuie-t-elle sur certaines analogies.
« Ces montagnards sont sobres, écrivait Strabon en parlant
d'eux, alors qu'ils occupaient les deux versants des Pyrénées. Ils
ne boivent que de l'eau et couchent sur la dure. Ils portent les
cheveux longs et flottants à la manière des femmes; mais, pour
combattre, ils se ceignent le front d'un bandeau. Tous ces
hommes sont habillés de noir; ils ne quittent pas à proprement
parler leurs sai es et s'en servent même en guise de cou vertu res
sur leurs lits de paille sèche ... Quant aux femmes, elles ne portent que des manteaux et des robes de couleur faites d'étofl'es
brochées.» Or, les voyageurs dans l'Amérique méridionale,
Humboldt, Orbigny, Castelnau , Paul Marcoy, Crevaux ont
retrouvé chez les indigènes les mêmes habitudes; ainsi les Antis,
· (1) Hypothèse du doctem· suédois Retzius, du prince Lucien Bonaparte et
de Charencey, réfutée par Broca, Caractère dn crû ne des Basques (Société
d'AntJH·opologie, 1862, p, 579-591) .

�206

PAUL GAFFAREL

les Chiquitos et autres peuplades p01·tentles cheveux longs etflottants sauf en guerre, et alors ils se ceignent le front de bandeaux.
Ils ne quitlent pas leurs habillements même pendant la nuit. Leur
costume est de couleur toujours sombre, et celui des femmes
plus voyant. La coiffure des Américaines de l'Ucayali ou du
Rio-Purus ressemble encore, à s'y méprendre, à la coiffure des
femmesibériennes, décrite en ces termes par Strabon (1). «Elles
se coiffent d'une esrièce de tympanum ou de petit tambour parfaitement rond à l'endroit du chignon, et qui serre la tête jusque
derrière les oreilles pour se renverser ensuite en s'évasant par le
haut... 11 y en a qui s'ajustent sur la tête un petit style d'un pied
d e haut, autour duquel elles enroulent leurs cheveux, qu'elles
r ecouvrent ensuite d'une mante noire. »Cette coiffure originale,
queyortent encore les modernes Andalouses, est en eifel celle
des jeunes femmes de Sarayacu ou de Tabatinga. Elle s'est perpétuée, gracieuse et charmante, à travers les siècles. Ajoutons
un détail qui, pour être physiologique (2), n'en présente pas
moins un grand intérêt, c'est que les che-veux des Basques ressemblent à ceux des Américains par leurs coupes transversales,
leur forme arrondie, et leur centre médullaire rempli de pigment.
D'autres analogies sont toul aussi frappantes. Les Ibères dans
l'antiquité (3), respectaient les femmes. Strabon est même scandalisé de cette déférence. Il parle avec mépris de cette gynécocratie, qu'il nomme un régime impolitique. Or la gynécocratie se rencontre chez presque tous les peuples américains.
Pour n'en citer qu'un exemple, les Haïtiens, au temps de la
conquête, acceptaient volontiers la domination de la reine Anacoana (4), du Managua. Un autre usage, fort bizarre, apporterait
une preuve nouvelle en faveur de notre opinion. Les Caùtabres (6), c'est-à-dire une pleuplade ibère, se mellaien l au lit
quand leurs femmes accouchaient et recevaient à leur place les
félicitations de leurs parents. Cet usage se retrouvait en Amé(1} ·Strabon, Ill, 3,7.
(2) Pruner-Bey (Société d'Anthropologie, 1863, p. 867) .
(3) Strabon, IV, 3, 18.
(k) Charlevoix . Histoire cie Saint-Domingue, I, 147, 231, 232.
(5 ) Strabon, 111 4.

�L'ATLANTIDE

207

rique, à l'époque de la conquête, chez les Cares de Copan et de
Chiquimala dans le Yucatan (1). Magalhaës de Gandavo, un des
premiers explorateurs du Brésil, l'observait chez les peuples de
cette contrée (2). Le père Lafitau, au xvmc siècle, le remarquait chez les Cares des Antilles (3), et il est encore pratiqué par
. les indigènes de la Colombie ( 4).
Plus encore que les costumes ou que les mœurs, la comparaison des langues nous apportera une preuve nouvelle de la
parenté probable des Basques et des Américains. Le Basque,
c'est-à-dire l'ancien Ibère, parlé aujourd'hui dans le département
des Basses-Pyrénées et dans le Guipuzcoa, ne ressemble à aucun
idiome indoéeuropéen ou sémitique; mais il présente une singulière analogie avec certains dialectes américains, particulièrement avec ceux des Delawares et des Chippeways. Guillaume
de Humboldt (5), qui àppela sur _ce sujet l'attenl.ion du monde
savant, trouve« que ces ressemblances n'ont aueune valeur et
_qu'elles servent plutôt à indiquer le degré de développement de
divers idiomes que leur degré de parenté. &gt;&gt;
Ceci peut être vrai pour' les langues qui n'ont que des ressemblances insignifiantes dans leurs vocabulaires ou leurs procédés
grammaticaux; mais lorsque on rencontre seulement dans deux
langues le procédé de l'agglutination, qui consiste à réduire
toute une phrase en un seul mot, substantif ou verbe, qui se
déc1ine ou se conjugue, et cela par la contraction des racines et
leur réunion en un mot unique, cette analogie n'est-elle pas fort
étrange'! Certes, la philologie tire parfois de rapprochements
moins significatifs des conclusions autrement hardies. D'ailleurs, d'autres bizarreries confirment la parenté probable des
langues basque et américaine. Ainsi, la conjugaison Basque est
(1) Herrera. Ouv. cité, IV, 10, XIV .
(2) Collection Ternaux-Compans, II, 117.
(3) Lafitau. Mœurs des sauvages américains (1774), t. 1, p. 45; Scherer.
Recherches historiques et_géographiques sur le nouveau Monde, p. 61.
(4) Famin. Colombie et Guyane (Univers pittoresque), p . 138.
(5) G. de Humboldt. Mémoire inséré dans le Mithridates d'Adelung et
traduit par A. Manast, sous le titre de' Recl!ercl!cs sur les habil"anls primitifs
de l'Espagne.

�208

PAUL GAFFAREL

il peu près calquée sur la conjugaison des Américains du Nord.

Les mêmes langues n'adm etten l pas la 1iaison des m nettes et des
liquides dans laquelle les liquides se trouveraient à la fin du
mot, et séparent toujours par une voyelle deux consonnes suivies, telle que s t. Un grand nombre de radicaux sont analogues,
spécialement les pronoms de la première el de la deuxième personne. Enfin, l'usage ex iste d'allacher au verbe le .pronom qui
sert de régime, mêm e indirect. M. de Charencey (1), dont les
savantes éludes ont éclairci cette obscure question, n'est-il donc
pas fondé à conclure en ces termes : cc Sans doute, les langues
du nouveau monde diffèrent beaucoup de l'Eskuar~. mais ne
s'en rapprochent-elles pas d'une manière étrange par l'ensemble de leur physionomie ? On ne saurait nier qu'elles aient
de commun avec cet idiome, certaines règles phonétiques . Il
est bien extraordinaire que ces ressemblances soient surtout
frappantes entre I'eskuara elles langues des Indiens qui habiles rives de l'Atlantique. ''Le professeur Baudrimont (2) a jadis
relevé quelques-unes de ces ressemblanc~ s. D'après lui, les
mots basques andiac, urauguya, aren, ubai, arina, picacho,
qui signifient haut, eau permanente, cerf, bonne eau, rapide,
roc de pierre, se retrouveraient dans certaines dénominations
géographiques de l'Amérique du Sud, fleuve Urugay et Orénoque, Ubay et Arinos, rivières du Pérou et du Brésil, mont
Picacho et Colombie. Les mots idora aride, abora bouche, ilia
lune, u eau, ur bleu seraient reproduits, avec·un sens identique
par le pér uvien idore, le guarani ablora, le quiché quilla, le
brésilien eru et uru. Il est entendu que nous n'avançons ces
concordances que sous toutes réserves, car elles peuvent être
fortuites, mais n'est~il pas pèrmis de croire qne ces.parentés non
seulement ne sont pas impossibles, mais encore qu'elles sont
vraisemblables?
(1) De Charencey. De.s affinités de la langue basque avec les idiomes du
nouveau monde (1867) . -Id. Article dans la Revue critique d'Histoire et de
Littérature, n• 43. - Cf. Pruner Bey. Sur la langue eskuara (Société d'anthropologie, 1867, p. 39-71).
(2) Baud rimont. Histoire des Basques ou Escualdunais primitifs, p . 153-155.
- Derrécagaix. Notice sur les Basq'ues (Société de (,éogt·aphie de Paris,
avril 1876)

�L'ATLANTIDE

209

Nous n'avons certes pas la prétention d'avoir épuisé le sujet:
nous n'avons fait que l'effleurer. C'est une théorie générale que
nous avons proposée, mais elle a besoin d'être confirmée par
beaucoup de détails et par des études spéciales. Puisse l'hypothèse être bientôt remplacée par l'affirmation scientifique. Nous
n'avons cherché qu'à jeter la semence dans un sol fertile . Nous
espérons qu'elle germera et qu'elle produira d'abondantes
récoltes.

��TABLE DES MATIÈRES

Pages
lN1;RODUCl'ION

• • . . • . . .

119

.

PREMIÈRE PARTIE. -

L'Atlantide a-t-elle existé?

1o La Légende Platonicienne. . . . . . . . . .
2o Ceux qui ne croient pas à l'Atlantide . . . .
3o Ceux qui doutent de l'existence de l'Atlantide
4° Ceux qui croient à l'existence de l'Atlantide ~
5o Les données de la science s'opposent-elles
l'Atlantide . . . . . . . . . . . ." .
SECONDE PARTIE. -

.
.
.
à l'existence de

TROISIÈME PARTIE. -

Imprlm erle

143

149
152
165
172

Les Atlantes.

182 .
184
188
191
193

Histoire des Atlantes . . . . .
Les Guanches et les Atlantes. .
Les Américains et les Atlantes.
Les Berbères et les Atlantes . .
Les Egyptiens et les Atlantes .
Les Etrusques et les Atlantes .
Les Ibères et les Atlantes . . . .

Marseille. -

138

Quelle était la position de l'Atlantide'?

1o L'Atlantide rie se retrouve ni en Europe, ni en Asie, ni en
Afrique . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
2o L'Atlantide ne se retrouve pas en Amérique . .
3o L'Atlantide se retrouve dans l'Océan Atlantique
4° Les Vigies de l'Océan Atlantique .
5o La mer des Sargasses. . . . .

1•
2°
3°
4°
5°
6°
7o

121
128
130
131

BARLATIER,

202
205

rue Venture, 17-19.

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                    <text>ANNALES
DE LA

1914
Tome 8
Tome VIII

PARIS
F O N T E M O IN G ,

MARSEILLE
É D IT E U R

4, Rue Le Golf, 4

IMPRIM E R IE

BAR L A T 1ER

17-19, Rue Venture, 17-19

�ANNALES
DE LA

Tome VIII

PARIS
F O N T E M O IN G ,

MARSEILLE
É D IT E U R

4, Rue Le Golf, 4

IMPRIM E R IE

BAR L A T 1ER

17-19, Rue Venture, 17-19

��TABLE DES MATIÈRES

Pages

Louis DUCROS. — Jean-Jacques Rousseau. — De Montmorency au Val de Travers (1757-1765).........................

M arseille — Im prim erie du Sêmavhore, B arlatieh , rue Venture, 17-19.

1-582

��JEAN-JACQUES ROUSSEAU
De Montmorency au Yal de Travers (1757-1765)
PAR

Louis
Doyen

de

la

DU GROS

Faculté

des

Lettres

d ’A i x

CHAPITRE PREMIER
ROUSSEAU A

MONTMORENCY

Le 15 décembre 1757, « malgré le froid et la neige », Rousseau,
qui a rompu successivemenl avec Grimm, Diderot, Mmcd’Epinay,
Mmc d’Houdelot et Saint-Lambert, doit quitter précipitamment
l’Hermitage, où il était, comme on sait, l’hôte de Mmc d ’Epinay.
Il n ’a plus d’amis et il est sans asile. Tour ce qui est du logement,
un obligeant voisin lui vient d’abord en aide : un certain
M. Malhas, procureur fiscal du prince de Coudé, m i»au courant
de ses mésaventures, lui offre une petite maison à Monllouis,
dans la forêt de Montmorency. Quant aux amis, il se consolera
bien vite de les avoir perdus : il va trouver, chez le maréchal et
la maréchale de Luxembourg, une hospitalité qui sera aussi
glorieuse pour lui qu'honorable pour eux et, de toutes les sur­
prises qu’il réserve à son biographe, voici l’une des plus
piquantes : après avoir, dans ses deux Discours, exalté la verlu
et maudit les grands, il va être, à Montmorency, l’hôte et l’ami
d ’une des plus grandes dames du temps cl celle dame est, au su
de tous, l’une des moins vertueuses de Paris ; la vie de Rousseau
est aussi paradoxale et aussi pleine de contradictions que ses
œuvres. Sans parler de fauteur, l’homme, qui nous intéresse
B ib lio g ra p h ie : Confessions , P. I, L. X. — G rim m : Correspond, liilér., V. —
S tre ck e isen -M o u lto u : J.-J. Rousseau. Scs am is et scs ennemis, t. I. — B ib lio ­
th è q u e de la C h a m b re des D éputés : L e ttre s il M"1» la M aréchale de L u x em b o u rg
(M a n u sc rit a u to g ra p h e de J .-J . R ousseau). — S u r Mm ,de L u x em b o u rg : Bezenval :
Mémoires , 1805, t. 1. Due de L evis : Souvenirs et p ortraits, 1815. — S u r
Mm» de B ouiïlers : Revue historique, m a rs 1905 ; Revue de Paris, l»r d écem b re
1909. — Aug. Rey : J,-J . Rousseau dans la vallée de Montmorency, 1909
1

�seul en ce moment, est faible de caractère ; ce n’est pas sa raison,
c’est sa sensibilité qui le mène — comme il arrive, sans doute, à
la plupart des hommes ; —■mais chez lui, on le sait, la sensibi­
lité est plus vive que chez tout autre, et elle est encore surexcitée
par les visions, vraies ou fausses mais toujours obsédantes,
d’une imagination qui est elle-même exceptionnelle, puisque
c’est l’imagination d’un artiste et d’un malade à la fois.
C’est cette extraordinaire sensibilité qui naguère, froissée
outre mesure par des procédés, qui n’étaient certes pas toujours
délicats, et qu’il a promptement jugés odieux, l’a brouillé avec
ses meilleurs amis à l’Hermitage ; et c’est cette même sensi­
bilité qui maintenant, caressée et choyée, va faire du fier
citoyen de Genève l’hôte respectueux et attendri des châtelains
de Montmorency, et le jeter « dans un nouveau tourbillon »
au moment même où, tout meurtri de ses ardentes querelles
avec les Grimm et les Diderot, il s’était juré de vivre désor­
mais « dans une retraite absolue ».
L’ours toutefois ne se laissa pas tout de suite apprivoiser ; et
même la “façon dont il répondit aux premières avances du
château est tout à son honneur. Le château de Montmorency
appartenait au maréchal de Luxembourg, qui y venait tous
les ans passer en deux fois cinq ou six semaines. Apprenant
que Rousseau était leur voisin, les Luxembourg envoyèrent un
valet de chambre le complimenter et « l’inviter à souper chez
eux toutes les fois que cela lui ferait plaisir » : Jean-Jacques ne
bougea pas, ce dont il convient de le féliciter. Sans doute il
exagère, quand il dit qu’une telle façon de l’inviter à souper
lui rappelait Mme de Bezenval l’envoyant jadis dîner à l’office :
« les temps étaient changés, dit-il, mais j’étais resté le même. »
Les temps étaient changés, cela veut dire qu’il était m aintenant
un auteur célèbre et, en cette qualité, il a raison, pour la
dignité des lettres, de décliner une invitation faite dans les
termes qu'il nous cite.
Bientôt, cependant, une visite au château devint obligatoire :
le maréchal de Luxembourg en personne, avec toute sa suite,
vint le voir dans son pauvre logis de Mont-Louis. « Je le reçus

�ROUSSEAU A MONTMORENCY

3

avec peine », dit Rousseau. El pourquoi cette peine? C’est que
« mou plancher pourri tombait en ruine et que je craignais
que le poids de la suite du maréchal ne l'effondrât tout à
fait. Moins occupé de mon propre danger que de celui que
l’affabilité de ce bon seigneur lui faisait courir, je me hâtai de le
tirer de là pour le mener, malgré le froid qu’il faisait encore, à
mon donjon tout ouvert et sans cheminée. Quand il y fut, je lui
dis la raison qui m ’avait engagé à l’y conduire ; il le redit à
Mmc la maréchale, et l’un et l’autre me pressèrent, en attendant
qu’on referait mon plancher, d’accepter un logement au châ­
teau. » Me sera-t-il permis de rem arquer que ce plancher pourri
rend à Rousseau un double service : il fait de lui l’hôte du
maréchal et il lui fournit plus tard le moyen d ’expliquer et de
justifier, dans ses Confessions, son installation au château. Il sent
très bien, en effet, que d ’aller loger chez un maréchal de France,
lui, le farouche citoyen de Genève, l’ennemi déclaré des grands
et des riches, cela pourrait paraître aux lecteurs des Confessions,
comme cela parut d’ailleurs au public de son temps, un assez
piquant démenti à son altitude et à ses doctrines. N’écrivait-il
pas précisément à cette date au maréchal, avec un peu d’em ­
phase : « Je n’ignore pas que mon séjour ici, qui n ’est rien pour
vous, est pour moi d’une extrême conséquence. Je sais que,
quand je n’y aurais couché qu’une nuit, le public, la postérité
peut-être, me demanderaient compte de cette nuit. » O 11 lui
offrit de loger, soit au château même, soit dans un édifice isolé
au milieu du parc, et qu’on appelait « le petit château » : il s’ins­
talla au petit château, très vraisemblablement le 15 mai 1759.
C’est là, « dans une profonde et délicieuse solitude, qu’au milieu
des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au
parfum de la fleur d’orange, il composa, dans une continuelle
extase, le cinquième livre de l'Emile ». De mai 1759, au mois de
juin 1762, Rousseau (si l’on excepte ses inquiétudes, assez vile
dissipées, au sujet de l’impression de l’Emile), dut passer à
Montmorency trois années délicieuses.
Ce q u ’était Montmorency à celte époque, Grimm nous le dit
dans sa Correspondance littéraire (15 juin 1762) : « La vallée, qui

�4

JEAN -JACQ UES ROUSSEAU

s ’étend depuis le coteau d’Enghien ju sq u ’à la rivière de la Seine,
estime des plus agréables contrées des environs de Paris. Elle
est fameuse pour ses cerises et d ’autres fruits ; c'est un jardin de
l’étendue de plusieurs lieues, rempli d’habitations délicieuses. »
A Montlouis, où il continuait à avoir son logement, il jouissait
d ’une jolie plate-forme plantée de tilleuls devant la maison, et
qu’une étroite allée joignait à un cabinet, reste d’une tour carrée
appelée « le donjon ». C’est dans ce donjon qu’il va écrire sa
Lettre à d’Alembert. L’ensemble de son habitation (environ
15 ares), formait une terrasse a plus élevée que celle du château »,
et dont la vue s’étendait sur la vallée et l’étang de Montmorency ;
à l’horizon se dessinait le château de Saint-Gratien, « retraite du
vertueux Câlinât ». Quant au « petit château », il parut à JeanJacques une « demeure enchantée..., il était d’une propreté
charm ante ; l’ameublement en était blanc et bleu. » Tous les
m atins il courait, au lever du soleil, respirer l’air embaumé du
péristyle... ; il était là dans le paradis terrestre. »
Avec le bien-être et tontes les commodités de la vie, auxquelles
il tenait doublement, en sa qualité de bourgeois authentique et
de malade plus ou moins imaginaire, Rousseau trouva à Mont­
morency l’éclatante revanche de son am our-propre, à la fois
humilié et blessé par le récent abandon de tous scs amis. Déjà,
dans son hum ble maison de Mont-Louis, sait-on bien qui venait
le voir? Avec le maréchal, la maréchale elle-même, et aussi le
duc de Villeroy, la comtesse de Boufflers, et « d'autres personnes
de ce rang», c’est lui-même qui nous les présente ; et il nous fait
rem arquer que tous ces grands-seigneurs et toutes ces grandes
dames prenaient la peine, pour faire le pèlerinage de Mont-Louis,
de gravir « une montée très fatigante», et l'on sent que celte
montée doit le rehausser lui-m êm e à nos yeux. Au reste, il
est aussi dépaysé que possible chez les Luxembourg: parm i les
gens du monde, il perd contenance; s’il parle, il a peur qu’on se
moque de lui; il n’a pas d’esprit, ou, du moins, il n’a pas, ce qu’il
méprise, ne pouvant l’attraper, l’esprit parisien. Il a toujours
peur, en se souvenant de ce qu’il doit au maréchal de Luxem ­
bourg, d’oublier ce qu’il se doit à lui-même ; et, inversement, en

�ROUSSEAU A MONTMORENCY

0

sauvegardant sa «dignité de pauvre », d’oublier le respect qu’il
doit au rang de son noble protecteur. «Je suis toujours, écrit-il
au maréchal (30 avril 1759), dans le doute de m anquer à vous ou
à moi, d’être familier ou ram pant. »
C’est au milieu de ces perplexités que je l’imagine faisant, d’un
pas assez peu pressé, le chemin qui le mène au château. Le
maréchal (1), il est vrai, l’a mis bien vite à son aise : d ’après ce
que nous savons de lui, non-seulement par Rousseau, mais par
les contemporains, il est affectueux, de manières simples,
d ’ailleurs esprit assez ordinaire : c’est un bon homme. Mais la
maréchale esL loin d'être une bonne femme! Sœur du duc de
Villeroy, elle avait d’abord épousé le duc de Boufflerset l’on sait
que le comte de Tressan avait fait alors sur elle une chanson
satirique dont le premier couplet est resté célèbre :
Quand Boufllers parut à la cour,
On crut voir la mcrc d’amour;
Chacun s’empressait à lui plaire
Et chacun l’avait à son tour.
S’il fallait en croire Bezenval, qui a fait d’elle un portrait
atroce, ce n’est pas seulement à la cour que la maréchale aurait
prodigué ses faveurs : Bezenval nous parle « d ’histrions et de gens
plus obscurs encore» (!), el il renonce à énumérer « le nombre
prodigieux d’hommes dont Mme de Boufllers s’est passé la fan­
taisie. » Devenue veuve, elle se remaria en 1750 avec le maréchal
de Luxembourg qui, disait-on, pour la Connaître, n’avait pas
attendu de l’épouser. Telle serait, si j ’ose m ’exprimer ainsi, la
Messaline dont le vertueux citoyen de Genève va devenir pour
un temps le plus intime ami. Dans tout ce qu’il nous dit d’elle, il
ne souille pas mot, el il faut lui en savoir gré, des scandales
(1) Le m a ré c h a l cle L u x em b o u rg (né e n 1702) é ta it le p e tit neveu de ce v a in ­
q u e u r de N e erw in d e n su rn o m m é , p o u r ses n o m b reu ses v icto ires, « te ta p is s ie r
de N o ire-D am e ». Il a v ait a ssisté en B ohèm e, com m e m a ré c h a l de c am p , à la
défense de P ra g u e e t à la b e lle r e tr a ite de Belle-Isle ; p u is, a y a n t suivi le ro i
en F la n d re , com m e a id e -d e -c a m p e t lie u te n a n t-g é n é ra l, il s’était, d istin g u é à
F o n te n o y e t a v ait été Tait m a ré c h a l en 1757. Il a v ait épousé, en p re m iè re s noces,
MHt de C olbert-S eignelay, d o n t il a v ait eu u n e fille, la p rin c e sse de U obecq,
m êlée à l’affaire des Philosophes, la com édie de P a lis so t ; e t, en secondes
tioces, Mmo dé Boufflers, née de V illeroy.

�ROUSSEAU A MONTMORENCY

7

morency, sans aucune rivalité, il jouissait de l’encens de ce qu’il
y a de plus grand et de plus distingué dans le royaume, sans
compter une foule de femmes aimables qui s’empressaient autour
de lui (1). » Ces gens de haut parage sont pour Rousseau d’une
amabilité et d’une prévenance dont on ne pourrait se faire une
idée, si on n’en avait pas les témoignages les plus curieux dans
leurs lettres. Le maréchal oublie son rang dans ses promenades
quotidiennes avec Rousseau, à qui il laisse prendre le ton fami­
lier, qui était si naturel à celui-ci, à cause de son caractère
impétueux et de son manque d’éducation. Rousseau vient et part
quand il veut; on le connaît, on lui passe tout; le maréchal et
la maréchale le gâtent et le caressent et l’on peut dire: le
dorlotent à l’envi l’un de l’autre. Le comte de Ségur a peint d ’un
trait fort juste les rapports entre les grands et les gens de lettres
à l’époque qui nous occupe: «Les institutions étaient m onar­
chiques et les m œurs républicaines. Les charges, les fonctions
publiques continuaient à être le partage de certaines classes ;
mais, hors de l’exercice de ces fonctions, l’égalité commençait à
régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient même, en
beaucoup d’occasions, la préférence sur les titres de noblesse.
La cour seule conservait son habituelle supériorité; mais comme
les courtisans en France sont encore plus les serviteurs de la
mode que les serviteurs du prince, ils trouvaient de bon air de
descendre de leur rang et venaient faire leur cour h Marmonlel,
à d’Alembert, à Raynal, avec l’espoir de s’élever, par ce rappro­
chement, dans l’opinion publique. C’était cet esprit d’égalité qui
faisait alors le charme des sociétés et de Paris et qui y attirait
en foule les étrangers de tous les pays (2). » Voici, par exemple,
ce qu’une très haute dame, la maréchale de Luxembourg, écrivait
à un simple homme de lettres, à Rousseau : « j ’ai beaucoup d’im­
patience de retourner à Montmorency; mais ne craignez pas
les importunités, je sais trop votre façon de penser..... Eh bien !
Monsieur, je vous propose d e v e n ir à l’hôtel du Luxembourg
(à Paris) pour y manquer de tout : vous n’y aurez pas seulement
(1) G rim m : Corr. litt., t. V., p. 100.
(2) de S é g u r: Souvenirs et anecdotes sur le rcqne de Louis XVI.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

du sel sur une luile. Si c’esl la façon de vous y attirer, il n’y a
rien que l’on ne fasse. »
En recevant de si charm ants billets, et beaucoup d’autres du
même ton, familiers et gracieux à la lois, Rousseau devait se dire
qu'une société où l’on rencontrait, dans une même maison, un si
bon seigneur et une si parfaite grande dame, n ’était peut-être pas si
affreuse qu’il se plaisait à le répéter dans ses livres ; et il pouvait
faire aussi, à part soi, celle réflexion que, tout de même il était
plus aisé à un roluricr comme lui de vivre sur un pied d’égalité
avec un maréchal de France qu’avec certains patriciens de sa
connaissance que leur morgue avait confinés dans les « quartiers
hauts » de la démocratique Genève. Car à qui donc pensait-il,
si ce n'est à ses concitoyens! quand il faisait à ce moment même
dans l'Emile celle fine remarque : « il n ’y a pas de pays où les
rangs soient gardés avec plus d’affectation que ceux où l’inéga­
lité n ’est pas grande et où chacun craint toujours d’être confondu
avec ses inférieurs. » Au contraire le maréchal et la maréchale
lui écrivent comme à un des leurs, comme à un ami un peu
bizarre dont on ménage avec sollicitude les susceptibilités et les
m a n ie s : « ce n’esl pas moi, lui écrit Mme de Luxembourg, qui
vous ai envoyé ni truffe, ni chapon, ni gâteau d’amandes ; je
respecte trop votre façon de penser ; nous ne vous avons jam ais
donné que du gibier de la chasse de M. le maréchal. » Ainsi
Rousseau faisait grâce au gibier, quand il avait été tué par un
maréchal de France. « Quelle nouvelle j ’ai apprise ! je partage
votre douleur ; j ’en su is même au désespoir. M. de Luxembourg
ne sait pas le malheur. » Quel est donc ce grand m alheur? R ous­
seau aurait-il perdu sa Thérèse ? non, c’est son chien qui est
mort : « Ce pauvre Turc ! quel dommage ! il y a bien des amis
qui ne le valent pas ! » Hélas oui ! a dû s’écrier Rousseau en
pensant à ces ingrats mortels, les Grimm et les Diderot. Et enfin
qu’on nous permette de citer encore ces mots de la maréchale,
à propos des lettres de Ximenès, c’est-à-dire de Voltaire, contre
la Nouvelle Héloïse : « Voltaire ne serait pas capable d’avoir écrit
un livre comme le vôtre. Nous ne voyons point dans ses ouvra­
ges l'élévation* la force de génie qui est répandu dans cette

�ROUSSEAU A MONTMORENCY

9

charmante Julie. » Etre mis au-dessus du premier homme de
lettres de son temps et par une femme d ’esprit, quelle joie
pour son am our-propre; et le dernier mot de la lettre, comme
il dut aller à son cœur avide de caresses : « adieu, le plus
aimable de tous les hommes et le plus aimé. »
Voilà donc ce qu’écrivait à l’ancien laquais des Gouvon et des
Vercellis une grande dame dont ou pouvait dire que, sauf les
membres de la famille royale, il n’y avait personne de plus dis­
tingué ni de plus titré dans tout le royaume de F ran ce; voilà
aussi plus qu’il n’en fallait pour tourner des têtes plus solides
que celle du pauvre Jean-Jacques ; quand donc il nous apparaî­
tra plus lard à peu près fou d’orgueil, il faudra nous souvenir
q u ’il n’est pas seul responsable de celte folie. Notons enlin (ou
rappelons) que, malgré ses défauts, Rousseau savait très bien»
quand il le voulait, plaire aux femmes et leur inspirer (à Montmo­
rency, comme il l’avait fait à la Chevrette), sinon de l’amour, du
moins une amitié tendre ou passionnée.
Il goûtait pleinement le charm e de celle hospitalité, à la fois
amicale et princière, qui lui était comme une douce confirma­
tion de ce qu’avait écrit, quelques années auparavant, son ami
Duclos, dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle : « plus
on est grand, moins on s’avise de faire sentir une distance trop
marquée. » Le danger ici était plutôt que l’homme de lettres
oubliât trop complètement cette distance qu’on avait eu la déli­
catesse de ne jamais lui rappeler et que, par exemple, pour
témoigner sa gratitude, « il passât les bornes », comme s’en
accuse justement Rousseau, lui qui n ’a jam ais su, il le recon­
naît, « garder un milieu dans ses attachements ni rem plir sim­
plement les devoirs de société. » Un jour, par exemple, il reçoit
chez lui, à Montlouis, la visite de je ne sais combien de princes,
ducs et duchesses, et sentant bien à qui il doit toutes ces belles
visites, il se jette au cou du maréchal et, pour lui exprimer la
joie dont son cœur déborde : « ah ! s’écrie-t-il, M. le maréchal,
je haïssais les grands avant que de vous connaître .et je les hais
bien davantage depuis que vous me faites sentir combien il leur
serait aisé de se faire adorer 1 » Et, en effet, rien n’est plus aisé ;

�10

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

il n ’ont, pour cela, qu’à offrir leur table et leur petit château.
Rousseau ne nous dit pas ce que répliqua le maréchal à un com­
pliment si bien... asséné.
Au reste ce qu’il y a de plus curieux dans ces rapports fréquents
de Rousseau avec les Luxembourg, c’est la peine inouïe, et inu­
tile, que se donne Rousseau pour s’adapter à un milieu qui n’est
pas le sien : les vétilles prennent à ses yeux une importance
considérable ; tantôt il se choque d’un mot insignifiant ou, dans
un billet très banal, il devine les plus terribles sous-entendus;
tantôt au contraire une simple politesse le transporte d’adm ira­
tion et le fait pleurer de tendresse. Pour se soutenir dans les
bonnes grâces de la maréchale, il a imaginé, se défiant de son
esprit de tous les jours, de lui lire, d’abord la Nouvelle Héloïse,
puis l'Emile, et la maréchale est ravie, surtout de la Nouvelle
Héloïse ; elle ne parlait plus que de Rousseau : « elle me disait
des douceurs toute la journée, m’embrassait dix fois le jour »;...
el, dès lors, Rousseau vécut dans les transes : q u ’allait durer cet
engoùment et combien de temps Mme la maréchale lui donneraitelle à table la place d’honneur, à côté d’elle, et quels que fussent,
paraît-il, les grands seigneurs invités? Pour prévenir le refroidis­
sement q u ’il redoute, Rousseau pousse ce cri d’alarme, qui est,
du reste, un cri du cœur : « la reconnaissance, écrit-il à Mmc de
Luxembourg, suffira-t-elle pour un cœur qui ne connaît pas
deux manières de se donner et ne se sent capable que d’amitié :
d’amitié, Mme la maréchale ! Ah ! voilà le m alheur ! Vous vous
jouez, moi je m ’attache. Que je hais tous vos titres ! que je vous
plains de les porter 1que n ’habitez-vous Clarens ? mais le château
de Montmorency, mais l’hôtel de Luxembourg! est-ce là qu'on
doit voir Jean-Jacques? est-ce là qu’un ami de l’égalité doit porter
les affections d’un cœur sensible ? Vous m ’oublierez, Madame,
après m ’avoir mis hors d’état de vous imiter. Vous avez beaucoup
fait pour me rendre malheureux et pour être inexcusable. » Nous
n’avons pas la réponse où la maréchale dut s’excuser, comme
elle put, d’avoir un château et de n’habiter pas Clarens ; mais
nous savons comment s’y prenait le maréchal pour se faire p a r­
donner ses « bontés cruelles » (le mot est de Rousseau) pour le

�ROUSSEAU A MONTMORENCY

11

«solitaire» qu’on oublierait trop vite. Lui, au contraire, ne devait
jamais oublier ce que fit un jo u r ce « bon maréchal », et c’est
longtemps après la mort de ce dernier que, dans ses Confessions,
il nous a conservé le souvenir de l’événement mémorable que
voici : Rousseau avait introduit chez les Luxembourg son com­
patriote Coindet qui s’était occupé des dessins de la Nouvelle
Héloïse. Or un jour que Coindet était obligé de retourner à Paris
de bonne heure, M. le maréchal dit après dîner à la compagnie :
allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis ; nous
accompagnerons M. Coindet. « Le pauvre garçon n’y tint pas, sa
tête s’en alla tout à fait. Pour moi, j ’avais le cœur si ému que je
ne pus dire un mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un
enfant, et mourant d’envie de baiser les pas de ce bon maréchal.»
Qui parle ici ? est-ce le citoyen de Genève? Non , c’est un petit
bourgeois fourvoyé dans la société des grands seigneurs, qui
s’exalte un peu à tort et à travers devant les laits et gestes les plus
simples, aussi prompt à s’enthousiasmer quand il pense qu’on
veut lui faire honneur ou à ses amis, q u ’à se fâcher quand il se
ligure qu’on veut lui faire affront (1). Le prince de Conli s’aviset-il un jour de lui envoyer du gibier : Jean-Jacques refuse fière­
ment cet hum iliant cadeau. Mais voici que le prince vient le
voir en personne, avec toute sa suite, et Rousseau reconnaissant
a consigné pour la postérité les détails de cette auguste visite :
« Au milieu de mes tracasseries littéraires, je reçus le plus grand
honneur que les lettres m ’aient attiré, et auquel j ’ai été le plus
sensible, dans la visite que M. le prince de Conli daigna me
faire par deux fois, l’une au petit château et l’autre à Mont-Louis.
Il choisit même toutes les deux fois le temps que Mmede Luxem­
bourg n’était pas à Montmorency afin de rendre plus manifeste
qu’il n’y venait que pour moi... Pour comble de grâces, le prince
voulut que j ’eusse l’honneur de faire sa partie aux échecs. » Et
Rousseau lui fit, lui, « l’honneur » de le gagner ; car, en finissant la
(1) S te n d h al a p p réc ie u n p e u d u re m e n t ce passage des Confessions : « Ce
la q u a is p a rv e n u , f a i t - i l d ire à J u lie n S o re l, e st iv re de b o n h e u r, si u n duc
chan g e la d ire c tio n de sa p ro m e n a d e p o u r a c c o m p a g n e r u n de ses am is. » (Le.
Ronye et le Noir, XXXVIII).

�12

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

partie, il lui dit « d’un ton respectueux, mais grave: Monseigneur,
j ’honore trop voire Altesse sérénissime pour ne pas la gagner
toujours aux échecs. » Echec et mal ! mais le prince se déclara
sans doute battu et content, car « il était plein d ’esprit et de
lumières cl il sentit, du moins je le pense, qu’il n ’y avait que
moi qui le traitasse en homme. » C’était, en tous cas, faire
coup double : car c’était m ontrer au prince qu’en présence d’un
joueur sérieux, il n’était q u ’une mazelte, et aux gens de sa suite
q u ’ils étaient de plats courtisans; et de cette leçon de courage
donnée aux flatteurs du prince, Rousseau, dans ses Confessions,
se montre encore plus fier que de la leçon d’échecs q u ’il adonnée
au prince lui-même.
Les relations de Rousseau avec la comtesse de Boulïlers méri­
tent aussi q u ’on s'y arrête un instant; elles nous aident à mieux
comprendre les singularités de Rousseau. La comtesse de Rouffiers était inieux faite que personne pour goûter le paradoxal
auteur de la Lettre sur tes spectacles : « La comtesse de Boulïlers,
écrit MIlc de Lespinasse, vint dîner hier chez M"'° Geoffrin ; elle
fut charmante : elle ne dit pas un mol qui ne fût un paradoxe. »
Le prince de Ligne, qui lui est favorable, dit aussi qu’elle était
« un peu paradoxale », mais que, « dans un cadre de simplicité,
elle faisait pardonner son sophisme et sa supériorité d’élo­
quence » ; et voilà donc une admiratrice née de l’éloquent
auteur d’Emile, auquel elle écrit, en effet, qu’il « mérite des
statues et les hommages de tous les h um ains. »
Malheureusement Mme de Boulïlers ne se contentait pas d’être
une lectrice passionnée de Jean-Jacques ; elle écrivait ellemême, ce qui était un bien moindre mérite aux yeux de Rous­
seau : une de ses « chances », nous dit-il, était d’avoir toujours
dans ses liaisons une femme auteur. Il avait espéré « au moins
chez les grands éviter celte chance » et voilà que la manie
d ’écrire, qui avait épargné Mmc de Luxembourg, avait atteint
Mmc de Boulïlers. Celle-ci fil une tragédie, mais en prose — que
voilà bien les paradoxes de Mmc de Boulïlers 1— et natureflement
elle la soumit au jugement de Rousseau. Rousseau se rappelant
sans doute (il venait de le proclamer dans sa Lettre sur les

�ROUSSEAU A MONTMORENCY

13

spectacles), qu’Alceste avait eu tort « de tergiverser et d’user de
détours pour dire son avis à Oronle », donna ce qu’on lui
demandait ; un éloge, certes, « mais modéré et tel, paraît-il, que
le méritait l’ouvrage », et il ajouta ce qu’on ne lui demandait
pas : un avertissement, et conçu en ces termes : « L’ouvrage, ditil, avait un très grand rapport à une pièce anglaise assez peu
connue, mais pourtant traduite, intitulée Oroonoko. » Et
Rousseau, qui nous fait ce récit dans ses Confessions, a la bon­
homie de nous informer q u’il n’a jam ais averti de ce « plagiat »
que la comtesse seule, c’est-à-dire la personne seule qui ne
désirait pas être avertie.
On sait que la comtesse de Boulllers était la maîtresse du
prince de Conti et qu’à ce titre elle faisait les honneurs du
Temple, où se tenait la petite cour du prince, et c’est pourquoi
Mmc du Deffand, toutes les fois quelle parle de la comtesse, l’ap­
pelle « l’idole » (du Temple). Que Rousseau, malgré son austère
hum eur, ait fléchi le genou devant « l’idole », [je ne songe pas à
le lui reprocher : nous sommes au dix-huitième siècle et tout le
monde faisait comme lui. Seulement tout le monde n’avait pas
écrit YEmile, et il y avait, dans YE m ile, certaine phrase que
Mmc de Boulllers n’eut aucun besoin, tant elle élail précise, de se
faire expliquer par l’auteur : c’est la phrase où il déclare sans
ambages que « la femme d’un charbonnier est plus digne de res­
pect que la maîtresse d ’un prince. » Quand il avait écrit cette
phrase terrible, Rousseau ne connaissait pas encore, et nous l’en
croyons sans peine, M"’e de Boulllers. Il ne songea pas à l’effacer
lors de l’impression ; mais, quand parut le livre, il lit part de son
émoi au chevalier de Lorenzi, un familier du prince, qui le ra s ­
sura, dit Rousseau, en se moquant de son inquiétude. Qui sait si
le chevalier ne se moquait pas un peu aussi, à part lui, des plai­
sants démentis que se donnait à lui-mème cet homme étrange
qui semblait prendre autant de plaisir à flageller le luxe et les
vices des grands qu’à vivre dans la société, hélas ! si délicieuse,
de ces grands et de leurs trop aimables maîtresses. Mme de
Boulllers avait d’ailleurs, comme Rousseau, a. la morale la plus
austère » ; et Mmc du Deffand, qui relève « ce constrasle », entre

�i4

JEAN-JACQUES HOUSSEAU

sa morale et sa conduite, ajoute que « le mot drôle semble fait
exprès pour elle ». Mais par dessus tout, et tous ceux qui ont
parlé d’elle sont unanimes sur ce point, la comtesse était souve­
rainement « aimable » ; nous aurons bien des lois l’occasion de
parler de cette charmante femme qui restera longtemps une des
meilleures amies de Rousseau.
Le séjour à Montmorency (15 décembre 1757 — 9 juin 1762),
fut marqué par une extraordinaire fécondité ; indépendant et
heureux, et dans la pleine maturité de son talent, Rousseau, qui
a commencé lard à écrire, semble vouloir regagner le temps
perdu et donner au public des preuves éclatantes de la variété
de son génie : moraliste, il compose la Lettre à d’Alembert
sur les Spectacles (à Montlouis, 1758) ; romancier, il termine la
Nouvelle-Héloïse, commencée à l’Hermilage (1761) ; politique, il
publie le Contrat Social (1762) ; éducateur enfin, il écrit l’Emile
(1762). Je voudrais, non pas analyser, après tant d’autres, ces
grandes œuvres, mais essayer de résoudre, à leur propos, les
Irois questions suivantes : Qu’est-ce qui, en chacune d’elles,
peut s’expliquer par la vie et le caractère de Rousseau? — Quelle
est leur véritable originalité? -- Quel lien enfin les rattache les
unes aux autres? — Voyons d ’abord la première en date : la Lettre
à d'Alemberl.

�CHAPITRE II
LA LETTRE A

d ’â LEMBERT

SUR LES SPECTACLES

C’est à l’occasion de l’article Genève, de l'Encyclopédie, comme
chacun sait, que Rousseau a écrit sa Lettre à d’Alemberl sur les
Spectacles. Dans cet article, rédigé par d’Alembert, on lisait
deux choses q u ’on ne s’attendait guère à y trouver (mais l’E ncy­
clopédie est un livre à surprises) : d’une part, d ’Alembert, fidèle
à la lactique des Encyclopédistes, qui était de discréditer sour­
noisement le catholicisme en exaltant tout ce qui lui était con­
traire, se donnait le malin plaisir d ’apprendre au lecteur fran­
çais qu’on trouvait à Genève des gens qui ne croyaient ni à la
révélation, ni à la divinité de Jésus-Christ, et qui ne se piquaient
pas moins d ’être de bons chrétiens, puisqu’ils étaient des minis­
tres de l’Évangile; et, d’autre part, s’adressant cette fois aux
Genevois, il les exhortait chaleureusement à construire dans
leur ville une salle de spectacle, afin qu’on put dire de Genève
qu’elle « réunissait à la sagesse de Lacédémone la politesse
d’Athènes. »
Si nous en croyons les Confessions, c’est Diderot qui, lors de
sa dernière visite à l’Hermitage, avait appris à Rousseau que
« l’article Genève, concerté avec des Genevois du haut étage, avait
pour but l’établissement de la Comédie à Genève ; les mesures
étaient prises et cet établissement ne tarderait pas à avoir lieu.»
B ib lio g rap h ie : Confessions U , 10. — D ’A le m b e rt : a rtic le Genève d a n s
l'Encyclopédie. « L e ttre à M. Je a n -J a c q u e s R o u ss e a u » , 1759 (dans ses
Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie, é d it. 1821, t. iv). —
M arm ontel : a A pologie du th é â tre » (.Mercure, de n o v e m b re 1758 à ja n v ie r
1759). — La H a rp e : Lycée (II8 P . 1. I, ch. G, S ect. 3). — D e sn o ire ste rre s :
Voltaire et la Société française au X V III siècle. T . V : Voltaire a u x Hélices.
— P a u l J a n e t: La philosophie de Molière: R ev. des D eux-M ondes, 1881. —
B ergson : Le rire, 1900. — E . Rigal : Molière, 1908.

�16

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Occupé alors de ses démêlés avec Grimm el Mmc d ’Epinay,
Rousseau « ue dit rien », pour le moment, sur ce projet qu’a p ­
prouvait fort Diderot ; mais « indigné de tout ce manège de
séduction contre sa patrie, il attendit avec impatience le volume
de YEncyclopédie où était cet article. »
Dès qu'il le connut, malgré son abattement et scs chagrins,
malgré l’incommodité de sa nouvelle demeure (à Montlouis), il
se mit à l’ouvrage avec acharnement. « Pendant un hiver assez
rude, dit-il, j ’allais tous les jours passer deux heures le matin
et autant l'après-clînée dans un donjon tout ouvert (il existe
encore), que j ’avais au bout du jardin où était mon habitation...
Ce fuL dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent
et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je com ­
posai, dans l’espace de trois semaines, ma Lelire à d'Alcmbert
sur les Spectacles. » C’est « peu après son établissement à Mont­
louis » (décembre 1757), que Rousseau reçut le volume de YEncyclopédie contenant l’article Genève, et c’est dès le mois de
février 1758, toujours d ’après lui, qu’il aurait composé sa Lelire
à d'Alemberl. On a objecté à son récit une lettre à Vernes, du
18 février 1758, où il ne parle q u’avec lap in s grande indifférence
de cet article Genève, qu’il trouve « peut-être indiscret, assuré­
ment pas offensant » pour les pasteurs genevois ; el il refuse de
s'entremettre auprès de d’Alemberl pour l’amener à rétracter ce
qu’il a dit du socianisme, autrement dit du libéralisme, de ces
mêmes pasteurs. De sa réplique à d’Alemberl, pas un mot dans
sa lettre à Vernes. C’est pourtant le récit des Confessions qu’il
faut croire, car, dans une lettre à l’im prim eur Rejr, datée du
1er mars 175S, Rousseau parle déjà d’un ouvrage qui est « prêt »,
el cet ouvrage est la Lettre à d'Alemberl : Rousseau désirait que
le livre fût imprim é dans le plus grand secret, d ’abord par égard
pour d ’Alemberl, q u ’il prenait à partie et qu’il voulait instruire
le premier de sa réplique, et aussi, sans doute, pour que, l’atta­
que étant imprévue, le succès en fût plus retentissant (1).
(1) L ’ouvrage fu t m is en v e n te à P a ris, le 2 o c to b re 1758 (B osscha : « L e ttre s
de Je a n -J a c q u e s R o u ssea u à M arc-M icliel lle y », 1858, p. 64).

�LA L E T T R E A

ü ’ALEMBERT

SUR LES SPECTACLES

17

Mais, s’il a écrit de verve et assez rapidement cette Lettre,
Rousseau ne l’a pas improvisée sans notes et encore moins,
comme il l’insinue, sans livres. En réalilé, il a sous les yeux,
quand il la rédige, son Montaigne naturellement, mais encore
les Réflexions de Bossuel sur la Comédie et aussi le Traité du
prince de Conli sur le même sujet (où il puisera une anecdole
rapportée par Saint-Jean Chrysostome ; et ce n ’est pas dans
Clirysoslome qu’il l’est allé chercher). Il a même un Platon:
car, en vue de sa Lellre sur lis Spectacles,il a composé, avec un
livre des Lois et un livre de la République, un traité, d’ailleurs
sans grand intérêt, sur l'Imitation théâtrale. Il a donc pris son
temps pour fourbir ses armes avant de partir en guerre : m ain­
tenant pourquoi s’esl-il décidé à guerroyer?
Pour deux raisons, je crois, dont l’une était certainement le
dépit de voir Voltaire installé à Genève, ou aux portes de Genève.
Que l’article de YEncyclopédie eût été inspiré par Voltaire qui,
dès son installation aux Délices (en février 1755), avait tout fait
pour attirer à ses représentations théâtrales les riches Genevois,
Rousseau n’en doutait nullement ; et il croyait même, à tort ce
me semble, que certaines parties de l’article avaient été écrites
par Voltaire. Le croyait-il vraiment ? il savait trop bien que rien
ne ressemblait moins à la prose agile et amusante de Vollaire
que l'ennuyeuse correction du géomètre d’Alembert. Mais ce
qu’il savait aussi c’est qu’on allait, si l’on établissait un
théâtre à Genève, représenter sans trêve, et aux applaudisse­
ments de la foule, les Zaïre, les Mahomet et les Mérope de « cet
homme arrogant, opulent, d’une brillante faconde » (ainsi en
parlent les Confessions), de cet homme enfin qui, du jour où il
s’était fixé à Genève, était devenu « l’idole des femmes el des
jeunes gens. » Dès ce jour, Rousseau avait estimé que « Genève
était perdue » ; en tous cas, perdue pour lui, qui avait pourtant
plus de droits que tout autre d’y tenir le premier rang : n’élait-il
pas, en effet, « le citoyen de Genève » par excellence? — et voilà
pourquoi « la Comédie est une école de mauvaises m œurs. »On
m ’accordera, du moins, après les aveux des Confessions (el nous
aurions pu nous en passer), que, si Voltaire n’avait pas été
2

�18

JEAN-.1ACQUES ROUSSEAU

en 1758, comme il s’appelait lui-même, « le Suisse Voltaire »,
Rousseau aurait moins frémi « d’indignation » à l’idée qu’un
théâtre allait s’établir à Genève : peut-être même y aurait-il laissé
jouer le Devin dn village, de J.-J. Rousseau.
Il n’oublie sans doute pas, dans sa Lettre à d'Alembert, d’adm i­
rer, très sincèrement d’ailleurs, les tragédies de M. de Voltaire
et, en particulier Zaïre, « cette pièce enchanteresse » ; mais seuls
les lecteurs naïfs peuvent se méprendre sur ses sentiments à
l’égard de « l’illustre auteur de Nanine », qu’il loue même au
point de formuler ce souhait, fait pour le désarmer d’avance :
« s’il nous faut absolument un théâtre, que M. de Voltaire s’en­
gage à le remplir toujours de son génie et à vivre autant que ses
pièces. » Est-il façon plus aimable, et plus adroite, de cacher
son jeu ?
On connaît la thèse qui fait le fond de la Lettre sur les Spec­
tacles: le théâtre est condamnable, parce qu’il corrompt les
bonnes mœurs. Rien sans doute n’est plus facile que de montrer
comment Rousseau, pour aboutir à cette thèse, n’avait qu’à déve­
lopper les conséquences de ses œuvres antérieures, à savoir de
ses deux Discours. Dans son premier Discours, en effet, il a atta­
qué la littérature, et, dans son second, la société, parce que ce
sont deux choses artificielles. Or ce qu’il y a de plus artificiel, à
la fois dans la littérature et la société, c’est bien le théâtre : les
sentiments y sont feints, et les gens qui sont sur la scène jouent
des personnages qui leur sont étrangers : nous voilà donc aussi
loin que possible de l’hom me de la nature, qui a seul, comme
on sait, les sympathies de Rousseau.
Que Rousseau ait compris tout de suite que sa Lettre sur les
Spectacles se rattacherait aisément à ses écrits antérieurs, et
qu’en conséquence elle contribuerait à donner plus de consis­
tance à son œuvre et, par là même, un air plus sérieux au rôle
de Caton le censeur qu’il affectait de jouer, tout cela n’est point
douteux. Il se disait sans doute aussi, toujours plus préoccupé
de frapper fort que de frapper juste, que le meilleur moyen de
scandaliser le public — et d’enlever le succès —, c’était de con­
dam ner hardim ent le plaisir même dont ce public raffolait le

�LA LETTRE A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

19

plus, le plaisir de la comédie. Rousseau a évidemment pensé
à tout cela, tandis q u ’il écrivait sa Lettre à d’Alembert ; mais
ce n’est pas, je crois, cet ensemble de considérations, ce n’est
pas, comme on l’a dit, le dessein arrêté de « poursuivre sa croi­
sade contre la civilisation » qui l’a déterminé à écrire cette
Lettre. Saint-Marc Girardin veut que Rousseau n ’ait fait, en
l’écrivant, « que suivre la pensée qui avait inspiré ses autres
ouvrages », et il affirme que « le dépit et la jalousie contre
Voltaire n’y furent pour rien. » Sans être aussi catégoriques
que Saint-Marc Girardin, les modernes critiques sont trop
enclins, selon moi, à nous représenter Rousseau comme con­
duit, par la seule logique, de ses deux Discours à sa Lettre sur
les Spectacles ; et ils prêtent ainsi au développement dé sa pen­
sée et de ses œuvres plus de systématisation prémiditée qu’il
n’y en eut en réalité. Assurément, des deux Discours à la Let­
tre sur les Spectacles, Rousseau n’a pas changé, et il est naturel
qu’on retrouve dans la Lettre certaines idées des Discours.
Mais ce n’est pas, je crois, pour être conséquent avec lui-même,
et parce q u ’il était bon logicien, que Rousseau a écrit la Lettre
à d’Alembert. 11 ne faut pas oublier que jusqu’ici les ouvrages
de Rousseau, bien loin d’être le fruit naturel de la méditation
solitaire, ont été provoqués par des faits extérieurs, tels que des
sujets'm is au concours par une Académie. Il en va de même,
je crois, pour la Lettre à d’Alembert : Rousseau n ’eût peut-être
pas songé à écrire un livre contre les spectacles, s’il n’eût pas
espéré, par ce livre, barrer le chemin à Voltaire, qui était en
train de faire la conquête de Genève.
Mais enfin pourquoi tient-il tant à lui disputer cette conquête,
et depuis quand donc Genève est-elle si chère à son c œ ur?
depuis quatre ans exactement, c’est-à-dire depuis son dernier
séjour, qui dura quatre mois, dans sa ville natale. Ce séjour,
c’est, avec l’établissement de Voltaire aux portes de Genève, le
second fait, et comme la seconde raison déterminante de la
Lettre à d’Alembert ; et d’ailleurs, on va le voir, ces deux rai­
sons, pour ainsi dire, se conditionnent l’une l’autre : en termes
plus clairs, si l’installation de Voltaire aux Délices est, en 1758,

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

insupportable à Rousseau, c'est surtout parce que Rousseau a
fait, quatre ans plus tôt, un séjour en Suisse, sur l’importance
duquel on 11e saurait trop insister. Quand, en effet, il est
retourné à Genève en 1754, Rousseau n ’a pas seulement retrouvé
son pays, il s'est retrouvé lui-même, le Suisse et le Genevois de
jadis, celui qui écoutait, et se rappelle m aintenant — il va en
parler dans sa Lettre ci d'Alembert —, les leçons de patriotisme
de son père : «Jean-Jacques, me disait-il, aime ton p a y s ... » ;
et ainsi, avant même d’en revendiquer le titre, il a senti renaître
en lui tous les fiers sentiments démocratiques du « citoyen de
Genève». Il avait fait, sans doute, avant 1754, d’Annecy et de
Chambéry, plusieurs voyages et de rapides séjours à Genève ;
mais, s’il n ’avait jam ais pu voir « les m urs de cette heureuse
ville sans attendrissement », c’étaient là des émotions fugitives,
qui s’évanouissaient à mesure que disparaissaient à l’horizon
les m urs de celte ville, où il n’était alors qu’un passant inconnu.
Au contraire, en 1754, il est connu de tous, et «tous les états»
fêtent à l’envi l’auteur célèbre, qui est l’honneur de la cité.
« Les principales liaisons qu’il fait alors à Genève », il les énu­
mère dans ses Confessions (II, 8), et nous y lisons les noms de
pasteurs tels que Vernes et Moullou et de patriotes et démocrates,
tels que De Luc et Marcel, c’est-à-dire de partisans, les uns, des
vieilles m œurs calvinistes, les autres, des vieilles libertés
genevoises. Voilà quels sont désormais ses amis (et nous les
retrouverons plus tard); c'est dans leur société qu’il sent se
rallumer, « son zèle patriotique » ; il exalte dans sa pensée
celte Genève qu’il voit d’ailleurs plus belle et plus austère
qu’elle n’est à cette heure : c’est cette Genève-là dont il faut à
tout prix défendre l’antique et saine rudesse à la fois contre
l’envahissement du luxe et les empiètements de l’aristocratie ;
or c’est cette Genève-là qui finira par sombrer, si on laisse
dans ses murs un Voltaire implanter son théâtre et promener
ses baladins !
Ce n’est donc pas seulement l’homme qui craint de n’être
plus prophète dans son pays, c’est aussi le patriote, qui a écrit
la Lettre à d'Alembert: la jalousie seule ne l’eût pas rendu si

�LA LETTRE A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

21

éloquent; et surtout elle n’eût pas fait passer dans son œuvre
« cette douceur d'âme qu’on y respira, dit-il, eL qui n ’était point
jouée. » Son patriotisme ne l’était pas non plus, et la meilleure
preuve en est, ce me semble, le cas que font encore, de tout ce
qui louche Genève dans la Lettre à d’Alembert, ceux qui en sont
les meilleurs juges, les Genevois d’aujourd’hui : « Notre prédi­
lection, dit l’un d’eux, va, parmi tous ses ouvrages, à la Lettre
à d’Alembert, parce que celui-là nous paraît le plus genevois (1). »
Ce qui est purement genevois, dans celle Lettre, à savoir : que
croient exactement les pasteurs, et le théâtre est-il bon pour
Genève? nous le négligerons pour ne nous occuper que de ce
qui est d’un intérêt universel : le théâtre est-il bon en soi? Je
voudrais m ontrer que la Lettre à d’Alembert, malgré les justes
critiques qu’on en a laites de tout temps, reste une œuvre inté­
ressante et même suggestive, et qu’elle mérite mieux que la
mention dédaigneuse et sommaire par laquelle on la désigne
couram ment dans les histoires littéraires : « le paradoxe de
Rousseau sur le théâtre (2). » Déjà Grimm avait porté sur elle
ce verdict qu’on a reproduit depuis, comme s’il était sans appel:
« tout cela est très beau et très faux. » Or Grimm a deux fois
tort : non seulement on peut lui rappeler ce qu’avait dit, et ce
qu’avait eu raison de dire, au siècle précédent, son grand pré­
décesseur en critique : « rien n ’est beau que le vrai » ; mais je
crois encore qu’un esprit non prévenu reconnaîtra aisément
que tout n ’est pas fa u x dans la Lettre à d’Alembert. Je vou­
drais, non certes l’analyser après tant d’autres, mais m arquer ce
qui, d’une part, en fit l’originalité au dix-huitième siècle, et ce
qui en fait, je crois, même aujourd’hui, l’intérêt et le mérite.
Quand Babouc sortit du temple où l’on avait religieusement
dormi en écoutant cc un mage qui parlait dans une machine
élevée », il entra au théâtre oïl l’on écoutait dans un profond
silence : « l’amour de la vertu et les dangers des passions y
(1| B. B o u v ie r: J.-J. R ousseau , 1912, p. 193.
(2) P a r ex em p le : &lt;i Ou e st fixé d e p u is lo n g te m p s s u r ce q u ’il fa u t p e n se r des
p a rad o x e s de R o u sseau (s u r la C om édie). M arm ontel, m ieu x que p e rso n n e,
a v ait s u r le m o m e n t (dans son Apoloijic du théâtre, d o n t je p a rle ra i plu s
loin), dém oli cet échafaudage de so p h ism e s» . (L enel: Un hom me de lettres
an xviiv siècle, M arm ontel; 1902; p. 161):

�!

étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants, que Babouc
versa des larmes. IJ ne douta pas que ces héros et ces héroïnes,
qu’il venait d’entendre, ne fussent les prédicateurs de l’em­
pire. » Ainsi, ce n’est pas seulement de Diderot, mais de Voltaire
et même de tous les philosophes du dix-huitième siècle qui ont
fait des pièces de théâtre, qu’on peut dire, suivant le mot amusant
de Faguet, qu'ils ont prétendu remplacer la chaire chrétienne
par le trou du souffleur. Cependant cette chaire chrétienne était
toujours debout, et ceux qui l’occupaient continuaient, comme
l’avaient fait au siècle passé les Bourdaloue et les Bossuet, et
comme le voulait d’ailleurs leur saint ministère, de tonner contre
la comédie et les comédiens. Que va faire Rousseau? Se bornerat-il, tout compte lait, à rééditer, comme on l’a dit, et à affaiblir
en les délayant, les anathèmes des prédicateurs et des écrivains
ecclésiastiques contre le théâtre? Non pas. C’est au nom des
vérités de la foi, c ’est en citant les Pères et les Conciles, que ces
écrivains condam nent le théâtre : ce n’est pas parce qu’il est
contraire à la religion, c’est uniquement parce que, à tort ou à
raison, peu importe pour le moment, il le trouve contraire à la
morale, que Rousseau blâme le théâtre. Le débat désormais n’a
plus lieu entre les écrivains sacrés et les auteurs dramatiques,
mais entre ceux-ci et un simple moraliste ; ce débat s’est, comme
on dit, sécularisé, et cela seul donne à l’écrit de Rousseau une
portée que n’avaient pas les écrits ecclésiastiques. P a r exemple,
aux anathèmes lancés par les évêques contre le théâtre, les
auteurs dram atiques pouvaient toujours répondre, avec l’auteur
de la Préface de Tartuffe : « Si l’on veut blâmer toutes les choses
qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est
certain que la comédie doit en être. » Or il ne s’agit plus, avec
Rousseau, de ce qui peut au théâtre offenser Dieu, mais sim ple­
ment de ce qui blesse la morale. Je conviens d’ailleurs que
Rousseau, sur certains points, se rencontre avec les orateurs
sacrés ; mais cela était inévitable, puisqu’on ne fait pas son salut
en dehors de la morale ; et je conviens encore que Rousseau a
emprunté à ces mêmes écrivains, et notamment à Bossuet,
certains arguments, q u ’il présente d’ailleurs à sa manière ; mais,

�LA LETTRE A

d ’a LEMBERT

SUR LES SPECTACLES

23

encore une fois, il ne parle pas en chrétien ; il prétend parler
simplement en honnête homme, et en homme qui se sépare aussi
bien du clergé que des philosophes. Ici encore, comme sur
d’autres questions plus importantes, telles que la religion même,
il « fait bande à part ». C’est, ce me semble, ce qu’on n’a pas
assez dit, et c’est pourtant ce que devait suggérer au lecteur cette
phrase de la Lettre à d'Alembert : « Tout est problème encore sur
les elïels du théâtre, parce que les disputes qu’il occasionne ne
partageant que les gens d’église et les gens du monde, chacun ne
l’envisage que par ses préjugés. »
Quand Voltaire entendit parler d'un ouvrage qu’aurait écrit
Rousseau contre le théâtre, il écrivit à Thieriot (17 septembre
1758) : « Qu’est-ce qu’un livre de Jean-Jacques contre la comédie?
Jean-Jacques est-il devenu Père de l’Eglise? » C’est que Voltaire
ne croyait pas q u ’il fût possible de condamner le théâtre autre­
ment qu’au nom de la religion. Tout de même Jules Lemaître,
rappelant que Pascal, Bossuet et Bourdaloue avaient, avant
Rousseau, réprouvé le pouvoir corrupteur de la comédie, ajoute
que tous ces docteurs et orateurs chrétiens parlaient « au nom
d’un dogme. Mais, lui, Rousseau, au nom de quoi condamne-t-il
les trop douces impressions qu’on peut recevoir du théâtre?»
— Il les condamne au nom de la conscience morale, quand il
croit (pie ces « impressions » peuvent blesser la conscience; et,
pour avoir ce droit-là, il n’est pas besoin d’être un « docteur chré­
tien », puisqu’il suffit d’être un honnête homme. Qu’il ait eu tort
de condamner les auteurs q u ’il prend à partie; c’est une tout
autre question, que j ’aborderai tout à l’heure, mais je tenais à
établir nettement la position que Rousseau a prise, et avait le
droit de prendre, entre l’église, d’une part, les gens du monde et
les philosophes de son temps, de l’autre, parce qu'en prenant
cette position, et qu’il l’ait d’ailleurs bien ou mal défendue, il
faisait déjà œuvre originale dans sa Lettre à d'Alembert.
Dieu me garde de vouloir discuter ici l’éternelle question des
rapports du théâtre et de la morale! Je voudrais seulement
dégager ce qu’a dit d’intéressant et de curieux, sur celte ques­
tion, l’auteur de la Lettre sur les Spectacles. Le théâtre, pour

�24

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

employer les termes de Rousseau, « esl-il bon, esl-il mauvais en
soi? » — Il est mauvais, c’est ce que prétend Rousseau; mais,
qu’on y fasse attention, pour le prouver, il faut d’abord q u ’il
réfute les partisans de la morale au théâtre : or, dans sa
réfutation, il devance et il approvisionne de fort bons arguments
tous ceux qui, sans aller jusqu’où il va (le théâtre est mauvais
en soi), ne croient, pas plus que lui, que le théâtre soit, comme
l’affirmaient Voltaire et les philosophes, ni puisse même devenir,
comme le proclamait Diderot, moralisateur (1).
Au sujet de la tragédie, Rousseau s’amuse à railler sa pré­
tention fameuse « de purger les passions » : est-ce en les exci­
tant? ou bien serait-ce parce que la peinture des passions, et
des souffrances qui les accompagnent, suffit pour nous les faire
éviter ? Consultez donc votre cœur à la fin d’une tragédie : le
trouble et l'attendrissement que vous sentez en vous-même, et
qui se prolonge après la pièce, annoncent-ils une disposition
bien prochaine à surmonter vos passions? La tragédie, ditesvous, mène à la pitié par la terreur; soit ! mais voyons ce que
vaut celte pitié sans cesse invoquée. Valérius Atticus, accusé
calomnieusement par l’ordre de Messaline, qui voulait le faire
périr, se défendit devant l’empereur d’une manière qui toucha
extrêmement ce prince, et même, au dire de Tacite, arracha
des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une cham ­
bre voisine pour se remettre après avoir, tout en pleurant,
averti Vitellius à l’oreille de ne pas laisser échapper l’accusé :
« Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges,
si fières de leurs larmes, que je ne songe à celles de Messaline
pour ce pauvre Valérius Atticus. »
Pour ce qui est de la comédie, « le plaisir même du comique
étant fondé sur un vice du cœur hum ain », la malignité, n’est-il
pas plaisant que ceux qui reprochent à Rousseau ses paradoxes
(1) E m ile D cschanel {Le Théâtre de Voltaire, 1886, p. 364), é c rit ceci :
« R o u sseau , avec to u te l ’élo q u e n ce q u ’il d ép lo ie au service (!) de c e tte th èse
d u th é â tre é d u c a te u r, c o n trib u e , sans le vouloir (1!) à m e ttre en évid en ce
m ieu x q u e p e rso n n e le p rin c ip e c o n tra ire : q u e le th é â tre e st u n e chose et
q u e la m o rale en e st u n e a u tre , e t q u ’on a to rt de v o u lo ir les u n ir. » O ui,
R o u ssea u a m is en é vidence ce p rin c ip e : se u le m e n t ce n ’a pas été sa n s le
fa ire e x p rès.

-

�LA LETTRE A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

25

soutiennent eux-mêmes celui-ci : c’est en caressant un vice
du cœur hum ain qu’on mène les hommes à la vertu. Mais
Rousseau n’insiste pas sur « la nature » de la Comédie, et pré­
fère étudier certains auteurs comiques : ils nous occuperont tout
à l’heure.
Au fond, son principe est le suivant : le théâtre n’a pas le
pouvoir, qu’on lui attribue, de changer les sentiments ni les
mœurs ; car il ne peut que suivre, sauf à les embellir, les uns et
les autres; « un auteur, qui voudrait heurter le goût général,
composerait bientôt pour lui seul », ce qui me paraît incontes­
table (1). Prenez une pièce franchement immorale ; je délie bien
l’auteur de s’en excuser autrement que par ceci : ma pièce
reproduit les mœurs du temps, elle est au goût du jour, et c’est
bien pour cela qu’on l’applaudit. Dans toute cette partie de sa
discussion (le théâtre n’est pas moral par essence), il me semble
que nous sommes aujourd’hui de l’avis de Rousseau et il est
évident que Rousseau est ici parfaitement sincère. S’il s’en était
tenu lâ I S’il s’était contenté de dire : ni moral, ni immoral ensoi,
le théâtre peut être l’un ou l’autre selon les auteurs et aussi selon
les époques ; en parlant ainsi, il aurait exprimé ce que pense
tout esprit sensé et ce q u ’il pensait très certainement, lui qui écri­
vait, dans cette même Lettre à d’Alembert : « Il y a partout mé­
lange de bien et de mal. On abuse de tout : axiome trivial, sur
lequel on ne doit ni tout rejeter, ni tout admettre. » Le malheur,
c’e stq u ’il s’étaitobligé à«tout rejeter» du théâtre, puisqu’il fallait
empêcher à tout prix que Genève, c’est-à-dire Voltaire, eût son
théâtre ; et, sans barguigner, il pourfend les uns après les autres,
d’abord les auteurs de tragédies, puis les auteurs de comédies,
comédien supérieur lui-même, car il se pénètre si bien de son
(1) V oici, à la fois, la p re u v e e t l'illu s tra tio n de ce q u ’avance R o u sseau :
« D ans le Cid espagnol, D iègue ra c o n te que, v o y a n t son e n n em i é te n d u sa n s
vie, il a p o rté la m a in à sa b le s s u re e t a lavé (à la le ttre ) avec le sang la place
d u soufflet s u r sa joue ; e t il a rriv e la jo u e en co re te in te de ce sang. C’est
sauvage. M ais ne v oyez-vous pas com m e chaque peuple apporte a u x représen­

tations de la scène un degré de dureté ou de susceptibilité qui répond à son
genre de tournoi natio n a l e t q u i p e u t se m e s u re r a u c a ra c tè re de ses je u x
fa v o ris ? » (S ainte-B euve : N ouveaux Lundis, V II, 274), c’est la th è se m êm e que
développe lo n g u em e n t R ousseau.

�26

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

rôle que par moment, il finit, j ’en jurerais, par croire aux extra­
vagances qu’il déclame ; il se laisse ravir à ses belles et harm o­
nieuses périodes ; la passion fait le reste et il prend au sérieux
ses plus absurdes exagérations.
Celui qui parle de Rousseau navigue perpétuellement entre
deux écueils: d ’un côté, il risque d ’être dupe d ’un trop habile
orateur ; mais, d’un autre côté, il peut le soupçonner à tort de
n’être pas droit, toutes les fois qu’il paraît trop adroit, ou qu’il
est emphatique et outré. C’est ce qui est arrivé pour la Lettre à
d'AIembert, où l’outrance manifeste de la thèse, q u ’il soutient
parfois comme une gageure, a fait méconnaître la part de vérité
et même de sincérité que renferment ses prétendus «paradoxes»
sur les comédies qu’il critique. Voici, par exemple, le Légataire
universel : qu’y voyons-nous? « dans l’appartement d’un oncle
qu’on vient de voir expirer, dit Rousseau, son neveu, l’honnête
homme de la pièce, s ’occupe, avec son digne cortège, de soins
que les lois paient de la corde. Les tours les plus punissables y
sont rassemblés comme a plaisir avec un enjouement qui (ait
passer tout cela pour des gentillesses. » Et le bon Laharpe de
s’écrier, d ’accord, ne l'oublions pas, avec les idées régnantes,
que combat Rousseau : « Voilà une leçon bien frappante des d a n ­
gers qui peuvent assiéger la vieillesse infirme d’un célibataire.»
Mariez-vous donc avant de vieillir, c’est bien la leçon que nous
donne le moraliste, lequel, en l’occurrence, s’appelle Regnard.
Le m alheur est que, suivant Sainte-Beuve, « cette leçon se perd
dans le rire; on oublie de la tirer. « Je le crois bien ! mais, et
c’est là le point, oublie-t-on aussi de réfléchir? « La folie de la
forme emporte le fond », dira-t-on, d’accord avec Sainte-Beuve:
1’emporte-t-eHe tout à fait? et sans nier l’efficacité du lire pour
« faire passer », comme on dit, les pires équivoques et en atté­
nuer le venin, ne peut-on, après avoir ri tout son saoûl, comme
au Légataire, penser tout de même à ce qui vous a fait rire et
être quelque peu honteux d ’avoir tant ri ? « Il faut, disait Joubert,
que la Comédie nous fasse rire décemment. » Jules Lemaître
écrit :« 11 n’j' a que Jean-Jacques pour prendre au tragique
l’immoralité du Légataire. » 11 a tort certes de prendre au tragi-

�LA LETTRE A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

27

que une chose qui est comique, et qui l’est en perfection. Mais
d ’avoir noté le premier et regretté les vilenies qui font tout le
sujet du Légataire, c’est de quoi il convient, je crois, de louer
Rousseau ; et si, comme il est possible, el comme le dit encore
Lemaître, « cela est tout genevois et tout protestant », il n ’y a
alors qu’à féliciter Genève et le protestantisme d’avoir donné à
Rousseau la délicatesse de sens moral qui lui a dicté sa juste
critique du Légataire. Rousseau dit encore, à propos d elà même
pièce : « pour savoir mettre un fripon sur la scène, il laut un
auteur bien honnête homme. » Cet honnête homme, il est certes
dans Molière, mais le sent-on assez dans certaines de ses comé­
dies? et j ’arrive aux pages les plus souvent citées, et les plus
décriées, de la Lettre à d’Alem bert.
Rousseau, voulant faire la critique de la Comédie française,
va droit à Molière, et il faut reconnaître que cela ne manque pas
de crânerie. Voici d’abord VAvare : « c’est, dit Rousseau, un
grand vice d’êLre avare et de prêter à usure ; mais n’en est-ce
pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui
manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et,
quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre,
d'un air goguenard, qu'il n ’a que faire de ses d o n s ? » — Mais,
réplique Saint-Marc Girardin, il n’y a rien au contraire de plus
moral que celte scène, el la preuve, c’est que j ’en pourrais faire
un beau sermon : » Si je voulais, dans un sermon, dépeindre
l’avarice et la rendre odieuse ; si je disais que celle passion fait
tout oublier: l’honneur, l’amitié, la famille; que l’avare préfère
son or à ses enfants ; que ceux-ci, réduits, par l’avarice de leur
père, aux plus grandes nécessités, s’habituent bientôt à ne plus
le respecter et que celle révolte des enfants est le châtiment de
l’avarice du père ; si je disais cela dans un sermon, qui s’en éton­
nerait? qui s’aviserait de prétendre, qu’en parlant ainsi, j’encoucourage les enfants à oublier le respect qu’ils doivent à leurs
parents? Eh bien ! Molière, dans la scène de VAvare, qu’accuse
Rousseau, n'a pas fait autre chose que mettre en action le ser­
mon que j'imagine. »
L’auteur du Cours de Littérature dramatique a tort de dire qu’il

�28

JEAN-JACQUES ROUSSIÎAU

« imagine » ce sermon ; car emprunter n’est: pas imaginer, et
Saint-Marc Girardin emprunte le sien à Marmontel, qu’il a oublié
de citer. « Supposons, dit Marmontel dans son Apologie du
théâtre, que, dans un sermon, l’orateur dit à l ’avare... Je dem ande
à M. Rousseau si celle leçon serait scandaleuse. Eh bien ! la
comédie de Molière n ’est autre chose que celle morale en action.»
En action, le mol se trouve dans les deux auteurs et ils ne sentent
pas que ce mot renverse toute leur argumentation. Dans un
sermon, on ne voit pas un fils en face de son père, on ne l’entend
pas lui parler et se moquer de lui, et c’est celte « action » préci­
sément, c’est ce speclable qui est pénible. La leçon que fait le
sermonnaire à l'avare, nous la trouvons méritée ; elle nous
choque un peu, faite par un fils à son père, parce que, si avare
qu’il soit, un père est toujours père, en présence de son fils.
Et voici m aintenant un mari : Dandin a fait « une sottise »,
c’est lui qui le reconnaît. 11 a voulu, lui bourgeois campagnard,
épouser une « demoiselle» ; il mérite donc d’être puni, mais non
pas, n’étant que vaniteux, par le déshonneur. On nous dit (1) :
« l’adultère, dans George Dandin, n ’est qu’une menace ; il est
peut-être un projet, il n’est pas un fait ; » pas encore, mais il
le sera demain : vous n’avez qu’à écouter Clitandre roucouler
avec Angélique. A coup sûr, il n’a pas avec elle, comme on disait
du temps de Molière, « les derniers engagements » ; il n’a donc
que les avant-derniers, et l’on sait la distance des uns aux
autres ! le parterre rit donc... de ce qui va échoir à George
Dandin. Il me semble dès lors que la critique de Rousseau n ’est
pas si fausse:«quel estle pluscrim inel, d'un paysan assezfoupour
épouser une demoiselle, ou d’une femme qui cherche à déshono­
rer son époux? Que penser d ’une pièce où le parterre applaudit
à l’infidélité (disons seulement : ne s’indigne pas de l’infidélité),
au mensonge, à l’impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du
m anant puni ? »
Je n'oublie pas le moins du monde, — mais on l’a tant dém on­
tré ! — que Rousseau se fourvoie çà et là dans sa critique de
(1) E. Riga!, Molière, II, 139.

�LA LETTRE A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

29

Molière ; que parfois il a l’air, ou fail semblant, de ne pas com ­
prendre. Ce que je voulais seulement montrer, parce q u ’on l’a
trop méconnu, c’est que, comme moraliste, il a porté sur la comé­
die, et surMolièrelui-même, cerlainsjugements qui ne m anquent
pas de justesse, ni peut-être de profondeur. Ainsi il exagère
sans doute, mais, q u ’on veuille bien y réfléchir, il n ’a pas tout
à fait tort, quand il avance qne Molière, « pour multiplier ses
plaisanteries, trouble tout l’ordre de la société, renverse les
rapports les pins sacrés sur lesquels elle est fondée, tourne en
dérision les respectacles droits des pères sur leurs enfants et des
maris sur leurs femmes. » C’est exagéré tant qu’on voudra : ce
n ’est pas complètement faux. A-t-il tort encore quand il vou­
drait que, toutes les fois que Molière fait rire, « les honnêtes
gens ne rougissent pas d’avoir ri. » Ce qui m’incline à croire que,
dans ces deux passages, malgré son parti pris, Rousseau a vu
juste, c’est que je retrouve, sous une forme plus mesurée, les
deux mêmes critiques chez un des plus intelligents admirateurs
de Molière : « de quel droit, dit M. Rigal, voudrait-on prendre
au sérieux ce qu’il y a maintenant d’utile et de généreusement
révolutionnaire dans les œuvres de Molière, si l’on ne prenait pas
au sérieux ce qu’il y a de nuisible et d’anarchique ? Or Molière
a travaillé à libérer la famille, mais il a travaillé aussi à la
détruire... Ce qui me gâte souvent Molière, c’est le rire mauvais,
le rire de scandale que j ’entends retentir dans le parterre. Cer­
taines plaisanteries portent trop, certaines théories sont trop
approuvées ; les manquements aux m œurs trouvent trop de
complaisants et de complices... Et qu’on ne me dise pas que
j ’abuse contre Molière de celte attitude des spectateurs. Les rires
qui me choquent, Molière les a entendus quand il jouait ; il les
a pressentis quand il écrivait... Deviner ce qui était de nature à
plaire au public a été son plus extraordinaire talent. Dès lors ne
doit-on pas le rendre responsable des moyens qu’il a employés
pour plaire (1) ? » Ce sont « ces moyens de plaire » que Rousseau
a prétendu juger : et il a eu tort sans doute de trop généraliser
(1) E. R igal : Molière, I, 181.

�30

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et d’outrer ses critiques ; pourtant si l’on admet que, même à
la comédie, et même quand il s’agit de Molière, la morale ne
perd pas ses droits, alors, comme moraliste, Rousseau avait
parfaitement raison de reprocher à Molière les scènes qu’il a
visées dans sa Lettre à d'Alembert, car Molière lui-même, poul­
ies excuser, n’aurait pas trouvé autre chose que le mot fameux
de Rousseau : « Il fallait bien faire rire le parterre ! » Ce mot
nous mène au Misanthrope.
Que le lecteur se rassure : je ne réfuterai pas, étant déjà
bachelier, « le paradoxe de Rousseau sur le Misanthrope. » El je
ne prétends pas non plus démontrer que Rousseau a dit la vérité,
qui la dira jam ais tout entière? sur Alceste, ce caractère si
vivant, et par là si complexe. Mais deux choses me paraissent
intéressantes, même après tout ce qu’on a écrit sur ce sujet si
rebattu : c’est d’abord de chercher comment Rousseau s’est
peint lui-même, avec ses préoccupations actuelles, dans le juge­
ment qu’il a porté sur la pièce de Molière ; et ensuite, puisqu’on
a tant insisté sur ce qu’avait d’erroné ce jugement, c’est de
montrer q u ’il n’est peut être pas aussi faux qu’on le prétend
d’ordinaire.
Et d’abord, quand Rousseau écrivit sa Lettre à d’Alembert, il
venait de quitter l’Hermitage, après s’être brouillé avec Grimm,
Diderot et Mme d ’Epinay. C.’est après les scènes les plus vioienles
qu’il avait rompu avec ses meilleurs amis. Mais il se ressaisit
très vite et bientôt il fut tout à la joie de vivre enfin à sa guise
et de se sentir à l’abri des critiques et des conseils dont il pen­
sait pouvoir se passer désormais. Ce sentiment de l’indépen­
dance reconquise lui a lait rédiger son nouvel ouvrage avec
un tel plaisir que son style s’en est ressenti: ce stjde s’est
détendu, il est moins amer et moins violent que dans son pré­
cédent ouvrage, le Discours sur l'inégalité. Rousseau s’en ren­
dait très bien compte, car il a écrit dans ses Confessions, à
propos de sa Lettre à d’Alembert : « C’est ici, car la Julie n ’était
pas à moitié faite, le premier de mes écrits où j’aie trouvé des
charmes dans le travail. » Disons aussi, ce que ne dit pas
Rousseau, que la Lettre à d'Alembert se ressent du voisinage de

�LA LETTRE A

d ’ALEMBERT

SUR LES SPECTACLES

31

sa Julie : c’était la même plume qui peignait les grâces de Julie
et traçait certaines pages attendries de la Lettre à d’Alembert.
Ainsi Rousseau s’est affranchi d’amitiés devenues gênantes ;
mais il ne s’est pas, en écrivant, affranchi de lui-même, je veux
dire de sa manie de parler de lui et de ses aventures personnelles
dans les écrits qui, par leur sujet, semblent être les plus étra n ­
gers à sa personne. C’est ce qu’il a fait tout naturellement dans
l’ouvrage qui nous occupe : « plein de tout ce qui venait de
m’arriver, dit-il dans les Confessions, encore ému de tant de
violents mouvements, mon cœur mêlait le sentiment de ses
peines aux idées que la méditation de mon sujet m’avait fait
naître; mon travail se sentit de ce. mélange. Sans m ’en a p e r­
cevoir, j'y décrivis ma situation actuelle : j’y peignis Griinm,
Mmo d’Epinay, Mme d’Houdetot, Saint-Lambert, moi-même. » 11
s’est peint surtout lui-même, mais il est curieux de relever aussi
ce qui, d’une part, dans sa critique du Misanthrope, a été écrit
volontairement à l’adresse de ses anciens amis ; et ce qui, d’autre
part, à mesure que les vers de Molière lui revenaient à l’esprit,
devait, je crois, évoquer à ses yeux les torts, tantôt des uns,
tantôt des autres ; car tous les torts étaient, comme on pense, du
côté de ses amis. Alceste, dit-il, doit prévoir le mal que lui fera
sa franchise : « qu’une femme fausse le trahisse (et la leinme
lausseici n’est, pas Célimène, mais Mmed’Epinay), que d’indignes
amis le déshonorent. » — Alceste et ses amis sont ici oubliés,
mais non pas Grimm, sa bêle noire, ni Diderot qui a trahi le
secret de son amour pour Sophie ; et justement, quand il parle
de Diderot et de sa trahison dans les Confessions, il s’écrie : o et
toi aussi, Diderot, indigne am i! »
Rousseau continue : tout
cela, « il doit le souffrir sans m urm urer », mais non sans flétrir
publiquement les coupables, car dans le monde des lettres on
devinait aisément quelles personnes étaient visées par Rousseau.
On s’est trompé, ce me semble, quand, sur la foi du passage cité
plus haut, on a cru voir Saint- Lambert parmi « les faibles amis qui
a ba ndonnent» l’a u te u r; car Rousseau envoya sa Lettre sur les
Spectacles à Saint-Lambert, qu’il considérait encore comme son
ami et dont il venait de recevoir, « au nom de Mmed ’Houdetot et

�32

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

au sien, un billet plein de la plus tendre amitié. » Pour Mme d’Houdelot, l’identification est facile. « Ilélas, s’écrie l’auteur des
Confessions parlant de sa Lettre à d ’Alembert, on y sent trop que
l’amour, cet amour fatal dont je m ’efforcais de guérir, n’était pas
encore sorti de mon cœur. » C’est, je crois, à Mme d’Houdelot
qu’il pensait dans la Lettre à d’Alembert quand il opposait aux
fades propos et à la froide galanterie dont on poursuit les femmes,
« cette passion terrible, son trouble, ses égarements, ses palpi­
tations, ses transports, ses brûlantes expressions. » C’est ainsi,
moins la sensualité du langage qui trahit le dix huitième siècle,
mais c’est bien avec ces expressions brûlantes qu’Alceste, en
cœur vraiment épris, parlait à Célimène de ce q u ’il appelait, lui
aussi, « son attachement terrible » :
Morbleu ! faut-il que je vous aime,
Mon amour ne se peut concevoir, et jamais
Personne n’a, Madame, aimé com m e je fais.

Mais c’est Grimm surtout, l'infâme Grimm, qui obsède
Rousseau. Il a absolument besoin de quelqu’un pour décharger
sa colère et alors, se tournant vers Philinte, il le prend pour
Grimm et lui reproche son abominable égoïsme. Philinte n’esl-il
pas, en effet, « de ces gens si modérés qui trouvent toujours
que tout va bien ; qui, autour d’une bonne table, soutiennent
qu’il n'est pas vrai que le peuple ail faim ; qui, le gousset bien
garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des
pauvres. » Mais où donc Philinte, chez qui nous ne soupçon­
nions pas une âme si noire, a-t-il tenu ces méchants propos ?
dans le salon de Mme d ’Epinay,apparem m ent, un jour qu’Alcesle,
je veux dire Rousseau, s’était échauffé sur les misères du peuple,
de façon à s’attirer quelque froide plaisanterie de Grimm, qui
avait mis les rieurs de son côté :
Les rieurs sont pour vous, Madame,

avait pu dire avec am ertum e en se tournant vers Mme d’Epinay,
Rousseau, qui savait son Misanthrope, et qui n ’aimait pas la
plaisanterie, surtout quand il déclamait.
Si Rousseau abhorre Philinte parce qu’il l’a pris pour Grimm,

�LA LETTRE A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

33

il mel aux nues Alceste, parce que dans Alceste il a vu Rousseau.
Il s’est flatté, à coup sûr, car il n ’a pas la noblesse d’âme de
l’homme aux rubans verls; mais il lui ressemble cependant parplus d’un trait. Passionné et &lt;r atrabilaire » comme lui, il adore
comme lui la contradiction :
Eh ! ne faut-il pas bien que Monsieur contredise !
A la commune voix veut-on qu’il se réduise ?

« Lorsque parut le programme de l’Académie de Dijon, écrit
Diderot ( Œuvres, III, 18) Rousseau vint me consulter sur le
parti qu’il prendrait : le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est
celui que personne ne prendra. »
Et ses vrais sentim ents sont combattus par lui
Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

Malheur à ceux qui embrasseront avec trop de zèle les idées de
l’Emile : ils seront, par l’auteur de l’Emile, rabroués d’im ­
portance.
Que d ’autres vers du Misanthrope s’appliquent à Rousseau ou
à ses amis encombrants de la veille !
Ah! m orbleu! m êlez-vous, Monsieur, de vos affaires.

et « Monsieur» s’appelait naguère Diderot, l’importun conseiller,
cc l’intervenant » Diderot !
Eh quoi ! vous iriez dire à la vieille Emilie...

que de dures vérités, même offensantes, Rousseau s’était permis
d écrire à Mmc d’Epinay... pour lui prouver son amitié !
Au fond Rousseau est, comme Alceste, un orgueilleux. Le
mot d’Alceste : « Je veux qu’on me distingue » pourrait lui
servir de devise, et rien ne saurait mieux convenir à son caractère
que ce propos d’Eliante sur Alceste :
Dans ses façons d’agir il est f o r t s in g u lie r .

Ainsi Rousseau avait, quoi qu’on ait dil, bien des raisons de
se reconnaître dans Alceste, et c’est justement pour cela qu’il ne
pardonne pas à Molière d ’avoir rendu Alcesle ridicule. Qu’il
3

�34

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

n’ait pas toujours bien compris ce qui prête à rire dans Alceste,
je l’accorde et ne prendrai pas la peine de le démontrer après
tant d’autres. Sur deux points seulement, et assez importants,
j ’appellerai l’attention du lecteur. Quand Rousseau applaudit
Alceste parce qu’il s’insurge contre les bienséances et «les
communs usages », contre ce que nous appelons, d ’un mot, la
politesse, ses applaudissements sont sincères ; il partage vrai­
ment « le courroux &gt; d’Alceste contre « les m œ urs du temps »
et la preuve de sa sincérité, la voici : Rousseau n ’a jam ais bien
compris la politesse française, laquelle surprend toujours un
peu les étrangers par ce qu’ils y croient voir de complaisance
excessive et de flatterie à l’adresse du prochain. Rousseau, on le
sait, n’avait pas l’usage du monde et il était incapable de l’ac­
quérir, étant venu trop tard à P a ris; et comme il avait, en
outre, dans le caractère celte « raideur » que Philinte reproche
à Alceste, il était plus frappé qu’on ne l’était autour de lui, il
était choqué par ce qu’il y a toujours et forcément de mensonger
dans les plus simples formules de politesse. Un parfait homme
du monde n’était pas pour lui très différent d’un parfait hypo­
crite ; et c’est, je crois, assez ingénument que, dans sa réponse
au roi de Pologne, qui avait réfuté son premier Discours, il écri­
vait : « Mon adversaire, plutôt que de passer condamnation
sur le mal que je pense de votre vaine et fausse politesse, aime
mieux excuser /’hypocrisie. » Ainsi, c’est contre l’hypocrisie et
contre le mensonge qu’Alcesle se met en courroux, et l’on vient
nous dire que ce n’est pas de sa franchise, mais de ses emporte­
ments déplacés, que Molière a voulu nous faire rire 1 Mais (ainsi
raisonnait Rousseau), on a toujours raison de s’emporter, et
« d’éclater », contre le vice, et quand Alceste flétrit tous les
commerces honteux de semblants d’amitié, il parle simplement
en honnête homme ; Alceste, dit Rousseau « est un homme de
bien qui déleste (avec raison) les m œurs (corrompues) de son
siècle. » Et ici je cite textuellement la phrase qu’on a tant
reprochée à Rousseau : « Vous ne sauriez me nier deux choses :
l’une, qu’Alceste, dans celte pièce, est un homme droit, sin­
cère, estimable, un véritable homme de bien; l’autre, que

�LA LETTRE A

û ’a LEMBERT

SUR LES SPECTACLES

35

l’auteur lui donne un personnage ridicule. C’en est assez, ce
me semble, pour rendre Molière inexcusable. »
Je ne dirai cel les pas à mon tour que Molière est inexcusable
de nous avoir fait rire d’Alceste, car je ferais rire moi-même à
mes dépens ; je dirai pourtant que je ne vois pas, dans ces paroles
de Rousseau, l’énormité et le non-sens qu’y relèvent avec indi­
gnation la plupart des critiques. Oui ou non, Alceste est-il hon­
nête h om m e? — il l’est autant qu’on peut l’être. Oui ou non, cet
honnête homme est-il ridicule? il l’est, et Molière a voulu qu’il
le fût. Mais ici interviennent les distinctions connues ; elles ont
toutes été faites par les contemporains de Rousseau qui réfutèrent
sa Lettre sur les Spectacles : par d’Alembert, parM armontel, par
^ Lessing et par La Harpe. C’est dans ces auteurs qu’on trouvera
toute la substance des réfutations classiques du « paradoxe de
Rousseau ». Je n’en retiendrai, pour le discuter brièvement, que
ce qui va au fond même de la question.
Molière a-t-il ridiculisé la vertu ? Reprenant la thèse de
Rousseau, dans les termes mêmes où il l’a posée, Marmontel
interpelle ainsi Rousseau : « Vous ne sauriez me nier deux
choses: l’une, qu’AIcesle est un homme passionné, violent,
insociable ; l’autre, que, dans sa vertu, Molière n’a repris que
l’excès. » Et La Harpe répétera : « le ridicule porte, non sur ce
qu’Alceste est droit, sincère, homme de bien, mais sur des
travers réels qui tiennent à l’excès de ses bonnes qualités. »
A quoi je réponds : la vertu peut-elle être excessive, et, dans ce cas,
ne l’appelle-t-on pas charité, dévoûment, héroïsme? mais
tenons nous en à la seule vertu qui est en cause ici : la franchise
mérite-t-elle vraiment son nom, si elle ne paraît pas excessive
aux lâches ou simplement aux gens timorés? qu’on veuille bien
y réfléchir : nous ne songeons pas le moins du monde à louer un
homme de sa franchise, s’il ne dit que des vérités qui ne coûtent
rien à dire ou, suivant l’expression courante, s’il ne dit pas aux
gens leurs vérités ; mais, dans ce dernier cas, il ressemble fort à
Alceste qui irait dire à Dorylas qu’il assomme le monde par ses
vantardises. Etre franc ne signifie pas seulement dire ce qui est,
mais le dire quand il y a quelque danger à le dire. Vous ne serez

�36

je a n -Ja c q u es

roussea u

pas vertueux, c’esl-à-dire ici vous ne serez pas franc on, si l’on
aime mieux, personne ne songera à parler de votre franchise,
parce que vous aurez appelé un chai un chat ; mais on en parlera
si vous osez dire à ltollel qu’il est un fripon.
Voici m aintenant une autre distinction, celle-ci présentée pour
la première fois par Lessing : « Nous pouvons rire à propos d’un
homme sans pour cela rire de lui. Toutes les chicanes de
Rousseau ne proviennent que de ce q u ’il n’a pas suffisamment
réfléchi à celle distinction. » J ’ai beau y réfléchir moi-même, je
ne réussis pas à y voir ce qu’y voit un critique contemporain,
auteur d ’une édition critique de la Lettre à d’AIembert : « une
observation très juste qui suffit à elle seule pour renverser toute
la thèse de Rousseau. » M. X. dit devant vous une sottise : Vous
pouffez. M. X. se fâche. — Pardon, je ne ris pas de vous, je ris
à propos de vous, d Pensez-vous que M. X. se contente de votre
« distinction » ?
Paul Janet, dans une élude intéressante sur la Philosophie de
Molière, dit ceci: « Alceste est risible, mais pourquoi l’est-il ?
voilà la question. Par exemple, vous me demandez si vous avez
fait un bon sonnet. Est-ce ma faute s’il est m auvais? vous ai-je
demandé de me le lire? Si j ’ai exagéré en disant qu’on est
pendable après l’avoir fait, n ’en êtes-vous pas cause en me
fatiguant de cette lecture? Le tort ne vient donc pas de moi,
mais du milieu dans lequel je suis obligé de vivre, des habitudes
du monde. C’est le monde, au fond, qui a tort, ce n ’est pas
Alceste. » — « Tant mieux, morbleu ! » ce serait écrié Rousseau,
s’il avait pu lire Janet, c’est tout ce que je demande. Et Janet
conclut : « Alceste, c’est la grandeur d’âme enveloppée de toutes
parts dans le réseau de ce qu’on appelle les convenances, la
mode, les habitudes reçues, en un mot, ce réseau de la vie
mondaine, où viennent s’em barrasser, s’user, s'effacer tous tes
caractères, se glacer à la -longue toutes les chaleurs de l’âme,
s’émousser tous les courages et toutes les vertus. » — « Allons,
ferme, poussez!» aurait répliqué Alceste — Rousseau, vous
refaites mon premier et mon second Discours contre les déplo­
rables vices de la société.

�LA LET T R E A D’ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

37

Et voici une «distinction» nouvelle, ce sera la dernière:
Alceste, dit encore Janet, est quelquefois plaisant et risible;
il n’est pas ridicule. Lorsque nous rions de lui, c’est un rire
sympathique et générenx qui n’a rien d’hum iliant pour lui (il
s’en tâche pourtant) ; si d’autres personnages, comme Célimène
et les marquis, croient avoir le droit de le persifler, ce n ’est pas
avec notre connivence (mais alors Molière aurait manqué son
but !) ou, du moins, si nous rions avec eux, ce n ’est pas avec les
mêmes sentiments q u ’eux. » Je le crois, et je crois même que
nous rions moins qu’eux, mais c’est simplement parce que nous
ne sommes pas leurs contem porains: pour toute espèce de
raisons, historiques et sociales, le code des bienséances n’est
plus si impérieux, ni si précis, que du temps de Molière, et nous
jugeons avec bien plus d’indulgence, si même nous le rem ar­
quons, tel manquement aux lois de la politesse qui eût offusqué
les hôtes du salon de Célimène; en sorte qu’ayant désappris en
partie les règles de la bonne société, nous nous rapprochons de
Rousseau, qui ne les avait jam ais apprises et que, comme lui,
dans certains cas tout au moins, nous nous étonnons que la
conduite d’Alceste prête si fort à rire, qu’elle soit même seule­
ment ce risible», comme le veut J a n e t; encore que je ne voie
pas, comme lui, une sensible différence entre le risible et le
ridicule, le risible étant, d’après Littré, « ce qui est digne de nos
moqueries. »
Mais, encore une fois, et pour en finir avec ce qui est la vraie
question : de quoi rions-nous ? La Harpe conclut ainsi la discus­
sion contre Rousseau : « donc le ridicule d’Alceste ne porte que
sur ce qui est outré, déplacé, répréhensible. Rien ne fait mieux
voir à la fois et la force de la vertu et celle du talent de Molière,
puisqu’en faisant rire des défauts réels, il fait toujours respecter
la vertu et ne permet pas que le ridicule aille ju sq u ’à elle. » —
Est-ce bien sûr? Quand un homme vertueux nous paraît ridi­
cule, même pour des travers qui n ’ont aucun rapport avec la
vertu, est-ce que la vertu de cet homme n’en esl pas un peu
offusquée à nos yeux et notre estime pour lui n’en est-elle pas
légèrement diminuée? Mais si les travers qui nous font rire

�38

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sont inséparables et, pour ainsi dire, dérivent de sa vertu
même, est-ce qu’alors le rire, qui s’attaque aux travers, n’atteiul pas, — aussi peu qu’on voudra, mais c’est encore trop, —
la vertu elle-même, qui pourtant ne devrait jam ais exciter en
nous qu’un seul sentiment : le respect? M. Bergson a écrit dans
son étude sur Le rire : « Nous rions d’Alceste. On dira que ce
n’est pas l’lionnêleté d’Alceste, qui est comique, mais la forme
particulière que l’honnêteté prend chez lui et, en somme, un
certain travers qui nous la gâte. Je le veux bien, mais il n’en est
pas moins vrai que ce travers d ’Alceste, dont nous rions, rend
son honnêteté risible, et c’est là le point important. »
Molière pouvait-il faire autrement ? « Molière, dit Faguet,
s’est toujours moqué des honnêtes gens, et avec raison, puisqu’il
était auteur comique. » Toujours est excessif, puisque Molière
nous fait rire aussi d’Harpagon et de Tartuffe, dont l’honnêteté
laisse à désirer; mais si l’on met le pins souvent à la place de
toujours, l’assertion est vraie et Rousseau s’en fût contenté, et
réjoui. « Les honnêtes gens et leurs travers, dit Faguet, voilà
la matière de la comédie ». Nous allons donc à la comédie pour
nous moquer des honnêtes gens et Rousseau n’a donc pas tort
de prétendre que a le plaisir du comique est fondé sur un vice
du cœ ur hum ain. »
Rousseau a encore vu très juste lorsque, à propos du Misan­
thrope, il a dit de Molière : « Ayant à plaire au public, il a con­
sulté le goût le plus général de ceux qui le com posent: sur ce
goût, il s’est formé un modèle, et, sur ce modèle, un tableau des
défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques
et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il n ’a donc
point prétendu former un honnête homme, mais un homme du
monde ; par conséquent, il n’a point voulu corriger les vices,
mais les ridicules (1). «T out cela est parfaitement vrai et l’on
(1) « La com édie, d it e n co re le m o ra liste J o u b e rt. ne c o rrig e q u e les tra v e rs
e t les m a n iè re s » e t il a jo u te , com m e a fait R ousseau : « elle les c o rrig e aux
d ép en s des m œ u rs. » C’e st en h is to rie n des m œ u rs que M. L avisse p a rle ainsi
de la m o ra le « tr è s m o d e ste de M olière : on ne tro u v e p o in t, d a n s to u t son
th é â tre , un d e v o ir q u i c o m m a n d e u n re n o n c e m e n t à soi, m êm e u n effort qui
c o û te ... » Histoire tle France, V II, 114.

�LA LETTRE A D AI.EMBERT SUR LES SPECTACLES

39

saisit en même temps ici la raison profonde qui devait pousser
comme fatalement Rousseau à combattre l’auteur du Misanthrope.
La morale de Molière est essentiellement mondaine ; il est le
défenseur de la vie sociale, de la civilisation, de la société
polie. Le«m ondain «Voltaire l’appellera très justement» le légis­
lateur des bienséances du monde », et Chamfort dira, à propos
des rôles de raisonneurs, tels que Cléante et Philinte, que « la
réunion de ces rôles formerait un cours de morale à l’usage de
la société. » Or, les bienséances, la civilisation et la société
même, on sait que Rousseau a déclaré la guerre à ces institu­
tions funestes.
Que Rousseau donc, et c’est par là que je veux terminer, s’at­
taquât à l’homme qui avait mis au service de ces institutions
son rare génie et son incomparable adresse à ridiculiser les o ri­
ginaux, c’est évidemment ce que l’original Jean-Jacques avait
de mieux à faire ; car, remarquons-le, si Molière et Philinte
avaient raison de se moquer de l’insociable Alceste, alors
Grimm et tous les Encyclopédistes n’avaient pas tort de décla­
rer l’émule d’Alceste parfaitement ridicule et c’est Rousseau qui
leur répond, par la bouche d’Alceste :
Par la sambleu 1 Messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis.
Je suis très loin, je le sais, d’avoir dit tout ce qu'on peut dire
sur la Lettre à d’Alembert. Mais j’aurais voulu ne pas redire, au
moins dans les mêmes termes, ce qui en a été dit tant de fois : j ’ai
donc essayé lie renouveler (comme je l’ai pu), ce sujet rebattu.
Une rem arque encore sur un simple détail où l’on a, ce me
semble, fait tort à Rousseau ; c’est à propos de Bérénice. « JeanJacques, dit Sainte-Beux'e (Portraits littéraires, I . ) n ’a pas craint
de soutenir que Titus serait plus intéressant, s’il sacriliait l’em­
pire à l'amour et s’il allait vivre avec Bérénice dans quelque
coin du monde après avoir pris congé des Romains: une chau­
mière et son c œ u r! Geoffroy remarque avec raison que Titus
serait sililé s’il agissait ainsi au théâtre. »
Est-ce bien sûr ? D’ailleurs, Rousseau ne dit pas : Titus
serait plus intéressant s’il épousait Bérénice. S’il eût cédé, il

�40

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

convient qu’on l’eût « moins estimé ». Mais il dit : on souhaite
q u ’il cède; et pourquoi ? parce qu’on ne s’intéresse plus qu’à
l’amour de Bérénice, q u ’on la souhaite donc heureuse, même
aux dépens de Titus et de sa gloire ; Titus épousant Bérénice
serait moins estimable sans doute, mais c’est là un point très
secondaire pour le spectateur qui souhaite au fond du cœ ur que
l'amour triomphe du devoir. N’est-ce point ce souhait déçu qui
faisait dire à Mme Bossuet écrivant à Bussy-Rabutin (5 août
1671) : « Tenez, Monsieur, voilà la Bérénice de Racine que je
vous ai promise. Je vous défie, tout révolté que vous puissiez
être contre l’amour, de la lire sans émotion, et, quelque entêté
que vous soyez de la gloire, de ne vouloir pas un m al enragé à
Titus de la préférer à une si aimable maîtresse. » Rousseau, s’il
l’eût connue, eût certainement cité cette lettre, qui justifiait son
ironique conclusion : « Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien
rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surm on­
ter les faiblesses de l’amour ? »

�CHAPITRE III
LA NOUVELLE HÉLOÏSE

Nous sommes en 1756 : Rousseau est à Paris, il y est célèbre,
il vit dans la société des gens de lettres et des financiers ; il ne
songe plus guère à Chambéry ni aux Charmettes, qu’il a quittées
il y a quatorze ans, lorsqu’un beau matin il reçoit la visite de
Venture, de ce chevalier d’industrie dont il s’était « engoué »
jadis, ébloui par sa faconde et sa vie aventureuse. « Je ne pensais
à rien moins », dit-il, et il le reçut assez froidement. Mais,
Venture parti, le souvenir de tout ce qui se rattachait à Venture
lui revint à l’esprit, ou mieux, lui remonta au cœur : il avait vu
Venture p o u rla première fois à Annecy en 1730, il y avait vingtsix ans : c’était l’année où, Mme de W arens étant absente, il avait
fait à Thônes, avec MIle Galley et Mlle de Graffenried, celte
excursion charm ante dont il nous a laissé un si poétique récit.
II revoit alors les deux jolies promeneuses et il revit en pensée
« cette romanesque journée de Thônes » ; et, peu à peu, se lais­
sant aller au fil de ses souvenirs, il pense avec mélancolie à ce
qu’était alors pour lui et pour son jeune cœur cette Mmc de
W arens qui depuis, hélas! est tombée si bas. « Toutes ces
B ib lio g rap h ie : G rim a i, Corrcsp, littér., IV. — M arm o n tel : E ssai sur les
rom ans. — F ré ro n : L'Année littéraire, 1761, II. — D ’A Ie m b ert : Œuvres,
1822, IV. — C h a te a u b ria n d : E ssai sur les Révolutions. — W . Coxe : Quatre
voyages en Suisse (1776-1786). — T ôpffer : Du paysage alpestre ( Mélanges ,
1852). — S ainte-B euve : Causeries du lundi, V III, X II. C hateaubriand et son
groupe littéraire (1881, I). — R od. R ey : Genève et les rives du L ém an, 1875. —
T e x te : Jean-Jacques Rousseau et le Cosmopolitisme littéraire, 1895. —
De R eynold : Jean-Jacques Rousseau et les paysages suisses (R evue de F r i ­
bo u rg , ja n v ie r 1905). — D. M o rn et : Le Sentim ent de la nature en France, de
Jean-Jacques Rousseau à Bernardin de Sainl-PiRrre, 1907.

�42

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

tendres réminiscences lui font verser des larmes sur sa jeunesse
écoulée » ; mais, ce moment d’attendrissement passé, il retourne
à ses travaux et à ses relations mondaines : ce n’est pas, en effet,
en plein Paris, dans la société de d’Holbach et des Encyclopé­
distes, q u ’il a le loisir de rêver aux Charmetles et à « sa pauvre
m aman. »
Quelques mois à peine après celle visite inattendue de Venlure,
qui brusquement a fait revivre pour lui un temps bien cher à
son cœur, puisque c’est le temps de sa jeunesse, le voici à l’Hermitage. 11 s’y établit le 9 avril 1756 et il y va mener enfin la vie
de ses rêves; deux choses, en effet, sont nécessaires à son
bonheur : avant tout, la paix dans l’indépendance : « me voilà
donc enfin chez moi, maître d’y couler mes jours dans cette vie
indépendante, égale et paisible pour laquelle je me sentais né » ;
et ensuite la solitude à la campagne : l’Hermilage « est solitaire
plutôt que sauvage », c a ria Chevrette est à deux pas, et Paris à
quatre lieues. Pleinement heureux dans « celte retraite char­
mante », il se livre, avec toute la fougue de son âme, à ce qu’il
appelle « son délire champêtre ». De ce délire-là il va, par une
pente toute naturelle, glisser dans ce qu’il nommera à plusieurs
reprises un « tendre délire », et c’est de ce second sentiment ou,
comme on dit aujourd’hui, de cet état d ’âme, que va naître la
Nouvelle Héloïse.
Quand on passe son temps à se promener solitaire à la ca m ­
pagne, et qu’on est poète et romanesque, on se prend à imaginer
une hum anité digne d’habiter les beaux lieux qu’en aime à par­
courir : sur le Lignon les bergers ne sont-ils pas tous parfaits,
ces bergers idylliques dans la société desquels Jean-Jacques se
plaisait tant à vivre dans sa première enfance et auxquels il n’a
cessé de rêver toute sa vie. Pour le moment il peuple sa solitude
« de sylphides et de créatures parfaites »; mais quels traits
va-t-il donner à ces « êtres d’élite », dont la séduisante image le
suit el l’exalte dans ses promenades et ses rêveries, tandis q u ’il
pense avec une douce tristesse à lui-même el à sa jeunesse
écoulée? Il a, depuis quatre ans, passé la quarantaine, c’est-àdire, « il a passé le temps d’aimer », et il l’a passé sans avoir

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

43

aimé! Et pourtant, il le sent plus que jam ais à l’ivresse et à
l’exaltation auxquelles il est en proie, il a une âme ardente,
expansive, « pour qui vivre, c’est aimer » ; et il se voit, hélas !
atteindre aux portes de la vieillesse « et m ourir sans avoir vécu ! «
Eh bien I ce que la vie lui devait, et ce qu’elle ne lui a pas donné,
il a assez d’imagination pour se le d o n n e r a lui-même ; assez
d’imagination, et assez de mémoire aussi : car, pour créer ces
êtres selon son cœur, dont il a besoin pour bercer sa mélancolie
dans la plus belle saison de l’année « sous des bocages frais, au
chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux », il n’a qu’à
laisser parler les souvenirs q u ’a réveillés dans son cœur la
récente visite de son ancien ami, Venture ; et, puisqu’il est trop
vieux pour rien espérer de l’avenir, il apaisera son besoin d’aimer
en le reportant sur les femmes q u ’il a connues,, et en les revoyant
et en les faisant plus belles et plus séduisantes quelles n ’étaient :
car le souvenir les a embellies et idéalisées. El peu à peu, autour
de la figure transfigurée de la chère maman, de cette femme
« angélique », viendra se grouper tout un essaim de jeunes
filles qui auront le visage de MlleGalley ou deM llc de Graffenried,
et les délicates attentions des gentilles écolières du temps jadis
pour leur jeune maître bien aimé. Son âme se fondra à ces
tendres réminiscences; il nous l’a dit lui-même, « il versait des
larmes qu’il aimait à laisser couler ». C’est dans cet état d’esprit
qu’il écrivit les premières lettres d elà Nouvelle Héloïse; et, quand
vint l’hiver, il se mit à les recopier avec amour, « sur du beau
papier doré, avec de la poudre d’azur et d’argent pour sécher
l’écriture, et de la non-pareille bleue pour coudre les cahiers» ;
c’est qu’il cousait, avec les rêveries de son imagination, les pages
dorées de sa jeunesse : « les plus belles choses qu’un auteur
puisse mettre dans un livre, dira Chateaubriand, sont les senti­
ments qui lui viennent par réminiscence des premiers jours de
sa jeunesse. »
Essayons donc de déterminer quelle a pu être la part du sou­
venir dans la fiction imaginée par Rousseau. On sait les données
du roman : deux jeunes filles, Julie d’Elange et Claire d’Orbe,
sont liées par la plus tendre amitié; elles ont le même proies-

�44

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

seur, un jeune homme, Saint-Preux, qui est, dès les premières
pages du livre, l’am ant de l’une d’elles, de Julie. A qui a pensé
Rousseau quand il a imaginé les deux amies ? Aux trois femmes
dont nous avons parlé tout à l’heure, et, tout d’abord, aux deux
jeunes filles de Thônes, M|lu Galley et M,ie de Graffenried, vers
lesquelles, on l ’a vu, la visite de Venture avait ramené sa pensée.
Cette journée de Thônes avait été pleine pour lui de sensations
exquises : or, Rousseau se souvient des faits passés presqu’uniquement par les sensations qu’il en a éprouvées, et personne n ’a
plus que lui la mémoire de] la sensibililé. Sa sensibilité, pendant
cette promenade de Thônes, n’avait pas été émue seulement par
le charme imprévu de la rencontre, par la grâce et l’enjoûment
des deux jeunes filles, mais aussi par la beauté d’un paysage
matinal qu’il revoyait encore et dessinait, d’un trait si poétique
et si sûr à la fois, trente ans après, tandis qu’il écrivait le livre TV
des Confessions. Que, du reste, en peignant les deux amies, Claire
et Julie, il se soit souvenu de Clarisse Ilarlowe et de miss Hove,
c’est ce qu’ont dit tous ses critiques et ce qui n’a pas besoin
d ’être démontré, Richardson se trouvant alors dans toutes les
mains et étant, comme on sait, l’idole du plus intime ami de
Rousseau, de Diderot. Mais il est une femme que nous devons,
plus que toute autre, retrouver dans son livre : Mme de W arens
avait eu une telle action sur sa vie, elle avait exercé une séduction
si souveraine sur son âme et ses sens à la fois, qu’il était impos­
sible que, voulant créer une femme selon son cœur, il ne la fît pas
un peu à l’image de celle qui avait été pour lui la révélation de
la femme, de ses charmes et de ses faiblesses ; et, de fait, il y a
dans la Nouvelle Héloïse, telle phrase, tel trait de caractère, tel
site même, qui n’ont pu se trouver que sous la plume de l’ami
de Mmc de W arens. Le portrait de Mme de W arens n ’est sans
doute fixé nulle part, mais son souvenir est épars çà et là dans
tout le livre et il est intéressant de l’y chercher si l’on veut voir
comment, chez Rousseau, la fiction se rattache à la réalité.
El d’abord Rousseau a donné, à Claire et à Julie à la fois,
quelques-uns des traits de caractère de Mn,e de W arens. Claire
est gaie, rieuse, étourdie ; M,ne de W arens, nous disent les

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

45

Confessions, « prenait tout en gaîté; mes fureurs la faisaient rire
aux larmes ». Les saillies et les badinages de Claire et le ton vif
de ses propos lui rappelaient sans doute mainte « folie » de sa
chère m am an ; lorsque, par exemple, celle-ci était distraite par
Rousseau tandis q u ’elle surveillait ses fameuses drogues sur le
feu : « si tu me les fais brûler, je te les ferai manger. » Mais,
c’est surtout en Julie que revit le souvenir de Mmc de W arens :
Julie est, par certains côtés, une Mmc de W arens plus jeune et
idéalisée. Sans vouloir pousser trop loin ce parallèle, qui devien­
drait aisément faux, l’auteur étant essentiellement romanesque
et les deux amies n’étant à l’origine que des « sylphides », créées
pour enchanter et consoler l’imagination d’un quadragénaire,
on peut faire pourtant, entre l’ancienne amie de Rousseau et
l’héroïne de son livre, plusieurs rapprochements qui sont vrai­
ment instructifs, car ils éclairent d’un jour nouveau certaines
pages du roman et ils nous fournissent en même temps une
preuve inattendue, et d’autant plus significative que Rousseau
l’a donnée sans y songer, de l’influence profonde et ineffaçable
exercée par la bonne dame des Cliarmetles sur le disciple à
qui elle avait appris tant de choses.
Julie, nous dit Rousseau, unit « une vive sensibilité à une
inaltérable douceur » ; ce qu’il aime surtout en elle, c’est « cette
pitié si tendre à tous les maux d’autrui » ; or celle même pitié, il
avait eu des raisons personnelles de la chérir chez celle qui
avait été pour lui, suivant ses paroles, « la plus tendre des mè­
res ». Quand elle parle, Julie a « cette voix louchante qu’on
n’entend pas sans émotion » ; et, tandis q u ’il écrivait ces lignes,
Rousseau se figurait sans doute entendre la voix de celle chère
mam an lorsque, après quelque nouvelle et longue absence, il
retournait chez elle et q u ’il se demandait en tremblant comment
on allait l’accueillir ; il arrivait, c’était assez son habitude, pau­
vre eL désemparé : « Je tressaillis au premier son de sa voix.
Pauvre petit, me dit-elle en me caressant, le revoilà donc 1 »
Julie est raisonneuse et elle n’aime rien tant que m oraliser:
« Quand elle moralisait, dit Rousseau de Mmo de W arens, elle
se perdait quelquefois un peu dans les espaces.» Ainsi fait Julie,

�46

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et il est besoin parfois que la rieuse Claire la ramène sur terre
et la rappelle à la prosaïque réalité. On sait que Mme de W arens
se piquait de théologie et s’occupait avec prédilection de ques­
tions religieuses ; disciple de Magny, elle professait un libéra­
lisme très large : ce sera la religion de Julie, et quand, à ses
derniers momenls, elle accueillera le pasteur, ce sera surtout à
titre d’ami.
Julie enfin a un grave défaut : elle est sensuelle ; Rousseau lui
prêle souvent un langage trop peu chaste pour une jeune fille,
et l’on sait d’ailleurs qu’elle succombe dès les premières pages
du roman. Les contemporains de Rousseau, Voltaire naturelle­
ment, et les Encyclopédistes, se sont égayés, ou ont feint de se
scandaliser de cette promptitude de Julie à combler les vœux de
son amant. Elle s’emporte même jusqu’à faire certaines avances
à Saint-Preux et c’est elle qui lui donne le premier rendez-vous :
ainsi Mme de W arens avait fait les premiers pas quand elle
avait prémédité d ’initier Rousseau aux voluptés de l’amour. On
peut saisir ici et noter avec précision ce qu’a eu de fâcheux
pour Jean-Jacques, j ’entends pour l’écrivain, la fréquentation
de Mmc de W arens et, par exemple, cette initiation, si l’on peut
dire, aux réalités de l’am our que Rousseau a pris le soin, dont
on l’eùt volontiers dispensé, de narrer copieusement aux lec­
teur des Confessions : Mrae de W arens avait pu s'offrir sans rien
perdre, aux yeux de Rousseau, de sa noblesse d’âme, sans cesser
d’être « un ange » ; et c’est pour cela que Rousseau n’a pas hésité,
dès le début de son histoire, à jeter la sublime Julie dans les
bras de son am ant. Cette faute de goût, je veux dire cette
étrange interversion des rôles, dès les premières scènes d’amour,
qui dépare le roman, c’est bien, je crois, Mme de W arens qui en
est responsable. Je sais bien qu’il entrait dans le plan de
Rousseau de faire tomber Julie pour la relever peu à peu par les
efforts d’une vertu plus méritoire, aux yeux de l’auteur, que la
pure innocence ; mais ce que je reproche ici à l’auteur, ce qui
me choque particulièrement dans ce fâcheux début, c’est que,
de dépeindre une jeune fille si pressée de se donner, cela n’a
rien coûté, on le sent trop, ni au sens moral, ni à la délicatesse
du favori de Mme de W arens.

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

47

ba n s la suite du livre, quand Julie s’est relevée et qu’elle est
devenue la vertueuse épouse du baron île Wolmar, Rousseau
s’est peut être encore souvenu des Charmeltes ; mais c’a été alors
pour préserver Julie des imprudences et des gaspillages qui
avaient ruiné Mme de W arens et dont il avait été jadis le témoin
attristé. Que de fois il nous a dépeint, dans les Confessions, cette
maison de Chambéry où manquaient l’ordre et l’économie, où la
maîtresse, non contente de dissiper sa fortune en folles entre­
prises, se laissait duper et piller par m aint chevalier d’industrie ;
et maintenant elle élait réduite à la pire misère : eh bien ! il fera
de Julie, par regret de ce qui aurait pu être aux Charmetles, une
femme économe et une parfaite ménagère; il p ren d ra ,d ’ailleurs,
d’autant plus de plaisir à la peindre ainsi qu’il satisfera par là
cet amour de l’ordre, des comptes bien tenus, qui est un des
traits les plus essentiellement bourgeois de son caractère. Et
nous comprenons mieux alors pourquoi il s’est tant plû à
nous décrire longuement, minutieusement, sans nous épargner
l’ennui des détails, ce ménage modèle des Wolmar.
Et Mme d ’Houdetot? C’est, on s’en souvient, pendant qu’il élait
plougé tout entier dans son roman que la charmante Sophie vint
tourner la tête au philosophe: la retrouverons-nous donc, elle
aussi, dans la Nouvelle-Héloïse? et la réalité, cette fois présente,
et même brûlante, va-t-elle inspirer et enflammer la fiction?
C’est le contraire qui arriva : c’est la fiction qui ajouta son
charm e poétique aux attraits, déjà si captivants, de la réalité.
Mmo d’Houdetot, en effet, n ’apparut à J e a n -J a c q u e s , pour
enflammer son cœur — et ses sens, comme en témoignent de
reste les Confessions, — qu’après l'achèvement de la quatrième
partie de la Nouvel le-Héloïse, c’est-à-dire après la description de
l’Elysée et la promenade fameuse sur le lac, alors que Julie est
depuis longtemps Mm° de Wolmar. Mme d’IIoudetot n ’a donc pas
pu suggérer à Rousseau, comme on se plaît sans cesse à le
répéter, quelques traits de sa Julie : mais c’est au contraire Julie
qui, sous les traits de Mme d’Houdetot, apparut brusquement à
Jean-Jacques, toute rayonnante à la fois de vive jeunesse et
d’idéale poésie, et Pygmalion se jeta, éperdu d ’amour et d’en-

�48

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

lliousiasme, aux pieds de sa Galalée. «Oui (fait dire Rousseau à
son Pygmcilioiï), digne chef-d'œuvre de mes mains el de mon
cœur ; c’est loi, c’est loi seule (et ici : « C’est bien loi, ma Julie ») ;
je l’ai donné tout mon être, je ne vivrai plus que pour toi. » C’est
ce qu’il pouvait dire, du moins dans les premiers transports de
sa passion pour Mme d'Houdetot, puisqu’il l’aimait alors en poète
et en amant à la fois : «je vis Julie en Mmn d’Houdetot el bientôt
je ne vis plus que Mme d’Houdetot, mais revêtue de toutes les
perfections donlje venais d’orner l’idole de mon cœur » ( Confes­
sions II, 9). Mais on sait qu’à la fin la Galalée de l’Hermitage se
déroba el Rousseau fut replongé dans la triste situation où il a
peint Pygmalion au début de sa « scène lyrique» : « Ce n ’est plus
que de la pierre: je ne ferai jam ais rien de tout cela. » C’est
qu’un autre en avait fait déjà sa maîtresse; et, de même que,
dans le roman, Julie appartenait m aintenant à W olm ar, dans la
réalité Sophie (Mmo d’Houdetot), « é ta it» à Saint-Lam bert; de
sorLe que Rousseau, en face de Sophie, ressemblait en un sens à
Saint-Preux en présence de Mme de W olm ar. C’est grâce à celte
analogie entre la fiction et la réalité qu’on peut, dans les livres
de la Nouvelle-Héloïse qui sont postérieurs à l’apparition de
Mme d’Houdetot, le cinquième et le sixième, trouver un ou deux
traits qui peuvent s’appliquer à Mme d’Houdelot. Par exemple,
quand Saint-Preux écrit à Claire :« elle vit, mais non pas pour
moi ; elle vit pour mon désespoir » (V, 9), on peut croire que
Rousseau n’a pas pu s’empêcher de songer à celle qui ne voulait
vivre que pour Saint-Lambert. Il me paraît aussi que c’est
beaucoup moins à Claire ou à Julie q u ’à la complaisante et
décevante Sophie qu’allaient ces plaintes harmonieuses de SaintPreux : « Femmes, femmes, objets chers et funestes, que la
nature orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous
brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et
l’amour sont également nuisibles et qu’on ne peut ni rechercher
ni fuir impunément. Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou
chimère inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés; beauté,
plus terrible aux mortels que l’élément où l’on t’a fait naître,
malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! C’est toi qui

�LA NOUVELLE HELOÏSE

produis les tempêtes qui tourmentent le cœur hum ain. » (VI, 7)
Moins heureux, en effet, que son Saint-Preux, Rousseau n ’avait
connu, on le sait, avec Mme d’Houdelot, que les orages et les
tourments d ’une p assio n , tolérée d’abord, encouragée peut-être
par de molles complaisances, puis tout à coup réprimée par un
brusque rappel de l’amant averti.
Quant à Saint-Preux, ce serait trop peu de dire qu’il est
Rousseau lui-même, car il est, à lui seul, plusieurs Rousseau,
trois au moins : il est d’abord Rousseau tel qu’il était réellement,
avec les défauts et les qualités que nous lui connaissons : sérieux
et passionné, égoïste et sophiste, et le reste; il est ensuite
Rousseau tel qu'il croijait être, c’est-à-dire, par sa bonté native,
par la fierté d’une âme éprise de Plutarque et de l’antiquité, par
son enthousiasme pour la vertu, un être à peu près sublime; et
il est enfin Rousseau tel qu’il aurait voulu être, non pas meilleur,
ce n ’était pas possible, mais mieux connu, et, dès lors aimé,
comme il le méritait, d ’un amour infini, d ’un amour qui fût, si
l’on peut dire, capable de tout, hors d’oublier l’objet aimé:
l'am our de Julie en un mot. Cet amour et son histoire, c’est la
part de la fiction et c'est le roman même : mais nulle part peutêtre Rousseau ne s’est peint avec plus de vérité et plus d’in­
génuité que dans ce roman, parce que jamais on ne se trahit
mieux et on ne fait mieux connaître le fond de son âme, que
lorsqu’on raconte avec sincérité comment on voudrait vivre et
à quelles conditions on serait heureux.
On pourrait dire que, dans ses Confessions, Rousseau a souvent
écrit le roman de sa vie, mais que, dans son roman de la Nouvelle
Héloïse, qui est le roman de son cœur, il a écrit des confessions
d ’autant plus sincères qu’elles sont involontaires. Par exemple,
pour être pleinement heureux, il ne suffit pas à Saint-Preux
d’être a im é ; il faut encore qu’une main le dirige dans la vie ;
mais celle main doit être une douce main de femme; « dès cet
instant, écrit-il à Julie, je vous remets pour la vie l’empire de
mes volontés; disposez de moi comme d’un homme qui n ’est
plus rien et dont tout l’être n’a de rapport qu’à vous. » Et il a de
même « pour les avis de Claire des déférences coûteuses », c’est

�50

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Claire qui en parle ainsi, et elle ajoute, s’adressant à son amie :
« nous avons pris une si grande habitude de le gouverner, que
nous sommes un peu responsables de lui à notre propre cons­
cience » (IV, 8). Voilà les deux guides que souhaitait sa faiblesse
de caractère, et voilà sans doute aussi comme il se consolait, en
rêvant le contraire, de voir son ménage et parfois sa conduite
dans les mains de deux femmes beaucoup moins poétiques que
Claire et Julie. Mais, puisqu’enfin Saint-Preux acceptait si
volontiers d ’être « gouverné » par des femmes, nous comprenons
mieux pourquoi Rousseau subit les deux Le Vasseur, mère et
fille, et pourquoi aussi, dans son entourage, on les appelait « les
gouverneuses. » Et enfin s’il n ’a pas imaginé, pour Saint-Preux,
de plus grand bonheur que d’être aimé d ’une patricienne, c’est,
suivant une expression de son roman, parce qu’il a voulu
« venger enfin des rigueurs de la fortune le mérite oublié »,
celui de Rousseau, s’entend. Et ainsi le valet qui jadis, malgré
« son mérite » et sa science du latin, devait servir à table la
jolie MUc de Breil, va prendre sa revanche de tous ses affronts
subis et de ses soupirs étouffés, et nous verrons la noble Julie
d’Etange, en dépit des préjugés de caste, tomber, éperdue
d’amour, dans les bras d ’un pauvre professeur.
Ainsi, des souvenirs et des rancunes, des rêves surtout, rêves
d’amour et de bonheur, voilà l’inspiration du roman. Main­
tenant ces rêves et ces souvenirs, Rousseau a-t-il su les incarner
en de vivants personnages? Le roman est bien divisé matériel­
lement en six parties ; mais moralement, pour le développement
du récit, il comprend deux moitiés bien distinctes et que
Rousseau aurait pu intituler : la première, Julie d’Etange et la
seconde, Mme de Wolmar. Dans la première, et dès les premières
lignes, Saint-Preux déclare son amour à Julie, qui l’aime ellemême et se donne à lui ; mais Julie doit, pour obéir à son père,
épouser M. de W olm ar et, dès lors, elle fait le bonheur de
W olm ar et le m alheur de Saint-Preux. Comme d’ailleurs Claire
ne vil que pour son amie Julie, c’est Julie, on le voit, qui est
le centre et l’àme de tout le roman. Voyons donc qui est Julie.
Musset, dans Namouna, comparant Julie à Manon, trouvait

�LA N O U V E LL E H É L O ÏS E

51

celle-ci bien plus vivante; naturellement! Prévost l’avait sans
doute rencontrée tandis qu’elle descendait du coche d’Arras et
elle lui avait paru « si charmante » q u ’aussitôt l’inflainmahle
abbé « s’était avancé vers la maîtresse de son cœur. » Mais
Rousseau, ce n ’est pas dans la réalité, c’est, suivant ses propres
expressions, « dans l’empÿrée », dans le monde idéal peuplé par
lui, à l’Hermitage, d ’êtres selon son cœur », qu’il a puisé la
première idée de son héroïne, et c’est pour cela q u ’elle ne nous
est pas familière, comme Manon, dès les premières pages du
livre; nous n’apprenons à la connaîlre que lentement, au cours
du récit : c’est que Rousseau lui-même, très probablement, n’a
vu que peu à peu se préciser, dans sa rêveuse imagination, ce
qui n’était d’abord que « la plus ravissante image de l’am our ».
Insensiblement cette « créature parfaite », qu’il avait demandée
« au pays des chimères », il lui a donné des traits empruntés à
la réalité, c’est-à-dire, au souvenir des femmes qu’il a connues
et aimées. Et alors il a eu devant lui, non plus, comme il l’a
appelée d’abord, je 11e sais quelle « sylphide », on, comme l’a
appelée Musset, « une ombre vaine », mais bien une ligure
vivante : la preuve qu’elle vit, c’est que, dès qu’elle parut, au
milieu du dix-huitième siècle, hommes et femmes en raffolèrent ;
or, on n’aime dans un roman que ce qui vit ou paraît vivre.
Veut-on la voir ? Elle est blonde — naturellement : «M1Iede Breil,
nous dit Rousseau, avait sur son visage cet air de douceur des
blondes auquel mon cœur n ’a jam ais résisté. » Julie a celte par­
ticularité que « ses sourcils sont plus châtains et ses cheveux
plus cendrés » — et Mme de W arens n ’avait-elle pas « des cheveux
cendrés d’une beauté peu commune » ? Julie, et c’est ce qui la
distingue, celte fois, de toute autre personne, a, sous l’œil droit,
une tache presque imperceptible et aussi une très mince cica­
trice sous la lèvre ; enfin une légère sinuosité, qui sépare le
menton des joues, rend leur contour moins régulier et plus
gracieux. Elle plaît et séduit sans être d ’ailleurs régulièrement
belle et même sans éclipser ses compagnes ; et Claire lui dit avec
une grande franchise : « mille femmes sont plus belles que toi et
ont autant de grâce. » D’où lui vient donc son charme irrésis-

�52

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

tible ? de sa voix touchante, qui semble être le son de son âme,
c’est-à-dire d’une âme à la fois tendre et passionnée qui n ’existe
que pour aimer el se donner. Saint-Preux, à la lecture de ses
lettres, s’écrie : « à chaque mot, n’entend-on pas ta voix c h a r­
mante ? » Nous de même, en lisant Rousseau, en écoutant chanter
ses phrases, pleines d ’harm onie et de tendresse, nous croyons
entendre la douce voix de Julie, cette voix si prenante que,
suivant le mot de Claire, « tous les cœurs volent au devant
du sien. »
La doctrine de Rousseau dans l'Emile, c’est que « la femme est
faite spécialement pour plaire à l’homme » ; et c’est dans cet
unique but, c’est pour le bonheur d’Emile qu’il élèvera Sophie.
Julie de même, dans la première inspiration du roman,
n’a été créée que pour faire la joie et la consolation de Rousseau,
pour apaiser cette soif d’aimer qui le dévore à l’Hermitage; elle
aura donc ce qui me paraît avoir particulièrement séduit
Rousseau dans les femmes qu’il a aimées. Quand il parle de
Mmcde Warens, il se rappelle « son regard doux, son air caressant
et tendre » ; la première fois qu’il vit Thérèse, il fut « frappé
de son regard vif et doux qui pour lui n’eut jam ais son sem bla­
ble. » Mme d’Hondelot enfin pourquoi l’a-l-il si passionnément
aimée? Elle n’était point belle, nous dit-il lui même, mais « sa
physionomie était à la fois vive et douce, et son caractère était
angélique; la douceur d’âme en faisait le fond. » Ainsi aménité
du caractère, douceur du regard et de la physionomie, voilà ce
que recherche dans toute femme ce cœur si extraordinairement
ombrageux et sensible, qu’un rien froisse et meurtrit, que « les
duretés d’un ami occupent la nuit, à la promenade, partout. »
EL c’est pourquoi Julie, étant la femme de ses rêves, aura par
dessus tout « une inaltérable douceur. » Tout le monde autour
d’elle l’adore, et « sais-tu, lui dit Claire, quelle en est la cause?
C’est celte âme tendre et celle douceur d’attachem ent qui n’a
point d’égale; c’est le don d’aimer, mon enfant, qui le lait
aimer. »
El enfin Julie ne ressemble pas seulement à telle ou telle
femme ou jeune fille, elle ressemble encore et surtout à

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

53

Rousseau, car Rousseau était parfaitement incapable de donner
à ses personnages une âme qui fût foncièrement différente de la
sienne, pour la bonne raison qu’il ne connaissait bien que Rous­
seau, ne s’étant jamais sérieusement intéressé qu’à Rousseau. Les
femmes, par exemple, qu’il a rencontrées, pourquoi aurait-il
perdu son temps à les étudier, puisqu’à première vue, on le sait,
il a fait leur conquête? un conquérant n’a pas besoin d’être un
psychologue (1). A-t-on remarqué que, lorsqu’il nous présente
une des nombreuses femmes ou jeunes filles dont il a plus ou
moins troublé le cœur, ce n’est guère que leur physique qu’il
nous dépeinUel qui semble l’avoir préoccupé ? Ce qu’il dit de
ses jeunes écolières de Cbambéry est à cet égard caractéristique.
Voici Mlie de Millarède : c’est une brune très vive, mais un peu
maigre. Ml|c de Menthon, très mignonne, avait au sein une cica­
trice qui donnait bien des distractions à son professeur. (Le
professeur Saint-Preux s’en serait-il souvenu, quand il rem ar­
quait chez Julie cette légère cicatrice qui lui était restée sous la
lèvre ?) M'Ie de Challet, elle, était une tille faite: grande, belle
carrure, de l’embonpoint; sa sœur enfin était la plus belle femme
de Chambéry. Et, plus tard, il nous donnera de Mme d’Epinay le
signalement que voici : « Elle était fort maigre, fort blanche et
de la gorge comme sur m a main. »

(

Nous sommes, on l’a vu, minutieusement renseignés sur les
attraits physiques, et j ’en ai omis, de Julie d’Etange ; nous le
sommes un peu moins sur les particularités de son caractère et
de son esprit. Elle est intelligente, cultivée, surtout enthousiaste

i

(1) Que R o u sseau fû t u n m au v a is p sy ch o lo g u e, c’e st ce d o n t il c o n v e n a it
im p lic ite m e n t lu i-m ê m e q u a n d il d isa it : « Il n ’y e u t ja m a is d ’h o m m e m oins
curieux de ce q u i n e le to u c h e en a u cu n e so rte , ni de plus m auvais observa­
teur, q u o iq u ’il a it c ru lo n g te m p s en ê tre u n trè s bon, p a rce q u ’il c ro 3’a it
to u jo u rs b ien v o ir q u a n d il ne fa isa it q u e se n tirv iv e m e n t. » (deuxièm e D ia­
logue). Le m o ra liste , com m e R ousseau, c o n n a ît l ’h o m m e en gén éra], « le
c œ u r h u m a in », com m e on d is a it a u d ix -se p tiè m e s iè c le ; il ne d istin g u e p a s
assez les h o m m e s les u n s des a u tre s , p a rc e q u ’il n ’est p a s a c u rie u x » des
p a rtic u la rité s , des d ifférences de c a ra c tè re : « il e st p lu s aisé, d it La
R ochefo ucauld, de c o n n a ître l’h o m m e en général que de c o n n a ître un h o m ­
m e en p a rtic u lie r. » E t R ousseau lu i-m ê m e fa is a it cet aveu à B e rn a rd in de
S a in t- P ie r r e : « Je c ro is c o n n a ître l ’h o m m e ; m ais p o u r les h o m m e s, je ne
les c o n n ais pas. »

�54

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

de la vertu - puisque Rousseau était tout cela ; sensible, cela
va sans dire, pitoyable et bonne. Pour qu’elle ne soit pas tout
à fait sans défauts, on l’a faite un peu gourmande, et d’ailleurs
prêcheuse à souhait, et nous savons encore de qui elle tient ces
deux travers-là. Mais elle a un autre défaut qui est bien plus
conséquent, et que Rousseau lui a peut-être donné sans s’en
douter, car il la voulait à peu près parfaite — mais ici encore
il l’a faite à son image — et ce défaut, c’est la faiblesse de carac­
tère, cette faiblesse qui lui fera commettre, comme à Rousseau
lui-même, ses fautes les plus graves, et peut-être même la
première et la plus grave de toutes, s’il est vrai, comme elle
l’écrit à Claire, que « c’est la pitié qui l’a perdue. »
Maintenant tous ces traits un peu trop vagues ne lui donne­
raient pas un bien grand relief et ne réussiraient pas à faire
d’elle un personnage bien vivant, ce à quoi d’ailleurs Rousseau
n’était pas fort habile, comme tous les écrivains qui ne savent
pas se déprendre d’eux-mèmes. Comment donc, par quels
procédés, Rousseau est-il parvenu, lui si peu psychologue et
si peu créateur d’âmes, à faire vivre Julie, à nous faire croire
à Julie, à nous intéresser à elle et à nous inquiéter pour elle,
depuis le moment où elle baigne de ses pleurs sa première lettre
à Saint-Preux, jusqu’au jour où, sur son lit de mort, elle
envoie à son amant un dernier adieu? Si elle vit pour nous,
c’est parce que Rousseau, à force de penser à elle dans sa
solitude de l’Hermitage, et de l’évoquer dans ses rêves, l’a,
pour ainsi dire, animée de toute l’ardeur de sa jeunesse près
de finir qui lui remontait au cœur, et l’a comme illuminée
du feu de ses désirs et de ses amours inassouvis. Aussi, voyez
comme il s’émeut, s’attendrit et s’enflamme encore toutes les
fois que, dans ses œuvres, il lui arrive de parler de sa Julie!
Il sait qu’il a mis en elle le meilleur de lui-même, ce qu’il y avait
dans son cœur, malgré ses susceptibilités et ses rancunes, de
chaude affection pour ceux q u ’il était en train d ’aimer, d ’enthou­
siasme sincère pour la beauté morale et les héroïques vertus.
Et, c’est pourquoi Julie, malgré ses défaillances, esl éprise de
grandeur, s’exalte au souvenir des belles actions qu’elle a lues

�LA NOUVELLE HELOÏSE

dans le Plutarque de Saint-Preux et qu’elle rappelle à son
amant malheureux pour relever son courage ; mais surtout elle
trouve dans son cœur ces accents tour à tour passionnés et
tendres que Rousseau a appris non seulement à ses contempo­
rains, mais encore à ceux qui, après lui, devaient prêter aux
femmes, pour parler comme l’auteur d’Atala, « ces paroles
magiques qui endorment toutes les douleurs. » Qu’on me per­
mette, pour qu’on la connaisse mieux, de la faire parler un
instant : « Je le sens, mon ami, le poids de l’absence m’accable.
Je ne puis vivre sans loi, je le sens. Je parcours cent fois le
jour les lieux que nous habitions ensemble et ne t’y trouve
jamais. Je t’attends à ton heure ordinaire, l’heure passe et tu
ne viens pas. Ah ! si tu savais quel pire tourment c’est de rester,
quand on se sépare, combien tu préférerais ton état au mien ! »
Et, quand elle croit avoir à se plaindre de son amant, quelle
délicieuse tendresse elle sait mettre dans ses reproches : « Et
toi aussi, mon doux ami I toi, l’unique espoir de mon cœur,
tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse ! »
Je voudrais, par ces courtes citations, faire sentir ce qui, dans
la Nouvelle-Héloïse, a ému et ravi les lecteurs du dix-huitième
siècle, habitués à la prose brillante, mais un peu sèche et, pour
ainsi dire, toute intellectuelle, des écrivains les plus lus alors et
les plus justem ent admirés. Les contemporains d’ailleurs ont vu,
aussi bien que nous, tous les défauts du roman. Rousseau en
somme nous raconte une histoire absurde, et même assez
fâcheuse, puisqu’elle aboutit à une espèce de ménage à trois :
Saint-Preux entre M. et Mme de Wolinar, c’est presque Rousseau
vivant entre Claude Anet et Mmo de Warens, et, plus tard, rêvant
de vivre entre Saint-Lambert et Mmc d’Houdetot, c’est-à-dire,
partageant tantôt la couche et tantôt seulement le cœur de celle
qu’il aime. Saint-Preux, du reste, sauf de courtes révoltes, est
très aise de voir Julie, qu’il aime toujours, au bras de W olm ar :
« il faut, disait à ce propos Fréron, que les philosophes soient
des êtres bien supérieurs aux autres hommes pour soutenir
de sang-froid une pareille vue. » Le philosophe W olm ar luimême est si supérieur aux autres qu’il ignore les faiblesses

�56

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

humaines, la jalousie par exemple ; l’on sait que c’est lui qui,
sachant tout le passé de Julie, fait venir Saint-Preux sous son
toit : il est sublime, mais il est fou. Et il n ’est pas le seul qui,
voulant faire l’ange, fait la hôte. Tous ces gens-là, disait avec
raison Grimm, ((tiennent dans toutes les occasions une conduite
exactement opposée à ce que tout homme raisonnable et sensé
en attend» (Correspond. littér. IV, 344).
De toutes ces personnes, c’est celle qui devrait être la plus sage,
c’est la mère de Julie, qui commence la série des sottises et qui,
par là, est cause de tout. Elle qui sait, ou doit savoir, que sa fille
est une âme passionnée et faible, — les deux choses vont souvent
ensemble, témoin Rousseau —, s’avise de lui donner pour maître
un jeune homme enthousiaste et beau parleur. Quand elle
s’aperçoit enfin de ce qu’elle appelle « sa fatale illusion», sa
fille est déshonorée. Saint-Preux pourtant est loin d’être « l’in­
fâme et odieux corrupteur» que flétrit Marmontel dans son
Essai sur les romans. Il est jeune, il aime Julie et il a le droit
d’écrire à la mère de Julie: «Si je pus abuser un jour de votre
estime, je m ’abusai le premier moi-même. » Son « crime » n’est
pas, pour cela, comme il le prétend, tout à fait « involontaire »,
et il n’en est pas moins une très vilaine action, puisque Julie
n'a pas vingt ans et qu’elle est son élève. Quant à Julie, si sa
jeunesse même est son excuse, il est toutefois étrange, comme
le fait observer Fréron, que, bien née et chaste, ce soit elle qui
donne la première à son am ant un baiser, le premier baiser de
l’amour ! et il nous déplaiL de même qu’elle soit si pressée d’in ­
diquer à Saint-Preux — et avec si peu de honte, puisqu’elle
parle si bien — ce « hameau solitaire, près des coteaux fleuris
d’où parlla source de la Vevayse », qui doit abriter leur bonheur.
On oublie cependant, en les excusant par « le délire de la
passion », ses coupables complaisances ; mais ce qu’on a le plus
de peine à lui pardonner, c’est que, maîtresse de Saint-Preux,
elle consente à devenir la femme de W olm ar : pourquoi ne
lui dit-elle pas la vérité? Quelqu'ingéniosilé qu’ait déployée
Rousseau pour la mettre dans une situation qui fasse excuser
son silence (la parole de son père à dégager), Julie reste inex-

�LA NOUVELLE HELOÏSE

ensable d’avoir trompé un honnête homme, et c’est Rousseau
lui-même, le Rousseau des Rêveries qui, en cette occurrence, va
apprécier sa conduite : « les choses qu’il importe à un homme
de savoir (et la virginité de sa fiancée est de celles là sans
doute) ne sont peut-être pas en grand nom bre; mais elles sont
un bien qui lui appartient et dont on ne peut le frustrer sans
commettre le plus inique de tous les vols » (4mc Promenade). Et
voilà pourtant ce qu’a fait, par faiblesse encore, par folle con­
descendance pour son père, la divine Julie! Eh bien I et c’est
une nouvelle surprise, elle n’est pas si coupable qu’elle en a
l’air : la suite nous apprend, en effet, que W olmar, quand il a
demandé la main de Julie, n ’ignorait rien de ce que Julie a
accordé à Saint-Preux. En sorte que si Julie ne reste pas moins
blâmable de s’être tue, puisqu’elle ne savait pas W olm ar si bien
instruit, elle est, de fait, moins coupable, puisqu’elle n ’a fait
aucun tort à W o lm a r; pour reprendre le raisonnement de
Rousseau, « elle ne lui vole aucun bien », puisque la chasteté de
sa femme et même le cœur de sa femme (car W olm ar sait aussi
que Julie aime toujours Saint-Preux), ne sont pas des hiens, en
tous cas ne sont pas ce qu’ils devraient être, les biens suprêmes,
pour ce mari philosophe. Mais dès lors tout l’odieux, dont l’a u ­
teur avait maladroitement chargé Julie, passe, si j ’ose dire, avec
le reste, sur la tête de Wolmar, puisque W olm ar a le ridicule
courage d’offrir son nom, et la cruauté d’infliger ses caresses à
la malheureuse Julie.
Mais non, Julie ne sera pas malheureuse : Rousseau ne veut
pas que « le sage W olm ar » ait eu tort de l’épouser : « Je des­
sinai, dira-t-il dans les Confessions, les deux caractères de
Wolmar et de Julie dans un ravissement qui me faisait espérer
de les rendre aimables tous les deux et, qui plus est, l’un par
l’autre. » Il n’a réussi qu’à moitié : il n’a su, de son Wolmar,
faire qu’un solennel imbécile; mais il est vrai que Julie reste
aimable ju sq u ’à la fin malgré ses fautes et, ce qui est cent fois
pire, au moins pour le lecteur, malgré son intarissable prêcherie.
Sa grâce est la plus forte ; cette grâce fut souveraine sur les con­
temporains qui, après avoir eu pour Julie d’Etange les yeux de

K -i

151

�58

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Saint-Pi eux, gardèrent toute la ferveur de leur sympathie à Mmcde
Wolinar. Voyons-donc, sans nous arrêter aux détails du récit, ce
que le mariage a fait de Julie : il en a fait une tout au Ire personne.
Julie, nous dit expressément Rousseau dans ses Confessions, qui
« est née avec un cœur aussi tendre qu’honnête, se laisse vaincre
à l’amour étant fille -, mais elle retrouve, étant femme, des forces
pour le vaincre et elle redevient vertueuse » ; c’est là toute la p h i­
losophie du roman. Dans une très belle lettre, encore que trop
longue (elle a plus de vingt pages), Julie explique loyalement à
Saint-Preux le changement profond qui vient de se faire en elle :
elle était partie pour la cérémonie nuptiale jurant dans son cœur
un amour éternel à son amant ; la solennité de la cérémonie, la
présence des siens, de M. et Mme d’Orbe qui sont des époux
fidèles, et, plus encore, la présence de Dieu dans ce temple si
simple (ju’il remplit de sa majesté, tout cela fait une telle
impression sur elle q u ’elle frémit à l’idée du parjure q u ’elle
allait comm ettre; et quand le pasteur, écrit-elle à Saint-Preux,
« me demanda si je promettais obéissance et fidélité à celui que
j’acceptais pour époux, ma bouche et mon cœur le promirent. Je
le tiendrai ju sq u ’à la mort ». Et en effet elle tiendra ju sq u ’à sa
dernière heure ce qu’elle vient de promettre à l’église, et c’est
l’objet de la seconde partie, où l’on voit Mmc de W olm ar, épouse
fidèle, et même épouse aimante et mère dévouée, effacer et
racheter les fautes de Julie d’Etange.
Une aussi radicale et surtout une aussi brusque métamorphose
est-elle vraisemblable? .Oui, pour Rousseau, mais pour lui seul.
Les contemporains s’en sont étonnés e tF ré ro n l’appelle « le mira­
cle de la bénédiction nuptiale » ; et si je cite souvent Fréron,
c’est parce que, de tous les contemporains; il est celui qui a le
mieux parlé de la Nouvelle-Héloïse. Un catholique de ce temps,
un janséniste, par exemple, eût expliqué aisément celte conver­
sion de Julie qui paraît, en effet, miraculeuse tant elle est
inattendue: il y aurait vu un effet de la grâce. Mais Rousseau,
comment a-t-il pu imaginer une aussi subite conversion, lui
qui ne croit pas aux miracles? le plus naturellement du monde,
et il vaut la peine de le montrer, car la façon même dont il a

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

59

conçu cette transformation de Julie nous fait, je crois, mieux
comprendre ses procédés de composition et même certains
traits de son caractère. Rousseau n’est pas historien, je veux
dire: il n’est pas attentif au progrès des choses, ici à la lente
évolution d’un caractère. Un esprit systématique comme le sien
ne s’intéresse pas à l’histoire d’une âme ; et c’est pourquoi
Julie se donne à Dieu, comme elle s ’est donnée à son amant,
dans un brusque élan de l’âme, car il n’y a pas eu plus de
gradation dans son amour et dans sa chute qu’il n ’y en a
aujourd’hui dans son retour à la vertu. La veille de son m a­
riage, elle écrivait à Saint-Preux : « Ce triste cœur le restera
jusqu’à mon dernier soupir. » Et le lendemain de son mariage:
« tout est changé entre nous, Julie de W olm ar n’est plus votre
ancienne J u l i e ; . . . . Oublions touL le reste et soyez l’amant de
mon âme. » A-t-elle donc elle-même tout oublié ? Rousseau
l’affirme et sait-on pourquoi? parce que Julie, c’est, au fond, je
l’ai dit, Rousseau lui-m êm e et que Rousseau s’est transformé
ou, du moins, a cru se transformer aussi rapidement que Julie.
Qu’y a-t-il en somme dans la conversion de Julie? une grande
émotion ressentie à l’église et, à la suite de celle émotion, la
volonté et le serment de renoncer à l’amour et de se donner à
son époux et à Dieu. De même Rousseau, à la suite de ses
premiers succès, qui brusquem ent l’avaient rendu célèbre,
avait, sous le coup de l’émotion, pris, et très sincèrement, la
résolution de renoncer à ses mauvaises habitudes de vie et de
devenir l’homme de ses nouveaux principes et c’est ce qu’il appe­
lait un peu prématurément, sa grande réforme morale. Ainsi être
ému, regretter son passé, s’enthousiasmer pour le devoir et la
vertu, c’était, pour Rousseau, devenir un autre homme ; et
c’est, de même, pour Julie, « se sentir renaître et commencer
une autre vie. » Admettons donc, puisqu’il le faut pour la suite
du récit, que Julie a eu, comme Rousseau, son chemin de
Damas. Julie est morte et mort son coupable amour : Rousseau
nous convie m aintenant à admirer une honnête femme qui
s’appelle Mme de W olmar.
Mais que va faire Saint-Preux? Ce que ferait Rousseau en un

�60

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

cas semblable: il sc plaindra avec éloquence, voyagera —
comme Rousseau, l'éternel nomade, — visitera Paris, et, dans
les salons, se sentant étranger et méconnu, il dira beaucoup de
mal des Parisiennes et il critiquera sincèrement la comédie
française, car il a lu la Lettre à d’AIembcrt. Il se sera muni, du
reste, d’un protecteur qui le conduira à Londres, comme fera
un jour pour Rousseau Hume, « son cher patron » : ce protec­
teur, Mylord- Edouard, qui est surtout un ami, fera à SaintPreux «u n e pension» que Saint-Preux, qui est, paraît-il,
délicat, ne veut point « irrévocable » : ainsi Rousseau acceptera
plus lard, non pour lui, certes ! mais pour Thérèse, et juste­
ment d’un autre Mylord (Mylord Maréchal) une pension de six
cents livres. Quand Rousseau a écrit dans ses Confessions qu’il
« s’identifia» avec Saint-Preux, il ne croyait peut-être pas si
bien dire. Ce ne sont-là d’ailleurs que de menus détails que
je me suis amusé à relever parce qu’ils m ’ont paru curieux ;
mais le fond du caractère, c'est bien, chez l’auteur comme chez
son héros, le manque d’énergie, la soumission et le plaisir de
se sentir soumis à des gens qui vous aiment, ici, dans le roman :
à Julie et à Claire d’abord, puis à Mylord Edouard et enfin à
W ohnar lui-même. Du reste Rousseau a donné aussi à SaintPreux son ardente et fine sensibilité, son intelligence des
beautés de la nature, ce qui nous vaudra des tableaux adm ira­
bles, son goût de la discussion et, cela va de soi, de la prédica­
tion, et enfin, pour notre plus grand plaisir, la flamme de son
éloquence, les emportements et les adresses de sa dialectique,
toutes les passions de son âme et toutes les séductions de son
génie. Les femmes qui « s'enivrèrent de son livre » n ’avaient
pas tout à fait tort de croire que son roman était sa propre his­
toire, puisque c’était l’histoire, ou, tout au moins, le rêve de
son cœur, et qu’il s’en était « enivré » lui-même tout le premier
au milieu de ce qu’il a appelé ses « brûlantes extases » de
l’Hermitage et de Montmorency. La fiction ici reflétait si bien la
réalité que plus d’une lectrice, émue par les accents de SaintPreux, dut répéter le cri que Jean-Jacques lui-même avait a rra ­
ché naguère à Mme d’Houdetol dans le bosquet d’Eaubonne :
« non, jamais amant n’aima comme vous. »

�LA NOUVELLE HELOÏSE

61

Jamais, en effet, dans le roman français, el jamais aussi dans le
siècle de l’esprit et de la galanterie qu’était le siècle de Crébillon
el de Voltaire, la passion n’avait parlé un si brûlant et même un
si noble langage : c’est ce qui enchanta les lecteurs de la NonvelleIléloïse dans celte première partie où la passion est souveraine.
Des trois choses qui ont fait la grande originalité du roman,
l'éloquence de la passion, le relèvement moral de Julie et,
pour me servir du terme consacré, le sentiment de la nature,
ce sont les deux premières qui ont surtout impressionné les
lecteurs du dix-huitième siècle. Je dirai tout à l’heure, à propos
de la seconde partie, le but moral de l’œuvre et comment il fut
compris par le public ; mais ce furent surtout, comme il fallait
s’y attendre, les accents nouveaux que Jean-Jacques avait appris
à l’amour, qui firent le grand, le prodigieux succès de la NouvelleHéloïse. Les cœurs frissonnèrent et s’attendrirent tour à tour et
les larmes coulèrent des yeux, «douces larm es» et «larmes
délicieuses», comme le répètent à l’envi les épîlres brûlantes
qui furent alors écrites à Rousseau el qu’on ne peutlire soi-même
sans émotion dans les manuscrits conservés à la Bibliothèque
de Neuchâtel (1). Les gens de lettres eurent beau railler el pro­
tester: les uns, comme Voltaire, au nom de la langue française ;
(1)
M. M ornet en a d o n n é de c u rie u x e x tra its d a n s «L es a d m ira te u rs
inconnus de la Nouvelle-Héloïse » : Ilcvuc du mois 1909, I, 535. V oir aussi de ce
m êm e a u te u r : « L 'influence de J.-J . Rousseau au XVIII"'" siècle » d a n s les
Annales J.-J. Rousseau, VIII. On y p e u t jo in d re ces tém o ig n ag e s-c i: « T o u t
à coup je d ev ien s a tte n tif, je m ’en flam m e,., je m e c ro is d a n s les b o sq u e ts de
Clarens, je lis le v o lu m e d ’u n e b a le in e et, q u a n d j ’a p p re n d s q u ’il y en a six,
m on c œ u r p a lp ite de jo ie » (M e rc ie r. Mon bonnet de nuit, 1784). E t, du
m êm e : « je te re lir a i, ro m a n d iv in » (Sonycs philosophiques, 1708). « Il y a,
dira à sou t o u r R iv a ro l, des pages, d a n s la Nouvelle-Héloïse, q u i o n t été
touchées d ’un ra y o n de so le il.» Voici enfin u n tém oignage in é d it : u n c e rta in
F rançois, a n cien c o rn e tte de c av a le rie, e st «fou de Julie... Le c ro ire z-v o u s,
j ’ai été tro is jo u r s sa n s o se r lire la d e rn iè re le ttre de M. de W o lm a r à S a in tl'reu x : Ju lie o u m o rte ou m o u ra n te é ta it une idée q u e je ne p o uvais s o u ­
te n ir... qui vous l it (écrit-il à R ousseau) et n ’ad o re pas la v e rtu est un m o n stre. »
Rien ne p o u v a it ê tre p lu s doux q u e ccs d e rn ie rs m ots au c œ u r de Je a n Jacques. V oilà donc ce q u e V o ltaire, qui ne p u t ja m a is d ig ére r le succès de
la Nouvelle-Héloïse, affectait d ’a p p e le r en co re en 1770 u n e espèce de vogue :
« On ne c ro ira p a s u n jo u r , é c riv a it-il d a n s ses Questions sur VEncyclopédie,
à l ’a rtic le Bourreau, q u e de tels ouvrages a ie n t eu u n e espèce de vogue. E lle
ne fe ra it pas h o n n e u r à n o tre siècle, si elle a v ait d u ré . » E n ré a lité elle alla
g ra n d issa n t ju s q u ’à la fin d u siècle.

�62

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

d’autres, comme Grimin, au nom des «convenances » ; d’autres,
comme Marmontel, au nom de «la morale», et tons, sans en
rien dire, au nom de leur jalousie; «dans le public, dit avec
raison Rousseau, il n’y eut qu’un avis» et j ’ajoute: chez les
femmes il n’y eut qu’un rêve, celui d ’être aimées d’un SaintPreux. Marmontel, qui veut m ontrer tout le mal que l'ait aux âmes
des lectrices « l’odieux et l’infâme Saint-Preux », nous confirme
à quel point cet infâme a touché les cœurs, lorsqu’il écrit en
maugréant : «c’est à peine si la plus sévère oserait se promettre
de n’être pas une Julie s’il y avait pour elle un Saint-Preux (1). »
N’est-il pas curieux de rapprocher cette aigre censure de
Marmontel, que le succès de la Nouvelle-Héloïse a subitement
rendu si pudique, du naïf témoignage que Rousseau recevait
de son vieil ami Roguin : » les femmes les plus sages voudraient
être Julie, pourvu que ce fût le tendre, constant et délicat SainlPreux qui les eût fait tomber (2). »
Le roman de Rousseau étail venu à son heure : quand il parut
(en 1761), le siècle avait, pour ainsi dire, comme Rousseau,
dépassé la moitié de son âge : à force de raisonner avec les
(1) R ousseau d it, d a n s ses Confessions, q u ’à l’a p p a ritio n de la NouvelleHéloïse, « le s s e n tim e n ts fu re n t p a rta g és chez les gens de le ttr e s .» E n effet,
le Mercure e t l’Année littéraire fu re n t p o u r, les Encyclopédistes fu re n t
contre. Je p a rle ra i a ille u rs du m é c h a n t p a m p h le t de V o ltaire : « L e ttre s su r
la N ouvelle-H éloïse ou A loïsia » ; G rim m , d a n s sa Correspondance littéraire
(IV, 432) fu t sin g u liè re m e n t in ju s te , a in si q u e M arm ontel d a n s so n E ssai sur
les romans considérés du côté moral. (Œuvres, 1819, n i , 598). Il y e u t, d a n s le
cam p en cy c lo p é d iq u e, u n e exception, ce fu t d ’A lem b ert, leq u el s ’ex p rim e
a in si : « Je c ro is que le m é rite de ce ro m an ne p e u t ê tre b ien se n ti q u e p a r
des p e rso n n e s qui a ie n t aim é avec a u ta n t de passion q u e de te n d re ss e , p e u tê tre m êm e q u e p a r des p e rso n n e s d o n t le c œ u r so it a c tu e lle m e n t p é n étré
d ’u n e p assio n p rofonde, h e u re u se ou malheureuse. » (Œ u v re s, é d it. B elin,
1822, t. iv, 461), d ’A le m b e rt pense é v id e m m e n t, en é c riv a n t ce d e r n ie r m ot, à
u n e a u tre J u lie (à J u lie de L espinasse) à « c ette in ju s te e t c ru e lle a m ie », dont
il a v ait, p o u r sou m a lh e u r, so u h a ité d ’ê tre le S a in t-P re u x . — L’ou v rag e « fini »
dès le 24 octo b re 1758 (à Rey), a v ait p a ru en fé v rie r 1761.
(2) M endelssohn, p a rla n t de la Nouvelle-Héloïse, é c rit en 1761 q u e c’e st « un
ouvrage q u ’on s'a rra c h e des m ain s en A llem agne e t d o n t on p a rle d a n s to u te s
les so c iétés. » M endelssohn a b e au tro u v e r de l’a ffectatio n et de l’em phase
d a n s R ousseau, on d it p a rto u t a u to u r de lui que « le langage de la passion,
d a n s la Nouvelle-Héloïse, e st su b lim e , in sp iré , divin. » Q u a n t au ré c it de la
m o rt de Ju lie , on tro u v e q u e « c’est u n c h ef-d ’œ u v re . » (Mendelssohn’s
gesammelte Schriften, L eipzig, 1844, IV.

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

63

Philosophes, de rire avec Voltaire, et de se débaucher avec les
romanciers licencieux et les conteurs libertins, tels que Crébillon
fils ou le chevalier de Boufflers, dont Aline précisément avait
paru l’année même de la Nouvelle-Héloïse, on avait perdu l’h a ­
bitude d’aimer, j ’entends: avec son cœur. « L’am our s’éteint,
disait, dans ses curieux cahiers, d’Argenson ; ce siècle est tourné
à la paralysie du cœur ; les hommes d’aujourd’hui n’ont plus de
passions. » Sainte-Beuve, citant ces phrases expressives de
d’Argenson, trouve avec raison qu’elles expliquent le succès de
Rousseau « venant apporter au siècle ce dont il manquait le
plus, un tlot de vrai sentiment ; » (1) — ce dont il m anquait le
plus et ce dont maintenant, pour avoir trop longtemps méconnu
les besoins du cœur, il était le plus avide ; en sorte que, comme
par un inconscient et providentiel accord, le siècle et l’auteur
avaient trouvé, dans la Nouvelle-Héloïse, l’un en la lisant, aussi
bien que l’autre en l’écrivant, et suivant les expressions mêmes
de l’auteur, de quoi « apaiser leur soif d’aimer. » C’est qu’ici il
ne s’agit plus d’un caprice, de ce q u ’on appelait' alors « une
passade », c’est-à-dire, suivant le mot de Duclos, « d’une chose
qui ne tire pas à conséquence. » Saint-Preux aime de toute son
âme, car il sait que « le véritable amour ne peut se passer du
cœur ». Il sait encore que « toute grande passion est sérieuse»
etque, lorsqu’elle s’empare d’une âme, elle l’occupe tout entière
et pour toujours. Au début de leur liaison, Julie avait écrit à
Saint-Preux : « Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes et
par le tour com m un de nos goûts, que l’amour sera la grande
affaire de nos vies. » Il est l’unique affaire pour Saint-Preux
qui, au moment de partir pour Paris, écrit à sa maîtresse : « Je
t’en donne aujourd’hui ma foi qui ne sera point violée. J ’ignore,
dans la carrière où je vais m ’essayer pour te complaire, à quel
sort la fortune m ’appelle ; mais jamais les nœuds de l’amour ni
de l’hymen ne m’uniront à d’autres qu’à Julie d’Etange ; je ne
vis, je n’existe que pour elle et mourrai libre ou son époux. » Et
ce serment de fidélité, Saint-Preux le tiendra ju sq u ’à la tin :
d’un bout à l’autre du roman, il ne vit et ne respire que pour
(1) Causeries du L undi, XII, 129.

�64

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Julie, — comme des Grieux, sans doute, et je ne l’oublie pas,
pour Manon ; mais Prévost n’est pas, comme Rousseau, un
grand écrivain, et si la passion parle toute pure dans Manon
Lescaut, elle n'y parle pas le langage éloquent et élevé qu’elle
parle si souvent par la bouche de Julie et de Saint-Preux.
Chateaubriand révisant, pour ainsi dire, en 1826, cet enthou­
siasme pour Rousseau qui lui avait inspiré en 1797 son Essai sur
les Révolutions, ne peut se tenir pourtant d’admirer « une soixan­
taine de lettres de la Nouvelle—Héloïse, qu’il faut relire, dit-il,
comme je fais à présent même, à la vue des rochers de la Meillerie. Là, placé dans la véritable nature de son talent, Rousseau
arrive à une éloquence de passion inconnue avant lui. » (1) Ce qui,
avant lui, n’était pas moins inconnu dans la littérature, et ce
qui fut certainement une nouveauté de la Nouvelle-Héloïse,
c’était qu’un roturier pût être un héros de roman el fût aimé
d’une patricienne. Je n ’oublie pas que d’autres romanciers,
comme Marivaux, ont peint avant Rousseau, et selon l’expres­
sion de Brunetière, « les conditions médiocres » (2) ; par exem­
ple, la boutique d’une lingère dans Marianne el la maison bour­
geoise des demoiselles Habert dans le Paysan parvenu; mais
aucun romancier, pas même Marivaux, n’a donné dans son
livre à un plébéien la place d’honneur et le rôle prépondérant
que’Rousseau a donnés dans le sien à Saint-Preux. C’est une
figure assez déplaisante que le Jacob du Paysan parvenu; quant
à Marianne, elle nous est bien présentée comme une orpheline
sans famille et sans nom, mais elle ne manque pas d’être, à la
fin du livre, d’une illustre origine, tout comme, chez Prévost,
cet enfant naturel, Cléveland, qui se trouve finalement avoir
pour père le maître de l’Angleterre.
Quant à Richardson, si lu el si admiré à celle époque, el dont
Rousseau certes s’est inspiré (3) (encore qu’on ait, je crois,
exagéré sa dette envers l’auteur de Clarisse Harlowe el de Paméla),
(1) lissai sur les Révolutions, é d it, de 182G, I, 121.
(2) Etudes critiques, l i t , 143.
(3) V oir, s u r ce p o in t, T exte : Rousseau el les origines du cosmopolitisme
littéraire, 181)5.

�LA NOUVELLE HELOÏSE

on sait combien ses Harlowe sont pleins de morgue nobiliaire ;
et si Paméla, elle, n ’est q u ’une servante, elle garde, même mariée
à son seigneur et maître, les sentiments les plus humbles, sinon
les plus serviles: Saint-Preux est, de par son amour, l’égal
de Julie d’Etange, car l’amour ne connaît pas les distinctions
sociales ; est-ce que le cœur d’un bourgeois n ’aime pas aussi
bien que le cœur d’un gentilhomme, et est-ce que, pour une
femme, la noblesse des sentiments ne vaut pas la noblesse du
nom? Saint-Preux a l’âme hère, il est instruit, il a des vertus,
cela suffit : il est digne d ’épouser Julie d’Etange. Quand la
nature a créé deux êtres l’un pour l’autre, tout ce qui les empê­
che de s’unir n ’est que « préjugé insensé ». Si le gendre que je
vous propose, dit Mylord Edouard au baron d’Etange, qui est
entiché de noblesse, « ne compte point, comme vous, une longue
suite d’aïeux toujours incertains, il sera le fondement et l’hon­
neur de sa fnaison, comme votre premier ancêtre le fut de la
vôtre. Combien de grands noms tomberaient dans l’oubli, si l’on
ne tenait compte que de ceux qui ont commencé par un homme
estimable?On voit, je l’avoue, beaucoup de malhonnêtes gens
parmi les roturiers ; mais il y a toujours vingt à parier contre
un qu’un gentilhomme descend d ’un fripon. » Sans doute, cet
Anglais a une singulière façon d ’amadouer M. le baron
d’Etange ; mais ce qui importe ici, c’est la nouveauté de la
situation qu’a imaginée Rousseau, et dont il a su, en somme,
dégager tout le pathétique. Comme il réussit, par exemple, à
nous apitoyer sur la détresse de Saint-Preux, quand Saint-Preux
est obligé de reconnaître que le préjugé social est le plus fort :
« hélas ! l’amour, qui rapproche tout, n ’élève pas la personne ;
il n’élève que les sentiments. » Et quand il lui faut quitter pour
jamais V eveyetla maison de Julie, quelle scène émouvante que
celle de son départ dans la lettre célèbre que Claire adresse à
Julie, et qui clôt la première partie :« Quoi, m ’a-t-il dit avec
une espèce de fureur, je partirai sans la revoir ! quoi 1je ne la
verrai plus !... »
L’amour est, ou veut être, supérieur aux préjugés sociaux : il
respecte les lois sociales et, ce qui est ici même chose, les lois
5

�6(3

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

morales. Un simple professeur a pu croire q u ’il avait le droit
d’aimer et d’épouser Julie d’Etange ; mais Mmc de W olm ar est
sacrée pour Saint-Preux. Quand Saint-Preux apprend le m a­
riage de Julie, il ne renonce pas à son amour, qui est « invinci­
ble », mais il renonce à Julie, et il s’éloigne en gémissant : « Ah !
Julie, crois-moi, tu chercheras vainement un autre cœur ami
du tien ; mille l’adoreront sans doute, le mien seul savait
t’aimer. » Il n’y a donc pas d ’adultère dans la Nouvelle-Héloïse,
et ce n’est pas là, dans le siècle des Bijoux indiscrets et du
Sopha, sa moindre originalité. C’est tout à fait à tort que l’on
fait parfois remonter à Rousseau la responsabilité de tant de
romans fameux où les Rom antiques, comme, par exemple,
George Sand, devaient mettre au-dessus des lois hum aines et
diviniser la passion. Dans la seconde partie de la NouvelleHéloïse, au contraire, la passion s’immole au devoir et à la
vertu. Rousseau, qui ne l’avait pas, à vrai dire, complètement
oublié dans la première partie et jusque dans les orages de la
passion, se souvient surtout dans la seconde partie qu’il est
moraliste, et même, hélas! quelque chose de plus: la parole
ayant été donnée aux Genevois pour prêcher, l’auteur de la Nou­
velle-Héloïse prêche abondamm ent: il prêche de préférence, pour
que ses homélies aient sans doute plus d’efficace, par la jolie
bouche de Julie « la charmante prêcheuse », c’est Claire qui
l’appelle ainsi, mais Claire lui donne fort bien la réplique
Rousseau ne nous a-t-il pas avertis dans sa Seconde Préface
que « tout ce qui approche Julie doit lui ressembler? » Tout le
monde donc à Clarens, où est la nouvelle habitation de Julie,
moralise et disserte à l’envi : mais sur quoi ? Sur les questions
les plus prosaïques comme sur les plus philosophiques et les
plus hautes, et c’est ce qui a singulièrement élargi en France
le cadre du roman. Prédicateur et peintre tout à la fois, dans
celle seconde moitié de la Nouvelle-Héloïse, c’est à son siècle
tout entier que Rousseau adresse ses exhortations morales et
dédie les riants tableaux qu’il trace de la vie édifiante qu’on
mène à Clarens. A tous, aux croyants comme aux athées, et aux
philosophes comme aux gens du monde, ce qu’il prêche, ce n’esl

�LA NOUVELLE HELOÏSE
l ien de moins q u ’une nouvelle manière de penser et de vivre.
Aux philosophes qui ne savent que raisonner, il dit — en passant
seulement ici, car c’est dans YEmile qu’il s’est réservé de
faire leur procès: — la raison seule ne donne pas la vérité ; «il
y a une foule de choses dont il est impossible de rendre raison,
parce qu’on ne les aperçoit que par sentiment » ; on les nie alors
et l’on devient athée, comme W olmar, que Julie désespère de
ramener à Dieu, parce que « la preuve intérieure et de senti­
ment lui manque et que celle-là seule peut rendre invincibles
toutes les autres. » Et la raison n’explique pas davantage nos
actions, parce que ce n’est pas elle qui nous fait agir: « si c’est
la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit. »
Dans la Nouvelle-Héloïse, comme d ’ailleurs dans toutes ses
œuvres, Rousseau aurait pu prendre pour devise ce mot d’un
. l'e qu’il aimait à lire et à citer, je veux dire la Bible : « c’est
du cœur que procèdent toutes les sources de la vie. »

Mais c’est surtout aux gens du monde que s’adresse la seconde
moitié de la Nouvelle-Héloïse. Ces Parisiens et ces Parisiennes,
qu'il vient de quitter avec joie pour aller habiter l’Hermitage, il
veut leur démontrer que leur civilisation tant vantée, leurs
salons où tout est « compassé », leurs théâtres où l’on ne fait
que discourir, que tout cela est contraire au naturel, est funeste
à l’originalité et au bonheur même. Fuyez donc les salons, si
vous voulez être vous-mêmes, vivre d’une vie intérieure, être
non [dus « l’homme de l’homme ", c’est-à-dire, un être factice,
mais un être vrai, « l’homme de la nature ». Et fuyez aussi les
grandes villes, fuyez ce Paris, où vous vous entassez au péril de
votre santé et de votre moralité, et allez vivre en province ;
résistez à « ce torrent de maximes empoisonnées », répandues
par les gens de lettres et les philosophes, qui ne cessent de
« crier que, pour remplir ses devoirs de citoyen, il faut habiter
les grandes villes C’est ainsi que, pour faire briller les capi­
tules, se dépeuplent les nations et que l’Europe court à grands
pas vers sa ruine » (deuxième Préface). Voici des gens qui habi­
tent « une petite ville au pied des Alpes » : ils sont pleinement
heureux. Que font-ils donc ? Ils ne perdent pas leur temps à

�68

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dire des riens et à « écouter une poignée d’impertinents babil­
lards». Ils soutirés occupés : le mari, Wolmar, à surveiller les
travaux des champs ; sa femme, à gouverner la maison. Et voici
celte maison de Clarens que Rousseau offre à l’admiration de
son siècle: j ’y aperçois d’abord, comme le firent sans doute les
contemporains, deux choses essentielles, dont l’une est comme
la marque propre de Rousseau, et dont l’autre est la caracté­
ristique même de l’époque. Montrons d’abord ce qui est propre
à Rousseau : la maison de Clarens est la maison d’un bourgeois
aisé ; c’est celle que Rousseau a toujours rêvée pour lui-même ;
on n’y manque de rien, mais il n’y a ni luxe, ni superflu. « Les
maîtres de celte maison jouissent d’un bien médiocre »; mais
ils sont vraiment riches, puisqu’ils ont « l’abondance dans le
nécessaire. » Ce qui frappe les yeux dans ce ménage, c’est avant
tout qu’il est bien ordonné : &lt;r mon seul principe actif, dit
W olmar, est le goût naturel de l’ordre. » Ajoulez-y ce que
Mylord Edouard appellerait dans sa langue le comfort : si
M. et Mrae de W olm ar délaissent leur magnifique château
d’Etange, c’est parce qu’il est « incommode » ; leur maison de
Clarens, au contraire, n’est pas faite pour être vue, mais pour
être habitée : des logements bien distribués, avec des meubles
simples et commodes. Partout on a substitué l’utile à l’agréable ;
plus de ces tristes ifs qui couvraient les murs, et, à leur place,
de bons espaliers ; on a même (comment Julie a-t-elle souscrit à
celte hécatombe?) planté deux rangs de noyers à la place des
vieux tilleuls qui bordaient l’avenue. Ainsi des goûts bourgeois
et surtout la vertu bourgeoise par excellence : l’amour de l’ordre,
de l’exactitude, qui fait régner partout l’aisance et, par elle,
entretient la gaîté.
Où donc Rousseau a-t-il pris l’idée de cet heureux ménage de
Clarens? dans ses goûts naturels,à coup sûr, et dans son éternel
rêve d’une vie paisible parmi les occupations et les plaisirs
champêtres. C’est ici, avec tous les traits essentiels, la maison
blanche aux contrevents verts du quatrième livre de l’Emile.
Mais celte maison rêvée, il la trouvait aussi dans ses souvenirs :
car celte vie bienheureuse, il l’avait vécue aux Charmettes. Là

�LA NOUVELLE HELOÏSE

aussi on avait, comme dans !'Emile, une basse-cour et des
vaches, et, comme à Clarens, on y faisait gaiement les vendanges
avec de braves gens : « les vendanges et la récolte des fruits
(aux Charmetles) nous amusèrent le reste de l’année et nous
attachèrent de plus en plus à la vie rustique au milieu des
bonnes gens dont nous étions entourés. » Ainsi la vie qu’on
mène à Clarens, c’est la vie qu’a vécue ou rêvée Rousseau ; et
c’est donc, Rousseau étant toujours l’antipode de ce qui se fait,
le contraire de la vie que mènent les Parisiens, même quand ils
vont à la campagne, car ils y portent avec eux Paris et toutes les
habitudes de Paris (5mepartie, I. VII); et, de ce que les sérieuses
jouissances q u ’on goûte à Clarens diffèrent du tout au tout des
frivoles plaisirs chers aux Parisiennes, c’est une raison de plus,
pour Rousseau, de vanter à ses contemporains et de leur faire
admirer l’existence q u ’on mène à Clarens : la vie de Julie « est
un exemple unique que les femmes aimeront en dépit
d’elles. » (1)
(1) Je ne c ro is p a s q u ’on p u isse d ire , avec F ag u et, que « C lare n s, c’e st
encore et e x trê m e m e n t so u v e n irs d u c h â te a u de C h ev rette, se u lem en t ce sont
souvenirs re n v e rsé s, C h e v re tte é ta n t o dieux à R o u s s e a u ... » (Rousseau
artiste, 91). R o u ssea u , a rriv é à la C h e v rette en avril 1756, a com m encé la
Nouvelle-Héloïse dès le m o is de ju in de la m êm e an n ée et, au p rin te m p s de
1757, il a déjà é c rit l ’E ly sée de J u lie , donc to u t ce qui concerne la m aiso n de
Clarens. O r, au p rin te m p s de 1757, il se tro u v e p a rfa ite m e n t bien à l ’H c rm itage ; p a r e x e m p le , il é c rit alors à Mlllc d ’E p in a v : « Je vous aim e d a n s m a
solitude ; m ais v o u s, a u m ilie u de ta n t de d istra c tio n s , songez-vous u n p e u à
m o i?» Ce n ’est q u ’en s e p te m b re 1757, donc après la d e sc rip tio n de la m aiso n
de C larens, q u ’il se ra q u e stio n d u vo 3'age, à Genève, de Mmo d ’E p in a y , lequel
va b ro u ille r R o u ssea u avec ses a m is et lu i re n d re a lo rs se u lem en t la C h e v rette
odieuse. Je ne c ro is pas n o n p lu s q u e ce so it « u n peu avec le c h â te a u de
M ontm orency q u ’il a fa it C laren s e t avec M. de L u x em b o u rg s u r to u t q u ’il a
fait l’ineifable W o lm a r » ( ib id ., 9 5 ), p arce q u ’il a d é c rit C larens et im aginé
W olm ar a v a n t d ’a lle r à M o n tm o ren c y .
« La Nouvelle-Héloïse, a -t-o n d it avec r a is o n , est une œ uvre suisse p a r
l’exacte p e in tu re q u ’elle n o u s d o n n e de l ’ex isten ce que m e n a it a lo rs (et que
co ntinuait à m e n e r à C h a m b é ry la vaudoise Mme de W aren s), d a n s les p e tits
m anoirs c h a m p ê tre s, l ’a ris to c ra tie suisse et en p a rtic u lie r l ’a ris to c ra tie v a u ­
doise r, et l ’on cite à l ’a p p u i les L clties de Lausanne, de M"10 de C h a rriè re,
rééditées ré c e m m e n t p a r M. P h ilip p e G odet. « Le p e tit m onde q u e ces L e ttre s
nous ré v è le n t, com m e c’e st bien le m onde de Ju lie d ’E tange, de C laire
d’Orbe, de W o lm a r? C om m e ces c h âtea u x de l’Isle, de S é v e ry , de C orcelles
ressem blent à la d e m e u re de C lare n s ! » De R eynold : « J .-J . R ousseau et la
Suisse », d a n s les Annales J.-J . Rousseau, VIII, 161.

�70

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Ce que nous avons trouvé ju s q u ’ici dans l’idylle de Clarens,
ce sont les souvenirs et les goûts personnels de Jean-Jacques.
Or voici, et c’est le second trait à relever, quelque chose qui
dépasse la personne de Rousseau : si tout le monde est heureux
à Clarens, c’est, sans doute, parce qu’on y vit la vie véritable,
j ’entends celle qui convient à l’homme, « la condition naturelle
à l’homme étant de cultiver la terre et de vivre de ses fruits » ;
pourtant le bonheur des hôtes de Clarens a une cause plus
profonde : c’est la bonté de Julie. Julie ne saurait se plaire à
Clarens, si elle voyait autour d ’elle des malheureux, car «son
cœur bienfaisant lui ferait éprouver les maux q u ’elle ne pourrait
soulager. » Non contente d’aimer son mari, et de se livrer tout
entière « à l’occupation qui est le plus de son goût, savoir l’édu­
cation de ses enfants», elle étend, pour ainsi dire, à tout son
voisinage l’enceinte de sa famille; et, grâce à sa sollicitude
partout présente, «toutes les maisons où elle entre offrent
bientôt un tableau de la sienne. » M. et Mme de W olinar prennent
un tel soin de tous ceux qui les servent, que Saint-Preux com­
pare « des maîtres si chéris à des pères et leurs domestiques à
leurs enfants. » Enfin, les mendiants et les vagabonds euxmêmes, quelques objections que puisse faire Saint-Preux, n’im­
plorent jamais en vain l’assistance de Julie : « u n demi-crutz
et un morceau de pain ne coûtent guère plus à donner et sont
une réponse plus honnête qu’un : Dieu vous assiste! Comme si
les dons de Dieu n’étaient pas dans la main des hommes et qu’il
eût d’autres greniers sur la terre que les magasins des riches. »
Ce qui rend la vie à Clarens si paisible et si douce, c’est que
tout le monde y est pitoyable et bon à l’exemple de Ju lie ; car
qu’y a-t-il de plus contagieux que la bonté? L’esprit donc qui
anime tout ce petit monde de Clarens, c’est l'esprit même du
dix-huitième siècle dans ce q u ’il eut de plus généreux ; et
Rousseau ici n ’est plus un penseur isolé comme tantôt, quand il
prêchait le retour à la terre, et comme toujours, quand il blâme
tout ce que prisent ses contemporains; mais, qu’il le veuille ou
non, il est bien ici de son temps, et même il tend la main à ses
pires ennemis : à un Voltaire, par exemple, pour qui les juifs

�LA NOUVELLE HELOÏSE

sont aussi « nos frères » ; de même que, pour Julie, « les pauvres
sont tous des frères » ; et à un Diderot qui, comparant son siècle
au moyen âge, a écrit celte noble parole : « on dit : le siècle de la
chevalerie; ah! si l’on pouvait dire : le siècle de la bienfaisance
et de l’humanité ! » La maison de Julie est précisément l’asile de
la bienfaisance et de l’h u m anité: «Si l’on ne doit rien au gueux
qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur
à l'humanité souffrante ou à son image et de ne point s’endurcir
le cœur à l’aspect de ses misères. » Mercier, qui n’est que l’inter­
prète du sentiment public au dix-huitième siècle, écrivait que
« le grand crime, c’est la dureté du cœur : » ce crime-là est
inconnu à Clarens, parce que, parmi les nombreuses vertus qu’on
y pratique, il en est une qui les inspire toutes, de même qu’elle
a inspiré les meilleures œuvres du dix-huitième siècle, et c’est
l’humanité. C’est ce q u ’a très bien fait comprendre à Doudan
son admiration même pour la Nouvelle-Héloïse : « Sous cet h u m ­
ble toit de Clarens est tout l’idéal du dix-huitième siècle ; que
le pauvre y frappe hardiment, il y sera reçu comme un ami ;
que l’homme malheureux ne craigne point d’y chercher des
cœurs compatissants, il n ’y trouvera point l’altière sagesse qui
ne sait pas consoler. On y raisonne avec témérité, mais les âmes
y sont bonnes, l’opinion ne les a point endurcies. Qui ne vou­
drait des amis tels que Saint-Preux, Claire ou Julie (1) ? »
Si à Vevey, dans la première partie de la Nouvelle-Héloïse, la
passion régnait en maîtresse, et si les accents nouveaux que lui
avait appris Jean-Jacques, avaient, on l’a vu, retenti dans
tant de cœurs ; à Clarens, dans cette seconde moitié de la
Nouvelle-Héloïse, la passion s’avoue vaincue par le devoir et
aussi, car Julie est dévote à sa manière, par la piété; et, après
avoir été le poète, tour à tour fougueux et tendre, de l’amour,
Rousseau est m aintenant l’apôtre des vertus familiales et le
ministre d’une religion qui est déjà celle du Vicaire savoyard.
Les réflexions ou, plus exactement, les élévations morales de
cette seconde partie devaient apaiser dans l’âme des lecteurs,
(1) D oudan : Mélanges et lettres (1877, IV, 45J).

�72

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

comme elles avaient tait dans l’âme de Julie, les tempêtes
qu’avait soulevées la passion dans la première partie. Rousseau
montrait maintenant à ses lecteurs le chemin de la sagesse :
c’était le chemin de Clarens. Les lecteurs, et surtout les lec­
trices, firent en pensée le pèlerinagea uquel il les conviait, et
des femmes innombrables s'exercèrent, et réussirent peut-être
en partie, à vivre comme avait vécu Mme de W olmar. Les témoi­
gnages de ce succès moral de Rousseau sont aussi abondants
que sincères, depuis les lettres d’une marquise inconnue qu’on
pourrait intituler, dit le Mercure d’aoùt 1761 : « Pouvoir d ’un
bon livre sur un bon cœur », ju sq u ’au mot fameux de
Mmc Roland : « La femme qui a lu la Nouvelle-Héloïse sans se
trouver meilleure après cette lecture n’a qu’une âme de boue. »
Rousseau a été, malgré ses faiblesses et ses fautes, le plus grand
prédicateur du dix-huitième siècle, et aussi le plus écouté.
Mais, et c’est encore là un trait que j’aurais voulu mettre en
évidence dans cette seconde partie de la Nouvelle-Héloïse, s’il a
eu sur tant d’âmes, naïves ou sérieuses, une action morale
incontestable, c’est parce que, moraliste merveilleusement
adapté au siècle de la sensibilité et de l’humanité, il a fait
prêcher la vertu par le cœur, si compatissant et si tendre, de
sa chère Julie (1).
La dernière nouveauté de la Nouvelle-Héloïse, c’est le paysage
où se déroule toute l’histoire ; et donc, après le poète éloquent de
l'amour et après le moraliste, c’est maintenant le peintre de la
nature que nous devons considérer. On sait que Rousseau repro­
che à Richardson de n’avoir pas rattaché le souvenir de ses
personnages à quelque localité précise dont on aurait aimé à
reconnaître les tableaux. Lui, au contraire, il a voulu placer ses
récits « dans un lieu réel capable de lui faire illusion sur la
réalité des personnages qu’il y voulait mettre » : il a choisi, sur
les bords du lac de Genève, Vevey et Clarens. Et ainsi, ce que le
(1) Bien plus ta r d , S te n d h al m a rq u e ra l’influence morale de la NouvelleHéloïse s u r lu i-m c m e p a r ces m o ts de son jo u rn a l : « Je p o u v a is e n co re , a p rès
c ette lecture, fa ire des c o q u in e rie s, m ais je m e se ra is se n ti u n c o q u in . » (Vie
Ue Henri Brulard. C h am p io n , I, p . 212).

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

73

lecteur de Richardson ne peut pas faire, le lecteur de la NouvelleHéloïse le fera aisément : il pourra se donner le plaisir de retrou­
ver, sur les lieux mêmes, les sites peints par Jean-Jacques.
Justement, quinze ans après la Nouvelle-Héloïse, un voyageur
célèbre, W illiam Coxe, parcourut la Suisse et, arrivé à Vevey,
il écrit : « J ’ai observé les sombres et obscurs rochers de
Meillerie et je suis convaincu, d’après ce que j ’ai pu découvrir
de la rive opposée, que, si j ’avais été de ce côté, j ’aurais
reconnu la place même où Saint-Preux conduisit Julie... Le
lieu de la scène est si bien indiqué qu’il n’est pas un seul
petit endroit dont il soit fait mention dans ces lettres qui ne
ressemble parfaitement à la description qui en est faite (1). »
De ce que les personnages du roman étaient ainsi situés et
comme naturalisés dans des lieux connus, il est résulté celle
double conséquence : d’abord ces personnages en paraissent
plus vivants et plus vrais, la réalité donnant comme un soutien
à la poésie ; et inversement, les aventures de Saint-Preux et
de Julie n’ont pas seulement rendu célèbres Vevey, Clarens
et les bords du lac ; elles ont encore communiqué au pays
quelque chose de leur charme et de leur séduction, je ne
sais quoi d ’idéal et de romanesque : la poésie ici s’est emparée
de la réalité ju sq u ’à la pénétrer et en devenir inséparable, si bien
qu’on ne peut plus aller à Vevey et à Clarens sans penser aux
amours et aux infortunes de Julie et de Saint-Preux, et Clarens
est devenu désormais et pour toujours ce qu'il était pour le
grand poète qui en a parlé après Rousseau : « Clarens, doux
Clarens, s’écrie Byron, berceau de l’amour sincère ; on respire
dans ton air le souffle de la pensée jeune et passionnée ; les
arbres ont leurs racines dans le sol de l’amour ; ses couleurs se
reflètent sur les neiges de tes glaciers. » Ainsi sont liées, d’un
lien indissoluble, la poésie et la réalité :
Et Julie et Clarens, sur l’aile du génie,
Montent, d’un vol égal, à l’immortalité.
Maintenant pourquoi Rousseau a-t-il choisi ce pays et ces
(1) W illiam Coxe : Quatre voyages en Suisse, 1776, 1779, 1785, 1786. Le ré c it
de son p re m ie r voyage « L e ttre s à M. W . M elm ooth s u r l ’é ta t p o litiq u e , civil
et n a tu re l de la Suisse », fu t tr a d u it e t a n n o té p a r R am o n d , en 1781.

�74

JEAN-.TACQUES ROUSSEAU

lieux précis plutôt que d’autres? Il avait passé sou enfance sur
les bords du lac de Genève et, depuis, il avait eu beau errer de
par le monde, en Italie, en Savoie, à Paris, son imagination et
son cœur le ramenaient sans cesse vers ce lac souriant, le seul
endroit de la terre où il se disait q u ’il pourrait vivre pleinement
heureux. Ses voyages mêmes, loin de son pays, lui avaient servi
à l’estimer à son prix ; car s’il n’avait jam ais quitté la Suisse, il
est probable qu’il n’aurait pas songé à l’admirer et à la peindre ;
ainsi Saint-Preux a des accents émus pour parler de sa patrie ;
c’est qu’il vient de faire le tour du m onde: « L’instanl où des
hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant
d’extase et de ravissement. »
Mais le lac est vaste : des villes et des villages en grand
nombre sont parsemés sur ses bords ; pourquoi donc Rous­
seau a-t-il choisi Yevey pour y mettre la maison de Julie ?
C’est d’abord que Vevey est dans le pays de Vaud et que Vaudois et Vaudoises ont le caractère plus aimable et plus gai,
la physionomie plus avënante que les Genevois, et que c’est,
avant tout, de douceur, d’amabilité et de grâce que devait être
fait le charme des deux amies, Claire et Julie. C’est ensuite que
Vevey était le lieu de naissance de Mine de W arens : elle avait
été élevée au Basset, dans le Chàtelard, un peu au-dessus de
Vevey. Au-dessous de factuel château des Crêtes est un plateau
recouvert de beaux châtaigniers : ce sont les restes, deux fois
séculaires, d’un bosquet d’arbres plus vaste et plus touffu appelé
autrefois dans la contrée « le bosquet de Clarens » : dès que
parut la Nouvelle-Héloïse, chacun reconnut ce bosquet pour
celui où Julie et Saint-Preux échangent leurs premiers baisers (1).
Enfin il y avait à ce choix une raison esthétique : le pays est
merveilleux et presque féerique. Dans une note de son Childe
Harold (chant III), Byron écrit : « En juillet 1816 j ’ai fait un
voyage autour du lac de Genève; j’ai examiné avec attention
tous les lieux célébrés par Rousseau dans sa Nouvelle-Héloïse,
et je puis affirmer qu’il n’a rien exagéré. Il serait difficile de voir
(1) C’est l ’o p in io n de M. de M ontet d a n s : M"« de W arens et le pa ys de

Vaud, 1891, p . 4, 5.

�LA NOUVELLE HELOÏSE

Clarens et tous les lieux qui l’entourent, Vevey, Chillon, Bouveret, Saint-Gingolf, la Meillerie, Evian et le Rhône, sans être
obligé d’avouer que ces sites étaient on ne peut mieux adaptés
aux personnages et aux événements dont Rousseau a peuplé ces
lieux. » Adapter les lieux aux personnages, c’était bien ce
qu’avait prétendu faire Rousseau ; « je dirais volontiers à ceux
qui ont du goût et qui sont sensibles : allez à Vevey, visitez le
pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac et dites si la
nature n ’a pas fait ce beau lac pour une Julie, pour une Claire
et pour un Saint-Preux. » (1,4). En quoi ce paysage est-il « fait
pour » les personnages de la Nouvelle-Héloïse, c’est ce que je
voudrais montrer.
Dans la Nouvelle-Héloïse, Rousseau a un double but, car il est
à la fois romancier et moraliste : il veut d’abord peindre toutes
les tendresses et les voluptés de l’amour, c’est la part du roman­
cier; et, en second lieu, ne perdant jamais de vue l’objet moral
de son livre, il veut dresser, en face de la société corrompue,
amollie et lâche, des liéros de la volonté et de la raison, tels que
mylord Edouard et le baron de W olm ar, et des âmes, sensibles
et tendres sans doute, mais restées fières et vertueuses : SaintPreux, Claire d’Orbe et Julie d ’Etange. Il lui faut donc un
paysage qui, par ses deux caractères, de grandeur et de grâce,
réponde à la double inspiration de l’auteur, c’est-à-dire à la
haute ambition du moraliste et à toutes les tendresses d’âme du
romancier. La grandeur et la grâce, voilà bien, ce me semble, ce
qui caractérise le paysage dont on jouit de Vevey : autour du
lac qui finit à l’Ouest, « se dressent, imposantes et fières, les
Alpes vaudoises et valaisannes. Au centre du massif vaudois,
trône le grand Muveran ; par dessus un chaos de rocs chenus, il
dresse vers le ciel son front colossal. Il s’équilibre : d’une part,
avec les âpres pyramides des Diablerets, de l’autre, avec la dent
de Mordes qui élance, au-dessus de la vallée du Rhône, une
double pointe acérée (1). » Voilà pour la grandeur, et voilà, ce
que souhaitait Jean-Jacques, de quoi « élever l’âme. » (Confes­
sions,II, 9). Mais il fallait(au romancier)une nature, si possible,
(1) R odolphe R ey : Genève et les î ives du Lém an, 1875, p. 363.

�76

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

aussi aimable, aussi pleine de caresses que le cœ ur de sa Julie,
aussi radieuse que la gaîlé el le sourire de Claire ; Rousseau
avait (détail significatif), songé d’abord aux îles Borromées ; il les
avait écartées comme trop arrangées par la main des hommes.
Mais il retrouvait, à Clarens, quelque chose de sa chère Italie,
de cette Italie dont il cite à chaque pas les poètes dans son
roman ; car, de tous les sites de la Suisse, Clarens et Vevey, « où
la nature semble sourire » (Nouvelle-Héloïse, iv, 17), sont ceux
qui rappellent le plus l’Italie. On peut admirer ici, dans le golfe
de Montreux-Clarens, « la courbe gracieuse du lac et ses eaux
veloutées, qui ont le rejaillissement lumineux des mers méridio­
nales (1). » Clarens, avec ses plages azurées, avec la douceur de
son ciel, avec ses collines qui la préservent de la froide bise,
« le doux Clarens », comme l’appelle Byron, est, pour les tou­
ristes venus des pays septentrionaux, un acheminement el une
préparation à Tardent soleil de l’Italie. Et enfin, comme réunis­
sant et résum ant ces deux caractères du paysage, grandeur et
grâce : dans le fond, à l’ouest, s’élève dans le ciel la Dent du Midi,
avec ses hautes cimes qui lui font une couronne aérienne de
dentelles et de glaciers. Elévation morale et tendresse souriante,
ce sont là les deux sentiments qui animaient Rousseau, tandis
qu’il traçait les plus belles pages de sa Nouvelle-Héloïse, et ce
sont aussi les deux sentiments qu’on éprouve quand on se laisse
aller au charme de ce paysage qui est à la fois grandiose et
gracieux.
Ai-je tout dit sur Vevey? Rousseau, parlant du court séjour
qu’il fit à Vevey en 1730, écrit : « Je pris pour celle ville un
am our qui'm ’a suivi dans tous mes voyages » ; et, après avoir
énuméré toutes les raisons qu’il a d’aimer le pays de Vaud
(souvenir de Mme de W arens qui y était née, de son père qui
y avait vécu, de Mlle de Vulson, qui avait eu les prémices de son
cœur), il ajoute ceci : « il y a, ce me semble, quelqu’autre
cause, encore plus secrète el plus forte que tout cela. » Celle
autre cause, il ne la dit pas et ne s’en rend peut-être pas très
(1) R odolphe Rey : Genève et les rives du Léman, 1875, p. 363.

�.

LA NOUVELLE HÉLOÏSE

77

bien compte, mais je crois la connaître : c’est le sentiment de
repos et de détente qu’il éprouvait après tant de vagabondages
et de déboires ; cette détente, elle se manifeste par ce qu’il
appelle : « la plus douce mélancolie; je m’attendrissais et pleu­
rais comme un enfant » ; c’est là la détente des nerfs, c’est le
repos trouvé à l’improvisle après les fatigues du chemin et
toutes les mésaventures d’une vie aventureuse; et, en effet, il
n’y a peut-être pas d’endroit au monde où l’on se repose si déli­
cieusement qu’à Vevey, dans cette paisible petite ville, où les
habitants ont l’air heureux, travaillent sans s’agiter, où le lac
est si riant et l’air si doux !
Mais Vevey, Clarens, les bords du lac, il ne suffit pas de dire
que c’est là un cadre merveilleusement approprié aux person­
nages, aux scènes et à l’inspiration même de la NouvelleHéloïse; il faut dire encore que ce n'est qu’un cadre pour
Rousseau. Il y a, en effet, un principe qui doit dominer
toute élude sur le sentiment de la nature dans Rousseau et ce
principe, c’est que Rousseau ne peint jam ais la nature pour ellemême, mais, par rapport à ses personnages, quand il écrit un
roman, et par rapport à lui-même, quand il parle en son nom.
La nature, dans tous ses livres, est à l’arrière plan ; au premier
plan apparaît toujours l’homme, avec les aventures de son cœur
ou les inquiétudes de sa pensée, que cet homme s’appelle SaintPreux, Emile ou Jean-Jacques. « Rousseau a usé du paysage
comme en peut user un peintre d’histoire » ; c’est là un mot très
juste de Victor de Laprade, qui n’a pas toujours aussi bien
compris l’auteur d’Em ile (1).
Le paysage n’est pour Rousseau que le fond du tableau ; le
vrai et le seul sujet de la Nouvelle-Héloïse, c’est l’histoire de
Julie et de Saint-Preux. Mais comme Julie et Saint-Preux, aussi
bien d’ailleurs qu’Emile ou le Vicaire Savoyard, c’est toujours
Rousseau, il s’ensuit q u ’on peut dire en dernière analyse que la
nature n ’intéresse Rousseau que dans ses rapports avec luimême. Et, dès lors, pour déterminer exactement ce que va être
(1) V ictor de L a p ra d e : Le sentim ent de la nature chez les modernes, 1870,
p. ‘104.

�78

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pour lui la nature, il n’y a qu’à se rappeler qui est Rousseau et
quelles ont été les grandes émotions de sa vie. 11 va voir, et
c’est-à-dire il va peindre la nature comme la peut voir et pein­
dre un homme de son caractère, qui a eu la destinée que nous
connaissons. Ce qu’il demande à la nature, à partir du moment
où il s'avise de la peindre, c’est de lui faire oublier les bles­
sures d ’amour-propre eL les maux de toute sorte, réels ou ima­
ginaires, douloureux toujours pour son extrême sensibilité, que
lui oui faits les hommes vivant en société, ses amis d’un jour et
ses ennemis de toujours ; de là cette première conséquence : les
paysages dont il a besoin, pour panser ses blessures et rasséré­
ner son âme assombrie, ne doivent pas seulement être situés et
le tenir loin des habitations humaines, ils doivent encore être
plaisants à l’œil. Pourquoi, par exemple, de tous les lieux où il
a séjourné, aucun ne l’a rendu, selon son expression, « si véri­
tablement heureux » que l’île de Saint-Pierre? c’est parce que
cette ile était, d’une part, « séparée du reste du monde » et que,
d’autre part, égayée par « la verdure, les fleurs et les oiseaux»,
elle n’offrait à ses yeux que de « riantes im ages.» (cinquième
Promenade).
Il sait, sans doute, admirer à la rencontre des sites très
sauvages ou tout à lait solitaires, comme la Meillerie ; mais,
nous le verrons, il n’aime pas s’y attarder. Ce qui lui plaît infi­
niment en Suisse, c’est qu’on y trouve « des clochers parmi les
sapins, des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans
des précipices, des ateliers sur des torrents. Ce mélange bizarre
a je ne sais quoi d’animé, de vivant... qui fera toujours de ce pays
un spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour
des yeux qui sachent voir », — et pour des cœurs qui, sans doute,
aiment la nature, mais non point aride et déserte, égayée au
contraire et animée par le bruit de l’eau courante et par le chant
des oiseaux : a-t-on remarqué que, dans presque tous les
paysages de Rousseau, il y a des oiseaux dont il note avec joie
le ramage et le battement d’ailes ? Nous sommes dans l’Elysée
de Julie, c’est-à-dire, dans le jardin idéal rêvé par Rousseau :
« Tout ce que vous voyez, dit Jolie à Saint-Preux, n’est que la

�|,A NOUVELLE HELOÏSE

79

nature végétale et inanimée ; et, quoi qu’on puisse faire, elle
laisse toujours une idée de solitude qui attriste. Venez la voir
animée et sensible : c’est là qu’à chaque instant du jour vous lui
trouverez un attrait nouveau. » Saint-Preux entend bientôt « un
ramage bruyant et confus » : ce sont les oiseaux à moitié appri­
voisés par Julie.
Rousseau ne sent pas ce qu’il peut y avoir de poésie dans le
silence même et la désolation d’un paysage d’hiver. Quand il se
voit, à Motiers, en face « des glaces, des rochers nus, des noirs
sapins couverts de neige », la seule impression qu’il en ressente,
c’est que tout cela « a un air presque effrayant » (au maréchal
de Luxembourg, 28 janvier 1768). Il est étrange, au premier
abord, qu’il ail prêté si peu d’attention à ce qu’il y a de plus
grandiose et de plus beau en Suisse : je veux parler des glaciers.
Eh quoi ! de Neuchâtel et du Colombier, oit il allait si souvent,
de l’île de Saint-Pierre, où il a séjourné, il a pu contempler les
cimes neigeuses de l’Oberland empourprées par les derniers feux
du soleil couchant et, au lieu de ce cri d’admiration qu’arrache
aux moins poétiques d’entre nous le spectacle de tant de gran­
deur unie à tant de finesse aérienne et de virginale pureté, tout
ce qu’il trouve à dire, et encore dans une note négligemment
jetée au bas d’une page, c’est que « ces montagnes sont si hautes,
qu’une demi-heure après le soleil couché leurs sommets sont
encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes
blanches une belle couleur de rose q u ’on aperçoit de fort loin. »
(Nouvelle-Héloïse, IV, 17). Puisqu’il a, comme il s’en vante, « des
yeux qui savent voir», et qu’il soigne particulièrement, dans ses
peintures, tout ce qui est à l’arrière-plan, comment n’a-t-il pas vu
que les Glacières des Alpes, comme il les appelle, lui offraient,
pour ses paysages, un de ces fonds de tableau dont on n ’hésite
pas à dire aujourd’hui q u ’ils sont sublimes? C’est qu’il était de
son temps, du temps où les glaciers étaient encore un objet
d’effroi pour les plus hardis marcheurs, où le Mont-Blanc
s’appelait, sur les cartes géographiques, la Montagne maudite.
Ce mot de « sublime », que nous avons prononcé plus haut, on
le trouve appliqué pour la première [ois aux sommets des Alpes

�■

la

nouvelle

h é l o ïs e

l’ignore; il ne connaît que la Suisse latine (1)». Cette Suisse
ninsi limitée, il l’a parcourue dans son étendue, mais non pas
dans toute sa hauteur : des trois zones superposées, qui compo­
sent le paysage de la Suisse alpestre, Rousseau, comme le
rappelle Sainte-Beuve (2) d’après Tôpffer, n ’a guère pratiqué que
« la zone la plus basse, celle qui comprend les jardins du bas,
les collines, les abords cultivés des gorges et les tapis des
premières pentes : elle finit où finissent les noyers. C’est le
paysage savoyard ou celui du canton de Vaud» : et c’est, on l’a
vu, celui-là même qu’il a donné pour cadre à sa Nouvelle-Héloïse.
La seconde région, propre celle-ci à la Suisse, est « plus austère,
plus difficile, souvent dénudée; les sapins, les mélèzes envahis­
sent les pentes, revêtent les ravins, bordent les torrents ... ; ce
n'est plus le charm e agreste, c’est le règne sauvage. »
Rousseau s’y est aventuré une seule fois, avec Saint-Preux, à
Mont-Blanc q u e l’on v o it de ta n t d ’e n d ro its de n o s e n v iro n s (de Genève) sa n s
que j ’éprouvasse u n e espèce de sa isisse m e n t d o u lo u r e u x ... Il v in t enfin ce
m oment si d é siré e t j e m e m is en m a rc h e le 1er août (1787), accom pagné d ’un
dom estique et de d ix -h u it guides. » A près des fatigues e t des d a n g ers de
toute so rte s u rm o n té s p a r son in d o m p ta b le courage, le voici enfin au so m ­
met ! il va san s d o u te c rie r v icto ire : n o n , il é p ro u v e un se n tim e n t au q u el il
ne s’a tte n d a it p a s : « a u m o m e n t où j ’eus a tte in t le p o in t le plus élevé de la
neige qui c o u ro n n e c ette cim e, je la foulai aux p ied s avec une so rte de
colère. » C’é ta it sa re v a n c h e s u r l’e n n e m i, qui l'a v a it si longtem ps défié et
bravé, et q u ’il n ’a v a it v a in c u q u ’a u p é ril de sa vie.
(1) De R eynold : « J .-J . R o u ssea u et les p aysages Suisses (Revue (le Fribourg,
janv ier 1905).
(2) Causeries du lundi, V III, 417. On se ra p e u t-ê tre c u rie u x de lire un frag­
ment to u t au m o in s d u jo li p assage de T ôpffer où S ainte-B euve a p u isé sa
description so m m aire des « tro is zo n es » de la Suisse : ce passage se tro u v e
dans une étu d e de T ôpffer in titu lé e : Du paysage alpestre, 1843, et est in sé rée
dans ses Mélanges 1852, p . 283 L a zone basse, celle que p réfère et q u e p e in t
Rousseau, est, d it T ôpffer, « celle des scènes ag restes, des b o u ts de ch em in s
creusés d ’o rn ière s, b o rd é s d ’o rtie s, o m b rag é s ici p a r les b ra n c h e s folles d ’une
haie lib re , là p a r le t r a n s p a r e n t feu illag e des noyers, p lu s loin p a r u n e
m uraille d o n t le lie rre re lie les p a n s é b ra n lé s, p a r une c h a u m iè re ba sse , p a r la
forge enfum ée d ’u n m a ré c h a l f e r r a n t : des a tte la g es so n t a u p rès. C est celle
des m anants, des â n es, des ro ss e s à to u s c rin s , des c h a rrio ts a tte lé s de
bœufs qui ra m p e n t avec le n te u r s u r le flanc des c oteaux b rû lé s ou q u i, le
soir, s’a tta rd e n t d a n s les b o u e s d ’u n c h em in c r e u x ... T elle e st c ette zone
basse qui c ein t les A lpes de Savoie, e t s u r la lisiè re de laq u e lle Genève e st
assise. » E t te lle e st a u ssi la re c h e rc h e e t l ’a cc u m u la tio n des d é ta ils p itto ­
resques chez u n a u te u r q u i e st, com m e T ôpffer, u n p e in tre pay sag iste, c’e stà-dire tout le contraire de ce q u ’é ta it R ousseau.
U

�82

JEAN-.IACQUES ROUSSEAU

la Meillerie ; mais c’est, notons-le, parce q u ’il avait besoin d’un
paysage dont la désolation s’accordât avec la tristesse de son
héros, éloigné momentanément de Julie. Au reste, Saint-Preux,
dans son court exil de Meillerie, dans le Valais, s’il a dépeint
admirablement, et le premier, l’impression qu’on éprouve sur
les hautes montagnes, « où l’air est pur et subtil et où les médi­
tations prennent un caractère grand et sublime », là même il
retrouve avec plaisir, au milieu de beautés sauvages, toutes
nouvelles pour lui, les traces de la nature cultivée, des vignes
et des fruits excellents ; et, parm i ces torrents éternels, ces
immenses rochers qui pendent sur sa tête, et ces abîmes dont il
n’ose sonder la profondeur, tout à coup « une agréable prairie
vient réjouir ses regards » (I, 22). Dix ans plus tard, quand il
reviendra, celte fois avec Mme de W olm ar, à Meillerie, et qu’il
reverra les noirs sapins et le torrent formé par la fonte des
neiges, il admirera sans doute « ces sortes de beautés qui ne
plaisent qu’aux âmes sensibles et paraissent horribles aux
autres », mais d’où les admire-t-il? d’une esplanade « qui étale
les charmes d’un séjour riant et champêtre », car« les ruisseaux
qui filtrent des rochers roulent sur la verdure en lilets de cristal
et la terre humide et fraîche est couverte d’herbes et de fleurs »
(IV, 17). Ainsi ce qui est absolument désert, aride et sauvage
n’est pas pour le séduire et le retenir. La région d ’en bas, avec
ses vignes verdoyantes et les eaux bleues du Léman, voilà le
domaine où se plaît et se lixe l’imagination de Rousseau ; voilà
le pays de ses rêves et de ses plus doux souvenirs: « J ’aimais à
lui faire admirer (à Julie) les riches et charmantes rives du pays
de Vaud, où la quantité des villes, l’innombrable foule de peu­
ples, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts forment un
tableau ravissant. » (IV, 17).
Ce pays, à la fois riant et varié, essayons maintenant de pré­
ciser, car c’est là l’essentiel, comment il l’a vu et de quelle façon
il a su le peindre. Très ordinairement il le peint à grands traits,
de façon à nous en donner une vue d'ensemble, et cet ensemble
est toujours un paysage accidenté : « jamais pays de plaine ne
fut beau à mes yeux. » Ce sera un ravin, de grands arbres, un

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

83

frais ruisseau ou, mieux encore, un lac, son lac bien aimé et,
dans le lointain, quelque haute montagne pour fermer l’horizon ;
par exemple : « des noirs sapins étaient à droite; à gauche un
grand bois de chênes ; au-dessous l’immense plaine d’eau que
forme le lac; plus loin, les riches coteaux du pays de Vaud ; la
cime du majestueux Ju ra couronnait le tableau. » (NouvelleHéloïse, iv, 17). Ceci est une vue de ce qu’on appelle la grande
nature; mais c’est avec les mêmes yeux que Rousseau contemple,
et avec la même largeur de pinceau qu’il peint ce quelque chose
de plus humble et de plus familier, que nous appelons simple­
ment la campagne : « qu’on regarde les prés, couverts de gens
qui fanent et chantent, et les troupeaux épars dans l’éloigne­
ment... ; l’aimable et touchant tableau d’une allégresse générale
semble en ce moment étendu sur la surface de la terre »
(ibid., v, 7).
Il est intéressant de se demander pourquoi il affectionne ces
vues d’ensemble et pourquoi on trouve chez lui tant de tableaux.
C'est sans doute et avant tout, comme nous l’avons vu, parce
&lt;pie son principal objet, c’est de peindre ses personnages ou luimême et qu’il ne s’occupe donc de la nature que pour la mettre,
par le sens général qu’il donne à ses paysages, en harmonie ou,
suivant les nécessités du récit, en contraste avec les sentiments
qu’il éprouve lui-même, ou qu’il donne à ses personnages. Mais
lui-même, puisque ses personnages se ramènent à lui invaria­
blement, quand il est dans la campagne ou au sein de la grande
nature, qu’y fait-il ? il y promène ses rêveries. Or, un rêveur ne
s’attache pas aux menus détails d’un paysage; il subit l’impres­
sion d’ensemble qui se dégage d ’un site, gai ou triste, et c’est
précisément cette impression que nous communique Rousseau
en mettant sous nos jmux les traits seuls qui l’ont frappé et qui
suffisent à donner un sens au paysage qui l’a ému. Et je crois
enfin que sa façon de peindre peut s’expliquer aussi par sa façon
de composer ses ouvrages : il travaille, comme on sait, en m ar­
chant, armé de « son crayon » ; quand il s’arrête, ce n’est
évidemment pas pour noter les menus détails du paysage; il
s’arrêterait à chaque pas. Mais, de même que, lorsqu’il écrivait

�84

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

son premier Discours, il s’étail arrêté au pied d’un arbre, à
Vincennes, pour écrire au crayon tout ce qu’il avait construit
dans sa tète, à savoir celte prosopopée de Fabricius qui est tout
d ’une venue; de même, quand il erre dans la forêt de Montmo­
rency et compose sa Nouvelle-Héloïse, s’il suspend sa promenade,
c’est, j’imagine, pour fixer tantôt la vision qu’il s’est donnée des
bords du lac de Genève, tantôt ce site de Meillerie dont il a dans
sa tète arrêté les grandes lignes; et ce qu’il écrit alors, ce ne
sont pas des traits isolés, il les eût oubliés au cours de sa prome­
nade, c’est un ensemble, dont les traits se tiennent et s'appellent
l’un l’autre, c’est un tableau.
Mais, pour si largement faits que soient ses tableaux, ils ne
sont ni vagues ni ternes : Rousseau, s’il ne les recherche pas, ne
dédaigne ni la couleur ni les traits pittoresques ; ceux-ci ne me
paraissent pas aussi complètement absents de son œuvre qu’on
l'a dit, encore qu’ils y soient trop rares pour notre goût, qu’ont
rendu difficile en pareille matière les disciples même, ne l’ou­
blions pas, de Jean-Jacques, les Bernardin de Saint-Pierre, les
Chateaubriand et tant d’autres coloristes (1).
fl) Si l’o n v e u t se re n d re bien c o m p te de ce q u i m a n q u a it e n c o re à la
p a le tte de J e a n -J a c q u e s e t d u p ro g rè s ré alisé, d a n s l'a r t de p e in d re , p a r son
p re m ie r d is c ip le , ou n ’a q u ’à c o m p a re r deux « lev e rs de so leil », p r i s , l ’un
d a n s R ou sseau , l’a u tr e d a n s B e rn a rd in de S a in t- P ie r r e ; ou to u t sim p le m en t
o n n ’a q u ’à re lire c ette p h ra se du d é b u t d u Vicaire savoyard : « L es ra y o n s du
soleil le v a n t ra s a ie n t d é jà les p la in e s e t, p ro je ta n t s u r les c h a m p s p a r lo n ­
gues o m b re s les a rb re s , les coteau x , les m aiso n s, e n ric h is s a ie n t de m iile acci­
d e n ts de lu m iè re le p lu s b e au tab leau d o n t l’œ il h u m a in p u isse ê tre frap p é . »
O r ces &lt;t m ille acc id e n ts de lu m iè re », que R o u sseau confond d a n s u n e énon­
ciatio n g é n éra le et vague, les voici d istin g u é s les uns des a u tre s e t n o té s avec
p récisio n p a r u n v rai c o lo riste : « J ’ai a d m iré so u v e n t le le v e r e t le c o u c h e r du
soleil. C’e st u n sp e c ta cle q u ’il n ’est pas m oins difficile de d é c rire q u e de
p e in d re . F igurez-vous à l ’h o riz o n u n e b elle c o u le u r orange q u i se n u a n ce de
vert, et v ien t se p e rd re au z é n ith d a n s u n e te in te lilas, ta n d is q u e le re s te du
ciel est d a n s u n m agnifique azur. Les nuages q u i flo tte n t çà e t là so n t d ’un
b e a u gris de perle. » (B e rn a rd in de S a in t- P ie r r e : Voyage à l’ilc de France,
1773). M ais ce q u i e st p lu s c u rie u x en co re q u e ce ra p p ro c h e m e n t, p o u rta n t
in stru c tif, c’est le passage su iv a n t des Eludes de la N ature, q u i va nous
m o n tre r que le d isc ip le sa v a it b ien m ieu x re g a rd e r q u e le m a ître : « JeanJa c q u e s R o u sseau inc d is a it u n j o u r q u e , quo iq u e le c h a m p des couleurs
célestes so it le b le u , les te in te s de ja u n e , q u i sé fo n d e n t avec l u i , n ’y p ro ­
d u ise n t p a s la c o u le u r v e rte , com m e il a rriv e d a n s nos c o u le u rs m atérielles,
lo rsq u 'o n m êle ces deux n u a n c e s. Mais je lu i ré p o n d is q u e j ’a v ais aperçu
p lu sie u rs fois d u v e rt au ciel s u r l’h o riz o n de P a ris. » (D ixièm e é tu d e .)

�la

nouvelle

h e l o is e

Quand Rousseau peint ses paysages de la Nouvelle-Héloïse, des
Confessions et des Rêveries, il est loin des pays dont il parle, il ne
les voit q u ’en souvenir. Or nous savons que ce dont il se sou­
vient, c’est, avant tout, les sentiments éprouvés dans les lieux
qu’il a habités ou parcourus : « mon seul guide fidèle, dit-il
dans les Confessions, est la succession des sentiments qui ont
marqué la succession de mon être. » C’est donc toujours à
travers ses émotions, ravivées sans doute et altérées à la fois
par la mémoire, mais peu importe, qu’il voit les paysages qu’il
dessine : « Je ne sais voir qu’autant que je suis ému » (au
maréchal de Luxembourg, 20 janvier 1763). Il en résulte que la
nature chez lui est essentiellement sentimentale ; ce qui ne l’em­
pêche pas d ’être, en même temps pittoresque dans bien des pas­
sages, comme ceux qu’on va lire; et je dois insister ici parce
qu’on refuse habituellement à Rousseau le sens du pittoresque.
A-t-on remarqué que, lorsque nous sommes très fortement
émus, certains détails matériels se gravent si profondément dans
notre âme que plus tard ils ressuscitent avec le souvenir de
de l’émotion dont ils sont désormais inséparables? C'est ainsi,
j ’imagine, que Rousseau, dont la sensibilité est si souvent
secouée par une vive émotion, et dont la mémoire est essentiel­
lement affective, a pu revoir en esprit, avec, çà et là, certaines pré­
cisions pittoresques, les endroits où il a si cruellement souffert de
« ses maux », et ceux aussi « qui lui ont laissé mille impressions
charmantes qu’il aime sans cesse à se rappeler » ( Confessions, II,
7). Voyez-le, par exemple, dans ce chemin qui côtoie la Saône,
passant, à la belle étoile, la nuit que sa description rendra
célèbre : « Il avait fait très chaud ce jour-là ; la soirée était ch a r­
mante; la rosée hum ectait l’herbe flétrie ; point de vent ; le soleil,
après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs ronges,
dont la réflexion rendait l’eau couleur de rose ; les arbres des ter­
rasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient l'un à
l’autre. » ( Confessions, I, 4). Qui ne connaît son arrivée à l’Hermilage? je n’en citerai qu’un trait : « Quoiqu’il lit froid, et qu'il
y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter ;
on voyait des violettes et des primevères ; les bourgeons des arbres

�86

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

commençaient à poindre. » Le voici maintenant sur le chemin
de Chambéry, heureux de revoir Lien tôt Mme de W arens et jouis­
sant du plus grand plaisir qui soit à ses yeux, celui de faire
route à pied par un beau temps dans un beau pays. Il s’arrête au
Pas de l’Echelle : «au-dessous du grand chemin taillé dans le
roc court et bouillonne, dans des gouffres affreux, une petite
rivière qui paraît avoir mis, à les creuser, des milliers de siècles.
Appuyé sur un parapet, j ’avançais le nez et je restais là des
heures entières, entrevoyant de temps en temps celle écume et
cette eau bleue, dont j ’entendais le mugissement à travers les cris
des corbeaux qui volaient de roche en roche et de broussaille en
broussaille à cent toises au-dessous de moi. » ( Confessions, I, 4).
Un jour il va faire une promenade avec Mme de W arens sur la
côte opposée aux Charmettes, le jour de saint Louis, par le plus
beau temps du monde : « il avait plu depuis peu, point de
poussière, et des ruisseaux bien courants ; un petit vent frais
agitait les feuilles. » Mais le récit même de son installation aux
Charmettes me paraît fournir une preuve curieuse de cette
faculté que nous avons tous, mais Rousseau plus qu’aucun autre,
de lier, sans le vouloir, à nos émotions, de menus faits maté­
riels dont le souvenir peut faire plus tard, en les poétisant, des
détails pittoresques et charmants : « En m archant elle vit
quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la per­
venche encore en fleur... Je jetai seulement en passant un coup
d ’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que
j’aie revu de la pervenche ou que j ’y aie fait attention. » Puis il
rappelle son excursion à Cressier (en 1764) avec du Peyrou, et le
cri de joie q u ’il pousse en regardant un buisson : « a h ! voilà de
la pervenche ! Du Peyrou s’aperçut du transport, mais il en
ignorait la cause... Le lecteur peut juger, par l'impression d’un si
petit objet, de celle que m ’ont faite tous ceux qui se rapportent à
cette époque. » (Confessions, I, 6.)
Dans la Nouvelle-IIéloïse, Julie s’émeut à l’idée de voir son
amant partir pour la montagne à l’approche de l’hiver, car elle
voit « déjà blanchir la dent de Ja m a u » ; et, arrivé dans les mon­
tagnes du Valais, Saint-Preux lui écrira « qu’on n ’aperçoit plus

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

87

de verdure, l’herbe est jaune et flétrie, les arbres sont dépouillés »
(1,26). Enfin, dans la promenade fameuse que Saint-Preux fait
sur le lac avec Julie, Rousseau, ressuscitant évidemment cer­
taines impressions qu’il a gardées de sa tournée de sept jours
sur le lac avec ses amis de Genève en 1754, nous fait entendre
« le bruit égal et mesuré des rames, le chant assez gai des bécas­
sines », et il nous fait voir, « avec le ciel serein (1), les doux
rayons de la lune et le frémissement argenté de l’eau » (IV, 17).
Voilà comment Rousseau peint quand il est ému — et il l’est
toujours. S’il ne décrit pas proprement, et s’il ne peint pas la
nature pour elle-même, mais pour prolonger son émotion ou
bercer sa rêverie, cependant les sentiments qu’il éprouve ne lui
voilent pas complètement certaines particularités des sites : par
exemple, la fraîcheur ou les frissons de l’eau, pour laquelle il a,
comme on sait, une vraie passion, les plantes particulières à
chaque lieu et q u ’il se plaît à nommer, surtout à partir du jour
où il se fait botaniste, l’aspect et même la couleur des montagnes
qu’il aime à contempler dans le lointain, comme ces « montagnes
bleuâtres » qui ferment l’horizon à l’île de Saint-Pierre.
De tous les paysages que je viens de citer, on pourrait dire
qu’ils ne sont que les souvenirs émus de Rousseau. En voici un
qu’il a inventé de toutes pièces : l’Elysée de Julie, c’est, non pas,
comme l’a affirmé Rousseau, le premier en date, mais grâce au
succès de la Nouvelle-Héloïse, le plus célèbre des jardins anglais
mis à la mode par la littérature française du dix-huitième siècle,
laquelle fait souvent si bon marché de nos admirables parterres
à la française (2). Chose curieuse, dans ce jardin rêvé par
Rousseau, les détails pittoresques abondent. Dès l’entrée, SaintPreux s’aperçoit que la porte « est masquée par des aunes et des
coudriers»; il est frappé d’une «agréable sensation de fraîcheur
que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs
éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante et le
(1) Il l’est to u jo u rs chez R o u ssea u , q u i sem b le a v o ir b a n n i les nuages de to u s
ses tableaux.
(2) Voir, s u r les ja rd in s , d a n s la litté r a tu r e du d ix -h u itièm e siècle, le c h a ­
pitre si c u rieu x e t si d o c u m e n té de M. M ornet, d a n s l ’o uvrage cité p lu s h a u t,
p. 218.

�88

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

chant de mille oiseaux, portent à son imagination autant qu’à
ses sens. » Nous éprouvons nous-mêmes, en lisant ces lignes,
une sensation de fraîcheur et de vie, qui va se préciser, et que
Rousseau rattache tout de suite, pour que notre illusion soit
complète, à un fait réel, une plaisanterie enfantine dont il évoque
très habilement le souvenir : « c’est ici, dit Julie à Saint-Preux,
le même verger où vous vous êtes promené autrefois, et où vous
vous battiez avec ma cousine à coup de pêches. » Mais le verger
depuis a été métamorphosé parles soins de Julie, et Saint-Preux
prend plaisir à fouler &lt;x le gazon verdoyant, épais, mais court et
serré, et mêlé de serpolet, de thym , de marjolaine. » Un joli ruis­
seau « coule doucement entre deux rangs de vieux saules qu’on
a souvent èbranchés. Leurs têtes creuses et demi-chauves, forment
des espèces de vases d’où sortent des touffes de chèvrefeuilles,
dont une partie s’entrelace autour des branches et dont l’autre
tombe avec grâce le long du ruisseau » ; et ce ruisseau a pour lit
« une couche de glaise couverte d’un pouce de gravier du lac. »
Enfin, à l’ombre des hêtres et des acacias, une multitude d’oi­
seaux « vient voltiger, courir, chanter, s’agacer, se battre » et
becqueter « le mil, le tournesol, le chenevis et les pesettes »,
qu’a fait semer à leur intention la prévoyante Julie. Voilà, certes,
un fouillis de détails, et je suis loin d’avoir tout dit : c’est le
fouillis luxuriant d’un jardin anglais et il y a, ce me semble, un
peu trop de désordre, et comme un encombrement voulu dans
cette peinture où l’on souhaiterait en la lisant, comme dans le
jardin lui-même, plus d’air et de clarté.
Au charme « élyséen » de toutes ces surprises laborieusement
préparées, qui ne sont après tout que l’art un peu puéril de
jouer à la nature, je préfère le paysage simple et naturel du Val
de Travers que Rousseau a dessiné, de Moliers, pour le maré­
chal de Luxembourg. Ce paysage, et c’esL ce qui en fait l’attrait
singulier dans l’œuvre de Rousseau, n’est pas fourni par la
mémoire, comme ceux de la Nouvelle-Héloïse, des Confessions
et des Rêveries, ni inventé comme l’Elysée de Julie ; il est pris
sur le v if et il va donc nous apprendre comment Rousseau décrit,
non plus ce qu’il voit dans son souvenir ou dans son imagina-

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

89

tion, mais ce q u ’il voit de ses yeux et quel peintre il sait être de
la réalité. Son tableau du Val de Travers est si exact et si vrai,
qu’on le retrouve tout entier quand on visite Motiers. Ici il a su
joindre à cette impression d’ensemble dont il se contente d’ordi­
naire, la précision et le pittoresque des détails dont il n’est pas
toujours, il le faut reconnaître, assez curieux. C’est d’abord une
première vue sur le vallon formé par les deux montagnes qui
sont des branches du Jura ; la direction du vallon coupant obli­
quement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours
de l’ombre par quelque côté sur la plaine ; partout des chemins
unis et de larges pelouses d’un beau vert sur les bords de la
rivière.
Cette rivière, c ’est la Reuse, qui a sa source au-dessus du
village de Saint-Sulpice, à l’extrémité occidentale du vallon, se
creuse un lit qui devient bientôt précipice el va se perdre dans
le lac de Neuchâtel. Sainte-Beuve, comparant, en une belle page
de son Chateaubriand (1), les différentes façons de peindre de
Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand,
estime que Rousseau, comme Bulfon, a dans ses peintures
« l’expression large, simple et naturelle, mais générale », et il cite
la cinquième Promenade qui, en effet, lui donne presque raison.
Il eût, je crois, modifié son jugement s’il se fût souvenu des
lignes suivantes: « celle Reuse est une très jolie rivière, claire
et brillante comme de l’argent, où les truites ont de la peine à
se cacher dans les louffes d’herbes. On la voit tout à coup sortir
de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau,
mais toute grande et déjà rivière, comme la fontaine de V au­
cluse, en bouillonnant à travers les rochers... On voit très peu
d’arbres dans la vallée ; ils y viennent mal el ne donnent presque
aucun fruit. L’escarpement des montagnes, étant très rapide,
montre en divers endroits le gris des rochers; le noir des sapins
coupe ce gris d’une nuance qui n’est pas riante et ces sapins si
grands, si beaux, quand on est au-dessous, ne paraissent au loin
que des a rb riss e a u x ... Sitôt que le soleil se couche, il laisse ci
(1) Chateaubriand et son groupe littéraire, 18G1, I, 230j

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peine un crépuscule et la hauteur des monts, interceptant toute
lumière, fait passer presqu’à l’instant du jour à la nuit. » Et
n’oublions pas le napel; mais gardons-nous d’en faire un bou­
quet : « Vous voyez une très belle plante, haute de trois pieds,
garnie de jolies fleurs bleues qui vous donnent envie de la cueillir;
mais à peine l’a-t-on gardée quelques minutes qu’on se sent
saisi de maux de tête, de vertiges, d’évanouissements, et l’on
périrait si l’on ne jetait promptement le funeste bouquet (28 jan­
vier 1763). » Voilà certes de la précision, de la couleur et de la
vie ; et l’on doit reconnaître, quand on lit tout entière celte lettre
au maréchal de Luxembourg, que Rousseau, quand il avait un
paysage sous les yeux, en savait voir les détails intéressants
aussi bien que les grandes lignes. S’il ne faut pas, sans doute,
exagérer l’importance de cette lettre, il n’en faut pas, non plus,
méconnaître la très réelle nouveauté : car au dix-huitième siècle
on rencontrerait difficilement, dans les œuvres et dans la corres­
pondance des écrivains connus, l’équivalent d’une peinture si
vivante et si finement détaillée. On aurait beau, par exemple,
feuilleter toutes les lettres écrites par Voltaire, de son beau
château de Ferney : on n’y trouverait pas le pendant de la jolie
Il est vrai, d’ailleurs, comme je l’ai reconnu tantôt, que cette
description est à peu près unique dans l’œuvre de Rousseau : il
est trop ému pour décrire ; et même, de mêler toujours ses émo­
tions à ses tableaux, c’est ce qui a fait au fond sa grande
originalité, et c’est ce qu’il'nous reste à montrer brièvement. Ce
n’est pas par réflexion et procédé artistique, c’est très spontané­
ment que Rousseau a associé aux émotions de son cœur les
champs et les bois, « l’or des genêts et la pourpre des bruyères ».
Ce que nous disons en elï'et parfois, avec Horace, de notre ami
le plus cher, il le pouvait dire de la nature : elle était la moitié
de sou âme. De toutes ses amitiés, elle est la seule dont il n’ait
jamais douté et il en a gardé jalousement le culte jusqu’à son
dernier jour. Depuis « les douces heures de sou enfance »,
depuis celle époque lointaine où « il a vu pour la première
fois le majestueux et louchant lever du soleil et (remarquez

�LA NOUVELLE HELOÏSE

91

l’association) où il a senli les premières émotions du cœur »,
jusqu’au soir de sa vie, jusqu’à ces années de Paris où il
allait, avec Bernardin de Saint-Pierre, contempler la Seine du
haut du Mont-Valérien ou herboriser à Romainville, il n’a cessé
d’admirer et d’aimer la nature, de l’admirer avec des yeux sans
cesse émerveillés et de l’aimer d’un cœur toujours ému : il n’est
pas étonnant qu’il l’ait associée à ses joies et à ses tristesses.
Aussi est-ce lui, Rousseau, q u ia eu la gloire de commencer ce
dialogue, que poursuivront sans fin tous les poètes après lui,
entre l’homme qui conlieà la nature ses joies et ses peines, et la
nature qui se réjouit avec l’homme ou qui berce et console sa
douleur. Innovation d’une portée vraiment incalculable : car,
en faisant ainsi converser, avec les voix de la nature, nos tris­
tesses et nos rêveries, ce n’est pas seulement une nouvelle corde
que Rousseau a ajoutée à la lyre des poètes ; il n’est pas exagéré
de dire que c’est aussi une corde de l’âme humaine qui était
muette et que, le premier, Rousseau a fait frémir et résonner.
C’est elle qui va retentir dans le Lac et la Tristesse d’Olympio
avec ces mêmes accents de mélancolique éloquence que faisait
entendre Saint-Preux quand il rappelait à Julie, parmi les sau­
vages rochers de Meillerie, parm i «ces lieux tout pleins d'elle»,
le charme envolé pour jam ais de leur jeunesse et de leur amour.
La nature a été pour Rousseau une consolatrice à la fois et
une inspiratrice : elle l’a consolé « des injustices des hommes »
et lui a inspiré ses chefs-d’œuvre. Il puise, dans son commerce
avec elle, des sentiments élevés et des idées sérieuses ; une de
ses originalités est, on l’a vu, d'avoir, au dix-huitième siècle,
pris l’amour au sérieux, et c’est en partie pour cela que ses deux
amants il les a fait vivre et s’aimer à la campagne. Il sait, en
effet, qu’on aime mieux, plus sérieusement et plus profon­
dément, devant un beau paysage qu’entre les quatre murs d’un
salon, que, devant les grands spectacles de la nature, l’âme
s’exalte et qu’on est alors plus pleinement l’un à l’autre. Il a
donc, le premier, associé l'amour à la nature : partout où il
porte ses pas solitaires, Saint-Preux met Julie de moitié dans
les impressions que lui font éprouver les paysages q u ’il a sous

/

�92

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

les yeux : « Je ne faisais pas un pas que nous ne le fissions
ensemble; je n’admirais pas une vue sans me hâter de vous
la montrer. Tous les arbres que je rencontrais vous prêtaient
leur ombre, tous les gazons vous servaient de siège. » (I, 23).
La nature n’est là que le cadre rêvé pour l’am our : la voici
maintenant qui va être quelque chose de plus, comme la confi­
dente et la complice des deux amants, tant elle paraît se
mettre à l’unisson de leurs cœurs. Saint-Preux est seul et
triste; c’est l’hiver, et il « trouve partout dans les objets la
même horreur qui règne au-dedans de l u i . . . Toute la nature
est morte à mes yeux comme l’espérance au fond de mon cœur. »
Mais n’est-ce pas là une illusion de l’amour et la nature pren­
drait-elle vraiment part à nos douleurs et à nos joies? Cet air,
triste ou gai, que nous lui trouvons parfois, n’esl-ce pas nous
qui le lui prêtons gratuitement, et même est-elle seulement poé­
tique pour ceux qui ne sont pas poètes ? Rousseau a prévu
l ’objection et il y a répondu avec profondeur: « c’est dans le cœur
de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature » (Emile. III).
Eh bien ! cette nature inerte, animons la de notre vie et réchauf­
fons la des passions de nos cœurs ; ne semble-t-elle pas
nous attendre et nous appeler par « le m urm ure des eaux qui
nous inspire une langueur amoureuse et par le chant des
oiseaux qui semble avoir plus de tendresse et de volupté ? » Il
manque quelque chose à cette fêle du mois de mai : il y manque
la présence de deux êtres qui s’aiment : « ô Julie ! hàtons-nous;
portons le sentiment du plaisir dans les lieux qui n’en offrent
qu’une vaine image; allons animer toute la n a tu r e : elle est
morte sans les feux de l’am our » (I, 38). Il semble q u ’il y ait
alors, entre la nature et les êtres qui aiment, comme un échange
et un enrichissement réciproque: «ces retraites délicieuses, dit
Julie, ajoutaient au plaisir que nous goûtions d ’être ensemble ;
elles recevaient à leur tour un nouveau prix du séjour de deux
amants. » (I, 13). Et même, pour valoir tout son prix, la nature
ne doit-elle pas emprunter la voix et le regard de l’être aimé?
«Hors vous seule, dit Saint-Preux à Julie, je ne vois rien dans ce
séjour terrestre qui soit digne d’occuper mon âme et mes sens.

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

93

Non, sans vous la nature n’est plus rien pour moi ; mais son
empire est dans vos yeux, et c’est là q u ’elle est invincible. » ( 1 ,10).
Ainsi plus tard, Alfred de Vigny :
Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit.
Les lieux où l’on a aimé ne gardent-ils rien des émotions dont
ils furent témoins et q u’ils ont peut-être inspirées ou encou­
ragées ? et ne vont-ils pas, quand nous les reverrons, nous
retracer et nous faire revivre ces émotions anciennes dont notre
cœur, qui débordait alors, les avait comme imprégnés ? « En
revoyant ces lieux, après si longtemps, j ’éprouvai combien la
présence des objets peut ranim er puissamment les sentiments
violents dont on fut agité près d’eux;., ô Julie, voici le lieu où
soupira jadis pour toi le plus fidèle am ant du monde, voici le
séjour où ta chère image faisait son bonheur. Voilà la pierre où
je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour;;.
Ainsi s’attristera Olympio .
La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,
Où jadis, pour m’attendre, elle aimait à s’asseoir
Comme si elle avait pitié de nos agitations et de nos tour­
ments, la nature insinue dans nos âmes la paix bienfaisante de
ses solitudes. Saint-Preux qui a quitté, désespéré, la maison de
Julie, senL peu à peu, dans les montagnes du Valais, seul au
milieu des rochers, des sapins et des chênes, « le calme renaître »
dans son âme : «j’adm irais l’empire qu’ont sur nos passions
les êtres les plus insensibles et je méprisais la philosophie de
ne pouvoir pas même autant sur l’dme qu’une suite d 'objets
inanimés. » Ainsi dira Lamartine :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme,
Qui s’attache à notre âme?....
Comme Saint-Preux, Rousseau connaît et il apprendra aux
générations à venir les charmes de la solitude. Ici, pourtant, il
importe de distinguer: quand certains poètes, misanthropes ou
pessimistes, s’enfoncent dans la solitude, ils n’y font que
nourrir leur tristesse, comme Sénancour, ou qu’accentuer leur

�94

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pessimisme, comme de Vigny. Rousseau tout au contraire :
comme Saint-Preux encore, il oublie ses infortunes parmi les
bois et les montagnes, « il s’oublie lui-même », tant le spectacle
qu’il a sous les yeux « ravit ses sens et son esprit »; tant il est
réconforté et rasséréné « par le seul enchantement du paysage».
D’où vient cela ? et pourquoi la nature, même solitaire, n’apporle-t-elle à Rousseau q u e jo ie e t réconfort ? C’est, je crois,parce
qu’il l’a aimée au temps de son insouciante jeunesse, dans ces
années de libre et gai vagabondage dont il regrettait plus tard,
dans ses Confessions, de n ’avoir pas fait de journal. 11 a associé
alors la nature aux jouissances qu’il goûtait, et qu’il retrouve
encore dans ses voyages à pied, à savoir : « le grand air, le
grand appétit, la bonne santé qu’on gagne en marchant, la
liberté du cabaret, l’éloignement de tout ce qui fait sentir la
dépendance » et, par-dessus tout, je crois, le plaisir, quand on
est romanesque, — et qui ne l’est pas à vingt ans ? — « de dis­
poser en maître de la nature entière, de s’entourer d’images
charmantes et de s’enivrer de sentiments délicieux » (Confes­
sions, I, 4). Quand la fatigue et la faim le gagnaient, il « mettait
à un bon déjeuner deux pièces de six blancs », — s’il les
avait encore, et mangeait avec d’autant plus d’appétit que son
esprit romanesque « sentait qu’un nouveau paradis l’attendait
à la porte ». Et il repartait toujours seul, mais de si joyeuse
hum eur qu’il « allait chantant tout le long du chemin », comme
ce jour où, ayant entonné gaiement une cantate de Batistin,
il était accosté par ce bon M. Rolichon qui lui demandait copie
de sa cantate el l’en récompensait par de si opportunes
« lippées. » Ainsi, ce n’est pas seulement, comme on a coutume
de dire, par misanthropie, que Rousseau recherchait la soli­
tude ; il la recherchait el l’aimait parce q u ’il la peuplait de
toules les chimères de son imagination et des plus chers sou­
venirs de sa jeunesse.
D’ailleurs, hâtons-nous de l’ajouter, il n’était jam ais tout à fait
seul dans la nature; car, en vrai protestant, il s’y sentait tou­
jours en tête à tète avec Dieu. Et sa croyance, inébranlable, en
Dieu et en la Providence, non seulement l’a préservé du pessi-

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

înisme, l’œuvre d’uu Dieu bon ne pouvant être mauvaise, mais
encore, et ceci est plus intéressant, a en partie déterminé l’aspect
particulier sous lequel il s’est plu à voir et à peindre la nature.
Lamennais a dit avec justesse : « Il se mêle toujours quelque
chose de nous aux lieux que nous voyons. L’impression physique
que nos sens en reçoivent se transforme en dedans de nous et y
suscite une image idéale en harmonie avec nos pensées, nos
sentiments, notre être intime (1). » Précisément l’image que
liousseau se fait de la nature est en conformité avec ce qu’il y a
de plus intime en lui : l’idée qu’il a de Dieu. Celui qu’il prie par
ces seuls mots : « ô grand Etre ! » manifeste, à ses yeux, sa gran­
deur par l’ordre qu’il lait régner dans ce vaste univers. Ce que
Rousseau, en déiste fervent, admirera donc, ce qu'il se plaira
tout particulièrement à contempler dans la nature, c’est un
ensemble harm onieux, un beau « tableau » ; c’est un payage à la
lois large et bien ordonné,où éclatent et la grandeur de Dieu et le
sage dessein de sa Providence. 11 dit, dans une note très signilicative de la Nouvelle-Héloïse : la « véritable magnificence n ’est
que l’ordre rendu sensible dans le grand; ce qui fait que de tous
les spectacles imaginables, le plus magnifique est celui de la
nature » (V, 2). D’autres peintres de la nature, les musiciens ou
les coloristes, sont plus sensibles aux harmonies ou aux cou(1) L am en n ais : Esquisse d ’une philosophie, VIII, 2. V eut-on re tro u v e r « 1 e tre
intim e » de R o u sse a u ju sq u e d a n s les pages où l’on s ’a tte n d le m o in s à le v o ir
paraître, q u ’on re lis e sa le ttr e c élèb re s u r les vendanges (Nouvelle-Héloïse,
V, 7). 11 s’y m o q u e des P a ris ie n s q u i « c ro ie n t a lle r à la cam pagne e t q u i n ’y
vont p o in t p a rce q u ’ils p o rte n t P a ris avec eux ». Mais lu i, R o u sse a u ,il ne se
borne pas à e m m e n e r avec lu i, a u m ilie u des v e n d an g e u rs, l ’am i (qu’il est)
de la n a tu re ria n te e t a n im é e ( a t o u t c o n sp ire à d o n n e r à ce c h a rm a n t sp e c ­
tacle un a ir de fê te ;... c ’e st le ta b le a u d ’u n e allégresse g én éra le qui sem b le en
ce m o m en t é te n d u s u r la su rfa c e de la te rre ») ; m ais, ce q u i est p lu s grave,
il a m ené a u ssi avec lu i, e t c’e st b ie n ici « son ê tre le p lu s in tim e », l’u to p is te
qui rêve d*uue ég alité c o n fo rm e à l ’é ta t de la n a tu re : « la douce ég alité qui
règne ici (e n tre m a ître s e t o u v rie rs), ré ta b lit l ’o rd re de la n a tu re , fo rm e une
in stru ctio n p o u r les u n s , u n e c o n so la tio n p o u r les a u tre s, et u n lie n d ’a m itié
pour to u s. » E t enfin c et a ir de fêle lui-m êm e, q u ’il a ré p a n d u p a r to u t d a n s
sou tab le au des v e n d an g e s (a p a r to u t on c h a n te , on r i t » en v e n d an g e an t, et,
le soir, c ’e st le feu d ’artifice) ; to u s ces agréables d é ta ils se rv e n t à d é m o n tre r
(les paysages de R o u sseau dém onlrenl trè s so u v e n t u n e idée m orale), que le
travail d e là cam p ag n e e st t la p re m iè re vocation de l’ho m m e e t q u ’il ra p p e lle
tous les c h a rm e s d e l’àge d ’o r. »

�96

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

leurs; d’autres, les panthéistes, poursuivent dans la nature
le mystère de la vie universelle : Rousseau, lui, sans être insen­
sible à tout cela, prête surtout son attention et réserve son
enthousiasme à la magnificence de certains spectacles. Ce sera,
par exemple, dans le Vicaire Savoyard, les fertiles rives du Pô
vues du haut d’une colline, avec l’immense chaînes des Alpes
à l’horizon, c’est-à-dire « le plus beau tableau dont l’œil humain
puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux
toute sa magnificence pour en offrir le texte à nolie entretien »
(Emile, IV). Veut-on voir pourquoi il affectionne tant les levers
de soleil?c’est parce que « nul homme ne résiste à un spectacle
si grand et si beau. » El c’est aussi parce que, seul la nuit dans sa
cliambre(qu’on se rappelle sa conversation avec Mmc d’Epinay),
il lui est arrivé de partager les doutes des philosophes ; mais
que le soleil se lève et il va, eu même temps que les vapeurs de
la nuit, dissiper les brouillards de sa pensée « en lui exposant la
scène brillante et merveilleuse de la nature. » Aussitôt, ainsi le
fait parler Mme d’Epinay, « je retrouve mon Dieu, je l’admire,
je l’adore et je me prosterne en sa présence. » De même,
à l’Hermilage et à Montmorency, lorsqu’il avait, d urant ses
fréquentes insomnies, ressassé douloureusement ses amers
soupçons et tous ses griefs contre ses « faux amis », le soleil
levant, j ’imagine, venait souvent chasser toutes ses idées noires,
et il avait alors devant lui une belle journée pour se promener
allègrement dans la campagne. Est-ce q u ’on ne devine pas tout
cela dans sa belle Lettre à Malesherhes, la troisième, où, après
avoir parlé, sans les préciser, des « douleurs qui lui font triste­
ment m esurer la longueur des nuits », il en vient à décrire les
temps qu’il se rappelle le plus volontiers; ces temps sont ceux
de ses promenades solitaires ; et comment alors commençaient
ces journées qu’il appelle délicieuses ? « il se levait avec le
soleil » et s’enfoncait joyeux dans la forêt.
Plus lard, quand il a été décrété à Paris et à Genève, chassé
d’Yverdon et maltraité à Motiers, et quand, sous le coup de tant
d ’infortunes, il a perdu celle force de réaction et cette relative
possession de soi qu’il avait encore à Montmorency avant la

�LA NOUVELLE HÉLOÏSE

condamnation d’Emile, alors ses descriptions de la nature
deviennent moins vives et moins riantes : il n ’y a pas de lever
de soleil dans son tableau de File de Saint-Pierre. Ce n'est plus
le temps où, levé dès l’aurore, il doublait, d’un pas rapide,
te certain coin » derrière lequel il se mettait à l’abri des im por­
tuns et « courait retrouver ses bosquets. » Maintenant il est las
et ne cherche, après tant d’orages, que le repos et la paix et, s’il
se peut, l’oubli des hom m es; il trouve tout cela à Saint-Pierre,
et il y trouve même quelque chose d é p lu s, à savoir la rêverie
moderne : c’est ce que je tâcherai de montrer quand j ’étudierai
plus loin les Rêveries du Promeneur solitaire, et j ’aurai ainsi
épuisé l’analyse de tous les sentiments, fort divers, on le voit,
dont la fusion harmonieuse a formé ce que l’on se contente trop
souvent d ’appeler, d ’un terme un peu vague, le sentiment de la
nature dans Rousseau.

�CHAPITRE IV
l’émile

De tous les hommes qui tenaient une plume au dix-huitième
siècle, s’il en était un qui fût, par ses antécédents, comme pré­
destiné à ne jamais écrire un traité d’éducation, c’étail Rousseau.
Qui dit éducation, en effet, dit forcément règle, discipline el
méthode, eL de ces trois choses Rousseau n’en avait pas connu
une seule : la règle d’abord, dont les enfants acquièrent la pre­
mière notion dans la vie de famille, c’est de quoi Rousseau
enfant n’avait jamais entendu parler dans la maison du frivole
el désordonné Isaac Rousseau, son père. Pour la discipline, ce
n’est pas, plus tard, sur les grands chemins que le vagabond
Jean-Jacques risquait de faire cette utile connaissance ; et,quant
à la méthode enfin, qui doit présider à des études bien faites, ce
n’est pas elle qui avait guidé Rousseau dans les lectures, même
sérieuses et obstinément poursuivies, qu’il avaiL pu faire dans
sa très libre Université des Charmettes. 11 avait été, il est vrai,
un an précepteur ; mais, comme on pouvait s’y attendre, el
comme il en fait l’aveu lui-même, il avait été un précepteur
détestable : on ne peut qu’être de son avis, si on lit le « Projet
B ib lio g ra p h ie . — R o u s s e a u : E m ile ou de l’É ducation, 1762 ; L a NouvelleHéloïse, P. V. L. III. — Le m a n u s c rit F a v re de l'Em ile (Annales J.-J. Rousseau,
VIII) Confessions, II, 9. — G rim m : Corresp. littér., V, V I. — A. G rotz :
J.-J. Rousseau el l’éducation, c o n fére n ce fa ite à S tra sb o u rg , 1874.— C om payré:
Hist. critique des doctrines de l’éducation, 1879, II. id . : J .-J . Rousseau et
l'éducation de la nature, b ro c h u re , D elaplane. — F o n ta in e : L es idées péda­
gogiques de R ousseau a v a n t l 'É m ile (Annales de la Faculté des Lettres de
Lyon, 1884, I I ) . — F a g u e t: Le d ix huitièm e siècle, 1890 ; id . : Rousseau pen­
seur, 1912. — J. M orley : J.-J. Rousseau, L o ndon, 1891. II. — V ial : Rousseau
é d u ca te u r, dans : Jean-Jacques Rousseau. Leçons faites à l’École des HautesÉtudes sociales, A lcan, 1912.

�l ’é m i l e

99

pour l’éducation de M. de Sainte-Marie » (1741), encore que ce
traité nous montre en germe quelques-unes des idées (justes ou
fausses), qu’il développera dans YÉmile. Jeune encore (il avait
28 ans), et surtout très peu maître de lui, comme il nous
l’apprend, il n’avait guère pu, dans son très court el très orageux
préceptorat, étudier ses élèves. Comment donc a-t-il eu l’idée
d’écrire sur l’éducation ?
Il a varié sur les circonstances qui l’auraient poussé à écrire
l'Emile. Il a dit, dans ses Confessions, et on a répété après lui,
qu’il avait « travaillé vingt ans à l’Émile, et mis trois ans à
l’écrire. » L’ouvrage s’étant imprim é dès 1761, supposé q u ’il eût
commencé à l’écrire « trois ans » auparavant, en 1758, il y aurait
donc « travaillé » dès 1738 ; mais à cette date il était encore aux
Cliarmettes, el ce n’est que onze ans plus tard (1749), q u ’il a
composé son premier Discours. Peut-être a-t-il, par ces « vingt
ans de travail », chiffre approximatif, voulu faire allusion à son
préceptorat chez Mably et au « Projet » dont j ’ai parlé plus haut
et qui lut écrit, en effet, vingt ans avant YÉmile. D’après les
Confessions et la préface d’Émile, c’est pour complaire à Mme de
Chenonceaux qu’il aurait écrit son Traité ; or, il n’a connu
M™de Chenonceaux que vers 1750, ce qui rend encore inadm is­
sibles les vingt ans de préparation. S’il a composé, comme il le
dit dans les Confessions, le cinquième livre de l'Emile à Montinorency (en 1759), et qu’il ait bien mis trois ans à écrire son
ouvrage, il l’aurait commencé vers 1756.
Enfin, il a affirmé que c’était le souvenir de sa faute envers
ses enfants qui l’avait poussé « à méditer le thème de l’éduca­
tion » et à écrire l'Émile. Je crois que c’est seulement pendant
qu’il était en train d’écrire l’Émile que l’idée vint à Rousseau
qu’il effacerait par là la grave faute qu’il avait commise; il se
dit, ce sophisme était bien dans sa tournure d’esprit, qu’en
témoignant par écrit sa sollicitude à l’enfance, il montrait sura­
bondamment quel tendre père il aurait pu être, si les circons­
tances l’avaient permis. La dette qu’il n ’avait pas su payer à ses
propres enfants, il se persuada insensiblement qu’il l’acquittait
par ce grand1service rendu aux enfants des autres : l’Émile, en

�100

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

effet, était si bien écrit, il respirait un tel am our de l’enfance et
de la vertu, qu’on serait bien forcé, pensait-il, non pas seulement
d’admirer, mais d’aimer l’auteur d’une si belle œuvre ; et l’écri­
vain donc rachèterait amplement les faiblesses de l’homme.
Ainsi raisonnait, je crois, Rousseau, tandis qu’il travaillait à
l’Emile-, en quoi, d'ailleurs, est-il besoin de le dire? il se trom­
pait : on ne rachète pas une telle faute par un livre, ce livre
fùt-il un chef-d’œuvre.
Je ne pense pas, on le voit, que ce soit, comme il l’a dit, le
souci de réparer sa faute qui lui ait inspiré l’idée d’écrire l’Emile,
Outre que le souvenir de cette faute n’était pas peut-être (j’aurai
occasion de le montrer), particulièrement douloureux lors de la
composition de son livre, il ne faut pas perdre de vue qu’à celte
époque Rousseau, et bien que le mot fût pour lui déplaire, était
essentiellement, par métier, par goût et par soif de réputation,
un homme de lettres : or, en cette qualité, il était tout naturel
qu’il se préoccupât des questions qui étaient à l’ordre du jour.
Précisément on discutait et on critiquait de toutes parts le
système d’éducation qui était alors en usage. Sans parler de.
l’abbé de Saint-Pierre, dont les « projets » étaient, comme on sait,
dans les mains de Rousseau, ni de Locke, traduit en français,
et très lu, particulièrement par Rousseau, qui s’en inspirera
largement, il y avait celui que Rousseau appelait dédaigneuse­
ment «le pédant Crouzas » ; il y avait l’abbé Pluclie, que le
précepteur des enfants de M. de Mably avait fait lire à ses élèves,
et La Condamine et Ronneval, tous connus de Rousseau. Enfin,
dans le milieu philosophique, qu’avait fréquenté Rousseau,
chacun se mêlait de juger, c’est-à-dire de blâmer l ’éducation
courante, aussi bien d ’Alembert sans sa Préface de l’Encyclo­
pédie, que Grimm dans sa Correspondance littéraire, et Voltaire
un peu partout. A l’Hermitage même, Rousseau était appelé,
après Duclos, à dire son avis sur le plan d’études suivi par le
fils de Mme d’Epinay laquelle, comme on sait, se fera pédagogue
elle-même la plume à la m ain; en outre, lors de son intimité
avec Diderot, Rousseau avait très certainement entendu bien
des fois son ami déclamer â son habitude et tonner contre

�L EMILE

l’enseignement des collèges. Enfin, dix ans avant YE m ile ,
Duclos avait écrit : « La plupart des hommes qui pensent sont si
persuadés qu’il n’y a point de bonne éducation que ceux qui
s’intéressent à leurs enfants songent d’abord à se faire un plan
nouveau pour les élever (1). » Voilà, ce me semble, comment
Rousseau, porté, pour ainsi dire, par le courant de l’opinion
publique, avait été tout naturellement amené, «à m éditer»,
comme il disait lui-même, «le thème de l’éducation. » Il pensait
sans doute, lui qui démêlait si finement les chances de succès
de ses discours ou de ses livres, que, si les dissertations des
doctes, tels que Crouzas, étaient peu lues, c’est parce qu’elles
étaient mal écrites; et que, si les critiques de ses anciens amis,
les philosophes, étaient sans portée, c’est parce qu’elles étaient
vagues et surtout purem ent négatives. Il voulut donc écrire
un livre qui, d’une part, éclipserait toules les dissertations
pédantes et s’imposerait à l’attention du public par les charmes
du style, — en quoi il ne se trom pait guère — ; et qui, d’autre
part, apprendrait aux philosophes eux mêmes la supériorité
d’un esprit original et inventif sur ces critiqueurs impuissants
de l’Encyclopédie, qui ne savaient que démolir et étaient
incapables de rien construire. C’est pour eux q u’il écrira super­
bement dès la première page de son livre: «la littérature
et le savoir de notre siècle tendent beaucoup plus à détruire
qu’à édifier. On censure d’un ton de maître ; pour proposer, il
en faut prendre un autre, auquel la hauteur philosophique se
complaît m oins.» 11 avait dit plus h a u t: «il n’y a qu’un cri
contre la pratique établie, sans que personne s’avise d ’en p ro ­
poser une meilleure. » Voyons donc quelle pratique il propose
et, puisqu’il se pique, lui, « d ’édifier», entrons dans son édifice.
Ce qui frappe les yeux tout d’abord, c’est que cet édifice est
bâti sur des ruines. Il fallait s’y attendre : autrement destructeur
que ces Encyclopédistes, dont il raillait tantôt la critique infé­
conde, et qui se bornaient en définitive à vouloir réformer les
abus de la société, c’est la société elle-même que Rousseau
(1) Duclos : Considérations sur les m œurs de ce siècle; 1751) p, 33i

�102

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

voudrait saper par la hase. Déjà une conversation curieuse qu’il
avait eue à l’Hermitage avec Mm“ d’Epinay, à propos de l’éduca­
tion du jeune d’Epinay, nous fait pressentir quel sera le principe
inspirateur et comme le postulat de l'Emile: « pour faciliter
votre ouvrage, dit Rousseau, il faudrait commencer par refondre
tout la société. » On cite quelquefois ce mot de Rousseau, mais
en passant, et sans en montrer toute la portée. Il y faut voir
tout autre chose qu’une boutade, car il révèle le fond même
de la pensée de Rousseau — et de l’Em ile, comme je vais
essayer de le montrer.
Il me semble que, lorsqu’on étudie ce livre, l’étude qu’on en
fait est toujours trop dispersée et qu’on se perd un peu dans
les broussailles, ce qui empêche de voir la forêt, c’est-à-dire
l’ensemble et les grandes lignes de l’ouvrage. Je voudrais, si
possible, en abordant cette œuvre un peu touffue, éviter cet
écueil. Pour procéder avec méthode, et m ’en tenir à l'essentiel,
je commencerai par rechercher le but qu’a poursuivi Rousseau,
et qu’il n ’a pas suffisamment précisé, et je me demanderai
ensuite par quel chemin il est allé à ce but, en ne m ’occupant
que des idées directrices de l’ouvrage.
Rousseau nous prévient de la difficulté de notre étude :
« l'Emile, écrit-il, ce livre tant lu, si peu entendu et si mal appré­
cié » (3me Dialogue). Comment donc l’appréciait-il lui-même?
Il écrit à Philibert Cramer (Moliers, 13 octobre 1764) ; « pouvezvous croire que le livre de l’Émile soit un vrai traité d’éducation? » Qu’est-ce donc? « c’est un ouvrage assez philosophique
sur ce principe, avancé par l’auteur dans d’autres écrits, que
l’homme est naturellement bon. Pour accorder ce principe avec
.celte autre vérité, non moins certaine, que les hommes sont
méchants, il fallait, dans l’histoire du cœur hum ain, montrer
l’origine de tous les vices » ; (ainsi l’homme bon, les hommes
méchants ; et l’origine historique de la méchanceté des hommes,
c’est la naissance des sociétés). L ’Emile est comme la contreépreuve du Discours sur l’inégalité. Dans le Discours, Rousseau
a affirmé que c’est la société qui a corrompu les hommes ; dans
Emile, il nous montre un homme élevé loin de la société: il

�l ’é m i l e

103

est exempt de vices et de mauvaises passions. Son idée est donc
celle-ci : si les hommes étaient élevés comme Émile, ils res­
teraient innocents et vivraient heureux, et le monde serait meil­
leur. Ce rêve, qu’il caresse sans l’exprimer bien nettement, dans
YEmile, le voici à la fois conté et vécu par son imagination :
Rousseau : «Figurez-vous un monde idéal semblable au nôtre et
néanmoins tout différent... Les passions y sont, comme ici, le
mobile de toute action ; mais plus vives, plus ardentes, ou seu­
lement plus simples et plus pures ; elles prennent par cela seul
un caractère tout différent... Les habitants du monde idéal dont
je parle ont le bonheur d’être maintenus par la nature, à laquelle
ils sont plus attachés, dans cet heureux point de vue, où elle
nous a placés tous et, par cela seul, leur âme garde toujours son
caractère o rig in a l... Les préjugés ont sur eux peu de prise,
l'opinion ne les mène point. Ainsi bornés de toutes parts par la
nature et par la raison, ils s’arrêtent et passent la vie à en jouir,
en faisant chaque jo u r ce qui leur paraît bon pour eux et bien
pour autrui, sans égard à l’estimation des hommes et aux capri­
ces de l’opinion. . .
Le Français : Mon cher M. Rousseau, vous m ’avez bien l’air
d’être un des habitants de ce monde-là.
Rousseau : J ’en reconnais un, du moins, sans le moindre doute,
dans l’auteur d’Em ile... » (1er Dialogue).
On voit quelle est, dans l’esprit de Rousseau, la portée de
YEmile. Il la précise encore dans celte phrase : « Si sa doctrine
pouvait être aux autres de quelque utilité, c’était en changeant
les objets de leur estime et retardant peut-être ainsi leur déca­
dence, qu’ils accélèrent par leurs fausses appréciations. »
(3mc Dialogue). Ainsi, c’est par un véritable renversement des
valeurs qu’il prétend changer le monde ; et celte secrète
ambition, qui s’accorde parfaitement avec le propos tenu à
M,ne d’Epinay, et que j ’ai rappelé plus haut, nous fait compren­
dre ce mot de YEmile sur les maximes qui le font si différent des
autres ouvrages : « Ces maximes sont de celles dont la vérité ou
la fausseté importe à connaître et qui font le bonheur ou le
malheur du genre hum ain. » (Préface).

�104

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Qu’on ne se hâte pas de taxer Rousseau d'outrecuidance :
c’est bien plutôt, je crois, sa clairvoyance qu’il faut adm irer ici
Il a très bien compris qu’un pédagogue réformateur est incomplet
s’il n’est pas en même temps sociologue : en effet, toute réforme
radicale de l’éducation doit entraîner avec elle, si l’on veut
épargner à l’enfant des déceptions et des révoltes à son entrée
dans le monde, une réforme correspondante des lois et des
mœurs et comme un revirement de l’opinion sur les choses
qu’estiment ou réprouvent les hommes en société. C’est ce qu’à
la lin du siècle comprendra très bien et exprimera avec vivacité
Sénac de Meilhan, dans ses Considérations sur l’esprit et les
mœurs (1787, p. 302) : « Que peut-il résulter de ces livres (sur
l'éducation) lorsque les mœurs sont en contradiction avec les
principes (inculqués aux enfants)? Un souper de Paris, la
crainte du ridicule, l’exemple détruisent en une semaine tous
les soins de l’éducation la plus éclairée, dirigée par les meilleurs
principes. » Maintenant, que sa réforme de la société soit peutêtre chimérique, c’est ce dont Rousseau, pour peu q u ’on le
presse, conviendra aisément, car il sait, et même il dit expres­
sément que c’est seulement un idéal « qu’il rêve », en politique
comme en pédagogie : c’est affaire à nous de nous rapprocher,
le plus que nous pourrons, de l’idéal proposé à nos efforts.
L'Emile, en somme, c’est une utopie sociale, enveloppée dans
un roman pédagogique. J ’ai fait entrevoir l’utopie; voyons le
roman.
Que son livre fût plutôt un roman q u ’un traité didactique,
c’est ce dont Rousseau avait conscience, quand il écrivait,
à propos justement d’éducation, au prince de W urtem berg : « La
comparaison de ce qui est à ce qui doit être m ’a donné l’esprit
romanesque » ; et peut-être même faisait-il plus de cas de ce
qu’il y avait de romanesque que de ce qu’il y avait de pratique
dans son livre. Ne disait-il pas dans sa Lettre à Beaumont ;
« Quand il n ’y aurait pas un mot de vérité dans cet ouvrage
(VEmile), on en devrait honorer et chérir les rêveries comme
les chimères les plus douces qui puissent flatter et nourrir le
cœur d’un homme de bien. »

�l ’é m i l e

105

L’Émile est un rom an à trois personnages, dont deux, Émile
el son précepteur, l’élève idéal et le précepteur unique, occupent
seuls les quatre premiers livres. Et le romanesque est encore
dans le tissu de l’ouvrage : c’est l’histoire édifiante d’un homme
de la nature, depuis sa première enfance ju sq u ’à son mariage.
A ce moment surgit le troisième personnage, l’épouse, qui est,
comme dans tout roman idéaliste, l’épouse parfaite, ju sq u ’à ce
que l’on peut appeler la catastrophe du roman : la chute de
Sophie et (tout finissant bien dans un roman idéaliste), son relè­
vement par la vertu, laquelle est, dans la doctrine de Rousseau,
plus belle, parce qu’elle est plus méritoire» que la simple
innocence (1).
Maintenant celte perfection, qui est le partage de ces êtres
d’élite, on va vous m ontrer par quels chemins Us l'ont atteinte :
à vous de voir dans quelle mesure vous pouvez vous rappro­
cher d’eux : « Je montre le but qu’il faut q u ’on se propose; je ne
dis pas qu’on y puisse a rriv er; mais je dis que celui qui s’en
approchera davantage aura le mieux réussi. » Il s’agit donc, on
a souvent eu tort de l'oublier, d’un pur idéal proposé à nos
efforts. Quant aux difficultés d’exécution, Rousseau s’en rend
parfaitement compte : « elles sont innombrables », déclare-t-il
expressément ; mais, de son point de vue, il estime qu’il n’a pas
à s’en occuper.
Et pourtant ce romancier parle, c’est le cas de le dire, d’un
tonde maître, et jam ais pédagogue n'a prescrit plus impérieuse­
ment les règles à suivre, ni assuré l’exécution de ces règles par
plus de recettes précises et de recommandations minutieuses. Il
lient au moindre détail : qu'on en oublie un seul, nous parût-il
l'utile, il nous arrête par ce terrible mot, qui revient sans cesse :
« tout est perdu ; inutile d’aller plus loin. » En veut-on un exem­
ple? « Si, dit-il au précepteur, Émile vous voit entrer avec plus
(1) V oulant m ’en te n ir à ce q u i est l’esse n tie l clans l’É m ile, je n ’ai p a s c ru
qu’il fût n éce ssa ire de ra c o n te r le ro m a n des a m o u rs d ’É m ile e t de S ophie, n i
de d isse rte r s u r le V» liv re e t l ’é d u c a tio n de S ophie, ce liv re é ta n t, com m e on
l'a dit trè s ju s te m e n t, » la p a rtie m o rte de l’œ uvre » (B. B ouvier, J.-J. Rousseau,
294). On p o u rra lire s u r S ophie : G réard : L ’Educalion c/es fem m es. E tudes et
Portraits, 1886 (p. 217-250). F a g u e t : Propos littéraires, 2» série.

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�100

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

d’égard dans la boutique d ’un orfèvre (qui fait du superflu, luxe
coûteux), que dans celle d’un serrurier (qui fait des choses
nécessaires), alors abandonnez le reste de votre éducation ;
vous avez perdu quatorze ans de soins. »
Mais dès lors voici le danger : c’est que le lecteur, un père par
exemple, en présence de ces préceptes si précis et si impératifs,
ne songe qu’à les appliquer religieusement à son enfant et dans
toute leur intégrité; car il est bien prévenu « qu’une telle édu­
cation n ’est bonne que dans son tout. » Mais ce tout, ce système,
il finit par le trouver impraticable : c’est qu’il a oublié qu’il
s’agissait d’un roman ; il a voulu appliquer à un enfant en chair
et en os l’éducation « d’un élève imaginaire ». Son échec n’eût
pas le moins du monde déconcerté Rousseau : « Vous dites très
bien qu’il est impossible de faire un Emile» (à Cramer, 13 octo­
bre 1764) (1). Le lecteur n’avait donc pas compris l’auteur ;
mais à qui la faute ? à l’auteur, sans nul doute, qui n ’a pas dit
clairement ce qu’il voulait au juste; et j ’ajoute, sans hésiter,
que, s’il ne l’a pas dit, c’est parce qu’il ne le savait pas.
Tantôt nous rencontrons, et nous approuvons, des préceptes
pleins de sens, appuyés sur des observations pleines de finesse,
(sur la première enfance en particulier) ; tantôt nous suivons
avec confiance un raisonnement qui nous paraît irréfutable,
tant il est bien déduit ; puis, chemin faisant, sans que nous
nous soyons aperçus que nous avons dévié, tant l’auteur a
glissé lui-même, comme par une pente naturelle et sans le vou­
loir, vers un terrain moins sûr, nous voilà, à sa suite, en plein
pays de rêves. Ce ne sont plus, comme tout à l’heure, des
réalités bien observées, de ces « faits », comme il s’en vante si
souvent, sur lesquels il prétend bâtir; nous sommes, bien loin
des faits et des hommes, dans une solitude peuplée de « douces
(1) C’e st d a n s le j o u r n a l, so i-d isa n t fondé à S tra sb o u rg , en n o v e m b re 1765,
p o u r re n se ig n e r le p u b lic s u r les fa its et gestes de R o u sseau , q u ’on trouve
l ’a n ecd o te su iv a n te , so u v e n t citée, e t p a rfo is in ex a cte m e n t : « Ce 12, M. Angar
a été lu i re n d re v isite e t lu i a d it : « V ous voyez, M onsieur, u n h o m m e qui a
élevé son fils su iv a n t les p ré c e p te s qu 'il a eu le b o n h e u r de p u is e r d a n s 'votre
Em ile. Je a n -Ja c q u e s a ré p o n d u à M. A ngar : ta n t p is, M onsieur, p o u r v ous et
p o u r v o tre fils, ta n t p is. » (G rim m , Corr. litt.) VI, 435.

�l ’é m i l e

107

chimères », et nous lisons quelque chose comme les Rêveries
d’un pédagogue solitaire. Dès lors, le dessein précis de l’ouvrage
nous échappe, comme il a échappé à son auteur. Pas plus ici que
dans son premier et son second Discours (ni même peut-être
que dans sa Lettre à d'Alemberl et son Contrat Social), Rousseau
n’a vu et, en tous cas, n ’a dit nettement le but qu’il poursuivait.
D’où vient donc celle ambiguïté irritante dans les œuvres de
Rousseau ? de ce qu’il y a en lui un rêveur et un logicien et
qu'il met sa logique au service de ses rêveries. Si parfois les
témérités de sa dialectique l’effraient lui-même (« Je me laisse
quelquefois entraîner à la force des conséquences»), c’est parce
qu’il est parti, non des faits, ou de principes certains, mais de
ses chimères ; et à la fois, et dans la même page, il se laisse
emporter à la fougue de sa logique et se laisse ravir au charme
de ses rêves, qui sont « si doux au cœur de l’homme de bien. »
Il rêve donc, au lieu de commencer par observer; puis, et c’est
là le danger, il raisonne à perte de vue sur des rêveries ; et ces
rêveries s’expriment en formules impérieuses et tranchantes,
car il y a dans ce rêveur un dogmatique intraitable. C’est parce
qu’il a mêlé et confondu des opérations de l’esprit si différentes
que la rêverie et la dialectique, que ses conclusions sont à la
fois incertaines et décevantes. Puisqu’il s’agit ici d’éducation,
on peut dire qu’il est un exemple vivant, et le plus illustre
qu’on puisse invoquer, de l’insuffisance de son propre principe
éducatif : la nature l’avait plus richement doué qu’aucun de ses
contemporains ; mais, non par sa faute, il n’avait pas appris
ce que la nature n’enseigne pas, et ce que l’éducation par les
hommes lui aurait sans doute inculqué : la discipline de ses
admirables facultés.
Maintenant, oublions et l’utopie sociale qui est au fond et le
roman qui l’enveloppe, et considérons le contenu proprement
pédagogique. Il est très touffu et très mêlé. Si l’on veut s’en faire
une idée un peu nette, il y faut, je crois, distinguer ces trois
choses, qui sont d ’ailleurs d’inégale importance: d’abord les
emprunts de Rousseau ; puis les remarques et récils qui ne tien­
nent pas à sa méthode ; enfin, et c’est le principal, sa méthode
même et tout ce qui en découle.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il ne me paraît pas utile d’insister sur le premier point: les
emprunts que Rousseau a faits à ses prédécesseurs, et particuliè­
rement à Montaigne et à Locke, ont clé mainte fois signalés,
depuis le pamphlet un peu sot de dom Cajot «Les plagiats de
J.-J. R. » publié en 1765, ju sq u ’au petit livre judicieux de
M. Villey: « L ’influence de Montaigne sur les idées pédagogiques
de Locke et de Rousseau » (1911). La plupart des auteurs qui
ont parlé de l’Emile ont relevé, plus minutieusement que métho­
diquement, ce que Rousseau doit à ses devanciers. Mais il ne
suffit pas de rapprocher des passages analogues; il faudrait, si
l’on veut estimer justement la dette de Rousseau envers ses
devanciers, comparer ce qu’ils avaient dit avec ce qu’a dit
Rousseau et noter avec précision ce que Rousseau a ajouté, soit
à leurs conseils un peu terre à terre, comme ceux de Locke,
soit à leurs saillies, vives mais un peu brèves, comme celles de
Montaigne. Le détail en serait infini, et l’on n ’arriverait qu’à
constater, une fois de plus, que si Rousseau n’a pas tout inventé,
il a tout enflammé et transformé.

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Il y a, en second lieu, dans l’Emile, où les digressions abon­
dent, des observations isolées, et très fines, sur le caractère des
enfants, des récits très vivants et des descriptions magnifiques,
comme le lever du soleil ou le décor merveilleux du Vicaire
Savoyard. Mais nous parlons ailleurs du conteur et du peintre
qu’est Rousseau ; car tous ces jolis traits et ces belles pages ne
se rattachent pas directement à sa méthode, et c’est celle-ci
qui lait l’originalité de son livre. Ce livre est écrit pour prouver
qu’il n’y a qu’une seule bonne éducation : l’éducation de la
nature. Examinons donc de près ce principe de Rousseau;
essayons d’abord de le préciser ; puis voyons ce q u ’il a su en
tirer ; et négligeant les détails, tenons-nous toujours aux
grandes lignes de l’ouvrage.
Le point de départ de Rousseau est celui-ci : l’enfant a en
somme trois maîtres : l’homme, la nature, les choses. 11 ne faut
pas, dans une bonne éducation, que leurs leçons se contrarient;
comment donc les accorderons-nous? l’un de ces trois maîtres
n’est pas sous notre dépendance : c’est la nature; tandis que

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nous pouvons agir sur les deux autres : les hommes et les choses.
C’est donc sur ces deux autres que, pour obtenir l’harmonie,
indispensable à une bonne éducation, nous devons peser, de
façon à faire d ’eux les auxiliaires de la nature, qui reste la sou­
veraine maîtresse.
Mais qu’est-ce enfin que cette Nature, dont le nom est sans
cesse à la bouche et l’amour dans le cœur de Rousseau ? Il se
rend compte lui-même, dans l’Emile, qu’il conviendrait enfin de
« fixer ce mot de nature qui a un sens trop vague ». Il a même
plusieurs sens dans ses œuvres et Rousseau passe d’un sens à
l’autre sans prévenir le lecteur et sans distinguer, je crois, luiinême, les différentes choses q u ’il exprime par ce mot magique,
lit pourtant il est indispensable, surtout ici où l’éducateur doit
bien connaître son guide, de fixer, non pas précisément, comme
le dit Rousseau, le sens de ce mot nature, mais bien, pour éviter
les méprises, les différents sens qu’il lui donne tour à tour (1).
Le plus souvent le mot nature n ’est pour Jean-Jacques
qu’une pure négation ; il prend le contre-pied des usages et de
toutes les conquêtes de la civilisation et, ce qui est naturel,
pour lui, c’est tout simplement ce qui est anti-social. En sorte
que, sans le concept de société, il n’aurait pas le concept de
nature; et nous arrivons ainsi à celle conclusion divertissante,
qui l’aurait fait sursauter, que je crois vraie pourtant : ce
n’est pas la nature qui est primitive, au moins dans l'esprit de
Jean-Jacques, mais c’est la société.
Qu’esl-ce donc qui dans ce sens, le plus fréquent chez Rousseau,
sera naturel en matière d ’éducation ? le contraire de ce qui s’en­
seigne : « prenez le contre-pied de ce qui se fait, dit l’Emile, et
vous ferez presque toujours bien. » Il n’aura garde d’y m anquer :
lui qui est si fier de « se sentir tout au rebours des autres hom ­
mes », il goûtera un profond plaisir à élever son Émile contrai­
rement à toutes les pratiques suivies ju sq u ’à lui. Lelève de
(1) V oir, s u r ce p o in t, H oiïding : Jean-Jacques Rousseau et sa philosophie,
tra d u it p a r de C oussange, 1912, p 107. S u r « l ’im p o rta n c e e sse n tie lle de l’idée
de nature à l ’é p o q u e de R o u sseau », v o ir M asson : L a Religion de Rousseau,
t. I, 259.

�110

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Rousseau ne doit, pas plus que son précepteur, ressembler à
personne ; ils sont l’un et l’autre d’espèce unique pour la bonne
raison que Rousseau, qui ne peut pas se déprendre de luimême, s’est peint, tantôt dans le maître, et tantôt dans l’élève.
11 s’est dédoublé ; et celui qui a écrit«Narcisse ou l’am ant de luimême » s’est donné, dans l'Emile, la satisfaction de se regarder
tour à tour dans deux miroirs — qui ne l’enlaidissent pas.
Mais je me hâte de dire que Rousseau a donné à ce concept
de nature des sens plus positifs et il faut, malgré la difficulté,
essayer de les distinguer, si l’on veut s’orienter dans ses œuvres
et, en particulier, dans VEmile.
Il a d’abord de la nature, comme l’a justem ent remarqué
Hôfl'ding, une conception qui est, sinon théologique, du moins
analogue à celle des théologiens. Dans cette conception,
l’homme est considéré, à l’origine du monde, comme la créa­
ture d’un Dieu bon qui a imprimé en lui un caractère de « majes­
tueuse simplicité ». (Préface du second Discours). C’est l’idée
chrétienne de l’homme avant la chute; et il y a cette différence,
entre Rousseau et la théologie chrétienne, que le péché originel
des théologiens, qui a fait perdre à l’homme sa primitive inno­
cence, est remplacé, chez Rousseau, par le péché social, qui a
causé les mêmes malheurs. On peut dire, quoi qu’en eût pensé
Rousseau, que c’est là une conception surnaturelle de l’homme
naturel ; et c’est bien cette conception qui a dicté à Rousseau la
première phrase de VEmile : « tout est bien sortant de la main
de l’auteur des choses ; tout dégénère entre les mains de
l’homme. »
A partir de son premier Discours, et depuis lors, Rousseau a
d’ailleurs exprimé une idée un peu différente de ce même hom­
me primitif, une idée qu’on peut cette fois appeler naturelle, en
en ce sens qu’il l’emprunte, non plus aux théologiens, mais
plutôt aux naturalistes. Les premiers hommes sont ici non pas
seulement comparés, mais presque assimilés aux anim aux ; ils
n’ont que des instincts et des besoins physiques. Or cette con­
ception naturaliste, nous la retrouvons dans l'Émile où l’enfant,
dans son premier âge, n’étairt doué que de sensations, n’est

�l ’é m i l e

111

pas autre chose q u ’un petit animal. En grandissant, il progres­
sera de la même manière et passera par les mêmes étapes que
la primitive hum anité ; et, faussant cette idée très juste par ses
exagérations coutumières, Rousseau, qui prend plaisir à se
répéter, nous donnera une seconde édition, réduite à la taille
d’Émile, de son Discours sur l’inégalité.
Et voici, je crois, un troisième sens du mot nature : quand
Rousseau nous parlait de l’homme primitif et innocent, il avait
devant les yeux la suite des temps; et cet homme primitif et pur,
i' le comparaît et l’opposait aux hommes, de plus en plus
méchants, qui se sont succédé sur la terre. Maintenant il ne
pense plus qu’au temps présent, et c’est dans l’âme même de ses
contemporains que, non plus historien, mais psychologue, il va
puiser l’idée de nature qui sera l’idée maîtresse de VEmile. La
nature, celle lois, c’est l’ensemble de « nos dispositions primi­
tives naturelles. » Plus explicitement : « nous naissons sensibles
et, par là même, disposés à rechercher les objets qui produisent
en nous des sensations agréables et à fuir les objets qui ont un
effet contraire ; puis nous jugeons ces objets, d ’abord selon la
convenance ou la disconvenance que nous trouvons entre eux et
nous, et enfin sur l’idée de bonheur et de perfection que la
raison nous donne. Ces dispositions, avant qu'elles s'altèrent par
nos opinions, c’est ce que j ’appelle en nous la nature. » Ainsi il
ne s’agit que de retrouver en nous ces dispositions premières,
avec nos jugements et nos idées rationnelles sur le bonheur,
sans y mêler « nos opinions », entendez par là toutes les idées
que nous avons héritées de nos ancêtres, celles que nous nous
sommes faites par nos lectures, nos conversations, par toute
notre vie enfin dans la société de nos semblables. Quand nous
nous serons dépouillés, comme d’autant de vêtements d’em­
prunt, de toutes ces idées acquises, nous ressusciterons en nous
la pure nature ; et cela paraît aussi simple à Rousseau que d’ôter
à Mascarille ses canons, ses plumes et sa petite oie : « allons,
faquin, qu’on emporte tonies ces hardes », — et Mascarille
aussitôt apparaît, ainsi l’homme naturel, « dans sa vertu toute
nue. » Il est bien certain d ’ailleurs que l’enfant, si on le prend

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112

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dès sa naissance, est aussi près que possible de la nature ; il
ne s’agit donc, pour le maintenir dans cet état quasi naturel,
(pie de l’éloigner de tout contact corrupteur, ou civilisateur,
c’est tout un, avec la société proprement dite, et avec ces petites
sociétés que sont la famille et le collège : c’est aussi ce que fait
Rousseau en isolant son élève.
Avons-nous enfin épuisé tous les sens du mol nature chez
Rousseau? il en reste encore un, c’est le quatrième, le plus
simple du reste et le plus souvent usité : c’est tout bonnement le
monde extérieur, la nature physique, et c’est bien de celle nature
seule qu’il s'agira dans l'Emile, quand Rousseau mettra son
élève en contact direct avec les choses ; quand il lui montrera
du doigt le soleil levant ou le ciel étoilé, bref, quand il ne voudra
lui apprendre à lire, pour prendre son expression, que « dans le
livre de la nature. »
La nature, on le voit, dit bien des choses à Rousseau. Recon­
naissons que ce n’est pas toujours sa faute, mais peut-être bien
celle de la langue, s’il a employé le même mot pour des choses
fort différentes ; il devait, du moins, avertir le lecteur et com­
mencer par s’assurer lui-même du sens qu’il attachait ici ou là
à ce mot, puisqu’il en a fait un usage si fréquent et même si
abusif.
Et maintenant entendons simplement par ces mots a la nature
de l’enfant » ce que tout le monde entend et ce que d’ailleurs
pratiquement, dans ses conseils pédagogiques, a le plus ordi­
nairement entendu Rousseau; et voyons comment il va diriger
et, suivant le mot que lui a si souvent reproché le purisme de
Voltaire, « éduquer » son Émile. Dès le début, son principe,
l’éducation de la nature, l’a admirablement inspiré. Il commence
l’éducation d ’Émile, et ce n’est pas à mon sens un mince éloge,
par le commencement : observer la nature de l’enfant, étudier,
non l’homme dans l’enfant, mais l’enfant lui-même : « la nature
veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes. Si
nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits
précoces qui n’auront ni maturité, ni saveur et ne larderont pas
à se corrompre : nous aurons de jeunes docteurs et de vieux
enfants » (Em ile, 1. II).

�L EMILE

Ï1 prend l’enfant, comme on sait, dès sa naissance, et il
abonde en préceptes judicieux sur les soins à d o n n e ra la pre­
mière enfance : laisser au petit enfant la pleine liberté de ses
mouvements, comme le veut la n atu re; plus de maillots, ni de
lisières; qu’il s’ébatte et joue en plein a ir; et surtout, puisque
la nature nous a doués d’un corps et d’une âme, exerçons et
aguerrissons le corps afin de fortifier l’âme : « il faut préparer
de loin le règne de la liberté. » Je rappelle seulement, ce que
chacun sait, que, dans son premier livre, Rousseau ne craint
pas d’entrer dans des détails d’hygiène, qu’on dédaignait, parce
qu’on les trouvait vulgaires et rebutants, et qui avaient bien
cependant leur importance : tout est important dans l’éducation.
Sur l’allaitement des enfants par leurs mères, on a tout dit, et
je crois qu’on a même trop dit. Que Rousseau ait donné en
celle affaire d’excellents conseils que les mères ont très bien
faii de suivre, c’est indéniable; mais on avance couramment
que, par là, il a rallum é les foyers éteints et restauré la vie de
famille ; peu s’en faut enfin qu’on ne le loue d’avoir au dix-huitième siècle appris aux mères l’amour maternel. Rien n’est plus
exagéré : les vertus familiales fleurissaient en France avant
l’apparition de l’Ém ile ; ne voyons-nous pas, par exemple, dans
les Mémoires de Marmontel, comment au dix-huitième siècle,
dans une petite ville du Limousin, un enfant était élevé dans sa
famille avec une « inexprim able tendresse ? » Il convient donc
de préciser ici, pour rester dans le vrai, le service rendu par
Rousseau à la société de son temps : ce service, d’ailleurs réel,
fut limité à une infime fraction de la société française, l’arislocratie parisienne. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le
passage souvent cité de Mmc de Slaël : « C’est l’éloquence de
Rousseau qui ranim a le sentiment maternel dans une certaine
classe de la société ; il fit connaître aux mères ce devoir et ce
bonheur; il leur inspira le désir de ne céder à personne les pre­
mières caresses de leurs enfants. » (Lettres sur les écrits et le
caractère de Rousseau). On sait, en effet, que, dans les grandes
maisons, les enfants étaient laissés aux mains des nourrices et
des gouvernantes.

�114

■IEAN-.JACQUES ROUSSEAU

Observez l’enfant ; vous verrez que « les premières facultés
qui se forment en nous sont les sens ; c’est donc les premières
qu’il faut cultiver », et Rousseau écrit sur l’éducation des sens
des pages justement célèbres parce qu’elles sont d’un fin obser­
vateur. A mesure que l’enfant grandit, et que ses facultés se
développent, proportionnez votre enseignement à ses facultés ;
partez toujours de l’enfant et demandez-vous sans cesse ce qu’il
est capable d’apprendre, c’est-à-dire de com prendre; c’esl là ce
que j ’appelais tantôt commencer par le commencement. Aujour­
d’hui, commençant par la fin, on rédige des programmes où
l’on fait entrer, comme on peut, tout ce qu’il paraît utile de
connaître à une époque donnée ; puis l’on s’aperçoit, trop tard,
que ce savoir encyclopédique, on ne réussit pas à « l’entonner»
dans un jeune esprit dont n’a pas tout d’abord mesuré la
capacité.
Maintenant de quoi instruirons-nous peu à peu Emile, et
qu’est-ce que la nature, sans maître, peut lui apprendre ? Tout :
il ne s’agit, après avoir, bien entendu, écarté les livres, que de
mettre l’enfant en présence des choses : très naturellement
l’enfant les interrogera et insensiblement il arrivera de luimême à les connaître ; « n’enseignons jam ais à l’enfant ce qu’il
peut apprendre de lui-même ». Ce qu’on apprend ainsi, on ne
l’oublie plus ; nul ne le sait mieux que l’autodidacte Rousseau,
lequel prête à Emile son intelligence et, peu s’en faut, son génie,
tant il lui fait trouver tout seul de choses difficiles à connaître,
Il n’en reste pas moins que son précepte, si on ne le pousse pas
à l’extrême, est le plus favorable qui soit au plein épanouisse­
ment de l’intelligence ; et le but suprême de l’instruction n’est-il
pas de tonner un homme intelligent? le form er? L’éducateur
intervient donc ? il le faut bien, et Rousseau s’en rend compte.
Il sait, par son second Discours, que l’humanité a mis des siè­
cles à trouver l’explication des phénomènes les plus simples, et
c’est en quelques années que l’enfant doit parcourir le long che­
min qui a conduit l’humanité à l’invention des sciences. Le
précepteur interviendra donc, mais le moins possible, et en se
cachant. C’est alors que Rousseau imagine ces petites tricheries,

�l ’é m iiæ

115

ces scènes machinées dont on s’est si souvent moqué. On a
certes eu raison de railler ces petites comédies ou le précepteur
souille les acteurs à l’insu de l’élève; mais ce qu’on ne voit pas
assez, c’est que Rousseau ne prétend nous donner là que des
indications, des exemples de ce qu’on peut faire en suivant sa
méthode; et, conformément à cette méthode, les stratagèmes
pédagogiques dont il se sert ne sont pour lui que des moyens
de rapprocher les choses de l’enfant, de mettre, pour ainsi dire,
la nature à sa portée et de l’offrir à ses prises. Le professeur
n'est ici qu’un préparateur ; car, quoi qu’il fasse, il reste
toujours, selon une expression de Rousseau, « le ministre de la
nature. » Il n ’en est pas moins vrai d’ailleurs que, ce que le
précepteur fait, il devrait le faire ouvertement.
Rousseau qui ne veut pas (il n’a pas tort), qu’on raisonne avec
les enfants, ne veut pas non plus qu’on leur prêche l’obéissance
(ce qui est moins bien trouvé). L’enfant fera-t-il donc tous ses
caprices ? Non, il doit céder, mais seulement à la force — puisque
la nature ne connaît que la force : que le maître soit donc pour
lui comme une force de la nature qui commande à sa faiblesse.
Après la force, et quand l’enfant sera plus grand, « employez la
ruse » ; c’est la recommandation expresse de Rousseau. Si je
relève ce détail, c’est parce que j ’y retrouve un trait de son
caractère. 11 a, comme j e l’ai montré en son temps, rusé avec
ses amis de la Chevrette, et dissimulé avec son plus intime ami,
Diderot. C’est pour cela, c’esL parce q u’il y avait certainement en
lui un peu de duplicité, q u ’il lui a paru tout simple que le pré­
cepteur dupât son élève.
Jusqu’ici, et sauf les réserves qui s’imposaient, nous pouvons
dire qu’en matière d’instruction, la nature a bien inspiré son
prophète. Voyons l'éducation maintenant : c’est elle qui a la
première place dans l'Émile, puisque le but de Rousseau, il le
proclame sur tous les tons et surtout sur le ton péremptoire, qui
est le sien, c’est de taire : non un savant, grand Dieu ! « les
livres sont le fléau de l’enfance » ; — mais simplement un homme.
Soit, l’entreprise est noble, si elle est difficile; voyons-le donc à
l’œuvre dans son « éducation naturelle. »

�116

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Le point de départ ici, comme pour l’instruction, est excellent :
« épiez longtemps la nature ; observez bien votre élève avant de
lui dire le premier mot ; laissez d’abord le germe de son caractère
en pleine liberté de se montrer. » Mais quand le caractère nous
est bien connu, qu’allons-nous faire ? rien, dit Rousseau : « la
première éducation doit êlre purement négative ». Et pourquoi
cela ? parce que « nous posons comme maxime incontestable
(il oublie d’ajouter : dans notre hypothèse de la bonté originelle
de l’homme), que les premiers mouvements de la nature sont
toujours droits », et parce qu’il est « impossible que les enfants
deviennent indociles et méchants, quand on n’aura pas semé
dans leurs cœurs les vices qui les rendent tels. » Ainsi il ne naît
que de bons enfants ! Plutôt que de discuter ces « incontestables
maximes », contentons-nous d’ouvrir le bon Plutarque, puisque
c’est le seul historien que Rousseau mette dans les mains
d’Emile : « l’inclination aux voluptés, la fuite du labeur ne sont
point en nous étrangères, ne n’y ont point été introduites par
mauvaises personnes, ains y sont naturelles et nées avec nous. »
(Œ uvres morales : Comment il faut ouïr). Mais il y a quelqu’un
que Rousseau connaît mieux et estime encore plus que son cher
Plutarque, c’est l’auteur des Confessions, lequel se peint à nous
« avec un sang brûlant de sensualité dès sa naissance. » Il ne
fait du reste, reconnaissons-le, qu’exagérer, dans son éduca­
tion négative, une idée très juste : c’est qu’on gagnerait beau­
coup en épargnant, si l ’on peut, et autant qu’on peut, à l’en­
fant, les occasions fournies, et trop abondamm ent, par les
divers milieux où il vit, de contracter des vices ou d’embrasser
des erreurs, le tout par contagion ou sotte imitation.
Quand le précepteur s’est assez longtemps croisé les bras, —
« l’essentiel n'est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre » —,
et que l’éducation négative ayant pris fin, il se décide à agir,
que va-t-il faire ? la fin dernière de l’éducation, c’est, nous ne
l’oublions pas, de former un homme ou, ce qui revient au même,
un caractère. Pour cela, deux choses sont, il me semble, égale­
ment nécessaires : développer chez l’enfant son énergie native
et lui apprendre à la maîtriser ; c’est la double tâche de l’éduca-

�l ’é m il e

117

teur. Sur le premier point, le précepteur d’Émile fait fausse
route, ce qui ne doit pas nous surprendre, le faible Rousseau
que nous connaissons ne pouvant être qu’un médiocre profes­
seur d’énergie. Un de ses préceptes essentiels (je continue à ne
relever que ceux-là), c’est que l’enfant doit apprendre en se
jouant : « quittez tout avant qu’il s’ennuie; ses jeux sont ses
occupations, il n ’y sent point de différence ». C’est perdre le
meilleur moyen que nous ayons d’apprendre à l’enfant à faire
effort, et c’est ici q u ’il convient de citer une critique de Mme de
Staël, aussi juste que fortement exprimée, et que bien souvent
on n'a fait que reproduire sous une forme beaucoup moins
heureuse. Après avoir rappelé que l’éducation faite en s'am u­
sant, disperse la pensée, et que l’esprit de l’enfant doit s’accou­
tumer aux efforts de l’étude, comme notre àme à la souffrance,
M",(' de Staël condamne d’un mol décisif celte élude récréative
tant prônée par Rousseau : « c’est mettre l’ennui dans le plaisir
et la frivolité dans l’étude » (De l’Allemagne, l re Partie, cliap. 19).
Mais cette énergie morale, disions-nous, s’il importe de la
développer, il n ’est pas moins urgent de la réfréner, ou, tout au
moins, de d o n n e ra l’enfant le moyen de la maîtriser lui-même
et de la bien diriger. Quel sera ce moyen? Les hommes, avant
Rousseau, n’avaient pas trouvé autre chose que la notion du
devoir. Rousseau n ’en veut pas, au moins avant « l’âge de
raison » ; jusque là « les mots d’obéir et de commander seront
proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir et d’obli­
gation. » Et pourquoi, en effet, Emile aurait-il des devoirs ?
Robinson n’en avait pas et, comme lui, Émile vit seul dans son
île ou, ce qui revient au même, dans un désert où son précep­
teur lui tient lieu de Vendredi ; c’est à peu près sa seule société
jusqu’au jour où il fera enfin son entrée dans le monde, mais
toujours au bras de son précepteur qui, si l’on peut dire, ne le
quittera pas d’une semelle ; il l’escortera, comme on sait,
toujours prévoyant et prêchant, ju sq u ’au seuil de l’alcôve conju­
gale : c’est ainsi qu’Émile fera l’apprentissage de la liberté ! Les
lisières, dont Rousseau a délivré le petit enfant, il met tous ses
soins à en garrotter le jeune homme ; ce n’est pas le moyen d’en

�118

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

faire un homme et c’est à cela pourtant qu’allait toute son
ambition.
A s’en tenir, comme nous avons fait, aux idées directrices de
l’éducation d’Émile, c’est-à-dire à ce qui donne au livre cette
nouveauté et celte originalité à laquelle Rousseau tient par
dessus tout, on peut dire que non seulement il serait « impos­
sible », comme le reconnaissait Rousseau lui-même, « de faire
un Émile », et il voulait dire par là q u ’Émile était un idéal que
nul 11e pouvait se vanter d ’atteindre ; mais on doit ajouter qu’il
n’est pas souhaitable qu ’011 essaye, comme il le conseillait aux
lecteurs, de s’en rapprocher, parce q u ’il y a, dans cet idéal, trop
de lacunes et trop d’erreurs. Nous pouvions nous attendre aux
unes et aux autres, nous qui connaissons Rousseau, les para­
doxes habituels de son esprit, les faiblesses de son caractère et
toute sa vie antérieure à l ’Emile. Il a voulu s’improviser édu­
cateur; il a cru qu’ayant des idées neuves et bien liées, il
pouvait se passer de la longue expérience qui est pourtant indis­
pensable à tous ceux, eussent-ils du génie, qui entreprennent
celle chose délicate entre toutes : former l’âme d’un enfant.
Mais d ’abord son système n’est pas partout si bien lié qu’il le
dit, et il le dit d’ailleurs plus qu’il ne le croit ; car, reconnaissant
lui-même quelque part qu’il se contredit, il met ses contra­
dictions sur le compte de la pauvreté de la langue française :
c’est la pauvreté de son système qu’il en faut accuser, la nature
étant une base trop étroite pour supporter la construction
massive et compliquée de l’Emile. La nature, à elle seule, n’est
pas une éducatrice; l’éducation, comme tout art, c’est « l’homme
ajouté à la nature », pour la compléter et la redresser — si l’on
peut, sans doute, et comme on peut ; mais il faut toujours le
tenter, et c’est cette tentative même, c’est-à-dire l’intervention de
l’homme, qui est la part principale de celle œuvre, commune à
l’homme et à la nature, qu’on appelle une éducation. Cette part
prépondérante de l’homme, Rousseau la réduit à presque lien;
et il imagine une éducation, c’est-à-dire un art, où l'homme
serait presque retranché de la nature. Faire une éducation à
laquelle sera aussi étranger que possible l’éducateur, tel est le

�l ’émile

119

rêve chimérique et contradictoire de Rousseau, et c’est de celle
contradiction fondamentale que dérivent la plupart des contra­
dictions de détail qu’on a si souvent relevées au cours de
l’éducation d’Émile.
Une dernière critique enfin, et que nous ne pouvons omettre,
parce qu’elle porte sur l’éducation entière d’Emile; elle est
d’ailleurs très inattendue, puisqu’elle va nous montrer Rousseau
en flagrant délit d’infidélité à sa chère nature. L’éducation doit,
selon Rousseau, comprendre trois étapes, parce qu’il y a trois
âges bien distincts de l’enfance; les dates extrêmes entre les­
quelles il a fixé ces trois âges importent peu, ces dates étant
forcément approximatives ; mais ce qui importe, c’est l’idée
qu il se fait de ces différents âges : elle est aussi contraire que
possible à la nature. J u s q u ’à douze ans l’enfant n’a, paraît-il,
que des sensations ; c’est un pauvre être qui n ’a que ses jmux,
ses oreilles et ses autres sens. A douze ans, Rousseau lui ouvre
l’esprit, c’est un être intelligent; mais c’est à quinze ans seule­
ment qu’il lui fait cadeau d’une conscience; moyennant quoi
Emile, à ses sensations et à son intelligence ajoutant la mora­
lité, est enfin un homme. Mais cet homme, ce n’est pas la nature
qui s’est amusée à le créer ainsi, par additions successives:
c’est Rousseau qui l’a fabriqué pièce par pièce. La nature avait
doté Émile, et dès sa naissance, non seulement de ses cinq sens,
mais de quelqu’intelligence et d’un germe tout au moins de
moralité; et tout cela, dans la vie, se développe en même
temps, sinon du même pas. Mais Rousseau, au lieu d’ouvrir
simplement les yeux sur la nature et d’écouter parler un enfant,
n’a songé qu’à construire un système aux divisions bien symé­
triques et bien tranchées ; il a donc édifié une construction à
trois étages et il y a logé trois Émile : un Émile sensitif, un
Émile intelligent et un Émile moral ; et il a, en conséquence,
superposé, au lieu de les fondre, l’éducation des sens, celle de
l’intelligence et celle de la conscience. Ainsi, après avoir fait
dire à la nature bien des choses dont elle ne se doute guère,
il lui a faussé compagnie, alors qu’elle aurait été son meilleur
guide pour diriger comme il faut, c’est-à-dire dans le sens de la
vie même, l’éducation progressive de son élève.

�120

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

En résumé, mes critiques ne s’étant adressées qu’à l’essentiel
dans \'Émile, je crois qu’il m ’est permis de conclure que VEmile
n’est pas seulement un ouvrage défectueux : c’est un ouvrage
manqué. Mais ce n’est pas, il s’en faut bien, un ouvrage médio­
cre ! Mme de Rémusat, qui a été déçue en le relisant et qui garde
cependant son enthousiasme pour l’auteur, croit concilier ces
deux sentiments contraires par celte double formule qu’on a
souvent reproduite : « Emile est un livre dont toute la pratique
est insensée, mais dont la théorie est admirable. » Mais toute
éducation étant essentiellement une pratique, dire d’un livre sur
l’éducation qu’il n’est admirable qu’en théorie, n’est-ce pas dire
(lue ce livre a manqué son but? Et pourtant, malgré ses erreurs,
ses lacunes et même ses extravagances, Emile est, en pédagogie,
une œuvre capitale. C’est, en dépit de tous ses défauts, l’ouvrage
le plus remarquable qu'on ail écrit chez nous sur l’éducation.
Les admirateurs de Rousseau s’accordent généralement à dire
que, si l’ensemble de l’Emile est mauvais, les détails en sont
bons. Ce n’est pas là rendre justice à Rousseau. Il y a dans
Emile, de bons détails et de mauvais, et ces derniers ne sont
peut-être pas les moins nombreux. Mais c’est l’ensemble même
du livre qu’il faut embrasser, si l’on en veut à la fois mesurer la
portée, qui fut considérable, et comprendre la fortune, qui fut
inouïe. Ce qui fit son succès, et ce qui lui assure la première
place dans l’histoire de la pédagogie, c’est avant tout ceci: on
n’avait jamais, avant VEmile, et on n’a peut-être plus jamais,
après lui, parlé de l’éducation avec une telle hauteur de vues et
une telle éloquence. Rousseau, ici comme ailleurs, et c’est la
marque même de son génie, a singulièrement élevé la question
qu’il traite : il ne s’agit plus seulement, comme chez ses prédé­
cesseurs, de la meilleure façon d’enseigner ceci ou cela ; il s’agit
de savoir comment, par l’éducation, on peut rendre l’humanité
plus vertueuse, et partant plus heureuse. Est-ce de la pédagogie,
de la morale, ou de la sociologie? c’est tout cela à la fois et,
pour s’intéresser à ce livre, il n’est pas besoin d ’être maître
d’école. Tout homme le peut lire, et surtout méditer, qu’il soit
simplement un homme du monde, comme tant de correspon-

�l ’é m i l e

121

dants de Rousseau au lendemain de la publication du livre, ou
un profond penseur comme le philosophe de Kœnigsberg.
Si ce livre s’adresse à tant de lecteurs et même de lectrices,
c’est parce que, dès les premières lignes, on est étonné et séduit
par cette vivacité d’expression et celte chaleur d’àme qu’on
n’attendait pas d’un pédagogue. Et à mesure qu’on avance dans
la lecture, on trouve, à la place des froids préceptes qui sont
l’ordinaire apanage des œuvres de ce genre, des apostrophes
vibrantes de colère, ou des récits amusants, ou des descriptions
splendides. Et ces digressions, qu’on a tant blâmées dans VEmile,
on n’a pas vu qu’elles en soutenaient et variaient l’intérêt, et
qu’elles ont fait, du livre ennuyeux que risquait fort d’être un
traité sur l’éducation, un livre que tout le monde a lu avec
plaisir, beaucoup même avec passion au dix-huitième siècle, et
non seulement en France, mais encore et surtout à l’étranger.
Qui donc aurait lu ju sq u ’au bout un ouvrage si long et dont
l’objet, après tout, était didactique, si l’auteur n’avait été à la
fois un orateur et un poète ?
Ce n’est pas qu’on omît de son temps d’en signaler les
défauts et d ’en réfuter les paradoxes, et c’est ce qu'on lit même
copieusement dans des A nti-E m ile. Mais les paradoxes même
de Rousseau, si nous avons dû les combattre, ont eu ici leur
utilité : soutenus par tous les prestiges du talent, ils ont tantôt
ravi et tantôt choqué, mais toujours secoué les esprits qui
s’endormaient dans la routine et qui ont reçu du livre une
impulsion et une orientation nouvelles. Rousseau a pleinement
raison de dire : « Quand mes idées seraient mauvaises, si j ’en
fais naître de bonnes, je n ’aurai pas tout à fait perdu mon
temps.» Ses erreurs même sont fécondes, comme le sont pres­
que toujours les erreurs d’un grand esprit : d ’abord par ce
qu’elles renferment de vérité et aussi parce que, présentées
avec talent, il faut, pour les combattre, s’évertuer et chercher,
pour ce qu’on croyait vrai, et qui maintenant le paraît moins,
des raisons meilleures que celles dont on s’élail payé jusque là.
L’anecdote connue de Kant, le philosophe esclave de ses habi­
tudes,oubliant sa promenade quotidienne le jour où il lit Émile,

�122

JEAN-JACQUES KOUSSEAU

est extrêmement significative : il fallait certes qu’Emile fût un
grand livre pour qu’il parût un grand événement à un penseur
tel que Kant. Rousseau l’estimait « son meilleur ouvrage. » C’est
en tous cas son ouvrage le plus travaillé ; son défaut est même
de l’être trop. On y sent trop le souci de faire efl’et, et ce souci
se trahit surtout par les fins, trop amenées et, pour ainsi
dire, h op assénées, de ses grands morceaux d’éloquence. Cette
éloquence elle-même est si prodiguée qu’elle en devient parfois
accablante. Heureusement l’orateur se souvient par moments
qu’il est aussi poète et il écrit, par exemple, le début mélan­
colique et harmonieux du quatrième livre: « que nous passons
rapidement sur cette terre ! le premier quart de la vie est écoulé
avant qu’on en connaisse l’usage ; le dernier quart s’écoule
encore après qu’on a cessé d’en jouir », et la suite.
A chaque instant l’imagination de Rousseau déborde son
sujet; il oublie qu’il est un pédagogue et, même quand il s’en
souvient, sa leçon dépasse son élève, mais le lecteur en peut
faire son plaisir ou son p ro fil, q u ’on me permette d’en donner
un seid exemple. Émile va prendre sa première leçon de géo­
graphie, non pas dans les livres, mais en pleins champs : on
lui montre le soleil qui se lève sur la nature endormie et nous
lisons la description souvent citée, qui est très belle et très
animée. Et, sans doute, elle n’est pas faite pour l’enfant qu’est
Émile ; Rousseau sait très bien que les enfants ne sont pas sen­
sibles au charme de la nature ; aussi termine-t-il sa description
par ces mots qui ont dû faire réfléchir au dix-huitième siècle
plus d’un de ces lecteurs qui n ’avaient jam ais vu le lever du
soleil : « il y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul
homme ne résiste. » Mais d’où vient cet enchantement ? Nous
ne le devons pas à la nature seule, puisque l’enfant, qui voit le
même spectacle que nous, n’en est pas ému. Et là-dessus
Rousseau écrit celte phrase qui provoque nos méditations :
« c’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la
nature. » Nous réfléchissons alors que c’est, en effet, le monde
réel qui, en passant dans notre esprit, se charge de poésie, et
c’est cette poésie qu’ensuite nous retrouvons dans les choses.

�l ’é m i l e

123

C’est nous, ce sont nos rêveries, suscitées par les rêveries de
Rousseau, qui lont, comme on l’a dit, les fleurs plus belles, le
ciel plus profond, les voix de la nature plus émouvanles. C’est
qu’au fond la source véritable de toute poésie, ce n ’est pas la
nature, mais l’âme humaine et cette âme humaine Rousseau l’a
agrandie et enrichie de mille sensations nouvelles. Il dit très
bien, dans ce passage, que le spectacle de la nature, « pour le
voir, il faut le sentir. »
Ainsi fécondité d’imagination et richesse de développement;
observations fines et pénétrantes, et, à côté de ces détails, l’art
d’embrasser de vastes ensembles, de lier fortement entre elles
une foule d’idées et de les conduire ju sq u ’à leur plus lointain
aboutissement — car l’éducation d’Émile, et cela encore est une
belle pensée, doit durer toute sa vie, — tout cela est à la fois
d’un penseur vigoureux et d ’un grand écrivain.
Et enfin, ne l’oublions pas, il a su parler aux mères qui l’ont
écouté; il a plaidé avec chaleur la cause des petits enfants ; il a
fait lever les jeunes têtes au-dessus de leurs livres et leur a
appris à contempler les beautés du soleil levant et du ciel
étoilé ; et, quand il a cru le moment venu de faire connaître à
Emile celui qui fait lever le soleil et les étoiles, il a écrit sa
magnifique Profession de foi du Vicaire Savogard ; ("nous l’étu­
dierons ailleurs).
Ces leçons n’ont pas été perdues : on ne les retrouve pas
seulement chez les pédagogues de profession qui ont été ses
disciples, tels que Froebel et Pestalozzi, mais encore chez de
grands esprits qui au dix-huitième siècle l’ont lu avec ad m ira ­
tion et s’en sont inspirés dans leurs œuvres, sans le dire, et
peut-être sans le savoir, car les idées de Rousseau, « pareilles
à des semences ailées », ont volé par-dessus les frontières et
comme germé (le mot est de Jean-Paul), dans les livres à l’insu
de leur auteur. Voici, par exemple, le plus grand esprit de
l’Allemagne, l’auteur de Werther et de Faust: si le jeune
Werther, quand il se promène dans son village de Wahllieim,
a, dans sa poche, un Homère, il a aussi, dans sa tête, bien que
l’auteur ait l’ingratitude de n’en rien dire, les vivants souvenirs

�/

124

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

d’Émile et de la Nouvelle-Héloïse. Mais, pour nous en tenir aux
leçons même de YÈmile, j ’en retrouve, si je ne m ’abuse, un
curieux écho jusque dans le chef-d’œuvre de Gœthe ; qu’on
relise l’amusant dialogue de Méphislophélés et de l’étudiant.
Méphistophélès lui recommande de s’en tenir docilement à ce
qu’enseignent, et les livres, et son professeur qui parle comme
un livre, mais c’est pour le mystifier, et Rousseau n’a rien tant
combattu et raillé que l’éducation livresque et la passivité de
l’élève en face du maître. Et quand ce délicieux étudiant, tout
dépaysé et comme assotti dans ces salles de cours « où il n ’y a
que des bancs et des colonnes », regrette de ne plus voir « rien
de vert, pas même un arbre », ainsi aurait pu parler, si on l’eût
transplanté dans les écoles du temps, l’élève de celui qui avait
besoin, pour être heureux et pour p e n s e r , « d’avoir du vert
devant ses fenêtres. »
Nous avons vu que le principe même d’Émile : a. il faut
retourner à la nature, à sa simplicité et à ses libres enseigne­
ments », avait inspiré à Rousseau tantôt des vérités très utiles et
tantôt d’insoutenables paradoxes. Mais ce qu’il faut ajouter, en
terminant, c’est qu’il était très opportun, en 1762, que quelqu’un
proclamât ce principe, fût-ce avec emphase, et l’imposât, à force
de talent, à l’attention de ces mondaines et de ces mondains qui
avaient désappris dans les salons les sentiments simples et
naturels, et qui faisaient donner à leurs enfants, dans les
collèges des jésuites, une éducation purement littéraire, bonne à
faire des petits maîtres plutôt que des hommes. Et à tous ces
petits messieurs, qui allaient mener, au sortir du collège, la vie
factice et désœuvrée des gens du monde, il n’était pas mauvais
d'enseigner que la vraie vie, et vraiment heureuse, c’est à la
campagne qu’on la trouve, dans « la petite maison blanche aux
contrevents verts. » C’est ce qu’a bien compris Mrae de Staël : son
enthousiasme pour Rousseau lui a fait entrevoir ce que j ’appel­
lerai l’opportunité de YEmile, et elle l’explique en des termes qui
restent vrais, malgré une certaine exagération : « Ne serait-il pas
possible qu’il vînt un temps où l’on se fût tellement éloigné des
sentiments naturels qu’ils parussent une découverte, et où l’on

�«*

L EMILE

eût besoin d’un homme de génie pour revenir sur ses pas et
retrouver la roule dont les préjugés du monde auraient effacé la
trace? c’est ce sublime effort dont Rousseau s’est montré
capable » (Lettres sur les écrits et le caractère de Rousseau).
Je n’ai pas cru devoir faire, après tant d’autres, une analyse
détaillée de VEmile; mais peut-être ce que j ’en ai dit suffit-il à
dégager ce qu’il y a en lui de vraiment original. On peut trouver,
dans l’ouvrage, matière à admirer, à critiquer et même à railler.
Tout compte fait, il me semble qu’on peut dire avec vérité
qu Emile est le livre le plus paradoxal et le plus suggestif q u ’on
ait écrit, en France et ailleurs, sur l’éducation.

�CHAPITRE V
LE

CONTRAT

SOCIAL

Dans la belle « Scène lyrique » que Rousseau a intitulée
Pygmalion, nous voyons la statue Galatée, vivifiée par l’ardent
amour du sculpteur, se mouvoir et descendre de son piédestal.
Elle se touche et dit: « c’est moi » ; puis, faisant quelques pas,
elle touche un m arbre et dit: « ce n ’est plus moi. » Posant enfin
la main sur Pygmalion, elle soupire: « Ah ! encore moi ! » et
Pygmalion transporté s’écrie : « ô chef-d’œuvre de mon cœur,
je t’ai donné tout mon être. » — Je crois que si Rousseau, à la
fin de sa vie, eût pu, lorsqu’il contemplait tous les écrits sortis
de sa main, faire abstraction de son amour-propre d’auteur, il
eût dit de ses deux Discours, antérieurs à la première ébauche
du Contrat social :« c’est bien moi». Devant le Contrat social
il eût pensé : « ce n’est plus moi », ou tout au moins : « ce
n’est plus tout à fait moi, ce n’est plus moi seul ; car c’est
Montesquieu (pris à rebours), c’est Jurieu, Burlamaqui et
Althusius, et encore la Constitution de Genève, revue et corri­
gée ». Puis s’il eût, suivant toujours l’ordre de leur composition
ou de leur publication, considéré 1’Émile, la Lettre à Beaumont,
les Lettres de la Montagne, les Rêveries, les Confessions et les
Dialogues, se reconnaissant de nouveau dans toutes ces œuvres
personnelles, et s’y retrouvant tout entier, il eût dit : « c’esi
encore moi, et c’est moi seul » ; et il eût pu ajouter, comme son
Pygmalion : xoilà bien « l’œuvre de mon c œ u r » ; voilà ce que
j ’ai écrit avec « tout mon être (1). »
(1) R o u sseau a e x p rim é ses idées p o litiq u es, n o n p a s se u le m e n t dans le

C ontrat social, m ais, en d iv ers te m p s ,, d a n s u n gro u p e d ’é c rits d o n t voici
ré m u n é r a tio n : Le Discours sur les Lettres et les Arts (écrit en 1749); l’Essai
sur l’origine clés langues, placé, p a r M. L au so n , « a u p lu s ta r d en 1750,
e n tre la ré d ac tio n et le succès d u p re m ie r D iscours » (Annales J .-J . R ., VIII,
5), p a r M. M asson en 1754 (ibid, IX,49) ; le Discours sur l’origine de l’inégalité

�[1

CONTRAT SOCIAL

En effet, si l’on met d’un côté : le Contrat Social et, de l’autre
côté: les deux Discours, la Lettre à d'AIembert, la NouvelleHéloïse, YEmile, la Lettre à Beaumont et les Lettres de la Mon­
tagne, on remarque, entre le Contrat et tout le reste, des diffé­
rences telles, de ton, d ’intention et de fond même, qu’on n’hésite
pas à affirmer (si l’on n'a pas son siège fait d’avance) qu’il y a
entre le Contrat et les autres œuvres le plus saisissant contraste.
Je n’ignore, on peut le croire, aucune des conciliations ingé­
nieuses qu’on a tentées pour prouver que la pensée de Rousseau
n’a jamais varié; et j ’accorderai même qu’on peut parfaitement
réussir à rattacher le Contrat social, par exemple, au second
Discours qui eu paraît tout au moins si éloigné : il n’y a, pour
cela, qu’à insérer, entre l’un et l’autre écrit, de ces idées inter­
médiaires q u ’on trouve toujours ; elles sont ici d’autant plus
faciles à trouver, et dans le texte même, que c’est Rousseau qui
(composé de n o v e m b re 1753 à m a rs 1754) ; la Dédicace de ce D iscours,
écrite en j u in 1754 ; l ’a rtic le Economie politique, p a ru en 1755, au to m e v. de
YEncyclopédie, m ais réd ig é n a tu re lle m e n t à u n e d a te a n té rie u re q u ’il est
im possible de fix e r; u n e ré d a c tio n p rim itiv e , e t in co m p lète, m ais fort im p o r­
tante, du Contrat social, c o n n u e so u s le n om de M anuscrit de Genève, d o n t la
date, m alg ré to u te s les d isc u ssio n s d o n t ce m a n u s c rit a été l’o b jet, re ste
incertaine : les u n s p la ç a n t le m a n u s c rit a v an t, d ’a u tre s a p rè s, e t d ’a u tre s
entre le p re m ie r e t le second D isco u rs ; les u n s le fa is a n t a n té rie u r, d ’a u tre s
p ostérieur à l ’a rtic le Economie politique. Le p lu s ré c e n t trav a il, p u b lié s u r
ce sujet p a r M. M asson (ibid, IX, 5), place la ré d a c tio n de ce p re m ie r Contrat
dans les a n n é e s 1755-1757, a p rè s les Discours et a p rès l’Economie politique.
Puis, v ie n d ra ie n t d e s E x tra its des ouv rag es de l’abbé de S a in t-P ie rre (le
Projet de P aix p e rp é tu e lle , la P o ly sy n o d ie , le Ju g e m e n t s u r la I’o ly sy n o d ie
175(i) ; la p re m iè re des Lettres sur la vertu et le bonheur (1756-1757), p u b liée
par Streckeisen-M oultou, d a n s les Œ uvres et corresp. inéd. de J .-J . 1{., 1861.
- Vient enfin, le C ontrat social, te rm in é sous sa form e définitive en a o û t 1761
(lettre à Rey), m a is p e n sé , e t p e u t- ê tr e m êm e é crit, to u t a u m o in s d a n s sa
partie esse n tie lle (p u isq u e celle-ci e st déjà d a n s le M an u scrit de Genève) à
une date bien a n té r ie u r e q u ’il e st im p o ssib le de fixer. C ar le Contrat n ’est
qu’un frag m en t d ’u n g ra n d ouv rag e, les In stitu tio n s politiques, q u e R ousseau
m éditait depuis lo n g te m p s, d e p u is son sé jo u r à V enise (1743-1744), d o n t il
« digérait le p la n », lo rs de son s é jo u r de 1754 à G enève; en 1756, à l ’H erm itage, « l ’ouvrage n ’e st g u è re a v an c é, q u o iq u ’il y tra v a ille d e p u is c in q ou six
ans » ; enfin la Nouvelle-Héloïse é ta n t « achevée » (13 se p te m b re 1758, à
Rey), il exam ine l’é ta t de ses Institutions politiques, tro u v e q u e l’ouvrage
dem anderait en co re p lu s ie u rs a n n é e s de tra v a il, et n ’a y a n t pas le courage de
le term in er, eu d é ta ch e u n fra g m e n t, le Contrat social, et « y m e t la d e rn iè re
main en m o in s de d eu x a n s », d o n c de 1758 à 1760.
11 faut a jo u te r q u e d a n s YEmile (L iv re V), R ousseau a m is u n ré su m é assez

�128

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

a pris soin de les y mettre : je veux parler des raccords qu’il a
faits ici et là avec son habileté souveraine (1).
Et l’on peut encore ram ener toutes les œuvres de Rousseau à
une idée très haute, « le moralisme » par exemple (2), qui les
réconcilie, pour ainsi dire, en les élevant toutes à un même
sommet.
Mais il me semble que ce n’est pas ainsi que peut se trancher
le débat, parce que l’on peut toujours arriver, à l’aide d’une idée
assez compréhensive ou assez haute, à synthétiser les écrits
les plus contraires. Si l’on veut s’en tenir au texte même de
Rousseau et rester, pour ainsi dire, au centre de sa pensée, il
é te n d u , e t clans les Lettres de la M ontagne (I, G), u n ré su m é p lu s succinct,
m ais trè s b ien fa it, d u Contrai social. E nfin, si l ’on j o in t à to u s ces livres et
frag m e n ts la Correspondance avec B u tta fu o c o , le Projet de C onstitution pour
les Corses (1765), e t les Considérations sur le gouvernem ent de Pologne (17721,
on a l ’e n se m b le des idées p o litiq u e s e x p rim ée s p a r R ousseau aux différentes
é p o q u es de sa vie.
Cet en sem b le e st-il c o h é re n t et, dan s ce cas, q u elle en e st l’id ée centrale,
s’il y en a u n e '? ou b ien quel lie n re lie e n tre elles les idées m a ître s se s , si to u ­
tefo is on p e u t dégager ces id é e s? ou b ie n en co re R o u ssea u a-t-il eu, en m atière
p o litiq u e , des idées successives, in d é p e n d a n te s les u n e s des a u tre s , suivant
le s u je t q u ’il t r a i t a i t e t, en définitive, in c o n c ilia b le s les u n e s avec les a u tre s?
N ous n e p o u v o n s p a s tra c e r, de façon c e rta in e , l’é v o lu tio n de la pensée
p o litiq u e de R ousseau, p a rc e q u e c ’e st d a n s la p re m iè re e sq u isse d u Contrai
social (M a n u sc rit de Genève), q u ’il é ta b lit, p o u r la p re m iè re fois, ce q u e doivent
ê tre le p a c te social e t la so u v e ra in e té , e t q u e c e tte e sq u isse , nous ne savons
pas à quel m o m e n t de sa v ie R o u sseau l ’a com posée, ni, p a r c o n sé q u e n t, quel
ra n g n o u s dev o n s lu i d o n n e r d a n s la série de ses œ u v re s. C eux q u i o n t placé
l ’esq u isse ici ou là, n e l ’o n t fa it q u ’en v e rtu de ra is o n n e m e n ts e t de com parai­
sons avec l’œ u v re e n tiè re de R ousseau, a u x q u e ls on p e u t o p p o se r d ’autres
ra is o n n e m e n ts e t des c o m p a ra iso n s d iffére n te s ; c a r les renseignem ents
fo u rn is p a r R o u sseau , s’ils p e rm e tte n t de fixer la ré d a c tio n définitive du
Contrat (1758-1760), ne n o u s a p p re n n e n t rie n s u r l’é p o q u e de la rédaction
prim itive. M ais n o tre ig n o ran ce s u r ce p o in t, c’e s t-à -d ire s u r les progrès
de la p ensée p o litiq u e de R ou sseau , ne n o u s e m p ê ch e n u lle m e n t de discuter
ce q u i e st en to u t ceci la q u e stio n c ap itale : le C ontrat c o n tin u e -t-il ou
c o n tre d it-il les a u tre s œ u v re s de R o u ssea u ? e t c’est c elte d isc u ssio n que je
p o u rsu is d a n s le texte.
(1) C’e st a in s i, p a r e x e m p le , q u ’en u n is s a n t, d a n s u n e s y n th è s e qui me
p a ra ît a rb itra ire , le se n tim e n t à la ra iso n , la ra iso n à la n a tu re , le tout
o b é issa n t à « l’in s tin c t d iv in », M. B eauvaton a b o u tit à c e tte fo rm u le que je
c ro is le c o n tra ire de la v é r ité : « A insi (dans le Contrat social), la société
im ite et prolonge la nature. » (La Doctrine politique du Contrat social; dans:
J.-.T. R ousseau : L eçons faites à l ’E cole des H au tes é tu d e s so ciales — Alcan,
p. 165.
(2) B. B ouvier, Annales J.-J . 1t. IX, 117.

�le

co n trat

so cia l

129

faut, je crois, poser la question clans les termes que voici :
supposons que Rousseau écrive le Contrat social après les
Discours, la Nouvelle-Héloïse et l’Emile ; comment l’écrira-t-il ?
je crois qu’il ne songera pas le moins du monde «à l’écrire tel
qu'il nous l’a donné. Qu’y a-t-il, en effet, dans les œuvres de
Rousseau les plus connues, et les plus personnelles, du premier
Discours à l’E m ile? exactement le contraire de ce que nous trou­
vons dans le Contrat. Négligeons les détails, et, bien entendu,
les raccords plus ou moins bien dissimulés ; allons droit, non
seulement aux idées dominantes, mais, pour plus d’exactitude,
aux mots essentiels, aux phrases qui sont les plus vraiment
expressives des intentions et des sentiments de l’auteur. Tout le
Discours sur l'inégalité tend à prouver, on le sait, que toutes nos
misères, physiques et morales, sont nées du jour où les hommes
ont commencé à vivre en société. Nous aurions « évité la plu­
part de nos maux », si nous avions su « conserver la manière
de vivre simple et solitaire qui nous était prescrite par la
nature. » Sans doute l’homme est libre ; mais la liberté et, avec
elle la perfectibilité, voilà « la source de tous les malheurs de
l’homme» ; car c’est la perfectibilité « q u i le tire, à force de
temps, de celte condition originaire dans laquelle il coulerait
des jours tranquilles et innocents». Pour couler des jours
pareils, l’instinct suffisait, car le sauvage « avait dans l’instinct
tout ce qu’il fallait pour vivre dans l’état de nature », et
pour y vivre pleinement heureux. Mais, en devenant «sociable»,
l’homme est devenu « esclave et rampant. » Veut-on lire le
plus formidable réquisitoire qui se puisse imaginer contre la
société? Qu’on parcoure celte fameuse note 9 du second Dis­
cours : « Qu’on admire tant qu’on voudra la société hum aine »,
s'écrie Rousseau, soufflé peut-être par Diderot (1) ; et, pour
montrer combien elle est peu digne de notre admiration, il la
•
(1) Ce qui m e fa it c ro ire q u e D id e ro t (à qu i, com m e o n sa it, R o u ssea u
attrib u ait d ’u n e m a n iè re g é n éra le le to n d u r e t l’a ir n o ir de ses é c rits de
cette époque), a p u c o lla b o re r e n p a rtic u lie r à c ette fam eu se n o te 9, c’e st que
Grimm l’a p p elle « u n c h e f-d ’œ u v re d ’élo q u en ce »: o r to u t ce à q u o i ce to u ­
che-à-tout de D id e ro t a m is la m a in e s t tra ité de c h e f-d ’œ u v re p a r « l ’a m i
Grimm. »
9

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

rend responsable de tous les maux de l ’humanité, dont il fait
défiler sous nos yeux l’interminable cortège : « il est clair qu'il
faut mettre sur le compte de la propriété établie et, par consé­
quent, de la société, les assassinats, les empoisonnements, les
vols de grands chem ins» ; et l’acte d’accusation contre l’insti­
tution sociale s’allonge et se poursuit pendant une dizaine (le
pages. Voilà donc le second Discours.
Et voici m aintenant le Contrat : « L ’acquis de l'état civil, c’est
la liberté morale, qui seule rend l’hom me vraiment maître de
lui ; car l’impulsion du seul appétit (l’instinct de tout à l’heure)
est esclavage ; et l’obéissance à la loi q u ’on s’est prescrite est
liberté ». Belle définition de la liberté, de cette liberté qui était,
dans le second Discours, « la source de tous nos m alheurs ». Et
tandis que dans le second Discours, c’est en devenant « sociable »
que l’homme était devenu « méchant et esclave », ici c’est la
société qui l’affranchit.
On voit la distance de l’un à l’autre ouvrage : ce sont, ici et
là, les mêmes termes, mais ils désignent des choses contraires.
Voyez maintenant combien l’inspiration est différente, et diffé­
rentes aussi les idées : « la douce voix de la nature (lisons nous
dans la première rédaction du Contrat), n ’est plus pour nous un
guide infaillible, ni l’indépendance que nous avons reçue d'elle
un état désirable ; insensible aux stupides hommes des premiers
temps, échappée aux hommes éclairés des temps postérieurs,
l’heureuse vie de l’âge d’or fut toujours un état étranger à la race
humaine, ou pour l’avoir méconnue quand elle en pouvait jouir,
ou pour l’avoir perdue, quand elle aurait pu le connaître. Il y a
plus encore : cette parfaite indépendance et cette liberté sans
règles, fût-elle même demeurée jointe à l’antique innocence,
aurait toujours eu un vice essentiel et nuisible au progrès (à ce
progrès si maudit dans le second Discours) de nos plus excel­
lentes qualités, savoir le défaut de cette liaison des parties qui
constitue le tout », et ce tout, maintenant indispensable, c’est la
société !
Qu’on me permette de citer encore un texte, parce qu’il est le
résumé superbe des idées et des passions qui ont inspiré le

�LE CONTRAT SOCIAL

second Discours : « Comme un coursier indompté hérisse ses
crins, frappe la terre du pied et se débat impétueusement à la
seule approche du mors, tandis qu’un cheval dressé souffre
patiemment la verge et l’éperon, l’homme barbare ne plie point
sa tête au joug que l'homme civilisé porte sans m urm ure, et il
préfère la plus orageuse liberté à un assujettissement tranquille.»
Or, cet assujettissement, dont parle avec horreur l’auteur du
second Discours, c’est justem ent ce que l’auteur du Contrat va
offrir au citoyen en lui dem andant d’abdiquer sa personne et ses
droits dans les mains de l’État.
Nous avons appris, dans le second Discours, qu’il convient de
suspendre notre jugement et « de nous défier de nos préjugés
jusqu’à ce que, la balance à la main, on ait examiné s’il y a
plus de vertus que de vices parmi les hommes civilisés, ou si
leurs vertus sont plus avantageuses que leurs vices ne sont
funestes, ou si le progrès de leurs connaissances est un dédom­
magement suffisant des maux qu’ils se font naturellement à
mesure qu’ils s’instruisent du bien qu’ils devraient se faire » ;
la note 9 répond, on l’a vu, à la question restée ici en suspens,
et l’on sait de quel côté penche alors la balance : « Comparez
sans préjugés l’état de l'homme civil avec celui de l’homme
sauvage et recherchez, si vous le pouvez, combien, outre sa
méchanceté, ses besoins et ses misères, le premier (l'homme
civil) a ouvert de nouvelles portes à la douleur et à la m ort. »
Dans le Contrat social, Rousseau établit de même en un pas­
sage célèbre (I, 8), et d’ailleurs très beau, ce qu’il appelle encore
ici « la balance » entre les gains et les pertes que fait l’homme
en passant de l’état de nature à l’état civil, et ce passage n’est
rien de moins q u ’un hymne en l’honneur de la société : « C’est
alors seulement que la voix du devoir, succédant à l’impulsion
physique, et le droit à l’appélit, l’homme, qui jusque là n’avait
regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes,
et de consulter sa raison avant d ’écouter ses penchants. Quoi­
qu’il se prive, dans cet état, de plusieurs avantages qu’il tient
de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et
se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblis-

�132

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sent, son âme tout entière s’élève à tel point que, si les abus de
celle nouvelle condition ne le dégradaient souvent au dessous
de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant
heureux qui l’en arracha pour jam ais et qui, d’un animal stupide
et borné (qu’était ce sauvage, jadis si envié, de l’âge d’or) lit un
être intelligent et un homme. »
Pour démontrer qu’il n’y a « nul désaccord essentiel entre le
Discours sur l'inégalité, où la vie sociale est dénoncée comme la
cause et l’origine de tous les maux, et le Contrat social, où
l’organisation sociale apparaît au contraire comme le remède
tout puissant de notre faiblesse et de notre misère », on fait
remarquer qu’il ne s’agit, dans le Discours, « que de la société
telle qu’elle s’est faite, sans justice et sans raison », tandis que,
dans le Contrat social, nous avons « une société réglée et dirigée
par la raison (1). » Mais dans le passage dithyram bique que je
viens de citer, et qui est au cœur du Contrat social, ce qui ins­
pire à Rousseau son bel enthousiasme pour l’état civil, ce n’cst
pas du tout la vision d’une société rationnelle et parfaite, de la
société spéciale en un mot qu’il est en train de construire dans
le Contrat ; mais c'est un fait historique et universel, c’est le pas­
sage, pour l’hum anité tout entière (et quelle que doive être la
forme sociale adoptée), de l’état général nature à l’état général
société ; et la preuve, c’est qu’il admet dans le nouvel élat, dans
l’état civil, des abus et des fautes : « Son âme (dans l’état civil)
s’élève à tel point que si les abus de cette nouvelle condition ne
le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti... »
Ce n’est donc pas la société idéale, c’est-à-dire « sans abus »,
du Contrat ; c’est la société tout court qui est ici meilleure que
la nature.
Mais laissons là les textes, encore que significatifs à souhait,
et plaçons-nous en face de Rousseau : qu’est-il au fond, et que
représente-t-il, non pas seulement pour nous, mais même pour
ses contemporains qui n ’avaient pourtant pas lu, comme nous,
ce supplément d’enquête que sont les Confessions ? Rousseau esl,
(1) B eaulavon : Le sy stè m e p o litiq u e de R o u ssea u : Revue de Paris 1907,
II p. 740.

�LE CONTRAT SOCIAL

pour tous, l'homme « qui fait bande à part », qui fuit les salons,
parce que les esprits personnels et originaux comme il est luimême y sont méconnus et mal à l’aise, l’homme qui se fait sa
morale à lui, qui n’est ni celle de l’église, ni celle des Encyclo­
pédistes, et sa religion, qui n’est aussi qu’à lui seul. Il aime à
vivre dans la retraite, et, s’il écrit un roman, il lui donnera,
pour le rendre utile, « un but opposé à celui que les auteurs se
proposent » ; son but à lui sera : « cl'éloigner toutes tes choses
d'institution, de ram ener tout à la nature, de donner aux h o m ­
mes l’amour d’une vue égale et simple, de leur faire aimer la
solitude et la paix. » (préface de la Nouvelle-Héloïse). S’il écrit un
Traité d'éducation, il préviendra avant tout le lecteur que, forcé
de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter
entre faire un homme ou un citoyen, car on ne peut faire à la
fois l’un et l’autre ». Quant à lui, il ne formera « ni un magis­
tral, ni un soldai, ni un prêtre » ; mais, les yeux sans cesse fixés
sur la nature, d’Emile il fera un homme. Tout cela est cohérent
et tout cela tend à sauvegarder les aptitudes naturelles, la liberté
et la vie intérieure, en les soustrayant à toutes les interventions
indiscrètes et tyranniques de la vie sociale. Or, que fait le
Contrat‘I il tue l’homme naturel, l’individu, et met à la place
l’homme civil : « il faut en un mot que le Législateur àte à
l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient
étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours
d’autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus
les acquises sont grandes et durables. » ( Contrat social, II, 7).
Ainsi, brûlant dans le Contrat social ce q u ’il a adoré et pres­
que divinisé dans les Discours, dans la Nouvelle-Héloïse, dans
[’Kmile, partout en un mot où il est lui, c’est-à-dire partout où il
écrit avec ses enthousiasmes et ses colères d’am ant de la nature
et d’ennemi de la civilisation, Rousseau maintenant, pour tracer
le plan de sa cité idéale, fait taire ses passions, qui sont tout luimême, et n’écoute que la raison métaphysique... et que les livres
des autres, lui, le contempteur de la métaphysique et des livres:
et c'est pour cela que le Contrat social, dans ses parties essen­
tielles et son sens intime, contredit les autres œuvres de

�134

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Rousseau. L’homme si profondément individuel, qui se vante
sans cesse de ne ressembler à personne, et qui s’y applique de
toutes ses forces, dont toute la gloire réside dans une originalité
qui va jusqu’à l’excentricité et ne recule devant aucun paradoxe,
ce même homme renonce expressément, dans son Contrat
social, a à l’existence physique et indépendante, qu'il lient de la
nature », se contente de « l’existence partielle et morale » que lui
fait la loi, et immole enfin intrépidement sa liberté et son indi
vidualité pour consommer ce beau sacrifice q u ’il appelle tran­
quillement « l’aliénation totale de ses droits à la communauté. »
Il est l'orL possible, et cela expliquerait le plus naturellement
du monde la profonde dissonance entre le Contrat et le reste,
que Rousseau, lorsqu’il conçut tout au moins quelques-unes des
idées maîtresses du Contrat, ne fût pas encore en possession de
son « système ». Le manuscrit de Genève, qu’on a tout récem­
ment placé entre 1755-1757 (Annales J .-J . R., IX), est évidem­
ment une copie ; et, dans ce cas, la première ébauche du Contrat
remonterait à une date antérieure que nous ne pouvons fixer.
Rousseau, quand il a repris son travail, après l’avoir sans doute
longtemps négligé, aura tout simplement continué le silion
commencé, allant droit devant lui, avec cette faculté, que nous
lui connaissons, de s’absorber dans l’œuvre entreprise, de ne
plus voir qu’elle seule, et de la pousser à ses plus extrêmes
conséquences, sauf à la concilier plus tard, par d’anodines con­
clusions, ou par de subtils et de très ingénieux compromis, avec
ce que, chemin faisant, il avait trop perdu de vue, à savoir ses
autres œuvres ou même la réalité : n’a-t-il pas démontré, dans
sa prestigieusè Préface de Narcisse, que les auteurs comiques
étaient des corrupteurs et qu’il avait raison, lui moraliste, de
faire des comédies (1) ?
Une chose a pu atténuer à ses yeux, et qui sait? lui voiler
(1) J ’ai d istin g u é a ille u rs (Rousseau, de Genève à l’H erm itage, 1908, p. 168),
e n R ousseau, à l’épo q u e d u p re m ie r Discours (1749), deux h o m m e s : un civi­
lisé, a u te u r de com édies, de p e tits v ers, e t, com m e il s ’in titu le , « disciple de
V o ltaire » ; e t un barbare, c o n te n u ju s q u e là e t q u e le Discours de D ijon, dans
u n e a illu m in a tio n » su b ite , révèle b ru s q u e m e n t à lu i-m ê m e e t lance dans
l’a rè n e des p a rtis . C’e st ce d e rn ie r q u i va é crire, a p rè s le p re m ie r Discours,

�LE CONTRAT SOCIAL

135

peut-être le désaccord entre le Contrat et ses autres œuvres :
c’est qu’il y a bien, entre ces œuvres et le Contrat, une idée
commune ; et cette idée, que je reprendrai plus loin, j ’ai d’autant
moins le droit de la passer sous silence q u ’elle lui était chère
entre toutes, et q u ’elle est, pour beaucoup de critiques, le trait
d’union cherché entre le Contrai et le reste des œuvres ; c’est
l’idée d’égalité : dans le Contrat social tous les citoyens sont
égaux. Seulement, et n’est-ce pas là tout l’essentiel, n’est-ce pas
ce qui encore, et toujours, va empêcher l’auteur indépendant
d'Emile et des Lettres de la Montagne de se trouver à l’aise
dans la cité du Contrat? les citoyens y sont égaux : mais c’est,
on le verra, dans la servitude (à l’État). Ils sont égaux ; mais
c’est, par exemple, à la condition de signer docilement, et servi­
lement serait le mot juste, « les articles de la profession de foi
civile » arrêtés par le Souverain. — Mais ce sont les articles
même de la Profession de foi du Vicaire savoyard ! — Oui certes ;
mais quand la religion du Vicaire savoyard sera la religion de
tous, elle ne sera plus la religion de Rousseau, lequel a éternel­
lement, et très légitimement du reste, affiché la prétention de
penser et de croire autrement que tous les autres, autrement
même que tous ses coreligionnaires.
Veut-on, au contraire, laissant là la personne et l’hum eur
contredisante de Rousseau, comparer, sur le point qui nous
occupe ici, un livre à un livre et, par exemple, le Contrat aux
Lettres de la Montagne? Rien n’est, on le sait, plus contraire à
cette liberté d’examen revendiquée avec tant d’éloquence dans
les Lettres de la Montagne que l’idée seule d’imposer des dogmes
à tous les citoyens d’un État : « des dogmes ! » et qu’on doit
admettre « sous peine de bannissement » ! Mais qui donc a écrit
les lignes que voici : « il est bien vrai que la doctrine du plus
grand nombre peut être proposée.à tous comme la plus probable
ou la plus autorisée ;... mais chacun en demeure seul juge pour
le second, la Lettre à d ’Alem bert e t le re ste . Le C ontrat , p a r son in sp ira tio n
prem ière, e st en co re l'œ u v re d u civilisé. P o u r F aguet, le Contrat e st « un
ouvrage de jeu n e sse d e R ousseau, in d é p e n d a n t de ses a u tre s œ u v re s »,
(Rousseau penseur , 333)*

�136

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

lui-même et ne reconnaît en cela d’autre autorité que la sienne
propre » (Lettres de la Montagne, I, 2). Et qui encore a écrit celte
note péremptoire de la Nouvelle-Héloïse : « Si j ’étais magistrat
et que la loi portât peine de mort contre les athées » — et c’est
la peine même dont le magistrat du Contrat social punit les
athées — «je commencerais par faire brûler comme tel quicon­
que en viendrait dénoncer un autre » (V, 5).
Est-ce l'Emile que nous comparerons au Contrat sociat ? on
dit assez volontiers que les deux ouvrages se complètent,
Rousseau préparant dans l‘Emile les futurs citoyens du Contrat.
L’un des plus pénétrants critiques de Rousseau, M. Lanson, a
écrit récemment que : « le Contrat a pour complément
YÉmile » (1). J ’avoue que, tout au contraire, l’esprit du Contrat,
ses principes et ses conclusions, me paraissent être en complet
désaccord avec YÉmile. Comment M. Lanson rattache-t-il
YÉmile au Contrat social? « la république de la volonté générale
dit-il, ne peut être que la république des bonnes volontés parti­
culières. » Sans nul doute; mais, pour la question spéciale qui
nous occupe, c’est là une maxime trop générale, car elle s’appli­
que à tous les gouvernements ; aussi M. Lanson ajoute-t-il luimême :« aucune constitution, pour conserver ces liens inesti­
mables, la liberté et l’égalité, ne peut se passer de la vertu des
citoyens. » Or, il s’agit ici, non d’une république et d’une cons­
titution quelconques, mais d’un Etat spécial, celui du Contrat,
et d’un individu élevé d’une façon spéciale et qui s’appelle
Emile. La question est donc celle-ci : cet individu a-t-il reçu
l’éducation qui convient à cet Étal ? Je dirai : oui, si, à la fois,
dans YEmile et dans le Contrat social, il s’agit bien, comme le dit
M. Lanson, » de restaurer l’homme naturel dans l'homme civil. »
Mais dans YEmile que veut-on ? conserver précieusement
l’homme naturel qu’on oppose à l’homme civil, au citoyen; et
que veut-on dans le Contrat? former l’homme civil en immolant
l’homme naturel. Comment dès lors le jeune homme élevé selon
la discipline d e l 'Emile pourrait-il être le citoyen que réclame le
(1) Annales J.-J. llousseaii, V III, 22.

�LE CONTRAT SOCIAL

137

Contrat ? La « volonté particulière » d’Émile est liberté, car elle
ne se soumet qu’aux lois naturelles, à ce que Rousseau appelle
« la nécessité » ; la volonté du citoyen dans le Contrat, c’est
soumission, volontaire sans doute, mais absolue et sans réserve,
à ce la volonté générale », à l’État. C’est que l’un, Émile, est
resté aussi naturel que possible, tandis que l’autre, le citoyen
du Contrat, a dépouillé aussi complètement que possible
l’homme naturel. Pour prendre les expressions même de
Rousseau, l’un est un « homme », l’autre « un citoyen » ; or,
Rousseau le déclare expressément, « on ne peut faire à la fois un
homme et un citoyen » ; car « on est forcé de combattre la nature
ou les institutions sociales.» Mais pourquoi celte alternative?
parce que la nature étant diamétralement opposée à la société,
l’homme, pour devenir citoyen, doit se transformer radicalement. Pourquoi, par exemple, Lycurgue a-t-il été un si grand
Législateur? parce que nul n’a su, comme lui, « dénaturer le
cœur de l’homme, » (Emile, I).
Ce n’est pas du Contrat, mais c’est du Discours sur l’inégalité,
qu’Emile est « le complément » et la conséquence. Le Discours
sur l'inégalité, dont on ne saurait exagérer l’importance, parce
qu’il contient en germe tout ce que Rousseau a écrit depuis,
devait logiquement aboutir à deux conclusions pratiques, l’une
qui concerne l’éducation des enfants, l’autre qui concerne
l’homme vivant en société. Puisque, d’après le Discours, la
nature seule est bonne, prenons-la pour guide dans l’éducation
de l’enfant et cultivons jalousement ce qui subsiste encore
et peut être sauvé, dans l’individu, de l’homme naturel ; et
Rousseau, conséquent avec son Discours, écrit l'Emile. Et m ain­
tenant cet enfant, devenu homme, où le ferons-nous vivre, dans
quelle société? dans une société qui respecte sa liberté, ses
instincts naturels, son originalité, dont nous avons pris tant de
soin, « ses penchants », son individualité tout entière, en un
mot; or une telle société, à supposer qu’elle puisse exister, serait
le contraire de la cité construite dans le Contrat. En veut-on la
preuve? c’est Rousseau lui-même qui va, sans le vouloir, nous
la fournir. Voici Emile qui a achevé son éducation; que va-t-il

�138

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

être? un citoyen ? non; il est cosmopolite : « Que m ’importe où
que je sois ? partout où il y a des hommes, je suis chez mes
frères. » Emile n’a pas de patrie. Heureusement (c’est la réflexion
de son précepteur), « qui n’a pas de patrie a du moins un
pays. » Mais Emile, élevé comme il a été, c ’est-à-dire ayant
gardé toute son originalité naturelle, est dépaysé dans son pays :
« très différent des autres, les gens l’excusent en disant : il est
fait ainsi. Il est, si l’on veut (et c’est Rousseau qui parle et qui
souligne) un aimable étranger. » (Emile, IV). Comment voulezvous que ce cosmopolite et cet original devienne jamais ce
citoyen du Contrat qui, renonçant à sa liberté naturelle, se donne
tout entier à l’État pour devenir un membre comme un autre,
égal en tout à tous les autres, du Souverain, et qu’il consente à
n’être « qu’une unité fractionnaire, dont la valeur est dans son
rapport avec l’entier? »
Émile est l’homme de la nature, et cela veut dire qu’il n’est ni
l’homme de l’homme (l’homme gâté par la société), ni le citoyen
(l’homme dénaturé par le Contrat). Où vivra-t-il donc? « au
désert» , avec Sophie, « d’une vie patriarcale et champêtre d
(Emile, V). Et, autour de « l’habitation de Sophie », Rousseau
voit renaître « cet âge d’or que traitent de chimère ceux-là seuls
qui ont le cœur gâté » (ibid.). Émile, continue Rousseau, vivra
ainsi « la première vie de l’homme, la plus paisible, la plus natu­
relle et la plus douce à ceux qui n’ont pas le cœur corrompu » —
et à ceux qui ont lu avec fruit le Discours sur l’inégalité (1).
C’est donc bien, comme je le disais, du Discours sur l’inéga(1) D ans le m a n u s c rit F avre, q u i e st la p re m iè re ré d a c tio n d ’ensem ble de

l’É m ile (voir Annales J.-J. R ., V III, 133), É m ile, à l’âge de ra iso n , sera
« l’ho m m e n o u rri d a n s l ’o rd re de la n a tu re , m ais élevé p o u r la société ». Or,
ce passage a d is p a ru d a n s la ré d a c tio n définitive, où n o u s lis o n s q u ’il faut
élev er u n h o m m e « p o u r lu i-m êm e, n o n , p o u r les a u tre s ; c a rfo rc é de combattre
la n a tu re ou les in s titu tio n s sociales, il fa u t o p te r e n tre fa ire u n hom m e ou
u n c itoyen : on ne p e u t la ire à la fois l ’un e t l’a u tre . » P o u rta n t, se demande
R ousseau avec angoisse, « q u e d e v ie n d ra p o u r les a u tre s u n h o m m e unique­
m ent élevé pour lui ? » N ous av o n s v u ce q u ’il é ta it d e v en u d a n s les m ains de
R ousseau : un h o m m e, p e u t-ê tre , non pas u n c ito y e n d u Contrat social. Je
crois que R ousseau, au d é b u t de l’É m ile, et d a n s la première ré d a c tio n , a rêvé
ceci : u n e é d u ca tio n q u i ré ta b lis se d a n s l ’h o m m e ce q u i, de la n a tu re , peut
s’a c c o rd e r avec la société ; m a in te n ir eu lu i, en l ’iso la n t de la société, le plus

�LE CONTRAT SOCIAL

139

litc, non du Contrat social, qu'Émile est le complément et la
conclusion pratique. Q u’on lise ce passage embarrassé de l'Emile
(livre V), où Rousseau, l’éducation de son élève achevée, se
demande où il pourrait bien m e ttre .« sa chaumière à l’abri des
vexations des grands et des riches, des intendants, des juges et
des prêtres, bref des fripons de toute espèce, toujours prêts à le
tourmenter, s’il les néglige. » Sans doute Rousseau a pris la pré­
caution de nous dire que, si Emile ne sait « où se fixer », c’est
parce qu’il a vu régner partout, à la place des lois, l’intérêt par­
ticulier et les passions des hommes, et que « nulle part le
Contrat social n’a été observé. » Supposons donc un pays où le
Contrat social soit observé pleinement et à la lettre : Émile
consentira-t-il à vivre dans ce pays où il devra commencer par
« perdre sa liberté naturelle pour gagner en échange la liberté
civile qui le fera citoyen » ( Contrat, I, 8), lui pour qui le premier
des biens, et le seul bien même, est la liberté, non pas civile,
mais naturelle, c’est-à-dire celle, il le dit expressément, qui pré­
tend ne s’incliner que devant la « nécessité » des lois naturelles :
« C’est vous, ô mon maître, qui m ’avez fait libre en m ’apprenant
à céder à la nécessité »; « libre, je ne le serai pas seulement en
tel ou tel pays, je le serai par toute la terre. » Ainsi parle, et
devait parler, l’entant de la nature : qu’irait-il faire dans cette
galère du Contrai social qui proscrit « les droits particuliers »
et engloutit dans « la volonté générale » les énergies naturelles
et les libertés individuelles (1)?
El d’ailleurs, je ne nie pas le moins du monde qu’il ne soit
qu'on p o u rra de l ’h o m m e n a tu re l, m ais sa n s o u b lie r q u e cet hom m e n a tu re l
doit s'accom m oder u n j o u r à la société où il d e v ra viv re. S eu lem en t il a p e rd u
de vue, ou n ’a p lu s v o u lu v o ir le second te rm e d u p ro b lèm e (élever E m ile
pour la société), et s’e st occu p é e x clu siv em e n t d u p re m ie r (le n o u r r ir dans
l’ordre de la n a tu re ), j u s q u ’a u m o m e n t où il est tro p ta rd p o u r s’o ccu p er
efficacement d u second. Ne s’e n e s t-il p a s re n d u com pte lo rs q u ’il d it d ’É m ile
(manuscrit F a v re ) : « Q uoi q u ’il p u isse ê tre d a n s l ’a v e n ir..... , ce q u e rie n ne
peut lui ôter, c’est v in g t-c in q a n s de la vie passés d a n s le b o n h e u r e t la sagesse.
N'eût-il acquis que cela, je n ’a u ra is pas p e rd u m on tem p s : j ’ai fa it un
homme. »
(1) On a d it, d a n s u n e p é n é tra n te é tu d e su r cc La p h ilo so p h ie relig ieu se de
J.-.I. R ousseau » (M. P a ro d i, d a n s : E cole des H a u te s -E tu d e s sociales, L eçons
sur Rousseau, 1912, p. 150) : R o u sseau se re n d bien c o m p te q u ’il e st im possible

�140

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

tout à lait extraordinaire que Rousseau ait eu la naïveté ou
l’audace (car ce ne peut être que l’une ou l’autre), d’insérer un
résumé du Contrat dans l’Emile, qui en est la vivante contra­
diction ; seulement de ce que cela est vraiment extraordinaire,
je ne crois pas du tout qu’il y ait à en tirer argum ent en faveur de
Rousseau, c’est-à-dire d’un homme qui s’est si souvent démenti
dans son œuvre et dans sa vie. Car de mêler le Contrat à
l’Emile, je ne vois pas à cela une contradiction plus grande, ni
surtout plus choquante, que d’écrire un livre contre le théâtre et
de faire des pièces de théâtre, ou de proclamer sans cesse qu’on
hait les grands et de se faire héberger par eux. En tous cas, la
question n’est pas de savoir s’il était possible que Rousseau put
se contredire, mais s’il s’est contredit ; c’est une simple question
de fait et je me suis efforcé d’établir ce fait. Pour le reste, je
répondrai, selon un mol même de Rousseau, que « de l’existant
au possible la conséquence me paraît bonne. »
Ne vous semble-1 il pas m aintenant que le Contrat social a dù
être pensé (sinon composé en entier) avant le Discours sur l’iné­
galité? Le Discours (1) jette à chaque ligne l’anathème à la
société qui a corrompu l’homme naturel. Mais celte société, on
de fa ire re v iv re la sim p lic ité p rim itiv e de l ’h o m m e n a tu re l. D ès lo rs, « le
pro b lèm e q u i s’im pose à lui e s t d ’in s titu e r, à force d ’a r t e t d é ra is o n , u n Etat
te l q u ’il a ssu re à l'h o m m e in d iv id u e l, p a r l’é d u c a tio n , à l ’h o m m e social, par
u n c o n tra t ju s te , l’équivalent des lib e rté s e t d u b o n h e u r n a tu re ls au sein de la
société e lle -m ê m e . » — P ro b lè m e sé d u isa n t, m ais c o m b ie n difficile! c ar, pour
tro u v e r u n E ta t c ap ab le de fa ire ce m ira cle , il fa u d ra it c ette « intelligence
su p é rie u re » e t p re sq u e « divine » q u e R o u ssea u d é se sp ère de tro u v e r dans
son L ég isla te u r.
Au re ste , s’il a pu rê v er, en effet, de ré so u d re u n tel p ro b lè m e , ce n ’est pas
dans les te rm e s où on l ’a fait q u ’il l’a posé d a n s ses deux o u v rag es : l’Émile
et le Contrat. D ans l’É m ile, ce n ’est p a s « l’é q u iv a le n t » des b ie n s naturels,
m ais ce so n t ces b ien s m êm es q u ’il s’a g it de c o n se rv e r d a n s l ’e n fa n t, p u is dans
l’hom m e, e n n e p re n a n t p o u r g uide q u e la n a tu r e . E t d a n s le Contrat, c’est
p a r le re n o n c e m e n t a b so lu à ces m êm es b ien s (et en p a rtic u lie r à la liberté
n a tu re lle ), que l’h o m m e n a tu re l d e v ie n t u n h o m m e civil : en s o rte que, ce
qui a s s u ra it d a n s l 'Ém ile le b o n h e u r de l’h o m m e (lib e rté n a tu re lle ), n ’e st plus,
d a n s le Contrat, q u ’un o b sta cle q u ’on s u p p rim e , p a rc e q u ’il s'oppose au
b o n h e u r d u cito y e n .
(1) Le Discours fu t é c rit de n o v e m b re 1753 à m a rs 1754 e t en 1756, à l’Herm itage, R ousseau d it q u ’il « tra v a illa it à c et o u v ra g e (les In stitu tio n s politiques,
d ’où fu t e x tra it le Contrat) d e p u is c in q ou six a n s » , c’e s t-à -d ire depuis
1750 ou 17511

�LE CONTRAT SOCIAL

141

peut l’améliorer, on peut même rêver de la refaire en la rappro­
chant le plus possible, comme on a fait pour l’éducation, de cet
état de nature qui reste pour l’homme l’état idéal et l’état le plus
heureux. Oui, voilà dans quel sens Rousseau devait concevoir sa
cité parfaite après le Discours sur l’inégalité. Or comment
imagine-t-il cette cité? Sur le modèle des cités antiques, parce
que ces cités sont à ses yeux celles « qui ont le mieux su déna­
turer l’homme..., transporter son moi (le moi si naturel et si
original d’Emile ! ) dans l’unité commune, et faire de chaque
particulier, non plus un individu, mais une partie de l’unité. »
Eu sorte que le crime inexpiable qu’a commis la société dans
le Discours, tuer l'homme naturel, devient dans le Contrat un
sacrifice nécessaire et fécond d'où va naître un homme nouveau
et meilleur, le citoyen. C’est q u’au fond la société, pour Rousseau,
est exclusivement une invention des hommes, et qu’en consé­
quence le citoyen est un être tout artificiel, fabriqué par l’État.
Il ne s’est pas avisé que l’homme naturel, c’est déjà l’homme
social, puisqu'on n’est vraiment homme que grâce à celle société
sans laquelle on ne parlerait même pas, le cri suffisant parfaite­
ment à l'homme isolé. Mais celte idée de l’homme « animal
politique », Rousseau ne pouvait l’avoir, je veux dire : ne pouvait
l'admettre, et cela pour bien des raisons, dont la principale est
qu'elle aurait ruiné son œuvre tout entière (1).
Rousseau, sans doute, a essayé de raccorder le Contrat avec
(1) Il y a u n te x te q u e j e n ’ai vu c ite r n u lle p a rt d a n s les d isc u ssio n s s u r les
rapports du Contrat avec les a u tre s é c rits de R o u ssea u ; ce te x te p o u rta n t est
loin d’être négligeable, p u is q u e c ’e st le ju g e m e n t de R o u sseau lu i-m ê m e s u r
son œ uvre. Le 12 ja n v ie r 1762 R o u ssea u é c rit à M. de M alesherbes, à p ro p o s de
son p re m ier Discours : « to u t ce que j ’ai p u re te n ir de ces foules de grandes
vérités qui, d a n s u n q u a r t d ’h e u re , m ’illu m in è re n t sous cet a rb re (à V incennes), a été b ien fa ib le m e n t é p a rs d a n s les trois p rin c ip a u x de m es é c rits :
savoir ce p re m ie r Discours, celui de l’Inégalité et le Traité de l’éducation :
lesquels tro is ouv rag es so n t inséparables e t fo rm e n t ensemble un m ême tout #
Sans doute à c e tte d a te (12 j a n v ie r 1762) le Contrat n ’a p a s en co re p a ru , m ais
l’Emile pas d a v an tag e ; R ey e st e n tr a in de l ’im p rim e r et les ép reu v e s de R ey
passent g é n éra le m en t p a r les m a in s de M alesherbes. E st-il d o n c v ra ise m b la b le
que R ousseau, p a r la n t des o u v rag es q u i, à cette date, fo rm e n t p o u r lu i « u n
même to u t» , e û t o m is le C ontrat, q u i tr a ite de m a tiè re s si im p o rta n te s , si
le Contrat e û t été p o u r lu i, com m e les ouvrages q u ’il cite, le d é v e lo p p e m e n t
des « grandes idées » q u i l’illu m in è re n t s u r le c h e m in de V in c e n n e s? C’est

�142

.TEAN-JACQUES ROUSSËAU

ses au 1res écrits et de réconcilier dans son œuvre la nature avec
la société (et je parlerai plus loin de l’un de ces plus curieux
essais). Mais si l’on s’en lient à l’inspiration même et aux idées
maîtresses de ses œuvres, à ce qui en fait le fond et l'âme, alors
on a l’étrange impression que voici : on croit se trouver en face
d’un auteur qui se dédoublerait, tant il paraît oublieux de ce qu’il
a écrit en d’autres temps. Dans toutes ses œuvres (sauf dans le
Contrat), nous avons affaire à un Jean-Jacques passionné qui,
sous le coup des événements qui l’émeuvent, tire, du plus profond
de son âme, tantôt des pamphlets véhéments où il affirme, contre
les philosophes et contre l’église, sa foi profonde et personnelle,
et tantôt, par réaction contre la dure réalité, des rêves de vie
paisible et champêtre, pareille à celle des « patriarches », avant
qu’il y eût des cités et des lois et des gouvernements qui persé­
cutent. Et nous voici, m aintenant, en face d’un Rousseau qui,
sans se soucier des goûts, des libres croyances et des doux rêves
de ce Jean-Jacques qui nous était si familier, combine froide­
ment dans sa tête, et agence en formules de géométrie, une
société toute mécanique, où les consciences et les passions des
hommes sonl remplacées par des opérations exacles et des
rouages bien ajustés (1).
A la fin de son exposition à Emile des principes du
Contrat, Rousseau se fait faire par son élève cette objection si
sensée : « On dirait que nous bâtissons notre édifice avec du
bois et non pas avec des hommes, tant nous alignons exacte­
ment chaque pièce à la règle. » (Emile, V). Et pourquoi doue
que le Contrat re c o n n a ît e t p ro clam e les b ie n fa its de l’In s titu tio n sociale,
ta n d is que les tro is ouvrages c ité s ici, com m e « fo rm a n t u n m êm e to u t» , ont
eu u n b u t différent e t m êm e c o n tra ire ; e t c’est, com m e il le d it d a n s ce même
passage : « d ’ex p o ser les ab u s de nos in s titu tio n s e t de d é m o n tre r q u e l ’homme
e st b o n n a tu re lle m e n t e t q u e c’e st p a r ces in stitutions seules que l'homme esl
devenu m échant .»
(1 ) On p e u t, d u p o in t de vue q u i n o u s occupe, c la s s e r les c ritiq u e s en deux
catégories :
I. — Ceux qui p e n se n t q u e le Contrat social e st en o p p o sitio n avec les autres
œ u v res de R ousseau : H o rn u n g : L es idées p o litiq u e s de R ousseau
Rousseau jugé par les Genevois d ’a u jourd’hui, 1879) ; F a g u e t : le dix-huitième
siècle 1890, p. 383 ; Rousseau penseur , 1912, p. 283 ; E sp in a s : Le systèm e de
J . - J . R oussseau (Revue in te rn a tio n a le d e l’E n se ig n e m e n t 1895.) Zyromski :
L ’Orgueil hum ain, 1904, p. 229. G. V a lle tte : J .-J . Rousseau Genevois, 1911,
p . 176.)

�pE CONTRAT SOCIAL

lont cel appareil mathématique et mécanique appliqué à des
vivants, pourquoi s’entêter à résoudre, par l’esprit de géométrie,
des problèmes sociaux qui demandent avant touL cet esprit
de finesse dont plus qu’aucun autre Rousseau est doué? Parce
que, s’il y a une idée qui le domine, et qui mette, si l’on veut,
dans tous ses écrits sans exception, cette unité dont on lient à
lui faire honneur, c’est l’idée d’une antithèse irréductible entre
la nature et la société : celte idée-là, elle est bien vraiment au
centre de son oeuvre, parce qu’elle est au fond de son cœur,
et nous la retrouvons même dans le Contrat. Mais le Contrat
s’oppose, selon nous, à ses autres œuvres ? eh bien ! l’anti­
thèse s’y transformera et les termes en seront, pour ainsi dire,
renversés ; tandis que dans les œuvres du saunage JeanJacques, la nature est bonne et la société mauvaise, dans
l’œuvre politique du Rousseau civilisé, c’est l’inverse : la nature,
déclarée insu/Jisante, est remplacée par ce qui lui est contraire,
la société ; et cette contrariété entre les deux termes de la per­
pétuelle antithèse est comme soulignée parles mots même dont
Rousseau affecte de se servir dans le Contrat : « Racine carrée,
raison doublée, etc... », c’est-à-dire ce qui s’oppose le plus aux
mots nature et naturel. En vérité si Rousseau avait voulu, sui­
vant la mode du temps, donner à ses deux ouvrages des soustitres explicatifs, il aurait pu les intituler ainsi : « Le Contrat
social ou la supériorité de la société sur la nature ; Emile ou le
triomphe de la nature sur la société. »
On pourrait faire observer que le « barbare » auteur du second
Discours, ayant trouvé la nature parfaite et la société détestable,
n’a donc qu’à aller vivre aux champs, et la conclusion logique du
second Discours, c’est bien la Nouvelle-Héloïse. Mais ne poussons
pas les choses à l’extrême et admettons, encore que très inat­
tendue, la conclusion que donne Rousseau à sa terrible note 9
II. - Ceux q u i affirm en t (d iv ersem en t) l ’u n ité de pen sée d a n s les œ u v re s de
Rousseau : B eaulavon : Le systèm e politique de Rousseau (R evue de P a ris,
15 avril 1907) id : La d o c trin e p o litiq u e d u C o n tra t social (J.-J. Rousseau ;
Leçons faites à l'E cole des H a u te s E tu d e s sociales, 1912) ; L anso n : L ’u n ité
de la pensée de R o u sse a u (Annales J.-J. R. V III, 1); B e rn ard B o u v ie r;
J.-J. Rousseau , G enève, 1912, p . 321 ; id . (Annales J.-J. Rousseau, t. IX, 116).

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

contre la société : « Quoi donc ? l'aut-il détruire les sociétés
et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? Les hommes
semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours
l’originale simplicité, qui ne peuvent se passer de lois et de
chefs, respecteront les liens sacrés des sociétés dont ils sont
membres. »
Maintenant cette société, qu’on est bien forcé, en effet, d’ac­
cepter, puisqu’il faut vivre, il n’est pas du tout défendu de
chercher à l’améliorer, voire même, si l’on peut, à la refondre,
en opposant aux lois qui sont l’œuvre mauvaise des riches
et des forts dans le passé, « les lois telles qu’elles peuvent être »,
entendez par là, car c’est la pensée de Rousseau, telles qu’elles
doivent être. Rien certes n’est plus légitime et rien même 11e
sera plus utile, mais à une condition, c’est q u ’on ne perde
jamais de vue ce que, dans cette même phrase, recommande
Rousseau: .« prendre les hommes tels qu'ils sont. » Si Rous­
seau fait cela, il pourra, remarquez-le, rester fidèle à lui-même
et à ses préférences pour tout ce qui est naturel. Comme il a
donné, dans l'Emile, l’idéal d’une éducation naturelle, dans le
Contrat, complétant l’Emile, il pourra tracer, d'après nature, les
institutions les meilleures pour des « hommes » (et il a voulu
d’Emile faire un homme). Pour cela, de même q u ’il a si bien
observé l’enfant dans l’Emile, qu’il étudie de même ici les
hommes, c’est-à-dire, il le sait mieux que personne, les pas­
sions des hommes, car ce sont elles qui font les mauvais
gouvernements, qui même rendent seules les gouvernements
nécessaires, et qui, dans les meilleurs, sont l’unique cause
des « abus ». Qu’il considère enfin la société elle-même, non
comme une « machine », mais, puisque nous restons dans
la nature, comme un vivant organisme. Or je n’invente pas,
comme on pourrait croire, tous ces développements, j ’en prends
la matière dans Rousseau lui-même : « le corps politique, pris
individuellement, peut être considéré comme un corps organisé,
vivant et semblable à celui de l’homme. » (Art. Economie poli­
tique). Dans la première rédaction du Contrat, il ne suivra,
assure-t-il, « le raisonnement qu’autant qu’il sera justifié par

�Lli CONTRAT

s o c ia l

l'expérience. » Malheureusement, il oublie vite cette sage résolu1ion, car il écril plus bas : «Nous traitons des lois, non des abus » ;
alors que les abus, c’est l’histoire et la vie des sociétés, parce
que c’est la nature humaine. Mais tout ceci : la Aie et l’histoire et
la nature humaine, c’est le domaine du relatif; or l’auteur du
Contrat, géomètre politique, raisonne dans l'absolu-, et comme
il ne peut y avoir au monde qu’un seul absolu (s’il y en a un),
il faut de toute nécessité que l’absolu social triomphe de
l’absolu qu’était primitivement la Nature ; el en effet dans le
Contrat, l’homme civil est bel el bien un homme nouveau qui a
tué en lui l’homme naturel : on le voit, l’antithèse de la nature
etdela société a survécu, mais la société ici prend sa revanche sur
la nature el tout simplement la supprime — non pas toujours,
hâtons-nous de le dire ; « la machine » du Contrat social se
heurte à toutes sortes de difficultés, parce qu’elle se heurte à des
intérêts et des passions hum aines : Rousseau le sent très bien el
alors, pour accommoder, comme il peut, ses maximes trop
absolues à la vivante et fuyante réalité, ici il fait des conces­
sions heureuses à la liberté individuelle qu’il avait trop oubliée;
là il essaie de poser « des bornes au pouvoir du Souverain »;
el nous avons alors ces fameux « passages isolés » — isolés dans
un système trop logique, c’est-à-dire trop peu humain.
Rousseau a voulu être un Spinoza politique légiférant more
geometrico ; mais c’est un Spinoza inconséquent ; et, du reste,
s’il est inconséquent, ici et ailleurs, c’est parce qu’il n ’est pas
seulement un logicien de génie, mais parce qu’il est encore, ce
que ne sont pas toujours les hommes de génie, un homme très
intelligent, et même parce qu’il a, à ses heures, ce qu’ont assez
rarement les hommes de génie, un très grand fond de bon sens :
c’est l’homme sensé qui écrira, pour les Corses et pour les Polo­
nais, des projets de constitution qui tiendront grand compte de
leur histoire.
Il sait très bien, par exemple, et il le dit expressément, que
« la précision géométrique n’a point lieu dans les qualités mora­
les » ; seulement cette précision, loin de l’écarter, il en abuse et
il l’étale pour donner au^r vérités qu’il énonce, surtout quand il
10

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

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n ’en est pas très sur, un air de certitude et d’infaillibilité. Ce
sont d’ailleurs ces formules brèves et tranchantes, comme il
était à prévoir, qui ont fait la fortune du livre : « la souveraineté
est inaliénable, elle est in d iv is ib le » ,— et l’on a négligé toutes
les concessions à la réalité par lesquelles Rousseau avait atténué
çà et là la rigueur impérative de ses formules.
Que valent maintenant ces formules? et, en dernière analyse,
quel est le fond du Contrat social ? Avant de le rechercher nousmême, il faut nous demander s’il est où certains l’ont vu : « l’idée
fondamentale et essentielle du Contrat social est extrêmement
simple, il ne faut que la voir (1). » — Où cela ? dans un passage,
très curieux, en effet, qui se trouve au début du livre II de YEmile;
l’idée qu’il contient, et dont se prévalent d ’ailleurs les partisans
de l’unité de système dans Rousseau, est la suivante : puisque,
d’une part, il est désormais impossible de faire revivre « l’hom­
me de la nature », et que, d’autre part, l’homme civilisé est dans
une si déplorable dépendance de ses semblables que Rousseau,
on s’en souvient, l’appelle énergiquement « l’homme de l’hom­
me », il s’agit de créer, par le Contrat, un homme nouveau et
de réunir, s’il se peut, sur sa tête, les avantages, sans les incon­
vénients, de la nature et de la société. Comment cela ? « Si l’on
pouvait créer une loi civile, aussi inflexible, aussi impartiale,
aussi bienfaisante que le sont les lois de la nature, alors on
réunirait, dans la république, tous les avantages de l’étal naturel
à ceux de l'état civil; . . . l ’on voit donc que les théories poli ti­
ques du Contrat, bien loin de contredire le Discours sur l'Inéga­
lité, en sont le complément logique et, si l’on veut, la contre­
partie, mais la conclusion nécessaire (2). »
Ainsi Rousseau, qui a passé sa vie à opposer la nature à ia
(1) D um esnil : L ’âm e et l’évolution de lu littérature , des origines à nos

jours, 1903, I, 365.
(2) B eaulavon : Le sy stèm e p o litiq u e de R o u ssea u (Ilcvue de P aris 1907, II,
p. 747). R ousseau a re p ris sou idée so u s u n e a u tre form e, d a n s le Contint
social (II, 4) : « Comme la n a tu re d o n n e à c h a q u e h o m m e u n p o u v o ir absolu
s u r to u s ses m em b res, le p acte social d o n n e au c o rp s p o litiq u e u n pouvoir
ab so lu su r tous les sie n s ; et c’est ce m êm e p o u v o ir q u i, d irig é p a r la volonté
générale, p o rte le nom de S o u v erain . »

�LE CONTRAT SOCIAL

147

société, et les lois naturelles aux lois sociales, aurait enfin, grâce
à ce passage conciliateur, lrouvé le moyen d’unir ces deux conraires en donnant à l’un (la loi civile) les caractères de l’autre
(la loi naturelle). Mais ce moyen merveilleux, je ne demanderai
pas même : Rousseau l’a-t-il trouvé ? je demanderai : croit-il
l'avoir trouvé? Qu’on lise ce qu’il écrit au marquis de Mirabeau
(26 juillet 1767) : « Voici, dans mes vieilles idées, le grand pro­
blème e^i politique, que je compare à celui de la quadrature du
cercle : trouver une forme de gouvernement qui mette la loi
au-dessus de l’homme. » C’est bien là, semble-t-il, le moyen
cherché : la loi (et non plus la société) au-dessus de l’hom m e;
el, d’autre part, la loi commandant à l’homme, de haut, et de
façon aussi impérieuse, aussi « inflexible » que la nature. Il ne
s’agit donc plus que de trouver cette forme de gouvernement ;
or Rousseau croit-il l’avoir trouvée ? « Si, malheureusement,
continue-t-il, cette forme n ’est pas trouvable, el j ’avoue ingé­
nument qu’elle ne l’est pas. » (1) Et pourquoi ne l’esl-elle pas?
C’est ce qu’il a dit excellemment, ce me semble, quelques lignes
lus haut : a parce que la science du gouvernement n’est qu’une
science de combinaisons, d ’applications et d’exceptions selon le
temps, les lieux, les circonstances » ; et elle n’est cela que
parce que « les hommes, s’ils connaissent, presque lous, leurs
intérêts, ne les suivent pas mieux pour cela. i&gt; Il ne faut donc
pas imiter Mercier de la Rivière, auteur du livre qui a provoqué
ces réflexions de Rousseau [L’ordre naturel et essentiel des Sociétés
politiques, 1767), c’est-à-dire il ne faut pas « donner trop de force
aux calculs et pas assez aux penchants du cœur humain et au
jeu des passions. » Sinon, « le système qu’on bâtit sera bon poul­
ies gens d’utopie ; il ne vaut rien pour les enfants d’Adam. »

j

,;..

Or, si c’est un utopiste qui a conçu le système idéal du Contrat,
c’est forcément aux enfants d’Adam, aux hommes, q u ’il s’en
remet pour le réaliser. Mais, dès lors, les hommes rédigeant les
lois, le citoyen ne sera-t-il pas encore l’homme de l’hom m e? —

?

(1) Il d ira la m êm e c h o se, et p re sq u e d a n s les m êm es te rm e s, au c h a p itre 1
de ses « C o n sid é ratio n s s u r le g o u v e rn e m e n t de Pologne » (1772).

�148

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Non pas, réplique-t-on, puisque, dans le système de Rousseau,
la loi étant l’œuvre de tous, conséquemment mon œuvre, quand
j ’obéis à la loi c’est à moi-même que j ’obéis. Mais tons, hélas !
nous le savons par Rousseau lui-même, c’est « cette multitude
aveugle qui souvent ne sait ce qu’elle veut... Tous ont besoin de
guide. » Ils ont besoin d’un législateur (G. S. II, G). Et Rousseau
écrit son étonnant, son mystique chapitre VIII, où il exige, de
« cet homme extraordinaire » que doit être le Législateur, tant
et tant de choses que, découragé, il conclut : « il faudrait des
dieux pour donner des lois aux hommes. » Ainsi le Législateur
est introuvable ; et introuvables donc ces lois miraculeuses qui
devaient réunir les bienfaits de la nature à ceux de la société et
assurer le triomphe, au-dessus de l’homme de la nature et de
l’homme de l’homme, de ce que j ’appellerai l’homme de la loi.
Au surplus ce passage de YEmile, si souvent cité comme une
preuve de l’unité de pensée dans Rousseau, est-on sûr de l’avoir
bien lu ? Rousseau s’y exprime ainsi : « si les lois des nations
pouvaient avoir, comme celles de la nature..., on réunirait dans
la république tous les avantages de l’étal naturel à ceux de l’étal
civil ; on joindrait à la liberté, qui maintient l’hom me exempt
de vices, la moralité qui l’élève à la vertu. » Ce qui signifie, ce
me Semble : on ferait ce miracle, d’un homme à la fois homme
de la nature et homme de la société, si on pouvait faire des lois,
pour ainsi dire naturelles-civiles ; mais malheureusement on 11e
le peut pas (Lettre à Mirabeau). Donc l’antithèse subsiste,
irréductible, entre la nature et la société, celle antithèse qui est
l’àme même de toute l’œuvre de Rousseau.
Je crois entrevoir pourquoi, dans le système même de Rousseau,
les lois civiles ne peuvent jam ais pratiquement acquérir les
caractères des lois naturelles : pour que les lois civiles soient
de vraies lois, il faut qu’elles soient universelles par la volonté
de ceux qui les font; mais, en fait, l’universalité.des volontés
(Rousseau le sait), n’est jamais réalisée, parce que les lois
sont toujours volées à la majorité; elles sont l’expression de
la majorité seule, non de l’unanim ité; elles 11e sont donc pas
vraiment universelles, ce que sont toujours les lois de la nature.

�LE CONTRAT SOCIAL

149

Kant, dit-on (1), « a exprimé d’une manière curieuse et profonde
l’accord du Contrat social avec l’œuvre de Rousseau », et l’on
cite ce passage de Kant (traduit par Delbos dans sa Philoso­
phie pratique de Kant 1905, p. 123) : « On peut mettre d’accord
entre elles et avec la raison les assertions souvent mal comprises
et en apparence contradictoires de l’illustre J .-J. Rousseau.
Dans ses écrits sur l'Influence des Sciences et sur l’Inégalité des
hommes, il montre très justement l’inévitable conflit de la
culture avec la nature du genre humain, considéré comme
espèce animale, dans laquelle chaque individu devrait accomplir
pleinement sa destinée ; mais dans son Émile, son Contrai social
et d’autres écrits, il cherche, en retour, à résoudre le difficile
problème que voici : comment la culture doit se poursuivre
pour développer les dispositions de l’humanité, en tant qu’espèce morale, dans le sens de leur destination, de telle sorte que
l'humanité, comme espèce morale, ne soit plus en opposition
avec l’humanité comme espèce naturelle. » Je n’aperçois, je
l’avoue, aucune « profondeur » dans ce passage, où Kant parle
en simple disciple de Rousseau, et ne fait qu’ajouter, à la brièveté
impérieuse de son auteur, les obscurités de sa langue et les
subtilités de sa scolastique. Kant croit, comme Rousseau, à une
nature primitive irrémédiablement gâtée par la civilisation. Il
s’agit simplement, dans ce passage cité, et Rousseau l’avait dit
avant Kant, de trouver une société qui unisse dans son sein les
biens de la nature et les conquêtes de la civilisation, mais une
telle société est introuvable. En effet, dans l’opuscule cité de
Kant [Conjectures sur le commencement de l'histoirede l'humanité,
1786), qu’il faut lire en entier, nature et civilisation sont, comme
chez Rousseau, diam étralem ent opposées, l’une étant « l’œuvre
de l’instinct, qui est la voix de Dieu », et l’autre, l’œuvre de la
raison hum aine; ce qui fait que l’état de nature est un état
d’innocence et de bonheur, et que le mal naît dans le monde
avec la raison et la liberté humaines. Ainsi Kant, comme Rous­
seau, a, pour ainsi dire, tellement brouillé entre elles la nature
et la société q u ’une réconciliation, à l’aide de n’importe quel
(1) B eaulavon, op. cit. p. 38.

�150

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

contrat, est devenue impossible. Au surplus, que dit K ant? qu’il
y a là, il s’en rend bien compte, « un difficile problème », et,
non pas que Rousseau l’a résolu, mais qu’il en a « cherché la
solution ». Et si Rousseau ne l’a pas trouvée, c’est, encore une
fois, parce qu’il a si radicalement séparé la nature de la société,
c’est-à-dire le bien du mal, qu’il ne peut plus les tondre ensemble;
car, ainsi qu’il dit lui-même dans la préface de l’Emile, a dans
cet alliage le bien se gâte et le mal ne se guérit pas. »
Mais venons enfin à ce qui fait le fond et l’originalité du
Contrat social. On connaît la plirasecélèbreoùRousseau exprime,
avec beaucoup de justesse, la difficulté du sujet q u ’il va traiter:
« trouver une forme d ’association qui défende et protège de toute
la force commuue la personne et les biens de chaque associé, et
par laquelle chacun, s’unissant à tous, n ’obéisse pourtant qu’à
lui-même et reste aussi libre q u ’auparavanl. Tel est le problème
fondamental dont le Contrat social donne la solution. » (C. S. I, 6).
Le principe même, qui a donné son titre à l’ouvrage, d’un contrat
initial, exprimé d’ailleurs ou sous-entendu, entre les membres
d’une société, et qui fait, comme dit Rousseau, « q u ’un peuple
est peuple », ne me paraît pas, quoi qu’on ait pu dire, contestable
— même si l’État est m onarchique; car, ainsi que l’affirmera
Mirabeau dans ses Lettres de cachet, « le consentement au moins
tacite est nécessaire, même au gouvernement né de la violence
et de la conquête. Votre puissance royale est invincible, ditesvous ; mais que ferez-vous si nous disons tous non quand vous
direz oui? Vous ne régnez sur nous qu’en réunissant nos volontés
aux vôtres. » Le contrat admis, il reste, et c’est la question essen
tielle, à en déterminer les clauses. Pour Rousseau, elles se
réduisent toutes à une seule, savoir : « l'aliénation totale de
chaque associé, avec tous ses droits, à la comm unauté. » Si je
m ’aliène, et tout entier, à l’Etal, serai-je, ainsi que me l’a assuré
Rousseau, « aussi libre qu’auparavant ? » On sait comment
Rousseau se tire d’affaire : en prenant, et en comptant nous faire
prendre, l’égalité pour la liberté (1). Chacun se donnant tout
(1) C’e st ain si q u ’il d ira aux C orses : les G énois o n t d é tr u it chez vous la
noblesse, « ce n ’est pas u n m a lh e u r ; c’e st au c o n tra ire u n a v an tag e sans

�LE CONTRAT SOCIAL

151

entier, « la condition est égale pour tous, et nul n’a intérêt à la
rendre onéreuse aux autres. » Mais cette condition, égale pour
tous, est une condition d’esclave, et jamais Rousseau, malgré
ses prouesses dialectiques, n’a réussi à faire sortir, de toutes
«ses équivalences » et compensations, la condition d’un homme
libre. Et quant à soutenir que « nul n’a intérêt à la rendre
onéreuse aux autres», cela peut être parfaitement vrai en bonne
logique, ou encore dans une société où le peuple, el le peuple
entier, serait réellement souverain, je veux dire où tous déci­
deraient des intérêts de tous ; mais, en fait est toujours (et
Rousseau le sait très bien), Ions ne pouvant délibérer ni sur­
tout légiférer, c’est à un ou à quelques-uns que se réduira cette
communauté à laquelle j’abandonne tous mes droits ; car,
même en démocratie, il y aura toujours une majorité pour dire :
FEtat, c’est moi.
Chacun, dit Rousseau, se donnant à tous, ne se donne à per­
sonne, car chacun acquiert sur tous lesassociéslesmêmesdroits
qu’il cède et gagne l’équivalent de tout ce qu’il perd avec plus de
force pour conserver ce q u ’il a. A quoi Benjamin Constant, le
défenseur, comme on sait, des droits individuels, a, selon moi,
victorieusement répliqué : « Rousseau oublie que tous ces
attributs préservateurs, qu’il confère à l’être abstrait qu’il nomme
le Souverain, résultent de ce que cet être se compose de tous les
individus sans exception. Or, aussitôt que le Souverain doit
faire usage de la force qu’il possède, c’est-à-dire, aussitôt qu’il
faut procéder à une organisation pratique de la société, comme
le Souverain ne peut l’exercer par lui-même, il la délègue et tous
ses attributs disparaissent. L’action qui se fait au nom de tous
étant nécessairement, de gré ou de force, à la disposition d’un
seul ou de quelques-uns, il arrive qu’en se donnant à tous, il
n’est pas vrai q u ’on ne se donne à personne; on se donne, au
lequel il vous serait im possible d ’èlre libres. Laissez donc aux a u tre s E ta ts
tous ces titre s de m a rq u is e t de c o m te s, a v ilissa n ts p o u r les sim p le s citoyens.
La loi fo n d a m e n ta le de v o tre in s titu tio n d o it ê tre l 'égalité : to u t d o it s’y
rapporter. » « P r o je t de C o n stitu tio n p o u r la C o rse » , p u b lié p a r S treck eisen Moultou (avec b e au c o u p d ’e rre u rs ), d a n s les « Œ u v re s e t C o rrespondance
inédites de J.-J. R o u ssea u », 1861,

�152

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

contraire, à ceux qui agissent au nom de tous » ( Principes de
politique, I, 10) (1).
Que la souveraineté doive résider dans la « volonté générale »,
soit ; mais il ne s’ensuit pas que cette volonté doive être illimitée
ni infaillible, sous prétexte que « la volonté générale est toujours
droite », et qu’elle tend toujours à l’utilité publique ; comme si
la volonté de tout un peuple pouvait rendre juste ce qui ne l’est
pas! Pourtant si le peuple, dans ses comices, a décidé que telle
serait la loi : ne doit-on pas toujours obéir à la loi, même à une
mauvaise loi? Oui, peut-être ; mais du moins qu’on ne m ’oblige
pas à dire que la volonté du Souverain a été « droite » en impo­
sant une telle loi à ma conscience, qui la réprouve.
Je ne veux pas abuser, contre Rousseau, de son malencontreux
chapitre « De la religion civile », qui a été pourtant plus qu’un
emportement d’éloquence, comme quelques-uns l’ont dit, et où
je ne peux voir, avec d’autres, « dans la pensée primitive de l’au­
teur, une éloquente apologie de la tolérance (2). » C’est tout sim­
plement une aberration de Rousseau, et ancrée dans son esprit,
car on en trouve le germe dans sa lettre à Voltaire sur la Provi­
dence (du 18 août 1756). Sans m ’arrêter à la combattre, personne
ne songeant, je crois, à la défendre, je n ’en veux retenir que ce
qui réfute absolument l’idée que Rousseau se fait, on vient de le
voir, de la volonté générale et de la loi qui en découle. La loi,
dit-il, est « l’acte de la volonté générale » (dans laquelle est donc
comprise ma volonté) ; il s’ensuit que la loi ne peut jam ais être
injuste parce que je ne peux pas être injuste envers moi-même
(C. S. II. 6). Or, si Rousseau avait voulu prouver q u ’il peuL y
avoir des lois injustes, il ne pouvait mieux s’y prendre qu’en
écrivant ceci : « il y a une profession de foi purem ent civile,
(1) On a objecté e n co re à R o u ssea u , e t, ce m e se m b le , avec u n e parfaite
ju ste sse : « chacun possède s u r les a u tre s u n e p u issa n c e , ta n tô t supérieure,
ta n tô t inférieure, ja m a is égale à celle q u ’ils o n t s u r lui : su p é rie u re , s’il fait
p a rtie d e là m a jo rité ; in fé rie u re , s’il e st de la m in o rité . » C’e st là u n contrat
a lé ato ire, non pas c o m m u tatif. (De V a reille s-S o m m ière s : Les principes fonda­
m entaux du droit, 1889, p. 95).
(2) B e rtra n d : « Le te x te p rim itif d u Contrat social », d a n s Acad, des
Sciences m oi-, et pol. C o m p te -ren d u , 1891, I, 880.

�LE CONTRAT SOCIAL

dont il appartient au Souverain de fixer les articles (et, par con­
séquent, d’en faire des lois, puisque c ’est le Souverain, c’est-àdire la volonté générale qui les édicte), non pas précisément
comme dogmes de religion, mais comme sentiments de socia­
bilité sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet
fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir
de l’Etat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non
comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer
sincèrement les lois, la justice et d’immoler au besoin sa vie à son
devoir. Que si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces
mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit
puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes : il a menti
devant les lois (G. S. IV, 8). — Eli bien ! il a été « criminel », en
effet, de mentir aux lois de l’État; mais l’État, qui a fait ces lois,
est plus criminel encore. Et même, disait Benjamin Constant,
« dans cette circonstance, ce mensonge me paraît loin d’être un
crime. Quand de prétendues lois n’exigent de nous la vérité que
pour nous proscrire, nous ne leur devons pas la vérité » (Principes
de politique, ch. 17).
Quand il écrira sa tolérante Profession de foi du Vicaire
savoyard, puis ses libérales Lettres de la Montagne, Rousseau
oubliera celte page odieuse; mais pourquoi l’a-t-il écrite ici?
C’est, dit-on généralement, parce q u ’il est avant tout genevois,
c’est-à-dire membre d’une cité qui a une religion d’État, et où
nul ne peut être citoyen s'il n ’est calviniste. Et pourtant cette
page de Rousseau, je crois que pas un Genevois de son temps
ne l’eût écrite tout entière et, par exemple, son « sage et
modeste Abauzit » ne l’eût certainement pas signée. Sans doute,
en religion comme en politique, Rousseau s’inspire, et très lar­
gement, des idées et des préjugés genevois ; mais croit-on que
même les pasteurs genevois de ce temps auraient souscrit à cette
intolérance d’un nouveau genre qui se base, non sur la vérité,
mais seulement sur l'iitilité des dogmes qu’elle impose? Sans
méconnaître donc q u ’il traîne, à travers le Contrat social, un
bout de chaîne calviniste, je crois que c’est surtout le souvenir
(les cités antiques (que l’auteur; on le sait, avait sans cesse dans

�154

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

l’esprit), qui lui a dicté ses considérations sur la Religion civile;
c’est pourquoi il s’esl emporté, dans un excès de langage, jus­
qu’à infliger le bannissement el la peine capitale à ceux qui, à
l’exemple précisément d’Anaxagore ou de Socrate, « se condui­
raient comme ne croyant pas aux dogmes fixés par l’État. » Ce
qui prouve que Rousseau, lorsqu’il écrivait ce chapitre qu’on lui
a tant reproché, songeait bien aux cités antiques, c’est qu’il
commente lui-même en note son malencontreux passage par
cette anecdote : « César, plaidant pour Catilina, tâchait d’établir
le dogme de la mortalité de l’âm e; Caton et Cicéron, pour le
réfuter, ne s’amusèrent point à philosopher; ils se contentèrent
de montrer que César parlait en mauvais citoyen et avançait
une doctrine pernicieuse à l’Etat. »
Il est singulier q u ’un livre, qui passe couram m ent pour
« la Rible de la démocratie », et dans lequel Rousseau proclame,
après.les écrivains protestants des xvie et x v iic siècles (1),
avec plus d’autorité et d’éloquence qu’aucun d ’eux, la souve­
raineté du peuple, il est singulier, dis-je, que ce livre ne nous
donne pas une réponse péremptoire à la question que voici :
Rousseau a-t-il été démocrate ou aristocrate ? La question est
très controversée, et c’est par des textes précis de Rousseau
qu’on doit essayer de la résoudre. Il faut d’abord bien marquer
une distinction tout à fait essentielle que fait Rousseau entre ces
deux choses que l’on confond souvent à tort, car Rousseau, lui,
comme il a raison de l’assurer, ne « les a jam ais confondues » :
l’État et le gouvernement. L’Etat, être collectif, c’est « la volonté
générale », la volonté du peuple, c’est « le Souverain » ; Rous­
seau emploie indistinctement ces mots pour désigner le pouvoir
qui fait les lois ; le gouvernement, c’est le corps (intermédiaire
(1) S u r les é criv ain s p ro te s ta n ts p ré c u rs e u rs de R o u ssea u , on peut
c o n su lte r : J a n e t: Histoire de la Science politique (t. II, p. 1). P o u r les em prunts
de R ousseau à J u rie u v o ir : F a g u e t : Le d ix -liu iliim e siècle, p. 391. R. Lureau :
Les doctrines politiques de Jurieu, B ordeaux, 1904. O tto G ie rk e, dans un
sa v a n t ouvrage, « Jo h a n n e s A lth u siu s u n d d ie E n tw ic k lu n g d e r naturrechtlic h e n S ta atsth e o rie n », 2° é d itio n , B erlin 1902, a é tu d ié les o rig in e s e t l ’évolu­
tio n de ces deux idées : le Contrat et la Souveraineté p opulaire , e t m ontré en
p a rtic u lie r ce que do it R o u sseau , s u r ces deux p o in ts, à A lth u siu s q u ’il a
nom m é d ’a illeu rs dans ses Lettres de la M ontagne (III, 7)i

�LE CONTRAT SOCIAL

entre le Souverain et les sujets) qui exécute les lois ; ainsi le
peuple a le pouvoir législatif et le gouvernement n ’est jam ais
que « le ministre du Souverain ». Maintenant le Souverain
peut confier le gouvernement : à tout le peuple, ou à la plus
grande partie du peuple, et nous avons, non pas l’Etat, mais
le gouvernement démocratique. Ou bien le peuple resserre le
gouvernement entre les mains d’un petit nombre, et nous
avons le gouvernement aristocratique ; ou bien enfin il con­
centre le gouvernement dans les mains d’un magistrat unique
et nous avons la monarchie. Or, Rousseau est à la fois pour la
Souveraineté démocratique et pour le gouvernement aristocra­
tique; et c’est pourquoi, très conséquent avec ses définitions,
il écrit : « le meilleur des gouvernements est l’aristocratique, la
pire des souverainetés est l’aristocratique » (L. de la Montagne,
I, 6). Qu’est-ce donc que la pure démocratie pour Rousseau?
c’est le peuple faisant les lois et gouvernant, c’est le peuple
à la fois Souverain et gouvernement. Ce serait sans doute
là le gouvernement idéal — si le peuple savait se gouverner,
« et ne jamais abuser du gouvernement » ; mais Rousseau
entrevoit tant de difficultés et de dangers à mettre dans les
mains du peuple les deux pouvoirs, législatif et exécutif, qu’il
se rend bien compte q u ’un gouvernement si parfait ne convient
pas à des hommes : « S’il y avait un peuple de dieux, il se gou­
vernerait démocratiquement. »
On voit dans quel sens Rousseau n’est pas démocrate ; il ne
veut pas du peuple légiférant et gouvernant à la fois (1). Mais
ce qu’il veut, et inébranlablement, et jusqu’à repousser toute
»représentation », c’est le peuple faisant seul les lois dans ses
«assemblées », et, par là, restant le « S o u v e rain » ; et on voit
donc aussi dans quel sens, suffisamment large, Rousseau
est démocrate. Mais enfin l’est-il- au sens où de nos jours nous'
(1) C’est donc se tro m p e r a b so lu m e n t que de d ire : « P o u r R ousseau, il ne
s’agit plus ta n t de lim ite r le p o u v o ir S o u v erain du g o u v e rn e m e n t q u e de liv re r
le gouvernem ent à la n a tio n ... L’idéal de R ousseau, c ’est le g o u v e rn em en t
direct par le p euple. » (H e n ri Sée : L es idées p h ilo so p h iq u e s d u xvm " siècle et
la littérature p ré ré v o lu tio n n a ire , d a n s : la Synthèse historique, t. V II, 179).
C’est là con fo n d re « le g o u v e rn e m e n t» avec « le S o u v e ra in » , ce q u e n e fa it
jamais Rousseau. E n fa it, R o u sseau é ca rte fo rm e lle m e n t le gouvernement

direct.

�156

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

entendons ce mot? — Oui, si le mot peuple a pour lui le même
sens que pour nous; je veux d ire : si tous les habitants d’an
même pays sont, pour lui comme pour nous, des citoyens. Or, et
c’est là qu’est le nœud de la question, qu’entend-il par citoyen?
Il a devant les yeux, quand il écrit son Contrat, à la fois les
cités antiques et la république de Genève. Or, pour ce qui est (le
l’antiquité, nous savons, par exemple, à quel prix le peuple
grec était un peuple libre et c’est Rousseau qui va nous le dire:
«des esclaves faisaient ses travaux et sa grande affaire était sa
liberté. » Qu’est-ce à dire et que pense Rousseau d’une liberté
qui se paie si cher? Sa conclusion est hésitante, mais son hési­
tation même est grave et troublante : « Quoi 1 la liberté ne se
maintient qu’à l’abri de la servitude? peut-être» (III, 15). Mais
que vaut donc une liberté qui n’est pas pour tous, et que devient
la définition qu’il en a donnée lui-même : « la liberté ne peut
subsister sans l’égalité? »
Quant à la république de Genève, dont Rousseau s’inspire
plus directement encore que des cités antiques, q u ’esl-ce donc,
dans celte république, qu’un citoyen ? C’est encore Rousseau
qui va nous l’apprendre dans une note qu’il met au chapitre le
plus important de son ouvrage : Du pacte social. En s’associant
entre eux par un contrat, dit-il, les hommes forment une répu­
blique ou une cité ; et il faut bien se garder de confondre, comme
font les modernes, une ville avec une cité, et un bourgeois avec
un citoyen : «les maisons font la ville et les citoyens font la
cité. » Le mol citoyen exprime, non pas, comme chez les Français,
une vertu (le dévoùmenl au pays), mais un droit. « Quand
Rodin a voulu parler de nos citoyens et de nos bourgeois
(genevois), il a fait une lourde bévue en prenant les uns
pour les autres. M. d’Alembert ne s’y est pas trompé dans
son article Genève (de YEncyclopédie), et il a bien distingué les
quatre ordres d’hommes (même cinq en y comptant les simples
étrangers) qui sont dans notre ville et dont deux seulement (les
citoyens et les bourgeois) composent la république. Nul auteur
français, que je sache, n ’a compris le vrai sens du mot citoyen.))
A nous donc, lecteurs, de le bien comprendre, c’est-à-dire,

�LE CONTRAT SOCIAL

comme semble nous le recommander cetle noie, de le com pren­
dre comme on le comprend à Genève : à Genève où, sur 20.000
habitants au dix-huitième siècle, 2,000 seulement (citoyens et
bourgeois) jouissent des droits politiques et composent le peuple
souverain.
Mais alors le Contrat social va être pour la grande majorité
(comme à Genève), une parfaite duperie, puisque c’est en pure
perle que cette majorité « aliène tous ses droits à la commu­
nauté. » Elle donne tout et ne reçoit rien en échange ; et comment
Rousseau peut-il dire alors, pour justifier les clauses de son
Contrat : « on gagne l’équivalent de ce qu'on perd? » Oui, à ce
jeu un peu singulier imaginé par Rousseau et qu’on peut
appeler sans trop d’irrévérence « à cpii perd gagne», les citoyens,
mais les citoyens seuls, perdent, en entrant dans la cité, leurs
droits naturels, pour y gagner des droits «équivalents», car ils
«participent à l’autorité souveraine»; mais tous les autres, les
non-citoyens, ne « participent » q u ’à leur ruine.
Rousseau, c’est par trop clair, n’a pu vouloir cette absurdité.
Mais alors pourquoi, mêlant sans cesse ses emprunts à la
Constitution de Genève et sa théorie personnelle de l’Etat, nous
a-t-il, si j ’ose ainsi dire, dès le début de son livre, lancés sur
une fausse piste avec ses réflexions sur le mot citoyen ; et, au
moment où il va définir les droits du citoyen, pourquoi nous
a-t-il orientés vers un Etat où les citoyens sont bel et bien des
privilégiés? Mais enfin, s’il n’est pas citoyen comme on l’est
à Genève, que va être pour nous le citoyen du Contrat social?
« On ne saura jam ais, a-t-on dit, à ne pas avoir un doute, ce
que Rousseau entend exactement par le mot citoyen ;... jamais
Rousseau n’a dit : « par citoyens, j ’entends tout le monde » ; ou,
« par citoyen j ’entends l'homme investi du droit de cité». Deux
textes se rapprochent de cetle question (la note que j ’ai citée
tantôt du Contrat social et la dédicace du Discours sur l’iné­
galité) ; mais ils ne sont décisifs ni l’un ni l’autre et l’un (le
second), invite à conclure eii un sens contraire, de sorte que
l’hésitation subsiste (1). » — Oui bien, s’il n’y avait pas dans le
(1) E. F aguet : Rousseau penseur, 283.

�158

JF.AN-JACQUES ROUSSEAU

Contrat les textes que voici et qui me paraissent, sauf erreur,
décisifs : « Si, lors du pacte social, il s’y trouve des opposanls,
leur opposition n ’invalide pas le Contrat, elle empêche seule­
ment qu’ils n’y soient compris ; ce sont des étrangers parmi les
citoyens. Quand l’État est institué, le consentement est dans la
résidence ; habiter le territoire, c’est se soumettre à la souverai­
neté » (IV, 2). Sans doute Rousseau dit « se soumettre », et il
n’ajoute pas « participer » à la souveraineté ; mais l’un emporté
l’autre; car, non seulement dans sa pensée, mais dans ses textes
mêmes, l’un ne va pas sans l’autre : « se soumettre » au sou­
verain, c’est, d’après sa définition (I, 6), être sujet. Or, on
acquiert la qualité de sujet en même temps qu’on prend celle de
citoyen et par le même acte volontaire, qui est justement ce
« consentement » au Contrat dont il s’agit dans le passage cilé.
Rousseau dit, quand il est question de fonder le pacte social:
a à l’égard des associés, ils prennent collectivement le nom de
peuple et s’appellent en particulier citoyens, comme participants
à l'autorité souveraine et sujets, comme soumis aux lois de
l’État. » Si les simples habitants sont sujets, ils sont aussi par
définition même citoyens ; et voici enfin un texte qui me paraît
plus précis encore : « ces mots de sujet et de souverain sont des
corrélations identiques, dont l’idée se réunit sous le seul mot de
citoyen. » (III, 13). Ainsi Rousseau, et je ne veux pas dire ici :
tout Rousseau, mais seulement le théoricien du Contrai social
est démocrate au sens moderne du mot, puisque, d’une part, il
donne la souveraineté au peuple, et que le peuple, pour lui, c’est
l’ensemble des habitants d’un pays.
Comment donc a-t-il pu se dire « aristocrate » ? C’est (qu’on
se rappelle sa distinction entre l’Étal et le gouvernement) parce
qu’il ne parlait, en se disant aristocrate, que du gouvernement :
« dans le Contrat social, je n’ai jam ais approuvé le gouverne­
ment démocratique » (à d’Ivernois, 31 janvier 1767). Ce qu’il y
approuve, en effet, c’est, des trois sortes d’aristocraties (natu­
relle, élective et héréditaire), la seconde, l’aristocratie élective
qui est « le gouvernement le meilleur » (III, 5) — et pourquoi
cela? parce que c’est le gouvernement de Genève, et, parce que

�ht-:

co n trat

social

159

le Contrat social est un livre genevois. Il ne l’est pas entière­
ment, et j ’y reviendrai tout à l'heure ; niais il est genevois, et
par son inspiration première, et dans certaines parties essen­
tielles de l’organisation de l’État, telle que la formule Rousseau.
On ne parle d’ordinaire que d’une façon générale et, ce me sem­
ble, assez vague, de cel apport genevois au Contrat social. Je
voudrais préciser un peu, par quelques exemples, ce que j’appel­
lerais volontiers, chez l’auteur du Contrat, l’obsession de
Genève. On verra que ce qui nous apparaît tout d’abord, dans
tel passage du Contrat, comme une idée chimérique, ou encore
comme une conséquence purement logique du système, est au
contraire le plus souvent le souvenir précis de telle institution
genevoise particulière ou de telle revendication des bourgeois
de Genève contre l’aristocratie ; et, dès lors, le passage prend
vie, car nous passons de la métaphysique à l’histoire et nous
pouvons, à ce qui nous paraissait une chimère ou une impos­
sibilité, appliquer ce mot de Rousseau qui concerne justement
le peuple assemblé : « de l'existant au possible la conséquence
me paraît bonne » (III, 12).
Rousseau, du reste, loin de dissimuler ce q u ’il emprunte à
Genève, s’en fait gloire : d ’abord au début de son Contrat où,
tout lier d’être « né citoyen d’un État libre », il se dit « heureux,
toutes les fois qu’il médite sur les gouvernements, de trouver,
dans ses recherches, de nouvelles raisons d ’aimer son pays » ;
ensuite et surtout dans ses Lettres de ta Montagne (I, 6), où il
termine le résumé q u ’il vient de faire du Contrat social par
celle déclaration expresse: « que pensiez-vous, Monsieur, en
lisant celle analyse courte et fidèle de mon livre ? vous disiez
en vous-même; « voilà l’histoire du gouvernement de Genève ».
C’est ce qu’ont dit à la lecture du même ouvrage (le Contrat) tous
ceux qui connaissent votre Constitution . . . J ’ai pris votre Cons­
titution, que je trouvais belle, pour modèle des institutions poli­
tiques. » Il la trouve belle, parce qu’il l’embellit; et, notons-le,
il l’embellit parfois naïvement, inconsciemment (comme il a
fait dans la Dédicace du second Discours et dans la Lettre à
d'Alembert), parce qu’il voit de loin Genève et le gouvernement

�160
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU

genevois, el aussi parce que la Genève à laquelle il songe, c’est
la Genève de son enfance, c’est-à-dire, la Genève des temps
passés, les mœurs et l’esprit public s’étant complètement trans­
formés dans la cité calviniste au cours du dix-huitième siècle.
Mais il lui arrive aussi d’embellir sciemment le gouvernement
el les pratiques gouvernementales de Genève : c’est qu’il veut
par là montrer à ses concitoyens combien leur gouvernement
s’éloigne de l’idéal qu’il trace ; et alors son panégyrique n’est
qu’une satire déguisée : c’est pourquoi, à l’éloge de la Constitu­
tion de Genève que j ’ai cité plus ha u t et qui termine son résumé
du Contrat dans les Lettres de la Montagne, il a ajouté ces mots ;
« cette Constitution, toute bonne qu’elle est, n’est pas sans
défaut ; on pouvait prévoir les altérations qu’elle a souffertes, la
garantir du danger qu’elle court aujourd’hui. J ’ai prévu ce dan­
ger (dans le Contrat) , je l’ai fait entendre, j'indiquais des pré­
servatifs » : ainsi, dans ses chapitres du Contrat, sur o l’abus du
gouvernement et sa pente à dégénérer », et sur « les moyens de
prévenir les usurpations du gouvernement ». Le gouvernement
« abuse », par exemple, quand il « usurpe » le pouvoir souve­
rain ; et un des « moyens » de prévenir ses usurpations, c’est
d’exiger (entendez : du gouvernement de Genève) « des assem­
blées (du peuple) fixes et périodiques, que rien ne puisse abolir
ni proroger, tellement q u ’au jour m arqué le peuple soit légiti­
mement convoqué par la loi » (III, 13). Mais ces assemblées du
peuple, qui sont « l’égide du corps politique, ont été, de tout
temps, l’horreur des chefs. » Je le crois bien ; dès que le peuple
s’assemble, dit expressément l’auteur du Contrat, « toute juri­
diction du gouvernement cesse et la puissance exécutive est
suspendue. » (III, 13) Quoi donc ! pendant tout le temps que le
peuple délibère, il n ’y a plus de gouvernement ! voilà une
théorie singulière el singulièrement dangereuse pour la sécurité
publique.
Comment dont est-elle venue à l’esprit de Rousseau, puis­
que, dit avec raison un comm entateur du Contrat, « elle n’esl
pas exigée par son système ? » Et ne sachant à quoi la rattacher,
le commentateur ajoute « qu’elle fait songer à l’institution

�LE CONTRAT SOCIAL

monarchique des lits de justice (1). «Peut-être ; mais Rousseau,
lui, a songé à toute autre chose : il a songé à ces défenseurs
des droits de la bourgeoisie genevoise qui depuis longtemps
soutenaient « q u ’aussitôt que le peuple est assemblé, toutes
les lois sont suspendues » ; et même que « le souverain
dissout entièrement le gouvernement chaque fois qu’il doit le
compléter par voie d’élection. » L’un d’eux, Micheli du Crest(2)
va jusqu’à affirmer que le souverain peut, en toute occasion,
supprimer les lois. — Oui, reprendra Rousseau, même les lois
fondamentales : « en tout état de cause, dit-il, un peuple est tou­
jours maître de changer ses lois, même les meilleures. » (II, 12).
Ce n’était pas là l’opinion de l’aristocratie qui détenait le gou­
vernement à Genève, mais c’était bien la prétention séculaire du
parti bourgeois, dont était Rousseau ; de sorte qu’en proclamant,
comme il l ’a fait si hautement dans le Contrat, l’omnipotence du
peuple souverain, qui fait et défait les lois, il a, dit excellem­
ment un auteur suisse, « incarné un des instincts les plus pro­
fonds de l’âme genevoise (3). »
Aussi bien, si la souveraineté populaire est l’âme du Contrat
social, c’est parce que la souveraineté du Conseil général, com ­
posé de tous les citoyens et bourgeois, était le fondement même
de la Constitution genevoise, telle qu’elle avait été, non pas
créée, mais définitivement arrêtée par l’Acte de Médiation de
1738 ; de sorte q u ’on a parfaitement résumé ces rapports étroits
du Contrat avec la république de Genève quand on a dit avec
(1) Beaulavon : D u C o n t r a t s o c i a l , 1903, 258. De m êm e E sm ein : « c’é ta it
appliquer à la s o u v e ra in e té p o p u la ire le m êm e p rin c ip e p a r lequel, en l'ap ­
pliquant à la so u v e ra in e té ro y a le , on e x p liq u a it, d a n s l ’a n cien d ro it fran ç a is,
les effets du lit de ju s tic e . » E l é m e n t s d e D r o i t c o n s t i t u t i o n n e l f r a n ç a i s e t
comparé, 1903, p. 191.
(2) Micheli d u C re st e t L en iep s, am i de R ousseau, a v aien t fo rm é, c o n tre
l’ordre établi à G enève p a r le rè g le m e n t de M édiation de 1738, to u t u n p lan
de réform es d é m o c ra tiq u e s e t ce p la n a été exposé d a n s l ’ouvrage de M icheli :
a Supplication à L . L. E. E . de Z u ric h e t de B erne », Bâle, 1745. Ja c o b V e rn et,
dans sa ju d ic ie u s e « L e ttre d ’u n c ito y e n » d it (et M. E . R itte r lu i d o n n e r a i­
son): « ç a été u n g ra n d m a lh e u r p o u r n ous q u e M. R ousseau, tro p a m i du
sieur Lenieps à P a ris , a it a d o p té to u te s ses idées ; son C o n t r a t s o c i a l n ’e st
qu’une th éo rie g é n é ra le p o u r s e rv ir de base à ce sy stèm e. »
(3) Vallette : R o u s s e a u g e n e v o i s , 185.
11

�162

JEAN-.TACQUES ROUSSEAU

une grande précision : « le Contrat social esquisse un système
politique idéal de l’État basé sur la constitution genevoise élar­
gie et développée dans le sens des revendications théoriques de
la bourgeoisie. »
Et c’est bien pour cela que Genève, et Genève seule, a brûlé
le Contrat social. Tandis qu’à Paris le Parlem ent s’était borné à
condamner YEmile, à Genève le procureur général Tronchin,
en ses conclusions devant le Petit Conseil, relève vertement,
dans le Contrat social, les passages précisément que j ’ai cités, et
qui ont effrayé l’aristocratie : « Ces assemblées périodiques, expres­
sément proscrites par nos lois, et qui rendraient la liberté plus
accablante que la servitude même, ne peuvent en être regardées
que comme le délire » ; et il s’indigne encore contre celte dange­
reuse tendance de l’auteur du Contrat à prendre les magistrats
« pour des instruments que les peuples peuvent toujours chan­
ger ou briser à leur gré. » Je raconterai plus loin en détail la
condamnation de Rousseau par le Petit Conseil ; j ’ai voulu seu­
lement indiquer ici pourquoi le sort du Contrat social n’avait
pas été le même à Genève q u ’à Paris : on n ’avait pas, à Paris,
les mêmes raisons qu’à Genève, de s’en inquiéter. On se borna
à en défendre l’entrée dans le royaume et nous voyons qu’au
mois de juillet 1762, Grimm ne l’a pas encore lu ; or, il était
imprimé depuis le mois d'avril.
Est-ce donc que Rousseau, comme on le dit souvent, n’avait
vraiment écrit son livre que pour Genève et pour les petits
Etats comme Genève ? Là-dessus écoutons-le lui-même : « Les
grandes nations, dit-il expressément dans son Troisième
Dialogue, ont pris pour elles ce qui n’avait pour objet que les
petites républiques. » Soit; mais alors pourquoi se flalte-l-il,
dans une lettre à Rey du 7 novembre 1761, d’avoir rédigé un
code « pour tous les temps ? o Comment accorder ces deux
ambitions contraires? peut-être par ce petit mot conciliateur
qu’il a adroitement glissé dans ses Confessions, et que je sou­
ligne : « Je voyais que tout cela me menait à de grandes
vérités utiles au bonheur du genre humain, mais surtout à celui
de ma patrie. » (Conf. II, 9). Pourquoi donc n’a-t-il pas distin-

�LE CONTRAT SOCIAL

163

gué, dans son livre, ce qui convient au genre hum ain de ce qui
ne convient qu’à sa patrie ? Dans le Contrat, comme dans l'Émile,
on ne voit pas toujours, parce qu’il ne l’a pas dit nettement,
et peut-être parce qu’il ne l’a pas toujours vu clairement
lui-même, le but précis qu’il poursuit, et il a ouvert ainsi
la porte aux plus graves malentendus et aux plus fâcheuses
interprétations. En 1795, VAlmanach des gens de bien publia un
Dialogue des morts entre Rousseau et Malesherbes. Dans ce
Dialogue, Rousseau sans doute a raison de dire des Terroristes :
« Ils ne m ’ont pas compris. » Mais Malesherbes n’a pas tort non
plus de lui répliquer : « S’ils ne vous ont pas compris, à qui la
faute? que ne vous faisiez-vous comprendre ? »
Quel fut, à son apparition, le succès du Contrat social ? on ne
s’empressa guère de le lire ; ce qui put chagriner, mais non pas
surprendre Rousseau, qui reconnaissait lui-même, au moment
où l’ouvrage était sur le point de paraître, qu’il ne l’avait
écrit «que pour les savants » ; et il ajoutait : « la matière est
ingrate et propre à peu de lecteurs. » (à Rey, 4 avril 1762).
Il écrivait encore, quand l’ouvrage avait paru : « Jusqu’ici il n’est
pas plus question de cet ouvrage que s’il n ’existait pas. Je vous
avoue que je suis pour vous (Rey, l’imprim eur) dans de grandes
alarmes sur le succès ; ce n ’est pas ici un roman que tout le
monde puisse lire et je tremble que vous n’ayez que trop hasardé
d’en faire deux éditions » (à Rey, 23 avril 1762).
C’est une erreur, et assez répandue (1), de croire que le Contrat
social fut très lu au dix-huitième siècle et qu’il exerça une grande
inlluence. Je constate qu ’on ne s’est guère appliqué à le réfuter,
(1) Ainsi : « la c é lé b rité de R o u ssea u e t son œ u v re e n tiè re , la p a ssio n
ardente et co n te n u e q u 'o n se n t en m a in t passage du C o n t r a i a s s u rè re n t à ce
petit traité d u d r o it p o litiq u e non se u le m e n t la p lu s g ra n d e vogue i m m é d i a t e ,
mais l’inlluence la p lu s g é n é ra le e t la p lu s p e rs is ta n te j u s q u ’à la lin d u dixhuitième siècle » (R eaulavon, d u C o n t r a t s o c i a l , 71). De m êm e : « Le C o n t r a t
social ne fut q u ’u n e p r o te s ta tio n c o n tre l’a ncien régim e, où il y a p lu s de
rancune encore q u e de rê v e. C om m e te l, on c o m p re n d l ’e f f e t q u ’i l d u t p r o ­
duire d è s s o n a p p a r i t i o n , q u a to rz e a n s a p rè s l ’E s p r i t d e s L o i s » (B eudant : Le
droit i n d i v i d u e l e t l ’É t a l , 1891, p. 167). E t en co re : « Le C o n t r a t s o c i a l de
ilousseau d e v ait e x erc er, d è s l e s p r e m i è r e s a n n é e s d e s o n a p p a r i t i o n , u n e
inlluence p ro fo n d e q u e le te m p s n ’a pas affaiblie. » (B ry ; L ’I n f l u e n c e d u
Contrat s o c i a l d e R o u s s e a u ) . M ém oire lu a u C ongrès des Sociétés sa v a n te s :
Bulletin du C om ité des tra v a u x h is to riq u e s e t scientifiques, 1898, p. 23).

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JEAN-JACQUES ROUSSEAU

comme on fera pour l'Émile ; Mgr de Beaumont, dans le fameux
portrait de Rousseau qu’il, a mis au début de son Mandement,
flétrit tous ses ouvrages, depuis le premier Discours jusqu’à
l'Emile, mais ignore complètement le Contrat (1).
L’ouvrage est court, mais c’est, qu’on me passe le mot, un vrai
casse-tête ; et, de tout temps, le grand public a rendu l’ouvrage
plus court encore en ne le lisant point. Il paraît long au lecteur
sérieux, car il faut, pour le comprendre (et encore!) le lire très
attentivement et le relire ; et c’est en tête de tous les chapitres
que Rousseau eût pu écrire la phrase qu’il a mise au début
de l’un d ’eux : « J ’avertis le lecteur que ce chapitre doit être
lu posément et que je ne sais pas l’art d’être clair pour qui ne veut
pas être attentif. » (III, 1) Mais on a beau faire attention et sans
cesse revenir sur ses pas pour expliquer tel passage par tel
autre, on ne parvient pas toujours à préciser ni à accorder entre
elles les idées de l’auteur. P a r exemple, et pour m ’en tenir
à quelques idées essentielles, Rousseau est franchement despotiste, et l’on a eu raison de dire qu’il n’a fait que transférer la
souveraineté du prince au peuple (2) et quelle souveraineté!
absolue, inaliénable et infaillible. Et pourtant il affirme très
haut l’indépendance du citoyen, et lui dénie le droit de
s’aliéner à un maître : « renoncer à sa liberté, c’est renoncer
à sa qualité d’homme. » Mais alors sauvegardons jalousement
celte liberté individuelle en lim itant les pouvoirs du Souve­
rain : c’est à quoi il a songé (car toutes les objections qu’on
lui peut faire, on peut croire qu’il les a prévues et que, quand il
n’y a pas répondu, même par quelque subtilité, c’est qu’il n'y
avait pas moyen d’y répondre). Il a donc songé à limiter les pou­
voirs exorbitants qu’il donne au Souverain, ce qui est le seul
(1) M. M ornet d it q u e d a n s 400 catalogues de b ib lio th è q u e s d a té s de 1762 à
1780, il a u n e seule fois re n c o n tré le Contrat social (Morceaux choisis de
R ousseau, avec une In tro d u c tio n , D id ier, p. 54).
(‘2) On lit, dans u n « M ém oire s u r les É ta ts-G é n é ra u x » p u b lié en 1788 : » I,e
tie rs e st le p e u p le ; le p e u p le e st l’É ta t lu i-m ê m e ; d a n s le p e u p le réside la
to u te -p u issa n c e n a tio n a le ; p a r lu i to u t l’É ta t d o it e x iste r. » Ce sont là, dit
S o r e \ ( l ' E u r o p e c l l a R é v o l u t i o n f r a n c 1,222), les fo rm u le s de B ossuet retour­
nées p a r un d isciple de R o u ssea u ; e t l’a u te u r, d ’A n tra ig u e s, q u i é ta it alors un
fougueux d ém o crate, se ra plu s ta rd u n fougueux ro y a liste .

�LE CONTRAT SOCIAL

165

moyen de sauver ies droits de l’individu, et il écrit : « tout ce que
chacun aliène, par le pacte social, de sa puissance, de ses biens,
de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage
importe à la comm unauté » (11,4). Mais, car tout est là, qui
fera le départ de ce qui importe et de ce qui n’importe pas à la
communauté, c’est-à-dire, de ce qu’il faut laisser au citoyen et
de ce qu’il faut donner à l’État? C'est l’État lui-même et lui seul :
«le Souverain seul est juge de cette importance. » Et nous voilà
ramenés et livrés sans défense à l’arbitraire et au despotisme de
l’Etat. Mais que va devenir alors «ce droitncdiire/dont les citoyens
doivent jouir en qualité d'hommes » et qu’il a si expressément
reconnu? (II, 4). Il espère le sauver par une distinction nouvelle
(car il s’escrime, et d’ailleurs il excelle, à distinguer et à subti­
liser) : « tous les services que le citoyen peut rendre à l’État, il
les lui doit, dès que l’État les demande ; mais le Souverain, de son
côté, ne peut charger ses sujets d ’aucune chaîne inutile à la com­
munauté. » Et pourquoi ne le peut-il pas ? « parce qu’il ne peut
pas même le vouloir. » Comment cela? parce que la volonté de
l’État étant, comme on sait, la volonté de tous, celte volonté ne
peut pas aller contre elle-même, c’est-à-dire contre le bonheur
de tous et donc « elle est toujours (et comme forcément) droite. »
Je connais pourtant un de « ces droits naturels dont les citoyens
doivent jouir en qualité d’hommes », qui est, dans le Contrat
social, impudemment violé par « la volonté toujours droite de
l’État » : c’est la liberté religieuse. Rousseau sans doute proclame
ce droit en termes parfaits : « chacun peut avoir telles opinions
(religieuses) qu’il lui plaît, sans qu’il appartienne au Souverain
d’en connaître; car, comme il n’a point de compétence dans
l’autre monde, quel que soit le sort des sujets dans la vie à
venir ce n’est point son affaire, pourvu qu’ils soient bons
citoyens dans celle-ci. » Voilà qui va bien, seulement il faut être
avant tout « un bon citoyen » : or, c’est, paraît-il, ce que n ’est
jamais un chrétien, surtout s’il est catholique. Rousseau réédite
ici, et prend à son compte, les développements connus de Bayle
sur cette question : une société de vrais chrétiens est-elle possi­
ble ? et, après avoir affirmé que le christianisme ne prêche que

�166

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

servitude et dépendance, il conclut qu’on ne peut pas même
parler « d’une république chrétienne, parce que chacun de ces
deux mots exclut l’autre » ; et, au nom de la volonté générale,
« qui ne peut errer», il nous impose, comme on sait, sa religion
civile.
C’est, je l’ai dit, parce qu’il avait les yeux fixés sur les cités
antiques, qui, a-t-il dit lui-même, « ne distinguaient point leurs
dieux de leurs lois », que Rousseau a sacrifié la liberté reli­
gieuse à l’unité de l’Etat. C’est, de même, parce qu’il comprenait
la liberté comme la comprenait l’antiquité (la participation de
tous à l’Etat), qu’à la liberté politique et, pour ainsi dire, collec­
tive des anciens, il a trop sacrifié les droits modernes de l’indi­
vidu (1). Sans nul doute, la liberté politique est la garantie des
droits individuels ; mais c’est mal la garantir elle-même que de
briser, comme fait Rousseau, les énergies individuelles et de les
dissoudre dans une collectivité où elles ne se retrouveront plus
qu’à l’état d’atomes, tous parfaitement égaux et parfaitement
inertes ; car la vie, même en politique, c’est la différence et c’est
l’inégalité : mais Rousseau avait le culte, et j ’ai presque envie
de dire qu’il avait la folie de l’égalité. Cet homme, si inégal aux
autres hommes, en grande partie parce qu’il leur était supérieur,
avait, et c’est peut-être là le plus surprenant de ses paradoxes, la
manie de vouloir que tous les hommes fussent égaux et en toutes
choses : égaux en droits, ce qui n’est que juste ; égaux, ou, du
moins, aussi peu inégaux que possible en richesse, ce qui, sauf
les restrictions nécessaires, peut encore se défendre, l’égalité des
droits étant un vain mot si l’on n ’a pas les moyens de défendre
ses droits. Mais que ferons-nous de l’inégalité des talents? il la
faut proscrire, comme antisociale au premier chef; si Rousseau,
(1) « C’e st u n e e r r e u r sin g u liè re e n tre to u te s les e rre u rs hu m ain es (et
R ousseau p a rta g e a it c ette e rre u r e t l’a propagée), q u e d ’a v o ir c ru q u e dans les
cités a n cien n e s l’h o m m e jo u is s a it de la lib e rté . 11 n 'e n a v a it p a s m êm e l’idée.
Il ne c ro y a it pas q u ’il p û t e x is te r de d ro it v is-à -v is de la c ité e t de ses dieux
(c’e st la d o c trin e m êm e de R ousseau). Le g o u v e rn e m e n t s’a p p e la to u r à tour
m o n arc h ie , a ris to c ra tie , d é m o c ra tie ; m a is a u c u n e de ces révolutions ne
d o n n a aux h o m m e s la vraie liberté, la liberté individ u elle. A voir des droits
p o litiq u es, vo ter, n o m m e r des m a g istra ts , p o u v o ir ê tre a rc h o n te , voilà ce
q u ’on ap p elait la lib e rté ; m ais l’h o m m e n ’en é ta it p a s m o in s asservi à l’État i
(com m e chez R ousseau). (F u ste l de C oulanges : La Cité antique, 1. III, ch. XVIII).

�LE CONTRAT SOCIAL

167

on le sait, condamne les arts et les lettres, c’est parce q u ’ils
naissent « d’une mauvaise source » q u ’ils ne font que « grossir »,
el cette source justement c’est « le désir de se distinguer des
autres ». Reste l’inégalité suprême, l’inégalité morale, qui met
une distance infinie entre un homme et un autre. Ici le moraliste
qu’est Rousseau (et aussi l’homme sensé), hésite et se trouble,
mais le logicien le pousse et l’égalitaire conséquent semble l’em­
porter, car il écrit cette phrase, qu’il n ’y a pas lieu sans doute
de prendre tout à fait au sérieux, qu’il faut citer pourtant, parce
qu’elle montre combien profondément était enracinée en lui
cette passion de l’égalité et à quels excès elle pouvait l’en­
traîner : « dans un Etat bien constitué, tous les citoyens sont si
bien égaux, que nul ne peut être préféré aux autres comme le
plus savant, ni même comme le plus habile, mais tout au plus
comme le meilleur : encore cette dernière distinction est-elle
souvent dangereuse, car elle fait des fourbes et des hypocrites. »
(Préface de Narcisse). Ainsi, suivant cette doctrine, dans un
« Etat bien constitué », comme à Athènes, un rustre n'aurait
peut-être pas tout à fait tort de bannir Aristide, car, après tout,
il n’est pas bon que cet Aristide, q u ’il n’a d’ailleurs jamais vu,
on l’entende partout appeler le juste.
Cette histoire, que Rousseau avait certainement lue dans son
Plutarque, nous prouve que l’am our de l’égalité n’est pas tou­
jours (ce qu’il est d ’ailleurs souvent dans Rousseau), l’amour
de la justice. On sait de quels accents passionnés Rousseau
raconte la première injustice dont il fut, dit-il, victime dans
son enfance : chez le pasteur Lambercier, son cousin Bernard
et lui sont punis durem ent pour une faute qu’ils n’ont pas com­
mise et, la nuit, dans leur lit, se dressant sur leur séant, ils se
mettent à crier de toutes leurs forces : carnifex! ce fut chez
Rousseau le premier éveil de sa passion pour la justice. Plus
tard, dans le Contrat, il fait dater l’avènement de la justice, dans
le coeur de l’homme, de la naissance de la société, et c’est au
nom de la justice sociale qu’il proclame l’égalité de tous les
citoyens. Pourtant, à y regarder de près, de très près si l’on
veut, n’y a-t-t-il pas chez lui, dans ce besoin effréné d’égalité,

�168

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

autre chose que l’amour de la juslice? Il y a, si j ’ose m ’exprimer
ainsi, le cousin Bernard; je veux dire qu’au « souvenir profond
de sa première injustice », s’est ajouté le souvenir de la première
inégalité dont il ait souffert : au sortir de chez M. Lambercier,
les deux cousins, qui jusque-là avaient été « inséparables, car
l’amitié remplissait leur cœur », se virent de plus en plus rare­
ment, et Rousseau a pris soin de nous dire pourquoi : « je suis
persuadé que sa mère contribua beaucoup à ce changement. Il
était, lui, un garçon du haut ; moi, chétif apprenti, je n’étais
plus qu’un enfant de Saint-Geruais (quartier populaire à
Genève). Il n’y avait plus entre nous d'égalité, malgré la nais­
sance; c’était déroger que de me fréquenter » (Conf. I, 1). Qui
ne sait quelle peine peuvent causer à des enfants, et à des
enfants impressionnables comme Jean-Jacques, certaines humi­
liations inattendues? voilà, en tous cas, comment fut révélée
pour la première fois à Rousseau, par la rupture d’une très
tendre amitié, la dure « inégalité des conditions. » Plus tard,
quand il écrira, contre celte « inégalité », son second Discours,
et, plus tard encore, quand il avouera à Maleslierbes, ce que
crient d’ailleurs toutes ses œuvres : « j’ai une violente aversion
pour les états qui dominent les autres, je hais les grands », on
ne se trompera guère en faisant dater de sa première enfance
cette « aversion si violente » ; toujours nous retrouverons le
Genevois du bas, du quartier Saint-Gervais, qui ne pourra s’em­
pêcher de jeter, partout où il passe et séjourne, vers les gens
du haut, un regard « de haine » — et d’envie. Car, pourquoi ne
pas le dire crûment, c’est bien l’envie qui est au fond de tout
amour exagéré de l’égalité, et c’est aussi l’envie qui est, comme
on sait, le vice secret des démocraties égalitaires. Pourquoi, par
exemple, dans la démocratique Athènes, cet Aristide, dont j’ai
évoqué tout à l’heure le souvenir, fut-il exilé? « Le peuple, nous
dit Plutarque, souffrait impatiemment ceux dont la réputation
et la gloire dépassaient la commune mesure. Les habitants de
l’Allique se rassemblèrent de toutes parts dans la ville et ils
condamnèrent Aristide à l’ostracisme, cachant, sous une crainte
affectée de la tyrannie, l’envie qu’ils portaient à sa gloire. »

�LE CONTRAT SOCIAL

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Celui que tourmente la passion de l’égalité, c’est naturelle­
ment les gens du haut qu’il regarde et dont il veut être l’égal ;
el il risque Tort d ’oublier, dans ses rêves égalitaires, ceux qui
sont plus bas que lui : c’est ce qui est précisément arrivé à
Rousseau dans son Contrat social. On trouve dans ce petit livre
bien des choses — surtout quand on les y cherche ; mais il y a
une chose qu’on a le droit d’y chercher, et qu’on n ’y trouve pas.
Voilà un livre écrit pour fonder l’égalité des droits politiques
parmi les hommes, un livre dans lequel l’auteur a cherché à
donner à ses concitoyens « des notions plus justes de la liberté »
(Conf. II, 9), ce qu’il a vu dans un voyage à Genève (1754) ne
l’ayant pas satisfait ; comment donc se fait-il que, lorsqu’il
parle de ces 18.000 Genevois (sur 20.000) qui n’ont aucun droit
politique, il ne réclame pas en leur faveur ce dont il jouit luimême (avec 2.000 privilégiés) : le droit d’être citoyen et de se
dire, comme il le fait avec tant de fierté au début de son livre,
« membre du Souverain ? » Il trouve tout simple qu’à Venise la
noblesse seule ait des droits politiques et que la bourgeoisie de
Genève (dont il est), représente le patriciat vénitien. Or, les natifs
(descendants, à Genève, d’étrangers admis au droit d’habitation)
« n’ont même pas tous les avantages de l’égalité civile ; ils ne
sont que tolérés » par les citoyens et les bourgeois de Genève ;
ce qui faisait dire à Voltaire qu’ils ressemblaient « à ces
poissons volants qui, hors de l’eau, sont mangés par les oiseaux
de proie et, dans l’eau, sont dévorés par les gros poissons (1). »
Les préjugés de classe ont fait taire celte fois chez Rousseau
les sentiments de justice — et d’humanité : je ne puis retenir ce
dernier mot, quand je songe à la Dédicace grandiloquente du
second Discours à la République de Genève, dédicace où Rous­
seau trouve la constitution de son pays « excellente et dictée par
la plus sublime raison » (les Natifs ne la trouvaient pas si
sublime), et où, faisant l’éloge des magistrats de Genève, il
« les trouve autant au-dessus des autres magistrats qu’un peuple
libre, et surtout celui qu’ils ont l’heur de conduire, est, par ses
(1) Voir H e n ri F a z y : L es C onstitutions de la République dé Genève, 1890.
p. 112.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

lumières et sa raison, au-dessus de la populace des autres Étals.»
Populace 1 Voilà donc comment l’orgueilleux « citoyen de
Genève» désigne le bon peuple'de France dont il est l’hôte!
Mais alors il nous reste une dernière question, et non la moins
intéressante, à résoudre ; c’est celle-ci : Rousseau a-t-il vrai­
ment aimé le peuple, a-t-il été démocrate par le cœur ?
J ’ai dit tantôt que l’auteur du Contrat social était démocrate,
mais non pas tout Rousseau : c’est qu’il faut bien distinguer les
exigences logiques du Contrat des sentiments personnels de
Rousseau. Logiquement, je l’ai montré, il est obligé, dans le
Contrat, de donner à tous, avec les charges, les bénéfices du pacte
social ; et son État, s’il est équitable, ne peut être que démocra­
tique. Mais si le théoricien du Contrat est démocrate, tout au
contraire l'homme qu’est Rousseau est aristocrate, on, d’un ternie
qui me paraît plus exact et que j ’expliquerai, il est foncièrement
bourgeois ; et il y a là comme une nouvelle et dernière opposi­
tion entre l’auteur du Contrat et l’homme qui s’est mis tout
entier dans ses autres œuvres. Dans son beau chapitre sur
Rousseau (1), M. Lanson écrit: «il n ’y a, quoi qu’on dise, rien
de sophistique à faire sortir le socialisme de l’individualisme et
il n’y a aucune contradiction entre le Contrat social et le tem­
pérament de Rousseau. Au contraire, théoriquement et logique­
ment, l’enchaînement est réel et nécessaire. La dissolution des
groupes naturels ou artificiels qui, contenant l’individu et se
contenant les uns les autres sont enfin contenus dans l’État, est
le triomphe de l’individualisme, et, du même coup, replaçant
l’individu dans la situation hypothétique d’où sort le Contrat
social, ne lui laisse d’autre ressource que le despotisme de tous
sur chacun, le socialisme d’État (2)? » C’est parfaitement vrai,
mais à une condition : c’est qu’on reste à l’intérieur du Contrat
social ; il n ’y a aucune contradiction, mais, au contraire, filia(1) Histoire de la littérature française, 1895, p. 776.
(2) B ru n e tiè re , a u c o n tra ire de M. L a n so n , e stim e, en u n e p h ra s e sibylline,
q u e « le socialism e de R o u sseau n ’e st q u e le moyen de son individualism e. »
[Manuel de littérature, 336). S in g u lie r m oyen de fa ire trio m p h e r l'indivi­
d u alism e q u e de sacrifier l ’in d iv id u )à l’o m n ip o te n ce de l ’É ta t e t son origi­
n a lité à la c h im ère de l’ég alité u n iv erselle I

�LE CONTRAT SOCIAL

171

lion logique, entre l'individu du Contrat et l’omnipotence de
l’Etat; car l’individu, dans le Contrat, n’appartient plus à aucun
groupe et reste seul, dépouillé de tous ses droits, en lace de
l’Etat tout puissant. Mais il y a bel et bien contradiction en Ire
l’individu du Contrat et l’individu qu’étail Rousseau, et n’est-ce
pas d’ailleurs ce dont convient M. Lanson quand il ajoute plus
lias: « l’inconséquence, c’est de pousser l’individualisme en
deux sens aussi différents que le sont la Nouvelle-Héloïse et le
Contrat. » Or, l’individualisme de la Nouvelle-Héloïse, c’est
précisément l’individualisme et « le tempérament » même de
Rousseau; et ce tem péram ent était, comme je suis en train de
le démontrer, le tempérament d’un bourgeois, et d’un bourgeois
de Genève, très lier de son titre et très attaché à ses préroga­
tives; et celles-ci, étant des privilèges, font de lui une manière
d’aristocrate. Ce qui a contribué à le faire prendre pour un
« plébéien » (et Brunetière s’est toujours obstiné à l’appeler
ainsi), c’est q u’il était fils d’horloger; mais entendez-le expliquer
lui-même ce qu’était la profession de son père: «il y a une
grande différence entre nos artisans et ceux des autres pays ; un
horloger de Genève est un homme à présenter partout; un hor­
loger de Paris n ’est bon qu’à parler de montres. » Sans doute, un
horloger de Genève, et notamment le père de Rousseau, a de la
lecture; mais enfin quel est son rang dans la société? Rousseau
encore va nous le dire : « Partout le riche est toujours le premier
corrompu, le peuple suit, l’état médiocre (et il veut dire: le moyen
état, la bourgeoisie) est atteint le dernier. Or, chez nous, l’état
médiocre est l’horlogerie » ( Troncliin, 27 novembre 1758) (1).
(1) On vo it q u e , d a n s ce passage, R o u sseau d istin g u e n e tte m e n t le peuple
de la b o u rg eo isie, d o n t il e st. O n d it : « d e rriè re lu i, d a n s son a sc en d a n ce , il
ne peut m o n tre r q u e des h o rlo g e rs, u n m a ître à d a n se r, u n ta n n e u r, u n p e tit
libraire, u n m a rc h a n d de v in . » E t on en c o n clu t que « d a n s c ette Genève
républicaine, où l’o rg u e il de la n aissan ce n ’est pas in c o n n u , il n ’est q u ’un
plébéien. » (M. M asson, R o u ssea u e x p liq u é p a r Je a n -J a c q u e s : Revue des Cours
cl Conférences, 28 m a i 1908'. Je ra p p e lle ra i donc q u e : « R o u sseau e st u n
enfant des classes m oyennes de la société genevoise ; il a p p a rtie n t p a r to u te
son ascendance à de tr è s b o n n e s e t a n cien n e s fa m ille s...... e t m êm e sa fam ille
avait quelq u es a tta c h e s avec la société a ris to c ra tiq u e ... Son p ère, Isaac
Rousseau, a v ait e u , de sa m ère, 1500 florins et sa m ère, S uzanne B e rn a rd ,
était à la tê te de 18.000 flo rin s de G enève, ce qu i, en ce te m p s-là , d a n s une

�Ce titre de bourgeois de Genève, Rousseau l’a, en 1754, lors de
son séjour dans sa cité natale, reconquis ou plutôt racheté ; et
il peut dire, comme l’autre, « qu’il en a reçu quittance », car il
l’a payé dix-huit florins, c’est là sa « taxe des gardes » ; moyen­
nant quoi, il a eu le droit d’assister au Conseil général extraor­
dinaire du 21 juillet qui a reçu le serment du syndic Pierre
Mussard, lequel est même un peu son parent. Durant ce séjour
à Genève qui a duré quatre mois, il a renoué, nous le savons,
de vieilles amitiés ; déjà célèbre, il s’est vu fêté et, comme il dit
lui-même, « caressé » partout ; dans ce milieu bourgeois, qui est
le sien, parmi toutes les sympathies qui allaient à lui et dont il
a été si ému et si flatté, il a senti renaître en lui ses souvenirs et
se raviver ses sentiments genevois »; bref, il est rentré à Paris
plus « citoyen de Genève » que jam a is; et cela est fort impor­
tant, car il n’a encore écrit aucune de ses grandes œuvres : dans
toutes, on retrouvera quelque chose, je ne dis pas seulement du
Genevois, mais du bourgeois genevois. S’il oublie, par exemple,
dans le Contrat social, de réclamer, comme l’exigeait l’esprit
démocratique du livre, des droits politiques pour les 18.000
Genevois (les natifs), qui en sont privés, c’est parce qu’il ne
tient nullement à se dépouiller de ses privilèges en faveur de
cette « populace » ou, comme il dira encore, de ces gens qui à
v i l l e é c o n o m e e t d e m œ u r s s i m p l e s , é t a i t u n j o l i d e n i e r . » (E u g . R i t t e r : L a
e t l a j e u n e s s e d e J.-J. R o u s s e a u , c l i a p . V I I) . I l n e f a u t p a s o u b lie r
e n f in q u e l 'h o r l o g e r i e « c o n s t i t u a i t à G e n è v e u n e v é r i t a b l e a r i s t o c r a t i e o u v r iè r e
q u e r e s t r e i g n a i t le n o m b r e l i m i t é a u s s i b i e n q u e l a q u a l i t é d e s e s m e m b r e s ...
L e s n a t i f s , p a r e x e m p l e , n e s o n t a d m i s à l ’a p p r e n t i s s a g e q u e p a r t o l é r a n c e et

fa m ille

m oyennant une

a u to r is a tio n . L e m a ître h o rlo g e r e s t à la fo is u n o u v r ie r et
L ’h o r l o g e r g e n e v o i s n ’e s t p a s u n o u v r i e r o r d i n a i r e e t il a
p l e i n e m e n t c o n s c i e n c e d e c e t t e s u p é r i o r i t é . I l e s t f ie r d e s a p r o f e s s i o n , d e son
m i l i e u , d e s a s i t u a t i o n d a n s l ' É t a t . . . P r e s q u e r i e n d e c e q u i s e p a s s a i t , se
d i s c u t a i t e t s e p r é p a r a i t à G e n è v e d a n s l ’E t a t , d a n s l ’E g li s e e t d a n s l ’A c a d é m ie
e lle - m ê m e , n e r e s t a i t s a n s é c h o , s a n s c o n t r e - c o u p e t s a n s c r i t i q u e d a n s l ’a te ­
un p e tit p a tr o n ..

l i e r a r i s t o c r a t i q u e e t d i s c u t e u r d ’u n h o r l o g e r g e n e v o i s t e l q u ’I s a a c R o u s s e a u .»
( V a lle tte : J.-J. R o u s s e a u g e n e v o i s , c h a p . I .) . S a n s d o u t e « le s é g a r e m e n t s de
j e u n e s s e o n t f a i t m a r c h e r R o u s s e a u d a n s l a b o u e . , , e t il s ’e s t l a i s s é d é c h o ir
( c e q u e j e n ’a i g a r d e d 'o u b l i e r ) , m a i s il é t a i t n é b o u r g e o i s . » ( E . R i t t e r , ibicl,,
169). E t il s ’e n f é l i c i t a i t : « L e s g u e u x s o n t m a l h e u r e u x p a r c e q u ’i l s so n t
t o u j o u r s g u e u x ; le s r o i s s o n t m a l h e u r e u x p a r c e q u ’i l s s o n t t o u j o u r s r o i s . Les
é t a t s m o y e n s , d o n t o n s o r t p l u s a i s é m e n t , o f f r e n t d e s p l a i s i r s a u - d e s s u s et,
a u - d e s s o u s d e s o i. » { N o u a . H é l . , V , 7 , n o te ) .

�L E C O N T R A T S O C IA L

Genève composent « le peuple le pins abject » ; tandis que celte
bourgeoisie, dont il fait partie, « elle est la plus saine partie de
la république » (Lettres de la Montagne, II, 9). Et pourquoi cela?
parce que les bourgeois sont indépendants, étant à peu près
égaux en fortune ; ils ne sont pas, comme la populace, « assez
bas pour n’avoir rien à perdre », et c ’est eux aussi qui font face
au pouvoir pour le maintien des lois.
Si Rousseau méprise ainsi le bas peuple de Genève — et d’ail­
leurs, — c’est parce q u ’il est convaincu que, lorsqu’il éclate
dans un Etat de ces « troubles internes », dont il a si profondé­
ment horreur, c’est que les puissants et les riches s’appuient
toujours, pour usurper le pouvoir et violer les lois, « sur la popu­
lace abrutie et stupide » ; et même, en tout temps, comme, en
tout pays, tout le mal vient de ce qu’il y a des gens qui ont trop
et d’autres qui n’ont pas assez, et que ceux-ci sont toujours prêts
à se vendre à ceux-là. Est-ce, dit-il dans cette même Lettre de la
Montagne, « dans ces deux extrêtnes-qu’on doit chercher l’amour
de la justice et des lois? c’est par eux toujours que l’Etat dégé­
nère : le riche tient la loi dans sa bourse et le pauvre aime mieux
du pain que la liberté. » Pour aimer donc et défendre la liberté,
et aussi, car c’est une même chose pour le citoyen de Genève,
pour aimer et défendre la patrie, il ne faut pas être de ceux « qui
sont assez bas pour n ’avoir rien à perdre » ; mais il est bon, et
cela même faisait partie du serment qu’avait prêté jadis Didier
Rousseau, le fondateur de la famille, quand il avait été reçu
bourgeois de Genève, d’avoir « maison, prés et vignes selon ses
facultés dans le territoire de la République (1) » ; le vrai citoyen
doit avoir son champ et le sol de la pairie en même temps à
défendre ; et alors vienne l’envahisseur, c'est le propriétaire
à la fois et le patriote qui se dressera devant lui : barbants
lias segeles ! Le meilleur mobile d’un gouvernement, a-t-il
dit, non sans éloquence, c’est l’amour de la patrie et « cet
amour se cultive avec les champs (2);;.
(1) E . R i t t e r : L a f a m i l l e e t l a j e u n e s s e île R o u s s e a u , 24.
(2) P r o j e t d e c o n s t i t u t i o n p o u r l a C o r s e , 112. O n p e u t d i r e q u ’e n g é n é r a l a u
Xviii” s iè c le p a t r i o t e e t p r o p r i é t a i r e s o n t à p e u p r è s s y n o n y m e s . A p r è s

�JE A N -J A C Q U E S R O U S S E A U

Telle est la conception que Rousseau se faisait du citoyen d'un
pays libre ; et cette conception, il me semble qu’il ne pouvait pas
ne pas l’avoir : partout dans ses œuvres, ce qu’il prêche, c’est le
retour à la terre et la vie aux champs ; car « la condition natu­
relle à l’homme est de cultiver la terre et de vivre de ses fruits. »
(N. Hél., V, 2). Ce qui fait, dit-il, la force et la richesse et la
moralité d’un pays, c’est l’agriculture et toutes les qualités,
physiques et morales, de l’agriculteur ; la vraie vie, et la plus
utile à l’Etat, c’est celle qu’on mène à la campagne, quand « on
est son propre fermier » (2mc Préface de la Nonv. Hél.) Voyez-le
donner sa Constitution à la Corse : il y aura trois classes (encore
un souvenir du bourgeois de Genève, jaloux de m aintenir les
rangs) : les citoyens, puis les patriotes et, au bas de l’échelle,
les aspirants. Ne seront patriotes que ceux « qui auront quelque
fonds en propre indépendamment de ceux de leur femme » ; et,
pour être citoyen, il faudra avoir à la fois « une habitation à soi
et un fonds de terre. » Surtout pas de grands biens : la fortune
et le luxe corrompent à la lois le riche et le pauvre et, ce qui ne
manque pas de justesse, les font « dépendants les uns des
autres ». N’ayez parmi vous, dira-t-il aux Polonais, « ni million­
naires ni mendiants », ce qui revient à dire : ayez des bourgeois,
parce q u ’ils seront exempts et « des goûts frivoles que donne
l’opulence » et « des vices attachés à la misère » ; cet état moyen
est le meilleur pour eux et aussi pour la république, car « ils
mettront leurs soins et leur gloire à bien servir la patrie. »
(Gouvernement de Pologne, XI).
Et ils seront heureux : « ils trouveront leur bonheur dans
R o u s s e a u , v o ic i c e q u e d i t s u r c e p o i n t V o l t a i r e : « Q u ’e s t - c e d o n c q u e la
p a t r i e ? n e s e r a i t - c e p a s p a r h a s a r d u n b o n c h a m p d o n t le p o s s e s s e u r , logé
c o m m o d é m e n t d a n s u n e m a i s o n b i e n t e n u e , p o u r r a i t d i r e : C e c h a m p , c e lle
m a i s o n s o n t à m o i ; j ’y v is s o u s l a p r o t e c t i o n d e s l o i s q u ’a u c u n t y r a n ne
p e u t e n f r e i n d r e . Q u a n d c e u x q u i p o s s è d e n t , c o m m e m o i , s ’a s s e m b l e n t p o u r
l e u r s i n t é r ê t s c o m m u n s , j ’a i m a v o i x d a n s c e t t e a s s e m b l é e ; j e s u i s u n e p a r tie
d e la c o m m u n a u té , u n e p a r tie d e la s o u v e r a in e té ; v o ilà m a p a tr ie . » (D i c t i o n ­
n a i r e p h i l o s o p h i q u e , a r t i c l e p a i r i e ) . E t v o ic i c e q u e d i t D i d e r o t : « Il e s t c o n s ­
t a n t p o u r t o u t h o m m e q u i p e n s e q u e c e lu i q u i n 'a n u l l e p r o p r i é t é d a n s l’É ta t,
o u q u i n ’y a q u ’u n e p r o p r i é t é p r é c a i r e , n ’e n p e u t j a m a i s ê t r e u n b o n c ito y e n .
E n e ffe t, q u ’e s t- c e q u i l ’a t t a c h e r a i t à u n e g lè b e p l u t ô t q u ’à u n e a u t r e ? » ( l . e l l r e
s u r l e c o m m e r c e d e l u l i b r a i r i e . Œ u v r e s , é d i t . A s s é z a t, l. x v m , p . 29).

�LE CONTRAT SOCIAL

leur devoir. » Rousseau, lui, nous savons ce qui l’eût rendu
pleinement heureux : c ’est « la petite maison rustique, la mai­
son blanche avec des contre-vents verts, avec une basse-cour,
une étable, un potager et un joli verger » ; c’est là, ai-je besoin
de le dire, le rêve d’un bourgeois ; et c’est aussi le souvenir, de
plus en plus doux et attendrissant avec l’âge, de ses chères
Charmettes : une maison très logeable, avec une vigne audessus, un verger au-dessous, et des prés pour l’entretien du
bétail. On sait qu’il a mis en tête du livre des Confessions con­
sacré aux Charmettes un vers fameux d’Horace ; mais ce qu’il
dil au passé, il aurait pu le dire avec plus de raison encore au
futur : hoc erit in volis. Ce qu’il regrettera toujours, ce que
partout il appellera de ses vœux dans sa vie vagabonde et
inquiète, c’est le modus agri non ita magnus, c’est &lt;&lt; le petit
ménage champêtre » des Charmettes. Ainsi Émile, devenu
homme, « ne voudra pour tout bien qu’une métairie; Sophie et
mon champ, et je serai riche » (Émile, V).
Ce qu’il rêvait pour lui-même, Rousseau souhaitait que l’État
le donnât à tous : une modeste aisance, avec quelques lopins de
terre ; c’est à-dire de quoi être heureux et vertueux ; car, on n ’est
l’un et l’autre que si l’on est à l’abri, aussi bien du luxe qui
corrompt, que de la misère qui avilit; et l’État alors est fort et
prospère parce que c’est sur les mœurs que l’État repose bien
plus que sur les lois.
Rousseau sait par son Plutarque, et aussi par l’histoire de son
pays, par exemple, par l’exploit glorieux de l’Escalade, que,
contre l’ennemi du dehors, les meilleurs remparts de la cilé sont
les poitrines de citoyens libres et qui méritent de l’être; et
contre les ennemis du dedans, contre les factieux et les traîtres,
la meilleure défense de la république, c’est encore des mœurs
pures, le désintéressement, la frugalité, la fierté des caractères ;
c'est ce qu’il dit aux Corses et c’est ce qu’il répète aux Polonais.
Mêlant sans cesse, comme l’avaient fait les Anciens, et plus que
ne l’a fait aucun Moderne, la morale à la politique, et donnant
partout la première comme fondement à la seconde, Rousseau,
en maint endroit de ses œuvres, développe et enflamme à la fois

�176

J E A N -J A C Q U E S R O U S S E A U

la pensée profonde, mais, comme d’ordinaire, un peu brève et
froide, de Montesquieu, que le principe des démocraties est la
vertu. Dans son Contrat social, après avoir énuméré les trois
sortes de lois fondamentales, celles qui règlent : les rapports du
Souverain à l’État, les rapports des citoyens entre eux et les
rapports des citoyens aux peines criminelles, Rousseau ajoute
avec une éloquente justesse : «A ces trois sortes de lois il s’en
joint une quatrième, la plus importante de toutes, qui ne se
grave ni sur le marbre ni sur l’airain, mais dans les cœurs des
citoyens ; qui fait la véritable constitution de l’E ta t; qui prend
tous les jours de nouvelles forces; qui, lorsque les autres lois
vieillissent ou s'éteignent, les ranim e ou les supplée, conserve
un peuple dans l’esprit de son institution et substitue insensi­
blement la force de l’habitude à celle de l’autorité. Je parle des
mœurs, des coutumes, et surtout de l’opinion ; partie inconnue
à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les
autres ; partie dont le grand législateur s’occupe en secret,
tandis qu’il paraît se borner à des règlements particuliers, qui ne
sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naître,
forment enfin l’inébranlable clef. » (Contrat social., II, 12).
Mais pour avoir ces citoyens, dévoués de cœur et d’âme à
l ’État, il faut que l’intérêt de l’État se confonde avec leur intérêt ;
il faut, comme je l’ai dit plus haut, q u ’ils aient à défendre leurs
propres biens en même temps que le sol d e là patrie: «la pro­
priété, qui est le vrai fondement d e là société civile, est aussi le
garant des engagements du citogen ; car si les biens ne répon­
daient pas des personnes, rien ne serait si facile que d ’éluder les
devoirs et de se moquer des lois. » (Economie politique). Faisons
donc, puisque cela importe au salut même de l’État, que chaque
citoyen soit propriétaire ; mais comment y arriverons-nous?
C’est la question, si controversée, du Socialisme de Rousseau.
Quand on discute cette question, on procède généralement
ainsi : on commence par citer les plus célèbres passages de Rous­
seau contre la société, la propriété et l’inégalité des conditions;
puis, se demandant quelles conclusions pratiques Rousseau
a tirées de ses théories subversives, on montre sans peine que

�L E C O N T R A T S O C IA L

ses conclusions, timides on vagues, ne répondent pas du tout à
ce que devait faire attendre, ou faire craindre, la témérité de ses
prémisses ; et l’on conclut que, hardi seulement dans ses atta­
ques contre la société, mais hésitant et se dérobant même dès
qu’il s’agit, et c’est pourtant l’essentiel, de désigner les moyens
tle réformer celle société, Rousseau, en définitive, s’il est socia­
liste, ne peut être qu’un socialiste bien inoffensif (1). C’est, sans
vouloir d’ailleurs entrer dans tous les détails, la méthode
inverse que je suivrai dans celte rapide discussion, parce que,
au rebours de ce qui a lieu pour tous les théoriciens du socia­
lisme, ce sont ici les déclamations qui importent, tandis que les
conclusions pratiques, les réformes proposées, je ne dirai pas
seulement qu’elles ont moins d’importance, mais je dirai qu’elles
ne comptent pas, puisque personne ne les lit. Qui donc sait,
en effet, ou qui s’inquiète de savoir, à l’exception des érudits,
que, voulant donner une constitution à la Corse, Rousseau se
préoccupe sagement d ’accommoder cette Constitution à leur
caractère et à leur pays ; qu’il leur recommande d’aller vivre
aux champs, et de payer en denrées plutôt qu’en argent (en argent
corrupteur!) leurs dépenses et même leurs impôts; et que,
pour fermer l’île au plus grand des fléaux, à ce que Rousseau
exècre et maudit par desssus toutes choses, le luxe, il ne doit y
avoir dans l ’île aucun carrosse; les femmes seules et les ecclé­
siastiques pourront se servir de chaises à deux roues ; mais
pour les laïques, ils iront à pied ou à cheval « à moins q u ’ils
ne soient estropiés. »
Pour ce qui est de la Pologne et de ce qui lui convient le
mieux, on doit avant tout agir sur les enfants par une bonne
éducation nationale; sans doute, il faudra affranchir les serfs,
mais progressivement et avec mille précautions ; « craindre
leurs vices et leur lâcheté # et, donc, attendre, pour affranchir
leurs corps, qu’on ait affranchi leurs âmes. Au reste, l’égalité
des biens est impossible et l’on tâchera seulement d’en rappro(1) A in si p r o c è d e n t , p a r e x e m p l e ,
xvm e s i è c l e , 1895)
R o u s s e a u , 1909).

12

et

R odet

{L e

A n d ré

C o n tra i

L ic h te n b e rg e r
so cia l

et

lé s

{Le s o c ia l is m e a u

id é es

p o litiq u es

de

�178

J E A N -JA C Q U E S R O U S S E A U

cher la classe noble ; mais surtout on combattra chez les nobles
le goût du luxe en donnant tout au mérite et à la vertu. — Quand
on a énuméré ces réformes et d’autres aussi modestes, et qu’on
a ajouté, ce qui est vrai, que Rousseau, de tempérament très
pacifique, redoute par dessus tout les bouleversements et les
révolutions, a-t-on le droit de conclure, comme on fait, que
Rousseau ne fut en somme, ni un socialiste ni un révolution­
naire ? On aurait ce droit-là, si Rousseau n’avait pas émis, sur
la société et la propriété, des théories générales et écrit des
déclamations qui sont autrement importantes que ses réformes
particulières ; car si ses réformes n’ont intéressé personne, pas
même peut-être les Corses et les Polonais, à qui il les avait pro­
posées, en revanche ses déclamations ont été lues de tous el il
n’est même pas exagéré de dire qu’elles ont fait le tour du
monde et que, grâce à leur entraînante éloquence, elles sont
immortelles.
A coup sûr, il serait tout à fait injuste de rendre Rousseau
responsable de toutes les folies commises en son nom : un écri­
vain, en général, ne répond pas de tous ses disciples. Seule­
ment, qu’on ne l’oublie pas, il s’agit ici d’un écrivain politique;
or, si, en choses littéraires, un auteur n’est pas tenu de prévoir
les sottises qu’on lui fera dire, en matière politique et sociale,
il doit se préoccuper des conséquences, j ’enlends des consé­
quences logiques qu’on pourra tirer de ses principes et de ses
doctrines, parce qu’ici tout est de conséquence et tout même
est à redouter, Catilina étant toujours à nos portes. Qu’un
auteur, par exemple, comme Rousseau, je ne dis pas : s’emporte
par hasard, mais s’acharne dans toutes ses œuvres à démontrer,
et avec quel feu d’éloquence et quel luxe d’arguments ! que la
cause de tous nos maux et l’origine de tous nos malheurs, c’est
la société, n’aura- t-on pas le droit de reprocher à cet auteur que
sa guerre sans trêve à la société aboutisse naturellement à
l’anarchie ? El qu’est-ce donc qu’un libertaire peut ajouter a
ceci : « l’homme est né libre et partout il est dans les fers », si
ce n’est ceci, qui en est le corollaire : brisons donc toutes les
chaînes sociales pour reconquérir notre liberté native.

�LE CON TRA T

S O C IA L

179

Ces conséquences de ses doctrines, je ne dirai pas seulement
que Rousseau était trop bon logicien pour ne pas les voir, mais
encore qu’il les a très bien vues — puisqu’il s’est appliqué par­
tout à les atténuer ou à les masquer dans ses conclusions et dans
ses notes. Mais que sert de mettre dans une note qu’on n’a pas
eu l’intention « de détruire la société », ou encore qu’on ne songe
pas à « anéantir le tien et le mien » ? le lecteur ne retient pas,
s’il les lit, ces notes prudentes, mises après coup, tandis qu’il
relient fort bien, parce qu’il a lu, comme elles ont été écrites,
avec émotion, les lignes du texte dont les notes avaient pour but
d’adoucir la violence : « les fruits sont à tous et la terre n ’est à
personne ! » On ne manque guère, quand on cite ce passage
fameux de Rousseau contre l’établissement de la propriété, de le
mettre en parallèle avec la pensée bien connue de Pascal sur le
même objet, et de faire remarquer, pour la justification de
Rousseau, que la pensée de Pascal, comme l’avait déjà dit
Chateaubriand dans son Génie du christianisme (3n,e Partie,
livre II, chap. 6) « est exprimée avec une tout autre énergie ».
Mais la pensée de Pascal (1) n ’est q u ’une réflexion, jetée en
passant, sur les misères sociales auxquelles il faut bien se rési­
gner, tandis que la phrase de Rousseau est pleine de menaces
contre le premier qui osa enclore un terrain, et elle résonne à
nos oreilles comme un bris de clôture : « que de crimes, de
guerres et d’horreurs n ’eût point épargnées au genre hum ain
celui qui, arrachant les pieux, eût crié à ses semblables :
gardez-vous d ’écouter cet imposteur 1 »
Et enfin si Rousseau n’a osé, il est vrai, proposer que des
remèdes bien timides et insuffisants à celle inégalité des condi­
tions dont il a tant souffert, n’est-il pas par contre incontestable
que son œuvre tout entière respire la haine des classes, une
haine qui, si elle le rend trop souvent lui-même haïssable, le
fait aussi, tant il est sincère, à la fois éloquent et redoutable ?
Or, l’amour éperdu de l’égalité, l’ambition de refondre la société
(1) O n c o n n a î t l a p e n s é e d e P a s c a l : « C e c h i e n e s t à m o i, d i s a i e n t c e s
pauvres e n f a n t s ; c ’e s t l à m a p l a c e a u s o le il ; v o ilà le c o m m e n c e m e n t e t
l’image d e l ’u s u r p a t i o n d e t o u t e l a t e r r e . »

�180

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sur un modèle idéal, la haine des classes enfin, tout cela, si ce
n ’est certes pas tout le socialisme, et encore moins tous les
socialismes, n’est-ce pas pourtant le ferment même de tout
socialisme ? Que d ’ailleurs les recettes diverses proposées çà et
là par Rousseau, non seulement ne s’accordent pas, mais le
plus souvent jurent avec ses revendications, c’est une chance
nouvelle de survie pour celles ci ; car si les premières avaient
découlé des secondes, elles auraient, comme tant de recettes et
de panacées sociales qui ont été abandonnées les unes après
les autres, entraîné dans leur ruine les principes dont elles
auraient été la conclusion logique; mais toutes les formules
lapidaires et toutes les déclamations enflammées de Rousseau,
n’ayant pas été entamées et discréditées par des conséquences
pratiques que Rousseau n’a pas déduites, gardent tout l’attrait
redoutable des revendications imprécises et des utopies sociales
qui ne concluent pas. Il me semble donc qu’on peut dire, en
résumé, que Rousseau n ’a pas eu de doctrine socialiste arrêtée,
mais qu’il a l’âme profondément socialiste et que, par les
révoltes, par les accents passionnés et émouvants de son génie,
il est le plus grand précurseur des révolutionnaires et des socia­
listes modernes fl).
Il est heureusement quelque chose de plus dans ses œuvres
politiques et sociales : si celles-ci, en effet, nous intéressent et
parfois, dans leurs plus éloquents passages, nous émeuvent
encore, c’est parce qu’il y a, dans ces passages, et donc aussi
dans le cœur de Rousseau, outre la haine des grands — et la
haine seule nous eût rebutés et éloignés de lui, — un sentiment
qui lui fait plus d’honneur, dont j ’ai parlé déjà, mais sur lequel je
n’ai pas dit mon dernier mot : l’amour ardent de Injustice. Rien,
(1) B ru n e tiè re v e u t e x p liq u e r (Manuel de l’histoire de la littérature fran­
çaise, 1896, p . 336) « c o m m e n t il se fa it que, ta n d is q u e le s u n s voient dans
R ousseau l ’a n cê tre d u socialism e ré v o lu tio n n a ire , les a u tre s le lo u e n t d’avoir
p ris com m e b a se solide l’in d é p e n d a n c e d u m oi. » C’e st, d it-il, « qu’on a
m éconnu le c a ra c tè re de sa d ia le c tiq u e — ou de sa rh é to riq u e , lequel est
d ’e x p rim e r é lo q u e m en t des p a ra d o x e s agressifs, p o u r en a tté n u e r aussitôt
les c o n sé q u en c es.» N on, p e rso n n e n e m é c o n n a ît le c a ra c tè re de cette rhéto­
riq u e ; m ais il n e suffit p a s de la c o n n a ître , il fa u t a u ssi la ju g e r.

�LE CONTRAT SOCIAL

on le sait, n'était plus injuste, au dix-lniitième siècle, que la
condition du peuple en lace des grands : entre le luxe des riches,
relativement peu nombreux, et la misère des petites gens qui
peuplaient les campagnes, ou déjà s^entassaient dans les grandes
villes, le contraste était tel qu’il devait émouvoir tout cœur
généreux. Il faut bien savoir que, lorsque Rousseau trouve
injuste el « contre nature qu’une poignée de gens regorge de
superflu, tandis que la multitude affamée manque du néces­
saire », il y a là plus qu’une belle phrase, il y a un cri de
légitime révoile devant l’affligeant spectacle qu’offrait la France
d’alors, spectacle qui peut se résumer justement en ces deux mots:
en haut luxe el folles dépenses, en bas misère et famine. On
voyait, en ce temps, devant la magnifique colonnade du Louvre,
une foule de petits fripiers qui étalaient en plein vent leurs
sordides guenilles et la splendeur de l’édifice ne faisait que
mieux ressortir la misère de ces loqueteux. Splendeur el misère,
ce contraste était l’image de la France sous Louis XV. « La
France, dit Sismondi, présentait alors le contraste le plus
étrange. La vraie nation, celle qui habitait les provinces, était
réduite à un état de souffrance, de pénurie, d’oppression, qu’elle
n’avait jamais connu même dans les siècles de la plus grande
barbarie. La France, au contraire, que connaissaient les étran­
gers, celle qui se m ontrait à Paris, à Versailles et dans plusieurs
grandes villes, était plus brillante, plus enjouée qu’aux beaux
temps du règne de Louis XIV. Dans les campagnes la taille et
la gabelle écrasaient l’agriculture. A Paris, au contraire, d’im­
menses richesses circulaient parmi les fermiers-généraux et
tous les financiers. »
Précisément ce « contraste » entre les riches et les pauvres,
entre les grandes villes et les campagnes de France, c’est là le
thème favori, inépuisable, de Jean-Jacques, c ’est comme son
cheval de bataille dans la guerre sans trêve q u ’il fait à la société
de son temps. Grâce aux singuliers hasards de sa destinée, il
avait fréquenté chez ces richissimes fermiers-généraux, et il
s’était assis à la table de ces paysans, écrasés par la taille, dont
parle Sismondi. Il a pu dire, avec raison, dans la première
12»

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ébauche de ses Confessions : « J ’ai connu lous les élats, j ’ai vécu
dans lous, depuis les plus bas jusqu’aux plus élevés, exceplé le
Irône, dînant quelquefois le matin avec le prince, soupant le
soir avec des paysans. » S’il n’est pas du peuple par sa naissance,
la pauvreté l’en a rapproché; et il a vu de si près les misères du
peuple et la morgue des grands seigneurs que les expériences de
sa vie expliquent, en une nature si passionnée, et excusent en
partie, cette colère contre les puissants et les riches cpii ne
désarme jamais. Nous ne lui rendons pas toujours justice : à la
lecture de ses véhémentes apostrophes contre la société de son
temps, nous croyons bien souvent qu’il ne fait que déclamer,
alors qu'il est sincèrement ému : ce n ’est plus sa rhétorique qui
parle, c’est son cœur ulcéré qui se souvient. Q u’on me permette
un ou deux exemples. Jerappellerai seulement, parce que le récit
en est connu de lous, ce paysan aux environs de Lyon chez
lequel il eut- tant de peine à trouver du pain bis et du vin, parce
qu’il « cachait son vin à cause des aides et son pain à causede la
taille. » Ce fut là, dit Rousseau, avec un peu d’exaltation, mais
son impression dut être profonde, « le germe de celle haine
inextinguible qui se développa depuis dans mon cœ ur contre les
vexations qu’éprouve le malheureux peuple et contre ses oppres­
seurs. » Voici encore, dans son Discours sur l’Inégalité, un court
passage, où nous sommes tentés de voir une de ces déclamations
comme il n’y en a que trop, dans ce Discours, mais qui n ’est cer­
tainement qu’un amer souvenir. Dans ses courses vagabondes,
Rousseau avait vu « ces campagnes abandonnées et ces terres
en friche », dont il parle, et il avait souvent rencontré, chemi­
neau lui-même, « sur les grands chemins, ces malheureux
devenus mendiants ou voleurs. »
Plus tard, arrivé à Paris et perdu dans la foule obscure, ce
qu’il va nous peindre, encore q u ’avec colère, c’est ce qu’il a vu
de ses yeux et dont il a pàti lui-même : « Qu’un homme de
considération vole ses créanciers ou fasse d’autres friponneries,
n ’est-il pas toujours sûr de l’im p u n ité ? ... que ce même homme
soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur
aux innocents qu’il soupçonne... La foule l’incommode-t-elle,

�.

LE CONTRAT SOCIAL

183

il fait un signe et tout se range ; ... cinquante piétons seraient
plutôt écrasés q u ’un faquin oisif retardé dans son équipage; —
que le tableau du pauvre est différent ! toutes les portes lui sontfermées, même quand il a droit de les faire ouvrir, et si quel­
quefois il obtient justice, c’est avec plus de peine qu’un autre
n'obtiendrait grâce ; si sa pauvre charrette verse, loin d’être
aidé par personne, je le tiens heureux s’il évite en passant les
avanies des gens lestes d’un jeune duc. » (De l'économie poli­
tique). Ce n ’est pas là un simple morceau oratoire ; c’est un
tableau de Paris, et des m œurs de Paris dont les aventures
même de Rousseau pourraient au besoin attester la vérité; cette
justice, que le pauvre a tant de peine à obtenir, ces portes qu’il
aurait droit de se faire ouvrir, mais qui lui restent obstinément
fermées, c'est l’histoire de l’ancien secrétaire de M. de Montaigu, éconduit de porte en porte, lundis qu’il demande justice
contre son ambassadeur. Quant à ces équipages qui écrasent
les piétons et continuent leur chemin, rien n’était plus fréquent
alors dans les rues de Paris, comme nous l’apprennent les
chroniqueurs du temps : lorsque certain molosse, à la descente
de Ménilmonlant, courant devant le carrosse du convie de
Saint-Fargeau, renversera et blessera Jean-Jacques, qui est
alors un vieillard, M. le comte ne s’inquiétera du blessé que le
lendemain de l’accident et quand la rumeur publique lui aura
appris que ce pauvre diable est le « grand Rousseau. » En 1792,
Chain fort se plaira encore à répéter : « Je ne croirai pas à la
Révolution, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
écraser les passants. »
On connaît ce beau passage du livre IV de l’Emile qui com­
mence ainsi : « C’est le peuple qui compose le genre hum ain ; ce
qui n’est pas peuple est si peu de chose que ce n’est pas la peine
de le compter. » Ayons donc pitié du peuple, ayons même pour
lui du respect, parce que c’est en lui l’espèce humaine que nous
respecterons ; songeons, en effet, que l’humanité « est composée
de la collection des peuples et que, quand tous les rois et les
philosophes en seraient ôtés, il n’y paraîtrait guère. » Pourquoi
faut-il qu’au cours de ce passage, comme partout où il parle du

�184

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pauvre, Rousseau ne puisse se tenir de le comparer et de
l’opposer au riche? il est vraiment incapable de plaindre l’un
sans invectiver l’autre, et l’on dirait parfois qu’il n’aime le
peuple qu’en haine des grands seigneurs. Il n ’est pas exagéré
de dire que d’un bout à l’autre de son œuvre, il ne décolère pas
contre les riches. Dans sa fureur contre eux, il s’emporte à
écrire des choses comme celles-ci : « Quant un hom m e est riche,
ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le publie en jouit aussi.
Dans le premier cas, il vole aux autres ce dont il se prive, dans
le second cas, il ne leur donne rien... Celui qui mange dans l’oi­
siveté ce qu’il n’a tpas gagné lui-même le vole. Un rentier, que
l’État paye pour ne rien faire, ne diffère guère, à mes yeux, d’un
brigand qui vit aux dépens des passants. » Il a beau croire à
une vie à venir où les premiers seront les derniers; il a beau
rencontrer sur son chemin, et pour son bonheur, de « bons
riches;;, tels que les Luxembourg, le prince de Conti, mylord
Maréchal, qui le comblent de bontés, rien n’y fait : il ne peut
pardonner aux riches leurs richesses et sa pauvreté.
Cette haine des grands, qui lui volent sa place au soleil ou,
comme il ne craint pas de l’écrire à M'ne de Francueil, « qui lui
volent le pain de ses enfants» (20avril 1751), elledalechez lui de
très loin, de sa jeunesse errante et nécessiteuse, peut-être même
de son enfance humiliée et abandonnée, et l’on peut dire que
maintenant elle fait partie de son tempérament et qu’elle est
dans son sang. Voyez comme il se peint lui-même sous les
traits de ce jeune homme expatrié qui rencontre le Vicaire
savoyard et qui lui dévoile « ses sentiments et son caractère. Ce
qu’il y avait en moi, confesse-t-il, d é p lu s difficile à détruire,
était une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre
les riches et les heureux de ce monde, comme s’ils l’eussent été
à mes dépens, et que leur prétendu bonheur eûL été usurpé sur
le mien. » {Emile, IV). C’est cette « aigreur » et « cet orgueil &gt;»
qu’on sent trop quand il parle de sa pauvreté; il prend je ne
sais quel amer et hautain plaisir à se draper dans son manteau
de Diogène. Michelet a très bien senti tout cela quand il lui
reproche son « ostentation de pauvreté. » Certes, ajoute-t-il,

�LE CONTRAT SOCIAL

185

« Rousseau était pauvre, mais Diderot n ’était pas plus riche et
il n’en parle jam ais. Ce ne sont pas armes courtoises que de
faire sans cesse appel à la haine et à l’envie, de se proclamer
pauvre. » (Histoire de France, XVI, 56).
Ce même Michelet a critiqué aussi, du point de vue qui nous
occupe en ce moment, le système d’éducation de l'Emile : « c’est
un morne désert. Point de famille, ni père ni mère (sinon pour
l'allaitement). Rien de plus éloigné du sentiment du peuple. »
(Nos fils, 439). Dans Em ile Rousseau, comme on sait, ne s’est
pas occupé du peuple, sous ce prétexte fallacieux que « le
peuple n’a pas besoin d ’éducation, celle de son état étant forcée »
(Emile, I.) : ce qui a fourni l’occasion à un barnabite, le Père
Gerdil, de lui faire rem arquer que « les pauvres sont hommes
et qu’ils ont donc besoin d ’apprendre à devenir raisonnables, à
être bons fils, bons pères, bons amis. Quels avantages ne revien­
draient point à l’État de la bonne éducation du menu peuple(1) ! »
Je n’oublie pas certes pour quelles raisons Rousseau a cru devoir
faire d’Émile un enfant riche ; mais tout de même l’auteur du
Contrat social n’aurait-il pas dû se préoccuper un peu d’éduquer
le peuple, puisque c’est le peuple qui est le Souverain ? Quoi
qu’il en soit, le vrai démocrate, en cette affaire, c’est bien le
barnabite.
Dans ses ouvrages, Rousseau lui-même déclare qu'il « ne
parle pas au peuple. » Il y a, dit-il, des livres qu’on ne peut,
dans certains pays, im prim er sans permission, mais qu'on
laisse pourtant circuler ; « tout ceci est vrai, ajoute-t-il, surtout
des livres qui ne sont point écrits pour le peuple, tels qu’ont
toujours été les miens. » (Lettres de la Montagne, I, 5). Passe
encore que dans ses livres, ou trop savants ou trop littéraires,
il ne s’adresse pas au peuple. Mais on souhaiterait parfois que
lorsqu’il parle du peuple, il ne se servît pas de certains mots
qui marquent trop le dédain du bourgeois pour « la populace. »
J’en ai cité quelques-uns tirés du Contrat et des Lettres de la
(1)
Réflexions sur la théorie et la pratique de l'éducation contre les p rin ­
cipes de M. Rousseau pa r le P. G. B ., T u rin , 1763:

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Montagne. En voici un que je prends dans l'Émile (1. V.) :
« il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse
capable de faire le bonheur d’un honnête homme. » Sans nul
doute, il a eu pitié du peuple, dont il a vu de près et dont il a
connu les misères (1); mais, ce qui est un peu différent, l’a-t-il
vraiment aimé, j ’entends : aimé pour lui et non pas seulement
contre les riches ? On ne peut aimer que ce qui est aimable,
ou du moins vous paraît tel, et il n’était certes pas difficile
d’apercevoir alors, chez le bon peuple de France, certaines
qualités, telles que l’ingénuité, l’élan du cœur, le dévouement,
qui le rendaient plus aimable que bien des bourgeois égoïstes
et vaniteux. Et pourtant je remarque que, dans le beau passage
que j ’ai cité tantôt, le principal argument que fait valoir
Rousseau eu faveur du peuple, c’est qu’il est « l’état le plus
nombreux. » Il parle aussi, il est vrai, de ses souffrances et
même, pour vexer les riches qu’il est en train de gourmander,
il vante son bon sens, voire son esprit. Mais enfin, pour les qua­
lités du cœur, pour celles qui font aimer, ne fera-t-il nulle
distinction entre les gens du monde et les gens du peuple ? non,
tous les états se valent, selon lui ; « l’homme qui pense voit les
mêmes sentiments et les mêmes passions dans le goujat et
l’homme illustre. » La seule différence qu’il trouve entre l’un et
l’autre, c’est que les gens du monde se déguisent et font bien ;
car, s’ils se montraient tels qu’ils sont, « ils feraient horreur. »
Le peuple, lui, se montre tel qu’il est et n’y gagne guère : car «il
n’est pas aimable. » Comment dès lors pourrait-on l’aimer ? On
voit, par toutes ces citations, que si nous avons pu avancer que
le théoricien du Contrat social ne pouvait être logiquement que
démocrate, il convient peut-êLre de parler avec quelques réser­
ves des sentiments démocratiques de Rousseau.
Je me suis efforcé de comprendre le Contrat social, en luimême, et par rapport aux autres œuvres de Rousseau. L’in­
fluence que le Contrat a pu avoir, non pas, du tout, je crois, sur
la marche de la Révolution, mais sur les orateurs de tous les
(1) Il est, d a n s sa L e ttre à B eau m o n t, « c elui q u i gém it s u r les m isères du
p euple et qui les épro u v e. »

�LE CONTRAT SOCIAL

187

partis, qui y ont trouvé ce qu'ils y cherchaient, moins des
doctrines que des maximes imposantes et ronflantes, qu’ils
accommodaient à leurs propres doctrines, et plus encore à leurs
passions politiques, celte influence ne saurait être discutée ici :
«tout cela, comme dit Rousseau, dans les dernières lignes du
Contrat, forme un nouvel objet trop vaste pour ma courte
vue (1). »
Si l’on en croit un propos, souvent cité, de Dussaulx (2)
Rousseau aurait dit que «le Contrat social était un livre à
refaire. » Il serait à refaire en tous cas, si notre démocratie
voulait en faire usage ; car, par exemple, nous sommes une
démocratie parlementaire, et Rousseau, sous prétexte que « la
volonté générale ne se transmet pas », affirme que «le Souverain
(le peuple) ne peut être représenté que par lui-même. » Il va
même ju sq u ’à dire que « dès l’instant qu’un peuple se donne des
représentants, il n ’est plus libre, il n ’est plus. » (III, 15). Ce que
par contre il a très bien vu, ce qui est vrai de tous les temps et
de toutes les démocraties, c’est qu’il n’est pas bon qu’il y ail dans
un Etat une trop grande inégalité de conditions, parce que c’est
cette inégalité, quand elle est excessive, qui provoque les trou­
bles et les révolutions. « Si vous fondez, dit Tocqueville tout à
fait dans l’esprit de Rousseau, un état de société où chacun ait
quelque chose à garder et peu à prendre, vous aurez beaucoup
fait pour la paix du monde (3). » Et enfin, sans adopter tous les
préjugés de Rousseau contre le luxe, et sans justifier sa haine
des riches et de la richesse, on peut souhaiter à une démocratie
des mœurs simples et des cœurs exempts de sotte vanité, car,
comme il l’a dit avec profondeur dans le Contrat social : « le luxe
corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession,
l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse et à la
(1) On p e u t c o n s u lte r s u r ce p o in t : E d m e C ham pion : J.-J. Rousseau cl la
Révolution française, 1909 e t A. M eynier : J,-J. Rousseau révolutionnaire, 1912.
Mais le su je t e s t lo in d ’ê tre é p u isé.
(2) Le voici en e n tie r : « Q u a n t a u Contrat social, ceux q u i se v a n te n t de
l’entendre to u t e n tie r s o n t p lu s h a b ile s que m oi : c’e st u n liv re à re fa ire. »
(Dussaulx : De mes rapports avec J.-J. Rousseau, 1798, p. 102.
(3) La démocratie en Am érique, 3IMi- P a rtie , ch ap . XXI.

�188

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

vanité ; il ôte à l’État tous ses citoyens pour les asservir les uns
aux autres », et tous aux ploutocrates démagogues. C’est le
mérite, en effet, et c’est l’honneur de Rousseau d’avoir donné
toujours le premier rang, dans ses considérations politiques, à
la valeur morale des citoyens et des peuples. Il a, ainsi qu’il lui
arrive souvent, élevé et comme ennobli les problèmes politiques
et sociaux, quand il a écrit dans les Confessions cette belle parole
qu’il n’a jamais perdue de vue dans le Contrat social : «celle
grande question du meilleur gouvernement possible me parais­
sait se réduire à celle-ci : quelle est la nature du gouvernement
propre à former le peuple le plus vertueux, le plus sage, le
meilleur enfin à prendre ce mot dans son plus grand sens. »
(Conf. II, 9).

(A suinre).

M arseille. — Im p rim e rie B a e l a t ik k , ru e V enture

17- 19.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU
De Montmorency au Val de Travers (1757-1765)
(Suite et fin)
PAR

Louis DUCROS
Doyen

de

la

F a cu lté

des

Lettres

d ’A i x

CHAPITRE VI
LA

CONDAMNATION DE L’ « ÉMILE » PAR LE PARLEMENT
DE PARIS

M. de Maleslierbes goûtait fort le talent de Rousseau ; en sa
qualité de Directeur de la Librairie, il pouvait lui rendre, pour
l’impression et la libre circulation de ses ouvrages, les plus
grands services, étant données les entraves de tous genres qui
gênaient l’expression de la pensée au dix-huitième siècle. M. de
Maleslierbes n ’y m anqua pas : Rousseau faisait imprimer la
Nouvelle-Héloïse en Hollande ; or, les épreuves d’un si long
ouvrage auraient été très coûteuses à expédier par la poste ;
Maleslierbes les lui fit venir en franchise et, quand l’ouvrage fut
imprimé, il ne permit à l’édition hollandaise d’être débitée en
France, qu’après qu’une édition française eût été achevée au
profit de Rousseau.
Ce qu’il a fait pour la Nouvelle-Héloïse, Maleslierbes est prêt
maintenant à le faire pour YEmile, mais il agit celte fois de
concert avec Mme de Luxembourg. C’est le libraire Duchesne qui
a été chargé de l'impression : or, pendant que l’ouvrage s’im­
prime à Paris, Rousseau, impatient des lenteurs du libraire,
s’imagine que ce sont les jésuites qui retardent l’impression ; et
Bibliographie : R o u s s e a u : Confessions, II, IL — G rim m : Correspondance
littéraire, V. — C ollé : Journ a l. ■
— B acliau m o n t : Mémoires secrets. — B osscha :
Lettres inédites de Rousseau à Rey, 1858. — Streckeison-M oultou : J.-J. Rous­
seau, ses am is et ses ennem is, II. — L an so n : D ocum ents in é d its s u r la
condamnation e t la c en s u re de l’É m ile (Annales J.-J. R ., I, 95). — M an u scrits :
Lettres in éd ites de o u à R o u ssea u (B ib lio th èq u e de la Ville de N euchâtel).
111

�190

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

pourquoi les jésuites? parce que les jésuites ont en mains l’édu­
cation de la jeunesse et que, par l’Em ile, il montre qu’on peut se
passer d’eux. Bientôt même, l’impression n’allant pas plus vite
malgré ses objurgations au libraire, il va se mettre en tête que
celui-ci l’a trahi, qu’il s’est vendu aux jésuites eL que ceux-ci,
sachant qu’il est malade, attendent qu’il soit m ort pour faire
paraître, alors seulement, un Emile tronqué et arrangé à leur
façon. Pendant qu’il est en proie à ces transes, il harcèle
Malesherbes et la maréchale de lettres éperdues : la maréchale
court à Paris chez le libraire, se fait m ontrer les épreuves, le
manuscrit ; Malesherbes, de son côté, se renseigne, et tous deux
s’efforcent de tranquilliser le malheureux Rousseau. Voulant
marquer les bontés singulières de Malesherbes et de Mn,c de
Luxembourg pour l’auteur d’Émile, Brunetière écrit ces lignes
expressives : « Dans le siècle de la faveur, du privilège et
de la tyrannie, Rousseau ne se dérange pas du fond de sa
retraite : un premier président de la Cour des Aides se charge
m aintenant des commissions du fils de l’horloger de Genève;
et l’ancien laquais des Vercellis fait courir, d ’imprimerie en
imprimerie, à travers la rue Saint-Jacques, la femme dont le
nom seul évoque toutes les élégances de l’ancien régime :
Madeleine-Angélique de Neuville-Villeroy, duchesse de Mont­
morency-Luxembourg (1). » '
Enfin le livre s’imprime, il va paraître : Rousseau reconnaît
qu’il a agi comme un fou et, plein de confusion, il écrit à
Malesherbes (23 décembre 1761), une curieuse lettre d’excuses,
où on lit ceci : « depuis plus de six semaines, ma conduite et
mes lettres ne sont qu’un tissu d’iniquités, de folies, d’imperti­
nences... Vous avez tout fait pour calmer mon délire. » Rousseau
ici se connaît et s’analyse très bien et, plus tard, dans les
Confessions, se rappelant ses ridicules soupçons, il écrit cette
phrase, qui aurait dû faire réfléchir ceux qui l’ont cru sur
parole, quand il a accusé successivement tous ses amis : « il est
étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint, dans mon
(1) B runetière : Noiw. études critiques sur l’hist. de la lilt. franc., 1882, p. 225.

�L’« ÉMILE » CONDAMNÉ A PARIS

191

esprit, se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisem­
blance, que dis-je? m ’y montrer l’évidence et la démonstration. »
Quand il reconnut que sa démonstration était absurde, il écrivit
à Moultou (23 décembre 1761) : « J ’ai imaginé des calomnies
contre deux honnêtes libraires, dont l’un n’a de torls que quel­
ques retards involontaires, et l’autre, un zèle plein de générosité
et de désintéressement que j’ai payé, pour toute reconnaissance,
d’une accusation de fourberie... Je ne sais quel aveuglement
m’a fait inventer, pour en noircir ma vie et l’honneur d’autrui,
ce tissu d’horreurs. »
Mais des m aux plus réels allaient fondre sur lui et changer le
cours de sa destinée. L ’Emile avait paru vers la fin de mai 1762 ;
la vente s’en faisait publiquement et sans encombre; Rousseau,
pleinement rassuré, jouissait en paix de sa gloire et de ses doux
loisirs à Montmorency, quand, dans la nuit du 8 au 9 juin, il fut
réveillé en sursaut et prié de se rendre en hâte auprès de la
maréchale : il était décrété de prise de corps et l’on allait le
saisira la première heure. Que s’était-il donc passé, et comment
expliquer ce coup de théâtre? — C’est le problème de l’Emile,
problème qui peut se formuler ainsi : comment Rousseau a-t-il
pu être condamné, et si rigoureusement, alors qu’il avait de si
puissants protecteurs, et pourquoi ceux-ci ne font-ils pas
défendu? On a généralement accepté, en cette affaire, les affir­
mations et les insinuations de Rousseau dans les Confessions :
de celles-ci il résulterait que ses protecteurs, dès qu’ils ont
vu venir l’orage, se sont empressés de faire passer la frontière
à leur compromettant ami, le sacrifiant ainsi à leur propre
sécurité, ou, tout au moins, au souci de leur réputation et
de leur tranquillité. Pour la mémoire des Luxembourg et de
Malesherbes, il vaut la peine de porter, si l’on peut, quelque
lumière dans celle mystérieuse affaire, qui devait avoir pour
Rousseau de si terribles conséquences. Mais si nous voulons
essayer d’établir la responsabilité de chacun, il nous faut suivre
pas à pas les différentes phases de cette histoire, depuis le
moment de l’impression d’Émile, ju sq u ’à la fuite précipitée de
Rousseau à Yverdon.

�192

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Tout d'abord, pour ce qui regarde l’impression d’Emile, la
première idée de Rousseau est excellente : c’est de faire impri­
mer l’ouvrage à l’étranger et, plus tard seulement, de le faire,
si l’on veut, réimprimer en France, la réimpression ne se
heurtant pas aux mêmes difficultés qu’une première impres­
sion. Pour celle-ci, en effet, s’il voulait avoir le permis d’im­
primer, Rousseau devait accepter un censeur, faire subir à son
livre « une mutilation, à laquelle (disait-il), il ne consentirait
jamais ». Et d’ailleurs, même le permis d’im prim er n’écartait
pas tout danger : « puisque la permission du magistrat ne met
à couvert de rien, qu’aurai-je à répondre à ceux qui viendront
me dire : pourquoi imprimez-vous chez nous des maximes
hérétiques et républicaines ? Je dirai que ce sont les miennes
et celles de mon pays? lort bien, me dira-t-on, que ne les
imprimez-vous hors de chez nous ? » (à Coindet, 1761).
Mais Mme de Luxembourg a une autre idée : « comme elle me
reprochait de me laisser duper par mes libraires, elle voulut que
je lui laissasse le soin de faire im prim er cet ouvrage (l’Emile),
afin d’en tirer un meilleur parti.» (Confessions 1,10) (1). Rousseau
alors, cédant aux amicales instances de Mme de Luxembourg, lui
laisse le soin de faire imprimer l'Emile « sous l’expresse condi­
tion, affirme-t-il, q u ’il ne s’imprimerait point en France. » Et
comme Maleslierbes entre dans les vues de Mme de Luxem­
bourg, Rousseau n’a plus d’objection à faire, « l ’impression d’un
livre approuvé (non pas officiellement, ce qui importe beaucoup,
et Rousseau le sait bien) par M. de Maleslierbes étant par cela
seul légitime ». Et cependant, ajoute-t-il dans les Confessions,
« par un scrupule extraordinaire, j ’exigeai toujours que l’ouvrage
s’imprimerait en Hollande, et même par le libraire Néaulme,
que je ne me contentai pas d’indiquer, mais que j ’en prévins ».
Et il remit son manuscrit à M,nü de Luxembourg. Il raconte plus
(1) s Les im p re ssio n s fuites en H ollande ou en Suisse é ta ie n t fo rcém en t plus
longues, plu s c o û teu ses, e t n ’é ta ie n t p a s ex em p tes de to u t ris q u e , p u isq u e les
b a llo ts v e n a n t de l’é tra n g e r p a ssa ie n t to u jo u rs à la d o u a n e e t a u x Chambres
syndicales des villes fro n tiè res. A ussi, a v a it-o n p a rfo is avantage à fa ire im pri­
m e r eu F rance. » (lîelin : Le commerce des livres prohibés à Paris, de 1750 à

nsa, 1913, p. 50).

�L « E M IL E » CONDAMNE A PARIS

loin dans ses Confessions : « Après avoir demeuré longtemps
sans entendre parler de YEmile depuis que je l’avais remis à
Mme de Luxembourg, j ’appris enfin que le marché en avait été
conclu à Paris avec le libraire Duchesne et, par celui-ci, avec le
libraire Néaulme d ’Amsterdam. Mme de Luxembourg m ’envoya
les deux doubles de mon traité avec Duchesne pour les signer.
Je reconnus l’écriture pour être de la même main dont étaient
celles des lettres de M. de Malesherbes qu’il ne m ’écrivait pas de
sa propre main. Celte certitude que mon traité se faisait de
l’aveu (tacite, ne l’oublions pas) et sous les yeux du magistrat,
me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ce
manuscrit six mille francs, la moitié comptant et, je crois, cent
ou deux cents exemplaires. Après avoir signé les deux doubles,
je les renvoyai tous deux à Mme de Luxembourg qui l’avait ainsi
désiré ; elle en donna un à Duchesne, elle garda l’autre, au lieu
de me le renvoyer, et je ne l’ai jamais revu. »
Nous pouvons le voir nous-même et voici ce que nous y
lisons : Rousseau « reconnaît avoir vendu et livré au sieur
Duchesne, libraire à Paris, un manuscrit de sa composition
intitulé : Emile ou Traité de l’Education, pour en jouir, lui et ses
ayants cause, comme de chose qui leur appartient en propriété »
(29 août 1761). Ce libellé n ’implique-t-il pas le droit, pour
Duchesne, d’im prim er lui-même le manuscrit et de l’imprimer
où et comme il lui plaira? « L’auteur d’un ouvrage qui cède à
un libraire son m anuscrit lui communique tous ses droits et dans
toute leur intégrité. » Ainsi parlent les libraires dans leur
Requête au Roi au sujet des arrêts du 30 août 1777; et, de même,
Laboulaye et Guiffrey, dans leur ouvrage sur « La propriété
littéraire au x vm e siècle » (1859), s’expriment ainsi : « Les librai­
res de Paris avaient toujours pensé que leur droit sur les m a­
nuscrits qu’ils achetaient était aussi étendu que celui de l’auteur
même ; ... le cessionnaire ne doutait pas qu’il ne succédât aux
droits les plus complets et les plus certains (de l’auteur) et se
considérait comme maître perpétuel et absolu de ce qu’il avait
payé et acheté » ; — toutes choses que n ’ignorait pas Rousseau,
on le verra plus loin;

�194

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

De fait, l’ouvrage s’imprime en même temps, à Paris par les
soins de Duchesne, et à Amsterdam par les soins de Néaulme
sur les feuilles corrigées que lui envoie Duchesne. Mais Rousseau
va s’apercevoir, en corrigeant les feuilles, que son ouvrage
s’imprime à Paris, alors qu’il avait « exigé qu’il s’imprimerait
en Hollande? » En effet: « Je vis bien que l’ouvrage s’imprimait
en France ainsi qu’en Hollande; que pouvais-je faire? Je n’étais
plus maître de mon manuscrit (depuis le traité avec Duchesne).
Loin d’avoir trempé dans l’édition de France, je m ’y étais
toujours opposé ; mais enfin, puisque cette édition se faisait bon
gré malgré moi, et puisqu’elle servait de modèle à l’autre, il
fallait bien y jeter les yeux et voir les épreuves pour ne pas
laisser estropier et défigurer mon livre. » Ainsi, il a finalement
consenti à l’impression faite à Paris, et il n ’est pas tout à fait
dans le vrai quand il écrit encore le 5 juin 1762, à Néaulme :
« J ’aurais souhaité de grand cœur que le tout fût passé par vos
mains seules (exact), et q u ’on n’eût traité qu’avec vous ; mais
n’ayant pas été consulté dans celte affaire, je ne puis répondre
de ce qui s’est fait à mon insu. » Ce n ’est pas à son insu qu’un
traité sans condition a été passé avec Duchesne, puisqu’il l’a
signé. Par précaution, Duchesne voulait q u ’on indiquât sur le
titre que l’ouvrage sortait des presses de Néaulme à La Haye.
Rousseau protesta : « Je ne vois point sans répugnance, écrivitil à Duchesne, ces mots de La Haye et de Jean Néaulme sur un
livre imprimé à Paris, en sorte que l’ouvrage d ’un ami de la
vérité commence par un mensonge » (26 mars 1762). L’ami de
la vériLé céda et le livre imprimé à Paris fut dit imprimé à La
Haye, ce qui d’ailleurs ne trom pa personne ; et quand « l’ami de
la vérité », dans sa Lettre à Beaumont, écrira: « Un Genevois
fait imprimer un livre en Hollande, et par arrêt du Parlement
de Paris ce livre est brûlé sans respect pour le Souverain dont
il porte le privilège », ce sera là une assez forte inexactitude,
puisque le livre a été aussi et d’abord im prim é à Paris. N’en estce pas une autre, et de plus grande conséquence, de soutenir,
comme Rousseau l’a toujours fait, que l’impression à Paris avait
été faite malgré lui? C’est, il est vrai, suivant Musset-Palhay, ce

�L « EMILE )) CONDAMNE A PARIS

qu établirait d ’irréfutable façon un très curieux document cité
par lui dans son Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau
(seulement dans l’édition de 1821, t. n, 550), et présenté au
lecteur de la façon suivante : « Voici une pièce qui, s’il en était
besoin, prouverait la véracité de Rousseau. C’est un certificat
que M. de Maleslierbes lui délivra, relativement à YEmile.
L’auteur n’en fit jam ais usage. Elle a été trouvée (ladite pièce)
dans ses papiers et publiée en 1791, conséquemment du vivant
du magistrat qui l’avait donnée à Jean-Jacques. Je la transcris
dans le seizième volume de l’édition in-4° ». Celte pièce ne se
trouve pas au tome xvi de l’édition in-4°, de Genève ; mais on
la peut lire dans la seconde partie des Confessions, 1. iv, de
l’édition Du Peyrou (Neuchâtel, imprimerie Fauclie-Borel, 1790)
en appendice, p. 445. Ce document est précédé de ces mots :
« Déclaration trouvée dans les papiers de l’auteur », et, en
note: « Celle déclaration, qui a été fournie à l’auteur par le
célèbre magistrat qui l’a signée, pour lui servir de pièce justifi­
cative, a paru trop importante pour ne pas l’insérer ici. »
Voici ce document, très im portant en effet, et très inattendu :
« Quand M. Rousseau traita de son ouvrage intitulé Emile ou
de l’Education, ceux avec qui il conclut son marché lui dirent
que leur intention était de le faire imprim er en Hollande (ainsi
rien n’est écrit, et surtout rien n’est « exigé » par Rousseau au
sujet de l’impression). Un libraire, devenu possesseur du m anus­
crit, demanda (sans doute à Maleslierbes) la permission de le
faire imprimer (ostensiblement) en France, sans en avertir
l’auleur. On lui nom m a un censeur. Le censeur, ayant exa­
miné les premiers cahiers, donna une liste de quelques chan­
gements qu’il croyait nécessaires. Cette liste fut communiquée
à M. Rousseau, à qui l’on avait appris (?) quelque temps aupa­
ravant qu’on avait commencé à imprimer son ouvrage à Paris.
Il déclara au m agistrat chargé de la librairie qu’il était inutile
de faire des changements aux premiers cahiers, parce que la
lecture de la suite ferait connaître que l’ouvrage entier ne pour­
rait jamais être permis (avoir un permis d’imprimer) en France.
Il ajouta qu’il ne voulait rien faire en fraude des lois, et qu’il

�JE AN-JACQUES ROUSSEAU

n’avait fait son livre que pour être imprimé en Hollande, où il
croyait qu’il pouvait paraître sans contrevenir à la loi du pays.
Ce fut d’après cette déclaration, faite par M. Rousseau, que le
censeur eut ordre de discontinuer l’examen et q u ’on dit au
libraire qu’il n’aurait jam ais de permission. D’après ces faits,
qui sont très certains, et qui ne seront point désavoués, M. Rous­
seau peut assurer que, si le livre intitulé Em ile on de l'Éducation a été imprimé à Paris, malgré les défenses (du magistrat),
c’est à son insu, et même qu’il a fait ce qui dépendait de lui
pour l’empêcher. Les faits contenus dans ce Mémoire sont
exactement vrais ; et puisque M. Rousseau désire que je le lui
certifie, c’est une satisfaction que je ne peux lui refuser. A
Paris, le 31 janvier 17(56. Signé Lamoignon de Maleslierbes (1). »
Ces mots « le censeur, corrections à faire......», s’accordent
avec les Confessions : « On dit au libraire qu’il n ’aurait jamais
de permission ». Entendez : de permission officielle. Mais il
peut, s’il veut, et Rousseau n ’a aucun droit de l’en empêcher,
imprimer à Paris sans permission ou avec la permission tacite
du magistrat, puisqu’il est maître absolu du manuscrit, ce que
ne dit pas le cerlilicat ci-dessus.
A ce certificat signé Maleslierbes, il est curieux de comparer
ces lignes d’une lettre que ce même Maleslierbes écrivait à
Rousseau le 74 décembre 1 7 6 1 : « Je savais, il y a longtemps, que
l’ouvrage s’imprim ait en France ; je croyais que vous le saviez
aussi ; c’est pour cela que j’ai oublié de vous le m ander. Il n’y a
en cela rien qu'on ait voulu faire à voire insu. » C’est donc qu’à
cette date (14 décembre) Rousseau venait de se plaindre à Malesherbes qu’à son insu on im prim ât à Paris. Rousseau, pourtant,
avait écrit le 1 9 octobre à Duchesne : « Mandez-moi quels sont
vos arrangements pour faire tirer, afin que je vous renvoie
les feuilles, de manière que vos ouvriers n’attendent pas. » Et le
21 octobre : « Vous imprimez, Monsieur, le plus considérable de
mes ouvrages (2). » Ainsi ce n ’est pas seulement Maleslierbes,
(1) J ’ai d onné le tex te de l’o rig in a l qui se tro u v e à N e u ch â tel e t q u ’a t r a n s ­
c rit M asson dans son ex cellen te é d itio n c ritiq u e de la Profession de foi du
vicaire Savoyard, H a ch e tte , 1914, In tro d u c tio n , p. XLV.
(2) M usset-P athay : Œuvres inédites de J .-J . Roussèaii, I, 71, 80;

�l’« É m i l e »

condamné a

p a r is

197

c’est Rousseau lui-même qui, le 14 décembre, savait depuis
longtemps que l’ouvrage s’imprimait en France (1).
Maintenant ce certificat de Malesherbes est-il bien authen­
tique? Si Rousseau a eu réellement en mains une attestation
aussi importante et qu’il avait, on l’a vu, sollicitée, comment se
fait-il qu’il n’en ait pas dit un mot dans les Confessions, où il a
si fort à cœ ur de rendre Malesherbes et Mme de Luxembourg
responsables de sa condamnation ? Pourtant on n’a pas le droit
de récuser ce certificat, parce qu’on n’a pas le droit de douter de
la bonne foi de Du Peyrou qui nous l’a conservé. Il me semble
qu’un fragment de lettre de Rousseau établirait, s’il en était
besoin, l’authenticité de la pièce en question (2). Le 10 mai 1766,
de Wootton, Rousseau écrivait à Malesherbes : «... depuis qu’à
mon dernier voyage à Paris j ’ai si bien achevé de vous connaître.
Oui, Monsieur, avouer un tort, le déclarer (dans le dit certificat,
je crois) est un effort de justice assez rare; mais s’accuser au
malheureux q u ’on a perdu quoiqu’innocemment et ne l'en
aimer que davantage est un acte de force qui n’appartenait qu’à
vous. » Rousseau était, en effet, vraiment « malheureux », quand
(1) Le 16 d é c e m b re 1761 M alesherbes p ré c isa it sa p ré cé d en te le ttre p a r les
re n seig n em en ts su iv a n ts a d re ssé s à R ousseau : « Le p re m ie r m a rc h é de
Duchesne é ta it fa it d a n s la su p p o s itio n (il ne d it pas : à la co n d itio n ) q u ’on
im p rim e ra it en H o llan d e. D ep u is ce te m p s -là on a im aginé, p o u r p lu s g la n d e
facilité, d ’im p rim e r en F ra n c e . J e l ’ai su , m ais j ' a i f e i n t de ne pas le sav o ir,
et j ’avais p o u r cela des ra is o n s tro p longues à d é ta ille r d a n s u n e le t t r e ... V ous
vous souvenez, M o n sieu r, q u e vous m êm e ne pensiez pas que v o tre liv re p û t
être im p rim é p u b l i q u e m e n t en F ra n c e . V ous ne le d é s i r i e z pas m êm e, parce
qu’il a u ra it fa llu p o u r cela le so u m e ttre à la c en su re , ce qui v ous ré p u g n a it
extrêm em ent. C’e st p o u r cela q u ’il a é té n écessaire d 'e n v e lo p p e r de q u elq u es
ténèbres l’é d itio n q u i se fa is a it en F ra n c e (il s’agit donc d ’u n e é d itio n c la n ­
destine à la q u e lle R o u ssea u a p rê té les m ain s ; et l ’on ne v o it pas dès lo rs
com m ent il p o u v a it p ré te n d re q u ’il é ta it « p a rfa ite m e n t en règles », la
protection de M alesh erb es d e v a n t r e s te r secrète). L ’é ta t m en ta l où vous
êtes m ’a obligé à a v o u e r (en m ’e n occupant) c ette éd itio n b e au c o u p p lu s
que je n ’a u ra is v o u lu fa ire , p u is q u ’il a fallu en p a rle r à D uchesne p o u r
vous tra n q u illis e r. V oilà to u t le nœ u d de cette in trig u e . » (S treckeisen-M oultou, H, 422). N ous a c c e p to n s, p o u r ces deux le ttre s , les d a te s rectifiées p a r
M. Eug. R itte r, d a n s ses N o u v e l l e s R e c h e r c h e s s u r l e s C o n f e s s i o n s , 1880.
(2) M a s s o n e s t i m e q u e le s d e u x p r e m i e r s p a r a g r a p h e s d u c e r t i f i c a t m a n u s ­
c r it « o n t é t é v r a i s e m b l a b l e m e n t r é d i g é s p a r R o u s s e a u e t r e c o p i é s p a r u n
s e c r é ta ir e d e M a l e s h e r b e s . S e u l e s , le s d e r n i è r e s l i g n e s :
n u s », é t c . . . . s o n t d e l ’é c r i t u r e d e M a l e s h e r b e s » ( i b i d . ) .

« L es fa its c o n te ­

�198

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

il vit Malesherbes lors de ce voyage à Paris où il séjourna,
de décembre 1765 à janvier 1766; il put alors demander à
Malesberbes, et peut-être lui présenter le a certificat », rédigé
par lui dès janvier; Malesberbes le signa, ne voulant pas
« refuser cette satisfaction », comme il dit, « à M. Rousseau »,
et surtout, comme il esl permis d’interpréter sa pensée, à Rous­
seau « malheureux ». Mais il aurait pu tout aussi bien, à la
demande de Rousseau faire la réponse qu’il fit à Voltaire au
sujet d’une édition subreplice de l'Essai sur les Mœurs : « Je peux
dire que le libraire ne tient point le m anuscrit de vous directe­
ment ; mais quand j ’aurai dit tout cela, vous n ’en serez pas
plus avancé ; ceux qui sont portés à croire que le manuscrit
a été imprimé de votre consentement ne trouveront, dans tout
ce que je pourrais leur dire, rien de capable de les détromper. »
Ce qui me parait, en effet, le plus probable, c’est que Rous­
seau, pour l’impression à Paris, s’est contenté de vagues pro­
messes et n’a pas du tout « exigé », comme il l’affirme, que
l’impression se fît à l’étranger. Et voici qui confirme, je crois,
ma supposition : la première moitié de l’Em ile étant imprimée,
il voudrait arrêter l’impression, en France, de la seconde moitié,
bien plus compromettante, puisqu’elle contient la Profession de
foi du Vicaire savoyard, et il instruit de ses démarches la maré­
chale : « J ’ai écrit à Duchesne de suspendre ; comme, de peur
d’en trop dire, je ne lui ai écrit que par forme de conseil, il n’en
a tenu compte. » Rousseau ne pouvait, en effet, que conseiller
Duchesne et Duchesne, on le voit, pouvait passer outre.
Ainsi, pour l’impression de VEmile, à Paxis, Rousseau s’est
laissé faire ; il n’a rien ignoré, et même il pouvait tout prévoir,
car le traité qu’il a signé avec Duchesne comportait si bien,
nous l’avons vu, le droit, pour Duchesne, d’im prim er à Paris
que Rousseau écrivait à Moultou : « Je crois que le libraire
(Duchesne) a pris le parti de revenir au premier engagement et
de faire imprimer en Hollande comme il s’y était engagé (on
a vu de quelle façon); car c’était toujours malgré moi (il ne dit
pas : malgré nos conventions) que, pour augmenter son gain, il
prenait le parti (qu’il était donc libre de prendre) de faire

�l ’«

Ém ile »

condamné

a

p a r is

199

imprimer en France, quoique de ma part je fusse autant en
règle (?) qu’il me convient et que je n’eusse rien fait sans l’aveu
(tacite) du magistrat. Mais maintenant que le libraire a reçu
et payé le manuscrit, il en est le maître » (25 avril 1762).
L'Emile dut paraître dans la seconde quinzaine de mai 1762;
car Bachaumont écrit le 22 mai qu’il a paru « depuis quelques
jours ». On lisait au frontispice : « Emile ou de l’Education,
par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève»; il y avait deux
éditions, imprimées à Paris par Ducliesne, mais publiées, avec
le nom du libraire Jean Néaulmc et le nom de la ville de La
Haye pour l’édition in-8°, et d’Amsterdam pour l’édition in-12.
L’ouvrage, qui était attendu avec impatience, piqua vivement la
curiosité ; dès le 26 mai « il fait très grand bruit », et, à cette
date, Bachaumont, relatant « qu’il y a des choses très hardies
contre la religion et le gouvernement », estime que « ce livre à
coup sûr fera de la peine à son auteur. » Cinq jours plus tard, il
signale « le scandale occasionné par VÉmile », et il ajoute : « le
glaive et l'encensoir se réunissent contre l’auteur, et ses amis lui
ont témoigné q u ’il y avait à craindre pour lui. »
Bachaumont était fort bien renseigné : quand Rousseau avait
lu à son ami Duclos la Profession de foi du Vicaire savoyard,
Duclos avait admiré, mais s’élait étonné que « cela fît partie d’un
livre imprimé à Paris » ; et, comme Rousseau répliquait qu’on
devrait l’im prim er au Louvre par ordre du Roi : « J ’en conviens,
me dit-il, mais faites-moi le plaisir de ne dire à personne que
vous m’avez lu ce morceau » (Confessions, II, il) . Bientôt c’est
Malesherbes qui, par l’organe du maréchal, fait demander à
Rousseau ses lettres relatives à VEmile. Et c’est enfin un M. de
Blair (et non Blaire, comme il est écrit dans les Confessions), con­
seiller au Parlement, ce qui est grave, qui s’écrie (c’est Rousseau
qui le fait parler) : « Voilà un fort beau livre, mais dont il sera
parlé dans peu, plus q u ’il ne serait à désirer pour l’auteur. »
Quel effet de si alarm ants propos produisirent-ils sur Rous­
seau ? « il ne fit q u ’en rire », dit-il, certain qu’il était « de l’utilité
et de la beauté de son ouvrage ». Au fond, il était, je crois, plus
inquiet qu’il ne le dit dans ses Confessions et dans ses lettres ;

�200

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

car, s’il avait souhaité si ardem m ent que la deuxième partie
(contenant le Vicaire Savoyard) fût ôtée à Duchesne et imprimée
en Hollande, c’est qu’il se rendait parfaitement compte, et il
n’avait pas besoin de Duclos pour cela, que les deux derniers
volumes, s’ils étaient, comme il l’écrivait à Rey (18 février 1762),
« encore mieux écrits et plus intéressants que les premiers »étaient aussi « pleins de choses hardies et fortes qui, malgré toute
la faveur du magistrat, ne pourraient qu’élever des difficultés. »
Aussi écrivait-il assez alarmé, e lle même jour, à la maréchale
que, pour la partie qui n’était pas encore imprimée, « il souhai­
tait fort, tant pour la sûreté du libraire que pour sa propre tran­
quillité, qu’elle ne fût pas imprimée en France. » Or voilà que
tout s’est imprimé à Paris, que ses amis s’inquiètent et prennent
leurs précautions ; et pourtant il est, dit-il, « tranquille », et rien
ne trouble sa « sécurité. »
Que signifie cette sérénité parfaite qu’il affecte dans ses
Confessions, et qui nous surprend fort de la part d’un esprit si
avisé et d’un caractère qui ne nous a pas habitués à tant d’intré­
pidité ? Le coup qui allait le frapper, s’il espérait y échapper
grâce à ses puissants protecteurs, ne le surprit pas, je crois,
autant qu’il le dit dans ses Confessions. Les avertissements les
plus sérieux et les plus précis ne lui avaient pas manqué : dès le
3 juin, nous le savons par Bacliaumont, « l’Emile est arrêté par
la police », et Rousseau l’apprend sans doute le jour même par
ce billet (inédit) de Duchesne : « Je vous apprends avec peine que
nous sommes arrêtés par la police et que je ne puis rien débi­
ter... Si par hasard on vous demandait quelqu’éclaircissement
touchant notre traité, je vous prie de garder là-dessus un secret
qui ne doit être su que de nous deux; ne rendre aucun compte
est le mieux. » Trois jours après, c’est la lettre du curé de Deuil
dont Rousseau parle dans ses Confessions : « M. le maréchal,
dit-il, reçut du curé de Deuil une lettre portant l’avis qu’il disait
avoir eu de bonne part, que le parlement devait procéder contre
moi avec la dernière sévérité et que tel jour, qu’il marqua, je
serais décrété de prise de corps. » Cette lettre (manuscrite), la
voici : «Lundi 6 juin 6 heures de l’après midi, Martin, curé de

�L « EMILE » CONDAMNE A PARIS

Deuil, au maréchal de Luxembourg : « Je reçois dans le moment
une lellre de Paris d ’une personne digne de foi qui me dit : Je
suis assuré que J.-J. Rousseau sera déféré aujourd'hui au Parle­
ment ; tous les avis sont au plus violent, il sera décrété et il y a tout
lien de craindre qu’on ne s’en tienne pas là ; il n’a pas de temps à
perdre pour se mettre à couvert ou pour prendre telle précaution
qu'il jugera à propos. On dit tout haut au Palais qu’il est inulile
de brûler les livres et que c’est aux auteurs qu'il faut s’adresser
(tout cela est souligné par le curé). Voilà les termes de la lettre
que je reçois. Je serais parti sur le champ pour en faire part à
M. Rousseau ; mais d’après la fermeté que je lui connais, j ’ai
craint de ne pas pouvoir le déterminer à prendre de précau­
tions ; c’est ce qui m ’a engagé à m ’adresser à Votre Grandeur
qui le déterminera à prendre un parLi convenable. »
Rousseau prétend que le curé de Deuil étant ami de Grimm
et de Mmc d ’Epinay (1), il jugea « cet avis de fabrique holbacliique » : on ne s’explique guère pourquoi Grimm et d’Holbach
auraient pris la peine de l’avertir ou de l’effrayer. La lettre du
curé est du 6 juin, c’est-à-dire de trois jours antérieure au
décret, et elle était bien faite pour troubler la quiétude de
Rousseau. Pourquoi donc, dans les Confessions, exagère-t-il,
comme je le pense, sa sécurité, et nous parle-t-il avec insistance
de sa gaîté, inaltérable, à l’en croire, jusqu’au moment de sa
condamnation qui aurait été pour lui un coup de surprise et
comme un coup de foudre? Il me semble que le récit fameux
des Confessions a été, sauf erreur, très habilement composé pour
bien faire ressortir ce contraste : d’une part, voici un Rousseau
qui, étant en règle avec les lois, «se sent parfaitement irrépro­
chable », et garde sa belle hum eur, car « il ne craint pas que
M"’ de Luxembourg le laisse dans l’embarras pour un tort qui,
s’il existait, était tout entier à elle seule » ; et, d’autre part, voici
des gens qui s’affolent, des protecteurs qui, se voyant subite­
ment compromis, ne songent qu’à se mettre en sûreté aux
dépens de leur protégé. Ge contraste est admirablement souligné,
(1) Est-ce p a rc e q u e G rim a i a u ra it, p a ra ît-il, placé à D euil Mmc L ev a sse u r?

�202

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et même dramatisé, dans la scène nocturne où Rousseau qui
doi t bien tranquille, est brusquem ent réveillé à 2 heures du
matin par du bruit et de la lumière et prié d’aller conférer tout
de suite avec la maréchale « qui venait de se coucher, mais
11e voulait pas s’endormir avant de m ’avoir vu. Je m ’habillai
à la hâte et j ’y courus. » Et il apprend, stupéfait, sa'condam­
nation. Avant de montrer de quelle manière il va essayer d’en
conjurer les elï'ets, expliquons d’abord comment et pourquoi il fut
condamné.
On l’a vu, deux semaines avaient suffi pour enflammer les
esprits et alarmer à la fois le gouvernement et le clergé ; et nous
pouvons déjà prévoir qu’il sera impossible aux Luxembourg et
à Maleslierbes de tenir tête à l’orage. Celui-ci éclate le 9 juin.
Ce jour-là le Parlement condamne l'Emile à être lacéré et brûlé
et l’auteur est décrété de prise de corps. M. Lansou remarque
(Annales J.-.l. R. I. 95) que les conseillers, qui siégeaient ce
jour-là à la Grand Chambre, ayant un très grand nombre
d’années de service, « n’appartenaient pas aux générations
empoisonnées par la tolérance philosophique », et que le rappor­
teur désigné (Lenoir) était un clerc, et il en conclut, je crois
avec raison, que la condamnation était résolue d’avance :
n’avons-nous pas entendu Bachaumont, puis le curé de Deuil,
annoncer cette condamnation plusieurs jours avant le décret?
C’était un bruit public; et c’est ce qui nous explique que Grinnn,
huit jours seulement après l’apparition de l’Emile, pût informer
ses correspondants que le Parlement allait poursuivre l’auteur
et que « vraisemblablement M. Rousseau sera obligé de quitter
la France » ( Corresp. littér. V, 104). « Le petit nom bre de juges
est remarquable, dit M. Lanson. Aucun des honoraires qui
pouvaient défendre ou absoudre l’Em ile n’était là : ni le prési­
dent Hénault, ni Maleslierbes, ni Trudaine de Bouligny, ni
quelques autres dont les sentiments étaient connus &gt;&gt;; il n’était
évidemment pas possible à des conseillers de défendre le livre
en plein Parlement. Mais le Parlement lui-même n’a-t-il pas été,
sinon entraîné — il n ’avait pas besoin de l’être, — du moins
soutenu et encouragé par un mouvement, et comme par un

�L’« ÉMILE;» CONDAMNÉ A PARIS

203

soulèvement de l’opinion ? Bacliaumont, on l’a vu, parlait le
31 mai du « scandale» de YEmile ; et, la veille du décret, le
prince de Conli écrivait à la maréchale que « l’effervescence
était extrême ». Tout cela n’expliquerait-il pas la grande hâte
du Parlement qui, à peine rentré des vacances de Pentecôte,
lesquelles avaient duré jusqu’au 6 juin, ainsi que le remarque
M. Lanson, rendit son arrêt dès le 9 ?
Si du reste cet arrêt fut si sévère, ce fut pour des motifs qui
nous sont connus : à l’époque où nous sommes, en 1762, la
grande préoccupation du Parlement qui était, comme on sait,
janséniste, c’était de prendre, par la suppression des jésuites,
une éclatante revanche de la destruction de Port-Royal. Mais
frapper les jésuites, n’était-ce pas frapper du même coup l’Eglise
elle-même, et cela alors que l’Assemblée du clergé l’année pré­
cédente (novembre 1761) et, plus tard, le pape lui-même,
Clément XIII, dans son Consistoire du 3 juin 1762, venaient de
prendre la défense de la Société de Jésus? Mais surtout les
Parlementaires, en faisant la guerre aux jésuites, ne se faisaientils pas les auxiliaires des philosophes qui, non contents de
battre en brèche les dogmes de la religion établie, semblaient
vouloir par des livres, tels précisément que YEmile, ravir à
l’Église et à ses plus ardents défenseurs, les jésuites, l’éduca­
tion de la jeunesse française ? Pour ôter donc le droit à ses
adversaires de suspecter son orthodoxie et son attachement à
l’Église, et pour qu’on ne pût surtout l ’accuser de pactiser avec
le philosophisme, le Parlement n’avait qu’un moyen : c’était
de condamner solennellement l’ouvrage philosophique qui
avait alors le plus de succès, et de frapper l’écrivain téméraire
qui, dédaignant les subterfuges usités jusque là chez ses con­
frères en philosophie, attaquait ouvertement et sans ambages
les dogmes les plus révérés de la religion catholique. C’est donc
avec raison que Rousseau écrivait le 15 juin 1762 à Moultou :
« le Parlement voulait fermer la bouche aux dévots en poursui­
vant les jésuites. » La condamnation d’Emile, en même temps
qu’un certificat d’orthodoxie que se délivrait le Parlement, était
la préface, et comme la rançon anticipée, de la suppression des
jésuites.

�204

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Le malin donc du mercredi 9 juin 1762, les gens du Roi,
sur le réquisitoire de l’avocat-général M° Orner Joly de Fleury,
ordonnent qu’un imprimé en 4 volumes in-8° intitulé Emile ou
de l'Education, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève,
dil imprimé à La Haye 1762, sera lacéré et brûlé en la cour du
Palais au pied du grand Escalier et l’auteur pris et appréhendé
au corps et amené es-prisons de la Conciergerie pour être ouï
et interrogé (1). Devant cet arrêt brutal que va faire Rousseau ?
Il a le choix entre trois partis : il peut se laisser emprisonner —
ou se cacher — ou fuir avant l’arrivée des huissiers du Parle­
ment. Nous qui le connaissons, nous savons d’avance qu’il
prendra le parti qu’on lui fera prendre. Que vont donc lui
conseiller ses am is? Leur situation est angoissante, et elle
l'était bien avant l’arrêt du Parlement parce que, plus clair­
voyants que Rousseau, ils avaient vu venir l’orage ; et, après
avoir essayé vainement de le conjurer, ils avaient songé aux
moyens de soustraire Rousseau, et de se soustraire eux-mêmes,
aux conséquences de l’arrêt. Mais le prince de Conti n’avait rien
pu obtenir, l’instruction judiciaire, une fois commencée, devant
suivre son cours. Car, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, dans
cette affaire si embrouillée de l’Emile, c’est que de tout temps en
France, et quelque despotique ou capricieux que fût le régime
du bon plaisir, les grands corps de l’État ne cessaient pas de
(1) L ’a rrê t d u P a rle m e n t (q u i re p ro d u it le ré q u is ito ire de J o ly de Fleury) a
é té im p rim é au to m e X III, page 242, de l ’é d itio n de G enève, in-4°. L’original
de l ’a rrê t e st d a n s le « R é g is tre d u C onseil d u P a rle m e n t» , t. 132, p. 29 (à la
B ib lio th èq u e des av o cats, a u P a lais de Ju s tic e de P a ris). On y lit, e n tre au tres
a c c u sa tio n s « q u e , c o n sé q u e m m e n t à ce sy stè m e de n ’a d m e ttre q u e la religion
n a tu re lle , il (l’a u te u r) ose e ssa y e r de d é tru ire la v é rité de l ’E c ritu re sainte et
des p ro p h é tie s, la c e rtitu d e des m ira c le s én o n cés d a n s les liv re s sa in ts , l’in­
fa illib ilité de la R é v élatio n , l’a u to rité de l’E glise ;... q u e te ls so n t le s principes
im p ie s e t d é te stab le s de cet é c riv a in q u i so u m e t la re lig io n à l ’exam en de
la ra is o n , q u i n ’é ta b lit q u ’u n e foi p u re m e n t h u m a in e ;.. q u ’à ces im p ié té s il
a jo u te des d étails in d é c e n ts, des e x p lic a tio n s q u i b le s se n t la b ien séa n ce et la
p u d e u r, des p ro p o sitio n s q u i t e n d e n t .. . à affaiblir le respect et l’am our des
peuples pour leurs Rois. Q ue se ra ie n t d ’a ille u rs des s u je ts élevés d a n s de
p a reille s m axim es, sin o n des h o m m e s préoccupes d u sc e p ticism e et de la
tolérance"!. .. qu elles règ les p o u r les m œ u rs ? q u e ls h o m m e s p o u r la religion
e t p o u r l’E ta t q u e des e n fa n ts élevés d a n s des p rin c ip e s q u i fo n t égalem ent
h o r r e u r a u c h ré tie n et a u c ito y e n ! »

�l

’« É

m il e

»

c o n d a m n é

a

pa u is

205

jouir de leurs droils séculaires ; par exemple, même un maré­
chal de France, comme le maréchal de Luxembourg, et même
un prince du sang, tel que le prince de Conti, ne pouvaient pas
porter atteinte aux droils du Parlement et entraver le cours
de la justice. Garai dit très bien, à propos justement de la
condamnation de VEmile, que les évêques et les cours de justice
étaient « deux puissances qui ne cédaient pas toujours, même
au trône (1)». Il va de soi que Malesherbes, en sa double qualité
de président de la Cour des Aides et de Directeur de la Librairie,
pouvait, moins que tout autre, songer à intervenir une fois que
le Parlement était saisi. Il le pouvait d’autant moins, et, d’autre
part, les Luxembourg et le prince de Conti étaient d’autant plus
empêchés d’agir en faveur de Rousseau, que ce n’était pas le
Parlement seul qui s’était attaqué à l’auteur de 1’Émile : le gou­
vernement lui-même avait pris parti, à l’instigation peut-être
de Choiseul, qui voulait se défendre ainsi contre tout soupçon
de partialité en faveur des philosophes au moment où il son­
geait à abattre les jésuites ; ainsi s’expliquerait ce mot du billet
de Conti à la maréchale : « rien ne peut parer le coup, la Cour
l’exige. »
Faut-il, à ces raisons d’ordre politique, ajouter certains griefs
personnels de Choiseul contre Rousseau, comme paraît le suggé­
rer cet énigmatique passage des Confessions ? «. Un matin que
j’étais seul avec M. de Luxembourg, il me dit : avez-vous parlé
mal de M. de Choiseul dans le Contrat social ? — Moi, lui dis-je
en reculant de surprise, non, je vous jure ; mais j ’en ai fait en
revanche, et d ’une plume qui n ’est pas louangeuse, le plus bel
cloge que ministre ait reçu. El tout de suite je lui rapportai le
passage. — Et dans VEmile ? reprit-il. — Pas un mot, répondisje; il n ’y a pas un seul mot qui le regarde. — Ah! dit-il avec
plus de vivacité qu’il n’en avait d’ordinaire, il fallait faire la
même chose dans l’autre livre, ou être plus clair. — J ’ai cru
l’être, ajoutais-je, je l’estimais assez pour cela. — Il allait
reprendre la parole ; je le vis prêt à s’ouvrir ; il se retint et se tut.
(1)

G arat

:

Mémoires historiques sur le

xviii »

siècle,

1821, II, 157.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Malheureuse politique de courtisan qui, dans les meilleurs
cœurs, domine l’amitié même ! »
Le passage en question du Contrat social se trouve au chapi­
tre VI du livre III, et voici évidemment les mots qui, au dire du
maréchal, n’étaient pas assez clairs. Rousseau dit, d’une part,
que les hommes qui, dans une m onarchie parviennent aux pre­
mières places, « ne sont le plus souvent que de petits brouillons,
de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents,
qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent
qu’à montrer au public leur ineptie aussitôt qu’ils y sont parve­
nus. » Il ajoute d’autre part : « Quand, par quelqu’heureux
hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon
des affaires dans une monarchie presqu’abimée par ce tas de
jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve
et cela fait époque dans un pays. » Rousseau, qui est souvent
obscur, et parfois à dessein, et qui s’étonne après de n ’avoir pas
été compris, aurait peut-être dû avertir le lecteur que lorsqu’il
parlait d’un «tas de jolis régisseurs», le brillant Choiseui n’était
pas compris dans le tas, mais q u ’au contraire c’était lui qui
était « né pour gouverner. » Il expliquera sa pensée six ans plus
tard dans une lettre à M. de Choiseui (27 m ars 1768), lettre qui,
assure-t-il, eût été superflue, si M. de Luxembourg eût pris la
peine de transmettre à M. de Choiseui la conversation qu’il avait
eue avec lui Rousseau, et que nous avons citée, au sujet de ce
malencontreux passage du Contrat social : « malheureusement,
ajoute-t-il avec une belle désinvolture, le meilleur et le
plus aimable des hommes n’en fut pas toujours le plus
courageux (1). »
(I) C hoiseui é ta it-il à c ette d a te p e rs o n n e lle m e n t h o s tile à R o u sseau ? Nous
n ’en sav o n s rie n . Ce q u e n o u s savons, m ais p a r u n m o t de lu i qui est
p o sté rie u r à la c o n d a m n a tio n d’E m ile, c’e s t q u ’il ne p ro fe s s a it pas pour le
c a ra c tè re e t le ta le n t de R o u ssea u u n e b ie n vive a d m ira tio n ; il l ’appelle (en
1 7 6 4 e t n o u s re tro u v e ro n s c e tte c ita tio n p lu s loin) « c e tte p e ste de Rousseau »,
e t il tro u v e ra q u e les Lettres dé la Montagne s o n t « d ’u n e n n u i affreux ».
U n m ot de M"“ du Deffaud n o u s m o n tre la m a ré c h a le d e Luxembourg
« en n em ie des C hoiseui », en 1 7 7 1 ; e nfin, la d u c h esse de C hoiseui, dans ses
le ttre s à Mm“ d u Delfand, e st tr è s d u re p o u r R o u ssea u .
V oltaire, qui ne laisse rie n p e rd re , se s e rv ira p e rfid e m e n t d u passage, cité

�L « EMILE » CONDAMNE A PARIS

Quoi qu’il en soit, il est évident que la cour, aussi bien que le
Parlement, voulant la condamnation de Rousseau, cette condam­
nation était certaine. On pouvait du moins à Montmorency
essayer d’en atténuer, et peut-être même d ’en éluder les plus
graves conséquences pour le condamné. On hésita d ’abord, me
semble-t-il, entre les divers partis qui s’offraient : fuir, se
cacher, ou se laisser prendre. Avant la fatale nuit, où Rousseau
apprit qu’il était décrété, Mmo de Boulflers, très renseignée par
le prince de Conti, et conséquemment très inquiète, engageait
Rousseau à devancer l’arrêt du Parlement et à se réfugier en
Angleterre, où elle comptait de nombreux amis : mais Rous­
seau, fermement convaincu q u ’il pourrait toujours s’abriter,
en cas de danger, derrière ses puissants protecteurs, ne pouvait
se décider à partir. Mmc de Boulflers lui suggéra alors un expé­
dient auquel il voulut bien se résigner, mais à la condition
(ju’on agît sans lui : « C’était, nous dit-il lui-même, la Bastille
pour quelques semaines comme un moyen de me soustraire
à la juridiction du Parlement qui ne se mêle pas des prisonniers
d’Etat. » Rousseau appelle cela une « singulière grâce » ; mais le
conseil de Mmo de Boulflers pouvait être bon. N’était-ce pas, en
effet, Mmc de Luxembourg qui, sur la prière de Rousseau, avait
intercédé jadis auprès de M. de Saint-Florentin, en faveur de
Morellet, prisonnier à la Bastille ? Or M. de Saint-Florentin,
Secrétaire d’Élal de la maison du Roi et ministre tout puis­
sant pendant de longues années, était justement l’intermédiaire
entre le clergé et le Roi. C’est à lui, en même temps qu’au
Chancelier de Lamoignon, que le Procureur général du Parle­
ment s’était empressé d’écrire dès le 10 juin pour l’informer de
l’arrêt rendu la veille contre l’Émile. « Je vous promets, avait
écrit jadis à Rousseau Mme de Luxembourg, que je ne laisserai
pas M. de Saint-Florentin en repos que l ’allaire (de Morellet)
h au t, d u C ontrat, p o u r n u ire à R ousseau e t fa ire sa co u r e n m êm e
il é c rira à C hoiseul en fé v rie r 1 7 6 6 : Je a n -J a c q u e s, le p ré c e p te u r des
r o i s et des m in istre s q u i a im p rim é d a n s son C o n tra t insocial « q u ’il n ’y a ,
àla cour de F ra n c e, q u e de p e tits frip o n s, qui o b tie n n e n t de p e tite s places
p a r de p e tites in trig u es. &gt;
&gt;
plus

te m p s;

�ne soit terminée comme vous le désirez » ; et quelques jours
après Morellet quittait la Bastille. Si nous en croyons Collé
(Journal, août 1760) un ami avait conseillé à Helvétius de ne
pas désavouer son livre De l’Esprit parce qu’il 11e risquait que
ceci : perdre sa place de maitre d’hôtel de la reine et « au
pis, trois mois de Bastille ». Quoi qu’il en soit, Mrae de Boufflers
parut avoir abandonné son projet : « elle ne m ’en parla plus »,
dit Rousseau, et l’on arrive ainsi à la nuit du 8 juin, Rous­
seau s’obstinant à ne pas bouger.
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« J l fe
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ir;

Mais enfin le moment est venu de se décider et promptement:
« à 7 heures du matin, écrit le prince de Conli, il sera décrété
de prise de corps et l’on enverra sur le champ le saisir. J’ai
obtenu qu’on ne le poursuivra pas s’il s’éloigne ; mais s’il per­
siste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. » Pour ne pas se
laisser prendre, il fallait maintenant ou fuir ou se cacher. On
proposa à Rousseau, sans doute Mm0 de Boufflers, d’aller secrète­
ment au Temple, où le prince de Conli pouvait lui assurer un
asile inviolable, le Temple étant hors de la juridiction du Parle­
ment. De son côté M. de Luxembourg offrit de le garder quel­
ques jours chez lui incognito : « Je m ’obstinai, dit Rousseau, à
vouloir partir dès le jour même plutôt que de rester caché où
que ce pût être. » Au fond il prit peur, ce qu’on n ’a pas du reste le
droit de lui reprocher en pareille occurrence. Réveillé brusque­
ment de sa demi-tranquillité, et sa vive sensibilité le portant
aux extrêmes, tout à coup il se vit perdu. « Le Parlement,
écrivait-il quelques jours plus lard à Moullou, m’eût fait
souffrir les plus cruelles tortures ; il m ’eût fait brûler vif. »
De Pontarlier, il écrira à la maréchale : « Sitôt que je fus
parti, je croyais toujours entendre la maréchaussée à mes
trousses » ; et son premier mot, arrivé en lieu sûr, à Yverdon,
sera pour le prince de Conti : « Je dois à votre Altesse ma vie,
ma liberté. »
Avait-il couru vraiment de si grands dangers ? ce qui est cer­
tain, et ce qui explique son émoi, c’est qu’à Montmorency il
n’avait pas été seul à craindre le pire. Le 16 ju in Mme de Boutfiers écrivait à Hume : « O 11 prétend que, s’il n’avait pas pris la

�L « EMILE )) CONDAMNE A PARIS

209

fuite, il aurait été condamné à mort. » Aurait-on été jusque là ?
il est bien sur que non. Sans doute on avait, par une décla­
ration du 16 avril 1757, édicté la peine de mort contre tout
auteur d’ouvrage séditieux ; mais cette loi, trop draconienne
pour être appliquée, ne devait faire tomber la tête d’aucun philo­
sophe. Mme de Boutflers, dans cette même lettre à Hume, ajoute,
après réflexion, q u ’elle a « peine à croire qu’on eût pu aller si
loin sur la qualité d’étranger ». Elle conclut pourtant que,
« quoi qu’il en soit, il eût été imprudent à lui de rester en
France dans dépareilles conditions. » Je crois au contraire que
Rousseau aurait mieux fait de ne pas quitter la France,
et, sinon de se laisser emprisonner, du moins, comme on le lui
proposait, soit d’aller secrètement au Temple, où on ne pouvait
le saisir, soit, bien plutôt, de se tenir caché chez le maréchal de
Luxembourg le temps nécessaire pour permettre à ses amis de
lui venir en aide au moment opportun, une fois l’orage passé.
Nous savons, en effet, s’il fût resté en France, chez les Luxem­
bourg ou ailleurs, tout ce qui eût été épargné à Rousseau : c’est
à savoir les cruelles aventures qui l’attendaient à Genève, à
Motiers, à Wootton, et qui allaient, en déchirant son cœur,
faire sombrer sa raison. Que Voltaire fût exilé de Paris, ce
n’était pas un grand mal pour sa personne, car il avait de quoi
se consoler et s’égayer à Ferney ; et c’était un grand bien pour
son talent, qui se renouvela très heureusement dans sa retraite.
Mais pour Rousseau, pauvre et misanthrope, l’exil loin de ses
amis de Paris, c’était la gêne, sinon la misère ; c’était la vie
vagabonde qui allait recommencer, la fuite éperdue de lieu en
lieu et, pour perpétuel réconfort, le tête-à-tête avec Thérèse ! Il
valait la peine, en vérité, de courir le risque d’une réclusion plus
ou moins longue et volontaire, parce que ce risque n’était pas,
je crois, aussi périlleux que se l’imaginèrent les gens alarmés, et,
ce me semble, affolés de Montmorency, dans cette mémorable
nuit du 8 juin. Turgot, qui était homme de gouvernement, et
dont on peut invoquer l’opinion en cette affaire, écrivait à
Condorcet : « le Parlem ent aurait été bien fâché de le prendre ;
si Rousseau eût voulu, il eût facilement évité cet orage en se

�210

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

cachant deux ou trois mois (1). » Faut-il dès lors incriminer ses
amis qui n'ont pas su, ou qui, peut-être, n’ont pas voulu l'empê­
cher départir? Le 17 juin, Rousseau écrivait d ’Yverdon à Thérèse:
« Vous savez le vrai m o tif de mon départ ; si personne n ’eût été
compromis dans cette malheureuse affaire, je ne serais sûrement
pas parti, n'ayant rien à me reprocher. » Les gens « compromis»,
c’étaient M. de Maleslierbes et la maréchale de Luxembourg et
Rousseau ne serait donc parti que par égard pour eux. Mais
alors, en le laissant, ou, mieux encore, — car nous connaissons
le caractère hésitant de Rousseau — en le faisant partir, ses amis
n’auraient songé qu’à assurer leur repos, et ils seraient vraiment
responsables des malheurs qui vont fondre sur le fugitif?
Pour Maleslierbes, tout d’abord, que peut-on lui reprocher?
deux choses : d ’avoir mal conseillé Rousseau en lui persuadant
de laisser imprimer l'Emile à Paris, et d ’avoir lui-même favo­
risé l’impression d’un livre qu’il aurait dû être le premier à
trouver trop hardi et, conséquemment, dangereux pour l’auteur.
Comment, en effet, un Directeur de la Librairie a-t-il pu
approuver des hardiesses, non seulement de pensée, mais
d’expression, qui sautent tellement aux yeux que, dès l’appa­
rition du livre, m aint lecteur, nous l’avons v u , prédit « le
scandale » qui va éclater, et que le bon Néaulme, à mesure
qu’il imprime à Amsterdam les feuilles sur la Révélation et les
miracles, épouvanté « des affaires qu’il va s’attirer » en débitant
un tel ouvrage, écrit à l’auteur que des amis, qu’il a consultés,
partagent son sentiment, et supplie Rousseau a de corriger et
d’adoucir les passages les plus forts ? » (inédit, 22 mars 1762).
Au dire de Rousseau dans ses Confessions, Maleslierbes lui aurait
écrit « une longue lettre toute de sa m ain, pour lui prouver que
la Profession de foi du vicaire savoyard était précisément une
pièce faite pour avoir l’approbation du genre hum ain et celle de
(1) Correspondance inédite de Tnrgot et de Condorcet, 1882, 272. « A cette
é poque (17(32), d it L ac rete lle, il n ’e û t été a u p o u v o ir n i de l ’a u to rité royale, ni
des p a rle m e n ts, de fa ire s u b ir u n e p e in e rig o u re u s e à u n h o m m e qui régnait
s u r les e sp rits p a r la p u issa n c e de l ’e n th o u sia sm e . » (Histoire de France pen­
dant le X V III » siècle), 1810, IV, 143;

�l

’« É m

ile

»

condam né

a

p a r is

211

la côur dans la circonstance. » Et Rousseau, qui sait à quoi s’en
tenir sur l’orthodoxie de son Vicaire, et qui tremble que cette
belle « pièce » ne fasse interdire tout l’ouvrage, ajoute avec
raison qu’il fut surpris « de voir ce magistrat, toujours si
craintif, devenir si coulant dans cette affaire ». Seulement
Rousseau, ne donnant pas la lettre même de Malesherbes (il la
cile de mémoire), cette lettre ne peut être invoquée contre son
auteur. Nous avons, en revanche, une lettre authentique de
Malesherbes, de laquelle il ressort, je crois, que Malesherbes,
tout simplement, n ’a pas lu 1’Émile parce qu’il n ’a pas eu le
temps de le lire. Il a emporté à la campagne le manuscrit de
l'Emile, dit-il à Rousseau le 25 octobre, et le 18 novembre il lui
écrit : « C’est abuser de votre complaisance, Monsieur, que de
garder si longtemps l’ouvrage que vous m ’avez confié. Je
désirais d’avoir le temps de le lire avec l’attention qu’il mérite ;
et, si j ’avais prévu que cela me mènerait si loin, je n'aurais pas
attendu jusqu’à présent; mais je me flattais de jour en jour d’être
en état de vous le renvoyer après avoir satisfait l ’extrême curio­
sité qu’il m ’inspirait. Ce serait mettre votre patience à une plus
grande épreuve que de vous donner mon avis détaillé sur une
théorie qui, par mille raisons, est au-dessus de ma portée. Je
me contente de vous assurer que l’ouvrage entier m’a fait le
même plaisir que tout ce qui sort de votre plume. » Je ne sais
si je m’abuse, mais il me semble que c’est à peu près cela qu’on
écrit à un auteur dont on estime le talent, quand on a seulement
feuilleté son dernier ouvrage. Sans doute il est assez naturel que
Malesherbes n ’ait pas eu le loisir de lire ju sq u ’au bout, et en
manuscrit, un ouvrage aussi démesurément long que l’Émile.
Mais a-t-il du moins lu, et avec toute l’attention qu’elle mérite,
la Profession de foi? S’il ne l’a pas lue, alors que Rousseau lui a
fait part de ses craintes au sujet de ce morceau qui contient,
comme on sait, les attaques les plus directes et les plus auda­
cieuses contre le catholicisme, il a eu grandement tort ; et s’il l’a
lue attentivement, comment alors l’a-t-il laissé passer? dans l’un
el l’autre cas, n’esl-il pas à blâmer? On s’explique d’autant
moins sa conduite en cette affaire que, lors de l'impression de la

�212

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Nouvelle-Héloïse, il avait fait des critiques excessives, à quoi
pense sans doute Rousseau quand il le dit « si craintif ». lit,
d’autre part.il connaissait le ton agressif et les brutales audaces
de Rousseau, lui qui écrivait le 13 novembre 1762 à celui-ci :
« dans tous les temps, j ’ai blâmé, ou plutôt j ’ai gémi de votre
imprudence à produire votre façon de penser en tout genre. »
Et, en effet, si Malesherbes a réellement lu l’Emile, il a pu saluer
au passage, lui, un des premiers serviteurs du Roi, des phrases
comme celle-ci : « pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour
leurs sujets? » Et lui, le Président de la Cour des Aides, qui
siège comme juge honoraire au Parlement de Paris, il a con­
templé ce tableau où il a pu se reconnaître avec ses collègues et
son jeune roi : « Je comprends que 1e rugissement d ’un lion
épouvante les animaux et qu’ils tremblent en voyant sa terrible
h u re ; mais si jam ais on vit un spectacle indécent, odieux,
risible, c’est un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de
cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils
haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute
réponse. » El cela est écrit, non à la fin de l’ouvrage, mais
presque au début, aux premières pages du second livre. Et au
livre suivant, du reste, Rousseau, annonçant des révolutions
prochaines, déclare hautement qu’il « tient pour impossible
que les grandes monarchies de l’Europe aient longtemps à
durer. » Si ami des lumières que fût Malesherbes, aurait-il
laissé, que dis-je? aurait-il fait lui-même im prim er de tels
passages, sans parler de beaucoup d’autres tout aussi subversifs,
si réellement il les avait lus ? C’est ce qui m ’a induit à penser
que peut-être il avait commis, dans cette affaire de l'Emile, la
même faute qu’il avait dû se reprocher à propos de l’énorme
scandale causé par l'Esprit, d’Helvétius. Helvétius l’avait prié
de prendre connaissance de son livre et avait offert de lui mon­
trer, en une heure de temps, « les endroits qui pourraient blesser
des hommes scrupuleux et peu éclairés. » Et Malesherhes s’était
contenté de nommer un censeur qui d’ordinaire n ’avait pas à
juger des ouvrages de ce genre : il me semble donc que Brunetière a le droit de conclure qu’en celte affaire de l’Esprit, « il y

�L « KMILE » CONDAMNE A PARIS

eul au moins quelque légèreté de la part de Malesherbes (1). »
En résumé donc Malesherbes a mal conseillé Rousseau pour
l’impression de VEmile, parce qu’il a eu le tort de ne pas lire, ou
de lire trop rapidement, des pages que Rousseau lui-même avait
signalées à son attention ; il me semble qu’à cela se bornent ses
torts envers Rousseau. Ces torts-là, il les reconnaissait loyale­
ment et il les exagérait même, quand il écrivait à Rousseau
deux ans plus tard (8 décembre 1764) : « Vous m ’écrivez, Mon­
sieur, que votre cœur n ’est pas plus changé que votre sort ; ce
sont vos termes. J ’avais bien cru que votre cœur ne serait jamais
changé; mais quand vous auriez eu de l’hum eur contre moi, je
ne serais pas assez injuste pour m’en plaindre. Sans entrer dans
une plus grande explication, vous savez qu’il n’y a personne à
qui je prenne plus d’intérêt qu’à vous, et cependant je ne vous
ai jamais fait que du mal. » Il oubliait généreusement le bien
qu’il lui avait fait lors de l’impression de la Nouvelle-Héloïse, et
aussi, à propos de VEmile, le bien qu’il avait eu du moins l’in­
tention de lui faire, et celui q u’il avait réellement fait à son cœur
lorsque, les im prim eurs étant accusés de trahison par Rousseau
qui avait perdu la tête, il était parvenu, par ses démarches et
par ses lettres multipliées, à détromper Rousseau et à dissiper
ses folles inquiétudes.
Mais c’est sur la maréchale de Luxembourg que les insinua­
tions de Rousseau ont fait peser les plus graves accusations :
c’est bien elle, en effet, qui imagina celte malencontreuse impres­
sion de l’Emile à Paris ; et, lorsque Rousseau fut décrété, au
lieu de prendre sa défense, elle n’aurait, dit-on, songé qu’à
l’éloigner — ce que ne lui ont jamais pardonné la plupart des
biographes de Rousseau. A peine arrivé à Yverdon, Rousseau
lui écrit le 17 ju in : « Vous l'avez voulu, Madame la Maréchale;
me voilà donc exilé loin de tout ce qui m ’attachait à la vie. »
Mrao de Luxembourg fut-elle si coupable ?
Pour ce qui est de l’impression à Paris, dont elle prit l’initia­
tive, il.est un peu ridicule de la reprocher lourdement à la inaré(1) B ru n e tiè re : Nouvelles études critiques, 189.

�214

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

cliale, alors qu’elle ne s’est donné tant de mal — ju s q u ’à courir
Paris pour harceler les libraires — que, elle le croyait du moins,
dans l ’intérêt de son cher Rousseau. Quant au traité avec
Ducliesne, on se rappelle que la maréchale, après en avoir
envoyé les deux doubles à Rousseau pour les signer, « en donna
un à Ducliesne et garda l’autre, observe le soupçonneux Rous­
seau, au lieu de me le renvoyer, et je ne l’ai jam ais revu. » Soit ;
mais s’il ne revit pas son double, il avait vu le traité et il l’avait
volontairement signé, et même il avait mis dans sa poche les
3.000 francs d’acompte que lui avait offerts Ducliesne sur les
6.000 qu’il s’était engagé à lui payer. El, comme Mme de Luxem­
bourg n’avait pris le soin de faire im prim er son livre que pour
l’empêcher de se laisser encore une lois duper par les libraires
(c’est lui qui le dit), son insinuation, vague comme la plupart
de celles où il se complaît, est peut-être un peu déplaisante.
Maintenant, que Mme de Luxembourg ne se soit pas appliquée
à lire consciencieusement l'Emile avant de songer à le faire
imprimer, c’est ce que personne, j’imagine, ne s’avisera de lui
reprocher. Rousseau avait commencé de lui en faire la lecture,
mais il avait dû l’interrompre parce qu’elle avait paru « l’en­
nuyer. » Et, au fait, Rousseau lui avait-il lu les passages les
plus violents sur les rois, les nobles et le clergé ? Peut-être que
de tels passages, loin « d’ennuyer » la maréchale, l’auraient fait
sursauter, et qu’elle eût été moins empressée de faire imprimer
l’ouvrage et de « l’honorer publiquement de ses soins et de sa
protection », comme l’en remerciait l’auteur.
Reste la question, plus délicate, de l’exil auquel elle aurait,
pour ainsi dire, acculé Rousseau. Sur ce point encore, il me
paraît juste de la défendre et cela, en invoquant, comme je n’ai
jamais cessé de le faire, le propre témoignage de Rousseau. Il
est entendu, et Rousseau a évidemment en mains des lettres de
la maréchale qui le prouvent surabondam m ent, que c’est elle
qui a conseillé et même surveillé l’impression de l'Emile à Paris.
Dès lors, s’il se laisse prendre, et « questionner, » comme le
veut l’arrêt du Parlement, que fera Rousseau ? Nous savons ce
que ferait à sa place tout galant hom me : il se tairait, et rien au

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a

p a r is

215

monde ne devrait le faire parler. Qu’on écoule Rousseau :
« Voyant que je persistais à rester tranquille, Mmo de Boulflers
prit un tour plus capable de m’ébranler. Elle me fit entendre
que, si j ’étais arrêté et interrogé, je me mettais dans la néces­
sité de nom m er Mme de Luxembourg et que son amitié pour
moi m éritait que je ne m ’exposasse pas à la compromettre. Je
répondis q u ’en pareil cas elle pouvait rester tranquille, et que je
ne la compromettrais point. Elle répliqua que celte résolution
était plus facile à prendre qu’à exécuter ; et en cela elle avait
raison, surtout pour moi, bien déterminé à ne jamais me parjurer
ni mentir, quelque risque qu’il pût y avoir à dire la vérité. »
Donc, si on le presse, il dira tout, c’est-à-dire, en tin de compte,
les bontés inimaginables q u ’ont eues pour lui, encore que mal
inspirés, Malesherbes et la maréchale. Mais quoi 1 Rousseau ne
sait pas « m entir » ; comme si c’était mentir que de se taire sur
ses a m is — et sur une femme ! Il est vrai qu’il s’exprime ailleurs
un peu autrement. C’est la fameuse nuit du 8 au 9 j u in ; il
accourt chez la maréchale, qui lui paraît « agitée », et lui-même,
« au milieu de la nuit, il n ’est pas exempt d’émotion »; mais,
continue-t-il, « en la voyant, je m ’oubliai moi-même pour ne
penser q u ’à elle et au triste rôle qu’elle allait jouer (et c’est lui
qui le dit 1), si je me laissais prendre : car, me sentant assez de
courage pour ne dire jam ais que la vérité, dût-elle me nuire
et me perdre, (mais la vérité ne peut désormais nuire q u ’à ses
amis ; car, pour lui, il a fait l’Emile, il l’a signé de son nom, et
il est impossible qu’il dise le contraire); — je ne me sentais ni
assez de présence d’esprit, ni assez d’adresse, ni peut être assez
de fermeté pour éviter de la compromettre, si j ’étais pressé. »
Ainsi, et tel était le prix dont il paierait leur généreuse hospita­
lité, il comprom ettrait gravement la maréchale et, par elle, le
maréchal de Luxembourg, c’est-à-dire l’ami même du roi; et
cet énorme scandale atteindrait fatalement Malesherbes, le
Directeur de la librairie et, par lui, son père, le Chancelier de
France, c’est-à-dire le magistral le plus élevé en dignité de tout
le royaume. Et puis, quand eût été bien établi, par les aveux de
Rousseau, « le triste rôle », comme il dit, de Mme de Luxern-*

�216

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

bourg, Rousseau en eût-il moins été l’auteur responsable de
l’Emile ? Et quand il eût soutenu, comme il aim ait à le dire,
et même à le répandre avant l’arrêt, — car ce sont les paroles
que lui prêle Bachaumont dès le 31 mai — que « son livre avait
été imprimé sans son consentement », encore une fois le traité
avec Ducliesne en eût-il moins été signé Jean-Jacques Rousseau ?
Que valent donc en définitive toutes ses insinuations et loules
les récriminations de ses biographes contre les Luxembourg et
contre Maleslierbes ? Et que veut donc dire Rousseau quand il
écrit le 15 juin à Moultou : « Je vous jure que non seulement
j ’étais parfaitement en règle, mais que j ’en avais les preuves en
mains et, qu’avant de partir, je me suis défait volontairement
de ces preuves pour la tranquillité d ’autrui. » Ces prétendues
preuves ne pouvaient être que des lettres de la maréchale,
puisque Maleslierbes avait réclamé et repris les siennes; mais
ces lettres de la maréchale, qui ne pouvaient d’ailleurs, pas
plus que d ’autres « preuves », établir qu’il fût « parfaitement
en règle » (l'impression ayant été clandestine), il savait très
bien qu’il n ’avait pas le droit de les divulguer, car il avait le
16 février avoué à Moultou : « 11 est vrai que, si on m ’attaquait,
je ne pourrais sans bassesse employer tous mes avantages pom­
me défendre. »
Pour se défendre, il ne pouvait invoquer, en fin de compte,
que les services rendus par des amis, imprudents sans doute,
mais d’un dévouement qu’on peut dire à toute épreuve, quand
on sait, en effet, à quelles épreuves il a soumis leur infati­
gable zèle. Le départ de Rousseau devait tranquilliser Mmc de
Luxembourg, cela est certain ; mais ce qui ne l’est pas moins,
et nous le savons encore par Rousseau, c’est q u ’elle ne demanda
pas à Rousseau de partir. C’est lui qui, de son plein gré et, semble-t-il croire, par pur héroïsme, « sacrifia sa gloire à la tran­
quillité de Mme de Luxembourg. »
En résumé, le Parlement, d’une part, aurait dû, certes, se
m ontrer moins sévère à l’égard de Rousseau, et surtout moins
expéditif; car, au lieu de commencer par le décréter, il devait
s’inquiéter d’établir juridiquem ent si Rousseau avouait l’ou-

�L « EMILE » CONDAMNÉ A PARIS

vrage et s’il en était réellement l’auteur; les amis de Rousseau,
d’autre part, Malesherbes et la maréchale, ont eu tort de faire
imprimer l’ouvrage à Paris malgré le désir, formellement
exprimé par Rousseau, de le faire imprimer à l’étranger; mais
Rousseau, de son côté, n’avait jam ais fait qu’exprimer un désir,
et Malesherbes, lui parlant en février 1762 de l’impression en
France, dit très bien, qu’en effet, « il ne la désirait pas; » seule­
ment il y avait, comme on l ’a vu, bel et bien consenti.
Et, d’ailleurs, Rousseau et ses biographes n’ont-ils pas attaché
trop d’importance à cette impression, puisqu’après tout le fron­
tispice disait que l’ouvrage avait été imprimé à La Haye, puisque
Duchesne ne fut pas même inquiété, et q u ’enfin le Parlement
11’eùt {las le moins du monde songé à adoucir son arrêt, si le
livre avait été effectivement imprimé à l’étranger? Ce qui motiva,
en effet, ses rigueurs, ce n’est pas du tout l’impression à Paris,
c'est tout simplement le contenu de l’ouvrage, et Rousseau
s’attendait lu i-m ê m e à ce que «les choses hardies et fortes
dont était plein le livre soulèveraient des difficultés» (à Rey
18 février 1762) ; et c’est ensuite le fait même d’avoir signé son
ouvrage, ce qui était considéré comme une aggravation de délit.
Barbier dit en ju in 1762: «Comme son nom est à découvert
dans le frontispice du livre, la Cour, par l ’arrêt, l’a décrété de
prise de corps. » Rousseau raille spirituellement dans ses Lettres
de la Montagne (1, 5) les auteurs qui se gardent bien de mettre
leur nom à leurs livres : « pour être utile impunément, on lâche
son livre et l’on fait le plongeon ; le même homme sera l’auteur
ou ne le sera pas devant le même homme, selon qu’ils seront
à l'audience ou dans un souper. » Eh bien donc, que n’imitait-il
ces habiles ! est-ce que les vérités de l’Emile devenaient plus
« utiles au genre hum ain », parce qu’on lisait à la première page
le nom de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, alors
surtout que, sur le livre anonyme, tout le monde eût mis le nom
de l’auteur? Rousseau, on l’a vu, répète sans cesse q u ’il était
«en régie », et il entend : avec les lois. Mais, à supposer qu’il le
lût, il y a dans tout pays, et il y avait alors en France, particu­
lièrement dans le domaine de la librairie, à côté des lois, les

�218

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

usages, lesquels importaient beaucoup plus que les lois, et fort
heureusement pour les écrivains, car les usages le plus souvent
adoucissaient les rigueurs et corrigeaient les absurdités des lois.
Ainsi, tout citoyen de Genève qu’il était, Rousseau eût mieux
fait, puisqu’il écrivait en France, et s’il voulait précisément
continuer à être « utile », de se conformer aux usages étaolis en
France. Mettre son nom à un ouvrage tel que l'Emile, c’élait
« de la franchise » sans doute, mais une franchise à la fois
inutile et dangereuse; car le gouvernement et l’opinion s’accor­
daient à y voir une bravade, en quoi, ils ne se trompaient guère,
si Rousseau a cédé, comme je le crois, en signant son livre,
à sa manie de se singulariser. Il m ontrait par là, qu’il était
au-dessus, non seulement des usages, mais encore de tous les
philosophes qui n’avaient pas osé signer leurs œuvres. Seule­
ment cette fois sa singularité devait lui coûter cher : « Si
Rousseau a été décrété par le Parlement, écrivait Turgot à
Condorcet, c’est parce qu’il avait eu la manie de mettre son
nom à YÉmile (1). » Rien n’est plus exact : q u ’on lise cette seule
phrase de l ’arrêt du Parlement : « que l’auteur de ce livre,
n’ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être
trop promptement poursuivi ; qu’il est important, puisqu’il
s’est fait connaître, que la justice se mette à portée de faire un
exemple. »
Après cette discussion, minutieuse mais nécessaire, nous
avons peut-être le droit de conclure que, si Rousseau fut décrété,
et s’il crut devoir passer la frontière, il devait s’en prendre, non
pas à Malesherbes ni à la maréchale qui après tout n’avaient
pas écrit YÉmile, mais à lui-même qui l’avait, non seulement
écrit, mais laissé imprim er en France et qui surtout l’avait
signé de son nom. Il a fait, en somme, en cette affaire, ce que
font les caractères faibles : il a, après les avoir combattus, suivi
les conseils qu’on lui donnait, croyait-on, dans son intérêt ; il a
laissé agir ses protecteurs ; puis, ceux-ci ne l’ayant pas servi
comme ils l’avaient espéré, il s’est vengé de leur protection mal(1) Œuvres de Turgot (1808-1811) II, 798.

�L « EMILE » CONDAMNE A PARIS

heureuse en faisant peser sur eux je ne sais quels vagues
soupçons d’égoïsme et de lâcheté. Puisque, suivant sa fière
devise, il se vantait de faire passer avanL tout la vérité, il nous
a donné le droit de dire nettement, même à son désavantage, ce
qui nous a paru être la vérité historique. Certes, l’arrêt du
Parlement nous semble odieux et l’on ne doit pas marchander
sa pitié à l’écrivain qui est forcé de fuir pour avoir écrit un
chef-d’œuvre. Mais, tout en plaignant sincèrement Rousseau,
i on est obligé de reconnaître que le récit qu’il nous a laissé de
lou te cette histoire et sa façon déjuger ceux qui avaient voulu
être ses bienfaiteurs, ont montré une fois de plus que le caractère
chez lui n ’était pas à la hauteur du beau génie qui venait
d’écrire l’Emile.
Une dernière remarque, avant de finir, sur l’arrêt même du
Parlement : cette condamnation de l’Emile, nous la trouvons
aujourd’hui maladroite et brutale; mais il ne faut pas oublier
qu’elle était parfaitement conforme, non seulement à la législa­
tion, mais aux m œ urs du temps et aux idées courantes sur la
répression des ouvrages dits séditieux. Rousseau fut surtout
condamné pour ses attaques contre la religion : c’est que, qui
touchait alors à « l ’encensoir », s’y brûlait les doigts infaillible­
ment. Ducliesne qui, en sa qualité de libraire, était aussi rensei­
gné que possible sur les dangers que couraient les auteurs à
traiter des matières défendues, dans une lettre (inéditej pressait
Rousseau en 1765 d ’écrire quelque chose de nouveau et lui pro­
mettait le succès; mais il ajoutait, en un langage plus expressif
que correct : « il n’y a que la matière de religion que nos miséra­
bles cagots nous mettent des entraves. » Les philosophes protes­
taient avec raison contre une législation absurde et tyranique ;
n’oublions pas, pourtant, qu’ils n ’hésitaient pas à l’invoquer
quand il s’agissait de fermer la houche à leurs adversaires, ou,
par exemple, de faire enfermer Fréron au Fort l’Evêque. Et
fauteur lui-même de l’Emile 11’avait-il pas, quelques mois avant
sa condamnation, lancé dans le monde certain ouvrage intitulé
le Contrat social, où il disait à propos des dogmes de sa religion
civile-, «que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement

��CHAPITRE VII
LA CONDAMNATION

DE L « EMILE )) PAR LE PETIT CONSEIL
DE GENÈVE

Rousseau, après avoir pris congé de Thérèse et des Luxem­
bourg, non sans un grand serrement de cœur, monta dans un
cabriolet fourni par le maréchal et se dirigea, en traversant
Paris, vers la Suisse, où il avait pris le parti de chercher un
refuge. On connaît l’am usant récit où il nous montre « dans un
carrosse de remise, entre la Barre et Montmorency, quatre
hommes en noir qui le saluent en souriant» ; c’étaient, pensa-t-il,
les huissiers du parlement qui venaient l ’arrêter. Il n’est pas
impossible, car c’est bien dans l’après-midi du 9 juin qu’ils
sont venus à Montmorency pour le prendre. Mais l’ont-ils
reconnu et lui ont-il souri? M. Lanson (1)remarque « qu’après
tout, ces huissiers pouvaient ne pas connaître Jean-Jacques ;
et, s’ils l’ont salué, ils saluaient peut-être moins le voyageur
inconnu que la chaise de poste, le postillon, l’équipage de
marque qu’il rencontraient sur la route. » Dans tous les cas,
Rousseau a tort d’en conclure « qu’au lieu d’avoir été décrété à
sept heures, comme on le lui avait annoncé, il ne l’avait été
qu’à midi. » M. Lanson établit au contraire qu’il a dû l’être à la
grande audience du Parlement, c’est-à-dire entre huit heures et
demie et dix heures et que, pour atteindre Montmorency vers
Bibliographie : « D ocuments officiels et contemporains sur quelques-unes
condamnations dont Z’É m ile et le C o n tra t social ont été l'objet en 1762»,
recueillis p a r M arc V irid e t, G enève, 1850.— Eug. ltilte r : « Le Conseil de Genève
jugeant tes œuvres de J .-J . Rousseau », Genève, 1883. id. : « J,-J. Rousseau
et C h . Bonnet » (E tre n n e s genevoises, 1893). — E d. Rod : « L'affaire J.-J.
Rousseau », 1906. — G. V a lle tte : « J .-J . Rousseau genevois », 1911. — L anson :
Quelques d o c u m e n ts in é d its s u r la c o n d a m n a tio n et la c en su re de l'É m ile ...
[Annales J.-J Rousseau, I, (15J.
(1) Annales J.-J. Rousseau, I, 106.
d es

15

�222

JE A N -JA C Q U E S ROUSSEAU

quatre heures, toutes les formalités remplies, les huissiers
n’avaient pas perdu de temps. Ainsi on avait fait diligence.
Tandis que Rousseau composait, chemin faisant, son Lévite
d'Ephraïm, œuvre d’ailleurs insignifiante, passant par Salins,
il se dirigea vers Yverdon, où s’était retiré « le doyen de
ses amis », le bon Roguin, qu’il avait connu à Paris en 1741 el
qui l’avait en 1745 aidé de sa bourse, alors qu’il était sans doute
un miséreux. En entrant sur le territoire de Berne, il fit arrêter
les chevauxet, descendant de voiture, il se prosterna et embrassa,
dans un accès d ’enthousiasme, le sol de sa patrie : « ciel, pro­
tecteur de la vertu, je te loue ! je touche une terre de liberté. »
Il allait avant peu rabattre beaucoup de cet enthousiasme pour
la libre Helvélie ; en attendant le postillon le crut fou — il y
avait de quoi, — et, quelques heures après, il serrait dans ses
bras « son digne hôte, le respectable Roguin (14 juin 1762). »
Il fut bientôt de la famille : la nièce de Roguin, M'”c Boy de
La Tour, qui sera une de ses plus passionnées dévotes, avait
une fille, déjà fiancée, quoique très jeune, au neveu de Roguin,
un colonel qui avait l’àge de son grade ; aussi la jeune fille
répugnait-elle à ce m ariage, et Jean-Jacques, qui se mêlait
volontiers des affaires de cœur, sauva, dit-il, la jeune fille d’un
mariage si mal assorti sous le rapport de l’àge ; mais, en faisant
le bonheur de la jeune de La T o u r, il fâcha son vieil ami
Roguin, dont il ruinait les plans m atrim oniaux ; il s’en consola
en disant qu’il avait agi en ami véritable. En attendant, Roguin,
moins fâché sans doute que ne le suppose Jean-Jacques, lui
offrait l’hospitalité d’un petit pavillon dans sa propre maison
entre cour et jardin. Autour de Roguin tout le monde était pour
lui plein de prévenances : il y avait là, pour le choyer, comme
il aimait tant à l’être malgré ses airs sauvages, outre le maître
de la maison et les dames de La Tour, un banneret Roguin, et
le Ijailli d'Yverdon, M. de Moiry de Gingins, qui, dit-il l’acca­
blaient de caresses. Ainsi il a trouvé à Yverdon un asile sûr et
des amis. Mais cet asile el ces amis, pourquoi donc ne les a-t-il
pas demandés à sa ville natale, lui si lier de son titre de citoyen
de Genève ? Le choix de sa retraite a de quoi nous surprendre
et il vaut la peine, je crois, de chercher les motifs de ce choix.

�L’« E M I L E »

CONDAMNÉ A GENÈVE

223

Au lendemain de son arrivée à Yverdon, il écrivait à son ami
Moultou, pasteur à Genève: &lt;( Je suis arrivé ici d’hier matin eL
je vais errer dans ces montagnes jusqu’à ce que j'y trouvé un
asile assez sauvage pour y passer en paix le reste des mes misé­
rables jours. Un autre me demanderait peut-être pourquoi je ne
me retire pas à Genève ; mais, ou je connais mal mon ami
Moultou, ou il ne me fera sûrement pas cette question. Il sentira
que ce n’est point dans la patrie qu’un malheureux proscrit
doit se réfugier, q u ’il n’y doit point porter son ignominie ni lui
faire partager ses affronts. » (15 juin 1762). Rousseau n’exa­
gère-t-il pas son « ignominie », et, puisqu’il est proscrit pour
avoir déplu au très catholique Parlement de Paris, ne doit-il
pas s’attendre au meilleur accueil de la part des Protestants de
Genève ? Voyons donc, au moment où Rousseau débarquait à
Yverdon, ce que pensait Genève de son plus illustre « citoyen ».
Lorsque, huit ans plus tôt, Rousseau, alors auteur du premier
Discours et du Devin du Village, avait revu sa ville natale, on
lui avait fait fête et il avait pu dire avec raison qu’il avait été
« caressé par tous les états. » L’accueil avait été si chaleureux
que Rousseau, au moment de fixer sa résidence définitive, avait
hésité entre la France et Genève: l’amitié de Mme d'Epinay
l’avait décidé pour l’Hermitage. Quelque temps après sa visite à
Genève, il avait publié son second Discours (1755) en le faisant
précéder d’une dédicace, extrêmement flatteuse, à la République
de Genève. C’est donc au peuple de Genève, non à ses magistrats
qu’il avait dédié son œuvre, et il nous dit dans ses Confessions
que sa dédicace « pouvait ne pas plaire au Conseil. » Celui-ci
répondit pourtant par une lettre de félicitations, mais qui ne
satisfit pas Rousseau ; il la trouva « honnête, mais froide (1). »
Dédicace et Discours n’étaient sans doute pas faits pour enchan­
ter une artistocratie, maîtresse du gouvernement à Genève ;
mais s’il est vrai, comme le dit Rousseau, sans doute avec quelqu’exagération, que la Dédicace lui « attira des ennemis dans le
Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie » (dans la haute bour(1) Elle a été d o n n é e p a r S ayous : Littérature française à l’étranger (I, 248).

�224

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

geoisie, tout au plus), le Discours lui-même lui valut de chauds
applaudissements parmi les simples bourgeois, dont il était, et
qui seront de plus en plus, à mesure qu’il mécontentera et
alarmera les privilégiés, ses zélés partisans. Un ancien ami de
son père, Marcel de Mézières, nous peint au vif, dans une lettre
à Rousseau, celle différence dans l’accueil fait au second Discours
par les deux partis adverses à Genève : «Votre livre sur l’Inéga­
lité des conditions, dédié à nous tous, grands et petits, n’a pas
eu le bonheur de plaire aux premiers. En effet, est-il naturel de
supposer quelqu’égalité entre des individus, dont les uns
comptent deux ou trois générations de syndics dans leurs
familles, et les autres, cinq ou six d*horlogers et autres artisans
honnêtes (1) ? »
Il est bien vrai que la seule critique sérieuse qui eût été faite
du Discours sur l’Inégalité était partie de Genève : mais le savant
naturaliste Charles Bonnet (Philopolis), qui en était l’auteur,
avait rendu pleine justice aux talents de Rousseau. Enlin la
Lellre à d'Alembert, trois ans plus lard (1758), avait acquis à
Rousseau les sympathies des pasteurs pour « le service signalé »,
lui écrivait l’un d’eux, que l’éloquent ennemi des spectacles
avait rendu à son pays et « à tous ceux qui n ’étaient poiht livrés
à l’amour de la frivolité et du plaisir », Mais, quatre ans après,
que vont penser les austères pasteurs de certain roman où tout
ne respire pas l’innocence biblique ? Rousseau est fort embar­
rassé quand il parle à ses graves amis de la Nouvelle-Héloïse.
« Ce livre, écrit-il à l’un d’eux, le pasteur Vernet (29 novembre
1760) n’est pas fait pour être lu de vous... C’est une espèce de
fade et plat roman ». Les pasteurs osèrent pourtant le lire ou,
d’un doigt rapide, l’enlre-lire, puisqu’en janvier 1761 le Consis­
toire demanda qu’on sévît contre ce dangereux ouvrage, mais
sans beaucoup insister, semble-t-il, car sa démarche n’aboulit
pas : faut-il croire, en faveur de Julie, que sa grâce fût la plus
forte? Ce que Rousseau avait dit, en effet, de Paris, à l’appari­
tion de son roman, il pouvait lb dire de Genève: « Les femmes
(1) E. R itte r : La fam ille et la jeunesse de Rousseau, 1896, p. 163.

�l

’« É m

ile

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condam né

a

gen ève

225

s’enivrèrent du livre et de l’auteur ». L’une d’elles, Mme de Marchinville, une amie de cette demoiselle Curchod qui devait être
Mmc Necker, écrit à l’auteur : cc Avec un mot vous pénétrez
l’àme... M. de Voltaire a dit que votre encre brûlait le papier :
comment n’a-t-il pas ajouté que ce papier brûlait le cœur ? C’est
apparemment sa vieillesse qui met le sien à l’abri, ou aurail-t-il
senti que votre feu n’est pas de la nature du sien, qui pétille,
mais ne brûle pas (1) ? » On surprend là, et c’est pourquoi j ’ai
cité ce curieux fragment de lettre, non seulement l’enthousiasme
qu’inspirait aux Genevoises l’éloquence entraînante de Rousseau,
mais encore l’hostilité q u ’à Genève on témoignait tout nalurelle. ment à Voltaire quand on admirait Rousseau : on aimait, pour
ainsi dire, Rousseau contre Voltaire et réciproquement ; et si le
Consistoire avaitpoursuivi mollement la Nouvelle-Héloïse,comme
on l’a vu, c’est parce que, depuis sa Lettre à d ’Alembert, Rousseau
était, pour les pasteurs, un auxiliaire précieux, qu’ils ne vou­
laient pas décourager, dans la pieuse campagne qu’ils menaient
contre Voltaire et ceux qui, à son exemple, se livraient au
plaisir mondain de la comédie. Ceux-ci, les partisans de Voltaire,
se recrutaient dans la haute société, laquelle s’accommodait fort
de celte Inégalité des conditions flétrie par l’auteur du second
Discours ; de sorte q u ’en résumé, comme l’a fort bien dit Rod :
« les tendances mêmes qui lui aliénaient (a Rousseau) les gens
du monde, lui valaient au contraire les sympathies des bour­
geois que séduisaient ses idées égalitaires et son civisme à la
romaine ».
Ainsi Rousseau a de zélés partisans parmi les bourgeois, tels
que l'horloger De Luc, que nous retrouverons plus loin, Marcel,
d’Ivernois et bien d ’a u tre s; d’ardentes admiratrices, on vient
de le voir ; et enfin de fervents disciples qui, comme le bouillant
Moultou, ont tout l’enthousiasme requis. Sauf donc quelques
patriciens qui font des réserves et sont bien, en somme, obligés
de s’incliner devant son talent et sa renommée, Rousseau, s’il
demande asile à ses compatriotes, ne trouvera guère que des
(1) S ur c ette le ttre v o ir R od : Affaire Rousseau, 39.

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mains tendues. Pourquoi donc ne va-t-il pas tout droit à
Genève ?
C’est que, brave seulement la plume à la main, il n’ose pas
affronter l’hostilité, plus ou moins ouverte, des gens du « haut
étage ». Mais surtout il ne va pas à Genève, parce qu’il y a, aux
portes de Genève, quelqu’un qui attire à lui, à ses délicats
soupers et à ses représentations théâtrales, les jeunes gens et les
gens du monde, qui les amuse et les enchante par ses folles plai­
santeries et son aimable esprit, quelqu’un enfin que, pour tous
ses succès m ê m e , il ne peut plus souffrir dé so rm a is, et c’est
Voltaire ; Voltaire, qui a eu l’impudence de l’éclipser dans son
propre pays, Voltaire, avec qui il ne peut songer à rivaliser
d’esprit et de séduction : « Q u’eussé-je fait, dit-il dans les Confes­
sions, seul, timide et parlant mal, contre un homme arrogant,
opulent, étayé du crédit des grands, d’une brillante faconde et
déjà l’idole des femmes et des jeunes gens ? »
Non pas, et il s’en faut de beaucoup, on l’a vu, de toutes les
femmes. Et quant aux jeunes gens, tous ceux de la moyenne
bourgeoisie et du peuple sont pour Rousseau : ses ouvrages,
comme on le lui écrit, ne font-ils pas « fermenter la liberté dans
tous les cœurs ? » Qu’il entre donc le front haut à Genève : il
verra grandir le nombre de ses partisans et, devant cette garde
du corps, le Petit Conseil hésitera sans doute à l’attaquer et à
le frapper en face — ce q u ’il va faire très aisément en son
absence (1).
C’était le sentiment de Moullou qui lui écrivait (19 mai 1762) :
« Vous vous trompez ; vous avez fort peu d’ennemis à Genève et
beaucoup d ’amis... Si c’était autrement, j ’en sortirais. Ces
hommes (ceux qui fêtent Voltaire), sont en fort petit nombre et,
pour la plupart, contraints de se cacher. Revenez dans votre
patrie, ils n’oseront pas lever la tête. » Mais suivre le conseil de
Moullou, c’était entrer en lutte ouverte avec Voltaire et ses par­
tisans, perspective qui n’avait rien de séduisant pour un homme
(1) B onnet é c riv a it à H a lle r (15 ju in 1762) : « J e s o u h a ite fo rt q u ’il ne se
réfugie pas ici, car je c ra in d ra is q u ’il ne n o u s f ît b ie n d u m al. v ( J . - J . R o u s s e a u
e t C h a r t e s B o n n e t , p a r E ug. R itte r, d a n s E l r e n n e s g e n e v o i s e s , 1893, p. 199.)

�l ’«

Ém il e »

condamné

a

Ge n è v e

aussi pusillanime et aussi ami de son repos que l’était Rousseau.
Il laissa donc le champ libre à Voltaire et à l’aristocratie, et
voici alors ce qui se passa à Genève : les 18 et 19 juin 1762, le
Petit Conseil (je dirai plus loin ses attributions), délibéra sur
« ce qu’il appartenait de taire » au sujet des deux ouvrages de
Rousseau : YEmile et le Contrat social. Trois avis turent succes­
sivement émis et discutés : fallait-il décréter Rousseau de prise
de corps ? ou ne pas le décréter? ou décider que, s’il venait
à Genève, il serait appréhendé pour comparaître devant le
Conseil? Très judicieusement, le procureur général, Robert
Troncliin, cousin du célèbre médecin, Théodore Troncliin,
opinait, en ses conclusions motivées, pour que la sévérité du
Conseil se bornât aux ouvrages seuls. Pour empêcher qu’on
décrétât l’auteur, Troncliin faisait valoir ce motif, ingénieux
mais assez inattendu, et qui devait exaspérer Rousseau, que
celui-ci, rentré dans l’église protestante, « paraissait » seulement
rentré dans ses droits de citoyen de Genève, car le fait allégué
en sa faveur, « qu’il n ’avait pas solennellement renoncé à la
religion protestante, était un fait faux » ; il fallait donc le consi­
dérer légalement comme un étranger ; et la conséquence en était
que Rousseau, ne jouissant pas des droits, ne tombait pas non
plus sous les lois de la cité. Ainsi, pour le sauver du décret de
prise de corps, on lui enlevait ce titre de citoyen de Genève
dont il était si fier. Mais le rapport du Procureur général étant
ouï et adopté, on y ajouta l’aggravation suivante : « en cas que
Rousseau vienne dans la ville, ou dans les terres de la Sei­
gneurie, il devra être saisi et appréhendé, pour être ensuite
prononcé sur sa personne ce qu’il appartiendra. »
C’était mettre un bel empressement à rivaliser d’intolérance
et de rigueur avec Paris. L’arrêt du Parlement pouvait certes
être critiqué : mais enfin on vivait en France sous le régime du
bon plaisir, et la Profession de foi du Vicaire savoyard, sans
parler du reste, avait largement de quoi scandaliser un clergé
catholique. Mais qu’une république, et protestante, frappât des
mêmes peines infamantes un écrivain protestant et un de ses
citoyens, c’est de quoi Jean-Jacques avait le droit d’être surpris

�If ;

el indigné. Comment donc expliquer cette étrange condam­
nation ?
Pour la bien comprendre, sinon pour la justifier, il faut à la
fois songer aux passages les plus subversifs de l'Emile et du
Contrai social, et se souvenir de ce qu’étaient alors le gouverne­
ment et la religion de Genève. Le fond du Contrat social, c’est
la souveraineté du peuple et l'égalité de tous les citoyens. Or,
Genève était gouvernée par une oligarchie de patriciens qui
avaient le double privilège du rang el de la fortune. L’Emile,
lui, prêchait la religion naturelle ou, plus précisément un
théisme très large qui se passait fort bien des miracles et de la
Révélation : ce n ’était pas là ce qu’avait jadis enseigné Calvin ;
ce n’était pas ce que croyaient alors à Genève fidèles et pasteurs,
non pas même ceux des pasteurs qui, touchés par l’esprit du
siècle, interprétaient avec une certaine liberté les dogmes du
calvinisme. A Genève comme à Paris, c’est surtout la Profession
du Vicaire savoyard qui déchaîna la tempête. Le pasteur Moultou,
bon juge en pareille matière, écrivait à Rousseau, dès l’appari­
tion de son livre, el à propos du Vicaire savoyard : « Quels cris,
quelles clameurs vous allez exciter à Genève ! (3 février 1762). »
Et le 18 juin, c’est-à-dire la veille même de la condamation,
parlant des ennemis de Rousseau : « ils triomphent de ce que vous
leur avez fourni des armes pour vous attaquer, » Le bon Moul­
tou voudrait que Rousseau, pour désarm er ses ennemis, s’em­
pressât de proclamer bien haut « la supériorité de la religion de
Genève sur toutes les autres religions.» Précaution trop tardive,
et d’ailleurs inutile, car il eût fallu commencer par supprimer
maint passage qui s’appliquait aussi bien au Calvinisme qu’au
Catholicisme, celui-ci par exemple : « Cherchons sincèrement la
vérité, ne donnons rien à l’autorité des pères et des pasteurs ;
mais rappelons à l’examen de la conscience et de la raison tout
ce qu’ils nous ont appris dès l’enfance. Ils ont beau me crier:
soumets ta raison ; autant m ’en peut dire celui qui me trompe:
il me faut des raisons (non des miracles ou des prophéties)
pour soumettre ma raison. » On ne revient pas sur des déclara­
tions si catégoriques; car essayer seulement de les commenter,
ce serait les dénaturer et par conséquent les rétracter;

�L « E M IL E »

CONDAMNE A GENEVE

Ainsi les doctrines du Contrat social et de l'Emile suffisent,
si l’on veut, à expliquer la condamnation de ces livres par une
aristocratie toute puissante qui pouvait prétendre qu’en con­
damnant de telles doctrines, elle défendait à la fois le gouverment et la religion de Genève. Mais ne suffisait-il pas de con­
damner les livres et était-il donc besoin, pour sauver la répu­
blique et la foi, de décréter l’auteur de prise de corps ? Il va
de soi que les m œurs du temps excusent en quelque mesure,
chez les juges, des rigueurs qui seraient aujourd’hui absurdes
et criminelles. Mais celle excuse ici est certainement insuffisante
puisque, au moment même où les magistrats sévissaient si
cruellement contre Rousseau, des Genevois cherchèrent à expli­
quer une si brutale condamnation par des motifs tout autres
que ceux qu’avait pu fournir l’examen de ses livres; cela prouve
tout au moins que les m œurs et les pratiques juridiques du
temps ne leur paraissaient pas du tout imposer aux magistrats
l’excès de rigueur dont ils usaient envers Rousseau.
Quels sont donc ces motifs qu’on mit en avant pour expliquer
le décret de prise de corps ? Un certain colonel Piclet, dans une
lettre qui fit le tour de Genève, les a résumés comme suit : « les
causes de l’arrêt du Petit Conseil sont au nombre de trois :
l’une est l’engouement où l’on est pour M. de Voltaire; la
seconde, qu’on aura voulu faire sa cour à celle de Versailles ; et
l’on aura voulu, en troisième lieu, réparer, par une démarche
éclatante, le mal que M. d’Alemberl peut nous avoir fait par
l’arlicle Genève, du Dictionnaire Encyclopédique. » Pictet, et
ceux qui raisonnaient comme lui, ont-ils vu juste, ou bien
donnerons-nous raison à Rod, qui écarte délibérément ces trois
motifs ? (1) Prenons-les dans l’ordre inverse où ils nous sont
donnés par Piclet et examinons-les rapidement l’un après
l’autre.
On aurait voulu, selon Pictet, réparer par une démarche écla­
tante le mal causé à la République par le fameux article de
d’Alembert. Ce motif, dit Rod, « ne supporte pas l’examen;
(1) L'Affaire J .-J . R ousseau, 122.

�230

JE A N -JA C Q U E S RO U SSEA U

l’idée de réfuter d ’Alembert en frappant l’écrivain qui s’était fait
contre lui le champion des m œ urs, des traditions, du gouver­
nement de la patrie, ne put effleurer l’esprit d’aucun des
magistrats avisés qui présidaient aux destinées de la Répu­
blique. » Je ne vois pas les choses ainsi : d’abord ce « champion
des m œ urs», même dans sa Lettre à d’Alemberl, n’avait pas dû
ravir tous ceux qui composaient le Petit Conseil, car ils n’étaient
pas tous d ’ardents partisans des vieilles « traditions » de rigo­
risme et d’austérité ; certains d’e ntr’eux avaient adopté les
« nouvelles mœurs » : loin d’avoir, pour les spectacles, l’horreur
affichée par Rousseau, eux et leurs amis du grand monde
allaient applaudir aux Délices Zaïre et l’Orphelin lie la Chine
Pour ce qui est du « gouvernement », Rousseau faisait dans
sa Lettre à d’Alembert, un vif éloge des « Cercles », et ces cercles
étaient des foyers d’opposition à ceux qui détenaient les charges
et exerçaient le pouvoir (1).
Enfin sur le point, beaucoup plus important, de la religion, et
c’est cela surtout qu’avait en vue Pictet, et dont ne parle pas
Rod, si, dans sa Lettre à d’Alembert, Rousseau avait défendu les
pasteurs, il avait, dans son Em ile, singulièrement affaibli sa
défense en affichant précisément les principes que d'Alembert
avait attribués aux pasteurs. Or, sa Profession du Vicaire était
signée: citoyen de Genève, c’est-à-dire, puisque c’est une même
chose : protestant de Genève. Et ce qui aggravait son cas, c’est
que les hérésies du vicaire étaient débitées par quelqu’un qui, en
1754, avait été officiellement admis à la communion par le Consis­
toire et qui, de ce fait, pouvait passer pour exprimer l’opinion
de ses coreligionnaires ; or, si cela était et si des Genevois le
laissaient croire, alors d’Alembert avait eu raison de les appeler
sociniens ! il put donc y avoir là, non pas précisément projel
arrêté de venger les pasteurs, mais souci de prévenir des induc(1) D ans u n e le ttre in é d ite de M oultou à S alom on G erdil (de Nyon) et
p u b lié e p a r les Annales J,-J . R. III, 229, on lit ceci : « C 'est d a n s le tem ps
q u ’ils (les e n n em is de R o u sseau à Genève) s o u te n a ie n t V o ltaire d ’une m ain,
q u ’ils é c ra sa ie n t R ousseau de l ’a u tre . J e sav ais q u ’ils ne v o y a ie n t pas sans
effroi ses liaisons avee De Luc, q u ’ils c ra ig n a ie n t ses p rin c ip e s ré p u b lic a in s... »

�L « EMILE)) CONDAMNE A GENEVE

tions fâcheuses qu’on avait lieu de craindre, si on laissait
passer le livre sans protester. Si l’on sévissait, au contraire,
contre l’auteur du Vicaire savoyard, voilà qui édifierait le public
sur la vraie religion des Genevois et, bien mieux que « la
défense » du déiste Rousseau, effacerait le mauvais renom de
socinianisme que d ’Alemberl avait fait planer sur Genève. Qu’on
lise ce passage d’une lettre de Haller à Bonnet trois jours après
la condamnation : « il fallait un arrêt pareil pour rétablir l’hon­
neur de l’église de Genève. Dans mes voyages, le reproche géné­
ral était déjà que les protestants n ’avaient point de religion.»
La deuxième raison alléguée par Pictet : on aura voulu faire
sa cour à celle de Versailles » paraît à Rod également « fausse. »
Dans les correspondances diplomatiques, dit-il, « il n’y a pas
trace de pression exercée sur le gouvernement genevois. » Mais
il ne s’agit pas ici, et Pictet ne parle pas, de « pression » : on a
voulu être agréable à Choiseul, tout simplement, et cela me
paraît hors de doute (1). Il faut bien se rendre compte avant tout
de ce qu’était la situation de Genève et, plus particulièrement,
du gouvernement genevois vis-à-vis de la France. L'acte de
médiation de 1738, qu’on a appelé la charte de la démocratie
genevoise, Genève le devait à l’intervention de Berne, de Zurich
et de la Cour de France, laquelle entretenait, à l’époque où nous
sommes, un Résident à Genève, M. de Montpéroux, tandis que
Genève avait à Paris un représentant officiel, nommé Sellon. A
la suite de la révocation de l’édit de Nantes, plusieurs milliers
de réfugiés français avaient élu domicile à Genève : le gouver­
nement genevois avait donc bien des raisons de ne pas mécon­
tenter le gouvernement français, ce qu’il craignit sans doute de
faire, s’il paraissait, en l’ignorant, approuver un livre, l'Emile,
où la royauté, le parlement et le clergé français étaient si fort
maltraités. Or, vo-ici ce qu’écrivait Sellon au secrétaire d’Etat à
Genève, Lullin, en lui envoyant l’arrêt du Parlement de Paris
(1) M aurice M asson m e p a ra ît c o m m e ttre la m êm e e rre u r que R od, q u an d
il écrit : « Je ne c ro is p a s q u ’il faille p a rle r ici de pression extérieure : d é m a r­
ches du ré sid e n t fra n ç a is •&gt; La religion de J .-J . Jtousseau, 2™ p a rtie , 1916*
p. 129.

�232

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

contre l'Émile : « Je ne sais si le livre a paru à Genève. Il me
paraît qu’on (M. de Choiseul) est curieux de savoir la sensation
qu’il y fera. Je vous serai obligé de m ’informer de ce qui se
passera à celle occasion, afin de régler mes réponses aux ques­
tions qui peuvent m ’être faites, à ce sujet, sur ce que vous serez
chargé de me mander (1). » Cette lettre est du 12 juin et, sans
doute, dès le 11, objecte Rod, le Conseil a pris une décision
contre Rousseau ; mais quelle est cette décision ? Seulement « de
faire saisir le Contrat et l’Emile chez les libraires pour les faire
examiner par les scholarques. » La lettre de Sellon, dit Rod, « ne
fut lue en PetiL Conseil que dans la séance du 19 » — Oui bien,
mais comme elle avait dû circuler avant ! Le 18 on délibère : on
parle « d’en députer » ou, pour le moins, « d’en parler au Rési­
dent ». On opine que Sellon devra déclarer bien haut, s’il entend
parler du Contrat social, « qu’on le désapprouve à tous égards.»
Puis, le Procureur général Tronchin lit ses Conclusions, où il
insiste sur le fait (établi d ’ailleurs à sa manière), que Rousseau
est étranger à Genève. Dans la discussion, on avait déploré que
de tels principes « paraissent sous le nom d’une personne qui
se qualifiait citoyen de Genève : » c’est bien là que le bât les
blesse; il faut répudier ce faux frère si compromettant, et le 19,
la condamnation prononcée, on décide bien vite d’informer
Sellon du jugement rendu, « et de le charger de témoigner à Son
Excellence M. le comte de Choiseul, que le Conseil a vu avec
beaucoup de déplaisir qu’un homme, qui se dit citoyen de
Genève et qui, dans l’espace de quarante ans, n’y a séjourné que
quelques semaines (comme on le jette par dessus bord !) a été
assez téméraire pour composer des ouvrages aussi dangereux. »
Si ce n’est pas là faire sa cour, comme dit Pictet, que faut-il
donc de plus? Et le 1er juillet, le secrétaire Lullin lut une lettre
de Sellon qui dut réconforter les membres du Petit Conseil. Il a
eu le bonheur de voir Choiseul : « Son Excellence m ’a témoigné
voir avec plaisir que ces deux ouvrages aient fait à Genève
(1) « D ocum ents officiels e t c o n te m p o ra in s s u r q u e lq u e s-u n e s des condam ­
n a tio n s d o n t l’É m ile e t le Contrat social o n t é té l ’o b je t e n 1762 », p a r M. Viridet,
Genève, 1850;

�L (( EMILE )) CONDAMNE A GENEVE

la même impression qu’à Paris, et que le gouvernement y ait
pourvu de la même manière que le Parlement l’a fait ici » ; —
de la même manière et, ajoutons, presque dans les mêmes
termes ; car, si l’on compare l’arrêt du Parlement et celui du
Petit Conseil, l’imitation saute aux yeux (1).
Quelques mois plus tard (13 février 1763), le gouverneur de
Neuchâtel, mylord Maréchal (dont nous aurons à parler longue­
ment plus tard), étant venu à Genève, écrivait à Rousseau une
lettre (inédite), qui prouve tout au moins que bien des gens à
Genève restaient convaincus que le Petit Conseil, en condamnant
Rousseau, avait voulu être agréable et, comme le disait ingé­
nument Pictet, faire sa cour à celle de Versailles : « On m ’a dit,
écrivait mylord Maréchal, que le Parlement de Paris ayant
condamné votre livre et ayant les yeux sur ce qu’on ferait làdessus à Genève, on s’était cru obligé de le défendre. Je ne me
suis pas opposé à cette raison convaincante; au contraire, j ’ai
fait mes compliments, au ministre qui m ’en parlait, sur la
conversion de la République, puisque le Parlement de Paris
condamne la doctrine de Calvin aussi bien que le livre de
M. Rousseau. »
Reste le troisième motif de condamnation allégué par Pictet,
cl le plus intéressant pour nous : « l’engoûmenl pour Voltaire ».
Mais, pour juger quelle put être l’attitude de Voltaire en face
de Rousseau à celte date, nous attendrons d’avoir mis sous les
yeux du lecteur, dans un prochain chapitre, l’histoire de leurs
rapports antérieurem ent à la condamnation de YEmile.
(1) V oir, d a n s les A nnales J.-J. Rousseau, III, 229, u n e le ttre in é d ite où
Moultou m o n tre , à l ’a p p a ritio n d'Em ile, les en n em s de R ousseau à Genève
« ré p an d a n t p a rto u t l ’a la rm e , le R é q u isito ire d ’O m er de F le u ry à la m ain . »
Le syndic C ra m e r, r e n d a n t co m p te, le 4 fé v rie r 1763, d 'u n e c o n v ersatio n q u ’il
a eue avec De L uc au s u je t de R ousseau, défend a in si l'a c o n d a m n a tio n
d'Emile p a r le C onseil de Genève : « Ce liv re a scandalisé to u te l ’E u ro p e
chrétienne ; à P a ris on l ’a fa it b r û le r avec les q u a lifica tio n s les p lu s flé tris ­
santes ; vu le po iso n q u i y e s t ré p a n d u et ce qui se passait en France, le
Magistrat de G enève... n ’a u r a it p u se ta ire .. san s e x citer lu i-m ê m e u n gran d
scandale. » A lexeieff: (Études sur Jean-Jacques Rousseau, 1887).

�CHAPITRE VIII
ROUSSEAU A MOTIERS. LABDICATION

A peine arrivé à Yverdon, le 14 juin 1762, Rousseau avait
appris, par une lettre désolée de Moultou, du 19 juin, qu’il était
décrété à Genève; el le 9 juillet il était averti par le bailli
d’Iverdon, M. de Gingins, que, le lendemain 10 juillet, devait lui
arriver de Berne l’ordre de sortir des terres de la République
dans l’espace de quinze jours (Yverdon était sur le territoire de
Berne). Il préféra prévenir cet ordre el se disposa à partir. Mais
où irait-il? Mmc Boy de La Tour, nièce de Roguin, en séjour à
Yverdon, offrait à Rousseau une maison actuellement inhabitée,
que possédait son fils au village de Motiers, dans le Val de
Travers, comté de Neuchâtel. Il n ’y avait qu’une montagne à
traverser, mais haute et large, avec des sentiers et des charrières
presque impraticables, course pénible de cinq à six heures :
Rousseau, bon m archeur, franchit la montagne avec son ami
Roguin et s’installa à Motiers. D’où lui venait donc cette persé­
cution nouvelle? Rapportant un propos qui lui a été tenu, sans
en nommer l’auteur, Rousseau dit que l’ordre d ’expulsion avait
été « donné à regret par le Sénat de Berne aux pressantes sollici­
tations du Conseil de Genève. » Il n’est pas probable, et Moultou
lui affirme le contraire ; et ce qui me fait croire que Moultou est
bien renseigné, c’est qu’il ajoute : « je ne dis rien des particuliers,
ils en sont bien capables. »Us en étaient si capables que Charles
Bonnet écrivait, de Genève, à Haller, dès le 25 juin : « Voici la
B ibliographie : R o u sseau : Correspondance : L e ttre s au m aré ch a l de Luxem­
b o u rg , des 20 e t 28 ja n v ie r 1763. — Le Musée neuchâlelois, an n ée 1878. —
B erth o u d : J.-J. Rousseau au Val de Travers, 1881. — E ug. R itte r : Étrennes
chrétiennes, 1881. — U steri e t R itte r : Correspondance de J.-J. Rousseau avec
Usteri, 1910. — V allette : J.-J. Rousseau genevois, 1911. — P . M aurice Masson :
La religion de J.-J. Rousseau, 3 v o l., 1916).

�ROUSSEAU

A M O T IE R S .

L ’A B D I C A T I O N

sentence (du Conseil de Genève), que vous feriez peut-être bien
d’envoyer à Berne pour le même intérêt et pour la même fin (1). »
Une autre âme charitable avait également envoyé à Berne, pour
être imprimé dans le Mercure, le réquisitoire d ’Omer, dont la
sotte éloquence semblait poursuivre, d’Etat en État, le malheu­
reux Jean-Jacques, qui écrivait de Motiers le 21 juillet à la
maréchale de Luxembourg : « Voici le second ménage dont
je commence l’établissement ; si l’on me chasse de celui-ci,
je ne sais plus où aller. »
Le comté de Neuchâtel qui appartenait, comme on sait, au
roi de Prusse, avait alors pour gouverneur un brave homme, lort
original, lord Keith, Maréchal d’Ecosse, le fameux Mylord Maré­
chal qui va devenir l’ami très intime de Rousseau. On connaît
la lettre, à la lois emphatique et adroite, par laquelle Rousseau,
arrivé à Neuchâtel, se mettait sous la protection de Frédéric II ;
elle est si courte qu’on la peut citer : « J ’ai dit beaucoup de
mal de vous : j ’en dirai peut-être encore; cependant chassé de
France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher asile
dans vos Etals. Ma faute est peut-être de n’avoir pas commencé
par là: cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n’ai
mérité de vous aucune grâce, et je n’en demande pas ; mais j ’ai
cru devoir déclarer à Votre Majesté que j ’étais en son pouvoir,
et que j ’y voulais être ; elle peut disposer de moi comme il lui
plaira ». Dans ses Confessions, il a commenté celte lettre par une
réflexion bien digne du grand lecteur de Plutarque qu’il avait
toujours été : « Je me dis : quand Jean-Jacques s’élève à côté
de Coriolan, Frédéric sera-t-il au-dessous du général des
Volsques? » Mais que signifiait cette première phrase de sa lettre
à Frédéric : « J ’ai dit beaucoup de mal de vous ? » Rousseau
pensait surtout (Frédéric s’en doutait-il?), à un passage d’Emile,
où il représente Emile en voyage et, Télémaque à la main, cher­
chant le bon Idoménée et trouvant hélas 1 sur son chemin, beau­
coup de Protésilas : « Adraste, roi des Dauniens (le cruel Adraste)
n’est pas non plus introuvable », avait écrit Rousseau. Il paraît
(1) E u g . R i t t e r : É t r e n n e s g e n e v o i s e s , 1 8 93 .

�qu’Ailraste se trouvait à Berlin et s’appelait Frédéric, ce qui
faisait que Frédéric-Adrasle avait inscrit le nom de Rousseau
« en encre rouge sur ses registres » ; — c’est, du moins, ce
dont Rousseau était convaincu (1).
Arrêtons-nous sur ce séjour à Motiers qui devait durer trois
années (du 10 juillet 1762 au 8 septembre 1765) ; et essayons de
voir, non seulement de quelle façon Rousseau y passait son
temps, ce que nous a raconté copieusement, et. agréablement,
Fritz Berlhoud dans son livre 's u r Jean-Jacques Rousseau au
Val de Travers (1881), mais aussi, et cela est plus intéresant
encore, ce que Rousseau, redevenu suisse, va penser et nous
dire de la Suisse et de ses habitants. Depuis qu’il s'est enfui de
Genève pour échapper aux brutalités de son maître Ducommun,
il a erré et séjourné dans bien des pays ; mais surtout il a vécu
à Paris parmi des gens du monde et des gens de lettres, et tout
cela a pu modifier ses idées. Ju sq u ’ici, quand il évoquait la
Suisse dans ses livres, il laissait parler surtout ses souvenirs,
(1) I l e s t f o r t p r o b a b l e

q u e F r é d é r i c II i g n o r a i t c o m p l è t e m e n t « le m a l q u e

R o u s s e a u a v a i t d i t d e l u i » ; il a c o m m e n c é

à

lire l'E m ile

u n a n p lu s ta rd ,

e t il l e j u g e a i n s i : « L ’E m i l e e s t u n r a m a s d e v i s i o n s c o r n u e s , u n r a b a c h a g e
d e c h o s e s q u e l'o n s a it d e p u is lo n g te m p s , d é c o r é d e p e n s é e s h a r d i e s e t écrites
en u n

stvde

a s s e z é l é g a n t . » ( L e t t r e à l a d u c h e s s e d e S a x e - G o t h a , 10 f é v r i e r

17 63 . Œ uvres de F r é d é r i c le G r a n d , é d . P r e u s s , t .

X V I I I ) . Il r é p o n d , d u r e s t e ,

à la le ttr e d e R o u s s e a u p a r ce b ille t é c r it d e D ittm a n s d o r f , e n p le in e g u e rre
d e S e p t a n s . à M y l o r d M a r é c h a l , le 29 j u i l l e t : « C h e r
au

m ilo rd , d o n n o n s

asile

m alh e u re u x . Ce R o u ss e a u e st u n h o m m e b iz a rre , u n c y n iq u e q u i n e pos­

sède rien q u e sa

besace.

11 f a u t

l'e m p ê c h e r

aussi

lo n g te m p s

q u e possib le

d ’é c r i r e , p a r c e q u ’il t r a i t e d e s s u j e t s é p i n e u x ( m ê m e p o u r u n r o i p h i l o s o p e !)
q u i ex citen t tro p vos tê te s n e u ch â te lo ises, et
m eurs

des

p rê tre s

m ilitan ts

et des

qui p o u rraie n t

lu n a tiq u e s. »

a t t i r e r le s cla­

( F r é d é r ic II, C orrespond.

t . X X , 28 8 ).

1

®
fl

L e 1 " s e p t e m b r e , il é c r i t
R o u sseau , de G enève,

à M y lo rd , d e P e te rs w a ld a n : « V o tre

m ’a f a i t b i e n

p laisir.

m ê m e a v i s ; il f a u t v e n i r e n a i d e à u n

Je

v o is

que

nous

le ttre
som m es

sur
du

m a l h e u r e u x q u i n ’a d ’a u t r e t o r t q u e

c elu i d 'a v o ir d e s o p in io n s s in g u liè r e s , q u 'i l c r o it ju s te s . J e v o u s fe ra i re m e ttr e
cent

th alers, en

vous p rian t de

q u ’il a c c e p t e r a i t d e s d o n s e n

lui

p a s en g u e rre et ru in é s , je lu i ferais
il p o u r r a i t v i v r e d e

en

donner

n a tu re p lu tô t qu e

selo n

ses

b e s o i n s . J e crois

d e l ’a r g e n t . S i n o u s n ’é t i o n s

b â tir u n e rm ita g e

dans

un

j a r d i n où

l a m a n i è r e d o n t il s e f i g u r e l a v i e d e n o s p è r e s .

J ’a v o u e

q u e m e s i d é e s d i f f è r e n t d e s s i e n n e s a u t a n t q u e l e f i n i d i f f è r e d e l ’i n f i n i : il n e
m e p ersu ad erait pas

de

(O n

ces d e r n ie r s

reco n n aît

V o ltaire).

dans

m a n g e r de l'h e rb e e t d e m a r c h e r à q u a t r e
m o ts

le

correspondant

et

p a tte s. »

le d i s c i p l e de

�1

R O U SSEA U A M O T IE R S .

L ’A B D I C A T I O N

àpeine ravivés par deux séjours à Genève. Or, voici que le vaga­
bond est rapatrié : il est piquant de rechercher comment il va
juger ses compatriotes retrouvés et cette patrie, restée si chère à
son cœur. C’est ce que nous allons apprendre par ses deux très
intéressantes lettres au maréchal de Luxembourg, du 20 et
du 28 janvier 1763.
Le pays lui plaît; il ne cessera de le charmer jusqu’à ses der­
niers jours : « ces clochers parmi les sapins, ces troupeaux sui­
des r o c h e rs ... tout ce mélange bizarre a je ne sais quoi d’animé,
de vivant, qui respire la liberté, le bien-être, et fait de ce pays
un spectacle unique en son genre.» Et voici ce vallon de
Travers, où il a élu domicile : « un vallon d’une demi-lieue de
large et deux lieues de long, formé par deux chaînes de m onta­
gne qui sont des branches du Mont-Jura» ; au milieu la Reuse,
une délicieuse petite rivière : « claire et brillante comme de l’ar­
gent; ses bords offrent par places de larges pelouses d’un beau
vert, et l’on se promène avec délices le long de celte belle eau, où
les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes
d’herbes. » Le vallon est assez resserré et la hauteur des monts,
comme le rem arque Rousseau, jette toujours de l’ombre par
quelque côté de la plaine. Ce pays frais et tranquille, quand on
le parcourt semble avoir été fait à souhait pour rasséréner
l’ânie assombrie du pauvre fugitif qui venait y chercher un abri
contre la foule des ses persécuteurs, acharnés à troubler partout
son repos. Au milieu du vallon est le joli village de Motiers, où
l’on voit encore la petite maison habitée par Jean-Jacques, avec
sa galerie extérieure : « J ’ai sous ma fenêtre une très belle fon­
taine (elle y est encore) dont le bruit fait mes délices (1). » Et
voici un curieux passage q u ’il faut citer, parce qu’il tranche
bien singulièrement avec l’ordinaire élégance de ton de la litté­
rature du temps : « les denrées y sont chères ; pour avoir du
painmangeable.il faut le faire chez soi; la viande y est mau­
vaise ; non que le pays n’en produise de bonne, mais tout le
(1) O n a m i s ( o c t o b r e 1 9 0 5 ) u n e p l a q u e d e m a r b r e s u r l a m a i s o n h a b i t é e p a r
Je a n -J a c q u e s ( n o n s u r la f a ç a d e p r i n c i p a l e , m a i s
au-dessus d e la g a le r ie , d i t e

s u r la fa ç a d e d u c ô té S u d )

« d e l a l a p i d a t i o n », a v e c c e t t e i n s c r i p t i o n : « I c i

v é c u t J e a n - J a c q u e s R o u s s e a u d u 10 j u i l l e t 1 76 2 a u 8 s e p t e m b r e 1 76 5. »
16

mm

K îSI
•1

�238

JE A N -JA C Q U E S

ROUSSEAU

bœuf va à Genève ou à Neuchâtel et on ne tue ici que de là
vache. Le vin est très bon, surtout le rouge ; pour moi, je m’en
tiens au blanc, bien moins violent, et meilleur marché. » On le
voit, Rousseau dit très simplement ce qu’il boit et mange, et ces
détails matériels n’ont rien de vulgaire sous sa plume ; ils don­
nent de la saveur à sa narration, et nous y prenons d’autant plus
d’intérêt que nous en discernons l’importance pour son pauvre
ménage. Et si l’on veut bien réfléchir que ces hum bles détails,
c’est à un maréchal de France qu’il les écrit ingénument, on ne
l’en aime que davantage. C’est en de tels endroits, c’est quand il
ne se guindé pas et ne déclame plus et q u ’il oublie de se laite
valoir, c’est alors qu’il est pleinement à son avantage : cordial
et simple et vraiment d’une touchante candeur.
Quand Émile quitte Paris, où il a cherché vainement une
Sophie, il secoue la poudre de ses souliers sur « cette ville de
brujt, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l’hon­
neur, ni les hommes à la vertu. » Avant Émile, Saint-Preux avait
flétri cette perfide politesse française « qui tendait mille pièges à
la bonne foi rustique » d’un honnête Suisse tel que lui. Quand il
avait abordé les Parisiennes, le vertueux am ant de Julie avait
été choqué de leur « maintien soldatesque et de leur ton de
grenadier », et il s’était pris à regretter «la voix douce et mignarde de ses Vaudoises. » Enfin, quand Rousseau ne s’appelait
encore ni Émile, ni Saint-Preux, mais qu’il était seulement l’au­
teur de la Lettre à d’Alembert, il avait peint, en des pages émues
et vite devenues célèbres dans les salons de Paris, « ses chers
Montanons et leurs charmantes demeures... Faut-il ne plus
revoir cet heureux pays ? hélas ! il est sur la roule du mien ! »
Eh bien ! le voici justement à cette heure chez les Montanons,
« aux environs de Neuchâtel. » Comment va-t-il les retrouver et,
plus généralement, de quelle façon va-t-il, après avoir peint le
pays comme nous avons vu, apprécier ses habitants? «Les
Suisses, en général, sont justes, oflicieux, solides et braves
soldats, mais intrigants, défiants, jaloux, curieux, avares, et leur
avarice contient plus leur luxe que ne fait leur simplicité. »
Voilà pour les Suisses « en général », et voici pour les gens de

�ROUSSEAU A

M O T IE R S .

L A B D IC A T IO N

239

Neuchâtel et de Motiers, qu’il coudoie chaque jour : «beaucoup
d’esprit, et encore plus de prétention, mais sans aucun goût,
voilà ce qui m’a d’abord frappé chez les Neuchâlelois. Ils ont
une manière de journal (le Mercure) dans lequel ils s’efforcent
d’être gentils et badins et où ils enfilent des phrases lourdement
sémillantes. Quant à leur caractère, il est difficile d’en juger,
tant il est offusqué de manières ; la vanité est leur vice dom i­
nant; elle perce partout et d’autant plus aisément qu'elle est
maladroite. Jam ais on ne vil des bourgeois si pleins de leur
naissance. » El voici que Saint-Preux se prend à regretter cette
politesse française qui avait naguère tant révolté sa franchise
dans ce maudit Paris: «la politesse française est de mettre les
gens à leur aise et même de s’y mettre aussi ; la politesse neuchàteloise est de gêner soi-même et les autres. Leurs offres exagérées
ont loujours je ne sais quel air de formule, je ne sais quoi de
sec et d’apprêté qui vous invite au refus. » Ce qu’il regrette ici,
c’esl celte politesse du cœur qu’il n ’a trouvée qu’en France ou,
comme il le dit lui-même, « ce ton que la décence el l’honnêteté
même rendent si séducteur, ce ton que les Françaises savent si
bien prendre quand elles veulent, qui montre du sentiment et
de l’àine. »
Pourquoi ai-je cité ces textes et qu’est-ce que je prétends
conclure de leur rapprochement? Est-ce seulement ceci : que les
gens de son pays, que Rousseau admirait à distance, il les
apprécie moins quand il les revoit chez eux ? ce n ’est guère inté­
ressant, parce que ce n’est pas particulier à Rousseau. Mais voici
une constatation plus im portante: ce n’est évidemment pas les
Suisses qui ont changé depuis qu’il les a quittés, mais c’est
Rousseau. Il est devenu plus français et même plus parisien
qu’il ne croyait l’être quand il nous trouvait tant de défauts.
J’espère montrer bientôt dans ses démêlés avec les Genevois qu’il
n’est |&gt;as non plus aussi «citoyen de Genève» qu’il affecte de le
proclamer, et qu’on s’est donc trompé récemment quand on n’a
voulu voir en lui, dans le penseur aussi bien que dans l'homme,
qu’un pur Genevois et presqu’un avenaire de Genève f l) . S’il
(1) V a l l e t t e : J . - J . R o u s s e a u g e n e v o i s , 19 11 .

�240

JE A N -JA C Q U E S

ROUSSEAU

eût élé à ce point de son pays et de son quartier, il n ’eût pas
enchanté et bouleversé le monde 1 II écrit au maréchal : «ce pays
que j'ai tant aimé, j ’y croyais retrouver ce qui m ’avait charmé
dans ma jeunesse ; tout est changé ; c’est un autre paysage, un
autre air, un autre ciel, d’autres hom m es; et, ne voyant plus nies
Montanons avec mes yeux de vingt ans, je les trouve beaucoup
vieillis ; nous attribuons aux choses tout le changement qui s’est
fait en nous. » Il est vrai ; mais le changement qui s’est fait en
lui, (sans parler de l’âge), c’est à son séjour en Savoie, et plus
encore aux années passées à Paris qu’il le faut attribuer, années
décisives pour sa façon de penser, de sentir et de dire. A
vivre dans l’intimité d’une Mme d’Épinay ou d’une maréchale de
Luxembourg, sa sensibilité s’était vite affinée ; mais surtout à
respirer cet air de Paris, autrement léger et autrement imprégné
d’idées que l’air qu’on respirait à Genève, et à converser et
discuter avec les Diderot, les Grimm et les Duclos, son esprit
s’était profondément modifié et son horizon singulièrement
élargi ; en sorte que ce n’était pas seulement ses illusions de
« vingt ans » qu’il avait perdues, comme il disait au maréchal ;
mais c’était sa mentalité suisse qui, à traverser des milieux si
divers, s’était radicalement transformée ; et c’est pour cela que
maintenant « il ne retrouvait plus » ses compatriotes. Il allait
bientôt les étonner et, dans les troubles qu’il suscitera à Genève,
il allait dérouter ses plus chauds partisans par tout ce qu’il y
avait eu lui de contraire, et même d’antipathique, à l’esprit
genevois et au sectarisme protestant.
En attendant, il regrette à Motiers les amis qu’il a laissés en
France. C’est en hiver qu’il souffre le plus de son isolement au
milieu des montagnes : aussi frileux et aussi valétudinaire que
le seigneur de Ferney, il n’adm ire guère plus que lui le blanc
manteau de neige dont s’enveloppent les Alpes, peu de temps
après son arrivée à Motiers ; et, « avec ses glaces, ses rochers
nus, ses sapins noirs couverts de neige », le pays lui parait
« presqu’effrayant. ». C’est dès le mois d’octobre que s’annonce,
à Motiers, ce terrible hiver et il écrit alors : « me voilà, connue
une marmotte, terré pour sept mois au moins. » 11 dort mal, et

�ROUSSEAU A MOTIERS. L’ABDICATION

241

pour se procurer des nuits supportables, il imagine de fendre du
bois « afin de se maintenir dans une transpiration continuelle »,
ce qui n’est pas pour lui donner des forces.
Mais dès que finit l’hiver, véritable « homme de la nature » en
cela, il renaît avec le printemps. Il a alors (comme il l’écrit à
Mme de Boufflers) des journées délicieuses, « errant sans souci,
de bois en bois et de rochers en rochers, rêvant toujours et ne
pensant point. » Fritz Berthoud, dans son livre écrit avec une
aimable bonhomie, a suivi pas à pas Rousseau flânant et herbo­
risant par les près, ou escaladant de son pied léger les hauteurs
qui dominent Neuchâtel. Nous le voyons ainsi gravir le Cliasseroii, un des sommets les plus élevés du Jura et qui n’a pas moins
de 1611 mètres. Un autre jour, il va à pied à Pontarlier et il abat
sans fatigue ses sept lieues : cette alacrité nous rassure un peu
sur ses infirmités et sa vieillesse prématurée (« moi que les infir­
mités ont déjà rendu si vieux » — à Mmc de Verdelin, 28 janvier
1764). Avons-nous aussi le droit de mettre en doute ses insom­
nies ? Dans son excursion au Cliasseron, avec ses amis le colo­
nel de Pury, d’Escherny, Du Peyrou et autres bons marcheurs,
on arrive un soir à un chalet, où l’on trouve, pour tout lit, du
foin dans une grange. On s’en accommode et le lendemain matin
« comme on se demandait : avez-vu bien dormi ? — Pour moi,
dit Rousseau, je ne dors jamais. — Par Dieu, Monsieur, lui
réplique le colonel, vous m ’étonnez: je vous ai entendu ronfler
toute la nuit. » Ainsi la nuit Rousseau ne dort pas, mais il ron­
fle. Et le jour il apprend aux paresseux Neucliâtelois ce que c’est
que marcher; c’est ainsi qu’il s’amuse, ditM llede Bondeli, à faire
des Émiles : « il prend des hommes de 36 à 40 ans, qui jamais
n’ont fait deux lieues de chemin à pied ; il les fait courir comme
des lièvres. »
On peut suivre en détail, dans le livre de Berthoud, « les
courses et promenades » de Rousseau par monts et par vaux.
Indiquons seulement que c’est dans une de ces courses, à Cressier, où Du Peyrou avait une maison de campagne, entre les lacs
de Bienne et de Neuchâtel, que Rousseau, explorant des b u is­
sons, poussa tout à coup un cri de joie ; « Ah ! voilà de la per-

�242

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

venelle ! » Du Peyrou s’aperçut du transport, mais il n’en pou­
vait deviner la cause. Rousseau la lui apprendra dans le passage
fameux des Confessions où il rappelle avec tant de charme le
jo u r où il va, avec sa chère m am an, s’installer aux Charmettes :
Mme de W arens « était en chaise à porteurs et je la suivais à pied.
Le chemin monte : elle était assez pesante et, craignant de
trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à
moitié chemin pour faire le reste à pied. En m archant, elle vit
quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la perven­
che en fleurs. » Et cette pervenche n’a cessé de fleurira travers
les âges : c’est l’immortelle « pervenche de Jean-Jacques. »
Il ne faudrait pas croire, du reste, que Rousseau ne songeât
qu’à se promener, à jouer au bilboquet et à faire des lacets, dont
il faisait cadeau aux jeunes mariées, à la condition qu’elles
nourriraient leurs enfants. Berthoud l’a trop cru sur parole
quand il écrit qu’il « avait renoncé à la littérature. » Une lettre
(inédite) de Duchesne, adressée à Motiers (12 mars 1763), nous
montre au contraire que Rousseau ne cessait de lire et d’étudier.
Duchesne lui envoie, sur sa demande, pour 203 francs de
livres : entre autres le Dictionnaire de l’Académie, les huit pre­
miers volumes de Bufi’o n, les Synonymes français, un Diodore
de Sicile, les Pensées de Pascal, un La Bruyère, etc. Et, un
an plus tard, nouvel envoi de livres, lequel se monte à 99 francs.
Comme tous ces livres n’étaient pas pour Thérèse, on voit que
Rousseau était assez loin d’avoir, ainsi qu’il le répétait à ses
correspondants, renoncé aux lettres (1).
Non seulement il n’avait pas renoncé à lire, mais il n’avait
pas davantage, pour son m alheur et pour noire agrément,
renoncé à écrire, puisque, sans parler des lettres datées de
Motiers (Berlhoud en a compté près de 400 en un an), c’est à
Moliers qu’il composera la Letlre à Beaumont et les Lettres delà
Montagne.C’est surtout l’hiver, quand « la neige et la froide bise»
le confinent au logis, qu’il travaille près du poêle, dans une
(1) Il a à M otiers « q u a tre à c in q c en ts v o lu m e s ». (R ousseau à Usteri,
3 o cto b re 1763). (Correspond, de J.-J. R. avec Usteri, p u b lié e p a r Usteri et
R itte r, 1910, 85).

�ROUSSEAU A MOTIERS. I, ABDICATION

chambre mal éclairée ; il écrit debout sur une planche de sapin
fixée au mur. Henri Meister, qui le vit à cette époque (30 mai
1764), le dépeint ainsi à son père : « Je m ’attendais à voir en lui
un homme accablé de fatigues et de souffrances et je vis, au con­
traire, l’homme le plus enjoué et en apparence le plus vigoureux.
Il avait un habit gris à l’arménienne, et un bonnet de la même
couleur, garni de fourrure. Son teint esl fort basané ; ses yeux
sont noirs, le blanc en est d’un éclat éblouissant. ... Quand
son âme n ’est pas agitée, son regard est tout à fait doux ; mais
quand elle s’enflamme, toute son ardeur s’épanouit dans ses
yeux ; son regard devient aussi pénétrant que l’éclair ; il parle
avec cette rapidité harmonieuse, avec celte élégance, avec cette
précision q u ’on ne se lasse pas d’admirer dans ses ouvrages. On
voit qu’il a l ’usage du monde, mais il n’est poli qu’autant que la
politesse ne lui impose aucune espèce de gêne(l). »
Motiers n ’est qu’un petit village et Neuchâtel, la ville voisine,
n’a alors que trois mille habitants ; mais les visiteurs, c’est-àdire les importuns, affluent chez Rousseau. 11 en vient de Neu­
châtel, de Genève, de France; il y en a de tous les métiers
et de tous les pays, des gens qui ont fait jusqu’à cent lieues
pour voir « l’hom me illustre, célèbre, très célèbre, le grand
homme », ainsi en parle Rousseau. Peu nous importe le nom de
ces visiteurs, dont il nous fait connaître quelques-uns dans ses
Confessions, et nous en pouvons connaître d’autres par sa cor­
respondance. Mais ce qui est intéressant, c'est que cet homme,
qu’on nous représente, dès celte époque, victime d’un « complot »
qui aurait fait le vide autour de lui, et que j ’examinerai plus
loin), n ’a jam ais eu tant d’admirateurs (et d’amis ; et quels
amis dévoués et quels enthousiastes admirateurs ! Sans parler
de ses gais compagnons de promenade, parmi lesquels il choi­
sira le dépositaire de sa pensée et l’éditeur de ses œuvres, « son
cher hôte », Du Peyrou, il a, à Genève, pour partisans, tous
les bourgeois ; et il a, parmi les ministres, d’ardents amis, tels
que Roustan qui, lui écrit il, « le vénère et le chérit de tonte
(1) Ibid,, p. 153.

�JEAN-JACQUES ROUSSEAU

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son àme » ; Mouchon qui n’a pu l’aborder, à Motiers, sans une
telle émotion que Rousseau lui écrit : « les deux larmes que
vous avez versées à mon premier abord sont tombées dans
mon cœur » ; et Moultou enfin, le plus fervent de ses adora­
teurs, car c’est plus que de l’affection, c’est un culte q u ’il a pour
Rousseau.
A ses amis genevois et neuchâtelois, il faut joindre ses amis
français qui lui sont restés fidèles, s’inquiètent de savoir où il est
et s’il est bien en sûreté. C’est Mnie de Luxembourg qui (écrit
Usteri à Rousseau le 24 septembre 1762), « doit être en peine de
ne pas avoir de vos nouvelles, puisqu’elle a fait demander à
Zurich (où est Usteri), si on ne savait pas où vous vous trou­
viez. » Et c’est cette charm ante comtesse de Boufflers qui, étant
à Montmorency, a voulu visiter sa chambre : « j ’ai ouvert vos
armoires, je désirais trouver quelques lignes écrites de votre
main ; j ’avais le cœur serré et les larmes aux yeux (24 juin
1762). » ■
Ses persécutions lui ont fait des amis ju s q u ’en Angleterre, tels
que Ilume et Stanley, et en Allemagne, tels que la duchesse de
Saxe-Gotha. Mais c ’est à Motiers même, dans la famille Guyenet,
et surtout dans la maison du conseiller d’État et procureurgénéral d’Ivernois, que Rousseau trouve les attentions et les
caresses dont son cœur fut toujours avide. La fille du procureurgénéral, Isabelle d ’Ivernois, lui témoigne une affection filiale,
l’appelle « son cher papa », et il y a, entre elle et lui, un aimable
échange de billets et de petits cadeaux. Rousseau, on le voit par
ses lettres, avait été très flatté et très touché de cette vive et pure
affection de jeune fille, affection qui subsista, aussi entière,
après le mariage de celle-ci ; et quand Isabelle, devenue
Mme Guyenet, tomba gravement malade, Rousseau, très inquiet,
fit venir, sans le dire, le célèbre médecin Tissot, qui changea
tout le traitement et sauva la malade. Celle-ci, à peine convales­
cente, lui écrivait ce joli billet, qui nous donne le ton de leur
correspondance : « Comme ma chancellerie n ’est pas encore en
train, mon bon, mon respectable, pour tout dire enfin, le papa
de mon cœur, voudra bien permettre à son Isabelle de tracer sur

�ROUSSEAU A MOTIERS. L’ABDICATION

245

un vieux papier deux mois au crayon et cela pour le supplier de
vouloir, dans l’intérêt de ma santé, m ’aider à consommer des
collations qui m’arrivent de toutes parts et qui pourraient de
nouveau m ’enflammer un sang qui n’a besoin que de
calmants (1). »
Et voici enfin, après la rieuse Isabelle, l’ami grave et taci­
turne, l’excellent Georges Keith, plus connu sous le nom de
Mylord Maréchal, parce qu’il était maréchal héréditaire
d’Ecosse. Proscrit pour sa fidélité aux Stuarts, il s’élail attaché
au roi de Prusse, qui l’avait fait gouverneur de Neuchâtel. Les
rapports de tout à l’heure entre Rousseau et Isabelle d’Ivernois
sont ici renversés ; car tantôt c’est Rousseau qui était le plus âgé
des deux (il avait cinquante ans et Isabelle trente) ; ici c’est
l’inverse et c’est pourquoi Rousseau, s’étant pris tout de suite, à
son habitude, d’une affection passionnée pour mylord, et mylord
s’étant intéressé à cet esprit original et à cette âme ardente
(deux choses qu’il ne s’attendait pas à trouver à Neuchâtel), il
s’établit bien vite entre les deux hommes une si étroite amitié
que, dit Rousseau, « je l’appelais mon père, il m ’appelait son
enfant. » C’est par l’intermédiaire de Mylord Maréchal que
Rousseau s’était mis sous la protection du roi de Prusse. Mylord
avait transm is au roi la lettre de Rousseau que j ’ai citée et, en
attendant la réponse de Frédéric, il avait écrit à Rousseau
(12 juillet 1762), un billet dont je donnerai deux passages, parce
qu’ils sont curieux d’abord, et ensuite parce qu’ils ont été mal
transcrits (comme bien d ’autres) par Streckeisen-Moultou :
« Si vous viendriez ici, vous me feriez grand plaisir...; vous trou­
veriez un vieillard approchant du sauvage, quoique peut-être un
peu gâté par le commerce des barbares policés » et il signe : le
maréchal d’Ecosse. L’original lord Keith avait tout de suite
compris le non moins original Jean-Jacques : quand celui-ci se
présenta pour la première fois dans son costume d’Arménien,
cafetan, ceinture, et bonnet fourré, le phlegmatique Ecossais
(1) Les le ttre s d ’Isa b elle d ’Iv e rn o is à R o u sseau so n t à la B ib lio th èq u e de
Neuchâtel. P e titp ie r r e le s a tra n s c rite s dans le Musée neuchàlelois (année
1878);

�246

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

n’eut garde de s’étonner ; il salua cet oriental d’un salamaleki et
le mit si bien à son aise dans son château du Colombier, à six
lieues de Motiers, que son « fils le sauvage », ainsi appelait-il
Jean-Jacques, allait l'y voir tous les quinze jours ; et même « il
versait, dans sa route, des larmes d’attendrissement en pensant
aux bontés paternelles de ce respectable vieillard », bien plus
aimable encore, semble-t-il, que respectable, puisque Rousseau
ajoute (il n ’y a que lui pour imaginer des rapprochements aussi
imprévus) : « l’émotion que j ’éprouvais jadis dans mes courses
de l’Hermitage à Eaubonne (où l’attendait Mme d’Houdetot) était
bien différente assurément, mais elle n’était pas plus douce que
celle avec laquelle j ’approchais du Colombier (1). »
Mylord avait vite appris, à ses dépens, de quelle façon Rousseau
recevait les cadeaux qu’on lui voulait faire : « Vous avez raison,
écrivait-il à celui-ci (18 octobre 1762), c’est à moi à vous remer­
cier d’avoir reçu le vin (son vin), j ’en conviens de bonne foi. »
Or, voici que Frédéric a chargé Mylord de donner douze louis à
Rousseau. Em barras de Mylord qui imagine, « pour exténuer
l’insulte », c’est Rousseau qui parle ainsi, de transform er l’ar­
gent en provisions, et il envoie à Rousseau, de la part du roi,
du blé, du vin et du bois. Rousseau refusa fièrement les pré­
sents d’Artaxercès ; mais « louché des bontés du roi », il voulut
« porter jusqu’à lui cetle sainte voix de la vérité que si peu de
rois sont laits pour entendre », et il lui écrivit son extraordinaire
lettre du 30 octobre 1762, où on lisait ceci : « Vous voulez, Sire,
me donner du pain, n’y a-t-il aucun de vos sujets qui en man­
que? ôtez de devant mes yeux cette épée qui m ’éblouit et me
blesse ; elle n’a que trop fait son devoir et le sceptre est aban­
donné. » Le roi ne répondit pas, et Rousseau s’en étonna ; il
aurait dû s’en féliciter, car nous savons de quel ton Frédéric
rappelait à l’ordre les écrivains qui avaient pris avec lui «ce ton
familier (dit le naïf Rousseau), fait pour plaire aux hommes
de sa trempe. » Frédéric n’écrivait-il pas à Voltaire, alors âgé de
(1) C’est q u e lq u e s pages plu s loin que R o u sseau d é c id é m e n t en veine de
c o m p a raiso n s in a tte n d u e s, fa it c ette o ra iso n fu n è b re à M™« de W arens :
a Allez, âm e douce et b ie n fa isa n te , a u p rè s des F é n e lo n , des C â lin â t. »

�ROUSSEAU A MOTIERS. L ABDICATION

soixante-cinq ans : « Apprenez à votre âge de quel style il con­
vient de m’écrire. Comprenez qu’il y a des libertés permises et
des impertinences intolérables aux gens de lettres et aux beaux
esprits. » Jean-Jacques l’avait échappé belle (1). Quelque temps
plus tard, Mylord, étant à Berlin, transmet à Rousseau ce propos
du roi sur son compte: « Que ne vient-il ici, si l’on continue à
l’inquiéter où il est ? » Rousseau avait manifesté à cette époque
l’intention de chercher un refuge à Berlin; ce qu’apprenant, la
duchesse de Saxe-Gotha s’empressait de renouveler, par l’inter­
médiaire de Mylord, ses offres d ’hospitalité : « Je brûle d’envie
de le voir et de l’entendre. »
Ainsi des adm irateurs en foule qui ont envie de le voir et font,
dit-il, « des cinquante et des cent lieues » pour contenter leur
désir ; des amis pleins de délicate attention comme cette déli­
cieuse Mme Boy de La Tour qui, ne pouvant lui faire accepter
gratis sa maison de Motiers, la taxe à trente livres de France en
(1) M ylord se c h arg e a, u n p e u p lu s ta rd , de la ré p o n se : « Le R oy m ’a p a rlé
avec éloges de v o tre d é s in té re s se m e n t ; il d it q u e vous l'avez grondé, m ais il
l’a d it san s a ig re u r (29 m ai 1763, in é d ite » Le refus de R ousseau a v ait été
accom pagné d ’u n e le ttre à M ylord, d u l ,r n o v e m b re 1762, qui figure d a n s la
C orrespondance de R o u ssea u , e t où on lit ce qui s u it: « J'a i de quoi viv re
deux ou tro is a n s e t ja m a is je n ’ai p o u ssé si loin la prév o y an ce : m ais
tussé-je p r ê t à m o u r ir de faim , j ’a im e ra is m ieux, d a n s l’é ta t actuel de ce bon
prince, e t n e lu i é ta n t b o n à rien , a lle r b ro u te r l’h erb e e t ro n g e r des ra cin es
que d ’a cc ep te r de lu i u n m o rceau de p a in . Que ne p u is-je bien p lu tô t, à l’insu
de lui-m êm e e t de to u t le m o n d e , a lle r je te r la p ite d a n s u n tré s o r qui lui
est n écessaire, e t d o n t il s a it si b ie n u se r ! . laisso n s-lu i faire une paix glo­
rieuse, r é ta b lir ses fin an ces, e t revivifier ses é ta ts é p u isés. . » C’e st à ce p a s­
sage de sa le ttre q u e M ylord ré p liq u a it, avec son h u m o u r b rita n n iq u e : « u n
peu de b lé e n S uisse n ’in flu e ra it pas su r les affaires d u Roi en Silésie ... Vous
pourriez au ssi b ie n m ’a v o ir c h arg é de fa ire des e n fan ts à re p e u p le r ses É ta ts
que de v iv re j u s q u ’à ce q u ’ils so ie n t devenus g ra n d s, ce q u ’il fa u t p o u r
» revivifier » ses E ta ts . » (3 n o v e m b re 1762, inédit).
Si F ré d é ric ne ré p o n d it p a s à la le ttre de R ousseau, d u 30 o c to b re , il en
parla d a n s u n e le ttr e à M jdord, d u 26 no v em b re : « J ’ai re çu v o tre le ttr e
et celle d u sauvage p h ilo so p h e. 11 fa u t av o u er q u ’on n e p e u t p o u sse r p lu s
loin le d é s in té re s se m e n t ; si ce n ’e st pas la v e rtu m êm e, c ’est d u m o in s u n
grand pas v e rs la v e rtu 11 v e u t q u e je fasse la paix ; le c h e r h o m m e ne sa it
pas com bien il e st difficile d ’y a rriv e r ; et, s’il c o n n a issa it les h o m m e s p o liti­
ques à qui j ’ai affaire, il tro u v e ra it q u ’il est encore p lu s m alaisé de s ’e n ­
tendre avec eux q u ’avec les p h ilo so p h es d o n t il s’e st fa it des en n em is » (et
voilà le coup de b o u to ir).
Enfin, le 27 ja n v ie r 1772, d a n s u n e séance solen n elle de l ’A cadém ie ro y a le à

�248

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

lui disant qu’elle est surpayée, fait, et avec quelle joie ! les petiles
commissions de son « cher et très cher ami » ; enfin, et c’est la
plus grande preuve d’attachement qu’on pouvait lui donner, et
celle aussi à laquelle son amour-propre dut être le plus sen­
sible, on est plein de prévenances pour Thérèse elle-même, dont
on ne cherche pas trop, par égard pour le grand homme, à
démêler la condition sociale et q u ’on veut bien regarder comme
une bonne femme qui a bien soin de Rousseau. Ceux-là même
qui soupçonnent la vérité, comme Isabelle d’Ivernois (nous le
savons par une lettre de Rousseau, écrite longtemps après le
séjour de Motiers) ne laissent pas d’aller passer avec Thérèse et
lui les longues soirées d’hiver; soirées, dira Rousseau en par­
lant d ’Isabelle, « qu’elle nous rendait bien courtes par l’agré­
ment de son esprit et par le mutuel épanchement de nos cœurs. »
Quant au bon Mylord Maréchal, il sait évidemment à quoi s’en
tenir sur l’étal civil de Thérèse ; mais son mépris des préjugés
sociaux n’a d’égal que son attachement pour « son cher enfant »,
et il le lui prouve en faisant à Thérèse « une petite rente viagère
de cent louis ». Enfin 1e Mercure, de Neuchâtel, le loue hautement
B e rlin , en p ré sen c e de sa sœ u r, la re in e d o u a iriè re U lriq u e d e Suède, Frédéric
fit lire son « D iscours de l'u tilité des Sciences e t des A rts d a n s u n E ta t », où
il c ritiq u a it le p re m ie r D isco u rs de R o u ssea u , e t o ù il fo u d ro y a it JeanJ a c q u e s en ces te r m e s : « Des p e rso n n e s peu é c la iré e s ou peu sincères ont
osé se d é c la re r les e n n em ies des Sciences e t des A r t s .. J e su is h o n teu x de
d ire, d a n s c e tte A cadém ie, q u ’on a eu l'effronterie de m e ttre e n q u e stio n si les
Sciences e t les A rts s o n t u tile s ou n u is ib le s à la s o c ié té ___C ’e st la paresse
qui dédaigne de s’in s tru ire ; c’e st l ’ig n o ran c e a m b itie u se q u i p ré te n d à tout
e t q u i e st in ca p ab le de to u t q u ’a u r a it d û fro n d e r je ne sais quel énergumène
qui ne d é b ita n t q u e de misérables paradoxes, a osé s o u te u ir q u e les sciences
s o n t p e rn ic ie u s e s .. . . Q u o iq u ’il n e so it pas n é c e ssa ire de p ro u v e r à cet illus­
tr e a u d ito ire e t d a n s c ette A cad ém ie q u e les scien ces e t les a r ts procurent
a u ta n t d ’u tilité q u ’ils d o n n e n t d ’é c la t a u x p e u p le s q u i les p o ss è d e n t, il ne sera
p e u t-ê tre pas in u tile d 'e n c o n v a in c re u n g e n re de p e rso n n e s m o in s éclairées,
p o u r les p ré v e n ir c o n tre les im p re s s io n s q u e de vils sophistes pourraient
fa ire s u r le u r e s p rit... Q ue ceux q u i a im e n t t a n t à. déclam er a p p re n n e n t à
re sp e c te r ce q u i e st re sp ec tab le , e t, au lie u de c e n s u re r des o c cu p a tio n s éga­
le m e n t h o n n ê te s e t u tile s, q u ’ils ré p a n d e n t p lu tô t leur bile s u r l ’oisiveté, qui
e st la m ère de to u s les vices. » (Œ uvres de Frédéric le Grand, é d it. Rod.
D ecker, B erlin , 1848, IX , 171).
Il e st p ro b ab le que R ousseau n e c o n n u t p a s la m e rc u ria le de son ancien
p ro te c te u r, b ien que celui-ci la fît im p rim e r la m êm e an n ée (chez Frédéric
V oss, à B erlin) ; m ais R o u ssea u , d e p u is lo n g te m p s, &lt;c ne lis a it p lu s »;

�ROUSSEAU A MOTIERS. L’ABDICATION

de « l’excellence de ses mœurs et de la vie régulière et exemplaire
qu’il a toujours menée ». On le gâte vraiment de tous côtés et
nous pouvons, semble-t-il, conclure qu’il a trouvé à Motiers un
asile bien fait pour calmer son âme inquiète, si avide d'affection
et de repos.
Malheureusement, Motiers a un Lrès grave inconvénient: il est
trop près de Genève, c’est- à-dire d’un Conseil persécuteur, de
ministres qui sont de petits esprits, et de celui que Rousseau
appelle avec amertume « le glorieux souverain de Genève» : c’est,
on le devine, Voltaire qu’il désigne ainsi. A ces inquiétants voi­
sins vont d ’ailleurs se joindre, pour troubler son repos, des
amis genevois, ou trop tièdes, et qu’il faut éperonner, ou trop
compromettants, et qui veulent l'entraîner dans leur lutte sécu­
laire contre l’aristocratie, maîtresse, de père en fils, du gouver­
nement à Genève. C’est donc vers Genève qu’il nous faut main­
tenant tourner les yeux, pour assister aux graves événements
qui vont s’y dérouler, car ils sont étroitement mêlés à l’œuvre
même de Jean-Jacques.
Lorsqu’il a reçu, à Yverdon, la lettre par laquelle Moultou lui
annonçait, le 19 juin, que non seulement ses deux livres, le
Contrat social et Y Émile étaient condamnés à Genève, mais qu’il
était décrété de prise de corps, Rousseau s’est écrié, avec une
légitime indignation : « Quoi ! décrété sans être ouï ! où sont
les preuves ? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu
regrettable». Mais il ne s’attarde pas, dans sa réponse, à maudire
ses juges; il s’empresse de modérer le zèle de Moultou à le
défendre, zèle intempestif qui pourrait leur nuire à tous deux :
« apprenez à louvoyer », écrit-il à son fougueux ami, et, pour
le moment, « taisez-vous, respectez la décision des magistrats
et l’opinion publique ». Ces deux passages de sa lettre à
Moultou résument, d’avance, la conduite qu’il va tenir au
milieu des graves événements qui vont suivre sa condamna­
tion ; il hésitera, retiendra ses partisans trop pressés d’agir,
puis, tout à roup, il aura des mouvements d'impatience et des
soubresauts d’indignation, et alors il invectivera ses lâches
amis ; et, pour les émouvoir et les aiguillonner, il préparera,

�250

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dans le silence, des coups d’éclat qui paraîtront, à ceux qu’il n’a
pas prévenus, des coups de tête, comme sa brusque abdication
du titre de Genevois ; ou bien il écrira à l’insu de ses amis
(nous le savons cachotier), des lettres pleines de passion et
d’éloquence, comme sa Lettre à Beaumont et ses Lettres de la
Montagne, dont l’effet ne sera pas toujours celui qu’il avait
escompté, mais qui embraseront les âmes et déchaîneront
l’émeute dans les rues de Genève. Après quoi, sa fièvre tombée,
et d’ailleurs plus alarmé que fier de son œuvre, il se taira ou
prêchera la soumission et la concorde, car il veut pouvoir enfin
jouir de celte paix, qui est un besoin de son âme et qui est
pourtant sans cesse rompue par lui, par son hum eur iras­
cible et son impétueux génie.
Il dit dans ses Confessions : « J ’avais longtemps cru qu’à
Genève la compagnie des ministres ou du moins les citoyens et
bourgeois, réclameraient contre le décret porté contre moi. »
Pourquoi, en effet, ministres et bourgeois de Genève ne se lèventils pas pour venger l’injure faite à leur vaillant ami, et partant
à eux-mêmes? est-ce que Rousseau n’a pas défendu les minis­
tres contre les perfides éloges de d’Alembert et de l'Encyclopédie,
et surtout n’est-il pas leur inappréciable allié dans la guerre
sainte contre le baladin Voltaire et ses frivoles partisans? et
quant aux bourgeois-citoyens, n’est-il pas un des leurs et n'estce pas leurs droits qu’il défend contre les perpétuels empiète­
ments d’une aristocratie orgueilleuse, et ne lui a-t-on pas écrit
que « les bourgeois disent que le Contrat social est l’arsenal de
la liberté? » (Moultou, 16 juin 1762). Il est vrai : mais la prédi­
cation du téméraire Vicaire savoyard, et sa condamnation solen­
nelle par le Petit Conseil, ont très sensiblement refroidi le zèle
des ministres et même des bourgeois en sa faveur ; car, « ce que
Rousseau a dit sur la religion a affligé ceux qui l’aiment le plus,
parce qu’ils aiment encore plus leur religion. » C’est Moultou qui
lui parle ainsi, ce même Moultou qui, dès l’apparition d’Emile,
avait tremblé pour l’auteur: « Que vos amis auront de peine à
vous défendre ! Notre peuple est très attaché à sa religion. » Et,
sans doute, « cette religion n’est que la vôtre», proclame lecom-

�RO U SSEA U A M O T IE R S . L ABD ICATION

plaisant Moultou ; seulement il ajoute que la religion du peuple
est, en outre, « munie du sceau de la Révélation », et cela ne fait
pas une petite différence avec la religion de ceL irrévérencieux
Vicaire, qui a si prestement fait sauter ledit sceau de ladite
Révélation.
Eh bien ! Rousseau va rassurer ces consciences timorées :
non seulement à Motiers il assiste régulièrement au service
divin, mais il entre en pourparlers avec le pasteur, M. de
Monlmollin, qui se montre conciliant, l’admet dans son trou­
peau et, quand vient le temps de la communion, l’auteur
d Emile s’avance, d’un pas ferme, vers la sainte table; il y
apporte même « une émotion de cœur et des larmes d’attendris­
sement », c’est lui, du moins, qui l’affirme dans ses Confessions,
et nous verrons ailleurs ce qu’il en faut penser. Quoi q u ’il en
soit, on ne peut plus maintenant, à Genève, taxer d’hérésie un
paroissien que son pasteur admet à communier. Avant de
s'approcher de la sainte table, Rousseau avait envoyé au pasleur Montmollin une lettre mûrement réfléchie — elle était
écrite au pasteur de Motiers à l’adresse des pasteurs genevois,
— dans laquelle il exprimait le regret que « des ministres de
l’Evangile se fissent les vengeurs de l’église romaine, dont les
dogmes intolérants et sanguinaires étaient seuls attaqués dans
l'Emile. » L ’auteur pourtant de ce livre n’avait jamais cessé,
depuis sa réunion à l’église où il était né, de professer ouverte­
ment la religion chrétienne réformée : « Je suis attaché de
bonne foi à cette religion véritable et sainte, et je le serai
jusqu’à mon dernier soupir. » Celte lettre fut bientôt connue
à Genève, où deux cents copies s’en répandirent dans la bour­
geoisie : elle fermait la bouche à Voltaire et à ses amis, les
brûleurs de livres du Petit Conseil qui présentaient Rousseau
comme « un déserteur de sa religion. » Du même coup, elle
redonnait du cœur aux bourgeois, amis un peu lièdes de JeanJacques, lesquels étaient heureux de penser que, cette rentrée
éclatante de Rousseau dans l’assemblée des fidèles, il ne l’avait
laite, sans doute, que pour préparer sa rentrée à Genève et
reprendre sa place, la première, parmi les bons citoyens. Et

�JEAN-JACQUES ROUSSËAÜ

Moultou, toujours eu effervescence, écrivait à son dieu : « voire
lettre à M. de Montmollin a écrasé lous vos ennemis et ranimé
le courage de ceux qui vous sont attachés. » Rousseau attendit
qu’on lui prouvât ce courage ; car, de rentrer à Genève, cela
lui paraissait « très périlleux pour lui sans être utile à per­
sonne... Ce serait me livrer, ajoutait-il, à des malveillants
puissants et habiles, qui ne m anqueraient ni de moyens ni de
volonté de me nuire. Le seul bien auquel je soupire est le repos.
Peut-être ne le trouverai-je nulle p a rt; mais sûrement je ne le
trouverais pas à Genève, surtout tant que le poète (Voltaire)
y régnera et que le jongleur (le médecin Tronchin) y sera son
premier ministre. » (à Pictet, 26 septembre).
Puisque le pusillanime Je a n -J a c q u e s ne veut pas aller à
Genève se mettre à la tête de ses partisans, ses partisans iront à
Motiers lui demander le mol d’ordre -- ou le lui dicter: car il y a,
à Genève, certains agitateui s connus, dont De Luc est le chef, qui
ont très habilement rattaché l’affaire Rousseau à la vieille lutte
politique des simples bourgeois contre les patriciens, maîtres du
pouvoir. Ces bourgeois donc, et voilà ce qu'il ne faut pas perdre
de vue désormais, veulent bien servir Rousseau, mais ils veulent
aussi se servir de lui pour faire triompher, en même temps que
la justice et la légalité violées, selon eux, en sa personne, les
droits de la bourgeoisie méconnus ou confisqués p a rle s magis­
trats qui ont condamné Rousseau. Et c’est alors, entre Genève
et Motiers, un va-et-vient d’amis et de conspirateurs qui, comme
on peut s’y attendre, ne tardent pas à agacer le Rousseau que
nous connaissons, si jaloux de son indépendance et de son
repos: « j ’ai eu l’ami De Luc; c’est un excellent ami ; c’est le plus
honnête et le plus ennuyeux des hom mes ; il m ’a laissé ses deux
livres, j ’ai même eu la faiblesse de promettre de les lire, et, de
plus, j ’ai commencé. Bon Dieu ! Quelle tâche ! moi qui ne dors
point ! j ’ai de l’opium au moins pour deux ans. » Et c’est, après
De Luc, le pasteur Claparède, l’horloger Brichanleau, le négocia n td ’Ivernois, lous bons amis etbons serm onneurs: Rousseau
leur garde encore rancune quand, beaucoup plus tard, il écrit
d’eux dans ses Confessions : « des ministres, des cagots, des qui-

�ROUSSEAU A MOTIERS.

l ’ARDICATION

253

dams de toute espèce venaient de Genève et de Suisse, pour me
tancer et me catéchiser. » II ne fait d’exception que pour Moultou,
«le seul, dit-il, qui me fit plaisir. » Je crois bien I à peine le bon
Moultou vient-il de le quitter, qu’il lui écrit: « J ’ai senti que
votre âme était faite pour mon âme, que vous étiez le seul auteur
peut-être qui ne perdît rien à être vu de près. Je vous ai aimé
dans votre maison, dans votre cabinet, dans votre robe de
chambre. » C’est bien décidément Moultou qui est le premier en
date des dévots de Rousseau ; sa foi, du reste, n ’est pas de
celles qui n’agissent point : il a commencé, un peu poussé par
Rousseau, une défense de l’Em ile et de son auteur, et voilà que
Rousseau, tour à tour, l'encourage et le rebute. II voudrait bien
être défendu et surtout par un si franc admirateur ; mais il est
moins content du style de Moultou que de son enthousiasme,
car Moultou ne sait pas très bien la règle des participes, que
Rousseau est obligé de lui rappeler, « règle importante », quand
ou imprime. Si bien que, lorsque Moultou écrit à Rousseau qu’il
«languit de le voir», on sent que Rousseau «languit moins»
de le lire.
En attendant, voici M. le Professeur Vernet, la lumière de la
vénérable Compagnie des pasteurs, qui écrit sa grande lettre du
21 septembre. Vernet, avait déclaré Moultou, « est un homme
sage qui abhorre Voltaire », et c’est donc à dire : qui aime
Rousseau. Rousseau le s a i t , et que Vernet écrit sans doute pour
réfuter certaines de ses idées; mais Rousseau a, paraît-il, si
bien « saisi l’esprit de sa réfutation », qu’il lui en demande,
avant même q u’il ait fini de l’écrire, plusieurs exemplaires pour
ses amis de France et de Suisse. Vernet donc, en attendant de
terminer sa critique de Rousseau, lui écrit ce qui suit: « Mes
sentiments, Monsieur, sur ce qui vous regarde, vous sont assez
connus. J ’ai toujours rendu justice à vos talents et j ’ai admiré
bien des choses dans vos ouvrages, surtout celles qui tendent
fortement aux bonnes mœurs. On a eu raison de vous dire qu’en
lisant votre beau tableau de la Religion naturelle, je m’écriai,
comme Terlullien, parlant de quelque ancien philosophe :
à testimonium aniirtæ natnraliter chrislianæ /Mais on ne vous a
17

�254

JE A N -J A C Q U E S R O U S S E A U

pas non pins caché qne j ’ai pensé comme tous mes collègues sur
les endroits qui ont été justem ent repris dans le tome III d'Emile
(la Profession de foi), et dans le Contrât social (le passage sur le
christianisme), quoique j ’aie tempéré ce blâme par la plus
grande modération, relativement à votre personne. » On voit les
réserves, fort naturelles, de la part d ’un ministre de l’Evangile.
Et voici maintenant en quels termes Vernet parle de la lettre de
Rousseau à Montmollin. Il l’apprécie,ce me semble, avec autant
de finesse que de droiture : « mon travail n ’est encore que peu
avancé (sa réfutation de YEmile) ; tout se fait lentement à mon
âge. Mais si l’ouvrage doit voir le jour, vous serez le premier à
en recevoir, comme vous désirez, plusieurs exemplaires. Cepen­
dant, Monsieur, je ne dois pas vous cacher que vous me mettez
dans l’embarras en m ’alléguant la lettre que vous avez écrite à
M. le Professeur de Montmollin, en conséquence de laquelle
vous avez été admis à communier, et d’où vous inférez qu’on
ne doit pas vous parler comme à une personne séparée de
notre Eglise. Cette lettre a été tellement répandue ici qu’il m’a
été facile de m’en procurer une copie. Mais je vous avoue
qu’autant la deuxième partie m ’en a paru suffisante, autant
ai-je été surpris, comme tous ceux que j ’en ai entendu rai­
sonner, de vous entendre soutenir, dans la première partie, que
vos coups portent uniquem ent sur l’Eglise romaine, que le
livre s’explique assez, et qu’on a eu tort de s’y méprendre. Plût
à Dieu que cela fût vrai et que vous puissiez le m ontrer ! Notre
scandale cesserait et la plume me tomberait des mains. Mais
tout le monde en a jugé autrement. Il est vrai que vos idées sur
le christianisme ont pris une forte teinture de la théologie
romaine, et que plusieurs de vos objections tombent sur cette
théologie, et non sur la nôtre. Mais il est vrai aussi que vos
conclusions sont exprimées d ’une manière générale, et que
plusieurs de vos arguments sont dirigés contre YEvangile même,
en le distinguant du papisme. M1-'1' l’Archevêque de Paris l’a
bien distingué dans le mandem ent qu’il vient de donner contre
votre Em ile... Il faudrait certainement quelque chose de plus
(que de dire à M. de Montmollin, entend Vernet, que vous avez

�R O U S S E A U A M O T IE R S . L A B D IC A T IO N

255

excepté de vos critiques la religion réformée) ; il faudrait — et
c’est à quoi ne s’attend pas Rousseau et ce qui va le faire
bondir, — pour que le public ne voie plus en vous un agres­
seur du christianisme, une rétractation formelle et aussi
publique que l’a été l’agression (1). »
Il me semble qu’on juge bien sévèrement l’auteur de cette
lettre, en disant q u ’il est « rogne sans le vouloir et par instinct
naturel (2). » C’est juger Vernet d’après Rousseau, ce qui n ’est
pas le juger impartialement. Dans ses Lettres de la Campagne,
Tronchin ne parlera pas autrement que Vernet : « il est vrai que
le pasteur de Moliers a donné des attestations favorables à la
religion de M. Rousseau... ; cela prouve que ce pasteur a été
persuadé du christianisme de M. Rousseau ; mais cette per­
suasion détruit-elle les ouvrages d’Emile et du Contrat social? »
Rousseau est stupéfait de tant d’outrecuidance el, peut-être
aussi, très vexé de la clairvoyance de Vernet. A la lecture de
cette lettre, écrit-il à Moullou, il est « tombé des nues. » C’est
donc là tout ce que Messieurs les Ministres trouvent pour le
défendre : ils font cause commune avec les prêtres! « qu’ils
fassent donc, ils me mettront fort à l’aise; j ’aurai moins à
discerner où portent mes coups et je vous réponds que, tout
rognes qu’ils sont, je suis fort trompé s’ils ne les sentent. » Dans
sa correspondance, on sent la colère gronder en lui et le pousser
peu à peu dans l’arène : « ils prétendent me traiter comme un
enfant à qui on commence par donner le fouet, et puis on lui
fait demander pardon. » Mais enfin « les mains me démangent,
le genre polémique n ’est que trop de mon goût. » Et il s’apprête
à ramasser ce fouet, dont on voulait le punir comme un écolier
en faute, et à fustiger de main de maître, en même temps que
« Messieurs les brûleurs », ces ministres qui se font « les archers
des prêtres. »

(1) L ettre d o n n é e in té g ra le m e n t p a r M. R itte r, d a n s les Étrermes chrétiennes,
1881, p . 2 2 1 .

(2) V allette : J.-J.

R o u sse a u gen evois,

p. 256.

�-

256

J E A N -J A C Q U E S

RO U SSEA U

Pourtant il n ’éclate pas encore, une oeuvre plus pressante
l’occupe en ce moment ; il est en train de réfuter le mandement
de M. de Beaumont : l’archevêque de Paris a rendu ce service
aux ministres de Genève d’attirer sur sa tête la foudre qui les
menaçait. J ’étudierai, en son lieu, la Lettre à M. de Beaumont ;
mais il me faut m ontrer ici par quels côtés elle se rattache à
l’histoire des démêlés de Rousseau avec Genève. Dès le début de
sa Lettre, Rousseau, faisant un retour sur sa destinée, se
dépeint ainsi : condamné par le Parlem ent de Paris, le citoyen
de Genève « abandonne sa chère solitude, ses amis. Dans sa
faiblesse, il supporte un long voyage ; il arrive et croit respirer
dans une terre de liberté, il s’approche de sa patrie, de celle
patrie dont il s’est tant vanté, qu’il a chérie et honorée ; l’espoir
d ’y être accueilli le console de ses disgrâces...; que vais-je dire?
mon cœur se serre, ma main tremble, la plume en tombe ; il
faut se taire et ne pas imiter le crime de Chain. Que ne puis-je
dévorer, en secret, la plus amère de mes douleurs ! » — Voilà à la
lois de quoi faire honte à ses persécuteurs de Genève, et de quoi
exciter la pitié et, s’il se peut, l’indignation de ses timides par­
tisans. El qu’est-ce donc qu’on reproche à l’auteur de l'Emile ?
Serait-ce peut-être son athéisme, comme l’insinuent les Voltaire
et les Tronchin, pour éloigner de lui les âmes pieuses de la
bourgeoisie ? « Monseigneur (ajoutez : et vous, mes compa­
triotes, qu’on égare), je suis chrétien et sincèrement chrétien
selon la doctrine de l’Evangile ». Ah ! si j ’avais fait ouvertement
profession d’athéisme (comme ont fait ces philosophes que je
combats dans mes livres), alors, « en me séparant de l’Eglise,
j ’aurais ôté tout d’un coup à ses ministres (protestants) le moyen
de me harceler sans cesse et de me faire endurer toutes leurs
petites tyrannies. Les saintes en Israël ne m’auraient point écrit
des lettres anonymes et leur charité ne se fût point exhalée en
dévotes injures ». Nous avons, en effet, une lettre anonyme où
une Genevoise lui écrit, au nom de la « divine religion », qu’il
est « une peste pour le genre hum ain ». Enfin, après tout ce que
j'ai dit plus haut, il n ’est pas nécessaire, je crois, de précisera
qui vont les lignes suivantes de la Lettre à Beaumont : « d’bon-

�R O U S S E A U A M O T IE R S . I, A B D IC A T IO N

nêles gens ne se tourmenteraient pas (si j ’étais vraiment athée),
pour me ram ener dans la bonne voie; ils ne m'étoufferaient pas
sous le poids de leurs sermons ». Qu’ils gardent donc pour
d'autres leur soporifique éloquence « qui me fait périr d ’ennui ».
Je n’ai nul besoin d ’être catéchisé, puisque « je reste inviolablement attaché au culte de mes pères », et puisque (ceci pour ras­
surer à la fois et flatter les fidèles) je suis « heureux d’être né
dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur
la terre ». Cette religion, je l’ai confessée publiquement dans le
temple ; un digne pasteur (Montmollin) n’a point exclu de
l’Eglise un défenseur de la cause de Dieu ; « je conserverai un
tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne ». Y a-t-il
donc des ministres qui ne sont pas chrétiens ? Oui, il y a cet
impertinent Vernet qui prétend l'exclure, s’il ne se rétracte pas,
du troupeau des fidèles. A lui donc, et aux fanatiques qui
seraient tentés de l ’imiter, Rousseau lance celte foudroyante
apostrophe : « Lorsque d ’injustes prêtres, s’arrogeant des droits
qu’ils n ’ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance,
et viendront me dire arrogamment : rétractez-vous, expliquez
ceci, désavouez cela, leurs hauteurs ne m ’en imposeront point ;
ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe, ni dire,
pour leur plaire, ce que je 11e pense pas. Que si ma véracité les
offense, et qu’ils veuillent me retrancher de l’Eglise, je craindrai
peu cette menace dont l’exécution n’est pas en leur pouvoir».
C’est ainsi que, tour à tour véhément et pathétique, Rousseau
s'efforce d ’intim ider ses ennemis et de réchauffer le zèle de ses
amis : on voit par là que, dans sa Lettre à Beaumont, tout n ’est
pas à l’adresse du destinataire. Il 11’est pas jusqu’à la suscription
même de la Lettre qui ne dût, je crois, paraître llatleuse à
l’orgueil genevois. L ’auteur n ’avait-il pas écrit habilement au
frontispice de son ouvrage : « Jean-Jacques Rousseau, citoyen
de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, duc
de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l’Ordre du
Saint-Esprit, procureur d elà Sorbonne, etc...? » Ainsi Rousseau
opposait, avec une fière modestie, aux plus brillantes dignités
d’un prince de l’Eglise, son simple titre de citoyen de Genève :

�258

J E A N -J A C Q U E S R O U S S E A U

c’était relever singulièrement et ce titre et ceux qui avaient
l’honneur de le porter avec lui (1).
Maintenant, quel accueil la cité calviniste va-t-elle faire à ce
que nous pouvons, après nos commentaires, appeler : la Lettre
à M. de Beaumonl et à MM. les membres du Petit Conseil, de la
Bourgeoisie, et du Consistoire de Genève ? Pour les ministres,
ils prennent, semble-t-il, le parti de se taire : car il est peut-être
également imprudent d’accueillir un défenseur de la foi aussi
aventureux, et d’entrer en lice avec un disputeur aussi redou­
table. « Tout homme sage, écrit Moultou à Rousseau, commence
à sentir qu’il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur
tous les articles qu’il faut croire pour être chrétien. » Vernet est
de ces sages-là, car il remet, à plus tard, sa réfutation du Vicaire
savoyard. Quant aux simples citoyens, ils hésitent à se pronon­
cer. Ils épiloguent sur certains passages, de la Lettre-, « ils 11e
savent pas vous admirer », gémit Moultou ; bref, ils 11e bougent
pas ; et si Rousseau a gardé ses partisans déclarés — qu’il peut,
d’ailleurs, compter sur ses doigts, — il n ’a pas soulevé, comme
il l’espérait, ces bourgeois ergoteurs qui, pas plus que les minis­
tres, ne voient pas, écrit Rousseau, « q u ’il s’agit bien plus de
leur intérêt que du mien. »
En revanche, ses ennemis se rem uent : la Lettre à Beaumont
ne les a pas autant « déconcertés » que le croit Moultou. L'ortho­
doxe Charles Bonnet fait à son ami Haller cette réflexion que
Vallelte trouve « comique », et qui me semble, au contraire,
pleine de perspicacité : « Rousseau est tout autrement dangereux
qu’un incrédule ouvert... Satan déguisé en ange de lumière peut
facilement être pris pour Gabriel par les simples, et donné pour
tel par ceux qui 11e le sont pas. » Enfin, pour ce qui est du Petit
Conseil, voici sa réplique à la mercuriale de Rousseau : il en
(1) M aurice M asson a m a rq u é fin em en t ce q u i, d a n s la Lettre à Beaumonl,
é ta it à l'ad re sse des G enevois : « E n s ’a d re s s a n t, sim p le c ito y e n de Genève, à
u n arch e v êq u e c a th o liq u e , g ra n d se ig n e u r, d u c e t p a ir, il ré v e illa it dans les
âm es de ses c o m p a trio te s la vieille h a in e genevoise c o n tre les g ra n d eu rs de
c h a ir d u « pap ism e », e t il p o u v a it e sp é re r de ra llie r, a u to u r de lu i, tous ceux
q u i g a rd a ie n t au c œ u r com m e p re m iè re p a ssio n n a tio n a le , l ’h o rre u r de
K l ’id o lâ trie ro m ain e. » {La r e l i g i o n d e J . - J . Rousseau, 2me P a rtie , 135).

�R O U S S E A U A M O T IE R S . L A B D IC A T IO N

interdit, fin avril, la réimpression à Genève; réplique, d ’ailleurs,
aussi tardive que déplaisante, car la Lettre à Beaumont circule
à Genève depuis un mois, ayant paru en librairie fin m ars 1763.
Ici, la main du Résident de France, Montpéroux, est, pour ainsi
dire, visible, car l’interdiction officielle du Conseil est du 29 avril
et nous voyons que, par lettre du 27, Montpéroux informe le
duc de Praslin que, pour empêcher l’introduction, en France,
de nouveaux exemplaires, il s’est adressé « à Messieurs du Con­
seil, qui ont défendu d ’imprim er cet ouvrage. » Montpéroux
reçoit, en retour, de son ministre, des félicitations pour lui, et
des remerciements pour ces braves Calvinistes qui ont, si noble­
ment, vengé sur un des leurs la religion catholique et l’arche­
vêque de Paris.
Voilà donc tout ce q u ’a obtenu Jean-Jacques par son éloquente
Lettre à Beaumont : de ses amis, une approbation restreinte
et rechignée, de ses ennemis, un redoublement de persécution.
Justement dépité, il fait le serment, une fois de plus, de briser
sa plume ; mais il va plus loin. Il est découragé, non seulement
d’être éloquent, mais encore d’être Genevois, puisque l’un et
l’autre ne servent à rien; et, par sa lettre célèbre du 12 mai 1763
à M. Favre, premier syndic, il abdique solennellement son titre
et ses droits de citoyen de Genève (1). Quelle raison va-t-il
donner au sy n d ic ? la vraie raison, c’est, on l’a vu, l’inertie de
ses concitoyens, qui n’ont pas pris fait et cause pour lui. Mais
cela, il ne peut le dire sans un peu de ridicule. Il parlera
donc de l’injure que lui a faite le Petit Conseil en condamnant
Emile, et en le décrétant de prise de corps. Mais sa lettre
au syndic est du 12 mai 1763, et la condamnation d’Emile est
(1) «N ous a tte n d îm e s u n p lu s g ra n d effet de sa le ttre à l ’A rchevêque (écr
Moultou à u n de ses a m is vau d o is, R ev erd il, a lo rs é ta b li à C openhague). Je
me tro m p a is, c ette le ttr e n e se rv it q u ’à m ’a p p re n d re que les P rê tre s p a p iste s
avaient chez les R éfo rm és des R ecords bien zélés. Pas u n m in is tre qui ne p r ît
en m ains la cause de l ’A rc h ev ê q u e ; leu r d é c h a î n e m e n t c o n t r e R o u s s e a u f u t
affreux.,. L e m a u v a i s succès d e c e t o u v r a g e a c h e v a d ' é l a r g i r R o u s s e a a . Genève
ne lui fu t p lu s rie n . Il ju g e a q u ’il v a la it m ieux y ê tre é tra n g e r q u ’en n em i, e t il
abdiqua sa b o u rg e o isie . Celle d é m a r c h e m ’a t t e r r a . . . » (L e ttre in éd ite, p ubliée
dans les A n n a l e s J . - J . R o u s s e a u , III, 225, p a r V a lle tte , e t placée p a r lu i,
entre le 30 a o û t e t le 27 se p te m b re 1763.)

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JE A N -J A C Q U E S R O U S S E A U

du 19 juin 1762; il a donc laissé passer près de onze mois
entre l’injure el la vengeance. C’est pour se tirer de ce mauvais
pas qu’il imagine, assez adroitement, son entrée en matière :
« Revenu du long étonnement où m ’a jeté, de la part du Magni­
fique C o n s e ille procédé que j ’en devais le moins attendre, je
prends, enfin, le parti que l’honneur el la raison me prescrivent,
quelque cher qu’il en coûte à mon cœur. Je vous déclare doue,
Monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifique Conseil, que
j ’abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité de la
ville et de la République de Genève... J ’ai tâché d’honorer le nom
de Genevois ; j ’ai tendrement aimé mes compatriotes ; je n’ai rien
oublié pour me faire aimer d'eux ; on ne saurait plus mal réussir ;
je veux leur complaire jusque dans leur haine. Le dernier
sacrifice qui me reste à faire est celui d’un nom qui me fut si
cher... Puisse ma patrie abonder en citoyens meilleurs et surtout
plus heureux que moi I »
Cette lettre, que le public lut avec une profonde stupéfaction,
ne surprit pas les intimes de Rousseau : depuis plusieurs mois,
il méditait de l’écrire. Sa Lettre à Beaumont est datée du 18
novembre 1762 ; or il disait à Moullou le 15, c’est-à-dire pendant
qu’il terminait sa lettre à Beaumont : « le moment critique
approche où je saurai si Genève m ’est encore quelque chose
(entendez : suivant l’accueil q u ’elle va faire à ma Lettre à
Beaumont). Je vous avoue que les approches du moment qui
décidera si je suis encore Genevois, ou si je ne le suis plus, me
donnent une vive agitation de cœur. » Et, bien avant cette date,
Moullou et ses autres confidents avaient très vivement combattu
son projet d’abdication. L’ami qui était alors le plus près de son
cœur, celui dont il prenait si volontiers conseil, Mylord Maré­
chal, lui avait écrit dès le 24 février 1763 : « Vous ne devez pas
faire un pas qui pourrait offenser vos amis dans votre patrie.
J ’ai été proscrit de la mienne et une récompense de 2.000 livres
sterling pour celui qui me prendrait. Si j ’avais renoncé à la
qualité d’Ecossais, je n’aurais plus été en droit de prétendre à
l’amitié de mes compatriotes. » L’avertissement était grave et
méritait d’être entendu : 